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Title: Le Tour du Monde; Afrique Centrale - Journal des voyages et des voyageurs; 2em. sem. 1860
Author: Various
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Tour du Monde; Afrique Centrale - Journal des voyages et des voyageurs; 2em. sem. 1860" ***

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available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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Ce fichier est un extrait du recueil du journal "Le Tour du monde:
Journal des voyages et des voyageurs" (2ème semestre 1860).

Les articles ont été regroupés dans des fichiers correspondant
aux différentes zones géographiques, ce fichier contient les articles sur
l'Afrique Centrale.

Chaque fichier contient l'index complet du recueil dont ces
articles sont originaires.]



                    LE TOUR DU MONDE



            IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
               Rue de Fleurus, 9, à Paris



                    LE TOUR DU MONDE

               NOUVEAU JOURNAL DES VOYAGES

                PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION

                 DE M. ÉDOUARD CHARTON

        ET ILLUSTRÉ PAR NOS PLUS CÉLÈBRES ARTISTES



                         1860
                   DEUXIÈME SEMESTRE

            LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
         PARIS, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
          LONDRES, KING WILLIAM STREET, STRAND
              LEIPZIG, 15, POST-STRASSE

                         1860



TABLE DES MATIÈRES.


UN MOIS EN SICILE (1843.--Inédit.), par M. Félix BOURQUELOT.

  Arrivée en Sicile. -- Palerme et ses habitants. -- Les monuments
    de Palerme. -- La cathédrale de Monreale. -- De Palerme à
    Trapani. -- Partenico. -- Alcamo. -- Calatafimi. -- Ruines de
    Ségeste. -- Trapani. -- La sépulture du couvent des capucins. --
    Le mont Éryx. -- De Trapani à Girgenti. -- La Lettica. --
    Castelvetrano. -- Ruines de Sélinonte. -- Sciacca. -- Girgenti
    (Agrigente). -- De Girgenti à Castrogiovanni. -- Caltanizzetta.
    -- Castrogiovanni. -- Le lac Pergusa et l'enlèvement de
    Proserpine. -- De Castrogiovanni à Syracuse. -- Calatagirone. --
    Vezzini. -- Syracuse. -- De Syracuse à Catane. -- Lentini. --
    Catane. -- Ascension de l'Etna. -- Taormine. -- Messine. --
    Retour à Naples.                                                 1


VOYAGE EN PERSE, fragments par M. le comte A. de GOBINEAU (1855-1858),
dessins inédits de M. Jules LAURENS.

  Arrivée à Ispahan. -- Le gouverneur. -- Aspect de la ville. -- Le
    Tchéhar-Bâgh. -- Le collége de la Mère du roi. -- La mosquée du
    roi. -- Les quarante colonnes. -- Présentations. -- Le pont du
    Zend-è-Roub. -- Un dîner à Ispahan. -- La danse et la comédie. --
    Les habitants d'Ispahan. -- D'Ispahan à Kaschan. -- Kaschan. --
    Ses fabriques. -- Son imprimerie lithographique. -- Ses
    scorpions. -- Une légende. -- Les bazars. -- Le collége. -- De
    Kaschan à la plaine de Téhéran. -- Koum. -- Feux d'artifice. --
    Le pont du Barbier. -- Le désert de Khavèr. -- Houzé-Sultan. --
    La plaine de Téhéran. -- Téhéran. -- Notre entrée dans la ville.
    -- Notre habitation.                                            16

  Une audience du roi de Perse. -- Nouvelles constructions à
    Téhéran. -- Température. -- Longévité. -- Les nomades. -- Deux
    pèlerins. -- Le culte du feu. -- La police. -- Les ponts. -- Le
    laisser aller administratif. -- Les amusements d'un bazar persan.
    -- Les fiançailles. -- Le divorce. -- La journée d'une Persane.
    -- La journée d'un Persan. -- Les visites. -- Formules de
    politesses. -- La peinture et la calligraphie persanes. -- Les
    chansons royales. -- Les conteurs d'histoires. -- Les spectacles:
    drames historiques. -- Épilogue. -- Le Démavend. -- L'enfant qui
    cherche un trésor.                                              34


VOYAGES AUX INDES OCCIDENTALES, par M. Anthony TROLLOPE
(1858-1859); dessins inédits de M. A. de BÉRARD.

  L'île Saint-Thomas. -- La Jamaïque: Kingston; Spanish-Town; les
    _réserves_; la végétation. -- Les planteurs et les nègres. --
    Plaintes d'une Ariane noire. -- La toilette des négresses. --
    Avenir des mulâtres. -- Les petites Antilles. -- La Martinique.
    -- La Guadeloupe. -- Grenada. -- La Guyane anglaise. -- Une
    sucrerie. -- Barbados. -- La Trinidad. -- La Nouvelle-Grenade. --
    Sainte-Marthe. -- Carthagène. -- Le chemin de fer de Panama. --
    Costa Rica: San José; le Mont-Blanco. -- Le Serapiqui. --
    Greytown.                                                       49


VOYAGE DANS LES ÉTATS SCANDINAVES, par M. Paul RIANT. (Le
Télémark et l'évêché de Bergen.) (1858.--Inédit.)

  LE TÉLÉMARK. -- Christiania. -- Départ pour le Télémark. -- Mode
    de voyager. -- Paysage. -- La vallée et la ville de Drammen. --
    De Drammen à Kongsberg. -- Le cheval norvégien. -- Kongsberg et
    ses gisements métallifères. -- Les montagnes du Télémark. --
    Leurs habitants. -- Hospitalité des _gaards_ et des _sæters_. --
    Une sorcière. -- Les lacs Tinn et Mjös. -- Le Westfjord. -- La
    chute du Rjukan. -- Légende de la belle Marie. -- Dal. -- Le
    livre des étrangers. -- L'église d'Hitterdal. -- L'ivresse en
    Norvège. -- Le châtelain aubergiste. -- Les lacs Sillegjord et
    Bandak. -- Le ravin des Corbeaux.                               65

  --_Le Saint-Olaf_ et ses pareils. -- Navigation intérieure. --
    Retour à Christiania par Skien.                                 82

  L'ÉVÊCHÉ DE BERGEN. -- La presqu'île de Bergen. -- Lærdal. -- Le
    Sognefjord. -- Vosse-Vangen. -- Le Vöringfoss. -- Le
    Hardangerfjord. -- De Vikoër à Sammanger et à Bergen.           85


VOYAGE DE M. GUILLAUME LEJEAN DANS L'AFRIQUE ORIENTALE
(1860.--Texte et dessins inédits.)--Lettre au Directeur du _Tour
du monde_ (Khartoum, 10 mai 1860).

  D'ALEXANDRIE À SOUAKIN. -- L'Égypte. -- Le désert. -- Le simoun.
    -- Suez. -- Un danger. -- Le mirage. -- Tor. -- Qosséir. --
    Djambo. -- Djeddah.                                             97


VOYAGE AU MONT ATHOS, par M. A. PROUST (1858.--Inédit.)

  Salonique. -- Juifs, Grecs et Bulgares. -- Les mosquées. --
    L'Albanais Rabottas. -- Préparatifs de départ. -- Vasilika. --
    Galatz. -- Nedgesalar. -- L'Athos. -- Saint-Nicolas. -- Le P.
    Gédéon. -- Le couvent russe. -- La messe chez les Grecs. --
    Kariès et la république de l'Athos. -- Le voïvode turc. -- Le
    peintre Anthimès et le pappas Manuel. -- M. de Sévastiannoff.  103

  Ermites indépendants. -- Le monastère de Koutloumousis. -- Les
    bibliothèques. -- La peinture. -- Manuel Panselinos et les
    peintres modernes. -- Le monastère d'Iveron. -- Les carêmes. --
    Peintres et peintures. -- Stavronikitas. -- Miracles. -- Un
    Vroukolakas. -- Les bibliothèques. -- Les mulets. -- Philotheos.
    -- Les moines et la guerre de l'Indépendance. -- Karacallos. --
    L'union des deux Églises. -- Les pénitences et les fautes.     114

  La légende d'Arcadius. -- Le pappas de Smyrne. -- Esphigmenou. --
    Théodose le Jeune. -- L'ex-patriarche Anthymos et l'Église
    grecque. -- L'isthme de l'Athos et Xerxès. -- Les monastères
    bulgares: Kiliandari et Zographos. -- La légende du peintre. --
    Beauté du paysage. -- Castamoniti. -- Une femme au mont Athos. --
    Dokiarios. -- La secte des Palamites. -- Saint-Xénophon. -- La
    pêche aux éponges. -- Retour à Kariès. -- Xiropotamos, le couvent
    du Fleuve Sec. -- Départ de Daphné. -- Marino le chanteur.     130


VOYAGE D'UN NATURALISTE (Charles DARWIN).--L'archipel Galapagos
et les attoles ou îles de coraux.--(1838).

  L'ARCHIPEL GALAPAGOS. -- Groupe volcanique. -- Innombrables
    cratères. -- Aspect bizarre de la végétation. -- L'île Chatam. --
    Colonie de l'île Charles. -- L'île James. -- Lac salé dans un
    cratère. -- Histoire naturelle de ce groupe d'îles. --
    Mammifères; souris indigène. -- Ornithologie; familiarité des
    oiseaux; terreur de l'homme; instinct acquis. -- Reptiles;
    tortues de terre; leurs habitudes.                             139

  Encore les tortues de terre; lézard aquatique se nourrissant de
    plantes marines; lézard terrestre herbivore, se creusant un
    terrier. -- Importance des reptiles dans cet archipel où ils
    remplacent les mammifères. -- Différences entre les espèces qui
    habitent les diverses îles. -- Aspect général américain.       146

  LES ATTOLES OU ÎLES DE CORAUX. -- Île Keeling. -- Aspect
    merveilleux. -- Flore exiguë. -- Voyage des graines. -- Oiseaux.
    -- Insectes. -- Sources à flux et reflux. -- Chasse aux tortues.
    -- Champs de coraux morts. -- Pierres transportées par les
    racines des arbres. -- Grand crabe. -- Corail piquant. --
    Poissons se nourrissant de coraux. -- Formation des attoles. --
    Profondeur à laquelle le corail peut vivre. -- Vastes espaces
    parsemés d'îles de corail. -- Abaissement de leurs fondations. --
    Barrières. -- Franges de récifs. -- Changement des franges en
    barrières et des barrières en attoles.                         151


BIOGRAPHIE.--Brun-Rollet.                                          159


VOYAGE AU PAYS DES YAKOUTES (Russie asiatique), par OUVAROVSKI
(1830-1839).

  Djigansk. -- Mes premiers souvenirs. -- Brigandages. -- Le
    paysage de Djigansk. -- Les habitants. -- La pêche. -- Si les
    poissons morts sont bons à manger. -- La sorcière Agrippine. --
    Mon premier voyage. -- Killæm et ses environs. -- Malheurs. --
    Les Yakoutes. -- La chasse et la pêche. -- Yakoutsk. -- Mon
    premier emploi. -- J'avance. -- Dernières recommandations de ma
    mère. -- Irkoutsk. -- Voyage. -- Oudskoï. -- Mes bagages. --
    Campement. -- Le froid. -- La rivière Outchour. -- L'Aldan. --
    Voyage dans la neige et dans la glace. -- L'Ægnæ. -- Un Tongouse
    qui pleure son chien. -- Obstacles et fatigues. -- Les guides. --
    Ascension du Diougdjour. -- Stratagème pour prendre un oiseau. --
    La ville d'Oudskoï. -- La pêche à l'embouchure du fleuve Ut. --
    Navigation pénible. -- Boroukan. -- Une halte dans la neige. --
    Les rennes. -- Le mont Byraya. -- Retour à Oudskoï et à
    Yakoutsk.                                                      161

  Viliouisk. -- Sel tricolore. -- Bois pétrifié. -- Le Sountar. --
    Nouveau voyage. -- Description du pays des Yakoutes. -- Climat.
    -- Population. -- Caractères. -- Aptitudes. -- Les femmes
    yakoutes.                                                      177


DE SYDNEY À ADÉLAÏDE (Australie du Sud), notes extraites d'une
correspondance particulière (1860).

  Les Alpes australiennes. -- Le bassin du Murray. -- Ce qui reste
    des anciens maîtres du sol. -- Navigation sur le Murray. --
    Frontières de l'Australie du Sud. -- Le lac Alexandrina. -- Le
    Kanguroo rouge. -- La colonie de l'Australie du Sud. -- Adélaïde.
    -- Culture et mines.                                           182


VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE, journal du docteur
BARTH (1849-1855).

  Henry Barth. -- But de l'expédition de Richardson. -- Départ. --
    Le Fezzan. -- Mourzouk. -- Le désert. -- Le palais des démons. --
    Barth s'égare; torture et agonie. -- Oasis. -- Les Touaregs. --
    Dunes. -- Afalesselez. -- Bubales et moufflons. -- Ouragan. --
    Frontières de l'Asben. -- Extorsions. -- Déluge à une latitude où
    il ne doit pas pleuvoir. -- La Suisse du désert. -- Sombre vallée
    de Taghist. -- Riante vallée d'Auderas. -- Agadez. -- Sa
    décadence. -- Entrevue de Barth et du sultan. -- Pouvoir
    despotique. -- Coup d'oeil sur les moeurs. -- Habitat de la
    girafe. -- Le Soudan; le Damergou. -- Architecture. -- Katchéna;
    Barth est prisonnier. -- Pénurie d'argent. -- Kano. -- Son
    aspect, son industrie, sa population. -- De Kano à Kouka. -- Mort
    de Richardson. -- Arrivée à Kouka. -- Difficultés croissantes. --
    L'énergie du voyageur en triomphe. -- Ses visiteurs. -- Un vieux
    courtisan. -- Le vizir et ses quatre cents femmes. -- Description
    de la ville, son marché, ses habitants. -- Le Dendal. --
    Excursion. -- Angornou. -- Le lac Tchad.                       193

  Départ. -- Aspect désolé du pays. -- Les Ghouas. -- Mabani. -- Le
    mont Délabéda. -- Forgeron en plein vent. -- Dévastation. --
    Orage. -- Baobab. -- Le Mendif. -- Les Marghis. -- L'Adamaoua. --
    Mboutoudi. -- Proposition de mariage. -- Installation de vive
    force chez le fils du gouverneur de Soulleri. -- Le Bénoué. --
    Yola. -- Mauvais accueil. -- Renvoi subit. -- Les Ouélad-Sliman.
    -- Situation politique du Bornou. -- La ville de Yo. -- Ngégimi
    ou Ingégimi. -- Chute dans un bourbier. -- Territoire ennemi. --
    Razzia. -- Nouvelle expédition. -- Troisième départ de Kouka. --
    Le chef de la police. -- Aspect de l'armée. -- Dikoua. -- Marche
    de l'armée. -- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beauté du
    pays. -- Chasse à l'homme. -- Erreur des Européens sur le centre
    de l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin. --
    Entrée dans le Baghirmi. -- Refus de passage. -- Traversée du
    Chari. -- À travers champs. -- Défense d'aller plus loin. --
    Hospitalité de Bou-Bakr-Sadik. -- Barth est arrêté. -- On lui met
    les fers aux pieds. -- Délivré par Sadik. -- Maséna. -- Un
    savant. -- Les femmes de Baghirmi. -- Combat avec des fourmis. --
    Cortége du sultan. -- Dépêches de Londres.                     209

  De Katchéna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs
    remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route périlleuse.
    -- Activité des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche
    forcée de trente heures. -- L'émir Aliyou. -- Vourno. --
    Situation du pays. -- Cortége nuptial. -- Sokoto. -- Caprice
    d'une boîte à musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier
    d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Désolation et fécondité.
    -- Zogirma. -- La vallée de Foga. -- Le Niger. -- La ville de
    Say. -- Région mystérieuse. -- Orage. -- Passage de la Sirba. --
    Fin du rhamadan à Sebba. -- Bijoux en cuivre. -- De l'eau
    partout. -- Barth déguisé en schérif. -- Horreur des chiens. --
    Montagnes du Hombori. -- Protection des Touaregs. -- Bambara. --
    Prières pour la pluie. -- Sur l'eau. -- Kabara. -- Visites
    importunes. -- Dangereux passage. -- Tinboctoue, Tomboctou ou
    Tembouctou. -- El Bakay. -- Menaces. -- Le camp du cheik. --
    Irritation croissante. -- Sus au chrétien! -- Les Foullanes
    veulent assiéger la ville. -- Départ. -- Un preux chez les
    Touaregs. -- Zone rocheuse. -- Lenteurs désespérantes. -- Gogo.
    -- Gando. -- Kano. -- Retour.                                  226


VOYAGES ET AVENTURES DU BARON DE WOGAN EN CALIFORNIE
(1850-1852.--Inédit).

  Arrivée à San-Francisco. -- Description de cette ville. -- Départ
    pour les placers. -- Le claim. -- Première déception. -- La
    solitude. -- Mineur et chasseur. -- Départ pour l'intérieur. --
    L'ours gris. -- Reconnaissance des sauvages. -- Captivité. --
    Jugement. -- Le poteau de la guerre. -- L'Anglais chef de tribu.
    -- Délivrance.                                                 242


VOYAGE DANS LE ROYAUME D'AVA (empire des Birmans), par le
capitaine Henri YULE, du corps du génie bengalais (1855).

  Départ de Rangoun. -- Frontières anglaises et birmanes. -- Aspect
    du fleuve et de ses bords. -- La ville de Magwé. -- Musique,
    concert et drames birmans. -- Sources de naphte; leur
    exploitation. -- Un monastère et ses habitants. -- La ville de
    Pagán. -- Myeen-Kyan. -- Amarapoura. -- Paysage. -- Arrivée à
    Amarapoura.                                                    258

  Amarapoura; ses palais, ses temples. -- L'éléphant blanc. --
    Population de la ville. -- Recensement suspect. -- Audience du
    roi. -- Présents offerts et reçus. -- Le prince héritier
    présomptif et la princesse royale. -- Incident diplomatique. --
    Religion bouddhique. -- Visites aux grands fonctionnaires. -- Les
    dames birmanes.                                                273

  Comment on dompte les éléphants en Birmanie. -- Excursions autour
    d'Amarapoura. -- Géologie de la vallée de l'Irawady. -- Les
    poissons familiers. -- Le serpent hamadryade. -- Les Shans et
    autres peuples indigènes du royaume d'Ava. -- Les femmes chez les
    Birmans et chez les Karens. -- Fêtes birmanes. -- Audience de
    congé. -- Refus de signer un traité. -- Lettre royale. -- Départ
    d'Amarapoura et retour à Rangoun. -- Coup d'oeil rétrospectif sur
    la Birmanie.                                                   280


VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, par le capitaine
BURTON (1857-1859).

  But de l'expédition. -- Le capitaine Burton. -- Zanzibar. --
    Aspect de la côte. -- Un village. -- Les Béloutchis. -- Ouamrima.
    -- Fertilité du sol. -- Dégoût inspiré par le pantalon. -- Vallée
    de la mort. -- Supplice de M. Maizan. -- Hallucination de
    l'assassin. -- Horreur du paysage. -- Humidité. -- Zoungoméro. --
    Effets de la traite. -- Personnel de la caravane. -- Métis
    arabes, Hindous, jeunes gens mis en gage par leurs familles. --
    Ânes de selle et de bât. -- Chaîne de l'Ousagara. --
    Transformation du climat. -- Nouvelles plaines insalubres. --
    Contraste. -- Ruine d'un village. -- Fourmis noires. -- Troisième
    rampe de l'Ousagara. -- La Passe terrible. -- L'Ougogo. --
    L'Ougogi. -- Épines. -- Le Zihoua. -- Caravanes. -- Curiosité des
    indigènes. -- Faune. -- Un despote. -- La plaine embrasée. --
    Coup d'oeil sur la vallée d'Ougogo. -- Aridité. -- Kraals. --
    Absence de combustible. -- Géologie. -- Climat. -- Printemps. --
    Indigènes. -- District de Toula. -- Le chef Maoula. -- Forêt
    dangereuse.                                                    305

  Arrivée à Kazeh. -- Accueil hospitalier. -- Snay ben Amir. --
    Établissements des Arabes. -- Leur manière de vivre. -- Le Tembé.
    -- Chemins de l'Afrique orientale. -- Caravanes. -- Porteurs. --
    Une journée de marche. -- Costume du guide. -- Le Mganga. --
    Coiffures. -- Halte. -- Danse. -- Séjour à Kazeh. -- Avidité des
    Béloutchis. -- Saison pluvieuse. -- Yombo. -- Coucher du soleil.
    -- Jolies fumeuses. -- Le Mséné. -- Orgies. -- Kajjanjéri. --
    Maladie. -- Passage du Malagarazi. -- Tradition. -- Beauté de la
    Terre de la Lune. -- Soirée de printemps. -- Orage. -- Faune. --
    Cynocéphales, chiens sauvages, oiseaux d'eau. -- Ouakimbou. --
    Ouanyamouézi. -- Toilette. -- Naissances. -- Éducation. --
    Funérailles. -- Mobilier. -- Lieu public. -- Gouvernement. --
    Ordalie. -- Région insalubre et féconde. -- Aspect du Tanganyika.
    -- Ravissements. -- Kaouélé.                                   321

    Tatouage. -- Cosmétiques. -- Manière originale de priser. --
    Caractère des Ouajiji; leur cérémonial. -- Autres riverains du
    lac. -- Ouatata, vie nomade, conquêtes, manière de se battre,
    hospitalité. -- Installation à Kaouélé. -- Visite de Kannéna. --
    Tribulations. -- Maladies. -- Sur le lac. -- Bourgades de
    pêcheurs. -- Ouafanya. -- Le chef Kanoni. -- Côte inhospitalière.
    -- L'île d'Oubouari. -- Anthropophages. -- Accueil flatteur des
    Ouavira. -- Pas d'issue au Tanganyika. -- Tempête. -- Retour.  337


FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT (affluent du Nil Blanc), par M.
Andrea DEBONO (1855)                                               348


VOYAGE À L'ÎLE DE CUBA, par M. Richard DANA (1859).

  Départ de New-York. -- Une nuit en mer. -- Première vue de Cuba.
    -- Le Morro. -- Aspect de la Havane. -- Les rues. -- La volante.
    -- La place d'Armes. -- La promenade d'Isabelle II. -- L'hôtel Le
    Grand. -- Bains dans les rochers. -- Coolies chinois. -- Quartier
    pauvre à la Havane. -- La promenade de Tacon. -- Les surnoms à la
    Havane. -- Matanzas. -- La Plaza. -- Limossar. -- L'intérieur de
    l'île. -- La végétation. -- Les champs de canne à sucre. -- Une
    plantation. -- Le café. -- La vie dans une plantation de sucre.
    -- Le Cumbre. -- Le passage. -- Retour à la Havane. -- La
    population de Cuba. -- Les noirs libres. -- Les mystères de
    l'esclavage. -- Les productions naturelles. -- Le climat.      353


EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ, par M. Adolphe JOANNE (1850-1860).

  Le pic de Belledon. -- Le Dauphiné. -- Les Goulets.              369

  Les gorges d'Omblèze. -- Die. -- La vallée de Roumeyer. -- La
    forêt de Saou. -- Le col de la Cochette.                       385


EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ, par M. Élisée RECLUS (1850-1860).

  La Grave. -- L'Aiguille du midi. -- Le clapier de
    Saint-Christophe. -- Le pont du Diable. -- La Bérarde. -- Le col
    de la Tempe. -- La Vallouise. -- Le Pertuis-Rostan. -- Le village
    des Claux. -- Le mont Pelvoux. -- La Balme-Chapelu. -- Moeurs des
    habitants.                                                     402


LISTE DES GRAVURES.                                                417

LISTE DES CARTES.                                                  422

ERRATA.                                                            427



[Illustration: Oasis d'Édéri (Fezzan).--Dessin de Rouargue d'après
Barth (premier volume)]



VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE.

JOURNAL DU DOCTEUR BARTH[1].

         [Note 1: Un des géographes de notre temps, qui ont le plus
         d'autorité, M. Vivien Saint-Martin, a très-justement apprécié
         en ces termes le voyage du docteur Barth: «Cette exploration
         restera comme l'une des plus importantes et des plus
         remarquables dans l'histoire des découvertes africaines.» En
         effet, complétant au nord, à l'est et au sud du Bornou les
         découvertes de Denham, Oudney et Clapperton (1822), reliant à
         l'ouest les travaux de Lander (1830) à ceux de Caillé (1828),
         Barth et ses compagnons ont comblé d'immenses lacunes et
         tracé sur la carte d'Afrique des itinéraires qui ne s'élèvent
         pas à moins de cinq à six mille lieues.

         Une traduction française des _Voyages_ de Barth, par M. Paul
         Ithier, se publie en ce moment à Bruxelles et à Paris (Bohné,
         rue de Rivoli, 170). Les deux premiers volumes ont paru.]

1849-1855

     Henry Barth. -- But de l'expédition de Richardson. -- Départ. --
     Le Fezzan. -- Mourzouk. -- Le désert. -- Le palais des démons. --
     Barth s'égare; torture et agonie. -- Oasis. -- Les Touaregs. --
     Dunes. -- Afasselez. -- Bubales et moufflons. -- Ouragan. --
     Frontières de l'Asben. -- Extorsions. -- Déluge à une latitude où
     il ne doit pas pleuvoir. -- La Suisse du désert. -- Sombre vallée
     de Taghist. -- Riante vallée d'Auderas.


Dans un premier voyage, le docteur Henry (Heinrich) Barth, né à
Hambourg, avait exploré le nord de l'Afrique, une partie du désert,
visité l'Égypte et vu Constantinople, après avoir franchi l'Asie
Mineure. Il venait de publier le premier volume de ses pérégrinations,
et commençait à l'université de Berlin un cours sur la géographie
ancienne et moderne du bassin de la Méditerranée, lorsqu'en 1849 il
apprit que M. James Richardson allait partir de Londres pour l'Afrique
centrale chargé d'une mission qui intéressait à la fois la science et
l'humanité (il s'agissait d'ouvrir le Soudan au commerce européen et
de substituer au trafic des hommes celui des richesses naturelles du
pays des noirs). Le gouvernement britannique permettait à un Allemand
de se joindre à cette expédition; et Barth, qui entendait toujours ces
paroles que lui avait dites un esclave du Haoussa «Plût à Dieu que
vous pussiez voir Kano!» s'offrit avec joie pour accompagner le
voyageur. Néanmoins son père se désola de cette résolution. Pénétrer
au centre de l'Afrique, ce pays des monstres, où la faim, la soif, le
vent, le soleil et la fièvre tuent ceux qu'ont épargnés les bêtes
féroces et l'homme, souvent plus cruel que la brute, c'était vouloir
partager le sort de Mungo-Park et de ses trente-huit compagnons;
c'était aller à la mort comme Peddie, Gray, Ritchie, Bowdich, Laing,
Oudney, Clapperton, Richard Lander. Les supplications paternelles
furent si pressantes, qu'Henry Barth écrivit pour se désister de sa
demande; mais il était trop tard, on avait compté sur sa parole, et il
dut partir avec son compatriote Overweg[2], qui avait résolu de
partager ses fatigues et ses travaux.

         [Note 2: Prononcez _Oferveg_.]

Ils arrivèrent à Tunis le 15 décembre 1849, ensuite à Tripoli, et, en
attendant leur départ pour le centre, firent une excursion dans les
montagnes qui entourent la régence; puis ils revinrent à Tripoli, d'où
ils partirent le 24 mars 1850.

Engagée dans le Fezzan, cette province tripolitaine au sol aride
parsemé d'oasis, et qui n'est à vrai dire que la falaise souvent
désolée d'une mer de sable où elle jette ses promontoires,
l'expédition arriva le 18 avril au pied d'un plateau rocailleux,
annoncé par un tas de pierres, auquel chaque pèlerin qui traverse pour
la première fois ce lieu sinistre doit ajouter la sienne.

Après avoir souffert du froid, par une nuit sombre et humide, nos
voyageurs atteignirent, vers le milieu du jour, le point culminant de
ce terrible hammada[3] qui s'élève à 478 mètres au-dessus du niveau de
la mer. Là, ils furent assaillis d'un vent furieux du nord-nord-ouest
qui renversa leurs tentes, et laissa toute la caravane à découvert
sous une pluie torrentielle. Le surlendemain commença la descente par
un défilé rocailleux, formé d'un grès tellement noir à sa surface
qu'on l'aurait pris pour du basalte, si le clivage n'en avait montré
la véritable nature.

         [Note 3: El hammada, nom souvent employé dans le nord de
         l'Afrique pour désigner un plateau pierreux.]

Un phénomène aussi curieux que rare dans ces contrées est la ville
d'Édéri, perchée au sommet d'un groupe de rochers en forme de terrasse
escarpée. Cette situation a donné à cette ville une grande importance
jusqu'au jour où elle a été détruite par Abd-el-Djèlil, le terrible
chef des Omlad-Sliman, qui, chassé de la régence de Tripoli en 1832 ou
33, passa comme le simoun sur toutes les oasis du Fezzan. On dit qu'il
n'abattit pas moins de six mille palmiers autour d'Édéri; c'est au
milieu des débris épars de cette ancienne plantation qu'est situé le
village actuel d'Édéri.

L'expédition traversa ensuite quelques oueds fertiles, séparés les uns
des autres par des falaises escarpées, des nappes de sable, des bandes
de terrain noir revêtu de couches salines et blanchâtres, jusqu'au
moment où elle découvrit la plantation de Mourzouk, tellement
éparpillée qu'on ne saurait dire avec exactitude où elle commence, où
elle finit.

La capitale du Fezzan repose au fond d'un plateau entouré de dunes, à
quatre cent cinquante-six mètres au-dessus du niveau de la mer. Malgré
ce que la situation de Mourzouk a de pittoresque, on est frappé tout
d'abord de son extrême aridité, et l'impression triste qui en résulte
augmente si l'on y réside quelques jours; ce n'est qu'à l'ombre
épaisse des dattiers que la culture de quelques fruits est possible
(grenades, figues et pêches); les légumes, y compris les oignons, y
sont extrêmement rares, et le lait de chèvre est le seul que l'on y
trouve.

L'enceinte de la ville n'a pas trois kilomètres; c'est trop encore
pour les 2800 âmes qu'elle renferme, ainsi que le prouve la solitude
des quartiers éloignés du bazar. Une voie spacieuse, appelée _dendal_,
qui de la porte de l'est s'étend jusqu'au château, caractérise la
ville, et montre qu'elle a plus de relations avec la Nigritie qu'avec
les territoires arabes.

«Mourzouk, dit le docteur Barth, n'est pas, comme Ghadamès, habitée
par de riches trafiquants; c'est moins le siége d'un commerce
considérable, qu'un lieu de transit. Pour nous c'était la première
station de notre voyage, et notre véritable point de départ, aussi ne
demandions-nous qu'à en sortir; mais qui peut jamais quitter à son
heure une ville africaine, presser des individus pour qui le temps
n'existe pas? Notre départ qui devait avoir lieu le 6 juin, fut décidé
pour le 13; on se mit en marche effectivement le jour indiqué. Mais
après avoir séjourné à Tasaoua pour s'entendre avec deux chefs des
Touaregs, ces pirates voilés et silencieux du désert, il fallut
retourner sur ses pas, rentrer à Mourzouk; et c'est le 25 juin que,
revenue à Tasaoua, notre petite caravane s'ébranla d'une manière
définitive, franchit des montagnes de sable, et entra sur un terrain
plus ferme dont les hauteurs sont couronnées de tamarix, région dont
un cours d'eau violent semble avoir entraîné la portion terreuse qui
réunissait les collines, à présent isolées. Nous retrouvons bientôt le
sol caillouteux de l'hammada, puis la succession de vallées
verdoyantes et de lieux arides qui ont précédé notre arrivée à
Mourzouk.

«Nous avions atteint l'Oued-Elaven, large dépression venant du nord,
lorsque nous découvrîmes, à deux cents pas de notre camp, une mare qui
formait un centre de vie dans cette région solitaire; tout un monde
s'y baignait et folâtrait; une nuée de pintades et de gangas
voltigeait au-dessus de la masse animée, en attendant qu'ils pussent
remplacer les baigneurs. Là, de nouvelles difficultés s'élèvent de la
part des Touaregs chargés de nous conduire à Seloufiet; nos serviteurs
eux-mêmes nous disent que nous nous trompons en croyant que la route
de l'Ahir nous est ouverte, et nous déclarent qu'il nous faut envoyer
demander aux chefs du pays la permission d'y entrer. Bref, tout en
persistant dans notre itinéraire, nous consentons à passer par Ghat,
et à y rester six jours; on nous promet en échange de partir ensuite
immédiatement pour l'Asben.

[Illustration: Carte des Voyages du Dr Henri Barth en Afrique (partie
Orientale)

_Gravé chez Erhard R. Bonaparte 42._]

«C'est en nous dirigeant vers Ghat, au moment où nous entrions dans
la vallée de Tanesof, que nous vîmes se dresser en face de nous, le
mont Iniden ou des Démons, admirablement éclairé par le soleil
couchant; sa cime perpendiculaire, avec ses tours et ses créneaux, se
découpait en blanc sur le ciel, au-dessus d'une base puissante dont on
distinguait les strastes de marne rouge. À l'ouest, l'horizon était
formé par des dunes que le vent balayait, et dont il répandait le
sable sur toute la surface du val.

[Illustration: Mourzouk, capitale du Fezzan.--Dessin de Rouargue
d'après Barth (premier volume).]

«Le lendemain matin, nous marchions vers la montagne enchantée, que
les récits fantastiques de nos gens revêtaient d'un incroyable
prestige. Malgré les avertissements des Touaregs, ou peut-être parce
qu'ils me disaient de ne pas risquer ma vie en escaladant ce palais
des démons, je résolus de tenter cette entreprise sacrilége. Ne
pouvant obtenir de guides, je partis seul pour ce séjour infernal,
bien persuadé que c'était autrefois un lieu consacré au culte, et que
j'y trouverais des sculptures, des inscriptions curieuses.
Malheureusement je n'emportais avec moi que du biscuit et des dattes,
la plus mauvaise nourriture qu'on puisse avoir quand l'eau vient à
manquer. Je franchis les dunes, j'entrai dans une plaine entièrement
nue, jonchée de cailloux noirs et d'où surgissaient des monticules de
même couleur; je traversai le lit d'un torrent tapissé d'herbes, et
qui allait rejoindre la vallée; c'était l'asile d'un couple
d'antilopes qui, sans doute inquiètes pour leurs petits, ne
s'éloignèrent pas à mon approche, mais dressèrent la tête et me
regardèrent en agitant la queue. Je me trouvai en face d'un ravin, le
palais enchanté semblait fuir; je changeai de direction, un précipice
me barra le passage. Le soleil était dans toute son ardeur, et ce fut
accablé de fatigue que j'atteignis le sommet de la montagne, dont le
faîte crénelé, seulement de quelques pieds de large, ne m'offrit ni
sculptures ni inscriptions.

«La vue s'étendait au loin; mais je cherchai vainement à découvrir la
caravane. J'avais faim, j'avais soif; mes dattes et mon biscuit
n'étaient pas mangeables, et ma provision d'eau était si restreinte,
que j'en bus seulement une gorgée pour ne pas la tarir. Malgré ma
faiblesse il fallut bien redescendre, et je n'avais plus d'eau quand
je me retrouvai dans la plaine. Je marchai quelque temps et finis par
ne plus savoir la direction qu'il fallait prendre. Je déchargeai mon
pistolet et ne reçus pas de réponse. Je m'égarai davantage; il y avait
de l'herbe à l'endroit où j'étais arrivé; j'aperçus de petites cases
fixées aux branches d'un tamarix; la joie au coeur, je m'empressai de
les atteindre: elles étaient désertes. Je vis passer au loin une file
de chameaux; c'était une illusion: j'avais la fièvre. Vint la nuit, un
feu brilla dans l'ombre, ce devait être le prix de la caravane; je
déchargeai de nouveau mon pistolet, pas de réponse. La flamme
s'élevait toujours vers le ciel, m'indiquant où était le salut, et je
ne pouvais profiter du signal. Je tirai une seconde fois, tout resta
silencieux; je confiai dès lors ma vie à l'Être plein de miséricorde,
et j'attendis la lumière avec impatience. Le jour parut, tout reposait
dans un calme indicible; je repris mon pistolet, j'avais mis une
double charge, et la détonation, roulant d'écho en écho, me sembla
devoir réveiller les morts; personne ne m'entendit. Le soleil que
j'avais appelé de mes voeux, se leva dans toute sa force, la chaleur
devint effrayante; je rampai sur le sable pour chercher l'ombre des
branches nues du tamarix; à midi j'en avais à peine assez pour y poser
la tête; la soif me torturait, je m'ouvris la veine, bus un peu de mon
sang, et perdis connaissance. Revenu à moi, lorsque le soleil fut
derrière la montagne, je me traînai à quelques pas du tamarix et
j'attachais sur la plaine un regard plein de tristesse, lorsque
retentit la voix d'un chameau; c'est la musique la plus délicieuse que
j'aie jamais entendue.

Après vingt-quatre heures d'agonie, Barth fut sauvé par un des
Touaregs faisant partie de la caravane et qui était à la recherche du
voyageur.

On passa six jours dans la double oasis de Ghat et de Barakat, dont
les champs, où l'orge et le blé cèdent la place au millet, annoncent
l'approche de la Nigritie. Nos voyageurs y trouvèrent des jardins bien
tenus, entourés de palissades, des tourterelles et des ramiers sur
toutes les branches, de jolies habitations couronnées d'une terrasse,
des hommes qui travaillaient avec activité, des faubourgs pleins
d'enfants, et presque chaque femme un bambin sur les épaules; enfin
une population noire, parfaitement constituée, et bien supérieure à la
race mélangée du Fezzan. Mais il fallut reprendre le chemin du désert
qui, dans cette zone, est un vrai chaos de rochers.

[Illustration: Gorge d'Aguéri.--Dessin de Lancelot d'après Barth
(premier volume).]

«Cette région n'est pas remarquable seulement par les formes de ses
roches, mais encore par le passage fréquent qui s'y opère du grès au
granit. Nous parvînmes, le 30 juillet, à la jonction de deux ravins
formant une sorte de carrefour dans ces masses confuses. Le Ouadey,
qui croisait notre route, large à peine de vingt mètres, se resserre
un peu plus loin entre des parois gigantesques de plus de mille pieds
de haut, de façon à ne plus former qu'une étroite crevasse serpentant
dans le labyrinthe de blocs gigantesques, crevasse que les pluies
d'orage doivent changer parfois en véritable cataracte, à en juger par
un bassin creusé au débouché de ce sauvage canal, et plein, au moment
de notre passage, d'une eau fraîche et limpide. Ce carrefour, ces
défilés forment la vallée d'Aguéri, signalée depuis longtemps aux
géographes européens sous le nom d'Amais.

C'est à regret que je m'éloigne de cette gorge curieuse où j'ai
l'intention de revenir le lendemain, quand les chameaux viendront s'y
abreuver.

«Mais des nouvelles alarmantes ne me permettent pas de réaliser ce
désir; on nous annonce qu'une expédition est projetée contre nous par
Sidi-Jalef-Sakertaf, puissant chef qui a réduit en servitude un grand
nombre d'Imghad établis dans le voisinage. C'est l'éternelle question
du tribut qu'au nom du droit des plus forts les Touaregs prélèvent sur
les caravanes qui traversent le désert. On s'arrange, et pleins
d'ardeur, nous suivons une issue méridionale de la vallée, dont les
flancs s'abaissent peu à peu. Le granite, apparaissant d'abord sous
forme d'arêtes peu saillantes, finit par occuper tout le district;
notre chemin suit des défilés tortueux; on traverse de petites plaines
encaissées par des blocs de granité, généralement nues et quelquefois
ornées de mimosas qui croissent entre les rochers.

«Nous arrivons au mont Tiska, d'une hauteur d'environ deux cents
mètres, environné de cônes moins élevés et qui marque la fin des
sillons rocailleux. Le sol est alors uni, bien qu'il monte
graduellement, et la plaine se déroule à perte de vue, sans que rien
n'en interrompe l'aride monotonie. Le lendemain nous partons de bonne
heure pour atteindre la région des collines de sable, que nous
apercevons à une distance de cinq ou six milles, et qui promet un peu
d'herbe à nos chameaux affamés.

«Deux jours après nous atteignions le puits d'Afalesselez: pas
d'ombre; quelques buissons de tamarix rabougris sur des monticules de
douze à quinze mètres d'élévation et couverts de sable; le terrain est
souillé d'excréments de chameaux et de bien d'autres vilenies, car ce
lieu désolé est, pour les caravanes, de la plus grande importance, en
raison de l'eau qu'on y trouve, et qui est potable, malgré ses
vingt-cinq degrés de chaleur.

«Du sable, des cailloux, de petites crêtes de grès quartzeux, le
granite se mêlant au grès rouge ou blanc, quelques mimosas à un
intervalle d'un ou deux jours de marche, des pointes aiguës, brisant
la ligne des grès, des vallées arides, tel est le pays que nous
traversons. Il est néanmoins habité par de grands troupeaux de
bubales, qui, poursuivis par nos hommes, gravissent les rochers plus
facilement que nos chasseurs, et disparaissent bientôt. L'ovis
tragélaphe est également très-commun dans les parties montagneuses du
désert, et s'y rencontre souvent en compagnie du bubale.

«Le 16 août nous descendions une crête rocheuse couverte de gravier,
d'épais nuages avaient crevé sur nous, des tourbillons de sable,
chassés par un vent qui fouettait la pluie avec rage, avaient mis la
confusion dans nos rangs, lorsque les esclaves de la caravane qui nous
accompagnait saluèrent avec orgueil le mont Asben. Le grès et
l'ardoise avaient peu à peu remplacé le granite, et cet endroit
formait une ligne de démarcation entre deux zones différentes.

«Depuis lors, nous avions fait trois journées de marche, et nous
suivions les détours d'une vallée remplie d'herbe nouvelle; quatre
hommes, puis une troupe d'individus légèrement armés, apparurent tout
à coup sur une éminence et vinrent à notre rencontre. J'étais le
premier de la caravane, je mis pied à terre, et me dirigeai vers la
bande, attentif à la scène que j'avais sous les yeux. Quelle ne fut
pas ma surprise en voyant deux des quatre individus, qui s'étaient
montrés d'abord, exécuter avec nos Kélouis une danse guerrière, que
les autres regardaient tranquillement. J'approchai; les danseurs se
précipitèrent vers moi, et, saisissant la corde de mon chameau que je
tenais à la main, réclamèrent le payement d'un tribut. Le doigt sur la
gâchette de mon fusil, j'appris à temps le motif de leur façon d'agir.
L'endroit où ils étaient, quand nous les aperçûmes, joue un rôle
important dans l'histoire du pays où nous venions d'entrer. Lorsque
les Kélouis, alors de pur sang berbère, prirent possession de la
patrie des Goberaoua, il fut convenu, dans ce lieu, entre les rouges
conquérants et les noirs indigènes, que ceux-ci auraient la vie sauve,
et que le principal chef des Kélouis ne pourrait se marier qu'avec une
femme de la race vaincue. En souvenir de cette transaction, lorsque
passe une caravane à la place où s'est tenue la conférence, les
esclaves se réjouissent et prélèvent sur leurs maîtres un faible
tribut qui leur est accordé.

«Cet incident aurait été pour nous plein d'intérêt, sans l'inquiétude
qui assiégeait notre esprit; la surveille, trois inconnus s'étaient
approchés de notre caravane, disant qu'ils n'attendaient, pour nous
tuer, que les compagnons qui devaient les rejoindre. Que ne nous a pas
fait souffrir cette gente rapace qui habite la frontière de l'Asben,
et dont les impôts forcés, en réduisant nos ressources, devaient nous
causer plus tard une série de tribulations qui faillirent compromettre
le succès de l'entreprise?»

Enfin, après dix jours de pillage et de menaces, de lutte avec ces
audacieux bandits et l'insatiable engeance des marabouts
convertisseurs, avec l'inondation causée par une pluie diluvienne, à
cette latitude où les savants ont déclaré qu'il ne doit pas pleuvoir,
nos voyageurs virent apparaître l'escorte envoyée par le chef An-nour,
pour les conduire à Tin-Tellust. La réception du vieux chef fut loin
d'être hospitalière, mais du moins elle ne manqua ni de franchise ni
de loyauté.

«Je ne lui pardonne pas, dit Henri Barth, d'avoir poussé l'avarice
jusqu'à ne pas m'offrir à boire lorsque je le visitai par une chaleur
affreuse, mais je ne peux m'empêcher de l'estimer comme homme d'État,
et de rendre justice à la droiture et à la fermeté de son esprit.
Enfin je n'eus qu'à me louer de sa conduite, lorsqu'il fut décidé que
je partirais pour Agadez, où réside le chef suprême du pays.»

L'Asben ou l'Ahir[4] peut être appelé la Suisse du désert, et la route
que suivit Barth, pour se rendre à Agadez, traverse une région
extrêmement pittoresque; à chaque instant la montagne se déchire et
laisse voir des gorges sinueuses, des bassins fertiles, des pics
détachés qui dominent le paysage.

         [Note 4: L'Asben, immense oasis, était autrefois le pays des
         Goberaoua, la plus noble partie des noirs du Haoussa, qui
         paraissent avoir eu, dans l'origine, quelque parenté avec les
         races du nord de l'Afrique. La domination berbère s'était
         déjà implantée au quatorzième siècle dans plusieurs de ses
         villes. Léon l'Africain dit positivement que l'Asben était,
         lors de son voyage, occupé par les Touaregs; ce sont eux qui
         ont baptisé la province du nom d'Ahir. Nous avons vu que les
         vainqueurs épousèrent les femmes indigènes, ce qui fondit la
         gravité des Berbères avec la joyeuse insouciance du nègre, et
         modifia le type originel des deux peuples.]

«Le 7 octobre, au départ, nous trouvâmes la vallée Tiggeda
qu'animaient, à la fraîcheur du matin, de nombreux vols de pigeons.
Une montée rocailleuse est franchie, et nous sommes dans la vallée
d'Erazar-en-Asada, bordée à l'est par la masse imposante du Dogem. La
végétation tropicale laisse à peine aux chameaux la liberté de se
mouvoir; je retrouve, comme essence dominante, le cucifère que je
n'avais pas vu depuis Seloufiet, mais je le revois avec toute
l'exubérance qu'il a bientôt lorsqu'on l'abandonne à lui-même; il est
accompagné de mimosas d'espèces nombreuses, entrelacés de grandes
lianes qui forment au-dessus d'eux une voûte épaisse.

«Au sortir de la forêt, le sentier gravit des ravins tapissés d'herbe,
et nous atteignons le point culminant de la passe, environ sept cent
soixante mètres au-dessus du niveau de la mer. Laissant à notre gauche
le pic majestueux du Dogem, formé probablement de basalte, ainsi que
le groupe entier du Baghzem, nous arrivons dans une plaine
caillouteuse couverte d'un épais fourré de mimosas, où l'on trouve la
piste fréquente des lions, extrêmement communs dans ces lieux déserts,
mais qui, d'après ce que j'ai pu voir, ne sont pas très-féroces.

«Nous entrons dans la vallée de Taghist, jonchée de pierres
basaltiques de la grosseur de la tête d'un enfant, et dont l'enceinte
rocheuse est complètement dénudée. Mohammed-ben-Abd-el-Kerim,
originaire du Touat, et qui introduisit l'islamisme dans la partie
centrale du Soudan, a consacré cet endroit lugubre à la prière.

«De ce terrain pierreux, nous passons dans la célèbre vallée
d'Auderas, où j'ai vu trois esclaves attelés à une espèce d'araire et
conduits, comme des boeufs, par celui qui les avait achetés: C'est,
j'imagine, l'endroit le plus méridional de la partie de l'Afrique
située au nord de l'équateur, où la charrue soit en usage; dans toute
la Nigritie elle est remplacée par la houe. Le ciel était pur, la
vallée, ceinte de coteaux abrupts, ornée de cucifères, garnie d'herbe,
fourrée d'arbrisseaux touffus et variés, déployait devant nous sa
beauté luxuriante. Ainsi que toutes les vallées qui lui succèdent, le
val d'Auderas peut produire non-seulement du millet, mais encore du
froment, de la vigne, des dattes, et à peu près tous les genres de
légumes; on dit qu'il renferme cinquante jardins près du village
d'Ifarghen. Il nous fallut trop tôt quitter cet endroit délicieux,
gravir des rochers, suivre un chemin inégal, longer la vallée de
Téloua, qui revêt une légère croûte de natron, l'un des articles
importants du commerce nigritien.

«Nous campons dans la vallée Boudde, où je rencontre, pour la première
fois, le _pennisetum distichum_, plante dont les aiguilles vous
lardent, et sont, avec les fourmis, pour celui qui voyage au centre de
l'Afrique, l'une des incommodités les plus communes et les plus
irritantes. Il faut un instrument pour retirer ces dards empennés qui
s'insinuent dans la chair, où ils causeraient des plaies douloureuses
si on ne les en arrachait; aussi, malgré leur peu de délicatesse, les
nomades indigènes ne sont-ils jamais sans leurs pinces. Nous fuyons
cette peste, et nous montons pendant une heure avant de gagner le
plateau caillouteux où la ville d'Agadez est construite. Le soir,
j'étendais mon tapis dans la maison qu'y possédait An-nour, et
bientôt, plongé dans un profond sommeil, je rêvai des découvertes que
me promettait la zone mystérieuse où j'allais pénétrer.»


     Agadez. -- Sa décadence. -- Entrevue de Barth et du sultan. --
     Pouvoir despotique. -- Coup d'oeil sur les moeurs. -- Habitat de
     la girafe. -- Le Soudan; champ du Damergou. -- Architecture. --
     Katchéna; Barth est prisonnier. -- Pénurie d'argent. -- Kano. --
     Son aspect, son industrie, sa population. -- De Kano à Kouka. --
     Mort de Richardson.

Agadez est construite sur un terrain plat, où s'élèvent des tas
d'immondices, accumulés par la négligence des habitants. Siége
autrefois d'un commerce considérable, qui s'est déplacé vers la fin du
siècle dernier, à l'époque de la prise de Gogo par les Touaregs, sa
population est tombée de soixante mille âmes à sept ou huit mille. La
plupart des maisons sont en ruines; les vingt ou vingt-cinq
habitations qui composent le palais sont elles-mêmes délabrées; des
soixante-dix mosquées d'autrefois il n'en reste plus que dix, et les
nombreux vautours que l'on voit sur le mur d'enceinte ne perchent le
plus souvent que sur des décombres. Pas un riche commerçant ne visite
le marché d'Agadez, dont les Touati sont restés en possession; gens de
petit négoce qui attendent, pour troquer leur mince pacotille, que le
millet soit à bas prix, afin de l'écouler en détail quand la valeur
s'en accroît. Pas de numéraire, pas de cauris; du calicot, des
tuniques servent à l'échange, surtout du millet, qui, à vrai dire, est
la monnaie courante, et a remplacé l'or qui venait autrefois de Gogo.

Le lendemain de son arrivée, Barth se dirigea vers le palais, dont les
bâtiments réservés au prince étaient du moins en bon état, et fut
introduit dans une salle de douze à quinze mètres carrés, au plafond
bas, formé de nattes posées sur des branches, que soutenaient quatre
colonnes massives en pisé. Entre l'une de ces colonnes et l'angle du
mur était assis Abd-el-Kader, le sultan, homme vigoureux d'une
cinquantaine d'années, indiquant par la couleur de sa robe grise, et
celle de l'écharpe blanche dont le bas de sa figure était voilé, qu'il
n'appartenait pas à la race des Touaregs.

[Illustration: Vallée d'Auderaz.--Dessin de Rouargue d'après Barth
(premier volume).]

Bien qu'il ne connût pas l'Angleterre, même de nom, le sultan
accueillit le docteur avec bienveillance, lui exprima son indignation
des traitements que la caravane avait subis à la frontière d'Ahir, et
plus tard lui envoya des lettres qui le recommandaient aux gouverneurs
de Kano, de Katchéna et de Daoura. Quant à celle que Barth lui avait
demandée pour le gouvernement anglais, et où il aurait assuré sa
protection aux Européens qui, à l'avenir, se rendraient au Soudan, il
ne tint pas sa promesse, soit qu'il n'eût pas compris ce que désirait
Barth, soit que, dans sa position précaire, il ne se crût pas assez
fort pour établir des relations avec les chrétiens. Déposé quelques
années auparavant, remonté sur le trône depuis peu, il devait, deux
ans plus tard, le résigner de nouveau en faveur de celui qui l'en
avait déjà dépossédé: vicissitudes qui prouvent l'insuffisance du
pouvoir absolu pour protéger ceux qui l'exercent. Le souverain
d'Agadez a non-seulement la facilité d'emprisonner les chefs les plus
puissants de l'Ahir, mais il a sur eux droit de vie et de mort, et
dispose d'atroces oubliettes hérissées de lames tranchantes, où il
peut faire jeter les coupables, quel que soit le rang qu'ils occupent.

Nous regrettons de ne pouvoir donner sur l'intérieur et la vie privée
des Agadézi tous les détails que nous transmet le docteur Barth.
Citons du moins ce passage: «Mohammed me présenta chez l'une de ses
amies, qui habitait une demeure spacieuse et commode. Je trouvai cette
dame vêtue d'une robe de soie et coton, et parée d'une grande quantité
de bijoux d'argent. Vingt personnes composaient sa maison; parmi
elles, six enfants entièrement nus, chargés de bracelets et de
colliers d'argent, et six ou sept esclaves. Son mari vivait à Katchéna
et venait la voir de temps à autre; mais je ne crois pas qu'elle
attendît ses visites à la manière de Pénélope. J'ai d'ailleurs tout
lieu de croire que les principes du pays n'ont rien de sévère, à en
juger par cinq ou six jeunes femmes qui vinrent me faire visite, sous
prétexte que le sultan avait quitté la ville; deux d'entre elles
étaient assez jolies, avec leurs beaux cheveux noirs qui retombaient
sur leurs épaules en nattes épaisses, leurs yeux vifs, leur teint peu
foncé, leur toilette qui ne manquait pas d'élégance; mais elles
devinrent tellement importunes que je finis par m'enfermer pour
échapper à leurs obsessions. J'eus, pour égayer ma retraite, la visite
de charmants petits oiseaux qui fréquentent l'intérieur des maisons
d'Agadez, et que j'ai revus à Tombouctou.»

[Illustration: Vue d'Agadez.--Dessin de Lancelot d'après Barth
(premier volume).]

Après une absence d'environ deux mois, Barth rejoignit ses compagnons
dans la vallée Tin-Teggana. Ils y campaient avec An-nour, et y
séjournèrent malgré eux pendant six semaines. Le 12 décembre, nos
voyageurs se remirent en marche, traversèrent une région montagneuse,
entrecoupée de vallées fécondes, où apparurent le balanite égyptien et
l'indigo; ils franchirent une zone caillouteuse, rayée de crêtes
basses formées principalement de gneiss, puis une rampe de hauteur
médiocre, et atteignirent la plaine qui fait transition entre le sol
rocailleux du désert et la région fertile du Soudan, plaine sableuse
qui est le véritable habitat de la girafe et de l'antilope leucoryx.
Bientôt elle se couvre de buissons, et un peu plus loin de bou-rékkéba
(_avena forskalii_); on y voit des bandes d'autruches, de nombreux
terriers de fennecs, surtout dans le voisinage des fourmilières, et
ceux de l'oryctérope d'Éthiopie, qui ont une circonférence d'un mètre
à un mètre vingt, et sont faits avec une grande régularité.

Le fourré devient plus épais, le terrain s'accidente, les
fourmilières se multiplient; on descend une rampe abrupte d'environ
trente mètres, la végétation change d'aspect, les melons abondent, le
dilou, espèce de laurier, domine dans les bois, puis apparaît une
euphorbe, assez rare dans le pays, et dont le suc vénéneux sert à
empoisonner les flèches. Les plantes parasites se montrent, mais sans
vigueur; un lac est rempli de vaches qui viennent s'y baigner à
l'ombre des mimosas dont les bords sont couverts, les grandes herbes
du sentier arrêtent les chameaux, et la caravane aperçoit à l'horizon
les champs du Damerghou[5]. Nos voyageurs passent auprès d'un village
où se présente, pour la première fois, ce genre d'architecture qui, à
part certaines modifications peu importantes, est le même dans tout le
centre de l'Afrique. Entièrement construites avec les tiges du sorgho
et celles de l'asclépias géante, les cases de la Nigritie n'ont pas la
solidité des maisons de l'Ahir, dont la charpente est formée de
branchages et de troncs d'arbres; mais elles sont infiniment plus
jolies et plus propres. On est frappé, en les examinant, de l'analogie
qu'elles offrent avec les cabanes des aborigènes du Latium, dont
Vitruve, entre autres, nous a donné la description. Plus remarquables
encore sont les meules de grains, éparses autour des huttes, et qui
consistent en d'énormes paniers de roseaux, posés sur un échafaudage
de soixante centimètres d'élévation, afin de les protéger contre les
souris et les termites.

         [Note 5: Le Damerghou, province frontière du Soudan, peut
         avoir soixante milles de longueur sur quarante de large. Son
         territoire onduleux, excessivement fertile, pourrait nourrir
         une population compacte, et a été jadis beaucoup plus habité
         qu'il ne l'est à présent. District en dehors de l'Ahir,
         auquel il est soumis et dont il est le grenier, il est peuplé
         de Haoussaoua et principalement de Bornouens.]

Arrivés à Tagelel, bourgade soumise au vieil An-nour, qui les y avait
accompagnés, nos voyageurs se séparèrent, non-seulement du vieux chef
de Tin-Tellust, mais encore les uns des autres: Richardson pour suivre
la route de Zinder, Overweg celle de Maradi, et Barth pour se rendre à
Kano, en passant par Katchéna, ville énorme dont l'enceinte, de vingt
à vingt-deux kilomètres d'étendue, renferme à peine huit mille âmes.
C'était autrefois le séjour de l'un des princes les plus riches et les
plus célèbres de la Nigritie, bien qu'il payât un tribut de cent
esclaves au roi de Bornou en signe d'obédience.

Pendant deux siècles, le dix-septième et le dix-huitième, Katchéna
paraît avoir été la première ville de cette partie du Soudan; l'état
social, qui s'est développé au contact des Arabes, y atteignit son
plus haut degré de civilisation; la langue, sa forme la plus riche, sa
prononciation la plus pure, et ses habitants, par leurs façons polies
et raffinées, la distinguèrent des autres villes du Haoussa. Mais cet
état de choses fut totalement changé, lorsque, en 1807, les Foullanes,
entraînés par le réformateur Othman dan Fodiye, s'emparèrent de la
province. Tous les riches marchands se réfugièrent à Kano, les
Asbenaoua y transportèrent leur commerce de sel, et Katchéna, malgré
sa position avantageuse et salubre, n'est aujourd'hui que le siége
d'un gouverneur. Celui-ci, par caprice ou par soupçon, voulut envoyer
Barth à Sokoto, résidence de l'émir Aliyou; il employa d'abord la
persuasion pour parvenir à son but, et, voyant l'inutilité de sa
parole artificieuse, il retint le voyageur et le garda prisonnier
pendant cinq jours. Mais, grâce à l'énergie dont il devait donner tant
de preuves, Barth se trouva libre, et put enfin se diriger vers le
célèbre entrepôt du Soudan central.

«C'était pour nous, dit-il, une station importante, non-seulement au
point de vue scientifique, mais à celui de nos finances. Après les
exactions des Touaregs, les marchandises qui devaient nous attendre à
Kano formaient nos seules ressources. Pour ma part, j'avais à payer,
en arrivant dans cette ville, cent douze mille trois cents cauris, et
ce fut avec un amer désappointement que je reconnus le peu de valeur
des objets qui étaient mon seul avoir. Mal logé, la bourse vide,
assailli chaque jour par mes nombreux créanciers, raillé de ma misère
par un serviteur insolent, on peut se figurer ma situation dans cette
ville fameuse qui occupait depuis si longtemps mon esprit. Il fallut
cependant aller faire ma visite au gouverneur.

«Le ciel était pur, et la ville, avec ses habitations variées, ses
pâturages verdoyants où paissaient des boeufs, des chevaux, des
chameaux, des ânes et des chèvres, ses étangs couverts de pistia, ses
arbres magnifiques, sa population aux costumes si divers, depuis
l'étroit tablier de l'esclave jusqu'aux draperies flottantes de
l'Arabe, formaient le tableau animé d'un monde complet en lui-même,
tout différent à l'extérieur de ce qu'on voit en Europe, mais
exactement pareil au fond. Ici, une file de magasins remplis de
marchandises étrangères et indigènes, des acheteurs, des vendeurs de
toutes les nuances, qui s'efforcent de gagner le plus possible et de
se tromper mutuellement; là-bas, des parcs où sont entassés des
esclaves demi-nus, mourant de faim, dont le regard désespéré cherche à
découvrir le maître auquel ils vont échoir. Ailleurs, tout ce qui est
nécessaire à l'existence: le riche prenant ce qu'il y a de plus
délicat; le pauvre se baissant, les yeux avides, au-dessus d'une
poignée de grains. Puis un haut dignitaire, monté sur un cheval de
race au brillant harnais, suivi d'un cortége insolent, effleure un
pauvre aveugle qui risque à chaque pas d'être foulé aux pieds.

«Dans cette rue, est un charmant cottage, au fond d'une cour entourée
d'une palissade de roseaux; un allélouba, un dattier, protégent cette
retraite contre la chaleur du jour; la maîtresse du logis, vêtue d'une
robe noire serrée autour de la taille, les cheveux soigneusement
retroussés, file du coton en surveillant la mouture du millet; des
enfants nus et joyeux se roulent dans le sable, ou courent à la
poursuite d'une chèvre; à l'intérieur, des vases en terre, des sébiles
de bois, luisant de propreté, sont rangés en bon ordre. Plus loin, une
courtisane sans famille, sans refuge, au rire bruyant et forcé, aux
colliers nombreux, la chevelure à demi retenue par un diadème, balaye
le sable de sa jupe aux vives couleurs, attachée lâchement au-dessous
d'une poitrine luxuriante. Derrière elle, un malheureux couvert de
plaies, ou déformé par l'éléphantiasis. Sur une terrasse découverte,
un atelier de teinture avec ses nombreux ouvriers. À deux pas, un
forgeron finit une lame, dont le tranchant surprendrait le plaisant
qui voudrait rire des outils grossiers de celui qui la termine. Dans
une ruelle peu fréquentée, des femmes étendent des écheveaux de coton
sur une haie.

«Plus loin, c'est une caravane qui apporte la noix favorite, du sel
qu'emportent des Asbenaoua, une longue file de chameaux chargés
d'objets de luxe et qu'on dirige vers Ghadamès, ou bien un corps de
cavaliers qui vont, bride abattue, annoncer au gouverneur la nouvelle
d'une attaque ou d'une razzia. Dans la foule bigarrée, tous les types,
toutes les nuances[6]: l'Arabe olivâtre, le Kanouri à la peau foncée,
aux narines flottantes, le Foullane aux traits fins, à la taille
souple, aux membres délicats, le Mandingue à la figure aplatie, la
virago de Noupé, la jolie femme du Haoussa, élégante et bien faite.
Partout la vie humaine sous ses aspects les plus divers, sous ses
formes les plus riantes et les plus sombres.»

         [Note 6: La population fixe de Kano (environ trente mille
         habitants), se compose de Haoussaoua, de Kanouris ou
         Bornouens, de Foullanes et de gens de Noupé. On y trouve
         beaucoup d'Arabes de janvier en avril, époque où la
         population s'élève à soixante mille âmes par l'afflux des
         étrangers.--Le principal commerce de Kano consiste en étoffes
         de coton vendues sous forme de tobé, espèce de blouse; de
         turkédi, longue écharpe, ou draperie bleu foncé, dont les
         femmes s'enveloppent; de zenné, sorte de plaid aux couleurs
         voyantes; de litham noir dont les Touaregs se voilent le bas
         de la figure; produits qui s'écoulent, au nord jusqu'à
         Mourzouk, Ghat et même Tripoli; à l'ouest jusqu'à
         l'Atlantique en passant par Tombouctou; à l'est dans tout le
         Bornou, y faisant concurrence à l'industrie indigène, tandis
         qu'au sud ils envahissent l'Adamaoua, et n'ont de limites que
         la nudité des nègres. On exporte de ces tissus pour trois
         cents millions de cauris, et l'on comprendra l'importance de
         cette somme quand on saura qu'avec cinquante mille de ces
         coquilles une famille entière peut vivre et s'habiller
         pendant un an. Ajoutons que le Haoussa est l'une des régions
         les plus fertiles de la terre, et sa population l'une des
         plus heureuses du globe, toutes les fois que son gouvernement
         est assez énergique pour la protéger contre ses voisins.--La
         province de Kano compte cinq cent mille habitants (moitié
         esclaves, moitié hommes libres). Le gouverneur peut mettre
         sur pied sept mille chevaux (il en a levé jusqu'à dix mille),
         et vingt mille fantassins.--Son revenu se compose, outre les
         présents qu'il reçoit des étrangers, d'un impôt foncier de
         deux mille cinq cents cauris (cinq francs) par famille, et
         d'une taxe de sept cents cauris par cuve de teinture, qui
         sont au nombre de plus de cinq mille à Kano seulement. Son
         autorité n'est pas absolue. À part le droit d'appel de ses
         décisions à l'émir de Sokato, si toutefois la plainte peut
         arriver jusque-là, il est assisté d'un conseil dont il est
         obligé de prendre l'avis dans toutes les affaires
         importantes. Ce conseil est formé du ghaladina, ou vizir, qui
         le préside et qui est parfois plus puissant que le gouverneur
         lui-même, du maître des écuries, charge importante dans ces
         contrées barbares, du commandant militaire, du chef de la
         justice, de celui des esclaves, du trésorier et du maître des
         boeufs, espèce d'intendant chargé du matériel de guerre (le
         boeuf étant la bête de somme du pays).--La classe élevée est
         arrogante, l'étiquette de la cour très-sévère; les Foullanes
         qui, peu à peu, ont envahi la province et ont fini par s'en
         rendre maîtres, épousent les jolies filles de la nation
         conquise, mais ne donnent pas les leurs aux vaincus.]

Convenu avec le chef de l'expédition de se trouver à Koukaoua dans les
premiers jours d'avril, Barth voulait partir de Kano le 7 mars; mais
si l'on se rappelle ses embarras financiers, les lenteurs
désespérantes des Africains, et si nous disons que la fièvre était
venue se joindre à toutes ces difficultés, on comprendra la somme
d'énergie qui fut nécessaire au voyageur pour tenir sa promesse.

«Il m'était surtout difficile de m'éloigner de Kano, dit Barth,
personne avec qui faire le voyage, une route infestée de voleurs, un
seul domestique sur lequel je pusse compter, et la fièvre tellement
forte, que la veille de mon départ je ne m'étais pas levé de mon
tapis. Néanmoins, j'étais plein d'espoir, et c'est avec la joie d'un
oiseau qui retrouve la liberté, que je m'enfuis de ces murailles pour
m'élancer vers l'horizon.

«La première chose qui me tira de la rêverie où j'étais plongé fut une
bande d'esclaves conduits sur deux files, et attachés l'un à l'autre
par une grosse corde passée autour du cou. Ils sont généralement bien
traités dans le pays, et il est rare qu'ils cherchent à s'évader, mais
encore plus rare qu'ils soient nés dans ces lieux, excepté chez les
Touaregs, où l'élève de l'esclave paraît être l'objet de grands soins.
J'en augure que le mariage est peu encouragé par les maîtres, je crois
pouvoir dire qu'il est rarement permis; considération grave, puisque,
pour réparer les pertes que la mortalité fait naître, il faut avoir
recours à de nouvelles razzias, où l'homme est le bétail qu'on
pourchasse. L'un de mes serviteurs, ayant été jadis capturé dans l'une
de ces maraudes, me fut pris dans le Bornou par un homme qui le
réclamait comme sa propriété; sa mère devint captive à son tour, et sa
soeur ne tarda pas à subir le même sort. Pareil fait est journalier
sur la frontière; et si l'on y ajoute les révolutions de palais, qui
sont fréquentes, on devinera les calamités qui pèsent sur ces
malheureuses provinces.

«À peine avions-nous quitté Benza-ri que j'entendis le bruit du
tambour, accompagné de chants significatifs: c'était Bokhari, l'ancien
gouverneur de Khadéjà, qui, déposé par son suzerain dont il excitait
les soupçons, remplacé par son frère, accueilli par le gouverneur de
Mashéna, se mettait en marche pour ressaisir le pouvoir. Il s'empara
de la ville, tua son frère, lutta contre les forces réunies de
l'empire, sema la désolation jusqu'aux portes de Kano, fut vainqueur,
et n'imagina pas autre chose que de se faire marchand d'esclaves sur
une immense échelle.

«Inquiets pour notre petite bande, composée de trois hommes et d'un
adolescent, nous traversâmes en silence un paysage qui n'était pas
fait pour nous distraire de nos préoccupations; la culture avait
cessé, d'immenses plaines déroulaient devant nous leur tapis monotone
d'asclépias, où de loin en loin s'élevait un balanite solitaire.»

Aux environs de Chefoua, grande ville entourée de murs, de nombreux
troupeaux animent la campagne; à Ouelleri, où la petite caravane
faillit manquer d'eau, l'aspect de la contrée s'améliore; nos
voyageurs brûlent Mashéna, traversent des pâturages, un pays bien
boisé, et aperçoivent une bourgade, qu'ils se pressent d'atteindre:
elle est complètement déserte; l'état du pays indique une récente
catastrophe. «Il n'est à la ronde si mince gouverneur qui, aussitôt
qu'il a des dettes, ne fasse une razzia chez ses voisins, quand il ne
trouve pas plus court de vendre ses propres sujets.»

[Illustration: Vue de Kano, entrepôt du Soudan central.--Dessin de
Lancelot d'après Barth (premier volume).]

Le docteur s'arrêta à Boundi pour visiter le Ghaladina, grand
dignitaire de l'empire, dont le pouvoir a considérablement diminué,
mais qui est un intrigant, et qu'il eût été dangereux d'avoir contre
soi. Il promet un guide, ne tient pas sa promesse, et la petite
caravane s'esquive au point du jour, pendant que la ville est
endormie. Elle suit la grande route, s'engage dans la forêt, traverse
un nouveau champ d'asclépias, retrouve l'odieux panisetum et entre
dans une région où domine entièrement le crucifère. Un groupe de
tamarins annonce un lieu humide; c'est le bord du Ouani, qui est une
branche du Ouaoube; nos voyageurs le traversent, aperçoivent la ville
de Zourrikolo, et se trouvent dans le Bornou proprement dit[7].

         [Note 7: Noyau du grand empire central de l'Afrique, depuis
         la chute du Kanem, qui n'en est plus qu'une province, le
         Bornou est limité à l'est par le Tchad, à l'ouest et au
         nord-ouest par la rivière de Yo.]

Le lendemain apparurent des baobabs, et quelques dattiers égarés dans
cette région plantureuse. «L'air était d'une transparence admirable;
je laissais aller ma bête à sa guise, rêvant au pays natal des
végétaux, qui ornent maintenant des contrées si différentes des leurs,
quand je vis sur la route un homme de race blanche, ayant un costume
opulent, des armes de prix et que suivaient trois cavaliers, porteurs
de mousquets et de pistolets. J'allai à sa rencontre; il me demanda si
j'étais le chrétien qui devait arriver de Kano, et sur ma réponse
affirmative, il m'apprit que M. Richardson était mort, et que tous ses
bagages avaient été saisis. J'espérais que la nouvelle était fausse,
et je voulais piquer des deux, laissant en arrière ma petite escorte;
mais il me restait quarante heures de marche, les Touaregs infestaient
une partie de la route, et la prudence ne me permettait pas d'exécuter
ce projet.»

[Illustration: Dendal ou boulevard de Kouka, capitale du
Bornou.--Dessin de Lancelot d'après Barth (premier volume).]


     Arrivée à Kouka. -- Difficultés croissantes. -- L'énergie du
     voyageur en triomphe. -- Ses serviteurs. -- Un vieux courtisan.
     -- Le vizir et ses quatre cents femmes. -- Description de la
     ville, son marché, ses habitantes. -- Le dendal. -- Excursion. --
     Ngornou. -- Le lac Tchad.

«Quatre jours après la triste communication qui m'avait été faite,
j'atteignais la muraille d'argile blanche qui entoure la capitale du
Bornou, et qui, de loin, se distingue à peine du sol qui l'avoisine.
Je franchis la porte et surpris vivement des individus qui s'y
trouvaient rassemblés, en leur demandant le chemin de la résidence du
cheik; je traversai le petit marché, où il y avait foule, je suivis le
dendal, et j'arrivai droit au palais qui borde ce grand boulevard; une
mosquée insignifiante et les maisons des hauts fonctionnaires
entourent la place palaciale dont le seul ornement est un arbre à
caoutchouc, mais qui est animée à certaines heures du jour par une
foule de courtisans montés sur des chevaux richement caparaçonnés. Je
fus, du reste, frappé de l'étendue de la double ville, et du grand
nombre de cavaliers somptueusement vêtus que je rencontrai sur ma
route.

«Les esclaves du cheik me regardèrent, bouche béante, sans répondre à
mes questions, jusqu'à ce que l'intendant, qui avait entendu parler de
moi, me fit entrer chez le vizir.» Après avoir reçu un bon accueil de
cet important personnage, Barth fut conduit à la résidence qui avait
été préparée pour les membres de la mission, avant qu'on eût appris
leur détresse. Si le voyageur avait subi à Kano tous les inconvénients
de la pauvreté, ses embarras devenaient bien autrement sérieux,
maintenant qu'il avait à répondre non-seulement de ses dettes, mais
encore de toutes celles de l'expédition. «Plus de quinze cents dollars
étaient dus par M. Richardson; je n'en possédais pas un seul, je
n'avais pas un burnous, pas un objet de valeur; j'ignorais si le
gouvernement britannique m'autoriserait à poursuivre notre voyage, et
l'on m'avait annoncé que le cheik attendait mes présents.»

Néanmoins, à force d'activité et d'énergie, s'étant fait rendre tout
ce qui avait appartenu à M. Richardson, excepté la montre que le cheik
avait prise, l'intrépide voyageur contracta un emprunt au taux de
soixante pour cent, remboursable à Mourzouk, fit taire ses créanciers,
paya les serviteurs du défunt; puis l'honorabilité de l'expédition à
couvert, il s'occupa avec plus de ferveur que jamais de recueillir les
renseignements qui lui étaient fournis, et dont il était en mesure de
faire une ample récolte[8]. «Parmi les visiteurs que je mettais à
contribution et que je questionnais avec fruit, dit-il, se trouvait un
vieux courtisan de la dynastie déchue, qui, à force d'intrigue, avait
sauvé sa tête; fripon émérite, auquel on imputait des vices totalement
inconnus dans ces contrées, mais qui possédait à merveille l'histoire
des anciens rois, et parlait le kanouri avec une élégance que je n'ai
retrouvée chez personne. Profond politique, il avait marié l'une de
ses filles au vizir, l'autre au compétiteur de celui-ci, et n'en fut
pas moins étranglé avec son gendre, en 1853, pour de vieux péchés, il
est vrai, dont il était seul responsable. J'avais encore pour
instituteurs les étrangers, les pèlerins, et quelques indigènes restés
fidèles aux croyances de leurs pères.

         [Note 8: Par ces mots, Henry Barth comprend les différentes
         routes suivies par les caravanes, et dont il donne
         l'itinéraire, la topographie des lieux dont il dresse la
         carte, l'histoire du pays dont il fait la chronique, enfin
         l'étude comparée des divers langages dont il rapporte le
         vocabulaire.]

«Mais les plus intéressantes de toutes mes relations furent celles que
j'eus avec le vizir. D'une intelligence supérieure, d'un esprit
cultivé, El-Haj-Beshir, depuis son voyage à la Mecque, envisageait le
monde sous un nouveau jour, et le cheik n'avait pu mieux faire que de
le choisir pour premier, ou plutôt pour seul ministre du royaume.
Malheureusement il était avide de richesses, qu'il aimait pour
elles-mêmes, et plus encore pour l'entretien de ses quatre cents
femmes. C'était, disait-il, au point de vue de la science qu'il avait
rassemblé ces dernières. Un auditeur crédule aurait pu croire qu'il
envisageait son harem comme une collection de médailles, d'un intérêt
particulier sans aucun doute, mais destiné à graver dans sa mémoire
les différents types de la race humaine. Si par hasard, en causant, je
venais à parler d'une tribu dont il ignorait le nom, El-Beshir donnait
immédiatement des ordres pour qu'on lui trouvât un échantillon féminin
de l'espèce qui lui manquait. Un jour, comme nous regardions ensemble
l'une de mes gravures, représentant une Circassienne, il me dit avec
une satisfaction non déguisée qu'il possédait un spécimen vivant de
cette belle race; et quand, au mépris de l'étiquette musulmane, je lui
demandai si elle était aussi jolie que celle du livre, il ne me
répondit que par un sourire, pardonnant et punissant à la fois
l'indiscrétion que j'avais commise. Il semblait porter à chacune
d'elles un intérêt sincère, et je me souviens de la douleur que lui
causa la perte d'une de ses femmes, décédée pendant mon séjour à
Kouka. Pauvre El-Beshir! il fut mis à mort en 1853, laissant après lui
soixante-treize fils vivants; nous ne comptons pas les filles, et ne
parlons pas des enfants morts en bas âge, et dont le nombre est
considérable dans les harems.»

La capitale du Bornou est composée de deux villes, entourées de
murailles distinctes: l'une, habitée par les gens riches, est bien
construite et renferme de vastes demeures; l'autre est formée de
ruelles étroites, où s'entassent de petites maisons. Un espace de huit
cents mètres, qui sépare les deux cités, est traversé, dans toute sa
longueur, par une grande artère faisant communiquer entre elles les
deux parties de la ville. Cet endroit, très-populeux, offre à l'oeil
un mélange intéressant de grands édifices et de cases au toit de
chaume, d'épaisses murailles en terre et de palissades de roseaux,
variant, suivant leur âge, depuis le jaune éclatant jusqu'au noir le
plus foncé.

Dans la banlieue, de petits villages, des hameaux, des fermes
détachées, entourées de murs. Une foire se tient chaque lundi, entre
deux de ces bourgades, où l'habitant des provinces de l'est apporte, à
dos de boeuf ou de chameau, son beurre et ses grains, surmontés de sa
femme qui est perchée sur les sacs; où l'Yédina, ce pirate du Tchad,
qui attire les regards par ses traits délicats et sa souplesse, vient
avec du poisson séché, de la viande d'hippopotame et des fouets du
cuir de cet amphibie. «Les denrées sont abondantes; mais quel tourment
et quelle fatigue pour faire ses provisions de la semaine! Pas de
numéraire: la bande de coton qui servait autrefois de monnaie a été
remplacée par des cauris[9], dont mon ami El-Beshir fait hausser ou
tomber le cours au gré de son humeur spéculative, et d'après les
besoins de sa collection gymnologique. Le petit fermier ne consent
pas à les recevoir, et ne prend pas votre argent. Il faut donc
échanger son dollar pour des cauris, acheter une chemise avec ses
coquilles, se débattre avec les changeurs, marchander avec les
vendeurs, puis troquer la chemise obtenue pour du millet, du froment
ou du riz sauvage, rebut des éléphants, et naturellement de
très-mauvaise qualité.

         [Note 9: _Cyprea moneta_, coquillage blanc, qui sert de
         monnaie courante au Bengale et dans tout le centre de
         l'Afrique; il en fallait deux mille cinq cents pour valoir
         cinq francs, pendant que le docteur se trouvait à Kano; il
         est facile d'imaginer l'embarras causé par une monnaie aussi
         encombrante, et la patience qu'il faut avoir pour régler un
         compte, lorsque la somme s'élève à quelques centaines de
         francs.]

«À l'exception du lundi, où le marché se tient pendant les heures les
plus brûlantes du jour, ainsi qu'il arrive dans toute cette partie du
Soudan, la ville est d'un calme plat; aucune industrie, pas de ces
grands ateliers de teinture, que l'on voit à Kano, pas de travail. Les
femmes y sont affreuses: de grosses têtes, la face courte et carrée,
le nez aplati, les narines tombantes, ornées d'une perle rouge ou d'un
grain de corail; ce qui n'empêche pas ces créatures d'avoir autant de
coquetterie que les plus jolies femmes du Haoussa, de vaguer dans les
rues, en traînant derrière elles la queue de leur jupe, les épaules
négligemment couvertes d'un fichu aux couleurs voyantes, dont elles
retiennent les deux cornes du bout des doigts, en agitant les bras
d'un air provocateur. Ce qu'il y a de mieux dans toute leur personne,
est l'ornement d'argent qu'elles portent derrière la tête, et qui,
lorsque les cheveux sont relevés en casque, ne manque pas d'élégance.
Mais toutes les femmes n'ont pas le moyen d'avoir cet ornement; et
plus d'une sacrifie ses intérêts les plus précieux au désir de se le
procurer.

«Toute l'animation de la ville se porte vers le Dendal, grand
boulevard qui, traversant les deux cités, conduit aux deux palais, et
qui se retrouve, sur une plus ou moins grande échelle, dans toutes les
villes du pays. On y voit chaque jour une foule considérable:
cavaliers et piétons, esclaves et hommes libres, étrangers et
indigènes, qui vont faire leur cour au cheik ou au vizir, s'acquitter
d'un message, leur demander justice, solliciter une place, ou leur
porter des présents. J'ai moi-même suivi bien des fois ce grand chemin
de la fortune, hanté par l'ambition; mais soit au point du jour, soit
à une heure avancée, lorsque les habitants revenaient chez eux, ou
qu'assis devant leurs portes, ils médisaient de leur prochain, ou se
racontaient des histoires merveilleuses. J'étais sûr, alors, de
trouver seuls les puissants que j'allais voir; et le vizir en
profitait pour causer avec moi d'un sujet scientifique, tel que la
rotation du globe, ou le système planétaire.

«Il y avait trois semaines que j'étais arrivé, lorsque le 14 avril au
soir, le cheik Omar et son vizir quittèrent la ville pour aller passer
quarante-huit heures à Ngornou; c'était pour moi une bonne occasion de
promenade et le lendemain matin je partis pour les rejoindre.

«La route qu'il me fallut suivre a cette monotonie qui caractérise les
environs de Kouka: de l'asclépias géante, puis des buissons de
crucifères, et des arbres qui, d'abord épars, finissent par former un
bois peu élevé. À deux lieues de Ngornou, le bois cède la place à une
immense plaine où l'on cultive des haricots et du grain; toutefois à
l'époque où je la voyais, elle était couverte de l'éternelle asclépias
que l'on arrache au commencement de la saison des pluies, qui reparaît
pendant la sécheresse, et dont la tige a bientôt quatre mètres et
plus.

«J'arrivai à Ngornou, la ville de _la Bénédiction_, vers deux heures
de l'après-midi. Les rues étaient désertes, mais les cours pleines de
tentes que l'on avait dressées pour recevoir les courtisans; et de
tous côtés des chevaux magnifiques, regardant par-dessus les
palissades, nous saluaient au passage. Excepté la demeure royale, je
ne vis guère de maisons bâties en pisé; néanmoins la ville a un air
d'aisance et de propreté remarquable; les clôtures sont bien
entretenues, les huttes spacieuses, les cours ombragées de baobabs. Je
cherchai vainement à pénétrer jusqu'au cheik, impossible de voir le
vizir, et fatigué de la foule, je résolus de faire le lendemain une
excursion au bord du Tchad.

«Parti de bonne heure, je me réjouissais de la perspective délicieuse
qui allait s'offrir à mes yeux. Je rencontrai beaucoup d'esclaves,
allant couper de l'herbe pour les chevaux; mais au lieu du lac, une
plaine immense, dépourvue d'arbres, s'étendait aussi loin que la vue
pouvait atteindre. L'herbe devint de plus en plus fraîche, plus
épaisse et plus haute; un bas-fond marécageux, décrivant une courbe
tantôt saillante, tantôt rentrante, gêna de plus en plus notre marche,
et après avoir lutté pendant longtemps pour sortir de cette fondrière,
cherchant en vain à l'horizon quelque surface miroitante, je revins
sur mes pas, barbotant dans la fange, et me disant pour me consoler
que j'avais au moins vu l'indice de l'élément humide. Quel aspect
différent présenta la contrée lorsque, dans l'hiver de 1854-55, plus
de la moitié de Ngornou fut détruite par l'inondation, et qu'il se
forma au midi de cette ville une mer profonde où s'engloutit la plaine
jusqu'au village de Koukiya! La couche inférieure du sol, composée de
calcaire, paraît avoir cédé l'année précédente et fait baisser le
rivage de plusieurs pieds, d'où l'épanchement des eaux. Mais à part
cet événement géologique, tout à fait exceptionnel, le caractère du
Tchad est évidemment celui d'une immense lagune dont les bords
changent tous les mois, et dont il est impossible par conséquent de
dresser la carte avec exactitude.

«Le lendemain je me dirigeai vers le nord-est, accompagné d'un chef du
Kanem et d'un garde à cheval du cheik. Après une demi-heure de marche
nous atteignîmes le marécage, et mouillés parfois jusqu'aux genoux,
bien que nous fussions à cheval, nous arrivâmes au bord d'une belle
nappe d'eau, entourée de papyrus et de roseaux de différentes espèces,
ayant de quatre à cinq mètres de hauteur. Franchissant une eau plus
profonde remplie de grandes herbes, nous gagnâmes une autre crique, où
j'aperçus deux petits bateaux plats d'environ quatre mètres de
longueur, faits du bois léger du fogo, et manoeuvrés par deux hommes
qui s'éloignèrent dès qu'ils nous aperçurent. C'étaient des Bouddouma
ou Yedina, en quête de proie humaine. Des habitants d'un village
voisin coupaient des roseaux pour réparer le toit de leur case, et
comme ils ne pouvaient apercevoir l'ennemi, que cachaient les grandes
herbes, nous les avertîmes de se tenir sur leurs gardes, et nous
poursuivîmes notre marche.

«Le soleil était brûlant; toutefois une brise rafraîchissante vint
rider la surface du lac et rendre la chaleur supportable. Nous aurions
pu boire en nous baissant un peu, tant nous étions immergés; mais
l'eau très-chaude, et remplie de matières végétales, n'avait rien qui
nous engageât à y porter les lèvres. Elle est néanmoins aussi douce
que possible, et l'on a commis une erreur en disant que le Tchad
devait avoir une issue, ou bien être salé. J'affirme le contraire: il
est sans écoulement; et je ne vois pas d'où ses eaux tireraient leur
salaison, dans un district où le sel manque tout à fait, où l'herbe en
est tellement dépourvue que le lait des brebis et des vaches qui la
paissent est insipide et malsain. Dans les cavités qui entourent le
rivage, où le sol est fortement imprégné de natron, il est certain que
l'eau doit avoir un goût saumâtre; mais à l'époque de l'année où
celle-ci est noyée par le débordement du lac, il est probable que son
âcreté n'est plus sensible.

[Illustration: Vue du lac Tchad.--Dessin de Rouargue d'après Barth
(deuxième volume).]

«De la crique de Melléla, nous prîmes à l'ouest, et après une marche
d'une heure, moitié dans l'eau, moitié dans la plaine herbeuse, nous
arrivâmes à Madouari. Le nom de ce village ne me disait rien alors; il
me rappelle aujourd'hui un tombeau. Madouari, du reste, au lieu d'être
resserré comme la plupart des villes et des villages du Bornou,
s'éparpillait au milieu d'une profusion de balanites et de baobabs, et
tout y respirait l'aisance. Je fus conduit chez Fouli-Ali, dans la
maison où dix-huit mois plus tard expirait Overweg, et dont le
propriétaire devait périr trois ans après victime de la révolution de
1854. Quelle différence entre l'accueil joyeux que je reçus à cette
époque, et celui qui m'attendait, lorsque je revins avec M. Vogel, en
1855, alors que la veuve du pauvre Fougo sanglotait à mon côté,
pleurant la mort de son mari et celle de mon pauvre compagnon!

«Le lendemain matin nous étions à cheval au point du jour; il faisait
un temps superbe; au loin se dessinait une ligne pure, que rien ne
venait briser; la plaine marécageuse s'étendait à notre droite, où
elle se fondait avec le lac, et ravissait mes yeux en me présentant un
horizon sans limites.»

                                        Traduit par Mme LOREAU.

  (_La suite à la prochaine livraison._)



[Illustration: Village marghi.--Dessin de Rouargue d'après Barth
(deuxième volume).]



VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE.

JOURNAL DU DOCTEUR BARTH[10].

         [Note 10: Suite.--Voy. page 193.]

1849-1855

     Départ. -- Aspect désolé du pays. -- Les Chouas. -- Mabani. -- Le
     mont Délabéda. -- Forgeron en plein vent. -- Dévastation. --
     Orage. -- Baobab. -- Le Mendif. -- Les Marghis. -- L'Adamaoua. --
     Mboutouli. -- Proposition de mariage. -- Installation de vive
     force chez le fils du gouverneur de Soulleri. -- Le Bénoué. --
     Yola. -- Mauvais accueil. -- Renvoi subit.


Dans sa dernière excursion, l'un des chefs de la frontière du Marghi,
ayant enlevé les habitants de plusieurs bourgades auxquels prétendait
le gouverneur de l'Adamaoua, celui-ci envoya un message au cheik du
Bornou, afin de protester contre cet acte de violence, beaucoup moins
dans l'intérêt des captifs que pour établir son droit de propriété.
Barth allait explorer l'Adamaoua, il fut mis, par le cheik, sous la
protection du chef de l'ambassade, et partit pour le sud le 29 mars
1851.

«Toujours très-pauvre, dit le voyageur, et pis que cela, fort endetté,
j'avais nourri l'espoir d'emporter mes bagages avec un seul chameau;
ce fut impossible et de nouveaux embarras s'ensuivirent. Pour comble
de misère, nos cauris, c'est-à-dire notre seul avoir, n'avait pas
cours dans cette contrée. Overweg, qui m'accompagna jusqu'à ma seconde
étape, offrit en vain ses coquilles en échange de quelques aliments,
et ne parvint à se procurer une chèvre qu'en la payant avec la chemise
de l'un de ses domestiques.

«Deux jours après notre départ, nous nous arrêtons à Ou'lo-Koura,
village qui appartient à la mère du cheik. Tout le pays, à cette
époque de l'année, prend un aspect lugubre; entrecoupé de bas-fonds
qui, pendant les pluies, forment de vastes étangs, il est couvert de
masakoua (_holcus cernuus_) lorsque les eaux se retirent; mais
dépouillés de leurs récoltes, ces bassins argileux, d'un noir foncé,
donnent au paysage un air de désolation indicible.

«Le lendemain la perspective est différente, sans devenir plus
agréable: un sol aride et nu, couvert ça et là de halliers d'où
surgissent des tamarins épars; puis une forêt épaisse convertie en
marais dans la saison pluvieuse; aujourd'hui qu'elle est à sec, des
gens du voisinage y creusent des rigoles afin d'emplir une fosse qui
leur sert d'abreuvoir. Ce sont des Chouas[11]; l'un d'eux est aussi
blanc que mes mains, et ses traits ont la distinction qui caractérise
sa race. Il est rare que ces Arabes aient plus d'un mètre soixante
centimètres; mais leur gracilité les fait paraître de plus grande
taille qu'ils ne le sont réellement. J'ai rencontré quelquefois des
Foullanes vigoureux; je n'ai pas vu de Choua robuste.

         [Note 11: On appelle _Chouas_ tous les Arabes fixés dans le
         pays et compris dans le chiffre de la population. Divisés par
         clans nombreux, ils sont deux cent cinquante mille dans le
         Bornou, et peuvent fournir vingt mille hommes de cavalerie.
         Agriculteurs une partie de l'année, la plupart ont des
         villages qu'ils habitent pendant la saison des pluies et du
         travail agricole. Nomades le reste du temps, ils errent avec
         leurs troupeaux.]

«De la forêt, nous entrons dans une plaine où sont plusieurs villages,
et nous retombons dans un bassin d'argile noire, dont le sol desséché
conserve la piste de nombreuses girafes. Nous sommes dans le
Gamerghou, pays industrieux, où j'aperçois le premier champ de coton
que nous ayons vu depuis Kouka. Le district d'Oujé, qui fait partie de
cette province, et qui renferme un grand nombre de villes importantes
avec marché considérable, est assurément l'un des plus riches du
Bornou: au sud de Maidougouri, la plaine entière est un champ de
millet ou de sorgho, interrompu seulement par de nombreux villages,
parsemés de baobabs et de figuiers; c'est l'endroit le plus riant que
j'aie traversé depuis le Haoussa. Une rivière, qui prend naissance aux
environs d'Alaouo, serpente dans la plaine, et va tomber dans le Tchad
en passant à Dikoua. Nous la franchissons deux fois pour atteindre
Mabani, ville étendue, située sur une colline de sable, et qui, après
en avoir couvert le sommet et le versant méridional, en entoure la
base et remonte sur une autre colline; Mabani peut avoir neuf ou dix
mille habitants, dont les huttes confortables indiquent l'aisance. Le
commerce et l'industrie paraissent y fleurir, si l'on en juge par les
deux cents boutiques de la place du marché, et par ses ateliers de
teinture.

«Après Mabani, des champs fertiles, de beaux arbres, une herbe
épaisse, de l'indigo, des bandes de travailleurs, du bétail auprès des
mares, des villages dans toutes les directions, des fermes détachées,
qui témoignent de la sécurité des habitants; et parmi les céréales,
des papayers dont le fruit délicieux a le goût de la crème, et, qui,
de la grosseur d'une pêche, a malheureusement le noyau trop développé.

«Dans la bourgade où nous nous arrêtons, je ne vois pas une seule case
ayant des murs en pisé; c'est une preuve que la pluie n'y est jamais
excessive. En sortant de ce village, nous apercevons, au sud, le mont
Délabéda, qui me fait éprouver ce que j'ai ressenti à la vue des Alpes
tyroliennes. Mais notre départ n'était qu'une feinte: une heure après,
nous campions à Fougo-Mozari, près d'Oujé, dont le marché attirait mon
escorte. Placé à la frontière des tribus païennes, et par cela même
très-important pour la vente des esclaves, ce marché est digne de sa
réputation. Il pouvait y avoir cinq ou six mille acheteurs, et leur
nombre eût été plus grand sans la crainte inspirée par les tribus
indépendantes qui se trouvent dans le voisinage.

«Le mont Délabéda, qui frappe de nouveau nos regards, annonce le
commencement d'une région montagneuse. Sous un tamarin luxuriant un
forgeron travaille avec activité, l'apprenti fait mouvoir le soufflet,
l'ouvrier emmanche une hache, et le maître finit une lance. J'apprends
qu'il tire son fer du Boubanjidda, qui fournit le meilleur du pays. À
partir du district de Chamo, où nous entrons, le millet est rare et le
sorgho généralement cultivé. Quelques marchands indigènes, armés de
lances et poussant devant eux des ânes chargés de sel, se joignent à
nous, car il y a tant de pillards un peu plus loin, qu'il faut être
nombreux pour ne pas avoir à les craindre. Le pays témoigne à chaque
pas des malheurs qu'il a subis: des traces d'ancienne culture, des
huttes en ruines, se rencontrent çà et là au milieu de la forêt; et
des jongles, où l'herbe domine cheval et cavalier, recouvrent la place
où fut la demeure de l'homme. Le terrain, formé d'une argile noire et
marécageuse, est rempli de trous qui en rendent le parcours
extrêmement difficile. J'y remarque des ruches souterraines où l'on
trouve un miel de nature particulière. Après trois heures de marche
dans ce pays dévasté, nous atteignons les restes d'un village
autrefois considérable, et qui n'est plus habité que par quelques
indigènes nouvellement convertis. Nous n'avons qu'une seule case, pour
nous tous et je vais camper au dehors; mais je ne suis pas couché
qu'une tempête effroyable éclate, bouleverse ma tente et qu'une pluie
torrentielle met à flots mes bagages. Le lendemain nouveau déluge;
nous étions dans le district de Molghoy, où les portes des cases, qui
ont à peine trente centimètres d'ouverture, annoncent qu'il est
nécessaire de s'y protéger contre la violence de la pluie.

«Bien qu'ils aient embrassé l'islamisme, les indigènes n'ont pour tout
vêtement qu'une lanière de cuir passée entre les jambes, et qui
souvent leur paraît superflue. J'ai été frappé de leurs formes
harmonieuses, de leurs traits réguliers, que ne défigure aucun
tatouage, et qui, chez beaucoup d'entre eux, n'offre rien du type
nègre. La différence qu'offre la teinte de leur peau m'a également
surpris; elle est chez les uns d'un noir brillant, chez les autres
couleur de rhubarbe, sans qu'il y ait entre ces deux tons de nuance
intermédiaire; toutefois c'est le noir qui prédomine. Je me suis
arrêté devant une jeune femme qui avait près d'elle son fils, âgé de
huit ans; ils formaient à eux deux un groupe digne du ciseau d'un
grand artiste; l'enfant, surtout, ne le cédait en rien au diskophoros
antique; sa chevelure était courte et frisée, mais non laineuse; il
était d'un rouge lavé de jaune, ainsi que toute sa famille, et portait
plusieurs rangs de perles de fer autour des bras et des jambes.

«Nous rentrons dans la forêt; les clairières sont couvertes de pas
d'éléphants de tous les âges, des fleurs remplissent l'atmosphère de
leur parfum, et de temps en temps nous suçons la pulpe du toso[12], ou
nous mangeons la racine du katakirri. La marche devient de plus en
plus difficile; on n'aperçoit que des mimosas de grandeur médiocre; çà
et là un baobab, dépourvu de feuilles, étend ses branches nues à la
place où était un village; il semble par son attitude exprimer son
désespoir, car il aime la demeure du nègre, qui le recherche à son
tour: ses feuilles naissantes et son fruit légèrement acide permettent
aux indigènes d'assaisonner leur nourriture, et de donner un peu de
saveur à leur boisson.

         [Note 12: Fruit du _bassia parkii_; le toso se compose
         presque entièrement d'un noyau de la couleur et du volume de
         la châtaigne, entouré d'une pulpe très-mince, revêtue d'une
         peau verte. Il est fort commun dans ces parages; les naturels
         préparent avec l'amande du noyau une grande quantité de
         beurre qui leur sert à la fois pour la cuisine et comme
         médicament.]

«L'herbe est grossière et ne forme plus que des touffes éparses; le
chemin est abominable; il suffirait d'en détourner un instant les yeux
pour tomber dans un trou plein de vase. La forêt devient moins
épaisse, des bouquets d'arbres lui succèdent, et nous entrons dans une
prairie qui s'étend jusqu'à la chaîne du Mandara. Le ton vert de la
plaine, qui tranche avec le brun des montagnes, est d'un effet
charmant, sous le ciel pur où le soleil brille. Nous gagnons le
district d'Isségé; des moutons et des chevaux couvrent les pâturages,
des femmes travaillent dans les champs. Les indigènes ont évidemment
souffert des rapines de leurs voisins, mais ne sont encore ni vaincus
ni ruinés. Des hommes vigoureux et de grande taille, ceints d'une
lanière de cuir, et portant une pique, mêlée à leurs instruments
d'agriculture, s'approchent fièrement ou vont s'asseoir à l'ombre, et
paraissent nous signifier que cette terre leur appartient. Quelque
léger que soit leur costume, j'ai tout lieu de croire qu'ils se sont
habillés pour la circonstance; car, tombant à l'improviste au bord
d'une mare, nous faisons fuir, à la grande frayeur de mon cheval, une
espèce de virago totalement nue. Il est vrai que chez ces tribus
naïves, on estime qu'un vêtement, si étroit qu'il puisse être, est
plus essentiel pour l'homme que pour la femme.

«Sur le toit des cases séchait un poisson qui m'étonna par sa taille;
on me répondit qu'il venait d'un grand lac, situé à peu de distance,
et que j'allai visiter. Les abords en sont tellement couverts de
roseaux, qu'il me serait difficile de dire quelle étendue il peut
avoir. Une masse de granit, d'environ cinq mètres de hauteur, formait
la seule éminence qui s'élevât dans la plaine; j'y montai, l'horizon
était splendide: en face de moi, comme je l'ai dit précédemment, se
déployait la chaîne du Mandara, tandis qu'au sud apparaissaient des
montagnes plus hautes et de formes plus variées. Je vis alors pour la
première fois le Mendif, que Denham a fait connaître à l'Europe, et
qui a donné lieu à tant de conjectures. Ce n'est qu'un simple cône
isolé, dont la base, où s'éparpille le village du même nom, a tout au
plus dix ou douze milles de circonférence; sa couleur blanchâtre, qui
pourrait faire supposer qu'il est de formation calcaire, est due tout
bonnement à la fiente de l'immense quantité d'oiseaux qui s'y
réunissent; sa véritable couleur est noire, m'ont dit les naturels; la
double pointe qui le termine est la preuve que c'est un ancien volcan,
et sans doute il est formé de basalte. Je ne crois pas qu'il ait plus
de cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer, ce qui ferait un
peu moins de quatre mille mètres au-dessus de la plaine. Enchanté
d'avoir atteint cette région, et plein de projets pour l'avenir, je
remontai à cheval et repris la route du village. Tout en marchant,
celui qui m'accompagnait me donna des détails sur les habitudes des
Marghis, tribu assez nombreuse pour lever trente mille soldats.

«C'est, me dit-il entre autres choses, la coutume parmi ses
compatriotes de se lamenter à la mort d'un jeune homme, et de se
réjouir de celle d'un vieillard; j'en acquis la preuve dans la suite
de mon voyage. Les Marghis se vantent, peut-être avec raison, d'être
supérieurs à leurs puissants voisins; il est, du reste, avéré que
l'inoculation est très-répandue chez eux, et que dans le Bornou elle
est exceptionnelle.

«Nous arrivions le surlendemain à Kofa, l'un des villages dont la mise
à sac avait motivé l'ambassade que j'accompagnais. Des prairies
émaillées de fleurs, de vastes champs de sorgho, des arbres vigoureux,
toute l'exubérance de séve des régions tropicales; mais une route de
plus en plus dangereuse, une alarme continuelle, des habitants sur le
point de tomber sur nous en se croyant attaqués. Le sentier monte peu
à peu; on voit à l'ouest différents groupes de montagnes qui séparent
le bassin du Tchad de celui du Niger; une gorge rocailleuse, encaissée
par des blocs de granit, est franchie; nous dominons une plaine
immense, et nous gagnons les murs d'Ouba, dont les quartiers de l'est,
où sont établis les vainqueurs, ressemblent à une colonie algérienne.
Nous étions dans l'Adamaoua, ce royaume musulman greffé sur les
païens, et que je désirais tant connaître. Je rêvais au sort des races
de cette partie du monde, lorsque je reçus la visite du gouverneur,
accompagné d'une suite nombreuse. Son costume et celui de ses
compagnons n'avait ni élégance, ni propreté. Je demandai à quelle
époque les Foullanes avaient, pour la première fois, émigré dans cette
province; on me répondit que les grands-pères de la génération
présente l'avaient habitée comme éleveurs de troupeaux. Ils sont
devenus les premiers du royaume; mais la race vaincue leur disputera
longtemps la possession du sol.

«Nos chameaux étaient pour la population un objet de curiosité; on en
voit rarement dans cette région plantureuse, dont cet habitant du
désert ne supporte pas le climat. Plus grande encore fut la surprise
du gouverneur et de ses courtisans, lorsqu'ils virent ma boussole, mon
chronomètre, mon télescope, et l'impression minuscule de mon livre de
prières. Les Foullanes sont pleins d'intelligence, mais d'un esprit
malicieux; ils n'ont pas cette excessive bonté des vrais nègres, et
c'est par le caractère, bien plus que par la couleur de la peau,
qu'ils diffèrent de la race noire. À Bagma, où nous arrivâmes le
surlendemain, je fus frappé de la dimension des cases, dont un certain
nombre a vingt mètres de longueur sur quatre ou cinq de large.

[Illustration: Halte dans une forêt du Marghi.--Dessin de Rouargue
d'après Barth (troisième volume).]

«De gras pâturages, après un sol aride, des montagnes que nous
laissons à notre gauche, partout le déleb qui caractérise le district,
une herbe épaisse d'où sortent de nombreuses fleurs violettes, et nous
arrivons à Mboutoudi, qui entoure le pied d'une colline de granit,
ayant six cents mètres de circonférence, et à peu près cent de
hauteur. Ville importante avant la conquête, Mboutoudi n'a plus
maintenant qu'une centaine de cases, et si ce n'était sa situation
remarquable, elle resterait inaperçue. Malgré mon état de faiblesse,
je voulus gravir la montagne, ascension difficile à cause de
l'escarpement du roc, mais qui méritait d'être essayée. Quelques
indigènes me suivirent, et bientôt je fus accompagné de la plus grande
partie du village. Dans le nombre étaient deux jeunes Foullanes, qui
tout d'abord m'avaient regardé avec une extrême bienveillance; l'une
avait quinze ans, l'autre neuf. Elles étaient couvertes d'une espèce
de tunique montante; les païens, au contraire, bien qu'ils eussent
fait leur toilette, ne portaient qu'une bande de cuir passée entre les
jambes, à laquelle se rattachait une feuille; les femmes avaient, en
outre, sous la lèvre inférieure, l'ornement du métal que l'on voit
chez les Marghis, dont ces tribus partagent les croyances religieuses
et certainement l'origine.

«Parvenu au sommet de la montagne, j'écrivais sous la dictée des
indigènes un vocabulaire de leur dialecte, puis je revins à ma case;
mais je n'y eus pas de repos: ces gens simples avaient fini par croire
que j'étais leur divinité, qui leur consacrait un jour par pitié pour
leurs malheurs, et c'était à qui solliciterait ma bénédiction. La nuit
vint me débarrasser de la foule, mais non des deux jeunes filles, dont
l'aînée me demanda en mariage dans les termes les plus nets. La pauvre
créature avait raison de se mettre en quête d'un mari, car ses quinze
printemps équivalaient aux vingt-cinq étés d'une Européenne.

[Illustration: Village mosgou.--Dessin de Rouargue d'après Barth
(troisième volume).]

Le lendemain nous poursuivions notre route au milieu des pâturages
boisés, de vastes champs de millet et d'arachides, qui sont pour les
habitants de Ségéro ce que la pomme de terre est dans certaines
parties de l'Europe. J'aime, le matin, ou après le repos du soir, à
croquer ces pistaches souterraines, mais je n'ai jamais pu avaler plus
de deux ou trois cuillères de la bouillie qu'on fait avec ces amandes.
Il faut dire que les cuillères des indigènes sont de la dimension d'un
bol. Ici la nature pourvoit à tous les besoins: les plats, les
bouteilles et les verres poussent sur les arbres; le riz croît
spontanément dans la forêt, et le sol produit sans labeur,
non-seulement du grain et des arachides, mais du manioc, des patates
douces et une grande variété de calebasses. Nous passons à Saraou,
puis à Bélem, où j'ai la visite de trois adolescents d'une grande
beauté de corps et de visage. Chose remarquable, les Foullanes sont
très-beaux jusqu'à leur vingtième année; leur physionomie prend
ensuite quelque chose du singe, qui défigure leurs traits,
véritablement circassiens; les femmes sont bien plus longtemps belles.

La forêt et les champs cultivés se succèdent jusqu'au bord d'un petit
lac entouré de grandes herbes, foulées de tous côtés par les
hippopotames. Les nuages s'accumulent, et nous atteignons Soulleri à
la lueur des éclairs. Impossible de nous faire ouvrir la maison du
gouverneur. En désespoir de cause, nous forçons la porte du fils, qui
demeure en face. Je m'empare d'une grande salle, j'étends ma natte sur
les cailloux dont le sol est jonché, suivant la coutume, et je tombe
dans un profond sommeil, tandis que l'ouragan se déchaîne au dehors,
et que le maître de la case tempête à l'intérieur, laisse mes
compagnons sans souper, nos chevaux sans abri, et qui pis est sans
provende.

«Le lendemain matin, l'air et le ciel étaient purs, les plantes
ravivées par l'orage, mes compagnons de mauvaise humeur de l'accueil
qu'ils avaient reçu, et moi plein d'enthousiasme en pensant que
j'allais voir le Bénoué. Des fourmilières nombreuses, placées en
lignes, et formant un spectacle curieux, annonçaient la proximité de
l'eau; nous traversâmes un village d'où l'on me fit apercevoir
l'Alantika, dont le vaste sommet forme le territoire de sept tribus
indépendantes. Aux champs cultivés succède une plaine marécageuse,
déchiquetée par des fosses remplies d'eau, et qui, tous les ans, est
complétement submergée. Une petite éminence, qui a l'air d'avoir été
faite de main d'homme, s'élève du milieu des grandes herbes, et porte
les cabanes des passeurs, d'où s'échappe une nuée d'enfants, de petits
garçons bien faits et endurcis à la fatigue. Un quart d'heure après,
la rivière coulait sous nos yeux de l'orient à l'occident. Çà et là,
dans la plaine, on apercevait des montagnes détachées; en face de
nous, derrière une pointe de sable, tombait le Faro, dont la courbe
majestueuse venait du sud-est, où je le remontais par la pensée
jusqu'à l'Alantika. En aval de son embouchure, le Bénoué s'inclinait
légèrement vers le nord, baignait le côté septentrional du Bagélé,
disparaissait au regard pour traverser la région montagneuse des
Bachama, longer l'industrieux Korafa, puis rejoindre le Niger, et se
précipiter avec lui dans l'Océan.

«Il est rare que le voyageur ne soit pas trompé dans son attente,
quand il est en face des lieux qu'il s'est retracés, mais la réalité
dépassait tous mes rêves, et ce fut l'un des moments les plus heureux
de ma vie. Né sur les rives de l'Elbe, j'ai toujours eu de la
prédilection pour le bord des rivières, et malgré l'étude exclusive de
l'antiquité, qui m'absorba trop longtemps, j'ai conservé cet instinct
de mon enfance. Dès que j'en eus le pouvoir, associant les voyages à
l'étude, ce fut ma joie de remonter au lit des sources, de les voir
grossir, former des ruisseaux, puis des fleuves, et de les suivre
jusqu'à la mer. Plus tard, poursuivant ma course aventureuse au coeur
de la terre inconnue, mon plus vif désir fut de jeter quelque lumière
sur les cours d'eau qui l'arrosent; le Bénoué se plaçait au premier
rang de mes préoccupations, et je voyais se confirmer la théorie que
je m'étais faite à son égard: j'acquérais la certitude que, par ce
grand chemin tout frayé, on arrivait jusqu'au centre de la Nigritie;
je me disais que l'influence et le commerce de l'Europe feront
disparaître de ces contrées les guerres de religion et l'esclavage,
c'est-à-dire la chasse à l'homme, et qui sèment le désespoir chez ces
païens, où le bonheur germe spontanément.

«Après avoir franchi la rivière, nous passons dans une plaine boisée
que l'on prendrait pour un parc; de chaque côté de la route, des
ossements de cheval marquent la ligne suivie par le gouverneur quand
il revint de saccager le Mbana. Traversant un district populeux, nous
approchons du Bagélé, dont les flancs soutiennent dix-huit villages,
qui, grâce à leur situation, et aux piques à double lame de ceux qui
les habitent, n'ont pas été conquis. Le pays s'anime de plus en plus;
nous traversons une bourgade, où les femmes, croyant voir dans nos
chameaux des êtres sacrés, passent sous leur ventre pour en obtenir
les bonnes grâces, et nous arrivons à Yola[13].

         [Note 13: Yola, capitale de l'Adamaoua ou _Adamova_, est
         située à quatre degrés au sud de Kouka, sur le Faro, affluent
         du Bénoué, qui lui-même tombe dans le Niger, à quelques
         journées seulement de l'embouchure de ce fleuve immense.--Le
         Bénoué, grossi du Faro, est navigable, pour de grandes
         embarcations, jusqu'au centre de l'Adamaoua, et fournirait le
         moyen de pénétrer, par le sud, au coeur de l'Afrique; d'où
         l'importance de l'exploration que le docteur voulait faire de
         cette province.

La ville de Yola, nouvellement construite par les Foullanes, dans une
plaine marécageuse, n'a pas moins de trois milles de l'est à l'ouest;
mais chaque hutte est placée au milieu d'une vaste cour, parfois d'un
champ de sorgho, et malgré son étendue, elle compte à peine douze
mille habitants. Pas d'industrie; l'esclavage sur une échelle immense;
il est des propriétaires dont les esclaves en chef ont sous leurs
ordres jusqu'à un millier d'hommes. On dit que le gouverneur reçoit
par an un tribut de cinq mille esclaves, outre le bétail et les
chevaux qu'il prélève.]

«C'était un vendredi, Lowel, le gouverneur, se trouvait à la mosquée,
et personne n'était là pour nous recevoir. Le lendemain, Lowel était à
la campagne; lorsqu'à son retour, nous allâmes au palais, nous fîmes
le pied de grue pendant une heure, et je revins chez moi sans avoir pu
offrir le burnous de drap ponceau que j'avais trouvé dans les bagages
de M. Richardson. J'eus heureusement, pour me distraire, la visite de
deux Arabes, dont l'un, natif de Moka, avait exploré la côte orientale
de l'Afrique, et vu Madras et Bombay. Vint enfin notre jour
d'audience; le gouverneur, que nous trouvâmes dans la grande salle
d'une espèce de château fort, parut satisfait de la lettre que le
cheik m'avait donnée pour lui; mais les dépêches que lui remit le chef
de l'ambassade l'ayant exaspéré, sa colère se tourna contre moi, il
m'accusa d'intentions perfides, et pour la seconde fois il me fallut
remporter mes présents. Inquiet et malade, je revins à ma case, après
deux heures d'attente passées d'abord sous une pluie diluvienne, puis
sous un soleil dévorant; et le lendemain je fus invité à déguerpir,
sous prétexte que je ne pouvais rester dans la province qu'avec
l'autorisation du sultan de Sokoto.

«Malgré ma fièvre et la chaleur accablante (c'était au milieu du
jour), je fis faire les préparatifs de départ; je montai à cheval, me
cramponnai à ma selle, et, rappelé de deux évanouissements successifs
par la brise qui commençait à souffler, je repris la route de Bornou,
à laquelle la pluie des jours précédents avaient rendu toute sa
fraîcheur[14].»

         [Note 14: Le Fombina, que les Foullanes appellent Adamaoua,
         en l'honneur d'Adama, père du gouverneur actuel, s'étend du
         sud-ouest au nord-est, sur un espace d'environ deux cents
         milles sur quatre-vingts. C'est assurément l'une des plus
         belles provinces de la Nigritie: rivières nombreuses, vallées
         fécondes, montagnes peu élevées, gras pâturages, végétation
         luxuriante, papayer, sterculier, pandanus, baobab, hyphéné,
         bombax, élaïs et bananiers; beaucoup d'éléphants gris, noirs
         et jaunes; le rhinocéros dans la partie orientale, le
         lamentin dans le Bénoué, le boeuf sauvage très-commun dans la
         région de l'est; et parmi les animaux domestiques fort
         nombreux, une variété indigène de bêtes bovines, petite
         espèce d'un mètre de haut, et de couleur grise, totalement
         différente de celle que les Foullanes ont introduite dans le
         pays.]


     Les Ouélad-Sliman. -- Situation politique du Bornou. -- La ville
     de Yo. -- Ngégimi ou Ingégimi. -- Chute dans un bourbier. --
     Territoire ennemi. -- Razzia.

«J'arrivai malade à Kouka, et la saison des pluies commençait. Dans la
nuit du 3 août, une averse fit de ma chambre une véritable mare,
endommagea mes bagages, et aggrava ma fièvre d'une façon désastreuse.
Les étangs, formés dans tous les coins de la ville, devinrent d'autant
plus pernicieux qu'ils renfermaient tous les genres d'immondices et de
charognes, et j'aurais dû me retirer dans un endroit plus sain; mais
il fallait vendre les marchandises arrivées en mon absence, payer nos
dettes, et faire les préparatifs de nouvelles explorations. Toutefois,
je me hâtai d'en finir; le gouvernement envoyait des Ouélad-Sliman
dans le Kanem, soi-disant pour reconquérir les districts orientaux de
cette province; et, me joignant à ce corps expéditionnaire, je quittai
la ville au commencement de septembre.

«Je n'ignorais pas que les Ouélad-Sliman sont les plus francs voleurs
du globe; mais nos instructions nous ordonnaient d'explorer la marche
orientale du lac, et nous ne pouvions y parvenir qu'en nous réunissant
à ces bandits.

«Si le Bornou tire un bénéfice réel de sa position au centre du
Soudan, il lui doit en échange d'avoir à lutter sans cesse avec l'un
ou l'autre des pays qui l'entourent. Au nord il est menacé par les
Turcs, au nord-ouest pillé par les Touaregs, à l'ouest et au midi les
Foullanes convoitent cette région fertile en esclaves, à l'est
l'empire barbare et puissant du Ouaday brise la frontière et déborde
sur ces riches provinces, qu'il a envahies en 1844. Mais à l'époque de
mon départ l'heure était favorable pour le Bornou: la guerre civile
déchirait le Ouaday; Bokhari, l'exilé de Kadéjà, venait de battre le
sultan de Sokoto; et dans l'Adamaoua le gouverneur avait trop de ses
propres affaires. Aussi mon ami El-Beshir rêvait-il de marcher sur
Kano, pendant que mes compagnons iraient piller le Kanem.

«Le 11 septembre, monté sur un cheval magnifique, présent du vizir, je
sortis de la ville accompagné d'Overweg, et pris les devants sur notre
escorte qui devait partir le 12. Rien ne me rend heureux comme
l'espace, une tente commode, une belle et bonne monture, et je sentais
les forces me revenir au grand air. Le lendemain au réveil, j'oubliai
les moustiques, et je regardai le paysage pendant longtemps; c'était
le plus modeste qu'on pût voir, mais il avait tant de calme et de
sérénité que j'éprouvai un sentiment délicieux, et me sentis pénétré
de gratitude envers la Providence. Après avoir traversé les champs de
millet du Daouerghou, franchi des collines de sable, rencontré des
Kanembous nomades, et enlevé le mouton le plus gras d'un troupeau,
malgré mes efforts et les cris du berger, nous entrâmes dans la ville
de Yo, dont les rues étroites, horriblement chaudes, et sentant le
poisson, me parurent un séjour intolérable.

«À l'extérieur, la rivière coulait à plein bord vers le Tchad, et je
ne me doutais pas que je camperais un jour dans son lit desséché. Sur
les deux rives, des crucifères, de belles acacies, des tamarins
splendides chargés de pélicans et d'oiseaux de toute espèce; du coton,
du froment au pied des arbres; peu de céréales et de bétail; beaucoup
de poisson, qui forme la principale nourriture des habitants. Des
hommes se baignent dans la rivière, des femmes y puisent de l'eau, des
groupes d'indigènes la traversent à la nage, leurs habits noués sur la
tête, ou bien assis sur une planche que soutiennent deux calebasses.
Tandis que nous regardons ce spectacle animé, les termites dévorent
mes sacs de cuir. Passe une caravane chargée de dattes, nos bandits se
rassemblent, tombent sur les arrivants, et se partagent la cargaison;
le soir, ils pillaient un troupeau, et c'est ainsi que nous marquons
notre passage.

«Le 23, ayant laissé derrière nous tout vestige de culture et gravi
des collines de sable, nous apercevons les eaux du Tchad que les
pluies ont fait déborder. Toute la plaine est couverte de capparis
sodata, dont les indigènes retirent un sel fade, moins mauvais,
pourtant, que celui des environs de Kotoko où il est extrait de la
bouse de vache. Nous entrons le lendemain dans la célèbre Ngégimi, et
nous sommes tout désappointés de ne voir qu'un pauvre village,
quelques huttes éparses, dépourvues de tout confort, dont les
habitants, qui ont faim, nous demandent du millet en échange de leurs
maigres volailles. Deux ans après, ces malheureux devaient être
capturés par les Touaregs, et ceux qui échappèrent à l'esclavage
furent contraints, par l'inondation, d'aller s'établir sur une colline
de sable, où je les retrouvai plus tard. Quant à Woudie, saccagée par
les Touaregs en 1838, quelques dattiers indiquent seuls l'endroit où
fut cette ville, l'une des anciennes résidences du roi de Bornou. Je
pensais au sort de cet empire de Kanem, autrefois si brillant[15];
j'avais sous les yeux d'immenses rizières, de gras pâturages, le sol
le plus fertile du monde, et cependant un pays désolé: des villages en
ruines, des villes croulantes, des pasteurs craintifs, dont mes
bandits enlevaient le bétail; mais j'ai l'espoir que nos travaux
aideront à rappeler la vie dans ces contrées fertiles.

         [Note 15: Le Kanem, gouverné depuis le commencement du
         neuvième siècle par les Séfouas, dont la dynastie occupa le
         trône du Bornou jusqu'en 1835, s'étendait, au commencement du
         treizième siècle, depuis les bords du Nil jusqu'aux
         territoires de Borgou et d'Yorouba; au sud jusqu'à Mabina, au
         nord sur la totalité du Fezzan. Cet état de prospérité dura
         plus de cent ans; mais à la fin du quatorzième siècle la
         guerre civile éclata, les Séfouas furent chassés de la
         capitale et allèrent s'établir dans le Bornou, qui, dès les
         premières années du seizième siècle, reprit le Kanem et le
         subjugua d'une manière définitive. Depuis lors,
         s'affaiblissant par la lutte privée de ses habitants contre
         le Bornou, pillé par les Touaregs, disputé à ses maîtres par
         le Ouaday, qui en possède aujourd'hui la partie orientale, le
         Kanem est l'une des régions les plus dévastées du Soudan.]

«Nous voyons des bruyères entre les pâturages, des lagunes salées
parmi les collines de sable; le terrain devient de plus en plus
marécageux, il manque sous les pieds de mon cheval, et celui-ci
tombant m'entraîne dans la vase, où il reste immobile. On conçoit
l'aspect que je devais offrir avec mon burnous blanc, et la peine
qu'il me fallut prendre pour retirer ma bête, car nos larrons me
regardaient faire sans m'aider le moins du monde.

«Toujours détroussant et pillant, notre escorte, diminuée par de
nombreuses désertions que les querelles avaient fait naître,
approchait du territoire ennemi.

«Le 11 octobre nous traversions l'une de ces vallées étroites, qui
déchirent la plaine sableuse, et nous dressions nos tentes au bord du
plateau qui domine le puits d'El-Ftaim. De là nous partions le
lendemain, pour entrer dans un pays d'où la trace de l'homme a
complétement disparu.

«Jusqu'ici nos maraudeurs n'avaient fait que prélever la dîme sur les
troupeaux et les biens; mais le brigandage allait devenir plus
sérieux. On s'arrêta pour délibérer; le chef harangua la bande, et lui
intima ses ordres: combat à outrance, pas de quartier aux vaincus; et
promesse de dédommagement à quiconque perdrait son cheval ou son
chameau. Deux porte-étendard coururent devant l'armée en agitant leur
bannière blanche; les cavaliers sortirent des rangs, et jurèrent de
vaincre ou de mourir.

[Illustration: Chef mosgovien.--Dessin de Rouargue d'après Barth
(troisième volume).]

«Au coucher du soleil on dressa les tentes, il fut ordonné de garder
le silence et de ne pas faire de feu, dans la crainte d'être aperçu;
mais la nuit arrivée, une raie flamboyante se dessina au sud-est,
prouvant que l'ennemi savait que nous approchions, et se réunissait
pour le combat. Nous partîmes aussitôt, et ne fîmes halte qu'au jour,
sur un terrain couvert de broussailles. Les cavaliers poussèrent en
avant pour faire une reconnaissance, et nous restâmes, Overweg et moi,
avec soixante-dix chameaux du train, montés par de jeunes gars, dont
quelques-uns n'avaient pas plus de dix ans; mais dès qu'il fit grand
jour, il devint impossible de retenir la petite troupe, et il fallut
partir. Bientôt nous descendîmes dans la vallée de Gesgi; la troupe se
débanda: nos jeunes rapaces avaient aperçu des moutons, et les
poursuivaient, tandis que leurs aînés saccageaient un hameau. Un peu
plus loin est la vallée d'Hendéri-Siggési. Dans la coulée, à quarante
mètres de profondeur, des bosquets de dattiers, des champs de froment
dont la brise agitait les épis; sur le plateau, du millet prêt à être
coupé: de riches moissons, de la verdure, un village en flammes, des
habitants en fuite, scène émouvante dont j'ai tenté de faire
l'esquisse.

«Des malheureux avaient cherché un asile au plus épais du fourré,
quelques-uns de nos massacreurs les aperçoivent, jettent leur cri de
guerre et se précipitent au fond du val; les réfugiés sortent du bois,
tombent sur leurs assaillants désunis, leur prennent deux chameaux et
disparaissent. Nous perdons de vue nos brigands que nous finissons par
revoir dans une vallée plus profonde, chassant devant eux un troupeau
de moutons.

«Après les avoir rejoints, nous arrivons dans une petite vallée,
garnie d'une profusion de mimosas, et contenant, dans sa partie la
plus basse, des puits qui servent à irriguer une belle plantation de
coton. À peine les chevaux sont-ils abreuvés, qu'on repart en toute
hâte, pour ne s'arrêter que le soir. Il y avait trente-quatre heures
que j'étais à cheval; dévoré par la fièvre, épuisé par la fatigue, je
m'évanouis en mettant pied à terre, et tous mes compagnons crurent que
j'allais mourir. La bande s'était fortifiée dans son douar avec ses
bagages, et les sacs remplis du grain qu'elle avait dérobé; mais elle
n'était pas tranquille.

«Pendant la nuit j'entends nos Sliman pousser leur cri de guerre: un
corps d'ennemis nombreux se dirigeait vers le camp. J'appris cette
nouvelle avec l'indifférence d'un homme écrasé par la fièvre, et ne
songeai même pas à me lever. Des coups de feu retentissent, Overweg
m'annonce la défaite de nos hommes, monte à cheval et s'éloigne; je
prends mes armes, on selle ma bête, et je me dirige vers le couchant,
tandis qu'on attaque le douar du côté opposé. Mais bientôt la
fusillade recommence derrière moi; nos gens s'étaient ralliés et
fondaient sur l'ennemi, occupé de son butin. J'avertis Overweg, et
nous retournons au camp: plus de bagages, aucun vestige de ma tente.
Cependant les Arabes continuent leur poursuite, ressaisissent le
bétail, et à peu près tout ce qui nous appartient. La perte se borne,
en fin de compte, à nos provisions de bouche, à nos ustensiles de
cuisine, et au livre d'heures de M. Richardson, que je regrettai
vivement.

[Illustration: Intérieur d'une habitation mosgovienne.--Dessin de
Rouargue d'après Barth (troisième volume).]

«Nouvelle attaque des indigènes au coucher du soleil; ils sont battus
de nouveau; mais en dépit de cette victoire, l'anxiété de nos gens est
extrême; ils partiraient immédiatement, s'ils n'avaient peur d'être
surpris au milieu des ténèbres. Les chevaux sont sellés, chacun
veille, et le cri des sentinelles résonne à chaque instant. Le plus
effaré de la bande est un juif renégat, qui se croit à sa dernière
heure, et cherche partout un rasoir pour se couper les cheveux d'une
manière orthodoxe avant de mourir. Le jour paraît sans qu'on ait vu
l'ennemi; et c'est à qui prendra le pas sur son voisin, dès que le
soleil donne le signal du départ.

«Quinze chameaux, trois cents têtes de gros bétail et quinze cents
chèvres ou moutons furent pris dans cette campagne. Nous eûmes cinq
morts et un assez grand nombre de blessés. On parlait de retourner à
Bourka-Drousso, mais rencontrant une caravane qui se dirigeait sur
Kouka, nous nous séparâmes de nos bandits, quels que fussent nos
regrets de laisser derrière nous la partie la plus intéressante du
Kanam, ce pays aux vallées fécondes, aux cités populeuses, telles que
Njimiyé, Aghafi et tant d'autres, qui, célèbres autrefois, n'existent
plus que dans le récit de l'expédition d'Edris.»


     Nouvelle expédition. -- Troisième départ de Kouka. -- Le chef de
     la police. -- Aspect de l'armée. -- Dikoua. -- Marche de l'armée.
     -- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beauté du pays. --
     Chasse à l'homme. -- Erreur des Européens sur le centre de
     l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin.

«Dix jours après mon retour à Kouka, je partais de nouveau pour aller
rejoindre, cette fois, une véritable armée. Le cheik et son vizir
avaient déjà quitté la ville; on ne savait pas la direction qu'ils
devaient prendre, mais on citait le Mandara dont le gouverneur,
protégé par ses montagnes, aurait eu des velléités de rébellion. À
parler franc, les coffres, ou plutôt les chambres à esclaves de ces
messieurs étaient vides, et il importait de les remplir, quel que fût
l'endroit qui en fournît les moyens.

«L'armée avait passé Ngornou lorsque j'arrivai au camp, où l'on me fit
dresser ma tente auprès de celle de Lamino. Jadis voleur de grand
chemin, ce larron émérite, devenu chef de la police du royaume, était
fort précieux pour le vizir qui n'aurait pas eu la force d'adopter une
mesure rigoureuse. L'ex-bandit, au contraire, n'avait pas de joie plus
vive que de torturer ou de mettre à mort; cela ne l'empêchait pas
d'être fort tendre à ses heures, et je m'amusais beaucoup de l'air
sentimental dont il parlait de sa favorite, qui le suivait dans cette
expédition. Il n'était pas le seul qui eût amené ses amours; la
plupart des courtisans avaient avec eux une partie de leurs harems, et
lorsque l'armée s'arrêta sous les murs de Dikoua, la diversité des
abris qui surgirent tout à coup, l'aspect varié des combattants, le
nombre des chevaux, souvent d'une beauté remarquable, la quantité
prodigieuse des bêtes de somme, chameaux et boeufs, qui portaient les
provisions, les meubles, les femmes voilées et richement vêtues des
dignitaires, formaient un spectacle des plus intéressants.

«La ville de Dikoua, elle-même, l'une des plus grandes cités du
royaume, et l'ancienne résidence des chefs du pays, méritait de fixer
nos regards. Ses murs de dix mètres de hauteur et d'une épaisseur
considérable, ses habitations importantes, chacune entourée d'une cour
spacieuse, m'impressionnèrent vivement. Partout des arbres
magnifiques, des palissades bien entretenues, et recouvertes d'une
liane de la plus grande beauté. Devant le palais du gouverneur, un
arbre à caoutchouc, dont la cime de douze à quinze mètres de rayon,
qui jadis abritait le grand conseil, n'entend plus aujourd'hui que le
caquet des oisifs. Au dehors, le Yaloué traverse une forêt luxuriante,
et de vastes champs de coton produisent la matière première de
l'industrie des habitants.

«Quelques jours après, nous campions le soir à côté de Zogoua. J'avais
à peine dressé ma tente que cet affreux Lamino vint me chercher pour
me mettre en présence de deux scélérats, dont il avait fait passer la
tête dans une machine, formée de grosses pièces de bois, et qu'il
avait condamnés à se déchirer mutuellement avec un long fouet
d'hippopotame. J'eus beaucoup de peine à lui faire entendre que cette
vue m'était désagréable, et je lui donnai, afin de me débarrasser de
lui, une poignée de clous de girofles pour sa bien-aimée, dont je
connaissais les talents culinaires. Enchanté du présent, il me répéta
combien il adorait cette femme: «Un amour réciproque, ajouta-t-il,
avec un tendre sourire, est le plus grand bien qu'on puisse avoir en
ce monde.» déclaration qui m'ébouriffait toujours et me paraissait
fort ridicule, émanant d'une pareille masse de chair.

«Zogoua est la dernière ville du côté du Bornou; et nous allions
pénétrer chez l'ennemi.

«Le 10 décembre nous étions à Diggéra où nous restâmes cinq jours.
C'est là que pour la première fois j'eus un véritable échantillon de
ces canaux, à peu près stagnants, qui caractérisent la partie
équatoriale de l'Afrique, et justifient les contradictions apparentes
des voyageurs au sujet de la direction des eaux de cette contrée. Ces
canaux sont de deux sortes: les uns, en rapport immédiat avec la
rivière, se dirigent souvent dans le même sens qu'elle; les autres,
complètement indépendants, sont des espèces de drains collecteurs qui
se forment au fond des plis de terrain. C'est à ce dernier système que
se rattache le canal vaseux de Diggéra, bien qu'on m'ait affirmé qu'il
va rejoindre le Tchad. Le soir, nous en causâmes chez le vizir; une
discussion tellement scientifique en résulta, qu'elle eût fermé la
bouche à ceux qui méprisent l'intelligence des habitants de cette
contrée.

«Nous n'étions plus alors qu'à un jour de marche de la capitale du
Mandara, et il était urgent pour nos amis, de savoir ce qu'ils
voulaient faire. On leur avait dit, quelques jours avant, que le chef
de cette province était décidé à la résistance; cette nouvelle les
avait profondément abattus, et ce fut avec la joie la plus sincère
qu'ils virent arriver un serviteur du rebelle, accompagné d'un présent
de dix belles esclaves et apportant l'offre d'une entière soumission;
tel fut du moins le rapport officiel. Un indigène m'affirma au
contraire que loin de se soumettre, l'impérieux vassal ne parlait du
Bornou qu'avec dédain. Toujours est-il que le vizir m'apprit d'un air
triomphant l'heureuse issue de l'affaire du Mandara, et ajouta que le
cheik allait retourner à Kouka, tandis qu'à la tête du gros de
l'armée, il se dirigerait vers le Mosgou.

«Je n'ignorais pas quel était le but de l'expédition, mais nous
pouvions en diminuer les horreurs, et nous nous décidâmes à
accompagner le vizir. C'était d'ailleurs l'unique moyen d'étudier la
communication qu'établit le Bénoué entre le bassin du Tchad et le
Niger.

«On se mit en marche, et ce fut pour moi un plaisir indicible; nos
hommes, se déployant sur une immense étendue, émaillaient la plaine de
leurs groupes si variés: la grosse cavalerie aux vêtements bourrés de
ouate, ou revêtue de la cotte de maille, et du heaume; les Chouas
simplement couverts d'une tunique flottante, montés sur de petits
chevaux sans figure, mais robustes; les esclaves pimpants et vaniteux,
parés de burnous écarlates, ou d'étoffes de soie aux couleurs
diverses; les Kanembous entièrement nus, sauf leur tablier de cuir,
avec leurs grands boucliers, leur faisceau de lances et leur coiffure
barbare; et à l'arrière-garde, les chameaux et les boeufs. Tous pleins
d'ardeur, se dirigeaient vers la région inconnue du sud-est.

«Je suivais avec enivrement cette multitude qui ne semblait réunie que
pour une partie de plaisir. Çà et là un troupeau de gazelles
effarouchées entraînait à sa poursuite les Kanembous et les Chouas,
qui, animés par les cris des spectateurs, se disputaient la bête; une
perdrix, une pintade prenait son vol, et, abasourdie par les clameurs
de la foule, tombait d'elle-même entre les mains des soldats. En
certains endroits le sol, pareil à un immense échiquier, témoignait du
nombre d'éléphants qui avaient dû s'y réunir, et dont ces trous
marquaient la piste. Le jour suivant, les buissons se rapprochèrent,
au fourré succéda la forêt, puis elle devint moins épaisse, fut
remplacée par des champs de riz sauvage, et l'on dressa les tentes
auprès d'une belle nappe d'eau, qui nous permit d'ajouter du poisson à
nos rôtis de lièvre et d'éléphant.

«Dès l'aurore toute l'armée était en rumeur, et les chefs revêtaient
leur plus beau costume. Nous entrions dans le Mosgou, et nous
retrouvions les Foullanes qui, s'avançant toujours, et subjuguant les
païens, sont venus jeter ici les fondements d'un nouvel empire. Nous
nous arrêtons pour recevoir le chef mosgovien Adishen, dont les
cavaliers nus, montés sur de petits poneys sans selle et sans bride,
ont l'aspect le plus sauvage. À peu de distance, nous rencontrons le
chef des Foullanes avec deux cents hommes, dont les tuniques, les
châles, le harnachement annoncent un degré supérieur de civilisation,
mais qui sont loin d'avoir grand air. Lorsque les tentes sont
dressées, Adishen se présente chez le vizir, se plaint des Foullanes
et sollicite la protection du cheik. On l'affuble d'une chemise noire,
d'une riche tunique de soie, d'un grand châle égyptien; on le salue du
nom de gouverneur, et le voilà fonctionnaire du Bornou, seul moyen
pour lui de conserver l'existence; mais au prix de quels sacrifices!

«Nous avons atteint la région du déleb, variété du _borassus
flabelliformis_, qui s'étend du Mosgou jusqu'à la frontière du
Kordofan. Quel dommage d'être avec ces odieux chasseurs d'hommes, qui,
sans égard pour la beauté de ce pays et le bonheur de ceux qui
l'habitent, répandent la dévastation, uniquement pour s'enrichir. De
vastes champs de céréales, parsemés de villages, de grands arbres à la
cime étalée, dont les branches soutiennent la provision de foin pour
la saison pluvieuse; des mares creusées de main d'homme, auxquelles il
ne faudrait que des canards et des oies pour me rappeler celles de mon
pays natal; des greniers soigneusement construits, de larges sentiers
bordés de haies bien tenues, des tombeaux, annonçant le respect des
morts, que le vainqueur, plus civilisé, abandonne aux hyènes. Absorbé
par ce tableau, je ne m'aperçois pas que l'armée a pris les devants;
quelques Chouas passent au milieu des arbres, et je me hâte de les
rejoindre. Dans la plaine où nous arrivons, des cavaliers battent les
haies des villages; ici un indigène fuit à toutes jambes ceux qui le
poursuivent; là-bas c'est un malheureux qu'on arrache de sa case, plus
loin un troisième, qui s'est blotti dans un massif de figuiers, sert
de point de mire aux flèches et aux balles, tandis qu'un certain
nombre de Chouas s'efforcent de contenir les troupeaux qu'ils ont
pris.

«J'entends enfin le tambour, le son me guide; j'apprends que les
païens ont brisé la colonne du vizir, et dispersé l'arrière-garde.
Pauvres gens! ce n'est pas la bravoure qui leur manque; s'ils avaient
un chef et des armes, ils tiendraient en respect leurs dangereux
voisins; mais ils n'ont que des lances, pas même de flèches.

«On avait pris mille esclaves, coupé froidement la jambe à cent
soixante-dix hommes, laissant à l'hémorragie le soin de les achever.
Nous arrivons à Demmo; près de ce village passe une rivière
importante, dont la rive opposée longe une forêt splendide. Quelle
fausse idée nous avons tous de ces régions africaines! À la place de
cette chaîne massive des monts de la Lune, quelques montagnes éparses;
au lieu d'un plateau desséché, de vastes plaines d'une fécondité
excessive, et traversées par d'innombrables cours d'eau.

«Nos gens regardent avec dépit cette rivière qui les empêche de
poursuivre leur gibier. Ils n'en prennent pas moins un nombre
considérable de femmes et d'enfants, sans parler du bétail; et nous
campons sur les ruines de ce village, dont une heure auparavant la
population était riche et heureuse.

«Nous ne trouvons plus que des hameaux déserts, que nos pillards
brûlent en toute sécurité. À Baga, la besogne est déjà faite; mise à
sac l'année précédente, il ne reste plus que des ruines; tout ce que
la flamme a pu détruire a disparu; les cours intérieures du palais,
autrefois remplies de hangars, ont seules conservé leurs cases, dont
les tourelles en pisé témoignent d'un art que je ne m'attendais pas à
trouver dans le Mosgou. Il n'y a de chambres closes que pour le vizir
et son harem; le temps est froid, et rien n'est douloureux comme
d'entendre les gémissements de ces pauvres Mosgoviens, arrachés de
leur demeure, et laissés nus au dehors par cette nuit rigoureuse. Nous
n'en restons pas moins plusieurs jours dans cet endroit glacial,
l'usage voulant qu'on partage le butin sur le territoire ennemi.

«Bien que l'expédition n'eût pas été fructueuse, elle ramena dix mille
têtes de gros bétail, et environ trois mille esclaves, y compris de
vieilles femmes ne pouvant plus marcher, de véritables squelettes,
horribles à voir dans leur entière nudité. Le commandant en chef reçut
pour sa part le tiers du produit de la chasse, plus la totalité des
gens pris sur le territoire d'Adishen, et qui constituaient une espèce
de tribu.»


     Entrée dans le Baghirmi. -- Refus de passage. -- Traversée du
     Chari. -- À travers champs. -- Défense d'aller plus loin. --
     Hospitalité de Bou-Bakr Sadik. -- Barth est saisi. -- On lui met
     les fers aux pieds. -- Délivré par Sadik. -- Maséna. -- Un
     savant. -- Les femmes de Baghirmi. -- Combat avec des fourmis. --
     Cortège du sultan. -- Dépêches de Londres.

Rentré à Kouka le 1er février, notre voyageur s'en éloigna de nouveau
le 4 mars 1852. Toujours dénué de ressources, luttant contre la misère
qui s'ajoutait à la fièvre, à la fatigue, à mille dangers, à mille
obstacles, il entrait le 17 mars dans le Baghirmi[16], région où pas
un Européen n'avait encore pénétré.

         [Note 16: Le Baghirmi est un plateau légèrement incliné vers
         le nord, et situé à trois cents mètres au-dessus de la mer.
         Son étendue est actuellement de deux cent quarante milles du
         nord au sud, et de cent cinquante de large. On y trouve,
         seulement dans la partie septentrionale, quelques montagnes
         détachées, qui séparent les deux bassins du Fittri et du
         Tchad. Le sol, silico-calcaire, produit du sorgho, du millet,
         qui forment la principale nourriture des Soudaniens; du
         sésame, du poa, dont se nourrissent une grande partie des
         habitants; une énorme quantité de riz sauvage; des haricots,
         du _corchorus olitorius_, des melons d'eau, du coton, de
         l'indigo. On n'y cultive de blé que dans l'intérieur de
         Maséna, et pour l'usage particulier du sultan. La population
         de Baghirmi, proprement dit, n'excède pas quinze cent mille
         âmes. Le tribut est payé, par les musulmans, en grain, en
         bandes étroites de calicot et en beurre; par les païens, en
         esclaves. La lance et une espèce de serpe constituent les
         seules armes du pays; pas de flèches, pas de boucliers, à
         peine quelques armes à feu.--Monarchie entièrement absolue,
         étiquette sévère; les Baghirmayés ne peuvent approcher du
         souverain, appelé _banga_, qu'en se découvrant l'épaule
         gauche et en se saupoudrant la tête de poussière; mais ils
         jouissent d'une liberté de parole beaucoup plus grande que
         celle qui est accordée à une foule de citoyens de l'Europe.]

«Je me trouvais en avant, dit Barth, lorsque j'aperçus, entre les
feuilles, une eau transparente dont la brise agitait la surface.
C'était la grande rivière du Kotoko.

«Des bateliers apparaissent, nous allons à leur rencontre, ils
refusent de nous passer avant d'en avoir reçu l'autorisation. Je suis
suspect; le sultan fait la guerre, je pourrais en son absence
renverser le trône, asservir le pays, et le chef du village m'en
interdit l'entrée. Je retourne sur mes pas, afin de donner le change
aux passeurs; mais le lendemain matin je me présente au bac de Mélé;
un bateau se détache du bord, et nous voguons sur le Chari, qui, en
cet endroit, n'a pas moins de six cents mètres de large et quatre ou
cinq de profondeur. Nos chevaux, nos chameaux, nos boeufs nagent à
côté de la barque; nous abordons sur l'autre rive, où nous recevons
bon accueil, et où je suis agréablement surpris de la taille et de la
figure des femmes; néanmoins, nous nous empressons de quitter le
village, en nous félicitant du succès que nous avons obtenu.

«Nous n'avons pas fait un mille, que nous apercevons un serviteur du
chef; nous prenons à travers champs et passons une rivière à gué. Une
ligne de hameau, presque interrompue, borde cette langue de terre
féconde; ça et là des groupes d'indigènes sortent d'une épaisse
feuillée, des troupeaux nombreux couvrent la prairie marécageuse, où
l'on voit une foule d'oiseaux: le pélican, le marabout immobile, et
voûté comme un vieillard, le grand dédégami au plumage azuré, le
plotus au cou de serpent, des ibis, des canards de différente espèce,
et tant d'autres. Quelles sources de joies inépuisables pour le
chasseur! Toutefois je ne pense qu'à une chose: on m'empêchera d'aller
plus loin! Je ne devrais pas m'arrêter; mais le soleil est si ardent
et l'ombre si fraîche! Tandis que je me repose, un homme, accompagné
de sept autres, me signifie que je ne peux pas continuer mon voyage,
qu'il me faut la permission de l'autorité supérieure; bref, je suis
interné à Bougoman.

[Illustration: Chef kanembou.--Dessin de Rouargue d'après Barth
(troisième volume).]

«Nous nous retrouvons sur le bord du Chari; en face est la ville qui
doit me servir de prison; elle paraît délabrée, mais renferme de beaux
arbres, où le déleb et le cucifère dominent. C'est le jour du marché;
une foule d'individus attendent les passeurs; ils disparaissent les
uns après les autres; mais mon tour n'arrive pas. Je dépêche à la
ville le cavalier qui m'escorte, et je m'impatiente au soleil qui me
dévore. Une heure après mon homme revient, l'oreille basse; on ne veut
pas me recevoir, malgré l'ordre qui m'interne.

[Illustration: Entrée du sultan de Baghirmi dans Maséna, sa
capitale.--Dessin de Rouargue d'après Barth (troisième volume).]

«Nous sommes repoussés de nouveau à Bakada, village divisé en quatre
bourgades, où nous arrivons le soir. Je continue jusqu'au troisième
groupe de cases, et je trouve enfin l'hospitalité chez Bou-Bakr Sadik,
vieillard aimable, qui m'a laissé le plus doux souvenir. Il avait fait
trois fois le pèlerinage de la Mecque, vu les grands vaisseaux des
chrétiens, et se rappelait les moindres détails des lieux qu'il avait
traversés. De plus il n'était personne qui pût comme lui, et dans un
arabe aussi pur, m'initier à l'histoire et au caractère de cette
région. Avec quelle chaleur il me retraçait la lutte que son pays
soutint contre le Bornou pendant plusieurs années! Il y avait pris
part, et ajoutait avec orgueil que le cheik n'avait eu la victoire
qu'après avoir appelé à son secours le pacha du Fezzan. Avec quelle
joie enthousiaste il me disait comment ses compatriotes avaient
repoussé les Foullanes, et fait contre eux une expédition victorieuse!
Puis avec quelle tristesse il me dépeignait la grandeur et la
prospérité du Baghirmi, avant qu'Abd-el-Kerim Saboun, le sultan du
Ouaday, n'eût pillé ses trésors, fait son roi tributaire, et capturé
une partie de ses habitants. «Des districts entiers, couverts de
moissons et de villages, me disait-il d'une voix navrante, sont
transformés en solitudes incultes; les puits sont desséchés, les
canaux sont taris, la vermine dévore tout dans les champs, et la
disette est venue.» Il est certain que le pays semble être châtié par
la colère céleste: je n'ai vu nulle part autant d'insectes
destructeurs; il y a surtout un gros ver noir, et un scarabée jaune,
qui valent à eux seuls toutes les sauterelles d'Égypte.

«L'individu que j'avais expédié au lieutenant de la province ne
revenait pas, et sans la parole instructive de Sadik j'aurais perdu
patience. L'excellent homme, d'une activité sans pareille, travaillait
tout en causant, et je m'amusais beaucoup de lui voir, non-seulement
raccommoder ses habits, mais confectionner des objets de toilette pour
une de ses épouses qui habitait Maséna, et qu'il avait le projet
d'aller voir. Posait-il son aiguille, il triait de l'indigo pour
teindre sa tunique, râpait quelque racine médicinale, ou ramassait les
grains de millet qu'il avait laissés tomber la veille.

«Quand Sadik eut terminé ce qu'il destinait à sa femme, il partit pour
la capitale, me promettant de revenir le lendemain; trois jours
passèrent, mon hôte n'était pas arrivé; je n'y tins plus, et fis mes
préparatifs pour quitter Bakada.

«Nous marchions depuis quatre jours à travers la forêt et les jongles,
ne sortant de la vase que pour souffrir de la soif; tout cela dans
l'espoir d'arriver à Jogodé, place importante, d'où je devais ensuite
gagner facilement le Chari. Mais au lieu d'atteindre cette ville, nous
nous retrouvons à Mélé, sur la route que nous avions prise pour venir,
et où des émissaires du lieutenant de la province m'attendaient depuis
le matin avec la mission de m'interdire le passage. Toutes mes paroles
furent inutiles; les gens du gouverneur me saisirent brusquement, et
j'eus les fers aux pieds. On s'empara de mes armes, de mes bagages, on
prit ma montre, mes papiers, ma boussole et mon cheval; on me porta
sous un hangar, où furent placés deux sentinelles. Ce n'était pas
assez: il me fallut subir les homélies de ces fatalistes qui
m'exhortaient à la résignation, sous prétexte que tout vient de Dieu.
J'avais par bonheur le premier voyage de Mungo Park, et l'exemple de
cet homme illustre m'aida puissamment à supporter cette épreuve.

«J'en étais là, pensant au moyen de faire pénétrer les lumières
européennes dans cette partie du monde, lorsque le soir du quatrième
jour mon vieil ami arriva, au galop de mon cheval, et transporté
d'indignation à la vue de mes fers, me les fit ôter sur-le-champ. Tout
ce qui m'appartenait me fut rendu, à l'exception d'un pistolet qu'on
avait envoyé au gouverneur; et le lendemain matin je partais avec
Sadik.

«Après deux jours de marche, nous aperçûmes tout à coup une large
dépression de terrain, garnie de verdure, et parsemée de décombres:
c'était Maséna, dévastée comme le reste de la province. Il fallut
attendre la permission du chef; on nous l'apporta, et nous franchîmes
l'enceinte croulante, qui, bien moins étendue qu'elle ne l'était
jadis, est beaucoup trop large pour la ville qu'elle renferme. Nous
traversons de grands pâturages et nous arrivons à la partie habitée.

«À peine sommes-nous établis, qu'on vient me saluer de la part du
lieutenant-gouverneur; je lui envoie plusieurs mètres d'indienne, un
châle, des essences, du bois de santal qui est fort apprécié à l'est
du Bornou, et je lui fais dire que je ne peux aller le voir que
lorsque mon pistolet m'aura été rendu. On me promet de me restituer
cette arme lorsque j'entrerai chez le lieutenant, et je vais faire ma
visite, accompagné de mon vieil ami. Je trouve un homme affable, vêtu
d'une simple tunique bleue, et qui peut avoir la cinquantaine. Il
s'excuse des mesures que l'on a prises à mon égard, me rend mon
pistolet, et me prie d'attendre avec patience l'arrivée du sultan.

«Le départ du chef avait entraîné celui de la cour, et la ville était
déserte; mais il y restait un homme dont la société fut pour moi d'un
prix inestimable. Faki Sambo, grand et mince, la barbe rare, la figure
expressive, bien qu'il fût aveugle, était versé non-seulement dans
toutes les branches de la littérature arabe, mais il avait lu Aristote
et Platon. Je n'oublierai jamais qu'étant allé le voir, je le trouvai
à côté d'un monceau de manuscrits, dont il ne pouvait plus que
toucher, les feuillets, et je me rappelai tout à coup ces paroles de
Jackson: «Un jour on corrigera nos éditions des classiques d'après les
textes rapportés du Soudan.» Faki Sambo possédait en outre la
connaissance intime des pays qu'il avait habités. Ses ancêtres, qui
étaient Foullanes, avaient émigré dans le Ouaday; et son père, auteur
d'un ouvrage sur le Haoussa, l'avait envoyé en Égypte, où il avait
fait de longues études à la mosquée d'El-Azhar. Revenu dans son pays,
après avoir séjourné au Darfour, et s'être mêlé à une expédition qui
s'étendit jusqu'au Niger, il avait joué un rôle important dans le
Ouaday, jusqu'au moment où il en fut exilé. Wahabi dans l'âme, il se
plaisait à m'appeler de ce nom, à cause de mes principes, et venait me
voir tous les jours; il me parlait des temps glorieux du kalifat, de
la splendeur qui brillait alors de Bagdad au fond de l'Andalousie,
dont l'histoire et la littérature lui étaient familières. Nous
prenions du café qui lui rappelait sa jeunesse, et dont il ne manquait
jamais de presser la tasse contre chacune de ses tempes.

«J'avais aussi la visite d'un bambara, d'origine nègre, qui, autrefois
employé aux mines d'or de Bambouk, avait fait le commerce du Touat à
Agadez, à Kano, et à Tombouctou; après avoir été dévalisé deux fois
par les Touaregs, il s'était installé à Médine, avait pris part à
différentes batailles, rempli diverses missions à Bagdad, et autres
lieux, et venait à Maséna (où l'article est commun) chercher des
eunuques pour la mosquée de Médine.

«Il y avait encore Sliman, un shérif voyageur établi à la Mecque; puis
un jeune homme qui voulait m'accompagner à Sokoto, pour y continuer
ses études; enfin les malades qui venaient me consulter, et dont
quelques-uns m'intéressaient vivement; une dame surtout, mère d'une
fille qui paraissait enchantée de mes visites, et se montrait fort
curieuse à l'endroit de mon ménage de garçon. Elle était charmante; on
l'eût trouvée jolie, même en Europe, n'eût été la couleur de son
teint, dont le noir de jais me paraissait alors un élément presque
essentiel de la beauté féminine.

«Les femmes du Baghirmi sont généralement belles; moins élancées que les
Foullanes, elles ont plus de noblesse, les membres mieux faits, et des
yeux dont l'éclat est célèbre dans toute la Nigritie. Quant à leurs
vertus domestiques, je n'ai pas eu le temps de m'en instruire; je sais
seulement que le divorce est commun dans le pays et que les duels en
matière d'amour y sont nombreux. Le fils du lieutenant-gouverneur,
lui-même, était en prison à cette époque, pour avoir blessé
dangereusement l'un de ses rivaux. Enfin les maris ne sont pas toujours
contents; Sadik se plaignait du peu d'économie de sa femme, et il y
avait parfois chez les autres des disputes assez graves. Sliman était le
seul qui parût satisfait; d'humeur ambulante et volage, il ne se mariait
jamais que pour vingt-neuf jours, ce qui le rendait fort érudit en fait
de moeurs féminines.

«Ma grande affaire à moi était de me défendre contre de grosses
fourmis noires, dont l'obstination m'aurait beaucoup amusé si leurs
attaques avaient été moins personnelles. Une fois, mon lit se trouvant
sur leur chemin, elles m'assaillirent avec fureur; je tombai sur
elles, écrasant, chassant, brûlant sans repos ni trêve ce flot qui
coulait toujours, et cela pendant deux heures, avant d'avoir pu le
détourner. Disons cependant à la décharge de ces fourmis qu'elles
purgent les maisons de toute espèce de vermine, et que si, dans leur
avidité excessive, elles enfouissent une quantité de grain
considérable, leurs silos forment pour les indigènes un fonds de
réserve souvent précieux.

«Pendant que je luttais contre ces légions dévorantes, la place que
l'armée assiégeait dans le sud-est finit par être prise; et après la
nouvelle, cent fois démentie, de sa prochaine arrivée, le sultan
apparut sous les murs de la capitale, escorté de huit cents hommes de
cavalerie (les autres corps avaient rejoint leurs foyers respectifs).
À la tête du cortège est le lieutenant-gouverneur, entouré de
cavaliers. Vient ensuite le Barma, suivi d'un homme portant une lance
de forme particulière, ancien fétiche apporté de Kenga-Mataya, qui fut
la résidence primitive des rois du Baghirmi. Après le Barma, le Facha
ou général en chef, seconde autorité du royaume, et qui jadis avait un
immense pouvoir; enfin le sultan, vêtu d'un burnous jaune, monté sur
un cheval gris, dont il est difficile d'apprécier le mérite, grâce aux
draperies sous lesquelles disparaît l'animal; c'est même tout au plus
si les deux parasols, l'un vert, l'autre rouge, que l'on porte de
chaque côté du noble palefroi, permettent de voir la tête de son
auguste cavalier. Six esclaves, dont le bras droit est revêtu de fer,
éventent le sultan avec des plumes d'autruche, emmanchées d'une longue
hampe; autour d'eux se pressent les capitaines et les grands de
l'État, groupe chatoyant et bigarré où l'oeil se perd. Je compte
néanmoins une trentaine de burnous de toute couleur, au milieu d'une
foule de tuniques bleues ou noires, d'où sortent des têtes
découvertes. Derrière ce groupe est le timbalier, porté par un
chameau; à côté de lui, on voit un bugle et deux cors. Mais ce qui
surtout caractérise le défilé de cette cour africaine, ce sont les
quarante-cinq favorites du sultan, montées sur de magnifiques chevaux
drapés de noir, placées en file, et chacune entre deux esclaves.

«L'infanterie est peu nombreuse, mais toute la ville est venue saluer
le retour de l'armée triomphante. Néanmoins, suivant l'usage, le
sultan va camper au milieu des ruines de l'ancien quartier, et ce
n'est que le lendemain, vers midi, qu'il fait son entrée solennelle.
Cette fois les favorites, qui ont regagné le sérail dès le matin, sont
remplacées par de la cavalerie, et derrière le chameau du timbalier
apparaissent quinze chevaux de bataille, qui n'y étaient pas la
veille. Enfin sept chefs des vaincus, menés en triomphe, ajoutent à
l'effet du défilé. Celui de Gogomi, d'une taille majestueuse, et qui
gouvernait une peuplade importante, éveille entre tous la sympathie
des spectateurs par son air calme et souriant. Tout le monde sait dans
la foule que la coutume est de tuer les chefs prisonniers, ou pis
encore, de les mutiler d'une manière infâme, après les avoir livrés
aux caprices et aux railleries du sérail.

«Le cortège traversa lentement la ville aux acclamations des hommes,
aux applaudissements des femmes. Une heure après, le sultan me
faisait dire qu'il avait ignoré tout ce que j'avais souffert; et comme
preuve de sa bienveillance à mon égard, il m'envoyait un mouton, du
beurre et du grain.

C'était le 6 juillet, l'un des jours les plus heureux de ma vie: le
soir, on m'apportait des dépêches de Londres qui, après quinze mois de
misère et d'anxiété, m'autorisaient à poursuivre nos explorations, et
me fournissaient les moyens d'atteindre le but qui m'était proposé. En
outre, il m'arrivait une quantité de lettres particulières où la
valeur de mes efforts était reconnue; et je recevais ainsi la plus
douce récompense qu'un voyageur puisse espérer.

«Le lendemain, un officier du palais vint me prendre pour me conduire
à l'audience du sultan. Introduit dans une cour intérieure du palais,
j'y trouvai deux longues files de courtisans assis devant une porte de
roseaux couverte par un rideau de soie. Invité à prendre place au
milieu de l'assemblée, et ne sachant à qui m'adresser, je demandai
tout haut si le sultan Abd-el-Kader était présent. Aussitôt une voix
claire, partant de derrière le rideau, répondit affirmativement.
Comprenant que cette voix était celle du sultan lui-même, je débitai
en arabe mon compliment officiel, que Faki-Sambo, placé à mes côtés,
traduisait, phrase par phrase, en langue du pays.

[Illustration: Une razzia à Barea (Mosgou).--Dessin de Rouargue
d'après Barth (troisième volume).]

«Ayant d'abord répété ce que tant de fois déjà j'avais dit aux autres
princes du Soudan, je rappelai qu'au temps de la génération précédente
un de mes compatriotes, Raiz-Khalid (le major Denham), s'était proposé
de venir offrir ses hommages au sultan alors régnant, mais que les
hostilités qui existaient à cette époque entre le Bornou et le
Baghirmi l'avaient empêché de réaliser son projet. J'ajoutai que
malgré mes intentions amicales, j'avais été fort mal traité dans ce
dernier pays, où l'on avait méconnu mon caractère d'envoyé d'une
puissance étrangère et amie. Je conclus en déclarant que, si on ne s'y
était opposé, mon plus vif désir aurait été d'être le témoin des
grandes choses faites par S. M. Abd-el-Kader pendant sa dernière
expédition. Ce discours achevé, je fis apporter les présents et j'en
expliquai l'usage; puis profitant de l'impression favorable que leur
vue produisait sur mon auditoire, je réclamai de nouveau
l'autorisation de retourner à Kouka, où me rappelaient de puissants
motifs. Je me retirai avec une réponse favorable.

«Deux messagers royaux vinrent le lendemain me dire que le sultan me
priait d'accepter, comme souvenir de sa part, une jeune esclave dont
ils me décrivirent les charmes en termes très-chaleureux. Abd-el-Kader
mettait en même temps à ma disposition un chameau et deux cavaliers
pour me conduire au Bornou. En acceptant cette escorte avec
reconnaissance, je déclarai aux deux hérauts que, bien que mon
existence solitaire me fut souvent pénible, ma religion et les lois de
mon pays me défendaient de recevoir une esclave en cadeau. En échange
de cette gracieuseté, je demandai seulement quelques échantillons des
produits du pays. Cinq semaines après je rentrais à Kouka.»

                                        Traduit par Mme H. LOREAU.

  (_La fin à la prochaine livraison._)



[Illustration: Vue du marché de Sokoto.--Dessin de Hadamar d'après
Barth (quatrième volume).]



VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE.

JOURNAL DU DOCTEUR BARTH[17].

         [Note 17: Suite et fin.--Voy. pages 193 et 209.]

1849-1855.

     De Katchéna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs
     remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route périlleuse.
     -- Activité des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche
     forcée de trente heures. -- L'émir Aliyou. -- Vourno. --
     Situation du pays. -- Cortège nuptial. -- Sokoto. -- Caprice
     d'une boîte à musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier
     d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Désolation et fécondité.
     -- Zogirma. -- La vallée de Foga. -- Le Niger.


La mort d'Overweg, arrivée à la fin de septembre 1852, avait changé
les plans du docteur Barth; au lieu de retourner dans le Kanem, et
d'explorer le nord-est du lac Tchad, comme il en avait eu le projet,
notre voyageur se tourna vers le Niger, afin de visiter la région
inconnue qui s'étendait entre la route de Caillé et la zone où Lander
et Clapperton ont fait leurs découvertes. Toujours nécessiteux, en
dépit de sa qualité de chef de l'expédition, Barth s'éloigna de Kouka
le 25 novembre, avec l'espoir de pénétrer à Tembouctou.

Le 9 décembre il avait quitté les plaines monotones du Bornou, pour
entrer dans les districts fertiles du Haoussa, et le 12, il se
dirigeait au nord-nord-est, vers la province montueuse du Mouniyo.

Le sentier serpente, monte et descend au milieu d'une série de vallées
siliceuses, dont les flancs sont couverts de buissons et couronnés de
villages: on y voit des céréales, des travailleurs, et du bétail qui
le soir se rassemble autour des puits. Le Mouniyo, à qui appartiennent
ces vallées, a la forme d'un coin, dont la pointe se projette vers le
désert; habité par une population fixe et laborieuse, passablement
gouverné, il contraste d'une manière frappante avec le territoire des
tribus nomades qui l'avoisinent. N'oublions pas, qu'autrefois, tout le
pays qui sépare du Kanem cet éperon du Soudan, renfermait des
provinces populeuses, appartenant au Bornou, et qu'il y a tout au plus
cent ans que ces régions sont dévastées par les Touaregs. Les
gouverneurs du Mouniyo, plus énergiques et plus braves que leurs
voisins, ont su, non-seulement se défendre contre les Berbères, mais
ont entamé le district de Diggéra, qui est soumis à ces derniers. Le
chef de cette province indépendante, peut, dit-on, mettre en campagne
quinze cents hommes de cavalerie, et neuf ou dix mille archers; son
revenu est de trente millions de coquilles (cent cinquante mille
francs), sans compter la dîme qu'il prélève sur les grains.

Au lieu d'aller directement à Zinder, Barth prit à l'ouest pour
visiter Oushek, l'endroit où l'on cultive le plus de froment de la
partie occidentale du Bornou, et qui offre un mélange curieux de
végétation plantureuse et de stérilité. «Au pied d'une montagne, dit
le voyageur, est un espace aride; à la lisière de ce terrain désolé,
on trouve un sol onduleux, des dattiers, des tamarins, des étangs, une
herbe épaisse, une eau copieuse à une profondeur de trente à cinquante
centimètres. Nous entrons dans la ville par des champs de blé, des
carrés d'oignons, des cotonneries, à tous les degrés de développement.
Ici on écrase les mottes, on irrigue le sol, tandis que chez le voisin
les épis sont en fleurs. Partout une végétation luxuriante; mais des
amas de décombres empêchent de saisir l'ensemble du village, qui
s'égrène dans les plis du sol; le principal groupe entoure le pied
d'une éminence, couronnée par la maison du chef; et tandis que les
cases sont faites de roseaux et de tiges de millet, les tourelles où
l'on serre les grains sont construites en pisé et s'élèvent à trois
mètres de hauteur.

«Après Oushek, un plateau sableux couvert de roseaux, entrecoupé de
vallons fertiles; un éperon de la chaîne qui vient du sud-sud-ouest,
puis une plaine ondulée, tapissée d'herbe et de genêt; un fourré de
mimosas, de grosses touffes de capparis, en approchant des montagnes;
et de loin en loin quelques traces de culture. Le soleil est brûlant;
je me sens malade, et suis forcé de m'asseoir. Dans la nuit, un vent
froid du nord-est nous couvre des arêtes plumeuses du pennisetum, et
nous nous levons dans un état de malaise indicible. La nuit suivante
est plus froide encore; mais il ne fait pas de vent. Le pays est le
même; on y voit moins de culture, et le cucifère domine. En sortant de
Magajiri, au pied d'une colline rocheuse, des cotonniers, des
corchorus entourent un grand lac de natron; nous n'osons pas franchir
cette surface d'un blanc de neige, dont l'épaisseur n'a pas trois
centimètres, et qui recouvre un sol noir et fangeux.»

Plus loin, à Badamouni, des sources nombreuses arrosent des champs
fertiles, et vont alimenter deux lacs, réunis par un canal. Malgré ce
détroit qui les fait communiquer, l'un de ces lacs est formé d'eau
douce, l'autre est saumâtre, et renferme du natron. Dans cette zone
toutes les vallées, toutes les chaînes de montagnes se dirigent du
nord-est au sud-ouest, et c'est également l'orientation de ces deux
lacs si remarquables. Le papyrus en couvre les bords, vers le point où
ils se réunissent; mais à l'endroit où l'eau devient saumâtre, cette
plante est remplacée par le koumba, dont la moelle est comestible.
«Mes deux compagnons, nés sur les rives du Tchad, reconnaissent
immédiatement cette espèce de roseau, qui croît d'une façon identique
à la place où le grand lac touche aux bassins de natron dont il est
environné. Chose curieuse! tandis que le lac d'eau douce parfaitement
calme, est un miroir d'un bel azur, l'autre a la couleur verte de la
mer, se soulève, et roule ses vagues écumantes sur le rivage, où elles
déposent une profusion d'algues marines.

«J'arrivais le surlendemain à Zinder, où je devais trouver les valeurs
indispensables pour continuer mon voyage. Un rempart et un fossé
entourent la ville; nous passons devant la demeure d'El Fasi, l'agent
d'El Béchir, et nous gagnons les deux chambres qui nous sont
assignées. Grâce à leurs murailles d'argile, mes bagages y sont à
l'abri de l'incendie qui, nulle part, n'éclate plus souvent qu'à
Zinder. L'aspect de la ville est curieux: une masse de rochers s'élève
du quartier de l'ouest; et hors des murs, se trouvent des crêtes
pierreuses, se dirigeant dans tous les sens. Il en résulte une
infinité de sources qui fertilisent des champs de tabac, et donnent à
la végétation une richesse toute locale. Des bouquets de dattiers, des
hameaux de Touaregs, qui font le commerce de sel, animent le paysage.
Au sud, on voyait un immense terrain, dont le vizir avait fait un
jardin d'acclimatation. Je crains bien qu'à la mort de cet homme
remarquable, ce coin de terre ne retourne à l'état sauvage. On peut
donner le plan de la ville, mais non dépeindre le mouvement tumultueux
dont elle est le centre, quelque borné qu'il soit, comparé à celui de
nos cités européennes. Zinder n'a pas d'autre industrie que la
teinture à l'indigo; et néanmoins son importance commerciale est si
grande qu'on peut l'appeler avec raison la porte du Soudan.

«Ayant reçu mille dollars, prudemment renfermés dans deux caisses de
sucre, où personne ne se doutait de leur présence, je fis une partie
de mes achats: burnous blancs, jaunes et rouges, turbans, clous de
girofle, coutellerie, chapelets, miroirs que l'arrivée des caravanes
mettait à bon marché; et sans attendre une caisse de coutellerie fine
et quatre cents dollars, que devait m'expédier le vizir, je quittai la
ville le 30 janvier 1853.

«La route qu'il nous fallait prendre n'avait rien de rassurant; nous
allions traverser les marches du Haoussa, où les Foullanes[18] et les
tribus indépendantes sont en lutte perpétuelle. Nous rencontrâmes
d'abord des marchands de sel de l'Ahir, dont les campements
pittoresques animaient le pays, mais n'ajoutaient pas à la sûreté des
chemins. Cependant le 5 février, nous arrivions sans encombre à
Katchéna, où je m'installai dans le local qui m'avait été désigné. La
maison était grande; mais tellement pleine de fourmis qu'étant resté
sur un banc d'argile pendant une heure, il n'en fallut pas davantage à
ces maudites créatures pour traverser la muraille, construire des
galeries couvertes qui arrivèrent jusqu'à moi et attaquer ma chemise,
où elles firent de grands trous.

         [Note 18: Les Foullanes, qui, suivant le peuple qui les
         désigne, portent les noms de Félans, Foulbé, Fellata, ou
         Foulhas, composent une famille humaine d'un brun rouge, et la
         plus intelligente des tribus africaines. L'Orient a dû être
         leur berceau, mais les premiers chroniqueurs les trouvèrent
         établis près de la côte occidentale. Depuis cette époque, ils
         n'ont cessé de rétrograder vers le centre, où leurs progrès
         sont de plus en plus rapides. Ce fut d'abord une émigration
         de pasteurs, puis des établissements isolés, des villages
         sans lien politique et sans pouvoir, malgré la décadence des
         empires où ils étaient placés. Il en était ainsi depuis
         quatre siècles, quand, en 1802, le chef des Gober ayant
         réprimandé les Foullanes, au sujet de leurs prétentions
         naissantes, le cheik Othman dan Fodiyo, irrité de l'insolence
         du chef païen, souleva ses compatriotes, leur insuffla son
         fanatisme, et, en dépit de ses premières défaites, jeta les
         fondements d'un vaste empire. Son fils, Mohammed Bello, non
         moins distingué par son amour de la science que par son
         courage et ses qualités d'homme de guerre, consolida les
         conquêtes d'Othman; et, malgré la faiblesse d'Aliyou, qui n'a
         de Mohammed que la bienveillance et les bonnes intentions,
         l'État féodal des Foullanes comprend toujours un espace de
         dix-huit cents kilomètres de longueur sur six cents
         kilomètres de large. Il est vrai que la révolte est partout,
         et que les grands vassaux, non moins que les indigènes,
         semblent à la veille de se partager l'empire.]

«Cette fois le gouverneur, reçut avec un plaisir non équivoque le
burnous, le caftan, le bonnet, les deux pains de sucre, et surtout le
pistolet que je lui offris; il voulut en avoir un second, je fus
obligé de céder; et les portant sans cesse, il effraya désormais tous
ceux qui l'approchèrent, en brûlant des capsules à leur barbe. Fort
heureusement le ghaladima de Sokoto, inspecteur de Katchéna, était en
ce moment dans la ville, pour recueillir le tribut. C'était un homme
simple, franc et ouvert, ni très-généreux, ni fort intelligent, mais
d'humeur bienveillante et de caractère sociable. J'achetai des étoffes
de soie et coton des fabriques de Noupé et de Kano, et très-impatient
de quitter la ville, j'attendis que le ghaladima voulût bien partir,
afin de profiter de son escorte. Enfin le 21 mars toute la ville fut
en mouvement; le gouverneur nous accompagnait jusqu'aux limites de son
territoire, et nous avions une suite nombreuse, en raison des périls
de la guerre; pour le même motif, au lieu de prendre à l'ouest, il
fallut aller au sud. Le printemps commençait, la nature était en fête;
une végétation magnifique: l'allébouba, le parkia, le baobab, le
cucifère et le bombax; une contrée populeuse et bien cultivée, des
pâturages couverts de troupeaux, des champs d'yams et de tabac. Dans
le district de Majé: du coton, de l'indigo, des patates sur une
immense échelle. Après Kourayé, ville de cinq à six mille âmes, nous
trouvons encore plus de fertilité, si la chose est possible; le
figuier banian, l'arbre sacré des anciens indigènes, se montre dans
toute sa splendeur, et le bassiaparkia, le millet, le sorgho abondent.
Le terrain se mouvementé; nous traversons quelques rivières
desséchées, où le granite apparaît, et le 24 on s'arrête devant
Koulfi, ne voyant pas trop comment franchir les fossés qui en
défendent la triple enceinte. Nous étions sur la limite qui sépare les
mahométans des païens; la culture disparaissait peu à peu; des villes
abandonnées témoignaient de la triste influence de la guerre; mais des
troupeaux annonçaient que la campagne n'était pas entièrement déserte.
À Zekka, ville importante, ayant murailles et fossés, nous nous
séparâmes du gouverneur de Katchéna, et de ceux qui étaient chargés
du tribut; car la route allait devenir plus dangereuse, et ne
permettait pas qu'on y aventurât les biens du trésor.

«Au sortir d'une forêt épaisse, on trouve les ruines de Monaya; nous
devions nous y arrêter, mais l'armée hostile y avait campé la veille,
et nous rentrâmes dans la forêt pour n'en sortir qu'à neuf heures du
matin. Zyrmi, que nous atteignîmes le jour suivant, est une ville
considérable, dont le gouverneur était autrefois chef de tout le
Zanfara. Cette province, peut-être la plus riche de cette région vers
le milieu du siècle dernier, est divisée aujourd'hui en autant de
gouvernements qu'elle renferme de villes fortes, et il est difficile
de reconnaître les districts soumis aux Foullanes, des territoires qui
sont restés aux païens.

«Après Badaraoua, marché important fréquenté par huit ou dix mille
individus, le péril se compliqua de la proximité des Touaregs, qui ont
des établissements dans toutes les villes de Zanfara.

«Le 31 mars, difficulté d'un autre genre: nous étions en face du
désert de Goundoumi; on ne peut le franchir que par une marche forcée,
et Clapperton, cet esprit énergique, s'en souvenait comme de la
traversée la plus accablante qu'il eût faite dans ses voyages. Nous
commençâmes par nous égarer, en allant trop au sud, et nous perdîmes
un temps précieux au milieu d'un fourré inextricable. Remis dans la
bonne voie, nous marchâmes à travers la forêt pendant toute la
journée, toute la nuit, sans avoir aucune trace humaine, et jusqu'à la
moitié du jour suivant, où nous trouvâmes des cavaliers que l'on
envoyait à notre rencontre, avec des outres pleines d'eau, afin
d'aller secourir les traînards. Ceux-ci étaient nombreux; et une femme
était morte de lassitude, car la nécessité de garder le silence, pour
ne pas trahir notre passage, nous avait privé des refrains joyeux qui
d'ordinaire nous soutenaient en pareil cas.

[Illustration: Bac sur le Niger, à Say.--Dessin de Rouargue d'après
Barth (quatrième volume).]

«Nous fîmes encore deux milles, et nous aperçûmes le village où
campait l'émir Aliyou, qui allait combattre les gens du Gober. Il y
avait trente heures que nous marchions sans avoir repris haleine;
jamais je n'ai vu mon cheval aussi complètement épuisé; les hommes,
dont j'étais suivi, tombèrent en arrivant. Quant à moi, trop surexcité
pour sentir la fatigue, je cherchai dans mes bagages ce que j'avais de
plus précieux, afin de le donner à l'émir, qui devait partir le
lendemain, et dont le succès de mon entreprise dépendait entièrement.
La journée s'écoula, je n'osais plus espérer d'audience, quand le soir
le prince m'envoya un boeuf, quatre moutons gras et deux cents
kilogrammes de riz, en me faisant dire qu'il attendait ma visite.
Aliyou me serra les mains, me fit asseoir et m'interrompit quand je
voulus m'excuser de n'être pas venu à Sokoto avant d'aller à
Koukaoua. Je lui dis alors que j'avais deux choses à lui demander: sa
protection pour me rendre à Tembouctou, et une lettre de franchise
garantissant la vie et les biens des Anglais qui visiteraient ses
États. Il accueillit ma double requête avec faveur, me dit qu'il ne
pensait qu'au bien de l'humanité, et, par conséquent, n'avait d'autre
désir que de rapprocher les peuples. Le lendemain, je doublai les
présents que je lui avais faits la veille, et je pus distinguer ses
traits qui m'avaient échappé dans l'ombre. C'était un homme robuste,
de taille moyenne, ayant la face ronde et grasse de sa mère (une
esclave du Haoussa), et non pas le noble visage du grand Mohammed
Bello, dont il reniait les habitudes, car il me reçut la figure
découverte, ce que n'aurait pas fait son père, qui conservait son
litham jusqu'au fond de ses appartements.

«Le 4 avril, en possession de la lettre de franchise dont j'avais
dicté les termes, et de cent mille cauris que le prince m'avait fait
remettre pour me défrayer en son absence, je m'établissais à Vourno,
séjour ordinaire de l'émir. Ma surprise fut grande en voyant le
mauvais état et la malpropreté de la ville, que traverse un cloaque
plus dégoûtant même que tous ceux d'Italie. Hors des murs, le
Goulbi-n-rima formait plusieurs bassins d'eau croupissante au milieu
d'une plaine où mes chameaux cherchèrent vainement pâture. Les
frontières de trois provinces: le Kebbi, l'Adar et le Gober, dont
Vourno fait partie, se rejoignent dans cette plaine aride, qui après
la saison pluvieuse est d'un aspect tout différent.

[Illustration: Vue des monts Homboris.--Dessin de Lancelot d'après
Barth (quatrième volume).]

«La ville devenait de plus en plus déserte; chaque jour quelques
notables allaient retrouver l'émir; mais ces guerriers, pour la
plupart, ne songent qu'à leur bien-être, et vendraient leurs armes
pour une poignée de noix de kola. Je n'ai vu dans aucun lieu de la
Nigritie moins d'ardeur belliqueuse, et plus de découragement; presque
tous les dignitaires semblent persuadés que leur règne touche à sa
fin; peut-être ont-ils raison. Le 7 avril, les rebelles avaient fait
une razzia entre Gando et Sokoto, et quelques jours après, c'était
Gondi qu'attaquaient les révoltés. Pendant ce temps-là, au lieu de
fondre sur les Gobéraouas, l'émir s'enfermait à Kauri-Namoda, refusant
la bataille qui lui était offerte; et les Azénas assiégeaient une
ville à un jour de marche de ces conquérants dégénérés.

«La situation n'était pas moins déplorable à l'occident qu'à l'orient;
et si l'on considère la faiblesse d'Aliyou, l'audace des gouverneurs
insoumis, la rivalité des chefs de Sokoto et de Gando, la révolte du
Kebbi du Zaberma, du Dendina, qui coupait la route du fleuve, on
comprendra que les marchands arabes aient déclaré que mon voyage était
impossible. Mais un Européen peut accomplir ce qui paraît impraticable
aux indigènes; et ceux d'ailleurs qui me conseillaient d'abandonner
mon entreprise auraient eu de l'avantage à m'y faire renoncer.

«En l'absence de l'émir, je recueillais des renseignements
topographiques, j'étudiai l'histoire de ces contrées et je fis
quelques promenades, entre autres une excursion à Sokoto. La première
partie de la route franchie, de vastes rizières, de petits villages
émaillent la vallée, qui se rétrécit graduellement, et finit par
n'être plus qu'une ravine, dont le sentier escalade le flanc
rocailleux; c'est le chemin qu'a suivi tant de fois Clapperton, de
Sokoto à Magariya. Jusqu'ici le baobab est le seul arbre qui ait orné
le paysage; vient ensuite le kadasi, puis le tamarin, et parfois, au
sommet des fourmilières, une fraîche cépée de serkéki. Le sol argileux
est fendu par la sécheresse, et le buphaga attend vainement les
troupeaux qui le nourrissent de leur vermine. Au point culminant du
sentier, nous apercevons Sokoto; et, descendant au fond d'une vallée,
aussi fertile qu'insalubre, nous tombons au milieu d'un cortège de
noces. L'épousée est à cheval à côté de sa mère, et suivie d'un nombre
considérable de servantes, qui ont sur la tête le mobilier du jeune
ménage. Apparaît le Bougga, rivière de Sokoto; je n'y vois qu'un filet
de vingt-cinq centimètres de large, dont l'eau est, dit-on, malsaine;
les gens riches de la ville la boivent néanmoins, sans le savoir, et
la payent fort cher sous le nom pompeux qui la leur dissimule. Le
quartier principal, celui-là même où résida Bello, est entièrement
dégradé; on peut juger du reste. Des femmes aveugles qui remontent de
la rivière, chargées d'une cruche d'eau, témoignent de l'insalubrité
de la ville, où la cécité est fréquente. La maison du gouverneur est
en assez bon état, et le quartier qui l'entoure est passablement
peuplé. Ce gouverneur est le chef des Syllébaouas, qui habitent les
villages voisins, et cette différence de nationalités, d'où résultent
des intérêts divergents, est l'une des causes qui ont fait adopter à
l'émir la résidence de Vourno. Quant au marché, quelle que soit la
décadence de la ville, c'est toujours une chose intéressante que ces
groupes nombreux de trafiquants et d'acheteurs, d'animaux de toute
espèce, de bêtes de somme et de boucherie, éparpillés sur la côte
rocheuse qui descend dans la plaine. Outre les denrées fort
abondantes, on y voit du fer de qualité supérieure, une foule d'objets
en cuir de la fabrique de Sokoto, dont les brides sont renommées dans
toute la Nigritie, et beaucoup d'esclaves, qui sont d'un prix élevé: à
côté de moi on paye un jeune homme trente-trois mille cauris, c'est un
dixième de plus que le poney que je marchande.

«Le lendemain, j'étais de retour à Vourno, où l'émir fit sa rentrée le
23 avril. Sans être glorieuse, l'expédition avait réduit à
l'obéissance quelques humbles villages, protégés par l'ennemi.
Toujours bienveillant pour moi, Aliyou m'avait fait prier de venir à
sa rencontre. Je le trouvai aux portes de la ville, et je le suivis au
palais. Le jour même, je lui fis cadeau, entre autres choses, d'une
boîte à musique, l'un des objets qui donnent aux habitants de cette
région la plus haute idée de notre industrie. Dans sa joie, il appela
son grand vizir pour lui montrer cette merveille; mais la boîte
mystérieuse, affectée par le climat, et les secousses du voyage, resta
muette, à notre grande déception. Toutefois, je parvins au bout de
quelques jours à la raccommoder. Ce bon Aliyou en fut tellement ravi,
qu'il me donna immédiatement une lettre pour son neveu, le chef de
Gando, et la permission de partir, que j'attendais avec impatience.

«Je quittai Aliyou le 8 mai, et le 17 nous arrivions à Gando. C'est la
résidence d'un autre chef foullane, non moins puissant que l'émir, et
dont la protection m'était d'autant plus indispensable que ses États
renferment les deux rives du Niger. Malheureusement Khalilou était un
homme sans énergie, bien plus fait pour être moine que pour gouverner
un peuple, et qui, depuis dix-sept ans qu'il occupait le trône, vivait
dans une réclusion absolue; les mahométans eux-mêmes ne l'apercevaient
que le vendredi, et l'on me déclara que je ne serais pas admis à
contempler sa pieuse figure. En effet, tous mes efforts pour obtenir
une audience furent en pure perte, et il fallut envoyer mes présents
par un intermédiaire. Celui qui s'en chargea était un chevalier
d'industrie, qui, après avoir échoué dans ses entreprises, avait fini
par s'établir à Gando, où, de son autorité privée, il s'était fait
consul des Arabes, et où, grâce à la faiblesse du prince et au
déplorable état des affaires, il avait acquis une extrême influence.

«D'abord enchanté de mes présents, Khalilou découvrit, au bout de
quelques jours, par les yeux du consul, qu'ils étaient inférieurs à ce
que j'avais offert au prince de Sokoto; bref je ne pouvais sortir de
la ville qu'en faisant de nouveaux dons. Il y eut débat, dispute
sérieuse; enfin je sacrifiai une paire de pistolets, montés en argent
ciselé, et j'eus l'espoir de continuer mon voyage. Chacun doutait que
je pusse gagner le Niger; cependant, à force de peine et de cadeaux,
extorqués par le consul, j'obtins une lettre de Khalilou qui
garantissait aux Anglais le parcours de ces provinces, et ordonnait
aux fonctionnaires de leur prêter assistance. En surcroît des embarras
que me suscitaient le pouvoir et la mendicité des gens de cour,
j'étais exploité d'une manière indigne par l'Arabe qui me servait
d'intendant, et qui avait toute la rapacité de sa race, toutes les
ruses de l'emploi; c'était une escroquerie, un chantage perpétuel dont
j'étais exaspéré. Mais au milieu de tous ces déboires j'eus la bonne
fortune de posséder l'ouvrage d'Ahmed Baba, dont un savant m'avait
prêté le manuscrit, et qui jetait de vives lumières sur l'histoire des
contrées que j'avais à parcourir. Quel dommage de n'avoir pas pu tout
copier! Gando est renfermé dans une vallée si étroite qu'on se heurte
immédiatement à la montagne, et l'on ne pouvait s'éloigner des murs
sans rencontrer l'ennemi. Quant à la ville en elle-même, le séjour n'y
est pas sans charme; un torrent la coupe du nord au sud, et une
végétation exubérante en couvre les deux bords. On y trouve peu de
commerce, en raison des troubles politiques; toutefois les habitants,
forcés de subvenir à leurs propres besoins, fabriquent d'excellentes
cotonnades, mais dont la nuance est loin d'avoir l'éclat des étoffes
de Noupé et de Kano.

«Le 4 juin, nous avons sous les yeux les vallées profondes du Kebbi,
qui, après la saison pluvieuse, forment de vastes rizières. À Kombara,
le gouverneur m'envoie ce qui constitue un bon repas soudanien, depuis
le mouton jusqu'aux grains de sel et au gâteau de dodoua. La pluie
tombe à torrents, détrempe les sentiers, grossit les rivières. Nous
passons à Gaoumaché, grande ville autrefois, et qui n'est maintenant
qu'un village à esclaves. À Talba, le son du tambour annonce des
dispositions belliqueuses; nous sommes près de Daoubé, siège de la
révolte, et dont le territoire perd chaque jour quelque centre
d'industrie. Yara, qui, le mois dernier, était riche et laborieuse,
est actuellement déserte; et sans y penser, je porte la main à mon
fusil en traversant ses décombres. Mais la vie et la mort sont
intimement liées dans ces régions fertiles, et nous oublions les
ruines en saluant des rizières ombragées d'arbres touffus, dominés par
le déleb. Un homme est assis tranquillement à l'ombre de ces palmiers
dont il savoure les fruits. Qui peut voyager seul dans un pareil
endroit? Ce doit être un espion? Et mon Arabe, toujours courageux
quand il n'a rien à craindre, veut absolument tuer ce voyageur
solitaire; j'ai beaucoup de peine à l'en dissuader.

«En dépit des bruits et des tambours de guerre, nous ne cessons de
traverser des plantations d'yams et de coton, de papayers, dont le
feuillage se montre au-dessus des murailles; un horizon calme, un pays
intéressant dépeuplé par la guerre. Nous nous arrêtons à Kola, siège
d'un gouverneur qui dispose de soixante-dix mousquets; c'est un homme
important dans la situation du pays, et qu'il est bon de visiter. J'y
gagne une oie grasse, que me donne la soeur du chef, et qui apporte à
mon régime un changement nécessaire. Plus loin, les trois fils du
gouverneur de Zogirma viennent me saluer au nom de leur père. Cette
dernière ville est plus considérable que je ne le supposais, et je
suis étonné de la résidence du chef, dont le style rappelle
l'architecture gothique. Zogirma peut avoir sept ou huit mille
habitants, que les discordes civiles ont affamés; et c'est à
grand'peine que je m'y procure du millet.

«Le 10, nous entrons dans une forêt, dont les arbres en fleurs
remplissent l'air de parfums; deux étangs nous y fournissent une eau
excellente, qui, en 1854, faillit causer la mort de tous les gens de
mon escorte. C'est un endroit insalubre; nous y restons vingt-quatre
heures, parce que l'un de nos chameaux s'est égaré; et le fait paraît
si extraordinaire que dans le voisinage on disait, en parlant de moi:
«Celui qui a passé tout un jour dans le désert pernicieux.»

«On voit des pistes d'éléphants dans tous les sens; une végétation qui
ne laisserait jamais deviner qu'on est à la lisière d'un pays stérile.
Nous débouchons dans une série de vallées peu profondes, traversées
par des réservoirs d'eau stagnante, et vers quatre heures nous sommes
dans la vallée de Fogha. Sur une éminence quadrangulaire, ayant dix
mètres d'élévation, et formée de décombres, est un hameau qui
ressemble aux anciennes villes d'Assyrie; les habitants extraient du
sel de la fange noire d'où surgit le monticule. D'autres hameaux de
même nature succèdent à celui-ci; nous sommes frappés de la misère de
cette population, que pillent sans cesse les gens du Dendina. Le
lendemain, après avoir fait deux ou trois milles sur un sol
rocailleux, fourré de broussailles, je vois miroiter la surface de
l'eau, et, marchant encore une heure sans la perdre de vue, nous
arrivons en face de Say, à l'endroit où l'on passe le grand fleuve du
Soudan.»


     Le Niger. -- La ville de Say. -- Région mystérieuse. -- Orage. --
     Passage de la Sirba. -- Fin du rhamadan à Sebba. -- Bijoux en
     cuivre. -- De l'eau partout. -- Barth déguisé en schérif. --
     Horreur des chiens. -- Montagnes du Hombori. -- Protection des
     Touaregs. -- Bambara. -- Prières pour la pluie. -- Sur l'eau.

«Le Niger, dont tous les noms: _Dhiouliba_, _Mayo_, _Éghirréou_,
_Isa_, _Kouara_, _Baki-n-roua_, ne signifient autre chose que le
_Fleuve_, n'a pas plus de sept cents mètres de large au bac de Say, et
coule en cet endroit du nord-nord-est au sud-sud-ouest avec une
rapidité de trois milles par heure. Le bord d'où je le contemple est
élevé de dix mètres au-dessus du courant, la rive droite est basse, et
porte une grande ville dont les remparts sont dominés par des
cucifères. Beaucoup de passagers, Foullanes et Sonrays, accompagnés
d'ânes et de boeufs, traversent le fleuve. Arrivent les canots que
j'ai fait demander; ils sont composés de deux troncs d'arbres évidés
et réunis, qui forment une embarcation de treize mètres de longueur,
sur un mètre et demi de large. C'est avec une émotion profonde que je
franchis cette eau dont la recherche a été payée de tant de nobles
vies[19]. La muraille de Say forme un quadrilatère de quatorze cents
mètres de côté; mais elle est trop large; et les cases, toutes en
roseaux, excepté la maison du gouverneur, y composent des groupes
disséminés. Un vallon, bordé de cucifères, coupe la ville du nord au
sud; rempli d'eau, après la saison pluvieuse, il rend la cité malsaine
et intercepte les communications entre les différents quartiers.
Ceux-ci, dans les grandes crues du fleuve, sont entièrement submergés;
la population est alors obligée d'en sortir. Les provisions n'abondent
pas au marché de Say; on y trouve peu de grain, pas d'oignons, pas de
riz, malgré la nature du sol qui s'y prêterait à merveille; mais
beaucoup de cotonnade, un excellent débouché pour les tissus noirs; et
ce sera pour les Européens la place la plus importante de toute cette
partie du Niger, dès qu'ils utiliseront cette grande route de
l'Afrique occidentale.

         [Note 19: Voy. le remarquable ouvrage de M. de Lanoye,
         intitulé _le Niger_.]

«Le gouverneur, évidemment né d'une esclave, et dont les manières
rappelaient celles du juif, me dit qu'il verrait avec joie un vaisseau
européen venir approvisionner sa ville des objets qui lui manquent.
Fort étonné de ce que je ne faisais pas de commerce, et pensant qu'il
fallait un motif bien grave pour entreprendre un pareil voyage, en
dehors de l'appât du gain, il s'alarma des projets insidieux que je
devais avoir, et m'invita à partir. C'était ce que je demandais; le
lendemain je quittais le Niger, qui sépare les régions explorées de la
Nigritie d'une contrée totalement inconnue, et je me dirigeais avec
bonheur vers la zone mystérieuse qui s'étendait devant moi.

«Nous avions traversé l'île basse où la ville de Say couve la fièvre,
laissé derrière nous la branche occidentale du fleuve, alors
entièrement desséchée, lorsque de gros nuages venant du sud,
accompagnés d'un tonnerre effrayant, crevèrent sur nous, tandis que le
sable roulé par la tempête couvrait la campagne de ténèbres et nous
obligeait de nous arrêter. Au bout de trois heures nous nous
remettions en marche, à travers une couche d'eau de plusieurs pouces,
que la pluie avait déposée sur le sol. Tout le district, d'une
fertilité médiocre, a été colonisé par les Sonrays; il dépend de la
province de Gourma, et les indigènes sont en guerre à la fois avec les
colons et avec les Foullanes. Nous passons à Champaboule, résidence du
gouverneur de Torobé; la ville est presque déserte, et les remparts
sont cachés par les broussailles. Après avoir traversé une rivière,
nous entrons dans un district bien cultivé, dont les troupeaux
appartiennent aux Foullanes, qui considèrent la vache comme l'animal
le plus utile à la création. Un fourré de minosas, çà et là un baobab,
un tamarin, varient l'aspect des lieux; on voit de nombreux fourneaux,
de deux mètres de hauteur, qui servent à fondre le fer. Le sol devient
inégal, se tourmente, et brisé par des crêtes de rocher; le gneiss et
le micaschiste dominent, de belles variétés de granite apparaissent,
et nous arrivons au bord de la Sirba, rivière profonde, encaissée par
des berges de six à sept mètres d'élévation. Pour la franchir, nous
n'avons que les bottes de roseaux que nous nous hâtons d'assembler; le
chef et tous les habitants du village sont assis tranquillement sur la
rive, d'où ils nous regardent avec un vif intérêt. La partie masculine
des spectateurs a la figure expressive, les traits efféminés, de longs
cheveux nattés, qui retombent sur les épaules, la pipe à la bouche, et
pour costume une chemise et un large pantalon bleus. Quant aux femmes,
elles sont courtaudes, mal faites; elles ont la poitrine et les jambes
nues, de nombreux colliers, et les oreilles chargées de perles.

[Illustration: Village sonray.--Dessin de Lancelot d'après Barth
(quatrième volume).]

«De l'autre côté de la rivière, la trace des éléphants et des buffles
se rencontre à chaque pas; l'orage nous surprend au milieu des
jungles, qu'il transforme en nappe d'eau, et nous franchissons trois
torrents qui se précipitent vers la Sirba. Un village, entouré de
haies vives, interrompt la solitude; nous voyons des champs de maïs,
puis la forêt se referme; le granite, le gneiss et les grès percent la
terre, et nous entrons dans un district bien peuplé, dont le sol
argileux fatigue beaucoup les chameaux. Nous atteignons enfin les murs
de Sebba; le gouverneur qui, devant sa porte, explique à la foule
divers passages du Koran, me loge dans une case toute neuve, aux
murailles admirablement polies, et réjouissante à voir. Mais comme il
arrive trop souvent ici-bas, où l'apparence vous séduit ou vous
trompe, cette jolie case est un nid de fourmis qui dévastent mes
bagages. Le lendemain se termine le rhamadan; au point du jour, la
musique annonce la fête; les Foullanes sont vêtus de chemises
blanches, en signe de la pureté de leur foi, et le cortège du
gouverneur se compose de quarante cavaliers, probablement tout ce que
la ville possède. J'ai à soutenir une attaque religieuse de la part du
cadi, qui voudrait me faire passer pour sorcier, et je crois prudent
de distribuer quelques aumônes aux gens de la procession.

«Le 12 juillet, nous arrivons à Doré, capitale du Libtako. Le pays est
sec, des bandes de gazelles parcourent une plaine aride qui borde la
place du Marché: on voit sur cette dernière quatre ou cinq cents
personnes, des étoffes, du sel, des noix de kola, des ânes, du grain
et des vases de cuivre, métal dont sont formés les bijoux des
habitants. Je remarque deux jeunes filles qui ont dans les cheveux un
ornement de cuivre représentant un cavalier, l'épée à la main et la
pipe à la bouche; car pour les Sonrays, le tabac fait le charme de la
vie, toutefois après la danse.

«Le voisinage des Touaregs a entretenu, chez les habitants du Libtako,
une ancienne bravoure, très-renommée jadis, et qu'ils emploient
aujourd'hui à des querelles intestines.

[Illustration: Vue de Kabra, port de Tembouctou.--Dessin de Rouargue
d'après Barth (quatrième volume).]

«Un lacis de rivières et de marécages nous entrave à chaque pas. Des
buffles en quantité; une mouche venimeuse, très-rare à l'est du
Soudan, tourmente mes bêtes et les menace. Des averses perpétuelles,
de l'eau partout! On ne se figure pas, en Europe, ce que c'est que de
parcourir cette contrée dans la saison pluvieuse, de transporter les
bagages à travers les marais, d'où les chameaux ont assez à faire de
se retirer à vide. Il m'est arrivé plus d'une fois de penser que mon
cheval, malgré toute sa vigueur, ne sortirait pas de la fange, d'y
tomber avec lui, et de ne savoir comment faire pour l'enlever du
bourbier. C'est une pluie tellement violente que je lui ai vu en une
nuit détruire le quart d'un gros village, et tuer onze chèvres dans
une seule maison.

«Jusqu'ici, j'avais conservé ma qualité de chrétien; mais nous allions
entrer dans la province de Dalla, soumise au chef fanatique de Masina,
qui n'aurait jamais permis à un mécréant de franchir son territoire,
et je me fis passer pour un Arabe, qui plus est pour un schérif.
Cependant la dispute que nous eûmes avec notre hôte, au sujet d'une
meute de chiens qui ne voulaient pas nous céder la place, annonçait le
peu de ferveur de la population; car tout bon musulman réprouve la
race canine; les Foullanes ne s'en servent même pas pour guider leurs
troupeaux, qu'ils conduisent à la voix. Tous ces chiens étaient noirs,
les volailles noires et blanches; et un gros ver noir (je n'en avais
rencontré aucun depuis mon voyage dans le Bagirmi) dévastait les
récoltes.

«Le 5 août, la route devient de plus en plus marécageuse, des cônes
détachés apparaissent au nord; on n'aperçoit que des pasteurs
foullanes; peu de culture, puis les constructions, pittoresques des
villages sonrays et la silhouette bizarre de la chaîne des Hombori.
Sans l'avoir vue, il m'aurait été impossible de me figurer cette
rampe, dont les pitons les plus élevés n'ont que deux cent cinquante
mètres au-dessus de la plaine. Rien ne me frappa d'abord dans l'aspect
de ces montagnes que de loin je prenais pour des collines; mais
bientôt mon attention fut puissamment captivée. Sur une pente adoucie,
composée de quartiers de roche, s'élève une muraille perpendiculaire,
dont le sommet, couronné d'une terrasse, est habité par des indigènes
que rien n'a pu vaincre. Quelques moutons, du millet, des corchorus,
prouvent que ces fiers montagnards descendent parfois de leur
retraite. À partir de là, c'est une double série de crêtes
fantastiques, surgissant le long de la plaine, et ressemblant aux
ruines des châteaux du moyen âge.

«En sortant de ce défilé remarquable, nous arrivons exténués à Bone,
où l'on refuse de nous recevoir; nous sommes près de Nouggéra, hameau
sacré, d'où sortit la famille du chef d'Hamda-Allahi, et nous nous
hâtons de fuir pour ne pas tomber entre les mains de ce fanatique. Des
Touaregs campaient dans le voisinage; c'est à eux que j'allai demander
appui. Le chef, à la peau blanche, aux traits nobles, à la physionomie
agréable, mit une de ses tentes de cuir à ma disposition, et nous
envoya du lait et un mouton tout préparé. Le lendemain nos tentes de
toile figuraient au milieu de celles de mon hôte, et j'étais assiégé
par une quantité de femmes d'un excessif embonpoint, rappelant surtout
celui qu'on attribue par erreur à la célèbre Vénus callipige. Qu'il
fallut de patience, en face des lenteurs d'une pareille escorte, et
des perfidies de mon Arabe, qui profitait de l'occasion pour trafiquer
à mes dépens! J'arrivai néanmoins à Bambara, village dont les produits
agricoles sont distribués dans toute la province, grâce aux affluents
et aux canaux du Niger. Il fallut y passer quelques jours, en dépit de
l'inquiétude que j'avais d'être reconnu, et malgré les présents qui me
furent arrachés par notre hôte, par le fils de l'émir, par trois
cousins de celui-ci, et trois Arabes de Tembouctou, dont j'avais à
m'assurer les bonnes grâces. Bambara est situé sur une eau morte du
fleuve. Ce marigot, d'une largeur considérable, était presque desséché
à cette époque; mais trois semaines plus tard, il devait être couvert
d'embarcations, allant à Tembouctou par Délégo et Sarayamo, et à Diré
par Kanima. La prospérité de la ville dépend donc de la pluie, et
comme il n'en tombait pas, toute la population, l'émir en tête, vint
me prier d'user de mon influence pour obtenir du ciel une ondée
copieuse. J'éludai l'oraison, mais j'exprimai l'espoir que le Seigneur
écouterait des voeux aussi justes. Le lendemain une petite pluie vint
me faire bénir des habitants, ce qui ne m'empêcha pas d'être fort
satisfait de m'éloigner.

«Un terrain onduleux, du granite, çà et là une rampe sablonneuse d'où
nous voyons la surface agitée du lac Niengay. Des dunes, des
marécages, des mimosas, du capparis, de l'euphorbe vénéneuse, du riz
partout; un labyrinthe de canaux et de criques où s'épanche le fleuve,
et dont personne n'a jamais eu l'idée. À Sarayamo, je suis en ma
qualité de schérif contraint de faire la prière; «Que Dieu vous donne
la pluie!» ajouté-je. Le soir il tonne; je suis en faveur, on me prie
de recommencer le lendemain; je les exhorte à la patience, et je suis
forcé de joindre ma bénédiction au vomitif que j'administre au chef,
qui, par parenthèse, fut très-scandalisé lorsqu'il apprit plus tard
mon titre de chrétien.

«Le 1er septembre je m'embarque sur l'un des canaux du Niger, et je
vogue enfin vers Tembouctou. La nappe d'eau qui nous porte a environ
cent mètres de large; elle est tellement remplie d'herbe que nous
paraissons glisser sur une prairie. C'est au reste dans le lit de ce
canal, que les chevaux et les vaches trouvent la plus grande partie de
leur nourriture. Au bout de quatre à cinq kilomètres, nous entrons
dans une eau découverte, et les bateliers, dont les chants célèbrent
les hauts faits du grand Askia[20], nous promènent, de détours en
détours, entre des rives couvertes de cucifères, de tamarins, de
genêts et d'herbe que paissent tantôt des gazelles, tantôt du bétail.
Des alligators annoncent une eau plus étendue, et le canal où nous
débouchons n'a pas moins de deux cents mètres de large: des hommes et
des chevaux sur le bord, des pélicans, des rémipèdes sans nombre; le
voyage est délicieux. Les zigzags se multiplient, les rives se
dessinent d'une façon plus régulière; l'ombre descend à la surface de
l'eau, qui brille aux dernières clartés du jour, et dont la largeur
est de trois cent quarante mètres. Des feux nous attirent, et nous
nous arrêtons au fond d'une crique, où s'éparpille un village. Il
m'est impossible de distinguer le moindre courant. Dans ce lacis
fluvial, l'eau se dirige tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre,
avec incertitude, et finit généralement par se décider pour le
nord-nord-ouest. Après deux cents ans de guerre, ces bords, autrefois
si animés, sont devenus silencieux; et nous laissons derrière nous la
place où fut Gakoira, Sanyare, et tant d'autres villages. Un bouquet
d'arbres, chargés d'oiseaux, surgit de la rive; nous revoyons le
fleuve. Il coule ici du sud-ouest au nord-est sur une largeur de seize
cents mètres; ses flots majestueux, resplendissant tout à coup sous la
lune, qui se lève dans un ciel noir, tout sillonné d'éclairs,
inspirent aux gens de mon escorte un respect mêlé de crainte.»

         [Note 20: Mohammed ben Aboubakr, fondateur de la dynastie des
         Askia, peut-être le plus grand de tous les souverains de la
         Nigritie, est un exemple du développement intellectuel dont
         un nègre est capable. Né dans une île du Niger, au milieu du
         seizième siècle, il détrône le fils de Sonni Ali, sultan des
         Sonrays, prend le pouvoir, étend ses conquêtes du centre du
         Haoussa jusqu'au bord de l'Atlantique, et du douzième degré
         de latitude nord jusqu'à la frontière du Maroc. Il gouverne
         les vaincus avec justice et bonté, s'attache même les
         musulmans, dont il a chassé les princes, fait naître partout
         l'aisance, protégé les savants, et répand dans ses États les
         principes les plus avancés de la civilisation arabe.
         Malheureusement le harem, ce germe de dissolution, engendre
         les querelles de famille, les discordes civiles, et Mohammed,
         devenu le jouet et la victime de ses fils, est contraint
         d'abdiquer en 1529, après trente-six ans de règne.]


     Kabara. -- Visites importunes. -- Dangereux passage. --
     Tinboctoue, Tomboctou ou Tembouctou. -- El Bakay. -- Menaces. --
     Le camp du cheik. -- Irritation croissante. -- Sus au chrétien!
     -- Les Foullanes veulent assiéger la ville. -- Départ. -- Un
     preux chez les Touaregs. -- Zone rocheuse. -- Lenteurs
     désespérantes. -- Gogo. -- Gando. -- Kano. -- Retour.

«À peine le soleil commence-t-il à paraître, qu'ayant traversé le
Niger, nous nous trouvons en face de Tasakal, petit village mentionné
à Caillé. Excepté quelques bateaux pêcheurs, tout est désert autour de
nous. L'eau se divise, nous prenons l'embranchement sur lequel est
situé Koromé, tandis que le fleuve s'éloigne vers l'est, de l'autre
côté des îles Day, qui nous séparent de lui. Le canal se divise à son
tour, la branche que nous suivons n'est plus qu'un ruisseau,
traversant une prairie; mais elle se rélargit peu à peu, forme un
bassin d'une régularité parfaite, et après huit mois et demi d'efforts
nous sommes à Kabara, qui sert de havre à Tembouctou. La maison que
j'occupe au sommet de la côte, où la ville est située, comprend deux
grandes salles, une quantité de pièces plus petites, et un premier
étage; la cour intérieure, avec son assortiment de moutons, de
canards, de pigeons, de volailles de toute sorte, rappelle le temps où
les Foullanes n'avaient pas encore exploité le pays.

[Illustration: Méridien de Paris

Voyage du Docteur Barth Itinéraire de Sokoto à Tembouctou 1855

_Dressé par Vuillemin d'après le Dr Peterson_ _Gravé chez Erhard R.
Bonaparte 42_]

«Dès que le jour vient à paraître je me hâte de quitter ma chambre où
l'on étouffe. À peine rentré de la promenade, je reçois un chef
touareg qui réclame un présent; je refuse, il insiste, et me répond
qu'en sa qualité de bandit il peut me faire beaucoup de mal. Je suis,
en effet, hors la loi, et le premier scélérat venu, qui me soupçonnera
d'être chrétien, peut me tuer impunément. Toutefois, après une vive
altercation, je me débarrasse du Touareg. Il n'est pas parti que la
maison est encombrée de gens qui arrivent de Tembouctou, à pied, à
cheval, portant des robes bleues, serrées à la taille par une
draperie, des culottes courtes et des chapeaux de paille terminés en
pointe. Tous ont des lances, quelques-uns des épées et des mousquets;
ils s'asseyent dans la cour, remplissent les chambres, se regardent,
et se demandent qui je puis être. Deux cents de ces individus passent
chez moi dans le courant de la journée; et le soir, l'émissaire que
j'avais envoyé à Tembouctou revient avec Sidi Alaouate, l'un des
frères du cheik. On lui a confié que je suis chrétien, mais sous la
protection toute spéciale du souverain de Stamboul. Par malheur je
n'ai d'autre preuve de cette assertion qu'un vieux firman, qui date de
mon premier séjour en Égypte, et n'a aucun rapport avec mon voyage
actuel; néanmoins l'entrevue n'a rien de désagréable.

[Illustration: Camp touareg.--Dessin de Lancelot d'après Barth
(cinquième volume).]

«Le lendemain nous franchissons les dunes qui s'élèvent derrière
Kabara; l'aridité des lieux contraste d'une manière frappante avec la
fertilité des bords du fleuve. C'est un désert, infecté par les
Touaregs, qui deux jours avant y ont assassiné trois négociants du
Touat. Le peu de sécurité de la route est tellement avéré, qu'un
hallier, situé à mi-chemin, porte le nom significatif de: _Il n'entend
pas_, c'est-à-dire qu'il est sourd aux cris de la victime. Nous
laissons à notre gauche l'arbre du Ouéli-Salah; un mimosa que les
indigènes ont couvert de haillons dans l'espoir que le saint les
remplacera par des habits neufs. Nous approchons de Tembouctou; le
ciel est nuageux, l'atmosphère pleine de sable, et la ville se
distingue à peine des décombres qui l'entourent; mais ce n'est pas le
moment d'en étudier l'aspect: une députation des habitants se dirige
vers moi, pour me souhaiter la bienvenue. Il faut payer d'audace, je
mets mon cheval au galop, et vais à leur rencontre. L'un d'eux
m'adresse la parole en turc; j'ai presque oublié cette langue, que je
dois savoir, moi, prétendu Syrien; cependant je trouve quelques mots à
répondre, et j'évite les questions de l'indiscret en entrant dans la
ville. Je laisse à ma gauche une rangée de cases malpropres, et je
m'engage dans des ruelles qui permettent tout au plus à deux chevaux
de passer de front; mais le quartier populeux de Sané-Goungou m'étonne
par ses maisons à deux étages, dont la façade vise à l'ornementation.
Nous prenons à l'ouest, et, passant devant la demeure du cheik, nous
entrons en face dans celle qui nous est destinée.

[Illustration: Arrivée à Tembouctou.--Dessin de Lancelot d'après Barth
(cinquième volume).]

«J'avais atteint mon but; mais l'inquiétude et la fatigue m'avaient
épuisé, et la fièvre me saisit immédiatement. Néanmoins l'énergie et
le sang-froid étaient plus nécessaires que jamais; le bruit courait
déjà qu'Hammadi, le rival d'El Bakay, avait informé les Foullanes de
la présence d'un chrétien dans la ville. Le cheik était absent; son
frère, qui m'avait promis son appui, non satisfait de mes cadeaux,
élevait des prétentions exorbitantes; mon hôte prétendait pouvoir
disposer de mes bagages, ainsi que je disposais de son local:
exactions sur exactions. Le lendemain, toutefois, la fièvre ayant
cessé, je reçus la visite de gens honnêtes, et pus prendre l'air sur
ma terrasse, d'où j'embrassais du regard la ville. Au nord, la mosquée
massive de Sankoré donne à cette partie un caractère imposant; à
l'est, le désert; au sud, les habitations des marchands de Ghadamès;
puis des cases au milieu de maisons construites en pisé, des rues
étroites, un marché au versant des dunes, le tout formant un coup
d'oeil plein d'intérêt.

«Le lendemain la nouvelle d'une attaque projetée contre ma demeure,
par ceux qui s'opposent à mon séjour, me coupe la fièvre; une attitude
un peu ferme suffit à dissiper les nuages. Le frère du cheik essaye de
me convertir, et me défie de lui démontrer la supériorité de mes
principes religieux; lui et ses élèves entament la discussion; je les
bats, ce qui me procure l'estime de la partie intelligente des
habitants et l'amitié du cheik. La fièvre m'avait repris le 17; ma
faiblesse augmentait de jour en jour, quand le 26, à trois heures du
matin, des instruments et des voix m'annoncèrent l'arrivée d'El Bakay;
ma fièvre s'en accrut; mais mon protecteur me tranquillisa le soir
même. Il blâmait hautement la conduite de son frère à mon égard;
m'envoyait des vivres, avec la recommandation de ne rien prendre de ce
qui ne sortirait pas de sa maison, et m'offrait le choix entre les
diverses routes qui me permettaient d'arriver à la côte. Si j'avais su
alors que je devais languir huit mois à Tembouctou je n'aurais pas eu
la force d'en supporter l'idée; mais l'homme, fort heureusement, ne
prévoit pas la durée de la lutte, et marche avec courage au milieu des
ténèbres qui lui dérobent l'avenir.

«Ahmed El Bakay, d'une taille au-dessus de la moyenne, et bien
proportionnée, avait cinquante ans, la peau noirâtre, mais la figure
ouverte, l'air intelligent, le port et la physionomie d'un Européen.
Une courte robe noire, un pantalon de même couleur, ainsi que le châle
qui était posé négligemment sur sa tête, formaient tout son costume.
Il se leva pour venir à moi, et sans phrases, sans formules
préliminaires, nous échangeâmes nos pensées avec un entier abandon. Le
pistolet que je lui donnai fit tomber l'entretien sur l'industrie
européenne; il en connaissait la supériorité, et me demanda s'il était
vrai que la capitale de l'Angleterre eût plus de cent mille habitants.
Il me parla ensuite du major Laing, le seul chrétien qu'il eût jamais
vu; personne à Tembouctou, n'ayant eu connaissance du séjour de
Caillé, grâce au déguisement qu'avait pris l'illustre Français.

«Tembouctou, située à neuf kilomètres du Niger, par dix-huit degrés de
latitude nord et très-probablement entre le cinquième et le sixième
méridien à l'ouest de Paris, a la forme d'un triangle dont la pointe
se dirige vers le désert, et qui s'étendait autrefois à un kilomètre
au delà des limites actuelles. Sa circonférence est aujourd'hui de
quatre kilomètres et demi; ses anciens remparts détruits par les
Foullanes en 1826, n'ont pas été relevés. La cité se compose de rues
droites et de rues tortueuses, non pavées, mais dont la chaussée est
faite de sable durci; quelquefois un ruisseau en parcourt le milieu.
On y trouve neuf cent quatre-vingts maisons en pisé, bien entretenues,
et deux cents cases en nattes dans les faubourgs, au nord et au
nord-ouest, où sont des monceaux de décombres accumulés depuis des
siècles. Plus de traces de l'ancien palais ni de la Casbah; mais trois
grandes mosquées, trois petites et une chapelle. Tembouctou se divise
en sept quartiers, habités par une population fixe de treize mille
âmes, et une population flottante de cinq à dix mille de novembre en
janvier, époque de l'arrivée des caravanes. Fondée au commencement du
onzième siècle par les Touaregs, sur un de leurs anciens pâturages,
Tembouctou appartient au Sonray dans la première moitié du
quatorzième. Reprise au milieu du quinzième par ses fondateurs, elle
leur est bientôt enlevée par Sonni Ali, qui la saccage, la tire de ses
ruines, et y fait affluer les marchands de Ghadamès. Déjà marquée, en
1373, sur les cartes catalanes, non-seulement entrepôt du commerce de
sel et d'or, mais centre scientifique[21] et religieux de tout l'ouest
du Soudan, elle excite la convoitise de Mulay Ahmed, tombe, en 1592,
avec l'empire d'Askia, sous la domination du Maroc, et demeure
jusqu'en 1826 au pouvoir des Roumas (soldats marocains établis dans le
pays). Viennent ensuite les Foullanes, puis les Touaregs qui chassent
les Foullanes en 1844. Mais cette victoire, en isolant Tembouctou des
bords du fleuve, amène la famine. Un compromis a lieu, en 1848, par
l'entremise d'El Bakay: les Touaregs reconnaissent la suprématie
_nominale_ des Foullanes, qui ne peuvent tenir garnison dans la ville;
les impôts y sont perçus par deux cadis: l'un Sonray, l'autre
Foullane; et le gouvernement (ou plutôt la police) est confié à deux
maires sonrays, comprimés à la fois par les Foullanes et les Touaregs,
entre lesquels se place l'autorité religieuse, représentée par le
cheik, Rouma d'origine.

         [Note 21: Ahmed Baba donne une liste considérable des savants
         de Tembouctou, et il avait lui-même (au seizième siècle) une
         bibliothèque de seize cents manuscrits.]

«J'avais, comme on l'a vu, l'entier appui du cheik; mais le conflit
des pouvoirs qui s'exercent dans Tembouctou devait neutraliser
l'influence de cet homme généreux, et menacer mes jours, malgré sa
protection. Le mois de septembre s'était bien passé; je n'attendais
plus qu'une occasion pour fixer mon départ, lorsque le 1er octobre
arrivèrent des cavaliers appartenant au gouverneur titulaire; ces
soldats avaient l'ordre de me chasser de la ville, et de me tuer si je
faisais résistance. Plus moyen de partir; El Bakay s'y opposait
formellement, pour ma sécurité d'abord, ensuite pour ne pas avoir
l'air de plier devant les Foullanes; il résolut même d'aller camper
hors des murs, afin de prouver à tous qu'il ne dépendait ni de la
population ni de ses vainqueurs; et le 11 nous quittâmes la ville un
peu avant midi. En dépit de mes inquiétudes, je me trouvai bien du
changement d'air et de la scène paisible que j'avais sous les yeux.
Dès le matin les tentes ouvraient leurs rideaux de laine, aux
couleurs variées, on trayait les chamelles, les chèvres, les vaches
qui paissaient sur la colline; toute la nature s'éveillait, et les
essaims de pigeons blancs, qui avaient dormi sur les arbres, lissaient
leurs plumes et prenaient leur volée. Le soir le bétail revenait des
pâturages, les esclaves poussaient devant eux les ânes chargés d'eau;
les fidèles, groupés dans les buissons, psalmodiaient la prière,
guidés par la voix mélodieuse du maître; puis un chapitre du Koran
était chanté par les meilleurs élèves, et le son harmonieux de ces
beaux vers se répandait au loin, répété par l'écho.

«Deux jours après, nous rentrâmes à Tembouctou; la division se mit
dans la propre famille du cheik; on persistait à vouloir me chasser.
El Bakay sortit de nouveau de la ville et m'emmena cette fois à
Kabara. Les Foullanes en profitèrent pour envoyer de nouvelles forces
à Tembouctou; nous y revînmes, mais pour retourner au camp. J'y
retrouvai un calme parfait: El Bakay me laissait libre, ou venait
causer avec moi de choses toujours intéressantes. Il avait, ainsi que
les gens de sa suite, un intérieur paisible et doux. Je ne crois pas
qu'il y ait en Europe d'individu plus affectueux pour sa femme et ses
enfants, que mon hôte ne l'était pour les siens; je dirai même qu'il
poussait trop loin la condescendance aux volontés de son auguste
épouse. La plupart de ces tribus mauresques, aujourd'hui métis, n'ont
qu'une seule femme, de même que les Touaregs; seulement chez ces
derniers l'épouse est libre, va et vient, a le visage découvert,
tandis que, vêtue de noir, la femme du Maure est toujours voilée, et
que celle des riches ne quitte jamais la tente. La vie que nous
menions aurait pu être favorable aux intrigues; mais les femmes
étaient chastes, et l'on aurait infailliblement lapidé l'épouse
convaincue d'adultère. Toutefois le cheik étant le chef de la
religion, il est possible que la bonne tenue observée dans son camp
soit un fait exceptionnel.

«La guerre et les discordes civiles, pendant ce temps-là, redoublaient
de furie, et ma position devenait chaque jour plus périlleuse; les
Foullanes ne pouvant m'arracher de force au cheik, essayaient de la
ruse pour me faire tomber entre leurs mains; les Ouélad-Sliman, qui
assassinèrent le major Laing, avaient fait serment de me tuer. De
nouveaux soldats étaient entrés dans la ville, où nous étions revenus,
et avaient l'ordre de m'en expulser à tout prix. J'avais espéré
commencer l'année près de la côte; janvier finissait, et je me
trouvais toujours dans la même alternative.

«Le 27 février, le chef des Foullanes exprima enfin à El Bakay, d'une
manière franche et nette, le désir de me voir chassé du pays: refus
péremptoire du cheik; nouvelle demande, nouveau refus, nouvelles
luttes, une situation de plus en plus intolérable: le commerce en
souffrance, la population inquiète. Les particuliers s'assemblent,
discutent les moyens de se débarrasser de moi; les Tébous approchent,
les Foullanes veulent assiéger la ville, l'irritation est au comble.

«Le 17 mars, dans la nuit, Sidi Mohammed, frère aîné d'El Bakay, fait
battre le tambour, monte à cheval, et me dit de le suivre avec deux de
mes serviteurs, pendant que des Touaregs, qui nous soutiennent,
frappent leurs boucliers et répètent leur cri de guerre. Nous trouvons
le cheik à la tête d'un corps nombreux d'Arabes, de Sonrays, voire de
Foullanes, qui lui sont dévoués. Je le supplie de ne pas faire couler
le sang à cause de moi; il promet aux mécontents de me garder hors de
la ville, et nous allons camper sur la frontière des Aberaz, où nous
souffrons horriblement des insectes et de la mauvaise nourriture.
Enfin, après trente-trois jours de résidence au bord de la crique de
Bosébango, il fut décidé que nous partirions le 19 avril.

«Le 25, après avoir traversé divers campements de Touaregs, nous
suivions les détours du Niger, ayant à notre gauche un pays bien
boisé, entrecoupé de marais, et animé par de nombreuses pintades.
C'est là que nous rencontrâmes le vaillant Ouoghdougou, ami sincère
d'El Bakay, magnifique Touareg, ayant près de deux mètres, d'une force
prodigieuse, et dont on rapportait des prouesses dignes de la Table
ronde. C'est sous son escorte que je gagnai Gago, aujourd'hui bourgade
de quelques centaines de cases et qui fut au quinzième siècle la
capitale florissante et renommée de l'empire sonray.

«Après m'être séparé en ce lieu de mes protecteurs, et ne conservant
autour de moi qu'une suite composée encore d'une vingtaine de
personnes, je repassai sur la rive droite du fleuve et la descendit
jusqu'à Say, où j'avais traversé le Niger l'année précédente. Sur tout
ce parcours de près de cent cinquante lieues, je ne rencontrai qu'un
sol fertile et des populations paisibles au milieu desquelles tout
Européen pourrait passer en toute sécurité, en leur parlant comme je
le fis, des sources et de la terminaison de leur grand fleuve
nourricier; questions qui préoccupent de temps à autre ces bons nègres
autant peut-être qu'elles ont tourmenté nos sociétés savantes, mais
dont ils ne possèdent pas les premiers éléments.

«Rentré à Sokoto et à Vourno au milieu de la saison des pluies, j'y
reçus l'accueil le plus généreux de l'émir, mais à bout de forces et
de santé, j'étais presque incapable d'en profiter. L'avenir
m'apparaissait de plus en plus sombre.

«La guerre venait d'éclater tout autour de moi et devant moi; le
sultan de l'Asben avait été déposé; le cheik du Bornou avait perdu le
pouvoir, et l'on avait étranglé mon ami El Béchir.

«Le 17 octobre, j'arrivais à Kano: on m'y attendait; mais ni argent,
ni dépêches; aucune nouvelle d'Europe. C'était là que je devais payer
mes serviteurs, acquitter mes dettes, rembourser mes créances, échues
depuis longtemps. J'engageai tout ce qui me restait, y compris mon
revolver, en attendant que j'eusse fait venir la coutellerie et les
quatre cents dollars qui devaient être à Zinder; mais ceux-ci avaient
disparu pendant les troubles civils. Kano sera toujours insalubre pour
les Européens; ma santé déjà mauvaise, s'altéra davantage, mes
chameaux, mes chevaux tombèrent malade, et je perdis entre autres le
noble animal qui depuis trois ans avait partagé toutes mes fatigues.»

L'énergie du voyageur triompha encore une fois de toutes ces
difficultés. Le 24 novembre il partait pour Kouka, où le cheik Omar
avait ressaisi le pouvoir; de nouveaux embarras l'y attendaient, et ce
ne fut qu'après quatre mois de séjour dans cette ville que Barth
reprit la route du Fezzan, mais cette fois par Bilma, voie plus
directe, autrefois suivie par Denham et Clapperton.

[Illustration: Vue générale de Tembouctou.--Dessin de Lancelot d'après
Barth (cinquième volume).]

Arrivé à Tripoli, à la fin d'août, Barth s'y arrêta quatre jours,
s'embarqua pour Malte, et de là pour Marseille, traversa Paris, et
entra dans Londres le 6 septembre 1855. Rappelons qu'il avait exploré
le Bornou, l'Adamaoua, le Baghirmi, où nul Européen n'était jamais
entré. Non-seulement il avait visité sur une largeur de mille
kilomètres, la région qui s'étend de Katchéna à Tembouctou, et qui,
même pour les Arabes est la partie la moins connue du Soudan, mais il
avait noué des relations avec les princes les plus puissants des bords
du Niger, depuis Sokoto jusqu'à la ville interdite aux chrétiens. Il
avait donné cinq ans de sa jeunesse à cette entreprise surhumaine,
enduré des privations et des fatigues inouïes, bravé les climats les
plus meurtriers, le fanatisme le plus implacable, triomphé du manque
absolu d'argent en face d'une cupidité sans frein. Il avait altéré une
santé miraculeuse, et payé cinq mille francs à l'Angleterre le
périlleux honneur de lui rapporter des lettres de franchise pour ses
marchands. Des cinq hommes intrépides qui ont pris part à cette
expédition, il revenait seul, chargé de matériaux précieux dans tous
les genres: cartes détaillées, dessins, chronologies, vocabulaires,
histoire des pays et des races, itinéraires et tables météorologiques;
depuis le sol jusqu'aux nuages, ses études avaient tout embrassé. Quel
est, dira-t-on, la récompense de tant d'intrépidité, d'abnégation et
de savoir? Barth nous répond par ces lignes si simples: «Je laisse
beaucoup à faire à mes successeurs, même dans la voie que j'ai suivie;
mais j'ai la satisfaction de sentir que j'ai ouvert aux esprits
éclairés de nouveaux horizons sur la terre africaine, et préparé
l'établissement de rapports réguliers entre l'Europe et ces contrées
fertiles, qui lui étaient peu ou point connues.»

                                        Traduit par Mme H. LOREAU.



GRAVURES.

                                                      Dessinateurs.
  Chapelle de Sainte-Rosalie (près Palerme)              Rouargue      1
  Types et costumes siciliens                            Rouargue      4
  Ruines à Girgenti (Agrigente)                          Rouargue      5
  Vue de Syracuse                                        Rouargue      8
  Taormine et l'Etna                                     Rouargue      9
  La Marine à Messine                                    Rouargue     12
  Rocher de Scylla                                       Rouargue     13
  Stromboli                                              Rouargue     16
  Pigeonnier près d'Ispahan                         Jules Laurens     17
  Pont d'Allah-Verdi-Khan sur le Zend-è-Roud,
    à Ispahan                                       Jules Laurens     21
  Collége de la Mère du roi, à Ispahan              Jules Laurens     24
  Une peinture indienne dans le palais des
    Quarante-Colonnes, à Ispahan                    Jules Laurens     25
  Entrée de Kaschan                                 Jules Laurens     28
  Une caravane persane au repos                     Jules Laurens     29
  Types persans                                     Jules Laurens     32
  Faubourg de Téhéran                               Jules Laurens     33
  La porte de Schah-Abdoulazim                      Jules Laurens     36
  Dans une cour, à Téhéran                          Jules Laurens     37
  Types et portraits persans                        Jules Laurens     40
  Groupe de Persans                                 Jules Laurens     41
  Dans l'Enderoun (appartement intérieur
    -- Costumes d'intérieur et de sortie)           Jules Laurens     44
  Choix d'armes, d'instruments et objets divers
    persans                                         Jules Laurens     45
  Le Démavend                                       Jules Laurens     48
  Vue de l'île Saint-Thomas                             de Bérard     49
  Saint-Pierre, à la Martinique                         de Bérard     52
  Cataracte de Weinachts (Guyane anglaise)              de Bérard     53
  Une sucrerie à la Guadeloupe                          de Bérard     56
  La Pointe-à-Pître, à la Guadeloupe                    de Bérard     57
  Le port d'Espagne, à la Trinidad                      de Bérard     60
  La baie de Panama                                     de Bérard     61
  Vue des Bermudes                                      de Bérard     64
  Costumes norvégiens d'Hitterdal                          Pelcoq     65
  La vallée de Bolkesjö                                      Doré     68
  Costumes du Télémark                                     Pelcoq     69
  La vallée de Vestfjordal                                   Doré     72
  Intérieur d'auberge à Bolkesjö                         Lancelot     73
  Église d'Hitterdal                                      Wormser     75
  Le Rjukandfoss                                             Doré     76
  Un chalet à Bamble                                     Lancelot     77
  Vue du lac Bandak                                          Doré     80
  Le lac Flatdal                                             Doré     81
  Fjord de Gudvangen                                         Doré     84
  Église de Bakke                                            Doré     85
  Route de Stalheim                                          Doré     88
  Le Vöringfoss                                              Doré     89
  Vallée de l'Heimdal                                        Doré     92
  Femme du Sogn                                            Pelcoq     93
  Une noce en Norvége                                      Pelcoq     96
  Le marché aux grains (Suez)                       Karl Girardet     97
  Port de Suez                                      Karl Girardet    100
  Cimetière européen à Suez                         Karl Girardet    100
  Qosséir                                           Karl Girardet    101
  Djeddah                                           Karl Girardet    101
  Port de Souakin                                   Karl Girardet    101
  Mosquée de Salonique                              Karl Girardet    104
  Femmes albanaises, près d'un arabas,
    à Vasilika                                       Villevieille    105
  Un Juif de Salonique                                       Bida    108
  Une Juive de Salonique                                     Bida    109
  Sceau du monastère de Kariès                                       111
  Vue générale de mont Athos                         Villevieille    112
  Le Conseil des Épistates au mont Athos                Boulanger    113
  Saint Georges (fresque de Panselinos dans le
    Catholicon de Kariès)                                  Pelcoq    116
  Monastère d'Iveron                                Karl Girardet    117
  L'higoumène d'Iveron                                     Pelcoq    120
  La Phiale ou le Baptistère du couvent de Lavra         Lancelot    121
  Croix sculptée en bois dans le trésor de Kariès         Thérond    124
  Coffret dans le trésor de Kariès                        Thérond    125
  Peinture de la trapeza de Lavra: les trois patriarches  Thérond    128
  La confession                                              Bida    129
  Bas-relief du couvent de Vatopédi                     A. Proust    130
  Albanais, soldat de la garde des Épistates         Villevieille    132
  Vue du couvent d'Esphigmenou                      Karl Girardet    133
  Intérieur de la cour principale du couvent slave
    de Kiliandari                                        Lancelot    136
  La récolte des noisettes au mont Athos             Villevieille    137
  L'île Chatam, dans l'archipel Galapagos            E. de Bérard    140
  Baie de la Poste, dans l'île Floriana
    (archipel Galapagos)                             E. de Bérard    140
  L'île Charles, dans l'archipel Galapagos           E. de Bérard    141
  Aiguade de l'île Charles (archipel Galapagos)      E. de Bérard    144
  Oiseaux et reptile (archipel Galapagos)                  Rouyer    145
  Côtes de l'île Albermale, dans l'archipel
    Galapagos                                        E. de Bérard    148
  Oeno, dans l'archipel Pomotou (îles à coraux)      E. de Bérard    149
  Village de Vanou, dans l'île de Vanikoro
    (îles à coraux)                                  E. de Bérard    149
  Baie de Manevai, dans l'île de Vanikoro
    (îles à coraux)                                  E. de Bérard    152
  Récifs et piton de l'île de Borabora
    (îles à coraux)                                  E. de Bérard    153
  Rade et pic de l'île de Borabora (îles à coraux)   E. de Bérard    156
  Île de Whitsunday, dans l'archipel Pomotou
    (îles à coraux)                                  E. de Bérard    157
  Brun-Rollet                                                Fath    160
  Traîneau yakoute                                    Victor Adam    161
  Une sorcière tongouse                               Victor Adam    164
  Port d'Okhotsk                                      Victor Adam    165
  Bazar de Nertchinsk                                 Victor Adam    168
  Colonie ou village yakoute                          Victor Adam    169
  Voyageur russe en Sibérie                           Victor Adam    172
  Argali (mouton sauvage)                             Victor Adam    173
  Campement de Tongouses                              Victor Adam    176
  Chamans yakoutes                                    Victor Adam    177
  Femme yakoute                                       Victor Adam    180
  Poteaux des frontières du pays des Yakoutes et
    de la Chine                                       Victor Adam    181
  Types indigènes (Australie du Sud)                      G. Fath    184
  Sépultures australiennes dans les bois                 Lancelot    185
  Sépulture australienne au désert                           Doré    189
  Restes d'un voyageur retrouvés par ses compagnons
    dans les déserts du lac Torrens                          Doré    192
  Oasis d'Éderi (Fezzan)                                 Rouargue    193
  Mourzouk (capitale du Fezzan)                          Rouargue    196
  Gorge d'Agueri                                         Lancelot    197
  Vallée d'Auderaz                                       Rouargue    200
  Vue d'Agadez                                           Lancelot    201
  Vue de Kano (entrepôt du Soudan central)               Lancelot    204
  Dendal ou boulevard de Kouka (capitale du Bornou)      Lancelot    205
  Vue du lac Tchad                                       Rouargue    208
  Village marghi                                         Rouargue    209
  Halte dans une forêt du Marghi                         Rouargue    212
  Village mosgou                                         Rouargue    213
  Chef mosgovien                                         Rouargue    216
  Intérieur d'une habitation mosgovienne                 Rouargue    217
  Chef kanembou                                          Rouargue    220
  Entrée du sultan de Baghirmi dans Maséna
    (sa capitale)                                        Rouargue    221
  Une razzia à Barea (Mosgou)                            Rouargue    224
  Vue du marché de Sokoto                                Hadamard    225
  Bac sur le Niger, à Say                                Rouargue    228
  Vue des monts Homboris                                 Lancelot    229
  Village sonray                                         Lancelot    232
  Vue de Kabra (port de Tembouctou)                      Rouargue    233
  Camp touareg                                           Lancelot    236
  Arrivée à Tembouctou                                   Lancelot    237
  Vue générale de Tembouctou                             Lancelot    240
  Portrait en pied du baron de Wogan en costume
    de voyage                                           J. Pelcoq    241
  Grass-Valley                                          J. Pelcoq    244
  Un claim ou atelier de mineur                         J. Pelcoq    245
  Forêt de _taxodium giganteum_ ou pins géants           Lancelot    248
  Un cañon ou passage de la Sierra-Wah                   Lancelot    249
  La case du jugement                                   J. Pelcoq    252
  Le poteau de la guerre                                J. Pelcoq    253
  Types d'Indiennes du Rio-Colorado                     J. Pelcoq    256
  Grande pagode de Rangoun                               Français    257
  Bateau à voile sur l'Irawady                     Cliché anglais    258
  Canot de parade                                  Cliché anglais    259
  Bateau de commerce                               Cliché anglais    259
  Birmans dans une forêt                                J. Pelcoq    261
  Pattshaing ou tambour-harmonica                  Cliché anglais    262
  Pattshaing à baguettes                           Cliché anglais    262
  Harpe birmane                                    Cliché anglais    263
  Harmonica birman                                 Cliché anglais    263
  Pagode à Pagán                                   Cliché anglais    264
  Représentation théâtrale dans le royaume d'Ava         Hadamard    265
  Dagobah ou pagode en forme de cloche             Cliché anglais    266
  Intérieur d'une pagode                           Cliché anglais    267
  Maison de l'ambassade à Amarapoura               Cliché anglais    268
  Vallée des puits de bitume                        Karl Girardet    269
  Types de grands seigneurs et hauts fonctionnaires
    birmans                                                 Morin    272
  Le palais du roi et l'éléphant blanc                     Navlet    273
  Sculptures comiques dans le monastère royal à
    Amarapoura                                           Lancelot    276
  Vue du Maha-Toolut-Boungyo (monastère royal à
    Amarapoura)                                          Lancelot    277
  Détails intérieurs du Maha-comiye-peima à Amarapoura     Navlet    281
  Une porte à Amarapoura                           Cliché anglais    284
  Canon birman                                     Cliché anglais    284
  Danse des éléphants                              Cliché anglais    284
  Canal d'irrigation dans le royaume d'Ava         Cliché anglais    285
  Jeunes dames birmanes                                     Morin    288
  Le temple du Dragon                                    Lancelot    289
  Rives de l'Irawady (près des mines de rubis)     Cliché anglais    292
  Petite pagode à Mengoun                          Cliché anglais    292
  Grand temple de Mengoun (depuis le tremblement
    de terre de 1839)                               Karl Girardet    293
  Vallée de l'Irawady au confluent du Myit-Nge          Paul Huet    297
  Temple ruiné à Pagán                                   Lancelot    300
  Salces ou volcans de boue à Membo                Cliché anglais    301
  Cônes volcaniques dans la plaine de Membo        Cliché anglais    301
  Paysans birmans en voyage                        Cliché anglais    302
  Statue gigantesque de Bouddha à Amarapoura             Lancelot    304
  Zanzibar vue de la mer                             E. de Bérard    305
  Portrait de feu l'iman de Zanzibar                 E. de Bérard    308
  Pont de la ville de Zanzibar                       E. de Bérard    309
  Un village de la Mrima                                Lavieille    312
  Jihoué la Mkoa ou la roche ronde                 Cliché anglais    313
  La fontaine qui bout (source thermale dans le
    Khoutou)                                       Cliché anglais    313
  Sycomore africain                                Cliché anglais    314
  L'Ougogo                                         Cliché anglais    315
  Burton et ses compagnons en marche                    Lavieille    316
  Chaîne côtière de l'Afrique occidentale               Lavieille    317
  Passe dans l'Ousagara                                 Lavieille    320
  Paysage dans l'Ounyamouézi                            Lavieille    321
  Noirs de l'Ousumboua                               G. Boulanger    324
  Huttes à Mséné                                        Lavieille    325
  Nègres porteurs                                    G. Boulanger    328
  Noir de l'Ouganda                                  G. Boulanger    329
  Habitation de Snay ben Amir à Kazeh                   Lavieille    332
  Jeunes dames à Kazeh                               G. Boulanger    333
  Coiffures des indigènes de l'Ounyanyembé         Cliché anglais    334
  Coiffures des indigènes de l'Oujiji              Cliché anglais    335
  Maison des étrangers à Kaouélé                        Lavieille    336
  Navigation sur le lac Tanganyika                      Lavieille    337
  Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika             Lavieille    339
  Habitation au bord du lac Tanganyika                  Lavieille    340
  Le bassin du Maroro                                   Lavieille    341
  Instruments et ustensiles des Ouajiji            Cliché anglais    342
  Riverains du Tanganyika (côté ouest)             Cliché anglais    343
  Riverains du Tanganyika (côté sud)               Cliché anglais    343
  Le bassin du Kisanga                                  Lavieille    344
  Végétation de l'Ougogi                                Lavieille    345
  Passe de l'Ouzagara                              Cliché anglais    346
  Rocher de l'Éléphant près du cap Gardafui        Cliché anglais    347
  Dernier établissement égyptien dans le Fazogl          Lancelot    348
  Contrée des Shelouks sur le Saubat                     Lancelot    349
  Bélénia (village bari sur le fleuve Blanc)             Lancelot    352
  Habitants de la Havane                                    Potin    353
  Coolies chinois à Cuba                                   Pelcoq    356
  Vue générale de la Havane (capitale de Cuba)           Lancelot    357
  Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba   E. de Bérard    360
  Cathédrale de la Havane                                  Navlet    361
  La volante (voiture de la Havane)                   Victor Adam    363
  Vue de Matanzas                                        Lancelot    364
  Paysage dans l'île de Cuba: Loma (coteau)
    de Candela                                          Paul Huet    365
  Paysage dans l'île de Cuba (Loma de la Givora)        Paul Huet    368
  Grenoble et les Alpes dauphinoises                Karl Girardet    369
  Les Grands Goulets                                Karl Girardet    372
  Pont-en-Royans                                             Doré    373
  Sainte-Croix et les ruines du château de Quint    Karl Girardet    376
  Die et la vallée de Roumeyer (vue prise des
    hauteurs de Saint-Justin)                            Français    377
  Le Mont-Aiguille (vu de Clelles)                       Daubigny    380
  Pontaix                                           Karl Girardet    381
  Roumeyer et le mont Glandaz                            Français    384
  Entrée de la vallée de Roumeyer                   Karl Girardet    385
  La vallée de Léoncel                              Karl Girardet    388
  La vallée de la Véoure et de la plaine du Rhône
    (vue prise des hauteurs de la Vacherie)         Karl Girardet    389
  Beaufort                                               Français    392
  La forêt de Saou                                       Sabatier    394
  Poët-Cellard                                      Karl Girardet    395
  Bourdeaux                                         Karl Girardet    396
  Le Velan et Plan-de-Baix (vue des sources
    du Ruïdoux)                                     Karl Girardet    397
  Cascade de la Druïse                              Karl Girardet    398
  La gorge de Trente-Pas                            Karl Girardet    400
  Le mont Viso                                           Sabatier    401
  Le pont du Diable                                      Sabatier    405
  Le lac de l'Échauda                                    Sabatier    408
  Le Pelvoux                                             Sabatier    409
  Le mont Aurouze                                        Français    412
  Les montagnes du Devoluy                          Karl Girardet    413
  Ruines de la Chartreuse de Durbon                 Karl Girardet    416



CARTES ET PLANS.


  Carte de la Sicile, par M. A. Vuillemin.                             3
  Carte de la Perse, par M. A. Vuillemin.                             19
  Carte des grandes et petites Antilles, par M. A. Vuillemin.         51
  Carte du haut Télémark (Norvége méridionale), d'après
    M. Paul Riant.                                                    67
  Carte de la presqu'île de Bergen, d'après M. Paul Riant.            83
  Carte de la Chalcidique, par M. A. Vuillemin.                      115
  Partie du gouvernement d'Yakoutsk, par Piadischeff.                167
  Carte de l'Australie, par M. A. Vuillemin.                         187
  Carte des voyages du docteur Henri Barth en Afrique (partie
    orientale) d'après M. de Lanoye.                                 195
  Voyage du docteur Barth (Itinéraire de Sokoto à Tembouctou),
    par M. A. Vuillemin.                                             234
  Carte du cours inférieur de l'Irawady comprenant les possessions
    britanniques et la partie sud du royaume d'Ava, d'après le
    capitaine H. Yule.                                               260
  Plan d'Amarapoura et de sa banlieue, d'après les relevés du
    major Grant Allan.                                               280
  Carte du cours supérieur de l'Irawady et partie nord du royaume
    d'Ava, d'après le cap. Yule.                                     296
  Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique
    orientale (Itinéraire de Zanzibar à Kazeh).                      307
  Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique
    orientale (2e partie).                                           338
  Carte de l'île de Cuba, par M. A. Vuillemin.                       355
  Carte du Dauphiné (partie occidentale: Isère et Drôme),
    par M. A. Vuillemin.                                             371
  Carte du Dauphiné (partie orientale: Isère et Hautes-Alpes),
    par M. A. Vuillemin.                                             404



ERRATA.


I. Sous le titre _Voyage d'un naturaliste_, pages 139 et 146, on
a imprimé: (1858.--INÉDIT).--Cette date et cette qualification ne
peuvent s'appliquer qu'à la traduction.

La note qui commence la page 139 donne la date du voyage (1838)
et avertit les lecteurs que le texte a été publié en anglais.


II. Dans un certain nombre d'exemplaires, le voyage du capitaine
Burton AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, 1re partie,
46e livraison, le mot ORIENTALE se trouve remplacé par celui
d'OCCIDENTALE.


III. On a omis, sous les titres de _Juif_ et _Juive de
Salonique_, dessins de Bida, pages 108 et 109, la mention
suivante: d'après M. A. Proust.


IV. On a également omis de donner, à la page 146, la description
des oiseaux et du reptile de l'archipel des Galapagos représentés
sur la page 145. Nous réparons cette omission:

1º _Tanagra Darwinii_, variété du genre des
_Tanagras_ très-nombreux en Amérique. Ces oiseaux ne diffèrent de
nos moineaux, dont ils ont à peu près les habitudes, que par la
brillante diversité des couleurs et par les échancrures de la
mandibule supérieure de leur bec.

2º _Cactornis assimilis:_ Darwin le nomme _Tisseim des
Galapagos_, où l'on peut le voir souvent grimper autour des
fleurs du grand cactus. Il appartient particulièrement à l'île
Saint-Charles. Des treize espèces du genre _pinson_, que le
naturaliste trouva dans cet archipel, chacune semble affectée à
une île en particulier.

3º _Pyrocephalus nanus_, très-joli petit oiseau du
sous-genre _muscicapa_, gobe-mouches, tyrans ou moucherolles. Le
mâle de cette variété a une tête de feu. Il hante à la fois les
bois humides des plus hautes parties des îles _Galapagos_ et les
districts arides et rocailleux.

4º _Sylvicola aureola._ Ce charmant oiseau, d'un jaune
d'or, appartient aux îles Galapagos.

5º Le _Leiocephalus grayii_ est l'une des nombreuses
nouveautés rapportées par les navigateurs du _Beagle_. Dans le
pays on le nomme _holotropis_, et moins curieux peut-être que
l'_amblyrhinchus_, il est cependant remarquable en ce que c'est
un des plus beaux sauriens, sinon le plus beau saurien qui
existe.

Le saurien _amblyrhinchus cristatus_, que nous reproduisons ici,
est décrit dans le texte, page 147.

[Illustration: _Amblyrhinchus cristatus_, iguane des îles Galapagos.]

       *       *       *       *       *

IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris.

       *       *       *       *       *





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Tour du Monde; Afrique Centrale - Journal des voyages et des voyageurs; 2em. sem. 1860" ***

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