Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: La jeune fille verte
Author: Toulet, Paul-Jean
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La jeune fille verte" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



                   P.-J. TOULET

                        LA
                JEUNE FILLE VERTE

                 --  ROMAN  --


                     PARIS

           ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
      100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
                 PLACE BEAUVAU

                     1920



      LE DIVAN

Revue de Littérature et d'Art

PARAIT RÉGULIÈREMENT DEPUIS 1909

         et

A PUBLIÉ DES [OE]UVRES INÉDITES

         de

ROGER ALLARD, J.-M. BERNARD, JACQUES BOULENGER, FRANCIS CARCO, GEORGES
LE CARDONNEL, HENRI CLOUARD, TRISTAN DERÈME, CHARLES DERENNES, FRANCIS
ÉON, FRANÇOIS FOSCA, ANDRÉ DU FRESNOIS, DANIEL HALÉVY, ÉMILE HENRIOT,
EDMOND JALOUX, FRANCIS JAMMES, ANDRÉ LAFON, LÉO LARGUIER, GUY LAVAUD,
PIERRE LIÈVRE, EUGÈNE MARSAN, EUGÈNE MONTFORT, JEAN PELLERIN, EDMOND
PILON, MICHEL PUY, ÉTIENNE REY, DANIEL THALY, LOUIS THOMAS, P.-J.
TOULET, ROBERT DE TRAZ, JEAN-LOUIS VAUDOYER, GILBERT DE VOISINS, ÉMILE
ZAVIE, etc.

Le numéro: 2 francs
Abonnement d'un an: 15 francs.

A PARIS:
chez ÉMILE-PAUL Frères, Éditeurs

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100

IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--8488-5-19.--(Encre Lorilleux.)



                        LA
                JEUNE FILLE VERTE


                DU MÊME AUTEUR:

    M. DU PAUR, HOMME PUBLIC (_Le Divan_)      1 vol.

    LE GRAND DIEU PAN; traduit de l'anglais
      d'Arthur Machen (G. Crès et Cie)         1 vol.

    LE MARIAGE DE DON QUICHOTTE             _épuisé_.

    LES TENDRES MÉNAGES (_Mercure de Franc     1 vol.

    MON AMIE NANE (_Mercure de France_)        1 vol.

    COMME UNE FANTAISIE (_Le Divan_)           1 vol.

    LES CONTES DE BEHANZIQUE (_L'Éventail_)    1 vol.

              _A paraître_

      (aux Éditions du _Divan_):

    LES CONTRERIMES, poésies                   1 vol.

    LES TROIS IMPOSTURES, almanach             1 vol.

Copyright 1919 by Émile-Paul frères.


                   P.-J. TOULET

                        LA
                JEUNE FILLE VERTE

                 --  ROMAN  --


                     PARIS

           ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
      100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100
                 PLACE BEAUVAU

                     1920


Justification du tirage

Nº



AVANT-PROPOS


_L'auteur de ce roman, ou plutôt de cette chronique de mœurs, comme
lui-même disait, naquit peu avant la guerre à la ville de Coblence, et
mourut sur la côte du Togo (Afrique) dans l'année 1904. C'est là tous
les événements de sa vie, sauf à tenir compte du présent livre, tiré à
petit nombre aux frais de l'auteur, sous ce titre:_

         DAS GRUNE MEDCHEN

    EINE FRANZ[OE]SISCHE SITTENKRONIK

                  BEI

           HERMANN NONNSEN

       AACHEN (AIX-LA-CHAPELLE)

              MCMIV

_Il l'avait écrit en France, où il passa, pendant près d'un lustre, à
Orthez (Basses-Pyrénées) la plupart de son temps. Les habitants s'en
rappellent-ils l'étranger qui poursuivait des insectes à travers les
rocs blancs du Gave? C'est ainsi qu'il connut un jour ce poète
bucolique que le Béarn s'enorgueillit d'avoir donné à la France. Le
même soir les vit rentrer ensemble entre les peupliers. Celui-ci
regagnait sa maison sous les fleurs, au bord de la route sonore, et tel
rit dans sa barbe, le faune gardien des fleuves, quand il frappe le sol
de son pied démoniaque et fourchu. L'entomologiste, lui, tandis que d'un
papillon sur son chapeau palpitaient les ailes, agitait son filet vers
le ciel couleur de citron et les étoiles entrouvertes, comme s'il eût
aussi voulu piquer Vénus à son chapeau._

_Sans en dire la raison, un jour il quitta Orthez pour les pays noirs.
Le livre, dont on donne ici la traduction, ne parut qu'après son départ.
Presque tous les exemplaires lui en furent envoyés sur son ordre dans la
jolie ville d'Atokapaméo, pour y être sans doute mangés aux termites.
Mais il était mort cependant._

_Ainsi son héroïne a vu la lumière dans le même temps qu'elle lui fut à
lui-même ravie sur les bords africains. Elle y est, au Togo, d'un tel
éclat que les plus élégantes Allemandes, ce n'est qu'à l'aide de
conserves bleues qu'elles peuvent contempler les sables de ce rivage
étincelant._

_PAUL-JEAN TOULET, 1901._



LA JEUNE FILLE VERTE



CHAPITRE PREMIER

UN NOYAU DE PRUNE


L'averse sonore battit le feuillage un moment, décrut, s'évapora; et,
peu à peu, tout redevint un éclatant silence.

Dans la salle au sol alterné de marbre et d'ardoise, où Vitalis Paschal
mangeait des prunes de Mirabelle, ces beaux fruits, posés devant lui sur
des feuilles de figuier, étaient pareils aux boules répandues d'un
collier d'ambre; et le parfum en pénétrait jusqu'à son cœur. De la
pointe de ses doigts, il en choisit une, très grosse, qui semblait faite
d'or et d'éclat; et, se renversant en arrière, y mordit d'un air
amoureux: «A quoi donc songeait son patron, Me Beaudésyme, de pêcher
le tocan par cette chaleur.» Et il contempla en baillant les jalousies
qu'on eut dit que le jour rayait de flammes.

L'eau goutte à goutte, sous la varangue, ne s'entendait presque plus; ni
dans le verger, le long des rigoles, où la consumait le soleil. Ce peu
de pluie d'orage n'avait fait que battre la poussière, comme pour en
confondre l'odeur avec celle des pommes rougissantes, et d'une glycine à
demi dévorée du soleil.

Vitalis essaya de se remettre au travail. Dans une chemise ouverte sur
la table, où les minutes dormaient, d'un héritage riche en litiges, il
en saisit une, au hasard.

L'avoué d'une ville voisine avait noirci son papier de vocables
sauvages, de chiffres, et prié Me Beaudésyme de les homologuer,
encore que ce ne fût point là besogne de notaire. Mais ses clients le
jugeaient universel. Ce n'est pas moins le clerc qui en fut chargé,
dont il murmurait entre tant.

--Comme si ça me regardait, grogna-t-il, la procédure.

Et il lut à mi-voix:

    Assignation,                               Fr. 12  »

    A venir d'audience,                             1 25
      _L'avenir, l'avenir, mystère._
      (Ça, c'est cher.)

    Appel,                                          0 25
      (Ça non: on n'a pas dû entendre.)

    Sommation de communiquer,                       1 25

    Communication donnée,                           2 50
      (Oh, donnée.....)

    Communication reçue,                            2 30

    Communication au Ministère public,              1 15

    Pose de qualités,                               2 25

    A venir en règlement de qualités,               1 25

    Coût de l'expédition,                          18 75
      (C'est celle de Madagascar, pour sûr.)

    Droit de correspondance hors l'arrondissement,  7 50

    Conclusions grossoyées,                        25 50

    Papier minute.....
      (Zut)

    Enregistrement minute.....
      (Zut! zut!! zut!!!)

De nouveau, il bâillait en se choisissant un autre fruit; des pas
résonnèrent sous la varangue. Ses regards errèrent dans l'étude et n'y
virent que l'ennui. Elle prenait jour par deux fenêtres, qui éclairaient
à demi, estompées de pénombre ou, quelques-unes, rayées de soleil, les
carrés jaunes des affiches de licitation. Derrière les jalousies,
Vitalis, voyant glisser une ombre, lui lança au travers le noyau de la
prune qui lui sucrait encore la bouche.

--Oh, le laid! s'écria une voix. Il m'a tout écorché la joue.

--Ah, c'est toi, Detzine, répartit le clerc. Attends, attends. Je vais
te guérir. Si seulement j'avais visé plus bas.

Il était déjà dehors; la servante à courir entre les framboisiers,
peut-être en désirant d'être rejointe. Elle le fut tout de suite et
embrassée, baisée aussi sur les deux joues qu'elle avait pareilles à des
brugnons, hâlées de soleil sous leur rouge. Mais un autre pas se fit
entendre et Detzine alors d'appeler au secours:

--Rosalie, Rosalie.

Celle-ci accourut en riant. Aussitôt Vitalis, changeant de front, s'en
prit à la nouvelle venue, qu'il trouvait aimable, et telle qu'il jugeait
Detzine, ou la plupart des filles à sa portée. Aussi bien Rosalie avait
elle une double flamme dans les yeux, et la denture d'un louveteau, avec
ces grâces que la plus rustique fait voir au temps de sa jeunesse.
Encore était-elle plus âgée que Detzine, toutes deux du reste en bon
point.

--Elles sont concaves, avait dit M. Lubriquet-Pilou, ancien fermier de
l'octroi.

Peut-être entendait-il l'inverse; mais on ne discutait pas à Ribamourt,
ses arrêts en la matière. Les bourgeois du lieu, les marchands aussi
bien que les employés des mines d'étain, des Sources Neurasthénothérapiques,
répétaient en riant de l'œil, chaque fois que les servantes de Mme
Beaudésyme étaient en cause:

--Elles sont concaves.

Vitalis, qui savait là-dessus, depuis longtemps, ce qu'il fallait
croire, semblait en poursuivre, aujourd'hui, quelque nouveau témoignage.
Mais Detzine, prenant à son tour la défense de sa compagne, se tenait à
lui suspendue ou tâchait, en le chatouillant, de lui faire lâcher prise.
Cependant que, dans le verger aux profondes odeurs, sous un ciel
poudroyant où s'amortissait la couleur des choses, l'âpre feuillage d'un
figuier prêtait à ses jeux le peu d'une ombre aride.

--Rosalie! appela tout à coup une voix pleine et grave, de l'autre côté
du jardin.

--Aüt ou diantre, murmura la servante. Madame, té, qui est revenue.

--Rosalie, est-ce que Monsieur Vitalis y est?

--Me voilà, Madame, dit le jeune homme, en allant au-devant d'elle.
Pour cacher son embarras, il avait cueilli une grappe de groseille et se
mit à la mordiller.

C'est vrai que Basilida était sa cousine; mais plus jeune qu'elle de
quatre ou cinq ans, il la respectait, un peu par habitude. Pour d'autres
raisons encore, c'était une des personnes dont il se souciait le moins
d'être surpris au cours de semblables ébats, quand bien même les
mœurs du pays ne lui en faisaient pas un crime. Et il doutait d'autre
part que le branchage du figuier les eût tout à l'heure gardés d'être
vus.

Aussi bien, et que Mme Beaudésyme ne laissât voir aucun trouble sur
son beau visage, Vitalis pensa distinguer dans sa voix une irritation
contenue. Et sa bouche, aussi, était sanglante comme si elle venait de
se mordre soi-même.

--Ma foi, disait-elle,--en retroussant, telle une chienne, ses lèvres
ourlées qui laissèrent, un instant, apercevoir sa tranchante
denture--vous ne craignez pas la chaleur, Vitalis. Et cette pauvre
tante qui s'inquiète toujours des coups de soleil pour son chéri. Vous
sortez sans béret maintenant?

Vitalis sentit qu'elle devinait pourquoi il avait quitté l'Étude avec
tant de hâte; et ce fut comme s'il voyait, sur le champ d'or de ses
prunelles se figurer sa pensée soupçonneuse comme lui-même se
l'imaginait: un satyre bondissant dans la blanche lumière qui tremble;
le feuillage et le bruit rugueux d'un figuier; deux nymphes, aux fesses
claires, qui, en fuyant se retournent... Et il pensa aussi que son
silence ne lui serait d'aucune excuse, s'il s'en tenait là, et serait
maladroit, à durer.

--Vous savez, expliqua-t-il, combien j'aime, quand il fait chaud, boire
à même la fontaine. Ça me rappelle le collège. Alors... j'étais sorti.

--Ah, oui.

Le jeune homme rompit les chiens:

--N'est-ce pas aujourd'hui, demanda-t-il, que vous deviez aller voir ma
tante?

--C'est pourquoi je vous appelais. J'y fus avec les Laharanne, et leur
phaéton, vous savez: cette machine, du temps... d'Icare. Enfin... tant
que mon mari ne m'offrira pas de voiture, il me faudra bien prendre
Hontou, ou que mes amis me prennent. Les Laharanne, eux, allaient à
Hargouët voir les Sainte-Mary. Mais ils ont trouvé visage de bois, soit
qu'il n'y eût personne en effet; ou personne qui fût d'humeur à se
laisser voir. Car on prétend qu'il y a brouille dans le ménage.

--Encore?

--Oui: mariage d'amour.

Derechef, Basilida découvrit ses canines, avec une espèce d'ironie
sardonique qui sembla s'adresser à quelque plus lointaine image que des
Sainte-Mary, et reprit:

--Voilà des gens qui s'adorent. Monsieur trompe Madame à bouche que
veux-tu. Et en attendant qu'elle le lui rende, ils vivent dans une
espèce de divorce, parfois illuminé par des soleils de tendresse; quand
ce n'est point des averses de larmes, comme l'autre jour où Sylvère, à
ce qu'on dit, est allée chercher asile au giron de sa maman qui s'occupe
à lui enseigner le pardon. Mme de Sainte-Mary aurait ouvert, par
distraction, une lettre adressée à Monsieur; une lettre un peu...
familière d'une Américaine de ses amies, à qui elle avait déjà pardonné
ce qu'elle prenait pour un fleurt; et qui continuait à se moquer d'elle.
Mais quoi: ce n'est pas de ses ennemis, bien sûr, qu'on est trompé.
Bref, les Laharanne ont fait tête sur queue, et m'ont reprise, plus tôt
que je ne pensais. Ces Laharanne, quels braves gens, tout de même: en
voilà qui ne sont pas à la veille d'un divorce, ni même d'une dispute.

--Oui, Madame surtout: c'est la douceur même, dit Vitalis, qui pensait à
autre chose.

--Ce n'est pas de la douceur, ça. C'est de l'obstination. On dirait un
agneau qui ne veut pas passer mouton.

Tous deux se prirent à rire. Les servantes s'étaient esquivées; et
Mme Beaudésyme remise en marche, lorsque, en passant devant l'Étude,
sur ce même noyau, peut-être, qui avait frappé la joue en fleur de
Detzine, elle glissa, tout près de tomber si son cousin ne l'eût
retenue; et, reprenant l'équilibre:

--Ça me fait un peu mal au cou-de-pied, dit-elle. Soutenez-moi jusqu'à
la salle à manger, voulez-vous? Non, n'appelez pas les filles: il n'en
vaut pas la peine.

Quoiqu'il y eût quelques pas seulement à faire jusqu'au bout de la
varangue, Mme Beaudésyme, dont la souffrance était vive, sans doute,
s'appuyait sur Vitalis avec assez d'abandon pour que lui-même fit voir,
en marchant, quelque gêne, ou un peu de trouble, peut-être.

--Je vous croyais plus fort, dit-elle.

Il rougit sans répondre, en refermant les volets de la porte-fenêtre, et
l'on ne vit plus alors que les rubis d'une assiette sur la muraille,
qu'allumait un rayon de soleil. Deux guêpes, anguleusement, le sabraient
de leur vol, attirées sans doute par des confitures, sous un tulle, tout
fraîchement faites, et dont l'arome suspendu ne voilait pas tout à fait
celui des placards de chêne, où, depuis un siècle, tant d'épices avaient
dormi: le poivre et le safran, couleur du soir, la gingembre singulière.

Peu à peu, Basilida redevenait visible, à demi étendue sur un fauteuil
de bord. Dans le silence, elle fit grincer son escabeau contre les
dalles, et, tendant vers le jeune homme sa bouche pareille à la pourpre
entrouverte d'une fleur:

--Embrasse-moi, dit-elle.

Mais elle le mordit, au point qu'il s'écria presque, et, la lèvre
relevée, comme si, de ses brillantes dents, elle menaçait encore:

--Pourquoi, reprit-elle, caresses-tu mes servantes?

Vitalis ne nia point.

--Vous me laissez seul tout le jour...

Et il se tut, d'un air fâché, en contemplant à ses pieds les carreaux
noir et citron.

--Allons, revenez, petit cousin, fit la jeune femme. Je ne le ferai
plus. Et pourquoi me guettez-vous de ces yeux sévères? C'est-il que je
me tiens mal?

Sa jambe valide, en reposant à terre, faisait bâiller ses jupes; et elle
aurait voulu, tout en se le reprochant un peu, que son amant y fut
attentif.

--Je sais bien... mais il n'y a que vous--et pas si longtemps encore
qu'on se baignait ensemble au Gave. Que vous étiez petit alors, Vitalis.

Elle étendit la main près de terre:

--Tout petit...

--Oui, dit Vitalis, c'est qu'il y a quinze ans de celà.

--Quinze ans! Et c'était hier.

Sa voix un peu rauque, sonna plus bas:

--On partait de bonne heure, reprit-elle. Vous rappelez-vous? Les
enfants en chapeaux de jonc, sous les ordres de Mme Félix.

--Ach, ia.

Les gens d'Harès s'éveillaient à peine. Il y avait du rouge encore dans
le ciel; et de grandes herbes, au bord du chemin, qui me pleuraient des
gouttes froides au creux du jarret.

Vitalis soupira. Elle dit encore:

--Des herbes où il y avait plein de coccinelles bleues. Vous en
souvient-il, et du brouillard qui pendait sur l'eau? Ou du barreau qui
tournait et qui grinçait? Mais c'était défendu qu'on l'approchât, de
peur que nous ne fussions pris dans le filet, comme des petits saumons.

--Hélas, il ne tourne plus, Lida. La branche du Gave est bouchée. Le
Bidala n'est plus une île. Et personne n'y voit fleurir quelque belle
cousine éclatante au sortir de son linge, comme la nacre nue. Ah, que
l'eau était fraîche, alors, qui courait en balançant les branches des
aunes, les branches dont l'envers était couleur d'étain. Vous
rappelez-vous... Te rappelles-tu?

Ils se sourirent.

--Une fois dans l'eau, vous ne vouliez plus me quitter, toujours à tirer
sur ma camisole. Oui, c'est Lida, en ce temps-là, que tu m'appelais.

--Oui, Lida. Et le jour où j'ai failli me noyer.

--Sept ans, vous aviez, Vitalis, je pense: moi onze. Vous étiez
brave,--et méchant. A peine vos espadrilles remises, c'était pour me
donner des coups de pied.

--C'est que je vous aimais, ma cousine.

--Tu ne m'aimes plus?

De nouveau, elle le chercha des lèvres, respira un peu de sa chair, et
reprit d'un ton plus paisible, apaisée:

--Que je vous parle de votre tante. Il paraît que vous dépensez
beaucoup, que vous jouez au baccara... vous aussi. Et elle est inquiète
de vous savoir si souvent avec ce M. de Cérizolles, inquiète du train
qu'il mène.

Vitalis fronça l'arc de son beau sourcil.

C'est qu'il y avait quelque vérité dans ces reproches, depuis qu'il
avait pris en mains sa fortune; et il le sentait. Car, incapable de
défendre son bien contre ses propres caprices, ce n'est point qu'il
ignorât, plus que personne en cette étroite ville, la valeur ni le
prestige de l'argent.

--Cérizolles, dit-il, est un camarade de collège. Nous étions à
Saint-Thomas ensemble; et je ne puis pourtant pas le noyer par économie.
Du reste, il arrive ces jours-ci, pour prendre les eaux. Car, à l'en
croire, si les névropathies étaient des diables, il serait plus possédé
que les cochons de l'Évangile.

--On attend beaucoup d'étrangers, observa Mme Beaudésyme.

Depuis que les sources de Ribamourt étaient en passe de devenir à la
mode contre les maladies nerveuses, l'absence ou la venue des baigneurs
y étaient l'ordinaire entretien de tous. Vitalis n'était sans doute pas
d'humeur à le pousser plus avant. Il se leva.

--N'oubliez pas, lui dit Basilida, que vous dînez chez nous, et votre
parrain aussi. Alors, soyez exact. Vous savez qu'il goûte la
ponctualité.

--Ah, M. Lescaa soupe ici?

--Oui, petit cousin: M. Lescaa et son héritage. Ainsi, tenez-vous.

--Eh, on ne parle jamais que de son argent.

--De ce qu'il en fait, surtout--et qui est incompréhensible, comme les
courants du Gave. Ces jours-ci, l'orage est à la cruauté. Alors, on
sévit, on saisit, à tort et à travers; comme, la semaine dernière, ces
petites Lucq, de la pâtisserie. On dit même...

--Qu'est-ce qu'on ne dit pas? Le bien qu'il fait, surtout, est un
scandale; et c'est celà qui est incompréhensible à Ribamourt. Tandis que
saisir des gens, les vendre, demandez-le à nos pères conscrits: «C'est
le métier qui veut ça», le métier de capitaliste. On plaint le sinistré
huit jours; et puis on le méprise.

--Ah, qu'il parle bien, dit la jeune femme, en contemplant Vitalis avec
un air de moquerie et de tendresse. Bien sûr, si M. Lescaa ressemblait à
son filleul; s'il était moins poli, mais plus aimable, s'il....., et
si... oui, toutes, nous en serions folles. Et on ne l'appellerait plus
l'Onagre... Au fait, pourquoi l'a-t-on surnommé comme ça?

--C'est parce qu'il rue par devant, ma cousine. Et viendra-t-il
quelqu'un de plus à dîner?

--Pas que je sache. A moins, ajouta-t-elle, en marquant un peu ses mots:
à moins qu'Alexandre ne ramène les dames de Charite... pour tes beaux
yeux.

Vitalis était sur le pas de la porte:

--Elles sont donc de retour, demanda-t-il d'un air innocent, quoiqu'il
les eût rencontrées déjà.

--Ah, tu le sais bien, agneau du bon Dieu, lui jeta la jeune femme en
retournant la tête.

Elle s'était levée à son tour pour gagner sa chambre. C'était l'heure
de ses oraisons. Mais en était-il une, et la plus ardente, qui valût la
ferveur de son jeune amant? Une dernière fois, elle cria sourdement vers
lui: «Écoute!» Et ce fut un autre baiser, ardent et furtif, un baiser
qui lui semblait qu'elle volait à Dieu.

--Je t'aime, dit-elle encore.

Vitalis s'en fut prendre son béret dans l'Étude, et sourire, par la
porte de la cuisine, aux deux servantes, qui, en retour, lui firent des
grimaces. Un vaste corridor, stuqué en façon de marbre, où l'on avait
peint les îles Mascareignes, reliait le jardin à la cour. C'est aux
jours de l'Aigle victorieuse que la maison avait été bâtie, de style
consulaire, par un aïeul de Vitalis, et aussi de Mme Beaudésyme, à
qui M. Cyprien Paschal, son père, l'avait donnée en dot. Elle était
flanquée, sur les deux façades, de galeries ouvertes, assez insolites si
loin des Indes, où on les nomme: varangues. Et ainsi faisait encore la
famille, en souvenir de l'oncle Jeanny, opulent créole échappé jadis
des affranchis, des jacobins, des corsaires. Ce Paschal, dont la
famille, à l'île Bourbon, se nommait: des Balises, avait laissé dans le
pays plus d'une légende, par sa mise de planteur, ses indolents
caprices, et le grand nombre de ses bâtards. Avec ses deux beaux-frères,
il terrorisait Ribamourt. L'un d'eux, le capitaine Paul-Jean de Laborde,
officier de marine et qui l'était resté sous la Terreur, réalisait, sur
ses vieux jours encore, cette figure d'aventurier brutal, dangereux et
chevaleresque, fort éloignée du Louis XVI, et dont ni son métier ni son
temps n'étaient avares. Quant à l'autre, le potestat de Sibas, ancien
chancelier de Monsieur et ruiné par la Terreur, il avait rapporté de
l'émigration pour tous bagages, une idée fixe: il voulait remplacer la
guillotine par une potence à fleurs de lis, pour y suspendre ensemble
nouveaux seigneurs, nouveaux bourgeois, nouvelles gens d'épée, tout ce
qui, en un mot, s'était tiré de roture.

--Mais ils sont trop, avouait-il, quand sa goutte lui donnait du répit.

Entre la varangue et la rue de l'Église, bordée d'un mur bas qui
s'écaillait sous une grille à fers de lance, il y avait une aire fleurie
de géraniums et d'héliotropes, dont Basilida prenait elle-même soin, à
défaut de ses gens que son mari aimait mieux employer au dehors, dût la
vaste demeure qui se délabrait, lui choir sur les épaules. Trois
tilleuls, dont la cour était dérobée au soleil, nouaient la noirceur de
leurs branches dans l'air nourricier. En levant les yeux, Vitalis
découvrit à peine une tache d'azur que l'heure assombrissait déjà. Un
papillon porte-queue s'y tenait immobile, qui soudain tomba vers les
fleurs en se laissant glisser sur le tranchant d'une aile. Presque
aussitôt il reprit son vol loin du parterre, vite, plus vite encore. Et
on le vit se suspendre là-haut, mais si léger que le vide de l'air
semblait suffire à soutenir ses ailes blondes.

Sous le portail, dont l'un et l'autre pied-droit portait un pot à feu,
sculpté d'aigles, et qu'un échiqueté jaune et noir, comme on en voit en
Béarn, ornait d'un reste de peinture, le jeune homme se heurta contre un
campagnard trapu, barbu et chauve, à l'allure élastique.

--Bonjour, Monsieur Vitalis, dit l'homme.

--Eh adieu, Firmin. Si c'est pour le patron, il est sorti.

--Non. Ce n'est que Detzine, la gouïate. Nous sommes un peu cousins,
vous savez, étant de Mesplède, tous deux. Et té, je voulais lui dire
bonjour, en passant: la grande porte était sur mon chemin, plus près que
celle du verger; ma foi, je suis entré comme un Monsieur.

--Et bien vous fîtes, Firmin. Il n'y a pas de porte close aux poètes.
Mais, dites: si vous veniez boire un verre? Detzine ne séchera pas pour
attendre un peu plus. D'ailleurs, elle se porte très bien.

--Et vous m'avez l'air d'un bon ausculteur, dit l'homme, avec un rire
d'enfant qui étonnait, entre sa barbe noire, et les rides de son front
dégarni.

--Quoique j'ai eu mon âge, moi aussi, où j'aurais laissé la belle cuisse
de poularde sur mon assiette, pour en tâter d'une autre sorte. Et encore
aujourd'hui, il me semble que je n'en serais pas au point du régent
d'Hargouët, qui, le soir de ses noces, voulait dormir sur le fauteuil,
pour ne pas gêner sa femme. Ah, s'il voulait seulement me la prêter.

--Mais vous êtes marié, Firmin.

--Au diantre, té, je l'oublie toujours.

--Comme de me raconter votre mariage, et comment vous avez _manayé_ le
beau-père.

--Ah, le vieux franc-maçon! Un jour que vous viendrez à Mesplède, je
vous dirai ça, devant la Marie-Jeanne, et une bouteille de mon vin
bouché. Du Jurançon, que mon oncle le vicaire--dé l'aoüte coustat dou
poun--m'a envoyé.

Il avait fait volte-face pour accompagner Vitalis, tous deux devisant en
béarnais, le langage ordinaire de Firmin. Poète bien connu de tout le
Béarn sous le nom de Firmin de Mesplède, c'est là, étant tailleur, et
assis comme un Boudha sur sa table de chêne, qu'il discourait
éloquemment tout le long du jour. Parfois, c'était un conte du roi
Henry, ou du roi Artus; parfois, des bergers, et quelque chanson
d'amour, d'absence, de mélancolie, dont le meunier ou le colporteur, lès
coudes à la fenêtre, sentait son cœur plus chaud que pour un verre où
rit le soleil dans le vin.

Cependant ils étaient arrivés sur la place Jeanne, lieu irrégulier,
poudreux, bossu, que hérissaient, naguère des barbes de leurs pignons,
quelques maisons à poutres noires, du temps des Centulle et des Albret.
L'une après l'autre, on les avait remplacées par des «immeubles» plats
du toit, dont les façades étaient peintes en manière de pierres de
taille. Ces bâtisses étaient considérées avec dégoût par les Parisiens
en cours de traitement. Et cela scandalisait les Mortiripuaires qui les
soupçonnaient un peu de jalousie.

--Eh! disait Me Beaudésyme, s'ils y trouvent trop d'architecture...
ils ont bien la rue de Rivoli.

Vitalis et le tailleur s'assirent à la terrasse du _Soleil d'Étain_, le
café «bien fréquenté» de Ribamourt. Presque aucun habitué ne s'y
trouvait encore, la plupart en étant aujourd'hui retenus par une
répétition de l'Harmonie Mortiripuaire, société musicale dont les
cuivres, comme les bois, passaient pour honorifiques. Tel personnage des
mines d'étain, de ceux qu'on appelait communément les Eteignoirs, y
tenait le grand bugle. Me Beaudésyme y jouait du hautbois, «mais si
faux, disait Cérizolles, que c'était comme en écriture publique.»

Le piston obéissait à la langue de Lubriquet-Pilou, libertin notoire, et
ancien octroyeur, aujourd'hui trésorier de la Société des Bains
Neurasthénothérapiques. Cela était l'objet de mille équivoques
plaisantes. A peine avait-il préludé que, dans l'auditoire, il se
trouvait toujours quelqu'un qui murmurât: «E' là, lou cot dé léngue,
aquet diable!» Et tous de pouffer, pour la centième fois.

--Tu n'es donc pas avec les trombones du bon Dieu? demanda d'une voix
enrouée à Vitalis un homme, laid, qui buvait du vermouth.

--Vous voyez, répondit le clerc d'assez mauvaise grâce: je fais comme
vous.

--Alors Monsieur le juge de paix n'est plus en harmonie, interrogea
Firmin avec une fausse humilité, qui n'obtint pour réponse qu'un sec: Il
paraît.

Le fait est que M. Pétrarque Lescaa, juge de paix du crû, et longtemps
cymbale à l'Harmonie Mortiripuaire, s'était vu récemment contraint de
résigner ses fonctions. Ce n'est plus entre ses mains, désormais, que
sonnait et frissonnait le cuivre. L'instrument dont la double conque
avait longtemps sonné avec son orgueil, dormait aujourd'hui.

Et même, il ne parvenait pas à le revendre, ce qui lui augmentait son
amertume. Depuis que ces «buveurs d'eau bénite», comme il disait,
l'avaient prié sans détours, les insinuations ayant prouvé en plusieurs
fois ne pas suffire, qu'il allât débiter ailleurs sa politique; et une
irréligion dont l'excès, dans un pays demeuré généralement chrétien,
l'avait rendu insupportable à tous; ses rancunes en s'étrécissant avec
l'âge, le rendaient ennuyeux. Il n'amusait même plus Diodore Lescaa «le
riche», dont Vitalis était le filleul, et l'un et l'autre les cousins.
Aussi Pétrarque n'épargnait-il pas toujours ce parent lui-même, dont sa
haine lui faisait oublier l'héritage.

--Et l'Onagre va bien, s'informa-t-il d'un ton frivole, dont le jeune
homme se sentit agacé.

--Mon parrain est en bonne santé, je vous remercie, répondit-il. Et sûr
de le blesser en retour, il ajouta: nous dînons ensemble ce soir, chez
le patron.

Pétrarque, en effet, sembla plus jaune devenu:

--Tu ne sais pas? Tu vas lui faire lire mon article... pour l'amuser.

--Non, répliqua Vitalis.

--Il y en a donc un nouveau, demanda Firmin, avec un air d'intérêt.

--Voulez-vous voir?

Et, soudain gracieux, il lui tendit le _Cassitéride_. C'est dans cette
feuille en mal de copie que ses diatribes voyaient le jour, dont se
réjouissait en silence M. Lescaa qu'elles fussent signées: le
Claustrophobe, par haine des moines et des ensoutanés.

Firmin prit le journal, et, feignant de se tromper, lut tout haut,
malgré les protestations du juge:

       *       *       *       *       *

_Notions générales de philologie_ (suite).

(1) La locution de slang à quoi nous avons fait allusion dans notre
dernière feuille n'est autre que la métaphore dont on rencontre un
exemple dans cette apostrophe d'un roman connu: «Begone! There's a good
Siam for a licking in the rain» qui se peut traduire: «Allez au diable,
gentilhomme de potence!»

(2) n'étant sans doute pas utile de faire ressortir le double sens du
participe «licking» qui veut à la fois dire «torgnole» et «action de
lécher»; ni la force de cette image digne de Villon «lécher la pluie» à
propos d'un pendu qui tire la langue dans l'hiver ténébreux;

(3) «Siam» équivalant d'ailleurs à l'ancien terme d'argot parisien
«rupin» qui remonte au moins au XVIIe siècle (Cf le lexique de
_Cartouche_ ou le _Vice puni_, poème héroï-comique, 1701) qui présente à
peu près le même sens, aujourd'hui, que: gentleman, homme élégant,

(4) dont les Anglais, en vertu de ce progrès inverse qui ramène leur
langue au monosyllabisme,

(5) ont fait «gent'»,

(6) qui se trouve réappareillé à l'adjectif français: gent, e,

(7) et au substantif des langues d'oc «ïentou»

(8) dont on a formé le proverbe béarnais «Jentous dab ïentous»,

(9) qui fait penser à la loi des XII Tables portée contre les mariages
mixtes: «Patribus cum Plebe connubii nec esto.»

(10) Il serait d'ailleurs impertinent d'établir un rapport rigoureux de
la toponymie asiatique d'une part, au slang «siam» ou au français
populaire «péquin» de l'autre. Il faut se rappeler que celui-ci ne tire
point son origine de la capitale chinoise. Il s'apparenterait, plus
vraisemblablement, au «pecq, pecque: niais, niaise» des langues d'oc.

(11) qui, du reste, se retrouve dans le français ancien.

       *       *       *       *       *

--Ce sont là des vérités qu'il est bon de répandre, conclut Firmin, en
ajoutant aussitôt, d'un air de surprise: Mais ce n'est pas de vous,
Monsieur le Juge de paix. C'est signé: «Dessoucazeaux, auteur du
_Vocabulaire des locutions cérémonielles chez les peuples ibériques_,
petit in-12, chez Ribaut, à Pau.»

--S... Nom de Néant! il y a une heure que je vous le crie. Mon article
est plus haut, voyez: _Une calotte aux calotins_.

--Je me disais aussi... répondit paisiblement Firmin, en reposant le
journal sans en lire davantage. D'ailleurs, la signature ne m'aurait
sans doute rien appris. Car vous ne signez pas d'habitude, Monsieur
Lescaa?

Celui-ci, pour toute réponse, laissa filtrer sur le tailleur-poète, sous
des sourcils en broussaille, un oblique regard de ses yeux de marcassin.
C'est que ce magistrat, aidé de sa femme, qui faisait songer à des os
conservés dans du vinaigre--tous deux passaient leur vieillesse
avaricieuse à s'occuper sans discrétion de leur prochain. Du creux d'une
sordide demeure qu'il ne semblait pas que des enfants l'eussent jamais
égayée de leurs jeux, et dont les volets étaient clos sur le Saleys,
renseignés sur tout par d'invisibles signes, ils se faisaient comme un
devoir d'apprendre aux gens ce qu'ils eussent aimé mieux ne pas savoir;
ou bien qu'ils ne savaient que trop: toutes ces secrètes infortunes que
l'on voudrait se tenir à soi-même cachées. La poste leur y était d'un
puissant secours, quoi qu'on prétendît de leur correspondance qu'ils
laissaient par ladrerie de l'affranchir, et de la signer par prudence.

Aussi bien y a-t-il longtemps, à Ribamourt, que la lettre anonyme a
remplacé les arquebusades. Et néanmoins, tant elle fut, en son temps,
déchirée aux guerres de religion, la place en a gardé les haines, avec
on ne sait quel air farouche: des chemins tortueux, dont les portes, les
créneaux, qui en semblent défendre l'ordure, font voir encore Albret de
gueules plein parti aux pals de Foix; deux ponts enfin et une église
fortifiés, jadis teints de sang par les religionnaires; mais, par-dessus
tout, deux cultes ennemis dont la lutte séculaire se cache mal sous le
masque de la politique. Petite cité si malpropre que l'Ouze semble
recourber ses eaux pour ne les unir pas encore au Saleys pour entrer à
Ribamourt, et se faire lente parmi ces prés onduleux--dont quelques-uns
sont comme la poitrine renversée d'une jeune femme qui dort.



CHAPITRE II

LES MORTIRIPUAIRES


De l'autre côté de la Loire, les hommes passent au café une grande part
de leur temps. C'est là que, sous la rose, on les entend discourir de
soi-même, du Prince, ou, plus secrètement, de leurs plaisirs; et
confesser à pleine voix des mystères que personne autour d'eux n'a souci
d'entendre. «L'apéritif» surtout est propice à faire de l'estaminet un
agora tout bruissant de paroles, qu'on dirait mille mouches ivres
d'absinthe. C'est l'heure où chacun parle, et nul n'écoute. On
délibère.

Vitalis et son compagnon s'y étant rendus de bonne heure, il n'y avait
encore, dans la salle, que deux commis-voyageurs, et M. Pétrarque
Lescaa, sur la «terrasse», qui relisait son article. Il accompagnait
cette délectation morose de sourires et de grimaces. Elle fut tout à
coup troublée par les éclats d'un tintamarre qu'on entendit retentir de
l'autre côté de la rivière, dans le quartier Saint-Éloi.

--Bonjour. Vlà les griots, dit un homme couleur de brique, à figure de
soldat, qui s'assit à leur table.

--Bonjour, mon capitaine, répondit Vitalis. En effet, ce sont eux.

On voyait les musiciens, en bel ordre, gravir le poncelet qui,
par-dessus les eaux graisseuses du Saleys, unit la rue de
l'Empereur-de-Russie (ci-devant des Esclopiers) à la place Jeanne. Ils
marchaient avec noblesse, les plus petits, d'un air héroïque; cependant
que tintinnabulait, comme une mule d'attelage, sous les médailles de
clinquant, la bannière de la Fanfare, toute rouge et qui portait écrit
en exergue du cochon rampant de ses armes--emprise des jambons dont
Ribamourt tire sa gloire--ces mots en latin d'or: _Virtutis Prœmium_.
Mais quelle vaillance, certes, il fallait, pour jouer si exécrablement
une si exécrable musique.

Un paysan, apparemment fait de parchemin et de nœuds, la portait
appuyée sur son ventre, tandis qu'à lentes, longues enjambées, une
espèce de géant roux, tenait sa droite en jouant du hautbois. Le
chalumeau, qui nasillait dans sa bouche, avait l'air d'un sucre d'orge,
et quand il s'arrêtait d'y sucer, on voyait, au fond de sa barbe,
étinceler son sourire, comme une salamandre dans le feu.

--Tiens, le patron était revenu de la pêche, observa Vitalis, en
apercevant ce buisson de flamme.

La gauche était tenue par l'horloger du lieu, poupard chauve,
extrêmement cocu, qui semblait placé là pour contraster au notaire.
Quelques bicyclistes, des gamins, deux portefaix de la gare, ivres en
perfection, qui se tenaient par la taille, achevaient le cortège, qui se
tut en abordant la place Jeanne. Et là, tous, avec des regards dont la
férocité se fixait sur un ennemi qui par son absence trahissait assez le
peu de son cœur, firent retentir la _Mortiripuaire_, hymne: «Fiers
neveux!» en disait le refrain,

    Fiers neveux des Francs Ripuaires,
    Courons, en vrais républicains,
    Défendre, la main dans la main,
    Les privilèges de nos pères.

Vers 53, on y avait introduit une variante, qui fut abandonnée en 72.
Les deux vers médians disaient alors:

    Courons défendre l'Empereur,
    Et, fruits d'une antique valeur,... etc.

De nos jours, un instituteur radical-socialiste avait encore essayé d'un
nouveau texte, mais qui ne plut guère qu'aux sandaliers. Enivrés de
lyrisme, et du Bacchus acide de leurs vignes, on les entendit d'ores en
avant, dans quelqu'un de ces chais étroits, où par le soupirail, un
oblique rayon du couchant réveille les moucherons du vinaigre,--et qui
hurlaient:

    Compagnons mortiripuaires,
    Fils de la solidarité,
    Courons défendre en liberté
    Les privilèges de nos pères.

Ces vers font allusion aux mines d'étain de Ribamourt, dont le produit,
pour une part obscurément fixée depuis le règne de Gaston-Centulle, par
des procès en grand nombre contre l'État, la ville, l'Administration des
mines, appartient, par primogéniture aux descendants de la communauté
des Part-Prenants. Ceux-ci, à force de litiges, de meetings, de comités,
de brochures, avaient fini par se prendre pour un membre important de la
France. Toutes ces confuses controverses, tant de sottises, et ce peuple
riche en prétentions comme en crasse, importunaient Vitalis, encore
qu'il fût Part-Prenant, et perçut, de ce chef, jusques à vingt-cinq
francs dans les bonnes années. Mais il ne concédait point que cette
mainmorte instituât une noblesse.

--Vous allez voir, dit-il au capitaine Laharanne, qu'ils vont encore
nous courir avec leur étain, leurs eaux, leur partage.

Les fontaines issues de la mine, et qui, par ainsi, appartiennent aux
Part-Prenants, sont, depuis trois quarts de siècle qu'un pharmacien
homme d'esprit les a découvertes, en usage contre les maladies
nerveuses. Elles gardent même, à travers les caprices de la mode, une
clientèle assez nombreuse et qui fait toute la fortune de Ribamourt.
Mais les sandaliers du lieu, qui forment la majorité des propriétaires
de la mine, peuple d'ignorants, de paresseux, d'ivrognes, et qui ne
tirent rien, eux, des étrangers que la location des sources, exploitées
au préjudice du minerai, se plaignent, à grand tapage, de perdre à la
combinaison. Il n'est point vrai, d'ailleurs: l'étain, de nos jours, ne
se vendant plus guère, au lieu que la Société des Sources
Neurasthénothérapiques, les paye de vingt à trente francs par tête,
selon l'année.

--Encore si ça me rapportait deux pistoles par an, comme à vous,
répondit le capitaine, qui plaisantait souvent de sa bourse. Il l'avait
aussi légère que la tête, avec un nez busqué, des yeux couleur de
saphir, un jargon rapporté pour la plus grande part de l'armée
d'Afrique. Sa femme, personne sans éclat, excellente et pleine de
mélancolie, l'entourait d'une affection qui avait naturellement l'air
d'être inconsolable.

La Fanfare s'était débandée, après avoir exhalé ses derniers accents
devant les myrtes en pot de la terrasse, étonnante flore nourrie d'une
absinthe mêlée au venin du bitter, et qui ne voulait pas mourir.
Quelques musiciens entouraient le tailleur-poète, en lui bourrant le dos
de leur sympathie. Les: Dioü Bibann! et les: Dioü me daü! se croisaient
dans l'air.

--Ernaütou, ordonna Me Beaudésyme au porte-bannière, qui, d'autre
part, était son piqueux, tu rapporteras l'Oriflamme à la mairie. Et
puis, reviens boire une pinte.

Le taciturne valet, qui ne parlait guère qu'à ses chiens, s'éloigna sans
répondre, ayant, pour marcher plus à l'aise, mis la bannière sur son
épaule, telle une pioche, tandis que le notaire venait s'asseoir entre
Vitalis et M. Laharanne.

--Eh bien, capitaine, quoi de neuf, demanda-t-il de sa voix pleine, qui
sonnait comme le bronze.

--Pas grand'chose. J'ai eu l'honneur de conduire votre femme à Harès--et
la mienne au diable, en revenant de chez les Sainte-Mary qui s'étaient
remisés ailleurs.

--Bon, répondit Me Beaudésyme à travers son grand sourire, quand le
gibier vole de compagnie, c'est qu'il n'y a plus bataille.

--Oui, il paraît que la petite baronne a pardonné encore. Ça durera ce
que ça pourra, mais pour l'empêcher de courir, celui-là, il faudra lui
casser une patte.

A ce moment, un vieux homme, dont les yeux dormants étaient démentis par
sa bouche caustique, survint et détourna le discours. C'était le
philologue Dessoucazeaux, maire de Ribamourt.

--Vous avez su, demanda-t-il d'un air de mystère.

--Su quoi?

--L'Onagre réalise.

Ces paroles, dites en manière d'énigme entre haut et bas, offraient sans
doute un sens précis aux quatre ou cinq personnes qui étaient à portée
de les entendre. Aucune n'en parut heureusement affectée. Aucune, non
plus, n'en marqua de surprise. Firmin de Mesplède toussa; le capitaine
fit une espèce de grimace; et l'on aurait pu voir tomber, comme un
masque qui se dénoue, le beau sourire de Me Beaudésyme.

--Qu'en sait-on, répondit-il enfin. Moi, j'ai de bonnes raisons...

--Tut, tut, fit M. Dessoucazeaux qui examinait sa manche rapée comme si
elle eût été un texte d'autrefois. Moi, j'en ai de mauvaises de Pau. M.
Lescaa y fut, l'autre jour, voir quelqu'un que je sais, lui disant, en
substance, qu'il était las des affaires et plus encore des gens; qu'il
n'avait pas fermé sa banque, voilà dix ans bientôt, pour y travailler à
blanc; qu'il allait faire recouvrer ses créances par un avoué ou quelque
homme d'affaires (nous saurons bientôt qui, oui, bien assez tôt); enfin,
qu'il voulait avoir son argent entre les mains, avant de mourir, et
laisser du solide à ses héritiers.

Le juge de paix grogna; et l'on s'aperçut qu'il s'était rapproché, entre
tant, des causeurs. Mais l'attention était trop bandée ailleurs pour
qu'on songeât, à cause de lui, à se tenir sur la réserve.

--Tiens, c'est vous demanda pourtant l'érudit, quel convent vous amène?

--Ah ouiche, ses héritiers, s'exclamait en réponse M. Pétrarque Lescaa.
Je pense qu'il n'est pas autrement pressé de leur fournir des pépètes.
D'ailleurs, je m'en contrefiche.

--D'autant plus, observa M. Dessoucazeaux, que vous êtes plus âgé que
lui, n'est-ce-pas?

--Eh, qui vous parle de moi?

--Je vois. Ce n'est qu'à propos de Vitalis, ce que vous en disiez.

--Vitalis! riposta le juge avec aigreur. Il y a de plus proches parents
que lui, je suppose.

Plusieurs lignes d'héritiers menaçaient cette fortune à des degrés
inégaux. M. Diodore Lescaa passait pour très riche, et l'était bien plus
encore qu'on ne croyait. Seul neveu de banquiers, d'armateurs, dont plus
de deux siècles avaient accru l'opulence, et Ribamourt, d'où ils
sortaient, toujours craint les puissantes serres qui la tenaient au
ventre,--financier comme eux, mais à sa guise, et de haut, orgueilleux,
nomade, aux dangereux caprices, il avait attendu cinquante ans pour se
poser. Quand la nuit tombe, l'aigle de mer qui ferme ses yeux d'or,
regrette-t-il sa journée, et, de la chasse où planèrent ses ailes,
l'horizon creux? M. Lescaa n'en fit à personne ses confidences. On eût
dit seulement quand il fut vieux, qu'il vouât plus de vigilance à des
biens qu'on ne croyait pas qu'il eût amoindris.

--Plus près ou plus loin, toujours y en a-t-il beaucoup d'autres, reprit
le maire. Je comptais tout à l'heure dix-sept foyers, où se rallume,
chaque matin, la même espérance avec le feu. Vous en faut-il la
nomenclature, monsieur le Juge de Paix? Nous avons les Lartigue-Lescaa,
les Lescaa-dits-Tournemaü, les Lescaa-Berry, de Bayonne, et les
Lescaa-de-Casteviel, et tous les Hardibieilh-Lescaa, et tous les...

--Oui, oui, gronda Pétrarque. Mais je me demande seulement s'il est
aussi «immensément riche» qu'on dit.

--Quant à çà, dit le notaire d'un air sombre, n'en doutez pas.
Dites-vous bien qu'il pourrait avoir, dans sa cave, quatre ou cinq fois
plus d'or, peut-être, que vous n'en voyez en rêve.

--Là, là, dit Firmin au magistrat, que ces paroles avaient mis en danger
de congestion. Qu'est-ce que ça vous fait, puisque vous n'en aurez pas
l'embarras.

Du rouge, M. Lescaa avait passé au bleu. Le sang l'empêchait de
répondre: il tourna le dos, et s'en fut. M. Dessoucazeaux reprit:

--C'est un animal rare, nous enseigne Buffon, que l'Onagre, orgueilleux,
farouche d'humeur avec cela, et de pelure bigarrée. Si vous l'aviez
vu,--il y a longtemps de cela--un jour que le Conseil municipal lui
avait, de pure malice, refusé je ne sais quoi. Il ne disait mot, il
regardait ses mains: vous savez, ces grandes mains, et blanches, où les
veines font un filet bleu. On eût dit qu'il y tenait Ribamourt tout
entière, comme une nichée d'oiseaux qui crient. Mais, à moins de les
étouffer, il ne pouvait faire qu'on se tût, ni qu'on l'aimât.

--Bah, interrompit le notaire, plus gaîment: vous nous la faites au
romanesque, Dessou. Buvons, plutôt. Un export, capitaine?

--Chouïa, chouïa.

On trinqua néanmoins; et le juge de paix, qui était revenu:

--Tiens, dit-il, voilà une particulière qui ne sera pas à la noce, tu
sais, si ton parrain boucle.

Vitalis, à qui s'adressait ce discours, reconnut au même instant, sur la
place, Mme de Charite et sa fille qui descendaient de voiture.
C'était un boguey très haut sur roues, et qui fit découvrir à Sabine
descendante une jambe aussi pure que la courbe d'une harpe. Et le jeune
homme, offensé peut-être que ses yeux ne fussent point les seuls où se
dessinât le charme de ce contour, reporta sur Pétrarque des regards tels
que celui-ci détourna aussitôt deux prunelles en vrille, dont la couleur
différente, s'ourlait ou se voilait de rouge.

--Jolie, remarqua tout à coup une voix aiguë, très jolie. Mais un peu
maigre pour moi.

C'était Lubriquet-Pilou qui entrait en scène, et soit qu'il parlât de
Sabine ou de sa jambe seulement, un rire universel accueillit cette
opinion du Séducteur à titre d'office.

--Et il s'y connaît, le b....., ajouta Me Beaudésyme, qui attribuait,
avec tout Ribamourt, mille nuits d'aventure à ce nabot écrasé sous sa
renommée, dont on n'apercevait d'abord que le ventre, et deux oreilles
en pointe: «les oreilles du satyre», comme lui-même disait à sa seconde
bouteille de piquepoult, au cours d'un de ces beaux après-midi où les
Mortiripuaires, par petits groupes,--l'un d'eux portant au fond d'une
besace, sur l'épaule, de la morue, du fromage de chèvre, un quignon de
pain--gagnent leurs vignes, pour y boire jusqu'au soir, dans l'ombre
vineuse, tandis qu'un rayon du soleil qui tombe jette, à travers le
soupirail du chai, une écharpe de gloire.

--On n'est pas sans en avoir troussé quelques-unes, reprit
Lubriquet-Pilou, en caressant avec complaisance de ses doigts replets
une moustache rare et rase. Mais je tâterais bien aussi celle-là, _si
poudi_.

On ne savait toujours pas s'il parlait de Sabine, ou de sa seule jambe.
L'un ou l'autre offensait mêmement Vitalis, dont Mlle de Charite
avait été la bonne amie, quand il portait culotte encore, elle des
pantalons brodés, dont, à la vieille mode, le bas dépassait les jupes.
Car Mme de Charite, qui était traditionnelle pour ses filles,
habillait leur enfance aux restes démodés de la sienne; et les
déshabillait, au moindre accès d'humeur, pour les fouetter toutes deux,
encore que d'âge inégal, avec un éclat qui remplissait longtemps la
maison.

--Ces dames n'ont donc plus de groom, observa le vieux Dessoucazeaux.

--C'est peut-être son jour d'être jardinier, persifla Pétrarque; ou de
sarcler la pelouse.

--Bon, ça ne doit pas vous gêner beaucoup, répliqua Vitalis assez
brutalement au juge, que, pour cause de malpensers, on n'invitait plus
chez Mme de Charite. Le notaire s'aperçut de son humeur.

--Voulez-vous, si, comme je suppose, Mme de Charite veut aller à la
Banque, l'avertir que M. Lescaa--le vrai--n'est pas revenu d'Orthez?
Vous pouvez le lui dire de ma part.

Le jeune homme remercia son patron d'un sourire, et courut vers les deux
femmes qui, se trouvant seules en effet, étaient en train de donner
leurs ordres à un palefrenier vieil et bossu, mais leste et vigoureux
encore, qui faisait office de lad à la _Vache Couronnée_. Cette
hôtellerie, dont la façade à poutres noires et le pignon en escalier
avaient égayé près de deux siècles la place Jeanne, venait d'être mise à
bas et laidement reconstruite à l'enseigne de l'_hôtel des Princes et du
Commerce_. Ce n'est que sur quelques terrailles d'Oloron que s'y voyait
encore la vache dont Ribamourt a dérobé jadis le blason d'Ossau; non
plus qu'elle ne pendait sur l'enseigne sonore: de gueules sur champ
d'or et clarinée d'azur--avec le cri de la Vallée: «Bibe la
Baque!»--partie d'un cochon au naturel, que les peintres du cru,
ordinairement, accompagnaient d'un bouquet de laurier-sauce, et du
calembour franco-latin: «Sus! Sus!» qui était le cri de Ribamourt.

Vitalis, cependant, s'était déchargé de son message, que Mme de
Charite, parut accueillir avec humeur à la fois et condescendance, tout
en redressant sa taille, son riche corsage, son double menton. Mais
Sabine--ou Guiche, plutôt, comme on l'appelait d'habitude,--fit meilleur
visage à son compagnon d'enfance.

--Qu'est-ce que nous allons faire, demanda sa mère?

La jeune fille tira sur sa jupe turquoise, qui était courte jusqu'à
l'indécence, et que la voiture, en outre, avait fait remonter. Puis elle
haussa les épaules, et répondit:

--Toi, je ne sais pas. Mais moi, j'ai affaire au Jardin Public. Vitalis
sera bien suffisant pour m'accompagner--s'il veut.

Sans deviner pourquoi, depuis un instant, elle le sentait irrité contre
elle et lui fit un sourire. Mais il s'inclina sans répondre; tandis que
Mme de Charite qui le contemplait sans bienveillance, encensait sous
les plumes de son chapeau, comme un cheval de catafalque.

--Je ne doute pas que M. Paschal ne soit un excellent guide. Mais toi,
que vas-tu faire au Jardin public?

--Boutique, expliqua-t-elle: pierres des Pyrénées. Valentine La
Fresnaye. Discrétion perdue avec vicaire Saint Pons de Grève. Célérité
également. Fume-cigarettes aventurine. Amitiés. Lettre suit.

Et sur ces étonnantes paroles, Guiche s'envola.

--Il me semble, fit sa mère plus doucement, que tu pourrais... Mais elle
s'aperçut qu'elle était seule. Que faire à présent de son après-midi? En
soupirant Mme de Charite prit le chemin de l'église, refuge
ordinaire des dames, à la province, qui sont seules. Au tournant, elle
vit Sabine déjà lointaine suivie de Vitalis qui avait l'air de ronger
son frein; puis tous deux s'arrêter:

--Enfin, disait-il, à quoi pensez-vous de parler à votre mère sur ce
ton?

--Je pense à mon enfance, répondit la jeune fille avec une pointe
d'amertume.

--Moi aussi, quand je vois un paquet d'idiots lorgner cette moitié de
robe qui laisse voir vos..... jarretelles. On dirait qu'on l'a fait
faire déjà trop courte l'autre année, pour vous donner le fouet plus
commodément.

Et il ajouta, rageusement:

--Je donnerais deux sous pour que votre maman vous le donne encore.

Guiche rougit un peu, et regarda Vitalis à travers la grille de ses
longs cils, en observant avec un bizarre sourire:

--Ce n'est pas cher.

L'ombre des acacias enveloppait d'un glacis transparent le bistre de son
visage, et faisait virer les bleu-verts de sa courte jupe:

--Ne me criez pas, dit-elle. Et quant à maman, c'est bien son tour.
Déjà, l'année dernière (au fait, y étiez-vous, demanda-t-elle avec un
air de ne pas savoir) j'avais commencé à la démanteler un peu. J'ai des
jupes longues, voyez-vous...

--Non, je ne vois pas, interposa Vitalis toujours irrité.

--...Et le temps n'est plus où je me réfugiais derrière vous, quand
j'avais mis du sel dans le bocal à poissons rouges, ou donné le vieux
Bordeaux au vieux pauvre.

Guiche se tut et regarda l'autre rive de l'Ouze, bordée de maisons, et
dont on entendait en amont gronder sourdement le barrage. La demeure
d'en face, laide, écrasée, et qui laissait couler, le long du mur, ses
hontes dans la rivière, était flanquée en aval d'une tonnelle ruineuse,
dont le treillage laissait mourir un lambeau de vigne. Une vieille
femme les y considérait avec attention, à travers une lorgnette,
cependant qu'auprès d'elle un cochon de belle venue appuyait son groin
sur le parapet.

--Est-ce que ce n'est pas la maison de ces affreux Pétrarque, demanda la
jeune fille?

--Oui, et Mme Lescaa elle-même.

--Cette souillon, avec son petit!

--Voulez-vous bien vous taire. Une personne de si bonne famille... Son
père était un armateur de Bordeaux, qui a fait banqueroute.

--En vérité. Et son compagnon?

--Lui, la fera à la Noël.

--C'est bien eux, n'est-ce pas, reprit Sabine, je veux dire: M. Lescaa
Pétrarque et sa femme, qui écrivent des lettres anonymes?

--C'est bien eux, et nous allons leur en donner matière, je pense, car
la vieille nous apprend par cœur.

--Je ne sais ce qui me retient de vous embrasser devant elle, pour lui
donner un canevas au moins, à la dame de bonne famille.

Le jeune homme recula un peu.

--Je vous fais peur, demanda Guiche, et se mit à rire.

--Non pas vous. Les Pétrarque.

Ce n'était vrai qu'à demi. Il pensait à Basilida, plus jalouse certes de
Sabine que de toutes les servantes de Ribamourt. Mais la jeune fille,
changeant de sujet, indiqua hors de la ville, plus bas que la dame au
cochon, deux girouettes par dessus des charmilles, et le comble d'une
toiture haute, vaste et noire. Plus bas un mur appareillé de pierre et
de brique, un mur triste et beau dont la base empattée était fleurie de
pariétaires, donnait à pic sur le Saleys où l'Ouze venait de se
confondre. En retour d'angle, on apercevait, à travers une grille à
rinceaux, à fleurs-de-lis, une cour pavée à galets de couleur, où des
buis taillés en boule, des pyramidions de myrte traçaient des
arabesques. Près du portail, où le vide d'un écusson détruit soutenait
encore le casque bourgeois de l'écuyer, deux lévriers à long poil se
faisaient pendant, pareils à des chiens de marbre si l'un d'eux, à ce
moment même ne s'était levé en bâillant.

--En effet, dit Sabine: c'est pas très drôle chez notre parrain.

--Non.

--Pourquoi y demeure-t-il?

--C'est la maison de sa grand'mère: vous savez, les Bouchefer-Ducasse.

--Ah oui, les «fameux Bouchefer-Ducasse», comme on dit toujours... quand
parrain est là. Qu'est-ce qu'ils ont fait, donc.

--C'était des Huguenots--avant Louis XIV--qui ont fait la guerre.

Et il ajouta, scandalisé peut-être:

--Vous ne savez donc rien? Nous en descendons, l'un et l'autre. Le plus
célèbre qui était lieutenant de Montgommery, à la prise d'Orthez:
Ducasse Botte-de-Sang, on l'appelait.

--Tout ça, conclut Sabine, c'est de l'histoire. Allons-nous en.

Ils furent au Jardin public. Déjà le soir en allongeait les ombres, dans
l'or d'un couchant qui poudroie.

--Bon! la boutique aux pierreries est fermée, dit-elle, en observant:

--Je le savais du reste.

--Qu'est-ce que c'est donc, demanda son cavalier, cette histoire de
fume-cigarettes.

Sabine pouffa. Presque aussitôt, reprenant son sérieux, elle appuya sur
le jeune homme la pointe de son regard.

--Il ne faut pas me croire Vitalis,--quand je parle aux autres.

Et tandis qu'il restait de nouveau interdit:

--Promenons-nous, dit-elle. Maman ne me plaquera pas à Ribamourt,
j'imagine. Du reste, ce n'est pas si loin. Et sentez-vous comme les
arbres sentent. Au lieu qu'à Paris ils sont inodores, insipides... et
solidifiés par Raoul Pictet, de Genève.

C'est un peintre? questionna Vitalis, qui avait failli n'être pas
bachelier pour cause de sciences physiques.

--Bien sûr, dit Sabine, dont un sourire, en fuyant, couda les lèvres.
Ah, que le soir est beau, chez nous. Regardez, de ce côté-là, à travers
les branches, la rivière qui se cache, et qui reparaît. On dirait les
morceaux d'un miroir. Et puis, très loin, une grande colline rose,
transparente, qui barre la vallée.

--C'est la Pène de Mu.

--Je ne sais pas, répondit-elle, mais il y doit faire heureux. En haut
des montagnes, l'air est si bleu et léger, si... volubile, que les
bergers, quand ils pensent, c'est à travers les roseaux de leur flûte;
et que la peine ne leur pèse jamais au cœur. C'est qu'ils l'ont comme
ce duvet qui vole sur les prairies, l'été.

Mais Vitalis était plus attentif à Guiche qu'à la nature. Les paysages
ne l'avaient jamais émerveillé, et celui-ci, pour le retenir, lui était
trop connu. Au lieu que Guiche l'enfant qu'il avait vu partir trois ans
en çà, voici qu'il la retrouvait femme devenue. Et il restait troublé de
son langage, comme devant l'énigme de sa face, ou les caprices d'une
sensibilité toujours en éveil. Elle le faisait, lui aussi, songer au
duvet des chardons, qui s'envole tour à tour ou se pose, quand le jour
est trop chaud, le ciel trop bleu, et que la brise semble n'être que le
soupir de l'universel amour.

C'était pourtant, chez Sabine de Charite, avec certaines allures de
jadis, la même voix, aussi acide qu'une oseille mâchée, aiguë et fraîche
qu'un jet de glaïeul; de même qu'il pensait retrouver la camarade de ses
vacances d'autrefois, ardente à jouer, à s'apitoyer, à rire sans éclats,
dans la jeune fille maîtresse aujourd'hui de son port: chose nouvelle,
familière pourtant, qu'il tâtait, pour ainsi dire, en s'étonnant de la
reconnaître.

--A propos, reprenait-elle: et mes chiens que j'aime? Y a-t-il longtemps
que vous les avez vus?

--Vos chiens, fit le jeune homme d'un air de doute... Ah, oui.

--Quoi, est-ce que vous les auriez oubliés? Et la ballade que nous en
avons faite.

Elle leva un doigt:

--Voyons. Il y a... Qu'y a-t-il?

--Il y a, chercha Vitalis. Ah oui: il y a «U»

    --...D'abord, il y a «U»
         Sinistre aux gens furtifs.
         Et sa femme «Bottine»
         Que les Anglais s'obstinent
         A appeler «Biauty.»
    --...A appeler «Biauty»
    --...Et «je coûte trois francs.»
         Qui coûta trente sous,
         Et puis «Monotonto»,
         Qui a tant de poil dessous
         Et tant de poil dessus,
         Qu'on s'en f'rait un paletot.
         Ou bien un pardessus.
    --...Ou bien un pardessus.

--C'est bien, dit-elle; mais ne les oubliez plus: c'est toute ma
famille. Avant-hier, j'ai passé l'après-dîner avec eux, dans la prairie.
Maman avait des gens que je ne voulais pas voir. Nous étions seuls, les
cinq, avec de l'espace autour et l'odeur du regain. C'est si bon de se
tenir mal, avec ses dessous au grand air, des chiens qui vous lèchent la
figure et de l'herbe qui vous entre dans les bas. On est ivre. On
voudrait embrasser la terre.

--Comme Brutus, dit niaisement Vitalis.

Elle le regarda avec un peu de surprise, et aussitôt, il regretta sa
phrase, qu'il jugea digne du _Soleil d'Étain_.

On y continuait d'ailleurs à discuter Mlle de Charite; et M.
Lubriquet-Pilou, en lissant de ses doigts les poils clairsemés de sa
moustache, à faire son cours. C'est l'endroit où il brillait beaucoup
plus qu'à la pratique. Mais il était seul à le savoir. Et qui aurait pu
croire qu'un homme appelé Lubriquet ne passait point le crépuscule à
embrasser les bonnes dans les corridors, ou à presser quelque grisette
sous la feuillée? On eût dit que Ribamourt lui avait délégué vraiment
les fonctions de Grand Séducteur, dont ses amis lui donnaient le titre.
Et ne fallait-il pas un coupable au moins qui représentât ses plaisirs,
et l'amour, défendus par la médisance à tous les autres? Lieu commun des
estaminets, propre à l'équivoque des tables de famille; comme aussi, sur
le parvis des églises, aux conversations d'enterrements, M.
Lubriquet-Pilou c'était l'ilote de la cité, mais un ilote ivre d'amour
et que l'on couronnait de roses.

Quant à lui, cette légende qu'il portait à travers la vie, un peu comme
une croix, oh, qu'il l'eût souvent déposée avec joie. Ou bien, il lui
semblait être le Juif Errant, et qu'une voix lui criât sans cesse:
«Marche. Marche.» Tandis que c'était elles, ces créatures qui, au lieu
de lui, marchaient, comme on dit, marchaient. Depuis plus de trente ans,
il lui avait fallu courir après elles, voire au devant, en n'ayant peur
de rien, autant que de les atteindre. Ce n'est pas très dangereux, une
fille, quand on la courtise à deux ou trois ensemble. Un air de
cavalier, alors; des mains au hasard répandues, ou même un secret à
l'oreille, tout cela ne coûte guère. Mais de la suivre seul, le soir,
sous les arbres de la promenade, parce qu'on vous aura dit, comme à un
chien de chasse: «Allons, Pilou!» Quelle chose... surtout, quand, après
vous avoir, d'un air d'innocence, entraîné à l'écart--ah--quand elle se
retourne, avec cet air d'interroger, d'attendre... D'attendre quoi?

Certes, plus d'une de ces beautés, qui, soi-mêmes, se dévouaient au
Minotaure, plus d'une, et déçue, s'était dit que de pareils taureaux,
les boucheries sont pleines. Peut-être même l'avait-elle redit à quelque
camarade. Mais quoi, ces taches s'effaçaient bientôt, sans s'étendre. La
légende reprenait son éclat.

Et qui ne s'y employait? Sa femme même, morte de mélancolie aussitôt sa
fille capable de la remplacer dans le ménage, s'était sacrifiée toute sa
vie, avec un sourire que l'on sentait tout près des larmes, à la gloire
du foyer: «C'est plus fort que lui, disait-elle; et il ne peut pas s'en
passer. Ça lui vient de son père qui était la même chose que lui.»

Car la légende était rétroactive: don Juan refaisait son père à son
image.

--Est-ce que vous n'exagérez pas, lui disait parfois le curé
Cassoubieilh, que les confessions du Séducteur, où il n'osait faire des
vanteries, tenaient au courant du secret de sa vertu. Mme
Lubriquet-Pilou, que de tels propos mécontentaient, hochait la tête en
réponse, étant de ces épouses qui ne veulent pas être consolées. C'est
avec reconnaissance, mais tristement, qu'elle recevait parfois du
bonhomme les miettes, comme elle croyait, d'un repas, dont c'était
presque tous les services.

Veuf aujourd'hui, doré d'un déclin de gloire, M. Lubriquet, fermier
honoraire d'octroi en retraite, trésorier des Bains jouissait d'un
passé dont l'éclat boréal ne nourrissait plus de chaleur, mais
éblouissait encore. Une tendresse très connue, que lui avait vouée
Mlle de Lahourque, du bureau de tabac,--vierge assez bien conservée,
à qui l'on supposait des économies--jetait une dernière auréole autour
de sa face boursouflée, tachée de rouge, où ses yeux tout petits, sans
cils ni paupières, avaient l'air de deux têtes d'épingle en verre bleu.
Et il continuait à trancher en matière de cœur, comme aussi les
nœuds de cette casuistique de la séduction qu'il n'y a pas de
Français, ni des plus retenus, qui ne l'agitent. On eût dit, sur cette
terrasse d'estaminet, qu'il présidât une Cour d'amour.

--Au fond, continuait-il, cette petite... je ne dirais pas non, c'est
clair; quoiqu'il y ait des pêcheurs, s'ils prennent du fretin, qui le
rejettent à l'eau. Mais aussi, c'est qu'elle a un peu l'air d'un
insecte. Et puis, ce teint à l'espagnole.

--Eh, eh, observa Firmin: il y a de plus laids visages. Celui-là, on
dirait qu'on l'a sculpté dans une olive. J'aime les olives, moi.

--Hors-d'œuvre, dit M. Dessoucazeaux. Et tu as beau dire, celle-ci
n'a pas assez de sang aux joues. Cela force à penser au reste.

On se mit à rire; mais Lubriquet reprit d'un air rêveur.

--Ah, si vous aviez connu la mère. Et quel balcon. Aujourd'hui encore,
je l'aimerais mieux. Une femme de son âge, c'est confortable; elle sait
ce qu'elle fait.

--Bon, bon, fit quelqu'un. On sait aussi que vous n'en tenez plus pour
les primeurs.

L'allusion à la buraliste le chatouilla doucement:

--Ce n'est pas cela, protesta-t-il, en se caressant de nouveau la
moustache avec l'index, tandis que la rotondité de son œil se
baignait d'un rêve. Non, ce n'est pas cela. Mais ces petites filles,
qu'est-ce que vous voulez; c'est trop jeune vraiment, c'est bébête, ça
n'a goût de rien.

--Goût de rien! s'écria Me Beaudésyme. Ah ça, Pilou, vous n'avez donc
jamais mordu dans un citron?

M. Lubriquet se prit à sourire, comme d'avoir compris. Et le notaire,
avec ses luisantes dents, avec ses lèvres où la langue sans cesse avait
l'air de lécher un piment, et tout ce poil en feu autour du visage, avec
sa lavallière d'écarlate: il avait l'air d'un loup rouge, d'un bon loup
qui rit au fond du bois.



CHAPITRE III

LES DÉVOTIONS DE BASILIDA


Telle que dans sa bordure une image en relief, Mme Beaudésyme, toute
droite sous les panonceaux, hésita un instant devant la rue aveuglante
et terne comme une piste de craie sous le soleil. Et de sa belle main
refermant la porte, elle prit le chemin de l'église.

Les dérèglements d'une piété qui ne s'accordait plus aux lois de sa
religion la ramenaient sans cesse auprès des autels. Mais c'était pour
ne trouver pas dans l'ombre des voûtes plus de repos qu'aux ardeurs de
la volupté.

Soumise à des entraînements contraires, elle ne les pouvait concilier
que par le mensonge, et le doyen de Sainte-Marthe, son confesseur, était
le dernier à qui elle s'en pût confier, quand même, pour la conduire à
travers tant d'écueils, il eût été autre chose que le pasteur de petite
ville dont on imaginera sans peine l'âme, le visage, le ventre épanouis,
toute l'ambition bornée aux limites de sa cure.

Ce bonhomme pour qui la mystique n'était que pieux venin, et l'ascétisme
des livres «surnaturels», périlleuse acrobatie, ce confesseur mal
accoutumé aux fautes complexes n'en aurait pas cru sans effort Mme
Beaudésyme à l'entendre avouer que depuis deux ans c'est en état
d'adultère qu'elle approchait la Sainte Table. Non pas que la crainte du
scandale la contraignit à ce sacrilège autant peut-être que la faim des
sacrements; et peut-être que c'eût été dans son cœur une autre espèce
de sacrilège que renoncer sa passion, ne serait-ce que des lèvres. Plus
encore que son amant, elle aimait son amour, et s'y voulait rouler,
comme une abeille dans la semence d'une fleur, jusqu'à l'ivresse.

Mais quand même elle ne gardait de la religion que les dehors du culte,
ou bien des sacrements, comme l'avouait son repentir, affreusement
corrompus, c'était quelque chose encore pour cette catholique
passionnée, qu'avait catéchisée, enfant, une grand'mère espagnole. Tout
au moins y satisfaisait-elle des habitudes d'agenouillement, l'amour de
s'humilier et ce mysticisme de la chair dont l'orgue, l'encens, les
échos d'une pierre odorante, et toute cette liturgie chargée de nos
propres souvenirs, entretiennent si bien la sorte d'extase animale qui
tient lieu de prière ou de méditation.

Quand Basilida--la tête un peu basse et peut-être lourde de
pensées,--eut gravi le haut perron de Sainte-Marthe aux marches
étincelantes de soleil, la nef était si fraîche, si parfumée de cire et
d'encens froids, qu'elle pensa défaillir en tombant à genoux. Un
prie-Dieu lui était réservé du côté d'Évangile, devant l'autel du
Sacré-Cœur dont la statue, donnée jadis par sa grand'mère, rappelait
les fureurs et le sang d'une Espagne qui n'est plus. Tout de suite, elle
s'abîma dans de cruelles délices. Les feux de l'enfer, de l'amour, le
paradis s'y mêlaient comme ces flammes qui dansent sous les paupières
d'un homme ébloui. Le Christ, flamboyant sur l'autel, ne lui
présentait-il point un cœur pareil au sien, dévoré de toutes les
amours que rien n'étanche? Elle mit sa tête dans ses mains pour ne plus
le voir, pour le voir mieux, peut-être, ou pour le confondre avec
d'autres images.

...Basilida s'était ressaisie; et c'est de Dieu seul maintenant que se
remplissait sa prière: «Seigneur Jésus, disait-elle, Fontaine de pardon
que ne profane aucune souillure, ni n'épuise nulle soif, Vous qui
laissâtes Magdeleine répandre, sur Vos pieds, ses parfums avec sa
chevelure; Vous près de qui s'abrita l'amoureuse contre la pierre des
jaloux;--penchez Votre visage sur cette autre pécheresse qui Vous
supplie, hélas, moins d'absoudre que de protéger une faute qu'elle ne
peut haïr. Que feriez-Vous, Seigneur, d'un repentir, dont le mensonge
offenserait Vos autels? Et ne m'avez-Vous pas vue lutter contre mon
amour comme Jacob avec l'ange, comme lui retomber vaincue, les os
desséchés par la soif? Hélas, savais-je, abandonnée enfin, vers quelles
flammes il m'entraînait, et quand il m'eut liée, défaillante proie, si
son vol m'emportait au cœur rouge de l'Enfer ou blanc du Paradis. Et
comment reconnaître puisque le vent de ses ailes me fermait les yeux, si
c'était un mauvais ange?

«Seigneur Jésus, l'amour peut-il jamais être du démon? Et, s'il est
criminel, n'est-ce point assez, pour s'expier soi-même, que ses propres
feux le consument, et qu'il se nourrisse de sa propre chair? Assez, pour
payer sa rançon, de n'être jamais sûre, fût-ce un instant, de posséder
en vérité ce que l'on aime plus que son salut? Que de fois, dans le
silence de la nuit, quand le sommeil de l'homme que je trompe semble la
raillerie de mes propres pensées, quand je m'ensanglante le cœur à y
enfoncer mes doutes plus aigus que mes ongles; quand mon amour est comme
de la haine, que de fois j'ai crié, comme aujourd'hui vers Vous: «Mon
Dieu, pourquoi m'avoir donné mon bien-aimé, si ce n'est à moi seule? Ne
savez-Vous pas qu'il n'est rien de lui qui ne m'appartienne, ses jambes
serpentines, ses mains ou cette bouche pleine de baisers, fraîche et
creuse comme une fleur? Et si, non plus que dans son corps, Vous ne
voulez, sur son âme de fille, que je sois la seule à régner, mon Dieu,
faites qu'il meure, mais qu'il ne me trahisse pas!»

Un instant, elle se sentit, de ce souhait, épouvantée soi-même, et
tomber dans une espèce d'accablement: «Seigneur, suppliait-elle, si Vous
ne m'avez plongée dans la fournaise que pour qu'elle me purifiât,
l'épreuve n'a-t-elle pas assez duré? Mais quoi, n'est-ce pas pour Vous
seul que fut créée votre servante, et pourquoi l'avoir marquée d'une
autre emprise que de Vous? Ah, si ce n'était que pour soûler son ardeur
jalouse, et que je ne puisse cesser d'aimer qu'en cessant d'être, ah,
mille fois plutôt, Seigneur, que la douleur l'épure et qu'elle lave ses
taches aux larmes du repentir. Que mon âme soit hors du siècle et hors
de la chair, chaste comme la rosée, blanche comme les flocons. Faites,
Seigneur, qu'à travers l'amant elle remonte jusqu'à l'Amour. Et que je
sois pénétrée enfin, sans qu'elles me dévorent, de ces flammes qui sont
de cette pourpre qui est Votre cœur. Puissé-je respirer l'odeur en
Vous pareille à ce parfum des roses que le matin éveille et suspend
autour du rosier?»

Basilida, un peu apaisée, releva la tête. Ses yeux errèrent vers le
Grand Autel, et, sur le chœur, dont le côté d'Épitre était seul
éclairé, elle vit que l'iris d'un vitrail ancien, et trempé de soleil,
faisait chatoyer ces paroles:

    LATENS DEITAS

Si ce n'était point assez de cet obscur oracle pour pacifier la jeune
femme, elle n'en fut pas moins favorablement émue. Quelques secondes au
moins il lui apparut que l'amour et Dieu étaient identiques, elle-même
pardonnée sinon absoute. Mais qu'eût pensé de ces rébus le curé
Cassoubieilh? Son confrère de Saint-Éloi-des-Mines ne passait guère pour
plus pénétratif, encore qu'il eût ses petites entrées à l'Évêché, et
déjà, dans les milieux ecclésiastiques une réputation de finesse et de
politique qu'il devait, un jour, pousser plus loin. Et leurs deux
vicaires étaient surtout appréciés comme chasseurs, l'un d'eux par
surcroît dans les jeux de quille dont M. l'évêque de Lescar tolérait à
son jeune clergé la fréquentation. D'ailleurs ils se montraient tous au
confessionnal, hors M. Cassoubieilh, de la même rigueur pharisaïque. Une
fois de plus, elle songea au Révérend Père Nicolle. Depuis que la
Société de Jésus restait apparemment dissoute, sous les coups d'un
gouvernement imbécile, et lui-même souffrant d'une nervosité qui
ressortissait aux eaux de la localité, il avait été, jusqu'à nouvel
ordre, envoyé par ses supérieurs à Ribamourt, d'où son père, naguère
professeur en Sorbonne, tirait son origine.

Sa réputation de directeur l'y avait précédé; et la jalousie, par
conséquent, des autres prêtres. Aussi, pour si peu de génie qu'ils
eussent, en avaient-ils montré assez pour lier partie de lui rendre
leurs paroisses irrespirables. Et pour la première fois de leur vie,
sans doute, M. le Doyen, M. Puyoo, desservant de Saint-Éloi-des-Mines,
leurs vicaires, se trouvèrent-ils d'accord contre l'intrus.

Si l'on s'étonnait de cette conjuration, au milieu même d'une tempête
qui, à tout prendre, les menaçait eux aussi, et jusque dans leurs
racines, qu'on se rappelle seulement combien, depuis le XVIIe siècle,
cette lutte des séculiers contre les Ordres, comporte d'ardeur et de
venin, sous le couvert de la douceur évangélique. Le Père Nicolle, qui
s'attendait au pis, ne fut point déçu. Entre autres amertumes qu'il lui
fallut digérer, l'une des plus répugnantes fut qu'ils se mirent, tout de
suite après les politesses des premiers jours, à peloter avec lui, à
propos de confessionnal, qu'ils lui prêtaient, tour à tour, ou lui
reprenaient au premier prétexte, dans l'une ou l'autre des deux
paroisses.

La direction des âmes, dont le clergé paroissial s'est trop souvent
montré moins capable que jaloux, est un des champs de bataille où il a
été le plus souvent défait, nul ne l'ignore, par les réguliers. Aussi le
Père Nicolle, à peine paru, il n'en avait pas fallu davantage pour qu'il
enlevât tout un troupeau de consciences troublées, ou seulement
capricieuses, peut-être zélées, à des guides peu soucieux qu'on les
supplantât. Mais le complot, peut-être tacite, des Cassoubieilh et des
Puyoo, qui aurait pu lui rendre les fidèles matériellement étrangers, en
quelque sorte, se trouva déjoué à sa naissance même, par la franchise du
Jésuite: vertu qui se rencontre plus souvent dans la Compagnie que ne
l'y cherche cette famille de sots dont Voltaire s'indignerait sans doute
d'être le parrain, et que ce fût un châtiment qui passait beaucoup ses
fautes.

Lassé de cette petite guerre, le Père Nicolle, ayant un après-midi
rencontré les deux curés ensemble, leur posa la question sans détours.
M. Puyoo, par son silence, se retrancha derrière son doyen, qui, ne
voyant pas jour à décemment refuser son église, argua d'abord du petit
nombre de confessionnaux, dont il n'y avait que deux. L'autre tourna
cette objection, en proposant aussitôt d'en faire faire un à ses frais;
en même temps que, par une habileté qui ménageait la susceptibilité de
M. Cassoubieilh comme aussi sa propre fatigue et laissant l'attrait du
rare à son ministère, il s'engageait à ne confesser qu'un jour par
semaine, en dehors des Fêtes. Le curé, qui pensait avoir gagné
l'avantage, accepta les offres du Jésuite; assez satisfait au fond de ne
pas pousser le différend, et d'abandonner M. Puyoo, comme il pensait, à
la rancune du Jésuite. Aussi se quittèrent-ils, tous les deux, assez
satisfaits l'un de l'autre.

Or si le renom du Père Nicolle, comme confesseur, ne diminua point à
Ribamourt pour être mis à l'épreuve, celui des jésuites, pour leur
indulgence, subit, par contre, une forte atteinte. Le Père Nicolle ne se
montrait rien moins qu'indulgent, au dire de ses ouailles; et c'était
assez pour que Mme Beaudésyme ne lui allât point confier ses doutes,
sa jalouse passion, ni ses fautes. Sans y penser en face, elle savait
trop combien sa conscience en prenait à son aise, et que sa dévotion
n'était, pour une part, rien que grimace. D'autre part, fût-ce dans ses
accès de repentir les plus douloureux, elle se souciait peu que l'on
cautérisât sa conscience, au lieu de la lui parfumer seulement: femme en
un mot, et amoureuse, qui voulait bien du pardon, mais qu'on lui laissât
le péché.

Basilida s'était levée, et, après une demi-génuflexion devant l'autel,
avait gagné le dehors, lorsque, devant le portail, elle se rencontra
avec M. Cassoubieilh, qui, venant de la ville, avait plus court à passer
de ce côté, à travers l'église, pour gagner son presbytère où
communiquait la sacristie. Il s'était arrêté tout en haut du perron, à
l'ombre du porche roman connu pour son chrisme singulier, et soufflait
un peu, étant obèse et délicat, avant de s'exposer à la fraîcheur de la
nef. Son jonc sous le bras, dont la pomme était un fragment de bronze,
ramassé aux mauvais jours dans les décombres de Saint-Denis, il essuyait
d'un mouchoir à carreaux jaune et noir, en préparant sa tabatière, son
visage moite et rond.

--Ah! dit-il avec un heureux sourire, en saluant Mme Beaudésyme,
voici la fleur de mes paroissiennes. Que ne sont-elles toutes comme
vous.

--Eh, Monsieur le curé, répondit la jeune femme d'une voix un peu âpre,
inattendue, qui sait, au jour du jugement, ce qu'on vous dirait d'elles.

--Ta, ta, ta, j'en courrais bien le risque. Quoique, ma chère enfant, et
sans reproche, je vous ai connue plus assidue au tribunal de la
pénitence, et conséquemment à la Sainte Table...

Il ajouta, avec un peu de mépris:

--...que l'on recommande aujourd'hui dans des conditions telles...

M. Cassoubieilh s'interrompit. On voyait que le levain du jansénisme,
qui parfois germe au cœur de nos curés vieillissants n'était pas
mieux amorti encore dans le sien que le péché gallican.

--On n'ose pas toujours, dit Basilida qui regretta aussitôt ce
demi-aveu de ses inquiétudes, et devint rose. Le curé lui-même parut
pressentir un instant les secrets abîmes de cette âme qu'il croyait
connaître, et fixa sur sa pénitente un regard plus attentif qu'à
l'ordinaire. Mais ce ne fut qu'un éclair. La jeune femme s'était déjà
couverte d'un sourire innocent, et l'optimiste confesseur remis à voir
les choses, comme il disait «sous l'angle de la bonté de Dieu».

--Si c'est moi qui vous fais peur, reprit-il avec jovialité, il faut
changer, voilà tout. M. Lassus, mon vicaire, est plein de sens et de
douceur. Et vous avez encore le Révérend Père Nicolle. C'est un grand
homme, M. Nicolle.

Mme Beaudésyme savait le fond qu'il fallait faire de cette louange.
Aussi assura-t-elle M. Cassoubieilh, en le quittant, qu'ayant toujours
mis sa confiance au clergé de sa paroisse, elle se passerait de chercher
des grands hommes ailleurs.

Rien que cette flatterie était la preuve, à son sens, d'une vertu
suffisante pour que se dissipât, aussitôt qu'il fut dans l'église, le
souffle de soupçon qui avait, un instant, ridé sa bienveillance. Et la
pensée ne lui vint pas que peut-être la conscience de la notaresse était
pareille à ces eaux de cristal qui dorment sur un lit de vase.

En s'éloignant de Sainte-Marthe, la jeune femme se dirigea vers le
bureau de tabac que tenait, près du Jardin Public, Mlle de Lahourque,
à l'enseigne de l'Agneau Pascal. Elle s'y fournissait de cigares à cinq
sous pour son mari, des conchas qu'il y jugeait meilleurs, et qui
étaient parmi ses luxes un de ceux qui scandalisaient Ribamourt. Au sein
de l'adultère, Mme Beaudésyme ne se laissait pas d'avoir pour lui les
soins d'une ménagère attentive. Elle dépensait beaucoup de son temps à
ordonner le confort d'un homme qu'elle n'aimait pas, ni peut-être
n'estimait pas davantage.

La boutique étroite et longue, où Mlle Victorine de Lahourque
vendait, outre du tabac, de menus objets de ménage et de piété, des
joujoux, diverses sucreries, des souvenirs de Ribamourt en étain,--était
aussi un bureau de conversation; elle-même une personne maigre, pieuse,
aristocratique. Le singulier c'est que, fille de petits aubergistes, la
seule erreur d'un secrétaire de mairie lui avait valu cette particule
dont, toute jeune déjà, elle devint si vaine, et préoccupée, que toute
sa vie en fut, en quelque manière orientée, et qu'on l'avait vue,
honnête et d'assez jolie figure, refuser plusieurs prétendants fort
sortables à sa condition. La première fois, enfant encore et dont les
robes n'étaient pas bien longues, comme elle avait parlé de mésalliance,
son père, après s'être fait expliquer ce que c'était, lui apprit ce que
c'est qu'une fille noble qu'on corrige. La mémoire lui en resta si
cuisante, qu'elle en oublia le mot sous le manteau de la cheminée. Mais
son étrange manie, qui pour tout cela ne fut pas exorcisée, lui fit
désormais découvrir assez de prétextes pour écarter la roture ou la
bourgeoisie même des prétendants, sans en passer par les callosités des
mains du vieux Lahourque. Son illusion, du reste, avec le temps, n'avait
fait que grandir et s'enraciner. Elle était seule, ce jour-là au
magasin, ou, comme elle aimait mieux qu'on dît: au bureau. Sa commise,
fillette négligée aux cheveux en broussaille, avait congé de
l'après-midi; et la chaleur, encore assez de rigueur en dépit des ombres
déjà longues, pour tenir les clients chez soi. Assise derrière le
comptoir, où s'échiquetaient les papiers Job et les boîtes d'allumettes
suédoises, où il y a écrit: joie--elle faisait chatoyer dans sa tête
argentée, aux traits délicats, les belles couleurs de ses rêves
familiers.

--Bonjour, Mademoiselle de Lahourque, dit Basilida, j'ai bien l'honneur
de vous saluer.

Et elle referma avec soin la porte, qui, depuis trois lustres
peut-être, «forçait» sur les carreaux.

--Bonjour, Madame la notaresse, répondit Victorine. Et, comme elle
faisait depuis quinze ans plusieurs fois par jour, elle observa:

--Comme c'est ennuyeux, cette porte.

A quoi Basilida, selon le rite enseigné par six ans de mariage,
répondait:

--Il faudrait y mettre un peu d'huile.

Elle aimait à causer avec la vieille fille, et ne manquait pas, pour la
flatter, à lui donner du «de» aussi souvent qu'il se pouvait décemment.
Beaucoup de personnes, de ces méchantes gens qui affectent l'irrespect
pour une distinction dont ils sont jaloux, allaient jusqu'à rire de sa
noblesse. Et, comme s'ils l'eussent opérée de sa particule, ils allaient
jusqu'à la rejeter dans le Tiers, voire dans la tourbe et la roture du
quatrième Ordre--si c'en est un que le prolétariat, ou les petits neveux
des serfs de mainmorte,--en lui parlant avec persistance de sa famille,
de son frère Victor en particulier, ancien aubergiste qui, ayant fini
par boire son fond, et par se faire sandalier, traînait à travers
Ribamourt la plus bourgeonnante figure d'ivrogne et de cocu qu'on puisse
imaginer. Sa femme, une assez jolie cascarote de Saint-Jean-de-Luz, qui
faisait bouillir la marmite, et lui payait son cabaret, faisait partie,
avec ses galants, quand il s'était couché trop saoûl, de l'aller
fouailler à torchons mouillés.

Et l'on chagrinait aussi Mlle de Lahourque en lui demandant: à quand
le retour du Roi, du ton dont on aurait dit: à quand la noce? Car elle
pensait bien, comme il est naturel aux personnes de naissance. Toutes
ses idées d'ailleurs avaient emprunté depuis longtemps à l'ancien régime
le tour le plus romanesque et les jugements d'autrefois.

Pour découvrir le premier germe peut-être de ses rêveuses illusions, il
aurait fallu remonter jusqu'à ce jour de son enfance où une vieille
fille, telle qu'on la pouvait voir elle-même aujourd'hui, éprise de
mystères, nourrie au pathos le plus frénétique des Ratcliffe ou des
Ducray-Duménil, le cerveau plein d'enfants volés, de travestis, de
complots, lui avait chuchoté: «Et si vous étiez la fille de quelque
grand, qui, sur le chemin de l'exil, vous aurait confiée aux fidèles
Lahourque. Et s'il venait vous réclamer tout à coup.»

Victorine, rougissante, s'était mollement récriée. Mais comme on voit la
graine d'un arbuste, par hasard germée dans une potiche, la faire
éclater en même temps qu'elle la retient de ses racines chevelues, toute
une floraison, engendrée par cette parole, emplissait de rêves le
cerveau de la buraliste. Elle avait fini par croire que cette erreur
d'état civil dissimulait de grandes choses, dont sa naissance n'était
pas la moindre. Comment douter que la puissante famille à qui elle
appartenait ne vînt un jour la revendiquer pour lui rendre l'éminence de
son rang. Et, toute seule dans la boutique, sous le plafond bas, il lui
semblait, dans la gloire de l'avenir, être assise auprès des trônes.

Déjà, jeune encore, et faite pour plaire, si quelque inconnu la
regardait avec un peu d'attention, elle ne voyait pas là un symptôme de
cet amour qu'il est si doux aux femmes d'imaginer qu'elles inspirent.
Elle se disait, avec un battement de son pauvre cœur rempli de
mirages:

--C'est un émissaire de la Famille.

Peu à peu sa jeunesse, l'éclat de ses cheveux, de son visage, s'étaient
fanés. Mais les magnifiques cristaux de l'illusion continuaient à
s'appareiller autour de son premier rêve. Aujourd'hui encore, c'est Iris
tout entière qui, pour elle, s'y jouait chatoyante, quand Mme
Beaudésyme vint l'arracher à ses mirages.

--Oui, répondit-elle à l'observation de Basilida. Mais on est si occupé
qu'on oublie. Et que puis-je faire, Madame, pour vous être agréable.

--Je voudrais de ces londrès, vous savez--une douzaine--que fume
toujours Alexandre, et venant d'ici. Il prétend ne les trouver bons que
chez Mlle de Lahourque.

La vieille fille soupira. Ayant avancé une chaise à la notaresse, elle
revint derrière son comptoir, et se haussa, en disant, la tête à demi
tournée:

--Si le malheur des temps veut qu'on ne fasse qu'un humble métier, Dieu
n'exige pas moins--ce sont les propres termes du Père--qu'on
l'accomplisse de la manière la plus agréable à Ses yeux.

Et Mlle de Lahourque, en prononçant ces paroles, laissa choir toute
une pile de boîtes. La plupart s'ouvrirent. Des cigares l'un à
l'autre--non moins qu'à la Havane--étrangers, se mêlaient dans la sciure
de bois. Il y en avait avec des bagues.

Tandis que Basilida, prise de fou rire, se mouchait opportunément, la
buraliste se baissa et disparut à son tour dans l'étroit passage, d'où
sa voix, soudain lointaine, donna le vol à des paroles étouffées:

--...font exprès... lui répète sans cesse... une paire de calottes.

--J'ai rencontré tout à l'heure, interrompit Mme Beaudésyme, et qui
revenait, je pense, de son bureau, M. Lubriquet-Pilou.

La vieille fille réapparut soudain, et, en quelque sorte, à la façon de
ces diables dont on ouvre brusquement le couvercle. Un peu de rouge qui
lui était monté aux joues, peut-être pour s'être tenue courbée, lui
donnait un reflet de jeunesse:

--M. Lubriquet? dit-elle. C'est qu'il est trésorier des Eaux,
maintenant,--oui, de la Société Neuras... théno... thérapique. Ça ne
m'étonne pas que vous l'ayez rencontré. Il est partout.

Et elle ajouta, avec cette expression de la pudeur alarmée à la fois et
ravie:

--On ne se doute pas quel coureur c'est.

Dès que Basilida était arrivée, par des moyens qui variaient peu, à se
faire dire cette phrase qui ne variait pas, elle levait les yeux au ciel
en s'exclamant:

--Est-il possible! Un homme qui a l'air si comme il faut.

--Oh! reprenait Mlle de Lahourque, ce n'est pas de ces débauchés...
peuple, sans choix. Et il n'en est que plus coupable, car, partout,
c'est à lui la primeur. Aussi, ce qu'on en est jaloux. La jeunesse le
déteste.

--Non? faisait Mme Beaudésyme.

--Et savez-vous, ajouta-t-elle plus bas, ce qu'on dit d'une jeune fille
qui a mal tourné: «Qu'a battut lou briquët, et n'y hazé pas rët.»

Personne n'ignorait à Ribamourt la passion que nourrissait pour le
trésorier Mlle de Lahourque. Quoiqu'elle-même fût la cendre où
couvaient ces feux, elle n'aurait pu se rappeler le jour qui les avait
vus naître. C'est comme s'ils fussent venus au jour avec elle, et sa
tendresse au point qu'elle ne sentait pas tout ce qui les éloignait sur
les degrés sociaux, ni l'essentiel qui manquait à Lubriquet pour ne lui
être pas inégal: la particule, en un mot. Et si quelqu'un feignait en
sa présence de le rabaisser là-dessus:

--Il y a des gens, disait-elle, qui naissent nobles.

Mais elle n'expliquait, de cet adage, ni la portée, ni le mystère.

--Tout de même, Mademoiselle de Lahourque, reprit Basilida, c'est chez
vous qu'il se sert, n'est-ce pas? Prenez garde.

La pudeur mit à nouveau son incarnat sur les joues de Victorine.

--Oh! Madame, il est si distingué. Avec moi, jamais un mot plus haut que
l'autre.

Le fait est que M. Lubriquet-Pilou, informé depuis plusieurs années de
cette conquête, était obligé, pour soutenir son caractère, de venir
chaque jour acheter son tabac à l'_Agneau Pascal_. Comme il n'en fumait
guère que pour trois ou quatre sous par jour, la buraliste le lui
préparait d'avance en petits paquets de couleur, et sans pailles. Ah!
que ne les pouvait-elle orner de fleurs, de ces cloches et ces calices
des champs dont l'allégorie veut dire espoir, amour qui n'ose,
battements du cœur.

--N'importe, dit Mme Beaudésyme. Je me sauve. Un homme comme ça...
doit avoir mille choses à vous dire.

--Oh! il vient plus tard, beaucoup plus tard, et presque jamais quand je
suis seule.

--Il n'ose pas, voyez-vous.

--Lui, ne pas oser, se récria la vieille fille, du même ton que si on
lui avait dit: «Le soleil est noir.»

Mais Basilida avait raison. Le Séducteur éprouvait autant d'émoi que sa
victime, dès qu'ils étaient réduits au tête à tête. Ces jours-là, M.
Lubriquet ne s'attardait pas au comptoir où tous deux, sans presque mot
dire et les yeux baissés, se tenaient chacun de son côté, jusqu'à ce que
la commise revenant de courses, ou quelque acheteur qui croyait en
entrant soudain leur faire une malice les tirât d'embarras.

--A demain donc, Mademoiselle Victorine, disait le trésorier comme pour
clore une longue causerie, je vous dirai ce que c'est. La buraliste
maudissait l'importun, en se disant: «Il allait parler. Qu'allait-il
dire? Et demain serons-nous seuls?» Lui s'en allait le nez au vent, et
tel un vainqueur, en sifflotant la romance que tout Ribamourt lui
connaissait:

    Songe que, d'un regard, la colombe peureuse
    Fait coucher à ses pieds le lion du désert (bis).

qui résonnait, en décroissant, discrètement et tendrement comme un aveu,
dans le cœur de Victorine.

Cependant la conversation des deux femmes avait dévié; et c'est M.
Lescaa qui était sur le tapis. Qui dira pourquoi la buraliste avait fini
par le mêler à ses songes, non pas sans qu'il les eût devinés? A cause,
peut-être, qu'à plusieurs fois il l'avait conseillée dans ses affaires,
aidée plus souvent encore, en souvenir de la mère Lahourque, jadis
cuisinière chez ses parents, et qui avait été la nourrice de son unique
sœur, morte au sortir de l'enfance, et dont la peine lui avait duré
toute sa vie.

Mais Victorine était sûre qu'il connût le secret de sa propre naissance,
non moins que le nombre des perles ou des feuilles d'ache qui timbraient
le pucelage de son blason en forme de losange. Aussi, ce qu'elle en
avait reçu, ce n'était point, pensait-elle, qu'il eût obéi à sa
générosité (et comment croire qu'il y en eût chez cet homme de glace?)
mais aux ordres de ceux dont elle était issue.

--En voilà un, dit-elle, s'il voulait parler...

Basilida hocha la tête. Il y avait bien des jours qu'elle était un peu
la confidente de Victorine.

--Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je le trouve tout changé
depuis quelque temps. Dieu! s'il emportait ses secrets dans la tombe.

--Est-ce que vous l'avez vu dernièrement?

--Mais oui: toujours pour ce pauvre Lahourque.

--Votre frère vous a fait encore des ennuis?

La buraliste acquiesça par un soupir.

--Hélas, les gens mal nés, dit-elle. Que voulez-vous espérer d'eux?

Cette parole mélancoliquement sincère provoqua un instant de silence.
Puis la notaresse reprit:

--Il vient pourtant assez d'étrangers, et il reste assez d'argent pour
que tout le monde en gagne, quand on veut travailler. Et voilà qu'on en
annonce d'autres, de partout. Tenez. Vous rappelez-vous cet ami de mon
cousin Vitalis, qui a une automobile?

--Ah oui, un grand, maigre, avec le nez comme un paon et si difficile
pour ses cigares? Il m'a même fait venir deux boîtes de havanes, à
vingt-deux sous. Des Uppmann, ça s'appelle.

--Il arrive ces jours-ci, pour prendre les eaux, à cause de ses nerfs.

--Ce doit être quelque fils de gros marchand. Mais je n'ai jamais su son
nom.

--Cérizolles, il s'appelle; c'est le frère du duc.

--Ah oui: le duc, dit Mlle de Lahourque, en dégustant ce substantif,
comme si ce fût une prune à l'eau-de-vie.

--La naissance, observa-t-elle, ça se reconnaît toujours.

Elle jeta obliquement un regard au miroir rond qui pendait près d'elle,
et ajouta:

--Tout de même, si ce n'était pour ça, et aussi pour M. Vitalis, je le
prierais de porter ses commandes ailleurs.

--Ah! mon Dieu. Qu'est-ce qu'il a donc fait?

--Imaginez qu'un jour--j'avais le dos tourné, mais avec le reflet de la
vitrine--est-ce qu'il n'avait pas... (elle baissa la voix)... oui, ma
chère Madame, à la petite. Ce que je lui ai administré deux gifles,
aussi...

--A M. de Cérizolles, demanda Mme Beaudésyme?

--Non, à Jeannine! Est-ce qu'elle n'avait pas le toupet de rire? Je
l'aurais fouettée, si nous avions été seules.

--Je vous trouve un peu sévère. Jeannine n'a plus...

La porte grinça (Cette porte! s'exclama Mlle de Lahourque); et M.
Lubriquet-Pilou parut, qui s'était assuré sans doute que la buraliste
n'était point seule. Mais son répit fut court. Soit discrétion ou
malice, Mme Beaudésyme paya ses cigares et prit congé. Derrière elle
la boutique retomba dans le silence: le Séducteur, sans doute, fascinait
sa proie par un mutisme omineux.

Basilida se disait que les passions vraiment n'ont pas d'âge. Et
peut-être enviait-elle l'innocence de la vieille fille au prix de ces
joies qu'elle ne goûtait qu'en frémissant, et de ces terreurs: le ciel,
le monde, son mari. Mais quoi? Si c'était cela même qui en fût l'épice,
songeait Mme Beaudésyme, et l'exaltation! Si cet amour n'était si
ravissant que pour être périlleux et dérobé. Et si ce masque de règle
et de sagesse, dont elle cachait son déportement, que soudain il se
détachât au jour, ne la verrait-on point, telle qu'une Ménade,
précipitée au travers d'un peuple qui s'écrie? La poussière du grand
chemin qu'ont soulevée ses flottantes jupes est déjà loin derrière elle,
loin comme le passé; tandis qu'au hasard des champs ou des vignes, ivre
de courir, de grappes, d'espace, ivre du ciel qu'ébranle la foudre
prochaine, elle se hâte vers l'horizon cuivreux.

Un bruit de roues fit retourner Basilida sur le seuil de sa maison.
C'était Mme de Charite et Sabine, en charrette anglaise. Les deux
dames, dont la sympathie était médiocre, échangèrent une espèce de
sourire. Guiche, qui aimait Mme Beaudésyme, la salua d'un «Bonjour,
Madame!», qui sonna joyeusement dans la rue.

--Pourquoi cries-tu comme cela, demanda sa mère avec humeur.

--C'est pour qu'on m'entende. J'aime beaucoup Mme Beaudésyme, et pas
du tout qu'on m'attrape.

Mme de Charite mesurait chaque jour depuis le retour de Sabine,
l'autorité qui peu à peu lui échappait, n'ayant jamais employé que la
contrainte, et qu'elle sentait bien qu'il ne lui fallait plus compter de
mettre en usage. Aussi ne répondit-elle que par un claquement de langue
qui pouvait s'adresser à sa fille comme à sa jument, et par un coup de
fouet que Savoy fut seule à recevoir. Elle en marqua de l'indignation,
pointa, s'enleva, et fut du même train jusqu'à la Place Jeanne où, ayant
pris son tournant un peu de court, elle accrocha une brouette de linge
que poussait une femme. Guiche qui n'avait peur jamais de rien, et dont
le visage semblait aspirer la vitesse et l'aspect aussitôt évanouis des
choses, vit dans un même moment la blanchisseuse debout et sur le dos,
ses bas rouges qui battent l'air, et le linge, avec la brouette, sur
elle épars. Enfin un choc la jeta soi-même, ainsi que sa mère, contre
le tablier de la voiture; Savoy, engagée entre deux chevaux dételés,
dont l'un se cabrait, en secouant--comme d'un fruit fait l'orage--le
palefrenier bossu suspendu à sa ganache; un cocher, à quelques pas, jeté
par terre, avec son chapeau à rubans qui roule, tandis que des gens
confusément sortent de la _Vache Couronnée_.

Tout cela fit plus de bruit que de mal. Mme de Charite, s'étant, avec
condescendance, occupée qu'on réconfortât les victimes, et de donner
rendez-vous chez elle à la blanchisseuse, s'éloigna en laissant derrière
elle un rassemblement mi-laudatif, mi-gouailleur, dont un
commis-voyageur, connu pour ses accidents de voiture, avait condensé
l'opinion de tous en ces quelques mots:

--On devrait défendre aux femmes de conduire.

Guiche et sa mère s'étaient cependant engagées sur le pont:

--Écoute, dit celle-ci, je te laisse à tes courses. Puis tu viendras me
rejoindre chez M. Lescaa. Et sois gentille avec lui, ajouta-t-elle avec
un peu d'aigreur.

--Je suis toujours gentille avec Parrain, dit la fillette, paisiblement.

--Aujourd'hui en particulier. Il est à même de nous rendre un grand
service.

--Ce ne sera pas le premier.

--Tais-toi, et tâche de ne pas nous arriver toute fripée et fagottée,
avec tes cheveux sur les oreilles.

--Je tâcherai. Toi-même, maman, tu feras bien de tirer un peu sur ton
corsage par derrière, ou de ne te présenter que de face. Je t'ai déjà
dit qu'il te faisait une poche au-dessous de l'épaule gauche: on y
mettrait un œuf de canard. Et à tout à l'heure, alors.

La mère et la fille se séparèrent avec la plus gracieuse inclinaison de
tête. Une heure après, quand Guiche fut introduite dans le petit salon
où Mme de Charite s'entretenait avec l'Onagre, la conversation
s'interrompit sur ces paroles de sa mère, qu'elle n'entendit pas:

--Oui, les hommes, je ne sais pourquoi, la trouvent assez aguichante.

Et avec un éclat de rire peut-être un peu forcé, elle ajouta, en
baissant la voix, ces paroles dont la logique demeurait obscure:

--Quel dommage que ce soit votre... filleule.



CHAPITRE IV

L'APRÈS-MIDI DANS UN PARC


Jean-Prudence Michon-de-Cérizolles arriva vers la fin d'août à
Ribamourt. Sur les trois heures du matin, tout étant clos, les lampes
même du baccara éteintes, on entendit le roulement sans cahots d'une
automobile, et puis, devant l'hôtel _Gastou Fébus_, un arrêt, des
trépidations, des appels de trompe. Personne ne paraissant, le seul
clair de lune vit sortir de voiture un jeune homme maigre qui ôta ses
lunettes, poussa quelques jurements et, muni d'une canne pareille à un
bélier que son chauffeux lui avait tendu avec effort, fut en asséner
quelques coups dans la porte de l'hôtel, dont il dédaigna la sonnette.
De nouveau rien ne se montra, sinon quelques clients aux fenêtres. L'un
d'eux ayant marqué très haut son dégoût de ne pouvoir dormir, une voix
perçante, mordante, demanda:

--Vous voudriez peut-être qu'on aille vous bercer?

L'inconnu, interpellé à ce moment dans sa chambre par une autre voix,
mais indistincte, se tut. Le chauffeux éclata de rire. Cérizolles
recommença son tapage.

Cependant, abîmé dans ce néant où un veilleur, sans doute, est seul à
choir, celui de l'hôtel _Gastou Fébus_, sentait qu'il se passait à
l'extérieur quelque chose de déplorable, qui, tôt ou tard, le
réveillerait. Et peu à peu il émergea des ténèbres en s'écriant:

--Qui ey aquioü, Dioü bibann!

A ce même moment parut M. Caüpana, le patron, homme bigle, minime, un
peu tortu, que sa femme et une récente faillite, la sienne,
conservaient dans l'aigre. Il alla ouvrir en personne, tandis qu'il
observait d'une voix de tête:

--Je ne sais pas qui c'est; mais vous pourriez faire plus doucement.

--Monsieur Caüpana, répondit le jeune homme, si vous savez réveiller les
gens avec un éventail, vous m'enseignerez.

--Eh, c'est M. de Cérizolles, fit l'hôtelier radouci de reconnaître un
client d'importance. Votre valet de chambre est bien venu retenir votre
appartement, mais on ne vous attendait plus de ce soir.

--C'est la faute de mon mécanicien.

--On est si mal servi aujourd'hui, déplora l'hôtelier. Et toi, imbécile,
dit-il au veilleur, est-ce que tu ne pouvais pas ouvrir à Monsieur le
Comte. Allons, éclaire!

La lumière électrique ne voulut pas être. L'appartement de Cérizolles
donnait au nord,--ou au midi. Son valet de chambre couchait en ville
avec les clefs. Il n'y avait rien à boire. Toutes choses qui lui
permirent de s'irriter sur l'escalier, davantage le long du couloir, et
fortement dans sa chambre. Caüpana mâchait sa bile avec servilité. Il
pensait à sa femme, une Levantine qui le trompait depuis longtemps avec
des valets en foule,--et combien de plaisir il aurait eu à la battre, si
elle n'avait pas été plus forte que lui.

Et, à la longue, les clients de l'hôtel purent se rendormir.

Le lendemain, on vint prévenir Cérizolles à sa toilette que Vitalis
désirait le voir. Aussitôt introduit, les deux jeunes gens se serrèrent
la main, en se demandant à la fois:

--Quoi de neuf...

A la fois ils s'aperçurent, une fois de plus, que les choses les plus
rares ce sont les neuves.

Cependant Cérizolles, ayant mis à son complet couleur-de-la-bête le
sceau d'un plastron prune-et-or, fut prêt à sortir: ce qu'il fit en
longues enjambées, en traînant contre sa jambe, plus qu'il ne le
portait, un de ces bâtons de fer, dit cannes d'entraînement, qui sont
d'un poids extrême.

Vitalis, qui avait pris les devants, le regardait venir qui marchait
anguleusement et avec souplesse, comme certains fauves que l'on voit
toujours prêts de se détendre. Mais une tête hardiment modelée; et de
ces yeux couleur d'une source qui coule sur les herbages; un nez en
éperon; le sarcasme de sa bouche: Vitalis savait qu'à la moindre
contrariété, ce visage impérieux se tendait comme la main de l'aigle.
Peut-être ressemblait-il alors à ce foudre, jadis pour César, jailli des
Pyrénées: le maréchal-ferrant Prudence Michon, duc de Cérizolles, prince
de Brokenfurstberg, maréchal de France.

Ils s'arrêtèrent sur la porte de Vitalis. La rue, bordée d'acacias-boule
d'un côté, de l'autre longeait le Jardin Public. A l'abri d'un pont de
chemin de fer qui l'enjambait, des bourriquots au repos agitaient leurs
sonnailles pour chasser les mouches. Tout seul dans l'accablante
lumière, on voyait un gamin courir. Sa chaussure trop lourde le faisait
billarder, tandis que son ombre tressautait devant lui sur la poudre du
chemin.

--Que ferons-nous, demanda Cérizolles. Vos paperasses, pendant que je
déjeunerai: il n'est que deux heures. Et c'est peut-être un peu tard
pour que vous soyez mon hôte.

--Assurément; mais j'irai vous rejoindre tout à l'heure. Et puisque
votre auto est à réparer, nous pourrons prendre une voiture jusqu'à
Sainte-Mary. Vous n'y êtes jamais allé? L'eau est exquise.

--Mmm... fit son compagnon. L'eau?... je sors de mon bain.

--Je vous assure qu'avec un peu de Pernod avec.

--Ah, ainsi... Ce n'est pas que j'en sois fou. Mais il faut profiter de
son reste: tant qu'elle n'est pas défendue.

Ils se retrouvèrent quelque deux heures plus tard, à l'ombre des
platanes, devant une bâtisse où le platras se jouait à travers le
sarrazinesque, et le Louis XV et le gothique. C'était le Casino de
Ribamourt, et Cérizolles, à qui ce monstre était familier, ne paraissait
pas en souffrir. Peut-être n'avait-il pas d'opinions sur l'architecture,
quoiqu'il en eût sur beaucoup de choses. Il les défendait brillamment, à
la manière de ces généraux qui, ayant jeté de grandes forces dans une
bicoque, se maintiennent surtout par des sorties.

Le long de la terrasse où les jeunes gens étaient assis, une balustrade
de ciment multipliait les entrelacs d'un céleri dont Munich vend la
graine, ou peut-être d'une treille. Les grappes en étaient figurées par
des lampions de couleur, imagination pleine de fraîcheur, affirmaient
les habitants qui en tiraient vanité. Il y en avait plusieurs là, qui
buvaient: c'était leur coutume.

--A propos, dit Vitalis, vous recevrez, aujourd'hui ou demain, un carton
de Mme de Charite. Elle donne une espèce de partie de jardin, en
l'honneur, je pense, de sa fille cadette, qui est de retour.

--Est-ce celle qui était couleur de prairie? Ou si elle a changé comme
l'herbe.

Le clerc eut un instant de réflexion:

--Le fait est qu'elle tient un peu de l'olive, mais non pas sans
agrément. Si vous l'aviez vue, à cette époque, avec les cheveux dans le
dos, et de ces bas blancs à jour, faits de dentelle en papier, qu'on lui
voyait monter sous...

Vitalis s'arrêta brusquement et devint rouge. Mais Cérizolles eut l'air
de ne pas s'en apercevoir.

--Elle m'avait plutôt, dit-il, laissé le souvenir d'une de ces fillettes
devenues insupportables depuis qu'on ne les claque plus assez... Et
votre patronne, ô Fortunio! viendra-t-elle?

--Je pense, répondit le clerc, tout près de rougir encore.

C'est qu'il n'avait jamais fait confidence à son ami jusqu'où il
poussait l'imitation de ce héros de basoche, dont le cœur, pareil au
sien, avait jadis fleuri parmi la rose-mousse et les fraisiers, dans
l'ombre d'un jardin de notaire dont les murailles laissent de haut
pendre un jasmin.

--A-t-elle toujours l'air d'une belle armoire en cœur de noyer,
pleine de linge et des plus solides parfums.

--Mon Dieu, je ne vois pas...

--Je ne suis pas bien assuré de ma comparaison, et qu'il n'y règne pas
une âme, derrière les panneaux, plus passionnée que celle des lavandes.
Elle a une façon de se mordre les lèvres et de se taire pour répondre.
On peut mettre aussi du girofle, dans une armoire.

--Évidemment.

Cérizolles regarda son compagnon.

--Ah! ça, dit-il, est-ce que vous auriez des cors, et que je vous marche
dessus? Vous en parliez autrefois d'une autre abondance.

Vitalis tourna court:

--Ne pensez-vous pas, demanda-t-il, qu'il est l'heure de partir.

Leur victoria attendait devant la grille du jardin, où les deux jeunes
gens la rejoignirent. A Hargouët, Vitalis s'arrêta chez sa tante; mais
on répartit presque aussitôt, pour descendre à l'auberge Sallenave, dans
le village suivant, qui était Carresse. La tonnelle, au fond du potager,
y surplombait la plaine du Gave, dont une longue allée de platanes
coupait en deux les maïs mûrissants et les prés. A travers des massifs
de trembles, de vergnes, des peupliers en file, entre les taches d'une
verdure inégale, on voyait mirailler la rivière au pied des hauteurs et
des rocs de Ribes.

Tandis que Cérizolles, avec la sagesse d'un vieillard ou d'un officier
en retraite, battait son absinthe d'une eau dont la fraîcheur, encore,
se ressentait assez des abîmes du sol pour voiler le cristal.

--Eh bien, viendrez-vous à Castabala, lui demanda son compagnon?

--A Castabala?

--Oui, c'est le manoir de Mme de Charite. Elle est d'origine
italienne, et l'a nommé ainsi en souvenir... en souvenir de je ne sais
pas quoi: Castel Castabala.

--Chaste Balai?

--Chut, ne le répétez pas.

--Et qui trouve-t-on dans cette cassine?

--Sa fille aînée d'abord, avec son gendre: Wolfgang Etchepalao.

--Ce gros, rose, qui a l'air en petit salé. On l'appelle le Prince du
Pétrole, je ne me rappelle pas pourquoi.

--Voici, expliqua Vitalis. Son père était à Bakou, chez des seigneurs
turcomans, ou circassiens, à qui il était très dévoué; dévoué au point
de passer les viandes à table--ou de faire les lits. Il défit si bien
celui de l'institutrice allemande, étant, paraît-il, assez beau gars,
qu'elle en conçut des espérances.

--C'était le Prince!

--On ne peut rien vous cacher. Mais l'homme dévoué, qui, fâcheusement,
était déjà marié dans son Pays Basque, se sauva dans le Caucase, ou par
là. Les riches seigneurs, qui ne pouvaient se passer de lui,
l'envoyèrent supplier de revenir--par une sotnia de Cosaques. Lesquels
le lièrent sur un cheval...

--Comme Mazeppa.

--Comme Mazeppa, et ramenèrent le tout à coups de sangle. Là-dessus,
mariage chez le pope; et, entre tant, la première épouse étant morte,
Wolfgang naquit légitime, ou à peu près. Toujours est-il qu'il ne peut
renier Fraülein pour sa mère: c'est d'elle que vint la première galette
et le premier pétrole; d'elle, ou plutôt de ses maîtres, tant elle avait
su leur inspirer d'affection. Aujourd'hui, elle vit à Cambo; et le
Prince, comme vous savez sans doute, s'est lancé dans les automobiles.

--Si je le sais! C'est lui qui avait prêté la sienne pour ces infâmes
Corridas, où elle remplaçait les picadors. C'est vrai que lui ne la
montait pas; car en fait de bravoure...

--Lui non plus. Mais mauvais, en revanche, avare, vaniteux...

--N'en jetez plus.

--Sa belle-mère l'adore à ce qu'il semble. Sa femme... un peu moins.

--Et qu'y a-t-il plus--comme vous dites ici--continua Cérizolles.

--Peuh. Les gens du cru, M. Lescaa, les Laharanne; les Aronsky, qui
viennent d'arriver. Vous connaissez?

--Les Harum-Scarum? Un peu. Aimables loufoques. Et lui, cartonne-t-il,
ici?

--Oui, depuis l'autre jour, qu'il y a un bout de partie. Et il s'enfile.

--Votre patron aussi, dit Cérizolles à brûle-pourpoint. Car il joue, et
gros.

--Bah, une fois en passant.

--Et ce n'est pas la première fois que vous entendez dire qu'il y
laissera sa peau,--et celle de ses clients.

--Allons donc! c'est l'homme le plus sûr...

Mais ce sujet lui paraissait pénible. Il rompit les chiens.

--M. Lescaa, dit-il, l'avez-vous jamais vu jouer.

--Comme tout le monde dans nos douces Pyrénées. Chez nous, ce n'est pas
l'amour qu'il faut dire, mais le baccara, tyran des hommes et des dieux.
Votre cousin, c'est bien ce vieux homme, vaguement banquier: beaucoup de
branche, des cheveux blancs, et des yeux rares, pleins de mépris et de
feu.

Vitalis fit signe qu'oui.

--Oui je l'ai vu--et ressenti. Ah! quelles banques! Il aurait gagné les
lustres s'il avait pris la peine de les décrocher. Et votre Beaudésyme
ne joue jamais devant M. Lescaa, lui. Mais ni l'un ni l'autre, je pense,
à Ribamourt.

--Rarement, quoique l'occasion ne leur manque pas, cette année. Imaginez
qu'il nous a crevé dessus tout un nuage de croupiers, de philosophes,
d'aigrefins. Tous les portiers du paradis, quoi! et prêts à vous montrer
le chemin de s'en aller avec les anges.

--Je brûle de les voir. Si on rentrerait.

Le soleil était déjà bas; la plaine d'Hargouët obliquement illuminée et
comme florissante d'une moisson de lumière.

--Hontou, est-ce que vous avez bu, demanda Vitalis au cocher.

--O, o, Moussu: segü.

--En route alors: au Casino.

Et l'on partit, dans la poussière qui semblait d'or rose, et dans le
bruit des grelots.

--Vous verrez encore, chez Mme de Charite, un jésuite: le père
Nicolle.

--Je l'ai rencontré chez mes cousins Château-Gaillard, dont il a dirigé
un de leurs fils. Et c'est un prêtre charmant.

--Vous aimez donc les jésuites, demanda Vitalis, qui était jeune.

--Un peu plus que Jansénius, répondit l'autre, en adoucissant un
sourire sarcastique.

Cérizolles fut à Castabala le lendemain. N'arrivant où que ce fût jamais
qu'en retard, il y avait trouvé une compagnie assez nombreuse, partagée
déjà entre le tennis et le croquet dont au loin s'entendaient les cris.

Les alentours de Castabala figuraient, dans l'idée d'Herminie de
Charite, un jardin à l'italienne. Il y avait des rocailles, quatre ou
cinq ifs dans des terrines vertes. Plus loin, Diane moussue continuait
de régner sur une cressonnière. A gauche, du même côté que la réunion,
deux rangs de cyprès alternaient leur noirceur pointue jusques au seuil
d'une rotonde en ciment, copiée à Trianon sur le temple de l'Amour. Mais
lui, le dieu funeste et désirable y était remplacé par une de ces
négresses qu'on fabrique par milliers, à Venise, pour les mauvais lieux.
Celle-ci élevait vers le ciel, que plus rien n'irrite, deux lampes dont
l'une, le globe en était cassé. Et Guiche l'avait dénommée Mme
Othello. Tout autour s'arrondissait une table de marbre artificiel.
C'est là qu'on servait le thé et que se tenait aujourd'hui Vitalis entre
Mme Beaudésyme et Sabine.

--Tiens, dit celle-ci, voilà M. de Cérizolles. Comme il est long. On l'a
privé de pain, je pense, depuis longtemps.

Il se dirigeait vers le tennis, après avoir, en contrehaut des jardins,
longé le Castel, espèce de fabrique à la façon d'Hubert Robert, ornée de
niches et de colonnes. La terrasse, qu'il traversait en diagonale,
faisait voir des urnes, des sphinx, des balustres, mais où Mme de
Charite avait mêlé des vases d'un bleu faux, prépanamites de style, dont
l'émail s'écaillait. Ils lui rappelaient sa jeunesse, disait-elle avec
une ingénuité que Sabine jugeait hors de propos.

Mais il y avait de belles ombres, du gazon, des fleurs de France:
glaïeuls, iris, pivoines, giroflées. Les giroflées étaient d'un or
sombre, les pivoines pareilles à des flaques de sang; et les glaïeuls
s'élançaient comme un désir du printemps.

Plus loin c'était une prairie, telle qu'un grand bouclier vert, et qu'on
eût dit descendante vers l'Ouze, que la gonflât une fécondité secrète.
Les quatre chiens de Sabine y bâillaient au soleil, attendant peut-être
qu'elle y vînt rouler avec eux l'impudence de son corps fantasque.
Parfois, quand tout la tenait assurée qu'elle n'était que cinq, Guiche
faisait «le poteau», figure de gymnastique où l'on se tient sur les
mains en dardant des jambes; cependant que ses jupes, retombées en saule
pleureur, découvraient, entre les bas et le pantalon, le double hiatus
d'une chair mate au derme bistré.

--Jambes divines! avait dit M. Dessoucazeaux, à qui le hasard les avait
trahies, jambes de Diane à sa première communion; jambes dont la
perfection cruelle inspire aux cœurs bien nés plus de religion encore
que de désir.

Enfin, à droite de la maison croissait un bosquet de cèdres, que Mme
de Charite avait dénommé: la Pineraie, et dont les strates joignaient
l'Orangerie à la pelouse du tennis. Celle-ci, fraîchement tondue,
arrosée, brillait d'un vert d'oxyde, que des asphodèles, au hasard
plantées par Guiche, tachaient de sang; et des gens qu'on y voyait
courir en avant et en arrière, avaient l'air de figurer un quadrille, où
parmi d'autres images mouvantes, était Wolfgang Etchepalao en pantalon
et souliers blancs, et dont la chemise à raies groseille, ornée d'une
cravate d'azur, faisait naître dans les cœurs, une espèce
d'épouvante.

Il reçut Cézirolles avec autant de cordialité que de bruit. Les _r_ lui
roulaient dans la salive comme les olives sous la meule. Et, laissant
là, sans plus d'excuses, les autres joueurs sur un avantage de leur
part:

--Je vais, dit-il, vous conduire à la mamân.

Mme de Charite était au croquet, où son maillet languissant, effroi
des partenaires, exilait sa boule aux cantons les plus imprévus. Elle
accueillit le nouveau venu avec la même faveur qu'avait fait son gendre,
quoique plus discrète, et le présenta à sa fille aînée, personne de
beaucoup d'agrément, et qui se querellait avec le capitaine Laharanne,
touchant le cercle du milieu qui avait sonné, ou qui n'avait pas. Elle
s'interrompit pour tourner vers le jeune homme des yeux bleus un peu à
fleur de tête, et la cerise de sa bouche.

--Et si vous voulez, dit Herminie, épuiser toute la famille, vous en
trouverez le reste sous le kiosque et le bouton. Mme Beaudésyme y est
avec elle, et M. Vitalis Paschal aussi, je pense. N'est-ce pas votre
ami?

--En effet, répondit Cérizolles, et s'éloigna du croquet qui lui faisait
horreur.

--Vous n'avez fait que passer, Monsieur, l'année dernière, lui dit
Basilida. Est-ce que votre ami Vitalis sera plus heureux, cette fois?

--Je l'espère pour moi-même, répondit-il. Et je suis venu pour soigner
mes nerfs détestables, parmi d'heureuses gens qui n'ont que faire de
leurs eaux.

--Pensez-vous donc, Monsieur, que nous vivions une éternelle bergerade?

--C'est justement ainsi que j'imagine Ribamourt. Rien ne s'y passe, je
le jure, que pareil à un roman blanc, entre gens qui s'aiment toujours.
Et, de tous ces cœurs bien réglés, que rien ne gonfle, on n'en
trouverait aucun, en l'ouvrant, qui nourrisse un rêve,--un remords,
peut-être...

Il la contemplait cependant, comme s'il attendait quelque chose. C'était
un amateur de visages, Jean de Cérizolles, et qui croyait bien connaître
celui-ci. Enfin il vit pointer, à son désir, les dents de la jeune femme
sur sa lèvre qui s'empourpra. Mais il découvrit aussi dans ses yeux--ces
beaux yeux bombés qui reflétaient, comme à Junon, l'extérieur des
choses--un regard singulier. Ce fut comme si elle regardait, à travers
lui, quelque chose derrière lui, flottante; mais si expressément, qu'il
se retourna.

Et Basilida, après quelques secondes mesurables, répondit, de cette voix
qui était pareille à un écho profond:

--...Un fantôme.

Dans le silence qui suivit, ce fut soudain sensible que Guiche et
Vitalis s'entretenaient à part, de leur côté. De nouveau Cérizolles, qui
avait ses opinions sur les gens, guetta les dents blanches sur la lèvre
rouge. Et de nouveau elles apparurent.

Guiche, les jambes croisées, le menton sur ses deux paumes, disputait
avec son compagnon.

--Ah, si vous vous mettez avec maman! Du reste, ça ne vous profitera
pas: elle ne peut pas vous souffrir.

--Merci.

--Qu'y a-t-il, sauterelle, demanda Mme Beaudésyme?

La jeune fille se tourna tout d'une pièce, comme sur un tabouret de
piano. Son col de guipure laissait voir un peu de chair couleur de
pistache, et deviner, à travers le linge, tout un jeune ivoire, aux
pénombres bistrées.

Sa robe était d'un écossais émeraude, épinard et bleu, comme ses bas,
dont laissait beaucoup voir cette attitude qui lui relevait les genoux.
Ayant souri à Basilida, elle regarda avec une ingénuité peut-être
équivoque, et jusqu'à le gêner, Cérizolles dont les regards ne pouvaient
tout à fait démentir qu'il voyait des bas à carreaux, mais fort avant.
Peut-être, les aimait-il.

--C'est qu'il prend des airs, expliqua-t-elle, en désignant Vitalis avec
son menton pointu, de trouver que je parle mal parce que je lui demande
s'il y a beaucoup de cocottes, ces jours-ci, à Ribamourt.

Mme Beaudésyme fit les gros yeux, et personne ne répondit. Sabine
haussa un peu les épaules, et reportant sur l'étranger des prunelles si
claires, si profondes, si variables, qu'elles faisaient songer à ces
fontaines dans le roc, où l'on voit, au fond d'un abîme, des moires
bouillonner:

--Dites-le moi, M. de Cérizolles, fit-elle.

--Mon Dieu, Mademoiselle, je ne sais pas. Mais peut-être qu'avec du
papier...

--Je vous parle des vraies, qui ont des chapeaux, et qui marchent sur la
pointe. Ah, que ça m'amuserait de voir comment vous vous tenez ensemble,
quand vous êtes seuls.

--Peuh... fit-il, d'un air de doute.

--Très peu, même, ajouta Vitalis, qui haussa les épaules en déclarant
qu'il avait un mot à dire au Père.

--Et moi aussi, dit Mme Beaudésyme: à propos d'un livre.

--C'est donc votre directeur, demanda Guiche.

--Oh, un directeur, répondit Basilida, c'est bien ambitieux. En
province, nous nous contentons de confesseurs.

Tous deux s'éloignèrent, laissant Guiche seule avec Cérizolles qui n'en
sembla point enchanté, car au contraire des hommes, en général, il ne
faisait point profession de pâmer devant ces bêtes et singulières: les
petites filles.

--C'est si amusant de se confesser, continua celle-ci inopinément, de
_leur_ dire des choses...

Cérizolles, surpris du timbre, et, si l'on peut dire, de la physionomie
de sa voix, contempla ce visage si mobile que les moments, les aspects,
en étaient insaisissables.

--Je ne vous absoudrais pas sans pénitence, dit-il, peut-être sans
discipline. C'est d'ailleurs la principale force des armées.

Un éclair de rancune passa dans les yeux de la jeune fille.

--Et des mamans, dit-elle. Ah tyrannie! Et quand on est délivré des
terreurs, des larmes de l'enfance, et des mains maternelles, c'est pour
tomber à celles des hommes: les hommes, oui, indulgents entre eux,
inexorables pour nous.

--Mais c'est de l'éloquence, interrompit Cérizolles, de sa voix
sarcastique.

Guiche était lancée, comme une cavale échappée du paddock. Elle
n'écoutait rien.

--En voilà un (du pouce, elle indiquait Vitalis, éloigné près de la
notaresse), sous prétexte que nous jouions, enfants, à femme et mari, il
se donne déjà les airs de ne rien pardonner.

--Déjà? demanda l'autre.

Sabine devint rouge, et sa joue comme une pomme mûrissante d'un vert
ivoire, où commence l'écarlate à poindre.

--Et savez-vous, continua-t-elle, pourquoi il me faisait la tête? Parce
que je veux apprendre le violon; parce que je fais le poteau, quand je
suis seule avec mes chiens...

--Le poteau?

--Oui, le poteau: tout le monde fait ça. Vous vous tenez sur les mains,
les pieds en l'air. Ça fait que vous êtes aveuglé par vos jupes.

--Je comprends, dit Cérizolles. Mes jupes.

--Mais non... Enfin vous comprenez. Et puis il ne veut pas que je me
promène seule dans le bois du Moulin. Et puis... Enfin, c'est un tyran.
Que ferait-il de plus s'il était...

Le jeune homme ne disait rien.

--S'il était un mari, conclut-elle.

--Les mêmes choses, sans doute; et vous aussi, à part le poteau... Mais
ce bois du Moulin, il est donc tabou?

--C'est loin des maisons. Il y passe des chemineaux, des journaliers de
la Mine et, je pense, de ces demi-dieux qui avaient les oreilles
pointues. L'an passé, on y a fait du mal à une jeune fille, une
couturière, qui cherchait des champignons. On lui a... Je ne sais pas ce
qu'on lui a fait. Oui, et pris son porte-monnaie.

--Peut-être, en effet, serait-il plus sage de se promener ailleurs.

--C'est si beau, voyez-vous. Il y a un bouquet de chênes, surtout; de
très vieux chênes, avec de grandes pierres, qui font carrefour. Et on y
est tout seul, tout seul... tout seul d'hommes, je veux dire.

--Comment, tout seul d'hommes, s'informa Cérizolles languissamment. Il y
a des lions, peut-être, comme dans la forêt des Ardennes.

Guiche secoua la tête.

--Est-ce que vous croyez à la mythologie, demanda-t-elle?

--Mon Dieu, ça dépend de l'heure.

--Vous riez, mais c'est une chose très vraie, au fond. En plein midi,
l'été, quand les champs, les jardins, les bois, sont immobiles de
chaleur; et que rien n'est en vie, rien que la source dans les herbes,
avec sa voix cachée; ou bien cet oiseau, le martin-pêcheur, qui
ressemble à un bijou bleu, lancé sur la rivière,--alors, il y a tant de
choses qu'on devine autour de soi. Quelquefois, on dirait qu'il n'y en a
qu'une, immense, qui respire et vous absorbe, comme si la terre tout
entière n'était qu'une seule et même grosse bête. Alors, pour avoir
peur--qui est si bon--on appuie l'oreille contre les vieux arbres, et
l'on entend remuer ces espèces de dieux moitié bétail, qui dorment le
jour, qui rêvent peut-être derrière l'écorce des chênes, à moins qu'ils
ne s'échappent pour courir après les enfants... Comment les
appelle-t-on, déjà.

--Voilà. Quand ils portent quelque chose, ce sont des Télamons. On en
fait des pieds de table et des consoles. Quand ils ne portent rien... eh
bien je suppose que c'est comme dans Malbrouk. On n'a jamais su le nom
du quatrième soldat.

--Vous n'êtes jamais sérieux, dit-elle.

--Mais si, mais si. Excepté...

--Et vous êtes méchant, vous aussi.

Elle contemplait d'un air assombri Vitalis qui s'en revenait avec Mme
Beaudésyme. Il ne lui parlait pas; et, comme il se tenait tout près
d'elle, son pas, tout son corps pour ainsi dire, épousait le rythme de
la jeune femme; et, de même qu'on pense, après un concert, entendre ce
que l'oreille ne distingue plus, peut être Sabine les devinait-elle
pareils à deux instruments qui vibrent encore d'un accord évanoui.

Cependant Basilida, entendant marcher derrière elle, reconnut le Père
Nicolle qu'elle n'avait pas eu jusqu'ici le loisir de consulter sur sa
lecture, et s'arrêta. C'est un livre, expliqua-t-elle, que lui avait
prêté M. Cassoubieilh «avec d'autres bouquins», comme il disait.

--Ils sont tous excellents, j'en suis sûr, dit le Jésuite, sans
spécifier davantage.

Il s'agissait du «Traité de la nature et de la grâce», de Malebranche,
et qui, jadis, fut mis à l'index sous Clément XII, Pignatelli, et qu'on
y avait oublié depuis, sous la poussière sacrée d'une théologie dont les
gens du monde sont moins curieux que dans le grand siècle.

--Et d'ailleurs, continua l'ecclésiastique, puisque M. Cassoubieilh le
juge édifiant!

--Mais je ne pense pas qu'il l'ait lu.

Le P. Nicolle dissimula mal un sourire:

--Faites ce qu'il fait, conclut-il. Ne faites pas ce qu'il dit.

Ils approchaient du kiosque. Vitalis, qui avait pris l'avance, devant un
débat qui lui était obscur, y aidait Mme de Charite à servir le thé.
C'est à dire qu'il changeait la pince à sucre de place, ou regardait le
soleil à travers une carafe pleine d'un vin couleur de peau d'orange.

--C'est que, reprit Mme Beaudésyme plus bas, j'aurais besoin d'un
tonique, en fait de lecture. L'_Imitation_, c'est tout le contraire. Et
puis je ne l'aime plus... à moins que je ne l'aime trop.

--Mme de Chantal a dit quelque chose comme cela, dans une de ses
heures d'aridité. Mais, si vous voulez, Madame, je me permettrai de vous
prêter un livre ou deux plus substantiels.

Et avec un air de demi-interrogation, il ajouta:

--Sous l'aveu de votre confesseur...

--N'ayez pas de doute, mon Révérend Père, à ce sujet. Il y a longtemps
que M. Cassoubieilh me laisse carte blanche.

--Mais pardon, interrompit le Jésuite. N'est-ce point Jean de Cérizolles
que j'aperçois sous le kiosque?

--Le jeune homme qui, de son côté, avait reconnu l'ecclésiastique, se
leva pour venir au devant de lui, et tous deux se mirent à causer,
tandis que Guiche circulait, offrant des tasses.

--Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre cousin Château-Gaillard,
interrogea le P. Nicolle, qui, naguère, rue des Postes, avait tenté de
diriger sur Saint-Cyr cet aimable meneur de cotillons, à qui il donnait
des répétitions.

--Pas très, mon Père. Et je n'ai assurément pas besoin de vous annoncer
un mariage que vous avez dû connaître avant moi.

--On m'en a fait part, en effet; et c'est rassérénant un mariage comme
cela, bâti à l'ancienne. Celui-ci est de ce solide appareil de
demi-mésalliance, à qui l'on a dû, chez nous, les plus sûrs
foyers.--Merci, Mademoiselle. Les enivrements nous sont interdits.

--A moi aussi, Mademoiselle, quand c'est de l'eau chaude.--Oui, c'est
comme ces angles, dont la somme est toujours un droit.

Armand de Château-Gaillard, fils posthume du colonel Château-Gaillard
brillamment tombé jadis sous la révolte de Bou-Amema, épousait la fille
d'un maître de forges.

--Armand est tout de même un peu jeune, reprit Cérizolles.

--Bon, voilà que vous cherchez des excuses à ne pas l'imiter.

--Mais, mon Père, répliqua le jeune homme en riant, c'est que je ferais
un trop bon mari. Me voyez-vous rendant ma femme heureuse: je serais
perdu de réputation.

--Bah, on peut toujours s'arranger pour faire souffrir les gens, affirma
Guiche qui sauta à pieds joints dans le dialogue. Vous n'auriez qu'à la
priver de dessert...

Une fois de plus, Jean dévisagea la jeune fille avec un peu de méfiance.

--Sabine, intervint Mme de Charite, au lieu de nourrir la
conversation, tu ferais mieux de désaltérer M. de Cérizolles.--Un doigt
de vin d'Espagne, Monsieur?...

--Mais, maman, il n'y a que du Porto, et qui est en Portugal, observa la
fillette, d'un air si insolent que Vitalis, pour un moment, ne lui
trouva plus les jupes assez courtes.

Cependant, elle avait apporté le vin sur l'assurance de Cérizolles qu'il
en boirait malgré la géographie.

--Ah, ah, belle mamân, intervint tout à coup, de sa voix grasse,
Etchepalao qui revenait du tennis: toujours printanière. Et, à moins
d'être aveugle, comme on connaît ses saints...

Et il se mit à rire, à grands éclats, tout en lorgnant le corsage
fructueux de Mme de Charite, qui, d'un air contraint, tâcha de
sourire; tandis que Mme Beaudésyme, assise à côté de Vitalis,
murmurait quelques mots où sonne celui de: goujaterie; et que Jean,
l'ayant dévisagé avec sa languissante insolence, se versait du vin.

Mais le Jésuite, que cette compagnie plus nombreuse qu'il ne pensait,
et, peut-être, moins discrète, effarouchait un peu, avait disparu
secrètement.

--Moi aussi, j'en veux, petite sœur, avait repris Etchepalao.
Croyez-vous que ça ne donne pas soif de jouer le tennis quatre heures de
rang. Voyez ma chemise, tenez.

--Non, dit Sabine.

--Si c'était belle mamân, elle en serait comme au sortir de la douche...
à part, bien entendu... et tout.--Sauf votre respect, l'abbé... Tiens,
où est-il passé, le ratichon?

--Tenez, dit Guiche, en lui versant à boire pour qu'il se tût.

--C'est que je ne suis pas une sauterelle, moi.

--Et vous chaud, intervint le capitaine Laharanne. Quoique ça, tout
mafflu que vous êtes, vous vous remuez pas mal, au tennis: jambes de ci,
bras de là, balle dehors.

--J'ai ça dans le sang, voyez-vous.

--Vif comme le pétrole.

--Il est certain, dit Cérizolles, qu'avec de l'entraînement vous auriez
fait un sauteur, un joli sauteur, oui, et l'habitude des affaires.

--Vous rigolez, mais c'est vrai, au moins. Tenez, voulez-vous faire un
bettinngue?

--Voyons, Wolfgang, s'écria sa femme: tu as déjà fait fuir le Père, avec
tes clameurs. Laisse M. de Cérizolles tranquille. Il est à Ribamourt
pour se reposer.

--Et je me moque, moi. Je défie tout le monde sur la pelouse, à pieds
joints, ou avec élan. Le champ contre Etchepalao! Voyez la cote...

--C'est trop loin, le tennis, fit Cérizolles. Mais je vous parie un
goûter sur l'herbe pour tous ces Messieurs Dames.

--Quoi, pour tout le monde, reprit Etchepalao, dont les instincts de
paysan basque se firent jour.--Et ils gagneraient toujours, alors.

--Espèce de rapiat, vous ne voulez pas jouer un pique-nique. Je vous
parie un goûter, donc, que vous ne sautez pas çà, et la balustrade bien
entendu.

Du doigt, il indiqua le guéridon rustique, couvert de tasses, de
cristaux, de pâtisserie, et, derrière, entre le toit de chaume et la
galerie de bois, un vide de deux mètres environ.

--Poussière! Sortez, Madame, cria-t-il à la comtesse Aronska, qui était
assise auprès.

--Ah, mon Dieu, mon cher, fit la Polonaise, saisie.

--Et ma vaisselle, implora Mme de Charite.

Et sa vaisselle, en effet. Déjà Wolfgang, d'un élan formidable, après
quelques pas de course, avait sauté, et donné de la tête contre une
solive, d'où il retomba, partie sur le guéridon, partie sur la négresse
éclairant le monde. Un fracas de verre, de céramique brisés, les jurons
d'Etchepalao que Laharanne relevait en riant, les cris des dames enfuies
qui levaient leurs jupes, se mêlèrent dans l'or du soir.

Seule, Mme Etchepalao ne bougeait point. Adossée aux balustres, elle
contemplait Cérizolles d'un air qui l'étonna. Elle le remerciait si
visiblement de la part qu'il avait prise au désarroi de son mari; le
sourire de sa bouche était si soumis, ses yeux si caressants qu'il la
vit tout à coup comme elle était, charmante.

Il s'approcha d'elle, et, lui baisant la main comme s'il prenait congé:

--Je vous demande pardon, dit-il, en souriant aussi.

Les ombres étaient déjà longues sur la prairie dont elles semblaient
ronger l'herbe d'or, tandis que, plus bas, un brouillard laiteux se
levait sur la rivière.



CHAPITRE V

L'ÉMEUTE


Le bois du Moulin, haute futaie devenue communale sous la Terreur, se
déploie comme un éventail dont le manche toucherait à Castabala, tandis
que les rayons en trempent dans l'Ouze. Sur la rive, s'achève la ruine
d'un moulin banal, où ressortissait le hameau de Curte. Là, un cintre de
porte dont les claveaux sont retenus encore par une clef aux armes des
Talleyrand, rappelle qu'au XVIIIe siècle quelques bourgeois de
Ribamourt, dont les métairies y devaient leur blé, c'est à cette antique
maison, et depuis l'abbé de Périgord illustre, qu'ils l'avaient racheté
pour en abolir les droits quant à leurs terres.

Cette vente mettait fin à un long procès où ces bourgeois s'étaient
réclamés en vain des coutumes de la Vicomté. Aussi faut-il remarquer
que, depuis Henri IV, l'esprit de la monarchie, représenté par ses
officiers ou même par les parlementaires de Pau, tendit à soumettre bien
des libertés et d'usages du pays à des droits féodaux souvent
incertains, inspirés des provinces voisines; soit que ceux-ci, étrangers
à la politique, l'inquiétassent moins que ces Fors de Béarn, quelque peu
républicains et soutenus naguère par les Huguenots, deux fois suspects à
des souverains qui n'avaient plus partie liée avec le peuple, soit plus
simplement pour obéir aux lois de l'analogie où les codes ne sont pas
moins soumis que les grammaires.

C'est dans ce bois, en dépit de Vitalis, des chemineaux, des Faunes, que
Sabine se promenait sur les onze heures, environ, du matin. Les chiens,
que l'appât des viandes retenaient à la cuisine, ne l'ayant pas suivie,
elle se trouva seule loin des maisons.

Quatre ou cinq rocs, tachetés d'un lichen couleur d'or s'y chevauchaient
selon une espèce d'ordonnance. Il semblait qu'on eût jadis tenté
grossièrement de les épanneler: l'un d'eux, en forme de table et posé de
biais, la substance obscurément sanglante, mais ternie par l'âge et la
mousse, en était creusée d'un trou dont une strie prolongeait
l'ouverture. Aussi, quelques érudits dont la science se bornait aux
limites de l'arrondissement, avaient-ils dénommé cet amas de blocs,
l'autel des Druides. Mais M. Dessoucazeaux, moins hasardeux, ne leur
donnait, dans son _Vade mecum Cassitéride_, que le nom de Pierres
Couchées. Il n'en était pas moins que ce bosquet, où le toit spacieux
des chênes étouffait toute autre verdure comme aussi l'éclat du soleil,
et les bruits même d'alentour, inspirait une espèce de religion aux
paysans béarnais, pour si peu qu'ils soient crédules au mystère.

Et sans le bien savoir, c'est peut-être d'avoir peur que cherchait
Sabine, sous ces voûtes dont la ténèbre, mais la transparence, faisaient
songer aux abîmes de la mer. A travers le silence odorant des bois, le
seul bruit de ses pas lui suggérait l'écho d'une autre présence.
Oppressée de chaleur, elle se laissa tomber sur le versant d'un bloc de
pierre, et déboutonna le haut de son corsage. Un peu de ses jeunes
seins, dont l'éclat mat brilla dans la verdeur de l'ombre, était comme
d'une ondine au fond de l'eau. Elle-même, il lui semblait être au
cœur d'une émeraude. Elle avait croisé les bras derrière sa tête, et
ce geste qui lui avait fait respirer l'odeur et l'acidité de son propre
corps, la fit songer à ces violettes qui fermentent au soleil après une
pluie d'orage.

Sabine fronça les narines voluptueusement, les yeux clos. C'est cela, se
dit-elle, que pensent les chattes toutes seules, en se caressant contre
un meuble. «Ah, soi-même ne pouvoir s'aimer.»

Tout l'accablait de langueur, la tiédeur de ce jour immobile, l'odeur
des feuilles, le silence profond. Soudain elle se cambra comme un arc;
ses jambes battirent brusquement sous sa jupe, sa tête se renversa plus
en arrière... Et quand elle rouvrit les yeux, elle aperçut un peu d'azur
à travers les branches.

Sabine s'était reprise à écouter le mutisme des choses. Qu'elle se
sentait seule au milieu de l'ombre ronde et verte. Elle pourrait crier
ici de toute sa gorge: personne ne l'entendrait.

Pourtant elle se sentait enveloppée d'une présence sourde, innombrable,
puissante. Si près de la terre, elle était comme un enfant qui, blotti
au giron d'une femme endormie, en écoute battre le cœur. Qui me
dirait, songea-t-elle, tout ce qui respire, parmi les choses; tant
d'êtres que l'on ne connaît pas. Ces dieux nus dont elle riait l'autre
jour, qui se cachent sous l'écorce des chênes et sentent la chèvre... on
dit que ce sont des démons: s'il y en avait pourtant! et d'autres moins
distincts, mais plus terribles encore, dont on est parfois frôlé dans
ses rêves. Elle plongea ses regards au fond de la forêt: rien ne
bougeait et ne semblait vivre, ni aucun souffle jusqu'en haut des
branches, qui agitât l'odorante immobilité. Mais ce n'était que le
sommeil d'une vie sans limites. Enivrée et lasse, dans l'implacable
midi, l'âme de la terre dormait.

Et voici, tout à coup, qu'il lui semble d'entendre marcher derrière les
arbres. Oui, l'on dirait un pas, très loin ou tout près. Et quelle
chose! Un pas nu. Baigneur de hasard; satyre, chemineau, enfants de la
terre, mystère ou peut-être péril? N'a-t-elle pas vu luire, à travers
les feuilles, un regard semblable à ces yeux que lui fait, quand ils
sont seuls, Me Beaudésyme? Et les branches s'entr'ouvrent:

--Bonjour, Mademoiselle Guiche, dit le notaire. Vous n'avez pas peur, si
loin...

--Non, balbutie la jeune fille. C'est-à-dire... Bonjour, Monsieur.

Avec ces étranges yeux, toujours, il approche. Il n'est pas pieds nus,
mais en espadrilles, et porte un fusil qu'il pose contre le fût d'un
chêne, et s'assied sur le bord de la pierre, à la gauche de l'enfant qui
recule en rabattant ses jupes, afin peut-être de lui faire place.

--Ah, vous êtes toute seule, reprend-il, en faisant voir l'éclat aigu de
ses dents de loup. Moi aussi, Ernaütou est au diable, avec les chiens.
Et quelqu'un m'a dit...

On dirait qu'il parle pour parler. Ses yeux sont fixés sur ce triangle,
en haut du corsage, sur cette chair d'un blanc de germe. Il respire plus
fort et demeure silencieux. Mais, tout à coup:

--Je vous ai connue si petite, dit-il.

Lentement, sa grande main velue de rouge rampe sur le roc, comme une
bête, remonte vers l'enfant fascinée, vers sa taille, et sur sa hanche
gauche se pose enfin.

--Mais vous êtes... encore une petite fille, n'est-ce pas?

On dirait qu'il est près de bégayer.

--...petite fille... ma... toute petite...

Elle sent la grande main tourner autour de ses hanches maigres. Il lui
semble ne pouvoir plus jamais bouger, comme lorsque on s'endort. Lui
aussi semble pétrifié, et moins terrible à voir ainsi. Ses paupières
blanches sont à moitié rabattues sur ses yeux; elles font penser à
celles d'un dindon. Et Guiche rirait peut-être, si elle osait violer le
silence retombé sur eux.

Mais tout à coup une cloche a tinté dans le voisinage; la cloche de
Sainte-Marthe qui sonne l'Angélus d'une voix mince, tel un filet de
fumée dans l'air chaud. Et elle évoque la ville, qui n'est pas très
loin, les chars sur la grand'route, le déjeuner dans la salle à manger
jaune et noire, d'autres choses encore, familières. Elle pénètre le
silence sous le feuillage ténébreux et perce l'accablement de la
chaleur; elle brise les sortilèges du Démon Méridien.

Et Guiche, avec un cri, a sauté sur ses pieds. Déjà la voilà qui court;
ses jupes dans la main, aussi agile, aussi tremblante que le lézard sur
la muraille; qui court vers les maisons, vers les hommes, tandis que la
poursuit, à travers le bois, un ricanement de bête ou de dieu.

A moitié chemin, sous le couvert encore, Sabine entendit parler, et mal
remise encore de ses frayeurs, ralentit le pas. Elle respira mieux de
reconnaître sa sœur en compagnie de Cérizolles; quoique le spectacle,
en d'autres temps, ne l'eût réjouie peut-être qu'à moitié. Le jeune
homme s'était rendu, depuis quelques jours, fort assidu à Castabala, où
on l'attendait à déjeuner ce matin-là même; et les deux promeneurs
étaient sans doute sortis sous le prétexte de venir la chercher.
Cependant, arrêtés sous un arbre, ils ne paraissaient pas y songer
guère. Clarisse, la tête baissée, contemplait ses ongles; son compagnon
lui parlait de près. Malgré tout, et qu'il y eût quelqu'un qu'elle était
bien sûre de préférer à Cérizolles, de le voir auprès d'une autre
empressé, lui était une secrète offense. Et elle aurait bien voulu
entendre ce qu'ils disaient, en sorte qu'elle se mit à marcher sur le
côté herbeux du chemin, en évitant les pierres. Mais elle ne put saisir
que quelques paroles sans suite du jeune homme. Clarisse lui répondant
d'une voix plus sourde.

...personnes indignes de vous, venait-il de prononcer, lorsqu'un caillou
qui roula sous le pied de Sabine dénonça son approche. Cérizolles recula
jusqu'au milieu du sentier, et Clarisse, qui releva la tête, rougit en
reconnaissant sa sœur.

--Nous te cherchions, dit-elle.

--Et je vous trouve, répondit la jeune fille, déjà remise de ses
émotions.

--Tu as même l'air d'avoir couru pour ça. Et si tu reboutonnais ton
corsage?

Sabine, en rougissant à son tour, répara le désordre de son vêtement non
sans lorgner Cérizolles par un coup d'œil en-dessous.

--Qu'est-ce que c'est, demanda-t-il. Vous ayez l'air d'avoir pris la
fuite. Est-ce que vous auriez rencontré le loup, Mademoiselle Guiche?

--Je m'appelle Sabine. Et Wolfgang, ajouta-t-elle avec un regard filtré,
qu'avez-vous fait de Wolfgang?

--Il dormait encore, expliqua Mme Etchepalao.

--Comme le meunier.

--Sabine!

Cérizolles jugea bon d'aiguiller le dialogue sur d'autres voies.

--Madame votre sœur, dit-il, parlait d'aller en ville pour jouir du
spectacle...

--Quel spectacle?

--Les Part-Prenants sont très montés, paraît-il, contre votre parrain et
autres sachems du Comité..... des Eteignoirs, comme ils disent. Je ne
sais pas de quoi il s'agit; mais enfin, une révolution, c'est toujours
drôle.

--Justement Clarisse est en robe rouge. Elle pourra nous servir de
drapeau, de façon qu'on ne nous fasse pas de mal. Vous le tiendrez par
la hampe; et moi je chanterai l'Internationale.

--Vous la savez donc?

--Un peu, depuis que nous avons eu la bonne panne, ma tante et moi, dans
un chemin creux de Sèvres. C'était le soir, il passa trois zouaves qui
la chantaient, sous les étoiles. C'était poétique.

--Tu es assez dépeignée pour la chanter au naturel, dit Clarisse, non
sans aigreur, à la jeune fille, dont les cheveux, en effet, laissaient
leur noire crépelure pendre sur ses épaules, impatiemment.

--Personne n'est venu pourtant me décoiffer. Et je n'avais pas mes
chiens.

--Quoi, intervint Cérizolles: votre ami le Grand Pan n'est pas venu vous
faire sa cour?

--Il a fait son apparition, mais il m'a paru si peu convenable, que je
l'ai envoyé se mettre en flanelle grise, répondit Sabine, en toisant le
complet de leur compagnon.

Le retour à Castabala interrompit ce dialogue. Clarisse y pensa démêler
que sa sœur était jalouse de Cérizolles, encore qu'elle lui crût de
l'inclination pour Vitalis. Or, elle voyait juste, et, du reste, plus
profondément que Sabine elle-même, qui était, surtout qui croyait être,
fort évaltonnée par trois années passées à Paris, chez une vieille
indulgente tante. Celle-ci, logée à la montueuse rue de Villejust,
l'envoyait sous la garde d'une gouvernante engourdie par l'âge, suivre
les cours des dames Le Sicton, rue de Verneuil. Cet externat pour jeunes
personnes, fort apprécié sous la monarchie de Juillet, avait un peu
déchu depuis. Les courses en tramway le long de la Seine, la
conversation de ses amies de classe, dont deux ou trois Péruviennes,
quelques livres dérobés avaient donné à Sabine une idée peu cohérente du
monde. Elle s'y croyait tenue d'honneur d'être une coquette, d'en avoir
les appétits, la vanité. De même qu'un jeune homme se blase à froid, se
pervertit, satanise, elle croyait presque sincèrement s'être soi-même
accouchée de son type, et, sincèrement réaliser l'idéal de l'ingénue
éclose en vice.

Tout de suite au sortir de table, Etchepalao s'était mis à faire la
sieste, et Cérizolles à l'en arracher. Lui, de ses pieds, de ses
ronflements, remplissait un petit salon, dont les meubles grèles, tendus
de guirlandes, passés au blanc de Ripolin, donnaient à Mme de Charite
des illusions Louis XVI. Et ils tremblaient sous le dormeur.

--Ah, mon Dieu, laissez-le dormir, disait cependant Clarisse.

Mais Cérizolles qui aurait voulu l'entraîner dans l'émeute, insista,
malgré que Wolfgang accueillît ses appels par des grognements.

--Etché! Etché!

Il se montra enfin par la porte entr'ouverte, en bras de chemise à
plastron couleur de groseille, et dont la patte débordait son pantalon.
Un peu de ventre bombait entre les pans disjoints de son gilet; et, dans
sa face rasée, ronde, rouge, plaquée de cheveux jaunes et rares,
clignaient, sous peu de cils, des yeux vert sale.

--Pourquoi faire m'appelez-vous--et tout, demanda-t-il avec des
bâillements qui lui faisaient ouvrir le vide énorme de sa bouche aux
lèvres plates et pâles.

--Vous ne venez donc pas à la bataille?

--Mon cher, vous savez si j'ai peur...

Avec la tête, Cérizolles affirma que non; mais sans que l'on sût de
quoi.

--...Quand c'est un vrai danger. Tout ce potin-là, c'est des histoires
d'enfant, et qui ne me regardent pas. Qu'il se débrouille, le vieux
Lescaa, je ne suis pas son héritier. Vous voudriez qu'en son honneur
j'aille me faire casser la tête--et tout.

--Mais puisque ça n'est pas un vrai danger.

--Eh justement, c'est ce que je dis.

--Alors vous me confiez Mme Etchepalao.

--Je vous crois bien; et la petite aussi; et la mamân, si elle en veut.
Les femmes, il ne leur arrive jamais rien. Ah, rappelez donc à Clarisse
de prendre, chez Trébuc, un livre que j'ai fait venir, sur les Bovidés
du S. O.

--Ah oui, dit le jeune homme: comme qui dirait..... oui, je vois ça
d'ici.

Ils partirent pour la ville, Cérizolles flanqué d'une Clarisse en satin
chaudron broché à fleurs rouges; et de Guiche en écossais noir et bleu,
avec une jupe, dont la brièveté, qui scandalisait Vitalis, lui semblait
aujourd'hui encore, comme aux vacances d'autrefois, faite à souhait pour
un de ces châtiments après quelque escapade, où, de sa mère, la
condamnaient les mains sonores. Comme Guiche l'avait remarqué,
Cérizolles était en suite de flanelle grise. Mme de Charite se disait
que ce groupe tricolore, sur la route, c'était «distingué». Elle les
avait accompagnés jusqu'au portail en fonte d'art, et d'art moderne, où
«sur les pylones», comme elle-même disait aussi, se lisait en lettres
gothiques: Castel Castabala.

--Je vous les prête, dit-elle à Cérizolles, en lui désignant l'une et
l'autre jeune femme, et le salua d'une moue mutine de ses lèvres couleur
de cerise à l'eau-de-vie.

Herminie de Charite, née Scarpa, d'un revendeur au Mont de Piété, voilà
quarante ans de cela, hélas ou quelques années avant, n'avait pas
renoncé à plaire. Mais elle savait s'effacer devant ses filles, devant
Clarisse surtout qu'elle aimait pour lui rappeler les agréments de sa
jeunesse. Au prix du double ou triple enjeu que jouent les mères bien
conservées, Jean de Cérizolles commençait de lui apparaître comme une
figure d'atout. Cela ne lui aurait pas été désagréable de mener un flirt
avec lui: elle ne s'avouait pas bien jusqu'où. D'autre part, c'eût été
pour Sabine un parti inespéré. Mais la chance paraissait petite, il est
vrai, au peu d'empressement que le jeune homme montrait envers Guiche.
Restait Clarisse, qui, manifestement, l'intéressait beaucoup davantage.
Et, pour singulier que cela paraisse, Mme de Charite qui, peut-être
n'aimait pas son gendre autant qu'elle avait l'air, se serait accommodée
de voir aller très loin cette sympathie qu'ils laissaient, l'un pour
l'autre, percer déjà. On voit qu'à ses calculs confus, cette mère de
famille n'apportait pas de jalousie. Guiche, en ce point comme en plus
d'un autre, ne tenait pas beaucoup d'elle.

Elle faisait, en ce moment, assez triste mine à côté de sa sœur et de
Cérizolles, qui semblaient tour à tour l'oublier ou la traiter en petite
fille. Que si, pour divertir sa pensée, elle songeait à Vitalis, l'image
de Mme Beaudésyme lui en gâtait le plaisir en se dressant devant son
rêve. Et il lui semblait voir dans ses mains cette épée de feu qui garde
les portes du paradis.

A mesure qu'on se rapprochait du bourg, Sabine cherchait du regard
quelques signes de l'émeute annoncée, mais vainement ne voyait rien.
Entre les peupliers que déjà rouillait l'été dans son déclin, la route
déroulait son vide éclatant. Une victoria de louage toute tintante de
grelots, qui faisait voir son postillon en noir et rouge, les croisa à
grande allure: le temps d'apercevoir une fillette d'une pâleur de craie,
en gouttière, à côté d'une grosse femme. La poussière, un instant
épaissie en nuage, se dissipa, s'évanouit. On était à l'entrée de la
grand'rue, et tout semblait paisible.

Cérizolles avait pourtant dit vrai: les habitants faisaient éclater
aujourd'hui des rancunes longtemps nourries, mais contenues, et dont il
n'est pas inutile de donner quelque éclaircissement.

Il faut d'abord se représenter Ribamourt comme une ville cristallisée
autour d'un bloc d'étain.

Gaston Phœbus et ses premiers successeurs favorisèrent cette espèce
de floraison minérale par des privilèges que la Monarchie et la
Révolution n'avaient pas tous détruits, et qui soutinrent la prospérité
de cette petite ville, dont, aux XVe et XVIe siècles, les
fonderies de canons ou de cloche achetaient le minerai. Là naquit, d'une
population en partie étrangère au Béarn, une bourgeoisie intelligente et
riche, mais qui fut décimée par les guerres de religion, abêtie et
raréfiée ensuite par deux siècles de vices sournois et de mariages
consanguins, amoindris encore par la Révolution, qui lui fut contraire
comme elle le fut partout à cette partie de la bourgeoisie française qui
eût fondé un patriciat, si l'anoblissement n'avait ouvert à la richesse
des chemins aisés.

Aujourd'hui, elle n'était représentée en son éminence ancienne que par
quelques petites dynasties telles que les Beaudésyme dont il y avait eu
des magistrats et des officiers; les Paschal, qui, pour la plupart
depuis Louis XV, vivaient «noblement» sur leurs terres; les Lescaa, et
cinq ou six autres familles: celle du curé Cassoubieilh, par exemple,
qui avait fourni plusieurs ecclésiastiques de valeur, entre autres le
dernier évêque de Navarrenx, dont la succession restait ouverte depuis
quatre ans. Encore ces divers groupes ne comptaient-ils presque plus de
représentants mâles.

Cette classe qui avait surtout conservé du passé l'avarice et les plus
basses vertus, et qui allait depuis l'Onagre jusqu'à Lubriquet-Pilou,
avait toujours été la seule aristocratie de Ribamourt, où de tout temps
la noblesse fut pauvre et rare; et, pendant quatre siècles, elle seule
avait élu un conseil de notables qui gérait la ville et trois villages
voisins, ses vassaux: Mesplède, Athos, Le Hameau.

Dans le reste des Mortiripuaires, bien plus nombreux qu'à l'origine,
sandaliers de Saint-Éloi, artisans de tous métiers, petits boutiquiers,
se trouvait la plupart des Part-Prenants. On nommait ainsi les héritiers
des premiers occupants de la Mine. Ils en étaient propriétaires avec
l'État, sous le contrôle de qui ils la louaient à une Compagnie
Fermière contre une redevance proportionnelle à la production. Ces
Part-Prenants, dont les parts, selon les règlements primitifs, étaient
restées héréditaires et inaliénables, nommaient pour cinq ans, et du
même coup prenaient pour toujours en haine un Conseil chargé de régler
les rapports compliqués de la Compagnie Fermière avec ces privilégiés
qui, n'étant pas loin de se prendre pour un Patriciat, en avaient les
vues étroites, en même temps que la méfiance et les caprices populaires;
menés qu'ils étaient le plus souvent par des gens étrangers à leurs
affaires.

De tous les Eteignoirs, comme on a vu qu'ils nommaient leurs délégués,
le plus en vue comme le plus haï était Diodore Lescaa, homme profond,
digne d'être chef, qui le laissait percer malgré les efforts qu'il
faisait pour se tenir dans les coulisses;--et dont le vice fut surtout
qu'il méprisa toujours ceux-là mêmes qu'il aidait.

Cette hostilité latente, aussi vieille que Ribamourt, avait été
longtemps réprimée par des cadres sociaux rigides; plus tard par
l'influence conciliée du Patronat et du Clergé. Mais ces deux forces, la
seconde surtout, ont été, à Ribamourt comme ailleurs, peu à peu mises en
question de divers côtés; attaquées par un calvinisme qui applique à la
politique les procédés de sa rigoureuse hypocrisie religieuse, châtiées
par les lois, et, d'autre part enfin, traitées par _La Corde_ de
Toulouse, le _Petit Conseiller_ de Bordeaux, et autre presse «à
responsabilité limitée» ainsi que s'expriment les prospectus de
Finances, traitées comme un libre-penseur ivre fait avec joie d'un mur
d'Église. Les Part-Prenants de Ribamourt, abstraction faite une fois
pour toutes des gens payant l'Impôt qui en faisaient partie, offraient
aujourd'hui, à la première main sale venue, toutes les prises d'une
masse populaire. Mais le chef-d'œuvre d'ailleurs involontaire de
leurs meneurs fut de persuader à ces ardents fauteurs de privilèges
qu'ils étaient socialistes, confusion assez bouffonne dont on a vu les
premiers germes dans les vers déjà cités de la _Mortiripuaire_ de 48.

Quand un coup de mine fit affleurer, vers 1880, les eaux minérales dont
l'habile docteur Béchut, mort depuis, sut persuader qu'elles
guérissaient les maladies nerveuses, la Compagnie Fermière les exploita
tout de suite à son profit exclusif, sans que personne protestât que
mollement. Mais au Conseil élu en 1900, entrèrent M. Lescaa, M.
Dessoucazeaux, les deux notaires de Ribamourt, le curé Puyoo, qui déjà
visait à la députation en se mêlant de socialisme chrétien, et quelques
autres personnes résolues à faire améliorer la position des
Part-Prenants, à qui la Société Fermière continuait de payer un quart
tout juste du produit net des Mines, ce qui valait à chacun de vingt à
vingt-cinq francs par an. Depuis un demi-siècle, la meilleure année
avait produit trente-six francs.

Tout de suite l'Onagre prit l'affaire en mains; et, au lieu d'un Sénat,
ce fut un dictateur que l'on eut. Mais la Société céda et s'engagea à
verser le cinquième de tous les bénéfices, qu'ils vinssent de la Mine ou
des Eaux; en garantissant à chaque Part-Prenant pour les années maigres
un minimum de cent francs. Le contrat, approuvé d'abord par le Conseil,
fut soumis à une Assemblée générale, et voté d'acclamation, ainsi qu'un
ordre du jour plein d'éloges pour M. Lescaa. Le soir, on illumina, et
tout Ribamourt alla acclamer l'Onagre dans sa maison.

Lui, qui se sentait profondément atteint par le mal qui devait
l'emporter, et ne voulait pas mourir avant de voir cette affaire
conclue, la fit hâter au Conseil d'État. Là aussi, enfin, la convention
fut approuvée et enregistrée.

Mais Ribamourt ne voyait plus qu'avec méfiance ce contrat où elle
applaudissait six mois avant; et M. Lescaa, pour qui on réclamait la
Croix naguère, n'était plus bon qu'à jeter à l'Ouze, la ville n'ayant
pas encore d'autres égouts.

En dehors de l'inconstance naturelle aux foules, il y avait à ce
revirement quelques causes plus précises. Les Part-Prenants, assez
nécessiteux pour la plupart, n'avaient pas à se plaindre de l'Onagre, et
au contraire; mais il en était autrement de diverses personnes qui les
poussaient. En effet, depuis que M. Lescaa, las de prêter à ses
concitoyens un argent dont ils ne le remboursaient jamais que de
gratitude, à un taux assez bas, s'était résolu à «réaliser», cela
n'allait pas sans faire bien des blessures. Il avait beau exiger moins
qu'on le payât que d'être garanti en bonne forme, les rigueurs
qu'entraîne toujours une opération de ce genre, quelques tempéraments
qu'il y pût apporter, furent grossies à plaisir par la médisance. On
s'étonnait, les débiteurs surtout, qu'un argent dû si longtemps le fût
encore. Puis, dans ce troupeau de victimes, il y en avait--tel M.
Dessoucazeaux, honnête homme et cultivé, mais avare--de fort à l'abri
du besoin, auxquels n'avait manqué, pour se mettre en règle, que de
l'ordre ou plus simplement de la bonne foi; et qui, méritant peu d'être
ménagés, ne le furent point. Mais ceux que l'Onagre ne poursuivit pas,
ils criaient aussi haut que les autres, pour n'être pas soupçonnés de
devoir, qui est une espèce de déshonneur dans les petites villes de
France, où l'argent, seule volupté permise, reste l'unique mais
invincible corrupteur des âmes. Encore, par suite d'une trop lente
circulation, n'y cause-t-il que peu de prospérité; et en cela aussi,
ressemble au sang, dont le moins actif est le plus chargé de souillures.

A Ribamourt, la fortune était surtout faite de terres et de maisons; les
espèces, rares; la plupart de ce qu'en laissaient les baigneurs,
restitué aux fournisseurs de grandes villes par des patrons d'hôtel, des
boutiquiers, venus presque tous du dehors, que le crédit avait établis,
qu'il maintenait seul. Or M. Lescaa réclamait à ses débiteurs bien près
d'un million, ou qu'on le garantît par des hypothèques, sorte de contrat
que la publicité presque excessive où l'oblige le code rend parfois
onéreux. Tous ces débiteurs ayant, aux premières attaques de M. Lescaa,
amoindri leur dépense en même temps que hâté leurs rentrées, on
s'imagine combien de marchands, d'ouvriers, de sous-débiteurs atteints
par ricochet, se retournaient contre l'Onagre, origine de leurs maux, et
que tout le monde à Ribamourt ne manquait pas aujourd'hui d'invoquer
pour excuse à ses rigueurs.

Déjà deux gros fabricants de sabots avaient congédié leurs ouvriers; les
banquiers marrons de Ribamourt et de la campagne, suspendu leurs prêts,
comme les marchands, bouchers ou aubergistes presque tout crédit. Les
deux huissiers, seuls de la ville, s'engraissaient comme cochons de
foire.

Rien n'était donc plus facile que de rendre impopulaire aux habitants
de Ribamourt un homme qu'ils n'avaient jamais aimé. Son cousin Pétrarque
Lescaa, aidé de la plupart des autres, s'y employa de son mieux. Quoi de
plus répugnant à des héritiers qu'un philanthrope; et M. Lescaa passait
pour tel aux yeux de sa famille, en même temps, il est vrai, que rempli
d'égoïsme, de dureté, d'avarice. On craignait qu'il ne fît de gros legs
à Ribamourt, qui, après tout était sa ville natale. Que si on la lui
faisait voir dressée contre lui, et toute entière aboyante, peut-être
abandonnerait-il un si redoutable dessein.

Le nouveau contrat de ferme fut à ces appétits et à ces rancunes le
prétexte de se grouper.

Peu de jours après l'approbation du Conseil d'État, le bruit commença de
courir que M. Lescaa avait reçu de la Société Fermière une grosse somme,
en salaire de ses bons offices. La _Cassitéride_, gazette locale, où,
pour la première fois, le maire Dessoucazeaux et Pétrarque Lescaa
furent d'accord, et la _Corde_, de Toulouse, colportèrent à mots
couverts cette noirceur. Peu à peu, on la discuta tout haut; et enfin
elle fut agitée, sans que personne la démentît, dans une assemblée
tumultueuse des Part-Prenants, où beaucoup d'étrangers s'étaient mêlés.
L'ordre du jour qu'on y vota à mains levées, sur la proposition du
greffier de M. Lescaa, le juge, prenait l'Onagre nommément à partie, et
convoquait les habitants de Ribamourt à un meeting devant l'Hôtel de
ville pour le jeudi suivant.

Au sortir de cette assemblée, qui fut tenue le soir, des jeunes gens
allèrent crier devant la maison Lescaa, sur l'air des lampions: «Rends
l'argent! Rends l'argent!» D'autres qui avaient bâti de bâtons et de
paille l'image approchée d'un âne sauvage, y mirent le feu sur la place
Jeanne. Cependant la gendarmerie, à qui ni maire ni adjoint n'avait
donné d'ordres, ne bougea. Elle avait même été consignée d'avance par
le brigadier Malevain, petit homme paisible.

Le jeudi, il sembla qu'il en serait autre chose, sur des ordres de la
Sous-Préfecture où, peut-être, disait-on, l'Onagre avait écrit. Des
gendarmes surveillèrent tout le matin les abords de la mairie; il est
vrai qu'ils disparurent avant l'heure du meeting, Malevain leur ayant
recommandé la discrétion.

M. Lescaa, lui, gardait le lit, son mal ayant empiré. C'est ainsi qu'il
ne put être du dîner que donnait Me Beaudésyme ce même jour, et en
l'honneur précisément du fameux bail, qui avait été dressé dans son
Etude. Le notaire avait bien des raisons de se compromettre pour un tel
client; mais peut-être lui fit remarquer Basilida, eût-il valu mieux
remettre à un autre jour qui n'aurait pas été choisi par les
Part-Prenants, pour honnir ce même contrat qu'ici l'on allait fêter.

--J'ai déjà remis, répondit-il, deux fois à cause de Lescaa. Et ce
paquet de voyous, s'ils ne sont pas contents, ils savent où me trouver!

--Il le savent de reste, soupira la jeune femme. S'ils avaient oublié,
Pétrarque ou consorts se feraient un plaisir de leur apprendre la route;
et que les Eteignoirs «font la bombe» ici.

Mais le notaire n'en fit que hausser ses larges épaules: il se savait
craint.

A Ribamourt on dîne à midi. Il y avait là le directeur de la Société
Fermière, inintelligent et pompeux, qui sans cesse caressait sa barbe
comme un voluptueux fait du sein d'une jeune maîtresse; l'ingénieur des
Mines, petit homme noueux, agité de tics; le capitaine Laharanne avec sa
femme; le curé Puyoo; M. Lubriquet-Pilou; le chef de gare; et Vitalis,
qui était de la maison. M. Dessoucazeaux avait trouvé prétexte à
décliner l'invitation.

Au dessert on s'aperçut qu'il y avait pénurie de cigares; et Vitalis,
qui s'ennuyait de n'entendre parler que d'affaires, s'offrit pour aller
en chercher lui-même à _l'Agneau Pascal_.

--Mais Lubriquet va se ronger de jalousie, dit Me Beaudésyme.

Le trésorier ne répondit que par un sourire de supériorité, en lissant,
du bout de l'index, le dessous de sa moustache rare.

Vitalis avait à peine passé le portail, et oublié déjà les
Part-prenants, quand il entendit courir derrière lui. C'était Firmin de
Mesplède.

--Où allez-vous, Monsieur Paschal, demanda-t-il sans autre salut.

--A l'_Agneau_ du même nom, répondit le jeune homme un peu surpris.
Venez-vous par là?

--Oui, mais vite, alors; et revenons. On ne sera peut-être pas de trop
dans un moment.

--Qu'y a-t-il donc? Les Anglais?

--Oui! Une belle idée qu'a eue là votre patron de donner à dîner le jour
du métïngue.

--Les invitations étaient faites bien avant, et on avait déjà renvoyé
deux fois, à cause de la maladie de cœur de mon cousin. Et puis ils
ne nous mangeront pas, je pense.

--Les gens qui tuent les hirondelles, ce n'est pas pour les manger, non
plus.

--Mais enfin, qu'est-ce qui se passe?

--Voilà. J'étais à ce métïngue, donc, et pas seul, croyez-moi. Oh! vous
savez: des sabotiers... comme moi. Les messieurs n'aiment pas trop crier
ce qu'ils pensent. Pour crié, on a crié; et chanté: contre l'Onagre,
bien entendu. On voulait même aller lui faire un charivari. Mais il n'y
est pas, à ce qu'on disait, et, par contre, les gendarmes autour de chez
lui: c'est même pour ça qu'il n'y en avait pas plus que de louis d'or,
devant la mairie. Alors tout s'est retourné contre Beaudésyme, et son
dîner. On a même dit que M. Lescaa s'y trouvait. Je ne sais pas qui, ou
plutôt je m'en doute: c'est Bensibett, le fort caillou, que j'ai vu
causer à part avec le greffier à Pétrarque, ce cascan, vous savez, qui a
la gale.

--Erouch: vous croyez qu'il a la gale?

--Mais oui: c'est de naissance; rien n'y fait; il faudrait l'écorcher.

--Diantre, fit Vitalis. Et pourquoi ne l'écorche-t-on pas? Demandez ce
petit service à votre patron, le dieu des vers. Quant à Erouch, je ne
lui serrerai plus la main; vous pouvez m'en croire.

--Et bien vous ferez. En attendant, tout le monde va venir donner la
sérénade à Mme Beaudésyme. Et M. Lescaa est-ce qu'il est chez vous,
au moins?

--Il n'y est pas, Firmin. Mais vous n'êtes donc pas fâché avec lui,
depuis.....

--Depuis qu'il rentre son blé? Bah! j'ai laissé dire. La vérité, c'est
qu'il m'a fait venir l'autre jour; et pas flambant, je vous assure. Lui,
était dans un grand fauteuil, avec sa figure verdâtre, l'air malade:
«Firmin, sais-tu combien tu me dois?» Le diable m'emporte, si je m'en
doutais, ni envie, car il m'a prêté plus d'une fois.--«Vingt-quatre-mille
francs.»--«Té, je croyais que c'était plus!» Et c'est vrai, oui. «Ta
femme, reprend-il, t'a porté plus de trente mille francs de bonnes
terres; et vous êtes en communauté. Tu peux donc me donner une
hypothèque.» Je réponds: «Oui, pour sûr», mais sans enthousiasme, je
pense, car il se mit à rire: «Çà ne te coûtera peut-être pas aussi cher.
D'abord tu as hérité de ton père un billet de Pétrarque de huit mille,
pour solde de votre grand champ sur le Gave, et trois mille environ
d'intérêts,... le tout endossé par son beau-père...»--«Oh, pour
celui-là, vous pouvez le prendre pour rien, il est prescrit.»--«Je sais,
je sais (car il sait tout ce diable d'homme). Mais je te le prendrai
tout de même pour onze mille: j'ai un moyen de les faire rentrer.
Ajoutes-y sept mille que tu as pris pour payer les dettes de ton père:
de ceux-là je te fais cadeau. Ne me remercie pas; c'est pour le
principe. Restent donc six mille dont tu voudras bien me donner
hypothèque.» Vous pensez si j'ai voulu. Mais nous voici chez Victorine.

--Bonjour, Mademoiselle de Lahourque, dit Vitalis.

--Bonjour, Monsieur Paschal, répondit la buraliste avec un peu de
réserve.--Bonjour Firmin....

En sortant de l'_Agneau Pascal_, avec ses cigares, le clerc aperçut en
avant Cérizolles, entre les deux jeunes femmes. On se rejoignit; et,
comme Firmin se tenait à l'écart.

--Quoi, Firmin, lui dit Guiche en béarnais, est-ce que nous ne sommes
plus amis comme au temps où vous me contiez des histoires?

--En cousant les gilets de votre groom. Oh, sûr que si, mademoiselle
Sabine. Mais vous êtes si grande maintenant...

--Que vous regrettez de n'avoir pas grandi aussi, fit la jeune fille en
riant.

Vitalis causait avec Jean et Mme Etchepalao; et ils approchaient de
Sainte-Marthe, quand on commença d'entendre une rumeur lointaine encore
et inégale, voix des foules, qui rappelle le bruit de la mer.

--Ça y est, dit Firmin, ils y seront avant nous.

--Où ça, demanda Cérizolles, à qui Vitalis éclaircit alors ce qui se
passait.

--Et nous, reprit-il, qui voulions tout juste voir l'émeute. On pourrait
aller chez les Beaudésyme, si ce n'est pas indiscret.

--C'est que, pour les dames, dit Firmin, elles seraient peut-être mieux
autre part. Oh, ça n'est pas qu'on risque des coups de fusil... mais
enfin.

Clarisse parut indécise; mais Sabine déclara qu'elle irait, en compagnie
ou non, assister Basilida. Et peut-être disait-elle cela par jalousie,
en cas que Vitalis ne l'allât défendre seule. La jeune femme eut alors à
cœur de ne pas faire voir devant Cérizolles moins de vaillance que
Guiche, et soutint son avis; en suite de quoi, tout le monde se rendit
chez les Beaudésyme. Mais, sur le conseil de Firmin, on passa par la
petite porte qui s'ouvrait sur une ruelle, tout près de ce figuier où
Vitalis baisait naguère les joues en fleur de Detzine. Ce fut elle qui
parut, au bruit de la sonnette, et très émue.

--Ah, mon Dieu, gémissait-elle, au lieu d'aller annoncer, tandis que
Firmin mettait le verrou, qu'est-ce qu'on va nous faire?--Oui,
Mademoiselle, dans le salon.--Et ils crient tous: Prends l'argent,
prends l'argent.--M. le curé de Saint-Éloi, aussi; mais le chef de gare
est parti, avec le directeur.--Et ils ont jeté des sous.

--Quelle chance que mon parrain ne soit pas là, dit Vitalis.

Le discours incohérent de Detzine peignait assez bien les choses. Mme
Beaudésyme, son mari et le reste de leurs invités achevaient de boire
leur café au salon, avec un calme un peu affecté; tandis que deux ou
trois cents hurleurs, à qui des nouveaux venus se joignaient sans cesse,
répétaient devant la grille, sur l'air des Lampions:

    Rends l'argent,
    Rends l'argent.

--J'ai pourtant envoyé Ernaütou, expliquait Beaudésyme, pour leur dire,
sans faire semblant de rien, que Lescaa était en voyage, et pas ici.
Mais baste, il faudrait un fusil.

--C'est votre faute, aussi, répliqua M. Puyoo. Si le dîner avait fini
plus tôt, plusieurs de nous auraient été aperçus en ville; ça aurait
tout arrêté dans l'œuf. Et où chassiez-vous donc pour rentrer si
tard?

--Par là... au bois du Moulin.

--Ça n'est pourtant pas aux antipodes.

--Et vous n'avez rien pris, j'en suis sûre, demanda Guiche, dont les
yeux de violette s'amincirent.

--Vous savez, répondit le notaire de sa voix paisible et dorée, on ne
prend jamais tout en une fois.--Mais qu'est-ce qu'ils ont donc,
ajouta-t-il en se levant. Ils vont forcer la grille. Peut-être qu'il
vaudrait mieux renvoyer les dames.

Firmin venait d'entrer au salon, dont les portes restaient ouvertes.

--Il n'y a guère moyen, dit-il. Rosalie, du grenier, a vu des gens dans
la ruelle, et ivres. Or doncques, elles feraient mieux de nous laisser,
d'aller en haut, par exemple, en attendant la gendarmerie qu'Ernaütou a
été prévenir.

--C'est vrai, dit Vitalis.

--Mais nous aurons peur, toutes seules, fit Basilida. Viendrez-vous avec
nous, au moins, Vitalis?

--Mon Dieu, pourquoi pas, répondit le jeune homme, peu soucieux,
peut-être, de bagarre. Il en restera assez à garder le salon.

--Moi, je ne quitterai pas mon mari, dit Mme Laharanne.

--Et je resterai aussi, conclut Clarisse: ça ne m'ennuie pas d'avoir
peur. Et moins haut, elle ajouta, en se tournant vers Cérizolles: Vous
me défendrez, n'est-ce pas, Monsieur Jean?

--Certes, répondit Cérizolles avec beaucoup de sérieux: je vous
couvrirais plutôt de mon corps.

Quant à moi, dit Guiche, je serai aussi bien là-haut, pour avoir peur.

Et elle gagna, avec les autres, la chambre de Basilida. C'était une
grande pièce qui sentait l'iris. Quoi qu'elle donnât sur la cour par
deux fenêtres, les volets qui en étaient clos, et pleins à la moitié
supérieure, n'y laissaient pénétrer qu'une faible lumière. Des meubles
d'acajou à cygnes étaient rangés en bon ordre le long des hautes
murailles; tous trois se taisant, le tic-tac d'une pendule de marbre
rouge sembla seule faire résonner le silence.

Sabine bâilla.

--Ça n'est pas très drôle, les émeutes, dit-elle enfin. Et elle
s'étendit sur un sofa rotiné, en tirant sur ses jupes, comme elle avait
accoutumé. Basilida ni Vitalis ne répondît. Ils écoutaient les rumeurs
de la rue qui grossissaient, et des coups aigus battre le portail. Puis
on commença de jeter des pierres contre la maison; quelques-unes lancées
de loin, frappèrent les volets de Mme Beaudésyme. Par la jalousie,
qui en ajourait le bas, on n'y pouvait voir qu'à peu de distance:
d'abord le toit d'ardoise de la varangue, tout miroitant de soleil; et,
en deçà des tilleuls, dans un étroit espace, la moitié d'une corbeille
de géraniums, le sable jaune d'une allée.

--Voilà M. Puyoo qui sort, dit Basilida, dont le demi-jour laissait voir
la pâleur croissante. Il va leur parler.

Sabine s'élança à l'autre fenêtre.

--Je m'étonne qu'il se risque, dit Vitalis, au moins sans avantages.

--Et sa popularité, expliqua Mme Beaudésyme.

Le curé, qu'on ne voyait plus, ouvrait sans doute le portail de la cour,
dont la serrure grinça, dans le tumulte. Puis il y eut une trêve, et
quelques paroles indistinctes interrompues par de nouveaux cris,
contradictoires: «A bas la calotte! Vive M. Puyoo!» Celui-ci parla
encore. Soudain, comme s'il eût été emporté par des eaux, la grande
voix de la foule couvrit sa voix. On distingua encore: «A bas la
calotte! A bas l'Onagre!» La cour s'était remplie de monde. Sur le sable
d'or jaune, on en voyait courir que leur ombre semblait contrefaire.
D'autres marchaient dans les géraniums qu'ils écrasaient; et Guiche en
respira de loin l'odeur poissonneuse.

Bientôt les pierres recommencèrent de pleuvoir, plus nombreuses. Tous
les trois, maintenant, ils écoutaient le péril gronder et croître. Des
coups retentirent plus près, contre la porte d'en bas. Soudain, on
entendit qu'elle s'ouvrait, et sonner la belle voix du notaire.

--Il faut pourtant que je descende, dit Vitalis.

Mais Basilida, dans l'exaltation du péril et du bruit sentait égarer sa
raison:

--Ne t'en vas pas, Vitalis, cria-t-elle, insoucieuse que Sabine
l'entendît: écoute!

Les paroles de Beaudésyme se répandaient sur le vacarme comme une huile
d'or. Il y eut un instant de calme, puis d'autres cailloux, et tout à
coup un juron aigu de Cérizolles, atteint sans doute, et un coup de feu.
La voix de tête de Laharanne appela Beaudésyme, comme un clairon. Puis
il y eut la porte qui se referma, et, de nouveau, le silence.

--Ah, mon Dieu, gémissait Guiche, la tête dans ses mains. Et elle-même
n'aurait su dire si c'était de peur, qu'elle pleurait, ou d'avoir
entendu la notaresse tutoyer Vitalis.

A ce moment, du côté de la rue, on entendit retentir la voix de M.
Puyoo, qui, du ton d'un porc qu'on égorge, criait:

--A moi, à moi!

Presque aussitôt la porte d'en bas se rouvrit, le sable de la cour
grinça, et Firmin apparut dans l'allée jaune. Mais au même instant on le
vit chanceler, et tomber en s'écriant, tandis qu'un coup de feu éclatait
près de la grille.

--Vitalis, Vitalis, cria Mme Beaudésyme hors d'elle-même, reste avec
moi. Et quittant la fenêtre, elle se jeta dans les bras de son amant,
qui parut dans le doute de ce qu'il devait répondre. Guiche dénoua
violemment son embarras.

Elle était devant eux, les yeux brillants de larmes et de colère, et
avant de s'enfuir:

--Oui, reste, Vitalis, dit-elle; conserve-toi bien, pendant que les
autres se font tuer. Elle te soignera, _elle_. Le lit n'est pas loin.

--Guiche, s'écria le jeune homme, en s'élançant après elle. Mais
Basilida déjà, à demi-folle, avait ressaisi la chair de son amant.
Pareille à la Ménade de sa vision, elle délirait, ivre d'une voluptueuse
épouvante, brûlante et pâle.

--Tu l'as entendue, dit-elle, en s'interrompant pour lui meurtrir la
bouche de sa tranchante denture; tu l'as entendue; le lit est là. Reste,
Vitalis. Qu'est-ce que ça te fait; tu n'es pas un caractère, toi!

Cependant, la gendarmerie, accourue enfin, dégageait Beaudésyme et le
capitaine qui, soutenus par Cérizolles boiteux, avaient fait une
seconde sortie.

Puis on releva le corps de Firmin.

Au loin, une horde s'était reformée, qui hurlait encore:

    Rends l'argent.
    Rends l'argent,



CHAPITRE VI

LES NUÉES


Loin de Ribamourt, loin de son étude où le papier dort sous la
poussière, Me Beaudésyme chassait dans les bois de Nyxe, avec des
amis, la bête noire. Depuis l'aube, les chiens donnaient sur un
solitaire; lui-même, voilà une heure qu'il était à son troisième poste,
sous les hêtres. Tout autour de cette ombre, par delà les fûts argentés,
on se sentait, tant le jour était glorieux, comme dans un globe de
lumière, et la lourdeur du soleil pénétrait le feuillage.

Ses yeux battirent de fatigue; un coup de fusil les lui fit rouvrir.
Deux autres, au loin, retentirent sans éclat; et puis le son d'un cor
qui sembla nager faiblement, se dissoudre, dans la chaude étendue. Plus
près de lui, tout à coup, le bruit des branches rompues vint l'avertir
que le sanglier dévalait. Il y courut, mais à peine pour voir passer la
meute, et, derrière, Wolfgang Etchepalao qui, parmi les piqueux, courait
de ses épaisses jambes, en s'épongeant et criant: «Tayaut!»

--Tayaut, Tayaut, répéta le notaire qui n'était point puriste en
vénerie. Il se jeta à leur suite; on traversa une clairière; le soleil
fit luire la robe des chiens, les clous d'une large semelle, un canon de
fusil. Et presque aussitôt la trombe de couleurs, de voix, se précipita,
se confondit, mourut dans la forêt immobile.

Cependant, dans sa maison, Basilida, de ses doigts aigus, caressait les
cheveux de son amant agenouillé.

--Non, tu ne m'aimes point, dit-elle; et, au même instant s'écria. Car
Vitalis venait, en réponse, de la meurtrir sous son peignoir.

--Ah! fit l'amoureuse, qui entrouvrit sa bouche si rouge, comme pour
aspirer l'âme d'une puissante fleur.

--C'est que tu es trop jeune, reprit-elle. Tu ne penses qu'à toi,
toujours, même quand tes rêves t'emportent loin de toi. Tu ne sais pas
souffrir dans un autre cœur que le tien. Et une douleur partagée;
c'est cela qui est l'amour même, ô mon amour.

--Le plaisir, n'est-ce donc rien, demanda-t-il?

--Et jusque dans le plaisir, Vitalis, tu n'inventes que ton plaisir.

Mais c'est son corps qu'il interrogeait. Sous ses doigts le peignoir
s'ouvrit; il l'aperçut toute entière, avec sa poitrine bombée, des
genoux ronds, la haute lyre de ses hanches. Et il la désira.

--...Lida...

Sans répondre, elle le précéda; et d'une ondulation, faisant glisser
son peignoir jusqu'à terre, se coucha toute nue.

Cependant elle laissait nager sur Vitalis les regards d'une méprisante
joie, comme si elle ne lui eût offert qu'à son gré ses membres, et leur
servage orgueilleux.

C'était un des jours les plus chauds de cette fin d'été. Sous le
firmament d'or, voguaient des nuages éclatants et denses que les
souffles d'en haut, ignorés d'un sol immobile, modelaient selon des
caprices mystérieux. L'un d'eux, en passant sur le soleil, plongea dans
la pénombre ces amants embrassés déjà.

O Nuée aux humides flancs, mouvante vapeur, ô Nuée du hasard pétrie en
forme de cygne, éphémère ivresse des yeux: avant qu'une nuée nouvelle
épouse les figures inconstantes de ta beauté; et que par vous se ruine
ou renaisse l'image innombrable de nos rêves, avant qu'au front des
Pyrénées, un instant retenue par les sapins aux noires chevelures, on te
voie, pareille au chasseur qui fuit et se retourne, tendre l'arc sept
fois teint, et que jusqu'au prochain soleil qui t'y vienne concevoir
encore, tu n'ailles abîmer dans la mer ton être identique et changeant,
toujours la même, toujours une autre, ô Nue porteuse de rosée--te
sont-ils apparus au loin, dans la ténèbre des bois, Me Beaudésyme qui
court le sanglier à toutes jambes, au milieu des piqueux, et, non loin
d'eux, Wolfgang au front suant? Ou bien, par delà la gare, dans le
chemin d'argile qui contourne les Réservoirs, n'as-tu pas en passant
gardé du soleil Jean de Cérizolles, auprès de qui, sous un voile épais,
se hâte la facile épouse d'Etchepalao?

--Jean, dit-elle, j'ai peur d'être reconnue; ça serai'affreux.

--Haffreux! La réputation d'un homme vierge est comme le pétale du
camélia. Mais, madame chérie, les Mortiripuaires sont tous au café du
Casino, à part votre mari et Alexandre Beaudésyme qui chassent à Nyxe,
d'où ils ne reviendront que fort avant dans la nuit, ivres, je pense.
Quant à la patronne de cette auberge où nous allons--puisque vous ne
voulez de nulle autre part--c'est, je le tiens de Vitalis Paschal, une
enfant d'Oloron-Sainte-Marie, d'où elle n'est arrivée que depuis un
mois, et, par conséquent, qui vous ignore. Et je me demande même où elle
est, cette auberge. Ça n'est pas ça, continua-t-il en indiquant deux
tours gardées par des palissades vertes.

--Non, ça c'est le Château-d'eau. Autant qu'il me souvient de mes
promenades d'enfance, pour trouver une maison ici, il faut tourner un
peu plus loin, à travers un pré.

En effet, l'auberge était là, sous un chêne et fort isolée. Mais contre
le mur de façade des jeunes gens jouaient à la pelote.

--Ah, murmura Cérizolles, c'est bien ma chance.

--Allons-nous en, dit-elle.

--Clarisse, vous ne voudriez pas. Dites que vous ne voudriez pas.

--Je ne voudrais pas, répéta, après un soupçon de résistance, la femme
de Wolfgang.

Ils hâtèrent le pas, sans être vus; le chêne bientôt les cacha.

--Songez, reprit-il, que j'ai mis en votre honneur, pour n'être pas
reconnu, des choses couleur d'ardoise et de brouillard et que je ne vous
ai pas embrassée depuis hier, pour ne pas vous compromettre.

--Eh bien alors, dit Clarisse, compromettez-moi, je vous prie, Monsieur
de Cérizolles.

Elle lui tendait ses lèvres, mais Cérizolles fit la moue.

--Dehors, fit-il, en étendant la main: jamais!

Clarisse se mit à rire.

--Grand fou, dit-elle; et ils firent le tour de l'auberge, jusqu'à la
porte de derrière, qui était celle de l'étable.

--C'est gentil, dit-elle, chez vous.

--Oui, simple et confortable, c'est la devise de la maison. Bon luxe
bourgeois, pas tapageur.

Et il se mit à frapper sur la porte, pour appeler l'aubergiste, qui
apparut enfin. C'était une vieille femme vêtue de noir dont le visage
paraissait fait d'une pomme cuite. Elle les conduisit, à travers
l'épaisse litière, vers une échelle de poulailler qui donnait sur un
grenier à foin, d'où on descendait dans la cuisine, et de là dans une
chambre basse, dont les volets étaient clos.

--C'est à cause des joueurs de balle, expliqua la vieille.

--Vous n'auriez pas pu les flanquer dehors? Je vous ai fait retenir une
chambre, pas un fronton.

--Mais, monsieur, si je leur avais refusé, ils se seraient doutés de
quelque chose, et vous auraient guettés--à coups de cailloux.

--On est bienveillant, dans le pays, fit remarquer Cérizolles.

--Ah, monsieur, si vous saviez ce qu'ils sont malhonnêtes, et comme je
regrette Oloron. Tenez, il y en a un vieux, là, avec les jeunes: celui
de Lahourque, j'entends qu'ils l'appellent. Un joli cadet, ça fait. Il
est déjà saoûl.

--Ah, mon Dieu, murmura la jeune femme, c'est le frère de Victorine.

--Et il va jouer contre la fenêtre.

--Voyons, Jean, qu'est-ce que ça fait, murmura Clarisse, tandis que la
vieille refermait la porte. Puisque je suis là, moi. Est-ce que vous
m'aimez beaucoup, au moins?

--Ce sera à vous de me le dire, tout à l'heure, répondit-il.

On voit que cette liaison naissante n'était pas fondée sur des
sentiments bien profonds. Ils n'en avaient pas moins su tirer peu après
les plaisirs les plus vifs, scandés par le bruit sec de cette pelote
qui, à intervalles inégaux, frappait les contrevents, tandis qu'un
joueur annonçait les points, à voix haute. Et, une heure après, Jean de
Cérizolles, commençant à reprendre toute sa tête:

--Treize, annonça le buteur de l'autre côté.

--Mon chéri, dit le jeune homme, il exagère.

Clarisse ne répondit qu'en cachant son visage entre l'épaule et
l'oreille de son amant.

--Quatorze! cria encore le buteur, dont on venait de manquer le service.

--Ah oui, continua Cérizolles: l'homme fort qui a tué le diable.

--Clarisse, qui le contemplait avec plus de sérieux que ses yeux n'en
laissaient voir d'ordinaire, soupira, comme Mme Beaudésyme:

--Non, vous ne m'aimez pas.

Et le jeune homme, ayant fait quelques protestations pour lui prouver
que si, encore...

--Oui, répondit-elle, je sais bien; mais l'amour, ce n'est pas cela.

Cérizolles murmura une inconvenance.

--Grand fou, dit-elle de nouveau. Et avoue que d'imaginer Wolfgang--ce
que nous en avons fait, c'est la moitié de ton plaisir.

Les lèvres étroites de Cérizolles laissèrent percer un sourire. Mais il
répondit:

--Je vous assure que non.

--Pourquoi riez-vous comme ça? Ah Guiche avait bien raison!

--Qu'est-ce qu'elle a dit, Guiche? demanda Cérizolles, qui avec la
chemise de son amie, jouait à lui faire une bavette.

--Elle a dit... elle n'a rien dit. Mais elle serait jalouse.

--De moi?

--Vous savez bien qu'elle a quelque chose pour vous.

--Vitalis, elle a.--Et votre mari, est-ce qu'il serait jaloux, lui?

--Ah, le sot! Je voudrais qu'il soit là, attaché sur cette chaise, pour
nous voir. On ne saurait croire combien, de tromper cet homme, ça m'a
fait toujours plaisir.

--Toujours, interrompit Cérizolles. Mais vous mériteriez en vérité...

--Jean--non--ne me faites pas de mal. Et qu'est-ce que ça vous fait,
puisqu'au fond, vous ne m'aimez pas?

--J'aime à voyager seul.

--Mais, mon chéri, quand j'ai épousé M. Etchepalao, j'étais comme toutes
les jeunes filles bien élevées qui se marient: j'espérais lui rester
fidèle, je vous assure. C'est lui qui n'a pas voulu. Si vous saviez
comme il est grossier, et bête, et brutal.

--Clarisse, n'en jetez plus.

--Pardon de vous en parler. Je sais bien que ça ne se fait pas. Mais de
lui, vraiment... Et il boit par-dessus le marché!

--Moi aussi, fit Cérizolles.

--Ah, s'écria sans logique la jeune femme: que j'aimerais vous voir un
peu parti.

--Et vous avec moi?... Ah! Partir ensemble.

--Jean, enfin, vous êtes fou: une mère de famille, boire! (Voyons,
laissez-moi.) C'est qu'il faut de la tenue dans la vie.

Cérizolles, qui s'occupait de ses doigts osseux à découvrir la chair
obéissante de sa compagne, pour en composer des poses, au bord du lit:

--Vous avez donc des enfants, demanda-t-il?

--Ah, mon Dieu, oui, soupira-t-elle. Je croyais vous l'avoir dit. Une
fille. (Enfin, Jean! Ce couvre-pieds est sale.) Elle est à Cambo, chez
sa grand'mère.--Pauvre chérie! (Non, je suis très mal à l'aise, comme
ça.)

Elle était sur le ventre, le menton dans l'oreiller, les jambes à
demi-pendantes, et son corps, à la fois ample et délicat, tranchait sur
une satinette écarlate, où Cérizolles l'avait de force étendue.

--C'est ainsi que je vous aime, dit-il. Ne bougez plus jamais.

A ce moment une nuée, encore, passa sur le soleil à son déclin. Clarisse
ne fut plus au clair-obscur qu'une arabesque lumineuse et recourbée. Et
sans bouger, elle murmura dans la plume:

--Non, vous ne m'aimez pas.

Le jeune homme ne se put tenir de l'attirer dans ses bras,--et dérangea
la pose. Mais Clarisse, comme si le nuage eût laissé un peu de son ombre
dans son cœur, semblait ne plus savoir sourire.

--Qu'y a-t-il, Clarisse?

La jeune femme soupira sans répondre. Et comment dire le pourquoi de sa
peine, elle qui, aux bras d'un homme jeune et plaisant, n'en avait
ressenti jusque là jamais aucune. Mais celle-ci était une peine
délicieuse.

Cérizolles la serra contre lui, plus près qu'il n'avait fait encore. Il
sentit ce cœur enfantin qui battait contre sa poitrine. C'était un
mouvement à peine sensible, un peu d'inquiétude, presque un aveu. Alors,
attirant vers lui son clair visage, il en baisa les yeux tour à tour,
comme s'il y cherchait des larmes; aussi doucement qu'un enfant, le
matin, pose ses lèvres sur la rosée des fleurs. Et Clarisse, qui pour la
première fois se sentit découverte sous les yeux d'un amant,--avec ce
frisson que la pudeur donne--tira le drap sur sa nudité.

Ils demeurèrent ainsi sans parler, plusieurs minutes; la jeune femme, si
elle avait pu voir le visage de son ami, n'y aurait plus rencontré ce
sourire qui lui faisait un peu de peine.

L'aubergiste, qu'étonnait le mutisme de ses clients, frappa à la porte.

--Il est bientôt sept heures, dit-elle; en cas que la dame oublie.

--Comment! s'écria-t-elle, sept heures! Il faut que je me sauve.

Elle avait sauté du lit.

--Jean, ne me regardez pas, dit-elle.

Jean allumait une cigarette. Les joueurs de pelote avaient cessé leur
partie; le soir tombait: on entendit le pied nombreux d'un bétail qui
gagnait la fontaine. Une vache meugla vers le ciel.

Cependant, Basilida, rassasiée de caresses, mâchait son cœur amer;
toute prête de crier contre le vide de l'amour. Tel un fou qu'ont égaré
les mirages du couchant, pleure dans la nuit sans étoiles. Son complice
était encore à ses côtés; c'est à lui qu'elle s'en prenait de l'aimer,
mais avec un tel ressentiment qu'il lui semblait, à force, ne l'aimer
pas. Que n'y avait-elle sacrifié; et qu'en retour il donnait peu de
choses, ce jouet joli, pliant, à toutes mains abandonné: oui, à toutes
mains; et cela valait bien des crimes.

Vitalis, dont la pensée visiblement était ailleurs, ne répondit point.
Son silence même exaspérait Basilida.

--Va, tu n'es qu'une fille, cria-t-elle enfin.

--Je veux bien, fit-il; et se leva.

--Où vas-tu?

--Où vont les filles, donc: sur un trottoir... prendre l'air.

Mme Beaudésyme lui barra la porte. Elle méprisait son amant, soit; le
haïssait, passe encore; mais ne voulait pas le perdre. De cela, au
moins, elle était sûre: autant que de cette jalousie qui la broyait
comme un pressoir, où elle n'était plus qu'une grappe douloureuse. A
demi rhabillée, en jupon, avec ses blanches jambes nues, et ses cheveux
à l'abandon, ses cheveux d'or femelle, qui bouffaient sur ses épaules
comme un paquet de filigranes, elle contemplait, déjà repentante d'y
avoir insulté, celui qu'elle avait reçu dans son lit. Elle le tenait
embrassé par sa taille de demoiselle. Les plus belles larmes coulaient
sur ses joues; un de ses seins avait sauté hors de la chemise; et elle
suppliait. Mais Vitalis, saoûl de plaisir lui aussi, las d'une même
présence, obsédé de reproches, demeurait de glace devant ces fureurs
nouvelles et plus tendres. Debout et muet contre le lit, il avait encore
à la main son béret qu'il venait de reprendre. Pour tout dire, il
songeait à Sabine que l'on rencontrait d'ordinaire, à cette heure-ci,
sous les platanes du Jardin Public, entre Bottine et Monotonto.

Sans rudesse, il tenta d'écarter la jeune femme; celle-ci, laissant
glisser ses bras le long du corps de son amant, tomba à genoux:

--Vitalis, tu ne m'aimes plus.

A ce reproche mille fois entendu, le jeune homme, qui sentait la
patience lui échapper avec la tendresse, répondit d'un air, hélas! trop
sincère:

--Non.

La jeune femme se détacha soudain de lui, comme de la branche, un oiseau
blessé, et porta ses mains à son cœur.

--Ce n'est pas vrai?

--C'est vrai. Le pire bonheur fatigue à la longue; et il y a des jours
où celui que je vous dois m'assomme comme un pavé.

Basilida devint plus pâle.

--Vous êtes impoli, dit-elle. Mais elle resta agenouillée. Elle avait
remonté son épaulette, et, de ses deux mains, écoutait battre son
cœur.

--Parlons-en, continua Vitalis, de ta politesse. Est-ce que tu l'as
retrouvée dans ton corset. Mais non, c'est vrai: il est encore sur le
fauteuil rouge.--Femme du monde, va! Epouse chrétienne qui embrasse son
amant devant les jeunes filles.

Basilida éclata de rire, d'un rire mauvais:

--Ah, c'est là que le bât te blesse! benêt qui s'imagine qu'on en tenait
pour lui. Mais c'est à ton ami qu'elle en a, mon cher, au comte Jean de
Cérizolles. Ils se moquent de toi, tous les deux.

--C'est pour ça qu'il fait la cour à Clarisse, et qu'il est avec elle, à
présent, derrière la gare.

--Il te le dit, mon enfant. Va tirer le drap: sais-tu qui tu trouveras
dessous?

--Ça n'est pas vrai!

--Mon pauvre Vitalis, tu croyais que c'était toi qui tenais la corde.
Mais elle te trouve bien trop poltron!

--C'est idiot, à la fin, cria Vitalis. Qui est-ce qui m'a fait monter
dans sa chambre--oui, monter, et comme au claque.--Qui m'y a gardé, de
force?

--Cérizolles ne se serait pas laisser garder. Il sait se servir d'un
revolver, lui.

--Pour ce qu'il en fait. Il n'a tué personne, après-tout.

--Tandis que toi, tu as laissé assassiner ton ami Firmin.

--Oh, assassiner... il n'en est pas mort, n'est-ce pas? Et qu'est-ce que
j'aurais fait contre cinq cents personnes qui ne lui en voulaient pas?
Vous savez bien que c'est un coup de hasard qui l'a blessé. Et pourquoi
volait-il au secours de ce finaud de curé, qui criait: au secours, parce
qu'on le ramenait en douceur à son presbytère.

--Oui, oui, interrompit la jeune femme; je l'ai toujours dit, que tu
parlais bien.

--Quelquefois, reprit Vitalis.--Et avec un sourire perfide, il ajouta:
Mais peut-être que j'aurais mieux agi s'il s'était agi d'une autre...

--Tu l'aimes donc!

Il prit un air grave. Car la jalousie l'avait mordu, lui aussi.

--Je l'aime, dit-il.

Basilida se releva sous le coup, et dit en scandant ses paroles:

--Et tu t'imagines que je vais te le permettre. Tu t'imagines que je
t'aurais élevé à la becquée, que je t'aurais, au danger de mon âme,
appris comment on caresse, et comment on embrasse, à toi qui n'avais eu
affaire qu'à des Gothons. Et tout cela pour que vous fassiez l'amour
devant moi.

Elle lui avait mis la main sur l'épaule, et parlait les dents serrées.
Mais Vitalis, ce jour-là, brisait ses entraves. Il haussa les épaules et
reprit avec plus de force:

--Je l'aime et je l'épouserai.

A ce moment, la passion de Mme Beaudésyme se déchaîna à travers des
sentiments extrêmes: la fureur, la haine, l'amour, la honte. Elle pleura
de nouveau. Elle se roula aux pieds de Vitalis qui ne la releva point.
Ses cheveux balayèrent en vain le sol, et enfin tout de nouveau elle
cria des reproches avec des injures.

--Je crains, s'il vient quelqu'un, que vous ne vous fassiez remarquer,
lui dit le jeune homme, qui avait repris tout son sang-froid.

--Écoute, Vitalis, ne me brave pas. Tu ne sais pas de quoi je suis
capable, je n'ai pas d'enfants, après tout--et quant à mon mari...

Quelques coups frappés à la porte l'interrompirent.

--N'entrez pas.

--En effet, dit Vitalis.

--C'est, reprit Detzine dans le corridor, M. et M{me} Laharanne, qui
sont entrés en passant, pour voir Madame si ça ne la dérange pas.

--Dites que j'ai la migraine..... que je garde le lit, que... n'importe
quoi.

--Vous feriez mieux d'y aller, insinua Vitalis, avec toute sa douceur
retrouvée.--On sait que je suis ici et que vous n'êtes pas sujette aux
migraines.

Basilida prit ce soin encore pour de l'ironie.

--Ah! tu as assez de moi, fit-elle. Eh bien, va-t'en. Qui te retient. Va
retrouver ton émeraude! Quant à moi, penser à ce que pensent les autres,
j'ai d'autre poisson à frire. Et ne ris pas comme ça: je vais leur crier
dans la figure que nous sortons du lit.

Elle touchait la clef, déjà.

--Ça serait drôle, dit-il, presque malgré lui.

Mais à ces seuls mots, Mme Beaudésyme ouvre la porte, se jette dans
le couloir, avant qu'il la puisse retenir. Sans se soucier de Detzine,
Vitalis court jusqu'à l'escalier. Et là, il entend Basilida, déjà
descendue, qui ouvre la porte du salon en disant:

--Je vous demande pardon de vous recevoir comme çà, au saut du lit.
J'étais avec mon amant.

Dans le salon encore brillant de jour, les deux visiteurs restèrent
muets de surprise, et Mme Laharanne, malgré sa douceur, se pinça les
lèvres devant la tenue de Basilida. Mais le capitaine qui n'était point
méchant homme répondit:

--Nous vous laissons donc, Madame, et soyez sûre que ma femme ni moi ne
retiendrons rien de cette minute de... d'égarement. N'est-ce pas, Marie?

--Oui, mon ami, approuva Mme Laharanne, en reprenant son indulgence.

A ce moment un nuage encore passa sur le soleil; celui-là même sans
doute, qui allait tout à l'heure vêtir les plaisirs de Clarisse d'ombre
et de mélancolie.

--Le temps se couvre, ajouta Mme Laharanne, en assurant son face à
main.

Mme Beaudésyme ne répondit pas. Elle restait contre la porte,
irrésolue, avec ses jambes à découvert et ce visage bombé d'Espagnole
sous une pâle crinière.

--On se couvrirait à moins, observa le capitaine.



CHAPITRE VII

DE TOUTES ROBES


Mme Beaudésyme travaillait dans son salon. Elle n'en pouvait souffrir
le meuble Louis-Philippe, ni les scènes historiques pendues au mur, ni
le tapis où chevauchait Abd-el-Kader, toutes choses introduites dans le
ménage par M. Beaudésyme. Mais elle avait pris sa chambre en horreur
depuis ce jour où Vitalis et elle s'y étaient maltraités si fort que
leur rupture en était jusqu'ici restée entière. Le lit surtout lui
rappelait trop un mari qu'elle avait à subir toutes fois qu'il n'avait
pas bu jusqu'à la crapule, et même alors par occasion--et l'amant
qu'elle n'espérait plus y tenir couché sous son impérieuse caresse.

Elle venait de causer un peu chez Mlle de Lahourque. Outre le
divertissement d'entendre la buraliste conter les mystères de son
berceau, ou son infructueuse idylle avec M. Lubriquet, elle avait voulu
se rendre compte si sa folie de l'autre jour avait fait du bruit. Mais
rien dans l'accueil ou les paroles du petit cercle qui faisait
conversation, à l'_Agneau Pascal_, ce jour-là, ne le pouvait faire
croire. Les Laharanne, sans doute, avaient gardé leur promesse, et
Detzine, qui aimait sa maîtresse, tenu sa langue, jusqu'à ce jour. C'est
beaucoup, en pareil cas, de gagner du temps: un scandale, s'il a
vieilli, ce n'est plus que de la poudre mouillée.

Le bizarre, c'était qu'elle craignait plus encore les bavardages de
Vitalis. Il lui semblait que ses propres fureurs, tant de larmes, et
cette scène indécente envers les Laharanne, tout cela composait une trop
belle histoire, trop flatteuse à la vanité d'un jeune homme, pour qu'il
s'en contînt avec Cérizolles, avec d'autres peut-être, qui à d'autres le
courraient dire.

Mme Beaudésyme agitait ces soucis, en songeant au décri public, et
reprisait du linge. La corbeille en paille de couleur où puisaient ses
mains calmes reposait sur une fumeuse, dont la tapisserie au petit point
figurait un Chinois qui fume l'opium dans une pipe turque. Et tout ce
qu'elle venait de réparer, elle le rangeait à son côté, pour ne pas le
confondre, sur le velours vieux et vert du canapé. Il l'eût fallu voir
tenir, à bout de ses bras repliés, pour l'interroger à contre-fenêtre
quelque pièce de la dépouille conjugale, que le jour pénétrait une
minute, trahissant d'autres reprises en carré; ou bien qui gorgeait d'un
œuf d'ivoire, tour à tour, ses propres bas vieillissants.

Malgré qu'elle gardât beaucoup de soins aux travaux du ménage;--soit
qu'ils lui fussent un plaisir, en vérité; ou plutôt une espèce de
mortification,--aujourd'hui, elle y paraissait distraite. Tout ce
scandale, qu'elle appréhendait, qui pouvait éclater autour d'elle,
remplissait son âme de trouble.

C'était beaucoup moins le spectre d'un mari vengeur qui l'inquiétait.
Car elle avait sujet de croire que le sien faisait un peu plus que
soupçonner sa liaison; et, s'il ne le montrait point, que c'était bien
un peu par indifférence, mais surtout pour d'autres motifs: en un mot
que sa dot compromise, sinon anéantie, par les spéculations de
Beaudésyme, n'était pas étrangère à ce comble d'aveuglement. Comment
pouvait-il ne pas voir, en effet? Vitalis n'avait-il pas été toujours de
la pire légèreté; elle-même plus imprudente encore que Vitalis? Ne
s'étaient-ils pas trahis cent fois?

--Ah! songea-t-elle, c'est vrai que l'argent est au fond de tout. Et
même les choses sales, il les salit.

Somme toute, en tenant un peu Vitalis pour une espèce de courtisane,
elle estimait son mari moins encore. Car Basilida, à être infidèle,
n'en gardait pas moins le goût de la netteté en toutes choses, et en
jugeait durement le plus petit manque. Aussi bien ne s'épargnait-elle
pas non plus.

--Que suis-je donc, se disait-elle, pour tant mépriser; moi qui trompe
mon mari jusque dans son lit; et le monde, sinon Dieu, par les plus
criminelles Pâques. Fallait-il salir tant de choses pour n'avoir même
plus ce misérable bonheur de ma chair; ce peu d'amour que m'accordait
Vitalis, qu'une autre me vole?

Le malheur de Mme Beaudésyme, si pieuse, c'est que la religion, où
son mal cherche à se distraire, lui empoisonne ce même remède qu'elle
lui prépare. A mesure que les sacrements apparaissent à Basilida comme
le baume suprême, elle se rappelle n'en avoir reçu qu'une parodie. Plus
elle veut s'y abîmer, plus elle s'y découvre sacrilège; adultère à Dieu
plus encore qu'au mariage. Dans ce réseau, où elle se débat et va périr
comme un brillant poisson traîné vers la plage, quelle main puissante la
saura prendre aux ouïes pour la replonger dans les eaux respirables et
profondes? Ce médiocre curé Cassoubieilh, moins tolérant encore
qu'aveugle, confesseur sans doctrine et sans amour, lui en semblait le
plus incapable. Une fois de plus, la figure du P. Nicolle passa dans sa
pensée. Celui-là, peut-être, était digne de l'entendre, et si jamais
elle s'agenouillait devant lui, ce ne serait plus pour mentir. Toute sa
plaie, quand il devrait y mettre les fers, elle la ferait voir nue.

--Ma chère amie, dit M. Beaudésyme en entrant, je t'amène Sabine de
Charite, qui était en train de déranger les filles pour savoir si on
pouvait te voir. J'ai dit qu'oui, et reprisant même; ce qui est d'un bon
exemple pour les jeunes filles.

--D'un bon exemple pour ne pas se marier, répondit la notaresse en
embrassant Guiche. Celle-ci haussa un peu les épaules, tandis qu'elle
regardait assez tristement Basilida. Elle l'aimait beaucoup; elle
aimait Vitalis aussi, à ce qu'il lui semblait depuis l'autre jour, et
tout cela était difficile à débrouiller.

Les sentiments de M{me} Beaudésyme n'étaient guère moins confus. Elle
pressentait le sacrifice qu'il lui faudrait faire un jour; et, malgré
cela, quelque chose, rien qu'à voir Guiche, empêchait qu'elle ne la
haït.

--J'étais tout juste, reprit le notaire, à fumer ma pipe sous la
varangue de devant; et je regardais la place où ce pauvre Firmin.....

--Je t'en prie, interrompit sa femme. Guiche, de son côté, avait pâli.

--C'est vrai que vous étiez aux premières loges, toutes les deux--et
Vitalis. Avait-elle assez peur, Guiche, quand elle s'est précipitée en
bas.

Il ajouta d'un air paisible:

--Elle parlait à tort et à travers.

A ce dernier coup, dont elle sentit Basilida visée à travers elle, la
jeune fille fit une contre-attaque.

--Ce n'est pas la première fois ce jour-là que j'ai eu peur, dit-elle.
Imaginez-vous, Madame, que le matin...

Le notaire prévit des allusions à la scène du bois:

--Bon, dit-il, ce doit être confidentiel. Et j'ai du travail. Mais ce
fainéant de Vitalis est à l'étude: je vais vous l'envoyer si vous
voulez.

--Oh! pour aujourd'hui, fit Sabine, nous vous le laissons. N'est-ce pas,
Madame?

C'est le premier jour qu'elles se trouvaient seules, depuis l'émeute; ne
s'étant rencontrées qu'un après-midi à Castabala, une autre fois sous le
porche de l'église, mais toujours en compagnie. Et ces trois semaines
qui avaient passé leur permettaient de se voir avec plus de calme.

--Il me fait frémir, M. Beaudésyme, avec cet assassinat, reprit-elle. Je
m'en regardais dans la glace devenir blême: vert pomme pas mûre, dit M.
de Cérizolles.

--Il vous plaît beaucoup, Guiche, M. de Cérizolles.

--Assurément.

--Et..... voilà tout?

--Oh! mon Dieu, oui, n'est-ce pas assez? Je me l'imagine comme un bon
camarade, un camarade qu'on aimerait beaucoup. Ça ferait plaisir de
l'avoir sous la main.....

Elle rabaissa sur ses yeux ses paupières en forme de feuille et ajouta:

--Je ne sais pas moi: de l'embrasser..... de prendre son tub devant lui.
Tandis qu'avec..... je veux dire devant un homme que j'aimerais, que
j'aimerais dans mon cœur, il me semblerait sans cesse que je ne suis
pas assez vêtue.

--Ah! soupira la notaresse, cela ne s'invente point.

--D'ailleurs, il se soucie de moi comme un cocher d'un paire de socques.
C'est Clarisse qu'il courtise. Oui, courtise n'est pas trop fort; et
toutes les fois que je vois la tête à Wolfgang, je me dis combien je
voudrais que ça fût vrai,--certaines choses.

--Mais, Guiche, enfin: vous êtes folle.

--Je vous demande pardon, dit la jeune fille. Vous êtes si grave, vous,
Madame.

--Petite peste, répliqua la notaresse avec son demi-sourire. Venez ici
me demander pardon de vous moquer de moi. Vous le savez bien, si je suis
folle, moi aussi, quand je m'y mets. Et vous ne savez pas tout.

Cependant elle avait posé dans la corbeille tout le linge qui était à sa
droite, et fait une place à la jeune fille, qui de bonne grâce vint la
prendre.

--Je vous demande pardon de tout mon cœur, dit-elle, si je vous ai
manqué, Madame, je vous aime tant; c'est vrai, oui.

Certes, ces yeux gris-bleu, couleur d'Avril, qu'elle semblait ouvrir
jusqu'au fond sur Basilida, comme pour en répandre les plus secrètes de
ses pensées, ne trahissaient que tendresse.

--Enfant, reprit Mme Beaudésyme, il ne faut pas galvauder ces grands
mots-là. Vous êtes mon amie, ma petite amie; j'en suis très fière; mais
enfin, vous ne rêvez pas de moi, je pense, quand vous dormez.

--Quelquefois, répondit la jeune fille en se serrant contre Basilida.

--Ne dites pas de folies. Et quant à Cérizolles, je le savais déjà, que
ce n'est pas lui, la pensée de votre pensée.

--Quoi! On pourrait bien avoir du goût pour plusieurs personnes.

--Mais pas de l'amour, Guiche.

--Eh bien! moi, je me sens un cœur à en avoir pour le monde entier.

Elle avait repris son masque perfide, aux yeux obliques, pour prononcer
cela. Et Mme Beaudésyme, en se penchant vers elle, dit avec
tristesse:

--C'est celui qu'on aime qui est le monde entier.

Puis elle l'embrassa.

--Comme c'est ennuyeux, toutes ces choses, murmura Guiche. Je voudrais
redevenir petite fille; comme au temps où j'aimais à sentir de la
peine, pour être prise sur les genoux.

--Ce n'est pas encore si loin, dit Mme Beaudésyme, en la prenant dans
ses bras énergiques.

--Alors, ajouta-t-elle plus bas, vous ne voulez pas que je vous dise son
nom?

--Mais, si je l'aime, vous me haïrez, j'en suis sûre.

La jeune femme, malgré elle, soupira. Depuis les premiers mots de
Guiche, elle y était presque résolue: mais à quel prix?

--Non, répondit-elle. J'ai beaucoup réfléchi et prié, depuis l'autre
jour, et cette affreuse scène. Pardonnez-la moi, Sabine; et je crois que
je vous le laisserai prendre. D'ailleurs, ajouta-t-elle en s'efforçant
de sourire, vous le prendriez bien sans moi.

Elle songea un peu.

--Tout de même, j'aurais pu vous causer de l'embarras; si Dieu enfin ne
m'avait autrement inclinée.

--Ah! s'écria imprudemment Sabine, je ne le prierai jamais, s'il doit
m'empêcher d'aimer ceux que j'aime.

Basilida devint plus pâle.

--Est-ce que vous seriez venue pour rire de mes chagrins,
demanda-t-elle.

Un instant, elle la serra comme pour la rompre, mais Guiche, pareille à
une enfant menacée, ne savait se défendre qu'en tendant sa bouche.

--Non, dit Basilida.

--Vous m'avez fait mal.

--Il y a des moments où je voudrais vous en faire davantage. Et vous,
pourquoi l'aimez-vous?

--Je ne l'aimais pas. C'est depuis que je vous ai vue..... que je vous
ai vue lui donner un baiser.

--Mais lui, Guiche, non, il ne vous aimera pas.

--Je ne sais pas, dit la fillette tristement.

--Ah que si, vous le savez, sauterelle. Et je parie que nous nous voyons
déjà en mariée. Mon Dieu, dire que j'aimerais à vous habiller moi-même
ce matin-là, et voir tout ce blanc, toute cette dentelle, vous mousser
sur la peau--comme un peu de Champagne--là, et là.....

Guiche, chatouillée, se mit à rire en fermant les yeux.

--Oui, dit-elle, comme du Champagne.

Mais Basilida, par la réaction la plus imprévue, à l'idée que cette
chair, et cette mousse, ce serait à Vitalis, avait de nouveau pâli,
tandis que, de sa lèvre relevée, elle laissait voir ses dents, comme
fait une chienne qui voudrait mordre, et qui cache sa fureur.

--Laissez-moi, dit-elle enfin d'une voix basse et changée en repoussant
la jeune fille. Je vous ferai dire ma réponse par Vitalis: car c'est une
réponse que vous étiez venue chercher, n'est-ce pas?

Guiche, qui la regarda, eut peur.

--Eh bien bonsoir, Madame, dit-elle enfin. Je reviendrai, si vous
voulez.

--Pas tout de suite, Guiche, non, pas tout de suite, je vous en prie.
Il faut me donner un peu de temps.

Là même, devant le canapé, Basilida tomba à genoux, la tête dans ses
mains, et ne se releva que résolue à s'abandonner au P. Nicolle. Dès le
lendemain, en effet, elle alla le voir.

Le Jésuite demeurait dans une de ces maisons dont il y a plusieurs à
Ribamourt, qui, d'un côté, donnent sur l'Ouze. De celle-ci, qui
appartenait à son père, il n'occupait que le premier étage et les
combles. Au rez-de-chaussée, c'étaient les libraires Trébuc, famille
effacée où l'on pensait peu, mais bien; jusqu'à ne vouloir pas faire
venir _Salammbô_, parce qu'il est à l'index: «par décret de juin 64,
ainsi que _Madame Bovary_», explique, en essuyant son lorgnon, ce
libraire long et chauve, à la jeune femme qui commandait ce roman
rétrospectif.

--D'ailleurs, ma fille va vous faire voir. Odile, l'Index de 1904?
ajouta-t-il en interpellant cette adolescente qu'ornait dans le dos une
tresse couleur de paille; et qui vint présenter le volume tout ouvert
aux pages 132, 133.

--Eh, vous me tracassez, avec votre prospectus, répliqua la cliente, une
cocotte de Toulouse. Croyez-vous que c'est en se le pendant au bout de
son cordon à sonnette que votre demoiselle pêchera un mari à la ligne!

Sur quoi elle s'en fut, triomphante et brune.

La maison Nicolle était peu éloignée de ce bouquet d'ormes aujourd'hui
jaunissants où Vitalis et Sabine avaient causé un soir. Par derrière,
elle regardait sur l'autre rive les toits inégaux des Lescaa. C'est là
que donnait le cabinet du Jésuite, par deux fenêtres où Mme Pétrarque
s'intéressait tant qu'il y avait fallu mettre des stores inclinés de son
côté, et elle en avait marqué sa désapprobation en diverses lettres
anonymes dont l'évêché avait reçu la meilleure part.

C'est là que le P. Nicolle reçut Mme Beaudésyme, et désormais à
l'église. Mais il n'accepta point tout de suite la charge de cette âme
aussi violente et trouble qu'un torrent après l'orage. Il savait aussi
que dans le troupeau peu nombreux de M. Cassoubieilh, Mme Beaudésyme
était une ouaille de qualité, et dont la désertion lui serait sensible.
Or, le Jésuite se souciait peu d'entrer en différend avec le curé de
Sainte-Marthe, qui ne lui pouvait faire du bien, mais quelque mal, et
surtout créer de ces menus embarras dont les hommes de réflexion se font
un épouvantail. Son devoir toutefois l'empêcha de se dérober trop
longtemps à Mme Beaudésyme, et il la reçut en confession.

Mais, dès le surlendemain, M. Cassoubieilh, qu'il rencontra par hasard,
évita son salut. Et Basilida était à peine mieux satisfaite que lui, s'y
étant heurtée à plus de rigueur qu'elle n'avait craint dans ses pires
désespoirs. Une fillette, tout de même, qui s'est tachée d'encre les
mains, s'indigne qu'un peu d'eau ne suffise pas à les rendre nettes.

C'est qu'elle était femme, et jusqu'aux plus profonds abîmes de sa
piété, gardait un peu de cette frivolité incurable qui empêche de
regarder ses fautes en face, de les peser sur de justes balances. Que
devint-elle quand le P. Nicolle, bien loin de l'absoudre tout de suite,
déclara qu'il devait retenir le cas de ces eucharisties sacrilèges pour
en référer en plus haut lieu? N'était-ce pas pour Basilida sa pudeur
deux fois découverte! Il ne lui en fallait pas moins ronger son frein
jusqu'à la Toussaint prochaine, que le Jésuite lui fit espérer qu'il la
laisserait approcher des sacrements, en ayant alors reçu les pouvoirs.

Si le P. Nicolle n'avait été que médiocrement surpris à voir Mme
Beaudésyme recourir à lui, il ne le fut pas beaucoup davantage de
recevoir la visite du Dr Emmadelon, médecin de Paris à demi notoire,
qui, l'été, faisait à Ribamourt la clientèle étrangère (comme disent ces
messieurs dans leur jargon) et semblait, depuis peu, attaché à la
personne de M. Lescaa, dont la santé pour cela ne cessait point
d'empirer.

L'homme de l'art exposa que son malade (il en parlait comme de son
propre) demandait pour se remettre avec le ciel, quoique cela, certes,
fût prématuré, s'il le pouvait jamais être, l'appui du P. Nicolle, de
qui l'éloge n'était plus à faire. Lui-même, M. Emmadelon, se sentait
heureux d'avoir, dans l'humble mesure de ses forces, servi à ramener une
telle ouaille vers l'Église--que M. Lescaa, du reste, n'avait jamais
quittée.

Le Jésuite, pour faire court, demanda s'il s'agissait des derniers
sacrements.

--Les derniers... sacrements, répondit le docteur, du même ton que si on
lui eût parlé d'un mystère de l'alchimisme, les derniers...
c'est-à-dire... se confesser, je pense.

--Si quatre heures, demain, conviendraient.

--Tout à fait; et M. Emmadelon s'en fut.

Le lendemain matin, le P. Nicolle reçut une lettre du curé Puyoo qui le
priait, en termes pressants, de passer chez lui, ce jour-là même, sur
les 6 heures du soir. C'est à peu près le moment qu'il sortit de chez M.
Lescaa, et il eût beaucoup aimé mieux rester seul à peser les choses
qu'il avait entendues ou dites. Mais, ne s'étant point dégagé auprès de
M. Puyoo, il y monta.

Le curé de Saint-Éloi-des-Mines habitait, en haut de la ville, un
couvent devenu presbytère que ses prédécesseurs, sans doute, avaient
pris garde d'entretenir, d'orner même, de ce confort décent qu'approuve
l'Église. Lui le laissait fort délabré. On eût pu croire qu'il ne voyait
là qu'une espèce de camp volant. Peut-être les soucis de son ministère
lui cachaient-ils le monde extérieur, à moins que ce ne fussent ceux de
sa politique. Ce n'était pas un secret que M. Puyoo avait des ambitions.
Mais lesquelles? On ne savait au juste. L'épiscopat était bien haut pour
ce bâtard d'une couturière, épousée sur le tard, élevé par la
bienfaisance ou la curiosité des châtelains de son village. Un siège de
député semblait moins inaccessible, quoiqu'on ne fût pas beaucoup
d'opinion dans le pays qu'un prêtre se mêlât de trop de choses en dehors
de son église. De plus, M. Puyoo était curé. Jadis il avait enseigné
l'histoire ecclésiastique au Grand-Séminaire. Une maladie lui fit
laisser sa chaire, non sans esprit de retour; mais, trop longtemps hors
de service, il la trouva occupée en titre à sa guérison. M. Puyoo avait
gardé, de ses premiers travaux, le goût de la parole et des études
sociales. Il le satisfit autant qu'il put par un «Patronage des
Conférences dominicales» où tous les prêtres du pays et certains
orateurs laïques étaient censés devoir prendre la parole, mais qu'à bien
entendre les choses il avait créé pour lui seul. Le P. Nicolle, invité à
y faire quelques conférences, eut l'imprudence d'accepter. Dès qu'il eut
préparé la première, il se vit remettre de dimanche en dimanche,
comprit, n'insista pas.

La vieille Micheline vint lui ouvrir. Cette servante aux yeux caves,
après avoir entretenu, un quart de siècle, chez plusieurs
ecclésiastiques au désespoir et qui se la repassaient, une crasse et un
désordre minutieux, s'était enfin fixée chez M. Puyoo, où elle
paraissait satisfaire. Sur le tard, elle fut, par surcroît, atteinte de
manie biblique, comme si elle eût trop respiré l'ombre du temple
calviniste qui dressait ses colonnes doriques dans le voisinage.

--Le Seigneur a envoyé un de ses anges, déclara-t-elle.

--Ah, il y a du monde, fit le Jésuite, tout près déjà de s'esquiver. En
ce cas, je retourne.

--Eh quoi, n'êtes-vous pas attendu? Entrez, mon Père.

Le Jésuite trouva M. Puyoo avec un second prêtre, dans son cabinet,
haute pièce à trois fenêtres, dont le papier aux bouquets pâlis tombait
en lambeaux. Des livres, des paperasses, d'innombrables brochures se
chevauchaient sur des rayons, sur la cheminée, sur deux grandes tables
de travail, non sans encombrer un meuble Louis XIII à tapisserie pieuse.
Deux lampes à abat-jour verts doraient ce désordre.

Sur l'un de ces foyers, le profil grassement dessiné de M. Puyoo se
détachait en noir, ourlé d'une ligne lumineuse. De l'autre personnage,
éclairé de face, on ne voyait d'abord que ses yeux perçants, une main
courte et soignée où il appuyait son front. C'était M. Dabitaing,
secrétaire particulier d'un des vicaires capitulaires. Il y en a deux
dans ce diocèse qui abrita jadis Jansénius: l'un pour le Pays basque,
l'autre pour le Béarn. C'est à ceux-ci, en l'absence d'évêque, dont on
espérait vainement un depuis quatre ans, depuis la mort de S. G. Mgr
Cassoubieilh, qu'avaient été délégués les pouvoirs de la crosse.

Après les présentations, et non sans avoir débarrassé un fauteuil pour
le nouveau venu, M. Puyoo entama le dialogue à sa façon, qui était
directe, sinon sincère, lui-même étant un diplomate du type brutal.

--Permettez-moi, mon Père, dit-il, de vous demander des nouvelles de
votre nouveau pénitent.

Si M. Puyoo avait compté sur cette attaque pour troubler le Jésuite, il
fut déçu.

--Vous voulez, sans doute, répondit celui-ci, parler de M. Lescaa, à qui
je viens en effet de rendre visite. M. Emmadelon, son médecin, ne se
prononce pas encore.

--Vous n'êtes pas plus affirmatif, à ce que je vois, mon Père, et plaise
au Ciel que vous puissiez l'être davantage pour son âme.

--M. Lescaa a toujours eu le renom d'un homme de bien, fit le Jésuite.

--De bien, et même de grands biens, s'écria le curé, qui, de ses dents
inégales, se mit à rire, par âcres éclats. Et, reprit-il d'un ton plus
sérieux, vous avez sûrement été d'avis avant moi, mon Père, qu'il n'est
pas du tout indifférent aux mains de qui passera une telle fortune, et,
partant, une telle influence...

--C'est que..., insinua le Jésuite.

--...Desquelles je pourrais vous donner une vue exacte...

--Si on songe...

--Justement, si on songe à des Pétrarque...

--Pardon, interrompit enfin le P. Nicolle, qui ne voulait pas se laisser
compromettre, si peu que ce fût, et préférait avoir l'air de se
méprendre; M. Lescaa est connu pour avoir fait la charité toute sa vie,
sans attendre que _nous_ la lui prêchions au lit de mort.

Le curé une seconde fois changea de ton, et tout à coup devenu cordial:

--Vous avez raison, Père, dit-il. Mais, autre chose: savez-vous que je
devrais vous faire une scène pour venir, jusque dans ma paroisse, me
cambrioler de mes pénitents.

--Le P. Nicolle, reprit M. Dabitaing d'une voix lointaine, se souvient
de l'Écriture; il vient comme un voleur.

--Ah! qu'il me dépouille le plus qu'il pourra. Les âmes en sont ravies à
trop bonnes mains, pour m'en plaindre au voleur... ni à personne.

Le Jésuite, soupçonnant à ce coup qu'il s'agissait de Mme Beaudésyme,
commença d'ouvrir l'oreille. Mais M. Puyoo se tut, comme s'il en avait
assez dit.

--Mon cher ami, intervint le secrétaire, vous feriez mieux d'en venir
tout de suite à l'objet de notre réunion.

--Eh bien, voici la chose: M. Dabitaing est venu d'avant-garde, si je
puis dire, m'avertir que M. le Vicaire Général, attendu d'un jour à
l'autre, comme vous savez, pour la confirmation, a résolu en principe de
la donner à Saint-Éloi.

--Il eût été naturel, observa M. Dabitaing, que M. Cassoubieilh étant
Doyen, et sa paroisse prééminente à Ribamourt, ce fût eux qu'honorât de
sa visite M. le Vicaire Général. Mais il nous est revenu, et _hic jacet
lepus_, que la vie privée de M. le Curé Doyen n'était pas exempte de
suspicions, oh, légères sans doute et mal fondées: mais un prêtre ne
doit-il pas ressembler à la femme de César, si j'ose me servir d'une
comparaison profane? Et à la veille peut-être de tant de responsabilités
nouvelles qui sont près de retomber sur l'Église...

Le P. Nicolle réfléchissait:

--Vous me voyez deux fois surpris, dit-il enfin: d'abord de ce que vous
me dites au sujet du respectable M. Cassoubieilh, en second lieu que
vous me le disiez.

--Bon, pensa M. Dabitaing, il a dit: respectable. L'affaire sera moins
dure qu'on ne craignait. Et tout haut, il ajouta: Quant au premier
point, vous ne devez pas encore avoir tout à fait oublié, mon Père,
qu'il y trois ans une nièce maternelle que M. Cassoubieilh défrayait
chez lui, fort jolie personne de dix-neuf à vingt ans, disparut _ex
abrupto_.

--N'était-elle pas tout simplement retournée chez son père à Anglet? Et
d'ailleurs, si l'on avait quelque crainte pour ses jours, il n'y a pas
longtemps qu'elle est venue à Ribamourt voir son oncle, avec son mari,
M. de Casaduegno.

--Oui, un Espagnol qu'elle avait connu quand il prenait les eaux ici.

--Je ne vois là rien d'aggravatif, répartit le Jésuite. Pour être nièce
de curé-doyen, on n'en a pas moins un cœur.

--Un cœur! s'écria doucement M. Dabitaing. Et dans un presbytère!
Mais c'est de la morale d'exégète, cela, mon Révérend Père. Un cœur!

--J'ai bien dit: un cœur. Ces enfants ne pouvaient se voir avec
décence, à cause, vous l'avez dit, du presbytère. Alors la nièce de M.
Cassoubieilh est retournée chez son père, à Anglet. Ce jeune homme et
elle s'y sont mieux connus, se sont mariés. Je les crois heureux. C'est
tout.

Le curé se pinça les lèvres, et M. Dabitaing, de sa voix lointaine:

--A propos d'Anglet, demanda-t-il, n'est-ce point là que les Filles de
la Sainte-Famille ont leur maison de retraite?

Le Jésuite eut un tressaillement.

--Et c'est bien ma sœur, riposta-t-il sans ferrailler, qui y est
malade depuis cinq ans.

--C'est ce dont je croyais me souvenir. Car vous n'ignorez pas, mon
Père, que les saintes Filles, dont le Gouvernement a consacré les vertus
en ne les obligeant pas encore à rentrer dans le Siècle, dépendent de
l'Ordinaire. C'est ainsi que nous fûmes appelés il y a deux ans environ,
quand sœur Marie de l'Espérance impétra une prorogation de sa
retraite, qui doit être renouvelée bientôt, je crois.

--Et tout déplacement, continua le Jésuite avec un peu de chaleur,
serait la mort pour elle. Je vous demanderai même à ce sujet, monsieur
le Secrétaire Particulier, toute votre bienveillance.

--Vous pouvez compter que nous ferons de notre mieux, répondit
brièvement M. Dabitaing. Mais pour en revenir à l'objet qui nous
occupe, à tort ou à raison, il y a eu scandale, encore que sur le tard,
je le confesse, puisque il y a trois mois, tout au plus, que la _Corde_
de Toulouse a publié là-dessus son premier entrefilet.

--Une infamie, murmura le Jésuite, qui presque aussitôt regretta d'avoir
jugé aussi durement une chose où peut-être ses hôtes n'étaient pas du
tout étrangers.

--Sans doute, reprit M. Dabitaing; mais, dans ces temps troublés, il
faut prendre garde aux infamies. Celle-ci a couru tous les journaux, et
le _Conseiller_ entre autres. Ne vous étonnez pas si nous avons dû, en
ces circonstances, envisager l'hypothèse d'un déplacement de M.
Cassoubieilh.

--Mais, dit le P. Nicolle, qui commençait à s'éclairer, le curé de
Sainte-Marthe est inamovible.

--Sans doute, sans doute, mais non pas plus que le Concordat. En
attendant, nous avons le droit de conseil, et quelques autres moyens
d'insinuation. D'abord, notre but n'est pas de mettre sur le pavé ce bon
M. Cassoubieilh, qui du reste a des moyens personnels. Et je ne serais
pas surpris de le voir prêtre attaché à la cathédrale de Navarrenx,
chanoine même, s'il venait doucement à résipiscence.

--Il y aura beaucoup à faire pour décider M. Cassoubieilh à quitter une
cure où il est aimé de tous.

--J'ai ici les preuves, répondit le Secrétaire Particulier, en frappant
de la main sur quelques papiers à côté de lui, que tout le monde n'en
est pas aussi enchanté que vous dites. Les étrangers en particulier, ce
troupeau d'âmes élégantes, se sont à plusieurs reprises plaints de le
trouver... un peu agreste. Et vous savez, peut être, mon Révérend, qu'on
l'a surnommé le Curé des Pauvres.

--Je m'étonne qu'un pareil titre puisse être tenu à blâme.

--Eh mon Dieu, mon Père, nous ne sommes plus au temps des saints; c'est
d'hommes, plutôt,--pardonnez-moi cette opinion,--que nous avons besoin,
aujourd'hui.

Et il lança à M. Puyoo un regard de réconfort.

--Certes, accorda celui-ci; mais ce n'en sera pas moins une succession
bien lourde, à certains égards.

--Il ne faut pas non plus, reprit M. Dabitaing, s'en exagérer le poids.
S'il est vrai que le curé... _actuel_ de Sainte-Marthe a rencontré un
accueil médiocre dans la clientèle étrangère, où il est accusé de
manquer d'onction, de politesse peut-être,--j'ajouterai que les vertus
de miséricorde sont plus essentielles encore dans notre ministère. Or,
M. Cassoubieilh passe pour vindicatif.

--Voilà de l'inattendu, dit le Jésuite.

--Hélas, si je consentais à l'être moi-même, aurais-je mieux à faire
là-dessus qu'à consulter mes propres souvenirs? Car j'ai été vicaire,
autrefois, de M. Cassoubieilh. Et que son caractère m'ait forcé à me
séparer de lui, cela n'est rien; mais je sais qu'il m'en garde encore
rancune.

M. Nicolle se rappela soudain une obscure histoire de vicaire, jadis
renvoyé par le curé de Sainte-Marthe. Il regrettait aujourd'hui de ne
l'avoir jamais éclaircie.

--Reste toujours, dit-il, à faire que M. Cassoubieilh quitte la place,
et que je vous sois à cela de quelque appui, ce qui est, je suppose...

--_Distinguo_, interrompit M. Dabitaing d'une voix retenue, tout en
reculant la lampe qui l'empêchait de bien voir le P. Nicolle. Quant au
premier point, nous avons ce que j'appelais tout à l'heure les moyens
d'insinuation. Ces écoles, par exemple, rouvertes sous des couleurs
laïques par le zèle de M. Cassoubieilh, si nous leur retirons notre
appui, elles tomberont; et le Gouvernement, au besoin, nous y aiderait.
D'autre part, à défaut d'autorité directe sur lui--et d'une occasion de
discipline que nul ne peut assurer qu'il ne nous donnera pas--nous avons
la main sur ses vicaires, qu'il nous faudra, dans leur intérêt même,
changer souvent, au risque de lui rendre son ministère plus que pénible
par l'accroissement du labeur, comme aussi par la présence de
subordonnés peu sympathiques dont il se croirait sans cesse épié. Et
enfin, rien ne prouve que nous ne serons pas obligés, au sujet de cette
nièce dont il fut tout à l'heure question, d'ouvrir une enquête, dont le
moindre écho serait fâcheux pour M. le Curé-Doyen.

Et, satisfait d'avoir rejeté sur la Préfecture les desseins de l'Évêché,
il conclut sur un ton plus sec:

--Ne soyez pas étonné, mon Père, de tant de jours que je vous ouvre d'un
coup. Le fait est qu'il y a longtemps que nous débattons de ces choses à
l'Évêché, où nous espérions bien de n'être pas acculés à en décider
_sponte nostra_. Mais ce gouvernement démoniaque, et qui cherche à
priver l'Église de ses organes vitaux, nous de notre pasteur
légitime--_custodes sine custodem_--...nous voilà, grâce à ces suppôts
du Satan maçonnique, poussés dans l'impasse, au bord du fossé où
l'Ennemi se plaît--_abyssus abyssum_.

M. Dabitaing, qui nourrissait tous ses discours à bribes de latin,
marquait à l'occasion, en ne les traduisant pas, qu'on était entre
ecclésiastiques et entre pairs, à son jugement. Après cet essor oratoire
qu'il venait de fournir, il respira un peu et reprit, plus modérément:

--Ou plutôt, c'est M. Cassoubieilh qu'on pousse, et qui ne s'en aperçoit
pas. Un ami sincère qui lui représenterait tout ceci, et obtiendrait
qu'il se désistât, lui rendrait service.

--Et vous avez espéré, monsieur le Secrétaire, que cet ami, ce serait
moi?

--En aucune façon, comme vous allez comprendre, et c'est là le second
point. Non, les services que vous pouvez rendre à M. Puyoo sont d'un
ordre plus élevé; et j'y arrive, le terrain étant en partie déblayé. Je
suis venu ici, comme vous vous en rendez compte, pour faire une première
enquête au sujet du changement qui nous occupe. M. le Vicaire est décidé
à l'obtenir de M. Cassoubieilh. Mais, s'il est prévenu contre celui-ci,
on ne peut dire d'autre part qu'il le soit beaucoup en faveur de M.
Puyoo ou de ses idées. Sa résolution dernière il ne la prendra qu'à
Ribamourt, et je sais qu'il compte beaucoup sur votre impartialité pour
éclairer sa religion. Il vous appartenait donc, au profit du bien
général, de l'incliner vers un ami de notre hôte, voilà tout, dont on
vous dira le nom, si vous le désirez, et que vous serez le premier,
alors, à juger tout à fait digne de votre appui.

--Mais enfin, messieurs, dit le Jésuite, vous n'oubliez qu'une chose en
tout ceci: c'est que je suis avec M. Cassoubieilh dans les meilleurs
termes, et que je ne saurais faire contre lui ce qu'il ne ferait pas
contre moi.

M. Puyoo pouffa, grossièrement. On voyait parfois chez lui ressortir la
couturière.

--Nous y sommes, dit-il.

--Mon Révérend, voulez-vous lire ceci, reprit le Secrétaire en lui
tendant une lettre ouverte. M. le Vicaire m'a expressément donné ordre
de vous la communiquer.

Le P. Nicolle lut ce qui suit: «D. G.

    «Monsieur le Vicaire,

»Je ne suis pas, comme trop, peut-être, de mes collègues, un familier de
la dénonciation. Excusez-moi donc si je vais droit au but.

»Quand la Société de Jésus jugea opportun de paraître se dissoudre, en
France, c'est à Ribamourt que le R. P. Nicolle vint chercher un abri. Il
me demanda à cette époque l'usage d'un confessionnal dans l'église
Sainte-Marthe, dont je suis le titulaire indigne, me laissant entendre
qu'il craignait de se rouiller en interrompant un trop long temps
l'exercice de son ministère; mais qu'à part cela il ne se livrerait
point dans ma paroisse à cette chasse au pénitent, et surtout à la
pénitente, qui rend le voisinage des bons Pères si pénible parfois au
clergé séculier, qu'occupent de multiples devoirs en dehors de la seule
confession.

»Tout d'abord, la conduite du P. Nicolle fut discrète en effet, et je
n'aurais eu qu'à me louer de sa présence, s'il n'était tombé peu à peu
où je craignais. Peu à peu, en effet, par des moyens sur lesquels je ne
veux point m'étendre, son confessionnal fut assailli par les pénitentes
de tout ordre, dont sa réserve apparente, le dédain même qu'il en
feignait de faire, ne faisait qu'exciter l'ardeur. Du reste, le P.
Nicolle ne laisse pas d'aller dans le monde, assiste à des
garden-parties, à des lawn-tennis, à des thés et autres divertissements
profanes où il lui est facile de pêcher à l'âme. Dernièrement, portant
ses manœuvres au comble, il est parvenu à détacher de ma tutelle
religieuse une des dames les plus considérables et les plus considérées
de Ribamourt, aussi distinguée par son intelligence, et dit-on par sa
beauté, qu'elle l'était naguère encore par sa dévotion éclairée.

»Certes, je n'en aurais rien dit, Monsieur le Vicaire, si cette sainte
et lointaine liaison, qui seule doit exister entre le confesseur et la
pêcheresse, n'était, je le crains, près de se transformer entre eux, et
peut-être sans qu'ils le sachent eux-mêmes. Avant que le mal ne devienne
plus profond et ne tourne au scandale, comme on l'a, paraît-il, redouté,
à plusieurs reprises, du même prêtre, je ne crois pas sortir de
l'humilité qui me convient à tant d'égards, en vous faisant observer,
monsieur le Vicaire, qu'il vous appartient d'user de votre haute
influence auprès du R. P. Provincial afin qu'il impose au P. Nicolle un
changement de résidence, qui serait, j'ose le dire, un grand soulagement
pour moi, comme pour ma paroisse, inquiète et désorientée de ses plus
naturelles déférences.

»J'ajouterai qu'il règne, malgré des apparences de froideur, une
intimité singulière entre cet ecclésiastique et le desservant de
Saint-Éloi-des-Mines, M. Puyoo, dont les opinions socialistes et, pis
que cela, philosophiques, ne sont inconnues de personne dans le diocèse,
et s'étaient déjà si bien fait jour, au Grand Séminaire, qu'il n'y put
continuer à professer. Son Patronage des Conférences du Dimanche, où M.
Puyoo ne prêche pas moins qu'un calvinisme, voire même qu'un
socinianisme assez découverts, a déjà, j'en suis sûr, éveillé les justes
méfiances de l'Évêché.

»En attendant la solution que j'attends de votre esprit de justice bien
connu, je suis, monsieur le Vicaire, etc., etc.

      »CASSOUBIEILH, _prêtre_,

    »_curé de Sainte-Marthe, à Ribamourt_».

--M. Cassoubieilh est fou, observa le P. Nicolle. Il ne sait donc rien
des personnages qu'il attaque, ni de leurs liaisons.

--Vous voyez, mon Père, reprit M. Puyoo, qu'il vous faudra changer votre
gratitude en miséricorde. Quant à moi, ne pensez pas non plus que
j'apporte à tout ceci de la rancune, ou une basse ambition. Mais
laissez-moi vous découvrir à fond tout ce que je prétends: mon apologie
viendra ensuite. Vous êtes un peu indigné contre moi, je le sens, et ne
vous demande que de ne pas vous prononcer d'avance. J'ai toujours désiré
de compter M. Lescaa parmi mes ouailles effectives. Le malheur est que
l'Onagre ne cacha jamais assez une espèce d'éloignement que je lui
inspire, pour me laisser quelque espoir. J'en avais si peu que je
n'hésitai pas à le contrecarrer au Conseil des Part-prenants et
n'éprouvai que peu de jalousie quand je connus votre liaison. Elle date
déjà, si je ne me trompe; et M. Lescaa serait allé, l'année dernière,
deux ou trois fois chez vous.

--C'est vrai, dit le Jésuite.

--Vous-même l'avez visité, voilà six mois, à plusieurs reprises, chez
Mme de Charite, où vos tête-à-tête ont été remarqués.

Le P. Nicolle ne put s'empêcher de sourire.

--Quelle police! remarqua-t-il. Et l'on nous accuse.

--J'aurais donc pu, continua le curé, vous entreprendre bien plus tôt.
Mais rien n'était assuré encore de M. Lescaa qui, vous le savez, a été
jadis libéral, c'est-à-dire irreligieux. C'eût été me faire un confident
inutile. Hier enfin, j'appris (peu importe comment) que vous étiez
appelé auprès de lui: c'est pourquoi je vous ai demandé une entrevue. Je
suis assuré de votre grande influence sur M. Lescaa, et, pour tout dire
d'un coup, voici ce que je désire que vous obteniez de lui...

M. Puyoo s'interrompit un instant, étonné peut-être lui-même de ce qu'il
allait dire, et soudain sautant le pas:

--Il _faudrait_, acheva-t-il très vite, d'abord que l'Onagre écrive, en
faveur de mon ami, aux Cultes, où il a des influences; et enfin... qu'il
nous lègue un million--ou un peu plus--pour fonder une caisse de
politique sociale.

Le P. Nicolle jeta sur M. Puyoo les mêmes yeux dont on regarde un fou,
mais, de son lointain fauteuil, le sous-secrétaire assura avec douceur:

--Tout ceci est fort sérieux.

--En ce cas, répondit le Jésuite, dispensez-moi de continuer un débat
inutile. Mais je me croirais, à la longue, dans un roman-feuilleton: les
_Captations de Loyola_... ou la _Résurrection de Rodin_...

M. Puyoo eut un geste déprécatoire.

--Je vous en prie, dit-il; un moment encore, et puis vous raillerez tout
votre saoûl. Cette somme vous paraît immense, mais la fortune de M.
Lescaa ne l'est-elle pas? Croyez qu'elle dépasse vingt millions, trente
peut-être. Cela n'est point connu, ni que, voilà deux ou trois ans, M.
Lescaa a presque triplé son bien par des affaires de pétrole--dont le
sieur Etchepalao a su profiter à la queue.

--Monsieur le curé, vous me ferez tourner la tête.

--Bon, je la connais. Elle braverait Galilée lui-même. Elle me donnera
raison malgré vous.

D'un air résigné, le Jésuite décroisa ses longues jambes.

--Il est clair, reprit le curé de Sainte-Marthe, que si j'avais la
grossière ambition d'être député à mon seul bénéfice, il serait inutile
que je vous dérange. Mais ne me jugez pas d'après cette réputation de
«roublard» que je traîne après moi, et le grand malheur de
n'être--fut-ce aussi peu que rien--de n'être pas «_né_». Ce que je
traînerai surtout toute ma vie après moi, c'est mon air et mes manières,
comme un manteau sale. Mais n'importe; et vous admettez, sans doute, mon
Père, que l'Église, ou plus simplement le Clergé, a droit à une plus
grande place qu'on ne nous en laisse dans les Conseils de la nation?

--Nous l'admettons tous, reconnut le Jésuite, et M. Dabitaing plus
mollement:

--Sans doute, sans doute, dit-il. C'est le véritable idéal républicain.

--Or, les conservateurs laïques que nous ferions élire, une fois au
pouvoir, ne délieraient pas une seule des lois qui nous étranglent. J'en
conclus que le Clergé doit mettre la main à la pâte, et les curés, comme
on disait en 89, entrer eux-mêmes à la Chambre. Je tâcherai, aux
élections prochaines, d'en pousser un: c'est moi. A chacun sa tâche et
son canton. Et si je sacrifie peut-être à ce siège l'espoir d'un siège
plus haut, au moins faut-il que M. Cassoubieilh nous laisse la place. Sa
succession entre les mains d'une personne sûre et sachant manier
l'électeur, de mon ami, enfin, c'est la moitié du succès pour moi. Et
son impunité me répond de son zèle: ne sera-t-il pas inamovible? En cas
de séparation, il le sera encore vis-à-vis de l'Évêché.

--Mais vous êtes en train de nous démontrer qu'on n'est jamais
inamovible, remarqua le P. Nicolle.

--Mon ami n'est pas M. Cassoubieilh. Et en tout cas, si sa cure soutient
mon élection, le réciproque n'est pas moins vrai. En cela, l'appui de M.
Lescaa aux Cultes, et le vôtre, auprès de M. le Vicaire, me seront d'un
puissant secours. Y puis-je compter?

--C'est aller un peu vite, dit le Jésuite.

--Suffit que vous ne disiez plus non, absolument. Je passe au terrible
million... million et demi, qui serait le noyau d'un fonds politique,
dont on ne toucherait que les revenus. L'argent, dont notre parti--les
trois quarts de la France--ne manque point, mais ne dépense pas, est si
essentiel que nos adversaires sont en train de créer, grâce à leurs
comités pseudo-commerciaux ou autres, une caisse de réserve qui finira
par les mettre hors d'atteinte.

--Je ne dis pas non, en théorie, répondit le P. Nicolle; mais, à part
même ce qu'on pourrait appeler votre mégalomanie financière, vous
reconnaissez, n'est-ce-pas, que M. Lescaa ne vous aime pas exagérément?

--Il ne peut pas me souffrir! Mais, mon Père, ne lui parlez pas de moi,
ou peu. Que l'argent soit entre vos mains et de deux ou trois personnes
sûres, M. Dessoucazeaux, M. de Ribes ou autres..., je suis assuré de
votre appui, comme de la somme nécessaire à mon élection. Et moi à la
Chambre, c'est alors que commencera votre véritable besogne à Ribamourt:
direction des âmes, qu'on ne vous disputera plus; des Part-prenants, mal
pensants, que j'ai déjà un peu mis en branle; mon Patronage, enfin,
devenu le vôtre.

--Ça, c'est ma part, dit le Jésuite.

--Mon Père, c'est votre part de travail et de déboires. Est-ce donc pour
nous que nous travaillons? M. Dabitaing a paru tout à l'heure essayer
sur vous--qu'il me pardonne de le dire--un marchandage où je ne le
suivrai point. Autant qu'il tiendra à moi, mon Père, et quelque parti
que vous choisissiez, personne ne sera inquiété qui vous touche. Et je
vous dis simplement: travaillons ensemble, chacun dans son champ,
travaillons à rétablir l'esprit de l'Église, et son antique pouvoir. La
Société nous échappe ainsi qu'à ses véritables lois. Mêlons-nous à ses
travaux; forçons-la de nous entendre. Elle se dérobe, elle doute;
contraignons-la d'être persuadée.

M. Puyoo se tut.

--Peut-être, dit enfin le Jésuite; et le pouvoir, c'est bien quelque
chose. Mais votre triomphe ne fut jamais plus loin. Que serait-il
d'ailleurs, sans les cœurs et les consciences? Et ne sommes-nous
point semblables à des enfants qui, ayant perdu la clef d'une horloge,
sont contents d'en faire marcher les aiguilles avec le doigt?

Sur ces mots, l'entretien prit fin, laissant le Jésuite irrésolu.



CHAPITRE VIII

L'APPARTEMENT CONJUGAL


La maladie de M. Lescaa, qui, de quelque temps n'empira point, laissa
mûrir toutes les cabales autour de ses biens.

Le juge de paix fut celui qui laissa voir le plus d'ardeur. Dès que le
danger fut connu, il quémanda de son cousin une réconciliation qui ne
lui fut pas refusée. Mais il revint de sa visite assez perplexe. Ainsi
qu'il le conta à sa femme, dans la cuisine, sous les jambons pendus,
tandis qu'elle lui faisait échanger son costume de cérémonie contre un
pantalon et un veston rapiécés, devenus verts, l'Onagre, pour toute
politesse, l'avait averti qu'ayant reçu à compte de Firmin de Mesplède,
une reconnaissance de lui, Pétrarque, exigible depuis plusieurs années,
il la ferait présenter, au jour qui lui conviendrait à partir du 15 de
novembre prochain, pour qu'il en payât les intérêts avec le principal.
Pétrarque, qui comptait d'éviter ces débours en invoquant la
prescription, avait demandé un renouvellement dans l'espoir que son
cousin serait mort d'ici là, et qu'on n'oserait plus tard, non plus que
Firmin, le poursuivre. Il l'avait trouvé faible, mais inébranlable en
ses vouloirs. La lente poursuite qu'on avait faite des émeutiers
l'indignait au point que, de son lit, il s'occupait à la pousser, contre
ceux-là surtout qui avaient frappé Firmin après sa blessure, et c'est en
vain que le curé de Saint-Éloi avait intercédé auprès de lui en faveur
des coupables, qu'en effet tout le monde semblait s'entendre à laisser
en paix.--Pour lui mettre, ajouta le juge de paix, un baume sur ce
petit trou qu'il a eu dans les côtes, Diodore lui a donné quittance (sur
notre dos) de toute sa dette, qui était grosse. Il n'en a pris que cette
créance, qu'il me ressert aujourd'hui, comme si c'était à nous de payer
ses générosités.

--L'embêtant, observa Mme Lescaa, c'est que tu le dois, cet
argent--et signé, tu as.

--C'est pas à lui que je le dois, c'est à cet imbécile de Firmin, qui
n'osait même pas me poursuivre. Et l'embêtant, dans la vie, vois-tu, ça
n'est pas de devoir, c'est de payer.

--Quant à cela, ce n'est pas moi qui te ferai le non.

Comme s'il ne devait jamais être question que d'argent chez l'Onagre, le
notaire y fut appelé quelques jours après. La nouvelle en courait déjà
dans Ribamourt que M. Beaudésyme n'était pas encore averti. Quand il se
mit en route, avec sa serviette, les gens se disaient sur le pas des
portes:

--Il va chez Lescaa pour le testament.

Et ils saluaient.

Le notaire resta longtemps auprès de M. Lescaa. En le quittant, il avait
cet air d'importance commun aux gens chargés des sacrements civils qui
donnent à la richesse ses formes rituelles. Au café, à table, il parla
de toute autre chose, comme un homme qui porte un secret; et il ne
voulut en rien dire à sa femme, même quand ils se mirent au lit. Tout de
suite, d'ailleurs, il s'endormit; mais non pas elle.

C'était le même appartement, la même couche où Vitalis et sa belle
cousine avaient aimé naguère, jusqu'à se croire anéantir; et connu,
après les enchantements de se confondre, l'amertume de se dédoubler.
Mais ce n'était plus Vitalis, ce ne serait jamais plus lui. Quand même
il y voudrait de nouveau abandonner sa mince nudité aux impérieuses
tendresses de Basilida, ne l'a-t-elle pas, aux pieds du P. Nicolle, pour
toujours renoncé, celui qu'elle aime encore, et de quelle fureur cachée.
C'est un autre qui est à côté d'elle, un autre, grand et velu.

Mme Beaudésyme contemplait son rouge mari sous la veilleuse.
L'avait-il jamais aimée? Elle était incapable de s'en souvenir. Elle, du
moins, n'y répugnait pas au temps de leurs noces. Tandis qu'aujourd'hui,
était-elle sûre seulement de l'estimer? Mais elle aurait voulu savoir ce
qu'il pensait d'elle, de Vitalis, et ce qu'il savait. Cette tête aux
yeux clos, où il y avait une part de sa destinée, lui apparut tout à
coup pleine de mystère, et comme l'image de cet équivoque aveuglement
qu'il opposait à ses trahisons. Quels vices, quels louches calculs,
quelle terreur d'un honteux avenir dormaient sous ce crâne immobile?
Était-ce vrai, comme elle le craignait, comme on avait tâché aussi à lui
faire entendre, qu'il avait dilapidé ses biens à elle, et peut-être
d'autres dépôts plus sacrés--et pour cela qu'au réveil non plus il ne
voulait pas voir?

Là reposaient aussi d'autres secrets que Mme Beaudésyme voulait à
tout prix surprendre. Ce testament, pour lequel son mari avait été
appelé auprès de M. Lescaa, Vitalis y était-il bien traité; et, sinon,
ne serait-on pas à temps encore d'obtenir mieux? Mais il fallait savoir
d'abord; et comment faire parler le notaire? Du jour où elle avait été
sûre d'aimer ailleurs, Basilida avait réduit à presque rien l'intimité
conjugale. Elle ne pouvait guère,--tant c'était peu l'usage du
pays--refuser à M. Beaudésyme l'entrée de son lit, où peut-être lui-même
ne s'imposait que par une sournoise vengeance, ayant du reste sa chambre
à part. Mais s'il désirait davantage, c'est un plaisir tellement glacé
qu'elle lui laissait prendre que de plus en plus il s'en déshabituait.

Aujourd'hui encore, Basilida se tenait dans la ruelle, assez loin de lui
pour qu'on pût mettre un sabre entre eux. Mais elle savait que son
corps, pour tout cela, n'était point devenu indifférent à ce faune, dont
elle sentait, tout près d'elle, le poil. Il fallait qu'il parlât,
pourtant; son parti en était pris.

Ligne à ligne, avec lenteur, elle se rapprocha, glissa en quelque sorte
hors de sa chemise, et une fois tout près de son mari, lui fit éprouver
soudain le fardeau superbe de sa jambe. M. Beaudésyme gémit, sortit de
son sommeil, et sa main velue se promena sur cette splendeur dure et
sinueuse.

--Quoi, qu'y a-t-il, demanda la jeune femme en ayant l'air de se
réveiller.

--Mais c'est toi qui m'as éveillé, dit le notaire. Alors... je causais.

--C'est pour vous rattraper de votre silence de ce soir, répartit
Basilida, qui feignit de vouloir se rendormir. Son mari ne parut point
enclin à lâcher prise.

--Laisse-moi, dit la jeune femme, mais sans dureté. Je n'aime pas les
faiseurs de mystère.

Et, comme afin de le repousser, elle laissa son bras, jailli hors d'une
manche flottante, tomber sur l'épaule de son mari.

--Ah ça, tu es donc nue?

Avec un geste effarouché, elle se voila de tout son linge. Les doigts de
M. Beaudésyme la devinaient encore, mais ne la touchaient plus.

--Lida...

--Quoi?

--Ça t'a fâchée de ne pas savoir le testament de Lescaa?

La jeune femme garda le silence.

--Tu comprends: il y a le secret professionnel d'abord; et puis...
devant les domestiques...

--Je ne te pose pas de questions, répondit Mme Beaudésyme, qui, ayant
regagné sa place de ruelle, s'y tenait rigide et jointe.

--Eh bien! écoute, reprit l'époux, après avoir vainement tâché de
reprendre prise. Si je te raconte...

--Non, non, je ne demande rien.

--Dormons, alors.

Et il se retourna. Cela ne faisait point l'affaire de la jeune femme,
qui demeura un instant immobile, puis reprit son manège.

--A la fin, c'est insupportable, grogna le notaire, qui cette fois
étreignit sa femme tout de bon.

--Non, Alexandre, non... ne me touche pas. Tu gardes tes secrets, moi
les miens.

Et Basilida, en guise de commentaire, croisa ses beaux genoux.

--Mais c'est toi qui m'interromps toujours. Veux-tu écouter?

--Écouter quoi?

--Le testament donc!

--Eh bien! parle, fit-elle d'une voix résignée. Puisque tu y tiens.

M. Beaudésyme avala la moitié d'un juron.

--Au fond, tu voudrais savoir si Vitalis hérite.

--C'est mon cousin, répliqua-t-elle froidement. Mais vous n'avez jamais
pris mes parents pour les vôtres.

--Eh bien, oui, il hérite. Es-tu contente?

Sans dissimuler sa raillerie, il ajouta:

--Ou plutôt--ça va te réjouir plus encore--c'est Guiche et lui qui
héritent... à condition... de se marier ensemble.

--Ah! fit la jeune femme, du ton dont elle eût gémi.

--Tu ne devineras jamais qui a inventé cette combinaison (je le tiens de
l'Onagre lui-même). C'est le P. Nicolle.

Elle l'avait deviné déjà. Qui donc, autre que le Jésuite, aurait su,
d'un même coup, l'arracher, elle, à son péché, en même temps que
préparer au périlleux avenir de Guiche l'appui d'un époux riche et
qu'elle aimât?

--Hein, continua M. Beaudésyme: un beau ménage à l'horizon. Sabine
heureuse, Vitalis aussi. Et dix millions--une paille--qui leur tombent
de la lune.

--Oui, on dirait la fin d'un roman, répondit Basilida d'une voix un peu
creuse.

--D'ailleurs ce Jésuite a fait de Lescaa à sa fantaisie; et obtenu même
de lui la forte somme, la très forte somme--pour une caisse électorale
qui soutiendra les catholiques, bien entendu, et le parti du curé de
Saint-Éloi, qu'il aimait si peu.

--Lui qui disait toujours qu'il laisserait sa fortune à ses héritiers
naturels.

--Pour Mlle de Charite, au moins, il n'a pas menti, je crois. Mais
quelqu'un qui fera une figure, le moment venu, c'est Pétrarque. Tu te
rappelles que son beau-père Pedreguilhem a fait une belle banqueroute,
et que le juge de paix, qui est riche pour sa part, n'a rien voulu
savoir de reverser à l'actif la dot de sa tendre moitié. Lescaa, qui ne
l'aimait pas décidément, a pris soin de racheter--oh, pas cher--tout un
paquet de créances sur Pedreguilhem. Ça représente en papier plus de
60.000 francs, sans compter une créance de Pétrarque lui-même, 8 à 9.000
francs, rachetée à Firmin de Mesplède, et qu'il eut la sottise de
renouveler, quoique périmée, pour ne pas refuser l'Onagre. Et celui-ci
m'a gravement dicté: «Je laisse à Pétrarque, etc..., la somme de
soixante et quelques mille francs, en tant qu'elle est représentée par,
etc.....»; suit l'énumération de tous ces papiers... inévaluables. J'en
ai eu pour une heure à les détailler.

Basilida ne put s'empêcher de rire, à prévoir la fureur de M. Pétrarque
Lescaa, et l'accueil que lui ferait sa femme. Car ils passaient, à la
moindre déception d'argent, pour se battre, dans leur cuisine, devant la
servante épouvantée.

--Le plus beau, reprit M. Beaudésyme, c'est qu'il lui faudra acquitter
les droits de 69.000 francs, ou alors refuser le legs, et, dans ce cas,
acquitter son propre billet, qui lui sera présenté, comme tu penses, par
la succession--sans compter ce qui lui arriverait, si sa femme mourait
avant le Pedreguilhem. Car ils ne sont pas en communauté. Alors... mais
ça serait un peu long à te faire entendre.

--Et à toi, Alexandre, qu'a-t-il laissé, demanda-t-elle pour se
débarrasser de ses mains et de son désir, qu'elle sentait encore une
fois rôder autour de son corps.

Il devint sérieux tout à coup.

--A moi, dit-il brutalement: la peau.

--Ça n'est pas possible.

--Enfin, c'est tout comme. Il m'a traité comme Victorine Lahourque: cent
mille francs, et pas un fifre avec.

--Mais c'est beaucoup, mon ami. C'est la moitié de ce que je t'ai porté.

--Oui, mais je lui en dois trois fois autant pour des spéculations
idiotes. Que la succession me les réclame, comme c'est sûr qu'elle fera,
je suis f.....

--Quand même, dit Basilida, il vous reste ma dot.

Le notaire sifflota, pour toute réponse. Peut-être cherchait-il ses
mots.

--Il n'y a qu'un moyen, grommela-t-il enfin; et je compte un peu sur
vous...

--Sur moi, s'exclama la jeune femme, déjà prête à se cabrer.

--Oui, sur vous et votre influence auprès de Vitalis... votre cousin. Il
s'agit, en deux mots, de l'envoyer à l'Onagre.

--Vous plaisantez, je pense, dit-elle froidement.

--Je ne plaisante pas. Le _de cujus_ a répondu, quand je lui ai parlé de
ma dette (il le fallait bien), qu'il hésitait à diminuer encore son
héritage d'une somme aussi forte. Et il a ajouté, avec une espèce
d'œil féroce qu'il a cligné sur moi, comme s'il savait des tas de
choses,--de choses que je ne sais pas, qu'il consulterait Vitalis
là-dessus, ou bien lui ferait tenir les créances pour en décider à sa
guise. Toujours est-il qu'elles ne sont pas inventoriées.

--Eh bien?

--Eh bien ma chère Lida, c'est à vous de préparer--j'allais dire de
cuisiner--ce jeune homme. J'ai toujours pensé, ajouta-t-il avec un
demi-ricanement, que vous n'aviez rien, l'un et l'autre, à vous
refuser.....

--Je ne comprends pas.

--Voyons, entre cousins..... Et préférez-vous que j'aille taper Monsieur
votre père, à la faveur de quelques explications?

Basilida se figura soudain son père, sa médiocre fortune, ces fragiles
jours qu'il achevait de vivre à Pau. Son parti fut pris. Et l'infamie
n'en restait-elle pas toute à M. Beaudésyme?

--Mais, si j'accepte d'avoir recours à Vitalis, vous n'exigerez sans
doute pas d'être en tiers dans le dialogue?

--Histoire d'éclairer votre..... religion? Non, merci, c'est inutile. Je
ne suis pas de la famille, moi.

--Peut-être même, ajouta-t-elle, comme pour lui rembourser ce cynisme
qu'il lui avait fait voir, qu'elle ne lui connaissait pas
encore,--peut-être pourrais-je voir mon cousin un après-midi que vous
seriez à la chasse: nous aurions les coudées plus franches.

--Ma chère amie, vous avez une façon bien à vous de dédorer la pilule.
Néanmoins, je reçois avec joie ce jour de vacances. Après demain, tout
juste, il y a réunion à Nyxe..... _C'est loin, Nyxe, comme vous savez_,
acheva-t-il en accentuant ces dernières paroles.

--Va pour après-demain.

--Eh bien, puisque nous sommes d'accord, Lili, embrassons-nous, reprit
le notaire, dont les mains voulurent reprendre prise. Mais Basilida se
recula tout au bord du lit, avec un dégoût qu'elle ne dissimula point.

--Ne me troublez pas, dit-elle. Je suis en train de rêver à notre
entrevue d'après-demain.

Ces calculs étaient inutiles. Aux premières ouvertures, le surlendemain,
qu'en fit, rouge déjà de honte, Basilida, Vitalis l'interrompit:

--De grâce, ne m'en dites pas davantage. Mon parrain m'en a parlé hier,
et j'ai brûlé toutes ces paperasses devant lui.

--Vous aurez un baiser pour cela, petit cousin,..... le dernier.

--Le dernier, Lida?

--Tenez-vous sage, Vitalis. J'ai fait ma paix avec le Bon Dieu, la vôtre
avec Sabine. Elle vous aime, j'en suis sûre aujourd'hui. Dites-lui de
ma part que j'en suis heureuse.

--Mais si on me la refuse?

--Le testament de M. Lescaa vous ôtera de doute: vous l'épouserez,
Vitalis; et il fera soleil. Ce jour-là, je veux l'habiller moi-même,
Vitalis, et la parer pour vous. Le soir, en défaisant ce que j'aurai
noué, en entr'ouvrant ce que j'aurai clos, si vous pensez à moi, que ce
soit pour oublier.

Basilida inclina son front, baissa la tête. Elle était un peu pâle.

--Mais c'est aujourd'hui qui est amer, dit Vitalis, à qui la mélancolie
donnait du cœur, c'est de songer qu'on se quitte. Est-ce vraiment
Dieu qui vous appelle, Lida, et pensez-vous à notre passé déjà long?

--Déjà trop long, murmura-t-elle.

--Que de fois nous nous sommes embrassés dans cette chambre même; que de
choses nous nous y sommes dites, doucement.

--Que de choses durement.

--Je ne veux plus me souvenir que des autres, de celles qu'on n'ose dire
qu'un peu bas, au crépuscule, quand on commence à ne plus se
voir,--comme maintenant, Lida. Dites-moi que vous regrettez, non pas les
minutes heureuses, mais les autres, celles qui valent mieux que le
bonheur.

Elle était debout au pied de son lit. Cet amant aujourd'hui si tendre
qu'il lui semblait ne l'avoir jamais connu, la tenait embrassée, en lui
parlant à demi-voix. Et déjà sa gorge battait plus vite.....

Soudain on entendit quelqu'un qui courait dans le corridor. Et ce fut
Detzine, encore, qui frappa.

--M. Lescaa, dit-elle, vient de mourir.



CHAPITRE IX

L'INVOCATION A VÉNUS


A Ribamourt les enterrements sont une espèce de réjouissances. Pour si
peu de chose que fût, de son vivant, le mort, la ville entière se réunit
autour de lui, l'accompagne, le commente, jusqu'aux suprêmes pelletées.

Il était rare qu'on en eût quelqu'un à mettre en terre d'aussi notable
que M. Diodore Lescaa. Cela ne s'était point vu depuis S. G. l'évêque
Cassoubieilh, et ses obsèques, pourtant, n'appelèrent pas le concours
qu'on aurait cru. C'est que les rancunes, les haines même qu'il avait
fait naître et que seule avait assoupies la terreur, au lendemain de
l'émeute, se réveillaient déjà, plus vives pour avoir été contenues.

--Le petit peuple n'a pas donné, observa M. Lubriquet-Pilou au capitaine
Laharanne, en se versant du vermouth.

Entre la visite à la maison mortuaire, où des passants en noir observent
un silence de quelques minutes sur un rang de chaises, et la fin du
service, où l'on gagne l'église, ils s'étaient, selon la coutume, rendus
au café.

Plusieurs notables en redingote, et dont les chapeaux étaient si divers
que cela avait l'air fait exprès, se tenaient déjà sur la terrasse. Il y
en avait avec des pardessus jaunes, d'autres qui relevaient le collet de
leur redingote car le temps était froid et il venait de pleuvoir.

--Eh, que diantre voulez-vous qu'il donne, le petit peuple, répliqua
Laharanne. Il est comme moi, il n'a rien.

--Pardon, reprit Lubriquet. Les Part-Prenants ont un syndicat depuis
quinze jours, et ils annoncent une manifestation.

--Heureusement que j'ai l'œil, dit un gros petit homme, paisible et
blond, dont l'uniforme seul trahissait qu'il fût sous-officier de
gendarmerie. C'était le chef de brigade, Malevain, franc-comtois, et
qui, le jour de l'émeute, était arrivé combattre avec une bonne heure de
retard.

--Oui, il n'y a que le comptant qui vous manque, répartit le capitaine.
C'est à la sortie de Saint-Éloi, je pense, pour avoir plus de monde,
qu'ils préparent leur petit chahut. Est-ce que vous y avez mis des
hommes?

--Pas si bête, dit le gendarme. J'aime mieux voir venir.

--Voir venir quoi? Qu'ils démolissent le cercueil?

--Non; mais il ne faut provoquer personne. J'ai ordre de ne pas heurter
les opinions.

--Vive l'Empereur! cria Laharanne.

Malevain devint pâle.

--Vous êtes fou, dit-il. Vous allez m'obliger à faire un rapport.

--Eh bien! Et ce respect des opinions?

--Je parlais de celles qui sont admises, Les Part-Prenants sont
socialistes, vous le savez bien.

--Socialistes! Où mettez-vous vos pieds, répliqua le capitaine qui
s'échauffait. Idiots, ils sont: c'est moins compliqué. Demandez à M. le
Maire.

--Mon Dieu, expliqua celui-ci, il y en a de bons. Quoique je sois
parfois tenté de regretter Mongommery, et qu'il ne soit plus là, de
temps en temps, pour leur faire, comme il disait, «une saignée de sang
ardent et corrompu».

--Si vous parlez politique, reprit Malevain, vous savez que mes
fonctions m'empêchent de vous causer.

--Il suffira, répartit le Maire avec un peu de sécheresse, qu'elles vous
aident tout à l'heure, selon que nous en sommes convenus, à faire
respecter un mort dont les pauvres au moins devraient tous porter le
deuil. Si l'on savait tout ce qu'il a donné au bureau de bienfaisance,
en catimini, sans compter les deux curés, et jusqu'au pasteur.

--Jusqu'au pasteur, dit Laharanne: c'est un peu loin!

--Saint-Éloi aussi, observa alors Lubriquet avec l'air de faire un mot.
Et il serait temps de s'y rendre..... Mais qu'est-ce que c'est que ça?

Des clameurs indistinctes s'élevaient sur l'autre rive. On vit soudain
plusieurs personnes traverser le pont en désordre, et, plus loin encore,
d'autres qui couraient. Aussitôt les clients du _Soleil d'Étain_ furent
debout et traversèrent. Le brigadier se hâta en gémissant vers
Saint-Éloi; il avait des bottes, et pataugeait en retenant un trop
étroit képi contre le vent. A côté de lui, M. Dessoucazeaux sautait de
pavé en pavé, le pantalon retroussé, le parapluie ouvert. La plupart le
suivaient, et bientôt l'on fut au courant.

Un groupe de Part-Prenants avait accueilli le cortège, devant la maison
Lescaa, par des cris d'injure. De quelques-uns qu'on les avait vus
d'abord, ils avaient grossi en nombre, crié plus fort; et personne ne
les contredisant, s'étaient mis à suivre le mort, bras dessus bras
dessous, en criant d'une façon lente et funèbre:

--Rends l'argent, rends l'argent!

Vitalis, dont M. Lescaa avait été peut-être la meilleure affection,
était blême de rage. Autour de lui, les autres affligés, placés tout de
suite après le cercueil, que portaient huit hommes, hâtaient les
porteurs à voix étouffée. Sous l'humide ciel, parmi la haine de ce
peuple et ses huées, suivi d'un cortège éperdu, on eût dit que le mort
fuyait les abois d'une meute.

La route de l'Église est montante. En dernier lieu, où la côte tourne et
devient rude, les criards parurent s'essouffler, et ce fut d'assez
paisible allure qu'on déboucha, en longeant la gendarmerie, sur la
placette qui fait parvis à Saint-Éloi. Mais là, d'autres Part-Prenants
attendaient l'Onagre. Là aussi, la Mortiripuaire était groupée; et dès
que le cortège parut, entama la Marche funèbre de Chopin, qui, par un
naturel penchant des musiciens, s'accommoda bientôt au mouvement d'une
mazourque. Les porteurs ragaillardis, hâtèrent le pas, entraînant les
affligés dans leur sillage. On entendit souffler M. Pétrarque Lescaa,
qui était court d'haleine.

Mais presque aussitôt la clameur des Part-Prenants recommença de
gronder. De nouveaux venus coururent, par les ruelles, se joindre au
tumulte. On entendit claquer de toutes parts les contrevents, que des
femmes fermaient en implorant Dieu. Un homme gras, avec du jaune, qui
fumait sa pipe au second étage de la gendarmerie, disparut à
l'intérieur, et, tandis que la musique au désarroi éteignait un à un ses
cuivres, la foule sembla se recueillir. Tout à coup, de cette masse
d'hommes, une pierre jaillit, qui tomba en retentissant sur le cercueil
sonore.

Ce fut comme un signal. Une volée de cailloux s'abattit sur le cortège,
d'où répondirent des cris d'effroi, de douleur. Presque aussitôt le gros
du convoi, puis les affligés, firent volte-face, se débandèrent,
coururent, et, la redingote en oriflamme, à corps perdu, s'engloutirent
au tournant de la côte. On vit bondir des hommes massifs. Quelques
chapeaux noirs roulèrent oubliés. Et tout disparut.

Vitalis était resté. Une pierre l'avait décoiffé; une autre meurtri à
l'épaule. Il faisait tête, comme un gibier courageux qui cherche où
rendre les coups dont il saigne. Mais à ce moment l'un des porteurs,
atteint à la poitrine, lâcha le brancard, en gémissant. Le cercueil
oscillait déjà vers la terre: Vitalis n'eut que le temps de s'élancer à
la place vide.

--Allons, cria-t-il aux autres: vite à l'Église.

Mais déjà, plusieurs Part-Prenants en occupaient la porte, menaçants,
comme s'ils eussent voulu interdire à leur ennemi le pardon suprême. Les
porteurs ralentiront leur marche.

--Allons, cria Vitalis encore. Vous avez donc peur!

--Eh, Dioü bibann, grommela l'un d'eux; tous hésitaient, quand on
entendit des appels qui approchaient. Une voix harmonieuse et forte
cria:

--Nous arrivons, ne bougez pas!

C'était Beaudésyme, qu'accompagnait le capitaine. Dessoucazeaux suivait
de près, ayant rallié quelques fuyards. Le brigadier lui-même, empêtré
de ses bottes boueuses, accourait mollement, sans aucun de ses hommes
avec lui. Tandis que les autres, et le curé Puyoo, de l'intérieur,
moitié de gré, moitié de force, débarrassaient l'entrée, le petit
gendarme avait abordé un groupe assez pacifique d'aspect, et qui de
bonne grâce s'ouvrit devant lui. Mais alors, sous prétexte de le mieux
entendre, ces gens l'entourèrent et commencèrent de se le faire passer
de main en main--comme des meuniers feraient d'un sac,--en sorte qu'il
parcourut beaucoup de chemin, fort étourdi parce qu'on le faisait
tourner, à mesure, et ne sachant à qui entendre. Cependant le cercueil
avait pénétré dans l'église, où, portes closes s'achevait la cérémonie.

Quand on porta au cimetière, qui était voisin, et dont les gendarmes,
enfin survenus, avaient dégagé les abords, peu de personnes suivaient le
convoi. Mme Beaudésyme et Guiche côte à côte s'y étaient jointes.
Mais presque aucun des affligés, honteux sans doute de leur fuite,
n'était revenu; et une bruine glacée qui, en s'épaississant, faisant
l'un après l'autre s'ouvrir les parapluies, avait écarté presque tout le
reste. Sans bruit, comme descend un store de tulle, on la voyait baigner
mollement les tombes, où achevaient de pourrir les turbans de perles
noires, dont quelques-uns encadrent une photographie, dérisoires
couronnes de boue qui achèvent de glorifier la poussière des hommes.
Entre les cyprès, l'argile du chemin était glissante.

Quand la pierre du caveau fut close sur ce qui avait été un juste, et la
plupart des assistants dispersés sous la pluie, Sabine qui pleurait
chercha Vitalis du regard. Lui aussi avait les yeux pleins de larmes, et
penchait vers la terre ce visage délicat où la douleur même semblait
n'être qu'un des masques de la volupté. La pluie, teinte aux
meurtrissures de son front, tachait ses joues d'un peu de sang. Il
étouffa un sanglot.

--Vitalis, murmura Sabine, en lui touchant la main.

Il se retourna, et la vit près de lui, toute frémissante de tendresse et
de peine. Leurs yeux se lurent mieux qu'ils n'avaient fait jusqu'à ce
jour. Elle alors, comme si toute cette lâcheté d'une foule; et la
branche odorante des cyprès; et la mort lui avaient révélé un sens
nouveau de la vie, qu'au pied même d'une tombe ils croyaient vrai pour
toujours:

--Vitalis, je t'aime.

Un pas, tout près d'eux, leur fit tourner la tête; c'était Basilida qui
lentement s'éloignait, la tête un peu basse. Et ils se turent.

Quelques jours après, Mme Etchepalao avait accompagné sa sœur au
cimetière; mais Cérizolles étant absent et la poste proche, elle s'en
fut au bureau restant, laissant Guiche prier seule.

Vitalis, que le hasard, avare à l'ordinaire d'unir les gens, ou bien son
cœur guidait peut-être, la trouva près du monument rouge des Lescaa,
agenouillée dans l'herbe odorante.

C'était un de ces après-midi d'automne dont la langueur est pareille au
repos que répand au sortir de ses bras une femme dont la chair abonde.
Mais le souffle de la montagne parfois courait au travers comme une eau
fraîche; et il semblait alors que l'atmosphère fût double.

Sous le soleil d'octobre, le cimetière avait séché la boue d'argile et
la bruine qu'il présentait l'autre jour sous le ciel mouvant et bas,
quand, du convoi, les cheveux d'or de Mme Beaudésyme étaient la seule
gloire. Aujourd'hui l'air avait un reflet d'ambre. Une odeur de
couronnes en décrépitude s'y mêlait au baume des cyprès. Quelques
vieilles femmes paraient déjà des tombes pour le jour des Morts: leur
voix amincie par l'âge couvrait à peine le bruit des feuilles qu'un peu
de vent chassait, tournoyantes, dans les allées. Et seul, un bourgeois
de Ribamourt, qui injuriait des ouvriers en retard, troublait le
recueillement des choses.

Le cimetière était sur la hauteur de Sainte-Marthe entre l'église et le
presbytère, dont les ormeaux, que l'arrière-saison n'avait jaunis encore
qu'au sommet, laissaient entrevoir par delà les méandres de l'Ouze et sa
bordure de collines, les créneaux bleus des Pyrénées. L'heure trouble du
soir tombait déjà d'un ciel ensanglanté. Bientôt les montagnes eurent
l'air d'une muraille d'hyacinthe. On eût dit qu'elles se rapprochaient
étrangement entre les arbres; et plus bas, c'était la vallée, un paysage
indécis de champs et de rives gagnés par le brouillard.

--J'aime mieux le matin, dit Guiche, l'extrême pointe du matin. Petite
fille, je demeurais chez ma tante à Pau. Son mari y était officier; et
ils habitaient une vieille villa de Bilhère, où il y avait des giroflées
au creux des murs. C'est alors que j'ai senti le plus près de moi l'âme
des glaïeuls et des pivoines,--dont l'extrême rouge pénétrait au fond de
mon être, comme un parfum me perce aujourd'hui. Pendant la belle saison,
c'est lui, le plus souvent, en se rendant au quartier, qui me menait à
mon cours chez les Dominicaines. Avant de partir, par des allées de
gazon trempées à grosses gouttes, mon oncle me menait cueillir un peu de
raisin glacé qui pendait aux treilles. Parfois on entendait une sonnerie
dans la cour de la caserne; et moi, je secouais de lourdes fleurs pour
voir couler la rosée; ou bien je cueillais une de ces roses-mousse
entr'ouvertes hérissées d'or. Oui, c'est alors que j'ai su le mieux
aspirer les choses avec mes yeux.

De ma chambre à mansardes, sous le toit, je courais regarder en chemise,
aussitôt levée, les montagnes grandes et bleues, par dessus le vieux
parc. Elles étaient d'un bleu qu'on ne peut dire, légères, et telles
qu'une vapeur condensée.....

--Quel lyrisme, dit Vitalis.

Elle prit un air fâché, et alors il l'embrassa contre le mur du caveau.

--Quoi, Vitalis, dans un cimetière. Et ma sœur qui va venir.

--C'est que moi aussi, Guiche, je vous aime, continua-t-il, en reprenant
l'entretien de l'autre jour, à l'enterrement. Et voulez-vous de moi?

--Moi, non, dit la jeune fille, qui railla avec un tendre sourire. C'est
notre parrain qui le veut.

C'est ainsi que se fiancèrent Vitalis Paschal et Sabine de Charite, à
l'ombre d'un tombeau.

Tout Ribamourt les unissait déjà, depuis que les volontés de l'Onagre y
étaient connues. Et n'étaient-ils pas les triomphateurs du testament?
L'ouverture n'en était pas allée sans quelque tumulte, dont M. Pétrarque
Lescaa à demi fou qu'il devenait, fit tous les frais.

C'est dans l'étude de Maître Beaudésyme que s'en fit la cérémonie,
Vitalis présent. Le juge de paix, à force de désirer qu'il n'y eut pas
de testament, avait fini, malgré tout, malgré la convocation du même
notaire, par le croire. C'était, quant à lui, la plus favorable
hypothèse, presque aucuns parents de l'Onagre, Vitalis lui-même, ne
l'étant d'assez près pour hériter dans ce cas. L'éblouissement de l'or
fut tel chez Pétrarque que, par une projection de son espérance dans
l'avenir, il s'y croyait déjà, et maître d'un tiers de ces richesses:
son cousin intestat, c'était sa part.

Aussi voulut-il faire sortir le clerc, en affectant de ne l'y voir
qu'en cette qualité.

--M. Vitalis Paschal est ici comme héritier, dit le notaire, avec
l'assurance et cet air heureux, qu'il avait repris depuis que ses reçus
étaient brûlés. Cette réponse, quoiqu'elle fût faite d'une belle voix
joyeuse, sonna pour le juge comme les premiers tintements d'un glas.

Il reprit quelque courage à la liste des biens, titres, créances, par où
commençait le testament. Elle passait sous silence de grandes donations
déjà faites, la Caisse Politique en particulier, dont M. Dessoucazeaux,
le P. Nicolle et M. de Ribes, un châtelain des environs,--mais non pas
M. Beaudésyme--étaient fidéicommissaires. Personne ne s'en douta alors,
tant ce qu'il restait dépassait toutes les espérances, atteignant, à
première vue, au delà de vingt millions.

La plupart de ceux qui touchaient le mort même de loin furent nommés
l'un après l'autre: Mlle de Lahourque eut cent vingt mille francs,
son frère six cents francs de rente viagère: Laharanne lui-même, deux
grandes métairies à Nyxe, avec une maison de chasse. Tout cela arrachait
des soupirs au juge de paix. Un dernier legs de deux millions, pour en
servir la rente aux pauvres de Ribamourt, lui fit faire un saut hors de
sa chaise; et, oubliant son juron ordinaire:

--Nom de D..., s'écria-t-il, en s'épongeant le front, ce sera nous les
pauvres, si ça continue.

Mais la plupart, dans l'assistance, méprisaient son courroux. Étant
eux-mêmes pourvus, déjà, ils regardaient, d'un air vacant, pendre aux
murs de l'Étude des affiches jaunes et blanches, un almanach des postes,
la liste des notaires.

--Le testament qui me fut dicté s'arrête ici, dit M. Beaudésyme,
paisiblement.

--Quoi, fit Pétrarque; mais il n'y est pas disposé de la moitié.

--C'est juste.

--Alors? On se f... de nous?

--Vous pouvez parler en votre nom. Du reste il y a un testament
olographe, auquel je n'ai pas pris part et qui est postérieur à
celui-ci.

--Tout est à refaire, s'écria le juge. Les autres eurent cet air inquiet
d'une poule qui se sent reprendre, l'ayant avalé, un grain de maïs au
bout d'un fil. Le notaire semblait jouir de toutes ces inquiétudes.

--Rien n'est à refaire, dit-il en frappant sur une seconde enveloppe. Je
sais à peu près ce qu'il y a ici dedans.--Et il se remit à lire. Mais le
premier codicille le surprit. Car au lieu d'hériter lui-même, comme il
pensait, c'était sa femme, du double, il est vrai, de ce qu'avait promis
M. Lescaa: sa dot, qui rentrait.

Le second legs avait trait à un serviteur. Mais le troisième, qui
octroyait pour tout capital à Pétrarque des créances sur son beau-père
et lui-même le mit en fureur. De ses bajoues violettes, de sa bouche
écumante sortaient des blasphèmes confusément entrecoupés de cris. On y
démêla enfin des menaces.

--C'est un misérable, hurlait-il. C'est un fou! On plaidera. Vous avez
beau vous bidonner tous. Je refuse la succession.

--N'oubliez pas, Monsieur le Juge de Paix, interrompit Beaudésyme, que
si vous perdez, ayant refusé la succession au préalable, la créance de
Firmin retombera à l'actif de la dite, et vous dans l'obligation de nous
payer.

--Qu'est-ce que ça peut vous faire?

--Rien du tout. D'autant que si vous acceptez, vous serez obligé de
payer des droits de succession proportionnels à la valeur écrite,
c'est-à-dire fictive, du legs. Ce sera une très grosse somme, et, en bon
serviteur de l'État, je me réjouis...

--Je vous dis que je n'accepte pas.

--Dans ce cas, vous paierez le billet souscrit à Firmin. Et si, d'autre
part, vous avez la douleur de vous voir inopinément précéder dans la
tombe par Mme Lescaa avant de l'être par le sieur Pedreguilhem son
père, celui-ci, ou plutôt ses créanciers, parmi lesquels les héritiers
Lescaa, héritant d'elle (il désigna un carton), vous serez obligé,
jusqu'à moitié intégrale de sa fortune, de payer les dettes
Pedreguilhem, ayant abandonné les billets signés de lui que vous léguait
M. Diodore Lescaa.

--Quoi, quoi! cria le juge.

--Rien n'est plus clair. M. Lescaa vous en laissait pour la moitié de la
faillite Pedreguilhem. Vous rattrapiez donc, au moins, comme créancier,
la moitié de ce que vous devez abandonner comme débiteur.

--C'est un traquenard, hurla Pétrarque, qui sortit en battant les
portes.

--Il y a un peu de ça, murmura le notaire. Et il conclut sa lecture par
le legs qui faisait Vitalis et Sabine plus de huit fois millionnaires.

La petite fortune laissée à Mlle de Lahourque eut pour fruit immédiat
de dénouer sa longue idylle. M. et Mme Beaudésyme s'y entremettant,
Lubriquet-Pilou se détermina enfin. Il fit sa demande, aussitôt agréée,
dans les premiers jours de mai.

Cela fit presque autant de bruit que la mort de l'Onagre; tout Ribamourt
s'en réjouissait, s'étant d'ailleurs repris à vivre. C'est que la
succession Lescaa y avait répandu plus d'argent que son règlement n'en
avait tiré naguère, et qu'à cela s'ajoutaient des vendanges abondantes,
ainsi que beaucoup de malades qu'on attendait. Il n'était pas jusqu'aux
agresseurs de Firmin, à qui le tailleur, remis de ses blessures, et,
soit bonté, soit politique, quelques autres personnes, dont le curé
Puyoo, ne tâchassent d'adoucir les poursuites du Parquet. Quant à ceux
qui avaient jeté des pierres au cercueil du banquier, Vitalis, tout
ulcéré qu'il en demeurât, et vindicatif avec cela de son naturel, en
aima mieux laisser dormir l'outrage, résolu du reste à s'en souvenir
toutes fois qu'il se pourrait à peu de scandale.

C'est M. Puyoo, promu au doyenné de Sainte-Marthe, d'où il espérait
bien, à travers la politique, se pousser plus haut, qui tâchait, en don
de joyeux avènement, d'inspirer à tous la joie et la clémence.

Il aurait eu peut-être de la peine à convaincre son prédécesseur
aujourd'hui prêtre attaché à la cathédrale de Navarrenx. C'est là que M.
Cassoubieilh, bercé de l'espoir d'un canonicat à la première vacance,
était en train d'aigrir cette facile bonté, la seule vertu, peut-être,
qu'il eût apportée dans son ministère.

Ainsi ce n'était pas lui qui bénirait l'anneau nuptial de Guiche: pas
même celui de Mlle de Lahourque. La cérémonie, quant à cette
dernière, promettait d'en être magnifique. N'avait-elle pas écrit à la
titulaire du bureau qu'elle ne voulait plus gérer, «que ce mariage
soudait en quelque sorte l'aristocratie de la naissance à celle du
travail». Ainsi s'essayait-elle à peindre ce sacrifice qu'elle allait
faire de sa particule.

M. Lubriquet-Pilou, de son côté, sans faire un égal abandon, se
plaignait, au _Soleil d'Étain_, qu'il lui faudrait bientôt se réduire au
rôle de séducteur honoraire. Et tous hochaient la tête autour de lui, en
disant:

--Comment fera-t-il? Bah, il la trompera.

--Non, affirma Lubriquet, je tiendrai ma parole...

Et il ajouta, avec un sourire égrillard qui faisait sans doute allusion
à son premier mariage:

--...cette fois-ci.

Quelqu'un parla de lui offrir un banquet, pour enterrer, encore qu'il
fût déjà veuf, une vie de garçon si bien remplie. N'était-ce pas le
moins que Ribamourt devait à soi-même, comme à celui où s'étaient
incarnés, durant un quart de siècle, tous les orages mortiripuaires de
la passion? Ce projet, accueilli avec faveur, eut vite fait de prendre
figure. C'est à l'hôtel _Gastou Fébus_ que se donna le banquet. Il fut
honorable, M. Dessoucazeaux, avec le goût sûr des avares, en ayant
choisi les vins.

--Et pas un Château-Idem, n'est-ce pas, avait-il ajouté par une
plaisanterie florissante à Ribamourt, où l'on accusait les hôteliers de
ne changer de leurs vins que les étiquettes.

--C'est vrai, Pana, ajouta le capitaine Laharanne, qu'au dernier dîner
de chasse vous nous aviez donné d'un Ribamourt, blanc, et d'un autre
Ribamourt, blanc... A eux deux ils avaient exactement le même petit goût
de rien du tout...

Et il fit claquer sa langue, comme si, rien que de s'en souvenir, il
jouissait encore.

M. Pana fit mieux les choses, à cette fois-ci. Aussi, vers la fin du
dîner, Firmin ayant lu quelques vers béarnais, plusieurs Mortiripuaires
en furent-ils touchés jusque par delà l'attendrissement. Wolfgang, lui,
était ivre, et parlait de se battre en duel, comme s'il eût regretté
d'en avoir, à plusieurs fois et de toutes ses forces, laissé échapper
l'occasion.

On avait bu aux conquêtes passées de Lubriquet-Pilou; et on les
supposait nombreuses, s'il en fallait croire le nombre des toasts.
C'était un hommage aussi à ces victoires qu'un pot de myrthe posé devant
le Séducteur. Au moment qu'on allait quitter la salle, il appela
l'hôtelier, et lui montrant la plante:

--Pana, dit-il avec dignité, vous ferez porter ceci de ma part à Mlle
de Lahourque.

Un tonnerre d'applaudissements récompensa ce trait; et on se leva pour
se rendre au Grand Hall. C'est là, tout près d'un buffet, que l'harmonie
Mortiripuaire devait, ce soir même, donner la sérénade au fiancé. Après
quoi, il y aurait bal, et la moitié de la ville était invitée. Le monde
se pressait déjà sur les galeries qui font le tour de la salle. Mlle
de Lahourque, tout au fond, faisait face entre Mme Beaudésyme et
Mme Laharanne. Plus près sur le côté, Mme Etchepalao, que son
mari, un peu plus calme, venait de rejoindre, attendait le bal, ou
peut-être autre chose. A côté d'elle, Mme de Charite surveillait avec
une aigre indulgence Sabine et Vitalis.

Cependant la Mortiripuaire ayant joué l'aubade du _Roi d'Ys_, et puis,
sur la demande de Vitalis: «Connais-tu le pays...?», M. Lubriquet-Pilou,
après s'être placé devant les musiciens, demanda à porter un toast
auquel tous s'associeraient, il en était sûr; un toast qui serait
l'apologie en même temps que la clôture d'une existence dont le pôle
allait désormais changer--et qu'il s'excusait qui fut un si dangereux
exemple. Tout Ribamourt s'inclina devant un renoncement exprimé avec
tant de noblesse; et le Séducteur lui-même en pensa ressentir une espèce
de mélancolie. Et n'en était-il pas arrivé au point de croire à sa
légende? Telle Mlle de Lahourque, enchantée au prisme d'une illusion
dont les mystères resteraient cachés à l'histoire, M. Lubriquet-Pilou
vivait dans le rêve de son épopée amoureuse. Pour le moment, ayant tiré
de sa poche quelques feuilles volantes où l'on aurait pu reconnaître la
menue écriture de M. Dessoucazeaux, il commença, de sa voix hongre, à
lire au milieu de la surprise générale, une longue invocation à la
déesse de Cythère, et qui se poursuivait ainsi:

     _--Au moment d'abandonner tes autels, ou plutôt de ne t'honorer
     plus que sur un seul d'entre eux,--ô Vénus, despote des hommes et
     des dieux, génitrice des nations, décor du monde--permets que je
     fasse, une dernière fois, libation à ta gloire de ce vin écumant
     dont les reflets, semblables au soleil à travers les nuées de
     l'aurore, répandent cette même ivresse légère des approches de
     l'amour..._

Il se tut pour verser quelques gouttes de champagne sur le parquet,
tandis qu'on s'étonnait de plus en plus dans la foule. Mlle de
Lahourque, là-bas, qui n'entendait guère, doutait obscurément si
«Vénus» n'était pas un délicat pseudonyme dont son fiancé la voilait en
public. Mais Vitalis et Guiche, à leur balustrade, semblaient se
divertir infiniment.

     _--O déesse,_ continuait le Séducteur, _qui es cachée au fond de
     tout comme un levain irrésistible, toi qui tires des choses qui
     meurent une nouvelle vie, amante habile à pacifier le dieu cruel
     qui répand le sang, Arès dont les dures étreintes laissent un ceste
     bleu sur ta nudité..._

--Ah! s'écria Etchepalao, voilà Jean. On va pouvoir causer.

Cérizolles, les ayant aperçus, se dirigeait languissamment vers eux,
tandis que l'orateur, continuant à tutoyer Aphrodite:

     _--Mais déesse,_ s'écriait-il, _qui t'apercevrait, tel un guerrier
     qu'a lassé la défaite, dormante et nue, au fond de l'antre où la
     source, qui mire des iris sur ses bords, est seule de son murmure
     à mesurer la fuite des heures; tandis qu'au halo de tes cheveux
     d'or se balance un papillon de pourpre ténébreuse--si parfois tu
     t'éveilles et rouvres les yeux, il y verrait reluire la flamme du
     désir comme ces palpitations lumineuses qui s'allument à la lisière
     des nuits d'été. C'est alors, Redoutable, Invincible, ô Dorée, que,
     debout dans le jour tu fais retentir ce même rire victorieux et
     cruel que le choc des épées arrache aux armures. C'est alors, sous
     les flambeaux errants de l'éthèr, au milieu des rocs et des roses,
     dans la mer poissonneuse et jusques aux profondeurs hantées des
     Fauves, que parmi cette poussière vivante sans cesse dévorée du
     néant, tu réveilles, ô Vénus, l'hymen universel..._

       *       *       *       *       *

Cependant Cérizolles avait réussi, malgré la presse, à rejoindre ses
amis. Il aperçut alors Mme Etchepalao, à demi cachée par Guiche, et
son visage s'éclaira d'un sourire qui n'était pas sans douceur.

--Comme il est beau, l'étranger en smoking, railla Vitalis. C'est vrai,
Guiche, que vous ne l'aimez pas?

--Sait-on jamais qui on n'aime pas?... murmura-t-elle, en les
enveloppant tous deux d'un même sourire.

Entre tant M. Lubriquet-Pilou poursuivait le cours de ses propos, et
après avoir célébré, sans doute par allusion à Mlle de Lahourque, le
fard délicat, qui disait-il après un auteur beaucoup plus ancien, se
pose sur le visage des vierges:

     _--En vain,_ affirma-t-il, _les autres dieux prétendent, à la
     constance de leurs lois, asservir l'univers comme l'on courbe au
     sillon la génisse porte-joug--en vain la lumière et l'ombre
     alternées condamnent au labeur ou au sommeil la tourbe nourrie de
     pain. Mais c'est à toi que nous devons les voluptés de la nuit, et
     ces étreintes qui ne sont connues que des lampes, et le rêve qui
     nous asservit la vertu. Pourtant, ô fille du Sel, ce n'est point au
     jour ni dans l'ombre que tu te plais le mieux à tourmenter, comme à
     satisfaire, le bétail innombrable des humains. Et n'est-il pas
     d'autres moments, des minutes plus fugitives; quand les choses ont
     une figure moins précise, que les mains se cherchent et les lèvres
     se rencontrent? Heures divines du crépuscule... divines du
     crépuscule....._

--Dioü mé daoü! éclata, au milieu du silence, Lubriquet-Pilou qui
retournait ses poches après ses feuillets, j'ai perdu la fin.


                           ΤΕLΟΣ



              TABLE DES MATIÈRES


  Chapitres                        Pages

      I Un Noyau de prune              1

     II Les Mortiripuaires            35

    III Les Dévotions de Basilida     71

     IV L'Après-midi dans un parc    109

      V L'Émeute                     147

     VI Les Nuées                    195

    VII De toutes robes              219

   VIII L'Appartement conjugal       267

     IX L'Invocation à Vénus         285


IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--8488-5-19.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La jeune fille verte" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home