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Title: Napoléon - La dernière phase
Author: Rosebery, Lord
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Napoléon - La dernière phase" ***

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



  Note sur la transcription:
  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
  corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
  harmonisée.



    Lord ROSEBERY


    NAPOLÉON

    LA DERNIÈRE PHASE

    OUVRAGE
    TRADUIT DE L'ANGLAIS AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

    PAR
    AUGUSTIN FILON


    TROISIÈME ÉDITION


    PARIS
    LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
    79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

    1901

    Droits de traduction et de reproduction réservés.



PRÉFACE


Dans l'été de 1863, un jeune voyageur anglais qui revenait de Rome
s'arrêta deux jours à Paris. C'était un élève d'Eton; un des
professeurs du collège l'accompagnait et lui servait de mentor. Ils
allèrent entendre _Mireille_, qui les charma; ils assistèrent à une
superbe revue de cavalerie; mais, pour le touriste de seize ans,
l'émotion de ce premier séjour à Paris, ce fut sa visite au tombeau de
l'Empereur. «Il est, écrivait son maître, un grand admirateur des
Napoléons, mais un admirateur intelligent, car c'est le garçon le plus
intelligent du monde. Et, puis, il est si amusant!»

L'écolier d'Eton s'appelait, en ce temps-là, lord Dalmeny. Aujourd'hui
l'Europe le connaît sous le nom de lord Rosebery et c'est lui qui est
l'auteur de ce livre.

D'Eton il passa à Oxford et, avant qu'il eût fini son temps
d'Université, la mort de son grand-père transforma l'étudiant en un
pair du royaume. Mais, pendant dix ans, la noble assemblée n'eut guère
l'occasion de se familiariser avec le son de sa voix. Il n'avait que
quatorze ans quand un de ses compatriotes, Dundas de Dundas, lui avait
prédit, dans un banquet, qu'il serait premier ministre. Le jeune comte
de Rosebery ne paraissait nullement pressé d'entrer en possession de
ce poste et il prit par le plus long pour aller à Downing Street. On
parlait de ses chevaux, de la coupe de ses habits, de ses goûts
artistiques et mondains, de sa bonne humeur et de sa bonne grâce. On
le disait capable de tout, même de travailler lorsque le travail
l'amusait. Il plaisait fort à ses égaux et il possédait un secret pour
se faire aimer des gens d'en bas. Le secret était, tout simplement,
qu'il s'intéressait à leurs besoins, à leurs misères, à leurs
aspirations.

En 1878, il épousa la plus riche héritière du Royaume-Uni, miss Hannah
de Rothschild, fille du baron et de la baronne Meyer de Rothschild
dont la prodigue et intelligente bienfaisance a laissé tant de traces
durables sur le sol anglais. Ce mariage souleva bien des critiques et
éveilla bien des jalousies. Mais les critiques se turent et la
jalousie changea de caractère lorsque le public put comprendre quelle
compagne vaillante, utile et dévouée lord Rosebery avait su conquérir.
Lady Rosebery devint son principal et son meilleur auxiliaire dans la
mémorable campagne du Midlothian qui fut le «clou» des élections
générales de 1880 et qui rouvrit, toutes grandes, au _Grand old man_
les portes de Westminster. Lord Rosebery en était l'inspirateur et sa
résidence de Dalmeny Park en fut le quartier général. Il organisa la
victoire; ce qui est quelquefois plus malaisé que de la remporter. Au
lendemain du succès, quand le parti libéral rentra triomphalement au
pouvoir, il eût pu tout demander; il n'accepta rien. Lorsque, dix-huit
mois plus tard, il se laissa nommer sous-secrétaire d'État au
Département de l'Intérieur, tout le monde comprit qu'il apportait une
force au Cabinet, loin d'en recevoir un honneur, et qu'il y avait déjà
en lui plus que l'étoffe d'un sous-ministre. Lors du troisième
ministère Gladstone, il reçut le portefeuille des Affaires étrangères
et s'y fût sans doute signalé par son initiative, sa vigilance et son
habileté si la scission des libéraux unionistes sur la question du
_Home rule_ irlandais n'avait déterminé la chute du Cabinet.

Rendu à la liberté, lord Rosebery consacra ses loisirs à des voyages à
travers l'Empire britannique. Accompagné de lady Rosebery, il avait
déjà fait le tour du monde, en 1882-1883, visité le Canada et
l'Australie, étudié sur place, avec la promptitude d'observation et
d'assimilation qui le caractérise, les relations entre la mère patrie
et ses dépendances plus ou moins lointaines. En 1887, c'est vers
l'Inde que se dirigea cette universelle et insatiable curiosité du
touriste-homme d'État. Il est revenu de ces voyages impérialiste
fervent et convaincu. Mais l'impérialisme n'est pas pour lui «une
carrière», comme il l'a été depuis pour les Rabagas d'outre Manche.
Ce n'est pas une doctrine politique, sortie du cerveau de celui-ci et
exploitée par l'ambition de celui-là, mais un fait qui se produit à
son heure et qui est nécessité par un autre fait, indéniable et
inéluctable, le développement scientifique et industriel qui a signalé
le milieu du dernier siècle. La vapeur et l'électricité, en supprimant
ou, du moins, en diminuant les distances, ont fait une vérité de cette
égalité de droits et de devoirs qui n'était, jadis, qu'une théorie;
elles ont mis fin aux anciens rapports de la métropole et de ses
colonies et créé un nouvel état de choses dont la formule et le mode
de fonctionnement ne sont pas encore trouvés. Il est peut-être réservé
à lord Rosebery de rassurer l'Europe sur les perspectives de
l'impérialisme en lui prouvant qu'à ses yeux et à ceux de ses amis ce
n'est pas une manifestation de l'esprit d'agression et de conquêtes,
mais un problème d'organisation fédérative qui ne blesse et ne menace
personne.

Lorsqu'il fut définitivement rentré en Angleterre, lord Rosebery fut
nommé membre, puis président du _County Council_ de Londres qu'une loi
nouvelle venait d'appeler à l'existence. Quelles que soient les
destinées qui attendent encore lord Rosebery et sur quelque objet que
se porte son activité, cette période de la présidence du _County
Council_ restera une des plus curieuses, une des plus intéressantes,
une des plus originales de sa vie publique. Ce contact personnel et
quotidien avec la démocratie de la plus vaste cité moderne lui a
appris ce qu'il ignorait encore et l'a initié aux derniers secrets de
cet art de manier les hommes qui était déjà, chez lui, un don de
nature. Il a serré la main à des gens qui l'appelaient «Monsieur
Rosebery»; il a gagné les politiciens populaires non en les flattant,
mais en les traitant sérieusement et comme des égaux. Du haut de cette
plate-forme présidentielle où sa femme venait quelquefois le
rejoindre, il a conservé aux délibérations le caractère familial,
amical, sans façon, et, j'ajouterai, _business-like_ qui leur
convenait. Il a sauvé par là l'Assemblée nouvelle du ridicule et du
danger qui menacent ces parlements au petit pied et dont les
représentants de certaines grandes villes n'ont pas toujours eu le
bonheur de se préserver: d'une part, les vaines déclamations, de
l'autre, les mesquines personnalités et l'esprit de coterie. Il a
maintenu, sans rudesse, mais avec fermeté, la fameuse règle des quinze
minutes, qui endiguait la rhétorique des _County Councillors_, et a su
rappeler aux orateurs qui l'oubliaient que «leur eau était écoulée».
Enfin, il a tenu tous les esprits tournés, comme le sien, vers les
solutions pratiques, vers les affaires proprement dites, et il a si
bien écarté la politique des questions purement municipales qu'à
l'heure actuelle les mêmes électeurs envoient des conservateurs à
Westminster et des progressistes à Spring Gardens. Si le _County
Council_ est devenu, en fait comme en droit, la véritable expression
de la grande cité, et si son chef élu fait, peu à peu, rentrer dans
l'ombre le Lord-Maire, avec ses pompes surannées et son cortège
carnavalesque, le mérite de cette évolution nécessaire revient, en
grande partie, à lord Rosebery.

Le deuil cruel qui le frappa dans l'automne de 1890--la mort de lady
Rosebery--l'éloigna encore une fois de la vie publique. Il y rentra en
1892 lorsque M. Gladstone, escorté d'une faible majorité libérale,
reprit le pouvoir pour essayer de réaliser ce malencontreux projet
d'autonomie irlandaise que ses partisans eux-mêmes votaient «la mort
dans l'âme». La Chambre des Lords trouva un regain de popularité
inattendu en se faisant l'interprète du mouvement de répugnance et de
résistance. La tâche de lord Rosebery n'avait, alors, rien d'enviable.
Presque seul, au milieu d'une Chambre hostile, il devait, chaque jour,
prendre l'offensive et, général sans armée, attaquer une majorité
formidable, critiquer non seulement la tendance présente, mais le
principe permanent sur lequel reposait la noble assemblée, sonner le
glas de l'hérédité, lui, législateur héréditaire, devant une réunion
de législateurs héréditaires; se faire tolérer, se faire écouter, se
faire applaudir; être révolutionnaire avec tact, impertinent avec
esprit, menaçant sans être injurieux. Il y réussit parfaitement et
ses discours de cette époque sont, tout simplement, des
chefs-d'oeuvre d'ironie: non pas l'ironie sceptique, stérile et
glacée, mais l'ironie vibrante, passionnée, convaincue et, à cause de
cela, sympathique en dépit de tout. Les jours où lord Rosebery se
moquait de ses collègues étaient pour eux des jours de fête.

Pour l'honneur de l'Angleterre et pour la paix du monde, il aurait
fallu que le soleil s'arrêtât et que M. Gladstone durât toujours, mais
ce miracle n'eut pas lieu. Lorsqu'il fut définitivement vaincu par
l'âge, abandonné par un sens, puis par l'autre, quoique en pleine
puissance politique et intellectuelle, il abdiqua, si l'on peut dire,
en faveur de lord Rosebery qui, déjà chef du _Foreign Office_, joignit
à ces fonctions celle de premier ministre. Ainsi se trouva réalisée la
prophétie faite, trente ans plus tôt, par Dundas de Dundas.

Quelle succession! Et combien dangereuse, à tous les points de vue! Un
moins brave, un moins dévoué l'eût refusée, car ce n'était pas l'heure
de César, mais l'heure de Décius. Le parti libéral n'avait jamais été
si bas depuis cent ans. Ni cohésion, ni discipline, ni bonne volonté,
ni programme commun. Des personnalités et des intérêts prêts à entrer
en conflit; des égoïsmes de groupes, mal soudés ensemble et qui
devaient se tourner le dos à la première alerte; et, dominant tout, le
malentendu du _Home rule_, la lourde pierre au cou du parti libéral.

Lord Rosebery a-t-il rendu l'unité et la vie à ce parti qui se
désagrégeait, qui se mourait? Non; peut-être était-il l'homme, mais ce
n'était pas le moment. Il y a des heures où l'on ne doit point
contrarier l'action des forces dissolvantes et où la meilleure
politique est contenue dans ce mot d'un contemporain de Cromwell, le
puritain Saint-John: «Il faut que les choses aillent encore plus mal
afin d'aller mieux!»

Du reste, la retraite de lord Rosebery, loin de le faire oublier,
semble avoir retrempé sa popularité. Jamais le public ne s'est tant
occupé de lui que depuis qu'il a paru ne plus s'occuper du public. On
est curieux de tout ce qui le touche, comme le prouvent deux
biographies publiées presque simultanément durant l'automne dernier.
Il n'est pas loin d'apparaître aujourd'hui comme l'homme nécessaire
qui mettra fin non seulement à la crise du parti libéral, mais à ce
que j'appellerai la crise de l'Empire.

Quant à nous, comment ne nous réjouirions-nous pas d'une inaction
forcée qui nous a valu ce maître livre?

Bien des années s'étaient écoulées depuis la visite aux Invalides.
Toute sa vie,--il nous l'explique dans le dernier chapitre,--Napoléon
l'avait hanté, l'avait obsédé, à la façon de ces âmes en peine qui
reviennent tourmenter les vivants pour obtenir des prières qui
assurent leur repos. Ce que réclament les fantômes littéraires, ce
n'est pas une messe, c'est un livre. Pour l'écrire, ce livre, il
fallait des loisirs: la décomposition et la défaite du parti libéral,
en 1895, les apportèrent à lord Rosebery. Il fallait aussi que l'image
évoquée prît des contours plus nets et sortit du brouillard de la
fausse histoire où elle se dérobait. La publication, en 1899, des
précieux Mémoires de Gourgaud, mis au jour par le vicomte de Grouchy
et M. A. Guillois, eut cet heureux résultat et, dès lors, l'écrivain
put se livrer à une tâche rêvée depuis si longtemps.

Il est bien inutile de louer le livre auprès de ceux qui vont le lire
et j'ai hâte de les laisser en tête à tête avec leur plaisir, leurs
étonnements, leurs émotions. Ils s'apercevront qu'ils ont affaire à un
auteur qui a tout lu et tout compris, les documents anglais et les
documents français; qui, après les avoir analysés en historien, les a
appréciés en homme d'État et qui sait aussi bien mettre en relief le
moindre détail pittoresque du drame qu'en esquisser à grands traits la
large et profonde philosophie. Ils se rappelleront les paroles du
professeur d'Eton, ces paroles qui jugeaient l'enfant et qui
pourraient encore juger le livre: «C'est un admirateur de Napoléon,
mais un admirateur intelligent.... Et puis, il est si amusant!»

Les éditeurs croient faire oeuvre patriotique en ajoutant ce volume à
notre bibliothèque napoléonienne, où il doit prendre, pensent-ils, une
place permanente, une place à part, auprès des livres les plus
distingués que l'Empereur ait inspirés dans ces dernières années. Ils
ne prétendent pas qu'aucune des opinions de l'auteur ne puisse être
contestée. Loin de là, ils appellent et sollicitent la discussion.

Pour ma part, je souhaiterais vivement,--et je crois que lord Rosebery
n'est pas éloigné de partager ce sentiment,--qu'il fût possible
d'exonérer Napoléon de toute complicité dans la fabrication des
documents faux mis en circulation par Las Cases. Après que l'auteur a
victorieusement réfuté et bafoué avec une souveraine ironie le Congrès
de Vienne, qui a mis Napoléon hors la loi, je m'étonne de le voir se
rallier sans difficulté à un certain argument de sécurité générale qui
permet aux Alliés de séquestrer indéfiniment la personne de Napoléon,
alors qu'il n'est ni un sujet rebelle, ni un prisonnier de guerre, ni
un criminel condamné par aucun tribunal régulier. A quoi bon raisonner
si bien pour aboutir à une conclusion que rien ne justifie et qui ne
tend à rien moins qu'à créer un droit contre le droit? Lord Rosebery,
inspiré par la pensée, très louable, de soulager la conscience de ses
compatriotes du meurtre de Napoléon, triomphe, il me semble, un peu
vite des résultats de l'autopsie. L'Empereur n'est pas mort de la
maladie de foie particulière à Sainte-Hélène, dont il se prétendait
atteint et qui peut n'avoir été qu'une fable. S'ensuit-il que le
climat de Sainte-Hélène n'ait pas hâté l'apparition du cancer
héréditaire et avancé sa fin de dix ou vingt années? C'est à la
science de répondre. Je ne dirai rien du dernier chapitre. Il soulève
un problème à chaque ligne. L'auteur le sait si bien qu'il n'a pas
d'autre but en l'écrivant et il faut le remercier des questions qu'il
pose autant et plus peut-être que des questions qu'il a résolues.

Lord Rosebery appartient à la famille des écrivains-nés, qui ne sont
pas des hommes de lettres, à cette famille dont les aînés s'appellent
La Rochefoucauld, Hamilton, Saint-Simon. Quelquefois, dans son désir
d'être vrai et dans sa hâte d'être juste, il jette tant de choses dans
une seule phrase qu'elle semble près d'en perdre l'équilibre. Parfois
aussi, il a des négligences, des familiarités, des brusqueries qui
sont de la langue parlée et qui doivent déconcerter les professeurs.
Mais, quand l'émotion s'empare de lui ou quand sa pensée prend
l'essor, l'expression monte avec elle, s'élargit, s'échauffe,
s'illumine et laisse bien loin les virtuoses du style académique. Si
rien de ces dons n'apparaît dans les pages qu'on va lire, soyez
convaincus que c'est la faute du traducteur.

Les Anglais ont fait une réception enthousiaste à cet ouvrage qui leur
faisait entendre, pourtant, dans le langage le plus net, de dures
vérités. Il devrait recevoir des Français un accueil encore plus
favorable, car il interprète leurs sentiments les plus chers avec un
accent de sympathie qui semble absolument sincère. Ils ne liront pas
sans émotion une phrase comme celle-ci: «Napoléon avait derrière lui
la France, capable d'efforts héroïques et d'héroïque endurance, en un
mot capable de tout, sauf de l'impossible.» Lequel d'entre nous aurait
pu dire plus et dire mieux?

Nous ne connaissons point, en France, ces belles cérémonies où l'on
voit, chez nos voisins, les grandes villes offrir le droit de cité à
l'homme qu'elles veulent honorer. Mais ce livre vaut les parchemins
qu'on enferme dans une boîte d'or. Après cet hommage splendide au
grand nom qui nous a tant divisés et qui nous rapproche tous
aujourd'hui, lord Rosebery a cessé d'être un étranger parmi nous. Nous
nous souviendrons toujours qu'il nous a donné ce livre: puisse-t-il ne
jamais oublier qu'il l'a écrit!

    Augustin FILON.



NAPOLÉON

LA DERNIÈRE PHASE.



CHAPITRE I.

LES SOURCES.


Qui nous écrira la vie de Napoléon comme elle doit être écrite?
Jusqu'ici, poser la question eût été peine perdue. Les préjugés et les
passions du temps étaient encore trop près de nous pour qu'on pût
songer à écrire un tel livre. Et aujourd'hui même nous n'en sommes pas
bien éloignés, car la reine Victoria avait déjà deux ans à l'époque de
la mort de Napoléon et il existe probablement encore des personnes qui
l'ont vu. Puis le second Empire a ranimé, multiplié ces sentiments
presque dans leur intensité première et la réaction qui a suivi le
second Empire en a prolongé encore l'existence. Peut-être ne
sommes-nous pas assez complètement sortis de la sphère d'influence
historique de Napoléon pour qu'il soit possible d'écrire sa vie.

D'ailleurs, jusqu'à ces derniers temps, nous ne possédions pas les
éléments nécessaires à un tel travail. Les volumes innombrables dont
les titres se rangent dans les catalogues à la suite du nom de
Napoléon sont pour la plupart des compilations, ou des pamphlets, ou
des biographies laborieusement édifiées avec des matériaux douteux et
insuffisants, sans solidité comme sans durée. Mais aujourd'hui que la
France possède un gouvernement dont les archives sont ouvertes à tous,
et grâce à l'apparition successive d'une foule de mémoires plus ou
moins authentiques, nous pouvons prévoir le moment où nous n'aurons
plus de révélations nouvelles à attendre. La publication des lettres
supprimées dans la _Correspondance impériale_ fait disparaître une des
critiques qu'on adressait aux éditeurs officiels de cette
correspondance et en comble les lacunes. La curiosité passionnée qui
entraîne le public depuis quelques années vers tout ce qui tient à
Napoléon et qui, chose remarquable, n'est accompagnée d'aucun signe de
résurrection du bonapartisme comme facteur politique, a eu pour effet
de créer toute une littérature, afin de mettre l'offre en rapport avec
la demande, et cette littérature, toute mélangée qu'elle soit
d'éléments malsains ou équivoques, nous a, du moins, parmi son
exubérance parasite, apporté sa moisson d'utiles renseignements.

Ainsi, l'énorme masse de matériaux de toute sorte est prête pour
l'ouvrier de cette grande oeuvre, le jour où il paraîtra. Peut-être
n'est-il pas loin de paraître. Nous aimons à nous persuader que c'est
son ombre qui se projette dans le beau récit des relations de Napoléon
et d'Alexandre. Est-ce trop se flatter que d'espérer que M. Vandal
couronnera les services qu'il a rendus à la science historique dans
cet ouvrage inappréciable en nous donnant, tout au moins, une
«Histoire civile de Napoléon»? Ne pourrait-il, en s'associant avec M.
Henry Houssaye, qui a, lui aussi, tant et si bien fait dans cet ordre
d'idées, mener à fin cette grande tâche? Nous parlons d'une
collaboration parce qu'il ne nous semble pas possible qu'un homme,
réduit à ses seules forces, entreprenne pareille besogne. Rien que le
dépouillement et la critique des documents seraient déjà oeuvre de
géant avant qu'une seule ligne du livre pût être écrite. Et en vérité
nul homme ne serait en mesure, à lui seul, d'aborder, à la fois
Napoléon chef d'État et Napoléon chef d'armée. «Napoléon, dit
Metternich, juge hostile s'il en fut, était un administrateur, un
législateur et un conquérant.» Il aurait pu ajouter que Napoléon
était, de plus, un homme d'État né. Pour analyser et célébrer les
qualités du conquérant de 1796 à 1812, celles du défenseur de la
France en 1813 et 1814, il faudrait un maître consommé dans l'art de
la guerre. Pour rendre justice à Napoléon homme d'État, administrateur
et législateur, peut-être faudrait-il aussi des historiens distincts,
pourvus de facultés différentes. Il y aurait à faire, enfin, l'étude
générale de l'homme et de son caractère. Caractère des plus simples
pour un admirateur fanatique comme pour un ennemi juré, infiniment
compliqué, au contraire, pour qui n'est ni l'un ni l'autre. Pour cette
dernière étude, la psychologie de Napoléon, les éléments les plus
féconds sont fournis par ces six années suprêmes de Sainte-Hélène, où
il a non seulement raconté et commenté sa vie, mais où il a présenté
une image précise et parfaitement cohérente de lui-même. «Aujourd'hui,
comme il l'a dit lui-même à Sainte-Hélène, grâce à mon malheur, on
pourra me juger à nu.» On n'a peut-être pas encore donné toute
l'attention qu'il fallait aux pages qu'il dictait alors sous forme
d'autobiographie ou de commentaires. Quelqu'un a dit quelque part que
les mémoires dont il est l'auteur semblent avoir été négligés
précisément parce que ce sont les documents primordiaux, authentiques,
ceux qui font vraiment autorité en ce qui touche la vie de l'Empereur.
Les gens aiment mieux boire à n'importe quelle source qu'à la source
véritable. Qu'une personne étrangère ait été en contact avec lui, ne
fût-ce qu'un moment, c'est cette impression d'un passant qu'ils
voudront recueillir de préférence. Mais ce que Napoléon a dit de
lui-même, ce qu'il a pensé de lui-même, cela semble aux étudiants de
Napoléon chose de peu de prix. Ce qu'il leur faut, c'est Bourrienne,
Rémusat, Constant et le reste. Évidemment, ils ont le droit de
prétendre que les mémoires de Napoléon sont moins savoureux que ceux
de quelques-uns de ses serviteurs, et qu'on ne peut pas invariablement
s'y fier comme à une impartiale relation des événements. Ces mémoires
restent pourtant comme l'expression directe et réfléchie de ce
prodigieux génie parlant de ce qu'il avait fait; et, de plus, ils
contiennent des jugements sur les grands capitaines d'autrefois, sur
César, Frédéric, Turenne, et ces jugements ne sauraient manquer
d'intéresser un historien ou un soldat.

Il ne faut pas, d'ailleurs, quand on veut apprécier Napoléon, attacher
d'importance au peu de respect qu'il a montré quelquefois pour
l'exactitude. En ces temps-là, on n'attendait guère, on n'exigeait
jamais d'un homme d'État européen qu'il dît la vérité, et c'est là ce
qui fait qu'un demi-siècle plus tard Bismarck ne trouva pas de
meilleur moyen pour tromper son monde que la franchise. Les ennemis
les plus acharnés de Napoléon, Metternich et Talleyrand, nous ont
maintenant donné leurs mémoires, mais nous nous repentirions, en toute
circonstance, de leur accorder une confiance aveugle là où leur
intérêt personnel est en jeu. Napoléon, à Sainte-Hélène, écrivait sa
propre apologie; il s'efforçait de présenter ses actes sous leur jour
le plus favorable, comme il faisait dans ses bulletins. Ces fameux
bulletins représentaient ce que Napoléon désirait que l'on crût, c'est
ce que représentent également ses mémoires. C'est la vie de Napoléon
mise en bulletins par Napoléon lui-même, rien de plus, rien de moins.

Mais il importe de faire ici une distinction. Quand il écrit ses
bulletins, Napoléon a souvent un motif pour tromper. A Sainte-Hélène,
son unique but est de servir les intérêts de son fils et de sa
dynastie. Lorsque ni son fils ni sa dynastie ne sont en cause, les
mémoires méritent créance un peu plus que les bulletins.

Les publications venant de Sainte-Hélène s'amoncellent rapidement les
unes sur les autres, et on peut prévoir le moment où la dernière aura
vu le jour. Quatre-vingt-quatre années ont passé depuis qu'un public
avide absorba, en cinq mois, cinq éditions des lettres de Warden,
soixante-dix-huit depuis que les acheteurs du livre d'O'Meara
envahissaient les boutiques des libraires. Il est permis de souhaiter
que son _Journal_ manuscrit, qui dort quelque part en Californie,
puisse être bientôt publié dans son intégrité, car il est, dit-on,
plein de détails curieux et originaux et, en même temps, il nous
expliquera peut-être les contradictions existantes entre la _Voix de
Sainte-Hélène_ et les communications adressées par l'auteur soit à
l'Amirauté soit au gouverneur[1]. Ensuite nous avons eu la grosse
artillerie de Gourgaud, Montholon et Las Cases--dont les passages
supprimés, s'il en existe, pourraient aujourd'hui être donnés au
public sans le moindre inconvénient--et la riposte faite à leur feu
par la lourde apologie de Forsyth et le résumé, plus effectif, de
Seaton. Nous avons eu aussi l'artillerie légère de Maitland et de
Glover, de Cockburn, de Santini, sans compter cette folle de miss
Betsy, qui devint plus tard Mrs. Abell. Nous possédions les histoires
de Sainte-Hélène par Barnes et Masselin et, en 1816, un ancien
gouverneur, le général Beatson, profita de l'intérêt soudainement
attiré vers ce coin du globe pour lancer à la tête du public un énorme
in-4º où les particularités du sol et ses productions étaient exposées
avec un luxe et une précision de détails à peine concevables s'il
s'était agi de décrire le paradis terrestre. Puis, nous eûmes la
tragédie d'Antommarchi, qu'on peut juger comme on voudra. Ensuite, les
«commissaires» sont entrés en lice; Montchenu, Balmain, Sturmer nous
ont, l'un après l'autre, apporté leur témoignage. M. de Montholon nous
a, également, offert le sien. Napoléon lui-même, il faut le dire,
avait engagé ses compagnons à recueillir tout ce qu'il disait dans
leur journal et, à plusieurs reprises, il a fait allusion au résultat
de leur travail. «Hier soir, dit Gourgaud, l'Empereur me disait que
je pourrais mettre mes loisirs à profit en écrivant ses paroles; je
pourrais gagner ainsi cinqºº cents ou mille louis par jour.» Il
connaissait le journal de Las Cases, qui était dicté à Saint-Denis,
l'un des domestiques, ou recopié par lui, et Napoléon interrogeait
souvent ce serviteur relativement aux matières contenues dans le
journal. On lui lut le récit d'O'Meara. Il était persuadé qu'ils
tenaient tous leur journal et ne se trompait pas. Car, à l'exception
du fidèle Bertrand et de la compagne qui partageait avec l'Empereur
son affection, pas un des acteurs de ce lugubre drame n'a gardé le
silence.

  [1] Depuis que ceci a été écrit, un magazine, _The Century_, a
  publié des fragments du journal d'O'Meara. D'après ces fragments, il
  est clair qu'il avait écrémé ses souvenirs pour écrire la _Voix de
  Sainte-Hélène_.

Dans ces derniers temps deux nouveaux témoignages ont été mis au jour
et on peut dire que si tous deux sont très curieux il en est un qui
dépasse en intérêt toutes les révélations antérieures au point de vue
de la psychologie de Napoléon. Le _Journal de Sainte-Hélène_, par Lady
Malcolm, contient un récit, très vivant, des conversations de son
mari, l'amiral Malcolm, avec Napoléon et un portrait impartial de Lowe
qui semble, en somme, tourner à la condamnation de ce malheureux
homme, troublé par d'écrasantes responsabilités. Quant à l'autre
publication, c'est peut-être le livre qui nous en dit le plus, non
seulement sur Napoléon à Sainte-Hélène, mais sur Napoléon à tous les
autres moments de sa carrière. C'est le journal particulier de
Gourgaud, écrit pour n'être lu que de lui seul, bien que la fin, à ce
que les éditeurs semblent croire, ait pu être arrangée en vue du cas
où Lowe viendrait à s'en saisir. Mais la plus grande partie du journal
ne devait évidemment avoir d'autre lecteur que Gourgaud, car elle ne
pouvait plaire à personne, si ce n'est à lui, et encore! La vérité est
là, croyons-nous, telle qu'elle se montre jour par jour à l'écrivain.
Ce journal jette une clarté singulière sur celui qui l'a écrit, mais
combien plus étrange et plus nouvelle sur Napoléon! Quand nous l'avons
lu nous nous sentons pris d'un doute en ce qui touche tous les autres
récits et nous sentons que ce volume nous rapproche de la vérité vraie
plus qu'aucune des publications qui l'avaient précédé.

Car il est une règle, presque absolue, j'en ai peur, qui s'applique à
toute cette littérature de Longwood: aucun des livres qui viennent de
là, pris en lui-même, ne mérite une confiance entière. Si nous
faisions une exception, ce serait certainement en faveur de Gourgaud.
On peut faire une autre observation: c'est que ces publications
deviennent de plus en plus dignes de foi à mesure que la date de leur
apparition s'éloigne des événements. Gourgaud, qui est publié en 1898,
est plus vrai que Montholon, qui se publie lui-même en 1847, et
Montholon, à son tour, est plus vrai que Las Cases, qui livre ses
récits au public en 1823. Le moins croyable de tous, peut-être, est
O'Meara dont la publication remonte à 1822. Dans tous ces livres,
sauf, peut-être, le plus récent, on trouve des allégations fausses et
de grossières inventions. Et pourtant il ne serait pas juste d'accuser
tous ces auteurs d'avoir sciemment menti. Bien rarement, jamais
peut-être, il n'y a eu chez eux intention de tromper. Tantôt c'est
l'idolâtrie de Napoléon qui les inspire, tantôt c'est le désir de
garder aux scènes de Sainte-Hélène toute leur puissance d'émotion
dramatique et d'amener ainsi la libération de l'Empereur, ils
omettent ou dénaturent les faits qui peuvent, en quelque manière,
nuire à leur idole ou diminuer l'effet qu'ils veulent produire. Il
semble qu'il y eût quelque chose dans l'air de Sainte-Hélène qui
empêchait la vérité de s'y acclimater, et celui qui compare, sur un
point quelconque, les différents récits, y trouvera d'étranges,
d'irréductibles contradictions. Il y a probablement de la vérité qui
se cache au fond de Forsyth, mais il faut briser la gangue: triste
tâche! Et pour d'autres raisons encore, etc... il est difficile de
l'extraire des documents contemporains. Une curieuse moisissure
recouvre tous ces récits, comme, dans l'île, elle recouvre les livres
et les bottes. On est obligé de peser chaque déposition, grain à
grain, particule après particule, en se rappelant toujours ce que vaut
le témoin. On nous reprochera peut-être d'avoir puisé plus d'une fois
à des sources que nous avons indiquées comme impures. Mais où
aurions-nous puisé? Là où le témoignage en lui-même nous a semblé
acceptable, toutes les fois qu'il ne nous a pas paru inspiré par un
autre intérêt que celui de la vérité, nous avons cru pouvoir citer ces
documents, les seuls que nous possédions.

Il reste à faire remarquer une circonstance bien particulière. Des
trois dernières années de la vie de Napoléon, nous ne savons presque
rien. Rien depuis le départ de Gourgaud en mars 1818 jusqu'à la fin de
mai 1821. Nous savons ce que les Anglais ont observé du dehors. Nous
avons, à l'intérieur, un rapport autorisé, mais non parfaitement
croyable. En réalité, nous ne savons rien, ou presque rien.



CHAPITRE II.

LAS CASES, ANTOMMARCHI, ETC.


Le livre de Las Cases, qui est le plus volumineux, et peut-être le
plus célèbre, ne manque pas d'un certain charme qui lui est propre. Il
parut d'abord en huit volumes, puis il fut abrégé et, sous le titre de
_Mémorial de Sainte-Hélène_, accompagné des originales fantaisies de
Charlet, il s'est répandu à travers le monde entier. On dit,--c'est
probablement une grosse exagération,--que l'ouvrage n'a pas rapporté à
l'auteur moins de 2 millions. Il fut écrit, nous assure-t-on, sous
forme de journal, avec l'intention de donner au public un compte rendu
parfaitement fidèle des conversations quotidiennes de Napoléon. Mais
l'auteur nous déclare qu'une grande partie de ces conversations s'est
trouvée perdue, soit parce que le temps a manqué à l'écrivain pour les
recueillir, soit par suite des diverses aventures que ses manuscrits
ont eu à traverser. Son récit est plein de mouvement, et même
d'éloquence. Quand il est corroboré par d'autres témoignages, on peut
le considérer comme la reproduction exacte des paroles de l'Empereur,
tel qu'il entendait qu'elles fussent rapportées, telles, en tout cas,
qu'il les a dictées. Lorsque la confirmation des témoignages
étrangers fait défaut, il est impossible de se fier à Las Cases, car,
si l'on fait la part de l'exagération habituelle en ce qui touche le
régime du prisonnier, la contrainte dont il était l'objet, etc., et si
l'on considère, d'un autre côté, l'idolâtrie de l'auteur pour son
maître, sentiment qui lui enlevait la nette vision des choses, on
comprendra où pèche le _Mémorial_. C'est un arsenal de documents
apocryphes. D'où vient cela? Faut-il s'en prendre à la fertile
invention de Las Cases? Napoléon fut-il le complice et l'inspirateur
de ces faux témoignages? Impossible de résoudre la question d'une
façon décisive. Quoi qu'il en soit, quatre lettres fausses sont
imprimées tout au long dans le livre de Las Cases, et il est
responsable d'une cinquième qui n'est imprimée nulle part et qui n'a
eu, probablement, qu'une existence éphémère.

Le comte Murat, dans son excellent ouvrage: _Murat, lieutenant de
l'Empereur en Espagne_, a établi, par des arguments aussi clairs que
péremptoires, la fausseté de la première lettre. Il a prouvé que Las
Cases, pour disculper son héros et rejeter les torts sur Murat, a
inséré dans le _Mémorial_ une fausse lettre datée du 29 mars 1808. Qui
a composé cette lettre? On ne sait, mais qu'elle soit fausse, il n'est
pas possible d'en douter, et c'est à Las Cases que revient la
responsabilité de l'avoir produite. Le comte Murat accumule des
preuves irréfutables. Il fait remarquer l'irrésolution dont cette
lettre est empreinte. L'ordre donné à l'armée française de battre en
retraite devant les Espagnols lui paraît, comme à nous, en complète
opposition avec le caractère de Napoléon. Il appelle notre attention
sur les contradictions flagrantes qui existent entre cette lettre et
d'autres dépêches,--parfaitement authentiques, celles-là!--de la même
époque. Le 27 mars, Napoléon avait écrit à Murat pour lui ordonner de
faire un grand déploiement de force à Madrid; dans la fausse dépêche
du 29, il condamne jusqu'à sa présence à Madrid. On sait, d'ailleurs,
que l'Empereur ne connut l'occupation de Madrid par Murat que le 30.
La dépêche n'est pas conçue dans les termes de la correspondance
ordinaire de Napoléon avec son beau-frère. Les brouillons, ou minutes,
de presque toutes les dépêches de Napoléon existent encore: or on ne
possède aucun brouillon de celle-ci.

Dans ses autres dépêches, Napoléon ne fait aucune allusion à la
prétendue lettre du 29, et Murat, de son côté, n'en a jamais accusé
réception. Le registre détaillé des lettres envoyées et reçues par
Murat n'en fait nulle mention. En tous cas, comment cette lettre
a-t-elle surgi tout à coup à Sainte-Hélène? Il semble inutile de
multiplier les preuves pour démontrer que rarement faux plus audacieux
s'est offert à la crédulité publique. Les éditeurs de la
_Correspondance impériale_ ne l'impriment qu'avec la rougeur au front,
car ils avouent, dans une note, qu'on n'a pu découvrir ni le
brouillon, ni la lettre originale, ni aucune copie authentique.
Savary, de Beausset et Thibaudeau acceptent la lettre, les yeux
fermés, sur l'autorité de Las Cases. Méneval, qui était à cette époque
le secrétaire particulier de Napoléon, semble pressentir les doutes du
comte Murat et expose certains faits matériels qui ôtent à ce document
tout caractère d'authenticité. L'un de ces faits est que la lettre
est datée de Paris et que l'Empereur, à ce moment, se trouvait à
Saint-Cloud. Méneval se déclare incapable d'éclaircir le mystère, mais
toutes ses raisons aboutissent inévitablement à cette conclusion que
la lettre est un faux. Son seul argument favorable,--argument bien
dangereux,--c'est que Napoléon seul peut avoir composé cette dépêche.
L'hésitation de Méneval, lorsqu'on songe à la situation de confiance
qu'il occupait auprès de Napoléon, est extrêmement significative, on
pourrait dire qu'elle est décisive. Thiers croit que Napoléon a écrit
la lettre et qu'il l'a écrite à la date indiquée, mais il admet
qu'elle n'a jamais été expédiée. Ses raisons en faveur de cette
étrange théorie ne peuvent être examinées ici; mais elles ne
paraissent guère autre chose qu'un effort désespéré pour établir
l'authenticité du document, en dépit de difficultés écrasantes que, du
reste, l'histoire n'a point dissimulées. Montholon l'imprime avec
beaucoup d'autres lettres qui lui furent, dit-il, remises par
l'Empereur. Cette affirmation nous rend Montholon suspect à son tour.
Mais c'est à Las Cases que revient, en fin de compte, la véritable
responsabilité. Ce qui est fâcheux pour lui, c'est que, précisément,
il était un peu vain de son talent à «composer». Il nous apprend que
c'est lui qui a rédigé la protestation de Napoléon à Plymouth. Il en a
rédigé d'innombrables pour son propre compte. «Une fois que les
rapports épistolaires eurent été établis avec Sir H. Lowe, nous
dit-il, avec une ironie très suggestive, ma plume ne chôma guère.» Il
fit pleuvoir des documents sur le gouverneur; on le déporta au Cap et
là il continua d'écrire. Le gouverneur de cette colonie, les
ministres, le Prince Régent, eurent tous à le subir. Revenu en
Europe, il bombarda de sa prose tous les souverains et tous les hommes
d'État dont le nom lui venait à l'esprit. Enfin, le patient lecteur
qui se fraye un chemin à travers ses huit volumes ne peut s'empêcher
de penser que rien ne plairait tant à Las Cases que d'improviser
quelques lettres de Napoléon pour s'entretenir la main.

Nous ne voudrions pas, sur ce seul exemple, affirmer que Las Cases a
forgé la lettre à Murat avec l'intention arrêtée de commettre un faux.
Peut-être fut-ce un exercice académique ou peut-être encore a-t-il
brouillé les dates ou manqué de mémoire.... On cite dans l'histoire
d'autres aventures du même genre. Mais, par malheur, ce n'est pas la
seule tentative ou la seule défaillance de Las Cases dans cet ordre
d'idées. Dans la cinquième partie de son journal, il donne, dans des
conditions à peu près identiques, une lettre de Napoléon à Bernadotte,
datée du 8 août 1811. Les éditeurs de la _Correspondance impériale_ la
passent sous silence absolument. Elle a été pourtant insérée parmi les
_Lettres inédites de Napoléon Ier_, mais «sous toutes réserves», car
les éditeurs en ignorent la provenance. S'ils l'avaient connue, ils
l'auraient rejetée sans aucun doute, comme avaient fait les éditeurs
précédents. Ils l'empruntent, de seconde main, à Martel, _OEuvres
littéraires de Napoléon Bonaparte_. Martel, qui ne cite point son
autorité, l'avait, évidemment, prise à Las Cases.

Dans son sixième volume, Las Cases tire encore de son arsenal occulte
et inépuisable un autre document officiel dont il nous gratifie
généreusement. Cette fois, c'est une lettre adressée par Napoléon à
son frère Louis, roi de Hollande, le 3 avril 1808, du palais de
Marrac. Elle porte la même marque de fabrique que les autres. On la
voit paraître pour la première fois dans le livre de Las Cases. Aucun
brouillon n'en existe: fait dirimant en lui-même. Malheureusement
aussi Napoléon n'arriva à Marrac que quatorze jours après le 3 avril.
Les éditeurs de la _Correspondance_ font suivre la lettre de cette
simple remarque, accompagnée de l'indication significative que «Las
Cases est l'unique autorité». M. Rocquain, dans son _Napoléon et le
roi Louis_ (p. 166, note), l'écarte sans hésitation, comme étant
fausse dans son ensemble, sinon dans toutes ses parties. Nous ne
voyons pas de raison pour accepter aucune de ses parties comme
authentique et, de son côté, M. Rocquain ne nous en fournit point.

Dans le septième volume il existe une quatrième lettre, de la même
espèce. A qui en cherche l'auteur, on peut répondre hardiment:
_Aut Las Cases, aut diabolus_. Ce sont de prétendues instructions
destinées à un plénipotentiaire anonyme qui remplit une mission en
Pologne; elles sont datées du 18 avril 1812. Les éditeurs de la
_Correspondance_ ont laissé de côté cette composition. Elle est, comme
à l'ordinaire, produite inopinément par Las Cases, comme une
révélation des véritables motifs de l'expédition de Russie. Il paraît
que cette guerre désastreuse avait pour but la reconstitution de
l'ancien royaume de Pologne. Quand nous nous rappelons qu'à ce moment,
alors que la résurrection de la Pologne était l'objet des voeux les
plus ardents des Polonais, qu'elle était vivement désirée par l'armée
et par quelques-uns des plus dévoués serviteurs de l'Empereur, alors
qu'elle était un point essentiel, vital dans ses combinaisons
stratégiques et politiques, alors qu'elle lui était manifestement
dictée par le sentiment le plus élémentaire d'humanité et de gratitude
envers la nation polonaise, Napoléon se refusa énergiquement à cette
mesure, nous pouvons juger de la valeur et de l'authenticité d'un
pareil document.

Le faux nº 5, qu'on ne nous fait pas la faveur de nous montrer, est le
plus notable et le plus impudent de tous. Dans un moment d'affectueux
abandon, Las Cases tira de ses papiers et exhiba à Warden une lettre
du duc d'Enghien, écrite à Napoléon la veille de son exécution et
supprimée par Talleyrand dans la crainte qu'elle ne touchât le Premier
Consul et ne sauvât la vie du prince. Las Cases paraît avoir eu le
monopole de ce document que personne, avant ou après lui, n'a eu la
chance d'entrevoir, dont personne, si ce n'est lui, n'a jamais ouï
parler. Ses propres déclarations, en ce qui touche l'affaire du duc
d'Enghien, sont peut-être ce qu'il y a de plus trouble dans tout son
ouvrage. Il fait seulement une allusion timide et brève à la lettre
qu'il avait montrée triomphalement à Warden. Le langage de ce dernier
est si remarquable qu'il demande à être cité textuellement: «J'ai vu
une copie de cette lettre dans les mains du comte de Las Cases. Elle
faisait partie, me dit-il, d'une masse de documents, formés ou réunis
pour certifier et expliquer certains points obscurs de l'histoire,
qu'il était occupé, de temps en temps, à rédiger sous la dictée de
celui-là même qui en était le héros.» Suivons un instant les
destinées de cette lettre du duc d'Enghien interceptée par Talleyrand
et miraculeusement sauvée par Las Cases. Dans les _Lettres du Cap_,
composées, inspirées ou revues par Napoléon, il est question de cette
lettre. «L'auteur, y est-il dit, avait eu de fréquentes occasions de
parcourir à la hâte des manuscrits du plus grand intérêt, relatifs aux
événements mémorables des vingt dernières années; une grande partie de
ces manuscrits ont été écrits sous la dictée de Napoléon.» En d'autres
termes, Napoléon, auteur des _Lettres du Cap_, a eu la permission de
consulter les manuscrits qu'il a lui-même dictés. Quand le duc
d'Enghien était arrivé à Strasbourg, il avait écrit une lettre à
Napoléon; il y faisait remarquer que «ses droits à la couronne étaient
très éloignés, que, depuis longtemps, sa famille avait perdu le droit
de les réclamer, et il promit, si on lui pardonnait, de faire
connaître tout ce qu'il savait des complots des ennemis de la France
et de servir le Premier Consul avec fidélité. Cette lettre ne fut
présentée à Napoléon par Talleyrand que lorsqu'il était trop tard,
lorsque le jeune prince n'était plus.» L'auteur continue en disant
que, dans le manuscrit qu'on lui avait permis de voir, Napoléon
déclarait que, «peut-être, si cette lettre lui eût été remise à temps,
les avantages politiques qui auraient résulté de ses déclarations et
de ses services auraient engagé le Premier Consul à lui pardonner».
Cet extrait est intéressant parce qu'il contient la seule partie de ce
curieux document qui ait subsisté jusqu'à nous. Il semble que des
bruits relatifs à cette précieuse lettre eussent été répandus à
Longwood parmi ceux des membres de la petite colonie qui n'avaient
pas été mis dans le secret de Las Cases. Leur curiosité en fut
vivement excitée. O'Meara semble s'être tout particulièrement
distingué par son esprit de recherche infatigable. En 1817, il se met
lui-même en scène, interrogeant l'Empereur sur ce sujet. «Je demandai
s'il était vrai que Talleyrand eût gardé une lettre écrite par le duc
d'Enghien et ne l'eût remise que deux jours après son exécution.
Napoléon répondit: C'est vrai. Le duc m'avait écrit pour m'offrir ses
services et me demander un commandement dans l'armée, et ce scélérat
de Talleyrand ne m'en donna connaissance que deux jours après
l'exécution du duc. J'observai que Talleyrand, en retenant cette
lettre d'une manière aussi coupable, s'était réellement chargé de la
culpabilité de cette action. L'Empereur répondit: Talleyrand est un
_briccone_, capable de tous les crimes.»

Deux mois plus tard, en mars, O'Meara apprend à Napoléon que Warden a
écrit sur lui et publié un livre dont tout le monde s'occupe. Le
volume n'était pas encore arrivé à Sainte-Hélène, mais les journaux en
donnaient des extraits. Napoléon s'asseoit pour lire les journaux et
demande l'explication de certains passages. Sa première question est
relative à l'affaire du duc d'Enghien. Qu'a dit là-dessus Warden? «Je
répondis, nous raconte O'Meara, qu'il affirmait que Talleyrand avait
retenu une lettre du duc longtemps après son exécution, et qu'il
attribuait sa mort à Talleyrand. _Di questo non c'è dubbio_, il n'y a
pas de doute là-dessus, répliqua Napoléon.» Plus tard, dans le même
mois, Napoléon renouvelle cette déclaration devant O'Meara. «Quand le
duc d'Enghien arriva à Strasbourg, il m'écrivit une lettre. Il
m'offrait de me faire tout savoir si je lui accordais sa grâce. Sa
famille, ajoutait-il, avait renoncé depuis longtemps à ses droits
éventuels à la succession. Il terminait en me proposant ses services.
La lettre fut remise à Talleyrand qui la tint secrète jusqu'après
l'exécution.» Cela paraît assez clair, mais O'Meara voulait une
certitude absolue. En avril, il demanda de nouveau à Napoléon si, au
cas où Talleyrand lui aurait remis la lettre à temps, il aurait
épargné la vie de celui qui l'avait écrite. «Il répondit:
Probablement, je l'aurais épargnée, car, dans cette lettre, il
s'offrait à me servir. D'ailleurs, c'était le meilleur de la famille.»
Il est à remarquer que, bien que Napoléon ait parlé plus d'une fois de
l'affaire du duc d'Enghien à Gourgaud, il n'a jamais dit un mot de la
lettre devant cet officier dont le sens critique se laissait
difficilement convaincre. Enfin la bulle de savon, laborieusement
soufflée par Warden, O'Meara et les _Lettres du Cap_, crève
ignominieusement. La lettre s'évanouit et, avec elle, l'accusation
portée contre Talleyrand. Nous rentrons dans la vérité historique,
grâce à la note bien connue écrite par le duc d'Enghien en marge du
procès-verbal de son interrogatoire. C'est à Montholon que revint la
tâche de machiner cette curieuse volte-face. Une telle manoeuvre, on
le comprend, ne pouvait être exécutée avec un plein succès. Mais le
pauvre écuyer s'en acquitta d'une façon peu brillante et médiocrement
faite pour entraîner les convictions. Il nous dit qu'après le départ
d'O'Meara, son journal lui fut confié et qu'il était dans l'habitude
de le lire tout haut à Napoléon. L'Empereur remarquait au passage
certaines erreurs contenues dans le manuscrit. Quel dommage que
Montholon n'ait pas tenu note de ces erreurs! Car l'unique assertion
qui soit rectifiée est précisément celle qu'O'Meara avait reproduite
solennellement par trois fois d'après le témoignage de l'Empereur en
personne. Il faut citer textuellement. «M. O'Meara dit que M. de
Talleyrand intercepta une lettre écrite par le duc d'Enghien quelques
heures avant le jugement. La vérité est que le duc d'Enghien a écrit
sur le procès-verbal d'interrogatoire avant de signer: «Je fais avec
instance la demande d'avoir une audience particulière du Premier
Consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l'horreur de ma
situation me font espérer qu'il ne refusera pas ma demande.» C'est là,
on le sait, ce que le duc a écrit en effet. Montholon continue ainsi:
«Malheureusement l'Empereur n'eut connaissance de ce fait qu'après
l'exécution du jugement. L'intervention de M. de Talleyrand dans ce
drame sanglant est déjà assez grande sans qu'on lui prête un tort
qu'il n'a pas eu.»

Nous regrettons d'avoir à déclarer que nous ne regardons pas cette
rectification connue plus authentique que la fameuse lettre du duc
d'Enghien, écrite à Strasbourg, pour offrir ses services et solliciter
un commandement dans l'armée, lettre que Talleyrand aurait interceptée
dans la crainte qu'elle n'amollît le coeur de Napoléon. L'existence et
le sens de cette lettre sont clairement exposés par Warden qui a vu la
lettre, par Las Cases qui la lui a montrée, par O'Meara qui a
questionné trois fois Napoléon à ce sujet, par Napoléon lui-même dans
les _Lettres du Cap_; et le point capital dans l'affaire n'est pas
l'appel adressé par le duc à Bonaparte, mais l'infamie de Talleyrand
qui l'a empêché d'arriver à sa destination. Warden lança la première
affirmation en 1816; les _Lettres du Cap_ suivirent en 1817, O'Meara
en 1822, Las Cases en 1824. Enfin, en 1847, trente ans après que le
fait avait été, pour la première fois, porté à la connaissance du
public, paraît le livre de Montholon. Il y avait longtemps que la
fausseté de tout ce récit avait été péremptoirement établie: quantité
de brochures explicatives avaient vu le jour. Ce qui n'avait été
publié nulle part c'est le document lui-même, si bruyamment annoncé et
jamais livré au public. Montholon a donc à se tirer le mieux possible
d'un mauvais pas et à se débarrasser comme il pourra d'un mensonge
historique qui avait fait long feu. Comme on l'a vu, il imagine une
petite mise en scène. Il se montre lisant tout haut le livre d'O'Meara
où l'Empereur relève différentes erreurs; Montholon ne cite qu'une
seule de ces rectifications, et ce n'est pas une rectification, c'est
un démenti pur et simple donné à toute l'histoire et une
réhabilitation absolue de Talleyrand. Quant à l'affirmation contenue
dans le livre de Warden, affirmation qui sert de point de départ à la
conversation de Napoléon avec O'Meara en mars 1817 et aux assertions
catégoriques des _Lettres du Cap_, composées par Napoléon lui-même,
Montholon n'y touche pas; il ne peut y toucher. Il est certain que
Napoléon n'a pas connu les derniers mots écrits par le duc avant
l'exécution, mais ces mots n'étaient ni une lettre écrite de
Strasbourg, ni une demande d'emploi dans l'armée française; enfin,
Talleyrand n'a intercepté aucun message. Il n'est pas inutile
d'observer que le duc d'Enghien, bien loin de solliciter un
commandement sous Napoléon, avoua, comme Savary nous l'apprend, qu'il
avait demandé à servir dans l'armée anglaise, et c'est cet aveu qui le
perdit. Nous admirons le dévouement de Montholon à son maître, mais il
nous semble qu'il aurait pu, en abandonnant une position intenable,
effectuer sa retraite plus habilement et la couvrir de façon plus
plausible.

Quant à Talleyrand, sa conduite dans l'affaire du duc d'Enghien
demeure obscure, mais, sur ce point particulier, échappe à
l'accusation portée contre lui. Ce qui est singulier et ce qui est
malheureux pour Las Cases, c'est que Napoléon a laissé un témoignage,
écrit de sa main, qui disculpe entièrement Talleyrand. Méneval a copié
dans les annotations marginales écrites par Napoléon sur le livre de
Fleury de Chaboulon les lignes suivantes: «Le prince de Talleyrand
s'est conduit dans cette occasion comme un fidèle ministre, et jamais
l'Empereur ne lui a rien reproché là-dessus.» Ce n'est point ici le
lieu de discuter la complicité de Talleyrand dans cette affaire: c'est
là une autre question. Mais cette note contredit expressément
l'accusation de perfidie que nous discutons en ce moment, et qui est
le point important dans le réquisitoire de Las Cases.

Enfin, il ne faut pas oublier de rappeler que Napoléon, à son lit de
mort, provoqué par un article d'une revue anglaise qui prenait à
partie Savary et Caulaincourt à propos de cet incident, se fit
apporter son testament et y ajouta cette phrase: «J'ai fait arrêter et
juger le duc d'Enghien parce que cela était nécessaire à la sécurité,
à l'intérêt et à l'honneur du peuple français, lorsque le comte
d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris. Dans
une circonstance semblable, j'agirais encore de même.» Voilà,
croyons-nous, la vérité, mais non toute la vérité.

Après cela, on ne s'étonnera pas si nous avouons la méfiance profonde
que nous inspire «cette masse de documents explicatifs, formés ou
ramassés» par Las Cases. Si l'on met à part les diverses
protestations, nous ne pouvons nous rappeler une seule lettre citée
par Las Cases qui soit véritablement authentique, si ce n'est la
lettre d'adieu de Napoléon à Las Cases lui-même. Par une dernière
singularité, qui montre quelle fatalité s'attache à toutes les lettres
citées dans cet ouvrage, Gourgaud nous donne, de celle-là même, une
version toute différente. Pourtant Gourgaud l'a lue dans des
circonstances qui auraient dû la graver dans sa mémoire. Le texte de
Las Cases, il faut le reconnaître, est appuyé par le témoignage de
Lowe et est, indubitablement, le véritable.

D'où sont venus tous ces documents? Quand et où fut réunie cette
«masse de documents» destinés à éclairer certains points obscurs du
règne de l'Empereur? Faut-il croire qu'à l'Élysée ou à la Malmaison,
après Waterloo, Napoléon les détacha à la hâte,--lettre à Louis,
lettre à Murat, lettre à Bernadotte,--du milieu de son énorme
correspondance? Nous savons qu'il confia alors à son frère Joseph les
lettres qu'il considérait comme les plus importantes. Elles étaient
insérées dans des volumes reliés. Comment donc se fait-il qu'il eût
gardé avec lui ces dépêches détachées dont la valeur était si
considérable? Si elles étaient authentiques, Napoléon, seul, aurait pu
les remettre à Las Cases. Or Las Cases n'entra dans la confiance de
Napoléon que longtemps après l'époque où l'Empereur s'était séparé de
ses papiers. D'où proviennent donc ces nouvelles «lettres de la
Cassette[2]»? Las Cases pourrait nous le dire, mais il n'en fait rien
et personne ne peut nous en instruire à sa place. La seule indication
que nous possédions, c'est de Gourgaud que nous la tenons. Parlant de
certaines allégations fausses de Warden, il dit que c'est probablement
«une partie du journal faux de Las Cases». D'où nous pouvons conclure
que Las Cases tenait un journal apocryphe pour l'information des
étrangers curieux et du public, et que ce fait était connu des
habitants de Longwood.

  [2] Allusion aux mémorables lettres de la Cassette sur
  l'authenticité desquelles discutent encore les partisans et les
  ennemis de Marie Stuart.--_Note du traducteur._

Nous devons le dire ici avec un profond regret, nous voudrions être
sûrs que Napoléon ne savait rien de ces faux. Si nous pouvions fermer
les yeux à l'évidence en ce qui touche la main qui a écrit les
_Lettres du Cap_, si nous pouvions seulement considérer ce pamphlet
comme un simple ballon d'essai, et non comme l'expression volontaire,
réfléchie, définitive de sa pensée, il n'existerait plus de preuve
absolument directe et certaine de la culpabilité de l'Empereur. Par
malheur, il n'y a pas de doute possible sur la question de savoir qui
a écrit les _Lettres du Cap_. D'ailleurs, Montholon donne la fausse
lettre à Murat au cours d'un récit des événements d'Espagne dicté par
Napoléon. Dans ce récit, Napoléon s'exprime ainsi: «Le 29 mars,
j'écrivis au grand-duc de Berg comme suit....» et là s'insère la
lettre forgée. Donc, si nous en croyons Montholon, Napoléon a affirmé
l'authenticité de la lettre. Mais nous n'en croyons pas Montholon.
Nous avons rapporté, d'après les chroniques de Sainte-Hélène,
l'attitude de Napoléon en ce qui touche le prétendu message du duc
d'Enghien, et il nous est bien difficile d'admettre qu'il ait ignoré
l'existence de ce document. Las Cases fait pleuvoir sur les pages de
son journal des lignes de points qui représentent certains passages
des conversations de Napoléon exceptionnellement importants et
confidentiels. Dans ces moments-là, il est possible que certaines
mystifications aient été préparées, et, si Las Cases a tenu note de ce
qui se passait alors entre son maître et lui, il serait intéressant de
connaître ce journal secret. Il est difficile de se persuader que
l'humble fidèle eût pris de telles libertés avec l'histoire s'il
n'avait reçu de son idole quelque signe d'encouragement. Il importe,
d'ailleurs, de faire remarquer qu'un officier anglais, à bord du
_Northumberland_, prétend avoir entendu Napoléon dire, en dictant, à
Las Cases qu'il avait reçu plusieurs jours après l'exécution du duc
d'Enghien les preuves de l'innocence de ce prince et une lettre où il
demandait à servir sous le Premier Consul. D'autre part, Thiers, se
conformant à l'opinion moyenne de Méneval, déclare positivement que,
d'après le style, l'authenticité de la lettre à Murat ne peut être
mise en doute. Ce jugement de Thiers, si nous l'acceptons, condamne
Napoléon, car personne, aujourd'hui, ne peut croire que la lettre ait
été écrite à la date indiquée; mais Thiers n'est pas infaillible.
Mettons les choses au pire: est-il admissible que Napoléon ait pu
tremper dans une aussi grossière imposture et si facile à démasquer?
Il faudrait supposer--ce qui est possible, après tout!--qu'il a
consenti à ce qu'on lançât ces mensonges dans le public, sans souci de
la postérité ni du jugement de l'histoire, dans l'unique but de
produire une impression momentanée en sa faveur, de même qu'aux jours
de sa puissance, il lui était arrivé, dit-on, de publier dans le
_Moniteur_ des dépêches fausses de ses maréchaux.

Nous ne décidons point, nous ne désirons pas pousser plus avant
l'investigation. Notre objet n'est pas de prouver autre chose, sinon
qu'il n'est pas possible de se fier à Las Cases. Nous croyons en avoir
assez dit pour montrer que tous ces faux forment comme une barre
d'illégitimité qui couvre le Journal tout entier et qui rendent
impossible de croire aux déclarations de Las Cases, dès qu'il a un
intérêt à les produire.

Il devient donc inutile d'appeler l'attention sur certaines
inexactitudes de moindre importance et moins artistement mises en
oeuvre. Par exemple, Pasquier se plaint que Las Cases ait donné un
récit de pure fantaisie de l'entrevue qu'il eut, lui, Pasquier, avec
Napoléon au moment de sa nomination comme préfet de police. La
responsabilité des inexactitudes commises n'appartient probablement
pas à Las Cases. Le même Pasquier signale d'autres faits défigurés de
la même façon, mais à quoi bon multiplier les exemples?

Nous avons encore un sujet de défiance--quoique beaucoup moins
sérieux--contre cet auteur. C'est un faiseur de livres dans toute la
force du terme. Jamais il ne manque l'occasion de grossir sa copie.
Avec cela, son ouvrage n'est dépourvu ni de charme, ni même de valeur.
Car, en beaucoup de cas, il n'a aucun intérêt à servir de complaisant
et il rapporte, avec détails, certaines habitudes et certaines
opinions de Napoléon que nous ne trouvons point ailleurs. Dans ces
cas-là, c'est par l'évidence interne et d'après les vraisemblances que
nous sommes mis en mesure de prononcer si le récit est véridique. Et
puis, Las Cases est le biographe par excellence, le biographe idéal,
celui qui n'oublie jamais un détail, qui ne recule jamais devant le
ridicule, et qui, par conséquent, ne refuse pas un moment de gaîté à
son lecteur; c'est le Boswell de Napoléon[3]. Il a de magnifiques
envolées vers le sublime, au cours desquelles il côtoie de bien près
l'autre extrême. Ainsi, le jour où il éprouve une émotion
indescriptible en voyant Napoléon se frotter l'estomac. L'Empereur
déjeune d'une tasse de café qui lui a fait plaisir: «Quelques moments
plus tard il disait, en se frottant l'estomac de la main, qu'il en
sentait le bien là. Il serait difficile de rendre mes sentiments à ces
simples paroles.»

  [3] Boswell, le biographe de Johnson, par ses qualités et ses
  défauts répond parfaitement à la définition de l'auteur.--_Note
  trad._

Un autre jour Napoléon lui dit que quand il parlait à Lowe il était
pris d'une telle colère qu'il sentait trembler son mollet gauche. Or,
c'était là un de ses plus terribles symptômes et il y avait des années
qu'il ne l'avait éprouvé. Toujours à la manière de Boswell, Las Cases
raconte que Napoléon l'avait traité de niais, puis l'avait consolé en
l'assurant que cette épithète de sa part était toujours un brevet
d'honnêteté.

Ailleurs, Las Cases parle avec enthousiasme de l'absence de tout
sentiment personnel chez Napoléon. «Il voit les choses tellement en
grand et de haut qu'il perd de vue les individus. Jamais on ne l'a
surpris en colère contre aucun de ceux dont il a eu tant à se
plaindre.» Quand il serait possible, à d'autres points de vue,
d'accepter implicitement les récits de Las Cases, cette prodigieuse
assertion serait de nature à faire réfléchir.

Les Mémoires de Montholon ressemblent à celui qui les a écrits: un
mondain correct et bienveillant. Dans des lettres secrètes aux agents
anglais, O'Meara l'accuse d'être un menteur; il devait s'y connaître.
Nous ne doutons pas que les Mémoires de Montholon, lorsqu'ils se
rapportent à la politique générale de Longwood, ne soient sujets à
caution, comme toutes les publications faites moins de trente ans
après la mort de Napoléon. Cependant, il est bon de remarquer qu'ils
ont paru assez tard, en 1847. Les dates données par Montholon ne sont
pas toujours exactes, ce qui ferait croire que ces notes pourraient
bien avoir été rédigées à une époque postérieure aux événements
qu'elles racontent. Il est à peu près évident que certains passages
ont été ajoutés au texte longtemps après le séjour à Sainte-Hélène.
Mais sur tous les points, où la réputation de Napoléon et où les
souffrances de sa captivité ne sont pas en jeu, on peut lire ces
Mémoires avec intérêt. Nous devons également louer le ton de
l'ouvrage. Ce ton s'explique par la date de la publication. Le quart
de siècle qui s'était écoulé avait calmé bien des passions, apaisé
bien des querelles. Gourgaud avait abdiqué ses fureurs et collaboré
amicalement avec Montholon à la publication des Mémoires de
l'Empereur. Aussi Montholon n'a-t-il pas un mot contre Gourgaud, pas
même une allusion indirecte, alors qu'il parle d'un temps où ce
porc-épic enragé devait lui rendre la vie insupportable. A la date du
cartel que lui avait adressé Gourgaud, il y a un vide de dix jours. Ce
silence calculé est-il le résultat d'un remords de conscience?
Ou,--chose qui n'a rien d'impossible,--toute cette affaire
n'était-elle qu'une comédie? Ou, enfin, après réflexion, jugea-t-on
nécessaire de supprimer le passage? Nul ne saurait le dire. Nous
penchons vers la dernière hypothèse et nous regrettons, maintenant que
le journal de Gourgaud est publié, de ne pas posséder aussi celui de
Montholon dans son intégralité. Nous aurions ainsi les deux sons de la
cloche. Nous savons qu'il a laissé, en manuscrit, une foule de notes
prises d'après des conversations. On en a publié une qui rapporte
certain monologue de Napoléon du 10 mars 1819; elle dépasse en intérêt
tout ce que contient le livre de Montholon. Il est bien à désirer que
le monde connaisse enfin ces notes et qu'elles lui soient livrées sans
réserve. Nous aurions là un témoignage historique qui ne serait pas
inférieur en intérêt à celui de Gourgaud. Dans le livre tel que nous
l'avons aujourd'hui, ce que nous regrettons surtout ce sont les
passages qui, manifestement, ont été supprimés, soit par une aveugle
adoration pour la mémoire de Napoléon, soit par sollicitude pour les
intérêts de son neveu. D'ailleurs, le récit devient insignifiant là où
il serait le plus intéressant pour nous, c'est-à-dire après le départ
des autres chroniqueurs, Las Cases, O'Meara et Gourgaud, lorsque nous
n'avons plus rien pour satisfaire notre curiosité que les fantaisies
d'Antommarchi.

Car, dans les derniers jours, c'est Antommarchi seul qui nous reste et
c'est celui de tous qui mérite le moins de confiance. C'était un jeune
Corse, non sans quelque mérite comme anatomiste. Il était arrivé à
Sainte-Hélène dix-huit mois avant la mort de Napoléon. En sa qualité
de Corse, choisi par le cardinal Fesch, il aurait dû être agréable à
l'Empereur. Mais il joua de malheur. Plusieurs fois il se trouva
absent au moment où Napoléon avait besoin de lui. De plus son illustre
malade qui n'avait, du reste, jamais aimé les médecins, le jugeait
trop jeune et sans expérience. D'après Montholon, Antommarchi traitait
la maladie de Napoléon comme sans importance, ou même comme feinte.
Pourtant Montholon parle de lui favorablement. C'était, dit-il, «un
excellent jeune homme». On ne lui voit aucune raison pour calomnier
Antommarchi. Lorsque Napoléon, en mars 1821, se plaint de sentir, à
l'intérieur, des douleurs lancinantes, comme des «coups de canif»,
causés par l'affreuse maladie dont il mourait, Antommarchi sourit. A
sept semaines de la fin, dit Montholon, il est impossible de lui faire
comprendre la gravité de l'état de l'Empereur. Il est dominé par la
conviction que tout ce que nous lui disons, l'Empereur ou moi, à cet
égard, est un jeu politique pour amener le gouvernement anglais à nous
rappeler en Europe. Le 20 mars, il déclare, avec un sourire incrédule,
que le pouls de Napoléon est dans l'état normal.

Cependant, le 21 mars, il reconnaît que la situation est sérieuse et
déclare qu'il aperçoit des symptômes indéniables de gastrite.
Là-dessus, Napoléon consent, quoique avec la plus grande répugnance, à
prendre une limonade émétisée. Le lendemain donc, un quart de grain de
tartre émétique lui est administré dans une boisson. Le malade est
pris de nausées violentes et se roule par terre dans d'atroces
douleurs. Ce qu'étaient ces douleurs, nous pouvons à peine l'imaginer,
nous qui savons de quels horribles ulcères il était rongé. Que dit
Antommarchi? Que l'effet a été trop fort, mais que c'est le remède
nécessaire. Cependant Napoléon refuse absolument de prendre une
nouvelle médecine du même genre. Le lendemain, il ordonne à son valet
de lui apporter un verre de limonade; le jeune docteur est en éveil et
trouve le moyen d'y jeter une dose de son remède favori. Napoléon sent
une odeur suspecte et donne la potion à Montholon qui a, au bout de
dix minutes, d'affreux vomissements. Naturellement, l'Empereur entre
en fureur, appelle Antommarchi un assassin et déclare qu'il ne le
reverra de sa vie.

Depuis quelque temps déjà, le jeune Corse était las de vivre dans la
réclusion et d'avoir à soigner un homme en qui il voyait un malade
imaginaire. Il passait une grande partie de son temps à Jamestown ou
en dehors du domaine, au grand ennui de l'ordonnance dont la mission
était de l'accompagner. Enfin, en janvier 1821, il exposa à sir Thomas
Reade son intention d'abandonner le service de Napoléon et de quitter
l'île. Le 31 de ce mois, il écrit à Montholon qu'il désire retourner
en Europe et qu'il sent, avec regret, son impuissance à gagner la
confiance de l'Empereur. Napoléon donna immédiatement son consentement
par une lettre que Montholon n'a pas tort de trouver «bien dure». Nous
en citerons le dernier paragraphe. «Depuis quinze mois que vous êtes
dans ce pays, vous n'avez donné à Sa Majesté aucune confiance dans
votre caractère moral. Vous ne pouvez lui être d'aucune utilité dans
sa maladie, et votre séjour ici quelques mois de plus serait sans
objet.» En dépit de cette cruelle phrase, Bertrand et Montholon
ménagent un raccommodement, et, le 6 février, Antommarchi reçoit la
permission de reprendre son service. Le 23 mars, comme nous l'avons
vu, nouvelle scène, et Montholon rapporte que le 31 mars Napoléon
persiste à ne pas même permettre qu'on prononce son nom. On lui permet
pourtant d'assister le 3 avril à la visite du docteur Arnott. Le 8
avril, il est encore absent lorsqu'on le fait demander et il est
informé officiellement que l'Empereur ne le verra plus. Le 9, il va
trouver Hudson Lowe pour solliciter la permission de retourner en
Europe, vingt-six jours avant la mort de Napoléon. Lowe lui dit qu'il
doit en référer au gouvernement. Le 16, Arnott insiste pour que
Napoléon consente de nouveau à recevoir Antommarchi. Le 17, l'Empereur
dicte une lettre que devait signer Antommarchi. A cette condition
expresse, il lui permettait de rester. Ceci avait trait à des
indiscrétions et à des plaisanteries qu'on accusait le jeune docteur
de s'être permises au sujet des habitudes de son maître. Le 18, il
obtient de nouveau l'autorisation d'accompagner Arnott dans la chambre
du malade. Le 21, cependant, le médecin anglais visite Napoléon sans
qu'il soit présent; et quand, le 29, Montholon veut le faire appeler,
Napoléon refuse par deux fois, avec colère. Pendant les cinq premiers
jours de mai, qui sont les derniers de la vie de l'Empereur, il lui
est permis de veiller dans une chambre voisine de celle où est le
malade. Pendant la dernière agonie, toutes les fois qu'il essaye
d'humecter les lèvres du mourant, Napoléon le repousse et, du regard,
fait signe à Montholon de prendre sa place. Enfin, le 5 mai, Napoléon
meurt, et, seul de ses serviteurs, Antommarchi est omis dans son
testament.

Pourquoi rappeler si minutieusement toutes ces circonstances?

Pour cette simple raison qu'Antommarchi n'en dit pas un mot dans son
livre. Cet ouvrage, au contraire, ne nous parle que du dévouement
absolu du médecin et de l'affectueuse gratitude du malade. Ainsi, le
jour où Napoléon refusa à deux reprises de le voir, il rapporte que le
malade accepta à contre-coeur un de ses remèdes en lui disant: «Je
veux que vous jugiez, par ma résignation, de la reconnaissance que je
vous porte.» Napoléon, continue le docteur, ajouta des instructions
confidentielles au sujet de ses funérailles. Elles devaient avoir lieu
à Ajaccio, si Paris était impossible, et, à défaut d'Ajaccio, à
Sainte-Hélène, près des sources. Le 26 mars, alors que Napoléon ne
veut pas entendre parler de lui, il se représente persuadant à
l'Empereur de voir le docteur Arnott. Montholon dit que ce fut le 31
mars que Napoléon consentit pour la première fois à ce qu'on fît venir
Arnott, et il ajoute: «Quant à Antommarchi, il persiste à ne pas même
permettre qu'on prononce son nom.» Chaque jour Antommarchi rapporte
de menus détails, de longues et affectueuses conversations entre son
malade et lui. Pas un mot sur la défense d'entrer chez Napoléon, sur
le congé méprisant qu'il avait reçu, ou sur ses propres démarches pour
quitter Sainte-Hélène. Pourtant, dans les deux volumes qu'il a
consacrés à son séjour de dix-huit mois à Longwood, il eût été facile
de trouver une place pour y consigner ces incidents. Il est
inadmissible que Montholon se soit rendu coupable d'un mensonge
gratuit en ce qui le touche. Montholon est bien disposé envers
Antommarchi; ses assertions sont d'ailleurs corroborées à la fois par
les documents écrits et par le témoignage de Lowe. Non, nous devons
prendre le récit d'Antommarchi pour ce qu'il vaut, c'est-à-dire pour
très peu de chose. Quant à nous, nous n'acceptons qu'avec la plus
grande réserve celles de ses affirmations qui ne sont pas confirmées
par d'autres témoignages. Par exemple, comment pourrions-nous croire
que, pendant cette période de méfiance et d'aversion, Napoléon lui ait
tenu le discours que voici: «Quand je serai mort, chacun de vous aura
la douce consolation de retourner en Europe. Vous reverrez, les uns
vos parents, les autres vos amis, et moi, je retrouverai mes braves
aux Champs-Élysées. Oui, continua-t-il, en haussant la voix, Kléber,
Desaix, Bessières, Duroc, Ney, Murat, Masséna, Berthier, tous
viendront à ma rencontre: ils me parleront de ce que nous avons fait
ensemble. Je leur conterai les derniers événements de ma vie. En me
voyant, ils redeviendront tous fous d'enthousiasme et de gloire. Nous
causerons de nos guerres avec les Scipions, les Annibal, les César,
les Frédéric, etc.» Ces hâbleries, dont le délire seul aurait pu
rendre Napoléon capable, sont censées avoir été débitées devant deux
auditeurs, Antommarchi et Montholon: Antommarchi, qui était alors en
disgrâce, Montholon, qui recueillait alors les moindres mots de son
maître, et qui ne dit rien de ces paroles extraordinaires. Nous
pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper: voilà ce que Napoléon
n'a jamais dit et voilà ce qu'Antommarchi jugeait que Napoléon aurait
dû dire!

Il est un service rendu par Antommarchi, un service qui, à lui seul,
efface presque les mensonges de son livre: il a pris un moulage de la
figure de Napoléon après sa mort. L'original de ce moulage est
aujourd'hui en Angleterre; il nous rend la beauté première, l'exquise
beauté de ce visage, après que la maladie avait fait son oeuvre,
substituant la patience à la passion, et après que la suprême et
sereine touche de la mort avait restitué aux traits la finesse et la
régularité des jeunes années. Tous ceux qui ont vu le cadavre ont été
frappés de cette transformation. «Comme il est beau!» s'écriaient les
Anglais qui le virent alors. Mais Antommarchi a eu des combats à
soutenir même pour l'authenticité de son moulage. Les phrénologistes
sont tombés sur lui et l'ont mis en pièces. Ils ont déclaré que le
crâne n'avait pas les bosses voulues, le développement osseux requis
pour faire un crâne de héros. D'autres ont prétendu que c'était plutôt
la face du Premier Consul que celle de l'Empereur, et c'est vrai.
D'autres encore ont fait remarquer qu'Antommarchi n'avait pas produit
le moulage avant la fin de 1830. Nous nous contenterons de conclure
d'un mot: nous croyons que ce plâtre ne ment pas. Si, par hasard, il
se trouvait être aussi peu authentique que le livre, nous serions
forcé de donner raison aux phrénologistes.

Le volume de Warden se compose de lettres adressées à la personne qui,
plus tard, devint sa femme, et remaniées par «un homme de lettres». En
beaucoup de passages, il garde les marques, trop visibles, de l'homme
de lettres, qui met dans la bouche de Warden un déplorable galimatias.
Mais, de toutes façons, le livre a peu de valeur et la raison de cela
est simple: Napoléon ne savait pas l'anglais, Warden ne savait pas le
français, et c'est Las Cases qui leur servait d'interprète. Nous ne
pouvons nous empêcher de nous demander qui a bien pu traduire à
Napoléon deux observations de Warden qui sont pleines de tact.
L'Empereur avait demandé laquelle était le plus populaire en
Angleterre, de la marine ou de l'armée. Warden répond dans le style le
plus magnifique, et finit par ces mots: «Un champ de bataille comme
celui de Waterloo peut à peine trouver un écho digne de lui dans les
coeurs anglais.» A quoi Napoléon ne réplique rien. Un autre jour,
Warden s'adresse ainsi à l'Empereur: «Le peuple anglais paraît curieux
de savoir quelle est votre opinion sur la carrière militaire du duc de
Wellington. Il est persuadé que vous seriez juste, et peut-être
espère-t-il que votre justice prendrait la forme d'un éloge dont le
duc de Wellington pourrait se sentir fier.» Cette fois encore,
Napoléon se tait. Mais nous penchons à croire que la pénible tâche de
traduire ces phrases n'a jamais été imposée à aucun interprète. Elles
sont évidemment le produit de l'imagination fertile de l'homme de
lettres, qui, pourtant, ne s'est pas senti de force à inventer les
réponses.

Si quelqu'un, après cela, était tenté d'ajouter foi aux récits de
Warden, nous lui conseillerions de lire certaine lettre de sir Thomas
Reade, chef d'état-major de Lowe à Sainte-Hélène. Dans cette lettre,
il exprime l'opinion que les trois quarts du volume de Warden sont des
mensonges. Reade ajoute,--et nous croyons qu'il a raison,--que, sur
certains points particuliers, comme la mort du capitaine Wright et
l'exécution du duc d'Enghien, Las Cases avait reçu l'ordre de donner
des explications à Warden afin que ces explications fussent répandues
en Europe.

La réponse de Napoléon à Warden fut publiée dans un petit livre
intitulé _Lettres du Cap_. Les lettres sont adressées à une lady C.
C'était, sans aucun doute, lady Clavering, une Française qui avait
épousé un baronet anglais et qui était une admiratrice enthousiaste de
Napoléon, en même temps qu'une amie très intime de Las Cases. Les
lettres lui étaient adressées et elles étaient datées du Cap pour
faire croire au monde que Las Cases, alors au Cap, en était l'auteur.
Ce qui fait l'importance du livre, c'est que les éditeurs officiels de
la _Correspondance_ de Napoléon le regardent comme émanant de lui, et
l'impriment parmi ses oeuvres. Une telle présomption est considérable
et elle est corroborée par le fait qu'on possède encore une première
épreuve du livre portant de nombreuses corrections de la main même de
l'Empereur. Même en mettant de côté ces preuves, il est parfaitement
démontré par le témoignage concordant de Montholon et de Gourgaud que
l'Empereur a lui-même dicté ces lettres. Qui les a traduites en
anglais? On ne sait. Si la traduction fut faite à Sainte-Hélène, c'est
probablement Mme Bertrand qui fit le travail, car il ne semble pas
qu'O'Meara ait été dans la confidence. «Sa Majesté m'assure, écrit
Gourgaud, qu'elle n'a pas fait de réponse à cet ouvrage. C'est Las
Cases, qui, du Cap, veut, dit-on, répondre.» Gourgaud répond hardiment
à l'Empereur qu'il a vu, plus de dix lettres dictées par lui au
grand-maréchal pour être imprimées. Il y en a même une qui est encore
sur la table en ce moment. L'Empereur, alors, cesse de nier qu'il soit
l'auteur des lettres et Gourgaud est mis dans le secret de leur
composition. Elles lui sont remises pour qu'il les corrige et les
annote. Le 16 août 1817, il donne lecture à Napoléon de ses
observations: plusieurs sont adoptées. Le 22, Montholon et Gourgaud
rapportent l'un et l'autre que Napoléon a terminé la soirée en leur
faisant lire les lettres V, VI, VII et VIII, en réponse à Warden. Les
exilés ne sont pas contents. Les Montholon trouvent que, dans ces
lettres, Napoléon leur fait tenir des propos ridicules. Mme de
Montholon va jusqu'à dire qu'«elles sont pleines de sottises, mal
écrites et contiennent de nombreuses personnalités». Elle est bien
fâchée que le nom de son mari y soit cité. «C'est, dit-elle, de la
boue: plus on la remue, plus cela sent mauvais,» et son avis est que
la brochure donnera lieu à une foule de critiques hostiles. La vérité
est que c'est un pamphlet, fait pour être lu des contemporains, rempli
d'affirmations qui ont pour but d'influencer l'opinion. La valeur en
est nulle; elle est, du moins, toute dans le nom de l'auteur et dans
la fausse lettre du duc d'Enghien, dont les _Lettres du Cap_ affirment
positivement l'existence.

_La voix de Sainte-Hélène_, par O'Meara, est peut-être le plus
populaire parmi les récits venus de Longwood, et il est peu d'ouvrages
qui aient jamais excité une sensation pareille à celle que fit, en
paraissant, ce misérable livre, car pour un misérable livre, c'en est
un assurément, en dépit de son allure animée et du vif intérêt que
présente le dialogue. Personne, parmi ceux qui ont lu le livre de
Forsyth où sont imprimées les lettres d'O'Meara à Lowe, ou le précis,
plus aisé à lire, qu'a donné de ces volumes M. Seaton, ne gardera un
atome de confiance dans O'Meara. Les conversations qu'il rapporte
peuvent être vraies comme elles peuvent être fausses; mais, dans un
cas douteux, il est impossible d'accepter son témoignage. Il était le
serviteur et le confident de Napoléon; il était, à l'insu de Napoléon,
l'agent et le confident de Lowe, et, derrière leur dos à tous deux, il
était l'espion, également confidentiel, du gouvernement anglais,
auquel il écrivait des lettres destinées à être lues de tout le
cabinet. Un témoignage qui émane d'une telle source est évidemment
vicié.

Le livre de Santini n'est qu'une imposture. C'est l'oeuvre d'un
certain colonel Maceroni, moitié Anglais et moitié Italien, qui
s'était attaché à la fortune de Murat. Il a laissé des mémoires
intéressants. Santini qui n'avait guère de temps pour se livrer à des
exercices littéraires, puisqu'il était, à la fois, le tailleur, le
coiffeur et le garde-chasse de Napoléon, a pourtant son épisode dans
l'histoire de la captivité. Un soir qu'il servait à table, Napoléon
éclata contre lui. «Comment, brigand, tu voulais tuer le gouverneur?
Misérable! Qu'il te revienne de pareilles idées, et tu auras affaire à
moi.» Alors l'Empereur expliqua aux convives que Santini, qui faisait
depuis quelque temps de longues promenades solitaires avec un fusil à
deux coups, avait avoué à un autre Corse qu'il réservait un des deux
coups à Hudson Lowe et l'autre à lui-même. La chose paraissait toute
simple à Santini: il voulait délivrer l'univers d'un monstre. «Il m'a
fallu toute mon autorité impériale, pontificale, disait l'Empereur,
pour le retenir.» Santini fut banni de Sainte-Hélène par sir Hudson
Lowe. On dit qu'il avait appris par coeur la grande protestation
adressée par Napoléon aux puissances, et c'est ainsi qu'il l'avait
apportée le premier en Europe. Maceroni déclare que le factotum corse
fut saisi sur le territoire hollandais par une force de cavalerie
prussienne et que, depuis, on ne l'a jamais revu. C'est là, bien
entendu, une légende. Santini fut suffisamment persécuté sans que les
choses soient allées jusqu'à ce tragique dénouement. Il fut partout
traqué, pourchassé, espionné, jusqu'au moment où il lui fut enfin
permis de vivre à Brunn sous la surveillance de la police. De là, il
retourna à Paris et termina son existence dans un poste qui lui
convenait bien, comme gardien du tombeau de son maître, aux Invalides.

La valeur du livre de lady Malcolm réside,--nous l'avons déjà
dit,--dans une vivante reproduction des conversations de Napoléon,
dont cette dame semble avoir recueilli l'impression, encore toute
chaude, des lèvres de son mari; elle est aussi dans la peinture
qu'elle nous fait de Lowe. Malcolm plaisait à l'Empereur, quoique,
certain jour de tempête, il eût attrapé une désagréable épithète
(«l'amiral, qui est un sot»). De son côté, lady Malcolm était,
disait-on, sous le charme. Napoléon causait avec l'amiral trois ou
quatre heures de suite, sans que jamais l'étiquette lui permit d'être
assis ou de faire asseoir son interlocuteur; tous deux debout ou
marchant, jusqu'à ce qu'enfin la fatigue les forçât à s'appuyer aux
meubles. Même à travers une traduction, les paroles mises dans la
bouche de Napoléon ont du naturel. Il dit: «J'ai mis Ossian à la
mode.»--«L'Income Tax est un bon impôt. Tout le monde s'en plaint:
cela prouve que tout le monde le paye.»--«Les petites choses sont de
grandes choses en France; la raison, rien.» Il raconte l'anecdote du
dey d'Alger qui, en apprenant que le roi préparait une expédition pour
détruire la ville, s'écria: «Si le roi veut me donner la moitié de
l'argent que l'expédition coûtera, je brûlerai bien la ville
moi-même.» Il est inutile de dire que ces visites déplaisaient fort à
Lowe, et cela pour bien des raisons. Il s'était brouillé avec
Napoléon; par conséquent, tout le monde devait être brouillé avec
Napoléon. Il n'avait pas la faculté de voir Napoléon; donc, personne
ne devait voir Napoléon. Il était évident qu'à Sainte-Hélène la
distinction suprême était d'obtenir une audience de l'Empereur. Il est
non moins évident que ce fait contrariait infiniment le gouverneur de
Sainte-Hélène, dont personne n'eût songé à solliciter une audience à
moins d'y être absolument forcé. De plus, qui sait les terribles
choses qui pouvaient se dire dans ces entrevues? On pouvait concerter
des plans d'évasion; on pouvait confier des messages, et,
enfin,--ceci était le crime le plus grand de tous,--on pouvait
critiquer la conduite du gouverneur. Aussi, quiconque avait vu
Napoléon devait courir chez le gouverneur pour lui raconter ce qui
s'était passé, et, pour sa peine, il était assuré qu'on l'accuserait
d'avoir supprimé certains détails. Un lieutenant anglais fut renvoyé
de Sainte-Hélène pour avoir négligé, pendant plusieurs jours, de
rapporter au gouverneur une remarque banale faite par les Bertrand,
qu'il avait rencontrés dans une promenade. On ne pouvait pas se fier
même à l'amiral. Il cessa bientôt d'entretenir des relations
personnelles avec le gouverneur, mais n'en rapportait pas moins
soigneusement, par correspondance, ses conversations avec Napoléon.
Sir Hudson, répondant au dernier rapport, accusa l'amiral d'avoir tu
des choses de grande importance et «l'amiral découvrit alors qu'il
existait un système d'espionnage dans l'île, grâce auquel les choses
les plus insignifiantes étaient redites au gouverneur. Avec des
Anglais honnêtes et francs, continue la naïve lady Malcolm, un tel
système est détestable et doit causer des maux incalculables.» Il
s'ensuivit, entre les deux hauts fonctionnaires, un échange de lettres
tellement violentes qu'on dut leur conseiller de les mettre à néant.
Mais on a conservé la correspondance antérieure qui fait bien
connaître le caractère de Lowe. Ses lettres sont âpres, mesquines,
soupçonneuses. Il est impossible de les lire sans reconnaître qu'un
tel homme n'avait rien de ce qui convenait pour représenter la
Grande-Bretagne dans une situation aussi difficile et aussi délicate.



CHAPITRE III.

GOURGAUD.


Mais le véritable mémorial de Sainte-Hélène, c'est le journal
particulier de Gourgaud[4], écrit, au moins pour la plus grande
partie, afin de n'être lu que de lui et connu que de sa conscience,
sans flatterie et même sans parti pris, presque brutal dans son rude
réalisme. Seul, parmi les chroniqueurs de Sainte-Hélène, il s'est
efforcé d'être vrai et, en somme, il y a réussi. Car il n'est pas
d'homme qui se soit jamais peint comme Gourgaud se représente à toutes
les pages de son journal. Il se donne les plus grandes peines du monde
pour nous prouver qu'un être plus susceptible, plus irritable, plus
hargneux, plus insupportable, n'avait jamais existé. Il surveillait
son maître à la façon d'une femme jalouse. Napoléon a dit lui-même:
«Il m'aimait comme on aime sa maîtresse; il était impossible.»
L'Empereur disait-il que Bertrand était un excellent officier du
génie, que Las Cases était un ami dévoué, appelait-il Montholon «mon
fils», Gourgaud était pris d'une fureur muette, ardente, qui le
torturait, et cette fureur s'épanche dans son journal. Et pourtant,
par une étrange conséquence, quand il écrit sur son maître des lignes
d'une rage insensée, il trace de Napoléon le portrait le plus
sympathique qui en ait été fait. La vérité, c'est qu'il était là hors
de son élément. En service actif, sur le champ de bataille, il eût
admirablement servi son chef; c'était l'aide de camp modèle, vif,
intelligent, dévoué. Mais, dans l'oisiveté de Sainte-Hélène, son
énergie, privée de son emploi naturel, se retourna contre lui, usa sa
force, empoisonna ses relations avec ceux qui l'entouraient. Le
résultat fut que son seul bonheur était de se plaindre ou de
quereller. Napoléon lui-même souffrait du même mal. Sa flamme, privée
d'aliment,--pour employer une comparaison de Mme de Montholon,--le
consumait, lui et ceux qui vivaient auprès de lui. Mais Napoléon
disposait de tout le confort et de toutes les ressources sociales que
Sainte-Hélène pouvait offrir. Les autres membres de la petite colonie
avaient leurs femmes et leurs enfants. Gourgaud n'avait rien de tout
cela.

  [4] SAINTE-HÉLÈNE. Journal inédit de 1815 à 1818 du général baron
  GOURGAUD avec préface et notes par MM. le vicomte de GROUCHY et
  Antoine GUILLOIS, 3e édition, 2 vol. in-18.--Paris 1901. Flammarion,
  éditeur.

Il semble que Napoléon s'était rendu compte que Gourgaud n'était pas
l'homme de la situation. Primitivement il avait choisi Planat,
caractère simple et dévoué, pour l'accompagner. Maitland avait
remarqué, sur le _Bellérophon_, les larmes qui roulaient sur les joues
de Planat, le premier jour où il prit place à déjeuner, en regardant
son maître déchu, et ce fait avait donné à Maitland une haute opinion
de son caractère. Au moment de la mort de Napoléon, Planat, toujours
fidèle, se préparait à partir pour Sainte-Hélène afin d'y prendre la
place de Montholon. Mais, lors de sa première désignation, Gourgaud,
en l'apprenant, avait fait à l'Empereur une si furieuse scène de
jalousie qu'il avait fallu substituer son nom à celui de Planat. Les
voeux de Gourgaud s'étaient donc accomplis. Il était, en quelque
sorte, seul avec l'Empereur; l'Empereur était sa seule ressource et,
pourtant, sa susceptibilité, son mauvais caractère, lui aliénaient,
chaque jour davantage, les bonnes dispositions de son maître.
L'Empereur lui donnait fréquemment à entendre,--c'est son journal qui
nous le laisse voir,--qu'il ferait mieux de partir, et ces
avertissements deviennent de plus en plus clairs à mesure que le temps
s'écoule. Enfin, il part, après avoir, d'abord, provoqué en duel
Montholon. L'Empereur intervient et couvre Montholon de son autorité.
Le duel était-il une comédie? On ne peut se prononcer là-dessus. Les
éditeurs de son journal en sont persuadés. Cette théorie repose
uniquement sur un document qu'ils impriment dans leur préface, d'après
le texte original conservé dans les papiers de Gourgaud. C'est une
lettre de Montholon, écrite à Gourgaud quinze jours après le cartel,
dans des termes qui n'ont rien d'hostile et d'où il résulterait que le
départ de Gourgaud pour l'Europe avait été imaginé ou, du moins,
utilisé par Napoléon pour servir à ses propres desseins. «L'Empereur
trouve, mon cher Gourgaud, écrit Montholon, que vous chargez trop
votre rôle. Il craint que sir Hudson Lowe n'ouvre les yeux.» Nous
avouerons que si c'était Las Cases qui publiait cette lettre, nous
serions disposé à la révoquer en doute. Dans les conditions où elle
s'offre à nous, nous n'avons point de raison valide pour mettre en
question son authenticité. Mais pour quelle part entraient, dans le
départ de Gourgaud, le drame et l'intrigue politique, pour quelle part
la lassitude et la surexcitation mentale, nous ne saurions le dire.
Probablement il y eut un mélange. Il est, cependant, important de
remarquer que, deux mois avant cette bruyante rupture, Montholon note
que l'Empereur a résolu de renvoyer Gourgaud en Europe afin d'adresser
un appel au Tsar, et, suivant Montholon, le départ de Gourgaud, comme
on le verra plus loin, n'est qu'une mission en Russie. D'une querelle
il n'est même pas question. Évidemment, il y a là une omission
imputable à la date de publication (1847). Nous croyons que la vérité
était celle-ci: Gourgaud avait assez de la vie qu'il menait à
Sainte-Hélène. Napoléon, de son côté, avait assez de Gourgaud. En
sorte que la jalousie de Gourgaud contre Montholon,--jalousie
parfaitement réelle et effective,--fut utilisée par l'Empereur pour
deux objets: se débarrasser de Gourgaud et communiquer avec l'Europe
par l'intermédiaire d'un officier qui était en mesure d'expliquer
admirablement la situation et la politique de Longwood.

Ce qui donne de la valeur au journal de Gourgaud, ce n'est pas le
portrait qu'il a tracé de lui-même, mais celui qu'il nous donne de son
maître. Pourtant on est obligé de parler beaucoup de Gourgaud à
l'occasion, parce qu'il est l'ombre, le repoussoir nécessaire pour
éclairer le caractère de l'Empereur. Sans cette considération, nous
serions vite las de ce brillant jeune officier, dévoué à son maître,
mais dont une jalousie folle et déraisonnable rendait le dévouement
intolérable, et en qui nous voyons surtout la victime d'un effroyable
ennui. Ennui d'être à Sainte-Hélène, ennui d'être en prison, ennui
d'être seul, ennui de n'être point marié, ennui de mener cette vie de
cour dans un désert, avec toutes les charges et rien des splendeurs
d'un palais, ennui de ne rien faire, ennui, enfin, de lui-même. Car il
s'en voulait de céder à l'ennui. C'est ainsi qu'il est obligé de
donner le fil à son énergie qui se rouille par des querelles, par de
furieuses bouderies contre l'Empereur, par des accès de rage contre
Las Cases et, quand Las Cases est déporté, par son animosité contre
Montholon, apparemment parce qu'il n'y a plus que lui avec qui se
quereller. En effet, Bertrand s'épuise en efforts perdus pour
réconcilier les gens. La vie de Gourgaud se passe dans un long
gémissement d'ennui. «Ennui, grand ennui, mélancolie», voilà ce qu'on
lit à chaque page dans son journal. Une semaine pourra servir
d'échantillon: «Mardi 25, Ennui, ennui! Mercredi 26, idem. Jeudi 27,
idem. Vendredi 28, idem. Samedi 29, idem. Dimanche 30, grand ennui.»
Et encore: «J'étouffe d'ennui.» En ce qui touche Gourgaud, le mot
ennui, pourrait-on dire, résume les douze cents pages in-8º de son
journal. Heureusement, ce n'est pas de Gourgaud qu'il s'agit.

Il faut avouer que nous apprenons à l'aimer davantage à mesure que
nous pénétrons dans son intimité. Nous l'avons connu d'abord lorsqu'il
bataillait contre sir Walter Scott. Scott donnait à entendre que
Gourgaud avait joué un rôle double et servi, pour ainsi dire, d'agent
au gouvernement anglais. Là-dessus, Gourgaud eut d'abord l'idée, fort
naturelle, de se battre avec Scott, et, ne pouvant amener son
adversaire sur le terrain, remplaça les pistolets par des brochures.
Mais être l'ennemi de Scott c'est être l'ennemi de la Grande-Bretagne,
et Gourgaud devint pour les Anglais une sorte de matamore à réputation
équivoque. Sur les accusations portées par Scott nous ne dirons rien,
parce que nous ne savons rien, et Gourgaud lui-même ne les a pas
réfutées. Dans tout ce qu'il dit, il ne répond directement aux
allégations de son adversaire que quand il affirme n'avoir jamais
échangé un mot avec sir Hudson Lowe pendant son séjour à Longwood, et
quand il met Scott au défi de produire une seule ligne de son écriture
qui ne respire le plus absolu dévouement pour Napoléon. En adressant
ce défi à Scott, il devait être bien sûr que son journal était en
sûreté dans ses propres mains, car ce journal contenait d'innombrables
passages qui n'auraient pas très bien soutenu l'épreuve demandée. Il y
rapporte, également, plusieurs entrevues qu'il eut avec Lowe,
lorsqu'il résidait à Longwood. Mais, à Sainte-Hélène, où trouver la
vérité?

Scott assure que, «au moment de quitter l'île, Gourgaud se montra très
communicatif avec sir Hudson Lowe et avec le commissaire autrichien,
Sturmer, à propos des espérances secrètes et des plans dont on
s'occupait à Longwood. Lorsqu'il arriva en Angleterre, au printemps de
1818, il n'observa pas plus de réserve avec le gouvernement anglais.
Il le mit au courant des différents projets d'évasion qui avaient été
soumis à Napoléon; il en exposa les avantages et les difficultés, avec
les raisons pour lesquelles Napoléon aimait mieux rester dans l'île
que risquer l'aventure.» Scott appuie ces assertions sur des
documents contenus dans les archives de l'État (_State Paper Office_)
et sur un rapport de Sturmer qui,--toujours par un effet de cette
insincérité caractéristique de tout ce qui tient à Sainte-Hélène,--ne
figure pas dans la collection française des rapports de Sturmer, mais
qu'on trouvera, dépouillé de sa date, dans les obscures profondeurs de
l'appendice de Forsyth. Nous n'avons ni la prétention ni l'envie de
prononcer un jugement en cette affaire; mais nous n'admettons pas que
Gourgaud, un général français honorable et distingué, qui était depuis
de longues années attaché à la personne de Napoléon, allât, pour le
plaisir de commettre une trahison, révéler à Lowe, à Bathurst ou à
Sturmer, les secrets que son maître lui avait confiés. Nous sommes
disposé à croire que, soit pour gagner la confiance de ces messieurs,
soit pour s'amuser lui-même à leurs dépens, ou,--hypothèse bien plus
vraisemblable,--pour détourner leurs soupçons de quelque autre chose,
il les mystifiait tous et, peut-être, suivant le mot de Montholon,
chargeait un peu son rôle. Lorsque nous lisons dans le rapport de
Balmain: «La façon dont il accuse son maître sort de toute
convenance,» ou quand Balmain nous dit qu'il voulait tuer Napoléon sur
le champ de bataille de Waterloo et qu'il ne comprend pas pourquoi il
ne l'a pas fait, il nous semble entendre Montholon qui l'avertit:
«Vous allez trop loin, vous exagérez votre personnage!» Il a, dit le
rapport officiel russe, «un ton de franchise suspect». Par exemple,
nous refusons de croire qu'il eût été question de faire évader
Napoléon dans un panier de linge sale ou dans un tonneau de bière ou
dans une caisse de sucre ou sous la livrée d'un domestique portant un
plat. Et, pourtant, telles furent, à ce qu'on nous apprend, les
«révélations» de Gourgaud. Nous croyons, à travers la distance de
quatre-vingts années, le voir cligner de l'oeil et sourire. De même
pour les dix mille livres qu'on avait fait passer à Napoléon en
doublons d'Espagne. Le paquet eût été volumineux et pesant; puis, on
eût vite trouvé la provenance d'une telle quantité d'argent monnayé.
Nous savons exactement quel fut l'argent laissé par Napoléon lorsqu'il
mourut, et il n'y avait point de doublons. C'est Gourgaud qui a frappé
cette monnaie-là pour l'usage particulier d'Hudson Lowe.

Il est très possible que l'irritable officier ait, à Sainte-Hélène,
laissé échapper des paroles irréfléchies, comme dit Balmain, sous
l'influence de sa folle jalousie, et que, d'après le mot de Montholon,
il ait un peu chargé son rôle. Mais nous sommes convaincu que ni là,
ni plus tard à Londres, il ne révéla rien qui eût la moindre
importance. En réalité, il reçut presque aussitôt l'ordre de quitter
l'Angleterre, en raison de l'énergie et du zèle qu'il mettait à servir
la cause de son maître.

Il faut cependant reconnaître que, certain jour, à Sainte-Hélène, il
tint un langage au moins équivoque. Nous donnons le fait tel qu'il le
rapporte. Son interlocuteur est Montchenu, le vieux royaliste qui
remplit les fonctions de commissaire français. «Vous parlez à un
chevalier de Saint-Louis, lui dit Gourgaud. Quelque attachement que
j'eusse eu encore (1814) pour l'Empereur, rien ne m'aurait fait
manquer à mon devoir envers le Roi et à ma reconnaissance envers le
duc de Berry. La preuve en est que Lallemand, qui était mon ami, me
crut trop attaché à ce dernier prince pour me mettre dans la
confidence de sa conspiration. Après le départ du Roi, sa maison
licenciée, je me suis rallié au chef des Français, car le pays était
menacé d'une invasion. Je serais toujours demeuré fidèle au Roi, s'il
fût resté avec l'armée, mais j'ai cru qu'il nous abandonnait. Le 3
avril, j'ai été nommé premier officier d'ordonnance de l'Empereur et
c'est pour cela que je suis ici.» Des hommes qui emploient un tel
langage ne peuvent pas se plaindre s'ils sont mal compris et si on les
accuse de jouer un rôle double.

Gourgaud, il ne faut pas l'oublier, était estimé de tous ceux qui le
connaissaient et qui n'avaient pas à vivre avec lui. Mais le trait qui
gâtait tout son caractère était cette jalousie qui faisait de lui un
compagnon impossible. Elle empoisonna son existence à Sainte-Hélène.
Longtemps après qu'il eut quitté Sainte-Hélène, le succès de
l'_Histoire de la campagne de Russie_ par Ségur l'exaspéra et le
poussa à publier une vaine et haineuse critique du livre. Le gros
volume de Gourgaud est loin d'avoir atteint à la réputation durable de
l'ouvrage qu'il est censé juger. Ceux que sa jalousie n'a point
touchés l'estimaient fort. Lowe, par exemple, l'a toujours considéré
et représenté comme un brave et loyal soldat qui suivait son Empereur
dans l'adversité, sans jamais prendre part aux taquineries et aux
plaintes. Jackson lui rend le même témoignage. «C'est, dit Sturmer, un
officier brave et distingué, mais ce n'est pas un courtisan;» et ces
mots le résument exactement. C'était si peu un courtisan que les
façons d'agir des courtisans l'irritaient. Quand Las Cases s'écrie, en
écoutant un récit militaire de Napoléon: «C'est plus beau que
l'Iliade!» Gourgaud laisse échapper, de manière à être entendu, une
exclamation ironique qui vaut le «_Fudge!_» de Burchell dans le
_Vicaire de Wakefield_. Il est vrai que le récit dicté à Las Cases
avait reçu de lui sa forme littéraire. Aussi Gourgaud fait-il cette
remarque railleuse: «Quant à moi, je vois bien qui est Achille, mais
je ne conçois pas Las Cases en Homère.» Il est si réfractaire à ce
genre d'effusion que Napoléon renonce à lui montrer ses compositions
et les réserve au jugement, infiniment moins redoutable, de Las Cases.
Il avait vu le côté brillant d'une cour aux Tuileries, à une époque où
il avait d'autres sujets de réflexion que la faveur, plus ou moins
prononcée, de tel ou tel courtisan. Maintenant il en voit le côté
déplaisant et son unique occupation d'esprit est de comparer la
bienveillance qu'on montre aux autres avec la froideur qu'on lui
témoigne à lui-même. Il devient de plus en plus grognon et, par suite,
sa compagnie est de moins en moins agréable. Voici un exemple.
Napoléon demande quelle heure il est. «Dix heures, Sire.»--«Ah! comme
les nuits sont longues!»--«Et les journées, Sire!» A la fin, Napoléon
lui dit franchement: «De quel droit trouvez-vous mauvais que je ne
voie que Montholon, que je dîne avec lui? Vous êtes triste et ne savez
que vous plaindre. Que m'importe que vous soyez triste! Quand je vous
vois, ne le paraissez pas.»

Et, quoique nous ne puissions blâmer Gourgaud d'être mélancolique,
nous croyons que Napoléon avait raison. Dans une société formée de
quatre hommes, dont l'un méritait, à tout le moins, les soins et les
égards dus à un convalescent qui relève d'une chute terrible, il
aurait dû y avoir un effort soutenu, dans l'intérêt de tous, pour
combattre le découragement. Gourgaud ne fit aucun effort de ce genre.
Il était l'incarnation de la susceptibilité atrabilaire, et il ne
pouvait comprendre pourquoi on n'était pas enchanté de sa maussade
société. Un chevalier de la Triste Figure était une aggravation
insupportable au vide affreux, à la désespérance de Sainte-Hélène.
Plus d'une fois, au milieu d'une conversation, les larmes de Gourgaud
déconcertèrent l'Empereur. «Je pleure» est une phrase qui revient
fréquemment dans le _Journal_.

Gourgaud ne s'en tint pas à la mélancolie passive: il passa à la
tracasserie agissante. A la moindre occasion, il détaillait ses
services et ses droits, en guise de préface,--ou de conclusion,--à un
exposé sans fin de ses griefs et de ses doléances. Bertrand eut
beaucoup à souffrir de ces sortes de confidences; il les endura avec
une patience exemplaire. La façon dont Gourgaud comprenait une
«conversation» avec Bertrand est caractérisée dans ces lignes
extraites du _Journal_: «Il parle de ses ennuis, moi des miens.» Mais
le grand-maréchal finit par dire à Gourgaud que, même dans ces
conditions de réciprocité, il ne pouvait se laisser tourmenter par les
lamentations de son jeune collègue. Un des grands exploits de Gourgaud
consistait en ce qu'il avait sauvé la vie de Napoléon à la bataille de
Brienne. On croyait,--du moins c'est Warden qui le prétend,--que
Gourgaud avait fait graver sur son épée un récit de l'aventure.
Jusque-là tout allait bien, mais Napoléon entendait trop souvent
parler de cet incident; en sorte que la scène suivante se produisit.
GOURGAUD: «Je n'ai point fait écrire sur mon sabre que je vous avais
sauvé la vie, et cependant, j'ai tué un houzard qui se précipitait sur
Votre Majesté.» NAPOLÉON: «Je ne m'en souviens pas.» GOURGAUD: «Les
bras m'en tombent!» Là-dessus, le pauvre Gourgaud fulmine. L'Empereur
met fin à cette explosion de mauvaise humeur en disant que Gourgaud
est un brave jeune homme, mais qu'il est étonnant qu'avec tant de bon
sens il soit aussi enfant. Oui, Gourgaud avait du bon sens. En ce qui
touche les disputes avec sir Hudson Lowe, son bon sens est admirable
de clairvoyance. A propos d'une lettre de plainte, il déclare
hardiment que «moins on écrira au sujet du boire et du manger, mieux
on fera: car ces mesquineries frisent le ridicule». Un autre jour,
parlant de l'Empereur, il dit: «Il travaille à répondre à lord
Bathurst, mais on ne peut rien rétorquer de noble sur la question de
mangeaille.» Il proteste contre le gaspillage des domestiques à
Longwood et fait cette observation, pleine de justesse et de vraie
dignité: «Dans notre position prendre le moins possible est ce qu'il y
a de mieux.»

Sur la situation générale il s'exprime avec sagesse et avec un
sentiment très sûr de l'attitude qui eût convenu à Napoléon: «Je
trouve que le seul système que l'Empereur puisse suivre est non pas
d'injurier Hudson Lowe mais de ne pas se lier avec lui. Il ne serait
pas digne à Sa Majesté d'être à tu et à toi avec ce personnage. La
position de l'Empereur est si affreuse que le seul moyen de soutenir
sa dignité est de paraître résigné et de ne pas faire un pas pour
obtenir tel ou tel changement dans les restrictions; il nous faut tout
supporter avec résignation. L'Empereur eût-il toute l'île à lui, ce ne
serait rien, comparé à ce qu'il a perdu.» Plût au ciel que Napoléon
eût suivi ce conseil!

La petite cour de Longwood n'était pas, et ne pouvait former, pour
bien des raisons, une heureuse famille, mais elle aurait pu être un
peu plus heureuse qu'elle n'était. Elle ne pouvait être heureuse,
d'abord,--cela va sans dire,--à cause du prodigieux changement de
fortune. Mais, en second lieu, comment cette petite troupe de
Parisiens aurait-elle conservé sa bonne humeur, échouée ainsi, comme
une compagnie de mouettes mutilées, sur ce rocher des mers tropicales?
On avait choisi Sainte-Hélène parce que c'était très loin, et c'est
précisément pour cela qu'un tel séjour devait blesser toutes les
habitudes, révolter tous les instincts, choquer tous les goûts de ces
mondains. Point d'espace, pas de société, pas d'amusement. Rien qu'une
pauvre boutique; encore le gouverneur avait-il défendu qu'on leur y
donnât rien à crédit. Tout pesé, ils supportèrent une destinée qui eût
semblé pénible à quiconque, et qui, pour eux, était vraiment atroce,
avec force d'âme et philosophie.

Ils eussent moins souffert sans les jalousies qui hantent une cour.
Dans cette petite cour, où il n'y avait ni fortune ni places à
distribuer, il n'y avait qu'une seule distinction possible, une seule
consolation à espérer: la faveur de l'Empereur. Seule, elle créait
des rangs et donnait de la considération. De là des rivalités, des
colères, des larmes. Bertrand s'en était vite aperçu. «Sa Majesté,
disait-il en avril 1816, est victime d'intrigants. Longwood est un
séjour affreux par toutes ces tracasseries.» Bertrand, d'ordinaire, se
console par l'idée qu'au fond l'Empereur est juste, que les intrigants
peuvent bien prendre le dessus pour un moment, mais qu'il finit
toujours par revenir à une saine appréciation. Les rivalités
commencèrent le soir même de l'arrivée à Sainte-Hélène. Dans l'étroite
demeure de Napoléon, il n'y avait place que pour un seul compagnon, et
il choisit Las Cases, simple connaissance de la onzième heure, si l'on
peut dire. Aussitôt Las Cases devint l'ennemi du genre humain...
représenté par ses collègues de Longwood. Ils le détestèrent jusqu'au
jour où il fut déporté; ce jour-là, ils lui sautèrent au cou et lui
pardonnèrent.

Alors, ce fut la rivalité de Gourgaud et de Montholon jusqu'au moment
où, à son tour, Gourgaud s'éloigna. Puis, quand deux sur les quatre
eurent disparu, il y eut une sorte de paix entre les deux survivants;
mais nous devinons que la préférence accordée à Montholon n'est pas
sans causer quelque chagrin à Bertrand.

Un autre sujet de discussions, c'était l'argent. Ils spéculaient sur
les prétendus trésors de l'Empereur comme des héritiers qui flairent
des richesses cachées dans la chambre mortuaire d'un avare. Il a donné
tant à celui-ci; ce n'est pas vrai. Il donne double pension à
celui-là; non, le fait est faux. Comment cet autre paye-t-il pour son
luxe et pour les toilettes de madame? Ils se torturent, eux et les
autres, avec des problèmes de ce genre. L'Empereur, avec toute la
malignité d'un oncle à succession, encourage ces conjectures: «Je n'ai
personne, dit-il, à qui je puisse léguer mon argent, si ce n'est mes
compagnons». Cette question d'argent a beaucoup à voir dans les
jalousies furieuses de Gourgaud. Il le prend de haut, déclare qu'il
n'acceptera rien de l'Empereur, mais il descend de son piédestal et
accepte les bienfaits de Napoléon. Tout le long d'un volume se
déroule, dans toutes ses vicissitudes, l'histoire de la pension de Mme
Gourgaud mère. Gourgaud ne sollicitera pas de pension pour elle; il en
sollicite une; il ne l'acceptera pas; il l'acceptera; et ainsi de
suite. Si bien qu'à la fin le lecteur demeure perplexe, ne sachant si
la mère de Gourgaud, au milieu de ces susceptibilités et de ces
délicatesses, toujours réveillées et toujours surmontées, a jamais
touché quelque chose. En tout cas, elle devint,--elle et sa
pension,--un cauchemar pour Napoléon, irrité de cet excès de
sollicitude chez son serviteur pour la mère qu'il avait laissée
derrière lui en Europe. Gourgaud, il est vrai, faisait prendre l'air à
son amour filial un peu plus souvent qu'il n'aurait fallu, et c'est ce
qui agaçait l'Empereur. D'abord Napoléon supposait, et non sans raison
peut-être, que le retour périodique du nom de Mme Gourgaud avec une
allusion à sa situation gênée était un appel indirect à sa générosité;
or il était disposé à être généreux à condition qu'on ne l'en pressât
point: c'est pourquoi il finit par donner, mais avec mauvaise humeur
et mauvaise grâce.

En second lieu, cet excellent fils causa quelque ennui par la
description couleur de rose qu'il donnait à ses parents, pour les
réconforter, de Sainte-Hélène et de tout ce qui s'y passait. Ces pieux
mensonges étaient lus par Lowe, ou par Bathurst, quelquefois par l'un
et l'autre, et les remplissaient de joie, car ils donnaient le plus
positif des démentis aux doléances de Napoléon. De là la curieuse
affection de Bathurst et de Lowe pour Gourgaud. Ce fait, on le
conçoit, devait singulièrement déplaire à Napoléon. En troisième lieu,
l'Empereur ne pouvait souffrir que quelqu'un qui lui était dévoué le
fût, en même temps, à quelqu'un d'autre. Il lui fallait un attachement
exclusif, absorbant. La femme de Bertrand et la mère de Gourgaud le
choquaient. «Vous êtes fou de tant aimer votre mère, disait l'Empereur
à Gourgaud. Quel âge a-t-elle?--Soixante-sept ans, Sire.--Parbleu,
vous ne la reverrez plus: elle mourra avant que vous ne retourniez en
France.» Gourgaud pleure.

Mais la brutalité de Napoléon n'était que l'expression passagère de
son mécontentement à la pensée d'un dévouement qui, pensait-il, devait
être tout à lui. Napoléon ne s'en cachait point; il l'avoua à
Montholon: «Il y a toujours une affection dominante; or, je veux être,
pour qui j'aime et honore de ma confiance, cette affection dominante;
je ne veux pas de partage.» En d'autres occasions, il était encore
plus franc: «Les princes, dit-il, n'aiment que les gens qui leur sont
utiles, et seulement pendant qu'ils le sont.» Il dit encore à
Gourgaud: «Après tout, je n'ai d'affection que pour ceux qui peuvent
m'être utiles et aussi longtemps qu'ils peuvent m'être utiles.» Ses
serviteurs connaissaient bien l'existence de ce principe chez
Napoléon. Bertrand, dans un moment d'irritation, confie à Gourgaud une
étonnante découverte qu'il a faite: depuis quelque temps il s'est
aperçu que l'Empereur est un égoïste. «Il n'aime que ceux dont il
attend quelque service.» Un autre jour, il va plus loin: «L'Empereur
est ce qu'il est, mon cher Gourgaud; nous ne pouvons changer son
caractère.... C'est ce caractère-là qui est cause qu'il n'a pas
d'amis, qu'il s'est fait tant d'ennemis et, qu'enfin, nous sommes à
Sainte-Hélène. C'est aussi pour cela que ni Drouot ni ceux qui étaient
à l'île d'Elbe, ni d'autres que nous (Mme Bertrand et lui) n'ont voulu
le suivre ici.» Bertrand avait raison de dire que Napoléon n'avait pas
d'amis, car les amis de sa jeunesse étaient morts et aux jours de sa
puissance il s'était refusé cette consolation et cette force. «Je me
suis fait des courtisans, disait-il, je n'ai jamais eu la prétention
de me faire des amis.» La conception qu'il se faisait de son pouvoir,
de son impérial isolement, était incompatible avec l'idée d'une amitié
ordinaire. Et maintenant, par un triste et inévitable retour, à
l'heure où il voulait des amis, il ne trouvait plus que des
courtisans. Péniblement, laborieusement, il s'efforçait de retrouver
cet art qu'il avait oublié, de gagner des amis. Il était juste et
conforme à la nature des choses qu'il ne réussît qu'à moitié.

Ce n'est pas un trait sympathique dans le caractère de Napoléon que
cette âpreté avec laquelle il exigeait le renoncement à toute
affection humaine, à tout intérêt humain. Il n'y a qu'un Messie qui
puisse en demander autant. Napoléon, lui aussi, entendait que ses
serviteurs «quittassent tout pour le suivre». Mais il faut pardonner
beaucoup à un égoïsme résultat inévitable d'une adulation qui lui
avait montré si longtemps le monde à ses genoux.

Quoique Gourgaud eût beaucoup à souffrir,--surtout des tortures qu'il
s'infligeait à lui-même,--nous sentons, par son récit même, que la
balance est en sa faveur, et de beaucoup, et qu'il fit souffrir bien
davantage ses compagnons, Napoléon plus que tous les autres, si cette
expression peut s'appliquer à lui.

Car, nous l'avons dit, la réelle valeur du livre de Gourgaud n'est pas
dans le portrait, si intéressant qu'il soit, qu'il a tracé de
lui-même. Ce qui est profondément intéressant, c'est l'aspect nouveau
qu'il nous découvre du caractère de Napoléon. C'est aussi le fidèle
compte rendu des paroles de Napoléon dans leur nudité robuste. Si nous
nous attardons si longtemps avec Gourgaud, ce n'est pas à cause de
Gourgaud, c'est à cause de Napoléon. Napoléon est le corps et Gourgaud
est l'ombre. Nous nous figurons avoir une idée très exacte du
caractère moral de Napoléon: personnel, dominateur, violent, etc.
Mais, dans ce livre, un nouveau Napoléon nous apparaît: un Napoléon
inconnu, contraire à nos idées préconçues, un Napoléon que nous
n'avions encore pu soupçonner que chez Rapp et chez quelques autres.
Rapp, le plus indépendant, le moins courtisan de tous les généraux de
Napoléon, et qui, en sa qualité d'aide de camp, était sans cesse à ses
côtés, parle ainsi de son maître: «Beaucoup de gens dépeignent
Napoléon comme un homme violent, dur et emporté; c'est qu'ils ne l'ont
jamais approché. Sans doute, absorbé comme il l'était par les
affaires, contrarié dans ses vues, entravé dans ses projets, il avait
ses impatiences et ses inégalités. Cependant, il était si bon et si
généreux qu'il se fût bientôt calmé; mais, loin de l'apaiser, les
confidents de ses ennuis ne faisaient qu'exciter sa colère.»

L'austère et honnête Drouot maintint toujours, lorsqu'il était à l'île
d'Elbe, que les colères de Napoléon étaient des colères à fleur de
peau: «Je l'ai toujours trouvé, dit son secrétaire particulier, bon,
patient, indulgent.» On pourrait, à ces témoignages, en ajouter
d'autres d'origine moins sûre. Mais Gourgaud était, certainement, un
des confidents dont parle Rapp. Il se représente lui-même, sans en
avoir conscience, comme revêche, boudeur et susceptible au dernier
degré, tandis que nous voyons Napoléon patient, doux, d'humeur égale,
s'efforçant de calmer son atrabilaire et irritable aide de camp avec
les manières tendres d'une mère qui cherche à apaiser un enfant
volontaire. Une fois, même, il appelle Gourgaud un enfant. Gourgaud,
là-dessus, prend feu. «Moi, un enfant! J'ai bientôt trente-quatre ans!
J'ai dix-huit ans de service, treize campagnes, trois blessures! Et il
m'est bien dur, après tout ce que j'ai fait uniquement par
attachement, d'être traité ainsi! M'appeler enfant, c'est me dire que
je suis une bête.» Il épanche sur l'Empereur ce flot, ce torrent de
paroles furieuses.

Le Napoléon de nos anciennes idées aurait ordonné à un subordonné qui
lui parlait sur ce ton de quitter la chambre avant qu'il eût fini une
phrase. Que fait le Napoléon vrai? Laissons parler Gourgaud lui-même.
«Enfin je suis très en colère. L'Empereur cherche à me calmer; je me
tais. Nous passons au salon. Sa Majesté veut jouer aux échecs, mais
elle pose les pièces de travers. Elle me parle avec douceur: «Je sais
bien que vous avez commandé des batteries, des troupes, mais vous êtes
encore bien jeune.» Je ne réponds que par un silence triste.» Qu'on
l'accuse d'être jeune, c'est un affront trop cruel pour que Gourgaud
puisse l'endurer. Voilà bien notre Gourgaud tel que nous commençons à
le connaître. Mais est-ce là le Napoléon qu'on nous avait enseigné? Il
ne menace, il n'anéantit pas son écuyer en révolte, mais il s'efforce
d'adoucir, de calmer, de persuader.

Il n'y avait personne à Sainte-Hélène qui eût plus à souffrir, dont la
patience fût mise à plus rude épreuve que l'Empereur, personne que sa
vie antérieure eût plus mal préparé à ce genre de contrariétés. Et
pourtant, nous fermons le volume de Gourgaud sous l'impression que peu
d'hommes auraient supporté avec autant de mansuétude un serviteur
aussi irritant. Quelquefois il est touché au vif, si bien qu'il ne
peut s'empêcher de faire ressortir l'inégalité de leurs fardeaux.
Gourgaud parle de ses «chagrins». L'Empereur se tourne vers lui avec
un accent d'émouvante sincérité: «Vous avez des chagrins, vous! Et
moi! que de chagrins j'ai eus! que de choses j'ai à me reprocher! Vous
n'avez rien à regretter.» Puis: «Croyez-vous que, lorsque je m'éveille
la nuit, je n'aie pas de mauvais moments, quand je me rappelle ce que
j'étais et où je suis à présent?»

Un autre jour Napoléon propose un remède, ou, du moins, un palliatif
aux humeurs noires de Gourgaud, et il est probable que jamais
traitement plus bizarre n'a été prescrit pour une maladie morale ou
intellectuelle. Que le général se mette à traduire en français
l'_Annual Register_: «Vous devriez traduire l'_Annual Register_; cela
vous donnerait une immense réputation.» A quoi l'infortuné Gourgaud
répond: «Sire, ce journal a du bon, mais....» Et c'est ainsi qu'il
esquive cette glorieuse tâche. C'est là, à notre avis, un des rares
incidents comiques de la vie à Sainte-Hélène. Quelquefois l'Empereur
bâtit des châteaux en Espagne pour remonter le moral de son lugubre
compagnon. En Angleterre, «où nous serons avant un an», Napoléon
trouvera dans le monde de la Cité une femme pour Gourgaud, avec une
fortune d'environ trente mille livres. Il ira voir les heureux époux
et s'amusera à chasser le renard. Napoléon pense souvent à cette
question d'un bon mariage pour Gourgaud: tantôt c'est un mariage
anglais, tantôt un mariage français, tantôt un mariage corse; mais
toujours avec une belle dot.

Ce que ce livre révèle, c'est, nous le répétons, la patience, la
résignation de Napoléon dans ses longues souffrances. Les exemples de
l'indiscipline et de l'insolence de Gourgaud sont innombrables. Un
jour l'Empereur lui ordonne de faire une copie d'une lettre au sujet
de ses plaintes, que l'on devait envoyer sous la signature de
Montholon. «Je ne suis pas le copiste de M. de Montholon,» répond
Gourgaud. L'Empereur dit, avec raison, que c'est lui manquer de
respect et Gourgaud veut bien reconnaître qu'il en a été mal à l'aise
toute la nuit. Quand Las Cases quitte Sainte-Hélène, Napoléon lui
écrit une lettre que Gourgaud trouve trop amicale. Irrité des
critiques et de l'air mécontent de Gourgaud, Napoléon signe: «Votre
dévoué», Gourgaud éclate. L'Empereur l'invite à jouer aux échecs et
lui demande pourquoi il est si fâché. «Sire, j'ai un grand défaut,
c'est d'être trop attaché à Votre Majesté. Ce que j'ai dit ne m'est
pas dicté, comme on le suppose, par la jalousie.... Mais j'ai cru de
mon devoir de vous dire que cette lettre n'était pas digne de vous....
Eh! grand Dieu! mon pauvre père était un bien trop honnête homme; il
m'a élevé dans des principes par trop sévères d'honneur et de vertu.
Je vois bien que dans ce monde il ne faut jamais dire la vérité aux
souverains, et que les intrigants et les flatteurs sont ceux qui
réussissent le mieux. C'est Tartufe, Votre Majesté elle-même le
reconnaîtra.» Napoléon reprend, avec un mélange de lassitude et
d'émotion: «Eh! que voulez-vous? qu'il me trahisse? Eh! mon Dieu,
Berthier, Marmont, que j'avais comblés, comment se sont-ils
conduits?... Il faudrait que les hommes fussent bien scélérats pour
l'être autant que je le suppose.» La scène s'envenime et laisse
Gourgaud, pour longtemps, dans une si infernale disposition d'esprit
que l'Empereur, fatigué de ces perpétuelles explosions de mauvais
caractère, est forcé de s'enfermer dans sa chambre. En l'apprenant,
Gourgaud, pour détendre la situation, n'imagine rien de mieux que
d'envoyer un cartel à Montholon. Tout va de mal en pis jusqu'au moment
où Gourgaud adresse des remontrances à l'Empereur sur la double
pension accordée à Montholon. Napoléon fait remarquer que Montholon a
une femme et une famille, tandis que Gourgaud n'en a point. Gourgaud
continue à se plaindre. A la fin Napoléon perd patience et dit
nettement qu'il préfère Montholon à Gourgaud. Oh! alors, c'est une
tempête. Les larmes étouffent Gourgaud. «Il fallait que les maréchaux
qui m'ont distingué fussent insensés...», et ainsi de suite. «C'est,
répond l'Empereur, qu'ils vous ont vu brave et actif sur le champ de
bataille.» Ils ne vous ont pas vu,--sous-entend-il,--tel que vous êtes
en ce moment. Tout ce que le lecteur peut conclure du récit de
Gourgaud, c'est qu'il eût fallu que Montholon fût un bien désagréable
compagnon pour n'être pas préférable à un tel homme. Et les fatigantes
scènes continuent sans interruption: l'Empereur, patient et
affectueux, l'aide de camp maussade, irritable, et quelquefois
insolent.

Un jour, par exemple, il dit: «Oui, sire, pourvu que l'histoire ne
dise pas: «La Franco était déjà bien grande avant Napoléon, mais elle
fut morcelée après lui.» Cette apostrophe ne réussit pas à faire
perdre à son maître le sang-froid. Une autre fois, après une ennuyeuse
discussion, l'Empereur lui dit, avec bonhomie, d'aller se coucher et
de se calmer. A quoi Gourgaud répond que, s'il n'avait pas plus de
philosophie et de force d'âme que Napoléon, il ne passerait pas la
nuit. Quelques semaines après cette belle affirmation, il montre sa
philosophie et sa force d'âme en prévenant Bertrand que sa patience
est à bout et qu'il est absolument obligé de souffleter Montholon.

Un autre jour Napoléon a laissé échapper quelques paroles de
découragement: «Moi, quoique j'aie encore de longues années de vie, je
suis mort. Quelle position!»--«Oui, Sire, dit Gourgaud sur un ton de
franchise protectrice, elle est horrible. Il aurait mieux valu mourir
avant de venir ici, mais, y étant venu, il faut avoir le courage de
supporter la situation. Ce serait mourir si ignominieusement que de
mourir à Sainte-Hélène!» L'Empereur, en guise de réponse, fait
demander Bertrand, dont la société sera un peu moins cruelle. Un autre
jour encore l'Empereur se plaint: «Quel ennui! quelle croix!» Gourgaud
est prêt à lui offrir la compassion d'un être supérieur. «Cela me fait
de la peine, à moi, Gourgaud, de voir réduit à cela l'homme qui a
commandé à l'Europe.» Mais, en cette circonstance, il garde
l'expression de sa pitié pour son journal.

Tout cela nous semble presque incroyable avec les idées préconçues que
nous nous sommes faites de Napoléon, et, comme c'est à lui seul que
nous avons affaire, nous multiplions ces citations dans le but unique
de montrer les incessantes vexations, les perpétuels coups d'épingle
qu'il avait à endurer de la part de ses propres amis, et la patience,
la douceur inattendue avec lesquelles il supporta l'épreuve.

Ses compagnons, il faut l'avouer, n'étaient pas pour le soutenir et le
consoler. Bertrand était absorbé par sa femme; Montholon n'était ni
très capable de le comprendre ni très digne de sa confiance; Las
Cases, causeur habile et intelligent, ne servait qu'à attiser la
jalousie des autres; Gourgaud était à peu près intolérable. Napoléon
avait à tirer d'eux le meilleur parti possible, à les calmer, à les
remonter, à faire des visites à Mme Bertrand, des cadeaux à Mme de
Montholon, à trouver pour Gourgaud quelque travail d'histoire ou de
mathématiques qui lui occupât l'esprit. Sinon l'Empereur s'efforce
humblement de le remettre en meilleure humeur. Six semaines avant la
crise finale il vient près de son maussade serviteur et, comme
celui-ci l'admet, s'évertue à faire l'aimable. Il lui tire les
oreilles: on sait que c'est chez lui le signe le plus marqué de bonne
humeur et d'amitié: «Qu'avez-vous pour être si triste? De la gaieté,
_Gorgo_, _Gorgotto_, nous ferons bientôt un ouvrage ensemble, mon fils
Gorgo.» Gorgo, Gorgotto ne nous dit pas comment il reçut ces avances.
Le lendemain, cependant, revient la même adjuration presque piteuse:
_Gorgo_, _Gorgotto_, mon fils....

Quelquefois, il est vrai, Gourgaud note que l'Empereur semble froid ou
mal disposé. Mais on en aperçoit généralement la cause dans quelque
nouvelle grave qui l'absorbe, ou dans quelque incartade du chroniqueur
lui-même, ou dans une allusion qu'il a laissé tomber. D'ailleurs, ces
occasions sont rares, et nous les devinons simplement par l'impression
malveillante de Gourgaud, non par quelque preuve matérielle de la
colère impériale. Il y a, pendant les derniers jours, certain
malentendu qui ne vaut la peine d'être remarqué que parce qu'il montre
à quel point Gourgaud cherchait les malentendus. «Je mourrai, dit
Napoléon, et vous vous en irez.» Le général croit entendre: «Vous vous
en rirez.» Et il voit là une admirable occasion pour entrer dans une
vertueuse colère: «Quoique Votre Majesté me traite bien durement
d'habitude, ce qu'elle dit là, aujourd'hui, est par trop fort!» Alors,
il y a une explication, et le plumage hérissé se calme pour un
instant. Ainsi va cette existence de chien et chat. Tout ce que dit
Napoléon, tout ce qu'il fait, devient un grief. Après que Las Cases
est parti, il y a du Montholon derrière tout ce qui arrive; les
Montholon sont la source de tous les maux. Rien de plus fatigant, de
plus irritant, que ce réquisitoire éternel à contre-sens. Aussi le
lecteur accueille-t-il avec joie la catastrophe inévitable. Après
l'une de ces scènes où Gourgaud--nous le voyons d'après son récit--a
tous les torts de son côté, il prie Bertrand d'«organiser son départ».
Et, pourtant, il tarde. Avant de partir, il faut qu'il provoque en
duel Montholon, et, Mme de Montholon étant tout près d'accoucher, il
craint de l'agiter. Cependant, une semaine après la demande à
Bertrand, l'enfant vient au monde. Ce jour-là même, Gourgaud déclare à
Bertrand que le moment est venu de provoquer Montholon. Il y a neuf
ans qu'il est avec l'Empereur (ici suit l'inéluctable état de
services), et on le sacrifie aux Montholon. «Ah! maréchal, l'Empereur
a été un grand général, mais quel coeur dur!» Pourtant, il attend une
semaine. Puis, il a une audience de Napoléon, auquel il fait part de
ses intentions homicides, et, lui montrant sa tête: «Voilà mes cheveux
que je n'ai pas coupés depuis plusieurs mois; je ne les couperai
qu'après m'être vengé.» L'Empereur lui dit: «Si vous menacez
Montholon, vous êtes un brigand!» Il m'appelle assassin! «Voyons, si
vous vous battez il vous tuera.--Sire, j'ai toujours eu pour principe
qu'il vaut mieux mourir avec honneur que de vivre dans la honte!» Sa
Majesté me demande ce que je veux.... «Passer avant Montholon?... Me
voir deux fois par jour?» Aigri, je répète qu'un assassin, un
brigand, ne doit rien demander. Alors, l'Empereur fait des excuses:
«Je vous prie d'oublier mes expressions.» Je me sens faiblir et
consens à ne pas provoquer Montholon, si l'Empereur veut m'en donner
l'ordre par écrit. Mais, dans des phrases confuses, il explique qu'il
est décidé à quitter Sainte-Hélène. L'obscurité du récit est
imputable, probablement, à ce fait, déjà discuté plus haut, que le
départ de Gourgaud était dû à des causes d'ordre divers. Il était
impossible qu'il continuât à vivre à Sainte-Hélène sur le pied où il
s'était mis. Il s'était rendu désagréable à l'Empereur, et l'Empereur
était pour lui la cause de mille tourments. Et, pourtant, quoiqu'il
partît dans ces conditions et pour ces motifs, il allait servir
d'agent à l'Empereur en Europe. Nous devinons vaguement, à travers ces
lignes embarrassées, qu'on craint qu'il ne soit soupçonné d'être
envoyé en mission; qu'il doit donner pour raison de son départ l'état
de sa santé et produire, à cet effet, un certificat d'O'Meara.
Napoléon lui dit adieu. «C'est la dernière fois que nous nous voyons.»
Pourtant, ils doivent se rencontrer encore. Gourgaud, ne recevant pas
l'ordre écrit, provoque Montholon. Avec la comique inconscience qui le
caractérise, il envoie, avec le cartel, un fusil et six louis qu'il
avait empruntés à son ennemi. Montholon répond qu'il a donné sa parole
d'honneur à son maître de ne pas se battre dans les circonstances
actuelles. Alors, Gourgaud, de nouveau, se replie. A qui cet homme
extraordinaire va-t-il demander avis? A Lowe, et celui-ci répond que
les uns croiront que le général s'en va parce qu'il en a assez, les
autres parce qu'il a une mission. Sur quoi Gourgaud demande qu'on le
traite avec la dernière rigueur, et retourne à Longwood pour écrire
une lettre à Napoléon, où il lui demande la permission de partir pour
raison de mauvaise santé. L'Empereur accorde la permission sollicitée
et exprime, avec une gravité imperturbable, le regret de voir que la
maladie de foie endémique dans l'île (maladie qu'il était, pour des
raisons faciles à comprendre, décidé à s'attribuer à lui-même) eût
fait une nouvelle victime. Il reçoit Gourgaud encore une fois.
Celui-ci raconte, quoique d'une façon fort incomplète, on le sent, ce
qui se passa entre eux. L'Empereur lui ordonne de voir la princesse
Charlotte, sur la bienveillance de laquelle il comptait. Il est bon de
remarquer,--et ceci peut servir à faire juger des difficultés qu'on
rencontre lorsqu'on veut chercher la vérité à Sainte-Hélène,--qu'au
moment où Napoléon est censé prononcer ces paroles, il connaissait
depuis plusieurs jours la mort de la princesse. Il prophétise: «Je
vous vois incessamment commander l'artillerie contre les Anglais....
Dites bien en France que je déteste toujours ces coquins, ces
scélérats.» C'était sa façon de commenter les instructions dictées la
veille par lui, et où il disait: «J'ai toujours eu une haute estime de
la nation anglaise; malgré le martyre que ses ministres m'imposent,
mon estime reste au peuple anglais.» Au moment où son visiteur prend
congé, il lui donne une petite tape sur la joue. «Nous nous reverrons
dans un autre monde. Allons, adieu.» Gourgaud l'embrasse en pleurant,
et ainsi finissent les curieuses et pénibles relations de ces deux
hommes. Une autre source nous apprend que la veille de ces adieux,
l'Empereur dicta à Montholon une longue lettre où il essayait de
toucher l'Empereur de Russie, probablement pour servir à la mission de
Gourgaud. Nous reviendrons plus tard sur ce document. Napoléon donna
aussi à Gourgaud des instructions précises sur la conduite qu'il
devait tenir en arrivant en Europe. Le général devait emporter
certaines notes dans la semelle de ses souliers; il devait remettre
des cheveux de l'Empereur à Marie-Louise. Il n'y a rien de très
frappant ni de particulièrement confidentiel dans le document confié à
Gourgaud. Les véritables secrets furent dits, sans doute, de vive
voix.

Il y avait l'inévitable question d'argent: l'argent toujours offert et
toujours refusé, et toujours aussi le résultat final qui reste dans
l'ombre. Gourgaud va donc se rendre au milieu des Gentils; il réside
chez Jackson; il dîne avec Lowe et les commissaires, se plaint de
Napoléon, fait des révélations grotesques, en un mot, «charge» son
personnage. Nous apprenons par Montholon que, durant tout ce temps, il
est en communication secrète avec Longwood, où il fait connaître le
résultat de ses conversations avec Sturmer et Balmain. Après un mois
de cette existence, il s'embarque, avec les bénédictions de ses
nouveaux amis, avec des lettres de recommandation de Montchenu, avec
une bonne somme d'argent prêtée par Lowe, et avec les instructions
secrètes de Napoléon dans la semelle de ses souliers: fin
caractéristique de cet orageux exil.



CHAPITRE IV.

LA DÉPORTATION.


Si c'était possible, nous voudrions ignorer tout ce qui a été écrit
sur ce sujet: car c'est une lecture particulièrement pénible pour un
Anglais. Il ne peut s'empêcher de regretter que son gouvernement se
soit chargé de la garde de Napoléon, et, plus encore, que cette tâche
ait été remplie dans un esprit aussi méprisable et par d'aussi
malencontreux agents. Si Sainte-Hélène rappelle de cruels souvenirs
aux Français, bien plus cruels encore sont ceux que ce nom éveille
parmi nous.

Peut-être ne sommes-nous pas aujourd'hui en état de juger
impartialement la situation telle qu'elle se présentait en 1815 au
gouvernement britannique. Ce gouvernement était à la tête de la
coalition qui avait réussi, par deux fois, à renverser Napoléon. Il en
avait coûté à la Grande-Bretagne, si l'on en croit les chiffres donnés
par les dictionnaires de statistique, plus de huit cents millions de
livres[5] pour envoyer Napoléon à l'île d'Elbe. Son retour avait
encore coûté à l'Angleterre des millions, sans compter l'horrible
ébranlement donné au système nerveux de l'Europe. Le coût de ces
guerres en existences humaines ne pourra jamais être évalué au juste:
probablement le total monterait à plusieurs millions. Le premier et le
principal but des Alliés--c'était leur devoir envers les nations qui
avaient fait de si grands sacrifices!--était donc de mettre Napoléon
dans l'impossibilité absolue de s'échapper une seconde fois. Nous
pensons, quant à nous, que jamais, quoi qu'il pût arriver, Napoléon
n'aurait vaincu de nouveau l'Europe. Son énergie était à bout, et la
France, de son côté, était épuisée pour le temps qu'il lui restait à
vivre. Mais les Alliés n'en pouvaient rien savoir et, s'ils avaient
adopté cette manière de voir, ils eussent été répréhensibles.... En
tout cas, Napoléon, bien portant ou malade, actif ou non, eût été, si
on lui avait laissé la liberté, un dangereux point de ralliement pour
toutes les forces révolutionnaires de l'Europe.

  [5] Vingt milliards de francs, qui en vaudraient le triple
  aujourd'hui.--_Note du traducteur._

Nous pouvons donc considérer comme admis et comme démontré que
Napoléon ne pouvait plus garder sa liberté de mouvement et d'action.
Dure nécessité pour lui; mais n'avait-il pas été dur, lui aussi, pour
le monde? En un sens, c'était le plus magnifique hommage qu'on pût lui
rendre.

Napoléon se remit lui-même aux mains de la Grande-Bretagne, et les
Alliés exprimèrent le désir que la Grande-Bretagne fût responsable de
sa personne. Dans quel esprit notre gouvernement accepta-t-il cette
mission? «Nous voudrions, écrit lord Liverpool à lord Castlereagh,
secrétaire d'État aux Affaires étrangères, que le roi de France fît
fusiller ou pendre Bonaparte: _ce serait la meilleure façon de
terminer_ _l'affaire_.» Pour rendre son idée plus claire, voici
comment il l'expose à Eldon[6]: «De deux choses l'une: ou Napoléon
doit reprendre son caractère primitif de sujet français, ou il n'est
rien du tout et il a conduit ses expéditions à la manière d'un
_outlaw_, d'un proscrit, qui est en dehors de la société, en dehors
des lois, _hostis humani generis_.» Le dilemme qui se présentait,
apparemment, au choix de lord Liverpool était celui-ci: remettre
Napoléon à Louis XVIII, comme son sujet, afin qu'il fût traité par lui
en rebelle, ou le placer en dehors de l'humanité et agir avec lui
comme avec un animal malfaisant. Il écrit à Castlereagh, avec une
sorte de regret: «Si... le roi de France ne se sent pas assez fort
pour le traiter comme un rebelle, nous sommes prêts à nous charger de
la garde de sa personne...» et ainsi de suite. Walter Scott admet
qu'en 1816 il y avait beaucoup de gens en Angleterre qui étaient
d'avis que Napoléon aurait dû être remis à Louis XVIII pour être puni
comme un sujet révolté. Par bonheur, quoique nous n'ayons point à en
remercier nos ministres, la honte d'avoir livré Napoléon au roi de
France pour être fusillé comme Ney nous a été épargnée.

  [6] Le lord chancelier.

Nous voyons donc qu'il n'y avait pas à espérer l'ombre de magnanimité
dans la conduite de notre gouvernement en cette circonstance. Seul, un
prince anglais, le duc de Sussex, d'accord avec Lord Holland, formula
une protestation publique contre les agissements du ministère.
Napoléon, qui avait songé d'abord à Thémistocle, puis à Annibal, avait
réclamé, peut-être avec moins de confiance qu'il ne voulait en avoir
l'air, l'hospitalité de la Grande-Bretagne. Il avait espéré que, sous
le nom du colonel Muiron, un ami des premiers jours qui avait été tué
à Arcole à son côté, en le couvrant de son corps et auquel il gardait
un tendre souvenir, on lui permettrait de mener en Angleterre la vie
de gentilhomme campagnard. Cette idée, nous le disons à regret, était
impraticable. L'Angleterre était trop près de la France. Le trône des
Bourbons, qui, par une raison inexpliquée, était devenu le pivot de
notre politique, ne pouvait être en sûreté tant que le public saurait
qu'à quelques vingt milles de la côte française, vivait certain
colonel entre deux âges qui s'était appelé Napoléon. Toutes les
précautions qui enferment Danaé dans son coffre n'auraient pas été
suffisantes pour empêcher la pitié ou la prière d'arriver à ce trop
puissant voisin. Napoléon avait été en Europe le génie du
bouleversement. Traditions, souvenirs, tout le passé aurait continué à
entourer le colonel Muiron, si tranquille, si casanier, si bon
bourgeois que cet officier eût été dans sa vie privée. Un jour, à
Sainte-Hélène, Napoléon laissa échapper la vérité devant son petit
cercle. Il venait de recevoir une lettre qui lui annonçait un
revirement dans l'opinion des Français. «Ah! s'écria-t-il, si nous
étions en Angleterre!» De plus, sa présence eût soulevé, sans qu'il le
voulût, toute espèce de questions de droit, qui eussent donné les plus
grands ennuis au gouvernement. En fait, l'amiral Keith fut poursuivi,
pendant une journée entière, à travers sa flotte, par un huissier qui
lui portait une assignation au nom de Napoléon.

Enfin,--et ce fut là le mobile déterminant de nos ministres,--il
serait devenu, parmi les Anglais eux-mêmes, un objet de sympathie,
nous dirons même d'admiration. Car la Grande-Bretagne avait beau être
victorieuse: elle n'était point satisfaite. Quand nous nous rappelons
l'histoire des six années qui s'écoulèrent entre Waterloo et la mort
de Napoléon, nous pouvons aisément comprendre que la présence, dans
les limites du Royaume-Uni, de ce glorieux fils de la Révolution eût
été loin d'être un soutien ou une force pour un gouvernement tory.
«Vous connaissez assez les sentiments des gens de ce pays-ci, écrit
Liverpool à Castlereagh, pour être persuadé qu'il deviendrait
immédiatement un objet de curiosité et, probablement, de compassion
d'ici à quelques mois.» Les innombrables visiteurs qui affluèrent à
Plymouth justifièrent le pronostic du premier ministre. La vérité est
que le monarque déchu était entouré d'une auréole extraordinaire.
Lui-même le savait parfaitement. Il dit à Sainte-Hélène avec confiance
que, s'il avait vécu en Angleterre, il aurait gagné le coeur des
Anglais. Il fascina Maitland, qui le conduisit en Angleterre, comme il
avait fasciné Ussher qui l'avait conduit à l'île d'Elbe. Après que
Napoléon eut quitté le _Bellérophon_, Maitland fit faire une enquête
sur les sentiments de l'équipage, et voici le résultat de cette
enquête: «On peut dire de cet homme-là tout le mal qu'on voudra, mais
si le peuple anglais le connaissait comme nous le connaissons, il ne
toucherait pas à un cheveu de sa tête.» L'équipage du _Northumberland_
était à peu près dans les mêmes dispositions. «C'est un rude homme; il
ne mérite pas son sort.» Les marins du vaisseau qui amena Montchenu
pensaient de même. Quand il avait quitté l'_Undaunted_, qui le mena à
l'île d'Elbe, le maître d'équipage, au nom de ses camarades, lui avait
souhaité «longue vie, prospérité dans l'île et meilleure chance une
autre fois». Après deux courtes entrevues, l'amiral Hotham et son
capitaine de pavillon, Senhouse, sentirent leurs préjugés s'évanouir.
«L'amiral et moi, écrit Senhouse, nous avons découvert l'un et l'autre
que notre vieille animosité avait fondu comme le courage d'Acres dans
_les Rivaux_[7].» Restait un péril plus grand encore: «Le diable
emporte cet homme! disait lord Keith, s'il avait obtenu une entrevue
avec Son Altesse Royale le prince Régent, ils auraient été les
meilleurs amis du monde au bout d'une demi-heure!» On finit par
informer Napoléon du danger qu'on voyait à le laisser en Angleterre.
Un voyageur lui avait dit que le gouvernement anglais ne pouvait y
souffrir sa présence, dans la crainte que les émeutiers le missent à
leur tête. Un autre lui avait assuré avoir entendu dire à lord
Liverpool et à lord Castlereagh que leur grande raison pour l'envoyer
à Sainte-Hélène était la peur qu'il n'intriguât avec l'opposition. Il
est inutile de nous étendre sur ce point. Napoléon, en Angleterre
aurait été dangereux à la fois pour le gouvernement français et pour
le gouvernement britannique.

  [7] _The Rivals_, comédie de Sheridan, inspirée par ses amours avec
  Miss Linley.--_Note du traducteur._

Sur le continent il n'aurait pu vivre que dans une forteresse. En
certains pays, il eût été un volcan, dans d'autres il aurait été
infailliblement exposé aux outrages et, peut-être, à l'assassinat. Aux
États-Unis, il eût été hors du contrôle des puissances qui avaient un
si grand intérêt à paralyser ses mouvements, et dans les pays où un
Burr avait rêvé de fonder un Empire, un Napoléon eût été, tout au
moins, un foyer de troubles. Il a très franchement avoué que, s'il
avait vécu là-bas, il ne se serait pas contenté, comme son frère
Joseph, de bâtir et de planter, mais qu'il se serait efforcé de créer
un État. Montholon nous assure que la couronne du Mexique fut
effectivement offerte à Napoléon à Sainte-Hélène, mais nous prenons
cette assertion pour ce qu'elle vaut. Dans de telles conjonctures, il
n'y avait rien de surprenant à ce que Sainte-Hélène fût choisie comme
la résidence qui convenait le mieux pour Napoléon. Dès 1814-1815, le
Congrès de Vienne avait pensé à Sainte-Hélène comme à une prison
possible pour le souverain de l'île d'Elbe. C'était, disait-on, un
paradis sous les tropiques. L'île était lointaine; elle possédait,
assurait lord Liverpool, une belle résidence où pourrait vivre
Napoléon, et, en effet, il aurait pu y vivre si lord Liverpool n'avait
donné des instructions portant défense formelle de lui donner cette
résidence. Le duc de Wellington, lui aussi, déclarait le climat
charmant, mais il n'avait pas à s'y rendre et il considérait le sort
de Napoléon avec un robuste optimisme où l'altruisme n'entrait que
pour une faible part. Il n'y avait à Sainte-Hélène qu'un seul
mouillage, et fort étroit; les vaisseaux qui s'approchaient de l'île
étaient aperçus et signalés à une distance incroyable. Les autorités
avaient, de plus, le droit de ne pas recevoir les navires neutres.

Le choix peut donc se justifier, croyons-nous. Ce n'en fut pas moins
un coup terrible pour Napoléon et pour ses compagnons. Ils s'étaient
figuré que le pis qui pût leur arriver serait d'être internés au
château de Dumbarton ou à la Tour de Londres. Un bon Français n'est
jamais heureux longtemps hors de France, et il semblait que
Sainte-Hélène fût le bout du monde. Napoléon lui-même dit d'abord
qu'il n'irait point vivant. Peu à peu, il reprit possession de
lui-même et se comporta avec sang-froid et dignité. Dès les premiers
moments, il eut beaucoup à souffrir. On lui défendit d'emmener Savary
et Lallemand, et sa séparation d'avec eux est décrite par un témoin
anglais, peu accessible à l'émotion, comme une scène navrante. Ils
furent embarqués, avec plusieurs autres personnes de sa suite, pour
Malte où ils furent internés. Quant à lui, on le remit à Cockburn, qui
semble s'être assimilé avec enthousiasme l'esprit de ses instructions.
Napoléon devait être connu, dorénavant, comme le général Bonaparte et
recevoir «les honneurs dus à un général anglais en disponibilité (_not
in employ_)». Il ne devait pas tarder à apprendre qu'un général
anglais en disponibilité n'a pas beaucoup d'égards à attendre. On lui
donna une cabine de douze pieds sur neuf. Lorsqu'il essaya de se
servir de la chambre voisine et d'en faire son cabinet de travail, on
lui fit aussitôt comprendre que cette pièce était commune à tous les
officiers. «Il reçut la communication avec soumission et bonne
humeur.» Lorsqu'il parut sur le pont, tête nue, les officiers anglais
restèrent couverts. Quelle nécessité d'être polis envers un officier
en demi-solde? Napoléon, qui n'avait jamais eu l'habitude de rester
plus de vingt minutes à table, était fatigué de la longueur des repas
anglais et, quand il avait pris son café, remontait sur le pont «de
façon assez peu civile», pense l'amiral, en exprimant le désir que les
autres demeurassent à table: «Je suppose, dit tout haut Cockburn, que
le général n'a pas lu lord Chesterfield.» Cette fine ironie n'est pas
perdue pour les Français qui composent la petite cour de Napoléon. Une
des dames, sans perdre un moment, riposte avec beaucoup d'à-propos et
de vigueur. Cette dame aurait pu faire observer que l'amiral avait, de
son côté, bien mal lu lord Chesterfield, car il n'est point de
pratique qui soit plus nettement condamnée par le célèbre moraliste
que celle de s'attarder à table pour boire. «Il est clair, remarque
l'amiral, qu'il a une propension à jouer, de temps à autre, au
souverain, mais je ne le permettrai pas.» Il continue à exécuter ce
programme disciplinaire et note, quelques jours plus tard: «Je n'ai
pas beaucoup vu le général Buonaparte aujourd'hui, car, comme il
paraissait encore disposé à essayer de prendre des airs d'importance,
qui ne conviennent pas (_inclined to try to assume again improper
consequence_), j'ai dû, avec intention, le tenir à distance encore
plus qu'à l'ordinaire.» Ne dirait-on pas un dompteur de lions? Nous
étions loin des temps du Prince Noir, alors qu'un autre souverain de
France était notre prisonnier!

Montchenu, lui-même, le commissaire français, dont les idées, en ce
qui touche le traitement à infliger à Napoléon, étaient des plus
rigoureuses, est d'avis que Cockburn se conduisit un peu cavalièrement
avec le prisonnier. Il répète les paroles de Napoléon: «Qu'on
m'enchaîne si l'on veut, mais que l'on me traite avec les égards qui
me sont dus.»

Cockburn, jugeant d'après sa haute conception britannique du parfait
gentilhomme, trouve que la nature de Napoléon «manque de raffinement»,
mais qu'il est aussi poli «que sa nature le lui permet». En sorte que,
le jour de la naissance de Napoléon, l'amiral a la condescendance de
boire à sa santé: «Il a paru sensible à cette politesse.» Plus tard,
l'amiral, avec un sentiment très délicat de la différence de leur
situation respective, fait cette déclaration: «Je suis toujours prêt à
faire la moitié du chemin, lorsqu'il semble se conduire avec la
modestie qui lui convient et se rendre compte de sa position
présente.» Enfin, Napoléon se conduit avec tant de sagesse qu'il
obtient le suffrage suivant de l'amiral: «Pendant tout le temps du
voyage, il a montré, à propos du vent et du temps qu'il faisait,
beaucoup moins d'impatience et fait bien moins de difficultés qu'aucun
autre membre de son escorte.» Il avait, pourtant, aussi bien qu'eux,
des raisons pour se plaindre. A bord, ils étaient entassés comme des
harengs dans un baril. Le _Northumberland_ avait été, disait-on,
arrêté au moment où il revenait des Indes, afin de conduire Napoléon.
Toute l'eau qu'on avait à bord était allée aux Indes, assurait-on;
elle était impure et jaunâtre, en même temps que peu abondante.
L'avenir s'offrait à eux sous les couleurs les plus sombres. Un peu
d'impatience eût été pardonnable, au moins de la part des deux dames
françaises. Mais il semble qu'elles se montrèrent résignées, assez, du
moins, pour ne pas mériter les critiques du sévère Cockburn.

L'amiral lui-même ne pouvait pas se sentir tout à fait à l'aise. Son
équipage était dans un état de révolte à peine déguisé. Les marins
refusèrent de lever l'ancre à Portsmouth, et il fallut, pour les y
forcer, faire monter à bord une force militaire imposante. Impossible
de donner une idée de leur langage et de leur attitude pendant le
voyage; ils n'hésitaient pas un instant à frapper les _midshipmen_. On
mit un factionnaire à la porte de l'Empereur pour empêcher les
communications entre le prisonnier et l'équipage. Napoléon,
prétend-on, dit à Cockburn qu'il était sûr que beaucoup d'entre eux
prendraient son parti. L'éducation de Napoléon à faire et son équipage
à dompter: on voit que sir George Cockburn avait une existence bien
remplie.

Napoléon débarqua à Sainte-Hélène trois mois exactement après s'être
rendu à Maitland. Mais il resta confié à l'amiral jusqu'à l'arrivée du
nouveau gouverneur, car le gouverneur actuel, M. Wilks, outre qu'il
était un employé de la Compagnie des Indes, n'était pas apparemment
jugé à la hauteur des nouvelles fonctions, toutes spéciales, attachées
à son poste, bien que Wellington soit d'avis que mieux eût valu le
garder. Cockburn resta donc en charge jusqu'au mois d'avril 1816; à
cette date, il fut remplacé par sir Hudson Lowe.



CHAPITRE V.

SIR HUDSON LOWE.


Il est peu de noms, dans l'histoire, aussi malheureux que celui de
Lowe. S'il n'avait été choisi pour ce poste difficile et dangereux de
gouverneur de Sainte-Hélène, à l'époque où Napoléon y fut relégué, il
aurait pu traverser la vie et en sortir, paisible et honoré, comme
tant d'autres officiers qui arrivèrent au même rang et eurent une
carrière analogue. Sa malchance voulut qu'il acceptât une position où
il était malaisé à quiconque et à lui impossible de réussir. C'était,
nous semble-t-il, un homme à l'esprit étroit, ignorant, irritable,
sans l'ombre de tact ou de sympathie. «Ses manières, dit Forsyth, son
apologiste, n'avaient rien qui prévînt en sa faveur, même au jugement
des amis les mieux disposés.» «Son oeil, en me regardant,» dit
Napoléon, la première fois qu'il le vit, «était celui d'une hyène
prise dans un piège.» Lady Granville, qui le vit deux ans après qu'il
avait quitté Sainte-Hélène, lui trouva la figure d'un démon. Nous
sommes obligé d'ajouter que Lowe n'était pas ce que nous appellerions
un gentleman dans la meilleure acception du mot. Mais des ministres
qui auraient voulu voir Napoléon pendu ou fusillé, ne devaient pas,
évidemment, chercher un homme d'un haut et généreux caractère pour
être le geôlier de ses dernières années, et, l'eussent-ils cherché,
ils n'auraient jamais trouvé un tel homme pour une pareille mission.
Lowe était, néanmoins, un choix particulièrement déplorable, et cela
pour une raison qui ne tenait pas à sa personne. Il avait commandé les
_Corsican Rangers_ (chasseurs corses), un régiment formé de sujets et
de compatriotes de Napoléon en armes contre la France, et, par
conséquent, au point de vue de ce souverain, un régiment de rebelles
et de déserteurs. Ce fait le rendit particulièrement désagréable à
l'Empereur, qui ne ménageait pas les dures allusions à ce sujet. Et ce
n'était pas non plus un point en sa faveur d'avoir été chassé de Capri
par le général Lamarque, qui n'avait, disait-on, que des forces
inférieures aux siennes. Mais, en aucun cas, bien que ses intentions,
croyons-nous, fussent bonnes, et quoiqu'il eût auprès de lui sa
charmante jeune femme dont le tact aurait pu le guider, Lowe n'aurait
réussi dans sa tâche.

En parlant ainsi, nous ne nous en rapportons pas uniquement à notre
impression personnelle. Le verdict de l'histoire est presque
uniformément hostile. En dehors de ses défenseurs officiels, nous ne
connaissons que deux écrivains qui parlent favorablement de lui. L'un
est Henry, un chirurgien militaire en garnison à Sainte-Hélène, qui
fut l'ami et l'hôte de Lowe, et qui, soit dit en passant, donne une
description admirable de la réception de son régiment par Napoléon.
Henry, tout le long de ses deux volumes, montre une pieuse et
universelle dévotion à tous les gouverneurs anglais, y compris Lowe
lui-même. Il parle de sir Hudson comme d'un homme calomnié, quoiqu'il
convienne que la première impression faite sur lui par la personne de
Lowe fut plutôt défavorable, et quoiqu'il fasse allusion aux saillies
de mauvais caractère, aux façons impolies et aux actes rigoureux qu'on
lui attribuait. Tout cela est contre-balancé, dans l'esprit de
l'auteur, par le talent que «déploya le gouverneur en démasquant les
complots compliqués qui se tramaient perpétuellement à Longwood, et la
fermeté avec laquelle il les déjouait par sa vigilance incessante,»
etc. La vigilance, personne ne songe à la nier, mais il n'est
nullement prouvé pour nous qu'il y ait jamais eu de complots à
Longwood, si ce n'est pour faire passer des lettres en contrebande. Le
témoignage n'a donc pas beaucoup d'importance; prenons-le, néanmoins,
pour ce qu'il vaut. L'autre autorité est l'auteur anonyme d'un roman
appelé _Edward Lascelles_. On y voit les préjugés de l'auteur vaincus
par l'hospitalité du gouverneur. Dans les deux cas, le charme
personnel de lady Lowe semble avoir produit son effet. Ce sont là de
faibles protections. De l'autre côté, nous avons Walter Scott, malgré
ses idées préconçues en faveur du torysme le plus exalté et du
gouvernement de lord Liverpool: «Il faudrait, dit Scott, un vigoureux
plaidoyer de la part de sir Hudson Lowe pour nous amener à croire
qu'il était l'homme rare, le haut caractère auquel, comme nous l'avons
déjà dit, une aussi importante mission aurait dû être confiée.»
L'apologiste attitré de Lowe lui-même, dont le zèle et le dévouement à
son client ne seront mis en doute par aucun de ceux qui ont survécu à
la lecture de son ouvrage, ne peut s'empêcher d'exprimer un blâme. En
une circonstance, il dit, en propres termes, que la façon d'agir de
Lowe était inopportune et maladroite, et, dans plusieurs occasions, sa
désapprobation n'est pas moins évidente. Alison, autre partisan
également fervent de la même doctrine politique, dit que Lowe «était
un choix malheureux. Ses manières étaient brusques, désobligeantes et
son genre de caractère n'était pas propre à adoucir les souffrances
imposées à l'Empereur durant sa captivité».--«Sir Hudson Lowe, dit le
duc de Wellington, était un choix détestable. Il manquait à la fois
d'éducation et de jugement. C'était un sot qui ne connaissait rien du
monde, et, comme tous les hommes qui ne connaissent pas le monde, il
était soupçonneux et jaloux.» Une telle opinion, dans la bouche de
Wellington, vaut la peine d'être retenue, car ce n'était pas un ennemi
généreux et il pensait que Napoléon n'avait pas lieu de se plaindre.
Du reste, il est certains témoins d'une grande valeur qui
connaissaient Lowe parfaitement et qui se trouvaient sur les lieux:
c'est leur appréciation qui doit, pour nous, faire autorité. Nous
voulons parler de l'amiral sir Pulteney Malcolm, commandant de la
station, et des commissaires étrangers. Malcolm était du même parti;
il servait les mêmes chefs et ne semble avoir trahi le gouverneur en
quoi que ce soit. Mais cela n'empêchait pas sir Hudson Lowe de se
quereller avec lui. Malcolm s'aperçut, comme nous l'avons dit plus
haut, que l'île était couverte des espions du gouverneur, que la
conduite de Lowe à son égard n'était pas celle d'un gentleman, qu'il
le soumettait, à propos de ses conversations avec Napoléon, à un
interrogatoire conçu dans un esprit de suspicion peu honorable. Ils
se séparèrent de la façon la moins amicale du monde.

Les commissaires étaient hostiles à Napoléon et désiraient vivre en
bons termes avec Lowe. Mais ce n'était pas possible. Le Français,
Montchenu, était le mieux disposé des trois. Voici, cependant, ce
qu'il écrit: «Je ne serais pas étonné d'apprendre bientôt que sa
petite tête a succombé sous le poids énorme de la défense d'un rocher
inaccessible, défendu par une armée de terre et de mer.... Ah! quel
homme! Je suis convaincu qu'avec toutes les recherches possibles on ne
retrouverait pas son pareil.»

L'Autrichien Sturmer dit qu'il aurait été impossible de faire un plus
détestable choix. Il eût été difficile de rencontrer en Angleterre un
homme plus gauche, plus extravagant et plus désagréable. «Je ne sais
par quelle fatalité sir Hudson Lowe finit toujours par se mettre mal
avec tout le monde. Accablé du poids de la responsabilité dont il est
chargé, il s'agite, se tourmente sans cesse, et éprouve le besoin de
tourmenter les autres.» Il écrit encore, à propos de Lowe: «Il se rend
odieux. Les Anglais le craignent et le fuient, les Français s'en
moquent, les commissaires s'en plaignent, et tout le monde s'accorde à
dire qu'il a l'esprit frappé.» Balmain, le commissaire russe, était un
des hôtes les mieux reçus chez sir Hudson Lowe et finit par épouser sa
belle-fille. Mais il ne cesse pas de s'égayer aux dépens de cet
infortuné fonctionnaire.

«Le gouverneur n'est pas un tyran, mais il est incommode et d'une
déraison à n'y pas tenir.» Il dit ailleurs: «Lowe ne peut s'entendre
avec personne et ne voit partout que traîtres et trahisons.» Lowe
n'aimait pas les commissaires parce qu'ils représentaient une autorité
différente de la sienne. Lorsqu'ils lui adressaient la parole, il ne
répondait pas. Il était, avec eux, impoli, grossier, au delà de toute
expression. Il est vrai que le fait, en lui-même, ne prouverait pas
qu'il fût incapable de remplir ses fonctions.

Une de ses fantaisies, en ce qui regarde les commissaires, est trop
extraordinaire pour n'être pas rapportée ici. Il s'obstinait à leur
parler anglais. Montchenu, qui ne savait pas un mot de cette langue,
se plaignit. Sur quoi Lowe, qui écrivait facilement en français,
offrit de correspondre dans la langue latine, «qui était la langue
diplomatique du seizième siècle».

«La garde de Napoléon, dit Scott,... demandait un homme d'une force
d'esprit extraordinaire, incapable de faire céder, fût-ce un instant,
son jugement devant ses sentiments, en état de découvrir et de réfuter
sur-le-champ les sophismes qu'on pourrait employer pour le détourner
de l'honnête et courageux accomplissement de son devoir. Mais, à ces
qualités si rares il aurait fallu joindre des qualités presque aussi
rares: un absolu sang-froid et une générosité d'âme qui, forte de son
honneur et de son intégrité, aurait pu envisager avec calme, avec
pitié, jour par jour, heure par heure, les effets produits sur un être
extraordinaire par tant de causes diverses, qui le torturaient,
l'affolaient, le tenaient dans un perpétuel état d'irritation.» Cette
définition, passablement prolixe et ampoulée, ne s'applique
certainement pas à Lowe. La vérité est qu'il était persécuté par une
sorte de monomanie de conspiration et d'évasion. Il était méticuleux
jusqu'à la folie. Son manque de tact est à peine croyable. Les pages
de sa volumineuse biographie pourront nous fournir des traits de
caractère suffisants pour prouver combien il était déplacé dans un
poste qui demandait du discernement et de la délicatesse.

Montholon offre à Montchenu quelques haricots à planter, des blancs et
des verts. A un esprit ordinaire, la chose semble banale et d'ordre
assez vulgaire. Mais l'esprit du gouverneur n'était pas un esprit
ordinaire. Il flaire un complot: il soupçonne, dans ces innocents
légumes, une allusion au drapeau blanc des Bourbons et à l'uniforme
vert habituellement porté par Napoléon. Il écrit gravement à Bathurst:
«Ces haricots blancs et verts ont-ils rapport au drapeau blanc des
Bourbons et à l'uniforme du général Bonaparte, ainsi qu'à la livrée
des domestiques de Longwood? Je ne puis me prononcer sur ce point;
mais le marquis de Montchenu aurait agi, ce me semble, de façon plus
convenable en n'acceptant ni les uns ni les autres, ou, tout au moins,
il eût dû se borner à demander seulement les blancs.» «Sir H. Lowe,
dit Forsyth, jugea que l'affaire avait quelque importance et en
entretint encore Lord Bathurst dans une autre lettre.» On voit que
Forsyth peut s'égayer tout doucement à l'occasion.

Prenons un autre exemple. Un jeune prêtre corse est envoyé à l'exilé.
Comme tous les autres, il s'ennuie affreusement, d'autant plus qu'il
ne peut, dit-on, ni lire ni écrire. Il veut se distraire en montant à
cheval et, tout naturellement, il cherche à faire son apprentissage de
cavalier hors de la vue des spectateurs. Mais il porte un habit qui
ressemble un peu à celui de Napoléon, quoiqu'il n'y ait aucun rapport
dans le reste du costume. Tout cela est rapporté au gouverneur dans
les plus grands détails, et c'est ce que Forsyth appelle «une
tentative pour jouer le personnage de Napoléon et tromper la
surveillance de l'officier de service. Ce n'est pas une coïncidence
insignifiante que, ce même jour, Bonaparte ne quitta pas un instant sa
maison». Nous ne savons pas au juste jusqu'à quel point Lowe prit cet
incident au sérieux. Autant qu'on peut le voir d'après le récit de
Forsyth, il en fut grandement ému. Le fait que les essais d'équitation
d'un jeune prêtre pussent être pris pour une tentative de représenter
Napoléon, à l'âge et de la corpulence que l'on sait, montre l'effet
que peut produire la peur, à l'état chronique, dans un esprit où le
soupçon s'est logé et est devenu une monomanie.

Les enfants de Bertrand vont déjeuner chez Montchenu. Le petit garçon,
apercevant un portrait de Louis XVIII, demande «qui est ce gros pouf».
On le lui dit et il crie: «C'est un grand coquin!» pendant que sa
soeur Hortense montre une aversion peu surprenante pour la cocarde
blanche, symbole du parti qui avait ruiné sa famille et condamné son
père à mort. Les propos innocents de ces petits enfants sont rapportés
religieusement par le consciencieux gouverneur pour l'édification du
ministre.

Balmain enregistre, dans le même ordre d'exagérations, un mot de Lowe
qui peint l'homme. «Le docteur O'Meara, dit le gouverneur, a commis
des fautes impardonnables. Il a répété aux gens de là-bas (à Longwood)
ce qui se passait dans la ville, dans le pays, à bord des navires. Il
allait à la chasse aux nouvelles pour eux, et leur faisait bassement
sa cour. Et puis, il a donné à un Anglais, au nom de Napoléon et en
secret, une tabatière. Quelle infamie! Et n'est-ce pas abominable, à
ce grandissime Empereur, de violer ainsi les règlements?» Ceci n'est
point de la charge, c'est parfaitement sérieux.

Il semble que Lowe finit par perdre à peu près la tête sous le
sentiment de sa responsabilité et la conscience qu'il était un objet
de moquerie, à la fois pour les Français et pour ses collègues, tandis
que son prisonnier ne cessait d'attirer la curiosité et l'admiration,
et demeurait, au fond, maître de la situation. Il rôdait misérablement
autour de Longwood, comme s'il n'osait s'en éloigner, quoique Napoléon
refusât de le recevoir. Ils n'eurent que six entrevues en tout, et
toutes durant les trois premiers mois de son entrée en fonctions.
Pendant les cinq dernières années de la vie de Napoléon, ils
n'échangèrent jamais une seule parole.

Sur cette question des rapports directs et personnels, Napoléon avait
raison. Lowe lui déplaisait à la fois comme homme et comme son
geôlier. D'où il résulte que, lorsqu'ils étaient en présence l'un de
l'autre, Napoléon perdait le sang-froid d'une façon déplorable: or,
c'était une humiliation à laquelle, le moment passé, il était très
sensible et que, pour cette raison, il désirait vivement s'épargner.
Quatre jours avant leur terrible conversation du 18 août 1816, qui
devait être la dernière, Napoléon déclare, avec un parfait bon sens et
un sentiment très droit, qu'il ne désire pas voir le gouverneur parce
que, quand il est avec lui, il dit des choses qui compromettent son
caractère et sa dignité. Le 18, Lowe vient à Longwood. Napoléon se
dérobe, mais Lowe insiste pour le voir, et le résultat justifie
pleinement les appréhensions de Napoléon et sa défiance de lui-même.
Dès que la crise est passée, Napoléon revient à ses premières
dispositions et regrette amèrement, pour les raisons qu'il avait
données précédemment, d'avoir reçu le gouverneur. Il décide qu'il ne
le verra plus et s'en tient, heureusement pour lui, à cette décision.

Pourtant, avec cette manie soupçonneuse, il est curieux de remarquer
que Lowe était impuissant à surveiller les gens de sa propre maison.
Balmain est convaincu--et il fournit des preuves à l'appui--que tout
ce qui se passait chez le gouverneur était connu presque immédiatement
à Longwood.

Nous avons dit que Lowe manquait de tact à un degré incroyable. Un de
ses premiers actes fut d'inviter Napoléon à dîner. Nous donnons le
texte de cette invitation, comme un admirable échantillon de ce manque
de bon sens et de convenance qui le caractérisait. «Si les
arrangements du général Bonaparte ne s'y opposent pas, sir Hudson et
lady Lowe le prient de vouloir bien venir dîner chez eux lundi, à six
heures, pour se rencontrer avec la Comtesse. Ils prient le comte
Bertrand de lui faire part de cette invitation et de leur transmettre
sa réponse.» Bertrand transmet cette invitation à l'Empereur, qui se
contente de dire: «C'est trop sot; point de réponse!» La «Comtesse»
était lady Loudon, femme de lord Moira, gouverneur général des Indes.
L'homme capable d'inviter celui qui, l'année précédente, occupait le
trône de France, à «rencontrer la Comtesse» à sa table, n'était pas
fait pour remplir avec succès des fonctions d'une exceptionnelle
difficulté. Sir Hudson regardait Napoléon comme un général anglais «en
disponibilité», et pensait lui faire une faveur en le priant de dîner
avec «la Comtesse». De plus, pour rendre ses avances encore plus
agréables, le gouverneur donnait à Napoléon un titre que celui-ci,--il
le savait à merveille,--estimait une insulte pour lui-même et pour la
France. Cependant, trois mois après, Lowe, toujours dans le même
esprit d'hospitalité et sans se rebuter de l'échec qu'il avait essuyé,
pria Bertrand d'inviter l'Empereur à une soirée qu'il donnait pour la
naissance du Prince Régent. Cette fois, Bertrand se refusa à
transmettre le message. Lady Lowe eut le bon sens de dire gaîment: «Il
ne veut pas venir chez moi; je trouve qu'il a parfaitement raison.»

Il est inutile, croyons-nous, de multiplier ces exemples, ou de nous
étendre davantage sur ce triste sujet des infirmités morales et des
défauts d'Hudson Lowe. La justice nous oblige à remarquer que Napoléon
fut vengé de son ennemi par la mauvaise fortune qui le poursuivit. Il
fut froidement approuvé par son gouvernement, mais, en dépit de toutes
ses sollicitations, obtint fort peu de chose. Sa récompense, en somme,
fut maigre et peu satisfaisante. George IV, à un lever, lui octroya
une vigoureuse poignée de main et on lui donna un régiment à
commander. Quatre ans après, il fut mis à la tête des troupes de
Ceylan. Ce fut tout. Trois ans plus tard, il retourna en Angleterre,
espérant une meilleure aubaine, et il s'arrêta en route à
Sainte-Hélène. Il trouva Longwood abandonné déjà aux plus vulgaires
usages. On ne pouvait y accéder qu'en traversant un parc à cochons. La
salle de billard était une grange. La chambre où Napoléon était mort
avait été convertie en étable. Toute trace du jardin où l'Empereur
avait travaillé de ses mains, et qui avait été l'occupation, la
consolation de ses derniers jours, avait disparu. C'était à présent un
champ de pommes de terre. Quels qu'aient pu être les sentiments de
Lowe en contemplant ce tableau de désolation et d'infamie, il n'était
pas destiné à trouver en Angleterre un spectacle beaucoup plus
encourageant. Il alla d'abord rendre visite à son ancien patron, lord
Bathurst, qui lui conseilla de retourner au plus vite à Ceylan. Il
alla ensuite chez le duc de Wellington et sollicita la promesse du
gouvernement de Ceylan, en cas de vacance. Le duc répondit qu'il ne
pouvait faire aucune promesse avant que la vacance se produisît. Il
ajouta, d'une façon passablement équivoque, qu'aucune raison politique
ne l'empêcherait d'employer sir Hudson Lowe là où il pourrait rendre
d'utiles services. Alors, Lowe demanda une pension, mais le duc
répondit--cette fois sans la moindre équivoque--que le Parlement ne la
voterait jamais et que M. Peel ne consentirait jamais à la proposer.
C'était là une assez pauvre manière de consoler un homme que
Wellington déclarait injustement traité. Quand il eut accompli son
temps de commandement à Ceylan, il ne reçut ni commandement ni
pension. Que valaient, au juste, ses services? Nous n'en savons rien,
mais il nous semble que ses chefs furent bien durs pour lui.

Avec la publication du livre d'O'Meara une occasion s'offrait à Lowe
de justifier sa conduite. Il prit la résolution de s'adresser à la
justice dans ce but. Il s'assura le concours de Copley et de Tindal,
qui lui conseillèrent de rechercher dans le livre les passages les
plus diffamatoires pour assigner l'auteur et réclamer une enquête
criminelle. C'était plus facile à dire qu'à faire, «étant donné l'art
particulier avec lequel l'ouvrage avait été écrit».... «La vérité et
le mensonge, disait Lowe, étaient si adroitement mêlés,» qu'il trouva
«extrêmement difficile d'opposer à aucun passage du livre une négation
absolue et formelle.» La difficulté fut telle, en effet, qu'il mit un
temps énorme à y songer. O'Meara avait publié son volume en juillet
1822. Ce ne fut pas avant la fin de 1823 que l'avocat de Lowe vint
demander au tribunal une enquête criminelle. Les juges décidèrent que
la demande était introduite trop tard. Le plaignant eut à payer les
frais et sa réputation ne fut pas vengée. Il n'essaya plus rien pour
se justifier. Mais, d'après l'expression de son biographe et
admirateur, «il fatigua le gouvernement de ses prières pour obtenir
justice, alors qu'il avait en mains tous les moyens nécessaires pour
défendre sa réputation». Ces «moyens» étaient perdus, apparemment,
dans une masse énorme de papiers, qui furent remis, d'abord à sir
Harris Nicolas et ensuite à M. Forsyth.

Mais quand parut enfin son apologie, la mauvaise chance de sir Hudson,
à ce qu'il semble, ne l'avait pas encore abandonné. Il y avait neuf
ans qu'il était mort quand Forsyth publia la _Captivité de Napoléon à
Sainte-Hélène_, qui devait venger cette mémoire tant insultée et si
négligée. L'ouvrage est en trois gros volumes; il représente le résumé
des innombrables paperasses de Lowe, condensées par cet honnête auteur
que Brougham, en souvenir d'un précédent livre, appelait «mon cher
Hortensius». Le résultat des efforts de Forsyth est, il faut en
convenir, un amas de documents impénétrable, une chose pleine d'ennui
à propos d'une époque qu'on aurait cru qu'il était impossible de
rendre ennuyeuse: un livre indigeste couronné par un index stérile.
Nous ne demandons pas mieux que d'attribuer les défauts du livre au
héros plutôt qu'au biographe. Ce n'est pas notre affaire; mais, en
tant que défense de Lowe, à quoi bon un plaidoyer qu'on ne peut lire?
M. Seaton, en creusant dans cette mine de Forsyth, en a tiré les
matériaux d'un livre où il y a plus de vie et qui peut servir à la
réfutation d'O'Meara.

Enfin, si mauvais qu'il soit, l'ouvrage de Forsyth aura rendu aux
chercheurs un double service. Il offre un arsenal de documents qui ont
trait à ces événements, et il fournit les moyens de contrôler et de
mettre dans tout leur jour la mauvaise foi et les mensonges d'O'Meara.



CHAPITRE VI.

LA QUESTION DU TITRE.


En discutant le caractère de Lowe, on ne peut manquer de soulever
d'autres questions: les griefs de Napoléon, considérés en eux-mêmes,
et le degré de responsabilité que ces griefs doivent faire peser sur
le gouverneur. Ces griefs peuvent être rangés en trois groupes: le
titre, le budget, la garde du prisonnier. La question du titre est, de
beaucoup, la plus importante des trois. Car ce ne fut pas seulement la
source d'où découla la moitié des ennuis de la captivité, mais elle
devint un obstacle insurmontable aux relations personnelles, un
empêchement absolu pour toute discussion amiable des autres griefs.

Nous avons donné le texte complet de la malencontreuse lettre par
laquelle Lowe invitait Napoléon à dîner. C'était, de toute façon, une
sottise, mais le gouverneur devait savoir qu'elle contenait une phrase
qui devait immanquablement empêcher Napoléon d'en tenir compte. Elle
le désignait sous le nom de général Bonaparte. Napoléon considérait
cette appellation comme une insulte. Lorsqu'il avait débarqué dans
l'île, Cockburn lui envoya une invitation à un bal, adressée au
«Général Bonaparte». En la recevant des mains de Bertrand, Napoléon
avait dit au grand-maréchal: «Il faut renvoyer cela au général
Bonaparte; la dernière fois que j'ai entendu parler de lui, ce fut à
la bataille des Pyramides et à celle de Mont-Thabor».

Mais, d'ordinaire, il ne traitait pas cette affaire aussi gaiement. Ce
n'était pas, disait-il, qu'il tînt particulièrement à son titre
d'empereur. Mais, dès qu'on avait l'air de le mettre en question, son
devoir était de le maintenir. Nous ne pouvons, en ce qui nous
concerne, concevoir sur quoi l'on se fondait pour lui disputer ce
titre. Il avait été reconnu comme empereur par toutes les puissances
de l'Europe, la Grande-Bretagne exceptée. La Grande-Bretagne elle-même
l'avait reconnu comme premier consul; elle s'était montrée prête à
signer la paix avec lui deux fois, à Paris et à Châtillon. Il avait
été sacré par le Pape en personne; il avait été solennellement
couronné deux fois, comme empereur et comme roi. Toutes les
consécrations que peuvent donner au titre impérial la tradition, la
religion, la diplomatie, il les avait reçues et il avait été le plus
puissant empereur qu'eût vu le monde depuis Charlemagne. En France,
les titres qu'il avait donnés, ses maréchaux, ses ducs, ses
chevaliers, tous étaient reconnus. C'était reconnaître implicitement
la souveraineté d'où ils étaient sortis. Les commissaires nommés pour
accompagner Napoléon à l'île d'Elbe, avaient l'ordre exprès de lui
donner le titre d'empereur avec tous les honneurs dus à ce rang.
Wellington avait l'habitude, lorsqu'il envoyait un message à Joseph,
simple créature temporaire de Napoléon, de le traiter en roi. Il
semble donc impossible de deviner pour quelle raison, à moins que ce
ne fût dans un esprit de mesquine taquinerie, nos ministres refusaient
de reconnaître l'entrée de Napoléon dans la famille des rois. Car
ainsi que le cardinal Consalvi le déclarait à Vienne, en 1814, «il ne
faudrait pas supposer que le pape soit allé à Paris pour consacrer et
couronner un homme de paille». Mais ce refus était la clef de leur
politique, ils s'y obstinaient énergiquement. C'est là un critérium
qui peut montrer la sagesse et la portée d'esprit de ce ministère.
Dans l'acte que le Parlement vota pour le «retenir en prison de
manière plus effective,» on a grand soin de le désigner sous le nom de
Napoléon Buonaparte, comme pour nier qu'il eût jamais été Français. Ce
serait navrant, si ce n'était grotesque.

Cockburn avait résolument inauguré, à son bord, cette solennelle
bouffonnerie. Peu après le débarquement, il répondit, dans les termes
que voici, à une lettre au cours de laquelle le comte Bertrand
mentionnait le nom de l'Empereur: «Monsieur, j'ai l'honneur de vous
accuser réception de votre lettre en date d'hier. Cette lettre
m'oblige à vous expliquer officiellement que je n'ai point
connaissance d'un empereur quelconque demeurant dans cette île, ni
d'une personne revêtue de cette dignité ayant, comme vous me le dites,
voyagé avec moi sur le _Northumberland_. Pour ce qui vous concerne,
ainsi que les autres officiers de distinction qui vous ont accompagné
ici...,» et il continue sur ce ton. Napoléon était un de ces
«officiers de distinction»! Cockburn envoie complaisamment cette
correspondance à Bathurst, avec une note où il est question du
général Buonaparte, car il suppose que «par le mot d'Empereur, M.
Bertrand entendait désigner cet individu». C'en est trop, même pour
Forsyth!

Lowe continua cette enfantine affectation avec une fidélité
scrupuleuse. Hobhouse envoya à Napoléon son livre sur les Cent-Jours,
avec cette dédicace sur la première page: _«Imperatori Napoleoni»_.
Quoique l'inscription, interprétée littéralement, signifiât simplement
«Au général Bonaparte», Lowe crut de son devoir de l'intercepter. A
cette occasion, il posa un principe. Il avait permis que des lettres,
adressées «à l'Empereur» lui fussent remises lorsqu'elles émanaient de
ses parents ou de ses anciens sujets, «mais ceci venait d'un Anglais»!
Un certain M. Elphinstone, reconnaissant pour les soins donnés à un
frère blessé à Waterloo, lui envoya de Chine un jeu d'échecs. Lowe fit
des difficultés pour les laisser passer, parce qu'on y voyait un N
couronné. Nous serions tenté de demander si le linge de Napoléon,
marqué, comme il l'était, du chiffre proscrit, fut admis à l'honneur
d'être blanchi à Sainte-Hélène.

Il serait facile de multiplier les exemples de la puérilité de Lowe à
cet égard. Nous n'en ajouterons qu'un seul. Trois semaines avant sa
mort, le prisonnier envoya, en signe de souvenir, aux officiers du 20e
régiment la _Vie de Marlborough_ par Coxe. Malheureusement, le titre
impérial était inscrit ou gravé sur la première page, et le présent
fut refusé sur l'ordre du gouverneur. Il est probable qu'à l'heure où
nous sommes le 20e régiment ne serait pas fâché de posséder la _Vie_
d'un des plus grands généraux anglais donnée par le plus grand des
généraux français[8].

  [8] On est heureux d'apprendre que les officiers refusèrent de
  s'incliner devant l'injonction de Lowe. Ils en appelèrent au
  commandant en chef. Celui-ci répondit qu'«un tel cadeau, offert par
  Napoléon à un régiment anglais, lui faisait grand plaisir», et il
  fit rendre au régiment le volume timbré aux armes impériales.
  (_History of the XXth Regiment_, p. 167.)--_Note communiquée par
  l'auteur._

Il est humiliant d'avoir à ajouter que cette mesquine persécution dura
plus longtemps que Napoléon lui-même. Sur le cercueil de l'Empereur,
ses serviteurs voulaient inscrire ce simple nom, Napoléon, avec le
lieu et la date de sa naissance et de sa mort. Sir Hudson Lowe refusa
son consentement, à moins que l'on n'ajoutât le nom de Bonaparte. Mais
les serviteurs de l'Empereur ne purent accepter une désignation que
l'Empereur n'avait jamais voulu admettre. De sorte que le cercueil ne
porta point de nom. Cela semble incroyable, mais cela est.

Sur quoi se fondait le gouvernement anglais pour prendre une attitude
si peu digne et si peu généreuse? Scott nous donne les raisons de
cette conduite avec le ton douloureusement apologétique de son Caleb
Balderstone, lorsqu'il sert le souper d'Edgar Ravenswood[9]. Les
voici, paraît-il:

«Il n'y avait aucune raison pour que la Grande-Bretagne, par pitié ou
par courtoisie, accordât à son prisonnier un titre qu'elle lui avait
refusé _en droit_, alors même qu'il était, _en fait_, le maître de
l'Empire français.» La phrase serait plus exacte si on lui donnait la
forme suivante (et, dans ce cas, elle se réfuterait toute seule): «Il
n'y avait aucune raison pour que la Grande-Bretagne, alors qu'elle
n'avait rien à gagner en échange, donnât à son prisonnier un titre
qu'elle avait été parfaitement disposée à reconnaître, lorsqu'il y
avait quelque profit à tirer de cette concession.» En effet, elle
avait régulièrement accrédité les lords Yarmouth et Lauderdale pour
traiter avec lui en 1806. L'Empereur et son représentant sont
officiellement reconnus dans les protocoles du Congrès de Châtillon,
où Napoléon et le Prince Régent envoyèrent des plénipotentiaires, et
où, sans la défiance, ou le fatalisme, ou la folie de Napoléon, ils
eussent l'un et l'autre signé la paix. Il y a donc quelque chose qui
rappelle le cas de l'autruche dans l'acte de l'Angleterre, lorsqu'elle
dénia le titre d'empereur à Napoléon. Et, en présence des souvenirs de
1806 et de 1814, on trouve un peu violente, pour ne rien dire de plus,
l'affirmation de Scott lorsqu'il prétend que «jamais, à aucune
occasion, soit directement, soit indirectement, la Grande-Bretagne
n'avait reconnu le droit de son prisonnier à être considéré comme
prince souverain». Auprès de qui accrédite-t-on des plénipotentiaires,
si ce n'est auprès des souverains ou des républiques? Et qui a le
droit de les envoyer à un Congrès diplomatique, si ce n'est ces mêmes
autorités? Faut-il croire que, quand Yarmouth et Lauderdale se
rendirent à Paris munis de leurs pleins pouvoirs, ou quand Castlereagh
et Caulaincourt, à Châtillon, comparèrent leurs lettres de créance, le
gouvernement anglais n'a pas alors, indirectement, sinon directement,
reconnu Napoléon comme empereur? A qui donc Yarmouth et Lauderdale
avaient-ils affaire en 1806? Avec qui traitait Castlereagh en 1814? On
nous assure, et de bonne source, qu'au moment des négociations pour
la paix d'Amiens, les Anglais se déclarèrent prêts à reconnaître le
premier Consul comme roi de France. Napoléon fit la sourde oreille.
Pasquier, un critique impartial, fait remarquer qu'à Châtillon,
l'Angleterre, qui avait si longtemps et si obstinément refusé de
reconnaître Napoléon comme Empereur des Français, se montra, parmi les
puissances, la plus désireuse de traiter avec lui, comme avec un
souverain dont la légitimité eût été établie par des titres
irrécusables.

  [9] Dans _La Fiancée de Lammermoor_.

Auprès de qui et en quelle qualité était accrédité sir Neil Campbell à
l'île d'Elbe? Par le protocole du 27 avril 1814, la Grande-Bretagne
avait reconnu l'île d'Elbe comme souveraineté indépendante. Qui donc
en était le souverain? Était-ce Bonaparte? Mais sir Neil signa
officiellement des documents qui le désignaient comme S. M. l'Empereur
Napoléon.

Il est vrai que l'Angleterre avait le droit de se rappeler avec un
juste orgueil que, lorsque tout le continent s'était incliné devant
lui, elle seule n'avait jamais plié le genou et qu'elle avait refusé
de le reconnaître comme empereur. C'était là un triomphe de sa
politique et un des plus amers désappointements de Napoléon. Mais
n'est-il pas également vrai que ce fait même lui donnait la plus
magnifique occasion de déployer une magnanimité qui ne lui eût rien
coûté et qui l'aurait élevée plus haut encore, en accordant, comme une
faveur, à un ennemi vaincu le titre d'honneur qu'elle n'avait jamais
reconnu comme un droit au triomphant dominateur de l'Occident?

«Le motif véritable, nous dit Scott, était bien autrement profond. Une
fois reconnu empereur, il s'ensuivait qu'il devait être traité comme
tel sous tous les rapports. Ainsi il eût été impossible de faire
exécuter les règlements qui étaient absolument nécessaires pour
assurer la garde du prisonnier.»

Pour que les ministres eussent jugé une telle raison «profonde», il
fallait qu'ils ne le fussent guère eux-mêmes. Car, à toute prétention
qu'eût pu mettre en avant Napoléon, il eût été facile d'opposer, s'il
en avait été besoin, des précédents tirés de son propre règne. Selon
nous, on aurait pu soutenir,--et la thèse eût été aussi exacte que
flatteuse pour Napoléon,--que les circonstances, comme le prisonnier,
étaient sans précédents dans l'histoire. Jamais, auparavant, la paix
et la sécurité de l'univers n'avaient réclamé comme première et
indispensable condition l'incarcération d'un seul individu. Mais, pour
un gouvernement épris des précédents, il eût suffi d'alléguer le cas
du roi d'Espagne, Ferdinand, interné à Valençay dans la plus sévère
des réclusions. Napoléon aurait pu répondre qu'il n'avait jamais
reconnu Ferdinand comme roi, et pourtant il l'était, en vertu de
l'abdication de son père, par l'acquiescement des Espagnols et par
droit héréditaire. La réponse de Napoléon n'aurait fait que préparer
des arguments à nos ministres. Ils eussent fait remarquer qu'eux non
plus ne l'avaient jamais reconnu.

Mais il y avait un précédent encore plus important. Il existe un
souverain dont les prétentions dominent les royaumes, les empires, qui
s'élève autant au-dessus des trônes et des princes de la terre que
ceux-ci, à leur tour, s'élèvent au-dessus de leurs propres sujets. Le
Pape revendique une autorité qui ne le cède qu'au gouvernement divin,
si, même, elle ne s'identifie avec lui. Il se prétend le vice-régent
et le représentant de Dieu sur la terre, celui qui donne et retire les
couronnes. Napoléon se glorifiait d'être un monarque revêtu de la
consécration religieuse. Or, cette consécration, il l'avait reçue du
Pape. Et, pourtant, ce personnage auguste, source et dispensateur de
la souveraineté, se vit, sans avoir été dépouillé de son caractère
sacré, mis en prison par Napoléon, non pas comme Napoléon le fut
lui-même, mais comme le sont les malfaiteurs dans les lieux ordinaires
de détention. On ne perdit point le temps, alors, à discuter la
question du respect dû à une tête couronnée, pas plus qu'on ne songea
un moment à nier la dignité pontificale. Le porteur du triple diadème
fut mis sous clef par Napoléon, parce que cela entrait dans sa
politique d'agir ainsi; absolument comme Napoléon fut mis en prison,
dans l'intérêt et pour la sûreté de la coalition européenne.

Nous pensons donc que Napoléon avait démontré d'une manière
convaincante qu'il ne considérait pas comme impossible d'emprisonner
un souverain ou de tenir un souverain en prison sans accepter ses
prétentions aux immunités attachées à ce titre. Il n'aurait donc eu,
sur ce point, à opposer à nos gouvernants aucun argument qu'ils
n'eussent pu aisément discuter.

«Mais, demande sir Walter Scott, si on le reconnaissait comme empereur
des Français, de quel pays, alors, Louis XVIII était-il le roi?» Ici,
nous retrouvons l'excellent serviteur des Ravenswood. C'est la queue
du gigot de mouton que Scott nous sert là, et il enchérit encore sur
son Caleb.

D'abord, Napoléon ne prit jamais le titre d'empereur de France et, à
Sainte-Hélène, ne demanda qu'à être appelé simplement «l'Empereur
Napoléon». Il ne pouvait entrer dans la pensée de personne que ce
titre causât le moindre préjudice au souverain effectif de la France,
car ce titre n'impliquait aucune désignation territoriale. Il eût pu
être concédé à l'empereur de l'île d'Elbe.

D'ailleurs, des ministres anglais ne pouvaient se retrancher derrière
un argument plus absurde. Car ils représentaient le seul gouvernement
qui se fût jamais rendu coupable de l'usurpation qu'ils faisaient
semblant de redouter. Pendant plus de quarante ans, leur souverain
actuel s'était intitulé roi de France, quoique, pendant les trois
quarts de ce temps, Louis XV et Louis XVI eussent, en fait, occupé le
trône de France. Pendant trente-trois années,--jusqu'en 1793,--il y
avait eu à la fois deux rois de France et, des deux, le roi de la
Grande-Bretagne était l'agresseur et le prétendant, sans l'ombre d'un
droit. Le roi d'Angleterre avait renoncé à son titre français sous le
Consulat, lorsque l'Union avec l'Irlande rendit nécessaire l'adoption
d'une nouvelle formule. Peut-être le désir de se concilier Napoléon y
entrait-il pour quelque chose. Mais l'objection spéciale présentée par
Scott n'en avait pas moins la plus mauvaise grâce du monde, venant des
ministres de George III ou de tout autre souverain anglais postérieur
à Édouard III. Pures questions de forme et d'étiquette, dira-t-on.
Mais toute cette discussion du titre ne roule pas sur autre chose.

On peut s'étonner que Scott, l'antiquaire, eût oublié ces détails. En
tout cas, il est heureux pour les ministres anglais qu'ils n'aient pas
employé cet argument avec Napoléon, qui se serait jeté comme un faucon
sur une prétention si facile à retourner contre eux. De plus, il leur
aurait rappelé qu'il avait conservé à Charles IV les titres et les
prérogatives de la royauté, bien qu'il eût placé son frère Joseph sur
le trône d'Espagne.

Scott, que nous citons textuellement parce que ses raisonnements sur
ce sujet sont particulièrement nets et faciles à suivre, refuse à
Napoléon le titre d'empereur, non seulement au point de vue de la
France, mais au point de vue de l'île d'Elbe. «En violant le traité de
Paris Napoléon renonçait implicitement à ses droits sur la
souveraineté de l'île d'Elbe; et les Alliés étaient si loin de
reconnaître sa reprise de possession de la souveraineté en France, que
le Congrès de Vienne le déclara hors la loi.» Nous ne connaissons
aucun acte par lequel Napoléon ait, formellement ou implicitement,
renoncé à l'«empire» de l'île d'Elbe. Lorsqu'il débarqua au golfe
Jouan, nous devons supposer qu'il était, au point de vue du droit
strict, l'empereur de l'île d'Elbe faisant la guerre au roi de France.
Mais, de toutes façons, c'est un enfantillage qui ne vaut pas la peine
d'être discuté.

Il est parfaitement vrai que le Congrès de Vienne a mis Napoléon hors
la loi. «En violant la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe,
Bonaparte a détruit le seul titre auquel fût attachée son existence...
Les puissances, en conséquence, déclarent que Napoléon Bonaparte
s'est placé en dehors de la société civile et politique, et qu'il
s'est livré à la vindicte publique comme ennemi et perturbateur du
repos universel.» C'est là un véritable anathème en abrégé.
L'excommunication papale du moyen âge ou la sentence du Sanhédrin qui
condamnait Spinoza, étaient plus prolixes, mais non plus effectives.
Malheureusement, la première violation du pacte qui l'établissait à
l'île d'Elbe ne vint pas de Napoléon, mais des Alliés.

La primordiale, l'indispensable nécessité pour Napoléon, soit à l'île
d'Elbe, soit partout ailleurs, c'était de subsister. A cet effet, les
signataires du traité avaient stipulé qu'il recevrait une pension
annuelle de deux millions de francs, inscrite au Grand-Livre de
France, que sa famille toucherait un revenu de deux millions et demi,
que son fils serait reconnu héritier des duchés de Parme, Plaisance et
Guastalla, et qu'il prendrait d'ores et déjà le titre de prince de ces
États. Aucune de ces stipulations, dont son abdication était le prix,
n'avait été observée lorsque l'Empereur quitta l'île d'Elbe. Ni lui ni
sa famille n'avaient touché un sou. Les empereurs de Russie et
d'Autriche, ainsi que lord Castlereagh, pressèrent Talleyrand
d'exécuter le traité. Ils insistèrent sur ce point, comme sur une
question d'honneur et de bonne foi. Talleyrand ne put que répondre
vaguement qu'il y avait du danger à fournir des fonds qui pourraient
être employés à subventionner des intrigues. A son maître, il se
contenta d'insinuer que les puissances paraissaient sérieuses dans
leurs remontrances, et qu'il y aurait peut-être moyen d'imaginer un
arrangement par lequel on amènerait l'Angleterre à fournir cet argent.
C'est, comme on le voit, une histoire d'ignominie et de promesses
violées, mais Napoléon n'y a trempé en rien. Lorsque vint l'échéance
et que le payement du subside fut réclamé en son nom, le gouvernement
français ne répondit même pas. Napoléon, à Sainte-Hélène, n'indiqua
pas moins de dix violations, importantes et incontestables, de la
convention, commises à son préjudice par les Alliés.

Lafayette, ennemi passionné de l'Empire, déclare que la politique
des Bourbons semblait avoir pour but constant de pousser Napoléon
à un coup de désespoir. On volait les Bonaparte, écrit-il. Non
seulement on ne payait pas à Napoléon l'indemnité stipulée, mais
les ministres se vantaient d'avoir violé les engagements pris
envers lui. On demanda--Lafayette insiste sur ce point en dépit des
contradictions--son transfert à Sainte-Hélène, et on en donna
insidieusement avis à Napoléon, comme si ce plan eût été à la veille
de s'exécuter. Des projets d'assassinat furent soumis au gouvernement
et en reçurent un bienveillant accueil. Mais nous aurions pu nous
dispenser de rappeler ces circonstances, qui n'ont rien à voir avec
les stipulations du traité. Tout ce que nous voulons établir, c'est
que ce sont les Alliés qui violèrent le traité de Fontainebleau, et
non pas Napoléon; que, tout au contraire, il l'observa fidèlement et
que ce fut seulement en présence de la non-exécution flagrante du
traité qu'il quitta l'île d'Elbe et débarqua en France. En fait, il
était parfaitement fondé à soutenir qu'en conséquence de l'inexécution
du traité, il était chassé de l'île d'Elbe par la famine. Nous ne
prétendons pas que ce fût là son seul, ou même son principal motif,
pour quitter l'île. Nous voulons seulement opposer cet argument à
l'assertion des Alliés, qui l'ont mis hors la loi sous prétexte qu'il
avait foulé aux pieds la convention. S'il était correct, en droit
international, de le mettre hors la loi pour violation du traité, tous
les souverains alliés auraient mérité également d'être mis hors la
loi.

D'ailleurs, après la promulgation du décret de mise hors la loi, la
situation s'était modifiée au profit de Napoléon, car la France, par
un plébiscite, avait sanctionné ce qu'il avait fait. C'est la mode de
se moquer des plébiscites, et ils ne donnent pas toujours un verdict
auquel on puisse se fier. Mais c'était alors la seule manière de
connaître l'opinion de la France, la seule forme de ratification à
laquelle il fût possible de recourir. La volonté de la nation amnistia
ou approuva le retour, de même qu'elle permit aux Bourbons de se
retirer en silence, sans qu'un bras se levât pour les arrêter ou pour
les défendre. C'eût été, peut-être, attendre un peu trop de la
coalition que de supposer qu'elle pourrait prendre un instant en
considération un fait aussi insignifiant que la volonté de la nation.
Mais on a peine à s'expliquer pourquoi l'élu de la nation devait être
placé hors de l'humanité, alors que l'homme qu'elle avait rejeté,
celui qui avait violé sciemment et volontairement le traité de
Fontainebleau, était remis sur le trône en grande pompe.

Mais, dira-t-on peut-être, si le gouvernement anglais, en cette
circonstance, eut une conduite mesquine et méprisable, la conduite de
Napoléon ne fut-elle pas plus mesquine encore et plus méprisable?
N'aurait-il pas dû s'élever au-dessus de ces misérables discussions?
Que lui importait? Son nom, sa gloire, n'avaient rien à redouter.
Est-ce que Bacon se plaindrait de ne pas être connu sous le nom de
vicomte Saint-Albans? Personne songera-t-il jamais à demander, comme
l'a dit Pitt, si Nelson était comte, vicomte ou baron?

Ce point de vue est loin de nous déplaire. Nous admettrons sans la
moindre difficulté que Napoléon était monté à un faîte dans l'histoire
qui domine de bien haut la région des titres, et que le nom du général
Bonaparte, le jeune aigle qui arracha le coeur du sein de la gloire
pour s'en repaître, vaut, à nos yeux, plus que le titre de premier
consul ou d'empereur. Nous nous rappelons que Charles-Quint, lorsqu'on
vint lui annoncer que la Diète avait accepté son abdication, dit ces
mots: «Dorénavant, le nom de Charles me suffira, car je ne suis plus
rien.» A partir de ce jour, il voulut qu'on lui adressât la parole,
non comme à l'empereur, mais comme à un homme privé. Il employait des
cachets dont il s'était servi dans sa jeunesse, sans couronne, sans
aigle, sans Toison d'or ni autre insigne. Il refusa des fleurs qu'on
lui avait envoyées, parce qu'elles étaient contenues dans un panier
qui portait la couronne impériale.

Mais, d'autre part, il faut songer que Napoléon était, dans toute la
force du terme,--comme Napoléon III l'a dit de lui-même,--un empereur
parvenu. Peu importait à Charles-Quint, l'héritier de la moitié du
monde et le descendant de cent rois, de quel nom il serait appelé
après son abdication, car rien ne pouvait le dépouiller de son sang ni
de sa naissance. Et puis, Charles voulait se faire moine. Il avait
quitté la terre. Son regard était au ciel; il avait perdu le monde
entier pour gagner son âme. Mais, quand il s'agit du second fils d'un
petit avocat d'Ajaccio, qui avait beaucoup d'enfants et peu de
revenus, les mêmes considérations ne peuvent s'appliquer et les mêmes
pensées ne pouvaient venir.

Les habitudes, les sensations de la souveraineté lui étaient plus
précieuses, plus essentielles, à lui qui les avait conquises par des
efforts surhumains, qu'elles ne pouvaient l'être à ceux qui les
avaient héritées, sans discussion et sans difficulté. Cette
idiosyncrasie, il la porta jusqu'à un degré qui leur eût semblé
absurde. Le titre d'empereur de l'île d'Elbe a, en lui-même, quelque
chose de burlesque. Dans sa hutte de Longwood, le grand-maréchal
Bertrand dépasse quelques-uns des personnages sur les lèvres desquels
Offenbach a mis ses couplets. Des princes nés dans la pourpre s'en
seraient aperçus et auraient reculé devant le ridicule que de tels
rapprochements ne pouvaient manquer de faire retomber sur les
vénérables attributs de la souveraineté véritable. Mais, pour
Napoléon, le titre d'empereur représentait le point culminant de son
éblouissante carrière, et il refusa de s'en dessaisir sur l'ordre d'un
étranger et d'un ennemi.

Si c'était là tout ce qu'on peut alléguer pour sa justification, ce
serait, en vérité, bien peu de chose. Mais ce n'est là qu'une faible
partie des raisons à faire valoir. Napoléon voyait les choses de plus
haut. Il considérait,--avec raison, croyons-nous,--que lui refuser le
titre d'empereur, c'était insulter la nation française, c'était lui
dénier insolemment le droit de choisir son chef, c'était vouloir rayer
des pages glorieuses de l'histoire des Français, supprimer les dix
magnifiques années de son règne. S'il n'était pas empereur, disait-il,
il n'était pas davantage le général Bonaparte, car la nation était
tout aussi libre de l'élire son souverain qu'elle l'avait été de le
faire général. Il n'avait pas plus de droit à l'un de ces titres qu'à
l'autre. Nous croyons donc qu'en réclamant son titre impérial comme
une affirmation du droit souverain et de l'indépendance du peuple
français, il s'était placé sur un terrain solide.

Quand nous disons que sa position est solide, nous devrions dire
qu'elle est inattaquable. Scott emploie une page singulièrement
malencontreuse à se demander pourquoi Napoléon, qui voulait
s'installer en Angleterre et y vivre incognito, comme Louis XVIII y
avait si longtemps résidé, sous le nom de comte de Lille, n'aurait pas
aussi bien vécu incognito à Sainte-Hélène. «Il semble, dit-il
dédaigneusement, que Napoléon considérât cet abandon de sa dignité
comme une trop grande concession de sa part envers le gouverneur de
Sainte-Hélène.» Voilà une phrase qui a tout lieu de nous surprendre
lorsque nous nous rappelons la situation exceptionnelle de Scott, à
qui lord Bathurst, ancien secrétaire d'État au département des
colonies, avait permis de consulter la correspondance de sir Hudson
Lowe avec les ministres du roi. La vérité est que Napoléon proposa,
d'une manière formelle et après mûre réflexion, de prendre le nom de
«colonel Muiron» ou de «baron Duroc». C'était en septembre ou octobre
1816, et l'Empereur, à cette occasion, rappelait une proposition
identique qu'il avait adressée à Cockburn, huit mois auparavant, par
l'intermédiaire de Montholon. Cette seconde proposition répondait à
une lettre de Lowe à O'Meara, datée du 3 octobre, dans laquelle il
était dit: «S'il (Napoléon) désire adopter un nom supposé, que n'en
propose-t-il un?» Napoléon le prit au mot et, par là, le mit à jamais
dans son tort. La négociation continua pendant plusieurs semaines par
l'intermédiaire d'O'Meara. Une ou deux fois, les hautes parties
contractantes parurent sur le point de s'entendre; mais nous sommes
persuadé que Lowe n'avait qu'un but: gagner du temps afin d'en référer
à son gouvernement. Si nous en croyons Montholon, Lowe suggéra le
titre de comte de Lyon, qui fut rejeté par Napoléon. «Je puis, dit-il,
emprunter le nom d'un ami, mais je ne puis me déguiser sous un titre
féodal.» Cela semble très raisonnable, mais il avait un motif meilleur
encore à donner. Ce même titre avait déjà été discuté au moment de
leur arrivée à Sainte-Hélène, et Napoléon n'avait pas paru éloigné de
l'accepter, jusqu'au moment où Gourgaud avait fait observer que «cela
prêterait au ridicule, les comtes de Lyon étant des chanoines», et que
l'Empereur ne pouvait prendre pour son _incognito_ un titre
ecclésiastique. L'argument était décisif. Cependant le gouverneur
avait consulté le ministère. Dans quels termes, nous ne le savons, car
une des particularités de la confuse compilation de Forsyth, c'est
qu'il ne donne jamais que les réponses de Bathurst. Dans cette
circonstance la réponse fut vraiment extraordinaire. Napoléon avait
proposé un moyen simple et inoffensif de mettre fin à une cause
perpétuelle de froissement, qui, d'ailleurs, créait un obstacle
insurmontable à tout échange de communications: car le gouverneur
considérait comme non avenu tout document qui faisait mention du titre
impérial, et Napoléon ne tenait aucun compte des autres. «Au sujet de
la proposition faite par le général Bonaparte, écrit Bathurst, je
n'aurai probablement aucune instruction à vous donner. Il semblerait
dur de la refuser, et elle pourrait créer de grands embarras si on
l'acceptait formellement.» Nous ne pouvons deviner la nature des
embarras que prévoyait le secrétaire des colonies. Forsyth, cependant,
grâce aux ressources dont il disposait, a été assez heureux pour
pénétrer la pensée du ministre. Il n'y a que les monarques, paraît-il,
qui aient le droit de prendre l'_incognito_, et les ministres ne
pouvaient reconnaître à Napoléon, même de cette façon indirecte, un
privilège qui appartient aux souverains. Ce privilège, beaucoup de
voyageurs en font usage; les criminels eux-mêmes le mettent largement
à profit. Il eût été aussi raisonnable de défendre à un propriétaire
campagnard de se faire appeler «sir» par son garde-chasse, sous
prétexte qu'on donne ce nom aux princes, que de refuser à Napoléon la
permission de prendre un nom supposé, sous prétexte que les souverains
(et bien d'autres!) en prennent un lorsqu'ils voyagent _incognito_.
Nous restons donc dans l'incertitude, d'autant plus que c'est Lowe qui
avait invité Napoléon à se servir de ce privilège. Mais Napoléon avait
ainsi montré sa bonne volonté; il ne pouvait faire davantage; le blâme
et la responsabilité, pour toutes les difficultés que pouvait faire
naître encore la question du titre, ne doivent donc retomber ni sur
Napoléon, ni même sur Lowe, mais sur les ministres de George IV.

Lowe avait fait, pour résoudre la difficulté, une suggestion qui
caractérise bien son manque de tact. Il proposait d'accorder à
Napoléon le titre d'Excellence, «dû à un feld-maréchal». Cette
intelligente tentative n'ayant pas réussi, il trancha le noeud gordien
à sa manière, abandonna le «général», le remplaça par «Napoléon» et
appela l'Empereur «Napoléon Bonaparte», comme on dirait John Robinson.



CHAPITRE VII.

LA QUESTION D'ARGENT.


De la question du titre,--sur laquelle nous avons dû nous étendre,
parce que c'est d'elle que vinrent toutes les difficultés,--nous
passons à la question financière. C'est la plus dégoûtante de toutes;
mais, heureusement, nous pouvons la traiter plus brièvement, parce
qu'elle est subordonnée aux autres. La question du titre, par exemple,
influe sur la question d'argent. Nos gouvernants auraient pu soutenir
que, si Napoléon devait être traité comme un monarque qui a abdiqué,
il était en droit de réclamer un large train de maison. Or, la guerre
avait coûté très cher, et il fallait que le prisonnier n'occasionnât
pas trop de dépense. L'objet le plus dispendieux dans le budget de
Napoléon, c'était sir Hudson Lowe lui-même, qui recevait douze mille
livres de traitement. Napoléon et sa suite (en tout cinquante et une
personnes), devaient coûter huit mille livres. S'il voulait quelque
chose de plus, c'était à lui de le payer à ses frais. La dépense
réelle paraît s'être élevée à quinze ou seize mille livres par an.
Lowe reconnaît que les besoins personnels de Napoléon se bornaient à
très peu de chose; mais, dans l'île, tout était rare et cher, «monté à
des prix extravagants». Le gouverneur fit remarquer, en conséquence,
qu'il était impossible de s'en tenir au minimum fixé par Bathurst. Il
eut la grandeur d'âme d'élever la pension du prisonnier au niveau de
la sienne. Il la fixa à douze mille livres, et, en fait, une certaine
latitude fut laissée au delà de cette somme. Il n'est que juste de
dire que, sur ce point, Lowe se montra un peu moins incapable de
générosité que Bathurst, son chef officiel.

Mais, dans l'intervalle, beaucoup d'incidents étaient survenus. Lowe
avait reçu l'ordre de réduire à huit mille livres les dépenses de ces
cinquante et une personnes, et cela dans l'endroit du monde où tout
était le plus cher, et où, d'après tous les témoignages, les articles
de tout genre, même les objets de consommation, coûtaient trois ou
quatre fois leur valeur ordinaire. Il écrit à Montholon au sujet de la
quantité de viande et de vin consommée par les personnes de la maison.
Napoléon nous semble avoir, à cette phase de l'affaire, traité la
question avec une parfaite convenance. Il dit: «Qu'il fasse comme il
voudra, pourvu qu'il ne m'en parle pas et qu'il me laisse tranquille.»
Sir Walter Scott lui-même regrette que le sentiment impérieux du
devoir à remplir ait poussé Lowe à entretenir l'Empereur de questions
semblables. «Nous aurions souhaité, dit-il, que le gouverneur évitât
d'entrer avec Napoléon lui-même dans la discussion des dépenses
auxquelles donnait lieu sa détention.» L'Empereur posa la question
nettement: «Il marchande ignominieusement notre existence,»
observe-t-il. Et quand Bertrand, pour restreindre les dépenses de la
domesticité, demande un état en double des objets fournis à
l'Empereur par le gouvernement, Napoléon l'en blâme: «Pourquoi mettre
les Anglais dans la confidence de notre intérieur? L'Europe a toutes
ses lunettes dirigées sur nous; le gouverneur va le savoir; la nation
française se déshonore de toute manière.» En même temps, Napoléon ne
dédaigna pas de faire venir son intendant,--il n'avait pas dédaigné
d'en faire autant lorsqu'il était sur le trône,--et il examina ses
comptes. Il essaya de réaliser et réalisa, en effet, quelques
retranchements; mais il ne pouvait discuter ces détails d'intérieur
avec son geôlier.

Alors, nouvelle lettre de Lowe. Napoléon visite la table de ses
serviteurs et trouve qu'ils ont à peine de quoi manger. Nous n'avons
ici d'autre autorité que celle de Las Cases; mais on peut conjecturer,
sans trop d'invraisemblance, que la cuisine avait voulu faire une
réfutation pratique des nouvelles économies introduites dans la
maison. Quoi qu'il en soit, Napoléon donne l'ordre de mettre son
argenterie en pièces et de la vendre. Montholon discute en vain pour
la sauver, et n'obéit qu'à moitié. Trois lots d'argenterie sont vendus
à un tarif fixé par Lowe. Montholon fait servir le dîner de Napoléon
dans de la faïence ordinaire. Napoléon est honteux de lui-même: il ne
peut manger sans dégoût, et, pourtant, c'est dans de la vaisselle de
ce genre qu'il prenait tous ses repas lorsqu'il était petit. «Il faut
convenir, dit-il, que nous sommes de grands enfants.» En effet, il
montre une joie enfantine lorsque, le lendemain, Montholon avoue sa
désobéissance et lui rend les pièces d'argenterie auxquelles il tient
le plus, parfaitement intactes. La vente d'argenterie avait désarmé
Lowe. Il exprima le plus vif regret, dit Montholon. Évidemment, il
avait peur de la désapprobation qu'un pareil scandale pouvait attirer
sur lui. En tout cas, Napoléon resta maître du champ de bataille, et
on ne le tourmenta plus au sujet de l'argent. Bien entendu, toute
l'affaire était une comédie. Napoléon n'avait pas besoin de vendre une
seule cuiller. Il avait des fonds considérables à Paris, et même à
Sainte-Hélène. Pourtant, nous ne pouvons guère le blâmer. En cette
affaire, il luttait contre le gouvernement britannique, et il nous
serait difficile d'admettre que le gouvernement britannique eût raison
contre lui. Dans ce duel, les armes lui faisaient défaut; sa suprême
ressource, c'était, par un moyen quelconque, de frapper les
imaginations, d'émouvoir le monde. Il obtenait ce résultat quand il
brisait son argenterie à coups de marteau. Le fait ne pouvait manquer
d'être connu dans toute l'île; il n'était pas au pouvoir de Lowe de le
tenir secret. Bientôt, ce serait chose de notoriété publique en
Europe. Impuissant, paralysé comme il l'était, c'est lui qui avait
gagné la bataille, et nous ne saurions nous défendre d'un sentiment
d'admiration en comparant la pauvreté des moyens et l'importance du
résultat.

Un peu plus tard, il essaya le même effet sur une moins vaste échelle.
Le combustible vint à manquer à Longwood et Napoléon ordonna à
Noverraz, son valet, de briser son lit et de le brûler. L'incident
causa une émotion profonde parmi les _yamstocks_, (c'est le surnom
qu'on donnait aux habitants de l'île), et la tyrannie du gouverneur,
ajoute gravement Gourgaud, «en est à son dernier soupir».

Évidemment, les coups de théâtre n'étaient pas en dehors de ses
habitudes. Connue tous les grands hommes, il avait une vive
imagination, et cette imagination le rendait extrêmement sensible à
l'effet scénique. Lorsqu'il était sur le trône, il avait fait beaucoup
d'essais dans ce genre, presque toujours avec succès. Il aimait à
dater ses bulletins de victoire du palais d'un roi vaincu; il
s'abandonnait à une colère théâtrale devant un cercle d'ambassadeurs
épouvantés; il jouait, pendant des semaines entières, le rôle d'ami de
coeur avec un autre souverain. Il étudiait ses costumes avec autant de
soin que pourrait le faire un metteur en scène de notre temps. Il
faisait placer dans les rangs, à un point déterminé, des vétérans sur
lesquels on lui avait fourni des détails biographiques, et il les
ravissait en leur montrant qu'il était au fait de leurs services.
Metternich prétend que les nouvelles de victoires étaient préparées
avec la même habileté. On faisait adroitement circuler des rumeurs de
défaite; les ministres prenaient un air embarrassé et abattu; puis,
quand l'anxiété publique était à son comble, le canon tonnait tout à
coup pour annoncer un nouveau triomphe. Ces effets étaient
généralement heureux. La campagne de Russie nous en fournit deux
exemples qui sont plus douteux. L'un des deux prête tout au moins à la
critique; l'autre produisit un vrai sentiment de répulsion. Au milieu
des terribles angoisses de son séjour à Moscou, assiégé par l'incendie
et la famine, guetté par l'hiver et par la déroute, il dicta et envoya
en France un plan détaillé de réorganisation du Théâtre-Français. Il
s'agissait, on le comprend, de pénétrer son état-major de l'aisance et
de la liberté de son esprit, et, en même temps, de persuader à la
France que l'administration de l'Empire était conduite, de Moscou,
avec la même régularité et la même énergie qu'elle eût pu l'être à
Paris. Plus tard, lorsqu'il eut à confesser d'effroyables
catastrophes, il termina le lugubre récit du 29e bulletin par ces
mots: «La santé de l'Empereur n'a jamais été meilleure.» Il calculait
que cette phrase le montrerait comme le demi-dieu supérieur à
l'adversité, et maintiendrait la France dans l'idée qu'après tout la
santé de l'Empereur était la seule chose importante; que les armées
pouvaient passer et disparaître pourvu que lui fût vivant. Peut-être y
avait-il là comme une réminiscence de ce caractère sacré dont Louis
XIV s'était efforcé de revêtir sa personne. En tout cas, on y sentait
s'affirmer une individualité débordante, gigantesque. Nous avons, dans
nos propres annales, quelque chose d'analogue, quoique à un degré bien
différent et avec une toute autre conception. On dit que le texte du
fameux ordre du jour de Nelson, avant la bataille de Trafalgar:
«L'Angleterre compte que chacun fera son devoir,» avait d'abord été
rédigé ainsi: «Nelson compte que chacun fera son devoir.» La
personnalité qui se manifestait chez l'amiral, au moment de gagner sa
suprême victoire, avait paru sublime; le genre humain fut révolté
lorsque le général qui avait conduit un peuple au-devant du désastre
parut ne songer qu'à lui-même, au milieu de la catastrophe.--Hé bien,
peut-être le genre humain n'était-il pas tout à fait juste. La
personnalité s'était développée, chez Napoléon, avec une telle
puissance, qu'il n'était plus capable de s'en dépouiller, alors même
qu'il eût dû, pour obéir aux circonstances, la dissimuler. Et il ne
faut pas oublier qu'au témoignage de ceux qui prirent part à cette
campagne de Russie, tous n'avaient qu'une inquiétude, qu'une question
aux lèvres: «Comment va l'Empereur? La santé de l'Empereur est-elle
toujours bonne?»

Sur cette question de la dépense, O'Meara met dans la bouche de
Napoléon des réflexions que nous sommes disposé à croire authentiques,
parce qu'elles témoignent d'un bon sens éminent. «Vos ministres, par
leur maladroite et scandaleuse parcimonie, nuisent à leur propre
intention, qui est qu'on parle de moi le moins possible, que l'on
m'oublie. Leurs mauvais traitements, et la conduite de cet homme, sont
cause que toute l'Europe parle de moi. Il y a encore des millions
d'êtres humains qui s'intéressent à moi. Si vos ministres avaient été
sages, ils auraient donné carte blanche pour cette maison. C'était la
meilleure manière de se tirer d'un mauvais pas; cela faisait taire
toutes les plaintes et... cela n'aurait guère coûté que seize ou
dix-sept mille livres par an.»

Nous aurions peut-être pardonné au gouvernement la mesquinerie de sa
politique financière envers Napoléon si, en une mémorable
circonstance, elle ne s'était surpassée. Napoléon avait demandé
certains livres, principalement en vue d'écrire ses mémoires. Le
gouvernement fournit les volumes comme une faveur qui n'était pas,
sans doute, incompatible avec «l'absolue sécurité de sa personne».
Mais on lui adressa la facture, ou plutôt une demande de
remboursement. Napoléon donna l'ordre à Bertrand de ne point payer
sans qu'on fournît un compte détaillé. Lorsqu'il mourut, les livres
furent saisis sur l'ordre de Lowe et vendus à Londres pour quelques
centaines de livres, moins du quart de la somme qu'ils avaient coûté.
Le prix avait été primitivement quatorze cents livres, mais Napoléon
avait considérablement ajouté à leur valeur. Beaucoup de ces volumes,
dit Montholon, étaient couverts de notes de la main de Napoléon;
presque tous portaient la trace du travail auquel il s'était livré en
les lisant. Si l'on avait conservé au pays la propriété de ces
précieux volumes, nous aurions été tenté de fermer les yeux sur leur
origine et leur histoire. Mais la politique du gouvernement, qui ne
savait même pas être économe dans son avarice, ni sauver les _pence_
en gaspillant les guinées, perdit à la fois honneur et profit.



CHAPITRE VIII.

LA GARDE DU PRISONNIER.


Le dernier groupe de griefs se rapporte à la garde du prisonnier. Le
premier objet des gouvernements coalisés était, naturellement,
d'empêcher que Napoléon pût, en aucune façon, s'échapper de sa
reclusion et recommencer à troubler le monde. C'est pourquoi ils
choisirent l'île la plus lointaine qui se présenta à leur esprit et
s'appliquèrent à la convertir en une vaste forteresse. Les étrangers
pouvaient à peine dissimuler leur amusement lorsqu'ils voyaient Lowe
ajouter sentinelle sur sentinelle et batterie sur batterie, pour
rendre encore plus inaccessible un lieu déjà imprenable. Et, pourtant,
même avant de quitter l'Angleterre, il avait avoué à Castlereagh qu'il
ne voyait aucune chance possible d'évasion pour Napoléon, sauf le cas
d'une révolte de la garnison. Il n'en augmenta pas moins les
précautions prises, dans une fantastique proportion. Las Cases, dans
une lettre interceptée à Lucien, décrit ces précautions d'une manière
fort amusante, et prétend que les postes établis sur les pics étaient
presque constamment perdus dans les nuages. Montchenu, le commissaire
français, déclare que, dès qu'on avait vu un chien passer quelque
part, immédiatement on plaçait un factionnaire, ou deux, à l'endroit
suspect. Il revient très souvent là-dessus, bien qu'en cette matière
il considérât que sa responsabilité, son intérêt, ne le cédaient qu'à
ceux du gouverneur lui-même. Il énumère avec une précision émouvante
les mesures de sûreté. La plaine de Longwood, où résidait Napoléon,
est, dit-il, séparée du reste de l'île par un effrayant abîme qui
l'entoure complètement, et cet abîme n'est traversé que par une
étroite langue de terre qui n'a pas plus de vingt pieds de large, et
dont la pente est si raide que, si le reste de l'île était aux mains
de dix mille hommes, cinquante suffiraient pour les empêcher d'arriver
à Longwood. Ce chemin est l'unique moyen d'accès. En dépit de ces
difficultés, le 53e régiment, avec un parc d'artillerie et une
compagnie du 66e, est campé auprès du mur où il y a une porte. Plus
loin, du côté de la ville, il y a un poste de vingt hommes, et toute
l'enceinte est gardée par de petits détachements placés en vue les uns
des autres. Le soir, le cordon de sentinelles se resserre tellement
qu'elles se touchent presque. Ajoutez à cela qu'il y a une station
télégraphique au sommet de chaque colline, de sorte qu'en une minute,
deux au plus, le gouverneur peut recevoir des nouvelles de son
prisonnier, partout où il se trouve. Il est donc évident que l'évasion
est une impossibilité absolue et, si le gouverneur la laissait faire,
la façon dont la mer est gardée serait un obstacle insurmontable, car,
de tous les points d'observation, un navire qui s'approche peut être
signalé à soixante milles de la côte. Lorsqu'on en aperçoit un, on
tire un coup de canon. Deux bricks de guerre croisent incessamment
autour de l'île, jour et nuit; une frégate monte la garde aux deux
seuls points où il soit possible d'effectuer un débarquement. A ce
propos, remarquons qu'aucun navire,--si l'on excepte quelques navires
anglais munis d'autorisations, tels que les vaisseaux de guerre et les
bateaux chargés d'approvisionner l'île,--n'était autorisé à
communiquer avec la terre.

On voit donc combien étaient peu justifiées les terreurs morbides du
gouverneur. Il eût pu relâcher un peu sa surveillance et laisser
Napoléon libre de galoper à son gré sur ce rocher stérile, sans avoir
éternellement derrière lui un officier d'ordonnance. Sa santé s'en
serait, à coup sûr, mieux trouvée. Peu après son arrivée à
Sainte-Hélène, Napoléon se livra à une gaminerie qui--en y joignant la
remarque qu'elle inspire à l'amiral Cockburn--éclaire la question.
L'Empereur, Bertrand et Gourgaud sortent à cheval, escortés du
capitaine Poppleton. Bertrand prie Poppleton de ne pas tant
s'approcher. L'Empereur et Gourgaud enlèvent leurs montures et perdent
Poppleton, qui, paraît-il, n'était pas brillant cavalier. Désespéré,
il retourne et fait son rapport. L'amiral rit et ne voit dans
l'affaire qu'une simple farce, «une espièglerie de sous-lieutenant».
Il ajoute: «C'est une bonne leçon pour vous; mais de danger, il n'y en
a pas. Mes croisières sont si bien établies autour de l'île que le
diable lui-même n'en sortirait pas!» C'est précisément ce que Lowe
avait dit à Castlereagh.

Plus tard, quand la maladie retint Napoléon chez lui, le gouverneur
s'alarma. Le prisonnier était-il bien véritablement dans la maison? Ou
n'était-il pas en train de se glisser, par quelque ravin abrupt, vers
un bateau sous-marin qui l'attendait? Lowe résolut d'adopter une
ligne de conduite énergique et qui ne prêtât à aucune erreur. Le 29
août 1819, il écrivit à «Napoléon Bonaparte» une lettre par laquelle
il informait le personnage en question que l'officier d'ordonnance
avait l'ordre de le voir chaque jour, quoi qu'il arrivât, et qu'il
était libre d'employer tels moyens qu'il jugerait à propos pour
surmonter les obstacles mis à l'accomplissement de son devoir. Toute
personne de la suite de Napoléon qui résisterait à l'officier et
l'empêcherait d'entrer, serait immédiatement enlevée de Longwood et
tenue responsable de ce qui pourrait s'ensuivre. Si, à dix heures du
matin, l'officier n'avait pas encore vu Napoléon, il devait entrer
dans le vestibule et pénétrer de vive force dans la chambre du
prisonnier. Fier langage, en vérité! Napoléon répond, par
l'intermédiaire de Montholon, que, s'il faut choisir entre la vie dans
des conditions ignominieuses et la mort, il n'hésite pas, et que
celle-ci sera la bienvenue. Par là, il entend, comme il l'avait déjà
dit, qu'il résistera à l'officier par la force. Qu'arrive-t-il? Le 4
septembre, Lowe retire les instructions données. Forsyth oublie de
dire un seul mot de l'incident. Mais Montholon nous fournit toutes les
pièces, et il serait bien difficile de croire à des faux. Et nous
savons que l'affaire n'eut pas de suites, si ce n'est que le
malheureux officier d'ordonnance fut encouragé à de nouveaux efforts
et mena une existence lamentable. Pour voir le prisonnier, il en vint
à de telles extrémités qu'on alla jusqu'à lui conseiller d'avoir
recours au trou de la serrure. Quelquefois, il est plus heureux et
réussit à apercevoir un chapeau qui pourrait couvrir la tête de
Napoléon. Quelquefois, il jette un coup d'oeil à travers une fente et
aperçoit le prisonnier dans son bain. Dans une de ces occasions,
Napoléon l'aperçut, sortit de la baignoire et marcha vers la cachette
du capitaine dans un état d'effrayante nudité. Mais, en général,
l'infortuné capitaine revenait bredouille de cette étrange chasse.

«3 avril. Napoléon continue à demeurer invisible. Je n'ai pas réussi à
l'apercevoir depuis le 25 du mois dernier.... 19 avril. Je suis allé
voir encore Montholon et je lui ai dit que je ne pouvais apercevoir
Napoléon. Il a paru surpris et m'a dit qu'eux m'avaient vu.... Je suis
resté aujourd'hui douze heures sur mes jambes, m'efforçant de voir
Napoléon Bonaparte avant d'y parvenir, et j'ai eu beaucoup de jours
pareils depuis que je suis de service à Longwood.... 23. Je crois bien
que j'ai vu aujourd'hui Napoléon Bonaparte en train de repasser ses
rasoirs dans son cabinet de toilette.» Le malheureux capitaine
Nicholls dit encore dans son rapport: «Je suis obligé de demander la
permission de remarquer qu'hier, pour l'exécution de mon service, j'ai
dû rester debout plus de dix heures, m'efforçant d'apercevoir Napoléon
Bonaparte, soit dans son petit jardin, soit à l'une de ses fenêtres;
mais je n'ai pu y réussir. Durant tout cet espace de temps, j'étais
exposé aux regards et aux observations non seulement des domestiques
français, mais des jardiniers et des gens de service de Longwood.
_Très souvent_, j'ai eu des journées semblables depuis que je suis
chargé de cette surveillance.»

C'est là qu'en étaient descendus, à force de maladresse, le despotique
gouverneur et les ministres, ses chefs. Il ne s'agissait plus de
donner des ordres: «Faites ceci, faites cela;» l'officier de Lowe
avait à mener l'existence d'un mouchard, et d'un mouchard malchanceux,
dont riaient les domestiques, et que le prisonnier, invisible derrière
ses jalousies, suivait d'un oeil moqueur. Napoléon avait gagné la
partie, surtout grâce aux gauches manoeuvres de ses adversaires.

A la fin le prisonnier devint tellement invisible qu'au dire d'un
officier qui se trouvait en garnison dans l'île à l'époque de la mort
de l'Empereur, la première question des habitants de Sainte-Hélène,
lorsque les journaux arrivaient d'Europe, était celle-ci: «Quelles
nouvelles de Bonaparte?»

Y eut-il de sérieuses tentatives pour faire évader Napoléon de
Sainte-Hélène? Nous en doutons. En une certaine circonstance, après
avoir reçu des dépêches de Rio-Janeiro, Lowe doubla, et même tripla,
le nombre des sentinelles décrites par Montchenu! Le gouvernement
français avait découvert «un plan vaste et compliqué» pour s'emparer
de Pernambuco, où, disait-on, 2000 exilés étaient rassemblés. Avec
cette force, on devait tenter un coup, dont la nature n'était pas
expliquée, pour mettre Napoléon en liberté. Un certain colonel Latapie
avait la gloire, paraît-il, d'être l'inventeur de cette bourde «vaste
et compliquée». Un vaisseau sous-marin,--l'éternel cauchemar du
gouvernement anglais,--capable de se tenir au fond de la mer pendant
toute la journée et d'employer la nuit à des manoeuvres d'une activité
extraordinaire, se construisait par les soins d'un contrebandier
appelé Johnstone, «homme d'une audace peu commune», et ami,
croyait-on, d'O'Meara. Mais la structure du navire excita le soupçon
et il fut confisqué par le gouvernement britannique avant d'être
achevé. Notre grand romancier écossais raconte toute l'aventure sans
l'ombre d'un sourire. On construisait un autre vaisseau sous-marin,
d'après le «système Sommariva», à Pernambuco, où la plupart de ces
légendes ont pris naissance.

Si l'on peut en croire Maceroni,--mais on sait combien le personnage
est sujet à caution,--O'Meara, aussitôt rentré en Angleterre, fit de
grands préparatifs pour délivrer Napoléon. «Nous appelâmes à notre
aide, dit Maceroni, la puissance de la vapeur. Des officiers anglais
s'offrirent pour solliciter une permutation et échanger leur garnison
européenne contre un poste à Sainte-Hélène. Mais je ne puis entrer
dans les détails.» On comprendra que nous regrettions cette réserve.
Pourtant, Maceroni est plus explicite sur la question d'argent, qui
fit, d'après lui, avorter la grande entreprise. En effet, on se trouva
enfermé dans un cercle vicieux. La mère de l'Empereur était prête à
donner toute sa fortune à ceux qui auraient tiré son fils de prison.
O'Meara avait besoin immédiatement d'argent comptant pour exécuter son
projet. Impossible, disait-il, de rien faire sans argent. L'argent,
disait-elle, ne pouvait être donné qu'en payement, quand l'entreprise
aurait réussi. Ainsi finit le complot, s'il avait jamais existé. A
cette époque, les Bonaparte étaient sur leurs gardes lorsqu'on leur
apportait un nouveau plan d'évasion, avec la demande de fonds qui en
était l'inévitable corollaire.

Par bonheur, Forsyth nous a conservé quelques-uns de ces projets qui
effrayèrent tant nos ministres et leur représentant à Sainte-Hélène.
Deux lettres anonymes, stupides et inintelligibles, adressées à des
négociants de Londres; une autre, contenant «d'obscures allusions à
Sainte-Hélène, Philadelphie et Cracovie», adressée à un habitant de
cette dernière ville; des renseignements relatifs à certain navire
rapide qu'on équipait dans la rivière d'Hudson pour le compte d'un
nommé Carpenter: telles sont les informations qui inspirent à notre
gouvernement les plus méticuleuses précautions. Forsyth lui-même
s'interrompt dans son récit à propos de je ne sais quel mystérieux
navire, et remarque que ce devait être le _Flying Dutchman_, le
vaisseau-fantôme. A la fin, une nuance tragique se mêle à la farce.
Quelques mois seulement avant la mort, Bathurst exprime la conviction
que Napoléon médite de s'évader. En effet, l'évasion suprême était
proche.

D'autre part, le témoignage de Montholon est net et clair. Le
capitaine d'un navire offrit, à deux reprises, d'emmener Napoléon dans
un bateau. Il demandait un million de francs, payable au moment où
l'Empereur mettrait le pied sur le sol américain. Napoléon, sans un
moment d'hésitation refusa d'examiner cette offre. Montholon est
convaincu qu'il ne l'aurait accueillie en aucun cas, quand même il eût
été possible à un bateau d'accoster au seul point d'embarquement, et
quand même Napoléon eût réussi, comme il l'aurait fallu, à se tenir
caché toute la journée dans un ravin et à descendre, la nuit, jusqu'à
la côte, au risque de se rompre le cou cent fois dans l'opération.

De son côté «le comte Las Cases propose à l'Empereur un plan
d'évasion. Le général Gourgaud croit à la possibilité de la réussite.
L'Empereur discute les chances, mais dit nettement que, fussent-elles
toutes favorables, il ne se refuserait pas moins à une tentative
d'évasion». Sur quoi, Montholon écrit dans son journal ces lignes
significatives: «Un plan d'évasion est soumis à l'Empereur. Il
l'écoute sans intérêt et demande le Dictionnaire historique.»

Nous ne croyons pas davantage, nous l'avons déjà dit, que Napoléon ait
eu un instant la pensée de s'évader déguisé en garçon de restaurant,
ou dans un panier de linge sale. En 1818, le gouvernement russe, dans
un mémoire adressé aux plénipotentiaires du Congrès d'Aix-la-Chapelle,
prétendit qu'un projet d'évasion praticable avait été soumis à
l'Empereur. C'était au moment où les armées alliées venaient d'évacuer
le sol de la France. On ajoutait que l'Empereur avait ajourné
l'exécution du projet. C'est Gourgaud qui avait affirmé le fait, et il
faut, probablement, reconnaître là une de ces légendes fantastiques
avec lesquelles cet officier s'amusait à chatouiller la crédulité,
toujours prompte à s'émouvoir, de sir Hudson Lowe.

Napoléon souhaitait-il réellement de s'échapper? Nous avons sur ce
point les plus sérieuses raisons de douter.

Où s'enfuir? Les États-Unis de l'Amérique du Nord, le lieu qu'il avait
primitivement choisi, étaient le seul refuge possible. Or, il était
persuadé qu'il y serait assassiné par les émissaires du gouvernement
des Bourbons. A toutes les offres d'évasion, sa réponse invariable
était, d'après Montholon: «Je ne serais pas six mois en Amérique sans
être assassiné par les sicaires du comte d'Artois. Voyez à l'île
d'Elbe: est-ce qu'on n'a pas organisé mon assassinat? Sans ce brave
Corse que le hasard avait placé comme maréchal-des-logis de
gendarmerie à Bastia et, qui m'a fait prévenir du départ pour
Porto-Ferrajo du garde du corps qui a tout avoué à Drouot, j'étais
assassiné. D'ailleurs, il faut toujours obéir à sa destinée. Tout est
écrit là-haut. Il n'y a que mon martyre qui puisse rendre la couronne
à ma dynastie. Je ne vois en Amérique qu'assassinat ou oubli. J'aime
mieux Sainte-Hélène.» On vient encore lui proposer un plan d'évasion
et, de nouveau, il insiste sur l'argument dynastique: «Il vaut mieux
pour mon fils que je sois ici. S'il vit, mon martyre lui rendra la
couronne.»

Pour un homme d'âge moyen, corpulent et alourdi, tenter de s'échapper
d'un rocher solitaire, gardé par des forces considérables et surveillé
par des croiseurs vigilants, afin de gagner, après un long et
périlleux voyage sur l'Océan, une contrée où il s'attendait à être
assassiné, semble, en tout état de cause, un projet parfaitement
absurde. Cependant, telles sont bien là les conditions dans lesquelles
se présentait l'idée d'évasion. Nous les avons plutôt atténuées, car
nous n'avons pas encore parlé du principal obstacle.

Napoléon était usé. Il avait posé la loi, avec une netteté admirable,
pour les autres et pour lui-même, quand il avait dit, à Austerlitz, à
propos d'un de ses généraux: «Ordener est usé. On n'a qu'un temps pour
la guerre. J'y serai bon encore six ans; après quoi moi-même je devrai
m'arrêter.» Chose étrange: son jugement s'est trouvé littéralement
exact. Il s'écoule six ans et un mois d'Austerlitz à la campagne de
Russie, qu'il aurait évitée s'il avait observé la règle formulée par
lui-même. Il est à remarquer que, pendant toute l'année 1812, et,
notamment à la bataille de Borodino où il parut si abattu, les
officiers attachés à sa personne, comme Ségur, notèrent chez lui une
diminution considérable de santé et d'énergie. Ségur semble attribuer
la morbide et fiévreuse activité qui le jeta dans cette fatale
campagne à une maladie constitutionnelle. Quelques passages saillants
du journal de Duroc, son serviteur et son ami intime, qui ont trait
aux premiers événements de cette guerre, nous ont été conservés et
confirment l'opinion exprimée par Ségur. «7 août. L'Empereur a été
physiquement très souffrant; il a pris de l'opium préparé par
Méthivier: «Duroc, il faut marcher ou mourir. Un Empereur meurt debout
et, alors il ne meurt pas.... Il faut en finir avec cette fièvre de
doute.» Quand il revint, le changement fut encore plus visible.
Chaptal, qui observait son maître en homme de science, dit que le
changement était considérable. En 1809 Napoléon était devenu gros, et,
dès ce moment, dans une certaine mesure, la décadence avait commencé.
Après Moscou, Chaptal nota une transformation bien plus grande encore.
On remarquait quelque chose de défectueux dans la suite de ses idées.
Sa conversation était toute en exclamations incohérentes, en saillies
d'imagination. Ce n'était plus la même force de caractère, la même
passion et la même puissance de travail; monter à cheval le fatiguait.
Une somnolence l'envahissait avec les plaisirs de la table. Il est
vrai que, quand il fut traqué, poussé à bout, il se battit en
désespéré et dirigea une merveilleuse campagne défensive en 1814.
Mais c'était le dernier éclair de génie du conquérant. Il ne cessa
pas, sans doute, d'être un grand capitaine. Il pouvait encore faire
des plans dans son cabinet, mais, sur le champ de bataille, il n'était
plus si actif, si formidable. La supériorité sans rivale de sa
jeunesse avait disparu.

A l'île d'Elbe recommença la dégénérescence physique. Une activité
terrible était devenue nécessaire à son existence. L'énergie refoulée,
le changement qu'il avait fallu imposer à toutes ses habitudes,
altérèrent sa santé. De gros il devint obèse; ce fut le grand
changement qui frappa ses adhérents lorsqu'ils le revirent aux
Tuileries en mars 1815. Lui-même se servit de ce fait comme d'un
argument pour prouver qu'il avait changé aussi de caractère, et la
façon dont il le fit semble une réminiscence de Shakespeare. Se
frappant l'abdomen des deux mains, il demanda: «Est-ce qu'on est
ambitieux quand on est gras comme moi?» Il n'avait plus cet «air hâve
et affamé», indice de l'homme «dangereux» qui «pense trop». On ne
tarda pas à s'apercevoir, d'ailleurs, que sa santé était atteinte. Son
frère Jérôme le trouva malade; son autre frère, Lucien, déclara
nettement que son état était sérieux, grave même; il a consigné par
écrit, à ce sujet, certains détails qui n'ont pas été imprimés; il
assura plus tard à Thiers que son frère souffrait alors d'une maladie
de vessie. Thiers possédait d'autres témoignages dans le même sens,
quoiqu'il pense,--et M. Henri Houssaye est de son avis,--que l'énergie
déployée par Napoléon dément l'hypothèse d'une maladie véritable.
Savary atteste qu'il pouvait à peine rester en selle sur le champ de
bataille. Lavalette, qui le vit le soir où il quitta Paris pour la
Flandre, dit qu'il souffrait alors cruellement de l'estomac. En tout
cas, il était bien évident que le Napoléon qui revenait en mars 1815
était très différent du Napoléon qui était parti en avril 1814.

Nous irons jusqu'à risquer cette opinion que, quand il revint de l'île
d'Elbe, il se rendait compte que sa carrière de conquérant était
terminée. A l'île d'Elbe, il avait eu, pour la première fois depuis
qu'il était arrivé au pouvoir, le loisir d'apprécier avec calme, et de
sang-froid, sa situation, de se rappeler sa propre maxime sur le court
espace de temps pendant lequel on peut faire heureusement la guerre.
Il comprenait donc, croyons-nous, que la période des conquêtes était
passée pour lui. Mais cela ne veut pas dire que son tempérament
impérieux et passionné aurait jamais pu se couler dans le moule d'un
souverain constitutionnel, ou qu'il aurait su se restreindre, lui et
son armée, à une paix durable. Avec ses maréchaux, il n'aurait eu
probablement aucune difficulté. Mais ses prétoriens auraient été plus
malaisés à satisfaire. D'ailleurs, sa frontière rétrécie, mutilée, eût
été un spectacle douloureux et un aiguillon. Dans l'autre plateau de
la balance, mettez l'épuisement partiel de son peuple et le sien: deux
faits qu'il ne pouvait longtemps se dissimuler.

Pendant les Cent-Jours, quoiqu'il montrât ce qu'on eût, chez tout
autre, appelé de l'énergie, il avait cessé d'être Napoléon. C'était un
autre homme, un homme condamné. «Je ne puis m'empêcher de croire», dit
Pasquier qui était en contact direct et constant avec son entourage,
«que son génie, comme sa force physique, était dans une décadence
profonde.» Il se laissait tracasser par sa nouvelle législature et
montrait une sorte de passivité, symptôme nouveau chez lui et très
significatif. On dit,--c'est Sismondi qui nous l'affirme,--que ses
ministres, à leur grand étonnement, le trouvaient constamment endormi
sur un livre. Une des autres caractéristiques nouvelles et bizarres de
cette période de sa vie, c'était une tendance à tenir des propos sans
fin, qui devaient absorber beaucoup de temps précieux et qui
trahissaient une perplexité secrète, tout à fait étrange chez lui.
Même à la veille de Waterloo, sur le champ de bataille, à la
stupéfaction de Gérard et de Grouchy, il perd des heures à leur parler
de la politique de Paris, de la Chambre et des Jacobins. Cette manie
de disserter venait en partie, dit Mollien, de la lassitude qui
s'emparait de lui après quelques heures de travail. Quand il éprouvait
cette sensation de fatigue, à laquelle il n'était pas habitué, il
demandait à la parole un repos et une diversion. Mais la preuve
frappante de sa métamorphose c'est sa manière d'agir envers Fouché. Il
n'eut pas l'énergie nécessaire pour le traiter comme il eût fallu.
Quand il repassait cette époque à Sainte-Hélène, son grand regret
était de ne pas l'avoir fait pendre ou fusiller. Mais, pendant les
Cent-Jours, depuis le moment où il arrive à Paris jusqu'à celui où il
met le pied sur le pont du _Bellérophon_, il est trompé par Fouché,
trahi par Fouché et, probablement, livré aux Anglais par Fouché.
Napoléon supporte tout cela avec patience, quoiqu'il sache à quoi s'en
tenir. Il s'arrête à un parti qui combinait les inconvénients de tous
les partis possibles. Il avertit Fouché que ses intrigues sont
découvertes et le garde au ministère de la police.

Enfin, il secoue la poussière de Paris, de son parlement et de ses
trahisons; il va rejoindre son armée. On pourrait espérer que, dans
l'atmosphère de la bataille, il va ressaisir sa force, mais il n'en
est rien. La combinaison stratégique par laquelle il lança, rapidement
et sans bruit, son armée dans les Flandres, était, sans doute, digne
de ses meilleurs jours. Mais, quand il arriva au siège des opérations,
sa vitalité, toujours en éveil, autrefois surhumaine, l'avait
abandonné. Lui, jadis si préoccupé de recueillir des nouvelles
précises de l'ennemi, semblait se soucier à peine de demander ou de
recevoir des informations sur les mouvements des alliés. Lui,
autrefois rapide comme la foudre, n'avait plus conscience de la valeur
du temps. Cette prodigieuse célérité de mouvement était l'essence même
de ses anciennes victoires. Or le matin de Ligny et le jour d'après il
perdit des heures précieuses, et, avec elles, peut-être, le succès de
la campagne. Il a lui-même reconnu que, s'il n'avait pas été si
fatigué, il aurait dû passer à cheval la nuit qui précéda Waterloo. En
fait, il monta à cheval à une heure du matin et resta en selle jusqu'à
l'aube.

Enfin vient la suprême bataille. Napoléon semble la suivre avec une
sorte d'apathie. Il assiste à la catastrophe et remarque froidement:
«Il paraît qu'ils sont mêlés». Puis, mettant son cheval au pas, il
s'éloigne du champ de bataille.

Il retourne à Paris, et là il est le même homme. Il arrive à l'Élysée
à six heures du matin, le 21 juin. Il est reçu sur le perron par
Caulaincourt, dont le bras tendre et fidèle le soutient pendant qu'il
pénètre dans le palais. L'armée, dit-il, avait fait des prodiges, mais
une terreur panique l'a saisie; tout a été perdu. Ney s'est conduit
comme un insensé; il m'a fait massacrer toute ma cavalerie.» Quant à
lui, il est suffoqué, épuisé. Il se jette dans un bain chaud et
convoque ses ministres. Lavalette le vit ce matin-là, et donne de son
apparence une description navrante, qui parle aux yeux: «Sitôt qu'il
m'aperçut, il vint à moi avec un rire épileptique, effrayant. «Ah! mon
Dieu! mon Dieu!» dit-il en levant les yeux au ciel, et il fit deux ou
trois tours de chambre. Ce mouvement fut très court. Il reprit son
sang-froid, et demanda ce qui se passait à la Chambre des députés.»
Plus tard, il a reconnu qu'il aurait dû se rendre droit aux Chambres,
tout botté et couvert de boue comme il était, les haranguer, essayer
l'effet de sa personnalité magnétique, et, si elles s'étaient montrées
réfractaires, finir la séance à la Cromwell. Il admet aussi qu'il
aurait dû faire fusiller Fouché immédiatement. Au lieu de cela il
tient un conseil des ministres d'où Fouché qui siège à son côté,
envoie des messages à l'opposition parlementaire pour la rallier. A
mesure que le conseil se prolonge le résultat des manoeuvres du
traître devient manifeste. C'est un moment de détresse suprême et de
désespoir. Ses partisans fidèles, les princes de sa maison, le
supplient de montrer de l'énergie. Napoléon demeure engourdi,
pétrifié. Sa voiture est là, tout attelée, prête à le conduire aux
Chambres: il la congédie. En présence de l'opposition, de l'intrigue,
de la trahison, il est passif; il ne trouve rien à faire. Enfin, à une
seconde réunion du conseil, il signe automatiquement son abdication.
Aussitôt son antichambre se vide, le palais devient un désert.

Cependant, au dehors, les soldats et la multitude l'appellent à grands
cris; ils le supplient de ne pas les abandonner, mais d'organiser et
de diriger la résistance nationale. Un mot de lui, dit son frère, et
ses ennemis de l'intérieur n'existaient plus. C'est là une
exagération, car Lafayette avait mis à profit le temps perdu par
Napoléon et s'était assuré le concours de la garde nationale.
Pourtant, l'enthousiasme était formidable et aurait pu ouvrir la voie
à une révolution triomphante, s'il avait plu à l'Empereur de
l'utiliser dans ce sens. En tout cas, Fouché et ses satellites s'en
alarmèrent, et ils donnèrent à l'Empereur un avertissement. Et lui, à
l'instant, quitte sa capitale et ses amis. Il envoie sa voiture vide
au milieu de ses partisans, comme s'ils étaient ses ennemis, et
s'échappe à la hâte dans une autre voiture.

Il se retire à la Malmaison où il est, de fait, un prisonnier. Il ne
bouge pas; il ne donne plus d'ordres; il passe son temps à lire des
romans. Il ne prendra de mesures ni pour fuir ni pour résister. Une
même journée résout le dilemme. Il est amené à offrir ses services
comme général au gouvernement provisoire. La réponse qu'il reçoit est
un ordre de quitter la France. Sans un mot il obéit. Un quart d'heure
après il est parti.

Arrivé à Rochefort, même apathie, même indécision, même inconscience
du prix qu'ont les minutes qui s'écoulent. Il semble que s'il avait
agi avec promptitude il avait des chances sérieuses de passer en
Amérique. Son frère Joseph lui en avait offert le moyen. Joseph, qui
ressemblait beaucoup à l'Empereur, proposait de prendre sa place
pendant qu'il s'échapperait sur le navire américain à bord duquel lui,
Joseph, parvint à s'enfuir. Mais Napoléon déclara qu'un déguisement,
quel qu'il fût, était au-dessous de sa dignité. Il avait été,
pourtant, d'un avis différent lors de son départ pour l'île d'Elbe.
D'ailleurs, il aurait pu essayer de s'échapper sur un vaisseau neutre
(de nationalité danoise), ou sur un chasse-marée, ou sur une frégate.
Quelques jeunes officiers de marine s'offrirent à servir d'équipage à
un chasse-marée, ou à un canot à rames qui aurait trouvé moyen de
percer le blocus. Mais c'est encore la frégate qui offrait les
meilleures chances de succès, et Maitland, dans son récit, reconnaît
que ces chances étaient considérables. Il y avait alors à l'île d'Aix
deux frégates françaises, sans parler de vaisseaux de moindre tonnage.
Un des capitaines était douteux, sinon hostile. Mais l'autre implora
Napoléon de risquer l'aventure. Il attaquerait le vaisseau anglais
pendant que l'Empereur s'échapperait avec l'autre frégate. En d'autres
temps l'Empereur n'aurait pas hésité à confier César et sa fortune à
cette chance de salut qui se présentait. Mais on eût dit qu'il était
sous l'influence de quelque charme malfaisant. Il louvoyait, il
lanternait, convoquait les personnes de sa suite pour délibérer avec
elles sur le meilleur parti à prendre; il permettait à un ennemi
vigilant de suivre tous ses mouvements; il faisait, en un mot, tout ce
que, peu d'années auparavant, il eût trouvé méprisable s'il l'avait vu
faire à un autre. Enfin, il est incapable d'agir, il se rend à bord du
_Bellérophon_ et, là, s'assoupit sur le pont en lisant une page
d'Ossian. Sa suite confesse à Maitland que son énergie physique et
mentale l'a en grande partie abandonné.

Une fois seulement, durant ce voyage, il parut secouer sa léthargie.
C'était le matin, au lever du jour. Comme le vaisseau rangeait l'île
d'Ouessant, les hommes de garde, à leur surprise indicible, virent
l'Empereur sortir de sa cabine et s'acheminer avec quelque difficulté
vers la poupe. Arrivé là, il demanda à l'officier de quart si cette
côte était bien Ouessant. Puis, prenant un télescope, il demeura le
regard fixé vers la terre. Il resta là, sans bouger, de sept heures
jusqu'aux approches de midi. Ni les officiers du navire, ni les
personnes de sa suite lorsqu'elles le virent absorbé ainsi, ne se
permirent de troubler sa douloureuse contemplation. A la fin, lorsque
la côte s'effaça à l'horizon, il se retourna, cachant de son mieux son
visage navré, et s'accrocha au bras de Bertrand, qui le soutint
jusqu'à sa cabine. C'est la dernière fois qu'il vit la France.

A Sainte-Hélène son engourdissement devint, naturellement, plus
prononcé. Lui-même en était stupéfait. Il passait des heures dans son
lit ou dans son bain. Bientôt, il prit l'habitude de ne s'habiller que
tard dans l'après-midi. Il était surpris de sentir qu'il était mieux
dans son lit, lui qui trouvait autrefois la journée trop courte pour
l'action.

Tel était l'homme qui, au jugement du gouvernement anglais et de sir
Hudson Lowe, était capable de se glisser le long d'une falaise
inaccessible, sans être aperçu par des sentinelles partout présentes,
et de passer, sans que personne pût dire comment, à travers un cordon
de croiseurs vigilants, pour aller, encore une fois, bouleverser
l'univers! On peut dire, sans crainte d'erreur, que Napoléon, eût-il
réalisé l'impossible et réussi à s'évader, n'eût jamais pu troubler
sérieusement le monde, si ce n'est par son nom et son souvenir[10].
Mais cette évasion était chose impraticable. Quand même on lui aurait
donné la liberté de parcourir l'île tout entière, quand même on aurait
fait disparaître tous les factionnaires, il ne pouvait songer un
moment, dans l'état physique où il se trouvait, et si l'on suppose une
surveillance ordinaire et la présence de croiseurs gardant bien la
côte, à quitter l'île, à moins que le gouverneur ne fût de connivence
avec lui. Napoléon a pu quelquefois espérer qu'il sortirait de
Sainte-Hélène, mais,--nous en sommes convaincu,--il ne crut jamais une
évasion possible. Gourgaud rapporte un projet de ce genre, mais
c'était une plaisanterie lancée par l'Empereur, après le dîner, au
milieu des rires. Le peu d'espoir qu'il conservât, il le fondait sur
l'action de l'opposition dans le Parlement ou sur l'avènement au trône
de la princesse Charlotte. Aussi pria-t-il Malcolm et Gourgaud
d'exposer à cette princesse tous ses sujets de plainte.

  [10] Scott discute ce point et donne à ce sujet une anecdote qui
  amusa fort Napoléon lui-même. Un grenadier qui le vit débarquer à
  Sainte-Hélène s'écria: «On nous disait qu'il se faisait vieux. Le
  diable l'emporte! Il a encore quarante campagnes dans le ventre.»

Napoléon avait le pouvoir, lorsqu'il lui plaisait, de vivre en pleine
illusion. Pendant la campagne de Russie, par exemple, il avait donné
ordre à ses maréchaux d'opérer avec des armées qu'il savait ne plus
exister. Ils se récriaient, et lui, alors, de dire simplement:
«Pourquoi m'ôter mon calme?» Lorsque les Alliés envahirent la France,
il déclarait compter beaucoup sur l'armée du maréchal Macdonald.
«Voulez-vous passer mon armée en revue? dit le maréchal au comte
Beugnot. Ce ne sera pas long. Elle se compose de moi-même et de mon
chef d'état-major. Comme matériel: quatre chaises de paille et une
table de sapin.» Pendant la campagne de 1814, l'Empereur expliquait
ses plans à Marmont. Le maréchal devait faire telle et telle chose
«avec son corps de 10000 hommes». Toutes les fois que l'Empereur
répétait ce chiffre, Marmont l'interrompait pour dire qu'il n'en avait
que 3000. Napoléon s'entêta jusqu'au bout: «Marmont, avec ses 10000
hommes.» Le plus curieux exemple en ce genre est donné par Méneval.
«Lorsque l'Empereur, dit-il, additionnait les chiffres de ses soldats,
il faisait toujours des erreurs dans l'addition et grossissait
invariablement le total.» Ainsi, à Sainte-Hélène, nous croyons qu'il
s'était persuadé à lui-même qu'il serait mis en liberté si lord
Holland devenait premier ministre, ou si la princesse Charlotte
montait sur le trône. Quelquefois même il se déclara convaincu que les
frais de sa détention détermineraient le gouvernement britannique à le
relâcher. On apportait quelquefois à Longwood des bruits
extraordinaires qui étaient probablement dus à l'imagination des
nouvellistes de Jamestown. Un jour, par exemple, O'Meara informe
Napoléon que la Garde impériale s'est retirée dans les Cévennes et que
toute la France est en insurrection; quant à l'effet produit par cette
nouvelle à sensation, on nous apprend seulement que l'Empereur a fait
une partie de reversi. Un autre jour, c'est Montholon qui revient de
Jamestown où il a lu les journaux. Il déclare que la France entière
demande l'Empereur, que tout se lève en sa faveur et que la
Grande-Bretagne est à son dernier soupir. Nous doutons fort que
Napoléon ait attaché la moindre foi à des rapports de ce genre. Nous
croyons qu'il gardait bien peu d'espoir, de quelque nature que ce fût.
Mais le peu qu'il en avait conservé reposait sur la princesse
Charlotte et sur lord Holland, parce que lui et--ce qui était bien
plus important--lady Holland avaient embrassé sa cause avec
enthousiasme; la princesse Charlotte, partie parce qu'elle était
censée avoir exprimé de la sympathie pour lui, et partie, peut-être,
parce qu'elle avait épousé le prince Léopold, qui avait demandé à être
son aide de camp. «Ma foi, dit l'Empereur, celui-là est bien heureux
que je ne l'aie pas nommé aide de camp lorsqu'il me l'a demandé, car
s'il l'avait été il ne s'asseoirait pas sur les marches du trône
d'Angleterre.»

Il y avait une cause de danger qui était parfaitement connue de Lowe,
ainsi que du commissaire français, et à laquelle il était difficile de
parer: c'était la fascination qu'exerçait personnellement le
prisonnier. Montchenu ne cesse de déplorer ce fait inquiétant. On ne
quitte jamais Napoléon, dit-il, sans éprouver le plus grand
enthousiasme. «Si j'étais à votre place, disait-il à Lowe, je ne
permettrais pas à un seul étranger de visiter Longwood, car ils le
quittent tous transportés de dévouement et ils rapportent ce
sentiment-là en Europe.» «Ce qui m'a frappé c'est l'ascendant énorme
que cet homme, entouré de gardes, de rochers, de précipices, a encore
sur les esprits. Tout à Sainte-Hélène se ressent de sa supériorité.
Les Français tremblent à son aspect et se croient trop heureux de le
servir.... Les Anglais n'en approchent plus qu'avec timidité.
Ceux-mêmes qui le gardent briguent un regard, un entretien, un mot.
Personne n'ose le traiter en égal.» Ces symptômes alarmants étaient
rapprochés d'un autre symptôme qui ne l'était pas moins: les manières
séduisantes du prisonnier. Il entrait dans une ferme, s'asseyait pour
causer avec les habitants; ceux-ci le recevaient avec une joie mêlée
de respect. Il parlait même aux esclaves et leur donnait de l'argent.
Un peu plus, et on allait l'adorer. Le gouverneur était effrayé, à en
perdre l'esprit, de ce nouveau et indéfinissable danger qui menaçait
la sécurité de l'île. C'est pourquoi il se hâta de rétrécir les
limites du domaine de Napoléon, de façon qu'aucun cultivateur n'y pût
demeurer.



CHAPITRE IX.

LORD BATHURST.


Le commissaire russe, après avoir passé près de trois ans à
Sainte-Hélène, écrivait à son gouvernement: «Il n'y a rien de plus
absurde, de plus impolitique, de moins généreux et de moins délicat
que la conduite des Anglais envers Napoléon.» Il ne serait pas juste,
pourtant, ni équitable, d'imputer à Lowe ou à Cockburn la
responsabilité de ces ignominies, ou de leur attribuer le principe
général d'après lequel l'Empereur fut traité. Ils ne faisaient
qu'exécuter à la lettre, et de façon grossière, une sordide et brutale
politique. Ce sont les ministres anglais qui sont responsables,
ensemble et séparément, pour le traitement que subit Napoléon et que,
chose assez étrange, les partisans de Lowe ont condamné comme les
autres. «Le grand coupable, dit le plus énergique avocat de Lowe, ce
fut le gouvernement anglais, dont la conduite, considérée en
elle-même, fut absolument dépourvue de dignité, en même temps qu'elle
manquait de loyauté et de justice envers sir Hudson Lowe.» Mais on
cesse de s'étonner lorsqu'on se rappelle qui étaient ces ministres, et
ce qu'ils étaient. M. Vandal, dans un des plus éloquents passages de
son beau livre, fait remarquer que la victoire finale de la
Grande-Bretagne sur Napoléon était le triomphe de l'obstination sur
le génie. «Les hommes qui gouvernaient à Londres, jetés par la maladie
de George III dans un chaos de difficultés, placés entre un roi fou et
un régent décrié, en butte aux attaques virulentes de l'opposition, à
la révolte des intérêts lésés, aux plaintes de la Cité, entourés d'un
peuple sans pain et d'un commerce aux abois... désespérèrent parfois
de maintenir Wellesley sous Lisbonne. Cependant, dans ce péril
extrême, aucun d'eux ne songe à céder, à solliciter, à accepter même
la paix, à sacrifier l'orgueil et la cause britanniques, et rarement
des hommes d'État ont opposé, à la violence déchaînée des événements,
aux assauts réitérés du sort, plus admirable exemple de sang-froid et
de flegmatique courage. Quels sont donc ces hommes? Parmi eux, pas un
ministre d'un grand renom, d'un passé glorieux, d'une intelligence
supérieure: les successeurs de Pitt... n'ont hérité que de sa
constance, de son opiniâtreté et de ses haines. Sachant qu'ils portent
en eux les destinées de la patrie et celles du monde, ils puisent dans
ce sentiment une vertu d'énergie et de patience qui les égale aux plus
grands.» Liverpool, Eldon, Bathurst, Castlereagh et Sidmouth, étaient
des hommes dont il est impossible de dire que leurs noms brillent dans
l'histoire. Ils avaient, du moins, senti qu'ils devaient lutter
énergiquement jusqu'au bout: soutenus dans toute cette lutte par les
victoires de leurs marins, par la robuste résignation de leurs
compatriotes et, finalement, par des succès militaires, ils étaient
venus à bout de l'épreuve et en étaient sortis victorieux. Mais la
victoire ne leur avait pas appris à être magnanimes. Ils s'étaient
emparés de leur grand ennemi; leur premier désir était que quelqu'un
leur rendît le service de le pendre ou de le fusiller à leur place:
faute de quoi, ils se résolurent à le mettre sous clef, comme un
_pickpocket_. Ce qu'ils voyaient le plus clairement, c'est qu'il leur
avait coûté déjà beaucoup d'ennuis et beaucoup d'argent, et qu'il
devait maintenant leur en coûter le moins possible. C'étaient des
hommes honnêtes, agissant d'après leurs lumières: on peut seulement
regretter que les hommes fussent si médiocres et les lumières si
troubles.

Le ministre spécialement chargé de mettre cette politique à exécution
était lord Bathurst, secrétaire d'État pour les deux départements
réunis de la guerre et des colonies. Qui était Bathurst?

Il est difficile de le dire. Nous savons qu'il était le petit-fils de
ce lord Bathurst qui fut nonagénaire et qui, soixante ans après son
élévation à la pairie, fut promu au rang de comte. C'est ce Bathurst
qui, dans le dernier mois de sa vie, à quatre-vingt-dix ans, s'attira,
de Burke, la fameuse apostrophe que l'on sait. Nous savons encore que
notre Bathurst, le Bathurst de 1815, était le fils du second lord
Bathurst, qui fut le plus incapable des lords chanceliers. Quant à
lui, il était un de ces produits bizarres de notre système politique,
qui trouvent le moyen d'occuper les charges les plus en vue et de
rester parfaitement obscurs. Il avait dirigé le Foreign Office.
Maintenant, il était et devait demeurer quinze ans secrétaire d'État.
Pourtant, on a beau fouiller nos dictionnaires biographiques les plus
minutieux, on ne trouvera rien de plus que la sèche énumération de ses
emplois officiels, la date de sa naissance et celle de sa mort.

A présent, il était responsable de Napoléon. Il fit comprendre à Lowe,
en termes positifs, que l'Empereur devait être traité, jusqu'à nouvel
ordre, comme prisonnier de guerre; mais qu'on devait lui accorder
«toutes les libertés compatibles avec la sécurité absolue de sa
personne». Il fit alors voter par le Parlement un acte, nécessaire
peut-être, mais d'une sévérité draconienne. Tout sujet anglais qui
aiderait à faire évader Napoléon, ou qui, après son évasion, lui
prêterait son concours en mer, serait passible de mort, et le bénéfice
de clergie ne serait point admis en sa faveur. Lowe, disons-le en
passant, faisait de fréquentes allusions à cet acte pour en tirer de
délicates railleries à l'adresse des commissaires: «Après tout,
disait-il, je n'ai pas le droit de vous pendre.» Cependant, Bathurst
serrait l'écrou tous les jours davantage. La table et l'entretien de
la maison de Napoléon ne devaient pas excéder huit mille livres.
C'était à lui de payer tous ceux qui l'avaient suivi, officiers et
valets. Le service devait être immédiatement réduit de quatre
personnes. Comme on n'indiquait ni le nom ni la qualité de ces quatre
personnes, il était clair que l'on désirait, tout simplement,
supprimer quatre bouches à nourrir. Après quoi, l'on persuaderait aux
autres de le quitter, sous prétexte que leur présence ajoutait
considérablement aux dépenses.

On peut donc présumer que «toute la liberté, compatible avec la
sécurité de sa personne», qui lui avait été laissée de communiquer
avec quelques compatriotes et d'être servi par ses propres
domestiques, allait être, autant que possible, supprimée. De plus,
Lowe devait rendre les liens du prisonnier plus étroits que n'avait
fait Cockburn. Aucune lettre ne parviendrait à Napoléon sinon par
l'intermédiaire de Lowe. La faculté que l'amiral avait accordée à
Bertrand de donner des cartes d'admission, autorisant les personnes
qui venaient voir Napoléon à traverser le cordon des factionnaires,
lui fut retirée. Tous les Français appartenant à la maison de
l'Empereur, eurent à signer une déclaration par laquelle ils
promettaient de se soumettre aux règlements dont leur maître était
l'objet. Ainsi de suite. Bathurst attachait une grande importance à
enfermer Napoléon dans une sorte d'enceinte, close par une grille
qu'il envoya d'Angleterre et qui était destinée à mettre le sceau à
toutes les précautions prises. «Nous considérons, écrit-il, que c'est
un point très important, surtout en attendant l'arrivée de la grille
de fer, de s'assurer, à une heure avancée de la soirée et le matin de
bonne heure, que le prisonnier est en sûreté.» Mais il semble qu'on
trouva difficile de pousser la contrainte trop loin. Car l'intérêt
inspiré par le captif était extrême. Le public se disputait les
moindres miettes d'information venant de Sainte-Hélène. L'avidité, à
cet égard, devint telle, qu'il était presque impossible d'empêcher la
presse de s'emparer des lettres les plus intimes provenant de là-bas.
Une dame qui revenait de Sainte-Hélène en 1817 raconte que,
lorsqu'elle débarqua à Portsmouth, les passagers furent assaillis par
une foule appartenant à toutes les classes de la société, qui semblait
prête à les mettre en pièces pour obtenir des renseignements sur le
prisonnier. A peine furent-ils arrivés à l'hôtel, que des étrangers
fondirent sur eux avec des portraits de Napoléon, afin de savoir si
ces portraits étaient ressemblants. C'est pour cette raison que le
livre de Warden, qui ne valait rien, eut un succès fou. Et celui de
Santni, qui ne valait pas mieux, obtint une vogue semblable. Il eut
sept éditions en quinze jours: du moins, c'est l'auteur qui l'affirme.

Lord Holland souleva un débat à la Chambre des Lords sur la façon dont
était traité Napoléon. Et à partir de ce moment il règne un ton plus
humain dans les prescriptions de Bathurst. La lettre qu'il écrivit à
Lowe un mois après le débat est conçue dans un esprit qu'on pourrait
presque qualifier de poli. «Vous pouvez l'assurer que vous êtes
disposé à rendre sa situation plus agréable en lui fournissant toutes
les publications nouvelles.... Il serait bon, je crois, d'ajouter
qu'il n'existe dans ce pays aucun parti pris de lui refuser
satisfaction en ce qui touche le service de sa table et,
particulièrement, la consommation du vin.» Plus tard, dans la même
année, il permet de dépasser le maximum de 12000 livres, «si cette
somme est reconnue insuffisante pour entretenir la maison d'un
officier général de distinction». Napoléon, on le voit, a reçu de
l'avancement. De général en retrait d'emploi il est promu officier
général de distinction.

Il semble que Bathurst fût digne de Lowe, comme Lowe était digne de
Bathurst. Tous deux paraissent avoir eu le même idéal en matière de
tact et de bon goût.

En veut-on un exemple? La plaie de Sainte-Hélène, ce sont les rats. Le
secrétaire d'État écrit à ce sujet au gouverneur: «Vous recevrez une
lettre particulière de M. Goulburn relative aux graves désagréments
que lui causent (à Napoléon) les nombreux rats dont la maison est
infestée. Il y a quelque chose de comique dans cette plainte, venant
d'un monarque déchu, _et le fait semble en contradiction avec la
sagacité qu'on prête à ces animaux_. Aussi n'est-il guère probable que
l'on ait choisi, pour le mettre en avant, un pareil sujet de
doléances, à moins d'y être forcé. Il est cependant possible que le
grand nombre de ces animaux cause un ennui réel. _Bien que j'aie lieu
de croire que leur multiplication est due à la négligence de ses
domestiques_,--_négligence qu'il encourage probablement_,--il me
paraît convenable, à tous les points de vue, de faire une enquête sur
l'étendue du mal et d'y porter remède.» Nous ne pouvons nous rappeler
aucune plainte de Napoléon à ce sujet, bien que sa maison fût remplie
de ces dégoûtantes bêtes. Mais ce fait n'ôte rien de leur saveur
aux spirituelles plaisanteries du secrétaire d'État que nous avons
mises en italiques. Peut-être trouvera-t-on, cependant, qu'il va un
peu loin lorsqu'il insinue que l'Empereur,--si délicat en ces
matières,--encouragea volontairement la négligence de ses serviteurs,
dans l'intention de pousser à la multiplication des rats.

Quand Napoléon se meurt, Bathurst fait entendre une note vraiment
sublime. «S'il est réellement malade, écrit-il, ce sera peut-être une
consolation pour lui d'apprendre que les nouvelles répétées qui se
sont répandues sur le déclin de sa santé n'ont pas été reçues ici avec
indifférence. Vous transmettrez donc au général Buonaparte
l'expression du vif intérêt avec lequel Sa Majesté a accueilli le
rapport de sa maladie, et du désir qu'éprouve Sa Majesté de lui faire
donner tous les soulagements que sa situation comporte. Vous
assurerez le général Buonaparte qu'il n'est point d'allégement,
résultant d'un surcroît de soins médicaux ou de quelque arrangement
compatible avec la sûreté de sa personne (et Sa Majesté ne peut
entendre par là donner aucune espérance d'un transfert,) que Sa
Majesté ne soit désireuse d'accorder, etc.» C'était le comble, le
dernier mot, le _nec plus ultra_ de Bathurst. Par bonheur, lorsque ce
rare morceau arriva à Sainte-Hélène, le prisonnier était allé là où la
sympathie de Georges IV, exprimée par Bathurst, ne pouvait plus
l'atteindre. Scott croit que cette lettre eût été pour lui une
consolation. Une telle appréciation ne se discute pas.

Toute cette correspondance, du moins ce que nous en avons lu, est
sordide, lamentable.

Il faut, sans doute, songer à l'épuisement de cette guerre, aux sommes
énormes qu'elle avait coûtées; il faut faire la part du désir bien
naturel qu'on avait de ne pas laisser s'échapper le grand perturbateur
de la paix publique. Tout cela admis, il nous semble à nous, sur la
fin du siècle où ces événements se passèrent, qu'il y eut là un
mélange de bassesse et de lâcheté; mais la responsabilité de cet
ignominieux épisode, de cette politique de mouchards et d'harpagons,
n'est pas à Sainte-Hélène avec les Lowe et les Cockburn: elle est à
Londres avec les Liverpool et les Bathurst, quoique les ministres
aient essayé, comme on l'a vu, de se dégager de la sinistre renommée
de Lowe, en lui faisant, à son retour, le plus glacial des accueils.



CHAPITRE X.

LES PERSONNAGES DU DRAME.


Les personnages de cette longue tragédie ne sont pas nombreux, et
quelques-uns,--les Poppleton et autres semblables,--traversent
seulement la scène, muets et impalpables comme des ombres. Par
exemple, ce Poppleton dont le nom revient à chaque instant, nous ne
savons rien de lui, si ce n'est qu'il remplit longtemps les fonctions
d'officier d'ordonnance à Longwood, qu'il était un cavalier des plus
médiocres, qu'il s'amusait quelquefois à déterrer des pommes de terre,
et qu'en quittant Longwood il accepta en cachette une tabatière, comme
présent d'adieu de Napoléon, un des plus grands crimes que Lowe pût
inscrire dans son code particulier. Çà et là nous apercevons quelques
silhouettes d'un relief bien accusé: ainsi l'amiral qui succéda à
Malcolm et dont Napoléon nous a donné un croquis. «Il me rappelle ces
petits patrons hollandais, toujours gris, que j'ai vus aux Pays-Bas,
assis à table, une pipe aux dents, un fromage et une bouteille de
genièvre devant eux.» Mais il est d'autres noms que l'on rencontre à
chaque page des différents récits de Sainte-Hélène. Ce sont d'abord
les membres de la petite cour de l'Empereur. Parmi les personnes dont
il n'a pas encore été question, Bertrand, le grand-maréchal, et sa
femme, occupent naturellement le premier rang.

Bertrand a un grand mérite qui le distingue des autres: il n'a pas
écrit de livre, il se tait. Agréable contraste avec Gourgaud et Las
Cases, si abondants en confidences et si prodigues de révélations sur
leur propre personne! Il semble que Bertrand fût un excellent
officier. Napoléon a souvent répété que c'était le meilleur officier
du génie qu'il y eût au monde. Mais cela pourrait bien avoir été dit
pour taquiner Gourgaud. Il était dévoué à son maître, mais ne l'était
pas moins à sa femme. Cette double allégeance, qui avait déjà amené
des difficultés à l'île d'Elbe, lui causa des embarras perpétuels avec
l'Empereur, qui s'en montra choqué jusque sur son lit de mort. En
revanche Bertrand résista aux prières de sa femme qui le suppliait de
ne pas accompagner l'Empereur à Sainte-Hélène. Il resta jusqu'au bout,
non sans avoir songé plus d'une fois à s'éloigner. Dans son loyal
silence, il reste la figure la plus sympathique de ce groupe qui
entoure l'Empereur. Pour une raison ou pour une autre, il était
l'objet de la haine particulière de Lowe, mais Henry, l'ami du
gouverneur, et tous les autres témoins impartiaux, disent du bien de
lui. Napoléon, à son lit de mort, ordonna à Bertrand de se réconcilier
avec Lowe, et, en effet, il y eut une réconciliation après la mort de
l'Empereur.

Mme Bertrand était, dit-on, une créole anglaise de naissance. Elle
était, du côté anglais, nièce de lord Dillon, et, du côté créole,
parente de l'impératrice Joséphine. Son origine britannique avait été
cause qu'à l'île d'Elbe on l'avait soupçonnée d'être sympathique aux
Anglais. Mais il est impossible de découvrir chez elle la moindre
trace d'une pareille tendance. Elle paraît avoir été une personne
extrêmement séduisante. «C'était, dit une dame anglaise fixée dans
l'île, une femme tout à fait attrayante et pleine de charme. Elle
parlait l'anglais avec une aisance parfaite, mais avec un léger
soupçon d'accent français. Elle était grande, d'extérieur imposant,
mais elle se penchait légèrement, d'un mouvement élégant qui diminuait
sa haute taille et ajoutait à sa grâce. Ses yeux noirs étaient
brillants, doux, animés. Sa démarche était celle d'une jeune reine qui
est habituée à exiger l'admiration, mais qui sait la gagner et la
retenir.» Son caractère, pourtant, connaissait les orages de la
passion créole. Lorsqu'elle apprit que Napoléon allait être conduit à
Sainte-Hélène, elle se jeta dans la cabine de l'Empereur, fit une
scène violente et essaya ensuite de se noyer. Tout cet épisode, y
compris la tentative de suicide, n'a rien de précisément tragique.
Comme elle avait déjà le corps à moitié sorti par la fenêtre de la
cabine et que son mari la retenait de l'intérieur, Savary, qui avait
une vieille animosité contre elle, criait au milieu de rires fous:
«Laissez-la! mais laissez-la donc!» Maitland eut de fréquentes
disputes avec elle quand elle était à bord du _Bellérophon_ et cet
état de guerre aboutit à une scène où, perdant le peu de patience qui
lui restait, il lui déclara qu'elle n'avait pas le sens commun et la
pria de ne plus lui adresser dorénavant la parole. Ce qui n'empêche
pas que, plus tard, dans cette même journée, lorsqu'elle quitta le
navire, elle vint vers le capitaine d'un air conciliant et amical,
«qui lui faisait le plus grand honneur»; elle lui rappela ce qu'il
avait dit le matin et ajouta qu'elle voulait quand même lui serrer la
main, «car Dieu sait, conclut la pauvre dame, si nous nous reverrons
jamais!» Maitland la définit en deux mots «une bonne mère, une
excellente épouse, avec une foule de qualités», quoique «peut-être un
peu prompte à s'emporter». Forsyth dit qu'elle paraît avoir gagné la
bienveillance et l'affection de tous ceux qui la connaissaient. On a
d'elle un joli mot. Elle eut un enfant à Sainte-Hélène, et le présenta
à l'Empereur comme le premier Français qui fût arrivé à Longwood sans
la permission de lord Bathurst. Mme de Montholon rapporte que, durant
cette longue et morne captivité, elle vécut en parfaite intelligence
avec cette charmante femme. Après le départ de Mme de Montholon elle
resta deux ans sans avoir la compagnie d'aucune de ses compatriotes,
et elle était obligée de demander l'agrément de Lowe quand elle
éprouvait le besoin de voir un peu de monde. Personne n'avait fait de
plus grands sacrifices que Mme Bertrand pour accompagner l'Empereur et
son mari. Elle adorait le luxe et le monde. Elle était accoutumée à
tenir une des premières places dans une cour splendide. Elle avait, à
Trieste, joué les vice-reines pour son propre compte. Ses enfants,
dont la beauté était merveilleuse, arrivaient à un âge où leur
éducation aurait pu être sa grande préoccupation. Mais, la première
émotion passée, elle prit sans se plaindre le chemin de cette Sibérie
des Tropiques. Il semble qu'elle se soit appliquée à remplir le rôle
de conciliatrice au milieu de cette cour si petite, et qui, pourtant,
offrait un si vaste champ au déploiement de cette providentielle
mission.

La personnalité de M. et de Mme de Montholon ne nous apparaît que
vaguement, bien que leurs noms tiennent une large place dans les
annales de la captivité. Montholon descendait d'une ancienne famille;
il se prétendait, du droit de ses ancêtres, titulaire d'une pairie
anglaise ou irlandaise. Un de ses aïeux avait, assure-t-on, sauvé la
vie de Richard Coeur de Lion, et, en raison de cet exploit, avait été
créé comte de Lee et baron O'Brien. Montholon était,--toujours d'après
la même tradition,--l'héritier de ces titres, mais les recherches les
plus minutieuses n'ont pu établir le fait. Quoi qu'il en soit,
Napoléon l'avait connu quand il n'était encore qu'un enfant de dix
ans. Lorsqu'il habitait en Corse avec sa mère, remariée à M. de
Sémonville, il avait reçu des leçons de mathématiques de son futur
souverain alors capitaine d'artillerie. Il s'était ensuite rencontré
au collège avec Lucien et Jérôme, et avec Eugène de Beauharnais. Il
avait donc été, on le voit, mêlé à toute la carrière de Napoléon, et
il était, de plus, rattaché à l'Empire par le mariage de sa soeur avec
le noble et chevaleresque Macdonald. C'était la curieuse destinée de
Montholon d'avoir connu Napoléon durant les années obscures de sa
jeunesse, d'avoir été associé aux splendeurs de l'Empire, de suivre
son maître dans l'exil, de veiller près de son lit de mort avec la
tendresse d'un fils, de vivre assez pour prendre part à la romanesque
entreprise de Boulogne et pour partager la captivité du troisième
Napoléon pendant le même nombre d'années qu'il avait partagé la
captivité du premier. Il passa six ans de sa vie dans l'une de ces
prisons et six ans dans l'autre. Il vit le rétablissement de l'Empire,
que Gourgaud manqua de quelques mois. Mais Gourgaud--le fait est
caractéristique--était opposé au Prince président.

Heureusement pour Montholon, son dévouement était un dévouement
aveugle. Nous disons «heureusement», car il n'y avait de place dans la
petite cour que pour un dévouement de cette nature. Après le départ de
Las Cases il n'était pas difficile à Montholon de prendre la place
vacante. En effet, l'attachement de Bertrand à sa femme et l'humeur
désagréable de Gourgaud les rendaient incapables de se mettre sur les
rangs. Ainsi, Montholon devint le familier par excellence, l'homme
indispensable de l'entourage. Et pourtant lui aussi rêvait de partir.
Bathurst écrivait, en 1820, sur un ton railleur, à propos de Bertrand
et de Montholon: «Tous les deux sont sur le point de s'envoler, mais
ils se surveillent l'un l'autre.» Montholon, en tout cas, aurait voulu
accompagner sa femme, lorsqu'elle partit en 1819; il eut, à ce sujet,
à lutter tous les jours contre Napoléon, qui le pria de rester. Nous
le trouvons, neuf semaines avant la mort de son maître, discutant avec
Lowe les noms de ceux qui pourraient prendre la place de Bertrand et
la sienne auprès de l'exilé. Planat, on l'a déjà vu, était sur le
point de se mettre en route pour venir lui succéder.

Quant à Albinie Hélène de Vassal, comtesse de Montholon, sans
l'absurde jalousie de Gourgaud nous ne saurions d'elle que fort peu de
chose. Pourtant elle a laissé des souvenirs intéressants de ses
années d'exil. Nous apprenons, incidemment, par Méneval, que son
mariage avec Montholon rencontra quelques difficultés. Elle avait déjà
divorcé avec deux maris, tous deux vivants. L'Empereur défendit de
publier les bans, mais donna ensuite à Montholon la permission
d'épouser «la nièce du président Séguier». Montholon avait joué son
souverain, car la future épouse était la personne prohibée, sous une
désignation différente. «C'est une femme tranquille, sans prétentions,
dit Maitland. Elle ne donna point d'ennuis et parut décidée à tout
accepter, pourvu qu'on lui permît d'accompagner son mari.» C'est elle
qui se chargeait de faire de la musique pour l'Empereur et ses hôtes.
Elle chantait des airs italiens, sans beaucoup de voix, et tapotait le
piano.

Le marquis Emmanuel de Las Cases avait eu une carrière assez
accidentée. Il était entré tout jeune dans la marine française et
avait assisté au siège de Gibraltar. Nommé lieutenant avant l'âge de
vingt et un ans, il recevait, bientôt après, le commandement d'un
brick. La Révolution survint, et le jeune officier fut un des premiers
à émigrer. Circonstance heureuse pour lui, en fin de compte, car ses
souvenirs de Coblentz et de l'émigration avaient une saveur toute
particulière pour Napoléon. De Coblentz il fut envoyé en mission
secrète auprès de Gustave III, roi de Suède. De là le vent le poussa
en Angleterre. Il fit partie de la désastreuse expédition de Quiberon,
réussit à s'échapper et revint à Londres où il donna des leçons et
publia un atlas historique qui lui rapporta quelque argent. Après le
18 brumaire il rentra en France, servit sous Bernadotte et devint
chambellan et conseiller d'État. Lors de la première abdication il
refusa de s'associer au vote du conseil d'État qui déposait Napoléon,
tout en acceptant de Louis XVIII le grade de capitaine dans la marine;
puis il se retira en Angleterre. Il rentra à Paris, naturellement,
pendant les Cent Jours, et, après la bataille de Waterloo, pria
l'Empereur de l'emmener à Sainte-Hélène. Plus âgé que son maître de
trois ans, il lui survécut vingt et un ans et mourut en 1842.

Nous donnons tous ces détails parce qu'ils expliquent cette
préférence, cause de tant de jalousies, dont il fut l'objet. Las Cases
appartenait à la vieille noblesse; il avait servi dans la marine
royale avant la Révolution; il avait fait partie de l'émigration; il
connaissait bien l'Angleterre. Par tous ces motifs, il était en mesure
de satisfaire la curiosité insatiable de Napoléon sur certains aspects
de l'existence dont il n'avait pu prendre aucune expérience
personnelle. D'ailleurs Las Cases était un homme du monde. Il s'était
battu, il avait joué, il avait voyagé, il avait traversé toutes les
situations, essayé tous les rôles d'un exilé besogneux et plein de
ressources; il avait observé l'Empire et la Cour à un point de vue
beaucoup plus indépendant que Napoléon. De plus, il adorait son
maître, n'avait pas de secrets pour lui, le regardait comme un être
surhumain, un être divin. Nous avons vu qu'il n'avait pas de scrupules
quand il s'agissait de servir l'Empereur. Il disait: «Napoléon est mon
Dieu,» ou: «Je ne regrette pas mon exil, puisqu'il me permet de vivre
auprès de l'être le plus noble de la création.» Il poussait la
flatterie jusqu'à être sensiblement plus petit que l'Empereur. Il va
sans dire que la médaille avait son revers. Il humiliait son maître en
ayant un mal de mer des plus violents à bord d'un vaisseau de guerre
anglais, en dépit de son uniforme d'officier de marine, tout battant
neuf, et du prodigieux saut qu'il avait fait d'un grade à un autre,
après un quart de siècle passé à terre. Et puis, ses collègues le
haïssaient: le surnom qu'ils lui donnaient était «le Jésuite». La
faveur que lui accordait Napoléon s'explique aisément pour nous par
son expérience, par son contraste avec Bertrand, par trop conjugal,
avec Montholon, beaucoup moins lettré, et avec l'impraticable
Gourgaud: pour eux, cette faveur était un sujet de continuelle
irritation. Son départ n'est pas très facile à comprendre. Il aurait
pu revenir, mais ne s'en soucia pas; il s'enveloppait, à cet égard,
dans des phrases vagues qu'il est malaisé aujourd'hui d'interpréter,
et qui veulent dire, croyons-nous, que ses collègues lui avaient rendu
l'existence impossible. Malgré tout, malgré ses faux impudents, malgré
son manque de véracité, malgré le soupçon dont on ne peut s'affranchir
qu'il était peut-être simplement un Boswell enthousiaste, à la piste
de matériaux biographiques à publier, nous avons gardé, au fond de
nous, une certaine sympathie pour le petit rhéteur si dévoué à son
maître, et nous ne pouvons oublier qu'il voulait absolument remettre à
Napoléon une somme de quatre mille livres, probablement son unique
fortune. Il avait avec lui son fils, alors un tout jeune garçon, qui,
plus tard, assaillit sir Hudson Lowe dans une rue de Londres, et
essaya d'avoir un duel avec l'ancien gouverneur. Dix-neuf ans après la
mort de Napoléon, le jeune homme retournait à Sainte-Hélène avec
l'expédition chargée de ramener les cendres de l'Empereur; il devint
sénateur sous Napoléon III.

Piontkowski reste une figure mystérieuse. Simple soldat dans les
lanciers polonais, il avait suivi Napoléon à l'île d'Elbe et reçut
l'épaulette en récompense de sa fidélité. Au moment où le gouvernement
anglais refusait à Gourgaud la permission d'emmener son vieux
domestique, à Las Cases celle de se faire rejoindre par sa femme, il
envoya Piontkowski, dont la présence n'était ni demandée ni désirée, à
la suite de Napoléon. S'il faut en croire les autres habitants de
Longwood, Gourgaud s'aperçut immédiatement qu'il ne disait pas la
vérité et que ses assertions, en ce qui concernait ses campagnes,
étaient mensongères. Napoléon ne savait rien de lui, n'avait aucune
sympathie pour lui et montrait à son égard une méfiance fort
naturelle. Lorsqu'il fut parti, l'Empereur exprima ouvertement le
soupçon que cet homme était un espion; Las Cases le désigne
dédaigneusement comme «le Polonais». Il disparut, après neuf mois,
aussi brusquement qu'il s'était montré, les poches bien garnies, à ce
qu'il semble. Nous ne croyons pas que ce fût un espion, mais son
apparition et son rôle à Longwood demanderaient à être éclaircis.

«Les jeunes filles nées dans cette île sont extrêmement jolies,» dit
un témoin qui vivait à Sainte-Hélène, à l'époque où l'Empereur y
résidait, et nos différentes chroniques en disent long à ce sujet. Il
y avait les deux Balcombe, miss Wilks, miss Robinson, connue sous le
nom de «la Nymphe» et miss Kneipps, qu'on appelait «le Bouton de
rose».

Gourgaud fut passionnément amoureux de miss Wilks. «Voilà une femme!»
s'écria-t-il lorsqu'il la connut pour la première fois. Aussitôt, son
coeur fut pris: «Hélas! se disait-il, pourquoi suis-je prisonnier?»
Bertrand a beau l'assurer qu'on le préfère aux autres prétendants,
l'Empereur a beau le réconforter en lui disant qu'il ferait un bien
plus beau mariage en France, rien n'y fait. Il voit s'éloigner le
navire qui l'emporte, et soupire un désespéré: «Adieu, Laure!»

Tous les témoignages sont unanimes pour nous convaincre que, dans
cette circonstance, Gourgaud avait bien placé ses affections. «Miss
Wilks était alors dans tout l'éclat de la première jeunesse, et toute
sa personne, son affabilité, ses manières élégantes et réservées,
concouraient à faire d'elle la plus charmante et la plus admirable
jeune fille que j'eusse jamais vue, ou que j'aie rencontrée depuis,
dans mes pérégrinations à travers l'Europe, l'Asie et l'Afrique,
pendant trente ans.» Tel est le témoignage rendu par une dame qui
l'accompagnait, lors de sa première visite à Napoléon. L'Empereur
n'était guère moins séduit que son aide de camp. «Il avait beaucoup
entendu parler, dit-il en la saluant, de l'élégance et de la beauté de
miss Wilks, mais il était convaincu maintenant que la renommée était
restée en dessous de la vérité.»

Elle était la fille du colonel Wilks, gouverneur de l'île pour le
compte de la Compagnie des Indes. Elle épousa plus tard le général sir
John Buchan et elle a vécu jusqu'à quatre-vingt-onze ans. Elle est
morte en 1888; elle aimait à raconter que Napoléon, au moment de son
départ, lui avait donné un bracelet, et que, quand elle avait dit son
regret de quitter l'île, il avait répondu: «Ah! mademoiselle, je
voudrais bien être à votre place!»

Napoléon donnait des noms de fantaisie aux lieux et aux gens. Il y
avait certain vallon paisible qu'il avait surnommé la Vallée du
Silence. Mais, ayant découvert qu'une jolie fille y demeurait, il la
rebaptisa la Vallée de la Nymphe.

La «Nymphe» était la fille d'un fermier, une charmante fille d'environ
dix-sept ans. Son nom était Marianne Robinson; sa soeur avait épousé
un capitaine Jordan, du 66e régiment, en garnison à Sainte-Hélène.
Warden lui a consacré une page de son livre; il raconte que les
visites de l'Empereur à la petite ferme devinrent si fréquentes que
les cancans de Jamestown donnèrent l'éveil au père. A partir de ce
moment, il défendit à sa fille de se montrer quand l'Empereur venait
les voir. C'était là une sotte histoire; cependant, Napoléon ne crut
pas inutile de la démentir dans les _Lettres du Cap_. Il ne lui avait
jamais parlé qu'une fois,--était-il dit dans ces lettres,--en mauvais
anglais et sans descendre de son cheval. Montchenu, qui avait
l'imagination polissonne, se fait l'écho de cette fable et prétend que
l'Empereur lui fit une déclaration, qu'il parlait beaucoup de sa
beauté et qu'il excita ainsi la jalousie de miss Balcombe. Napoléon,
cela est bien certain, a fait plus d'une visite à la «Nymphe», et, si
nous en croyons Gourgaud, «elle insinua à l'Empereur qu'elle se
promenait tous les matins». Mais, bien loin de profiter de cette
quasi-provocation, il plaisante Gourgaud sur sa nouvelle conquête,
sorte d'accusation contre laquelle le brave officier ne pouvait jamais
se défendre. Finalement, la Nymphe se marie et met fin, par là, à ces
commérages. Son mari est un capitaine marchand, «un monsieur
Édouard», (Edwards) qui a été attiré vers elle,--du moins on se plaît
à le croire à Longwood,--par le bruit de l'admiration qu'elle
inspirait à l'Empereur. «Il suffit que j'aie dit qu'elle était jolie,
dit Napoléon, pour que ce capitaine tombe amoureux d'elle et
l'épouse.» Napoléon ajoute un commentaire mystérieux: «Ce mariage
prouve que les Anglais ont plus de décision que les Français,»
remarque qui semble indiquer quelque velléité hésitante de la part
d'un des officiers de la maison, probablement le capitaine
Piontkowski. Elle amène son mari à Longwood; l'Empereur trouve qu'elle
a l'air d'une nonne et que son mari ressemble étonnamment à Eugène de
Beauharnais. Napoléon, selon son habitude, lui pose deux ou trois
questions brutales et saugrenues. L'homme de mer rougit; l'Empereur le
fait boire, et, après une heure et demie passée de cette manière, le
couple prend congé. Au bout d'un moment, Napoléon les suit et veut
absolument embrasser, non la Nymphe, mais son mari, parce que, dit M.
Robinson, «il ressemble tellement à Joseph Bonaparte», il confondait,
sans doute, avec Eugène. Sur cette sortie inattendue, la Nymphe
disparaît et ne se montrera plus.

Il y avait encore une autre beauté, qu'on appelait le Bouton de Rose.
Les éditeurs du journal de Gourgaud nous apprennent qu'elle s'appelait
miss Kneipps. Elle fait des apparitions intermittentes, mais nous ne
savons rien d'elle. Encore plus vague et plus indécise la silhouette
d'une certaine miss Churchills. Nous savons seulement qu'il y eut,
dans le large coeur de Gourgaud, une niche pour chacune d'elles.

De toutes ces jeunes filles, Betsy Balcombe est celle dont le nom
revient le plus souvent dans les annales de Sainte-Hélène. Vingt-trois
ans après la mort de Napoléon, elle a, sous son nom de femme mariée
(Mrs Abell), publié ses souvenirs. Son père, M. Balcombe, était une
manière de fournisseur en tous genres,--par politesse on disait
quelquefois un banquier,--et une légende qui avait cours dans l'île,
faisait de lui un fils naturel de George IV. Napoléon habita la villa
de M. Balcombe pendant qu'on préparait Longwood pour le recevoir et
c'est alors qu'il fit la connaissance de ses deux filles. Betsy, la
plus jeune des deux, n'avait que quinze ans. Toutes deux parlaient
français, mais Betsy était la plus jolie et plaisait davantage à
Napoléon. Elle représentait un type tout à fait nouveau pour lui, un
hardi gamin en jupons, qui disait et faisait tout ce qui lui passait
par la tête, suivant la fantaisie du moment. Elle a raconté dans son
livre les farces qu'elle faisait et qui devaient sembler à l'Empereur
une nouveauté piquante. Elle lui donnait des gifles, elle lui prenait
son épée et l'attaquait. Mais l'entourage était choqué, on n'en sera
pas surpris, des libertés qu'elle prenait avec le maître, et Napoléon
lui-même finit par s'en fatiguer. Il traite toute cette famille de
«canaille» et de «misérables». Il y eut une flirtation qui tint toute
l'île en suspens. Le major Ferzen épouserait-il Betsy? «Non, dit
Napoléon, c'est impossible que le major se dégrade à ce point-là!» Et
pourtant, à de rares intervalles, elle l'amusa jusqu'au bout. Quelques
semaines avant le départ de Betsy pour l'Europe, l'Empereur envoya aux
deux soeurs deux assiettées de bonbons que Lowe les obligea de rendre,
et c'est sur ce dernier souvenir, caractéristique de Sainte-Hélène et
de son tyran, que la famille Balcombe s'embarqua pour l'Angleterre,
sur le même bateau qui emmenait Gourgaud.

Quoique les moustiques fussent également très tracassiers, l'élément
principal de la population c'était encore les rats, plus redoutables
que des régiments, que le canon, que Lowe lui-même. Là-dessus, il n'y
a qu'un cri. «La quantité de rats qui existe à Longwood, dit O'Meara,
est quelque chose d'incroyable. Je les ai vus en troupe, comme des
poulets, autour des rebuts de la cuisine. Les planchers et les
cloisons qui séparaient les chambres étaient percés de trous dans
toutes les directions. Il est difficile, à qui ne l'a entendu, de
s'imaginer le bruit que font ces animaux lorsqu'ils courent du haut en
bas des cloisons et galopent en bandes dans les greniers.» Très
souvent O'Meara est obligé de se défendre contre eux avec ses bottes
et son tire-bottes. Quand l'Empereur était à dîner, ils couraient
autour de la table, sans s'inquiéter de personne. Lorsque Napoléon
prend son chapeau dans l'armoire, un énorme rat s'en échappe et se
sauve entre ses jambes. Le fléau de l'île, dit Sturmer, ce sont les
rats; les sauterelles d'Égypte ne sont rien à côté. Les habitants ne
peuvent rien contre eux. Un esclave qui couchait dans une galerie eut
un morceau de la jambe emporté. Pareille chose arriva à l'un des
chevaux de l'Empereur. Bertrand fut sérieusement mordu à la main
pendant son sommeil. Le soir, il était nécessaire de protéger les
enfants contre leurs attaques. De loin, ce fléau pouvait paraître
insignifiant, ou même comique, à Bathurst; il n'en était pas moins une
odieuse aggravation aux petites misères de Longwood. Du reste,
Bathurst n'était pas le seul à s'en égayer. Parmi les basses
caricatures, à l'aide desquelles certains journalistes français
essayaient de salir leur souverain déchu, il en est plus d'une qui
fait allusion à ce sujet: Napoléon reçu par le peuple de
Sainte-Hélène, c'est-à-dire par les rats; Napoléon octroyant une
constitution aux rats; Napoléon gardé pendant son sommeil par un rat
factionnaire. Ainsi de suite. Inutile de nous étendre sur ces
plaisanteries.



CHAPITRE XI.

LES COMMISSAIRES.


Dans ce drame lugubre, comme dans presque toutes les affaires
humaines, la comédie a sa place et la farce même se glisse. La
comédie, c'est sir Hudson Lowe qui se charge de la fournir, avec ses
haricots et ses jetons. La farce, c'est l'histoire des commissaires.

Par le traité du 2 août 1815, il avait été stipulé, à la prière de
Castlereagh, qui ne manqua pas de s'en repentir, que l'Autriche, la
Russie et la Prusse «nommeraient des commissaires pour se rendre et
habiter dans la place que le gouvernement britannique aura assignée
pour la résidence de Napoléon Buonaparte, et qui, sans être
responsables de sa garde, s'assureront de sa présence». Par l'article
suivant les cabinets signataires se proposaient d'inviter le roi très
chrétien à envoyer un fonctionnaire semblable. La Prusse, par un
judicieux mélange de clairvoyance et d'économie, se dispensa de mettre
à profit le privilège qui lui était conféré. Les autres cours se
hâtèrent de nommer leurs représentants. Ces commissaires n'avaient, on
le remarquera, qu'un seul et unique devoir à remplir: «s'assurer de la
présence de Napoléon». Il est bon d'observer que pas un des
commissaires ne le vit jamais face à face, sauf l'un d'eux qui fut
admis à contempler son cadavre.

Un jour, le commissaire russe crut le voir, du champ de courses,
debout sur le perron de sa résidence. Le même jour, le commissaire
autrichien, caché dans un fossé et armé d'un télescope, aperçut un
homme en tricorne qu'il jugea devoir être l'Empereur. Le commissaire
français jouit du même aperçu télescopique, mais, comme il resta
jusqu'à la mort de Napoléon, il eut la bonne fortune de voir ses
restes. Là se borne le compte rendu de ce qu'ils ont fait pour
accomplir leur mission, qui était «de s'assurer de sa présence».

Il leur restait donc des loisirs considérables; ils les employèrent à
causer avec le gouverneur, à lui dire des injures, à le tourmenter en
lui faisant sentir une autorité rivale de la sienne. Lui les traitait
en conséquence. Il assura l'Autrichien,--et c'est encore un trait qui
le caractérise,--qu'il avait fouillé Vattel, Grotius et Puffendorff
sans réussir à trouver, dans toute l'histoire diplomatique, une
situation comparable à la leur. Il aurait pu ajouter: ni à la sienne.
Mais c'était là une pauvre consolation pour des hommes qui voulaient
voir Napoléon, ne fût-ce qu'un moment, et à qui cette satisfaction
était refusée. Ils rôdaient vainement autour de Longwood. L'Empereur
s'amusait à les regarder derrière ses stores et envoyait quelquefois
vers eux des personnes de sa suite pour recueillir quelques nouvelles.
Mais ce n'était pas encore là ce que les commissaires étaient venus
chercher.

Un jour, Napoléon les invita à déjeuner, non comme personnages
officiels, mais comme hommes privés. Il ne doutait pas que leur
curiosité ne l'emportât sur l'étiquette et sur l'opposition du
gouverneur. Le repas eût manqué un peu d'agrément, car il avait passé
la matinée à préparer une sorte de harangue qu'il voulait leur
adresser. Mais ils ne parurent point. Il attendit jusqu'à cinq heures
et reçut alors, par ordonnance, un refus en termes hautains, basé sur
«les convenances», de la part de l'envoyé russe et de l'envoyé
autrichien. Montchenu n'envoya aucun message, mais c'est sans doute
dans cette circonstance qu'il est censé avoir fait l'héroïque réponse:
«Allez dire à votre maître que je suis ici pour le surveiller et non
pour dîner avec lui!» Ni Montchenu ni ses collègues ne retrouvèrent
l'occasion qu'ils avaient dédaignée. Ce fut leur dernière, leur unique
chance.

Montchenu, le commissaire français, est celui qui se prenait le plus
au sérieux et c'est pourquoi, de cette ridicule commission, il était,
de beaucoup, le plus ridicule. On dit que sa nomination avait été la
vengeance de Talleyrand pour tout ce qu'il avait eu à subir de
l'Empereur. «C'est la seule vengeance que je veuille tirer des
procédés de Napoléon à mon égard; du reste, elle est terrible; quel
supplice pour un homme de la trempe de Bonaparte d'être obligé de
vivre avec un bavard ignorant et pédant! Je le connais, il ne
résistera pas à cet ennui, il en sera malade et en mourra à petit
feu.» Comme nous l'avons vu, cette subtile vengeance manqua son effet,
puisque Montchenu ne réussit pas à infliger une seule fois sa présence
au prisonnier. Au début de sa vie, il avait connu Napoléon lorsqu'il
était officier subalterne à Valence, dans un régiment dont Montchenu
était lieutenant-colonel. A cette époque, ils avaient été en rivalité
auprès de Mlle de Saint-Germain dont ils cherchaient à gagner le
coeur. Elle leur préféra à tous deux M. de Montalivet qu'elle épousa.
Il semble qu'à Sainte-Hélène il gardait encore cette disposition à
l'amour, et ses conversations, telles que Gourgaud nous les rapporte,
paraissent n'avoir consisté qu'en observations indécentes et en
conseils immoraux. Il essaya d'embrasser une Mrs. Martin qui nous est
inconnue. Il envoya à lady Lowe une déclaration d'amour en huit pages,
qu'elle proposa à Gourgaud de lui montrer. Sa fatuité n'avait d'égale
que sa vanité. Il se vantait, d'une manière générale, de ses succès
auprès des dames anglaises. Il en avait connu, disait-il, quelque
chose comme quatre mille; il donne à entendre qu'elles n'avaient pas
été cruelles. Montchenu paraissait avoir conservé des souvenirs
agréables de Valence. Il interrogea Gourgaud sur les amours récentes
de Napoléon. Il avait pour l'Empereur certaines prévenances, lui
envoyait des journaux et autres choses semblables. De son côté,
Napoléon avait gardé de Montchenu un souvenir peu flatteur. «Ah! je le
connais, dit-il; c'est un vieux fou, un vieux radoteur, un général de
carrosse qui n'a, de sa vie, entendu un coup de fusil. Je ne veux pas
le voir.» Ce qu'il y a de pire dans cette description, dit le
commissaire russe, c'est qu'elle est exacte. D'autres jours, Napoléon
l'appelle «imbécile, pauvre imbécile, vieux singe». Et encore: «C'est
un de ces hommes qui contribuent à accréditer l'idée que tous les
Français sont des saltimbanques de naissance.» Plus tard, l'Empereur
menace de jeter dehors le vieux marquis, s'il ose se présenter à
Longwood, non parce qu'il est le commissaire français, mais à raison
de certains articles qu'il a signés. Montchenu est un sujet de
moquerie universelle. Tout Paris s'était amusé à ses dépens; un de ses
compatriotes, très haut placé, l'avait défini «un bavard
insupportable, complètement nul». Jusqu'à Lowe qui plaisante sur lui.
A cause de son empressement à accepter l'hospitalité et de sa
répugnance à l'offrir, il avait reçu le surnom de «Monsieur de
Montez-chez-nous». Henry, qui était son médecin, eut, cependant, les
rieurs contre lui. Il avait dressé un compte interminable de visites.
Le marquis régla le mémoire par une lettre de remerciements.

Montchenu avait alors plus de soixante ans. Il avait été page de Louis
XV. Entré dans l'armée avant la Révolution, il avait suivi les princes
en exil. A la Restauration, il fit, en matière de grades militaires,
un saut aussi étonnant que celui que Las Cases avait accompli dans le
service naval. En décembre 1815, il fut désigné comme commissaire à
Sainte-Hélène. Cette nomination avait pour lui, tout au moins, un
avantage négatif: elle le mettait à l'abri de ses créanciers. Son
devoir positif était «de s'assurer par ses propres yeux de l'existence
de Bonaparte». On l'a vu, ses «propres yeux» ne lui servirent à
constater que la cessation de cette existence. Néanmoins, il partit
animé d'intentions sérieuses et même héroïques. Il date sa première
dépêche de Ténériffe. «J'ai l'honneur de vous informer, écrit-il à son
chef, que je suis très décidé à ne pas me séparer de mon prisonnier
tant qu'il vivra.» Il arrive le jour anniversaire de Waterloo,
débarque en toute hâte et demande à être conduit sur-le-champ à
Longwood, pour être en mesure d'envoyer à son gouvernement une
attestation de l'existence de Napoléon par le même bateau, qui repart
le lendemain. On le calme à grand'peine, mais il insiste auprès de
Lowe: il est indispensable qu'il puisse affirmer qu'il a «vu» le
prisonnier. Deux jours plus tard,--c'est le 20 juin,--le gouverneur
demande au comte Bertrand si l'Empereur recevra les commissaires.
«Ont-ils, demande Bertrand, apporté des lettres de leurs souverains
pour l'Empereur?» «Non, ils sont venus, conformément à la convention
du 2 août 1815, pour s'assurer de la présence de Napoléon.» Bertrand
prendra les ordres de l'Empereur. «Ont-ils le texte de la convention?»
Il y a un moment de terrible désarroi. Personne n'avait songé à
apporter un exemplaire de la convention. Impossible d'en trouver un;
et, pourtant, c'est de cet instrument diplomatique qu'ils tirent leur
autorité et leur existence officielle. Les commissaires ne savent à
quel saint se vouer. Enfin, par un jeu de la fortune, après avoir
fouillé partout pendant trois semaines, Sturmer découvre dans sa malle
quelques fragments du _Journal des Débats_, dont il s'était servi pour
emballer et qui se trouvaient contenir le précieux traité. Sous cette
forme médiocrement imposante, il fut envoyé à Napoléon, qui répond, le
23 août, par l'intermédiaire de Montholon, en protestant contre ce
document. Lowe communique aux commissaires un extrait de cette lettre,
qui équivalait à un refus de les recevoir officiellement, «Pendant ce
temps, dit Lowe, ils meurent d'envie de le voir.» Bientôt ce désir
tourne à la folie. Montchenu veut entrer de vive force dans la maison,
avec une compagnie de grenadiers. On lui rappelle que Napoléon a juré
de brûler la cervelle au premier qui pénétrera dans sa chambre sans sa
permission. En attendant, il essaye de forcer l'entrée tout seul; un
sergent l'expulse. A la fin, il est obligé de s'en tenir à une
attitude de surveillance. Il se tient en embuscade, pour fondre sur
les membres secondaires de la colonie française, dans l'espoir de les
faire manger et, par suite, de les faire jaser. Il réussit jusqu'à un
certain point dans cette dernière partie de son programme. Il se
trouva dans des termes assez amicaux avec Gourgaud pour lui adresser
de tendres adieux, en lui recommandant par-dessus tout de faire savoir
à qui de droit quel épouvantable ennui c'était de vivre à
Sainte-Hélène et combien, par conséquent, il était indispensable
d'élever le traitement des commissaires à un minimum de 4000 livres
sterling par an.

Montchenu se distinguait des autres commissaires par le fait qu'il
possédait un secrétaire, mais cette distinction n'était pas toujours
un avantage. Notre impression est que le secrétaire, M. de Gors, avait
reçu mission de surveiller son chef. En tout cas, il faisait son
rapport sur lui avec une franchise qui donne le vertige. Quand il
avait fini de copier les dépêches de Montchenu, il les faisait suivre
du commentaire le plus désobligeant. «Je suis fâché de le dire, pour
M. de Montchenu, mais il est de mon devoir de déclarer que toutes les
réflexions qu'il a faites sur ses deux collègues sont peu fidèles et
sentent trop la personnalité. Il eût dû se montrer plus juste et plus
impartial envers le comte de Balmain, le seul qui ait vraiment pris à
coeur les intérêts communs du service, et qui lui ait sacrifié son
repos et sa santé, par excès de zèle. M. de Montchenu n'aurait pas dû
oublier que c'est au comte que la mission est redevable de tout ce
qu'elle a fourni d'intéressant, et il n'a jamais pu se décider à
faire, de concert avec lui, une simple visite aux habitants de
Longwood. Il a beaucoup jasé, toujours blâmé ce qu'il ne faisait pas,
et jamais agi quand il en était temps. Il s'est amusé à des disputes
de préséance, et le pli est donné maintenant, de sorte que Longwood
est un poste qu'on ne reprendra qu'avec mille difficultés.»

Inutile d'ajouter un seul mot à la description de Montchenu par le
secrétaire de Montchenu.

Nous pouvons passer à celui des commissaires qui, dans l'opinion du
secrétaire, brillait si fort quand on le comparait à son patron.

Le comte de Balmain, le commissaire russe, appartenait à la famille
des Ramsays de Balmain, ou plutôt à une branche de cette famille,
établie en Russie depuis cent vingt-cinq ans. Il débuta assez mal en
se préparant à amener avec lui une jeune couturière parisienne dont le
rôle n'aurait eu rien d'officiel; mais ce scandale paraît avoir été
empêché par l'horreur que ses collègues manifestèrent en apprenant ce
projet. Ce n'est pas qu'il eût tranché d'une manière trop criante sur
les moeurs habituelles de Sainte-Hélène, car, si nous devons en croire
nos chroniqueurs français, les hauts fonctionnaires de la flotte
vivaient là avec leurs maîtresses, et les amours de Gourgaud lui-même,
à en juger par ses sous-entendus, étaient aussi variés qu'ils étaient
vulgaires.

Balmain semble avoir été, parmi les commissaires, celui dont le
jugement était le plus rassis et les manières les plus agréables;
Longwood chercha à l'attirer dans ses filets et n'y réussit point. «Le
comte de Balmain, dit Sturmer, s'est acquis ici l'estime générale. Sa
conduite contraste d'une manière frappante avec celle de M. de
Montchenu. Il est rempli de modestie et n'agit qu'avec beaucoup de
circonspection, en évitant soigneusement tout ce qui pourrait donner
de l'ombrage au gouverneur. Obligeant par caractère et aimable sans
prétention, il sait se faire aimer par tous ceux qui se trouvent en
rapport avec lui. Il fait peu de cas de M. de Montchenu et ne s'en
cache pas vis-à-vis de moi.» Ses instructions n'étaient pas identiques
à celles de ses collègues, car voici ce qu'on lui prescrivait: «Dans
vos relations avec Bonaparte, vous garderez les ménagements et la
mesure qu'exige une situation aussi délicate, _et les égards
personnels qu'on lui doit_.» On ne trouvera ni cette phrase, ni son
équivalent dans les instructions données à ses collègues. Mais, ce qui
était infiniment plus significatif que la phrase elle-même, c'est que
les mots en italiques étaient soulignés de la main de l'empereur
Alexandre. Une intention aussi marquée ne pouvait être perdue pour
Balmain. Il déclara que la volonté de son maître lui imposait une
réserve et une courtoisie à l'égard de Napoléon, qui l'obligeaient à
se tenir à l'écart de certains procédés extraordinaires de Montchenu.
Mais les mots soulignés par l'Empereur ne restèrent pas longtemps le
principe dirigeant du gouvernement russe, car il présenta, au Congrès
d'Aix-la-Chapelle, un memorandum qui aurait pu être écrit par Bathurst
lui-même et où se révélait la haine inextinguible de Pozzo di Borgo.

Ce mémorandum demandait que Napoléon fût traité avec rigueur et
surtout qu'il fût obligé, par la force s'il était besoin, à se montrer
deux fois par jour aux commissaires et au gouverneur. Mais toutes les
foudres, toutes les menaces de toutes les puissances européennes
échouèrent à obtenir ce simple résultat. Napoléon ne se montra jamais
et demeura maître de la situation.

Balmain, pour son début à Sainte-Hélène, tomba amoureux de miss Bruck
(ou Brook), qui ne voulut pas de lui. Finalement, il épousa miss
Johnson, la belle-fille de sir Hudson Lowe, qui, plus tard, amusa la
cour de Saint-Pétersbourg par ses excentricités et par son accent.
Cette situation de prétendant, qui occupa les deux dernières années de
son séjour à Sainte-Hélène, compliqua ses relations avec le
gouverneur, car elle le gêna dans l'expression de ses opinions, sans
empêcher de fréquents conflits avec le haut fonctionnaire; mais son
témoignage, en ce qui concerne Lowe, n'en est que plus impartial et
plus instructif. Tout circonspect qu'il fût, Balmain n'échappa point à
cette atmosphère de mensonge qui enveloppe Sainte-Hélène d'une sorte
de brouillard. Le 2 novembre, Montholon rapporte que l'Empereur envoie
Gourgaud pour faire causer adroitement les commissaires qui, à sa
connaissance, ont reçu des dépêches de leurs gouvernements. Gourgaud
revient, d'après le récit de Montholon, rapportant un mensonge sans
importance, qui semble provenir de Sturmer, et une confidence de
Balmain que son souverain a chargé d'une communication pour Napoléon.
Le journal de Gourgaud, remarquons-le, ne confirme pas ce récit.
Montholon continue en racontant que, pendant les deux jours qui
suivent, des communications sont constamment échangées avec le
représentant de la Russie. L'Empereur dicte un document explicatif. Le
27 décembre Montholon nous apprend que l'Empereur est décidé à envoyer
Gourgaud en Europe, car il ne peut oublier les souvenirs de Tilsitt et
d'Erfurt, et c'est pourquoi il a le plus grand désir de faire des
ouvertures à l'empereur Alexandre, «quoiqu'il n'y ait rien dans les
communications de Balmain qui puisse justifier ses espérances». A la
date du 11 janvier 1818 le journal de Montholon contient ces mots:
«Importante communication du comte Balmain, transmise par le général
Gourgaud. Rêves d'un retour en Europe et d'une hospitalité royale en
Russie.» Nous ouvrons le _Journal_ de Gourgaud et nous y lisons que,
ce jour-là, il s'efforça, sur le désir de l'Empereur, de trouver
Balmain, mais ne put y réussir. Ni en ce passage, ni dans aucun autre,
il ne fait allusion à une communication comme celle dont parle
Montholon. C'est en vain que nous feuilletons les dépêches de Balmain:
elles sont conçues dans un sens bien différent. Ce qu'était cette
communication, échangée entre deux personnes qui ne paraissent pas en
savoir le premier mot, c'est encore Montholon qui veut bien se charger
de nous en instruire. Le 10 février 1818, il a un mot vague, relatif à
des espérances fondées sur l'amitié fraternelle d'Alexandre et sur la
probabilité de faire recevoir Gourgaud à la cour de Russie. Dans cette
pensée, Napoléon dicte une réponse très étudiée à ce mystérieux
message qui n'avait jamais été expédié ni reçu. Dans ce document il
remercie l'empereur Alexandre, son frère, pour les assurances
transmises par Balmain et l'hospitalité qu'il lui a offerte en
Russie. Il répond ensuite à trois questions que l'empereur Alexandre
avait ordonné à Balmain de poser, relativement à l'occupation du duché
d'Oldenbourg en 1812, à la guerre contre la Russie et à la rupture des
négociations pour le mariage russe. Napoléon conclut en proposant son
alliance à l'empereur Alexandre, dans le cas où ce souverain se
séparerait des Bourbons, et en se déclarant prêt à signer un traité de
commerce avec la Grande-Bretagne, si c'était la condition
indispensable d'une entente. Ce document fut, sans aucun doute, remis
à Gourgaud pour sa gouverne. C'est, selon toute probabilité, le même
document, en substance, que Bertrand, deux mois plus tard, essaya de
remettre à Balmain et que Balmain refusa d'accepter.

Que signifie tout cela? Il est certain que Balmain ne fit aucune
communication. Mettons de coté l'invraisemblance de la chose, le
silence de Balmain et de Gourgaud, le prétendu auteur et le prétendu
intermédiaire de la communication. L'empereur Alexandre, à ce moment,
n'était guère d'humeur à inviter Napoléon en Russie ni à lui poser des
questions d'histoire rétrospective. Bien loin de là: c'était l'année
du congrès d'Aix-la-Chapelle où le gouvernement russe demanda que
Napoléon fût gardé plus sévèrement. Nous pouvons donc, avec une
entière certitude, rejeter l'histoire de la communication. Mais,
alors, pourquoi Napoléon basait-il un document officiel sur un message
qui n'avait jamais été transmis et pourquoi répondait-il à des
questions qui n'avaient jamais été posées? L'explication semblerait
être celle-ci: deux mois avant le départ de Gourgaud Montholon nous
dit que l'Empereur s'est décidé à envoyer cet officier général en
Europe pour faire appel à l'empereur Alexandre. Il est donc
vraisemblable que, en prévision du départ de Gourgaud, l'Empereur
désirait lui remettre un papier destiné à l'accréditer et qui fût de
nature à être montré. Personnellement, il conservait vaguement
l'espoir de gagner la sympathie de l'empereur de Russie, soit parce
qu'il se rappelait l'ascendant qu'il avait autrefois possédé sur
Alexandre, soit parce qu'il savait avec certitude que les instructions
de Balmain contenaient une nuance favorable à son égard, soit enfin
parce qu'il ne pouvait ignorer le peu de goût qu'éprouvait Alexandre
pour les Bourbons et que les circonstances pouvaient amener de
nouveaux arrangements qui placeraient un autre occupant sur leur trône
mal affermi. L'objet important était donc, pour lui, de se justifier
sur les questions qui avaient éloigné de lui l'empereur Alexandre. Le
message qui était censé venir de ce souverain fournissait une occasion
de produire ces explications. Parmi ceux qui liraient le document,
beaucoup y verraient une réponse à une communication authentique, et
enfin, si la lettre et son contenu arrivaient jamais à Alexandre, il
serait facile d'expliquer le message et les questions qui s'y
rapportaient par une conversation mal comprise. Il n'est même pas
impossible,--quoique peu vraisemblable,--que Balmain eût adressé ces
questions aux personnes de la suite par pure curiosité. Dans tous les
cas, si la lettre était arrivée aux mains d'Alexandre, les choses
eussent été alors trop avancées pour qu'on attachât beaucoup
d'importance à l'irrégularité initiale. étranges étaient les
combinaisons de cette intelligence féconde en ressources et dénuée de
scrupules. Nous n'avons pas la prétention de les suivre. Nous nous
bornons à relater les faits et à faire des conjectures. Une chose est
certaine: c'est qu'à ce moment Napoléon tenait à ne pas négliger une
seule chance, même la plus lointaine. Et, ici, il ne faut pas perdre
de vue que les intérêts de son fils étaient toujours présents à sa
pensée. Un jour ou l'autre il pourrait être utile à la dynastie de
tenter un effort pour faire disparaître le malentendu avec la Russie.
Pendant ce temps, Balmain, le loyal et irréprochable gentilhomme qu'il
paraît avoir été et qu'indique le ton de ses dépêches, suivait
honnêtement son chemin, sans rien soupçonner de ces artifices, résolu
à suivre invariablement la même ligne de conduite, qui était de tenir
à distance Longwood et ses intrigues.

Lorsque Balmain quitta Sainte-Hélène, Montchenu, qui savait peut-être
quelque chose de la sympathie de son secrétaire pour le commissaire
russe, eut sur ce diplomate un jugement d'ensemble empreint d'une
vengeresse sévérité. Il ne peut donner une idée de toutes ses
extravagances, de son ineptie, de la faiblesse, de la bizarrerie de
son caractère. Après quoi, il se compare à son collègue: Lowe disait
fréquemment aux autres commissaires: «Eh! messieurs, que ne
faites-vous comme le marquis!» Du moins, c'est le marquis qui le
répète avec complaisance.

Le baron Barthélemy Sturmer était le commissaire autrichien. Il
n'avait que vingt-huit ans lorsqu'il arriva à Sainte-Hélène, et il
venait d'épouser une jeune Française aimable et jolie, qui tint Las
Cases à distance, à la grande indignation de l'auteur du _Mémorial_,
car il prétendait que Mme de Las Cases et lui l'avaient accablée de
gracieux procédés, lorsqu'ils l'avaient connue à Paris. La position de
Sturmer était, de toutes, la plus délicate: son gouvernement lui
enjoignait à chaque instant de travailler d'accord avec Lowe. Or
c'était chose impossible à exécuter.

Napoléon essaya d'établir des relations avec le représentant de son
beau-père. Un jour, il fit demander si, en cas de maladie grave, il
pourrait confier à Sturmer un message qui serait remis à l'empereur et
à nul autre. Sturmer, très embarrassé, ne sut rien répondre, sinon
qu'il en référerait à son gouvernement. Bien entendu, la réponse du
gouvernement autrichien ne vint jamais. Sturmer fut rappelé en 1818, à
la suggestion du gouvernement anglais, qui agissait sur les instances
de Lowe. C'est à Montchenu que revint le privilège de cumuler les deux
sinécures et de représenter à la fois la France et l'Autriche. Le
marquis profita de l'occasion. Il demanda à son gouvernement de
l'élever au grade de lieutenant-général, en lui accordant une
décoration de haute valeur et une augmentation de 500 livres sterling
par an. Il réclamait, en même temps, un traitement annuel de 1200
livres sterling du gouvernement autrichien. Comment furent accueillies
ces modestes prétentions? L'histoire n'en sait rien, mais elle s'en
doute.

Était-ce la diversité de leurs instructions? Était-ce l'influence
maligne du climat? Étaient-ce les dispositions de leurs cours
respectives? Il est impossible de dire que les commissaires formassent
un ensemble harmonieux. Ils ne montraient de dispositions à
s'entendre que sur trois points. D'abord, le mépris pour sir Hudson
Lowe: là, ils étaient unanimes dans l'amertume. En second lieu, la
cherté de Sainte-Hélène et, par conséquent, l'insuffisance de leurs
salaires: sur ce point, accord parfait, au diapason de l'enthousiasme.
Troisièmement, l'effet du séjour sur leurs nerfs. «Pour ma santé,
écrit Balmain, elle continue à être mauvaise. Je souffre beaucoup des
nerfs, et le climat les affaiblit.» Trois mois après, de nouvelles
attaques nerveuses le chassent au Brésil. Mais ce n'est rien à côté
des nerfs de Sturmer. Six ou huit mois avant son départ, Sturmer fut
pris d'une sorte d'hystérie. Il pleurait, il riait, sans savoir
pourquoi. Enfin, les attaques devinrent si violentes qu'il fallait
quatre hommes pour le tenir quand il était en proie à ses accès, et
l'opium seul pouvait le calmer. Le climat, ou Lowe, ou tous les deux à
la fois, c'était trop pour le système nerveux de ces malheureux
diplomates.



CHAPITRE XII.

NAPOLÉON CHEZ LUI.


Aucune peinture de Sainte-Hélène à cette époque ne saurait être
complète, si l'on n'essayait de donner, au moins, une esquisse de la
figure principale; d'autant plus que c'est, parmi les nombreuses
images de Napoléon, la dernière que nous puissions posséder. Il existe
plusieurs descriptions de son apparence physique à partir du moment où
il passa dans les mains des Anglais; mais elles sont trop longues et
trop détaillées pour trouver place ici. Nous les renvoyons donc,
celles, du moins, qui sont le plus pittoresques, à un appendice.

Quant à son habitation, Longwood n'était qu'une agglomération de
baraques construites pour servir d'abris aux bestiaux. L'endroit était
balayé sans cesse par les vents; pas d'ombre, beaucoup d'humidité.
Lowe lui-même ne peut en dire aucun bien, et il a dû jouir de cet
étrange jeu de la fortune qui lui accordait la seule résidence
agréable de l'île, avec douze mille livres de revenu, tandis que
Napoléon vivait, avec huit mille, dans une ancienne étable.

Le maître de tant de palais, qui tant de fois avait couché en
conquérant dans le palais des autres souverains, était réduit
maintenant à deux petites pièces d'égales dimensions,--environ
quatorze pieds sur douze, et dix ou onze de hauteur. Conquêtes,
gloire, triomphes, dépouilles prises à l'ennemi, tout cela, fondu,
rétréci, tenait dans cet étroit espace. Chacune de ces deux pièces
était éclairée par deux petites fenêtres qui regardaient le bivouac du
régiment anglais. Dans un coin était le petit lit de camp aux rideaux
de soie verte, où il avait dormi la veille de Marengo et d'Austerlitz.
Un paravent masquait la porte du fond; entre le paravent et la
cheminée, un canapé où Napoléon passait la plus grande partie de sa
journée, quoique ce meuble fût tellement couvert de livres qu'il
n'était guère commode d'y trouver place. Les murs étaient tapissés de
nankin brunâtre et, au milieu de toute cette misère, une magnifique
toilette, garnie d'aiguières et de cuvettes d'argent, déployait sa
splendeur inattendue. Mais la chambre avait d'autres ornements.
C'étaient les épaves du naufrage où avaient sombré sa famille et son
empire. D'abord,--cela va sans dire,--une peinture d'Isabey,
représentant Marie-Louise, qui vivait alors, heureuse et insouciante,
à Parme, dans les bras de Neipperg. Deux portraits du roi de Rome par
Thibault: ici à cheval sur un mouton, là mettant sa pantoufle. Puis,
un buste de l'enfant, une miniature de Joséphine. Au mur de la chambre
étaient suspendus le réveille-matin du grand Frédéric, pris à Potsdam,
et la montre portée par le premier consul en Italie, avec une tresse
de cheveux de Marie-Louise en guise de chaîne.

Dans la seconde chambre on voyait un bureau, quelques rayons de
bibliothèque et un autre lit. L'Empereur s'y reposait dans la journée
ou venait s'y coucher la nuit, en quittant le premier, lorsqu'il était
agité et tourmenté par l'insomnie, comme il arrivait presque toujours.
O'Meara donne une description pittoresque de Napoléon dans sa chambre
à coucher. Il s'asseyait sur le canapé qui était couvert d'une étoffe
blanche. «Napoléon s'y allongeait, vêtu de sa robe de chambre blanche
du matin, d'un pantalon à pieds également blanc. Sur la tête un madras
rouge à carreaux, et le col de sa chemise ouvert; point de cravate. Sa
physionomie était triste et inquiète. Devant lui une petite table
ronde avec quelques livres; au pied gisaient en tas, pêle-mêle sur le
tapis, les volumes déjà lus.» Son costume ordinaire était, cependant,
un peu moins négligé. Il était habillé d'un uniforme de chasse vert,
avec des boutons assortis, et, quand le drap fut usé, il le fit
retourner plutôt que de porter du drap anglais. Des bas et des
culottes de casimir blanc complétaient son costume. Il renonça à son
uniforme des Chasseurs de la Garde six semaines après son arrivée dans
l'île. Il conserva cependant le fameux petit chapeau, mais il déposa
la cocarde tricolore avec une sorte de solennité deux ans après la
bataille de Waterloo, en disant à son valet de chambre de la garder
comme une relique ou en vue de jours meilleurs. Ces détails ne sont
pas tout à fait insignifiants, car il apportait de la méthode et
mettait une intention même dans ces petites choses. D'ailleurs, nous
devons les connaître si nous voulons nous représenter Napoléon dans sa
phase finale.

Comment avait-il arrangé sa vie?

Il déjeunait seul à onze heures, s'habillait pour la journée à deux
heures environ, et dînait, d'abord, à sept heures. Plus tard, il mit
le dîner à quatre heures. Il y eut un nouvel arrangement un peu avant
le départ de Gourgaud. Le déjeuner au milieu du jour fut supprimé. Il
y eut dîner à trois heures et souper à dix. Quelques jours après, le
dîner est mis à deux heures. Gourgaud soupçonne ces changements d'être
faits pour la convenance et dans l'intérêt de la santé de Mme de
Montholon, mais il est probable qu'ils avaient surtout pour but de
tromper l'ennui des longues journées ou de remplir le vide des longues
soirées. Car l'Empereur passait presque toutes les journées dans sa
hutte, lisant, écrivant, causant et, au milieu de tout cela,
s'ennuyant à la mort.

De ce pauvre intérieur le monde ne voyait rien. Ce qu'il voyait était
tout à fait différent. Napoléon, en effet, pour justifier ses
prétentions au titre impérial, maintenait autour de lui autant de
pompe extérieure que sa situation le permettait. Il sortait dans une
voiture à six chevaux, un écuyer en grand uniforme galopant à chaque
portière. Les six chevaux étaient, parfois, une cause de danger à
cause des brusques tournants de la route et de l'allure qu'exigeait
Napoléon, mais n'étaient pas, cependant, un simple luxe. L'état des
routes, à Sainte-Hélène, était tel que les dames de l'entourage,
lorsqu'elles se rendaient à un dîner ou à un bal, devaient employer un
équipage mérovingien, traîné par plusieurs attelages de boeufs.

L'étiquette, à l'intérieur, n'était pas moins rigoureuse. Bertrand,
Gourgaud et Montholon, devaient rester debout pendant des heures, au
point qu'ils en tombaient de lassitude. Certain jour, Napoléon paraît
contrarié d'un bâillement que Bertrand ne peut réprimer. Le
grand-maréchal s'excuse en disant qu'il est resté debout plus de trois
heures. Gourgaud, pâle et presque malade de fatigue, était obligé de
s'appuyer contre la porte; Antommarchi, qui, pour le dire en passant,
avait à endosser un habit de cour toutes les fois qu'il rendait visite
à son malade, devait rester sur ses jambes, devant lui, si longtemps
qu'il était tout près de s'évanouir. En revanche, si quelqu'un d'eux
était assis avec l'Empereur et se levait en voyant entrer Mme de
Montholon ou Mme Bertrand, il était rappelé à l'ordre. L'Empereur
avait toujours attaché une grande importance à la question du
cérémonial. Il dissertait à perte de vue sur ce sujet avec Las Cases.
Il avait, durant les Cent Jours, noté le progrès des moeurs
démocratiques à ce qu'un de ses ministres s'était levé pour prendre
congé de lui, sans attendre qu'il lui en donnât la permission. Même au
milieu de l'agonie de Rochefort, il remarqua un léger manquement à
l'étiquette du même genre. Quand Gourgaud dit devant lui qu'en Chine
le souverain est adoré comme un dieu, Napoléon observe gravement que
c'est ainsi que cela doit être. A Sainte-Hélène, les gens de la petite
cour qui lui restait mettaient un soin chevaleresque à observer
scrupuleusement les moindres prescriptions de l'étiquette envers leur
Empereur détrôné. Aucun d'eux n'entrait dans sa chambre sans y être
appelé. S'ils avaient une chose importante à lui communiquer, ils
sollicitaient une audience. Nul n'osait se joindre à lui pendant une
promenade à moins d'y être invité. Tous restaient tête nue devant lui,
jusqu'au jour où il s'aperçut que les Anglais avaient reçu l'ordre de
rester couverts en lui parlant; alors il voulut que ses serviteurs en
fissent autant. Aucun d'eux ne lui adressait le premier la parole si
ce n'est dans le courant d'une conversation déjà engagée. Bertrand,
dans une ou deux occasions, le contredit d'une façon si raide que
l'Empereur en fit la remarque et lui dit qu'il n'aurait jamais osé se
comporter ainsi aux Tuileries. Bertrand encourut aussi le déplaisir de
l'Empereur en ne dînant pas régulièrement tous les jours à la table
impériale, suivant sa charge de grand-maréchal, car sa femme désirait
l'avoir à dîner quelquefois avec elle. Toutes les choses de ce genre
qui sentaient le relâchement et la négligence contrariaient
sérieusement Napoléon. Des bagatelles, qui lui auraient peut-être
échappé à Paris, dans le grand tourbillon, le choquaient à
Sainte-Hélène; elles lui rendaient sensible le changement de sa
position. Il y avait aussi l'éternelle question du titre. Bertrand
pouvait bien avoir parfois des défaillances dans l'observance de
l'étiquette; mais il n'oublia jamais d'expédier les lettres, écrites
au nom de son maître, dûment scellées et avec toutes les formes du
grand-maréchal du palais de l'Empereur, quoiqu'il n'y eût pas
grand-chose à Sainte-Hélène qui pût rappeler l'un ou l'autre. Le dîner
de Napoléon était servi, en grande pompe, dans de la vaisselle d'or et
d'argent, par ses domestiques français, vêtus de leur riche livrée
vert et or. Au début, on avait donné à Napoléon, pour son service,
douze marins anglais qui portaient la même livrée. Mais ils
disparurent avec le _Northumberland_, à l'équipage duquel ils
appartenaient. Lowe offrit de les remplacer par des soldats;
l'Empereur déclina cette offre. Une place restait vide à côté de lui:
c'était celle de l'Impératrice. Mais elle fut donnée plus d'une fois à
des dames privilégiées.

Le menu comportait une grande quantité de plats. L'Empereur mangeait
avec appétit et pressait quelquefois un hôte de distinction d'accepter
telle ou telle friandise. Comme toujours, le repas durait peu. Aux
Tuileries c'était une affaire de vingt minutes; à Sainte-Hélène on
accordait cinq minutes de grâce à Bertrand pour croquer autant de
bonbons qu'il en voulait. Et, dans les premiers jours de Longwood,
l'Empereur, au dessert, envoyait chercher un volume, quelque tragédie
française qu'il lisait tout haut.

Beaucoup trouveront ridicule cette pompe mesquine. Pour nous, nous ne
pouvons nous empêcher d'éprouver une sympathie mélancolique pour ces
braves serviteurs, qui ne s'inquiétaient pas de savoir ce que Napoléon
était à d'autres yeux, mais s'obstinaient à voir en lui leur
souverain.

Et, ici, comment ne pas remarquer la singulière composition de la
petite cour? Montholon, comme son biographe nous en instruit, était
grand-veneur héréditaire de France sous l'ancienne monarchie, et Louis
XVIII, à la première Restauration, offrit de lui rendre cette charge.
Las Cases était un émigré. Gourgaud était le frère de lait du duc de
Berry. Des quatre, Bertrand était le seul qui n'eût absolument aucune
attache royaliste.

L'unique plaisir dans la vie du prisonnier, c'était l'arrivée des
livres. Il s'enfermait avec eux dans sa hutte pendant des jours et des
jours, s'y baignait, s'en régalait, en faisait une vraie débauche. De
toutes façons il préférait rester dans la maison. Il haïssait tout ce
qui rappelait la prison: les sentinelles, l'officier d'ordonnance, la
chance de rencontrer Lowe. En restant chez lui, dit-il à Gourgaud, il
conserve sa dignité; en effet, il est toujours empereur et ne saurait
vivre autrement. Il tâche donc de prendre de l'exercice à l'intérieur.
Lowe rapporte un jour que l'Empereur s'était fait construire un cheval
de bois fait de poutres croisées. Il s'asseyait à l'une des extrémités
de la poutre, tandis qu'un contrepoids très lourd était suspendu à
l'autre extrémité, et il imprimait à l'appareil un mouvement de
bascule. Ces remèdes ne réussissaient pas. Le manque d'exercice le
rendait malade; il avait des attaques de scorbut, ses jambes
enflaient, et il avait alors une sorte de satisfaction maladive à
constater que ses souffrances étaient l'effet des restrictions
imposées par le gouverneur. Puis, pendant la dernière année, de
nouveau, il voulut vivre. Il monta quelquefois à cheval, mais sa
principale occupation ce fut son jardin. Entouré d'une équipe de
terrassiers chinois, on le voyait planter, creuser, remuer la terre.
Un grand artiste, dit Montholon, aurait trouvé un sujet digne de son
pinceau dans ce puissant conquérant, chaussé de pantoufles rouges et
coiffé d'un grand chapeau de paille, la bêche en main, travaillant dès
l'aube, dirigeant les efforts de ses serviteurs, pleins d'admiration,
et les travaux, plus efficaces,--c'est Montholon qui en fait
l'aveu,--des jardiniers chinois. Paul Delaroche fit un portrait de lui
dans ce costume; il l'a représenté se reposant de son travail, le
visage flasque et alourdi. Il bouleversa si énergiquement la terre,
pour produire un peu d'ombre, que Lowe prit peur. Il craignait que ses
sentinelles n'eussent de la peine à exercer leur surveillance. Il
donna un avertissement en règle, prohibant la continuation du travail.
Il s'est fait un mérite de ne pas l'avoir détruit. On ne fit guère
attention à ce vain étalage d'autorité: maintenant, Lowe n'existait
plus pour les hôtes de Longwood. Napoléon se donna à l'entreprise avec
son ardeur ordinaire; il y consacra beaucoup de temps et d'argent; il
acheta et transporta de grands arbres avec l'aide du régiment
d'artillerie et de plusieurs centaines de coolies. Tout cela, pendant
un temps, lui procura de la distraction et de l'exercice. Ses
malheureux courtisans avaient à suivre, que cela leur plût ou non.
Mais peut-être ce nouveau travail leur était-il plus agréable que
l'ancien. A l'intérieur, ils avaient une rude besogne. Napoléon
détestait écrire; on pourrait presque dire qu'il ne savait plus
écrire. Ce qu'il traçait était illisible. On rapporte qu'au moment de
son mariage il eut toutes les peines du monde à griffonner un billet
pour son beau-père. Ses secrétaires se donnèrent un mal infini pour
rendre ce billet présentable. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de
dicter, et Dieu sait s'il dictait!

On nous assure qu'un jour, à Longwood, il dicta quatorze heures de
suite, s'arrêtant de temps à autre, pendant quelques minutes, afin de
relire ce qu'on venait d'écrire. La sténographie était inconnue des
membres de sa maison: aussi le travail était-il des plus pénibles.
Seul, Las Cases inventa, pour son usage personnel, un système de
notation hiéroglyphique. Quelquefois Napoléon dictait pendant des
nuits entières. On éveillait Gourgaud à quatre heures du matin pour
prendre la place de Montholon, qui n'en pouvait plus. L'Empereur
encourageait ses secrétaires en leur disant que le droit de propriété
de ce qu'ils écrivaient serait pour eux et leur rapporterait des
sommes folles. Mais cette alléchante perspective ne les empêchait pas
de gémir. D'ailleurs, dans des moments de mauvaise humeur, il leur
disait que, s'ils se figuraient être maîtres de leur travail, ils se
trompaient lourdement. Qu'advint-il de toutes ces dictées? Nous ne
savons. Une grande partie, probablement, est encore inédite, mais une
portion considérable a vu le jour et il est possible que certains
matériaux aient été tirés de cette masse et utilisés pour d'autres
publications, par exemple pour les _Lettres du Cap_. Gourgaud
soupçonnait l'Empereur d'être l'auteur de diverses compositions,
entr'autres le _Manuscrit de Sainte-Hélène_, dont il n'est
certainement pas responsable, et un article de la _Revue d'Édimbourg_,
qui fut écrit par Allen, à Holland House, avec des documents fournis
par le cardinal Fesch et par Louis Bonaparte. Il est probable qu'il y
avait un perpétuel courant de choses dictées à Sainte-Hélène, qui
allaient inspirer, en Europe, la polémique bonapartiste, et Gourgaud
blâme l'Empereur de produire tant de pamphlets. Quelques-uns de ces
manuscrits furent enterrés dans un coin du jardin et, selon toute
vraisemblance, n'ont jamais été imprimés.

Outre le jardinage, l'équitation, la lecture et la dictée, Napoléon
avait encore quelques distractions. A un certain moment, il lui prit
fantaisie d'acheter des agneaux et de les apprivoiser. On jouait le
polo dans l'île, mais il n'y prit aucune part. De chasse proprement
dite, il n'y en avait point, sinon difficile et de pauvre qualité.
Gourgaud, qui était infatigable, allait quelquefois chasser les
tourterelles, tirer un faisan, une perdrix ou un sanglier. Lowe fit
lâcher à Longwood quelques lapins, afin que l'Empereur pût les tirer,
mais, comme il faisait toujours les choses en maladroit, et à
contre-temps, il choisit le moment où Napoléon venait de planter de
jeunes arbres. Les rats, suivant toute apparence, tuèrent les lapins
et sauvèrent les arbres; en tout cas, les lapins disparurent. Napoléon
ne se mit à chasser que dans les derniers temps, et accomplit alors
des exploits à faire pleurer un sportsman. Il en avait toujours été
ainsi. Autrefois, à la Malmaison, il avait un fusil dans sa chambre et
tirait sur les oiseaux privés de Joséphine. Et, maintenant, pour
protéger son domaine, il se mit à tirer sur les chevreaux apprivoisés
de Mme Bertrand, au grand désespoir de celle-ci, ainsi que sur tous
les animaux errants qui se fourvoyaient dans l'intérieur de son parc.
Y trouvant aussi un taureau, il le mit à mort. Alors, il fit venir des
chèvres et les tira également. Cette fusillade, il est à peine besoin
de le dire, donna de l'inquiétude au gouverneur et à son collègue
Montchenu, et Forsyth, le biographe, en éprouva lui-même une angoisse
rétrospective. Qu'arriverait-il, demandait Lowe, si Napoléon tuait
quelqu'un par mégarde? Pourrait-on le juger et le condamner pour
homicide par imprudence? Ces questions leur paraissaient si
troublantes qu'ils les soumirent aux légistes de la Couronne.

Au commencement, il sortait à cheval, mais la présence d'un officier
anglais, toujours à ses talons, lui était intolérable, et il resta
quatre ans sans monter. Pendant ce long repos, il disait plaisamment
de son cheval: «C'est un chanoine, s'il en fut: il est bien nourri et
il ne fait rien.» Il disait qu'il n'avait jamais eu peur à cheval,
parce qu'il n'avait jamais pris de leçons. Il y a peut-être des
lecteurs qui seront bien aises de savoir qu'il considérait que le plus
beau et le meilleur de tous ses chevaux était, non le fameux Marengo,
mais un autre appelé Mourad-Bey.

Il jouait à certains jeux, au billard mais sans s'appliquer, au
reversi,--il avait appris ce jeu lorsqu'il était enfant,--enfin aux
échecs. A ce dernier jeu, il était remarquablement maladroit et il
fallait d'aussi bons courtisans que l'étaient ses serviteurs pour
éviter de le battre: c'était, du reste, un genre de tricherie dont il
s'apercevait quelquefois. A bord du _Northumberland_, il avait joué au
vingt-et-un; mais il l'interdit lorsqu'il s'aperçut qu'on y jouait
gros jeu. A tous les jeux il trichait, ouvertement et grossièrement,
pour faire une farce; bien entendu, il refusait de recevoir l'argent
gagné de cette façon. Il disait en riant: «Vous êtes des imbéciles!
C'est comme cela que les fils de bonne famille se ruinent.»

Il semble qu'il prît plaisir à lire tout haut, bien qu'il ne lût pas
très bien et ne parût pas très sensible à la cadence des vers. Mais
une des difficultés pour ceux qui aiment à lire tout haut, c'est de
trouver un auditoire qui les goûte et c'était précisément le cas pour
Napoléon. Montholon nous parle d'un des membres de la suite qui
s'endormait pendant ces lectures (immédiatement nous soupçonnons
Gourgaud). L'Empereur ne l'oublia pas. Un autre jour, Gourgaud dit, à
propos d'une pièce française: «_Le Dormeur réveillé_ nous endort.»
Quand l'Empereur lit tout haut ses propres mémoires, le même gracieux
compagnon en fait une critique si sévère que Napoléon refuse, à
partir de ce moment, d'en donner lecture à haute voix. Pourtant, à une
lecture de _Paul et Virginie_, Gourgaud pleure à chaudes larmes,
tandis que Mme de Montholon se plaint que des récits si douloureux
troublent la digestion.

L'Empereur était censé déclamer à la Talma et la tragédie française,
quand on la déclame longtemps, sous un climat très chaud, peut
quelquefois inviter au sommeil. La tragédie était sa lecture de
prédilection et Corneille son favori. On possède une dissertation de
l'Empereur sur les tragédies de Corneille, prononcée dans un salon de
ce Kremlin prêt à s'écrouler: «Moi, disait-il, j'aime surtout la
tragédie haute, sublime, comme l'a faite Corneille. Les grands hommes
y sont plus vrais que dans l'histoire; on ne les y voit que dans les
crises qui les développent, dans les moments de décision suprêmes, et
on n'est pas surchargé de tout ce travail préparatoire de détails et
de conjectures que les historiens nous donnent souvent à faux. C'est
autant de gagné pour la gloire; car il y a bien des misères dans
l'homme, des fluctuations, des doutes: tout cela doit disparaître dans
le héros. C'est la statue monumentale où ne s'aperçoivent plus les
infirmités et les frissons de la chair.» Après Corneille, ce qu'il
aimait le mieux, c'était Racine, mais il goûtait des talents tout
différents et il prenait volontiers Beaumarchais ou les _Mille et une
Nuits_; mais peut-être n'était-ce là qu'une concession faite à la
frivolité de ses auditeurs. Comme Pitt, son grand ennemi, il aimait
_Gil Blas_, mais il jugeait que c'était un mauvais livre pour les
jeunes gens. En effet, «Gil Blas voit tout en mal, et la jeunesse
croit que le monde est comme cela, ce qui est faux.» Il lisait souvent
la Bible; quelquefois, dans des traductions, Homère et Virgile,
Eschyle et Euripide. A la littérature anglaise il empruntait le
_Paradis perdu_, l'_Histoire d'Angleterre_ de Hume et _Clarisse
Harlowe_. Quant à Ossian,--quelle que soit la littérature à laquelle
on rattache ce poète,--c'était un vieil ami dans l'intimité duquel il
se plaisait. Il avait pour Voltaire et pour _Zaïre_ une vraie passion.
Une fois, il avait prié Mme de Montholon de choisir une tragédie en
vue de leurs amusements du soir. Elle avait choisi _Zaïre_ et, dès
lors, ils eurent à avaler _Zaïre_, tant et si bien que ce nom seul
leur inspirait une sorte de terreur.

Il peut sembler étrange, à première vue, qu'il ne soit jamais
question, ou très peu, de Bossuet, car le grand évêque avait, à une
heure décisive de sa vie, parlé puissamment à son imagination. Le
_Discours sur l'Histoire universelle_ avait éveillé son intelligence,
comme Lodi éveilla son ambition. Le jour où il eut le bonheur de
tomber sur le _Discours_, où il lut ce qui était dit de César,
d'Alexandre et de la succession des Empires, le voile du temple, nous
dit-il, se déchira devant lui et il vit les mouvements des dieux. A
dater de ce moment, dans toutes ses campagnes, en Égypte, en Syrie, en
Allemagne, dans ses grands jours, cette vision ne le quitta plus. A
Sainte-Hélène, elle l'abandonna pour jamais: il ne faut donc pas nous
étonner qu'il évitât Bossuet.

Il avait toujours été un grand liseur, bien qu'il ait déclaré que,
pendant sa vie publique, il ne lisait que ce qui était immédiatement
utile à son but. Lorsqu'il était à l'École de Brienne, il demandait
tant de livres qu'il mettait au désespoir le bibliothécaire du
collège. Quand il était en garnison à Valence, il dévorait au hasard
tout ce qui lui tombait sous la main. «Lorsque j'étais lieutenant
d'artillerie, dit-il devant les princes réunis à Erfurt, j'ai été
pendant trois ans en garnison à Valence. Là, j'ai passé mon temps à
lire et à relire tout ce que contenait la bibliothèque de la ville.»
Plus tard, on nous apprend que, lorsqu'il courait en poste pour
rejoindre ses armées, il avait sa voiture pleine de livres et de
brochures qu'il jetait, à mesure, par la portière, lorsqu'il les avait
feuilletés. Lorsqu'il voyageait avec Joséphine, tous les livres
nouveaux étaient placés dans la berline, afin qu'elle lui en donnât
lecture en route. Bien qu'il ait prétendu ne lire que des livres
sérieux, sa bibliothèque de voyage était remplie de livres
d'imagination auxquels il donnait beaucoup d'attention. Il avait
projeté une collection portative de trois mille volumes choisis,
lesquels devaient être imprimés pour lui; mais, ayant reconnu que
l'exécution de ce projet demanderait six ans et coûterait plus de six
millions de francs, il eut la sagesse d'y renoncer. Même à Waterloo,
il était accompagné par sa bibliothèque de voyage composée de huit
cents volumes, contenus dans six caisses différentes,--la Bible,
Ossian, Homère, Bossuet et les soixante-dix volumes des oeuvres de
Voltaire. Trois jours après son abdication définitive, nous le voyons,
de la Malmaison, se commander toute une bibliothèque: livres sur
l'Amérique, qu'il avait choisie comme son refuge; livres sur lui-même
et sur ses campagnes; une collection du _Moniteur_; les meilleurs
dictionnaires et les meilleures encyclopédies. Maintenant, il les
absorbait dans sa solitude: histoire, philosophie, art militaire,
mémoires: de cette dernière branche de littérature il lut
soixante-douze volumes en une année. Et ce n'était pas un lecteur
passif: il griffonnait sur les marges, dictait des notes ou des
critiques. Mais, quand il s'agissait de lire tout haut, c'était
toujours des oeuvres d'imagination qu'il choisissait, et la façon dont
il les choisissait n'est pas faite pour inspirer un regret immodéré de
n'avoir pas été présent à ces lectures. Nous avons vu que ses
auditeurs n'appréciaient pas beaucoup leur privilège. Ce qui frappe le
plus dans ses habitudes, c'est le manque d'intérêt, le manque
d'utilité pratique. On ne peut s'empêcher de penser à l'animal en cage
qui arpente en long et en large, sans trêve comme sans but, le repaire
où il est emprisonné, et dont les sauvages prunelles explorent le
monde extérieur avec un farouche désespoir. Si Gourgaud s'ennuyait «à
la mort», que dire de l'Empereur?

D'ordinaire, il est calme et stoïque. Quelquefois, il se réfugie
dans une sorte de grandeur abstraite; quelquefois, il laisse échapper
un gémissement sublime. «L'adversité manquait, dit-il, à ma carrière.»
Il prend un des Annuaires de son règne. «Quel bel empire!
Quatre-vingt-trois millions d'hommes sous mes ordres, plus de la
moitié de la population de l'Europe!» Il essaye de maîtriser son
émotion en tournant les feuillets, il va jusqu'à fredonner un air,
mais il est trop visiblement affecté. Un autre jour il est assis en
silence, la tête dans ses mains. A la fin, il se lève: «Après tout,
s'écrie-t-il, quel roman que ma vie!» Et il sort de la chambre. La
gloire ne le console pas, car il n'est pas sûr d'elle. «On est occupé
à détruire toutes les institutions que j'ai fondées, l'Université, la
Légion d'honneur, etc., et je serai bientôt oublié.» Il disait encore:
«L'histoire parlera à peine de moi, j'ai été culbuté. Si j'avais
maintenu ma dynastie, à la bonne heure!» Défiance de l'avenir,
reproches qu'il s'adresse sur le passé, monotonie d'une vie refoulée,
tels sont les tourments qui, chaque jour, rongent son âme. Pendant six
ans, il savoura l'amertume d'une mort lente, désolée, hantée par le
regret.

De plus, son infatigable énergie, désormais sans objet, son activité
se retournait contre lui et le dévorait. Il ne pouvait exister que
dans une fièvre de travail. «Le travail, disait-il, est mon élément.
Je connais les limites de mes jambes, je connais celles de mes yeux,
je n'ai jamais connu celles de mon travail.» Son esprit et son corps,
dit Chaptal, étaient incapables de fatigue. Comment trouver de
l'emploi, à Longwood, pour cette formidable machine? Toute la force
cérébrale, nerveuse, corporelle, qui s'était mesurée avec le monde,
retombait sur lui et le déchirait. Apprendre assez d'anglais pour lire
dans les journaux ce qui se passait dans cette Europe dont il avait
été le maître; dicter des mémoires où il donnait ses vues sur ce qui
l'intéressait momentanément; potiner sur ses geôliers; maintenir
l'ordre et l'harmonie dans sa petite cour: voilà les miettes
d'existence qu'il lui restait à grignoter. Il n'y a point, dans
l'histoire, de position analogue à la sienne. Généralement, le monde a
vite fait de se débarrasser de ses Césars lorsqu'il a assez d'eux.
Napoléon avait cherché inutilement la mort devant l'ennemi et par le
suicide. Les tentatives tant de fois renouvelées pour l'assassiner
avaient été vaines. Nos ministres avaient été déçus dans l'espoir que
le gouvernement français le ferait pendre ou fusiller. L'Europe eut à
ramasser tout son courage pour cette tâche sans précédent de
bâillonner, de paralyser une intelligence et une force qui se
trouvaient trop gigantesques pour le bien-être et la sécurité du
monde. Tel est le problème étrange, unique, effroyable, qui rend les
souvenirs de Sainte-Hélène si profondément douloureux et attirants.



CHAPITRE XIII

LES CONVERSATIONS DE NAPOLÉON


On a tort de recueillir toutes les paroles d'un grand homme qui a
quitté la scène. Une intelligence qui a été accoutumée à une activité
constante et qui se trouve tout à coup sans emploi, est une locomotive
qui ne sait plus où elle va. La parole, n'ayant plus d'objet précis,
n'est pas toujours dirigée. Le grand homme est tenté de parler tout
seul et, alors, tout ce qu'il y a en lui de passion, de ressentiment,
de mépris, éclate et rompt ses digues. Napoléon devinait ce danger.
«Vous avez raison de m'arrêter. J'en dis toujours plus que je ne veux,
quand je me laisse aller à parler sur des sujets qui m'intéressent
trop vivement.» Il n'y a pas autant d'explosions de ce genre qu'on
pourrait s'y attendre dans les conversations de Napoléon à
Sainte-Hélène. Il lui arrive de s'emporter contre le gouverneur, ou
contre les restrictions, ou contre l'île elle-même, mais, en général,
il est calme, méditatif, il pense tout haut et, quelquefois, aboutit à
des conclusions contradictoires. Lavalette avait déjà, à son retour de
l'île d'Elbe, remarqué ce détachement d'esprit. «Jamais je ne l'ai vu
d'un calme plus imperturbable. Pas un mot amer avec qui que ce fût;
pas une impatience; écoutant tout, discutant tout, avec cette
sagacité rare et cette rare élévation d'esprit qui étaient si
remarquables en lui; avouant ses fautes avec une touchante franchise,
ou raisonnant sa situation avec une pénétration que ses ennemis ne
pouvaient égaler.»

Les conversations de Napoléon qui ont été recueillies ne répondent pas
à toutes nos curiosités. Après les deux premières années du Consulat
il lui arriva rarement de s'ouvrir dans une causerie. Et ceux avec
lesquels il put s'épancher quelquefois--par exemple Berthier, Duroc,
ou Bertrand--sont restés muets. Sans aucun doute, il pouvait parler
fort bien en public; seulement, lorsqu'il parlait en public, il ne
disait pas sa pensée, mais ce qu'il voulait que l'on prît pour sa
pensée. A Sainte-Hélène, nous avons une quantité de dissertations de
cette nature, car il avait toujours autour de lui des gens qui
tenaient un journal, et il le savait. Las Cases et Montholon ne
rapportent pas autre chose. Tout le long de son règne, nous avons des
reproductions nombreuses de ces paroles claires, éloquentes,
incisives, qu'il avait soin de prononcer en public. Villemain en donne
de merveilleux échantillons, qu'il devait au témoignage de Narbonne.
Ils sont trop achevés, peut-être, pour être tout à fait exacts. Parmi
les innombrables mémoires publiés sur l'époque impériale il n'en est
guère qui ne cherchent à nous offrir des spécimens de la conversation
de Napoléon.

Mais, si nous voulons atteindre l'homme, ou, du moins, le peu qu'il
nous est possible d'en connaître, c'est ailleurs qu'il faut nous
adresser. A notre avis, c'est Roederer qui rend le mieux la parole
familière de Napoléon. Il nous donne des exemples du primitif style
consulaire, alors que Napoléon était encore républicain dans les
formes, ainsi que tout ce qui l'entourait, lorsqu'il faisait encore
son apprentissage en matière de gouvernement civil, avant d'aspirer à
une couronne. Ce sont des fragments de ses discours au Conseil d'État,
des entretiens à la Malmaison et à Saint-Cloud; ce sont aussi de
longues conversations qui datent d'une époque ultérieure, reproduites
mot pour mot, avec une fidélité frappante, autant qu'on en peut juger
aujourd'hui. Qu'on lise, par exemple, le compte rendu des
conversations de Roederer avec Napoléon, en janvier et février 1809,
en 1811 et surtout en 1813. C'est, suivant nous, la plus vivante
représentation de l'Empereur qui soit au monde. Concise, franche,
quelquefois brutale, mais toujours intéressante, telle semble avoir
été, en réalité, la parole de Napoléon lorsqu'il causait. Le secret de
sa magique influence, c'est qu'il peut, d'un instant à l'autre, mettre
en jeu toutes ses facultés en les concentrant sur un seul objet. Aussi
l'éclaire-t-il, en un moment, par des réminiscences, par des
comparaisons historiques, par tout ce que lui suggèrent sa finesse
naturelle, sa connaissance du genre humain en général et, en
particulier, des hommes avec lesquels il avait eu affaire.

Il est impossible de donner un abrégé des conversations de Napoléon à
Sainte-Hélène. Elles sont semées dans une vingtaine de volumes, très
inégaux en mérite comme en autorité. Il n'est pas toujours aisé de
séparer l'ivraie du bon grain. Quelques-uns de ces volumes sont
remplis de matière dictée par Napoléon. Ces dictées ont, certainement,
un intérêt et une valeur qui leur est propre, mais enfin, ce ne sont
pas, à vrai dire, des conversations. Si l'on cherche l'homme tel qu'il
se révèle en causant, c'est la transcription de Gourgaud qui nous
semble la plus fidèle. Montholon n'est ni aussi intelligent ni aussi
digne de créance; Las Cases arrange et invente; O'Meara traduit en
anglais des conversations tenues en italien. Ces conversations sont
animées, intéressantes, mais elles n'inspirent pas confiance. Gourgaud
nous donne, croyons-nous, un récit sincère, et, en effaçant les
teintes bilieuses que la jalousie et l'ennui y répandent, une peinture
vraie.

Les faits qu'il rapporte sont, sans doute, d'un haut intérêt, mais ce
qu'il y a de plus remarquable, c'est cet air de vérité toute crue, de
vérité à l'état brut, dans tout ce qu'il rapporte. Ce ne sont pas des
souvenirs en grande toilette; on dirait plutôt des croquis
instantanés, pris sur la manchette ou sur l'ongle du pouce. Lorsqu'il
y a divergence entre lui et Las Cases, ou Montholon, nous savons très
bien qui nous devons croire. Dans les grandes occasions, ils
s'empressent de draper leur héros dans une toge ou dans une chlamyde;
Gourgaud le prend comme il le trouve, dans son bain, dans son lit, en
chapeau de paille ou en madras rouge, furieux ou bon enfant. Nous
choisirons deux exemples, l'exécution de Ney et celle de Murat.

Montholon représente l'Empereur disant, le 21 février: «La mort de Ney
est un crime. Le sang de Ney était sacré pour la France. Sa conduite
dans la retraite de Russie n'a point d'égale. Elle aurait dû couvrir
d'une sainte égide le crime de haute trahison, s'il avait été vrai que
le maréchal Ney l'eût commis. Mais Ney n'a point trahi le roi, etc.»
Voilà bien les sentiments que le public s'attend à voir exprimer par
Napoléon, mais non pas, peut-être, le 21 février, puisqu'il n'a connu
l'exécution de Ney que vers le milieu de mars.

Le langage de Gourgaud est tout différent. Il nous montre Napoléon
changeant sa manière de voir sur ce point. Un jour il déclare qu'ils
ont «assassiné» Ney; un autre jour, que le maréchal n'a eu que ce
qu'il méritait. «On ne doit jamais manquer à sa parole et je méprise
les traîtres.... Ney s'est déshonoré. Je le regrette comme un homme
précieux sur un champ de bataille; mais il était trop immoral et trop
bête pour réussir.» Il va jusqu'à dire qu'il n'aurait jamais dû lui
donner le bâton de maréchal, qu'il aurait dû le laisser à la tête
d'une division, car, comme l'avait dit Caffarelli, Ney avait tout
juste le courage et l'honnêteté d'un hussard. En 1814, il avait agi
comme un véritable traître. Il s'était conduit en coquin, suivant son
habitude. Opposez à ce mot les remords exprimés par la duchesse
d'Angoulême, lorsqu'elle lut le livre de Ségur: «Si nous avions su, en
1815, tout ce que le maréchal avait fait pendant la campagne de
Russie, il n'aurait pas été exécuté!» Placez aussi en regard les
paroles de Napoléon lui-même en Russie: «Quel homme! Quel soldat! Ney
est perdu! J'ai trois cents millions dans les caves des Tuileries: je
les donnerais pour le ravoir!» De ce cruel changement nous pouvons
conclure que Napoléon n'a jamais oublié ni pardonné sa terrible
entrevue avec Ney du mois d'avril 1814 à Fontainebleau, ni la
fanfaronnade du maréchal, en 1815, lorsqu'il s'était vanté de ramener
l'Empereur dans une cage. Ce n'est qu'au dernier moment, la veille de
Ligny, qu'il l'appela à l'armée. En somme, les deux héros étaient
devenus l'un pour l'autre des ennemis.

Arrive la nouvelle de la mort de Murat. Comme dans le discours de
Napoléon à Montholon, au sujet de la mort de Ney, il y a une
singulière particularité à propos de cet événement, qui est annoncé
«pour la première fois» à l'Empereur par trois personnes différentes.
Las Cases lui donne lecture de la nouvelle. «A ces mots inattendus,
l'Empereur, m'interrompant du bras, s'est écrié: «Les Calabrais ont
été plus humains, plus généreux, que ceux qui m'ont envoyé ici.» Ce
fut tout. Après quelques moments de silence, voyant qu'il ne disait
plus rien, je continuai.» C'est là, sans doute, la version officielle,
car elle est reproduite dans les _Lettres du Cap_.

O'Meara apporta aussi la «première nouvelle». «Il l'apprit avec calme
et demanda aussitôt si Murat avait péri sur le champ de bataille.
D'abord, j'hésitais à lui dire que son beau-frère avait été exécuté
comme un criminel. Il répéta sa question et je dus alors lui apprendre
comment Murat avait été mis à mort. Il m'écouta sans changer de
visage.» Gourgaud, à son tour, apporte la «première nouvelle».
«J'annonce la fatale nouvelle à Sa Majesté, qui conserve la même
physionomie et me dit qu'il faut que Murat ait été fou pour risquer
une pareille aventure. J'assure que cela me fait une vive peine de
voir périr, de la main de telles gens, un homme aussi brave que Murat,
qui avait si souvent défié la mort. L'Empereur s'écrie que c'est
affreux. J'objecte que Ferdinand n'aurait pas dû le faire mourir
ainsi. «Voilà comme vous êtes, jeunes gens, mais on ne badine pas
avec un trône. Pouvait-on le considérer comme un général français? Il
ne l'était plus. Comme roi? Mais on ne l'a jamais reconnu comme tel.
Il l'a fait fusiller comme il a fait pendre tant de gens.» Mais
Gourgaud l'observe pendant qu'on lui donne lecture des journaux et
remarque qu'il souffre.

Nous ne pouvons dire lequel des trois chroniqueurs fut réellement le
premier à donner la nouvelle à Napoléon. Mais nous sentons qu'il y a
de la vie et de la vérité dans le récit de Gourgaud. Longtemps après,
Napoléon lui dit: «Murat n'a eu que ce qu'il méritait. Tout cela est
ma faute. J'aurais dû le laisser maréchal et ne pas le faire duc de
Berg, et encore moins roi de Naples.»

On comprend maintenant pourquoi, dans les quelques échantillons que
nous allons offrir des propos de Napoléon à Sainte-Hélène, nous nous
attacherons surtout à suivre les notes prises par Gourgaud. Du reste,
Napoléon se répétait sans cesse: aussi avons-nous des versions
confirmatives de beaucoup de ses mots, dans toutes les chroniques de
l'exil.

La religion est un des sujets les plus importants que l'on discute à
Sainte-Hélène. L'un des livres que Napoléon lisait tout haut le plus
volontiers, c'était la Bible. Cette lecture n'était pas toujours
inspirée par les motifs les plus élevés. Car, certain jour, on le voit
feuilleter le Livre de Samuel et le Livre des Rois afin de chercher
quel témoignage on y trouve en faveur de la monarchie légitime. Mais
il est d'autres occasions où il lit la Bible à un autre point de vue.
On nous dit qu'il était grand admirateur de saint Paul. A cette heure
sombre de sa vie, ses pensées se tournaient souvent vers les
questions de foi, mais non pas toujours de façon à nous édifier. Nous
avons tous lu certaines anecdotes qui le représentent montrant du
doigt le firmament et professant un vague déisme. Newman, lui aussi,
dans un beau passage, a donné, d'après la tradition, le jugement final
porté par Napoléon, à Sainte-Hélène, sur le christianisme. Il y est
censé comparer la vaine gloire de César et d'Alexandre avec la force
vivante du Christ. Il conclut en disant: «Peut-il être moins qu'un
être divin?» Mais le langage du véritable Napoléon était fort
différent. Gourgaud parle des astres et du Créateur dans le sens qu'on
prête Napoléon, mais l'Empereur lui donne sur les doigts. En deux
mots, sa tendance paraît être vers la religion musulmane. Il reproche
au christianisme de n'être pas assez ancien. Si cette doctrine avait
existé, dit-il, depuis le commencement du monde, il pourrait y croire;
mais il n'en est rien. Et le christianisme, n'aurait pas duré jusqu'à
présent sans le crucifiement et la couronne d'épines, car le genre
humain est ainsi fait. Pour lui, il ne peut pas accepter une forme de
religion qui damne Platon, Socrate, et il a la politesse d'ajouter,
tous les Anglais. En tout cas, pourquoi des châtiments éternels? Il
avoue, d'ailleurs, qu'il a été très troublé par l'argument des cheikhs
égyptiens, qui prétendaient que, quand on adore trois dieux, on est,
de toute nécessité, un païen.

Le mahométisme, d'autre part, est plus simple et,--il ajoute cette
remarque caractéristique,--il est supérieur au christianisme «parce
qu'il a conquis la moitié du globe en dix ans, tandis qu'il en a fallu
trois cents au christianisme pour s'établir». Une autre fois, il
déclare que la religion musulmane est la plus belle de toutes. Une
fois même, il va jusqu'à dire «nous autres Mahométans». S'il préfère
le mahométisme au christianisme, il met le catholicisme au-dessus de
l'anglicanisme, ou, du moins, le rite romain au-dessus du rite
anglican. La raison qu'il donne de ses préférences, c'est que, dans la
religion romaine, le peuple ne comprend pas «ce qu'il chante à
vêpres.... il ne faut pas chercher à éclaircir ces matières-là».
Pourtant, il est d'avis que les prêtres devraient se marier, tout en
ajoutant qu'il hésiterait à se confesser à un prêtre marié, parce
qu'il irait tout redire à sa femme. Il déclare que lui-même, «étant
oint», peut recevoir une confession. Il n'aime pas la hiérarchie
romaine autant que le rite. Il est opposé à la papauté. La
Grande-Bretagne et le nord de l'Europe, dit-il, ont agi sagement en
s'émancipant de ce joug. En effet, il est ridicule que le chef de
l'État ne soit pas, en même temps, le chef de la religion. Pour cette
raison, il regrette que François Ier n'ait pas, comme il fut bien près
de le faire, consommé sa propre émancipation et celle de son peuple,
en adhérant à la Réforme. Lui-même, autrefois, lorsqu'il était las de
sa lutte désastreuse contre la papauté, avait regretté de ne pas
s'être fait protestant, au lieu de signer le Concordat. La nation
l'aurait suivi et aurait été ainsi délivrée du joug de Rome.

A mesure qu'il avance il devient plus hostile au christianisme. Sa
pensée éclate enfin: «Quant à moi, mon opinion est faite. Je ne crois
pas que Jésus (en tant qu'être divin?) ait jamais existé. Il aura été
pendu comme beaucoup de fanatiques qui voulaient faire le prophète,
le Messie. Tous les ans, il y en avait.» Du nouveau Testament il
remonte à l'ancien: «Moïse était un habile homme; les Juifs sont un
vilain peuple, poltron et cruel.» Il conclut en retournant à la Bible,
avec une carte, et il annonce qu'il écrira les campagnes de Moïse. Il
a si peu de foi dans le Sauveur qu'il répète, comme une chose
surprenante, que le pape Pie VII croyait, mais là, réellement en
Jésus-Christ.

En ce qui concerne l'humanité, il se proclame matérialiste.
Quelquefois, il pense que l'homme est né à une certaine température de
l'atmosphère; d'autres jours, il le voit fait d'argile, comme
«Hérodote raconte que, de son temps, le limon du Nil se changeait en
rats». Cette argile a été échauffée par le soleil et l'homme a été
produit par une combinaison de fluides électriques: «On dira tout ce
que l'on voudra, mais tout n'est que matière plus ou moins organisée.
Quand, à la chasse, je faisais ouvrir des cerfs devant moi, je voyais
que c'était la même chose que l'intérieur de l'homme. Celui-ci est un
être plus parfait que les chiens ou les arbres et vivant mieux... La
plante est le premier anneau de la chaîne dont l'homme est le dernier.
Je sais bien que c'est contraire à la religion, mais voilà mon
opinion: nous ne sommes tous que matière.» Il disait encore:
«Qu'est-ce que l'électricité, le galvanisme, le magnétisme? C'est là
que gît le grand secret de la nature. Le galvanisme travaille en
silence. Je crois, moi, que l'homme est le produit de ces fluides et
de l'atmosphère, que le cerveau pompe ces fluides et donne la vie, que
l'âme est composée de ces fluides et que, après la mort, ils
retournent dans l'éther, d'où ils sont pompés par d'autres cerveaux.»

Et encore: «Mon cher Gourgaud, quand nous sommes morts, nous sommes
bien morts. Qu'est-ce que c'est qu'une âme? Quand on dort ou quand on
est fou, où est l'âme?» Un autre jour, il s'écrie: «Si j'avais à avoir
une religion, j'adorerais le soleil, car c'est lui qui féconde tout,
c'est le vrai Dieu de la terre.»

Les éditeurs du _Journal_ pensent que Napoléon parlait ainsi pour
taquiner Gourgaud qui était un croyant plus ou moins orthodoxe. Quant
à nous, nous pensons qu'il raisonnait souvent de cette façon pour
faire ressortir dans toute sa force la théorie orthodoxe. Mais,
souvent aussi, il pensait tout haut dans l'amertume de son coeur,--par
exemple, lorsqu'il dit qu'il ne peut croire à un Dieu vengeur et
rémunérateur, car «les honnêtes gens sont toujours malheureux, et les
coquins heureux»: «Vous verrez qu'un Talleyrand mourra dans son lit.»

Bertrand s'imagine, dit Gourgaud, que l'Empereur «a de la religion»,
et nous sommes persuadé que Napoléon était plus religieux que ces
conversations ne le feraient croire. Seulement, il avait à revenir de
loin. Il était le fils de cette Révolution qui avait abjuré la
religion. Et, pourtant, il avait trouvé en lui la force nécessaire
pour accomplir l'acte le plus courageux de sa vie, lorsqu'il restaura
l'Église de France, conclut le Concordat, et obligea ses compagnons
d'armes, malgré leurs ricanements, à le suivre à la messe.

Quels qu'aient pu être ses motifs, ils doivent avoir été puissants
pour le faire rompre avec toutes les traditions de son âge viril. Car
la foi et les pratiques religieuses, qui subsistaient encore, timides
et à l'état latent, dans la population civile de la France, avaient
entièrement disparu de ses armées. «Les soldats français, dit
Lavalette en parlant de l'armée d'Égypte, étaient alors émancipés de
toute idée religieuse.»

Le même auteur raconte une curieuse anecdote, à propos d'un officier
français avec lequel il se trouvait sur un navire qui fut bien près de
faire naufrage. L'officier récite le _Pater_ d'un bout à l'autre.
Quand le danger est passé, il a honte de lui-même et s'excuse en
disant: «J'ai trente-huit ans et je n'avais jamais prié depuis que
j'en avais six. Je ne puis comprendre comment cela m'est revenu en
tête juste à ce moment-là. Car je déclare que, maintenant, il me
serait impossible de m'en rappeler un seul mot.» Cette hostilité
contre la religion semble avoir continué, en dépit du Concordat,
jusqu'à la fin du règne de Napoléon; en effet, si nous en croyons
Lavalette, lorsque la messe fut célébrée, en présence de l'Empereur, à
la grande cérémonie du Champ de Mai, pendant les Cent Jours, tous les
assistants tournèrent le dos à l'autel.

Sa vie dans les camps, ses liaisons avec des révolutionnaires, son
conflit avec la Papauté, tout cela tint Napoléon éloigné de la foi
dans laquelle il était né. Talleyrand dit à Henry Greville[11] que
Louis XVIII, en arrivant à Paris, fut surpris de voir que la
bibliothèque placée dans la pièce qui précédait le cabinet de
l'Empereur était composée presque exclusivement d'ouvrages de
théologie, dont il faisait sa lecture favorite. Greville demanda à
Talleyrand s'il pensait que Napoléon fût un croyant. «Je suis porté à
croire qu'il était croyant, dit Talleyrand, mais il avait le goût de
ces sujets.» Le seul commentaire que nous ferons à ce propos est que
la foi religieuse de Napoléon valait au moins celle de son successeur
au trône, et celle du prince de Bénévent.

  [11] Henry Greville, secrétaire du Conseil sous George IV, a
  recueilli dans ses mémoires une foule d'anecdotes sur les gens
  célèbres. Ces mémoires sont très lus, mais ils ont peu de valeur
  historique.--Trad.

Tout ce qu'on peut conclure, sans crainte de se tromper, des
conversations de Napoléon à Sainte-Hélène, c'est que les questions
religieuses préoccupaient vivement son esprit. Il doute, il hésite.
Une remarque qu'il laisse échapper explique probablement son véritable
état d'âme. «Il n'y a qu'un fou, dit-il un jour, qui dise qu'il mourra
sans confession. Il y a tant de choses qu'on ne sait pas, qu'on ne
peut pas expliquer.» Ce qu'il a dit des mystères de la religion, nous
l'appliquerons à ses propres dispositions en ce qui touche ces
mystères. «Il y a tant de choses qu'on ne sait pas, qu'on ne peut pas
expliquer.»

A côté de ces grands et absorbants sujets, il en est cent autres
auxquels touche Napoléon, d'une façon qui caractérise l'homme et qui
nous intéresse, sans parler de ses souvenirs de toutes sortes et de
ses vues pénétrantes sur l'avenir. Ces vues, telles qu'elles sont
rapportées par Las Cases et par Montholon, ressemblent plutôt à des
programmes politiques, destinés à l'usage du public, qu'à l'expression
de sa pensée intime. En certains cas, ces écrivains ne s'en cachent
point. Montholon tire tout à coup de son portefeuille une constitution
dictée par Napoléon, pour l'empire français, sous le gouvernement de
son fils. Nous ne savons si elle est authentique, mais nous
remarquons que les éditeurs des oeuvres de Napoléon la passent
tranquillement sous silence. Nous penchons à croire que cette
constitution fut composée dans la retraite de Ham, en vue de la
restauration bonapartiste qui se produisit peu après. Cependant, les
éditeurs officiels donnent les instructions dictées «pour son fils»
par le mourant à la date du 17 avril 1821, telles qu'elles sont
rapportées par Montholon. Il semble, en effet, que ce soit un document
véritable.

Pour nous, cela va sans dire, tout ce que l'Empereur a dit des Anglais
est du plus haut intérêt. Il avait, toute sa vie, sous une forme ou
sous une autre, fait la guerre à la Grande-Bretagne; et, pourtant, il
avait toujours été singulièrement ignorant en ce qui nous touche.
Lorsqu'il était sur le trône, Metternich, qui avait été en Angleterre,
observa que, sur ce pays, Napoléon croyait ce qu'il lui plaisait de
croire et que ses idées à ce sujet étaient absolument fausses. Cela
est étrange, car ses victoires étaient dues, dans une large mesure, au
soin avec lequel il étudiait ses adversaires, et, pendant toute la
durée de son règne, il avait surveillé attentivement le journalisme
anglais et la politique britannique. Les personnes de sa maison
n'ignoraient pas combien il était sensible aux critiques de la presse
anglaise,--la seule presse, d'ailleurs, dont il eût alors à redouter
les critiques. Il tenait à ce qu'on lui traduisît toutes les phrases
qui l'insultaient et, quand on l'avait fait, il était furieux. Malgré
cette pénible étude, il ne parla jamais des Anglais à Sainte-Hélène
sans trahir la plus curieuse ignorance de leur caractère et de leurs
habitudes d'esprit: «Si j'avais pu, dit-il, aller à Londres (en
1815), on m'y eût porté en triomphe. Toute la canaille eût été pour
moi et ma logique eût conquis les Grey et les Grenville.» Il
paraissait croire que, même s'il était entré à Londres en vainqueur,
le résultat eût été le même. Il dit à Las Cases: «Quatre jours
m'eussent suffi pour me trouver dans Londres; je n'y serais pas entré
en vainqueur, mais en libérateur. J'aurais renouvelé Guillaume III,
mais avec plus de générosité et de désintéressement. La discipline de
mon armée eût été parfaite, elle se fût conduite dans Londres comme si
elle eût été encore dans Paris. Point de sacrifices, pas même de
contributions exigées des Anglais. Nous ne leur eussions pas présenté
des conquérants, mais des frères qui venaient les rendre à la liberté,
à leurs droits. Je leur eusse dit de s'assembler, de travailler
eux-mêmes à leur régénération; qu'ils étaient nos aînés en fait de
législation politique, que nous ne voulions y être pour rien,
autrement que pour jouir de leur bonheur et de leur prospérité, et
j'eusse été strictement de bonne foi. Aussi, quelques mois ne se
seraient pas écoulés que ces deux nations, si violemment ennemies,
n'eussent plus composé que des peuples identifiés désormais par leurs
principes, leurs maximes, leurs intérêts.» Il n'est pas besoin de
faire remarquer qu'il ne croyait pas un mot de cette ridicule tirade;
mais, pour l'avoir lâchée, il fallut qu'il ignorât d'une façon
surprenante le caractère du peuple qu'il parlait d'absorber ainsi. Il
aimait à entendre Las Cases raconter des anecdotes de son séjour en
Angleterre, les scandales de la cour et de Carlton-House, où l'émigré
avait été présenté. «Et que diable faisiez-vous là?» demanda fort
naturellement l'Empereur, à cette phase du récit. Les autres membres
de sa suite n'avaient pas beaucoup de lumières à lui offrir pour
l'aider à comprendre le caractère anglais. Gourgaud, par exemple,
croyait que les _riots_ (les émeutes), dont on parlait tant en
Angleterre, étaient une secte politique, ou, du moins, comme
l'expliquent ses éditeurs, l'avant-garde des Whigs.

Que pensait Napoléon des Anglais? Quoiqu'il fît souvent contre eux des
sorties,--et personne ne peut s'en étonner,--il paraît les avoir
tenus, sans le dire, en une sorte de respect. «La nation britannique
serait bien loin de nous valoir si nous avions seulement la moitié de
l'esprit national des Anglais,» dit-il un jour. Quand il est le plus
en veine d'amertume, il cite Paoli, qui est le véritable auteur du mot
fameux: «C'est une nation de boutiquiers. «_Sono mercanti_,» comme
disait Paoli.» Quelquefois, il raillait, non sans raison, la nation
qui, après avoir été son ennemie acharnée, avait accepté l'odieuse
mission de le tenir prisonnier, mais il lui arriva de rendre à cette
nation un bel hommage. Il commence d'une manière bizarre: «Les Anglais
sont vraiment des gens d'une trempe supérieure à la nôtre.
Concevez-vous que Romilly, un des chefs aussi marquants d'un grand
parti, se tue, à cinquante ans, parce que sa femme est morte? Ils sont
plus positifs que nous en toutes choses; ils s'expatrient, se marient,
se tuent, avec moins d'indécision que nous n'en mettons pour aller à
l'Opéra. Ils sont aussi plus braves que nous. Je crois qu'on peut dire
qu'ils sont à nous en bravoure, ce que nous sommes aux Russes, ce que
les Russes sont aux Allemands, ce que les Allemands sont aux
Italiens.» Il continue: «Si j'avais eu une armée anglaise, j'aurais
conquis le monde, j'en aurais fait le tour sans qu'elle fût
démoralisée. Si j'avais été l'homme de choix des Anglais comme je l'ai
été des Français en 1815, j'aurais pu perdre dix batailles de Waterloo
avant d'avoir perdu une voix dans la législature, un soldat dans mes
rangs... J'aurais fini par gagner la partie.» Si l'on songe à celui
qui parle et aux circonstances dans lesquelles il parle, notre
caractère national a-t-il jamais reçu plus glorieux éloge?

En deux autres occasions, alors qu'il était sur le trône, il avait,
dans une conversation intime, rendu un précieux hommage à
l'Angleterre. Auguste de Staël ayant déclaré ne pouvoir servir le
gouvernement français, qui avait persécuté sa mère, Napoléon lui dit:
«Alors, il faut aller en Angleterre, car, après tout, il n'y a que
deux nations: la France et l'Angleterre. Le reste ne compte pas.» Plus
remarquables encore sont ses paroles au général Foy. C'était au plus
fort de la guerre d'Espagne. Foy vint à Paris et eut deux ou trois
audiences de l'Empereur. Un jour, Napoléon lui dit à brûle-pourpoint:
«Ah çà! dites-moi, mes soldats se battent-ils?»--«Mais, Sire,
comment?... sans doute....»--«Oui, oui, enfin ont-ils peur des soldats
anglais?»--«Sire, ils les estiment, mais ils n'en ont pas peur!»--«Ah!
c'est que les Anglais les ont toujours battus!... Crécy, Azincourt,
Marlborough....»--«Il me semble pourtant, Sire, que la bataille de
Fontenoy....»--«Ah! la bataille de Fontenoy!... Aussi est-ce une
journée qui a fait vivre la monarchie quarante ans de plus qu'elle ne
l'aurait dû.»

Un jour, à Sainte-Hélène, il crut comprendre que lady Malcolm disait
qu'il haïssait les Anglais. Il l'interrompit avec vivacité pour
l'assurer qu'elle se trompait, qu'il ne haïssait pas les Anglais; au
contraire, il avait toujours eu la plus haute opinion de leur
caractère. «J'ai été trahi, et je me trouve ici, sur un misérable roc,
au milieu de l'Océan!» «Je suis persuadé qu'il y a, à proportion, plus
d'honnêtes gens en Angleterre que dans tout autre pays, mais il en est
aussi d'exécrables, ils sont dans les extrêmes.» Il disait encore:
«Les Anglais sont une race toute différente de la nôtre, ils ont en
eux quelque chose du bouledogue, ils aiment le sang. Ils sont féroces;
ils ont moins peur de la mort que nous; ils ont plus de philosophie et
vivent davantage au jour le jour.»

Il jugeait favorablement et avec justice nos blocus («les Anglais
bloquent très bien»), mais il jugeait défavorablement, et avec plus de
justice encore, notre diplomatie. Il ne pouvait comprendre, et la
postérité partage son étonnement, comment ils avaient pu tirer si peu
de profit de leur longue lutte et de leur victoire. Il pense qu'ils
ont été blessés au vif par le reproche d'être une nation de
boutiquiers, et ils ont voulu montrer leur grandeur d'âme. «Il se
passera probablement mille ans avant qu'une pareille occasion se
présente d'agrandir l'Angleterre. Dans l'état où étaient les choses,
on n'aurait pu rien vous refuser.» C'était ridicule, disait-il, de
laisser Batavia aux Hollandais, Bourbon et Pondichéry aux Français.
Quant à lui, il n'aurait pas donné un liard de l'un ni de l'autre,
s'il n'avait eu l'espoir de chasser les Anglais de l'Inde. «Vos
ministres auraient dû se réserver le monopole du commerce dans les
mers de l'Inde et de la Chine. Vous n'auriez jamais dû permettre aux
Français ou à aucune autre nation de montrer leur nez plus loin que le
Cap. A présent les Anglais peuvent faire la loi au monde entier,
surtout s'ils retirent leurs troupes du continent, _s'ils envoient
Wellington dans ses terres_ et restent, exclusivement, une puissance
maritime. Alors, l'Angleterre peut faire tout ce qu'elle veut.» «Ce
qu'il vous faudrait, dit-il un autre jour, c'est d'avoir pour premier
ministre le vieux lord Chatham.»

Il disait encore: «Vous avez levé une contribution de sept cents
millions sur la France; j'en ai imposé une de plus de dix milliards
sur votre pays. Vous avez levé la vôtre par vos baïonnettes; j'ai fait
lever la mienne par votre parlement.»

Il se mit à apprendre l'anglais et c'est Las Cases qui était son
professeur. Les leçons furent continuées pendant trois mois, de
janvier à avril 1816, «tantôt avec une admirable ardeur, tantôt avec
un dégoût visible», puis, elles cessèrent entièrement. Déjà, pendant
la traversée, il y avait eu une tentative avortée. Las Cases, qui,
lui-même, depuis son retour en France, avait un peu oublié le langage
parlé, dit que son illustre élève réussit, jusqu'à un certain point, à
comprendre l'anglais lorsqu'il le lisait devant lui; mais que sa
prononciation était si extraordinaire qu'elle constituait une langue
nouvelle. L'échantillon le plus étendu que nous possédions de
l'anglais de Napoléon est reproduit, sous une forme phonétique, par
Henry qui l'a entendu: _Veech you tink de best town?_» Il écrivit,
sous un nom supposé, à Las Cases, une lettre en anglais, à laquelle
l'indulgent courtisan déclare avoir été pris[12].

  [12] L'auteur donne le texte de cette lettre. Nous ne croyons pas
  que le mauvais anglais de Napoléon puisse offrir aucun intérêt
  aux lecteurs français. _Trad._

Il lisait avec intérêt l'Histoire d'Angleterre, dont il ne s'était
jamais occupé depuis sa sortie du collège. «Je lis Hume, dit-il; c'est
une nation féroce, que ces Anglais. Que de crimes dans leur histoire!
Voyez Henry VIII qui épouse Lady Seymour le lendemain du jour où il
fait couper la tête à Anne de Boleyn. Nous n'aurions pas fait cela
chez nous. Néron n'a jamais commis de tels crimes. Et la reine Marie!
Ah! c'est une belle chose que la loi salique!» Mais le résultat le
plus intéressant de cette lecture, c'est la comparaison qu'il fait
entre Cromwell et lui-même. Sans doute, il y a, pense-t-il, des
analogies entre le règne de Charles Ier et la Révolution française.
Mais il est impossible d'établir un parallèle sérieux entre la
situation de Cromwell et la sienne, à lui, Napoléon. Il a été trois
fois librement choisi par la nation, et l'armée française n'a fait la
guerre qu'aux étrangers. Cromwell avait une qualité essentielle, la
dissimulation. Il avait aussi de grands talents politiques et un
jugement consommé; car il n'y a pas d'action dans sa vie qu'on puisse
critiquer comme malavisée. Était-il un grand général? Napoléon n'en
sait pas assez sur lui pour en juger.

Sur l'histoire de France, il fait une ou deux observations
intéressantes, on pourrait dire surprenantes: «Saint Louis est un
imbécile.» Il dit à lady Malcolm qu'Henri IV était, sans aucun doute,
le plus grand homme qui se fût jamais assis sur le trône de France.
Mais c'était un jugement à l'intention des étrangers. Il parlait tout
autrement dans son cercle intime: «Henri IV n'a jamais rien fait de
grand. Voltaire, par son poème épique, l'a mis en grande vogue. Mais,
par opposition à Louis XIV, que l'on détestait, on l'a porté aux nues.
Je ris quand je lis qu'un certain Masson a démontré à Frédéric de
Prusse que le plus grand capitaine ancien et moderne est Henri IV.
Évidemment, c'était un bon homme, brave, capable de charger, l'épée à
la main, mais, après tout, ce barbon qui courait les rues de Paris
après les catins n'était qu'un vieux fou.» Quant à Louis XIV, c'était,
disait-il, «le plus grand souverain qu'ait possédé la France.... Il a
eu quatre cent mille hommes sous les armes et, pour qu'un roi de
France puisse en réunir autant, il ne faut pas que ce soit un homme
ordinaire. Il n'y a que lui et moi qui ayons eu des armées si
nombreuses.» S'il avait vécu lui-même sous l'ancienne monarchie, il
croit qu'il se serait élevé au rang de maréchal. Car, en fait, il
avait été remarqué comme lieutenant; il serait vite arrivé au grade de
colonel et, comme tel, fût entré dans l'état-major d'un maréchal qu'il
aurait dirigé et sous lequel il se serait distingué.

Il est une de ses vues sur l'histoire contemporaine de la France qu'il
ne faut pas prendre trop au sérieux. «Plût à Dieu que le roi et les
princes fussent restés (en mars 1815)! Les troupes auraient passé de
mon côté. On aurait massacré le roi et les princes et, ainsi, Louis
XVIII ne serait pas maintenant sur le trône.» Quelquefois, dans sa
colère, il s'emporte contre la France elle-même: «La France a été
violée; ce n'est plus qu'une nation déshonorée, lâche. Elle n'a que ce
qu'elle mérite. Au lieu de se rallier à moi, elle m'a abandonné.»

Il parle de sa famille sans se gêner, et c'est peut-être sa franchise
à cet égard qui le distingue d'un souverain né dans la pourpre.
Personne ne se représenterait les empereurs ses contemporains,
Alexandre ou François, causant avec leur suite sur les affaires de
famille les plus intimes. On pourrait presque dire que c'est ici le
signe où l'on connaît le parvenu du légitime. En tout cas,
l'impératrice Catherine, qui était née loin du trône, eut aussi cette
extraordinaire sincérité.

Sa famille, dit-il, était une des premières en Corse et il avait
encore un grand nombre de cousins dans l'île. «J'avais environ
quatre-vingts cousins ou parents.... Je suis sûr que ceux qui ont
suivi Murat (en 1815) étaient de mes parents.» En réalité, le clan des
Bonapartes n'eut rien à voir avec Murat ni avec sa folle expédition.
Napoléon ne se souciait pas d'être considéré comme Corse. Avant tout,
il était Français: «Je suis né en 1769, la Corse étant réunie à la
France.» Ses ennemis l'ont accusé d'avoir troqué son extrait de
naissance contre celui de Joseph, qui était né en 1768, par conséquent
avant l'annexion. Sous cette impression, certain maire lyonnais, qui
ne savait pas son monde, lui adressa, de très bonne foi, ce
compliment: «C'est étonnant, sire, que, n'étant pas Français, vous
aimiez tant la France et fassiez autant pour elle.» L'Empereur
ajoutait: «Je lui tournai les talons.» Mais, sa nationalité française
étant mise à part, il protestait qu'il était Italien ou Toscan plutôt
que Corse. «Ma famille était en Toscane il y a deux cents ans. J'ai un
pied en Italie et un en France.» L'honnête lecteur comprendra sans
peine à quel point les deux pieds lui étaient utiles, puisqu'il
régnait à la fois en France et en Italie. Son origine corse ne lui
était bonne à rien: c'est pourquoi il la réduisait le plus possible.
Il fait de curieuses remarques à propos de sa généalogie. On eut un
instant l'idée de la rattacher à l'Homme au Masque de fer. Voici
comment: le gouverneur de Pignerol, où le mystérieux prisonnier était
détenu, s'appelait Bompars; on disait qu'il avait marié sa fille au
captif (lequel, croyait Napoléon, était le frère de Louis XIV); il les
avait fait passer secrètement en Corse sous le nom de Bonaparte. «Je
n'avais qu'un mot à dire pour que l'on crût à cette fable.»

Quand il dut se marier avec Marie-Louise, l'empereur François
s'inquiéta de la noblesse de son futur gendre. Il lui envoya une
caisse de papiers qui le faisaient descendre des ducs de Florence.
L'Empereur se mit à rire et dit à Metternich: «Croyez-vous que j'irai
m'occuper de ces bêtises? En admettant que le fait soit vrai,
qu'est-ce que cela me ferait? Les ducs de Florence étaient inférieurs
aux empereurs d'Allemagne. Je ne veux pas me mettre au-dessous de mon
beau-père; je crois, pour le moins, valoir autant que lui. D'ailleurs,
ma noblesse date de Montenotte. Remportez ces papiers.»

Il est cependant une illustre parenté que Napoléon ne serait pas
disposé à dédaigner, lorsqu'il affirme que «Bonaparte, c'est la même
chose que Bonarotti ou Buenarotti». Croyait-il réellement être le
cousin de Michel-Ange? Il regrette aussi de n'avoir pas laissé
canoniser un de ses ancêtres, Bonaventure ou Boniface Bonaparte. Les
moines à l'ordre desquels il appartenait eussent été fiers de cette
distinction qui aurait coûté un million de francs. Le Pape, lorsqu'il
vint à Paris, s'offrit spontanément à lui faire cette gracieuseté, que
Napoléon fut près d'accepter. «Cela m'aurait, dit-il, amené tous les
capucins.» Mais, finalement, on réfléchit que cela pourrait prêter au
ridicule, chose dangereuse partout et mortelle en France.

Il semble que Napoléon n'eût pas de secrets de famille pour ses
compagnons. Son père mourut à Montpellier, à trente-cinq ans, dit-il
un jour, à trente-neuf, affirme-t-il dans une autre circonstance. «Il
avait toujours vécu en homme de plaisir... prodigue, jouant au grand
seigneur; mais, à ses derniers moments, il n'y avait pas assez de
prêtres, de capucins pour lui. Il fit une fin si dévote que tout le
monde, à Montpellier, prétendait que c'était un saint.» Le grand-oncle
de Napoléon avait, jusqu'à un certain point, rétabli la fortune de la
famille et il était mort riche. «Ce grand-oncle est celui dont Pauline
prit la bourse sous son oreiller comme il était mourant.»

L'Empereur discute fort tranquillement le bruit populaire qui faisait
de Paoli son père; il donne, pour le réfuter, une raison péremptoire,
mais qui n'est pas des plus décentes ni des plus délicates. Pourtant,
Paoli lui avait montré un intérêt quasi paternel. «Vous, Bonaparte,
lui avait-il dit, vous êtes tout Plutarque et vous n'avez rien des
modernes.» Et, parlant de lui aux autres: «Ce jeune homme porte la
tête de César sur le corps d'Alexandre. Il y a en lui l'étoffe de dix
Syllas.» Le père et la mère de Napoléon étaient très beaux, l'un et
l'autre. «Étant grosse de moi, ma mère suivait l'armée dans la guerre
de Corse. Les généraux français en eurent pitié et lui firent dire
d'accoucher chez elle, où elle fut reçue comme en triomphe. Je puis
dire que j'ai été conçu avant que la Corse ne fût réunie à la France,
mais lorsque ma mère accoucha elle était soumise.» Ce dernier point,
on le conçoit, était d'une importance capitale pour lui et pour sa
dynastie.

On peut noter ici les relations exactes de Napoléon avec la Corse. Il
y était né; il y vécut jusqu'à l'âge de neuf ans. Il y revint au début
de sa virilité. Pendant la période qui s'étend du 1er janvier 1786 à
juin 1793, il passe plus de trois ans et deux mois en Corse. Puis, la
vie l'emporte loin de son île; il ne la reverra plus jamais, si ce
n'est un instant, à son retour d'Égypte, et comme une vague silhouette
à l'horizon de l'île d'Elbe. Pourtant, la Corse le suit partout; elle
exerce sur sa carrière une influence considérable. Pendant ses
premières années dans l'île, il avait contracté une inimitié
implacable, à la manière corse, contre Pozzo di Borgo. Cette vendetta
devait être funeste pour lui, sinon mortelle. Car Pozzo di Borgo, plus
qu'aucun autre individu, fut l'auteur de la première chute de
Napoléon.

Après avoir quitté la Corse et être arrivée à Marseille, la mère de
l'Empereur se trouva, de nouveau, dans une situation déplorable. Elle
n'avait pas un sou pour vivre, elle et ses filles. Quant à lui, il
n'avait plus qu'un assignat de cinq francs dans sa poche et il était
sur le point de se tuer; il était même déjà sur le bord de la Seine
avec cette intention lorsqu'un ami lui prêta de l'argent et le sauva.
«Madame a eu treize enfants et je suis le troisième. C'est une
maîtresse femme.» Il reçoit une lettre de sa mère et, quoiqu'il l'ait
déchirée, cette lettre l'a tellement ému qu'il est en état de la
répéter à ses compagnons. En effet, une lettre si tendre devait
toucher le coeur d'un fils. Vieille et aveugle comme elle l'est, elle
veut venir à Sainte-Hélène. «Je suis bien âgée pour faire un voyage de
deux mille lieues: je mourrais peut-être en route, mais n'importe, je
mourrais près de vous.» Sa nourrice, qui lui survécut longtemps et à
laquelle il laissa, par testament, un souvenir de son affection, vint
à Paris pour le couronnement, et le Pape s'occupa d'elle à ce point
que sa mère en était presque jalouse. Le fils de cette femme, le frère
de lait de Napoléon, devint capitaine dans la marine anglaise.

Même sur ses deux femmes, Napoléon n'est nullement avare de
confidences et laisse échapper, sur l'une comme sur l'autre, les
détails les plus intimes. Il se demande s'il a jamais réellement aimé.
En ce cas, c'était Joséphine... un peu. «Elle mentait presque
toujours, mais avec esprit, excepté quand il s'agissait de son âge.
Là-dessus, elle s'embrouillait tellement que, pour mettre d'accord ses
assertions, il aurait fallu admettre qu'Eugène était venu au monde à
douze ans.... Elle ne m'a jamais rien demandé pour elle et pour ses
enfants, mais me faisait des millions de dettes.» Son grand défaut,
c'était une perpétuelle jalousie toujours en éveil. Pourtant, elle
n'était pas jalouse de Marie-Louise: c'est celle-ci qui était très
ombrageuse à l'endroit de Joséphine. Lorsque l'Empereur essaya de
mener sa seconde femme rendre visite à la première, Marie-Louise
fondit en larmes, et elle s'efforçait, par toutes sortes de ruses et
de petits moyens, de l'empêcher d'aller chez Joséphine.

«Marie-Louise, dit-il, était l'innocence même. Elle m'aimait. Si elle
avait été bien conseillée, et n'avait pas eu près d'elle cette
canaille de Montebello et ce Corvisart qui, j'en conviens, était un
misérable, elle serait venue avec moi (à l'île d'Elbe). Et puis, son
père a mis auprès d'elle ce polisson de Neipperg.» C'est, peut-être la
seule circonstance dans laquelle Napoléon, qui sauva bravement les
apparences jusqu'au bout, nous ait laissé voir qu'il était au courant
de l'infidélité de sa femme. Pourtant, Lavalette l'en avait informé
pendant les Cent Jours, et il n'était bruit d'autre chose dans les
commérages de la cour. Il ne s'en obstine pas moins à dire du bien de
Marie-Louise, et voici, en résumé, le jugement qu'il porte sur elle.
«C'est une petite femme timide, qui avait toujours peur en se voyant
au milieu des Français, qui avaient assassiné sa tante. Elle ne
mentait jamais, était très réservée, faisait bonne mine même à ceux
qu'elle détestait.» Elle était plus intelligente que son père, qui
était le seul de la famille pour qui elle eût de l'affection: elle ne
pouvait pas souffrir sa belle-mère. «Quand elle voulait de l'argent,
elle m'en demandait et était dans le ravissement que je lui donnasse
dix mille francs. On aurait pu tout lui confier, c'était une vraie
boîte à secrets.» Son père lui avait dit à Vienne: «Quand vous serez
seule avec l'Empereur, vous lui obéirez en tout.» C'était, disait
Napoléon, une charmante enfant, une bonne femme, et elle lui avait
sauvé la vie. Et il concluait: «Je crois, cependant, quoique je
l'aimasse bien, que j'avais plus aimé Joséphine. C'était une vraie
femme, celle que j'avais choisie.... Je m'étais élevé avec elle....
Elle était pleine de grâce.» Il ajoutait,--et ce mot contenait un
reproche indirect à l'adresse de l'autre: «Elle était femme à me
suivre à l'île d'Elbe.... Je ne l'aurais jamais quittée si elle avait
pu avoir un enfant. C'eût été bien heureux pour elle et pour la
France.» En effet, c'est l'Autriche qui l'avait perdu. «Oui,
certainement, sans mon mariage avec Marie-Louise, je n'aurais jamais
fait la guerre à la Russie.» Il déclare qu'il a pris la résolution, si
Marie-Louise venait à mourir, de ne pas se remarier. Si l'on songe aux
circonstances dans lesquelles il se trouvait placé, et aux ressources
matrimoniales que Sainte-Hélène pouvait lui offrir, il y a, dans cette
déclaration, un mélange du comique et du tragique.

Il fait une allusion amère à son fils. Gourgaud, le quinze août, jour
de la fête de l'Empereur, lui présente un bouquet qui est censé venir
du roi de Rome. «Bah! répond brutalement Napoléon, le roi de Rome ne
pense pas plus à moi qu'à vous.» Mais son testament et sa conversation
elle-même prouvent que sa pensée était toujours avec l'enfant. Il
avait l'intention de donner à son second fils, s'il en avait eu un,
l'Italie tout entière pour royaume, avec Rome pour capitale.

Caroline, la femme de Murat, nous dit Napoléon, était considérée,
quand elle était petite, comme la niaise, la Cendrillon de la famille,
mais elle se développa heureusement, elle devint une femme
intelligente et une jolie femme. Il lui est, cependant, impossible de
cacher sa colère à propos de son second mariage. Il peut à peine y
croire. Après vingt ans de mariage, quinze mois après la mort
violente de son mari, avec de grands enfants, se remarier
publiquement, et où, bon Dieu? à Vienne. «Ma foi! si cette nouvelle-là
est vraie, ce sera la chose qui m'aura le plus étonné de ma vie....
Ah! l'espèce humaine est bien singulière!» Ici se fait jour sa pensée
secrète: «Ah! la coquine! la coquine! L'amour l'a toujours conduite!»

Nous avons vu qu'il considérait Louis XIV comme le plus grand des
souverains de la France, et cette nouvelle du mariage de Caroline
produit entre eux le plus curieux des rapprochements. Ceux qui sont
familiers avec Saint-Simon se rappelleront le récit saisissant qu'il
donne de cette journée où Louis XIV apprit que son fils chéri, le duc
du Maine, avait, dans une occasion importante, montré une bravoure des
plus douteuses; comment le roi, alors à Marly, aperçoit un marmiton
qui met dans sa poche un biscuit; comment sa rage comprimée fait
explosion et se rue sur une victime relativement innocente; comment,
devant la cour stupéfaite, il se précipite et rompt sa canne sur le
dos du domestique; comment le malheureux s'enfuit pendant que le roi
reste là, jurant après lui et brandissant, dans sa fureur impuissante,
le tronçon de sa canne brisée. Les courtisans n'en peuvent croire
leurs yeux et le roi rentre au château pour cacher son agitation.
C'est ainsi qu'en apprenant le mariage de Caroline, Napoléon se met à
table pour le dîner, tout frémissant d'une colère qu'il ne peut
maîtriser. Il déclare que la pâtisserie ne vaut rien et son
irritation, qui se déverse contre le cuisinier, dépasse toutes les
bornes. Rarement, dit Gourgaud, jamais, dit Montholon, on n'a vu
l'Empereur dans une fureur semblable. Il ordonne que l'homme sera
bâtonné et chassé. La scène est grotesque et pénible, mais ce n'est
pas le cuisinier, c'est Caroline qui en est la cause.

Ce n'est pas seulement le mariage de sa soeur, croyons-nous, qui
provoquait cette explosion. La nouvelle lui avait probablement rappelé
certain jour de l'année 1814, où il avait appris que Murat le
trahissait et tournait ses armes contre la France. Le sentiment de
l'Empereur pour Murat, à ce moment, était un mépris amer pour ce
garçon perruquier, comme il l'appelait, dont il avait fait un roi.
Quant à sa colère, il la réservait à Caroline, sachant que c'était
elle qui dirigeait et gouvernait son mari. Son langage à propos d'elle
était tel, à ce que rapporte Barras (mais ce n'est pas un témoin très
digne de foi en ce qui touche Napoléon), que l'éditeur français de ses
_Mémoires_, qui n'est pourtant pas bégueule, se refuse à l'imprimer.
En tout cas, décentes ou non, nous pouvons être certains que les
paroles de l'Empereur étaient fort énergiques et que, dans ce jour
d'ébullition, à Sainte-Hélène, la mésalliance de Caroline lui remit en
mémoire un drame plus sombre et un ressentiment bien autrement
profond.

Sur ses frères il ne dit pas grand'chose qui vaille la peine d'être
rapporté ici: c'est ailleurs qu'on trouvera la révélation de sa pensée
intime à ce sujet. Il dit brièvement: «Mes frères m'ont fait bien du
mal. J'ai commis une grande faute en mettant cet imbécile de Joseph
sur le trône.... surtout en Espagne où il fallait un souverain ferme
et militaire; mais, à Madrid, il ne pensait qu'aux femmes.... Joseph
ne connaît rien au métier militaire, quoique en ayant la
prétention.... Il n'a pas de coeur.» On peut remarquer qu'à
Sainte-Hélène la décadence physique de Napoléon accentua sa
ressemblance avec Joseph et la rendit frappante. Las Cases déclare
qu'en une certaine occasion il aurait juré voir Joseph au lieu de
Napoléon. Quant à Louis et à Lucien, leur manie d'écrire de mauvais
vers et de les dédier au Pape est, pour lui, un perpétuel sujet
d'étonnement. A propos des deux rimailleurs, il remarque, à plusieurs
reprises, qu'«il faut qu'ils aient le diable au corps». Après le
dix-huit brumaire, dit Napoléon, Lucien voulait épouser la reine
d'Étrurie et menaçait, si on le refusait, d'épouser une femme de
mauvaise vie: une menace qu'il a mise à exécution. Au jugement de son
frère, il ne servit à rien pendant les Cent Jours; mais, après
Waterloo, il aspirait à la dictature. Lucien faisait remarquer que les
relations qu'il avait entretenues depuis quinze ans avec le parti
républicain le feraient accepter de l'opposition et qu'il donnerait le
commandement militaire à Napoléon. L'Empereur, à ces paroles étranges,
se tourna vers Carnot, qui répondit sans hésitation au nom des
républicains: «Pas un d'eux ne voudrait échanger la dictature de votre
génie contre celle du président du Conseil des Cinq Cents.» Il parle à
peine d'Eliza, la seule personne de sa famille qui lui ressemblât par
le caractère et par les talents, et que, pour cette raison peut-être,
il n'aimait pas; il ne dit pas beaucoup plus de l'exquise et
voluptueuse Pauline. Il semble, du reste, que le monde, en général,
n'a pas accordé assez d'attention à cette famille. C'était une race
vraiment extraordinaire. Elle était née, elle avait grandi dans la
pauvreté et dans l'obscurité: elle s'arrogea le droit divin avec une
désinvolture admirable. Jamais Bourbon, jamais Habsbourg ne fut imbu
de sa prérogative royale comme ces princes d'une heure. Joseph était
fermement convaincu qu'il aurait réussi à s'implanter comme roi
d'Espagne si Napoléon avait seulement retiré ses troupes. Louis avait
la même idée en ce qui touche la Hollande. Murat et Caroline
caressaient, à Naples, la même illusion. Jérôme n'avait pas été long à
établir, en Westphalie, la pompe et l'étiquette d'un petit Louis XIV.
Non moins remarquable était leur ténacité de caractère. Un observateur
hostile est obligé de reconnaître que tout, chez eux, qualités et
défauts, sortait de l'ordinaire. Il y avait, même chez les femmes, un
élément de grandeur. Caroline et Eliza avaient des dons rares. Tous,
frères et soeurs, possédaient quelque chose de l'inflexibilité de leur
puissant chef, avec une dose aussi large que possible de foi en
eux-mêmes. Souvent ils le bravaient. Quelques-uns ne se firent pas
scrupule de l'abandonner. Les deux soeurs investies de pouvoirs royaux
essayèrent de couper le câble qui les attachait à sa fortune, et de
traiter, en souveraines indépendantes, avec l'ennemi. Lucien se
croyait en état de faire plus que de remplir la place de Napoléon.
Dans cette prodigieuse famille, dit Pasquier, les engagements les plus
formels et les affections les plus sacrées s'évanouissaient à la
première apparence d'une combinaison politique.

Les confidences de Napoléon ne se bornaient pas aux choses de famille:
il parlait volontiers de ses amours. Il avait eu, en les comptant sur
ses doigts, sept maîtresses dans sa vie. «C'est beaucoup,» disait-il.
Mais, après tout, ce n'est guère, si nous nous rappelons qu'un
historien érudit et distingué a consacré trois gros volumes à cet
aspect du caractère de Napoléon.

Il parle, d'un air détaché, de la fameuse Mme Walewska dont, à une
certaine époque, il avait paru fort épris (quoiqu'il regardât les
Polonaises comme ayant la passion d'intriguer). «C'est M. de
Talleyrand qui m'a procuré Mme Walewska.» Un jour qu'il est de
mauvaise humeur contre Gourgaud, il lui avoue qu'au moment de partir
pour Sainte-Hélène, il la lui aurait donnée pour femme; mais il ne le
ferait plus maintenant, tant ses sentiments avaient changé! Il est
bien aise d'apprendre qu'elle a épousé M. d'Ornano: «Elle est riche et
doit avoir mis de côté. Ensuite, j'ai beaucoup donné pour ses deux
enfants.» Je (Gourgaud) réponds: «Votre Majesté a longtemps payé à Mme
Walewska dix mille francs de pension par mois.» A ces mots, l'Empereur
rougit. «Comment savez-vous cela?--Pardieu! sire, j'étais assez près
de Votre Majesté pour ne pas l'ignorer. Au Cabinet, on savait tout.»
Un autre jour Napoléon déclare qu'un de ses principaux griefs contre
Murat c'est que le roi Joachim, en 1814, avait confisqué les biens de
Mme Walewska dans le royaume de Naples.

Il parle avec franchise de ses relations avec Mlle Georges et Mme
Grassini, avec Mme Duchâtel, Mme Gallieno et Mme Pellaprat. A propos
d'une autre personne que Gourgaud ne nomme pas, mais qu'il désigne
assez clairement pour qu'on puisse reconnaître Mme Fourès, Napoléon
s'exprime ainsi: «Elle avait dix-sept ans et j'étais général en
chef.» Lorsqu'il était sur le trône, on croyait qu'il dédaignait la
société des femmes. Il admet le fait et l'explique. Il était, dit-il,
naturellement sensible et craignait l'empire que les femmes auraient
pu prendre sur lui. Par conséquent, il les avait évitées. En quoi il
avait fait, de son propre aveu, une grosse erreur. «Sa Majesté dit que
si Elle remontait jamais sur le trône, Elle consacrerait deux heures
par jour à leur parler et qu'Elle en apprendrait bien des choses.»
Pendant les Cent Jours, il avait essayé de réparer le tort que lui
avait causé son ancienne indifférence. Mais, quelle qu'ait pu être son
attitude en France, il s'étend très volontiers, à Sainte-Hélène, sur
ce sujet. Lorsqu'il se voit engagé dans quelque réminiscence pénible,
il change la conversation en disant: «Parlons femmes!» Et alors, en
bon Français, il aborde le sujet avec un entrain digne du Vert Galant.
Pendant tout un dîner, par exemple, on discute la question de savoir
si les femmes grasses sont plus belles que les femmes minces. Il
disserte pour justifier la préférence qu'il accorde aux blondes sur
les brunes. Il faut bien tuer le temps.

Naturellement, ce qu'il aime le mieux, c'est causer de ses batailles.
Il n'en compte pas moins de soixante et il en parle avec une absolue
sincerité. «La guerre est un singulier art. Je vous assure que j'ai
livré soixante batailles: eh! bien, je n'ai rien appris que je ne
susse dès la première. Voyez César: il se bat la première fois comme
la dernière.»

Il revendique toute la responsabilité de la campagne de Russie.
«J'étais le maître et c'est à moi qu'incombe toute la faute (on
remarquera qu'il ne consent point à faire le même aveu en ce qui
touche Waterloo). A Dresde, quand j'ai su que la Suède et la Turquie
ne se déclaraient pas pour moi, j'aurais dû ne pas m'y engager.... Il
est vrai que, malgré cela, vainqueur à Moscou, j'avais réussi.... Mon
grand tort est d'être resté aussi longtemps dans cette ville. Sans
cela mon entreprise était couronnée de succès. J'aurais dû y rester
quinze jours seulement. J'aurais dû, après mon entrée à Moscou,
détruire les débris de Kutusof; j'aurais dû passer à Malo-Jaroslavetz
et marcher sur Toula et Kalouga, proposer aux Russes de me retirer
sans rien détruire.» Il répète constamment: «C'est mon mariage avec
l'archiduchesse qui a été cause que j'ai fait la guerre à la Russie.»
En effet, il s'était, alors, cru certain de l'appui de l'Autriche. «La
Prusse, ajoute-t-il, voulait aussi s'agrandir.» Il se croyait donc
«bien sûr de ces deux puissances», quoiqu'il n'eût pas d'autres
alliés. «Je me suis trop pressé, j'aurais dû rester une année sur le
Niemen et en Prusse, puis manger la Prusse.» Il est curieux d'observer
à quel point il hait la Prusse: c'est chez lui comme un pressentiment.

«Là où j'ai eu le plus grand tort, c'est à Tilsit. Je pouvais ôter le
roi de Prusse du trône, j'ai hésité un instant. Je suis sûr
qu'Alexandre ne s'y serait pas opposé, pourvu que je ne m'emparasse
pas du royaume de Prusse. Un petit Hohenzollern, qui figurait à
l'état-major de Berthier, me demanda de l'asseoir sur ce trône. Je l'y
aurais bien mis, s'il fût descendu de Frédéric[13]. Mais la branche
était depuis trois cents ans séparée de son aînée et je crus aux
protestations que me prodigua le roi de Prusse.»

  [13] L'auteur fait ici remarquer que Frédéric n'avait point
  laissé de postérité directe.

Il avoue qu'il commit une fatale erreur, après la retraite de Russie,
en ne rendant pas l'Espagne à Ferdinand. De cette façon il serait
rentré en possession de cent quatre-vingt mille bons soldats. Le
commencement de l'équipée espagnole, comme il le reconnaît, fut
lorsqu'il se dit, en voyant les querelles des Bourbons d'Espagne:
«Chassons-les et il n'y aura plus de Bourbons sur le trône.»
Apparemment, il comptait pour rien les Bourbons de Naples.

Pourtant, à son avis, c'est à l'Autriche qu'il doit sa chute. «Sans
Essling, d'abord, j'aurais démoli la monarchie autrichienne, mais
Essling me coûta cher et je renonçai à ce plan.... L'Autriche est la
vraie ennemie de la France.» Aussi regrette-t-il de l'avoir épargnée.
Il avait eu l'idée, un moment, de provoquer là-bas une révolution.
Dans une autre occasion il avait songé à la découper en trois
royaumes: Autriche, Hongrie et Bohême.

Quelle fut, selon lui, sa plus brillante victoire? Austerlitz? Il
répond: «Peut-être.» Mais il incline pour Borodino. C'était superbe!
C'était une bataille si loin du sol national! «A Austerlitz, l'armée
était la plus solide que j'aie jamais eue sous mes ordres.... Depuis
ce temps-là mes armées ont été toujours baissant en qualité.» L'armée,
à Wagram, était la plus nombreuse qu'il eût commandée. Il revient
toujours avec fierté sur sa tactique d'Eckmühl. «Cette superbe
manoeuvre est la plus belle que j'aie jamais faite. Avec cinquante
mille hommes, j'en ai battu cent vingt mille.» S'il avait dormi la
nuit précédente, il n'aurait jamais pu gagner cette victoire-là. «J'ai
éveillé Lannes en lui donnant des coups de pied, tant il était
endormi.» Un général en chef ne doit jamais dormir: la nuit est son
temps de travail. C'est pourquoi il se servait d'une voiture pour
éviter une fatigue inutile pendant la journée. Joseph a perdu la
bataille de Vitoria parce qu'il avait envie de dormir.

«Un grand général n'est pas chose ordinaire. De tous les généraux de
la Révolution, je ne connais que Desaix et Hoche qui eussent pu aller
loin. La campagne de Dumouriez en Champagne était extrêmement belle et
hardie. C'était le seul homme sorti des rangs de la vieille noblesse.»
Napoléon fait une observation bizarre, à propos de Kléber: «Il avait
les défauts et les qualités des hommes de haute taille.» Il dit de
Turenne: «C'est le plus grand général français. Contre l'ordinaire, il
a pris de l'audace en vieillissant.... Il agit absolument comme
j'aurais fait à sa place.... C'est un homme qui, s'il était venu près
de moi, à Wagram, aurait, de suite, tout compris; Condé aussi, mais
non César, Annibal. Si j'avais eu un homme comme Turenne pour me
seconder dans mes campagnes, j'aurais été le maître du monde, mais je
n'avais personne. Là où je n'étais pas moi-même, mes lieutenants
étaient battus.... Condé était le général de la nature, Turenne le
général de l'expérience. Je le considère bien plus que Frédéric de
Prusse. A la place de celui-ci, il aurait fait beaucoup plus; il
n'aurait pas commis les fautes du roi. Frédéric, tout grand homme
qu'il était, n'entendait pas bien l'artillerie.»

«Dans les batailles que j'ai gagnées, je me compte pour moitié, et
c'est même beaucoup d'attacher le nom du général à une victoire, car
c'est l'armée, après tout, qui la gagne.» Pourtant, il fait grand cas
des officiers. «Une armée parfaite, dit-il dans une autre occasion,
serait celle où chaque officier saurait ce qu'il doit faire suivant
les circonstances; la meilleure armée est celle qui se rapproche le
plus de cet idéal.»

Dans ses jugements sur les généraux, ses adversaires, tant que dura la
période active, il se montra réservé. Un de ses compagnons d'alors,
très digne de foi, rapporte que Napoléon considérait Alvinzy comme le
meilleur général qui lui eût été opposé en Italie; c'est pourquoi il
ne mentionnait jamais son nom dans ses bulletins, tandis qu'il louait
fréquemment Beaulieu, Wurmser, ou l'archiduc Charles, dont il n'avait
pas peur. Il est probable que, plus tard, il prit une plus haute
opinion de l'archiduc. Il refusa, comme nous l'avons vu, de confier à
Warden son opinion sur le duc de Wellington. A Sainte-Hélène il ne
pouvait guère le juger avec impartialité; mais, étant sur le trône, il
avait associé le nom de Wellington au sien d'une façon assez
singulière. C'était parce que Wellington avait dévasté le pays en se
retirant sur Lisbonne. «Il n'y a que Wellington et moi pour faire ces
choses-là.» Et il ajoute, avec quelque cruauté, qu'il regarde le
saccage du Palatinat comme la plus grande action de Louvois.

Il regrettait l'île d'Elbe. «Il y a aujourd'hui un an, disait-il
tristement, j'étais à l'île d'Elbe.... A l'île d'Elbe, avec de
l'argent, ayant une grande réception, vivant au milieu des savants de
l'Europe, dont j'aurais formé le centre, j'aurais été très heureux.
J'aurais fait bâtir un palais pour loger les personnes qui seraient
venues me visiter.» Il aurait aussi enrichi l'île en ouvrant au
commerce ses petits ports. Lucien, qui semble n'avoir jamais bien
compris son frère, voulait avoir le minerai de l'île pour rien.

Mais Bertrand avoua à Gourgaud que Sainte-Hélène valait mieux que
l'île d'Elbe, que, du moins, ils étaient plus malheureux à l'île
d'Elbe. C'était une chose terrible de quitter le plus beau trône du
monde pour une petite île où l'on n'était même pas sûr d'être bien
reçu, et, pendant quatre mois, le découragement fut profond. Ici, la
grandeur de la chute était moins sensible, ils s'y étaient accoutumés.
Napoléon, sur ce point, exprime des opinions contradictoires.
Quelquefois il regrette l'île d'Elbe, souvent il maudit Sainte-Hélène,
mais un beau jour il se met à en faire l'éloge, du moins en tant que
résidence pour sa suite: «Nous sommes très heureux, ici, nous pouvons
monter à cheval, nous avons une bonne table, nous pouvons nous en
aller quand il nous plaît, nous sommes bien reçus partout et couverts
de gloire.» Tel est le discours rapporté par le malheureux Gourgaud, à
qui il s'adressait.

En parlant de l'île d'Elbe l'Empereur donne un curieux détail.
Lorsqu'il quitta Fontainebleau, en 1814, il n'avait pas grand espoir
de retour. La première circonstance qui lui rendit quelque espérance
fut lorsqu'il apprit qu'au banquet de l'Hôtel de Ville on n'avait
invité que des femmes nobles.

Un de ses sujets favoris,--et la façon dont il le traite révèle le
tour pratique de son esprit,--c'est le budget des dépenses
domestiques. Il discute sans cesse là-dessus. Quelquefois c'est le
budget d'un homme qui a deux cent mille francs de rentes. C'est d'un
Français, bien entendu, qu'il s'agit, car un Hollandais, dit-il d'un
ton laudatif, sur un revenu comme celui-là, ne dépenserait que trente
mille francs. Un autre jour, il établit la dépense d'un homme qui a
cinq cent mille francs à dépenser par an. C'est la fortune qu'il
préférerait lui-même: vivre à la campagne avec cinq ou six cent mille
francs de revenu et une petite maison à Paris, dans le genre de celle
qu'il avait rue Chantereine. Mais il assure ses compagnons qu'il
«vivrait très bien en France pour douze francs par jour. Dîner à
trente sous; fréquenter les cabinets littéraires, les bibliothèques,
aller au parterre au spectacle; un louis par mois pour une chambre».
Tout à coup il se rappelle qu'il lui faudrait un domestique, car il ne
sait pas s'habiller lui-même. Il élève donc son chiffre et dit
«qu'avec un louis par jour on doit être heureux. Il ne s'agit que de
savoir borner ses désirs. Je m'amuserais beaucoup en fréquentant des
personnes de ma fortune». L'effet le plus comique de cette manie ou,
si l'on veut, de ce jeu du budget, c'est quand il relit _Clarisse
Harlowe_. Il ne peut finir la lecture de ce roman et, cependant, il se
souvient qu'à l'âge de dix-huit ans il l'avait dévoré. Mais il se
préoccupe sérieusement des dépenses personnelles de Lovelace. «Il n'a
que deux mille livres sterling de rentes. J'ai fait tout de suite son
budget.»

Toujours avec cet esprit du détail pratique, un jour qu'il attend
pendant quelques instants dans le salon de Montholon, il évalue
rapidement le mobilier, article par article, et l'estime «trente
napoléons, au plus».



CHAPITRE XIV

SUPRÊMES REGRETS


Il semble que les regrets de Napoléon, dans sa solitude, se
concentrent principalement sur ces trois points: n'avoir pas pu mourir
à quelque grand moment de sa carrière; avoir quitté l'Egypte et
renoncé à ses projets sur l'Orient; enfin, cela va sans dire,
Waterloo. Sur le premier point il discute avec sa suite quel eût été
le vrai moment. «Pour l'histoire, j'aurais dû mourir à Moscou, à
Dresde ou à Waterloo.» Il dit encore: «C'est après l'entrée à Moscou
que j'aurais dû mourir,» ou: «J'aurais dû mourir à la Moskowa.»
Gourgaud hésite entre Moscou et Waterloo; il ne penche pour la
dernière date que parce qu'elle embrasse le retour de l'île d'Elbe.
Las Cases se récrie contre Moscou, qui supprimerait tant de choses.

En une autre circonstance, Napoléon incline encore pour Moscou. «Si un
boulet de canon du Kremlin m'avait tué, j'aurais été aussi grand
qu'eux (Alexandre, César, etc.) parce que mes institutions, ma
dynastie, se seraient maintenues en France, au lieu qu'à présent je ne
serai presque rien, à moins que mon fils ne parvienne à remonter sur
mon trône.» Il dit encore un autre jour: «Si j'étais mort à Moscou,
j'aurais laissé derrière moi la réputation d'un conquérant sans
analogue dans l'histoire. C'est là qu'un boulet aurait dû finir ma
vie.»

Ailleurs: «Mourir à Borodino, c'eût été mourir comme Alexandre. Être
tué à Waterloo, c'eût encore été bien finir. Peut-être Dresde eût-il
mieux valu... mais, non, mieux valait Waterloo. L'amour du peuple, ses
regrets....»

Le plus beau moment de sa vie, à son jugement, c'était son séjour à
Dresde en 1812, alors que tous les souverains de l'Europe, excepté le
sultan, l'empereur de Russie et le roi d'Angleterre, étaient à ses
pieds. Et le plus heureux moment de sa vie? A O'Meara, il dit: la
marche de Cannes à Paris. Un autre jour, il dit à ses compagnons de
deviner. «Il demande à quelle époque nous croyons qu'il a été le plus
heureux. GOURGAUD: Lors du mariage.--Mme DE MONTHOLON: Premier
consul.--BERTRAND: Naissance du roi de Rome.» Napoléon répond: «Oui,
j'ai été heureux premier Consul, au mariage, à la venue du roi de
Rome..., mais alors je n'étais pas assez d'aplomb. Peut-être que c'est
à Tilsit. Je venais d'éprouver des vicissitudes, des soucis, à Eylau,
entre autres, et je me trouvais victorieux, dictant des lois, ayant
des empereurs et des rois pour me faire la cour. Peut-être ai-je
réellement plus joui après mes victoires en Italie. Quel enthousiasme!
que de cris de: Vive le libérateur de l'Italie! A vingt-cinq ans! Dès
lors, j'ai prévu ce que je pourrais devenir. Je voyais le monde fuir
sous moi comme si j'étais emporté dans les airs.»

En second lieu, il regrette d'avoir quitté l'Égypte, d'avoir renoncé à
la carrière que l'Asie ouvrait devant lui. Il eût mieux aimé être
empereur d'Orient qu'empereur d'Occident, car, dans le premier cas, il
serait encore sur le trône. C'est vers l'Orient que se tournaient ses
derniers comme ses premiers rêves. Il dit, en voyant l'île de
Sainte-Hélène: «Ce n'est pas un joli séjour. J'aurais mieux fait de
rester en Égypte. Je serais, à présent, empereur de tout l'Orient...»
Un tel empire, disait-il, lui aurait convenu. Car le désert avait
toujours eu pour lui un attrait particulier et son nom, Napoléon, veut
dire, à l'en croire, «lion du désert». «L'Arabie attend un homme. Avec
les Français en réserve et les Arabes comme auxiliaires, j'aurais été
le maître de l'Orient. Je me serais emparé de la Judée.... Si j'avais
pris Acre, je serais allé aux Indes. Mon intention aurait été, à Alep,
de prendre le turban, et je me serais trouvé à la tête d'une bonne
armée et de deux cent mille auxiliaires. L'Orient n'attend qu'un
homme.» A une autre occasion, il répète la même idée dans des termes
presque identiques. «Si j'avais pu avoir les Mameloucks pour alliés,
j'aurais été le maître de l'Orient. L'Arabie attend un homme.»

Ce n'est pas, cependant, à cause de l'Arabie et de la Judée que
Napoléon regrettait l'Égypte. Il nous révèle son but secret en une
phrase brève: «La France, maîtresse de l'Égypte, le serait des Indes;
qui est maître de l'Égypte l'est de l'Inde.» Il répète: «Une fois les
Français en possession de l'Égypte, adieu l'Inde pour les Anglais.
C'était un des projets que j'avais en vue.» Il voulait construire deux
canaux: l'un de la mer Rouge au Nil, aboutissant au Caire, l'autre de
la mer Rouge à la Méditerranée. Il aurait étendu la domination de
l'Égypte vers le sud; il aurait enrôlé les nègres du Sennaar et du
Darfour. Avec soixante ou soixante-dix mille gens du pays et trente
mille Français d'élite, il aurait marché, en trois colonnes, vers
l'Euphrate. Là, il aurait fait une grande halte; puis, il aurait
repris sa marche sur l'Inde. «Une fois arrivé dans l'Inde,
continue-t-il, je me serais allié avec les Mahrattes,» et il espérait
attirer à lui les Cipayes. L'Angleterre avait grand'peur de ce projet.
«Gorgotto, j'ai lu trois volumes sur les Indes. Quels coquins que ces
Anglais! Si j'avais pu, d'Égypte, passer avec un noyau de troupes aux
Indes, je les en aurais chassés... mais ils verront plus tard ce qui
leur arrivera des Russes. Ceux-ci n'ont pas beaucoup de chemin à faire
pour arriver aux Indes: ils sont déjà en Perse....» Alors revient sa
constante préoccupation: «La Russie est le pouvoir qui marche le plus
sûrement et à plus grands pas vers la domination universelle,
maintenant qu'il n'y a plus de France et que tout équilibre est
rompu.»

Il avait été, en fait, empereur d'Occident, et Montholon dit à
Gourgaud que, d'après ses instructions comme ambassadeur, il était
convaincu que Napoléon avait eu l'intention de se faire couronner sous
ce titre-là. On avait influencé la confédération du Rhin dans ce sens
et on dit qu'à Erfurt la question aurait été définitivement réglée si
Alexandre n'avait demandé Constantinople comme compensation. A
Sainte-Hélène, cependant, ce n'est pas là ce qu'il regrette, c'est
l'empire d'Orient. Et cela, pour deux raisons: maître de l'Orient, il
aurait porté un grand coup aux Anglais et il aurait rivalisé avec
Alexandre le Grand. Car, remarquons-le ici, Alexandre est son héros,
son modèle. «Ce que j'aime dans Alexandre le Grand, ce ne sont pas
ses campagnes, que nous ne pouvons concevoir, mais ses moyens
politiques. Il laisse, à trente-trois ans, un immense empire, bien
établi, que ses généraux se partagent. Il avait eu l'art de se faire
aimer des peuples vaincus.... C'est d'une grande politique de sa part
que d'avoir été à Ammon. Il conquit ainsi l'Égypte. Si j'étais resté
en Orient, j'aurais probablement fondé un empire comme Alexandre, en
me rendant en pèlerinage à la Mecque.» Au moment même où il quitte la
France sur le _Bellérophon_, il dit au capitaine Maitland: «Sans vous
autres Anglais, j'aurais été empereur d'Orient; mais, partout où il y
a assez d'eau pour faire flotter un bateau, nous sommes sûrs de vous
trouver sur notre chemin.»

Son admiration pour Alexandre le Grand, sa passion pour l'Orient et
ses visées sur l'Inde ne l'abandonnèrent jamais, jusqu'au moment où il
eut perdu son empire dans les plaines de la Russie et de l'Allemagne.
Peu de temps avant de passer le Niemen, il s'interrompit au milieu
d'une conversation avec Narbonne, avec un éclair dans les yeux: «Après
tout, mon cher, dit-il, comme dans l'exaltation d'un rêve, cette
longue route est la route de l'Inde. Alexandre était parti d'aussi
loin que Moscou pour atteindre le Gange. Je me le suis dit depuis
Saint-Jean-d'Acre. Sans le corsaire anglais et l'émigré français qui
dirigèrent le feu des Turcs, et qui, joints à la peste, me firent
abandonner le siège, j'aurais achevé de conquérir une moitié de
l'Asie, et j'aurais pris l'Europe à revers, pour revenir chercher les
trônes de France et d'Italie. Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de
l'Europe qu'il me faut reprendre à revers l'Asie pour y atteindre
l'Angleterre. Vous savez la mission du général Gardanne et celle de
Jaubert en Perse; rien de considérable n'en est apparu; mais j'ai la
carte et l'état des populations à traverser pour aller d'Érivan et de
Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans l'Inde. C'est une campagne
peut-être moins rude que celle qui nous attend sous trois mois....
Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar réconcilié, ou mort
de quelque complot de palais, peut-être un trône nouveau et dépendant;
et dites-moi si, pour une grande armée de Français et d'auxiliaires
partis de Tiflis, il n'y a pas accès possible jusqu'au Gange, qu'il
suffit de toucher d'une épée française pour faire tomber, dans toute
l'Inde, cet échafaudage de grandeur mercantile. Ce serait l'expédition
gigantesque, j'en conviens, mais exécutable du dix-neuvième siècle.»
Après avoir lu ces lignes, se trouvera-t-il quelqu'un pour soutenir
que le pouvoir absolu n'eût exercé son ordinaire effet et que
Napoléon, en 1812, eût conservé l'équilibre et l'intégrité de son
jugement?

Le troisième grand sujet de regret est, tout naturellement, Waterloo.
Il nous semble quelquefois l'entendre grincer des dents lorsqu'il y
songe: «Ah! si c'était à recommencer!» s'écrie-t-il. L'Empereur ne
conçoit pas comment il a pu perdre la bataille de Waterloo....
Peut-être la pluie du 17 juin.... S'il avait eu Suchet à la tête de
l'armée de Grouchy.... S'il avait eu Andréossy à la place de Soult....
Si la Garde avait été commandée par Lannes ou Bessières.... S'il avait
donné la Garde à Lobau.... Si Murat avait été à la tête de la
cavalerie.... Si Clauzel ou Lamarque avait été ministre de la
guerre.... Alors, tout aurait pu tourner autrement. «Peut-être
aurais-je dû attendre quinze jours. J'aurais eu 12000 hommes de plus,
tirés de la Vendée. Mais qui aurait pu deviner que ce pays serait
aussi vite pacifié? Peut-être ai-je mal fait d'attaquer. La question
est de savoir si je n'aurais pas mieux fait de concentrer toutes les
troupes sous la capitale au lieu d'aller chercher l'ennemi. Peut-être
que les Alliés ne m'auraient pas fait la guerre. Remarquez que toutes
leurs proclamations sont datées d'après Waterloo.» Il n'aurait pas dû,
pense-t-il, employer Ney ou Vandamme. Plus d'une fois, il dit qu'il a
perdu la bataille par la faute d'un officier qui donna à Guyot l'ordre
de charger avec les grenadiers à cheval. Car, s'ils avaient été tenus
en réserve, ils auraient sauvé la journée. Mais Montholon déclare
qu'il est impossible de douter que cet ordre ne soit venu de
l'Empereur lui-même. Il n'avait pas pu voir la bataille comme il
fallait. Et puis, les hommes de 1815 n'étaient pas les hommes de 1792.
Les généraux étaient devenus timides. Il est trop porté à blâmer ses
généraux, tels que Ney ou Vandamme. Gourgaud le prie d'être moins
sévère. Il répond: «On doit dire la vérité.» Il ne craint pas de
déclarer que toute la gloire de la journée revient au prince d'Orange.
Sans lui, l'armée anglaise aurait été annihilée et Blücher était
rejeté au delà du Rhin. C'est là un exemple des exagérations
auxquelles il se laisse aller. Il s'épuise à découvrir des raisons à
sa défaite, mais il finit par apercevoir que le résultat pourrait bien
être dû, dans une certaine mesure, au caractère de l'ennemi. Il fait
l'aveu suivant: «C'était surtout par leur bonne discipline que les
Anglais triomphaient.» Puis, il s'égare encore dans d'autres
considérations. Et voici ce qu'on peut regarder comme sa conclusion:
«C'est la fatalité, car, malgré tout, je devais gagner cette bataille.
Pauvre France! Être battue par ces coquins-là! Il est vrai qu'il y a
déjà eu Crécy et Azincourt.» C'est une pensée qui, comme on l'a vu,
était depuis longtemps présente à son esprit.

Qu'aurait-il dû faire après Waterloo? Il n'y a qu'un point sur lequel
il ait une idée parfaitement nette et qui ne varie jamais: c'est qu'il
aurait dû faire pendre ou fusiller Fouché sur l'heure. «J'avais déjà
composé la commission militaire. C'était celle du duc d'Enghien: tous
gens qui risquaient....» Sa Majesté fait un signe expressif avec sa
cravate.

A part cela tout est ténèbres. Quelquefois, il pense qu'il aurait dû
fusiller Soult, mais on ne voit pas à quel moment, ni pourquoi. A
d'autres instants, il dit: «J'aurais fait couper la tête à Lanjuinais,
à Lafayette, à une douzaine d'autres.» Certains jours il allait
jusqu'à la centaine. Gourgaud et lui discutèrent souvent cette
intéressante question. Napoléon fait allusion à un plan qui eût
consisté dans les mesures suivantes: «Réunir aux Tuileries le Conseil
d'État, les cinq à six mille hommes de la garde impériale qui étaient
à Paris, la partie de la garde nationale qui était bonne et les
fédérés, haranguer tout ce monde; puis, de là, se rendre aux Chambres
qui s'étaient déclarées en permanence, les ajourner ou les dissoudre.
On aurait pu gagner quinze jours; on aurait réuni à Paris plus de cent
mille hommes. On pouvait fortifier la rive droite et on aurait tenté
la fortune.» Gourgaud répond tristement: «J'objecte que, dans l'état
où était alors l'esprit public et celui de l'armée, je doute fort que
l'on eût pu réussir.» Il donne à entendre qu'il aurait fallu un Décius
qui, d'un coup de pistolet, eût tué l'Empereur. Las Cases sent très
bien aussi que cette manière d'agir n'aurait servi à rien et aurait
perdu l'Empereur devant l'histoire. Le plan de Gourgaud était
différent. Selon lui, l'Empereur, en revenant de Waterloo, aurait dû
aller droit aux Chambres, les exhorter à s'unir, en leur faisant
comprendre que tout dépendait de cette union. Napoléon répond à cette
idée; il pense tout haut: «Oui, mais il y avait trois jours que je ne
mangeais pas.... Je n'en pouvais plus.... Si j'avais été aux Chambres,
j'aurais été écouté avec respect, peut-être avec acclamation, et, ne
pouvant, d'après la Constitution, assister aux délibérations, après
mon départ, tout aurait repris comme auparavant. Il fallait donc que
je fisse jeter un grand nombre de députés à la rivière, que
j'arrivasse aux Chambres comme Cromwell.... J'aurais fini en demandant
à épurer la Chambre et en faisant pendre sept ou huit de ses membres,
par-dessus tous Fouché. Mais, pour cela, il fallait se mettre tout à
fait avec les Jacobins, répandre du sang, et, encore, aurais-je
réussi? J'allais me mettre dans le sang et me faire abhorrer.» Un
autre jour il avoue franchement qu'il n'a pas eu le courage de le
faire. Pouvait-on, dans un moment pareil, révolutionner la populace et
relever la guillotine? En 1793, c'était le seul moyen, mais non après
Waterloo. Et, en réalité, il n'aurait pas réussi: il avait trop
d'ennemis. C'était un horrible risque à courir: beaucoup de sang pour
un résultat médiocre. C'est pour toutes ces raisons qu'il avait
préféré abdiquer en faveur de son fils, les laisser se débrouiller
eux-mêmes et leur faire voir que ce n'était pas à sa personne seule
que l'on en voulait, mais bien à la France.

Gourgaud ne se tient pas pour satisfait. Il presse l'Empereur et dit
que sa seule présence aurait électrisé les députés, etc. Napoléon
réplique, avec un accent de sinistre vérité: «Ah! mon cher, j'étais
battu. Le respect qu'on avait pour moi était grand tant que j'étais
craint, mais, n'ayant pas le droit des légitimes, demandant
assistance, vaincu enfin, je n'avais rien à espérer. Non, ce que j'ai
à me reprocher, c'est de n'avoir pas fait couper la tête à Fouché. On
peut dire qu'il l'a échappé belle.» Puis, il revient au sujet en
discussion: «Oui, j'aurais dû courir aux Chambres, mais j'étais
harassé; et puis, qui pouvait croire qu'elles se déclareraient si vite
contre moi? Je ne savais pas que Lafayette allait les faire mettre en
permanence. J'étais arrivé à huit heures et, à midi, elles
s'insurgeaient. Elles m'ont surpris.» Il passe sa main sur son visage
et continue, d'une voix creuse: «Après tout, je ne suis qu'un homme.
J'aurais pu me mettre à la tête de l'armée, qui était pour mon fils.
Et, certes, tout valait mieux que de venir à Sainte-Hélène.... Les
alliés auraient, cependant, continué de dire qu'ils n'en voulaient
qu'à moi. L'armée même aurait éprouvé la même influence. L'histoire me
reprochera peut-être de m'être en allé trop facilement. Il y a eu un
peu de pique de ma part. De la Malmaison, j'ai proposé au gouvernement
provisoire de me mettre à la tête de l'armée, de tirer parti des
imprudences de l'ennemi. Les ministres n'ont pas voulu. Je les ai
envoyés promener.»

«Je suis parti trop tôt de l'île d'Elbe; je croyais le Congrès
dissous. Je n'aurais pas dû créer de Chambres; il m'aurait fallu me
déclarer dictateur, ou former un Conseil de dictature sous la
présidence de Carnot; mais on pouvait espérer que les alliés, me
voyant appeler les Chambres, prendraient confiance en moi, et que les
Chambres me donneraient des ressources qu'une dictature ne pouvait
obtenir. Mais elles n'ont rien fait pour moi; elles m'ont insulté
avant Waterloo, et, après, elles m'ont abandonné. De toutes façons, je
n'aurais pas dû m'embarrasser d'une Constitution. Si j'avais été
vainqueur, je me serais bien moqué des Chambres. J'ai eu tort, aussi,
de me fâcher avec Talleyrand. Mais ces conversations-là me mettent de
mauvaise humeur. Passons au salon et parlons de nos amours de
jeunesse.»



CHAPITRE XV

NAPOLÉON ET LA DÉMOCRATIE


Il est une vérité qui ressort de toutes ces discussions sur Waterloo
et ses suites. Pourtant, cette vérité paraît n'avoir frappé personne:
aussi demande-t-elle une courte digression. Lorsque Napoléon, dans ses
conversations rétrospectives, parle de se placer, après Waterloo, à la
tête d'un mouvement révolutionnaire, nous croyons qu'il ne faisait que
s'abuser lui-même ou s'amuser aux dépens de ses auditeurs. «Les
souvenirs de ma jeunesse m'effrayèrent,» disait-il à Sainte-Hélène. Ce
mot était sincère. Il avait vu la Révolution de trop près pour
accepter une telle perspective. Il avait été l'ami de Robespierre, ou
plutôt de son frère; mais, après avoir régné sur la France comme
souverain, il sentait, évidemment, la plus profonde antipathie contre
tout ce qui ressemblait à la révolution ou même au désordre.

Aucun des témoins oculaires de la Terreur n'éprouva un mouvement de
répulsion plus vif que Napoléon. Ce spectacle lui avait laissé
l'horreur de la violence et la passion de l'ordre. Il aurait pu
s'approprier, avec une vérité absolue, la fière parole que prononça
son héritier dynastique mais qu'il ne fut pas maître de justifier
jusqu'au bout: «L'ordre, j'en réponds.» Ce n'était un secret pour
aucun de ses familiers. Il craignait le peuple, disait Chaptal; le
moindre mécontentement, le plus léger trouble, une simple émeute,
l'affectait plus qu'une bataille perdue. Sur ce point, il était
toujours en éveil. Il faisait venir ses ministres et disait que le
travail manquait, que les artisans écouteraient les agitateurs et
qu'il redoutait une insurrection d'ouvriers sans pain plus qu'une
bataille contre deux cent mille hommes. Alors il commandait des
étoffes, des meubles, et il avançait de l'argent aux principaux
manufacturiers. De cette façon, une de ces crises lui coûta plus de
vingt-cinq millions. «Quand j'entends dire à certaines gens, écrit Mme
de Rémusat, que rien n'est si facile, à l'aide de la force, que
d'imposer sa volonté, je me rappelle ce que disait l'Empereur sur les
embarras qui avaient résulté pour lui... de l'emploi de la force
contre les citoyens. Je me souviens que j'ai entendu dire à ses
ministres que, lorsqu'on déterminait dans le Conseil quelque mesure un
peu violente, il leur adressait ordinairement cette question: «Me
répondez-vous que le peuple ne se révoltera pas?» On l'a vu prendre
plaisir à peindre et à écouter les émotions diverses qu'on éprouve sur
le champ de bataille, et pâlir en entendant conter les excès où le
peuple révolté peut se laisser entraîner.»

La Révolution l'avait marqué de son sceau: il ne l'avait jamais
oublié. Il la représentait et l'incarnait; mais il luttait sans cesse
et silencieusement contre elle. Et il savait que c'était une lutte
inutile. «Entre la Société et la Révolution, disait-il, il n'y a que
moi, moi seul! Je peux gouverner comme je veux, mais mon fils sera
obligé de se faire libéral.» Il avait raison, car, pendant les dix
mois qu'il passa à l'île d'Elbe, la Révolution releva la tête. Il y
songeait toujours, non pour y puiser son inspiration, mais comme à une
mystérieuse épouvante qu'il fallait conjurer à tout prix. Il était
bien le fils de la Révolution, mais un fils dont l'unique pensée était
d'étrangler sa mère.

Il redoutait l'idée de tirer sur le peuple. Il regretta toute sa vie
le rôle qu'il avait joué dans la répression de la prise d'armes de
Vendémiaire: il avait peur que le peuple ne la lui pardonnât jamais.
Comme on l'a vu, rien ne lui coûtait pour détourner, pour désarmer
avec de l'argent les colères du peuple qui naissaient de ses besoins
matériels. Mais sa haine de la Révolution et des procédés
révolutionnaires allait bien au delà de ces démonstrations populaires,
si importantes qu'elles fussent. Car il ne voulut pas avoir le moindre
contact avec la Révolution, même pour se sauver, lui et son trône.
L'hostilité contre elle ne pouvait aller plus loin. Il avait vu, et vu
avec un mépris amèrement et hautement avoué, Louis XVI saluant la
multitude, du haut du balcon des Tuileries, avec le bonnet rouge sur
la tête. Jamais Napoléon n'aurait coiffé ce bonnet-là un seul instant
pour sauver ou sa liberté ou sa dynastie. Après Waterloo, la multitude
(la canaille, comme Napoléon la désigne à Sainte-Hélène) inondait les
abords de son palais et le suppliait de se mettre à sa tête. Elle le
considérait comme la seule barrière contre la féodalité, contre la
reprise des biens nationaux et contre la domination étrangère.
Napoléon, qui entend leurs cris, a un soudain accès de franchise.
«Qu'est-ce que ces gens me doivent? Je les ai trouvés pauvres et je
les laisse pauvres.» Montholon nous a conservé un épisode de cette
journée critique. Deux régiments et une foule immense qui descend du
faubourg Saint-Antoine viennent demander qu'il les conduise à
l'ennemi. Un des orateurs fait allusion au 18 Brumaire. Napoléon
répond: «Au dix-huit Brumaire, la nation était unanime dans son désir
de changement. Aujourd'hui, il faudrait des flots de sang français et
jamais une seule goutte n'en sera versée par moi pour défendre une
cause personnelle.» Quand la foule s'est retirée, il s'explique encore
plus clairement avec Montholon: «Si je mettais en mouvement la
puissance brutale des masses, je sauverais Paris, sans doute, et je
m'assurerais la couronne à moi-même, sans recourir aux horreurs de la
guerre civile, mais il faudrait aussi risquer un déluge de sang
français. Quelle puissance serait assez forte pour maîtriser les
passions, la haine, la vengeance, une fois soulevées? Non: je ne peux
pas oublier que j'ai été ramené de Cannes au milieu de cris féroces:
«A bas les prêtres! A bas les nobles!» Je préfère au trône les regrets
de la France.» Pendant sa marche sur Paris, les passions du peuple,
surexcitées par la courte domination des Bourbons, avaient fait sur
lui une impression profonde. S'il avait consenti à s'associer aux
sentiments de ce peuple, furieux à la pensée qu'on songeait à
reprendre les terres et les privilèges perdus pendant la Révolution,
il était persuadé que deux millions de paysans lui auraient fait
cortège jusqu'à Paris. Mais il ne voulait pas être le roi de la
canaille: tout son être, dit-il, se révoltait à cette pensée.

Lorsqu'il était à Longwood, il lui arriva de s'abandonner pendant un
instant à un rêve tout différent.

«C'est par les Jacobins, dit-il, que je les attaquerais. Le
Jacobinisme est le foyer d'un volcan qui menace la société d'une
perpétuelle éruption. C'est en Prusse, surtout, qu'elle sera facile (à
provoquer) et, le trône de Berlin renversé, j'aurai fait un pas
immense pour la puissance française. La Prusse est, et a toujours été
depuis Frédéric, et serait toujours, le plus grand obstacle à
l'accomplissement de mes grands projets pour la France. Une fois le
bonnet rouge arboré à Berlin, toute la force prussienne est entre nos
mains comme une massue dont je peux me servir à volonté pour écraser
la Russie et l'Autriche.... Rien ne pourrait m'empêcher... de
reporter... les frontières de l'Empire à ses limites naturelles, le
Rhin et les Alpes. Ce premier pas fait, je commencerais le grand
oeuvre de l'Empire français, et, soit par la force du Jacobinisme,
soit par mes armes, je mettrais à profit toutes les circonstances,
tous les événements, pour faire de l'Europe continentale une grande
confédération dont l'Empereur des Français serait le chef. Je poserais
au Niémen les limites de cet Empire. Alexandre ne serait plus que le
tsar de la Russie d'Asie. La couronne impériale d'Autriche serait
brisée. La Hongrie reformerait un royaume; le Bohême également.
L'Autriche serait le troisième royaume (formé) du démembrement de la
couronne de Marie-Thérèse.» Montholon rapporte cette singulière tirade
et déclare que ces paroles furent prononcées le 10 mars 1819, deux ans
avant la mort de l'Empereur. Rien ne ressemble moins à l'opinion qu'il
exprime ailleurs sur la Prusse et à ses vrais sentiments en ce qui
touche le jacobinisme. Nous pouvons supposer que c'est une sorte de
rêverie à la recherche d'une politique de rechange. Peut-être, après
l'expérience des Cent-Jours, était-il arrivé à la conviction qu'il n'y
avait pas d'autre moyen de se maintenir s'il se trouvait de nouveau en
France. Il avait déjà fait une allusion à des idées du même genre dans
la fameuse conversation qu'il eut, à Dresde, avec Metternich. «Mon
trône peut s'écrouler, mais j'ensevelirai le monde sous ses ruines!»

Talleyrand, avec son jugement instinctif et de sang-froid, avait
compris, dès le début des Cent-Jours, que la seule chance de succès
pour Napoléon était de faire de la guerre une guerre nationale. Son
armée ne suffisait pas; il fallait qu'il s'appuyât sur le parti d'où
il était sorti, dont les ruines lui avaient servi de piédestal, et
que, si longtemps, il avait persécuté. Alexandre connaissait bien le
danger. Il fit remarquer à lord Clancarty qu'il fallait absolument
détacher de Napoléon les Jacobins. Besogne un peu difficile à
accomplir pour un empereur de Russie! Pourtant, il est important de
noter que, parmi les princes assemblés à Vienne, le mieux informé,
celui dont les vues étaient les plus nettes, se rendait compte que
l'unique moyen de salut pour Napoléon était de redevenir ce qu'il
avait été au commencement de sa carrière: la Révolution incarnée.

Lavalette nous dit la vérité dans une phrase très expressive: «Les
onze mois du règne de Louis XVIII avaient ramené la France en
1792.» Même pendant cette courte période le mécontentement s'était
condensé sous forme de complots. Mais leur objet était de placer
Louis-Philippe sur le trône comme souverain constitutionnel et
non de ramener le tyran proscrit. A son retour l'Empereur s'alarma;
il trouva que la physionomie de Paris était changée. Le respect,
l'affection pour lui s'étaient visiblement affaiblis. Si, à l'île
d'Elbe, il avait pu se rendre compte, dit-il, du changement qui
s'était produit en France, il serait resté là-bas. Il envoyait
chercher Lavalette,--souvent deux ou trois fois dans la même
journée,--et il discutait pendant des heures la situation nouvelle.
Même s'il était revenu victorieux, il aurait eu, dit Lavalette,
à faire face à de grands périls amenés par des difficultés
intérieures.

Il fut bientôt évident que le pays désirait bien moins le retour de
l'Empereur que le départ des Bourbons. Dès qu'ils furent loin,
l'enthousiasme se calma promptement. Napoléon, avec cette faculté
d'observation qui le caractérisait, s'en aperçut aussitôt. A un
ministre qui le félicitait d'avoir accompli un vrai miracle et
reconquis la France presque à lui seul, il répliqua: «Bah! le temps
des compliments est passé. Ils m'ont laissé venir comme ils ont laissé
les autres s'en aller.»

Un seul exemple suffira pour faire comprendre la situation.

Napoléon avait repris son ancien titre d'Empereur par la grâce de Dieu
et la constitution de l'Empire. Une telle appellation devait choquer
l'esprit nouveau et le Conseil d'État répondit en proclamant le dogme
de la souveraineté du peuple: un décret qui, à son tour, ne manqua pas
de choquer l'Empereur, mais dont il ne pouvait manifester son
déplaisir. Il eut à avaler des affronts, à subir les airs impérieux
et insolents de ses Chambres. Il opposa à ce nouvel état de choses un
calme imperturbable. Il sentait, évidemment, qu'en cas de victoire, il
n'aurait pas de peine à tout remettre en place. Mais en cas de
défaite? Il comprenait qu'alors l'esprit nouveau le renverserait, à
moins qu'il ne pût appeler à son aide une force encore plus puissante
que le libéralisme et déchaîner la Révolution. Alors pourquoi ne
s'arrêta-t-il pas à cette alternative? Pourquoi ne s'était-il pas mis
à la tête d'un soulèvement de la France révolutionnaire? Autrefois, au
temps de sa jeunesse, la direction d'un mouvement révolutionnaire
aurait pu vivement tenter son ambition. Le Premier Consul n'eût
certainement pas hésité, mais l'Empereur vit clairement que, dans ce
cas, il ne pouvait être question de dynastie; que la dictature serait
purement une dictature personnelle. Il eût été Sylla ou Marius, mais
non Auguste ou Charlemagne. On remarquera que, dans ses paroles à
Montholon citées plus haut, il dit: «Je m'assurerais le trône _à
moi-même_.» Pas un mot de succession dynastique; pas une illusion à
ce sujet. Accepter une telle situation après avoir été ce qu'il
était, c'était descendre et, comme nous l'avons vu, tout ce qui
ressemblait à une révolution lui était odieux. Il y avait donc
impossibilité pour lui à devenir le prophète ou le héros d'une
nouvelle révolution au lendemain de Waterloo. S'il avait pu prévoir ce
qui l'attendait,--Sainte-Hélène, avec ses sordides misères, ses
mesquins geôliers, ses longues années, lugubres et désolées, d'une
vie qui était déjà de la mort,--peut-être aurait-il surmonté ses
répugnances, mais il ne pouvait rien deviner de tout cela et il n'eût
pas fallu moins pour l'ébranler. Donc il préféra se croiser les bras
et laisser venir ce que les rhéteurs appellent la catastrophe
inévitable, se croiser les bras et attendre les événements. Mieux
valait, pensa-t-il, la vie d'un fermier américain que la présidence
d'un Comité de Salut Public.

Entre Napoléon et la Chambre régna, dès le premier jour, une hostilité
à peine déguisée. On gardait jusqu'à un certain point les apparences.
Mais les deux pouvoirs rivaux agissaient de leur côté sans beaucoup se
cacher et sans s'abuser l'un l'autre en aucune façon. Les Chambres
étaient disposées à employer Napoléon comme un général consommé pour
repousser l'invasion et empêcher le retour des Bourbons; elles se
flattaient de pouvoir le mater ou même s'en défaire, une fois la
victoire gagnée. «Dès qu'il sera parti pour l'armée, disait Fouché,
nous serons maîtres de la situation. Je voudrais qu'il gagnât une ou
deux batailles, mais il perdra la troisième et alors ce sera notre
tour.» Tel est le calcul où se complaisaient les Chambres. Mais elles
étaient dans la position du mortel qui, dans les contes de fées,
évoque un génie et se trouve, ensuite, incapable de s'en faire obéir.
De son côté, Napoléon subissait les Chambres, pour donner au monde une
garantie de sa conversion et dans l'espoir d'obtenir d'elles des
hommes et de l'argent. Mais il avait l'intention bien arrêtée de se
débarrasser d'elles s'il était victorieux. Après Ligny, il exprime
catégoriquement sa résolution de rentrer à Paris et de reprendre le
pouvoir absolu, dès qu'il aurait vaincu les Anglais. Chacun des deux
rivaux connaissait à fond la politique de l'autre. Pas de doute, pas
d'illusion. A ce moment, l'esprit du parlement était tel, semble-t-il,
que beaucoup de ses membres espéraient la défaite des armes françaises
et qu'ils furent capables de se réjouir de Waterloo. C'est parce que
Napoléon était au courant des dispositions hostiles de la Chambre
qu'il sentit la nécessité de revenir à Paris après le désastre. On l'a
blâmé de n'être pas resté sur la frontière et de n'avoir pas cherché à
rallier les débris de ses troupes. Mais à quoi bon si, derrière lui,
son propre parlement était occupé à le déposer et à le désavouer? Or
personne ne peut douter que tels eussent été les premiers actes des
Chambres en apprenant sa défaite. Mis hors la loi par l'Europe entière
et par son propre pays, il lui eût été à peu près impossible de
continuer la lutte, même avec des forces militaires bien supérieures à
toutes celles qu'il pouvait réunir.

Cette digression conduit inévitablement à une autre. Les relations de
l'Empereur avec son parlement sont choses claires et connues de tous.
Ce qui est plus difficile à comprendre, c'est que, en dépit de
cette lutte finale et douloureuse entre Napoléon et le parti
constitutionnel, son nom soit resté, pendant trente ans, le mot de
ralliement de tous les libéraux du continent. Car il n'avait aucune
sympathie pour la liberté ni pour les aspirations libérales; il les
renvoyait à ceux qu'il appelait dédaigneusement les idéologues.
L'ordre, la justice, la force, la régularité composaient son idéal
administratif; il n'y apportait d'autre tempérament que l'équation de
personne. La légende libérale qui s'attache à lui n'a qu'une
explication: c'est que les faiseurs de constitutions de 1815 ayant
disparu au retour des Bourbons sous un ouragan de mépris cet épisode
des Cent Jours fut oublié. On se rappela seulement que Napoléon était
le fils de la Révolution, qu'il avait humilié et mutilé les vieilles
dynasties européennes, sans égard pour l'ancienneté, la tradition ou
le titre. Pour le peuple il représentait la Révolution, et pour
l'armée la gloire. Personne ne se souvint, ou, du moins, ne se soucia
de rappeler qu'il avait sciemment cédé son trône et s'était rendu à
ses ennemis plutôt que de se mettre à la tête d'une insurrection
populaire.

S'en fût-on souvenu, on aurait jugé ce tort suffisamment expié par le
martyre de Sainte-Hélène. Napoléon n'ignorait pas le bien que son
emprisonnement devait faire à sa mémoire et à sa cause. Sa mort dans
la solitude et dans la captivité effaça toutes ses erreurs et tous ses
défauts. On oubliait son dur despotisme, le sang et les ressources de
la France incessamment prodigués, le territoire envahi deux fois par
sa faute, et sa mémoire, purifiée de tous ces souvenirs, devint une
légende miraculeuse. Les paysans de France avaient toujours été, après
les soldats, ses meilleurs soutiens, car ils l'avaient considéré comme
leur plus sûr rempart contre un retour des droits féodaux et de
l'ancien régime, contre une revendication des biens confisqués par la
Révolution. Aussi se firent-ils les gardiens jaloux de sa gloire.
Parmi eux survécut longtemps la tradition des merveilles qu'il avait
accomplies. Béranger, comme on l'a remarqué, sut condenser la
conception populaire dans le récit d'une vieille paysanne qui ne
mentionne pas le nom d'une seule de ses victoires.

    On parlera de sa gloire
    Sous le chaume bien longtemps;
    L'humble toit dans cinquante ans
    Ne connaîtra d'autre histoire.

Ainsi parle le poète dans sa délicieuse chanson. Et continuant, il
donne la vraie note dans un autre couplet:

    Mes enfants dans ce village,
    _Suivi de rois_, il passa.

On irait trop loin, peut-être, en disant que Napoléon a obtenu les
gloires de l'apothéose. Mais, cela excepté, quoi que l'on dise, on ne
saurait exagérer. En tout cas, il a reçu l'honneur le plus
extraordinaire et le plus grand qui ait jamais été accordé à un être
humain. Car il a été connu en France, non par son titre de général, ou
de consul, ou d'empereur, ou même par son nom; on l'appelait
«l'homme». Son fils était «le fils de l'homme». Lui, c'était toujours
«l'homme». En effet, il était l'homme de l'imagination populaire et
c'est ainsi que les libéraux en vinrent à ne jurer que par lui. Son
individualité formidable, plus encore que son horreur de l'anarchie,
avait fait de lui un souverain absolu. Mais, étant, d'autre part, le
produit de la Révolution, l'homme qui avait humilié les rois, une
auréole de liberté rayonna autour de son nom. Il avait donné
satisfaction aux instincts d'égalité en fondant, lui, sorti de rien,
une quatrième dynastie. Il avait tenu les Bourbons hors de France. Il
avait, surtout, écrasé, avili les chefs de cette «Sainte-Alliance»
qui pesait sur l'Europe d'un poids si lourd, qui essayait d'éteindre
sous son talon les dernières étincelles de la Révolution et qui
représentait, sous une apparence concrète, la haine de la Liberté. Il
n'est pas étonnant que, considérée sous cet aspect, l'image de
Napoléon soit devenue l'idole du libéralisme continental. Plus tard
elle fut marquée à ce sceau d'une façon encore plus systématique. La
démocratie autoritaire, ou, en d'autres termes, la dictature
démocratique, l'idée d'où naquit, en France, le second Empire et qui
lui survit, cette idée qui, sous différentes formes, a trouvé faveur
en d'autres pays, tel est le legs politique et--peut-être faut-il dire
le message--définitif de Napoléon.



CHAPITRE XVI

LA FIN


Il est inutile de nous arrêter plus longtemps à ces derniers tableaux,
à ces épisodes suprêmes du grand drame de la vie de Napoléon. Il est
étrange d'avoir à observer qu'en dépit de l'atmosphère de surveillance
assidue où il vivait, la fin arriva sans avoir été prévue. Sa mort fut
une mort soudaine, nous le voyons par les brefs rapports du médecin
Arnott, car nous écartons absolument Antommarchi pour des raisons déjà
expliquées. Arnott, évidemment, ne soupçonnait point combien grave
était l'état de son malade, quoiqu'il eût été appelé le 1er avril,
trente-cinq jours seulement avant la mort de Napoléon. Ni ce jour-là,
ni pendant les semaines qui suivirent, il n'aperçut le caractère
sérieux du mal en présence duquel il se trouvait. Ce ne fut que le 26
ou le 28, c'est-à-dire huit jours à peine avant l'issue fatale, qu'il
reconnut l'existence d'une maladie mortelle. Ni le gouverneur, ni les
ministres anglais ne se doutaient que la fin fût proche.

Pendant les neuf derniers jours, Napoléon eut constamment le délire.
Le matin du 5 mai il murmura quelques mots incohérents, parmi lesquels
Montholon crut distinguer: «France... armée... tête d'armée...[14].»
En prononçant ces paroles, le moribond s'élança de son lit, entraînant
avec lui sur le plancher de la chambre Montholon qui essayait de le
retenir. C'était le dernier effort de cette formidable énergie.
Montholon et Archambault eurent grand'peine à le replacer dans son
lit. Là il demeura tranquille jusque vers six heures du soir. A ce
moment, il rendit le dernier soupir. Au dehors, une tempête terrible
était déchaînée qui secouait, comme un tremblement de terre, les
frêles baraques du campement anglais, renversait les arbres plantés
par l'Empereur et déracinait le saule sous lequel il aimait à se
reposer. A l'intérieur, le fidèle Marchand couvrait le corps du
manteau que le jeune conquérant avait porté à Marengo.

  [14] Antommarchi prétend que, trois heures plus tard, il entendit
  Napoléon dire: «Tête... armée...,» et que ce furent là ses
  dernières paroles. Montholon constate expressément qu'Antommarchi
  n'était pas dans la chambre à deux heures, au moment où Napoléon
  prononça les mots: «Tête d'armée.» La chose a peu d'importance,
  mais elle peut servir à montrer, jusqu'au bout, combien il est
  difficile d'arriver à établir la vérité à Longwood.

Le gouverneur et son état-major attendaient en bas pour recueillir les
dernières nouvelles. En apprenant l'événement, Lowe prononça quelques
paroles viriles appropriées à la situation. Mais les disputes
inévitables ne tardèrent pas à éclater autour du cadavre. Lowe voulait
une autopsie immédiate; les Français s'y opposèrent énergiquement. Il
refusa de consentir à ce que les restes fussent emmenés en France. Sur
cette question, il n'était pas le maître. L'arrivée inattendue, en
Europe, de l'Empereur mort, par le trouble qu'elle aurait créé, ne
l'aurait cédé qu'à l'arrivée de l'Empereur vivant. Enfin, comme nous
l'avons vu, il insista pour que le nom de Bonaparte fût ajouté à
l'inscription funèbre, si celui de Napoléon, comme on le proposait,
était gravé sur le cercueil. Là-dessus tout commentaire serait
superflu.

Pendant la matinée qui suivit le corps fut solennellement exposé et
c'est alors que Montchenu vit le prisonnier pour la première et la
dernière fois. Les funérailles eurent lieu quatre jours plus tard avec
la pompe modeste dont l'île pouvait offrir les éléments. Le cercueil,
sur lequel reposaient l'épée et le manteau de Marengo, fut porté par
des soldats anglais à un char que traînaient quatre chevaux de
l'Empereur; puis, de nouveau, par des soldats anglais, qui se
relayaient de distance en distance, jusqu'au lieu que Napoléon avait
choisi pour sa sépulture, au cas où on ne lui accorderait pas d'être
enterré en France. C'était dans un jardin, au creux d'un ravin
profond. Là, à l'ombre de deux saules, près d'une source qui avait
fourni l'eau de sa table, la tombe avait été creusée. Les habitants de
Longwood conduisaient le deuil. Puis venaient Lowe, Montchenu et les
fonctionnaires civils, les officiers de terre et de mer qui avaient un
commandement dans l'île. Au moment où le corps descendit dans la
terre, il y eut des salves de mousqueterie et d'artillerie.

Dix-neuf ans plus tard, une frégate française commandée par le prince
de Joinville jetait l'ancre devant Jamestown. Elle était venue pour
chercher et ramener en France les restes de l'Empereur. Le
gouvernement anglais les restituait en exprimant l'espoir que les
dernières traces de l'animosité qui avait existé entre les deux
nations seraient à jamais ensevelies dans la tombe de Napoléon. Mais,
avant que le vaisseau fût de retour avec son précieux chargement, les
deux pays étaient, de nouveau, à deux doigts de la guerre. Sur la
_Belle-Poule_ revenaient, dans un dernier et pieux pèlerinage, à
Sainte-Hélène, Bertrand et Gourgaud, le jeune Las Cases et Arthur
Bertrand, le «premier visiteur français venu à Longwood sans la
permission de Lord Bathurst». Là, aussi, se trouvaient Marchand, le
plus fidèle et le plus sûr des serviteurs de l'Empereur, Noverraz,
Pierron et Archambault, en même temps que Saint-Denis, qui, dissimulé
sous le nom d'Ali, avait tenu l'emploi de second mameluk avec Roustan
et qui avait souvent servi de copiste à l'Empereur à Sainte-Hélène.
Tristement, ces dévoués survivants visitèrent le lieu de leur exil
et,--en présence des autorités anglaises embarrassées et
confuses,--constatèrent la dégradation de Longwood, changé en étable.
Le quinze octobre, à minuit, ils étaient tous réunis autour du tombeau
de leur maître. C'était le vingt-cinquième anniversaire de son arrivée
à Sainte-Hélène. Après dix heures de travail énergique, le cercueil
fut enfin amené au jour, et ils contemplèrent encore une fois les
traits de l'Empereur, absolument intacts et sans aucune altération.
Ensemble, ils suivirent le corps, et alors commença cette marche vers
Paris qui ressemblait plus à un triomphe qu'à un convoi funèbre. Ce
fut la plus majestueuse entrée que le conquérant eût jamais faite dans
sa capitale. Par une glaciale matinée de décembre, le roi des
Français, entouré des princes, des ministres, de tout ce qu'il y avait
de grand et de glorieux en France, attendait en silence, sous le dôme
des Invalides, l'arrivée du cercueil. Soudain, un chambellan parut sur
le seuil; d'une voix claire et retentissante il annonça: «L'Empereur!»
comme si c'était le souverain vivant qui allait apparaître. L'immense
et illustre assemblée se leva dans une même émotion, tandis que le
cercueil entrait lentement sur les épaules des porteurs. La
signification, le pathétique de la scène arrachaient des larmes aux
assistants. Derrière le corps marchaient ceux des exilés de
Sainte-Hélène qui étaient encore vivants. Ce fut le privilège de
Bertrand,--et personne ne pouvait le lui disputer,--de déposer sur le
cercueil l'épée de son maître.

Il est un point qu'il faut noter une fois pour toutes à propos de la
dernière maladie de l'Empereur. La tactique de Longwood, dont O'Meara
s'était fait l'auxiliaire zélé, consistait à prétendre qu'il existait
une affection meurtrière du foie, spéciale à Sainte-Hélène, dont
Napoléon était victime, et qui ne pouvait, naturellement, être guérie
que par un changement de résidence. Nous croyons que l'Empereur
lui-même, qui, sans avoir la moindre confiance dans la médecine,
donnait à ces questions une attention pénétrante, savait à quoi s'en
tenir. Il portait sa main au creux de l'estomac et disait, avec un
gémissement: «Oh! mon pylore! mon pylore!» Pourtant, comme nous
l'avons vu, il s'apitoya gravement sur Gourgaud, dont la santé était
excellente, et qui était censé être atteint de la maladie propre à
l'île. Deux mois avant sa mort il écrivit à Pauline que la maladie de
foie dont il était affligé depuis six ans, et qui était endémique et
mortelle à Sainte-Hélène, avait fait, dans les six derniers mois, des
progrès alarmants. Un mois plus tard il se plaignit de même à Arnott.
Montholon, à son retour en Europe, en dépit des résultats de
l'autopsie, maintint encore bravement la théorie de la maladie de
foie. Mais on trouva le foie de Napoléon en parfait état; il mourut du
cancer de l'estomac qui avait tué son père.

Les derniers jours qui précédèrent l'agonie furent douloureux, autant
que nous pouvons le voir dans les maigres souvenirs de Montholon. Ces
souvenirs ne nous donnent pas l'impression d'un récit écrit jour par
jour; ils doivent avoir été rédigés rétrospectivement, peut-être
d'après des notes. Bertrand dit, dans une lettre au roi Joseph, qu'à
partir du mois d'août 1820 l'Empereur passait presque tout son temps
dans un fauteuil, en robe de chambre, en état de lire et de causer,
mais non de travailler ou de dicter. Avec sa suite, il faisait des
projets en l'air, parlait de la vie nouvelle qu'on mènerait en
Amérique. Mais il savait parfaitement qu'il mourait. Il s'occupait
beaucoup de son testament, et il était extrêmement désireux que la
collection des lettres que lui avaient écrites les souverains de
l'Europe, ainsi que quelques lettres à lui adressées d'Italie par Mme
de Staël, fussent livrées à la publicité. Sur ce point, il insistait
avec énergie. Il croyait ces lettres en la possession de Joseph; mais
elles avaient été volées. On les avait proposées à l'éditeur Murray
qui n'en avait pas voulu. Le gouvernement russe était alors intervenu
dans l'affaire et avait racheté, moyennant une somme considérable, les
lettres d'Alexandre. On ne sait ce que sont devenues les autres.

Napoléon lisait encore tout haut et discutait le passé. Mais il est
surprenant de constater combien peu nous connaissons les incidents de
ces derniers mois. Nous devons croire que les compagnons de Napoléon
n'en savaient pas plus long que le reste du monde en ce qui touchait
la fin prochaine de leur maître. Sans cela, ils auraient certainement
recueilli, avec un soin pieux, ces souvenirs si intéressants.

Ce sont ces derniers mois, surtout, que nous aurions voulu disputer à
l'oubli. On demandera, peut-être, à quoi bon évoquer ces pénibles
réminiscences. A peine peut-on dire que c'est de l'histoire, et ce
n'est pas, hélas! du roman. Il serait difficile de considérer comme
saine et bienfaisante l'attraction qu'elles exercent. Elles nous font
seulement connaître, en y mêlant une foule de mensonges, un douloureux
épisode que personne n'a d'intérêt à rappeler et que tout le monde
voudrait oublier. Pourquoi donc fouiller ces chroniques morbides, sans
élévation comme sans franchise? L'histoire ne nous a-t-elle pas averti
qu'il n'est pas de spectacle plus triste que les grands hommes dans la
retraite, depuis Nabuchodonosor aux champs, jusqu'à Napoléon sur son
rocher?

L'auteur répondra à cette question par un incident qui lui est
personnel. Lord Beaconsfield lui expliquait un jour comment il avait
été amené à écrire _le Comte Alarcos_, drame aujourd'hui oublié, ou
peu s'en faut. «Mon but, disait-il, n'était pas de produire une grande
tragédie, mais de conjurer un fantôme littéraire.» L'histoire le
hantait et l'aurait hanté indéfiniment,--il le sentait,--jusqu'à ce
qu'il lui eût donné une forme. Il en est de même pour ce livre. Il
renferme une tragédie, parce qu'il ne pouvait faire autrement, mais
il a été écrit pour conjurer un fantôme littéraire, immobile pendant
bien des années, et auquel la lecture du dernier journal de Gourgaud,
jointe à l'influence stimulante d'un long loisir, a rendu le
mouvement.

En second lieu, il y a là une série de faits sur lesquels l'histoire
n'a pas encore rendu son verdict définitif. Et il n'est pas encore
bien sûr qu'elle soit aujourd'hui en état de le rendre. Il est vrai
que, depuis longtemps, les acteurs ont disparu. Le sang, échauffé par
vingt ans de guerres, est suffisamment refroidi. D'un côté, l'espoir,
vague, mais tenace, inextinguible; de l'autre, l'appréhension et le
soupçon: tout cela, mort, à jamais évanoui. Pourtant, le sujet est
encore brûlant. On peut se demander si, d'une part, on est assez de
sang-froid pour avouer ses erreurs; si, de l'autre, on a pardonné. Les
nations ont des souvenirs qui se taisent et qui durent. Les cendres
des feux allumés à Smithfield[15] recèlent encore de la flamme.
L'Irlande se souvient de bien des choses que, pour son propre bonheur,
mieux vaudrait oublier. Les Écossais sont encore Jacobites au fond du
coeur.

  [15] Quartier de Londres où avaient lieu les exécutions par le
  feu sous Henri VIII et sous la reine Marie.

Une autre considération, très importante, c'est que nous avons plus de
chances de comprendre la personnalité de Napoléon à Sainte-Hélène qu'à
aucun autre moment de sa carrière. L'homme se révéla pendant les
premières années du Consulat, mais il n'avait pas encore atteint tout
son développement. Sur le trône, son humanité disparaît. A l'île
d'Elbe il ne vit pas dans le présent, il est toujours dans le passé ou
dans l'avenir.

Il faut encore observer que tout ce qui a été publié sur lui, de son
vivant et pendant de longues années après sa mort a peu de valeur. Un
signe auquel on reconnaît les grands hommes d'action, c'est qu'ils
n'inspirent jamais de sentiments tièdes. On les déteste ou on les
adore. La haine et l'idolâtrie que Napoléon avait fait naître lui ont
survécu trop longtemps pour permettre à la raison de faire son oeuvre.
Personne, ni alors, ni longtemps après, ne semblait capable de prendre
des verres noircis et de fixer, sans passion, cet aveuglant foyer de
lumière. Aujourd'hui encore il faut peser et juger les témoignages,
éliminer le parti pris et faire la part de tous les éléments
d'appréciation. La _Correspondance_,--surtout la partie qui avait été
primitivement supprimée,--donne sans doute une idée de sa multiple
activité et de ses méthodes. Ce n'est pourtant là qu'une faible partie
des matériaux à consulter. Les livres et les mémoires sur Napoléon
sont innombrables, mais il en est bien peu qui donnent une
représentation fidèle, ou seulement approximative, de l'homme. De
judicieux observateurs, qui connaissaient bien Napoléon, ont noté leur
impression véritable, mais en secret, et c'est aujourd'hui seulement
que le résultat de leur travail commence à venir au jour. Parmi ces
témoins nous serions disposé à mettre Chaptal au premier rang. Il fut,
pendant quelque temps, le ministre de confiance de Napoléon, et il
analyse son caractère avec la science impartiale d'un grand chimiste.
On pourrait donner la seconde place à Pasquier, en considération de
son impartialité nuancée de malveillance. Nous mettrions _ex æquo_
avec lui Ségur, dont les mémoires, où se trouve comprise l'histoire
classique de la campagne de Russie, donnent un brillant portrait de
Napoléon. C'est l'oeuvre d'un admirateur, mais non pas, assurément,
d'un aveugle admirateur. Ce serait le pendant de Pasquier:
l'impartialité sympathique. Et la beauté du style, l'admirable
éloquence de certaines pages, atténueraient les plus sévères et les
plus âpres critiques du héros. Lavalette dit peu de chose; mais,
quoique le duc de Wellington l'ait, sur de bien légers motifs, flétri
comme un menteur, il nous semble un des plus dignes de foi parmi les
écrivains sympathiques à l'Empereur. Dans les gros volumes qui
contiennent le fatras illisible de Roederer, on trouve de l'or pur,
certaines conversations de Napoléon fixées dans des notes
inappréciables. Chez Mme de Rémusat, après des retranchements
considérables, on obtient un résidu de quelque valeur, mais nous ne
pouvons oublier qu'elle brûla, en 1815, le texte de ses véritables
mémoires écrits à l'époque. Ceux qui sont maintenant entre les mains
du public ont été composés trois ans plus tard, sous la Restauration,
et lorsque la réaction était à l'apogée de sa violence, lorsqu'on
considérait comme une indécence de faire allusion à l'Empereur ou même
de prononcer son nom dans une société polie. Elle était, d'ailleurs,
l'amie intime de Talleyrand, qui était l'irréconciliable ennemi de
Napoléon. Elle avait été la dame d'honneur de Joséphine, dont elle
avait épousé les griefs, et, chose plus grave que tout le reste, elle
était de celles qui ne pardonnaient pas à Napoléon ses brusqueries et
les lacunes de son éducation dans sa manière d'être avec les femmes.
Sur un plan inférieur, nous pouvons placer Méneval et Beausset.
Descendons encore d'un degré: nous trouverons Constant, le valet de
chambre de l'Empereur, qui donne beaucoup de détails intéressants.
Toutefois, les Mémoires qui portent son nom ont été, probablement,
écrits d'après ses notes par une autre personne. Pour lui, en dépit du
proverbe, son maître est un héros. Nous avons quelque confiance en
Miot de Melito et nous ne détestons pas la froide ironie de Beugnot.
Nous n'avons pas davantage le désir de déprécier certains auteurs,
quelques-uns fort connus, dont nous ne prononçons pas les noms; nous
voulons indiquer seulement ceux qui nous semblent les plus dignes de
foi. Il existe une multitude de mémoires qui, çà et là, jettent une
lueur sur la personnalité de Napoléon. Mais c'est une lueur passagère,
car les écrivains sont, en général, des ennemis ou des adorateurs.
Nous devons à Marbot et à Thiébault les croquis les plus vivants de
Napoléon. C'est Marbot qui nous le montre au bal masqué, épongeant sa
tête brûlante avec un mouchoir mouillé et murmurant: «Oh! que c'est
bon, que c'est bon!» C'est Thiébault qui nous dessine la silhouette de
l'Empereur galopant en Espagne, sur la route de France, seul avec un
aide de camp dont il fouaille la monture avec un fouet de postillon.
Ces esquisses sont délicieuses; nous voudrions être sûr qu'elles sont
toutes deux rigoureusement vraies.

Enfin, dans cette phase finale, nous avons des chances d'apercevoir
quelque chose de l'homme. Il y a encore autour de lui de la mise en
scène et du décor, mais pas d'une manière continue; à travers les
récits embarrassés ou adulateurs, la vérité se fait jour par éclairs.
L'un de ces récits nous donne même d'abondantes clartés. Si Gourgaud
était resté jusqu'à la fin, ce ne serait pas une exagération de dire
qu'il nous en aurait plus appris sur le Napoléon authentique que toute
la collection existante des livres relatifs à Napoléon. Mais Gourgaud
s'en va avant l'heure où nous aurions le plus besoin de lui. Les
chroniques qui nous restent ne nous disent rien, ou presque rien, de
cette période où, selon toute probabilité, il y aurait beaucoup à
apprendre pour nous; car il y avait là une occasion suprême de se
dévoiler, alors que les vanités et les passions de la vie
s'évanouissaient devant l'ombre grandissante de la mort. Seul, alors,
avec l'éternité et avec l'histoire, l'homme aurait pu se séparer du
guerrier et du chef d'empire; peut-être se serait-il montré à
nu,--nous disons peut-être!--et confessé à nous, et nous aurait-il
livré sa pensée en toute sincérité. Sa déclaration sur la mort du duc
d'Enghien, faite cinq semaines avant sa propre fin, fait voir le
mourant revendiquant ses actes, avec une sorte d'impatience
passionnée, pour justifier les autres et dire la vérité.

Mais, même sans ces dernières révélations, qu'il fit peut-être et qui
ne sont pas parvenues jusqu'à nous, c'est vers Sainte-Hélène qu'il
faut tourner les yeux si l'on veut apercevoir une dernière fois ce
grand problème humain. Car Napoléon est un problème et en sera
toujours un. Les hommes prendront toujours plaisir à sonder tout ce
qui élargit indéfiniment l'idée qu'ils se font eux-mêmes de leurs
facultés et de leur puissance. C'est pourquoi ils aiment les ballons,
les machines volantes, les appareils de locomotion souterraine ou
sous-marine; ils aiment ceux qui accomplissent des tours de force,
physiques ou intellectuels, dont le résultat est d'agrandir la sphère
de l'activité humaine. C'est aussi pour cette raison qu'ils cherchent,
mais toujours en vain, à pénétrer le secret de cet être prodigieux.
Mais ils ont beau chercher, creuser, analyser, le secret, si secret il
y a, risque de leur échapper à jamais. En partie, pourrait-on
soutenir, parce qu'il est trop complexe; en partie, pourra-t-on dire
encore, parce qu'il n'y a point de secret: il n'y a que la Destinée
qui agit et suit son cours.

Que le problème soit complexe, qu'il y ait eu plusieurs hommes dans
cet homme, impossible d'en douter. Cette étude, alors même qu'elle
n'aboutit à aucun résultat, garde un invincible attrait. Le caractère
de Napoléon continuera à tenter les alchimistes de la psychologie. Et
il ne faut pas s'en étonner. Il est si multiple et si lumineux qu'il
émet de la clarté par mille facettes. Quelquefois il invente;
quelquefois, dans ses propos, il est si près de l'absurde qu'on en
tremble; quelquefois il est mesquin ou grossier; mais, en somme, quand
on arrive à sa vraie nature, on le trouve profondément humain et
intéressant. Ce n'est donc pas du temps perdu que d'étudier les
paroles de Napoléon, indépendamment de tout effort pour deviner le
secret de ses prodigieux exploits. Qu'on se livre à cette étude pour
imiter, ou pour éviter, ou simplement pour savoir, elle ne peut
manquer de stimuler les facultés. Sa carrière, peut-être, dans une
certaine mesure, parce qu'elle ne se divise pas rigoureusement en
actes ou phases bien distinctes, soulève une quantité de questions,
qui se posent et qui s'imposent, mais dont bien peu peuvent recevoir
une réponse directe et satisfaisante. Quelle était sa conception de
la vie? Quel était son objectif permanent? Avait-il réellement une
telle conception et un tel objectif, bien définis? Sa pensée fut-elle
toujours normale? Y avait-il en lui, à un degré quelconque, du
charlatan? Était-il, simplement, un fataliste heureux, doué de
facultés naturelles extraordinaires? Ou bien son succès était-il dû à
la plus étonnante combinaison d'intelligence et d'énergie dont
l'histoire nous offre une mention précise?

A toutes ces questions, et à bien d'autres encore, les habiles seront
prêts à fournir une solution immédiate. Mais celui qui étudie Napoléon
se trouvera de moins en moins en état de répondre à mesure qu'il
pénétrera plus avant dans son sujet. Finalement, il arrivera peut-être
à une hypothèse qui lui sera propre, mais il ne se sentira pas sûr de
son fait et il s'apercevra, avec surprise, que ses compagnons d'étude,
non moins laborieux et non moins consciencieux que lui, proposent à
leur tour de très bonnes réponses, qui sont en complète contradiction
entre elles comme avec la sienne.

Pour le philosophe, mais surtout pour le philosophe qui croit qu'une
main divine dirige les affaires humaines, la relation véritable de
Napoléon avec l'histoire de l'humanité se trouvera ramenée à une
formule très simple. C'est qu'il fut lancé à travers le monde comme
une grande force naturelle, ou surnaturelle, comme un fléau, comme un
balayeur d'hommes et d'institutions, dont la mission était à la fois
positive et négative,--surtout négative. Cette oeuvre accomplie, il
disparaît aussi promptement qu'il est venu. César, Attila, Tamerlan
et Mahomet, sont des forces du même genre; le dernier a été, dans
l'univers, un facteur bien autrement puissant,--et d'une influence
bien plus durable,--que Napoléon. Et c'est là encore une preuve qui
démontre, s'il en était besoin, combien la guerre toute seule a peu
d'action sur les événements de l'histoire. Ces hommes font époque; ils
incarnent de grands changements; ils étonnent et effrayent leurs
contemporains; mais quand on les regarde à distance on s'aperçoit
qu'ils ne sont que des incidents périodiques et nécessaires du
mouvement universel. Les menus faits de leur carrière, leurs idées
morales, leurs méthodes d'action, si intéressantes qu'elles soient,
n'apparaissent plus que comme des détails secondaires.

Un balayeur! Le mot est brutal, mais il représente bien la première
fonction de Napoléon au pouvoir. Le volcan de la Révolution française
s'était éteint tout seul. A Napoléon la tâche de désobstruer les laves
refroidies, les débris laissés sur le sol par les démolitions déjà
accomplies, les cendres et les scories, la végétation, née de la
pourriture, qui couvrait tout de ses excroissances et qui était, pour
le moment, le seul résultat perceptible du cataclysme. Ce qu'il a dit
souvent de la couronne de France est absolument vrai du gouvernement
de ce pays: «Je l'ai trouvée dans le ruisseau et je l'ai ramassée avec
la pointe de mon épée». Ce gouvernement du ruisseau, il le remplaça
par une nouvelle machine administrative, bien tenue, portant loin,
effective. Nous entendons effective, aussi longtemps que le mécanicien
était un homme d'une énergie et d'un génie exceptionnels.

Il est aussi un fléau. Comment? Il purifie le sol de l'Europe avec la
flamme. Comme il est l'épée, l'âme de la Révolution, malgré la pompe
qui l'entoure et la pourpre dont il est revêtu, il fustige les
anciennes monarchies et les oblige à se ranger. Il est vrai qu'après
sa chute elles retournent à leurs péchés, mais ce n'est que pour un
temps: l'esprit de réforme, sinon l'esprit de révolte, sera bientôt à
l'oeuvre parmi elles. Sans Napoléon, cela n'aurait pu arriver. Car,
lorsqu'il prit le gouvernement, il semblait que l'Europe eût étouffé
la Révolution.

Nous ne discutons pas sa grandeur militaire: elle est reconnue de
tous. D'ailleurs, il faudrait un homme compétent et un volume pour la
discuter avec autorité. A ceux qui ne sont pas du métier, il semble,
quand il est à son apogée, le plus grand soldat qui ait jamais existé.
Sa rapidité de conception et de mouvements, le don qu'il avait
d'inspirer à ses armées des tours de force, sa connaissance infinie
des détails, combinée avec cette intelligence géante qui embrassait
l'ensemble, ses prodigieux triomphes, rendent difficile de le juger de
sang-froid. Plus tard, même les bourgeois apercevront certaines
fautes: par exemple, la Grande Armée transformée, avant même d'avoir
frappé un seul coup, en une simple multitude, ou à peu près, dépourvue
de provisions et sans discipline, faute de prévoyance, faute
d'organisation. Il y a aussi une disposition,--et peut-être tend-elle
à s'accuser,--à faire, dans quelques-unes de ses victoires, la part
plus grande à ses lieutenants, à Desaix pour Marengo, à Davoust pour
Iéna. Mais, quand on aura retranché tout ce qu'on voudra, il restera
encore à son avoir un total énorme, irréductible, de gloire et de
grandes actions. Après tout, la majorité du genre humain ne peut juger
que les résultats, et, quoiqu'il n'y ait pas d'exploit comparable à la
victoire de César à Alésia, le génie militaire de Napoléon, envisagé
dans ses résultats, ne peut être surpassé.

Nous ne voulons pas, cela va de soi, faire entendre que la partie
négative de l'oeuvre napoléonienne et son rôle de général, si vastes
qu'ils soient, représentent sa carrière tout entière. C'était un grand
administrateur. Il avait l'oeil et la main à tous les rouages et à
tous les ressorts, petits ou grands, de sa vaste machine
gouvernementale. C'était son joujou à lui. Il était son propre
ministre de la guerre, son ministre des affaires étrangères, son
ministre de la marine, tout son ministère. Lorsque le ministre de la
police s'appelait Fouché, il avait une sorte d'existence indépendante;
mais Napoléon avait une demi-douzaine de polices à lui. Sa politique
financière, grâce à laquelle il maintenait un immense empire dans la
puissance et dans la splendeur, mais avec une rigide économie et sans
faire une seule dette, est une merveille et un mystère. Dans toutes
les branches du gouvernement, il savait tout, dirigeait tout,
inspirait tout. Il comparait lui-même, non sans raison, son
intelligence à une armoire à compartiments; quand il voulait s'occuper
d'un sujet particulier, il ouvrait le tiroir correspondant et fermait
les autres; quand il voulait dormir, il les fermait tous. De plus, sa
mémoire inépuisable le rendait familier avec tous les hommes et tous
les détails, ainsi qu'avec tout le mécanisme gouvernemental. Daru, un
des ministres les plus capables de Napoléon, raconta à Lamarque une
curieuse anecdote qui fait bien voir l'infatigable vigilance de
l'Empereur en matière administrative. Un jour,--c'était pendant la
campagne d'Eylau,--Daru quitte l'Empereur en disant qu'il va ouvrir
son courrier. «Bon! votre courrier! dit l'Empereur, que peut-on vous
écrire? L'administration ne fait rien; nous avançons comme une armée
d'Arabes, vivant sur le pays que nous envahissons. Je serais curieux
de voir votre correspondance.»--«Votre Majesté l'aura dans un quart
d'heure.» Et, quelques minutes après, Daru revint, suivi de cinq ou
six secrétaires qui portaient des lettres et des paquets. L'Empereur
s'assied auprès d'une table et décachette une lettre timbrée de
Mayence: il lut la demande de cent seringues pour un hôpital de cette
ville. «Quoi! c'est vous qui fournissez des seringues aux
hôpitaux?--Oui, Sire, et c'est Votre Majesté qui les paye.» Le
vainqueur d'Eylau passa quatre heures à lire les dépêches, il voulut
les lire pendant huit jours, et il dit ensuite: «Ce n'est que de ce
moment que je connais le mécanisme d'une armée.» Quand il revint à
Paris après Tilsit, il fit la même chose avec tous ses ministres
successivement. Après ce travail, qui dura six semaines, il employa la
même méthode d'investigation en descendant aux rangs moins élevés de
la hiérarchie. Quelle force était en elle-même cette rapide, mais
laborieuse assimilation, ce contrôle minutieux de sa multiple
administration!

Le défaut inhérent à un pouvoir exécutif ainsi organisé, c'est qu'une
intelligence, une énergie inférieure à la sienne n'aurait pas été en
état de le faire fonctionner pendant huit jours. Le jeu de
l'institution dépendait si complètement du maître qu'elle était
paralysée dès que la communication entre elle et lui était
interrompue. La conspiration Mallet, en 1812, et la gestion politique
du Conseil de régence, en 1814, peuvent le démontrer d'une manière
frappante.

Il y avait encore, dans Napoléon, un grand législateur. La partie
positive, la partie durable de son oeuvre est, incontestablement, le
Code. Les guerres finissent et les conquêtes disparaissent: cela est
si vrai que Napoléon a laissé la France plus petite qu'il ne l'avait
trouvée. La seule trace de son règne, aujourd'hui visible dans
l'aspect de l'Europe, est la dynastie de Bernadotte, en Suède, et ce
n'était ni le résultat direct de la conquête ni l'oeuvre personnelle
de Napoléon. Toutes les choses de ce genre qu'il imagina et façonna de
sa main ont passé avec lui. Mais le Code demeure; il affecte
profondément le caractère des nations en général et, en particulier,
des races qui l'ont reçu ou adopté. Pour citer un exemple, peu de
dispositions législatives ont eu une influence plus considérable sur
la formation des moeurs sociales et politiques d'une communauté
humaine que la loi qui prescrit le partage égal des biens entre les
enfants d'un même père. Cette loi arrête le développement indéfini de
la population; elle établit l'égalité obligatoire; elle constitue la
plus forte et la plus conservatrice des propriétés foncières.

Pour accomplir toutes ces choses, il fallait une organisation vraiment
puissante, et, de fait, sa constitution physique n'était pas moins
extraordinaire que son mécanisme intellectuel. Son estomac endura
sans révolte, pendant sa vie entière, de gros repas dévorés en
quelques instants à des heures irrégulières. On lui arracha sa
première dent à Sainte-Hélène et il paraît que cette extraction
n'était pas nécessaire. C'est, d'ailleurs, la seule opération qu'il
ait jamais subie. D'autres faits encore prouvent que cette
intelligence exceptionnelle était logée dans un corps exceptionnel.
Dans sa jeunesse, avant que sa manie des bains chauds l'eût affaibli,
il ne ressentait jamais la fatigue. Une fois il livra bataille à
Alvinzy pendant cinq jours de suite, sans retirer ses bottes ni fermer
les yeux. Quand il eut battu les Autrichiens, il dormit trente-six
heures. En arrivant aux Tuileries, après son retour haletant de
Valladolid, n'ayant pris en route qu'un repos de quelques heures à
Bayonne, il voulut inspecter immédiatement et sans un moment de
retard, le palais tout entier, ainsi que le Louvre, où l'on était en
train de faire des constructions nouvelles. Il courait en poste du
fond de la Pologne jusqu'à Paris, convoquait le conseil sur le champ
et le présidait avec son énergie et sa pénétration habituelles. Ces
conseils de ministres n'étaient pas une plaisanterie. Ils duraient
huit ou dix heures. Une nuit, à deux heures du matin, les ministres
étaient épuisés. Le ministre de la marine dormait profondément.
Napoléon les pressait de continuer leur délibération: «Allons,
messieurs, secouez-vous. Il n'est que deux heures! Il faut bien gagner
l'argent que le pays nous donne!» Tout le temps que duraient ces
séances, son esprit était toujours actif et dominant. Jamais un
conseil ne se sépara sans avoir appris quelque chose, soit par les
leçons qu'il donnait aux ministres, soit par l'examen attentif des
questions qu'il avait exigé d'eux. Il travaillait dix-huit heures sans
interruption, quelquefois au même sujet, quelquefois à toutes sortes
de sujets. «Je n'ai jamais vu son esprit fatigué, dit Roederer; jamais
je ne l'ai vu privé de ressort, même en plein effort corporel ou dans
la colère ou après l'exercice le plus violent.»

Il lui arriva d'abuser de sa force physique. Témoin le jour où il
donna un coup dans l'estomac de Volney pour avoir dit que la France
voulait les Bourbons: il fallut emporter le philosophe qui avait perdu
connaissance. Un autre jour, il jeta par terre le Grand-Juge et le
travailla à poings fermés. On dit qu'il attaqua Berthier avec les
pincettes. Ce furent là les rares explosions d'un système nerveux
qu'il surmenait et qui, par moments, échappait à son contrôle.
D'ailleurs le Corse primitif n'avait pas été tout à fait étouffé sous
le manteau impérial.

Des réactions se produisaient. Regardez la scène étrange qui a pour
théâtre une petite maison de Duben où il demeure deux jours assis sur
un canapé, sans donner la moindre attention aux dépêches qui
s'accumulent sur sa table et qui appellent des réponses. Il s'amuse à
tracer distraitement des majuscules sur des feuilles de papier,
paralysé, écrasé par ce dilemme: marchera-t-il sur Leipzig ou sur
Berlin? Regardez encore son apathie à la Malmaison après Waterloo.

Un autre résultat positif qui, en vérité, le cède à peine en
importance au Code, peut être porté au crédit de Napoléon. Il a laissé
derrière lui le souvenir d'une période de splendeur et de domination
qui, s'il ne maintient pas dans un perpétuel état d'enthousiasme
l'imagination de ses anciens sujets, demeure, du moins, comme un
symbole visible à tous et aussi imposant que sa tombe aux Invalides,
pour stimuler l'ambition nationale. On a oublié les terribles
sacrifices qu'il a exigés et, s'en souvînt-on, ils soutiendraient sans
désavantage la comparaison--du moins sous la plume des écrivains--avec
ceux que réclame le système moderne, même en temps de paix, sans qu'il
y ait, cette fois, ni hégémonie européenne, ni Empire d'Occident à
placer en balance. Aussi peut-on démolir les aigles et effacer les
initiales tant que l'on voudra: rien n'y fait. La France, aux jours
sombres et glacés du désastre, ou même au milieu des jouissances
matérielles et de la prospérité commerciale, se tournera, pour s'y
réchauffer, vers les gloires de Napoléon. L'atmosphère reflète encore
l'éclat et la chaleur de l'ère impériale, l'ardente lueur projetée par
ses victoires, la splendeur de ces années où l'Europe était l'enclume
sur laquelle descendait le marteau de la France.

Les questions de méthode et de morale sont, dans des cas comme celui
de Napoléon, choses subordonnées et secondaires. Subordonnées,
voulons-nous dire, au point de vue de l'histoire qui n'a à s'occuper
que des effets et des résultats. Malgré tout, elles sont profondément
intéressantes pour l'humanité. Elles ne nous aideront pas, c'est vrai,
à découvrir son secret. Nous les étudions comme nous étudierions les
moindres faits qui se rapporteraient à la visite d'un être surnaturel,
bon ou mauvais esprit, dont la nature ne serait pas la nôtre et qui,
pourtant, tiendrait à nous par le lien de l'humanité--qui n'aurait
pas seulement la forme et la voix d'un homme, mais qui serait homme
aussi par ses fautes et ses aberrations.

Au fond, comment se résume son histoire?

C'est en un espace de vingt ans qu'il a fait tenir son éblouissante
carrière, ses conquêtes, l'assaut triomphant qu'il a livré au vieux
monde. Dans ce délai si court, nous voyons apparaître le maigre
conquérant affamé qui s'élargit en souverain, puis en souverain des
souverains. Alors vient la catastrophe. Il perd l'équilibre de son
jugement, devient le fléau de son pays et de toutes les nations. Il ne
peut plus être lui-même ni accorder au genre humain une heure de
répit. Les frontières de ses voisins deviennent des jouets pour lui:
il ne peut les laisser tranquilles; il les manie pour le seul plaisir
de les changer de place. Son ennemie insulaire l'obsède, surexcite ses
nerfs. Il la voit partout. Il lui assène des coups furieux et
aveugles. Ainsi il crée l'agitation universelle, l'universelle
hostilité, l'impression universelle que son existence est incompatible
avec toute société régulière. Cependant il continue son chemin comme
s'il était possédé, comme chassé en avant par quelque démon qui
l'aiguillonne et le brûle. Il a cessé d'avoir une raison normale.
L'intelligence, l'énergie, sont encore là, mais exagérées jusqu'au
grotesque; elles sont devenues des monstruosités. Le corps et l'esprit
sentent la fatigue d'avoir été trop longtemps plus qu'un homme. Alors
se produit l'inévitable effondrement: à Sainte-Hélène nous suivons
avec une curiosité mêlée de pitié la réaction et la décadence.

La vérité est, croyons-nous, celle-ci: l'esprit de l'homme n'est pas
suffisamment lesté pour lui permettre d'exercer, ou de soutenir
longtemps, un pouvoir absolu et sans contrôle. En d'autres termes,
l'omnipotence est incompatible avec la nature humaine. Toute
l'histoire, depuis le temps des Césars, nous enseigne cette vérité. Et
Napoléon, si puissante qu'ait été son intelligence, ne fait pas
exception à la règle.

Car, pendant la première période du Consulat, il réalisa presque
l'idéal d'un chef de gouvernement: ferme, sagace, prévoyant,
énergique, juste. De plus, il était, ce qui n'est guère moins
important, toujours prêt à s'instruire et désireux de le faire. Il se
rendait compte de sa profonde ignorance en ce qui touchait
l'administration civile. Mais il n'avait jamais honte de demander le
sens des mots les plus simples ou des opérations les plus
élémentaires; et il ne demandait jamais deux fois la même chose. C'est
ainsi qu'il acquérait et assimilait les informations dont il avait
besoin avec une rapidité extraordinaire. Mais lorsqu'il eut appris
tout ce que ses conseillers pouvaient lui enseigner, il comprit son
incommensurable supériorité sur tous les hommes avec lesquels il
s'était trouvé en contact. Il arriva à une conclusion qui,
probablement, était juste: il se dit que son génie était aussi
infaillible et aussi souverain dans la science de gouverner que dans
l'art de la guerre, et que, comme il était le premier capitaine du
monde, il en était le plus grand homme d'État. Cette découverte, ou
cette conviction, avec les forces et les ressources de la France
derrière elle, fit naître en lui une ambition, vague d'abord, mais
qui se fortifia à mesure qu'elle trouva des aliments, et qui,
finalement, devint gigantesque et impossible. Rien ne lui semblait
impraticable, rien ne lui semblait chimérique. Pourquoi cette idée lui
serait-elle venue, puisqu'il avait toujours réussi, sauf, peut-être, à
Saint-Jean-d'Acre? Il voyait autour de lui des monarques incapables,
des généraux incapables, des ministres incapables, une société en
ruines qui ne pouvait lui opposer que de faibles barrières. Il
semblait qu'il n'y eût rien au monde en état d'arrêter un second
Alexandre, encore plus téméraire et encore plus entreprenant que celui
dont la carrière avait inspiré ses rêves d'adolescent.

S'il avait procédé plus lentement, s'il avait pris le temps d'achever
et de consolider ses acquisitions, il est difficile de fixer la limite
où se serait bornée la réalisation de ses projets. Mais la
construction de son empire avait si merveilleusement réussi qu'il ne
voulut pas s'arrêter, même un instant, pour laisser sécher et durcir
le mortier dont il l'avait cimenté. Comme il entassait les bâtisses
l'une sur l'autre, il devint manifeste qu'il avait cessé de
s'inquiéter du fondement sur lequel devait reposer tout l'édifice. Or
ce fondement c'était la France, capable d'efforts héroïques et
d'héroïque endurance, en un mot capable de tout sauf de l'impossible.
Enfin la limite fut atteinte. Si vastes que fussent ses ressources,
elle se trouva incapable de suffire aux besoins insensés de son
maître. En 1812, il laissa 300 000 Français dans les neiges de la
Russie. En 1813, il en appela encore 1 300 000 sous les armes, et ce
sont là seulement les chiffres les plus élevés d'une longue série de
levées disproportionnées qui dévoraient d'avance la conscription
annuelle et drainaient, de façon effrayante, la population de la
France proprement dite,--une population de 30 millions environ.

Sans aucun doute, avec cette faculté de se persuader à lui-même ce
qu'il voulait,--qui est à la fois la force et la faiblesse des
intelligences extraordinaires,--il était convaincu qu'il avait
réellement élargi sa base, qu'elle avait gagné en surface au fur et à
mesure de l'extension de son territoire; que les Allemands, les
Italiens, les Hollandais et les Espagnols qui servaient sous ses
drapeaux formaient un tout compact avec le noyau principal; que son
Empire reposait sur une masse homogène de 80 millions de sujets, tous
également dévoués. Il semblait croire que toute annexion, par quelque
moyen qu'elle fût obtenue, ajoutait autant d'instruments valides à sa
politique qu'elle ajoutait d'êtres humains à ses possessions. En
réalité, elle n'ajoutait rien, d'ordinaire, que du mécontentement
secret et de la révolte expectante. Frédéric le Grand avait, il est
vrai, l'habitude d'obliger les prisonniers qu'il avait faits dans une
bataille à servir dans ses rangs, mais il ne se faisait pas la moindre
illusion sur le zèle et la fidélité de ces engagés malgré eux.
Napoléon, au contraire, considérait, ou, du moins, affectait de
considérer qu'il pouvait compter sur les peuples vaincus comme sujets
et comme soldats. Cette singulière hallucination indiquait la perte de
son jugement et, plus que toute autre cause, contribua à amener sa
chute.

Ceux que Jupiter veut perdre, dit le proverbe, il les prive d'abord de
leur raison. C'est ainsi que nous voyons Napoléon, sous l'empire de
la plus décevante des auto-suggestions, ou par un manque incroyable de
pénétration, ou par ces deux causes réunies, préparer sa propre ruine
en traitant les hommes comme les pions d'un échiquier et les changeant
de case suivant sa fantaisie du moment, sans s'inquiéter en aucune
manière de leurs sentiments, de leur caractère, de leurs traditions,
enfin en faisant abstraction de la nature humaine. Prenez pour exemple
la bizarre répartition des «âmes» dans une dépêche du 15 février 1810:
«Approuvé le rapport avec les modifications suivantes: 1º Ne prendre
dans le Tyrol italien que 280 000 âmes, une population équivalente à
celle de Bayreuth et de Ratisbonne; 2º retrancher seulement de la
Bavière, pour le royaume de Wurtemberg et les duchés de Bade et de
Darmstadt, une population de 150 000 âmes; de sorte que la Bavière, au
lieu de gagner 188 000 âmes, en gagne 240 ou 250 000. Sur les 150 000
âmes cédées par la Bavière, j'estime qu'il faut en donner 110 000 au
Wurtemberg, 25 000 à Bade et 15 000 à Darmstadt.» Il n'est que juste
d'ajouter que ses ennemis, au Congrès de Vienne, lui rendirent
l'hommage flatteur de copier ces méthodes distributives. Mais cette
manie de tailler et de découper n'eut pas pour unique résultat
d'exaspérer les «âmes» qu'on transférait et retransférait ainsi; elle
produisit un effet moral qui fut désastreux pour le nouvel empire. Le
fondateur d'une telle dynastie aurait dû s'efforcer de convaincre le
monde de la stabilité de ses arrangements. Or il n'épargna rien pour
lui persuader le contraire. Changeant les frontières, déplaçant les
royaumes, donnant puis reprenant, revisant, refaisant, annulant, il a
l'air de s'être donné pour tâche de démontrer que sa base n'est jamais
fixe, que rien, dans ce qu'il construit, n'est définitif ni permanent.
C'était le suicide d'un système. Ses plus cruels ennemis n'auraient
pas osé soutenir que des conquêtes aussi éblouissantes fussent
éphémères et transitoires, s'il ne s'était donné lui-même des peines
infinies pour le prouver. Il avait vaincu l'Autriche et la Prusse; il
avait annexé l'Espagne et l'Italie; il les considérait, dès lors,
comme des auxiliaires obéissants. Il avait successivement battu et
cajolé la Russie. Ainsi tout était à ses pieds. Il ne semble pas avoir
jamais donné une pensée à cet ouragan de haine inextinguible, de
ressentiment et de vengeance qui bouillonnait et frémissait au-dessous
de lui. Il joignit un contingent espagnol à sa Grande Armée dans le
temps que les Espagnols coupaient la gorge de tous les Français dont
ils pouvaient s'emparer. Il y joignit un contingent prussien alors
qu'il aurait dû savoir, s'il avait eu encore son bon sens, que jamais
un seul Prussien ne lui pardonnerait les humiliations qu'il avait
accumulées sur son pays. Il y joignit un contingent autrichien alors
qu'un observateur beaucoup moins clairvoyant que lui n'eût pas manqué
de reconnaître que ce ne serait là qu'un corps d'observation hostile.

Ce fut donc le pouvoir absolu qui détruisit l'équilibre de son
jugement et de son bon sens et amena ainsi sa chute. Mais le phénomène
eut d'autres causes. Un important facteur fut celui-ci: l'amour de la
guerre était entré profondément en lui. Il est difficile de mesurer la
puissance de cette fascination. Tous les soldats connaissent,
assurément, la fièvre du champ de bataille; mais, parmi les
innombrables générations qui ont passé ici-bas, il a été donné à bien
peu d'hommes d'éprouver ce sentiment dans toute sa plénitude, comme
doit l'éprouver le chef absolu à qui appartient toute la direction
avec toute la responsabilité et toutes les chances d'une grande
guerre. Si les hommes ordinaires aiment à tenter le hasard dans une
partie de dés ou dans une loterie, sur le champ de courses ou à la
Bourse, s'ils trouvent là une excitation qui les aiguillonne, la
guerre est le jeu des dieux. L'obsession d'un désastre qu'on risque,
l'inexprimable effervescence de la victoire, les vicissitudes
gigantesques du triomphe et de la défaite, le tumulte, la frénésie, le
divin transport, le mépris même de l'humanité et de tout ce qui la
touche, vie, propriété et bonheur, l'angoisse des agonies, l'horreur
des morts, toutes ces émotions violentes, portées au comble, ne
semblent pas seulement élever l'homme pour un moment au-dessus des
autres créatures: elles constituent une vie intense que les nerfs
humains ne peuvent longtemps soutenir. Le caractère de Napoléon fut
profondément affecté par ce jeu de la guerre. L'étoile de sa destinée
qui tenait tant de place dans ses pensées n'était que la chance du
joueur dans de colossales proportions. En fait, il avait, tout comme
un autre et plus qu'un autre, les grossières et puériles superstitions
qui accompagnent, presque toujours, ce vice. Ainsi, quand sa situation
est désespérée, il ne peut se résoudre à clore son compte et à signer
la paix. Car il garde au fond du coeur l'espérance du joueur que la
«fortune», l'«étoile», la «destinée», de quelque nom qu'on veuille
l'appeler, peut encore produire un revirement et, par un coup
inattendu, lui rendre tout ce qu'il a perdu.

D'ordinaire les généraux sont, Dieu merci! sous le contrôle de leurs
gouvernements dans le domaine de la politique. Mais lorsque le chef
suprême de l'armée est, en même temps, le chef suprême de l'État, il
n'y a rien qui l'arrête dans cette terrible partie. Il va toujours
renouvelant sa mise jusqu'au jour où il perd son pays après s'être
perdu lui-même. Bien des fois, pendant la campagne de Russie, le nom
et le souvenir de Charles XII vinrent à l'esprit et sur les lèvres de
Napoléon.

Il n'est presque aucun des rois guerriers, Frédéric II excepté, dont
on puisse dire qu'il remit son épée au fourreau, quand vint l'heure
voulue, et sut l'y maintenir de son plein gré. Mais Frédéric se
trouvait dans une position particulière. Il avait reçu de terribles
leçons. Il s'était vu à deux doigts de la ruine et du suicide. Il n'y
a pas de conquérant qui ait contemplé d'aussi près les horreurs de la
défaite. L'histoire offre peu d'exemples d'une annihilation aussi
complète que celle de Kunnersdorf; elle en offre moins encore d'une
résurrection triomphale après un tel désastre. Lorsque Frédéric eut
réparé les dommages et les pertes matérielles, résultat d'une longue
guerre, son sang s'était calmé; il était assez heureux pour avoir
dépassé cet âge de la guerre, dans une vie humaine, dont Napoléon a
posé les limites, et il le savait. C'est pourquoi il consolida ses
conquêtes et mourut en paix.

Quelquefois, à Sainte-Hélène, Napoléon parla de Frédéric sans beaucoup
de considération. Cependant nous ne croyons pas que ce langage
correspondît exactement à sa pensée intime. Frédéric avait été son
prototype immédiat. Si Frédéric n'avait jamais existé, la carrière de
Napoléon eût peut-être été différente. Et, en réalité, le roi de
Prusse aurait pu lui apprendre encore d'autres choses, car Frédéric,
inférieur à Napoléon dans tout le reste, en portée, en force, en
proportions, lui était supérieur en deux points. Si Napoléon avait
possédé l'astucieuse modération et la ténacité désespérée de Frédéric,
les destinées de la France et de l'Europe auraient pu prendre un autre
cours.

Nous sommes donc convaincu que longtemps avant sa chute finale
l'Empereur avait perdu l'équilibre de ses facultés. Ceci ne veut pas
dire qu'il fût fou, à moins que ce ne soit dans le sens où l'entend
Juvénal dans son amère apostrophe à Annibal. Un «cerveau sain» est un
terme élastique. Au début, le cerveau de Napoléon était sain à un
degré phénoménal. Sa pénétration, son sang-froid calculateur, son
vigoureux bon sens, étaient, au moins, à la hauteur de son ambition,
déjà si vaste, mais pourtant contenue et limitée. De cet état de
«sanité» exceptionnelle à l'extrême insanité, il y a une distance
incommensurable. Tant que le cerveau de Napoléon fut intact et garda
un fonctionnement normal, son jugement était supérieur au jugement de
l'immense majorité du genre humain. Mais,--et c'est en cela que
consistait le changement funeste,--ce cerveau avait cessé d'être en
rapport avec son ambition ou de la contrôler. Lorsque cette barrière
eut disparu, il fut un homme perdu.

A quel moment précis cette grande intelligence perdit-elle son
équilibre? Il serait difficile de le dire, car le changement dut se
faire par degrés presque imperceptibles. Quelques-uns inclineront
peut-être à penser que la transformation commença à devenir visible
même avant qu'il fût empereur; que l'enlèvement illégal et l'exécution
arbitraire du duc d'Enghien furent le symptôme initial. Évidemment cet
acte ne dénote pas seulement un criminel mépris des lois, mais une
irritabilité, un manque de pudeur et d'empire sur soi, une déraison
dans la cause et dans l'effet qui sont choses nouvelles chez Napoléon.
D'autres croient noter une altération sensible après Wagram. Cette
date semble trop tardive. Et pourtant, il se tenait alors debout sur
une cime d'où il voyait à ses pieds tous les royaumes de la terre; une
cime haute et sublime, mais où sa position était vertigineuse et mal
assurée. Il faudrait un volume pour essayer de fixer des dates exactes
à ce changement intérieur. Il suffit à notre dessein de constater que
le changement eut lieu et que le Napoléon de 1810, par exemple, était
tout différent du Napoléon de 1801. Le Napoléon qui déclara un jour
que toutes les contrées de l'Europe devraient déposer leurs archives à
Paris et, un autre jour, que l'Empire français devrait être le pays
d'origine de toutes les souverainetés; que tous les rois de la terre
devraient avoir des palais, pour y résider, à Paris et assister, en
pompe, au couronnement de l'Empereur des Français; le Napoléon qui
refusa de faire la paix en 1813 et en 1814 avait perdu, évidemment,
son équilibre mental. Cela est si manifeste que, dans les derniers
jours de son premier règne, une conspiration se forma à Paris pour le
déposer comme ayant perdu la raison. Il est facile de prononcer, de
façon absolument certaine, que le phénomène en question s'était
manifesté à Bayonne en 1808 et sur le Niémen en 1812. Il avait alors
cessé de calculer froidement et d'apercevoir aucun obstacle, de
l'ordre physique, moral ou international, devant n'importe quelle
fantaisie ambitieuse qui lui passait par l'esprit. Dans la campagne de
Russie on voit clairement un désir fiévreux, irraisonné, de pousser sa
fortune jusqu'au dernier comble, de suivre sa chance, comme disent les
joueurs, et d'essayer, en quelque sorte, de jouer le maximum avec sa
Destinée. Il a dit lui-même, à propos du traité de Leoben, qu'il avait
joué au vingt-et-un et s'en était tenu à vingt. Plus tard, il voulut
faire vingt et un à tout coup.

D'une autre façon encore cette individualité excessive, débordante,
déséquilibrée, contribua à sa perte. Aucun conseil ne vint l'arrêter
ou l'aider, car ses ministres étaient des zéros. Ce n'est pas une
exagération de dire que l'idolâtrie aveugle du duc de Bassano ne fut
pas sans influence sur la chute de son maître. On attribue aussi une
grande part de la responsabilité à la complaisance et à la soumission
de Berthier. Napoléon paraissait à l'abri de toute rivalité. Pourtant,
il ne pouvait endurer qu'il existât auprès de lui un mérite reconnu,
un talent supérieur qui pût aspirer à une part dans l'éclat de son
gouvernement. Ce gouvernement, d'ailleurs, était conduit de façon à
rendre absolument impossible à des hommes d'un mérite indépendant d'y
jouer leur rôle. Dans une administration de ce genre, la première
qualité était d'être médiocre; une haute capacité eût été le plus
encombrant des bagages. S'il était mort subitement, il aurait laissé
derrière lui une quantité de sous-ordres bien dressés et quelques
mécontents à talents. Ce fait prouve, à lui seul, la faiblesse d'un
tel gouvernement, sans même parler de la malsaine centralisation qui
en était l'âme. Même en ne tenant pas compte de son impossible
ambition, son système devait amener la ruine de l'Empire après sa
mort, à moins qu'il n'eût été capable,--chose bien difficile à un
homme de ce tempérament,--de changer de fond en comble et de fabriquer
un nouveau système où les supériorités auraient eu leur place et leur
fonction légitime, un système qui aurait pu exister sans lui. Il
dressa bien quelques jeunes hommes d'avenir, tels que Molé et
Pasquier, mais il ne sut pas s'attacher leur dévouement. Probablement
ils s'aperçurent qu'à mesure qu'ils s'élèveraient dans la hiérarchie
ils perdraient sa faveur et qu'un mérite trop éclatant finirait par
lui déplaire. Était-ce de la jalousie? Si c'en était, il est
surprenant qu'un tel sentiment pût entrer dans la constitution d'une
aussi souveraine supériorité.

Un des traits qui le caractérisent sous ce rapport, c'est qu'il était
toujours en garde,--un de ceux qui le connaissaient le mieux nous
l'affirme,--contre l'ambition de ses généraux. Avec le mécontentement
populaire, c'était la chose qu'il redoutait le plus. C'est pourquoi il
tenait ses généraux à distance, les blâmait volontiers et leur
mesurait parcimonieusement l'éloge. Il n'était prodigue de louange
qu'envers les morts, par exemple envers Desaix et Kléber. Aussi,
excepté deux ou trois qui l'avaient connu dans sa jeunesse, ne
l'approchaient-ils qu'avec crainte et en tremblant. Et ses amis
d'autrefois eux-mêmes l'aimaient, en quelque sorte, malgré eux.
Lannes, moitié riant, moitié pleurant, se désolait en présence de
Napoléon de sa passion malheureuse pour «cette catin», et l'Empereur
s'amusait de ses lamentables tirades, car il était sûr de son Lannes.

La crainte des autres n'était pas mal fondée. Prenez pour exemple un
incident authentique. A l'un de ses levers, Napoléon aperçoit Gouvion
Saint-Cyr, un de ses meilleurs lieutenants. Il va vers lui et lui dit
d'un ton calme: «Général, vous arrivez de Naples?--Oui, Sire. J'ai
remis le commandement au général Pérignon, que vous aviez envoyé pour
me remplacer.--Vous avez, sans doute, reçu la permission du ministre
de la guerre?--Non, Sire, mais je n'avais plus rien à faire à
Naples.--Si, dans deux heures, reprit Napoléon avec la même
tranquillité, vous n'êtes pas en route pour Naples, avant midi vous
êtes fusillé en plaine de Grenelle.» Il récompensait ses officiers
avec des titres et des apanages, non avec de l'influence. En réalité,
il ne voulait de gloire que la sienne, il ne croyait qu'à ses propres
talents.

Stendhal, qui était un homme de génie et dont les opinions, à ce point
de vue, valent la peine d'être recueillies, pense qu'une des deux
principales causes de la chute de l'Empereur était son goût pour la
médiocrité. Cette médiocrité, que Mirabeau réclamait de tous ses
voeux, inspirait à Napoléon une sympathie, une préférence qu'il ne
songeait pas à cacher. Il voulait des instruments et non des
ministres. Ce qu'il craignait, ce qui lui déplaisait, ce n'était pas
tant la concurrence que l'ambition et l'esprit critique des talents
supérieurs. Deux hommes de facultés éminentes furent longtemps à son
service; ils étaient nécessaires à son empire. Lorsqu'il découvrit
qu'on les regardait comme lui étant indispensables, son égoïsme,
toujours en éveil, prit peur et il s'en défit. Il est difficile de
trouver dans toute l'histoire un personnage plus répugnant et plus mal
famé que Fouché. Mais il était passé maître dans cette science infâme
qu'un despote a besoin de trouver chez son ministre de la police.
C'était, en fait, un instrument empoisonné qu'il était également
dangereux d'employer ou de négliger. Napoléon fit l'un et l'autre et,
par cette manière d'agir, courut un double péril.

Talleyrand, tout vil et tout cynique qu'il fût à beaucoup de points de
vue, se place un peu plus haut que Fouché. Peut-être peut-on lui
trouver quelque excuse dans les besoins et dans l'immoralité d'une
époque révolutionnaire, et surtout dans le sang-froid et la prévoyance
qu'il déploya. Ces qualités justifient jusqu'à un certain point sa
prétention d'avoir agi pour le bien de la France, tout en agissant au
mieux de ses intérêts. Cette question ne nous regarde pas. Mais, en
dépit de son indolence et de sa corruption, c'était un ministre des
affaires étrangères consommé et un diplomate hors pair. Jusqu'au
moment de l'imbroglio espagnol, il était un des confidents intimes de
Napoléon comme il avait été un des compagnons de ses premiers succès.
Napoléon l'accusa de lui avoir conseillé la politique suivie en
Espagne et de l'avoir ensuite dénoncée. Talleyrand s'en défendit.
Nous penchons à croire que tous deux avaient raison. Talleyrand, comme
nous l'apprend son intime amie, Mme de Rémusat, disait tout haut,--et
il avait certainement offert cette suggestion à l'Empereur,--«qu'un
Bourbon était un voisin gênant pour lui et qu'il était douteux qu'on
pût tolérer un tel voisinage». Mais il désapprouvait entièrement les
procédés employés par Napoléon. En un mot, il est probable qu'il
proposa l'idée et donna l'impulsion; c'est à Napoléon qu'appartiennent
les moyens mis en oeuvre. Il est possible qu'il se soit passé quelque
chose du même genre en ce qui touche l'affaire du duc d'Enghien. Mais
le fait dont nous avons à nous occuper est, non la cause de la
rupture, mais la rupture elle-même. Car nous sommes convaincu que, si
l'Empereur avait gardé Talleyrand et continué à travailler avec lui,
il ne serait pas tombé du trône. Il se querella à la fois avec
Talleyrand et avec Fouché et ne parvint jamais à les remplacer. Ses
relations avec ces deux fonctionnaires éclairent d'une manière
instructive le côté cynique de son caractère. Il insulta grossièrement
et publiquement Talleyrand en plus d'une circonstance. Ces outrages,
par leur nature comme par leur violence, étaient tels qu'aucun homme
ne pouvait les pardonner. Et pourtant, Napoléon, lorsqu'il se trouva
aux prises avec de grandes difficultés, envoya chercher Talleyrand et
se mit à lui parler politique sur un ton confidentiel. Au milieu de
leur conversation Talleyrand observa avec calme: «A propos, il me
semble que nous avions eu une querelle.» «Bah!» fit Napoléon.
Cependant il y avait longtemps que Talleyrand avait noué d'étroites
relations avec la Russie et il était trop tard pour le reprendre.
Fouché fut, de même, congédié honteusement. Il haïssait franchement
Napoléon et employa son temps d'exil à intriguer contre lui.
L'Empereur n'ignorait ni cette haine ni ces intrigues. Mais, en 1815,
comme nous l'avons vu, il le rappela et lui confia l'un des
départements les plus importants et les plus difficiles dont il pût
disposer, celui qui donne les occasions les plus favorables pour
trahir.

On a mis en avant bien d'autres causes pour expliquer sa chute; mais,
à notre sens, elles sont subordonnées à celles que nous avons
énumérées. Et, si on les examine de près, on s'aperçoit que ce sont
bien moins des causes que des effets.

Les mêmes raisons qui ont amené sa chute avaient produit ces erreurs
désastreuses. Les fautes politiques furent, sans doute, dans la
dernière partie de son règne, nombreuses et frappantes. Mais elles
n'ont pas été, comme c'est l'opinion vulgaire, les causes de sa ruine;
elles ont été seulement les effets, les manifestations visibles de ces
mêmes causes. Encore faut-il ajouter, pour être équitable, que, si
l'on considère ces fautes au point de vue politique, en laissant de
côté la question de moralité, c'étaient, non pas de pures
extravagances, mais de grandioses erreurs. La vie était trop courte
pour réaliser tous ses plans. Le sentiment qu'il en avait le rendit
impatient et l'inclina à des procédés violents. Ses méthodes furent
quelquefois mesquines, sa politique jamais. Son gigantesque duel
commercial avec l'Angleterre était un impossible effort, et pourtant
des économistes distingués ont souvent essayé depuis de le
recommencer sur une moins vaste échelle. On n'aperçoit pas trop, en
l'absence d'une flotte effective, de quelle autre arme il pouvait
disposer pour attaquer une ennemie qui couvrait le monde. L'expédition
d'Espagne fut une faute à cause des moyens employés, mais n'en était
peut-être pas une en tant que conception politique. Louis XIV en avait
fait autant et il avait pleinement réussi. Napoléon ne pouvait deviner
qu'un peuple qui avait supporté longtemps d'aussi méprisables
dynasties se lèverait comme un seul homme contre la sienne.
L'expédition de Russie était aussi une faute, mais la Russie était le
défaut de la cuirasse, le point vulnérable de son système continental,
et il était fondé à ne pas prévoir que la Russie, qui s'était humiliée
après Friedland, brûlerait sa vieille capitale et ses sanctuaires,
vénérés depuis des siècles, plutôt que de se soumettre une seconde
fois. Le conflit avec le Pape était encore une faute, et une faute si
grave que des historiens réfléchis veulent y voir le principal motif
de sa chute. Mais c'était l'erreur qu'avait commise le roi catholique,
chef du Saint-Empire romain, Charles Quint en personne, qui avait rêvé
d'annexer la tiare pontificale à son diadème impérial et d'accumuler
sur sa tête toutes les prérogatives, humaines et divines, de
l'autorité suprême. Les procédés de Napoléon envers le Saint-Siège
furent brutaux, mais Charles avait mis Rome à sac.

Nous ne doutons pas que Napoléon, après avoir fait entrer la Russie
dans son système, après avoir annihilé ou rendu impuissante
l'Angleterre, n'aspirât vaguement à devenir, en quelque façon, le
suzerain de l'Europe. Nous ignorons si cette idée prit une forme
définie, excepté en ce qui touche l'Occident, ou si ce fut jamais
autre chose qu'un rêve ambitieux de conquérant. Il devait bien
comprendre qu'il ne pouvait léguer à son fils un pouvoir personnel
comme celui-là, mais il se dit, sans doute, qu'un simple débris de son
empire serait encore un riche héritage pour ses descendants. Quant à
lui, il aurait dépassé ces glorieux morts qui le provoquaient du fond
de l'histoire, qui l'entraînaient toujours plus avant, ses véritables,
ses seuls rivaux, sur lesquels sa pensée fixait sans cesse un oeil
jaloux. Il aurait laissé un nom devant lequel tous les autres auraient
pâli et auquel toutes les générations à venir auraient rendu hommage.

Il est une question que les Anglais ont l'habitude de s'adresser à
propos des grands hommes, et qu'on ne peut poser à propos de Napoléon
sans avoir conscience d'une sorte d'incongruité voisine du ridicule.

Napoléon était-il bon? Le sourire involontaire qui accueille cette
interrogation suffit à faire ressortir, non la méchanceté notoire,
mais la situation exceptionnelle de cette personnalité sans analogue.
Les règles et les critériums ordinaires ne semblent pas s'appliquer à
lui. Nous ressemblons à des gens qui voudraient mesurer une montagne
avec une ficelle. Dans un être comme lui, nous nous attendons à des
vertus ou à des vices extraordinaires, qui dépasseraient les notions
communes. Nous ne nous rappelons guère que cette question ait été
posée sérieusement à propos de Napoléon, quoique Metternich l'effleure
à sa manière. Cela semble enfantin, disparate autant que superflu.
Mais si l'on pose la question tout uniment, dans le sens ordinaire,
sans faire entrer en ligne de compte les circonstances historiques, on
ne peut y faire qu'une seule et prompte réponse. Il n'était pas bon,
bien entendu, dans le sens où l'était un Wilberforce ou un saint
François. Ce n'était pas non plus un vertueux chef d'État à la manière
d'Antonin ou de Washington. Il a dit quelque part qu'il n'aurait pu
accomplir ce qu'il a accompli s'il avait été religieux, et c'est la
vérité. En Angleterre, son nom était synonyme de l'auteur de tout mal.
Chacun de nos compatriotes voyait en lui «un démon sept fois pire que
les autres». Mais nous ne savions absolument rien de lui. Quant à
Napoléon, si on lui avait posé la question et s'il l'avait comprise,
il aurait fait immédiatement une distinction entre l'homme public et
l'homme privé. Il aurait dit que la morale privée n'avait rien à voir
avec la politique et que, si la politique a sa morale, c'est une
morale qui lui est propre. Il aurait ajouté et il aurait, sans doute,
cru sincèrement que sa morale à lui était fort bonne pour un être
aussi extraordinaire qu'il l'était. Pour employer une expression
vulgaire, il n'était pas aussi noir qu'on le peignait. Les idées de
l'époque, les latitudes spéciales accordées aux princes pendant le
XVIIIe siècle, les tentations auxquelles sa situation particulière
l'exposait, tout cela doit être pris en considération. Les hommes
doivent se juger entre eux non au point de vue absolu, mais au point
de vue relatif, c'est-à-dire comme ils désirent être jugés eux-mêmes.
Si l'on veut apprécier exactement la vertu des hommes, il faut
considérer toutes choses: la situation, l'époque, le milieu,
l'éducation, les tentations. Un homme habitué à modérer son appétit
s'étouffera, s'il meurt de faim, avec une nourriture qui ferait
reculer un glouton. Un homme qui ne s'enivre jamais, lorsqu'il se sent
très affaibli, absorbera, sans se faire mal, des quantités
d'eau-de-vie à noyer un ivrogne. Il en est de même pour Napoléon. Il
n'était pas fait pour le cloître ou pour la prédication. Quand il vint
de Corse, il n'était qu'un petit païen et regardait le monde comme
l'huître considère sa coquille. Il grandit au milieu de la vie des
camps et des terreurs de la Révolution. Il devint le chef d'une nation
qui, dans les convulsions d'un grand bouleversement, avait
solennellement abjuré et, dans la pratique abandonné, le
christianisme. Il avait à lutter corps à corps contre l'ancien régime:
travail épuisant qui ne laissait guère de temps pour méditer. Nous
avons vu ce qu'il disait à propos de la religion: ce qu'il en pensait,
nous l'ignorons. Il se rendait compte, indubitablement, qu'elle est
une force en politique. Il aurait compris ce que valent, au point de
vue militaire, le pieux dévouement des Tyroliens et le sévère
enthousiasme des Covenantaires. Par la façon hardie dont il conclut le
Concordat il a montré qu'il jugeait la religion nécessaire à un
peuple. Il pensait de même,--cela est évident,--de la moralité, de la
sainteté des liens de famille, des vertus publiques et même des vertus
privées. Il n'était jamais las de les prêcher, mais l'idée que ces
règles lui fussent applicables ne se présenta pas un seul instant à
son esprit. Car, de bonne heure, il se regarda comme un être à part,
différent des hommes ordinaires. Il ne se fit jamais scrupule
d'avouer, à cet égard, sa conviction. «Je ne suis pas, disait-il, un
homme comme un autre; les lois de morale ou de convenance ne sont pas
faites pour moi.» On peut dire avec justice qu'il était indulgent et
affectueux envers les membres de sa famille, surtout durant les
premières années, qui furent les meilleures; respectueusement attaché
à sa mère, tendre envers ses amis de jeunesse. Il aurait été un bon
mari, à sa manière; il aurait entouré son fils d'affection, si on le
lui avait permis. Il se montra un bon frère au début, particulièrement
envers Louis, qui l'en récompensa par les plus ignobles soupçons que
l'hypocondrie puisse inspirer. On ne voit en lui aucune trace des
sordides soucis qu'inspire la possession ou la convoitise de l'argent.
Il se fâchait facilement, mais, si nous en croyons les juges les plus
sûrs et les plus pénétrants, il s'apaisait aussi aisément. «Toujours
bon, patient, indulgent,» dit Méneval. Mme de Rémusat, qui ne l'aime
point et qui a l'esprit d'observation, cite plusieurs traits qui
montrent sa tendresse et ses égards et combien il était accessible aux
prières et aux caresses de Joséphine. M. de Rémusat assista, en 1806,
à une scène où l'émotion allait jusqu'aux larmes, jusqu'au déchirement
de coeur. Ce jour-là Napoléon embrassa Talleyrand et Joséphine en
disant: «Il est pourtant bien pénible de quitter les deux personnes
qu'on aime le mieux,» et, n'étant plus capable de maîtriser ses
sentiments, finit par avoir une violente attaque de nerfs. Ce n'était
pas une comédie: il n'y avait rien à gagner. C'était une explosion
soudaine et passionnée de sa sensibilité.

Mais il faut admettre que c'était là un cas exceptionnel. Dans la
phase de sa décadence finale il n'y a aucune trace d'amitié.
Peut-être, en deux ou trois circonstances, éprouva-t-il quelque chose
de ce sentiment, mais il n'avait plus d'amis. Duroc est celui qui
approcha le plus de cette situation intime. En montant sur le trône,
Napoléon l'avait autorisé à continuer avec lui le tutoiement:
privilège rare, sinon unique. Il appelait Duroc sa conscience. On dit
que, pour lui, il n'avait pas de secrets. Mais Duroc était une
exception. Les foules, qui ne le connaissaient que comme homme public
et surtout comme général, l'ont adoré jusqu'au bout. Les simples
soldats qui allèrent avec lui combattre à Waterloo étaient remplis
d'un enthousiasme au moins égal à celui des soldats de Marengo ou
d'Austerlitz. Mais cet enthousiasme allait en diminuant à mesure qu'on
remontait les degrés de la hiérarchie. Les officiers l'éprouvaient de
moins en moins, suivant leur grade, et il n'en restait aucun symptôme
visible au sommet de l'échelle. Ceux qui voyaient l'Empereur
journellement ne connaissaient plus ce sentiment depuis bien des
années. Nous avons vu qu'il avait, de propos délibéré, proscrit
l'amitié parce qu'elle rapprochait trop les distances entre les autres
mortels et lui. D'ailleurs, beaucoup de ses amis de jeunesse étaient
tombés sur les champs de bataille, des amis tels que Lannes, Desaix et
Duroc. Quelques-uns avaient survécu pour l'abandonner sans cérémonie
et même sans pudeur. Berthier, son camarade depuis le début, qui avait
partagé toutes ses campagnes, reçu toutes ses confidences, le quitta
sans dire une parole d'excuse ou d'adieu et ne rougit pas de devenir
capitaine des gardes du corps de Louis XVIII. Ses maréchaux, les
compagnons de ses victoires, l'abandonnèrent tous à Fontainebleau,
quelques-uns en l'insultant. Ney l'injuria en 1814, Davout en 1815;
Marmont, l'enfant gâté de sa faveur, le trahit au vu et au su de tous.
Le dévoué Caulaincourt finit par trouver la limite de son dévouement.
Jusqu'à ceux qui servaient sa personne, Constant et Roustan, le valet
de chambre qui lui donnait ses soins jour et nuit, le mamelouck qui
couchait en travers de sa porte, se séparèrent de lui. On eut de la
peine à réunir une poignée d'officiers pour l'accompagner à l'île
d'Elbe; il fut plus difficile encore d'en trouver deux ou trois pour
Sainte-Hélène. Les courtisans désintéressés de maîtres ingrats, les
fidèles qui suivent le convoi de la monarchie vaincue et qui peuplent
les antichambres nues des Bourbons ou des Stuarts, ne trouvent pas
leurs équivalents autour de Napoléon détrôné. Il ne faut pas en
accuser la nation, puisqu'elle a fourni des adhérents dévoués aux
descendants des anciennes familles royales. Sa femme, qui l'abandonna
sans un soupir de regret,--celle qui lui écrivait, lorsqu'elle vivait
sous son toit, qu'elle ne pouvait être heureuse qu'auprès de lui, et
qui, après sa mort, écrivait qu'elle n'avait jamais éprouvé pour lui
d'affection réelle,--était une Autrichienne. A notre grand regret,
nous devons imputer cette désaffection générale à Napoléon plutôt qu'à
ses serviteurs; si elle leur fait peu d'honneur, elle lui en fait
moins encore à lui-même. Nous avons vu que Bertrand, qui a droit, plus
que personne, à l'auréole de la fidélité, avouait la vérité à
Sainte-Hélène, non pas avec colère, mais avec tristesse. «L'Empereur
est comme cela. Nous ne pouvons changer son caractère.... C'est ce
caractère-là qui est cause qu'il n'a pas d'amis, qu'il s'est fait tant
d'ennemis et qu'enfin nous sommes à Sainte-Hélène.»

Encore faut-il se garder d'appliquer ce jugement à toute sa carrière.
Il ne se rapporte qu'à la partie nettement impériale, à ce qu'on
pourrait presque appeler la période irrationnelle de sa vie. Jusqu'au
moment où il lui plut de se transformer en demi-dieu et de se séparer
volontairement, systématiquement, de l'humanité, il fut bon, généreux,
aimant; ou, si l'on trouve cet éloge exagéré, il n'avait certainement
pas les défauts qui s'opposent à ces qualités.

Mais, quand il fut à l'apogée de sa carrière, il ne lui vint jamais à
la pensée qu'il eût rien à voir avec ces différents attributs, pas
plus qu'avec la véracité ou avec la sympathie. C'était à merveille
pour les autres; de lui on devait attendre quelque chose de plus ou
quelque chose de moins. C'étaient de simples vertus humaines; or, les
restrictions qui bornent l'action des hommes ordinaires, aussi bien
que les objets qu'elle poursuit, avaient cessé d'avoir un sens pour
lui.

Napoléon était-il un grand homme? La question est beaucoup plus
simple, mais elle appelle une définition. Si par le mot «grand» on
entend la combinaison des plus hautes qualités morales et
intellectuelles, il n'était certainement pas un grand homme. Mais
qu'il fût grand dans le sens de supérieur et d'extraordinaire, il est
impossible d'en douter. Oui, à coup sûr il était grand, si la
grandeur consiste dans une puissance naturelle, dans le don de
dominer, dans quelque chose d'humain qui dépasse l'humanité. Sans
parler de cette étincelle qui échappe à toute définition et que nous
appelons le génie, il représente un amalgame d'intelligence et
d'énergie qui n'a peut-être jamais été égalé, qui, en tout cas, n'a
jamais été surpassé. Il poussa le pouvoir humain aussi loin qu'à notre
connaissance il ait jamais été porté. Alexandre est un prodige
lointain, trop lointain pour se prêter à un exact parallèle. Même
objection pour César. Homère et Shakespeare sont des noms
impersonnels. D'ailleurs, ce sont des hommes d'action qu'il nous faut
pour les lui comparer. On peut dire que nous ne connaissons pas assez
toutes ces grandes figures. Napoléon, au contraire, a vécu sous le
microscope de l'observation moderne. Sous les vives clartés que
projetait sur lui l'attention universelle, il a indéfiniment reculé
les limites de la conception et de l'activité humaines. Avant qu'il
eût paru, personne n'aurait imaginé qu'il pût exister un aussi
prodigieux mélange du génie civil et du génie militaire, une
compréhension aussi vaste unie à une si pénétrante intelligence du
détail, une vitalité aussi extraordinaire de corps et d'esprit. «Il
rapetisse l'histoire et il agrandit l'imagination,» dit Mme
d'Houdetot. «Il a fait douter de toutes les gloires du passé dit lord
Dudley; il a rendu impossible de se faire un nom dans l'avenir». Ce
sont là des hyperboles, mais elles contiennent un fond de vérité. Il
n'est pas un nom qui représente d'une manière plus complète ni plus
éclatante la domination, la splendeur et le désastre. Il s'est élevé
par l'usage de facultés surhumaines, il s'est ruiné par l'abus qu'il
en a fait. C'est l'excès de son propre génie qui l'a perdu. Les forces
qui avaient fait son élévation étaient seules capables d'amener sa
chute.



APPENDICE

I

Lorsque Napoléon Buonaparte monta à bord du _Bellérophon_ le 15
juillet 1815, il s'en fallait exactement d'un mois qu'il eût achevé sa
quarante-sixième année, étant né le 15 août 1769. C'était alors un
homme de structure remarquablement forte, d'environ cinq pieds sept
pouces; ses membres étaient bien formés, ses chevilles fines et son
pied très petit. Il en semblait assez vain et porta, tant qu'il fut à
bord, des souliers et des bas de soie. Ses mains étaient également
très petites; c'étaient plutôt des mains potelées de femme que de
robustes mains d'homme. Les yeux d'un gris clair; les dents bonnes.
Lorsqu'il souriait, sa physionomie avait une expression très agréable;
mais, sous l'influence d'un désappointement, elle devenait sombre et
triste. Ses cheveux étaient d'un brun très foncé, presque noir, un peu
dégarnis sur le sommet de la tête et sur le front, mais sans un cheveu
gris. Son teint était d'une couleur assez rare, jaune clair, et ne
ressemblait à aucun teint que j'aie rencontré ailleurs. En devenant
gros, il avait perdu beaucoup de son activité physique, et, s'il faut
croire les personnes de son entourage, une grande partie de son
énergie mentale l'avait aussi abandonné.... Son extérieur, d'une
manière générale, donnait l'idée d'un homme plus âgé qu'il n'était
alors. Ses manières étaient tout à fait affables et plaisantes: il se
mêlait à toutes les conversations, racontait de nombreuses anecdotes
et faisait tout ce qui était en son pouvoir pour répandre la bonne
humeur autour de lui. Il tolérait même une grande familiarité chez ses
serviteurs, et je les ai vus une ou deux fois le contredire de la
façon la plus directe, quoiqu'ils le traitassent ordinairement avec
beaucoup de respect. Il avait, à un degré extraordinaire, le don
d'impressionner favorablement ceux avec qui il entrait en
conversation: il obtenait ce résultat, à ce qu'il m'a semblé, en
dirigeant l'entretien sur les sujets qu'il supposait familiers à son
interlocuteur et où celui-ci pouvait se montrer avec avantage.

    (Capitaine MAITLAND.)


II

J'étais très désireux de le voir et j'eus un désappointement. Il est
mal fait, petit de taille, avec une grosse tête; ses mains et ses
pieds sont petits, sa corpulence est telle que son estomac se projette
considérablement en avant. Son habit, très simple, tel qu'on le voit
dans beaucoup de gravures, est si court par derrière qu'il lui donne
une apparence encore plus ridicule. Son profil est bien, exactement
semblable à ses bustes et à ses portraits; mais, de face, il n'est pas
beau. Ses yeux sont bleu clair, avec une légère teinte jaune sur
l'iris; le regard est sans vivacité et tout différent de ce que
j'attendais. Il a de vilaines dents, mais l'expression de sa
physionomie est mobile et elle rend, au delà de ce qu'on peut
imaginer, les rapides et changeantes émotions de son esprit. Pendant
un moment, sa figure porte l'empreinte d'une franche bonne humeur,
puis soudainement se contracte et s'assombrit avec une expression
pénétrante qui trahit la pensée intérieure dont il est animé.

    (SENHOUSE, 15 juillet 1815.)


III

Napoléon paraît avoir environ cinq pieds six pouces. Il est de
structure épaisse et vigoureuse. Son cou est court et sa tête assez
grosse; elle est particulièrement carrée et massive des mâchoires et
il a un abondant double menton. Il est chauve sur les tempes, et les
cheveux, sur le sommet de sa tête, sont clairsemés, mais longs et
rudes; ils ont l'air d'être rarement brossés. Napoléon manque de grâce
dans ses mouvements, mais il fait très peu de gestes et porte la tête
avec dignité. Il est gras et son ventre se projette en avant. Ce
défaut est rendu encore plus sensible par la coupe de son habit, qui a
des basques très courtes et retroussées et qui est boutonné très juste
au creux de l'estomac, d'où il s'ouvre brusquement, permettant de
voir un large espace de gilet blanc. Son uniforme était vert, avec
collet et parements rouges, mais sans galons ni broderies; de petits
boutons dorés et des épaulettes d'or. Il portait une cravate blanche,
un gilet blanc et des culottes de même couleur, des bas de soie et des
souliers avec de petites boucles dorées. Une toute petite épée, de
forme ancienne, avec une poignée d'or ouvragé, était serrée à son
côté. Il portait le cordon de la Légion d'honneur sur son gilet et la
plaque d'argent ciselé sur son habit. Il portait aussi trois ordres
tout petits suspendus à l'une de ses boutonnières. Son chapeau, qu'il
tenait sous le bras presque tout le temps, était assez grand, sans
ornements, si ce n'est une microscopique cocarde tricolore. Pendant la
conversation, Napoléon prit plusieurs fois du tabac. La tabatière
n'avait rien de remarquable; elle était assez longue et m'a paru avoir
quatre médailles ou pièces de monnaie incrustées dans le couvercle.

       *       *       *       *       *

Napoléon a les yeux gris, avec de larges pupilles; peu de sourcils,
les cheveux bruns, le teint blême et la chair flasque. Le nez est bien
dessiné; très peu de lèvre supérieure; la bouche belle. Ses dents sont
vilaines et malpropres, mais il les montre peu. Le caractère général
de sa physionomie était grave, presque triste; mais il ne laissait
voir aucune trace de sévérité ou de passion violente. J'ai rarement vu
un homme plus vigoureusement bâti ou mieux fait pour endurer la
fatigue.

    (BUNBURY, 31 juillet 1815.)


IV

Voici l'impression de lady Malcolm sur l'extérieur de Napoléon (25
juin 1816):

«Ses cheveux d'un brun foncé, rares sur le front et coupés courts,
mais abondants sur la nuque et d'apparence peu propre; les yeux bleu
clair ou gris; un front vaste; le nez proéminent; peu de lèvre
supérieure; de bonnes dents, blanches et égales, mais petites (il les
montrait rarement); le menton rond; le bas de la figure très plein; le
teint pâle; le cou remarquablement court. Il est bien proportionné du
reste de sa personne, mais il est devenu trop gros. Les mains sont
épaisses et courtes, avec des doigts effilés et des ongles bien
formés; la jambe et le pied sont bien faits. Il portait un vieil habit
vert, râpé, avec col et parements de velours vert et boutons d'argent
à figures d'animaux. C'était son habit de chasse, il le portait
boutonné jusqu'au cou; la plaque de la Légion d'honneur en argent;
gilet blanc, et culottes blanches; bas de soie blancs et souliers à
boucles d'or ovales.»

Lady Malcolm était frappée de l'expression bienveillante de sa
physionomie, si différente de l'air farouche auquel elle s'attendait.
Elle ne remarqua aucune trace d'intelligence supérieure; sa figure
semblait indiquer plutôt la bonté....


V

Il était habillé d'un uniforme vert foncé tout simple et sans
épaulettes ni rien d'équivalent, mais il avait sur la poitrine la
plaque de la Légion d'honneur, avec un aigle au centre. Les boutons
étaient d'or, avec, comme sujet, un dragon très en relief. Il portait
des culottes blanches, des bas de soie et des souliers à boucles d'or
ovales, avec un claque de petite dimension sous le bras. Napoléon, à
première vue, était loin d'être imposant; il était petit et trapu,
avec la tête enfoncée dans les épaules; la figure était grasse, avec
un double menton; les membres semblaient forts et bien proportionnés;
le teint olivâtre; la physionomie était sombre, peu engageante et
presque grimaçante. Ses traits nous rappelèrent immédiatement des
gravures que nous avions vues et qui le représentaient. En somme, il
avait plutôt la mine d'un gros moine espagnol ou portugais que du
héros des temps modernes....

Alors, l'illusion fascinante que nous avions caressée toute notre vie
s'évanouit comme un fil de la Vierge dans un rayon de soleil. Le grand
Napoléon disparaissait dans un personnage obèse et dépourvu de beauté,
et nous cherchions en vain cette souveraine puissance du regard et
cette force d'expression qu'une trompeuse imagination nous faisait
attendre.

    (Le chirurgien militaire HENRY.)



INDEX


  ABELL (Mrs.).--Voyez BALCOMBE, p. 169.

  AIX-LA-CHAPELLE (congrès d').--Mémorandum présenté à ce Congrès par
    la Russie, p. 133, 180.

  ALEXANDRE le Grand.--Admiration qu'il inspire à Napoléon, p. 249.

  ALISON.--Son opinion sur Lowe, p. 86.

  ALVINZY.--Jugement de Napoléon sur ce général, p. 243.

  ANGLETERRE (histoire d').--Remarques de Napoléon à ce sujet, p. 225.

  ANNUAL REGISTER (The).--Napoléon engage Gourgaud à le traduire, p. 63.

  ANTOMMARCHI.--Mince valeur de son récit, p. 30.
    --Traite la maladie de Napoléon comme sans importance, p. 30.
    --Quitte et reprend ses fonctions, p. 32.
    --Napoléon refuse ses services, p. 33.
    --Prend le moulage de sa figure, p. 35.

  AUTRICHE.--Napoléon attribue sa chute à cette puissance, p. 241.


  BALCOMBE (miss Betsy).--Napoléon fait sa connaissance, p. 169.

  BALMAIN (le comte de).--Rapporte à son gouvernement les révélations
    de Gourgaud, p. 49.
    --Son opinion sur Hudson Lowe, p. 92.
    --Son caractère, p. 179.
    --Son mariage avec la belle-fille de Lowe, p.181.

  BATHURST (lord).--Ses instructions relatives à l'emprisonnement,
    p. 151.
    --Sa lettre sur la dernière maladie de l'Empereur, p. 154.

  BEACONSFIELD (lord).--Pourquoi il a écrit _le Comte Alarcos_, p. 276.

  BERTRAND (le général comte).--Son dévouement à Napoléon, p. 157.
    --Détesté de Lowe, p. 157.

  BERTRAND (la comtesse).--P. 157.

  BUNBURY.--Sa description de Napoléon, p. 320.


  CAMPBELL (sir Neil).--p. 103.

  CARNOT.--Son mot, après Waterloo, sur la dictature du génie, p. 256.

  CHAPTAL.--Chaptal remarque le déclin de l'énergie chez Napoléon,
    p. 135.

  CHATILLON (congrès de).--p. 102.

  CHRISTIANISME. (Objections de Napoléon contre le).--p. 213.

  CLAVERING (lady).--C'est à elle que sont adressées les _Lettres_
    du Cap, p. 37.

  COCKBURN (l'amiral sir Georges).--Sa conduite envers Napoléon, p. 80.
    --Sa lettre à Bertrand, p. 99.

  CORNEILLE.--Corneille est l'auteur préféré de Napoléon, p. 200.

  CORSE.--Relations de Napoléon avec la Corse, p. 230.

  CROMWELL.--Napoléon se compare à lui, p. 225.


  DESAIX.--Opinion de Napoléon sur ses talents, p. 212.

  DROUOT.--Drouot rend témoignage au caractère de Napoléon, p. 61.

  DUMOURIEZ.--Napoléon rend justice à la campagne de 1792, p. 242.

  DUROC.--Fragments de son journal, p. 135.

  DUROC (baron).--Un des noms proposés pour l'incognito de Napoléon,
    p. 113.


  ÉGYPTE.--Napoléon regrette d'avoir quitté l'Égypte, p. 218.

  ELBE (l'île d').--Napoléon la regrette, p. 243.

  ENGHIEN (affaire du duc d').--p. 16.


  FONTAINEBLEAU (traité de).--Violé par les Alliés, p. 108.

  FORSYTH.--Son livre sur la captivité de Napoléon, p. 95, 96.

  FOUCHÉ.--Ses intrigues contre Napoléon, p. 138.

  FOY (le général).--Sa conversation avec Napoléon sur les Anglais,
    p. 222.

  FRÉDÉRIC le Grand. --Comparé à Napoléon, p. 300.


  GOURGAUD (le général baron).--Valeur de son journal, p. 43.
    --Ses querelles avec Napoléon, p. 44.
    --Provoque Montholon, p. 45.
    --Son départ est une mission déguisée auprès de la Russie, p. 46.
    --On l'accuse d'avoir révélé des plans d'évasion, p. 48.
    --Sa réplique à Scott, p. 48.
    --Son caractère jaloux, p. 51.
    --A sauvé la vie de Napoléon à Brienne, p. 53.
    --Exemples de son insubordination, p. 63.
    --Il quitte Sainte-Hélène, p. 71.


  HENRI IV.--Jugements contradictoires de Napoléon sur ce prince,
    p. 225.

  HENRY.--Son témoignage en faveur de Lowe, p. 84.
    --Portrait physique de Napoléon, p. 321.

  HOCHE.--Jugement de Napoléon sur ses talents militaires, p. 212.

  HOLLAND (lord).--Sa protestation en faveur de Napoléon, p. 74, 153.

  HOTHAM (l'amiral).--Impression produite sur lui par Napoléon, p. 77.


  INDES ORIENTALES.--Plan de Napoléon pour les conquérir, p. 248.


  JACOBINS.--Vues de Napoléon à ce sujet, p. 261.

  JOSEPH BONAPARTE.--Son manque de talents militaires, p. 235.
    --Son plan pour l'évasion de l'Empereur, p. 141.

  JOSÉPHINE.--Observations de Napoléon à son sujet, p. 231, 233.


  KLÉBER.--p. 242.


  LALLEMAND (le général).--Le gouvernement anglais ne lui permet pas
    d'accompagner Napoléon à Sainte-Hélène, p. 79.

  LAS CASES (le marquis de).--Son livre peu digne de foi, p. 11.
    --Fausses lettres imprimées par lui, p. 11, 24.
    --Son récit apocryphe d'une conversation entre Napoléon et Pasquier,
      p. 26.
    --Il est le compagnon préféré de Napoléon, p. 56.
    --Sa vie, p. 162.
    --Il est détesté des autres habitants de Longwood, p. 164.

  LA FAYETTE (le général marquis de).--Ce qu'il dit de la conduite
    des Bourbons envers Napoléon, p. 109.
    --S'assure le concours de la garde nationale après Waterloo, p. 141.

  LA VALETTE (le comte de).--Le retour de Waterloo, p. 140.
    --Anecdote sur l'esprit antireligieux de l'armée, p. 217.

  LEOBEN (préliminaires de).--Observations de Napoléon sur le
    traité, p. 302.

  LIVERPOOL (lord).--Son opinion sur la conduite à tenir envers
    Napoléon, p. 73.

  LONGWOOD.--Situation de cette résidence, p. 126.
    --Description de l'endroit, p. 188.

  LOUIS XIV.--Jugement de Napoléon sur ce roi, p. 226.

  LOWE (sir Hudson).--Ses démêlés avec l'amiral Malcolm, p. 42.
    --Son opinion sur Gourgaud, p. 51.
    --Appréciations sur sa nomination comme gouverneur, p. 85.
    --Ses soupçons absurdes, p. 88.
    --Il est nommé commandant militaire à Ceylan, p. 93.
    --Sa façon de traiter Napoléon, p. 100.
    --Propose pour Napoléon le titre de comte de Lyon, p. 114.
    --Reçoit l'ordre de réduire les dépenses, p. 118.
    --Ses précautions pour prévenir une évasion, p. 125.

  LUCIEN BONAPARTE.--Ses étranges propositions après Waterloo, p. 236.


  MACERONI (le colonel).--Est l'auteur du livre de Santini, p. 39.

  MAHOMÉTANISME.--Tendances de Napoléon vers le mahométanisme, p. 213.

  MAITLAND (le capitaine).--Napoléon se rend à lui, p. 142.
    --Sa description de Napoléon, p. 319.

  MALCOLM (l'amiral sir Pulteney).--Ses conversations avec l'Empereur,
    p. 40.
    --Sa querelle avec Lowe, p. 42.

  MALCOLM (lady).--Intérêt de son journal, p. 7.
    --Conversations rapportées par elle, p. 40.
    --Portrait qu'elle a fait de Napoléon, p. 321.

  MARIE-LOUISE.--Remarques de Napoléon sur elle, p. 232.

  MARMONT (le maréchal).--Anecdote sur la campagne de 1814, p. 145.

  MÉNEVAL.--Ses doutes sur l'authenticité d'une lettre publiée par Las
    Cases, p. 12.
    --Son témoignage sur Napoléon, p. 22.

  MONTALIVET.--Préféré à Napoléon par Mlle de St-Germain, p. 175.

  MONTCHENU (le marquis de).--Décrit les précautions prises pour
    empêcher une évasion, p. 125.
    --Opinion de Napoléon sur lui, p. 175.
    --Ses relations avec le gouverneur et avec ses collègues, p. 176.
    --Remplace Sturmer comme représentant de l'Autriche, p. 186.

  MONTHOLON (le comte de).--Lit à Napoléon le journal d'O'Meara, p. 19.
    --Accusé de mensonge par O'Meara, p. 28.
    --Passages supprimés dans ses Mémoires, p. 29.
    --Provoqué par Gourgaud, p. 45.
    --Son témoignage à propos des plans d'évasion, p. 132.
    --Ses rapports avec Napoléon et la famille Bonaparte, p. 160.

  MONTHOLON (la comtesse de).--Son opinion sur les _Lettres du Cap_,
    p. 38.
    --Son mariage, son caractère, p. 162.

  MOSCOU.--Napoléon aurait-il dû mourir dans cette ville? p. 246.

  MUIRON (colonel).--Napoléon songe à prendre ce nom, p. 75, 113.

  MURAT.--Observations de Napoléon sur son exécution, p. 211.

  MURAT (Caroline).--Colère de Napoléon en apprenant son second
    mariage, p. 233.

  MURAT (le comte).--Son opinion sur une lettre publiée par Las Cases,
    p. 11.


  NAPOLÉON.--Il lit des extraits du journal de Warden, p. 18.
    --Remarque les erreurs contenues dans le journal d'O'Meara, p. 19.
    --Raconte à O'Meara l'affaire du duc d'Enghien, p. 19.
    --A connu les fausses lettres, p. 24.
    --Querelles avec Antommarchi, p. 30.
    --Moulage de son visage pris par Antommarchi, p. 35.
    --Il est l'auteur des _Lettres du Cap_, p. 37.
    --Il répond à Warden dans ces lettres, p. 38.
    --Ses conversations avec l'amiral Malcolm, p. 40.
    --Anecdote du dey d'Alger, p. 40.
    --Prétendus plans d'évasion révélés par Gourgaud, p. 48.
    --Gourgaud lui sauve la vie à Brienne, p. 53.
    --Jalousie entre ses serviteurs, p. 55.
    --Il choisit Las Cases pour son compagnon, p. 56.
    --Son égoïsme, p. 58.
    --Témoignage de Rapp sur son caractère, p. 60.
    --Exemples de sa patience, p. 61.
    --Dernière entrevue avec Gourgaud, p. 71.
    --Ascendant personnel de Napoléon, p. 76.
    --Sa répugnance à se rendre à Sainte-Hélène, p. 79.
    --Ses adieux à Savary et à Lallemand, p. 79.
    --Ses sujets de plainte, p. 97.
    --Son droit au titre d'empereur, p. 98.
    --Mis hors la loi par le Congrès de Vienne, p. 107.
    --Ses dépenses à Sainte-Hélène, p. 117.
    --Il fait vendre son argenterie, p. 119.
    --Façon dont il annonce ses victoires, p. 121.
    --La vente de ses livres, p. 124.
    --Précautions prises pour empêcher son évasion, p. 125.
    --Prétendus plans formés dans ce but, p. 130.
    --Il refuse d'y entrer, p. 132.
    --Déclin de sa santé et de son énergie, p. 135.
    --Sa conduite envers Fouché, p. 138.
    --Son attitude après Waterloo, p. 139.
    --Il signe son abdication, p. 140.
    --Se retire à la Malmaison, p. 141.
    --Reçoit l'ordre de quitter la France, p. 141.
    --Se rend à Maitland, p. 142.
    --Aperçoit la France pour la dernière fois, p. 143.
    --Sa léthargie à Sainte-Hélène, p. 143.
    --Ses espérances de libération, p. 144.
    --Il refuse de voir les commissaires, p. 177.
    --Essaye de rentrer en relations avec son beau-père, p. 186.
    --Son costume, p. 190.
    --Sa vie à Sainte-Hélène, p. 190.
    --Son soin d'observer l'étiquette, p. 191.
    --Sa passion de la lecture, p. 194.
    --Intérêt qu'il prend à son jardin, p. 195.
    --Ses livres favoris, p. 200.
    --Ses tendances vers la religion musulmane et ses objections contre
      le christianisme, p. 213.
    --Son ignorance du caractère anglais, p. 219.
    --Il apprend l'anglais, p. 221.
    --Observations sur l'histoire, p. 225.
    --et sur sa généalogie, p. 227.
    --Relations avec la Corse, p. 230.
    --Ce qu'il dit de sa famille, p. 232.
    --de ses maîtresses, p. 237.
    --Sur la campagne de Russie, p. 239.
    --sur ses victoires, p. 241.
    --Il attribue sa chute à l'Autriche, p. 241.
    --Observations sur ses généraux, p. 242.
    --Il regrette de n'être pas mort sur le champ de bataille, p. 246.
    --d'avoir quitte l'Égypte, p. 247.
    --Son plan pour la conquête des Indes, p. 248.
    --Réflexions sur Waterloo, p. 251.
    --Sa haine contre la Révolution, p. 257.
    --Sa mort arrive sans avoir été attendue, p. 270.
    --Derniers moments, p. 275.
    --Ses funérailles, p. 272.
    --Le retour des cendres, p. 272.
    --Causes de sa mort, p. 274.
    --Son génie militaire, p. 285.
    --et administratif, p. 286.
    --Sa vigueur physique, p. 288.
    --Son oeuvre législative, p. 288.
    --Portraits physiques de Napoléon, p. 319.


  NEY (le maréchal).--Opinion de Napoléon sur sa mort, p. 209.

  NICHOLLS (le capitaine).--Difficulté qu'il éprouve à voir Napoléon,
    p. 129.

  NORTHUMBERLAND (The).--La vie à bord durant le voyage, p. 80.

  O'MEARA.--Son journal manuscrit, p. 5.
    --Il informe Napoléon de la publication des lettres de Warden,
      p. 18.
    --Ses questions relativement à l'affaire du duc d'Enghien, p. 18.
    --Il accuse Montholon de mensonge, p. 28.
    --Il est impossible d'accepter son témoignage, p. 39.
    --Popularité de son livre, p. 39.
    --On dit qu'il a travaillé à préparer l'évasion de Napoléon, p. 131.


  PASQUIER (le duc).--Signale les inexactitudes de Las Cases, p. 26.
    --Donne des détails sur Napoléon pendant les Cent Jours, p. 137.

  PIONTKOWSKI.--Fait partie de la suite de Napoléon à Sainte-Hélène,
    p. 165.

  PLANAT.--Choisi pour accompagner l'Empereur à Sainte-Hélène, p. 44.
    --Se préparait à partir au moment de la mort, p. 44.

  POPPLETON (le capitaine).--Officier d'ordonnance à Longwood,
    p. 127, 156.


  RAPP (le général).--Ce qu'il dit du caractère de Napoléon, p. 60.

  RATS (les).--Sont le fléau de Sainte-Hélène, p. 170.

  READE (sir Thomas).--Affirme l'inexactitude des lettres de Warden,
    p. 37.

  RELIGION.--Un des principaux sujets de conversation pour Napoléon,
    p. 212.

  RÉVOLUTION.--Haine qu'elle inspire à Napoléon, p. 257.

  ROBINSON (miss Marianne).--Ses relations avec Napoléon, p. 167.

  ROCQUAIN.--Son opinion sur l'authenticité d'une lettre publiée par
    Las Cases, p. 15.

  ROEDERER.--Ses comptes rendus des paroles de Napoléon, p. 207.

  RUSSIE (campagne de).--Ce que dit Napoléon à ce sujet, p. 239.


  SAINTE-HÉLÈNE.--Pourquoi choisie comme prison pour Napoléon, p. 78.

  SANTINI.--Son livre est une imposture, p. 39.
    --Il est expulsé de Sainte-Hélène, p. 40.

  SAVARY (le général).--N'obtient pas la permission d'accompagner
    Napoléon, p. 79.

  SCOTT (sir Walter).--Ses accusations contre Gourgaud, p. 47.
    --Son opinion sur Hudson Lowe, p. 85.
    --Sur les droits de Napoléon au titre impérial, p. 102.

  SÉGUR (le comte de).--Remarque l'affaiblissement du caractère chez
    Napoléon, p. 135.

  SENHOUSE (le capitaine).--Sa description de l'extérieur de Napoléon,
    p. 320.

  STENDHAL (Henri Beyle).--Son opinion sur les causes de la chute de
    Napoléon, p. 304.

  STURMER (le baron).--Son opinion sur Hudson Lowe, p. 87.
    --Napoléon essaye de renouer, par son intermédiaire, des relations
    avec son beau-père, p. 186.

  SUSSEX (le duc de).--Proteste contre le traitement infligé à Napoléon,
    p. 74.


  TALLEYRAND.--Warden, O'Meara et les Lettres du Cap lui attribuent la
      mort du duc d'Enghien, p. 18 et suiv.
    --Exonéré par Napoléon, p. 22.
    --Envoie Montchenu à Sainte-Hélène par vengeance, p. 174.
    --Son rôle dans les affaires d'Espagne, p. 306.
    --Résultats de sa brouille avec l'Empereur, p. 306.

  THIERS.--Sa théorie sur la lettre à Murat publiée par Las Cases, p. 25.

  TRAFALGAR.--L'ordre du jour de Nelson, p. 122.

  TURENNE.--Le plus grand général français, d'après Napoléon, p. 242.


  VIENNE (le Congrès de).--Met Napoléon hors la loi, p. 107.


  WALEWSKA (Mme), p. 238.

  WARDEN.--Impute à Talleyrand la mort du duc d'Enghien, p. 18.
    --Peu de valeur de ses lettres, p. 36.
    --Réponse qu'y fait Napoléon, p. 37.

  WATERLOO.--Conduite de Napoléon après cette bataille, p. 139.
    --Ce que dit Napoléon sur cet événement, p. 251.

  WELLINGTON (le duc de).--Napoléon refuse de donner son opinion sur
      lui, p. 36.
    --Opinion de Wellington sur Hudson Lowe, p. 86.
    --Remarque de Napoléon à propos de Wellington, p. 243.

  WILKS (le colonel).--Gouverneur de Sainte-Hélène à l'époque de
    l'arrivée de Napoléon, p. 82.

  WILKS (miss).--Impression qu'elle produit sur Napoléon et sur
    Gourgaud. Ses souvenirs, p. 165.



TABLE


    PRÉFACE                                                        I

    CHAPITRE Ier.--Les sources.                                    1

      ----    II.--Las Cases, Antommarchi, etc.                   10

      ----   III.--Gourgaud.                                      43

      ----    IV.--La déportation.                                72

      ----     V.--Sir Hudson Lowe.                               83

      ----    VI.--La question du titre.                          97

      ----   VII.--La question d'argent.                         117

      ----  VIII.--La garde du prisonnier.                       125

      ----    IX.--Lord Bathurst.                                148

      ----     X.--Les personnages du drame.                     156

      ----    XI.--Les commissaires.                             172

      ----   XII.--Napoléon chez lui.                            188

      ----  XIII.--Les conversations de Napoléon.                206

      ----   XIV.--Suprêmes regrets.                             246

      ----    XV.--Napoléon et la démocratie.                    257

      ----   XVI.--La fin.                                       270

    APPENDICE                                                    319

    INDEX                                                        329



    PARIS.--IMPRIMERIE GÉNERALE LAHURE
    9, rue de Fleurus, 9





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