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Title: The Atlantic Monthly, Volume 20, No. 119, September, 1867
Author: Various
Language: English
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "The Atlantic Monthly, Volume 20, No. 119, September, 1867" ***

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LES TROIS VILLES

PARIS

PAR

ÉMILE ZOLA

QUATRE-VINGT-TROISIÈME MILLE

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS

11, RUE DE GRENELLE, 11

1898

Tous droits réservés.



PARIS



LIVRE PREMIER



I


Ce matin-là, vers la fin de janvier, l'abbé Pierre Froment, qui avait
une messe à dire au Sacré-Coeur de Montmartre, se trouvait dès huit
heures sur la butte, devant la basilique. Et, avant d'entrer, un instant
il regarda Paris, dont la mer immense se déroulait à ses pieds.

C'était, après deux mois de froid terrible, de neige et de glace, un
Paris noyé sous un dégel morne et frissonnant. Du vaste ciel, couleur de
plomb, tombait le deuil d'une brume épaisse. Tout l'est de la ville, les
quartiers de misère et de travail, semblaient submergés dans des fumées
roussâtres, où l'on devinait le souffle des chantiers et des usines;
tandis que, vers l'ouest, vers les quartiers de richesse et de
jouissance, la débâcle du brouillard s'éclairait, n'était plus qu'un
voile fin, immobile de vapeur. On devinait à peine la ligne ronde de
l'horizon, le champ sans bornes des maisons apparaissait tel qu'un chaos
de pierres, semé de mares stagnantes, qui emplissaient les creux d'une
buée pâle, et sur lesquelles se détachaient les crêtes des édifices et
des rues hautes, d'un noir de suie. Un Paris de mystère, voilé de nuées,
comme enseveli sous la cendre de quelque désastre, disparu à demi déjà
dans la souffrance et dans la honte de ce que son immensité cachait.

Pierre regardait, maigre et sombre, vêtu de sa soutane mince, lorsque
l'abbé Rose, qui semblait s'être abrité derrière un pilier du porche,
pour le guetter, vint à sa rencontre.

--Ah! c'est vous enfin, mon cher enfant. J'ai quelque chose à vous
demander.

Il semblait gêné, inquiet. D'un regard méfiant, il s'assura que personne
n'était là. Puis, comme si la solitude ne suffisait pas à le rassurer,
il l'emmena à quelque distance, dans la bise glaciale qui soufflait, et
qu'il paraissait ne pas sentir.

--Voici, c'est un pauvre homme dont on m'a parlé, un ancien ouvrier
peintre, un vieillard de soixante-dix ans, qui naturellement ne peut
plus travailler, et qui est en train de mourir de faim, dans un taudis
de la rue des Saules... Alors, mon cher enfant, j'ai songé à vous, j'ai
pensé que vous consentiriez à lui porter ces trois francs de ma part,
pour qu'il ait au moins du pain pendant quelques jours.

--Mais pourquoi n'allez-vous pas lui faire votre aumône vous-même?

De nouveau, l'abbé Rose s'inquiéta, s'effara, avec des regards peureux
et confus.

--Oh! non, oh! non, je ne peux plus, moi, après tous les ennuis qui me
sont arrivés. Vous savez qu'on me surveille et qu'on me gronderait
encore, si l'on me surprenait à donner ainsi, sans bien savoir à qui je
donne. Il est vrai que, pour avoir ces trois francs, j'ai dû vendre
quelque chose... Je vous en supplie, mon cher enfant, rendez-moi ce
service.

Le coeur serré, Pierre considérait le bon prêtre tout blanc, avec sa
grosse bouche de bonté, ses yeux clairs d'enfant, dans sa face ronde et
souriante. Et l'histoire de cet amant de la pauvreté lui revenait en un
flot d'amertume, la disgrâce où il était tombé, pour sa candeur sublime
de saint homme charitable. Son petit rez-de-chaussée de la rue de
Charonne, dont il faisait un asile, où il recueillait toutes les misères
de la rue, avait fini par devenir une cause de scandale. On y abusait de
sa naïveté, de son innocence, et des abominations se passaient chez lui,
sans qu'il les soupçonnât. Des filles y allaient, lorsqu'elles n'avaient
pas trouvé d'hommes pour les emmener. D'infâmes rendez-vous s'y
donnaient, toute une promiscuité monstrueuse. Enfin, une belle nuit, la
police y avait fait une descente, pour y arrêter une fillette de treize
ans, accusée d'infanticide. Très émue, l'autorité diocésaine avait forcé
l'abbé Rose à fermer son asile, et l'avait déplacé de l'église
Sainte-Marguerite, en l'envoyant à Saint-Pierre de Montmartre, où il
avait retrouvé sa place de vicaire. Ce n'était pas une disgrâce, mais un
simple éloignement. On l'avait grondé, on le surveillait, comme il le
disait lui-même, et il était très honteux, très malheureux de ne pouvoir
plus donner qu'en se cachant, tel qu'un prodigue écervelé qui rougit de
ses fautes.

Pierre prit les trois francs.

--Je vous promets, mon ami, de faire votre commission, ah! de tout mon
coeur.

--Allez-y après votre messe, n'est-ce pas? Il s'appelle Laveuve, il
habite la rue des Saules, une maison avec une cour, avant d'arriver à la
rue Marcadet. Vous trouverez bien... Et, si vous étiez gentil, vous
viendriez me rendre compte de votre visite, ce soir, vers cinq heures,
à la Madeleine, où j'irai entendre la conférence de monseigneur Martha.
Il a été si bon pour moi!... N'y viendrez-vous pas l'entendre vous-même?

Pierre répondit d'un geste évasif. Monseigneur Martha, évêque de
Persépolis, très puissant à l'archevêché, depuis qu'il s'était employé à
décupler les souscriptions pour le Sacré-Coeur, en propagandiste
vraiment génial, avait en effet soutenu l'abbé Rose; et c'était lui qui
avait obtenu qu'on le laissât à Paris, en le replaçant à Saint-Pierre de
Montmartre.

--Je ne sais si je pourrai assister à la conférence, dit Pierre. En tout
cas, j'irai sûrement vous y retrouver.

La bise soufflait, un froid noir les pénétrait tous deux, sur ce sommet
désert, dans le brouillard qui changeait la grande ville en un océan de
brume. Mais un pas se fit entendre, et l'abbé Rose, repris de méfiance,
vit un homme passer, très grand, très fort, chaussé en voisin de
galoches, et la tête nue, d'épais cheveux blancs, coupés ras.

--N'est-ce point votre frère? demanda le vieux prêtre.

Pierre n'avait pas eu un mouvement. Il répondit d'une voix tranquille:

--C'est mon frère Guillaume, en effet. Je l'ai retrouvé, depuis que je
viens parfois ici, au Sacré-Coeur. Il possède là, tout près, une
maison qu'il habite depuis plus de vingt ans, je crois. Quand je le
rencontre, nous nous serrons la main. Mais je ne suis pas même allé chez
lui... Ah! tout est bien mort entre nous, rien ne nous est plus commun,
des mondes nous séparent.

Le sourire si tendre de l'abbé Rose reparut, et il eut un geste de la
main, comme pour dire qu'il ne fallait jamais désespérer de l'amour.
Guillaume Froment, un savant d'intelligence haute, un chimiste qui
vivait à l'écart, en révolté, était maintenant son paroissien; et il
devait rêver de le reconquérir à Dieu, lorsqu'il passait près de la
maison qu'il occupait avec ses trois grands fils, bourdonnante de
travail.

--Mais, mon cher enfant, reprit-il, je vous tiens là, dans ce froid
noir, et vous n'avez pas chaud... Allez dire votre messe. A ce soir, à
la Madeleine.

Puis, suppliant, s'assurant de nouveau que personne ne les écoutait, il
ajouta de son air d'enfant toujours en faute:

--Et pas un mot à personne de ma petite commission. On dirait encore que
je ne sais pas me conduire.

Pierre le regarda s'éloigner dans la direction de la rue Cortot, où le
vieux prêtre habitait un rez-de-chaussée humide, qu'un bout de jardin
égayait. La cendre de désastre qui noyait Paris semblait s'épaissir,
sous les rafales de la bise glacée. Et il entra enfin dans la basilique,
le coeur ravagé, débordant de l'amertume que venait d'y remuer cette
histoire, cette banqueroute de la charité, l'ironie affreuse du saint
homme puni pour avoir donné, se cachant pour donner toujours. Rien ne
calma la cuisson de la blessure rouverte en lui, ni la paix tiède dans
laquelle il pénétrait, ni la solennité muette du large et profond
vaisseau, d'une nudité de pierres neuves, sans tableaux, sans décoration
d'aucune sorte, la nef à demi barrée par la charpente qui bouchait la
coupole du dôme, encore en construction. A cette heure matinale, sous la
lumière grise que laissaient tomber les hautes et minces baies, des
messes de supplication étaient déjà dites à plusieurs autels, des
cierges d'imploration brûlaient au fond de l'abside. Et il se hâta
d'aller, à la sacristie, revêtir les vêtements sacrés, pour dire sa
messe à la chapelle de Saint-Vincent-de-Paul.

Mais les souvenirs venaient d'être lâchés, Pierre n'était plus qu'à sa
détresse, tandis que, machinalement, il accomplissait les rites, faisait
les gestes professionnels. Depuis son retour de Rome, depuis trois ans,
il vivait dans la pire angoisse où puisse tomber un homme. D'abord, pour
retrouver la croyance perdue, il avait tenté une première expérience, il
était allé à Lourdes chercher la foi naïve de l'enfant qui s'agenouille
et qui prie, la primitive foi des peuples jeunes, courbés sous la
terreur de leur ignorance; et il s'était révolté davantage devant la
glorification de l'absurde, la déchéance du sens commun, convaincu que
le salut, la paix des hommes et des peuples d'aujourd'hui ne saurait
être dans cet abandon puéril de la raison. Ensuite, repris du besoin
d'aimer, tout en faisant la part intellectuelle de cette raison
exigeante, il avait joué sa paix dernière dans une seconde expérience,
il était allé à Rome voir si le catholicisme pouvait se renouveler,
revenir à l'esprit du christianisme naissant, être la religion de la
démocratie, la foi que le monde moderne, bouleversé, en danger de mort,
attendait pour s'apaiser et vivre; et il n'y avait trouvé que des
décombres, que le tronc pourri d'un arbre incapable d'un nouveau
printemps, il n'y avait entendu que le craquement suprême du vieil
édifice social, près de crouler. C'était alors, rendu au doute immense,
à la négation totale, qu'il était revenu à Paris, rappelé par l'abbé
Rose, au nom de leurs pauvres, pour s'oublier, pour s'immoler, pour
croire en eux, puisque eux seuls restaient, avec leurs effroyables
souffrances; et c'était alors qu'il s'était heurté, depuis trois ans, à
cet effondrement, cette banqueroute de la bonté elle-même, la charité
dérisoire, la charité inutile et bafouée.

Ces trois années, Pierre venait de les vivre dans une tourmente sans
cesse accrue, où son être entier avait fini par sombrer. Sa foi était
morte à jamais, son espérance même était morte d'utiliser la foi des
foules pour le salut commun. Il niait tout, il n'attendait plus que la
catastrophe finale, inévitable, la révolte, le massacre, l'incendie,
qui devaient balayer un monde coupable et condamné. Prêtre sans croyance
veillant sur la croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son
métier, dans la tristesse hautaine de n'avoir pu renoncer à son
intelligence, comme il avait renoncé à sa chair d'amoureux et à son rêve
de sauveur des peuples, il restait quand même debout, d'une grandeur
solitaire et farouche. Et ce négateur désespéré, qui avait touché le
fond du néant, gardait une attitude si haute et si grave, parfumée d'une
bonté si pure, qu'il avait, dans sa paroisse de Neuilly, acquis la
réputation d'un jeune saint, aimé de Dieu, dont la prière obtenait des
miracles. Il était la règle, il n'avait plus que le geste du prêtre,
sans l'âme immortelle, tel qu'un sépulcre vide où ne restait pas même la
cendre de l'espoir; et des femmes douloureuses, des paroissiennes en
larmes l'adoraient, baisaient sa soutane, et c'était une mère torturée,
ayant un enfant au berceau en danger de mort, qui l'avait supplié de
venir demander la guérison à Jésus, certaine que Jésus la lui
accorderait, dans ce sanctuaire de Montmartre, où flambait le prodige de
son coeur incendié d'amour.

Cependant, Pierre, revêtu des vêtements sacrés, avait gagné la chapelle
de Saint-Vincent-de-Paul. Il y monta le degré de l'autel, il commença la
messe; et, quand il se retourna, les mains élargies, pour bénir, il
apparut avec sa face creusée, sa bouche de douceur amincie d'amertume,
ses yeux de tendresse devenus noirs de souffrance. Ce n'était plus le
jeune prêtre, au visage brûlé de fièvre tendre allant à Lourdes, au
visage illuminé d'apôtre partant pour Rome. Sa double hérédité en
éternelle lutte, son père dont il tenait la tour inexpugnable de son
front, sa mère qui lui avait donné ses lèvres altérées d'amour,
continuaient le combat, toute la bataille humaine du sentiment et de la
raison, dans cette face aujourd'hui ravagée, où montait aux minutes
d'oubli le chaos de la détresse intérieure. Les lèvres avouaient encore
la soif inassouvie d'aimer, de se donner et de vivre, qu'il croyait bien
ne devoir plus contenter jamais; tandis que le front solide, la
citadelle dont il souffrait, s'entêtait à ne point se rendre, sous les
assauts de l'erreur. Mais il se raidissait, cachait l'épouvante du vide
où il se débattait, demeurait superbe, taisait les gestes, disait les
paroles, souverainement. Et la mère qui était là, parmi les quelques
femmes agenouillées, la mère qui attendait de lui une intercession
suprême, qui le croyait en colloque avec Jésus pour le salut de son
enfant, le voyait rayonner au travers de ses larmes, d'une beauté
d'ange, messager des grâces divines.

Après l'Offertoire, lorsque Pierre découvrit le calice, il se prit en
dédain. L'ébranlement était trop profond, il pensait quand même à ces
choses. Quel enfantillage, dans ses deux expériences, à Lourdes et à
Rome, quelle naïveté de pauvre être éperdu, dévoré du besoin d'aimer et
de croire! S'être imaginé que la science actuelle, en lui, allait
s'accommoder avec la foi de l'an mille, et surtout avoir eu la sottise
d'espérer que lui, petit prêtre, allait faire la leçon au pape, le
déterminer à être un saint et à changer la face du monde! Il en était
plein de honte, comme on avait dû rire de lui! Puis, c'était aussi son
idée d'un schisme qui le faisait rougir. Il se revoyait à Rome, rêvant
d'écrire un livre, où il se séparerait violemment du catholicisme, pour
prêcher la religion nouvelle des démocraties, l'Evangile épuré, humain
et vivant. Quelle ridicule folie! Un schisme! il avait connu à Paris un
abbé de grand coeur et de grand esprit, qui avait tenté de
l'accomplir, ce fameux schisme annoncé, attendu. Ah! le pauvre homme, la
triste et dérisoire besogne, au milieu de l'incrédulité universelle, de
l'indifférence glacée des uns, des moqueries et des injures des autres!
Si Luther revenait de nos jours, il finirait à un cinquième des
Batignolles, oublié et mourant de faim. Un schisme ne peut réussir dans
un peuple qui ne croit plus, qui s'est désintéressé de l'Eglise, pour
mettre ailleurs son espoir. C'était tout le catholicisme, c'était même
tout le christianisme qui allait être emporté, car l'Evangile, en dehors
de quelques maximes morales, n'était plus un code social possible. Et
cette certitude augmentait son tourment, les jours où la soutane pesait
plus lourde à ses épaules, où il finissait par se mépriser, de célébrer
ainsi le mystère divin de cette messe, qui était devenue pour lui le
geste d'une religion morte.

Pierre, qui avait empli le calice à demi du vin des burettes, se lava
les mains et aperçut de nouveau la mère, avec son visage d'ardente
supplication. Alors, il pensa que c'était pour elle, dans une pensée
charitable d'homme lié par un serment, qu'il était resté prêtre, prêtre
sans croyance nourrissant du pain de l'illusion la croyance des autres.
Mais cette héroïque attitude, ce devoir hautain où il s'enfermait,
n'allait plus pour lui sans une angoisse croissante. La simple probité
ne lui commandait-elle pas de jeter la soutane, de retourner parmi les
hommes? Sa situation fausse, à certaines heures, l'emplissait du dégoût
de son héroïsme inutile, et il se demandait de nouveau s'il n'était pas
lâche et dangereux de laisser vivre les foules dans leur superstition.
Certes, le mensonge d'un Dieu de justice et de vigilance, d'un paradis
futur où étaient rachetées toutes les souffrances d'ici-bas, avait
longtemps semblé nécessaire aux misères des pauvres hommes; mais quel
leurre, quelle exploitation tyrannique des peuples, et combien il serait
plus viril d'opérer les peuples brutalement, en leur donnant le courage
de vivre la vie réelle, même dans les larmes! Déjà, s'ils se
détournaient du christianisme, n'était-ce pas qu'ils avaient le besoin
d'un idéal plus humain, d'une religion de santé et de joie, qui ne
serait pas une religion de la mort? Le jour où l'idée de charité
croulerait, le christianisme croulerait avec elle, car il 'était bâti
sur la charité divine corrigeant l'injustice fatale, ouvrant les
récompenses futures à qui aurait souffert en cette vie. Et elle
croulait, les pauvres n'y croyaient plus, se fâchaient devant ce paradis
menteur dont la promesse avait si longtemps entretenu leur patience,
exigeaient qu'on ne les renvoyât pas au lendemain du tombeau, pour le
règlement de leur part de bonheur. Un cri de justice montait de toutes
les lèvres, la justice sur cette terre, la justice pour ceux qui ont
faim, que l'aumône est lasse de secourir depuis dix-huit siècles
d'Evangile, et qui n'ont toujours pas de pain à manger.

Lorsque, les coudes sur la table de l'autel, Pierre eut vidé le calice,
après y avoir brisé l'hostie, il se sentit tomber à une détresse plus
grande. Ainsi donc, c'était une troisième expérience qui commençait pour
lui, ce combat suprême de la justice contre la charité, où allaient se
débattre son coeur et sa raison, dans ce grand Paris, si voilé de
cendre, si plein d'un terrible inconnu? Le besoin du divin luttait
encore en lui contre l'intelligence dominatrice. Comment contenterait-on
jamais, chez les foules, la soif du mystère? En dehors de l'élite, la
science suffirait-elle pour apaiser le désir, bercer la souffrance,
rassasier le rêve? Et qu'allait-il devenir lui-même, dans la banqueroute
de cette charité qui, seule, depuis trois ans, le tenait debout, en
occupant toutes ses heures, en lui donnant l'illusion de se dévouer,
d'être utile aux autres? D'un coup, la terre manquait sous ses pieds, il
n'entendait plus que le cri du peuple, du grand muet, demandant justice,
grondant et menaçant de reprendre sa part, qu'on détenait par la force
et la ruse. Plus rien ne pouvait retarder la catastrophe inévitable, la
guerre fratricide des classes qui emporterait le vieux monde, condamné à
disparaître sous l'amas de ses crimes. A chaque heure, il en attendait
l'effondrement, Paris noyé de sang, Paris en flamme, dans une tristesse
affreuse. Et son horreur de la violence le glaçait, il ne savait où
prendre la croyance nouvelle qui devait conjurer le péril, ayant bien
conscience que le problème social et religieux ne faisait qu'un, était
seul en question dans l'effroyable et quotidien labeur de Paris, mais
trop troublé lui-même, trop mis à l'écart par la prêtrise, trop déchiré
de doute et d'impuissance, pour dire encore où était la vérité, la
santé, la vie. Ah! être sain, vivre, contenter enfin sa raison et son
coeur, dans la paix, dans la besogne certaine, simplement honnête, que
l'homme est venu accomplir sur la terre!

La messe était dite, et Pierre descendait de l'autel, quand la mère en
larmes, près de laquelle il passait, saisit de ses mains tremblantes un
coin de la chasuble et la baisa éperdument, comme on baise la relique du
saint dont on attend le salut. Elle le remerciait du miracle qu'il avait
dû faire, certaine de retrouver son enfant guéri. Il fut profondément
ému de cet amour, de cette foi brûlante, malgré la brusque détresse
qu'il éprouva plus affreuse, à n'être pas le ministre souverain que
cette femme croyait, capable d'obtenir un sursis de la mort. Mais il la
renvoyait consolée, raffermie, et ce fut d'un voeu ardent qu'il
supplia la Force ignorée et consciente, s'il en existait une, de venir
en aide à la pauvre créature. Puis, lorsqu'il se fut dévêtu, dans la
sacristie, et qu'il se retrouva dehors, devant la basilique, fouetté par
la bise d'hiver, un frisson mortel le reprit et le glaça, tandis qu'il
regardait, au travers de la brume, si l'ouragan de colère et de justice
n'avait pas balayé Paris, la catastrophe attendue qui devait l'engloutir
un matin, en ne laissant, sous le ciel de plomb, que le marais empesté
de ses décombres.

Tout de suite, Pierre voulut faire la commission de l'abbé Rose. Il
suivit la rue de Norvins, sur la crête de Montmartre, gagna la rue des
Saules, dont il descendit la pente raide, entre des murs moussus, de
l'autre côté de Paris. Les trois francs qu'il tenait dans sa main, au
fond de la poche de sa soutane, l'emplissaient à la fois d'une émotion
attendrie et d'une sourde colère contre l'inutile charité. Mais, à
mesure qu'il dévalait, par les raidillons, par les étages d'escaliers
interminables, des coins de misère entrevus le reprenaient, une infinie
pitié lui serrait le coeur. Il y avait là tout un quartier neuf en
construction, le long des larges voies ouvertes, depuis les grands
travaux du Sacré-Coeur. De hautes et bourgeoises maisons se dressaient
déjà, au milieu des jardins éventrés, parmi des terrains vagues,
entourés encore de palissades. Et, avec leurs façades cossues, d'une
blancheur neuve, elles ne faisaient que rendre plus sombres, plus
lépreuses, les vieilles bâtisses branlantes restées debout, des
guinguettes louches aux murs sang de boeuf, des cités de souffrance
aux bâtiments noirs et souillés, où du bétail humain s'entassait. Ce
jour-là, sous le ciel bas, la boue noyait le pavé défoncé par les
charrois, le dégel trempait les murs d'une humidité glaciale, tandis
qu'une tristesse atroce montait de tant de saleté et de souffrance.

Pierre, qui était allé jusqu'à la rue Marcadet, revint sur ses pas. Il
entra, rue des Saules, certain de ne pas se tromper, dans la cour d'une
sorte de caserne ou d'hôpital, que trois bâtiments irréguliers
entouraient. Cette cour était un cloaque, où les ordures avaient dû
s'amasser pendant les deux mois de terrible gelée; et tout fondait
maintenant, une abominable odeur s'exhalait du lac de fange immonde. Les
bâtiments croulaient à demi, des vestibules béants s'ouvraient comme des
trous de cave, des taies de papier bariolaient les vitres crasseuses,
des loques pendaient infâmes, telles que des drapeaux de mort. Au fond
de l'échoppe qui servait de loge au concierge, Pierre n'aperçut qu'un
homme infirme, roulé dans le lambeau sans nom d'une ancienne couverture
de cheval.

--Vous avez ici un vieil ouvrier du nom de Laveuve. Quel escalier, quel
étage?

L'homme ne répondit pas, arrondit des yeux inquiets d'idiot qui
s'effare. Sans doute la concierge était dans le voisinage. Un instant,
le prêtre attendit; puis, apercevant une petite fille au fond de la
cour, il se hasarda, traversa le cloaque sur la pointe des pieds.

--Mon enfant, connais-tu, dans la maison, un vieil ouvrier qui s'appelle
Laveuve?

La petite fille, dont le maigre corps n'était vêtu que d'une robe de
toile rose, en guenilles, grelottait, les mains couvertes d'engelures.
Elle leva son fin visage, joli sous les morsures du froid.

--Laveuve, non, sais pas, sais pas...

Et, de son geste inconscient de mendiante, elle tendit l'une de ses
pauvres mains, gourdes et massacrées. Puis, lorsqu'il lui eut donné une
petite pièce blanche, elle se mit à galoper, telle qu'une chèvre
joyeuse, au travers de la boue, en chantant d'une voix aiguë:

--Sais pas, sais pas, sais pas...

Il prit le parti de la suivre. Elle avait disparu dans un des vestibules
béants, et il monta derrière elle un escalier sombre et fétide, aux
marches à demi rompues, rendues si glissantes par des épluchures de
légumes, qu'il dut s'aider de la corde graisseuse, grâce à laquelle on
se hissait. Mais toutes les portes étaient closes, il frappa inutilement
à plusieurs, il n'obtint à la dernière que des grognements étouffés,
comme si quelque animal désespéré était enfermé là. Redescendu dans la
cour, il hésita, puis s'engagea dans un autre escalier. Et, cette fois,
il fut assourdi par des cris perçants, des cris d'enfant qu'on égorge.
Il monta au bruit, il finit par se trouver devant une chambre grande
ouverte, dans laquelle un enfant, laissé seul, attaché sur sa petite
chaise, sans doute pour qu'il ne tombât pas, hurlait sans reprendre
haleine. Il redescendit de nouveau, bouleversé, le sang glacé par tant
de dénuement et d'abandon.

Mais une femme rentrait, rapportant trois pommes de terre dans son
tablier; et, comme il la questionnait, elle regarda sa soutane avec
méfiance.

--Laveuve, Laveuve, je ne peux pas dire. Si la concierge était là, elle
vous dirait peut-être... Vous comprenez, il y a cinq escaliers, on ne se
connaît pas tous, et puis ça change si souvent... Voyez tout de même là,
au fond.

Cet escalier du fond était plus abominable que les autres, les marches
déjetées, les murs gluants, comme trempés d'une sueur d'angoisse. A
chaque palier, les plombs soufflaient une haleine de peste, et de chaque
logement sortaient des plaintes, des querelles, un affreux dégoût de
misère. Une porte battit, un homme apparut, traînant une femme par les
cheveux, pendant que trois mioches pleuraient. A l'étage supérieur, ce
fut, dans une pièce entrevue, la vision d'une fille chétive et toussant,
la gorge flétrie déjà, qui promenait violemment un poupon, pour le faire
taire, désespérée de n'avoir plus de lait. Puis, ce fut encore, dans un
logement d'à côté, la vue poignante de trois êtres, à demi vêtus de
haillons, sans sexe ni âge, qui, au milieu de la nudité absolue de la
chambre, mangeaient gloutonnement, à la même terrine, une pâtée dont les
chiens n'auraient pas voulu. Ils levèrent à peine la tête, grondèrent,
ne répondirent pas aux questions.

Pierre allait redescendre, lorsque, tout en haut, à l'entrée d'un
couloir, il tenta une dernière fois de frapper à une porte. Une femme
ouvrit, dont les cheveux dépeignés grisonnaient déjà, bien qu'elle ne
dût pas avoir plus de quarante ans; et ses lèvres pâlies, ses yeux
meurtris, dans sa face jaune, exprimaient une lassitude extrême, un air
d'effacement et de continuelle crainte, sous l'acharnée misère. Elle se
troubla, à la vue de la soutane, elle balbutia, inquiète:

--Entrez, entrez, monsieur l'abbé.

Mais un homme, que Pierre n'avait pas vu d'abord, un ouvrier d'une
quarantaine d'années aussi, grand, maigre, chauve, un roux décoloré, les
moustaches et la barbe rares, eut un geste de violence, la sourde menace
de jeter le prêtre à l'a porte. Il se calma, s'assit près d'une table
boiteuse, affecta de tourner le dos. Et, comme il y avait là encore une
fillette blonde, de onze à douze ans, la figure longue et douce, avec
cet air intelligent et un peu vieux que la grande misère donne aux
enfants, il l'appela, la tint entre ses genoux, sans doute pour la
protéger du contact de la soutane.

Pierre, le coeur serré par cet accueil, sentant le profond dénuement
de cette famille, à la pièce nue et sans feu, à la détresse morne de ces
trois êtres, se décida pourtant à poser sa question.

--Madame, vous ne connaissez pas dans la maison un vieil ouvrier du nom
de Laveuve?

La femme, tremblante maintenant de l'avoir fait entrer, puisque cela
paraissait déplaire à son homme, essaya d'arranger les choses,
timidement.

--Laveuve, Laveuve, non... Dis, Salvat, tu entends? Est-ce que tu
connais, toi?

Salvat se contenta de hausser les épaules. Mais la petite fille ne put
tenir sa langue.

--Ecoute donc, maman Théodore... C'est peut-être le Philosophe.

--Un ancien ouvrier peintre, continua Pierre, un vieillard malade, qui
ne peut plus travailler.

Madame Théodore, du coup, fut renseignée.

--Alors, c'est ça, c'est bien ça... Nous l'appelons le Philosophe, un
surnom qu'on lui a donné dans le quartier. Tout de même, rien n'empêche
qu'il ne s'appelle Laveuve.

D'un de ses poings levés au plafond, vers le ciel, Salvat sembla
protester contre l'abomination d'un monde et d'un Dieu qui laissaient
crever de faim les vieux travailleurs, tels que des chevaux fourbus.
Mais il ne parla pas, il retomba dans un silence sauvage et lourd, dans
la sorte de méditation affreuse où il se trouvait, lorsque le prêtre
avait paru. Il était mécanicien, et il regardait obstinément, posé sur
la table, son sac à outils, un petit sac de cuir, où quelque chose
faisait bosse, une pièce à reporter sans doute. Il devait songer au long
chômage, à sa recherche vaine d'un travail quelconque, pendant ces deux
derniers mois de terrible hiver. Ou peut-être songeait-il aux
représailles prochaines et sanglantes des meurt-de-faim, dans la rêverie
incendiaire qui allumait ses grands yeux bleus, singuliers, vagues et
brûlants. Tout d'un coup, il s'aperçut que sa fille avait pris le sac,
tâchait de l'ouvrir, pour voir. Il eut un frémissement, et enfin il
parla, la bouche bonne et amère, cédant à la brusque émotion qui le
pâlissait.

--Céline, veux-tu bien laisser ça! Je t'ai défendu de toucher aux
outils.

Il prit le sac, le déposa derrière lui, contre le mur, avec de grandes
précautions.

--Alors, madame, demanda Pierre, ce Laveuve habite à cet étage?

Madame Théodore, d'un regard craintif, consulta Salvat. Elle n'était pas
pour qu'on bousculât les curés, quand ils se donnaient la peine de
venir, parce qu'il y avait parfois à gagner des sous avec eux. Et,
lorsqu'elle comprit que Salvat, retombé dans sa noire rêverie, la
laissait agir à sa guise, elle s'offrit tout de suite.

--Si monsieur l'abbé le veut bien, je vais le conduire. C'est justement
au fond du corridor. Mais il faut savoir, parce qu'il y a encore des
marches à monter.

Céline, voyant là un amusement, s'échappa des genoux de son père,
accompagna le prêtre, elle aussi. Et Salvat resta seul dans la chambre
de pauvreté et de souffrance, d'injustice et de colère, sans feu, sans
pain, hanté de son rêve ardent, les yeux de nouveau fixés sur le sac,
comme s'il y avait eu là, avec les outils, la guérison du monde.

En effet, il fallut gravir quelques marches; et, derrière madame
Théodore et Céline, Pierre se trouva dans une sorte d'étroit grenier,
sous le toit, une soupente de quelques mètres carrés, où l'on ne pouvait
se tenir debout. Le jour n'entrait que par une lucarne à tabatière;
mais, comme la neige bouchait la vitre, on dut laisser la porte grande
ouverte, pour y voir clair. Ce qui entrait, c'était le dégel, la neige
qui fondait et qui, goutte à goutte, coulait, inondait le carreau. Après
ces longues semaines de froid intense, la noire humidité noyait tout de
son frisson. Et là, sans une chaise, sans même un bout de planche, dans
un coin du carreau nu, sur un tas de loques immondes, Laveuve gisait,
tel qu'une bête à demi crevée parmi un tas d'ordures.

--Tenez! dit Céline de sa voix chantante, le voilà, c'est le Philosophe!

Madame Théodore s'était penchée, pour écouter s'il vivait toujours.

--Oui, il respire, je crois qu'il dort. Oh! s'il mangeait seulement tous
les jours, il se porterait bien. Mais, que voulez-vous? il n'a plus
personne, et quand on marche sur ses soixante-dix ans, le mieux serait
d'aller se jeter à l'eau. Dans son métier de peintre en bâtiment, dès
cinquante ans parfois, on ne peut plus travailler sur les échelles. Lui,
d'abord, a trouvé des travaux de plain-pied à faire. Puis, il a eu la
chance d'avoir des chantiers à garder. Et c'est fini, on l'a congédié de
partout, voici deux mois qu'il est venu tomber dans ce coin, pour y
mourir. Le propriétaire n'a point osé encore le jeter à la rue, bien que
ce ne soit pas l'envie qui lui en manque... Nous autres, n'est-ce pas?
nous lui apportons parfois un peu de vin, des croûtes. Mais, quand on
n'a rien soi-même, comment voulez-vous qu'on donne à un autre?

Epouvanté, Pierre regardait cet effroyable reste, ce que cinquante
années de travail et de misère, d'injustice sociale, avaient fait d'un
homme. Il finissait par distinguer la tête blanche, usée, déprimée,
déformée. Toute la débâcle du travail sans espoir sur une face humaine.
La barbe inculte, embroussaillant les traits, l'air d'un vieux cheval
qu'on ne tond plus, avec les mâchoires de travers, depuis que les dents
étaient tombées. Des yeux vitreux, un nez qui sombrait dans la bouche.
Et surtout cet aspect de bête déjetée par les fatigues du métier,
éclopée, écroulée, bonne uniquement pour l'abattoir.

--Ah! le pauvre être! murmura le prêtre frémissant. Et on le laisse
mourir de faim, tout seul, sans une aide! et pas un hospice, pas un
asile ne l'a recueilli!

--Dame! reprit madame Théodore de sa voix dolente et résignée, les
hôpitaux sont faits pour les malades, et il n'est pas malade, il
s'achève simplement, à bout de forces. Puis, il n'est pas toujours
commode, on est venu encore dernièrement, pour le mettre dans un asile;
mais il ne veut pas être enfermé, il répond grossièrement à ceux qui le
questionnent, sans compter qu'il a la mauvaise réputation de boire et de
mal parler des bourgeois... Ah! Dieu merci, il sera délivré bientôt!

Pierre s'était penché, en voyant les yeux de Laveuve s'ouvrir tout
grands, et il lui parla avec tendresse, il raconta qu'il venait de la
part d'un ami lui apporter quelque argent, pour s'acheter ce dont il
aurait le plus besoin. D'abord, à la vue de la soutane, le vieillard
avait grondé de gros mots. Mais, tout de même, dans son extrême
faiblesse, il gardait la goguenardise de l'ouvrier parisien.

--Je boirai volontiers un coup alors, dit-il d'une voix distincte, et
avec un bout de pain, s'il y a de quoi, car voilà deux jours que je n'en
connais plus le goût.

Céline s'offrit, et madame Théodore l'envoya chercher un pain et un
litre de vin, avec l'argent de l'abbé Rose. Puis, en attendant, elle dit
à Pierre comment Laveuve avait dû entrer à l'Asile des Invalides du
travail, une bonne oeuvre dont les dames patronnesses étaient
présidées par la baronne Duvillard; mais l'enquête réglementaire avait
abouti sans doute à un tel rapport, que l'affaire en était restée, là.

--La baronne Duvillard, je la connais, je vais aller la voir
aujourd'hui! s'écria Pierre, dont le coeur saignait. Il est impossible
qu'on laisse plus longtemps un homme dans une situation pareille.

Et, comme Céline revenait avec le pain et le litre, ils installèrent à
eux trois Laveuve, le remontèrent sur son tas de loques, le firent boire
et manger, puis laissèrent près de lui le reste du vin et du pain, un
grand pain de quatre livres, en lui recommandant d'attendre pour le
finir, s'il ne voulait pas étouffer.

--Monsieur l'abbé devrait me donner son adresse, dans le cas où j'aurais
quelque chose à lui faire savoir, dit madame Théodore, lorsqu'elle se
retrouva devant sa porte.

Pierre n'avait pas de carte de visite, et tous trois rentrèrent, dans la
chambre. Mais Salvat n'y était plus seul. Debout, il causait bas, très
vite, de très près, bouche à bouche, avec un jeune homme d'une vingtaine
d'années. Celui-ci, fluet, brun, les cheveux taillés en brosse et la
barbe naissante, avait des yeux clairs, un nez droit, des lèvres minces,
dans une face pâle de vive intelligence, semée de quelques taches de
rousseur. Sous sa jaquette usée, il grelottait, le front dur et têtu.

--C'est monsieur l'abbé qui veut me laisser son adresse, pour l'affaire
du Philosophe, expliqua madame Théodore doucement, contrariée de trouver
là du monde.

Les deux hommes avaient regardé le prêtre, puis s'étaient regardés,
l'air terrible. Brusquement, ils ne dirent plus un mot, dans le froid de
glace qui tombait du plafond.

Salvat, avec de nouvelles et grandes précautions, alla prendre son sac à
outils, contre le mur.

--Alors, tu descends, tu vas encore chercher du travail?

Il ne répondit pas, il n'eut qu'un geste de colère, comme pour dire
qu'il ne voulait plus du travail, puisque le travail, depuis si
longtemps, n'avait plus voulu de lui.

--Tout de même, tâche de rapporter quelque chose, car tu sais qu'il n'y
a rien... A quelle heure rentreras-lu?

D'un nouveau geste, il sembla répondre qu'il rentrerait quand il
pourrait, jamais peut-être. Et, des larmes, malgré son effort
d'héroïsme, étant montées à ses vagues yeux bleus, où brûlait une
flamme, il saisit sa fille Céline, l'embrassa violemment, éperdument,
puis s'en alla, son sac sous le bras, suivi de son jeune compagnon.

--Céline, reprit madame Théodore, donne ton crayon à monsieur l'abbé, et
tenez! monsieur, mettez-vous là, vous serez mieux pour écrire.

Puis, lorsque Pierre se fut installé devant la table, sur la chaise que
Salvat avait occupée:

--Il n'est pas méchant, continua-t-elle pour excuser son homme de n'être
guère poli, mais il a eu trop d'embêtements dans l'existence, ça l'a
rendu un peu braque. C'est comme ce jeune homme que vous venez de voir,
monsieur Victor Mathis, en voilà encore un qui n'est pas heureux, un
jeune homme très bien élevé, très instruit, et dont la mère, une veuve,
a juste de quoi manger du pain. Alors, on comprend, n'est-ce pas? que ça
leur tourne sur la tête et qu'ils parlent de faire sauter tout le monde.
Moi, ce ne sont pas mes idées, mais je leur pardonne, oh! bien
volontiers.

Troublé, intéressé par tout ce qu'il sentait d'inconnu et d'effrayant
autour de lui, Pierre ne se hâta pas d'écrire l'adresse, écoutant,
poussant aux confidences.

--Si vous saviez, monsieur l'abbé, ce pauvre Salvat! un enfant
abandonné, sans père ni mère, qui a couru les chemins, qui a dû faire
d'abord tous les métiers pour vivre. Puis, il est devenu mécanicien, et
un très bon ouvrier, je vous assure, très adroit, très travailleur. Mais
il avait déjà ses idées, il se querellait, voulait embaucher les
camarades, si bien qu'il ne pouvait rester nulle part. Enfin, à trente
ans, il a fait la bêtise de partir pour l'Amérique avec un inventeur,
qui l'a exploité là-bas, à ce point qu'au bout de six ans il est revenu
malade et sans un sou... Il faut vous dire qu'il avait épousé ma soeur
cadette, Léonie, et qu'elle était morte, avant son départ pour
l'Amérique, en lui laissant la petite Céline âgée d'un an. Moi, j'étais
alors avec mon mari Théodore Labitte, un maçon; et ce n'est pas pour me
vanter, mais j'avais beau me tuer les yeux à la couture, il me battait à
me laisser morte sur le carreau. Il a fini par me planter là, en filant
avec une jeunesse de vingt ans, ce qui m'a causé plus de plaisir que de
peine... Et, naturellement, quand Salvat, à son retour d'Amérique, m'a
retrouvée seule, avec sa petite Céline, qu'il m'avait confiée à son
départ et qui m'appelait maman, nous nous sommes mis ensemble par la
force des choses. Nous ne sommes pas mariés, mais, n'est-ce pas?
monsieur l'abbé, c'est tout comme.

Elle avait pourtant éprouvé une gêne, et elle reprit, pour montrer
qu'elle n'était point sans parents convenables:

--Moi, je n'ai pas eu de chance, mais j'ai une autre soeur, Hortense,
qui a épousé un employé, monsieur Chrétiennot, et qui habite un joli
appartement du boulevard Rochechouart. Nous étions trois, d'un second
lit, Hortense, la plus jeune, Léonie qui est morte, et moi, l'aînée, qui
m'appelle Pauline... Et j'ai encore, du premier lit, un frère, Eugène
Toussaint, plus âgé que moi de dix ans, mécanicien lui aussi, qui
travaille depuis la guerre dans la même maison, l'usine Grandidier, à
cent pas d'ici, rue Marcadet. Le malheur est qu'il a eu une attaque
dernièrement... Moi, j'ai perdu les yeux, je me les suis brûlés à
travailler pendant des dix heures par jour à la couture. Maintenant, je
ne puis seulement faire un raccommodage sans que des larmes m'aveuglent.
J'ai cherché des ménages, et je n'en trouve plus, la mauvaise chance
s'acharne contre nous. Alors, voilà, nous manquons de tout, une misère
noire, souvent des deux et trois jours sans manger, une vie de chien qui
se nourrit au hasard de ce qu'il rencontre; et, avec ça, ces deux
derniers mois de gros froids qui nous ont gelés, à croire des fois, le
matin, que nous ne nous réveillerions plus... Que voulez-vous? moi, je
n'ai jamais été heureuse, battue d'abord, à présent finie, balayée dans
un coin, vivant je ne sais même pas pourquoi.

Sa voix s'était mise à trembler, ses yeux rouges se mouillaient, et
Pierre la sentit ainsi pleurante dans l'existence, brave femme sans
volonté, comme effacée déjà de la vie, en ménage sans amour, au hasard
des événements.

--Oh! je ne me plains pas de Salvat, dit-elle encore. C'est un brave
homme, il ne rêve que le bonheur de tous; et il ne boit pas, il
travaille quand il peut... Seulement, il est certain que, s'il
s'occupait moins de politique, il travaillerait davantage. On ne peut
discuter avec les camarades, aller dans les réunions, et être à
l'atelier. Il est fautif en cela, c'est évident... Ça n'empêche qu'il a
raison de se plaindre, on ne s'imagine pas un pareil acharnement du
malheur, tout s'est abattu sur lui, tout l'a écrasé. Un saint lui-même
en deviendrait fou, et l'on comprend qu'un pauvre, qu'un malchanceux
finisse par en être enragé... Depuis deux mois, il n'a rencontré qu'un
bon coeur, un savant, installé là-haut, sur la butte, monsieur
Guillaume Froment, qui lui a donné quelque travail, de quoi avoir
parfois de la soupe.

Très surpris d'entendre le nom de son frère, Pierre voulut poser
certaines questions; puis, un sentiment singulier, un malaise de
discrétion et de peur, le fit se taire. Il regarda Céline, qui avait
écouté, debout devant lui, muette, de son air grave et chétif. Et madame
Théodore, en le voyant sourire à l'enfant, eut une dernière réflexion.

--Tenez! c'est surtout l'idée de cette petite qui le jette hors de lui.
Il l'adore, il tuerait tout le monde, quand il la voit se coucher sans
souper. Elle est si gentille, elle apprenait si bien, à l'école
communale! Maintenant, elle n'a plus même de chemise pour y aller.

Pierre, qui avait enfin écrit son adresse, glissa une pièce de cinq
francs dans la main de la fillette; et, désirant couper court aux
remerciements, il se hâta de dire:

--Vous saurez où me trouver, si vous avez besoin de moi, pour Laveuve.
Mais je vais m'occuper de son affaire dès cet après-midi, et j'espère
bien que, ce soir, on viendra le chercher.

Madame Théodore n'écoutait pas, se confondait en bénédictions; tandis
que Céline, saisie de voir cent sous dans sa main, murmurait:

--Oh! ce pauvre papa, qui est parti à la chasse des sous! Si l'on
courait lui dire qu'il y a de quoi pour aujourd'hui?

Et le prêtre, déjà dans le couloir, entendit la femme répondre:

--Il est loin, s'il marche toujours. Il reviendra bien peut-être.

Comme Pierre s'échappait de l'affreuse et douloureuse maison, la tête
bourdonnante, le coeur ravagé de tristesse, il eut l'étonnement de
revoir Salvat et Victor Mathis, arrêtés et debout, dans un coin de la
cour immonde, aux odeurs pestilentielles de cloaque. Ils étaient
descendus continuer là l'entretien interrompu dans la chambre. Ils
causaient de nouveau bas et très vite, bouche à bouche, tout à la
violence dont leurs yeux brûlaient. Mais ils entendirent le bruit des
pas, ils reconnurent l'abbé; et, soudainement froids et calmes, sans
ajouter un mot, ils échangèrent une rude poignée de main. Victor remonta
vers Montmartre. Salvat hésita, de l'air d'un homme qui consulte le
destin. Puis, allant au hasard farouche, redressant sa taille maigre de
travailleur las et affamé, il tourna dans la rue Marcadet, marcha vers
Paris, son sac à outils sous le bras.

Un instant, Pierre eut l'envie de courir, de lui crier que sa fillette
le rappelait, en haut. Mais le même malaise l'avait repris, de la
discrétion, de la peur, la sourde certitude que rien n'arrêterait la
destinée. Et lui-même n'était plus calme, n'avait plus sa détresse
glacée et désespérée du matin. En se retrouvant dans le brouillard
frissonnant de la rue, il sentit sa fièvre, la flamme de charité que la
vue de l'effroyable misère, toujours renaissante, venait de rallumer en
lui. Non, non! c'était trop de souffrance, il voulait lutter encore,
sauver Laveuve, rendre un peu de joie à tant de pauvres gens.
L'expérience nouvelle se posait avec ce Paris qu'il avait vu si voilé
de cendre, si mystérieux et si troublant, sous la menace de l'inévitable
justice. Et il rêvait d'un grand soleil de santé et de fécondité, qui
ferait de la ville l'immense champ de fertile moisson, où pousserait le
monde meilleur de demain.



II


Il y avait, ce matin-là, comme presque tous les jours, déjeuner intime
chez les Duvillard, quelques amis qui s'invitaient plus qu'on ne les
invitait. Et, dans la glaciale journée de dégel et de brume, le royal
hôtel de la rue Godot-de-Mauroy, près du boulevard de la Madeleine,
était fleuri des fleurs les plus rares, la passion de la baronne, qui
changeait les hautes pièces somptueuses, encombrées de merveilles, en
serres tièdes et odorantes, où le triste jour blême de Paris devenait
une caresse d'une infinie douceur.

Les grands appartements de réception étaient au rez-de-chaussée, sur la
vaste cour, précédés d'un petit jardin d'hiver qui servait de vestibule
vitré, et dans lequel deux laquais en livrée gros vert et or se tenaient
constamment. Une célèbre galerie de tableaux, évaluée à des millions,
occupait tout le côté nord. Et l'escalier d'honneur, d'une richesse
également fameuse, montait à l'appartement occupé d'habitude par la
famille, un grand salon rouge, un petit salon bleu et argent, un cabinet
de travail aux murs recouverts de vieux cuirs, une salle à manger tendue
de vert pâle, meublée à l'anglaise, sans compter les chambres à coucher,
ni les cabinets de toilette. L'hôtel, bâti sous Louis XIV, avait gardé
toute une grandeur de noblesse, comme conquis et asservi au goût
jouisseur de la bourgeoisie triomphante, régnant depuis un siècle par la
toute-puissance nouvelle de l'argent.

Midi n'était pas sonné, le baron Duvillard se trouva, contre son
habitude, être le premier, en avance, dans le petit salon bleu et
argent. C'était un homme de soixante ans, grand et solide, au nez fort,
aux joues épaisses, à la bouche large, charnue, avec des dents de loup
restées belles. Mais il était devenu chauve de bonne heure, il teignait
ses rares cheveux, il se rasait complètement, depuis que sa barbe avait
blanchi. Ses yeux gris disaient son audace, son rire sonnait sa
conquête. Et toute sa face exprimait la possession de cette conquête, la
royauté du maître sans scrupule, qui usait et abusait du pouvoir volé et
gardé par sa caste.

Il fit quelques pas, s'arrêta devant une merveilleuse corbeille
d'orchidées, près de la fenêtre. Sur la cheminée, sur la table, des
touffes de violettes embaumaient; et il vint s'asseoir, s'allonger au
fond d'un des fauteuils de satin bleu, lamé d'argent, dans
l'assoupissement de ce parfum, du grand silence chaud qui semblait
tomber des tentures. Il avait tiré un journal de sa poche, il se mit à
relire un article, tandis que l'hôtel entier, autour de lui, évoquait sa
fortune immense, son pouvoir devenu souverain, toute l'histoire du
siècle qui avait fait de lui le maître. Son grand-père, Jérôme
Duvillard, fils d'un petit avocat du Poitou, était venu à Paris, comme
clerc de notaire, en 1788, à l'âge de dix-huit ans; et, très âpre,
intelligent, affamé, il avait gagné les trois premiers millions, d'abord
dans l'agio sur les biens nationaux, plus tard comme fournisseur des
armées impériales. Son père, Grégoire Duvillard, le fils de Jérôme, né
en 1805, le véritable grand homme de la famille, celui qui avait régné
le premier rue Godot-de-Mauroy, après que le roi Louis-Philippe lui eut
concédé le titre de baron, restait un des héros de la finance moderne
par ses gains scandaleux sous la monarchie de Juillet et sous le second
empire, dans tous les vols célèbres des spéculations, les mines, les
chemins de fer, Suez. Et lui, Henri, né en 1836, ne s'était mis
sérieusement aux affaires qu'à trente-cinq ans, au lendemain de la
guerre, à la mort du baron Grégoire, mais avec une telle rage d'appétit,
qu'il avait encore doublé la fortune en un quart de siècle. Il était le
pourrisseur, le dévorateur, corrompant, engloutissant tout ce qu'il
touchait; et il était le tentateur aussi, l'acheteur des consciences à
vendre, ayant compris les temps nouveaux, en face de la démocratie à son
tour affamée et impatiente. Inférieur à son père et à son grand-père,
ayant la tare du jouisseur, moins de la conquête, et plus de la curée;
mais un terrible homme tout de même, un triomphateur gras, opérant à
coup sûr, ramenant des millions à chaque coup de râteau, traitant de
plain-pied avec les gouvernements, pouvant mettre, sinon la France, du
moins un ministère dans sa poche. En un siècle d'histoire, en trois
générations, la royauté s'était incarnée en lui, déjà menacée, ébranlée
par la tempête de demain. Et la figure, par moments, grandissait,
débordait, devenait la bourgeoisie elle-même, qui, dans le partage de
89, a tout pris, qui s'est engraissé de tout, aux dépens du quatrième
Etat, et qui ne veut rien rendre.

L'article que le baron relisait, dans un journal à un sou,
l'intéressait. _La Voix du Peuple_ était une feuille de vacarme qui,
sous le prétexte de défendre la justice et la morale outragées, lançait
chaque matin un scandale nouveau, dans l'espoir de faire monter son
tirage. Et, ce matin-là, en gros caractères, s'y étalait ce titre:
l'Affaire des Chemins de fer africains, un pot-de-vin de cinq millions,
deux ministres vendus, trente députés et sénateurs compromis. Puis, dans
un article, d'une violence odieuse, le rédacteur en chef, le fameux
Sanier, annonçait qu'il possédait et qu'il publierait la liste des
trente-deux parlementaires, dont le baron Duvillard avait acheté les
voix, lors du vote des Chambres sur les Chemins de fer africains. Toute
une histoire romanesque se mêlait à cela, les aventures d'un certain
Hunter, que le baron avait employé comme rabatteur, et qui était en
fuite. Très calme, le baron reprenait les phrases, pesait chaque mot;
et, bien qu'il fût seul, il haussa les épaules, en parlant à voix haute,
dans la tranquille certitude d'un homme qui est couvert, trop puissant
pour être inquiété.

--L'imbécile! il en sait encore moins qu'il n'en dit!

Mais, justement, un premier convive arrivait, un garçon de trente-quatre
ans à peine, mis élégamment, joli homme brun, aux yeux rieurs, au nez
fin, la barbe et les cheveux frisés, avec quelque chose d'étourdi,
d'envolé dans l'allure, l'air d'un oiseau. Ce matin-là, par exception,
il paraissait nerveux, inquiet, le sourire effaré.

--Ah! c'est vous, Dutheil, dit le baron en se levant. Vous avez lu?

Et il lui montra _la Voix du Peuple_, qu'il repliait, pour la remettre
dans sa poche.

--Mais oui, j'ai lu. C'est insensé!... Comment Sanier a-t-il pu avoir la
liste des noms? Il y a donc eu quelque traître?

Le baron le regardait paisiblement, amusé de son angoisse secrète. Fils
d'un notaire d'Angoulême, presque pauvre et très honnête, envoyé par
cette ville à Paris comme député, fort jeune encore, grâce au bon renom
de son père, il y faisait la fête, il avait repris sa vie de paresse et
de plaisir d'autrefois, quand il y était étudiant; mais son aimable
garçonnière de la rue de Surêne, ses succès de joli homme dans le
tourbillon de femmes où il vivait, lui coûtaient gros; et, gaiement,
sans le moindre sens moral, il avait glissé déjà à tous les compromis, à
toutes les déchéances, en homme léger et supérieur, en charmant garçon
inconscient qui ne donnait aucune importance à ces sortes de vétilles.

--Bah! dit enfin le baron, Sanier l'a-t-il seulement, la liste? J'en
doute, car il n'y a pas eu de liste, Hunter n'a pas commis la bêtise
d'en dresser une... Et puis, quoi? l'affaire est courante, il ne s'y est
fait que ce qu'on a toujours fait dans les affaires semblables.

Anxieux pour la première fois de sa vie, Dutheil l'écoutait, avec le
besoin d'être rassuré.

--N'est-ce pas? s'écria-t-il. C'est ce que je me suis dit, il n'y a pas
dans tout cela un chat à fouetter.

Il tâchait de retrouver son rire, et il ne savait plus au juste comment
il avait pu toucher une dizaine de mille francs dans l'aventure, à titre
de vague prêt, ou sous le prétexte d'une publicité fictive, car Hunter
s'était montré très adroit pour ménager la pudeur des consciences, même
des moins virginales.

--Pas un chat à fouetter, répéta Duvillard que la tête de Dutheil
amusait décidément; et, d'ailleurs, mon bon ami, c'est connu, les chats
retombent toujours sur leurs pattes... Vous avez vu Silviane?

--Je sors de chez elle, je l'ai trouvée furieuse contre vous... Ce
matin, elle a su que son affaire de la Comédie était dans l'eau.

Brusquement, un flot de colère empourpra la face du baron. Lui si calme,
si goguenard devant la menace du scandale des Chemins de fer africains,
perdait pied, le sang en tempête, dès qu'il s'agissait de cette fille,
la passion dernière, impérieuse de ses soixante ans.

--Comment, dans l'eau! mais, avant-hier encore, aux Beaux-Arts, on
m'avait donné une promesse presque formelle!

C'était un caprice têtu de cette Silviane d'Aulnay, qui n'avait eu
jusque-là, au théâtre, que des succès de beauté, et qui s'obstinait à
entrer à la Comédie-Française, pour y débuter dans le rôle de Pauline,
de _Polyeucte_, un rôle qu'elle étudiait avec acharnement depuis des
mois. Cela semblait fou, tout Paris en riait, car la demoiselle avait
une renommée de perversion abominable, tous les vices, tous les goûts.
Mais elle, superbement, s'affichait, exigeait le rôle, certaine de
vaincre.

--C'est le ministre qui n'a pas voulu, expliqua Dutheil.

Le baron étranglait.

--Le ministre, le ministre! ah! ce que je vais le faire sauter, ce
ministre-là!

Il dut se taire, la baronne Duvillard entrait dans le petit salon. A
quarante-six ans, elle était fort belle encore. Très blonde, grande, un
peu engraissée seulement, des épaules et des bras restés admirables,
toute une peau de soie sans une tare, elle n'avait que le visage qui
s'abîmât, une flétrissure légère, des rougeurs envahissantes; et c'était
là son tourment, sa préoccupation de toutes les heures. Son origine
juive se trahissait dans la face un peu longue, au charme étrange, aux
yeux bleus d'une douceur voluptueuse. Indolente comme une esclave
d'Orient, détestant se mouvoir, marcher, même parler, elle semblait
faite pour le harem, en continuels soins de sa personne. Ce jour-là,
elle était tout en blanc, une toilette de soie blanche, d'une délicieuse
et éclatante simplicité.

L'air ravi, Dutheil la complimenta, lui baisa la main.

--Ah! madame, vous me remettez un peu de printemps dans l'âme. Paris est
si noir, si boueux, ce matin!

Mais un second convive arrivait, un grand et bel homme de trente-cinq à
trente-six ans, et le baron, que sa passion agitait, en profita pour
s'échapper. Il emmena Dutheil dans son cabinet, qui était voisin, en
disant:

--Venez donc, mon cher. J'ai encore un mot à vous dire sur l'affaire en
question... Monsieur de Quinsac va tenir un instant compagnie à ma
femme.

Et, dès qu'elle fut seule avec le nouveau venu, qui lui avait, lui
aussi, baisé la main très respectueusement, elle le regarda en silence,
longuement, tandis que ses beaux jeux tendres s'emplissaient de larmes.
Dans le grand silence un peu gêné qui s'était fait, elle finit par dire
très bas:

--Mon Gérard, que je suis heureuse de me trouver un moment seule avec
vous! Voici plus d'un mois que vous ne m'avez donné ce bonheur.

La façon dont Henri Duvillard avait épousé la fille cadette de Justus
Steinberger, le grand banquier juif, était toute une histoire restée
légendaire. Comme les Rothschild, les Steinberger étaient au début
plusieurs frères, quatre, Justus à Paris, les trois autres à Berlin, à
Vienne, à Londres, ce qui donnait à leur secrète association un pouvoir
formidable, une souveraineté internationale et toute-puissante sur les
marchés financiers de l'Europe. Justus était cependant le moins riche
des quatre, et il avait, dans le baron Grégoire, un redoutable
adversaire, contre lequel il devait lutter, devant toutes les grandes
proies. Et c'était à la suite d'une rencontre terrible entre eux, après
l'âpre partage du butin, que l'idée profonde lui était venue de donner
en mariage, comme épingles, Eve, sa fille cadette, au fils du baron,
Henri. Jusque-là, celui-ci n'avait passé que pour un aimable garçon,
homme de cheval, homme de club; et le calcul de Justus était sans doute,
à la mort du redouté baron, condamné déjà, de mettre la main sur la
banque rivale, s'il ne restait en face de lui qu'un gendre facile à
vaincre. Justement, Henri s'était pris pour la beauté blonde d'Eve,
alors éclatante, d'une violente passion. Il l'avait voulue, et le père,
qui connaissait son fils, avait consenti, très amusé au fond de
l'affaire exécrable que faisait Justus. Elle devint en effet désastreuse
pour ce dernier, lorsque, chez Henri, succédant à son père, l'homme de
proie apparut sous l'homme de plaisir, et qu'il se tailla sa grosse
part, dans l'exploitation des appétits déchaînés de la démocratie
bourgeoise, maîtresse enfin du pouvoir. Non seulement, Eve n'avait pas
mangé Henri, devenu à son tour le banquier tout-puissant, le baron
Duvillard, maître plus que jamais du marché; mais c'était le baron qui
avait mangé Eve, qui l'avait dévorée en moins de quatre ans. Après lui
avoir fait coup sur coup une fille et un garçon, il s'était brusquement
éloigné d'elle, pendant sa dernière grossesse, comme s'il en avait eu le
dégoût, dans l'ardeur qu'il avait mise à la posséder, telle qu'un fruit
dont on est rassasié et qu'on rejette. D'abord, elle était restée
surprise et désolée de l'aventure, en apprenant qu'il retournait à sa
vie de garçon et qu'il aimait ailleurs. Puis, sans récriminations
d'aucune sorte, sans colère, sans même trop chercher à le reconquérir,
elle avait de son côté pris un amant. Elle ne pouvait vivre sans être
aimée, elle n'était née sûrement que pour être belle, plaire, passer les
jours dans des bras d'adoration et de caresse. L'amant qu'elle avait
choisi, à vingt-cinq ans, elle le garda pendant plus de quinze ans, elle
lui fut parfaitement fidèle, comme elle aurait été fidèle à son mari.
Et, lorsqu'il mourut, ce fut pour elle une grande tristesse, un
véritable veuvage. Et, six mois plus tard, ayant rencontré le comte
Gérard de Quinsac, elle ne put résister de nouveau à son besoin de
tendresse, elle se donna.

--Mon bon Gérard, reprit-elle, de son air de maternité amoureuse, en
voyant le jeune homme embarrassé, avez-vous donc été souffrant, me
cachez-vous quelque contrariété?

Elle avait dix ans de plus que lui; et, cette fois, c'était en
désespérée qu'elle s'attachait à ce dernier amour, adorant ce beau
garçon de tout son être révolté de vieillir, prête à lutter pour le
garder quand même.

--Non, je ne vous cache rien, je vous assure, répondit le comte. Ma mère
m'a beaucoup retenu, ces jours-ci.

Elle continuait à le regarder avec une passion inquiète, le trouvant de
si grande et de si noble mine, la face régulière, les moustaches et les
cheveux bruns, toujours très soignés. Il appartenait à une des plus
vieilles familles de France, il habitait avec sa mère, veuve, ruinée par
un mari d'esprit aventureux, et qui gardait son rang, un rez-de-chaussée
de la rue Saint-Dominique, où elle vivait d'une quinzaine de mille
francs au plus. Lui, n'avait jamais rien fait, s'était contenté de son
année de service obligatoire, renonçant aux armes, ainsi qu'il renonçait
à la carrière diplomatique, la seule qui lui fût dignement ouverte. Il
passait ses jours dans cette oisiveté si occupée des jeunes hommes qui
mènent l'existence de Paris. Et sa mère elle-même, d'une sévérité
hautaine, semblait l'en excuser, comme si elle eût jugé que, sous une
république, un homme de son sang devait, par protestation, se tenir à
l'écart. Mais sans doute elle avait des raisons d'indulgence plus
intimes, plus angoissantes. A sept ans, elle avait failli le perdre
d'une fièvre cérébrale. A dix-huit, il s'était plaint du coeur, et les
médecins recommandaient de le ménager en toutes choses. Derrière la
noble façade de la race, cette grande taille, cette mine fière, elle
savait donc quel était le mensonge. Il n'était que cendre, toujours
menacé de la maladie et de l'écroulement. Au fond de sa virilité
apparente, il n'y avait qu'un abandon de fille, un être faible et bon,
capable de toutes les déchéances. C'était, pendant une visite faite avec
sa mère, très pieuse, à l'Asile des Invalides du travail, qu'il avait
rencontré Eve pour la première fois. Elle l'avait pris en se donnant, il
continuait à fréquenter chez elle, parce qu'il la trouvait désirable
encore et qu'il ne savait comment la quitter; et sa mère fermait les
yeux sur cette liaison coupable, dans un monde qu'elle méprisait, comme
elle les avait fermés déjà sur tant d'autres sottises, qu'elle lui
pardonnait ainsi qu'à un enfant malade. Puis, Eve avait fait sa conquête
par un acte qui venait de stupéfier le monde. Brusquement, on avait
appris que monseigneur Martha l'avait convertie au catholicisme. Ce
qu'elle n'avait pas accordé au mari légitime, elle venait de le faire,
afin de s'assurer à jamais l'amour d'un amant. Et tout Paris était
encore ému de la magnificence déployée, à la Madeleine, pour le baptême
de cette Juive de quarante-cinq ans, dont la beauté et les larmes
avaient bouleversé les coeurs.

Gérard restait flatté de cette grande tendresse touchante. Mais la
lassitude venait, il avait tenté de rompre, en esquivant les
rendez-vous; et il comprenait bien ce qu'elle lui demandait, de ses yeux
suppliants.

--Je vous assure, répéta-t-il faiblissant déjà, ma mère ne m'a pas
laissé un jour. Naturellement, j'aurais été si heureux...

Sans une parole, elle continuait de l'implorer, et des larmes parurent
au bord de ses paupières. Depuis un grand mois, il ne l'avait plus reçue
dans la petite chambre où ils se rencontraient, rue Matignon, au fond
d'une cour. Et, bon et faible comme elle, désespéré de cette minute de
solitude où on les avait laissés, il céda, incapable de se refuser
davantage.

--Eh bien! cet après-midi, si vous voulez. A quatre heures, comme
d'habitude.

Il avait baissé la voix, mais un léger bruit lui fit tourner la tête,
avec le tressaillement d'un homme pris en faute. C'était Camille, la
fille de la baronne, qui entrait. Elle n'avait rien entendu, mais au
sourire des deux amants, au frémissement même de l'air, elle venait de
tout comprendre: un rendez-vous encore, là-bas, dans la rue qu'elle
soupçonnait, et pour le jour même. Il y eut une gêne, un échange
d'inquiets et mauvais regards.

Camille, à vingt-trois ans, était une petite personne très brune, à demi
contrefaite, l'épaule gauche plus haute que la droite. Elle n'avait rien
de son père, ni de sa mère: un de ces accidents imprévus, dans
l'hérédité d'une famille, qui fait qu'on se demande d'où ils peuvent
venir. Sa seule fierté était ses beaux yeux noirs et sa chevelure noire
admirable, qui, dans sa petite taille, disait-elle, aurait suffi à la
vêtir. Mais le nez était long, la face déviée à gauche, avec des traits
heurtés et un menton pointu. La bouche fine, spirituelle, méchante,
disait la rancune amassée, la colère perverse, qu'il y avait au fond de
cette laide, enragée de l'être. Sûrement, la créature qu'elle exécrait
le plus au monde était sa mère, cette amoureuse si peu mère, qui ne
l'avait jamais aimée, ne s'était jamais occupée d'elle, après l'avoir
dès le berceau abandonnée aux soins de servantes. De sorte qu'une
véritable haine avait grandi entre ces deux femmes, muette et froide
chez l'une, active et passionnée chez l'autre. La fille haïssait la mère
parce qu'elle la trouvait belle et qu'elle l'accusait de ne pas l'avoir
faite à son image, belle de cette beauté dont elle l'écrasait. Sa
souffrance de chaque jour était de ne pas être désirée, de sentir tous
les désirs aller encore à sa mère. Comme elle était d'une méchanceté
amusante, on l'écoutait, on riait; seulement, les regards de tous les
hommes, même des plus jeunes, surtout des plus jeunes, retournaient
ensuite à cette mère triomphante qui ne voulait pas vieillir. Et c'était
alors qu'elle avait décidé, dans sa volonté féroce, de lui prendre son
dernier amant, de se faire épouser par ce Gérard, dont la perte la
tuerait sans doute. Grâce à ses cinq millions de dot, elle ne manquait
pas d'épouseurs; mais, peu flattée, elle avait coutume de dire, avec son
rire mauvais: «Pardi! pour cinq millions, ils iraient en choisir une à
la Salpêtrière.» Puis, elle s'était mise elle-même à aimer Gérard, qui
se montrait gentil à l'égard de cette demi-infirme, par bonté d'âme. Il
souffrait de la voir délaissée, il s'abandonnait peu à peu à la
tendresse reconnaissante qu'elle lui témoignait, heureux, lui, bel
homme, d'être le dieu, d'avoir cette esclave; et, dans sa tentative de
rupture avec la mère, devenue lourde à ses bras, il entrait
certainement la pensée de se laisser épouser par la fille, ce qui était
en somme une fin très douce, bien qu'il ne l'avouât pas encore, honteux,
gêné par son nom illustre, par toutes les complications, toutes les
larmes qu'il prévoyait.

Le silence continua. Camille, de son regard aigu, meurtrier comme un
couteau, avait dit à sa mère qu'elle savait; puis, elle s'était plainte
à Gérard, d'un autre regard douloureux. Et celui-ci, pour rétablir
l'équilibre entre les deux femmes, ne trouva qu'un compliment.

--Bonjour, Camille... Ah! cette robe havane! C'est étonnant comme les
couleurs un peu sombres vous habillent!

Camille jeta un coup d'oeil sur la robe blanche de sa mère, puis
regarda sa robe foncée, qui laissait voir à peine son cou et ses
poignets.

--Oui, répondit-elle en riant, je ne suis passable que lorsque je ne
m'habille pas en jeune fille.

Eve, mal à l'aise, soucieuse de sentir grandir une rivalité, à laquelle
elle ne voulait pas croire encore, changea la conversation.

--Est-ce que ton frère n'est pas là?

--Mais si, nous sommes descendus ensemble.

Hyacinthe, qui entrait, serra la main de Gérard, d'un air de lassitude.
Il avait vingt ans, il tenait de sa mère ses pâles cheveux blonds, sa
face allongée d'orientale langueur, et de son père, ses yeux gris, sa
bouche épaisse d'appétits sans scrupules. Ecolier exécrable, il avait
décidé de ne rien faire, dans un mépris égal de toutes les professions;
et, gâté par son père, il s'intéressait à la poésie et à la musique, il
vivait au milieu d'un monde extraordinaire d'artistes, de filles, de
fous et de bandits, fanfaron lui-même de vices et de crimes, affectant
l'horreur de la femme, professant les pires idées philosophiques et
sociales, allant toujours aux plus extrêmes, tour à tour collectiviste,
individualiste, anarchiste, pessimiste, symboliste, même sodomiste, sans
cesser d'être catholique, par suprême bon ton. Au fond, il était
simplement vide et un peu sot. En quatre générations, le sang vigoureux
et affamé des Duvillard, après les trois belles bêtes de proie qu'il
avait produites, tombait tout d'un coup, comme épuisé par
l'assouvissement, à cet androgyne avorté, incapable même des grands
attentats et des grandes débauches.

Camille, qui était trop intelligente pour ne pas sentir ce néant chez
son frère, le plaisantait; et elle reprit, en le regardant, pincé dans
la longue redingote à plis, une résurrection romantique qu'il exagérait:

--Maman te demande, Hyacinthe... Viens donc lui montrer ta jupe. C'est
toi qui serais joli en fille.

Mais il s'esquiva, sans répondre. Il avait une peur sourde de sa
soeur, son aînée, bien qu'ils vécussent dans une intimité de
confidences perverses, se disant tout, essayant en vain de s'étonner
l'un l'autre. Et il donna un regard de dédain à la corbeille
merveilleuse d'orchidées, de mode usée, devenue bourgeoise. Il avait
traversé les lis, il en était à la renoncule, la fleur de sang.

Les deux derniers convives attendus arrivèrent presque ensemble. Ce fut
d'abord le juge d'instruction Amadieu, un intime de la maison, un petit
homme de quarante-cinq ans, qu'une récente affaire anarchiste venait de
mettre en évidence. Il avait une face plate et régulière de magistrat, à
gros favoris blonds, qu'il tâchait de rendre aiguë, en se servant d'un
monocle, derrière lequel son oeil pétillait. D'ailleurs, très mondain,
il était de la nouvelle école, psychologue distingué, auteur d'un livre
en réponse aux abus de la physiologie criminaliste, d'une ambition
tenace, amoureux de publicité, guettant toujours l'occasion des affaires
retentissantes qui donnent la gloire. Enfin, parut le général de
Bozonnet, l'oncle maternel de Gérard, un vieillard grand et sec, au nez
en bec d'aigle, que ses rhumatismes avaient forcé récemment à prendre sa
retraite. Fait colonel après la guerre, en récompense de sa belle
conduite à Saint-Privat, il avait gardé à Napoléon III la foi jurée,
malgré ses attaches profondément monarchistes. On lui passait, dans son
monde, cette sorte de bonapartisme militaire, pour l'amertume qu'il
mettait à accuser la république d'avoir tué l'armée. Et, brave homme,
adorant sa soeur, madame de Quinsac, il semblait surtout obéir à un
désir secret de celle-ci, en acceptant les invitations de la baronne,
comme pour rendre plus naturelle et plus excusable la continuelle
présence chez elle de Gérard.

Mais le baron et Dutheil revenaient du cabinet, en riant très haut, d'un
rire exagéré, sans doute afin de faire croire à la parfaite liberté de
leur esprit. Et l'on passa dans la salle à manger, où brûlait un grand
feu, dont les flammes joyeuses luisaient telles qu'un rayon de
printemps, au milieu des fins meubles anglais d'acajou clair, chargés
d'argenterie et de cristaux. La pièce, d'un vert mousse tendre, avait un
charme discret sous le jour pâle, et la table, au centre, avec la
richesse de son couvert et la blancheur de son linge, orné d'un point de
Venise, semblait avoir miraculeusement fleuri, toute une floraison de
grosses roses thé, d'admirables fleurs pour la saison, et d'un parfum
délicieux.

La baronne fit asseoir le général à sa droite, Amadieu à sa gauche. Le
baron prit à sa droite Dutheil, à sa gauche Gérard. Puis, les enfants se
placèrent aux deux bouts, Camille entre Gérard et le général, Hyacinthe
entre Dutheil et Amadieu. Et, tout de suite, dès les oeufs brouillés
aux truffes, la conversation s'engagea, familière et gaie, cette
conversation des déjeuners de Paris, où défilent les événements grands
et petits de la veille et de la matinée, les vérités ainsi que les
mensonges de tous les mondes, le scandale financier, l'aventure
politique, le roman paru, la pièce jouée, les histoires qui ne peuvent
se dire qu'à l'oreille, et qu'on raconte tout haut. Et, sous la légèreté
de l'esprit qui se dépense, sous les rires qui sonnent souvent faux,
chacun garde sa tourmente, sa débâcle intérieure, une détresse parfois
qui va jusqu'à l'agonie.

Bravement, avec sa tranquille impudence habituelle, le baron parla le
premier de l'article de _la Voix du Peuple_.

--Dites donc, vous avez lu l'article de Sanier, ce matin. C'est un de
ses bons, il a de la verve, mais quel fou dangereux!

Cela mit tout le monde à l'aise, car cet article aurait sûrement pesé
sur le déjeuner, si personne n'en avait soufflé mot.

--Encore le Panama qui recommence! cria Dutheil. Ah! non, nous en avons
assez!

--L'affaire des Chemins de fer africains, reprit le baron, mais elle est
claire comme de l'eau de roche! Tous ceux que Sanier menace peuvent
dormir bien tranquilles... Non, voyez-vous, c'est un coup pour jeter
Barroux à bas de son ministère. Il y aura pour sur tantôt une demande
d'interpellation, vous allez voir le beau tapage.

--Cette presse de diffamation et de scandale, dit posément Amadieu, est
un dissolvant qui achèvera la France. Il faudrait des lois.

Le général eut un geste de colère.

--Des lois, à quoi bon? puisqu'on n'a pas le courage de les appliquer!

Il y eut un silence. D'un pas discret, le maître d'hôtel présentait des
rougets grillés. Le service silencieux, dans la douceur tiède et
embaumée de la pièce, ne laissait pas même entendre un bruit de
vaisselle. Et, sans qu'on sût comment, la conversation avait brusquement
changé, une voix demanda:

--Alors, la reprise de la pièce est reculée?

--Oui, dit Gérard, j'ai su ce matin que _Polyeucte_ ne passerait pas
avant avril, au plus tôt.

Camille, muette jusque-là, occupée du jeune homme, s'efforçant de le
reconquérir, regarda sa mère et son père de ses yeux luisants. Il
s'agissait de la reprise où Silviane s'entêtait à débuter. Mais le baron
et la baronne gardèrent une sérénité parfaite, n'ayant plus depuis
longtemps rien à ignorer l'un de l'autre. Eve était si heureuse du
rendez-vous obtenu pour l'après-midi! Elle songeait uniquement à ce
bonheur, l'imagination déjà là-bas, dans le nid d'amour, tandis qu'elle
souriait d'une façon inconsciente à ses convives. Et le baron était bien
trop occupé de la nouvelle démarche qu'il comptait faire en tempête aux
Beaux-Arts, pour emporter de haute lutte l'engagement. Il se contenta de
dire:

--Comment voulez-vous qu'ils remontent les pièces, à la Comédie? Ils
n'ont plus de femmes.

--Oh! reprit simplement la baronne, hier, dans cette pièce du
Vaudeville, Delphine Vignot avait une robe exquise, et il n'y a qu'elle
pour savoir se coiffer.

Alors, Dutheil raconta, en gazant un peu, à cause de Camille, l'aventure
de Delphine et d'un sénateur bien connu. Puis, ce fut un autre scandale,
la mort d'une amie de la maison, opérée trop brutalement par un
chirurgien, affaire qui avait failli échouer entre les mains d'Amadieu;
et le général en profita, sans transition d'ailleurs, pour placer son
amertume, sa sortie accoutumée contre l'organisation imbécile de l'armée
actuelle. Le vieux bordeaux luisait comme un sang vermeil dans le fin
cristal des verres, un filet de chevreuil aux truffes venait de mêler
son fumet un peu âpre au parfum mourant des roses, lorsque des asperges
apparurent, une primeur, si rare autrefois, et qui n'étonnait même
plus.

--Maintenant, dit le baron avec un geste désenchanté, il y en a tout
l'hiver.

--Alors, demandait au même moment Gérard, c'est cette après-midi, la
matinée de la princesse de Harth?

Camille vivement intervint.

--Oui, cet après-midi. Irez-vous?

--Non, je ne pense pas, je ne pourrai pas, répondit le jeune homme gêné.

--Ah! cette petite princesse, s'écria Dutheil, elle est décidément
toquée. Vous n'ignorez pas qu'elle se dit veuve. La vérité serait que
son mari, un vrai prince, allié à une famille royale, et beau comme le
jour, voyagerait par le monde en compagnie d'une cantatrice. Elle, avec
sa tête de gamin vicieux, a préféré venir régner à Paris, dans cet hôtel
de l'avenue Kléber, qui est bien l'arche la plus extraordinaire, où le
cosmopolitisme pullule en pleine extravagance.

--Taisez-vous, mauvaise langue, interrompit doucement la baronne. Ici,
nous aimons beaucoup Rosemonde, qui est une charmante femme.

--Mais certainement, reprit de nouveau Camille, elle nous a invités, et
nous irons tantôt chez elle, n'est-ce pas, maman?

La baronne, pour ne pas répondre, affecta de n'avoir pas entendu,
pendant que Dutheil, qui paraissait très renseigné, continuait à
s'égayer sur la princesse et sur la matinée qu'elle donnait, où elle
devait produire des danseuses espagnoles, d'une mimique si lascive, que
tout Paris, averti, allait s'écraser chez elle. Et il ajouta:

--Vous savez qu'elle a lâché la peinture, elle s'occupe de chimie. C'est
plein d'anarchistes, à présent, dans son salon... Il m'a semblé qu'elle
vous poursuivait, mon cher Hyacinthe.

Jusque-là, Hyacinthe n'avait pas desserré les lèvres, comme détaché de
tout.

--Oh! elle m'assomme, daigna-t-il répondre. Si je vais à sa matinée,
c'est dans l'espoir d'y rencontrer mon ami, le jeune lord Elson, qui m'a
écrit de Londres pour m'y donner rendez-vous. J'avoue que c'est le seul
salon où je trouve avec qui causer.

--Ainsi, demanda ironiquement Amadieu, vous voilà passé à l'anarchie?

Imperturbable, de son air de haute élégance, Hyacinthe fit sa profession
de foi.

--Mais, monsieur, il me semble qu'en ces temps de bassesse et
d'ignominie universelles, un homme de quelque distinction ne saurait
être qu'anarchiste.

Un rire courut autour de la table. On le gâtait beaucoup, on le trouvait
très drôle. Son père surtout s'amusait à l'idée d'avoir, lui! un fils
anarchiste; et le général, dans ses heures de rancune, parlait de
chambarder une société assez bête pour se laisser mener par quatre
polissons. Seul, le juge d'instruction, qui était en train de se faire
une spécialité des affaires anarchistes, lui tint tête, défendit la
civilisation menacée, donna des détails terrifiants sur ce qu'il
appelait l'armée de la dévastation et du massacre. Mais les autres
convives continuaient de sourire, en mangeant d'un pâté de foies de
canard vraiment délicieux, que passait le maître d'hôtel. Il y avait
tant de misère, il fallait tout comprendre, les choses finiraient par
s'arranger. Le baron lui-même déclara d'un air conciliant:

--C'est certain, on pourrait faire quelque chose. Quoi? personne ne le
sait au juste. Les revendications sages, oh! je les accepte d'avance.
Par exemple, améliorer le sort de l'ouvrier, créer de bonnes oeuvres,
tenez! comme notre Asile des Invalides du travail, dont nous avons
raison d'être fiers. Mais il ne faut pas qu'on nous demande
l'impossible.

Au dessert, il se fit un moment de brusque silence, comme si, dans le
papotage des conversations, sous l'étourdissement du copieux déjeuner,
la préoccupation, la détresse de chacun serrait de nouveau les coeurs,
reparaissait sur les faces effarées. Et l'on vit renaître l'inconscience
inquiète de Dutheil, menacé de délation, la colère anxieuse du baron, se
demandant comment il allait pouvoir contenter Silviane. Cette fille
était sa tare, à lui, si solide, si puissant, le mal secret qui finirait
peut-être par le ronger et le détruire. Et l'on vit surtout passer
l'affreux drame sur les visages de la baronne, de Camille et de Gérard,
cette rivalité haineuse de la mère et de la fille, se disputant l'homme
qu'elles aimaient. Les lames de vermeil pelaient délicatement les
fruits, il y avait des grappes de raisin dorées, d'une admirable
fraîcheur, et des sucreries, des gâteaux défilèrent, une infinité de
friandises, où s'attardaient complaisamment les appétits repus.

Puis, comme on servait les rince-bouches, un valet vint se pencher à
l'oreille de la baronne, qui répondit à demi-voix:

--Eh bien! faites-le entrer au salon. Je vais l'y retrouver.

Et, plus haut, aux convives:

--C'est monsieur l'abbé Froment qui est là et qui insiste pour être
reçu. Il ne nous gênera pas, je crois que vous le connaissez tous. Oh!
un véritable saint, pour lequel j'ai beaucoup de sympathie!

On s'oublia quelques minutes encore autour de la table, et l'on quitta
enfin la salle à manger, tout odorante des mets, des vins, des fruits et
des roses, toute chaude des grosses bûches qui étaient tombées en
braise, dans la gaieté un peu en déroute des cristaux et de
l'argenterie, sous le jour pâle et fin éclairant la débandade du
couvert.

Au milieu du petit salon, bleu et argent, Pierre était resté debout. Il
regrettait maintenant d'avoir insisté, en voyant, sur une table, le
plateau où le café et les liqueurs étaient servis. Puis, son embarras
augmenta, lorsque les convives entrèrent un peu bruyamment, les yeux
brillants et les joues roses. Mais sa flamme de charité s'était rallumée
en lui si ardente, qu'il vainquit cette gêne. Et il ne lui resta que le
sourd malaise d'apporter l'effroyable matinée de misère qu'il avait
vécue, tant de noir et de froid, tant de saleté et de faim, dans cette
richesse si claire, si tiède, si parfumée, débordante d'inutile et de
superflu, au milieu de ces gens qui semblaient très gais d'avoir bien
déjeuné.

Tout de suite, la baronne s'avança avec Gérard, car c'était par
celui-ci, dont il connaissait la mère, que le prêtre avait été présenté
aux Duvillard, à l'époque de la fameuse conversion. Et, comme il
s'excusait de se présenter à cette heure:

--Mais vous êtes toujours le bienvenu, monsieur l'abbé... Vous permettez
que je m'occupe de mes hôtes, je suis à vous dans un instant.

Elle retourna près du plateau, pour servir le café et les liqueurs,
aidée de sa fille. Gérard demeura, et justement il entretint Pierre de
l'Asile des Invalides du travail, où tous deux s'étaient rencontrés
récemment, à l'occasion d'une cérémonie, la pose de la première pierre
d'un nouveau pavillon, que l'on bâtissait grâce au don superbe de cent
mille francs, fait à l'oeuvre par le baron Duvillard. L'oeuvre ne
comptait encore que quatre pavillons, et le projet primitif en prévoyait
douze, sur le vaste terrain donné par la Ville, dans la presqu'île de
Gennevilliers; de sorte que la souscription restait ouverte et qu'il se
menait un grand bruit de cet effort charitable, réponse retentissante et
péremptoire aux mauvais esprits qui accusaient la bourgeoisie repue de
ne rien faire pour les travailleurs. La vérité était qu'une magnifique
chapelle, érigée au milieu du terrain, avait absorbé les deux tiers des
fonds réunis. Des dames patronnesses, prises dans tous les mondes,
madame la baronne Duvillard, madame la comtesse de Quinsac, madame la
princesse Rosemonde de Harth, vingt autres, avaient la charge de faire
vivre l'oeuvre, à l'aide de quêtes et de ventes de charité. Mais,
surtout, le succès était venu de l'heureuse idée d'avoir débarrassé ces
dames des gros soucis de l'organisation, en choisissant pour
administrateur général le rédacteur en chef du _Globe_, le député
Fonsègue, un brasseur d'affaires prodigieux. Et _le Globe_ faisait une
propagande continue, répondait aux attaques des révolutionnaires par
l'inépuisable charité des classes dirigeantes; et, lors des dernières
élections, l'oeuvre avait ainsi servi d'arme électorale triomphante.

Camille se promenait, une petite tasse fumante à la main.

--Monsieur l'abbé, prenez-vous du café?

--Non, merci, mademoiselle.

--Un petit verre de chartreuse alors?

--Non, merci.

Et, tout le monde étant servi, la baronne revint, pour demander
aimablement:

--Voyons, monsieur l'abbé, que désirez-vous de moi?

Pierre commença presque à voix basse, la gorge serrée, envahi d'une
émotion qui lui faisait battre le coeur.

--Je viens, madame, m'adresser à votre grande bonté. J'ai vu, ce matin,
dans une affreuse maison de la rue des Saules, derrière Montmartre, un
spectacle qui m'a bouleversé l'âme... Vous n'avez point idée d'une
pareille maison de misère et de souffrance, les familles sans feu, sans
pain, les hommes réduits au chômage, les mères n'ayant plus de lait pour
leurs nourrissons, les enfants à peine vêtus, toussant et grelottant...
Et, parmi tant d'horreurs, j'ai vu la pire, la plus abominable, un
vieil ouvrier terrassé par l'âge, mourant de faim, tombé sur un tas de
loques, dans un réduit dont un chien ne voudrait pas.

Il tâchait d'y mettre le plus de discrétion possible, épouvanté des mots
qu'il disait, des choses qu'il racontait, dans ce milieu de grand luxe
et de jouissance, devant ces heureux comblés des joies de ce monde; car
il sentait bien qu'il détonnait d'une façon discourtoise. Quelle étrange
idée d'être venu à l'heure où l'on finit de déjeuner, lorsque l'arome du
café brûlant caresse les digestions ravies! Pourtant, il continuait, il
finissait même par élever la voix, cédant à la révolte qui le soulevait
peu à peu, allant jusqu'au bout de son récit terrible, nommant Laveuve,
précisant l'injuste abandon, demandant au nom de la pitié humaine aide
et secours. Et tous les convives s'étaient approchés pour l'écouter, il
voyait devant lui le baron, et le général, et Dutheil, et Amadieu, qui
buvaient à petites gorgées leur café, silencieux, sans un geste.

--Enfin, madame, conclut-il, j'ai pensé qu'on ne pouvait pas laisser une
heure de plus ce vieil homme dans cette effroyable position, et que, dès
ce soir, vous auriez la grande bonté de le faire admettre à l'Asile des
Invalides du travail, où sa place me semble marquée tout naturellement.

Des larmes avaient mouillé les beaux yeux d'Eve. Elle était consternée
d'une si triste histoire, tombant dans la joie qu'elle se promettait
pour l'après-midi. Très molle, sans initiative, trop occupée de sa
personne, elle n'avait accepté la présidence du comité qu'à la condition
de se décharger sur Fonsègue de tous les soucis administratifs.

--Ah! monsieur l'abbé, murmura-t-elle, vous me fendez le coeur. Mais
je ne puis rien, rien du tout, je vous assure... Ce Laveuve, d'ailleurs,
je crois bien que nous avons déjà examiné son affaire. Vous savez que,
chez nous, les admissions sont entourées des garanties les plus
sérieuses. On nomme un rapporteur qui doit nous renseigner... Et
n'est-ce pas vous, monsieur Dutheil, qui vous étiez chargé de ce
Laveuve?

Le député achevait un petit verre de chartreuse.

--Mais oui, c'est moi... Monsieur l'abbé, ce gaillard-là vous a joué une
comédie. Il n'est pas malade du tout, et, si vous lui avez laissé de
l'argent, il sera descendu le boire, derrière votre dos. Car il est
toujours ivre, et avec ça l'esprit le plus exécrable, criant du matin au
soir contre les bourgeois, disant que, s'il avait encore des bras, ce
serait lui qui ferait sauter la boutique... D'ailleurs, il ne veut pas y
entrer, à l'Asile, une vraie prison où l'on est gardé par des béguines
qui vous forcent à entendre la messe, un sale couvent dont on ferme les
portes à neuf heures du soir! Et il y en a tant comme cela, qui
préfèrent leur liberté, avec le froid, la faim et la mort!... Que les
Laveuve crèvent donc dans la rue, puisqu'ils refusent d'être avec nous,
d'avoir chaud et de manger, dans nos Asiles!

Le général et Amadieu approuvèrent d'un hochement de tête. Mais
Duvillard se montrait plus généreux.

--Non, non, un homme est un homme, il faut le secourir malgré lui.

Eve, tout à fait désespérée à l'idée qu'on allait lui prendre son
après-midi, se débattit, trouva des raisons.

--Je vous assure que j'ai les mains absolument liées. Monsieur l'abbé ne
doute ni de mon coeur ni de mon zèle. Mais comment veut-on que je
réunisse avant quelques jours le comité de ces dames, sans lequel je
tiens formellement à ne prendre aucune décision, surtout dans une
affaire déjà examinée et jugée?

Et, brusquement, elle eut une solution.

--Ce que je vous conseille de faire, monsieur l'abbé, c'est d'aller
voir tout de suite monsieur Fonsègue, notre administrateur. Dans un cas
pressant, il peut seul agir, car il sait que ces dames ont en lui une
confiance sans bornes et qu'elles approuvent tout ce qu'il fait.

--Vous trouverez Fonsègue à la Chambre, ajouta Dutheil en souriant;
seulement, la séance va être chaude, je doute que vous puissiez
l'entretenir à l'aise.

Pierre, dont le coeur s'était serré davantage, n'insista pas, tout de
suite résolu à voir Fonsègue, à obtenir quand même avant le soir
l'admission du misérable, dont l'atroce image le hantait. Et il resta là
quelques minutes encore, retenu par Gérard, qui, obligeamment, lui
indiquait le moyen de convaincre le député, en alléguant le mauvais
effet d'une pareille histoire, si elle s'ébruitait dans les journaux
révolutionnaires. D'ailleurs, les convives commençaient à partir. Le
général, avant de se retirer, vint demander à son neveu s'il le verrait
l'après-midi, chez sa mère, madame de Quinsac, dont c'était le jour:
question à laquelle le jeune homme se contenta de répondre d'un geste
évasif, lorsqu'il s'aperçut qu'Eve et Camille le regardaient. Puis, ce
fut le tour d'Amadieu, qui se sauva, en disant qu'une grave affaire le
réclamait au Palais. Et bientôt Dutheil le suivit, pour se rendre à la
Chambre.

--De quatre à cinq chez Silviane, n'est-ce pas? lui dit le baron en le
reconduisant. Venez m'y raconter ce qui se sera passé à la Chambre, à la
suite de cet article odieux de Sanier. Il faut pourtant que je sache...
Moi, j'irai aux Beaux-Arts, pour arranger l'affaire de la Comédie; et
puis, j'ai des courses, des entrepreneurs à voir, une grosse affaire de
publicité à régler.

--Entendu, de quatre à cinq, chez Silviane, comme d'habitude, dit le
député, qui partit, repris d'un vague malaise, inquiet de la façon dont
tournerait cette vilaine histoire des Chemins de fer africains.

Et tous déjà avaient oublié Laveuve, le misérable qui agonisait, et
tous couraient à leurs soucis, à leurs passions, ressaisis par
l'engrenage, retombés sous la meule, dans cette ruée de Paris dont la
fièvre les charriait, les heurtait en une ardente bousculade, à qui
arriverait le premier, en passant sur le corps des autres.

--Alors, maman, demanda Camille, qui continuait à dévisager sa mère et
Gérard, tu vas nous mener à la matinée de la princesse?

--Tout à l'heure, oui... Seulement, je ne pourrai y rester avec vous,
j'ai reçu ce matin une dépêche de Salmon, pour mon corsage, et il faut
absolument que j'aille l'essayer, à quatre heures.

La jeune fille fut certaine du mensonge, au léger tremblement de la
voix.

--Tiens! je croyais que l'essayage n'était que pour demain... Alors,
nous irons te reprendre chez Salmon, avec la voiture, en sortant de la
matinée?

--Ah! pour cela, non, ma chère! On ne sait jamais quand on est libre;
et, d'ailleurs, si j'ai un moment, je passerai chez la modiste.

Une sourde rage fit monter une flamme meurtrière aux yeux noirs de
Camille. Le rendez-vous était évident. Mais elle ne pouvait, elle
n'osait pousser les choses plus loin, dans son besoin passionné
d'inventer un obstacle. Elle avait vainement tenté d'implorer Gérard,
qui détournait la tête, debout pour partir. Et Pierre, au courant de
bien des choses, depuis qu'il fréquentait la maison, eut conscience, à
les sentir si frémissants, de l'inavouable drame silencieux.

Allongé dans un fauteuil, achevant de croquer une perle d'éther, la
seule liqueur qu'il se permît, Hyacinthe éleva la voix.

--Moi, vous savez que je vais à l'Exposition du Lis. Tout Paris s'y
écrase. Il y a surtout là un tableau, le viol d'une âme, qu'il faut
absolument avoir vu.

--Eh bien! mais, je ne refuse pas de vous y conduire, reprit la baronne.
Avant d'aller chez la princesse, nous pouvons passer par cette
Exposition.

--C'est cela, c'est cela! dit vivement Camille, qui plaisantait durement
d'ordinaire les peintres symbolistes, mais qui devait projeter
d'attarder sa mère, avec l'espoir encore de lui faire manquer le
rendez-vous.

Puis, s'efforçant de sourire:

--Vous ne vous risquez pas au Lis avec nous, monsieur Gérard?

--Ma foi, non! répondit le comte, j'ai besoin de marcher. Je vais
accompagner monsieur l'abbé Froment jusqu'à la Chambre.

Et il prit congé de la mère et de la fille, en leur baisant la main à
toutes deux. Pour attendre quatre heures, il venait de songer qu'il
monterait un instant chez Silviane, où il avait ses petites entrées, lui
aussi, depuis qu'il y était resté un soir à coucher. Dans la cour vide
et solennelle, il dit au prêtre:

--Ah! ça fait du bien, de respirer un peu d'air froid. Ils chauffent
trop, chez eux, et toutes ces fleurs portent à la tête.

Pierre s'en allait étourdi, la fièvre aux mains, les sens lourds de tout
ce luxe, qu'il laissait là, comme le rêve d'un brûlant paradis embaumé,
où ne vivaient que des élus. Son besoin nouveau de charité s'y était
d'ailleurs exaspéré, il ne réfléchissait qu'au moyen d'obtenir de
Fonsègue l'admission de Laveuve, sans écouter le comte qui lui parlait
très tendrement de sa mère. Et, la porte de l'hôtel était retombée, ils
avaient fait quelques pas dans la rue, lorsque la conscience d'une
brusque vision lui revint. N'avait-il pas vu, au bord du trottoir d'en
face, regardant cette porte monumentale, close sur de si fabuleuses
richesses, un ouvrier arrêté, attendant, cherchant des yeux, dans lequel
il avait cru reconnaître Salvat, avec son sac à outils, cet affamé
parti le matin en quête de travail? Vivement, il se retourna, inquiet
d'une telle misère devant tant de possession et de jouissance. Mais
l'ouvrier, dérangé dans sa contemplation, craignant peut-être aussi
n'avoir été reconnu, s'éloignait d'un pas traînard. Et, à ne plus
l'apercevoir que de dos, Pierre hésita, finit par se dire qu'il s'était
trompé.



III


Quand l'abbé Froment voulut entrer au Palais-Bourbon, il réfléchit qu'il
n'avait pas de carte; et il allait se décider à faire demander
simplement Fonsègue, bien qu'il ne fût pas connu de lui, lorsque, dans
le vestibule, il aperçut Mège, le député collectiviste, avec lequel il
s'était lié, autrefois, pendant ses journées de charité militante, à
travers la misère du quartier de Charonne.

--Tiens! vous ici? Vous ne venez pas nous évangéliser?

--Non, je viens voir monsieur Fonsègue pour une affaire pressée, un
malheureux qui ne peut attendre.

--Fonsègue, je ne sais pas s'il est arrivé... Attendez.

Et, arrêtant un jeune homme qui passait, petit et brun, d'un air de
souris fureteuse:

--Dites donc, Massot, voici monsieur l'abbé Froment qui désire parler
tout de suite à votre patron.

--Le patron, mais il n'est pas là. Je viens de le laisser au journal, où
il en a encore pour un grand quart d'heure. Si monsieur l'abbé veut bien
attendre, il le verra ici sûrement.

Alors, Mège fit entrer Pierre dans la salle des Pas perdus, vaste et
froide, avec son Laocoon et sa Minerve de bronze, ses murs nus, que les
hautes portes-fenêtres, donnant sur le jardin, éclairaient du pâle et
triste jour d'hiver. Mais, en ce moment, elle était pleine et comme
chauffée par toute une agitation fiévreuse, des groupes nombreux qui
stationnaient, des allées et venues continuelles de gens qui
s'empressaient, se lançaient au travers de la cohue. Il y avait là des
députés surtout, des journalistes, de simples curieux. Et c'était un
brouhaha grandissant, de sourdes et violentes conversations, des
exclamations, des rires, au milieu d'une gesticulation passionnée.

Le retour de Mège, dans ce tumulte, parut y redoubler le bruit. Il était
grand, d'une maigreur d'apôtre, assez mal soigné de sa personne, déjà
vieux et usé pour ses quarante-cinq ans, avec des yeux de brûlante
jeunesse, étincelants derrière les verres du binocle qui ne quittait
jamais son nez mince, en bec d'oiseau. Et il avait toujours toussé, la
parole déchirée et chaude, ne vivant que par l'âpre volonté de vivre, de
réaliser le rêve de société future dont il était hanté. Fils d'un
médecin pauvre d'une ville du Nord, tombé jeune sur le pavé de Paris, il
avait vécu sous l'empire de bas journalisme, de besognes ignorées, il
s'était fait une première réputation d'orateur dans les réunions
publiques; puis, après la guerre, devenu le chef du parti collectiviste
par sa foi ardente, par l'extraordinaire activité de son tempérament de
lutteur, il avait réussi enfin à entrer à la Chambre; et, très
documenté, il s'y battait pour ses idées avec une volonté, une
obstination farouche, en doctrinaire qui avait disposé du monde selon sa
foi, réglant à l'avance, pièce à pièce, le dogme du collectivisme.
Depuis qu'il émargeait comme député, les socialistes du dehors ne
voyaient plus en lui qu'un rhéteur, un dictateur au fond, qui ne
s'efforçait de refondre les hommes que pour les conquérir à sa croyance
et les gouverner.

--Vous savez ce qui se passe? demanda-t-il à Pierre. Hein? encore une
propre aventure!... Que voulez-vous? nous sommes dans la boue jusqu'aux
oreilles.

Il s'était pris autrefois d'une véritable sympathie pour ce prêtre,
qu'il voyait si doux aux souffrants, si désireux d'une régénération
sociale. Et le prêtre lui-même avait fini par s'intéresser à ce rêveur
autoritaire, résolu à faire le bonheur des hommes malgré eux. Il le
savait pauvre, cachant sa vie, vivant avec une femme et quatre enfants
qu'il adorait.

--Vous pensez bien que je ne suis pas avec Sanier, reprit-il. Mais,
enfin, puisqu'il a parlé ce matin, en menaçant de publier la liste des
noms de tous ceux qui ont touché, nous ne pouvons cependant pas avoir
l'air d'être complices davantage. Voici longtemps déjà qu'on se doute
des sales tripotages dont cette affaire louche des Chemins de fer
africains a été l'occasion. Et le pis est que deux membres du cabinet
actuel se trouvent visés; car, il y a trois ans, lorsque les Chambres
s'occupèrent de l'émission Duvillard, Barroux était à l'Intérieur et
Monferrand aux Travaux publics. Maintenant que les voilà revenus,
celui-ci à l'Intérieur, l'autre aux Finances, avec la présidence du
Conseil, est-il possible de ne pas les forcer à nous renseigner sur
leurs agissements de jadis, dans leur intérêt même?... Non, non! ils ne
peuvent plus se taire, j'ai annoncé que j'allais les interpeller
aujourd'hui même.

C'était cette annonce d'une interpellation de Mège qui bouleversait
ainsi les couloirs, à la suite du terrible article de _la Voix du
Peuple_. Et Pierre restait un peu effaré de toute cette histoire tombant
dans sa préoccupation unique de sauver un misérable de la faim et de la
mort. Aussi écoutait-il sans bien comprendre les explications
passionnées du député socialiste, tandis que la rumeur grandissait et
que des rires disaient l'étonnement de voir ce dernier en conversation
avec un prêtre.

--Sont-ils bêtes! murmura-t-il, plein de dédain. Est-ce qu'ils croient
que je mange une soutane, chaque matin, à mon déjeuner?... Je vous
demande pardon, mon cher monsieur Froment. Tenez! asseyez-vous sur cette
banquette, pour attendre Fonsègue.

Lui-même se lança dans la tourmente, et Pierre comprit que le mieux, en
effet, était de tranquillement s'asseoir. Le milieu le prenait,
l'intéressait, il oubliait Laveuve pour se laisser envahir par la
passion de la crise parlementaire, dans laquelle il se trouvait jeté. On
sortait à peine de l'effroyable aventure du Panama, il en avait suivi le
drame avec l'angoisse d'un homme qui attend chaque soir le coup de
tocsin sonnant l'heure dernière de la vieille société en agonie. Et
voilà qu'un petit Panama recommençait, un nouveau craquement de
l'édifice pourri, l'aventure fréquente dans les parlements de tous les
temps, pour toutes les grandes affaires d'argent, mais qui empruntait
une gravité mortelle aux circonstances sociales où elle se produisait.
Cette histoire des Chemins de fer africains, ce petit coin de boue
remuée, exhalant d'inquiétantes odeurs, soulevant brusquement à la
Chambre cette émotion, ces craintes, ces colères, ce n'était en somme
qu'une occasion à bataille politique, un terrain où allaient s'exaspérer
les appétits voraces des divers groupes; et il ne s'agissait, au fond,
que de renverser un ministère pour le remplacer par un autre. Seulement,
derrière ce rut, cette poussée continue des ambitions, quelle lamentable
proie s'agitait, le peuple tout entier, dans sa misère et dans sa
souffrance!

Pierre s'aperçut que Massot, le petit Massot comme on le nommait,
s'était assis près de lui, sur la banquette. L'oeil éveillé, l'oreille
ouverte, écoutant et enregistrant tout, se glissant partout de son air
de furet, il n'était pas là comme chroniqueur parlementaire, il avait
simplement flairé une grosse séance et il était venu voir s'il ne
trouverait pas quelque article à glaner. Sans doute, ce prêtre perdu au
milieu de cette cohue l'intéressait.

--Ayez un peu de patience, monsieur l'abbé, dit-il, avec une gaieté
aimable de jeune monsieur qui se moquait de tout. Le patron ne peut
manquer de venir, il sait que le four va chauffer ici... Vous n'êtes
point un de ses électeurs de la Corrèze, n'est-ce pas?

--Non, non, je suis de Paris, je viens pour un pauvre homme que je
voudrais faire entrer tout de suite à l'Asile des Invalides du travail.

--Ah! très bien. Moi aussi, je suis un enfant de Paris.

Et il en riait. Un enfant de Paris, en effet: fils d'un pharmacien du
quartier Saint-Denis, un ancien cancre du lycée Charlemagne, qui n'avait
pas même fini ses études. Il avait tout raté, il s'était trouvé jeté
dans la presse, vers dix-huit ans, à peine avec l'orthographe
suffisante; et, depuis douze ans déjà, comme il le disait, il roulait sa
bosse à travers les mondes, confessant les uns, devinant les autres. Il
avait tout vu, s'était dégoûté de tout, ne croyait plus aux grands
hommes, disait qu'il n'y avait pas de vérité, vivait en paix de la
méchanceté et de la sottise universelles. Il n'avait naturellement
aucune ambition littéraire, il professait même le mépris raisonné de la
littérature. Au demeurant, ce n'était point un sot, il écrivait
n'importe quoi dans n'importe quel journal, sans conviction ni croyance
aucune, affichant avec tranquillité ce droit qu'il avait de tout dire au
public, à condition de l'amuser ou de le passionner.

--Alors, vous connaissez Mège, monsieur l'abbé? Hein? quel bon type! En
voilà un grand enfant, un rêveur chimérique, dans la peau du plus
terrible des sectaires! Oh! je l'ai beaucoup pratiqué, je le possède à
fond... Vous savez qu'il vit dans la perpétuelle certitude qu'avant six
mois il aura mis la main sur le pouvoir et qu'il réalisera, du soir au
matin, sa fameuse société collectiviste qui doit succéder à la société
capitaliste, comme le jour succède à la nuit... Et, tenez! avec son
interpellation d'aujourd'hui, le voici convaincu qu'il va renverser le
cabinet Barroux pour hâter son tour. C'est son système, user ses
adversaires. Que de fois je l'ai entendu faire son calcul, user
celui-ci, user celui-là, puis cet autre, pour régner enfin! Toujours
dans six mois, au plus tard... Le malheur est que, sans cesse, il en
pousse d'autres, et que son tour ne vient jamais.

Le petit Massot s'égayait librement. Puis, il baissa un peu la voix.

--Et, Sanier, le connaissez-vous? Non... Voyez-vous cet homme roux, à
cou de taureau, qui a l'air d'un boucher... Là-bas, celui qui cause dans
un petit groupe de redingotes râpées.

Pierre l'aperçut enfin. Il avait de larges oreilles écartées, une bouche
lippue, un nez fort, de gros yeux ternes, à fleur de tête.

--Celui-là aussi, je puis dire que je le possède à fond. J'ai été avec
lui, à _la Voix du Peuple_, avant d'être au _Globe_, avec Fonsègue... Ce
que personne ne sait au juste, c'est d'où il sort. Longtemps il a traîné
dans les bas-fonds de la presse, journaliste sans éclat, enragé
d'ambition et d'appétits. Vous vous rappelez peut-être son premier coup
de tintamarre, cette affaire assez malpropre d'un nouveau Louis XVII,
qu'il essaya de lancer et qui fit de lui l'extraordinaire royaliste
qu'il est resté. Puis, il s'avisa d'épouser la cause du peuple, il
afficha un socialisme catholique vengeur, dressant le procès de la libre
pensée et de la république, dénonçant les abominations de l'époque, au
nom de la justice et de la morale, pour les guérir. Il avait débuté par
des portraits de financiers, un ramassis d'ignobles commérages, sans
contrôle, sans preuves, qui auraient dû le conduire en police
correctionnelle, et qui, réunis en volume, ont eu l'étourdissant succès
que vous savez. Et il a continué, et il continue dans _la Voix du
Peuple_, qu'il a lancée, au moment du Panama, à coups de délations et de
scandales, et qui est aujourd'hui la bouche d'égout vomissant les
ordures contemporaines, en inventant dès que le flot se tarit, pour
l'unique besoin des grands tapages dont vivent son orgueil et sa
caisse.

Il ne se fâchait pas, le petit Massot, et il s'était remis à rire, ayant
au fond, sous sa cruauté insouciante, du respect pour Sanier.

--Oh! un bandit, mais tout de même un homme fort! Vous ne vous imaginez
pas la vanité débordante du personnage. Dernièrement, vous avez vu qu'il
s'est fait acclamer par la populace, car il joue au roi des Halles.
Peut-être bien qu'il s'est pris lui-même à sa belle attitude de
justicier et qu'il finit par croire qu'il sauve le peuple, qu'il aide à
la vertu... Ce qui m'émerveille, moi, c'est sa fertilité dans la
dénonciation et dans le scandale. Pas un matin ne se passe, sans qu'il
découvre une horreur nouvelle, sans qu'il livre de nouveaux coupables à
la haine des foules. Non! jamais le flot de boue ne s'épuise, il y
ajoute sans cesse une moisson imprévue d'infamies, c'est un redoublement
d'imaginations monstrueuses, chaque fois que le public écoeuré donne
des marques de lassitude... Et, voyez-vous, monsieur l'abbé, c'est là
qu'est le génie, car il sait parfaitement que le tirage monte dès qu'il
lance, comme aujourd'hui, la menace de tout dire, de publier les noms
des vendus et des traîtres... Voilà sa vente assurée pour plusieurs
jours.

Pierre écoutait cette gaie parole qui se moquait, et il comprenait mieux
des choses dont le sens exact, jusque-là, lui avait échappé. Il finit
par lui poser des questions, surpris que tant de députés fussent ainsi
dans les couloirs, lorsque la séance était ouverte. Ah! la séance, on
avait beau y discuter la plus grave des affaires, une loi d'intérêt
général, tous les membres la désertaient, sous cette brusque nouvelle
d'une interpellation qui pouvait emporter le ministère! Et la passion
qui s'agitait là, c'était la colère contenue, l'inquiétude grandissante
des clients du ministère au pouvoir, craignant d'être délogés, d'avoir à
céder la place à d'autres; et c'était aussi l'espoir subit, la faim
impatiente et vorace de tous ceux qui attendaient, les clients des
ministères possibles du lendemain.

Massot montra Barroux, le chef du cabinet, qui avait pris les Finances,
bien qu'il y fût dépaysé, pour rassurer l'opinion par son intégrité
hautement reconnue, après la crise du Panama. Il causait à l'écart avec
le ministre de l'Instruction publique, le sénateur Taboureau, un vieil
universitaire, l'air effacé et triste, très probe, mais d'une ignorance
totale de Paris, qu'on était allé chercher au fond d'une Faculté de
province. Barroux était, lui, très décoratif, grand, avec une belle
figure rasée, dont un nez trop petit gâtait la noblesse. A soixante ans,
il avait des cheveux bouclés, d'un blanc de neige, qui achevaient de lui
donner une majesté un peu théâtrale, dont il usait à la tribune. D'une
vieille famille parisienne, riche, avocat, puis journaliste républicain
sous l'empire, il était arrivé au pouvoir avec Gambetta, honnête et
romantique, tonitruant et un peu sot, mais très brave, très droit, d'une
foi restée ardente aux principes de la grande Révolution. Le jacobin en
lui se démodait, il devenait un ancêtre, un des derniers soutiens de la
république bourgeoise, dont commençaient à sourire les nouveaux venus,
les jeunes politiques aux dents longues. Et, sous l'apparat de sa tenue,
sous la pompe de son éloquence, il y avait un hésitant, un attendri, un
bon homme qui pleurait en relisant les vers de Lamartine.

Ensuite, ce fut Monferrand, le ministre de l'Intérieur, qui passa et qui
prit Barroux à part, pour lui glisser quelques mots dans l'oreille. Lui,
au contraire, âgé de cinquante ans, était court et gros, l'air souriant
et paterne; mais sa face ronde, un peu commune, entourée d'un collier de
barbe brune encore, avait des dessous de vive intelligence. On sentait
l'homme de gouvernement, des mains aptes aux rudes besognes, qui jamais
ne lâchaient la proie. Ancien maire de Tulle, il venait de la Corrèze,
où il possédait une grande propriété. C'était sûrement une force en
marche, dont les observateurs suivaient avec inquiétude la montée
constante. Il parlait simplement, avec une tranquillité, une puissance
de conviction extraordinaires. Sans ambition apparente, d'ailleurs, il
affectait un complet désintéressement, sous lequel grondaient les plus
furieux appétits. Un voleur, écrivait Sanier, un assassin qui avait
étranglé deux de ses tantes, pour hériter d'elles. En tout cas, un
assassin qui n'était point vulgaire.

Et puis, ce fut encore un des personnages du drame qui allait se jouer,
le député Vignon, dont l'entrée agita les groupes. Les deux ministres le
regardèrent, tandis que lui, tout de suite très entouré, leur souriait
de loin. Il n'avait pas trente-six ans, mince et de taille moyenne, très
blond, avec une belle barbe blonde, qu'il soignait. Parisien, ayant fait
un chemin rapide dans l'administration, un moment préfet à Bordeaux, il
était maintenant la jeunesse, l'avenir à la Chambre, ayant compris qu'il
fallait en politique un nouveau personnel, pour accomplir les plus
pressées des réformes indispensables; et, très ambitieux, très
intelligent, sachant beaucoup de choses, il avait un programme, dont il
était parfaitement capable de tenter l'application, au moins en partie.
Il ne montrait du reste aucune hâte, plein de prudence et de finesse,
certain que son jour viendrait, fort de n'être encore compromis dans
rien, ayant devant lui le libre espace. Au fond, il n'était qu'un
administrateur de premier ordre, d'une éloquence nette et claire, dont
le programme ne différait de celui de Barroux que par le rajeunissement
des formules, bien qu'un ministère Vignon à la place d'un ministère
Barroux apparût comme un événement considérable. Et c'était de Vignon
que Sanier écrivait qu'il visait la présidence de la république, quitte
à marcher dans le sang pour arriver à l'Elysée.

--Mon Dieu! expliquait Massot, il est très possible que, cette fois,
Sanier ne mente pas et qu'il ait trouvé une liste de noms sur un carnet
de Hunter, qui serait tombé entre ses mains... Dans cette affaire des
Chemins de fer africains, pour obtenir certains votes, je sais
personnellement depuis longtemps que Hunter a été le racoleur de
Duvillard. Mais, si l'on veut comprendre, on doit d'abord établir de
quelle manière il procédait, avec une adresse, une sorte de délicatesse
aimable, qui sont loin des brutales corruptions, des marchandages
salissants qu'on suppose. Il faut être Sanier pour imaginer un parlement
comme un marché ouvert, où toutes les consciences sont à vendre, où
elles s'adjugent au plus offrant, avec impudence. Ah! que les choses se
sont passées autrement, et qu'elles sont explicables, excusables même
parfois!... Ainsi, l'article vise surtout Barroux et Monferrand, qui,
sans y être nommés, y sont désignés de la façon la plus claire. Vous
n'ignorez pas qu'au moment du vote Barroux était à l'Intérieur et
Monferrand aux Travaux publics, de sorte que les voilà accusés d'être
des ministres prévaricateurs, le plus noir des crimes sociaux. Je ne
sais dans quelle combinaison politique Barroux a pu entrer, mais je jure
bien qu'il n'a rien mis dans sa poche, car il est le plus honnête des
hommes. Quant à Monferrand, c'est une autre affaire, il est homme à se
faire sa part; seulement, je serais très surpris s'il s'était mis dans
un mauvais cas. Il est incapable d'une faute, surtout d'une faute bête,
comme celle de toucher de l'argent, en en laissant traîner le reçu.

Il s'interrompit, il indiqua d'un mouvement de tête Dutheil, l'air
fiévreux et souriant quand même, parmi un groupe qui venait de se former
autour des deux ministres.

--Tenez! ce jeune homme là-bas, le joli brun qui a une barbe si
triomphante.

--Je le connais, dit Pierre.

--Ah! vous connaissez Dutheil. Eh bien! en voilà un qui a sûrement
touché. Mais c'est un oiseau. Il nous est arrivé d'Angoulême pour mener
la plus aimable des existences, et il n'a pas plus de conscience ni de
scrupules que les gentils pinsons de son pays, toujours en fête d'amour.
Ah! pour celui-là, l'argent de Hunter a été comme une manne qui lui
était due, et il ne s'est pas même dit qu'il se salissait les doigts.
Soyez sûr qu'il s'étonne qu'on puisse donner à ça la moindre importance.

De nouveau, il désigna un député, dans le même groupe, un homme
d'environ cinquante ans, malpropre, l'air éploré, d'une hauteur de
perche, et la taille un peu courbée par le poids de sa tête, qu'il avait
longue et chevaline. Ses cheveux jaunâtres, rares et plats, ses
moustaches tombantes, toute sa face noyée, éperdue, exprimait une
continuelle détresse.

--Et Chaigneux, le connaissez-vous? Non... Regardez-le, et demandez-vous
s'il n'est pas tout naturel aussi que celui-ci ait touché... Il est
débarqué d'Arras. Il avait là-bas une étude d'avoué. Lorsque sa
circonscription l'a envoyé ici, il s'est laissé griser par la politique,
il a tout vendu pour venir faire fortune à Paris, où il s'est installé
avec sa femme et ses trois filles. Alors, vous vous imaginez son
désarroi au milieu de ces quatre femmes, des femmes terribles, toujours
dans les chiffons, les courses, les visites à recevoir et à rendre, sans
compter la chasse aux épouseurs qui fuient. C'est la malchance acharnée,
l'échec quotidien du pauvre homme médiocre, qui a cru que sa situation
de député allait lui faciliter les affaires, et qui s'y noie... Et vous
ne voulez pas que Chaigneux ait touché, lui qui est toujours en
souffrance d'un billet de cinq cents francs! J'admets qu'il ne fût pas
un malhonnête homme. Il l'est devenu, voilà tout.

Massot était lancé, il continua ses portraits, la série qu'il avait un
instant rêvé d'écrire, sous le titre de «Députés à vendre». Les naïfs
tombés dans la cuve, les exaspérés d'ambition, les âmes basses cédant à
la tentation des tiroirs ouverts, les brasseurs d'affaires se grisant et
perdant pied, à remuer de gros chiffres. Mais il reconnaissait
volontiers qu'ils étaient relativement peu nombreux et que ces quelques
brebis galeuses se retrouvaient dans tous les parlements du monde. Le
nom de Sanier revint encore, il n'y avait que Sanier pour faire de nos
Chambres des cavernes de voleurs.

Et Pierre, surtout, s'intéressait à la tourmente que la menace d'une
crise ministérielle soulevait devant lui. Autour de Barroux et de
Monferrand, il n'y avait pas que les Dutheil, que les Chaigneux, pâles
de sentir le sol trembler, se demandant s'ils n'iraient pas coucher le
soir à Mazas. Tous leurs clients étaient là, tous ceux qui tenaient
d'eux l'influence, les places, et qui allaient s'effondrer, disparaître
dans leur chute. Aussi fallait-il voir l'anxiété des regards, l'attente
livide des figures, au milieu des conversations chuchotantes, des
renseignements et des commérages qui couraient. Puis, dans le groupe d'à
côté, autour de Vignon très calme, souriant, c'était l'autre clientèle,
celle qui attendait de monter à l'assaut du pouvoir, pour tenir enfin
l'influence, les places. Les yeux y luisaient de convoitise, on y lisait
une joie encore à l'état d'espérance, une surprise heureuse de
l'occasion brusque qui se présentait. Aux questions trop directes de ses
amis, Vignon évitait de répondre, affirmait seulement qu'il
n'interviendrait pas. Et son plan était évidemment de laisser Mège
interpeller, renverser le ministère, car il ne le craignait pas, et il
n'aurait ensuite, croyait-il, qu'à ramasser les portefeuilles tombés.

--Ah! Monferrand, disait le petit Massot, en voilà un gaillard qui prend
le vent! Je l'ai connu anticlérical, mangeant du prêtre, monsieur
l'abbé, si vous me permettez de m'exprimer ainsi; et ce n'est pas pour
vous être agréable, mais je crois pouvoir vous annoncer qu'il s'est
réconcilié avec Dieu... Du moins, on m'a conté que monseigneur Martha,
un grand convertisseur, ne le quitte plus. Cela fait plaisir, par les
temps nouveaux d'aujourd'hui, lorsque la science a fait banqueroute et
que, de tous côtés, dans les arts, dans les lettres, dans la société
elle-même, la religion refleurit en un délicieux mysticisme.

Il se moquait, comme toujours; mais il avait dit cela d'un air si
aimable, que le prêtre dut s'incliner. D'ailleurs, un grand mouvement
s'était produit, des voix annonçaient que Mège montait à la tribune; et
ce fut une hâte générale, tous les députés rentrèrent dans la salle des
séances, ne laissant que les curieux et quelques journalistes dans la
salle des Pas perdus.

--C'est étonnant, reprit Massot, que Fonsègue ne soit pas arrivé. Ça
l'intéresse pourtant, ce qui se passe. Mais il est si malin, qu'il y a
toujours une raison, quand il ne fait pas ce qu'un autre ferait...
Est-ce que vous le connaissez?

Et, sur la réponse négative de Pierre:

--Une tête et une vraie puissance, celui-là!... Oh! j'en parle
librement, je n'ai guère la bosse du respect, et mes patrons, n'est-ce
pas? c'est encore les pantins que je connais le mieux et que je démonte
le plus volontiers... Fonsègue est, lui aussi, désigné clairement dans
l'article de Sanier. Il est, d'ailleurs, le client ordinaire de
Duvillard. Qu'il ait touché, cela ne fait aucun doute, car il touche
dans tout. Seulement, il est toujours couvert, il touche pour des
raisons avouables, la publicité, les commissions permises. Et, si j'ai
cru le voir troublé tout à l'heure, s'il tarde à être là comme pour
établir un alibi moral, c'est donc qu'il aurait commis la première
imprudence de sa vie.

Il continua, il raconta tout Fonsègue, un Corrézien encore, qui s'était
mortellement fâché avec Monferrand à la suite d'histoires inconnues, un
ancien avocat de Tulle venu à Paris pour le conquérir, et qui l'avait
réellement conquis, grâce au grand journal du matin, _le Globe_, dont il
était le fondateur et le directeur. Maintenant, il occupait, avenue du
Bois de Boulogne, un luxueux hôtel, et pas une entreprise ne se lançait,
sans qu'il s'y taillât royalement sa part. Il avait le génie des
affaires, il se servait de son journal comme d'une force incalculable,
pour régner en maître sur le marché. Mais quel esprit de conduite,
quelle longue et adroite patience, avant d'arriver à son solide renom
d'homme grave, gouvernant avec autorité le plus vertueux, le plus
respecté des journaux! Ne croyant au fond ni à Dieu ni à Diable, il
avait fait de ce journal le soutien de l'ordre, de la propriété et de la
famille, républicain conservateur depuis qu'il y avait intérêt à l'être,
mais resté religieux, d'un spiritualisme qui rassurait la bourgeoisie.
Et, dans sa puissance acceptée, saluée, il avait une main au fond de
tous les sacs.

--Hein? monsieur l'abbé, voyez où mène la presse. Voilà Sanier et
Fonsègue, comparez-les un peu. En somme, ce sont des compères, ils ont
chacun une arme, et ils s'en servent. Mais quelle différence dans les
moyens et dans les résultats! La feuille du premier est vraiment un
égout, qui le roule, qui l'emporte lui-même au cloaque. Tandis que la
feuille de l'autre est certainement du meilleur journalisme qu'on puisse
faire, très soignée, très littéraire, un régal pour les gens délicats,
un honneur pour l'homme qui la dirige... Et, grand Dieu! au fond, quelle
identité dans la farce!

Massot éclata de rire, heureux de cette moquerie dernière. Puis,
brusquement:

--Ah! voici Fonsègue enfin.

Et il présenta le prêtre, très à l'aise, en riant encore.

--Monsieur l'abbé Froment, mon cher patron, qui vous attend depuis plus
de vingt minutes... Moi, je vais voir un peu ce qui se passe là dedans.
Vous savez que Mège interpelle.

Le nouveau venu eut une légère secousse.

--Il y a une interpellation... Bon, bon! j'y vais.

Pierre le regardait. Un petit homme d'une cinquantaine d'années, maigre
et vif, resté jeune, avec toute sa barbe noire encore. Des yeux
étincelants, une bouche perdue sous les moustaches et qu'on disait
terrible. Avec cela, un air d'aimable compagnon, de l'esprit jusqu'au
bout du petit nez pointu, un nez de chien de chasse toujours en quête.

--Monsieur l'abbé, en quoi puis-je vous être agréable?

Alors, Pierre, brièvement, présenta sa requête, conta sa visite du matin
à Laveuve, donna tous les détails navrants, demanda l'admission
immédiate du misérable à l'Asile.

--Laveuve? mais est-ce que son affaire n'a pas été examinée?... C'est
Dutheil qui nous a présenté un rapport là-dessus, et les faits nous ont
paru tels, que nous n'avons pu voter l'admission.

Le prêtre insista.

--Je vous assure, monsieur, que, si vous aviez été avec moi, ce matin,
votre coeur se serait fendu de pitié. Il est révoltant qu'on laisse
une heure de plus un vieillard dans cet effroyable abandon. Ce soir, il
faut qu'il couche à l'Asile.

Fonsègue se récria.

--Oh! ce soir, c'est impossible, absolument impossible. Il y a toutes
sortes de formalités indispensables. Et moi, d'ailleurs, je ne puis
prendre seul une pareille décision, je n'ai pas ce pouvoir. Je ne suis
que l'administrateur, je ne fais qu'exécuter les ordres du comité de nos
dames patronnesses.

--Mais, monsieur, c'est justement madame la baronne Duvillard qui m'a
envoyé à vous, en m'affirmant que vous seul aviez l'autorité nécessaire
pour décider une admission immédiate, dans un cas exceptionnel.

--Ah! c'est la baronne qui vous envoie, ah! que je la reconnais bien là,
incapable de prendre un parti, trop soucieuse de sa paix pour accepter
jamais une responsabilité!... Pourquoi veut-elle que ce soit moi qui aie
des ennuis? Non, non, monsieur l'abbé, je n'irai à coup sûr pas contre
tous nos règlements, je ne donnerai pas un ordre qui me fâcherait
peut-être avec toutes ces dames. Vous ne les connaissez pas, elles
deviennent terribles, dès qu'elles sont en séance.

Il s'égayait, il se défendait d'un air de plaisanterie, très résolu, au
fond, à ne rien faire. Et, brusquement, Dutheil reparut, se précipita,
nu-tête, courant les couloirs pour racoler les absents, intéressés dans
la grave discussion qui s'ouvrait.

--Comment, Fonsègue, vous êtes encore là? Allez, allez vite à votre
banc! C'est grave.

Et il disparut. Le député ne se hâta pourtant pas, comme si l'aventure
louche qui passionnait la salle des séances ne pût le toucher en rien.
Il souriait toujours, bien qu'un léger mouvement fébrile fît battre ses
paupières.

--Excusez-moi, monsieur l'abbé, vous voyez que mes amis ont besoin de
moi... Je vous répète que je ne puis absolument rien pour votre protégé.

Mais Pierre ne voulut pas encore accepter cette réponse comme
définitive.

--Non, non! monsieur, allez à vos affaires, je vais vous attendre ici...
Ne prenez pas un parti, sans y réfléchir mûrement. On vous presse, je
sens que vous ne m'écoutez pas avec assez de liberté. Tout à l'heure,
quand vous reviendrez et que vous serez tout à moi, je suis certain que
vous m'accorderez ce que je demande.

Et, bien que Fonsègue, en s'éloignant, lui affirmât qu'il ne pouvait
changer d'avis, il s'entêta, il se rassit sur la banquette, quitte à y
rester jusqu'au soir. La salle des Pas perdus s'était presque
complètement vidée, et elle apparaissait plus morne et plus froide, avec
son Laocoon et sa Minerve, ses murs nus, d'une banalité de gare, où la
bousculade du siècle passait, sans échauffer le haut plafond. Jamais
clarté plus blême, plus indifférente, n'était entrée par les grandes
portes-fenêtres, derrière lesquelles on apercevait le petit jardin
endormi, avec ses maigres gazons d'hiver. Et pas un bruit n'arrivait des
tempêtes de la séance voisine, il ne tombait du lourd monument qu'un
silence de mort, dans un sourd frisson de détresse, venu de très loin
sans doute, du pays entier.

C'était cela, maintenant, qui hantait la songerie de Pierre. Toute la
plaie ancienne, envenimée, s'étalait avec son poison, dans sa virulence.
La lente pourriture parlementaire avait grandi, s'attaquait au corps
social. Certes, au-dessus des basses intrigues, de la ruée des ambitions
personnelles, il y avait bien la haute lutte supérieure des principes,
l'histoire en marche, déblayant le passé, tâchant de faire dans l'avenir
plus de vérité, plus de justice et de bonheur. Mais, en pratique, à ne
voir que l'affreuse cuisine quotidienne, quel déchaînement d'appétits
égoïstes, quel unique besoin d'étrangler le voisin et de triompher seul!
On ne trouvait là, entre les quelques groupes, qu'un incessant combat
pour le pouvoir et pour les satisfactions qu'il donne. Gauche, droite,
catholiques, républicains, socialistes, les vingt nuances des partis,
n'étaient que les étiquettes qui classaient la même soif brûlante de
gouverner, de dominer. Toutes les questions se rapetissaient à la seule
question de savoir qui, de celui-ci, de celui-là ou de cet autre, aurait
en sa main la France, pour en jouir, pour en distribuer les faveurs à
la clientèle de ses créatures. Et le pis était que les grandes
batailles, les journées et les semaines perdues pour faire succéder
celui-ci à celui-là, et cet autre à celui-ci, n'aboutissaient qu'au plus
sot des piétinements sur place, car tous les trois se valaient, et il
n'y avait entre eux que de vagues différences, de sorte que le nouveau
maître gâchait la même besogne que le precédent avait gâchée, forcément
oublieux des programmes et des promesses, dès qu'il régnait.

Invinciblement, la songerie de Pierre retournait à Laveuve, qu'il avait
un instant oublié, qui maintenant le reprenait, d'un frisson de colère
et de mort. Ah! qu'importait au vieux misérable, crevant de faim sur ses
haillons, que Mège renversât le ministère Barroux, et qu'un ministère
Vignon arrivât au pouvoir! A ce train, il faudrait cent ans, deux cents
ans, pour qu'il y eût du pain dans les soupentes où râlent les éclopés
du travail, les vieilles bêtes de somme fourbues. Et, derrière Laveuve,
c'était toute la misère, tout le peuple des déshérités et des pauvres
qui agonisaient, qui demandaient justice, pendant que la Chambre, en
grande séance, se passionnait pour savoir à qui la nation serait, et qui
la dévorerait. La boue coulait à pleins bords, la plaie hideuse,
saignante et dévorante, s'étalait impudemment, tel que le cancer qui
ronge un organe, gagnant le coeur. Et quel dégoût, quelle nausée à ce
spectacle, et quel désir du couteau vengeur qui ferait de la santé et de
la joie!

Pierre n'aurait pu dire depuis combien de temps il était enfoncé dans
cette rêverie, lorsqu'un brouhaha, de nouveau, remplit la salle. Des
gens revenaient, gesticulaient, formaient des groupes. Et il entendit
brusquement le petit Massot qui s'écriait, à côté de lui:

--Il n'est pas par terre, mais il n'en vaut guère mieux. Je ne ficherais
pas quatre sous de son existence.

Il parlait du ministère. D'ailleurs, il conta la séance à un confrère
qui arrivait. Mège avait très bien parlé, avec une fureur d'indignation
extraordinaire contre la bourgeoisie pourrie et pourrisseuse; mais,
comme toujours, il avait dépassé le but, effrayant la Chambre par sa
violence même. De sorte que, lorsque Barroux était monté à la tribune
pour demander l'ajournement de l'interpellation à un mois, il n'avait eu
qu'à s'indigner, très sincèrement du reste, plein d'une hautaine colère
contre les infâmes campagnes que menait une certaine presse. Est-ce que
les hontes du Panama allaient renaître? Est-ce que la représentation
nationale allait se laisser intimider par de nouvelles menaces de
délation? C'était la république elle-même que ses adversaires essayaient
de noyer sous un flot d'abominations. Non, non! l'heure était venue de
se recueillir, de travailler en paix, sans permettre aux affamés de
scandales de troubler la paix publique. Et la Chambre, impressionnée,
craignant à la longue la lassitude des électeurs, devant ce débordement
continu d'ordures, avait ajourné l'interpellation à un mois. Seulement,
quoique Vignon eût évité d'intervenir en prenant la parole, tout son
groupe avait voté contre le ministère, si bien que la majorité obtenue
par celui-ci n'était que le deux voix, une majorité dérisoire.

--Mais alors, demanda une voix à Massot, ils vont donner leur démission.

--Oui, le bruit en court. Pourtant, Barroux est bien tenace... En tout
cas, s'ils s'obstinent, ils seront par terre avant huit jours, d'autant
plus que Sanier, furieux, déclare qu'il va publier demain la liste des
noms.

Et l'on vit passer, en effet, Barroux et Monferrand, qui se hâtaient,
l'air affairé et soucieux, suivis de leurs clients inquiets. On disait
que tout le cabinet était en train de se réunir, pour aviser et prendre
un parti. Et ce fut ensuite Vignon qui reparut, au milieu d'un flot
d'amis.

Lui était radieux, d'une joie qu'il s'efforçait de cacher, calmant sa
troupe, ne voulant pas chanter victoire trop tôt; mais les yeux de la
bande luisaient, toute une meute à l'heure prochaine de la curée. Et il
n'était pas jusqu'à Mège qui ne triomphât. A deux voix près, il avait
renversé le ministère. Encore un usé! et il userait celui de Vignon! et
il gouvernerait enfin!

--Diable! murmura le petit Massot, Chaigneux et Dutheil ont des mines de
chiens battus. Et, tenez! il n'y a encore que le patron. Regardez-le,
est-il beau, ce Fonsègue!... Bonsoir, je file.

Il serra la main de son confrère, il ne voulut pas rester, bien que la
séance continuât, une nouvelle question d'affaire, très importante, et
qui se discutait devant les bancs vides.

Chaigneux était allé s'accouder près de la grande Minerve, de son air
éploré; et jamais détresse besogneuse ne l'avait plié davantage, sous
l'angoisse continue de sa malchance. Dutheil, lui, pérorait quand même
au centre d'un groupe, affectait une insouciance moqueuse; mais un tic
nerveux plissait son nez, tirait sa bouche, toute sa face de joli homme
suait la peur. Et il n'y avait réellement que Fonsègue tranquille et
brave, toujours le même, dans sa petite taille remuante, avec ses yeux
étincelants d'esprit, voilés à peine d'une ombre de malaise.

Pierre s'était levé, pour renouveler sa demande. Mais Fonsègue le
prévint, lui dit avec vivacité:

--Non, non, monsieur l'abbé, je vous répète que je refuse de prendre sur
moi une telle infraction à nos règlements. Il y a eu rapport, et il y a
chose jugée. Comment voulez-vous que je puisse passer outre?

--Monsieur, dit douloureusement le prêtre, il s'agit d'un vieillard qui
a faim, qui a froid et qui va mourir, si l'on ne vient pas à son
secours.

D'un geste désespéré, le directeur du _Globe_ sembla prendre les murs à
témoin qu'il n'y pouvait rien. Sans doute craignait-il quelque mauvaise
histoire pour son journal, où il avait abusé de l'OEuvre des Invalides
du travail, comme arme électorale. Peut-être aussi la terreur secrète où
la séance venait de le jeter, lui durcissait-elle le coeur.

--Je ne puis rien, je ne puis rien... Mais, naturellement, je ne demande
pas mieux que vous me fassiez forcer la main par ces dames du comité.
Vous avez déjà madame la baronne Duvillard, ayez-en d'autres.

Résolu à lutter jusqu'au bout, Pierre vit là une suprême tentative.

--Je connais madame la comtesse de Quinsac, je puis aller la voir tout
de suite.

--C'est cela! excellent, la comtesse de Quinsac! Prenez une voiture et
allez voir aussi madame la princesse de Harth. Elle se remue beaucoup,
elle devient très influente... Ayez l'approbation de ces dames,
retournez chez la baronne à sept heures, obtenez d'elle une lettre qui
me couvre, et venez alors me trouver au journal. A neuf heures, votre
homme couchera à l'Asile.

Il y mettait, maintenant, une sorte de rondeur joyeuse, n'ayant plus
l'air de douter du succès, du moment qu'il ne risquait plus de se
compromettre. Le prêtre fut repris d'un grand espoir.

--Ah! monsieur, je vous remercie, c'est une oeuvre de salut que vous
allez faire.

--Mais vous pensez bien que je ne demande pas mieux. Si nous pouvions,
d'un mot, guérir la misère, empêcher la faim et la soif...
Dépêchez-vous, vous n'avez pas une minute à perdre.

Ils se serrèrent la main, et Pierre se hâta de sortir. Ce n'était point
chose facile, les groupes avaient grandi, les colères et les angoisses
de la séance refluaient là, en un tumulte trouble, de même qu'une pierre
jetée au milieu d'une mare remue la vase du fond, fait remonter à la
surface les décompositions cachées. Il dut jouer des coudes, s'ouvrir un
passage au travers de cette cohue, de la lâcheté frissonnante des uns,
de l'audace insolente des autres, des tares salissantes du plus grand
nombre, dans l'inévitable contagion du milieu. Mais il emportait un
nouvel espoir, et il lui semblait que, s'il sauvait ce jour-là une vie,
s'il faisait un heureux, ce serait le commencement du rachat, un peu de
pardon sur les sottises et sur les fautes de ce monde politique, égoïste
et dévorant.

Dans le vestibule, un dernier incident arrêta Pierre une minute encore.
Il y régnait une émotion, à la suite d'une querelle entre un homme et un
huissier, qui l'avait empêché d'entrer, après avoir constaté que la
carte qu'il présentait était une carte ancienne et dont on avait gratté
la date. L'homme, d'abord brutal, n'avait pas insisté, comme saisi d'une
timidité soudaine. Et Pierre eut la surprise de reconnaître, dans cet
homme mal vêtu, Salvat, l'ouvrier mécanicien qu'il avait vu partir le
matin en quête de travail. Cette fois, c'était bien lui, grand, maigre,
ravagé, avec ses yeux de flamme et de rêve, incendiant sa face blême de
meurt-de-faim. Il n'avait plus son sac à outils, son veston en loques
était boutonné, gonflé sur le flanc gauche par une grosseur, sans doute
quelque morceau de pain caché là. Et, repoussé par les huissiers, il se
remit en marche, il prit le pont de la Concorde, lentement, au hasard,
de l'air d'un homme qui ne sait où il va.



IV


Dans le vieux salon fané, un salon Louis XVI aux boiseries grises,
madame la comtesse de Quinsac était assise près de la cheminée, à sa
place habituelle. Elle ressemblait singulièrement à son fils, la figure
longue et noble, le menton un peu sévère, avec de beaux yeux encore,
sous la neigé des cheveux fins, coiffée à la mode surannée de sa
jeunesse. Et, dans sa froideur hautaine, elle savait être aimable, d'une
bonne grâce parfaite.

Elle reprit après un long silence, avec un petit geste de la main, en
s'adressant au marquis de Morigny, assis à l'autre coin de la cheminée,
où il occupait le même fauteuil depuis tant d'années:

--Ah! mon ami, vous avez bien raison, le bon Dieu nous a oubliés dans
une abominable époque.

--Oui, nous avons passé à côté du bonheur, dit-il lentement, et c'est
votre faute, c'est sans doute la mienne aussi.

Elle le fit taire d'un nouveau geste, avec un triste sourire. Et le
silence retomba, pas un bruit ne venait de la rue, dans ce sombre
rez-de-chaussée, au fond de la cour d'un vieil hôtel, situé rue
Saint-Dominique, presque à l'angle de la rue de Bourgogne.

Le marquis était un vieillard de soixante-quinze ans, de neuf ans plus
âgé que la comtesse. Petit et sec, il avait pourtant grand air, avec sa
face rasée, aux profondes rides correctes. Il appartenait à une des plus
antiques familles de France, et il restait un des derniers légitimistes
sans espoir, très pur, très haut, gardant sa foi à la monarchie morte,
dans l'écroulement de tout. Sa fortune, estimée encore à des millions,
se trouvait comme immobilisée, par son refus de la faire fructifier, en
la mettant au service des travaux du siècle. Et l'on savait qu'il avait
aimé discrètement la comtesse, du vivant même de M. de Quinsac, et qu'il
s'était offert, après la mort de celui-ci, lorsque la veuve, âgée au
plus de quarante ans, était venue se réfugier dans cet humide
rez-de-chaussée, avec une quinzaine de mille francs de rente, sauvés à
grand'peine. Mais elle adorait son fils Gérard, alors dans sa dixième
année, d'une santé délicate. Elle lui avait tout sacrifié, par une sorte
de pudeur de mère, par une crainte superstitieuse de le perdre, si elle
remettait une autre tendresse et un autre devoir dans sa vie. Et le
marquis, qui s'était incliné, avait continué à l'adorer de toute son
âme, lui faisant la cour comme au premier soir où il l'avait vue,
empressé et discret après un quart de siècle de fidélité absolue. Il n'y
avait jamais rien eu entre eux, pas même un baiser.

A la voir si triste, il craignit de lui avoir déplu, il ajouta:

--Je vous aurais voulue plus heureuse, mais je n'ai pas su, et la faute
n'en est sûrement qu'à moi... Est-ce que Gérard vous donnerait des
inquiétudes?

Elle dit non de la tête. Puis, tout haut:

--Tant que les choses resteront où elles en sont, nous ne saurions nous
en plaindre, mon ami, puisque nous les avons acceptées.

Elle parlait de la liaison coupable de son fils avec la baronne
Duvillard. Toujours elle s'était montrée faible pour cet enfant qu'elle
avait eu tant de peine à élever, sachant elle seule l'épuisement, la
lamentable fin de race qui se cachait en lui, sous le beau dehors de sa
mine fière. Elle tolérait sa paresse, son oisiveté, le dégoût d'homme de
plaisir qui l'avait écarté des armes et de la diplomatie. Que de fois
elle avait réparé des sottises, payé des petites dettes, en les taisant,
en refusant l'aide pécuniaire du marquis, qui n'osait même plus offrir
ses millions, tant elle s'entêtait à vivre héroïquement des débris de sa
fortune! Et c'était ainsi qu'elle avait fini par fermer les yeux sur le
scandale des amours de son fils, se doutant bien comment les choses
s'étaient passées, par abandon, par inconscience, l'homme qui ne sait se
reprendre, la femme qui le tient et le garde, en se donnant. Le marquis,
lui, n'avait pardonné que le jour où Eve s'était faite chrétienne.

--Vous savez, mon ami, que Gérard est si bon, reprit la comtesse. C'est
ce qui fait sa force et sa faiblesse. Comment voulez-vous que je le
gronde, quand il pleure avec moi?... Il se lassera de cette femme.

M. de Morigny hocha la tête.

--Elle est encore très belle... Et puis, il y a la fille. Ce serait plus
grave, il l'épouserait.

--Oh! la fille, une infirme!

--Oui, et vous entendez ce qu'on dirait: un Quinsac épousant un monstre
pour ses millions.

C'était leur terreur à tous deux. Ils n'ignoraient rien de ce qui se
passait chez les Duvillard, l'amitié émue entre la disgraciée Camille et
le beau Gérard, l'idylle attendrissante sous laquelle se cachait le plus
atroce des drames. Et ils protestaient de toute leur indignation.

--Oh! ça, non, non, jamais! déclara la comtesse. Mon fils dans cette
famille, non! jamais je ne donnerai mon autorisation!

Justement le général de Bozonnet entra. Il adorait sa soeur, il venait
lui tenir compagnie, les jours où elle recevait, car l'ancien cercle
s'était peu à peu éclairci, ils n'étaient plus que quelques fidèles à se
risquer dans ce salon gris et morne, où l'on se serait cru à des
milliers de lieues du Paris actuel. Tout de suite, pour l'égayer, il
conta qu'il venait de déjeuner chez les Duvillard, nomma les convives,
dit que Gérard était là. Il savait qu'il faisait plaisir à sa soeur,
en allant dans cette maison, dont il lui rapportait des nouvelles, qu'il
décrassait un peu par le grand honneur de sa présence. Et lui ne s'y
ennuyait pas, gagné au siècle depuis longtemps, très accommodant sur
tout ce qui n'était pas l'art militaire.

--Cette pauvre petite Camille adore Gérard, dit-il. A table, elle le
dévorait des yeux.

Le marquis de Morigny intervint gravement.

--Là est le danger, un mariage serait une chose absolument monstrueuse,
à tous les points de vue.

Le général parut s'étonner.

--Pourquoi donc? Elle n'est pas belle, mais si l'on n'épousait que les
belles filles! Et il y a aussi ses millions: notre cher enfant en serait
quitte pour en faire un bon usage... Et puis, c'est vrai, il y a encore
la liaison avec la mère. Mon Dieu! l'aventure est si commune
aujourd'hui!

Révolté, le marquis eut un geste de souverain dégoût. Pourquoi discuter,
quand tout sombrait? Que répondre à un Bozonnet, au dernier vivant de
cette illustre famille, lorsqu'il en arrivait à excuser les moeurs
infâmes de la république, après avoir renié son roi et servi l'empire,
en s'attachant d'une passion fidèle à la fortune, à la mémoire de César?
Mais la comtesse elle-même s'indignait.

--Oh! mon frère, que dites-vous? Jamais je n'autoriserai un tel
scandale. J'en faisais tout à l'heure le serment.

--Ma soeur, ne jurez pas! s'écria le général. Moi, je voudrais notre
Gérard heureux, voilà tout. Et il faut bien convenir qu'il n'est pas bon
à grand'chose. Qu'il ne se soit pas fait soldat, je le comprends, car
c'est un métier aujourd'hui perdu. Mais qu'il ne soit pas entré dans la
diplomatie, qu'il n'ait pas accepté une occupation quelconque, je le
comprends moins. Sans doute il est beau de taper sur le temps actuel, de
déclarer qu'un homme de notre monde ne saurait y faire une besogne
propre. Seulement, il n'y a plus, au fond, que les paresseux qui disent
cela. Et Gérard n'a qu'une excuse, son peu d'aptitude, son manque de
volonté et de force.

Des larmes étaient montées aux yeux de la mère. Elle tremblait toujours,
elle savait bien le mensonge de la façade: un coup de froid aurait
emporté son fils, tout grand et solide qu'il paraissait. Et n'y avait-il
pas là le symbole de cette noblesse, d'apparence encore si haute et si
fière, et qui, au fond, n'était que cendre?

--Enfin, continua le général, il a trente-six ans, il retombe sans cesse
à votre charge, et il faudra bien qu'il fasse une fin.

Mais elle le fit taire, elle se tourna vers le marquis.

--Mon ami, n'est-ce pas? confions-nous à Dieu. Il est impossible qu'il
ne vienne pas à mon aide, car je ne l'ai jamais offensé.

--Jamais! répondit le marquis, en mettant dans ce simple mot toute sa
peine, toute sa tendresse, tout son culte, pour cette femme qu'il
adorait depuis tant d'années, sans qu'ils eussent péché ni l'un ni
l'autre.

Un nouveau fidèle entrait, et la conversation changea. M. de
Larombardière, vice-président à la cour, était un grand vieillard de
soixante-cinq ans, maigre, chauve, rasé, ne portant que de minces
favoris blancs; et ses yeux gris, sa bouche pincée, très écartée du nez,
son menton carré et têtu, donnaient à sa longue face une grande
austérité. Le désespoir de sa vie était qu'affligé d'un zézaiement un
peu enfantin, il n'avait pu, dans la magistrature debout, remplir son
mérite, car il se piquait d'être un grand orateur. Ce tourment secret le
rendait morose. En lui s'incarnait la vieille France royaliste et
boudeuse, servant la république à contre-coeur, l'ancienne
magistrature, sévère, fermée à toute évolution, à tout sens nouveau des
choses et des êtres. Et, d'une petite noblesse de robe, légitimiste
rallié à l'orléanisme, il se croyait l'homme de sagesse et de logique,
dans ce salon, où il était très fier de rencontrer le marquis.

On causa des derniers événements. Les conversations politiques,
d'ailleurs, s'épuisaient vite, se résumaient dans l'amère condamnation
des hommes et des faits, tous les trois se trouvant d'accord sur les
abominations du régime républicain. Ils n'étaient là que des ruines, les
restes des vieux partis, réduits à l'impuissance presque absolue. Le
marquis, lui, planait dans son intransigeance totale, fidèle à une
morte, un des derniers de cette noblesse riche encore, haute et entêtée,
qui mourait sur place. Le magistrat, qui avait au moins un prétendant,
comptait sur un miracle, en démontrait la nécessité, si la France ne
voulait tomber aux plus graves malheurs, à la disparition prochaine et
complète. Et, quant au général, il ne regrettait des deux empires que
les grandes guerres, il laissait de côté le maigre espoir d'une
restauration bonapartiste, pour déclarer qu'en ne s'en tenant pas aux
armées impériales, qu'en décrétant le service obligatoire, la nation en
armes, la république avait tué la guerre, et tué la patrie.

Lorsque le domestique vint demander à la comtesse si elle voulait bien
recevoir monsieur l'abbé Froment, celle-ci parut un peu surprise.

--Que me veut-il? Faites entrer.

Elle était très pieuse, et elle l'avait connu dans des oeuvres de
charité, touchée de son zèle, édifiée par le renom de jeune saint que
lui faisaient ses paroissiennes de Neuilly.

Lui, tout à sa fièvre, se sentit intimidé, dès le seuil du salon.
D'abord, il n'y distingua rien, il crut entrer dans un deuil, une ombre
où des formes semblaient se fondre, où des voix chuchotaient. Puis,
lorsqu'il eut reconnu les personnes qui étaient là, il fut dépaysé
davantage, en les trouvant si lointaines et si tristes, si à l'écart du
monde d'où il venait, où il retournait. Et, la comtesse l'ayant fait
asseoir près d'elle, devant la cheminée, ce fut à voix basse qu'il lui
conta l'histoire lamentable de Laveuve, en lui demandant son appui pour
le faire entrer à l'Asile des Invalides du travail.

--Ah! oui, cette OEuvre dont mon fils a désiré que je fusse... Mais,
monsieur l'abbé, je n'ai jamais mis les pieds aux séances du comité.
Comment voulez-vous que j'intervienne, n'ayant à coup sûr aucune
influence?

De nouveau, les figures unies de Gérard et d'Eve venaient de se dresser
devant elle, car la rencontre première des deux amants avait eu lieu à
l'Asile. Et déjà elle faiblissait, dans sa maternité toujours
souffrante, bien qu'elle eût le regret d'avoir donné son nom, pour une
de ces entreprises charitables à grand tapage, dont elle réprouvait les
abus intéressés.

--Madame, insista Pierre, il s'agit d'un pauvre vieillard qui meurt de
faim. Ayez pitié, je vous en supplie.

Bien que le prêtre eût parlé bas, le général s'approcha.

--C'est encore pour votre vieux révolutionnaire que vous courez. Vous
n'avez donc pas réussi près de l'administrateur?... Dame! il est
difficile de s'attendrir sur des gaillards, qui, s'ils étaient les
maîtres, nous balayeraient tous, comme ils disent.

M. de Larombardière approuva d'un hochement du menton. Depuis quelque
temps, il était hanté par le péril anarchiste.

Et Pierre recommença son plaidoyer, navré et frémissant. Il dit
l'affreuse misère, les logis sans nourriture, les femmes et les enfants
grelottant de froid, les pères battant le boueux Paris d'hiver, en quête
d'un morceau de pain. Ce qu'il demandait, ce n'était qu'un mot sur une
carte de visite, un mot bienveillant de la comtesse, qu'il porterait
tout de suite à la baronne Duvillard, pour la décider à passer
par-dessus les règlements. Et ses paroles, tremblantes de larmes
étouffées, tombaient une à une, dans le salon morne, comme venues de
très loin et se perdant dans un monde mort, sans écho désormais.

Madame de Quinsac se tourna vers M. de Morigny. Mais il semblait s'être
désintéressé. Il regardait fixement le feu, de son air hautain
d'étranger, indifférent aux choses et aux êtres, parmi lesquels une
erreur des temps le forçait à vivre. Cependant, il releva la tête, en
sentant sur lui ce regard de la femme adorée; et leurs yeux se
rencontrèrent, avec une infinie douceur, la douceur si triste de leur
héroïque tendresse.

--Mon Dieu! dit-elle, je sais vos mérites, monsieur l'abbé, et je ne
veux pas me refuser à une de vos bonnes oeuvres.

Elle quitta le salon un moment, elle y revint, tenant une carte, où elle
avait écrit qu'elle était de tout son coeur avec monsieur l'abbé
Froment, dans les démarches qu'il faisait. Et celui-ci la remercia, les
mains frémissantes de gratitude, et il s'en alla ravi, comme s'il
emportait un nouvel espoir de salut, en sortant de ce salon, où,
derrière lui, un flot d'ombre et de silence sembla retomber, sur cette
vieille dame et ses derniers fidèles, au coin de leur feu, tout un monde
en train de disparaître.

Dehors, Pierre remonta allègrement dans son fiacre, après avoir donné
l'adresse de la princesse de Harth, avenue Kléber. S'il obtenait de même
une approbation de celle-ci, il ne doutait plus de réussir. Mais le pont
de la Concorde était obstrué d'un tel encombrement, que le cheval dut
aller au pas. Et, là, sur le trottoir, il revit Dutheil, qui, correct et
charmant, le cigare aux lèvres, riait à la foule, dans son aimable
insouciance d'oiseau, heureux de retrouver le pavé sec et le ciel bleu,
au sortir de l'anxieuse séance de la Chambre. En l'apercevant si gai,
si triomphant, il eut une inspiration brusque, il se dit qu'il devrait
conquérir, mettre avec lui ce garçon, dont le rapport avait eu un effet
si désastreux. Justement, la voiture ayant dû s'arrêter tout à fait, le
député venait de le reconnaître et lui souriait.

--Où allez-vous donc, monsieur Dutheil?

--Mais à côté, aux Champs-Elysées.

--Je passe par là, et comme je désire vous entretenir un instant, vous
seriez bien aimable de prendre place près de moi. Je vous poserai où
vous voudrez.

--Très volontiers, monsieur l'abbé. Ça ne vous gêne pas que j'achève mon
cigare?

--Oh! pas du tout.

Le fiacre se dégagea, traversa la place, pour monter les Champs-Elysées.
Et Pierre, songeant qu'il avait quelques minutes à peine, entreprit
Dutheil sans tarder, prêt à lutter pour le convaincre. Il se souvenait
de la sortie que le jeune homme avait faite contre Laveuve, chez le
baron. Aussi fut-il étonné de l'entendre l'interrompre, pour dire
gentiment, la mine ragaillardie par le clair soleil qui se remettait à
luire:

--Ah! oui, votre vieil ivrogne! Alors, vous n'avez donc pas arrangé son
affaire, avec Fonsègue? Et qu'est-ce que vous voulez? qu'on le fasse
entrer là-bas aujourd'hui?... Moi, vous savez, je ne m'y oppose pas.

--Mais il y a votre rapport.

--Mon rapport, oh! mon rapport, les questions changent selon les points
de vue... Et, si vous y tenez, à votre Laveuve, je ne refuse pas de vous
aider, moi!

Pierre le regardait, saisi, très heureux au fond. Il n'eut plus même
besoin de parler.

--Vous avez mal pris l'affaire, continua Dutheil en se penchant, d'un
air de confidence. Chez lui, c'est le baron qui est le maître, pour des
raisons que vous sentez, que vous connaissez sans doute; la baronne
fait tout ce qu'il demande, sans même discuter; et, ce matin, au lieu de
vous lancer dans des courses inutiles, vous n'aviez qu'à vous faire
appuyer par lui, d'autant plus qu'il paraissait dans d'excellentes
dispositions. Aussitôt, elle aurait cédé.

Il se mit à rire.

--Alors, vous ne savez pas ce que je vais faire?... Eh bien! je vais
gagner le baron à votre cause. Oui, je me rends précisément dans une
maison où il est, une maison où l'on est certain de le trouver tous les
jours, à cette heure-ci...

Et il riait plus haut.

--Enfin, la maison que vous n'ignorez peut-être pas non plus, monsieur
l'abbé. Quand il est là, on est sûr qu'il ne refuse rien... Je vous
promets de lui faire jurer que, ce soir, il exigera de sa femme
l'admission de votre homme. Seulement, il sera un peu tard.

Puis, soudain, frappé d'une idée:

--Mais pourquoi ne venez-vous pas avec moi? Vous obtenez un mot du baron
et, tout de suite, sans perdre une minute, vous vous mettez à la
recherche de la baronne... Ah! oui, la maison vous gêne un peu, je
comprends. Voulez-vous n'y voir que le baron? Vous l'attendrez dans un
petit salon du bas, je vous l'y amènerai.

Cette proposition acheva de l'égayer, tandis que Pierre, ahuri,
hésitait, à l'idée d'être introduit de la sorte chez Silviane d'Aulnay.
Ce n'était guère sa place. Pourtant, il serait allé chez le diable, et
il y était allé parfois déjà, avec l'abbé Rose, dans l'espoir de
soulager une misère.

Dutheil, qui se méprenait, baissa encore la voix, pour une suprême
confidence.

--Vous savez qu'il a tout payé là dedans. Oh! vous pouvez venir sans
crainte.

--Mais, certainement, je vais avec vous, dit le prêtre, qui ne put
s'empêcher de sourire à son tour.

Le petit hôtel de Silviane d'Aulnay, très luxueux, d'un luxe délicat et
un peu galant de temple, était situé avenue d'Antin, près de l'avenue
des Champs-Elysées. La prêtresse de ce sanctuaire, où les orfrois des
vieilles dalmatiques luisaient sous le reflet mauve des vitraux, venait
d'avoir vingt-cinq ans, petite et mince, d'une beauté brune adorable; et
tout Paris connaissait son délicieux visage de vierge, le doux ovale
allongé, le nez fin, la bouche petite, avec des joues candides et un
menton naïf, sous les bandeaux de ses cheveux noirs, qu'elle portait
épais et lourds, cachant le front bas. La raison de sa célébrité était
précisément cet air étonné et joli, cette infinie pureté de ses yeux
bleus, toute cette innocence pudique, quand elle voulait, faisant
contraste avec l'abominable fille qu'elle était au fond, de la
perversité la plus monstrueuse, avouée, affichée, telle qu'il en pousse
dans le terreau des grandes villes. On racontait sur ses goûts, sur ses
fantaisies, des choses extraordinaires. Les uns la disaient fille d'une
concierge, les autres d'un médecin. En tout cas, elle avait dû se faire
une instruction et une éducation, car elle ne manquait, à l'occasion, ni
d'esprit, ni de style, ni de tenue. Elle roulait dans les théâtres
depuis dix ans, applaudie pour sa beauté, et elle avait même fini par
obtenir de gentils succès, dans les rôles de jeunes filles très pures,
de jeunes femmes aimantes et persécutées. Mais, depuis qu'il était
question de son entrée à la Comédie-Française, pour y jouer le rôle de
Pauline, dans _Polyeucte_, des gens s'indignaient, d'autres s'égayaient,
tellement l'idée paraissait saugrenue, attentatoire à la majesté de la
tragédie classique. Elle, tranquille et têtue, voulait cette chose, et
la voulait bien, certaine de l'obtenir, avec l'insolence de la fille à
qui les hommes n'avaient jamais rien pu refuser.

Ce jour-là, dès trois heures, Gérard, qui ne savait comment tuer son
temps, avant d'aller attendre Eve, rue Matignon, avait eu l'idée de
monter patienter dans le voisinage, chez Silviane. Celle-ci était un
ancien caprice, il était resté un des intimes du petit hôtel, il s'y
oubliait même encore parfois, quand la jolie fille s'ennuyait. Mais il
venait de la trouver furieuse, et il était là, en simple ami, allongé
dans un des profonds fauteuils du salon vieil or, en train d'écouter sa
plainte. Elle, debout, en toilette blanche, toute blanche, comme Eve
était elle-même, au déjeuner, parlait avec passion, achevait de le
convaincre, gagné à tant de jeunesse et de beauté, la comparant
inconsciemment à l'autre, déjà las du rendez-vous qu'il attendait, et
envahi d'une telle paresse morale et physique, qu'il aurait préféré
demeurer au fond de ce fauteuil.

--Tu entends, Gérard, s'écria-t-elle enfin, en s'oubliant jusqu'à le
tutoyer, pas ça! je ne lui accorderai pas ça! tant qu'il ne m'apportera
pas ma nomination.

Le baron Duvillard entrait. Elle se fit tout de suite de glace, elle le
reçut en jeune reine offensée, qui attend des explications; tandis que
lui, prévoyant l'orage, apportant d'ailleurs des nouvelles désastreuses,
souriait, mal à l'aise. Elle était la tare, chez cet homme si solide et
si puissant encore, dans le déclin de sa race. Elle était aussi le
commencement de la justice et du châtiment, reprenant à mains pleines
l'or amassé, vengeant par ses cruautés ceux qui avaient froid et faim.
Et cela faisait pitié que de voir cet homme redouté, adulé, sous lequel
les Etats tremblaient, pâlir là d'inquiétude, se plier très humble,
retomber à l'enfance sénile et zézayante du désir.

--Ah! ma chère amie, si vous saviez comme j'ai couru! Un tas d'affaires
ennuyeuses, des entrepreneurs à voir, une grosse question de publicité à
régler. J'ai cru que jamais je ne pourrais vous venir baiser la main.

Il la lui baisa, mais elle laissa retomber son bras froid et
indifférent, elle se contentait de le regarder, attendant ce qu'il
avait à lui dire, l'embarrassant à un tel point, qu'il suait, bégayait,
ne trouvait plus les mots.

--Sans doute, je me suis aussi occupé de vous, je suis allé aux
Beaux-Arts, où l'on m'avait fait une promesse formelle... Oh! ils sont
toujours très chauds en votre faveur, aux Beaux-Arts!... Seulement,
imaginez-vous, c'est cet imbécile de ministre, ce Taboureau, un vieux
professeur de province, ignorant tout de notre Paris, qui s'est
formellement opposé à votre nomination, en disant que, lui régnant,
jamais vous ne débuteriez à la Comédie.

Elle ne dit qu'un mot, toute droite et rigide.

-Alors?

--Eh bien! alors, ma chère amie, que voulez-vous que je fasse?... On ne
peut pourtant pas renverser un ministère pour que vous jouiez Pauline.

--Pourquoi pas?

Il affecta de rire, mais sa face se congestionnait, tout son grand corps
s'agitait d'angoisse.

--Voyons, ma petite Silviane, ne vous entêtez pas. Vous êtes si
gentille, quand vous voulez... Lâchez donc l'idée de ce début. Vous-même
y risquez gros jeu, car quels seraient vos ennuis, si vous alliez
échouer. Vous pleureriez toutes les larmes de votre corps... Et puis,
vous pouvez me demander tant d'autres choses, que je serai si heureux de
vous donner. Allons, là, tout de suite, faites un souhait, et je le
réaliserai sur l'heure.

En plaisantant, il cherchait à lui reprendre les mains. Mais elle se
recula, très digne. Et elle le tutoya, comme elle avait tutoyé Gérard.

--Tu entends, mon cher, plus rien, pas ça! tant que je n'aurai pas joué
Pauline.

Il avait compris, c'était l'alcôve fermée, même les petits jeux, les
petits baisers sur la nuque défendus; et il la connaissait assez, pour
savoir avec quelle rigueur elle le sèvrerait. Sa gorge étranglée ne
laissa échapper qu'une sorte de grognement, tandis qu'il continuait à
vouloir prendre la chose en plaisanterie.

--Est-elle méchante aujourd'hui! reprit-il en se tournant vers Gérard.
Qu'est-ce que vous lui avez donc fait, pour que je la trouve dans un
état pareil?

Mais le jeune homme, qui se tenait coi, par crainte des éclaboussures,
resta mollement allongé, sans répondre.

Alors, la colère de Silviane déborda.

--Il m'a fait, qu'il m'a plainte d'être à la merci d'un homme tel que
vous, si égoïste, si insensible aux injures dont on m'abreuve. Est-ce
que vous ne devriez pas bondir d'indignation le premier? Est-ce que vous
n'auriez pas dû exiger mon entrée à la Comédie comme une réparation
d'honneur? Car, enfin, c'est un échec pour vous, et si l'on me juge
indigne, vous êtes atteint en même temps que moi... Alors, une fille,
n'est-ce pas? dites tout de suite que je suis une fille, qu'on chasse
des maisons qui se respectent!

Elle continua, en arriva aux gros mots, aux paroles abominables, qui
finissaient toujours par repousser sur ses lèvres si pures, dans la
colère. Vainement, le baron, sachant bien qu'une simple phrase de lui
amènerait un dégorgement plus fangeux, implorait-il du regard
l'intervention du comte. Celui-ci, dont le désir de paix les
réconciliait parfois, ne bougeait pas, trop somnolent pour s'en mêler.
Et, tout d'un coup, elle reprit le tutoiement, elle conclut, par son
coup de hache, coupant toute faveur:

--Enfin, mon cher, arrange-toi, fais-moi débuter, ou plus rien, tu
entends! pas même le bout de mon petit doigt!

--Bon! bon! murmura Duvillard, ricanant et désespéré, nous arrangerons
cela.

Mais, à ce moment, un domestique entra, disant que monsieur Dutheil
était en bas et demandait monsieur le baron dans le fumoir. Ce dernier
fut surpris, car Dutheil d'ordinaire montait comme chez lui. Puis, il
pensa que le député lui apportait sans doute, de la Chambre, des
nouvelles graves, qu'il désirait lui apprendre tout de suite, à part. Et
il suivit le domestique, laissant ensemble Gérard et Silviane.

Dans le fumoir, une pièce qui ouvrait directement sur le vestibule par
une baie, dont la portière était relevée, Pierre, debout, attendait avec
son compagnon, en regardant curieusement autour de lui. Ce qui le
frappait, c'était le recueillement presque religieux de cette entrée,
les lourdes draperies, les clartés mystiques des vitraux, les meubles
anciens baignant dans une ombre de chapelle, aux parfums épars de myrrhe
et d'encens. Très gai, Dutheil tapait du bout de sa canne, sur le divan
bas, lit d'amour autant que lit de repos.

--Hein? elle est joliment meublée. Oh! une fille qui sait son affaire!

Le baron entrait, encore bouleversé, l'air inquiet. Et, sans même
apercevoir le prêtre, il voulut savoir.

--Qu'ont-ils fait, là-bas? les nouvelles sont donc graves?

--Mège a interpellé, en demandant l'urgence, pour renverser Barroux.
Vous voyez d'ici son discours.

--Oui, oui! contre les bourgeois, contre moi, contre vous. C'est
toujours le même... Et alors?

--Alors, ma foi, l'urgence n'a pas été votée; mais Barroux, malgré une
très belle défense, n'a eu qu'une majorité de deux voix.

--Deux voix, fichtre! il est par terre, c'est un ministère Vignon pour
la semaine prochaine.

--Tout le monde le disait dans les couloirs.

Le baron, les sourcils froncés, comme s'il eût pesé ce qu'un tel
événement pouvait apporter au monde de bon ou de mauvais, eut un geste
mécontent.

--Un ministère Vignon... Diable! ce ne serait guère meilleur. Ces jeunes
démocrates s'avisent de poser pour la vertu, et ce ne serait pas encore
un ministère Vignon qui ferait entrer Silviane à la Comédie.

Il n'avait d'abord rien vu d'autre, dans la catastrophe dont tremblait
le monde politique. Aussi, le député ne put-il s'empêcher de laisser
percer sa propre anxiété.

--Eh bien! et nous autres là dedans, qu'est-ce que nous devenons?

Cette parole ramena Duvillard à la situation. Avec un nouveau geste,
superbe cette fois, il dit sa belle et insolente confiance.

--Nous autres, mais nous restons ce que nous sommes, nous n'avons jamais
été en péril, je pense! Ah! je suis bien tranquille, Sanier peut publier
sa fameuse liste, dans le cas où cela l'amuserait. Si nous n'avons pas
acheté depuis longtemps Sanier et sa liste, c'est que Barroux est un
parlait honnête homme, et que, moi, je n'aime pas jeter mon argent par
la fenêtre... Je vous répète que nous ne craignons rien.

Puis, comme il reconnaissait enfin l'abbé Froment, resté dans l'ombre,
Dutheil lui expliqua le service que celui-ci attendait de lui. Et, dans
l'émotion où il se trouvait, le coeur encore meurtri par la rigueur de
Silviane, il dut avoir le sourd espoir qu'une bonne action lui porterait
chance, il consentit immédiatement à s'entremettre, pour l'admission de
Laveuve. Ayant sorti de son carnet une carte de visite et un crayon, il
s'approcha de la fenêtre.

--Mais tout ce que vous voudrez, monsieur l'abbé, je serai bien heureux
d'être de moitié dans cette bonne oeuvre... Tenez! voici ce que
j'écris. «Ma chère amie, faites donc ce que monsieur l'abbé Froment
demande en faveur de ce malheureux, puisque notre ami Fonsègue n'attend
qu'un mot de vous pour agir.»

A ce moment, Pierre, par la baie ouverte, aperçut Gérard que Silviane
accompagnait, jusque dans le vestibule, calmée, curieuse sans doute de
savoir ce que Dutheil venait faire. Et l'apparition de la jeune femme le
frappa d'étonnement, tellement elle lui sembla simple et douce, dans sa
candeur immaculée de vierge. Jamais, au jardin de l'innocence, il
n'avait rêvé un lis d'une plus délicieuse et plus discrète floraison.

--Alors, continua Duvillard, si vous voulez remettre cette carte tout de
suite à ma femme, il faut que vous alliez chez madame la princesse de
Harth, où il y a une matinée.

--J'y allais, monsieur le baron.

--Très bien... Vous y trouverez certainement ma femme, elle doit y
conduire les enfants.

Il s'interrompit, il venait aussi d'apercevoir Gérard, qu'il appela.

--Dites donc, Gérard, ma femme a bien dit qu'elle allait à cette
matinée, vous êtes certain que monsieur l'abbé l'y trouvera?

Le jeune homme, qui se décidait à se rendre rue Matignon, pour y
attendre Eve, répondit très naturellement:

--Si monsieur l'abbé se dépêche, je crois bien qu'il l'y trouvera, car
elle doit y aller en effet, avant son essayage, chez Salmon.

Et il baisa la main de Silviane, il s'en alla, de son air de bel homme
indolent et sans malice, que le plaisir lui-même lassait.

Un peu gêné, Pierre dut se laisser présenter à la maîtresse de la maison
par Duvillard. Il s'inclina en silence, tandis qu'elle, muette aussi,
lui rendait son salut, avec une pudique réserve, un tact approprié à la
circonstance, dont aucune ingénue n'était alors capable, même à la
Comédie. Et, pendant que le baron accompagnait le prêtre jusqu'à la
porte, elle rentra dans le salon avec Dutheil. A peine derrière une
portière, il lui avait passé un bras à la taille, il voulait la baiser
aux lèvres. Mais elle se défendait encore, elle le savait si peu
sérieux, et puis il fallait auparavant qu'il se montrât gentil.

Lorsque Pierre, convaincu maintenant du succès, arriva devant l'hôtel de
la princesse de Harth, avenue Kléber, toujours avec sa voiture, il
retomba dans un grand embarras. L'avenue était obstruée d'équipages,
amenés par la matinée musicale, et la porte de l'hôtel, garnie d'une
sorte de tente de réception, aux lambrequins de velours rouge, lui parut
inabordable, tellement le flot des arrivants s'y pressait. Comment
allait-il pouvoir entrer? comment surtout, avec sa soutane, pourrait-il
voir la princesse et demander à entretenir un instant la baronne
Duvillard? Dans sa fièvre, il n'avait point songé à ces difficultés. Et
il prenait le parti de gagner la porte à pied, il se demandait de quelle
façon il se glisserait parmi la foule, inaperçu, lorsqu'une voix joyeuse
le fit se tourner.

--Eh! monsieur l'abbé, est-ce possible? voilà que je vous retrouve ici!

C'était le petit Massot. Lui allait partout, faisait dix spectacles en
un jour, séance parlementaire, enterrement, mariage, fête ou deuil
quelconque, lorsqu'il était en mal de chronique, ainsi qu'il disait.

--Comment! monsieur l'abbé, vous venez chez notre aimable princesse voir
danser les Mauritaines!

Et il se moquait, car ces Mauritaines étaient une troupe de six
danseuses espagnoles, qui faisaient alors courir tout Paris aux
Folies-Bergère, par la sensualité brûlante de leurs déhanchements. Le
ragoût était que ces filles réservaient pour les salons des danses plus
libres encore, d'un tel abandon charnel, qu'on ne les aurait
certainement pas autorisées dans un théâtre. Et le beau monde se ruait
chez les maîtresses de maison hardies, les excentriques, les étrangères,
telles que la princesse, qui ne reculaient devant aucune attraction.

Lorsque Pierre eut expliqué au petit Massot qu'il courait toujours pour
la même affaire, celui-ci, très obligeant, offrit tout de suite de le
piloter. Il connaissait le logis, il le fit passer par une porte de
derrière, l'amena par un couloir dans un coin du vestibule, à l'entrée
même du grand salon. De hautes plantes vertes garnissaient ce vestibule,
on était là à peu près caché.

--Ne bougez pas, mon cher abbé. Je vais, si je puis, vous déterrer la
princesse. Et vous saurez si la baronne Duvillard est arrivée déjà.

Ce qui surprenait Pierre, c'était l'hôtel entièrement clos, les fenêtres
fermées, les moindres fentes bouchées pour que le jour n'entrât pas, et
toutes les pièces flambant de lampes électriques, dans une intensité
surnaturelle de lumière. La chaleur était déjà très forte, des senteurs
violentes de fleurs et de femmes alourdissaient l'air. Et il semblait à
Pierre, aveuglé, étouffé, qu'il entrait dans l'au-delà luxurieux d'un de
ces antres de la chair, tel que le Paris du plaisir en réalise le rêve.
Maintenant, en se haussant sur la pointe des pieds, il distinguait, par
la porte ouverte du salon, les dos des femmes déjà assises, des rangées
de nuques blondes ou brunes. Sans doute, les Mauritaines dansaient une
première fois. Il ne les voyait pas, mais il pouvait suivre l'ardeur
lascive de leur danse, dans le frisson de toutes ces nuques, qui
s'agitaient comme sous un grand vent. Puis, ce furent des rires, une
tempête de bravos, tout un tumulte pâmé.

--Impossible de mettre la main sur la princesse, il faut que vous
attendiez un peu, revint dire Massot. J'ai rencontré Janzen, et il a
promis de me l'amener... Vous ne connaissez pas Janzen?

Et il se mit à commérer, par métier et par plaisir. La princesse était
une de ses bonnes amies. C'était lui qui avait rendu compte de sa
première soirée, l'année d'auparavant, lorsqu'elle avait débuté dans cet
hôtel, dès son installation à Paris. La vraie vérité sur son compte, il
la connaissait, autant qu'on pouvait la connaître. Riche, elle l'était
peut-être, car elle dépensait énormément. Mariée, elle avait dû l'être,
et à un véritable prince; sans doute même l'était-elle encore, malgré
son histoire de veuvage, car il semblait certain que son mari, d'une
beauté d'archange, voyageait avec une cantatrice. Mais quant à être une
bonne toquée, une folle, cela était hors de discussion, prouvé,
éclatant. Très intelligente d'ailleurs, elle avait des sautes
continuelles et brusques. Incapable d'un effort prolongé, elle allait
d'une curiosité à une autre, sans se fixer jamais. Et c'était ainsi
qu'après s'être occupée ardemment de peinture, elle venait de se
passionner pour la chimie. A présent, elle se laissait envahir par la
poésie.

--Alors, vous ne connaissez pas Janzen?... C'est Janzen qui l'a jetée
dans la chimie, dans l'étude des explosifs surtout; car, pour elle, vous
vous doutez bien que la chimie a l'unique intérêt d'être anarchique...
Elle, je la crois vraiment Autrichienne, bien qu'il faille en douter,
dès qu'elle affirme une chose. Quant à Janzen, il se dit Russe, mais il
doit être Allemand... Oh! l'homme le plus discret, le plus énigmatique,
sans logis, sans nom peut-être, un terrible monsieur au passé inconnu, à
la vie ignorée. Personnellement, j'ai des preuves qui me font penser
qu'il a participé à l'effroyable attentat de Barcelone. En tout cas,
voici près d'un an que je le rencontre à Paris, surveillé sans doute par
la police. Et rien ne m'ôtera de l'idée qu'il n'a consenti à être
l'amant de notre toquée de princesse, que pour dépister les agents. Il
affecte de vivre ici dans les fêtes, il y a introduit des gens
extraordinaires, des anarchistes de toutes nationalités et de tous
poils, tenez! un Raphanel, ce petit homme rond et gai, là-bas, un
Français celui-là, dont les compagnons feront bien de se méfier! un
Bergaz, un Espagnol, je crois, vague coulissier à la Bourse, dont
l'épaisse bouche de jouisseur est si inquiétante! et d'autres, et des
aventuriers, et des bandits, venus des quatre coins du monde!... Ah! les
colonies étrangères, quelques beaux noms sans tache, quelques grandes
fortunes réelles, et par-dessous quelle tourbe!

C'était le salon même de Rosemonde, des titres retentissants, de vrais
milliardaires, puis, dessous, le plus extravagant mélange des mensonges
et des bas-fonds internationaux. Et Pierre songeait à cet
internationalisme, à ce cosmopolitisme, au vol d'étrangers qui, de plus
en plus dense, s'abat sur Paris. Certainement, il y venait pour en
jouir, comme à une ville d'aventures et de joie, et il le pourrissait un
peu davantage. Etait-ce donc nécessaire, cette décomposition des grandes
cités qui ont gouverné le monde, cet afflux de toutes les passions, de
tous les désirs, de tous les assouvissements, ce terreau accumulé,
apporté du globe entier, où s'épanouit en beauté et en intelligence la
fleur de la civilisation?

Mais Janzen arrivait, un grand garçon maigre d'une trentaine d'années,
très blond, les yeux gris, pâles et durs, la barbe en pointe, les
cheveux bouclés et longs, allongeant encore le visage blême, comme noyé
de brume. Il parlait assez mal le français, à voix basse, sans un geste.
Et il dit que la princesse était introuvable, il venait de la chercher
partout. Peut-être, si quelqu'un lui avait déplu, était-elle montée
s'enfermer dans sa chambre et se coucher, laissant ses invités s'amuser
librement chez elle, à leur guise.

--Eh! la voici! dit tout d'un coup Massot.

Rosemonde était là, en effet, dans le vestibule, guettant, comme si elle
eût attendu quelqu'un. Petite, mince, plutôt étrange que jolie, avec son
visage fin, aux yeux vert de mer, au nez léger et frémissant, à la
bouche un peu forte et trop saignante, montrant d'admirables dents,
elle avait ce jour-là une robe bleu de ciel pailletée d'argent, des
bracelets d'argent, un cercle d'argent dans ses cheveux cendrés, dont la
toison pleuvait en boucles, en frisons, en mèches folles, comme envolée
sous un continuel coup de vent.

--Mais tout ce que vous voudrez! monsieur l'abbé, dit-elle à Pierre, dès
qu'elle connut le motif de sa démarche. Si on ne vous le prend pas à
notre Asile, votre vieillard, envoyez-le-moi donc, je le prends, moi! je
le coucherai ici quelque part.

Elle restait agitée, regardait toujours la porte. Et, quand le prêtre
lui demanda si madame la baronne Duvillard était arrivée déjà:

--Eh! non, cria-t-elle. Vous m'en voyez toute surprise. Elle doit amener
ses deux enfants... Hier, Hyacinthe m'a formellement promis de venir.

Son nouveau caprice était là. Si la passion de la chimie, en elle,
laissait place à un goût naissant pour la poésie décadente et
symbolique, c'était qu'elle avait, un soir, en causant occultisme avec
Hyacinthe, découvert en lui une extraordinaire beauté, la beauté astrale
de l'âme voyageuse de Néron. Du moins, disait-elle, les signes étaient
certains.

Brusquement, elle quitta Pierre.

--Ah! enfin, murmura-t-elle, soulagée, heureuse.

Et elle se précipita. Hyacinthe entrait avec sa soeur Camille. Mais,
dès le seuil, il venait de rencontrer l'ami pour lequel il venait, le
jeune lord Elson, un éphèbe languide et pâle, à la chevelure de fille;
et ce fut à peine s'il daigna remarquer l'accueil tendre de Rosemonde;
car il professait que la femme était une bête impure et basse,
salissante pour l'intelligence comme pour le corps. Désolée de cette
froideur, elle suivit les deux jeunes gens, elle rentra derrière eux
dans la vivante odeur, dans l'aveuglante fournaise du salon.

Massot avait eu l'obligeance d'arrêter Camille, pour l'amener à Pierre,
qui, dès les premiers mots, se désespéra.

--Comment! mademoiselle, madame votre mère ne vous a pas accompagnée
jusqu'ici?

La jeune fille, vêtue, à son habitude, d'une robe sombre, bleu paon,
était nerveuse, les yeux mauvais, la voix sifflante. Et, dans le
redressement rageur de sa petite taille, sa difformité s'accusait
davantage, l'épaule gauche plus haute que la droite.

--Non, elle n'a pas pu... Elle avait un essayage chez son couturier.
Nous nous sommes attardés à l'Exposition du Lis, elle nous a forcés de
la mettre à la porte de Salmon, en nous rendant ici.

C'était elle qui, habilement, avait fait traîner la visite, au Lis,
espérant encore empêcher le rendez-vous de sa mère, rue Matignon. Et sa
rage venait de l'aisance avec laquelle celle-ci s'était quand même
débarrassée d'elle, grâce à ce mensonge d'un essayage.

--Mais, dit Pierre ingénument, si j'allais tout de suite chez ce Salmon,
peut-être pourrais-je faire passer ma carte?

Elle eut un rire aigu, tant l'idée lui parut drôle.

--Oh! qui sait si vous l'y trouveriez! Elle avait un autre rendez-vous
pressé, elle y est sans doute déjà.

--Alors, mon Dieu! je vais l'attendre ici. Elle viendra sûrement vous y
chercher, n'est-ce pas?

--Nous chercher, oh! non! puisque je vous dis qu'elle a des affaires, un
autre rendez-vous très important. La voiture doit nous ramener seuls,
mon frère et moi.

Et sa douloureuse ironie s'empoisonnait d'une amertume croissante. Il ne
comprenait donc pas, ce prêtre, avec ses questions naïves, qui lui
retournaient le couteau dans le coeur! Il devait savoir pourtant,
puisque tout le monde savait.

--Ah! que je suis contrarié, reprit-il, si chagrin, en effet, que les
larmes lui en montaient aux yeux. C'est toujours pour ce pauvre vieil
homme, dont je m'occupe depuis ce matin. J'ai un mot de monsieur votre
père, et monsieur Gérard m'avait dit...

Là, il se troubla, il vit clair tout d'un coup, dans la divine
insouciance où il était du monde, l'esprit hanté de sa seule passion
charitable.

--Oui, je viens de revoir monsieur votre père avec monsieur de
Quinsac...

--Je sais, je sais, dit-elle, de son air souffrant et railleur de fille
qui n'ignorait rien. Eh bien! monsieur l'abbé, si vous êtes allé
relancer papa, et si vous avez un mot de lui pour maman, il faudra que
vous attendiez que maman ait fini son affaire... Elle est longue, des
fois. Vous pouvez venir à l'hôtel vers six heures, mais je doute que
vous la trouviez, pour peu que son affaire la retienne.

Ses yeux meurtriers luisaient, chacun de ses mots prenait une férocité
de moquerie affreuse, ainsi que des couteaux dont elle aurait voulu
trouer la gorge, si adorable encore, de sa mère. Jamais certainement
elle ne l'avait exécrée à ce point, dans l'envie de sa beauté, de sa
joie, du bonheur qu'elle goûtait à être aimée. Et son ironie, sortie de
ses lèvres de vierge, devant ce prêtre innocent, était comme un flot de
boue cachée, dont elle cherchait à la noyer.

Mais Rosemonde revint, fébrile, dans son éternel coup de vent. Elle
emmena Camille.

--Ah! ma chère, arrivez donc! Elles sont extraordinaires, délicieuses,
enivrantes!

Janzen et le petit Massot suivirent la princesse. Tous les hommes
accouraient des pièces voisines, se bousculaient, s'engouffraient dans
le salon, à la nouvelle que les Mauritaines venaient d'y reprendre leurs
danses. Cette fois, ce devait être le galop dont chuchotait Paris,
cette ruée frénétique où elles bondissaient, hennissaient comme des
cavales, sous le fouet du grand rut; car Pierre vit osciller et se
tordre les rangées de têtes, les nuques blondes, les nuques brunes, sur
lesquelles sembla passer un vent lourd. Fenêtres closes, l'incendie des
lampes électriques allumait un brasier, fumant d'une odeur de chair. Et
ce fut une pâmoison, des rires encore, des bravos, une volupté, une
débauche qui débordait.

Lorsque Pierre se retrouva sur le trottoir, il resta un moment ahuri,
les paupières battantes, étonné de retomber dans le plein jour. La demie
de quatre heures allait sonner, il avait près de deux heures à attendre,
avant de se présenter à l'hôtel de la rue Godot-de-Mauroy. Qu'allait-il
faire? Il paya son cocher, préférant descendre à pied les
Champs-Elysées, doucement, puisqu'il avait du temps à perdre. Cela,
peut-être, calmerait la fièvre qui lui brûlait les mains, dans cette
passion de charité qui, peu à peu, depuis le matin, l'avait envahi de
nouveau, à mesure qu'il rencontrait des obstacles, sans cesse
renaissants. Maintenant, il n'avait plus qu'une hâte, achever sa bonne
oeuvre, qu'il croyait enfin certaine. Et il s'efforçait d'attarder son
pas, de prendre une allure de promenade, le long de l'avenue magnifique,
que le clair soleil venait de sécher et qu'une foule égayait, sous le
ciel redevenu bleu, d'un bleu léger de printemps.

Près de deux heures à perdre, pendant que le misérable Laveuve, là-bas,
sur ses loques, dans son taudis glacé, agonisait. De brusques révoltes,
des flots d'irrésistible impatience, remontaient chez Pierre, le
secouaient d'un besoin de courir, de trouver à l'instant la baronne
Duvillard, pour obtenir d'elle l'ordre sauveur. Il se doutait bien
qu'elle était par là, dans une de ces rues discrètes, et quel trouble en
lui, quelle colère désolée d'avoir à attendre de la sorte, pour sauver
une existence, qu'elle eût fini cette affaire, dont sa fille parlait
avec des regards assassins! Il lui semblait entendre un craquement
formidable, la famille bourgeoise qui s'effondrait: le père chez une
fille, la mère aux bras d'un amant, le frère et la soeur sachant tout,
l'un glissant aux perversités imbéciles, l'autre enragée, rêvant de
voler cet amant à sa mère pour en faire un mari. Et les équipages
descendaient au grand trot la triomphale avenue, et la foule coulait
avec son luxe le long des contre-allées, et tout ce monde était joyeux
et superbe, sans paraître se douter qu'il y avait au bout, quelque part,
un gouffre béant, où ils allaient tous culbuter et s'anéantir.

Comme Pierre arrivait à la hauteur du Cirque d'été, il eut la surprise
de reconnaître de nouveau, sur un banc, Salvat. L'ouvrier devait être
venu là s'échouer, après bien des recherches vaines, terrassé par la
fatigue et la faim. Pourtant, sous son veston, on voyait toujours une
bosse, le morceau de pain, sans doute, qu'il rapportait au logis. Et,
adossé, les bras abandonnés, il regardait de ses yeux de rêve jouer de
tout petits enfants, qui, devant lui, faisaient laborieusement des tas
de sable, avec des pelles, puis qui, à coups de pied, les détruisaient.
Ses paupières rougies se mouillaient, un sourire d'une infinie douceur
était sur ses pauvres lèvres décolorées. Cette fois, Pierre, envahi
d'une inquiétude, voulut l'aborder, le questionner. Mais Salvat,
méfiant, se leva, s'en alla du côté du Cirque, dans lequel s'achevait un
concert; et il rôda devant la porte de ce monument de fête, où deux
mille heureux, entassés, écoutaient de la musique.



V


Comme il arrivait à la place de la Concorde, Pierre se rappela
brusquement le rendez-vous que l'abbé Rose lui avait donné, vers quatre
heures, à la Madeleine, et qu'il oubliait, au milieu de la fièvre de ses
démarches. Il était en retard, il hâta le pas, heureux de ce rendez-vous
qui allait l'occuper et le faire patienter.

Quand il entra dans l'église, il fut surpris d'y trouver la nuit tombée
presque entièrement. Quelques cierges seuls brûlaient, de grandes ombres
avaient envahi la nef; et, au milieu de ces demi-ténèbres, une voix très
haute, très claire, parlait d'un flot continu, sans qu'on distinguât
d'abord rien autre chose du nombreux auditoire, que la masse pâle et
confuse des têtes, immobiles d'attention. C'était monseigneur Martha,
qui, en chaire, achevait sa troisième conférence sur l'Esprit nouveau.
Les deux premières avaient eu un grand retentissement. Et tout Paris
était là, des femmes du monde, des hommes politiques, des écrivains,
séduits par l'art de l'orateur, une diction adroite et chaude, des
gestes amples de grand comédien.

Pierre ne voulut pas troubler cette attention recueillie, ce silence
frissonnant où sonnait seule la parole, du prêtre. Et il attendit pour
chercher l'abbé Rose, il se tint debout près d'un pilier. Un reste de
jour, la lueur oblique et mourante d'une fenêtre éclairait justement le
conférencier, grand et fort dans la blancheur de son surplis, à peine
grisonnant, bien qu'il eût dépassé la cinquantaine. Il avait de beaux
traits, des yeux noirs et vifs, un nez plein d'autorité, un menton
surtout et une bouche du dessin le plus ferme. Mais ce qui frappait, ce
qui gagnait les coeurs, c'était l'effort de sympathie, l'expression
constante d'extrême amabilité, qui détendait et noyait l'impérieuse
autorité du visage.

Autrefois, Pierre l'avait connu curé de Sainte-Clotilde. Il devait être
d'origine italienne, né à Paris d'ailleurs, sorti de Saint-Sulpice avec
les meilleures notes, esprit très intelligent, très ambitieux, d'une
activité qui avait même commencé par inquiéter ses supérieurs. Puis,
nommé évêque de Persépolis, il avait disparu, était allé passer cinq ans
à Rome, dans des besognes restées obscures. Et, depuis son retour, il
émerveillait Paris par son heureuse propagande, s'occupant des affaires
les plus multiples, très aimé à l'archevêché, où il était devenu
tout-puissant. Mais surtout il s'employait, avec une miraculeuse
efficacité, à décupler les souscriptions pour l'achèvement de la
basilique du Sacré-Coeur. Rien ne lui coûtait, ni les voyages, ni les
conférences, ni les quêtes, ni les démarches chez les ministres, et
jusque chez les Juifs et les francs-maçons. Dans les derniers temps, il
avait encore élargi la sphère d'action où il opérait, il en était à
réconcilier la science avec le catholicisme, à rallier toute la France
chrétienne à la république, prêchant partout la politique de Léon XIII,
pour le triomphe définitif de l'Eglise.

Malgré les avances de cet homme influent et aimable, Pierre ne l'aimait
guère. Il ne lui gardait qu'une reconnaissance, celle d'avoir fait
nommer le bon abbé Rose vicaire à Saint-Pierre de Montmartre, sans doute
afin d'empêcher le scandale d'un vieux prêtre menacé d'être puni pour
s'être montré trop charitable. Et, à le retrouver, à l'entendre ainsi,
dans cette chaire retentissante de la Madeleine, poursuivant sa campagne
de conquête, il venait de le revoir, chez les Duvillard, au printemps
dernier, lorsqu'il y avait mené à bien, avec son ordinaire maîtrise, la
conversion d'Eve au catholicisme, son plus beau triomphe. Le baptême
avait eu lieu dans cette même église, une cérémonie d'une extraordinaire
pompe, un véritable gala, donné au public de tous les grands événements
parisiens. Gérard, agenouillé, était ému aux larmes; tandis que le baron
triomphait, en bon mari, heureux de voir la religion établir enfin
l'harmonie parfaite en son ménage. On racontait, dans les groupes, que
la famille d'Eve, le vieux Justus Steinberger, son père, n'était pas au
fond trop fâché de l'aventure, ricanant, disant qu'il connaissait assez
sa fille pour la souhaiter à son pire ennemi. En banque, il est des
valeurs qu'on aime à voir escompter chez les rivaux. Sans doute, avec
l'espoir entêté du triomphe de sa race, se consolant de l'échec de son
premier calcul, se disait-il qu'une femme comme Eve était un bon
dissolvant dans une famille chrétienne, dont l'action aiderait à faire
tomber aux mains juives tout l'argent et toute la puissance.

Mais la vision disparut, la voix de monseigneur Martha s'élevait avec
une ampleur croissante, célébrant, au milieu du frémissement de
l'auditoire, les bienfaits de l'esprit nouveau, qui allait enfin
pacifier la France, lui rendre son rang et sa force. Est-ce que, de
toutes parts, des signes certains n'annonçaient pas cette résurrection?
L'esprit nouveau, c'était le réveil de l'idéal, la protestation de l'âme
contre le bas matérialisme, le triomphe du spiritualisme sur la
littérature fangeuse; c'était aussi la science acceptée, mais remise en
sa place, réconciliée avec la foi, du moment qu'elle ne prétendait plus
empiéter sur le domaine sacré de celle-ci; et c'était encore la
démocratie accueillie paternellement, la république légitimée, reconnue
à son tour comme la bien-aimée fille de l'Eglise. Un souffle d'idylle
passait, l'Eglise ouvrait son coeur à tous ses enfants, il n'y aurait
plus que concorde et que joie, si le peuple, obéissant à l'esprit
nouveau, se donnait au maître d'amour comme il s'était donné à ses rois,
reconnaissait l'unique pouvoir de Dieu, souverain absolu des corps et
des âmes.

Maintenant, Pierre écoutait avec attention, et il se demandait où il
avait entendu déjà des paroles presque identiques. Et, brusquement, il
se souvint, il croyait de nouveau entendre, à Rome, monsignor Nani, dans
la dernière conversation qu'ils avaient eue ensemble. Il retrouvait là
le rêve d'un pape démocrate, lâchant les monarchies compromises,
s'efforçant de conquérir le peuple. Puisque César était abattu, le pape
ne pouvait-il réaliser l'ambition séculaire, être empereur et pontife,
le Dieu souverain, universel? C'était le rêve que lui-même, dans sa
naïveté humanitaire d'apôtre, avait fait autrefois, en écrivant sa _Rome
nouvelle_, et dont la Rome réelle l'avait si rudement guéri. Au fond,
simple politique d'hypocrite mensonge, et rien de plus, cette politique
de prêtre qui a les siècles pour elle, tenace, s'acharnant à la conquête
avec une extraordinaire souplesse, résolue à profiter de tout. Et quelle
évolution, l'Eglise venant à la science, aux démocraties, aux
républiques, convaincue qu'elle les dévorera, si on lui en laisse le
temps! Ah! oui, l'esprit nouveau, l'antique esprit de domination qui
sans cesse se renouvelle, toujours avec la même faim de vaincre et de
posséder le monde!

Parmi l'auditoire, Pierre croyait reconnaître certains des députés qu'il
avait vus à la Chambre. N'était-ce pas une créature de Monferrand, ce
grand monsieur à la barbe blonde, qui écoutait d'un air dévot? On disait
que Monferrand, autrefois mangeur de prêtres, était à présent en
coquetterie souriante avec le clergé. Toute une évolution sourde
commençait dans les sacristies, des mots d'ordre venus de Rome
couraient, il s'agissait de se rallier au gouvernement nouveau et de
l'absorber en l'envahissant. La France était toujours la fille aînée de
l'Eglise, la seule grande nation assez saine, assez forte, pour rétablir
un jour le pape en sa royauté temporelle. Il fallait donc l'avoir à soi,
elle méritait qu'on l'épousât, même républicaine. Dans cette lutte âpre
d'ambitions, entre diplomates, l'évêque se servait du ministre, qui
croyait avoir intérêt à s'appuyer sur l'évêque. Et qui des deux finirait
par manger l'autre? Et à quel rôle tombait la religion, arme électorale,
appoint de voix dans les majorités, raison décisive et secrète pour
obtenir ou pour conserver un portefeuille! La divine charité était
absente, une amertume noya le coeur de Pierre, au souvenir de la mort
récente du cardinal Bergerot, le dernier des grands saints, des purs
esprits de l'épiscopat français, où il ne semblait plus y avoir,
désormais, que des intrigants et des sots.

Cependant, la conférence s'achevait. Monseigneur Martha, dans une chaude
péroraison, qui évoquait la basilique du Sacré-Coeur, là-haut, sur le
mont sacré des Martyrs, dominant Paris du symbole sauveur de la croix,
montrait ce grand Paris redevenu chrétien, maître du monde, grâce à la
toute-puissance morale que lui donnait le divin souffle de l'esprit
nouveau. L'auditoire, ne pouvant applaudir, eut un murmure de
ravissement approbateur, heureux de cette fin miraculeuse, qui rassurait
les intérêts et les consciences. Puis, monseigneur Martha quitta
noblement la chaire, pendant qu'un grand bruit de chaises troublait la
paix noire de l'église, à peine éclairée par les quelques cierges,
luisant tels que les premières étoiles au ciel crépusculaire. Tout un
flot de foule, d'ombres vagues et chuchotantes, s'en alla. Seules, des
femmes restèrent, agenouillées et priant.

Pierre, immobile, se haussait, cherchait à reconnaître l'abbé Rose,
lorsqu'une main le toucha. C'était le vieux prêtre, qui l'avait aperçu
de loin.

--J'étais là-bas, près de la chaire, et je vous ai bien vu, mon cher
enfant. Seulement, j'ai préféré attendre, pour ne déranger personne...
Quel beau discours, comme monseigneur a parlé!

Il paraissait en effet très ému. Mais c'était de la tristesse qui
navrait sa bouche de bonté, ses yeux clairs d'enfant, dont le sourire
d'habitude éclairait sa douce figure ronde, toute blanche.

--J'avais peur que vous ne repartiez sans m'avoir vu, car j'avais une
chose à vous dire... Vous savez, ce pauvre vieil homme, près de qui je
vous ai envoyé ce matin, et auquel je vous ai prié de vous intéresser...
Eh bien! en rentrant chez moi, j'ai trouvé une dame qui m'apporte
parfois un peu d'argent pour mes pauvres. Alors, j'ai songé que les
trois francs que je vous avais remis, étaient vraiment un trop maigre
secours; et, comme cette pensée me tourmentait, ainsi qu'un remords, je
n'ai pas pu résister, je suis allé cet après-midi rue des Saules...

Il baissait la voix par respect, afin de ne pas troubler le profond
silence sépulcral de l'église. Une sourde honte aussi le rendait
bégayant, la honte d'être retombé dans son péché de charité imprudente,
aveugle, comme le lui reprochaient ses supérieurs. Il acheva très bas,
frissonnant.

--Alors, mon enfant, imaginez-vous ma peine... J'avais cinq francs à
remettre au pauvre homme, et je l'ai trouvé mort.

Pierre frémit, dans une brusque secousse. Il ne voulait pas comprendre.

--Comment, mort? Ce vieillard est mort, ce Laveuve est mort!

--Oui, je l'ai trouvé mort, oh! dans quelle affreuse misère! tel qu'une
vieille bête qui est allée finir sur un tas de loques, au fond d'un
trou. Aucun voisin ne l'avait assisté, il s'était simplement tourné vers
le mur. Et quelle nudité, quel froid! et quel abandon, quel déchirement
pour un pauvre être de partir ainsi, sans une caresse! Ah! mon coeur
en a bondi, et il en saigne encore!

Dans son saisissement, Pierre n'eut d'abord qu'un geste de révolte
contre l'imbécile cruauté sociale. Etait-ce donc le pain, laissé près de
ce malheureux, et que celui-ci avait achevé trop goulûment peut-être,
après de longs jours d'abstinence? N'était-ce pas plutôt le dénouement
fatal d'une existence finie, usée par le travail et les privations?
Qu'importait, d'ailleurs, la cause? La mort était venue, avait délivré
le misérable.

--Ce n'est pas lui que je plains, murmura-t-il enfin, c'est nous autres,
nous tous qui assistons à cela, qui sommes coupables de cette
abomination.

Mais, déjà, le bon abbé Rose se résignait, ne voulait que du pardon et
de l'espérance.

--Non, non! mon enfant, la rébellion est mauvaise. Si nous sommes tous
coupables, nous ne pouvons qu'implorer Dieu, pour qu'il oublie nos
fautes... Je vous avais donné rendez-vous ici, espérant une bonne
nouvelle, et c'est moi qui viens vous y apprendre cette chose
affreuse... Faisons pénitence, prions.

Et il s'agenouilla sur les dalles, près du pilier, derrière les femmes
qui étaient là en prière, noires, indistinctes dans l'ombre. Sa tête
blanche s'était courbée, il s'humilia longuement.

Mais Pierre ne pouvait prier, tant la révolte grondait en lui. Il ne
plia pas même les genoux, debout et frémissant. Son coeur était comme
broyé, ses yeux ardents n'avaient pas une larme. Laveuve mort, là-bas,
étendu sur son fumier de guenilles, les mains crispées, dans le désir
têtu de se retenir à sa vie de torture, pendant que lui, repris de sa
flamme de charité, brûlé d'un zèle d'apôtre, battait Paris afin de lui
trouver un lit propre et sauveur pour le soir! Ah! l'atroce ironie de
cela! Il devait être chez les Duvillard, dans le tiède salon bleu et
argent, pendant que le vieil homme mourait; et c'était pour ce misérable
mort qu'il avait couru ensuite à la Chambre, chez madame de Quinsac,
chez cette Silviane et chez cette Rosemonde; et c'était pour ce libéré
de la vie, cet évadé de la misère, qu'il avait fatigué les gens, troublé
les égoïsmes, inquiété la paix des uns, menacé les plaisirs des autres!
A quoi bon courir de la caverne parlementaire au froid salon où se
glaçait la poussière du passé, aller de la débauche bourgeoise à
l'extravagance cosmopolite, puisqu'on arrivait toujours trop tard,
sauvant les gens quand ils étaient morts? Quel ridicule, que de s'être
laissé embraser de nouveau par cette flambée de charité, un dernier
incendie dont il ne sentait plus en lui que la cendre! Cette fois, il se
crut mort lui-même, il n'était plus qu'un sépulcre vide.

Et tout cet affreux vide, ce néant qu'il avait éprouvé le matin, au
Sacré-Coeur, après sa messe, se creusait plus profond, désormais
insondable. Avec la charité illusoire, inutile, l'Evangile croulait, la
fin du Livre était prochaine. Après des siècles d'obstinées tentatives,
la rédemption par le Christ échouait, il fallait un autre salut au
monde, en face du besoin exaspéré de justice qui montait des peuples
dupés et misérables. Ils ne voulaient plus du paradis menteur dont on
berçait depuis si longtemps l'iniquité sociale, ils exigeaient qu'on
remît sur la terre la question du bonheur. Comment? par quel culte
nouveau? par quelle entente heureuse entre le sentiment du divin et la
nécessité d'honorer la vie, dans sa souveraineté et sa fécondité? Là
commençait l'angoisse, le problème torturant où il achevait de sombrer,
lui prêtre, avec ses voeux d'homme chaste et de ministre de l'absurde,
mis à l'écart des autres hommes.

Mais la constatation n'en était que plus redoutable: il cessa de croire
à l'efficacité de l'aumône, être charitable ne suffisait pas, il
s'agissait désormais d'être juste. Avant tout, être juste, et
l'effrayante misère disparaîtrait, sans qu'il fût besoin d'être
charitable. Certes, ce n'étaient pas les bons coeurs qui manquaient
dans ce Paris douloureux, les oeuvres de charité y pullulaient comme
les feuilles vertes aux premières tiédeurs du printemps. Il y en avait
pour tous les âges, pour tous les dangers, pour toutes les infortunes.
On secourait les enfants, avant qu'ils fussent nés, en s'inquiétant des
mères; puis, venaient les crèches, les orphelinats, prodigués aux
diverses classes; puis, après s'être occupé de l'adulte, on suivait
l'homme dans la vie, on s'empressait surtout dès qu'il vieillissait,
multipliant les Asiles, les Hospices, les Refuges. Et c'étaient encore
toutes les mains tendues aux abandonnés, aux déshérités, aux criminels
même, toutes sortes de Ligues pour protéger les faibles, de Sociétés
pour prévenir les crimes, de Maisons pour recueillir les repentirs.
Propagation du bien, patronage, sauvetage, assistance, union, il aurait
fallu des pages et des pages, si l'on avait voulu énumérer seulement
cette extraordinaire végétation de la charité qui pousse entre les pavés
de Paris, dans un bel élan, où la bonté d'âme se mêle à la vanité
mondaine. Qu'importait d'ailleurs? la charité rachetait, purifiait tout.
Mais quel terrible argument, l'inutilité absolue, dérisoire, de cette
charité! Après tant de siècles de charité chrétienne, pas une plaie ne
s'était fermée, la misère n'avait fait que grandir, que s'envenimer
jusqu'à la rage. Le mal, aggravé sans cesse, arrivait à ne pouvoir être
toléré un jour de plus, du moment que l'injustice sociale n'en était ni
guérie, ni même diminuée. Et, du reste, ne suffisait-il pas qu'un
vieillard mourût de froid et de faim, pour que s'effondrât l'échafaudage
d'une société bâtie sur l'aumône? Une seule victime, et cette société
était condamnée.

Pierre sentit un tel flot d'amertume déborder en lui, qu'il ne put
rester davantage dans cette église, où l'ombre lente continuait à
pleuvoir, noyant les sanctuaires, les grands Christs pâles, cloués sur
les croix. Tout allait sombrer, et il n'entendait plus que le murmure
mourant des prières, une plainte des femmes qui priaient là,
agenouillées, disparues au fond des ténèbres.

Cependant, il hésitait à s'éloigner, sans dire un mot à l'abbé Rose,
dont l'imploration de foi naïve s'en remettait au bon vouloir de
l'invisible, pour la félicité et la paix des hommes. Il craignait de le
déranger, il se décidait à partir, lorsque l'abbé, de lui-même, releva
la tête.

--Ah! mon enfant, qu'il est difficile d'être bon, sagement! Monseigneur
Martha m'a encore grondé, et sans Dieu qui me pardonne, je tremblerais
pour mon salut.

Un instant, Pierre s'arrêta sous le portique de la Madeleine, en haut du
vaste perron qui domine la place, par-dessus les grilles. Devant lui, il
avait la rue Royale qui s'enfonçait, jusqu'aux étendues de la place de
la Concorde, où s'érigeaient l'obélisque et les deux fontaines
jaillissantes; et, plus loin encore, la colonnade pâlie de la Chambre
des députés fermait l'horizon. C'était une perspective d'une souveraine
grandeur, sous le ciel clair, envahi par le lent crépuscule, qui
élargissait les voies, reculait les monuments, leur donnait l'au-delà
tremblant et envolé du rêve. Aucune ville au monde n'avait ce décor de
faste chimérique et de grandiose magnificence, à l'heure vague où la
nuit commençante apporte aux villes un air de songe, l'infini de
l'immensité humaine.

Immobile, hésitant en face de ces espaces qui s'ouvraient, Pierre se
demandait avec détresse où il allait maintenant, dans le brusque
écroulement de tout ce qu'il avait passionnément voulu depuis le matin.
Etait-ce donc toujours à l'hôtel Duvillard qu'il se rendait, rue
Godot-de-Mauroy? Il ne savait plus. Puis, l'irritant souvenir revenait,
avec sa cruelle ironie. A quoi bon, puisque Laveuve était mort? à quoi
bon tuer le temps, battre le pavé, pour attendre six heures? L'idée
qu'il avait une demeure, que le plus simple était d'y rentrer, ne se
présentait même pas à son esprit. Il lui semblait qu'une chose
considérable lui restait à faire, sans qu'il lui fût possible de dire
laquelle. C'était partout et très loin, si confus, si pénible, qu'il n'y
arriverait certainement jamais. Et, les pieds lourds, le crâne empli de
tumulte, il descendit le perron, il s'entêta un moment à parcourir le
marché aux fleurs, un marché de fin d'hiver, où les premières azalées
s'épanouissaient frileusement. Des femmes achetaient des violettes et
des roses de Nice. Il les regarda, comme s'il se fût intéressé à ce luxe
embaumé, tendre et délicat. Puis, il en eut une soudaine horreur, et il
s'en alla, il s'engagea sur les boulevards.

Là, Pierre marcha devant lui, sans savoir où, sans savoir pourquoi.
L'ombre qui tombait, le surprenait, ainsi qu'un phénomène inattendu. Il
avait levé les yeux vers le ciel, il s'étonnait de le voir pâlir, très
doux, rayé à l'infini par les minces tuyaux noirs des cheminées; et
c'était aussi pour lui une singularité que de découvrir, à tous les
balcons, les grandes lettres d'or des enseignes, dans lesquelles se
mourait le jour. Jamais il n'avait remarqué le bariolage des façades,
les glaces peintes, les stores, les trophées, les affiches violentes,
les magasins magnifiques, d'une indiscrétion de salons et d'alcôves,
ouverts à la pleine lumière. Puis, sur la chaussée, le long des
trottoirs, entre les colonnes et les kiosques, bleus, rouges, jaunes,
quel encombrement, quelle cohue extraordinaire! Les voitures roulaient
avec un grondement de fleuve; et, de toutes parts, la houle des fiacres
était sillonnée par les manoeuvres lourdes des grands omnibus,
semblables à d'éclatants vaisseaux de haut bord; tandis que le flot des
piétons ruisselait sans cesse, des deux côtés, à l'infini, et jusque
parmi les roues, dans une hâte conquérante de fourmilière en révolution.
D'où sortait tout ce monde? où allaient toutes ces voitures? Quelle
stupeur et quelle angoisse!

Et Pierre marchait toujours devant lui, machinal, emporté par sa noire
rêverie. La nuit venait, on allumait les premiers becs de gaz, c'était
l'entre chien et loup de Paris, l'heure où les ténèbres ne sont pas
encore, où les globes électriques flamboient dans le jour qui va
s'éteindre. De tous côtés, les étincelles des lampes luisaient, les
magasins éclairaient leurs vitrines. Bientôt, les boulevards allaient
charrier les étoiles vives des voitures, ainsi qu'une voie lactée en
marche, entre les deux trottoirs incendiés par les lanternes, les
rampes, les girandoles, un luxe aveuglant de plein soleil. Et, dans les
cris des cochers, dans la bousculade des piétons, grondait la hâte
dernière du Paris des affaires et des passions, la lutte sans merci pour
l'amour et pour l'argent. La dure journée était faite, le Paris du
plaisir s'illuminait, commençait la nuit de fête. Les cafés, les
marchands de vin, les restaurants braisillaient, étalaient, derrière les
hautes glaces sans tain, leurs comptoirs de métal clair, leurs petites
tables blanches, la tentation des beaux fruits et des paniers d'huîtres,
à leurs portes. Et ce Paris qui s'éveillait ainsi, aux premiers becs de
gaz, était pris déjà d'une gaieté de jouissance, cédant à l'appétit
déchaîné de tout ce qui s'achète.

Mais Pierre manqua d'être renversé. Un troupeau de crieurs débouchait,
se lançait au travers de la foule, en criant les journaux du soir. Une
nouvelle édition de la Voix du Peuple, surtout, faisait un vacarme
assourdissant, dominant le bruit des roues. Des voix rauques jetaient,
reprenaient le cri, à intervalles réguliers: «Demandez _la Voix du
Peuple_, le nouveau scandale des Chemins de fer africains, l'échec du
ministère, les trente-deux vendus de la Chambre et du Sénat!» Et, sur
les exemplaires du journal, agités comme des étendards, se lisaient ces
titres, en caractères énormes. La foule continuait à galoper, sans
prêter grande attention, habituée à cette boue, saturée d'infamie.
Quelques hommes s'arrêtaient, achetaient le journal, pendant que des
filles, descendues en quête d'un dîner, traînaient leurs jupes,
attendaient l'amant de hasard, en interrogeant du coin de l'oeil la
terrasse des cafés. Et ce cri déshonorant des journaux, ce cri qui
souillait et souffletait, semblait être le glas dernier de la journée,
sonnant les funérailles de la nation, au début de la nuit de plaisir qui
commençait.

Alors, Pierre se souvint une fois encore de sa matinée, de cette
effrayante maison de la rue des Saules, où s'entassaient tant de misère
et tant de souffrance. Il revit la cour fangeuse comme un cloaque, les
escaliers nauséabonds, les logements sordides, glacés, et nus, des
familles se disputant des pâtées dont n'auraient pas voulu les chiens
errants, des mères aux mamelles taries promenant des poupons qui
hurlaient, des vieux tombés dans des coins ainsi que des bêtes,
agonisant de faim dans l'ordure. Et puis, ce fut encore sa journée, la
magnificence, la quiétude, la joie des salons qu'il avait traversés,
tout l'éclat insolent du Paris financier, du Paris politique et mondain.
Et il aboutissait enfin, au crépuscule, à ce Paris Gomorrhe, à ce Paris
Sodome, s'allumant pour la nuit, pour les abominations de cette nuit
complice, dont la cendre fine, peu à peu, noyait l'océan des toitures.
Et l'exécrable monstruosité de cela clamait sous le ciel pâle, où
scintillaient les premières étoiles, pures et tremblantes.

Pierre eut un grand frisson devant cet amas des iniquités et des
douleurs, tout ce qui se passait en bas dans la misère et dans le crime,
tout ce qui se passait en haut dans la richesse et dans le vice. La
bourgeoisie, au pouvoir, ne voulait rien lâcher de la souveraineté
conquise, volée tout entière, tandis que le peuple, l'éternelle dupe, le
grand muet, serrait les poings, grondait en réclamant sa légitime part.
Et c'était cette injustice affreuse qui emplissait de colère l'ombre
naissante. De quel nuage, aux flancs de ténèbres, la foudre allait-elle
tomber? Il l'attendait depuis des années déjà, cette foudre vengeresse
que de sourds fracas annonçaient, de tous les points de l'horizon. S'il
avait écrit un livre de candeur et d'espoir, s'il était allé innocemment
à Rome, c'était pour en conjurer l'effroyable éclat. Mais toute
espérance était morte en son coeur, il sentait la foudre inévitable,
rien désormais ne pouvait retarder la catastrophe. Jamais encore il ne
l'avait sentie si prochaine, dans l'impudence heureuse des uns, dans la
détresse exaspérée des autres. Et elle s'amassait, et elle allait
sûrement éclater au-dessus de ce Paris de rut et de bravade, qui, le
soir venu, attisait sa fournaise.

Au moment où il arrivait à la place de l'Opéra, Pierre, brisé de
fatigue, éperdu, leva les yeux. Où était-il donc? Le coeur de la
grande ville semblait battre là, dans la vaste étendue de ce carrefour,
comme si le sang des quartiers lointains eût afflué de tous les côtés,
par de triomphales avenues. Il regarda se perdre à l'horizon les trouées
de l'avenue de l'Opéra, des rues du Quatre-Septembre et de la Paix,
claires encore d'un reste de jour, déjà étoilées d'un fourmillement
d'étincelles. Le boulevard traversait la place du torrent de sa
circulation, où venaient se heurter les afflux des rues voisines, en de
continuels remous, qui faisaient de ce point le gouffre le plus
dangereux du monde. Vainement les gardiens de la paix tâchaient de
mettre là quelque prudence, le flot des piétons débordait quand même,
les roues s'enchevêtraient, les chevaux se cabraient, au milieu du bruit
de marée humaine, aussi haute, aussi incessante que la voix de tempête
d'un Océan. Puis, c'était la masse isolée de l'Opéra, peu à peu noyé
d'ombre, énorme et mystérieux, tel qu'un symbole, et dont l'Apollon,
porteur de lyre, tout en haut, gardait un dernier reflet de lumière,
dans le ciel blême. Et toutes les fenêtres des façades s'éclairaient,
une allégresse naissait de ces milliers de lampes qui étincelaient une à
une, un besoin de détente universelle, de libre assouvissement
s'épandait avec l'ombre croissante, tandis que, de loin en loin, les
globes électriques éclataient comme les lunes des nuits claires de
Paris.

Pourquoi donc se trouvait-il là? Pierre s'interrogeait, irrité et béant.
Puisque Laveuve était mort, il n'avait qu'à rentrer chez lui, qu'à se
terrer dans son coin, porte et fenêtres closes, comme un être désormais
inutile, sans croyance, sans espérance, n'attendant plus que
l'anéantissement final. La course était longue, de la place de l'Opéra à
sa petite maison de Neuilly. Malgré l'écrasement de sa lassitude, il ne
voulut point prendre de voiture, il revint sur ses pas, retourna vers la
Madeleine, se replongea parmi la bousculade des trottoirs, au milieu de
l'assourdissement de la chaussée, avec l'âpre désir d'aggraver sa plaie,
de se saturer de révolte et de colère. N'était-il donc pas au coin de
cette rue, au bout de ce boulevard, le gouffre attendu, où devait
crouler ce monde pourri, dont il entendait craquer la vieille société, à
chaque pas?

Lorsqu'il voulut traverser la rue Scribe, un encombrement l'arrêta.
Devant un café luxueux, deux grands diables, mal vêtus, fort sales,
criaient alternativement _la Voix du Peuple_, les scandales, les vendus
de la Chambre et du Sénat, d'une telle voix de cuivre fêlé, que les
passants s'attroupaient. Et, là, il eut de nouveau la surprise de
reconnaître Salvat, dans un homme hésitant, errant, qui, après avoir
écouté, s'était approché du grand café, pour regarder à travers les
glaces. Cette fois, cette rencontre le frappa, l'emplit d'un soupçon,
au point qu'il s'arrêta lui aussi, résolu à l'observer. Il ne pouvait
croire qu'il allait le voir entrer, s'asseoir à une des petites tables,
sous la gaieté tiède des lampes, lui d'aspect si misérable, avec ce
morceau de pain qui faisait bosse sous le vieux veston en loques. Un
instant, il attendit. Puis, il le vit simplement qui s'éloignait d'un
pas brisé, ralenti, comme si le café, presque vide, ne lui eût pas
convenu. Que cherchait-il donc, où courait-il, depuis le matin, dans
cette chasse solitaire et sauvage, lancé de la sorte au travers du Paris
de la richesse et de la joie, avec sa faim qui lui battait les talons?
Il ne se traînait plus que difficilement, il paraissait à bout de
volonté et d'énergie. L'air vaincu, il s'approcha d'un kiosque, s'adossa
un moment. Et il se redressa, et il marcha encore, cherchant toujours.

Alors, un incident se produisit qui acheva d'émotionner Pierre. Un homme
grand et fort, débouchant de la rue Caumartin, venait d'apercevoir et
d'aborder Salvat. Et le prêtre, après une hésitation, reconnut son frère
Guillaume, au moment où il serrait sans honte la main de l'ouvrier.
C'était bien lui, avec ses épais cheveux taillés en brosse, d'une
blancheur de neige, malgré ses quarante-sept ans à peine. Il avait gardé
ses grosses moustaches très brunes, sans un fil d'argent, ce qui donnait
toute une vie énergique à sa grande face, au front haut, en forme de
tour. Il tenait de son père ce front de logique et de raison
inexpugnables, que Pierre avait lui aussi. Mais le bas du visage de
l'aîné était plus solide, le nez plus fort, le menton carré, la bouche
large, au dessin ferme. Une cicatrice pâle, une blessure ancienne
balafrait la tempe gauche. Et cette physionomie très grave, rude et
fermée, au premier aspect, s'éclairait d'une mâle bonté, lorsqu'un
sourire découvrait les dents, restées très blanches.

Pierre se rappela ce que madame Théodore lui avait conté le matin. Son
frère Guillaume, touché de tant de misère, s'était arrangé pour occuper
chez lui Salvat pendant quelques jours. Et cela expliquait l'air
d'intérêt avec lequel il semblait le questionner, tandis que le
mécanicien, l'air troublé de la rencontre, piétinait, comme ayant hâte
de reprendre sa course dolente. Un moment, Guillaume parut s'apercevoir
de ce trouble, des réponses sans doute embarrassées qu'il obtenait.
Cependant, il quitta l'ouvrier. Mais, presque tout de suite, il se
retourna, il le regarda s'éloigner de son allure harassée et têtue, au
travers de la foule. Et les réflexions qu'il fit alors durent être bien
graves et bien pressantes, car il se décida tout d'un coup à revenir sur
ses pas, à le suivre de loin, comme pour s'assurer de la direction qu'il
prenait.

Gagné par une inquiétude croissante, Pierre avait regardé la scène.
L'attente nerveuse où il était d'un grand malheur indéterminé, le
soupçon où venaient de le jeter les rencontres successives,
inexplicables de Salvat, la surprise de voir maintenant son frère mêlé à
l'aventure, l'avaient envahi tout entier d'un besoin de savoir,
d'assister, d'empêcher peut-être. Il n'hésita pas, lui-même suivit les
deux hommes, prudemment.

Ce fut pour lui un émoi nouveau, lorsque Salvat, puis son frère
Guillaume, tournèrent brusquement dans la rue Godot-de-Mauroy. Quel
destin le ramenait dans cette rue, où il avait eu la hâte fiévreuse de
revenir, d'où la mort de Laveuve l'avait seule écarté? Et son
saisissement grandit encore, lorsque, après l'avoir perdu un instant, il
retrouva Salvat debout sur le trottoir, en face de l'hôtel Duvillard, à
la place même où, le matin, il avait cru le reconnaître. Justement, la
porte cochère de l'hôtel était grande ouverte, à la suite d'une
réparation du pavé, sous le porche; et, les ouvriers partis, ce vaste
porche demeurait béant, empli par la nuit qui tombait. La rue étroite,
à côté du boulevard étincelant, se noyait d'une ombre bleue, que les
becs de gaz piquaient de rares étoiles. Des femmes passèrent, qui
obligèrent Salvat à descendre du trottoir. Mais il y remonta, il alluma
un bout de cigare, quelque reste ramassé sous les tables d'un café, et
il reprit sa faction, immobile en face de l'hôtel, patientant.

Agité de pensées obscures, Pierre s'effrayait, se demandait s'il ne
devait pas aborder cet homme. Ce qui l'arrêtait, c'était la présence de
son frère, qu'il avait vu s'embusquer sous une porte voisine, guettant,
prêt à intervenir lui aussi. Et il se contentait de ne pas perdre des
yeux Salvat, toujours à l'affût, le regard sur le porche, ne le
détournant que pour le porter vers le boulevard, comme s'il eût attendu
quelqu'un ou quelque chose, qui devait arriver par là. En effet, le
landau des Duvillard parut enfin, avec son cocher et son valet de pied
en livrée gros vert et or, un landau très correctement attelé de deux
grands carrossiers superbes.

Contrairement à l'habitude, la voiture qui, à cette heure, ramenait la
mère ou le père, n'était occupée, ce soir-là, que par les deux enfants,
Camille et Hyacinthe. Ils revenaient de la matinée de la princesse de
Harth, et ils causaient librement, avec la tranquille impudeur dont ils
essayaient de s'étonner.

--Les femmes me dégoûtent. Et leur odeur, ah! la peste! Et cette
abomination de l'enfant qu'on risque toujours avec elles!

--Bah! mon cher, elles valent bien ton George Elson, cette fille
manquée. D'ailleurs, tu te vantes, et tu as tort de ne pas t'arranger
avec la princesse, puisqu'elle en meurt d'envie.

--Ah! la princesse, en voilà encore une qui m'assomme!

Hyacinthe en était à la négation des sexes, à la pose alanguie du
renoncement universel. Mais Camille, frémissante, irritée, parlait dans
une fièvre mauvaise. Après un silence, elle reprit:

--Tu sais que maman est là-bas, avec lui.

Elle n'avait pas besoin de préciser davantage, son frère comprenait, car
ils parlaient souvent de cette chose, en toute liberté.

--Son essayage chez Salmon, hein? la bête d'histoire!... Elle a filé par
l'autre porte, elle est avec lui.

--Qu'est-ce que ça te fiche, qu'elle soit avec le bon ami Gérard?
demanda paisiblement Hyacinthe.

Puis, en la sentant bondir sur la banquette:

--Tu l'aimes donc toujours, tu le veux?

--Oh! oui, je le veux, et je l'aurai!

Elle avait mis dans ce cri toute sa rage jalouse de fille laide, toute
sa souffrance d'être délaissée, de savoir sa mère, si belle encore, en
train de lui voler son plaisir.

--Tu l'auras, tu l'auras, reprit Hyacinthe, heureux de torturer un peu
sa soeur, qu'il redoutait, tu l'auras, s'il veut bien se donner... Il
ne t'aime pas.

--Il m'aime! reprit furieusement Camille. Il est gentil avec moi, ça me
suffit.

Il eut peur de son regard noir, de ses petites mains d'infirme qui se
crispaient comme des griffes. Puis, après un silence:

--Et papa, qu'est-ce qu'il dit?

--Oh! papa, pourvu que, de quatre à six, il soit chez l'autre.

Hyacinthe se mit à rire. C'était ce qu'ils appelaient entre eux le petit
goûter de papa. Et Camille s'en égayait gentiment, excepté les jours où
maman, elle aussi, goûtait dehors.

Le landau fermé était entré dans la rue, et il s'approchait au trot
sonore des deux grands carrossiers. A cette minute, une petite blonde de
seize à dix-huit ans, un trottin de modiste, qui avait au bras un large
carton, traversa vivement, pour entrer sous la porte avant la voiture.
Elle apportait un chapeau à la baronne, elle avait musé tout le long du
boulevard, avec ses yeux d'un bleu de pervenche, son nez rose, sa bouche
qui riait toujours, dans le plus adorable des petits visages qu'on pût
voir. Et ce fut à ce moment, après un dernier coup d'oeil vers le
landau, que Salvat, d'un bond, pénétra sous le porche. Presque aussitôt,
il reparut, il jeta au ruisseau son bout de cigare allumé; et, sans
courir, il s'en alla, il s'effaça, au fond des ténèbres vagues de la
rue.

Alors, que se passa-t-il? Plus tard, Pierre se souvint qu'un camion du
chemin de fer de l'Ouest s'était mis en travers, arrêtant, attardant une
minute le landau, tandis que le trottin disparaissait sous la porte. Il
avait vu, avec un serrement de coeur inexprimable, son frère Guillaume
s'élancer à son tour, entrer dans l'hôtel, comme sous le coup d'une
révélation, d'une certitude brusque. Lui, sans comprendre nettement,
sentait l'approche de l'effroyable chose. Mais, voulant courir, voulant
crier, il était cloué sur le trottoir, il avait la gorge serrée par une
main de plomb. Soudainement, ce fut le grondement de la foudre, une
explosion formidable, comme si la terre s'ouvrait, comme si l'hôtel
foudroyé s'anéantissait. Toutes les vitres des maisons voisines
éclatèrent, tombèrent avec un bruit retentissant de grêle. Une flamme
d'enfer avait embrasé un instant la rue, la poussière et la fumée furent
telles, que les quelques passants aveuglés hurlèrent d'épouvante, dans
le saisissement de cette fournaise où ils croyaient culbuter.

Et Pierre, alors, fut illuminé par cet éclair. Il revit la bombe
gonflant le sac à outils, que le chômage faisait vide et inutile. Il la
revit sous le veston en loques, cette bosse qu'il avait prise pour un
morceau de pain ramassé contre une borne, rapporté au logis, à la femme
et à l'enfant. Après avoir couru, menacé tout le Paris heureux, elle
venait de flamber là, d'éclater telle que le tonnerre, à ce seuil de la
bourgeoisie souveraine, maîtresse de l'or. Lui, à ce moment, ne pensa
qu'à son frère Guillaume, se jeta sous ce porche où semblait s'être
ouverte une bouche de volcan. Et, d'abord, il ne distingua rien, la
fumée âcre noyait tout. Puis, il aperçut les murs fendus, l'étage
supérieur éventré, le pavé défoncé, semé de décombres. Dehors, le landau
qui allait entrer, n'avait rien eu, ni un cheval atteint, ni même la
caisse éraflée par un projectile. Mais, étalée sur le dos, la jeune
fille, le petit trottin blond et joli gisait, le ventre ouvert, avec son
fin visage intact, les yeux clairs, le sourire étonné, dans le coup de
foudre de la catastrophe; tandis que, tombé près d'elle, le carton, dont
le couvercle s'était détaché simplement, avait laissé rouler le chapeau,
un chapeau rose très fragile, resté charmant en sa fleur.

Guillaume, par un prodige, était vivant, debout déjà. Seule, sa main
gauche ruisselait de sang, des éclats qui lui avaient déchiré le
poignet. Il avait eu les moustaches brûlées, et l'explosion, en le
renversant, l'avait ébranlé et meurtri à un tel point, qu'il grelottait
de tout son être, comme dans un grand froid. Pourtant, il reconnut son
frère, sans même s'étonner de le voir là, ainsi qu'il arrive après les
désastres, où l'inexpliqué devient providentiel. Ce frère, perdu de vue
depuis si longtemps, était là naturellement, parce qu'il fallait qu'il y
fût. Et il lui cria tout de suite, dans le frisson fou qui l'agitait:

--Emmène-moi, emmène-moi!... Chez toi, à Neuilly, oh! emmène-moi!

Puis, pour toute explication, parlant de Salvat:

--Je me doutais bien qu'il m'avait volé une cartouche, une seule
heureusement, sans quoi le quartier aurait sauté... Ah! le malheureux!
je n'ai pu arriver à temps pour mettre le pied sur la mèche.

Avec une lucidité parfaite, telle que la donne parfois le danger,
Pierre, sans parler, sans perdre une seconde, se souvint que l'hôtel
avait une sortie par derrière, rue Vignon. Il venait de comprendre le
grave péril où son frère serait, s'il se trouvait mêlé à cette affaire.
Vivement, quand il l'eut emmené, dans l'ombre de la rue Vignon, il lui
noua son mouchoir autour du poignet, qu'il lui fit cacher ensuite sous
son veston, contre sa poitrine.

--Emmène-moi, répétait Guillaume hanté et grelottant, chez toi, à
Neuilly... Pas chez moi.

--Oui, oui, sois tranquille. Tiens! attends là un instant, je vais
arrêter une voiture.

Il l'avait ramené sur le boulevard, dans sa hâte de trouver un fiacre.
Mais le tonnerre de l'explosion bouleversait le quartier, les chevaux se
cabraient, des gens galopaient au hasard, pris de démence. Et des agents
étaient accourus, une foule se ruait, encombrait déjà l'entrée de la rue
Godot-de-Mauroy, noire comme un gouffre, les lumières s'étant toutes
éteintes; tandis que, sur le boulevard, un crieur de _la Voix du Peuple_
s'entêtait à clamer le nouveau scandale des Chemins de fer africains,
les trente-deux vendus de la Chambre et du Sénat, la chute prochaine du
ministère.

Pierre, enfin, arrêtait un fiacre, lorsqu'il entendit un passant qui
courait, dire à un autre:

--Le ministère, ah bien! voilà une bombe qui le raccommode!

Les deux frères montèrent dans la voiture, qui les emmena. Et, au-dessus
de Paris grondant, la nuit noire s'était faite, une nuit sans pardon où
les étoiles sombraient, sous la brume de crimes et de colère montée des
toitures. Le grand cri de justice passait, dans le bruit d'ailes
terrifiant que Sodome et Gomorrhe avaient entendu venir, de toutes les
ténèbres de l'horizon.



LIVRE DEUXIÈME



I


Dans cette rue écartée de Neuilly, où personne ne passait plus dès le
crépuscule, la petite maison, à cette heure, sous la nuit noire, dormait
d'un sommeil profond, les persiennes closes, sans qu'une lumière filtrât
au dehors. Et il semblait qu'on sentît aussi, derrière, la grande paix
du petit jardin, vide et mort, engourdi par le froid de l'hiver.

Pierre, dans le fiacre qui le ramenait avec son frère blessé, avait
craint plusieurs fois de le voir s'évanouir. Guillaume, adossé,
affaissé, ne parlait pas; et quel terrible silence entre eux, si plein
des interrogations, des réponses, qu'ils sentaient inutile et douloureux
d'échanger en ce moment! Pourtant, le prêtre s'inquiétait de la
blessure, se demandait à quel chirurgien il allait avoir recours,
désireux de ne mettre dans le secret qu'un homme sûr et dévoué, en
voyant avec quel âpre désir de disparaître le blessé se cachait.

Jusqu'à l'Arc de Triomphe, pas un mot ne fut prononcé. Là seulement,
Guillaume sembla sortir de l'accablement de son rêve, pour dire:

--Et, tu sais, Pierre, pas de médecin. Nous allons soigner ça tous les
deux.

Pierre voulut protester. Puis, il n'eut qu'un simple geste, signifiant
qu'il passerait outre, s'il le fallait. A quoi bon discuter en ce
moment? Mais son inquiétude avait grandi, et ce fut avec un soulagement
véritable, lorsque le fiacre enfin s'arrêta devant la maison, qu'il vit
son frère en descendre sans trop de faiblesse. Vivement, il paya le
cocher, très heureux aussi de constater que personne, pas un voisin
même, n'était là. Et il ouvrit avec sa clef, il soutint le blessé pour
l'aider à gravir les trois marches du perron.

Une faible veilleuse brûlait dans le vestibule. Tout de suite, au bruit
de la porte, une femme, Sophie, la servante, venait de sortir de la
cuisine. Agée de soixante ans, petite, maigre et noire, elle était dans
la maison depuis plus de trente années, ayant servi la mère avant de
servir le fils. Elle connaissait Guillaume, qu'elle avait vu jeune
homme. Sans doute elle le reconnut, bien qu'il y eût dix ans bientôt
qu'il n'eût franchi ce seuil. Mais elle ne témoigna aucune surprise,
elle parut trouver tout naturel cet extraordinaire retour, dans la loi
de discrétion et de silence qu'elle s'était faite. Elle vivait en
recluse, elle ne parlait que pour les strictes nécessités de son
service.

Et elle se contenta de dire:

--Monsieur l'abbé, il y a, dans le cabinet, monsieur Bertheroy, qui vous
attend depuis un quart d'heure.

Guillaume intervint, d'un air ranimé.

--Bertheroy vient donc toujours ici?... Ah! lui, je veux bien le voir,
c'est un des meilleurs, un des plus larges esprits de ce temps. Il est
resté mon maître.

Ami autrefois de leur père, l'illustre chimiste Michel Froment,
Bertheroy était aujourd'hui, à son tour, une des gloires les plus hautes
de la France, à qui la chimie devait les extraordinaires progrès qui en
ont fait la science mère, en train de renouveler la face du monde.
Membre de l'Institut, comblé de charges et d'honneurs, il avait gardé
pour Pierre une grande affection, il le visitait ainsi parfois avant le
dîner, afin de se distraire, disait-il.

--Tu l'as mis dans le cabinet, bon! nous y allons, dit l'abbé à la
servante, qu'il tutoyait. Porte une lampe allumée dans ma chambre, et
prépare mon lit, pour que mon frère puisse se coucher tout de suite.

Pendant que, sans une surprise, sans un mot, Sophie exécutait cet ordre,
les deux frères passaient dans l'ancien laboratoire de leur père, dont
le prêtre avait fait un vaste cabinet de travail. Et ce fut avec un cri
de joyeux étonnement que le savant les accueillit, lorsqu'il les vit
entrer, l'un soutenant l'autre.

--Comment! ensemble!... Ah! mes chers enfants, vous ne pouviez me faire
de bonheur plus grand! Moi qui ai si souvent déploré votre cruel
malentendu!

Septuagénaire, il était grand, sec, avec des traits anguleux. La peau
jaunie se collait comme un parchemin sur les os saillants des joues et
des mâchoires. D'ailleurs, sans aucun prestige, il avait l'air d'un
vieil herboriste. Mais le front était beau, large, uni, et sous les
cheveux blancs ébouriffés luisaient encore des yeux de flamme.

Quand il aperçut la main bandée, il s'écria:

--Quoi donc, Guillaume, vous êtes blessé?

Pierre se taisait, laissant son frère conter l'histoire, telle qu'il lui
plairait de la dire. Celui-ci avait compris qu'il devait avouer la
vérité, simplement, en omettant les circonstances.

--Oui, dans une explosion, et je crois bien que j'ai le poignet cassé.

Bertheroy l'examinait, remarquait ses moustaches brûlées, ses yeux de
stupeur, où passait l'effarement des catastrophes. Il devint sérieux,
circonspect, sans chercher par des questions à forcer les confidences.

--Ah! bah! une explosion... Me permettez-vous de voir la plaie? Vous
savez qu'avant de me laisser séduire par la chimie, j'ai fait mes études
de médecine, et que je suis un peu chirurgien.

Pierre ne put retenir ce cri de son coeur:

--Oui, oui! maître, voyez la blessure... J'étais bien inquiet, c'est une
chance inespérée que vous vous trouviez là.

Le savant le regarda, sentit la gravité des circonstances qu'on lui
cachait. Et, comme Guillaume consentait, avec un sourire, en pâlissant
de faiblesse, il voulut d'abord qu'on le couchât. La servante revenait
dire que le lit était prêt, tous passèrent dans la chambre voisine, où
le blessé fut déshabillé et mis au lit.

--Eclairez-moi, Pierre, prenez la lampe, et que Sophie me donne une
cuvette pleine d'eau, avec des linges.

Puis, lorsqu'il eut doucement lavé la plaie:

--Diable! diable!... Le poignet n'est pas cassé, mais c'est une vilaine
affaire tout de même. Je crains qu'il n'y ait une lésion de l'os... Ce
sont des clous qui ont traversé les chairs, n'est-ce pas?

Ne recevant pas de réponse, il se tut. Sa surprise croissait, il se mit
à examiner avec attention la main que la flamme avait noircie, il finit
même par flairer la manche de la chemise, pour mieux se rendre compte.
Evidemment, il reconnaissait les effets d'un de ces explosifs nouveaux,
que lui-même avait si savamment étudiés et pour ainsi dire créés. Mais,
pourtant, celui-ci devait le dérouter, car il y avait là des traces, des
caractères, dont l'inconnu lui échappait.

--Alors, se décida-t-il à demander enfin, emporté par sa curiosité de
savant, c'est dans une explosion de laboratoire que vous vous êtes
arrangé de cette belle façon?... Quelle diablesse de poudre étiez-vous
donc en train de fabriquer?

Malgré sa souffrance, Guillaume, depuis qu'il le voyait étudier ainsi sa
blessure, témoignait une contrariété, une agitation croissante, comme si
le vrai secret qu'il voulait garder eût été là, dans cette poudre dont
le premier essai venait de si cruellement l'atteindre. Il coupa court,
il dit de son air de passion contenue, les yeux droits et francs:

--Je vous en prie, maître, ne me questionnez pas. Je ne puis vous
répondre... Je sais que vous êtes un assez noble esprit pour me soigner
et m'aimer encore, sans exiger ma confession.

--Ah! certes, mon ami, s'écria Bertheroy, gardez votre secret. Votre
découverte est à vous, si vous en avez fait une, et je vous sais capable
de l'employer au plus généreux usage. D'ailleurs, vous devez me savoir,
vous aussi, bien trop passionné de vérité, résolu à ne jamais juger les
actes des autres, quels qu'ils soient, avant d'en connaître toutes les
raisons.

Et, d'un geste, il acheva de dire sa large tolérance, son esprit
souverain, dégagé des ignorances et des superstitions, qui faisait de
lui, sous les ordres dont il était chamarré, sous ses titres
universitaires et académiques de savant officiel, l'intelligence la plus
hardie, la plus libre, uniquement passionnée de vérité, comme il le
disait.

Il n'avait pas les outils nécessaires, il se contenta de panser la plaie
avec soin, après s'être assuré qu'aucune parcelle des projectiles
n'était restée dans les chairs. Enfin, il partit, en promettant d'être
là, le lendemain, de bonne heure. Et, comme le prêtre l'accompagnait
jusqu'à la porte de la rue, il le rassura: si l'os n'avait pas été
atteint trop profondément, tout irait bien.

Pierre, de retour près du lit, y trouva son frère assis encore sur son
séant, puisant une énergie dernière dans son désir d'écrire aux siens,
pour les rassurer. Il dut reprendre la lampe et l'éclairer de nouveau,
après lui avoir donné du papier et un crayon. Heureusement, Guillaume
avait le libre usage de sa main droite. Il put, en quelques lignes,
annoncer qu'il ne rentrerait pas à madame Leroi, sa belle-mère, qui
était restée chez lui, après la mort de sa femme, et qui avait élevé ses
trois grands fils. En outre, Pierre savait qu'il y avait, dans la
maison, une jeune fille de vingt-cinq à vingt-six ans, la fille d'un
ancien ami de Guillaume, recueillie par celui-ci à la mort du père, et
qu'il devait épouser prochainement, malgré la grande différence d'âges.
Mais c'étaient là, pour le prêtre, des choses vagues et troublantes,
tout un côté de désordre condamnable, qu'il avait toujours feint
d'ignorer.

--Alors, tu veux qu'on porte tout de suite cette lettre à Montmartre?

--Oui, tout de suite. Il n'est guère plus de sept heures, elle sera
là-bas vers huit heures... Et un homme sûr, n'est-ce pas?

--Le mieux est que Sophie prenne un fiacre. Avec elle, on peut être sans
crainte, elle ne bavardera pas... Attends, je vais arranger cela.

Sophie, appelée, comprit, promit de dire là-bas, si on la questionnait,
que monsieur Guillaume était venu passer la nuit chez son frère, pour
des raisons qu'elle ignorait. Et, sans faire aucune réflexion elle-même,
elle s'en alla, après avoir dit simplement:

--Le dîner de monsieur l'abbé est servi, il n'aura qu'à prendre le
bouillon et le ragoût sur le fourneau.

Mais, cette fois, quand Pierre revint s'asseoir près du lit, Guillaume y
était retombé sur le dos, la tête soutenue par deux oreillers, très las,
très pâle, envahi par la fièvre. La lampe brûlait doucement au coin d'un
meuble, la paix était si profonde, qu'on entendait battre la grosse
horloge, dans la salle à manger voisine. Un instant, ce grand silence
régna autour des deux frères, enfin réunis et seuls, après tant
d'années de séparation. Puis, le blessé avança au bord du drap sa bonne
main, que le prêtre saisit, serra tendrement dans la sienne. Et cette
étreinte se prolongea, et les deux mains fraternelles restèrent l'une
dans l'autre.

--Mon pauvre petit Pierre, murmura très bas Guillaume, pardonne-moi de
tomber ici de la sorte. J'envahis la maison, je prends ton lit, je
t'empêche de dîner...

--Ne parle pas, ne te fatigue pas davantage, interrompit Pierre. Où
veux-tu donc aller, si ce n'est ici, quand tu es dans la peine?

La main fiévreuse du blessé eut une pression plus chaude, tandis que ses
yeux se mouillaient.

--Merci, mon petit Pierre. Je te retrouve, tu es doux et tendre comme
autrefois... Ah! tu ne peux savoir combien cela m'est délicieux en ce
moment!

A leur tour, les yeux du prêtre s'obscurcirent. Les deux frères, au
milieu de ce grand calme, de ce grand bien-être succédant à des émotions
si violentes, éprouvaient un charme infini à se retrouver de la sorte,
dans la maison de leur enfance. C'était là que leur père et leur mère
étaient morts, le père tragiquement, foudroyé par une explosion de
laboratoire, la mère, très pieuse, en véritable sainte. C'était là, dans
ce même lit, que Guillaume avait soigné Pierre, lorsque, leur mère
morte, lui-même avait failli mourir; et c'était là que, maintenant,
Pierre soignait Guillaume. Tout les brisait, les bouleversait
d'attendrissement, les circonstances imprévues de leur rencontre,
l'affreuse catastrophe dont ils restaient ébranlés, le côté mystérieux
des choses qui demeurait inexpliqué entre eux. Et, dans leur
rapprochement tragique, après un temps si long de vie séparée, leurs
souvenirs communs s'éveillaient, la vieille maison leur parlait de leur
enfance, des parents disparus, des jours lointains où ils y avaient aimé
et souffert. Le jardin était là, sous la fenêtre, le jardin, glacé à
cette heure, qui jadis, ensoleillé, retentissait de leurs jeux. A
gauche, se trouvait le laboratoire, la grande pièce, où leur père leur
avait appris à lire. A droite, dans la salle à manger, ils revoyaient
leur mère leur couper des tartines, si douce, avec ses grands yeux
désespérés de croyante. Et la sensation qu'ils y étaient seuls à cette
heure, et cette pâle clarté dormante de la lampe, et cette profonde
solitude muette du jardin, de la maison, de tout le passé, les
emplissaient d'une extraordinaire douceur, mêlée à une amertume immense.

Ils auraient voulu causer, s'épancher. Mais que se dire? Malgré leurs
mains qui restaient nouées étroitement, le plus infranchissable des
abîmes ne les séparait-il pas? Du moins, ils le croyaient. Guillaume
avait la conviction que Pierre était un saint, un prêtre de la foi la
plus solide, sans un doute, qui n'avait rien de commun avec lui, ni dans
les idées, ni dans la pratique de l'existence. Un coup de hache les
avait désunis, ils habitaient deux mondes différents. Et, de même,
Pierre s'imaginait Guillaume comme un déclassé, de conduite louche,
n'ayant pas même épousé la femme dont il avait eu trois enfants, sur le
point de se remarier avec cette fille trop jeune, tombée on ne savait
d'où. En outre, il y avait les idées exaltées du savant et du
révolutionnaire, la négation de tout, les pires violences acceptées,
provoquées peut-être, le monstre vague de l'anarchie entrevu au fond.
Alors, sur quel terrain l'entente aurait-elle pu se faire, du moment que
chacun des deux frères gardait son préjugé contre l'autre, le voyait au
bord opposé du gouffre, sans qu'une planche pût être jetée entre eux?
Et, seuls, leurs pauvres coeurs sanglotaient de leur fraternelle
tendresse éperdue.

Pierre n'ignorait pas que Guillaume avait déjà couru le risque d'être
compromis dans une affaire anarchiste. Il ne lui posait aucune question.
Mais il ne pouvait s'empêcher de songer qu'il ne se serait pas caché
ainsi, s'il n'avait eu la crainte d'être arrêté comme complice. Complice
de Salvat, l'était-il donc vraiment? Et Pierre frémissait, car il
n'avait toujours pour se faire une opinion que les paroles échappées à
son frère, après l'attentat, le cri accusant Salvat de lui avoir volé
une cartouche, l'acte aussi de s'être si héroïquement élancé sous le
porche de l'hôtel Duvillard, afin d'éteindre la mèche. Seulement, que
d'obscurités encore! et, si on lui avait volé une cartouche de cet
effroyable explosif, c'était donc qu'il en fabriquait, qu'il en avait
chez lui? Sans doute, avec son poignet blessé, même s'il n'était pas
complice, il n'avait eu qu'à disparaître, jugeant bien que, trouvé là,
la main sanglante, déjà compromis, jamais il n'aurait convaincu personne
de son innocence. Mais, quand même, les ténèbres restaient épaisses, le
crime semblait possible, c'était une aventure affreuse.

Guillaume dut deviner, dans le tremblement de la main moite, que son
frère lui abandonnait, un peu de l'anéantissement où tombait ce pauvre
être, déjà foudroyé par le doute, et que la catastrophe achevait. Le
sépulcre était vide, la cendre même en venait d'être balayée.

--Mon pauvre petit Pierre, reprit-il lentement, excuse-moi, si je ne te
dis rien. Je ne peux rien te dire... Et puis, à quoi bon? nous ne nous
entendrions certainement pas... Ne nous disons rien, ne goûtons que la
joie d'être ensemble et, quand même, de nous aimer toujours.

Pierre leva les yeux; et, longuement, leurs regards restèrent l'un dans
l'autre.

--Ah! bégaya-t-il, que les choses sont affreuses!

Mais Guillaume avait bien compris l'interrogation muette. Ses yeux y
répondaient en ne se détournant pas, en s'allumant d'une flamme très
pure, très haute.

--Je ne peux rien te dire, répéta-t-il. Quand même, mon petit Pierre,
aimons-nous.

Et Pierre, alors, le sentit un instant supérieur à toute inquiétude
basse, à la peur du coupable qui tremble pour lui, exalté au contraire
dans la passion d'un grand dessein, dans le souci noble de mettre à
l'abri l'idée souveraine, ce secret qu'il voulait sauver. Et ce ne fut,
malheureusement, que la brève vision d'un espoir indistinct de rachat et
de victoire, car déjà tout sombrait, retombait au doute, au soupçon des
intelligences qui s'ignorent.

Un brusque souvenir, un exécrable spectacle venait de s'évoquer et
d'affoler Pierre. Il bégaya:

--As-tu vu, mon grand frère, as-tu vu, sous la porte, cette enfant
blonde, étalée sur le dos, le ventre ouvert, avec son joli sourire
étonné?

A son tour, Guillaume frémissait. Et, d'une voix basse et pénible:

--Oui, oui, je l'ai vue. Ah! le pauvre petit être! Ah! les atroces
nécessités, les atroces erreurs de la justice!

Alors, dans l'horrible frisson de ce qui passait, dans son horreur de la
violence, Pierre succomba, laissa tomber sa face parmi la couverture, au
bord du lit. Et il sanglota éperdument, une crise soudaine, débordante
de larmes, le jetait là, anéanti, d'une faiblesse d'enfant. C'était, en
lui, comme une débâcle de tout ce qu'il souffrait depuis le matin, la
douleur immense de l'injustice, de la souffrance universelle, qui
crevait dans ce flot de pleurs que rien ne semblait plus devoir arrêter.
Et, bouleversé de même, Guillaume, qui avait posé la main sur la tête de
son petit frère, pour le calmer, du geste dont il caressait autrefois
ses cheveux d'enfant, se taisait, ne trouvant pas de consolation,
acceptant l'éruption du volcan toujours possible, le cataclysme qui peut
toujours précipiter l'évolution lente, dans la nature. Mais quel sort,
pour les misérables créatures, pour les existences que les laves
emportent par milliards! Et ses yeux se mirent aussi à ruisseler, au
milieu du grand silence.

--Pierre, finit-il par dire doucement, je veux que tu dînes... Va, va
dîner. Cache la lumière de la lampe, laisse-moi seul, les yeux clos.
Cela me fera du bien.

Il fallut que Pierre le contentât. Mais il ne ferma pas la porte de la
salle à manger; et, défaillant de besoin, sans même s'en être aperçu, il
mangea debout, l'oreille aux aguets, écoutant si son frère ne se
plaignait pas, ne l'appelait pas. Le silence semblait encore avoir
grandi, la petite maison s'anéantissait dans la mélancolique douceur du
passé.

Vers huit heures et demie, lorsque Sophie revint de sa commission à
Montmartre, Guillaume l'entendit, malgré son pas discret. Il s'agita,
voulut savoir. Et ce fut Pierre qui accourut le renseigner.

--Ne t'inquiète pas. Sophie a été reçue par une vieille dame, qui, après
avoir lu ta lettre, lui a dit simplement que c'était bien. Elle ne lui a
pas même posé une question, l'air tranquille, sans curiosité aucune.

Guillaume, sentant son frère étonné de cette belle sérénité, se contenta
de dire, très calme lui aussi:

--Oh! il suffit que Mère-Grand soit prévenue. Elle sait bien que, si je
ne rentre pas, c'est que je ne puis pas.

Mais il lui fut impossible de s'assoupir. La lumière de la lampe avait
beau être cachée, il rouvrait les yeux, regardait autour de lui,
semblait écouter au delà des murs, vers Paris. Il fallut que le prêtre
fît venir la servante, puis l'interrogeât, pour savoir si, en se rendant
à Montmartre, elle n'avait rien remarqué d'extraordinaire. Elle parut
surprise, elle n'avait rien remarqué. D'ailleurs, le fiacre avait suivi
les boulevards extérieurs, presque déserts. Un petit brouillard s'était
remis à tomber, et les rues se noyaient sous une humidité glaciale.

A neuf heures, Pierre comprit que son frère ne dormirait pas, s'il le
laissait ainsi sans nouvelles. Dans la fièvre commençante, le blessé
s'angoissait, envahi par le besoin qui le hantait de savoir si Salvat
était arrêté et s'il avait parlé. Il ne l'avouait pas, il paraissait
n'avoir aucune inquiétude personnelle; et c'était vrai sans doute; mais
son grand secret l'étouffait, il frémissait à la pensée qu'un si haut
dessein, tant de travail et tant d'espoir, fussent à la merci de cet
halluciné de la misère, voulant rétablir la justice à coups de bombe.
Vainement, le prêtre tâcha de lui faire entendre qu'à cette heure on ne
pouvait encore rien savoir: il le vit d'une telle impatience, accrue de
minute en minute, qu'il se décida à tenter au moins un effort, pour le
satisfaire.

Mais où aller, où frapper? Dans la conversation, Guillaume, cherchant à
qui Salvat avait pu demander asile, nomma Janzen, et il eut un instant
l'idée d'envoyer aux renseignements chez celui-ci. Puis, il réfléchit
que Janzen, s'il avait appris l'attentat, n'était pas homme à attendre
chez lui la police.

--J'irais bien t'acheter les journaux du soir, répétait Pierre. Mais il
n'y a rien dedans, à coup sûr... Dans Neuilly, je connais presque tout
le monde. Seulement, je ne vois personne, à moins, pourtant, que
Bache...

Guillaume l'interrompit.

--Tu connais Bache, le conseiller municipal?

--Oui, nous nous sommes occupés ensemble de bonnes oeuvres, dans le
quartier.

--Oh! Bache est un de mes vieux amis, et je ne sais pas d'homme plus
sûr. Va chez lui, ramène-le-moi, je t'en prie.

Un quart d'heure plus tard, Pierre ramenait Bache, qui habitait une rue
voisine. Et il ne le ramenait pas seul, ayant eu la surprise de trouver
chez lui Janzen. Comme Guillaume s'en était douté, celui-ci, dînant chez
la princesse de Harth et apprenant l'attentat, s'était bien gardé de
rentrer coucher dans son petit logement de la rue des Martyrs, où la
police pouvait avoir l'idée d'établir une souricière. On connaissait ses
attaches, il se savait guetté, toujours sous le coup, comme étranger
anarchiste, d'une arrestation ou d'une expulsion. Aussi avait-il cru
prudent d'aller, pour quelques jours, demander l'hospitalité à Bache,
homme très droit, très serviable, aux mains duquel il se confiait sans
crainte. Jamais il ne serait resté chez Rosemonde, cette détraquée
adorable qui, depuis un mois, l'affichait par un besoin éperdu de
sensations nouvelles, et dont il avait senti toute l'inutile et
dangereuse extravagance.

Guillaume, ravi de voir entrer Bache et Janzen, voulut se remettre sur
son séant. Mais Pierre exigea qu'il demeurât tranquille, la tête sur
l'oreiller, et surtout qu'il parlât le moins possible. Tandis que Janzen
restait debout et silencieux, Bache prit une chaise, s'assit à côté du
lit, débordant d'amicales paroles. C'était un gros homme de soixante
ans, à la figure large et pleine, à la grande barbe blanche, aux longs
cheveux blancs. Ses petits yeux tendres se noyaient de rêve, sa grosse
bouche avait un bon sourire d'universel espoir. Son père, un
saint-simonien fervent, l'avait élevé dans le culte de la croyance
nouvelle. Et lui-même, plus tard, tout en gardant le respect de cette
croyance, était passé aux idées de Fourier, par un besoin personnel
d'ordre et de religiosité, de sorte qu'on trouvait en lui comme une
succession et un raccourci des deux doctrines. Vers trente ans, il
s'était aussi préoccupé du spiritisme. Riche d'une petite fortune
solide, il n'avait eu d'autre aventure en sa vie que d'avoir fait partie
de la Commune de 1871, sans trop savoir pourquoi ni comment. Condamné à
mort par contumace, bien qu'il eût siégé parmi les modérés, il avait
vécu en Belgique, jusqu'à l'amnistie. Et c'était en souvenir de ces
choses que Neuilly l'avait envoyé au Conseil municipal, moins cependant
pour glorifier la victime de la réaction bourgeoise, que pour
récompenser le très brave homme, aimé de tout le quartier.

Dans son besoin de nouvelles, Guillaume dut se confier aux deux
visiteurs, leur dire l'histoire de la bombe, la fuite de Salvat, la
façon dont il venait d'être blessé, en voulant éteindre la mèche. Et
Janzen qui l'écoutait, de son air froid, avec sa maigre figure de Christ
très blond, à la barbe et aux cheveux bouclés, dit enfin d'une voix
douce, les mots ralentis par son pénible accent étranger:

--Ah! c'est Salvat... Je croyais que ça pouvait être le petit Mathis...
Salvat, ça m'étonne, il n'était pas décidé.

Et, lorsque Guillaume, anxieux, lui demanda s'il pensait que Salvat
parlerait, il se récria d'abord.

--Oh! non, oh! non!

Puis, il se reprit, avec un peu de dédain dans ses yeux clairs,
chimériques et durs.

--Pourtant, je ne sais pas... Salvat est un sentimental.

Bache, que l'attentat bouleversait, s'agita, chercha tout de suite
comment, en cas d'une dénonciation, on tirerait d'affaire Guillaume,
qu'il aimait beaucoup. Et celui-ci, devant la froideur méprisante de
Janzen, dut souffrir qu'on pût le croire ainsi tremblant, ravagé par
l'unique désir de sauver sa peau dans l'aventure. Mais que leur dire,
comment leur faire entendre le haut souci qui l'enfiévrait, sans leur
confier le secret qu'il avait caché même à son frère?

Sophie, à ce moment, vint dire à son maître que M. Théophile Morin était
là, avec un autre monsieur. Très étonné de cette visite tardive, Pierre
passa dans la pièce voisine, pour les recevoir. Il avait connu Morin, à
son retour d'Italie, et l'avait aidé à faire traduire et adopter, dans
les écoles italiennes, un excellent résumé des sciences actuelles,
telles que les programmes universitaires les exigent. Franc-Comtois,
compatriote de Proudhon, dont il avait fréquenté à Besançon la pauvre
famille, fils lui-même d'un ouvrier horloger, Morin avait grandi dans
les idées proudhoniennes, ami tendre des misérables, nourrissant une
colère d'instinct contre la richesse et la propriété. Plus tard, venu à
Paris comme petit professeur, passionné par l'étude, il s'était donné,
de toute son intelligence, à Auguste Comte; et c'était ainsi qu'on
aurait retrouvé chez lui, sous le positiviste fervent, l'ancien
proudhonien, sa révolte personnelle de pauvre, en haine de la misère. Il
s'en tenait d'ailleurs au positivisme scientifique, ayant renié le Comte
si étrangement religieux des dernières années, dans sa haine de tout
mysticisme. Son existence brave, unie et morne, n'avait eu qu'un roman,
le coup de brusque fièvre qui l'avait emporté et fait combattre en
Sicile, aux côtés de Garibaldi, lors de l'épopée légendaire des Mille.
Et il était redevenu à Paris petit professeur, gagnant obscurément sa
vie triste.

Lorsque Pierre rentra dans la chambre, il dit à son frère, la voix émue:

--Morin m'amène Barthès, qui s'imagine être en péril et qui me demande
l'hospitalité.

Guillaume s'oublia, se passionna.

--Nicolas Barthès, un héros, une âme antique! je le connais, je l'admire
et je l'aime... Il faut lui ouvrir ta maison toute grande.

Bache et Janzen s'étaient regardés en souriant. Puis, de son air
froidement ironique, le dernier dit avec lenteur:

--Pourquoi monsieur Barthès se cache-t-il? Beaucoup de gens le croient
mort, et c'est un revenant qui ne fait plus peur à personne.

Agé de soixante-quatorze ans, Barthès avait passé près de cinquante
années en prison. Il était l'éternel prisonnier, le héros de la liberté
que tous les gouvernements avaient promené de citadelle en forteresse.
Depuis son adolescence, il marchait dans son rêve fraternel, il
combattait pour une république idéale de vérité et de justice, et il
aboutissait toujours au cachot, il allait toujours achever sa rêverie
humanitaire sous de triples verrous. Carbonaro, républicain de la
veille, sectaire évangélique, il avait conspiré à toutes les heures,
dans tous les lieux, en lutte sans cesse contre le pouvoir, quel qu'il
fût. Et, lorsque la république était venue, cette république qui lui
avait coûté tant d'années de geôle, elle l'avait emprisonné à son tour,
ajoutant des années d'ombre aux années déjà sans soleil. Et il restait
le martyr de la liberté, et il la voulait quand même, elle qui n'était
jamais.

--Mais vous vous trompez, reprit Guillaume froissé du ton railleur de
Janzen, on songe une fois de plus à se débarrasser de Barthès, dont la
probité intransigeante gêne nos hommes politiques; et il fait très bien
de prendre ses précautions.

Nicolas Barthès entrait, un grand vieillard, sec et mince, le nez en bec
d'aigle, les yeux brûlants encore sous les profondes arcades
sourcilières, embroussaillées de longs poils blancs. La bouche édentée,
restée fine, se perdait dans la barbe de neige, tandis que la couronne
des cheveux, d'une blancheur d'auréole, tombait en boucles sur les
épaules. Et, derrière lui, modestement, venait Théophile Morin, avec ses
favoris gris, ses cheveux gris taillés en brosse, ses lunettes, son air
jaune et las de vieux professeur, usé dans sa chaire. Ni l'un ni l'autre
ne parurent s'étonner, n'attendirent une explication, en trouvant au lit
cet homme, le poignet bandé; et il n'y eut aucune présentation, ceux qui
se connaissaient se sourirent simplement.

Barthès se pencha, baisa Guillaume sur les deux joues.

--Ah! dit ce dernier presque gaiement, cela me donne du courage de vous
voir!

Mais les deux nouveaux venus apportaient quelques renseignements. Une
agitation extrême régnait sur les boulevards, la nouvelle de l'attentat
s'était répandue de café en café, et l'on s'arrachait l'édition tardive
d'un journal, où l'affaire se trouvait racontée, fort mal, avec
d'extraordinaires détails. En somme, on ne savait encore rien de précis.

Pierre, en voyant Guillaume pâlir, le força de se recoucher. Et, comme
il parlait d'emmener ces messieurs dans la pièce voisine, le blessé dit
doucement:

--Non, non, je te promets de ne plus remuer, de ne plus ouvrir la
bouche. Restez là, causez à demi-voix. Je t'assure que cela me fera du
bien, de ne pas être seul et de vous entendre.

Alors, sous la lueur dormante de la lampe, une sourde conversation
s'engagea. Le vieux Barthès, à propos de cette bombe qu'il jugeait
abominable et imbécile, parlait avec la stupeur d'un héros des luttes
légendaires pour la liberté, attardé dans des temps nouveaux, auxquels
il ne comprenait absolument rien. Est-ce que la liberté enfin conquise
ne suffirait pas à tout? Est-ce qu'il existait un autre problème que
celui de fonder la vraie république? Puis, à propos de Mège et de son
discours, prononcé l'après-midi à la Chambre, il fit amèrement le procès
du collectivisme, qu'il déclarait être une des formes démocratiques du
despotisme. Théophile Morin, lui, s'il se prononçait contre
l'enrégimentement collectiviste des forces sociales, professait une
haine plus vigoureuse encore contre l'odieuse violence des anarchistes;
car il n'attendait le progrès que par l'évolution, il se montrait assez
indifférent sur les moyens politiques qui devaient réaliser la société
scientifique de demain. Les anarchistes, certes. Bache paraissait ne pas
les aimer davantage, touché pourtant du songe idyllique, de l'espoir
humanitaire en germe au fond de leur rage destructive, s'emportant lui
aussi contre Mège, qu'il accusait, depuis son entrée à la Chambre, de
n'être plus qu'un rhéteur, un théoricien rêvant de dictature. Et Janzen,
toujours debout, avec le pli ironique de sa lèvre, dans son visage
glacé, les écoutait tous les trois, ne lâchait des mots brefs, coupant
comme des lames d'acier, que pour dire sa foi d'anarchie, l'inutilité
des nuances, la nécessité de l'absolu, tout détruire pour tout
reconstruire.

Pierre, demeuré près du lit, écoutait également avec une attention
passionnée. Dans l'écroulement qui s'était fait en lui de toutes les
croyances, dans le néant auquel il avait abouti, ces hommes venus là des
quatre points des idées du siècle, remuaient le terrible problème dont
il souffrait, celui de la croyance nouvelle attendue par la démocratie
du siècle prochain. Et, depuis les ancêtres immédiats, depuis Voltaire,
depuis Diderot, depuis Rousseau, quels continuels flots d'idées, se
succédant, se heurtant sans fin, les unes enfantant les autres, toutes
se brisant dans une tempête où il devenait si difficile de voir clair!
D'où soufflait le vent, où allait la nef de salut, pour quel port
fallait-il donc s'embarquer? Déjà il s'était dit que le bilan du siècle
était à faire, qu'il devrait, après avoir accepté l'héritage de Rousseau
et des autres précurseurs, étudier les idées de Saint-Simon, de Fourier,
de Cabet lui-même, d'Auguste Comte et de Proudhon, de Karl Marx aussi,
afin de se rendre au moins compte du chemin parcouru, du carrefour
auquel on était arrivé. Et n'était-ce pas une occasion, puisqu'un hasard
réunissait ces hommes chez lui, apportant les vivantes et adverses
doctrines, qu'il se promettait d'examiner?

Mais, s'étant tourné, Pierre aperçut Guillaume très pâle, les paupières
closes. Lui-même, dans sa foi en la science, venait-il de sentir passer
le doute des théories contradictoires, la désespérance de voir la lutte
pour la vérité accroître l'erreur?

--Tu souffres? demanda le prêtre, inquiet.

--Oui, un peu. Je vais tâcher de dormir.

Tous s'en allèrent, avec de muettes poignées de main. Seul, Nicolas
Barthès resta, coucha dans une chambre du premier étage, que venait de
préparer Sophie. Pierre, pour ne pas quitter son frère, sommeilla sur un
canapé. Et la petite maison retomba à sa grande paix, à ce silence de la
solitude et de l'hiver, où passait le mélancolique frisson des souvenirs
d'enfance.

Le matin, dès sept heures, Pierre dut aller chercher les journaux.
Guillaume avait mal dormi, une fièvre intense s'était déclarée. Mais il
fallut quand même que son frère lui lût les articles interminables
publiés sur l'attentat. C'était un pêle-mêle extraordinaire de vérités,
d'inventions, de renseignements précis noyés dans les extravagances les
plus inattendues. _La Voix du Peuple_ surtout, le journal de Sanier, se
distinguait par ses titres et sous-titres en gros caractères, par la
page entière qu'il donnait d'informations, entassées au hasard. Du coup,
il en avait gardé pour plus tard la fameuse liste des trente-deux
députés et sénateurs, compromis dans l'affaire des Chemins de fer
africains; et il ne tarissait pas en détails sur l'aspect du porche de
l'hôtel Duvillard, après l'explosion, le pavé défoncé, le plafond de
l'étage supérieur crevé, la porte cochère arrachée de ses ferrures;
puis, venait l'histoire des deux enfants du baron préservés par miracle,
le landau intact, tandis que le père et la mère, affirmait-on, s'étaient
attardés à la conférence si remarquable de monseigneur Martha. Toute une
colonne était consacrée à la seule victime, la pauvre enfant blonde et
jolie, le petit trottin de modiste, le ventre ouvert, dont l'identité
n'était pas nettement établie, bien qu'une nuée de reporters se fût ruée
avenue de l'Opéra, chez la patronne, puis dans le haut du faubourg
Saint-Denis, où l'on croyait que la grand'mère de la morte habitait.
Et, dans un article grave du _Globe_, évidemment inspiré par Fonsègue,
un appel était fait au patriotisme de la Chambre pour qu'elle évitât
toute crise ministérielle, au milieu des événements douloureux que le
pays traversait. Pendant quelques semaines encore, le ministère allait
durer, vivre à peu près tranquille.

Mais Guillaume n'avait été frappé que par un détail: l'auteur de
l'attentat restait inconnu, Salvat certainement n'était ni arrêté, ni
même soupçonné. On semblait au contraire partir sur une piste fausse, un
monsieur bien mis, ganté, qu'un voisin jurait avoir vu entrer dans
l'hôtel, au moment de l'explosion. Et Guillaume semblait se calmer un
peu, lorsque son frère lui lut un autre journal, où l'on donnait des
renseignements sur l'engin qui avait dû être employé, une botte de
conserve, relativement très petite, dont on avait retrouvé les débris.
De nouveau, il retomba à son anxiété, lorsqu'il sut qu'on s'étonnait
qu'un si pauvre engin eût pu faire de si violents ravages, et qu'on
soupçonnait là quelque nouvel explosif, d'une puissance incalculable.

A huit heures, Bertheroy reparut, alerte malgré ses soixante-dix ans,
tel qu'un jeune carabin qui court chez un ami lui rendre le service
d'une petite opération. Il apportait une trousse, des bandes, de la
charpie. Mais il se fâcha, lorsqu'il trouva le blessé rouge, nerveux,
brûlé de fièvre.

--Ah! mon cher enfant, je vois que vous n'avez pas été raisonnable. Vous
avez dû trop causer, vous agiter, vous passionner.

Et, dès qu'il eut examiné, sondé la plaie avec soin, il ajouta, tandis
qu'il le pansait:

--Vous savez que l'os est endommagé et que je ne réponds de rien, si
vous n'êtes pas plus sage. Toute complication rendrait l'amputation
nécessaire.

Pierre frémit, tandis que Guillaume avait un haussement d'épaules,
comme pour dire qu'il voulait bien être amputé, si tout croulait autour
de lui. Bertheroy, qui s'était assis, s'oubliant là un instant, les
regardait tous les deux de ses regards aigus. Maintenant, il savait
l'attentat, il devait avoir fait ses réflexions.

--Mon cher enfant, reprit-il avec sa brusquerie, je crois bien que ce
n'est pas vous qui avez commis cette abominable bêtise, rue
Godot-de-Mauroy. Mais je m'imagine que vous deviez être dans les
environs... Non, non! ne me répondez pas, ne vous défendez pas. Je ne
sais et ne veux rien savoir, pas même la formule de cette diablesse de
poudre dont le poignet de votre chemise portait la trace et qui a fait
du si terrible ouvrage.

Et, comme les deux frères restaient surpris, glacés d'inquiétude malgré
ses assurances, il ajouta, avec un geste large:

--Ah! mes amis, si vous saviez combien je trouve un tel acte plus
inutile encore que criminel! Je n'ai que mépris pour les agitations
vaines de la politique, aussi bien la révolutionnaire que la
conservatrice. Est-ce que la science ne suffit pas? A quoi bon vouloir
hâter les temps, lorsqu'un pas de la science avance plus l'humanité vers
la cité de justice et de vérité, que cent ans de politique et de révolte
sociale? Allez, elle seule balaye les dogmes, emporte les dieux, fait de
la lumière et du bonheur... C'est moi, le membre de l'Institut, rente,
décoré, qui suis le seul révolutionnaire.

Il se mit à rire, et Guillaume sentit l'ironie bonne enfant de ce rire.
S'il admirait en lui le grand savant, il avait jusque-là souffert de le
voir si bourgeoisement installé dans la vie, laissant venir à lui les
situations et les honneurs, républicain sous la république, mais tout
prêt à servir la science sous n'importe quel maître. Et voilà que, de
cet opportuniste, de ce savant hiérarchisé, de ce travailleur qui
acceptait de toutes les mains la richesse et la gloire, se dégageait un
tranquille et terrible évolutionniste, comptant bien que sa besogne
allait quand même ravager et renouveler le monde!

Il se leva, il partit.

--Allons, je reviendrai, soyez raisonnables, aimez-vous bien tous les
deux.

Quand ils se retrouvèrent seuls, Pierre assis près du lit de Guillaume,
leurs mains de nouveau se cherchèrent, se nouèrent, dans une étreinte où
brûlait toute leur angoisse. Que d'inconnu, que de détresse menaçante,
autour d'eux, en eux! La grise journée d'hiver entrait, on apercevait
les arbres noirs du jardin, tandis que la petite maison frissonnait de
silence. Un sourd bruit de pas se faisait seul entendre au-dessus de
leur tête, le pas de Nicolas Barthès, l'héroïque amant de la liberté,
qui, ayant couché là, avait repris, dès la pointe du jour, sa promenade
de lion en cage, son habituel va-et-vient d'éternel prisonnier. Et, à ce
moment, les regards des deux frères tombèrent sur un journal, resté
grand ouvert sur le lit, et maculé d'un croquis au trait, qui avait la
prétention de représenter le petit trottin mort, le flanc troué, à côté
du carton et du chapeau de femme. C'était si effroyable, si atroce de
laideur, que deux grosses larmes, de nouveau, roulèrent des yeux de
Pierre, pendant que les yeux troubles et désespérés de Guillaume, perdus
au loin, cherchaient l'avenir.



II


Là-haut, à Montmartre, la petite maison que, depuis tant d'années,
Guillaume occupait avec les siens, si calme, si laborieuse, attendait
tranquillement dans la pâle journée d'hiver.

Après le déjeuner, Guillaume, très abattu, songeant que, de trois
semaines peut-être, il ne pourrait rentrer chez lui, par prudence, eut
l'idée d'envoyer Pierre là-haut, pour conter et expliquer les choses.

--Ecoute, frère, il faut que tu me rendes ce service. Va leur dire la
vérité, que je suis ici blessé peu gravement, et que je les prie de ne
pas venir me voir, dans la crainte qu'on ne les suive et qu'on ne
découvre ma retraite. A la suite de ma lettre d'hier soir, ils
finiraient par être inquiets, si je ne leur donnais des nouvelles.

Puis, cédant à la préoccupation, à l'unique peur qui, depuis la veille,
troublait son clair regard:

--Tiens! fouille dans la poche droite de mon gilet... Prends une petite
clef, bon! et tu la remettras à madame Leroi, ma belle-mère, en lui
disant que, s'il m'arrivait malheur, elle fasse ce qu'elle doit faire.
Cela suffit, elle comprendra.

Un instant, Pierre avait hésité. Mais il le vit si épuisé par ce léger
effort, qu'il le fit taire.

--Ne parle plus, reste tranquille. Je vais aller rassurer les tiens,
puisque tu désires que ce soit moi qui me charge de la commission.

Cette démarche lui coûtait à ce point, que, dans la premier moment, il
avait eu la pensée de voir si l'on ne pourrait pas en charger Sophie.
Tous ses anciens préjugés se réveillaient, il lui semblait qu'il allait
chez l'Ogre. Que de fois il avait entendu sa mère dire «cette créature»,
en parlant de la femme avec laquelle son fils aîné vivait, en dehors du
mariage! Jamais elle n'avait voulu embrasser les trois fils nés de cette
union libre, révoltée surtout de ce que la grand'mère, cette madame
Leroi, fût restée dans le faux ménage, pour élever les petits. Et la
force de ce souvenir était telle, chez lui, que, maintenant encore,
lorsqu'il se rendait à la basilique du Sacré-Coeur, il regardait en
passant la petite maison avec défiance, il s'en écartait comme d'une
maison louche, où habitaient la faute et l'impudeur. Sans doute, depuis
plus de dix ans, la mère des trois grands fils était morte. Mais ne s'y
trouvait-il pas de nouveau une autre créature de scandale, cette jeune
fille orpheline, recueillie par son frère, et que celui-ci devait
épouser, malgré les vingt ans d'âge qui les séparaient? Pour lui, tout
cela était contre les moeurs, anormal, blessant, et il rêvait un
intérieur de révolte, où la vie déréglée, déclassée, aboutissait à un
désordre moral et matériel dont il avait l'horreur.

Guillaume le rappela.

--Dis bien à madame Leroi que, si je venais à mourir, tu la
préviendrais, pour qu'elle fît immédiatement ce qu'elle doit faire.

--Oui, oui, calme-toi, ne bouge plus, je dirai bien tout!... Sophie ne
va pas quitter ta chambre, dans le cas où tu aurais besoin d'elle.

Et, après avoir fait à la servante ses dernières recommandations, Pierre
partit, alla prendre le tramway, avec la pensée de le quitter boulevard
Rochechouart, pour monter à pied sur la butte.

En chemin, dans le glissement berceur de la lourde voiture, il se
souvint de ces histoires, qu'il ne connaissait qu'en partie,
confusément, et dont il ne sut les détails que plus tard. C'était en
1850 que Leroi, un jeune professeur venu de Paris, tombé au lycée de
Montauban, avec des idées ardentes, républicain passionné, avait épousé
Agathe Dagnan, la dernière des cinq filles d'une pauvre famille
protestante, originaire des Cévennes. La jeune madame Leroi était
enceinte, lorsque son mari, au lendemain du coup d'Etat, menacé d'une
arrestation, pour des articles violents publiés dans un journal de la
ville, avait dû prendre la fuite et se réfugier à Genève; et c'était là
qu'ils avaient eu leur fille Marguerite, en 1852, une délicate enfant.
Pendant sept années, jusqu'à l'amnistie de 1859, le ménage s'était
débattu dans la gêne, le père ne trouvant que de rares leçons mal
payées, la mère retenue par les continuels soins que réclamait la fille.
Puis, après le retour en France, à Paris, la mauvaise chance semblait
s'être acharnée, l'ancien professeur avait longtemps frappé à toutes les
portes, éconduit pour ses opinions, forcé de courir le cachet. Il allait
enfin rentrer dans l'Université, lorsqu'un suprême coup de foudre
l'avait abattu, une attaque de paralysie, les deux jambes mortes, à
jamais cloué sur un fauteuil. Alors était venue la misère noire, toutes
sortes de basses besognes, des articles pour les dictionnaires, des
copies de manuscrits, des bandes de journaux, dont vivait à peine le
ménage, dans un petit logement de la rue Monsieur-le-Prince.

Là dedans, Marguerite grandissait. Leroi, révolté par l'injustice et la
souffrance, incroyant, prophétisait la république vengeresse des foliés
de l'empire, le règne de la science qui balayerait le Dieu menteur et
cruel des dogmes. Agathe, dont la foi protestante avait achevé de
sombrer à Genève, devant les pratiques étroites et imbéciles, ne gardait
en elle que le levain des anciennes révoltes. C'était elle qui était
devenue à la fois la tête et la main de la maison, allant chercher
l'ouvrage, le reportant, le faisant elle-même en grande partie, veillant
au ménage, élevant et instruisant sa fille. Celle-ci ne fréquenta aucun
cours, ne tint ce qu'elle savait que de son père et de sa mère, sans
qu'il fût jamais question d'instruction religieuse. Au contact de son
mari, madame Leroi, libérée de toute croyance, dans son atavisme
protestant de la liberté d'examen, s'était créé une sorte d'athéisme
tranquille, une idée de devoir, de justice humaine et souveraine,
qu'elle réalisait avec bravoure, par-dessus toutes les conventions
sociales. La longue iniquité dont son mari souffrait, le malheur
immérité dont elle était frappée en lui et en sa fille, lui avaient
donné à la longue une extraordinaire force de résistance, une puissance
de dévouement qui faisaient d'elle une justicière, une directrice et une
consolatrice, d'une énergie et d'une noblesse incomparables.

Ce fut là, dans la maison de la rue Monsieur-le-Prince, après la guerre,
que Guillaume connut les Leroi. Il occupait, sur le même palier, en face
de leur petit logement, une grande chambre, où il travaillait avec
passion. D'abord, il y eut à peine des saluts, les voisins étaient très
fiers, très graves, menant leur pauvre vie dans une sorte de discrétion
farouche. Puis, des rapports obligeants se nouèrent, le jeune homme
procura à l'ancien professeur quelques articles à rédiger, pour une
nouvelle encyclopédie. Soudainement, la catastrophe se produisit, Leroi
mourut dans son fauteuil, un soir que sa fille le roulait de la table à
son lit. Les deux femmes, éperdues, n'avaient pas de quoi le faire
enterrer. Tout le secret de leur noire misère coulait avec leurs larmes,
elles durent laisser agir Guillaume qui, dès ce moment, devint pour
elles le confident, l'ami, l'homme nécessaire. Et la chose qui devait
être se fit alors de la façon la plus simple et la plus tendre, permise
par la mère elle-même, qui, dans son mépris de justicière pour une
société où les bons mouraient de faim, se refusait à reconnaître la
nécessité des liens sociaux. Il ne fut pas question de mariage. Un jour,
Guillaume, qui avait vingt-trois ans, se trouva avoir pour femme
Marguerite, qui en avait vingt, tous les deux beaux, sains et vigoureux,
s'adorant et travaillant, débordant d'espoir en l'avenir.

Dès ce jour, une vie nouvelle commença. Guillaume, qui avait rompu tous
rapports avec sa mère, touchait, depuis la mort de son père, une petite
rente de deux cents francs par mois. C'était le pain strictement assuré;
et il doublait déjà cette somme par ses travaux de chimiste, analyses,
recherches, applications industrielles. Le jeune ménage alla s'installer
sur la butte Montmartre, tout au sommet, dans une petite maison de huit
cents francs de loyer, dont la grande commodité était un étroit jardin,
où l'on pourrait plus tard installer un atelier de planches.
Tranquillement, madame Leroi s'était mise avec sa fille et son gendre,
les aidant, leur évitant une seconde servante, attendant, disait-elle,
ses petits-enfants, pour les élever. Et ils étaient venus, de deux
années en deux années: trois fils, trois petits hommes solides, Thomas,
le premier, puis François, puis Antoine. Et, comme elle s'était donnée
tout entière à son mari et à sa fille, comme elle se donnait à son
gendre, elle se donna aux trois enfants nés de l'union heureuse, elle
devint Mère-Grand, ainsi qu'on la nommait, Mère-Grand pour toute la
maison, pour les vieux comme pour les jeunes. Elle était la raison, la
sagesse, le courage, celle qui veillait sans cesse, qui menait tout, que
l'on consultait sur tout, dont on suivait toujours les avis, régnant là
souverainement, en reine mère toute-puissante.

Pendant quinze années, cette vie dura, vie de travail acharné, de
paisible tendresse, dans la modeste petite maison, où la plus stricte
économie réglait les dépenses, contentait les besoins. Puis, Guillaume
perdit sa mère, hérita, put enfin réaliser son ancien désir, acheter la
maison, faire construire un vaste atelier dans un coin du jardin, même
un atelier en briques, qu'il surmonta d'un étage. Et la nouvelle
installation était à peine terminée, la vie allait s'élargir, plus
riante, lorsque le malheur revint, emporta brutalement Marguerite, une
fièvre typhoïde dont elle mourut en huit jours. Elle n'avait que
trente-cinq ans; son aîné, Thomas, en avait quatorze; et Guillaume
restait veuf à trente-huit ans, avec ses trois fils, éperdu de la perte
qu'il venait de faire. La pensée d'introduire une femme inconnue dans
cet intérieur fermé, où les coeurs étaient tendrement unis, lui parut
si vilaine, si insupportable, qu'il prit la décision de ne pas se
remarier. Le travail l'absorbait, il ferait taire sa chair et son
coeur. Heureusement, Mère-Grand restait debout et vaillante, et la
maison gardait sa reine, les enfants retrouvaient en elle la directrice,
l'éducatrice, grandie à l'école de la pauvreté et de l'héroïsme.

Deux années se passèrent. Puis, la famille s'augmenta, un événement
brusque y fit entrer une jeune fille, Marie Couturier, la fille d'un ami
de Guillaume. Ce Couturier était un inventeur, un fou de génie, qui
avait mangé une fortune assez grosse à toutes sortes d'extraordinaires
imaginations. Sa femme, très pieuse, en était morte de chagrin; et, tout
en adorant sa fille, qu'il couvrait de caresses et comblait de cadeaux,
les rares fois où il la voyait, il l'avait d'abord mise dans un lycée,
puis l'avait oubliée chez une petite parente. En mourant, il ne s'était
souvenu d'elle que pour supplier Guillaume de la recueillir chez lui et
de la marier. La petite parente, une lingère, venait de faire faillite.
Marie se trouvait sur le pavé, à dix-neuf ans, sans un sou, n'ayant pour
elle que sa forte instruction, sa santé et sa bravoure. Jamais Guillaume
ne voulut qu'elle donnât des leçons, qu'elle courût le cachet. Et il la
prit tout naturellement pour aider Mère-Grand, qui n'était plus si
alerte, approuvé d'ailleurs par celle-ci, heureuse elle-même de cette
jeunesse et de cette gaieté dont la venue allait éclairer un peu le
logis, bien sévère depuis la mort de Marguerite. Marie serait la soeur
aînée, trop âgée pour que les garçons, au collège encore, pussent être
troublés par sa présence. Elle travaillerait dans cette maison où tout
le monde travaillait. Elle aiderait à la communauté, en attendant de
rencontrer et d'aimer quelque brave garçon, qu'elle épouserait.

Cinq ans s'écoulèrent de nouveau, sans que Marie consentît à quitter la
maison heureuse. La forte instruction qu'elle avait reçue, était tombée
dans un cerveau solide, satisfait de tout savoir, bien qu'elle fût
restée très pure, très saine, très naïve même, conservée vierge par sa
naturelle droiture; et très femme, se faisant belle avec rien, s'amusant
avec rien, toujours gaie et contente; et très pratique, pas rêveuse,
s'occupant sans cesse à quelque travail, ne demandant à la vie que ce
qu'elle pouvait donner, sans inquiétude aucune de l'au-delà. Elle se
souvenait tendrement de sa mère, si pieuse, qui lui avait fait faire sa
première communion, avec des larmes, en croyant lui ouvrir les portes du
ciel. Mais, demeurée seule, elle avait cessé d'elle-même toute pratique
religieuse, révoltée dans son bon sens, n'ayant pas besoin de cette
police morale pour être sage, trouvant au contraire l'absurde dangereux,
destructeur de la vraie santé. Comme Mère-Grand, elle en était arrivée à
un athéisme tranquille, inconscient presque, non en raisonneuse,
simplement en fille bien portante et brave, qui avait longtemps été
pauvre sans en souffrir, qui ne croyait qu'à la nécessité de l'effort,
tenue debout par sa certitude du bonheur mis dans la joie de la vie
normalement, vaillamment vécue. Et son bel équilibre lui avait toujours
donné raison, l'avait toujours guidée, sauvée. Aussi écoutait-elle
volontiers son seul instinct, disant, avec son beau rire, qu'il était
encore son meilleur conseiller. Deux fois, elle avait repoussé des
offres de mariage; et, la seconde, comme Guillaume insistait, elle
s'était étonnée, en lui demandant s'il avait assez d'elle dans la
maison. Elle s'y trouvait très bien, elle y rendait des services.
Pourquoi l'aurait-elle quittée, pourquoi se serait-elle exposée à être
moins heureuse ailleurs, du moment qu'elle n'aimait personne?

Puis, peu à peu, l'idée d'un mariage possible entre Marie et Guillaume
était née, avait pris toute une apparence d'utilité et de raison. Quoi
de plus raisonnable, en effet, et quoi de meilleur pour tous? Si lui ne
s'était pas remarié, c'était par un sacrifice pour ses fils, dans la
seule crainte d'introduire près d'eux une étrangère, qui aurait
peut-être gâté la joie, la paix tendre de la maison. Et voilà,
maintenant, qu'une femme s'y trouvait, déjà maternelle pour les enfants,
et dont l'éclatante jeunesse avait fini par troubler son coeur! Il
était vigoureux encore, il avait toujours professé que l'homme ne devait
pas vivre seul, bien qu'il n'eût pas trop souffert, jusque-là, de son
veuvage, dans son acharnement au travail. Mais il y avait la différence
des âges, et il se serait héroïquement tenu à l'écart, il aurait cherché
pour la jeune fille un mari plus jeune, si ses trois grands fils, si
Mère-Grand elle-même ne s'étaient faits les complices de son bonheur, en
travaillant à une union qui allait resserrer tous les liens, rendre à la
maison comme un printemps nouveau. Quant à Marie, très touchée, très
reconnaissante de la façon dont Guillaume la traitait depuis cinq
années, elle avait tout de suite consenti, cédant à un élan de sincère
affection, où elle croyait sentir de l'amour. Pouvait-elle, d'ailleurs,
agir plus sagement, fixer sa vie dans des conditions de bonheur plus
certain? Et, depuis près d'un mois, le mariage, discuté et résolu, était
fixé au printemps prochain, vers la fin d'avril.

Lorsque Pierre fut descendu du tramway, et qu'il monta les escaliers
interminables qui mènent à la rue Saint-Eleuthère, il fut repris de son
malaise, à la pensée qu'il allait pénétrer dans cette maison louche de
l'Ogre, où tout, certainement, le blesserait et l'irriterait. Puis, dans
quel bouleversement d'inquiétude ne devait-il pas s'attendre à la
trouver, après la lettre que Sophie y avait apportée la veille,
annonçant que le père ne rentrerait pas? Pourtant, tandis qu'il
gravissait les derniers étages et qu'il levait anxieusement la tête, la
petite maison lui apparut de loin, tout en haut, d'une sérénité et d'une
douceur infinies, sous le clair soleil d'hiver qui s'était mis à luire,
comme pour l'envelopper d'une affectueuse caresse.

Une petite porte, dans le vieux mur du jardin, ouvrait bien sur la rue
Saint-Eleuthère, presque en face de la large voie qui conduisait à la
basilique du Sacré-Coeur; mais, pour atteindre la maison, il fallait
faire le tour, monter jusqu'à la place du Tertre, où se trouvaient la
façade et l'entrée. Des enfants jouaient sur la place, une place carrée
de petite ville de province, plantée d'arbres maigres, bordée d'humbles
boutiques, la fruitière, l'épicier, le boulanger. Et, dans l'angle, à
gauche, la maison, reblanchie l'autre printemps, montrait sa claire
façade de cinq fenêtres, toujours mortes sur la place, car la vie était
de l'autre côté, sur le jardin, qui dominait l'immense horizon de Paris.

Pierre se risqua, tira la sonnette; un bouton de cuivre luisant comme de
l'or. Il y eut un son gai et lointain. Mais on ne vint pas tout de
suite; et il allait sonner de nouveau, lorsque la porte s'ouvrit
largement, découvrant toute l'allée, un couloir au bout duquel, à
travers la maison, on apercevait, dans la lumière, l'océan de Paris, la
mer sans bornes des toitures. Et là, se détachant dans ce cadre
d'infini, une jeune fille de vingt-six ans était debout, vêtue d'une
simple robe de laine noire, qu'elle avait à demi recouverte d'un grand
tablier bleu, les manches retroussées au-dessus des coudes, les bras et
les mains humides encore d'une eau mal essuyée.

Il se fit un instant de surprise et de gêne. La jeune fille, accourue
avec son air riant, était devenue grave devant cette soutane, sourdement
hostile. Et le prêtre vit qu'il devait se nommer.

--Je suis l'abbé Pierre Froment.

Aussitôt, elle retrouva son sourire de bienvenue.

--Ah! je vous demande pardon, monsieur... J'aurais dû vous reconnaître,
car je vous ai vu un jour saluer Guillaume en passant.

Elle disait Guillaume. C'était donc Marie. Et Pierre, étonné, la
regarda, la trouvant tout à fait différente de ce qu'il se l'imaginait.
Elle n'était pas grande, de taille moyenne, mais de corps vigoureux,
admirablement fait, les hanches larges, la poitrine large, avec une
gorge petite et ferme de guerrière. On la sentait saine, de muscles
solides, à sa démarche droite et aisée, d'une grâce adorable de femme
dans sa force. C'était une brune à la peau très blanche, coiffée d'un
lourd casque de superbes cheveux noirs, qu'elle nouait négligemment,
sans coquetterie compliquée. Et, sous les bandeaux sombres, le pur front
d'intelligence, le nez de finesse, les yeux de gaieté, prenaient une vie
intense; tandis que le bas un peu lourd de la physionomie, les lèvres
charnues, le menton grave, disaient sa tranquille bonté. Elle était
sûrement sur la terre, avec la promesse de toutes les tendresses, de
tous les dévouements. Une compagne.

Mais Pierre, dans cette première rencontre, ne la voyait que trop bien
portante, d'une paix trop sûre d'elle-même, avec ses épais cheveux
débordants, avec ses bras magnifiques, d'une nudité si ingénue. Elle lui
déplut, elle l'inquiéta, comme une créature différente, qui lui restait
étrangère.

--C'est justement mon frère Guillaume qui m'envoie.

Elle changea de nouveau, redevint sérieuse, en se hâtant de le faire
entrer dans le couloir. Puis, la porte refermée:

--Vous nous apportez de ses nouvelles... Je vous demande pardon de vous
recevoir ainsi. Nos bonnes viennent de finir un savonnage, et je
m'assurais, derrière elles, si l'ouvrage était bien fait... Tenez!
excusez-moi encore et veuillez entrer ici un moment. Il est peut-être
préférable que je sache la première.

Elle l'avait mené à gauche, près de la cuisine, dans une pièce qui
servait de buanderie. Un cuvier y était plein d'eau savonneuse, pendant
que le linge, jeté sur des barres de bois, ruisselait.

--Alors, Guillaume?

Très simplement, Pierre dit la vérité, son frère blessé au poignet, un
hasard qui l'avait rendu témoin de l'accident, puis son frère réfugié
chez lui, à Neuilly, désirant qu'on l'y laissât se guérir en paix, sans
même l'y venir voir. Tout en contant ces choses, il en suivait l'effet
sur le visage de Marie, d'abord l'effroi et la pitié, ensuite un effort
pour se calmer et juger sainement. Elle finit par dire:

--Hier soir, sa lettre m'avait glacée, j'étais certaine de quelque
malheur. Mais il faut bien être brave et ne pas montrer sa peur aux
autres... Blessé au poignet, pas une blessure grave, n'est-ce pas?

--Non. Une blessure pourtant qui va demander de grandes précautions.

Elle le regardait bien en face, de ses grands yeux francs, qui
plongeaient dans les siens, pour l'interroger jusqu'au fond de l'être,
tandis qu'elle retenait visiblement les vingt questions qui se
pressaient sur ses lèvres.

--Et c'est tout, il a été blessé dans un accident, il ne vous a pas
chargé de nous en dire plus long?

--Non, il désire simplement que vous ne vous inquiétiez pas.

Alors, elle n'insista plus, obéissante, respectueuse de la volonté de
Guillaume, se contentant de ce qu'il envoyait dire, pour rassurer la
maison, sans chercher à en apprendre davantage. Et, de même qu'elle
avait repris sa besogne, malgré l'anxiété secrète où elle était depuis
la lettre de la veille, elle retrouvait son apparente sérénité, son
sourire de paix, son clair regard de vaillance, dans son air de
tranquille force.

--Guillaume, reprit Pierre, ne m'a donné qu'une commission, celle de
remettre une petite clef à madame Leroi.

--C'est bien, répondit Marie simplement. Mère-Grand est là, et il faut
d'ailleurs que les enfants vous voient... Je vais vous conduire.

Tranquillisée maintenant, elle examinait Pierre, sans réussir à cacher
sa curiosité, plutôt bienveillante, avec un fond de pitié confuse. Ses
bras frais et blancs, d'une bonne odeur de jeunesse, étaient restés nus.
Sans hâte, en toute candeur, elle baissa les manches. Puis, elle ôta le
grand tablier bleu, elle apparut avec sa taille ronde, d'une élégance
robuste dans sa modeste robe noire. Il la regardait faire, elle ne lui
plaisait décidément pas, et toute une révolte montait en lui, sans qu'il
comprît pourquoi, à la voir si naturelle, si saine et si brave.

--Si vous voulez bien me suivre, monsieur l'abbé? Il faut traverser le
jardin.

Dans la maison, de l'autre côté du couloir, en face de la cuisine et de
la buanderie, il y avait deux pièces, la bibliothèque donnant sur la
place du Tertre, et la salle à manger dont les deux fenêtres ouvraient
sur le jardin. Les quatre pièces du premier étage servaient de chambres
au père et aux trois fils. Quant au jardin, petit déjà autrefois, il se
trouvait maintenant réduit à une sorte de cour sablée, par la
construction du vaste atelier qui occupait tout un coin. Pourtant, des
anciens arbres, il restait deux pruniers énormes, aux vieux troncs
rugueux, ainsi qu'un gros bouquet de lilas, d'une vigueur extrême, qui
se couvraient de fleurs au printemps. Et Marie, devant ces lilas, avait
ménagé une large plate-bande, où elle s'amusait à cultiver elle-même
quelques rosiers, des giroflées et des résédas.

D'un geste, elle montra les pruniers noirs, les lilas et les rosiers, à
peine verdis de pointes tendres, tout ce petit coin de nature endormi
encore par l'hiver.

--Dites à Guillaume de guérir vite et d'être ici pour les premiers
bourgeons.

Puis, comme Pierre à ce moment la regardait, ses joues tout d'un coup
s'empourprèrent. C'étaient ainsi, chez elle, de brusques et
involontaires rougeurs, parfois, aux mots les plus innocents, et qui la
désespéraient. Elle trouvait cela ridicule, de s'émotionner de la sorte,
comme une petite fille, lorsque son coeur était si brave. Mais son pur
sang de femme avait gardé cette délicatesse exquise, une pudeur si
naturelle, qu'elle échappait à sa volonté. Sans doute, simplement, elle
venait de rougir, parce qu'elle craignait d'avoir fait, devant ce
prêtre, une allusion à son mariage, en souhaitant le printemps.

--Veuillez entrer, monsieur l'abbé. Les enfants sont justement là tous
les trois.

Et elle l'introduisit dans l'atelier.

C'était une très vaste salle, haute de cinq mètres, le sol pavé de
briques, les murs nus, peints en gris fer. Une nappe de clarté, un bain
ruisselant de tiède soleil, inondait les moindres coins, y pénétrait par
le large vitrage ouvert au midi, en face de l'immensité de Paris; et il
y avait là des claies de bois, qu'on baissait l'été, afin d'amortir
l'ardeur trop vive des jours brûlants. Toute la famille vivait dans
cette salle, du matin au soir, en une tendre et étroite communauté de
travail. Chacun s'y était installé à sa guise, y avait sa place choisie,
où il pouvait s'isoler dans sa besogne. D'abord, le père qui occupait
une moitié de la salle avec son laboratoire de chimiste, le fourneau,
les tables d'expérience, les planches pour ranger les appareils, les
vitrines, les armoires encombrées de fioles et de bocaux. Puis, à côté,
Thomas, l'aîné, avait établi une petite forge, une enclume, un étau,
l'outillage complet de l'ouvrier mécanicien qu'il avait voulu être,
après son baccalauréat, afin de ne pas quitter son père et de l'aider,
en collaborateur discret, pour de certaines applications. Dans l'autre
coin, les deux cadets, François, et Antoine, faisaient ensemble bon
ménage, aux deux bords d'une large table, parmi un encombrement de
cartons, de casiers, de bibliothèques tournantes: François, chargé de
lauriers universitaires, entré premier à l'Ecole Normale, où il
préparait actuellement un examen; Antoine, pris en troisième du dégoût
des études classiques, envahi par la passion unique du dessin, tout
entier maintenant à son métier de graveur sur bois. Et, devant le
vitrage, sous la pleine lumière, en face de l'horizon immense,
Mère-Grand et Marie avaient, elles aussi, leur table de travail, des
coutures, des broderies, un autre coin encore de chiffons et de
délicates choses, parmi le pêle-mêle un peu rude des cornues, des
outils, des gros livres, entassés de toutes parts.

Mais Marie avait crié, de sa voix calme, qu'elle s'efforçait de rendre
rassurante et joyeuse:

--Les enfants! les enfants! voici monsieur l'abbé qui apporte des
nouvelles de père!

Les enfants! et quelle jeune maternité elle mettait dans ce mot, en
s'adressant à ces grands gaillards, dont elle s'était considérée
longtemps comme la soeur aînée! Thomas, à vingt-trois ans, était un
colosse, déjà barbu, d'une ressemblance frappante avec son père, le
front haut, la face solide, un peu lent de corps et d'intelligence,
silencieux, sauvage presque, enfermé dans sa dévotion filiale, heureux
de ce métier manuel qui le changeait en un simple manoeuvre, aux
ordres du maître. Moins âgé de deux ans, François était de physionomie
plus fine, mais de taille presque égale, avec le même grand front, la
même bouche ferme, tout un ensemble de santé et de force, où l'on ne
retrouvait l'intellectuel affiné, le normalien scientifique, qu'à la
flamme plus vive, plus subtile des yeux. Le dernier, Antoine, dont les
dix-huit ans n'étaient guère moins vigoureux, aussi beau, aussi grand
bientôt, différait pourtant par les cheveux blonds et les yeux bleus
qu'il tenait de sa mère, des yeux d'une infinie douceur, que noyait le
rêve. Plus jeunes, tous les trois au lycée Condorcet, on les distinguait
difficilement, il n'était possible de les reconnaître qu'à la taille,
dès qu'on les rangeait par ordre d'âges. Et, maintenant encore, on se
trompait, lorsqu'ils n'étaient pas là tous les trois côte à côte, pour
qu'on pût percevoir les différences qui s'accentuaient, avec la vie.

Quand Pierre entra, tous les trois étaient plongés en plein travail, si
absorbés, qu'ils n'entendirent pas la porte s'ouvrir. Et ce fut de
nouveau pour lui une surprise, cette discipline, cette fermeté d'âme,
qu'il avait remarquées déjà chez Marie, à reprendre la quotidienne
besogne, même au milieu des plus vives inquiétudes. Thomas, à son étau,
limait avec soin une petite pièce de cuivre, en blouse, les mains rudes
et adroites. Penché sur un pupitre, François écrivait, de sa grosse et
ferme écriture; tandis que, de l'autre côté de la table, Antoine, un fin
burin aux doigts, terminait un bois, pour un journal illustré. Mais la
voix claire de Marie leur fit lever la tête.

--Père vous envoie de ses nouvelles, les enfants!

Et tous trois, alors, d'un même élan, lâchèrent le travail,
s'approchèrent. Debout, par rang d'âges, avec leur ressemblance si
grande, ils étaient comme les trois fils géants de quelque forte et
puissante famille. Et, du moment qu'il s'agissait du père, on les
sentait tout d'un coup rapprochés, confondus, n'ayant plus qu'un seul
coeur, battant dans leurs vastes poitrines.

Mais, à ce moment, une porte s'ouvrit, au fond de l'atelier, et
Mère-Grand parut, descendant de l'étage supérieur, où elle logeait,
ainsi que Marie. Elle était montée y chercher un écheveau de laine, elle
regarda ce prêtre, fixement, sans comprendre.

--Mère-Grand, dut expliquer la jeune fille, c'est monsieur l'abbé
Froment, le frère de Guillaume, qui vient de sa part.

De son côté, Pierre l'examinait, étonné de la trouver si droite, si
pleine de vie réfléchie et intense, à soixante-dix ans. Dans sa face un
peu longue, dont l'ancienne beauté persistait en un charme grave, les
yeux bruns gardaient une flamme jeune, la bouche décolorée où toutes les
dents nettes se voyaient encore, était restée du dessin le plus ferme.
Quelques cheveux blancs argentaient seuls les bandeaux noirs qu'elle
portait toujours à l'ancienne mode. Et les joues avaient simplement
séché, coupées de profondes rides symétriques, qui donnaient à la
physionomie une grande noblesse, cet air souverain de reine mère,
qu'elle conservait en se livrant aux plus humbles occupations, mince et
haute, dans son éternelle robe de laine noire.

--C'est Guillaume qui vous envoie, monsieur, dit-elle. Il est blessé,
n'est-ce pas?

Pierre, surpris qu'elle devinât, conta une seconde fois l'histoire.

--Oui, blessé au poignet, oh! sans gravité immédiate.

Chez les trois fils, il avait senti comme un frémissement, une ruée de
tout leur être au secours, à la défense du père. Et c'était pour eux
qu'il cherchait des paroles de bon espoir.

--Il est chez moi, à Neuilly... Avec des soins, aucune complication
grave ne se produira, certainement. Il m'envoie pour vous dire que vous
soyez sans aucune inquiétude.

Mère-Grand ne laissait pas paraître la moindre crainte. Très calme, elle
avait semblé ne rien apprendre qu'elle ne sût déjà. Même elle paraissait
soulagée, hors de l'angoisse qu'elle n'avait dite à personne.

--S'il est chez vous, monsieur, il y est évidemment le mieux du monde, à
l'abri de tout danger... Sa lettre d'hier soir, sans explication sur la
cause qui le retenait, nous avait surpris, et nous aurions fini par nous
en effrayer... Tout va très bien maintenant.

Et, pas plus que Marie, Mère-Grand ni les trois fils ne demandèrent des
explications. Sur une table, Pierre venait d'apercevoir des journaux du
matin, jetés là, grands ouverts, avec leurs renseignements débordants
sur l'attentat. A coup sûr, ils avaient lu, ils avaient craint que leur
père ne fût compromis dans l'affreuse aventure. Que savaient-ils au
juste? Ils devaient ignorer Salvat, ils ne pouvaient reconstituer
l'enchaînement imprévu des circonstances, qui avait amené la rencontre,
puis la blessure. Mère-Grand, sans doute, était au courant de plus de
choses. Mais eux, les trois fils, ainsi que Marie, ne savaient rien, ne
se permettaient de rien savoir. Et, alors, quelle force de respect et de
tendresse, dans leur inébranlable confiance au père, dans leur
tranquillité, dès qu'il leur faisait dire qu'ils n'avaient pas à
s'inquiéter de lui!

--Madame, reprit Pierre, Guillaume m'a prié de vous remettre cette
petite clef, en vous rappelant de faire ce dont il vous a chargée, dans
le cas où il lui arriverait malheur.

Elle eut à peine un léger tressaillement, en prenant la clef; et,
simplement, elle répondit, comme s'il se fût agi du voeu d'un malade,
le plus ordinaire du monde:

--C'est bien, dites-lui que sa volonté serait faite... Mais veuillez
donc vous asseoir, monsieur.

En effet, Pierre était resté debout. Il dut accepter une chaise, malgré
sa gêne persistante, désireux de ne pas la laisser voir, dans cette
maison où, en somme, il se trouvait en famille. Marie, qui ne pouvait
vivre sans occuper ses doigts, venait de se remettre à une broderie, un
de ces fins travaux d'aiguille qu'elle s'entêtait à faire pour une
grande maison de trousseaux et layettes, voulant au moins, disait-elle
en riant, gagner son argent de poche. Par habitude aussi, même quand il
y avait là des visiteurs, Mère-Grand avait repris l'éternel raccommodage
de bas, pour lequel elle était montée chercher de la laine. Et François,
ainsi qu'Antoine, retournés tous les deux devant leur table, s'étaient
de nouveau assis; tandis que Thomas, seul debout, s'appuyait contre son
étau. C'était comme une courte récréation qu'ils s'accordaient, avant
d'achever leur tâche. Une grande douceur d'intimité laborieuse s'épandit
dans la vaste salle ensoleillée.

--Mais, dit Thomas, nous irons tous voir père demain.

Marie, vivement, sans laisser Pierre répondre, leva la tête.

--Non, non, il défend que personne d'ici aille le voir; car, si nous
étions surveillés et suivis, ce serait livrer sa retraite... N'est-ce
pas, monsieur l'abbé?

--En effet, il sera prudent de vous priver de l'embrasser jusqu'à ce que
lui-même puisse revenir. C'est une affaire de deux ou trois semaines.

Mère-Grand approuva tout de suite.

--Sans doute, rien n'est plus sage.

Et les trois fils n'insistèrent pas, acceptant la secrète inquiétude où
ils allaient vivre, renonçant bravement à cette visite qui leur aurait
causé tant de joie, puisque tel était l'ordre du père et puisque son
salut peut-être en dépendait.

--Monsieur l'abbé, reprit Thomas, veuillez lui dire alors que, pendant
son absence, du moment que les travaux vont être interrompus ici, je
compte retourner à l'usine, où je suis plus à l'aise pour les recherches
qui nous occupent.

--Et veuillez lui répéter aussi de ma part, dit François à son tour,
qu'il ne se préoccupe pas de mon examen. Tout va très bien. Je crois
être sûr du succès.

Pierre promit de ne rien oublier. Mais, avec un sourire, Marie regardait
Antoine, qui était resté silencieux, les regards perdus.

--Et toi, petit, tu ne lui fais rien dire?

Le jeune homme, comme s'il redescendait d'un rêve, se mit également à
rire.

--Si, si, que tu l'aimes bien, et qu'il revienne vite, pour que tu le
rendes heureux.

Tous s'égayèrent, Marie elle-même, sans gêne aucune, dans une tranquille
joie, dans la certitude de l'avenir. Il n'y avait là, entre eux et elle,
qu'une affection heureuse. Et Mère-Grand, de ses lèvres décolorées,
avait souri gravement, elle aussi, approuvant le bonheur que la vie
semblait leur promettre.

Pierre voulut rester quelques minutes encore. On causa, et son
étonnement augmentait. Il était allé de surprise en surprise, dans cette
maison où il s'attendait à trouver la vie louche et déclassée, le
désordre, la révolte destructive de toute morale. Et il tombait dans une
sérénité tendre, dans une discipline si forte, qu'elle mettait là une
gravité, presque une austérité de couvent, tempérée de jeunesse et de
gaieté. La vaste salle sentait bon le travail et la paix, tiède de clair
soleil. Mais ce qui le frappait surtout, c'était la forte éducation,
cette bravoure des esprits et des coeurs, ces fils qui, sans rien
laisser voir de leurs sentiments personnels, sans se permettre de juger
leur père, se contentaient de ce qu'il leur faisait dire, attendaient
les événements, stoïques, muets, en se remettant à leur tâche
quotidienne. Rien n'était ni plus simple, ni plus digne, ni plus haut.
Et il y avait encore l'héroïsme souriant de Mère-Grand et de Marie, qui
toutes les deux couchaient au-dessus du laboratoire, où se manipulaient
les plus terribles poudres, dans le continuel danger d'une explosion
toujours possible.

Mais ce courage, cet ordre, cette dignité, ne faisaient que surprendre
Pierre, sans le toucher. Il n'avait pas lieu de se plaindre, l'accueil
était correct, sinon tendre, car il n'était encore là qu'un étranger, un
prêtre. Et, malgré tout, il restait hostile, soulevé par cette sensation
qu'il avait de se trouver dans un milieu où pas une de ses tortures ne
pouvait être partagée, ni même soupçonnée. Comment s'arrangeaient-ils
donc, ces gens, pour être si calmes, si heureux, dans leur incroyance
religieuse, leur unique foi à la science, en face de ce terrifiant
Paris, qui étalait devant eux la mer sans bornes, l'abomination
grondante de ses injustices et de ses misères? Il tourna la tête, il le
regarda par le large vitrage, d'où il apparaissait à l'infini, toujours
présent, toujours vivant de sa vie colossale. A cette heure, sous le
soleil oblique de l'après-midi d'hiver, Paris était ensemencé d'une
poussière lumineuse, comme si quelque semeur invisible, caché dans la
gloire de l'astre, eût jeté à main pleine ces volées de grains, dont le
flot d'or s'abattait de toutes parts. L'immense champ défriché en était
couvert, le chaos sans fin des toitures et des monuments n'était plus
qu'une terre de labour, dont quelque charrue géante avait creusé les
sillons. Et Pierre, dans son malaise, agité quand même d'un besoin
d'invincible espoir, se demanda si ce n'étaient pas là les bonnes
semailles, Paris ensemencé de lumière par le divin soleil, pour la
grande moisson future, cette moisson de vérité et de justice dont il
désespérait.

Enfin, Pierre se leva et partit, en promettant d'accourir, si les
nouvelles devenaient mauvaises. Ce fut Marie qui l'accompagna jusqu'à la
porte de la rue. Et là, brusquement, elle fut reprise d'une de ces
rougeurs de petite fille qui l'ennuyaient tant, elle s'empourpra,
lorsqu'elle voulut, elle aussi, envoyer son mot de tendresse au blessé.
Mais, bravement, elle prononça le mot, les yeux gais et candides, fixés
sur ceux du prêtre.

--Au revoir, monsieur l'abbé... Dites à Guillaume que je l'aime et que
je l'attends.



III


Trois jours se passèrent. Dans la petite maison de Neuilly, Guillaume,
brûlé de fièvre, cloué sur cette couche où l'impatience le dévorait, se
sentait repris d'une anxiété croissante, chaque matin, à l'arrivée des
journaux. Pierre avait bien essayé de les faire disparaître. Mais il
voyait alors son frère se tourmenter davantage, et c'était lui-même qui
devait lui lire tout ce qui paraissait sur l'attentat, un extraordinaire
flot dont les colonnes ne désemplissaient plus.

Jamais pareil débordement n'avait encore inondé la presse. _Le Globe_,
si prudent, si grave d'ordinaire, n'était pas épargné, cédait à ce coup
de folie de l'information à outrance. Mais il fallait voir les journaux
sans scrupules, _la Voix du Peuple_ surtout, exploitant la fièvre
publique, terrifiant, détraquant la rue, pour tirer et vendre davantage.
Chaque matin, c'était une imagination nouvelle, une effroyable histoire
à bouleverser le monde. On racontait que de grossières lettres de
menaces étaient adressées journellement au baron Duvillard, pour lui
annoncer qu'on allait tuer sa femme, sa fille, son fils, l'égorger
lui-même, faire sauter son hôtel, à ce point que, jour et nuit, cet
hôtel était gardé par une nuée d'agents en bourgeois. Ou bien il
s'agissait d'une stupéfiante invention, un égout du côté de la
Madeleine, dans lequel des anarchistes étaient descendus, minant tout le
quartier, apportant des tonneaux de poudre, un volcan où devait
s'engloutir une moitié de Paris. Ou bien on affirmait qu'on tenait la
trame d'un immense complot, enserrant l'Europe entière, du fond de la
Russie au fond de l'Espagne, et dont le signal partirait de la France,
un massacre de trois jours, les boulevards balayés par la mitraille, la
Seine rouge, roulant du sang. Et, grâce à cette belle et intelligente
besogne de la presse, la terreur régnait, les étrangers épouvantés
désertaient en masse les hôtels, Paris n'était plus qu'une maison de
fous, où trouvaient créance les plus imbéciles cauchemars.

Mais ce n'était pas ce qui troublait Guillaume. Il ne s'inquiétait
toujours que de Salvat, que des nouvelles pistes où se lançaient les
journaux. Salvat n'était pas encore arrêté, et même, jusque-là, aucune
information n'avait indiqué qu'on fût sur ses traces. Puis, tout d'un
coup, Pierre lut une note, qui fit pâlir le blessé.

--Tiens! il paraît qu'on a découvert parmi les décombres, sous le porche
de l'hôtel Duvillard, un outil, un poinçon, sur le manche duquel se
trouvait un nom, Grandidier, celui d'un usinier connu. Et ce Grandidier
doit être appelé aujourd'hui chez le juge d'instruction.

Guillaume eut un geste de désespoir.

--Allons, cette fois, ils y sont, ils tiennent la bonne piste. C'est
sûrement Salvat qui a laissé tomber cet outil. Il a travaillé chez
Grandidier, avant de venir faire quelques journées chez moi... Et, par
Grandidier, ils vont savoir, ils n'auront plus qu'à suivre le fil.

Pierre, alors, se souvint de cette usine Grandidier, dont il avait
entendu parler à Montmartre, et où Thomas, le fils aîné, le mécanicien,
travaillait parfois encore, après y avoir fait son apprentissage. Mais
il n'osait toujours pas questionner son frère, dont il sentait les
angoisses si graves, si hautes, si dégagées de toute basse crainte
personnelle.

--Justement, reprit Guillaume, tu m'as dit que Thomas allait travailler
à l'usine pendant mon absence, pour ce moteur nouveau, qu'il cherche,
qu'il a presque trouvé. Et, s'il y a perquisition, le vois-tu interrogé,
ne voulant pas répondre, défendant son secret?... Oh! il faut le
prévenir, le prévenir tout de suite!

Complaisant, Pierre s'offrit, sans le forcer à préciser davantage son
désir.

--Si tu veux, j'irai voir Thomas à l'usine, cet après-midi. Et, en même
temps, je rencontrerai peut-être monsieur Grandidier, je saurai ce qui
s'est dit chez le juge d'instruction, et où en est l'affaire.

D'un regard mouillé, d'une tendre pression de main, Guillaume le
remercia.

--Oui, oui, frère, fais cela, ce sera bon et brave.

--D'autant plus, continua le prêtre, que je voulais aller à Montmartre,
aujourd'hui... Sans te le dire, je suis hanté par un tourment. Si ce
Salvat est en fuite, il a dû laisser, là-bas, la femme et l'enfant
toutes seules. Je les ai vues, le matin de l'attentat, dans un tel
dénuement, dans une telle misère, que je ne puis songer à ces pauvres
créatures abandonnées, mourant de faim peut-être, sans un déchirement de
coeur... Quand l'homme n'est plus là, l'enfant et la femme crèvent.

Guillaume, qui avait gardé la main de Pierre, la serra plus étroitement,
et d'une voix qui tremblait:

--Oui, oui, ce sera bon et brave... Fais cela, frère, fais cela.

Cette maison de la rue des Saules, cette atroce maison de misère et de
souffrance, elle était restée en la mémoire de Pierre comme l'abominable
cloaque où le Paris pauvre agonisait. Et, de nouveau, cet après-midi,
quand il y retourna, il la retrouva dans la même boue gluante, la cour
salie des mêmes ordures, les escaliers noirs, humides, empuantis par le
même abandon et la même détresse. L'hiver, lorsque les beaux quartiers
du centre sèchent, se nettoient, les quartiers des misérables, là-bas,
restent sombres et fangeux, sous le piétinement continu du lamentable
troupeau.

Connaissant l'escalier des Salvat, Pierre le prit, monta, au milieu des
cris d'enfants, des petits qui hurlaient, puis qui se taisaient tout
d'un coup, laissant tomber la maison à un silence de tombe. La pensée du
vieux Laveuve, mort là comme un chien, au coin d'une borne, lui revint,
le glaça. Et il eut un frisson, lorsque, tout en haut, ayant frappé à la
porte, le grand silence seul répondit. Pas un souffle, pas une âme.

Alors, il frappa de nouveau, et comme rien encore ne bougeait, il pensa
qu'il n'y avait personne. Peut-être Salvat était-il revenu prendre la
femme et l'enfant, peut-être l'avaient-elles suivi ailleurs, au fond de
quelque trou, à l'étranger. Cela l'étonnait pourtant, car les pauvres ne
se déplacent guère, meurent où ils souffrent. Et il frappa doucement une
troisième fois.

Dans le silence, enfin, un léger bruit, un bruit de petits pas se fit
entendre. Puis, une voix frêle d'enfant se risqua, demanda:

--Qui est là?

--Monsieur l'abbé.

Le silence recommençait, plus rien ne remuait. Un débat, une hésitation.

--Monsieur l'abbé qui est venu l'autre jour.

Cela dut faire cesser toute incertitude, la porte s'entre-bâilla, et
Céline, la petite fille, laissa entrer le prêtre.

--Je vous demande pardon, monsieur l'abbé, maman Théodore est sortie, et
elle m'a bien recommandé de n'ouvrir à personne.

Un instant, Pierre s'était imaginé que Salvat se trouvait là sans doute.
Mais, d'un coup d'oeil, il eut vite fait le tour de l'unique pièce, où
s'entassait la famille. Madame Théodore devait craindre une visite de la
police. Avait-elle revu le père? savait-elle où il se cachait? était-il
revenu les embrasser et les rassurer toutes deux?

--Et votre papa, ma mignonne, il n'est donc pas là non plus?

--Oh! non, monsieur l'abbé, il a eu des affaires, il est parti.

--Comment, parti?

--Oui, il n'est plus revenu coucher, nous ne savons pas où il est.

--Peut-être qu'il travaille?

--Oh! non, il enverrait de l'argent.

--Alors il voyage?

--Je ne sais pas.

--Il a sans doute écrit à maman Théodore?

--Je ne sais pas.

Pierre cessa de la questionner, un peu honteux de vouloir faire causer
ainsi cette enfant de onze ans, qu'il trouvait seule. Il se pouvait
qu'elle ne sût rien, que Salvat n'eût pas même donné de ses nouvelles,
par prudence. Et elle avait l'air très véridique, avec sa face blonde,
douce et intelligente, à l'expression déjà grave, cette gravité que
l'extrême misère donne aux enfants.

--C'est bien fâcheux que madame Théodore ne soit pas là, je voulais lui
parler.

--Mais, monsieur l'abbé, si vous désirez l'attendre... Elle est allée
chez mon oncle Toussaint, rue Marcadet, et elle ne peut pas tarder à
revenir, car il y a plus d'une heure qu'elle est partie.

Et elle débarrassa l'une des chaises, sur laquelle traînait une poignée
de menu bois, ramassé dans quelque terrain vague.

La pièce, sans feu, était visiblement sans pain, dans une nudité
glaciale. On y sentait l'absence de l'homme, la disparition de celui qui
est la volonté et la force, sur lequel on compte, même après des
semaines de chômage. L'homme sort, bat la ville, finit souvent par
rapporter l'indispensable, la croûte qu'on se partage et qui empêche
qu'on ne meure. Mais, l'homme parti, c'est l'abandon dernier, la femme
et l'enfant en détresse, sans soutien ni aide.

Pierre, assis, regardant cette pauvre petite créature, aux yeux bleus
limpides, à la bouche grande qui finissait quand même par sourire, ne
put s'empêcher de l'interroger encore.

--Vous n'allez donc pas à l'école, mon enfant?

Elle rougit un peu.

--Je n'ai pas de souliers pour y aller.

Et il remarqua, en effet, qu'elle avait aux pieds de vieux chaussons en
loques, d'où ses petits doigts rougis sortaient.

--D'ailleurs, reprit-elle, maman Théodore dit qu'on ne va pas à l'école,
quand on ne mange pas... Elle a voulu travailler, maman Théodore, et
elle n'a pas pu, à cause de ses yeux qui se mettent tout de suite à
brûler et à pleurer... Alors, nous ne savons pas quoi faire, nous
n'avons plus rien depuis hier, et c'est bien fini, si mon oncle
Toussaint ne peut pas nous prêter vingt sous.

Elle souriait toujours d'une façon inconsciente, tandis que deux grosses
larmes lui noyaient les yeux. Et cela était si navrant, cette fillette
enfermée dans cette chambre vide, n'ouvrant plus, comme retranchée des
heureux, que le prêtre, bouleversé, sentit se réveiller en lui sa
furieuse révolte contre la misère, ce besoin de justice sociale qui seul
maintenant le passionnait, dans l'écroulement de toutes ses croyances.

Au bout de dix minutes, il s'impatienta, en songeant qu'il devait aller
ensuite à l'usine Grandidier.

--C'est bien étonnant que maman Théodore ne soit pas là, répétait
Céline. Elle cause.

Puis, elle eut une idée.

--Si vous voulez, monsieur l'abbé, je vais vous conduire chez mon oncle
Toussaint. C'est à côté, on n'a qu'à tourner le coin de la rue.

--Mais puisque vous n'avez pas de souliers, mon enfant.

--Oh! ça ne fait rien, je marche tout de même comme ça.

Il s'était levé, il dit simplement:

--Eh bien! oui, ça vaut mieux, venez me conduire. Je vais vous en
acheter, des souliers.

Céline devint très rouge. Elle se hâta de le suivre, après avoir refermé
soigneusement la porte à double tour, en bonne petite ménagère, qui
n'avait pourtant rien à garder.

Madame Théodore, avant de frapper à la porte de Toussaint, son frère,
pour tâcher d'emprunter vingt sous, avait eu l'idée de tenter d'abord la
fortune auprès de sa soeur cadette, Hortense, mariée à un employé, le
petit Chrétiennot, et qui occupait un logement de quatre pièces,
boulevard Rochechouart. Mais c'était une grosse affaire, et elle ne
s'était décidée à cette course qu'en tremblant, poussée à bout par
l'idée de Céline qui l'attendait à jeun depuis la veille.

Toussaint, le mécanicien, le frère aîné, avait cinquante ans. Lui, était
d'un premier lit. Son père, resté veuf, s'était remarié à une couturière
toute jeune, qui lui avait donné trois filles, Pauline, Léonie et
Hortense. Cela expliquait comment l'aînée, Pauline, comptait dix ans de
moins que Toussaint, et Hortense, la cadette, dix-huit. Quand leur père
mourut, Toussaint eut un instant sur les bras sa belle-mère et ses trois
soeurs. Le pis était que, tout jeune, il avait déjà femme et enfant.
Heureusement, la belle-mère, active et intelligente, savait se
débrouiller. Elle retourna comme ouvrière à l'atelier de couture, où
Pauline se trouvait déjà en apprentissage. Elle y mit ensuite Léonie,
il n'y eut que la dernière, Hortense, gâtée, plus jolie et plus fine,
qu'elle laissa s'attarder à l'école, fière de ses succès; et, plus tard,
tandis que Pauline épousait le maçon Labitte, et Léonie le mécanicien
Salvat, Hortense, entrée comme demoiselle de comptoir, chez un confiseur
de la rue des Martyrs, y liait connaissance avec l'employé Chrétiennot,
qui, séduit, en faisait sa femme, n'ayant pu en faire sa maîtresse.
Léonie était morte jeune, quelques semaines après sa mère, toutes deux
d'une fièvre typhoïde. Pauline, lâchée par son mari, vivant avec son
beau-frère Salvat, dont la fille l'appelait maman, mourait de faim. Et,
seule, Hortense portait le dimanche une robe de légère soie, habitait
une maison neuve, était une bourgeoise, mais au prix d'une vie d'enfer
et d'abominables privations.

Madame Théodore n'ignorait point les embarras de sa soeur, lorsque
venaient les fins de mois. Aussi ne se risquait-elle qu'avec trouble à
tenter ainsi un emprunt. Et puis, Chrétiennot, peu à peu aigri par sa
médiocrité, accusant sa femme, depuis qu'elle se fanait, d'être la cause
de leur existence avortée, ne voyait plus la famille de celle-ci, dont
il rougissait. Encore Toussaint était-il un ouvrier propre. Mais cette
Pauline, cette madame Théodore qui vivait avec son beau-frère, sous les
yeux de l'enfant, ce Salvat qui errait d'atelier en atelier, en
énergumène dont pas un patron ne voulait, toute cette révolte, toute
cette misère, toute cette saleté avaient fini par outrer le petit
employé correct et vaniteux, que les difficultés de la vie rendaient
méchant. Et il avait défendu à Hortense de recevoir sa soeur.

Tout de même, en montant l'escalier de la maison du boulevard
Rochechouart, où il y avait un tapis, madame Théodore éprouva un certain
orgueil, à se dire qu'une parente à elle habitait dans ce luxe. C'était
au troisième, un logement de sept cents francs, sur la cour. La femme
de ménage, qui revenait vers quatre heures, pour le dîner, était déjà
là. Et elle laissa passer la visiteuse, qu'elle connaissait, tout en
marquant une surprise inquiète de la voir oser se présenter de la sorte,
si mal vêtue. Mais, dès le seuil du petit salon, madame Théodore
s'arrêta, saisie, lorsqu'elle aperçut sa soeur Hortense effondrée et
sanglotante, au fond d'un des fauteuils de reps bleu, dont elle était si
fière.

--Qu'as-tu donc? que t'arrive-t-il?

A trente-deux ans, à peine, ce n'était déjà plus la belle Hortense. Elle
gardait son air de poupée blonde, grande, mince, aux jolis yeux, aux
beaux cheveux. Mais elle qui s'était tant soignée, commençait à
s'abandonner dans des peignoirs d'une propreté douteuse; et ses
paupières rougissaient, et sa fine peau se flétrissait. Deux couches
successives, deux fillettes, l'une aujourd'hui de neuf ans, l'autre de
sept, l'avaient beaucoup abîmée. D'ailleurs, très orgueilleuse, très
égoïste, elle en était, elle aussi, à regretter son mariage, car elle
s'était crue autrefois une beauté, digne du palais et des carrosses de
quelque prince Charmant.

Son désespoir était tel, qu'elle ne s'étonna même pas de voir entrer sa
soeur.

--Ah! c'est toi, ah! si tu savais quelle tuile encore, au milieu des
autres embêtements!

Tout de suite, madame Théodore pensa aux petites, Lucienne et Marcelle.

--Tes filles sont malades?

--Non, non, la voisine d'à côté les promène sur le boulevard... Ma
chère, imagine-toi, me voilà encore enceinte! D'abord, j'ai voulu croire
à un retard, mais c'est le deuxième mois. Et, tout à l'heure, après le
déjeuner, quand j'en ai parlé à Chrétiennot, il est entré dans une
colère affreuse, il m'a crié, avec toutes sortes de vilaines paroles,
que c'était ma faute. Comme si ça ne dépendait que de moi!... Ah! je
suis la première attrapée, j'ai déjà assez de chagrin!

Ses sanglots recommencèrent. Elle continuait, elle bégayait, disait leur
stupeur, car depuis longtemps ils ne se touchaient plus que pour le
plaisir, résolus à tout plutôt que d'avoir un troisième enfant.
Heureusement encore qu'il la savait incapable de le tromper, tant elle
était molle et douce, désireuse avant tout de sa tranquillité.

--Mon Dieu! finit par dire madame Théodore, vous l'élèverez comme les
deux autres, cet enfant, s'il vient.

Du coup, la colère sécha les larmes d'Hortense. Elle se leva, elle cria:

--Tiens! tu es bonne, toi! On voit bien que tu n'es pas dans notre
bourse. Avec quoi veux-tu que nous l'élevions, lorsque déjà nous avons
tant de peine à joindre les deux bouts?

Et, oubliant la gloriole bourgeoise qui, d'habitude, la faisait se taire
ou même mentir, elle exposa leur gêne, l'affreuse plaie d'argent qui les
rongeait d'un bout de l'année à l'autre. Le loyer était déjà de sept
cents francs. Sur les trois mille francs que le mari gagnait à son
bureau, restaient donc à peine deux cents francs par mois. Et comment
faire, là-dessus, lorsqu'il s'agissait de manger tous les quatre, de
s'habiller, de tenir son rang? C'était l'habit indispensable pour
monsieur, la robe neuve que madame devait avoir sous peine d'être
déclassée, les souliers que les fillettes usaient en un mois, toutes
sortes de frais à côté qu'il était absolument impossible de réduire. On
rognait un plat, on se privait de vin, mais il y avait des soirs où il
fallait quand même prendre une voiture. Sans parler du gaspillage des
enfants, de l'abandon où la femme découragée laissait tomber le ménage,
du désespoir de l'homme convaincu qu'il ne s'en tirerait jamais, même
si, un jour, ses appointements montaient au chiffre inespéré de quatre
mille francs. Au fond, c'était la médiocrité intolérable du petit
employé, aussi désastreuse que la misère noire de l'ouvrier, la façade
fausse, le luxe menteur, tout ce que cache de désordre et de souffrance
la fierté intellectuelle de ne pas travailler à un étau ou sur des
échafaudages.

--Enfin, tout de même, répéta madame Théodore, vous ne l'étranglerez
pas, ce petit.

Hortense se laissa retomber dans le fauteuil.

--Non, bien sûr, mais c'est la fin de tout. Deux, c'était déjà trop, et
en voilà un troisième! Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu!
qu'est-ce que nous allons devenir?

Et elle s'effondra dans son peignoir défait, des larmes recommencèrent à
ruisseler de ses yeux rouges.

Très ennuyée de tomber si mal pour sa demande d'emprunt, madame
Théodore, cependant, finit par se risquer, demanda vingt sous. Et cela
mit au comble la confusion désespérée d'Hortense.

--Ma parole d'honneur, je n'ai pas un centime à la maison. Tout à
l'heure, pour les enfants, je me suis fait prêter dix sous par la femme
de ménage. Avant-hier, on m'avait donné neuf francs au Mont-de-Piété,
sur une petite bague. Et c'est comme ça toujours à la fin du mois...
Chrétiennot, qui touche aujourd'hui, va rentrer de bonne heure, pour
l'argent du dîner. Je te promets de t'envoyer quelque chose demain, si
je peux.

Mais, à ce moment, la femme de ménage accourut, effarée, sachant que
monsieur n'aimait guère les parents de madame.

--Oh! madame, madame, j'entends monsieur qui monte.

--Vite, vite! va-t'en! cria Hortense. J'aurais encore une scène... Si je
peux, demain, je te promets.

Il fallut que madame Théodore se cachât au fond de la cuisine, pour
éviter Chrétiennot qui entrait. Elle l'aperçut, toujours bien mis, pincé
dans une redingote, avec sa face mince, sa grande barbe soignée, son air
vaniteux de petit homme sec et rageur. Ses quatorze années de bureau
déjà l'avaient desséché, et le café l'achevait, la passion des longues
heures passées dans un café voisin. Elle se sauva.

Lentement, traînant les pieds, madame Théodore dut revenir rue Marcadet,
où logeaient les Toussaint. Du côté de son frère, non plus, elle
n'espérait pas grand'chose, car elle savait dans quelle malchance et
dans quels embarras le ménage était tombé. A cinquante ans, au dernier
automne, Toussaint avait eu une attaque, un commencement de paralysie,
qui, pendant près de cinq mois, venait de le clouer sur une chaise.
Jusque-là, il s'était vaillamment conduit, bon travailleur, ne buvant
pas, élevant ses trois enfants, une fille mariée à un menuisier, partie
au Havre avec son mari, un garçon mort soldat au Tonkin, un autre
garçon, Charles, revenu du service, et redevenu mécanicien. Mais cinq
mois de maladie avaient épuisé le peu d'argent placé à la Caisse
d'épargne, et Toussaint, remis à peu près sur ses jambes, en était à
recommencer sa vie, sans un sou, comme s'il avait eu vingt ans.

Madame Théodore trouva sa belle-soeur, madame Toussaint, seule dans
l'unique pièce, tenue très proprement, où vivait le ménage; et il n'y
avait, à côté, qu'un étroit cabinet, dans lequel couchait Victor. Madame
Toussaint était une grosse femme que l'embonpoint envahissait, malgré
tout, malgré le tracas et le jeûne. Elle avait une figure ronde et
noyée, éclairée de petits yeux vifs, très brave femme, un peu commère,
friande aussi, n'ayant d'autre défaut que d'adorer faire de la bonne
cuisine. Tout de suite, avant que l'autre ouvrit la bouche, elle comprit
le but de la visite.

--Ma chère, vous arrivez mal, nous sommes à sec. C'est avant-hier
seulement que Toussaient a pu retourner à l'usine, et il faudra bien,
dès ce soir, qu'il demande une avance.

Elle la regardait, blessée par son état d'abandon, méfiante, peu
sympathique.

--Et Salvat, il ne fait donc toujours rien?

Sans doute, madame Théodore prévoyait la question, car elle mentit
tranquillement.

--Il n'est pas à Paris, un ami l'a emmené pour du travail, du côté de la
Belgique, et j'attends qu'il nous envoie quelque chose.

Mais madame Toussaint gardait sa défiance.

--Ah! tant mieux qu'il ne soit pas à Paris, parce que nous avions songé
à lui, avec toutes ces affaires de bombes, nous nous disions qu'il était
assez fou pour se fourrer là dedans.

L'autre ne sourcilla pas. Si elle se doutait de quelque chose, elle le
gardait pour elle.

--Eh bien! et vous, ma chère, vous ne trouvez donc pas à vous occuper?

--Oh! moi, comment voulez-vous que je fasse, avec mes pauvres yeux? La
couture n'est plus possible.

--Ça, c'est vrai. Une ouvrière, ça se rouille. Ainsi moi, quand
Toussaint a été cloué là, j'ai voulu me remettre à la lingerie, mon
ancien métier. Ah bien! oui, je gâchais tout, je n'avançais pas... Il
n'y a encore que les ménages qu'on peut toujours faire. Pourquoi ne
faites-vous pas des ménages?

--J'en cherche, je n'en trouve pas.

Peu à peu, pourtant, madame Toussaint revenait à son bon coeur,
s'attendrissait, devant cet air de grande misère. Et elle la fit
asseoir, elle lui dit que, si Toussaint rentrait avec une avance, elle
lui donnerait quelque chose. Puis, elle entama des histoires, succombant
à son péché de bavardage, dès qu'il y avait là quelqu'un pour
l'écouter. Mais l'histoire inévitable où elle retombait, qui la
passionnait, qu'elle recommençait sans fin, était celle de son fils
Charles, de la bonne du marchand de vin d'en face avec laquelle il avait
eu la bêtise de coucher, et de l'enfant qu'il venait d'en avoir.
Autrefois, Charles, avant de partir pour le service, était l'ouvrier le
plus laborieux, le fils le plus tendre, rapportant toute sa paye.
Certes, il restait travailleur et bon garçon; mais, tout de même, le
service militaire, en le dégourdissant, l'avait dégoûté un peu du
travail. Ce n'était pas qu'il le regrettât, car il parlait de la caserne
comme d'une prison, tout en étant aussi crâne qu'un autre. Seulement,
l'outil lui avait semblé lourd, lorsqu'il s'était agi de le reprendre.

--Alors, ma chère, Charles a beau être toujours gentil, il ne peut plus
rien faire pour nous... Je le savais pas pressé de se marier, à cause de
la charge. Avec cela, très prudent avec les filles. Et il a fallu cette
bêtise d'un moment, cette Eugénie qui le servait, lorsqu'il entrait
boire un verre en face... Naturellement que ce n'était pas pour
l'épouser, bien qu'il lui ait porté des oranges, lorsqu'elle est allée
accouchera l'hôpital. Une sale traînée, qui a déjà disparu avec un autre
homme... Seulement, le bébé reste. Charles l'a pris pour lui, l'a envoyé
en nourrice, et il paye les mois. Une vraie ruine, des frais qui n'en
finissent plus. Enfin, tous les malheurs nous sont tombés à la fois sur
la tête.

Madame Toussaint parlait ainsi depuis une demi-heure, lorsqu'elle
s'interrompit brusquement, en voyant madame Théodore toute pâlie par
l'attente.

--Hein? vous vous impatientez. C'est que Toussaint ne rentrera pas de
sitôt. Voulez-vous que nous allions jusqu'à l'usine? Je saurai bien s'il
doit rapporter quelque chose.

Elles se décidèrent à descendre, elles s'arrêtèrent encore pendant près
d'un quart d'heure, au bas de l'escalier, pour causer avec une voisine,
qui venait de perdre un enfant. Et elles sortaient enfin de la maison,
lorsqu'un appel les arrêta.

--Maman! maman!

C'était la petite Céline, ravie, chaussée de souliers neufs, mordant
dans une brioche.

--Maman, c'est monsieur l'abbé de l'autre jour, qui veut te parler...
Vois donc, il m'a acheté tout ça!

Madame Théodore, en voyant les souliers et la brioche, avait compris. Et
elle se mit à trembler, à bégayer des remerciements, lorsque Pierre, qui
marchait derrière la petite, l'aborda. Vivement, madame Toussaint
s'était approchée, se présentant elle-même, mais ne demandant rien,
contente au contraire de l'aubaine pour sa belle-soeur, plus
malheureuse qu'elle. Quand elle vit le prêtre glisser dix francs dans la
main de celle-ci, elle lui expliqua qu'elle aurait bien volontiers prêté
quelque chose, mais qu'elle ne le pouvait pas; et elle entama les
histoires de l'attaque de Toussaint et de la malchance de Charles.

--Dis donc, maman, interrompit Céline, l'usine où papa travaillait,
c'est bien là, dans la rue? Monsieur l'abbé va y faire une commission.

--L'usine Grandidier, reprit madame Toussaint, justement nous y allions,
nous pouvons bien y conduire monsieur l'abbé.

C'était à une centaine de pas. Pendant que les deux femmes et l'enfant
l'accompagnaient, Pierre ralentit sa marche, désireux de faire causer
madame Théodore sur Salvat, ainsi qu'il se l'était promis. Mais tout de
suite elle devint prudente. Elle ne l'avait pas revu, il devait être en
Belgique avec un camarade, pour du travail. Et le prêtre crut sentir que
Salvat n'avait point osé revenir rue des Saules, dans l'ébranlement de
son attentat, où tout sombrait, le passé de travail et d'espoir, le
présent avec l'enfant et la femme.

--Tenez! monsieur l'abbé, voici l'usine, dit madame Toussaint. Ma
belle-soeur ne va plus avoir à attendre, puisque vous avez eu la bonté
de venir à son aide... Merci bien pour elle et pour nous.

Madame Théodore et Céline aussi remerciaient, toutes les deux sur le
trottoir avec madame Toussaint, au milieu de la bousculade des passants,
dans l'éternelle boue grasse de ce quartier populeux, s'attardant à
regarder Pierre entrer, et causant encore, et disant qu'il y avait tout
de même des prêtres bien aimables.

L'usine Grandidier occupait là tout un vaste terrain. Sur la rue, il n'y
avait qu'un bâtiment de briques, aux étroites fenêtres, flanqué d'un
vaste portail, d'où l'on voyait la cour profonde. Puis, c'était une
succession de corps de logis, d'ateliers, de hangars intérieurs, des
toitures sans nombre, que dominaient les deux hautes cheminées des
générateurs. Dès l'entrée, on entendait le ronflement et la trépidation
des machines, la sourde clameur du travail, toute une activité chaude,
remuante, assourdissante, dont le sol lui-même était ébranlé. Des eaux
noircies ruisselaient, des jets de vapeur blanche, sur un toit,
sortaient par un tuyau mince, en un souffle strident et régulier, tel
que la respiration même de l'énorme ruche en besogne.

Maintenant, l'usine fabriquait surtout des bicyclettes. Lorsque
Grandidier, qui sortait de l'Ecole des arts et métiers, de Châlons,
l'avait prise, elle périclitait, mal gérée, s'attardant à la fabrication
des petits moteurs, à l'aide d'un outillage vieilli. Devinant l'avenir,
il s'était fait commanditer par son frère aîné, un des administrateurs
des grands magasins du Bon Marché, en s'engageant à lui fournir des
bicyclettes excellentes à cent cinquante francs. Et toute une affaire
considérable était en train, le Bon Marché lançait la machine
populaire, la Lisette, le cyclisme pour tous, comme disaient les
annonces. Mais Grandidier luttait encore, n'avait pas victoire gagnée,
car l'outillage neuf venait de l'endetter terriblement. Chaque mois,
c'était un effort, un perfectionnement, une simplification réalisant une
économie. Il était sans cesse en éveil, et il rêvait maintenant de se
remettre aux petits moteurs, flairant de nouveau le prochain triomphe
des voitures-automobiles.

Pierre, qui avait demandé si M. Thomas Froment était là, fut conduit par
un vieil ouvrier dans un petit atelier de planches, et il y trouva le
jeune homme en tenue de travail, vêtu du bourgeron du mécanicien, les
mains noires de limaille. Il ajustait une pièce, personne n'aurait
soupçonné, chez ce colosse de vingt-trois ans, si attentif et si
vaillant à la dure besogne, le brillant élève du lycée Condorcet, où les
trois frères avaient laissé le nom de Froment célèbre, dans les fastes
du palmarès. Mais lui, en serviteur étroit de son père, ne voulait être
que le bras qui forge, le travail manuel qui réalise. Et il était un
sobre, un patient, un muet, et il n'avait pas même de maîtresse, disant
que, lorsqu'il rencontrerait une bonne femme, plus tard, il
l'épouserait.

Dès qu'il aperçut Pierre, il frémit d'inquiétude, lâcha tout, s'élança.

--Père ne va pas plus mal?

--Non, non... Il a lu dans les journaux cette histoire du poinçon trouvé
rue Godot-de-Mauroy, et il s'est inquiété, en songeant qu'une
perquisition de police pouvait avoir lieu ici.

Rassuré, Thomas eut un sourire.

--Dites-lui qu'il dorme tranquille. D'abord, malheureusement, je ne
tiens pas notre petit moteur, tel que je le veux. Puis, il n'est pas
encore monté, j'ai gardé des pièces chez nous, personne ici ne sait même
au juste ce que j'y viens faire. La police peut perquisitionner, elle
ne verra rien, notre secret ne court aucun risque.

Pierre promit de répéter à Guillaume ces paroles textuelles, afin de lui
enlever toute crainte. Ensuite, lorsqu'il essaya de sonder Thomas, pour
savoir où en étaient les choses, et ce qu'on pensait à l'usine de la
trouvaille du poinçon, et si Salvat commençait à y être soupçonné, il le
trouva muet de nouveau, répondant par des monosyllabes. La police
n'était donc pas venue? Non. Mais les ouvriers avaient bien prononcé le
nom de Salvat? Oui, naturellement, à cause de ses idées anarchistes,
connues de tous. Et Grandidier, le patron, qu'avait-il dit, à son retour
de chez le juge d'instruction? Il ne savait pas, il ne l'avait pas revu.

--Tenez! le voici... Le pauvre homme, sa femme a dû avoir une crise
encore, ce matin!

C'était une histoire lamentable, que Pierre tenait déjà de Guillaume.
Grandidier, qui avait épousé par amour une jeune fille d'une grande
beauté, la gardait folle depuis cinq ans, à la suite de la perte d'un
petit garçon et d'une fièvre puerpérale. Il n'avait pu se résigner à la
mettre dans une maison de santé, il vivait enfermé avec elle au fond
d'un pavillon, dont les fenêtres, sur la cour de l'usine, restaient
toujours closes. Jamais on ne la voyait, jamais il ne parlait d'elle à
personne. On disait qu'elle était comme une enfant, sans méchanceté
aucune, très douce et très triste, belle encore, avec une royale
chevelure blonde. Mais, parfois, elle avait des crises terribles, et il
devait lutter, la tenir pendant des heures entre ses deux bras, pour
qu'elle ne se brisât pas le crâne contre les murs. On entendait des cris
affreux, puis tout retombait à un silence de mort.

Justement, Grandidier, un bel homme de quarante ans, à la figure
énergique, avec de grosses moustaches brunes, les cheveux en brosse, les
yeux clairs, entra dans le petit atelier où Thomas travaillait. Il
aimait beaucoup ce dernier, dont il avait facilité chez lui
l'apprentissage, en le traitant comme un fils. Il le laissait revenir à
sa guise, mettait à sa disposition son outillage. Et, tout en le sachant
occupé de la question des petits moteurs, qui le passionnait lui-même,
il montrait la plus grande discrétion, il attendait, sans le
questionner.

Thomas présenta le prêtre.

--Mon oncle, monsieur l'abbé Pierre Froment, qui est venu me serrer la
main.

Il y eut un échange de politesses. Puis, Grandidier, la face voilée de
cette tristesse qui le faisait passer pour sévère et dur, voulut réagir,
se montrer gai.

--Dites donc, Thomas, je ne vous ai pas conté ma séance avec le juge
d'instruction. Je suis bien noté, sans cela nous aurions eu ici tous les
argousins de la Préfecture... Il voulait que je lui expliquasse la
présence, rue Godot-de-Mauroy, de ce poinçon marqué à mon chiffre. Et
j'ai bien vu que son idée était que l'auteur de l'attentat avait dû
travailler ici... Moi, tout de suite, j'ai pensé à Salvat. Mais je ne
dénonce personne. Il a mon livre d'embauchage, j'ai répondu simplement
sur Salvat qu'il était resté près de trois mois à l'usine, l'automne
dernier, puis qu'il avait disparu. Qu'il le cherche!... Ah! ce juge, un
petit homme blond, très soigné, l'air mondain, qui frétille dans cette
affaire, avec des yeux de chat.

--N'est-ce pas monsieur Amadieu? demanda Pierre.

--Oui, c'est cela même, un homme certainement ravi du cadeau que ces
bandits d'anarchistes lui ont fait, avec leur attentat.

Angoissé, le prêtre écoutait. C'était ce que redoutait son frère, la
bonne piste trouvée enfin, le premier fil conducteur. Et il regarda
Thomas, pour voir s'il s'inquiétait, lui aussi. Mais, soit que le jeune
homme ignorât le lien qui nouait Salvat à son père, soit qu'il eût sur
lui-même un grand empire, il souriait simplement du portrait de ce
juge.

Alors, comme Grandidier était allé regarder la pièce que terminait
Thomas, et qu'ils en parlaient longuement ensemble, Pierre s'approcha
d'une porte ouverte, qui donnait sur un vaste atelier en longueur, où
ronflaient des tours, où des machines à percer retombaient avec les
coups secs et rythmiques de leurs balanciers. Les courroies filaient
d'un vol continu, toute une activité chaude s'agitait, dans l'odeur
moite de la vapeur. Un peuple d'ouvriers suants, noirs des poussières
épandues, y peinait encore; mais c'était pourtant la fin de la journée,
le dernier effort de la tâche. Et trois ouvriers étant venus à une
fontaine, près de lui, pour se laver les mains, le prêtre les entendit
qui causaient.

Surtout, il s'intéressa, dès qu'il entendit l'un d'eux, un grand rouge,
en nommer un autre Toussaint, et le troisième, Charles. C'étaient le
père et le fils. Toussaint, un homme gros, carré des épaules, les bras
noueux, ne paraissait avoir ses cinquante ans que lorsqu'on s'arrêtait à
la ruine de sa face ronde et cuite, crevassée, mangée par le travail,
hérissée d'une barbe grisonnante, qu'il ne faisait plus que le dimanche;
et son bras droit seul, déjà touché par la paralysie, s'attardait en des
gestes ralentis. Vivant portrait de son père, Charles, le visage plein,
barré d'épaisses moustaches noires, était dans toute la force de ses
vingt-six ans, avec de beaux muscles qui saillaient sous la peau
blanche. Eux aussi parlaient de la bombe de l'hôtel Duvillard, et du
poinçon qu'on avait trouvé, et de Salvat que tous maintenant
soupçonnaient.

--Il n'y a qu'un bandit pour faire un coup pareil, dit Toussaint. Leur
anarchie, ça me révolte, je n'en suis pas. Mais, tout de même, que les
bourgeois s'arrangent, si on les fait sauter. Ça les regarde, ils l'ont
voulu.

Et il y avait, au fond de cette indifférence, tout un long passé de
misère et d'injustice, le vieil homme las de lutter, n'espérant plus en
rien, prêt à laisser crouler ce monde où la faim menaçait sa vieillesse
de travailleur fourbu.

--Vous savez, moi, reprit Charles, je les ai entendus qui causaient, les
anarchistes, et, vrai! ils disent des choses très justes, très
raisonnables... Enfin, père, voilà que tu travailles depuis plus de
trente ans, est-ce que ce n'est pas une abomination ce qui vient de
t'arriver, la menace de crever comme un vieux cheval qu'on abat, à la
moindre maladie. Et, dame! ça me fait songer à moi, je me dis que ce ne
sera pas drôle, de finir comme ça... Que le tonnerre de Dieu m'emporte!
on est tenté d'en être, de leur grand chambardement, si ça doit faire le
bonheur de tout le monde.

Certes, il n'avait pas la flamme, il n'en venait là que dans
l'impatience de mieux vivre, déclassé déjà par la caserne, ayant
rapporté du service obligatoire une idée d'égalité, de lutte pour la
vie, un besoin de se faire sa légitime part de jouissance. C'était le
pas fatal fait d'une génération à une autre, le père dupé dans son
espoir de république fraternelle, devenu sceptique et méprisant, le fils
en train d'aller à la foi nouvelle, acquis peu à peu aux violences,
après l'apparente faillite de la liberté.

Mais, comme le grand rouge, un brave homme, se fâchait, criant que, si
Salvat avait fait le coup, il fallait le prendre et l'envoyer à la
guillotine, tout de suite, sans même le juger, Toussaint finit par être
de son avis.

--Oui, oui, il a beau avoir épousé une de mes soeurs, je
l'abandonne... Ça m'étonnerait pourtant de sa part, car vous savez qu'il
n'est pas méchant, il ne tuerait pas une mouche.

--Que voulez-vous? fit remarquer Charles, quand on vous pousse à bout,
on devient enragé.

Tous les trois s'étaient lavés à grande eau, et Toussaint, qui venait
d'apercevoir le patron, s'attarda, attendit pour lui demander une
avance. Justement, Grandidier, après avoir serré cordialement la main de
Pierre, s'avança de lui-même au-devant du vieil ouvrier, qu'il estimait.
Il l'écouta, se décida à lui donner un mot sur une carte pour le
caissier. Mais il était très réfractaire au système des avances, les
ouvriers ne l'aimaient point, le disaient rude, malgré sa réelle bonté,
parce qu'il croyait devoir énergiquement défendre sa situation de
patron, sans pouvoir céder en rien, sous peine de ruine. Quand la
concurrence était si âpre, quand le système capitaliste nécessitait une
si terrible lutte de toutes les heures, comment admettre les
réclamations du salariat, même légitimes?

Et Pierre, en partant, après s'être de nouveau entendu avec Thomas sur
les réponses qu'il rapportait à son frère, eut une brusque pitié,
lorsqu'il vit dans la cour Grandidier, sa tournée faite, retourner au
pavillon clos, où l'attendait l'affreuse tristesse du drame de son
coeur. Quelle secrète et inguérissable désespérance, cet homme dans le
combat de la vie, défendant sa fortune, fondant sa maison au milieu de
la furieuse bataille entre le capital et le salariat, et ne trouvant à
son foyer, pour le repos du soir, que l'angoisse de sa femme folle, sa
femme adorée, redevenue enfant, morte à l'amour! Même les jours où il
triomphait, il avait en rentrant cette irrémédiable défaite. En était-il
donc un plus malheureux, plus à plaindre, parmi les pauvres qui
mouraient de faim, parmi les tristes ouvriers, les vaincus du travail
qui l'exécraient et l'enviaient?

Lorsque Pierre se retrouva dans la rue, il eut l'étonnement de voir
encore là les deux femmes, madame Toussaint et madame Théodore, avec la
petite Céline. Les pieds dans la boue, telles que des épaves battues par
l'éternel flot des passants, elles n'avaient pas bougé, elles causaient
sans fin, bavardes et dolentes, endormant leur misère sous ce déluge de
commérages. Et, quand, suivi de Charles, Toussaint sortit, heureux de
l'avance obtenue, il les trouva là toujours, il dit à madame Théodore
l'histoire du poinçon, l'idée qu'il avait, avec tous les camarades, que
Salvat pouvait bien avoir fait le coup. Mais celle-ci, devenue très
pâle, se récria, sans laisser deviner ce qu'elle savait, ce qu'elle
pensait au fond.

--Je vous répète que je ne l'ai plus revu. Pour sûr, il doit être en
Belgique. Ah, ouiche! une bombe, vous dites vous-même qu'il est trop bon
et qu'il ne tuerait pas une mouche!

En revenant à Neuilly, dans le tramway, Pierre tomba en une songerie
profonde. Il avait encore en lui l'agitation ouvrière du quartier, le
bourdonnement de l'usine, toute cette activité débordante de ruche. Et,
pour la première fois, sous l'empire du tourment où il était, la
nécessité du travail lui apparaissait une fatalité qui se révélait aussi
comme une santé et une force. Là, il découvrait enfin un terrain solide,
l'effort qui entretient et qui sauve. Etait-ce donc la première lueur
d'une foi nouvelle? Mais quelle dérision! le travail incertain, sans
espoir, le travail aboutissant à l'éternelle injustice! et la misère
alors guettant toujours l'ouvrier, l'étranglant au moindre chômage, le
jetant à la borne comme un chien crevé, dès que venait la vieillesse!

A Neuilly, près du lit de Guillaume, Pierre trouva Bertheroy, qui venait
de le panser. Et le vieux savant ne semblait pas rassuré encore sur les
complications que pouvait amener la blessure.

--Aussi, vous ne vous tenez pas tranquille, je vous trouve toujours dans
une émotion, dans une fièvre désastreuse. Il faut vous calmer, mon cher
enfant, rien ne doit vous tourmenter, que diable!

Puis, quelques minutes après, comme il partait, il dit avec son bon
sourire:

--Vous savez, qu'on est venu pour m'interviewer, à propos de cette bombe
de la rue Godot-de-Mauroy. Ces journalistes, ils s'imaginent qu'on sait
tout! J'ai répondu à celui-là qu'il serait bien aimable de me renseigner
lui-même sur la poudre employée... Et, à ce propos, je fais demain, à
mon laboratoire, une leçon sur les explosifs. Il y aura quelques
personnes. Venez donc, Pierre, vous en rendrez compte à Guillaume, ça
l'intéressera.

Pierre, sur un regard de son frère, accepta. Puis, lorsqu'ils furent
tous deux seuls, et qu'il lui eut conté son après-midi, Salvat
soupçonné, le juge d'instruction mis sur la bonne piste, Guillaume fut
repris d'une fièvre intense, la tête dans l'oreiller, les yeux clos,
bégayant en une sorte de cauchemar:

--Allons, c'est la fin... Salvat arrêté, Salvat questionné... Ah! tant
de travail, tant d'espoir qui croule!



IV


Dès une heure et demie, Pierre était rue d'Ulm, où Bertheroy habitait
une assez vaste maison, que l'Etat lui avait donnée, pour qu'il y
installât un laboratoire d'étude et de recherches. Et tout le premier
étage se trouvait ainsi aménagé en une grande salle, que l'illustre
chimiste aimait parfois ouvrir à un public restreint d'élèves et
d'admirateurs, devant lequel il parlait, faisait des expériences,
exposait ses découvertes et ses théories nouvelles.

Pour la circonstance, on rangeait quelques chaises devant la longue et
massive table, couverte de bocaux et d'appareils. Le fourneau était
derrière, tandis que des vitrines encombrées de fioles, d'échantillons
de toutes sortes, entouraient la pièce. Du monde occupait déjà les
chaises, des confrères du savant surtout, quelques jeunes gens, même des
dames et des journalistes. On restait d'ailleurs en famille, on saluait
le maître, on causait avec lui comme dans l'intimité.

Tout de suite, lorsque Bertheroy aperçut Pierre, il s'avança, lui serra
la main, le conduisit devant la table, pour l'asseoir à côté de François
Froment, arrivé un des premiers. Le jeune homme terminait alors sa
troisième année, à l'Ecole Normale voisine, et il n'avait qu'un pas à
faire, quand il venait chez son maître, chez celui que, très
respectueusement, il regardait comme le plus solide cerveau de l'époque.
Pierre fut ravi de la rencontre, car ce grand garçon, aux yeux si vifs,
dans sa haute face d'intellectuel, lui avait laissé une impression de
charme profond, lors de sa visite à Montmartre. Le neveu, du reste, fit
à l'oncle un accueil cordial, d'une libre expansion de jeunesse, heureux
aussi d'avoir des nouvelles de son père.

Bertheroy commença. Il parlait d'une façon familière, très sobrement,
avec des trouvailles de mots. Il résuma d'abord les recherches, les
travaux déjà considérables qu'il avait faits sur les matières
explosibles. En riant, il contait qu'il manipulait parfois des poudres à
faire sauter le quartier. Mais il rassura son public, il était prudent.
Puis, il finit par s'occuper de la bombe de la rue Godot-de-Mauroy, qui
révolutionnait tout Paris, depuis quelques jours. Les débris venaient
d'en être soigneusement examinés par des experts, on lui en avait
apporté à lui-même un fragment, pour qu'il donnât son avis. Cette bombe
paraissait assez mal fabriquée, chargée de petits morceaux de fer, d'un
allumage à mèche enfantin. Seulement, l'extraordinaire, c'était la
formidable puissance de la cartouche centrale, qui, toute petite qu'elle
devait être, avait produit des effets foudroyants. On se demandait à
quelle force incalculable de destruction on arriverait, si l'on
décuplait, si l'on centuplait la charge. Et l'embarras commençait, les
discussions achevaient d'obscurcir le problème, dès qu'on voulait se
prononcer sur la nature de la poudre employée. Sur les trois experts,
l'un reconnaissait simplement la dynamite, tandis que les deux autres,
sans d'ailleurs s'entendre, croyaient à des mélanges. Quant à lui, très
modestement, il s'était récusé, les fragments qu'on lui avait soumis
portant des traces en vérité trop légères pour qu'on se livrât à une
analyse. Il ne savait pas, il ne voulait pas conclure. Mais sa
conviction était qu'on se trouvait en face d'une poudre inconnue, d'un
explosif nouveau, dont la puissance dépassait tout ce qu'on avait pu
concevoir jusque-là. Il imaginait quelque savant solitaire, ou bien un
de ces inventeurs naïfs à la main heureuse, découvrant dans le mystère
la formule de cette poudre. Et c'était à ceci qu'il voulait en venir,
aux nombreux explosifs ignorés encore, aux prochaines trouvailles qu'il
pressentait. Lui-même, au cours de ses recherches, en avait soupçonné
plusieurs, sans avoir l'occasion ni le temps de pousser l'étude dans ce
sens. Il indiqua même le terrain à fouiller, la marche à suivre.
L'avenir, pour lui, était là sans doute. Et, dans une péroraison très
large, très belle, il dit qu'on avait déshonoré jusqu'à présent les
explosifs, en les employant à des oeuvres imbéciles de vengeance et de
désastre, taudis qu'il y avait peut-être en eux la force libératrice que
la science cherchait, le levier qui soulèverait et changerait le monde,
lorsqu'on les aurait domestiqués, réduits à n'être plus que les
serviteurs obéissants de l'homme.

Pierre, pendant toute cette causerie, d'une heure et demie à peine,
sentit François, près de lui, se passionner, frémir aux vastes horizons
que le maître ouvrait. Lui-même venait d'être violemment intéressé, car
il lui était impossible de ne pas saisir certaines allusions, de ne pas
établir certains rapprochements entre ce qu'il entendait et ce qu'il
avait deviné des angoisses de Guillaume, sur le secret que ce dernier
redoutait si fort de voir à la merci d'un juge d'instruction. Aussi,
lorsqu'ils allèrent, François et lui, serrer la main de Bertheroy, avant
de partir ensemble, dit-il avec intention:

--Guillaume regrettera bien de n'avoir pas entendu développer de si
admirables idées.

Le vieux savant se contenta de sourire.

--Bah! résumez-lui ce que j'ai dit. Il comprendra, il en sait plus que
moi là-dessus.

Dans la rue, François, qui gardait, devant l'illustre chimiste, la
muette altitude d'un élève respectueux, finit par déclarer, au bout de
quelques pas faits en silence:

--Quel dommage qu'un homme d'une si large intelligence, affranchi de
toutes les superstitions, résolu à toutes les vérités, ait consenti à se
laisser classer, étiqueter, enfermer dans des titres et dans des
Académies! Et combien nous l'aimerions davantage, s'il émargeait moins
au budget et s'il avait les membres moins liés de grands cordons!

--Que voulez-vous? dit Pierre conciliant, il faut vivre. Puis, au fond,
je crois bien qu'il est libéré de tout.

Et, comme à ce moment ils arrivaient devant l'Ecole Normale, le prêtre
s'arrêta, croyant que son jeune compagnon allait y rentrer. Mais
celui-ci leva les yeux, regarda un instant la vieille demeure.

--Non, non, c'est jeudi, je suis libre... Oh! nous sommes très libres,
trop libres. Et j'en suis heureux, car cela me permet souvent de monter
chez nous, à Montmartre, pour me rasseoir et travailler à mon ancienne
petite table d'écolier. Là seulement, je me sens le cerveau solide et
clair.

Admis à la fois à l'Ecole Polytechnique et à l'Ecole Normale, il avait
opté pour cette dernière, où il était entré premier, dans la section
scientifique. Son père désirait qu'il s'assurât un métier, celui de
professeur, quitte à rester indépendant, à ne s'occuper que de travaux
personnels, lors de sa sortie de l'Ecole, si la vie le lui permettait.
Très précoce, il terminait sa troisième année, il préparait le dernier
examen, et c'était cet examen qui lui prenait toutes ses heures. Il
n'avait d'autre repos que ses voyages à pied à Montmartre et de longues
promenades dans le jardin du Luxembourg.

Machinalement, François s'était mis en marche vers ce jardin, où Pierre
le suivit en causant. L'après-midi de février y était d'une douceur
printanière, un pâle soleil dans les arbres noirs encore, un de ces
premiers beaux jours qui font poindre les petites pousses vertes des
lilas. La conversation était restée sur l'Ecole.

--Je vous avoue, disait Pierre, que je n'en aime guère l'esprit. Certes,
il s'y fait d'excellente besogne, et pour former des professeurs, le
seul moyen est évidemment de leur apprendre le métier, en les bourrant
des connaissances requises. Le pis est que tous, instruits et élevés
pour le professorat, ne restent pas dans le professorat. Beaucoup se
répandent dans le monde, entrent dans le journalisme, s'emploient à
régenter les arts, la littérature et la société. Et ceux-là, en vérité,
sont le plus souvent insupportables... Après n'avoir juré que par
Voltaire, les voici retournés au spiritualisme, au mysticisme, la
dernière mode des salons. Le dilettantisme, le cosmopolitisme s'en sont
mêlés. Depuis que la foi solide en la science est devenue chose brutale,
inélégante, ils croient se débarbouiller du professorat, en affectant un
doute aimable, une ignorance voulue, une innocence apprise. Leur grande
crainte est de sentir l'Ecole, et ils sont très parisiens, ils risquent
la culbute et l'argot, font des grâces de jeunes ours savants, dévorés
du désir de plaire. De là, les flèches sarcastiques dont ils criblent la
science, eux qui ont la prétention de tout savoir et qui retournent, par
distinction, à la croyance des humbles, à l'idéalisme naïf et délicieux
du petit Jésus de la crèche.

François s'était mis à rire.

--Oh! le portrait est un peu chargé, mais c'est cela, c'est bien cela.

--J'en ai connu plusieurs, continua Pierre qui s'animait, qui
s'oubliait. Et, chez tous, j'ai trouvé cette terreur d'être dupes,
aboutissant à la réaction contre tout l'effort, tout le travail du
siècle: dégoût de la liberté, méfiance devant la science, négation de
l'avenir. Monsieur Homais est pour eux l'épouvantail, le comble du
ridicule, et c'est la crainte de lui ressembler qui les jette à cette
élégance de ne rien croire ou de ne croire que l'incroyable. Sans doute
monsieur Homais est ridicule, mais lui du moins reste sur un terrain
solide. Et pourquoi donc ne braverait-il pas le respect humain en disant
des vérités, même à monsieur de Lapalisse, lorsque tant d'autres le
bravent, et s'en font gloire, en s'agenouillant devant l'absurde? S'il
est devenu banal que deux et deux fassent quatre, pourtant ils font bien
quatre. Le dire, cela est encore moins sot et moins fou, que de croire
par exemple aux miracles de Lourdes.

Etonné, François regardait le prêtre. Celui-ci s'en aperçut, se modéra.
Mais, quand même, toute une désolation, toute une colère sortaient de
lui, quand il parlait de la jeunesse intellectuelle, telle qu'il se
l'imaginait, dans sa crise de désespérance. De même qu'il avait eu pitié
des travailleurs mourant de faim, là-bas, au quartier de misère, de même
ici il était plein d'un mépris douloureux pour les jeunes cerveaux
manquant de bravoure devant la connaissance, retournant à la consolation
d'un spiritualisme mensonger, à la promesse d'une éternité de bonheur,
dans la mort souhaitée, exaltée. N'était-ce pas l'assassinat même de la
vie, la pensée lâche de ne pas vouloir la vivre pour elle-même, pour le
simple devoir d'être et de donner son effort? Toujours le moi se faisait
centre, toujours l'individu exigeait d'être heureux par soi et en soi.
Ah! cette jeunesse qu'il rêvait vaillante, acceptant la tâche d'aller
toujours à plus de vérité, n'étudiant le passé que pour s'en libérer et
pour marcher à l'avenir, comme il se désolait de la croire retombée dans
les louches métaphysiques, par lassitude et paresse, peut-être aussi par
surmenage d'un siècle finissant, trop chargé de besogne humaine!

François s'était remis à sourire.

--Mais, dit-il, vous vous trompez, nous ne sommes pas tous ainsi à
l'Ecole... Vous ne semblez connaître que les Normaliens de la section
des lettres, vous changeriez sûrement d'avis, si vous connaissiez les
Normaliens de la section des sciences... Chez nos camarades littéraires,
il est très vrai que la réaction contre le positivisme se fait sentir,
et qu'ils sont hantés, eux aussi, par l'idée de la fameuse banqueroute
de la science. Cela tient sans doute un peu aux maîtres qu'ils ont, aux
néo-spiritualistes et aux rhétoriciens dogmatiques entre les mains
desquels ils sont tombés. Et cela tient plus encore à la mode, à l'air
du temps qui veut, comme vous le dites très bien, que la vérité
scientifique soit mal portée, sans grâce, d'une brutalité inacceptable
pour les intelligences distinguées et légères. Un garçon de quelque
finesse, et qui veut plaire, est forcément acquis à l'esprit nouveau.

--Ah! l'esprit nouveau! interrompit Pierre, dans un cri qu'il ne put
retenir, il n'a pas l'innocence d'une mode passagère, il est une
tactique, et terrible, tout un retour des ténèbres contre la lumière, de
la servitude contre l'affranchissement des esprits, contre la vérité et
la justice!

Puis, comme le jeune homme le regardait une seconde fois, de plus en
plus étonné, il se tut. La figure de monseigneur Martha s'était dressée,
et il croyait l'entendre, dans la chaire de la Madeleine, s'efforçant de
reconquérir Paris à la politique de Rome, à ce prétendu néo-catholicisme
qui acceptait de la démocratie et de la science ce qu'il pouvait en
faire sien, pour les détruire. C'était la suprême lutte, tout le poison
versé à la jeunesse partait de là, il n'ignorait pas les efforts faits
dans les établissements religieux, afin d'aider à cette renaissance du
mysticisme, avec l'espoir fou de hâter la déroute de la science. On
disait que monseigneur Martha était tout puissant à l'Université
catholique et qu'il répétait à ses intimes qu'il faudrait trois
générations d'élèves bien pensants et dociles, avant que l'Église
redevint la maîtresse souveraine de la France.

--Pour l'Ecole, je vous assure que vous vous trompez, répéta François.
Il s'y trouve sans doute quelques croyants étroits. Mais, même dans la
section des lettres, le plus grand nombre ne sont au fond que des
sceptiques, d'une moyenne aimable et discrète, professeurs avant tout,
bien qu'ils en aient un peu la honte, et dès lors gâtés par une ironie
de cuistres émancipés, ravagés par l'esprit critique, incapables de
créations originales. Certes, je serais bien surpris de voir sortir de
leurs rangs le génie attendu. Et ce serait à souhaiter qu'un génie
barbare vînt, sans lecture, sans critique, sans pondération et sans
nuance, ouvrir à coups de hache le siècle de demain, dans une belle
flambée de vérité et de réalité... Quant à mes camarades de la section
scientifique, je vous jure que le néo-catholicisme, le mysticisme,
l'occultisme, et toutes les fantasmagories de la mode, ne les troublent
guère. Ils n'en sont pas à faire une religion de la science, ils restent
très ouverts au doute, mais ce sont pour la plupart des esprits très
clairs, très nets et très fermes, passionnés de certitude, tout au zèle
de l'enquête, dont l'effort se continue au travers du vaste champ des
connaissances humaines. Ils n'ont pas bronché, ils demeurent des
positivistes convaincus, des évolutionnistes, des déterministes, qui ont
mis leur foi dans l'observation et dans l'expérience, pour la conquête
définitive du monde.

Lui-même s'animait, laissait déborder sa foi, par les allées calmes et
ensoleillées du jardin.

--Ah! la jeunesse! est-ce qu'on la connaît? Cela nous fait rire, lorsque
nous voyons toutes sortes d'apôtres se la disputer, la tirer à eux, la
déclarer blanche, ou noire, ou grise, selon la couleur dont ils la
veulent, pour le triomphe de leurs idées. La vraie jeunesse, elle est
dans les Ecoles, dans les laboratoires, dans les bibliothèques. C'est
cette jeunesse-là qui travaille, qui apportera demain, et non la
prétendue jeunesse des cénacles, des manifestes, des extravagances.
Naturellement, celle-ci fait beaucoup de tapage, on n'entend qu'elle.
Mais si vous saviez l'effort continu, la passion des autres, de ceux qui
se taisent, enfermés dans leur tâche! Et de ceux-là, j'en connais
beaucoup, ils sont avec le siècle, ils n'en ont rejeté aucun des
espoirs, ils marchent au siècle prochain, résolus à poursuivre la
besogne de leurs devanciers, toujours vers plus de lumière, vers plus
d'équité. Allez leur parler, à ceux-là, de la banqueroute de la science:
ils hausseront les épaules, car ils savent bien que jamais la science
n'a enflammé plus de coeurs ni fait de plus prodigieuses conquêtes.
Qu'on les ferme donc, les Ecoles, les laboratoires, les bibliothèques,
qu'on change profondément le sol social, alors seulement on pourra
craindre d'y voir repousser l'erreur, si douce aux coeurs faibles, aux
cerveaux étroits!

Mais ce bel élan fut interrompu. Un grand jeune homme blond s'arrêta
pour serrer la main de François. Et Pierre fut surpris de reconnaître le
fils du baron Duvillard, Hyacinthe, qui, d'ailleurs, le salua très
correctement. Les deux jeunes gens se tutoyaient.

--Comment! te voilà dans notre vieux quartier, en province?

--Mon cher, je vais là-bas, derrière l'Observatoire, chez Jonas... Tu ne
connais pas Jonas? Oh! mon cher, un sculpteur génial qui en est arrivé à
supprimer presque la matière. Il a fait la Femme, une figure haute comme
le doigt, et qui n'est plus qu'une âme, sans l'ignoble bassesse des
formes, totale pourtant, toute la Femme dans son essentiel symbole. Et
c'est grand, et c'est écrasant, une esthétique, une religion!

François le regardait en souriant, pincé dans sa longue redingote, avec
sa figure faite, sa barbe et ses cheveux taillés, qui lui donnaient son
air laborieux d'androgyne.

--Et toi? Je croyais que tu travaillais, que tu allais publier un petit
poème bientôt.

--Oh! mon cher, créer me répugne tant! Un vers me coûte des semaines...
Oui, j'ai un petit poème, _la Fin de la Femme_. Et tu vois bien que je
ne suis pas exclusif comme on le dit, puisque j'admire Jonas, qui croit
encore à la nécessité de la Femme. Son excuse est la sculpture, un art
si grossier, si matériel. Mais, en poésie, ah! grand Dieu! en a-t-on
abusé, de la Femme! N'est-il pas temps vraiment de l'en chasser, pour
nettoyer un peu le temple des immondices dont ses tares de femelle l'ont
souillé? C'est tellement sale, la fécondité, la maternité, et le reste!
Si nous étions tous assez purs, assez distingués, pour ne plus en
toucher une seule, par dégoût, et si toutes mouraient infécondes,
n'est-ce pas? ce serait au moins finir proprement.

Et, sur ce trait, dit de son air languissant, il s'en alla, avec un
léger dandinement des hanches, heureux de l'effet produit.

--Vous le connaissez donc? demanda Pierre.

--Il a été mon condisciple à Condorcet, j'ai fait toutes mes classes
avec lui. Oh! un type si drôle, un cancre qui étalait les millions du
père Duvillard, jusque dans ses cravates, tout en affectant de les
mépriser, posant pour le révolutionnaire, parlant d'allumer au feu de sa
cigarette la cartouche qui ferait sauter le monde. Schopenhauer,
Nietzsche, Tolstoï et Ibsen réunis! Et vous voyez ce qu'il est devenu,
un malade et un farceur!

--Terrible symptôme, murmura Pierre, lorsque ce sont les fils des
heureux, des privilégiés, qui, par ennui, par lassitude, par contagion
de la fureur destructive, se mettent à faire la besogne des
démolisseurs!

François avait repris sa marche, descendant vers le bassin, où des
enfants dirigeaient toute une escadre de bateaux.

--Celui-ci n'est qu'un grotesque... Et comment voulez-vous que leur
mysticisme, que le réveil du spiritualisme, allégué par les doctrinaires
qui ont lancé la fameuse banqueroute de la science, soit vraiment pris
au sérieux, lorsqu'il aboutit, en une si brève évolution, à de telles
insanités dans les arts et dans les lettres? Quelques années d'influence
ont suffi, voici le satanisme, l'occultisme, toutes les aberrations qui
fleurissent; sans parler de Gomorrhe et de Sodome réconciliées, dit-on,
avec la _Rome nouvelle_. Aux fruits, l'arbre n'est-il pas jugé? et, au
lieu d'une renaissance, d'un profond mouvement social ramenant le passé,
n'est-il pas évident que nous assistons simplement à une réaction
transitoire, que bien des causes expliquent? Le vieux monde ne veut pas
mourir, il se débat dans une convulsion dernière, il semble ressusciter
pour une heure, avant d'être emporté par le fleuve débordé des
connaissances humaines, dont le flot grossit toujours. Et là est
l'avenir, le monde nouveau que la vraie jeunesse apportera, celle qui
travaille, celle qu'on ne connaît pas, qu'on n'entend pas... Mais,
tenez! prêtez l'oreille, et peut-être l'entendrez-vous, car nous sommes
ici chez elle, dans son quartier, et le grand silence qui nous entoure
n'est fait que du labeur de tant de jeunes cerveaux, penchés sur la
table de travail, le livre lu, la page écrite, la vérité conquise chaque
jour davantage.

D'un geste large, au delà du jardin du Luxembourg, François indiquait
les institutions, les lycées, les Ecoles supérieures, les Facultés de
droit et de médecine, l'Institut avec ses cinq Académies, les
bibliothèques et les musées sans nombre, tout ce domaine du travail
intellectuel, qui occupe un vaste champ de Paris immense. Et Pierre,
ému, ébranlé dans sa négation, crut entendre en effet monter des
classes, des amphithéâtres, des laboratoires, des salles de lecture, des
simples chambres d'étude, le grand murmure sourd du travail de toutes
ces intelligences en branle. Ce n'était pas la trépidation saccadée,
essoufflée, la clameur grondante des usines ouvrières, où le travail
manuel peine et s'irrite. Mais, ici, le soupir était aussi las, l'effort
aussi meurtrier, la fatigue aussi féconde. Etait-ce donc vrai que la
jeunesse intellectuelle était toujours dans sa forge silencieuse, ne
renonçant à aucune espérance, n'abandonnant aucune conquête, forgeant la
vérité et la justice de demain, en pleine liberté d'esprit, avec les
marteaux invincibles de l'observation et de l'expérience?

François venait de lever les yeux, pour regarder l'heure, à l'horloge du
Palais.

--Je vais à Montmartre, m'accompagnez-vous un bout de chemin?

Pierre accepta, surtout lorsque le jeune homme eut ajouté qu'il
passerait par le Musée du Louvre, où il voulait prendre son frère
Antoine. Sous le clair après-midi, les salles du Musée de peinture,
presque vides, avaient un calme tiède et noble, lorsqu'on y arrivait du
fracas et de la bousculade des rues. Il n'y avait guère là que les
copistes, travaillant dans un profond silence, que troublaient seuls les
pas errants de quelques étrangers. Et ils trouvèrent Antoine au bout de
la salle des Primitifs, très absorbé, dessinant une académie d'après
Mantegna, avec un soin scrupuleux, une sorte de dévotion. Ce qui le
passionnait, chez ces Primitifs, ce n'était pas le mysticisme,
l'envolement d'idéal, que la mode veut y voir; c'était au contraire, et
très justement, une sincérité de réalistes ingénus, leur respect et leur
modestie devant la nature, la loyauté minutieuse qu'ils mettaient à la
traduire le plus fidèlement possible. Pendant des journées d'acharné
travail, il venait là les copier, les étudier, pour apprendre d'eux la
sévérité, la probité du dessin, tout le haut caractère qu'ils doivent à
leur candeur d'honnêtes artistes.

Pierre fut frappé de la pure flamme que cette séance de bon travail
avait mise dans les pâles yeux bleus d'Antoine. Cette face de colosse
blond, noyée habituellement de douceur et de rêve, en était comme
échauffée, enfiévrée; et le grand front, en forme de tour, qu'il devait
à son père, prenait son entière expression de citadelle, armée pour la
conquête de la vérité et de la beauté. A dix-huit ans, son histoire
était toute là: un dégoût, en troisième, des études classiques; une
passion du dessin, qui avait décidé son père à lui laisser quitter le
lycée, où il ne faisait rien de bon; puis, des journées passées à se
chercher, à dégager en lui l'originalité profonde, dont l'impérieuse
conscience venait de parler si haut. Il avait essayé de la gravure sur
cuivre, de l'eau-forte. Mais il en était bien vite venu à la gravure sur
bois, et il s'y était fixé, malgré le discrédit où elle tombait, avilie
par les procédés industriels. N'était-ce pas tout un art à restaurer, à
élargir? Lui, rêvait de graver sur bois ses propres dessins, d'être le
cerveau qui enfantait et la main qui exécutait, de façon à obtenir des
effets nouveaux, d'une grande intensité de vision et d'accent. Pour
obéir à son père, qui exigeait de ses fils un métier, il gagnait son
pain comme tous les graveurs, en exécutant des bois pour des
publications illustrées. Mais, à côté de ces travaux courants, il avait
déjà fait quelques planches d'une extraordinaire sensation de puissance
et de vie, des réalités copiées, des scènes de l'existence quotidienne,
mais accentuées, élargies par le trait essentiel, avec une maîtrise
vraiment stupéfiante chez un si jeune garçon.

--Est-ce que tu veux graver ça? lui demanda François, pendant qu'il
remettait la copie du Mantegna dans son carton.

--Oh! non, ce n'est là qu'un bain d'innocence, une bonne leçon pour
apprendre à être modeste et sincère... La vie est trop différente
aujourd'hui.

Et, dans la rue, comme Pierre s'oubliait avec les deux jeunes gens,
jusqu'à les accompagner à Montmartre, pris pour eux d'une sympathie
grandissante, Antoine, qui marchait près de lui, s'abandonna, parla de
son rêve d'art, gagné sans doute lui aussi par des affinités secrètes de
tendresse et de dévouement.

--La couleur, certes, est une puissance, un charme souverain, et l'on
peut dire que, sans elle, il n'y a pus d'évocation complète. Pourtant,
c'est singulier, elle ne m'est pas indispensable. Il me semble que je
puis, avec le noir et le blanc, recréer la vie aussi intense, aussi
définitive; et je m'imagine même que je le ferai d'une façon plus
sévère, plus essentielle, en dehors de la duperie fugitive, de la
caresse trompeuse des tons... Mais quelle tâche! Voyez ce grand Paris
que nous traversons. Je voudrais en fixer l'heure actuelle en quelques
scènes, en quelques types, qui puissent rester comme d'immortels
témoignages. Et cela, très exactement, très naïvement, car l'accent
d'éternité n'est que dans la simple candeur de l'artiste, très humble et
très croyant devant la nature toujours belle. J'ai déjà quelques
figures, je vous les montrerai... Ah! si j'osais attaquer le bois
directement avec le burin, sans me refroidir à le dessiner d'abord! Je
n'indique d'ailleurs au crayon que l'ébauche, le burin peut ensuite
avoir des trouvailles, des énergies et des finesses inattendues. Et
c'est ce qui fait que le dessinateur et le graveur en moi ne font qu'un,
à ce point que, seul, je puis exécuter mes bois, dont les dessins gravés
par un autre seraient sans vie... La vie, elle naît aussi bien des
doigts que du cerveau, lorsqu'on est un créateur d'êtres.

Puis, quand ils furent tous les trois au bas de Montmartre, et que
Pierre parla de prendre le tramway, pour rentrer à Neuilly, Antoine,
enfiévré de passion, lui demanda s'il connaissait le sculpteur Jahan,
qui avait là-haut des travaux, pour le Sacré-Coeur. Et, sur une
réponse négative:

--Montez donc un instant, c'est un garçon de grand avenir. Vous verrez
la maquette d'un ange qu'on lui a refusée.

François, lui aussi, se mit à faire l'éloge de cet ange, ce qui décida
le prêtre. En haut, parmi les baraquements, que la construction de la
basilique nécessitait, Jahan avait pu installer un atelier vitré dans un
hangar, assez vaste pour y exécuter l'ange colossal qui lui était
commandé. Les trois visiteurs le trouvèrent, vêtu d'une blouse,
surveillant le travail de deux praticiens, en train de dégrossir le bloc
de pierre, d'où l'ange allait naître. C'était un fort garçon de
trente-six ans, très brun et barbu, ayant une grande bouche de santé et
de beaux yeux brillants. Il était né à Paris, il avait passé par
l'Ecole, mais avec une fougue de tempérament, qui lui attirait de
continuels ennuis.

--Ah! oui, vous venez voir mon ange, celui dont l'archevêché n'a pas
voulu... Tenez, le voilà!

La figure, haute d'un mètre, et dont l'argile séchait déjà, avait un
envolement superbe, ses deux grandes ailes déployées, enflées d'un désir
éperdu d'infini. Le corps, nu, drapé à peine, était d'un éphèbe, mince
et robuste, à la tête noyée d'allégresse, comme emporté dans le
ravissement du plein ciel.

--Ils l'ont trouvé trop humain, mon ange. Et, ma foi! ils avaient
raison... Un ange, c'est tout ce qu'il y a de plus difficile à
concevoir. On hésite même sur le sexe, est-ce garçon ou fille? Puis,
quand la foi manque, on est bien forcé de prendre le premier modèle venu
et de le copier, en l'abîmant... Moi, en faisant celui-ci, je tâchais de
m'imaginer un bel enfant, à qui des ailes pousseraient, et que l'ivresse
du vol emporterait dans la joie du soleil... Ça les a bousculés, ils ont
voulu quelque chose de plus religieux, et alors j'ai fait cette
saleté-là. Il faut bien vivre.

De la main, il avait désigné l'autre maquette, celle dont les praticiens
commençaient l'exécution, un ange correct aux ailes d'oie symétriques,
avec le corps ni fille ni garçon, la tête poncive, exprimant l'extase
niaise que la tradition impose.

--Que voulez-vous? reprit-il, tout cet art religieux est tombé à la
banalité la plus écoeurante. On ne croit plus, on bâtit des églises
comme des casernes, on les décore de bons Dieux et de bonnes Vierges à
faire pleurer. C'est que le génie n'est que la floraison du sol social,
le grand artiste ne peut flamber que de la foi de son époque... Ainsi
moi, je suis petit-fils d'un paysan beauceron, j'ai grandi chez mon
père, venu à Paris pour s'établir marbrier, en haut de la rue de la
Roquette. J'ai commencé par être ouvrier, toute mon enfance s'est passée
parmi le peuple, sur le pavé des rues, sans que jamais l'idée me vienne
de mettre les pieds dans une église... Alors, quoi? que va devenir l'art
dans un temps qui ne croit plus à Dieu ni même à la beauté? Il faut bien
aller à la foi nouvelle, et c'est la foi à la vie, au travail, à la
fécondité, à tout ce qui besogne et enfante...

Il s'interrompit brusquement, pour s'écrier:

--Dites donc, ma figure de la Fécondité, j'y ai travaillé de nouveau,
j'en suis assez content... Venez donc voir ça.

Et il voulut absolument les mener à son atelier personnel, qu'il avait
près de là, en dessous de la petite maison de Guillaume. On y entrait
par la rue du Calvaire, cette rue qui n'est qu'un escalier interminable,
d'une raideur d'échelle. La porte s'ouvrait sur un des petits paliers,
et en haut de quelques marches, on se trouvait dans une vaste pièce,
largement éclairée par un vitrage, encombrée de maquettes, de plâtres,
d'ébauches, de figures, tout un débordement solide et puissant. Debout
sur une selle, la figure en train, la Fécondité était enveloppée de
linges humides. Quand il l'eut débarrassée, elle apparut avec ses fortes
hanches, son ventre d'où devait naître un monde nouveau, sa gorge
d'épouse et de mère gonflée du lait nourrisseur et rédempteur.

--Hein? cria-t-il avec un rire heureux, je crois que le poupon de
celle-là sera un gaillard moins efflanqué que les pâles esthètes
d'aujourd'hui, et qui n'aura pas peur à son tour de faire des enfants!

Mais, pendant qu'Antoine et François admiraient, Pierre était surtout
intéressé par une jeune fille, qui leur avait ouvert la porte de
l'atelier, et qui venait de se rasseoir, d'un air de lassitude, devant
une petite table, où elle lisait un livre. C'était Lise, la soeur de
Jahan. Elle avait vingt ans de moins que lui, seize ans à peine, et elle
vivait là, avec son grand frère, depuis la mort de leurs parents.
Fluette, d'une santé débile, elle avait le plus doux des visages,
encadré de cheveux cendrés délicieux, d'une légèreté de fine poussière
d'or pâli. Presque infirme, les jambes prises, elle marchait
difficilement; et l'intelligence, chez elle, semblait aussi en retard,
restée simple, d'une grande naïveté enfantine. Son frère en avait eu
d'abord une tristesse profonde. Puis, il s'était habitué à son
innocence, à sa langueur. Très occupé, toujours frémissant, débordant de
projets nouveaux, il la négligeait forcément, la laissait vivre autour
de lui, à sa guise, ainsi qu'une gamine restée en bas âge, familière et
caressante.

Pierre avait remarqué de quel élan fraternel Lise avait accueilli
Antoine. Et, tout de suite, il vit celui-ci, lorsqu'il eut félicité
Jahan de sa Fécondité, venir s'asseoir près de la jeune fille, pour
s'occuper d'elle, la questionner, voir le livre qu'elle lisait. Depuis
six mois, le plus pur, le plus tendre des liens s'était noué entre eux.
Lui, du jardin de la maison de son père, là-haut, place du Tertre,
l'apercevait, plongeait par le large vitrage dans cet atelier où elle
passait son existence de fille innocente. Et il s'était d'abord
intéressé à elle, en la voyant toujours seule, presque abandonnée; puis,
la connaissance faite, ravi de la trouver si simple, si charmante, il
avait conçu passionnément le dessein de l'éveillera l'intelligence, à la
vie, en l'aimant, en étant l'esprit, le coeur qui fécondent. Alors, ce
que son frère n'avait pu être pour elle, il le fut, dans le besoin de
plante frêle où elle était de soins délicats, de soleil et d'amour. Déjà
il avait réussi à lui apprendre à lire, besogne qui avait rebuté toutes
les institutrices. Elle l'écoutait, le comprenait. Ses beaux yeux
clairs, dans son visage irrégulier, s'animaient peu à peu d'une flamme
heureuse. C'était le miracle de l'amour, la création de la femme, au
souffle de l'amant jeune, donnant son être. Sans doute, elle restait
bien chancelante, d'une si pauvre santé, qu'on tremblait toujours de la
voir s'en aller en un léger soupir; et elle ne marchait certes pas
encore, les jambes trop faibles. Mais elle n'était tout de même plus la
petite sauvage, la petite fleur souffrante du printemps dernier.

Jahan, qui était dans l'émerveillement du miracle commencé, s'approcha
des jeunes gens.

--Hein? votre élève vous fait honneur. Vous savez qu'elle lit très
couramment, et elle comprend très bien les beaux livres que vous lui
apportez... N'est-ce pas, Lise, que, le soir, maintenant, tu me fais la
lecture?

Elle leva ses yeux candides, elle regarda Antoine avec un sourire
d'infinie reconnaissance.

--Oh! tout ce qu'il voudra bien m'apprendre, je le saurai, je le ferai.

Tous rirent doucement, et comme les trois visiteurs partaient enfin,
François s'arrêta devant une maquette qui s'était fendue, en séchant.

--Un projet avorté, dit le sculpteur. Je voulais faire une Charité, une
commande pour une OEuvre. Et j'ai eu beau chercher, ce que j'ai trouvé
était si banal, que j'ai laissé s'abîmer la terre... Pourtant, je vais
voir, il faut que je tâche de reprendre ça.

Dehors, Pierre eut l'idée de remonter jusqu'à la basilique du
Sacré-Coeur, avec l'espoir d'y rencontrer l'abbé Rose. Alors, lui et
les deux frères firent le tour par la rue Gabrielle, se retrouvèrent
dans les pentes, dans les étages de la rue Chappe, qu'ils gravirent. Et,
comme ils arrivaient en haut, devant l'église, dressant sa forêt
d'échafaudages sous le ciel clair, ils rencontrèrent Thomas, qui
revenait de l'usine par la rue Lamarck, où il était allé donner un ordre
à un fondeur.

--Ah! je suis content, s'écria-t-il dans une expansion qui le faisait
rayonner, lui si discret, si muet d'habitude. Je crois que je vais
trouver, pour notre petit moteur... Dites au père que ça va bien et
qu'il guérisse vite!

D'un mouvement brusque, d'un même élan, à ce cri de Thomas, ses deux
frères, François et Antoine, s'étaient serrés contre lui, étroitement.
Et ils étaient là tous les trois, réunis en un groupe vaillant, n'ayant
plus qu'un coeur, qui battait d'une seule joie, à l'idée que le père
serait réjoui, qu'une bonne nouvelle, envoyée par eux, allait aider à le
remettre debout. Pierre, qui maintenant les connaissait, et qui
commençait à les aimer, les jugeant à leur haut prix, fut émerveillé de
ces trois colosses si tendres, d'une ressemblance si frappante, tout
d'un coup rapprochés, unis de la sorte en une phalange héroïque, dès que
s'embrasait leur amour filial.

--Dites-lui, n'est-ce pas? que nous l'attendons, et qu'au premier signe,
nous serions près de lui.

Tous trois serrèrent vigoureusement la main du prêtre. Et, comme
celui-ci les regardait s'éloigner, dans la direction de la petite maison
dont il apercevait le jardin, par-dessus le mur de la rue
Saint-Eleuthère, il crut distinguer une fine silhouette, un visage
blanc égayé de soleil, sous le casque de cheveux noirs, Marie sans
doute, en train de surveiller les pousses de ses lilas. Mais la lumière
diffuse et ait si dorée, à cette heure du soir, que la vision s'y noyait
et parut s'y perdre, dans une gloire. Et, les yeux éblouis, il tourna la
tête, il ne vit plus, à l'autre bord du ciel, que la masse du
Sacré-Coeur, crayeuse, écrasante, ainsi regardée de près, bouchant ce
coin de l'horizon, de son énormité toute neuve.

Pierre était resté debout, immobile à la même place, agité des
sentiments, des réflexions les plus contraires, dans un tel trouble,
qu'il lui était impossible de lire clairement en lui. Maintenant, il
s'était tourné vers la ville. Paris immense se déroulait à ses pieds, un
Paris limpide et léger, sous la clarté rose de cette soirée de printemps
précoce. La mer sans fin des toitures se découpait avec une netteté
singulière, qui aurait permis de compter les cheminées, les petits
traits noirs des fenêtres, par millions. Dans l'air calme, les monuments
semblaient des navires à l'ancre, une escadre arrêtée en sa marche, dont
la haute mâture luisait à l'adieu du soleil. Et jamais Pierre encore
n'avait mieux distingué les grandes divisions de cet océan humain: la
ville du travail manuel, là-bas, à l'est et au nord, avec le ronflement
et les fumées des usines; la ville de l'étude, de l'intellectuel labeur,
si calme, d'une si large sérénité, au sud, de l'autre côté du fleuve;
tandis que la passion du négoce était partout, montant des quartiers du
centre, où se ruait la bousculade des foules, parmi le continuel fracas
des roues; et que la ville des heureux, des puissants, en lutte pour la
possession du pouvoir et de la richesse, déroulait à l'ouest son
entassement de palais, dans l'incendie peu à peu sanglant de l'astre à
son coucher.

Et Pierre, alors, du fond de sa négation, du néant où il était tombé par
la perte de sa foi, sentit passer la délicieuse fraîcheur, la venue,
confuse encore, d'une foi nouvelle. Il n'aurait pu en formuler même
l'espoir. Mais, déjà, parmi les rudes ouvriers de l'usine, le travail
manuel lui était apparu nécessaire et rédempteur, malgré la misère,
l'abominable injustice où il aboutissait. Et voilà que la jeunesse
intellectuelle dont il avait désespéré, cette génération de demain qu'il
croyait gâtée, retournée à l'erreur, à la pourriture ancienne, venait de
se révéler à lui, pleine de viriles promesses, résolue à continuer
l'oeuvre des aînés, en conquérant par l'unique science toute vérité et
toute justice.



V


Il y avait un grand mois déjà que Guillaume s'était réfugié chez son
frère, dans la petite maison de Neuilly. Presque guéri de sa blessure au
poignet, il se levait depuis longtemps, passait des heures au jardin.
Mais, malgré l'impatience où il était de retourner à Montmartre, pour y
retrouver les siens et reprendre ses travaux, les nouvelles des journaux
l'inquiétaient chaque matin, lui faisaient différer son retour. C'était
toujours la même situation, s'éternisant: Salvat maintenant soupçonné,
aperçu un soir aux Halles, puis perdu de nouveau par la police, toujours
sous le coup d'une arrestation imminente. Et qu'adviendrait-il,
parlerait-il, des perquisitions nouvelles seraient-elles faites?

Pendant huit jours, la presse ne s'était occupée que du poinçon trouvé
sous le porche de l'hôtel Duvillard. Tous les reporters de Paris avaient
visité l'usine Grandidier, questionné les ouvriers et le patron, donné
des dessins. Certains allaient jusqu'à faire une enquête personnelle,
pour mettre eux-mêmes la main sur le coupable. On plaisantait
l'impuissance des policiers, et toute une passion s'était rallumée pour
cette chasse à l'homme, les journaux débordaient des imaginations les
plus saugrenues, dans un redoublement de terreur, car des bombes encore
étaient annoncées, Paris devait sûrement sauter un beau matin. _La Voix
du Peuple_ inventait chaque jour un frisson nouveau, des lettres de
menaces, des placards incendiaires, de vastes complots ténébreux. Et
jamais pareille contagion, si sotte et si basse, n'avait soufflé la
démence au travers d'une ville.

Dès son réveil, Guillaume attendait donc avec fièvre les journaux,
frémissant chaque fois à l'idée qu'il allait apprendre l'arrestation de
Salvat. La violente campagne qui s'y faisait, les inepties et les
férocités qu'il y trouvait, le jetaient hors de lui, dans son attente
énervée. On avait arrêté des suspects, au hasard du coup de filet, toute
la tourbe soupçonnée d'anarchie, d'honnêtes ouvriers et des bandits, des
illuminés et des fainéants, le plus extraordinaire pêle-mêle que le juge
d'instruction Amadieu s'efforçait de transformer en une vaste
association de malfaiteurs. Et Guillaume, un matin, avait même lu son
nom, cité à propos d'une perquisition chez un journaliste
révolutionnaire de grand talent, dont il était l'ami. Son coeur
bondissait de révolte, mais n'était-il pas prudent de patienter encore,
au fond de cette calme retraite de Neuilly, puisque, d'une heure à
l'autre, la police pouvait envahir la petite maison de Montmartre, et
l'y arrêter, si elle l'y trouvait?

Dans cette sourde angoisse continue, les deux frères, étroitement
enfermés, menaient l'existence la plus solitaire et la plus douce.
Pierre lui-même évitait maintenant de sortir, passait là ses journées.
On était aux premiers jours de mars, un printemps hâtif donnait au petit
jardin un charme jeune, d'une tiédeur délicieuse. Mais Guillaume, depuis
qu'il avait quitté le lit, s'était installé surtout dans l'ancien
laboratoire de leur père, transformé en vaste cabinet de travail. Tous
les papiers, tous les livres de l'illustre chimiste s'y trouvaient
encore, et le fils venait d'y découvrir des études commencées, toute une
lecture passionnante, qui le retenait du matin au soir. A son insu,
c'était grâce à ce travail qu'il supportait patiemment sa réclusion
volontaire. Assis de l'autre côté de la grande table, Pierre lisait
aussi le plus souvent; mais que de fois ses yeux se levaient du livre,
se perdaient dans la rêverie sombre, dans le néant où il retombait
toujours! Durant des heures, les deux frères demeuraient ainsi côte à
côte, sans prononcer une parole, absorbés, noyés de silence. Pourtant,
ils se savaient ensemble, ils en avaient la conscience attendrie,
l'assurance heureuse et confiante. Parfois, leurs regards se
rencontraient, ils échangeaient un sourire, ils n'éprouvaient pas le
besoin de se dire autrement combien ils s'étaient remis à s'aimer.
C'était l'ardente affection de jadis qui renaissait en eux, et toute
cette maison de leur enfance, et leur père et leur mère qu'ils sentaient
revivre dans l'air si calme qu'ils respiraient. La baie vitrée s'ouvrait
sur le jardin, vers Paris, et ils ne sortaient de leurs lectures, de
leurs longues songeries, brusquement inquiets parfois, que pour prêter
l'oreille au grondement lointain, à la clameur plus haute de la grande
ville.

Des fois aussi, ils s'interrompaient, s'étonnaient d'entendre un pas
continu, au-dessus de leurs têtes. C'était Nicolas Barthès qui
s'oubliait là, dans la chambre d'en haut, depuis que Théophile Morin
l'avait amené, le soir de l'attentat, demandant asile. Il n'en
descendait guère, se risquait à peine dans le jardin, de crainte,
disait-il, qu'on ne l'aperçût et qu'on ne le reconnût, d'une maison
lointaine, dont un bouquet d'arbres masquait les fenêtres. Cette hantise
de la police pouvait faire sourire, chez le vieux conspirateur. Son pas,
là-haut, de lion en cage, cette obstinée promenade de l'éternel
prisonnier qui avait passé les deux tiers de sa vie au fond de tous les
cachots de France, pour la liberté des autres, n'en ajoutait pas moins,
dans la petite maison silencieuse, une mélancolie attendrissante, le
rythme même de tout ce qu'on espérait de bon et de grand, de tout ce qui
ne viendrait sans doute jamais.

Les visites étaient rares, qui tiraient les deux frères de leur
solitude. Depuis que la blessure de Guillaume se cicatrisait, Bertheroy
venait moins souvent. Le plus assidu restait Théophile Morin, dont le
discret coup de sonnette, tous les deux jours, tintait le soir, à la
même heure. Il avait pour Barthès le culte qu'on a pour un martyr, bien
qu'il ne partageât pas ses idées. Il montait passer une heure près de
lui, et sans doute l'un et l'autre parlaient peu, car pas un bruit ne
sortait de la chambre. Lorsqu'il s'asseyait un instant dans le
laboratoire, avec les deux frères, Pierre était frappé de son air de
grande lassitude, les cheveux et la barbe d'un gris de cendre, la face
éteinte, usée par le professorat. Et il ne voyait les yeux résignés se
rallumer comme des braises, que lorsqu'il lui parlait de l'Italie. Un
jour qu'il lui avait nommé Orlando Prada, le grand patriote, son
compagnon de victoire, dans la légendaire expédition des Mille, il était
resté stupéfait du brusque incendie d'enthousiasme qui faisait flamber
son visage mort. Ce n'étaient que des éclairs, le vieux professeur
bientôt reparaissait; et l'on ne retrouvait alors en lui que le
compatriote et l'ami de Proudhon, devenu plus tard un disciple étroit
d'Auguste Comte. De Proudhon, il gardait la révolte du pauvre contre le
riche, le besoin d'une répartition équitable de la fortune. Mais les
temps nouveaux l'effaraient, il ne pouvait aller, par doctrine et par
tempérament, jusqu'au bout des moyens révolutionnaires. Comte lui avait
ensuite donné des certitudes inébranlables dans l'ordre intellectuel, il
s'en tenait à la logique, à la claire et décisive méthode du
positivisme, hiérarchisant toutes les connaissances, rejetant les
inutiles hypothèses métaphysiques, convaincu que par la science seule se
résoudrait le problème humain, social et religieux. Seulement, dans sa
modestie, dans sa résignation, cette foi restée solide n'allait pas sans
une secrète amertume, car rien ne semblait marcher raisonnablement à son
but, Comte lui-même avait fini par le plus trouble des mysticismes, les
grands savants étaient pris de terreur devant la vérité, les barbares
enfin menaçaient le monde d'une nuit nouvelle, ce qui le rendait presque
réactionnaire en politique, résigné d'avance à la venue du dictateur qui
remettrait un peu d'ordre, pour que l'instruction de l'humanité
s'achevât.

Les autres visiteurs, parfois, étaient Bache et Janzen, qui arrivaient
toujours ensemble, et la nuit seulement. Ils s'attardaient, certains
soirs, dans le vaste cabinet de travail, à causer avec Guillaume,
jusqu'à des deux heures du matin. Bache surtout, gras et paterne, ses
petits yeux tendres à demi noyés dans la neige des cheveux et de la
grande barbe, parlait d'une façon lente, onctueuse, interminable, dès
qu'il exposait ses idées. Il ne faisait que saluer courtoisement
Saint-Simon, l'initiateur, qui avait posé le premier la loi de la
nécessité du travail, à chacun selon ses oeuvres. Mais, lorsqu'il en
venait à Fourier, sa voix s'attendrissait, il disait toute sa religion.
Celui-ci était le vrai Messie attendu des temps modernes, le Sauveur
dont le génie avait jeté la bonne semence du monde futur, en
réglementant la société de demain, telle qu'elle s'établirait
certainement. La loi d'harmonie était promulguée, les passions libérées
enfin et sainement utilisées en allaient être les rouages, le travail
rendu attrayant devenait la fonction même de la vie. Rien ne le
décourageait: qu'une commune commençât à se transformer en phalanstère,
le département entier suivrait bientôt, puis les départements voisins,
puis la France. Il acceptait jusqu'à l'oeuvre de Cabet, dont l'Icarie
n'était point si sotte. Il rappelait la motion qu'il avait faite, en
1871, lorsqu'il siégeait à la Commune, pour que les idées de Fourier
fussent appliquées à la République française; et il paraissait convaincu
que les troupes de Versailles, en étouffant dans le sang l'idée
communaliste, avaient retardé d'un demi-siècle le triomphe du
communisme. Maintenant, quand on reparlait des tables tournantes, il
affectait de rire, ce qui ne l'empêchait pas d'être demeuré au fond un
spirite impénitent. Depuis qu'il était conseiller municipal, il flottait
d'une secte socialiste à une autre, selon qu'elles se rapprochaient plus
ou moins de sa foi ancienne. Et il était tout entier dans ce besoin de
foi, dans ce tourment du divin, qui, après lui avoir fait chasser Dieu
des églises, le lui faisait retrouver dans le pied d'un meuble.

Janzen, lui, était aussi muet que son ami Bache était bavard. Il ne
lâchait que de courtes phrases, mais elles cinglaient comme des fouets,
elles coupaient comme des sabres. Ses idées, ses théories en restaient
un peu obscures, d'autant plus que sa difficulté à s'exprimer en
français, reculait ce qu'il disait dans une sorte de brume. Il était de
là-bas, très loin, Russe, Polonais, Autrichien, Allemand peut-être, on
ne savait pas au juste, en tout cas un sans-patrie, promenant par-dessus
les frontières son rêve de fraternité sanglante. Lorsque, très froid,
sans un geste, avec sa face de Christ pâle et blond, il laissait tomber
un de ses mots terribles, qui faisait place nette comme un coup de faux
dans un pré, il n'en ressortait guère que la nécessité de raser ainsi
les peuples pour ensemencer de nouveau la terre d'un peuple jeune et
meilleur. A chaque opinion de Bache, le travail rendu agréable par des
règlements de police, le phalanstère organisé ainsi qu'une caserne, la
religion restaurée en un déisme panthéiste ou spirite, il haussait
doucement les épaules. A quoi bon de tels enfantillages, des
raccommodages hypocrites, lorsque la maison croulait et que le seul
parti honnête était de la jeter à terre, pour reconstruire de toutes
pièces, avec des matériaux neufs, la solide maison de demain? Sur la
propagande par le fait; par les bombes, il se taisait, il avait un
simple geste d'espoir infini. Il l'approuvait évidemment. Dans l'inconnu
de son passé, la légende qui faisait de lui un des auteurs de
l'attentat de Barcelone, mettait un éclat d'affreuse gloire. Un jour que
Bache, en lui parlant de son ami Bergaz, ce vague coulissier, compromis
déjà dans une affaire de vol, l'avait nettement traité de bandit, il
s'était contenté de sourire, en disant, de son air tranquille, que le
vol n'était qu'une restitution forcée. Et, chez cet homme instruit,
affiné, dont la vie de mystère cachait peut-être des crimes, mais pas un
acte d'improbité basse, on sentait un théoricien implacable, têtu,
résolu à mettre le feu au monde, pour le triomphe de l'idée.

Certains soirs, lorsque Théophile Morin se rencontrait avec Bache et
Janzen, et que tous les trois et Guillaume s'oubliaient à causer très
tard dans la nuit, Pierre les écoutait désespérément, du coin d'ombre où
il se tenait immobile, sans jamais prendre part aux discussions. Il
s'était passionné, les premières fois, en homme qui, meurtri par ses
négations, affolé par son besoin de vérité, songeait à établir le bilan
des idées du siècle, à étudier toutes celles qui s'étaient produites,
pour tâcher d'en dégager le chemin parcouru, le bénéfice acquis. Mais,
dès les premiers pas, à les entendre tous les quatre discuter sans
conciliation possible, il s'était rebuté, éperdu de nouveau. Après les
échecs de son enquête à Lourdes, à Rome, dans cette troisième expérience
qu'il faisait avec Paris, il comprenait bien que c'était tout le cerveau
du siècle qui se trouvait en question, les vérités nouvelles, l'évangile
attendu, dont la prédication allait changer la face de la terre. Et,
brillant de trop de zèle, il passait d'une foi à une autre, rejetant
celle-ci, pour en accepter une troisième. D'abord, s'il s'était senti
positiviste avec Théophile Morin, évolutionniste et déterministe avec
son frère Guillaume, le communisme humanitaire de Bache l'avait ensuite
attendri par son rêve fraternel d'un prochain âge d'or. Il n'était pas
jusqu'à Janzen qui ne l'avait ébranlé un instant, si convaincu, d'une
fierté si farouche, dans son rêve théorique, de l'individualisme
libertaire. Puis, il avait perdu pied, il n'avait plus vu que les
contradictions, les incohérences chaotiques de l'humanité en marche. Ce
n'était qu'un amoncellement continu de scories, où il se perdait.
Fourier avait beau être issu de Saint-Simon, il le niait en partie; et,
si la doctrine de celui-ci s'immobilisait dans une sorte de sensualisme
mystique, la doctrine de celui-là semblait aboutir à un code
d'enrégimentement inacceptable. Proudhon démolissait sans rien
reconstruire. Comte, qui créait la méthode et mettait la science à sa
place en la déclarant l'unique souveraine, ne soupçonnait même pas la
crise sociale dont le flot menaçait de tout emporter, finissait en
illuminé d'amour, terrassé par la femme. Et ces deux-là, aussi,
entraient en lutte, se battaient contre les deux autres, à ce point de
conflit et d'aveuglement général, que les vérités apportées par eux en
commun, en restaient obscurcies, défigurées, méconnaissables. Et de là
l'extraordinaire gâchis de l'heure présente, Bache avec Saint-Simon et
Fourier, Théophile Morin avec Proudhon et Comte, ne comprenant plus rien
à Mège, le député collectiviste, l'exécrant, le foudroyant, lui et le
collectivisme d'Etat, comme ils foudroyaient d'ailleurs toutes les
sectes socialistes actuelles, sans bien se rendre compte qu'elles
étaient pourtant issues de leurs maîtres. Ce qui semblait donner raison
au terrible et froid Janzen, quand il déclarait que la maison était
irréparable, qu'elle croulait dans la pourriture et dans la démence, et
qu'il fallait l'abattre.

Une nuit, après le départ des trois visiteurs, Pierre, resté avec
Guillaume, le vit s'assombrir et marcher à pas lents. Sans doute il
venait lui-même de sentir l'écroulement de tout. Et il continua de
parler, sans même se rendre compte que son frère seul l'écoutait. Il dit
son horreur de l'Etat collectiviste de Mège, l'Etat dictateur
rétablissant plus étroitement l'antique servage. Toutes les sectes
socialistes, qui s'entre-dévoraient, péchaient par l'arbitraire
organisation du travail, asservissaient l'individu au profit de la
communauté. C'était pourquoi, forcé de concilier les deux grands
courants, les droits de la société, les droits de l'individu, il avait
fini par mettre toute sa foi dans le communisme libertaire, cette
anarchie où il rêvait l'individu délivré, évoluant, s'épanouissant, sans
contrainte aucune, pour son bien et pour le bien de tous. N'était-ce pas
la seule théorie scientifique, les unités créant les mondes, les atomes
faisant la vie par l'attraction, l'ardent et libre amour? Les minorités
oppressives disparaissaient, il n'y avait plus que le jeu libéré des
facultés et des énergies de chacun, arrivant à l'harmonie dans
l'équilibre toujours changeant, selon les besoins, des forces actives de
l'humanité en marche. Il imaginait ainsi un peuple sauvé de la tutelle
de l'Etat, sans maître, presque sans loi, un peuple heureux dont chaque
citoyen, ayant acquis par la liberté le complet développement de son
être, s'entendait à son gré avec ses voisins, pour les mille nécessités
de l'existence; et de là naissait la société, l'association librement
consentie, des centaines d'associations diverses, réglant la vie
sociale, toujours variables d'ailleurs, opposées, hostiles même; car le
progrès n'était fait que de conflits et de luttes, le monde ne s'était
créé que par le combat des forces contraires. Et c'était tout, plus
d'oppresseurs, plus de riches et de pauvres, le domaine commun de la
terre, avec ses outils de travail et ses trésors naturels, rendu au
peuple, le légitime propriétaire, qui saurait en jouir justement,
logiquement, lorsque rien d'anormal n'entraverait plus son expansion.
Alors seulement la loi d'amour agirait, on verrait la solidarité
humaine, qui est, entre les hommes, la forme vivante de l'attraction
universelle prendre toute sa puissance, les rapprocher, les unir en une
famille étroite. Beau rêve, rêve très noble et très pur de la liberté
totale, de l'homme libre dans la société libre, auquel devait aboutir un
esprit supérieur de savant, après avoir parcouru les autres sectes
socialistes, toutes entachées de tyrannie. Le rêve anarchique est
sûrement le plus haut, le plus fier, et quelle douceur de s'abandonner à
l'espoir de cette harmonie de la vie qui, d'elle-même, livrée à ses
forces naturelles, créerait le bonheur!

Quand Guillaume se tut, il sembla sortir d'un songe, il regarda Pierre
avec quelque effarement, dans la crainte d'en avoir trop dit, de l'avoir
blessé. Pierre, ému, un instant conquis, venait de sentir se dresser en
lui l'objection pratique terrible, destructive de tout espoir. Pourquoi
l'harmonie n'avait-elle pas agi aux premiers jours du monde, à la
naissance des sociétés? Comment la tyrannie avait-elle triomphé, livrant
les peuples aux oppresseurs? Et, si l'on réalisait jamais ce problème
insoluble de tout détruire, de tout recommencer, qui donc pouvait
promettre que l'humanité, obéissant aux mêmes lois, ne repasserait pas
par les mêmes chemins? Elle était en somme aujourd'hui ce que la vie
l'avait faite, et rien ne prouvait que la vie ne la referait pas ce
qu'elle était. Recommencer, ah! oui! mais pour autre chose! Et cette
autre chose était-elle vraiment dans l'homme, n'était-ce pas l'homme
lui-même qu'il aurait fallu changer? Certes, repartir d'où l'on en
était, pour continuer l'évolution commencée, quelle lenteur et quelle
attente! Mais quel danger, quel retard même, si l'on revenait en
arrière, sans savoir par quelle route on regagnerait le temps perdu, au
milieu du chaos des décombres!

--Couchons-nous, dit Guillaume en souriant. Suis-je bête de te fatiguer
avec toutes ces choses qui ne te regardent pas!

Pierre allait se passionner, ouvrir son être, en montrer les affreux
combats. Mais une pudeur encore le retint, son frère ne connaissait de
lui que le mensonge du prêtre croyant, fidèle à sa foi. Et, sans
répondre, il gagna sa chambre.

Le lendemain soir, vers dix heures, Guillaume et Pierre lisaient dans le
grand cabinet de travail, lorsque Janzen se fit annoncer, avec un ami,
par la vieille servante. C'était Salvat. Et cela fut très simple.

--Il a voulu vous voir, expliqua Janzen à Guillaume. Je l'ai rencontré,
il m'a supplié de l'amener ici, quand il a su votre blessure et votre
inquiétude... Ce n'est guère prudent.

Guillaume, surpris, s'était levé, dans l'émotion que lui causait une
pareille démarche; tandis que Pierre, bouleversé par l'entrée de cet
homme, le regardait, sans bouger de sa chaise.

--Monsieur Froment, finit par dire Salvat, debout, timide et gêné, cela
m'a fait bien de la peine, quand on m'a dit l'embêtement où je vous ai
mis, car je n'oublierai jamais que vous avez été bon pour moi, un jour
que tout le monde me jetait à la porte...

Il se dandinait sur une jambe, il faisait passer son vieux chapeau rond
d'une main dans l'autre.

--Alors, j'ai tenu à venir vous dire moi-même que, si je vous ai pris
une cartouche de votre poudre, un soir où vous tourniez le dos, c'est
là, dans toute l'histoire, la seule chose dont j'ai un vrai remords,
puisque ça peut vous compromettre... Et je veux aussi vous jurer que
vous n'avez rien à craindre de moi, que je me laisserai vingt fois
couper le cou, plutôt que de prononcer votre nom... Voilà tout ce que
j'avais sur le coeur.

Il retomba dans son silence embarrassé, tandis que ses bons yeux de
chien fidèle, ses yeux de rêverie et de tendresse, restaient fixés sur
Guillaume, d'un air d'adoration respectueuse. Et Pierre le regardait
toujours, à travers l'exécrable vision que son entrée venait d'évoquer
en lui, celle du lamentable trottin de modiste, l'enfant blonde et
jolie, étendue là-bas, le ventre ouvert, sous le porche de l'hôtel
Duvillard. Ce fou, cet assassin, était-ce possible qu'il fût là et qu'il
eût les yeux humides?

Guillaume, touché, s'était approché pour serrer la main de l'homme.

--Je sais bien, Salvat, que vous n'êtes pas un méchant. Mais quelle bête
et abominable chose vous avez faite, mon garçon!

Doucement, sans se fâcher, Salvat sourit.

--Oh! monsieur Froment, si c'était à refaire, je le referais. Ça, vous
savez, c'est mon idée. Et, à part vous, je le répète, tout va bien, je
suis content.

Il ne voulut pas s'asseoir, il causa debout un instant encore avec
Guillaume; pendant que Janzen, comme s'il se fût désintéressé, en
désapprouvant une pareille visite, inutile et dangereuse, s'était assis,
pour feuilleter un livre d'images. Guillaume tira de Salvat ce qu'il
avait fait le jour de l'attentat, sa course errante, affolée de chien
battu au travers de Paris, la bombe promenée partout, d'abord dans son
sac à outils, puis sous son veston, et l'hôtel Duvillard dont la porte
cochère était fermée, et la Chambre dont les huissiers lui avaient barré
le seuil, et le Cirque où il avait songé trop tard à faire une hécatombe
de bourgeois, et l'hôtel Duvillard enfin où il était revenu échouer,
comme attiré par la force même du destin. Son sac à outils dormait au
fond de la Seine, il l'y avait jeté dans une haine brusque du travail
qui n'arrivait même pas à le nourrir, lui et les siens, ne gardant que
la bombe, pour avoir les mains plus libres. Puis, il dit sa fuite,
l'explosion formidable ébranlant derrière lui le quartier, sa joie et
son étonnement de se retrouver plus loin, le long de rues tranquilles,
où l'on ignorait tout encore. Et, depuis un mois, il vivait au hasard,
sans savoir ni où ni comment, couchant souvent dehors, ne mangeant pas
tous les jours. Un soir, le petit Victor Mathis lui avait donné cent
sous. D'autres camarades l'aidaient, le gardaient une nuit, le faisaient
filer, au moindre péril. Toute une complicité tacite l'avait, jusque-là,
sauvé de la police. Fuir à l'étranger? il en avait bien eu l'idée un
instant; mais son signalement devait être partout, on le guettait à la
frontière, n'était-ce pas hâter son arrestation? Paris, c'était l'océan,
nulle part il ne courait moins de risques. D'ailleurs, il n'avait plus
ni la volonté, ni l'énergie de fuir, fataliste à sa manière, ne trouvant
pas la force de quitter le pavé parisien, attendant qu'on l'y arrêtât, à
l'état dernier d'épave sociale, désemparé, roulé parmi la foule, dans le
rêve éveillé qui l'emportait.

--Et votre fille, votre petite Céline, demanda Guillaume, vous êtes-vous
risqué à retourner la voir?

Salvat eut un geste vague.

--Non, que voulez-vous? Elle est avec maman Théodore. Des femmes, ça
trouve toujours. Et puis, quoi? je suis fini, je ne puis plus rien pour
personne. C'est comme si j'étais déjà mort.

Des larmes pourtant montaient à ses yeux.

--Ah! la pauvre petite! Je l'ai embrassée de tout mon coeur avant de
partir. Sans elle et sans la femme que je voyais crever de faim,
peut-être que je n'aurais jamais eu l'idée de la chose.

Puis, il dit simplement qu'il était prêt à mourir. S'il avait fini par
poser sa bombe chez le banquier Duvillard, c'était qu'il le connaissait
bien, qu'il le savait le plus riche de ces bourgeois, dont les pères, à
la Révolution, avaient dupé le peuple, en prenant pour eux tout le
pouvoir et tout l'argent, qu'ils s'entêtaient, aujourd'hui, à garder,
sans même vouloir en rendre les miettes. La Révolution, il l'entendait
à sa manière, en illettré qui s'était instruit dans les journaux et dans
les réunions publiques. Et il parlait de son honnêteté en se tapant du
poing sur la poitrine, il n'admettait pas surtout qu'on doutât de son
courage, parce qu'il avait fui.

--Je n'ai jamais volé personne, moi, et si je ne vais pas me livrer aux
argousins, c'est qu'ils peuvent bien prendre la peine de me trouver et
de m'arrêter. Mon affaire est claire, je le sais, depuis qu'ils ont ce
poinçon et qu'ils me connaissent. Ça n'empêche qu'il serait bête de leur
mâcher la besogne. Mais, si ce n'est pas demain, que ce soit donc
après-demain, car je commence à en avoir assez, d'être traqué comme une
bête et de ne plus savoir comment je vis.

Curieusement, Janzen avait cessé de feuilleter le livre d'images, pour
le regarder. Un dédain souriait au fond de ses yeux froids. Il dit, dans
son français hésitant:

--On se bat, on se défend, on tue les autres et on tâche de ne pas être
tué. C'est la guerre.

Cela tomba dans le profond silence. Salvat ne parut pas avoir entendu,
et il bégaya sa foi, en une phrase embarrassée de grands mots: le
sacrifice de son existence, pour que la misère enfin cessât; l'exemple
d'un grand acte donné, avec la certitude que d'autres héros naîtraient
de lui, pour continuer la lutte. Et, dans cette foi très sincère, dans
son illuminisme de rédempteur, entrait aussi l'orgueil du martyre, la
joie d'être un des saints rayonnants et adorés de la naissante Eglise
révolutionnaire.

Comme il était venu, il s'en alla. Quand Janzen l'eut repris, il sembla
que la nuit qui l'avait amené, le remportait dans son inconnu. Et
Pierre, alors seulement, se leva, ouvrit toute grande la baie large du
cabinet, étouffant, en un brusque besoin d'air. La nuit de mars était
très douce, une nuit sans lune, dans laquelle ne montait que la clameur
mourante de Paris, invisible là-bas, à l'horizon.

Ainsi qu'à son habitude, Guillaume s'était mis à marcher lentement.
Puis, il parla, oubliant de nouveau qu'il s'adressait à ce prêtre, qui
était son frère.

--Ah! le pauvre être! comme l'on comprend son acte de violence et
d'espoir! Tout son passé d'inutile travail, de misère sans cesse accrue,
est là qui l'explique. Puis, il y a une contagion de l'idée, les
réunions publiques où l'on se grise de mots, les conciliabules entre
compagnons dans lesquels la foi s'affirme, l'esprit s'exalte... En voici
un, par exemple, que je crois bien connaître. Il est bon ouvrier, sobre,
brave. L'injustice l'a toujours exaspéré. Peu à peu, le désir du bonheur
de tous l'a jeté hors du réel, dont il a fini par avoir l'horreur. Et
comment veut-on qu'il ne vive pas dans le rêve, un rêve de rachat qui
tourne à l'incendie et au meurtre?... Là, devant moi, je le regardais,
il me semblait voir un des premiers esclaves chrétiens de l'ancienne
Rome. Toute l'iniquité de la vieille société païenne, agonisante sous la
pourriture de la débauche et de l'argent, pesait à ses épaules,
l'écrasait. Il revenait des catacombes, il avait chuchoté des paroles de
délivrance et de rédemption, avec de misérables frères, au milieu des
ténèbres. Et la soif du martyre le brûlait, il crachait à la face des
Césars, il insultait les dieux, pour que l'ère de Jésus vînt abolir
enfin l'esclavage. Et il était prêt à mourir sous la dent des bêtes.

Pierre ne répondit pas tout de suite. Déjà la propagande secrète, la foi
militante des anarchistes l'avaient frappé, comme ayant des
ressemblances avec celles des sectaires chrétiens, au début. Ceux-là, à
l'exemple de ceux-ci, se jettent dans une espérance nouvelle, pour que
justice enfin soit rendue aux humbles. Le paganisme disparaît par
lassitude de la chair, besoin d'autre chose, d'une foi candide et
supérieure. C'était le jeune espoir, arrivant historiquement à son
heure, ce rêve du paradis chrétien, ouvrant l'autre vie, avec ses
compensations. Aujourd'hui que dix-huit siècles ont épuisé cet espoir,
que la longue expérience est faite, l'éternel esclave dupé, l'ouvrier
fait le nouveau rêve de remettre le bonheur sur cette terre, puisque la
science lui prouve chaque jour davantage que le bonheur dans l'au-delà
est un mensonge. Que ce soit une illusion encore, mais qu'elle soit
renouvelée, rajeunie et vivace, dans le sens de la vérité conquise! Il
n'y a là que l'éternelle lutte du pauvre et du riche, l'éternelle
question de plus de justice et de moins de souffrance. Et la conjuration
des misérables est la même, la même affiliation, la même exaltation
mystique, la même folie de l'exemple à donner et du sang à répandre.

--Mais, dit enfin Pierre, tu ne peux être avec ces bandits, ces
assassins dont la violence sauvage me fait horreur. Hier, je t'ai laissé
parler, tu rêvais un peuple si grand, si heureux, cette anarchie idéale,
où chaque être serait libre dans la liberté de tous les êtres.
Seulement, quelle abomination, quel soulèvement de la raison et du
coeur, lorsque de la théorie en descend à la propagande, à la mise en
pratique! Si tu es le cerveau qui pense, quelle est donc l'exécrable
main qui agit, pour qu'elle tue ainsi les enfants, qu'elle enfonce les
portes et qu'elle vide les tiroirs? Est-ce que tu acceptes cette
responsabilité, est-ce que l'homme que tu es, ton éducation, ta culture,
tout l'atavisme social que tu as derrière toi, ne se révolte pas, à
l'idée de voler, de tuer?

Guillaume s'arrêta net, frémissant, devant son frère.

--Voler, tuer, non! non! je ne veux pas! Mais il faut tout dire, bien
établir l'histoire de l'heure mauvaise que nous traversons. C'est une
démence qui souffle, et la vérité est qu'on a fait le nécessaire pour la
provoquer. Aux premiers actes, encore innocents, des anarchistes, la
répression a été si dure, la police a si rudement malmené les quelques
pauvres diables tombés dans ses mains, que toute une colère a monté peu
à peu, pour aboutir aux horribles représailles. Songe donc aux pères
battus, jetés en prison, aux mères et aux enfants crevant de faim sur le
pavé, aux vengeurs affolés, que laisse derrière lui chaque anarchiste
mourant sur l'échafaud. La terreur bourgeoise a fait la sauvagerie
anarchiste. Et puis, tiens! un Salvat, sais-tu de ce dont est fait son
crime? De nos siècles d'impudence et d'iniquité, de tout ce que les
peuples ont souffert, de tous les chancres actuels qui nous rongent,
l'impatience de jouir, le mépris du faible, le monstrueux spectacle que
présente notre société en décomposition.

Il s'était remis à marcher lentement, il continua comme s'il eût
réfléchi à voix haute.

--Ah! pour en venir où j'en suis, que de réflexions, que de combats! Je
n'étais qu'un positiviste, moi, un savant tout à l'observation et à
l'expérience, n'acceptant rien en dehors du fait constaté.
Scientifiquement, socialement, j'admettais révolution simple et lente,
enfantant l'humanité comme l'être humain lui-même est enfanté. Et c'est
alors que, dans l'histoire du globe, puis dans celle des sociétés, il
m'a fallu faire la place du volcan, le brusque cataclysme, la brusque
éruption, qui a marqué chaque phase géologique, chaque période
historique. On en arrive ainsi à constater que jamais un pas n'a été
fait, un progrès accompli, sans l'aide d'épouvantables catastrophes.
Toute marche en avant a sacrifié des milliards d'existences. Notre
étroite justice se révolte, nous traitons la nature d'atroce mère, mais
si nous n'excusons pas le volcan, il faut pourtant bien le subir en
savants prévenus, lorsqu'il éclate... Et puis, ah! et puis, je suis
peut-être un rêveur comme les autres, j'ai mes idées.

Et, d'un grand geste, il avoua le rêveur social qu'il était, à côté du
savant scrupuleux, très méthodique, très modeste devant les phénomènes.
Son effort constant était de tout ramener à la science, et il avait un
grand chagrin de ne pouvoir constater scientifiquement, dans la nature,
l'égalité, ni même la justice, dont le besoin le hantait, socialement.
C'était là son désespoir, de ne pas arriver à mettre d'accord sa logique
d'homme de science et son amour d'apôtre chimérique. Dans cette dualité,
la haute raison faisait sa tâche à part, tandis que le coeur d'enfant
rêvait de bonheur universel, de fraternité entre les peuples, tous
heureux, plus d'iniquités, plus de guerre, l'amour seul maître du monde.

Mais Pierre, resté près de la grande baie ouverte, les yeux dans la
nuit, vers Paris, d'où montaient les derniers grondements de l'âpre
soirée, était envahi du flot débordant de son doute et de son désespoir.
C'était trop, ce frère tombé chez lui avec ses croyances de savant et
d'apôtre, ces hommes qui venaient discuter de tous les bouts de la
pensée contemporaine, ce Salvat enfin qui apportait l'exaspération de
son acte de fou. Et, lui, qui les avait tous écoutés jusque-là, muet,
sans un geste, qui s'était caché de son frère, réfugié en son mensonge
hautain de bon prêtre, se sentit brusquement le coeur soulevé d'une
telle amertume, qu'il ne put mentir davantage. Et ce fut dans une
débâcle de colère et de douleur que son secret lui échappa.

--Ah! frère, si tu as ton rêve, moi j'ai ma plaie au flanc, qui m'a
rongé et m'a laissé vide... Ton anarchie, ton rêve de juste bonheur,
auquel Salvat travaille à coups de bombe, mais c'est la démence finale
qui va tout balayer, comment ne le vois-tu pas? Le siècle s'achève dans
les décombres, voici plus d'un mois que je vous écoute, Fourier a ruiné
Saint-Simon, Proudhon et Comte ont démoli Fourier, tous entassent les
contradictions et les incohérences, ne laissent qu'un chaos, parmi
lequel on n'ose faire un triage. Les sectes socialistes pullulent, les
plus raisonnables conduisent à la dictature, les autres ne sont que des
rêveries dangereuses. Et il n'y a plus, au bout d'une telle tempête
d'idées, que ton anarchie, tes attentats, qui se chargent d'achever le
vieux monde, en le réduisant en poudre... Ah! je la prévoyais, je
l'attendais, cette catastrophe dernière, ce coup de folie fratricide,
l'inévitable lutte des classes, où notre civilisation devait sombrer.
Tout l'annonçait, la misère d'en bas, l'égoïsme d'en haut, les
craquements de la vieille maison humaine près de crouler sous trop de
crimes et trop de douleur. Quand je suis allé à Lourdes, c'était pour
voir si le Dieu des simples d'esprit ferait le miracle attendu, rendrait
la croyance des premiers âges au peuple révolté d'avoir tant souffert.
Et quand je suis allé à Rome, c'était dans la naïve espérance d'y
trouver la religion nouvelle, nécessaire à nos démocraties, celle qui
pouvait seule pacifier le monde, en le ramenant à la fraternité de l'âge
d'or. Mais quelle imbécillité était la mienne! Ici et là, je n'ai fait
que toucher le fond du néant. Où je rêvais si ardemment le salut des
autres, je n'ai réussi qu'à me perdre moi-même, comme un navire qui
coule à pic, dont jamais plus on ne retrouvera une épave. Un lien me
rattachait encore aux hommes, la charité, les blessures pansées,
soulagées, guéries peut-être à la longue; et cette dernière amarre a été
coupée, la charité inutile et dérisoire devant la haute et souveraine
justice qui s'impose, que nul ne peut plus retarder à cette heure. C'est
fini, je ne suis que cendre, un sépulcre vide, dans mon abominable
détresse intérieure. Je ne crois plus à rien, à rien, à rien!

Pierre s'était dressé, les deux bras ouverts, comme pour en laisser
tomber l'immense néant de son coeur et de son cerveau. Et Guillaume,
bouleversé devant ce farouche négateur, ce nihiliste désespéré, qui se
révélait à lui, s'approcha, frémissant.

--Que dis-tu, frère? Toi que je croyais si ferme, si calme en ta
croyance! toi le prêtre admirable, le saint que toute cette paroisse
adore! Je ne voulais pas même discuter ta foi, et c'est toi qui nies
tout, qui ne crois à rien!

Pierre, lentement, élargit de nouveau les bras dans le vide.

--Il n'y a rien, j'ai tâché de tout savoir, et je n'ai trouvé que
l'abominable douleur de ce rien qui m'écrase.

--Ah! mon Pierre, mon petit frère, que tu dois souffrir! La religion
est-elle donc plus desséchante que la science, puisqu'elle t'a dévasté à
ce point, lorsque je suis resté, moi, un vieux fou encore plein de
chimères!

Il lui saisit les deux mains, il les serra, pris d'une pitié terrifiée,
en face de cette figure de grandeur et d'épouvante, celle du prêtre
incroyant veillant sur la croyance des autres, faisant chastement,
honnêtement son métier, dans la tristesse hautaine de son mensonge. Et
que ce mensonge devait peser à sa conscience, pour qu'il se confessât de
la sorte, en une telle débâcle de tout son être! Jamais il ne l'aurait
fait un mois plus tôt, dans la sécheresse de son orgueilleuse solitude.
Pour parler, il fallait déjà que bien des choses l'eussent remué, sa
réconciliation avec son frère, les conversations qu'il entendait chaque
soir, ce drame terrible auquel il était mêlé, et ses réflexions sur le
travail en lutte contre la misère, et l'espoir sourd que lui remettait
au coeur la jeunesse intellectuelle de demain. Est-ce que, dans
l'excès même de sa négation, ne s'indiquait pas le frisson d'une toi
nouvelle?

Guillaume dut le comprendre, en le sentant frémir d'une telle tendresse
inassouvie, au sortir de son farouche silence, gardé si longtemps. Et il
le fit asseoir près de la fenêtre, il s'assit à son côté, sans lui
lâcher les mains.

--Mais je ne veux pas que tu souffres, mon petit frère! Je ne te quitte
plus, je vais te soigner. Car je te connais beaucoup mieux que tu ne te
connais toi-même. Tu n'as jamais souffert que du combat de ton coeur
contre ta raison, et tu cesseras de souffrir, le jour où la paix se fera
entre eux, où tu aimeras ce que tu comprendras.

Et, plus bas, avec une tendresse infinie:

--Vois-tu, notre pauvre mère, notre pauvre père, eh bien! ils continuent
leur lutte douloureuse en toi. Tu étais trop jeune, tu n'as pu savoir.
Moi, je les ai connus si misérables, lui malheureux par elle, qui le
traitait en damné, elle souffrant de lui, dont l'irréligion la
torturait! Quand il a été mort, foudroyé ici même par une explosion,
elle a vu là un châtiment de Dieu, il est resté le spectre coupable
rôdant par la maison. Et quel honnête homme il était pourtant, quel bon
et grand coeur, quel travailleur éperdu du désir de la vérité, ne
voulant que l'amour et le bonheur de tous!... Depuis que nous passons
nos soirées ici, je le sens bien qui revient, son ombre nous enveloppe,
il s'est réveillé autour de nous, en nous; et, elle aussi, la sainte et
douloureuse femme, elle renaît, elle est là toujours, nous baignant de
sa tendresse, pleurant, s'obstinant à ne pas comprendre... Ce sont eux
qui m'ont retenu si longtemps peut-être, et qui, en ce moment encore,
sont présents pour mettre ainsi tes mains dans les miennes.

Pierre, en effet, crut sentir passer, sur lui et sur Guillaume, les
souffles de vigilante affection, que ce dernier évoquait. Et c'était
tout l'autrefois, toute leur jeunesse refleurie, dont ils jouissaient
délicieusement, depuis que la catastrophe les avait enfermés là. La
petite maison entière revivait les jours de jadis, rien n'était d'une
plus exquise douceur, si triste et si frissonnante d'espoir.

--Tu entends, petit frère? Il faudra bien que tu les réconcilies, car
ils ne peuvent se réconcilier qu'en toi. Tu as son front, à lui, d'une
solidité inexpugnable de tour, et tu as sa bouche, ses yeux
d'irréalisable tendresse, à elle. Tâche donc de les mettre d'accord, en
contentant un jour, selon ta raison, cette faim éternelle d'aimer, de te
donner et de vivre, que tu te meurs de n'avoir pu satisfaire. Ta misère
affreuse n'a pas d'autre cause. Reviens à la vie, aime, donne-toi, sois
un homme!

Pierre eut un cri désolé.

--Non, non! la mort du doute a passé en moi, desséchant tout, rasant
tout, et plus rien ne peut revivre dans cette poussière froide. C'est la
totale impuissance.

--Mais enfin, reprit Guillaume dont la fraternité saignait, tu ne peux
en être à cette négation absolue. Aucun homme n'y descend, et chacun,
même l'esprit le plus désabusé, a son coin de chimère et d'espérance.
Nier la charité, nier le dévouement, le prodige qu'on peut attendre de
l'amour, ah! j'avoue que je ne vais pas jusque-là. Et, maintenant que tu
m'as confessé ta plaie, que ne puis-je te dire mon rêve, la folie
d'espoir qui me fait vivre! Les savants vont-ils donc être les derniers
grands enfants rêveurs, et la foi ne poussera-t-elle bientôt plus que
dans les laboratoires des chimistes?

Une extrême émotion l'agitait, un combat se livrait dans sa tête et dans
son coeur. Puis, cédant à l'immense pitié qui l'avait pris, vaincu par
son ardente tendresse pour ce frère si malheureux, il parla. Mais il
s'était rapproché encore, le tenait à la taille, serré contre lui; et
c'était dans cette étreinte qu'il se confessait à son tour, baissant la
voix, comme si quelqu'un avait pu surprendre son secret.

--Pourquoi ne saurais-tu pas cette chose? Mes fils eux-mêmes l'ignorent.
Mais toi, tu es un homme, tu es mon frère, et puisqu'il n'y a plus le
prêtre en toi, c'est au frère que je la confie. Cela me fera t'aimer
davantage, et peut-être cela te fera-t-il du bien.

Alors, il lui conta son invention, un explosif nouveau, une poudre
d'une si extraordinaire puissance, que les effets en étaient
incalculables. Cette poudre, il en avait trouvé l'emploi dans un engin
de guerre, des bombes lancées par un canon spécial, dont l'usage devait
assurer une foudroyante victoire à l'armée qui s'en servirait. L'armée
ennemie serait détruite en quelques heures, les villes assiégées
tomberaient en poudre au moindre bombardement. Longtemps, il avait
cherché, douté, refait ses calculs et ses expériences; mais tout, à
cette heure, était prêt, la formule exacte de la poudre, les dessins
pour le canon et les bombes, un précieux dossier mis en lieu sûr. Et il
avait résolu, après des mois d'anxieuses réflexions, de donner son
invention à la France, afin de lui assurer la victoire certaine dans sa
prochaine guerre avec l'Allemagne. Cependant, il n'était pas de
patriotisme étroit, il avait au contraire une conception internationale
très élargie de la future civilisation libertaire. Seulement, il croyait
à la mission initiatrice de la France, il croyait surtout à Paris,
cerveau du monde d'aujourd'hui et de demain, d'où devaient partir toute
science et toute justice. Déjà l'idée de liberté et d'égalité s'en était
envolée, au grand souffle de la Révolution, et c'était de son génie, de
sa vaillance que l'émancipation définitive allait aussi prendre son vol.
Il fallait que Paris fût victorieux, pour que le monde fût sauvé.

Pierre avait compris, grâce à la conférence sur les explosifs, entendue
par lui chez Bertheroy. Et la grandeur démesurée de ce projet, de ce
rêve, le saisissait, par l'extraordinaire destinée qui se serait ouverte
pour Paris vainqueur, dans l'éclat fulgurant des bombes. Mais il était
aussi frappé de la noblesse que prenaient à ses yeux les angoisses de
son frère, depuis un mois. Celui-ci n'avait tremblé que de la crainte de
voir son invention divulguée, à la suite de l'attentat de Salvat. La
moindre indiscrétion pouvait tout compromettre, et cette petite
cartouche volée, dont s'étonnaient les savants, n'allait-elle pas
livrer son secret? Il voulait choisir son heure, il sentait la nécessité
d'agir dans le mystère, quand le jour viendrait. Et, jusque-là, le
secret dormirait au fond de la cachette choisie, confiée à l'unique
garde de Mère-Grand, qui avait des ordres, qui savait ce qu'elle aurait
à faire, si lui-même, dans un brusque accident, disparaissait. Il se
reposait sur elle comme sur son propre courage, et personne ne
passerait, tant qu'elle serait là debout, gardienne muette et
souveraine.

--Maintenant, acheva Guillaume, tu sais mon espoir et mon angoisse, tu
pourras m'aider, me suppléer aussi, toi, si je n'allais pas au bout de
la tâche... Aller au bout, aller au bout! il y a des heures où j'ai
cessé de voir clairement la route, depuis que je me suis enfermé ici, à
réfléchir, à me dévorer d'inquiétude et d'impatience! Ce Salvat, ce
misérable dont nous avons tous fait le crime et que l'on traque comme
une bête fauve! Cette bourgeoisie affolée, jamais assouvie, qui va se
laisser écraser par la chute de la vieille maison branlante, plutôt que
d'y tolérer la moindre réparation! Cette presse cupide, abominable, dure
aux petits, injurieuse aux solitaires, battant monnaie avec les malheurs
publics, prête à souffler la contagion de la démence, pour décupler son
tirage! Où est la vérité, la justice, la main de logique et de santé
qu'il faut armer de la foudre? Paris vainqueur, Paris maître des
peuples, sera-t-il le justicier, le sauveur qu'on attend?... Ah!
l'angoisse de se croire le maître des destinées du monde, et choisir, et
décider!

Il s'était levé, dans le grand frisson qui le traversait, la colère et
la crainte que tant de misère humaine n'empêchât la réalisation de son
rêve. Et, au milieu du lourd silence qui se fit, sourdement la petite
maison sonna, ébranlée d'un pas régulier et continu.

--Oui, sauver les hommes, les aimer, les vouloir tout égaux et libres,
murmura Pierre avec amertume. Tiens! écoute là-haut, sur nos têtes, le
pas de Barthès qui te répond, dans l'éternel cachot où l'a jeté son
amour de la liberté!

Mais Guillaume s'était déjà ressaisi, et il revint avec l'emportement de
sa foi, et il reprit son frère dans ses deux bras de tendresse et de
salut, en grand frère qui se donnait tout entier.

--Non, non! j'ai tort, je blasphème, je veux que tu sois avec moi plein
d'espoir, plein de certitude. Il faut que tu travailles, que tu aimes,
que tu renaisses à la vie. La vie seule te rendra la paix et la santé.

Des larmes remontèrent aux yeux de Pierre, pénétré, soulevé par cette
affection ardente.

--Ah! que je voudrais te croire, tenter la guérison! Déjà, c'est vrai,
un vague réveil s'est fait en moi. Mais revivre, non! je ne le pourrai,
le prêtre que je suis est mort, un sépulcre vide.

Un tel sanglot le brisa, que Guillaume, éperdu, fut gagné par ses
larmes. Les deux frères, aux bras l'un de l'autre, étroitement serrés,
pleurèrent sans fin, le coeur noyé d'un attendrissement immense, dans
cette maison de leur jeunesse, où le père et la mère revenaient et
rôdaient, en attendant que leurs chères ombres fussent réconciliées,
rendues à la paix de la terre. Et, par la baie large ouverte, toute la
douceur noire du jardin entrait, tandis que, là-bas, à l'horizon, Paris
s'était endormi, dans l'inconnu monstrueux des ténèbres, sous un grand
ciel tranquille, criblé d'étoiles.



LIVRE TROISIÈME



I


Ce mercredi, la veille du jeudi de la mi-carême, il y avait une grande
vente de charité, à l'hôtel Duvillard, au bénéfice de l'OEuvre des
Invalides du travail. Les appartements de réception du rez-de-chaussée,
trois vastes salons Louis XVI dont les fenêtres donnaient sur la cour
carrée intérieure, nue et solennelle, allaient être livrés à la cohue
des acheteurs, car cinq mille cartes, disait-on, avaient été lancées
dans tous les mondes parisiens. Et c'était un événement considérable,
une manifestation, cet hôtel bombardé qui invitait ainsi la foule à
entrer, la porte cochère ouverte à deux battants, le porche libre aux
piétons et aux équipages. On disait tout bas, il est vrai, qu'une nuée
d'agents de police gardaient la rue Godot-de-Mauroy et les rues
voisines.

Duvillard avait eu cette idée triomphante, et sa femme, devant sa
volonté formelle, s'était résignée à tout ce tracas, pour l'OEuvre
qu'elle présidait avec une distinction si pleine de nonchalance. La
veille, _le Globe_, sous l'inspiration de son directeur Fonsègue,
administrateur de l'OEuvre, avait publié un bel article annonçant la
vente, faisant ressortir ce que cette initiative charitable prise par
la baronne, qui donnait son temps, son argent, jusqu'à son hôtel,
offrait d'attendrissant, de noble, de généreux, après l'abominable crime
qui avait failli réduire cet hôtel en poudre. N'était-ce pas la
magnanime réponse d'en haut aux passions exécrables d'en bas? et quelle
réponse péremptoire à ceux qui accusaient la bourgeoisie capitaliste de
ne rien faire pour les travailleurs, les blessés et les impotents du
salariat!

Les portes des salons devaient s'ouvrir à deux heures, pour ne se fermer
qu'à sept, cinq heures pleines de vente. Et, à midi encore, pendant que
rien n'était terminé au rez-de-chaussée, que des ouvriers et des femmes
finissaient de décorer les comptoirs, de classer les marchandises, au
milieu de la bousculade dernière, il y avait, comme les autres jours,
dans les petits appartements du premier étage, un déjeuner intime où
quelques amis étaient conviés. Ce qui venait de mettre au comble
l'effarement de la maison, c'était que, le matin même, Sanier avait
repris, dans _la Voix du Peuple_, sa campagne de dénonciation, au sujet
de l'affaire des Chemins de fer africains. Il demandait, en phrases
d'une virulence empoisonnée, si l'on comptait amuser longtemps le bon
public avec l'histoire de cette bombe et de cet anarchiste, que la
police n'arrêtait pas. Et, cette fois, il nommait carrément le ministre
Barroux comme ayant touché une somme de deux cent mille francs, il
s'engageait à publier prochainement les trente-deux noms des sénateurs
et des députés corrompus. Mège allait donc reprendre sûrement son
interpellation, qui devenait dangereuse, dans l'énervement où la terreur
anarchiste jetait Paris. D'autre part, on disait que Vignon et son parti
étaient résolus à un effort considérable, pour profiter des
circonstances et renverser le ministère. Toute une crise s'annonçait,
inévitable, redoutable. Heureusement, la Chambre ne siégeait pas le
mercredi, et elle s'était ajournée au vendredi, voulant fêter le jeudi
de la mi-carême. On avait deux jours pour se retourner.

Eve, ce matin-là, était plus douce et languissante que de coutume, pâlie
un peu, avec une préoccupation triste au fond de ses beaux yeux. Elle
mettait cela sur le compte de la fatigue vraiment excessive que lui
avaient causée les préparatifs de la vente. Mais la vérité était que,
depuis cinq jours, Gérard l'évitait d'un air de gêne, après avoir
esquivé tout rendez-vous nouveau. Certaine qu'elle allait enfin le voir,
elle avait osé encore se mettre en soie blanche, cette toilette jeune
qui la rajeunissait; mais, toute belle qu'elle était restée, avec sa
peau de blonde, sa taille superbe, son noble et charmant visage, les
quarante-six ans d'âge se faisaient durement sentir dans le teint qui
s'empourprait et dans la flétrissure des lèvres, des paupières, des
tempes délicates. Et Camille, elle aussi, bien qu'elle fût désignée
naturellement comme une des vendeuses les plus achalandées, s'était
obstinée à son ordinaire toilette, une robe sombre, couleur carmélite,
si peu jeune fille, sa toilette de vieille femme, comme elle la nommait
elle-même avec son rire aigu. Mais sa longue face de chèvre mauvaise
luisait d'une joie cachée, et elle arrivait à être presque belle, à
faire oublier son épaule contrefaite, tant ses lèvres fines et ses
grands yeux étincelaient d'esprit.

Dans le petit salon bleu et argent où elle attendait les convives, avec
sa fille, Eve eut une première déception, en voyant entrer seul le
général de Bozonnet, que son neveu Gérard devait amener. Il expliqua que
madame de Quinsac s'était levée un peu souffrante et qu'en bon fils
Gérard avait tenu à rester près d'elle. D'ailleurs, tout de suite après
le déjeuner, il viendrait à la vente. Pendant que sa mère écoutait, en
s'efforçant de cacher sa peine, sa crainte de ne pouvoir, en bas, forcer
Gérard à une explication, Camille la regardait de ses yeux dévorants.
Eve dut avoir, à cette minute, l'instinct sourd du malheur dont la
menace l'enveloppait, car elle regarda sa fille à son tour, inquiète,
pâlissante.

Puis, ce fut la princesse Rosemonde de Harth qui fit son entrée en coup
de vent. Elle était aussi vendeuse au comptoir de la baronne, qui
l'aimait pour sa turbulence, pour la gaieté imprévue qu'elle lui
apportait. En toilette de satin feu, extravagante, avec sa tête bouclée,
sa maigreur de gamin, elle riait, racontait un accident, qui avait
failli couper en deux sa voiture. Et, comme le baron Duvillard et son
fils Hyacinthe arrivaient de leurs chambres, toujours en retard, elle
s'empara du jeune homme, le gronda, parce que, la veille, elle l'avait
vainement attendu jusqu'à dix heures, malgré sa promesse de la conduire
dans une taverne de Montmartre, où il se passait des horreurs,
disait-on. D'un air ennuyé, Hyacinthe répondit que des amis l'avaient
retenu, une séance de magie, pendant laquelle l'âme de sainte Thérèse
était venue réciter un sonnet d'amour.

Mais Fonsègue arrivait avec sa femme, une grande femme maigre,
silencieuse, insignifiante, qu'il n'aimait point sortir, allant partout
en garçon. Cette fois, il avait dû l'amener, car elle était dame
patronnesse de l'OEuvre, et lui-même venait déjeuner comme
administrateur, s'intéressant à la vente. Il entra de son air gai
habituel, pétulant dans sa petite taille d'homme resté brun à cinquante
ans, portant la redingote avec la correction d'un brasseur d'affaires
qui avait charge d'âmes, le bon renom de la république conservatrice,
dont _le Globe_ était l'organe. Ses paupières cependant battaient
d'inquiétude, pour qui le connaissait bien, et son premier regard
interrogea Duvillard, anxieux sans doute de savoir comment celui-ci
supportait le nouveau coup du matin. Quand il le vit fort tranquille,
superbe et fleuri ainsi qu'à l'ordinaire, plaisantant avec Rosemonde,
lui-même se mit à l'aise, en joueur qui n'avait jamais perdu, ayant
toujours su vaincre la fortune, même aux heures de trahison. Et, tout de
suite, il montra la liberté de son esprit, en causant administration
avec la baronne.

--Avez-vous vu enfin monsieur l'abbé Froment, pour ce vieillard, ce
Laveuve qu'il nous a si chaudement recommandé?... Vous savez que toutes
les formalités sont remplies et qu'on peut nous l'amener, car nous avons
un lit vacant depuis trois jours.

--Oui, je sais, mais j'ignore ce que l'abbé Froment est devenu, voici
plus d'un mois qu'il n'a donné signe d'existence. Et je me suis décidée
à lui écrire hier, en le priant de venir aujourd'hui à ma vente... De
cette façon, je lui annoncerai la bonne nouvelle moi-même, de vive voix.

--C'est bien pour vous en laisser la joie, que je ne l'ai pas averti,
administrativement... Un charmant prêtre, n'est-ce pas?

--Oh! charmant, nous l'aimons beaucoup.

Duvillard intervint, pour dire qu'on ne devait pas attendre Dutheil, car
il avait reçu une dépêche du jeune député, qu'une brusque affaire
retenait. L'inquiétude reprit Fonsègue, dont les yeux de nouveau
interrogèrent le baron. Mais celui-ci, qui souriait, voulut bien le
rassurer, en lui disant à demi-voix:

--Rien de grave. Une commission pour moi, une réponse qu'il ne pourra
m'apporter que tout à l'heure.

Puis, l'emmenant à l'écart:

--A propos, n'oubliez pas d'insérer la note que je vous ai recommandée.

--Quelle note? Ah! oui, cette soirée où Silviane a dit une pièce de
vers... Je voulais vous en parler. Ça me gêne un peu, à cause des éloges
extraordinaires qu'elle contient.

Si plein de sérénité tout à l'heure, avec son grand air de conquête et
de dédain, Duvillard maintenant pâlissait, pris de détresse.

--Mais je veux absolument qu'elle passe, cher ami! Vous me mettriez dans
le plus mortel embarras, car j'ai promis à Silviane qu'elle passerait.

Et tout son désarroi de vieil homme acoquiné, prêt à payer de n'importe
quel prix le plaisir dont on le sevrait, apparut dans l'effarement de
ses yeux et le tremblement de ses lèvres.

--Bon! bon! dit Fonsègue qui s'égaya discrètement, heureux de cette
complicité, du moment que c'est si grave, la note passera, je vous en
donne ma parole d'honneur!

Tous les convives se trouvaient là, puisqu'on n'avait à attendre ni
Gérard, ni Dutheil. Et l'on passa enfin dans la salle à manger, pendant
que les derniers coups de marteau montaient des salons de vente, en bas.
Eve était entre le général de Bozonnet et Fonsègue; Duvillard, entre
madame Fonsègue et Rosemonde; et les deux enfants, Camille et Hyacinthe,
occupaient les deux bouts. Ce fut un déjeuner un peu hâté, un peu
bousculé, car des femmes de service, à trois reprises, vinrent soumettre
des difficultés, demander des ordres. Continuellement, les portes
battaient, les murs eux-mêmes semblaient être secoués par le branle
inusité dont les derniers préparatifs agitaient l'hôtel. Et l'on causa à
bâtons rompus, tous gagnés par la fièvre, sautant d'un bal donné la
veille au ministère de l'intérieur, à la fête populaire qui aurait lieu
le lendemain, jour de la mi-carême, retombant toujours à l'obsession de
la vente, le prix qu'on avait payé les objets, le prix qu'on les
vendrait, le chiffre probable de la recette totale, tout cela noyé dans
d'extraordinaires histoires, dans des plaisanteries et des rires. Le
général ayant nommé le juge d'instruction Amadieu, Eve dit qu'elle
n'osait plus l'inviter à déjeuner, tant elle le savait pris au Palais;
mais elle espérait bien qu'il allait venir lui faire son offrande.
Fonsègue s'amusait à taquiner la princesse Rosemonde sur sa robe de
satin feu, où il prétendait qu'elle cuisait déjà de tous les flammes de
l'enfer, ce qui la ravissait au fond, dans son satanisme, sa passion du
moment. Duvillard se montrait correctement galant à l'égard de la
silencieuse madame Fonsègue, tandis qu'Hyacinthe, pour étonner la
princesse elle-même, expliquait en mots rares l'opération de magie, par
laquelle on faisait un ange d'un homme vierge, après l'avoir dépouillé
de toute virilité. Et Camille, très heureuse, très excitée, jetait de
temps à autre un regard brûlant sur sa mère, qui s'inquiétait et
s'attristait davantage, à mesure qu'elle la sentait plus vibrante, plus
agressive, résolue à la guerre ouverte et sans merci.

Comme le dessert s'achevait, la mère entendit sa fille dire très haut,
d'une voix perçante de défi:

--Ah! ne me parlez pas de ces vieilles dames qui semblent jouer encore à
la poupée, fardées, habillées en communiantes. Au fond, toutes des
ogresses! Je les ai en horreur.

Nerveusement, Eve se leva, s'excusa.

--Je vous demande pardon de vous presser ainsi. Vraiment, on ne sait si
l'on déjeune. Mais j'ai peur qu'on ne nous laisse pas prendre le café...
Et, tout de même, nous allons respirer un peu.

Le café était servi dans le petit salon bleu et argent, où fleurissait
une admirable corbeille de roses jaunes, cette passion que la baronne
avait pour les fleurs, et qui changeait l'hôtel en un continuel
printemps. Tout de suite, leurs tasses fumantes à la main, Duvillard
emmena Fonsègue dans son cabinet, pour fumer un cigare, en causant
librement; et, d'ailleurs, la porte resta grande ouverte, on entendait
leurs grosses voix confuses. Le général de Bozonnet, ravi d'avoir
trouvé en madame Fonsègue une personne sérieuse et résignée, écoutant
sans jamais interrompre, lui racontait la très longue histoire de la
femme d'un officier qui avait suivi son mari dans toutes les batailles,
en 1870. Hyacinthe ne prenait pas de café, qu'il appelait avec mépris un
breuvage de concierge. Il se délivra un instant de Rosemonde, occupée à
boire un petit verre de kummel, à légers coups de langue, et il vint
dire tout bas à sa soeur:

--Tu sais, c'est stupide ce que tu as lancé tout à l'heure, pour maman.
Moi, je m'en moque. Mais ça finit par se voir, et je t'avertis que ça
manque de distinction.

Camille le regarda fixement de ses yeux noirs.

--Toi, je te prie de ne pas te mêler de mes affaires.

Il fut pris de peur, il flaira l'orage et se décida à conduire Rosemonde
dans le grand salon rouge voisin, pour lui montrer un tableau nouveau
que son père avait acheté la veille. Le général, appelé par lui, y amena
madame Fonsègue.

Alors, la mère et la fille se trouvèrent un instant seules, en présence.
Eve, comme brisée, s'était appuyée à une console, lasse au moindre
chagrin, d'une molle bonté toujours prête aux larmes, dans son naïf et
complet égoïsme. Pourquoi donc sa fille l'exécrait-elle ainsi,
s'acharnait-elle à troubler le dernier bonheur d'amour où son coeur
s'attardait? Elle la regardait, navrée, plus désespérée qu'irritée, et
elle eut l'idée malheureuse, au moment où la jeune fille allait, elle
aussi, passer dans le salon, de la retenir, pour lui faire une
observation sur sa toilette.

--Tu as bien tort, ma pauvre enfant, de t'entêter à t'habiller en
vieille femme. Ça ne t'avantage guère.

Et, dans ses yeux tendres de belle femme courtisée, adorée, apparaissait
clairement sa pitié, à l'égard de cette créature laide et contrefaite,
qu'elle n'avait jamais pu s'habituer à reconnaître pour sa fille. Une
épaule plus haute que l'autre, de longs bras de bossue, un profil de
chèvre noire, était-ce possible qu'une telle disgrâce fût sortie de sa
beauté souveraine, cette beauté qu'elle avait passé sa vie entière à
aimer elle-même, à soigner avec dévotion, la religion unique qu'elle eût
pratiquée? Toute sa peine et toute sa honte d'avoir eu une pareille
enfant tremblaient dans sa voix.

Camille s'était arrêtée net, comme si un coup de cravache l'avait
cinglée en plein visage. Elle revint près de sa mère. Et l'abominable
explication partit de là, de ces simples paroles, dites à demi-voix.

--Tu trouves que je m'habille mal... Il fallait t'occuper de moi,
veiller à ce que mes toilettes fussent de ton goût, m'apprendre ton
secret d'être belle.

Déjà, Eve regrettait son attaque, ayant horreur des impressions
pénibles, des querelles aux mots blessants. Elle voulut se dérober,
surtout à ce moment de hâte, lorsqu'on les attendait en bas, pour la
vente.

--Voyons, tais-toi, ne fais pas la méchante, lorsque tout ce monde peut
nous entendre... Je t'ai aimée...

D'un petit rire contenu, terrible, Camille l'interrompit.

--Tu m'as aimée!... Ah! ma pauvre maman, quelle drôle de chose tu dis
là! Est-ce que tu as jamais aimé quelqu'un? Tu veux qu'on t'aime, et ça,
c'est autre chose. Mais ton enfant, un enfant, est-ce que tu sais
seulement comment on l'aime?... Tu m'as toujours abandonnée, écartée,
lâchée, me trouvant trop laide, indigne de toi, n'ayant d'ailleurs pas
assez déjà des jours et des nuits pour t'aimer toi-même... Et, ne mens
donc pas, ma pauvre maman, tu es encore à me regarder là, comme un
monstre qui te répugne et qui te gêne.

Dès lors, ce fut fini, la scène dut aller jusqu'au bout, dans un
chuchotement de fièvre, visage contre visage, les dents serrées.

--Je t'ordonne de te taire, Camille! Je ne puis supporter un tel
langage.

--Je n'ai pas à me taire, lorsque tu cherches à me blesser. Si j'ai le
tort de m'habiller en vieille femme, c'est que peut-être une autre a le
ridicule de s'habiller en jeune fille, en mariée.

--En mariée, je ne comprends pas.

--Oh! tu comprends parfaitement... Je veux pourtant que tu le saches,
tout le monde ne me trouve pas aussi laide que tu sembles t'efforcer de
le faire croire.

--Si tu es laide, c'est que tu t'arranges mal, je n'ai pas dit autre
chose.

--Je m'arrange comme il me plaît, et très bien sans doute, puisqu'on
m'aime telle que je suis.

--Vraiment, quelqu'un t'aime? Qu'il nous le fasse donc savoir, et qu'il
t'épouse!

--Mais certainement, mais certainement! Ce sera un bon débarras,
n'est-ce pas? et tu me verras en mariée!

Leurs voix montaient, malgré leur effort. Camille s'arrêta, reprit
haleine, ajouta d'une voix basse et sifflante:

--Gérard doit venir, ces jours-ci, vous demander ma main.

Blême, Eve parut ne pas avoir compris.

--Gérard... Pourquoi me dis-tu cela?

--Mais parce que c'est Gérard qui m'aime et qui va m'épouser... Tu me
pousses à bout, tu me répètes toujours que je suis laide, tu me traites
en monstre dont personne ne voudra. Et il faut bien que je me défende,
que je t'apprenne ce qui est, pour te prouver que tout le monde n'a pas
ton goût.

Il se fit un silence, la querelle parut finie, devant l'affreuse chose,
tout d'un coup évoquée, dressée entre elles. Mais il n'y avait plus là
une mère et une fille, c'étaient deux rivales qui souffraient et
combattaient.

Eve respira longuement, regarda, dans l'angoisse, si personne n'entrait
pour les voir et les entendre. Puis, résolue:

--Tu ne peux pas épouser Gérard.

--Pourquoi donc ne puis-je pas épouser Gérard?

--Parce que je ne le veux pas, parce que c'est impossible.

--Ce n'est pas une raison, cela. Dis-moi la raison.

--La raison, c'est que ce mariage est impossible, voilà tout.

--Non, la raison, je vais te la dire, moi, puisque tu m'y forces... La
raison, c'est que Gérard est ton amant. Mais qu'est-ce que ça fait,
puisque je le sais et que je veux bien de lui tout de même?

Ses yeux enflammés ajoutaient: «Et que c'est pour cela surtout que je le
veux.» Sa longue torture d'infirme, sa rage d'avoir, depuis le berceau,
vu sa mère belle, courtisée, adorée, la soulevait, se vengeait en un
triomphe méchant. Enfin, elle le lui prenait donc, cet amant si
longtemps jalousé!

--Tu es une malheureuse, bégaya Eve défaillante, frappée au coeur. Tu
ne sais ce que tu dis et ce que tu me fais souffrir.

Mais elle dut se taire de nouveau, se redresser et sourire, car
Rosemonde, accourue du salon voisin, lui criait qu'on la demandait en
bas. Les portes de l'hôtel allaient être ouvertes, il fallait qu'elle
fût à son comptoir. Oui, tout de suite, elle descendait. Et elle
s'appuyait à la console, derrière elle, pour ne pas tomber.

--Tu sais, vint dire Hyacinthe à sa soeur, c'est idiot, de vous
disputer comme ça. Vous feriez bien mieux de descendre.

Camille le renvoya durement.

--Va-t'en, toi! et emmène les autres. Ça vaudra mieux qu'ils ne soient
pas sur notre dos.

Hyacinthe regarda sa mère, en fils qui savait et qui trouvait ça
ridicule. Puis, vexé de la voir si peu énergique devant sa gale de
soeur, comme il nommait celle-ci, il haussa les épaules, les
abandonnant toutes les deux à leur bêtise, se décidant à emmener les
autres. On entendit les rires de Rosemonde qui s'éloignait, tandis que
le général descendait avec madame Fonsègue, à laquelle il racontait une
nouvelle histoire. Mais, à ce moment, quand la mère et la fille se
crurent seules, des voix encore vinrent à leurs oreilles, les voix
toutes voisines de Duvillard et de Fonsègue. Le père était toujours là,
qui pouvait les entendre.

Eve sentit qu'elle aurait dû quitter la place. Et elle n'en trouvait pas
la force, c'était impossible sur le mot qui l'avait frappée comme d'un
soufflet, dans la détresse où la jetait la crainte de perdre son amant.

--Gérard ne peut t'épouser, il ne t'aime pas.

--Il m'aime.

--Tu t'imagines qu'il t'aime parce qu'il s'est montré bon pour toi, par
gentillesse, en te voyant délaissée... Il ne t'aime pas.

--Il m'aime... Il m'aime, parce que d'abord je ne suis pas une bête,
comme tant d'autres, et il m'aime surtout parce que je suis jeune.

C'était une blessure nouvelle, faite avec une cruauté moqueuse, où
sonnait la joie triomphante de voir enfin se mûrir et se faner cette
beauté dont elle avait tant souffert.

--La jeunesse, ah! vois-tu, ma pauvre maman, tu ne sais plus ce que
c'est... Si je ne suis pas belle, je suis jeune, je sens bon, j'ai des
yeux purs, des lèvres fraîches. Et tout de même j'ai tant de cheveux, et
si longs, qu'ils suffiraient à m'habiller, si je voulais... Va, on n'est
jamais laide, quand on est jeune. Tandis que, lorsqu'on n'est plus
jeune, ma pauvre maman, va, c'est bien fini. On a beau avoir été belle,
s'entêter à l'être encore, rien ne reste que des ruines, que la honte et
le dégoût.

Elle avait dit cela d'une voix si féroce, si aiguë, que chaque phrase
était entrée dans le coeur de sa mère, comme un couteau. Des larmes en
montèrent aux yeux de la malheureuse, frappée en sa plaie vive. Ah!
c'était vrai, elle restait sans arme contre la jeunesse, elle
n'agonisait que de vieillir, que de sentir l'amour s'en aller d'elle,
maintenant qu'elle était pareille au fruit trop mûr, tombé de la
branche.

--Jamais la mère de Gérard ne consentira à ce qu'il t'épouse.

--Il la décidera, ça le regarde... J'ai deux millions, on arrange bien
des choses avec deux millions.

--Veux-tu donc le salir, dire qu'il t'épouse pour ton argent?

--Non, non! Gérard est un garçon très honnête et très gentil. Il m'aime,
il m'épouse pour moi... Mais, enfin, il n'est pas riche, il n'a pas de
situation assurée, à trente-six ans, et c'est tout de même à prendre en
considération, une femme qui vous apporte la richesse avec le bonheur...
Car, entends-tu, maman, c'est le bonheur que je lui apporte, le vrai,
l'amour partagé, certain de l'avenir!

Une fois encore, elles se retrouvaient visage contre visage. L'exécrable
scène, coupée par les bruits environnants, abandonnée, reprise,
s'éternisait, tout un drame assourdi, d'une violence de meurtre, mais
sans éclat, les voix étranglées. Ni l'une ni l'autre ne cédait, même
sous la menace d'une surprise possible, avec toutes les portes ouvertes,
les domestiques qui pouvaient entrer, la voix du père qui continuait à
sonner gaiement, là, près d'elles.

--Il t'aime, il t'aime... C'est toi qui dis cela. Lui ne te l'a jamais
dit.

--Il me l'a dit vingt fois, il me le répète chaque fois que nous sommes
seuls.

--Oui, comme à une petite fille qu'on veut amuser... Jamais il ne t'a
dit qu'il était résolu à t'épouser.

--Il me l'a dit encore la dernière fois qu'il est venu. Et c'est
arrangé, j'attends qu'il décide sa mère et qu'il fasse sa demande.

--Ah! tu mens, tu mens, malheureuse! Tu veux me faire souffrir, et tu
mens, tu mens!

Sa douleur, enfin, éclatait dans ce cri de protestation. Elle ne sut
plus qu'elle était mère, qu'elle parlait à sa fille. La femme amoureuse
seule demeurait, outragée, exaspérée par une rivale. Et elle avoua, en
un sanglot.

--C'est moi, moi qu'il aime! La dernière fois, il m'a juré, tu entends!
juré sur son honneur, qu'il ne t'aimait pas, que jamais il ne
t'épouserait.

Camille, riant de son rire aigu, prit un air d'apitoiement railleur.

--Ah! ma pauvre maman, tu me fais de la peine. Es-tu assez enfant! Oui,
en vérité, c'est toi qui es l'enfant... Comment! toi qui devrais avoir
tant d'expérience, tu te laisses prendre encore aux protestations d'un
homme! Et celui-là n'est pas méchant, et c'est même pourquoi il te jure
tout ce que tu veux, un peu lâche au fond, désireux surtout de te faire
plaisir.

--Tu mens, tu mens!

--Voyons, raisonne... S'il ne vient plus, s'il a esquivé ce matin le
déjeuner, c'est qu'il a de toi par-dessus la tête. Tu es lâchée, ma
pauvre maman, il faut que tu aies le courage de te bien mettre cela dans
la tête. Il reste gentil, parce qu'il est bien élevé et qu'il ne sait
comment rompre. Enfin, il a pitié de toi.

--Tu mens, tu mens!

--Mais questionne-le, en bonne mère que tu devrais être. Aie une franche
explication avec lui, demande-lui amicalement ce qu'il entend faire. Et
sois gentille à ton tour, comprends que, si tu l'aimes, tu devrais me
le donner tout de suite, dans son intérêt. Rends-lui sa liberté, tu
verras bien que c'est moi qu'il aime.

--Tu mens, tu mens!... Ah! misérable enfant, qui ne veux que me torturer
et me tuer!

Et, dans sa furieuse détresse, Eve se rappela qu'elle était la mère,
qu'elle devait corriger cette fille indigne. Elle ne trouva pas de
bâton, elle arracha de la corbeille des roses jaunes, qui les grisaient
toutes deux de leur puissante odeur, une poignée de ces fleurs à hautes
tiges épineuses, et elle en souffleta Camille. Une goutte de sang parut
à la tempe gauche, près de la paupière.

Sous la correction, la jeune fille, pourpre, affolée, s'était jetée en
avant, la main haute, prête à frapper, elle aussi.

--Ma mère, prenez garde! Je vous jure que je vous battrais comme une
simple gueuse... Et, dites-vous bien ceci maintenant, je veux Gérard,
j'épouserai Gérard, je vous le prendrai par le scandale, si vous ne me
le donnez pas de bonne grâce.

Après son acte de colère, Eve était tombée sur un fauteuil, brisée,
éperdue. Et toute son horreur des querelles revenait, dans son besoin de
vie heureuse, d'égoïste jouissance à être caressée, flattée, adorée.
Tandis que Camille, menaçante, dévorante, se montrait enfin à nu, l'âme
dure et noire, sans pardon, ivre de sa cruauté. Il y eut un silence
suprême, pendant lequel on entendit de nouveau la voix gaie de
Duvillard, venant du cabinet voisin.

Doucement, la mère s'était mise à pleurer, lorsque Hyacinthe, le fils,
remonté en courant, tomba dans le petit salon. Il regarda les deux
femmes, il eut un geste d'indulgent mépris.

--Hein? vous êtes contentes, qu'est-ce que je vous disais? Comme si vous
n'auriez pas mieux fait de descendre tout de suite!... Vous savez que
tout le monde vous demande, en bas. C'est imbécile. Je viens vous
chercher.

Peut-être Eve et Camille ne l'auraient-elles pas suivi encore, dans le
tremblement où elles étaient, le besoin qu'elles avaient de se blesser
et de souffrir davantage. Mais Duvillard et Fonsègue sortaient du
cabinet, ayant fini leur cigare, parlant de descendre, eux aussi. Et Eve
dut se relever, sourire, les yeux secs, pendant que Camille, devant une
glace, arrangeait ses cheveux, essuyait avec la corne de son mouchoir la
petite goutte rouge qui perlait à sa tempe.

En bas, dans les trois vastes salons, décorés de tapisseries et de
plantes vertes, la foule était déjà considérable. On avait drapé les
comptoirs de soie rouge, ce qui encadrait les marchandises d'un éclat,
d'une gaieté sans pareille. Et il n'était pas de bazar qui aurait pu
lutter avec les mille objets entassés là, car on y trouvait de tout,
depuis des esquisses de maîtres et des autographes d'écrivains célèbres,
jusqu'à des chaussettes et à des peignes. Ce pêle-mêle lui-même était un
attrait, sans compter le buffet, où de belles mains blanches servaient
du champagne, ni les deux loteries, un orgue et une charrette anglaise
attelée d'un poney, dont un essaim de jeunes filles charmantes, lâchées
à travers la cohue, vendaient les billets. Mais, comme Duvillard y avait
bien compté, le grand succès de la vente allait être surtout dans le
petit et délicieux frisson que les belles dames éprouvaient en passant
sous le porche, où avait éclaté la bombe. Les grosses réparations
étaient terminées, les murs et les plafonds pansés, refaits en partie.
Seulement, les peintres n'étaient pas venus encore, les terribles
blessures apparaissaient comme des cicatrices récentes, aux parties
crayeuses de pierre et de plâtre neufs. Des têtes inquiètes, ravies
pourtant, sortaient des voitures, dont le défilé continu ébranlait le
pavé sonore de la cour. Et, après l'entrée, dans les trois salons,
devant les comptoirs de vente, les conversations ne tarissaient pas.
«Ah! ma chère, avez-vous vu, c'est effrayant, effrayant, toutes ces
balafres, la maison entière a failli sauter; et dire que ça peut
recommencer, pendant que nous sommes là. Vraiment, il faut du courage
pour venir; mais cette OEuvre est si méritoire, il s'agit d'un nouveau
pavillon à construire. Et puis, les monstres verront que, tout de même,
nous n'avons pas peur.»

Lorsque la baronne Eve descendit enfin occuper son comptoir avec sa
fille Camille, elle y trouva les vendeuses en pleine fièvre déjà, sous
la direction de la princesse Rosemonde, qui, en ces sortes d'occasions,
était extraordinaire de ruse et de rapacité. Elle volait les clients
avec impudence.

--Ah! vous voilà! cria-t-elle. Défiez-vous d'un tas de marchandeuses qui
sont ici pour faire de bons coups. Je les connais, elles guettent les
occasions, bousculent les étalages, attendent qu'on perde la tête et
qu'on ne s'y reconnaisse plus, pour payer moins cher que dans les vrais
magasins... Je vais les saler, moi, vous allez voir.

Eve, qui était une vendeuse exécrable, et qui se contentait de trôner
dans son comptoir, dut s'égayer avec les autres. Elle affecta de faire,
doucement, quelques recommandations à Camille, que celle-ci écouta en
souriant, d'un air d'obéissance. Mais la triste et misérable femme
succombait sous l'émotion, dans la pensée d'angoisse de rester là
jusqu'à sept heures, à souffrir devant tout ce monde, sans soulagement
possible. Et ce fut pour elle un répit que d'apercevoir l'abbé Pierre
Froment, qui l'attendait, assis sur une banquette de velours rouge, près
du comptoir. Les jambes rompues, elle s'assit à côté de lui.

--Ah! monsieur l'abbé, vous avez reçu ma lettre, vous êtes venu... J'ai
une bonne nouvelle à vous annoncer, et cette nouvelle, j'ai voulu vous
laisser le plaisir de la donner vous-même à votre protégé, à ce
Laveuve, que vous m'avez recommandé si chaudement... Toutes les
formalités sont remplies, vous pouvez nous l'amener demain à l'Asile.

Stupéfait, Pierre la regardait.

--Laveuve... Il est mort!

A son tour, elle s'étonna.

--Comment, il est mort!... Mais vous ne m'en avez rien dit! Si je vous
contais tout le mal qu'on s'est donné, tout ce qu'il a fallu défaire et
refaire, et les discussions, et les paperasses! Vous êtes sûr qu'il est
mort?

--Oh! oui, il est mort... Il y a un mois qu'il est mort.

--Un mois qu'il est mort! Nous ne pouvions pas savoir, vous ne nous avez
plus donné signe de vie... Ah! mon Dieu! quel ennui qu'il soit mort,
cela va nous forcer à tout défaire encore une fois!

--Il est mort, madame, j'aurais dû vous en prévenir, c'est vrai. Mais,
que voulez-vous? il est mort!

Et ce mot de mort qui revenait, l'aventure de ce mort dont elle
s'occupait depuis un mois, la glaçait, achevait de la désespérer, comme
le mauvais présage de la mort froide où elle se sentait descendre, dans
le linceul de son dernier amour. Tandis que Pierre, malgré lui, souriait
amèrement de tant d'ironie atroce. Ah! charité boiteuse, qui vient
lorsque les gens sont morts!

Le prêtre resta sur la banquette, quand la baronne dut se lever, en
voyant arriver le juge d'instruction Amadieu, très pressé, ayant hâte de
faire acte de présence et d'acheter un menu objet, avant de retourner au
Palais. Mais le petit Massot, le reporter du _Globe_, qui rôdait autour
des comptoirs, l'aperçut, fondit sur lui, en mal de renseignements. Il
l'enveloppa, le soumit à la question, pour savoir où en était l'affaire
de ce Salvat, cet ouvrier mécanicien qu'on accusait d'avoir déposé la
bombe sous le porche. N'était-ce qu'une invention de la police, comme
le disaient certains journaux? ou bien était-ce vraiment la bonne piste?
la police allait-elle enfin l'arrêter? Et Amadieu se défendait,
répondait avec raison que l'affaire ne le regardait pas encore, qu'elle
ne deviendrait sienne que si ce Salvat était arrêté et si on lui
confiait l'instruction. Seulement, dans son air d'importance finaude,
dans sa correction de magistrat mondain aux yeux d'acier, perçaient
toutes sortes de sous-entendus, comme s'il était au courant déjà des
moindres détails et qu'il eût promis de grands événements pour le
lendemain. Des dames faisaient cercle, un flot de jolies femmes,
enfiévrées de curiosité, se bousculant pour entendre cette histoire de
brigand, qui leur mettait la petite mort à fleur de peau. Amadieu
s'esquiva, lorsqu'il eut payé vingt francs, à la princesse Rosemonde, un
étui à cigarettes qui valait bien trente sous.

Massot, en reconnaissant Pierre, était venu lui serrer la main.

--N'est-ce pas? monsieur l'abbé, ce Salvat doit être loin, s'il a de
bonnes jambes et s'il court toujours... La police me fera toujours rire.

Mais Rosemonde lui amenait Hyacinthe.

--Monsieur Massot, vous qui allez partout, je vous prends pour juge...
Le Cabinet des Horreurs, à Montmartre, la taverne où Legras chante ses
Fleurs du pavé...

--Un endroit délicieux, madame. Je n'y mènerais pas un gendarme.

--Ne plaisantez pas, monsieur Massot, c'est très sérieux. N'est-ce pas
qu'une femme honnête peut y aller, quand un monsieur l'accompagne?

Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle se tourna vers
Hyacinthe.

--Ah! vous voyez bien que monsieur Massot ne dit pas non. Vous m'y
conduirez ce soir, c'est juré, c'est juré!

Et elle se sauva, elle retourna vendre un paquet d'épingles dix francs
à une vieille dame, pendant que le jeune homme se contentait de dire, de
sa voix désabusée:

--Elle est idiote, avec son Cabinet des Horreurs.

Massot, philosophiquement, haussa les épaules. Il fallait bien qu'une
femme s'amusât. Puis, lorsque Hyacinthe se fut éloigné, traînant son
mépris pervers, parmi les belles filles qui vendaient les billets de
loterie, il se permit de murmurer:

--Ce petit-là, tout de même, aurait grand besoin qu'une femme fît de lui
un homme.

Et, s'interrompant, s'adressant de nouveau à Pierre:

--Tiens! Dutheil!... Que disait donc Sanier, ce matin, que Dutheil
coucherait ce soir à Mazas?

En effet, Dutheil, très pressé, très souriant, fendait la foule, afin de
rejoindre Duvillard et Fonsègue, qui causaient toujours, debout près du
comptoir de la baronne. Et, tout de suite, il agita la main, en signe de
victoire, pour dire qu'il avait réussi dans la délicate mission dont il
s'était chargé. Il ne s'agissait de rien moins que d'une manoeuvre
hardie, destinée à hâter l'entrée de Silviane à la Comédie-Française.
Elle avait eu l'idée d'amener le baron à la faire dîner, au Café
Anglais, avec un critique influent, qui, disait-elle, forcerait
l'administration à lui ouvrir toute grande la porte, dès qu'il la
connaîtrait. Et l'invitation n'était pas facile à faire accepter, car le
critique passait pour grognon et sévère. Aussi Dutheil, repoussé
d'abord, déployait-il depuis trois jours toute sa diplomatie, mettant en
jeu les plus lointaines influences. Il rayonnait, il avait vaincu.

--Mon cher baron, c'est pour ce soir, sept heures et demie. Ah!
sapristi, j'ai eu plus de mal que pour enlever le vote d'une émission à
lots!

Et il riait, avec sa jolie impudence d'homme de plaisir, que sa
conscience d'homme politique gênait si peu, très amusé par cette
allusion à la dénonciation nouvelle de _la Voix du Peuple_.

--Ne plaisantez pas, dit tout bas Fonsègue, qui voulut s'égayer, lui, à
le terrifier un peu. Ça va très mal.

Dutheil devint pâle, vit le commissaire de police et Mazas. Ça le
prenait par crises, comme les coliques. Mais, dans son manque ingénu de
tout sens moral, il se rassurait, se remettait à rire aussitôt. Que
diable! la vie était bonne.

--Bah! répliqua-t-il gaiement, en clignant l'oeil du côté de
Duvillard, le patron est là.

Celui-ci, content, lui avait serré les mains, l'avait remercié, en
disant qu'il était un gentil garçon. Et, se tournant vers Fonsègue:

--Dites donc, vous en êtes, ce soir. Oh! il le faut, je veux quelque
chose d'imposant, autour de Silviane. Dutheil représentera la Chambre,
vous le journalisme, moi la finance...

Il s'interrompit brusquement, en voyant arriver Gérard, qui, sans hâte,
l'air sérieux, s'ouvrait un discret passage, au travers des jupes. Il
l'appela du geste.

--Gérard, mon ami, il faut que vous me rendiez un service.

Puis, il lui conta la chose, l'acceptation si désirée du critique
influent, le dîner qui allait décider de l'avenir de Silviane, le devoir
où étaient tous ses amis de se grouper autour d'elle.

--Je ne peux pas, répondit le jeune homme embarrassé, je dîne chez ma
mère, qui était un peu souffrante ce matin.

--Votre mère est trop raisonnable pour ne pas comprendre qu'il y a des
affaires d'une gravité exceptionnelle. Retournez vous dégager,
contez-lui une histoire, dites-lui qu'il y va du bonheur d'un ami.

Et, comme Gérard faiblissait:

--Enfin, mon cher, j'ai besoin de vous, il me faut un homme du monde. Le
monde, vous savez, c'est une si grande force, au théâtre. Si notre
Silviane a le monde avec elle, son triomphe est assuré.

Gérard promit, puis resta là un instant, à causer avec son oncle, le
général de Bozonnet, très égayé par cette cohue de femmes, où il
flottait, dans la bousculade, tel qu'un vieux navire désemparé. Après
avoir remercié madame Fonsègue de sa complaisance à écouter ses
histoires, en lui achetant pour cent francs un autographe de monseigneur
Martha, il s'était perdu parmi l'essaim des jeunes filles, rejeté de
l'une à l'autre. Et il revenait, les mains chargées de billets de
loterie.

--Ah! mon gaillard, je ne te conseille pas de te risquer parmi ces
jeunes personnes. Ton dernier sou y resterait... Mais, tiens! voici
mademoiselle Camille qui t'appelle.

Celle-ci, en effet, depuis qu'elle avait aperçu Gérard, attendait, lui
souriait de loin. Et, lorsque leurs regards se rencontrèrent, il dut
aller à elle, bien qu'au même moment il eût senti sur lui les yeux
désespérés d'Eve, qui l'appelaient, le suppliaient, eux aussi. Tout de
suite Camille, se sentant surveillée par sa mère, exagéra son amabilité
de vendeuse, profita des petites licences que la fièvre charitable
autorisait, glissa dans les poches du jeune homme de menus objets, en
mit d'autres dans ses deux mains, qu'elle serra entre les siennes, et
cela dans un éclat de jeunesse, avec de grands rires frais, qui, là-bas,
torturaient l'autre, la rivale.

Souffrant trop, Eve voulut intervenir, les séparer. Mais, justement,
Pierre l'arrêta au passage, pris d'une idée qu'il désirait lui
soumettre, avant de quitter la vente.

--Madame, puisque ce Laveuve est mort et que vous vous êtes donné une
telle peine pour le lit qui est libre, veuillez donc n'en pas disposer,
avant que j'aie vu notre vénérable ami, l'abbé Rose. Je le vois ce
soir, et lui qui connaît toujours tant de misères, il serait si heureux
d'en soulager une, de vous amener un de ses pauvres!

--Mais certainement, balbutia la baronne, je serai bien heureuse...
Comme vous voudrez, j'attendrai un peu... Sans doute, sans doute,
monsieur l'abbé...

Elle tremblait de tout son misérable être souffrant, elle ne savait plus
ce qu'elle disait. Et elle ne put vaincre sa passion, elle lâcha le
prêtre, elle ignora même qu'il fût resté là, lorsque Gérard, cédant à
l'imploration douloureuse de son regard, réussit à s'échapper des mains
de la fille, pour rejoindre enfin la mère.

--Comme vous vous faites rare, mon ami! dit-elle tout haut, avec un
sourire. On ne vous voit plus.

--Mais, répondit-il de son air aimable, j'ai été souffrant... Oui, je
vous assure, un peu souffrant.

Lui, souffrant! Elle le regardait, bouleversée de maternité inquiète.
Dans sa haute et fière mine, son visage correct de bel homme lui parut
en effet blêmi, cachant moins, sous la noblesse de la façade,
l'irréparable délabrement intérieur. C'était vrai, qu'il devait
souffrir, dans sa bonté native, de sa vie inutile et manquée, de tout
l'argent qu'il coûtait à sa mère pauvre, des nécessités qui finissaient
par le pousser à ce mariage avec cette fille riche, cette infirme, qu'il
s'était mis à plaindre. Et elle le sentit si faible lui-même, en proie à
une telle tourmente, pareil à une épave, que son coeur déborda, en une
supplication ardente, à peine murmurée, au milieu de cette foule qui
pouvait entendre.

--Si vous souffrez, ah! que je souffre!... Gérard, il faut nous voir, je
le veux!

Gêné, il balbutia lui-même:

--Non, je vous en prie, attendons.

--Gérard, il le faut, Camille m'a dit vos projets. Vous ne pouvez
refuser de me voir. Je veux vous voir.

Alors, frémissant, il tâcha encore d'échapper à la cruelle explication.

--Mais, là-bas, où vous savez, c'est impossible. On connaît l'adresse.

--Eh bien! demain, à quatre heures, dans ce petit restaurant du Bois, où
nous nous sommes déjà rencontrés.

Il dut promettre, ils se séparèrent, Camille venait de tourner la tête
et les regardait. Un flot de femmes assiégeaient le comptoir, et la
baronne se mit à vendre, de son air de déesse mûre, nonchalante, pendant
que Gérard rejoignait Duvillard, Fonsègue et Dutheil, très excités par
l'attente de leur dîner du soir.

Pierre avait en partie entendu. Il connaissait les dessous de cette
maison, les tortures, les misères physiologiques et morales, que cachait
l'éclat de tant de richesse et de puissance. Ce n'était qu'une plaie
sans cesse accrue, envenimée et saignante, tout un mal rongeur, dévorant
le père, la mère, la fille, le fils, déliés du lien social. Et, pour
quitter les salons, Pierre faillit se faire étouffer dans la cohue des
acheteuses, qui manifestaient, en faisant un triomphe de la vente.
Là-bas, au fond de l'ombre, Salvat galopait, galopait, se perdait,
tandis que Laveuve, le mort, était comme le soufflet d'ironie atroce à
l'illusoire et tapageuse charité.



II


Ah! quelle paix délicieuse, chez le bon abbé Rose, dans le petit
rez-de-chaussée qu'il habitait rue Cortot, sur un étroit jardin! Pas un
bruit de voiture, pas même le souffle de Paris qui grondait de l'autre
côté de la butte Montmartre, le grand silence et le calme endormi d'une
lointaine ville de province.

Sept heures sonnaient, le crépuscule s'était fait doucement, et Pierre
était là, dans l'humble salle à manger, attendant que la femme de ménage
mit la soupe sur la table. L'abbé, inquiet de le voir à peine depuis un
grand mois qu'il s'enfermait avec son frère, au fond de Neuilly, lui
avait écrit la veille, en le priant de venir dîner, afin de causer
tranquillement de leurs affaires; car Pierre continuait à lui remettre
de l'argent pour leurs aumônes communes, ils avaient gardé ensemble,
depuis leur asile de la rue de Charonne, des comptes de charité, qu'ils
réglaient de temps à autre. Après le dîner, ils causeraient de cela, ils
examineraient s'ils ne pourraient pas faire mieux et davantage. Et le
bon prêtre rayonnait, de cette belle soirée, si paisible, si tendre,
qu'il allait passer ainsi, à s'occuper de ses chers pauvres, son seul
amusement, l'unique plaisir auquel il revenait, par passion, comme à une
faiblesse coupable, malgré tous les ennuis que sa charité inconsidérée
lui avait causés déjà.

Pierre, heureux de lui donner ce plaisir, se calmait lui aussi, trouvait
un soulagement, un repos de quelques heures, dans ce dîner si simple,
dans toute cette bonté qui l'enveloppait, si loin de son affreuse
tourmente de chaque jour. Il se rappela la place libre à l'Asile des
Invalides du travail, la promesse que la baronne Duvillard lui avait
faite d'attendre qu'il eût demandé à l'abbé Rose s'il ne connaissait pas
quelque grande misère, digne d'intérêt; et il en parla tout de suite à
celui-ci, avant de se mettre à table.

--Une grande misère, digne d'intérêt, ah! mon cher enfant, elles le sont
toutes! Pour faire un heureux, surtout lorsqu'il s'agit des vieux
ouvriers sans travail, on n'a que l'embarras du choix, l'angoisse de se
demander lequel va être élu, lorsque tant d'autres resteront dans leur
enfer.

Pourtant, il cherchait, se passionnait, se décidait, malgré la lutte
douloureuse de ses scrupules.

--J'ai votre affaire. C'est certainement le plus souffrant, le plus
misérable et le plus humble, un vieillard de soixante-douze ans, un
menuisier qui vit de la charité publique, depuis les huit à dix ans
qu'il ne trouve plus de travail. Je ne sais pas son nom, tout le monde
le nomme le grand Vieux. Et, souvent, il reste des semaines sans
paraître à ma distribution du samedi. Il va falloir que nous nous
mettions à sa recherche, si l'admission presse. Je crois bien qu'il
couche parfois à l'Hospitalité de nuit de la rue d'Orsel, quand le
manque de place ne le force pas à se terrer derrière quelque
palissade... Voulez-vous que, ce soir, nous descendions rue d'Orsel?

Ses yeux brillaient, c'était pour lui la grande débauche, le fruit
défendu, cette visite à la basse misère, à l'extrême détresse tombée au
cloaque, qu'il n'osait plus faire, dans sa pitié débordante d'apôtre,
tellement on la lui avait reprochée, imputée à crime.

--Est-ce dit, mon enfant? Rien que cette fois encore! Il n'y a que ce
moyen, d'ailleurs, si nous voulons trouver le grand Vieux. Vous en serez
quitte pour rester avec moi jusqu'à onze heures... Et puis, je désirais
vous montrer cela, vous verrez que d'épouvantables souffrances!
Peut-être aurons-nous la chance de soulager quelque pauvre être.

Pierre souriait de cette ardeur juvénile, chez ce vieil homme aux
cheveux de neige.

--C'est dit, mon cher abbé. Je vais être bien heureux de passer la
soirée entière avec vous, et cela me fera du bien, de vous suivre encore
cette fois dans une de nos anciennes battues, dont nous revenions le
coeur si gros de douleur et de joie.

La femme de ménage apportait la soupe. Mais, au moment où les deux
prêtres s'attablaient, il y eut un discret coup de sonnette, et l'abbé
donna l'ordre de faire entrer, lorsqu'il sut que c'était une voisine,
madame Mathis, qui venait chercher une réponse.

--La pauvre femme, expliqua-t-il, elle avait besoin d'une avance de dix
francs, pour dégager un matelas, et je ne les avais pas; mais je me les
suis procurés... Elle loge dans la maison, toute une misère discrète,
des rentes si petites, qu'elles ne peuvent lui suffire.

--Mais, demanda Pierre, qui se souvint du jeune homme entrevu chez les
Salvat, est-ce qu'elle n'a pas un grand fils de vingt ans?

--Oui, oui... Je la crois née de parents riches, en province. Elle s'est
mariée, m'a-t-on dit, avec un maître de piano qui lui donnait des
leçons, à Nantes, et qui l'a enlevée, puis installée à Paris, où il est
mort, tout un triste roman d'amour. En vendant les meubles, en
réunissant les épaves, à peine deux mille francs de rente, la jeune
veuve a pu mettre son fils au collège, vivre elle-même décemment. Et il
a fallu un nouveau coup pour l'abattre, l'écroulement de sa petite
fortune, placée en valeurs douteuses; ce qui a réduit ses rentes à huit
cents francs au plus. Elle a deux cents francs de loyer, il faut qu'elle
se suffise avec cinquante francs par mois. Depuis dix-huit mois, son
fils l'a quittée, pour ne pas être à sa charge, et il tâche de gagner sa
vie de son côté, sans y réussir, je crois.

Madame Mathis entrait, une petite femme brune, à la face triste et
douce, effacée. Toujours vêtue d'une même robe noire, elle parlait à
peine, vivait dans la retraite, d'une timidité inquiète de pauvre
créature sans cesse battue par l'orage. Lorsque l'abbé Rose lui eut
remis les dix francs, discrètement enveloppés, elle rougit, remercia,
promit de les rendre dès qu'elle toucherait son mois, car elle n'était
point une mendiante, elle ne voulait pas rogner la part de ceux qui
avaient faim.

--Et votre fils Victor, demanda l'abbé, a-t-il trouvé un emploi?

Elle hésita, ignorant ce que faisait son fils, restant des semaines
maintenant sans le voir. Et elle se contenta de répondre:

--Il est très bon, il m'aime bien... C'est un grand malheur que notre
ruine soit venue, avant son entrée à l'Ecole Normale. Il n'a pu passer
l'examen... Au lycée, il était un élève si appliqué, si intelligent!

--Vous avez perdu votre mari, lorsque votre fils avait dix ans, n'est-ce
pas?

Elle rougit de nouveau, crut que l'histoire était connue des deux
prêtres qui l'écoutaient.

--Oui, mon pauvre mari n'a jamais eu de chance. Les déboires l'avaient
aigri, ses idées s'étaient exaltées, et il est mort en prison, à la
suite d'une bagarre dans une réunion publique, où il avait eu le malheur
de blesser un agent... Pendant la Commune, autrefois, il s'était battu.
C'était pourtant un homme très doux et qui m'adorait.

Des larmes étaient montées à ses yeux. L'abbé Rose, attendri, la
congédia.

--Enfin, espérons que votre fils vous donnera du contentement et qu'il
pourra vous rendre tout ce que vous avez fait pour lui.

Et madame Mathis s'en alla, s'effaça discrètement, avec un geste
d'infinie tristesse. Elle ignorait tout de son fils, mais elle tremblait
devant l'acharnement de l'obscure destinée.

--Je ne pense pas, dit Pierre à l'abbé, quand ils furent seuls, que la
pauvre femme doive compter beaucoup sur son fils. Je n'ai vu ce garçon
qu'une fois, il a dans ses yeux clairs la sécheresse et le coupant d'un
couteau.

--Vous croyez? se récria le vieux prêtre, avec sa naïveté de brave
homme. Il m'a semblé très poli, un peu pressé de jouir peut-être; mais
ils sont tous impatients, dans la jeunesse d'aujourd'hui... Voyons,
mettons-nous à table, la soupe va être froide.

Presque à la même heure, à un autre bout de Paris, rue Saint-Dominique,
la nuit lente s'était faite aussi dans le salon que la comtesse de
Quinsac occupait, au fond du silencieux et morne rez-de-chaussée d'un
vieil hôtel. Elle était là, seule avec le marquis de Morigny, l'ami
fidèle, tous deux aux deux coins de la cheminée, où la braise d'une
dernière bûche achevait de s'éteindre. La servante n'avait pas encore
apporté la lampe, et la comtesse oubliait de sonner, trouvait un
soulagement à son inquiétude, dans cet envahissement des ténèbres,
noyant les choses inavouées qu'elle craignait de laisser voir sur son
visage las. Alors seulement elle osa parler, au milieu de ce salon noir,
devant le foyer mort, sans que nul bruit lointain de roues troublât le
silence du grand passé qui dormait là.

--Oui, mon ami, je ne suis pas contente de la santé de Gérard. Vous
allez le voir, car il m'a promis de rentrer de bonne heure et de dîner
avec moi. Oh! je sais qu'il est de fière mine, l'air grand et fort. Mais
il faut, pour le bien connaître, l'avoir veillé comme moi, élevé avec
tant de peine! Au fond, il est à la merci de tous les petits maux, qui
s'aggravent immédiatement chez lui... Et l'existence qu'il mène n'est
pas faite pour la santé.

Elle se tut, soupira, hésitant à se confesser jusqu'au bout.

--Il mène l'existence qu'il peut mener, dit lentement le marquis de
Morigny, dont le fin profil, le grand air de vieillard sévère et tendre
se perdait, noyé d'ombre. Puisqu'il n'a pu supporter la vie militaire,
et que les fatigues de la diplomatie elle-même vous effrayent, que
voulez-vous donc qu'il fasse?... Il n'a qu'à vivre à l'écart, en
attendant l'écroulement final, sous cette abominable république, qui
achève de mettre la France au tombeau.

--Sans doute, mon ami. Mais justement, cette vie oisive m'épouvante. Il
y achève de perdre tout ce qu'il avait de bon et de sain... Je ne dis
pas uniquement cela pour les liaisons que nous avons dû lui tolérer. La
dernière, que j'ai d'abord acceptée si difficilement, tant elle
révoltait d'idées et de croyances en moi, m'est apparue ensuite comme
étant plutôt d'une bonne influence... Seulement, le voici qui entre dans
sa trente-sixième année, est-ce qu'il peut continuer à vivre de cette
façon, sans but, sans devoir? Peut-être, s'il est soufrant, est-ce parce
qu'il ne fait rien, qu'il n'est rien et qu'il ne sert à rien.

Sa voix se brisa de nouveau.

--Et puis, mon ami, puisque vous me forcez à tout vous dire, je vous
avoue que moi-même je ne me porte pas très bien. J'ai eu des
évanouissements, j'ai consulté. Enfin, d'un jour à l'autre, je peux
disparaître.

Morigny, frémissant, se pencha, voulut lui saisir les mains, dans la
nuit qui se faisait davantage.

--Vous, mon amie! ce serait vous que je perdrais, comme mon dernier
culte! moi qui ai vu sombrer le vieux monde dont je suis, et qui vis
dans l'unique espoir que vous restez au moins pour me fermer les yeux!

Elle le supplia de ne pas accroître sa peine.

--Non, non! ne me prenez pas les mains, ne les baisez pas! restez dans
ces demi-ténèbres, où je ne vous vois plus qu'à peine... Ce sera notre
divine force, jusqu'à la tombe, de nous être aimés si longtemps, sans
une honte ni un regret... Et, si vous me touchiez, si je vous sentais
trop près de moi, je ne pourrais finir, car je n'ai pas fini.

Pais, lorsqu'il fut retombé dans son silence et son immobilité:

--Demain, si je mourais, Gérard ne trouverait pas même ici la petite
fortune qu'il croit encore entre mes mains. Souvent, le cher enfant m'a
coûté gros, sans qu'il ait jamais paru s'en douter. J'aurais dû
certainement me montrer plus sévère, plus prudente. Mais, que
voulez-vous? la ruine est là, j'ai toujours été une mère trop faible...
Et comprenez-vous maintenant l'angoisse où je vis, avec cette pensée
que, si je meurs, Gérard n'aura pas même de quoi vivre, incapable du
miracle que je renouvelle chaque jour, pour soutenir le train illusoire
de notre maison?... Je le connais, si désarmé, si maladif sous sa belle
apparence, ne pouvant rien faire, ne sachant même pas se conduire. Que
deviendra-t-il? ne tombera-t-il pas à la pire détresse?

Alors, ses larmes coulèrent librement, son coeur se déchirait et
saignait, dans sa prescience du lendemain de sa mort, ce grand enfant
adoré en qui leur race et tout un monde croulaient. Et le marquis
immobile, éperdu, sentant bien qu'il n'avait aucun titre pour offrir sa
fortune, comprit tout d'un coup, sentit à quelle déchéance nouvelle ce
désastre allait aboutir.

--Ah! ma pauvre amie, finit-il par dire d'une voix qui tremblait de
révolte et de douleur, vous en êtes à ce mariage, oui! cet abominable
mariage avec la fille de cette femme. Jamais! aviez-vous juré. Vous
préfériez la mort de tout. Et voilà que vous consentez, je le sens!

Elle pleurait toujours, dans le salon noir et muet, devant le feu
éteint. Ce mariage de Gérard avec Camille, n'était-ce pas pour elle la
fin heureuse, la certitude de laisser son fils riche, aimé, attablé
enfin à la vie? Mais une dernière rébellion la souleva.

--Non, non, je ne consens pas, je vous jure que je ne consens pas
encore. Je lutte de toutes mes forces, ah! dans un combat de chaque
heure, dont vous ne pouvez soupçonner la torture.

Puis, sincèrement, elle prévit sa défaite.

--Si je cède un jour, mon ami, croyez bien que je sens autant que vous
l'abomination d'un tel mariage. C'est la fin de notre race et de notre
honneur.

Ce cri le bouleversa, et il ne put rien ajouter. Dans son intransigeance
de catholique et de royaliste hautain, lui aussi n'attendait que
l'écroulement suprême. Mais quelle souffrance à se dire que cette noble
femme, tant aimée, et si purement, allait être, dans la catastrophe, la
plus dolente des victimes! Caché par l'ombre, il osa s'agenouiller
devant elle, lui prendre la main et la baiser.

Comme la servante apportait enfin une lampe allumée, Gérard se présenta.
Le vieux salon Louis XVI, aux pâles boiseries, retrouvait, dans la
clarté douce, sa grâce surannée; et le jeune homme affecta une gaieté
vive, pour rassurer sa mère et ne point la laisser trop triste,
puisqu'il ne pouvait dîner avec elle. Quand il eut expliqué que des amis
l'attendaient, elle fut la première à le dégager de sa parole, heureuse
de le voir si gai.

--Va, va, mon enfant et ne te fatigue pas trop... Je vais garder
Morigny. Le général et Larombardière doivent venir à neuf heures. Sois
tranquille, j'aurai du monde, je ne m'ennuierai pas.

Et ce fut ainsi que Gérard, après s'être assis un instant, pour causer
avec le marquis, put s'esquiver et se rendre au Café Anglais.

Quand il y arriva, des femmes en pelisse de fourrure montaient déjà
l'escalier, les cabinets s'emplissaient d'aimables et luxueuses
compagnies, les lampes électriques étincelaient, tout le branle du
plaisir, de l'éclatante prostitution d'en haut commençait à secouer, à
chauffer les murs. Et, dans le cabinet arrêté par le baron, il trouva
une extraordinaire dépense, des fleurs superbes, des cristaux, de
l'argenterie, comme pour un royal gala. La table de six couverts était
dressée avec un faste qui le fit sourire, et le menu, la carte des vins
promettaient des merveilles, tout ce qu'on avait pu choisir de plus rare
et de plus cher.

--Hein? c'est chic! cria Silviane, qui était déjà là, avec Duvillard,
Fonsègue et Dutheil. J'ai voulu l'étonner, votre critique influent...
Quand on a payé un dîner pareil à un journaliste, n'est-ce pas? il faut
bien qu'il soit aimable.

Elle, pour vaincre, n'avait rien imaginé de mieux que de faire une
toilette étourdissante, une robe de satin jaune, couverte de vieux point
d'Alençon. Et elle s'était décolletée, et elle avait mis tous ses
diamants, un diadème dans les cheveux, une rivière au cou, des noeuds
aux épaules, des bracelets et des bagues. Avec sa figure candide de
vierge, encadrée de fins bandeaux, elle avait l'air d'une vierge de
missel, chargée des offrandes de toute la chrétienté, la vierge reine.

--Enfin, vous êtes si jolie, dit Gérard qui la plaisantait parfois, ça
va tout de même.

--Bon! répondit-elle sans se fâcher, vous trouvez que je suis une
bourgeoise, qu'un petit dîner simple et une toilette modeste auraient
fait preuve de plus de goût. Ah! mon cher, vous ne savez pas comment on
prend les hommes!

Duvillard l'approuva, car il était ravi de la montrer en pleine gloire,
parée comme une idole. Fonsègue causait diamants, disait que c'étaient
là des valeurs bien chanceuses, depuis que la science, grâce au four
électrique, touchait au jour où la fabrication pouvait en devenir
courante. Tandis que Dutheil, l'air extasié, tournait autour de la jeune
femme, avec des gestes mignons de chambrière, pour remettre en place un
pli de dentelle, corriger une boucle indocile.

--Quoi donc? il est bien mal élevé, votre critique, qu'il se fait
attendre!

En effet, le critique vint en retard d'un quart d'heure, et tout de
suite, en s'excusant, il exprima le regret qu'il aurait de s'en aller
dès neuf heures et demie, car il fallait absolument qu'il fît acte de
présence, dans un petit théâtre de la rue Pigalle. C'était un grand
gaillard, d'une cinquantaine d'années, large des épaules, à la face
pleine et barbue. Il avait gardé de l'Ecole Normale tout un dogmatisme,
un pédantisme étroit, dont rien n'avait pu le laver, ni ses efforts
herculéens pour être sceptique et léger, ni les vingt années de sa vie
de Paris, au travers de tous les mondes. Magister il était, et magister
il restait, jusque dans ses laborieuses frasques d'imagination et
d'audace. Dès l'entrée, il s'efforça d'être ravi de Silviane. Il la
connaissait naturellement de vue, il avait même parlé d'elle fort mal,
en cinq ou six lignes dédaigneuses, à la suite de ses quelques rôles.
Mais cette jolie fille, vêtue comme une reine, présentée ainsi sous le
protectorat de ces quatre hommes importants, l'émotionnait; et l'idée
lui venait que rien ne serait plus parisien, d'une belle humeur
parisienne plus détachée de pédanterie, que de la soutenir, en lui
trouvant du talent.

On s'était mis à table, et ce fut une magnificence, un service d'un
empressement délicat, un maître d'hôtel par convive, qui veillait aux
mets et aux vins. Sur la nappe de neige, les fleurs embaumaient,
l'argenterie et le cristal resplendissaient, tandis que circulaient une
abondance de plats imprévus et délicieux, un poisson venu de Russie, des
gibiers défendus, les dernières truffes grosses comme des oeufs, des
primeurs savoureuses, telles qu'en pleine saison. C'était l'argent
dépensé sans compter, pour le plaisir de payer follement ce qu'on était
seul à manger ainsi, pour la gloire de se dire que personne n'en pouvait
gâcher davantage. Et le critique influent, étonné, bien qu'il montrât
l'aisance d'un homme habitué à toutes les fêtes, devenait servile,
promettait son appui, s'engageait plus qu'il n'aurait voulu. Il fut
d'ailleurs très gai, trouva des mots d'esprit, exagéra même sa belle
humeur en plaisanteries gaillardes. Mais, après le rôti, après les
grands crus de Bourgogne, et lorsque le champagne parut, son
échauffement le ramena, sans résistance désormais possible, à sa vraie
nature. On l'avait mis sur _Polyeucte_, sur le rôle de Pauline, que
Silviane voulait jouer, pour son début à la Comédie-Française. Cet
extraordinaire caprice, qui le révoltait huit jours plus tôt, ne lui
semblait plus qu'une tentative hardie, dont elle sortirait victorieuse,
si elle consentait à écouter ses conseils. Et il était parti, il fit une
conférence sur le rôle, prétendit que pas une tragédienne ne l'avait
encore compris sainement, que Pauline n'était au début qu'une bourgeoise
honnête, et que le beau de sa conversion, au dénouement, venait de ce
qu'il y avait miracle, un coup de la grâce qui faisait d'elle une divine
figure. Ce n'était pas l'avis de Silviane, qui la voyait, dès les
premiers vers, en héroïne idéale de quelque symbolique légende. Il parla
sans fin, elle dut paraître convaincue, et il fut enchanté d'une élève
si belle, si docile, sous la férule. Puis, comme dix heures sonnaient,
il s'arracha brusquement du cabinet odorant et embrasé, pour courir à
son devoir.

--Ah! mes enfants, s'écria Silviane, ce qu'il m'a rasée, votre critique!
Est-il assez bête, avec sa Pauline petite bourgeoise! Je vous l'aurais
ramassé joliment, si je n'avais pas eu besoin de lui... Non, non! c'est
idiot, versez-moi un verre de champagne, j'ai besoin de me remonter.

Alors, la fête prit une grande intimité, entre les quatre hommes et
cette fille endiamantée, décolletée, à demi nue, tandis que des
couloirs, des cabinets voisins, venait tout un bruit de rires et de
baisers, le branle qui avait grandi dans la maison entière. Sous la
fenêtre, le boulevard roulait son torrent de voitures et de piétons, sa
fièvre de plaisirs et ses marchandages d'amour.

--N'ouvrez pas! mon cher, reprit Silviane, en s'adressant à Fonsègue,
qui se dirigeait vers la fenêtre, vous allez m'enrhumer. Vous êtes donc
bien échauffé, vous? Moi, je suis très à l'aise... Dites, mon bon
Duvillard, faites revenir du champagne. C'est étonnant ce que votre
critique m'a donné soif!

On étouffait dans la chaleur aveuglante des lampes, dans l'odeur
épaissie des fleurs et des vins. Et elle était prise d'un irrésistible
besoin de noce, l'envie d'être grise, de s'amuser d'une sale façon,
comme jadis, aux jours des débuts. Quelques verres de champagne
l'achevèrent, elle devint d'une gaieté hardie, sonnante, étourdissante.
Jamais encore ils ne l'avaient vue ainsi, réellement si drôle, qu'ils se
mirent à s'amuser eux-mêmes. Fonsègue ayant dû partir, pour se rendre à
son journal, elle l'embrassa, filialement, disait-elle, parce que lui
l'avait toujours respectée. Restée seule en compagnie des trois autres,
elle les traita avec une extraordinaire verdeur de paroles, qui les
fouettait, les excitait. A mesure qu'elle se grisait davantage, un peu
plus d'impudeur apparaissait en elle. Et c'était là son piment, qu'elle
n'ignorait pas, sa figure de vierge, son air d'idéale pureté, sous
lequel se révélait la plus perverse, la plus monstrueuse des
courtisanes. Quand elle était ivre surtout, elle avait, avec ses
innocents yeux bleus, sa candeur de lis, des imaginations diaboliques, à
damner les hommes.

Aussi Duvillard la laissait-il se griser, l'y aidait même, nourrissant
le projet sournois de la reconduire chez elle et de rester, si l'ivresse
la lui livrait sans défense. Mais elle souriait, elle devinait.

--Je te vois venir, mon gros. Tu crois que je serai plus gentille, ce
soir, parce que je suis en train de rire. Eh bien! tu te trompes, ma
tête reste solide... Tu n'auras rien de moi, pas ça! tant que tu ne
m'auras pas fait débuter à la Comédie!

Duvillard, qu'elle sevrait depuis six semaines, s'efforçait de rire,
comptait quand même qu'il la mettrait au lit, s'il attendait patiemment.
Et, des deux autres, Gérard, qu'elle regardait avec le plus de
tendresse, en souvenir des caprices qu'elle avait eus pour lui déjà, se
laissait aller, lui aussi, au désir d'une nuit heureuse, dans le
désarroi de sa volonté; tandis que Dutheil, toujours au guet d'une
occasion qui la lui livrerait, s'allumait, en s'imaginant que son tour
était enfin venu, à la condition de manoeuvrer avec adresse.

Elle, pourtant, à se sentir désirée, à les voir tous les trois autour
d'elle, sur elle, tirant la langue, comme elle disait, inventait
d'impossibles histoires, leur tenait des discours d'une étonnante
fantaisie ordurière. Ils la trouvaient impayable, dans sa
resplendissante toilette de vierge reine. Puis, quand elle eut assez de
Champagne, à demi folle, il lui poussa tout d'un coup une idée.

--Dites donc, mes enfants, on ne va pas rester ici, on s'embête. Il faut
faire quelque chose... Vous ne savez pas? vous allez me mener au Cabinet
des Horreurs, pour finir la soirée. Je veux entendre _la Chemise_, cette
chanson que chante Legras et qui fait courir tout Paris.

Cette fois, Duvillard se révolta.

--Ah! non, par exemple! Cette chanson est une vraie saleté, jamais je ne
vous conduirai dans ce mauvais lieu!

Elle ne parut pas l'entendre, déjà debout et chancelante, riant,
arrangeant ses cheveux devant une glace.

--Et puis, j'ai habité Montmartre, ça m'amuse d'y retourner. Avec ça, je
voudrais savoir si ce Legras est un Legras que j'ai connu, oh! il y a
longtemps... Ouste! partons!

--Mais, ma chère, nous ne pouvons vous mener dans ce bouge, avec votre
toilette. Vous voyez-vous entrer là dedans, décolletée, couverte de
diamants! Nous nous ferions huer... Gérard, je vous en prie, dites-lui
d'être un peu raisonnable.

Gérard, que l'idée d'une telle équipée blessait également, voulut
intervenir. Elle lui ferma la bouche de sa main déjà gantée, elle répéta
avec l'obstination gaie de l'ivresse:

--Zut! si l'on nous engueule, ce sera bien plus drôle... Partons,
partons vite!

Alors, Dutheil qui écoutait en souriant, de son air d'homme de plaisir
que rien n'étonne ni ne fâche, se mit galamment de son côté.

--Le Cabinet des Horreurs, mon cher baron, mais tout le monde y va, j'y
ai conduit les plus nobles dames, et justement pour cette chanson de _la
Chemise_, qui n'est pas plus sale qu'autre chose.

--Ah! tu entends, mon gros, ce que dit Dutheil! cria Silviane
triomphante. Et il est député, lui! il n'irait pas compromettre son
honorabilité.

Puis, comme Duvillard se débattait, désespéré de s'afficher avec elle
dans le scandale d'un tel lieu, elle ne se fâcha pas, s'égaya davantage
au contraire.

--A ton aise, mon gros, après tout! Je n'ai pas besoin de toi. File
avec Gérard, et tâchez de vous consoler ensemble... Moi, je vais là-bas
avec Dutheil. N'est-ce pas, Dutheil, que vous voulez bien vous charger
de moi?

Mais ce n'était pas là le dénouement que le baron attendait. Il en resta
plein d'angoisse, il dut se résigner au caprice de cette terrible fille,
dont l'odeur seule l'abêtissait. Et il n'eut plus qu'un adoucissement,
ne pas laisser partir Gérard, qui, par une dignité dernière, s'entêtait
à ne pas en être. Il l'avait pris par les deux mains, le retenait, lui
répétait d'une voix particulière qu'il lui demandait là un service
d'ami. Si bien que l'amant de la femme, le fiancé de la fille fut enfin
forcé de céder au mari et au père.

Silviane les regardait, follement amusée, riant à en pleurer. Tout d'un
coup, elle s'oublia, avoua ses coups de coeur pour Gérard en le
tutoyant, fit allusion à sa liaison avec la baronne.

--Viens donc, grande bête, accompagne-le, tu lui dois bien ça.

Duvillard affecta de ne pas entendre. Dutheil le rassurait, en lui
disant qu'il y avait, dans un coin du Cabinet des Horreurs, une sorte de
loge, où l'on pouvait se dissimuler un peu. La voiture de Silviane était
heureusement en bas, un grand landau fermé, dont le cocher, beau
gaillard solide, attendait, impassible sur son siège. Et l'on partit.

Le Cabinet des Horreurs était installé dans un ancien café du boulevard
Rochechouart, qui avait fait faillite. La salle, étroite, irrégulière,
avec des coins perdus, s'étouffait sous un plafond bas, enfumé. Et rien
n'était plus rudimentaire que la décoration, on avait simplement collé
contre les murs des affiches aux violentes enluminures, les plus nues,
les plus crues. Au fond, devant un piano, se trouvait une petite
estrade, sur laquelle s'ouvrait une porte, qu'un rideau fermait. Puis,
il n'y avait plus que des bancs, sans coussin ni tapis, le long desquels
s'alignaient des tables de guinguette, où les verres des consommations
laissaient des ronds poisseux. Aucun luxe, aucun art, pas même de la
propreté. Des becs de gaz sans globe, brûlant à l'air libre, flambaient,
chauffaient furieusement l'épaisse buée dormante, faite des haleines et
de la fumée des pipes. On apercevait sous ce voile des faces suantes,
congestionnées, tandis que l'odeur âcre de tout ce monde entassé
accroissait l'ivresse, les cris dont l'auditoire se fouettait à chaque
chanson nouvelle. Il avait suffi de dresser ce tréteau, d'y produire ce
Legras, aidé de deux ou trois filles, de lui faire chanter son
répertoire de rageuses abominations, et le succès était venu en trois
soirs, formidable, tout Paris alléché, affolé, s'entassant dans ce café
borgne, que pendant dix ans les petits rentiers du quartier n'avaient pu
faire vivre, lorsqu'on n'y permettait que leurs quotidiennes parties de
dominos.

C'était le rut de l'immonde, l'irrésistible attirance de l'opprobre et
du dégoût. Le Paris jouisseur, la bourgeoisie maîtresse de l'argent et
du pouvoir, s'en écoeurant à la longue, mais n'en voulant rien lâcher,
n'accourait que pour recevoir à la face des obscénités et des injures.
Hypnotisée par le mépris, elle avait, dans sa déchéance prochaine, le
besoin qu'on le lui crachât à la face. Et quel symptôme effrayant, ces
condamnés de demain se jetant d'eux-mêmes à la boue, hâtant
volontairement leur décomposition, par cette soif de l'ignoble, qui
asseyait là, dans le vomissement de ce bouge, des hommes réputés graves
et honnêtes, des femmes frêles et divines, d'une grâce, d'un luxe qui
sentaient bon!

A une des premières tables, contre l'estrade, la petite princesse de
Harth s'épanouissait, les yeux fous, les narines frémissantes, ravie de
contenter enfin sa curiosité exaspérée des bas-fonds parisiens; tandis
que le jeune Hyacinthe, qui s'était résigné à l'amener, pincé très
correctement dans sa longue redingote, voulait bien ne point trop
s'ennuyer, d'un air d'indulgence. Tous deux venaient de retrouver, à une
table voisine de la leur, un vague Espagnol qu'ils connaissaient, le
coulissier Bergaz, qui, présenté par Janzen, assistait d'ordinaire aux
fêtes de la princesse. Du reste, ils ne savaient rien de lui, pas même
s'il gagnait réellement à la Bourse l'argent qu'il dépensait parfois à
pleines mains, mis avec une élégance affectée, d'une certaine finesse
dans sa haute taille mince, avec sa bouche rouge de jouisseur, ses yeux
clairs de bête de proie. On le disait de moeurs condamnables, il était
ce soir-là en compagnie de deux jeunes gens: Rossi, un Italien petit et
basané, aux durs cheveux, venu à Paris pour être modèle, ayant glissé à
la facile existence des métiers louches; Sanfaute, un Parisien celui-là,
un pâle voyou de la Chapelle, imberbe, vicieux et goguenard, coiffé
comme une fille, ses blonds cheveux séparés en deux bandeaux, dont les
boucles encadraient ses joues maigres.

--Oh! je vous en prie, demandait fiévreusement Rosemonde à Bergaz, vous
qui semblez connaître tout ce vilain monde, montrez-moi donc les gens
extraordinaires, dites-moi s'il n'y a pas ici par exemple des voleurs,
des assassins!

Il riait de son air aigu, se moquant d'elle.

--Mais, madame, vous le connaissez, tout ce monde... Cette petite femme
si délicate, si rose et si jolie, là-bas, c'est une Américaine, la femme
d'un consul, que vous devez recevoir chez vous. L'autre, à droite, cette
grande brune, qui a la dignité d'une reine, est une comtesse dont vous
croisez chaque jour l'équipage au Bois. Et la maigre, plus loin, celle
dont les yeux brûlent comme des yeux de louve, est l'amie d'un haut
fonctionnaire, bien connu pour son austérité.

Dépitée, elle l'arrêta.

--Je sais, je sais... Mais les autres, ceux d'en bas, ceux qu'on vient
voir?

Et elle posait des questions, et elle cherchait des visages de terreur
et de mystère. Dans un coin, deux hommes finirent par attirer son
attention, l'un tout jeune, le visage pâle et pincé, l'autre sans âge,
boutonné dans un vieux paletot qui cachait jusqu'à son linge, une
casquette si profondément enfoncée sur ses yeux, qu'on ne voyait de sa
face qu'un bout de barbe. Ils étaient attablés tous les deux devant des
chopes de bière, qu'ils vidaient lentement, muets.

--Ma chère, dit Hyacinthe en riant franchement, vous tombez mal, s'il
vous faut des bandits déguisés. Ce pauvre garçon si pâle, et qui ne doit
pas manger tous les jours, a été mon condisciple à Condorcet.

Etonné, Bergaz se récria.

--Vous avez connu Mathis à Condorcet! Oui, c'est vrai, il y a fait ses
classes... Ah! vous avez connu Mathis. Un garçon bien remarquable, et
que la misère étrangle... Mais, dites donc, l'autre, son compagnon, vous
ne le connaissez pas?

Hyacinthe, regardant l'homme enfoui dans la casquette, disait déjà non
de la tête, lorsque Bergaz, tout d'un coup, le poussa vivement du coude,
pour le faire taire. Et, comme explication, il ajouta très bas:

--Chut!... Voici Raphanel. Je me méfie depuis quelque temps. Dès qu'il
arrive, ça sent la police.

Raphanel était aussi une des vagues et louches figures de l'anarchie que
Janzen avait introduites chez la princesse, pour flatter sa passion
révolutionnaire du moment. Celui-là, petit homme rond et gai, à la
figure poupine, au nez enfantin noyé entre de grosses joues, passait
pour un énergumène, réclamait à grand fracas l'incendie et le meurtre,
dans les réunions publiques. Et le fâcheux était que, compromis déjà
plusieurs fois, il avait toujours réussi à s'en tirer, lorsque les
compagnons restaient sous les verrous. Ceux-ci commençaient à s'étonner.

Tout de suite, il serra gaiement la main de la princesse, s'attabla près
d'elle sans y être invité, se mit à injurier cette sale bourgeoisie, qui
se vautrait dans les mauvais lieux. Ravie, Rosemonde l'encouragea,
tandis qu'on se fâchait autour d'eux. Bergaz, de son oeil clair,
l'examinait, avec un petit rire de soupçon, en terrible homme qui
agissait, laissant parler les autres. Par moments, il échangeait avec
Sanfaute et Rossi, ses deux lieutenants muets, de minces regards
d'intelligence; et ceux-ci étaient visiblement à lui corps et âme, dans
toutes les libres débauches, dans tous les attentats profitables où il
lui plaisait de les mener. L'anarchie, eux seuls l'exploitaient, la
pratiquaient jusqu'au bout, utilisant l'atroce logique des conséquences.
Et Hyacinthe, qui rêvait bien du vice en esthète, mais qui n'osait
point, enviait éperdument les bandeaux de Sanfaute, quoiqu'il affectât
de les traiter en choses connues, dont il était las.

Cependant, en attendant Legras et ses Fleurs du pavé, deux chanteuses
s'étaient succédé sur l'estrade, l'une grasse, l'autre maigre, l'une
distillant des romances niaises, avec des dessous polissons, l'autre
lançant des refrains canailles, d'une violence de gifles. Elle avait
fini, au milieu d'une tempête de bravos, lorsque, brusquement, la salle
mise en joie, cherchant à rire, éclata de nouveau. C'était Silviane qui
faisait son entrée, dans la petite loge, au fond. Quand elle apparut
debout, en pleine lumière, à demi nue, pareille à un astre, avec sa robe
de satin jaune, toute resplendissante de ses diamants, il y eut une huée
formidable, des rires, des cris, des sifflets, des grognements mêlés à
des applaudissements féroces. Et le scandale s'accrut encore, des gros
mots volèrent, dès qu'on aperçut derrière elle les trois hommes,
Duvillard, Gérard et Dutheil, plastronnés et cravatés de blanc, graves
et corrects.

--Nous vous le disions bien! murmura Duvillard, fort ennuyé de
l'aventure, tandis que Gérard tâchait de se dissimuler dans l'ombre.

Mais elle, souriante, enchantée, face au public, recevait l'orage de son
air candide de vierge folle, comme on aspire l'air vivifiant du large,
soufflant en bourrasque. Elle était de là, c'était l'air natal.

--Eh bien! quoi? répondit-elle au baron, qui voulait la faire asseoir.
Ils sont gais, c'est très gentil... Oh! que je m'amuse!

--Mais certainement, c'est très gentil, déclara Dutheil, qui se mettait
à l'aise lui aussi. Elle a raison, il faut bien rire.

Au milieu du bruit qui ne cessait pas, la petite princesse de Harth,
enthousiasmée, s'était levée, pour mieux voir. Elle secoua Hyacinthe.

--Dites, mais c'est votre père avec cette Silviane! Regardez-les,
regardez-les... Ah bien! il en a un estomac, de se montrer ici avec
elle!

Hyacinthe se dégagea, refusa de regarder. Ça ne l'intéressait pas, son
père était idiot, il n'y avait qu'un gosse pour se toquer ainsi d'une
fille. Et son mépris de la femme devint insultant.

--Vous m'agacez, mon cher, dit Rosemonde, en se rasseyant presque sur
ses genoux, résolue à se faire reconduire et à le garder, ce soir-là,
sous le prétexte de lui offrir une tasse de thé. C'est vous le gosse,
qui posez pour ne pas vouloir de nous... Et il a raison, votre père,
d'aimer celle-là. Elle est très jolie, je la trouve adorable, moi!

Alors, Hyacinthe ricana, fit allusion à la perversité connue de
Silviane.

--Désirez-vous que j'aille le lui dire?... Papa vous présentera, et vous
ferez bon ménage.

Quand Rosemonde eut compris, elle se mit simplement à rire.

--Non, non, je suis une curieuse, mais je ne vais pas encore jusque-là.

--Vous irez bien un jour, il faut tout connaître.

--Mon Dieu! oui, qui sait?

Soudain, le bruit cessa, chacun reprit sa place, et il ne resta que le
pouls ardent de la salle battant de fièvre. Legras venait de paraître
sur l'estrade. C'était un gros garçon blême, en veston de velours, la
face ronde, soigneusement rasée, avec l'oeil dur, le coup de mâchoire
du mâle, qui se fait adorer des femmes en les terrorisant. Il ne
manquait point de talent, chantait juste, avait une voix cuivrée d'une
pénétration, d'une puissance pathétique extraordinaire. Et son
répertoire, ses Fleurs du pavé, achevait d'expliquer son succès, des
chansons où l'ordure et la souffrance d'en bas, toute l'abominable plaie
de l'enfer social hurlait et crachait son mal en mots immondes, de sang
et de feu.

Le piano préluda, Legras chanta _la Chemise_, l'horrible chose qui
faisait accourir Paris. A coups de fouet, le dernier linge de la fille
pauvre, de la chair à prostitution, y était lacéré, arraché. Toute la
luxure de la rue s'y étalait dans sa saleté et son âcreté de poison. Et
le crime bourgeois clamait, derrière ce corps de la femme traîné dans la
boue, jeté à la fosse commune, meurtri, violé, sans un voile. Mais, plus
encore que les paroles, la brûlante injure était dans la façon dont
Legras jetait ça au visage des riches, des heureux, des belles dames qui
venaient s'entasser pour l'entendre. Sous le plafond bas, au milieu de
la fumée des pipes, dans l'aveuglante fournaise du gaz, il lançait les
vers à coups de gueule comme des crachats, toute une rafale de furieux
mépris. Et, quand il eut fini, ce fut du délire, les belles bourgeoises
ne s'essuyaient même pas de tant d'affronts, elles applaudissaient
frénétiquement la salle trépignait, s'enrouait, se vautrait éperdue
dans son ignominie.

--Bravo! bravo! répétait de sa voix aiguë la petite princesse. Étonnant!
étonnant! prodigieux!

Mais, surtout, Silviane, dont l'ivresse semblait augmenter, depuis
qu'elle se passionnait au fond de ce four chauffé à blanc, tapait des
mains, criait très haut.

--C'est lui, c'est mon Legras! Il faut que je l'embrasse, il m'a fait
trop de plaisir.

Duvillard, exaspéré à la fin, voulut l'emmener de force. Elle se
cramponna au rebord de la loge, elle cria plus haut, sans se fâcher
d'ailleurs, toujours très gaie. Et il fallut bien parlementer. Elle
consentait à partir, à se laisser ramener chez elle. Mais, auparavant,
elle s'était juré d'embrasser Legras, un ancien ami.

--Allez tous les trois m'attendre dans la voiture. Je vous rejoins tout
de suite.

Comme la salle finissait par se calmer, Rosemonde s'aperçut que la loge
se vidait; et, sa curiosité satisfaite, elle songea elle-même à se faire
reconduire par Hyacinthe. Celui-ci, qui avait écouté languissant, sans
applaudir, causait de la Norvège avec Bergaz, lequel prétendait avoir
voyagé dans le Nord. Oh! les fjords, oh! les lacs glacés, oh! le froid
pur, lilial et chaste de l'éternel hiver! Ce n'était que là, disait
Hyacinthe, qu'il comprenait la femme et l'amour, le baiser de neige.

--Voulez-vous que nous partions demain? s'écria la princesse, avec sa
vivacité effrontée. Nous faisons là-bas notre voyage de noces... Je
lâche mon hôtel, je mets la clef sous la porte.

Et elle ajouta qu'elle plaisantait, naturellement. Mais Bergaz la savait
capable de cette fugue. A l'idée qu'elle laisserait son petit hôtel
fermé, et sans gardien peut-être, il avait échangé un vif regard avec
Sanfaute et Rossi, toujours muets et souriants. Quel coup à faire,
quelle reprise à tenter là sur la commune richesse, volée par l'infâme
bourgeoisie!

Raphanel, lui, après avoir acclamé Legras, s'était mis à fouiller la
salle de ses petits yeux gris et perçants. Et les deux hommes, Mathis et
l'autre, le mal vêtu, celui dont on ne voyait qu'un bout de barbe,
venaient de fixer son attention. Ils n'avaient pas ri, ils n'avaient pas
applaudi, ils étaient là comme des gens très las qui se reposent,
convaincus que le meilleur moyen de disparaître est de se mêler à une
foule.

Tout d'un coup, Raphanel se tourna vers Bergaz.

--C'est bien le petit Mathis, là-bas. Avec qui donc est-il?

Bergaz eut un geste évasif: il ne savait pas. Mais il ne quitta plus
Raphanel des yeux, il le vit qui affectait de se désintéresser, puis qui
achevait sa chope et prenait congé, en disant, par manière de
plaisanterie, qu'une dame l'attendait, à côté, dans le bureau des
omnibus. Vivement, dès qu'il eut disparu, Bergaz se leva, enjamba les
bancs, bouscula le monde, s'ouvrit un passage jusqu'au petit Mathis, à
l'oreille duquel il se pencha. Et, tout de suite, celui-ci quitta sa
table, emmena son compagnon, le poussa dehors, par une porte de
dégagement. Ce fut si rapidement fait, que personne ne s'aperçut de
cette fuite.

--Qu'y a-t-il donc? demanda la princesse à Bergaz, lorsque celui-ci fut
revenu se rasseoir tranquillement, entre Rossi et Sanfaute.

--Mais rien, j'ai voulu serrer la main de Mathis, qui partait.

Rosemonde annonça qu'elle allait en faire autant. Puis, elle s'attarda
un moment encore, reparla de la Norvège, en voyant que seule l'idée des
glaces éternelles, du grand froid purificateur, passionnait Hyacinthe.
Dans son poème de _la Fin de la Femme_, trente vers qu'il désirait
n'achever jamais, il songeait, comme dernier décor, à un bois de sapins
glacés. Et elle s'était levée, elle recommençait gaiement sa
plaisanterie, disait qu'elle l'emmenait prendre une tasse de thé chez
elle, pour régler leur départ, lorsque Bergaz, qui l'écoutait tout en
surveillant la porte du coin de l'oeil, eut une involontaire
exclamation.

--Mondésir! j'en étais sûr!

A la porte, venait d'apparaître un petit homme nerveux et râblé, dont la
face ronde, au front bossu, au nez camard, avait toute une rudesse
militaire. On aurait dit un sous-officier en bourgeois. Il fouillait la
salle, semblait effaré et déçu.

Bergaz, qui désirait rattraper son exclamation, reprit avec aisance:

--Je disais bien que ça sentait la police... Tenez! voici un agent,
Mondésir, un gaillard très fort, qui a eu des ennuis au régiment... Le
voyez-vous flairer, comme un chien dont le nez est en défaut. Va, va,
mon brave, si l'on t'a désigné quelque gibier, tu peux chercher,
l'oiseau est parti.

Dehors, lorsque Rosemonde eut décidé Hyacinthe à l'accompagner, ils se
hâtèrent de monter en riant dans le coupé qui les attendait, car ils
venaient d'apercevoir le landau de Silviane, avec le cocher majestueux,
immobile sur le siège, tandis que les trois hommes, Duvillard, Gérard et
Dutheil, attendaient toujours, debout au bord du trottoir. Depuis près
de vingt minutes, ils étaient là, dans les demi-ténèbres de ce boulevard
extérieur, où rôdaient la basse prostitution, les vices immondes des
quartiers pauvres. Des ivrognes les avaient bousculés, des ombres de
filles les frôlaient, allaient et venaient, chuchotantes, sous les
jurons et les coups des souteneurs. Des couples infâmes cherchaient
l'obscurité des arbres, s'arrêtaient sur les bancs, gagnaient les coins
d'abominable ordure. Et c'était le quartier entier, les maisons borgnes
aux alentours, les garnis ignobles, les misérables chambres de débauche,
sans vitres à la fenêtre, sans draps au matelas. La nausée de toute la
déchéance humaine qui grouille, jusqu'au matin, dans cette boue noire de
Paris, les enveloppait, les glaçait, sans que ni le baron, ni les deux
autres voulussent quitter la place. Leur espoir entêté les faisait tenir
bon, chacun continuait à se promettre qu'il resterait le dernier, et
qu'il reconduirait Silviane, et qu'elle serait à lui, trop grise pour se
défendre.

Enfin, Duvillard s'impatienta, dit au cocher:

--Jules, allez donc voir pourquoi madame ne revient pas.

--Mais les chevaux, monsieur le baron?

--Soyez tranquille, nous sommes là.

Une petite pluie fine s'était mise à tomber. Et l'attente recommença,
s'éternisa de nouveau. Mais une rencontre imprévue les occupa un
instant. Il leur sembla qu'une ombre, une maigre femme en jupe noire,
les frôlait. Et ils eurent la surprise de reconnaître un prêtre.

--Eh quoi! c'est vous, monsieur l'abbé Froment? s'écria Gérard. A cette
heure-ci? dans ce quartier?

Pierre, sans se permettre de s'étonner de les y trouver eux-mêmes, et
sans leur demander ce qu'ils y faisaient, expliqua qu'il s'était attardé
chez l'abbé Rose, pour visiter avec lui une hospitalité de nuit. Ah!
toute l'affreuse misère qui aboutissait là, dans ces dortoirs empestés,
dont l'odeur de bétail l'avait fait défaillir! tout ce qui
s'anéantissait là de lassitude et de désespoir, en un sommeil écrasé de
bêtes tombées sur le sol, pour y cuver l'abomination de vivre! Une
promiscuité innommable, l'indigence et la souffrance en tas, des
enfants, des hommes, des vieillards, des haillons sordides de mendiants
mêlés à des redingotes élimées de pauvres honteux, les épaves du
naufrage quotidien de Paris, la fainéantise, et le vice, et la
malchance, et l'injustice, que le flot roulait et rejetait, avec les
impuretés de l'écume! Certains dormaient assommés, la face morte.
D'autres, sur le dos, la bouche ouverte, ronflant, continuaient à clamer
la plainte de leur existence. D'autres, sans repos, s'agitaient,
luttaient encore dans leur sommeil contre des cauchemars grandis, la
fatigue, le froid, la faim, qui prenaient de monstrueuses formes. Et, de
ces êtres gisant comme des blessés après une bataille, de cette
ambulance de la vie, empoisonnée d'une puanteur de pourriture et de
mort, montait une nausée de révolte, la pensée justicière des alcôves
heureuses, de la joie des riches qui aimaient ou qui se délassaient à
cette heure, dans la toile fine et dans les dentelles.

Vainement, Pierre et l'abbé Rose, parmi les misérables en tas, avaient
cherché le grand Vieux, l'ancien menuisier, pour le repêcher du cloaque
et l'envoyer, dès le lendemain, à l'Asile des Invalides du travail. Il
s'était présenté le soir, mais il n'y avait plus de place; car, chose
horrible, cet enfer était encore un lieu d'élection. Et il devait être
quelque part, adossé contre une borne, couché derrière une palissade.
Désolé, ne pouvant battre les ténèbres louches, le bon abbé Rose était
remonté rue Cortot, tandis que Pierre cherchait une voiture, pour
rentrer à Neuilly.

La petite pluie fine continuait, devenait glaciale, lorsque le cocher
Jules reparut enfin, interrompant le prêtre qui disait au baron et aux
deux autres le frisson qu'il avait gardé de sa visite.

--Eh bien! Jules, et madame? demanda Duvillard au cocher, inquiet de le
voir seul.

Jules, impassible, respectueux, sans autre ironie que le coin gauche de
sa bouche légèrement de travers, répondit de sa voix blanche:

--Madame fait dire qu'elle ne rentrera pas, et elle met sa voiture à la
disposition de ces messieurs, si ces messieurs veulent bien que je les
reconduise chez eux.

Cette fois, c'était trop, le baron se fâcha. S'être laissé traîner dans
ce bouge, l'attendre en espérant profiter de son ivresse, pour voir
cette ivresse la jeter au cou d'un Legras, non, non! il en avait assez,
elle payerait cher cette abomination. Et il arrêta un fiacre qui
passait, il y poussa Gérard en lui disant:

--Vous allez me mettre chez moi.

--Mais puisqu'elle nous laisse la voiture! criait Dutheil, déjà consolé,
riant au fond de la bonne histoire. Venez donc, il y a de la place pour
trois... Non! vous préférez ce fiacre, à votre aise!

Lui, monta gaillardement, s'en alla, étalé sur les coussins, au trot des
deux grands carrossiers, tandis que, dans le vieux fiacre, rudement
cahoté, le baron exhalait sa colère, sans que Gérard, noyé d'ombre,
l'interrompît d'un seul mot. Elle, qu'il avait comblée, qui lui avait
coûté déjà près de deux millions, lui faire cette injure, à lui, lui qui
était le maître, qui disposait des fortunes et des hommes! Enfin, elle
l'avait voulu, il était délivré, et il respirait fortement, comme un
homme qui sort d'un bagne.

Pierre, un instant, regarda s'éloigner les deux voitures. Puis, il fila
sous les arbres, pour s'abriter de la pluie, en attendant qu'un autre
fiacre passât. Son pauvre être en lutte finissait par se glacer, toute
la monstrueuse nuit de Paris y entrait, tout ce qui sanglotait là de
débauche et de détresse, la prostitution d'en haut retombée à la
prostitution d'en bas. Et de pâles fantômes de filles erraient toujours,
en quête de leur pain, lorsqu'une ombre le frôla, lui dit à l'oreille:

--Prévenez votre frère, la police est sur les talons de Salvat, qui peut
être arrêté d'une heure à l'autre.

Déjà l'ombre s'effaçait, et Pierre, tressaillant, crut reconnaître, sous
un rayon de gaz, la petite face sèche, blême et pincée, de Victor
Mathis. En même temps, là-haut, dans la paisible salle à manger de
l'abbé Rose, il revit la douce figure de madame Mathis, si triste, si
résignée, ne vivant plus que du dernier et tremblant espoir qu'elle
mettait en son fils.



III


Dès huit heures, par ce jour férié du jeudi de la mi-carême, lorsque
tous les bureaux du vaste hôtel étaient vides, Monferrand, le ministre
de l'Intérieur, se trouvait seul dans son cabinet. Un simple huissier
gardait sa porte, et deux garçons de service occupaient la première
antichambre.

Monferrand, à son réveil, venait d'avoir la plus désagréable des
émotions. _La Voix du Peuple_, qui, la veille, avait repris l'affaire
des Chemins de fer africains, en accusant Barroux, l'actuel ministre des
Finances, d'avoir touché deux cent mille francs, continuait la campagne,
aggravait le scandale, ce matin-là, en publiant la liste depuis si
longtemps promise, les trente-deux noms des députés et des sénateurs,
qui avaient vendu leurs voix à Hunter, l'homme de Duvillard, le mythique
corrupteur, aujourd'hui disparu, évanoui, introuvable. Et Monferrand
venait donc de se voir en tête de la liste, porté pour la somme de
quatre-vingt mille francs, tandis que Fonsègue y était pour cinquante
mille, et que les chiffres tombaient ensuite à dix mille pour Dutheil, à
trois mille pour Chaigneux, la voix misérable la moins chère, au milieu
de toutes les autres payées de cinq à vingt mille.

Dans l'émoi de Monferrand, il n'entrait ni surprise ni colère.
Simplement, il n'aurait pas cru que Sanier poussât la rage du vacarme
jusqu'à publier cette liste, cette prétendue page arrachée d'un carnet
de Hunter, aux signes hiéroglyphiques incompréhensibles, qu'il aurait
fallu discuter, expliquer, pour en tirer la vérité vraie. D'autre part,
lui était parfaitement tranquille, n'ayant rien écrit, rien signé,
sachant qu'on se tire de tous les mauvais cas avec de l'audace, en
n'avouant jamais. Seulement, quel pavé dans la mare parlementaire! Tout
de suite, il sentit l'inévitable conséquence, le ministère renversé,
balayé par ce nouvel ouragan de délations et de commérages.
Heureusement, la Chambre, ce jeudi-là, ne siégeait pas. Mais, dès le
lendemain, Mège allait reprendre son interpellation, Vignon et ses amis
profiteraient de l'occasion pour donner aux portefeuilles convoités un
furieux assaut. Et il se voyait par terre, chassé de ce cabinet, où,
depuis huit mois, il prenait ses aises, sans gloriole sotte, heureux
uniquement d'être à sa place, en homme de gouvernement, qui se croyait
de taille à dompter et à conduire les foules.

Il avait rejeté les journaux d'un geste dédaigneux, il s'était levé en
s'étirant, avec un grognement de lion qu'on taquine. Et, maintenant, il
marchait de long en large, au travers de la vaste pièce d'un luxe
officiel et fané, meublée d'acajou, drapée de damas vert. Les mains
derrière le dos, il n'avait point son air paterne, sa bonhomie souriante
et un peu commune. Tout le rude lutteur qu'il était, dans sa taille
courte, ses épaules larges, apparaissait, crevait son masque épais. Sa
bouche sensuelle, son nez gros, ses yeux durs, disaient qu'il était sans
scrupule, d'une volonté d'acier, taillé pour les rudes besognes.
Qu'allait-il faire? allait-il se laisser entraîner dans le désastre,
avec l'honnête et tonitruant Barroux? Peut-être son cas personnel
n'était-il pas désespéré. Mais comment lâcher les autres pour gagner la
rive? comment se repêcher lui-même, tandis que les autres se noieraient?
Grave problème, manoeuvre ardue, dont la recherche le bouleversait,
dans son furieux besoin de garder le pouvoir.

Il ne trouva rien, il jura contre les accès de vertu de cette grande
bête de république, qui rendaient, selon lui, tout gouvernement
impossible. Une niaiserie pareille arrêtant un homme de son intelligence
et de sa force! Allez donc gouverner les hommes, si l'on vous ôte des
mains l'argent, le bâton souverain? Et il en riait amèrement tout seul,
tellement la conception d'un pays idyllique, où les grandes entreprises
se feraient honnêtement, lui paraissait absurde. Ne sachant que
résoudre, il songea tout d'un coup que la sagesse était d'avoir un
entretien avec le baron Duvillard, qu'il connaissait depuis longtemps,
et qu'il regrettait de ne pas avoir vu plus tôt, pour le pousser à
négocier l'achat du silence de Sanier. D'abord, il eut l'idée d'écrire
au baron un billet de deux lignes, qu'un garçon de service aurait porté.
Puis, dans sa méfiance des documents écrits, il préféra employer le
téléphone, qu'il avait fait installer, pour son usage, sur une petite
table, près de son bureau.

--C'est bien monsieur le baron Duvillard qui me parle?... Parfait! Oui,
c'est moi, le ministre, monsieur Monferrand, et je vous prie de venir
tout de suite me voir... Parfait! parfait! je vous attends.

Il se remit à marcher et à chercher. Ce Duvillard était un maître homme,
lui aussi, qui lui donnerait sans doute quelque idée. Et il s'enfonçait
dans des combinaisons laborieuses, lorsque l'huissier se présenta, en
disant que monsieur Gascogne, le chef de la Sûreté, insistait pour
parler à monsieur le ministre. Sa première pensée fut qu'on venait de la
Préfecture de police, pour avoir son avis sur les mesures d'ordre à
prendre, ce jour-là, à l'occasion des deux cortèges, celui des Lavoirs
et celui des Etudiants, qui, dès midi, allaient défiler, au milieu de
l'écrasement de la foule.

--Faites entrer monsieur Gascogne.

Un homme entra, grand, mince, très brun, ayant l'air d'un ouvrier
endimanché. D'aspect froid, connaissant admirablement les dessous de
Paris, il était d'esprit net et méthodique. Mais le pli professionnel le
gâtait un peu, il aurait eu plus d'intelligence s'il avait cru moins en
avoir, et s'il n'avait pas eu la certitude qu'il savait tout.

D'abord, il excusa monsieur le Préfet, qui serait venu certainement
lui-même, si une légère indisposition ne l'avait retenu. Il valait
peut-être mieux, du reste, que ce fût lui qui renseignât monsieur le
ministre sur la grave affaire, qu'il connaissait à fond. Et il dit la
grave affaire.

--Je crois bien, monsieur le ministre, que nous tenons enfin l'auteur de
l'attentat de la rue Godot-de-Mauroy.

Monferrand, qui écoutait d'un air impatient, se passionna tout d'un
coup. Les recherches vaines de la police, les attaques et les
plaisanteries des journaux étaient un de ses ennuis quotidiens. Il
répondit avec sa bonhomie brutale:

--Ah! tant mieux pour vous, monsieur Gascogne, car vous alliez finir par
y laisser votre place... L'homme est arrêté?

--Non, pas encore, monsieur le ministre. Mais il ne peut s'échapper,
c'est une affaire de quelques heures.

Et il conta toute l'histoire: comment l'agent Mondésir, averti par un
agent secret que l'anarchiste Salvat se trouvait dans un cabaret de
Montmartre, s'était présenté trop tard, lorsque l'oiseau venait de
s'envoler; puis, le hasard qui l'avait remis en présence de Salvat,
arrêté à cent pas du cabaret, guettant de loin; et, dès lors, Salvat
filé, dans l'espoir de le prendre au nid, avec ses complices, Salvat
suivi de la sorte jusqu'à la porte Maillot, où, brusquement, se sentant
traqué sans doute, il s'était mis à galoper, pour se jeter dans le Bois
de Boulogne. Il y était depuis deux heures du matin, sous la pluie fine
qui n'avait pas cessé de tomber. On avait attendu le jour, afin
d'organiser une battue et de lui donner la chasse, comme à une bête que
la lassitude doit suffire à livrer. De façon que, d'une minute à
l'autre, il allait être pris.

--Je sais, monsieur le ministre, combien vous vous intéressez à cette
arrestation, et j'ai eu la pensée d'accourir demander vos ordres.
L'agent Mondésir est là-bas, qui mène la battue. Il regrette bien de
n'avoir pas cueilli l'homme, boulevard Rochechouart; mais son idée de le
filer, tout de même, était excellente; et l'on ne peut que lui reprocher
de ne s'être pas méfié du Bois de Boulogne.

Salvat arrêté, ce Salvat dont les journaux étaient pleins depuis trois
semaines, c'était là une réussite, un coup dont le retentissement serait
énorme. Monferrand écoutait, et au fond de ses gros yeux fixes, derrière
son masque lourd de fauve au repos, se lisait tout un travail intérieur,
toute une soudaine volonté d'utiliser à son profit l'événement que le
hasard lui apportait. Confusément, déjà, un lien s'établissait en lui,
entre cette arrestation et l'interpellation de Mège, l'autre affaire,
celle des Chemins de fer africains, qui devait le lendemain renverser le
ministère. Et une combinaison s'ébauchait: n'était-ce pas son étoile qui
lui envoyait ce qu'il cherchait, le moyen de se repêcher dans l'eau
trouble de la crise prochaine?

--Mais, dites donc, monsieur Gascogne, êtes-vous bien sûr que ce Salvat
soit l'auteur de l'attentat?

--Oh! absolument sûr, monsieur le ministre. Il avouera tout, dans le
fiacre, avant d'arriver à la Préfecture.

Pensif, Monferrand s'était de nouveau mis à marcher, et les idées lui
venaient, à mesure qu'il parlait, avec une lenteur réfléchie.

--Mes ordres, mon Dieu! mes ordres, c'est d'abord que vous agissiez avec
une grande prudence... Oui, n'ameutez pas les promeneurs du Bois. Tâchez
que l'arrestation passe inaperçue... Et, si vous obtenez des aveux,
gardez-les pour vous, ne les communiquez pas à la presse. Oh! ça, je
vous le recommande bien, que les journaux ne soient pas mis dans
l'affaire... Enfin, venez me renseigner, moi, et le secret pour tout le
monde, le secret absolu!

Gascogne s'inclina, mais Monferrand le retint, pour lui dire que son
ami, M. Lehmann, procureur de la république, recevait quotidiennement
des lettres d'anarchistes, qui menaçaient de le faire sauter, lui et sa
famille; si bien que, malgré son courage, il demandait qu'on fît garder
sa maison par des agents en bourgeois. Déjà la Sûreté avait organisé une
surveillance pareille, pour la maison habitée par le juge d'instruction
Amadieu. Et, si celui-ci était un personnage précieux, Parisien aimable,
psychologue et criminaliste distingué, écrivain même à ses heures, le
procureur de la république Lehmann l'égalait en mérites de toutes
sortes, car il était un de ces magistrats politiques, un de ces Juifs de
talent avisé, qui très honnêtement font leur chemin, en se mettant
toujours du côté du pouvoir.

--Monsieur le ministre, dit à son tour Gascogne, il y a aussi l'affaire
Barthès... Nous attendons, faut-il procéder à l'arrestation, dans cette
petite maison de Neuilly?

Un de ces hasards, qui servent parfois les policiers, et qui font croire
à leur génie, lui avait révélé le secret refuge de Nicolas Barthès, la
petite maison d'un prêtre, l'abbé Pierre Froment. Et, bien que Barthès,
depuis que régnait la terreur anarchiste, dans l'affolement de Paris, se
trouvât sous le coup d'un mandat d'amener, simplement comme suspect,
pouvant avoir eu des rapports avec les révolutionnaires, il n'avait
point osé l'arrêter chez ce prêtre, un saint vénéré de tout le quartier,
sans avoir un ordre formel. Le ministre, consulté, l'avait approuvé
vivement de sa réserve vis-à-vis du clergé, en se chargeant lui-même
d'arranger l'affaire.

--Non, monsieur Gascogne, ne bougez pas. Vous savez mon sentiment,
ayons les prêtres avec nous, et non contre nous... J'ai fait écrire à
monsieur l'abbé Froment, pour qu'il vienne ce matin, un matin où je
n'attends personne. Je causerai avec lui, l'affaire ne vous regarde
plus.

Et il le congédiait, lorsque l'huissier reparut, en disant que monsieur
le président du Conseil était là.

--Barroux!... Ah! fichtre! monsieur Gascogne, sortez par ici, je préfère
que personne ne vous rencontre, puisque je vous demande le silence sur
l'arrestation de ce Salvat... C'est bien entendu, n'est-ce pas? moi seul
dois tout savoir, et téléphonez-moi ici, directement, si quelque
incident grave se produisait.

A peine le chef de la Sûreté avait-il disparu, par la porte d'un salon
voisin, que l'huissier rouvrit celle de l'antichambre.

--Monsieur le président du Conseil.

Les mains tendues, avec un empressement où la déférence et la cordialité
étaient dosées avec justesse, Monferrand s'avança, de son air franc et
bonhomme.

--Ah! mon cher président, pourquoi vous êtes-vous dérangé? Je serais
allé chez vous, si vous aviez hâte de me voir.

Mais, d'un geste impatient, Barroux rejeta toute préséance.

--Non, non! je faisais aux Champs-Elysées ma promenade à pied
quotidienne, j'étais sous l'empire de préoccupations si vives, que j'ai
mieux aimé venir tout de suite... Vous pensez bien que nous ne pouvons
rester sous le coup de ce qui se passe. Et, en attendant le Conseil de
demain matin, où il faudra arrêter un plan de défense, j'ai senti que
nous avions à causer ensemble.

Il prit un fauteuil, tandis que Monferrand en roulait un autre, pour
s'asseoir devant lui, à contre-jour. Les deux hommes étaient en
présence. Et autant Barroux, de dix ans plus âgé, blanc et solennel,
gardait la haute prestance du pouvoir, avec sa belle figure rasée, ses
favoris neigeux, toute cette attitude de conventionnel romantique, qui
essayait de magnifier la simple loyauté d'un bourgeois, un peu sot et
bon; autant l'autre, lourd et fin, sous son masque commun, dans son
affectation de rondeur et de simplicité, cachait des gouffres ignorés,
une âme obscure de jouisseur et de despote, sans pitié ni scrupules.

Très ému au fond, Barroux souffla un instant, le sang à la tête, le
coeur battant d'indignation et de colère, au souvenir du flot de
basses injures que _la Voix du Peuple_ avait déversé sur lui, le matin
encore.

--Voyons, mon cher collègue, il faut en finir, il faut faire cesser
cette scandaleuse campagne... D'ailleurs, vous vous doutez bien de ce
qui nous attend demain à la Chambre. Maintenant que voilà la fameuse
liste publiée, nous allons avoir sur les bras tous les mécontents.
Vignon s'agite...

--Ah! vous avez des nouvelles de Vignon? demanda Monferrand, devenu très
attentif.

--Sans doute, en passant, je viens de voir une file de fiacres à sa
porte. Toutes ses créatures sont en branle depuis hier, et vingt
personnes m'ont dit que la bande se partageait déjà les portefeuilles.
Car vous vous doutez bien que l'ingénu et farouche Mège va tirer une
fois de plus les marrons du feu. Enfin, nous sommes morts, on a la
prétention de nous enterrer dans la boue, avant de se disputer nos
dépouilles.

Il eut un geste théâtral, le bras tendu, et sa voix sonna éloquemment,
comme s'il se trouvait à la tribune. Son émotion était réelle pourtant,
des larmes montaient à ses yeux.

--Moi, moi! qui ai donné ma vie entière à la république, qui l'ai
fondée, qui l'ai sauvée, me voir ainsi abreuvé d'outrages, être obligé
de me défendre contre des accusations abominables! Un prévaricateur,
moi! un ministre qui se serait vendu, qui aurait reçu deux cent mille
francs de ce Hunter, pour les mettre simplement dans sa poche!... Eh!
oui, il a été question de deux cent mille francs entre lui et moi. Mais
il faut dire comment et dans quelles conditions. C'est comme vous sans
doute, pour les quatre-vingt mille francs qu'il vous aurait remis...

Monferrand l'interrompit, d'une voix nette.

--Il ne m'a pas remis un centime.

Très surpris, l'autre le regarda, mais ne vit que sa grosse tête rude,
noyée d'ombre.

--Ah!... Je croyais que vous étiez en relation d'affaires avec lui, et
que vous le connaissiez particulièrement.

--Non, j'ai connu Hunter comme tout le monde, je ne savais même pas
qu'il était le racoleur du baron Duvillard, pour les Chemins de fer
africains, et jamais il n'a été question de cette chose entre nous.

Cela était si invraisemblable, si contraire à tout ce qu'il savait, que
Barroux, devant un si évident mensonge, resta un instant effaré. Puis,
il se ressaisit d'un geste, laissant les autres à leur cas, pour revenir
au sien.

--Oh! moi, il m'a fait plus de dix visites, il m'en a rebattu les
oreilles, des Chemins de fer africains. C'était lorsque la Chambre a dû
voter l'émission des valeurs à lots... Et, tenez! mon cher, je nous vois
encore, dans cette pièce, car vous vous souvenez que j'avais alors
l'Intérieur, tandis que vous veniez d'entrer aux Travaux publics. Moi,
j'étais assis à ce bureau, tandis que Hunter se trouvait ici même, dans
ce fauteuil où je suis. Ce jour-là, il avait désiré me consulter sur
l'emploi des sommes considérables que la banque Duvillard voulait
consacrer à la publicité; et, devant les gros chiffres mis en regard des
journaux monarchistes, je me rappelle que je me fâchais, estimant avec
raison que c'était là un argent de ruine contre la république; de sorte
que, cédant à ses instances, je dressai moi aussi une liste, disposant
des fameux deux cent mille francs pour des journaux républicains, des
journaux amis, qui ont touché par mon entremise, c'est vrai... Voilà
l'histoire.

Il se leva, se frappa la poitrine du poing, tandis que sa voix se
haussait encore.

--Eh bien! j'en ai assez, des calomnies et des mensonges... Cette
histoire, je vais demain la conter tout simplement à la Chambre. Ce sera
ma seule défense. Un honnête homme ne craint pas la vérité.

A son tour, Monferrand s'était levé, dans un cri, où il se confessait
tout entier.

--C'est idiot, jamais on n'avoue, vous ne ferez pas ça!

Mais Barroux s'entêta, superbe.

--Je le ferai. Nous verrons bien si la Chambre, par acclamation,
n'absoudra pas un vieux serviteur de la liberté.

--Non! vous tomberez sous les huées, et vous nous entraînerez tous avec
vous.

--Qu'importe? nous tomberons, dignement, honnêtement!

Monferrand eut un geste de furieuse colère. Puis, tout d'un coup, il se
calma. Une brusque lueur venait de jaillir, dans l'anxieuse confusion,
où il se débattait depuis le matin; et tout s'éclairait, le plan encore
vague qu'avait fait naître en lui l'arrestation prochaine de Salvat, se
complétait, s'élargissait en une combinaison audacieuse. Pourquoi donc
aurait-il empêché la chute de ce grand innocent de Barroux? L'unique
chose d'importance était de ne pas tomber avec lui, ou du moins de se
rattraper. Il se tut, il ne mâcha plus que des mots sourds, où sa
révolte semblait s'user. Et, enfin, de son air de bonhomie bourrue:

--Mon Dieu! après tout, vous avez peut-être raison. Il faut être brave.
Et, d'ailleurs, mon cher président, vous êtes notre chef, nous vous
suivrons.

Les deux hommes s'étaient rassis face à face, et la conversation
continua, ils achevèrent de se mettre cordialement d'accord sur
l'attitude du ministère, en vue de l'interpellation certaine du
lendemain.

Cette nuit-là, le baron Duvillard n'avait guère dormi. Laissé à sa porte
par Gérard, il s'était couché violemment, en homme qui veut commander au
sommeil, afin d'oublier et de se reprendre. Mais le sommeil n'était
point venu, il l'avait cherché pendant de longues heures, brûlé
d'insomnie, la chair en feu sous l'affront de Silviane. Comme il l'avait
crié, c'était monstrueux, cela! cette fille, enrichie, comblée, le
souffletant de cette boue, lui le maître, qui se flattait d'avoir mis
Paris et la république dans sa poche, qui disposait des consciences
comme un marchand accapare les laines ou les cuirs, pour un coup de
Bourse! Et la sourde conscience que Silviane était sa tare vengeresse,
sa pourriture, à lui le pourrisseur, achevait de l'exaspérer. Vainement,
il voulait chasser cette hantise, se rappeler ses affaires, ses
rendez-vous du lendemain, les millions qu'il brassait aux quatre coins
du monde, la toute-puissance de l'argent qui mettait entre ses mains le
sort des peuples. Toujours, et malgré tout, Silviane renaissait,
l'éclaboussait de son vice. Il tâcha de se raccrocher désespérément à la
grande affaire qu'il préparait depuis des mois, le fameux Chemin de fer
transsaharien, une colossale entreprise qui remuerait les milliards et
changerait la face de la terre. Et Silviane reparut encore, le gifla sur
les deux joues, de sa petite main trempée dans le ruisseau. Vers la
pointe du jour, cependant, il finit par s'assoupir, en refaisant le
furieux serment de ne jamais la revoir, de la repousser du pied, même si
elle venait se traîner à ses genoux.

Dès sept heures, lorsqu'il se réveilla, brisé, dans la moiteur
alanguissante des draps, sa première pensée fut pour elle, il faillit
céder à une lâcheté. L'idée l'assaillait de courir s'assurer si elle
était rentrée, de la surprendre endormie, et de faire sa paix, et d'en
profiter pour la ravoir peut-être. Mais il sauta du lit, alla se tremper
d'eau froide, retrouva sa bravoure. C'était une misérable, il se crut
cette fois guéri d'elle à jamais. Et la vérité fut qu'il finit par
l'oublier, dès qu'il eut ouvert les journaux du matin. La publication de
la liste, dans _la Voix du Peuple_, le bouleversa, car il avait douté
jusque-là que Sanier l'eût en sa possession. D'un coup d'oeil, il
jugea le document, les quelques vérités qu'il contenait, mêlées à
l'habituel flot d'imbécillités et de mensonges. Lui, pourtant, cette
fois encore, ne se sentit pas atteint: il ne redoutait réellement qu'une
chose, l'arrestation de son intermédiaire Hunter, dont le procès aurait
pu le mettre en cause. Comme il ne cessait de le répéter, de son air
calme et souriant, il n'avait fait que ce que font toutes les maisons de
banque, lorsqu'elles lancent une émission, payant la publicité de la
presse, employant des courtiers, récompensant les services discrets,
rendus à l'affaire. C'était une affaire, et cela, pour lui, disait tout.
Du reste, il était beau joueur, il parlait avec un mépris indigné d'un
banquier qui, dans un récent scandale, affolé, acculé, ruiné par le
chantage, avait cru finir les choses en se tuant, un drame pitoyable,
une mare de boue et de sang, d'où le scandale avait repoussé
monstrueusement, en une pullulante et indestructible végétation. Non,
non! on restait debout, on luttait jusqu'à la dernière énergie, jusqu'au
dernier écu.

Vers neuf heures, un tintement l'appela au téléphone particulier, posé
sur son bureau. Et sa folie le reprit, l'idée le traversa que ce devait
être Silviane. Souvent, elle s'amusait ainsi à le déranger, au milieu
des plus graves préoccupations. Elle venait de rentrer, elle comprenait
qu'elle était allée trop loin, et voulait son pardon. Puis, lorsqu'il
entendit que c'était Monferrand qui le demandait au ministère, il eut le
léger frisson d'un homme sauvé encore du gouffre qu'il côtoie. Vivement,
il demanda son chapeau, sa canne, désireux de marcher, de réfléchir au
grand air. Et, de nouveau, il fut tout aux complications de l'affaire
scandaleuse qui allait émotionner le parlement et Paris entier. Se tuer,
ah! non, c'était sot et lâche. La terreur pouvait souffler, il se
sentait d'âme ferme, de volonté supérieure aux événements, résolu à se
défendre en maître qui entend ne rien lâcher de sa puissance.

Cette terreur, dès que Duvillard entra dans les antichambres du
ministère, il la sentit qui soufflait en tempête. _La Voix du Peuple_,
avec sa terrible liste, avait glacé les coeurs des coupables, et tous
pâlissaient, tous accouraient, éperdus, en sentant le sol qui croulait
sous eux. Le premier qu'il aperçut fut Dutheil, fiévreux, mâchant ses
fines moustaches, la face tirée par un tic, dans son effort de sourire
quand même. Il le gronda d'être là, c'était une faute de venir ainsi aux
nouvelles, l'air effaré. Et l'autre, ragaillardi déjà par cette rude
parole, se défendait, jurait qu'il n'avait pas même lu l'article de
Sanier, qu'il était monté simplement pour recommander au ministre une
dame de ses amies. Le baron se chargea de son affaire, le renvoya, en
lui souhaitant une bonne mi-carême. Mais celui surtout qui lui fit
pitié, ce fut Chaigneux, le corps vacillant, comme plié par le poids de
sa longue tête chevaline, et si malpropre, si en détresse, qu'on aurait
dit un vieux pauvre. Quand il reconnut le banquier, il se précipita,
vint le saluer avec un empressement obséquieux.

--Ah! monsieur le baron, faut-il que les hommes soient méchants! C'est
ma mort, on m'assassine, et que deviendra ma femme, que deviendront mes
trois filles, dont je suis l'unique soutien?

Il avait mis dans cette lamentation toute son histoire de triste sire,
victime de la politique, ayant eu la folie de quitter Arras et son étude
d'avoué pour triompher à Paris avec ses quatre femmes, comme il disait,
la mère et les trois filles, dont il n'avait plus été dès lors que le
domestique honteux, effaré par ses continuels échecs de médiocre. Député
honnête, ah! grand Dieu! il aurait bien voulu l'être; mais n'était-il
pas le besogneux éternel, toujours en quête d'un billet de cent francs,
le député forcément à vendre? et piteux, et tellement bousculé par ses
quatre femmes, qu'il aurait ramassé pour elles de l'argent n'importe où,
dans n'importe quoi.

--Imaginez-vous, monsieur le baron, que j'ai enfin trouvé un mari pour
mon aînée. C'est la première chance qui m'arrive, elles ne seront plus
que trois à la maison... Seulement, vous comprenez la désastreuse
impression, sur la famille du jeune homme, d'un article comme celui de
ce matin. Et je suis accouru chez monsieur le ministre, pour le supplier
d'accorder une place de secrétaire à mon futur gendre... Cette place,
que j'ai promise, peut encore tout arranger.

Il était si minable, il parlait d'une voix si éplorée, que Duvillard eut
l'idée d'une de ces bonnes actions, qu'il savait risquer à propos, et
dans lesquelles il plaçait sa protection et son argent à gros intérêts.
Il est toujours excellent d'avoir à soi de ces créatures malchanceuses
dont on se fait, pour un morceau de pain, des valets et des complices.
Aussi le renvoya-t-il, en se chargeant de son affaire, ainsi qu'il
s'était chargé de celle de Dutheil. Et il ajouta qu'il l'attendrait le
lendemain, pour causer, pour l'aider, puisqu'il mariait une de ses
filles.

Chaigneux, flairant un prêt, s'effondra en remerciements.

--Ah! monsieur le baron, ma vie sera trop courte pour acquitter une
telle dette de reconnaissance.

Comme Duvillard se retournait, il eut la surprise d'apercevoir, dans un
coin de l'antichambre, l'abbé Froment qui attendait. Celui-là, pourtant,
n'était pas de la charrette des suspects, bien que, lui aussi, parût
cacher une anxiété profonde, en affectant de lire un journal. Le baron
s'avança, serra la main du prêtre, causa cordialement. Et Pierre lui
conta qu'il avait reçu une lettre, le priant de se présenter chez le
ministre: il ignorait pourquoi, il se disait très surpris, souriant, ne
voulant pas montrer son inquiétude. Depuis un quart d'heure, il
attendait. Pourvu qu'on ne l'oubliât pas, dans cette antichambre!

L'huissier parut, s'empressa.

--Monsieur le ministre vous attend, monsieur le baron. Il est en ce
moment avec monsieur le président du Conseil; mais, dès que monsieur le
président s'en ira, j'ai ordre de vous introduire, monsieur le baron.

Presque aussitôt, Barroux sortit; et, comme Duvillard allait entrer, il
le reconnut, le retint. Amèrement, il parla de l'affaire, en homme
indigné, sous le coup de la calomnie. Est-ce que lui, Duvillard, n'en
témoignerait pas à l'occasion, que lui, Barroux, n'avait jamais touché
directement un centime? Il oubliait qu'il parlait à un banquier, qu'il
était lui-même ministre des Finances, pour dire tout son dégoût de
l'argent. Ah! les affaires, quelle eau trouble, empoisonnée et
salissante! Mais il répétait qu'il souffletterait les insulteurs, et que
la vérité suffirait.

Duvillard l'écoutait, le regardait. Et la pensée de Silviane, tout d'un
coup, rentrait en lui, le hantait, sans qu'il fît même un effort pour la
chasser. Il songeait que, si Barroux l'avait bien voulu, lorsqu'il
l'avait prié d'agir, Silviane serait maintenant à la Comédie, et que
certainement la déplorable aventure de la veille n'aurait pas eu lieu;
car il commençait à se reconnaître coupable, jamais Silviane ne l'aurait
lâché salement, s'il avait contenté son caprice.

--Vous savez, je vous en veux, dit-il en interrompant le ministre.

Etonné, l'autre à son tour le regarda.

--Comment, vous m'en voulez! De quoi donc?

--Mais de ce que vous ne m'avez pas aidé, vous savez bien, pour cette
amie à moi, qui désire débuter dans _Polyeucte_.

Barroux sourit, condescendant, aimable.

--Ah! oui, Silviane d'Aulnay! Mais, mon cher ami, c'est Taboureau qui
s'est mis en travers. Il a les Beaux-Arts, la question ne regardait que
lui. Et je n'y pouvais rien, ce parfait honnête homme, qui nous est
tombé d'une Faculté de province, est plein de scrupules... Moi, je suis
un vieux Parisien, je comprends tout, j'aurais été enchanté de vous être
agréable.

Devant cette résistance nouvelle à son plaisir, Duvillard se reprit de
passion, eut le besoin immédiat d'obtenir ce qu'on lui refusait.

--Taboureau, Taboureau, un joli poids mort dont vous vous êtes encombré
là! Honnête, est-ce que tout le monde ne l'est pas?... Voyons, mon cher
ministre, il en est temps encore, faites nommer Silviane, ça vous
portera bonheur pour demain.

Cette fois, Barroux éclata franchement de rire.

--Non, non! je ne puis lâcher Taboureau en ce moment... On s'en
amuserait trop. Un ministère perdu ou sauvé, sur la question Silviane!

Il avait tendu la main, pour prendre congé. Le baron la serra, le retint
un instant encore, en lui disant, très grave, un peu pâle:

--Vous avez tort de rire, mon cher ministre. Des ministères sont tombés
ou se sont remis debout pour moins que ça... Si vous tombez demain, je
souhaite que vous ne le regrettiez jamais.

Et il le regarda s'éloigner, blessé au coeur de son air de
plaisanterie, exaspéré par l'idée que quelque chose lui était décidément
impossible. Certes, ce n'était pas dans l'espoir de se remettre avec
Silviane, mais il se jurait de tout bouleverser, s'il le fallait, pour
lui envoyer son traité signé, par simple vengeance, comme un soufflet,
oui! un soufflet. Cette minute venait d'être décisive.

A cet instant, Duvillard, dont les yeux accompagnaient Barroux, fut
surpris de voir Fonsègue, qui arrivait, manoeuvrer de façon à n'être
pas aperçu par le ministre. Il y réussit, il entra dans l'antichambre,
les yeux troubles, toute sa petite personne, si vive et si spirituelle
d'habitude, éperdue. C'était le vent de terreur qui continuait à
souffler et qui l'apportait.

--Vous n'avez donc pas vu votre ami Barroux? demanda le baron, intrigué.

--Barroux? non!

Et ce tranquille mensonge suffisait à tout confesser. Il se tutoyait
avec Barroux, il le soutenait dans son journal depuis dix ans, de mêmes
idées, de même religion politique que lui. Mais, sous la menace de la
débâcle, il devait sentir, avec son flair merveilleux, qu'il lui fallait
changer d'amitié, s'il ne voulait, lui aussi, rester sous les décombres.
Il n'avait pas mis de longues années de prudence, de diplomatique vertu,
à fonder le plus digne et le plus respecté des journaux, pour le laisser
ainsi compromettre par la maladresse d'un honnête homme.

--Je vous croyais fâché avec Monferrand, reprit Duvillard. Que
venez-vous donc faire ici?

--Oh! mon cher baron, le directeur d'un grand journal n'est fâché avec
personne. Il est au service du pays.

Malgré l'émoi personnel où il était, Duvillard ne put s'empêcher de
sourire.

--Vous avez raison. Et puis, Monferrand est un homme vraiment fort,
qu'on peut soutenir sans crainte.

Cette fois, Fonsègue se demanda si son angoisse se voyait. Lui, si beau
joueur, toujours maître de son jeu, venait d'être terrifié par l'article
de _la Voix du Peuple_. Pour la première fois de sa vie, il avait commis
une faute, il se sentait à la merci d'une délation, ayant eu
l'impardonnable imprudence d'écrire un billet de trois lignes. Les
cinquante mille francs, que Barroux lui avait fait remettre, pour son
journal, sur les deux cent mille destinés à la presse, ne l'inquiétaient
pas. Mais il tremblait qu'on ne découvrît l'autre affaire, une somme
reçue en cadeau. Il ne retrouva un peu de sang-froid que sous le regard
clair du baron. C'était imbécile de ne plus savoir mentir et d'avouer
par sa seule attitude.

L'huissier s'était approché.

--Je rappelle à monsieur le baron que monsieur le ministre l'attend.

Resté seul avec l'abbé Froment, Fonsègue, dès qu'il l'aperçut, alla
s'asseoir près de lui, en s'étonnant à son tour de le trouver là. Pierre
répéta qu'il avait reçu une sorte de lettre de convocation, sans qu'il
pût deviner ce que le ministre avait à lui dire. Et il laissa percer
encore son impatience de savoir, le léger frisson qui agitait ses
doigts. Mais il fallait bien attendre, puisque de si graves affaires se
débattaient.

Tout de suite, en voyant entrer Duvillard, Monferrand s'était avancé,
les mains tendues. Lui, l'air très calme toujours, sous le vent de
terreur, gardait son air bonhomme et souriant.

--Hein? quelle histoire, mon cher baron!

--C'est idiot! déclara nettement celui-ci, avec un haussement
d'épaules.

Et il s'assit sur le fauteuil que Barroux venait de quitter, tandis que
le ministre reprenait sa place, en face de lui. Tous deux étaient faits
pour s'entendre, et ils eurent les mêmes gestes désespérés, les mêmes
plaintes furieuses, en déclarant que le gouvernement, pas plus que les
affaires, n'étaient désormais possibles, si l'on exigeait des hommes la
vertu qu'ils n'avaient pas. Est-ce que, dans tous les temps, sous tous
les régimes, lorsqu'on attendait un vote des Chambres, à propos de
quelque grande entreprise, la tactique naturelle, légitime, n'était pas
de faire le nécessaire pour l'obtenir? Il fallait bien se ménager des
influences, se gagner des sympathies, s'assurer des voix enfin! Or, tout
se payait, les hommes comme le reste, les uns avec de bonnes paroles,
les autres avec des faveurs ou de l'argent, des cadeaux plus ou moins
déguisés. Et, en admettant qu'on fût allé un peu loin dans les achats,
que certains maquignonnages eussent manqué de prudence, est-ce que
c'était sage de faire un tel bruit, est-ce qu'un pouvoir fort n'aurait
pas commencé par étouffer le scandale, par patriotisme, par simple
propreté même?

--Mais évidemment! mais vous avez mille fois raison! criait Monferrand.
Ah! si j'étais le maître, vous verriez le bel enterrement de première
classe!

Puis, comme Duvillard le regardait fixement, frappé par ce dernier mot,
il reprit, avec son sourire:

--Par malheur, je ne suis pas le maître, et c'est pour causer un peu
avec vous de la situation que je me suis permis de vous déranger...
Barroux, qui sort d'ici, m'a paru dans une disposition d'esprit
fâcheuse.

--Oui, je viens de le rencontrer, il a des idées si singulières
parfois...

Et le baron s'interrompit, pour dire:

--Vous savez que Fonsègue est là, dans l'antichambre. Puisqu'il veut
faire sa paix, envoyez-le donc chercher. Il ne sera pas de trop, il est
homme de bon conseil, et souvent son journal suffit à donner la
victoire.

--Comment, Fonsègue est là! cria Monferrand. Je ne demande pas mieux que
de lui serrer la main. De vieilles histoires qui ne regardent personne!
Ah! grand Dieu! si vous saviez combien je manque de rancune!

Lorsque l'huissier eut introduit Fonsègue, la réconciliation eut lieu
tout simplement. Ils s'étaient connus au collège, dans leur Corrèze
natale, et ils ne se parlaient plus depuis dix ans, à la suite d'une
abominable histoire, dont personne ne savait au juste les détails. Mais
il est des heures où il faut bien enterrer les cadavres, lorsqu'on est
forcé de déblayer le champ, pour une bataille nouvelle.

--Tu es gentil de revenir le premier. Alors, c'est fini, tu ne m'en veux
plus?

--Eh! non! A quoi bon se dévorer, lorsqu'on aurait tout intérêt à
s'entendre?

Sans autre explication, on en vint à la grande affaire, la conférence
commença. Et, lorsque Monferrand eut dit la volonté de Barroux d'avouer,
d'expliquer sa conduite, les deux autres se récrièrent. C'était la chute
certaine, on saurait bien l'en empêcher, il ne ferait pas une pareille
sottise. Ensuite, on discuta tous les moyens imaginables de sauver le
ministère en péril, car ce devait être là l'unique désir de Monferrand.
Et lui-même affectait de chercher avec passion le moyen de tirer
d'embarras ses collègues et lui-même, bien qu'il gardât, aux coins des
lèvres, un mince sourire. Enfin, il sembla vaincu, il ne chercha plus.

--Allez, le ministère est par terre!

Les deux autres se regardèrent, anxieux de confier au hasard du prochain
cabinet l'affaire des Chemins de fer africains. Un cabinet Vignon se
piquerait sans doute d'honnêteté.

--Alors, quoi? que faisons-nous?

Mais, à ce moment, la sonnerie du téléphone tinta, et Monferrand se
rendit à cet appel.

--Vous permettez?

Pendant un instant, il écouta, il parla, dans l'appareil, sans que ses
réponses, ses questions brèves pussent rien indiquer de la communication
qui lui était faite. C'était le chef de la Sûreté qui, pour tenir sa
promesse, lui téléphonait que l'homme venait d'être retrouvé, dans le
Bois de Boulogne, et que la chasse allait être menée rudement.

--Parfait! et n'oubliez pas mes ordres!

Puis, Monferrand, dont le plan, peu à peu élargi, se fixait enfin, dans
la certitude de l'arrestation de Salvat, revint au milieu de la vaste
pièce, marcha lentement, en disant avec sa familiarité coutumière:

--Que voulez-vous? mes bons amis, il faudrait que je fusse le maître.
Ah! si j'étais le maître!... Une commission d'enquête, oui! c'est
l'enterrement de première classe, pour ces grosses affaires-là, si
pleines d'abominations. Moi, je n'avouerais rien et je ferais nommer une
commission d'enquête. Vous verriez, dès lors, comme l'effroyable orage
s'en irait en douceur.

Duvillard et Fonsègue s'égayèrent. Mais le second surtout devina
presque, grâce à sa profonde connaissance du personnage.

--Ecoute donc! si le ministère est par terre, il ne s'ensuit pas que tu
y sois avec lui. Un ministère se raccommode, lorsque les morceaux en
sont bons.

Monferrand, inquiet d'avoir été deviné, se débattit.

--Ah! non, non, mon cher, je ne joue pas ce jeu-là. On est tous
solidaires, que diable!

--Solidaires, allons donc! pas avec les naïfs qui se noient exprès! Car
enfin, si nous avons besoin de toi, nous autres, il nous est bien permis
de te sauver malgré toi... N'est-ce pas? mon cher baron.

Et, comme Monferrand se rasseyait, ne protestant plus, attendant,
Duvillard, de nouveau à sa passion, repris de colère au souvenir du
refus de Barroux, s'écria, en se levant à son tour:

--Mais certainement! Si le ministère est condamné, qu'il tombe donc!...
Que voulez-vous tirer d'un ministère où il y a un Taboureau? Voilà un
vieux professeur usé, sans prestige, qui nous arrive de Grenoble, qui
n'a jamais mis les pieds dans un théâtre, et à qui l'on confie les
théâtres. Naturellement, il a fait bêtises sur bêtises.

Monferrand, très au courant de la question Silviane, resta grave,
s'amusa un instant à exciter le baron.

--Taboureau est un universitaire un peu terne, un peu démodé, mais qui
se trouvait tout indiqué pour l'Instruction publique, où il est chez
lui.

--Laissez-moi donc tranquille, mon cher! Voyons, vous êtes plus
intelligent que ça, vous n'allez pas défendre Taboureau, comme
Barroux... C'est vrai, je tiens beaucoup à ce que Silviane débute. Elle
est très gentille au fond, et elle a énormément de talent. Eh bien!
vous, est-ce que vous vous mettriez en travers?

--Moi? Ah! grand Dieu, non! Une jolie fille sur la scène, ça ferait
quand même plaisir à tout le monde, j'en suis sûr... Seulement, il
faudrait avoir à l'Instruction un homme qui pense comme moi.

Son mince sourire avait reparu. Ce n'était vraiment pas cher, de
s'assurer Duvillard et la toute-puissance de ses millions, en faisant
débuter cette fille. Il se tourna vers Fonsègue, comme pour le
consulter. Celui-ci, sérieusement, sentant la haute importance de
l'affaire, cherchait, réfléchissait.

--A l'Instruction, un sénateur serait excellent... C'est que je ne vois
personne, absolument personne, dans les conditions requises. Un esprit
libre, parisien, dont la présence à la tête de l'Université
n'étonnerait pourtant pas trop... Il y a bien Dauvergne.

Surpris, Monferrand s'exclama.

--Qui ça, Dauvergne?... Ah! oui, Dauvergne, le sénateur de Dijon... Mais
il ignore tout de l'Université, il n'a pas la moindre aptitude.

--Dame! reprit Fonsègue, je cherche... Dauvergne est bien de sa
personne, grand, blond, décoratif. Et puis, vous savez qu'il est
immensément riche, qu'il a une jeune femme délicieuse, ce qui ne gâte
rien, et qu'il donne de vraies fêtes, dans son appartement du boulevard
Saint-Germain.

Lui-même n'avait risqué d'abord le nom qu'en hésitant. Mais, peu à peu,
son choix lui apparaissait comme une vraie trouvaille.

--Attendez donc! je me souviens que Dauvergne, dans sa jeunesse, a fait
jouer à Dijon une pièce, un acte en vers. Et c'est une ville littéraire
que Dijon, ça lui donne tout de suite un petit parfum de belles-lettres.
Sans compter que, depuis vingt ans, il n'y a pas remis les pieds et
qu'il est un Parisien déterminé, répandu dans tous les mondes...
Dauvergne fera tout ce qu'on voudra. Je vous dis que c'est notre homme.

Duvillard déclara qu'il le connaissait et qu'il le trouvait très bien.
D'ailleurs, lui ou un autre!

--Dauvergne, Dauvergne, répétait Monferrand. Mon Dieu, oui! après tout.
Il fera peut-être un très bon ministre. Va pour Dauvergne.

Puis, tout d'un coup, il éclata d'un gros rire.

--Alors, voilà que nous refaisons le cabinet pour que cette aimable dame
entre à la Comédie! Le cabinet Silviane... Voyons, et les autres
portefeuilles?

Il plaisantait, sachant que la gaieté hâte souvent les solutions
difficiles. Et, en effet, ils continuèrent à régler avec enjouement les
détails de ce qu'il y aurait à faire, si le ministère était battu le
lendemain. Sans qu'ils eussent dit nettement la chose, le plan était de
laisser tomber Barroux, de l'y aider même, puis de s'employer à repêcher
Monferrand dans l'eau trouble. Ce dernier, vis-à-vis des deux autres, se
liait, ayant besoin d'eux, de la souveraineté financière du baron,
surtout de la campagne que le directeur du _Globe_ pouvait faire en sa
faveur; de même que ceux-ci, en dehors de la question Silviane, avaient
besoin de lui, de l'homme de gouvernement à la forte poigne, qui
promettait d'enterrer le scandale des Chemins de fer africains, en
faisant nommer une commission d'enquête dont il tiendrait les fils. Et
l'entente fut bientôt complète entre les trois hommes, car rien ne
rapproche plus étroitement qu'un intérêt commun, la peur et le besoin
qu'on a les uns des autres. Aussi, lorsque Duvillard parla de l'affaire
de Dutheil, de la jeune dame que ce dernier recommandait, le ministre
déclara que c'était chose faite. Un bien gentil garçon, Dutheil, comme
il en faudrait beaucoup! Il fut aussi convenu que le futur gendre de
Chaigneux aurait sa place. Ce pauvre Chaigneux, si dévoué, toujours prêt
à se charger d'une commission, et qui avait la vie si dure avec ses
quatre femmes!

--Eh bien, c'est entendu!

--C'est entendu!

--C'est entendu!

Et Monferrand, Duvillard et Fonsègue se serrèrent vigoureusement la
main.

Puis, comme le premier accompagnait les deux autres jusqu'à la porte, il
aperçut, dans l'antichambre, un prélat, à la soutane fine, bordée de
violet, qui causait debout avec un prêtre.

Le ministre tout de suite s'empressa, l'air désolé.

--Ah! monseigneur Martha, vous attendiez!... Entrez, entrez vite.

Mais, avec une parfaite urbanité, l'évêque n'en voulut rien faire.

--Non, non, monsieur l'abbé Froment était là avant moi. Veuillez le
recevoir.

Il fallut que Monferrand cédât, fît entrer le prêtre, et ce ne fut pas
long. Lui qui usait d'une diplomatique réserve, dès qu'il se trouvait
devant un membre du clergé, lâcha tout d'un paquet l'affaire de Barthès.
Pierre, depuis deux heures qu'il attendait, venait de passer par les
angoisses les plus vives, car la seule explication naturelle à la lettre
reçue était qu'on avait découvert chez lui la présence de son frère.
Qu'allait-il se passer? Et, lorsqu'il entendit le ministre ne lui parler
que de Barthès, lui expliquer que le gouvernement aimait mieux savoir
Barthès en fuite que d'être forcé de l'envoyer une fois de plus en
prison, il resta un instant déconcerté, ne comprenant pas. Comment la
police, qui avait su trouver le légendaire conspirateur dans la petite
maison de Neuilly, semblait-elle y totalement ignorer celle de
Guillaume? C'était là le génie plein de trous des grands policiers.

--Alors, monsieur le ministre, que désirez-vous de moi? Je ne comprends
pas très bien.

--Mon Dieu! monsieur l'abbé, je laisse tout ceci à votre prudence. Dans
quarante-huit heures, si cet homme était encore chez vous, nous serions
obligés de l'arrêter, ce qui serait pour nous un chagrin, car nous
n'ignorons pas que votre demeure est l'asile de toutes les vertus...
Conseillez-lui donc de quitter la France. Il ne sera pas inquiété.

Et, vivement, Monferrand ramena Pierre dans l'antichambre. Puis,
souriant, courbé en deux:

--Monseigneur, je suis tout à vous... Entrez, entrez, je vous prie.

Le prélat, qui causait gaiement avec Duvillard et Fonsègue, leur serra
la main, serra également celle de Pierre. Il était, ce matin-là, d'une
bonne grâce infinie, dans son désir de s'attacher tous les coeurs. Ses
yeux noirs et vifs souriaient, son beau visage aux lignes correctes et
fermes n'était que caresse. Et il entra dans le cabinet du ministre avec
grâce, sans hâte, de son air aisé de conquête.

Maintenant, dans le ministère désert, il n'y avait plus que Monferrand
et monseigneur Martha, enfermés, causant sans fin. On avait cru que le
prélat ambitionnait la députation. Mais il jouait un rôle plus utile,
plus souverain, à gouverner dans l'ombre, à être l'âme directrice de la
politique du Vatican en France. La France ne restait-elle pas la Fille
aînée de l'Eglise, la seule grande nation qui pourrait un jour rendre à
la papauté sa toute-puissance? Il avait accepté la république, il
prêchait le ralliement, il passait pour être, à la Chambre,
l'inspirateur du nouveau groupe catholique. Et Monferrand, frappé des
progrès de l'esprit nouveau, de cette réaction du mysticisme, qui se
flattait d'enterrer la science, était plein d'amabilités, en homme à la
forte poigne, utilisant, pour sa victoire, toutes les forces qui
s'offraient.



IV


L'après-midi de ce même jour, Guillaume fut pris d'un tel besoin de
grand air et d'espace, que Pierre consentit à faire avec lui une longue
promenade dans le Bois de Boulogne, voisin de leur petite maison. A son
retour du ministère, pendant le déjeuner, il avait conté à son frère
comment le gouvernement entendait se débarrasser une fois de plus de
Nicolas Barthès; et tous deux en avaient l'âme assombrie, ne sachant de
quelle façon annoncer l'exil au vieil homme, se donnant jusqu'au soir
pour trouver la manière d'en adoucir l'amertume. Ils en causeraient en
marchant. Puis, pourquoi se cacher davantage, pourquoi ne pas risquer
cette première sortie, puisque rien décidément ne semblait menacer
Guillaume? Et les deux frères entrèrent dans le Bois par la porte des
Sablons, qui se trouvait prochaine.

On était aux derniers jours de mars, le Bois commençait à verdir, mais
si tendrement, que les pointes légères des feuilles n'étaient encore, au
travers des massifs, qu'une mousse pâle, une dentelle d'une infinie
délicatesse. Les averses continues de la nuit et de la matinée avaient
cessé, le ciel restait d'un gris de cendre fine, et cela était d'une
exquise fraîcheur, d'une enfance ingénue, ce Bois renaissant, trempé
d'eau, dans la douceur immobile de l'air. Les réjouissances de la
mi-carême avaient dû attirer la grande foule, au centre de Paris, sur le
passage des chars, car il n'y avait, par les allées, que des cavaliers
et des équipages, de belles promeneuses descendues des coupés et des
landaus, avec des nourrices enrubannées, portant des poupons en
pelisses de dentelle, toute la haute élégance du Bois, tout le mouvement
mondain des jours choisis, où les petites gens n'y viennent point. A
peine quelques bourgeoises des quartiers voisins étaient-elles sur les
bancs et dans les fourrés, une broderie aux doigts, à regarder jouer
leurs enfants.

Pierre et Guillaume gagnèrent l'allée de Longchamp, qu'ils suivirent
jusqu'à la route de Madrid aux lacs. Là, ils s'enfoncèrent parmi les
arbres, ils descendirent le cours du petit ruisseau de Longchamp. Leur
projet était de gagner les lacs, d'en faire le tour, puis de revenir par
la porte Maillot. Mais le taillis qu'ils traversaient était d'une
solitude si calme et si charmante, dans cette enfance du printemps,
qu'ils cédèrent au désir de s'asseoir, pour goûter le délicieux repos.
Un tronc d'arbre leur servit de banc, ils purent se croire très loin, au
fond d'une forêt véritable. Et Guillaume en faisait le rêve, de cette
vraie forêt, au sortir de son long emprisonnement volontaire. Ah! le
libre espace, l'air sain qui souffle dans les branches, tout le vaste
monde qui devrait être le domaine inaliénable de l'homme! Le nom de
Barthès, de l'éternel prisonnier, revint sur ses lèvres. Il soupira,
repris de tristesse. Le tourment d'un seul, frappé sans cesse dans sa
liberté, suffisait à lui gâter ce grand air pur, si doux à respirer.

--Que lui diras-tu? Il faut pourtant le prévenir. L'exil vaut mieux
encore que la prison.

Pierre eut un vague geste désolé.

--Oui, oui, je le préviendrai. Mais quel crève-coeur!

A ce moment, dans ce coin sauvage et désert, où ils pouvaient se croire
au bout du monde, ils eurent une extraordinaire vision. Brusquement,
sautant d'un fourré, un homme parut, galopa devant eux. Et c'était
sûrement un homme, mais si méconnaissable, si couvert de boue, dans un
tel état d'effroyable détresse, qu'on aurait pu le prendre pour une
bête, quelque sanglier traqué, forcé par les chiens. Un instant, éperdu,
il hésita devant le ruisseau, le longea; puis, comme des pas, des
souffles ardents se rapprochaient, il entra dans l'eau jusqu'aux
cuisses, bondit sur l'autre rive, disparut derrière un bouquet de
sapins. Presque aussitôt, des gardes du Bois sous la conduite de
quelques agents se précipitèrent, filèrent le long du ruisseau, se
perdirent. C'était toute une chasse à l'homme qui passait, une chasse
sourde et rageuse, dans le tendre renouveau des feuilles, sans habits
rouges ni fanfares sonnantes de cors.

--Quelque vaurien, murmura Pierre. Ah! le malheureux!

Guillaume à son tour eut un geste découragé.

--Toujours les gendarmes et la prison! On n'a pas encore trouvé d'autre
école sociale.

L'homme, là-bas, là-bas, galopait. Lorsque, la nuit précédente, Salvat,
d'une course brusque, avait gagné le Bois de Boulogne, échappant ainsi
aux agents qui le filaient, il avait eu l'idée de se glisser jusqu'à la
porte Dauphine et de descendre ensuite dans le fossé des fortifications.
Il se souvenait des journées de chômage qu'il était venu jadis passer en
cet endroit, au fond de refuges ignorés, où il n'avait jamais rencontré
personne. Et, en effet, il n'est pas d'asiles plus secrets, barrés de
plus de broussailles, enfouis sous plus d'herbes hautes. Certains coins
du fossé, dans les angles de la grande muraille, ne sont que des nids de
vagabonds et d'amoureux. Salvat, en s'engageant au plus épais des ronces
et des lierres, eut la chance de trouver, sous l'obscure pluie qui
tombait, une sorte de trou plein de feuilles sèches, dans lesquelles il
s'enterra jusqu'au menton. Il était déjà ruisselant d'eau, il avait
glissé par la boue des pentes, n'avançant qu'à tâtons, souvent à quatre
pattes. Ces feuilles sèches lui furent un bienfait inespéré, une sorte
de drap où il se sécha un peu, où il se reposa de sa course folle, au
travers des ténèbres mauvaises. La pluie continuait, mais il n'avait
plus que la tête trempée, et il finit même par s'engourdir, par
s'assoupir sous l'averse, d'un lourd sommeil. Quand il rouvrit les yeux,
le jour paraissait, il devait être six heures. L'eau tombée avait fini
par noyer les feuilles, il était comme dans un bain d'humidité glacée.
Pourtant, il resta, il se sentait à l'abri de la chasse qu'on allait
sûrement lui donner. Pas un limier ne pouvait le deviner là, le corps
enfoui, la tête elle-même à demi disparue sous des broussailles. Et il
ne bougea pas, regarda grandir le jour.

Vers huit heures, des agents et des gardes passèrent, fouillèrent le
fossé des fortifications, et ne le virent pas. Comme il l'avait pensé,
dès l'aube, la battue venait d'être organisée, on le traquait. Son
coeur battit à grands coups, il eut l'émoi du gibier que cernent les
chasseurs. Justement, il s'était caché en dessous de la caserne de
gendarmerie, dont il entendait les bruits sonores, de l'autre côté du
rempart. Personne ne passait plus, pas une âme, pas un frôlement dans
les herbes. Au loin, seulement, les voix indistinctes du Bois matinal,
un grelot de bicyclette, un galop de cheval, un roulement de voiture,
toute l'oisiveté heureuse, grisée de grand air, du Paris mondain.

Et les heures coulaient, neuf heures, dix heures. Depuis que la pluie
avait cessé, il ne souffrait plus trop du froid, grâce à la casquette et
au gros paletot que lui avait donnés le petit Mathis. Mais la faim le
reprenait, une brûlure qui lui faisait comme un trou dans l'estomac,
d'affreuses crampes qui lui brisaient les côtes sous un cercle de plomb.
Il n'avait pas mangé depuis deux jours, il était à jeun déjà, la veille
au soir, lorsqu'il avait accepté un verre de bière. Son projet était de
rester là jusqu'à la nuit, puis de se glisser vers Boulogne, dans les
ténèbres, et de sortir du Bois par un trou, qu'il connaissait de ce
côté. On ne le tenait pas encore. Il essaya de se rendormir, n'y parvint
pas, tant il souffrait. A onze heures, il eut un éblouissement, crut
qu'il allait mourir. Et une colère l'envahissait, et tout d'un coup il
sortit d'un bond de sa cachette de feuilles, pris d'une rage de faim, ne
pouvant plus rester là, voulant manger, quitte à y perdre sa liberté et
sa vie. Midi sonnait.

Alors, dès qu'il eut quitté le fossé, il se trouva dans le vaste espace
découvert des pelouses de la Muette. Il les traversa au galop, comme un
fou, se dirigeant instinctivement vers Boulogne, avec l'idée que la
seule sortie possible était de ce côté. Ce fut miracle si personne ne
s'inquiéta de cet homme galopant de la sorte. Quand il eut réussi à se
jeter sous les arbres, il eut conscience de son imprudence, de cette
folie qui venait de l'emporter, dans un besoin de fuite. Il trembla, se
rasa parmi des genêts, attendit quelques minutes, avant d'être certain
que les agents n'étaient pas derrière lui. Puis, l'oeil au guet,
l'oreille au vent, avec un instinct, un flair merveilleux du danger, il
continua désormais sa route lentement, prudemment. Il comptait passer
entre le lac supérieur et le champ de courses d'Auteuil. Mais il n'y a
là qu'une large avenue, bordée de quelques arbres, et il dut déployer
une adresse extrême pour ne jamais marcher à découvert, profitant des
moindres troncs, utilisant les plus grêles massifs, ne se hasardant que
lorsqu'il avait longuement exploré les environs. Une peur nouvelle, la
vue d'un garde au loin, le tint encore un quart d'heure aplati par
terre, derrière des broussailles. L'approche d'un fiacre perdu, d'un
simple promeneur égarant sa flânerie, suffisait à l'arrêter. Et il
respira, lorsqu'il put, au delà de la butte Mortemar, pénétrer enfin
dans les fourrés qui se trouvent entre la route de Boulogne et l'avenue
de Saint-Cloud. Les taillis y sont épais, il n'avait plus qu'à les
suivre, pour atteindre, ainsi caché, l'issue qu'il sentait prochaine. Il
était sauvé.

Mais, soudainement, il aperçut, à une trentaine de mètres, un garde
debout, immobile, qui lui barrait le passage. Il obliqua vers la gauche,
et il trouva un autre garde, immobile aussi, qui semblait l'attendre.
Des gardes, des gardes encore, de cinquante en cinquante pas, tout un
cordon tendu là comme les mailles du filet. Et le pis fut qu'on avait dû
le voir, car un cri léger s'éleva, tel qu'une note claire de chouette,
répétée bientôt de loin en loin, à l'infini. Enfin, les chasseurs
tenaient la piste, toute prudence devenait inutile, l'homme n'avait plus
qu'à chercher le salut suprême dans la fuite. Il le sentit si bien,
qu'il reprit tout d'un coup le galop, sautant les obstacles, filant
entre les arbres, sans craindre d'être vu et entendu. En trois bonds, il
eut traversé l'avenue de Saint-Cloud, pour se jeter dans le vaste massif
qui s'étend entre cette avenue et l'allée de la Reine-Marguerite. Là,
les taillis sont plus épais encore, ce sont les fourrés les plus
profonds du Bois, toute une mer de verdure en été, où il aurait
peut-être réussi à se perdre, à la saison des feuilles. Un instant même,
il se retrouva seul, s'arrêta, écouta avec angoisse. Il ne voyait plus,
n'entendait plus les gardes: les aurait-il dépistés? Un silence, une
paix d'une douceur infinie tombaient des jeunes feuillages. Puis, le cri
léger s'éleva, des branches craquèrent, et il continua sa course
affolée, allant devant lui, fuyant pour fuir. Comme il atteignait
l'allée de la Reine-Marguerite, il la trouva barrée, des agents étaient
là, s'échelonnant. Il dut continuer à longer, à remonter l'allée, sans
quitter les taillis. Mais il s'éloignait maintenant de Boulogne, il
revenait sur ses pas. Et, confusément, dans sa pauvre tête qui se
perdait, s'ébauchait une dernière chance de salut: galoper ainsi à
couvert jusqu'aux ombrages de Madrid, pour tenter la chance de gagner
ensuite le bord de l'eau, de bouquet d'arbres en bouquet d'arbres.
C'était le seul chemin boisé qui pût mener à la Seine, car il ne fallait
pas songer à s'y rendre en traversant les vastes plaines nues de
l'Hippodrome et du Champ d'entraînement.

Il galopa, il galopa. Mais, arrivé à l'allée de Longchamp, il ne put la
traverser, elle était gardée, elle aussi. Dès lors, abandonnant son
projet de s'échapper par Madrid et la Seine, il fut forcé de faire un
crochet, le long du pré Catelan. Sous la conduite des gardes, les agents
se rapprochaient, il les sentait qui le cernaient d'une ligne de plus en
plus étroite. Et ce fut bientôt la course furieuse, hagarde, hors
d'haleine, sautant les buttes, dévalant par les pentes, au travers des
obstacles sans cesse renaissants. Il franchissait des buissons épineux,
il défonçait des treillages. Trois fois, il roula, les pieds pris dans
les fils de fer des clôtures, qu'il n'avait point vus; et, tombé dans
les orties, il se relevait, il n'en sentait pas la cuisante brûlure,
reprenait sa course, comme éperonné, fouetté au sang. Ce fut alors que
Guillaume et Pierre le virent passer, méconnaissable, effrayant, se
jetant à l'eau boueuse du ruisseau, telle que la bête qui met un dernier
rempart entre elle et les chiens. L'idée chimérique lui venait de l'île
au milieu du lac, ainsi que d'un asile inviolable, s'il l'avait pu
atteindre. Il rêvait de passer à la nage, sans que personne l'aperçût,
de se terrer là, ignoré, désormais à l'abri de toute recherche. Il
galopait, il galopait. Puis, des gardes encore lui firent rebrousser
chemin, il fut obligé de remonter toujours, d'aller tourner au carrefour
des lacs, ramené, rabattu vers les fortifications, d'où il était parti.
Il était près de trois heures. Depuis plus de deux heures et demie, il
galopait, il galopait.

Une allée sablée et mouvante pour les cavaliers se présenta. Il l'enfila
à toutes jambes, pataugea dans cette terre détrempée par les dernières
pluies. Ensuite, ce fut un petit chemin couvert, un de ces délicieux
chemins d'amoureux, ombragés comme des berceaux, qu'il put suivre assez
longtemps, à l'abri des regards, repris d'espoir. Mais il déboucha dans
une de ces terribles avenues, larges et droites, où roulaient des
bicyclettes, des équipages, le train mondain de l'après-midi doux et
voilé. Et il rentra dans les fourrés, tomba de nouveau sur des gardes,
acheva de perdre toute direction et même toute pensée, ne fut plus
qu'une masse lancée, ballottée au gré de la poursuite qui le serrait,
l'enveloppait de minute en minute. Rien n'existait plus que le besoin de
galoper, de galoper sans cesse, toujours plus fort. Des étoiles de
carrefours se succédaient, il traversa une grande pelouse, où la pleine
lumière lui donna comme un éblouissement. Là, tout d'un coup, il avait
senti le souffle ardent de la chasse sur sa nuque, des haleines voraces
qui le mangeaient déjà. Des cris retentissaient, une main avait failli
le saisir, une ruée de corps piétinaient, se bousculaient dans le vent
de sa course. Et, par un suprême effort, il sauta, rampa, se redressa,
se trouva de nouveau seul, parmi les jeunes et calmes verdures,
galopant, galopant.

C'était la fin. Il faillit culbuter. Ses pieds brisés ne le portaient
plus, ses oreilles saignaient, de l'écume lui souillait la bouche. Un
grand souffle de tempête soulevait ses côtes, comme si les bonds de son
coeur allaient les briser. Il ruisselait d'eau et de sueur, fangeux,
hagard, dévoré de faim, vaincu plus encore par la faim que par la
fatigue. Et, dans le brouillard qui peu à peu noyait ses yeux fous, il
vit soudain la porte d'une remise ouverte, derrière une sorte de chalet,
caché dans les arbres. Personne n'était là, qu'un gros chat blanc qui
prit la fuite. Il s'y engouffra, alla rouler dans de la paille, parmi
des tonneaux vides. Et il y était à peine enfoui, qu'il entendit
galoper, galoper la chasse, les agents et les gardes lancés, perdant sa
piste et dépassant le chalet, filant du côté des fortifications. Le
bruit des gros souliers s'éteignit, un profond silence tomba. Il avait
mis les deux mains sur son coeur pour en étouffer les battements, il
tomba dans un anéantissement de mort, tandis que de grosses larmes
coulaient de ses paupières closes.

Après un quart d'heure de repos, Pierre et Guillaume avaient repris leur
promenade, gagnant le lac, allant passer au carrefour des Cascades, pour
revenir vers Neuilly, en faisant le tour, par l'autre bord de l'eau.
Mais une ondée tomba, les força de s'abriter sous les grosses branches
encore nues d'un marronnier; et, la pluie devenant sérieuse, ils
avisèrent, au fond d'un bouquet d'arbres, une sorte de chalet, un petit
café-restaurant, où ils coururent se réfugier. Dans une allée voisine,
ils avaient aperçu un fiacre arrêté, solitaire, dont le cocher,
immobile, attendait philosophiquement sous la petite pluie d'été. Et,
comme Pierre se hâtait, il eut l'étonnement de reconnaître devant lui,
pressant également le pas, Gérard de Quinsac, qui se réfugiait là comme
eux, surpris sans doute par l'averse pendant une promenade à pied. Puis,
il crut s'être trompé, car il ne vit pas le jeune homme dans la salle.
Cette salle, une sorte de véranda vitrée, garnie de quelques petites
tables de marbre, était vide. En haut, au premier étage, quatre ou cinq
cabinets ouvraient sur un couloir. Et rien ne bougeait, la maison
sortait à peine de l'hiver, on y sentait la longue humidité des
établissements que la disparition de la clientèle force à fermer de
novembre à mars. Derrière, il y avait une écurie, une remise, des
dépendances, envahies par la mousse, tout un coin charmant d'ailleurs,
que les jardiniers et les peintres allaient remettre en état, pour les
parties galantes et l'encombrement joyeux des beaux jours.

--Mais je crois que ce n'est pas ouvert, ici, dit Guillaume, en entrant
dans le grand silence de la maison.

Pierre s'était assis devant une des petites tables.

--On nous permettra toujours bien d'y attendre que la pluie cesse.

Pourtant, un garçon parut. Il descendait du premier étage, il semblait
fort affairé, fouillant un buffet pour réunir quelques petits gâteaux
secs sur une assiette. Et il finit par servir aux deux frères des petits
verres de chartreuse.

En haut, dans un des cabinets, la baronne Eve Duvillard, venue en
fiacre, attendait Gérard depuis près d'une demi-heure. C'était là qu'ils
avaient pris rendez-vous, la veille, à la vente de charité. Les
souvenirs les plus doux devaient les y attendre; car, deux années
auparavant, dans la lune de miel de leur liaison, ils s'y étaient
délicieusement rencontrés, lorsqu'elle n'osait point encore aller chez
lui et qu'ils avaient découvert ce nid caché, si désert, aux jours
hésitants du printemps frileux. Et, certainement, en le choisissant pour
ce rendez-vous suprême de leur passion finissante, elle n'avait pas cédé
seulement à la crainte d'être surveillée, elle avait eu aussi l'idée
poétique de retrouver là les premiers baisers, pour qu'ils fussent les
derniers peut-être. Cela était si charmant, ce refuge, au milieu de ce
grand bois aristocratique, à deux pas des larges allées où passait tout
Paris! Son coeur d'amoureuse tendre en était touché jusqu'aux larmes,
dans la désolation de l'amère fin qu'elle sentait venir.

Mais elle aurait voulu, comme aux anciens jours, un jeune soleil sur les
jeunes feuillages. Ce ciel de cendre, cette pluie qui tombait encore,
l'attristait d'un frisson. Et, lorsqu'elle entra dans le cabinet, elle
ne le reconnut point, si terne, si froid, avec son divan fané, sa table
et ses quatre chaises. L'hiver était resté là, une humidité fade, une
odeur moisie de pièce sans air, longtemps close. Des lambeaux du papier
de tenture s'étaient décollés, pendaient, lamentables. Des mouches
mortes semaient le parquet, et le garçon, pour ouvrir les persiennes,
dut se battre avec la crémone. Cependant, lorsqu'il eut allumé la petite
cheminée à gaz, installée là pour ces sortes d'occasions, flambant et
chauffant vite, la pièce s'égaya un peu, devint plus hospitalière.

Eve s'était assise sur une chaise, sans même relever l'épaisse voilette
qui lui cachait le visage. Toute vêtue de noir, comme si elle eût porté
déjà le deuil de son dernier amour, gantée de noir, elle ne montrait
d'elle que ses cheveux blonds encore admirables, un casque d'or fauve,
débordant de son petit chapeau noir. Et, grande et forte, la taille
restée mince, la poitrine superbe, rien d'elle n'avouait la cinquantaine
menaçante. Elle avait commandé deux tasses de thé, le garçon la retrouva
voilée toujours, à la même place, sans un geste, lorsqu'il apporta le
thé, avec une assiette de petits gâteaux secs qui devaient dater de
l'autre saison. Puis, de nouveau, elle demeura seule, immobile, en une
sorte de rêverie accablée. Si elle avait devancé le rendez-vous d'une
demi-heure, voulant être là la première, c'était dans le désir de se
calmer, pour ne point céder au coup de son désespoir. Surtout elle ne
voulait point pleurer, car elle se jurait d'être digne, de causer
posément, de s'expliquer en femme qui avait certainement des droits,
mais qui tenait à n'invoquer que la raison. Et elle était contente de
son courage, elle se croyait très calme, résignée presque, tandis que,
seule encore, elle arrangeait la façon dont elle allait accueillir
Gérard, pour le dissuader d'un mariage qu'elle regardait comme un
malheur et comme une faute.

Elle tressaillit, se mit à trembler. Gérard entrait.

--Comment! chère amie, vous êtes la première? Moi qui me croyais de dix
minutes en avance!... Et vous avez eu la peine de commander le thé, et
vous m'attendez!

Il était fort gêné et frémissant lui-même, à l'idée de la désastreuse
scène qu'il prévoyait. Très correct d'ailleurs, se forçant au sourire,
voulant paraître tout à la joie galante de la retrouver là, comme au
beau temps de leur liaison.

Mais elle, debout, la voilette levée enfin, le regardait, bégayait.

--Oui, j'ai été libre plus tôt... J'ai craint quelque empêchement...
Alors, je suis venue...

Et, à le voir si beau, si affectueux encore, elle s'oublia, s'affola.
Tous ses raisonnements, toutes ses belles résolutions furent emportés.
C'était l'élan invincible, l'arrachement même de sa chair, à la pensée
qu'elle l'aimait toujours, et qu'elle le garderait, et que jamais elle
ne le donnerait à une autre. Eperdument, elle s'était jetée à son cou.

--Oh! Gérard, oh! Gérard... Je souffre trop, je ne peux pas, je ne peux
pas... Dis-moi tout de suite que tu ne veux pas l'épouser, que tu ne
l'épouseras jamais!

Sa voix s'étrangla, ses yeux ruisselèrent. Ah! ces larmes qu'elle
s'était tant juré de ne point verser! Elles coulaient sans fin, elles
débordaient de ses beaux yeux noyés, dans un flot d'abominable douleur.

--Ma fille, mon Dieu! tu épouserais ma fille!... Elle, avec toi! elle,
dans tes bras, à cette place!... Non, non! c'est trop de torture, je ne
veux pas, je ne veux pas!

Il restait glacé, devant ce cri d'affreuse jalousie, où la mère n'était
plus qu'une femme, qu'enrageait la jeunesse d'une rivale, ces vingt-cinq
ans qui ne pouvaient revenir. Lui-même, en se rendant au rendez-vous,
avait pris les plus sages décisions, résolu à rompre loyalement, en
homme bien élevé, avec toutes sortes de belles phrases consolantes. Mais
il n'était point méchant, il avait un fond de faiblesse tendre, dans ses
abandons d'oisif, sans force surtout contre les larmes des femmes. Il
essaya de la calmer, il l'assit sur le divan, pour se débarrasser de son
étreinte. Puis, se mettant près d'elle:

--Voyons, ma chère, soyez raisonnable. N'est-ce pas? nous sommes venus
ici pour causer amicalement... Je vous assure que vous vous exagérez les
choses.

Mais elle exigeait une certitude.

--Non, non! je souffre trop, j'ai besoin de savoir tout de suite...
Jure-moi que tu ne l'épouseras pas, jamais, jamais!

Une fois encore, il tâcha d'éluder la réponse.

--Vous vous faites du mal, vous savez bien que je vous aime.

--Non, non! jure-moi que tu ne l'épouseras pas, jamais, jamais!

--Mais puisque c'est toi que j'aime, puisque je n'aime que toi!

Elle le reprit ardemment, le serra contre sa gorge, lui couvrit les yeux
de baisers.

--C'est vrai, ça? tu m'aimes, tu n'aimes que moi?... Eh bien! prends-moi
donc, baise-moi, que je te sente, que tu sois à moi, à moi toujours,
jamais à l'autre!

Et Eve força Gérard aux caresses, se livra, dans un tel emportement,
qu'il ne put rien lui refuser, grisé lui-même. Et, très lâchement alors,
sans force désormais, il lui jura tout ce qu'elle voulut, il répéta à
satiété qu'il n'aimait qu'elle et que jamais il n'épouserait sa fille.
Il descendit jusqu'à prétendre que cette enfant infirme lui faisait
pitié simplement. Sa bonté était son excuse. Et Eve buvait sur ses
lèvres tout ce dédain apitoyé qu'il avait pour l'autre, toute la
certitude d'être l'éternellement belle, la toujours désirée.

Puis, quand ce fut fini, tous deux restèrent assis sur le divan, muets
et las. Un embarras les reprenait.

--Ah! dit-elle à voix basse, je te jure bien que je n'étais pourtant pas
venue pour ça.

Le silence retomba, il voulut le rompre.

--Tu ne prends pas une tasse de thé? Il est déjà presque froid.

Mais elle ne l'écoutait pas. Et, comme si rien ne s'était passé, comme
si l'inévitable explication commençait seulement, elle parla, l'air
brisé, avec une infinie douceur de désolation.

--Voyons, mon Gérard, tu ne peux pas épouser ma fille. D'abord, ce
serait une chose très vilaine, presque un inceste. Et puis, il y a ton
nom, ta situation... Pardonne-moi d'être si franche, mais enfin tout le
monde dirait que tu te vends, ce serait un scandale pour les tiens et
pour nous.

Elle lui avait pris les mains, sans colère désormais, telle qu'une mère
qui cherche de bonnes raisons pour empêcher son grand fils de commettre
quelque exécrable faute. Et lui, la tête basse, évitant de la regarder,
écoutait.

--Songe un peu à l'opinion, mon Gérard. Va, je ne m'illusionne pas, je
sais qu'entre ton monde et le nôtre il y a un abîme. Nous avons beau
être riches, l'argent élargit le fossé. Et j'ai eu beau me convertir, ma
fille reste la fille de la Juive... Ah! mon Gérard, je suis si fière de
toi, cela me serait un tel crève-coeur de te voir diminué et comme
sali par ce mariage d'argent, avec une enfant infirme qui n'est pas
digne de toi, que tu ne peux aimer!

Il leva les yeux, la regarda, mal à l'aise, suppliant, voulant échapper
à cette conversation si pénible.

--Mais puisque je t'ai juré que je n'aimais que toi, puisque je t'ai
juré que je ne l'épouserais jamais! C'est fini, ne nous torturons pas
davantage.

Leurs regards restèrent un instant l'un dans l'autre, avec tout ce
qu'ils ne disaient pas, leur lassitude, leur misère. Et les paupières
d'Eve, les tristes paupières rougies, dans son visage marbré, vieilli
tout d'un coup, se gonflèrent de larmes qui se mirent à ruisseler sur
ses joues tremblantes. Elle pleurait de nouveau sans fin, mais si
doucement.

--Mon pauvre Gérard, mon pauvre Gérard... Ah! me voici lourde à tes bras
maintenant. Ne dis pas non, je sens bien que je suis une charge
intolérable, que je barre ta vie, que je vais achever de faire ton
malheur, en m'obstinant à te garder pour moi.

Il voulut se débattre, elle le fit taire.

--Non, non, c'est bien fini entre nous... Je deviens laide, c'est
fini... Et puis, avec moi, c'est ton avenir muré. Je ne puis t'être
d'aucun secours, tu me donnes tout en te donnant, et je ne te rends
rien... Voilà pourtant le moment venu de te créer une position. Tu ne
peux, à ton âge, vivre sans certitude, sans foyer, et ce serait si lâche
à moi d'être l'obstacle, de t'empêcher de faire une fin heureuse, en
m'accrochant, en te noyant avec moi, en désespérée.

Elle continua, le regard toujours sur lui, ne le voyant plus qu'au
travers de ses larmes. Comme sa mère, elle le savait si faible, si
maladif même, derrière sa façade de bel homme, qu'elle aussi rêvait de
lui assurer une existence calme, un coin de félicité certaine où il
pourrait vieillir à l'abri du sort. Elle l'aimait tant, sa réelle bonté
d'amoureuse tendre ne pouvait-elle se hausser au renoncement, au
sacrifice? Même, dans son égoïsme de femme belle et adorée, elle
trouvait des raisons de songer à la retraite, de ne point gâter la fin
de son automne par des drames qui la brisaient. Et elle disait ces
choses, elle le traitait en enfant dont elle voulait faire le bonheur,
au prix du sien, tandis que, maintenant, les yeux de nouveau baissés, il
l'écoutait immobile, sans protester davantage, heureux de lui laisser
arranger son existence, telle qu'elle la désirait.

--C'est bien certain, poursuivit-elle, en finissant par plaider les
raisons en faveur de l'abominable mariage, Camille t'apporterait tout ce
que je te souhaite, tout ce que je rêve pour toi. Avec elle, grâce aux
conditions que je n'ai pas besoin de dire, c'est la vie fortunée,
assurée... Quant au reste, mon Dieu! il y a tant d'exemples! Ce n'est
pas que je veuille excuser notre faute, mais j'en citerais vingt, des
maisons où il s'est passé des choses pires... Et puis, va, j'avais tort,
lorsque je disais que l'argent creusait un abîme. Il rapproche au
contraire, il fait tout pardonner, tu n'aurais autour de toi que des
jalousies, émerveillées de ta chance, et pas un blâme.

Gérard se leva, parut une dernière fois se révolter.

--Voyons, ce n'est pas toi, à présent, qui vas me forcer à épouser ta
fille?

--Ah! grand Dieu, non!... Mais je suis raisonnable, je dis ce que je
dois te dire. Tu réfléchiras.

--C'est tout réfléchi... Je t'ai aimée et je t'aime. Le reste est
impossible.

Elle eut un divin sourire, elle vint le reprendre entre ses bras, debout
tous les deux, unis une fois encore dans cette étreinte.

--Que tu es bon et gentil, mon Gérard! Si tu savais comme je t'aime,
comme je t'aimerai toujours, malgré tout!

Et ses larmes revinrent, et lui-même pleura. Ils étaient de bonne foi
l'un et l'autre, dans leur naturelle tendresse, reculant le dénouement
pénible, voulant espérer encore du bonheur. Mais ils le sentaient bien,
le mariage était fait. Il n'y avait plus là que des pleurs et des mots,
la vie marchait quand même, l'inévitable s'accomplirait. L'idée qui les
attendrissait à ce point, devait être que c'était leur dernière
étreinte, leur dernier rendez-vous, car ce serait si vilain, de se
revoir, après ce qu'ils savaient, ce qu'ils s'étaient dit. Pourtant, ils
voulaient garder l'illusion qu'ils ne rompaient pas, qu'ils
retrouveraient peut-être un jour le goût de leurs lèvres. Et la fin de
tout pleurait en eux.

Puis, quand ils se furent séparés, ils revirent l'étroit cabinet, avec
son divan fané, ses quatre chaises et sa table. La petite cheminée à gaz
sifflait, on étouffait maintenant, dans une humidité lourde et chaude.

--Alors, reprit-il, tu ne prends pas une tasse de thé?

Elle était devant la glace, en train d'arranger ses cheveux.

--Ma foi! non, il est épouvantable, ici.

Et la tristesse des choses la pénétrait, l'angoissait, à cette minute du
départ, elle qui avait cru trouver là un si délicieux souvenir, lorsque
des bruits de pas, des voix grosses, tout un brusque tumulte acheva de
la bouleverser. On courait dans le couloir, on frappait aux portes. De
la fenêtre, où elle se précipita, elle aperçut des agents qui cernaient
le restaurant. Les plus folles idées l'assaillirent, sa fille qui
l'avait fait suivre, son mari qui voulait divorcer pour épouser
Silviane. C'était le scandale affreux, l'écroulement de tous les
projets. Elle attendait toute blanche, éperdue, tandis que lui, pâle
comme elle, frémissant, la suppliait de se calmer, de ne pas crier
surtout. Mais, lorsque de grands coups ébranlèrent la porte, et que le
commissaire de police se nomma, il fallut bien ouvrir. Ah! quelle
minute! et quel effarement, et quelle honte!

En bas, Pierre et Guillaume avaient attendu pendant près d'une heure que
la pluie cessât. Ils causaient à demi-voix, dans un coin de la petite
salle vitrée, envahis par la douceur triste de cette grise journée de
fête, discutant, prenant enfin un parti sur le douloureux cas de Nicolas
Barthès. Et ils s'étaient arrêtés à l'idée de faire venir dîner, le
lendemain soir, Théophile Morin, le vieil ami de l'éternel prisonnier,
pour annoncer à celui-ci le nouvel exil qui le frappait.

--C'est le plus sage, répéta Guillaume. Morin, qui l'aime beaucoup,
prendra toutes les précautions voulues et l'accompagnera sans doute
jusqu'à la frontière.

Pierre, mélancoliquement, regardait tomber la pluie fine.

--Encore le départ, encore la terre étrangère, quand ce n'est pas le
cachot! Ah! le pauvre être sans joie, traqué toute sa vie, ayant donné
sa vie entière à son idéal de liberté qui se démode, dont on plaisante,
et qu'il voit crouler avec lui!

Mais, de nouveau, des agents, des gardes, parurent, rôdèrent autour du
restaurant. Sans doute, ayant compris qu'ils avaient perdu la piste, ils
revenaient avec l'idée que l'homme devait s'être, au passage, terré dans
ce chalet. Et, savamment, ils le cernaient, prenaient des précautions,
avant de procéder à des fouilles minutieuses, pour être certains, cette
fois, que le gibier ne leur échapperait pas. Les deux frères, lorsqu'ils
se furent aperçus de cette manoeuvre, se sentirent envahis d'une
crainte sourde. C'était la battue de tout à l'heure, ils avaient bien vu
l'homme fuir; mais, pourtant, qui leur disait qu'on n'allait pas les
forcer à établir leur identité, puisqu'ils s'étaient jetés si
fâcheusement dans ce coup de filet? D'un regard, ils se consultèrent,
eurent un instant la pensée de partir sous l'averse. Puis, ils
comprirent que cela ne pouvait que les compromettre davantage. Et ils
attendirent, d'autant plus que l'arrivée de deux nouveaux clients vint
faire diversion.

Une victoria, dont la capote était baissée, et le tablier, relevé,
s'arrêtait devant la porte. Il en descendit d'abord un jeune homme,
l'air correct et ennuyé, puis une jeune femme qui riait aux éclats, très
amusée par cette pluie incessante. Ils discutaient ensemble, elle
regrettait, en manière de plaisanterie, de n'être pas venue à
bicyclette, tandis que lui trouvait inepte cette promenade sous un
déluge.

--Enfin, mon cher, il fallait bien aller quelque part. Pourquoi
n'avez-vous pas voulu me mener voir passer les masques?

--Oh! les masques, ma chère! Non, non, autant le Bois, autant le fond du
lac!

Et, comme ils entraient, Pierre reconnut la petite princesse Rosemonde,
dans la jeune femme que la pluie rendait si gaie, et le bel Hyacinthe
Duvillard, dans le jeune homme qui déclarait la mi-carême odieuse, le
Bois infect, la bicyclette inesthétique. La nuit précédente, après la
tasse de thé offerte, elle l'avait gardé, elle avait voulu contenter son
caprice, en le violentant presque comme on violente une femme. Mais,
bien qu'ayant consenti à se mettre au lit près d'elle, il s'était refusé
à toute laideur et à toute bassesse, malgré les coups qu'elle avait fini
par lui donner, s'exaspérant jusqu'à le mordre. Ah! l'horreur, la
vilenie de ce geste, la répugnante grossièreté de l'enfant qui pouvait
en naître! Ça, quant à l'enfant, il avait raison, elle n'en désirait
point. Alors, il avait parlé du geste des âmes qui s'accouplent
cérébralement. Elle ne disait pas non, consentait à essayer; mais
comment faire? Et, comme ils reparlaient de la Norvège, ils avaient
décidé, d'accord enfin, qu'ils partiraient le lundi pour Christiania, un
voyage de noces, l'idée qu'ils iraient là-bas consommer
l'intellectualité de leur union. Leur seul regret était qu'on ne fût
plus au gros de l'hiver, car la froide, la blanche, la chaste neige
n'était-elle pas la seule couche possible pour de telles épousailles?

Dès que le garçon leur eut servi des petits verres de bourgeoise
anisette, à défaut de kummel, Hyacinthe, qui venait de reconnaître
Pierre et son frère Guillaume, dont il avait eu les fils pour
condisciples à Condorcet, se pencha, nomma ce dernier à l'oreille de
Rosemonde. Tout de suite, celle-ci se leva, dans une brusque exaltation
d'enthousiasme.

--Guillaume Froment! Guillaume Froment, le grand chimiste!

Et, s'avançant, le bras tendu:

--Ah! monsieur, vous me pardonnerez cette inconvenance. Mais il faut
absolument que je vous serre la main... Je vous admire tant! vous avez
fait sur les explosifs de si merveilleux travaux!

Puis, elle se mit à rire comme une gamine, en voyant l'étonnement du
chimiste.

--Je suis la princesse de Harth. Monsieur l'abbé, votre frère, me
connaît, et j'aurais dû me faire présenter par lui... D'ailleurs, nous
avons, vous et moi, des amis communs, le très distingué Janzen, qui
devait me mener chez vous, à titre d'élève bien modeste. J'ai fait de la
chimie, oh! par zèle pour la vérité et en faveur des bonnes causes, pas
davantage... N'est-ce pas? maître, que vous me permettez d'aller frapper
à votre porte, dès que je serai de retour de Christiania, où je vais,
avec mon jeune ami, faire un voyage de simple émotion et de recherches,
dans l'ordre des sentiments inéprouvés.

Et elle continua, et il fut impossible aux autres de placer un mot. Elle
mêlait tout: son goût d'internationalisme, qui l'avait jetée un moment
aux bras de Janzen, dans le monde anarchiste, parmi les pires
aventuriers du parti; sa nouvelle passion des petites chapelles
mystiques et symboliques, la revanche de l'idéal sur le réalisme
grossier, la poésie des esthètes qui lui faisait rêver un spasme ignoré
sous le baiser de glace du bel Hyacinthe.

Tout d'un coup, elle s'arrêta, se remit à rire.

--Tiens! qu'est-ce qu'ils ont donc, ces agents, à fouiller ici? Est-ce
que c'est nous qu'on vient arrêter?... Oh! que ce serait drôle!

En effet, le commissaire de police Dupot et l'agent Mondésir se
décidaient à entrer sous la véranda, pour visiter le restaurant, après
les recherches vaines que leurs hommes venaient de faire dans l'écurie
et dans la remise. Leur conviction était absolue, l'homme ne pouvait
être que là. Dupot, un petit monsieur maigre, très chauve, très myope,
portant des lunettes, avait son air d'ennui et de lassitude habituel, au
fond très éveillé et d'un courage indomptable. Lui n'avait pas d'arme;
mais, comme il s'attendait aux pires violences, à une défense furieuse
de loup forcé, il venait de conseiller à Mondésir d'armer son revolver
et de le tenir prêt dans sa poche. Pourtant, Mondésir, râblé et carré
comme un dogue, qui flairait de son nez camard, dut le laisser passer le
premier, par respect hiérarchique.

D'un vif coup d'oeil, derrière ses lunettes, le commissaire avait
dévisagé les quatre consommateurs, ce prêtre, cette femme, puis les deux
autres, des gens quelconques. Et, les dédaignant, il voulait tout de
suite monter au premier étage, lorsque le garçon, épouvanté par cette
brusque invasion de la police, perdit la tête, bégaya:

--C'est qu'il y a, là-haut, un monsieur et une dame, dans un cabinet.

Dupot l'écarta tranquillement.

--Un monsieur et une dame, ce n'est pas ce que nous cherchons... Allons,
vite! ouvrez toutes les portes, il faut que pas une porte d'armoire ne
reste fermée.

Puis, en haut, ils visitèrent toutes les pièces, tous les recoins, et il
n'y eut que le cabinet où se trouvaient Eve et Gérard, que le garçon ne
put ouvrir, parce que le verrou était mis à l'intérieur.

--Ouvrez donc, cria le garçon dans la serrure, ce n'est pas pour vous.

Enfin, le verrou fut tiré, et Dupot, qui ne se permit pas même un
sourire, laissa descendre la dame et le monsieur, tremblants et blêmes,
tandis que Mondésir entrait regarder sous la table, derrière le divan,
au fond d'un petit placard, par acquit de conscience.

En bas, lorsque Eve et Gérard durent traverser la véranda, ils eurent la
nouvelle émotion de trouver des curieux, ces gens de leur connaissance,
réunis là par le plus imprévu des hasards. Elle avait beau avoir le
visage caché sous son épaisse voilette, elle rencontra le regard de son
fils, elle sentit qu'il la reconnaissait. Quelle fatalité! lui, si
bavard, qui disait tout à sa soeur, dans le servage épouvanté où elle
le tenait! Et, comme ils fuyaient, comme le comte, désespéré du
scandale, la reconduisait à son fiacre, sous la pluie battante, ils
entendirent nettement la petite princesse Rosemonde, très amusée, qui
s'écriait:

--Mais c'est monsieur le comte de Quinsac!... Et la dame, dites, la
dame, qui est-ce?

Hyacinthe, un peu pâle, ne répondant pas, elle insista.

--Voyons, vous devez la connaître, la dame. Dites-moi qui c'est.

--Ce n'est personne, finit-il par répondre. Quelque femme.

Pierre avait compris, gêné devant tant de honte et de souffrance,
détournant les yeux, regardant Guillaume. Et, tout d'un coup, la scène
changea, au moment où le commissaire Dupot et l'agent Mondésir
redescendaient, sans avoir trouvé l'homme. Des cris retentirent au
dehors, il y eut un bruit de course et de bousculade. Puis, le chef de
la Sûreté Gascogne, qui était resté dans les dépendances du restaurant,
à continuer les fouilles, parut, poussant devant lui un paquet sans nom
de guenilles et de boue, que tenaient deux agents. C'était l'homme, la
bête traquée, violentée et prise enfin, qu'on venait de découvrir au
fond de la remise, dans un tonneau, sous du foin.

Ah! quel hallali de victoire, après ces deux grandes heures de course,
après cette enragée battue qui avait essoufflé les poitrines et brisé
les jambes! La chasse à l'homme, la plus passionnante et la plus
sauvage! On tenait l'homme, on le poussait, on le traînait, on le
bourrait de coups. Et lui, l'homme, était le plus lamentable des
gibiers, une épave, hâve et terreux d'avoir passé la nuit dans un trou
de feuilles, trempé encore jusqu'à la taille de s'être jeté au travers
d'un ruisseau, battu par la pluie, couvert de fange, ses pauvres
vêtements en lambeaux, sa casquette à l'état de loque, les jambes et les
mains en sang de son terrible galop parmi les taillis obstrués d'orties
et de ronces. Il n'avait plus visage humain, les cheveux collés aux
tempes, les yeux saignants hors des orbites, la face entière ravagée,
contractée en un masque effroyable d'effroi, de colère et de souffrance.
C'était la bête, c'était l'homme, et on le poussa encore, et il tomba
sur une des tables du petit café, assis, tenu par les rudes poings qui
le secouaient.

Alors, Guillaume eut un saisissement, dont le frisson le glaça. Il
saisit la main de Pierre, qui, voyant, comprenant, frémit à son tour.
Salvat, ô justice! l'homme était Salvat! C'était Salvat qu'ils avaient
vu galoper par le Bois comme un sanglier que force une meute! C'était
Salvat qui était là, ce paquet immonde, ce vaincu de misère et de
révolte! Et Pierre, dans son angoisse, eut une fois encore la vision
brusque du petit trottin, là-bas, sous le porche de l'hôtel Duvillard,
l'enfant blonde et jolie, dont la bombe avait ouvert le ventre.

Dupot et Mondésir, vivement, triomphaient avec Gascogne. L'homme,
pourtant, n'avait opposé aucune résistance, s'était laissé prendre,
d'une douceur de mouton. Et, depuis qu'il était là, si rudement tenu en
respect, il ne jetait autour de lui que des regards las, d'une infinie
tristesse.

Il parla, et ce fut sa première parole, la voix rauque et basse:

--J'ai faim.

Il se mourait de faim et de fatigue, il n'avait bu qu'un verre de bière,
la veille au soir, après deux jours de jeune déjà.

--Donnez-lui un morceau de pain, dit le commissaire Dupot au garçon. Il
le mangera pendant qu'on ira chercher un fiacre.

Un agent partit à la recherche d'une voiture. La pluie venait de cesser,
on entendit le grelot clair d'une bicyclette, des équipages reparurent,
le Bois reprenait sa vie mondaine, au loin, dans les larges allées que
dorait un pâle rayon de soleil.

Mais l'homme s'était jeté goulûment sur le morceau de pain; et, tandis
qu'il le dévorait, d'un air éperdu de satisfaction animale, ses regards
rencontrèrent les quatre consommateurs qui étaient là. Hyacinthe et
Rosemonde parurent l'irriter, avec leur mine inquiète et ravie
d'assister de la sorte à l'arrestation de ce misérable, qu'ils prenaient
pour un bandit quelconque. Puis, ses tristes yeux sanglants vacillèrent.
Ils venaient d'avoir la surprise de reconnaître Pierre et Guillaume. Et
ils n'exprimèrent plus, fixés sur ce dernier, que l'affection soumise
d'un bon chien reconnaissant, la promesse renouvelée d'un inviolable
silence.

De nouveau, il parla, comme s'il s'adressait, en homme de courage, à
celui qu'il ne regardait plus, à d'autres aussi, aux compagnons qui
n'étaient point là.

--C'est bête d'avoir couru... Je ne sais pas pourquoi j'ai couru... Ah!
que ça finisse, je suis prêt.



V


Le lendemain matin, en lisant les journaux, Guillaume et Pierre furent
très surpris de voir que l'arrestation de Salvat n'y faisait pas le gros
bruit qu'ils attendaient. A peine y trouvèrent-ils une petite note,
perdue parmi les faits divers, disant qu'à la suite d'une battue, au
Bois de Boulogne, la police venait de mettre la main sur un homme, un
anarchiste, qu'on croyait compromis dans les derniers attentats. Et les
journaux entiers étaient pleins du terrible vacarme, soulevé par les
délations nouvelles de Sanier, dans _la Voix du Peuple_, un
extraordinaire flot d'articles sur l'affaire des Chemins de fer
africains, des renseignements et des appréciations de toutes sortes, au
sujet de la grande séance qu'on prévoyait à la Chambre, ce jour-là, si
le député socialiste Mège reprenait son interpellation, ainsi qu'il
l'avait formellement annoncé.

Guillaume était décidé, depuis la veille, à rentrer chez lui, à
Montmartre, puisque sa blessure se cicatrisait et qu'aucune menace,
désormais, ne semblait devoir l'y atteindre, ni dans ses projets, ni
dans ses travaux. La police avait passé près de lui sans paraître même
soupçonner sa responsabilité possible. D'autre part, Salvat ne parlerait
certainement pas. Mais Pierre supplia son frère d'attendre deux ou trois
jours encore, jusqu'aux premiers interrogatoires de celui-ci, lorsqu'on
verrait tout à fait clair dans la situation. La veille, pendant sa
longue attente chez le ministre, il avait surpris d'obscures choses,
entendu de vagues paroles, toute une sourde liaison entre l'attentat et
la crise parlementaire, qui lui faisait désirer que cette dernière fût
complètement vidée, avant que Guillaume reprît son existence habituelle.

--Ecoute, lui dit-il, je vais passer chez Morin, pour le prier de venir
dîner, car il faut absolument que Barthès soit averti ce soir du nouveau
coup qui le frappe... Puis, j'irai jusqu'à la Chambre, je veux savoir.
Ensuite, je te laisserai partir.

Dès une heure et demie, Pierre arrivait au Palais-Bourbon. Et, comme il
songeait que Fonsègue le ferait entrer sans doute, il rencontra, dans le
vestibule, le général de Bozonnet, qui avait justement deux cartes, un
ami à lui n'ayant pu venir, au dernier moment. La curiosité était
énorme, on annonçait dans Paris une séance passionnante, on se disputait
âprement les cartes depuis la veille. Jamais Pierre ne serait entré, si
le général ne l'avait pris avec lui, en homme aimable, heureux aussi
d'avoir un compagnon pour causer, car il expliquait qu'il venait passer
simplement là son après-midi, comme il l'aurait tué à tout autre
spectacle, au concert ou dans une vente de charité. Il y venait aussi
pour s'indigner, pour se repaître de la honteuse bassesse du
parlementarisme, dans son mécontentement d'ancien légitimiste devenu
bonapartiste, doublement fini.

En haut, Pierre et le général purent se glisser au premier banc de la
tribune. Ils y trouvèrent le petit Massot, qui les fit asseoir à sa
droite et à sa gauche, en s'amincissant encore. Il connaissait tout le
monde.

--Ah! vous avez eu la curiosité d'assister à ça, mon général. Et vous,
monsieur l'abbé, vous êtes venu vous exercer à la tolérance et au pardon
des injures... Moi, je suis un curieux par métier, vous voyez un homme
qui a besoin d'un sujet d'article; et, comme il n'y avait plus que de
mauvaises places, dans la tribune de la presse, j'ai réussi à
m'installer commodément ici... Une belle séance à coup sûr. Regardez,
regardez cet entassement de monde, à droite, à gauche, partout!

En effet, les tribunes étroites, mal agencées, débordaient de têtes.
Beaucoup de femmes, des hommes de tout âge, s'y écrasaient en une masse
confuse, où l'on ne distinguait que la rondeur pâle des visages. Mais le
spectacle était en bas, dans la salle des séances encore vide, pareille,
avec ses rangées de banquettes en demi-cercle, à une de ces salles de
théâtre qui s'emplissent très lentement, un jour de première
représentation. Sous le jour froid qui tombait du plafond vitré, la
tribune luisante et grave attendait, tandis que, derrière et plus haut,
occupant tout le mur du fond, le bureau avec ses tables, ses sièges, son
fauteuil présidentiel, restait également désert, peuplé seulement de
deux garçons de bureau, en train de changer les plumes et de visiter les
encriers.

--Les femmes, reprit Massot en riant, viennent ici comme elles vont dans
les ménageries, avec le secret espoir que les fauves se mangeront... Et
vous avez lu l'article de _la Voix du Peuple_, ce matin? Il est
étonnant, Sanier! Quand il n'y a plus d'ordures, il en trouve encore. Il
ajoute à la boue, il crache et souille le cloaque. Si le fond est vrai,
il s'arrange pour mentir quand même, dans la monstrueuse végétation de
ses commentaires. Chaque jour, il faut qu'il renchérisse, qu'il serve le
nouveau poison à ses lecteurs, pour que le tirage de son journal
monte... Et, naturellement, ça secoue le public, c'est grâce à lui que
tout ce public est ici, les nerfs détraqués, dans l'attente de quelque
sale spectacle.

Puis, il s'égaya de nouveau, en demandant à Pierre s'il avait lu, dans
_le Globe_, un article non signé, très digne et très perfide, sommant
Barroux de donner en toute franchise, sur l'affaire des Chemins de fer
africains, les explications que le pays attendait. Jusque-là, le journal
avait soutenu hautement le président du Conseil; et l'on sentait, dans
l'article, un commencement d'abandon, le brusque froid qui précède les
ruptures. Pierre dit que cet article l'avait beaucoup surpris, car il
croyait la fortune de Fonsègue liée à celle de Barroux, par une entière
communauté de vues et par des liens très anciens d'amitié.

Massot riait toujours.

--Sans doute, sans doute, le coeur du patron a dû saigner. L'article a
été très remarqué et il va faire un mal considérable au ministère. Mais,
que voulez-vous? le patron sait mieux que personne la ligne de conduite
à tenir pour sauver la situation du journal et la sienne.

Alors, il dit l'émotion, la confusion extraordinaire qui régnaient parmi
les députés, dans les couloirs, où il était allé faire un tour, avant de
monter s'assurer une place. La Chambre, qui ne s'était pas réunie depuis
deux jours, rentrait sur cet énorme scandale, pareil aux incendies près
de s'éteindre, se rallumant et dévorant tout. Les chiffres de la liste
de Sanier circulaient: deux cent mille à Barroux, quatre-vingt mille à
Monferrand, cinquante à Fonsègue, dix à Dutheil, trois à Chaigneux, et
tant à celui-ci, et tant à cet autre, l'interminable délation; cela, au
milieu des histoires les plus extraordinaires, des commérages, des
calomnies, un incroyable mélange de vérités et de mensonges, dans lequel
il devenait impossible de se reconnaître. Sous le vent de terreur qui
soufflait, parmi les visages blêmes, les lèvres tremblantes, d'autres
passaient congestionnés, éclatants de sauvage joie, avec des rires de
victoire prochaine. Car, en somme, sous les grandes indignations de
commande, les appels à la propreté, à la moralité parlementaire, il n'y
avait toujours là qu'une question de personnes, celle de savoir si le
ministère serait renversé et quel serait le nouveau cabinet. Barroux
semblait bien malade; mais qui pouvait prévoir la part de l'inattendu,
dans une telle bagarre? On annonçait que Mège allait être d'une
violence extrême. Barroux répondrait, et ses amis disaient sa colère, sa
volonté de faire la clarté complète, décisive. Sans doute Monferrand
prendrait ensuite la parole. Quant à Vignon, malgré son allégresse
contenue, il affectait de se tenir à l'écart; et on l'avait vu aller de
l'un à l'autre de ses partisans, pour leur conseiller le calme, le coup
d'oeil clair et froid qui décide du triomphe, dans les batailles.
Jamais cuve de sorcière, débordante de plus de drogues et de plus
abominables choses sans nom, n'avait bouilli sur un pareil feu d'enfer.

--Du diable si l'on sait ce qui va sortir de tout ça! conclut Massot.
Ah! la sale cuisine! Vous allez voir.

Mais le général de Bozonnet s'attendait aux pires catastrophes. Encore
si l'on avait eu une armée, on aurait pu balayer, un beau matin, cette
poignée de parlementaires vendus, qui mangeaient et pourrissaient le
pays. La fin de tout, pour lui, était que la nation en armes n'était pas
une armée. Et il enfourcha le sujet favori de ses amères doléances,
depuis qu'on l'avait mis à la retraite, en homme d'un autre régime que
le présent bouleversait.

--Puisque vous cherchez un sujet d'article, dit-il à Massot, le voilà,
votre sujet!... La France, qui a plus d'un million de soldats, n'a pas
une armée. Je vous donnerai des notes, vous direz enfin la vérité.

Tout de suite, il s'empara du journaliste, il le catéchisa. La guerre
devait être une affaire de caste, des chefs de droit divin conduisant
aux combats des mercenaires, des gens payés ou choisis. La démocratiser,
c'était la tuer; et il la regrettait, en héros qui la considérait comme
la seule noble occupation. Du moment que tout le monde se trouvait forcé
de se battre, personne ne voulait plus se battre. Voilà pourquoi le
service obligatoire, la nation en armes, amènerait certainement la fin
de la guerre, dans un temps plus ou moins long. Si, depuis 1870, on ne
s'était pas battu, cela venait justement de ce que tout le monde était
prêt à se battre. Et l'on hésitait, maintenant, à jeter un peuple contre
un autre, en songeant à l'effroyable écrasement, à la désastreuse
dépense d'argent et de sang. Aussi l'Europe, changée en un immense camp
retranché, l'emplissait-elle de colère et de dégoût, comme si la
certitude que tous avaient de s'exterminer dès la première bataille, lui
gâtait le plaisir qu'on avait autrefois à se battre ainsi qu'on
chassait, par l'imprévu des monts et des bois.

--Mais, dit doucement Pierre, ce n'est pas un grand mal, si la guerre
disparaît.

Le général s'irrita d'abord.

--Ah bien! vous aurez de jolis peuples, si l'on ne se bat plus!

Puis, il voulut se montrer pratique.

--Remarquez que la guerre n'a jamais coûté autant d'argent que depuis le
temps où elle n'est plus possible. Notre paix défensive, nos nations en
armes ruinent les Etats, simplement. Si ce n'est pas la défaite, c'est
la banqueroute certaine... En tout cas, l'état militaire est un état
perdu, où il n'y a plus rien à faire. La foi s'en va, on le désertera
peu à peu, comme on déserte l'état religieux.

Et il eut un geste de désolation, la malédiction du soldat d'autrefois à
ce parlement, à cette Chambre républicaine, comme s'il l'accusait des
jours qui devaient venir, où le soldat ne serait plus que le citoyen.

Le petit Massot hochait la tête, trouvant sans doute le sujet d'article
trop sérieux pour lui. Il coupa court, en disant:

--Tiens! monseigneur Martha est dans la tribune diplomatique, avec
l'ambassadeur d'Espagne... Vous savez qu'on dément sa candidature dans
le Morbihan. Il est bien trop fin pour vouloir se compromettre à être
député, lorsqu'il tient les ficelles qui font mouvoir ici la plupart
des catholiques ralliés au gouvernement républicain.

Pierre, en effet, venait d'apercevoir le visage souriant et discret de
monseigneur Martha, qui s'était montré charmant pour lui, la veille,
dans l'antichambre du ministre. Dès lors, il lui sembla que cet évêque
prenait là une importance considérable, si modeste que voulût paraître
son attitude. Il le sentait puissant et agissant, bien qu'il ne bougeât
pas, qu'il se contentât de regarder, en simple curieux amusé par le
spectacle. Et il revenait toujours à lui, comme s'il s'attendait à le
voir tout d'un coup diriger l'action, commander aux hommes et aux
choses.

--Ah! dit encore Massot, voici Mège... La séance va commencer.

Peu à peu, la salle, en bas, se remplissait. Des députés apparaissaient
aux portes, descendaient par les étroits passages. La plupart restaient
debout, causant avec animation, apportant l'intense fièvre des couloirs.
D'autres, assis déjà, la face grise, accablée, levaient les yeux vers le
plafond, où blanchissait le vitrage en demi-lune. Le nuageux après-midi
devait se gâter encore, la lumière s'était faite livide, dans cette
salle pompeuse et morne, aux lourdes colonnes, aux froides statues
allégoriques, que la nudité des marbres et des boiseries rendait sévère,
égayée seulement par le velours rouge des banquettes et des tribunes.

Alors, Massot nomma chaque député important qui entrait. Mège, arrêté
par un autre membre du petit groupe socialiste, gesticulait,
s'entraînait. Puis, ce fut Vignon, entouré de quelques amis, affectant
un calme souriant, qui descendit les gradins pour gagner sa place. Mais
les tribunes attendaient surtout les députés compromis, ceux dont le nom
se trouvait sur la liste de Sanier; et ceux-là étaient intéressants à
étudier, les uns jouant une entière liberté d'esprit, gais et gamins,
les autres s'étant fait au contraire une attitude grave, indignée.
Chaigneux se montra vacillant, hésitant, comme plié sous le poids d'une
affreuse injustice. Dutheil, au contraire, avait retrouvé sa jolie
insouciance, d'une sérénité parfaite, si ce n'était que par instants un
tic nerveux tirait sa bouche, dans une inquiétante grimace. Et le plus
admiré, ce fut encore Fonsègue, redevenu si maître de lui, la face si
nette, l'oeil si clair, que tous ses collègues et tout le public qui
le dévisageaient, auraient juré de sa complète innocence, tant il avait
la tête d'un honnête homme.

--Ah! ce patron, murmura Massot enthousiasmé, il n'y a que lui!...
Attention! Voici les ministres. Et surtout ne perdez pas la rencontre de
Barroux et de Fonsègue, après l'article de ce matin.

Le hasard venait de faire que Barroux, la tête haute, très pâle et
presque provocant, avait dû, pour gagner le banc des ministres, passer
devant Fonsègue. Il ne lui parla pas, le regarda fixement, en homme qui
a senti l'abandon, la sourde blessure d'un traître. Quant à Fonsègue,
très à l'aise, il continua de donner des poignées de main, comme s'il ne
s'apercevait même point de ce lourd regard pesant sur lui. D'ailleurs,
il affecta de ne pas voir davantage Monferrand, qui marchait derrière
Barroux, l'allure bonhomme, ayant l'air de ne rien savoir, de venir
paisiblement là, ainsi qu'à une séance ordinaire. Dès qu'il fut à sa
place, il leva les yeux, sourit à monseigneur Martha, qui inclinait
légèrement la tête. Puis, maître de lui et des autres, heureux des
choses qui marchaient bien, telles qu'il les avait voulues, il se mit à
se frotter les mains doucement, en un geste familier.

--Quel est donc, demanda Pierre à Massot, ce monsieur gris et triste,
assis au banc des ministres?

--Eh! c'est l'excellent Taboureau, l'homme sans prestige, le ministre de
l'Instruction publique. Vous ne connaissez que lui; seulement, on ne le
reconnaît jamais: il a l'air d'un vieux sou effacé par l'usage... Encore
un qui ne doit pas porter le patron dans son coeur, car _le Globe_ de
ce matin contenait un article d'autant plus terrible, qu'il était plus
mesuré, sur sa parfaite incapacité en tout ce qui concerne les
Beaux-Arts. Je serais surpris s'il s'en relevait.

Mais un roulement assourdi de tambours annonça l'arrivée du président et
du bureau. Une porte s'ouvrit, un petit cortège défila, pendant qu'un
brouhaha confus, des appels, des piétinements, emplissaient l'hémicycle.
Le président était debout, il donna un coup de sonnette prolongé, il
déclara que la séance était ouverte. Et le silence ne se fit guère,
pendant qu'un secrétaire, un grand garçon long et noir, lisait d'une
voix aigre le procès-verbal. Ensuite, après l'adoption, des lettres
d'excuses furent lues, un petit projet de loi fut même expédié par un
vote rapide, à mains levées. Puis, la grosse affaire, l'interpellation
de Mège vint enfin, au milieu du frémissement de la salle et de la
curiosité passionnée des tribunes. Le gouvernement ayant accepté
l'interpellation, la Chambre décida que la discussion aurait lieu tout
de suite. Et, cette fois, le plus profond silence s'établit, traversé
par moments de courts frissons, où l'on sentait souffler la terreur, la
haine, le désir, toute la meute dévorante des appétits déchaînés.

A la tribune, Mège commença avec une modération affectée, précisant,
posant la question. Grand, maigre, noueux et tordu comme un sarment de
vigne, il y soutenait des deux mains sa taille un peu courbée,
interrompu souvent par la petite toux de la lente tuberculose dont il
brûlait. Mais ses yeux étincelaient de passion derrière son binocle, et
peu à peu sa voix criarde et déchirante s'élevait, tonnait, tandis qu'il
redressait son corps dégingandé, dans une gesticulation violente. Il
rappela que, près de deux mois auparavant, lors des premières
dénonciations de _la Voix du Peuple_, il avait demandé à interpeller le
gouvernement sur cette déplorable affaire des Chemins de fer africains;
et il fit remarquer avec justesse que, si la Chambre, cédant à des
sentiments qu'il voulait bien ignorer, n'avait pas ajourné son
interpellation, la clarté serait faite depuis longtemps, ce qui aurait
empêché la recrudescence du scandale, toute cette violente campagne de
délations dont le pays écoeuré souffrait. Aujourd'hui, on le
comprenait enfin, le silence était devenu impossible, les deux ministres
accusés si bruyamment de prévarication devaient répondre, établir leur
parfaite innocence, faire sur leur cas la plus éclatante lumière; sans
compter que le parlement entier ne pouvait rester sous l'accusation
d'une vénalité déshonorante. Et il refit toute l'histoire de l'affaire,
la concession des Chemins de fer africains donnée au banquier Duvillard,
puis la fameuse émission de valeurs à lots votée par la Chambre, grâce à
un maquignonnage effréné, à un marchandage et à un achat des
consciences, si l'on en croyait les accusateurs. Et ce fut ici qu'il
s'enflamma, qu'il en arriva aux pires violences, lorsqu'il parla du
mystérieux Hunter, ce racoleur de Duvillard, que la police avait laissé
fuir, tandis qu'elle était occupée à filer les députés socialistes. Il
tapait du poing sur la tribune, il sommait Barroux de démentir
catégoriquement qu'il eût jamais touché un centime des deux cent mille
francs, inscrits à son nom sur la liste. Des voix lui criaient de lire
la liste tout entière; d'autres, quand il voulut la lire, se
déchaînèrent, en vociférant que c'était une indignité, qu'on n'apportait
pas dans une Chambre française un pareil document de mensonge et de
calomnie. Et lui continuait frénétique, jetait Sanier à la boue, se
défendait d'avoir rien de commun avec les insulteurs, mais exigeait que
la justice fût pour tous, et que, s'il y avait des vendus parmi ses
collègues, on les envoyât le soir coucher à Mazas.

Debout au bureau monumental, le président sonnait, impuissant, en pilote
qui n'est plus maître de la tempête. Seuls, parmi les faces
congestionnées et aboyantes, les huissiers gardaient la gravité
impassible de leurs fonctions. Entre les rafales, on continuait à
entendre la voix de l'orateur, qui, par une brusque transition, en était
venu à opposer la société collectiviste de son rêve à la criminelle
société capitaliste, capable d'engendrer de tels scandales. Et il cédait
de plus en plus à son exaltation d'apôtre, un apôtre qui mettait une
obstination farouche à vouloir refaire le monde selon sa foi. Le
collectivisme était devenu une doctrine, un dogme, hors duquel il n'y
avait point de salut. Les jours prédits viendraient bientôt, il les
attendait avec un sourire de confiance, n'ayant plus qu'à renverser ce
ministère, puis un autre encore peut-être, pour prendre enfin le pouvoir
lui-même, en réformateur qui pacifierait les peuples. Ce sectaire, ainsi
que l'en accusaient les socialistes du dehors, avait du sang de
dictateur dans les veines. Et, de nouveau, on l'écoutait, sa rhétorique
de fièvre et d'entêtement avait fini par lasser le bruit. Lorsqu'il
voulut bien quitter la tribune, les applaudissements furent très
bruyants sur quelques bancs de la gauche.

--Vous savez, dit Massot au général, que je l'ai rencontré l'autre jour
au Jardin des Plantes, avec ses trois enfants qu'il promenait. Il avait
pour eux des soins de vieille nourrice... C'est un très brave homme, et
qui cache son ménage de pauvre, paraît-il.

Mais un frémissement avait couru, Barroux s'était levé pour monter à la
tribune. Il y redressa sa grande taille, dans un mouvement qui lui était
habituel et qui rejetait sa tête en arrière. Sa belle face rasée, que
gâtait seul le nez trop petit, prenait une majesté voulue, hautaine et
un peu triste. Et, tout de suite, il dit sa mélancolie indignée, en beau
langage fleuri, avec des gestes de théâtre, une éloquence de tribun
romantique, où l'on devinait le brave homme, l'homme tendre, un peu sot,
qu'il était au fond. Cependant, ce jour-là, il vibrait d'une réelle et
profonde émotion, car son coeur saignait du désastre de sa destinée,
il sentait crouler avec lui tout un monde. Ah! le cri de désespoir qu'il
retenait, le cri du citoyen que les événements soufflettent et
rejettent, le jour où il croit avoir droit au triomphe, pour son
dévouement civique! S'être, dès l'empire, donné à la république, corps
et biens; avoir lutté, souffert la persécution pour elle, l'avoir fondée
ensuite, après les horreurs d'une guerre nationale et d'une guerre
civile, au milieu de la quotidienne bataille des partis; puis,
lorsqu'elle triomphait enfin, désormais vivante, inexpugnable, s'y
sentir brusquement comme un étranger d'un autre âge, entendre les
nouveaux venus parler une autre langue, défendre un autre idéal,
assister à l'effondrement de tout ce qu'on aime, de tout ce qu'on
révère, de tout ce qui vous a donné la force de vaincre! Les puissants
ouvriers de la première heure n'étaient plus, Gambetta avait eu raison
de mourir. Et quelle amertume pour les derniers vieux qui restaient, au
milieu de la jeune génération intelligente et fine, qui souriait
doucement, en les trouvant d'un romantisme démodé! Tout croulait, du
moment que l'idée de liberté faisait banqueroute, que la liberté n'était
plus l'unique bien, le fondement même de la république, qu'ils avaient
si chèrement achetée, d'un si long effort.

Très droit, très digne, Barroux avoua. La république était l'arche
sainte, les pires moyens se sanctifiaient pour la sauver, dès qu'elle
pouvait être en péril. Et il conta l'histoire très simplement, tout
l'argent de la banque Duvillard qui allait aux journaux de l'opposition,
sous prétexte de publicité, tandis que les journaux républicains
touchaient des sommes dérisoires. Comme ministre de l'Intérieur, il
avait alors charge de la presse; et qu'aurait-on dit, s'il ne s'était
pas efforcé de rétablir un juste équilibre, de façon que la puissance
des adversaires du gouvernement ne s'en trouvât pas décuplée? Les mains
se tendaient vers lui, vingt journaux, et des plus méritants, des plus
fidèles, réclamaient leur légitime part. C'était cette part qu'il leur
avait assurée, en leur faisant distribuer les deux cent mille francs
portés à son nom, sur la liste. Pas un centime n'était entré dans sa
poche, il ne permettait à personne de douter de sa probité, sa simple
parole devait suffire. Et, à ce moment, il fut vraiment d'une grandeur
admirable, tout disparut, sa médiocrité pompeuse, son emphase, il n'y
eut plus qu'un honnête homme, frémissant, le coeur à nu, la conscience
saignante de ce qu'il en arrachait de vérité, dans l'amère détresse
d'avoir été à la peine et de comprendre qu'il ne serait point à la
récompense.

Le discours, en effet, tombait dans un silence de glace. Barroux, naïf,
qui avait cru à un élan d'enthousiasme, à une Chambre républicaine
l'acclamant d'avoir sauvé la république, était envahi peu à peu lui-même
par le souffle froid qui montait de tous les bancs. Tout d'un coup, il
se sentit isolé, fini, touché par la mort. C'était en lui un
écroulement, un vide de sépulcre. Pourtant, il continua, au milieu du
terrible silence, avec une bravoure de pauvre homme qui achève de se
suicider, voulant mourir debout, par amour des nobles et éloquentes
attitudes. Sa fin fut un dernier beau geste. Lorsqu'il descendit de la
tribune, la froideur s'aggrava, il n'y eut pas un applaudissement. Par
comble de maladresse, il avait fait une allusion aux menées sourdes de
Rome et du clergé, qui, selon lui, ne tendaient qu'à reconquérir les
positions perdues et qu'à reconstituer plus ou moins prochainement la
monarchie.

--Est-il bête! est-ce qu'on avoue! murmura Massot. Fichu, et le
ministère avec lui!

Alors, ce fut au milieu de cette Chambre glacée que Monferrand monta
rondement à la tribune. Le malaise était fait de la sourde peur que
cause toujours la sincérité, de la désolation des députés vendus qui se
sentaient couler à l'abîme, aussi de l'embarras des consciences devant
les compromissions plus ou moins excusables de la politique. Et il y eut
comme un soulagement public, lorsque Monferrand débuta, à toute volée,
par le démenti le plus formel, tapant d'un poing sur la tribune, se
donnant de l'autre des coups en pleine poitrine, au nom de son honneur
outragé. Ramassé et court, la face en avant, avec son nez épais de
sensuel et d'ambitieux, il fut un moment superbe, dans sa carrure, sous
laquelle il cachait sa profonde finesse. Il niait tout. Non seulement il
ignorait ce que voulait dire ce chiffre de quatre-vingt mille francs
inscrit en regard de son nom, mais encore il mettait au défi la terre
entière de prouver qu'il avait touché un sou de cet argent. Son
indignation bouillonnait, débordait, au point qu'il ne se contentait pas
de nier en son nom, qu'il niait aussi au nom de tous les députés, de
toutes les Chambres françaises présentes et passées, comme si cette
monstruosité d'un mandataire du peuple vendant son vote dépassait la
honte des crimes prévus, tombait à l'absurde. Et les applaudissements
éclatèrent, la Chambre réchauffée, délivrée, l'acclama.

Pourtant, des voix partirent du petit groupe socialiste, qui huaient, le
sommant de s'expliquer sur les Chemins de fer africains, lui rappelant
qu'il était ministre des Travaux publics lors du vote, exigeant enfin de
savoir ce qu'il comptait faire aujourd'hui comme ministre de
l'Intérieur, devant les délations, pour rassurer la conscience du pays.
Et il escamota la question, il déclara que, s'il y avait des coupables,
justice en serait faite, car personne n'avait besoin de lui rappeler son
devoir. Puis, tout d'un coup, avec une force, avec une maîtrise
incomparables, il exécuta le mouvement de diversion qu'il préparait
depuis la veille. Son devoir, il ne l'oubliait jamais, il le faisait en
soldat fidèle de la nation, à toute heure, avec autant de vigilance que
de prudence. Ainsi ne l'avait-on pas accusé d'employer la police à il ne
savait quel bas service d'espionnage, ce qui aurait permis au fameux
Hunter de s'échapper? Eh bien! cette police si calomniée, il pouvait
dire à la Chambre à quoi il l'avait réellement employée la veille, ce
qu'elle avait fait pour la justice et pour l'ordre. La veille, au Bois
de Boulogne, elle avait arrêté le pire des malfaiteurs, l'auteur de
l'attentat de la rue Godot-de-Mauroy, cet ouvrier mécanicien anarchiste,
ce Salvat, qui, depuis plus de six semaines, déjouait toutes les
recherches. Dans la soirée, on avait obtenu du misérable des aveux
complets, la justice allait faire son oeuvre promptement. Enfin, la
morale publique était vengée, Paris pouvait sortir de sa longue terreur,
l'anarchie serait frappée à la tête. Et voilà ce qu'il avait fait, lui,
ministre, pour l'honneur et pour le salut du pays, pendant que
d'immondes délateurs essayaient vainement de salir son nom, en
l'inscrivant sur une liste d'infamie, oeuvre inventée des plus basses
manoeuvres politiques.

Béante, frémissante, la Chambre écoutait. Cette histoire d'une
arrestation qui lui tombait du ciel, dont pas un journal du matin
n'avait parlé, ce cadeau que semblait lui faire Monferrand du terrible
Salvat, lequel commençait à passer pour un simple mythe de scélératesse,
toute cette mise en scène la soulevait comme devant un drame longtemps
inachevé, et dont le dénouement éclatait soudain devant elle.
Profondément remuée et flattée, elle fit une longue ovation à l'orateur,
qui continuait à célébrer son acte d'énergie, la société sauvée, le
crime châtié, sans oublier l'engagement d'être toujours et partout
l'homme fort, maître de l'ordre. Et il conquit même les bancs de la
droite, lorsque, se séparant de Barroux, il termina par un salut de
sympathie aux catholiques ralliés, par un appel à la concorde des
diverses croyances, contre l'ennemi commun, le farouche socialisme qui
parlait de tout détruire.

Quand Monferrand descendit de la tribune, le tour était joué, il s'était
repêché, la Chambre entière applaudissait, gauche et droite confondues,
couvrant la protestation des quelques socialistes, dont la clameur ne
faisait qu'ajouter à ce tumulte de triomphe. Des mains se tendaient vers
lui, il resta un instant debout, bonhomme et souriant, mais d'un sourire
où grandissait une inquiétude. Son succès commençait à le gêner, à lui
faire peur. Est-ce qu'il aurait trop bien parlé? est-ce qu'au lieu de se
sauver seul, il aurait aussi sauvé le ministère? C'était la ruine de
tout son plan, il ne fallait pas que la Chambre votât sous le coup de ce
discours qui venait de la bouleverser. Et il passa là deux on trois
minutes d'anxiété véritable, à attendre, souriant toujours, si personne
ne se levait pour lui répondre.

Dans les tribunes, le succès était aussi grand. On avait vu des dames
applaudir. Et monseigneur Martha lui-même donnait les marques de la plus
vive satisfaction.

--Hein? mon général, disait Massot en ricanant, voilà nos hommes de
guerre d'aujourd'hui, et un rude homme, celui-là!... C'est ce qu'on
appelle tirer son épingle du jeu. Seulement, c'est tout de même du bel
ouvrage.

Enfin, Monferrand aperçut Vignon, poussé par ses amis, qui se levait et
montait à la tribune. Alors, son sourire retrouva toute sa bonhomie
malicieuse; et il reprit sa place au banc des ministres, pour écouter
béatement.

Avec Vignon, tout de suite, l'air de la Chambre changea. Il était mince
et correct à la tribune, avec sa belle barbe blonde, ses yeux bleus, son
attitude souple de jeunesse. Mais surtout il parlait en homme pratique,
d'une éloquence simple et directe, qui faisait paraître plus vides et
plus emphatiques les déclamations de ses aînés. Il avait gardé de son
passage dans l'administration une vive intelligence des affaires, une
façon aisée de poser et de résoudre les questions les plus complexes.
Actif, brave, sûr de son étoile, ayant la chance d'être trop jeune et
trop adroit pour s'être encore compromis dans rien, il marchait à
l'avenir, après s'être donné un programme un peu plus avancé que celui
de Barroux et de Monferrand, afin d'avoir une raison de prendre leur
place, après les avoir renversés, très capable d'ailleurs de réaliser ce
programme, en tentant les réformes depuis si longtemps promises. Il
avait compris que l'honnêteté, servie par la prudence et la finesse,
aurait enfin son jour. Et, très posément, de sa voix claire, il dit ce
qu'il y avait à dire, ce que le bon sens, la sourde conscience de la
Chambre elle-même attendait. Certes, il était le premier à se réjouir
d'une arrestation qui rassurerait le pays. Mais il ne voyait pas quel
lien il pouvait y avoir entre cette arrestation et la triste affaire
soumise à la Chambre. C'étaient là deux questions totalement
différentes, il suppliait ses collègues de ne pas voter sous
l'excitation passagère où il les voyait. Il fallait que la lumière fût
complète, et ce n'était naturellement pas les deux ministres incriminés
qui pouvaient la faire. Du reste, il se prononçait contre l'idée d'une
commission d'enquête, il était d'avis qu'on devait simplement déférer
les coupables, s'il y en avait, à la justice. Et il termina lui aussi
par une discrète allusion à l'influence grandissante du clergé, en
disant qu'il n'admettait les compromissions d'aucune part, repoussant
aussi bien la dictature d'Etat que le réveil de l'ancien esprit
théocratique.

Des «Très bien! très bien!» coururent d'un bout à l'autre de la Chambre,
il n'y eut que quelques applaudissements, lorsque Vignon regagna sa
place. Mais la Chambre s'était ressaisie, la situation apparaissait si
nette, le vote, si certain, que Mège, dont l'intention était de parler
encore, eut la sagesse de se résigner au silence. Et l'on remarqua
l'attitude tranquille de Monferrand, qui n'avait cessé d'écouter Vignon
avec complaisance, comme s'il rendait hommage au talent d'un adversaire;
tandis que Barroux, depuis le froid de glace où venait de tomber son
discours, était resté à son banc, immobile, d'une pâleur de mort, comme
foudroyé, écrasé sous l'écroulement du vieux monde.

--Allons, ça y est! reprit Massot, fichu, le ministère!... Vous savez,
ce petit Vignon, il ira loin. On dit qu'il rêve l'Elysée. En tout cas,
le voilà désigné pour être le chef du prochain cabinet.

Puis, au milieu du brouhaha des scrutins qui s'ouvraient, comme il
voulait s'en aller, le général le retint.

--Attendez donc, monsieur Massot... Quel dégoût, que cette cuisine
parlementaire! Vous devriez le dire dans un article, montrer comment le
pays est peu à peu affaibli, gâté jusqu'aux moelles, par des journées
pareilles d'inutiles et sales discussions. Une bataille, où cinquante
mille hommes resteraient par terre, nous épuiserait moins, nous
laisserait au coeur plus de vie, que dix ans d'abominable
parlementarisme... Venez donc me voir, un matin. Je vous soumettrai un
projet de loi militaire, la nécessité d'en revenir à notre armée
professionnelle et restreinte d'autrefois, si l'on ne veut pas que notre
armée nationale, si embourgeoisée et d'une masse si illusoire, ne soit
le poids mort qui coulera la nation.

Depuis l'ouverture de la séance, Pierre n'avait pas prononcé une parole.
Il écoutait avec soin, d'abord dans l'intérêt immédiat de son frère,
puis gagné peu à peu lui-même par la fièvre qui s'emparait de la salle.
Une conviction se faisait en lui que Guillaume ne craignait plus rien;
mais quel retentissement d'un événement à un autre, et comme cette
arrestation de Salvat se répercutait ici! Les faits se rejoignaient, se
traversaient, se transformaient sans cesse. Penché sur le bouillonnement
de la salle, il y devinait les mille chocs des passions et des intérêts.
Il avait suivi la grande lutte entre Barroux, Monferrand et Vignon; il
regardait la joie enfantine du terrible Mège, simplement heureux d'avoir
remué le fond boueux de cette eau, où il ne pêchait jamais que pour les
autres; et, maintenant, il s'intéressait à Fonsègue, très calme, dans le
secret de l'avenir, en train de rassurer Dutheil et Chaigneux, tous deux
effarés par la chute certaine du ministère. Puis, c'était toujours à
monseigneur Martha qu'il revenait, c'était lui qu'il n'avait pas quitté
des yeux, suivant les émotions de la séance sur sa face sereine et
heureuse, comme si toute la dramatique comédie parlementaire se fût
seulement jouée pour le lointain triomphe espéré par ce prêtre. Et, en
attendant qu'on proclamât le résultat du vote, il n'entendait plus, à
côté de lui, que Massot et le général causant tactique, cadres et
recrutement, se querellant sur la nécessité d'un bain de sang pour toute
l'Europe. Ah! la dolente humanité, toujours à se battre, à se dévorer,
dans les parlements et sur les champs de bataille, quand donc
désarmerait-elle pour vivre enfin selon la justice et la raison?

La confusion s'éternisa, au sujet des ordres du jour, une pluie d'ordres
du jour, qui allaient de celui de Mège, très violent, à celui de Vignon,
simplement sévère. Le ministère n'acceptait que l'ordre du jour pur et
simple, et il fut battu: ce fut enfin celui de Vignon que vota la
Chambre, à une majorité de vingt-cinq voix. Une partie de la gauche
s'était certainement jointe à la droite et au groupe des socialistes.
Toute une longue rumeur, montant de la salle, gagnant les tribunes,
accueillit le résultat.

--Allons, dit Massot en partant avec le général et avec Pierre, nous en
sommes à un ministère Vignon. Mais, tout de même, Monferrand s'est
repêché. A la place de Vignon, je me méfierais.

Le soir, dans la petite maison de Neuilly, il y eut des adieux d'une
simplicité et d'une grandeur émouvantes. Après la rentrée de Pierre,
attristé, mais rassuré, Guillaume avait décidé formellement que, dès le
lendemain, il irait reprendre à Montmartre sa vie et ses travaux
habituels. Et, comme Nicolas Barthès, lui aussi, devait partir, la
petite maison allait donc retomber dans sa solitude et dans sa
désespérance.

Théophile Morin était venu, averti par Pierre de la douloureuse
nouvelle; et, lorsque les quatre hommes se mirent à table, à sept
heures, Barthès ne savait rien encore. Toute la journée, il s'était
promené d'un bout à l'autre de sa chambre, de son pas lourd de lion en
cage, vivant là, dans cet asile offert par un ami, en grand enfant
héroïque qui ne s'inquiétait jamais des conditions du présent, ni des
menaces du lendemain. Sa vie avait toujours été un espoir sans limites,
qui toujours se brisait contre les bornes de la réalité. Tout ce qu'il
avait aimé, tout ce qu'il avait cru acheter par près de cinquante ans de
prison et d'exil, la liberté égalitaire, la république fraternelle,
avait beau crouler déjà, donner à son rêve les plus durs démentis: il
gardait quand même sa foi, la foi candide de sa jeunesse, certaine du
prochain avenir. Il souriait divinement, lorsque les nouveaux venus, les
violents qui l'avaient dépassé, le raillaient, le traitaient en bon
vieillard. Lui-même ne comprenait rien aux sectes nouvelles, s'indignait
de leur manque d'humanité, superbe et têtu dans son idée de régénérer le
monde par la conception simpliste des hommes naturellement bons, tous
libres et tous frères.

Et, ce soir-là, en dînant, se sentant avec des amis tendres, il fut
très gai, il montra l'ingénuité de son âme, par l'absolue certitude où
il était de voir son idéal se réaliser prochainement, malgré tout. Puis,
comme il était un conteur exquis, lorsqu'il voulait bien causer, il eut
des histoires charmantes sur ses diverses prisons. Il les connaissait
toutes, et Sainte-Pélagie, et le Mont-Saint-Michel, et Belle-Ile-en-Mer,
et Clairvaux, et les cachots transitoires, et les pontons empoisonnés,
riant encore à certains souvenirs, disant le refuge qu'il avait partout
trouvé dans sa libre conscience. Et les trois hommes qui l'écoutaient,
étaient charmés, malgré l'angoisse qui leur serrait le coeur, à la
pensée que cet éternel prisonnier, cet éternel banni, devait se lever de
nouveau et reprendre son bâton, pour le départ.

Au dessert seulement, Pierre parla. Il dit de quelle façon le ministre
l'avait fait appeler et les quarante-huit heures qu'il donnait à Barthès
pour gagner la frontière, s'il ne voulait pas être arrêté. Le vieil
homme, à la longue toison blanche, au nez en bec d'aigle, aux yeux
toujours brûlants de jeunesse, se leva gravement, voulut partir tout de
suite.

--Comment, mon enfant, vous savez cela depuis hier, et vous m'avez
gardé, vous m'avez fait courir le risque de vous compromettre davantage,
en restant dans votre maison!... Il faut m'excuser, je ne pensais pas au
tracas que je vous donne, je croyais que tout allait s'arranger si
bien!... Et merci, merci à Guillaume, merci à vous, des quelques jours
si calmes que vous avez donnés au vieux vagabond, au vieux fou que je
suis!

On le supplia de rester jusqu'au lendemain matin, il n'écouta rien. Un
train partait pour Bruxelles, vers minuit, et il avait tout le temps de
le prendre. Même il refusa formellement que Morin se donnât la peine de
l'accompagner. Morin n'était pas riche, avait ses occupations. Pourquoi
donc lui aurait-il pris son temps, lorsqu'il était si simple qu'il
partît seul? Il retournait à l'exil, comme à une misère, à une douleur
depuis longtemps connue, en Juif errant de la liberté, que son martyre
légendaire pousse éternellement par le vaste monde.

A dix heures, dans la petite rue endormie, lorsqu'il prit congé de ses
hôtes, des larmes noyèrent ses yeux.

--Ah! je ne suis plus jeune, c'est fini cette fois, je ne reviendrai
pas, mes os vont dormir là-bas, dans quelque coin.

Mais, après avoir embrassé tendrement Guillaume et Pierre, il eut un
redressement de toute son indomptable et fière personne, il jeta un
suprême cri d'espoir.

--Bah! qui sait? le triomphe est pour demain peut-être, l'avenir est à
qui le fait et l'attend!

Et il avait disparu, que, longtemps encore, on entendit le bruit sonore
et ferme de ses pas se perdre au loin, dans la nuit claire.



LIVRE QUATRIÈME



I


Par ce doux matin des derniers jours de mars, lorsque Pierre quitta la
petite maison de Neuilly, avec son frère Guillaume, pour l'accompagner à
Montmartre, il eut un grand serrement de coeur, en songeant qu'il y
rentrerait seul, et qu'il y retomberait dans son désastre et dans son
néant. Il n'avait point dormi, il était éperdu d'amertume, cachant sa
peine, s'efforçant de sourire.

En voyant le ciel si clair et si tendre, les deux frères avaient résolu
d'aller à pied, une longue promenade par les boulevards extérieurs. Neuf
heures sonnaient. Ce fut charmant, cette conduite ainsi faite au grand
frère, qui s'égayait à la pensée de la bonne surprise qu'il réservait
aux siens, comme au retour d'un voyage. Il ne les avait point avertis,
il s'était contenté, depuis sa disparition, de leur écrire de temps à
autre, pour leur donner de ses nouvelles. Et ses trois fils n'étaient
pas venus le voir, par prudence, respectant son désir; et la jeune fille
qu'il devait épouser, avait elle-même attendu sagement, tranquille et
discrète.

En haut, quand ils eurent gravi les pentes ensoleillées de Montmartre,
Guillaume, qui avait une clef, entra simplement et doucement. Sur la
place du Tertre, si provinciale, si calme, la petite maison semblait
dormir, dans une paix profonde. Et Pierre la retrouvait telle qu'il
l'avait vue, lors de sa première, de son unique visite, silencieuse,
souriante, baignée d'une infinie tendresse. C'était d'abord l'étroit
couloir qui traversait le rez-de-chaussée, pour s'ouvrir sur l'immense
horizon de Paris. Puis, c'était le jardin réduit à deux pruniers et à un
bouquet de lilas, égayés de feuilles maintenant; et il y aperçut, cette
fois, trois bicyclettes appuyées contre les pruniers. Enfin, c'était le
vaste atelier de travail, si joyeux et si recueilli, où vivait toute la
famille, et dont le large vitrail dominait l'océan des toitures.

Guillaume était arrivé jusqu'à l'atelier sans rencontrer personne. Très
amusé, il mit un doigt sur ses lèvres.

--Attention! mon petit Pierre. Tu vas voir.

Et, la porte ouverte sans bruit, ils restèrent un instant sur le seuil.

Seuls, les trois fils étaient là. Thomas, près de sa forge,
manoeuvrant une machine à percer, criblait de trous une petite plaque
de cuivre. Dans l'autre coin, devant le vitrage, François et Antoine
étaient assis aux deux côtés de leur grande table, l'un enfoncé dans un
livre, tandis que l'autre, le burin en main, terminait un bois. Toute
une nappe joyeuse de soleil entrait, se jouait parmi l'extraordinaire
pêle-mêle de la salle, où s'entassaient tant de besognes, tant d'outils
divers, au milieu desquels la table à ouvrage des deux femmes était
fleurie d'une grosse touffe de giroflées. Et, dans l'attention absorbée
des trois jeunes gens, dans la religieuse paix, on n'entendait que le
sifflement léger de la machine, à chaque trou que l'aîné perçait.

Mais, bien que Guillaume, sur le seuil, n'eût pas bougé, il y eut un
frisson, un brusque éveil. Les trois fils devinèrent, levèrent la tête
en même temps. Et ils eurent le même cri, un élan commun et unique les
souleva, les jeta à son cou.

--Le père!

Lui, heureux, les embrassa, d'une solide étreinte. Ce fut tout, il n'y
eut ni attendrissement prolongé, ni paroles inutiles. Il semblait être
sorti de la veille, revenir après une course qui l'aurait attardé. Il
les regardait, avec son sourire, tandis qu'eux trois, les regards dans
les siens, souriaient aussi; et cela disait toute l'affection, le don
total, à jamais.

--Entre donc, Pierre. Serre-moi la main de ces gaillards.

Le prêtre, gêné, pris d'un singulier malaise, était resté près de la
porte. Ses trois neveux lui donnèrent de vigoureuses poignées de main.
Puis, ne sachant que faire, se trouvant dépaysé, il finit par s'asseoir
à l'écart, devant le vitrage.

--Eh bien! mes petits, et Mère-Grand, et Marie?

La grand'mère venait de monter à sa chambre. Quant à la jeune fille,
elle avait eu l'idée d'aller elle-même au marché. C'était une de ses
joies, elle prétendait qu'elle seule savait acheter des oeufs frais et
du beurre qui sentait la noisette. Puis, elle rapportait parfois une
gourmandise ou des fleurs, ravie de se montrer si bonne ménagère.

--Alors, tout va bien? reprit Guillaume. Vous êtes contents, le travail
marche?

Et il questionna chacun d'un mot, en homme qui rentre tout de suite dans
ses habitudes quotidiennes. Thomas, dont la rude et bonne figure
s'épanouissait, résuma en deux phrases ses recherches nouvelles pour le
petit moteur, certain maintenant, disait-il, d'avoir trouvé. François,
enfoncé toujours dans la préparation de son examen, plaisanta, parla de
l'énorme matière qu'il avait encore à emménager dans son cerveau.
Antoine montra le bois qu'il terminait, sa petite amie Lise, la soeur
du sculpteur Jahan, lisant au soleil dans un jardin, toute une floraison
de la créature attardée, qu'il avait éveillée à l'intelligence par la
tendresse. Et, tout en causant, les trois frères avaient repris leurs
places, s'étaient remis au travail, naturellement, par la forte
discipline qui avait fait du travail leur vie même.

Guillaume, plein d'aise, donnait un coup d'oeil à la besogne de
chacun.

--Ah! mes petits, ce que j'ai préparé, ce que j'ai mis au point, moi
aussi, pendant que j'étais sur le dos! J'ai même pris pas mal de
notes... Nous sommes venus à pied; mais une voiture va m'apporter tout
ça, avec les vêtements et le linge que Mère-Grand m'a envoyés... Et
quelle joie de retrouver tout ici, de reprendre avec vous la tâche
commencée! Ah! je vais en abattre!

Déjà, il était dans son coin, à lui. Entre la forge et le vitrage, il
avait toute une large place réservée, son fourneau de chimiste, des
vitrines et des planches chargées d'appareils, une longue table dont
l'un des bouts lui servait de bureau. Et, déjà, il reprenait possession
de cet univers, ses regards s'étaient promenés, heureux de revoir tout
en ordre, ses mains furetaient, touchaient les objets, avec la hâte de
se remettre, ainsi que ses trois fils, à la besogne.

Mais, en haut du petit escalier qui conduisait aux chambres, Mère-Grand
venait de paraître, calme et grave, très droite, dans son éternelle robe
noire.

--C'est vous, Guillaume. Voulez-vous monter un instant?

Il monta, il comprit qu'elle désirait le renseigner, le rassurer, en lui
disant tout de suite ce qu'elle avait à lui dire sans témoins. C'était
le secret redoutable entre eux, l'unique chose que ses fils ne savaient
pas, la grande chose qui l'avait torturé d'angoisse, après l'attentat,
lorsqu'il l'avait crue en péril d'être sue et divulguée. En haut, dans
sa chambre, elle lui rendit des comptes, lui montra, près de son lit,
intacte la cachette où étaient les cartouches de la poudre nouvelle et
les plans du formidable engin destructeur. Il les y retrouvait tels
qu'il les y avait laissés, il eût fallu pour les y toucher qu'on la tuât
ou que la maison sautât avec elle. Très simplement, de son air de
tranquille héroïsme, elle le remit en possession du terrible dépôt, en
lui rendant la clef qu'il lui avait envoyée par Pierre, le lendemain de
sa blessure.

--Vous n'étiez pas inquiet, je pense?

Il lui serra les deux mains, avec tendresse et respect.

--Inquiet seulement que la police ne vînt et ne vous brutalisât... Vous
êtes la gardienne, ce serait vous qui achèveriez mon oeuvre, si je
disparaissais.

Pendant ce temps, en bas, Pierre, toujours assis près du vitrage,
sentait sa gêne croître. Certes, il n'y avait, dans la maison, qu'une
sympathie affectueuse à son égard. Pourquoi donc lui semblait-il que les
choses et les êtres eux-mêmes lui restaient hostiles, malgré leur bon
vouloir de fraternité? Et il se demandait ce qu'il allait devenir là,
parmi ces travailleurs, tous soutenus par une foi, lui qui ne croyait
plus à rien, qui ne faisait rien. La vue des trois frères, si ardents,
si gais à la besogne, finissait par l'emplir d'une sorte d'irritation
mauvaise. Mais l'arrivée de Marie l'acheva.

Elle entra sans le voir, et si joyeuse, et si débordante de vie, avec
son panier de provisions au bras. On eût dit que la printanière matinée
de soleil entrait avec elle, dans l'éclat de sa jeunesse, la taille
souple, la poitrine large. Toute sa face rose, son nez fin, son grand
front d'intelligence, son épaisse bouche de bonté, rayonnaient sous les
lourds bandeaux de ses cheveux noirs. Et ses yeux bruns riaient, d'une
continuelle allégresse de santé et de force.

--Ah! vous savez, vous trois, cria-t-elle, j'en ai acheté, des
choses!... Venez voir ça, je n'ai pas voulu déballer mon panier à la
cuisine.

Il fallut absolument qu'ils vinssent se grouper autour du panier,
qu'elle avait posé sur une table.

--D'abord, du beurre. Sentez un peu si celui-là sent la noisette! On le
fait pour moi... Et puis, des oeufs. Ils sont pondus d'hier, j'en
réponds. Même en voici un qui est du jour... Et puis, des côtelettes.
Hein? étonnantes, mes côtelettes! Le boucher les soigne, quand c'est
moi... Et puis, un fromage à la crème, mais à la vraie crème, une
merveille!... Et puis, ça, c'est la surprise, la gourmandise, des radis,
de jolis petits radis roses. Des radis en mars, quel luxe!

Elle triomphait en bonne ménagère qui savait le prix des choses et qui
avait suivi, au lycée Fénelon, tout un cours de cuisine et de ménage.
Les trois frères, qui s'égayaient avec elle, durent la complimenter.

Mais, tout d'un coup, elle aperçut Pierre.

--Comment, monsieur l'abbé, vous êtes là? Je vous demande pardon, je ne
vous avais point vu... Et Guillaume, il va bien? Vous nous apportez de
ses nouvelles.

--Mais père est revenu, dit Thomas. Il est là-haut, avec Mère-Grand.

Saisie, elle replaça toutes les provisions dans le panier.

--Guillaume est revenu! Guillaume est revenu!... Et vous ne me le dites
pas! et vous me laissez tout déballer!... Ah bien! je suis gentille,
moi, à vous vanter mon beurre et mes oeufs, lorsque Guillaume est
revenu!

Justement, celui-ci descendait de la chambre, avec la grand'mère; et
elle courut gaiement, lui tendit les deux joues, pour qu'il y posât deux
gros baisers; puis, elle lui mit les mains sur les épaules, le regarda
longuement, en lui disant d'une voix un peu tremblante:

--Je suis contente, très contente de vous revoir, Guillaume...
Maintenant, je puis le dire, j'ai cru vous perdre, j'ai été très
inquiète et très malheureuse.

Et, bien qu'elle continuât de rire, deux larmes parurent dans ses yeux,
pendant que lui, très ému aussi, murmurait, en l'embrassant de nouveau:

--Chère Marie... Combien je suis heureux! Je vous retrouve, et si belle,
si tendre toujours!

Pierre, qui les regardait, les trouva froids. Il s'était sans doute
attendu à plus de larmes, à une étreinte plus passionnée, entre deux
fiancés qu'un accident avait séparés si longtemps, à la veille de leur
mariage. La disproportion des âges aussi le blessa, bien que son frère
lui parût solide et très jeune encore. Ce devait être cette jeune fille
qui, décidément, ne lui plaisait guère. Elle était trop bien portante,
trop calme. Depuis qu'elle se trouvait là, il sentait augmenter son
malaise, son envie de s'en aller et de ne point revenir. Cette sensation
de différer d'elle, d'être chez son frère un étranger, devenait en lui
une véritable souffrance.

Il se leva, voulut partir, en prétextant une course dans Paris.

--Comment! tu ne restes pas à déjeuner avec nous? s'écria Guillaume,
stupéfait. Mais c'était convenu, tu ne vas pas me faire ce chagrin...
Maintenant, petit frère, cette maison est la tienne.

Et, tous se récriant, le suppliant, avec une affection véritable, il fut
bien forcé de rester et de reprendre sa chaise, où il retomba dans sa
gêne silencieuse, regardant, écoutant cette famille qui était la sienne
et qu'il sentait si loin de lui.

Onze heures sonnaient à peine. Le travail continua, coupé de gaies
causeries, lorsque l'une des deux bonnes fut venue chercher le panier
de provisions. Marie lui recommanda de l'appeler pour les oeufs à la
coque, car elle se piquait d'avoir une recette merveilleuse, une façon
de les cuire à point, qui gardait le blanc en un lait crémeux. Et ce fut
là l'occasion de quelques plaisanteries de François, qui la taquinait
parfois sur toutes les belles choses qu'elle avait apprises au lycée
Fénelon, où son père l'avait mise à douze ans, après la mort de sa mère.
Mais elle répondait vaillamment, riait à son tour des heures que
lui-même perdait à l'Ecole Normale, à propos de chinoiseries
pédagogiques.

--Ah! les grands enfants! dit-elle, sans lâcher son travail de broderie,
c'est drôle, vous êtes pourtant tous les trois très intelligents, très
larges d'esprit, et ça vous offusque un peu, au fond, avouez-le, qu'une
fille comme moi ait fait, comme vous autres garçons, ses études dans un
lycée? Querelle de sexes, question de rivalité et de concurrence,
n'est-ce pas?

Ils protestèrent, jurèrent qu'ils étaient pour la plus large instruction
donnée aux filles. Elle le savait bien, et s'amusait à leur rendre leurs
taquineries.

--Non, non, sur cette affaire-là, vous êtes très en retard, mes
enfants... Je n'ignore pas ce que, dans la bourgeoisie bien pensante, on
reproche aux lycées de filles. D'abord, l'instruction y est absolument
laïque, ce qui inquiète les familles qui croient, pour les filles, à la
nécessité de l'instruction religieuse, comme défense morale. Ensuite,
l'instruction s'y démocratise, les élèves y viennent de tous les mondes,
la demoiselle de la dame du premier et celle de la concierge s'y
rencontrent, y fraternisent, grâce aux bourses qu'on distribue très
largement. Enfin, on s'y affranchit du foyer, une place de plus en plus
grande y est laissée à l'initiative, et tous ces programmes très
chargés, toute cette science qu'on exige aux examens est certainement
une émancipation de la jeune fille, une marche à la femme future, à la
société future, que vous appelez cependant de tous vos voeux, n'est-ce
pas? les enfants.

--Mais sans doute! cria François, mais nous sommes d'accord là-dessus!

Elle eut un joli geste et reprit tranquillement:

--Je plaisante... Vous savez que je suis une simple, moi, et que je n'en
demande pas tant que vous. Ah! les revendications, les droits de la
femme! C'est bien clair, elle les a tous, elle est l'égale de l'homme,
autant que la nature y consent. Et l'unique affaire, la difficulté
éternelle est de s'entendre et de s'aimer... Ça ne m'empêche pas d'être
très contente de savoir ce que je sais, oh! sans pédanterie aucune,
seulement parce que je m'imagine que cela m'a fait bien portante,
d'aplomb dans la vie, au moral comme au physique.

Quand on éveillait ainsi ses souvenirs du lycée Fénelon, elle s'y
plaisait, les évoquait avec une flamme, où se retrouvaient son ardeur à
l'étude, sa turbulence aux récréations, des parties folles avec ses
compagnes, les cheveux au vent. Sur les cinq lycées de filles ouverts à
Paris, c'était le seul qui fût très fréquenté; et encore n'y avait-il
guère là, affrontant les préjugés et les préventions, que des filles de
fonctionnaires, surtout des filles de professeurs, se destinant
elles-mêmes au professorat. Celles-ci, en quittant le lycée, devaient
ensuite aller conquérir leur diplôme définitif à l'Ecole normale de
Sèvres. Elle, malgré des études très brillantes, ne s'était senti aucun
goût pour ce métier d'institutrice; et, plus tard, à la mort de son
père, ruiné, endetté, lorsqu'elle avait pu craindre un instant de se
trouver sans ressources sur le pavé de Paris, c'était Guillaume, en la
prenant chez lui, qui n'avait pas voulu la laisser courir le cachet.
Elle brodait avec un art merveilleux, elle s'obstinait à gagner quelque
argent, pour n'en recevoir de personne.

Souriant, Guillaume avait écouté, sans intervenir. Il s'était mis à
l'aimer, séduit surtout par sa franchise, sa droiture, ce bel équilibre
qui faisait son charme honnête et fort. Elle savait tout. Mais si elle
n'avait plus la poésie de la jeune fille ignorante et bêlante, elle y
gagnait une réelle probité de coeur et d'esprit, une parfaite
innocence au grand jour, sans réserve d'hypocrisie, sans perversité
cachée, aiguillonnée par le mystère. Et, dans sa belle santé calme, elle
avait gardé une telle pureté d'enfance, que, malgré ses vingt-six ans
sonnés, tout le sang de ses veines montait encore parfois à ses joues,
en ces ardentes rougeurs dont elle était si désespérée.

--Chère Marie, dit Guillaume, vous voyez bien que les enfants s'amusent,
et c'est vous qui avez raison... Vos oeufs à la coque sont les
meilleurs du monde.

Il avait dit cela avec une affection si tendre, que la jeune fille, sans
autre raison, devint pourpre. Elle le sentit, rougit davantage. Et,
comme les trois garçons la regardaient malicieusement, elle se fâcha
contre elle-même. Puis, se tournant vers Pierre:

--Hein? monsieur l'abbé, est-ce ridicule, une vieille fille, rougir
ainsi? Ne dirait-on pas que j'ai commis un crime?... Et, vous savez,
c'est pour arriver à me faire rougir, qu'ils me taquinent, ces
enfants!... J'ai beau ne pas vouloir, je ne sais d'où ça monte, c'est
plus fort que moi.

Mère-Grand, levant les yeux de la chemise qu'elle raccommodait, sans
lunettes, dit simplement:

--Va, ma chère, c'est très bien, c'est ton coeur qui monte à tes
joues, pour qu'on le voie.

L'heure du déjeuner approchait. On décida qu'on mettrait la table dans
l'atelier, ce qui arrivait parfois, lorsqu'on avait un convive. Et ce
fut vraiment exquis, dans le clair soleil, cette table dressée avec son
linge blanc, ce déjeuner si simple et si fraternel. Les oeufs que la
jeune fille avait rapportés elle-même de la cuisine, sous une
serviette, furent trouvés admirables. On fit également un succès aux
radis et au beurre. Puis, après les côtelettes, il n'y eut pour dessert
que le fromage à la crème, mais un fromage comme personne n'en avait
jamais mangé. Et Paris était là, qui s'étendait sans bornes, d'un bout à
l'autre de l'horizon, dans son grondement formidable.

Pierre avait fait effort pour s'égayer. Mais il était bientôt retombé
dans son silence. Guillaume, qui venait de voir les trois bicyclettes
dehors, questionnait Marie, voulait savoir jusqu'où elle était allée, le
matin. François et Antoine l'avaient accompagnée, du côté d'Orgemont.
L'ennui, c'était qu'il fallait ensuite remonter les bicyclettes sur la
butte. Elle en riait, disait que ça la faisait bien dormir, sans vilains
rêves. La bicyclette, pour elle, avait toutes sortes de vertus; et,
comme le prêtre la regardait, plein d'effarement, elle promit de lui
expliquer un jour ses idées là-dessus. Le pis fut que, dès lors, la
bicyclette occupa toute la fin du déjeuner. Thomas s'étendit sur les
derniers perfectionnements apportés aux machines qu'on fabriquait à
l'usine Grandidier. Lui-même cherchait le fameux appareil tant désiré,
qui permettrait, en marche, de changer la multiplication, d'une façon
simple et pratique. Et, ensuite, les trois jeunes gens et la jeune fille
ne parlèrent plus que des promenades faites, que des promenades à faire,
débordants d'exubérance, de toute une joie d'écoliers échappés, avides
de plein air.

Mère-Grand, qui présidait les repas avec une sérénité de reine mère,
s'était penchée à l'oreille de Guillaume, assis près d'elle. Et Pierre
comprit qu'elle lui parlait de son mariage, dont la date fixée à la fin
d'avril, allait forcément être reculée. Ce mariage, si raisonnable, qui
semblait devoir assurer le bonheur de toute la maison, était un peu son
oeuvre, ainsi que celle des trois fils; car jamais le père n'aurait
cédé à son coeur, si la femme qu'il installait dans la famille, ne s'y
était pas trouvée déjà, acceptée, aimée. Et, maintenant, la dernière
semaine de juin, pour toutes sortes de raisons, paraissait être une
bonne date.

Marie entendit, se tourna gaiement.

--N'est-ce pas, ma chère, demanda Mère-Grand, la fin de juin, c'est très
bien?

Pierre s'attendait à voir une rougeur intense envahir les joues de la
jeune fille. Mais elle resta très calme, elle avait pour Guillaume une
affection profonde, une reconnaissance d'une infinie tendresse, certaine
d'ailleurs qu'en l'épousant elle faisait un acte très sage et très bon,
pour elle et pour les autres.

--Parfaitement, la fin de juin, répéta-t-elle, c'est très bien.

Les fils, qui avaient compris, se contentèrent de hocher la tête, pour
donner, eux aussi, leur assentiment.

Quand on se fut levé de table, Pierre voulut absolument partir. Pourquoi
donc souffrait-il ainsi, et de ce déjeuner si cordial dans sa bonhomie,
et de cette famille si heureuse d'avoir enfin le père parmi elle, et
surtout de cette jeune fille si paisible, si riante à la vie? Elle
l'irritait, son malaise était devenu intolérable. De nouveau, il
prétexta des courses sans nombre. Puis, il serra les mains des trois
garçons qui se tendaient vers lui, serra même celles de Mère-Grand et de
Marie, toutes deux amicales, un peu surprises de sa hâte à les quitter.
Et Guillaume, après avoir vainement essayé de le retenir, soucieux et
attristé, l'accompagna, l'arrêta au milieu du petit jardin, pour le
forcer à une explication.

--Voyons, qu'as-tu? pourquoi te sauves-tu?

--Mais je n'ai rien, je t'assure. J'ai quelques affaires pressées, voilà
tout.

--Non, laisse ce prétexte, je t'en prie... Personne ici, je pense, ne
t'a déplu, ne t'a blessé. Ils t'aimeront tous bientôt, comme je t'aime.

--Je n'en doute pas, je ne me plains de personne... Je n'aurais qu'à me
plaindre de moi-même.

Guillaume, dont la douloureuse émotion grandissait, eut un geste désolé.

--Ah! frère, petit frère, que tu me fais de la peine! car, je le vois
bien, tu me caches quelque chose. Songe donc que, maintenant, notre
fraternité s'est renouée, que nous nous adorons comme autrefois, lorsque
j'allais te faire jouer dans ton berceau. Et je te connais, je sais ton
désastre et ta torture, puisque tu t'es confessé à moi. Et je ne veux
pas que tu souffres, moi! je veux te guérir!

A mesure qu'il l'écoutait dire ces choses, Pierre sentait son pauvre
coeur se gonfler. Il ne put retenir ses larmes.

--Si, si, il faut me laisser à ma souffrance. Elle est sans guérison
possible. Tu ne peux rien pour moi, je suis en dehors de la nature, je
suis un monstre.

--Que dis-tu là? Ne peux-tu rentrer dans la nature, s'il est vrai que tu
en sois sorti?... Ce que je ne veux pas, c'est que tu retournes
t'enfermer au fond de ta petite maison solitaire, où tu t'affoles à
remâcher ton néant. Viens ici passer les journées avec nous, pour que
nous te donnions de nouveau le goût de vivre.

Ah! cette petite maison vide qui l'attendait, Pierre en avait à l'avance
le frisson glacé, lorsqu'il allait s'y retrouver seul, sans ce frère
aimé, avec lequel il venait d'y passer des journées si douces! Dans
quelle solitude, dans quel tourment il y retomberait, après ces quelques
semaines d'existence à deux, dont il avait déjà pris l'habitude
heureuse! Mais sa douleur s'en accrut, tout un aveu jaillit de ses
lèvres.

--Vivre ici, vivre avec vous, oh! non, c'est ce qui m'est impossible...
Pourquoi me forces-tu à parler, à te dire ce dont j'ai honte et ce que
je ne comprends même pas? Depuis ce matin, tu as bien vu que je
souffrais d'être ici; et c'est sans doute parce que vous travaillez et
que je ne fais rien, parce que vous vous aimez, parce que vous croyez à
votre effort, tandis que, moi, je ne sais plus ni aimer ni croire... Je
m'y sens déplacé, j'y suis gêné et je vous gêne. Même vous m'irritez, je
finirais par vous haïr peut-être. Tu vois bien que plus rien de bon ne
reste en moi, que tout a été gâté, saccagé, et que tout est mort, et que
l'envie seule et la haine repousseraient... Laisse-moi donc retourner
dans mon coin maudit, où le néant achèvera de me prendre. Adieu, frère!

Eperdu de tendresse et de compassion, Guillaume lui saisit les deux
bras, le retint.

--Tu ne partiras pas, je ne veux pas que tu partes, sans m'avoir
formellement promis de revenir. Je ne veux pas te reperdre, maintenant
que je sais ce que tu vaux et combien tu souffres... Malgré toi, s'il le
faut, je te sauverai, je te guérirai de la torture de ton doute, oh!
sans te catéchiser, sans t'imposer aucune croyance, simplement en
laissant faire la vie, qui seule peut te rendre la santé et l'espoir...
Je t'en supplie, frère, au nom de notre affection, reviens, reviens
souvent passer ici la journée. Tu verras que, lorsqu'on s'est donné une
tâche, et qu'on travaille en famille, on n'est jamais trop malheureux.
Une tâche, n'importe laquelle, et quelque grand amour, la vie acceptée,
la vie vécue, aimée!

--A quoi bon? murmura Pierre amèrement. Je n'ai plus de tâche et je ne
sais plus aimer.

--Eh bien! je te donnerai une tâche, moi! et dès que l'amour reviendra,
au souffle prochain qui le réveillera, tu sauras aimer! Consens, frère,
consens!

Puis, le voyant toujours douloureux, têtu dans sa volonté de le quitter
et de s'anéantir:

--Ah! je ne te dis pas que les choses de ce monde marchent à souhait,
qu'il n'y ait que joie, que vérité et que justice... Ainsi, tu ne
saurais croire combien l'aventure de ce misérable Salvat me gonfle de
colère et de révolte. Coupable, oh! oui! mais que d'excuses pourtant! et
comme on va me le rendre sympathique, si on le charge des crimes de
tous, si les bandes politiques se le rejettent, l'utilisent, se servent
de lui pour la conquête du pouvoir! Cela m'exaspère, et je ne promets
pas d'être plus raisonnable que toi... Mais, voyons, frère, simplement
pour me faire plaisir, promets-moi qu'après-demain tu viendras passer la
journée avec nous.

Et, comme Pierre encore gardait le silence:

--Je le veux, j'aurais trop de chagrin à penser que tu te martyrises,
dans ton trou de bête blessée... Je veux te guérir, je veux te sauver.

Des larmes étaient remontées dans les yeux de Pierre, et il dit avec une
infinie détresse:

--Ne me force pas à te promettre... J'essayerai de me vaincre.

Quelle semaine il passa dans la petite maison noire et vide! Pendant
sept jours, il s'y ensevelit, rongeant son désespoir de ne plus trouver
sans cesse, à son côté, ce grand frère qu'il s'était remis à adorer de
toute son âme. Jamais il n'avait senti si affreuse sa solitude, depuis
que le doute vidait son coeur. Vingt fois, il fut sur le point de
courir à Montmartre, où il sentait confusément qu'étaient l'affection,
la vérité, la vie. Mais, chaque fois, un invincible malaise, le malaise
éprouvé déjà, fait de peur et de honte, le retint. Lui prêtre, lui
châtré, lui rejeté hors de l'amour et des besognes communes, ne
trouverait-il pas là que blessures et que souffrances, parmi ces êtres
de nature, de liberté et de santé? Et il évoquait les ombres de son père
et de sa mère, errantes par les chambres désertes, ces tristes ombres en
lutte toujours, même après la mort, qu'il croyait entendre se lamenter,
comme si elles le suppliaient de les réconcilier en lui, le jour où il
trouverait la paix. Que devait-il faire? rester à pleurer, à se
désespérer avec elles deux? Aller là-bas chercher la guérison, qui les
coucherait enfin elles-mêmes dans le sommeil du tombeau, heureuses de
dormir, maintenant que lui vivait heureux? Et, un matin, au réveil, il
lui sembla que son père, souriant, l'envoyait là-bas; tandis que sa
mère, consentante, le regardait de ses grands yeux doux, où la tristesse
d'avoir fait de lui un mauvais prêtre cédait au besoin de le rendre à
l'existence de tous.

Ce jour-là, Pierre ne raisonna pas, prit une voiture, donna l'adresse,
pour être sûr de ne pas s'effarer et tourner court, en chemin. Puis,
lorsqu'il se retrouva, comme dans un rêve, au milieu du vaste atelier,
gaiement reçu par son frère Guillaume et les trois grands fils, qui,
délicatement, paraissaient croire qu'il était venu la veille, il assista
à une scène imprévue qui le frappa beaucoup et le soulagea.

Marie, à son entrée, était restée assise, l'avait à peine salué, la face
pâle, le front barré d'une ride. Et Mère-Grand, l'air grave aussi, dit
en la regardant:

--Excusez-la, monsieur l'abbé, elle n'est pas raisonnable... C'est
contre nous cinq que vous la voyez en colère.

Guillaume se mit à rire.

--Ah! la têtue!... Tu ne peux pas t'imaginer, Pierre, ce qui se passe
dans cette petite caboche-là, lorsqu'on contrarie l'idée qu'elle a de la
justice, oh! une idée si haute, si totale, qu'elle ne souffre aucun
accommodement... Ainsi, nous causions de ce procès, de ce père qui vient
d'être condamné sur le témoignage de son fils, et elle seule soutient
qu'il a bien fait, qu'on doit dire la vérité, toujours et quand même...
Hein? quel terrible accusateur public elle ferait!

Hors d'elle, exaspérée encore par le sourire de Pierre, qui lui donnait
tort, Marie s'emporta.

--Guillaume, vous êtes méchant... Je ne veux pas qu'on rie.

--Mais tu deviens folle, ma chère, s'écria François, pendant que Thomas
et Antoine s'égayaient eux aussi. Père et nous ne soutenons là qu'une
thèse d'humanité, car nous croyons aimer et respecter la justice autant
que toi.

--Il n'y a pas d'humanité, il n'y a que la justice. Ce qui est juste est
juste, malgré tout, lors même que le monde devrait crouler.

Puis, comme Guillaume tentait de plaider encore et de la convaincre,
elle se leva tout d'un coup, tremblante, éperdue, soulevée par un tel
emportement, qu'elle en bégayait.

--Non, non! vous êtes tous des méchants, vous voulez tous me faire de la
peine... J'aime mieux monter dans ma chambre.

En vain, Mère-Grand tâcha de la retenir.

--Mon enfant, mon enfant! réfléchis, c'est très vilain, tu en auras un
gros regret.

--Non, non! vous n'êtes pas justes, je souffre trop.

Et, violente, elle monta dans sa chambre. Ce fut un désastre, une
consternation. De telles scènes se produisaient parfois, mais rarement
avec une pareille gravité. Tout de suite, Guillaume se donna tort de
l'avoir poussée ainsi, surtout en la plaisantant, car elle ne pouvait
tolérer l'ironie. Et il renseigna Pierre, lui raconta que, lorsqu'elle
était plus jeune, elle avait eu des crises de colère affreuses, à tomber
morte, devant une injustice. Comme elle l'expliquait ensuite, c'était en
elle un irrésistible flot qui l'emportait, la faisait délirer.
Aujourd'hui encore, elle restait, sur de tels sujets, obstinée et
querelleuse. Et elle en rougissait, elle sentait parfaitement que cela,
trop souvent, la rendait insupportable, insociable.

En effet, un quart d'heure plus tard, elle descendit d'elle-même, très
rouge, mais reconnaissant bravement son tort.

--Hein? suis-je ridicule, suis-je mauvaise, moi qui accuse les autres
d'être méchants!... Monsieur l'abbé va avoir une belle idée de moi!

Elle alla embrasser Mère-Grand.

--Vous me pardonnez, n'est-ce pas?... Oh! François peut rire à présent,
et Thomas, et Antoine aussi. Ils ont bien raison, ça ne mérite que ça.

--Ma pauvre Marie! dit tendrement Guillaume, voilà ce que c'est que
d'être dans l'absolu... Vous qui êtes en tout si équilibrée, si saine et
si sage, parce que vous acceptez le relatif des choses et que vous
demandez à la vie uniquement ce qu'elle peut donner, vous perdez toute
sagesse et tout équilibre, lorsque vous tombez à cet absolu que vous
vous faites de l'idée de justice... Qui de nous ne pèche de la sorte?

Marie, confuse encore, plaisanta.

--Cela fait au moins que je ne suis pas parfaite.

--Ah! certes, tant mieux! et je ne vous en aime que davantage.

C'est ce que Pierre aurait crié volontiers, lui aussi. Cette scène
l'avait profondément remué, sans qu'il pût dégager encore tout ce
qu'elle éveillait en lui. Son abominable tourment ne venait-il pas de
l'absolu où il voulait vivre, cet absolu qu'il avait jusqu'ici demandé
aux êtres et aux choses? Il avait cherché la foi totale, il s'était jeté
par désespérance dans la négation totale. Et cette hautaine attitude
qu'il avait gardée dans l'écroulement de tout, cette réputation de saint
prêtre qu'il s'était faite, lorsque le néant seul l'habitait, n'était-ce
pas encore un désir mauvais de l'absolu, la simple pose romantique de
son aveuglement et de son orgueil? Pendant que son frère tout à l'heure
parlait, louant Marie de ne demander à la vie que ce qu'elle pouvait
donner, il lui avait semblé que ces paroles venaient à lui comme un
conseil et passaient sur sa face comme un souffle frais de nature. Mais
cela restait si confus encore, et sa seule joie précise était la colère
où il venait de voir cette jeune fille, la faute qui la rapprochait de
lui, qui la faisait descendre de la sérénité de perfection, dont il
souffrait inconsciemment sans doute. Quel sentiment agissait? il ne s'en
rendait même pas compte. Ce jour-là, il causa quelques instants avec
elle, et il partit en la trouvant très bonne, très humaine.

Dès le surlendemain, Pierre monta passer l'après-midi dans le grand
atelier ensoleillé, en face de Paris. Depuis qu'il avait conscience de
son oisiveté, il s'ennuyait beaucoup, il commençait à ne se distraire
que là, parmi cette famille qui travaillait si gaiement. Son frère le
gronda de n'être pas venu déjeuner, et il promit de revenir le
lendemain, assez tôt pour s'asseoir à leur table. Une semaine s'écoula,
il n'y avait plus qu'une bonne camaraderie entre Marie et lui, sans
trace de ce malaise, de cette hostilité qui les avait d'abord heurtés
l'un contre l'autre. L'idée de ce prêtre en soutane ne la gênait
d'ailleurs aucunement; car, dans son tranquille athéisme, jamais elle
n'avait eu l'idée qu'un prêtre pouvait être un homme à part. Et c'était
là maintenant ce qui l'étonnait, ce qui le ravissait, l'accueil
fraternel qu'il recevait d'elle, comme s'il eût porté le veston, eu les
idées, mené la vie de ses grands neveux, sans que rien le distinguât des
autres hommes. Et ce qui le stupéfiait davantage encore, c'était le
silence qu'elle gardait sur la question religieuse, l'insouciance
profonde, tranquille et heureuse, où elle semblait être du divin et de
l'au-delà, ce terrifiant domaine du mystère, au travers duquel lui-même
traînait une si douloureuse agonie.

Dès qu'il reparut ainsi tous les deux ou trois jours, elle s'aperçut
bien qu'il souffrait. Qu'avait-il donc? Elle le questionna d'un air de
bonne amitié; et, comme elle n'en tirait que des réponses évasives,
elle sentit là une douleur saignante, honteuse d'elle-même, que le
secret où elle s'aggravait rendait inguérissable. Sa pitié de femme
s'éveilla, elle se prit d'une affection croissante pour ce grand garçon
pâle, aux yeux brûlants de fièvre, que rongeait une torture intérieure
dont il ne voulait parler à personne. Sans doute elle questionna
Guillaume sur son frère si triste, si désespéré; et il dut lui confier
une partie du secret, pour qu'elle l'aidât à le tirer de son tourment,
en lui rendant le goût de vivre. Il était si heureux qu'elle le traitât
en ami, en frère! Enfin, ce fut Pierre lui-même qui, un soir, comme elle
le pressait affectueusement de se confesser à elle, en lui voyant des
larmes dans les yeux, devant un morne crépuscule tombant sur Paris,
avoua tout d'un coup sa torture, dit quel vide mortel la perte de la foi
avait à jamais creusé en lui. Ah! ne plus croire, ne plus aimer, n'être
que cendre, ne pas savoir par quelle autre certitude remplacer Dieu
absent! Elle le regardait, stupéfaite, béante. Mais il était fou! Et
elle le lui dit, dans l'étonnement et la révolte où la jetait un pareil
cri de misère. Désespérer, ne plus croire, ne plus aimer, parce que
l'hypothèse du divin croule, et cela lorsque le vaste monde est là, la
vie avec son devoir d'être vécue, toutes les créatures et toutes les
choses à être aimées et secourues, sans compter l'universelle besogne,
la tâche que chacun vient remplir! Il était fou sûrement, et d'une folie
noire, dont elle jura de le guérir.

Dès lors, cet extraordinaire garçon, qui d'abord l'avait gênée, puis
étonnée, lui causa un grand attendrissement. Elle lui fut très douce,
très gaie, le soignant avec des délicatesses adroites d'esprit et de
coeur. Ils avaient eu tous les deux une enfance commune, car leurs
mères, également pieuses, les avaient élevés dans une religion étroite.
Mais ensuite, quels sorts différents, quelles aventures contraires!
Tandis que lui, lié par son serment de prêtre, se débattait
douloureusement dans son doute, elle, mise au lycée Fénelon, dès la mort
de sa mère, y avait grandi loin de tout culte, en un oubli peu à peu
total de ses premières impressions religieuses. Et c'était pour lui une
continuelle surprise qu'elle eût échappé de la sorte au frisson de
l'au-delà, lorsque lui-même en restait ravagé si profondément. Dans
leurs causeries, quand il s'étonnait de cela, elle riait à belles dents,
disait que l'enfer ne lui avait jamais fait peur, parce qu'elle savait
bien qu'il ne pouvait exister, ajoutait qu'elle vivait paisible, sans
l'espoir d'aller au ciel, en tâchant de s'accommoder sagement aux
nécessités de cette terre. Affaire de tempérament peut-être. Mais
affaire d'instruction aussi. Car jamais instruction complète n'était
tombée dans une cervelle plus solide, dans un caractère plus droit. Et
le miracle, avec toute cette science entassée un peu au hasard, était
qu'elle fût restée très femme, très tendre, sans rien de dur ni de
viril. Elle n'était que libre, loyale et charmante.

--Ah! mon ami, lui disait-elle, si vous saviez combien il m'est facile
d'être heureuse, lorsque les êtres chers ne souffrent pas trop autour de
moi! Personnellement, je m'arrange toujours avec la vie, je m'y adapte,
je travaille, je me contente quand même. Aussi la douleur ne m'est-elle
jamais venue que par les autres, car je ne puis m'empêcher de vouloir
que tout le monde soit à peu près heureux; et il y en a qui résistent...
Ainsi, moi, j'ai longtemps été pauvre, sans cesser d'être gaie. Je ne
désire rien, que les choses qui ne s'achètent pas. La misère n'en est
pas moins la grande abomination, la révoltante injustice qui me jette
hors de moi. Je comprends que tout ait croulé pour vous, lorsque la
charité vous a semblé insuffisante et dérisoire. Pourtant, elle soulage,
donner est si doux! Et puis, un jour, par la raison, par le travail,
par le bon fonctionnement de la vie elle-même, il faudra bien que la
justice règne... Hein? c'est moi qui prêche. Ah! que j'en ai peu le
goût! Ce serait si ridicule que je voulusse vous guérir, avec mes
phrases de grande fille savante! Mais c'est vrai, cependant, que je
songe à vous tirer de votre maladie noire, et pour cela je ne vous
demande que de venir vivre le plus possible chez nous. Vous n'ignorez
pas que c'est le cher désir de Guillaume. Nous vous aimerons tous si
fort, vous nous verrez tous si tendrement unis, si joyeux à la commune
besogne, que vous rentrerez dans la vérité, en vous remettant avec nous
à l'école de la bonne nature... Vivez, travaillez, aimez, espérez!

Pierre souriait et revenait maintenant presque tous les jours. Elle
était si affectueuse, lorsqu'elle le sermonnait gentiment ainsi, de son
air de sagesse! Et, comme elle le disait, il faisait si tendre dans le
vaste atelier, cela sentait si bon la joie d'être ensemble, de se donner
ensemble à la même oeuvre de santé et de vérité! Honteux de ne rien
faire, ayant le besoin d'occuper ses doigts et sa pensée, il s'était
d'abord intéressé aux bois que gravait Antoine. Pourquoi n'aurait-il pas
essayé, lui aussi? Mais il s'inquiéta, ne se sentit pas le don, la
volonté de l'art; et, comme l'amas de livres, le travail purement
intellectuel de François le rebutaient, au sortir du gouffre d'erreurs
où la discussion des textes l'avait noyé, il se trouva porté vers le
travail manuel de Thomas, se passionnant pour la mécanique, dont la
précision et la netteté satisfaisaient sa soif ardente de certitude. Il
se mit aux ordres du jeune homme, tira le soufflet de la forge, lui tint
sur l'enclume la pièce à forger. Et, parfois, il servait lui aussi de
préparateur à son frère, il passait un grand tablier bleu sur sa
soutane, pour l'aider dans ses expériences. Alors, il fit partie de
l'atelier, il n'y eut là qu'un travailleur de plus.

Vers les premiers jours d'avril, un après-midi que tous étaient au
travail, Marie, qui brodait près de la table à ouvrage, en face de
Mère-Grand, leva les yeux sur Paris, s'exclama d'admiration.

--Oh! voyez donc Paris dans cette pluie de soleil!

Pierre s'approcha du vitrage. C'était le même effet qu'il avait vu déjà,
lors de sa première visite. Le soleil oblique, qui descendait derrière
de minces nuages de pourpre, criblait la ville d'une grêle de rayons,
rebondissant de toutes parts sur l'immensité sans fin des toitures. Et
l'on aurait dit quelque semeur géant, caché dans la gloire de l'astre,
qui, à colossales poignées, lançait ces grains d'or, d'un bout de
l'horizon à l'autre.

Il dit tout haut son rêve.

--C'est Paris ensemencé par le soleil, et voyez quelle terre de labour,
que la charrue a creusée en tous sens, ces maisons brunes pareilles à
des mottes de terre, ces rues profondes et droites comme des sillons.

Marie s'égaya, se passionna.

--Oui, oui! c'est vrai... Le soleil ensemence Paris. Tenez! regardez de
quel geste souverain il jette le blé de santé et de lumière, là-bas,
jusqu'aux lointains faubourgs! Et même, c'est singulier, les quartiers
riches, à l'ouest, sont comme noyés d'une brume roussâtre, tandis que le
bon grain s'en va tomber, en poussière blonde, sur la rive gauche et sur
les quartiers populeux de l'est... C'est là, n'est-ce pas? que doit
lever la moisson.

Tous s'étaient approchés et souriaient complaisamment du symbole. En
effet, à mesure que le soleil s'abaissait derrière le lacis des nuages,
il semblait que le semeur de l'éternelle vie lançait sa flamme d'un
geste volontaire, à cette place, puis à cette autre, dans un balancement
rythmique qui choisissait les quartiers de labeur et d'effort. Là-bas,
une brûlante poignée de semence tomba sur le quartier des Ecoles. Puis,
là-bas, une autre poignée éclatante alla fertiliser le quartier des
ateliers et des usines.

--Ah! la moisson! reprit Guillaume gaiement, qu'elle pousse donc vite,
dans cette bonne terre de notre grand Paris, retournée par tant de
révolutions, engraissée par le sang de tant de travailleurs! Il n'est
que cette terre-là au monde pour que l'idée y germe, y fleurisse... Oui,
oui! Pierre a raison, c'est le soleil qui ensemence Paris du monde
futur, qui ne poussera que de lui.

Et Thomas, et François, et Antoine, rangés derrière leur père,
exprimèrent la même certitude, d'un hochement de tête; pendant que
Mère-Grand, de son air grave, les yeux au loin, semblait voir resplendir
l'avenir.

--Un rêve, et dans combien de siècles! murmura Pierre, repris de
frisson. Ce n'est pas pour nous.

--Eh bien! ce sera pour les autres! s'écria Marie. Est-ce que cela ne
suffit pas?

Ce beau cri remua profondément Pierre. Et, tout d'un coup, il eut le
souvenir d'une autre Marie, l'adorable Marie de sa jeunesse, cette Marie
de Guersaint, guérie à Lourdes, et dont la perte avait à jamais vidé son
coeur. Est-ce que la Marie nouvelle qui lui souriait là, d'un charme
si calme et si fort, allait guérir l'ancienne blessure? Il revivait,
depuis qu'elle était son amie.

Et, devant eux, à longs gestes, de la vivante poussière d'or de ses
rayons, le soleil ensemençait Paris, pour la grande moisson future de
justice et de vérité.



II


Un soir, à la fin d'une bonne journée de travail, comme Pierre aidait
Thomas, il s'embarrassa dans la jupe de sa soutane, et manqua de tomber.

Marie, qui avait eu un léger cri d'inquiétude, lui dit:

--Pourquoi ne l'ôtez-vous pas?

Et elle disait cela sans intention aucune, simplement parce qu'elle
trouvait cette robe trop lourde, embarrassante pour certains travaux.

Mais le mot, si droit, si net, s'enfonça dans l'esprit de Pierre, et
n'en sortit plus. D'abord, il n'en fut que frappé. Puis, la nuit venue,
dès qu'il fut seul dans sa petite maison de Neuilly, il sentit le mot
qui le gênait, qui peu à peu lui causait une souffrance, une fièvre
intolérable. «Pourquoi ne l'ôtez-vous pas?» En effet, il aurait dû
l'ôter, quelle était donc la raison qui, jusque-là, l'avait empêché
d'ôter cette robe si pesante, si douloureuse à ses épaules? Et l'affreux
débat commença, il passa une nuit terrible, sans pouvoir dormir, à
revivre toutes ses tortures anciennes.

Cela, pourtant, semblait si facile, de quitter le costume, puisqu'il ne
remplissait plus la fonction. Depuis quelque temps, il avait cessé de
dire sa messe, et c'était la vraie rupture, l'abandon décisif du
sacerdoce. Mais, cette messe, il pouvait la dire de nouveau. Tandis que
le jour où il ôterait la soutane, il sentait bien qu'il se dénuderait,
qu'il sortirait de la prêtrise, pour ne plus jamais y rentrer. Et
c'était donc l'irrévocable décision à prendre. Pendant des heures, il
marcha au travers de sa chambre, dans l'angoisse de la lutte.

Ah! le beau rêve qu'il avait fait, de grandir farouche et solitaire! Ne
plus croire, mais veiller quand même en prêtre chaste et loyal sur la
croyance des autres! Ne pas descendre au parjure, ne pas tomber à la
bassesse équivoque du renégat, continuer à être le ministre de
l'illusion divine, dans la détresse même de son néant! C'était ainsi
qu'il avait fini par être adoré comme un saint, lui qui niait tout, vide
tel qu'un sépulcre, dont le vent a balayé la cendre. Et voilà que le
scrupule de ce mensonge le prenait, un malaise qu'il n'avait pas encore
senti, la pensée qu'il agirait mal, s'il continuait à ne pas mettre
d'accord ses idées et sa vie. Tout son être en était déchiré.

Le débat se posait très nettement. De quel droit restait-il prêtre d'une
religion à laquelle il ne croyait plus? La simple honnêteté ne lui
commandait-elle pas de sortir d'une Eglise, où il niait que Dieu pût se
trouver? Les dogmes n'étaient pour lui que d'enfantines erreurs, et il
s'obstinait à les enseigner comme autant de vérités éternelles, toute
une vilaine besogne, dont sa conscience maintenant s'effarait. En vain,
il tâchait de retrouver le brûlant état d'esprit, le besoin de charité
et de martyre qui l'avait fait s'offrir en holocauste, dans la pensée
qu'il acceptait de souffrir du doute, de sa vie ravagée et perdue,
pourvu qu'il pût encore apporter aux humbles le soulagement de l'espoir.
Sans doute la vérité, la nature l'avaient déjà trop repris, il n'était
plus que blessé par ce rôle d'apostolat mensonger, il ne se sentait plus
l'affreux courage d'appeler Jésus du geste sur les fidèles à genoux,
lorsqu'il savait bien que Jésus ne descendrait pas. Et tout croulait,
son attitude de pasteur sublime, ce don suprême qu'il faisait de lui, en
s'obstinant dans la règle et en donnant pour la foi jusqu'à sa torture
de l'avoir perdue.

Que pensait Marie de son long mensonge? Et le mot revenait: «Pourquoi ne
l'ôtez-vous pas?» Il en avait la conscience meurtrie. Elle devait l'en
mépriser, elle si droite, si loyale. En elle, il résumait tous les
blâmes épars, toutes les sourdes critiques que sa conduite soulevait. Il
suffisait maintenant qu'elle lui donnât tort, pour qu'il se sentît
coupable. Et, cependant, elle ne lui avait jamais témoigné d'un mot sa
désapprobation. Si elle le désapprouvait, elle ne se croyait pas le
droit sans doute d'intervenir dans une lutte de conscience. Le beau
calme qu'elle montrait, généreux et sain, l'étonnait toujours. Lui que
la hantise de l'inconnu, l'obsession du lendemain de la mort traînaient
dans une continuelle agonie! Pendant des journées entières, il l'avait
étudiée, suivie des yeux, sans jamais la surprendre en état de doute et
de détresse. Cela venait, disait-elle, de ce qu'elle mettait à vivre
toute sa joie, tout son effort, tout son devoir, de sorte que vivre lui
suffisait, sans qu'elle eût le temps de se terrifier et de se paralyser
avec des chimères. Il l'ôterait donc, cette soutane qui l'accablait et
le brûlait, puisqu'elle lui avait demandé de son air si tranquille et si
fort pourquoi il ne l'ôtait pas.

Mais, vers le matin, comme il s'était enfin jeté sur son lit, en se
croyant calmé après avoir pris une décision, il fut remis debout par un
étouffement brusque, un recommencement de l'abominable angoisse. Non,
non! il ne pouvait l'ôter, cette robe qui s'était collée à sa chair! La
peau viendrait avec le drap, tout son être en serait arraché. Est-ce que
la prêtrise n'était pas indélébile, marquant le prêtre à jamais, le
parquant à l'écart du troupeau? Même s'il arrachait la robe avec la
peau, le prêtre resterait, objet de scandale et de honte, rayé de la vie
commune, maladroit et impuissant. Alors, à quoi bon? puisque la geôle
demeurait close et que, dehors, la vie laborieuse et féconde, au grand
soleil, n'était plus faite pour lui. L'impuissance! l'impuissance! il
s'en croyait frappé, au fond des os, jusqu'aux moelles. Et il ne put se
décider, il ne retourna que le surlendemain à Montmartre, sans avoir
pris un parti, retombé dans son tourment.

D'ailleurs, la maison heureuse s'était enfiévrée, Guillaume lui-même
cédait à un trouble grandissant, préoccupé par l'affaire Salvat, pris
d'une passion que les journaux, chaque matin, irritaient. L'attitude
muette et digne de Salvat, déclarant qu'il n'avait pas de complice,
avouant tout, mais gardant le silence, dès qu'il craignait de
compromettre quelqu'un, l'avait profondément touché. L'instruction était
bien secrète; seulement, le juge Amadieu, qui s'en trouvait chargé, la
menait avec un éclat extraordinaire, toute la presse était encombrée de
sa personne et de ses rapports avec l'accusé, des notes, des
conversations, des indiscrétions. Heure par heure, grâce aux aveux
tranquilles de celui-ci, il avait pu reconstruire l'histoire de
l'attentat, ne gardant des doutes que sur la nature de la poudre
employée et sur la fabrication de la bombe elle-même. Si Salvat, comme
il l'affirmait, avait à la rigueur pu charger la bombe chez un ami, il
devait mentir, quand il contait que la poudre était simplement de la
dynamite, provenant de cartouches volées par des compagnons, car les
experts affirmaient que jamais la dynamite n'aurait produit les effets
constatés. Il y avait là un coin de mystère qui prolongeait
l'instruction, et les journaux en abusaient pour publier quotidiennement
les histoires les plus folles, les informations les plus saugrenues,
dont les titres retentissants faisaient monter la vente.

Guillaume, chaque matin, y trouvait donc un sujet d'irritation
croissante. Malgré son mépris pour Sanier, il ne pouvait s'empêcher
d'acheter _la Voix du Peuple_, comme attiré par le flot de boue qui en
débordait, s'exaspérant, frémissant d'indignation. Du reste, les autres
journaux, _le Globe_ lui-même, si correct, publiaient des renseignements
sans preuve, en tiraient en style plus neutre des réflexions et des
jugements d'une révoltante injustice. La besogne de la presse semblait
être de salir Salvat, afin de dégrader en sa personne l'anarchie; et sa
vie entière était ainsi devenue une longue abomination: voleur à dix
ans, lorsque, triste enfant abandonné, il battait les rues; plus tard,
mauvais soldat, mauvais ouvrier, puni au régiment pour insubordination,
chassé des ateliers qu'il troublait par sa propagande; plus tard, sans
patrie, louche aventurier en Amérique, où l'on donnait à entendre qu'il
avait commis toutes sortes de crimes ignorés; sans compter son
immoralité profonde, son concubinage dès sa rentrée en France, cette
belle-soeur qui avait gardé sa fillette abandonnée, et qu'il avait
prise pour femme, sous les yeux mêmes de l'enfant. Les tares étaient
ainsi étalées, grossies, en dehors des causes qui les avaient produites,
de l'excuse du milieu où elles s'étaient aggravées. Et quelle révolte
d'humanité et de justice chez Guillaume, qui connaissait le vrai Salvat,
ce tendre et ce mystique, cet esprit chimérique et passionné, jeté dans
la vie sans défense, écrasé toujours, exaspéré par l'acharnée misère,
aboutissant au rêve de faire renaître l'âge d'or, en détruisant le vieux
monde!

Le pis était que tout accablait Salvat, depuis qu'il se trouvait au
secret, entre les mains absolues de l'ambitieux et mondain Amadieu.
Guillaume savait par son fils Thomas que l'accusé ne pouvait compter sur
aucun soutien, parmi ses anciens camarades de l'usine Grandidier.
L'usine recommençait à prospérer, se relevait chaque jour davantage,
grâce à la fabrication des bicyclettes; et l'on disait que Grandidier
n'attendait que le petit moteur, dont Thomas cherchait la solution, pour
se lancer dans la fabrication en grand des voitures automobiles. Mais,
justement, rendu prudent par ces premiers succès, qui payaient à peine
des années d'effort, il s'était fait sévère, avait congédié quelques
ouvriers entachés d'anarchisme, ne voulant pas que la déplorable affaire
de Salvat, autrefois embauché chez lui, jetât un soupçon défavorable sur
sa maison. Et, s'il avait gardé Toussaint et son fils Charles, le
premier beau-frère de l'accusé, le second soupçonné d'être sympathique à
celui-ci, c'était que tous deux travaillaient là depuis vingt ans. Il
fallait bien vivre. Toussaint, qui s'était remis péniblement au travail,
après son accident, se proposait, s'il était appelé comme témoin à
décharge, de ne donner sur son beau-frère que les quelques
renseignements privés, tout ce qu'il savait du mariage avec sa soeur.

Un soir que Thomas revenait de l'usine, où il retournait de temps à
autre, pour expérimenter son moteur, il conta qu'il avait vu madame
Grandidier, la triste jeune femme, devenue folle à la suite d'une fièvre
puerpérale, causée par la perte d'un enfant, et que son mari,
obstinément, tendrement, gardait près de lui, dans le grand pavillon
qu'il occupait à côté de l'usine. Jamais il n'avait voulu la mettre dans
une maison de santé, malgré les crises affreuses parfois, malgré sa
douloureuse vie quotidienne avec cette grande enfant si triste et si
douce. Les persiennes restaient toujours closes, et c'était une
extraordinaire surprise qu'une des fenêtres fût ouverte et que la
recluse s'en approchât, dans le clair soleil de cette précoce journée de
printemps. Elle n'y demeura qu'un instant, vision blanche et rapide,
toute blonde et jolie, souriante. Déjà une servante refermait la
fenêtre, le pavillon retombait à son silence de mort. On disait, dans
l'usine, qu'il n'y avait pas eu de crise depuis près d'un mois, et que
de là venait l'air de force et de contentement du patron, la main ferme,
un peu rude, dont il assurait la prospérité croissante de sa maison.

--Il n'est point mauvais, conclut Thomas, mais il désire se faire
respecter, dans la terrible lutte de concurrence qu'il soutient. Il dit
qu'à notre époque, lorsque le capital et le salariat menacent de
s'exterminer l'un l'autre, le salariat doit encore s'estimer heureux,
s'il veut continuer à manger, que le capital tombe entre des mains
actives et sages... Et, s'il condamne Salvat sans pitié, c'est qu'il
croit à la nécessité d'un exemple.

Ce jour-là, en sortant de l'usine, dans ce quartier de la rue Marcadet,
qui est comme une ruche bourdonnante de travail, le jeune homme avait
fait une navrante rencontre. Madame Théodore et la petite Céline s'en
allaient, après avoir essuyé un refus de la part de Toussaint, qui
n'avait même pu leur donner dix sous. Depuis l'arrestation de Salvat, la
femme et l'enfant, abandonnées, suspectées, chassées de leur misérable
logement, ne mangeaient plus, vivaient errantes, au hasard de l'aumône.
Jamais détresse pareille ne s'était abattue sur de pauvres êtres sans
défense.

--Père, je leur ai dit de monter jusqu'ici. J'ai pensé qu'on pourrait
payer un mois à leur propriétaire, pour qu'elles rentrent chez elles...
Tiens! les voici sans doute.

Guillaume avait écouté en frémissant, fâché contre lui-même de n'avoir
pas songé à ces deux tristes créatures. C'était l'abominable,
l'éternelle histoire: l'homme disparu, la femme et l'enfant au pavé, à
la faim. La justice qui frappe l'homme, atteint derrière et tue les
innocents.

Très humble et craintive, madame Théodore entra, de son air effaré de
malchanceuse que la vie ne se lassait pas d'accabler. Elle devenait
presque aveugle, la petite Céline devait la conduire. Et celle-ci, dans
sa robe en loques, avait toujours sa mince figure blonde, intelligente
et fine, qu'un rire de jeunesse égayait quand même par moments.

Pierre était là, avec Marie, très touchés tous les deux. Il y avait
aussi, aidant Mère-Grand à faire les raccommodages de la maison, madame
Mathis, la mère du petit Victor, qui consentait à aller ainsi en
journée, dans quelques familles, ce qui lui permettait de donner parfois
une pièce de vingt francs à son fils. Mais Guillaume seul interrogea
madame Théodore.

--Ah! monsieur, bégaya-t-elle, qui aurait jamais cru Salvat capable
d'une pareille affaire, lui si bon, si humain? C'est pourtant vrai,
puisque lui-même a tout conté au juge... Moi, je disais à tout le monde
qu'il était en Belgique. Je n'en étais pas bien certaine, et j'aime
mieux qu'il ne soit pas revenu nous voir, parce que, si on l'avait
arrêté chez nous, ça m'aurait fait une trop grosse peine... Enfin,
maintenant qu'ils le tiennent, ils vont le condamner à mort, c'est sûr.

Céline, qui avait regardé autour d'elle, intéressée, se lamenta
brusquement, avec de grosses larmes dans les yeux.

--Oh! non, oh! non, maman, ils ne lui feront pas du mal!

Guillaume l'embrassa, continua ses questions.

--Que vous dirai-je? monsieur, la petite est encore incapable de
travailler, moi je n'ai plus d'yeux, on ne veut plus même me prendre
pour faire des ménages. Alors, c'est tout simple, on crève de faim...
Sans doute, je ne suis pas sans famille, j'ai une soeur très bien
mariée, à un employé, monsieur Chrétiennot, que vous connaissez
peut-être. Seulement, il est un peu fier, et pour éviter des scènes à ma
soeur, je ne vais plus la voir, d'autant plus qu'elle est désespérée
en ce moment d'être retombée enceinte, ce qui est une vraie catastrophe
dans un petit ménage, quand on a déjà deux filles... Et voilà pourquoi
je n'ai guère que Toussaint, mon frère, à qui je puisse m'adresser.
Madame Toussaint n'est pas méchante, mais elle n'est pourtant plus la
même, depuis qu'elle passe sa vie à craindre que son mari n'ait une
seconde attaque. La première a emporté leurs économies, que
deviendrait-elle, s'il lui restait sur les bras, paralysé? Avec ça, elle
est menacée d'une autre charge, car vous devez savoir que son fils
Charles a eu la sottise de faire un enfant à la bonne d'un marchand de
vin, qui, naturellement, s'est envolée, en lui laissant le gamin... Ça
se comprend qu'ils soient gênés eux-mêmes. Je ne leur en veux pas. Ils
m'ont déjà prêté des pièces de dix sous, ils ne peuvent pas m'en prêter
toujours.

Molle, résignée, elle continuait, ne se plaignait que pour Céline, car
c'était à fendre le coeur, une petite fille si futée, qui faisait tant
de progrès à l'école communale et qui se trouvait réduite à battre le
pavé comme une pauvresse. D'ailleurs, elle sentait bien qu'on s'écartait
d'elles deux, maintenant, à cause de Salvat. Les Toussaint ne voulaient
pas se compromettre dans une pareille histoire, et Charles seul avait
dit qu'il comprenait qu'on perdît la tête, un beau jour, jusqu'à faire
sauter les bourgeois, tant ils se conduisaient d'une façon dégoûtante.

--Moi, je ne dis rien, monsieur, parce que je ne suis qu'une pauvre
femme. Et, tout de même, si vous voulez savoir ce que je pense, je pense
que Salvat aurait mieux fait de ne pas faire ce qu'il a fait, parce que
c'est nous deux, la petite et moi, qui en sommes les vraies punies...
Voyez-vous, ça n'entre pas dans ma cervelle, la petite d'un condamné à
mort...

Mais, de nouveau, Céline l'interrompit, en se jetant à son cou.

--Oh! maman, oh! maman, ne dis pas ça, je t'en prie! Ça ne peut pas être
vrai, ça me fait trop de peine.

Pierre et Marie avaient échangé un regard d'infinie pitié, tandis que
Mère-Grand se levait pour monter visiter ses armoires, ayant eu l'idée
de donner un peu de linge et quelques vieux vêtements à ces deux
misérables créatures. Guillaume, ému jusqu'aux larmes, révolté contre un
monde où pouvaient se produire de telles infortunes, glissa son aumône
dans la petite main de la fillette, en promettant à madame Théodore
d'aller s'entendre avec son propriétaire, afin qu'il leur rendît leur
chambre.

--Ah! monsieur Froment, reprit la malheureuse, Salvat avait bien raison
de dire que vous étiez un brave homme... Et vous le savez aussi, que lui
n'est pas un méchant, puisque vous l'avez employé pendant quelques
jours... Maintenant qu'il est en prison, tout le monde parle de lui
comme d'un bandit, et ça me fend le coeur.

Puis, se tournant vers madame Mathis, qui avait continué de coudre,
effacée et discrète, de l'air d'une honnête bourgeoise que toutes ces
choses ne devaient point regarder:

--Je vous connais, madame, et je connais surtout votre fils, monsieur
Victor, qui est venu souvent causer chez nous... N'ayez pas peur, ce
n'est pas moi qui le dirai, car je ne compromettrai jamais personne.
Mais, si monsieur Victor pouvait parler, il n'y a que lui qui
expliquerait bien les idées de Salvat.

Stupéfaite, madame Mathis la regardait. Dans son ignorance de la vraie
existence et des vraies pensées de son fils, elle restait saisie,
confusément terrifiée, à l'idée d'un lien possible entre lui et de
telles gens. D'ailleurs, elle n'en voulut rien croire.

--Oh! vous devez vous tromper... Victor m'a dit qu'il ne venait presque
jamais plus à Montmartre, toujours en voyage pour du travail.

Au son inquiet et frémissant de la voix, madame Théodore comprit qu'elle
n'aurait pas dû mêler ainsi cette dame à ses tristes affaires; et, tout
de suite, humblement, elle s'effaça.

--Je vous demande pardon, madame, je ne croyais pas vous blesser.
Peut-être bien que je me trompe.

Doucement, madame Mathis s'était remise à coudre, comme si elle se fût
hâtée de rentrer dans sa solitude, dans le coin de misère décente, où,
seule, ignorée, elle mangeait à peine du pain. Ah! son cher fils adoré,
il avait beau la négliger beaucoup, elle n'espérait plus qu'en lui, il
restait son dernier rêve, toutes sortes de bonheurs dont il la
comblerait un jour!

Mère-Grand redescendit, chargée d'un paquet de hardes et de linge, et ce
fut avec des remerciements sans fin que madame Théodore et la petite
Céline se retirèrent. Longtemps après leur départ, Guillaume se promena
de long en large, ne pouvant se remettre au travail, muet, le front
barré de rides.

Le lendemain, lorsque Pierre revint, toujours hésitant et torturé, il
eut la surprise d'assister à une visite d'une autre sorte. Un coup de
vent entra, des jupes volantes, des rires en fusée, et c'était la petite
princesse Rosemonde, que le jeune Hyacinthe Duvillard, correct et froid,
suivait.

--C'est moi, cher maître, je vous avais promis ma visite, en élève que
votre génie passionne... Et voici notre jeune ami, qui a bien voulu
m'amener, dès notre retour de Norvège, car ma première visite est pour
vous.

Elle se tournait, saluait à l'aise, très gracieusement, Pierre et Marie,
François et Antoine, qui se trouvaient là.

--Oh! la Norvège, cher maître, vous n'avez pas idée d'une telle
virginité! Nous devrions tous aller boire à cette source neuve d'idéal,
nous en reviendrions tous purifiés, rajeunis, capables des grands
renoncements.

La vérité était qu'elle y avait passé des jours mortels, sans parvenir
à se mettre au régime lacté que lui imposait son jeune amant. Ce voyage
de leurs noces, non plus dans la chaude Italie, mais au pays des glaces
et des neiges, était sans doute d'une élégance rare, qui disait bien la
distinction de leur amour, exempt de toute matérialité grossière. Leur
âme seule était du voyage, et ils ne devaient y connaître que des
baisers d'âme. Le malheur fut, une nuit, dans un hôtel, comme il
s'obstinait à la traiter en fiction, en pur lis symbolique, qu'elle
s'exaspéra au point de prendre une cravache et de le cingler, à tour de
bras. Lui-même eut la faiblesse de se fâcher, de la battre comme plâtre.
De sorte qu'ils tombèrent ensuite dans les bras l'un de l'autre et
qu'ils succombèrent, se possédèrent, comme des gens du commun. Au
réveil, elle trouva médiocre cette sensation qu'elle était venue
chercher si loin, tandis que lui ne l'excusa pas d'avoir si bassement
dénoué une aventure dont il avait espéré quelque intellectualité. A quoi
bon venir polluer le Nord vierge et divin, quand une ville déjà souillée
de France aurait suffi? Et, dès le lendemain, n'étant plus assez purs,
ne se sentant plus en communion avec les cygnes, sur les lacs du rêve,
ils reprirent le bateau.

Brusquement, elle s'interrompit dans son extase pâmée au sujet de la
Norvège, car il était inutile de confesser à tous leur échec lamentable.
Et elle s'écria:

--A propos, vous savez ce qui m'attendait, à mon retour. J'ai trouvé mon
hôtel dévalisé, oh! complètement. Un saccage dont vous n'avez pas
l'idée, et une saleté immonde!... Tout de suite nous avons reconnu la
signature, nous avons pensé aux petits amis de Bergaz.

Guillaume, la veille, avait lu qu'une bande de jeunes anarchistes
s'était introduite, en fracturant la baie d'un sous-sol, dans le petit
hôtel de la princesse de Harth, laissé désert, sans un serviteur, sans
un gardien. Les aimables bandits ne s'étaient pas contentés de tout
déménager, jusqu'aux gros meubles, mais ils avaient dû vivre là deux
jours et deux nuits, buvant les vins de la cave, festoyant avec des
provisions apportées du dehors, souillant les pièces, laissant des
traces ignobles de leur passage. Et Rosemonde, quand elle était rentrée
là dedans, plus émerveillée que fâchée de l'aventure, s'était tout de
suite souvenue de la soirée passée au Cabinet des Horreurs avec Bergaz
et ses deux tendresses, Rossi et Sanfaute, qui avaient su d'elle-même
son départ pour la Norvège. Ceux-ci, en effet, venaient d'être arrêtés;
mais Bergaz était en fuite. Elle ne s'étonnait pas trop, avertie déjà,
n'ignorant pas que, parmi le monde très mêlé qu'elle recevait, en
passionnée d'étrangetés internationales, se trouvaient de terribles
messieurs. Janzen lui avait confié certaines histoires malpropres qu'on
attribuait à Bergaz et à sa bande. Cette fois, il n'hésitait pas, il
racontait tout haut que Bergaz, après Raphanel, s'était vendu à la
police, et que le coup partait de celle-ci, désireuse de salir à jamais
l'anarchie, par ce vol retentissant, accompli au milieu de telles
ordures. Et la preuve n'en était-elle pas dans ce fait que la police
l'avait laissé fuir?

--J'ai cru, dit Guillaume, que les journaux exagéraient... En ce moment,
pour aggraver le cas de ce malheureux Salvat, ils inventent tant
d'abominations!

--Oh! non, reprit gaiement Rosemonde, ils n'ont pu tout dire, c'était
trop sale... J'en ai été quitte pour descendre à l'hôtel. J'y suis
beaucoup mieux, ça commençait à m'ennuyer d'être chez moi... N'importe,
l'anarchie n'est guère propre, je n'ose plus dire que j'en suis.

Elle riait, et elle sauta brusquement à un autre caprice, elle voulut
que le maître lui parlât de ses derniers travaux, sans doute pour
prouver qu'elle était capable de le comprendre. Mais l'histoire de
Bergaz l'avait rendu soucieux, il se renferma dans des généralités, en
ne se montrant plus que d'une politesse assez froide.

Pendant ce temps, Hyacinthe renouvelait connaissance avec François et
Antoine, qu'il avait eus pour condisciples au lycée Condorcet. Il
n'était venu avec la princesse qu'à contre-coeur, inquiet de la
corvée; et il cédait uniquement à la sourde peur qu'il avait d'elle,
depuis qu'elle le battait. Cette petite maison d'un chimiste réprouvé
l'emplissait de dédain. Il crut devoir exagérer encore sa supériorité,
devant d'anciens camarades qu'il retrouvait dans la basse ornière
commune, au travail comme tout le monde.

--Ah! c'est vrai, dit-il à François en train de prendre des notes dans
un livre, tu es entré à l'Ecole Normale, tu prépares un examen, je
crois... Moi, que veux-tu? l'idée d'un collier quelconque me fait
horreur. Je deviens stupide, dès qu'il s'agit d'un examen, d'un
concours. L'infini est la seule route possible... Et puis, la science,
entre nous, quelle duperie, quel rétrécissement de l'horizon! Autant
vaut-il rester le petit enfant dont les yeux s'ouvrent sur l'invisible.
Il en sait davantage.

François, ironique parfois, se plut à lui donner raison.

--Sans doute, sans doute. Mais il faut des dispositions naturelles pour
rester le petit enfant... Moi, malheureusement, j'ai la misère d'être
dévoré par le besoin de savoir. C'est déplorable, je passe mes jours à
me casser la tête sur des livres... Oh! je n'en saurai jamais beaucoup,
c'est certain; et voilà peut-être la raison pour laquelle je m'efforce
d'en savoir toujours davantage... Accorde-moi que le travail est, comme
la paresse, une façon de passer la vie, ah! moins élégante sûrement, car
tu dois professer qu'il est moins esthétique.

--Moins esthétique, c'est cela même, reprit Hyacinthe. La beauté n'est
jamais que dans l'inexprimé, toute vie qui se réalise tombe à
l'abjection.

Cependant, si simple qu'il fût sous l'énormité géniale de ses
prétentions, il dut sentir la raillerie. Et il se tourna vers Antoine,
qui était resté assis devant le bois qu'il gravait, un portrait de Lise
lisant, toujours abandonné et repris toujours, dans son désir d'y mettre
le réveil de l'enfant à l'intelligence, à la vie.

--Toi, tu fais de la gravure... Depuis que j'ai renoncé aux vers, à un
poème sur la fin de la Femme, tellement les mots me semblaient
grossiers, encombrants, salissants, des pavés pour des maçons, j'ai eu
l'idée de me mettre aussi au dessin, à la gravure peut-être... Mais où
est-il le dessin qui dira le mystère, l'au-delà, le seul monde qui
existe et qui importe, n'est-ce pas? Avec quel crayon l'obtenir, sur
quelle planche le rendre? Il faudrait quelque chose d'impalpable, qui
n'existât pas, qui suggérât seulement l'essence des choses et des êtres.

--Pourtant, ce n'est que par la matérialité de ses moyens, dit un peu
brutalement Antoine, que l'art peut rendre ce que tu appelles l'essence
des choses et des êtres, et ce qui n'est en somme que leur signification
totale, celle du moins que nous leur prêtons... Rendre la vie, ah! là
est ma grande passion, et il n'y a pas d'autre mystère que celui de la
vie, au fond des êtres, derrière les choses... Quand ma planche vit, je
suis content, j'ai créé.

Une moue d'Hyacinthe dit son dégoût de la fécondité. La belle affaire!
le premier goujat venu faisait un enfant. Ce qui devenait exquis et
rare, c'était l'idée insexuée existant par elle-même. Il voulut
expliquer cela, s'embrouilla, se rejeta dans la certitude, rapportée de
Norvège, que l'art et la littérature étaient finis en France, tués par
la bassesse et par l'abus même de la production.

--C'est évident, conclut gaiement François, ne rien faire c'est avoir
déjà du talent.

Pierre et Marie regardaient, écoutaient, restaient gênés de l'étrangeté
de cette invasion, dans l'atelier si grave et si calme d'habitude. La
petite princesse fut pourtant très aimable, s'approcha de la jeune
fille, admira la merveilleuse finesse d'une broderie qu'elle terminait.
Et elle ne voulut point partir sans emporter un autographe de Guillaume,
sur un album qu'Hyacinthe dut aller chercher dans la voiture. Il lui
obéissait avec un visible ennui, tous deux déjà las l'un de l'autre;
mais, en attendant quelque autre caprice, elle le gardait, elle
s'amusait encore à le terroriser; et, quand elle l'emmena, après avoir
déclaré au maître que ce jour demeurerait pour elle une date mémorable,
elle les fit tous sourire, en disant:

--Ah! ces jeunes gens ont connu Hyacinthe au lycée... N'est-ce pas que
c'est un bon petit garçon, et qui serait même gentil, s'il voulait bien
être comme tout le monde?

Le jour même, Janzen et Bache vinrent passer la soirée chez Guillaume.
Les réunions intimes de Neuilly continuaient à Montmartre, une fois par
semaine. Pierre, ces jours-là, ne s'en allait que très tard; et l'on
causait sans fin dans l'atelier, ouvert sur le Paris nocturne,
étincelant de gaz, dès que les deux femmes et les trois grands fils
étaient montés se coucher. Théophile Morin arriva vers dix heures,
retenu par des corrections de compositions, toute une lourde besogne
pédagogique, sans nul intérêt, qui parfois lui prenait ses nuits.

--Mais c'est une folle! s'écria Janzen, dès que Guillaume leur eut conté
la visite de la princesse. Un instant, lorsque je me suis lié avec elle,
j'avais espéré l'utiliser pour la cause. Elle paraissait si convaincue,
si hardie!... Ah! oui, elle n'est que la plus détraquée des femmes,
simplement en quête d'émotions nouvelles.

Le sang aux joues, il sortait enfin de sa froideur accoutumée, du
mystère dont il s'enveloppait. Sans doute, il avait souffert de sa
rupture avec celle qu'il appelait autrefois la petite reine de
l'anarchie, et dont la fortune, les relations si nombreuses et si
mêlées, devaient lui avoir semblé des outils tout-puissants de
propagande et de victoire.

--Vous savez, reprit-il en se calmant, que son hôtel dévalisé et souillé
est un coup de la police... On a voulu, à la veille du procès de Salvat,
achever de perdre l'anarchie dans l'idée des bourgeois.

Guillaume devint attentif.

--Oui, elle m'a dit cela... Mais je ne crois guère à cette histoire. Si
Bergaz n'avait agi que sous l'influence dont vous parlez, on l'aurait
arrêté avec les autres, comme autrefois on a, dans le même coup de
filet, arrêté Raphanel et ceux qu'il avait vendus... Et puis, j'ai un
peu connu Bergaz, c'est un pillard.

Sa voix s'était assombrie, il eut un geste de grand chagrin.

--Certes, je comprends toutes les revendications, même toutes les
légitimes représailles... Mais le vol, le vol cynique, pour la
jouissance, ah! non, je ne puis m'y faire. La hautaine espérance d'une
société juste et meilleure en est dégradée en moi... Ce vol de l'hôtel
de Harth m'a désolé.

Janzen avait son énigmatique sourire, mince et coupant comme un couteau.

--Bah! affaire d'atavisme, ce sont les siècles d'éducation et de
croyance, derrière vous, qui protestent. Il faudra bien reprendre ce
qu'on ne veut pas rendre... Ce qui me fâche, moi, c'est que Bergaz a
choisi le moment pour se faire acheter. Un vol de comédie, un effet
oratoire que se prépare le procureur qui demandera la tête de Salvat.

Il s'obstinait à son explication, dans sa haine de la police, peut-être
aussi à la suite d'une brouille avec Bergaz, qu'il avait fréquenté. Son
existence de sans-patrie, promenée au travers de l'Europe en un rêve
sanglant, restait insondable. Et Guillaume, renonçant à discuter, se
contenta de dire:

--Ah! ce misérable Salvat, tout l'accable, tout l'écrasera!... Vous ne
sauriez croire, mes amis, dans quelle colère croissante me jette son
aventure. C'est un soulèvement de toutes mes idées de justice et de
vérité, que les événements de chaque jour aggravent, exaspèrent. Un fou
assurément! mais qui a tant d'excuses, qui n'est au fond qu'un martyr
dévoyé! Et le voilà la victime désignée, chargée des crimes d'un peuple,
payant pour nous tous!

Bache et Morin hochaient la tête, sans répondre. Eux deux professaient
l'horreur de l'anarchie. Morin, oubliant que son premier maître,
Proudhon, avait lancé le mot, presque la chose, ne se souvenait que de
son dieu Auguste Comte, pour s'enfermer avec lui dans le bel ordre
hiérarchique des sciences, prêt à se résigner au bon tyran, jusqu'au
jour où le peuple, instruit et pacifié, serait digne du bonheur. Et,
quant à Bache, le vieil humanitaire mystique était en lui profondément
blessé par la sécheresse individualiste de la théorie libertaire: il
haussait doucement les épaules, il disait que toute solution se trouvait
dans Fourier, qui avait à jamais réalisé l'avenir, en décrétant
l'alliance du talent, du travail et du capital. Mais l'un et l'autre,
pourtant, mécontents de la république bourgeoise, si lente aux réformes,
trouvant que leurs idées étaient bafouées et que tout allait de mal en
pis, consentaient à se fâcher sur la façon dont les partis adverses
s'efforçaient d'utiliser Salvat, pour se maintenir au pouvoir ou pour le
conquérir.

--Quand on songe, dit Bache, que leur crise ministérielle dure depuis
trois semaines bientôt! Tous les appétits s'y montrent à nu, c'est un
spectacle écoeurant... Avez-vous lu, ce matin, dans les journaux, que
le président a dû prendre de nouveau le parti d'appeler Vignon à
l'Elysée?

--Oh! les journaux, murmura Morin de son air las, je ne les lis plus...
A quoi bon? ils sont si mal faits, et ils mentent tous.

La crise ministérielle, en effet, s'était éternisée. Très correctement,
obéissant aux indications que lui fournissait la séance où était tombé
le ministère Barroux, le président de la république avait mandé Vignon,
le vainqueur, pour le charger de former le nouveau cabinet. Et il avait
semblé que c'était une besogne aisée, réclamant au plus deux ou trois
jours, car on citait depuis des mois les noms des amis que le jeune chef
du parti radical amènerait avec lui au pouvoir. Mais des difficultés de
toutes sortes avaient surgi, Vignon s'était débattu pendant dix jours au
milieu d'inextricables obstacles, si bien que, de guerre lasse,
craignant de s'user pour plus tard, s'il s'obstinait, il avait dû
prévenir le président qu'il renonçait à la tâche. Aussitôt, celui-ci
avait fait venir d'autres députés, s'informant, questionnant, jusqu'à ce
qu'il en eût trouvé un d'assez brave pour tenter l'expérience à son
tour; et les mêmes faits s'étaient produits, d'abord le projet d'une
liste qui semblait devoir devenir définitive en quelques heures, puis
des hésitations, des tiraillements, une paralysie lente, aboutissant à
un échec final. On aurait dit que le sourd travail qui avait entravé
Vignon, venait de recommencer, mystérieux et puissant, comme si toute
une bande d'invisibles complices s'employaient à faire avorter les
combinaisons, dans un intérêt caché. C'étaient, de partout, et de plus
en plus invincibles, mille empêchements qui se levaient, jalousies,
incompatibilités, défections, créées dans l'ombre par des mains
expertes, grâce à l'emploi de toutes les pressions imaginables, les
menaces, les promesses, les passions exaspérées et heurtées. Et il avait
fallu que le président, fort embarrassé, mandât de nouveau Vignon, qui,
cette fois, s'étant recueilli, ayant en poche sa liste presque complète,
paraissait être certain de réussir dans les quarante-huit heures.

--Ce n'est pas fini, reprit Bache, et des gens bien informés prétendent
que Vignon échouera comme la première fois... Voyez-vous, rien ne
m'ôtera de l'idée que c'est la bande à Duvillard qui mène les choses. Au
profit de quel monsieur, ah! ça, je l'ignore. Mais soyez convaincus
qu'il s'agit, avant tout, d'étouffer l'affaire des Chemins de fer
africains... Si Monferrand n'était pas trop compromis, je flairerais là
un tour de sa façon. Avez-vous remarqué comme _le Globe_, qui, du matin
au soir, a lâché Barroux, parle presque chaque jour de Monferrand avec
une sympathie respectueuse? C'est un symptôme grave, car Fonsègue n'a
pas l'habitude de ramasser si pieusement les vaincus... Enfin, que
voulez-vous attendre de cette exécrable Chambre? Il s'y trame sûrement
quelque malpropreté.

--Et ce grand niais de Mège, dit Morin, qui fait les affaires de tous
les partis, excepté du sien! Est-il assez dupe, avec son idée qu'il lui
suffira d'user un à un les cabinets, pour aboutir à celui dont il sera
le chef?

Au nom de Mège, tous s'étaient récriés, mis d'accord par leur commune
haine. Bache, qui pourtant pensait comme l'apôtre du collectivisme
d'Etat sur bien des points, jugeait chacun de ses discours, chacun de
ses actes, avec une sévérité impitoyable. Quant à Janzen, il le traitait
simplement en bourgeois réactionnaire, qu'il faudrait balayer un des
premiers. Et c'était là leur passion à tous, ils se montraient justes
parfois pour des hommes, des adversaires irréconciliables, qui n'avaient
aucune de leurs idées, tandis que le grand crime sans pardon possible
était de penser à peu près comme eux, sans être absolument d'accord sur
toutes choses.

La discussion continua, mêlant et opposant les systèmes, sautant de la
politique à la presse, s'égarant, se passionnant, à propos des
dénonciations de Sanier, dont le journal, chaque matin, roulait son flot
boueux, dans un débordement d'égout. Et Guillaume, qui s'était mis,
selon son habitude, à marcher de long en large, sortit de sa dolente
rêverie, pour s'écrier:

--Ah! ce Sanier, quelle besogne immonde! Il n'y aura bientôt plus ni une
chose, ni un être, sur lequel il n'aura pas vomi. On le croit avec soi,
et l'on est éclaboussé... N'a-t-il pas raconté hier que, lorsqu'on a
arrêté Salvat, au Bois de Boulogne, on avait trouvé sur lui des fausses
clefs et des porte-monnaie, volés à des promeneurs!... Salvat toujours!
Salvat, le sujet inépuisable d'articles, le nom imprimé qui suffit à
tripler la vente! Salvat, l'heureuse diversion pour les vendus des
Chemins de fer africains! Salvat, le champ de bataille où se défont et
se font les ministères! Tous l'exploitent et tous l'égorgent.

Ce fut, cette nuit-là, le cri de révolte et de pitié sur lequel les amis
se séparèrent. Pierre, assis contre le vitrage, ouvert sur l'immensité
braisillante de Paris, avait écouté pendant des heures, sans desserrer
les lèvres. Il était en proie à son doute, à sa lutte intérieure, et
aucune solution, aucun apaisement, ne lui était encore apporté par tant
d'opinions contradictoires, qui ne tombaient d'accord que pour condamner
le vieux monde à disparaître, sans pouvoir rebâtir, d'un même effort
fraternel, le monde futur de justice et de vérité. Et le Paris nocturne,
semé d'étoiles, étincelant comme un ciel d'été, restait lui aussi la
grande énigme, le chaos noir, la cendre obscure toute pétillante
d'étincelles, dont la prochaine aurore devait sortir. Quel avenir
s'enfantait là pour la terre entière, quelle parole décisive de salut et
de bonheur allait, avec le jour, s'envoler aux quatre points de
l'horizon?

Comme Pierre, enfin, partait à son tour, Guillaume lui posa les deux
mains sur les épaules, le regarda longuement, attendri profondément dans
sa colère.

--Ah! mon pauvre petit, tu souffres, toi aussi, je le vois bien depuis
quelques jours. Mais tu es le maître de ta souffrance, car la lutte
n'est qu'en toi, tu peux te vaincre, tandis qu'on ne peut vaincre le
monde, lorsque c'est de lui qu'on souffre, et de ses méchancetés, et de
ses injustices!... Va, va, sois brave, agis selon ta raison, même dans
les larmes, et tu seras calmé.

Cette nuit-là, lorsque Pierre se retrouva seul dans sa maison de
Neuilly, où ne revenaient plus que les ombres de son père et de sa mère,
un suprême combat le tint longtemps éveillé. Jamais encore il n'avait
senti à ce point le dégoût de son mensonge, cette prêtrise qui était
devenue pour lui un vain geste, cette soutane qu'il s'était résigné à
porter comme un déguisement. Peut-être tout ce qu'il venait de voir et
d'entendre chez son frère, la misère sociale des uns, l'inutile et folle
agitation des autres, le besoin d'une humanité meilleure s'obstinant au
milieu des contradictions et des défaillances, lui avait-il fait sentir
plus profondément la nécessité d'une vie loyale, vécue normalement au
plein jour. Maintenant, il ne pouvait songer au long rêve qu'il avait
fait, cette vie farouche et solitaire du saint prêtre qu'il n'était pas,
sans être pris d'un frisson de honte, la conscience trouble, agité du
malaise d'avoir si longtemps menti. Et c'était chose décidée, il ne
mentirait pas davantage, même par charité, pour donner aux autres la
divine illusion. Mais quel arrachement que d'ôter cette soutane qu'il
croyait sentir collée à sa peau, et quelle détresse à se dire que, s'il
l'arrachait quand même, il resterait décharné, blessé, infirme, sans
jamais pouvoir redevenir pareil aux autres hommes!

Pendant cette nuit terrible, ce fut là de nouveau son débat, sa torture.
La vie voudrait-elle de lui encore, n'avait-il pas été marqué pour
rester éternellement à part? Il croyait sentir son serment dans sa
chair, tel qu'un fer rouge. Se vêtir comme les hommes, à quoi bon? s'il
ne devait plus être un homme. Il avait vécu jusque-là si frissonnant, si
malhabile, si perdu dans le renoncement et dans le songe! Ne plus
pouvoir, ne plus pouvoir, cela le hantait d'une terreur dont il
craignait d'être paralysé. Et, quand enfin il se décida, ce fut dans
l'angoisse, simplement par loyauté.

Le lendemain, lorsque Pierre revint à Montmartre, il était en pantalon
et en veston de couleur sombre. Mère-Grand et les trois fils n'eurent ni
un cri de surprise ni même un regard qui pût le gêner. Cela n'était-il
pas naturel? Ils l'accueillirent de leur air tranquille de tous les
jours, peut-être même avec plus d'affection, pour lui éviter le premier
embarras. Mais Guillaume, lui, se permit un bon sourire. Il voyait là
son oeuvre. La guérison venait, comme il l'avait espéré, par lui, chez
lui, dans le plein soleil, dans la vie que le grand vitrage laissait
entrer à larges flots.

Marie, elle aussi, avait levé les yeux, regardait Pierre. Elle ignorait
tout ce que son mot si logique: «Pourquoi ne l'ôtez-vous pas?» lui avait
fait souffrir. Et elle trouva simplement plus commode pour le travail,
qu'il eût ôté sa soutane.

--Pierre, venez donc voir... Je m'amusais justement, lorsque vous êtes
arrivé, à suivre, là-bas, sur Paris, ces fumées que le vent couche vers
l'est. On dirait des navires, toute une escadre innombrable que le
soleil empourpre. Oui, oui! des vaisseaux d'or, des milliers de
vaisseaux d'or qui partent de l'océan de Paris, pour aller instruire et
pacifier la terre.



III


Deux jours plus tard, Pierre s'accoutumait à son nouveau costume, n'y
pensait plus, lorsque, venu le matin à Montmartre, il rencontra l'abbé
Rose devant la basilique du Sacré-Coeur.

Le vieux prêtre, saisi d'abord, ayant peine à le reconnaître ainsi vêtu,
lui prit les deux mains, le regarda longuement. Puis, les yeux inondés
de larmes:

--O mon fils, vous voilà tombé à l'affreuse misère que je redoutais pour
vous! Je ne vous en parlais pas, mais j'avais bien senti que Dieu
s'était retiré de votre âme... Ah! rien ne pouvait m'atteindre au
coeur d'une plus cruelle blessure!

Tremblant, il l'emmenait à l'écart, comme pour le soustraire au scandale
des quelques rares passants; et ses forces défaillirent, il se laissa
tomber sur un tas de briques, oublié là, dans l'herbe, au fond d'un
chantier.

Cette grande douleur réelle de son vieil ami, si tendre, avait
bouleversé Pierre, plus que ne l'auraient fait de furieux reproches et
des anathèmes. Des larmes étaient aussi montées à ses yeux, dans la
souffrance brusque, imprévue, d'une telle rencontre, à laquelle il
aurait pourtant dû s'attendre. C'était un arrachement encore, et où
coulait le meilleur de leur sang, que sa rupture avec le saint homme,
dont il avait si longtemps partagé le rêve charitable, l'espoir du salut
du monde par la bonté. Entre eux, il y avait eu tant de divines
illusions, tant de luttes pour le mieux, tant de renoncements et tant de
pardons mis en commun, dans le désir de hâter l'heureuse moisson
future! Et voilà qu'ils se séparaient, que lui, jeune, retournait à la
vie, abandonnant le vieil homme seul, en son chemin de songe et de vaine
attente!

Il lui avait pris les mains à son tour, il se lamentait.

--Ah! mon ami, mon père, vous êtes bien le seul regret que je laisse
dans l'affreux tourment d'où je sors. Je croyais en être guéri, et mon
pauvre coeur vient de se fendre, rien qu'à vous rencontrer... Je vous
en prie, ne pleurez pas sur moi, ne me reprochez pas ce que j'ai fait.
C'était nécessaire, vous-même m'auriez dit, si je vous avais consulté,
qu'il vaut mieux ne plus être prêtre que d'être un prêtre sans foi et
sans honneur.

--Oui, oui, répéta doucement l'abbé Rose, vous n'aviez plus la foi, je
m'en doutais, et votre rigidité, votre grande sainteté, où je devinais
tant de désespoir, m'inquiétait beaucoup. Que d'heures j'ai passées à
vous calmer, autrefois! Il faut que vous m'écoutiez encore, il faut que
je vous sauve... Je ne suis pas, hélas! un théologien assez savant pour
discuter, pour vous ramener, au nom des textes et des dogmes. Mais, au
nom de la charité, mon enfant, au nom de la charité seule, réfléchissez,
reprenez votre tâche de consolation et d'espérance.

Pierre, qui s'était assis près de lui, dans ce coin désert, au pied même
de la basilique, se passionna.

--La charité! la charité! c'est la certitude de son néant et de son
inévitable banqueroute qui a fini de tuer le prêtre en moi... Comment
pouvez-vous croire que donner suffit, lorsque votre vie entière s'est
épuisée à donner, sans que vous ayez récolté autre chose, pour les
autres et pour vous, que l'injuste misère perpétuée, aggravée même, sans
jamais pouvoir fixer le jour où l'abomination cessera?... La récompense
après la mort, n'est-ce pas? la justice au paradis. Ah! ce n'est pas de
la justice, cela! c'est une duperie dont le monde souffre depuis des
siècles.

Et il lui rappela leur vie, là-bas, dans le quartier de Charonne,
lorsqu'ils ramassaient ensemble les petits tombés à la rue, lorsqu'ils
secouraient les parents au fond des bouges, tout cet effort admirable
qui avait abouti, pour lui, au blâme de ses supérieurs, à une sorte
d'exil loin de ses pauvres, sous la menace de peines plus sévères, s'il
recommençait à compromettre la religion par des aumônes aveugles, sans
raison ni but. Maintenant, surveillé, soupçonné, n'était-il pas comme
submergé par la misère toujours montante, sachant qu'il ne donnerait
jamais assez, même s'il disposait de millions, ne faisant que prolonger
l'agonie du pauvre, qui, s'il mangeait aujourd'hui, ne mangerait plus
demain? Il était impuissant, la plaie qu'il croyait panser se rouvrait
au même instant de toutes parts, le corps social entier allait être
envahi et emporté par cet ulcère. Et le vieux prêtre, frissonnant, qui
l'écoutait en hochant sa tête blanche, finit par murmurer:

--Qu'importe? qu'importe? mon enfant, il faut donner, donner toujours,
donner quand même. Il n'y a pas d'autre joie... Si les dogmes vous
gênent, restez-en à l'Evangile, n'en gardez que le salut par la charité.

Alors, Pierre se révolta, oubliant qu'il parlait à ce simple d'esprit,
qui n'était que tendresse, incapable de le suivre.

--L'expérience est faite, le salut humain n'est pas possible par la
charité, il ne saurait être désormais que par la justice. C'est le cri,
peu à peu souverain, qui monte de tous les peuples... Voici près de deux
mille ans que l'Evangile avorte. Jésus n'a rien racheté, la souffrance
de l'humanité est restée aussi grande, aussi injuste. Et l'Evangile
n'est plus qu'un code aboli dont les sociétés ne sauraient rien tirer
que de trouble et de nuisible... Il faut s'en affranchir.

C'était là sa conviction définitive. Quelle étrange erreur de choisir
comme législateur social Jésus qui vivait au milieu d'une société
autre, sur une terre autre, dans un temps autre! Et, si l'on entendait
ne garder de sa morale, de son enseignement, que ce qu'ils pouvaient
avoir d'humain et d'éternel, quel danger encore dans l'application de
préceptes immuables aux sociétés de tous les temps! Pas une société ne
vivrait sous l'application stricte de l'Evangile. Jésus est destructeur
de tout ordre, de tout travail, de toute vie. Il a nié la femme et la
terre, l'éternelle nature, l'éternelle fécondité des choses et des
êtres. Puis, le catholicisme est venu bâtir sur lui son effroyable
édifice de terreur et d'oppression. Le péché originel, c'est l'hérédité
terrible, renaissante chez chaque créature, qui n'admet pas, comme la
science, les correctifs de l'éducation, des circonstances et du milieu.
Il n'y a pas de conception plus pessimiste de l'homme, ainsi voué au
diable dès sa naissance, en proie à une lutte contre lui-même jusqu'à la
mort. Lutte impossible, absurde, car c'est tout l'homme qu'il s'agit de
changer, tuer la chair, tuer la raison, détruire dans chaque passion une
énergie coupable, poursuivre le diable jusqu'au fond des eaux, des monts
et des forêts, pour l'y anéantir avec la sève du monde. Dès lors, la
terre n'est plus qu'un péché, un enfer de tentations et de souffrances,
que l'on traverse pour mériter le ciel. Admirable instrument de police,
de despotisme absolu, religion de la mort que l'idée de charité a pu
seule faire tolérer, mais que le besoin de justice emportera forcément.
Le pauvre, le misérable dupé, qui ne croit plus au paradis, veut que les
mérites de chacun soient récompensés sur cette terre; et l'éternelle vie
redevient la bonne déesse, le désir et le travail sont la loi même du
monde, la femme féconde rentre en honneur, l'imbécile cauchemar de
l'enfer fait place à la glorieuse nature toujours en enfantement. C'est
le vieux rêve sémite de l'Evangile que balaye la claire raison latine,
appuyée sur la science moderne.

--Voici dix-huit cents ans, conclut Pierre, que le christianisme entrave
la marche de l'humanité vers la vérité et la justice. Elle ne reprendra
son évolution que le jour où elle l'abolira, en mettant l'Evangile au
rang des livres des sages, sans voir en lui le code absolu et définitif.

L'abbé Rose avait levé ses mains tremblantes.

--Taisez-vous, taisez-vous! mon enfant, vous blasphémez!... Je vous
savais bouleversé par le doute, mais je vous croyais si patient, si
capable de souffrance, que je comptais sur votre esprit de renoncement
et de résignation. Que s'est-il donc passé pour que vous sortiez ainsi
de l'Eglise, violemment? Je ne vous reconnais plus, une passion s'est
levée en vous, une force invincible vous emporte... Qu'est-ce donc? Qui
donc vous a changé?

Etonné, Pierre l'écoutait.

--Mais non, je vous assure, je suis tel que vous m'avez connu, et il n'y
a là qu'un résultat, un dénouement inévitable... Qui donc aurait agi sur
moi, puisque personne n'est entré dans ma vie? Quel sentiment nouveau me
transformerait, puisque je n'en trouve en moi aucun, lorsque je
m'interroge? Je suis le même, le même assurément.

Pourtant, il y eut dans sa voix une hésitation. Etait-ce bien vrai que
rien, en lui, ne fût survenu? Il s'interrogeait encore, et rien ne
répondait nettement, il ne trouvait décidément rien. Ce n'était qu'un
réveil délicieux, un immense désir de vie, un besoin d'ouvrir les bras
assez larges pour embrasser toutes les créatures et toutes les choses.
Et un vent d'allégresse le soulevait, l'emportait.

L'abbé Rose, bien qu'il fût de coeur trop innocent pour comprendre,
hochait de nouveau la tête, songeait aux pièges du démon. Cette
défection de son enfant, comme il nommait Pierre, l'accablait. Il parla
encore, eut la maladroite inspiration de lui conseiller d'aller voir
monseigneur Martha, pour se confesser à lui, dans l'espoir qu'un prêtre
de cette autorité trouverait les paroles nécessaires, qui le
ramèneraient à la foi. Mais Pierre osa dire que, s'il sortait de
l'Eglise, c'était après y avoir rencontré un pareil artisan de mensonge
et de despotisme, faisant de la religion une diplomatie corruptrice,
rêvant de ramener les hommes à Dieu par la ruse. Et l'abbé Rose, alors,
désespéré, debout, ne trouva plus qu'un argument, montra d'un geste la
basilique qui se dressait près d'eux, dans sa masse géante, inachevée,
carrée et trapue, en attendant le dôme qui la couronnerait.

--C'est la maison de Dieu, mon enfant, le monument d'expiation et de
triomphe, de pénitence et de pardon. Vous y avez dit la messe, vous la
quittez en parjure et en sacrilège.

Pierre, lui aussi, s'était levé. Et ce fut dans une exaltation de santé
et de force qu'il répondit:

--Non, non! j'en sors par ma libre volonté, comme on sort d'un caveau
pour retourner au grand air, au grand soleil. Dieu n'est pas là, il n'y
a là qu'un défi à la raison, à la vérité, à la justice, un colossal
édifice qu'on a dressé le plus haut possible, comme une citadelle de
l'absurde, dominant Paris, qu'il insulte et qu'il menace.

Puis, voyant les yeux du vieux prêtre se remplir de nouvelles larmes,
éperdu lui-même de leur rupture au point de sangloter, il voulut fuir.

--Adieu! adieu!

Mais l'abbé Rose l'avait déjà pris dans ses bras, le baisait comme la
brebis révoltée, qui reste la plus chère.

--Pas adieu! pas adieu, mon enfant! Dites-moi au revoir! dites-moi que
nous nous retrouverons encore, au moins parmi ceux qui pleurent et qui
ont faim! Vous avez beau croire que la charité a fait banqueroute,
est-ce que nous ne nous aimerons pas toujours dans nos pauvres?

Pierre, devenu le camarade de ses trois grands gaillards de neveux,
avait, en quelques leçons, appris d'eux à monter à bicyclette, pour les
accompagner dans leurs promenades matinales; et, deux fois déjà, il les
avait suivis, ainsi que Marie, du côté du lac d'Enghien, par des routes
durement pavées. Un matin que la jeune fille s'était promis de le mener
jusqu'à la forêt de Saint-Germain, avec Antoine, celui-ci, au dernier
moment, ne put partir. Elle était habillée, culotte de serge noire,
petite veste de même étoffe, sur une chemisette de soie écrue, et la
matinée d'avril était si claire, si douce, qu'elle s'écria gaiement:

--Ah! tant pis, je vous emmène, nous ne serons que tous les deux!... Je
veux absolument que vous connaissiez la joie de rouler sur une belle
route, parmi de beaux arbres.

Mais, comme il n'était pas encore très aguerri, ils décidèrent qu'ils
iraient, avec leurs machines, prendre le chemin de fer jusqu'à
Maisons-Laffitte. Puis, après avoir gagné la forêt à bicyclette, ils la
traverseraient, remonteraient vers Saint-Germain, d'où ils reviendraient
également par le chemin de fer.

--Vous serez ici pour le déjeuner? demanda Guillaume, que cette escapade
amusait et qui regardait en souriant son frère, tout en noir aussi, bas
de laine noirs, culotte et veston de cheviotte noire.

--Oh! certainement, répondit Marie. Il est à peine huit heures, nous
avons bien le temps. D'ailleurs, mettez-vous à table, nous rentrerons
toujours.

Ce fut une matinée délicieuse. Au départ, Pierre s'imaginait qu'il était
avec un bon camarade, ce qui rendait toute naturelle cette sortie, cette
envolée à deux, par le tiède soleil printanier. Les costumes presque
identiques, dans la liberté d'allures qu'ils permettaient, aidaient sans
doute à cette fraternité joyeuse, d'une tranquille bonhomie. Mais
c'était encore autre chose, la santé du grand air, l'allégresse de
l'exercice pris en commun, tout ce plaisir de se sentir libres, et bien
portants, en pleine nature.

Dans le wagon, où ils se trouvaient seuls, Marie revint à ses souvenirs
du lycée.

--Oh! mon ami, vous n'avez pas idée, à Fénelon, des belles parties de
barres! Nous attachions, comme ça, nos jupes avec des ficelles, pour
mieux courir; car on n'osait pas encore nous laisser mettre des
culottes, telle que je suis là. Et c'étaient des cris, des galops, des
poussées, et nos cheveux s'envolaient, et nous étions rouges!... Bah! ça
ne m'empêchait pas de travailler, au contraire! Une fois à l'étude, nous
luttions, ainsi qu'en récréation, nous nous battions à qui en saurait
davantage et serait la première de la classe.

Elle en riait encore de bon coeur, tandis que Pierre la regardait
émerveillé, tant elle lui semblait rose et saine, sous le petit chapeau
de feutre noir qu'une longue épingle d'argent fixait dans l'épais
chignon. Ses admirables cheveux bruns, relevés très haut, découvraient
sa nuque fraîche, qui restait d'une délicatesse d'enfance. Et jamais il
ne l'avait sentie si souple dans sa force, les hanches solides, la
poitrine large, mais d'une finesse, d'une grâce charmantes. Quand elle
riait ainsi, ses yeux brûlaient de joie, le bas de son visage, sa bouche
et son menton qu'elle avait un peu forts, s'éclairaient d'une infinie
bonté.

--Ah! la culotte, la culotte! continuait-elle en plaisantant. Dire qu'il
y a des femmes qui s'entêtent à garder leur jupe pour monter à
bicyclette!

Et, comme il déclarait qu'elle était très bien, dans son costume, sans
intention galante d'ailleurs, uniquement désireux de constater le fait:

--Oh! moi, je ne compte pas... Je ne suis pas belle, je me porte bien,
voilà tout... Mais comprenez-vous ça? des femmes qui ont une occasion
unique de se mettre à leur aise, de voler comme l'oiseau, les jambes
enfin dégagées de leur prison, et qui refusent! Si elles croient être
plus belles, avec des jupes écourtées d'écolières, elles se trompent! Et
quant à la pudeur, il me semble qu'on doit montrer plus aisément ses
mollets que ses épaules.

Elle eut un geste de passion gamine.

--Et puis, est-ce qu'on pense à tout ça, lorsqu'on roule?... Il n'y a
que la culotte, la jupe est hérétique.

A son tour, elle le regardait, et elle dut, à cette minute, être frappée
par l'extraordinaire changement qui s'était produit en lui, depuis le
jour où, pour la première fois, elle l'avait vu, si sombre, dans sa
longue soutane, la face amaigrie, livide, ravagée d'angoisse. Derrière,
on sentait la détresse du néant, un vide de sépulcre dont le vent a
balayé la cendre. Et c'était, maintenant, comme une résurrection, le
visage s'éclairait, le grand front avait repris une sérénité d'espoir,
tandis que les yeux et la bouche retrouvaient un peu de leur tendresse
confiante, dans son éternelle faim d'aimer, de se donner et de vivre.
Plus rien déjà ne révélait le prêtre en lui, que les cheveux moins
longs, à la place de la tonsure, dont la pâleur se noyait.

--Pourquoi me regardez-vous? demanda-t-il.

Elle répondit avec franchise:

--Je regarde combien le travail et le grand air vous font du bien, à
vous aussi... Ah! je vous aime mieux tel que vous voilà. Vous aviez si
mauvaise mine! Je vous ai cru malade.

--Je l'étais, dit-il simplement.

Mais le train s'arrêtait à Maisons-Laffitte. Ils descendirent, et tout
de suite ils prirent la route de la forêt. Cette route monte légèrement
jusqu'à la porte de Maisons, encombrée de charrettes, les jours de
marché.

--Je prends la tête, n'est-ce pas? cria gaiement Marie, puisque les
voitures vous inquiètent encore.

Elle filait devant lui, mince et droite sur la selle, et elle se
retournait parfois avec un bon sourire, pour voir s'il la suivait. A
chaque voiture dépassée, elle le rassurait en disant les mérites de
leurs machines, qui toutes deux sortaient de l'usine Grandidier.
C'étaient des Lisettes, le modèle populaire auquel Thomas lui-même avait
travaillé, perfectionnant la construction, et que les magasins du Bon
Marché vendaient couramment cent cinquante francs. Peut-être
avaient-elles l'aspect un peu lourd, mais elles étaient d'une solidité
et d'une résistance parfaites. De vraies machines pour faire de la
route, disait-elle.

--Ah! voici la forêt. C'est fini de monter, et vous allez voir les
belles avenues. On y roule comme sur du velours.

Pierre était venu se mettre près d'elle, tous deux filaient côte à côte,
du même vol régulier, par la voie large et droite, entre le double
rideau majestueux des grands arbres. Et ils causaient très amicalement.

--Me voici d'aplomb maintenant, vous verrez que votre élève finira par
vous faire honneur.

--Je n'en doute pas. Vous vous tenez très bien, vous allez me lâcher
dans quelque temps, car une femme ne vaut jamais un homme, à ce
jeu-là... Mais quelle bonne éducation tout de même que la bicyclette
pour une femme!

--Comment cela?

--Oh! j'ai là-dessus mes idées... Si, un jour, j'ai une fille, je la
mettrai dès dix ans sur une bicyclette, pour lui apprendre à se conduire
dans la vie.

--Une éducation par l'expérience.

--Eh! sans doute... Voyez ces grandes filles que les mères élèvent dans
leurs jupons. On leur fait peur de tout, on leur défend toute
initiative, on n'exerce ni leur jugement ni leur volonté, de sorte
qu'elles ne savent pas même traverser une rue, paralysées par l'idée des
obstacles... Mettez-en une toute jeune sur une bicyclette, et
lâchez-la-moi sur les routes: il faudra bien qu'elle ouvre les yeux,
pour voir et éviter le caillou, pour tourner à propos, et dans le bon
sens, quand un coude se présentera. Une voiture arrive au galop, un
danger quelconque se déclare, et tout de suite il faut qu'elle se
décide, qu'elle donne son coup de guidon d'une main ferme et sage, si
elle ne veut pas y laisser un membre... En somme, n'y a-t-il pas là un
continuel apprentissage de la volonté, une admirable leçon de conduite
et de défense?

Il s'était mis à rire.

--Vous vous porterez toutes trop bien.

--Oh! se bien porter, cela va de soi, on doit d'abord se porter le mieux
possible, pour être bon et heureux... Mais j'entends que celles qui
éviteront les cailloux, qui tourneront à propos sur les routes, sauront
aussi, dans la vie sociale et sentimentale, franchir les difficultés,
prendre le meilleur parti, d'une intelligence ouverte, honnête et
solide... Toute l'éducation est là, savoir et vouloir.

--Alors, l'émancipation de la femme par la bicyclette.

--Mon Dieu! pourquoi pas?... Cela semble drôle, et pourtant voyez quel
chemin parcouru déjà: la culotte qui délivre les jambes, les sorties en
commun qui mêlent et égalisent les sexes, la femme et les enfants qui
suivent le mari partout, les camarades comme nous deux qui peuvent s'en
aller à travers champs, à travers bois, sans qu'on s'en étonne. Et là
est surtout l'heureuse conquête, les bains d'air et de clarté qu'on va
prendre en pleine nature, ce retour à notre mère commune, la terre, et
cette force, et cette gaieté neuves, qu'on se remet à puiser en elle!...
Regardez, regardez! n'est-ce pas délicieux, cette forêt où nous roulons
ensemble? et quel bon vent cela met dans nos poitrines! et comme cela
vous purifie, vous calme et vous encourage!

La forêt, en effet, déserte en semaine, était d'une douceur infinie,
avec ses futaies profondes, à droite et à gauche, criblées de soleil.
L'astre, encore oblique, n'éclairait qu'un côté de la route, dorant les
hautes draperies vertes des arbres, tandis que, de l'autre côté, dans
l'ombre, les verdures étaient presque noires. Et quelles délices que de
s'en aller ainsi, d'un vol d'hirondelle qui rase le sol, par cette
royale avenue, dans la fraîcheur de l'air, dans le souffle des herbes et
des feuilles, dont l'odeur puissante fouette le visage! Ils touchaient à
peine au sol, des ailes leur étaient poussées qui les emmenaient d'un
même essor, par les rayons et par les ombres, par la vie éparse du grand
bois frissonnant, avec ses mousses, ses sources, ses bêtes et ses
parfums.

Au carrefour de la Croix-de-Noailles, Marie ne voulut pas s'arrêter.
Trop de monde s'y coudoyait le dimanche, et elle connaissait ailleurs
des coins vierges, d'un repos charmant. Puis, dans la pente, vers
Poissy, elle excita Pierre, tous deux laissèrent leur machine
s'emballer. Alors, ce fut cette griserie allègre de la vitesse,
l'enivrante sensation de l'équilibre dans le coup de foudre où l'on
roule à perdre haleine, tandis que la route grise fuit sous les pieds et
que les arbres, des deux côtés, tournent comme les branches d'un
éventail qu'on déploie. La brise souffle en tempête, on est parti pour
l'horizon, pour l'infini, là-bas, qui toujours se recule. C'est l'espoir
sans fin, la délivrance des liens trop lourds, à travers l'espace. Et
rien n'est d'une exaltation meilleure, les coeurs bondissent en plein
ciel.

--Vous savez, cria-t-elle, nous n'allons pas à Poissy, nous tournons à
gauche.

Ils prirent le chemin d'Achères aux Loges, qui se rétrécissait et
montait, d'une intimité ombreuse. Ralentissant leur allure, ils durent
pédaler sérieusement dans la côte, parmi les graviers épars. La route
était moins bonne, sablonneuse, ravinée par les dernières grandes
pluies. Mais l'effort n'était-il pas un plaisir?

--Vous vous y ferez, c'est amusant de vaincre l'obstacle... Moi, je
déteste les routes trop longtemps plates et belles. Une petite montée
qui se présente, lorsqu'elle ne vous casse pas trop les jambes, c'est
l'imprévu, c'est l'autre chose qui vous fouette et vous réveille... Et
puis, c'est si bon d'être fort, d'aller malgré la pluie, le vent et les
côtes!

Elle le ravissait par sa belle humeur et sa vaillance.

--Alors, demanda-t-il en riant, nous voilà partis pour notre tour de
France?

--Non, non! nous sommes arrivés. Hein? ça ne vous déplaira pas de vous
reposer un peu... Mais dites-moi si ça ne valait pas la peine de venir
jusqu'ici, pour s'asseoir un instant, dans un joli coin de tranquillité
et de fraîcheur?

Légèrement, elle sauta de machine, puis s'engagea dans un sentier, où
elle fit une cinquantaine de pas, en lui criant de la suivre. Les deux
bicyclettes appuyées contre des troncs d'arbres, ils se trouvèrent au
milieu d'une étroite clairière. C'était en effet le nid de feuilles le
plus exquis qu'on pût rêver. La forêt est là d'une beauté, d'une
grandeur solitaire et souveraine. Et le printemps lui donnait
l'éternelle jeunesse, les feuillages étaient d'une légèreté candide,
toute une fine dentelle verte, que le soleil poudrait d'or. Un souffle
de vie montait des herbes, venait des futaies lointaines, embaumé des
odeurs puissantes de la terre.

--On n'a pas encore trop chaud heureusement, dit-elle en s'asseyant au
pied d'un jeune chêne, auquel elle s'adossa. La vérité est qu'en juillet
les dames sont un peu rouges et que la poudre de riz s'en va... On ne
peut pas toujours être belle.

--Moi, je n'ai pas froid, déclara Pierre qui s'était assis à ses pieds,
en s'épongeant le front.

Elle s'égaya, lui dit qu'elle ne lui avait jamais vu tant de couleurs.
Enfin, il avait du sang sous la peau, ça se voyait. Et ils se mirent à
causer comme deux enfants, comme deux camarades, s'amusant de
gamineries, trouvant très gaies les choses les plus puériles du monde.
Elle s'inquiétait de sa santé, voulait qu'il ne restât pas à l'ombre,
puisqu'il avait si chaud; de sorte que, pour la tranquilliser, il dut se
déplacer, se mettre le dos au soleil. Puis, ce fut lui qui la sauva
d'une araignée, d'une grosse araignée noire, qui s'était pris les pattes
parmi ses cheveux follets, sur sa nuque. Toute la femme venait de
reparaître en elle, dans un cri aigu de terreur. Etait-ce bête, d'avoir
ainsi peur des araignées! Elle avait beau vouloir se maîtriser, elle en
restait pâle et tremblante. Un silence s'était fait, ils se regardaient
l'un l'autre avec un sourire; et ils s'aimaient bien au milieu de ce
bois si tendre, d'une amitié émue que tous les deux croyaient
fraternelle, elle heureuse de s'être intéressée à lui, lui reconnaissant
de la guérison, de la santé qu'elle lui apportait. Mais leurs yeux ne se
baissaient pas, leurs mains n'eurent pas même un frôlement en fouillant
les herbes, car ils étaient inconscients et purs, comme les grands
chênes qui les entouraient. Quand elle l'eut empêché de tuer l'araignée,
la destruction lui faisant horreur, elle se remit à causer
raisonnablement de toutes choses, en fille qui savait et que la vie
n'embarrassait point, tellement elle était sûre de ne jamais faire que
ce qu'elle avait résolu de faire.

--Dites donc, finit-elle par crier, on nous attend pour déjeuner, chez
nous.

Ils se levèrent, regagnèrent la route, en poussant les bicyclettes. Et
ils repartirent d'un bon train, passèrent devant les Loges, arrivèrent à
Saint-Germain par la superbe avenue qui débouche devant le Château.
Cela les ravissait de rouler de nouveau côte à côte, comme deux oiseaux
accouplés, planant d'un vol égal. Les grelots tintaient, les chaînes
avaient leur petit bruissement léger. Et, dans le vent frais de la
course, ils reprenaient leur conversation, très à l'aise, très intimes,
comme isolés du monde, emportés très loin et très haut.

Puis, dans le train qui les ramenait de Saint-Germain à Paris, Pierre
s'aperçut que les joues de Marie s'empourpraient d'une brusque rougeur.
Deux dames occupaient avec eux le compartiment.

--Tiens! c'est vous maintenant qui avez chaud.

Elle protesta, et, comme si une pudeur la bouleversait, sa face entière
s'enflamma de plus en plus.

--Je n'ai pas chaud, touchez mes mains... Est-ce ridicule de rougir
ainsi, sans cause aucune?

Il comprit, c'était une de ces floraisons involontaires de son coeur
de vierge, montant à ses joues, et dont elle était si contrariée. Sans
cause, elle le disait. Il battait à son insu même, ce coeur, qui,
là-bas, dans la solitude de la forêt, dormait innocent.

A Montmartre, après le départ des enfants, comme il les nommait,
Guillaume s'était mis à fabriquer de cette poudre mystérieuse, dont il
cachait les cartouches, en haut, dans la chambre de Mère-Grand. La
fabrication en était très dangereuse, le moindre oubli pendant les
manipulations, un robinet fermé trop tard, pouvait déterminer une
explosion formidable, qui aurait emporté la maison et ses habitants.
Aussi préférait-il attendre qu'il fût seul, sans danger pour autrui,
sans crainte d'être distrait lui-même. Pourtant, ce matin-là, ses trois
fils travaillaient dans le vaste atelier. Et Mère-Grand, comme de
coutume, cousait tranquillement près du fourneau. Mais elle, très brave,
ne comptait pas, car elle ne quittait guère sa place, vivant à l'aise
dans le péril; et elle en était arrivée à aider Guillaume, à connaître
aussi bien que lui les différentes phases de la délicate opération, avec
toutes leurs terrifiantes menaces.

Ce matin-là, en le voyant absorbé, elle levait parfois les yeux du linge
qu'elle raccommodait, sans lunettes, malgré ses soixante-dix ans. D'un
coup d'oeil, elle s'assurait qu'il n'oubliait rien, puis se remettait
à sa besogne. Dans son éternelle robe noire, avec toutes ses dents
encore et ses cheveux qui blanchissaient à peine, elle gardait son fin
visage d'autrefois, mais séché et jauni, devenu d'une sévérité douce.
D'ordinaire, elle parlait peu, ne discutant jamais, agissant et
dirigeant, n'ouvrant les lèvres que pour donner des conseils de raison,
de force, de vaillance. On ne savait tout ce qu'elle pensait et tout ce
qu'elle voulait que par ses réponses, des paroles brèves, où éclatait
son âme de justice et d'héroïsme.

Depuis quelque temps surtout, elle semblait se faire plus silencieuse,
s'activant dans la maison dont elle était l'absolue maîtresse, suivant
de ses beaux yeux pensifs son petit peuple, les trois fils, Guillaume,
Marie, Pierre, qui tous lui obéissaient comme à leur reine acceptée,
indiscutée. Avait-elle donc prévu des changements, vu des faits, que
personne autour d'elle ne prévoyait ni ne voyait? Elle était devenue
plus grave encore, comme dans l'attente d'une heure prochaine où l'on
aurait besoin de sa sagesse et de son autorité.

--Faites attention, Guillaume, vous êtes distrait, ce matin, finit-elle
par dire. Est-ce que vous avez quelque ennui, quelque peine?

Il la regarda d'un air souriant.

--Aucune peine, je vous assure... Je songeais à notre bonne Marie, qui
était si heureuse d'aller en forêt, par ce beau soleil.

Antoine avait levé la tête, tandis que ses deux frères restaient plongés
dans leur besogne.

--Est-ce malheureux que j'aie eu ce bois à terminer! Je l'aurais
accompagnée si volontiers.

--Bah! dit le père de sa voix paisible, Pierre est avec elle, Pierre est
très prudent.

Pendant un instant encore, Mère-Grand l'examina, puis elle reprit sa
couture. Sa royauté sur la maison, qui mettait à ses pieds les jeunes et
les vieux, venait de son long dévouement, de son intelligence et de sa
bonté à régner. Née protestante, libérée plus tard des croyances
religieuses, elle n'appliquait en toutes choses, par-dessus les
conventions sociales, que cette idée de justice humaine qu'elle s'était
faite, après avoir tant souffert de la longue injustice dont son mari
était mort. Elle y apportait une extraordinaire bravoure, ignorant les
préjugés, allant jusqu'au bout de son devoir, tel qu'elle le comprenait.
Et, comme elle s'était dévouée à son mari, puis à sa fille Marguerite,
elle se dévouait au mari de sa fille et à ses petits-fils, à Guillaume
et à ses enfants. Maintenant, Pierre lui-même, qu'elle avait étudié
d'abord avec inquiétude, était entré dans sa famille, faisait partie du
petit coin de bonheur qu'elle gouvernait. Sans doute, elle l'en avait
reconnu digne. Elle n'aimait pas à donner les raisons profondes qui la
décidaient. Après des journées de silence, elle s'était contentée, un
soir, de dire à Guillaume qu'il avait bien fait d'amener son frère.

Vers midi, Guillaume, toujours à sa besogne, s'écria:

--Dites donc, les enfants ne sont pas rentrés, on va les attendre un peu
pour se mettre à table... Moi, je voudrais bien finir.

Un quart d'heure encore se passa. Les trois grands garçons quittèrent
leur travail, allèrent dans le jardin se laver les mains.

--Marie s'attarde beaucoup, fit remarquer Mère-Grand. Pourvu qu'il ne
lui soit rien arrivé!

--Oh! elle marche à merveille, elle est sûre d'elle, dit Guillaume. Je
suis plus inquiet pour Pierre.

De nouveau, elle fixait les yeux sur lui.

--Elle l'aura guidé, tous deux vont déjà bien ensemble.

--Sans doute... N'importe! j'aimerais mieux les savoir rentrés.

Puis, brusquement, il crut entendre les grelots des bicyclettes, il cria
que c'étaient eux; et, dans son contentement, il oublia tout, il lâcha
son fourneau, pour courir dans le jardin, à leur rencontre.

Mère-Grand, restée seule, continua tranquillement de coudre, sans
songer, elle non plus, que, près de sa chaise, dans l'appareil, la
fabrication de la poudre s'achevait. Et, lorsque, deux minutes plus
tard, Guillaume rentra, en disant qu'il s'était trompé, il devint tout
d'un coup livide, les yeux fixés sur le fourneau. Le moment exact où la
fermeture d'un robinet assurait sans danger la fin de la manipulation,
venait de passer pendant sa courte absence; et, maintenant, d'une
seconde à l'autre, l'effroyable explosion allait se produire, si une
main hardie n'osait s'approcher et tourner le robinet terrible. Il
devait être déjà trop tard, le brave qui ferait cela serait broyé.

Souvent Guillaume avait ainsi risqué la mort, avec une parfaite
insouciance. Mais, cette fois, il restait cloué au sol, sans pouvoir
avancer, toute sa chair révoltée par l'effroi de l'anéantissement. Il
grelottait, il bégayait, dans l'attente de la catastrophe, qui menaçait
de faire sauter la maison aux quatre coins du ciel.

--Mère-Grand, Mère-Grand... L'appareil, le robinet... C'est fini, fini,
fini...

La vieille femme avait levé la tête, sans comprendre encore.

--Quoi donc? qu'avez-vous?

Puis, elle le vit si décomposé, reculant, fou de terreur, qu'elle
regarda vers le fourneau et sentit l'épouvantable danger.

--Eh bien! mais, c'est très simple... Il n'y a qu'à fermer le robinet,
n'est-ce pas?

Et, sans hâte, de l'air le plus aisé du monde, elle posa son ouvrage sur
la petite table, quitta sa chaise, alla tourner le robinet, d'une main
légère, qui ne tremblait même pas.

--Voilà qui est fait... Pourquoi donc, mon ami, ne l'avez-vous pas fait
vous-même?

Il l'avait suivie des yeux, béant, glacé, comme touché par la mort. Et,
quand le sang lui revint sous la peau, quand il se retrouva vivant
devant l'appareil désormais inoffensif, il eut un profond soupir,
frissonnant encore et désespéré.

--Pourquoi je ne l'ai pas fermé?... Mais parce que j'ai eu peur.

A ce moment, Marie et Pierre rentraient, ravis de leur promenade,
causant, riant, rapportant avec eux l'allégresse du clair soleil; et les
trois frères, Thomas, François, Antoine, qui revenaient du jardin, les
plaisantaient, voulaient leur faire avouer que Pierre s'était battu avec
une vache et qu'il avait pédalé au travers d'un champ d'avoine. La vue
du père, bouleversé, les inquiéta brusquement.

--Mes enfants, je viens d'être lâche... Ah! c'est curieux, la lâcheté,
une sensation que je ne connaissais pas.

Et il conta la crainte de l'accident, sa terreur, et de quelle façon
tranquille Mère-Grand les avait tous sauvés d'une mort certaine. Elle
eut un petit geste, comme pour dire que tourner un robinet n'était pas
si héroïque. Mais des larmes étaient montées aux yeux des trois grands
garçons, et ils vinrent l'embrasser l'un après l'autre, avec une ferveur
dévote, mettant dans cette caresse la reconnaissance, le culte qu'ils
avaient pour elle. Depuis leur petite enfance, elle leur avait tout
donné, et elle leur donnait encore la vie. Marie à son tour s'était
jetée dans ses bras, la baisait, pleine de gratitude et
d'attendrissement. Et, seule, Mère-Grand ne pleurait pas, les calmait,
voulait qu'on n'exagérât rien et qu'on fût toujours raisonnable.

--Voyons, dit Guillaume, qui se remettait, vous me permettrez de vous
embrasser comme eux, car je vous dois bien ça... Et Pierre aussi va vous
embrasser, parce que vous êtes maintenant aussi bonne pour lui que vous
l'avez toujours été pour nous.

A table, lorsqu'on put enfin déjeuner, il revint sur cette peur dont il
restait surpris et honteux. Depuis quelque temps, il s'était ainsi
découvert des soucis de prudence, lui qui, autrefois, ne songeait jamais
à la mort. Deux fois déjà, il avait frémi devant des catastrophes
possibles. D'où lui venait donc, sur le tard, ce goût de l'existence?
Pourquoi donc tenait-il maintenant à vivre? Et il finit par dire
gaiement, avec une pointe de tendresse émue:

--Je crois bien, Marie, que c'est votre pensée qui me rend lâche. Si je
suis moins brave, c'est que j'ai désormais quelque chose de précieux à
risquer. J'ai charge de bonheur... Tout à l'heure, quand j'ai cru que
nous allions tous mourir, je vous ai vue, c'est l'effroi de vous perdre
qui m'a glacé et paralysé.

Gentiment, Marie s'était elle-même mise à rire. Les allusions à leur
prochain mariage étaient rares, mais elle les accueillait toujours d'un
air d'affection heureuse.

--Six semaines encore, dit-elle simplement.

Mère-Grand, qui les regardait, tourna les yeux vers Pierre. Il écoutait
en souriant, lui aussi.

--C'est vrai, dit-elle, dans six semaines, vous serez mariés. J'ai bien
fait alors d'empêcher la maison de sauter.

A leur tour, les enfants, Thomas, François et Antoine, s'égayèrent. Et
le déjeuner s'acheva très joyeusement.

L'après-midi, Pierre sentit un poids, peu à peu, qui lui écrasait le
coeur. Le mot de Marie lui revenait: «Six semaines encore.» Oui, dans
six semaines, elle serait mariée. Et il lui semblait que jamais il
n'avait su cela, que jamais il n'y avait songé. Puis, le soir, dans sa
chambre, à Neuilly, ce fut une douleur intolérable. Le mot le torturait,
le tuait. Pourquoi donc n'avait-il pas souffert d'abord, l'accueillant
d'un sourire? et pourquoi, lentement, la douleur était-elle venue si
obstinée, si cruelle? Tout d'un coup, l'idée naquit, la certitude
s'imposa, foudroyante. Il aimait Marie, il l'aimait d'amour, à en
mourir.

Alors, dans cette vision soudaine, tout s'éclaira. Depuis la première
rencontre, il se vit marchant invinciblement à cet amour, se croyant
blessé d'abord, prenant pour de l'hostilité l'émoi où le jetait la jeune
fille, conquis ensuite, cédant à une divine douceur. C'était à elle
qu'il aboutissait après tant de tourments et de luttes, et c'était en
elle qu'il avait fini par se calmer. Mais, surtout, la promenade à
bicyclette du matin, si délicieuse, lui apparaissait sous son véritable
jour, comme une matinée de fiançailles, au sein de la forêt heureuse, de
la forêt complice. La nature l'avait repris, délivré de son mal, sain et
fort, et l'avait donné à la femme qu'il adorait. Son frisson, son
bonheur, sa communion parfaite avec les arbres, avec les bêtes, avec le
ciel, tout ce qu'il ne s'expliquait pas, prenait maintenant un sens très
clair, qui l'exaltait. Marie seule était sa guérison, son espoir, sa
certitude de renaître et d'être heureux enfin. Déjà, il avait oublié
près d'elle les problèmes anxieux, tout ce qui le hantait et l'écrasait.
Depuis huit jours, la pensée de la mort, qui avait si longtemps été sa
compagne de chaque heure, ne lui était pas même venue. Le débat de la
croyance et du doute, la détresse du néant, la colère contre la
souffrance injuste, elle avait tout écarté de ses mains fraîches, si
bien portante elle-même, si joyeuse de vivre, qu'elle lui avait rendu le
goût de la vie. Et c'était simplement cela, elle refaisait de lui
l'homme, le travailleur, l'amant et le père.

Brusquement, il se rappela l'abbé Rose, la conversation douloureuse
qu'il avait eue un matin avec ce saint homme. Ce coeur ingénu,
ignorant des choses de l'amour, était pourtant le voyant qui seul avait
compris. Il le lui disait bien, qu'il était changé, qu'il y avait en lui
un autre homme. Et lui qui s'obstinait sottement à jurer qu'il était le
même, lorsque Marie l'avait transformé déjà, remettant dans sa poitrine
la nature entière, et les campagnes ensoleillées, et les vents qui
fécondent, et le vaste ciel qui mûrit les moissons! Et voilà donc
pourquoi le catholicisme, la religion de la mort, l'avait exaspéré à ce
point de lui faire crier que l'Evangile était périmé et que le monde
attendait un autre code, une loi de bonheur terrestre, de justice
humaine, d'amour vivant et de fécondité!

Mais Guillaume? Il vit son frère se dresser devant lui, son frère qui
l'adorait, qui l'avait introduit dans sa maison de labeur, de paix et de
tendresse, pour le guérir. S'il connaissait Marie, c'était que Guillaume
l'avait voulu. Et le mot lui revint: «Six semaines encore.» Dans six
semaines, son frère devait épouser la jeune fille. Ce fut comme si un
couteau lui entrait dans le coeur. Pas une seconde il n'hésita: s'il
devait en mourir, il en mourrait; mais personne au monde ne connaîtrait
son amour, il se vaincrait, fuirait au loin, s'il se sentait lâche. Son
frère qui le voulait ressuscité, qui était l'artisan de cette passion
dont il brûlait, qui avait poussé la confiance jusqu'à lui tout donner
de son coeur et des siens, non, non! plutôt que de lui causer un
souci d'une heure, il se serait condamné lui-même à une éternelle
torture! Et c'était bien sa torture qui recommençait, car s'il perdait
Marie, il retombait à la détresse de son néant. Déjà, sur sa couche
d'insomnie, l'abomination recommençait, la négation de tout, l'inutilité
de tout, le monde sans signification aucune, la vie niée et maudite. Son
frisson de la mort le reprit. Mourir, mourir, et sans avoir vécu!

Ah! quelle lutte affreuse! Jusqu'au jour, il se martyrisa, il gémit.
Pourquoi avait-il ôté sa soutane? Un mot de Marie la lui avait fait
quitter, un mot de Marie lui donnait l'idée désespérée de la reprendre.
On ne s'évadait pas de son cachot. Cette robe noire tenait à sa chair,
il croyait ne plus la porter, mais elle lui mangeait toujours les
épaules, et il serait sage de s'y ensevelir à jamais. Au moins il
porterait le deuil de sa virilité.

Puis, une idée encore le bouleversa. Qu'avait-il à se débattre ainsi?
Marie ne l'aimait point. Pendant leur promenade de la matinée, rien
n'avait pu lui faire croire qu'elle l'aimait autrement qu'en soeur
bonne et charmante. Elle aimait Guillaume sans doute. Et il étouffa de
longs sanglots dans son oreiller, il fit le nouveau serment de se
vaincre et de sourire à leur bonheur.



IV


Pierre étant retourné le lendemain à Montmartre, y souffrit tellement,
que, de deux jours, il n'y reparut pas. Il s'enferma chez lui, où
personne ne voyait sa fièvre. Et, un matin, comme il était au lit
encore, désespéré, sans force, il eut la surprise et l'embarras de voir
entrer son frère Guillaume.

--Il faut bien que je me dérange, puisque tu nous abandonnes... Je viens
te chercher pour que tu assistes avec moi à l'affaire de Salvat, qu'on
juge aujourd'hui. J'ai eu bien de la peine à m'assurer deux places...
Allons, lève-toi, nous déjeunerons dehors et nous serons là-bas de bonne
heure.

Lui-même paraissait soucieux, préoccupé, hanté d'une inquiétude qui
l'assombrissait; et, comme son frère se hâtait de s'habiller, il
l'interrogea.

--Est-ce que tu as quelque chose à nous reprocher?

--Mais rien! Quelle idée as-tu là?

--Alors, pourquoi cesses-tu de venir? On te voyait chaque jour, et tout
d'un coup tu disparais.

Pierre chercha vainement un mensonge, acheva de se troubler.

--J'ai eu du travail ici... Enfin, que veux-tu? mes idées noires me
reprenaient, je n'avais que faire d'aller vous attrister tous.

Guillaume eut un geste brusque.

--Si tu crois que ton absence nous égaye!... Marie, toujours si bien
portante, si heureuse, a eu une telle migraine avant-hier, qu'elle a dû
garder la chambre. Hier encore, elle était toute mal à l'aise, énervée,
silencieuse. Nous avons passé une mauvaise journée.

Et il le regardait bien en face, de ses yeux de franchise et de loyauté,
où le soupçon né en lui et qu'il ne voulait pas dire, apparaissait
clairement.

Bouleversé par l'émoi de Marie, épouvanté à l'idée de se trahir, Pierre
réussit à mentir cette fois, en répondant d'une voix tranquille:

--Oui, elle n'était déjà pas très bien, le jour où nous sommes allés à
bicyclette... Moi, je t'assure que j'ai eu beaucoup d'occupation.
J'allais me lever, pour reprendre chez vous mes habitudes.

Un instant encore, Guillaume le regarda; puis, convaincu sans doute, ou
remettant à plus tard de savoir la vérité, il causa affectueusement
d'autre chose; et, dans cette tendresse fraternelle, si vive chez lui,
il gardait pourtant un tel frisson de détresse pressentie, de douleur
inavouée, peut-être inconsciente, que son frère le questionna à son
tour.

--Et toi, est-ce que tu es malade? Tu ne me parais pas dans ta belle
sérénité ordinaire.

--Moi? oh! non, non, je ne suis pas malade... Seulement, ma belle
sérénité me paraît compromise. C'est cette affaire de Salvat qui me
jette hors de moi, tu le sais bien. Ils me rendront enragé, avec leur
monstrueuse injustice, à écraser tous ce misérable.

Dès lors, il ne parla plus que de Salvat, s'y entêta, s'y passionna,
comme désireux de trouver dans l'affaire du jour, une explication à
toutes ses révoltes, à toutes ses souffrances. En déjeunant, vers dix
heures, chez un petit restaurateur du boulevard du Palais, il dit
combien il était touché du silence gardé par Salvat, et sur la nature de
la poudre employée pour la fabrication de la bombe, et sur les quelques
journées de travail faites chez lui. C'était à ce silence qu'il devait
de n'avoir pas été inquiété et de n'être pas même cité parmi les
témoins. Pris d'attendrissement, il revint sur son invention, l'engin
formidable qui devait assurer la toute-puissance à la France initiatrice
et libératrice. Désormais, les résultats de ses dix dernières années de
recherches étaient hors de tout danger, prêts et décisifs, pouvant être
livrés dès le lendemain au gouvernement français. Et, en dehors de
certains scrupules sourds qui le troublaient, devant l'indignité du
monde financier et du monde politique, il n'attendait plus que d'avoir
épousé Marie, pour l'associer, par une galanterie touchante, à ce don
magnifique de la paix universelle, qu'il se croyait à la veille de faire
au monde.

C'était par Bertheroy que Guillaume s'était assuré deux places, très
difficilement. Et, lorsque, dès l'ouverture des portes, à onze heures
précises, Pierre et lui se présentèrent, ils crurent bien qu'ils
n'entreraient pas. Toutes les grilles étaient closes, des barrières
fermaient les couloirs, un vent de terreur soufflait par le Palais
désert, comme si la magistrature eût redouté une invasion d'anarchistes,
armés de bombes. On retrouvait là le frisson d'épouvante noire qui,
depuis trois mois, ravageait Paris. Les deux frères durent parlementer à
chaque porte, à chaque barrière, gardées militairement. Et, quand ils
pénétrèrent enfin dans la salle des Assises, elle était pleine déjà,
toute bondée et débordante d'un public entassé, qui consentait à s'y
étouffer une heure avant l'entrée de la Cour, et qui se résignait à n'en
point bouger de sept ou huit heures peut-être, car le bruit courait
qu'on voulait se débarrasser de l'affaire en une seule audience. Dans la
partie si étroite, réservée au public debout, s'écrasait une masse
compacte de curieux, montés au hasard de la rue, parmi lesquels des
compagnons, des amis de Salvat, avaient pourtant réussi à se glisser;
dans l'autre compartiment, où l'on parque les témoins, sur les bancs de
chêne, se tenaient les invités, ceux qu'on avait fait entrer par faveur,
trop nombreux, serrés, assis presque les uns sur les genoux des autres;
et, dans le prétoire, envahissant la place libre, jusque derrière la
Cour, des chaises étaient rangées comme au spectacle, occupées par le
beau monde privilégié, des hommes politiques, des journalistes, des
dames, tandis que le flot des avocats en robe se logeait au petit
bonheur, dans tous les coins.

Pierre ne connaissait pas la salle des Assises, et il fut surpris, car
il s'était imaginé toute une pompe, toute une majesté. Ce temple de la
justice des hommes lui apparut petit, morne, d'une propreté douteuse.
L'estrade sur laquelle siégeait la Cour, était si basse, qu'il voyait à
peine les fauteuils du président et des deux assesseurs. Puis, c'était
le vieux chêne prodigué, les boiseries, les balustrades, les bancs, qui
assombrissait la salle, tendue de gros vert, caissonnée au plafond de
chêne encore. Les sept fenêtres, mesquines et haut percées, garnies de
maigres petits rideaux blancs, y versaient un jour blême, qui la coupait
en deux, d'une ligne nette: d'un côté, l'accusé et son avocat, à leurs
bancs, sous la froide lumière; de l'autre, dans l'ombre, le jury, isolé,
clôturé en son étroit compartiment; et il y avait là comme un symbole du
juge anonyme, inconnu, en face de l'accusé mis à nu, fouillé jusqu'à
l'âme. Au fond de cette sévérité triste, on distinguait confusément,
dominant le tribunal, le Christ peint, qui s'alourdissait derrière une
sorte de fumée grise. Seul, à côté de l'horloge, au-dessus du banc où
Salvat allait s'asseoir, un buste de la République, d'un blanc cru de
plâtre, éclatait sur le mur sombre.

Guillaume et Pierre ne trouvèrent plus deux places qu'au dernier banc du
compartiment des témoins, contre la cloison qui séparait ceux-ci du
public debout. Et, comme Guillaume s'asseyait, il aperçut, les coudes
appuyés à la rampe de cette cloison, le menton sur ses mains croisées,
le petit Victor Mathis, dont les yeux brûlaient, dans sa face pâle, aux
lèvres minces. Les deux hommes se reconnurent, mais Victor ne bougea
pas, Guillaume comprit qu'il n'était pas sain d'échanger là des saluts.
Et, dès lors, il sentit Victor en arrêt au-dessus de lui, immobile, avec
ses regards de flamme, dans une attente muette et farouche de ce qui
allait se passer.

Pendant ce temps, Pierre venait également de reconnaître, assis devant
lui, l'aimable député Dutheil et la petite princesse Rosemonde. Au
milieu du brouhaha de la foule, qui causait et riait pour prendre
patience, leurs voix sonnaient parmi les plus heureuses, disant leur
joie d'être là, à ce spectacle si couru. Il lui expliquait la salle,
tous les bancs, toutes les petites cages de bois, le jury, l'accusé, la
défense, le procureur de la république, jusqu'au greffier, sans oublier
la table à conviction et la barre des témoins. Tout cela était vide, un
garçon de service donnait un dernier coup d'oeil, des avocats
traversaient rapidement. On aurait dit un théâtre dont la scène restait
déserte, tandis que les spectateurs, s'écrasant à leurs places,
attendaient que la pièce commençât. Et, pour tromper cette attente, la
petite princesse finit par chercher les personnes de sa connaissance,
parmi le flot pressé de toutes ces têtes avides et déjà congestionnées.

--Tiens! là-bas, derrière le tribunal, c'est monsieur Fonsègue, n'est-ce
pas? près de cette grosse dame en jaune. Et voici, de l'autre côté,
notre ami, le général de Bozonnet... Le baron Duvillard n'est donc pas
là?

--Oh! non, répondit Dutheil, il ne peut guère, il aurait l'air de venir
demander vengeance.

Puis, il la questionna à son tour.

--Vous êtes donc fâchée avec votre bel ami Hyacinthe, que vous m'avez
fait le grand plaisir de me choisir pour cavalier?

D'un léger haussement d'épaules, elle dit combien les poètes
commençaient à l'ennuyer. Une nouvelle saute de caprice la jetait à la
politique; et, depuis huit jours, elle trouvait très amusant de se
passionner aux alentours de la crise ministérielle. C'était le jeune
député d'Angoulême qui l'initiait.

--Mon cher, lui dit-elle, ils sont tous un peu fous, chez les
Duvillard... Vous savez que c'est chose décidée, Gérard épouse Camille.
La baronne s'est résignée, et j'ai appris de source certaine que madame
de Quinsac elle-même, la mère du jeune homme, a donné son consentement.

Dutheil s'égayait, l'air très renseigné aussi.

--Oui, oui, je sais. Le mariage aura lieu prochainement à la Madeleine,
oh! un mariage d'une magnificence dont on causera... Que voulez-vous? il
ne pouvait y avoir de meilleur dénouement. La baronne, au fond, est la
bonté même, et j'ai toujours dit qu'elle se sacrifierait pour assurer le
bonheur de sa fille et de Gérard... En somme, ce mariage arrange tout,
remet tout dans l'ordre.

--Eh bien! et le baron, que dit-il? demanda Rosemonde.

--Mais il est ravi, le baron! Vous avez bien vu, ce matin, dans la liste
du nouveau ministère, que Dauvergne a l'Instruction publique. Et c'est
l'engagement certain de Silviane à la Comédie. Dauvergne n'a été choisi
que pour ça.

Il plaisantait. Mais, à ce moment, le petit Massot, qui se querellait
avec un huissier, aperçut de loin une place libre à côté de la
princesse; et, sur un geste de demande, celle-ci lui fit signe de venir.

--Ah bien! dit-il en s'installant, ce n'est pas sans peine. On s'écrase
au banc de la presse. Avec ça, j'ai une chronique à faire... Vous êtes
la plus aimable des femmes, princesse, de vous serrer un peu pour votre
très fidèle admirateur.

Puis, donnant une poignée de main à Dutheil, il continua, sans
transition:

--Alors, monsieur le député, c'est donc fait, ce ministère?... Vous y
avez mis le temps, mais c'est en vérité un beau ministère, qui
émerveille tout le monde.

En effet, les décrets avaient paru à _l'Officiel_, le matin même. Après
de longs jours de crise, et lorsque Vignon, pour la seconde fois, venait
de voir sa combinaison échouer, au milieu des plus inextricables
embarras, tout d'un coup Monferrand, appelé à l'Elysée, en désespoir de
cause, était rentré en scène; et, en vingt-quatre heures, il avait
trouvé son personnel, fait approuver sa liste, de sorte qu'il remontait
triomphalement au pouvoir, d'où il était tombé misérablement avec
Barroux. Il changeait de portefeuille, il quittait l'Intérieur pour
aller aux Finances, comme président du Conseil, sa lointaine et secrète
ambition. Maintenant, apparaissait toute la beauté de son travail sourd,
la façon magistrale dont il s'était repêché, avec l'arrestation de
Salvat, puis l'extraordinaire campagne menée souterrainement contre
Vignon, les mille obstacles dont il lui avait barré la route à deux
reprises, enfin le dénouement en coup de foudre, cette liste toute
prête, ce ministère bâclé en un jour, quand on avait eu besoin de lui.

--C'est du beau travail, mes compliments! répéta le petit Massot, qui se
moquait.

--Moi, je n'y suis pour rien, dit modestement Dutheil.

--Comment? pour rien! Vous en êtes, mon cher, tout le monde sait que
vous en êtes.

Le député sourit, flatté. Aussi l'autre continua-t-il, avec des
sous-entendus, avec des plaisanteries, qui faisaient accepter tout. Il
parlait de la bande à Monferrand, de la clientèle qui, par besoin de sa
victoire, l'avait si puissamment aidé. Et de quel coeur Fonsègue
avait fait achever, dans _le Globe_, son vieil ami Barroux devenu
encombrant! Tous les matins, depuis un mois, un article y paraissait,
exécutant Barroux, détruisant Vignon, préparant la rentrée du sauveur
qu'on ne nommait pas. Puis, c'étaient dans l'ombre les millions de
Duvillard qui guerroyaient, les créatures du baron, si nombreuses,
marchant comme une armée au bon combat. Sans compter Dutheil en
personne, fifre et tambour, et Chaigneux lui-même, résigné aux basses
besognes dont personne ne voulait se charger. Et voilà comment le
triomphateur Monferrand allait débuter à coup sûr par étouffer la
scandaleuse et gênante affaire des Chemins de fer africains, en faisant
nommer une commission d'enquête qui l'enterrerait.

Dutheil avait pris un air d'importance.

--Que voulez-vous? mon cher, à certaines heures graves, lorsque la
société tombe en péril, il y a des hommes forts, des hommes de
gouvernement qui s'imposent... Monferrand n'avait pas besoin de notre
amitié, la situation réclamait impérieusement sa présence au pouvoir. Il
est la seule poigne qui puisse nous sauver.

--Je sais, dit Massot goguenard. On m'a même affirmé que, si l'on a tout
bâclé, de façon que les décrets parussent ce matin, c'est pour rassurer
le jury et la magistrature, pour leur donner le courage de prononcer une
condamnation à mort, ce soir, du moment que Monferrand sera là, derrière
eux, avec sa poigne.

--Mais oui, mon cher, une condamnation à mort est aujourd'hui de salut
public, et il faut bien que ceux qui sont chargés d'assurer notre
sécurité sociale, n'ignorent pas que le ministère est avec eux et saura
les protéger au besoin.

Un rire aimable de la princesse les interrompit.

--Oh! voyez donc là-bas, n'est-ce pas Silviane qui est venue s'asseoir à
côté de monsieur Fonsègue?

--Le ministère Silviane, murmura Massot plaisamment. Ah! on ne va pas
s'embêter chez Dauvergne, s'il se met bien avec les petites actrices!

Guillaume et Pierre écoutaient, entendaient, sans même le vouloir. Et,
chez le premier surtout, ces commérages mondains, ces indiscrétions
politiques causaient un affreux serrement de coeur. Salvat condamné à
mort, avant même qu'il eût comparu! Salvat payant les fautes de tous,
n'étant plus qu'une occasion propice pour le triomphe d'une bande de
jouisseurs et d'ambitieux! Puis, par-dessous, quel cloaque, toute une
pourriture sociale, l'argent corrupteur, la famille tombée aux drames
immondes, la politique réduite à une lutte traîtresse de personnes, le
pouvoir devenu la proie des habiles et des impudents! Est-ce que tout
n'allait pas crouler? Est-ce que cette audience solennelle de justice
humaine n'était pas une parodie dérisoire, puisqu'il n'y avait là que
des heureux, des privilégiés, défendant l'édifice en ruine qui les
abritait, déployant toute l'énorme force dont ils disposaient encore,
pour écraser une mouche, le pauvre diable, de cerveau incertain, amené
là par son rêve violent et fumeux d'une justice autre, supérieure et
vengeresse?

Mais il y eut un frémissement, midi sonnait, le jury faisait son entrée,
s'installait à son banc, dans une débandade de troupeau. Des figures
bonasses, de gros hommes endimanchés, quelques maigres, chafouins, aux
yeux vifs, des barbes et des calvities; et le tout gris, effacé, presque
indistinct au fond de l'ombre qui noyait ce côté de la salle. Puis, ce
fut la Cour, M. de Larombardière, un des vice-présidents de la Cour
d'appel, qui assumait le périlleux honneur de présider ce jour-là, en
outrant encore la majesté de sa longue face mince et toute blanche,
d'aspect d'autant plus austère, qu'il était flanqué de deux assesseurs
petits, rougeauds, l'un brun, l'autre blond. Déjà, au siège du
ministère public, M. Lehmann, un des avocats généraux les plus répandus,
les plus adroits, un Alsacien aux épaules larges, aux yeux de ruse,
s'était assis, ce qui prouvait l'importance considérable qu'on donnait à
l'affaire. Et, enfin, Salvat fut introduit, dans le gros bruit de bottes
des gendarmes, soulevant une curiosité si passionnée, que toute la salle
se mit debout. Il avait encore la casquette et le grand paletot flottant
que Victor lui avait procurés, et ce fut une surprise pour tous de lui
voir ce grand visage décharné, doux et triste, aux rares cheveux roux
qui grisonnaient, aux beaux yeux bleus de tendresse, rêveurs et
brûlants. Il jeta un regard sur le public, sourit à quelqu'un qu'il
reconnaissait, Victor sans doute, peut-être Guillaume. Puis, il ne
bougea plus.

Le président attendit le silence, et ce furent alors toutes les
formalités des débuts d'audience. Ensuite eut lieu l'interminable
lecture de l'acte d'accusation, faite par un huissier, d'une voix aiguë.
L'aspect de la salle avait changé, on écoutait avec une lassitude un peu
impatiente; car, depuis des semaines, les journaux contaient cette
histoire. Maintenant, plus une place n'était vide, à peine restait-il
devant le tribunal l'étroit espace nécessaire pour l'audition des
témoins. Cet entassement prodigieux se bariolait des toilettes claires
des dames et des robes noires des avocats, parmi lesquelles les trois
robes rouges des juges disparaissaient, sur l'estrade, si basse, qu'on
apercevait à peine, au-dessus des autres têtes, la face longue du
président. Beaucoup s'intéressaient au jury, tâchaient de déchiffrer ces
visages quelconques, envahis d'ombre. D'autres ne quittaient pas des
yeux l'accusé, s'étonnaient de son air de fatigue et d'indifférence, à
ce point qu'il avait à peine répondu aux questions que lui posait à
demi-voix son avocat, un jeune homme de talent, disait-on, l'air
éveillé, frémissant, qui attendait nerveusement l'occasion de se
couvrir de gloire. Et la grosse curiosité, à mesure que l'acte
d'accusation se déroulait, devenait surtout la table des pièces à
conviction, où se trouvaient exposés des débris de toutes sortes, un
éclat arraché de la porte cochère de l'hôtel Duvillard, des plâtras
tombés de la voûte, un pavé que la violence de l'explosion avait fendu,
d'autres décombres noircis. Mais, ce qui attendrissait les coeurs,
c'était le carton de modiste resté intact, et c'était surtout, dans
l'esprit-de-vin d'un bocal, quelque chose de vague et de blanc, une
petite main du trottin, arrachée du poignet, qu'on avait ainsi
conservée, ne pouvant garder ni apporter sur cette table le misérable
corps, au ventre ouvert par la bombe.

Enfin, Salvat se leva, le président commença l'interrogatoire. Et
l'opposition apparut avec une netteté tragique: le jury dans l'ombre
anonyme, son opinion déjà faite sous la pression de la terreur publique,
siégeant là pour condamner; l'accusé en pleine et vive lumière, seul et
lamentable entre les quatre gendarmes, chargé des crimes de la race.
Tout de suite, d'ailleurs, M. de Larombardière le prit avec lui sur le
ton du mépris et du dégoût. Il ne manquait pas d'honnêteté, il était un
des derniers représentants de l'ancienne magistrature scrupuleuse et
droite; mais il n'entendait rien aux temps nouveaux, il traitait
professionnellement les coupables avec une sévérité de dieu biblique. Et
la petite infirmité qui désolait sa vie, un zézaiement qui, d'après lui,
l'avait seul empêché de développer, dans la magistrature debout, des
qualités géniales d'orateur, achevait de le rendre d'une maussaderie
féroce, incapable d'intelligente mansuétude. Il y eut des sourires, et
il les devinait, lorsque s'éleva sa petite voix grêle et pointue, pour
les premières questions. Cette voix si drôle enlevait le peu de majesté
qui restait à ces débats, où se disputait la vie d'un homme, dans cette
salle bondée de curieux, d'un public peu à peu suffoqué et suant, qui
s'éventait et plaisantait. Salvat répondit aux premières questions de
son air las et poli. Tandis que le président s'efforçait de l'avilir,
lui reprochait avec dureté les antécédents de sa jeunesse misérable,
grossissait les tares, traitait d'immonde la promiscuité de madame
Théodore et de la petite Céline, lui, tranquillement, disait oui, disait
non, en homme qui n'a rien à cacher, qui accepte toute la responsabilité
de ses actes. Il avait fait des aveux complets, il les répéta, très
calme, sans y changer un mot, il expliqua que, s'il avait choisi l'hôtel
Duvillard pour déposer sa bombe, c'était afin de donner à son acte sa
vraie signification, la mise en demeure aux riches, aux hommes d'argent
scandaleusement enrichis par le vol et le mensonge, de rendre leur part
de la fortune commune aux pauvres, aux ouvriers, à leurs petits et à
leurs femmes, qui crevaient de faim. Là seulement il s'anima, toutes les
misères endurées remontaient en fièvre à son crâne fumeux de
demi-savant, où s'étaient amassées pêle-mêle les revendications, les
théories, les idées exaspérées de justice absolue et de bonheur
universel. Et, dès lors, il apparut ce qu'il était réellement, un
sentimental, un rêveur exalté par la souffrance, sobre, orgueilleux et
têtu, voulant refaire le monde selon sa logique de sectaire.

--Mais vous avez fui, cria le président de sa voix de crécelle, ne dites
pas que vous donniez votre vie à la cause et que vous étiez prêt au
martyre!

C'était le regret désespéré de Salvat, d'avoir cédé, au Bois de
Boulogne, à l'effarement, à la rage sourde de l'homme chassé, traqué,
qui ne veut pas se laisser prendre. Et il se fâcha.

--Je ne crains pas la mort, on le verra bien... Que tous aient mon
courage, et demain votre société pourrie sera balayée, le bonheur enfin
naîtra.

Puis, l'interrogatoire s'éternisa sur la fabrication même de la bombe.
Avec raison, le président fit remarquer qu'on se trouvait là devant le
seul point obscur de l'affaire.

--Ainsi, vous vous entêtez à dire que la poudre employée par vous est de
la dynamite? Vous allez entendre tout à l'heure les experts, qui ne sont
pas d'accord entre eux, il est vrai, mais qui ont tous conclu à l'emploi
d'un autre explosif, qu'ils ne peuvent préciser... Ne nous cachez donc
rien, puisque vous vous faites gloire de tout dire.

Brusquement, Salvat s'était calmé; et il ne répondait plus que par
monosyllabes, d'une prudence extrême.

--Cherchez, si vous ne me croyez pas... J'ai fabriqué ma bombe tout
seul, et dans les conditions que j'ai déjà répétées vingt fois... Vous
n'attendez pas, bien sûr, que je livre des noms, que je compromette des
camarades!

Et il ne sortit pas de cette déclaration. A la fin seulement, une
émotion invincible l'envahit, lorsque le président revint sur la
misérable victime, sur le petit trottin, si doux, si blond et si joli,
que la destinée féroce avait amené là, pour y trouver une affreuse mort.

--C'est une des vôtres que vous avez frappée, c'est une ouvrière, une
pauvre enfant qui aidait sa vieille grand'mère à vivre, avec ses
quelques sous de gain.

La voix de Salvat s'étrangla.

--Ça, c'est vraiment la seule chose que je regrette... Certainement que
ma bombe n'était pas pour elle; et que tous les travailleurs, que tous
les meurt-de-faim se souviennent, si elle a donné son sang, comme je
donnerai le mien!

L'interrogatoire s'acheva de la sorte au milieu d'une agitation
profonde. Pierre avait senti Guillaume frémir à côté de lui, pendant que
l'accusé, si paisiblement, s'obstinait à ne rien dire de l'explosif
employé, en acceptant la responsabilité entière de l'acte qui allait lui
coûter la tête. Et Guillaume, d'un mouvement irrésistible, s'étant
tourné, aperçut le petit Victor Mathis qui ne bougeait pas, les coudes
toujours sur la rampe, le menton dans ses mains, écoutant de toute sa
passion muette. Mais sa face était plus pâle encore, ses yeux brûlaient
comme deux trous ouverts sur l'incendie vengeur dont les flammes ne
s'éteindraient plus.

Dans la salle, il y eut un brouhaha de quelques minutes.

--Il est très bien, ce Salvat, déclarait la princesse amusée, il a le
regard tendre... Ah! non, mon cher député, ne dites pas de mal de lui.
Vous savez que j'ai l'âme anarchiste, moi.

--Je n'en dis aucun mal, répondit Dutheil gaiement. Tenez! pas plus que
notre ami Amadieu n'a le droit d'en dire, car vous savez que cette
affaire vient de le mettre au pinacle... Jamais on n'a tant parlé de
lui, et il adore ça. Le voilà le juge d'instruction le plus mondain, le
plus illustre, en passe de faire et d'être tout ce qu'il voudra.

Massot résuma la situation, avec son impudence ironique.

--N'est-ce pas? quand l'anarchie va, tout va... En voilà une bombe qui
aura arrangé les affaires de plusieurs gaillards de ma connaissance!...
Croyez-vous que mon patron Fonsègue, si empressé là-bas, auprès de sa
voisine, ait à s'en plaindre? et croyez-vous que le sieur Sanier, qui se
prélasse derrière le président, et qui serait beaucoup mieux entre les
quatre gendarmes, ne doit pas une fière chandelle à Salvat, pour
l'abominable réclame qu'il a battue sur le dos de ce misérable?... Je ne
parle pas des hommes politiques, ni des hommes de finance, ni de tous
ceux qui pêchent en eau trouble...

Dutheil l'interrompit.

--Dites donc, il me semble que vous-même avez utilisé suffisamment
l'aventure... Votre interview de la petite Céline vous a rapporté gros.

En effet, Massot avait eu l'idée géniale de se mettre à la recherche de
madame Théodore et de la fillette, puis de conter sa visite dans _le
Globe_, avec toutes sortes de détails intimes et attendrissants.
L'article venait d'avoir un succès prodigieux, les jolies réponses de
Céline sur son papa emprisonné touchaient toutes les âmes sensibles, à
ce point que des dames en équipage s'étaient rendues chez les deux
tristes créatures, que les aumônes affluaient, et que la plus étrange
sympathie allait à l'enfant, de la part même des personnes qui
exigeaient la tête du père.

--Mais je ne me plains pas de mon petit bénéfice, dit le journaliste.
Chacun gagne ce qu'il peut, comme il peut.

A ce moment, Rosemonde reconnut derrière elle Guillaume et Pierre, et
son saisissement fut tel, en apercevant ce dernier en veston, qu'elle
n'osa point leur parler. Elle se pencha, communiqua sans doute sa
surprise à Dutheil et à Massot, car tous deux se tournèrent; mais, par
discrétion, eux aussi affectèrent de ne pas voir, de ne pas savoir. La
chaleur devenait intolérable, une dame s'était évanouie. Et, de nouveau,
la voix zézayante du président obtint le silence.

Salvat était debout, quelques feuilles de papier à la main. Avec peine,
il fit comprendre qu'il désirait compléter son interrogatoire, en lisant
une déclaration, qu'il avait préparée à l'avance, et dans laquelle il
expliquait les raisons de son attentat. Surpris, sourdement indigné, M.
de Larombardière hésitait, cherchait à empêcher une telle lecture; puis,
comprenant qu'il ne pouvait fermer la bouche de l'accusé, il l'autorisa,
d'un geste à la fois irrité et dédaigneux. Et Salvat se mit à lire, en
écolier bien sage qui s'applique, ânonnant un peu, se troublant,
donnant parfois une force extraordinaire aux mots dont il était
visiblement satisfait. C'était le cri de souffrance et de révolte poussé
déjà par tant de déshérités, l'affreuse misère d'en bas, l'ouvrier ne
pouvant vivre de son travail, toute une classe, la plus nombreuse, la
plus digne, mourant de faim, tandis que, d'autre part, les privilégiés,
gorgés de richesses, vautrés dans leur assouvissement, refusaient
jusqu'aux miettes de leur table, ne voulaient rien rendre de cette
fortune volée. Il fallait donc tout leur reprendre, les réveiller de
leur égoïsme par des avertissements terribles, leur annoncer à coups de
bombe que le jour de la justice était venu. Ce mot de justice, le
misérable le lança d'une voix sonnante, qui emplit toute la salle. Mais
ce qui émotionna surtout, ce fut, lorsqu'il eut fait le sacrifice de sa
vie, en disant aux jurés qu'il n'attendait d'eux que la mort, l'annonce
prophétique, par laquelle il termina, des autres martyrs qui naîtraient
de son sang. On pouvait l'envoyer à l'échafaud, il savait que son
exemple enfanterait des braves. Après lui, un autre vengeur, et un autre
encore, toujours d'autres, jusqu'à ce que la vieille société pourrie ait
croulé, pour faire place à la société de justice et de bonheur, dont il
était l'apôtre.

A deux reprises, le président, agité d'impatiences, avait tenté de
l'interrompre. Mais il lisait toujours, avec sa conscience imperturbable
d'illuminé, qui craint de mal dire la phrase importante. Cette lecture,
il devait y songer depuis qu'il se trouvait en prison. C'était l'acte
décisif de son suicide, il y donnait sa vie contre la gloire d'être mort
pour l'humanité. Et, quand il eut fini, il reprit sa place entre les
gendarmes, les yeux brillants, les joues roses, d'un air de grande joie
intérieure.

Tout de suite, pour détruire l'effet produit, un sourd malaise
d'attendrissement et de peur, le président voulut procéder à l'audition
des témoins. Ce fut un défilé interminable, d'un intérêt médiocre, aucun
n'ayant de révélations à faire. On remarqua la déposition sage de
l'usinier Grandidier, qui avait dû congédier Salvat, à la suite de
certains faits de propagande anarchiste. Un beau-frère de l'accusé, le
mécanicien Toussaint, apparut aussi comme un très brave homme, par la
façon dont il présenta les choses du côté favorable, sans mentir. Mais
la longue discussion fut surtout entre les experts, qui ne parvinrent
pas plus à s'entendre, devant le public, qu'ils ne s'étaient entendus
dans leurs rapports; car, si pour eux tous la poudre employée ne
paraissait pas être de la dynamite, ils avançaient chacun, sur sa réelle
nature, les suppositions les plus extraordinaires et les plus
contradictoires. Une consultation de l'illustre savant Bertheroy fut lue
ensuite, qui remettait les choses au point, en concluant qu'on devait se
trouver devant un explosif nouveau, d'une puissance prodigieuse, dont
lui-même ignorait la formule. L'agent Mondésir et le commissaire Dupot
vinrent à leur tour raconter la chasse à l'homme, puis l'arrestation si
mouvementée, au Bois de Boulogne. Mondésir fut la gaieté de l'audience
par les saillies militaires dont il sema son récit. De même que la
grand'mère du petit trottin en fut la douleur, le frisson de révolte et
de pitié: une pauvre petite vieille, desséchée, cassée, que l'accusation
avait eu la cruauté de traîner là, et qui se mit à fondre en larmes,
ahurie, sans comprendre ce qu'on lui demandait. Et il n'y eut plus que
les témoins à décharge, un défilé ininterrompu de chefs d'atelier, de
camarades, de compagnons, qui vinrent tous déclarer que Salvat était un
brave homme, un travailleur intelligent et courageux, ne buvant jamais,
adorant sa fille, incapable d'une indélicatesse et d'une méchanceté.

Il était déjà quatre heures, lorsque l'audition des témoins fut achevée.
Dans la salle brûlante, une lassitude fiévreuse mettait le sang aux
visages, tandis qu'une sorte de poussière rousse obscurcissait le jour
pâlissant qui tombait des fenêtres. Des femmes s'éventaient, des hommes
s'épongeaient le front. Mais la passion du spectacle allumait tous les
yeux d'une joie dure. Et personne ne bougeait.

--Ah! soupira Rosemonde, moi qui comptais pouvoir prendre une tasse de
thé, chez une amie, à cinq heures! Je vais mourir de faim.

--Nous sommes ici au moins pour jusqu'à sept heures, dit Massot. Je ne
vous offre pas d'aller vous chercher un petit pain, on ne me laisserait
pas rentrer.

Dutheil n'avait pas cessé de hausser les épaules, pendant que Salvat
lisait sa déclaration.

--Hein? est-ce assez enfantin, tout ce qu'il a dit! L'imbécile qui va
mourir pour ça!... Des riches et des pauvres, mais il y en aura
toujours! Et il est bien certain aussi que, lorsqu'on est pauvre, le
seul désir qu'on a est de devenir riche... S'il est sur ce banc
aujourd'hui, c'est qu'il a échoué, voilà tout!

Pierre, très ému, s'inquiétait de son frère, pâle, bouleversé, qui se
taisait près de lui. Il chercha sa main, la pressa secrètement. Puis, à
voix basse:

--Est-ce que tu te sens mal à l'aise? veux-tu que nous nous en allions?

Mais Guillaume répondit d'un serrement discret et affectueux. Il était
bien, il resterait jusqu'au bout, dans l'exaspération qui le soulevait.

M. Lehmann, le procureur général, prit la parole, d'une bouche large et
sévère. Malgré sa carrure et son masque têtu de Juif, il était connu
pour ses attaches dans tous les camps politiques et sa souplesse à être
toujours l'ami des hommes au pouvoir; ce qui expliquait son chemin
rapide, la faveur constante dont il était comblé. On le savait l'avocat
du gouvernement; et, dès ses premières phrases, en effet, il fit une
allusion au nouveau ministère nommé du matin, à l'homme fort chargé de
rassurer les bons et de faire trembler les méchants. Puis, il chargea le
misérable Salvat avec une véhémence extraordinaire, il reprit toute
l'histoire, le montra tel qu'un bandit né pour le crime, un monstre qui
devait aboutir au plus lâche des attentats. L'anarchie ensuite fut
flagellée, les anarchistes n'étaient qu'une tourbe de vagabonds et de
voleurs. On l'avait bien vu, lors du sac de l'hôtel de Harth, cette
bande ignoble qui se réclamait justement des apôtres de la doctrine.
Voilà où en arrivait l'application des théories, aux maisons dévalisées,
souillées, en attendant les grands pillages et les grands massacres.
Pendant près de deux heures, il continua de la sorte, dédaigneux de
vérité et de logique, ne cherchant qu'à frapper l'imagination, utilisant
la terreur qui avait soufflé sur Paris, agitant comme un drapeau
sanglant la pauvre petite victime, la jolie enfant, dont il montrait la
main pâle, dans le bocal d'esprit-de-vin, avec un geste de pitoyable
horreur qui faisait frémir l'assistance. Et il termina, ainsi qu'il
avait commencé, en donnant du coeur au jury, en lui disant qu'il
pouvait faire son devoir et condamner l'assassin, maintenant que le
pouvoir était bien décidé à ne pas reculer devant les menaces.

A son tour, le jeune avocat, chargé de la défense, parla. Et il dit
vraiment ce qu'il y avait à dire, avec une justesse, avec une clarté
parfaites. Il était d'une autre école, très simple, très uni, passionné
seulement de vérité. D'ailleurs, il lui suffit de remettre en son vrai
jour l'histoire de Salvat, de le montrer dès l'enfance sous les
fatalités sociales, d'expliquer son dernier acte par tout ce qu'il avait
souffert, tout ce qui avait germé dans son crâne de rêveur. Son crime
n'était-il pas le crime de tous? qui ne se sentait un peu responsable de
cette bombe, qu'un ouvrier pauvre, mourant de faim, était allé jeter au
seuil de la demeure d'un riche, dont le nom signifiait pour lui
l'injuste partage, tant de jouissances d'un côté, tant de privations de
l'autre? En nos temps troublés, au milieu des brûlants problèmes remis
en question, si l'un de nous perd la tête, veut hâter violemment le
bonheur, faut-il donc que nous le supprimions au nom de la justice,
alors qu'aucun de nous ne pourrait jurer qu'il n'a pas contribué à sa
démence? Longuement, il revint sur le moment historique où se produisait
l'affaire, parmi tant de scandales, tant d'écroulements, lorsqu'un monde
nouveau naissait si douloureusement de l'ancien, dans une crise terrible
de souffrance et de lutte. Et il termina, il supplia les jurés de se
montrer humains, de ne pas céder aux passions terrifiées du dehors, de
pacifier les classes par un verdict de sagesse, au lieu d'éterniser la
guerre, en donnant aux meurt-de-faim un nouveau martyr à venger.

Il était six heures passées, lorsque M. de Larombardière lut au jury les
nombreuses questions qui lui étaient posées, de sa petite voix aigre et
si drôle. Puis, la Cour se retira, le jury impénétrable remonta dans la
salle de ses délibérations, tandis qu'on emmenait l'accusé. Et il n'y
eut plus, parmi l'auditoire, qu'une attente tumultueuse, un brouhaha de
fébrile impatience. Des dames encore s'étaient évanouies. On avait dû
emporter un monsieur, succombant à l'atroce chaleur. Les autres
s'entêtaient, pas un ne quitta la place.

--Oh! ça ne va pas être long, dit Massot. Les jurés ont tous apporté la
condamnation, dans leur poche. Je les regardais, pendant que ce petit
avocat leur disait des choses très bien. On les voyait à peine, et ils
avaient, noyées d'ombre, de bonnes têtes somnolentes. Ça devait être
intéressant, ce qui se passait au fond de ces crânes là!

--Et vous avez toujours faim? demanda Dutheil à la princesse.

--Oh! je meurs... Jamais je n'aurai le temps de rentrer chez moi. Vous
allez me mener manger un gâteau quelque part... N'importe, c'est très
passionnant, la vie de cet homme qu'on est en train de jouer ainsi, par
oui ou par non.

Pierre avait repris la main de Guillaume, en le sentant si fiévreux, si
désespéré. Et ni l'un ni l'autre ne se parlèrent, dans l'infinie
détresse qui les envahissait, pour des causes profondes, sans nombre,
qu'eux-mêmes n'auraient pu exactement définir. Toute la misère humaine,
et leur propre misère, les tendresses, les espoirs, les douleurs dont
ils souffraient, leur semblaient être là, à gémir, au travers de cette
salle en rumeur, toute frissonnante du drame que l'égoïsme des uns et la
lâcheté des autres allaient y dénouer. Peu à peu, le crépuscule l'avait
envahie, on trouvait sans doute qu'il était inutile d'allumer les
lustres, puisque bientôt l'arrêt serait rendu; et il n'y flottait plus
qu'un jour mourant, une grande ombre vague, sous laquelle la cohue
entassée se noyait, confuse. Là-bas, derrière le tribunal, les dames en
toilettes claires semblaient de pâles visions aux yeux dévorants, tandis
que les robes des nombreux avocats faisaient une grande tache de nuit,
qui peu à peu mangeait tout l'espace. Le Christ bitumineux avait sombré,
et il ne restait que la tache blanche, la tache violente du buste de la
République, telle qu'une tête glacée de morte, surgissant des
demi-ténèbres.

--Ah! dit Massot, je le savais bien que ce ne serait pas long!

En effet, après une délibération d'un quart d'heure à peine, le jury
rentrait, défilait, avec le gros bruit des souliers, le long des bancs
de chêne. La Cour reparut. Tout un redoublement d'émotion soulevait la
salle, un grand souffle passait, tel qu'un vent d'anxiété agitant les
têtes. Des gens s'étaient mis debout, d'autres laissaient échapper de
légers cris involontaires. Et le chef du jury, un gros monsieur, à la
face rouge et large, dut attendre, avant de prendre la parole.

D'une voix aiguë, un peu bredouillante, il déclara:

--Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la
réponse du jury est: sur la question d'assassinat, oui, à la majorité.

La nuit était presque venue, lorsque, de nouveau, Salvat fut introduit.
En face du jury, effacé dans l'ombre, il apparut, debout à son tour, le
visage éclairé par le dernier rayon tombant des fenêtres. Les juges
eux-mêmes disparaissaient, leurs robes rouges semblaient noires. Et
quelle vision que ce visage de Salvat écoutant, maigre, décharné, avec
ses yeux de rêve, tandis que le greffier lui donnait lecture de la
déclaration du jury!

Il comprit, quand le silence retomba, sans qu'il fût question des
circonstances atténuantes. Sa physionomie, qui gardait une expression
d'enfance, s'éclaira.

--C'est la mort. Merci, messieurs.

Puis, il se retourna vers le public, il tâcha de retrouver, au fond de
l'obscurité croissante, les visages amis qu'il savait être là; et, cette
fois, Guillaume eut la sensation nette qu'il l'avait reconnu, qu'il lui
envoyait encore un salut attendri, toute cette gratitude qu'il lui
gardait pour le morceau de pain reçu en un jour de misère. Mais il avait
dû saluer aussi Victor Mathis, car, derrière lui, Guillaume vit de
nouveau le jeune homme, qui n'avait pas bougé, les yeux dilatés et
fixes, la bouche terrible.

Le reste, la dernière question posée, la délibération de la Cour, le
jugement rendu, tout fut couvert par la houle qui agitait la salle. Un
peu de pitié s'était faite inconsciemment, il y eut quelque stupeur dans
la satisfaction qui accueillit l'arrêt de mort.

Salvat, condamné, s'était redressé brusquement. Et, comme les gardes
l'emmenaient, il lança d'une voix retentissante, le cri:

--Vive l'anarchie!

Ce cri ne fâcha personne. Le public s'écoulait au milieu d'une sorte de
malaise, comme si l'excessive fatigue avait usé les passions. Vraiment,
le spectacle était trop long, trop brisant. Et cela faisait du bien de
respirer l'air, en sortant de ce cauchemar.

Dans la salle des Pas-Perdus, Guillaume et Pierre passèrent près de
Dutheil et de la princesse, que le général de Bozonnet, en train de
causer avec Fonsègue, venait d'arrêter. Tous quatre parlaient très haut,
se plaignaient de la chaleur, de la faim, tombaient d'accord, en somme,
que l'affaire n'avait pas été très intéressante. Du reste, tout allait
bien qui finissait bien. Comme le disait Fonsègue, la condamnation à
mort de Salvat était une nécessité politique et sociale.

Sur le Pont-Neuf, Guillaume s'accouda un instant, pendant que Pierre,
debout, regardait, lui aussi, la grande coulée grise de la Seine,
qu'incendiaient les reflets des premiers becs de gaz. Un souffle frais
montait du fleuve, c'était l'heure délicieuse où la nuit douce envahit
Paris, qui se délasse. Et, sans parler, les deux frères respiraient ce
soulagement, ce réconfort. Pierre retrouvait sa blessure, la promesse
qu'il avait dû faire de retourner à Montmartre, malgré le tourment qui
l'y attendait. Guillaume, lui, sentait renaître son soupçon, cette
inquiétude d'avoir vu Marie enfiévrée et changée par un sentiment
nouveau, ignoré d'elle-même. Etait-ce donc, pour ces deux hommes qui
s'adoraient, des souffrances encore, toujours des luttes, des obstacles
au bonheur? Et leurs êtres se remettaient à saigner déjà, sous la
tristesse humaine dont les avait comblés le spectacle de la justice, un
misérable payant de sa tête les crimes de tous.

Comme ils prenaient le quai, Guillaume reconnut devant eux le petit
Victor, qui s'en allait seul, dans l'ombre. Il l'arrêta, il lui parla de
sa mère. Mais le jeune homme n'entendit pas; et, de ses lèvres minces,
d'une voix sèche et tranchante comme un couteau:

--Ah! c'est du sang qu'ils veulent... Ils peuvent lui couper le cou, il
sera vengé.



V


Là-haut, dans l'atelier si clair et si gai d'habitude, les jours qui
suivirent parurent assombris, comme si la vaste pièce s'était emplie de
tristesse et de silence. Justement, les trois grands fils n'étaient
point là: Thomas parti dès le matin à l'usine, pour le petit moteur;
François qui ne quittait guère l'Ecole Normale, tout à la préparation de
son examen; Antoine pris par un travail chez Jahan, où le retenait la
joie de voir sa petite amie Lise s'éveiller à la vie. Et Guillaume
n'avait plus avec lui que Mère-Grand, toujours assise près du vitrage,
occupée à quelque ouvrage de couture; tandis que Marie, allant et venant
par la maison, n'était guère là que pendant les heures où Pierre
lui-même s'y trouvait.

Dans ce deuil, tous ne voyaient, chez le père, que la colère sourde, la
révolte désespérée où le jetait la condamnation de Salvat. Il s'était
emporté, au retour du Palais, il avait dit que, si l'on exécutait ce
malheureux, c'était un assassinat social, une provocation à la guerre
des classes; et tous s'étaient inclinés devant la douloureuse violence
de ce cri, sans discussion. On laissait respectueusement le père aux
pensées qui, pendant des heures, le tenaient muet, blêmi, les yeux
vagues. Son fourneau de chimiste restait froid, il ne s'occupait plus,
du matin au soir, que de revoir longuement les plans et les dossiers de
son invention, la poudre nouvelle, le formidable engin de guerre, dont
il avait si longtemps rêvé de faire cadeau à la France, pour que,
régnant sur les nations, elle put un jour imposer au monde la victoire
de la vérité et de la justice. Mais, durant les heures interminables
qu'il passait ainsi devant les papiers épars sur sa table, cessant de
les voir parfois, les regards perdus au loin, un flot de pensées
imprécises passait en lui, des doutes peut-être sur la sagesse de son
projet, des craintes que son désir de pacifier les peuples ne les jetât
à une guerre exterminatrice, sans fin. Ah! ce grand Paris, qu'il croyait
sincèrement être le cerveau du monde, chargé d'enfanter l'avenir, quel
spectacle abominable il donnait encore, tant de sottise, tant de honte,
tant d'injustice! Etait-il vraiment assez mûr, pour la besogne de salut
humain qu'il songeait à lui confier? Et, quand il se remettait à relire,
à vérifier les formules, il ne retrouvait sa volonté ancienne, il ne
reprenait son projet qu'à la pensée de son prochain mariage, en se
disant que les choses étaient réglées depuis trop longtemps, pour qu'il
bouleversât maintenant sa vie à vouloir les changer.

Son mariage! n'était-ce pas l'idée qui hantait Guillaume, qui le
troublait plus encore que son oeuvre de savant, que sa passion de
citoyen libertaire? Sous toutes les préoccupations avouées, il y en
avait une autre, qu'il ne se confessait pas à lui-même, et qui
l'angoissait. Chaque jour, il se répétait que, lorsqu'il aurait épousé
Marie, il révélerait le secret de son invention au ministre de la
Guerre, il associerait sa jeune femme à sa gloire. Epouser Marie!
épouser Marie! cela l'emplissait chaque fois d'une ardente fièvre et
d'une inquiétude sourde. S'il se taisait à présent, s'il n'avait plus sa
gaieté tranquille, c'était qu'il avait senti émaner d'elle toute une
nouvelle vie, qu'il ne lui connaissait pas. Elle devenait certainement
autre, il la devinait de plus en plus changée et lointaine. Et, lorsque
Pierre se trouvait là, il s'était mis à les observer tous les deux.
Pierre venait rarement, gêné, différent lui aussi. Puis, les matins où
il arrivait, Marie était comme transformée, la maison semblait s'animer
d'une autre âme. Rien pourtant ne se passait entre eux qui ne fût
innocent et fraternel. Ils ne paraissaient que bons camarades, sans même
une effleurement des doigts, causant sans rougeur. C'était un
rayonnement, une vibration qui sortait d'eux, malgré eux, un souffle
plus subtil qu'un rayon ou qu'un parfum. Après quelques jours,
Guillaume, bouleversé, le coeur saignant, ne put douter davantage. Et
il n'avait rien surpris, mais il était convaincu que les deux enfants,
comme il les avait si paternellement nommés, s'adoraient.

Un matin qu'il était seul avec Mère-Grand, par une journée superbe, en
face de Paris ensoleillé, il tomba dans une rêverie encore plus
angoissée que de coutume. Il la regardait fixement, assise à sa place
habituelle, tirant l'aiguille sans lunettes, de son air de sérénité
royale. Peut-être ne la voyait-il pas. Et elle, de temps à autre, levait
les yeux, le regardait aussi, comme si elle eût attendu une confession
qui ne venait pas.

Puis, dans l'interminable silence, elle se décida.

--Guillaume, qu'avez-vous donc depuis quelque temps?... Pourquoi ne me
dites-vous pas ce que vous avez à me dire?

Il redescendit sur terre, il s'étonna.

--Ce que j'ai à vous dire?

--Oui, je sais la chose que vous savez vous-même, et je pensais que vous
en causeriez avec moi, puisque vous voulez bien ne rien faire ici sans
me consulter.

Il était devenu très pâle, il se mit à frémir, car il ne se trompait
donc pas, puisque Mère-Grand elle-même savait? Causer de cela, c'était
donner un corps à ses soupçons, rendre réel et définitif ce qui,
jusque-là, pouvait n'exister que dans son idée.

--Mon cher fils, la chose était inévitable. Dès les premiers jours, je
l'ai prévue. Et, si je ne vous ai pas averti, c'est que j'ai cru à toute
une pensée profonde de votre part... Mais, depuis que je vous vois
souffrir, je comprends bien que je me suis trompée.

Et, comme il continuait à la regarder, éperdu, frissonnant:

--Oui, je me suis imaginé que vous pouviez avoir voulu cela, qu'en
amenant votre frère vous désiriez sans doute savoir si Marie vous aimait
autrement que comme un père... Il y avait une raison si forte, la grande
différence des âges, la vie qui finit pour vous et qui commence pour
elle... Sans parler de vos travaux, de la mission que vous vous êtes
donnée.

Alors, les mains suppliantes, il s'approcha, il s'écria:

--Oh! parlez clairement, dites-moi ce que vous pensez... Je ne comprends
pas, mon pauvre coeur est trop meurtri, et je voudrais tant savoir,
agir, prendre une décision!... C'est vous que j'aime, que je vénère
comme une mère, c'est vous dont je connais la haute raison, dont j'ai
toujours suivi les conseils, c'est vous qui avez, prévu cette chose
affreuse et qui l'avez laissée se faire, au risque de m'en voir
mourir!... Pourquoi, pourquoi, dites?

D'habitude, elle n'aimait guère parler, maîtresse souveraine, soignant
et dirigeant la maison, sans avoir à rendre compte de ses actes. Si elle
ne disait jamais tout ce qu'elle pensait ni tout ce qu'elle voulait,
c'était que, dans la certitude, de son absolue sagesse, le père comme
les enfants s'abandonnaient complètement à elle. Et ce côté un peu
énigmatique la grandissait encore.

--A quoi bon des paroles, dit-elle doucement, sans cesser de travailler,
lorsque les faits parlent?... C'est certain, j'ai approuvé votre projet
de mariage en comprenant que Marie devait vous épouser pour rester ici;
et puis, il y avait beaucoup d'autres raisons inutiles à dire... Mais
l'arrivée de Pierre a tout changé, a remis les choses dans leur ordre
naturel. N'est-ce pas meilleur?

Il n'osait toujours comprendre.

--Meilleur, quand j'agonise, quand ma vie est dévastée!

Alors, elle se leva, elle vint à lui, rigide, très haute, dans sa mince
robe noire, avec sa pâle face d'austérité et d'énergie.

--Mon fils, vous savez que je vous aime, que je vous veux très grand et
très pur... L'autre matin, vous avez eu peur, cette maison a failli
sauter. Depuis quelques jours, vous restez sur ces dossiers, sur ces
plans, l'air distrait, éperdu, en homme pris de défaillance, qui doute
et ne sait plus où il va... Croyez-moi, vous êtes dans un mauvais
chemin, il vaut mieux que Pierre épouse Marie, pour eux et pour vous.

--Pour moi, oh! non, non!... Que deviendrai-je, moi?

--Vous, mon fils, vous vous calmerez, vous réfléchirez. Votre rôle est
si grave, à la veille de faire connaître votre invention! Il me semble
que votre vue s'est troublée et que vous allez mal agir peut-être, en ne
tenant pas compte des conditions du problème. Je sens que vous avez
autre chose à trouver... Enfin, souffrez s'il le faut, mais restez
l'homme d'une idée.

Puis, en le quittant, avec un sourire maternel, afin d'adoucir un peu sa
rudesse:

--Vous me forcez à parler bien inutilement, car je suis tranquille, vous
êtes trop supérieur, pour ne pas faire en tout la chose unique et juste,
que personne autre ne ferait.

Resté seul, Guillaume tomba dans de fiévreuses réflexions. Qu'avait-elle
voulu dire, avec ses rares paroles, à demi obscures? Il la savait
acquise à ce qui était bon, naturel et nécessaire. Mais elle le poussait
à un héroïsme plus haut, elle venait d'éclairer en lui tout le malaise
confus où le jetait son ancien projet d'aller confier son secret à un
ministre de la Guerre, n'importe lequel, celui du moment. Une
hésitation, une répugnance croissantes le soulevaient, tandis qu'il
l'entendait répéter de sa voix grave qu'il y avait mieux à faire, autre
chose à trouver. Et, brusquement, l'image de Marie passa, tout son
triste coeur se déchira, à la pensée qu'on lui demandait de renoncer à
elle. Ne plus l'avoir à lui, la donner à un autre, non, non! cela était
au-dessus de ses forces humaines. Jamais il n'aurait cet abominable
courage, de dédaigner cette dernière joie d'amour qu'il s'était promise!

Pendant deux jours, il lutta, une affreuse lutte, où il revivait les six
années que la jeune fille avait déjà vécues près de lui, dans la petite
maison heureuse. Elle avait d'abord été comme sa fille adoptive, et plus
tard, lorsque l'idée d'un mariage entre eux était née, il s'y était
complu avec une allégresse tranquille, un espoir qu'une pareille union
ferait du bonheur pour tous, autour de lui. S'il avait refusé de se
remarier, c'était dans la crainte d'imposer à ses enfants une nouvelle
mère inconnue, et il ne cédait au charme d'aimer encore, de ne plus
vivre seul, qu'en trouvant au foyer même cette fleur de jeunesse, cette
amie qui voulait bien se donner si raisonnablement, malgré la grande
différence des âges. Puis, des mois s'étaient écoulés, des événements
graves les avaient forcés à reculer la date, sans qu'il en souffrît trop
cruellement. La certitude qu'elle l'attendait, lui avait suffi, dans le
pli de patience qu'il avait contracté durant sa vie déjà longue
d'acharné travail. Et voilà, brusquement, sous la menace de la perdre,
que son coeur, si paisible, se fendait et saignait. Jamais il n'aurait
cru que le lien s'était fait si étroit, qu'elle tenait si profondément à
sa chair. Chez cet homme qui touchait à la cinquantaine, c'était
l'arrachement même de la femme, la dernière aimée et désirée, d'autant
plus désirable qu'elle incarnait la jeunesse, dont il ne respirerait
jamais plus l'odeur, dont il ne goûterait plus le souffle, s'il la
perdait. Un désir fou; mêlé de colère, avait flambé en lui, et il la
voulait, sa torture s'exaspérait, à l'idée que quelqu'un était venu la
lui prendre.

Seul dans sa chambre, une nuit surtout, il se martyrisa. Pour ne pas
éveiller la maison, il étouffait sa peine au fond de son oreiller. Rien
n'était plus simple, d'ailleurs: puisque Marie s'était donnée, il la
garderait. Il avait sa parole, il la forcerait à la tenir, voilà tout.
Au moins, il l'aurait, à lui seul, sans qu'un autre puisse songer à la
lui voler. Et, tout d'un coup, l'image de cet autre surgissait, son
frère, l'oublié qu'il avait obligé lui-même, par tendresse, à être de la
famille. Mais la souffrance était trop vive, il l'aurait chassé, ce
frère, il se sentait pris contre lui d'une rage, dont l'atrocité
achevait de le rendre fou. Son frère, son petit frère! c'était donc fini
de l'aimer, ils allaient s'empoisonner de haine et de violence? Pendant
des heures, il délira, il chercha comment supprimer Pierre, pour que ce
qui était advenu ne fût pas. Par moments, il se ressaisissait, il
s'étonnait d'une telle tempête, dans sa haute raison de savant, dans sa
vieille expérience sereine de travailleur. C'était qu'elle soufflait
ailleurs en lui, dans l'âme d'enfant qu'il avait gardée, le coin de
tendresse et de songe qui subsistait, à côté de l'impitoyable logique,
de l'unique croyance aux phénomènes. Son génie même était fait de cette
dualité, le chimiste se doublait ainsi d'un rêveur social, affamé de
justice, capable de vastes amours. Et la passion l'emportait, il
pleurait Marie, comme il aurait pleuré l'écroulement de son rêve, la
guerre tuée par la guerre, ce salut de l'humanité auquel il travaillait
depuis dix ans.

Puis, dans sa lassitude, une décision le calma. La honte lui venait, de
se désespérer de la sorte, sans cause certaine. Il voulait savoir, il
questionnerait la jeune fille, elle était assez loyale pour lui répondre
franchement. N'était-ce pas la solution digne d'eux? une explication
sincère, qui leur permettrait de prendre ensuite un parti. Il
s'endormit, il se leva brisé, le matin, mais plus tranquille, comme si
tout un travail sourd s'était fait en son coeur, après un tel orage,
pendant ses quelques heures de sommeil.

Ce matin-là, justement, Marie était très gaie. La veille, elle avait
fait, avec Pierre et Antoine, une longue promenade à bicyclette, du côté
de Montmorency, par des chemins atroces, et dont ils étaient revenus
furieux et ravis. Lorsque Guillaume l'arrêta dans le petit jardin, elle
le traversait en chantonnant, les bras nus, de retour de la buanderie,
où s'achevait une lessive.

--Vous avez à me parler, mon ami?

--Oui, chère enfant, il faut bien que nous causions de choses sérieuses.

Elle comprit qu'il s'agissait de leur mariage, elle devint grave. Ce
mariage, elle l'avait accepté autrefois comme le seul parti raisonnable
qu'elle avait à prendre, sans ignorer rien des devoirs qu'elle
contractait. Sans doute, elle épousait un homme d'une vingtaine d'années
plus âgé qu'elle. Mais c'était là un cas assez fréquent, qui tournait
plutôt bien d'ordinaire. Elle n'aimait personne, elle pouvait se donner.
Et elle se donnait dans un élan de gratitude, d'affection, d'une telle
douceur, qu'elle crut y sentir la douceur même de l'amour. On était si
heureux, autour d'elle, de cette union, dont le lien plus étroit allait
resserrer la famille! Toute sa bravoure, toute sa gaieté à vivre, qui
étaient son charme, l'avaient comme grisée, à l'idée de faire ainsi du
bonheur.

--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle un peu inquiète. Rien de mauvais, je
pense.

--Non, non... Simplement quelque chose que j'ai à vous dire.

Il l'emmena sous les deux pruniers, dans le seul coin de verdure qui
fût resté. Un banc vermoulu s'y trouvait encore, adossé aux lilas. Et le
grand Paris, en face, déroulait la mer sans fin de ses toitures, légères
et fraîches sous le soleil matinal.

Tous deux s'étaient assis. Mais, au moment de parler, de la questionner,
il éprouvait une brusque gêne, tandis que son pauvre coeur battait
violemment, à la voir si jeune, si adorable, avec ses bras nus.

--La date approche, finit-il par dire, c'est pour notre mariage.

Et, à ce mot, comme elle pâlissait légèrement, inconsciemment peut-être,
il se sentit glacé lui-même. N'avait-elle pas eu un pli douloureux de la
bouche? ses yeux, si francs et si clairs, ne s'étaient-ils pas troublés
d'une ombre?

--Oh! nous avons encore du temps devant nous.

Il reprit, d'une voix lente, très affectueuse:

--Sans doute, pourtant il va falloir s'occuper des formalités. Ce sont
des ennuis dont il vaut mieux que je vous parle aujourd'hui, pour ne
plus avoir à y revenir.

Doucement, il continua, insista sur ce qu'ils allaient avoir à faire,
sans la quitter du regard, guettant sur son visage les émotions que
l'échéance prochaine pouvait y faire monter. Elle était devenue
silencieuse, la face immobile, les mains sur les genoux, ne donnant
aucun signe certain de regret ni de peine. Pourtant, elle restait comme
accablée, simplement obéissante.

--Ma chère Marie, vous vous taisez... Est-ce que quelque chose vous
déplairait?

--A moi, oh! non, non!

--Vous savez que vous pouvez parler franchement. Nous attendrons encore,
si vous avez une raison personnelle pour que la date soit de nouveau
reculée.

--Mais, mon ami, je n'ai aucune raison. Quelle raison voulez-vous que
j'aie? Je vous laisse le maître absolu de tout régler à votre désir.

Un silence se fit. Elle l'avait regardé loyalement en face; mais un
petit frémissement agitait ses lèvres, pendant qu'une tristesse ignorée
semblait monter d'elle et noyer son visage, d'une clarté et d'une gaieté
d'eau vive. Autrefois, n'aurait-elle pas ri et chanté, à l'annonce de
cette prochaine fête du mariage?

Alors, Guillaume osa, dans un effort dont sa voix tremblait.

--Ma chère Marie, pardonnez-moi de vous poser une question... Il est
temps encore de me rendre votre parole. Etes-vous absolument certaine de
m'aimer?

Elle le regarda avec une réelle stupeur, sans comprendre où il voulait
en venir. Puis, comme elle semblait attendre pour répondre:

--Descendez dans votre coeur, interrogez-le... Est-ce bien votre vieil
ami, n'est-ce pas un autre que vous aimez?

--Moi, moi, Guillaume! Pourquoi me dites-vous cela? Qu'ai-je donc fait
qui vous autorise à me le dire?

Et elle était vraiment soulevée de révolte et de franchise, ses beaux
yeux sur les siens, tout brûlants de sincérité.

--Il faut pourtant que j'aille jusqu'au bout, reprit-il péniblement, car
il s'agit de notre bonheur à tous... Interrogez votre coeur, Marie.
Vous aimez mon frère, vous aimez Pierre.

--J'aime Pierre, moi, moi!... Mais oui, je l'aime, je l'aime comme je
vous aime tous, je l'aime parce qu'il est devenu nôtre, parce qu'il fait
partie maintenant de notre vie et de notre joie!... Quand il est là, je
suis heureuse, certes, et je désirerais qu'il y fût toujours. Cela me
ravit de le voir, de l'entendre, de sortir avec lui. Dernièrement, j'ai
été très chagrine qu'il parût repris de ses humeurs noires... C'est
naturel, n'est-ce pas? Je crois n'avoir fait que ce que vous désiriez,
et je ne comprends pas en quoi mon affection pour Pierre peut influer
sur notre mariage.

Ces paroles qui, d'après elle, auraient dû convaincre Guillaume,
achevèrent de l'éclairer douloureusement, tant elle venait de mettre de
flamme à se défendre d'aimer le jeune homme.

--Mais, malheureuse, malheureuse, vous vous trahissez sans le vouloir...
Cela est bien certain, vous ne m'aimez pas, et c'est mon frère que vous
aimez.

Il avait pris ses poignets nus, il les serrait avec une tendresse
désespérée, comme pour la forcer à voir clair en elle. Et elle
continuait à se débattre, la plus affectueuse et la plus tragique des
luttes se prolongea entre eux, lui voulant la convaincre par l'évidence
des faits, elle résistant, s'entêtant à ne pas ouvrir les yeux.
Vainement, il reprit l'aventure depuis le premier jour, il lui expliqua
ce qui s'était passé en elle, d'abord la sourde hostilité, puis la
curiosité pour ce garçon extraordinaire, enfin la sympathie, la
tendresse, quand elle l'avait vu si misérable, peu à peu guéri par elle
de son angoisse. Ils étaient jeunes tous les deux, la bonne nature avait
fait le reste. Mais, à chaque preuve, à chaque certitude nouvelle qu'il
lui donnait, elle n'était envahie que d'un émoi croissant, un frisson
qui la faisait trembler toute, sans vouloir consentir à s'interroger.

--Non, non, je ne l'aime pas... Si je l'aimais, je le saurais, je vous
le dirais, car vous me connaissez, je suis incapable de mentir.

Il eut la cruauté d'insister, en chirurgien héroïque qui taille dans sa
chair plus encore que dans celle des autres, pour que la vérité se fasse
et que le salut de tous soit assuré.

--Marie, ce n'est pas moi que vous aimez. Vous n'avez pour moi que du
respect, de la reconnaissance, une tendresse toute filiale.
Rappelez-vous vos sentiments, à l'époque où fut arrêté notre mariage.
Vous n'aimiez personne alors, vous avez accepté, en fille raisonnable,
certaine que je vous rendrai heureuse, trouvant cette union juste et
bonne... Et mon frère est venu, et l'amour est né naturellement, et
c'est Pierre, Pierre seul que vous aimez d'amour, de l'amour qu'on doit
avoir pour un amant, pour un époux.

A bout de résistance, bouleversée devant la clarté qui se faisait en
elle, malgré sa volonté, elle s'obstinait à protester éperdument.

--Mais pourquoi vous débattez-vous ainsi, mon enfant? Je ne vous fais
aucun reproche. C'est moi qui ai voulu cette chose, en vieux fou que je
suis. Ce qui devait être est arrivé, et il est bon sans doute que cela
soit... Je ne voulais que savoir la vérité de vous, pour prendre une
décision et agir en honnête homme.

Alors, elle fut vaincue, ses larmes jaillirent. Un tel déchirement
s'était fait en son être, qu'elle se sentait brisée, terrassée, comme
sous le poids d'une vérité nouvelle, ignorée jusque-là.

--Ah! vous êtes méchant de m'avoir ainsi violentée, pour m'obliger à
lire en moi. Je vous jure encore que je ne savais pas aimer Pierre de
cet amour dont vous parlez. C'est vous qui venez de m'ouvrir le coeur,
d'y souffler sur cette flamme qui sommeillait... Et c'est vrai, j'aime
Pierre, je l'aime maintenant, comme vous dites. Et nous voilà tous
affreusement malheureux, puisque vous l'avez voulu.

Elle sanglotait, et elle lui retira ses poignets, par un brusque
sentiment de pudeur. Mais il remarquait qu'aucune rougeur ne lui avait
empourpré les joues, ces rougeurs involontaires qui la contrariaient
tant. C'était que sa loyauté de vierge ne se trouvait pas en cause, car
elle n'avait en effet nulle trahison à se reprocher, lui seul la
forçait de naître à l'amour. Un instant, ils se regardèrent à travers
leurs larmes: elle, si saine, si forte, la poitrine large, soulevée sous
les bonds de son coeur, les bras nus jusqu'aux épaules, des bras de
charme et de soutien; lui, si vigoureux encore, avec sa toison drue de
cheveux blancs, avec ses moustaches restées noires, qui donnaient à sa
physionomie tant d'énergique jeunesse. Et c'était fini, l'irréparable
venait de passer, de changer leur existence.

Très noblement, il dit:

--Marie, vous ne m'aimez pas, je vous rends votre parole.

Mais elle refusa, avec une noblesse égale.

--Jamais je ne vous la reprendrai, car je vous l'ai donnée en toute
conscience, en toute joie, et je n'ai pas cessé d'avoir pour vous la
même tendresse et la même admiration.

Il n'en continua pas moins, de sa voix brisée qui se raffermissait:

--Vous aimez Pierre, c'est Pierre que vous devez épouser.

--Non, je vous appartiens, une heure ne peut défaire ce que des années
avaient noué... Encore une fois, je vous jure que, si j'aime Pierre, je
l'ignorais ce matin. Et restons où nous en sommes, ne me tourmentez pas
davantage, ce serait trop cruel.

D'un geste de femme surprise, frissonnante, qui brusquement se voit nue,
elle avait rabattu ses manches, elle les tirait sur ses mains, comme
pour se cacher toute. Puis, elle se leva, elle s'éloigna, sans ajouter
une parole.

Guillaume resta seul sur le banc, dans le coin de feuillage, en face de
Paris immense, que le léger soleil matinal changeait en une ville de
rêve, envolée et tremblante. Un poids l'écrasait, il lui semblait que
jamais plus il ne pourrait quitter ce banc. Et ce qui demeurait chez
lui, comme une blessure ouverte, c'était cette parole de Marie, que, le
matin encore, elle ignorait qu'elle aimât Pierre d'amour. Elle
l'ignorait, et lui-même l'avait forcée à découvrir cet amour en elle. Il
venait de le lui planter solidement au coeur, de l'y augmenter sans
doute, en le lui révélant. Quelle misère et quelle souffrance! être
ainsi l'ouvrier du mal dont on agonise! Maintenant, il avait une
certitude, sa vie sentimentale était finie, tout son pauvre être tendre
saignait et s'anéantissait. Mais, dans ce désastre, dans cette
désolation de sentir son âge et la nécessité du renoncement, il
éprouvait une joie amère d'avoir fait la vérité. C'était une consolation
bien rude, bonne seulement pour une âme héroïque, et il y trouvait
cependant un âpre réconfort, une sorte de satisfaction hautaine. Dès
lors, la pensée du sacrifice le pénétra, s'imposa peu à peu avec une
force extraordinaire. Il devait marier ses enfants, cela devint le
devoir, la seule sagesse et la seule justice, même le seul bonheur
certain de la maison. Quand son coeur révolté bondissait encore et
criait d'angoisse, il posait ses deux mains vigoureuses sur sa poitrine,
il l'étouffait.

Le lendemain, ce ne fut pas dans le jardin étroit, mais dans le vaste
atelier, que Guillaume eut avec Pierre la suprême explication. Et, là
encore, s'étendait l'horizon géant de Paris, toute une humanité en
travail, la cuve énorme où fermentait le vin de l'avenir. Il s'était
arrangé pour se trouver seul avec son frère, il l'attaqua dès l'entrée,
allant droit au fait, sans aucune des précautions qu'il avait prises
avec Marie.

--Pierre, n'as-tu pas quelque chose à me dire? Pourquoi ne te confies-tu
pas à moi?

Tout de suite, ce dernier comprit, et il se mit à trembler, ne trouvant
pas une parole, avouant par le désordre, par la supplication éperdue de
son visage.

--Tu aimes Marie, pourquoi n'es-tu pas venu loyalement me dire cet
amour?

Alors, il se retrouva, il se défendit avec véhémence.

--J'aime Marie, c'est vrai, et je sentais bien que je ne pouvais le
cacher, que tu t'en apercevais toi-même... Mais je n'avais pas à te le
dire, j'étais sûr de moi, je me serais enfui, avant qu'un seul mot
sortît de mes lèvres. Seul, j'en souffrais, oh! tu ne peux savoir de
quelle torture, et il est même cruel à toi de me parler de cela, car me
voici maintenant forcé de partir... Déjà, j'en ai fait le projet à
plusieurs reprises. Si je revenais, c'était par faiblesse sans doute,
mais c'était aussi par affection pour vous tous. Qu'importait ma
présence! Marie ne courait aucun risque. Elle ne m'aime pas.

Nettement, Guillaume dit:

--Marie t'aime... Je l'ai confessée hier, elle a dû m'avouer qu'elle
t'aimait.

Bouleversé, Pierre l'avait saisi aux épaules, le regardait dans les
yeux.

--Oh! frère, frère, que dis-tu? pourquoi dis-tu là une chose qui serait
pour nous tous un affreux malheur?... J'en aurais moins de joie que de
chagrin, de cet amour qui a été mon rêve à jamais irréalisable; car je
ne veux pas que tu souffres, toi... Marie est tienne. Elle m'est sacrée
comme une soeur. S'il n'y a que ma folie qui puisse vous séparer, elle
passera, je saurai la vaincre.

--Marie t'aime, répéta Guillaume de son air doux et têtu. Je ne te
reproche rien, je sais parfaitement que tu as lutté, que tu ne t'es pas
trahi près d'elle, ni par un mot, ni même par un regard... Elle-même,
hier, ignorait encore qu'elle t'aimait, et j'ai dû lui ouvrir les yeux.
Que veux-tu? c'est simplement un fait que je constate: elle t'aime.

Cette fois, Pierre, frémissant, eut un geste à la fois de terreur et
d'exaltation, comme s'il lui tombait du ciel quelque divin prodige,
longtemps souhaité, et dont la venue l'anéantissait.

--Allons, c'est bien, tout est fini... Embrassons-nous, frère, et je
pars.

--Tu pars? pourquoi?... Tu vas rester avec nous. Rien n'est plus simple,
tu aimes Marie, et elle t'aime. Je te la donne.

Il eut un grand cri, il leva ses mains éperdues, dans un geste de
ravissement épouvanté.

--Tu me donnes Marie, toi, frère! toi qui l'attends depuis des mois, toi
qui l'adores!... Oh! non, oh! non, cela m'écraserait trop, cela me
terrifierait, vois-tu, comme si tu me donnais ton coeur lui-même, ton
coeur saignant, arraché de ta poitrine... Non, non! je ne veux pas de
ton sacrifice.

--Mais puisque Marie n'a pour moi que de la gratitude et de l'affection,
puisque c'est toi qu'elle aime d'amour, veux-tu donc que j'abuse de
l'engagement qu'elle a pris, inconsciente, et que je la force à un
mariage où je ne l'aurais pas tout entière?... Et je me trompe, ce n'est
pas moi qui te la donne, c'est elle qui s'est donnée, sans que je me
reconnaisse le droit d'empêcher ce don.

--Non, non! jamais je n'accepterai, jamais je ne te causerai cette
douleur... Embrasse-moi, frère, je pars!

Alors, Guillaume le saisit, le força de s'asseoir près de lui, sur un
vieux canapé, qui se trouvait au coin du vitrage. Et il grondait, il
finissait par se fâcher, avec un sourire de bonhomie souffrante.

--Voyons, nous n'allons pas nous battre, tu ne vas pas m'obliger à
t'attacher, pour que tu restes ici?... Je sais bien ce que je fais, que
diable! J'ai réfléchi avant d'en causer avec toi. Sans doute, je ne te
dirai pas que j'ai la joie dans l'âme. Oh! d'abord, j'ai cru que j'en
mourrais, je t'aurais voulu au fond de la terre. Et puis, quoi? il m'a
bien fallu être raisonnable, j'ai compris que les choses s'étaient
arrangées le mieux du monde, dans leur ordre naturel.

Pierre, à bout de résistance, s'était mis à pleurer doucement, entre ses
mains jointes.

--Frère, petit frère, ne te fais pas de la peine, ni pour moi, ni pour
toi... Te rappelles-tu les heureuses journées que nous avons passées
ensemble, dans la petite maison de Neuilly, lorsque nous nous y sommes
retrouvés, dernièrement? Toute notre tendresse ancienne refleurissait en
nous, et nous restions des heures, la main dans la main, à nous
souvenir, à nous aimer... Et quelle terrible confession tu m'as faite un
soir, ton incroyance, ta torture, le néant où tu roulais! Aussi, je n'ai
plus souhaité que de te guérir, je t'ai conseillé de travailler,
d'aimer, de croire à la vie, convaincu que la vie seule te rendrait la
paix et la santé... C'est pourquoi, ensuite, je t'ai amené ici, parmi
nous. Tu luttais pour ne pas revenir, c'est moi qui t'ai retenu. Quand
tu as repris goût à l'existence, que tu es redevenu simplement un homme
et un travailleur, j'ai été si heureux! J'aurais donné de mon sang pour
que la cure fût complète... Eh bien! c'est fait à cette heure, je t'ai
donné tout ce que j'avais, puisque Marie elle-même t'est nécessaire et
qu'elle seule te sauvera.

Et, comme Pierre allait tenter de protester encore:

--Ne dis pas non. Cela est tellement vrai que, si elle n'achève pas
l'oeuvre commencée par moi, tout ce que j'ai fait est vain: tu
retombes à ta misère, à ta négation, au tourment de ta vie manquée. Il
te la faut. Veux-tu donc que je ne sache plus t'aimer, qu'après avoir
désiré si ardemment ton retour à la vie, je te refuse le souffle, l'âme
même, celle qui refera de toi un homme? Je vous aime assez tous les deux
pour consentir à ce que vous vous aimiez. C'est encore de l'amour, petit
frère, que de donner son amour... Et puis, je le répète, la bonne nature
sait bien ce qu'elle fait. L'instinct est sûr, car il va toujours à
l'utile, au vrai. J'aurais été un triste mari, il vaut mieux que je m'en
tienne à ma besogne de vieux savant. Tandis qu'avec toi, qui es jeune,
c'est l'avenir, c'est l'enfant, la vie féconde et heureuse.

Pierre fut agité d'un frisson, repris de cette peur de l'impuissance
qu'il avait toujours eue. Est-ce que la prêtrise ne l'avait pas
retranché des vivants? est-ce que sa virilité d'homme ne s'était pas
flétrie, dans sa longue chasteté?

--La vie féconde et heureuse, répéta-t-il tout bas, en suis-je digne, en
suis-je capable encore?... Ah! si tu savais mon trouble et ma peine, à
l'idée que je ne la mérite peut-être pas, cette adorable créature, dont
tu me fais si tendrement le royal cadeau! Tu vaux mieux que moi, tu
aurais été pour elle un plus large coeur, un cerveau plus solide,
peut-être un homme plus réellement jeune et puissant... Il en est temps
encore, frère, ne me la donne pas, garde-la pour toi, si elle doit être
avec toi plus heureuse, et plus féconde, et plus souverainement aimée...
Réfléchis, moi je suis défaillant de doute. Son bonheur, à elle, seul
importe. Qu'elle soit à celui qui l'aimera le mieux.

Une émotion indicible s'était emparée des deux hommes. Alors, en
entendant ces paroles brisées, cet amour qui tremblait de n'être pas
assez fort, la volonté de Guillaume, un instant, vacilla. Son coeur se
déchirait affreusement, il laissa échapper une plainte désespérée,
balbutiante:

--Ah! Marie que j'aime tant, Marie que j'aurais faite si heureuse!

Eperdument, Pierre se souleva, cria:

--Tu vois bien que tu l'adores toujours et que tu ne peux renoncer à
elle... Laisse-moi partir! laisse-moi partir!

Mais, déjà, Guillaume le tenait à bras le corps, le serrait de toute sa
fraternité, dont son renoncement augmentait encore la passion.

--Reste!... Ce n'est pas moi qui viens de parler, c'est l'autre, celui
qui va mourir, celui qui est mort. Je te jure, par notre mère, par notre
père, que mon sacrifice est consommé, et que je ne puis plus souffrir
que d'elle et de toi, si vous me refusez de me devoir le bonheur.

Et les deux hommes en larmes s'étreignirent, restèrent aux bras l'un de
l'autre. Déjà, ils avaient eu de ces étreintes, mais jamais leurs deux
coeurs ne s'étaient confondus à ce point. C'était l'aîné qui donnait
de sa vie au plus jeune, et c'était le plus jeune qui lui rendait, de la
sienne, tout ce qu'il y pouvait trouver de pur et de passionnément
tendre. L'instant leur parut infini et délicieux. Toute la misère, toute
la douleur du monde avaient disparu, il ne restait plus que leur amour
embrasé qui faisait de l'amour à jamais, comme le soleil fait de la
lumière. Et cette minute-là compensa toutes leurs larmes passées et
futures, tandis que l'immense Paris, à l'horizon, travaillait à l'avenir
inconnu, dans le grondement de sa formidable cuve.

A cet instant, Marie entra. Et ce fut très simple. Guillaume se détacha
des bras de son frère, l'amena, les força de se donner la main. D'abord,
elle eut un geste encore de refus, s'entêtant dans sa loyauté à ne pas
reprendre sa parole. Mais que dire, en face de ces deux hommes en
larmes, qu'elle venait de trouver au cou l'un de l'autre, confondus en
une si étroite fraternité? Est-ce que ces larmes, est-ce que cette
étreinte n'emportaient pas les raisons ordinaires, les arguments qu'elle
tenait prêts? La gêne même de la situation disparut, il lui sembla
qu'elle s'était déjà longuement expliquée avec Pierre, qu'ils étaient
d'accord pour accepter ce don de l'amour que Guillaume leur faisait d'un
coeur si héroïque. Le vent du sublime soufflait, et rien ne leur
paraissait plus naturel que cette extraordinaire scène. Pourtant, elle
restait muette, elle n'osait dire sa réponse, les regardant l'un et
l'autre de ses grands yeux tendres, qui, eux aussi, s'emplissaient de
larmes.

Et ce fut Guillaume qui eut l'inspiration de courir, d'appeler, du bas
du petit escalier conduisant aux chambres.

--Mère-Grand! Mère-Grand! descendez, descendez vite, on a besoin de
vous!

Puis, quand elle fut là, dans sa robe noire, mince et pâle, avec son
grand air sage de reine mère, toujours obéie:

--Dites donc à ces deux enfants qu'ils n'ont rien de mieux à faire que
de se marier ensemble. Dites-leur que nous en avons causé, vous et moi,
et que c'est votre avis, votre volonté.

Elle eut, tranquillement, une petite approbation du menton.

--C'est vrai, les choses seront beaucoup plus raisonnables de la sorte.

Alors, Marie se jeta dans ses bras. Elle consentait, elle s'abandonnait
à ces forces supérieures, aux puissances de la vie qui venaient de
changer son existence. Tout de suite, Guillaume voulut qu'on fixât la
date du mariage et qu'on s'inquiétât de préparer, en haut, un logement
pour le jeune ménage. Et, comme Pierre le regardait avec une dernière
inquiétude, et parlait de voyager, en craignant qu'il ne fût mal guéri
et que leur présence ne le fît souffrir:

--Non, non! je vous garde. Si je vous marie, c'est pour vous avoir là
tous les deux... Ne vous tourmentez pas de moi. J'ai tant de travail! Je
travaillerai.

Le soir, lorsque Thomas et François apprirent la nouvelle, ils ne
semblèrent pas trop surpris. Ils avaient sans doute senti venir ce
dénouement. Et ils s'inclinèrent, ils ne se permirent pas un mot, du
moment que leur père lui-même leur annonçait sa décision, de son air de
sérénité habituelle. Mais Antoine, tout frémissant de l'amour de la
femme, le regarda avec des yeux de doute et d'angoisse, ce père qui
venait d'avoir le courage de s'arracher ainsi le coeur. Est-ce que,
vraiment, il ne se mourait pas de son sacrifice? Il l'embrassa
passionnément, et ses deux frères, émus à leur tour, le baisèrent aussi
de toute leur âme. Lui, divinement, s'était mis à sourire, les yeux
humides, sous cette caresse de ses trois grands fils. Et, après sa
victoire sur son horrible tourment, rien ne lui fut d'une plus
délicieuse douceur.

Mais, ce soir-là, une émotion l'attendait encore. Comme le jour allait
tomber, et qu'il s'était remis, devant le vitrage, sur sa grande table,
à vérifier, à classer les dossiers et les plans de son invention, il eut
la surprise de voir entrer Bertheroy, son maître et son ami. Parfois, de
loin en loin, l'illustre chimiste venait ainsi le voir; et il sentait
tout l'honneur d'une pareille visite, de la part d'un vieillard de
soixante-dix ans, d'une gloire comblée de titres et d'emplois, chamarré
de décorations. D'autant plus que ce savant officiel, membre de
l'Institut, montrait quelque courage à se risquer chez un déclassé, un
réprouvé tel que lui. Cette fois, pourtant, il devina tout de suite
qu'une curiosité l'amenait. Aussi resta-t-il fort gêné, n'osant pas
faire disparaître les papiers et les plans, étalés sur la table.

--N'ayez pas peur, lui dit gaiement Bertheroy, très fin sous son air
négligé et un peu rude, je ne viens pas vous voler vos secrets...
Laissez tout ça, je vous promets de ne rien lire.

Et, franchement, il mit la conversation sur les explosifs, qu'il
continuait à étudier, lui aussi, avec passion. Il avait fait des
découvertes nouvelles, qu'il ne cachait pas. D'une façon incidente, il
parla même de la consultation qu'on lui avait demandée, dans l'affaire
Salvat. Son rêve était de trouver un détonant d'une puissance
prodigieuse, pour tenter ensuite de le domestiquer, de le réduire au
simple rôle de force obéissante. Et il souriait, il conclut avec
intention:

--Je ne sais où ce fou avait pris la formule de sa poudre. Mais si vous,
un jour, vous la trouviez, cette formule, dites-vous donc que l'avenir
est là peut-être, dans l'emploi des explosifs comme force motrice.

Puis, brusquement:

--A propos, ce Salvat, on l'exécutera après-demain matin. J'ai un ami au
ministère de la Justice qui vient de me le dire.

Guillaume, jusque-là, l'avait écouté avec une sorte de défiance amusée.
Et, tout d'un coup, l'annonce de cette exécution de Salvat le souleva de
colère et de révolte. Depuis plusieurs jours, il la savait pourtant
inévitable, malgré les tardives sympathies qui affluaient de toutes
parts autour du condamné.

--Ce sera un assassinat, cria-t-il avec véhémence.

Bertheroy eut un petit geste de tolérance.

--Que voulez-vous? il y a une société, elle se défend quand on
l'attaque... Et puis, vraiment, ces anarchistes sont trop bêtes,
lorsqu'ils s'imaginent qu'ils vont modifier le monde, avec leurs
pétards. Vous savez mon opinion, la science seule est révolutionnaire,
la science suffira à faire non seulement de la vérité, mais aussi de la
justice, si la justice est jamais possible ici-bas... C'est pourquoi,
mon enfant, je vis si tolérant et si calme.

De nouveau, Guillaume voyait se dresser ce révolutionnaire singulier,
certain qu'il travaillait, au fond de son laboratoire, à la ruine de la
vieille et abominable société actuelle, avec son Dieu, ses dogmes, ses
lois, mais trop désireux, de son repos, trop dédaigneux des faits
inutiles pour se mêler aux événements de la rue, préférant vivre
tranquille, renté, récompensé, en paix avec le gouvernement, quel qu'il
fût, tout en prévoyant et en préparant le formidable enfantement de
demain.

Il eut un geste vers Paris, sur lequel un soleil de victoire se
couchait, et il dit encore:

--L'entendez-vous gronder?... C'est nous qui entretenons la flamme, qui
mettons toujours du combustible sous la chaudière. Pas une heure, la
science n'interrompt son travail, et elle fait Paris, qui fera l'avenir,
espérons-le... Le reste n'est rien.

Guillaume ne l'écoutait plus, songeait à Salvat, songeait à cet engin
terrible qu'il avait inventé, qui demain détruirait des villes. Une
pensée nouvelle naissait, grandissait en lui. Et il venait de dénouer le
dernier lien, il avait fait autour de lui tout le bonheur qu'il pouvait
faire. Ah! retrouver son courage, être son maître, tirer au moins du
sacrifice de son coeur la joie hautaine d'être libre, de donner sa
vie, s'il jugeait nécessaire de la donner!



LIVRE CINQUIÈME



I

Guillaume voulut assister à l'exécution de Salvat; et Pierre, inquiet de
n'avoir pu l'en détourner, resta le soir à Montmartre, pour s'y rendre
avec lui. Autrefois, lorsqu'il accompagnait l'abbé Rose dans ses visites
de charité, au travers du quartier de Charonne, il avait su que, d'une
maison où habitait le député socialiste Mège, située à l'angle de la rue
Merlin, on voyait la guillotine. Il s'était donc offert comme guide. Et,
l'exécution devant avoir lieu au jour légal, vers quatre heures et demie
du matin, en ces premiers jours clairs de mai, les deux frères ne se
couchèrent pas, veillèrent dans le vaste atelier, à demi ensommeillés,
n'échangeant que de rares paroles. Puis, à deux heures, ils partirent.

La nuit était d'une paix, d'une clarté admirables. Dans le vaste ciel
pur, la lune pleine avait un éclat de lampe d'argent, et sur Paris
endormi, déroulant son immensité vague, elle laissait pleuvoir à
l'infini sa calme lumière de rêve. On aurait dit l'évocation de la ville
enchantée du sommeil, d'où ne montait plus un murmure, dans
l'anéantissement de la fatigue. Un lac de douceur et de sérénité la
recouvrait, la berçait, assoupissant jusqu'au lever du soleil le
grondement de son effort et le cri de sa souffrance; tandis que, là-bas,
dans un faubourg écarté, on besognait obscurément, on suspendait un
couperet, pour tuer un homme.

Rue Saint-Eleuthère, Pierre et Guillaume s'étaient arrêtés, regardant ce
Paris d'oubli, vaporeux et tremblant, couché en un rayon de légende. Et,
comme ils se retournaient, ils aperçurent la basilique du Sacré-Coeur,
encore découronnée de son dôme, d'une masse colossale déjà, sous la
pleine lune. Elle semblait agrandie par cette clarté nette et blanche,
qui accentuait les arêtes, en les détachant sur les grandes ombres
noires. C'était, vue ainsi, sous le pâle ciel nocturne, une floraison
monstrueuse, d'une provocation et d'une domination souveraines. Jamais
encore elle n'avait semblé à Guillaume si énorme, dominant Paris, même
endormi, d'une royauté plus têtue et plus écrasante.

Dans l'état d'esprit où il se trouvait, la sensation fut si forte, si
blessante, qu'il ne put s'empêcher de dire tout haut:

--Ah! ils ont bien choisi leur emplacement, et quelle stupidité de le
leur avoir laissé prendre!... Je ne connais pas de non-sens plus
imbécile, Paris couronné, dominé par ce temple idolâtre, bâti à la
glorification de l'absurde. Une telle impudence, un tel soufflet donné à
la raison, après tant de travail, tant de siècles de science et de
lutte! et cela justement en face, au-dessus de notre grand Paris, la
seule ville au monde qu'on n'aurait pas dû souiller de cette tache au
front!... A Lourdes, à Rome, cela s'explique. Mais à Paris, dans ce
champ de l'intelligence, si profondément labouré, où pousse l'avenir!
C'est la guerre déclarée, c'est la conquête espérée, affirmée
insolemment.

D'habitude, il se montrait d'une belle tolérance de savant, pour qui les
religions ne sont que des phénomènes sociaux. Même il reconnaissait
volontiers la grandeur ou la grâce des légendes catholiques. Mais la
fameuse vision de Marie Alacoque, qui a donné lieu à l'institution du
Sacré-Coeur, l'irritait, lui causait une sorte de dégoût physique. Il
souffrait de cette poitrine ouverte et saignante de Jésus, du coeur
énorme que la sainte avait vu battre au fond de la plaie, dans lequel
Jésus avait mis l'autre, le petit coeur de femme, pour le rendre
ensuite tout gonflé et brûlant d'amour. Quelle matérialité basse et
répugnante, quel étal de boucherie, avec les viscères, les muscles, le
sang! Et il était outré surtout de la gravure qui représentait cette
horreur, qu'il rencontrait partout, à sa porte, chez les marchands
d'objets religieux, enluminée violemment, telle qu'une planche
d'anatomie naïve, avec du bleu, du jaune et du rouge.

Pierre se taisait, regardait aussi la basilique, blanche de lune,
surgissant des ténèbres ainsi qu'un rêve géant de forteresse, chargée de
foudroyer et de conquérir la ville assoupie à ses pieds. Il avait
souffert d'elle, dans les derniers temps où il y venait dire des messes,
lorsqu'il se débattait encore en sa torture de prêtre incroyant. Et, à
son tour, il dit son ancien malaise.

--Le Voeu national, ah! certes, oui, un voeu national de travail, de
santé, de force et de relèvement!... Mais ils ne l'entendent pas ainsi.
Si la France a été frappée par la défaite, c'est qu'elle méritait d'être
punie. Elle était coupable, elle doit aujourd'hui être repentante. De
quoi? de la Révolution, d'un siècle de libre examen et de science, de sa
raison émancipée, de son oeuvre d'initiative et de délivrance,
répandue aux quatre coins du monde... Voilà la vraie faute, et c'est
pour nous faire expier notre grande besogne, toutes les vérités
conquises, la connaissance élargie, la justice désormais prochaine,
qu'ils ont bâti là cette borne géante, que Paris verra de toutes ses
rues, et qu'il ne pourra voir sans se sentir méconnu et injurié, dans
son effort et dans sa gloire.

Il avait, d'un geste large, montré Paris endormi dans le clair de lune,
comme dans un drap d'argent, et il se remit en marche, suivi de son
frère, tous les deux silencieux, descendant les pentes, vers les rues
noires et désertes encore.

Jusqu'au boulevard extérieur, ils ne rencontrèrent pas une âme. Mais là,
quelle que fût l'heure, la vie ne s'arrêtait guère; et les marchands de
vin, les cafés-concerts, les bals, n'étaient pas plus tôt fermés, que le
vice et la misère, jetés à la rue, y continuaient leur existence
nocturne. C'étaient ceux qui n'avaient point de logis, la basse
prostitution en quête d'un grabat, les vagabonds couchant sur les bancs,
les rôdeurs cherchant un bon coup. Grâce aux ténèbres complices, toute
la vase des bas-fonds de Paris remontait à la surface, et toute la
souffrance aussi. La chaussée vide était aux meurt-de-faim, sans pain et
sans toit, n'ayant plus de place au grand jour, masse grouillante,
confuse et désespérée, qui n'apparaissait que la nuit. Et quels spectres
de l'absolu dénuement, quelles apparitions de douleur et d'effroi, quel
gémissement de lointaine agonie, dans le Paris de ce matin-là, où l'on
devait, à l'aube, guillotiner un homme, un de ceux-là, un pauvre et un
souffrant!

Comme Guillaume et Pierre allaient descendre par la rue des Martyrs, le
premier aperçut, sur un banc, un vieillard couché, dont les pieds nus
sortaient d'immondes souliers béants; et, d'un geste muet, il le montra.
Puis, à quelques pas, ce fut Pierre qui, du même geste, indiqua, terrée
dans l'angle d'une porte, une fille en loques, dormant la bouche
ouverte. Ils n'avaient point besoin de se dire tout haut quelle pitié,
quelle colère soulevaient leur coeur. De loin en loin, des agents qui
passaient lentement, deux par deux, secouaient les misérables, les
forçaient de se remettre debout et de marcher encore. D'autres fois,
s'ils les trouvaient louches ou désobéissants, ils les emmenaient au
poste. Et c'était la rancune, la contagion des maisons centrales
s'ajoutant à la misère chez ces déshérités, faisant souvent d'un simple
vagabond un voleur ou un assassin.

Rue des Martyrs, rue du Faubourg-Montmartre, la population nocturne
changeait, et les deux frères ne rencontrèrent plus que des noctambules
attardés, des femmes rasant les maisons, des hommes et des filles qui se
rouaient de coups. Puis, sur les grands boulevards, ce furent des
sorties de cercle, des messieurs blêmes allumant des cigares, au seuil
de hautes maisons noires, dont les fenêtres de tout un étage flambaient
seules dans la nuit. Une dame, en grande toilette, en manteau de bal,
s'en allait doucement à pied, avec une amie. Quelques fiacres
nonchalants circulaient encore. D'autres voitures stationnaient depuis
des heures, comme mortes, le cocher et le cheval endormis. Et, à mesure
que les boulevards défilaient, le boulevard Bonne-Nouvelle après le
boulevard Poissonnière, et les autres, le boulevard Saint-Denis, le
boulevard Saint-Martin, jusqu'à la place de la République, la misère et
la souffrance recommençaient, s'aggravaient, des abandonnés et des
affamés, tout le déchet humain poussé à la rue et à la nuit; tandis que,
déjà, l'armée des balayeurs apparaissait, pour enlever les ordures de la
veille et faire que Paris, se retrouvant en toilette convenable, dès
l'aurore, n'eût pas à rougir de tant d'immondices et de tant d'horreurs,
entassées en un jour.

Mais, surtout, lorsqu'ils eurent suivi le boulevard Voltaire et qu'ils
approchèrent des quartiers de la Roquette et de Charonne, les deux
frères sentirent bien qu'ils rentraient en un milieu de travail, où le
pain manquait souvent, où la vie était une douleur. Et Pierre se
retrouvait là chez lui, car il n'était pas une de ces longues rues
populeuses qu'il n'eût jadis parcourue cent fois, avec le bon abbé Rose,
visitant les désespérés, portant des aumônes, ramassant les petits
tombés au ruisseau. Aussi était-ce en lui toute une évocation
effroyable, tant de drames auxquels il avait assisté, tant de cris, de
larmes et de sang, les pères, les mères, les enfants en tas mourant de
besoin, de saleté et d'abandon, un enfer social où il avait fini par
laisser la dernière espérance, sanglotant lui-même, s'enfuyant,
convaincu désormais que la charité était une simple distraction de
riches, illusoire, inutile. Et cette sensation lui revenait, à cette
heure matinale, dans le frisson de son attente, avec une intensité
extraordinaire, en revoyant le quartier aussi douloureux, aussi
foudroyé, voué à l'éternelle détresse. Là, au fond de ce taudis, ce
vieil homme que l'abbé Rose avait ranimé un soir, n'était-il pas mort de
faim la veille? Cette fillette, que lui-même avait un matin rapportée
entre ses bras, après la mort de ses parents, ne venait-il pas de la
rencontrer, grandie, roulée au trottoir, hurlante sous le poing d'un
souteneur? Ils étaient légion, les misérables qu'on ne pouvait sauver,
et ceux qui sans cesse naissaient à la misère comme on naît infirme, et
ceux qui, de toutes parts, tombaient à cette mer de l'injustice humaine,
le même océan depuis des siècles, qu'on s'efforce en vain d'épuiser et
qui toujours s'élargit. Quel silence lourd, quelles ténèbres épaissies,
dans ces rues ouvrières, où il semble que le sommeil soit le bon
compagnon de la mort! Et la faim rôde, le malheur se lamente, des formes
spectrales, indistinctes, passent et se perdent au fond des ténèbres.

A mesure que Guillaume et Pierre avançaient, ils se mêlaient à des
groupes noirs, tout le troupeau des curieux en marche, tout un
piétinement confus et passionné vers la guillotine. Cela ruisselait,
venait de Paris entier, comme poussé par une fièvre brutale, un goût de
la mort et du sang. Et, malgré le sourd grondement de cette foule
obscure, les rues pauvres restaient sombres, pas une fenêtre des façades
ne s'éclairait, on n'entendait même pas le souffle des travailleurs
écrasés de fatigue, sur leur triste lit de misère, qu'ils ne devaient
quitter que plus tard, au petit jour.

En arrivant à la place Voltaire, Pierre, devant la cohue qui s'y
bousculait déjà, comprit qu'il leur serait impossible de remonter la rue
de la Roquette. D'ailleurs, cette rue était sûrement barrée. Il eut
alors l'idée, pour gagner l'encoignure de la rue Merlin, d'aller prendre
plus loin la rue de la Folie-Regnault, qui tourne derrière la prison.

Là, en effet, ils ne trouvèrent que désert et que ténèbres. La masse
énorme de la prison, avec ses grands murs nus éclairés par la lune
oblique, semblait tout un amas de pierres froides, mortes depuis des
siècles. Puis, au bout, ils retombèrent dans la foule, un flot compact
et pullulant, une agitation embrumée, où l'on ne distinguait que les
taches pâles des visages. Ils eurent grand'peine à gagner la maison que
Mège habitait, à l'angle de la rue Merlin. Mais les persiennes du
logement que le député socialiste occupait, au quatrième étage, étaient
hermétiquement closes, tandis que, dans l'encadrement de toutes les
autres fenêtres, grandes ouvertes, on voyait moutonner des têtes. Et, en
bas, la boutique du marchand de vin, ainsi que la salle du premier étage
qui en dépendait, flambaient de gaz, bondées déjà de consommateurs, très
bruyants, dans l'attente du spectacle.

--Je n'ose monter frapper chez Mège, dit Pierre.

Guillaume se récria.

--Non, non! je ne veux pas... Entrons toujours ici. Nous verrons bien
si, du balcon, on distingue quelque chose.

La salle du premier étage avait un vaste balcon, que des femmes et des
messieurs envahissaient. Ils parvinrent pourtant à s'y glisser, et ils
restèrent là quelques minutes, regardant, tâchant de percer l'ombre, au
loin. Entre les deux prisons, la grande et la petite Roquette, la rue
montante s'élargissait, il y avait là une sorte de place carrée, que
quatre massifs de platanes, plantés dans les terre-pleins des trottoirs,
ombrageaient. Les constructions basses, les arbres chétifs, toute cette
laideur pauvre semblait s'étendre au ras de terre, sous un ciel immense,
où les étoiles renaissaient, derrière la lune déclinante. Et la place
était absolument vide, on n'apercevait qu'une petite agitation vague,
là-bas; tandis que deux cordons de gardes maintenaient la foule, la
repoussaient au fond de toutes les rues voisines. Il n'y avait de hautes
maisons à cinq étages, d'un bout, qu'à l'amorce de la rue Saint-Maur,
beaucoup trop éloignée, et de l'autre, qu'aux angles de la rue Merlin et
de la rue de la Folie-Regnault; de sorte qu'il était à peu près
impossible de rien distinguer de l'exécution, même des fenêtres les
mieux situées. Quant aux curieux du pavé, ils ne voyaient que les dos
des gardes, ce qui n'empêchait pas l'écrasement de cette marée humaine,
dont on entendait monter la clameur croissante.

Cependant, grâce aux conversations des femmes qui se penchaient près
d'eux, guettant là depuis longtemps déjà, les deux frères finirent par
apercevoir quelque chose. Il était trois heures et demie, on devait
achever de monter la guillotine. Devant la prison, là-bas, sous les
arbres, cette petite agitation vague, c'étaient les aides du bourreau
qui attachaient le couperet. Une lanterne allait et venait lentement,
cinq ou six ombres dansaient sur le sol. Et rien autre, la place était
comme un grand trou de ténèbres, battu de tous côtés par le flot contenu
de cette foule grondante, qu'on ne voyait pas. Au delà, il n'y avait
plus que les boutiques braisillantes des marchands de vin, qui
luisaient, pareilles à des phares. Puis, aux alentours, le quartier de
pauvreté et de travail dormait encore, les ateliers et les chantiers
restaient noirs, les hautes cheminées refroidies des usines n'avaient
toujours pas leur panache de fumée.

--Nous ne verrons rien, dit Guillaume.

Mais Pierre le fit taire. Il venait de reconnaître, dans un monsieur
élégant accoudé près de lui, l'aimable député Dutheil; et il l'avait cru
d'abord avec la petite princesse de Harth, qu'il pouvait bien amener à
l'exécution, puisqu'il l'avait fait assister à la condamnation; puis, il
finit par comprendre que la jeune femme emmitouflée, serrée contre lui,
était la belle Silviane, au pur profil de vierge. D'ailleurs, elle ne se
cachait guère, elle se mit à parler très haut, grise sans doute, de
sorte que les deux frères furent vite renseignés. Duvillard, Dutheil et
d'autres amis soupaient avec elle, lorsque, vers une heure du matin, au
dessert, en apprenant qu'on allait exécuter Salvat, elle avait eu le
brusque caprice de voir ça. Vainement, Duvillard l'avait suppliée, et
comme cette fois il était parti furieux, reculant devant le mauvais goût
d'assister à l'exécution de l'homme qui avait voulu faire sauter son
hôtel, elle s'était pendue au bras de Dutheil, en lui promettant tout ce
qu'il voudrait, s'il contentait son envie. Très ennuyé, ayant l'horreur
des vilains spectacles, d'autant plus méritoire qu'il avait refusé déjà
d'accompagner la petite princesse, il s'était résigné pourtant, dans le
vif désir, toujours déçu, qu'il avait de Silviane.

--Il ne comprend pas qu'on s'amuse, dit-elle en parlant du baron.
Pourtant, c'était gentil de venir... Bah! demain vous le verrez à mes
pieds.

--Alors, demanda Dutheil, la paix est faite, vous lui avez rendu ses
droits de maître et seigneur, depuis que votre engagement est signé à la
Comédie?

Elle se récria.

--Hein? quoi? la paix!... Rien du tout, pas ça, entendez-vous! J'en ai
fait le serment, pas ça, tant que je n'aurai pas débuté... Le soir où je
sortirai de scène, nous verrons.

Tous deux riaient, et Dutheil, pour faire sa cour, lui conta avec quelle
bonne grâce le nouveau ministre de l'Instruction publique, et des
Beaux-Arts, Dauvergne, s'était empressé d'aplanir les difficultés, qui
avaient jusque-là fermé les portes de la Comédie devant son caprice et
devant les assauts désespérés de Duvillard. Un homme charmant, ce
Dauvergne, une main de velours, la grâce, la fleur même de ce ministère
acclamé, dont le terrible Monferrand était la poigne de fer.

--Il a dit, ma belle amie, qu'une jolie fille était à sa place partout.

Puis, comme, flattée, elle se serrait contre lui:

--Et c'est après-demain, cette fameuse reprise de _Polyeucte_, où vous
allez triompher?... Nous irons tous vous applaudir.

--Oui, après-demain, le soir justement du jour où le baron marie sa
fille. Il en aura des émotions, ce jour-là!

--Tiens! c'est vrai, c'est ce jour-là que notre ami Gérard épouse
mademoiselle Camille Duvillard. On s'écrasera à la Madeleine, avant de
s'écraser à la Comédie. Et, vous avez raison, quels battements de
coeur, rue Godot-de-Mauroy!

De nouveau, ils s'égayèrent, ils plaisantèrent sur le père, la mère,
l'amant, la fille, avec des allusions d'une férocité, d'une crudité
abominables, simplement pour rire, et par drôlerie parisienne. Puis,
tout d'un coup:

--Vous savez, mon petit Dutheil, je m'assomme, moi, ici. Je ne vois
rien, et je veux être tout près, pour bien voir... Vous allez me mener
là-bas, tout près de leur machine.

Cela le consterna, d'autant plus qu'à ce moment elle aperçut Massot dans
la rue, à la porte du marchand de vin, et qu'elle l'appela violemment du
geste et de la voix. A la volée, une conversation s'engagea, du balcon
au trottoir.

--N'est-ce pas, Massot, qu'un député force toutes les consignes et peut
mener une dame où il veut?

--Jamais de la vie! Massot sait bien qu'un député doit être le premier à
s'incliner devant la loi.

A ce cri de Dutheil, le journaliste comprit qu'il ne voulait pas quitter
le balcon.

--Il vous aurait fallu une invitation, madame. On vous aurait casée à
une des fenêtres de la Petite-Roquette. Pas une femme n'est tolérée
ailleurs... Et ne vous plaignez pas, vous êtes très bien où vous êtes.

--Mais, mon petit Massot, je ne vois rien du tout.

--Vous en verrez toujours davantage que la princesse de Harth, dont je
viens de rencontrer la voiture, rue du Chemin-Vert, et que les agents
refusent de laisser avancer.

Cette nouvelle remit Silviane en gaieté, tandis que Dutheil frémissait
du danger couru; car, sûrement, si Rosemonde l'apercevait avec une autre
femme, elle lui ferait une scène désastreuse. Il eut une idée, il fit
servir une bouteille de champagne et des gâteaux à sa belle amie, comme
il la nommait. Elle se plaignait de mourir de soif, elle fut ravie
d'achever de se griser, lorsque le garçon eut réussi à installer une
petite table près d'elle, sur le balcon même. Dès lors, elle trouva cela
très gentil, très crâne, de boire et de souper de nouveau, en attendant
la mort de cet homme, qu'on allait guillotiner, là-bas.

Guillaume et Pierre ne purent rester plus longtemps. Ce qu'ils
entendaient, ce qu'ils voyaient les soulevait de dégoût. Peu à peu,
l'ennui de l'attente avait transformé en consommateurs tous les curieux
du balcon et de la salle voisine. Le garçon ne suffisait plus à servir
des bocks, des fins vins, des biscuits, même des viandes froides. Il n'y
avait là pourtant que des spectateurs bourgeois, des messieurs riches,
le public élégant. Mais il faut bien tuer les heures, lorsqu'elles sont
longues; et les rires montaient, les plaisanteries faciles et atroces,
tout un vacarme fiévreux, exaspéré, dans la fumée des cigares. En bas,
quand les deux frères traversèrent la salle du rez-de-chaussée, ils y
trouvèrent le même écrasement, le même tumulte braillard, aggravé par la
tenue des grands gaillards en blouse qui buvaient du vin au litre, sur
le comptoir d'étain luisant comme de l'argent. Les petites tables aussi
étaient occupées, la salle regorgeait d'un va-et-vient continu du menu
peuple qui entrait désaltérer son impatience. Et quel peuple! toute
l'écume, tout le vagabondage, tout ce qui traînait dès l'aube, en quête
du hasard, hors du travail!

Puis, dehors, sur le pavé, Guillaume et Pierre souffrirent davantage.
Dans la cohue, que maintenaient les gardes, il n'y avait plus que la
boue remuée des bas-fonds, la prostitution et le crime, les meurtriers
de demain qui venaient voir comment il fallait mourir. D'immondes filles
en cheveux se mêlaient à des bandes de rôdeurs, courant au travers de la
foule, hurlant des refrains obscènes. D'autres bandits, en groupe,
causaient, se querellaient sur la façon glorieuse dont les guillotinés
célèbres étaient morts; et il y en avait un sur lequel tous
s'entendaient, parlant de lui ainsi que d'un grand capitaine, d'un héros
au grand courage immortel. C'étaient des bouts de phrase effroyables
surpris au passage, des détails sur la guillotine, d'ignobles
fanfaronnades, des saletés ruisselantes de sang. Et, sur tout cela, une
fièvre bestiale, un rut de la mort qui faisait délirer ce peuple, une
hâte que la vie fraîche et rouge coulât sous le couteau, pour la voir à
terre, pour s'y tremper. Seuls, à cette exécution qui n'était pas celle
d'un assassin ordinaire, des hommes muets, aux yeux ardents, passaient,
circulaient, dans une visible exaltation de foi, où l'on sentait grandir
la folie contagieuse de la vengeance et du martyre.

Guillaume songeait à Victor Mathis, lorsqu'il crut le reconnaître, au
premier rang, parmi les curieux que le cordon de gardes maintenait. Il
était là, avec sa maigre face imberbe, blême et pincée, forcé de se
grandir pour voir, à cause de sa petite taille; et, près d'une grande
fille rousse qui gesticulait, il ne bougeait pas, ne parlait pas, tout à
l'attente, les yeux là-bas, des yeux ronds, ardents et fixes d'oiseau de
nuit, perçant les ténèbres. Un garde le repoussa brutalement; mais il
revint, patient, saturé de haine, voulant voir quand même pour tâcher de
haïr davantage.

Cette fois, lorsque Massot aperçut Pierre sans soutane, il ne s'étonna
même pas, lui parla de son air gai:

--Ah! monsieur Froment, vous avez eu la curiosité de venir voir ça?

--Oui, j'ai accompagné mon frère. Mais je crains bien que nous ne
puissions voir grand'chose.

--Certes, si vous restez là.

Et, tout de suite, obligeamment, en garçon qui aimait à montrer sa
puissance de journaliste connu, devant lequel tombaient les consignes:

--Voulez-vous passer avec moi? Justement, l'officier de paix est mon
ami.

Sans attendre la réponse, il arrêta ce dernier, lui parla bas, vivement,
en lui contant une histoire, deux de ses confrères qu'il avait amenés,
pour des articles. L'officier, d'abord, hésita, se débattit. Puis, il
eut un geste las de consentement, dans la sourde crainte que la police a
toujours de la presse.

--Venez vite, dit Massot en entraînant les deux frères.

Surpris de voir le cordon des gardes s'ouvrir si brusquement devant eux,
ceux-ci se trouvèrent dans le vaste espace libre. Au sortir de la cohue
tumultueuse, il régnait là, sous les petits platanes, une solitude, un
silence, d'une tranquillité reposante. La nuit pâlissait, une lueur
d'aube commençait à pleuvoir du ciel comme une cendre fine.

Lorsqu'il leur eut fait couper la place de biais, Massot les arrêta près
de la prison, en reprenant:

--Moi, je vais entrer, je veux assister au lever et à la toilette...
Promenez-vous, regardez, personne ne vous demandera rien. D'ailleurs, je
vous rejoindrai.

Il y avait, éparses dans l'ombre, une centaine de personnes, des
journalistes, des curieux. Aux deux bords du bout de chaussée pavée qui
menait de la porte de la Roquette à la guillotine, on avait posé des
barrières, de ces barrières de bois mobiles qui servent à maintenir les
queues des théâtres. Des gens, déjà, s'y tenaient accoudés, pour être le
plus près possible sur le passage du condamné. D'autres se promenaient
lentement, causaient à demi-voix. Et les deux frères s'approchèrent.

La guillotine était là, sous les branches, dans la verdure tendre des
premières feuilles. D'abord, ils ne virent qu'elle, éclairée d'une lueur
louche par un bec de gaz voisin, dont le jour naissant jaunissait la
clarté. On venait d'achever de la monter, à petit bruit, sans qu'on
entendît autre chose que de sourds et rares coups de maillet; et,
maintenant, les aides du bourreau, en redingotes, en hauts chapeaux de
soie noirs, attendaient, erraient d'un air de patience. Mais elle, quel
air de bassesse et de honte, aplatie sur le sol comme une bête immonde,
dégoûtée elle-même de la besogne qu'elle allait accomplir! Quoi? c'était
ça, la machine à venger la société, la machine à faire des exemples!
c'étaient ces quelques poutres par terre, au ras du sol, sur lesquelles
s'emmanchaient, en l'air, deux autres poutres de trois mètres à peine,
qui retenaient le couteau! Où donc se trouvait le grand échafaud peint
en rouge, auquel montait un escalier de dix marches, qui dressait
d'immenses bras sanglants, dominant les foules accourues, osant montrer
au peuple l'horreur du châtiment? Désormais, on avait terré la bête,
elle en était devenue ignoble, sournoise et lâche. Si, dans la salle
pauvre des Assises, la justice humaine apparaissait sans majesté, le
jour où elle condamnait un homme à mort, ce n'était plus, le jour
terrible où elle l'exécutait, qu'une boucherie affreuse, à l'aide de la
plus barbare et de la plus répugnante des mécaniques.

Guillaume et Pierre la regardaient, et un frisson de nausée soulevait
leur être. Le jour grandissait peu à peu, le quartier apparaissait, la
place d'abord avec les deux prisons basses et grises, face à face, puis
les maisons lointaines, les boutiques des marchands de vin et des
marbriers funéraires, les commerces de couronnes et de fleurs, que
multiplie le voisinage du Père-Lachaise. On commençait à distinguer
nettement, au loin, en un cercle élargi, la ligne noire de la foule,
ainsi que les fenêtres, les balcons, débordant de têtes; et il y avait
du monde jusque sur les toits. En face, la Petite-Roquette se trouvait
changée en une sorte de discrète tribune, pour les invités. Seuls, au
milieu du vaste espace libre, des gardes à cheval passaient lentement.
Mais, de plus en plus, le ciel s'éclairait, et c'était au delà de la
foule, dans le quartier entier, le réveil du travail, le long des
larges, des interminables rues, dont les terrains vagues ne sont occupés
que par des ateliers, des chantiers et des usines. Un ronflement
courait, les machines, les métiers allaient reprendre leur branle, et
déjà les fumées sortaient de la forêt des hautes cheminées de briques,
qui, de toutes parts, surgissaient de l'ombre.

Alors, Guillaume sentit que la guillotine était là bien à sa place, dans
ce quartier de misère et de travail. Elle s'y dressait chez elle, comme
un aboutissement et comme une menace. L'ignorance, la pauvreté, la
souffrance ne conduisaient-elles pas à elle? et n'était-elle pas
chargée, chaque fois qu'on la plantait au milieu de ces rues ouvrières,
de tenir en respect les déshérités, les meurt-de-faim, exaspérés de
l'éternelle injustice, toujours prêts à la révolte? On ne la voyait
point dans les quartiers de richesse et de jouissance, qu'elle n'avait
pas à terroriser. Elle y serait apparue inutile, salissante, dans toute
sa monstruosité farouche. Et cela devenait tragique et terrifiant que
cet homme, qui avait jeté sa bombe, fou de misère, fût guillotiné là,
sur ce pavé de misère.

Maintenant, le jour était né, il allait être quatre heures et demie. La
foule lointaine, en rumeur, sentait la minute approcher.

Un frisson passa dans l'air.

--Il va venir, dit le petit Massot qui reparut. Ah! ce Salvat, c'est
tout de même un brave!

Il raconta le réveil, l'entrée dans la cellule du directeur de la
prison, du juge d'instruction Amadieu, de l'aumônier et de quelques
autres personnes, la façon dont Salvat, qui dormait profondément, avait
compris en ouvrant les yeux, tout de suite maître de lui, pâle et
debout. Il s'était vêtu sans aide, il avait refusé le verre de cognac et
la cigarette que l'aumônier brave homme lui offrait, de même qu'il avait
écarté le crucifix d'un geste doux et têtu. Puis, la toilette, les mains
attachées derrière le dos, les jambes retenues par une corde lâche, la
chemise échancrée jusqu'aux épaules, avait eu lieu rapidement, sans
qu'une parole fût échangée. Il souriait, quand on l'exhortait au
courage, il se raidissait, dans l'unique crainte d'une faiblesse
nerveuse, n'ayant plus qu'une volonté où se bandait tout son être,
mourir en héros, rester le martyr de la foi ardente de vérité et de
justice, pour laquelle il mourait.

--On dresse l'acte de décès sur le livre d'écrou, continua Massot.
Approchez-vous, mettez-vous contre la barrière, si vous voulez voir de
près... Vous savez que j'étais plus pâle et plus tremblant que lui. Je
crois bien que je me fiche de tout; n'importe, ce n'est pas gai, cet
homme qui va mourir... Vous ne vous imaginez pas les démarches, les
efforts qu'on a faits pour le sauver. Une partie de la presse a demandé
sa grâce. Et rien n'a réussi, l'exécution était inévitable, paraît-il,
même aux yeux de ceux qui la regardent comme une faute. On avait
pourtant une si touchante occasion de le gracier, lorsque sa fillette,
cette petite Céline, a écrit au président de la république une belle
lettre, que j'ai publiée le premier, dans _le Globe_... En voilà une
lettre qui peut se vanter de m'avoir fait courir!

Au nom de Céline, Pierre, déjà bouleversé par l'attente de l'horrible
spectacle, se sentit ému aux larmes. Il revoyait la fillette, il la
revoyait avec la résignée et dolente madame Théodore, dans le dénuement
de leur chambre froide, où le père ne rentrerait plus. C'était de là
qu'il était parti, un matin de colère, le ventre vide, le crâne brûlant;
et il arrivait ici, entre ces deux poutres, sous ce couteau.

Massot continuait à donner des détails, racontant maintenant que les
médecins étaient furieux, parce qu'ils craignaient de ne pouvoir se
faire livrer le corps du supplicié, immédiatement après l'exécution.
Mais Guillaume ne l'écoutait plus. Accoudé à la barrière de bois, il
attendait, les yeux fixés sur la porte de la prison, toujours close. Un
frémissement agitait ses mains, il avait un visage d'angoisse, comme si
lui-même fût du supplice. Le bourreau venait de reparaître, un petit
homme quelconque, l'air fâché, ayant hâte d'en finir. Puis, dans un
groupe d'autres messieurs en redingotes, les assistants se montraient le
chef de la Sûreté Gascogne, d'air froidement administratif, et le juge
d'instruction Amadieu, celui-ci souriant, très soigné, malgré l'heure
matinale, venu là par devoir et importance, comme au cinquième acte d'un
drame célèbre dont il se croyait l'auteur. Une rumeur plus haute monta
de la foule lointaine, et Guillaume, en levant un instant la tête, revit
les deux prisons grises, les platanes printaniers, les maisons débordant
de monde, sous le grand ciel d'azur pâle, où le soleil triomphant allait
renaître.

--Le voilà, attention!

Qui avait parlé? Un petit bruit sourd, la porte qui s'ouvrait, brisa
tous les coeurs. Il n'y eut plus que des cous tendus, des regards
fixes, des respirations oppressées. Salvat était sur le seuil. Comme
l'aumônier sortait devant lui, à reculons, pour lui cacher la
guillotine, il s'arrêta, il voulut la voir, la connaître, avant de
marcher à elle. Et, debout, le col nu, il apparut alors avec sa face
longue, vieillie, creusée par la vie trop rude, transfigurée par
l'extraordinaire éclat de ses yeux de flamme et de songe. Une exaltation
le soulevait, il mourait dans son rêve. Quand les aides se rapprochèrent
pour le soutenir, il refusa de nouveau. Et il s'avança, à petits pas,
aussi vite, aussi droit que la corde, dont ses jambes étaient entravées,
le lui permettait.

Guillaume, tout d'un coup, sentit les yeux de Salvat sur ses yeux. En
s'approchant, le condamné l'avait aperçu, l'avait reconnu; et, comme il
passait à deux mètres à peine, il eut un faible sourire, il entra en lui
son regard, si profondément, que Guillaume à jamais devait en garder la
brûlure. Quelle pensée dernière, quel testament suprême lui laissait-il
donc à méditer, à exécuter peut-être? Cela fut si poignant, que Pierre,
redoutant que son frère ne criât sans le vouloir, lui posa la main sur
le bras.

--Vive l'anarchie!

C'était Salvat qui avait crié. Mais la voix, changée, étranglée, se
déchirait dans le grand silence. Les quelques personnes présentes
blêmissaient, la foule semblait morte, au loin. Au milieu du large
espace vide, on entendit s'ébrouer le cheval d'un garde.

Alors, ce fut une bousculade immonde, une scène d'une brutalité et d'une
ignominie sans nom. Les aides se ruèrent sur Salvat, qui arrivait
lentement, le front haut. Deux lui saisirent la tête, n'y trouvèrent que
de rares cheveux, ne purent l'abaisser qu'en se pendant à la nuque;
tandis que deux autres lui empoignaient les jambes, le jetaient
violemment sur la planche qui bascula, qui roula. Et la tête fut portée,
enchâssée à coups de bourrades dans la lunette, tout cela au milieu
d'une telle confusion, d'une sauvagerie si rude, qu'on aurait cru à
l'extermination d'une bête gênante, dont on avait hâte de se
débarrasser. Le couteau tomba, un grand choc, pesant et sourd. Deux
longs jets de sang avaient jailli des artères tranchées, les pieds
s'étaient agités convulsivement. On ne vit rien autre, le bourreau se
frottait les mains, d'un geste machinal, pendant qu'un aide prenait la
tête coupée et ruisselante dans le petit panier, pour la mettre dans le
grand, où le corps, déjà, venait d'être jeté, d'une secousse.

Ah! ce choc sourd, ce choc pesant du couteau Guillaume l'avait entendu
retentir au loin, dans ce quartier de misère et de travail, jusqu'au
fond des chambres pauvres, où des milliers d'ouvriers, à cette heure, se
levaient pour la dure besogne du jour! Il prenait là un sens formidable,
il disait l'exaspération de l'injustice, la folie du martyre, l'espoir
douloureux que le sang répandu hâterait la victoire des déshérités. Et
Pierre, lui, dans cette basse boucherie, dans cet égorgement abject de
la machine à tuer, avait senti croître le frisson qui le glaçait, à la
vision brusque d'un autre corps, l'enfant blonde et jolie, frappée au
ventre par un éclat de la bombe, étendue là-bas, sous le porche de
l'hôtel Duvillard. Le sang ruisselait de sa chair frêle, ainsi qu'il
venait de jaillir de ce cou tranché. C'était le sang qui payait le sang,
et c'était comme la dette éternellement rachetée du malheur humain, sans
que jamais l'homme s'acquittât de la souffrance.

Au-dessus de la place, au-dessus de la foule, le grand silence du ciel
clair continuait. Combien l'abomination avait-elle duré? une éternité
peut-être, deux ou trois minutes sans doute. Enfin, il y eut un réveil,
on sortait de ce cauchemar, les mains frémissantes, les faces blêmies,
avec des yeux de pitié, de dégoût et de crainte.

--Encore un, c'est le quatrième que je vois, dit Massot, le coeur mal
à l'aise. J'aime mieux, tout de même, faire les mariages...
Allons-nous-en, j'ai mon article.

Guillaume et Pierre, machinalement, le suivirent, retraversèrent la
place, se retrouvèrent au coin de la rue Merlin. Et, là, ils revirent,
debout à l'endroit où ils l'avaient laissé, le petit Victor Mathis, avec
ses yeux de flamme, dans son visage blanc et muet. Il n'avait rien dû
voir distinctement; mais le bruit du couteau retentissait encore dans
son crâne. Un agent le bouscula, lui cria de circuler. Lui, un instant,
le dévisagea, secoué d'une rage soudaine, prêt à l'étrangler. Puis,
tranquillement, il s'éloigna, il monta la rue de la Roquette, en haut de
laquelle, sous le soleil levant, on apercevait les grands ombrages du
Père-Lachaise.

Mais les deux frères tombaient sur toute une scène d'explication, qu'ils
entendirent sans le vouloir. La princesse de Harth arrivait enfin,
lorsque le spectacle était fini; et elle était d'autant plus furieuse,
qu'elle venait d'apercevoir, à la porte du marchand de vin, son nouvel
ami Dutheil, accompagnant une femme.

--Ah bien! vous êtes gentil, vous, de m'avoir lâchée comme ça!
Impossible d'avancer avec ma voiture, j'ai dû venir à pied, au travers
de ce vilain monde, bousculée, injuriée.

Tout de suite, sachant ce qu'il faisait, il lui présenta Silviane; et il
lui glissa qu'il remplaçait un ami près de cette dernière. Rosemonde,
qui brûlait de connaître l'actrice, sans doute excitée par les bruits
qui couraient sur elle d'extraordinaires fantaisies amoureuses, se
calma, devint charmante.

--J'aurais été si heureuse, madame, de voir ce spectacle avec une
artiste de votre mérite, que j'admire tant, sans avoir encore trouvé
l'occasion de le lui dire.

--Oh! mon Dieu! madame, vous n'avez pas perdu grand'chose, en arrivant
trop tard. Nous étions là-haut, à ce balcon, et je n'ai guère entrevu
que des hommes qui en bousculaient un autre, voilà tout... Ça ne vaut
pas la peine de se déranger.

--Enfin, madame, maintenant que la connaissance est faite, j'espère bien
que vous me permettrez d'être votre amie.

--Certes, madame, mon amie, comme je serai moi-même flattée et enchantée
d'être la vôtre.

La main dans la main, elles se souriaient, Silviane très grise, mais
retrouvant son visage pur de vierge, Rosemonde enfiévrée d'une curiosité
nouvelle, voulant goûter à tout, même à cela.

Dès lors, égayé, Dutheil n'eut plus que le désir de ramener Silviane
chez elle, pour tâcher d'être payé de son obligeance. Il appela Massot
qui arrivait, il lui demanda où il trouverait une station de voitures.
Mais déjà Rosemonde offrait la sienne, expliquait que le cocher
attendait dans une rue voisine, s'entêtait à vouloir remettre l'actrice,
puis le député à leurs portes. Et celui-ci, désespéré, dut consentir.

--Alors, demain, à la Madeleine, dit Massot ragaillardi, en secouant la
main de la princesse.

--Oui, demain, à la Madeleine et à la Comédie.

--Tiens, c'est vrai! s'écria-t-il, en prenant la main de Silviane, qu'il
baisa. Le matin à la Madeleine, le soir à la Comédie... Nous serons tous
là pour vous faire un gros succès.

--J'y compte bien... A demain.

--A demain.

La foule s'écoulait, bourdonnante, lasse, dans une sorte de déception et
de malaise. Quelques passionnés s'attardaient seuls, afin de voir partir
le fourgon qui allait emporter le corps du supplicié; tandis que les
bandes de rôdeurs et de filles, hâves au grand jour, sifflaient,
s'appelaient d'une dernière ordure, pour retourner à leurs ténèbres.
Vivement, les aides du bourreau démontaient la guillotine. Bientôt, la
place serait nette.

Pierre, alors, voulut emmener Guillaume, qui n'avait pas desserré les
lèvres, comme étourdi encore par le choc sourd du couteau. Et vainement,
du geste, il lui avait montré les persiennes du logement de Mège,
restées obstinément closes, dans la façade de la haute maison, au milieu
de toutes les autres fenêtres grandes ouvertes. C'était sans doute une
protestation du député socialiste contre la peine de mort, bien qu'il
exécrât les anarchistes. Pendant que la foule se ruait à l'affreux
spectacle, lui, couché, la face vers le mur, rêvait de quelle façon il
finirait bien par forcer l'humanité à être heureuse, sous la loi
autoritaire du collectivisme. La perte d'un enfant venait de bouleverser
sa vie intime de père tendre et pauvre. Il toussait beaucoup, mais il
voulait vivre. Et, maintenant, c'était lorsque le ministère Monferrand
aurait succombé sous sa prochaine interpellation, qu'il devait prendre
le pouvoir, abolir la guillotine, décréter la justice et la félicité
parfaite.

--Tu vois, Guillaume, répéta Pierre doucement, Mège n'a pas ouvert ses
fenêtres, c'est un brave homme tout de même, bien que nos amis Bache et
Morin ne l'aiment guère.

Puis, comme son frère ne répondait toujours pas, hanté, perdu:

--Allons, viens, il faut que nous rentrions.

Tous deux prirent la rue de la Folie-Regnault, gagnèrent la ligne des
boulevards extérieurs par la rue du Chemin-Vert. A cette heure, dans le
clair soleil levant, tout le travail du quartier était enfin debout, les
longues rues que bordaient les constructions basses des ateliers et des
usines, s'animaient du ronflement des générateurs, tandis que les fumées
des hautes cheminées, dorées par les premiers rayons, devenaient roses.
Mais ce fut surtout lorsqu'ils débouchèrent sur le boulevard
Ménilmontant, qu'ils eurent la sensation de la grande descente des
ouvriers dans Paris. Ils le suivirent de leur pas de promenade, ils
continuèrent par le boulevard de Belleville. Et, de toutes parts, de
toutes les misérables rues des faubourgs, le flot ruisselait, un exode
sans fin des travailleurs, levés à l'aube, allant reprendre la dure
besogne dans le petit frisson du matin. C'étaient des bourgerons, des
blouses, des pantalons de velours ou de toile, de gros souliers
alourdissant la marche, des mains ballantes, déformées par l'outil. Les
faces dormaient encore à moitié, sans un sourire, grises et lasses,
tendues là-bas, vers la tâche éternelle, toujours recommencée, avec
l'unique espoir de la recommencer toujours. Et le troupeau ne cessait
pas, l'armée innombrable des corps de métier, des ouvriers sans cesse
après des ouvriers, toute la chair à travail manuel que Paris dévorait,
dont il avait besoin pour vivre dans son luxe et dans sa jouissance.

Puis, boulevard de la Villette, boulevard de la Chapelle, et jusqu'à la
butte Montmartre, boulevard Rochechouart, le défilé continua, d'autres,
encore d'autres descendirent des chambres vides et froides, se noyèrent
dans l'immense ville, d'où, harassés, ils ne devaient rapporter le soir
qu'un pain de rancune. A présent, c'était aussi le flot des ouvrières,
des jupes vives, des coups d'oeil aux passants, les salaires si
dérisoires, que les jolies parfois ne remontaient pas, tandis que les
laides, ravagées, vivaient d'eau claire. Et, plus tard, c'étaient enfin
les employés, la misère décente en paletot, des messieurs qui achevaient
un petit pain, marchant vite, tracassés par la terreur de ne pouvoir
payer leur terme et de ne savoir comment les enfants et la femme
mangeraient jusqu'à la fin du mois. Le soleil montait à l'horizon, toute
la fourmilière était dehors, la journée laborieuse recommençait, avec sa
dépense continue d'énergie, de courage et de souffrance.

Jamais Pierre n'avait encore éprouva si nettement la sensation du
travail nécessaire, réparateur et sauveur. Déjà, lors de sa visite à
l'usine Grandidier, et plus tard, quand lui-même avait senti le besoin
d'une besogne, il s'était bien dit que la loi du monde devait être là.
Mais, après l'abominable nuit, ce sang versé, ce travailleur égorgé,
dans la folie de son rêve, quelle compensation, quelle espérance, à voir
ainsi le soleil reparaître et l'éternel travail reprendre sa tâche! Si
écrasant qu'il fût, si monstrueux de répartition injuste, n'était-ce pas
le travail qui ferait un jour la justice et le bonheur?

Tout d'un coup, comme les deux frères gravissaient le flanc raide de la
butte, ils aperçurent, en face d'eux, au-dessus d'eux, la basilique du
Sacré-Coeur, souveraine et triomphale. Ce n'était plus une apparition
lunaire, le songe de la domination, dressé devant le Paris nocturne. Le
soleil la baignait d'une splendeur, elle était en or, et orgueilleuse,
et victorieuse, flambante de gloire immortelle.

Guillaume, muet, qui avait en lui le dernier regard de Salvat, parut
soudain conclure, prendre une décision dernière. Et il la regarda de ses
yeux brûlants, il la condamna.



II


Le mariage était pour midi; et, depuis une demi-heure, les invités
avaient envahi l'église, décorée avec un luxe extraordinaire, ornée de
plantes vertes, embaumée de fleurs. Au fond, le maître-autel flambait de
mille cierges, tandis que te grande porte, ouverte à deux battants,
laissait voir, dans le clair soleil, le péristyle garni d'arbustes, les
marches recouvertes d'un large lapis, la foule curieuse, entassée sur la
place, et jusque dans la rue Royale.

Dutheil, qui venait encore de trouver trois chaises pour des dames en
retard, dit à Massot, en train de prendre des noms sur un carnet:

--Ma foi! celles qui viendront maintenant, resteront debout.

--Comment les nomme-t-on, ces trois-là? demanda le journaliste.

--La duchesse de Boisemont et ses deux filles.

--Bigre! tout l'armorial de la France, et toute la finance, et toute la
politique. C'est mieux encore qu'un mariage bien parisien.

En effet, tous les mondes se trouvaient réunis là, un peu gênés d'abord
de s'y rencontrer. Pendant que les Duvillard amenaient les maîtres de
l'argent, les hommes au pouvoir, madame de Quinsac et son fils étaient
assistés des plus grands noms de l'aristocratie. Le choix des témoins
disait à lui seul ce mélange étonnant: pour Gérard, le général de
Bozonnet, son oncle, et le marquis de Morigny; pour Camille, le grand
banquier Louvard, son cousin, et Monferrand, ministre des Finances,
président du Conseil. La tranquille bravade de ce dernier, compromis
naguère dans les affaires du baron, acceptant aujourd'hui d'être le
témoin de sa fille, ajoutait à son triomphe un éclat d'insolence. Et,
comme pour passionner davantage encore les curiosités, la bénédiction
nuptiale devait être donnée par monseigneur. Marina, évêque de
Persépolis, l'agent de la politique du pape en France, l'apôtre du
ralliement, de la république conquise au catholicisme.

--Que dis-je, un mariage bien parisien! répéta Massot en ricanant. C'est
un symbole, ce mariage. L'apothéose de la bourgeoisie, mon cher, la
vieille noblesse sacrifiant un de ses fils sur l'autel du veau d'or, et
cela pour que le bon Dieu et les gendarmes, redevenus les maîtres de la
France, nous débarrassent de ces fripouilles de socialistes.

Il se reprit:

--D'ailleurs, il n'y a plus de socialistes, on leur a coupé la tête,
hier matin.

Dutheil, amusé, trouvait ça très drôle. Puis, confidentiellement:

--Vous savez que ça n'a pas été commode... Vous avez lu, ce matin,
l'ignoble article de Sanier?

--Oui, oui, mais je savais auparavant, tout le monde savait.

Et, à demi-voix, se comprenant d'un mot, ils continuèrent. Chez les
Duvillard, la mère n'avait fini par donner son amant à sa fille que dans
les larmes, après une lutte désespérée, cédant au seul désir de voir
Gérard riche et heureux, gardant contre Camille sa haine atroce de
rivale vaincue. Chez madame de Quinsac, un combat s'était livré aussi
douloureux, la comtesse n'avait consenti, révoltée, que pour sauver son
fils du danger où elle le savait depuis l'enfance, si touchante
d'abnégation maternelle, que le marquis de Morigny s'était résigné
lui-même, malgré son indignation, à servir de témoin, faisant ainsi à
celle qu'il avait toujours aimée le suprême sacrifice, celui de sa
conscience. Et c'était cette effroyable histoire que Sanier, le matin,
avait contée dans _la Voix du Peuple_, sous des pseudonymes
transparents; et il avait trouvé même moyen d'ajouter à l'ordure, mal
renseigné comme toujours, l'esprit tourné au mensonge, ayant besoin que
l'égout dégorgé quotidiennement par lui, pour le succès de la vente,
charriât un flot sans cesse épaissi et de plus en plus empoisonné.
Depuis que la victoire de Monferrand l'avait forcé de laisser dormir
l'affaire des Chemins de fer africains, il se rejetait sur les scandales
privés, il salissait et détroussait les familles.

Soudain, Chaigneux se précipita, mélancolique et affairé, mal boutonné
dans sa redingote douteuse.

--Eh bien! monsieur Massot, et votre article sur notre Silviane? Est-ce
convenu, passera-t-il?

Duvillard avait eu l'idée d'utiliser Chaigneux, toujours à vendre,
toujours prêt à servir de valet, en faisant de lui un racoleur, un
ouvrier du prochain succès de Silviane. Et il l'avait donné à celle-ci,
qui le chargeait de toutes sortes de basses besognes, le forçait à
battre Paris pour lui recruter des applaudisseurs et lui assurer une
publicité triomphale. Sa fille aînée n'était pas mariée encore, jamais
ses quatre femmes ne lui avaient pesé plus lourd sur les bras; et
c'était l'enfer, il finissait par être battu, s'il n'apportait pas un
billet de mille francs, le premier de chaque mois.

--Mon article, répondit Massot, ah! non, mon cher député, il ne passera
sûrement pas. Fonsègue le trouve trop élogieux pour _le Globe_. Il m'a
demandé si je me fichais de l'austérité bien connue de son journal.

Chaigneux devint blême. C'était un article fait d'avance, au point de
vue mondain, sur le succès que Silviane remporterait le soir, à la
Comédie, dans _Polyeucte_. Le journaliste, pour lui être agréable, le
lui avait même communiqué; de sorte que, ravie, elle comptait bien
maintenant le lire imprimé dans le plus grave des journaux.

--Grand Dieu! qu'allons-nous devenir? murmura le député lamentable. Il
faut absolument que cet article passe.

--Dame! je veux bien, moi. Parlez-en vous-même au patron... Tenez! il
est là-bas debout, entre Vignon et le ministre de l'Instruction
publique, Dauvergne.

--Certainement, je lui parlerai... Mais pas ici. Tout à l'heure, à la
sacristie, pendant le défilé... Et je tâcherai aussi de parler à
Dauvergne, parce que notre Silviane tient absolument à ce qu'il occupe
la loge des Beaux-Arts, ce soir. Monferrand y sera, il l'a promis à
Duvillard.

Massot se mit à rire, répétant le mot qui avait couru Paris, après
l'engagement de l'actrice.

--Le ministère Silviane... Il doit bien ça à sa marraine.

Mais la petite princesse de Harth, qui arrivait en coup de vent, tomba
au milieu des trois hommes.

--Vous savez que je n'ai pas de place, cria-t-elle.

Dutheil crut qu'il s'agissait de trouver là une chaise, bien placée.

--Ne comptez pas sur moi, j'y renonce. Je viens d'avoir toutes les
peines du monde à caser la duchesse de Boisemont et ses deux filles.

--Eh! je parle de la représentation de ce soir... Mon bon Dutheil; il
faut absolument que vous me fassiez donner un petit coin, dans une loge.
J'en mourrai, c'est certain, si je ne puis applaudir notre incomparable,
notre délicieuse amie.

Depuis la veille, depuis qu'elle avait mis Silviane à sa porte, après
l'exécution de Salvat, elle professait pour elle une admiration
fougueuse.

--Vous ne trouverez plus une seule place, madame, déclara Chaigneux,
important. Nous avons tout donné, on vient de m'offrir trois cents
francs d'un fauteuil.

--C'est exact, on s'est arraché les moindres strapontins, reprit
Dutheil. Et je suis désolé, ne comptez pas sur moi... Duvillard seul
pourrait vous prendre dans sa loge. Il m'a dit qu'il m'y réservait une
place. Mais je crois bien que nous n'y sommes encore que trois, en
comptant son fils... Demandez donc tout à l'heure à Hyacinthe qu'il vous
fasse inviter.

Rosemonde, tombée aux bras de l'aimable député, un soir qu'Hyacinthe
l'avait rendue malade d'ennui, sentit bien l'intention ironique. Elle ne
s'en écria pas moins, enchantée:

--Tiens, c'est vrai! Hyacinthe ne peut pas me refuser ça... Merci du
renseignement, mon petit Dutheil. Vous êtes gentil, vous, parce que vous
arrangez les choses gaiement, même les choses tristes... Et n'oubliez
pas que vous m'avez promis de m'apprendre la politique. Oh! la
politique, mon cher, je sens que jamais rien ne m'aura passionnée comme
la politique!

Elle les quitta, bouscula le monde, finit quand même par s'installer au
premier rang.

--La bonne toquée! murmura Massot, l'air amusé.

Puis, comme Chaigneux se précipitait à la rencontre du juge
d'instruction Amadieu, pour lui demander obséquieusement s'il avait bien
reçu son fauteuil, le journaliste se pencha à l'oreille du député.

--A propos, cher ami, est-ce vrai, ce prochain lancement que Duvillard
ferait de son fameux Chemin de fer transsaharien? Une gigantesque
entreprise, des centaines de millions et des centaines de millions,
cette fois... Hier soir, au journal, Fonsègue haussait les épaules,
disait que c'était fou, qu'il n'y croyait pas.

Dutheil cligna de l'oeil, plaisanta.

--Affaire dans le sac, mon bon Fonsègue baisera les pieds du patron
avant quarante-huit heures.

Et, guilleret, il laissa entendre quelle manne dorée allait de nouveau
tomber sur la presse, sur les amis fidèles, sur tous les hommes de bonne
volonté. Quand l'orage est passé, l'oiseau secoue ses ailes. Et il se
montrait pimpant et jaseur, dans la joyeuse certitude du cadeau attendu,
comme si jamais la fâcheuse affaire des Chemins de fer africains ne
l'avait bouleversé et blêmi d'épouvante.

--Fichtre! dit Massot, devenu sérieux, c'est alors mieux qu'un triomphe,
ici, c'est encore la promesse d'une moisson nouvelle. Je ne m'étonne
plus si l'on s'écrase!

A ce moment, les orgues éclatèrent puissamment en un chant de glorieux
accueil. C'était le cortège qui faisait enfin son entrée dans l'église.
Il y avait eu, dehors, pendant qu'il montait pompeusement les marches,
sous le clair soleil, un long brouhaha parmi la foule, dont le flot,
entassé jusque sur la chaussée de la rue Royale, entravait la
circulation des fiacres et des omnibus. Et, maintenant, il pénétrait
sous les hautes voûtes retentissantes, il s'avançait vers le
maître-autel embrasé de cierges, entre les deux masses serrées des
assistants, les hommes en redingote, les femmes en toilettes claires.
Tous s'étaient mis debout, les faces se tendaient avec des sourires,
brûlantes de curiosité.

D'abord, derrière le suisse magnifique, ce fut Camille au bras de son
père, le baron Duvillard, qui avait son grand air superbe des jours de
victoire. Elle, voilée d'un admirable point d'Alençon, que retenait le
diadème de fleurs d'oranger, vêtue d'une robe de mousseline de soie
plissée, sur un dessous de satin blanc, était si heureuse, si éclatante
d'avoir vaincu, qu'elle en devenait presque jolie, redressée, laissant
voir à peine son épaule gauche plus haute que la droite. Puis, Gérard
suivait, donnant le bras à sa mère, la comtesse de Quinsac, lui très bel
homme, très correct, ayant l'air qu'il devait avoir, elle d'une noblesse
et d'une dignité impassibles, dans sa robe de soie bleu paon, brodée de
perles d'acier et d'or. Mais on attendait Eve surtout, les têtes
s'allongèrent, quand elle parut au bras du général de Bozonnet, un des
témoins, le plus proche parent du marié. Elle avait une robe de taffetas
vieux rose, garnie de valenciennes, d'un prix inestimable, et jamais
elle n'avait paru plus jeune, plus délicieusement blonde. Pourtant, ses
yeux disaient ses larmes, bien qu'elle s'efforçât de sourire; et il y
avait, dans la grâce dolente de toute sa personne, comme un veuvage, le
don pitoyable qu'elle avait fait de l'être aimé. Monferrand, le marquis
de Morigny, le banquier Louvard, les trois autres témoins, venaient
ensuite, donnant le bras à des dames de la famille. Monferrand surtout,
très gai, très à l'aise, plaisantant sans majesté avec la dame qu'il
accompagnait, une petite brune de mine évaporée, produisit une sensation
considérable. Et il y avait encore dans le cortège, interminable et
solennel, le frère de la mariée, Hyacinthe, dont on remarqua
particulièrement l'habit, de forme inconnue, les pans plissés à gros
plis symétriques.

Lorsque les fiancés eurent pris place devant les prie-Dieu qui les
attendaient, et que les deux familles et les témoins se furent installés
derrière, dans les grands fauteuils de velours rouge, à bois doré, la
cérémonie se déroula avec une extraordinaire pompe. Le curé de la
Madeleine lui-même officiait, des chanteurs de l'Opéra s'étaient joints
à la maîtrise, pour la grand'messe chantée, que les orgues
accompagnaient d'un continuel chant de gloire. Tout le luxe, toute la
magnificence possible, mondaine et religieuse, était déployée, comme si
l'on avait voulu faire de ce mariage, ainsi exalté, une fête publique,
une victoire, une date marquant l'apogée d'une classe. Et il n'y avait
pas jusqu'à l'impudence et à la bravade du monstrueux drame intime,
connu de tous, affiché de la sorte, qui n'ajoutât à la cérémonie un
éclat d'abominable grandeur. Mais on la sentit surtout, cette grandeur
d'insolente domination, quand monseigneur Martha parut, en simple
surplis, avec l'étole, pour la bénédiction. Grand, frais et rose, il
souriait à demi, de son air de souveraineté aimable; et ce fut avec une
onction auguste qu'il prononça les paroles sacramentelles, en pontife
heureux de réconcilier les deux grands empires dont il unissait les
héritiers. On attendait curieusement son allocution aux mariés. Il y fut
vraiment merveilleux, il y triompha lui-même. N'était-ce pas dans cette
église qu'il avait baptisé la mère, cette Eve blonde si belle encore,
cette Juive convertie par lui à la foi catholique, au milieu des larmes
d'attendrissement de toute la haute société de Paris? N'était-ce pas là
encore qu'il avait fait ses trois fameuses conférences sur l'esprit
nouveau, d'où dataient, selon lui, la déroute de la science, le réveil
du spiritualisme chrétien, la politique de ralliement qui devait aboutir
à la conquête de la république? Et il lui était bien permis, par de
fines allusions, de se féliciter de son oeuvre, en mariant un fils
pauvre de la vieille aristocratie aux cinq millions de cette héritière
bourgeoise, en laquelle triomphaient les vainqueurs de 89, aujourd'hui
maîtres du pouvoir. Seul, le quatrième état, le peuple, dupé, volé,
n'était pas de la fête. Monseigneur Martha scellait en ces conjoints la
nouvelle alliance, il réalisait la politique du pape, la sourde poussée
de l'opportunisme jésuite, épousant la démocratie, le pouvoir et
l'argent, pour s'en emparer. Dans sa péroraison, il se tourna vers
Monferrand qui souriait, il sembla s'adresser à lui, en souhaitant aux
époux une vie chrétienne d'humilité et d'obéissance, tout entière vécue
dans la crainte de Dieu, dont il évoquait la main, la poigne de fer,
comme celle du gendarme chargé de maintenir la paix du monde. Personne
n'ignorait l'entente diplomatique de l'évêque et du ministre, quelque
pacte secret, où tous deux satisfaisaient leur passion autoritaire, leur
besoin d'envahissement et de royauté; et, lorsque l'assistance s'aperçut
que Monferrand souriait de son air de bonhomie un peu narquoise, elle
eut, elle aussi, des sourires.

--Ah! murmura Massot qui était resté près de Dutheil, si le vieux Justus
Steinberger voyait sa petite-fille épouser le dernier des Quinsac, comme
il s'amuserait!

--Mais, mon cher, répondit le député, c'est très bien, ces mariages. La
mode y est. Les Juifs, les chrétiens, les bourgeois, les nobles, tous
ont raison de s'entendre, pour constituer la nouvelle aristocratie. Il
en faut une, autrement nous sommes débordés par le peuple.

Massot n'en ricanait pas moins de la figure que Justus Steinberger
aurait faite, en écoutant monseigneur Martha. Et le bruit courait, en
effet, que le vieux banquier juif, depuis la conversion de sa fille Eve,
qu'il avait cessé de voir, s'intéressait à ce qu'elle disait, à ce
qu'elle faisait, d'un air d'ironie attendrie, comme s'il avait eu plus
que jamais en elle une arme de vengeance et de défaite, parmi ces
chrétiens dont on accusait sa race de rêver la destruction. Si, en la
donnant pour femme à Duvillard, il n'avait pas conquis celui-ci, ainsi
qu'il l'avait espéré, sans doute s'en consolait-il en constatant
l'extraordinaire fortune de son sang, mêlé à celui de ses durs maîtres
d'autrefois, qu'il achevait de gâter. N'était-ce pas là cette définitive
conquête juive, dont on parlait?

Un dernier chant triomphal des orgues termina la cérémonie. Les deux
familles et les témoins passèrent dans la sacristie, où furent signés
les actes. Et le grand défilé de félicitations commença.

Dans la haute salle, lambrissée de chêne, un peu obscure, les deux
mariés étaient enfin réunis, côte à côte. Et quel rayonnement de joie,
chez Camille, que ce fût fait, qu'elle eût triomphé, en épousant ce
grand nom, ce bel homme, arraché avec tant de peine des bras de toutes,
de sa mère elle-même! Elle en paraissait grandie, sa petite taille de
fille contrefaite, noire et laide, se redressait, exultait, tandis qu'un
flot ininterrompu de femmes, les amies, les simples connaissances, se
bousculaient, galopaient, lui serraient les mains ou l'embrassaient à
pleine bouche, avec des mots d'extase. Gérard, lui, qui la dépassait de
toutes les épaules, d'autant plus noble et fort qu'elle semblait plus
chétive, acceptait les poignées de main, les rendait, souriait, en
prince Charmant, heureux de s'être laissé aimer, d'avoir fait tout ce
bonheur, par bonté et faiblesse. Et, sur une même ligne, les deux
familles formaient deux groupes, restés distincts, au milieu de la cohue
qui les assiégeait, qui passait devant elles, les bras tendus,
indéfiniment. Duvillard recevait les saluts en roi content de son
peuple, tandis que, par un effort suprême, voulant finir en
enchanteresse, Eve trouvait l'énergie d'être délicieuse, de répondre à
tous les hommages, à peine frémissante des larmes dont son coeur
éclatait. Puis, c'était, de l'autre côté des époux, madame de Quinsac
entre le général de Bozonnet et le marquis de Morigny, très digne, un
peu hautaine, se contentant le plus souvent d'incliner la tête, ne
donnant sa petite main sèche qu'aux personnes qu'elle connaissait bien;
et, noyée dans cette marée de figures inconnues, elle échangeait avec le
marquis un regard d'indicible tristesse, lorsque le flot devenait par
trop vaseux, roulant des têtes qui suaient tous les crimes de l'argent.
Pendant près d'une demi-heure, ce flot coula, les poignées de main
tombèrent drues comme grêle, les mariés et les deux familles en eurent
les bras rompus.

Cependant, des gens demeuraient, des groupes se formaient, causant,
s'égayant. Et Monferrand, tout de suite, se trouva entouré. Massot fit
remarquer à Dutheil avec quel empressement l'avocat général Lehmann
s'approchait, pour faire sa cour. Presque aussitôt, le juge
d'instruction Amadieu fût également là; et M. de Larombardière, le
vice-président à la Cour, un boudeur pourtant, un des fidèles du salon
de la comtesse, arriva lui-même. C'était la magistrature forcément
flatteuse et obéissante, inféodée au pouvoir maître de l'avancement, qui
nomme et qui destitue. On prétendait que Lehmann, dans l'affaire des
Chemins de fer africains, avait rendu des services à Monferrand, en
faisant disparaître certains dossiers. Et, quant au souriant Amadieu, si
Parisien, n'était-ce pas à lui qu'on devait la tête de Salvat?

--Vous savez, murmura Massot, que tous les trois viennent quêter des
remerciements, pour leur guillotiné d'hier. Monferrand lui doit un beau
cierge, à ce misérable, qui, une première fois, avec sa bombe, a empêché
la chute du ministère, et qui, plus tard, lui a fait donner la
présidence du Conseil, lorsqu'il s'est agi d'avoir un homme de poigne
assez forte pour étrangler l'anarchie. Hein? quelle lutte, Monferrand
d'un côté et ce Salvat de l'autre! Ça devait finir par une tête coupée,
on en avait besoin d'une... Tenez! écoutez-les, ils en causent.

En effet, les trois magistrats, qui allaient saluer le ministre
tout-puissant, étaient questionnés par des dames amies, dont le compte
rendu des journaux avait enfiévré la curiosité. Et Amadieu, ayant par
devoir assisté à l'exécution, répondait, heureux de cette dernière
importance, résolu à détruire ce qu'il appelait la légende de la mort
héroïque de Salvat. Selon lui, ce scélérat n'avait eu aucun vrai
courage, tenu debout par son seul orgueil, si livide, si étranglé
d'épouvante, qu'il était mort avant d'arriver sous le couteau.

--Ah! ça, c'est la vérité, cria Dutheil. J'y étais.

Massot le tira par le bras, indigné, bien qu'il se moquât de tout.

--Vous n'avez rien vu, mon cher. Salvat est mort très bravement, c'est
bête à la fin de salir ce pauvre bougre jusque dans la mort!

Mais cette idée de la mort lâche de Salvat faisait plaisir à trop de
monde. Et c'était comme un dernier holocauste qu'on mettait aux pieds de
Monferrand, afin de lui être agréable. Il continuait de sourire de son
air paisible, en brave homme qui cède aux seules nécessités. Il se
montra particulièrement aimable à l'égard des trois magistrats, voulant
les remercier, pour son compte, de la bravoure avec laquelle ils étaient
allés jusqu'au bout de leur pénible devoir. La veille, après
l'exécution, il avait obtenu, à la Chambre, dans un vote délicat, une
majorité formidable. L'ordre régnait, tout allait pour le mieux en
France. Et Vignon, qui avait voulu paraître au mariage, en beau joueur,
s'étant approché, le ministre le retint, le fêta, par coquetterie et par
tactique, dans la crainte, malgré tout, que l'avenir prochain ne fût à
ce jeune homme, si intelligent et si mesuré. Puis, comme un ami commun
leur apprenait une triste nouvelle, le fâcheux état de santé de Barroux,
dont les médecins désespéraient, tous les deux s'apitoyèrent. Ce pauvre
Barroux! depuis la séance où il était tombé, il n'avait pu se remettre,
il déclinait de jour en jour, frappé au coeur par l'ingratitude du
pays, mourant sous cette abominable accusation de trafic et de vol, lui
si droit, si loyal, qui avait donné sa vie à la république! Aussi,
répéta Monferrand, est-ce qu'on avoue? Jamais le public ne comprend ça.

A ce moment, Duvillard, abandonnant un peu son rôle de père, vint les
rejoindre; et, dès lors, le triomphe du ministre se doubla du sien.
N'était-il pas le maître, l'argent, le seul pouvoir stable, éternel,
au-dessus des pouvoirs éphémères, de ces portefeuilles de ministre qui
passaient si rapidement de mains en mains? Monferrand régnait et
passerait, Vignon régnerait et passerait, ce Vignon déjà à ses pieds,
averti déjà qu'on ne gouvernait pas sans les millions de la finance.
N'était-ce donc pas lui le seul triomphateur, qui achetait cinq millions
un fils de l'aristocratie, qui incarnait la bourgeoisie devenue
souveraine, régnant en roi absolu, maître de la fortune publique et bien
résolu à n'en rien lâcher, même sous les bombes. Cette fête devenait la
sienne, il s'attablait seul au festin, sans consentir à un nouveau
partage, maintenant qu'il avait tout conquis, tout possédé, laissant à
regret les miettes de sa table aux petits d'en bas, à ces pauvres
diables de travailleurs, que la Révolution, autrefois, avait dupés.

Désormais, l'affaire des Chemins de fer africains était une vieille
affaire, enterrée dans une commission, escamotée. Tous ceux qui s'y
étaient trouvés compromis, les Dutheil, les Chaigneux, les Fonsègue,
tant d'autres, riaient d'aise, délivrés par la forte poigne de
Monferrand, exaltés eux aussi dans le triomphe de Duvillard. Et
l'ignoble article de Sanier, que _la Voix du Peuple_ avait publié le
matin, ces révélations fangeuses, ne comptait même plus, n'obtenait que
des haussements d'épaules, tellement le public, nourri de boue, saturé
de dénonciations et de calomnies, était las de ces scandales à fracas.
Une seule fièvre renaissait, le bruit répandu du prochain lancement de
la grande affaire, ce fameux Chemin de fer transsaharien, qui allait
remuer les millions et les faire pleuvoir sur les amis fidèles.

Pendant que Duvillard s'entretenait amicalement avec Monferrand et avec
Dauvergne, le ministre de l'Instruction publique, qui les avait
rejoints, Massot, rencontrant son rédacteur en chef Fonsègue, lui dit à
demi-voix:

--Dutheil vient de m'assurer que leur Transsaharien est prêt et qu'ils
vont le risquer à la Chambre. Ils se disent certains du succès.

Mais Fonsègue était sceptique.

--Pas possible, ils n'oseront pas recommencer si vite.

Pourtant, la nouvelle l'avait rendu grave. Il venait d'avoir une si
grosse peur, à la suite de son imprudence, avec les Chemins de fer
africains, qu'il s'était bien juré de prendre à l'avenir ses
précautions. Mais cela n'allait pas jusqu'à refuser les affaires. Il
fallait attendre, les étudier, et en être, être de toutes.

Justement, comme il regardait le groupe de Duvillard et des deux
ministres, il assista à un racolage de Chaigneux, qui continuait, au
travers de la sacristie, son recrutement pour la représentation du soir.
Il célébrait Silviane, fouettait les curiosités, annonçait un succès
énorme. Et, s'étant approché de Dauvergne, sa longue échine pliée en
deux:

--Mon cher ministre, j'ai une requête à vous présenter de la part d'une
belle dame, dont la victoire ne sera pas complète, ce soir, si vous ne
daignez y joindre votre suffrage.

Dauvergne, joli homme, grand, blond, avec des yeux bleus qui souriaient
derrière un binocle, l'écoutait d'un air de bienveillance. Il
réussissait beaucoup à l'Instruction publique, bien qu'il ignorât tout
de l'Université. Mais, en vrai Parisien de Dijon, comme on disait, il
n'était point sans tact ni malice, il donnait des fêtes où sa jeune et
délicieuse femme excellait, il passait pour un ami éclairé des écrivains
et des artistes. Et l'engagement de Silviane à la Comédie, son oeuvre
jusqu'ici la plus fameuse, qui aurait coulé tout autre ministre,
l'avait, par une singulière aventure, rendu populaire. On trouvait cela
inattendu, amusant.

Lorsqu'il eut compris que Chaigneux désirait simplement être certain
qu'il occuperait, le soir, sa loge à la Comédie, il redoubla
d'amabilité.

--Mais certainement, mon cher député, je serai là. Quand on a une si
charmante filleule, on ne l'abandonne pas dans le danger.

Monferrand, qui écoutait d'une oreille, se tourna soudain.

--Et dites-lui que je compte bien y être aussi, et qu'elle aura de la
sorte deux amis de plus dans la salle.

Duvillard, ravi, les yeux brillant d'émotion et de gratitude, s'inclina,
comme si les deux ministres venaient de lui faire, personnellement, une
grâce inoubliable.

Ce fut alors, après avoir lui-même profondément remercié, que Chaigneux
aperçut Fonsègue. Il se précipita, il l'emmena un peu à l'écart.

--Ah! mon cher collègue, il faut absolument que cette affaire s'arrange.
Je la considère comme d'une importance capitale.

--Quoi donc? demanda Fonsègue surpris.

--Mais cet article de Massot, que vous ne voulez pas laisser passer.

Carrément, le directeur du _Globe_ déclara qu'il ne passerait pas. Il
défendait la dignité, la gravité de son journal; et de tels éloges,
donnés à une fille, à une simple fille, apparaîtraient monstrueux,
salissants, dans une feuille dont il avait eu tant de peine à faire un
organe austère, d'une moralité inattaquable. D'ailleurs, lui s'en
moquait, parlait de Silviane en termes crus, disait qu'elle pouvait bien
trousser ses jupes en public, et qu'il en serait. Mais _le Globe_,
c'était sacré.

Chaigneux, déconcerté, éploré, insista.

--Voyons, mon cher collègue, faites un petit effort pour moi. Si
l'article ne passe pas, Duvillard va croire que c'est de ma faute. Et
vous savez que j'ai besoin de lui, voilà le mariage de ma fille aînée
retardé encore, je ne sais plus où donner de la tête.

Puis, voyant que ses malheurs personnels ne le touchaient nullement:

--Pour vous-même, mon cher collègue, pour vous-même... Car enfin, cet
article, Duvillard le connaît, et il tient d'autant plus à le voir
paraître dans _le Globe_, qu'il le sait plus élogieux. Réfléchissez, il
rompra certainement avec vous.

Un instant, Fonsègue garda le silence. Songeait-il à la grosse affaire
du Transsaharien? se disait-il que ce serait dur de se fâcher à ce
moment, de ne pas avoir sa part, dans la prochaine distribution aux amis
fidèles? Mais sans doute une idée d'attente et de prudence l'emporta.

--Non, non! je ne puis pas, c'est une question de conscience.

Cependant, les félicitations continuaient, il semblait que tout Paris
défilât, et toujours les mêmes sourires, toujours les mêmes poignées de
main. Très las, les deux mariés, les deux familles devaient garder leur
air d'enchantement, contre le mur où la cohue avait fini par les serrer.
La chaleur devenait insupportable, une fine poussière montait, comme sur
le passage des grands troupeaux.

La petite princesse de Harth, attardée on ne savait où, on ne savait à
quoi, surgit brusquement, se jeta au cou de Camille, embrassa Eve
elle-même, garda la main de Gérard dans les deux siennes, en lui faisant
d'extraordinaires compliments. Puis, ayant aperçu Hyacinthe, elle s'en
empara, l'emmena dans un coin.

--Dites donc, vous, j'ai quelque chose à vous demander.

Hyacinthe, ce jour-là, était muet. Le mariage de sa soeur lui semblait
une cérémonie méprisable, d'une vulgarité sans nom. Encore une, encore
un, qui acceptaient cette sale et grossière loi des sexes, éternisant
l'absurdité humaine du monde. Aussi avait-il décidé d'y assister en
silence, d'un air de hautaine désapprobation.

Inquiet, il regarda Rosemonde, car il était heureux d'avoir rompu, il
craignit quelque caprice qui la lui ramenât. Pour la première fois de la
journée, il desserra les lèvres.

--Comme camarade, ma chère, tout ce qu'il vous plaira.

Elle s'était mise à rire, elle lui expliqua qu'elle en mourrait, si elle
n'assistait pas au début de Silviane, dont elle était l'amie,
l'admiratrice passionnée; et elle le supplia d'obtenir de son père qu'il
la prît avec eux dans sa loge, où elle savait qu'il y avait une place.

Lui-même, alors, eut un sourire, en songeant que ce serait une fin d'une
esthétique rare et symbolique, cette Silviane qui le débarrasserait de
Rosemonde, ces deux femmes qui incarneraient l'amour infécond. Il était,
au nom de la beauté, pour le mariage unisexuel qui n'enfante pas.

--C'est chose convenue, ma chère, je vais prévenir papa, il y aura une
place pour vous.

Et le défilé, enfin, s'étant ralenti, la sacristie s'étant vidée un peu,
les mariés et les deux familles purent s'échapper, parmi la foule
bourdonnante, lente à s'écouler, qui s'attardait, stationnait, afin de
les saluer et de les dévisager encore.

Gérard et Camille, tout de suite après le lunch, devaient partir pour
une propriété que Duvillard possédait dans l'Eure. Et ce lunch, servi à
deux pas de la Madeleine, dans le royal hôtel de la rue Godot-de-Mauroy,
fut une nouvelle magnificence. Au premier étage, la salle à manger était
transformée en un buffet d'une abondance et d'une somptuosité
merveilleuses; tandis que le vaste salon rouge, le petit salon bleu et
argent, toutes les luxueuses pièces, portes ouvertes, permettaient un
grand déploiement de réception. Bien qu'on eût dit que les amis des
deux familles, les intimes seuls, étaient invités, il y eut là plus de
trois cents personnes. Les ministres s'étaient excusés, alléguant
l'écrasement des affaires publiques. Mais on revit les journalistes, les
magistrats, les députés, tout un flot du fleuve qui avait coulé dans la
sacristie. Et les plus dépaysés, parmi ces affamés se ruant à la curée
prochaine, étaient certainement les quelques invités de madame de
Quinsac, que le général de Bozonnet et le marquis de Morigny avaient
installée sur un canapé du grand salon rouge, et qu'ils ne quittaient
pas.

Eve, rompue de fatigue, à bout de force physique et morale, s'était
assise dans le petit salon bleu et argent, que sa passion des fleurs
avait changé en un grand bouquet de roses. Elle serait tombée, le
parquet tremblait sous ses pieds; et, pourtant, elle souriait encore,
elle se faisait belle et charmante, dès qu'un invité s'approchait. Un
secours inespéré lui vint, lorsqu'elle aperçut monseigneur Martha, qui
avait bien voulu honorer le lunch de sa présence. Il prit un fauteuil
près d'elle, se mit à causer de son air de caresse, avec une gaieté
aimable. Sans doute il n'ignorait pas l'affreux drame, l'angoisse
vainement combattue qui ravageait cette pauvre âme, car il se montra
paternel, il lui prodigua ses consolations. Elle parlait en veuve
inconsolable qui renonce au monde, elle donnait à entendre que Dieu seul
pouvait la satisfaire. Puis, la conversation tomba sur l'OEuvre des
Invalides du travail, et elle déclara qu'elle était résolue à prendre
très au sérieux son rôle de présidente, qu'elle s'y vouerait tout
entière désormais.

--Monseigneur, à ce sujet, permettez-moi même de vous demander un
conseil... J'ai besoin de quelqu'un pour m'aider, et j'ai songé à
prendre un prêtre que j'admire, un véritable saint, monsieur l'abbé
Pierre Froment.

L'évêque, devenu grave, restait embarrassé, lorsque la petite princesse,
qui passait au bras de Dutheil, entendit le nom. Elle s'approcha, avec
son impétuosité ordinaire.

--L'abbé Pierre Froment... Je ne vous ai pas dit, ma chère, je l'ai
rencontré en veston, en pantalon, et l'on m'a raconté qu'il pédalait au
Bois avec une créature... N'est-ce pas, Dutheil, que nous l'avons
rencontré?

Le député s'inclina en souriant, tandis que, saisie, bouleversée, Eve
joignait les mains.

--Est-ce possible? une telle flamme de charité, une foi et une passion
d'apôtre!

Enfin, monseigneur intervint.

--Oui, oui, l'Eglise est frappée parfois de grandes tristesses. J'ai su
la folie du malheureux dont vous parlez, j'ai cru même devoir lui
écrire, et il a laissé ma lettre sans réponse. J'aurais tant voulu
éviter un pareil scandale! Mais il est des forces abominables que nous
ne pouvons toujours vaincre, et l'archevêché a, ces jours-ci, prononcé
l'interdiction... Il faudra choisir une autre personne, madame.

Ce fut un désastre. Eve regardait Rosemonde et Dutheil, n'osant leur
demander des détails, rêvant de cette créature qui avait osé détourner
un prêtre. Quelque fille impudique sûrement, une de ces détraquées,
folles de leur chair! Et il lui sembla qu'un tel crime achevait son
propre malheur.

Elle murmura, avec un geste qui prenait à témoin son grand luxe, les
roses embaumées où elle baignait, la foule de ses invités qui se ruaient
au buffet:

--Ah! décidément, il n'y a que corruption, on ne peut plus compter sur
personne.

A ce même moment, Camille, sur le point de partir avec Gérard, se
trouvait seule dans sa chambre de jeune fille, lorsque son frère
Hyacinthe l'y rejoignit.

--Ah! mon petit, te voilà!... Dépêche-toi, si tu veux m'embrasser. Je
file, et bien heureuse.

Il l'embrassa. Puis, doctement:

--Je te croyais plus forte. Depuis ce, matin, tu montres une joie qui me
dégoûte.

Elle se contenta de le regarder avec un mépris tranquille. Il continua.

--Ton Gérard que tu manges des yeux, tu sais bien qu'elle te le
reprendra, dès que vous reviendrez.

Ses joues blêmirent, ses yeux s'embrasèrent. Et, marchant sur son frère,
les poings serrés:

--Elle! tu dis qu'elle me le reprendra!

C'était de leur mère qu'ils parlaient.

--Ecoute, mon petit, je la tuerai plutôt. Ah! non, qu'elle ne compte pas
sur cette saleté, parce que l'homme qui est à moi, vois-tu, je le
garde... Et toi, tu feras bien de me laisser tranquille avec tes
méchancetés, car tu sais que je te connais, tu n'es qu'une fille et
qu'une bête!

Il avait reculé, comme si une vipère dressait sa mince tête, aiguë et
noire; et il préféra battre en retraite, ayant toujours tremblé devant
elle.

Alors, pendant que les derniers invités s'acharnaient, achevaient de
dévaster le buffet, les adieux se firent, les mariés prirent congé, pour
monter dans la voiture qui devait les conduire à la gare. Le général de
Bozonnet s'était mis, dans un groupe, à dire une fois de plus sa
désespérance chagrine, au sujet du service militaire obligatoire; et il
fallut que le marquis de Morigny le ramenât, au moment où la comtesse de
Quinsac embrassait son fils et sa bru Camille, les mains tremblantes, si
émue, que le marquis se permit pieusement de la soutenir. Hyacinthe
s'était lancé à la recherche de son père, qu'on ne trouvait nulle part.
Il finit par le découvrir, dans une embrasure de fenêtre, en grande
conférence avec Chaigneux effondré, qu'il malmenait violemment, furieux
d'apprendre le scrupule de conscience de Fonsègue; car, si l'article ne
passait pas, Silviane était capable de s'en prendre à lui seul et de
l'en punir, en lui fermant sa porte encore. Tout de suite, il dut
retrouver son air triomphant, il accourut pour baiser sa fille au front,
pour serrer la main de son gendre, plaisantant, leur souhaitant, là-bas,
des jours agréables. Et ce furent enfin les adieux d'Eve, près de
laquelle monseigneur Martha était resté, souriant. Elle se montra d'une
bravoure attendrissante, elle puisa dans sa volonté d'être belle
jusqu'au bout une force dernière, qui lui permit d'être gaie et
maternelle.

Elle avait pris la main un peu frémissante et gênée de Gérard, elle osa
la garder un instant dans la sienne, très bonne, vraiment héroïque de
renoncement.

--Au revoir, Gérard, portez-vous bien, soyez heureux.

Puis, elle se tourna vers Camille, elle la baisa sur les deux joues,
tandis que monseigneur les regardait toutes deux, d'un air d'indulgente
sympathie.

--Au revoir, ma fille.

--Au revoir, ma mère.

Mais les voix tremblaient, les regards s'étaient croisés avec des lueurs
de glaive, et elles avaient senti les dents sous le baiser. Ah! cette
rage de la voir belle toujours, désirable encore, malgré les années et
les larmes! Et l'autre, quelle torture, cette fille jeune, cette
jeunesse qui avait fini par la vaincre, et qui lui emportait à jamais
son amour! Le mutuel pardon était impossible, elles s'exécreraient
jusque dans la tombe de famille, où elles dormiraient côte à côte, un
jour.

Le soir, pourtant, la baronne Duvillard s'excusa de ne pouvoir assister
à la représentation de _Polyeucte_. Elle était lasse, elle voulait se
coucher de bonne heure; et, la tête dans l'oreiller, elle pleura la nuit
entière. La loge, une avant-scène de balcon, ne fut donc occupée que par
le baron, Hyacinthe, Dutheil et la petite princesse de Harth.

Dès neuf heures, la salle était pleine, cette bourdonnante et éclatante
salle des grandes solennités dramatiques. Tout le Paris qui avait défilé
le matin dans la sacristie de la Madeleine, se retrouvait là, avec la
même fièvre de curiosité, le même désir d'imprévu, d'extraordinaire; et
l'on reconnaissait les mêmes têtes, les mêmes sourires, des femmes qui
se saluaient d'un petit signe d'intelligence, des hommes qui se
comprenaient d'un mot, d'un geste. Toutes et tous étaient fidèles au
rendez-vous, épaules nues, boutonnière fleurie, en une splendeur
éblouissante de fête. Fonsègue occupait la loge du _Globe_, avec deux
ménages amis. A l'orchestre, le petit Massot avait son fauteuil
habituel. On y voyait aussi le juge d'instruction Amadieu, un des
habitués fidèles de la Comédie, ainsi que le général de Bozonnet et
l'avocat général Lehmann. Mais Sanier surtout, l'effroyable Sanier, avec
son mufle de gros homme apoplectique, était beaucoup regardé, à cause de
son article scandaleux du matin. Chaigneux, qui n'avait gardé pour lui
qu'un strapontin modeste, battait les couloirs, se montrait à tous les
étages, soufflant une dernière fois l'enthousiasme. Et, lorsque, dans
l'avant-scène qui faisait face à celle de Duvillard, les deux ministres,
Monferrand et Dauvergne, parurent, un frémissement léger courut, les
sourires se firent plus intimes et plus amusés, car personne n'ignorait
la part qu'ils venaient prendre au succès de la débutante.

Cependant, de mauvais bruits circulaient encore la veille. Sanier avait
déclaré que le début de Silviane, d'une catin notoire, à la
Comédie-Française, et dans ce rôle de Pauline, d'une si haute noblesse
morale, était un véritable défi à la pudeur publique. Cette extravagante
fantaisie d'une jolie fille avait d'ailleurs longtemps soulevé la
presse. Mais on en parlait depuis six mois, et Paris, qui finissait par
s'y faire, accourait là, n'ayant plus que son unique besoin d'être
distrait. Avant qu'on levât la toile, dans l'air même de la salle, on
le sentait bon enfant, rieur et jouisseur, se moquant dans les coins,
prêt à battre des mains, s'il y trouvait son plaisir.

Et ce fut vraiment extraordinaire. Quand Silviane parut au premier acte,
chastement drapée, elle étonna la salle par le pur ovale de sa figure de
vierge, à la bouche d'innocence, aux yeux de candeur immaculée. Puis,
surtout, la façon dont elle avait compris le rôle stupéfia d'abord,
charma ensuite. Dès ses confidences à Stratonice, dès le récit du songe,
elle fit de Pauline une figure mystique envolée dans le rêve, une sorte
de sainte de vitrail que la Brunehilde de Wagner, chevauchant les
nuages, aurait emportée en croupe. Cela était parfaitement inepte,
contre toute raison et contre toute vérité. On sembla ne s'y intéresser
que davantage, cédant à la mode, mais sans doute excité plus encore par
le contraste, entre ce lis ingénu et la fille aux goûts infâmes. Dès ce
moment, le succès grandit d'acte en acte, au second pendant son
explication avec Sévère, au troisième dans sa scène avec Félix, pour
aboutir, au quatrième, à la scène avec _Polyeucte_, puis à la scène avec
Sévère, d'une noblesse tragique si poignante. Un léger coup de sifflet,
dont on accusa Sanier, assura la victoire. Monferrand et Dauvergne,
comme le racontèrent les journaux, donnèrent le signal des
applaudissements; et toute la salle s'enflamma, Paris battit des mains,
moitié par amusement, moitié par ironie peut-être, faisant aussi cette
fête au faste de Duvillard et à la forte poigne de ce ministère
Silviane, dont on plaisantait pendant les entr'actes.

Dans l'avant-scène du baron, c'était une passion, une bousculade.

--Vous savez, vint dire Dutheil, que notre critique influent, celui que
je vous ai amené à souper un soir, est furieux. Il s'entête à dire que
Pauline est une petite bourgeoise, touchée à la fin seulement par le
miracle, et que c'est tuer la figure que de la poser tout de suite en
sainte vierge.

--Bah! dit superbement Duvillard, qu'il discute, ça fera du bruit...
L'important est que nous ayons demain matin l'article de Massot dans _le
Globe_.

Mais, à ce sujet, les nouvelles n'étaient pas bonnes. Chaigneux, qui
avait relancé Fonsègue, déclarait que celui-ci hésitait encore, malgré
le succès, qu'il trouvait idiot. Le baron se fâcha.

--Allez dire à Fonsègue que je veux et que je me souviendrai.

Dans le fond de l'avant-scène, Rosemonde délirait d'enthousiasme.

--Mon petit Hyacinthe, je vous en supplie, menez-moi à la loge de
Silviane. Je ne peux pas attendre, il faut que je l'embrasse.

--Mais nous allons tous y aller, s'écria Duvillard, qui avait entendu.

Les couloirs débordaient, on s'écrasait jusque sur la scène. Puis, un
obstacle se présenta, la porte de la loge était fermée; et, lorsque le
baron frappa, une habilleuse répondit que madame priait ces messieurs
d'attendre.

--Oh! moi, une femme, ça ne fait rien, dit Rosemonde, en se glissant
vivement. Et vous, Hyacinthe, venez donc, ça ne fait rien non plus.

Silviane, à demi nue, se faisait essuyer les épaules et la gorge, tant
elle avait chaud. Exaltée, Rosemonde se jeta sur elle, la baisa. Elles
causèrent, la bouche presque sur la bouche, dans le flamboiement embrasé
du gaz, dans le vertige des fleurs dont l'étroite pièce était pleine.
Et, au milieu des mots brûlants d'admiration et de tendresse, Hyacinthe
entendit qu'elles promettaient de se revoir à la sortie, et que Silviane
finissait par inviter Rosemonde à venir prendre une tasse de thé chez
elle. Il eut un sourire complaisant, en disant à l'actrice:

--Votre voiture vous attend au coin de la rue Montpensier, n'est-ce pas?
Eh bien! je me charge d'y conduire la princesse. Ce sera plus simple,
vous rentrerez ensemble.

--Ah! que vous êtes mignon! cria Rosemonde. C'est entendu.

La porte fut ouverte, les hommes entrèrent, se répandirent en
félicitations. Mais il fallut vite regagner la salle pour le cinquième
acte. Et ce fut le triomphe, la salle croula, lorsque Silviane déclama
le fameux: «Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée», avec un
élancement de sainte martyre qui monte au ciel. On n'était pas plus âme.
Quand on rappela les artistes, Paris fit une ovation dernière à cette
vierge de théâtre qui jouait si bien les catins à la ville, selon le mot
de Sanier.

Duvillard, tout de suite, passa par les coulisses avec Dutheil, pour
aller prendre Silviane, pendant qu'Hyacinthe conduisait Rosemonde à la
voiture, qui stationnait au coin de la rue Montpensier. Ensuite, le
jeune homme attendit. Et il sembla tout égayé, lorsque son père, qui
arrivait avec Silviane, fut arrêté par un geste de celle-ci, comme il
voulait monter à son tour.

--Non, mon cher, pas ce soir. J'ai une amie.

La petite mine rieuse de Rosemonde était apparue, au fond du coupé. Il
demeura béant, pendant que la voiture filait, emmenant les deux femmes.
Lui qui, depuis tant de jours, travaillait à rentrer en grâce!

--Mon cher, que voulez-vous? expliquait Hyacinthe à Dutheil, un peu
choqué lui-même. J'avais d'elle par-dessus la tête, et je l'ai donnée à
Silviane.

Duvillard, étourdi, restait sur le trottoir, dans la galerie devenue
déserte, lorsque Chaigneux, qui s'en allait harassé, le reconnut, se
précipita, pour lui annoncer que Fonsègue avait réfléchi et que
l'article de Massot passerait. Dans les couloirs, on avait aussi causé
beaucoup du fameux Transsaharien.

Hyacinthe emmena son père, le réconforta, en camarade raisonnable, pour
qui la femme était une bête impure et basse.

--Viens dormir... Puisque cet article doit paraître, tu le lui porteras
demain matin, elle t'ouvrira sûrement.

Et les deux hommes, qui voulaient marcher, remontèrent l'avenue de
l'Opéra, vide et morne à cette heure, fumant, échangeant de lentes
paroles, tandis que, sur Paris endormi, passait une lamentation immense,
l'agonie d'un monde.



III


Depuis l'exécution de Salvat, Guillaume était tombé dans un grand
silence. Il semblait préoccupé, absent. Pendant des heures, il
travaillait, il fabriquait de cette poudre si dangereuse, à la formule
connue de lui seul, des manipulations d'une délicatesse extrême, pour
lesquelles il ne voulait l'aide de personne. Puis, il s'en allait, il
rentrait brisé par de longues promenades solitaires. Au milieu des
siens, il restait très doux, s'efforçait de sourire. Mais il avait
toujours l'air de revenir de très loin, dans un sursaut, lorsqu'on lui
adressait la parole.

Pierre, alors, s'imagina que son frère avait trop compté sur l'héroïsme
de son renoncement et que la perte de Marie lui était intolérable.
N'était-ce pas elle qui le hantait, qu'il regrettait, à mesure que
devenait plus prochaine la date fixée pour le mariage? Et il osa, un
soir, s'en ouvrir à lui, offrant encore de partir, de disparaître.

Aux premiers mots, Guillaume l'arrêta, dans un cri de tendresse.

--Marie! ah! mon petit frère, je l'aime trop, je t'aime trop, pour
regretter ce que j'ai fait... Non, non! vous ne me donnez que du
bonheur, vous êtes tout mon courage, toute ma force, maintenant que je
vous sais heureux l'un et l'autre... Et je t'assure, tu te trompes, je
n'ai absolument rien, c'est le travail sans doute qui m'absorbe un peu.

Ce soir-là, il voulut réagir, il se montra d'une gaieté charmante. Au
dîner, il demanda si le tapissier viendrait bientôt organiser pour le
jeune ménage les deux petites pièces que Marie occupait au-dessus du
laboratoire. Celle-ci, qui attendait paisible et souriante, sans hâte ni
gêne, depuis que le mariage était décidé, se mit alors à lui dire
joyeusement tout ce qu'elle désirait: une chambre rouge, tendue
d'andrinople à vingt sous le mètre; des meubles de sapin verni, qui lui
feraient croire qu'elle était à la campagne; enfin, un tapis par terre,
parce qu'un tapis était pour elle le comble du luxe. Et elle riait, et
il riait avec elle, l'air amusé et paternel, tandis que Pierre, que
cette bonhomie soulageait, restait convaincu qu'il s'était trompé.

Seulement, dès le lendemain, Guillaume retomba dans sa songerie. Et
l'inquiétude de Pierre recommença, lorsqu'il eut remarqué que jamais
Mère-Grand, elle aussi, ne lui avait paru si muette, dans un si haut et
si grave silence. N'osant agir près d'elle, il eut d'abord l'idée vaine
de faire causer les trois grands fils; car ni Thomas, ni François, ni
Antoine, ne savaient rien, ne voulaient rien savoir. Ils passaient les
jours chacun à sa tâche, d'une sérénité souriante, respectant, adorant
le père, simplement. Vivant à son côté, ils ne lui posaient aucune
question sur ses travaux, sur ses projets, trouvant que ce qu'il faisait
ne pouvait être que juste et bon, prêts à le faire avec lui, sans
examen, au moindre appel. Mais, évidemment, il les écartait de tout
péril, il gardait pour lui tout le sacrifice, et Mère-Grand seule était
sa confidente, celle qu'il consultait, qu'il écoutait peut-être. Aussi
Pierre, renonçant à rien deviner par les enfants, ne se préoccupa-t-il
plus que de la gravité rigide où il la voyait, surtout lorsqu'il crut
avoir surpris de fréquents entretiens, entre Guillaume et elle, dans sa
chambre, là-haut, près du logement de Marie. Ils s'y enfermaient, ils
devaient s'y livrer à des besognes longues, pendant lesquelles la
chambre semblait morte, sans un souffle.

Puis, un jour, Pierre vit Guillaume qui en sortait, avec une petite
valise d'apparence fort lourde. Tout de suite, il se souvint de la
confidence de son frère, cette poudre dont une livre aurait fait sauter
une cathédrale, cet engin destructeur qu'il voulait donner à la France
guerrière, pour lui assurer la victoire sur les autres nations, et faire
d'elle ensuite l'initiatrice, la libératrice. Et il se rappela que
Mère-Grand était seule avec lui dans le secret, qu'elle avait longtemps
couché sur des cartouches du terrible explosif, lorsque Guillaume
craignait une visite de la police. Pourquoi donc, maintenant,
déménageait-il ainsi la quantité de poudre qu'il fabriquait depuis
quelque temps? Un soupçon, une peur sourde lui donna la force de
demander brusquement à son frère:

--Tu as donc quelque crainte, que tu ne gardes rien ici? Si des choses
t'embarrassent, tu sais que tu peux tout déposer chez moi, où personne
n'ira fouiller.

Etonné, Guillaume le regarda fixement.

--Oui... J'ai su que les arrestations et les perquisitions recommencent,
depuis qu'ils ont guillotiné ce malheureux, dans la terreur où ils sont
qu'un désespéré ne le venge. Et puis, ce n'est guère prudent de garder
ici des matières d'une telle puissance de destruction. Je préfère les
mettre en lieu sûr... A Neuilly, ah! non, petit frère, ce n'est pas un
cadeau pour toi!

Il parlait d'un air calme, il avait eu à peine un tressaillement léger.

--Alors, reprit Pierre, tout est prêt, tu vas remettre prochainement ton
engin au ministre de la Guerre?

Une hésitation parut au fond de ses yeux de franchise, il fut sur le
point de mentir. Puis, tranquillement:

--Non, j'y ai renoncé. J'ai une autre idée.

Et cela était dit d'un air de décision si redoutable, que Pierre n'osa
l'interroger davantage, lui demander quelle était cette autre idée.
Mais, à partir de cette minute, une attente inquiète le laissa
frissonnant, il sentit d'heure en heure, dans le haut silence de
Mère-Grand, dans le visage de plus en plus héroïque et affranchi de
Guillaume, naître là, et grandir, et déborder sur Paris entier, l'énorme
et terrifiante chose.

Un après-midi que Thomas devait se rendre à l'usine Grandidier, on
apprit que Toussaint, le vieil ouvrier, venait d'être frappé d'une
nouvelle attaque de paralysie. Et Thomas promit de monter en passant
chez le pauvre homme, qu'il estimait, pour voir si l'on ne pourrait pas
lui être de quelque secours. Pierre voulut l'accompagner. Tous deux
partirent, vers quatre heures.

Dans l'unique pièce que les Toussaint habitaient, où ils mangeaient et
où ils couchaient, les deux visiteurs trouvèrent le mécanicien assis
près de la table, sur une chaise basse, l'air foudroyé. C'était une
hémiplégie, qui, en paralysant tout le côté droit, le bras et la jambe,
lui avait aussi envahi la face, à ce point que la parole était abolie.
Il ne poussait plus que des grognements gutturaux, incompréhensibles. La
bouche se tordait à droite, tout le bon visage rond, à la peau tannée,
aux yeux clairs, s'était contracté en un masque effrayant d'angoisse.
L'homme était terrassé à cinquante ans, la barbe inculte et blanche
comme celle d'un vieillard, les membres noueux mangés par le travail,
désormais morts à toute besogne. Et les yeux seuls vivaient, faisaient
le tour de la chambre, allaient de l'un à l'autre; tandis que madame
Toussaint, toujours grasse, même lorsqu'elle ne mangeait pas à sa faim,
restée active et de tête solide dans son malheur, s'empressait autour de
lui.

--Toussaint, c'est une bonne visite, c'est monsieur Thomas qui vient te
voir, avec monsieur l'abbé...

Elle se reprit tranquillement:

--Avec monsieur Pierre, son oncle... Tu vois bien qu'on ne t'abandonne
pas encore.

Toussaint voulut parler, mais son effort impuissant n'amena que deux
grosses larmes dans ses yeux; et il regardait les nouveaux venus d'un
air d'indicible détresse, les mâchoires tremblantes.

--Ne t'émotionne donc pas, reprit la femme. Le médecin a dit que ça ne
te valait rien.

En entrant, Pierre avait remarqué que deux personnes se levaient, se
retiraient un peu à l'écart. Et il eut la surprise de reconnaître madame
Théodore et la petite Céline, toutes les deux proprement vêtues, l'air à
leur aise. Elles étaient venues voir, l'une son frère, l'autre son
oncle, en apprenant l'accident, avec le bon coeur de tristes créatures
qui avaient connu les pires souffrances. Maintenant, elles semblaient à
l'abri de la misère noire, et Pierre se rappela ce qu'on lui avait
conté, l'extraordinaire mouvement de sympathie autour de la fillette,
après l'exécution du père, les dons nombreux, toute une lutte de
générosité à qui l'adopterait, enfin l'adoption par un ancien ami de
Salvat qui l'avait fait rentrer à l'école, en attendant de la mettre en
apprentissage, pendant que madame Théodore elle-même était placée comme
garde-malade, dans une maison de santé. C'était, pour elles deux, le
salut.

Comme Pierre s'approchait pour embrasser la petite Céline, madame
Théodore dit à celle-ci de bien remercier encore monsieur l'abbé. Elle
continuait à l'appeler respectueusement ainsi.

--C'est vous, monsieur l'abbé, qui nous avez porté bonheur. Ça ne
s'oublie pas, je lui répète toujours de ne pas oublier votre nom dans
ses prières.

--Alors, mon enfant, vous retournez à l'école?

--Oh! oui, monsieur l'abbé, je suis bien contente! Et puis, nous ne
manquons plus de rien.

Une émotion l'étrangla, elle bégaya dans un sanglot:

--Ah! si ce pauvre papa nous voyait!

Madame Théodore prenait poliment congé de madame Toussaint.

--Eh bien, adieu! nous nous en allons. C'est triste tout de même, ce qui
vous arrive, et nous avons voulu vous dire la peine que ça nous fait.
L'ennui, quand le malheur s'en mêle, c'est qu'avec du courage on ne
réussit quand même à rien... Céline, viens embrasser ton oncle... Mon
pauvre frère, je te souhaite de retrouver tes deux jambes le plus tôt
possible.

Elles baisèrent le paralytique sur les joues, elles s'en allèrent. Et
Toussaint, qui avait écouté, qui avait regardé, les suivit de ses yeux
si vifs, si intelligents encore, comme brûlé du regret et du désir de
cette vie, de cette activité où elles retournaient.

Malgré sa belle humeur coutumière, madame Toussaint fut mordue d'une
pensée jalouse.

--Ah! mon pauvre vieux, dit-elle, après avoir mis un oreiller derrière
le dos de son homme, en voilà deux qui ont eu plus de chance que nous.
Depuis qu'on a coupé la tête à ce fou de Salvat, tout leur réussit. Leur
affaire est faite, elles ont du pain sur la planche.

Puis, se tournant vers Pierre et Thomas:

--Tandis que nous autres, nous sommes bien fichus, le nez dans la
crotte, sans un espoir de nous en retirer... Que voulez-vous? nous
crèverons de faim, mon pauvre homme n'a pas été guillotiné, il n'a fait
que travailler toute sa vie, et vous le voyez, le voilà fini, comme une
vieille bête qui n'est plus bonne à rien.

Elle les fit asseoir, elle répondit à leurs questions apitoyées. Le
médecin était déjà venu deux fois, et il leur avait promis de rendre la
parole au malade, de lui permettre peut-être de faire le tour de la
chambre avec une canne. Quant à jamais se remettre sérieusement au
travail, il n'y fallait pas compter. Alors, à quoi bon? Les yeux de
Toussaint disaient qu'il aimait mieux mourir tout de suite. Lorsqu'un
ouvrier ne travaille plus, ne nourrit plus sa femme, il est mûr pour la
terre.

--Des économies, reprit-elle, il y a des gens qui me demandent si nous
avons des économies... Nous avions près de mille francs à la Caisse
d'épargne, lorsque Toussaint a eu sa première attaque. Et l'on ne
s'imagine pas ce qu'il faut de sagesse pour mettre de côté une pareille
somme; car, enfin, on n'est pas des sauvages, on se donne de temps à
autre une petite fête, un bon plat, arrosé d'une bonne bouteille... En
cinq mois de chômage forcé, avec les remèdes, avec les viandes
saignantes, nous avons mangé les mille francs, et bonté du ciel!
maintenant que ça recommence, nous ne sommes pas près de connaître le
vin cacheté et le goût du gigot à la broche.

Ce cri de la commère friande qu'elle avait toujours été, disait plus que
ses larmes contenues sa terreur du lendemain. Elle restait debout, brave
quand même; mais quel écroulement, quelle fin du monde, si elle ne
pouvait plus tenir sa chambre bien propre, cuisiner le dimanche un
morceau de veau à la casserole, attendre le retour de son homme, chaque
soir, en causant avec les voisines! Autant valait-il qu'on les jetât au
ruisseau et que le tombereau les emportât!

Thomas intervint.

--Est-ce qu'il n'existe pas un Asile des Invalides du travail, et ne
pourrait-on y faire entrer votre mari? Il me semble que sa place y est
toute marquée.

--Ah, ouiche! dit la femme, on m'en a parlé, j'ai déjà pris mes
renseignements. Ils ne prennent pas les malades dans cette maison-là.
Quand on y va, ils vous répondent qu'il y a des hôpitaux pour les
malades.

Et Pierre, d'un geste découragé, confirma l'inutilité de la démarche.
Lui, dans une brusque vision, venait de se revoir battant Paris, courant
de la baronne Duvillard, présidente, à l'administrateur général
Fonsègue, pour n'arriver à faire admettre le triste Laveuve que
lorsqu'il était mort.

Mais, à ce moment, il y eut un vagissement d'enfant tout jeune, et les
deux visiteurs furent stupéfaits de voir madame Toussaint entrer dans
l'étroit cabinet où son fils Charles avait longtemps couché, puis en
ressortir avec un poupon de vingt mois à peine, sur les bras.

--Mon Dieu! oui, expliqua-t-elle, c'est le petit de Charles. Il dormait
là, dans l'ancien lit de son père, et vous l'entendez, il s'éveille...
Imaginez-vous que, l'autre mercredi, juste la veille du jour où
Toussaint a été frappé, j'étais allée le reprendre chez la nourrice, à
Saint-Denis, parce qu'elle menaçait de le mettre à la borne, depuis que
Charles, qui se dérange, ne la payait plus. Je me disais, n'est-ce pas?
que le travail semblait recommencer et qu'on arriverait toujours à
nourrir une petite bouche comme ça. Puis, voilà que tout craque... Enfin
que voulez-vous? maintenant qu'il est ici, je ne peux pourtant pas le
descendre dans la rue.

Tout en parlant, elle marchait, elle dodelinait l'enfant, pour qu'il se
calmât. Et elle continuait, elle revenait sur la bête d'histoire, cette
bonne du marchand de vin d'en face, avec laquelle Charles avait eu la
sottise de coucher sans précaution, et qui lui avait laissé ce beau
cadeau, en se sauvant au cou d'un autre homme, comme la dernière des
traînées qu'elle était. Encore si Charles avait travaillé ainsi
qu'autrefois, avant son service militaire, lorsqu'il ne perdait pas une
heure et qu'il rapportait toute sa paye! Mais il était revenu moins
franc à la besogne, il raisonnait, il avait des idées; et, maintenant,
sans en être encore à jeter des bombes, comme ce fou de Salvat, il
perdait la moitié de ses journées à fréquenter des socialistes, des
anarchistes, qui lui brouillaient la tête. C'était un vrai chagrin de
voir un si fort, un si brave garçon tourner si mal. Et l'on assurait,
dans le quartier, qu'il y en avait beaucoup de pareils, que les
meilleurs, les plus intelligents en avaient assez de la misère, du
travail qui ne nourrit pas son homme, et qu'ils finiraient par tout
chambarder, plutôt que de vieillir sans être sûrs de manger du pain
jusqu'au bout.

--Ah! les fils ne ressemblent guère aux pères, ces gaillards-là n'auront
pas la patience de mon pauvre vieux Toussaint, qui s'est laissé manger
la peau et les os, jusqu'à n'être plus que la triste chose que vous
voyez là... Savez-vous ce que Charles a dit, lorsque, l'autre soir, il a
trouvé son père sur cette chaise, sans bras ni jambes, la langue morte?
Il s'est fâché, il lui a crié qu'il avait, sa vie entière, été une
foutue bête, de s'exterminer pour les bourgeois, qui ne lui
apporteraient pas, aujourd'hui, un verre d'eau... Puis, comme il n'est
pas méchant, au fond, il a pleuré ensuite toutes les larmes de son
corps.

L'enfant ne criait plus, elle allait et venait toujours, le berçant, le
serrant contre son coeur de bonne grand'mère. Son fils Charles ne
pourrait rien faire pour eux; peut-être une pièce de cent sous, de temps
à autre; et encore. Elle, rouillée, n'essayerait pas de se remettre à
son ancien métier de lingère. D'ailleurs, tenter même de trouver des
ménages devenait difficile, avec ce marmot sur les bras, et avec
l'autre, le grand enfant, l'infirme, qu'elle devait nettoyer et faire
manger. Quoi, alors? qu'allaient-ils devenir tous les trois? Elle ne
savait point, elle en avait le frisson, toute maternelle et brave
qu'elle voulût paraître.

Et Pierre et Thomas se sentirent l'âme bouleversée de pitié, lorsque,
dans la triste chambre de travail et de misère, si propre encore, ils
virent, sur les joues de Toussaint foudroyé, immobile, rouler de grosses
larmes. Il avait écouté sa femme, il la regardait, il regardait le
pauvre petit être endormi entre ses bras; et, désormais sans voix pour
crier sa plainte, tout crevait au fond de lui en un flot amer,
intarissable: sa longue existence de travail bafouée et dupée,
l'injustice affreuse d'un tel effort aboutissant à une telle souffrance,
la colère de se sentir là, impuissant, de voir les siens, innocents
comme lui, souffrir de son mal, mourir de sa mort. Ah! ce vieil homme,
cet éclopé du travail, finissant en bête fourbue, tombée à la borne! Et
cela était si révoltant, si monstrueux, qu'il voulut le dire, et que sa
peine s'acheva en un effroyable et rauque grognement.

--Tais-toi, ne te fais pas plus de mal, conclut madame Toussaint.
Puisque c'est comme ça, c'est comme ça.

Elle était allée recoucher le petit; et elle revenait, Thomas et Pierre
allaient lui parler de M. Grandidier, le patron de Toussaint, lorsqu'une
visite nouvelle se présenta. Ils attendirent un instant.

C'était madame Chrétiennot, la femme du petit employé, l'autre soeur
de Toussaint, plus jeune que lui de dix-huit ans. La belle Hortense, qui
avait appris la catastrophe, apportait ses regrets, correctement, bien
que son mari lui eût fait rompre à peu près tous rapports avec sa
famille, dont il avait honte. Et elle était venue en robe de petite
soie, coiffée d'un chapeau, à pavots rouges, quelle avait déjà refait
trois fois. Mais, malgré ce luxe, elle sentait la gêne, elle cachait ses
pieds, à cause de ses bottines éculées. Une récente fausse couche
l'avait beaucoup enlaidie, achevant le désastre de sa beauté blonde, si
vite fanée.

Dès le seuil, elle parut glacée par l'aspect terrifiant de son frère,
par le dénuement de cette pièce de souffrance, où elle entrait. Et,
après l'avoir embrassé, en disant son chagrin de le trouver ainsi, elle
se mit à geindre tout de suite sur son propre sort, elle conta ses
embarras, dans la crainte qu'on ne lui demandât quelque chose.

--Ah! ma chère, vous êtes certainement bien à plaindre. Mais, si vous
saviez! tout le monde a ses peines... Ainsi moi, qui suis forcée de
porter chapeau, et d'avoir des robes possibles, à cause de la situation
de mon mari, vous ne vous imaginez pas la peine que j'ai pour joindre
les deux bouts. On ne va pas loin avec trois mille francs
d'appointements, surtout lorsqu'on doit prendre là-dessus sept cents
francs de loyer. Vous me direz que nous pourrions nous loger plus
modestement; mais, non, ma chère, il me faut bien un salon, à cause des
visites que je reçois. Alors, comptez... Et il y a aussi mes deux
filles, j'ai dû les envoyer au cours, Lucienne a commencé le piano,
Marcelle a des dispositions pour le dessin... A propos, je les aurais
volontiers amenées, mais j'ai craint pour elles la trop grosse émotion.
Vous m'excusez, n'est-ce pas?

Elle dit encore toutes les contrariétés que la lamentable fin de Salvat
lui avait fait avoir avec son mari. Celui-ci, vaniteux, petit et rageur,
était outré d'avoir maintenant un guillotiné dans la famille de sa
femme; et il devenait dur pour la malheureuse, l'accusant de leurs
embarras, la rendant responsable de sa propre médiocrité, aigri chaque
jour davantage par l'étroite vie de bureau. Certains soirs, on se
querellait, elle lui tenait tête, racontait qu'elle aurait pu épouser un
médecin, qui la trouvait assez jolie pour ça, quand elle était
demoiselle de comptoir chez le confiseur de la rue des Martyrs. Et,
maintenant que la femme s'enlaidissait, que le mari se sentait condamné
à l'éternelle gêne, même avec les quatre mille francs d'appointements
rêvés, le ménage tombait de plus en plus à une existence maussade,
inquiète et querelleuse, aussi intolérable, dans la gloriole payée si
chèrement d'être un monsieur et une dame, que la misère noire des
ménages ouvriers.

--Enfin, tout de même, ma chère, dit madame Toussaint, lassée par cet
étalage des ennuis de sa belle-soeur, vous avez eu une chance, de ne
pas avoir un troisième enfant.

Hortense soupira, d'un air de soulagement profond.

--Ah! c'est bien vrai, car je me demande comment nous l'aurions élevé,
celui-là. Sans compter que Chrétiennot me faisait des scènes
abominables, en me disant que, si j'étais enceinte, il n'y était pour
rien, et que, le jour où il y aurait un troisième enfant, il me
planterait là et s'en irait vivre ailleurs... Vous savez que j'ai failli
mourir de ma fausse couche, oh! quelque chose d'affreux, dont je suis
encore détraquée. Le docteur, maintenant, dit que je mange trop mal,
qu'il me faut de la bonne nourriture. Tout ça ne fait rien, j'ai quand
même été bien contente.

--Ça se comprend, ma chère, puisque vous ne demandiez que ça.

--Evidemment, nous ne demandions que ça. Chrétiennot répétait qu'il en
danserait de joie... Et pourtant, et pourtant...

Un subit attendrissement fit trembler la voix d'Hortense.

--Quand le docteur a regardé et nous a dit que c'était un garçon, j'ai
senti un si gros regret, que j'en suis restée toute suffoquée; et j'ai
bien vu que Chrétiennot se détournait, pour ne pas qu'on remarquât sa
figure à l'envers... Nous avons deux filles, ça nous aurait fait tant de
plaisir d'avoir un fils!

Des larmes noyèrent ses yeux, elle acheva, en bégayant:

--Enfin, puisque nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d'en avoir
un, ça vaut mieux que celui-là ne soit pas venu. Il a bien fait, pour
lui et pour nous de retourner d'où il venait... Ah! n'importe! ça n'est
pas drôle, il y a vraiment trop d'embêtements dans l'existence.

Elle se leva, elle voulut partir, après avoir embrassé de nouveau son
frère; car elle craignait encore une scène, si son mari rentrait sans la
trouver chez elle. Puis, debout, elle s'attarda, elle dit qu'elle avait,
elle aussi, vu sa soeur, madame Théodore, et la petite Céline,
proprement nippées, heureuses désormais. Et elle conclut à son tour,
avec une pointe de jalousie:

--Mon mari, à moi, se contente d'aller tous les matins s'éreinter à son
bureau; jamais il ne se fera couper le cou; et personne bien sûr ne
s'avisera de laisser des rentes à Marcelle et à Lucienne... Enfin, ma
chère, ayez du courage, il faut toujours espérer que ça finira bien.

Quand elle s'en fut allée, Pierre et Thomas, avant de partir aussi, pour
se rendre à l'usine, voulurent savoir si M. Grandidier, le patron,
prévenu du malheur de Toussaint, s'était engagé à lui venir en aide. Il
n'avait encore fait qu'une promesse assez vague, ils résolurent donc de
lui parler chaudement en faveur du vieux mécanicien, depuis vingt-cinq
ans dans la maison. Le pis était qu'un ancien projet de caisse de
secours, même de caisse de retraites, mis à l'étude autrefois, avant la
crise dont l'usine se relevait, avait sombré au milieu de toutes sortes
de complications et d'obstacles. Autrement, Toussaint aurait eu
peut-être le droit d'être infirme, sans mourir complètement de faim. Il
n'y avait plus d'autre espoir, pour l'ouvrier foudroyé, que dans la
charité, sinon dans la justice du patron.

Le petit de Charles s'étant remis à pleurer, madame Toussaint venait de
le reprendre dans ses bras; et elle le promenait de nouveau, lorsque
Thomas serra la bonne main du paralytique entre les deux siennes.

--Nous reviendrons, nous ne vous abandonnerons pas. Vous savez bien
qu'on vous aime, parce que vous avez été un brave et solide
travailleur... Comptez sur nous, nous allons faire tout ce que nous
pourrons.

Et ils le laissèrent, dans la chambre morne, les yeux en larmes,
terrassé, bon pour l'abattoir; tandis que sa femme berçait autour de lui
l'enfant criard, un misérable de plus, si lourd aujourd'hui au vieux
ménage, et qui, plus tard, crèverait à son tour, de misère et d'injuste
travail.

Le travail, le travail manuel, grondant et haletant sous l'effort,
Pierre et Thomas le retrouvèrent à l'usine. Les minces tuyaux, sur les
toitures, jetaient leurs souffles rythmiques de vapeur, comme s'ils
eussent réglé la respiration même de la besogne commune. Et, dans les
ateliers divers, c'était un ronflement continu d'activité, tout un
peuple d'ouvriers en branle, forgeant, limant, perçant, au milieu du vol
des courroies et de la trépidation des machines. La journée s'achevait
dans la fièvre d'énergie coutumière, avant que le coup de cloche sonnât
le départ.

Quand Thomas demanda M. Grandidier, on lui répondit que le patron
n'avait pas reparu depuis le déjeuner; et il comprit, à cette nouvelle
extraordinaire, que quelque lamentable scène devait se passer encore
dans le pavillon silencieux, aux persiennes éternellement closes, que
l'usinier habitait à l'écart, avec sa jeune femme, folle depuis deux
ans, toujours adorablement jolie, et si ardemment aimée, qu'il n'avait
jamais voulu se séparer d'elle. Du petit atelier vitré, où Thomas
travaillait d'habitude, et où il venait de mener Pierre, pour attendre,
on voyait ce pavillon si calme, d'air si heureux, au milieu de grosses
touffes de lilas, que des toilettes claires de jeune femme et des rires
d'enfants joueurs auraient dû égayer. Et, brusquement, ils crurent
entendre un grand cri déchirant; puis, ce furent des plaintes d'animal
battu, toute une agonie violente de bête qu'on égorge. Ah! ces
hurlements, parmi le branle de l'usine en travail, comme scandés par les
jets rythmiques de la vapeur, accompagnés par le roulement sourd des
machines! Depuis le récent inventaire, les recettes doublaient, la
prospérité de la maison croissait de mois en mois, désormais
victorieuse des mauvais jours. Grandidier était en train de réaliser une
très grosse fortune, avec sa fameuse Lisette, la bicyclette populaire,
que son frère, un des administrateurs du Bon Marché, y vendait à cent
cinquante francs. Sans compter les gains énormes que lui promettait la
vogue prochaine des voitures automobiles, dès qu'il se remettrait à la
fabrication des petits moteurs, un moteur nouveau, longtemps cherché,
presque trouvé enfin. Et, dans le pavillon morne, aux persiennes
toujours closes, les affreux cris continuaient, quelque épouvantable
drame, que, cette fois, la rumeur laborieuse et prospère de l'usine ne
parvenait pas à étouffer.

Pâles, Pierre et Thomas écoutaient, se regardaient en frémissant. Puis,
tout d'un coup, les cris ayant cessé, et le pavillon tombant à un grand
silence de mort, le second dit très bas:

--D'ordinaire, paraît-il, elle est très douce, elle reste les journées
assise par terre, sur un tapis, comme une petite enfant. Il l'aime
ainsi, la couche et la lève, la caresse et la fait rire. Quelle
tristesse!... Très rarement elle a des crises, devient furieuse, veut
mordre et se tuer, en se jetant contre les murs; et, alors, il doit
lutter avec elle, car personne autre que lui ne la touche. Il tâche de
la maintenir, la garde dans ses bras, pour la calmer... Mais,
aujourd'hui, quelle terreur, quelle lamentation! Avez-vous entendu?
Jamais elle n'a dû avoir une crise si terrible.

Au bout d'un quart d'heure, dans le grand silence, Grandidier sortit du
pavillon, tête nue, livide encore. Comme il passait devant le petit
atelier vitré, et qu'il y aperçut Thomas et Pierre, il y entra, vint
s'adosser contre un étau, en homme pris d'étourdissement, hanté d'un
cauchemar. Sa face de douceur et d'énergie gardait un masque d'angoisse,
d'une infinie souffrance. Une écorchure saignait près de son oreille
gauche.

Tout de suite, il voulut parler, combattre, rentrer dans sa vie de
labeur.

--Je suis content de vous voir, mon cher Thomas. J'ai songé à ce que
vous m'avez dit, pour notre moteur. Il faut en causer encore.

En le voyant si éperdu, le jeune homme eut une inspiration charitable,
songea qu'une diversion brusque, le malheur d'un autre, le tirerait
peut-être de sa hantise.

--Sans doute, je suis venu me mettre à votre disposition... Mais,
auparavant, laissez-moi vous dire que nous sortons de chez Toussaint, ce
malheureux foudroyé par la paralysie, et que nous avons le coeur navré
d'un si effroyable sort, le dénuement complet, l'abandon au coin de la
borne, après tant d'années de travail.

Il fit valoir les vingt-cinq ans que le vieil ouvrier avait passés à
l'usine, la justice qu'il y aurait à lui tenir compte de ce long effort,
de tout ce qu'il avait donné là de sa vie de brave homme. Il demanda que
la maison lui vînt en aide, au nom de l'équité, au nom de la pitié
aussi.

--Ah! monsieur, se permit de dire Pierre à son tour, je voudrais vous
emmener un instant dans cette triste chambre, en face de ce misérable
être vieilli, usé, écrasé, qui n'a même plus la parole pour crier sa
souffrance. Il n'est pas de pire malheur à celui de mourir ainsi, dans
la désespérance de toute bonté et de toute justice.

Grandidier, muet, les avait écoutés. Puis, de grosses larmes
irrésistibles noyèrent ses yeux. Sa voix trembla, très basse.

--Le pire malheur, le connaît-on? Qui peut parler du pire malheur, s'il
n'a pas souffert le malheur des autres?... Oui, oui, ce pauvre
Toussaint, c'est triste, à son âge, d'en être réduit là, de ne savoir
s'il mangera demain. Mais je sais des tristesses aussi grandes, des
abominations qui empoisonnent l'existence davantage encore... Ah! le
pain, croire que le bonheur régnera quand tout le monde aura du pain,
quel imbécile espoir!

Dans son frisson, passait le drame si douloureux de sa vie. Etre le
patron, le maître, l'homme en train de s'enrichir, qui dispose du
capital et que les ouvriers jalousent; avoir un établissement où la
chance est rentrée, dont les machines battent monnaie, sans qu'on
paraisse avoir d'autre peine que d'empocher tous les bénéfices; et être
pourtant le plus misérable des hommes, n'avoir pas un jour qui ne soit
gâté par l'agonie du coeur, ne trouver chaque soir, en rentrant au
foyer, pour récompense et pour soutien, que la plus atroce torture
sentimentale! Tout se payait. Ce triomphateur, ce privilégié de
l'argent, sur son tas qui grossissait d'inventaire en inventaire,
sanglotait de détresse.

Il se montra très bienveillant, il promit de secourir Toussaint. Mais
que pouvait-il faire? Jamais il n'admettrait le principe d'une pension,
parce que c'était la négation même du salariat, tel qu'il fonctionnait.
Il défendait ses droits de patron très énergiquement, il répétait que
l'âpreté de la concurrence le forcerait à les exercer sans aucun abandon
possible, tant que le système actuel existerait. Sa fonction était de
faire de bonnes affaires, honnêtement. Et il regretta que ses ouvriers
n'eussent pas donné suite à leur projet d'une caisse de retraites, il
laissa même entendre qu'il les pousserait à le reprendre.

Une rougeur était remontée à ses joues, sa vie de lutte quotidienne le
reprenait, le remettait debout.

--Je voulais donc vous dire, à propos de notre petit moteur...

Et il causa longuement avec Thomas, pendant que Pierre attendait, le
coeur bouleversé, éperdu de l'universel besoin de bonheur. Celui-ci
saisissait des mots, se perdait au milieu des termes techniques.
Autrefois, l'usine avait fabriqué des petits moteurs à vapeur. Mais ils
semblaient condamnés par la pratique, on cherchait une autre force.
L'électricité, la reine prévue de demain, n'était pas encore possible, à
cause du poids des appareils qu'elle nécessitait. Et il n'y avait donc
que le pétrole, avec des inconvénients si graves, que la victoire et la
fortune seraient sûrement pour le constructeur qui le remplacerait par
un agent de force nouveau, inconnu encore. La solution du problème était
là, trouver et appliquer cette force.

--Oui, je suis pressé maintenant, dit Grandidier d'un air de grande
animation. Je vous ai laissé chercher en paix, sans vous importuner de
questions curieuses. Mais une solution devient nécessaire.

Thomas souriait.

--Encore un peu de patience, je crois être dans une bonne voie.

Et Grandidier leur serra la main à tous deux, puis s'en alla faire son
tour accoutumé, au travers de ses ateliers en branle, tandis que, dans
son silence de mort, le pavillon l'attendait, clos et frissonnant de la
douleur continue, inguérissable, où il rentrait chaque jour.

Le jour baissait déjà, lorsque Pierre et Thomas, remontés sur la butte
Montmartre, se dirigèrent vers le grand atelier vitré que le sculpteur
Jahan s'était aménagé, pour y exécuter l'ange colossal dont il avait la
commande, parmi les hangars, les ateliers, les baraquements de toutes
sortes, que nécessitait l'achèvement de la basilique du Sacré-Coeur.
Il y avait là de vastes terrains vagues, encombrés de matériaux, d'un
chaos extraordinaire de pierres de taille, de charpentes, de machines;
et, en attendant que les terrassiers vinssent faire aux alentours la
toilette dernière, des tranchées restaient béantes, des escaliers rompus
s'engouffraient, des portes bouchées d'une simple palissade menaient
encore aux substructions de l'église.

Thomas, qui s'était arrêté devant l'atelier de Jahan, désigna du doigt
une de ces portes, par où l'on descendait dans les travaux de fondation.

--Vous n'avez jamais eu l'idée de visiter les fondations de la
basilique. C'est tout un monde, et rien n'est plus intéressant... Vous
savez qu'ils y ont englouti des millions. Il leur a fallu aller chercher
le bon sol au fond de la butte, ils ont creusé plus de quatre-vingts
puits, dans lesquels ils ont coulé du béton, pour poser leur église sur
ces quatre-vingts colonnes souterraines... On ne les voit pas, mais ce
sont bien elles qui portent, au-dessus de Paris, ce monument d'absurdité
et d'affront.

Pierre s'était approché de la palissade, s'oubliait à regarder,
derrière, une porte ouverte, une sorte de palier noir, d'où s'enfonçait
un escalier. Et il rêvait à ces colonnes invisibles, à toute l'énergie
têtue, à toute la volonté de domination qui tenait l'édifice debout.

Thomas fut obligé de le rappeler.

--Hâtons-nous, voici le crépuscule. Nous ne pourrions plus rien voir.

Antoine devait les attendre chez Jahan, qui désirait leur montrer une
maquette nouvelle. Quand ils entrèrent, les deux praticiens
travaillaient encore à l'ange monumental, dont ils achevaient, en haut
d'un échafaudage, de dégrossir les ailes symétriques; tandis que le
sculpteur, assis sur une chaise basse, les bras à demi nus, les mains
tachées de terre glaise, était absorbé dans la contemplation d'une
figure haute d'un mètre, à laquelle il venait de travailler.

--Ah! c'est vous autres. Antoine vous attend depuis plus d'une
demi-heure. Je crois qu'il est sorti avec Lise pour voir le soleil se
coucher sur Paris. Mais ils vont revenir.

Et il retomba dans son silence, immobile, les yeux sur son oeuvre.

C'était une figure de femme, nue, debout et haute, d'une majesté si
auguste, dans la simplicité des lignes, qu'elle semblait géante. Sa
chevelure éparse et féconde était comme les rayons de sa face, dont la
souveraine beauté resplendissait, pareille au soleil. Et elle n'avait
qu'un geste d'offre et d'accueil, les deux bras légèrement tendus, les
mains ouvertes, pour tous les hommes.

Jahan se remit à parler lentement, dans son rêve.

--Vous vous souvenez, je voulais donner un pendant à la Fécondité que
vous avez vue, les flancs solides, capables de porter un monde. Et
j'avais une Charité dont je laissais sécher la terre, tellement je la
sentais peu, banale, poncive... Alors, j'ai eu l'idée d'une Justice.
Mais le glaive, les balances, ah! non! Ce n'était pas cette Justice-là,
vêtue de la robe, coiffée de la toque, qui m'enflammait. J'étais hanté
passionnément par l'autre, celle que les petits, que les souffrants
attendent, celle qui seule peut mettre enfin un peu d'ordre et de
bonheur parmi nous... Et je l'ai vue ainsi, toute nue, toute simple,
toute grande. Elle est le soleil, un soleil de beauté, d'harmonie et de
force, parce que le soleil est l'unique justice, brûlant au ciel pour
tout le monde, donnant du même geste, au pauvre comme au riche, sa
magnificence, sa lumière, sa chaleur, qui sont la source de toute vie...
Aussi, vous la voyez, elle se donne également de ses mains tendues, elle
accueille l'humanité entière, elle lui fait le cadeau de l'éternelle vie
dans l'éternelle beauté. Ah! être beau, être fort, être juste, c'est
tout le rêve!

Il ralluma sa pipe, éclata d'un bon rire.

--Enfin, je crois qu'elle est d'aplomb, la bonne femme... Hein? qu'en
pensez-vous?

Les deux visiteurs lui firent de grands éloges. Pierre était très ému de
retrouver, dans cette imagination d'artiste, la pensée qu'il roulait
depuis si longtemps, l'ère prochaine de la Justice, sur les ruines de ce
monde, que la Charité, après des siècles d'expérience, n'avait pu
sauver de l'écroulement final.

Gaiement, le sculpteur expliquait qu'il faisait là sa maquette, pour se
consoler un peu de son grand mannequin d'ange, dont la banalité imposée
le désespérait. On venait encore de lui adresser des observations sur
les plis de la robe, qui accusaient trop les cuisses; et il avait dû
modifier la draperie entière.

--Tout ce qu'ils voudront! cria-t-il. Ce n'est plus mon oeuvre, c'est
une commande que j'exécute, comme un maçon fait un mur. Il n'y a plus
d'art religieux, l'incroyance et la bêtise l'ont tué... Et si l'art
social, l'art humain pouvait renaître, ah! quelle gloire d'être un des
annonciateurs!

Il s'interrompit. Où diable les deux enfants, Antoine et Lise,
étaient-ils donc passés? Il ouvrit la porte de l'atelier toute grande;
et, dans le terrain vague, parmi les déblais, on aperçut les fins
profils d'Antoine très grand, de Lise très frêle et petite, se détachant
sur l'immensité de Paris, que dorait l'adieu du soleil. De son bras
robuste de jeune colosse tendre, il la soutenait, la faisait marcher
désormais sans fatigue; tandis qu'elle, d'une grâce mince de fillette
enfin épanouie, devenue femme, levait les yeux sur les siens, avec un
sourire d'infinie gratitude, pour se donner toute, à jamais.

--Ah! les voici qui reviennent... Vous savez que le miracle est
aujourd'hui complet. Et comment vous dire ma joie! Elle me désespérait,
j'avais même renoncé à lui faire apprendre à lire, je la laissais les
jours entiers dans un coin, les jambes et la langue nouées, ainsi qu'une
innocente... Et voilà que votre frère est venu, s'y est pris je ne sais
de quelle façon. Elle l'a écouté, l'a compris, s'est mise avec lui à
lire, à écrire, à être intelligente et gaie. Puis, comme ses jambes ne
se déliaient pas, qu'elle gardait son air infirme de naine souffreteuse,
il a commencé par l'apporter ici dans ses bras, il l'a forcée de
marcher en la soutenant, si bien qu'aujourd'hui elle marche enfin toute
seule. Positivement, en quelques semaines, elle a grandi, elle est
devenue élancée et charmante... Oui, oui, je vous assure, c'est toute
une seconde naissance, une création véritable. Regardez-les.

Antoine et Lise s'avançaient toujours lentement. Et de quelle vie les
baignait le vent du soir, qui montait de la grande ville, éclatante et
chaude de soleil! S'il avait choisi pour l'instruire cet endroit
d'horizon sublime, de grand air charriant tant de germes, c'était sans
doute que nulle part au monde il n'aurait pu lui souffler plus d'âme,
plus de force. L'amante enfin venait d'être faite par l'amant. Il avait
pris la femme endormie, sans mouvement et sans pensée; puis, il l'avait
éveillée, l'avait créée, l'avait aimée, pour en être aimé. Et elle était
son oeuvre, elle était lui.

--Eh bien! soeurette, tu n'es donc plus lasse?

Elle sourit divinement.

--Oh! non! c'est si bon, c'est si beau, de marcher ainsi devant soi...
Avec Antoine, je veux bien aller toujours ainsi, simplement.

On s'égaya, et Jahan dit de son air de bonne humeur:

--Espérons qu'il ne te mènera pas si loin. Vous êtes arrivés maintenant,
ce n'est pas moi qui vous empêcherai d'être heureux.

Antoine s'était planté devant la figure de la Justice, à laquelle le
jour tombant semblait donner un frémissement de vie. A cette heure
tendre, une telle sensibilité d'art l'exaltait, que des larmes parurent
dans ses yeux. Et il murmura:

--Oh! divine simplicité, divine beauté!

Lui, récemment, avait terminé un bois d'après Lise, tenant un livre à la
main, éveillée à l'intelligence, à l'amour, qui était un chef-d'oeuvre
de vérité et d'émotion. Cette fois, il avait réalisé son désir, en
attaquant le bois directement, devant le modèle. Et il était dans un
moment d'espoir infini, rêvant des oeuvres grandes et originales, où
il ferait vivre à jamais toute son époque.

Mais Thomas voulait rentrer. On serra la main de Jahan, qui, sa journée
finie, remettait son paletot, pour ramener sa soeur Lise chez eux, rue
du Calvaire.

--A demain, Lise, dit Antoine, qui se pencha pour la baiser.

Elle se haussa, elle lui donna ses yeux, qu'il avait ouverts à la vie.

--A demain, Antoine.

Dehors, le crépuscule tombait. Et Pierre, qui était sorti le premier,
eut, à cette minute vague, une vision dont l'inattendu le stupéfia
d'abord. Il aperçut nettement son frère Guillaume sortant de la porte,
du trou béant qui descendait aux substructions de la basilique.
Vivement, il put le voir franchir la palissade, puis affecter d'être là
par hasard, comme s'il arrivait de la rue Lamarck. Quand il aborda ses
deux fils, l'air ravi de la rencontre, en racontant qu'il remontait de
Paris, Pierre se demanda s'il avait rêvé. Mais un regard inquiet que lui
jeta son frère, lui rendit sa certitude. Et ce fut alors en lui un
malaise devant cet homme qui ne mentait jamais, une angoisse
soupçonneuse d'être enfin sur la trace de tout ce qu'il redoutait, de
tout ce qu'il sentait, depuis quelque temps, s'agiter de formidable,
dans la petite maison de paix et de travail.

Ce soir-là, lorsque Guillaume, ses deux fils et son frère rentrèrent
dans le vaste atelier ouvert sur Paris, il était si noyé de crépuscule
qu'ils le crurent vide. On n'avait pas encore allumé les lampes.

--Tiens! dit Guillaume, il n'y a personne.

La voix de François monta de l'ombre, tranquille, un peu basse.

--Mais si, je suis là.

Il était resté à sa table; et, ne voyant plus clair pour lire, quittant
le livre des yeux, il songeait, le menton dans la main, les regards
perdus au loin sur Paris peu à peu envahi de ténèbres. Tout
l'après-midi, il avait travaillé là, sans même lever la tête. L'époque
de son examen approchait, il vivait dans une tension continue de son
cerveau, la plus forte qu'il pouvait donner. Et cette solitude, cette
ombre étaient toutes pleines de ce jeune homme, immobile ainsi, la face
au-dessus de son livre.

--Comment! tu es là, tu travailles! reprit le père. Pourquoi n'as-tu pas
demandé une lampe?

--Non, je regardais Paris, reprit François lentement. C'est singulier
comme la nuit y descend par degrés, d'un air d'intelligence. Le dernier
quartier éclairé a été, là-bas, la montagne Sainte-Geneviève, ce plateau
du Panthéon, où toute connaissance et toute science ont grandi. Les
écoles, les bibliothèques, les laboratoires sont encore dorés d'un rayon
de soleil, lorsque les bas quartiers des marchands plongent déjà dans
les ténèbres. Je ne veux pas dire que l'astre nous aime, à l'Ecole
Normale, mais je vous affirme qu'il s'attarde sur nos toits, lorsqu'il
n'est plus nulle part.

Il se mit à rire de sa plaisanterie, et l'on sentait pourtant son
ardente foi à l'effort cérébral, toute sa vie donnée à ce travail
intellectuel, qui, selon lui, pouvait seul faire la vérité, décider de
la justice, créer le bonheur.

Un silence régna. Paris, de plus eu plus, tombait à la nuit, noir,
immense, mystérieux. Une à une, alors, des étincelles y brillèrent.

--On allume les lampes, dit encore François. Le travail va partout
reprendre.

Guillaume, qui rêvait à son tour, hanté par son idée fixe, s'écria:

--Le travail, oui, sans doute! Mais pour qu'il donne toute sa moisson,
il faut qu'une volonté le féconde... Il y a quelque chose de supérieur
au travail.

Thomas et Antoine s'étaient rapprochés. Et François demanda, en leur nom
comme au sien:

--Quoi donc, père?

--L'action.

Les trois fils se turent un instant, envahis par la solennité de
l'heure, frémissants sous les grandes vagues obscures, qui montaient de
l'océan indistinct de la ville. Puis, une voix jeune répondit, sans
qu'on sût laquelle:

--L'action n'est que du travail.

Et Pierre sentit croître encore son inquiétude, n'ayant pas la paix
respectueuse, la foi muette des trois grands fils. De nouveau, l'énorme
et terrifiante chose venait de se dresser, énigmatique. Et un immense
frisson passait, dans l'obscurité qui s'était faite, en face de ce Paris
noir, où s'allumaient les lampes, pour toute une nuit passionnée de
travail.



IV


Ce jour-là, une grande cérémonie devait avoir lieu à la basilique du
Sacré-Coeur. Dix mille pèlerins assisteraient à une bénédiction
solennelle du Saint-Sacrement. Et, en attendant quatre heures, l'heure
fixée, Montmartre allait être envahi, les pentes noires de monde, les
boutiques d'objets religieux assiégées, les buvettes débordantes, toute
une fête foraine; tandis que la grosse cloche, la Savoyarde, sonnerait à
la volée, au-dessus de ce peuple en liesse.

Comme Pierre, le matin, entrait dans le grand atelier, il vit que
Guillaume et Mère-Grand s'y trouvaient seuls; et un mot qu'il entendit
l'arrêta, le fit écouter, sans scrupule, caché derrière une haute
bibliothèque tournante. Mère-Grand, assise à sa place habituelle, près
du vitrage, travaillait. Guillaume parlait bas, debout devant elle.

--Mère, tout est prêt, c'est pour aujourd'hui.

Elle laissa tomber son ouvrage, leva les yeux, très pâle.

--Ah!... Vous êtes décidé.

--Oui, irrévocablement. A quatre heures, je serai là-bas, tout sera
fini.

--C'est bien, vous êtes le maître.

Il y eut un terrible silence. La voix de Guillaume semblait venir de
loin, comme déjà hors du monde. On le sentait inébranlable, tout entier
à son rêve tragique, à son idée fixe de martyre, désormais cristallisée,
enfoncée en plein crâne. Mère-Grand le regardait de ses pâles yeux de
femme héroïque, vieillie dans la souffrance des autres, dans
l'abnégation et le dévouement d'un coeur intrépide, que l'idée seule
du devoir exaltait. Elle l'avait aidé à régler les moindres détails,
elle savait donc son effroyable dessein; et, si la justicière qui était
en elle, après tant d'iniquités vues et endurées, acceptait l'idée des
expiations farouches, le monde purifié par la flamme du volcan, elle
croyait trop à la nécessité d'être brave et de vivre sa vie jusqu'au
bout, pour qu'elle pût jamais trouver la mort bonne et féconde.

--Mon fils, reprit-elle doucement, j'ai vu grandir votre projet, il ne
m'a ni surprise ni révoltée, je l'ai admis comme la foudre, comme le feu
même du ciel, d'une pureté et d'une force souveraines. A toute heure, je
vous ai soutenu, j'ai voulu être votre conscience et votre volonté...
Mais, une fois encore, il faut que je vous le dise: on ne déserte pas la
vie.

--Mère, c'est inutile, j'ai donné ma vie, je ne puis la reprendre... Ne
voulez-vous donc plus être ma volonté, comme vous le dites, celle qui
doit rester et agir?

Elle ne répondit pas, elle l'interrogea elle-même, avec une gravité
lente.

--Alors, il est inutile que je vous parle des enfants, de moi, de la
maison... Vous avez bien réfléchi, vous êtes résolu?

Et, comme il disait oui, simplement, elle répéta:

--C'est bien, vous êtes le maître... Je serai celle qui reste et qui
agit. N'ayez aucune crainte, votre testament est en bonnes mains. Tout
ce que nous avons arrêté ensemble, sera fait.

De nouveau, ils se turent. Puis, elle demanda encore:

--A quatre heures, au moment de cette bénédiction?

--Oui, à quatre heures.

Elle le regardait toujours de ses pâles yeux, d'une simplicité, d'une
grandeur surhumaine, dans sa mince robe noire. Et ce regard d'infinie
vaillance, de tristesse profonde aussi, le bouleversa brusquement
d'émotion. Ses mains tremblèrent, il demanda:

--Mère, voulez-vous que je vous embrasse?

--Ah! de grand coeur, mon fils. Si votre devoir n'est pas le mien,
vous voyez que je le respecte, et que je vous aime.

Ils s'embrassèrent, et quand Pierre, glacé, se montra, Mère-Grand avait
repris paisiblement son ouvrage, tandis que Guillaume allait et venait,
mettait un peu d'ordre sur une planche du laboratoire, de son air actif
accoutumé.

A midi, au moment du déjeuner, il fallut attendre un instant Thomas, qui
se trouvait en retard. Les deux autres grands fils, François et Antoine,
rentrés depuis longtemps, plaisantaient, se fâchaient avec des rires, en
disant qu'ils mouraient de faim. Marie avait justement fait une crème,
et elle en était très fière, elle criait qu'on allait tout manger, que
les gens en retard n'en auraient pas. Aussi, lorsque Thomas parut,
fut-il accueilli par des huées.

--Mais ce n'est pas ma faute, expliqua-t-il. J'ai eu la bêtise de
remonter par la rue de la Barre, et vous n'avez pas l'idée dans quelle
foule je suis tombé. Sûrement, les dix mille pèlerins ont campé là. On
m'a dit qu'on en avait empilé tant qu'on avait pu dans l'abri
Saint-Joseph. Les autres ont dû coucher dehors. Et, à cette heure, ils
mangent un peu partout, dans les terrains vagues, jusque sur les
trottoirs. On ne peut pas poser le pied, sans craindre d'en écraser un.

Le déjeuner fut très gai, d'une gaieté que Pierre trouva excessive et
comme jouée. Cependant, les enfants ne devaient rien savoir de
l'effrayante chose, toujours présente et invisible, dans l'éclatant
soleil de cette belle journée de juin. Etait-ce donc que, par moments,
durant les courts silences qui se faisaient, entre deux éclats joyeux,
la vérité passait, l'obscur pressentiment des grandes tendresses qu'un
deuil menace? Guillaume pourtant avait son bon sourire de tous les
jours, un peu pâli peut-être, la voix d'une douceur de caresse. Mais
jamais Mère-Grand n'avait paru plus muette ni plus grave, à cette table
si fraternelle, qu'elle présidait en reine mère, obéie et respectée. Et
la crème de Marie eut un joli succès, on la félicita, on la fit rougir.
Brusquement, un lourd silence tomba de nouveau, un froid de mort souffla
et blêmit les visages, pendant que les petites cuillers achevaient de
vider les assiettes.

--Ah! ce bourdon! s'écria François, il est vraiment obsédant, on en a la
tête grosse, et qui éclate!

La Savoyarde s'était mise à sonner, un son pesant, dont les ondes
obstinées s'envolaient sur Paris immense. Tous l'écoutaient.

--Est-ce qu'elle va sonner comme ça jusqu'à quatre heures? demanda
Marie.

--Oh! à quatre heures, dit Thomas, au moment de la bénédiction, ce sera
bien autre chose. La grande volée, le branle d'allégresse, le chant de
triomphe!

Guillaume souriait toujours.

--Oui, oui, ceux qui voudront ne pas en avoir les oreilles cassées,
feront bien de fermer leurs fenêtres. Le pis est que, si Paris ne veut
pas l'entendre, il l'entend tout de même, et jusqu'au Panthéon, m'a-t-on
dit.

Mère-Grand restait muette et impassible. Ce qui offensait Antoine,
c'était l'abominable imagerie religieuse que les pèlerins s'arrachaient,
ces Jésus de bonbonnière, la poitrine ouverte, montrant leur coeur
sanguinolent. Rien n'était d'une matérialité plus répugnante, d'une
imagination d'art plus basse et plus gros