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Title: Oeuvres de Blaise Pascal - Nouvelle Édition. Tome Second.
Author: Voltaire, 1694-1778, Pascal, Blaise, 1623-1662, Condorcet, Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, marquis de, 1743-1794, Neufchateau, François de
Language: French
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Extrait des Œuvres de Blaise Pascal. Tome second. Paris: Lefèvre,
1819.



NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES DE PASCAL.


Les notes marquées C sont celles que Condorcet a jointes à son
édition _in_-8º., et celles après lesquelles est un V sont de
Voltaire. De ces dernières, les unes ont été publiées pour la
première fois dans l'édition _in_-8º. que Voltaire fit faire à
Genève en 1778; les autres avoient été déjà employées par Condorcet
dans l'édition de 1776.



NOTES DE VOLTAIRE ET DE CONDORCET SUR LES PENSÉES DE PASCAL.


(1) Et je m'y sens tellement disproportionné, que je crois pour moi
la chose absolument impossible.

    Il l'a trouvée très-possible dans les Provinciales. V.

(2) Cet art que j'appelle l'art de persuader...... consiste en trois
parties essentielles.

    Mais ce n'est pas là l'art de persuader, c'est l'art
    d'argumenter. V.

(3) Je voudrois que la chose fût véritable, et qu'elle fût si connue,
que je n'eusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la
source de tous les défauts des raisonnements.

    Locke, le Pascal des Anglois, n'avoit pu lire Pascal. Il vint
    après ce grand homme, et ces pensées paraissent, pour la première
    fois, plus d'un demi-siècle après la mort de Locke. Cependant
    Locke, aidé de son seul grand sens, dit toujours: _Définissez les
    termes._ V.

(4) Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il
auroit pu faire.

    Cela n'est pas vrai dans les sciences: il n'y a personne qui
    croie qu'il eût pu faire les principes mathématiques de Newton.
    Cela n'est pas vrai en belles-lettres; quel est le fat qui ose
    croire qu'il auroit pu faire l'Iliade et l'Énéide? V.

(5) Je les voudrois nommer basses, communes, familières; ces noms-là
leur conviennent mieux; je hais les mots d'enflure.

    C'est la chose que vous haïssez; car pour le mot, il vous en faut
    un qui exprime ce qui vous déplaît. V.

    Voici un moyen de découvrir la vérité, qui me paroît avoir
    échappé à tous les philosophes. Il est tiré de la relation d'un
    voyage fait aux Moluques, en 1760, par le capitaine Dryden.

    »On emploie dans ces îles une singulière méthode de découvrir la
    vérité; voici en quoi elle consiste: quand on veut savoir si un
    homme a commis ou n'a pas commis une certaine action, et que des
    gens qui ont acheté, pour une somme assez modique, le droit de
    s'en informer, n'ont pas eu l'esprit de découvrir la vérité, ils
    font lier fortement les jambes de l'accusé entre des planches;
    ensuite on serre entre ces planches un certain nombre de coins de
    bois, à force de bras et de coups de maillet. Pendant ce temps-là
    les rechercheurs interrogent tranquillement le patient, font
    écrire ses réponses, ses cris, les demi-mots que les tourments
    lui arrachent, et ils ne le laissent en repos qu'après être
    parvenus à le faire évanouir deux ou trois fois par la force de
    la douleur, et que le médecin, témoin de l'opération, a déclaré
    que, si on continue, le patient mourra dans les tourments.
    Quelquefois il arrive que les rechercheurs n'ont pas eu besoin de
    recourir à ce moyen pour se croire sûrs de la vérité, mais qu'il
    leur reste un léger scrupule; alors ils ordonnent, qu'avant de
    punir l'accusé, on recourra à la méthode infaillible des maillets
    et des coins. A la vérité, ils remplissent de tourments horribles
    les derniers moments de cet infortuné; mais ces aveux, extorqués
    par la torture, rassurent leur conscience, et au sortir de là,
    ils en dînent bien plus tranquillement: quand ils voient que
    l'accusé a pu avoir des complices, ils ont grand soin de recourir
    à leur méthode favorite. Enfin, il y des crimes pour lesquels on
    l'ordonne par pure routine, et où cette clause est de style.

    »Ces rechercheurs, aussi stupides que féroces, ne se sont pas
    encore avisés d'avoir le moindre doute sur la bonté de leur
    méthode. Ils forment une caste à part. On croit même, dans ces
    îles, qu'ils sont d'une race d'hommes particulière, et que les
    organes de la sensibilité manquent absolument à cette espèce. En
    effet, il y a des hommes fort humains dans les mêmes îles. La
    première caste même est formée de gens très-polis, très-doux et
    très-braves. Ceux-là passent leur vie à danser; et portant de
    grand chapeaux de plumes, ils se croiroient déshonorés, s'il
    dansoient avec un homme de la caste des rechercheurs; mais ils
    trouvent très-bon que ces rechercheurs gardent le privilége
    exclusif d'écraser, entre des planches, les jambes de toutes les
    castes.

    »On m'a assuré que, quelques personnes de la caste des lettrés
    s'étant avisées de dire tout haut qu'il y avoit des moyens plus
    humains et plus sûrs de découvrir la vérité, les rechercheurs à
    maillets les ont fait taire, en les menaçant de les brûler à
    petit feu, après leur avoir _préalablement_ brisé les jambes; car
    le crime de n'être pas du même avis que les rechercheurs est un
    de ceux pour lesquels ils ne manquent jamais d'employer leur
    méthode.

    »Des politiques profonds prétendent que, depuis ce temps-là, les
    rechercheurs sont eux-mêmes convaincus de l'absurdité de leur
    méthode; que, s'ils l'emploient encore de temps en temps sur des
    accusés obscurs, c'est afin de ne pas laisser rouiller cette
    vieille arme, et de la tenir toujours prête pour effrayer leurs
    ennemis, ou pour s'en venger.

    »J'ai lu qu'il y avoit eu autrefois en Europe des usages aussi
    abominables; mais ils n'y subsistent plus depuis long-temps. Pour
    les conserver au milieu d'un siècle éclairé, et des mœurs douces
    de l'Europe, il auroit fallu, dans les magistrats de ce pays, un
    mélange d'imbécillité et de cruauté, portées toutes deux à un si
    haut point, que ce seroit calomnier la nature humaine que de l'en
    supposer capable.» C.

    (_Voyage aux Moluques_, tome II, page 232.)

(6) _Tout le paragraphe I de l'article IV._

    Cette éloquente tirade ne prouve autre chose, sinon que l'homme
    n'est pas Dieu. Il est à sa place comme le reste de la nature,
    imparfait, parce que Dieu seul peut être parfait; ou, pour mieux
    dire, l'homme est borné, et Dieu ne l'est pas. V.

(7) Que la terre lui paroisse comme un point, au prix du vaste tour
que décrit le soleil.

    La superstition avoit-elle dégradé Pascal au point de n'oser
    penser que c'est la terre qui tourne, et d'en croire plutôt le
    jugement des dominicains de Rome que les preuves de Copernic, de
    Keppler et de Galilée[1]? C.

(8) C'est une sphère infinie, dont le centre est partout, la
circonférence nulle part.

    Cette belle expression est de Timée de Locres: Pascal étoit digne
    de l'inventer; mais il faut rendre à chacun son bien. V.

(9) Quand l'univers l'écraseroit, l'homme seroit encore plus noble
que ce qui le tue.

    Que veut dire ce mot, _noble_? Il est bien vrai que ma pensée est
    autre chose, par exemple, que le globe du soleil: mais est-il
    bien prouvé qu'un animal, parce qu'il a quelques pensées, est
    plus noble que le soleil, qui anime tout ce que nous connoissons
    de la nature? Est-ce à l'homme à en décider? Il est juge et
    partie. On dit qu'un ouvrage est supérieur à un autre, quand il a
    coûté plus de peine à l'ouvrier, et qu'il est d'un usage plus
    utile; mais en a-t-il moins coûté au Créateur de faire le soleil
    que de pétrir un petit animal, haut d'environ cinq pieds, qui
    raisonne bien ou mal? Qui des deux est le plus utile au monde, ou
    de cet animal, ou de l'astre qui éclaire tant de globes? Et en
    quoi quelques idées reçues dans un cerveau sont-elles préférables
    à l'univers matériel? V.

(10) Je blâme également, et ceux qui prennent le parti de louer
l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le
prennent de le divertir.

    Hélas! si vous aviez souffert le divertissement, vous auriez vécu
    davantage. V.

(11) Les autres disent: cherchez le bonheur en vous divertissant, et
cela n'est pas vrai.

    En vous divertissant vous aurez du plaisir; et cela est
    très-vrai. Nous avons des maladies; Dieu a mis la petite-vérole
    et les vapeurs au monde. Hélas encore! hélas Pascal! on voit bien
    que vous êtes malade. V.

(12) _Tout le paragraphe I._

    On n'a point besoin de toute cette métaphysique pour expliquer
    les effets que produit l'amour de la gloire. Il est impossible à
    quelqu'un qui vit dans une société nombreuse et policée, de ne
    pas voir combien, dans la dépendance où il est sans cesse des
    autres hommes, il lui est avantageux d'être l'objet de leur
    enthousiasme. «Mais on s'occupe plus de ce que la postérité dira
    de nous, que de ce qu'en disent nos contemporains. Mais on
    sacrifie sa vie entière à une gloire dont on ne jouira jamais,
    mais on court à une mort certaine.» Tel est l'effet du désir si
    naturel d'être estimés des autres hommes, lorsque ce désir est
    porté jusqu'à l'enthousiasme. Il en est de même de l'amour
    physique, qui n'est que le désir de jouir: laissez l'enthousiasme
    en faire une passion; alors on poignarde sa maîtresse, on meurt
    pour elle. Le hasard peut amener des circonstances où un amant
    aimera mieux mourir d'une mort cruelle que de jouir de la femme
    qu'il adore.

    Ne pourroit-on pas dire que l'enthousiasme consiste à se
    présenter vivement, à la fois, toutes les jouissances que notre
    passion peut répandre sur un long espace de temps? alors on jouit
    comme si on les réunissoit toutes; on craint, comme si un instant
    pouvoit nous faire éprouver, à la fois, toutes les douleurs d'une
    longue vie: et lorsque ce sentiment a épuisé toute la force de
    nos organes, qu'il ne nous en reste plus pour raisonner, nous ne
    pouvons plus nous apercevoir si ces jouissances sont impossibles.

    Cet état d'espérances enivrantes est en lui-même un plaisir, et
    un plaisir assez grand pour préférer ces jouissances imaginaires
    à des plaisirs réels et présents. Car on se tromperoit dans tous
    les raisonnements qu'on fait sur les passions, si on se bornoit à
    ne compter que les plaisirs ou les peines des sens qu'elles font
    éprouver. Les différents sentiments de désir, de crainte, de
    ravissement, d'horreur, etc. qui naissent des passions, sont
    accompagnés de sensations physiques, agréables ou pénibles,
    délicieuses ou déchirantes. On rapporte ces sensations à la
    région de la poitrine; et il paroît que le diaphragme[2] en est
    l'organe. Le sentiment très-vif de plaisir et de douleur dont
    cette partie du corps est susceptible, dans les hommes
    passionnés, suffiroit peut-être pour expliquer ce que les
    passions offrent, en apparence, de plus inexplicable. C.

(13) La vanité est si ancrée, etc. _tout le paragraphe_.

    Oui, vous couriez après la gloire de passer un jour pour le fléau
    des jésuites, le défenseur de Port-Royal, l'apôtre du jansénisme,
    le réformateur des Chrétiens. V.

(14) Le présent n'est jamais notre but. Le passé et le présent sont
nos moyens; le seul avenir est notre objet.

    Il est faux que nous ne pensions point au présent; nous y pensons
    en étudiant la nature, et en faisant toutes les fonctions de la
    vie: nous pensons aussi beaucoup au futur. Remercions l'auteur de
    la nature de ce qu'il nous donne cet instinct qui nous emporte
    sans cesse vers l'avenir. Le trésor le plus précieux de l'homme,
    est cette espérance qui adoucit nos chagrins, et qui nous peint
    des plaisirs futurs dans la possession des plaisirs présents. Si
    les hommes étoient assez malheureux pour ne s'occuper jamais que
    du présent, on ne semeroit point, on ne bâtiroit point, on ne
    planteroit point, on ne pourvoiroit à rien, on manqueroit de tout
    au milieu de cette fausse jouissance. Un esprit comme Pascal
    pouvoit-il donner dans un lieu commun comme celui-là? La nature a
    établi que chaque homme jouiroit du présent, en se nourrissant,
    en faisant des enfants, en écoutant des sons agréables, en
    occupant sa faculté de penser et de sentir, et qu'en sortant de
    ces états, souvent au milieu de ces états mêmes, il penseroit au
    lendemain, sans quoi il périroit de misère aujourd'hui. Il n'y a
    que les enfants et les imbécilles qui ne pensent qu'au présent;
    faudra-t-il leur ressembler? V.

    On connoît ce vers de M. de V.:

      Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie.

    Et celui-ci de Manilius:

      _Victuri semper agimus, nec vivimus unquàm._

(15) Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne! vérités
en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

    Il n'est point ridicule que les lois de la France et de l'Espagne
    diffèrent; mais il est très-impertinent que ce qui est juste à
    Romorantin soit injuste à Corbeil; qu'il y ait quatre cents
    jurisprudences diverses dans le même royaume, et surtout que,
    dans un même parlement, on perde dans une chambre le procès qu'on
    gagne dans une autre chambre. V.

(16) Se peut-il rien de plus plaisant qu'un homme ait droit de me
tuer parce qu'il demeure au-delà de l'eau, et que son prince a
querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui?

    Plaisant n'est pas le mot propre; il falloit _démence exécrable_.
    V.

(17) Le plus sage des législateurs disoit que, pour le bien des
hommes, il faut souvent les piper.

    On ne manquera pas d'accuser l'éditeur qui a rassemblé ces
    Pensées éparses, d'être un athée, ennemi de toute morale; mais je
    prie les auteurs de cette objection, de considérer que ces
    Pensées sont de Pascal, et non pas de moi; qu'il les a écrites en
    toutes lettres; que si elles sont d'un athée, c'est Pascal qui
    étoit athée, et non pas moi; qu'enfin, puisque Pascal est mort,
    ce seroit peine perdue que de le calomnier.

    Il est beau de voir dans cet article M. de V. prendre contre
    Pascal la défense de l'existence de Dieu[3]; mais que diront ceux
    à qui il en coûte tant pour convenir qu'un vivant puisse avoir
    raison contre un mort? C.

(18) Combien un avocat, bien payé par avance, trouve-t-il plus juste
la cause qu'il plaide!

    Je compterois plus sur le zèle d'un homme espérant une grande
    récompense que sur celui d'un homme l'ayant reçue. V.

(19) _Tout le paragraphe XIX._

    Ces idées ont été adoptées par Locke. Il soutient qu'il n'y a nul
    principe inné; cependant il paroît certain que les enfants ont un
    instinct, celui de l'émulation, celui de la pitié, celui de
    mettre, dès qu'ils le peuvent, les mains devant leur visage quand
    il est en danger, celui de reculer pour mieux sauter dès qu'ils
    sautent. V.

(20) Je crois qu'il seroit presque aussi heureux qu'un roi, qui.....

    Tous ceux qui ont attaqué la certitude des connoissances humaines
    ont commis la même faute. Ils ont fort bien établi que nous ne
    pouvons parvenir, ni dans les sciences physiques, ni dans les
    sciences morales, à cette certitude rigoureuse des propositions
    de la géométrie, et cela n'étoit pas difficile; mais ils ont
    voulu en conclure que l'homme n'avoit aucune règle sûre pour
    asseoir son opinion sur ces objets, et ils se sont trompés en
    cela. Car il y a des moyens sûrs de parvenir à une très-grande
    probabilité dans plusieurs cas; et dans un grand nombre,
    d'évaluer le degré de cette probabilité. C.

      Être heureux comme un roi, dit le peuple hébété. V.

(21) Que deux hommes voient de la neige, ils expriment tous deux la
vue de ce même objet par les mêmes mots.....

    Il y a toujours des différences imperceptibles entre les choses
    les plus semblables; il n'y a jamais eu peut-être deux œufs de
    poule absolument les mêmes, mais qu'importe? Leibnitz devoit-il
    faire un principe philosophique de cette observation triviale? V.

(22) C'est ce qui a donné lieu à ces titres, aussi fastueux en effet,
quoique non[4] en apparence, que cet auteur qui crève les yeux, _de
omni scibili_.

    Qui crève les yeux ne veut pas dire ici qui se montre évidemment:
    il signifie tout le contraire. V.

(23) Cela étant bien compris, je crois qu'on s'en tiendra au
repos.....

    Tout cet article, d'ailleurs obscur, semble fait pour dégoûter
    des sciences spéculatives. En effet, un bon artiste en
    haute-lisse, en horlogerie, en arpentage, est plus utile que
    Platon. V.

(24) La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait
peine.

    Il eût plutôt fallu dire à l'infini. Mais souvenons-nous que ces
    pensées jetées au hasard étoient des matériaux informes qui ne
    furent jamais mis en œuvre. V.

(25) _Tout le paragraphe XXV._

    Cette pensée paroît un sophisme, et la fausseté consiste dans ce
    mot d'_ignorance_, qu'on prend en deux sens différents. Celui qui
    ne sait ni lire, ni écrire, est un ignorant; mais un
    mathématicien, pour ignorer les principes cachés de la nature,
    n'est pas au point d'ignorance d'où il étoit parti quand il
    commença à apprendre à lire. Newton ne savoit pas pourquoi
    l'homme remue son bras quand il le veut; mais il n'en étoit pas
    moins savant sur le reste. Celui qui ne sait point l'hébreu, et
    qui sait le latin, est savant, par comparaison, avec celui qui ne
    sait que le françois. V.

(26) L'âme est jetée dans le corps pour y faire un séjour de peu de
durée.

    Pour dire l'_âme est jetée_, il faudroit être sûr qu'elle est
    substance, et non qualité. C'est ce que presque personne n'a
    recherché, et c'est par où il faudroit commencer, en
    métaphysique, en morale, etc. V.

(27) Mais quand j'y ai regardé de plus près, etc. _tout l'alinéa_.

    Ce mot, _ne voir que nous_, ne forme aucun sens. Qu'est-ce qu'un
    homme qui n'agiroit point, et qui est supposé se contempler?
    Non-seulement je dis que cet homme seroit un imbécille, inutile à
    la société; mais je dis que cet homme ne peut exister. Car cet
    homme que contempleroit-il? Son corps, ses pieds, ses mains, ses
    cinq sens? ou il seroit un idiot, ou bien il feroit usage de tout
    cela. Resteroit-il à contempler sa faculté de penser? Mais il ne
    peut contempler cette faculté qu'en l'exerçant. Ou il ne pensera
    à rien, on bien il pensera aux idées qui lui sont déjà venues, ou
    il en composera de nouvelles; or il ne peut avoir d'idées que du
    dehors. Le voilà donc nécessairement occupé, ou de ses sens, ou
    de ses idées; le voilà donc hors de soi, ou imbécille. Encore une
    fois, il est impossible à la nature humaine de rester dans cet
    engourdissement imaginaire, il est absurde de le penser, il est
    insensé d'y prétendre. L'homme est né pour l'action, comme le feu
    tend en haut et la pierre en bas. N'être point occupé, et
    n'exister pas, c'est la même chose pour l'homme; toute la
    différence consiste dans les occupations douces ou tumultueuses,
    dangereuses ou utiles. Job a bien dit: «L'homme est né pour le
    travail, comme l'oiseau pour voler»; mais l'oiseau, en volant,
    peut être pris au trébuchet. C.

(28) Un roi qui se voit est un homme plein de misères, et qui les
ressent comme un autre.

    Toujours le même sophisme. Un roi qui se recueille pour penser
    est alors très-occupé; mais s'il n'arrêtoit sa pensée que sur
    soi, en disant à soi-même: _je règne_, et rien de plus, il seroit
    un idiot. V.

(29) Les hommes ont un instinct secret, etc. _et le reste de
l'alinéa_.

    Cet instinct secret étant le premier principe et le fondement
    nécessaire de la société, il vient plutôt de la bonté de Dieu, et
    il est plutôt l'instrument de notre bonheur que le ressentiment
    de notre misère. Je ne sais pas ce que nos premiers pères
    faisoient dans le paradis terrestre; mais si chacun d'eux n'avoit
    pensé qu'à soi, l'existence du genre humain étoit bien hasardée.
    N'est-il pas absurde de penser qu'ils avoient des sens parfaits,
    c'est-à-dire, des instruments d'actions parfaits, uniquement pour
    la contemplation? Et n'est-il pas plaisant que des têtes
    pensantes puissent imaginer que la paresse est un titre de
    grandeur, et l'action un rabaissement de notre nature? V.

(30) Lorsque Cynéas disoit à Pyrrhus, etc.

    L'exemple de Cinéas est bon dans les satires de Despréaux, mais
    non dans un livre philosophique. Un roi sage peut être heureux
    chez lui; et de ce qu'on nous donne Pyrrhus pour fou, cela ne
    conclut rien pour le reste des hommes. V.

(31) L'homme est si malheureux, qu'il s'ennuieroit, même sans aucune
cause étrangère d'ennui, par le propre état de sa condition
naturelle.

    Ne seroit-il pas aussi vrai de dire que l'homme est si heureux en
    ce point, et que nous avons tant d'obligation à l'auteur de la
    nature, qu'il a attaché l'ennui à l'inaction, afin de nous forcer
    par là à être utiles au prochain et à nous-mêmes? V.

(32) _Le paragraphe V._

    La nature ne nous rend pas toujours malheureux. Pascal parle
    toujours en malade qui veut que le monde entier souffre. V.

(33) _Le paragraphe VI._

    Cette comparaison assurément n'est pas juste. Des malheureux
    enchaînés, qu'on égorge l'un après l'autre, sont malheureux
    non-seulement parce qu'ils souffrent, mais encore parce qu'ils
    éprouvent ce que les autres hommes ne souffrent pas. Le sort
    naturel d'un homme n'est, ni d'être enchaîné, ni d'être égorgé;
    mais tous les hommes sont faits, comme les animaux, les plantes,
    pour croître, pour vivre un certain temps, pour produire leur
    semblable, et pour mourir. On peut, dans une satire, montrer
    l'homme, tant qu'on voudra, du mauvais côté; mais, pour peu qu'on
    se serve de sa raison on avouera que, de tous les animaux,
    l'homme est le plus parfait, le plus heureux, et celui qui vit le
    plus long-temps; car ce qu'on dit des cerfs et des corbeaux n'est
    qu'une fable: au lieu donc de nous étonner et de nous plaindre du
    malheur et de la brièveté de la vie, nous devons nous étonner et
    nous féliciter de notre bonheur et de sa durée. A ne raisonner
    qu'en philosophe, j'ose dire qu'il y a bien de l'orgueil et de la
    témérité à prétendre que, par notre nature, nous devons être
    mieux que nous ne sommes. V.

(34) Nous allons montrer que toutes les opinions du peuple sont
très-saines.

    Pascal prouve dans cet article que les préjugés du peuple sont
    fondés sur des raisons, mais non pas que le peuple ait raison de
    les avoir adoptés. C.

(35) Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont
sûres, si on veut récompenser le mérite; car tous diroient qu'ils
méritent.

    Cela mérite explication. Guerre civile, si le prince de Conti
    dit: J'ai autant de mérite que le grand Condé; si Retz dit: Je
    vaux mieux que Mazarin; si Beaufort dit: Je l'emporte sur
    Turenne, et s'il n'y a personne pour les mettre à leur place.
    Mais quand Louis XIV arrive, et dit: Je ne récompenserai que le
    mérite; alors plus de guerre civile. V.

(36) _Les paragraphes V et VI._

    Ces articles ont besoin d'explication, et semblent n'en pas
    mériter. V.

(37) Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un; c'est à moi à céder.

    Non. Turenne avec un laquais sera respecté par un traitant qui en
    aura quatre. V.

(38) Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges,
leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrés, etc.

    Les sénateurs romains avoient le laticlave. V.

(39) Les seuls gens de guerre ne se sont pas déguisés de la sorte.

    Aujourd'hui c'est tout le contraire, on se moqueroit d'un médecin
    qui viendroit tâter le pouls et contempler votre chaise percée en
    soutane. Les officiers de guerre, au contraire, vont partout avec
    leurs uniformes et leurs épaulettes. V.

(40) Les Suisses s'offensent d'être dits gentilshommes, et prouvent
la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois.

    Pascal étoit mal informé. Il y avoit de son temps, et il y a
    encore dans le sénat de Berne des gentilshommes aussi anciens que
    la maison d'Autriche. Ils sont respectés, ils sont dans les
    charges. Il est vrai qu'ils n'y sont pas par droit de naissance,
    comme les nobles y sont à Venise. Il faut même à Bâle renoncer à
    sa noblesse pour entrer dans le sénat. V.

(41) Cet habit, c'est une force; il n'en est pas de même d'un cheval
bien enharnaché à l'égard d'un autre.

    Bas et indigne de Pascal. V.

(42) Le peuple a des opinions très-saines, par exemple, d'avoir
choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie.

    Il semble qu'on ait proposé au peuple de jouer à la boule ou de
    faire _des vers_. Non, mais ceux qui ont des organes grossiers
    cherchent des plaisirs où l'âme n'entre pour rien; ceux qui ont
    un sentiment plus délicat veulent des plaisirs plus fins: il faut
    que tout le monde vive. V.

(43) Le port règle ceux qui sont dans le vaisseau; mais où
trouverons-nous ce point dans la morale?

    Dans cette seule maxime, reçue de toutes les nations: Ne faites
    pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. V.

(44) _Le paragraphe VI._

    Un certain peuple a eu une loi par laquelle on faisoit pendre un
    homme qui avoit bu à la santé d'un certain prince: il eût été
    juste de ne point boire avec cet homme, mais il étoit un peu dur
    de le pendre: cela étoit établi, mais cela étoit abominable. V.

(45) Sans doute que l'égalité des biens est juste.

    L'égalité des biens n'est pas juste. Il n'est pas juste que, les
    parts étant faites, des étrangers mercenaires, qui viennent
    m'aider à faire mes moissons, en recueillent autant que moi. V.

(46) Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce
qui est fort fût juste.

    Pascal semble se rapprocher ici des idées de Hobbes, et le plus
    dévot des philosophes de son siècle est, sur la nature du juste
    et de l'injuste, du même avis que le plus irréligieux. C.

(47) _Tout le paragraphe X._

    Selon Platon, les bonnes lois sont celles que les citoyens aiment
    plus que leur vie; l'art de faire aimer aux hommes les lois de
    leur patrie étoit, selon lui, le grand art des législateurs. Il y
    a loin d'un philosophe d'Athènes à un philosophe du faubourg
    Saint-Jacques. C.

(48) L'extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême défaut.

    Ce n'est pas l'extrême esprit, c'est l'extrême vivacité et
    volubilité de l'esprit qu'on accuse de folie; l'extrême esprit
    est l'extrême justesse, l'extrême finesse; l'extrême étendue
    opposée diamétralement à la folie. L'extrême défaut d'esprit est
    un manque de conception, un vide d'idées; ce n'est point la
    folie, c'est la stupidité. La folie est un dérangement dans les
    organes, qui fait voir plusieurs objets trop vite, ou qui arrête
    l'imagination sur un seul avec trop d'application et de violence.
    Ce n'est point non plus la médiocrité qui passe pour bonne, c'est
    l'éloignement des deux vices opposés; c'est ce qu'on appelle
    _juste milieu_, et non _médiocrité_. On ne fait cette remarque,
    et quelques autres dans ce goût, que pour donner des idées
    précises. C'est plutôt pour éclaircir que pour contredire. V.

(49) Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand j'en
vois quelques-unes dans l'histoire, elles me plaisent fort. Mais
enfin elles n'ont pas été tout-à-fait cachées, puisqu'elles ont été
sues; ce peu par où elles ont paru en diminue le mérite, car c'est là
le plus beau de les avoir voulu cacher[5].

    Voici une action dont la mémoire mérite d'être conservée, et à
    qui il ne me paroît pas possible qu'on puisse appliquer la
    réflexion de Pascal.

    Le vaisseau que montoit le chevalier de Lordat, étoit prêt à
    couler à fond à la vue des côtes de France. Il ne savoit pas
    nager; un soldat, excellent nageur, lui dit de se jeter avec lui
    dans la mer, de le tenir par la jambe, et qu'il espère le sauver
    par ce moyen. Après avoir long-temps nagé, les forces du soldat
    s'épuisent; M. de Lordat s'en aperçoit, l'encourage; mais enfin
    le soldat lui déclare qu'ils vont périr tous deux.--Et si tu
    étois seul?--Peut-être pourrois-je encore me sauver. Le chevalier
    de Lordat lui lâche la jambe, et tombe au fond de la mer. C.

    Et comment l'histoire en a-t-elle pu parler, si on ne les a pas
    sues? V.

(50) Pourquoi faire plutôt quatre espèces de vertus que dix?

    On a remarqué, dans un Abrégé de l'Inde et de la guerre misérable
    que l'avarice de la Compagnie française soutint contre l'avarice
    anglaise; on a remarqué, dis-je, que les brames peignent la vertu
    belle et forte avec dix bras, pour résister à dix péchés
    capitaux. Les missionnaires ont pris la vertu pour le diable. V.

(51) _Tout le paragraphe XXXI._

    Il est faux que les petits soient moins agités que les grands. Au
    contraire, leurs désespoirs sont plus vifs, parce qu'ils ont
    moins de ressources. De cent personnes qui se tuent à Londres et
    ailleurs, il y en a quatre-vingt-dix-neuf du bas peuple, et à
    peine une de condition relevée. La comparaison de la roue est
    ingénieuse et fausse. V.

(52) _Tout le paragraphe XXXIII._

    Il auroit fallu dire d'_être aussi vicieux que lui_[6]; cet
    article est trop trivial, et indigne de Pascal. Il est clair que,
    si un homme est plus grand que les autres, ce n'est pas parce que
    ses pieds sont aussi bas, mais parce que sa tête est plus élevée.
    V.

(53) _Paragraphe XLVII._

    L'on s'imagine d'ordinaire qu'Alexandre et César sont sortis de
    chez eux dans le dessein de conquérir la terre: ce n'est point
    cela. Alexandre succéda à Philippe dans le généralat de la Grèce,
    et fut chargé de la juste entreprise de venger les Grecs des
    injures du roi de Perse; il battit l'ennemi commun, et continua
    ses conquêtes jusqu'à l'Inde, parce que le royaume de Darius
    s'étendoit jusqu'à l'Inde: de même que le duc de Marlborough
    seroit venu jusqu'à Lyon sans le maréchal de Villars. A l'égard
    de César, il étoit un des premiers de la république: il se
    brouilla avec Pompée, comme les jansénistes avec les molinistes,
    et alors ce fut à qui s'extermineroit: une seule bataille, où il
    n'y eut pas dix mille hommes de tués, décida de tout. Au reste,
    la pensée de Pascal est peut-être fausse en un sens. Il falloit
    la maturité de César pour se démêler de tant d'intrigues; et il
    est peut-être étonnant qu'Alexandre, à son âge, ait renoncé au
    plaisir pour faire une guerre si pénible. V.

(54) En écrivant ma pensée, elle m'échappe quelquefois, etc.

    Les idées de Platon sur la nature de l'homme sont bien plus
    philosophiques que celles de Pascal. Platon regardoit l'homme
    comme un être qui naît avec la faculté de recevoir des
    sensations, d'avoir des idées, de sentir du plaisir et de la
    douleur; les objets que le hasard lui présente, l'éducation, les
    lois, le gouvernement, la religion, agissent sur lui, et forment
    son intelligence, ses opinions, ses passions, ses vertus et ses
    vices. Il ne seroit rien de ce que nous disons que la nature l'a
    fait, si tout cela avoit été autrement. Soumettons-le à d'autres
    agents, et il deviendra ce que nous voudrons qu'il soit, ce qu'il
    faudroit qu'il fût pour son bonheur, et pour celui de ses
    semblables; qui osera fixer des termes à ce que l'homme pourroit
    faire de grand et de beau? Mais ne négligeons rien. C'est l'homme
    tout entier qu'il faut former, et il ne faut abandonner au
    hasard, ni aucun instant de sa vie, ni l'effet d'aucun des objets
    qui peuvent agir sur lui[7]. V.

(55) Platon et Aristote.... étoient d'honnêtes gens qui rioient comme
les autres avec leurs amis.

    Cette expression, _honnêtes gens_, a signifié, dans l'origine,
    les hommes qui avoient de la probité. Du temps de Pascal, elle
    signifioit les gens de bonne compagnie; et maintenant ceux qui
    ont de la naissance ou de l'argent. C.

    Non, monsieur, les honnêtes gens sont ceux à la tête desquels
    vous êtes. V.

(56) Je mets en fait que, si tous les hommes savoient ce qu'ils
disent les uns des autres, il n'y auroit pas quatre amis dans le
monde.

    Dans l'excellente comédie du _Plain dealer_, l'homme au franc
    procédé (excellente à la manière angloise), le Plain dealer dit à
    un personnage: Tu te prétends mon ami; voyons, comment le
    prouverois-tu?--Ma bourse est à toi,--Et à la première fille
    venue. Bagatelle.--Je me battrois pour toi.--Et pour un démenti;
    ce n'est pas là un grand sacrifice.--Je dirai du bien de toi à la
    face de ceux qui te donneront des ridicules.--Oh! si cela est, tu
    m'aimes. V.

(57) A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus
d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence
entre les hommes.

    Il y a très-peu d'hommes vraiment originaux; presque tous se
    gouvernent, pensent et sentent par l'influence de la coutume et
    de l'éducation. Rien n'est si rare qu'un esprit qui marche dans
    une route nouvelle; mais parmi cette foule d'hommes qui vont de
    compagnie, chacun a de petites différences dans la démarche, que
    les vues fines aperçoivent. V.

(58) .... Ils ne savent pas que j'en juge par ma montre.

    En ouvrage de goût, en musique, en poésie, en peinture, c'est le
    goût qui tient lieu de montre; et celui qui n'en juge que par
    règles, en juge mal. V.

(59) Il y en a qui masquent toute la nature. Il n'y a point de roi
parmi eux, mais un auguste monarque; point de Paris, mais une
capitale du royaume.

    Ceux qui écrivent en beau françois les gazettes pour le profit
    des propriétaires de ces fermes dans les pays étrangers, ne
    manquent jamais de dire: «Cette auguste famille entendit vêpres
    dimanche, et le sermon du révérend père N. Sa majesté joua aux
    dés en haute personne. On fit l'opération de la fistule à son
    éminence.» V.

(60) La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage, est de
savoir celle qu'il faut mettre la première.

    Quelquefois. Mais jamais on n'a commencé ni une histoire, ni une
    tragédie par la fin, ni aucun travail. Si on ne sait souvent par
    où commencer, c'est dans un éloge, dans une oraison funèbre, dans
    un sermon, dans tous ces ouvrages de pur appareil, où il faut
    parler sans rien dire. V.

(61) Il est difficile de rien obtenir de l'homme que par le plaisir,
qui est la monnoie pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut.

    Le plaisir n'est pas la monnoie, mais la denrée pour laquelle on
    donne tant de monnoie qu'on veut. V.

(62) Il (Épictète) veut que l'homme soit humble.

    Si Épictète a voulu que l'homme fût humble, vous ne deviez donc
    pas dire que l'humilité n'a été recommandée que chez nous. V.

(63) Montaigne, né dans un état chrétien, fait profession de la
religion catholique.

    On vient de faire un livre pour prouver que Montaigne étoit bon
    chrétien. Selon nos zélés, tout grand homme des siècles passés
    étoit croyant, tout grand homme vivant est incrédule. Leur
    première loi est de chercher à nuire; l'intérêt de leur cause ne
    marche qu'après. C.

(64) Les principales raisons des pyrrhoniens sont que nous n'avons
aucune certitude de la vérité des principes....

    Les pyrrhoniens absolus ne méritoient pas que Pascal parlât
    d'eux. V.

(65) N'y ayant point de certitude hors la foi, si l'homme est créé
par un Dieu bon, ou par un démon méchant....

    La foi est une grâce surnaturelle. C'est combattre et vaincre la
    raison que Dieu nous a donnée, c'est croire fermement et
    aveuglément un homme qui ose parler au nom de Dieu, au lieu de
    recourir soi-même à Dieu. C'est croire ce qu'on ne croit pas. Un
    philosophe étranger, qui entendit parler de la foi, dit que
    c'était se mentir à soi-même. Ce n'est pas là de la certitude;
    c'est de l'anéantissement. C'est le triomphe de la théologie sur
    la faiblesse humaine. V.

(66) La raison démontre qu'il n'y a point deux nombres carrés dont
l'un soit double de l'autre.

    Ce n'est point le raisonnement, c'est l'expérience et le
    tâtonnement qui démontrent cette singularité et tant d'autres. V.

(67) Tous se plaignent, princes, sujets, etc.

    Je sais qu'il est doux de se plaindre; que, de tout temps, on a
    vanté le passé pour injurier le présent; que chaque peuple a
    imaginé un âge d'or, d'innocence, de bonne santé, de repos et de
    plaisir, qui ne subsiste plus. Cependant j'arrive de ma province
    à Paris; on m'introduit dans une très-belle salle où douze cents
    personnes écoutent une musique délicieuse: après quoi toute cette
    assemblée se divise en petites sociétés qui vont faire un
    très-bon souper, et après ce souper elles ne sont pas absolument
    mécontentes de la nuit. Je vois tous les beaux-arts en honneur
    dans cette ville, et les métiers les plus abjects bien
    récompensés, les infirmités très-soulagées, les accidents
    prévenus; tout le monde y jouit ou espère jouir, ou travaille
    pour jouir un jour, et ce dernier partage n'est pas le plus
    mauvais. Je dis alors à Pascal: Mon grand homme, êtes-vous fou?

    Je ne nie pas que la terre n'ait été souvent inondée de malheurs
    et de crimes, et nous en avons eu notre bonne part. Mais
    certainement, lorsque Pascal écrivoit, nous n'étions pas si à
    plaindre. Nous ne sommes pas non plus si misérables aujourd'hui.

      Prenons toujours ceci, puisque Dieu nous l'envoie;
        Nous n'aurons pas toujours tels passe-temps. V.

(68) Qu'y a-t-il de plus ridicule et de plus vain que ce que
proposent les stoïciens?

    La morale des stoïciens étoit fondée sur la nature même,
    quoiqu'elle semble toujours la combattre. Ces philosophes avoient
    observé que les passions violentes, l'enthousiasme, la folie
    même, non-seulement donnent à l'homme la force de supporter la
    douleur, mais l'y rendoient souvent insensible; et comme il est
    une foule de douleurs que notre prudence et nos lumières ne
    peuvent ni prévenir, ni soulager; comme la crainte de la douleur
    est l'instrument avec lequel les tyrans dégradent l'homme et le
    rendent misérable, les stoïciens jugèrent, avec raison, que l'on
    ne pourroit opposer aux maux où nous a soumis la nature un remède
    à la fois plus utile et plus sûr que d'exciter dans notre âme un
    enthousiasme durable, qui, s'augmentant en même temps que la
    douleur, par nos efforts, pour nous roidir contre elle, nous y
    rendît presque insensibles; cet enthousiasme avoit contre la
    douleur la même force que le délire, et cependant laissoit à
    l'âme le libre usage dt toutes ses facultés. Ainsi le stoïcien
    dit: La douleur n'est point un mal, et il cessa presque de la
    sentir. Le même remède s'applique encore, avec plus de succès,
    aux maux de l'âme, plus cruels que ceux du corps. Celle du sage
    s'élève si haut, que les opprobres, les injustices, ne peuvent y
    atteindre. L'amour de l'ordre, porté jusqu'à l'enthousiasme, fut
    sa seule passion, et la rendit inaccessible à toute autre. Le
    bonheur du stoïcien consistoit dans le sentiment de la force et
    de la grandeur de son âme; la foiblesse et le crime étoient donc
    les seuls maux qui pussent le troubler, et, occupé de se
    rapprocher des dieux, en faisant du bien aux hommes, il savoit
    mourir quand il ne lui en restoit plus à faire.

    Si donc on peut regarder comme des enthousiastes les sectateurs
    de cette morale, on ne peut se dispenser de reconnoître dans son
    inventeur un génie profond et une âme sublime. C.

    Il est vrai que c'est le sublime des Petites-Maisons; mais il est
    bien respectable. V.

(69) Ce désir (de la vérité et du bonheur) nous est laissé, tant pour
nous punir que pour nous faire sentir d'où nous sommes tombés.

    Comment peut-on dire que le désir du bonheur, ce grand présent de
    Dieu, ce premier ressort du monde moral, n'est qu'un juste
    supplice? O éloquence fanatique! V.

(70) Quelle chimère est-ce donc que l'homme?

    Vrai discours de malade. V.

(71) Que ceux qui combattent la religion[8] apprennent au moins
quelle elle est avant que de la combattre. Si cette religion se
vantoit d'avoir une vue claire de Dieu, et de le posséder à découvert
et sans voile[9], ce seroit la combattre que de dire qu'on ne voit
rien dans le monde qui le montre avec cette évidence. Mais
puisqu'elle dit, au contraire, que les hommes sont dans les
ténèbres[10] et dans l'éloignement de Dieu....

(72) Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des
routes si différentes, selon qu'il y aura des biens éternels à
espérer, ou non, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens
et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être
notre premier objet.

    Il ne s'agit pas encore ici de la sublimité et de la sainteté de
    la religion chrétienne, mais de l'immortalité de l'âme, qui est
    le fondement de toutes les religions connues, excepté de la
    juive; je dis excepté de la juive, parce que ce dogme n'est
    exprimé dans aucun endroit du Pentateuque, qui est le livre de la
    loi juive; parce que nul auteur juif n'a pu y trouver aucun
    passage qui désignât ce dogme; parce que, pour établir
    l'existence reconnue de cette opinion si importante, si
    fondamentale, il ne suffit pas de la supposer, de l'inférer de
    quelques mots dont on force le sens naturel: mais il faut qu'elle
    soit énoncée de la façon la plus positive et la plus claire;
    parce que, si la petite nation juive avoit eu quelque
    connoissance de ce grand dogme avant Antiochus Épiphane, il n'est
    pas à croire que la secte des Sadducéens, rigides observateurs de
    la loi, eût osé s'élever contre la croyance fondamentale de la
    loi juive.

    Mais qu'importe en quel temps la doctrine de l'immortalité et de
    la spiritualité de l'âme a été introduite dans le malheureux pays
    de la Palestine? Qu'importe que Zoroastre aux Perses, Numa aux
    Romains, Platon aux Grecs, aient enseigné l'existence et la
    permanence de l'âme? Pascal veut que tout homme, par sa propre
    raison, résolve ce grand problème. Mais lui-même le peut-il?
    Locke, le sage Locke, n'a-t-il pas confessé que l'homme ne peut
    savoir si Dieu ne peut accorder le don de la pensée à tel être
    qu'il daignera choisir? N'a-t-il pas avoué par là qu'il ne nous
    est pas plus donné de connoître la nature de notre entendement
    que de connoître la manière dont notre sang se forme dans nos
    veines? Jescher a parlé; il suffit.

    Quand il est question de l'âme, il faut combattre Épicure,
    Lucrèce, Pomponace, et ne pas se laisser subjuguer par une
    faction de théologiens du faubourg Saint-Jacques, jusqu'à couvrir
    d'un capuce une tête d'Archimède. V.

(73) La mort nous doit mettre dans un état éternel de bonheur ou de
malheur, ou d'anéantissement.

    Il n'y eut ni malheur éternel, ni anéantissement dans les
    systèmes des Bracmanes, des Egyptiens, et chez plusieurs sectes
    grecques. Enfin ce qui parut aux Romains de plus vraisemblable,
    ce fut cet axiome tant répété dans le sénat et sur le théâtre:
    «Que devient l'homme après la mort? Ce qu'il étoit avant de
    naître.» Pascal raisonne ici contre un mauvais Chrétien, contre
    un Chrétien indifférent qui ne pense point à sa religion, qui
    s'étourdit sur elle. Mais il faut parler à tous les hommes, il
    faut convaincre un Chinois et un Mexicain, un déiste et un athée.
    J'entends des déistes et des athées qui raisonnent, et qui par
    conséquent méritent qu'on raisonne avec eux; je n'entends pas des
    petits-maîtres. V.

(74) Comme je ne sais d'où je viens, aussi ne sais-je ou je vais; je
sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais, ou
dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à
laquelle des deux conditions je dois être éternellement en partage.

    Si vous ne savez où vous allez, comment savez-vous que vous
    tombez infailliblement ou dans le néant, ou dans les mains d'un
    Dieu irrité? Qui vous a dit que l'Etre suprême peut être irrité?
    N'est-il pas infiniment plus probable que vous serez entre les
    mains d'un Dieu bon et miséricordieux? Et ne peut-on pas dire de
    la nature divine ce que le poète philosophe des Romains en a dit.
    V.

      _Ipsa suis pollens opibus, nihil indiga nostrî,
      Nec benè promeritis capitur, neque tangitur ira._

      LUCR. lib. 2, v. 649.

(75) Un homme dans un cachot, ne sachant si son arrêt est donné,
n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre.... il est contre la
nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt
est donné, mais à jouer et à se divertir.

    Il semble qu'il manque quelque chose à ce raisonnement de Pascal.
    Sans doute il est absurde de ne pas employer son temps à la
    recherche d'une chose qu'on peut connoître, et dont la
    connoissance nous est d'une importance infinie. Mais un homme qui
    seroit persuadé que cette connoissance est impossible à acquérir,
    que l'esprit humain n'a aucun moyen d'y parvenir, peut, sans
    folie, demeurer dans le doute; il peut y demeurer tranquille,
    s'il croit qu'un Dieu juste n'a pu faire dépendre l'état futur
    des hommes de connoissances auxquelles leur esprit ne sauroit
    atteindre.

    Un homme, enfermé dans un cachot, ne sachant pas si son arrêt est
    donné, mais sûr de son innocence, et comptant sur l'équité de ses
    juges, n'ayant aucun moyen d'apprendre encore ce que porte son
    arrêt, pourroit l'attendre tranquillement, et ne seroit alors que
    raisonnable et ferme. Il faut donc commencer par prouver qu'il
    n'est pas impossible que l'homme parvienne à quelque connoissance
    certaine sur la vie future. C.

(76) Ce sont des personnes qui ont ouï dire que les belles manières
du monde consistent à faire ainsi l'emporté.

    Cette capucinade n'auroit jamais été répétée par un Pascal, si le
    fanatisme janséniste n'avoit pas ensorcelé son imagination.
    Comment n'a-t-il pas vu que les fanatiques de Rome en pouvoient
    dire autant à ceux qui se moquoient de Numa et d'Égérie? les
    énergumènes d'Égypte aux esprits sensés qui rioient d'Isis,
    d'Osiris et d'Horus? le sacristain de tous les pays aux honnêtes
    gens de tous les pays? V.

(77) Si on leur fait rendre compte des raisons qu'ils ont de douter
de la religion, ils diront des choses si foibles et si basses, qu'ils
persuaderont plutôt du contraire.

    Ce n'est donc pas contre ces insensés méprisables que vous devez
    disputer; mais contre des philosophes trompés par des arguments
    séduisants. V.

(78) Qu'ils soient au moins honnêtes gens, s'ils ne peuvent encore
être chrétiens.

    Il s'agit ici de savoir si l'opinion de l'immortalité de l'âme
    est vraie, et non pas si elle annonce plus d'_esprit_, _une âme
    plus élevée_ que l'opinion contraire; si elle est plus _gaie_, ou
    _de meilleur air_. Il faut croire cette grande vérité, parce
    qu'elle est prouvée, et non parce que cette croyance excitera les
    autres hommes à avoir en nous plus de confiance. Cette manière de
    raisonner ne seroit propre qu'à faire des hypocrites. D'ailleurs
    il me semble que c'est moins d'après les opinions d'un homme sur
    la métaphysique, ou la morale, qu'il faut se confier en lui, ou
    s'en défier, que d'après son caractère; et, s'il est permis de
    s'exprimer ainsi, d'après sa constitution morale. L'expérience
    paroît confirmer ce que j'avance ici. Ni Constantin, ni Théodose,
    ni Mahomet, ni Innocent III, ni Marie d'Angleterre, ni Philippe
    II, ni Aureng-zeb, ni Jacques Clément, ni Ravaillac, ni Balthazar
    Gérard, ni les brigands qui dévastèrent l'Amérique, ni les
    capucins qui conduisoient les troupes piémontoises au dernier
    massacre des Vaudois, n'ont jamais élevé le moindre doute sur
    l'immortalité de l'âme. En général même, ce sont les hommes
    foibles, ignorants et passionnés, qui commettent des crimes: et
    ces mêmes hommes sont naturellement portés à la superstition. C.

(79) Par les lumières naturelles..... nous sommes incapables de
connoître, ni ce qu'il est, ni s'il est.

    Il est étrange que Pascal ait cru qu'on pouvoit deviner le péché
    originel par la raison, et qu'il dise qu'on ne peut connoître par
    la raison si Dieu est. C'est apparemment la lecture de cette
    pensée qui engagea le père Hardouin à mettre Pascal dans sa liste
    ridicule des athées. Pascal eût manifestement rejeté cette idée,
    puisqu'il la combat en d'autres endroits. En effet, nous sommes
    obligés d'admettre des choses que nous ne concevons pas.
    «J'existe, donc quelque chose existe de toute éternité,» est une
    proposition évidente: cependant, comprenons-nous l'éternité? C.

(80) Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons
naturelles, ou l'existence de Dieu, ou la Trinité..... parce que je
ne me sentirois pas assez fort....

    Encore une fois, est-il possible que ce soit Pascal qui ne se
    sente pas assez fort pour prouver l'existence de Dieu! V.[11]

(81) C'est une chose admirable que jamais auteur canonique n'a dit:
Il n'y a point de vide, donc il y a un Dieu.

    Voilà un plaisant argument: Jamais la Bible n'a dit comme
    Descartes: Tout est plein, donc il y a un Dieu. V.

(82) Ne parier point que Dieu est, c'est parier qu'il n'est pas.

    Il est évidemment faut de dire: Ne point parier que Dieu est,
    c'est parier qu'il n'est pas; car celui qui doute et demande à
    s'éclaircir, ne parie assurément ni pour, ni contre. D'ailleurs
    cet article paroît un peu indécent et puéril: cette idée de jeu,
    de perte et de gain, ne convient point à la gravité du sujet. De
    plus, l'intérêt que j'ai à croire une chose n'est pas une preuve
    de l'existence de cette chose. Vous me promettez l'empire du
    monde, si je crois que vous avez raison. Je souhaite alors de
    tout mon cœur que vous ayez raison; mais, jusqu'à ce que vous me
    l'ayez prouvé, je ne puis vous croire. Commencez, pourroit-on
    dire à Pascal, par convaincre ma raison: j'ai intérêt, sans
    doute, qu'il y ait un Dieu; mais si dans votre système, Dieu
    n'est venu que pour si peu de personnes, si le petit nombre des
    élus est si effrayant, si je ne puis rien du tout par moi-même,
    dites-moi, je vous prie, quel intérêt j'ai à vous croire. N'ai-je
    pas un intérêt visible à être persuadé du contraire? De quel
    front osez-vous me montrer un bonheur infini, auquel, d'un
    million d'hommes, un seul à peine a droit d'aspirer! Si vous
    voulez me convaincre, prenez-vous-y d'une autre façon, et n'allez
    pas tantôt me parler de jeux de hasard, de pari, de croix et de
    pile, et tantôt m'effrayer par les épines que vous semez sur le
    chemin que je veux et que je dois suivre. Votre raisonnement ne
    serviroit qu'à faire des athées, si la voix de toute la nature ne
    nous crioit qu'il y a un Dieu avec autant de force que ces
    subtilités ont de foiblesse. V.

(83) Combien y a-t-il peu de choses démontrées! Les preuves ne
convainquent que l'esprit. La coutume fait nos preuves les plus
fortes.

    Coutume n'est pas ici le mot propre. Ce n'est pas par coutume
    qu'on croit qu'il fera jour demain. C'est par une extrême
    probabilité. Ce n'est point par les sens, par le corps, que nous
    nous attendons à mourir; mais notre raison, sachant que tous les
    hommes sont morts, nous convainc que nous mourrons aussi.
    L'éducation, la coutume fait sans doute des musulmans et des
    chrétiens, comme le dit Pascal. Mais la coutume ne fait pas
    croire que nous mourrons, comme elle nous fait croire à Mahomet
    ou à Paul, selon que nous avons été élevés à Constantinople ou à
    Rome. Ce sont choses fort différentes. V.

(84) Nulle autre religion n'a jamais demandé à Dieu de l'aimer et de
le suivre.

    Épictète esclave, et Marc-Aurèle empereur, parlent
    continuellement d'aimer Dieu et de le suivre. V.

(85) Dieu étant caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est
caché, n'est pas la véritable.

    Pourquoi vouloir toujours que Dieu soit caché? On aimeroit mieux
    qu'il fût manifeste. V.

(86) Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion
chrétienne, etc. _Tout cet alinéa et le suivant._

    Heureusement il fut dans les décrets de la divine Providence que
    Dioclétien protégeât notre sainte religion pendant dix-huit
    années avant la persécution commencée par Galerius, et qu'ensuite
    Constancius-le-Pâle, et enfin Constantin, la missent sur le
    trône. V.

(87) Ils (les philosophes païens) n'ont jamais reconnu pour vertu ce
que les chrétiens appellent humilité.

    Platon la recommande, Épictète encore davantage. V.

(88) Que l'on considère cette suite merveilleuse de prophètes qui se
sont succédés les uns aux autres pendant deux mille ans, etc.

    Mais que l'on considère aussi cette suite ridicule de prétendus
    prophètes, qui tous annoncent le contraire de Jésus-Christ, selon
    ces Juifs, qui seuls entendent la langue de ces prophètes. V.

(89) Enfin, que l'on considère la sainteté de cette religion, sa
doctrine, qui rend raison de tout, jusqu'aux contrariétés qui se
rencontrent dans l'homme....., et qu'on juge, après tout cela, s'il
est possible de douter que la religion chrétienne soit la seule
véritable, et si jamais aucune autre a rien eu qui en approchât.

    Lecteurs sages, remarquez que ce coryphée des jansénistes n'a
    dit, dans tout ce livre sur la religion chrétienne, que ce qu'ont
    dit les jésuites. Il l'a dit seulement avec une éloquence plus
    serrée et plus mâle. Port-royalistes et Ignatiens, tous ont
    prêché les mêmes dogmes: tous ont crié, croyez aux livres juifs
    dictés par Dieu même, et détestez le judaïsme. Chantez les
    prières juives que vous n'entendez point, et croyez que le peuple
    de Dieu a condamné votre Dieu à mourir à une potence. Croyez que
    votre Dieu juif, la seconde personne de Dieu, co-éternel avec
    Dieu le père, est né d'une vierge juive, a été engendré par une
    troisième personne de Dieu, et qu'il a eu cependant des frères
    juifs qui n'étoient que des hommes. Croyez, qu'étant mort par le
    supplice le plus infâme, il a par ce supplice même ôté de dessus
    la terre tout péché et tout mal, quoique depuis lui et en son nom
    la terre ait été inondée de plus de crimes et de malheurs que
    jamais.

    Les fanatiques de Port-Royal et les fanatiques jésuites se sont
    réunis pour prêcher ces dogmes étranges avec le même
    enthousiasme; et en même temps ils se sont fait une guerre
    mortelle; ils se sont mutuellement anathématisés avec fureur,
    jusqu'à ce qu'une de ces deux factions de possédés ait enfin
    détruit l'autre.

    Souvenez-vous, sages lecteurs, des temps mille fois plus
    horribles de ces énergumènes, nommés _papistes_ et _calvinistes_,
    qui prêchoient le fond des mêmes dogmes, et qui se poursuivirent
    par le fer, par la flamme et par le poison pendant deux cents
    années, pour quelques mots différemment interprétés. Songez que
    ce fut en allant à la messe que l'on commit les massacres
    d'Irlande et de la Saint-Barthélemi; que ce fut après la messe,
    et pour la messe, qu'on égorgea tant d'innocents, tant de mères,
    tant d'enfants dans la croisade contre les Albigeois; que les
    assassins de tant de rois ne les ont assassinés que pour la
    messe. Ne vous y trompez pas; les convulsionnaires qui restent
    encore en feroient tout autant, s'ils avoient pour apôtres les
    mêmes têtes brûlantes qui mirent le feu à la cervelle de Damiens.

    O Pascal! voilà ce qu'ont produit les querelles interminables sur
    des dogmes, sur des mystères qui ne pouvoient produire que des
    querelles. Il n'y a pas un article de foi qui n'ait enfanté une
    guerre civile.

    Pascal a été géomètre et éloquent; la réunion de ces deux grands
    mérites étoit alors bien rare: mais il n'y joignoit pas la vraie
    philosophie. L'auteur de l'éloge indique avec adresse ce que
    j'avance hardiment. Il vient enfin un temps de dire la vérité. V.

(90) Il faut encore que la véritable religion nous rende raison des
étonnantes contrariétés qui s'y rencontrent.

    Cette manière de raisonner paroît fausse et dangereuse; car la
    fable de Prométhée et de Pandore, les Androgynes de Platon, les
    dogmes des anciens Égyptiens, ceux de Zoroastre, rendroient aussi
    bien raison de ces contrariétés apparentes. La religion
    chrétienne n'en demeurera pas moins vraie, quand même on n'en
    tireroit pas ces conclusions ingénieuses, qui ne peuvent servir
    qu'à faire briller l'esprit. Il est nécessaire, pour qu'une
    religion soit vraie, qu'elle soit révélée, et point du tout
    qu'elle rende raison de ces contrariétés prétendues; elle n'est
    pas plus faite pour vous enseigner la métaphysique que
    l'astronomie. V.

(91) Sera-ce celle qu'enseignoient les philosophes?

    Les philosophes n'ont point enseigné de religion: ce n'est pas
    leur philosophie qu'il s'agit de combattre. Jamais philosophe ne
    s'est dit inspiré de Dieu; car dès lors il eût cessé d'être
    philosophe, et il eût fait le prophète. Il ne s'agit pas de
    savoir si Jésus-Christ doit l'emporter sur Aristote; il s'agit de
    prouver que la religion de Jésus-Christ est la véritable, et que
    celles de Mahomet, de Zoroastre, de Confucius, d'Hermès, et
    toutes les autres, sont fausses. Il n'est pas vrai que les
    philosophes nous aient proposé, pour tout bien, un bien qui est
    en nous. Lisez Platon, Marc-Aurèle, Épictète; ils veulent qu'on
    aspire à mériter d'être rejoint à la Divinité dont nous sommes
    émanés. V.

(92) J'ai créé l'homme saint, innocent, parfait...... mais il n'a pu
soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption.

    Ce furent les premiers bracmanes qui inventèrent le roman
    théologique de la chute de l'homme, ou plutôt des anges: et cette
    cosmogonie, aussi ingénieuse que fabuleuse, a été la source de
    toutes les fables sacrées qui ont inondé la terre. Les sauvages
    de l'occident, policés si tard, et après tant de révolutions et
    après tant de barbaries, n'ont pu en être instruits que dans nos
    derniers temps. Mais il faut remarquer que vingt nations de
    l'orient ont copié les anciens bracmanes, avant qu'une de ces
    mauvaises copies, j'ose dire la plus mauvaise de toutes, soit
    parvenue jusqu'à nous. V.

(93) Si l'homme n'avoit jamais été corrompu, il jouiroit de la vérité
et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avoit jamais été
que corrompu, il n'auroit aucune idée ni de la vérité, ni de la
béatitude.

    Il est sûr, par la foi et par notre révélation, si au-dessus des
    lumières des hommes, que nous sommes tombés; mais rien n'est
    moins manifeste par la raison. Car je voudrais bien savoir si
    Dieu ne pouvoit pas, sans déroger à sa justice, créer l'homme tel
    qu'il est aujourd'hui; et ne l'a-t-il pas même créé pour devenir
    ce qu'il est? L'état présent de l'homme n'est-il pas un bienfait
    du Créateur? Qui vous a dit que Dieu vous en devoit davantage?
    Qui vous a dit que votre être exigeoit plus de connoissances et
    plus de bonheur? Qui vous a dit qu'il en comporte davantage? Vous
    vous étonnez que Dieu ait fait l'homme si borné, si ignorant, si
    peu heureux; que ne vous étonnez-vous qu'il ne l'ait pas fait
    plus borné, plus ignorant, plus malheureux? Vous vous plaignez
    d'une vie courte et si infortunée; remerciez Dieu de ce qu'elle
    n'est pas plus courte et plus malheureuse. Quoi donc! selon vous,
    pour raisonner conséquemment, il faudroit que tous les hommes
    accusassent la Providence, hors les métaphysiciens qui raisonnent
    sur le péché originel. V.

(94) Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont
pensé que nous avions deux âmes.

    Cette pensée est prise entièrement de Montaigne, ainsi que
    beaucoup d'autres. Elle se trouve au chapitre de l'inconstance de
    nos actions. Mais Montaigne s'explique en homme qui doute. Nos
    diverses volontés ne sont point des contradictions de la nature,
    et l'homme n'est point un sujet simple; il est composé d'un
    nombre innombrable d'organes. Si un seul de ces organes est un
    peu altéré, il est nécessaire qu'il change toutes les impressions
    du cerveau, et que l'animal ait de nouvelles pensées et de
    nouvelles volontés. Il est très-vrai que nous sommes, tantôt
    abattus de tristesse, tantôt enflés de présomption; et cela doit
    être, quand nous nous trouvons dans des situations opposées. Un
    animal, que son maître caresse et nourrit, et un autre qu'on
    égorge lentement et avec adresse, pour en faire une dissection,
    éprouvent des sentiments bien contraires. Ainsi faisons-nous; et
    les différences qui sont en nous sont si peu contradictoires,
    qu'il seroit contradictoire qu'elles n'existassent pas. Les fous
    qui ont dit que nous avions deux âmes pouvoient, par la même
    raison, nous en donner trente et quarante. Car un homme, dans une
    grande passion, a souvent trente ou quarante idées différentes de
    la même chose, et doit nécessairement les avoir, selon que cet
    objet lui paroît sous différentes faces. Cette prétendue
    duplicité de l'homme est une idée aussi absurde que métaphysique;
    j'aimerois autant dire que le chien qui mord et qui caresse est
    double; que la poule, qui a tant soin de ses petits, et qui
    ensuite les abandonne jusqu'à les méconnoître, est double; que la
    glace, qui représente des objets différents, est double; que
    l'arbre, qui est tantôt chargé, tantôt dépouillé de feuilles, est
    double. J'avoue que l'homme est inconcevable en un sens; mais
    tout le reste de la nature l'est aussi: et il n'y a pas plus de
    contradictions apparentes dans l'homme que dans tout le reste. V.

(95) Je vois des multitudes de religions..... mais elles n'ont ni
morale qui me puisse plaire, ni preuves capables de m'arrêter.

    La morale est partout la même, chez l'empereur Marc-Aurèle, chez
    l'empereur Julien, chez l'esclave Épictète, que vous-même admirez
    dans Saint-Louis et dans Bondebar son vainqueur, chez l'empereur
    de la Chine Kien-Long, et chez le roi de Maroc. V.

(96) Ils (les Juifs) soutiennent qu'il viendra un libérateur pour
tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer.

    Peut-on s'aveugler à ce point, et être assez fanatique pour ne
    faire servir son esprit qu'à vouloir aveugler le reste des
    hommes! Grand Dieu! un reste d'Arabes voleurs, sanguinaires,
    superstitieux et usuriers, seroit le dépositaire de tes secrets!
    Cette horde barbare seroit plus ancienne que les sages Chinois,
    que les bracmanes qui ont enseigné la terre, que les Égyptiens
    qui l'ont étonnée par leurs immortels monuments! Cette chétive
    nation seroit digne de nos regards pour avoir conservé quelques
    fables ridicules et atroces, quelques contes absurdes infiniment
    au-dessous des fables indiennes et persanes! Et c'est cette horde
    d'usuriers fanatiques qui vous en impose, ô Pascal! et vous
    donnez la torture à votre esprit, vous falsifiez l'histoire, et
    vous faites dire à ce misérable peuple tout le contraire de ce
    que ses livres ont dit! vous lui imputez tout le contraire de ce
    qu'il a fait! et cela pour plaire à quelques jansénistes qui ont
    subjugué votre imagination ardente et perverti votre raison
    supérieure. V.

(97) Ce peuple (les Juifs), quoique si étrangement abondant, est
sorti d'un seul homme.

    Il n'est point étrangement abondant. On a calculé qu'il n'existe
    pas aujourd'hui six cent mille individus juifs. V.

(98) Ce peuple est le plus ancien qui soit dans la connoissance des
hommes.

    Certes, ils ne sont pas antérieurs aux Égyptiens, aux Chaldéens,
    aux Perses, leurs maîtres; aux Indiens, inventeurs de la
    théologie. On peut faire comme on veut sa généalogie. Ces vanités
    impertinentes sont aussi méprisables que communes: mais un peuple
    ose-t-il se dire plus ancien que des peuples qui ont eu des
    villes et des temples plus de vingt siècles avant lui?

(99) La loi (des Juifs) est tout ensemble la plus ancienne loi du
monde, etc.

    Il est très-faux que la loi des Juifs soit la plus ancienne,
    puisque avant Moïse, leur législateur, ils demeuroient en Égypte,
    le pays de la terre le plus renommé par ses sages lois, selon
    lesquelles les rois étoient jugés après la mort. Il est très-faux
    que le nom de _loi_ n'ait été connu qu'après Homère; il parle des
    lois de Minos dans _l'Odyssée_. Le mot de loi est dans Hésiode;
    et quand le nom de loi ne se trouveroit ni dans Hésiode, ni dans
    Homère, cela ne prouveroit rien. Il y avoit d'anciens royaumes,
    des rois et des juges: donc il y avoit des lois. Celles des
    Chinois sont bien antérieures à Moïse.

    Il est encore très-faux que les Grecs et les Romains aient pris
    des lois des Juifs. Ce ne peut être dans les commencements de
    leurs républiques; car alors ils ne pouvoient connoître les
    Juifs. Ce ne peut être dans le temps de leur grandeur; car alors
    ils avoient pour ces barbares un mépris connu de toute la terre.
    Voyez comme Cicéron les traite, en parlant de la prise de
    Jérusalem par Pompée. Philon avoue qu'avant la traduction imputée
    aux Septante, aucune nation n'a connu leurs livres. V.

(100) C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le monde, ni
sa racine dans la nature.

    Cette sincérité a partout des exemples, et n'a sa racine que dans
    la nature. L'orgueil de chaque Juif est intéressé à croire que ce
    n'est point sa détestable politique, son ignorance des arts, sa
    grossièreté, qui l'ont perdu; mais que c'est la colère de Dieu
    qui le punit: il pense, avec satisfaction, qu'il a fallu des
    miracles pour l'abattre, et que sa nation est toujours la
    bien-aimée du Dieu qui la châtie. Qu'un prédicateur monte en
    chaire, et dise aux François: «Vous êtes des misérables qui
    n'avez ni cœur, ni conduite; vous avez été battus à Hochstet et à
    Ramillies, parce que vous n'avez pas su vous défendre», il se
    fera lapider. Mais s'il dit: «Vous êtes des catholiques chéris de
    Dieu; vos péchés infâmes avoient irrité l'Éternel, qui vous livra
    aux hérétiques à Hochstet et à Ramillies; et quand vous êtes
    revenus au Seigneur, alors il a béni votre courage à Denain», ces
    paroles le feront aimer de l'auditoire. V.

(101) La création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu
d'un historien contemporain.

    Contemporain: ah! V.

(102) Si Moïse eût débité des fables, il n'y eût point eu de Juif qui
n'en eût pu reconnoître l'imposture.

    Oui, s'il avoit écrit en effet ces fables dans un désert, pour
    deux ou trois millions d'hommes qui eussent eu des bibliothéques.
    Mais si quelques lévites avoient écrit ces fables plusieurs
    siècles après Moïse, comme cela est vraisemblable et vrai!....

    De plus, y a-t-il une nation chez laquelle on n'ait pas débité
    ces fables? V.

(103) Au temps où il écrivoit ces choses, la mémoire en devoit encore
être toute récente dans l'esprit de tous les Juifs.

    Les Égyptiens, Syriens, Chaldéens, Indiens, n'ont-ils pas donné
    des siècles de vie à leurs héros, avant que la petite horde
    juive, leur imitatrice, existât sur la terre? V.

(104) Ce n'est pas de cette sorte que l'Écriture, qui connoît mieux
que nous les choses qui sont de Dieu, en parle.

    Et qu'est-ce donc que le _Cœli enarrant gloriam Dei_? V.

(105) Lorsque j'ai considéré d'où vient qu'on ajoute tant de foi à
tant d'imposteurs, etc., _et tout le reste de ce long paragraphe_.

    La solution de ce problème est bien aisée. On vit des effets
    physiques extraordinaires; des fripons les firent passer pour des
    miracles. On vit des maladies augmenter dans la pleine lune; et
    des sots crurent que la fièvre étoit plus forte, parce que la
    lune étoit pleine. Un malade, qui devoit guérir, se trouva mieux
    le lendemain qu'il eut mangé des écrevisses; et on conclut que
    les écrevisses purifioient le sang, parce qu'elles sont rouges
    étant cuites.

    Il me semble que la nature humaine n'a pas besoin du vrai pour
    tomber dans le faux. On a imputé mille fausses influences à la
    lune, avant qu'on imaginât le moindre rapport véritable avec le
    flux de la mer. Le premier homme qui a été malade a cru sans
    peine le premier charlatan; personne n'a vu de loups garoux ni de
    sorciers, et beaucoup y ont cru; personne n'a vu de transmutation
    de métaux, et plusieurs ont été ruinés par la créance de la
    pierre philosophale; les Romains, les Grecs, les païens, ne
    croyoient-ils donc aux miracles dont ils étoient inondés que
    parce qu'ils en avoient vu de véritables? V.

(106) Commencez par plaindre les incrédules; ils sont assez
malheureux. Il ne les faudroit injurier qu'en cas que cela servît;
mais cela leur nuit.

    Et vous les avez injuriés sans cesse. Vous les avez traités comme
    des jésuites! Et en leur disant tant d'injures, vous convenez que
    les vrais chrétiens ne peuvent rendre raison de leur religion;
    que, s'ils la prouvoient, ils ne tiendroient point parole; que
    leur religion est une sottise; que, si elle est vraie, c'est
    parce qu'elle est une sottise. O profondeur d'absurdités! V.

(107) A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, il faut
commencer par leur montrer qu'elle n'est pas contraire à la raison.

    Ne voyez-vous pas, ô Pascal! que vous êtes un homme de parti qui
    cherchez à faire des recrues? V.

(108) De se tromper en croyant vraie la religion chrétienne, il n'y a
pas grand'chose à perdre: mais quel malheur de se tromper en la
croyant fausse!

    Le flamen de Jupiter, les prêtres de Cybèle, ceux d'Isis, en
    disoient autant. Le muphti, le grand-lama, en disent autant. Il
    faut donc examiner les pièces du procès. V.

(109) Jamais on ne fait le mal si pleinement et si gaîment que quand
on le fait par un faux principe de conscience.

    Les crimes, regardés comme tels, font beaucoup moins de mal à
    l'humanité que cette foule d'actions criminelles qu'on commet
    sans remords, parce que l'habitude, ou une fausse conscience,
    nous les fait regarder comme indifférentes, ou même comme
    vertueuses.

    1^o. Combien, depuis Constantin, n'y a-t-il pas eu de princes qui
    ont cru servir la Divinité en tourmentant, de supplices cruels,
    ceux de leurs sujets qui l'adoroient sous une forme différente!

    Combien n'ont-ils pas cru être obligés de proscrire ceux qui
    osoient dire leur avis sur ces grands objets, qui intéressent
    tous les hommes, et dont chaque homme semble avoir le droit de
    décider pour lui-même!

    Combien de législateurs ont privé des droits de citoyen quiconque
    n'étoit pas d'accord avec eux sur quelques points de leur
    croyance, et forcé des pères de choisir entre le parjure, et
    l'inquiétude cruelle de ne laisser à leurs enfants qu'une
    existence précaire! Et ces lois subsistent! Et les souverains
    ignorent que chaque mal qu'elles font est un crime pour le prince
    qui les ordonne, qui en permet l'exécution, ou qui tarde de les
    détruire!

    2^o. En ordonnant la guerre, qui n'est pas nécessaire pour la
    sûreté de son peuple, un prince se rend responsable de tous les
    maux qu'elle entraîne, et il est coupable d'autant de meurtres
    que la guerre fait de victimes. Combien cependant de guerres
    inutiles sont regardées comme justes, et entreprises sans
    remords, sur de frivoles motifs d'intérêt politique ou de dignité
    nationale!

    3^o. C'est un usage reçu en Europe, qu'un gentilhomme vende, à
    une querelle étrangère, le sang qui appartient à sa patrie; qu'il
    s'engage à assassiner, en bataille rangée, qui il plaira au
    prince qui le soudoie; et ce métier est regardé comme honorable.

    4^o. Tout juge qui décerne une peine de mort, sans y être
    condamné par une loi expresse, est un assassin. Ni une loi vague,
    qui permettroit de prononcer même la mort, suivant l'échéance des
    cas, ni ce qu'on appelle la jurisprudence des arrêts, ne peuvent
    le justifier: car la permission de tuer un homme n'en donne pas
    le droit: et c'est mal se justifier d'un meurtre, que de dire
    qu'on est dans l'habitude d'en commettre.

    Tout juge qui décerne une peine capitale pour une action qui ne
    blesse aucune des lois de la nature; pour une action ou
    indifférente, ou blâmable, mais qui n'est un crime qu'aux yeux
    des préjugés; pour une action imaginaire enfin, se rend coupable
    de meurtre. La loi l'oblige, dit-il, de prononcer ainsi: mais la
    loi ne l'oblige pas d'être juge, et la nature lui défend d'être
    absurde et barbare. Il vaut mieux renoncer à la charge de
    président à mortier qu'à la qualité d'homme.

    Nous oserons demander si les juges d'Anne du Bourg, de Dolet, de
    Morin, de Petit d'Herbé, des bergers de Brie, de Moriceau, de La
    Chaux, de Lalli, de La Barre, etc., ont été fidèles à ces règles,
    dictées par la nature et la raison, qui sont plus anciennes et
    plus sacrées que les registres _olim_.

    5^o. Arracher des hommes de leur pays par la trahison et par la
    violence, pour les exposer en vente dans des marchés publics,
    comme des bêtes de somme; s'accoutumer à ne mettre aucune
    différence entre eux et les animaux; les contraindre au travail,
    à force de coups; les nourrir non pour qu'ils vivent, mais pour
    qu'ils rapportent; les abandonner dans la vieillesse ou dans la
    maladie, lorsque l'on n'espère plus de regagner par leur travail
    ce qu'il en coûteroit pour les soigner; ne leur permettre d'être
    pères que pour donner le jour à des enfants destinés aux mêmes
    misères, devenus comme eux la propriété de leur maître, qui peut
    les leur arracher et les vendre; que pour voir leurs femmes et
    leurs filles exposées à toutes les insultes de ces hommes sans
    humanité comme sans pudeur! Voilà comme nous traitons d'autres
    hommes; ce seroit une horrible barbarie si ces hommes étoient
    blancs; mais ils sont noirs, et cela change toutes nos idées. Le
    trafiquant en Amérique oublie que les nègres sont des hommes; il
    n'a avec eux aucune relation morale; ils ne sont pour lui qu'un
    objet de profit: s'il les plaint, s'il évite de leur faire
    souffrir des maux inutiles, son insolente pitié est celle que
    nous avons pour les animaux qui nous servent: et tel est l'excès
    de son mépris stupide pour cette malheureuse espèce, que, revenu
    en Europe, il s'indigne de les voir vêtus comme des hommes, et
    placés à côté de lui. Mais je n'ai pas tout dit: en vain les
    lois, en consacrant cet usage qu'aucune loi positive ne peut
    rendre légitime, parce qu'il viole les droits de la nature; en
    vain les lois ont-elles voulu mettre une borne à la cruauté des
    maîtres; leur ingénieuse barbarie élude toutes les lois. Le
    colon, renfermé dans sa plantation; seul avec quelques
    satellites, au milieu de ses noirs, est sûr de n'avoir que des
    témoins dont la loi rejette le témoignage. Là, juge à la fois et
    partie, il prodigue en sûreté les tortures et les supplices; le
    noir qu'il croit coupable est déchiré, tenaillé, jeté vivant dans
    des fours ardents, aux yeux de ses tristes compagnons, qui,
    tremblant d'être traités comme complices, n'osent même montrer
    une stérile pitié.

    La jeune Américaine assiste à ces supplices; elle y préside
    quelquefois; on veut l'accoutumer de bonne heure à entendre sans
    frémir les hurlements des malheureux; on semble craindre qu'un
    jour sa pitié ne tente de désarmer le cœur de son époux.

    Ces crimes sont publics, la loi les tolère, l'opinion ne les
    flétrit pas. On ose même en faire l'apologie; sans cela, dit-on,
    nous ne pourrions avoir de sucre. Eh bien, si on ne peut en avoir
    qu'à force de crimes, il faut savoir se passer de sucre, il faut
    renoncer à une denrée souillée du sang de nos frères. Mais qui a
    dit qu'on ne pouvoit en avoir qu'à ce prix? Quelles tentatives
    a-t-on faites pour s'en procurer autrement? Quoi! c'est sur la
    foi d'un préjugé qu'on ne daigne pas même examiner, que la loi a
    autorisé cette horrible violation des droits de la nature, et
    qu'on exerce ou qu'on tolère tranquillement ces barbaries. A
    peine quelques philosophes ont-ils osé élever, de loin en loin,
    en faveur de l'humanité, des cris que les gens en place n'ont
    point entendus, et qu'un monde frivole a bientôt oubliés.

    Pourquoi ne pas faire cultiver nos colonies par des blancs? La
    terre se plaît à être cultivée par des mains libres; et combien
    de malheureux en Europe qui fatiguent en vain un sol stérile et
    épuisé, iroient chercher en Amérique une terre féconde et
    nouvelle! Alors, à ce petit nombre de colons corrompus et
    barbares, qui ne vivent dans nos colonies que pour avoir de l'or,
    parce qu'en Europe la considération s'achète avec de l'or, nous
    verrions succéder un peuple nombreux de citoyens laborieux et
    honnêtes, qui, regardant les colonies comme leur patrie,
    sauroient combattre pour les défendre.

    Pourquoi ne pas remplir nos îles de ces galériens inutiles, des
    déserteurs, des voleurs domestiques, des faux-sauniers, qui ont
    vendu au peuple, à bas prix, une denrée nécessaire, des filles
    qui ont mieux aimé risquer leur vie que d'avouer leur honte; de
    tant d'autres condamnés à la mort par des lois que l'excès de
    leur sévérité rend inutiles? Ces hommes à qui on distribueroit
    des terres, devenus cultivateurs et propriétaires, perdroient,
    avec les motifs du crime, la tentation de le commettre. Est-ce
    qu'en rendant aux nègres les droits de l'homme, ils ne pourroient
    pas cultiver, comme ouvriers ou comme fermiers, les mêmes terres
    qu'ils cultivent comme esclaves? Ils peupleroient alors, et l'on
    ne seroit pas obligé, chaque année, d'aller chercher en Afrique
    de nouvelles victimes.

    Et qu'on ne dise pas qu'en supprimant l'esclavage, le
    gouvernement violeroit la propriété des colons. Comment l'usage,
    ou même une loi positive, pourroit-elle jamais donner à un homme
    un véritable droit de propriété sur le travail, sur la liberté,
    sur l'être entier d'un autre homme innocent, et qui n'y a point
    consenti? En déclarant les nègres libres, on n'ôteroit pas au
    colon sa propriété; on l'empêcheroit de faire un crime, et
    l'argent qu'on a payé pour un crime n'a jamais donné le droit de
    le commettre.

    On dit que les nègres sont paresseux: veut-on qu'ils trouvent du
    plaisir à travailler pour leurs tyrans? Ils sont bas, fourbes,
    traîtres, sans mœurs: eh bien, ils ont tous les vices des
    esclaves, et c'est la servitude qui les leur a donnés. Rendez-les
    libres: et plus près que vous de la nature, ils vaudront beaucoup
    mieux que vous.

    Ne pourroit-on pas, si on n'osoit être juste tout-à-fait, changer
    l'esclavage personnel des nègres en un esclavage de la glèbe, tel
    que celui sous lequel gémissent encore les habitants d'une partie
    de l'Europe? L'exécution de ce projet seroit plus aisée. Le sort
    des nègres deviendroit plus supportable; et cet ordre politique
    une fois bien établi, seroit aisément remplacé par une liberté
    entière; il y auroit servi de degré, il adouciroit ce passage de
    la servitude à la liberté, qui, sans cela, seroit peut-être trop
    brusque.

    Sait-on si la Sardaigne, et surtout la Sicile, ne sont pas
    propres à la culture des cannes à sucre, et ne suffiroient point
    pour l'approvisionnement de l'Europe?

    Et si, au lieu d'apprendre aux nègres d'Afrique à vendre leurs
    frères, nous leur avions appris à cultiver leur sol; si, au lieu
    de leur apporter nos liqueurs fortes, nos maladies et nos vices,
    nous leur avions porté nos lumières, nos arts et notre industrie,
    croit-on que l'Afrique n'eût pas remplacé nos colonies!
    Compteroit-on pour rien l'avantage d'arracher à la barbarie et à
    la misère une des quatre parties du monde? Et quand même il n'y
    auroit pas à gagner pour tous les peuples dans un tel changement,
    les nations ne devroient-elles pas se lasser de suivre, dans leur
    conduite, une morale dont le particulier le plus vil rougiroit
    d'adopter les principes?

    6^o. Personne n'a jamais douté que ce ne soit un délit grave de
    ravager un champ cultivé. Au dommage fait au propriétaire se
    joint la perte réelle d'une denrée nécessaire à la subsistance
    des hommes. Cependant il y a des pays où les seigneurs ont le
    droit de faire manger par des bêtes fauves le blé que le paysan a
    semé; où celui qui tueroit l'animal qui dévaste son champ seroit
    envoyé aux galères, seroit puni de mort; car on a vu des princes
    faire moins de cas de la vie d'un homme que du plaisir d'avoir un
    cerf de plus à faire déchirer par leurs chiens. Dans ces mêmes
    pays, il y a plus d'hommes employés à veiller à la sûreté du
    gibier qu'à celle des hommes; souvent il arrive que, pour
    défendre des lièvres, les gardes tirent sur les paysans; et comme
    tous les juges sont seigneurs de fiefs, il n'y a point d'exemple
    qu'aucun de ces meurtres ait été puni. Là, des provinces entières
    y sont réservées aux plaisirs du souverain. Les propriétaires de
    ces cantons y sont privés du droit de défendre leur champ par un
    enclos, ou de l'employer d'une manière pour laquelle cette
    clôture seroit nécessaire. Il faut que le cultivateur laisse
    l'herbe qu'il a semée pourrir sur terre jusqu'à ce qu'un
    garde-chasse ait déclaré que les œufs de perdrix n'ont plus rien
    à craindre, et qu'il lui est permis de faucher son herbe. Il y a
    long-temps que ces lois subsistent; il est évident qu'elles sont
    un attentat contre la propriété, une insulte aux malheureux, qui
    meurent de faim au milieu d'une campagne que les sangliers et les
    cerfs ont ravagée. Cependant aucun confesseur du roi ne s'est
    encore avisé de faire naître à son pénitent le moindre scrupule
    sur cet objet.

    7^o. Les impôts sont une portion du revenu de chaque citoyen,
    destinée à l'utilité publique. Dans toute administration bien
    réglée, le nécessaire physique de chaque homme doit être exempt
    de tout impôt; mais, au contraire le crédit des riches a fait
    retomber ce fardeau sur les pauvres, dans presque tous les pays
    où le peuple n'a point de représentant. Ainsi toute portion de
    l'impôt qui n'est point employée pour le public doit être
    regardée comme un véritable vol, et comme un vol fait aux
    pauvres. Ainsi, pour qu'un homme puisse croire avoir droit à
    cette portion, il faut qu'il puisse se rendre ce témoignage,
    qu'il fait à l'état un bien au moins équivalent à la somme qu'il
    reçoit pour salaire, ou plutôt au mal que cette partie de l'impôt
    fait souffrir au peuple sur qui elle se lève. Cela même ne suffit
    pas; car l'homme riche doit compte à la nation de l'emploi de son
    temps et de ses forces; ce n'est même qu'à ce prix qu'il peut lui
    être permis de jouir d'un superflu sans travail, tandis que
    d'autres hommes manquent souvent du nécessaire malgré un travail
    opiniâtre. Il faut donc, pour avoir droit à une part sur le
    trésor public, que cette part soit employée, par celui qui la
    reçoit, d'une manière utile à la nation. Si ce principe d'équité
    naturelle n'avoit pas été étouffé par l'habitude, si l'opinion
    flétrissoit celui qui s'en écarte, alors les impôts cesseroient
    d'être un fardeau pénible, le peuple respireroit, le prix de son
    travail lui appartiendroit tout entier; et l'on ne verroit plus
    les premiers hommes de chaque pays se dévouer uniquement au
    métier de corrompre les rois pour s'enrichir de la subsistance du
    peuple.

    8^o. Le souverain n'a pas le droit de rien détourner du trésor
    public, pour satisfaire ou ses fantaisies, ou son orgueil; ce
    trésor n'est pas à lui, il est au peuple. Une partie du superflu
    du riche peut sans doute être employée à consoler le chef d'une
    nation des peines du gouvernement; mais cet emploi du tribut
    devient criminel, du moment où une partie de l'impôt se lève sur
    le peuple. Les courtisans parlent sans cesse des dépenses
    nécessaires à la majesté du trône. J'ignore toutefois si la vue
    d'un prince uniquement occupé du bonheur de ses peuples, menant
    une vie simple et frugale, sans gardes, sans appareil, sans
    courtisans, que quelques sages livrés aux mêmes soins que lui;
    j'ignore si un tel prince n'offriroit point un spectacle plus
    attendrissant, plus imposant même que celui de la cour la plus
    brillante, et par conséquent la plus ruineuse pour la nation qui
    la paye; mais du moins faut-il avouer qu'il est plus nécessaire à
    un peuple d'avoir du pain que d'éblouir les étrangers par la
    triste représentation d'une cour somptueuse. Cette morale devroit
    être celle de tous les rois. Presque aucun cependant ne l'a
    connue; et ceux qui ont paru s'en souvenir quelquefois dans leurs
    discours, l'ont oubliée dans leur conduite.

    9^o. L'usage d'ouvrir les lettres des citoyens, de leur arracher
    les secrets qu'ils n'ont pas confiés, ne peut être regardé que
    comme une violation ouverte de la foi publique. Il est clair
    encore que cette infamie n'a aucune autre utilité que de fournir
    un aliment à la curiosité du prince, ou aux petites passions des
    ministres, et de donner au chef des espions les moyens de nuire à
    qui il veut auprès du gouvernement. Aucun secret important ne
    peut se connoître par cette voie, parce que cet espionnage est
    public, et que, si l'on confie encore quelquefois à la poste des
    réflexions ou des épigrammes, on n'y livre ni ses projets, ni ses
    complots. Les espions répandus dans les maisons particulières
    sont un autre ressort de la police moderne, aussi infâme et aussi
    inutile. On raconte qu'un ministre de Charles I^er d'Angleterre,
    Falkland, dédaigna de recourir à aucun de ces vils moyens, que
    jamais il n'intercepta une lettre, que jamais il n'employa un
    espion: mais, malheureusement pour l'espèce humaine, cet exemple
    est unique jusqu'ici, et l'usage contraire, proscrit par la
    raison, par l'équité, par l'honneur, subsiste presque partout; on
    l'exerce sans remords, et même sans honte. L'opinion flétrit, à
    la vérité, les espions subalternes; mais elle s'arrête là, et
    elle ne dévoue pas à l'opprobre ceux qui les emploient, et qui,
    calomniant la nation auprès du prince, osent lui faire accroire
    que ces infâmes abus du pouvoir sont des précautions nécessaires.

    J'ai choisi pour exemples des actions qui peuvent influer sur la
    prospérité publique: et je ne les ai choisies que dans nos mœurs.
    J'aurais pu étendre cette liste; et si j'avois parcouru
    l'histoire de toutes les nations, si j'avois voulu m'arrêter sur
    les actions particulières, cette liste auroit été immense.

    Cela prouve, selon moi, que, pour donner aux hommes une morale
    bien sûre et bien utile, il faut leur inspirer une horreur pour
    ainsi dire machinale de tout ce qui nuit à leurs semblables;
    former leur âme de manière que le plaisir de faire du bien soit
    le premier de tous leurs plaisirs; que le sentiment d'avoir fait
    leur devoir soit un dédommagement suffisant de tout ce qu'il leur
    en a pu coûter pour le remplir. Il faut allumer, dans ceux que
    l'enthousiasme des passions peut égarer, un enthousiasme pour la
    vertu, capable de les défendre. Alors qu'on laisse à leur raison
    le soin de juger de ce qui est juste et de ce qui est injuste, et
    que leur conscience ne se repose pas sur un certain nombre de
    maximes de morale, adoptées dans le pays où ils naissent; ou sur
    un code dont une classe d'hommes, jalouse de régner sur les
    esprits, se soit réservé l'interprétation. C.

    On voit bien, dans cette terrible note, que le _louant_ est plus
    véritablement philosophe que le _loué_: cet éditeur écrit comme
    le secrétaire de Marc-Aurèle, et Pascal comme le secrétaire de
    Port-Royal. L'un semble aimer la rectitude et l'honnêteté pour
    elles-mêmes, l'autre par esprit de parti. L'un est homme, et veut
    rendre la nature humaine honorable; l'autre est chrétien, parce
    qu'il est janséniste. Tous deux ont de l'enthousiasme et
    embouchent la trompette; l'auteur des notes pour agrandir notre
    espèce, et Pascal pour l'anéantir Pascal a peur, et il se sert de
    toute la force de son esprit pour inspirer sa peur. L'autre
    s'abandonne à son courage, et le communique. Que puis-je
    conclure? Que Pascal se portoit mal, et que l'autre se porte
    bien.

      Bonne ou mauvaise santé
      Fait notre philosophie. V.

(110) Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font
égorger.

    La difficulté n'est pas seulement de savoir si on croira des
    témoins qui meurent pour soutenir leur déposition, comme ont fait
    tant de fanatiques; mais encore si ces témoins sont effectivement
    morts pour cela, si on a conservé leurs dépositions, s'ils ont
    habité les pays où on dit qu'ils sont morts; pourquoi Josèphe, né
    dans le temps de la mort du Christ, Josèphe, ennemi d'Hérode,
    Josèphe, peu attaché au judaïsme, n'a-t-il pas dit un mot de tout
    cela? Voilà ce que Pascal eût débrouillé avec succès. V.

(111) Nous naissons injustes; car chacun tend à soi: cela est contre
tout ordre.

    Cela est selon tout ordre; il est aussi impossible qu'une société
    puisse se former et subsister sans amour-propre, qu'il seroit
    impossible de faire des enfants sans concupiscence, de songer à
    se nourrir sans appétit. C'est l'amour de nous-mêmes qui assiste
    l'amour des autres; c'est par nos besoins mutuels que nous sommes
    utiles au genre humain: c'est le fondement de tout commerce;
    c'est l'éternel lien des hommes; sans lui, il n'y auroit pas eu
    un art inventé, ni une société de dix personnes formée. C'est cet
    amour-propre que chaque animal a reçu de la nature, qui nous
    avertit de respecter celui des autres. La loi dirige cet
    amour-propre, et la religion le perfectionne. Il est bien vrai
    que Dieu auroit pu faire des créatures uniquement attentives au
    bien d'autrui. Dans ce cas, les marchands auroient été aux Indes
    par charité, le maçon eût scié de la pierre pour faire plaisir à
    son prochain, etc. Mais Dieu a établi les choses autrement:
    n'accusons point l'instinct qu'il nous donne, et faisons-en
    l'usage qu'il commande. V.

(112) _Paragraphe LXXVII._

    On voit ici l'homme de parti un peu emporté. Si quelque chose
    peut justifier Louis XIV d'avoir persécuté les jansénistes, c'est
    assurément ce paragraphe. V.

(113) Si mes Lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est
condamné dans le ciel.

    Hélas! le ciel, composé d'étoiles et de planètes, dont notre
    globe est une partie imperceptible, ne s'est jamais mêlé des
    querelles d'Arnauld avec la Sorbonne, et de Jansénius avec
    Molina. V.

(114) S'il ne falloit rien faire que pour le certain, etc.

    Vous avez épuisé votre esprit en arguments pour nous prouver que
    votre religion est certaine, et maintenant vous nous assurez
    qu'elle n'est pas certaine; et après vous être si étrangement
    contredit, vous revenez sur vos pas; vous dites qu'on ne peut
    avancer «qu'il soit possible que la religion chrétienne soit
    fausse.» Cependant c'est vous-même qui venez de nous dire qu'il
    est possible qu'elle soit fausse, puisque vous avez déclaré
    qu'elle est incertaine. V.

(115) Les inventions des hommes, etc.

    Je voudrois qu'on examinât quel siècle a été le plus fécond en
    crimes, et par conséquent en malheurs. L'auteur de la félicité
    publique a eu cet objet en vue, et a dit des choses bien vraies
    et bien utiles. V.

(116) Il faut avoir une pensée de derrière, etc.

    Sur un autre papier, Pascal avoit écrit: J'aurai aussi mes
    pensées de derrière la tête. C.

    L'auteur de l'Éloge est bien discret, bien retenu, de garder le
    silence sur ces pensées de derrière. Pascal et Arnauld
    l'auroient-ils gardé, s'ils avoient trouvé cette maxime dans les
    papiers d'un jésuite? V.

1: Dans une note à ce sujet, j'ai déjà essayé d'interpréter
l'intention de Pascal. J'ajouterai ici que peut-être il n'a voulu
qu'imiter le langage des auteurs sacrés, qui, sans prétendre rien
décider sur ce point, parlent suivant l'opinion commune des hommes,
pour être également entendus de tous. (_Note de l'Éditeur._)

2: Il est vrai que dans les mouvements subits des grandes passions,
on sent vers la poitrine des convulsions, des défaillances, des
agonies, qui ont quelquefois causé la mort; et c'est ce qui fait que
presque toute l'antiquité imagina une âme dans la poitrine. Les
médecins placèrent les passions dans le foie. Les romanciers ont mis
l'amour dans le cœur. V.

3: C'est apparemment dans le paragraphe où M. de V.... s'étonne, avec
juste raison, qu'un homme tel que Pascal ait pu dire: «Nous sommes
incapables de connoître si Dieu est». Ce ne peut être qu'une
inadvertance dans ce grand homme[a].

a: Ce n'est point une inadvertance. Pascal, comme nous l'avons dit,
n'écrivoit ses pensées que pour lui. Si Voltaire et Condorcet avoient
saisi l'idée du dialogue contenu dans cet article III de la seconde
partie, ils n'auroient pas pris le change sur les propositions que
l'auteur y met en avant. (_Note de l'Éditeur._)

4: Dans un exemplaire de l'édition de Condorcet, je trouve, au lieu
de ce _non_, le mot _modeste_ écrit de la main de d'Alembert.
J'indique cette correction qui me semble heureuse. R.

5: Le plus beau seroit de ne songer ni à les montrer, ni à les
cacher. C.

6: L'observation de Voltaire s'appliquoit, avec raison, au passage
tel qu'on le lit dans l'édition de Condorcet, où il est tronqué; mais
elle devient inutile pour la mienne, où ce paragraphe est rectifié,
et conforme au manuscrit de Pascal. (_Note de l'Éditeur._)

7: Platon n'a point eu ces idées, monsieur, c'est vous qui les avez.
Platon fit de nous des androgynes à deux corps, donna des ailes à nos
âmes, et les leur ôta. Platon rêva sublimement, comme je ne sais
quels autres écrivains ont rêvé bassement. V.

8: Il ne faut pas commencer d'un ton si impérieux. V.

9: Elle seroit bien hardie. V.

10: Voilà une plaisante façon d'enseigner. Suivez-moi, car je marche
dans les ténèbres. V.

11: En employant les expressions mêmes de ces deux savants, ne
pourroit on pas dire: _Il est étrange_ que Voltaire et Condorcet se
soient mépris à ce point sur l'intention de Pascal? _Est-il possible_
que leur méprise n'ait pas été volontaire, puisqu'un peu d'attention
leur eût fait lire l'article comme je l'ai présenté dans cette
édition. _Voyez_, au surplus, l'article même et ma note.
(_L'Éditeur._)


NOTE DU TRANSCRIPTEUR

Les erreurs typographiques suivantes ont été corrigées:

  Helas a été remplacé par Hélas
  Editeur par Éditeur
  dès par des
  nombe par nombre
  Nai-je par N'ai-je





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