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Title: Les esclaves de Paris
Author: Gaboriau, Emile, 1832-1873
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les esclaves de Paris" ***

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produced from images available at the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



LES
ESCLAVES DE PARIS

SCEAUX.--IMPRIMERIE CHARAIRE ET FILS.

[Illustration: E. GABORIAU

LES ESCLAVES DE PARIS]



LES ESCLAVES DE PARIS

[Illustration: Rose Pigereau fit disparaître la lettre dans une fente du
mur.]



LES ESCLAVES DE PARIS



PREMIÈRE PARTIE

LE CHANTAGE



I


La journée du 8 février 186.. fut une des plus rigoureuses de l'hiver.

A midi, le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, qui est l'oracle des
Parisiens, marquait 9 degrés 3 dixièmes au-dessous de zéro.

Le ciel était sombre et chargé de neige.

La pluie de la veille était si bien gelée sur les pavés que la
circulation était périlleuse et que les fiacres et omnibus avaient
interrompu leur service.

La ville était lugubre.

A Paris, bien qu'on y puisse mourir de faim, tout comme sur le radeau de
la _Méduse_, on ne s'inquiète pas démesurément de ceux qui n'ont pas de
pain.

Il semble que du banquet quotidien d'un million de convives il doit
tomber assez de miettes pour rassasier ceux qui n'ont pas trouvé place à
table.

Mais l'hiver, quand la Seine charrie, involontairement, on pense à ceux
qui n'ont pas de bois et on les plaint.

Cela est si vrai, que ce jour du 8 février, la maîtresse de l'Hôtel du
Pérou, Mme Loupias, une âpre et dure Auvergnate, se préoccupa de ses
locataires autrement que pour augmenter leur loyer ou les harceler de
ses incessantes demandes d'argent.

--Quel froid d'ours! dit-elle à son mari, occupé à bourrer de charbon de
terre le poêle de la loge. Par des temps pareils, je suis toujours
inquiète, depuis cet hiver où nous avons trouvé un de nos locataires
pendu là-haut. L'accident nous coûta bien cinquante francs, sans
compter les injures des voisins. Tu devrais voir ce que font nos gens
des mansardes.

--Baste!... répondit Loupias, ils sont sortis pour se réchauffer.

--Tu crois?

--J'en suis sûr. Le père Tantaine a filé au petit jour, et j'ai vu peu
après descendre M. Paul Violaine. Il n'y a plus là-haut que Rose, et je
pense qu'elle aura eu le bon esprit de rester couchée.

--Oh! celle-là, fit la Loupias d'un ton méchant, je ne la plains guère.
Si je n'ai pas eu la berlue l'autre soir, elle ne tardera pas à planter
là M. Paul. Elle est trop belle pour notre maison, cette fille.

C'est rue de la Huchette, à vingt pas de la place du Petit-Pont, qu'est
situé l'Hôtel du Pérou, et jamais enseigne ne fut plus cruellement
ironique.

L'extérieur sordide de la maison, l'allée étroite et boueuse, les
fenêtres à carreaux ternes, tout crie aux passants: «Ici on loge la
misère.» Au premier abord, on soupçonne un repaire; point, l'endroit est
honnête.

C'est un de ces asiles, de plus en plus rares dans notre Paris tout
neuf, où les pauvres honteux, les déclassés, les vaincus de toutes les
luttes sociales trouvent, en échange de leur dernière pièce de cent
sous, un abri et un lit. On se réfugie là comme un naufragé prend pied
sur un écueil, on respire un moment, et dès qu'on en a la force, on
repart.

Impossible, si misérable qu'on soit, de concevoir la pensée d'habiter
sérieusement l'Hôtel du Pérou.

Du haut en bas, au moyen de châssis de toile et de papiers d'occasion,
tous les étages ont été divisés en quantité de petites cellules que la
Loupias appelle fastueusement ses chambres.

Les châssis se disloquent, les papiers éraillés pendent en loques, c'est
hideux.

C'est splendide comparé aux mansardes.

Il n'y en a que deux, heureusement, conquises sur un grenier, séparées
de la toiture par un faux plafond, éclairées par des fenêtres en
tabatière, si basses qu'à peine on s'y peut tenir debout.

Elles ont pour meubles: un lit à matelas de varech, une table boiteuse
et deux chaises.

Telles quelles, la Loupias les loue 22 francs chacune par mois, à cause
de la cheminée, assure-t-elle, un trou informe dans le mur. Et elles ne
restent jamais vides!...

C'est dans une de ces mansardes, que par cet horrible froid se trouvait
la jeune femme dont Loupias avait prononcé le nom.

Jamais plus admirable créature ne fut mise au monde pour le ravissement
des yeux.

Elle venait d'avoir dix-neuf ans, elle était blonde et blanche. De longs
cils recourbés voilaient à demi l'éclat un peu dur de ses yeux bleus à
reflets d'acier. Ses lèvres, qui s'entr'ouvraient sur des dents fines et
nacrées, ne semblaient faites que pour sourire. Ses cheveux dorés,
lumineux et vivants, crêpelés sur le front, étaient retenus à demi sur
la nuque par un peigne de quatre sous, et retombaient à flots, narguant
les fausses tresses, sur des épaules d'un dessin exquis.

Elle n'était pas restée couchée, ainsi que l'avait supposé Loupias. Elle
s'était levée, et, jetant, en guise de châle, sur sa mauvaise robe
d'indienne, la couverture du lit, une couverture digne du logis, sale,
reprisée, pelée, elle était venue s'établir près de la cheminée.

Pourquoi là plutôt qu'ailleurs? C'était bien une idée. L'âtre était
froid. Dans le fond, deux tisons gros chacun comme le poing, faisaient
bien à eux deux autant de fumée qu'une cigarette, mais ne donnaient
aucune chaleur.

N'importe! Accroupie sur une loque immonde que la Loupias décorait du
nom de tapis de foyer, Rose se tirait les cartes, essayant de se
consoler des souffrances du présent par les promesses de l'avenir.

Elle apportait à cette grave opération une attention si grande, un tel
recueillement, qu'elle ne semblait pas sentir le froid qui bleuissait
ses mains.

Devant elle, en demi-cercle, elle avait étalé ses cartes molles et
crasseuses, et du bout du doigt, en prenant bien garde de ne pas se
tromper, elle comptait de trois en trois, ainsi que cela se pratique,
comme on sait.

Chacune des cartes sur lesquelles s'arrêtait son doigt, ayant pour elle
une signification favorable ou fâcheuse, elle se réjouissait ou se
dépitait.

--Une, deux, trois, disait-elle, un jeune homme blond... ce doit être
Paul. Une, deux, trois... démarches. Une, deux, trois... de l'argent
pour moi. Une, deux, trois... non, voilà des retards. Une, deux,
trois... le neuf de pique! c'est-à-dire des chagrins, l'abandon, le
dénûment! toujours le neuf de pique!

En vérité, elle était consternée comme si elle eût reçu l'assurance d'un
désastre prochain.

Mais elle se remit vite. De nouveau elle mêla le jeu, le battit, le
coupa scrupuleusement de la main gauche, l'étala devant elle et
recommença à compter: une, deux, trois...

Les cartes, cette fois, se montrèrent propices, et n'eurent que des
promesses séduisantes.

--On t'aime, lui dirent-elles en leur langage, qui est celui des
sorcières, beaucoup, de tout cœur, au loin; tu auras une fortune, on
pense à toi; tu recevras mystérieusement une lettre d'un jeune homme
brun très riche!

Le jeune homme était représenté par le valet de trèfle.

--Encore l'autre!... murmura Rose. Décidément, c'est la destinée qui le
veut!...

Aussitôt elle retira d'une fente de la cheminée, sa cachette, une lettre
pliée menu, sale, fripée, qu'elle avait lue bien souvent. Pour la
vingtième fois, depuis la veille, elle relut bien lentement:


        «Mademoiselle,

     «Je vous ai vue et je vous aime. Parole d'honneur.

     «C'est vous dire que votre place n'est pas dans le quartier infect
     où vous cachez votre beauté.

     «Un ravissant appartement--citronnier et palissandre--vous attend
     rue de Douai.

     «Je suis carré en affaires, le loyer sera à votre nom.

     «Réfléchissez, allez aux informations, je présente des garanties
     sérieuses. Je ne suis pas majeur, mais je le serai dans cinq mois
     et trois jours et je serai libre alors de disposer de l'héritage de
     ma mère. De plus, mon père est vieux, infirme; peut-être, en s'y
     prenant bien, arriverait-on à le faire interdire.

     «Dois-je faire prévenir la couturière?

     «Pendant cinq jours, à partir d'aujourd'hui, j'irai, de quatre à
     six, attendre en voiture votre décision, au coin de la place du
     Petit-Pont.

        «GASTON DE GANDELU.»



Cette lettre abominable, honteuse, ridicule, bien digne d'un de ces
jeunes drôles que le mépris public a baptisés du nom de «petits crevés»,
ne semblait nullement révolter Rose. Bien plus, cette prose idiote
l'enivrait et lui paraissait la plus délicieuse musique.

--Si j'osais! murmurait-elle frémissante de convoitise, si j'osais!...

Elle restait pensive, le front appuyé sur sa main, quand un pas jeune et
leste fit craquer le frêle escalier.

--Lui, fit-elle, effrayée, Paul!...

Et d'un mouvement effarouché, rapide et précis comme celui d'une chatte,
elle fit disparaître la lettre dans la fente du mur.

Il était temps, Paul Violaine entrait.

C'était un tout jeune homme de vingt-trois ans à peine, svelte,
admirablement pris dans sa taille.

Son visage, du plus pur ovale, avait la pâleur unie et mate des races du
Midi. Une moustache fine et soyeuse estompait sa lèvre, un peu épaisse,
juste assez pour donner à sa physionomie un caractère viril. Ses cheveux
blonds bouclés naturellement autour d'un front intelligent et fier,
faisaient ressortir l'étrange vivacité de ses grands yeux noirs.

Sa beauté, plus saisissante que celle de Rose, était encore rehaussée
par cette distinction innée qui, sans être précisément le privilège des
héritiers des grandes maisons, ne saurait s'acquérir.

La Loupias a toujours prétendu que son locataire des mansardes lui
imposait beaucoup, et lui faisait l'effet d'un prince déguisé.

Pauvre prince en ce moment!

Ses vêtements, en dépit d'une propreté miraculeuse, décelaient la
misère, non celle qui s'étale et sans vergogne vit de la pitié, mais
celle bien autrement cruelle qui rougit d'un regard de commisération,
qui se tait et se cache.

Il portait, par cette température sibérienne, un pantalon, un gilet et
un habit de drap noir, élimé par la brosse, mince à donner le frisson.
Il avait encore, il est vrai, un léger pardessus d'été de couleur
claire, presque aussi épais que le tissu d'une forte araignée. Ses
souliers étaient supérieurement cirés, mais ils accusaient des courses
désespérées après la fortune.

Paul, à son entrée, avait sous le bras un rouleau de papier qu'il
déposa, qu'il laissa tomber plutôt, sur le grabat.

--Rien! fit-il, d'un ton d'affreux découragement, encore rien!...

La jeune femme, oubliant ses cartes sur le tapis, s'était redressée. Sa
figure, tout à l'heure encore souriante, avait pris une expression de
morne lassitude.

--Quoi! répondit-elle, simulant une surprise que certes elle n'éprouvait
pas, quoi! rien... après ce que tu m'avais dit en partant ce matin!

--Ce matin, Rose, j'espérais. Je croyais, je t'ai dit de croire. On m'a
trompé, ou plutôt je me suis trompé moi-même. J'avais pris des
assurances en l'air pour des promesses sincères. Ici les gens n'ont même
pas la charité de vous dire: «Non.» Ils vous écoutent d'un air
d'intérêt; ils se mettent à votre disposition; la main tournée, ils ne
pensent plus à vous. Des protestations banales! Voilà la seule monnaie
qu'ait cette ville maudite au service des malheureux.

Il y eut un long silence. Paul était trop profondément absorbé pour
remarquer de quel air de mépris Rose le considérait, elle semblait
indignée au spectacle de cette consternation résignée.

--Nous voilà dans une belle position! dit-elle enfin. Qu'allons-nous
devenir?

--Eh! le sais-je moi-même?

--Alors, c'est fini. Hier, en ton absence, je n'avais pas voulu te le
dire pour ne point te troubler inutilement, la Loupias est montée me
réclamer les onze francs de la quinzaine échue. Si d'ici trois jours
elle n'a pas son argent, elle nous mettra dehors; elle me l'a dit, elle
le fera, je la connais... Oui, elle le fera, quand ce ne serait que pour
avoir la jouissance de me voir sur le pavé, car elle me hait, l'affreuse
grêlée!

--Être seul au monde, murmurait Paul, isolé, perdu, n'avoir pas un
parent, pas un ami, personne!...

--Nous ne possédons plus un centime, poursuivait Rose avec une
persistance féroce, j'ai vendu la semaine passée mes dernières nippes,
nous n'avons plus de bois, enfin nous n'avons pas mangé depuis hier
matin.

A ces objections formulées comme des reproches poignants, le malheureux
jeune homme étreignait son front de ses mains crispées, comme s'il eût
espéré en faire jaillir une idée de salut.

--Voilà le tableau!... continuait l'imperturbable Rose. Moi, je dis
qu'il serait bon de trouver un moyen, un expédient, quelque chose,
n'importe quoi.

Brusquement, Paul se débarrassa de son léger pardessus et le jeta sur
une des chaises:

--Tiens, porte cela au mont-de-piété.

La jeune femme ne bougea pas.

--C'est tout ce que tu trouves pour nous tirer d'affaire?
interrogea-t-elle.

--On te prêtera bien trois francs; ce sera toujours de quoi acheter du
bois et du pain.

--Et après?

--Après!... nous verrons, je réfléchirai, je chercherai. Qu'est-ce que
je veux? gagner du temps. Je finirai bien par briser le cercle fatal qui
m'étreint. Le succès me viendra, et avec le succès la fortune. Mais il
faut savoir attendre.

--Il faut pouvoir.

--N'importe... fais toujours ce que je te dis, et demain...

Moins troublé, Paul eût bien reconnu à la contenance de Rose qu'elle
était résolue à le pousser à bout.

--Demain!... fit-elle avec une ironie de plus en plus accentuée,
toujours demain!... Voici des mois que nous vivons sur ce mot. Tiens,
Paul, tu n'es qu'un enfant, et il faut que tu aies enfin le courage de
regarder la vérité en face. Que me prêtera-t-on sur ce vêtement usé?
Trois francs... si on me les prête. Combien de jours vivrons-nous avec
ces trois francs? Mettons trois jours. Et ensuite? Déjà, ne le
comprends-tu pas? tu es trop pauvrement vêtu pour être bien reçu. Seuls,
les solliciteurs élégants sont favorablement écoutés. Pour obtenir une
chose, il faut surtout avoir l'air de n'en pas avoir besoin. Où iras-tu
quand tu n'auras que ton habit? Tu seras ridicule; tu n'oseras plus
sortir.

--Tais-toi, interrompit Paul, je t'en prie, tais-toi. Hélas! je ne le
vois que trop clairement, à cette heure, tu es comme les autres, comme
tout le monde: ne pas réussir te semble un crime. Autrefois, tu avais
confiance en moi, tu ne parlais pas ainsi.

--Autrefois, je ne savais pas.

--Non, Rose, non, mais tu m'aimais. Mon Dieu! n'ai-je donc pas tout
essayé, tout tenté!... Je suis allé de porte en porte offrir mes
compositions, ces mélodies que tu chantais si bien, j'ai demandé des
leçons à tous les échos de Paris. Qu'aurais-tu fait de plus, à ma place?
parle, réponds...

Paul s'animait par degrés. Rose, au contraire, affectait une irritante
nonchalance.

--Je ne sais, répondit-elle enfin, pourtant il me semble que si j'étais
homme, je ne laisserais jamais manquer du nécessaire la femme que je
prétendrais aimer, non, jamais. J'irais, je travaillerais...

--Je ne suis pas un ouvrier, malheureusement, je n'ai pas d'état.

--Moi, j'en apprendrais un. Combien gagne-t-on par jour à servir les
maçons? C'est peut-être pénible, ce n'est pas, ce me semble, bien
difficile. Tu as, à ce que tu prétends, un rare talent? Je ne dis pas
non. Mais si j'étais un grand compositeur et s'il n'y avait pas de pain
chez moi, j'irais, sans hésiter, jouer dans les rues et dans les cafés,
je chanterais dans les cours. Enfin, j'aurais de l'argent quand même,
n'importe comment, n'importe d'où, à tout prix, quand je devrais...

--Tu oublies que je suis un honnête homme, Rose!

--Vraiment! ne dirait-on pas que je te propose une mauvaise action! Ta
réponse, Paul, est celle de tous ceux qui, faute d'adresse ou d'énergie,
restent en chemin. On va vêtu comme un mendiant, le ventre vide, crevant
de jalousie, mais on se redresse pour dire: Je suis honnête. Comme si on
ne pouvait absolument être riche ou faire fortune sans être le dernier
des coquins. C'est trop bête, à la fin!

Elle parlait d'une voix vibrante, et une infernale hardiesse étincelait
dans ses yeux. C'était bien là une de ces créatures redoutables,
énergiques surtout pour le mal, qui peuvent conduire un homme faible sur
le bord de l'abîme, l'y pousser et l'oublier avant même qu'il ait roulé
jusqu'au fond.

Sous le fouet de ces sarcasmes, la nature violente de Paul se
réveillait; la colère empourprait ses joues.

--Que ne m'aides-tu toi-même, s'écria-t-il, que ne travailles-tu!

--Oh!... moi... c'est autre chose, je ne suis pas faite pour travailler.

Paul eut un geste terrible, il marcha la main levée sur la jeune femme.

--Malheureuse, disait-il, tu n'es qu'une malheureuse!

--Non... j'ai faim!

Une querelle arrivée à ce point devait finir mal, lorsqu'un bruit assez
fort attira l'attention des jeunes gens; ils se retournèrent.

La porte de la mansarde était ouverte, et sur le seuil se tenait,
debout, un vieux homme qui les regardait avec un sourire paternel.

Il était grand et légèrement voûté. De son visage, on ne découvrait que
les pommettes couleur brique et le nez rouge; une barbe grisonnante,
longue, épaisse, inculte, cachait le reste. Il portait des lunettes de
pacotille à verres teintés, mais il avait en le soin d'entourer d'un
ruban noir la monture de fer.

[Illustration: Paul eut un geste terrible, il marcha la main levée sur
la jeune femme.]

En lui, tout respirait la misère et l'incurie à leur apogée. Son
paletot, à larges poches éraillées, informe, graisseux, portait les
traces de toutes les murailles essuyées à boire. Il devait être un de
ces cyniques nomades qui, jugeant fastidieux de quitter les vêtements
pour dormir, couchent tout habillés, à terre ou sur leur grabat.

Ce vieux, Paul et Rose le connaissaient bien. Ils l'avaient déjà
rencontré dans les escaliers, et savaient qu'il habitait le taudis
voisin et qu'on l'appelait le père Tantaine.

Sa vue rappela à Paul que d'une mansarde à l'autre on distinguait les
moindres paroles, et cette idée qu'on l'avait écouté l'exaspéra.

--Que voulez-vous, monsieur, demanda-t-il brutalement, et qui vous a
permis d'entrer chez moi sans frapper?

Cette question, adressée d'un ton presque menaçant, ne sembla ni fâcher
ni déconcerter le vieil homme.

--Je mentirais, répondit-il, si je n'avouais pas que me trouvant par
hasard chez moi, et vous entendant causer de vos petites affaires, j'ai
prêté l'oreille.

--Monsieur!...

--Attendez donc, bouillante jeunesse!... Vous en êtes vite venus à une
querelle, et, par ma foi! cela s'explique. Quand il n'y a rien dans le
râtelier, les chevaux les plus jolis, les mieux élevés se battent, je
connais, ça, moi!

Il parlait de l'air le plus bénin, sans paraître avoir conscience de son
indiscrétion.

--Eh bien! monsieur, fit Paul, profondément humilié, vous savez au
juste, maintenant, jusqu'où la pauvreté peut faire descendre un homme de
cœur. Êtes-vous satisfait?...

--Allons, bon! reprit le vieux, voilà que vous vous fâchez. Si je suis
venu, sans dire gare, c'est qu'à mon avis des voisins se doivent aide et
secours, surtout des voisins logés à notre enseigne. Quand j'ai été au
courant de vos petits chagrins, je me suis dit: Voici de jolis enfants
que je veux tirer de peine.

Cette déclaration, cette promesse d'assistance, dans la bouche d'un
personnage de si piteuse apparence, avait quelque chose de si
véritablement comique, que Rose ne put dissimuler un sourire.

Elle pensait que le vieux voisin allait tirer son porte-monnaie et
offrir la moitié de sa fortune, une pièce de vingt sous ou de quarante,
pour le moins.

Paul eut une idée pareille; mais il fut touché, lui, de cette obligeance
si simple et si belle, sachant que l'argent emprunte aux circonstances
une prodigieuse valeur, et que l'unique franc qui nous assure pour deux
jours le pain du pauvre est un million de fois plus précieux que le
billet de mille francs du riche.

--Hélas! monsieur, fit-il, visiblement radouci, que pouvez-vous pour
nous?

--Qui sait!

--Vous voyez à quel extrême dénûment nous sommes arrivés peu à peu. Tout
nous manque. Ne sommes-nous pas perdus?

Le père Tantaine leva les bras, comme pour prendre le ciel à témoin d'un
blasphème.

--Perdus!... dit-il. Ah! la perle cachée au fond de la mer et qui ignore
sa valeur est perdue pareillement, si un pêcheur adroit ne la découvre.
Les pêcheurs sont des malheureux qui ne portent pas de perles, mais ils
en savent le prix et ils les confient à des joailliers...

Il acheva sa pensée par un petit rire discret dont le sens devait
échapper à deux pauvres enfants qui avaient en germe tous les instincts
mauvais, que poignaient toutes les convoitises, mais qui étaient
ignorants et inexpérimentés.

--Enfin, monsieur, reprit Paul, je serais un sot orgueilleux si je
n'acceptais pas vos offres généreuses.

--Parfait!... Cela étant, il va falloir tout d'abord descendre chercher
un bon repas. Il faut aussi faire monter du bois: il fait un froid
ici!... Ma vieille carcasse est à moitié gelée. Plus tard, nous
songerons aux vêtements.

--Tout cela, soupira Rose, va nécessiter une grosse somme!

--Eh! qui vous dit que je ne l'ai pas?

Lentement, le père Tantaine déboutonna son paletot, et de la poche
intérieure il retira un petit papier sale qui y était fixé au moyen
d'une épingle.

Ce chiffon, il le déplia soigneusement et le déposa tout ouvert sur la
table.

--Un billet de 500 francs! exclama Rose stupéfaite.

--Juste!... ma belle demoiselle, répondit le vieux d'une voix
triomphante.

Paul se taisait. Il eût vu un des barreaux de la chaise sur laquelle il
s'appuyait bourgeonner tout à coup et donner des feuilles, qu'il n'eût
pas été plus surpris.

Comment imaginer une telle somme cachée sous les haillons de ce vieux.
D'où tenait-il ce billet?

L'idée d'une action punissable, d'un vol, pour le moins était si
naturelle et ressortait si nettement de la situation, qu'elle vint en
même temps aux deux jeunes gens.

Ils échangèrent le regard le plus cruellement significatif, et Paul,
décontenancé, rougit jusqu'aux oreilles.

Le bonhomme avait compris le soupçon.

--Oh! fit-il, sans avoir aucunement l'air choqué, de vilaines
pensées!... Il est vrai que les billets de cinq cents ne poussent pas
spontanément dans des poches comme les miennes, mais celui-ci
m'appartient légitimement.

Rose n'écoutait pas. Que lui importait l'explication! Le billet était
là, et cela lui suffisait. Elle l'avait pris, et elle le maniait, comme
si le contact du papier soyeux lui eût communiqué les plus délicates
sensations.

--Il faut vous dire, continuait le père Tantaine, que je suis clerc
d'huissier.

--Ah!...

--Oui, et cela doit vous flatter. Être obligé par un clerc d'huissier,
voilà un triomphe! Mais ce n'est pas tout. Je suis chargé, par diverses
personnes, du recouvrement de créances litigieuses. De la sorte, j'ai
parfois en compte des sommes assez importantes. Vous prêter cinq cents
francs, pour un certain temps, ne peut donc pas me gêner.

Entre les suggestions de la nécessité et les résistances de sa
conscience, Paul restait interdit, ému comme on l'est à l'instant d'un
acte décisif, tout tremblant.

--Non, commença-t-il enfin, je ne saurais accepter; mon devoir...

--Ah! mon ami, interrompit Rose, ce n'est pas honnête ce que tu fais là.
Ne vois-tu pas qu'en refusant tu chagrines monsieur?

--Elle a parbleu raison! s'écria le père Tantaine. Donc, c'est entendu.
Allons, la belle enfant, descendez vite chercher les provisions, vite...
il est plus de quatre heures.

Ce fut au tour de Rose de tressaillir et de rougir, comme si elle se fût
sentie devinée par le vieux voisin.

--Quatre heures! murmura-t-elle, pensant à la lettre.

Cependant, elle obéit vivement. Se posant devant la vieille glace, elle
disposa presque gracieusement ses haillons, elle descendit, emportant le
billet de banque.

--Belle personne... remarqua le père Tantaine, avec l'accent d'un
connaisseur, très belle... Et quelle intelligence! Ah! si elle est bien
conseillée, elle ira loin!...

Paul ne releva pas l'observation. Il recueillait ses idées en déroute.
Maintenant qu'il n'était plus sous l'obsession du regard de Rose, la
frayeur le prenait.

Il trouvait à la physionomie de ce soi-disant clerc d'huissier quelque
chose de singulier et d'inquiétant.

Où a-t-on vu jamais des vieux de cette espèce jetant des 500 francs à la
tête des gens? Pour sûr, cette générosité devait cacher quelque mystère
et lui, Paul, il allait peut-être se trouver compromis.

--Toutes réflexions faites, monsieur, reprit-il résolument, accepter de
vous une telle somme ne serait pas délicat de ma part. Qui sait si je
pourrai jamais m'acquitter.

--Bon! voici que vous doutez de vous, maintenant. Ce n'est pas le moyen
de réussir. Si vous avez échoué, jusqu'ici, c'est que l'expérience vous
manquait. Désormais, vous saurez comment vous y prendre. La misère, mon
enfant, forme les hommes, de même que la paille mûrit les nèfles.
D'abord, moi, j'ai confiance en vous. Ces 500 francs, vous me les
rendrez quand vous voudrez, je ne suis pas pressé, seulement vous me
donnerez six pour cent, et vous allez me souscrire un billet.

--Comme cela, balbutia Paul...

--Conclu!... c'est un placement.

Paul n'était qu'un pauvre niais. Cette perspective de billet suffisait à
le rassurer, comme si sa signature au bas d'un papier timbré eût pu
servir à autre chose qu'à enlever à ce papier la valeur qu'il avait
étant blanc.

De son côté, le père Tantaine, explorant de nouveau sa poche, en tirait
une feuille de papier timbré qui s'y trouvait tout à point.

--Écrivez, dit-il: «Au huit juin prochain, je paierai, à l'ordre de M.
Tantaine, etc...»

Le jeune homme terminait le parafe de sa signature lorsque Rose reparut,
les bras chargés de provisions.

Elle était radieuse comme si un événement extraordinairement heureux fût
survenu dans sa vie; ses yeux avait une expression étrange.

Mais Paul ne remarqua rien de cela. Il observait le vieux clerc
d'huissier qui, après avoir relu le billet, le serrait aussi
précieusement qu'une valeur de premier ordre.

--Il est bien entendu, monsieur, reprit-il enfin, que la date n'est
qu'une formalité. Il n'est pas probable que d'ici quatre mois je puisse
économiser ce que je vous dois.

Le père Tantaine eut un bon sourire.

--Que diriez-vous, prononça-t-il, si après vous avoir prêté ces 500
francs, je vous mettais à même de me les rendre avant un mois?

--Quoi! monsieur, vous pourriez!...

--Par moi-même, mon enfant, je ne puis rien, cela se voit. Mais j'ai un
ami qui a le bras long. Ah! si je l'avais écouté, autrefois, je ne
serais pas à l'hôtel du Pérou. Enfin!... Voulez-vous aller le trouver de
ma part?

--Si je le veux! Mais je serais un fou de repousser cette occasion qui
se présente.

--Eh bien! je vais voir mon ami ce soir même, je lui parlerai de vous.
Soyez chez lui demain à midi précis. Si vous lui plaisez, s'il s'occupe
de vous votre fortune est faite.

Il tira de sa poche une carte et la présentant à Paul, il ajouta:

--Mon ami se nomme Mascarot et voici son adresse.

Cependant Rose, avec cette merveilleuse dextérité qui semble être un
privilège de la Parisienne, accoutumée à se mouvoir dans un petit
espace, avait tiré l'ordre du chaos et terminé ses préparatifs.

La table était dressée, table digne du taudis avec ses tessons ébréchés
et ses papiers en guise de plats; un bon feu flambait dans la cheminée,
et deux bougies éclairaient la scène, fichées, l'une dans le chandelier
bossué de l'hôtel, l'autre dans une bouteille fêlée.

Ce spectacle superbe pour des yeux de vingt ans, remplissait Paul de
satisfaction. Les affaires sérieuses étaient finies, les pressentiments
sombres s'étaient envolés.

--A table!... s'écria-t-il, à table!... Voici enfin le dîner qui sera le
déjeûner. Allons, Rose, à ton poste. Et vous, mon cher voisin, vous
allez, je l'espère, nous faire le plaisir de partager le repas que nous
vous devons.

Mais le père Tantaine, bien qu'un tel festin fût fait pour le tenter et
le séduire, ainsi qu'il le confessa, s'excusa avec beaucoup de
protestations de regrets.

Il n'avait pas grand'faim, assura-t-il, puis il avait pour cinq heures
et demie un rendez-vous de la dernière importance à l'autre bout de
Paris.

--Enfin, dit-il à Paul, il est indispensable que je voie Mascarot ce
soir. Je dois le prévenir, le disposer en votre faveur.

Rose, assurément, ne tenait pas à la compagnie du bonhomme. Laid,
malpropre, misérable, il lui inspirait un sentiment de dégoût dont ne
triomphait pas la reconnaissance.

Puis, bien qu'on ne vit pas ses yeux, elle devinait instinctivement,
sous les verres foncés de ses lunettes, un regard aigu et subtil, très
capable de lire au fond de sa pensée.

Ce qui n'empêche que se faisant chatte et câline autant qu'il était en
son pouvoir, elle joignit ses instances à celles de Paul pour garder
leur ami.

Mais il fut inébranlable, et après avoir, une fois encore, rappelé à
Paul qu'il devait être exact, le lendemain, à midi, il sortit en criant
de sa meilleure voix, aux jeunes gens qui venaient de s'attabler:

--Au revoir! bon appétit!

Seulement, une fois dehors, sur le palier, la porte refermée, le père
Tantaine s'arrêta, s'appuyant à la rampe grossière, écoutant.

Les tourtereaux, comme il les appelait, étaient d'une gaieté folle, et
les éclats de leurs voix jeunes et fraîches emplissaient le dernier
étage de l'hôtel du Pérou.

Pourquoi non? Paul après des angoisses affreuses, trouvait une sécurité
relative; il avait en poche l'adresse d'un homme qui devait faire sa
fortune; enfin, sur le coin de la cheminée brillait la monnaie du billet
de cinq cents francs, un de ces tas d'or qui, au temps des riantes
illusions, semblent inépuisables.

Quant à Rose, elle ne pouvait cesser de s'égayer au sujet de ce vieux
clerc d'huissier, qu'en dedans d'elle-même elle jugeait absolument
idiot, et qu'elle trouvait du dernier grotesque.

--Courage, mes mignons, grommela le père Tantaine, courage! Ce pourrait
bien être la dernière fois que vous riez ensemble.

Cela dit, avec les plus louables précautions, il descendit le raboteux
escalier de l'hôtel du Pérou, que la Loupias n'éclaire que le dimanche,
parce que le gaz, dame! cela coûte de l'argent.

Le père Tantaine ne sortit pas directement.

Ayant, par la petite porte vitrée de la loge des propriétaires de
l'hôtel, aperçu la Loupias qui cuisinait sur son poêle des ragoûts de
son pays, il entra, après avoir gratté timidement, saluant bas, en homme
que la misère a accoutumé à toutes les rebuffades.

--Je viens pour vous payer ma quinzaine, madame, annonça-t-il tout
d'abord.

Et en même temps il déposait sur le coin de la commode une pièce de dix
francs et une pièce de vingt sous.

Puis, pendant que Loupias, qui sait écrire, lui confectionnait un reçu,
il se mit à parler de ses affaires, racontant comme quoi il venait de
recueillir un héritage inattendu, qui allait lui donner l'aisance sur
ses vieux jours.

A l'appui de ses assertions, avec le naïf orgueil de la pauvreté qui
craint de n'être pas crue sur parole, il montrait plusieurs billets de
banque renfermés dans un portefeuille.

Ces chiffons produisirent si bien leur effet que, lorsque le bonhomme se
retira, Loupias voulut à toute force le reconduire, sa lampe d'une main,
sa casquette de l'autre.

Le vieux clerc ne semblait d'ailleurs aucunement sensible à ces
prévenances. Il allait d'un air préoccupé, en homme qui poursuit un
plan.

Arrivé dans la rue, il s'orienta, examina les magasins des environs, et,
sans hésiter, il marcha droit à la boutique d'un épicier qui fait
presque le coin de la rue du Petit-Pont et de la rue de la Bûcherie.

Cet épicier, grâce à un certain vin que lui fabrique un chimiste de
Bercy, et qu'il vend neuf sous le litre, jouit dans le quartier d'une
vogue bien légitime.

Il est petit, gros, court, rouge, irritable, plein d'importance; il
porte des favoris à l'anglaise, est veuf, sergent de la garde nationale
et répond au nom de Mélusin.

Cinq heures, dans les quartiers pauvres, c'est en hiver le moment du
«coup de feu» pour les boutiquiers.

Les ouvriers reviennent de leur chantier et les femmes qui ont quitté
leur travail à la nuit hâtent les préparatifs du souper.

M. Mélusin était donc si fort affairé au milieu de ses pratiques,
recevant et rendant, surveillant, criant après ses garçons, qu'il ne
remarqua pas l'entrée du père Tantaine.

L'eût-il remarqué, il ne se serait pas dérangé pour un acheteur aussi
misérablement vêtu.

Mais le vieux clerc d'huissier avait en sortant de l'hôtel du Pérou,
quitté ses apparences humbles et bénignes. Se plaçant dans le coin le
moins encombré de la boutique, c'est d'un ton impératif qu'il appela:

--Monsieur Mélusin!...

L'épicier, surpris, laissa tout pour accourir.

--Tiens! ce bonhomme qui me connaît, se disait-il, sans penser que son
nom brille en lettres d'un demi-pied au-dessus de la devanture.

Le père Tantaine ne lui laissa pas le loisir de demander des
explications.

--Monsieur, commença-t-il avec un bel accent d'autorité, n'est-il pas
venu ici il n'y a qu'un moment une jeune femme qui a changé un billet de
500 francs?

--Oui, monsieur, oui, répondit Mélusin, mais comment avez-vous pu
savoir...

Il s'interrompit pour se donner sur la tête un grandissime coup de poing
et reprit vivement:

--J'y suis!... un vol a été commis, n'est-il pas vrai, et vous êtes sur
la piste du voleur. Connu!... Faut-il vous le dire? Quand cette jeune
fille qui avait l'extérieur d'une pauvresse a changé ce billet, j'ai
conçu un soupçon. Je l'ai observée attentivement et j'ai remarqué que sa
main tremblait.

--Excusez, interrompit le père Tantaine, je ne vous ai point dit qu'il
s'agit d'un vol. Reconnaîtriez-vous cette jeune fille?

--Comme moi-même, si je me rencontrais, oui, monsieur. Une créature
superbe, avec des cheveux!... A telles enseignes que je l'avais
distinguée déjà, car elle vient ici quelquefois, et j'ai de fortes
raisons de croire qu'elle habite un hôtel borgne de la rue de la
Huchette.

Le boutiquier parisien n'aime pas toujours les agents qui dressent
contre lui des procès-verbaux lorsqu'il se trouve en contravention.

Cependant, encouragé par la pensée de rendre service à la société, il
aide volontiers les investigations. Pour faciliter une capture
importante, il est capable de traits héroïques, comme de manquer la
vente, par exemple.

--Voulez-vous, continuait M. Mélusin, que j'envoie un de mes garçons aux
informations, faut-il requérir des sergents de ville.

--Inutile..., cher monsieur, répondit le vieux clerc d'huissier, et
même, je vous serais obligé de me garder le secret jusqu'à nouvel ordre.

--Oh! je comprends, une indiscrétion pourrait donner l'éveil.

--Juste! Seulement, je vous demanderai, si vous avez conservé ce billet,
la permission d'en prendre le numéro d'ordre. Je vous prierai aussi
d'inscrire ce numéro sur vos livres, avec une petite mention, à la date
d'aujourd'hui. Autant que possible il faut tout prévoir.

[Illustration: Elle ponctuait ses phrases.]

--Et mes livres feraient foi devant le tribunal, n'est-il pas vrai? Je
le crois bien, les livres d'un négociant!... Vous voyez que je suis au
courant. Une minute et je suis à vous.

Tout se passa ainsi que l'avait souhaité le bonhomme et rapidement.

Du reste, M. Mélusin ne le laissa pas s'éloigner sans toutes sortes de
politesses. Il le reconduisit jusque sur le seuil de sa boutique, et le
suivit des yeux, convaincu qu'il venait de rendre un service éminent à
un employé supérieur de la préfecture déguisé en mendiant.

Mais qu'importait au père Tantaine l'opinion qu'on pouvait avoir de lui!

Il avait gagné la place du Petit-Pont et paraissait y chercher
quelqu'un. Déjà il en avait fait deux fois le tour, scrutant les coins
sombres, lorsqu'il laissa échapper une exclamation de satisfaction; il
avait aperçu celui qu'il venait retrouver.

C'était un affreux garnement d'une vingtaine d'années, n'en paraissant
guère que quinze ou seize, maigre, dégingandé, mal bâti.

Il se tenait posté à l'angle du quai Saint-Michel et du Petit-Pont, et
effrontément demandait l'aumône, guettant de l'œil les sergents de
ville, sans souci du réverbère qui l'éclairait en plein.

Du premier coup, on reconnaissait en lui l'œuvre malsaine de la
civilisation des grandes villes, l'ancien gamin de Paris, qui, à huit
ans, fumait les bouts de cigares ramassés à la porte des cafés et se
grisait avec de l'eau-de-vie.

Ses cheveux, d'un jaune sale, étaient déjà rares, il avait le teint
flétri et plombé, un rictus ironique contractait sa large bouche à
lèvres plates, et la plus cynique audace flambait dans ses yeux.

Vêtu d'une blouse grisâtre, il en avait relevé la manche droite et
exposait à nu un bras tordu, rabougri, contorsionné, hideux à point pour
exciter la commisération des passants.

Il psalmodiait en même temps une légende monotone où sans cesse les
mêmes mots revenaient: «Pauvre ouvrier... vieille mère à nourrir...
incapable de travailler... estropié par une machine.»

Le père Tantaine marcha droit à ce bon pauvre, et, d'un vigoureux revers
de main, appliqué sur la tête, fit sauter sa casquette à trois pas.

L'autre se retourna furieux; mais, apercevant le bonhomme, il sembla
fort penaud et murmura:

--Pincé!...

Aussitôt grâce à une brusque contraction de l'épaule, il détordit son
bras, aussi droit et aussi sain que l'autre, en réalité, rabattit sa
manche et ramassa sa casquette.

--C'est donc ainsi, reprit le père Tantaine, que tu exécutes les
commissions dont on te charge!

--Quoi!... elle est faite depuis longtemps, votre commission!

--Ce n'est pas une excuse. Grâce à ma recommandation, M. Mascarot t'a
procuré une bonne position, n'est-ce pas? Je te fais assez souvent
gagner de l'argent; ainsi, tu ne manques de rien. Il était convenu que
tu ne mendierais plus.

--Excusez, bourgeois, je n'en fais plus mon état. Seulement, dame! il
fallait bien tuer le temps en vous attendant. D'abord, c'est plus fort
que moi, je ne peux pas rester sans rien faire. J'ai récolté sept sous.
C'est toujours ça...

--Toto-Chupin, prononça gravement le vieux clerc d'huissier,
Toto-Chupin, vous finirez mal; c'est moi qui vous le prédis. Mais
arrivons au fait. Qu'as-tu vu?

Ils avaient quitté le coin du pont et remontaient lentement le quai
désert, le long des vieux bâtiments de l'Hôtel-Dieu.

--J'ai vu bourgeois, ce que vous m'aviez annoncé, répondait le
garnement. A quatre heures précises, une voiture est arrivée sur la
place et s'y est arrêtée comme pour y prendre racines, tenez là-bas, en
face de la boutique du perruquier. Voiture flambante, cheval superbe,
cocher très bien mis!...

--Passe. Il y avait quelqu'un dans la voiture?

--Naturellement. J'y ai reconnu le particulier que vous m'avez dit. Bien
vêtu, ma foi! Chapeau rogné, tout plat, pantalon clair, en fourreau de
parapluie, veston court, oh! mais d'un court... enfin, le dernier genre.
Pour plus de sûreté, comme il faisait déjà sombre, je suis allé le
regarder sous le nez. Il était descendu de voiture, vous m'entendez, et
il battait la semelle sur le trottoir, avec un cigare non allumé aux
dents. Moi, voyant le coup de temps, j'accours avec une allumette en
disant: «Du feu, mon prince!» Il m'a donné une pièce de dix sous. Autant
de pris. C'était bien lui: laid, petit, ratatiné, cagneux, une figure à
gifles avec un pince-nez... un singe, quoi!

Quand Toto-Chupin raconte, le mieux est de le laisser aller. C'est au
moins le plus court pour obtenir les renseignements qu'on désire.

Pourtant, le vieux clerc d'huissier s'impatienta.

Qu'est-il arrivé ensuite? demanda-t-il.

--Pas grand'chose. Mon individu n'avait pas l'air content du tout, de
faire le pied de grue. Pauvre ami!... Il allait de ci et de là, sur le
trottoir, il faisait des moulinets avec sa badine et dévisageait les
femmes. Dieu qu'il me déplaît, ce cocodès! Si jamais il vous prend envie
de lui repasser une bonne volée, bourgeois, je suis votre homme. Je l'ai
toisé, il n'est pas moitié si fort que moi.

--Mais va donc Chupin, va donc.

--Bon, j'y suis! Donc, il était là, c'est-à-dire, nous étions là, depuis
une grande demi-heure, quand tout à coup une femme tourne la rue et
vient droit au cocodès. Ah! bourgeois, la belle fille! Non, de votre
vie, vous n'avez rien vu de si admirable. Moi, j'en suis resté ébloui.
Mois quelle misère! Ils se sont mis à parler tout bas.

--Et tu n'as rien entendu?

--Pour qui me prenez-vous, bourgeois?... La belle fille a dit: «--C'est
entendu, à demain.» Le cocodès a demandé: «--Bien vrai?» Et elle a
répondu: «--Oui, parole d'honneur, vers midi.» Là-dessus ils se sont
quittés, elle a regagné la rue de la Huchette, lui est remonté dans sa
voiture, et fouette cocher!... En voilà pour cent sous, bourgeois!

La réclamation ne parut nullement choquer le vieux clerc d'huissier.

Il tira de sa poche une pièce de cinq francs et la remit au précoce
vaurien en disant:

--Chose promise, chose due. Mais souviens-toi de ma prédiction, Chupin,
tu finiras mal. Sur quoi, bonsoir, nous ne suivons pas le même chemin.

Pendant un moment encore, le père Tantaine resta en place, observant
Toto qui s'éloignait dans la direction du Jardin des Plantes, et c'est
seulement lorsqu'il l'eût perdu de vue, qu'il revint sur ses pas et
s'engagea sur le pont.

Il marchait fort vite et semblait aussi satisfait que possible.

--Voilà qui va bien, murmurait-il, je n'ai pas perdu ma journée. J'ai
tout prévu, même l'improbable. Flavie sera contente.



II


C'est rue Montorgueil, à quelques pas du passage de la Reine-de-Hongrie,
qu'est situé l'établissement du puissant ami du père Tantaine, M. B.
Mascarot.

B. Mascarot est directeur d'un bureau de placement pour employés et
domestiques des deux sexes.

Deux grands tableaux, accrochés de chaque côté de la porte de la maison,
apprennent aux intéressés les demandes et les offres de la journée, et
annoncent aux passants que l'agence, fondée en 1844, est encore régie
par son fondateur.

C'est sans nul doute à ce long exercice d'une profession ordinairement
ingrate, que M. B. Mascarot doit sa réputation et la grande
considération dont il jouit, non seulement dans son quartier, mais
encore dans tout Paris.

Les maîtres, assure-t-on, n'ont jamais eu à se plaindre d'un serviteur
garanti par lui.

Parmi les domestiques, il est avéré qu'il ne procure que des places où
on a toutes les douceurs de la vie.

Les employés, enfin, savent très bien que, grâce à ses connaissances,
grâce à ses nombreuses relations et ramifications partout, il a toujours
un bon emploi au service de qui sait lui plaire.

B. Mascarot a d'autres titres à l'estime publique.

C'est lui qui, le premier, vers 1845, conçut le projet d'organiser en
société les «gens de maison». On s'est emparé depuis de son idée et de
son programme, mais il n'a pas réclamé.

Il s'est consolé en prenant un associé, un sieur Beaumarchef, et en
installant dans la maison même de son agence un hôtel garni où les
domestiques sans place trouvent à crédit le logement et la nourriture.

Si ces diverses entreprises ont servi la société, elles ont aussi
profité à B. Mascarot.

Il est propriétaire pour partie,--on dit pour un quart,--de la maison
qu'il occupe.

Eh bien! c'est devant cette maison, qu'à midi, l'heure convenue, était
arrêté Paul Violaine.

Il avait utilisé les cinq cents francs de son vieux voisin, et un
confectionneur lui avait improvisé une élégance qui n'était pas de trop
mauvais goût.

Même, il était si bien, sous ses nouveaux vêtements, que les femmes qui
passaient se retournaient pour le voir encore.

Lui n'y prenait garde. Il avait réfléchi depuis la veille, et
maintenant, il se prenait à douter beaucoup du pouvoir de cet inconnu,
qui, selon l'expression du père Tantaine, pour faire la fortune de
quelqu'un n'avait qu'à le vouloir.

--Un placeur! murmurait-il; sûrement il va me proposer quelque emploi de
cent francs par mois!

Cependant, il était un peu ému, et avant d'entrer il étudiait la maison,
comme si elle eût pu lui apprendre quelque chose de celui qui
l'habitait.

Elle ressemblait à toutes les autres, avec ses deux corps de logis
séparés par une cour mal tenue.

Le bureau de placement et l'hôtel étaient au fond.

Sous la porte cochère, l'encombrant de ses ustensiles, était un marchand
de marrons, un jeune drôle à l'air insolent.

--Allons, se dit Paul, rester ici ne m'avance à rien, il faut voir.

Il traversa donc résolument la cour, monta un escalier en face, et
arrivé au premier étage, voyant sur une porte le mot: Bureaux, il
frappa.

--Entrez?... cria une grosse voix.

La porte n'était pas fermée, mais seulement maintenue par un poids
glissant au bout d'une corde. Paul n'eut qu'à pousser.

La pièce où il pénétra ressemblait à tous les bureaux de placement de
Paris.

Tout autour, régnait un large banc de chêne noirci et poli par l'usage.
Au fond, se trouvait une manière de loge grillée, entourée d'un rideau
de serge verte, que dans la clientèle on appelait le confessionnal.

Entre les deux fenêtres, sur une plaque de zinc, on lisait:

        AVIS

        L'INSCRIPTION EST PAYABLE D'AVANCE

Dans un des angles de la pièce, un monsieur était assis devant une
grande table, et, tout en écrivant sur un énorme registre, il donnait
audience à une femme debout.

--Monsieur Mascarot? demanda Paul timidement.

--Que lui voulez-vous? fit le monsieur sans saluer; s'agit-il d'une
affaire? je le remplace; désirez-vous vous faire inscrire? nous avons en
ce moment trois tenues de livres, une caisse, une correspondance, six
emplois de ville. Vous avez de bonnes références?...

On eût juré que le monsieur récitait le tableau des _offres_ accroché à
la porte.

--Pardon, interrompit Paul, je voudrais parler à M. Mascarot lui-même;
je lui suis envoyé par un de ses amis.

Cette simple déclaration parut impressionner le monsieur. Il quitta son
air rogue, et c'est presque poliment qu'il dit à Paul:

--Mon associé est en conférence, monsieur, mais il sera libre bientôt;
prenez la peine de vous asseoir.

Paul prit place sur le banc et, faute de mieux, se mit à examiner
l'associé.

Grand, robuste, éclatant de santé, cet associé porte les cheveux courts
et, sous un nez odieusement busqué, il étale une paire de moustaches
farouches, longues, lustrées, cirées, terminées en pointe.

Ton, tenue, cheveux, moustaches, décèlent l'homme qui tient à ce que
chacun sache bien qu'il a été militaire.

Il a servi, en effet, assure-t-il dans la cavalerie. C'est même au
régiment qu'il a gagné le nom sous lequel il est connu: Beaumarchef,
abréviation soldatesque de beau maréchal-des-logis-chef. Son vrai nom
est Durand.

Il était jeune, en ce temps, il a plus de quarante-cinq ans, maintenant,
ce qui ne l'empêche pas de jouir encore d'une réputation incontestable
d'homme superbe.

Sa besogne, qui consistait à écrire des noms à la suite les uns des
autres, ne l'empêchait nullement de répondre juste à la femme placée
devant lui.

Cette cliente, qui, par sa mise, tenait le milieu entre la cuisinière et
la marchande des Halles, était ce qu'à Paris on appelle une forte
commère.

Elle ponctuait ses phrases de larges prises de tabac. Elle s'exprimait
avec un accent alsacien des plus prononcés.

--Finissons-en, disait le sieur Beaumarchef; voulez-vous réellement vous
replacer?

--Oui, là, vraiment.

--Vous en disiez autant, la dernière fois que vous êtes venue, il y a
plus de six mois. On vous trouve une bonne condition, vous y entrez et
paf!... le troisième jour vous rendez votre tablier, sans raison.

--Alors, je n'étais pas dans le besoin.

--Et à cette heure?

--C'est différent, je commence à voir la fin de mes économies.

M. Beaumarchef posa sa plume, et regardant finement la grosse femme
comme s'il eût cherché la confirmation de quelque soupçon, il dit
lentement:

--Vous aurez fait quelque folie!

Elle détourna la tête, et, sans répondre directement, se mil à se
répandre en plaintes sur la dureté des temps, sur la ladrerie des
maîtres, sur la rapacité des jeunes dames qui ne permettent plus à leurs
cuisinières de faire danser l'anse du panier, se chargeant très bien
elles-mêmes de ce soin.

Beaumarchef approuvait de la tête, exactement comme un quart d'heure
plus tôt il donnait raison à une bourgeoise qui se plaignait amèrement
des serviteurs. Son état d'intermédiaire exige cette diplomatie.

Cependant, la grosse femme avait fini. Elle sortit d'un porte-monnaie
bien garni le prix de l'inscription, le posa sur la table, et dit:

--Allons, mon bon monsieur Beaumar, prenez mon nom. Caroline Schimel, et
tâchez de me trouver une bonne maison. Mais rien que pour la cuisine,
vous m'entendez. Je fais le marché moi-même, et je n'aime pas à avoir la
patronne sur le dos.

--C'est bien; on cherchera.

--Ah! si vous me trouviez un homme veuf! cela m'irait assez, ou bien
encore une toute jeune femme avec un mari très vieux... Enfin, faites
comme pour vous; je repasserai après-demain.

Et, humant une prise de tabac plus forte que les autres, elle se retira.

Paul, qui avait écouté, était confondu et aussi humilié que possible.
C'est grâce au père Tantaine, pourtant, qu'il se trouvait attendre en ce
lieu en pareille compagnie. Et attendre quoi?...

Déjà il cherchait un prétexte honnête pour s'éloigner, résolu à ne plus
revenir, quand la porte du fond s'ouvrit, donnant passage à deux hommes
qui, sur le point de se séparer, achevaient une conversation.

L'un, jeune, élégamment vêtu, avec cette mine suffisante et cette
désinvolture facile que d'aucuns prennent pour le suprême bon ton.
Plusieurs ordres étrangers illustraient sa boutonnière.

L'aspect de l'autre était celui d'un bon vieil avoué de petite ville. Il
portait une chaude douillette de mérinos brun, avait aux pieds des
chaussures fourrées, et gardait sur la tête une calotte de velours,
brodée sûrement par une main bien chère. Sa barbe rude, soigneusement
taillée, s'appuyait sur une épaisse cravate blanche, et la délicatesse
de sa vue lui imposait des lunettes bleues.

--Ainsi, cher maître, disait le jeune homme, je puis espérer, n'est-ce
pas? Mon intérêt vous répond de moi. N'oubliez pas combien la situation
est tendue!...

--Je vous l'ai dit, monsieur le marquis, répondait l'homme à cravate
blanche, si j'étais le maître, ce serait: oui; mais je dois consulter
mes associés.

--Enfin, cher monsieur, conclut l'élégant, je compte sur vous.

Paul s'était levé, réconcilié avec la maison, à la vue de ce jeune homme
si décoré.--L'autre, pensait-il, qui a une si bonne figure et les dehors
d'un homme de loi, doit être M. B. Mascarot.

Le marquis sortit, Paul allait se présenter, quand Beaumarchef, le
devançant, vint se placer devant l'homme à la cravate blanche:

--Devinez, patron, lui dit-il respectueusement, qui je viens de voir?

--Qui cela? Parle.

--Caroline Schimel, vous savez...

--L'ancienne domestique de la duchesse de Champdoce?

--Précisément.

M. Mascarot eut une exclamation de joie.

--Voilà un vrai bonheur! s'écria-t-il; où demeure-t-elle?

Cette question, si naturelle, consterna Beaumarchef. Lui qui
toujours,--oui, toujours, puisque c'était la consigne, demande l'adresse
de ses clientes, il n'avait pas demandé celle de Caroline.

L'aveu de cet oubli fit bondir M. Mascarot, même il s'oublia jusqu'à
lâcher un juron qui eût fait frémir un charretier.

--Sacrebleu! criait-il, on n'est pas inepte et sot à ce point. Voici une
fille que, depuis cinq mois, je cherche par tout Paris, tu le sais, le
hasard nous la livre et tu la laisses échapper!

--Elle reviendra, patron, elle l'a dit; elle ne voudra pas perdre
l'argent de l'inscription.

[Illustration: M. Mascarot leva son bonnet grec...]

--Eh! elle se moque bien de dix sous ou de dix francs. Elle reviendra si
c'est sa fantaisie, sinon... une fille qui boit, qui est à moitié
folle...

Mais voici que Beaumarchef, enflammé d'un espoir soudain, avait pris son
chapeau.

--Elle ne fait que partir, dit-il, je cours; je suis capable de la
rejoindre.

Il s'élançait, M. Mascarot le retint.

--Attends, fit-il, tu n'es pas le limier qu'il faut. Prends avec toi
Toto-Chupin; qu'il campe-là ses marrons. Et si vous rattrapez cette
coquine, ne lui parlez pas, mais qu'il la suive et qu'il ne la lâche
plus. Je veux savoir heure par heure tout ce qu'elle fait!... tout, tu
m'entends!...

Beaumarchef dehors, B. Mascarot continua à donner cours à sa mauvaise
humeur.

--Être servi comme cela, disait-il, quelle misère! Ah! il faudrait
pouvoir faire tout soi-même. Je m'épuise à étudier une énigme
indéchiffrable, et cette ivrognesse en a certainement le mot!...

Il était bien évident pour Paul qu'il n'avait pas été aperçu. Honteux de
son indiscrétion involontaire, il prit le parti de tousser.

M. Mascarot se retourna menaçant, terrible.

--Vous m'excuserez... commença Paul.

Mais déjà le placeur avait repris sa bonne et honnête figure.

--Ah! j'y suis, fit-il, monsieur Paul Violaine, n'est-ce pas?

Le jeune homme s'inclina.

--Eh bien! reprit M. Mascarot, je suis à vous à la minute.

Il disparut vivement par la porte du fond, et Paul avait à peine eu le
temps de se remettre qu'il s'entendit appeler.

--M. Paul!... Par ici, je vous prie, je n'ai pas de secrets pour vous!

Comparé à la pièce d'entrée, à l'agence proprement dite, le cabinet
particulier de M. B. Mascarot est un séjour de délices et de splendeurs.

On voit que les carreaux des fenêtres sont lavés quelques fois, le
papier vert de la tenture est propre, il y a un tapis à terre.

Aussi, combien de clients, parmi les meilleurs, peuvent se vanter
d'avoir mis le pied dans ce sanctuaire? Extraordinairement peu.

Les affaires courantes du matin, à l'heure de la halle, se brassent en
public autour de la table de M. Beaumarchef. Les négociations qui
exigent plus de précautions se traitent à voix basse, dans le crépuscule
du «confessionnal!»

Mais Paul, ignorant les usages de la maison, ne pouvait apprécier
convenablement l'immensité de la faveur qui l'admettait, lui, nouveau
venu, à l'intimité du laboratoire.

Lorsqu'il entra, B. Mascarot se chauffait à un bon feu de bois, assis
dans un excellent fauteuil, le coude appuyé à son bureau.

Et quel bureau! Un monde. C'était bien là le meuble de l'homme que
harcèlent mille préoccupations diverses.

Les cartons et les registres s'y entassaient en montagnes. La tablette
était couverte de quantité de petits carrés de papier très fort qu'on
appelle des fiches, portant un nom en grosses lettres et au-dessous des
notes et des indications d'une écriture menue et presque illisible.

D'un geste paternel, M. Mascarot daigna indiquer à Paul un siège en face
de lui, et c'est de la voix la plus encourageante qu'il dit:

--Causons.

Non, en vérité, on ne feint pas, on ne saurait feindre les patriarcales
apparences de B. Mascarot.

Sa physionomie calme, reposée, miroir d'une conscience pure, est bien de
celles qui font dire d'un homme: «J'aimerais à lui confier ma fortune.»

En l'examinant ainsi, Paul subissait l'ascendant de l'honnêteté, et il
se sentait porté vers lui comme la faiblesse vers la force.

Il s'expliquait l'enthousiasme du père Tantaine et il bénissait le
hasard qui l'instant d'avant, l'avait empêché de s'esquiver.

--Nous disons donc, reprit M. Mascarot, que vos ressources actuelles
sont insuffisantes, nulles même, et que vous êtes décidé à tout
entreprendre pour vous assurer une position. Je vous répète là les
propres expressions de ce pauvre diable de Tantaine.

--Il a été, monsieur, le fidèle interprète de mes sentiments.

--Très bien. Seulement, avant de parler du présent et de songer à
l'avenir, nous allons, si vous le voulez bien, nous occuper du passé.

Paul eut un tressaillement très léger, que le placeur remarqua pourtant,
car il ajouta:

--Vous excuserez l'indiscrétion, mais elle est nécessaire. J'ai ma
responsabilité à mettre à couvert. Tantaine dit que vous êtes un
charmant jeune homme, honnête, bien élevé. En vous voyant, je suis
convaincu qu'il ne se trompe pas. Mais il me faut plus que des
présomptions. Vous devez comprendre qu'avant de me porter votre garant,
avant de répondre de vous à des personnes tierces...

--C'est trop juste, monsieur, interrompit Paul, aussi suis-je prêt à
vous répondre, je n'ai rien à cacher.

Un fin sourire, que le jeune homme ne surprit pas, vint effleurer les
lèvres de l'honorable placeur, et d'un geste qui lui était familier, il
rajusta ses lunettes sur son nez.

--Merci de vos bonnes dispositions, fit-il. Quant à me cacher quelque
chose, eh! eh!... ce n'est peut-être pas aussi aisé que vous le
supposez.

Il prit sur un coin de son bureau un petit paquet de fiches, les fit
glisser sous son pouce comme un jeu de cartes, et poursuivit:

--Vous vous nommez Marie-Paul Violaine?

Paul inclina la tête.

--Vous êtes né à Poitiers, rue des Vignes, le 5 janvier 1843; vous êtes,
par conséquent, dans votre vingt-quatrième année.

--Oui, monsieur.

--Vous êtes un enfant naturel?

La seconde question avait un peu surpris Paul, celle-ci le stupéfia.

--C'est vrai, monsieur, répondit-il, sans essayer de cacher son
étonnement. J'étais loin de supposer M. Tantaine si bien informé. Je
reconnais que la cloison qui sépare nos chambres est plus mince encore
que je ne croyais.

M. Mascarot ne sembla pas entendre l'épigramme adressée au vieux clerc
d'huissier, il continuait à remuer ses carrés de papier et à les
consulter.

Si Paul, moins naïf, se fût penché, il eut vu ses initiales P. V., en
tête de chacune des fiches.

--Madame votre mère, reprit le digne placeur, a tenu, pendant les quinze
dernières années de sa vie, un petit magasin de mercerie?

--En effet.

--Que peut rapporter un petit commerce comme celui-là, à Poitiers? Pas
grand'chose, n'est-il pas vrai? Par bonheur, elle avait, en outre, pour
l'aider à vivre et à vous élever, une pension annuelle de mille francs.

Cette fois, Paul bondit sur son fauteuil.

Ce secret, il était bien certain que le vieux locataire de l'hôtel du
Pérou n'avait pu le surprendre.

--Monsieur, balbutia-t-il, absolument abasourdi; monsieur!... qui a pu
vous révéler un fait dont je n'ai parlé à personne depuis que je suis à
Paris, une circonstance de ma vie que Rose elle-même ignore?

Le placeur haussa bonnement les épaules.

--Vous devez bien comprendre, répondit-il, qu'un homme de ma position
est obligé à des moyens particuliers d'investigation. Eh! sans cela, ne
serais-je pas trompé quotidiennement, et, par contre, exposé à tromper
les autres!...

Il n'y avait pas une heure que Paul avait passé le seuil de l'agence,
mais déjà il savait à quoi s'en tenir sur les «moyens particuliers.»

Il se rappelait l'ordre donné au sieur Beaumarchef.

--D'ailleurs, poursuivait le placeur, si je suis curieux par état, je
suis discret aussi. Ne craignez donc pas de me répondre franchement.
Comment cette rente parvenait-elle à votre mère?

--Tous les trois mois, par l'intermédiaire d'un notaire de Paris.

--Ah!... Connaissez-vous la personne qui les servait?

--Aucunement.

Cependant Paul commençait à s'inquiéter de cet interrogatoire. Mille
appréhensions vagues et inexpliquées tressaillaient en lui.

Il avait beau chercher, il ne voyait ni le but, ni la portée, ni
l'utilité de toutes ces questions.

Puis l'explication qui lui avait été donnée ne lui paraissait pas
claire. On a beau disposer de moyens puissants, ce n'est pas en une
matinée qu'on recueille des notions précises à ce point sur la vie d'un
homme.

Et, cependant, rien dans l'attitude du digne placeur ne justifiait les
craintes du jeune homme.

Il semblait ne questionner ainsi que par habitude, avec l'insouciance de
l'homme qui remplit les formalités de son état, sans conscience de son
horrible indiscrétion.

Ce n'est qu'après un assez long silence qu'il reprit la parole:

--Je suis là que je réfléchis, dit-il, et je vois que, selon toute
probabilité, c'est votre père qui servait cette rente.

--Non, monsieur, non.

--Qui vous l'a affirmé?

--Ma mère, monsieur, qui me l'a juré sur son salut, et c'était une
sainte. Pauvre mère!... je l'aimais et je la respectais trop pour lui
parler de ces choses. Une fois, pourtant, poussé par je ne sais quelle
misérable curiosité, j'ai osé la questionner, lui demander le nom de
notre protecteur. Ses larmes m'ont cruellement fait sentir l'ignominie
de ma conduite. Ce nom, je ne l'ai jamais su, mais je sais que mon père
est mort avant ma naissance.

M. Mascarot ne voulut pas remarquer l'émotion de son jeune client.

--Comme cela, fit-il, la pension ne vous a pas été continuée après la
mort de madame votre mère?

--Cette pension, monsieur, ne nous était plus servie depuis ma majorité.
Ma mère à cet égard était prévenue. Il me semble que c'est hier qu'elle
m'a appris cette nouvelle. Un soir, et comme c'était l'anniversaire de
ma naissance, elle avait préparé un repas meilleur que de coutume. Car
elle fêtait ma venue au monde, qu'elle eût dû maudire. Pauvre mère!...
«Paul, me dit-elle, lorsque tu es né, un ami généreux m'a promis qu'il
m'aiderait à t'élever. Il a tenu sa parole, tu as vingt et un ans, nous
ne devons plus rien espérer de lui. Te voici un homme, mon fils, tu ne
dois plus compter, je ne dois plus compter que sur toi. Travaille, sois
honnête, et si jamais un devoir te paraît pénible, souviens-toi que ta
naissance t'impose double obligation!...»

Paul s'interrompit, l'émotion le gagnait, deux larmes chaudes roulèrent
le long de ses joues.

--Dix-huit mois plus tard, reprit-il, ma mère mourait subitement, sans
avoir eu le temps de se reconnaître... Désormais, j'étais seul au monde,
sans famille, sans amis. Oh! oui, je suis bien seul. Je puis mourir, il
n'y aura personne derrière mon corbillard. Je puis disparaître, nul ne
s'inquiétera, car nul ne sait que j'existe.

La physionomie de M. Mascarot était devenue sérieuse.

--Eh bien! je crois que vous vous trompez, monsieur Violaine, je crois
que vous avez un ami...

M. Mascarot s'était levé, comme s'il eût voulu dissimuler une émotion
dont il n'était pas le maître, et il arpentait son cabinet de long en
long, tracassant son beau bonnet de velours, ce qui chez lui est
l'indice manifeste de sérieuses délibérations intérieures.

Ce n'est qu'après un bon moment de cet exercice que, sa résolution
prise, il s'arrêta brusquement, les bras croisés, devant son jeune
client.

--Vous m'avez entendu, mon jeune ami, prononça-t-il. Je ne poursuivrai
pas un interrogatoire qui a dû vous blesser...

--Je pensais, monsieur, répondit Paul diplomatiquement, que mon seul
intérêt vous dictait toutes ces questions.

--C'est vrai. Je voulais vous éprouver, juger votre franchise; je puis
bien vous l'avouer. Pourquoi? Vous le saurez plus tard. Dès à présent,
soyez bien persuadé que je n'ignore rien de ce qui vous concerne. Ah!
vous vous demandez comment? Permettez-moi de ne pas vous le dire.
Admettez une intervention miraculeuse du hasard. Le hasard! cela répond
à tout.

Jusqu'alors, Paul n'avait été que fort intrigué. Ces paroles ambiguës
lui causaient un véritable effroi que trahit aussitôt sa mobile
physionomie.

--Allons, bon! fit le digne placeur en redressant ses lunettes à travers
lesquelles il voyait merveilleusement, voici que vous vous épouvantez.

--Il est vrai, monsieur, balbutia Paul.

--Pourquoi! Je me demande vainement ce que peut craindre un homme dans
votre position. Allons, cessez de vous creuser la cervelle, vous ne
devinerez pas, et abandonnez-vous à moi, qui ne veux que votre bien.

Il dit cela du ton le plus doux et le plus rassurant, et regagnant son
fauteuil, il continua:

--Arrivons à vous. Grâce au dévouement de votre mère, qui était, vous
l'avez dit justement, une sainte et digne femme, au prix d'héroïques
privations, vous avez pu faire vos études au lycée de Poitiers, ni plus
ni moins qu'un fils de famille. A dix-huit ans, vous avez été reçu
bachelier. Pendant un an, sous prétexte d'attendre une inspiration du
ciel, vous avez flâné; enfin, en désespoir de cause, vous êtes entré en
qualité de clerc chez un avoué?

--C'est parfaitement exact.

--Le rêve de votre mère était de vous voir établi aux environs, à Loudun
ou à Civray. Peut-être comptait-elle, pour payer une charge, sur l'aide
de l'ami qui l'avait si noblement assistée.

--Je l'ai toujours pensé.

--Malheureusement, le papier timbré ne vous plaisait pas.

A ce souvenir, Paul ne put retenir un sourire qui déplut à M. Mascarot,
car il ajouta avec une certaine sévérité:

--Je dis malheureusement, et vous avez assez souffert pour être de mon
avis. Au lieu de grossoyer à l'étude, que faisiez-vous? Vous vous
occupiez de musique, vous composiez des romances et même des opéras;
vous n'étiez pas fort éloigné de vous croire un génie de premier ordre.

Paul, qui jusqu'alors avait tout subi sans trop se révolter, atteint en
plein cœur par ce sarcasme, essaya de protester, en vain.

--En somme, poursuivit le placeur, un beau matin vous avez abandonné
l'étude, et vous avez déclaré à votre mère qu'en attendant d'être un
illustre compositeur, vous vouliez donner des leçons de piano. Vous n'en
avez pas trouvé, et même vous étiez assez naïf d'en chercher. Faites-moi
le plaisir de vous regarder, et dites-moi si vous avez la figure et la
tournure d'un professeur à placer près de jeunes demoiselles.

Craignant sans doute quelque trahison de sa mémoire, M. Mascarot
s'arrêta pour consulter ses fiches.

--Finissons, reprit-il. Votre départ de Poitiers a été votre dernière
folie et la plus grande. Le lendemain même de la mort de votre mère,
vous vous êtes occupé de réaliser tout ce qu'elle possédait, vous avez
recueilli un milier d'écus, et vous avez repris le chemin de fer.

--C'est qu'alors, monsieur, j'espérais...

--Quoi? Arriver à la fortune par le chemin de la gloire. Fou! Tous les
ans, mille pauvres garçons qu'ont enivrés les louanges de leur
sous-préfecture arrivent à Paris enfiévrés d'un pareil espoir.
Savez-vous ce qu'ils deviennent? Au bout de dix ans, dix au plus ont,
tant bien que mal, fait leur chemin, cinq cents sont morts de misère, de
rage et de faim, les autres sont enrôlés dans le régiment des déclassés.

Tout cela, Paul se l'était dit, il avait mesuré ce qu'il faut au juste
d'énergie pour vouloir chaque matin, en s'éveillant, ce qu'on voulait la
veille, et cela durant des années. Ne trouvant rien à répondre, il
baissait la tête.

--Si encore, disait M. Mascarot, si encore vous étiez venu seul? Mais
non. Vous vous étiez épris à Poitiers d'une jeune ouvrière, une
certaine Rose Pigoreau, vous n'avez rien trouvé de plus sage que de
l'enlever.

--Eh! monsieur, si je vous expliquais...

--Inutile! les résultats sont là. En six mois les trois mille francs ont
été flambés, puis la gêne est venue, puis la détresse, puis la faim...
et en dernier lieu, échoué à l'hôtel du Pérou, vous pensiez au suicide
quand vous avez rencontré mon vieux Tantaine.

Ces vérités étaient cruelles à entendre, et Paul avait une furieuse
envie de se fâcher. Mais, alors, adieu la protection du puissant
placeur. Il se contint.

--Soit, monsieur, fit-il amèrement, j'ai été fou, la misère m'a rendu
sage. Si je suis ici, c'est que j'ai renoncé à toutes mes chimères.

--Renoncez-vous aussi à Mlle Pigoreau?

Le jeune homme, à cette question ainsi posée, pâlit de colère.

--J'aime Rose, monsieur, répondit-il d'un ton sec, je croyais vous
l'avoir dit. Elle a eu foi en moi, elle partage courageusement ma
mauvaise fortune, je suis sûr de son affection!... Rose sera ma femme,
monsieur!

Lentement M. Mascarot retira son superbe bonnet grec, et de l'air le
plus sérieux, sans la moindre nuance d'ironie, il s'inclina très bas en
disant:

--Excusez!...

Mais il ne pouvait entrer dans ses intentions d'insister sur ce sujet:

--Voici donc, reprit-il, votre bilan établi. Il vous faut un emploi, et
vite. Que savez-vous faire? Peu de chose, n'est-ce pas? Vous êtes comme
tous les jeunes gens élevés dans les lycées, apte à tout et propre à
rien. Si j'avais un fils, eussé-je cent mille livres de rentes, il
apprendrait un métier.

Paul se mordait les lèvres, ne reconnaissant que trop la justesse de
l'appréciation. N'avait-il pas, la veille, souhaité le sort de ceux qui
peuvent gagner leur vie avec leurs bras?

--Et cependant, disait le placeur, il faut que je vous case. Je suis
votre ami et mes amis ne restent jamais en route. Voyons, que
diriez-vous d'une situation d'une douzaine de mille francs par an?

Ce chiffre, comparé aux plus audacieuses espérances de Paul, était
encore si fabuleux, qu'il pensa que le placeur s'amusait de son
inexpérience.

--Il est peu généreux à vous de me railler, monsieur, fit-il.

Mais B. Mascarot ne raillait pas.

Seulement, il lui fallut un bon quart d'heure pour prouver à son jeune
client que, de sa vie, il n'avait parlé plus sérieusement d'une affaire
sérieuse.

Très probablement il eût perdu ses frais d'éloquence, si, à bout de
raisons, il ne lui était venu à la pensée de dire:

[Illustration: Le docteur tira son porte-monnaie et compta, en riant,
317 francs.]

--Pour me croire, vous exigez des preuves... Voulez-vous que je vous
avance votre premier mois?

Et il tendit un billet de mille francs qu'il avait pris dans le tiroir
de son bureau.

Paul repoussa le billet, mais force lui était de se rendre devant ce
puissant argument. Alors, pris d'anxiétés terribles, il demandait si cet
emploi si magnifique, si inespéré, il serait capable de le remplir.

--Eh!... vous le proposerais-je s'il était au-dessus de vos moyens?
repondait le digne placeur. Je vous connais, n'est-ce pas? Si je n'étais
très pressé, je vous expliquerais sur-le-champ la nature de vos
fonctions... Ce sera pour demain. Soyez ici, comme aujourd'hui, entre
midi et une heure.

Si bouleversé que fût Paul, il comprit qu'en restant il serait importun,
et il se leva.

--Un mot encore, fit le placeur. Vous ne pouvez rester à l'hôtel du
Pérou. Cherchez-vous immédiatement une chambre dans ce quartier, et, dès
que vous l'aurez trouvée, apportez-moi l'adresse. Allons, à demain, et
soyons forts et sachons porter la prospérité.

Pendant près d'une minute encore, M. Mascarot resta debout près de son
bureau, prêtant l'oreille, étudiant le bruit des pas de Paul, qui
s'éloignait chancelant sous le poids de tant d'émotions diverses.

Lorsqu'il fut bien certain qu'il avait quitté l'appartement, il courut à
une porte vitrée qui donnait dans sa chambre, et l'ouvrit en disant:

--Hortebize!... docteur!... tu peux venir, il est parti.

Un homme aussitôt entra vivement et alla se jeter dans un fauteuil, près
du feu.

--Brrr! disait-il, j'ai les pieds engourdis. On me les couperait que je
ne les sentirais pas. C'est une glacière, ta chambre, ami Baptistin. Une
autre fois, tu me feras faire du feu, hein?

Mais rien ne peut détourner M. Mascarot du but de ses pensées.

--Tu as tout entendu? demanda-t-il.

--J'entendais et je voyais comme toi-même.

--Eh bien! que penses-tu du sujet?

--Je pense que Tantaine est un homme très fort et qu'entre tes mains ce
joli garçon ira loin.



III


Le docteur Hortebize, cet intime du «l'agence», qui appelait ainsi
familièrement M. Mascarot par son prénom: Baptistin, a bel et bien
cinquante-six ans sonnés.

Il n'en avoue que quarante-neuf et n'a pas tort. C'est à peine si on les
lui donnerait, tant il porte lestement son embonpoint de chanoine, tant
ses grosses lèvres sensuelles sont fraîches encore, tant il a les
cheveux noirs, l'œil vif et sain.

Homme du monde, et du meilleur monde, souple, élégant, spirituel,
voilant sous une ironie du meilleur goût un monstrueux cynisme, il est
très entouré, très recherché, très fêté.

Cela tient à ce qu'il n'a pas de défauts, mais seulement quelques bons
gros vices qu'il étale avec un sans-gêne absolu.

Ces dehors d'épicurien cachent, assure-t-on, un médecin distingué, un
savant.

Ce qui est sûr, c'est que n'étant pas ce qui s'appelle un travailleur,
il exerce le moins qu'il peut.

Même, il y a quelques années, voulant, à ce qu'il a prétendu, dégoûter
de lui sa clientèle qui devenait importante, un beau matin il
s'improvisa homœopathe et fonda un journal médical: le _Globule_, qui
eut cinq numéros.

Cette conversion pouvait prêter à rire; il en a ri le premier, prouvant
ainsi la sincérité de la philosophie qu'il professe.

De sa vie, le docteur Hortebize n'a rien pu ou voulu prendre au sérieux.

En ce moment même, M. Mascarot, qui cependant le connaît bien, semble
déconcerté et blessé de son ton léger.

--Si je t'ai écrit de venir ce matin, dit-il d'un ton mécontent, si je
t'ai prié de te cacher dans ma chambre...

--Où j'ai failli geler.

--... C'est que je tenais à avoir ton avis. Nous engageons une grosse
partie, Hortebize, une partie terriblement périlleuse, et tu es de
moitié dans le jeu.

--Bast!... j'ai en toi, tu le sais bien, une confiance aveugle. Ce que
tu feras sera bien fait. Tu n'es pas homme à te risquer sans atouts.

--C'est vrai, mais je puis perdre, et alors...

Le docteur interrompit son ami en agitant gaiment un gros médaillon d'or
suspendu à la chaîne de sa montre.

Ce geste sembla particulièrement désagréable au placeur.

--Quand tu me montreras ta breloque! fit-il. Voici vingt-cinq ans que
nous la connaissons. Que veux-tu dire? qu'il y a dedans de quoi
t'empoisonner en cas de malheur! C'est une louable prévoyance, mais
mieux vaut tâcher de la rendre inutile en me donnant un bon conseil.

Le souriant docteur avait pris la pose ennuyée du marquis de Moncade
écoutant les comptes de son intendant.

--Si tu tenais tant, dit-il, à une consultation, il fallait mander à ma
place notre honorable ami Catenac; il connaît les affaires, lui, il est
avocat.

Ce nom de Catenac irrita tellement M. Mascarot, que lui, l'homme calme
et contenu par excellence, il arracha son magnifique bonnet grec et le
lança violemment contre la tablette de son bureau.

--Est-ce sérieusement, Hortebize, demanda-t-il, que tu me dis cela?

--Pourquoi non?

L'honnête placeur souleva ses lunettes, comme si, avec ses yeux seuls,
il eût pu lire plus sûrement jusqu'au fond de la pensée de son
interlocuteur.

--Parce que, fit-il en appuyant sur chaque syllabe de chaque mot, parce
que tu es comme moi, docteur, tu te défies de Catenac. Combien y a-t-il
de temps que tu l'as vu? Voici plus de deux mois qu'il n'est venu chez
Martin-Rigal.

--Il est de fait que ses façons sont au moins singulières, de la part
d'un associé, d'un ancien camarade.

M. Mascarot eut un sourire si mauvais, que certainement il eût donné
beaucoup à réfléchir au Catenac en question, s'il lui eût été permis de
le voir.

--Ajoute, fit-il, que sa conduite est sans excuses de la part d'un homme
dont nous avons fait la fortune. Car il est riche, notre ami, très
riche, quoiqu'il prétende le contraire.

--Vraiment, tu crois?...

--S'il était ici, je lui prouverais qu'il a plus d'un million à lui.

Les yeux de l'aimable docteur pétillèrent.

--Un million!... murmura-t-il.

--Oui, au moins. C'est que, vois-tu, Hortebize, tandis que toi et moi,
follement sans compter avec nos caprices, nous laissions couler l'or
comme du sable, entre nos mains prodigues, notre ami, lui, se privait et
amassait.

--Que veux-tu? Il n'a pas d'estomac, ce pauvre Catenac, pas de
tempérament, pas de passions...

--Lui!... il a tous les vices, il est hypocrite. Pendant que nous nous
amusions, il prêtait à la petite semaine, à quinze ou vingt pour cent.
Tiens, combien dépenses-tu par an, docteur?

--Par an!... Tu m'embarrasses beaucoup. Enfin, mettons une quarantaine
de mille francs.

--Tu dépenses plus, mais peu importe. Calcule ce que cela fait depuis
vingt ans que nous sommes associés.

Jamais le docteur n'a su faire une addition, et il en tire vanité.
Cependant, pour complaire à son ami, il essaya:

--Quarante et quarante..., commença-t-il, comptant sur ses doigts, font
quatre-vingts... puis encore quarante...

--En tout, interrompit M. Mascarot, cela fait huit cent mille francs.
Mets-en autant pour ma part, c'est en tout seize cent mille francs que
nous avons dissipés.

--C'est énorme!

--Sans doute, et tu vois bien que Catenac qui a eu même part que toi est
moi est riche. C'est pour cela que je le redoute. Nos intérêts ne sont
plus les sont plus les mêmes. Il vient encore ici tous les jours, mais
uniquement pour empocher son tiers. Il veut bien partager les bénéfices,
mais il ne voudrait plus de risques. Voici deux ans qu'il ne nous a pas
apporté une seule affaire. Quant à compter sur lui, bonsoir! Tu peux lui
proposer l'opération la plus belle et la plus sûre, il te refusera net
son concours. Monsieur, maintenant, voit des dangers partout, et ses
scrupules ressemblent aux hauts-le-cœur d'un goinfre qui a trop dîné.

--Mais il est incapable de nous trahir.

M. Mascarot ne répondit pas immédiatement, il réfléchissait.

--Je crois, répondit-il enfin, que Catenac a peur de nous. Il sait quel
lien nous lie. Il sait que la perte de l'un de nous peut entraîner la
perte des deux autres. Voilà notre garantie et notre sûreté. Mais s'il
n'ose pas nous trahir ouvertement, il est bien capable de faire avorter
toutes nos combinaisons. Notre association lui pèse. Sais-tu ce qu'il me
disait, la dernière fois qu'il est venu? Il me disait: «Nous devrions
fermer boutique et nous retirer.» Nous retirer!... Eh bien!... Et vivre
donc! Car enfin s'il est riche, lui, nous sommes pauvres. Que
possèdes-tu, toi, Hortebize?

Le docteur, ce savant médecin que son portier croit millionnaire, tira
en riant son porte-monnaie de sa poche, compta ce qu'il contenait, et
répondit en riant:

--Trois cent vingt-sept francs. Et toi!

L'honorable placeur ne prit pas la peine de dissimuler une grimace.

--Moi! répondit-il, je suis logé à ton enseigne.

Il soupira profondément, et à demi-voix, comme se parlant à soi-même, il
ajouta:

--Et j'ai des obligations sacrées que tu n'as pas, toi.

Cependant un nuage, le premier depuis le commencement de cet entretien,
assombrissait le front du docteur.

--Diable! fit-il d'un ton contrarié, et moi qui comptais sur toi pour un
millier d'écus dont j'ai besoin.

L'inquiétude du docteur Hortebize fit sourire M. Mascarot.

--Rassure-toi, dit-il, je puis te les donner. Il doit bien y avoir six
ou huit mille francs en caisse.

Le docteur respira.

--Mais c'est tout, poursuivit le placeur, c'est le fond du sac social.
Et cela, après des années de risques, d'efforts, de travaux, de...

--Et nous n'avons plus vingt ans.

D'un geste résolu, M. Mascarot assura ses bonnes lunettes.

--Oui, reprit-il, nous vieillissons: raison de plus pour prendre un
grand parti. Ce n'est pas avec le courant que nous assurerons l'avenir.
Que donne-t-il ce courant? Au plus 4 à 5,000 francs par mois; nos agents
nous ruinent. Et que je tombe malade demain, la source est tarie.

--C'est pourtant vrai, approuva le docteur, frissonnant à cette idée.

--Donc il faut, coûte que coûte, risquer un grand coup. Voici des années
que je me dis cela, et que je prépare les éléments d'un coup de filet
miraculeux. Comprends-tu maintenant pourquoi, au dernier moment, c'est à
toi que je m'adresse et non à Catenac? Comprends-tu pourquoi je viens de
passer deux heures à t'expliquer le plan des deux opérations que j'ai en
vue?

--Oh! qu'une seule réussisse, notre affaire est faite!

--Oui. La question est de savoir si nous avons assez de chances de
succès pour entrer en campagne... Réfléchis et réponds.

C'est un observateur très fin que le docteur Hortebize, en dépit de ses
apparences frivoles, un esprit délié et fertile en expédients de toute
nature, un conseiller d'autant plus sûr dans les circonstances graves,
que jamais, si imminent que puisse être le péril, son souriant
sang-froid ne l'abandonne.

B. Mascarot le savait bien lorsqu'il insistait pour avoir son opinion.

Mis au pied du mur, ayant à opter pour ainsi dire, entre le contenu du
médaillon et la continuation de sa voluptueuse existence, le docteur
perdit son air enjoué et parut se recueillir.

Renversé sur son fauteuil, les pieds appuyés sur la tablette de la
cheminée, il analysait les combinaisons qui lui avaient été proposées
avec l'application d'un général étudiant le plan de bataille que lui
soumet le ministre dont il dépend.

Cette analyse fut favorable à l'entreprise, car B. Mascarot, qui
examinait le docteur de toutes les forces de son attention, vit, petit à
petit, le sourire refleurir sur ses lèvres vermeilles.

Enfin, après un long silence:

--Il faut attaquer, prononça Hortebize. Ne nous dissimulons rien: tes
projets ont des côtés extrêmement dangereux, et un échec peut nous mener
loin. D'un autre côté, si nous attendons une affaire absolument sûre,
nous risquons d'attendre longtemps. Ici, nous avons bien une vingtaine
de chances contre nous, mais nous en avons quatre-vingts pour nous. Dans
de telles conditions, et surtout, nécessité n'ayant pas de loi, comme on
dit... en avant?...

Il se redressa en prononçant ces paroles, et tendant la main à son
honorable ami, il ajouta:

--Je suis ton homme!...

Cette décision parut ravir B. Mascarot. Il est tel moment où, si fort
que l'on puisse être, on doute de soi, on hésite, et alors l'approbation
d'un ami compétent est un puissant secours. C'est le poids qui entraîne
le plateau de la balance trébuchante.

Cependant avec le loyal placeur, de même qu'avec tous les gens à probité
scrupuleuse, il n'y a jamais de surprise.

--Tu as bien tout pesé, insista-t-il, tout examiné? Tu sais que de mes
deux affaires, l'une, celle du marquis de Croisenois est prête, que
toutes les combinaisons sont arrêtées...

--Oui, oui!...

--Tandis que pour l'autre, celle du duc de Champdoce, j'ai encore à
rassembler d'indispensables éléments de succès. Qu'il y ait dans la vie
du duc et de la duchesse un secret qui nous les livre, cela ne fait pas
l'ombre d'un doute, mais quel est ce secret?... Est-ce celui que je
soupçonne? je le parierais, mais il nous faut plus que des soupçons,
plus que des probabilités, je veux une certitude absolue...

--Peu importe, ce que j'ai dit est bien dit!...

Le docteur espérait en être quitte, pour le moment du moins; il se
trompait.

--Tout étant ainsi convenu, reprit le placeur, je reviens à ma question
de tout à l'heure, et j'attends une réponse sérieuse. Que penses-tu de
ce garçon, qui, en somme, doit être l'instrument indispensable de notre
fortune, de Paul Violaine, enfin?

M. Hortebize se leva, fit deux ou trois tours dans le cabinet, et
finalement vint se placer en face de son ami, le dos appuyé à la
cheminée.

C'est sa position favorite lorsque, dans un salon, après s'être bien
fait prier, il conte une de ses anecdotes graveleuses qu'on ne fait
passer qu'à force d'esprit, d'adresse et de sous-entendus, et qui sont
une de ses spécialités.

--Je pense, répondit-il, que ce garçon présente beaucoup des qualités
requises et qu'il serait difficile de trouver mieux. D'ailleurs, il est
enfant naturel et ne connaît pas son père, c'est une porte ouverte aux
suppositions, il n'est pas de bâtard qui n'ait le droit de se croire
fils d'un roi. En second lieu, il n'a ni famille, ni parents, ni
protecteurs connus, ce qui nous assure que, quoi qu'il advienne, nous
n'aurons de compte à rendre à personne. De plus, il est pauvre; s'il n'a
pas grand bon sens, il a un certain brillant et il est vaniteux. Enfin,
il est prodigieusement joli garçon, ce qui peut aplanir bien des
difficultés. Seulement...

--Ah!... il y a un seulement?...

Le docteur qui sait que l'amitié ne vit que de ménagements et de
concessions, dissimula un sourire discret.

--Il n'y en a pas un, répondit-il, j'en vois trois pour le moins. Tout
d'abord, cette jeune femme, cette Rose Pigoreau, dont la beauté a si
fort émerveillé notre digne Tantaine, me paraît un sérieux danger pour
l'avenir.

M. Mascarot fit de la main un tout petit geste très significatif.

--Sois tranquille, nous en débarasserons Paul de cette demoiselle.

--Parfait! Mais ne t'y trompe pas, insista le docteur d'un ton sérieux
qui ne lui était pas habituel, il s'en faut, le danger n'est pas celui
que tu penses, celui que tu as songé à éviter. Tu es persuadé que ce
garçon aime cette fille, et lui-même croit l'aimer. Pour la plus légère
satisfaction d'amour-propre, il l'aura oubliée demain.

--C'est possible.

--Mais elle, qui s'imagine détester ce beau garçon, se trompe
pareillement. Elle est tout simplement lasse de la misère. Donne-lui un
mois de repos, de luxe, de fantaisies satisfaites, de bonne chère, et tu
la verras rassasiée de ce qu'elle croit être le plaisir, revenir à son
Paul. Oui, tu la verras le poursuivre, l'obséder, s'acharner comme
s'acharnent les femmes de cette sorte qui ne redoutent rien, et venir le
réclamer jusqu'aux pieds de Flavie.

--Qu'elle ne s'en avise jamais! fit le doux placeur d'un ton menaçant.

--Quoi! Que feras-tu? L'empêcheras-tu de parler? Elle connaît Paul,
elle, depuis son enfance; elle a connu sa mère, elle a été élevée près
de lui, dans la même rue peut-être. Crois-en ma vieille expérience,
surveille de ce côté.

--Il suffit, je prendrai mes mesures.

Il suffisait, en effet, pour B. Mascarot, de connaître un danger pour le
prévenir. Un bon averti, dit-on, en vaut deux; quand il est prévenu,
lui, il en vaut quatre.

--Mon second «seulement», poursuivit le prévoyant docteur, m'est inspiré
par ce protecteur mystérieux dont ce jeune homme t'a parlé. Son père est
mort, prétend-il, sa mère le lui a juré... soit, je consens à le croire.
Mais alors, qu'est-ce que cet inconnu qui servait une rente à Mme
Violaine? Un sacrifice immédiat, si gros qu'il soit, ne prouve rien. Un
dévoûment si persévérant me taquine.

--Tu as raison, docteur, raison mille fois. Là est le défaut de la
cuirasse. Mais je veille, mon ami, mais je cherche.

Le docteur commençait à se lasser, il était aisé de le voir.

--Ma troisième objection, poursuivit-il, est peut-être la plus forte. Il
va falloir utiliser ce garçon dès demain sans avoir eu le loisir de le
disposer à son rôle, sans l'avoir préparé. S'il allait être honnête, par
hasard!... Si à tes propositions les plus éblouissantes, il répondait
par un non bien ferme et bien catégorique!...

A son tour, M. Mascarot se leva.

[Illustration: Mademoiselle, debout auprès d'un pilier, causant avec un
jeune homme.]

--Cette supposition, déclara-t-il du ton le plus dégagé, n'est pas
admissible.

--Pourquoi?

--Parce que, docteur, lorsque Tantaine, après avoir trié ce garçon entre
mille, nous l'a amené, il l'avait étudié. Tu ne l'as donc pas étudié,
lorsque je le faisais poser pour toi? Il est plus faible et plus volage
qu'une femme, vaniteux comme un faiseur de romans qu'il est, dévoré de
convoitises et honteux d'être pauvre. Va, entre mes mains, il prendra
telle forme que je voudrai, comme la cire sous les doigts du modeleur.
Ce qu'il faudra qu'il soit, il le sera.

M. Hortebize ne voulait pas discuter.

--Es-tu sûr, dit-il simplement, que Mlle Flavie ne soit pour rien
dans ton choix?

--Sur cet article, répondit le placeur, tu me permettras de ne pas
m'expliquer...

Il s'interrompit prêtant l'oreille.

--On a frappé, je crois, fit-il, écoute...

Le bruit s'étant renouvelé, le docteur s'apprêtait à s'esquiver, M.
Mascarot le retint.

--Reste, dit-il, c'est Beaumarchef.

Et au lieu de répondre, il appuya le doigt sur un timbre de
vermeil,--encore un présent, sans doute,--qui brillait au milieu de ses
paperasses.

Le digne placeur ne s'était pas trompé.

L'ancien sous-off, il aimait à se qualifier ainsi lui-même, parut
presque aussitôt.

D'un air moitié respectueux, moitié familier, il salua militairement--la
main au front, le coude à la hauteur de l'œil,--le docteur d'abord,
puis son associé qu'il appelle son patron.

--Eh bien! Beaumar, lui demanda gaîment le docteur, nous buvons donc
toujours des petits verres?

L'ex-sous-off,--fait prodigieux--rougit autant qu'une fillette prise par
sa maman le doigt dans le pot aux confitures.

--Oh!... si peu, monsieur le docteur, répondit-il modestement, si
peu!...

--Trop encore, Beaumar, beaucoup trop, penses-tu que je ne le vois pas?
Mais regarde donc ton teint, malheureux, ton nez, tes paupières
enflammées!...

--Cependant, monsieur le docteur, je vous assure...

--Si ce n'était que cela, encore! Mais tu sais ce que je t'ai dit: tu es
menacé d'un asthme. Quand tu feras: non, avec ta tête, c'est comme cela.
Vois comme tu es essoufflé, examine les mouvements des muscles
pectoraux, décélant une obstruction du poumon...

--C'est que j'ai couru, monsieur le docteur.

Mais cette consultation ne pouvait être du goût de M. Mascarot.

--Si Beaumar est hors d'haleine, interrompit-il, c'est qu'il a dû jouer
des jambes. Il avait à réparer une inexcusable ineptie. Voyons ton
expédition, Beaumar?

L'ancien sous-officier aimait bien mieux cela que les observations
taquines du docteur Hortebize.

--Nous la tenons, patron! répondit-il d'un air triomphant.

--Ce n'est pas malheureux.

--Qui tenez-vous? interrogea le docteur.

D'un doigt placé sur sa bouche, M. Mascarot fit à son ami un signe
d'intelligence, et, d'un ton leste qui ne lui est pas habituel, il
répondit:

--Caroline Schimer, une ancienne servante de l'hôtel de Champdoce, qui a
un petit renseignement à me donner. Continue, Beaumar, comment
l'avez-vous rattrapée?

--Grâce à une idée qui m'est venue, patron.

--Peste! si tu te mets à avoir des idées, maintenant.

Le sieur Beaumarchef se rengorgea.

--C'est comme cela, répondit-il. En sortant de la maison, avec
Toto-Chupin, je me suis dit: notre gaillarde a dû remonter la rue, mais
il est impossible qu'elle soit allée jusqu'au boulevard sans entrer chez
un marchand de vins.

--Bien raisonné! approuva le docteur.

--En conséquence, Toto et moi, nous avons examiné tous les débits devant
lesquels nous passions. Bien nous en a pris. Arrivés rue du
Petit-Carreau, nous avons aperçu notre Caroline chez un marchand de
tabac qui vend des liqueurs.

--Et Toto a pris la piste!

--C'est-à-dire, patron, qu'il a juré qu'il marcherait dans son ombre
jusqu'à ce qu'on lui crie: assez! De plus, il nous fera parvenir un
rapport tous les jours.

M. Mascarot se frottait les mains.

--Bonne revanche! prononça-t-il. Beaumar, je suis content de toi.

Le compliment parut enchanter l'ancien sous-officier. Il s'essuya le
front, mais ne se retira pas.

--Ce n'est pas tout, patron, commença-t-il.

--Quoi encore?

--J'ai rencontré en bas La Candèle, qui revenait de la place du
Petit-Pont, vous savez?...

--Ah!... qu'a-t-il vu?

--Il a vu la jeune personne s'envoler dans un coupé à deux chevaux.
Naturellement, il l'a suivie. Elle est maintenant installée rue de
Douai, dans un appartement qui est tout ce qu'on peut voir de plus
splendide, a dit le concierge. Ah! patron, il paraît qu'elle est
supérieurement jolie, cette jeune personne! La Candèle était comme un
fou, en en parlant. Il prétend qu'elle a des yeux!... Oh! mais des
yeux... à faire descendre un homme de l'impériale d'un omnibus.

A cette description, le regard du docteur pétilla.

--C'est donc vrai, demanda-t-il, ce que nous a conté ce vieux roquentin
de Tantaine?

Mais ce n'est pas l'austère placeur qui s'arrête jamais aux bagatelles.

--C'est vrai, répondit-il en fronçant le sourcil, et cela prouve,
Hortebize, la justesse de ton objection de tout à l'heure. Oui, c'est un
danger qu'une fille si furieusement belle, que tout le monde la
remarque. Poussé par elle, le jeune idiot qui l'a enlevée pourrait bien
devenir très gênant.

M. Beaumarchef osa toucher le bras de son patron, il était en veine; une
idée lui venait encore.

--S'il ne s'agit que de se débarrasser du petit crevé, dit-il, ce n'est
pas bien difficile.

--Comment?

Au lieu de répondre, l'ancien sous-officier tomba en garde, fit deux
appels du pied et se fendit en criant d'un ton de prévôt de régiment:

--Une, deux!... Du liant, donc!... Une, deux, dégagez, filez droit!...
Et voilà.

--Une querelle de Prussien, murmura le placeur, un duel!... La fille ne
nous en resterait pas moins sur les bras. D'ailleurs, les moyens
violents me répugnent, ils sont compromettants.

Il réfléchit un moment, puis, relevant lentement ses lunettes, il
chercha des yeux les yeux du docteur. Quand il les eût rencontrés:

--Que n'avons-nous, fit-il en donnant à chaque mot une valeur
particulière, que n'avons-nous à nos ordre une bonne épidémie? Suppose,
docteur, cette belle fille atteinte de la petite vérole!... La voilà
défigurée.

Ce fut autour du docteur de se recueillir.

--En l'état de la science, répondit-il enfin, on peut donner un coup
d'épaule à l'épidémie. Mais après? Rose défigurée n'en sera que plus
acharnée après Paul. La ténacité d'une femme croit en raison de sa
laideur.

--Ceci est à examiner, dit M. Mascarot. En attendant, il doit y avoir
quelque mesure à prendre, pour écarter tout danger immédiat. Voyons,
Beaumar, je t'ai dit ces jours-ci de préparer le dossier de ce Gandelu,
qu'elle est sa situation?

--Il est criblé de dettes, patron, mais ses créanciers le ménagent à
cause d'un héritage prochain; Clichy, d'ailleurs n'existe plus.

L'honorable placeur haussa les épaules.

--Tu n'es qu'un sot, Beaumar, interrompit-il. Un gaillard de la trempe
de ce Gaudelu, endetté et amoureux d'une fille comme Rose, donnera tête
baissée dans tous les traquenards. Il est impossible que parmi ses
créanciers il n'y ait pas deux ou trois de nos gens prêts à agir selon
mes volontés. Étudie cela, tu me rendras réponse ce soir. Et sur ce...
laisse-nous.

Une fois seuls, les deux amis restèrent assez longtemps enfoncés dans
leurs réflexions. L'instant était décisif. Ils étaient maîtres encore de
leurs résolutions, mais ils savaient qu'une première démarche les
engagerait irrémissiblement. Or, ils étaient assez forts, l'un et
l'autre, pour regarder bien en face et pour mesurer le péril.

L'éternel sourire du docteur Hortebize, pâlissait, et c'est d'une main
fiévreuse qu'il tracassait son médaillon.

B. Mascarot le premier domina la torpeur qui l'envahissait.

--Assez de réflexions, fit-il, fermons les yeux et marchons... Tu as
entendu les promesses du marquis de Croisenois? Il se donne à notre
œuvre, mais non sans conditions. Pour lui comme pour nous, il faut
qu'il soit le mari de Mlle de Mussidan.

--C'est un mariage qui n'est pas fait.

--Mais qui se fera, puisque nous le voulons. Et la preuve, c'est
qu'avant deux heures, les projets de mariage qui existent entre Mlle
Sabine et le baron de Breulh-Faverlay seront rompus. Nous tenons le
comte et la comtesse de Mussidan, n'est-ce pas?...

Le docteur, tant bien que mal, étouffa un gros soupir.

--Vrai! murmura-t-il, je comprends les scrupules de Catenac. Ah! si
comme lui j'avais un million!...

Pendant ces dernières phrases, B. Mascarot, allant et venant de son
cabinet à sa chambre à coucher, remplaçait par sa tenue de ville son
costume d'intérieur. Quand il eut terminé:

--Es-tu prêt? demanda-t-il au docteur.

--Il le faut bien!

--Partons alors.

Et, entrebâillant la porte de son cabinet, B. Mascarot cria:

--Beaumar, une voiture!



IV


S'il est à Paris un quartier privilégié, c'est assurément celui qui se
trouve compris entre la rue du Faubourg-Saint-Honoré d'un côté, et la
Seine de l'autre, qui commence à la place de la Concorde et finit à
l'avenue du bois de Boulogne.

Dans ce coin béni de la grande ville, les millionnaires s'épanouissent
naturellement, comme les rhododendrons à certaines altitudes.

Aussi, que de somptueuses demeures, avec leurs vastes jardins, leurs
massifs fleuris, leurs pelouses toujours vertes, leurs grands arbres
peuplés de merles familiers, de rossignols et de fauvettes!

Mais, entre tous ces riants hôtels que lorgne le passant, il n'en est
pas de plus souhaitable que l'hôtel de Mussidan, la dernière œuvre de
ce pauvre Sévair, mort à la peine, le jour où on reconnaissait enfin son
mérite.

Bâti au milieu de la rue de Matignon, entre une grande cour sablée et un
jardin ombreux, l'hôtel de Mussidan a un aspect somptueux qui n'exclut
pas l'élégance.

Peu de sculptures autour des fenêtres et le long des corniches, pas de
bariolages sur la façade. Un perron de marbre à double rampe, protégé
par une légère marquise, conduit à la grande porte.

Lorsque le matin, vers sept heures, on passe devant la grille, le
mouvement des domestiques dans la cour trahit la grande et riche maison.

C'est le carosse de cérémonie qu'on remise, ou le phaéton de monsieur le
comte, ou le coupé plus simple que prend madame la comtesse lorsqu'elle
court aux emplettes.

Cette bête de race, dont on lustre si soigneusement la robe, c'est
Mirette, la favorite que monte parfois avant le déjeuner Mlle Sabine.

C'est à quelques pas de cette belle demeure, au coin de l'avenue de
Matignon, que le placeur et son digne ami firent arrêter leur voiture.
Ils descendirent, payèrent le cocher et remontèrent la rue.

B. Mascarot avait arboré son plus grand air. Avec ses vêtements noirs,
sa cravate éblouissante de blancheur et ses lunettes, on l'eût pris
aisément pour quelque grave magistrat.

Le docteur, lui, en route, s'était fait une raison, et s'il était très
pâle encore, sa physionomie était redevenue souriante comme
d'ordinaire.

--Prenons nos dernières dispositions, disait le placeur, tu es reçu chez
M. et Mme de Mussidan, tu es presque de leurs amis.

--Oh!... de leurs amis, non. Un simple guérisseur, n'ayant pas eu
l'avantage d'avoir eu un aïeul aux croisades, n'existera jamais pour un
Mussidan.

--Enfin, la comtesse te connaît, elle ne s'épouvantera pas dès que tu
ouvriras la bouche, elle ne criera pas à l'assassin. En te retranchant
derrière un coquin quelconque, tu peux même, à ses yeux, sauver ta
réputation. Moi je me charge de parler au comte.

--Hum!... fit le docteur, méfie-toi. Ce cher comte est affreusement
violent. Il est homme, au premier mot malsonnant, à te jeter par la
fenêtre.

M. Mascarot eût un geste de défi.

--J'ai de quoi le mater, dit-il.

--N'importe!... Tiens-toi sur tes gardes.

Les deux amis passaient alors devant l'hôtel de Mussidan, et le docteur
en expliqua brièvement la disposition intérieure; puis, ils
poursuivirent leur route.

--A moi le mari, disait B. Mascarot, à toi la femme. Du comte, j'obtiens
qu'il retire sa parole à M. de Breulh-Faverlay, mais je ne prononce pas
le nom du marquis de Croisenois. Toi, au contraire, tu poses carrément
la candidature Croisenois et tu glisses sur le Breulh-Faverlay.

--Sois sans inquiétude, mon thème est fait, je saurai me tenir.

--C'est là, cher docteur, qu'est le beau de notre affaire. Le mari
s'inquiétera surtout à l'idée de sa femme. La femme sera très occupée de
la pensée de son mari. Quand, après nous avoir vus, ils se trouveront
ensemble, le premier qui abordera la question ne sera pas peu surpris de
voir l'autre abonder dans son sens.

Ce résultat parut assez comique au docteur pour lui arracher un sourire.

--Et comme nous allons agir sur chacun d'eux par des moyens différents,
dit-il, jamais ils ne se douteront de rien!... Décidément, ami
Baptistin, tu es encore plus ingénieux qu'on ne croit.

--Bien!... bien!... tu me feras des compliments après le succès.

Ils venaient de s'engager dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, et de
l'autre côté de la rue on apercevait un café. M. Mascarot s'arrêta.

--Tu vas, dit-il, docteur, entrer dans ce café, pendant que je ferai la
course que tu sais. En repassant je te préviendrai. Si c'est: oui, je me
présenterai le premier chez le comte, toi, un quart d'heure après moi,
tu demanderas la comtesse.

Quatre heures sonnaient, lorsque ces honorables associés se séparèrent
en donnant une poignée de main.

Le docteur Hortebize avait gagné le café indiqué.

B. Mascarot continua à remonter le faubourg Saint-Honoré. Ayant dépassé
la rue du Colysée, il s'arrêta devant la boutique d'un marchand de vin
et entra.

Le patron de cet établissement bien connu, il faudrait dire célèbre,
dans le quartier, n'a pas jugé convenable de mettre son nom au-dessus de
sa boutique. On l'appelle le père Canon.

Le vin qu'il sert aux passants, à son comptoir d'étain, ne vaut pas le
diable, il le confesse sans pudeur; mais il tient en réserve, pour sa
nombreuse clientèle, composée uniquement de domestiques du voisinage, un
certain Mâcon qui a causé plus d'un congé immédiat.

En voyant entrer chez lui un personnage d'apparence sévère, le père
Canon daigna se déranger. En France, le pays du rire, une mine grave est
le meilleur des passeports.

--Monsieur désire quelque chose? demanda le marchand de vin.

--Je voudrais, répondit le placeur, parler à M. Florestan.

--De chez le comte de Mussidan, sans doute?

--Précisément, il m'a donné rendez-vous ici.

--Et il s'y trouve, monsieur, dit le père Canon; seulement il est en bas
dans la salle de musique; je cours le chercher.

--Oh! inutile, ne vous dérangez pas, je descends.

Et, sans attendre une réponse, B. Mascarot se dirigea vers l'escalier
d'une cave, dont l'entrée s'apercevait au fond de la boutique.

--Il me semble maintenant, murmura le père Canon, que j'ai déjà vu cet
homme de loi qui connaît les êtres de ma maison.

L'escalier n'était ni trop noir ni trop raide, et de plus il était orné
d'une rampe.

M. Mascarot descendit une vingtaine de marches et arriva à une porte
matelassée qu'il tira.

Aussitôt, de même que le gaz d'un ballon se précipite par une fissure,
des sons étranges, formidables, effroyables, s'élancèrent par cette
issue.

Le placeur ne sembla ni effrayé ni surpris.

Il descendit trois marches encore, poussa une autre porte, matelassée
comme la première, et se trouva sur le seuil d'une vaste pièce voûtée,
disposée comme celle d'un café, éclairée au gaz, avec des tables et des
chaises tout autour. Plusieurs consommateurs y buvaient du fameux vin de
Mâcon.

Au milieu de la salle, deux hommes en bras de chemise soufflaient,
jusqu'à en être cramoisis, dans des trompes à la Dampierre, entourées du
galon vert traditionnel.

[Illustration:--Monsieur le comte, souvenez-vous de Montlouis!...]

Près d'eux, un très vieux bonhomme, chaussé de grandes guêtres de cuir
montant au-dessus du genou, ayant une ceinture de cuir fauve à plaque
armoriée sur un gilet rouge, sifflait l'air que s'efforçaient de
reproduire les joueurs de trompe.

Le silence se fit dès que parut M. Mascarot, qui, son chapeau à la main,
saluait poliment à la ronde.

--Eh!... c'est le papa Mascarot, s'écria un jeune homme à beaux favoris,
portant culotte courte et bas blancs bien tirés. Arrivez donc, je vous
attendais si bien que voici un verre propre pour vous.

M. Mascarot, sans se plus faire prier, alla prendre place à la table,
trinqua, but et fit claquer sa langue en signe de satisfaction.

--Comme cela, reprit le jeune homme, qui n'était autre que Florestan, le
père Canon vous a dit que j'étais à la salle de musique. Hein!... on est
bien ici.

--Admirablement.

--Vous nous voyez en train de prendre notre petite leçon. La police vous
savez, ne veut pas qu'on joue de la trompe à Paris. Alors, savez-vous ce
qu'a fait le père Canon? Il nous a installé dans cette cave. On peut y
souffler tant qu'on veut, personne au-dehors n'entend rien. L'air vient
par les deux tuyaux que vous voyez.

Les deux élèves ayant repris leur leçon, Florestan était obligé de se
faire un porte-voix de ses deux mains, et de crier de toutes ses forces.

--Ce vieux-là, poursuivait-il, est un ancien piqueur du duc de
Champdoce. Ah! quel professeur! Il n'a pas son pareil pour la trompe!
Tel que vous me voyez, je n'ai que vingt leçons, et je vais déjà très
bien. Il faut dire que j'ai, à ce qu'il paraît, une embouchure comme on
n'en voit guère. Tenez, voulez-vous que je vous sonne un débuché, un
bien-aller, un changement?...

M. Mascarot eut peine à dissimuler un mouvement d'épouvante.

--Merci! cria-t-il, un jour que j'aurai le temps, je serai ravi de vous
entendre; mais aujourd'hui, je suis un peu pressé et je voudrais vous
parler.

--A vos ordres! Mais j'y songe, ici vous ne serez peut-être pas très
bien pour causer, montons, nous demanderons un cabinet.

Si les «cabinets de société» du père Canon ne sont pas précisément
somptueux, ils ont l'inestimable mérite d'être discrets.

Bien que séparés par de minces cloisons de verre rayé, rarement ils
laissent s'évaporer les confidences qui s'y échangent, confidences, dont
les «maîtres» sont l'éternel sujet.

--Ah! ils en conteraient de belles, ces cabinets, s'ils pouvaient
parler!...

Ainsi disait Florestan, en prenant place en face de M. Mascarot à une
petite table que le père Canon venait de charger d'une bouteille et de
deux verres.

--Je le crois, approuva le digne placeur, mais ce n'est point de cancans
qu'il s'agit. Si je t'ai fait demander un rendez-vous par Beaumar,
c'est que tu es en position de me rendre un petit service.

--A vos ordres.

--En ce cas, nous y reviendrons. Commençons par parler de toi. Comment
te trouves-tu chez ton comte de Mussidan?

Une outrageante familiarité est un des traits distinctifs de B.
Mascarot. Il ne saurait s'empêcher de tutoyer ses clients. Il ignore
sans doute qu'au mépris d'un homme pour ses semblables, on peut presque
toujours juger de quel mépris lui-même est digne.

Cependant, ce tutoiement n'offusquait nullement Florestan.

--Je suis très mal, répondit-il, chez ce noble de malheur, si mal que
j'ai déjà demandé à Beaumarchef de me chercher une autre condition.

--C'est à n'y pas croire. Tous mes renseignements affirment que le
service du comte est très doux, et ton prédécesseur...

--Merci!... interrompit le domestique avec une grimace significative, je
voudrais vous y voir. D'abord, il est rat!...

D'un mouvement éloquent, l'honorable placeur blâma ce vilain défaut.

--Ensuite, continua Florestan, il est plus soupçonneux qu'un chat.
Jamais rien à la traîne, pas une lettre, pas un cigare, pas un louis. La
moitié de sa vie se passe à ouvrir et à fermer ses serrures, et il dort
avec ses clés sous son oreiller.

--J'avoue qu'une telle méfiance est singulièrement blessante.

--N'est-ce pas? Ajoutez à cela qu'il est d'une violence terrible. Pour
un rien, les yeux lui sortent de la tête. On dirait toujours qu'il va
vous tuer ou vous battre, pour le moins. Moi, d'abord, il me fait peur.

Ce portrait, après l'avertissement du docteur, devait donner à réfléchir
à B. Mascarot.

--Le comte est-il donc toujours ainsi? demanda-t-il.

--Les jours ordinaires, oui. Il est pire quand il a beaucoup joué ou
beaucoup bu. Et Dieu sait s'il s'en fait faute. Il ne rentre jamais
avant quatre heures du matin, quand il rentre toutefois.

--Diable! cette conduite ne doit guère être du goût de la comtesse.

Florestan éclata de rire, jugeant l'observation naïve.

--Madame!... fit-il. Elle se soucie bien de monsieur, en vérité. Souvent
ils sont des semaines sans se voir. Cette femme-là, pourvu qu'elle
dépense, elle est contente. Aussi, il faut voir les créanciers chez
nous.

--Cependant M. et Mme de Mussidan sont très riches.

--Énormément riches, papa Mascarot, immensément. Ce qui n'empêche pas
qu'il y a des moments où il n'y a pas cent sous à l'hôtel. Alors, madame
est comme une tigresse, elle envoie emprunter à toutes ses amies,
n'importe quoi, cent francs, vingt francs, dix francs... et on les lui
refuse.

--C'est humiliant.

--A qui le dites-vous? Cependant, quand il faut absolument une grosse
somme, c'est au duc de Champdoce que madame s'adresse. Oh!... celui-là,
il ne dit jamais non. Et elle ne lui en écrit pas long, allez.

M. Mascarot daigna sourire.

--On dirait, fit-il, que tu sais ce que la comtesse écrit.

--Dame! vous comprenez, on aime à savoir ce qu'on porte. Elle dit
simplement: «Mon ami, j'ai besoin de tant...» et il paie sans rechigner.
Il faut, voyez-vous, qu'il y ait eu quelque chose entre eux.

--D'après cela, je le croirais.

--Parbleu!... Aussi qu'arrive-t-il? Quand monsieur et madame se trouvent
ensemble, c'est pour se disputer. Et quelles disputes!... Dans les
ménages d'ouvriers, quand le mari a un peu bu, il cogne et la femme
crie. Mais ce n'est rien. On se couche là-dessus, on s'embrasse sur les
bleus et tout est dit. Tandis qu'eux, papa Mascarot, je les ai entendus
se dire froidement de ces choses qu'on ne peut pas pardonner...

A l'air distrait dont le brave placeur écoutait ces détails, on eut pu
croire qu'il les connaissait.

--Comme cela, fit-il, je ne vois, dans la maison, que Mlle Sabine
dont le service ne soit pas désagréable.

--Oh! elle, il n'y a rien à lui reprocher, elle est bonne, pas
regardante, polie.

--De telle sorte que son prétendu, M. de Breulh-Faverlay, sera un très
heureux mari.

--Heureux, c'est selon. Le mariage n'est pas fait. D'ailleurs...

Florestan s'interrompit comme s'il eût été pris d'un scrupule soudain.

Il promena son regard autour du cabinet, pour bien s'assurer que nul ne
pouvait l'entendre, et c'est à voix basse, de l'air le plus mystérieux,
qu'il continua:

--D'ailleurs, Mlle Sabine, je peux bien vous confier cela, à vous, a
toujours été abandonnée à elle-même, elle est libre autant que le serait
un garçon... Enfin, vous m'entendez.

B. Mascarot était subitement devenu fort attentif.

--Bah!... fit-il, Mlle Sabine aurait un amoureux?

--Tout juste.

--Impossible!... mon garçon. Et même, tiens, laisse-moi te le dire, tu
as tort de répéter des suppositions malveillantes.

Cette simple observation parut indigner le discret domestique.

--Des suppositions!... fit-il. Jamais... On sait ce qu'on sait. Si je
parle de l'amoureux, c'est que je l'ai vu, de mes yeux, non pas une,
mais deux fois.

A la façon dont le bon placeur tracassa ses lunettes, Beaumarchef eût
reconnu qu'il était intéressé au plus haut point.

--Vraiment! dit-il. Conte-moi donc cela.

--Eh bien!... La première fois, c'était à l'église, un matin, que
mademoiselle était allée seule faire, soi-disant, ses dévotions. Tout à
coup le temps se met à la pluie, et Modeste, la femme de chambre, me
prie d'aller porter un parapluie. Bon, je pars, j'arrive. En entrant,
qu'est-ce que je vois? Mademoiselle debout, près du bénitier, causant
avec un jeune homme. Naturellement, je ne me montre pas, j'observe.

--C'est là ce que tu appelles être sûr?

--Positivement, et vous ne douteriez pas, si vous aviez vu de quels yeux
ils se regardaient.

--Comment était ce jeune homme?

--Très bien: de ma taille à peu près, parfaitement mis, ayant l'air pas
commode et même un peu extraordinaire.

--Passe à la seconde fois.

--Oh! c'est toute une histoire. Cette fois, on me charge d'accompagner
mademoiselle chez une de ses amies, qui demeure rue Marbeuf. Très bien.
Mais voilà qu'au coin de l'avenue mademoiselle me fait signe
d'approcher. J'approche.--«Tenez, Florestan, me dit-elle, j'oubliais la
lettre que voici, courez la jeter à la poste. Je vous attends ici.»

--Et tu as lu cette lettre?

--Moi, jamais. Je me dis: «Mon bonhomme, on veut t'éloigner, c'est qu'il
y a quelque chose; il faut rester.» En effet, au lieu de courir à la
poste, je me cache derrière un arbre et j'attends. J'avais à peine
disparu que je vois avancer, qui? mon particulier de l'église. Si
changé, par exemple, que j'ai eu de la peine à le reconnaître. Il était
vêtu comme un ouvrier, avec un pantalon de toile et une grande blouse
pleine de plâtre. Ils ont bien causé dix minutes. Mademoiselle lui a
remis quelque chose qui m'a paru être une photographie. Et voilà!...

La bouteille de Mâcon était vide. Florestan allait frapper pour en
demander une autre. B. Mascarot l'arrêta.

--Non, non, prononça-t-il, l'heure s'avance, et il faut que je te dise
quel service j'attends de toi. Le comte de Mussidan est chez lui en ce
moment?

--Ne m'en parlez pas; voici deux jours qu'à la suite d'une chute de rien
dans l'escalier, il ne sort pas.

--Eh bien!... mon garçon, j'ai absolument besoin de parler à ton patron.
Si je lui faisais passer ma carte, il ne me recevrait pas, j'ai compté
sur toi pour m'introduire près de lui.

Florestan resta bien une bonne minute sans répondre.

--C'est raide, fit-il enfin, ce que vous me demandez là. Il n'aime pas
les visites improvisées, le patron, et il est bien capable de me fourrer
à la porte. Mais bast! puisque je veux le quitter, je me risque.

Déjà M. Mascarot était debout.

--Nous ne pouvons arriver ensemble, dit-il. File, je vais régler ici,
et, dans cinq minutes, je me présenterai. Surtout, n'aie pas l'air de me
connaître.

--Soyez tranquille!... Et, vous savez, cherchez-moi une bonne place.

Ainsi qu'il était convenu, l'honnête placeur paya, puis passa au café
prévenir le docteur Hortebize.

Et quelques instants plus tard, Florestan, de sa plus belle voix,
annonçait à son maître:

--M. Mascarot.



V


Il est certain que B. Mascarot, directeur d'une agence de placement,
sise rue Montorgueil,--pour employer ses expressions--est doué d'un
prodigieux aplomb.

Son esprit audacieux a si souvent parcouru le champ inexploré de toutes
les probabilités, qu'il n'est rien qui puisse le prendre au dépourvu.

Tant de fois, par la pensée, il s'est placé au milieu des circonstances
les plus invraisemblables, que la réalité ne saurait avoir de surprises
pour lui.

Quoi qu'il advienne, il est en garde naturellement.

Lui-même aime à se comparer à ces écuyers habiles qui, ayant longtemps
monté des chevaux dressés à jeter bas leur cavalier, peuvent, sans
crainte d'être désarçonnés, enfourcher n'importe quelle monture.

Cet orgueil est légitime et même justifié par des faits indiscutables.
B. Mascarot a fait ses preuves.

Néanmoins, pendant qu'il gravissait les marches du magnifique escalier
de l'hôtel de Mussidan, éclairé, car la nuit était venue, par des
lanternes d'une richesse extrême, l'intrépide placeur--lui-même,
quelques heures plus tard, l'avouait au docteur--sentait ses jambes
fléchissantes et cotonneuses.

Son cœur battait plus vite et sa salive s'épaississait autour de sa
langue, lorsque Florestan, après lui avoir fait traverser une
antichambre à divans de velours, l'introduisit dans la bibliothèque, une
pièce très vaste, du goût le plus sévère.

A ce nom trivial de Mascarot, qui éclatait là plus dissonnant qu'un
juron d'ivrogne dans une chambrette de jeune fille, M. de Mussidan leva
vivement la tête.

Le comte était établi au fond de la pièce, et il lisait à la lueur des
quatre bougies d'un candélabre d'un merveilleux travail.

Laissant tomber son journal sur ses genoux, il posa son binocle sur son
nez et considéra d'un air profondément surpris le placeur, qui, le
chapeau à la main, la bouche en cœur, l'échine en cerceau, s'avançait
balbutiant d'inintelligibles excuses.

Cet examen sommaire ne lui apprenant rien, M. de Mussidan se leva à
demi, et demanda:

--Vous désirez, monsieur?...

--Monsieur le comte, répondit B. Mascarot, daignera m'excuser si,
n'ayant pas l'honneur d'être connu de lui, j'ai osé... je me suis
permis...

D'un geste brusque et impérieux, le comte lui coupa la parole.

--Attendez!

Cette fois, il se leva tout à fait, alla tirer violemment un des cordons
de sonnette qui pendait de chaque côté de la cheminée, et revint prendre
place dans son fauteuil.

B. Mascarot, demeurait toujours au milieu de la bibliothèque, muet, un
peu interdit, se demandant, car cela entrait dans ses prévisions, si on
allait le faire reconduire jusqu'à la grille.

Il s'était bien écoulé une minute lorsque, la porte s'ouvrant, le fidèle
domestique qui avait introduit «son placeur» parut.

--Florestan, lui dit le comte du ton le plus calme, voici la première
fois que vous vous permettez de faire entrer quelqu'un ici, sans que je
vous en aie donné l'ordre. Si cela vous arrivait une seconde fois, vous
quitteriez mon service.

--Je puis assurer à monsieur le comte...

--Vous voilà prévenu, il suffit.

Durant cette minute d'attente, pendant ce colloque rapide, B. Mascarot
étudiait le comte avec toute l'intensité d'attention que communique un
intérêt personnel en jeu.

M. le comte Octave de Mussidan ne ressemblait en rien à l'homme qu'on se
serait imaginé après avoir entendu les histoires de Florestan.

Déjà, du temps de Montaigne, il ne fallait se fier qu'à demi au portrait
d'un maître tracé par ses serviteurs.

Le comte, qui avait alors cinquante ans à peine, en paraissait bien
soixante. D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, il était desséché
plutôt que maigre. Ses cheveux sur son crâne étaient rares, et ses
favoris, qu'il portait fort longs, étaient complètement blancs. Les
chagrins ou les passions de sa vie s'accusaient en rides profondes sur
sa figure tourmentée. L'expression amère encore plus que hautaine de sa
physionomie trahissait l'homme qui, ayant bu l'existence jusqu'à la lie,
ne souhaite plus que briser la coupe.

Tels on se réprésente ces lords orgueilleux de l'Angleterre, qui ne
vivent plus que par les excitations de la tribune ou la fièvre de leur
ambition.

Florestan sorti, M. de Mussidan se retourna vers l'intrus, et du même
ton glacial, dit:

--Expliquez-vous maintenant, monsieur.

M. Mascarot s'est des centaines de fois, exposé à des réceptions
fâcheuses, mais jamais il n'avait été reçu ainsi.

Blessé dans sa vanité, car il est vaniteux comme tous ceux qui exercent
un pouvoir occulte, il ressentit contre M. de Mussidan le plus violent
mouvement de colère.

--Misérable grand seigneur! pensa-t-il, nous verrons bien si tu seras
aussi fier tout à l'heure.

Mais son visage ne trahit rien de ses pensées. Son attitude resta
servile, son sourire bassement obséquieux.

--Monsieur le comte, commença-t-il, ne peut me connaître, et il me
permettra de prendre la liberté de me présenter moi-même. Monsieur le
comte a entendu mon nom. Pour ce qui est de ma profession, je suis
placeur et aussi agent d'affaires, quand l'occasion se présente.

La volonté, la pratique, ont donné aux imitations de M. B. Mascarot une
perfection si rare, que son humilité, son ton de miel, trompèrent
absolument son interlocuteur.

M. de Mussidan n'eut pas un soupçon, pas un pressentiment, il ne devina
pas sous ces lunettes bleues des regards menaçants.

--Ah! vous êtes agent d'affaires, dit-il d'un air ennuyé. Ce sont alors
mes créanciers qui vous envoient vers moi, monsieur...

--Mascarot, monsieur le comte.

--Mascarot, soit! Eh bien! monsieur Mascarot, ces gens-là sont absurdes,
je le leur ai souvent répété. Comment sont-ils assez ridicules pour
donner signe de vie, lorsque je ne chicane jamais sur le total d'une
facture, quand je paye sans sourciller des intérêts extravagants? Ils
savent qu'ils ne peuvent manquer d'être payés, n'est-il pas vrai? Ils
n'ignorent pas que je suis riche, ils ont dû vous le dire. C'est vrai:
j'ai une fortune territoriale des plus considérables. Si jusqu'ici je
n'ai voulu ni vendre, ni emprunter, c'est que cela m'a convenu ainsi.
Emprunter est ridicule, quand on ne se suffît pas avec ses revenus. On
se grève d'intérêts qui s'accumulent et qui conduisent tout doucement à
l'expropriation, qui est la ruine. Le Crédit foncier me donnerait un
million demain, rien que de mes terres du Poitou, je n'en veux pas.

[Illustration: Il épaule, ajuste et fait feu.]

La preuve que B. Mascarot avait bien recouvré son sang-froid, c'est
qu'au lieu de chercher à ramener le comte à la question qui avait décidé
sa démarche, il le laissait dire, écoutant bien attentivement, songeant
à mettre à profit ce qu'il entendait.

--Ce que je vous dis là, reprit le comte, rapportez-le textuellement aux
gens dont vous êtes l'ambassadeur.

--Je demanderai pardon à monsieur le comte, mais...

--Mais quoi?

--Je me permettrai...

--Ne vous permettez rien, ce serait inutile. Ce que j'ai promis, je le
tiendrai. Le jour où il me faudra doter ma fille, je liquiderai ma
situation, pas avant. Seulement, je veux bien ajouter qu'il ne
s'écoulera pas beaucoup de temps avant qu'elle épouse M. de
Breulh-Faverlay. J'ai dit.

Ce «j'ai dit» signifiait on ne peut plus clairement: «Retirez-vous!»

Pourtant M. Mascarot ne bougea pas. D'un geste prompt comme celui d'un
maître d'armes rajustant son masque, il ajusta ses lunettes sur son nez,
et c'est sans tremblement dans la voix qu'il lui dit:

--Eh bien, monsieur le comte, c'est justement ce mariage qui m'amène.

Positivement, M. de Mussidan crut avoir mal entendu.

--Vous dites? interrogea-t-il.

--Je dis, insista le placeur, que je suis envoyé vers vous, monsieur le
comte, au sujet du mariage de M. de Breulh et de Mlle Sabine.

Lorsqu'ils parlaient de la violence du caractère de M. de Mussidan, ni
le docteur ni Florestan n'exagéraient.

En entendant le nom de sa fille prononcé par ce louche agent d'affaires,
il devint fort rouge et un éclair de colère brilla dans ses yeux.

--Sortez! dit-il d'un ton bref.

Ce n'était certes pas l'intention du digne placeur.

--Il s'agit de choses importantes, monsieur le comte, prononça-t-il.

Cette insistance était faite pour exaspérer M. de Mussidan.

--Ah! vous vous obstinez à rester! cria-t-il.

Et en même temps, assez péniblement à cause de sa jambe malade, il se
leva pour aller à la sonnette.

Mais B. Mascarot avait deviné le mouvement.

--Prenez garde, fit-il, si vous sonnez, vous vous en repentirez toute
votre vie.

Cette menace parut transporter de fureur M. de Mussidan. Laissant la
sonnette, il saisit une canne déposée près de la cheminée et il allait
châtier l'insolent, quand celui-ci, sans rompre d'une semelle, de la
voix la plus ferme dit:

--Des violences, monsieur le comte, souvenez-vous de Montlouis!...

Lorsqu'aux prudentes recommandations du docteur Hortebize, B. Mascarot
répondait: «sois tranquille, je sais comment mater le comte,» c'est à
peine s'il avait conscience de son pouvoir.

A ce nom de Montlouis, M. de Mussidan devint plus blanc que sa chemise
et se recula, laissant échapper la canne dont il s'était armé.

Un spectre, se dressant devant lui, les bras étendus pour protéger le
placeur ne l'eût pas plus vivement impressionné.

--Montlouis!... murmura-t-il, Montlouis!...

Mais déjà B. Mascarot, assuré désormais du succès de sa négociation
avait repris l'humble attitude du solliciteur.

--Croyez, monsieur le comte, prononça-t-il, qu'il ne m'a pas fallu moins
que l'imminence du danger, pour me décider à prononcer ce nom qui
éveille en vous les plus pénibles souvenirs.

M. de Mussidan paraissait à peine entendre. C'est en chancelant qu'il
avait regagné son fauteuil.

--Ce n'est pas moi, continuait le placeur, qui jamais aurais conçu la
pensée de m'armer contre vous d'un accident... malheureux. Voyez en moi
ce que je suis réellement, un intermédiaire entre des gens que je
méprise, et vous, pour qui je professe le plus profond respect.

Grâce à une énergie de volonté peu commune, M. de Mussidan avait réussi
à rendre à ses yeux et à sa physionomie leur expression habituelle.

--En vérité, monsieur, dit-il, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre
indifférent, je ne vous comprends pas. Mon émotion n'est que trop
explicable. Un jour, à la chasse, j'ai eu le malheur affreux de tuer un
pauvre garçon, mon secrétaire, qui portait le nom que vous dites. Les
tribunaux ont été appelés à se prononcer sur cet horrible événement, et,
après avoir entendu les témoins, ils ont jugé que ce n'était pas à moi,
mais à la victime, qu'on devait imputer l'imprudence.

Le sourire de B. Mascarot devenait si ironique et si éloquent à la fois
que M. de Mussidan s'arrêta.

--Ceux qui m'envoient, répondit le placeur, savent ce qui a été dit
devant les juges. Malheureusement, ils connaissent le fait vrai, celui
que trois hommes d'honneur avaient juré de taire et de cacher à tout
prix.

Le comte, sur son fauteuil, eut un tressaillement; mais M. Mascarot ne
voulut pas s'en s'apercevoir.

--Rassurez-vous, monsieur le comte, poursuivit-il. Ce n'est pas
volontairement que vos témoins ont trahi leur serment. La Providence, en
ses desseins mystérieux...

--Au fait, monsieur, interrompit le comte d'une voix frémissante; au
fait!...

Jusqu'alors M. Mascarot avait parlé debout.

Voyant que bien décidément on ne lui offrirait pas de siège, il s'avança
familièrement un fauteuil et s'assit.

A cette audace, M. de Mussidan frémit de colère, mais il n'osa rien
dire. Et cette résignation seule eut suffi pour lever tous les doutes du
placeur s'il en eût eu encore.

--J'arrive, dit-il. L'événement auquel nous faisons allusion avait deux
témoins: un de vos amis d'abord, le baron de Clinchan, puis un de vos
valets de pied, un certain Ludovic Trofeu, actuellement piqueur chez M.
le comte de Commarin.

--J'ignore ce qu'est devenu Ludovic.

--Mais nos gens le savent, monsieur le comte. Ce Ludovic, lorsqu'il vous
promettait un silence éternel, était garçon. Marié, quelques années plus
tard, il a tout raconté à sa jeune femme, tout absolument. Cette femme,
qui a mal tourné, a eu des amants, et c'est par l'un d'entre eux que la
vérité est arrivée jusqu'aux oreilles de ceux qui m'envoient.

--Et c'est sur la parole d'un valet, s'écria le comte, sur le rapport
d'une fille perdue, qu'on ose m'accuser, moi!...

Pas un mot d'accusation directe n'avait été prononcé, et déjà M. de
Mussidan se défendait. Le digne placeur le remarquait bien.

--On a mieux que la parole de Ludovic, dit-il.

--Ah! fit le comte, qui était bien sûr de son ami, oserez-vous me dire
que M. de Clinchan a parlé.

Il fallait que son trouble fût immense, car lui, l'homme du monde, si
fin, le grand seigneur rompu à toutes les dissimulations, il ne
remarquait pas la perfidie des questions de son adversaire, il ne
s'apercevait pas que chacune de ses réponses était une arme qu'il
fournissait contre lui.

--Non, répondit l'honorable placeur, le baron n'a pas parlé, il a fait
pis, il a écrit.

--C'est faux!...

B. Mascarot, qui n'en est pas à un démenti près, ne broncha pas.

--M. de Clinchan a écrit, insista-t-il, seulement il croyait bien
n'écrire que pour lui seul. M. de Clinchan, vous ne pouvez l'ignorer,
monsieur le comte, est l'homme le plus méthodique de la terre, soigné et
ordonné jusqu'à la puérilité.

--C'est connu, passez.

--En ce cas, vous ne serez pas surpris d'apprendre que, depuis l'âge de
raison, M. de Clinchan tient registre de sa vie. Chaque soir, il relaie
sur son journal l'état de sa santé, les variations de la température,
les moindres incidents de sa journée inoccupée.

En effet, le comte connaissait cette particularité, qui avait valu à son
ami plus d'une plaisanterie.

Maintenant il commençait à entrevoir le péril.

--En apprenant les révélations de Ludovic, continua M. Mascarot, nos
gens ont pensé que, si le fait était vrai, on en trouverait une mention
sur le journal de M. de Clinchan. Grâce à des prodiges d'adresse et
d'audace, ils ont eu entre les mains, pendant une journée, le volume de
ce journal correspondant à l'année 1842.

--Infamie!... murmura le comte.

--Ils ont cherché et ils ont rencontré non pas une mention, mais trois.

M. de Mussidan eut un mouvement si violent que le brave placeur, un peu
effrayé, recula son fauteuil.

--Des preuves, disait le comte, des preuves!

--Rien n'a été oublié. Avant de remettre en place le volume, on en a
arraché les trois feuillets qui vous concernent. C'est aisé à
vérifier...

--Où sont ces pages?

B. Mascarot prit son grand air d'honnête homme indigné.

--On ne me les a pas remises, fit-il, sans cela!... mais on les a fait
photographier et on m'en a confié une épreuve, afin de vous mettre à
même d'examiner l'écriture.

Il présentait en même temps trois épreuves d'une admirable netteté.

Longtemps le comte les examina avec la plus scrupuleuse attention, et
c'est d'une voix qui trahissait son découragement, qu'il dit:

--Oui, c'est bien l'écriture de Clinchan.

Pas un des muscles de la terne figure du placeur ne trahit la joie qu'il
ressentait.

--Avant tout, reprit-il, je crois indispensable de prendre connaissance
de la relation de M. de Clinchan. Monsieur le comte désirerait-il la
parcourir lui-même, ou veut-il que je lui en donne lecture.

--Lisez! répondit M. de Mussidan, qui plus bas ajouta: Je n'y vois plus.

Le placeur, pour obéir, traîna son fauteuil près des bougies.

--A en juger par le style, observa-t-il, M. de Clinchan doit avoir
rédigé ceci le soir même de l'accident. Enfin, je commence:

«AN 1842.--_26 octobre._--Aujourd'hui, de grand matin, je suis parti
pour chasser avec Octave de Mussidan. Nous étions suivis du piqueur
Ludovic et d'un brave garçon nommé Montlouis, que Octave dresse pour en
faire son futur intendant.

«La journée promettait d'être superbe. A midi, j'avais déjà trois
lièvres. Octave était d'une gaîté folle.

«Vers une heure, nous traversions les taillis de Bivron. J'allais
devant, à cinquante pas, avec Ludovic, lorsque des éclats de voix nous
font nous retourner. Octave et Montlouis avaient une discussion de la
dernière violence, et nous voyons le comte lever la main sur son futur
intendant.

«J'allais accourir, quand je vois Montlouis venir vers nous. Je lui
crie: Qu'y a-t-il?

«Au lieu de me répondre, le malheureux se retourna vers son maître en
proférant des menaces et en criant un mot qui, dans la position
d'Octave, nouvellement marié, était une injure abominable.

«Ce mot, Octave l'entendit.

«Il avait à la main son fusil armé; il épaule, ajuste et fait feu.

«Montlouis tombe nous accourons. L'infortuné avait été tué raide. Le
coup avait fait balle.

«J'étais consterné, mais je n'ai rien vu d'aussi terrible que le
désespoir d'Octave. Il s'arrachait les cheveux, il embrassait le
cadavre!...

«Seul de nous, Ludovic avait gardé son sang-froid.

«--Ceci, nous dit-il, doit être un accident de chasse. Le terrain y
prête merveilleusement. Monsieur aura tiré de là-bas.

«Là-dessus, nous avons arrangé une version, et fait le serment de la
soutenir.

«C'est moi qui ait fait la déclaration au juge de paix de Bivron, il n'a
pas douté de mon récit.

«--Mais quelle journée!... Je crains bien un gros rhume! Mon pouls bat
quatre-vingt-six pulsations, j'ai la fièvre, et je sens que je dormirai
mal.

«Octave est comme fou. Mon Dieu!... Qu'arrivera-t-il?...»

Enfoncé dans son fauteuil, le comte de Mussidan écouta cette lecture
sans donner le plus léger signe de sensibilité.

Était-il tout à fait accablé, cherchait-il quelque moyen pour replonger
dans l'oubli de la tombe ce fantôme du passé qui, tout à coup,
surgissait menaçant en travers de son chemin?

Voilà ce que se demandait le placeur, qui n'avait cessé d'épier l'effet
produit.

Mais aux derniers mots le comte se redressa de l'air d'un homme qui à
son réveil constate qu'il vient d'être le jouet d'un affreux cauchemar.

--C'est de la folie! fit-il avec le plus beau sang-froid.

--Folie bien lucide, en ce cas, murmura M. Mascarot, folie jouant assez
bien la raison pour surprendre les plus experts. On n'est ni plus net,
ni plus précis, ni plus bref.

--Et si je prouvais, moi, reprit le comte, que ce récit est faux,
absurde, ridicule, qu'il ne peut être que l'œuvre d'un maniaque, d'un
halluciné...

B. Mascarot secoua tristement la tête.

--Ne nous laissons point endormir par de trompeuses illusions, monsieur
le comte, soupira-t-il, notre réveil n'en serait que plus terrible.

Il disait «nous» audacieusement, associant par ce pluriel sa personne à
lui, B. Mascarot, et celle du comte de Mussidan. Et le comte, loin de se
révolter, eut comme un sourire.

--A la grande rigueur, poursuivait le placeur, si M. de Clinchan se fût
borné à cette relation, on pourrait s'inscrire en faux, opposer un
système basé sur son état mental à un moment donné, état provenant de la
commotion par lui éprouvée. Malheureusement le baron se dépense en
encre. Permettez que je vous fasse entendre en quels termes il revient à
la charge.

--Soit, j'écoute.

--Trois jours se sont écoulés, reprit B. Mascarot; M. de Clinchan a eu
le temps de se remettre, et cependant voici ce qu'il dit:

«AN 1842.--_29 octobre._--Ma santé m'inquiète. Je ressens des douleurs à
toutes les articulations. Ce malaise vient peut-être des tourments
incroyables que me cause l'affaire d'Octave.

«J'ai été forcé tantôt de me transporter chez le juge d'instruction. Il
a, ce diable de juge, des regards à faire remuer la vérité au fond des
entrailles.

«Je remarque avec terreur que ma version a quelque peu varié. Il faut,
si je ne veux pas me couper, que je rédige une déposition et que je
l'apprenne par cœur. Cela me sera surtout utile pour l'audience.

«Ludovic se tient bien. Il est fort intelligent ce garçon, je serais
bien aise de l'avoir à mon service.

«C'est à peine si j'ose sortir tant je suis obsédé de gens qui me
demandent le récit de l'accident. Rien que dans la famille de
Sauvebourg, je l'ai raconté dix-sept fois.

«Je m'ennuie extraordinairement ici.»

--Eh bien!... monsieur le comte, demanda le placeur, que pensez-vous de
ces réflexions?

M. de Mussidan ne répondit pas à cette question.

--Achevez votre lecture, monsieur, dit-il.

--Volontiers. La troisième mention, pour brève qu'elle est, n'en est pas
moins décisive. Voici ce que le baron écrivait un mois après les
événements:

«AN 1842.--_23 novembre._--Enfin, c'est fini. J'arrive du tribunal.
Octave est acquitté.

«Ludovic a été admirable. Il a expliqué l'accident avec une si rare
habileté que personne, dans l'auditoire, n'a pu concevoir l'ombre d'un
soupçon. Tout bien pesé, ce garçon est trop fort, je ne le prendrai pas
à mon service.

«Mon tour de déposer est venu. Il m'a fallu lever la main et jurer de
dire la vérité. Je ne pouvais prévoir l'émotion qui s'est emparée de
moi.

«Non, il faut avoir passé par là pour se faire une idée de ce qu'est un
faux témoignage. J'ai cru que je ne parviendrais pas à lever le bras, il
me semblait de plomb.

«En regagnant ma place, je constatai une forte oppression. Mon pouls,
certainement n'avait pas quarante pulsations.

«Voilà pourtant où peut conduire la colère!... Il faut que pendant un an
j'écrive chaque jour cette maxime: «_Ne jamais céder à mon premier
mouvement._»

--Et, en effet, ajouta le placeur, une année durant, M. de Clinchan a
écrit cette phrase en tête de toutes les pages de son journal. Je tiens
ces faits des gens qui ont eu les volumes entre les mains.

C'était bien la dixième fois que B. Mascarot mettait en avant ces «gens»
dont il se prétendait le mandataire contraint, et M. de Mussidan
s'obstinait à ne le pas remarquer, s'entêtait à ne pas demander: «Quels
sont donc ces gens?» Cela était extraordinaire, sinon un peu inquiétant.

Le comte s'était levé et il arpentait son cabinet, soit qu'il cherchât
des idées, soit qu'il voulût enlever au placeur la possibilité de suivre
dans ses yeux le reflet de ses émotions.

--C'est tout? demanda-t-il après un silence.

--Oui, monsieur le comte.

--Cela étant, savez-vous ce que vous répondrait un juge impartial?

--Oui, je serais assez curieux de savoir...

--Il vous répondrait ceci, interrompit le comte: Un homme en possession
de son bon sens n'écrit pas des choses pareilles. Il est de ces secrets
qu'on s'efforce d'oublier, qu'on ne dit pas à son bonnet de nuit, qu'à
plus forte raison on ne confie pas à une feuille de papier qui s'égare,
qui peut être volée, qui doit tomber entre les mains d'héritiers. Il est
impossible qu'un homme sensé, coupable d'un faux témoignage,
c'est-à-dire d'un crime qui entraîne les travaux forcés, aille s'amuser
à en coucher les détails sur un registre, en y joignant l'analyse de ses
sensations.

L'honnête placeur ne put retenir un mouvement de commisération.

[Illustration: C'est à reculons qu'il sortit.]

--Mon avis, monsieur le comte, dit-il, est que vous avez tort de
chercher une issue de ce côté. Votre thèse n'est pas soutenable, pas
un avocat ne l'accepterait. Si, pour arriver à des preuves certaines,
j'entends des preuves judiciaires, on examinait les trente et quelques
volumes du journal de M. de Clinchan, on y trouverait, paraît-il, bien
d'autres énormités.

M. de Mussidan réfléchissait, mais sa physionomie ne portait aucune
trace d'appréhension si légère qu'elle fût. Il paraissait avoir arrêté
un parti et ne plus discuter que pour la forme.

--Soit, fit-il, j'abandonne ce système.

--Oui, cela vaut autant.

--Mais qui m'assure que je n'ai pas sous les yeux l'œuvre d'un
faussaire? On imite terriblement bien les écritures, en un temps où la
Banque a eu de la peine à reconnaître des billets faux mêlés aux siens.

--On peut vérifier. Manque-t-il ou non des feuillets à un des volumes de
M. de Clinchan?

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Tout, monsieur le comte. Laissez-moi vous montrer que ce système ne
vaut pas mieux que l'autre. Tout d'abord, j'abandonne le témoignage de
M. de Clinchan; il est clair qu'il répondrait conformément à vos
intérêts.

--Passons, passons!...

--Mais en l'état de cause, le journal de M. de Clinchan est pour nous
comme un livre à souche. Les fragments des feuillets déchirés
remplissent le rôle du talon. Si les deux déchirures se rapportent, n'y
a-t-il pas évidence? Hélas! les gens qui m'envoient vers vous sont bien
habiles, ils n'ont rien oublié.

Le comte eut un sourire ironique, un de ces sourires d'homme qui tient
en réserve un argument vainqueur.

--Est-ce vraiment votre opinion? demanda-t-il.

--En mon âme et conscience, oui!

--Alors, autant avouer.

--Oh!... avec de telles preuves contre soi, on avoue pas, on est
convaincu.

--Alors, oui, c'est vrai, Montlouis a été tué comme le dit Clinchan. Et
Clinchan, s'il est un imprudent, est un homme de cœur. Il a su
quelles raisons, dans ma discussion avec Montlouis, m'ont exalté
jusqu'au délire, et ces raisons, il ne les a pas consignées.

B. Mascarot eut un soupir de soulagement, quoique, en vérité, il fut
inquiet de la tournure de l'entretien et du ton dégagé de son
adversaire.

--Seulement, reprit le comte, ce sont des niais, ceux qui ont prétendu
se faire une arme contre moi de cet immense malheur.

Il prit en parlant ainsi, un volume sur les rayons de sa bibliothèque,
le feuilleta et le plaça tout ouvert devant B. Mascarot, en disant:

--Voici le code d'instruction criminelle, lisez, tenez, ici, _article_
637:

«L'action publique et l'action civile résultant d'un crime de nature à
entraîner la peine de mort ou des peines afflictives perpétuelles... se
prescriront après dix années révolues, etc., etc.»

M. de Mussidan espérait bien que ce seul article écraserait le louche
personnage. Point.

Loin de sembler surpris, M. Mascarot eut un large et bon sourire.

--Eh!... répondit-il, je suis agent d'affaires, monsieur le comte, c'est
vous dire que je connais mon code. Le jour où ceux que je représente
sont venus me trouver, mon premier mouvement a été de leur lire cet
article.

--Ah!... Et qu'ont-ils répondu?

--Ceci, textuellement: «Pardieu!... nous savons cela. S'il n'y avait pas
prescription, nous n'aurions pas besoin de vos services; nous irions
tout bonnement trouver le comte, nous lui demanderions la moitié de sa
fortune, et il se ferait un plaisir de nous la donner.»

Il n'y avait pas à se tromper à l'air et à l'accent d'assurance de B.
Mascarot.

M. de Mussidan comprit bien que des misérables, d'une audace et d'une
habileté supérieures, devaient avoir trouvé quelque infaillible moyen
d'utiliser contre lui le crime de sa jeunesse.

Mais s'il fut saisi, à cette certitude, d'une inquiétude si grande que
son cœur se serra, il était assez maître de lui pour n'en rien
laisser échapper.

--Allons fit-il, la moitié de ma fortune l'échappe belle, à ce qu'il
paraît. Les prétentions, je l'imagine et je l'espère, sont plus
modestes, maintenant que les feuillets volés à mon ami ne sont plus que
d'inutiles chiffons.

--Oh! inutiles!...

--Le code, à cet égard, est précis, ce me semble?

M. Mascarot prit la peine d'ajuster ses lunettes, signe manifeste qu'il
allait dire quelque chose de grave.

--Vous avez raison, monsieur le comte, prononça-t-il. On ne doit pas
songer à vous atteindre par les voies judiciaires. Vous ne pouvez être
ni recherché ni poursuivi pour ce meurtre qui date de vingt-trois ans.

--Donc!

--Pardon!... Les malheureux au nom desquels je parle, et j'en rougis,
ont imaginé une petite combinaison qui ne laisserait pas que d'être bien
désagréable, je dirais volontiers désastreuse, pour vous d'abord, puis
pour M. le baron de Clinchan.

--Et peut-on connaître cette combinaison... ingénieuse?

--Certes!... c'est justement pour vous l'expliquer, pour vous en
démontrer le succès certain, que j'ai été envoyé vers vous.

Il s'arrêta, cherchant sans doute comment exposer le mieux et le plus
nettement le projet, et enfin reprit:

--Admettons d'abord, monsieur le comte, que vous rejetiez la requête que
je suis chargé de vous présenter.

--Peste!... c'est là ce que vous appelez une requête?

--Mon Dieu! le nom ne fait rien à la chose. Je me suppose repoussé par
vous. Qu'arrive-t-il? Dès demain, mes clients--j'ai honte de les appeler
ainsi,--font imprimer dans un journal le récit émouvant de M. de
Clinchan, avec ce simple titre: _Histoire d'une chasse_. On ne met que
des initiales, bien entendu, mais suffisamment transparentes. De plus,
on ajoute un détail.

--Vous oubliez qu'il y a des tribunaux, monsieur, et qu'en matière de
calomnie la preuve n'est pas admise.

Le digne placeur eut une petite grimace ironique.

--Oh!... nos gens n'oublient rien, fit-il, et c'est même sur la
particularité que vous indiquez que leur plan est basé. C'est pour cela
que dans la version donnée à un journal, ils introduisent un cinquième
personnage, un homme à eux, un complice qu'ils nomment en toutes
lettres. Cet homme, dès le lendemain de la publication, dépose une
plainte contre le signataire. Il pousse les hauts cris, il se prétend
calomnié, il demande à prouver devant les tribunaux qu'il ne faisait pas
partie de cette funeste partie de chasse.

--Et alors?

--Alors, monsieur le comte, cet homme qui veut qu'il soit avéré, qu'il
soit reconnu que le journal s'est trompé, fait assigner comme témoins,
vous d'abord, puis M. de Clinchan, puis Ludovic. Comme il demandera des
dommages-intérêts, il aura un avocat, qui est trouvé et qui est du
complot. Naturellement cet avocat parlera. «Que M. de Mussidan soit un
assassin, dira-t-il, c'est ce dont nous ne saurions douter d'après les
documents que nous avons entre les mains. M. de Clinchan est un faux
témoin, il l'a écrit. Ludovic suborné a surpris la religion de la
justice. Mais mon client, cet homme honorable, ne saurait être confondu,
etc., etc.» Et comptez qu'on trouvera l'occasion de lire et de relire
les fameux feuillets! Je ne sais si je m'explique bien clairement!...

Hélas! oui, si clairement et avec une logique si implacable que l'idée
ne pouvait même venir de se soustraire à cette odieuse machination.

D'un rapide coup d'œil, le comte embrassa l'avenir.

Il vit l'éclat déshonorant, le scandale affreux d'un tel procès. Il vit
la France entière occupée de ces débats. Il se vit, ainsi que les siens,
au ban de l'opinion.

Et cependant, tel était son caractère entier et impatient de toute
contrainte, qu'il était bien plus désespéré encore que consterné.

Il connaissait la vie et les hommes. Il savait que les misérables qui le
tenaient là, sous le couteau, lui demandant la bourse ou l'honneur,
devaient redouter l'œil de la justice. Il se disait que s'il
repoussait leurs prétentions, ils n'oseraient probablement pas accomplir
leurs menaces.

S'il ne se fût agi que de lui, il eût certainement couru les risques de
la résistance, et pour commencer il se fût donné l'indicible
satisfaction de bâtonner l'impudent personnage qui était là, devant lui.

Mais pouvait-il exposer aux périls d'un refus Clinchan, cet ami dévoué
qui s'était compromis pour lui.

Clinchan, nature timide et peureuse, incapable de survivre à un éclat.

Toutes ces pensées et bien d'autres tourbillonnaient dans son esprit
pendant qu'il arpentait sa bibliothèque. Il était ballotté entre les
résolutions les plus opposées, tantôt résigné à subir l'affront, tantôt
près de se jeter sur le digne placeur.

Ses gestes désordonnés, ses exclamations trahissaient la violence de ses
sensations, et pour braver les emportements de ce furieux, qui, lorsque
le sang affluait à son cerveau, tirait sur un homme comme sur un lapin,
il fallait une impudence montée jusqu'à l'héroïsme.

Mais B. Mascarot en a bien vu d'autres.

Pendant qu'avec un petit frisson taquin il se demandait s'il sortirait
de la bibliothèque, par la porte ou par la fenêtre, il tournait ses
pouces d'un air bonasse.

A la fin, le comte, se faisant une violence inouïe, la plus dure de son
existence, se décida pour le parti de la prudence.

Il s'arrêta brusquement devant le placeur, et sans prendre la peine de
dissimuler son dégoût, d'une voix brève, il dit:

--Finissons!... Combien voulez-vous vendre ces papiers?

B. Mascarot eut la mine contrite de l'honnête homme méconnu.

--Oh!... monsieur le comte, protesta-t-il, pouvez-vous bien me croire
complice...

M. de Mussidan haussa les épaules.

--Au moins, interrompit-il, faites-moi l'honneur de m'accorder autant
d'intelligence qu'à vous... Quelle somme exigez-vous?

Pour la première fois depuis son entrée, le placeur parut embarrassé, il
hésita.

--On ne veut pas d'argent, dit-il enfin.

--Pas d'argent!... fit le comte surpris, que voulez-vous donc?

--Une chose qui n'est rien pour vous, qui est énorme pour ceux qui
m'envoient. Je suis chargé de vous dire que vous pouvez dormir
tranquille, si vous consentez à rompre les projets d'union qui existent
entre Mlle de Mussidan et M. de Breulh-Faverlay. Les feuillets du
journal de M. de Clinchan vous seront restitués le jour du mariage de
Mlle Sabine avec tout autre prétendant que vous choisirez.

Ces exigences, au moins bizarres, étaient si loin des prévisions du
comte qu'il demeurait immobile, comme pétrifié.

--Mais c'est de la folie! murmura-t-il.

--Rien jamais n'a été plus sérieux.

Tout à coup M. de Mussidan tressaillit; un soupçon atroce venait de
traverser son esprit.

--Voudriez-vous, demanda-t-il, oseriez-vous me présenter et m'imposer un
gendre?...

L'honorable placeur se redressa.

--J'ai assez d'expérience, monsieur, répondit-il, pour être certain que
jamais vous ne consentiriez à sacrifier votre fille à votre salut.

--Mais alors...

--Vous vous êtes mépris, monsieur le comte, sur le mobile du mes
clients. Ils vous menacent, c'est vrai, mais c'est à M. de Breulh qu'ils
en veulent. Ils ont juré qu'il n'épouserait pas une jeune fille qui aura
près d'un million de dot. Leurs procédés à votre égard sont ceux de
misérables, leur but pourrait presque s'avouer.

Tel était l'étonnement de M. de Mussidan, que, sans y prendre garde, il
donna une apparence toute nouvelle à l'entretien.

Il résistait encore, mais sans passion. Il répondait bien plutôt aux
objections de son esprit qu'à son interlocuteur.

--M. de Breulh a ma parole, dit-il.

--Un prétexte n'est pas difficile à trouver.

--La comtesse de Mussidan tient beaucoup à ce mariage. Elle en parle
sans cesse, je trouverai de ce côté bien des obstacles.

Le placeur jugea sage de ne pas répondre.

--Enfin, continua le comte, je crains que ma fille ne ressente un grand
chagrin de cette rupture.

Grâce à Florestan, B. Mascarot connaissait la valeur de cette objection.

--Oh!... fit-il. Une jeune demoiselle du rang de Mlle Sabine, à son
âge, avec son éducation, ne saurait avoir des impressions bien
profondes.

Pendant un quart d'heure encore, le comte lutta. Subir la loi de vils
coquins abusant d'un secret volé l'humiliait affreusement.

Mais il était pris. Il était à la merci de ces gens. Il céda.

--Soit, fit-il, ma fille n'épousera pas M. de Breulh.

B. Mascarot triomphait, mais sa physionomie pour cela ne changea pas.
C'est à reculons qu'il sortit, saluant plus bas que jamais, outrant les
témoignages de respect.

Mais en descendant l'escalier, il se frotta les mains.

--Si Hortebize a réussi comme moi, murmurait-il, l'affaire est dans le
sac.



VI


Pour être admis à l'honneur de présenter ses hommages à Mme la
comtesse de Mussidan, le docteur Hortebize n'avait besoin d'aucun des
expédients imaginés par son ami Mascarot pour arriver jusqu'au comte.

Dès qu'il parut, c'est-à-dire cinq minutes après l'entrée du placeur,
les deux valets de pied qui bâillaient dans le grand vestibule
reconnurent en lui l'homme du monde, l'hôte de la maison.

Cependant, leur ton, le regard qu'ils échangèrent en disant:--«Oui,
Mme la comtesse reçoit,» auraient donné à réfléchir à un visiteur
moins complétement initié que le docteur aux détails de l'intérieur.

La physionomie des valets trahissait la surprise profonde qu'ils
éprouvaient d'avoir à répondre:

--Mme la comtesse est ici.

C'était, en effet, une rare aventure, presque un miracle.

Jamais un des amis de Mme de Mussidan, ayant à lui parler, ne
s'aviserait de venir sonner à sa porte. A quoi bon?

On peut espérer la rencontrer à l'Exposition, aux courses, aux séances
de l'Académie, au restaurant, au théâtre, dans un magasin; on la trouve
aux cours publics, à une répétition de l'Opéra, dans les ateliers en
renom, chez le professeur qui fait entendre un ténor qu'il vient de
découvrir, partout en un mot, excepté chez elle.

Elle est de ces femmes qu'un esprit inquiet, remuant, incapable de se
poser, mobile à l'excès, curieux de futilités, mène et mène
furieusement.

Son mari, sa fille, sa maison n'ont jamais un moment occupé sa pensée.
Elle a bien d'autres soucis, vraiment! Elle quête pour les pauvres, elle
préside une société de «filles repenties,» elle aide à administrer un
hospice de vieillards.

Avec cela, son désordre est de ceux qui viennent vite à bout des plus
immenses fortunes. C'est à se demander si elle a une notion, la plus
vague, de la valeur de l'argent.

Les poignées de louis, entre ses mains, fondent comme des poignées de
neige. Qu'en fait-elle? Nul ne le sait. Elle-même ne saurait le dire.

A tous ces travers, on attribue les relations pénibles du comte et de la
comtesse de Mussidan.

Marié, le comte a toutes les charges du mariage sans en avoir les
bénéfices. Il a une maison montée et pas d'intérieur.

On assure que pendant des années, chaque jour, à chaque repas, il a
attendu sa femme. Elle arrivait ou elle n'arrivait pas.

De guerre lasse, il s'est résigné à manger à son club et à vivre tout à
fait en garçon.

Tout cela, le docteur le savait, avec bien d'autres choses encore, aussi
est-ce sans la moindre préoccupation qu'il suivit le valet chargé
d'ouvrir la porte du grand salon et d'annoncer.

Il est splendide, ce salon, très vaste, d'une hauteur de plafond
désormais inusitée, et meublé avec une richesse extrême.

Et pourtant il est froid et triste. On sent dès le seuil que personne ne
s'y tient jamais.

A demi étendue sur une causeuse, devant la cheminée, la comtesse de
Mussidan lisait.

A la vue du docteur, elle se leva, laissant échapper une exclamation de
plaisir.

--Que c'est donc aimable à vous, docteur, de me venir visiter.

Elle disait cela, et en même temps elle faisait signe au domestique
d'avancer un fauteuil.

Assez grande, svelte, la comtesse de Mussidan garde, à quarante-cinq ans
passés, la tournure d'une jeune fille.

Sa chevelure est encore d'une abondance extrême, et grâce à sa nuance,
d'un blond cendré, on ne distingue pas les cheveux blancs qui déjà
foisonnent et qui de loin semblent une auréole de poudre.

De toute sa personne s'exhale le parfum le plus aristocratique et ses
yeux d'un bleu pâle, presque laiteux, expriment habituellement la plus
noble hauteur et le plus froid dédain.

--Il n'y a que vous, vraiment, docteur, reprit-elle, pour savoir ainsi
choisir les moments. Je me mourais d'ennui. Les livres m'excèdent. Tout
ce que je lis, il me semble que je l'ai déjà lu quelque part. Pour
arriver si à propos, il faut que vous ayez signé un pacte avec le
hasard.

Le docteur avait bien signé un pacte, en effet; en se présentant il
était sûr de trouver la comtesse, seulement son hasard se nommait B.
Mascarot.

[Illustration: La comtesse se leva tout d'une pièce.]

--Je reçois si peu, poursuivit Mme de Mussidan, qu'on ne daigne plus
se déranger pour me venir visiter. Décidément je veux prendre une
après-midi par semaine pour mes amis. Dès que je reste chez moi, ma
solitude est affreuse. Or, voici deux mortels jours que je n'ai mis les
pieds hors de l'hôtel. Je soigne M. de Mussidan.

L'assertion était assez hardie et assez singulière pour surprendre un
homme bien informé.

Cependant le docteur ne sourcilla pas, et même la façon dont il
dit:--«Ah! vraiment!...» valait une phrase de félicitations.

--Oui, continua la comtesse, M. de Mussidan a glissé dans l'escalier
avant-hier et il s'est blessé. Notre médecin assure que ce ne sera rien,
mais je n'ajoute guère foi à ce que les médecins disent.

--Je sais cela par expérience, madame la comtesse.

--Oh!... vous, docteur, c'est autre chose. Je vous jure que j'ai eu très
confiance en vous, autrefois. Vous quitter m'a fait beaucoup de peine.
Seulement, après votre conversion subite à l'homœopathie, je le
confesse, j'ai eu peur.

Hortebize eut un geste insouciant.

--Bast!... fit-il, cette école vaut bien l'autre.

--Vous croyez?

--Comment, si je le crois? C'est-à-dire que je le parierais.

Mme de Mussidan daigna sourire.

--Puisqu'il en est ainsi, reprit-elle, j'ai bien envie de vous demander
une petite consultation.

--Vous êtes indisposée, madame la comtesse?

--Moi!... non pas, Dieu merci! Il ne manquerait plus que cela. Mais vous
me voyez très inquiète de la santé de ma fille.

--Ah!...

Cette maternelle inquiétude était le pendant du dévouement conjugal de
tout à l'heure, aussi le «ah!» du docteur valut son «vraiment.»

--C'est ainsi, docteur. Il est bon que vous sachiez que depuis plus d'un
mois j'ai à peine vu Sabine. J'ai tant d'occupations! Hier, je l'ai
regardée et je l'ai trouvée bien changée.

--Lui avez-vous demandé si elle souffrait?

--Certainement. Elle m'a répondu que non, et qu'elle se portait à
merveille.

--N'aurait-elle pas eu quelque petite contrariété?

--Elle, docteur! Ignorez-vous donc que ma Sabine bien-aimée est la plus
heureuse jeune fille de Paris! Au surplus vous allez la voir, car vous
permettez, n'est-ce pas?

Elle sonna sur ces mots. Un domestique parut.

--Lubin, lui dit la comtesse, faites prier Mlle Sabine de descendre.

--Mlle Sabine est sortie, madame la comtesse.

--Ah!... Y a-t-il longtemps?

--Mademoiselle est sortie un peu avant trois heures.

--Qui l'accompagne?

--Sa femme de chambre, Mlle Modeste.

--Mademoiselle a-t-elle dit où elle allait?

--Non, madame la comtesse.

--C'est bien.

Le domestique s'inclina et sortit.

L'imperturbable docteur ne laissait pas que d'être un peu étonné.

Quoi! Sabine de Mussidan, une jeune fille de dix-huit ans, était libre à
ce point! Elle sortait sans prévenir, on ne savait où elle était allée,
et sa mère trouvait cela tout naturel!

--Voilà un fâcheux contre-temps, reprit la comtesse. Enfin, espérons que
l'indisposition que je crains n'empêchera pas une noce d'avoir lieu à
l'hôtel de Mussidan.

Hortebize jouait de bonheur. Le sujet qu'il avait à traiter, qu'il ne
voyait trop comment aborder, arrivait tout naturellement sur le tapis.

--Vous mariez Mlle Sabine, madame la comtesse? demanda-t-il.

Mme de Mussidan posa mystérieusement un doigt sur ses lèvres.

--Chut! fit-elle, c'est un grand secret, et il n'y a rien encore de
décidé. Mais vous êtes médecin, c'est-à-dire aussi discret, par
profession, qu'un confesseur, ou peut se fier à vous. Il est plus que
probable qu'avant la fin de l'année, Sabine sera Mme de
Breulh-Faverlay.

Il est certain que le docteur Hortebize est bien moins audacieux que B.
Mascarot. Souvent, en face des conceptions de son ami, le docteur a
pâli, reculé, demandé grâce.

Mais une fois engagé, quand il a dit: Oui, on peut compter sur lui. Il
va droit au but, sans hésitations, sans faiblesses.

--Je dois vous avouer, madame la comtesse, dit-il, que j'ai ouï parler
de vos projets.

--Vraiment, on s'occupe de nous?

--Beaucoup. Et tenez, permettez-moi, madame, de vous le dire, ce n'est
pas le hasard, comme vous l'avez cru, qui m'amène chez vous, c'est ce
mariage.

Mme de Mussidan aimait assez le docteur Hortebize et avait souvent
pris plaisir à entendre sa conversation spirituelle et tous les petits
cancans dont il était toujours largement approvisionné.

Elle ne voyait à le recevoir de temps à autre aucun inconvénient, et
volontiers elle l'admettait à une sorte de familiarité banale.

Mais qu'il s'autorisât de ce qu'elle jugeait des concessions, pour oser
s'occuper de sa fille, à elle, comtesse de Mussidan, née Diane de
Sauvebourg, c'est ce qui lui parut intolérable.

--En vérité, docteur, dit-elle, c'est bien de l'honneur que vous nous
faites, au comte et à moi, de vous intéresser à ce mariage.

Cette simple phrase fut soulignée d'un regard à faire bondir, comme sous
un coup de fouet, l'homme le moins sensible aux blessures
d'amour-propre.

Mais le docteur n'était pas venu pour se fâcher.

Il était venu pour dire quand même et d'une certaine façon certaines
choses.

D'avance il avait étudié et préparé son rôle, et rien n'était capable de
l'en détourner parce qu'il s'était préparé à toutes les répliques.

Sur ce terrain, il était supérieur à B. Mascarot, qui n'eût pas su,
comme lui, nuancer, préparer les transitions, ménager des sous-entendus,
tout dire enfin, sans blesser de puériles susceptibilités.

Cette supériorité d'Hortebize, B. Mascarot la connaissait, et s'il
l'enviait, il ne la jalousait pas.

--«C'est affaire de naissance, disait-il à ce sujet, Hortebize
appartient à une excellente famille, il a reçu une belle éducation; tout
jeune il a été admis dans la meilleure compagnie, tandis que moi, ce que
je sais, je me le suis appris seul; je suis le fils de mes œuvres!»

Hortebize courba donc la tête sous l'affront,--provisoirement.

--Croyez, madame, répondit-il, que pour accepter la mission que je
remplis, il n'a pas fallu moins de toute la force de mon respectueux
dévouement.

--Ah!... fit la comtesse, traînant la voix et clignant des yeux de la
façon la plus impertinente, ah!... vous nous êtes dévoué?

--Beaucoup, oui, madame. Et je suis sûr qu'après m'avoir entendu vous
n'en douterez pas.

Il dit cela d'un ton si sec que Mme de Mussidan tressaillit comme au
contact d'une pile électrique.

--Voici vingt-cinq ans que j'exerce, reprit le docteur, c'est-à-dire
vingt-cinq ans que je pénètre dans les familles, que j'assiste à
d'horribles drames d'intérieur, que je suis le confident forcé des plus
affreux secrets. Souvent je me suis trouvé dans des situations délicates
et difficiles, jamais je n'ai été aussi embarrassé qu'en ce moment.

--C'est donc bien grave? demanda la comtesse, qui oublia d'être
impertinente.

--Peut-être. Si j'ai eu affaire à un fou, comme je l'espère encore... je
n'aurai qu'à vous demander les plus humbles excuses. Si, au contraire,
celui qui m'est venu trouver a son bon sens, si ce qu'il prétend savoir
est vrai, s'il a entre les mains les irrécusables preuves qu'il affirme
posséder...

--Alors, docteur?...

--En ce dernier cas, madame, je vous dirai: usez de mon dévouement,
parce qu'il y a un homme qui, moralement, a sur vous droit de vie et de
mort, un homme dont les volontés devront être les vôtres...

La comtesse eut un grand éclat de rire, aussi faux qu'une larme
d'héritier.

--En vérité, docteur, dit-elle, votre mine funèbre et votre accent
lugubre me feront mourir... de rire.

Le docteur réfléchissait.

--Elle rit trop fort, se disait-il; Baptistin ne m'a pas trompé. Soyons
prudent.

Puis, tout haut, il reprit:

--Puissé-je aussi, moi, madame, rire bientôt de craintes chimériques.
Mais quoiqu'il arrive, permettez-moi de vous rappeler ce que vous me
disiez il n'y a qu'un instant: le médecin est un confesseur. Cela est
vrai, madame. Comme le prêtre, le médecin sait oublier les secrets que
sa mission lui révèle; il sait conseiller et consoler. Mieux que le
prêtre, parce qu'il est mêlé plus directement aux intérêts et aux
passions, il comprend et excuse les fatalités de la vie, les
entraînements...

--Docteur, interrompit la comtesse, vous oubliez de dire que, aussi bien
que le prêtre, il prêche...

Pour lancer ce sarcasme, elle était parvenue à donner à sa physionomie
la plus comique expression de gravité.

Mais elle n'arracha pas un sourire à Hortebize qui, de plus en plus,
paraissait navré.

--Tant mieux si je suis ridicule, dit-il, tant mieux si je n'avive pas
quelque douloureuse blessure que vous aviez lieu de croire fermée...

--Ne craignez rien, docteur.

--Alors, madame, je commencerai par vous demander si vous avez gardé
souvenir d'un jeune homme de votre monde, qui, vers les premières années
de votre mariage, jouissait à Paris d'une grande réputation... Je veux
parler du marquis Georges de Croisenois.

Mme de Mussidan se renversa sur sa causeuse, les yeux fixés au
plafond, le front plissé, comme si elle eût fait le plus énergique appel
à sa mémoire.

--Georges de Croisenois, murmurait-elle, il me semble... Attendez donc,
docteur!... Non, j'ai beau chercher... je ne vois pas.

Le docteur crut de son devoir d'aider cette mémoire rebelle.

--Le Croisenois dont je parle, insista-t-il, a un frère nommé Henri, que
vous connaissez certainement, car je l'ai vu, cet hiver, chez le duc de
Sairmeuse, danser avec Mlle Sabine.

--C'est juste!... Oui, docteur, vous avez raison, je me souviens
maintenant...

On eût parlé à la comtesse d'un indifférent qu'elle n'eût pas gardé un
plus magnifique sang-froid.

--Cela étant, reprit Hortebize, vous devez vous rappeler qu'il y a
maintenant un peu plus de vingt-trois ans, Georges de Croisenois
disparut tout à coup. Cette disparition fit un tapage affreux, ce fut
presque un événement, le sujet d'une interpellation au ministère...

--Oui, en effet.

--La dernière fois qu'on aperçut Georges, ce fut au Café de Paris. Il y
dînait en compagnie de quelques amis. Au coup de neuf heures, il se leva
brusquement et s'apprêta à sortir. Un de ses intimes lui offrit de
l'accompagner, il refusa. On lui demanda si on le reverrait dans la
soirée, il répondit que oui peut-être, à l'Opéra, mais qu'il ne fallait
pas compter sur lui. On supposa qu'il allait à quelque rendez-vous.

--Ah! on supposa cela!

--Oui, à cause de sa mise, qui était plus soignée que de coutume, bien
qu'il fût tout à fait un élégant, un lion, comme on disait alors.
Toujours est-il que Georges de Croisenois sortit seul, et qu'on ne l'a
plus revu.

--Plus jamais! fit la comtesse, un peu trop gaîment peut-être.

Le docteur ne sourcilla pas.

--Non, madame, répondit-il, jamais. Les deux ou trois premiers jours,
cette disparition parut extraordinaire; au bout d'une semaine, elle
inquiéta.

--Oh! docteur, que de détails!...

--C'est vrai, madame. Je les ai connus autrefois, je les avais oubliés,
on me les a remis en mémoire ce matin. Ils se trouvent avec bien
d'autres, dans les procès-verbaux d'enquête. Car il y eut une enquête,
et des plus minutieuses. Les amis de M. de Croisenois avaient commencé
des recherches; comme elles n'aboutissaient pas, ils s'adressèrent au
préfet de police. Les plus habiles agents furent mis sur pied. La
première idée fut celle d'un suicide. Georges pouvait fort bien être
allé se tirer un coup de pistolet au fond de quelque bois. L'état de ses
affaires aussi prospères que possible, sa grande fortune, son caractère
gai, son constant bonheur, démontrèrent le peu de fondement de cette
supposition. Alors, on songea à un crime, et les investigations furent
dirigées en ce sens. Rien, on ne trouvait rien.

La comtesse étouffa un bâillement d'une sincérité douteuse, et, comme un
écho, dit:

--Rien.

--La police était aussi déconcertée que possible quand trois mois plus
tard, un beau matin, un des amis de Georges reçut une lettre de lui.

--Ah!... il n'était donc pas mort.

Le docteur nota l'air et l'accent de la comtesse pour les analyser à
loisir.

--Qui sait!... répondit-il. Cette lettre était datée du Caire. Georges
annonçait que, las de la ville de Paris, il allait essayer de pénétrer
dans l'intérieur de l'Afrique, et qu'on n'eût pas à s'inquiéter de lui.
Cette lettre, vous le comprenez, parut suspecte. On ne s'embarque pas
sans argent, et il a été prouvé que le marquis n'avait pas sur lui plus
de mille francs, dont moitié en pièces d'or portugaises, gagnées au
whist avant le dîner. On crut à une ruse de faussaire. Point. Les plus
habiles experts déclarèrent reconnaître l'écriture de Croisenois. Vite,
deux agents furent expédiés au Caire; mais, ni au Caire, ni le long de
la route, personne n'avait vu celui qu'ils cherchaient. Depuis lors, pas
un indice...

Il parlait avec une lenteur savamment calculée, mais la comtesse était
de bronze.

--Quoi! fit-elle quand il s'interrompit, c'est déjà fini?

Hortebize chercha du regard le regard de Mme de Mussidan, et c'est
seulement quand il l'eut rencontré qu'il répondit:

--Peut-être bien que non. Un homme, hier matin, est venu me trouver, qui
prétend que vous savez, vous, madame, ce qu'est devenu le marquis
Georges de Croisenois.

L'homme le plus fort n'aura jamais l'énergie de résistance de la plus
faible femme.

Si solidement trempé qu'un homme soit, si endurci, si impudent qu'on le
suppose, il laissera paraître quelque chose de ses intentions là où une
femme jugée simple gardera le secret de ses tortures sous un visage
riant.

Sur le terrain de la dissimulation, une jeune fille battra toujours le
diplomate le plus retors, réunît-il à lui seul l'astuce et le génie de
Fouché et de Talleyrand.

Quand, écrasé par l'évidence, l'homme tombe à genoux, la femme se
redresse et lutte encore.

Dieu dit à Caïn: «Qu'as-tu fait de ton frère Albel?» et Caïn est frappé
de stupeur. Une femme, à sa place, eût ergoté, nié, cherché des raisons.

Au seul nom de Montlouis, M. de Mussidan avait pâli et chancelé comme
après un coup de massue.

A l'accusation si formelle du docteur, la comtesse partit d'un grand
éclat de rire, bien plein, bien sonore, qui, pendant près d'une minute,
sembla l'empêcher de répondre.

--Ah! docteur, dit-elle à la fin, vous me contez des choses de l'autre
monde. C'est charmant, en vérité, cette histoire d'inconnu qui veut que
je sache, moi, ce qu'est devenu M. Georges de Croisenois. C'est une
somnambule, docteur, qu'il vous faut aller consulter.

Mais le docteur, lui aussi, quand il s'y met, donne joliment la réplique
et joue passablement son petit rôlet.

Loin de sembler surpris ou décontenancé de l'accès d'hilarité de la
comtesse, il eut l'air ravi et respira bruyamment comme s'il eût été
soulagé d'un poids énorme.

--Dieu soit loué, fit-il; on m'avait trompé.

Il prononça cet acte de grâce si naturellement, avec une telle
expression de foi naïve, que la comtesse y fut prise.

--Cependant, reprit-elle, je ne serais pas fâchée de savoir quel est le
mauvais plaisant qui m'accuse d'être si bien instruite.

--Bast!... répondit Hortebize, à quoi bon!... Il s'est joué de moi, il
m'a exposé à vous déplaire, madame la comtesse, cela suffit. Demain mon
domestique le recevra de la belle façon, s'il se présente. Même, si
j'écoutais mon indignation, je déposerais une plainte...

--Y songez-vous, interrompit Mme de Mussidan, une plainte!... Ce
serait donner à une niaiserie une importance qu'elle ne mérite pas.
Dites-moi seulement le nom de votre mystérieux personnage. Est-ce que je
le connais?

--Vous ne pouvez le connaître, madame, il est si loin de vous!... Son
nom ne vous apprendra rien. C'est un bonhomme que j'ai soigné,
autrefois, qui est clerc d'huissier, si j'ai bonne mémoire, et qu'on
appelle le père Tantaine.

--Tantaine?

--Ce doit être un sobriquet. Ce vieux drôle est tout ce qu'on peut
imaginer de plus misérable, une manière de philosophe cynique, ne
manquant pas d'intelligence, et c'est là ce qui m'épouvantait. Je me
disais qu'évidemment il ne venait pas de son chef, et qu'il devait être
l'instrument de gens d'autant plus dangereux, qu'arriver jusqu'à eux
était impossible.

La comtesse ne put s'empêcher de trouver que le docteur se rassurait
trop vite et trop complétement.

--Mais enfin, docteur, insista-t-elle, vous m'avez parlé de menaces, de
preuves irrécusables, de pouvoir occulte...

--D'après le père Tantaine, oui, madame. Ce vieux drôle m'a dit: «Mme
de Mussidan connaît le sort du marquis Georges, cela résulte clairement,
pour moi, des lettres qu'elle a reçues, tant de M. de Croisenois
lui-même que de M. le duc de Champdoce.»

La comtesse, cette fois, était touchée au bon endroit.

Elle se dressa tout d'une pièce, comme si elle eût été mue par un
ressort, la joue livide, la pupille dilatée, la lèvre frémissante.

[Illustration: Hortebize osa lui saisir les poignets et presque de force
la renversa sur la causeuse.]

--Mes lettres!... dit-elle d'une voix rauque.

On eût en pitié d'Hortebize, rien qu'à voir combien il était ému et
consterné de l'effet produit.

--Vos lettres, madame, répondit-il avec une visible hésitation, ce
coquin de Tantaine prétend les avoir entre les mains.

Mme de Mussidan poussa un cri terrible, le cri de la lionne qui
s'aperçoit qu'on lui a ravi ses petits.

--Ah! misérable!...

Et aussitôt, oublieuse de sa noble impassibilité, sans se soucier
d'Hortebize, elle s'élança hors du salon et on entendit dans l'escalier
ses pas précipités et le froufou de sa robe de soie s'éraflant aux
barres de la rampe.

Ainsi abandonné, le docteur s'était levé.

--Cherche!... murmurait-il avec un sourire cynique, cherche, tu vas bien
voir que les oiseaux sont envolés.

Il s'était approché d'une des fenêtres, et machinalement, du bout des
doigts, il tambourinait sur les vitres.

--Il est dit, pensait-il, que Mascarot ne se trompera jamais! Comment ne
pas admirer son infernale pénétration, sa logique implacable! Sur la
plus futile circonstance, il devine une existence entière, il en déduit
toutes les péripéties, comme le savant qui, à la vue de la feuille
d'arbre que le vent roule à ses pieds, dit quel arbre l'a produite, et
décrit ses graines, ses fleurs et ses fruits. Ah!... s'il avait appliqué
à quelque but noble et grand ses facultés surprenantes, sa dévorante
activité, son audace que rien ne déconcerte!

A ces pensées, son front s'assombrit, et il se mit à arpenter le salon
de long en large, poursuivant son monologue.

--Mais non, disait-il; en ce moment Baptistin est là-haut, occupé à
martyriser M. de Mussidan, de même que moi, ici, je torture la comtesse.
Quel métier!... Et voilà vingt-cinq ans que cela dure. Ah!... il y a des
jours où je trouve que je paye cher ma bonne et heureuse vie!... Sans
compter...

Il tourmenta le médaillon de sa chaîne et ajouta:

--Sans compter que nous pouvons trouver nos maîtres, échouer, et alors
quelle fin!...

Il s'interrompit, la comtesse rentrait.

Ses cheveux à demi-dénoués, le tremblement qui la secouait, sa pâleur,
son regard fixe et comme hébété, tout en elle exprimait son épouvante et
le désordre affreux de sa pensée.

--On m'a volée!... disait-elle dès le seuil.

Si grand était son trouble, qu'elle parlait très haut, oubliant que le
salon restait ouvert et que les valets de pied du vestibule pouvaient
l'entendre.

Heureusement que le docteur ne perd jamais la tête, et c'est avec
l'aisance d'un acteur réparant un oubli du chef des accessoires, qu'il
alla refermer la porte.

--Qu'a-t-on volé? interrogea-t-il.

--Mes lettres, je ne les retrouve plus.

Elle se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur la causeuse, et de
cette voix brève et saccadée que donne la conscience d'un péril
imminent, elle continua:

--Et cependant ces lettres étaient cachées dans une cassette de fer
fermant à secret, et cette cassette était enfouie au fond d'un tiroir
dont la clé ne me quitte jamais. Et pas de traces de vol!...

Hortebize avait repris sa mine consternée.

--Tantaine aurait donc dit vrai? fit-il.

--Il a dit vrai, reprit la comtesse. Oui, il est à cette heure des gens
dont moi je suis l'esclave, qui peuvent ployer ma volonté comme une
baguette de saule, qui sont maîtres de ma vie autant que s'ils tenaient
un poignard sur ma gorge.

Elle cacha sa figure entre ses mains, comme si, par un reste de fierté,
elle eût voulu dissimuler le spectacle de son désespoir.

--Ces lettres sont donc accablantes? demanda le docteur.

--Je suis perdue!...

Qui eût vu le docteur, eût supposé qu'il se torturait l'esprit à
chercher une issue à une inextricable situation.

--Ah!... j'ai été bien coupable autrefois, poursuivit la comtesse, j'ai
été bien insensée. Hélas! je ne savais rien de la vie. Je haïssais, et
j'ai été frappée de vertige. Pauvre malheureuse!... C'est contre moi que
se tournent toutes les armes préparées pour ma vengeance. J'ai creusé un
abîme espérant y précipiter tous mes ennemis, et voici que j'y roule!...

Le digne Hortebize se gardait bien d'interrompre. La comtesse était dans
une de ces crises de désespoir où tout ce qu'on a au fond de l'âme
remonte à la surface, comme les varechs pendant la tempête.

--J'aimerais mieux mourir, disait-elle, oui, mourir plutôt que de voir
ces lettres entre les mains de M. de Mussidan. Pauvre Octave! N'a-t-il
donc pas assez souffert par moi! Ah!... je l'ai connu trop tard! Et
cependant, c'est là ce dont on me menace, n'est-il pas vrai, docteur? On
lui remettra ces lettres fatales si je ne consens pas à certaines
choses. C'est de l'argent qu'on veut, n'est-ce pas, beaucoup d'argent,
combien?...

Le docteur fit un signe négatif.

--Non, reprit la comtesse, ce n'est pas de l'argent qu'on exige? Quoi
alors? Ah! ne me laissez pas dans cette anxiété mortelle, parlez, que
veut-on de moi?

Quand il est seul, en face de sa conscience, Hortebize s'avoue qu'il se
livre à des spéculations fâcheuses, il reconnaît qu'il joue gros jeu,
et même, comme il n'est point né méchant, il plaint ses victimes.

Mais une fois la partie engagée, il oublie ses inquiétudes, rien n'est
capable de l'attendrir et il fait tout pour gagner.

--Ce qu'on exige de vous, madame la comtesse, reprit-il, est, selon
qu'on l'envisage, peu de chose ou une énormité!

--Parlez, je suis forte.

--Ces lettres fatales vous seront toutes rendues le jour où Mlle
Sabine épousera le frère de Georges... le marquis Henri de Croisenois.

La stupeur de Mme de Mussidan fut telle qu'elle demeura immobile
comme foudroyée.

--On m'a chargé de vous dire, poursuivit le docteur, qu'on vous
accordera le délai que vous demanderez pour modifier les projets
existants. Mais voici où éclate l'odieux: on vous prévient que si
Mlle Sabine venait à épouser tout autre que M. de Croisenois, les
lettres seraient portées à M. le comte de Mussidan, votre mari.

Tout en parlant, Hortebize, du coin de l'œil, surveillait l'effet
produit.

Il dépassa ses prévisions.

La comtesse se leva, si défaillante, qu'elle fut contrainte de s'appuyer
au marbre de la cheminée.

--Voici donc que tout est fini! prononça-t-elle. Ce qu'on me demande, il
est hors de mon pouvoir de l'accorder. Cela vaut mieux. Ainsi, je
n'aurai ni les angoisses, ni la lutte. Désormais mon sort est fixé.
Allez, docteur, allez dire au misérable, qui a réussi à s'emparer de mes
lettres, qu'il peut les porter au comte.

L'accent de la comtesse accusait une résolution si irrévocablement
arrêtée, que Hortebize ne savait que penser.

--Il est donc vrai, poursuivit-elle, qu'il existe des scélérats lâches
et vils autant que les plus odieux assassins, qui font commerce des
hontes et des douleurs qu'ils surprennent, et qui en vivent! On me
l'avait affirmé, je refusais de le croire. Ce sont là, me disais-je, des
imaginations malsaines de faiseurs de romans à court d'inventions. Je me
trompais. Pourtant qu'ils ne se hâtent pas de se réjouir, les infâmes
qui pensent me tenir en leur pouvoir. Ils ne profiteront pas de leur
ignominie. Il est un refuge où ils ne sauraient m'atteindre...

--Madame!... suppliait le docteur, madame la comtesse...

Il suppliait en vain.

Elle était hors d'état de l'écouter ou même de l'entendre.

Elle continuait avec une violence croissante, s'exaltant au souvenir des
souffrances endurées:

--Pensent-ils donc, les misérables, que je crains la mort? Ah! il y a
des années que je demande comme une grâce, à Dieu qui me châtie, le
calme, le néant de la tombe. Cela vous surprend, n'est-ce pas, de
m'entendre parler ainsi, moi qui ai été la belle, l'adorée Diane de
Sauvebourg, comtesse de Mussidan. Voilà comment le monde juge...

Au temps de mes plus belles fêtes, quand mon bonheur faisait envie,
j'avais épuisé toutes les tortures d'ici-bas, et sué toutes les agonies
de la passion. Et depuis...

Maintenant, mes meilleures amies, examinant et jugeant ma conduite, se
demandent si je ne suis pas folle. Folle!... Que ne la suis-je, en
effet!

Ils ne se doutent pas, ceux qui s'étonnent de mes inquiétudes
fiévreuses, de mes agitations, de mes jours emplis de tumulte; ils ne
comprennent pas que je fuis le fantôme du passé qui me poursuit partout.
Ils ne peuvent deviner que la solitude m'épouvante, que je me fuis
moi-même, que je cherche l'oubli. Malheureuse!... je devais pourtant le
savoir, tout le fracas de l'univers n'étouffera jamais le murmure de la
conscience.

Elle parlait en femme dont le sacrifice est fait, qui n'a plus rien à
ménager ni à redouter.

Sa voix vibrante emplissait l'immense salon.

Et le docteur blêmissait, lui qui entendait à côté, dans le vestibule,
les allées et les venues des valets que l'heure du repas mettait en
mouvement.

--Comment ai-je pu vivre ainsi? disait la comtesse. C'est que toujours
dans les brumes de l'avenir lointain, tremblote la chétive lueur de
l'espérance. Et on va vers cette lumière décevante; on tombe, on se
relève meurtri, mais on marche quand même...

Aujourd'hui, cependant, tout espoir s'évanouit. Je n'aperçois plus que
ténèbres. Oh! non, la force ne me manquera pas pour anéantir
l'implacable pensée. Cette nuit, pour la première fois depuis bien des
années, Diane de Mussidan dormira d'un sommeil profond et sans rêves!...

La comtesse était à ce point hors d'elle-même, que le docteur se
demandait avec effroi comment contenir cette explosion qu'il n'avait pas
prévue.

Ces éclats de voix pouvaient appeler les domestiques, amener le comte en
ce moment sous le couteau de B. Mascarot.

Alors, qu'arriverait-il? Le complot se découvrirait, tout serait perdu.

Voyant bien que Mme de Mussidan allait s'élancer dehors, que des
paroles vaines ne l'arrêteraient pas, Hortebize osa lui saisir les
poignets et presque de force la renversa sur la causeuse.

--Au nom du ciel, madame, lui disait-il de sa voix la plus onctueuse, au
nom de votre fille, daignez m'écouter. Ne vous abandonnez pas ainsi.
Serais-je ici, me serais-je résigné à ce rôle d'intermédiaire de
misérables qui me font horreur, si je croyais tout perdu? Mon dévouement
vous reste? c'est celui d'un homme de cœur et d'expérience. Ne
pouvons-nous lutter ensemble, conjurer l'orage?

Le docteur parla longtemps, d'un air pénétré, faisant autant d'efforts
maintenant pour rassurer la comtesse, qu'il en avait fait le moment
d'avant pour lui bien démontrer l'immensité du danger.

Hortebize est médecin. Il sait, lorsqu'il s'est décidé à une opération
indispensable, calmer les élancements de la blessure, et la guérir.

Au moins eût-il la satisfaction de constater promptement que ses peines
n'étaient pas perdues.

Aux flots de cette éloquence émoliente, qui tombait comme une douche sur
son désespoir, Mme de Mussidan se sentait prise d'engourdissement.

Elle était accablée de cette prostration qui suit les grandes crises,
lorsque les nerfs, bandés à se briser, tout à coup se détendent et
deviennent lâches.

Après un quart d'heure, grâce à des prodiges d'habileté, le docteur
l'avait amenée à regarder la situation en face et à la discuter.

Alors seulement il respira et s'essuya le front.

Il savait que qui discute est vaincu.

Accepter la discussion, c'est tout au plus demander à son adversaire un
appoint de bonnes raisons pour céder.

--C'est odieux, répétait la comtesse, c'est odieux!

--D'accord, madame. Cependant examinons le fait en lui-même. Avez-vous
contre M. de Croisenois quelque motif personnel d'exclusion?

--Aucun.

--Il est de bonne maison, aimé et estimé, il est fort bien de sa
personne, il a trente-quatre ans à peine, car il était de quinze ans au
moins plus jeune que son frère... N'est-ce pas un parti sortable?

--Oui, mais...

--Il a fait des folies? Quel jeune homme n'en a pas fait? On le dit
criblé de dettes, ruiné. C'est faux; mais, en ce cas, Mlle Sabine est
assez riche pour deux. D'ailleurs, Georges de Croisenois a laissé une
fortune considérable, deux millions, je crois; il est impossible que
Henri n'obtienne pas, un jour où l'autre d'être envoyé en possession de
l'héritage de son frère.

Mme de Mussidan était encore trop sous le coup d'une épouvantable
émotion pour songer aux objections si fortes qu'elle eût pu présenter au
docteur. C'est à peine si, en se faisant une violence inouïe, elle
pouvait rassembler ses idées confuses.

--Je dirais oui, reprit-elle, que cela ne servirait de rien. M. de
Mussidan a décidé que Sabine serait la femme de M. de Breulh-Faverlay.
Je ne suis pas la maîtresse.

--Vous pouvez tout sur votre mari, et si vous le voulez bien...

La comtesse, à plusieurs reprises, secoua tristement la tête.

--Autrefois, dit-elle, c'est vrai, j'ai régné en souveraine sur le
cœur et sur l'esprit d'Octave, j'ai été l'arbitre de ses volontés. Il
m'aimait alors, et depuis! Ne vous ai-je pas dit que j'ai été insensée.
J'ai lassé un amour si robuste qu'il semblait devoir être éternel. J'ai
rendu tout retour impossible, et maintenant...

Elle s'arrêta, comme confondue de ce qu'elle allait dire, et ajouta:

--Maintenant, je ne suis plus qu'une étrangère pour M. de Mussidan. Et
je ne puis me plaindre, je l'ai voulu... il est, lui, juste et bon.

--On peut toujours essayer, gagner du temps...

--J'essayerai, docteur. Mais, Sabine! qui nous dit que Sabine n'aime pas
M. de Breulh?

--Oh! madame, une mère a toujours une influence telle...

D'un geste violent, la comtesse saisit la main du docteur, et la serrant
à lui faire mal:

--Faut-il donc, dit-elle d'une voix sourde, que je vous montre la
profondeur de mes misères? Je suis une étrangère pour mon mari. Ma
fille, c'est autre chose: elle me méprise et elle me hait....

       *       *       *       *       *

Beaucoup de gens pensent qu'il serait tout simple et très aisé de faire
deux parts distinctes de la vie.

On donnerait la première au plaisir, à l'assouvissement de toutes les
fantaisies, puis plus tard, quand les tombées de cendre du temps ont
amorti le feu des passions, on consacrerait la seconde au repos, aux
joies pures de la famille.

Il n'en peut être ainsi.

Selon ce qu'a été la jeunesse, la vieillesse est la récompense ou
l'expiation.

Cela n'apparaît pas toujours clairement dans la vie. Il est tant de
bonheurs mensongers!

Mais tous ceux que leur mission conduit dans l'intérieur des familles,
le magistrat, le médecin, le prêtre, savent que cela est.

La comtesse de Mussidan expiait.

Mais le docteur Hortebize n'avait pas le loisir de s'oublier en ces
réflexions; le temps pressait; d'une minute à l'autre, le comte pouvait
entrer, un domestique en tout cas allait paraître pour annoncer le
dîner.

Il renonça, quant au présent, à toute investigation, ne s'appliquant
plus qu'à calmer le comtesse, à lui démontrer qu'elle s'épouvantait de
chimères, qu'elle ne pouvait être une étrangère pour son mari, que sa
fille ne pouvait la haïr.

Même, il fut si insinuant, si persuasif, il étala si bien les grandes
choses qu'on pouvait attendre de son dévouement qu'il fit pénétrer un
rayon d'espérance dans l'âme désolée de la pauvre femme.

--Ah! docteur, lui dit-elle d'une voie émue, c'est au jour du malheur
seulement qu'on connaît ses véritables amis.

De même que M. de Mussidan, la comtesse se sentait prise.

Elle se rendait, après une bien plus longue résistance, mais, elle se
rendait.

Elle promit que dès le lendemain elle s'occuperait de rompre les
engagements pris, et que, dès qu'elle trouverait une ouverture, elle
mettrait en avant M. Henri de Croisenois.

Que pouvait-on souhaiter de mieux?

Le docteur en échange de ses promesses, jura qu'il saurait bien contenir
Tantaine, le misérable, et le faire patienter. Il affirma aussi qu'il
donnerait de fréquentes nouvelles...

Il y avait bien deux heures qu'Hortebize était près de la comtesse,
lorsqu'il put enfin se retirer.

Il était brisé, on ne remporte pas impunément de pareils triomphes. Pour
être associé de Mascarot, on n'en est pas moins homme.

Bien qu'il fit très froid, l'air du dehors parut délicieux au docteur;
il respirait à pleins poumons, ainsi qu'il arrive quand on vient
d'accomplir une tâche difficile ou qu'on reconnaît s'être heureusement
tiré d'un mauvais pas.

Lentement il remonta la rue de Matignon, regagna le faubourg
Saint-Honoré, et enfin entra dans le café ou il avait déjà attendu son
associé, et où ils s'étaient donné rendez-vous une fois la bataille
gagnée.

L'honorable placeur était déjà arrivé.

Assis dans un coin, devant une chope intacte, enfoui derrière un journal
qu'il ne lisait pas, B. Mascarot se mourait d'impatience, tressaillant à
chaque bruit de la porte.

Mille appréhensions l'assaillaient. Comme Hortebize tardait! Avait-il
donc rencontré quelque obstacle imprévu et insurmontable, cet
imperceptible grain de sable qui disloque les plus solides combinaisons?

Dès que le docteur parut:

--Eh bien! demanda-t-il, non sans un chevrotement dans la voix.

--Victoire!... répondit Hortebize.

Et il se laissa tomber sur un tabouret, en ajoutant:

--Ouf!... C'a été dur!

[Illustration: Un ouvrier maladroit me renversa un seau d'eau
bouillante.]



VII


Après avoir pris congé de B. Mascarot, désormais son protecteur, c'est
du pas mal assuré d'un homme pris de boisson et en se tenant à la rampe,
que Paul Violaine descendit le sale escalier de la maison de placement.

Cette fortune subite, inattendue, qui lui arrivait comme une tuile sur
la tête, l'avait absolument enivré, étourdi.

En un moment, sans transition, d'une position si horrible qu'en
traversant les ponts il regardait la Seine d'un œil enfiévré, il
arrivait à une situation de douze mille francs par an...

Car c'était bien là le chiffre fantastique, inouï, que le placeur avait
fait miroiter à ses yeux.

Il avait bien dit: Douze mille francs par an, mille francs par mois, et
il avait offert d'avancer le premier mois.

C'était à devenir fou, et Paul l'était presque.

Ses idées étaient à ce point troublées, que hors le fait merveilleux il
n'apercevait rien; qu'il ne cherchait aucunement à se rendre compte des
incidents divers.

Non, il trouvait toute naturelle cette succession d'événements bizarres:
Ce vieux clerc d'huissier apparaissant à point pour lui prêter 500
francs; ce placeur qui connaissait aussi bien que lui sa vie entière, et
qui là, tout à coup, sans marchander, lui proposait les appointements
d'un chef de section du ministère.

Cependant, une fois dans la rue, sous l'empire de sensations délirantes,
Paul n'eut pas l'idée de courir à l'hôtel du Pérou pour y porter la
grande nouvelle.

Rose devait l'y attendre, il n'y songea pas, justifiant ainsi les
pronostics du docteur Hortebize.

Après cette première gorgée de prospérité, il était pris d'un
irrésistible désir de mouvement. Il ressentait un impérieux besoin de
dépenser, d'épandre son exaltation. Il lui semblait que sa joie serait
doublée s'il pouvait raconter son bonheur, le dire, le clamer.

Mais où aller par le temps qu'il faisait. Et il n'avait pas d'amis à
désoler de son succès.

En cherchant bien, pourtant, il se souvint qu'aux jours de ses premières
misères à Paris, il avait emprunté quelqu'argent, oh!... bien peu, vingt
francs, à un jeune homme de son âge, nommé André, qui ne devait guère
être plus riche que lui.

Il lui restait plus de la moitié du billet du vieux clerc d'huissier,
une quinzaine de louis environ qui frétillaient dans sa poche, il se
sentait des billets de mille francs sur la planche, n'était-ce pas le
cas de s'acquitter, en même temps qu'une occasion superbe d'afficher une
immense supériorité?

Le malheur est que ce jeune homme demeurait fort loin, tout en haut de
la rue de La Tour-d'Auvergne.

La distance effrayait un peu Paul, et il hésitait, quand une voiture
vide vint à passer. Il y monta, jetant l'adresse au cocher, du ton d'un
homme qui n'est pas habitué à aller à pied.

Le fiacre se mit en marche, et Paul se prit à songer à ce généreux
créancier chez lequel il se rendait. André n'était pas un ami; à peine
était-ce un camarade.

Paul avait fait sa connaissance dans un petit établissement du boulevard
de Clichy, le café de l'Épinette, où il allait souvent avec Rose,
lorsque, nouveau venu à Paris, il habitait Montmartre.

Le café de l'Épinette n'est guère fréquenté que par des artistes:
peintres, musiciens, comédiens, journalistes, tous grands hommes en
herbe, qui discutent furieusement en buvant d'énormes quantités de
bière.

Quant au nom de l'établissement, il lui vient d'un piano installé dans
une des salles du haut, instrument infortuné, soumis aux plus sévères
épreuves, rarement d'accord, et dont on entend les gémissements du
milieu de la chaussée.

André, d'après ce que savait Paul, qui ne lui connaissait même pas
d'autre nom et qui jamais n'avait été chez lui, André était artiste et
avait plusieurs cordes à son arc.

D'abord, il était sculpteur ornemaniste, c'est-à-dire qu'il exécutait, à
la journée ou à la tache, ces motifs si souvent ridicules dont les
propriétaires ont bien le droit d'orner leurs bâtisses, mais qu'ils ont
le tort de faire payer à leurs locataires.

C'est un métier assez pénible que celui de sculpteur-ornemaniste.

Le plus souvent, il faut travailler à des hauteurs vertigineuses, sur
des échafaudages que fait osciller le plus léger mouvement; il faut se
confier à des planches étroites ou se risquer au sommet d'échelles
branlantes. De plus, à de rares exceptions, on est exposé à toutes les
intempéries, gelé en hiver, grillé en été, sans autre abri contre la
pluie qu'une toile déchirée. Il est vrai que si l'état est dur, il est
lucratif.

Donc, André devait vivre assez bien de ses figures et de ses guirlandes.

Seulement, pendant bien des années, ce qui lui était venu par le maillet
et le ciseau s'en était allé par les pinceaux et par les couleurs.

Car il était peintre aussi, mais alors pour son plaisir, pour la
satisfaction de son ambition, pour obéir à une vocation irrésistible.

Il avait beaucoup étudié, beaucoup travaillé chez plusieurs maîtres,
puis enfin, un beau jour, se sentant assez fort pour marcher seul, il
avait pris un atelier.

De ce moment la peinture ne lui coûta plus rien. Deux fois déjà il avait
exposé et les marchands commençaient à apprendre le chemin de sa maison.

On tenait André en haute estime à l'Épinette. On disait qu'il avait un
talent très réel, une originalité saisissante et que certainement il
arriverait, étant, de plus, un forcené «bûcheur.»

Paul ne s'était pas trouvé vingt fois à la même table que lui, lorsqu'un
soir, comme ils se retiraient ensemble, pressé par la misère, il lui
avait emprunté vingt francs, promettant de les lui rendre le lendemain.

Mais le lendemain, Paul et Rose s'étaient trouvés plus pauvres que la
veille, leurs affaires avaient été de mal en pis, puis ils avaient
déménagé, ils étaient allés s'établir de l'autre côté de l'eau... Bref,
il y avait huit mois que Paul n'avait revu André.

Le fiacre, en ce moment, s'arrêtait rue de La Tour-d'Auvergne, devant le
Nº...

Paul sauta sur le trottoir, jeta deux francs au cocher et s'engagea dans
l'allée très large et très bien tenue de la maison.

Au fond de l'allée, une vieille femme grasse, fraîche, proprette, avec
un bonnet à papillons, bien blanc, polissait les poignées de cuivre de
la porte de la cour.

Ce ne pouvait être que la concierge.

--Monsieur André? demanda Paul.

--Il est chez lui, monsieur, répondit la vieille femme avec une
volubilité extraordinaire, et même, sans manquer à la discrétion qui
distingue tout concierge qui se respecte, je puis dire que c'est un
miracle. Toujours dehors, M. André! Ah! c'est que, voyez-vous, il n'a
pas son pareil comme travailleur.

--Mais, madame!...

--Et rangé donc qu'il est, continuait la vieille femme, et économe! Je
ne lui connais pas un son de dettes. Jamais je ne l'ai vu gris qu'une
fois. Je dirais même: et pas de connaissance!... n'était une jeune dame
qui, depuis un mois... J'ai même eu assez de mal à la voir, rapport à
son voile. Mais cela ne me regarde pas, n'est-il pas vrai? Moi, je la
trouve très bien, elle a toujours une femme de chambre avec elle, et
certainement quelque jour...

--Morbleu! interrompit Paul impatienté, m'indiquerez-vous enfin
l'atelier de M. André?

Cette violente interruption sembla choquer affreusement la concierge.

--Quatrième... porte à droite! répondit-elle d'un ton sec.

Et pendant que Paul montait lestement elle grommelait:

--Vilain mal élevé! couper la parole à une femme d'âge!... Mais laisse
faire, mon joli garçon, si jamais tu te représentes, je te
reconnaîtrai, et tu ne trouveras pas souvent M. André chez lui.

Paul était déjà au quatrième étage,--le dernier.

Au milieu de la porte de droite, une carte de visite était clouée. Paul
s'approcha et lut: André. Il ne risquait pas de se tromper.

Comme il n'apercevait pas de sonnette, il frappa, prêtant ensuite
l'oreille, comme on fait toujours, machinalement, en pareil cas.

Aussitôt il entendit un piétinement, puis le bruit d'un meuble qu'on
roulait, puis le grincement d'anneaux de cuivre glissant sur une tringle
de fer.

Enfin, une voix jeune et bien timbrée cria:

--Entrez!

Le protégé de B. Mascarot ouvrit et entra.

Il se trouvait dans un atelier éclairé d'en haut par un large vitrage,
assez vaste, modeste, mais d'une propreté poussée jusqu'à la minutie.

Des esquisses, des dessins, des tableaux inachevés garnissaient
entièrement les murs. A droite se trouvait un divan très bas, recouvert
d'un tapis tunisien. Au fond, au-dessus de la cheminée, était une glace
à bordure de bois qu'un amateur eut incontinent marchandée. A gauche, se
dressait un très grand chevalet à manivelle, mais un rideau de serge
verte cachait le tableau qu'il supportait, et dont on n'apercevait que
la bordure, une bordure d'un grand prix.

Au milieu de l'atelier, sa palette dans le pouce, des pinceaux à la
main, un jeune homme se tenait debout: André.

C'était un grand garçon, admirablement campé, très brun, ayant les
cheveux coupés courts, portant toute sa barbe, une barbe aristocratique,
fine, soyeuse, bouclée, noire, avec des reflets bleuâtres.

Comparé à Paul, André certainement était laid.

Mais le jeune peintre avait ce qui manquait au protégé de B. Mascarot:
une de ces physionomies qu'on n'oublie pas.

Le voir, d'ailleurs, c'était le connaître. Son front large et fier, sa
bouche du dessin le plus ferme, son sourire, ses yeux noirs pleins
d'éclairs disaient du premier coup sa nature mâle et loyale, son
intelligence, la bonté de son cœur et l'énergie de sa volonté.

Détail singulier et qui frappa Paul tout d'abord, André, qui était en
train de peindre, on le voyait à sa palette et à son pinceau, n'avait
point un costume d'atelier.

Il était vêtu non à la mode, mais avec une recherche extrême.

A la vue de Paul, André déposa sa palette, et s'avança, la main
largement tendue.

--Eh!... vous voici donc, s'écria-t-il, de sa bonne voix sympathique et
loyale, qu'êtes-vous devenu, depuis qu'on ne vous voit plus?

Cet accueil si amical ne laissa pas que de gêner un peu le protégé de B.
Mascarot.

--J'ai eu des déceptions, commença-t-il, mille soucis...

--Et Rose? interrompit André, vous allez, j'espère, m'en donner les
meilleures nouvelles. Est-elle toujours aussi jolie?

--Toujours, répondit Paul d'un air pincé. Mais vous m'excuserez,
reprit-il très vite, d'avoir disparu si longtemps. Je viens vous
remercier et vous rendre ce que je vous dois.

Le jeune peintre eut un geste insouciant.

--Bast! fit-il, de nous deux vous seul pouviez vous souvenir de cette
bagatelle. Pas de façons avec moi, n'est-ce pas? si cela vous gênait le
moins du monde...

Cette phrase sonna mal aux oreiller du vaniteux Paul. Il crut y démêler,
sous une feinte générosité, l'intention de l'humilier.

Jamais plus magnifique occasion d'attester sa supériorité ne s'était
présentée.

--Oh! dit-il de l'air le plus fat, cela ne me gêne aucunement. J'ai été,
je l'avoue, fort misérable autrefois, mais j'ai maintenant un emploi de
douze mille francs.

Il pensait que ce chiffre allait éblouir l'artiste, lui arracher des
exclamations d'envie; il se trompait si bien qu'il se crut obligé
d'ajouter:

--A mon âge, c'est joli.

--C'est-à-dire que c'est superbe. Et que faites-vous, sans indiscrétion?

Cette question était amenée par les circonstances mêmes. Cependant,
comme Paul n'y pouvait répondre, ignorant quel emploi lui était destiné,
elle le blessa autant qu'une insulte préméditée.

--Je travaille, prononça-t-il en se redressant.

Son air, en lançant ce mot, était si singulier, qu'André, qui était à
mille lieues des sensations, parut tout surpris.

--Il m'arrive rarement de rester à rien faire, dit-il.

--Oui, mais moi je suis forcé de travailler plus qu'un autre, n'ayant
personne qui s'inquiète de mon avenir, ni parent, ni protecteur.

L'ingrat, il oubliait l'honorable B. Mascarot.

Cependant, son ton emphatique sembla réjouir considérablement le
peintre.

--Parbleu! répondit-il, vous imaginez-vous que l'administration des
hospices fournit des protecteurs à ses enfants-trouvés!

Paul ouvrit de grands yeux.

--Quoi! commença-t-il, vous seriez...

--Précisément, et je n'en fais pas mystère, estimant qu'il y a là de
quoi pleurer, peut-être, mais non de quoi rougir. Tous mes camarades,
même ceux du chantier, le savent, et je m'étonne que vous l'ignoriez. Je
suis tout simplement un enfant de l'hôpital de Vendôme, où même, entre
parenthèse, j'ai dû laisser le renom d'un détestable garnement.

--Vous?...

--Moi-même, et franchement je n'ai pas le plus léger remords. Je
m'explique. Jusqu'à douze ans, j'avais été le plus heureux des gamins,
la sœur-professeur était enchantée de ma mémoire; le jour, je
travaillais au grand jardin qui s'étend le long du Loir; le soir, je
barbouillais d'immenses quantités de papier; je voulais être peintre.
Hélas! rien n'est durable ici-bas! J'eus douze ans, et la supérieure eut
l'idée de me placer en apprentissage chez un corroyeur.

Paul s'était assis sur le divan, et tout en écoutant, il avait roulé une
cigarette.

Il allait l'allumer, quand André le retint en lui disant:

--Vous me feriez vraiment plaisir en ne fumant pas.

Sans trop se rendre compte du caprice, car le peintre fumait beaucoup
d'ordinaire, Paul jeta son allumette.

--J'obéis, fit-il, mais il me faut la fin de l'histoire.

--Oh!... volontiers, d'autant qu'elle est courte. Du premier coup, ce
métier de corroyeur me déplut. Pour comble, dès le second jour, un
ouvrier maladroit me renversa sur le bras un seau d'eau bouillante qui
me brûla si cruellement que je faillis en mourir et que j'en porte
encore les traces.

Il relevait en même temps sa manche droite et montrait une large
cicatrice qui, partant de la saignée, remontait vers l'épaule.

--Dégoûté et échaudé, je conjurai la supérieure, une terrible femme à
lunettes, de me faire apprendre un autre état. Prières vaines, elle
avait juré que je serais corroyeur.

--C'était dur.

--Plus que vous ne croyez. Aussi, de ce jour mon parti fut pris. Décidé
à fuir dès que j'aurais amassé une petite somme, je devins le plus
soumis et le plus appliqué des apprentis. Au bout d'un an, grâce à des
prodiges de travail et de dégoût vaincu, j'avais économisé sou à sou
quarante francs. Je me dis que c'était assez, et par un beau matin
d'avril, muni d'une chemise, d'une blouse et d'une paire de souliers de
rechange, je prenais à pied la route de Paris.

--Et vous n'aviez que treize ans!

--Pas même. Seulement, j'ai reçu du ciel une assez forte dose de cette
volonté raisonnée que les imbéciles appellent de l'entêtement. J'avais
juré que je serais peintre...

--Vous l'êtes.

--Non sans peine, allez. Ah! je vois encore l'auberge où j'ai couché la
première nuit de mon arrivée à Paris; elle était située tout en haut du
faubourg Saint-Jacques. J'étais si las, que je dormis seize heures de
suite. A mon réveil, je déjeunai d'abord fort bien; puis, ayant reconnu
que mes fonds baissaient terriblement, je me dis: «Il s'agit, mon
garçon, de trouver de l'ouvrage tout de suite.»

Un sourire monta aux lèvres de Paul.

Il se rappelait ses premières déconvenues, en arrivant à Paris, et lui,
cependant, il n'avait pas treize ans, mais vingt-deux ans; il ne
possédait pas quarante francs, il en apportait trois mille.

--Vous espériez, interrogea-t-il, trouver des travaux à faire?

--Non, répondit l'artiste, j'étais plus fort que cela. Je me disais que
pour savoir une chose, il faut l'avoir apprise, et si je désirais si
passionnément gagner de l'argent, c'était afin de pouvoir payer mes
études.

Il y avait cent raisons pour que Paul ne soufflât mot.

--Heureusement, continua André, près de moi, pendant que je mangeais, un
gros homme déjeunait:

«Monsieur, lui dis-je, regardez-moi, j'ai treize ans, mais je suis fort
comme si j'en avais seize, je sais lire et écrire, j'ai du courage, une
bonne volonté sans pareille, que dois-je faire pour gagner ma vie?» Il
me toisa une bonne minute, et d'une voix rude me répondit: «Va demain
matin à la Grève, tu trouveras quelque maître maçon qui t'embauchera.»

--Et vous y êtes allé?

--Heureusement pour moi. Dès quatre heures, le lendemain, je me
promenais autour de l'Hôtel-de-Ville. Je rôdais dans les groupes
d'ouvriers depuis assez longtemps, quand, tout à coup, je reconnais mon
gros homme de la veille. Lui aussi, m'aperçoit. Il vient droit à moi:
«Garçon, me dit-il, décidément tu me plais. Je suis entrepreneur de
sculptures, veux-tu être mon apprenti? tu aideras mes ouvriers
ornemanistes, et ils l'enseigneront l'état?»... Apprendre la sculpture!
Je crus voir les cieux s'entr'ouvrir. «Certes, je le veux,» répondis-je.
Ce qui fut dit fut fait. Ce brave homme était Jean Lantier, le père de
mon patron actuel.

--Mais votre peinture?

--Oh!... la peinture n'est venue que plus tard. Il fallait commencer par
me donner une certaine éducation. Tout en m'appliquant à mon
apprentissage, je travaillais; je fréquentais les écoles du soir, je
suivais des cours de dessin, j'achetais des livres, et le dimanche... je
me payais un professeur pour moi tout seul.

--Sur vos économies?

[Illustration: Penché sur la rampe, il l'aperçut.]

--Mais oui. J'ai été bien des années avant d'oser m'offrir un verre de
bière.

--Six sous!... Diable! c'était une somme. Enfin, le jour est arrivé où
j'ai gagné quatre-vingts ou cent francs par semaine, comme les
camarades, et c'est alors que je me suis mis à la peinture, mais les
mauvais temps étaient passés...

--Et vous n'avez jamais été tenté de retourner à Vendôme?

--Si, mais je n'y retournerai que le jour où il me sera possible de
constituer une rente de 500 francs pour un pauvre moutard abandonné
comme je l'ai été.

Si André, connaissant Paul, eut prit à tâche de le blesser et de faire
saigner les plaies de sa vanité malade, il ne se fût pas exprimé
autrement.

Chacune de ses phrases était tombée sur le cœur du protégé de B.
Mascarot, plus douloureuse qu'un soufflet sur la joue.

Pourtant, Paul comprenait que la plus élémentaire politesse lui imposait
une phrase flatteuse.

Il se fit donc violence, et dit:

--Quand on a votre talent on n'a besoin de personne.

Aussitôt, comme s'il eût voulu chercher une confirmation de son opinion,
il se leva et se mit à tourner autour de l'atelier.

En apparence, il examinait les esquisses.

En réalité, il était attiré par ce tableau à bordure si riche, placé en
face de lui, et caché par un rideau.

Ce tableau agaçait sa curiosité.

Pendant que se déroulait le récit d'André, si irritant et si humiliant
pour lui, Paul n'avait pu détacher ses regards de cette toile si
exactement cachée.

Il réfléchissait, et plusieurs circonstances insignifiantes, inaperçues
sur le moment, se représentaient vivement à son esprit, et lui
paraissaient avoir entre elles une étroite relation.

Tout d'abord, il se souvenait des remarques de Mme Poileveu, la
discrète concierge, au sujet de cette dame voilée qui, accompagnée d'une
femme de chambre, venait parfois visiter le peintre.

En second lieu, quand il avait frappé, n'avait-on pas tardé à
l'admettre? N'avait-il pas entendu rouler un chevalet et tirer un
rideau?

Puis encore, pourquoi cette tenue soignée?

Enfin, quels motifs poussaient André à le prier de ne pas fumer?

De tout cela, Paul concluait que le jeune peintre attendait ce jour-là
même sa visiteuse mystérieuse, et que ce tableau ne pouvait être que son
portrait.

De là, à souhaiter de soulever ce rideau importun, qu'André y consentît
ou non, il n'y avait qu'un trait.

Aussi, tout en s'arrêtant et s'extasiant devant les esquisses, tout en
prodiguant les «fort bien!» et les «Ah! très réussi!» Paul
manœuvrait de façon à se rapprocher insensiblement du chevalet.

Lorsqu'il se vit à portée, il étendit brusquement la main en disant:

--Et ceci, qu'est-ce? La perle de l'atelier, sans doute.

Mais André, s'il manquait absolument de défiance, n'était pas dépourvu
de finesse. Il avait remarqué la tactique de Paul et deviné ses
intentions. Blessé dans sa délicatesse, il ne voulut rien dire,
craignant peut-être de se tromper, mais il veilla.

En conséquence, au moment précis où Paul allongeait rapidement le bras,
André étendit le sien plus vivement encore et l'arrêta.

--Si je cache ce tableau, dit-il en même temps, c'est que je ne veux pas
qu'on le voie.

--Oh!... pardon, fit Paul en s'excusant.

Il cherchait à tourner en plaisanterie son indiscrétion, mais au fond il
était très choqué du ton de l'artiste et le jugeait fort ridicule.

--Ah!... c'est ainsi, pensa-t-il, eh bien! je vais prolonger ma visite,
et si je n'ai pas réussi à voir le portrait, je verrai du moins
l'original.

Sur cette belle résolution, il se jeta dans le grand fauteuil de cuir
placé près de la table de travail et commença une longue histoire, bien
décidé à ne pas apercevoir les gestes significatifs d'André, qui, à tout
moment, tirait sa montre et semblait sur les épines.

Il parlait... il parlait... et il mettait à son récit d'autant plus
d'animation, que, presque sous sa main, il venait d'apercevoir une
photographie représentant une jeune femme.

Profitant d'une distraction d'André, il put la prendre et l'examiner un
moment avant de dire:

--Ma foi!... voici une jolie personne.

A cette remarque, le jeune peintre devint plus rouge que le feu, ses
lèvres tremblèrent, et c'est avec une violence inouïe, qu'arrachant la
carte des mains de Paul, il la serra dans un livre.

Ce mouvement brutal trahissait si bien une terrible colère, que le
protégé de B. Mascarot se leva fortement ému. Et pendant une minute au
moins, les deux jeunes gens restèrent debout, face à face, silencieux,
se mesurant du regard comme auraient pu le faire deux ennemis mortels.

Ils se connaissaient à peine; le hasard qui les avait réunis allait les
séparer, et cependant chacun d'eux sentait vaguement, comprenait et se
disait que l'autre aurait sur sa vie une influence décisive.

André, plus maître de soi, revint le premier.

--Je vous demande pardon, dit-il, je suis dans mon tort de laisser
traîner des objets qui devraient être précieusement serrés.

Paul s'inclinait déjà en homme qui accepte une explication, quand le
peintre ajouta:

--Cette confiance vient de l'habitude où je suis de ne recevoir chez moi
que des amis. Il a fallu aujourd'hui une de ces exceptions imprévues...

D'un geste, Paul interrompit l'artiste.

--Croyez, monsieur, prononça-t-il d'un ton qu'il s'efforçait de rendre
blessant, croyez que, sans l'impérieux devoir que vous savez, je
n'aurais pas pris la liberté de pénétrer chez vous.

Il dit, pirouetta, sur ses talons et sortit en tirant violemment la
porte.

--Eh!... va-t-en au diable, sot indiscret, murmura André; aussi bien
j'allais être forcé de te mettre dehors.

Quant à Paul, c'est le cœur gros de colère qu'il quittait l'atelier
du peintre.

Venu avec l'honnête projet d'humilier de l'étalage de sa prospérité
suspecte un obligeant camarade, il se retirait écrasé.

Se comparant à ce héros de la Volonté, si grand et si modeste, il se
sentait petit, mesquin, ridicule, presque odieux; et il le haïssait pour
toutes les nobles qualités qu'il était contraint de lui reconnaître;
oui, il le haïssait à la mort.

--C'est égal, se disait-il, je n'en aurai pas le démenti, je la verrai,
cette invisible inconnue.

En effet, sans réfléchir à la bassesse de sa conduite, il traversa la
rue et alla se mettre en observation devant la maison d'André.

Il grelottait, mais les piètres esprits ont pour la satisfaction de
leurs puériles rancunes une ténacité qu'ils ne sauraient appliquer aux
choses sérieuses.

Il attendait bien depuis une bonne demi-heure, quand enfin un fiacre
s'arrêta devant le nº... Deux femmes en descendirent, l'une très jeune,
dont la distinction sautait aux yeux; l'autre vêtue comme les suivantes
de bonne maison.

Sans vergogne, Paul s'approcha, et, en dépit d'un voile assez épais, il
reconnut parfaitement la jeune femme de la photographie.

--Et bien! fit-il, franchement, j'aime mieux Rose, et la preuve c'est
que je vais la rejoindre de ce pas. Nous allons payer la Loupias et
quitter pour toujours cet abominable hôtel du Pérou.



VIII


Le protégé de B. Mascarot n'avait pas été le seul à épier la visiteuse
du jeune peintre.

Au bruit de la voiture, Mme Poileveu, la plus discrète des
concierges, était venue se planter sur le seuil de la porte, les yeux
obstinément attachés sur la jeune dame.

Lorsque les deux femmes entrèrent, au lieu de s'effacer pour leur livrer
passage, Mme Poileveu sortit. Elle avait son idée.

--Mauvais temps, n'est-ce pas? dit-elle au cocher. Il ne fait pas bon
sur le siège, l'hiver.

--Ne m'en parlez pas, répondit l'homme, j'ai les pieds morts.

--Vos deux pratiques viennent peut-être de loin?

--Du diable! Je les ai prises tout en haut des Champs-Élysées, près de
l'avenue de Matignon.

--Une fameuse trotte!

--Oui, et quatre sous de pourboire. Quel malheur!... Tenez, ne me parlez
pas des femmes honnêtes.

--Oh!... honnêtes!...

--Ça, je le garantis. Les autres donnent plus, je m'y connais.

Et en même temps, satisfait d'avoir fait preuve de pénétration, il
enveloppa son cheval d'un coup de fouet inoffensif et s'éloigna.

Mme Poileveu, elle, regagnait sa loge à moitié contente.

--Je sais toujours, murmurait-elle, le quartier de la princesse. C'est
bien le cadet de mes soucis; mais enfin!... la prochaine fois j'offrirai
quelque chose à la femme de chambre, un rien, du doux, et elle me dira
tout...

C'est un chimérique espoir que caressait là Mme Poileveu.

Cette femme de chambre, absolument dévouée à sa maîtresse, était
indignée des regards obstinés qui chaque fois lui étaient adressés et,
tout en gravissant l'escalier, elle se plaignait amèrement de ce qu'elle
appelait une horrible insolence.

Dans sa colère, elle ne parlait rien moins que de raconter ces avanies à
André, qui ne manquerait pas de rendre cette mégère plus respectueuse.

Mais la seule idée d'une plainte effraya si fort la jeune dame qu'elle
s'arrêta, se retournant vers sa femme de chambre:

--Je te défends, Modeste, fit-elle bien bas, je te défends expressément
de dire un seul mot de cela à André.

--Mais, mademoiselle...

--Chut!... Veux-tu donc me faire de la peine? Allons, viens, il
m'attend.

Oh! oui, elle était attendu avec ces trances délicieuses, ces anxiétés
divines de la vingtième année.

Depuis le départ de Paul, André ne restait plus en place: il lui
semblait qu'il eût fait tenir l'éternité dans chaque seconde qui
s'écoulait. Il avait laissé la porte de son atelier ouverte, et à chaque
moment, croyant distinguer quelque bruit, il courait à l'escalier.

Enfin, il l'entendit réellement, ce bruit harmonieux comme une musique
céleste, le froissement de la robe de la femme aimée.

Penché sur la rampe, il l'aperçut, c'était bien elle, oui, elle arrivait
au second étage, au troisième... enfin elle entrait chez lui, dans son
atelier dont il refermait la porte.

--Bonjour, André, dit-elle, en lui tendant la main, vous voyez que je
suis exacte.

Pâle d'émotion, plus tremblant que la feuille, André prit cette main qui
lui tait tendue et l'effleura respectueusement de ses lèvres en
balbutiant:

--Mademoiselle Sabine... Oh! vous êtes bien bonne... Merci!...

C'était bien Sabine, en effet, l'unique héritière de l'antique et
orgueilleuse maison de Mussidan, qui était là, chez André, l'enfant
trouvé de l'hôpital de Vendôme.

C'était Sabine, une jeune fille naturellement réservée et timide, élevée
dans le respect des conventions sociales, qui risquait ainsi ce qu'elle
avait de plus précieux au monde, son honneur, sa réputation.

C'était elle qui, bravant les préjugés de son éducation et de sa race,
osait franchir l'effrayant abîme qui séparait le salon de la rue de
Matignon de l'atelier de la rue de la Tour-d'Auvergne.

Il est de ces témérités que la raison admet à peine, mais que le cœur
se charge d'expliquer aisément.

Depuis près de deux ans Sabine et André s'aimaient.

C'est au château de Mussidan, au fond du Poitou, qu'ils s'étaient
rencontrés pour la première fois, réunis par un de ces concours de
petits événements qui seront l'éternelle confusion de la prudence
humaine.

L'homme conçoit et combine des projets, mais au-dessus plane la
Providence--les imbéciles disent: le hasard--dont la main prévoyante
arrange et dispose tout pour l'accomplissement de ses impénétrables
desseins.

A la fin de l'été de 1865, André, dont un travail excessif altéra la
santé, projetait un voyage, lorsque Jean Lantier, son patron, le fit, un
soir, prier de passer chez lui.

--Si vous voulez, lui dit-il, vous reposer et gagner trois ou quatre
cents francs du même coup, j'ai, je crois, votre affaire. Un architecte
me demande un sculpteur pour quelques travaux en province, dans un pays
magnifique, vous plairait-il de vous en charger?

La proposition convenait si bien à André, que dès la fin de la semaine
il se mit en route, se promettant un mois de bon temps.

Tout devait lui réussir. Le jour même de son arrivée à Mussidan, ayant
examiné le travail pour lequel on l'avait mandé, il reconnut qu'il
serait un jeu pour lui. Il s'agissait d'exécuter quelques raccords le
long d'un balcon récemment réparé. Le tout pouvait être aisément fini en
moins d'une quinzaine.

Mais il ne se pressa pas. Le pays lui plaisait, il trouvait dans les
environs des motifs d'études charmants, et sa santé se rétablissait à
vue d'œil.

Puis, raison impérieuse et qu'il ne s'avouait qu'à demi, de ne pas se
hâter, il avait entrevu dans le parc, glissant comme une ombre entre les
arbres, une jeune fille dont un seul regard l'avait ému d'une émotion
nouvelle pour lui et délicieuse.

Cette jeune fille était Sabine.

Les chaleurs venues, le comte de Mussidan était parti pour l'Allemagne,
la comtesse s'était réfugiée à Luchon, et ils n'avaient trouvé rien de
plus sage que d'envoyer leur fille passer quelques mois en ce vieux
manoir de famille, sous la protection d'une de leurs parentes très âgée,
la douairière de Chevauché.

L'histoire des deux jeunes gens, histoire simple et naïve, fut celle de
tous ceux qui ont été vraiment jeunes et qui ont aimé.

Une niaiserie fut le prétexte des premières paroles qu'ils s'adressèrent
en rougissant autant l'un que l'autre.

Le lendemain, Sabine vint sur le balcon voir travailler André, prenant
un plaisir enfantin au mouvement des outils façonnant la pierre dure.

Qui lui eût dit qu'elle s'intéressait au sculpteur et non à la sculpture
l'eut certes profondément surprise. Cela était ainsi, pourtant.

Quoiqu'il fût plus troublé qu'il ne l'avait été de sa vie, André osa lui
adresser la parole.

Ils causèrent longtemps, et elle était stupéfiée de l'élévation des
pensées de ce jeune homme qui, avec sa grande blouse blanche et son
chapeau de feutre souple, lui avait paru un ouvrier ordinaire.

Ignorante et inexpérimentée, Sabine pouvait ne pas démêler au juste les
sentiments qui tressaillaient en elle.

André ne s'abusa pas.

Un soir, après un sévère examen de conscience, il fut obligé de
s'incliner devant la réalité.

--Il est clair que je suis amoureux! murmura-t-il.

Puis une lueur de raison éclairant sa folie, il mesura les
infranchissables obstacles qui le séparaient de cette jeune fille si
noble et si riche, et il fut saisi d'effroi.

--Il faut fuir, s'écria-t-il, bien vite, sans réfléchir, sans retourner
la tête; il ne fait pas bon pour moi ici.

On dit cela de la meilleure foi du monde, on prend parti, et ensuite...
On reste... Ainsi fit André.

Il est vrai que la fatalité, comme toujours, sembla s'en mêler.

Le château de Mussidan est assez éloigné de tout centre de population.
Pour gagner le village le plus proche, il faut traverser une partie des
bois de Bivron. En conséquence, lorsque André arriva, il fut décidé
qu'il prendrait ses repas au château.

Il mangeait seul, aux heures qu'il indiquait, dans la grande salle,
servi par le vieux domestique de Mme de Chevauché.

Bientôt cet isolement parut à Sabine la plus énorme des inconvenances et
la plus injuste des humiliations.

--Pourquoi M. André ne prend-il pas ses repas avec nous? demandait-elle
à sa tante. Il est certes bien mieux que nombre de gens que nous
recevons, et il te distrairait.

La vieille dame adopta cette idée. Assurément, il lui paraissait
prodigieux d'admettre à sa table un jeune homme qui, grimpé sur une
échelle, taillait des pierres à la journée; mais elle s'ennuyait
tant!... L'imprévu la décida.

Invité sur le moment même, André accepta, et la vieille dame faillit
tomber de son haut quand, à l'heure du dîner, elle vit entrer un convive
qui avait la tenue, les façons, l'aisance d'un gentleman en
villégiature.

--C'est à n'y pas croire, disait-elle en se couchant, à sa nièce, voici
un tailleur de pierres qui a tout l'air d'un grand seigneur. C'est la
fin. Il n'y a plus de rang; je n'aperçois que confusion; nous marchons
vers le chaos; il est temps que je meure.

Malgré tout, André avait su se concilier les bonnes grâces de la
douairière, et comme il n'était pas dépourvu d'adresse, il acheva sa
conquête en lui brossant un portrait qui, pour être réussi et
ressemblant, n'en était pas moins outrageusement flatté.

Admis de ce moment a l'intimité, ne craignant plus d'être froissé, il
devint, lui si réservé d'ordinaire, expansif et causeur.

[Illustration:--Encore ici!... criait-elle.]

Même une fois, Mme de Chevauché l'ayant un peu taquiné, il conta
l'histoire de sa vie, simplement, comme il l'avait contée à Paul, mais
avec plus de détails.

Ce récit était bien fait pour enflammer l'imagination d'une jeune fille,
non pas romanesque, l'expression serait exagérée, mais chevaleresque.

Sabine fut émerveillée de cet héroïsme obscur, le seul possible, le seul
vrai, à notre époque. Elle fut stupéfiée de l'énergie de cet homme, qui,
jeté tout enfant au milieu de la mêlée atroce des intérêts, avait su
prendre sa place. Elle admira sa grandeur, son génie, son ambition. Elle
vit en lui, et elle voyait bien, cet être supérieur que rêvent les
jeunes filles.

Enfin, elle l'aima et elle osa s'avouer qu'elle l'aimait. Et pourquoi
non?

Leurs destinées, si dissemblables en apparence, n'étaient-elles pas
pareilles en réalité?

Entre un père et une mère qui fuyaient avec une égale horreur le foyer
domestique, Sabine était aussi abandonnée qu'André.

Mais alors, leurs journées s'envolaient plus rapides que des secondes.

Oubliés, pour ainsi dire de la terre entière, au fond de ce château
perdu, ils étaient libres comme l'air.

Ce n'était certes pas Mme de Chevauché qui les gênait.

Régulièrement, après le déjeuner, la vieille dame priait André de lui
lire sa gazette, et régulièrement aussi, entre la vingtième et la
trentième ligne, selon que le temps était orageux ou non, elle
s'endormait d'un sommeil profond qu'il était défendu, sous les peines
les plus sévères, de troubler.

Les deux jeunes gens alors s'échappaient sur la pointe du pied, riants,
gais comme des écoliers qui ont trompé la surveillance du maître.

Et ils allaient, au hasard, tantôt marchant à petits pas le long des
immenses avenues du parc, à l'ombre des grands chênes, tantôt courant en
plein soleil le long des roches rouges du bois de Bivron.

D'autres fois, montant un vieux bateau vermoulu qu'André étanchait tant
bien que mal, ils s'aventuraient sur la petite rivière bordée d'iris et
de glaïeuls, tout encombrée de cannetée et de nénuphars.

Deux mois s'écoulèrent ainsi, deux mois pleins, enchantés, splendides.

Deux mois du plus pur et du noble amour, pendant lesquels le mot amour
ne monta pas une seule fois de leur cœur à leurs lèvres.

Après avoir lutté longtemps contre l'entraînement d'une passion qu'il
sentait devoir être sa vie, et à laquelle, cependant, il ne voyait pas
d'issue, André avait fini par ne plus vouloir réfléchir.

Il se défendait de songer à l'avenir comme un poitrinaire s'interdit de
penser à son mal.

Il pressentait un coup de foudre... mais en l'attendant, chaque soir il
remerciait Dieu de lui avoir accordé encore un jour de rémission.

--Non, se disait-il parfois, ce bonheur est trop grand; il ne saurait
durer.

Il ne dura pas.

Préoccupé de l'idée de justifier son séjour à Mussidan, André, après
avoir achevé ses raccords, s'était imaginé de doter le vieux manoir d'un
chef-d'œuvre moderne.

Il avait entrepris de faire jaillir de la pierre de l'antique balcon une
guirlande de volubilis et de vigne folle. Chaque jour, alors que tout le
monde dormait encore, il avançait sa tâche.

Un matin, il allait se mettre à la besogne, lorsque le vieux valet qui
l'avait servi dans les premiers temps vint le prévenir que Mme de
Chevauché désirait lui parler.

--Madame m'a ordonné, ajouta le bonhomme, de vous amener tout de suite,
tel que vous seriez.

Un pressentiment sinistre, plus aigu que la lame d'un poignard, traversa
le cœur du jeune artiste. Il devina, il comprit que c'en était fait
de son rêve, et c'est du pas du condamné qu'on traîne à l'échafaud qu'il
suivit le domestique.

Au moment d'ouvrir la porte du salon où se trouvait la tante de Sabine:

--Prenez garde à vous, monsieur, recommanda le bon serviteur, madame est
dans un état!... Je ne l'ai jamais vue ainsi depuis le jour où défunt
notre maître... Enfin, suffit.

Elle était, en effet, dans une effroyable colère, la vieille dame, et,
en dépit de son rhumatisme, elle allait de long un large dans le salon,
son haut bonnet monté campé de travers, gesticulant, faisant sonner sur
le parquet sa canne à bec de corbin.

A la vue d'André, elle s'arrêta soudain, la tête rejetée en arrière,
choisissant la plus imposante de ses attitudes.

--Eh bien!... mon garçon, s'écria-t-elle de cette voix bonnasse que
tenaient en réserve pour les belles occasions les femmes de l'ancienne
aristocratie, tu t'avises, à ce qu'on me rapporte, d'aimer ma nièce et
de lui faire la cour?...

Elle le tutoyait, ma foi!... ni plus ni moins qu'un valet de ferme,
pensant ainsi lui faire comprendre et la bassesse de sa condition et son
audace.

De pâle qu'il était, André devint cramoisi jusqu'à la racine des
cheveux.

--Madame!... balbutia-t-il.

--Vertu de ma mère!... interrompit la douairière; vas-tu pas nier, quand
tu as sur la face un pouce de fard qui avoue pour toi! Sais-tu qu'il
faut que tu sois un drôle bien outrecuidant d'avoir oser élevé tes
regards jusques à Mlle Sabine de Mussidan. D'où t'est venue cette
impertinence? De mes trop grandes bontés, sans doute? Espérais-tu la
séduire ou comptais-tu demander sa main?...

--Je vous jure, madame, sur mon honneur!...

--Sur ton honneur!... Ne croirait-on pas entendre un gentilhomme? Jour
de Dieu!... si feu le chevalier de Chevauché était encore de ce monde,
il te forait sortir le dernier souffle du corps sous le bâton. Moi, je
me contente de te chasser. Ramasse tes outils, mon garçon, et va tailler
des pierres ailleurs.

André ne bougeait pas. Il était comme pétrifié. Lui, d'ordinaire si
impatient du mépris, il ne remarquait pas l'outrageante façon dont on le
traitait.

Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'on le chassait, c'est qu'il ne
verrait plus Sabine.

Sa mâle énergie ne tint pas contre ce malheur, le plus affreux qu'il pût
imaginer, et il éclata en sanglots, comme un enfant.

L'explosion de cette douleur immense était si inattendue, si déchirante
chez un tel homme, que la vieille dame en fut bouleversée.

Elle se détourna brusquement et fut plus d'une minute avant de pouvoir
reprendre la parole.

--J'ai été dure avec vous, monsieur André, dit-elle enfin,--revenant au
_vous_. J'ai le malheur d'être vive. Ce qui est arrivé est de ma faute,
ainsi que me l'a fait sentir M. le curé de Bivron, qui s'est dérangé au
petit jour pour venir me prévenir, ce dont je lui rends grâces. Je suis
si vieille que j'ai oublié ce qu'est la jeunesse. J'étais seule à ne me
douter de rien, quand tout le pays jasait de vous et de ma nièce.

André eut un geste de menace si terrible, que rien qu'en le voyant, les
six cents habitants de Bivron eussent pris la fuite, terrifiés.

--Ah! s'écria-t-il, si je tenais les misérables qui ont osé..

--Bon!... interrompit Mme de Chevauché à qui cette vigoureuse
indignation ne déplaisait pas, espérez-vous couper toutes les mauvaises
langues? Il n'y a point eu de mal, c'est l'essentiel, partez, oubliez ma
nièce.

Partez, oubliez!... Autant valait dire à André: Mourez!

--Madame, commença-t-il avec un accent désolé, de grâce, écoutez-moi. Je
suis jeune, j'ai du courage!...

Son désespoir avait une telle intensité d'expression, ses regards
suppliaient si bien, sa voix était à ce point brisée, que la vieille
dame émue, attendrie, sentit une larme chaude glisser le long de sa joue
ridée.

--A quoi bon me dire tout cela? fit-elle. Est-ce que Sabine est ma
fille? Tout ce que je puis faire, c'est de ne rien dire au père de ma
nièce de cette algarade. Jour de ma vie! Si Mussidan se doutait
seulement de cela! Allons! en voilà assez, je me sens toute remuée... Je
suis capable de n'en pas manger de deux jours.

André sortit, se tenant aux murs. Il lui semblait que le parquet, sous
ses pas, oscillait comme le pont d'un navire. Ses idées
tourbillonnaient comme la feuille sèche au gré de l'ouragan; il n'y
voyait plus.

Mais, dans le grand vestibule qui précède le salon, il sentit qu'on lui
prenait la main. Il fit un effort pour ressaisir sa pensée; il parvint à
regarder, à voir.

Plus immobile, plus blanche et plus glacée qu'une statue, Sabine était
devant lui.

--J'étais là, monsieur André, dit-elle, j'ai tout entendu!

--Oui, balbutia-t-il, c'est fini, on m'a chassé, je pars.

--Où allez-vous?

--Eh!... le sais-je? répondit-il, avec un geste d'horrible résignation,
je vais obéir, je sortirai d'ici, et puis... j'irai, je marcherai.

Il sentait la folie envahir son cerveau, il voulut s'éloigner, Sabine le
retint.

--Vous désespérez donc? demanda-t-elle.

Il la regarda avec des yeux qui lui firent peur et d'une voix éteinte
répondit: Oui.

Jamais Sabine n'avait été si belle. Ses yeux brillaient de la flamme des
plus généreuses résolutions, son visage avait une expression sublime.

--Si cependant, reprit-elle, si je vous montrais au loin, dans l'avenir,
une espérance... que feriez-vous?

--Ce que je ferais! s'écria André avec une exaltation délirante, tout!
oui, tout ce qui humainement est possible à un honnête homme. Qu'on
multiplie autour de vous les obstacles, je les renverserai; qu'on
m'impose les plus difficiles conditions, je les remplirai. Faut-il une
fortune? je la gagnerai; du talent? un nom illustre? je l'aurai.

--Il faut autre chose encore, monsieur André, que vous oubliez: de la
patience.

--Mais j'en ai, mademoiselle; j'en aurai! Ne comprenez-vous donc pas
qu'avec un mot de vous je puis vivre trois existences, heureux,
attendant et espérant!

Mlle de Mussidan, à ces mots, posa une de ses mains sur le bras
d'André et leva l'autre vers le ciel qu'elle prenait à témoin.

--Alors, dit-elle, travaillez et espérez, André!... Car, je le jure
devant Dieu, je serai votre femme ou je mourrai fille. S'il faut lutter,
je lutterai, parce que je vous...

Un bruit terrible, au fond du vestibule, lui coupa la parole.

C'était la vieille dame de Chevauché, qui, de sa canne à bec de corbin,
frappait contre la porte de toutes ses forces.

--Encore ici!... criait-elle de sa voix plus éclatante qu'une trompette.

André s'enfuit, éperdu de bonheur, emportant au fond de son âme un de
ses espoirs enivrants qui font épuiser, sans une plainte, tous les
dégoûts de la réalité.

Que se passa-t-il, après son départ, entre Mme de Chevauché et sa
nièce? Les domestiques remarquèrent qu'après une longue conférence elles
avaient les yeux fort rouges l'une et l'autre.

Peut-être Sabine réussit-elle à ramener la vieille dame à son parti. Ce
qui est sûr, c'est que, lors de sa mort, survenue deux mois plus tard,
la douairière laissa tout son bien, deux cent mille livres, à Sabine,
directement.

Par un testament très bien fait et inattaquable, elle assurait à la
jeune fille les revenus d'abord, puis le capital entier le jour de sa
majorité ou de son mariage «conclu avec ou sans l'assentiment de ses
parents.»

Cette clause fit même dire à la comtesse de Mussidan:

--Notre pauvre tante perdait un peu la tête sur la fin.

Non, elle ne perdait pas la tête, et Sabine et André le comprenaient
bien, lorsqu'ils pleuraient l'excellente femme qui, par ses dispositions
dernières, avait voulu venir en aide à leurs amours.

Ils étaient alors à Paris l'un et l'autre, et si André redoublait
d'énergie, Sabine tenait toutes ses promesses.

A Paris, Mlle de Mussidan était, s'il est possible, plus libre qu'au
fond du Poitou.

Pour contrôler et surveiller ses actions, elle n'avait que sa fidèle
Modeste, qui lui eût été dévouée jusqu'au crime, s'il l'eût fallu.

Sabine, à son tour, avait donc permis à André de lui écrire, et elle lui
répondait fort exactement.

Plus tard, elle lui accorda quelques entrevues. En dernier lieu, cédant
à ses vives instances, elle avait consenti à venir à son atelier,
toujours accompagnée de Modeste.

Il est vrai de dire que jamais souveraine visitant des sujets dévoués,
que jamais madone menée en procession ne furent l'objet d'une adoration
aussi respectueuse que celle qui entourait Sabine dans l'humble logis de
l'artiste.



IX


Il avait fallu à Mlle de Mussidan la certitude complète, absolue,
d'un respect sans bornes, pour la décider à venir chez André.

Sûre de son empire, elle n'avait rien à redouter.

En pénétrant dans cet humble atelier, tout plein de sa pensée, elle
devait se sentir chez elle, comme la vierge dans son sanctuaire, encore
parfumé de l'encens de la veille.

Aussi, à la voir si parfaitement simple, si calme, si naturelle, jamais
on ne se serait douté qu'elle osait la plus grave, la plus périlleuse
démarche que puisse hasarder une jeune fille.

Après avoir donné la main à André, elle dénoua lentement les brides de
son chapeau, le retira et le remit à Modeste en disant:

--Suis-je bien ainsi, mon ami?

L'exclamation passionnée de l'artiste à cette demande la fit sourire, et
c'est gaîment qu'elle ajouta:

--Je veux dire: Suis-je bien comme je dois être pour mon portrait?

Sabine de Mussidan était belle; mais comparer sa beauté à celle de Rose,
comme l'avait fait Paul, eût été une sottise et un blasphème.

Belle d'une beauté grossière et sensuelle, Rose pouvait tout au plus
surprendre les sens et allumer les caprices d'un libertin.

La beauté de Sabine était de celles qui empruntent à l'idéal une
irrésistible puissance et des séductions presque immatérielles à force
d'être profondes.

Rose enchaînait le corps aux boues de la terre; Sabine emportait l'âme
vers le ciel.

Pour juger Mlle de Mussidan, ou devait la connaître et, en quelque
sorte, être digne d'elle.

Sa chaste beauté n'était pas de celles qui rayonnent et éblouissent. Une
expression de placidité résignée, une réserve un peu hautaine en
obscurcissaient l'éclat. Elle pouvait passer inaperçue comme un Raphaël
oublié sous une couche de poussière, au fond d'une pauvre église de
village.

Mais, quand on l'avait remarquée, on ne se lassait plus d'admirer son
front impérieux couronné d'un diadème de cheveux noirs, fins et ondes,
ses grands yeux profonds et doux, ses lèvres exquises de délicatesse,
son teint si transparent qu'on voyait le sang frémir sous la peau.

Elle avait adopté pour son portrait une coiffure depuis longtemps passée
de mode, qui lui seyait à merveille, et c'est en songeant à cette
coiffure qu'elle avait dit: Suis-je bien?

--Hélas! répondit André, c'est en vous voyant que je reconnais mon
impuissance. Il y a une heure, en contemplant mon ouvrage, je me disais:
C'est achevé. Je reconnais que je n'ai rien fait.

Il avait écarté le rideau de serge, et le portrait de Sabine
apparaissait en pleine lumière.

Ce n'était pas un chef-d'œuvre. André n'avait pas vingt-quatre ans,
et avant d'étudier il était obligé de gagner son pain de chaque jour.
Mais c'était une de ces compositions qui portent le cachet d'une
individualité puissante, et dont les défauts même et les inexpériences
ont une saveur d'originalité qui attire et qui charme.

Sabine resta une minute immobile devant la toile, et c'est de l'accent
de la plus sincère conviction qu'elle dit:

--Cela est beau!

Le jeune peintre était bien trop découragé pour être sensible à cet
éloge.

--C'est ressemblant, dit-il, mais la photographie que vous m'avez donnée
est ressemblante aussi. Je n'ai pas su fixer sur la toile un reflet de
votre âme. C'est une ébauche vulgaire, je recommencerai, et alors...

D'un geste, Sabine l'interrompit!

--Vous ne recommencerez pas, fit-elle d'une voix douce, mais ferme.

--Pourquoi? demanda-t-il, tout surpris.

--Parce que, mon ami, à moins d'événements graves, ma visite
d'aujourd'hui sera la dernière.

Cette réponse foudroya André.

--La dernière!... balbutia-t-il, que vous ai-je fait, ô mon Dieu! pour
que vous me punissiez si cruellement?

--Je ne vous punis pas, André, répondit Sabine. Vous avez voulu mon
portrait, j'ai cédé à vos instances, je ne m'en repens pas. Écoutons
maintenant la voix de la raison. Ne comprenez-vous donc pas, malheureux,
que je ne puis continuer à jouer mon honneur de jeune fille qui est le
vôtre? Avez-vous songé à ce que dirait le monde, s'il venait à savoir
que je viens chez vous, que j'y passe des après-midi?... Répondez.

Il ne répondit pas, il se raidissait contre le coup affreux.

--D'ailleurs, reprit Mlle de Mussidan, à quoi nous avance une toile
qu'il faut cacher comme une mauvaise action? Oubliez-vous que de votre
succès rapide dépend notre avenir, notre... mariage?

--Oh! non, non, je n'oublie pas.

--Poursuivez donc le succès. Ce n'est pas tout que je dise: «Je n'ai pas
fait un choix vulgaire,» il faut que vous le prouviez par vos œuvres.

--Je le prouverai.

--Je le crois, ô mon unique ami! j'en suis sûre. Mais rappelez-vous nos
chères conventions d'il y a un an. Je vous ai dit: «Devenez célèbre, et
alors venez hardiment demander ma main au comte de Mussidan, mon père.
S'il vous la refuse, si mes prières ne le touchent pas, eh bien! en
plein midi, je sortirai de l'hôtel à votre bras. Et après un tel
éclat...

André était convaincu.

[Illustration: Gandelu, armé d'un candélabre.....]

--Vous avez raison! s'écria-t-il. Fou je serais si je sacrifiais tout un
avenir de félicités pour un bonheur de quelques jours, si grand qu'il
puisse être. Vous entendre d'ailleurs, c'est obéir.

Mlle de Mussidan s'était assise dans le grand fauteuil, André prit
place près d'elle, sur un petit escabeau de chêne sculpté.

--Nous voici donc d'accord, fit-elle, avec un bon sourire qui versait
des flots d'espérance dans le cœur de son ami, profitons-en un peu
pour causer de nos intérêts que nous négligeons, ce me semble,
terriblement.

Leurs intérêts!... c'était le succès d'André.

Tout ce que tentait le jeune artiste, tout ce qui lui était proposé, il
le disait à son amie, et gravement ils tenaient conseil.

--Eh bien!... commença André, je suis cruellement embarrassé.
Avant-hier, le prince Crescenzi, le célèbre amateur, est venu visiter
mon atelier. Une de mes esquisses lui a plu, il m'a commandé un tableau
qu'il me paiera six mille francs.

--Mais c'est un coup de fortune, cela?

--Oui, malheureusement, il le veut tout de suite. D'un autre côté, Jean
Lantier, surchargé de travail, m'offre de me charger de toute
l'ornementation d'une maison immense que fait bâtir aux Champs-Élysées
un riche entrepreneur, M. Gandelu, je prendrais des ouvriers, et je
pourrais gagner là sept ou huit mille francs.

--Où est l'embarras?

--Voilà. J'ai vu déjà deux fois M. Gandelu, il a choisi des cartons, et
il veut que je me mette à sa bâtisse la semaine prochaine. Je ne puis
accepter les deux choses, il faut choisir.

Sabine se recueillit un instant.

--Moi, dit-elle, je choisirais le tableau.

--Eh!... moi aussi, seulement...

Mlle de Mussidan connaissait assez les affaires de son ami pour
deviner les causes de son hésitation.

--Ah! murmura-t-elle, que ne m'aimez-vous assez pour vous rappeler que
je suis riche? Nos projets n'iraient-ils pas plus vite si vous
consentiez...

André était devenu blême.

--Voulez-vous donc, s'écria-t-il, empoisonner la pensée de notre amour?

Elle soupira, mais elle n'insista pas.

--Choisissons donc, fit-elle, la bâtisse de M. Gandelu.

Cinq heures sonnaient au vieux coucou de l'atelier. Sabine se leva.

--Avant de me retirer, fit-elle, je dois, mon ami, vous instruire d'une
contrariété qui me menace. Il est question pour moi d'un mariage avec M.
de Breulh-Faverlay.

--Ce millionnaire qui fait courir?

--Précisément. Résister aux désirs de mon père amènerait une
explication, et je n'en veux pas. J'ai donc décidé que j'avouerais la
vérité à M. de Breulh. Je le connais, c'est un honnête homme; il se
retirera. Que pensez-vous de mon idée?

--Hélas! fit André désolé, je pense que si celui-là se retire, un autre
se présentera.

--C'est probable... et nous le congédierons pareillement. Ne dois-je pas
avoir ma part de difficultés?

Mais ces difficultés épouvantaient le malheureux artiste.

--Quelle vie sera la vôtre, murmura-t-il, quand il vous faudra résister
aux obsessions de votre famille!

Elle le regarda fièrement et répondit:

--Est-ce que je doute de vous, André?

Mlle de Mussidan était prête. André voulait aller lui chercher une
voiture; elle refusa, disant que Modeste et elle étaient bonnes
marcheuses, et que certainement elles trouveraient un fiacre en route.

Comme à son entrée, elle abandonna sa main à André, et enfin elle sortit
en disant:

--Je verrai M. de Breulh demain. A demain une lettre.

André était seul. Lorsque Mlle de Mussidan s'était éloignée, il lui
avait semblé sentir la vie se retirer de lui.

Mais son abattement ne dura pas. Une triomphante inspiration venait de
traverser son cerveau.

--Sabine, se dit-il, est partie à pied, il ne dépend donc que de moi de
la voir quelques instants encore. Je puis, sans la compromettre, la
suivre de loin...

Dix secondes plus tard, il était dans la rue.

Il faisait nuit, et cependant au bas de la pente de la rue de la
Tour-d'Auvergne, il reconnut, il devina plutôt, Sabine et sa femme de
chambre.

--C'est encore du bonheur! pensa-t-il, en s'élançant sur leurs traces.

Elles allaient rapidement, mais il eut vite amoindri la distance, et
c'est à dix pas en arrière qu'il suivit, comme elles la rue de Laval,
puis la rue de Douai.

Il allait, et il admirait la démarche de Sabine, sa distinction, la
façon charmante dont elle détournait sa robe au lieu de la relever.

--Et dire, songeait-il, qu'un jour viendra peut-être où j'aurai le droit
de sortir avec elle. Je sentirai son bras charmant s'appuyer sur le
mien...

Cette seule idée le faisait tressaillir comme le contact d'une pile
électrique.

Sabine et Modeste arrivaient alors à la rue Blanche. Elles arrêtèrent un
fiacre et y montèrent. La vision s'évanouit.

La voiture était déjà bien loin, qu'André restait encore au coin du
trottoir, planté sur ses pieds, regardant de toutes ses forces.

Cependant il ne pouvait demeurer là éternellement.

Il s'était décidé à reprendre lentement le chemin de son atelier,
lorsque vers le milieu de la rue de Douai, comme il passait devant une
boutique éclairée, il entendit une voix jeune et joyeuse qui l'appelait
par son nom.

--Monsieur André! monsieur André!

Il leva la tête, brusquement, comme un homme qu'on éveille, et regarda.

Devant lui, près d'un coupé tout neuf, attelé de deux beaux chevaux, une
jeune femme en toilette tapageuse lui faisait des signes d'amitié.

Il eut besoin d'un effort de mémoire pour la reconnaître.

--Je ne me trompe pas, dit-il enfin... Mademoiselle Rose, n'est-ce pas?

Mais derrière lui, presque à son oreille, une voix de fausset éclata,
qui le reprit:

--Dites Mme Zora de Chantemille, s'il vous plaît.

André se retourna et se trouva nez à nez avec un jeune monsieur qui
venait de donner des ordres au cocher du coupé.

--Ah! fit-il un peu surpris et reculant d'un pas.

--C'est ainsi, appuya le jeune monsieur. Chantemille est le nom de la
terre que je donne à madame le lendemain de la mort de papa.

C'est avec une manifeste curiosité que le peintre examina ce donneur de
terres.

Veston court, gilet rond, chapeau plat, jambes cagneuses, médaillon
énorme pendu à une chaîne d'or, binocle, gants rouges... Il était d'un
ridicule achevé.

Quant à la physionomie, en disant: «Un singe!...» Toto-Chupin n'avait
pas sensiblement exagéré.

--Bast!... s'écria Rose, que fait le nom!... L'important est que
monsieur, qui est de mes amis, dîne avec nous.

Et sans attendre une réponse, brusquement, elle poussa André dans un
vestibule brillamment éclairé.

--Eh bien!... disait le jeune monsieur, elle est bonne celle-là! Oui, je
la trouve très bonne!... Enfin... Les amis de nos amis sont nos amis.

Tout ahuri de cette attaque imprévue, André se défendait de son mieux
mais sans avantage. Jalouse de montrer son pouvoir naissant, Rose était
placée devant la porte, et elle répétait:

--Vous dînerez avec nous, je le veux!... je le veux!

Puis comme elle était experte en belles manières, elle prit en même
temps la main d'André et celle du jeune monsieur, en disant:

--Monsieur André, je vous présente M. Gaston de Gandelu. M. de
Gandelu..., M. André, artiste peintre.

Les deux jeunes gens s'inclinèrent.

--André!... faisait le jeune M. Gaston, j'ai entendu ce nom-là. J'ai vu
la figure aussi... Ah! j'y suis, c'est chez papa. N'est-ce pas vous,
monsieur, qui devez sculpter sa maison?

--En effet, monsieur.

--Alors, vous êtes des nôtres. Nous pendons une crémaillère, ce soir...
Hein! elle est forte celle-là!... Vous savez, plus on est de fous, plus
on rit.

André résistait encore.

--Je ne puis, disait-il, j'ai un rendez-vous urgent!...

--Un rendez-vous!... Ah! mais non!... je la connais, celle-là, on ne me
la fait pas.

André se taisait, indécis. Il était dans un de ces moments de tristesse
morne, où on éprouve le secret désir de se dissiper, d'échapper en
quelque sorte à soi-même.

--Au fait, pensa-t-il, pourquoi ne pas accepter! Si les amis de ce jeune
homme lui ressemblent, ce sera drôle.

--Allons, s'écria Rose en s'élançant vers l'escalier, voilà qui est dit.

André s'apprêtait à la suivre, mais M. de Gandelu, mystérieusement, le
retint par le revers de son pardessus.

--Hein! lui dit-il d'un air ravi, quelle femme!... Et encore, vous ne
voyez rien... Attendez que je l'aie formée, je ne vous dis que ça.
D'abord moi, pour lancer une femme, je n'ai pas mon pareil. Demandez
plutôt à Auguste de chez Riche.

--Cela se voit, fit André le plus sérieusement du monde.

--N'est-ce pas? Moi, d'abord, je suis comme ça, carré, et il faut
marcher. Zora... hein! un rude nom, n'est-ce pas? c'est moi qui l'ai
choisi. Donc, Zora n'est pas très épatante ce soir, mais laissez faire.
Je lui ai tantôt commandé six robes, chez Van Klopen. Oh! mais des
robes... Vous connaissez Van Klopen?

--Pas du tout.

--Eh bien!... elle est forte. Quand je dirai ça à Jules, il m'appellera
blagueur, vous verrez. Van Klopen, mon bon, est un tailleur pour dames.
C'est un Alsacien qui enfonce toutes les couturières. Il vous a un goût,
une invention, un chic... Il n'y a que lui pour habiller une femme...

Arrivée à son appartement, Zora-Rose s'impatientait.

--Viendrez-vous, enfin! cria-t-elle.

--Vite, fit Gandelu entraînant André, montons. Quand on la fâche, elle a
des crises de nerfs terribles. Elle n'a pas voulu me l'avouer, mais on
ne me monte pas le coup, à moi, je connais les femmes...

Rose et Paul n'étaient pas faits pour s'entendre. Ils se ressemblaient
trop.

Si la nouvelle dame de Chantemille avait tant insisté pour avoir André à
dîner, c'est qu'elle comptait l'éblouir de sa splendeur.

Pour commencer, elle lui montra ses deux domestiques, la cuisinière et
la femme de chambre, qui avaient, la dernière surtout, un air!... Puis
il fallut qu'André visitât tout l'appartement, on ne lui fit grâce ni
d'une pièce ni d'un meuble.

Il dut s'extasier devant l'éternel et horripilant salon bouton d'or à
agréments gros bleu. Il fut forcé de palper les étoffes et d'essayer le
moelleux des fauteuils.

Gandelu triomphant ouvrait la marche, armé d'un candélabre à huit
branches, dont les bougies l'inondaient de leurs larmes. Il faisait
remarquer le bon goût de chaque chose, et disait le prix de tout, d'un
ton de commissaire-priseur.

En outre, il entremêlait cette visite domiciliaire de réflexions
philosophiques.

--Cette pendule, disait-il, c'est cent louis, c'est pour rien. Est-ce
drôle que vous connaissiez papa! N'est-ce pas qu'il a une bonne tête?...
Cette jardinière, c'est trois cents francs!... c'est donné!... Mais
méfiez-vous, il est rat. Ne voudrait-il pas me forcer à travailler? Je
la trouve mauvaise. Moi travailler!... Il s'en ferait mourir... N'est-ce
pas, que ce n'est pas cher, ce guéridon, vingt louis?... Moi, d'abord,
quand il me la fait à la vertu, je me la brise. Un bonhomme qui n'en a
pas seulement pour six mois, disent les médecins, il ferait mieux...

Il s'interrompit. On entendait un grand bruit dans l'antichambre.

--Ah! voilà mes invités, fit-il.

Et posant son candélabre sur la table, il sortit précipitamment.

André était émerveillé. Il avait bien ouï parler de ces jeunes messieurs
qui font les délices des courses de Vincennes, mais il n'en avait
approché aucun.

Son air stupéfait devait flatter Rose.

--Comme vous voyez, fit-elle, j'ai quitté Paul. D'abord, il m'ennuyait,
puis il n'avait pas seulement de quoi m'acheter du pain.

--Lui!... Plaisantez-vous? Aujourd'hui même il est venu chez moi et il
m'a dit qu'il gagnait douze mille francs par an.

--Dites douze mille mensonges. A moins que... Sait-on ce dont est
capable un garçon qui accepte des billets de cinq cents francs de gens
qu'il ne connaît pas...

Elle se tut, mais en faisant signe qu'elle en avait encore long à dire.

Le jeune Gandelu introduisait et présentait ses amis.

--Mes enfants, disait il, tout est de chez Potel. Nous allons rire un
peu, et après, vous savez... le petit bac de santé.

Les invités valaient l'hôte, et André commençait à se féliciter d'être
venu, quand un domestique, en cravate blanche ouvrit les portes du salon
et cria:

--Madame la vicomtesse est servie!!!



X


Quand on demande à B. Mascarot ce qu'il faut pour arriver,
invariablement il répond:

--De l'activité, encore de l'activité, toujours de l'activité!...

Mais il a sur le commun des hommes à principes, une immense supériorité
qui constitue sa force.

Les maximes qu'il professe, il les met en pratique.

C'est pourquoi, le lendemain de son expédition à l'hôtel de Mussidan,
dès sept heures et demie du matin, il était à son bureau et travaillait.

Bien que, par suite d'un brouillard assez épais, il fît à peine jour,
les clients commençaient à emplir la première salle de l'agence de
placement.

Cette clientèle matineuse inquiète peu l'honorable placeur.

Elle se compose surtout de servantes de crêmeries ou de cuisinières qui,
nourrissant à forfait les employés des grands magasins, ont avantage à
s'approvisionner aux Halles centrales.

Ces pratiques, en général, ne savent rien de ce qui se passe dans les
maisons où on les emploie, ou ce qui s'y fait n'offre aucun intérêt.

B. Mascarot les abandonne donc absolument à Beaumarchef, et ne se
dérange que s'il survient quelque maître d'hôtel, ou encore un cuisinier
de grande maison ce qui arrive parfois.

L'honorable placeur ne s'inquiétait donc pas plus du bruit de la salle
voisine, qu'un grand personnage du tumulte des solliciteurs encombrant
ses antichambres. Il mettait toute son attention à déchiffrer, à annoter
et à classer dans un certain ordre ces petits carrés de papier qui
avaient si fort intrigué Paul.

Et telle était sa préoccupation que, pareil à un vase qui déborde, il
laissait échapper le trop plein de son cerveau en un monologue bizarre.

--Quelle entreprise! marmottait-il, mais aussi, quel résultat!... Je
suis seul, cependant, tout seul, pour porter le faix de cette tâche
énorme. Mon dernier mot, personne le sait. Seul, je tiens en mes mains
puissantes le bout de tous les fils que depuis vingt ans, avec la
patience de l'araignée lissant sa toile, j'attache à mes pantins. Que je
fasse un mouvement, tout remue. Qui croirait cela, à me voir? Quand je
passe rue Montorgueil, on dit: «C'est Mascarot, placeur pour les deux
sexes et autres.» Et on rit, et je laisse rire. Il n'est de puissances
solides que les puissances ignorées. Celles qu'on connaît, on les
attaque et on les démolit. Personne ne me connaît, moi!

Une fiche plus importante que les autres passait sous ses yeux.

Rapidement, il traça en marge quelques lignes, et, après un silence, il
reprit:

--Je puis échouer, c'est incontestable. Il peut se trouver un hardi
matin qui rompe une maille de mon filet, les timides s'évaderont par la
déchirure, et alors... Cet imbécile de comte de Mussidan ne me
demandait-il pas si je connais mon code! Oui, je l'ai étudié, mon code
pénal, et je sais que, livre 3, titre II, se trouve un certain article
400, qui semble avoir été rédigé spécialement en vue de mes opérations.
Travaux forcés à temps, s'il vous plaît... sans compter que si un
magistrat madré me joint avec l'article 305, il s'agit des travaux
forcés à perpétuité!...

Sur ces mots, qu'il prononça lentement, comme pour en bien mesurer la
portée, un frisson courut le long de son échine; mais ce fut qu'un
éclair, car, avec un triomphant sourire, il poursuivit:

--Oui... mais pour envoyer B. Mascarot respirer l'air de Toulon, il faut
pincer B. Mascarot, et ce n'est pas précisément l'enfance de l'art.
Vienne une alerte sérieuse, et... bonsoir, plus de Mascarot, il
disparaît, évanoui, fondu, évaporé!... Peut-on remonter à ces timides
joueurs qui sont mes associés. Catenac, l'avare, et Hortebize,
l'épicurien? Non, je les ai placés hors de toute atteinte.
Inquiéterait-on Croisenois? Jamais. Et il périrait plutôt que de parler.
Au fond de tout, on trouverait Beaumarchef, La Caudèle, Toto-Chupin et
deux ou trois autres pauvres diables. La belle prise! Ils ne diraient
rien, ceux-là, pour cent raisons, dont la première est qu'ils ne savent
rien.

Ces raisonnements lui semblaient si péremptoires, qu'il s'oublia jusqu'à
rire tout haut.

Puis, d'un geste fier rajustant ses lunettes, il ajouta:

--J'irai droit à mon but, comme un boulet de canon. Ce que je veux,
sera. Par Croisenois, j'enlèverai d'un coup quatre millions... j'ai fait
mon compte. Paul épousera Flavie... je l'ai juré, et après, pour que
Flavie soit heureuse et enviée, elle sera duchesse à trois cent mille
livres de rentes...

Ses fiches étaient en ordre.

Il retira d'un tiroir secret de son bureau un petit registre qui
ressemblait à un répertoire, avec son alphabet collé le long de la
tranche.

Il l'ouvrit, ajouta quelques noms à ceux qui s'y trouvaient déjà et le
ressera en disant d'un ton de menace:

[Illustration: Plats, assiettes, verres, bouteilles, tout y a passé.]

--Vous êtes tous là, mes bons amis, tous, et vous ne vous en doutez
guère. Vous êtes tous riches, vous êtes heureux et honorés, vous vous
croyez libres... Allons donc! Il est un homme à qui vous appartenez,
âme, corps et biens, et cet homme qui vous tient ainsi, c'est B.
Mascarot, le placeur de la rue Montorgueil. Vous êtes bien fiers tous,
et pourtant, quand il le voudra, vous serez à ses pieds, vous disputant
l'honneur de dénouer ses souliers. Or, il va vouloir, mes petits amis,
ce bon papa Mascarot, il trouve qu'il a travaillé assez comme cela, il
est las des affaires, il veut se retirer et il lui faut servir quelques
petites rentes.

Il se tut, on frappait à la porte.

Du bout du doigt il toucha son timbre, et la vibration n'était pas
éteinte, que Beaumarchef parut.

--C'est à n'y pas croire, patron, s'écria dès le seuil l'ancien
sous-off... Vous m'avez demandé, n'est-ce pas, de compléter le dossier
du jeune M. de Gaudelu.

--Après?

--Eh bien, patron, il se trouve que la cuisinière qu'il a donnée à sa
petite dame a été placée par nous. C'est une de nos anciennes pratiques
de l'hôtel. Même elle nous devait onze francs, et elle nous les apporte;
elle est là, c'est une nommée Marie... Voilà un hasard?

B. Mascarot haussa les épaules.

--Tu n'est qu'un sot, Beaumar, prononça-t-il, de t'extasier ainsi. Je
t'ai cependant expliqué ce que c'est au juste que le hasard. C'est un
champ comme un autre, plus fertile cependant et plus vaste, et qui n'a
d'autre propriétaire que les habiles. Or, voici vingt-cinq ans que je
l'ensemence, ce champ; c'est s'il ne me donnait pas de récolte, qu'il
faudrait s'étonner.

C'est d'un air pénétré que l'ex-sous-off... écoutait son patron, la
bouche béante, comme si par cette ouverture les leçons eussent pu entrer
en lui plus facilement pour s'aller loger dans les cases de sa cervelle.

--Qu'est-ce que cette cuisinière? demanda le bon placeur.

--Oh!... patron, rien qu'en la regardant, vous le devinerez. C'est une
vieille cliente, et il y a longtemps que l'ai classée dans la catégorie
D, vous savez: cuisinières à placer près des demoiselles très lancées.

L'estimable placeur n'écoutait plus, il réfléchissait.

--Va me chercher cette fille, dit-il enfin.

Et pendant que Beaumarchef obéissait, il ajouta, répondant à quelque
objection de son esprit:

--Négliger le plus léger renseignement est folie, l'expérience me l'a
démontré.

Mais déjà la cuisinière de la catégorie D était devant lui, toute fière
d'être introduite dans le sanctuaire de l'agence.

Et certes, il n'était besoin que d'un seul coup d'œil pour comprendre
les causes déterminantes de la classification de Beaumarchef.

C'est, du reste, avec cette aménité onctueuse qui a établi sa réputation
par tout Paris que B. Mascarot l'accueillit.

--Eh bien! ma fille, lui demanda-t-il, vous avez donc trouvé une place à
votre convenance et où vous serez selon vos mérites?

--Ma foi, monsieur, je crois que oui. Je ne connais Mme Zora de
Chantemille que d'hier à deux heures...

--Ah!... elle s'appelle Zora de Chantemille.

--C'est-à-dire, vous comprenez, c'est un nom comme ça qu'elle a pris.
Mais elle s'est assez disputée à ce sujet avec monsieur. Elle voulait,
elle, s'appeler Raphaële, mais monsieur en tenait pour Zora, si bien...

--Zora est fort joli, prononça gravement le placeur.

--Tenez, c'est justement ce que nous avons dit à madame, la femme de
chambre et moi. Belle personne, du reste, pas regardante, et qui
s'entend à faire danser les écus. Je puis vous garantir que, déjà, à mon
su, vu et entendu dire, elle a fait dépenser à monsieur plus de trente
mille francs.

--Diable!

--Oh! elle va bien. Et tout à crédit, s'il vous plaît. Monsieur de
Gandelu n'a pas le sou, à ce que m'a dit un garçon de chez Potel; mais
il paraît que son père ne connaît pas sa fortune. Ainsi, hier, pour la
crémaillère, comme ils disaient, il y a eu un dîner, mais un dîner!...
Enfin, il coûtait plus de mille francs avec les vins.

Jusque-là, le digne placeur n'apercevait pas l'ombre d'un renseignement
à utiliser, et il se disposait à congédier sa cliente, lorsque celle-ci,
qui avait deviné son intention, reprit vivement:

--Minute! je ne vous ai encore rien dit.

Certainement, B. Mascarot n'attendait rien de cette fille, mais il est
patient, mais il a appris à se contraindre, mais il sait qu'un
ambitieux, si haut qu'il soit, ne doit jamais repousser un
collaborateur, si intime qu'il puisse être, si inutile qu'il paraisse.

Il se renversa donc sur son fauteuil, et d'un air aussi satisfait que
s'il eût été prodigieusement intéressé, il dit:

--Voyons le reste.

--Donc, reprit la cuisinière de Rose-Zora, nous avons eu un grand dîner:
huit invités, et madame était la seule femme. Ah! monsieur, quels hommes
distingués, et aimables, et spirituels, et bien mis!... Mais c'est
encore monsieur qui était le mieux.

--Peste!...

--C'est ainsi. Sur les dix heures ils étaient tous très gris. Alors,
savez-vous ce qu'ils ont fait? Ils ont envoyé dire au concierge de
veiller à ce que personne ne traversât la cour, parce qu'ils voulaient
jeter la vaisselle par la fenêtre. Et ils l'ont jetée. Plats, assiettes,
verres, bouteilles, tout y a passé. C'est comme cela dans le grand
monde. Les garçons de chez Potel m'ont dit que c'est une mode qui a été
apportée à Paris par des princes russes.

L'honorable placeur tracassait terriblement ses lunettes. La résignation
la plus héroïque a des bornes.

--Enfin, demanda-t-il, qu'avez-vous remarqué de curieux?

--Voilà!... Parmi tous ces messieurs, il y en avait un qui faisait comme
une tache dans la société, un grand brun à l'air mauvais, mal mis, et
qui ne disait rien. On aurait juré qu'il se moquait des autres; manant,
va!...

--Eh bien?

--Eh bien! Madame n'avait d'amabilités que pour lui. Elle était toujours
à lui offrir les meilleures choses: Voulez-vous de ceci, prenez donc de
cela, vous ne buvez pas, et patati, et patata... Après le dîner, quand
les autres se sont mis à jouer, lui, qui n'avait probablement pas le
sou, il est resté à causer avec madame.

--Et vous savez ce qu'ils disaient?

--Naturellement. Ils étaient près de la porte de la chambre à coucher;
je suis allée l'entrebailler et j'ai écouté.

--Ce n'est peut-être pas très bien?

--Tant pis!... J'aime à connaître les affaires des gens que je sers.
Donc, ils parlaient d'un monsieur que madame a connu autrefois, et qui
est l'ami du grand brun, un nommé... attendez donc... un nommé...

Beaumarchef estima que c'était le cas de montrer son excellente mémoire.

--Paul Violaine,... fit-il.

--Précisément, répondit la cuisinière.

Puis l'étonnement lui venant avec la réflexion, elle ajouta:

--Ah ça! mais... comment savez-vous ce nom, vous?

B. Mascarot avait relevé ses lunettes pour lancer à son associé un
regard foudroyant.

--Beaumar sait tout, répondit-il négligemment, c'est son état.

L'explication ne satisfit peut-être pas complètement l'estimable
cuisinière, mais comme elle tenait à son récit, elle continua:

--Donc, madame racontait que ce n'était qu'un pas grand'chose, qu'il
fallait se défier de lui, qu'il était capable de tout, qu'il avait volé
douze mille francs...

Le placeur s'était redressé, son attention était devenue très réelle, sa
patience était récompensée.

--Avez-vous retenu, demanda-t-il, le nom de ce grand brun?

--Ma foi!... non. Les autres l'appelaient l'artiste.

Ce vague renseignement ne pouvait suffire au méthodique placeur.

--Écoutez, ma fille, commença-t-il d'une voix de miel, voulez-vous me
rendre un service signalé?

--A vous, le roi des hommes pour les domestiques!... Faut-il passer dans
le feu.

--Non. Il faudrait simplement m'avoir le nom et l'adresse de ce grand
brun. Il ressemble tellement, d'après ce que vous me dites, à un artiste
qui me doit de l'argent...

--Suffit, vous pouvez compter sur moi.

Elle aspira une large prise et ajouta:

--Aujourd'hui, il faut que je file pour mon déjeuner. Demain ou
après-demain, vous aurez votre adresse. Au revoir!...

Elle sortit, et la porte n'était pas refermée sur elle que B. Mascarot
ébranla son bureau d'un formidable coup de poing.

--Hortebize, s'écria-t-il, est incomparable pour flairer un danger.
Heureusement, j'ai le moyen de supprimer cette drôlesse et le jeune
crétin qui voudrait se ruiner pour elle.

Comme toujours, quand le verbe _supprimer_ monte aux lèvres de son
patron, l'ex-sous-off tomba en garde: une, deux!... Il ne connaît que
cela, lui.

--Dieu! que tu es ridicule avec les gestes, interrompit le doux placeur
en haussant les épaules. Va, j'ai mieux que cela. Rose avoue dix-neuf
ans, mais elle ment, elle en a bel et bien vingt et un passés. Donc elle
est majeure. Le jeune idiot, lui, est mineur encore. De sorte que si le
papa Gandelu avait un peu de nerf, eh! eh!... ce serait drôle et moral,
tout à la fois; l'article 354 est élastique.

--Vous dites, patron? interrogea Beaumarchef, qui ne comprenait pas.

--Je dis qu'il me faut, avant quarante-huit heures, des détails précis
sur le caractère de M. Gaudelu, le père. Je veux savoir aussi quels sont
ses rapports avec son fils.

--Bien, je vais mettre La Candèle en campagne.

--De plus, puisque le jeune M. Gaston cherche de l'argent partout, il
faut lui faire connaître notre honorable ami Verminet, le directeur de
la _Société d'escompte mutuel_.

--Mais c'est l'affaire de M. Tantaine, ça, patron.

B. Mascarot était trop préoccupé pour entendre.

--Quant à cet autre, murmurait-il, répondant à ses craintes secrètes,
quant à ce grand garçon brun, cet artiste, qui me paraît de beaucoup
supérieur aux autres comme intelligence, malheur à lui si je le trouve
en travers de mon chemin. Quand on me gêne, moi...

Un geste effroyablement significatif compléta sa pensée.

Puis, après un silence, il ajouta:

--Retourne à ta besogne, Beaumar, j'entends du monde.

L'ancien sous-off ne bougea pas, si formel que fut le congé.

--Excusez-moi, patron, dit-il, mais La Candèle est de l'autre côté, qui
reçoit. J'ai à vous faire mon rapport.

--C'est juste. Prends un siège et parle.

Cette faveur de parler assis, qui ne lui est pas souvent octroyée,
sembla ravir Beaumarchef.

--Hier, commença-t-il, rien de nouveau. Ce matin, je dormais encore,
quand on est venu tambouriner à ma porte. Je me lève, j'ouvre, c'était
Toto-Chupin.

--Il n'a pas lâché Caroline Schimel, au moins?

--Pas d'une minute, patron. Même, il a réussi à lier conversation avec
elle, et ils ont déjà pris un café ensemble.

--Allons, ce n'est pas trop mal.

--Oh! il est assez adroit, ce vaurien de Toto, et, s'il était un peu
plus honnête... Enfin, il prétend que si cette fille boit, c'est pour
s'étourdir, parce qu'elle se croit toujours poursuivie par des gens qui
lui ont fait des menaces horribles. Elle a tellement peur d'être
assassinée, qu'elle n'ose loger seule. Elle s'est mise en pension chez
des ouvriers honnêtes qui la couchent et la nourrissent, et elle leur
fait du bien, car elle a de l'argent...

L'honorable placeur semblait fort contrarié.

--C'est fort gênant, cela, murmura-t-il, on ne peut pas aller lui rendre
visite incognito, à cette fille... Cependant, où demeurent les ouvriers
qui l'ont recueillie?

--Tout en haut de Montmartre, bien plus haut que le Château-Rouge, rue
Mercadet.

--C'est bien, Tantaine avisera. Surtout que Toto ne laisse pas cette
folle lui glisser entre les doigts.

--Il n'y a pas de danger, et même il m'a dit qu'il allait s'informer de
ses habitudes, de ses relations et de la source de son argent.

L'ex-sous-off s'arrêta tiraillant terriblement ses longues moustaches
cirées.

Ce geste prouve si évidemment qu'une idée lui trotte par la cervelle,
que son patron lui demanda:

--Qu'y a-t-il encore?

--Il y a, patron, que, si j'osais, je vous dirais de vous défier de
Toto-Chupin. J'ai découvert que le garnement chasse pour son compte. Il
nous vole et il vend notre marchandise au rabais.

--Rêves-tu?

--Pas du tout. J'ai tiré ce renseignement d'un grand gaillard de
mauvaise mine qui est venu demander Chupin en se disant son ami.

Les hommes forts ont toujours été prompts à prendre un parti.

--C'est bien, prononça le placeur. Je vérifierai le fait, et s'il est
vrai, nous tendrons a maître Chupin un joli traquenard qui le conduira
en correctionnelle.

Cette fois, sur un signe, Beaumarchef se retira, mais il reparut presque
aussitôt.

--Patron, dit-il, c'est un domestique de M. Croisenois avec une
lettre...

B. Mascarot ne prit pas la peine de dissimuler sa mauvaise humeur.

--Le marquis est diablement pressé, fit-il... N'importe, amène-moi ce
domestique.

Ce nouveau venu sentait d'une lieue sa grande maison.

Irréprochable était sa tenue.

Démarche, maintien, port de tête, tout disait en quelle haute estime il
se tenait.

Évidemment il visait et outrait le genre anglais.

Un faux col, cruellement empesé, lui sciait les oreilles. Il avait si
bien serré sa cravate, que sa figure, écorchée par le rasoir, en était
toute congestionnée.

C'était, à coup sûr, un tailleur londonien qui avait, à coups de hache,
taillé dans du bois ses vêtement raides.

Il paraissait de bois lui-même et semblait se mouvoir sous l'impulsion
de quelque mécanisme habilement dissimulé sous son gilet rouge.

Remuait-il, on était tout surpris de n'entendre pas grincer un rouage.

--Voici, dit-il en tendant une lettre à B. Mascarot, ce que monsieur le
marquis m'a chargé de remettre à monsieur.

Tout en prenant le pli, le digne placeur, par dessus ses lunettes,
examinait et étudiait ce serviteur modèle.

Il ne le connaissait pas.

Croisenois, l'ingrat, n'avait jamais voulu accepter un serviteur de sa
main, trié par lui entre mille sur le volet.

--Il paraît, mon garçon, remarqua-t-il, que ton maître, contrairement à
ses habitudes, s'est levé avec l'aurore, aujourd'hui.

Non seulement, le domestique, genre anglais, ne sourit point de
l'épigramme, mais il parut vivement choqué.

--Monsieur le marquis, prononça-t-il, me donne par an quinze louis en
sus de mes gages pour se passer la fantaisie de me tutoyer. Il est le
seul à avoir ce droit.

--Ah!... fit le placeur sur trois tous différents, ah! ah!...

Sa pantomime, en même temps, était des plus expressive.

--Je vous demande un peu, pensa-t-il, où vont se loger la dignité et
l'amour-propre! Son maître, si l'idée me prenait de le tutoyer, ne se
formaliserait pas, lui!

L'envoyé de M. de Croisenois, son observation faite, revint à sa
mission.

--Je pense, reprit-il, que monsieur le marquis dort encore à cette
heure. Il a écrit ce billet en rentrant de son cercle.

--Et il y a une réponse?

--Yès, sir.

--En ce cas, attendez.

D'un geste exercé, B. Mascarot fit sauter l'enveloppe et lut:


        «Mon cher maître,

     «Le _bac_ a des rigueurs... vous devinez le reste, n'est-ce pas?
     J'ai joué si malheureusement, cette nuit, que j'ai perdu, outre
     tout mon argent comptant, trois mille francs sur parole. Cette
     somme doit être chez mon débiteur avant midi. Mon honneur
     l'exige...»

L'honorable placeur ne se gêna pas pour hausser les épaules.

Puis, entre haut et bas, de façon que le domestique, qu'il épiait du
coin de l'œil, pût, selon sa conscience, l'entendre ou non, il
murmura:

--Son honneur!... Ma parole, c'est à mourir de rire; son honneur!...

Pas un muscle du visage si bien rasé du serviteur si formaliste ne
bougea.

Il restait raide autant qu'un soldat prussien à la parade, semblant ne
rien voir, ne rien entendre.

B. Mascarot avait reprit sa lecture:

     «...Ai-je tort de compter sur vous pour cette bagatelle? Je pense
     que non. Je suis même certain que vous m'enverrez cent cinquante ou
     deux cents louis de plus, car je ne puis rester sans un sou.

     «Et pour la grande affaire, quelles nouvelles? C'est les pieds dans
     le feu que j'attends votre décision.

        «Votre dévoué,

        «HENRI, marquis de CROISENOIS.»



--Et voilllà!... grommela le placeur, cinq mille francs, là, _hic et
nunc!_ Puie, bon Mascarot, tire de l'argent de ta caisse. On n'est pas
plus régence! Méchant noble, va! Si je n'avais pas irrémissiblement
besoin du beau nom que t'ont légué tes ancêtres et que tu traînes dans
le ruisseau, tu pourrais les chercher tes cinq mille francs!

Le malheur est que Croisenois était une des pièces importantes de la
grosse partie de l'aventureux placeur.

[Illustration:--Monsieur m'excusera si je refuse.]

Lentement et visiblement à regret, il sortit de la caisse où, la veille,
il puisait pour Hortebize, cinq billets de mille francs qu'il tendit à
l'envoyé du marquis.

--Monsieur désire-t-il un reçu? demanda le domestique.

--Inutile, la lettre m'en tiendra lieu. Cependant, attendez.

Mascarot, ce ponte prudent et assidu de la banque du hasard, cherchait
dans son gousset une pièce de vingt francs.

L'ayant trouvée, il la poussa, de l'air le plus engageant, sur la
tablette de son bureau, en disant:

--Prenez ceci, mon ami, pour votre course.

Mais l'autre, au lieu d'avancer la main, recula.

--Monsieur m'excusera si je refuse, dit-il nettement. Quand j'entre dans
une maison, j'exige des gages assez élevés pour n'avoir aucunement
besoin de pourboires.

Sur cette stoïque réponse, il salua, sérieux et grave comme un quaker,
et se retira à pas comptés.

Ma foi! le placeur était désorienté.

Vingt années d'expérience ne lui fournissaient pas le pendant d'une
aussi invraisemblable aventure.

--C'est à n'y pas croire, murmurait-il. Où diable Croisenois va-t-il
recruter ses gens? Serait-il, par impossible, bien plus fort que je ne
l'ai supposé jusqu'ici?

Une inquiétude inexplicable, vague et confuse comme un pressentiment,
troublait son assurance habituelle.

--Ou plutôt, continua-t-il, ce gaillard si sûr ne serait-il pas un faux
domestique? J'ai tant amassé d'ennemis en ma vie, et de toutes sortes,
qu'il doivent maintenant former comme une avalanche. Si habilement que
je tienne mes cartes, on peut avoir vu dans mon jeu.

Cette seule pensée le fit frissonner.

Il est de ces parties si périlleuses qu'à l'instant décisif tout devient
sujet de méfiance et de crainte.

B. Mascarot en était à ce point d'avoir peur de son ombre.

C'est surtout quand on n'est plus séparé du but que par la longueur du
bras que l'anxiété est terrible.

--Non, répondit-il, je suis un fou, et je me mets martel en tête pour
des soupçons chimériques. S'il se trouvait un homme habile à ce point de
m'avoir pénétré, patient jusque-là d'endosser la livrée de Croisenois
pour me surveiller de plus près, cet homme ne serait pas assez simple
pour se créer cette originalité qui me l'a fait remarquer.

Il se disait cela, mais il se raisonnait aussi vainement qu'un poltron
siffle dans l'obscurité pour dissiper ses terreurs.

Entre tous ses expédients, parmi ses moyens d'investigations, il devait
bien s'en trouver un qui lui permit de fouiller dans le passé de ce
domestique si susceptible, et il cherchait.

Il se creusait la tête, lorsque Beaumarchef parut de nouveau tout
effaré.

--Encore toi! dit durement le placeur; qui t'a appelé? Je ne saurais
donc rester tranquille une minute aujourd'hui?

--Patron, c'est que...

--Va-t'en.

Mais le docile sous-off ne recula pas d'une semelle.

--C'est le petit qui est là, insista-t-il.

--Paul?

--Lui-même, patron.

--Comment, à cette heure!... Je ne lui avais donné rendez-vous que pour
midi. Lui serait-il survenu quelque aventure?

Il s'interrompit.

La porte que Beaumarchef avait laissé entrebâillée s'ouvrit, livrant
passage à Paul Violaine.

En effet, il avait dû lui arriver quelque chose d'extraordinaire.

Il était pâle, défait, ses yeux avaient cette indicible expression
d'égarement de l'animal longtemps poursuivi par une meute.

Ses vêtements en désordre, son linge fripé trahissaient une nuit passée
à errer au hasard.

--Ah! monsieur, commença-t-il...

D'un geste impérieux, le placeur lui imposa silence.

--Laissez-nous, Beaumar, fit-il, et vous, mon enfant, asseyez-vous.

Paul s'assit, ou plutôt se laissa tomber comme une masse sur un
fauteuil.

--Ma vie est finie, murmurait-il, je suis déshonoré, perdu!...

L'estimable directeur de l'agence de placement avait la mine abasourdie
d'un homme qui tombe des nues.

Mais cette grande stupéfaction était feinte, un de ses familiers l'eût
reconnu au mouvement de ses lunettes bleues, cet indispensable
accessoire de son individu, qui, à la longue, faisaient comme partie
intégrante de sa personne et semblaient ressentir quelque chose de
toutes ses impressions.

Les causes de l'état où il voyait Paul, il les connaissait pour les
avoir préparées avec le soin du dramaturge qui, dès le premier acte,
apprête les scènes du dénouement.

S'il était surpris, ce ne pouvait être que du résultat prompt et violent
de ses combinaisons. Si expérimenté qu'on soit, il est difficile, quand
on charge, d'en calculer exactement l'effet.

C'est cependant avec le naturel admirable d'un auditeur bénévole qui
s'attend à des émotions, qu'il se tassa dans son fauteuil, en disant:

--Voyons, mon enfant, remettez-vous, ayez confiance en moi, ouvrez-moi
votre cœur. Que vous arrive-t-il?

Paul se leva à demi, et c'est du ton le plus tragique, avec un geste
désolé, qu'il répondit:

--Rose m'a abandonné.

B. Mascarot leva ses bras au ciel, paraissant le prendre à témoin de
l'insigne folie de son protégé.

--Et c'est pour cela, fit-il, que vous dites que votre vie est perdue, à
votre âge, lorsque vous ne pouvez même vous douter de toutes les
revanches que vous réserve l'avenir!...

--J'aimais Rose, monsieur!

Si comique que fut son emphase, qu'un imperceptible sourire glissa sur
les lèvres pâles du placeur.

--Diable!... fit-il.

--Mais ce n'est pas tout, reprit le pauvre garçon, qui faisait, pour
retenir ses larmes, les plus héroïques et les plus inutiles efforts, je
suis accusé d'un vol infâme.

--Vous? demanda le placeur, qui, en même temps, se disait: Nous y voici
donc!...

--Moi, monsieur, et seul au monde, vous pouvez affirmer mon innocence,
parce que seul vous savez la vérité.

--La vérité!...

--Oui, par vous je puis être sauvé. Hier, vous avez daigné me témoigner
tant de bienveillance, que j'ai songé à vous tout de suite, et que,
devançant l'heure que vous m'aviez fixée, je viens vous demander aide et
assistance.

--Mais, que puis-je?

--Tout, monsieur. De grâce, permettez que je vous raconte de quelle
fatalité je suis victime.

La physionomie de B. Mascarot exprima le plus vif intérêt.

--Parlez, dit-il.

--Hier, monsieur, reprit Paul, peu de temps après vous avoir quitté,
j'ai regagné l'hôtel du Pérou. J'arrive, je monte à ma mansarde, et bien
en évidence, sur la cheminée, j'aperçois cette lettre de Rose.

Il tendait la lettre en même temps; mais le placeur ne daigna pas la
prendre.

--Rose, monsieur, me déclare qu'elle ne m'aime plus et me prie de ne
jamais chercher à la revoir. Elle me dit que, lasse de partager ma
misère, elle accepte une fortune qui lui est offerte, des diamants, une
voiture...

--Cela vous surprend.

--Ah!... monsieur, pouvais-je m'attendre à cette trahison infâme,
lorsque la veille encore elle n'avait pas assez de serments pour
m'affirmer son amour? Pourquoi mentir? Voulait-elle me rendre sa perte
plus cruelle! Partie!... Je suis tombé comme assommé sous le coup. Moi
qui arrivais me faisant fête de sa joie quand je lui apprendrais vos
promesses!... Pendant plus d'une heure je suis resté dans ma chambre,
sans avoir conscience de moi-même, pleurant comme un enfant à cette idée
affreuse que je ne la reverrais plus...

C'est avec son attention et sa pénétration habituelles que B. Mascarot
étudiait son sujet.

--Toi, pensait-il, mon garçon, tu répands trop de paroles pour que ta
douleur soit aussi sincère et surtout aussi profonde que tu dis.

Puis, tout haut, il demanda:

--Mais enfin, ce vol, cette accusation?...

--J'y arrive, monsieur. Le premier étourdissement passé, je résolus de
vous obéir, de quitter cet hôtel du Pérou qui, plus que jamais, me
faisait horreur.

--A la bonne heure.

--Je descendis donc et j'allai donner congé à madame Loupias et la
payer. Ah!... monsieur, quelle honte! Lorsque je lui ai tendu le montant
de mes deux quinzaines, c'est-à-dire vingt-deux francs, elle m'a toisé
de l'air le plus méprisant en me demandant où j'avais puis cet argent.

B. Mascarot eut quelque peine à dissimuler un mouvement de satisfaction.
C'était le succès de sa petite machination que Paul lui annonçait.

--Qu'avez-vous répondu! interrogea-t-il.

--Rien, monsieur, j'étais pétrifié, et les paroles s'arrêtaient dans ma
gorge. Loupias s'était approché de sa femme, et tous deux me regardaient
en ricanant. Après avoir bien joui de ma confusion, ils m'ont déclaré
qu'ils étaient certains que, de concert avec Rose, avais volé M.
Tantaine.

--Et vous ne vous êtes pas défendu?

--J'avais perdu l'esprit. Je voyais que tout semblait donner raison à
ces gens et cette conviction m'accablait. La veille même, la Loupias
avait demandé de l'argent à Rose, qui lui avait répondu que je n'en
avais pas et que même je ne savais où m'en procurer. Or, voilà que, du
jour au lendemain, on me voyait vêtu d'habits neufs, payant mes dettes,
Rose avait disparu, moi-même j'annonçais mon départ.

--Il est certain que toutes ces circonstances devaient frapper vos
hôteliers!...

--Pour comble de malheur, c'est chez un épicier qui nous connaît, un
certain Mélusin, que Rose était allée changer le billet de 500 francs
que nous avait prêté M. Tantaine. C'est ce misérable qui a soulevé
l'opinion contre nous. N'a-t-il pas osé dire qu'un agent de police
chargé de nous arrêter, s'est présenté chez lui.

Mieux que Paul, B. Mascarot connaissait l'histoire et savait au juste ce
qu'avait pu dire Mélusin: cependant il interrompit son protégé.

--Entendons-nous, fit-il, la violence de votre chagrin trouble vos
idées, et je ne vous comprends plus bien. Y a-t-il eu, oui ou non, un
vol de commis?

--Eh! monsieur, comment vous le dire!... Je n'ai pas revu M. Tantaine,
et il n'a pas reparu à l'hôtel du Pérou. On prétend, est-ce vrai? que
des valeurs importantes lui ont été enlevées, et que, par suite de ce
malheur, il est en prison.

--Pourquoi n'avez-vous pas dit la vérité?

--A quoi bon? Il est prouvé que je ne connaissais pas M. Tantaine, que
jamais je ne lui ai adressé la parole. Ou m'aurait ri au nez si j'avais
dit: Hier soir, tout à coup, il est entré chez moi, et là, de but en
blanc, il m'a offert 500 francs, et je les ai acceptés.

Le digne placeur avait la physionomie sérieuse de l'homme qui cherche la
solution d'un difficile problème.

--Il me semble, fit-il enfin, que je comprends tout, et cela tient à la
connaissance exacte que j'ai du caractère de Tantaine.

Paul écoutait comme si sa vie eût dépendu d'une parole.

--Tantaine, reprit B. Mascarot, est le plus honnête homme que je sache
et le meilleur cœur qui soit au monde, mais il a des lacunes dans le
cerveau. Il a été riche autrefois, et sa générosité l'a ruiné. Il est
pauvre comme Job, maintenant, et il a, comme autrefois, la passion de
rendre service quand même.

--Cependant, monsieur...

--Laissez-moi finir. Le malheur est que dans la petite situation qu'il
occupe, et qu'il me doit, il a des fonds en maniement. Saisi de pitié à
la vue de votre profonde misère, il a disposé du bien d'autrui comme du
sien propre. Mis en demeure de rendre ses comptes le soir même, se
trouvant en face d'un déficit, il a perdu la tête et a déclaré qu'on
l'avait volé. On est allé aux informations, vous êtes son voisin, on
vous a vu de l'argent, dont on ne s'explique pas l'origine, les soupçons
se sont portés sur vous.

C'était net, précis, indiscutable. Paul frissonnait, une sueur froide
trempait ses cheveux, il se voyait arrêté, jugé, condamné.

--Cependant, ajouta-t-il, M. Tantaine a un billet de moi qui est une
preuve de ma bonne foi.

--Pauvre enfant!... croyez-vous donc que, s'il espère se sauver en vous
accusant, il laissera voir ce billet?

--Mais vous savez la vérité, vous, monsieur, heureusement!...

Le digne placeur hocha tristement la tête.

--Me croirait-on? répondit-il. La justice est une institution humaine,
mon ami, c'est dire qu'elle est sujette à l'erreur. Ayant à choisir
entre la vérité et le mensonge, elle ne peut se décider que pour la
vraisemblance. Or, dites-moi si toutes les probabilités ne sont pas
contre vous?

Cette logique impitoyable devait écraser Paul.

--Je n'ai donc plus qu'à mourir, balbutia-t-il, si je veux échapper au
déshonneur.

La combinaison imaginée par l'honorable placeur pour s'emparer de Paul
Violaine était d'une simplicité véritablement enfantine, mais il l'avait
jugée suffisante et il avait bien jugé.

Paul avait été si complétement étourdi, qu'entre le prêt si
extraordinaire d'un billet de 500 francs et l'accusation de vol basée
sur le change de ce même billet, il n'avait pas aperçu le trait-d'union
qui pourtant sautait aux yeux.

Facile à épouvanter, comme tous ceux qui ne sont pas bien sûr de leur
conscience, il avait commencé par fuir et maintenant il venait se livrer
pieds et poings liés.

C'était là ce qu'avait voulu, prévu et préparé B. Mascarot.

Le chirurgien qui se décide à une périlleuse opération commence par
affaiblir son malade. Avant d'entreprendre sérieusement un sujet, l'ami
d'Hortebize s'applique à briser les derniers ressorts de sa volonté. Or,
Paul en ce moment, ne s'appartenait plus. Il gisait là, éperdu, anéanti,
inerte, ne voyant d'autre issue que le suicide à la plus épouvantable
des situations.

Le moment était venu de frapper les derniers coups.

--Voyons, mon enfant, commença le placeur, il ne faut pas vous
désespérer ainsi.

Pas de réponse. Paul entendait-il ou non? A coup sûr, il semblait hors
d'état de comprendre.

Mais le digne placeur voulait qu'il entendît et comprît. Il allongea le
bras et le secoua assez rudement.

--Morbleu!... disait-il, où donc est votre courage? C'est dans les
situations difficiles qu'un homme fait ses preuves.

--A quoi bon!... gémit Paul. Ne venez-vous pas de me démontrer que
jamais je ne réussirai à établir mon innocence?

Cette faiblesse impatienta terriblement B. Mascarot, mais il dissimula.

--Non, répondit-il, non. J'ai tenu simplement à vous exposer les côtés
fâcheux de votre affaire.

--Elle n'en a pas de bons.

--Mais si!... Seulement vous ne m'avez pas laissé finir. J'ai tout mis
au pis, mais je dois me tromper. D'abord, l'accusation existe-t-elle
réellement? Nous supposons que Tantaine a disposé de fonds à lui
confiés. Est-ce démontré? Nous l'imaginons arrêté. L'est-il? Nous
admettons qu'il a rejeté la faute sur vous. Est-ce vrai? Avant de jeter
le manche après la cognée, que diable! on vérifie.

A mesure que parlait le digne placeur, Paul revenait à lui.

--C'est vrai, murmura-t-il, on peut vérifier.

--Certainement. Sans compter que je pense avoir assez d'influence sur
Tantaine pour lui faire confesser la vérité.

Les natures nerveuses comme celles de Paul ont ceci de précieux que si,
au moindre souffle du malheur, elles ploient, elles relèvent au plus
léger rayon d'espérance.

Paul, qui, la minute d'avant, se jugeait perdu, se vit sauvé.

--Oh! monsieur! s'écria-t-il, me sera-t-il jamais donné de vous prouver
l'étendue de ma reconnaissance!

B. Mascarot souriait paternellement.

--Peut-être, répondit-il, peut-être. Et, pour commencer, il faut prendre
sur vous d'oublier le passé. Le jour venu, on chasse le souvenir des
mauvais rêves de la nuit, n'est-ce pas? Je vous éveille pour une vie
nouvelle; soyez un autre homme.

Paul soupira profondément.

--Oublier Rose!... murmura-t-il.

L'honnête placeur fronça le sourcil à ce nom.

--Quoi! s'écria-t-il, vous pensez encore à cette créature! Il est, je le
sais, des gens qui se consolent aisément d'être dupés, dont l'amour même
redouble à chaque trahison. Si vous êtes de cette pâte facile,
serviteur, nous ne nous entendrons jamais. Courez après votre infidèle,
jetez-vous à ses pieds, suppliez-la de vous pardonner votre pauvreté.

Sous le fouet de l'ironie, Paul se cabra.

--Je prétends au contraire me venger d'elle! fit-il avec emportement.

--C'est aisé: oubliez-la.

En dépit du ton résolu de Paul, on lisait dans ses yeux une certaine
hésitation qui déplut à Mascarot.

--Voyons, reprit-il, vous êtes ambitieux, vous voulez parvenir?

--Oh!... oui, monsieur, oui...

[Illustration:--Regardez à droite, près de la fenêtre, c'est elle.]

--Et vous songez à vous embarrasser d'une femme comme Rose!... Il faut
avoir les deux bras libres, mon garçon, si on veut jouer probablement
des coudes dans la mêlée. Que diriez-vous d'un coureur qui, ayant des
prétentions au prix, s'attacherait un boulet à la jambe? Vous diriez:
Il est fou! Eh bien!... vous êtes ce coureur.

--Je suivrai vos conseils, monsieur, prononça Paul, sans arrière-pensée,
cette fois.

--Voilà qui est parler. Croyez-moi, avant longtemps, vous bénirez le
ciel d'avoir donné à Rose l'idée et les moyens de vous abandonner. Vous
pouvez aller haut et loin!...

Il y a trente ans que B. Mascarot spécule sur les passions humaines et
met les faiblesses en coupe réglée. Il connaît les hommes.

Avec dix phrases, il venait de prendre sur Paul une influence décisive.

--Alors, monsieur, commença le jeune homme, cette place de douze mille
francs...

--Eh!... il n'y a jamais eu de place, mon ami.

Paul devint extrêmement pâle.

Il se revoyait sans un sou, dans quelque taudis comme celui de l'hôtel
du Pérou, et seul cette fois.

--Cependant, monsieur, balbutia-t-il, vous m'aviez fait espérer...

--Quoi! douze mille francs? Rassurez-vous, vous aurez cela et même
davantage; mais vous ne me quitterez pas, je me fais vieux, je n'ai pas
de famille, vous serez mon fils...

A cette proposition, le front de Paul s'assombrit.

L'idée qu'il serait placeur aussi, lui, qu'il s'enfermerait dans le
confessionnal de la pièce d'entrée pour inscrire les offres et les
demandes, révoltait sa vanité.

B. Mascarot, qui, par-dessus ses lunettes, épiait ses impressions, vit
bien ce qui se passait en lui.

--Et ça n'a pas de pain!... pensait-il. Sot orgueilleux! Ah!... si ce
n'était Flavie, si ce n'était l'affaire Champdoce!

Puis, tout haut il reprit:

--N'allez pas croire, mon cher enfant, que je veuille vous condamner au
rude et obscur métier de placeur. Non. J'ai sur vous d'autres vues plus
digues de vos mérites.

Paul respira.

--Pourquoi ne pas vous dire la vérité? poursuivit Mascarot. Vous m'avez
plu, et je me suis promis de réaliser tous vos rêves d'ambition. Pour
parvenir, vous avez tout... sauf cependant ce qui manquera toujours aux
jeunes gens, la prudence et la constance de volonté. Eh bien!... je
serai, moi, votre volonté et votre prudence.

Il s'arrêta un moment comme pour donner plus de poids à ses paroles, et
bientôt reprit:

--Tenez, je pensais à vous hier, et je bâtissais dans ma tête l'édifice
de votre avenir. Il est pauvre, me disais-je, et à son âge, avec ses
idées, c'est cruel. Mais pourquoi n'épouserait-il pas une de ces
héritières qui apportent un million dans leur tablier à l'homme qui a su
toucher leur cœur?

--Hélas!...

--Comment, hélas!... Penseriez-vous encore à Rose?

--Oh! non, certes, non!... je voulais dire...

--Si je vous parle d'héritière, c'est que j'en connais une, et si je le
voulais bien, si mon ami le docteur Hortebize s'en mêlait.. Rose est
jolie, mais elle est presque aussi jolie que Rose, et, de plus, elle est
bien née, elle est sage, elle est spirituelle... Elle a de grandes
relations, et si son mari était un artiste de talent, un poète, un
compositeur, il pourrait prétendre à tout.

Paul était devenu plus rouge que le feu; tout cela, il l'avait rêvé,
autrefois.

--Bien plus, disait le placeur, songeant à votre naissance illégitime,
je poursuivais le plus magnifique roman. Avant 93, tout bâtard, vous le
savez, était tenu pour gentilhomme. Connaissez-vous votre père? Non. Qui
vous dit qu'il ne porte pas un des grands noms de France et qu'il n'a
pas, pour rehausser l'éclat de son écusson, 500,000 livres de rentes?
Peut-être, en ce moment, vous fait-il rechercher pour vous donner sa
fortune et son nom. Cela vous plairait-il d'être duc?

--Monsieur, balbutia Paul, monsieur...

B. Mascarot éclata de rire.

--Nous n'en sommes encore qu'aux suppositions, fit-il.

Le jeune homme ne savait que penser.

--Enfin, monsieur, demanda-t-il, qu'exigez-vous de moi?

Le placeur redevint sérieux.

--J'exige l'obéissance, répondit-il. Une obéissance passive, absolue,
immédiate, sans réflexions, sans examen.

--J'obéirai, monsieur, mais, de grâce, ne vous jouez-vous pas de moi?

Au lieu de répondre, B. Mascarot sonna Beaumar, qui parut.

--Je te laisse seul, dit-il, je vais chez Van Klopen.

Puis se retournant vers Paul:

--Je ne plaisante jamais, lui dit-il, et aujourd'hui même vous en aurez
la preuve. Nous allons aller déjeuner ensemble au restaurant; j'ai à
causer avec vous, et après...

Il s'arrêta pour jouir de la surprise de Paul, et ajouta:

--Après, je vous montrerai la jeune fille que je vous destine: il faut
bien que je sache si elle vous plaît.



XI


Ce n'est pas sans mille bonnes raisons que le jeune M. Gaston de
Gandelu, ce miroir de la nouvelle chevalerie parisienne, s'était récrié,
lorsqu'il avait découvert qu'André, un peintre de genre, ignorait
jusqu'à l'existence du sieur Van Klopen.

Ce surprenant industriel jouit, on peut le dire, d'une renommée
européenne.

Pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux sur ses factures,
illustrées de médailles conquises à toutes les expositions.

On lit d'un côté: _Breveté de S. M. C. la reine d'Espagne_, et de
l'autre: _Fournisseur des cours du Nord_.

Mais Van Klopen n'est pas Alsacien, ainsi que le disait l'intelligent
Gandelu, lequel estime, probablement, que l'Allemagne est un
arrondissement de l'Alsace; Van Klopen est bel et bien Hollandais.

Vers 1850, cet homme intelligent, établi tailleur au centre de sa ville
natale, coupait dans des draps achetés à crédit ces vastes habits et ces
redingotes monumentales qui prêtent aux bourgmestres de Rotterdam une
dignité si particulière.

Le métier ne lui réussit pas.

Déclaré en faillite après des opérations troubles, il fut forcé de
fermer boutique et de fuir pour échapper à la rancune de ses créanciers.

A Paris, ce centre fiévreux de toutes les concurrences, il semblait
destiné à mourir de faim. Point.

On le vit, un matin, louer, rue de Grammont, un appartement de 26,000
francs par an, écrire fièrement sur deux plaques de marbre, de chaque
côté de la porte:

        VAN KLOPEN

        _Tailleur pour Dames_

Puis, dans ses réclames, répandues à profusion, il se déclarait le
«régénérateur des modes», et se décernait le titre «d'arbitre souverain
des élégances féminines» et de «couturier des reines».

Quel audacieux avait déposé le germe de ces idées au fond de la cervelle
de l'épais Hollandais? Quels capitalistes lui fournissaient les fonds?
Il ne l'a jamais dit.

Le fait est que, pour commencer, la tentative eut peu de succès.

Un mois durant, Paris se tint les côtes en songeant aux bouffonnes
prétentions du «Régénérateur de Rotterdam».

Lui laissait rire, courbant la tête sous l'orage des quolibets.

Il avait grandement raison.

Ses prospectus multipliés venaient de lui amener les deux clientes qui
devaient sonner les premières fanfares de sa gloire.

L'une était une fort grand dame, plus aventureuse et plus excentrique
encore que noble, la duchesse de Sairmeuse.

L'autre n'était rien moins qu'une illustration du demi-monde, la belle
Jenny Fancy, que protégeait alors le comte de Trémorel.

Il est certain qu'il composa pour elles des toilettes qui s'éloignaient
prodigieusement de tout ce qu'on avait fait ou rêvé jusqu'alors.

De ce moment, il était lancé. Le succès lui arriva comme il arrive à
Paris: foudroyant. Et pour comble, le chœur immense des femmes de
chambre qui semblaient s'être donné le mot, chantait ses louanges...

Aujourd'hui, la réputation de Van Klopen peut braver toutes les
concurrences, défier toutes les tentatives.

Il en est réduit à refuser des commandes.

--J'aime à choisir mon monde, dit-il, à trier mes pratiques.

Et il choisit, et il trie!... Monsieur a ses caprices.

C'est pourquoi les plus nobles et les plus riches briguent l'honneur
d'être habillées par lui.

Les plus fières ne rougissent pas de le voir scruter les mystères de
leur taille. Elles lui confient des secrets qu'elles n'avouent pas à
leur mari. Elles supportent très bien que ses larges et grosses mains se
promènent sur leurs épaules pour en prendre la mesure.

C'est la mode!...

Ses salons sont comme un terrain neutre où se rencontrent, se
confondent, se mêlent, se provoquent du regard les femmes de tous les
mondes.

Peut-être est-ce un des éléments de la vogue.

Mme la duchesse de R... n'est pas fâchée de voir de près la célèbre
Bischy, pour qui le baron de N... s'est brûlé le peu de cervelle qu'il
avait. Peut-être, en prenant son tailleur, espère-t-elle prendre quelque
chose de ses séductions.

De son côté, Mlle Diamant qui gagne, c'est connu, cent écus par an
aux Délassements, éprouve une délicate jouissance à écraser, par les
splendeurs de ses commandes, les grandes dames dont sa victoria croise
les équipages autour du lac.

Entre ces clientes si diverses, l'adroit Van Klopen tient égale la
balance de ses faveurs. Aussi est-il le plus choyé, le plus adoré des
hommes.

Que de fois il a entendu de belles bouches dédaigneuses lui dire:

--D'abord, mon petit Klopen, si je n'ai pas ma robe pour mardi, je me
meurs!...

L'hiver, les soirs de grandes fêtes, les équipages font queue dans sa
rue.

Entre neuf heures et minuit, deux cents femmes prennent d'assaut sa
maison, jalouses de se faire attacher la dernière épingle de la main du
maître, ambitieuses de son sourire approbateur.

Lui, grave, froid, impassible, le cigare aux dents quelquefois,--tout
lui est permis,--il regarde défiler le brillant escadron. Il est sobre
d'éloges. Il sait qu'un «très bien» de sa bouche enivre l'élue et désole
vingt rivales.

Mais il a su s'attacher sa clientèle par des liens moins fragiles que
ceux de la vanité.

Quand il a pris ses renseignements, si on lui offre des garanties
sérieuses, il fait crédit.

Oui, il donne à crédit non seulement ses façons, mais encore les
étoffes. Au besoin, il ferait entendre raison à des fournisseurs
récalcitrants; à la rigueur, il prête de l'argent.

Aussi, en ces jours de sarabande furieuse de l'anse du panier conjugal,
le tailleur pour dames est la terreur des maris.

Honnêtes maris! Ils dorment sur les deux oreilles, ils admirent l'ordre,
l'économie, le savoir faire de leur femme, et, tout à coup, atroce
réveil, le flegmatique Hollandais apparaît une facture de 20,000 francs
à la main.

Que faire? Payer.

Oui, payer ou plaider, car il plaide, Van Klopen. N'a-t-il pas fait, à
la même audience, comparaître la brillante marquise de Reversay et
l'aventureuse Chinchette, celle-là, précisément, qui périt si
misérablement il y a trois mois!...

La marchande à la toilette, qui exploite les misères des filles,
reculerait devant les manœuvres de cet usurier de la soie et du
velours.

Malheur donc à la femme qui se laisse prendre au piège du crédit qu'il
tend. La femme qui lui doit mille écus est perdue, car elle ne peut dire
jusqu'où elle descendra pour chercher de l'argent quand on lui en
réclamera.

Pourtant, on trouve bien des noms honorables sur ses livres!...

Est-il surprenant que tant de prospérités aient tourné la tête de Van
Klopen? Le contraire serait incroyable.

Il est donc gras, rose, impudent, vaniteux, cynique!... Ses flatteuses
vont jusqu'à dire qu'il a de l'esprit.

Tel est, aussi exactement que possible, l'homme chez lequel B. Mascarot
et son protégé Paul Violaine se rendaient après un long déjeuner chez
Philippe.

La tenue de la maison de Van Klopen mérite une mention. Un tapis
superbe, posé à ses frais, habille l'escalier jusqu'au premier étage
qu'il occupe.

Dans l'antichambre, très vaste, deux chasseurs en grande livrée,
reluisants d'or, étaient assis près des bouches du calorifère.

A la vue de B. Mascarot, ils se levèrent respectueusement, et l'un d'eux
s'empressa d'éviter au placeur la peine d'une question.

--M. Van Klopen travaille en ce moment avec Mme la princesse Korasof,
dit-il; mais dès qu'il va savoir que monsieur le demande, il se
dérangera. Monsieur veut-il prendre la peine de passer dans les
appartements particuliers de monsieur?...

Le beau chasseur se mettait déjà en mouvement; B. Mascarot l'arrêta.

--Nous ne sommes pas pressés, dit-il, nous attendrons dans le grand
salon avec les clients. Y a-t-il beaucoup de monde?

--Une douzaine de dames au moins, les bals donnent...

--Très bien, cela me distraira.

Aussitôt, sans attendre la réplique du chasseur, B. Mascarot tourna le
bouton de cristal d'une porte à deux battants et poussa Paul dans la
vaste pièce que le facétieux Van Klopen appelle sa «salle des
Pas-Perdus.»

Ce salon, superbement décoré, doré, ornementé, peinturluré, est d'un
goût exécrable; mais il surprend par une particularité bizarre.

Le papier des murs disparaît entièrement sous une prodigieuse quantité
de petites aquarelles représentant des femmes en toilettes variées.

Chaque tableau a sa légende, et si on s'approche, on lit avec les noms
en toutes lettres:

_Robe de Mlle de C..., pour un dîner à l'ambassade russe;_

_Garnitures de la marquise de V..., pour un bal à l'Hôtel-de-Ville;_

_Costume d'eaux de Mlle H... de R..._

_Péplum de Mlle S..._

C'est le tailleur lui-même qui a imaginé ce moyen de léguer ces
conceptions à la postérité.

Tel qu'il est, ce salon surprit si bien Paul par sa magnificence, que,
décontenancé, ébloui, il restait sur le seuil, n'osant avancer,
n'apercevant pas de siège où s'asseoir.

Mais B. Mascarot a du sang-froid pour deux.

Saisissant son protégé par le bras, il l'attira près de lui sur un
canapé en murmurant à son oreille:

--De la tenue, morbleu! l'héritière est là!

L'entrée de B. Mascarot et de son protégé, dans la «salle des
Pas-Perdus» de l'illustre Van Klopen, avait presque fait scandale.

Il est si rare qu'un homme ose pénétrer dans ce sanctuaire des
élégances, que toutes les belles dames qui attendaient patiemment le bon
plaisir du roi des couturiers furent stupéfaites et comme saisies de la
témérité de ces intrus.

L'impression était peut-être augmentée par la surprenante beauté de
Paul, cet adolescent aux yeux tremblants, plus timide et plus rougissant
qu'une vierge.

Les conversations avaient cessé comme par enchantement, et sous le feu
d'une douzaine de paires d'yeux, sentant ses joues brûlantes, Paul
perdait contenance, tourmentait son chapeau comme un paysan devant un
tribunal, et n'osait lever la tête.

Cette confusion ne pouvait convenir à l'honorable placeur.

Il avait amené son protégé pour voir: il voulait qu'il regardât.

C'est qu'il n'était pas intimidé, lui, par cette imposante assemblée.

Dès en entrant, il avait salué à la ronde avec les grâces surannées d'un
mirliflor de 1820, et maintenant, sur son canapé, il semblait aussi à
l'aise qu'à son agence, au milieu de ses cordons bleus.

L'imperturbable assurance de B. Mascarot tient, c'est lui qui l'avoue, à
son mépris profond de l'humanité et à ses lunettes.

Si on savait au juste quels services peuvent rendre ces verres de
couleur derrière lesquels s'abritent et se cachent toutes les
impressions, l'univers entier chausserait des lunettes bleues.

Cependant le bon placeur voulut laisser à son protégé quelques minutes
pour se remettre et aussi pour s'habituer à l'atmosphère tiède et trop
chargée de parfums du salon.

Mais, à la longue, voyant que Paul s'obstinait à rester le nez dans son
gilet, légèrement, du coude, il lui poussa le bras.

--C'est donc la première fois, lui dit-il à l'oreille, que vous voyez
des femmes en grande toilette? Avez-vous peur?

Paul fit un effort pour se redresser.

--Regardez à droite, murmurait Mascarot, entre le piano et la fenêtre...
c'est elle!

Près de la fenêtre, à côté de sa femme de chambre, était assise une
toute jeune fille qui paraissait avoir dix-huit ans à peine.

Elle n'était pas aussi jolie que l'avait annoncé l'estimable placeur,
mais sa beauté avait quelque chose de vif, d'étrange, d'inquiétant, même
pour l'observateur.

Elle était petite, mignonne, frêle en apparence et très brune.

[Illustration: Elle se tordait les mains, elle sanglotait, elle était
presque à genoux.]

Ses traits manquaient de régularité, mais ses cheveux noirs et lumineux
semblaient lancer des gerbes d'étincelles; ses yeux, d'un bleu sombre,
avaient d'irrésistibles langueurs. La pourpre de ses lèvres un peu
charnues affirmait les ardeurs du sang qui y affluait, aussi sûrement
que son front bombé trahissait une opiniâtreté exagérée jusqu'à
l'absurde.

Tout, en elle, respirait la passion, ou plutôt elle paraissait être la
passion même.

Il fallut à Paul un appel énergique à sa volonté pour prendre sur lui de
la regarder.

Cependant, il osa: leurs yeux se rencontrèrent, et tous deux en même
temps tressaillirent comme au choc de la même batterie électrique.

Paul demeura immobile fasciné. Quant à la jeune fille, si violente fut
son émotion, qu'elle se détourna brusquement, craignant d'être
remarquée.

Mais personne ne songeait à observer.

La conversation avait repris son cours, et toutes les clientes du
célèbre Van Klopen écoutaient avec une religieuse admiration une jeune
dame aux airs évaporés qui décrivait une de ses dernières toilettes de
bois.

--C'était renversant, disait-elle, et il n'y a que Klopen pour des
créations pareilles. Toutes ces demoiselles à calèches à huit ressorts
étaient furieuses. Je tiens du marquis de Croisenois que Jenny Fancy en
pleurait de rage. Imaginez trois jupes vertes, de nuances différentes,
découpées et étagées...

L'excellent Mascarot ne s'intéressait pas à la description.

Il avait épié et il avait vu.

Le frémissement des deux jeunes gens fit monter un sourire à ses lèvres
flétries.

--Eh bien? demanda-t-il à son protégé.

Paul eut quelque peine à étouffer une exclamation d'admiration.

--Adorable! murmura-t-il.

--Et millionnaire!... insista le placeur.

--Elle n'aurait pas un sou qu'on serait encore fou d'elle.

B. Mascarot toussa et éprouva le besoin de rajuster ses lunettes.

--Maintenant, pensa-t-il, je te tiens, mon garçon! Que ton émotion soit
feinte ou réelle, que tu adores la femme ou la dot, peu importe; tu
passeras partout où je voudrai.

Sur cette paternelle réflexion, il se pencha de nouveau vers son
protégé.

--Voulez-vous savoir son nom? souffla-t-il.

--Oh! dites, je vous en prie.

--Flavie.

Paul était en extase. Il osait maintenant regarder la jeune fille, elle
s'était un peu détournée et il pensait, oubliant le jeu des glaces,
qu'elle ne pouvait le voir.

La jeune dame ne tarissait toujours pas.

--C'est navrant! disait-elle, ce qui arrive à cette pauvre comtesse de
Luxé qui est un ange. Oui, mesdames, elle mettait des tirettes à ses
jupes et faisait teindre ses robes. Elle économisait. Quelle duperie!
Pendant ce temps, M. de Luxé faisait des folies pour une demoiselle des
Bouffes. En apprenant cela, elle a failli mourir de douleur, et moi,
j'ai juré que si mon mari est jamais ruiné, ce sera par moi et non par
une autre.

Elle s'interrompit.

La porte du fond s'ouvrait avec fracas, et Van Klopen, en personne,
apparaissait dans sa gloire.

Il a cinq pieds et demi; il est large plus qu'à proportion; sa face
rouge tient registre des petits verres qu'il boit; il a l'œil
insolent, la voix doucereuse et le pur accent de Rotterdam.

Comme toujours, il portait un coin de feu de velours grenat, avec jabot
et manchettes de dentelles. Un énorme diamant étincelait à son doigt.

--De laquelle de ces dames est-ce le tour? demanda-t-il.

C'était le tour de la dame évaporée; elle se levait déjà, lorsque le
grand couturier l'arrêta d'un geste.

Il venait d'apercevoir B. Mascarot, et s'avançait vers lui avec un
empressement marqué.

--Comment, c'est vous, cher monsieur, qui êtes là, disait-il, on vous a
fait attendre, oh!... que d'excuses!...

Il y eut un murmure dans l'assemblée, mais si léger, si léger!...

--De grâce, prenez la peine de passer dans mon cabinet, poursuivait Van
Klopen; monsieur est avec vous? très bien; passez, messieurs, passez...

Il entraînait, tout en parlant, B. Mascarot et son protégé; il les
poussait devant lui.

Il allait se retirer sans une excuse, quand une des clientes bondit
jusqu'à lui et le poussa presque de force dans le corridor, tirant la
porte après elle.

--Monsieur, disait-elle, au nom du ciel, un mot.

Van Klopen la toisa d'un air ennuyé.

--Qu'y a-t-il encore? demanda-t-il.

--Monsieur, c'est demain l'échéance du billet de 3,000 francs que je
vous ai souscrit.

--C'est fort possible.

--Eh bien! je n'ai pas d'argent pour le payer.

--Ni moi non plus.

--Je viens pourtant vous conjurer de me le renouveler, à deux mois,
monsieur, à un mois même, aux conditions que vous voudrez...

Le tailleur pour dames haussa les épaules.

--Dans deux moi, fit-il, vous serez encore moins en mesure
qu'aujourd'hui. Si le billet n'est pas acquitté demain, on poursuivra...

--Mon Dieu!... mais alors mon mari saura...

--J'y compte bien, et je sais qu'il paira.

La malheureuse femme était glacée d'effroi.

--Oui, dit-elle, mon mari paiera, mais je suis perdue, moi.

--Je n'y puis rien, j'ai des associés...

--Oh!... ne me dites pas cela, monsieur, je vous en supplie...
sauvez-moi. Mon mari a déjà payé mes dettes trois fois, et il m'a
juré... s'il ne s'agissait que de moi!... Mais j'ai des enfants, mon
mari est capable dans sa colère de me les retirer... Par pitié!...
monsieur, mon bon monsieur Van Klopen...

Elle se tordait les mains, elle sanglotait, elle était presque à genoux.

L'illustre couturier restait de glace.

--Quand on est mère de famille, prononça-t-il, on prend une couturière à
la journée, il y en a qui bâtissent des robes charmantes.

Elle essaya pourtant encore de le toucher, elle lui avait pris les
mains, pour un mot elle les eût portées à ses lèvres.

--Monsieur, si vous saviez... je n'oserai jamais rentrer chez moi... je
n'aurai pas le courage d'avouer à mon mari...

Van Klopen eut un ricanement d'un épouvantable cynisme.

--Eh bien! dit-il, si votre mari vous fait peur, adressez-vous à un
autre!...

Et se dégageant brutalement, abandonnant la malheureuse dans le couloir,
il rentra dans son cabinet où l'attendaient Paul et Mascarot.

Il était vraiment mécontent, l'arbitre des élégances, et la preuve c'est
qu'il ferma la porte de son cabinet avec une violence éloignée de son
caractère et de ses habitudes. Les véritables puissances sont calmes et
sereines.

--Avez-vous entendu, dit-il à Mascarot, cette scène pitoyable? Il m'en
arrive comme cela de temps à autre, et ce n'est pas gai.

Il s'interrompit, parce qu'il sentait à la main un léger chatouillement;
il l'examina curieusement et l'essuya en disant avec un rire épais:

--Tiens!... elle m'a pleuré sur la main!...

Paul était franchement révolté.

La première inspiration de son cœur était encore bonne. S'il eût eu
trois mille francs, il les eût portés à cette pauvre femme, dont on
entendait encore dans le couloir les gémissements étouffés.

--C'est épouvantable!... fit-il.

L'exclamation sembla scandaliser Van Klopen.

--Ah!... dit-il, avec un intraduisible cynisme d'expressions, monsieur
donne dans les crises de nerfs!... Si monsieur était à ma place, il
saurait promptement ce que cela vaut au juste. C'est mon argent, après
tout, et celui de mes associés que je défends. Vous ne savez donc pas
que toutes ces farceuses que j'habille sont comme folles de vanité et
enragées de toilettes. Père, mère, mari, elles donneraient tout, avec
les enfants par-dessus le marché, pour se faire ouvrir un compte. Vous
ne pouvez savoir ce dont une femme est capable pour se procurer la robe
qui fera crever une rivale de dépit... Ce n'est jamais qu'au moment de
régler qu'elles songent à la famille...

--Cependant, vous savez qu'avec celle-ci, vous ne perdrez rien; son
mari...

--Ah! oui, les maris, s'écria Van Klopen, qui s'animait à la discussion,
parlons-en. Il me font encore mourir de rire, ceux-là. Apporte-t-on des
robes? Ils vous reçoivent avec toutes sortes de politesses, car ils
aiment les belles étoffes, eux aussi, qui leur font honneur. Quand on
présente la facture, c'est une autre paire de manches. Ils roulent des
yeux terribles et parlent de vous faire jeter à la porte...

De la meilleure foi du monde, Paul s'imaginait plaider la cause de la
pauvre débitrice.

--Les maris sont souvent trompés, objecta-t-il.

--Laissez-moi donc!... Ils savent; et dans tous les cas, leur métier est
de s'informer. Mais non... ils font les ignorants, c'est plus commode.
Quand ils ont donné cent louis par mois, ils se croient quittes et
regardent défiler à la douzaine des toilettes à faire cabrer des chevaux
de fiacre. S'ils ne se disent pas que leurs femmes les achètent à
crédit, où pensent-ils donc qu'elles les prennent?... Mais, non, on
s'entend. Madame commence par se faire ouvrir un compte, et Monsieur,
après, discute le total et demande des réductions. Je connais ce jeu!...

Le grand couturier paraissait si fort en colère que B. Mascarot jugea
son intervention nécessaire.

--Vous avez peut-être été un peu dur, dit-il.

Van Klopen lui jeta un coup d'œil d'intelligence.

--Bah!... répondit-il, demain je serai payé, je sais bien par qui et
comment, et j'aurai une autre commande. Pour agir comme je l'ai fait,
j'avais mes raisons...

Ces raisons n'étaient peut-être pas fort honnêtes, car il n'osa les dire
tout haut.

Il entraîna l'honorable placeur dans l'embrasure d'une fenêtre, et là,
tous deux, ils se mirent à causer très bas, riant abondamment comme au
récit d'un bon tour.

N'entendant pas un traître mot, Paul se mit à examiner ce que Van Klopen
appelle son «cabinet de consultations».

On n'y voyait rien de ce qu'il faut pour écrire, mais bien quantité de
mètres, de ciseaux, des règles, puis des monceaux d'échantillons, des
masses de croquis de toilette; enfin, dans le fond, six mannequins
supportaient les patrons en papier des nouvelles créations du tailleur
pour dames.

Paul n'avait pas eu le temps de tout inventorier que déjà les deux amis,
il les jugeait tels, étaient de retour au coin du foyer.

--Nous perdons notre temps, prononça B. Mascarot; j'aurais cependant
bien voulu jeter un coup d'œil sur nos livres, mais il y a tant de
monde dans le salon.

--Et cela vous arrête, fit insoucieusement le couturier; attendez une
minute.

Il sortit sur ces mots, et presque aussitôt on entendit sa grosse voix
douceâtre.

--Désolé, mesdames, disait-il, désespéré, parole d'honneur, mais je suis
en conférence avec un marchand de tissus, vous comprenez, c'est pour
vous, en somme, ce sera peut-être long...

--Nous attendrons, répondit le chœur intrépide des clientes...

Van Klopen reparut, étincelant de fierté:

--Ce n'est pas plus malin que ça, prononça-t-il, elles resteront là
jusqu'à la nuit pour attendre leur petit Klopen. Pauvres chattes!...
Voilà les clients de Paris. Courez après eux, épuisez-vous en
gracieusetés... ils se sauvent comme des lièvres. Au contraire,
moquez-vous d'eux, recevez-les mal, ils affluent. Si jamais la vogue me
quitte, je ferme ma boutique, j'écris dessus: «Le public n'entre pas
ici», et le lendemain la foule aura défoncé mes portes.

B. Mascarot daigna approuver de la tête, pendant que le tailleur pour
dames tirait d'un chiffonnier un gros registre.

--Les affaires n'ont jamais été mieux, reprit Van Klopen; à vrai dire,
nous sommes en pleine saison. Depuis neuf jours que vous n'êtes venu,
nous avons pour 87,000 francs de commandes.

--C'est superbe! Mais laissons le courant pour les affaires douteuses,
je suis pressé.

L'arbitre des élégances feuilletait son registre.

--Voici, dit-il. Du 4 février, Mlle Virginie Cluche demande cinq
toilettes de théâtre et de soirée, deux dominos, trois costumes de
ville.

--C'est beaucoup.

--Aussi ai-je demandé à me consulter. Elle ne doit qu'une misère: 1,800
francs.

--C'est déjà trop, si, comme on l'a dit, son protecteur est ruiné. Ne
refuse pas, mais ne faites rien jusqu'à nouvel ordre.

Pour toute réponse, Van Klopen traça en marge de son registre un signe
cabalistique, traduction mystérieuse des volontés du placeur.

--Du 6, même mois, commande importante de la comtesse de Mussidan, pour
elle. Une robe sans garniture pour sa fille. Son compte est des plus
élevés; le comte ne paie pas, il m'a prévenu.

--N'importe! allez, et même poussez-la!

Nouveau signe sur le registre.

--Du 7: Demande d'ouverture de compte de Mlle Flavie Martin-Rigal;
une nouvelle cliente, la fille du banquier, sans doute.

A ce nom, Paul tressaillit; mais l'estimable négociant ne sembla pas y
prendre garde.

--Mon compère, fit-il du ton le plus sérieux, retenez bien ce nom. Quoi
que vous demande cette jeune fille, fût-ce votre maison entière, c'est
d'avance accordé. Et surtout, le plus profond respect. La moindre
irrévérence vous causerait des désagréments. Elle est dans votre salon,
aussitôt après mon départ vous la ferez entrer.

A l'air surpris du couturier, il était aisé de voir que Mascarot n'abuse
pas de ce genre de recommandation. Paul n'était pas moins ébahi pour
d'autres motifs.

--Vous serez obéi, monsieur, répondit Van Klopen. A la date du 8, un
jeune monsieur, Gaston de Gandelu, m'est présenté par M. Luper, le
bijoutier. Son père est très riche, dit-on, et personnellement il doit
recueillir à sa majorité, qui est proche, un héritage considérable. Ce
jeune homme demande un crédit de quinze ou vingt mille francs pour une
jeune dame.

Le placeur dissimula un sourire. Par-dessous ses lunettes, il observait
son protégé. Paul ne bougeait pas. Ce nom de Gandelu ne lui apprenait
rien.

--La dame, poursuivait le couturier, m'a été présentée hier. Elle
s'appelle soi-disant Zora de Chantemille. Le fait est qu'elle est
furieusement jolie.

B. Mascarot réfléchissait.

--Compère, dit-il, enfin, vous ne sauriez croire combien ce jeune homme
me gêne. On ne peut plus compter sur Clichy... Qu'imaginerions-nous pour
pouvoir l'éloigner de Paris?

Le visage de Van Klopen devenait écarlate à vue d'œil. Le moindre
effort de réflexion charriant son sang à la tête, produit cet effet.

--Eh!... fit-il en se frappant le front, le moyen est trouvé. Ce Gandelu
qui m'a l'air d'un étourneau vaniteux, est capable de tout et de bien
d'autres choses encore, pour cette belle fille blonde.

--Je le crois.

--Alors, voici la chose. Je lui ouvre un petit compte pour lui mettre
l'eau à la bouche; bien!... Arrive une commande très importante, je
taille, j'essaye; mais, au moment de livrer, je fais semblant d'avoir
peur et je demande quelques petites valeurs que je jure de ne pas
négocier... à deux signatures, s'entend. On met alors le gaillard en
rapport avec la _Société d'escompte mutuel_, et notre cher Verminet lui
persuade aisément d'écrire de sa main un nom connu au bas d'un chiffon
de papier. Il m'apporte ces valeurs, je les accepte, nous le tenons.

--Un petit faux!...

--Dame, je ne vois pas d'autre moyen, à moins que...

Il s'interrompit; on entendait dans l'antichambre un tapage inusité et
comme un bruit de voix se disputant.

L'impassible Van Klopen s'était levé, un peu ému, et il prêtait
l'oreille, écoutant de toutes ses forces.

--Je voudrais bien savoir, murmura-t-il, quel est l'impertinent qui se
permet de venir faire du scandale chez moi. Vous verrez que ce sera
encore quelque mari ridicule...

Si les maris détestent et redoutent le couturier des reines, on doit
convenir qu'il le leur rend bien, et qu'ils sont le cauchemar de son
existence.

Si on l'écoutait, l'institution serait abolie demain.

--Allez voir ce que c'est, conseilla B. Mascarot.

--Moi!... me commettre avec je ne sais qui, risquer d'essuyer une
avalanche d'injures; pas si bête! Je paye des domestiques pour
m'épargner ces ennuis.

C'était sage et prudent.

Le bruit d'ailleurs allait s'éteignant, le diapason des voix baissait.
On entendit encore ouvrir et se refermer la porte du salon, puis rien.
Tout était rentré dans le silence.

--Revenons à nos moutons, reprit l'estimable placeur. Votre proposition
me va. J'avais bien un autre expédient, mais il peut manquer. Un joli
petit faux est une arme toujours chargée...

Il quitta son fauteuil et entraîna le couturier à l'extrémité de la
pièce.

Après ce qu'ils venaient de se confier, que pouvaient-ils avoir à dire
de plus affreux, de plus indigne?

Depuis le commencement de cette odieuse conversation, Paul était devenu
plus pâle que la mort.

Si ignorant qu'il fût des choses de la vie, il ne pouvait ne pas
comprendre.

Déjà, chez Philippe, pendant le déjeuner, B. Mascarot lui avait laissé
entrevoir des choses étranges, ce qu'il entendait maintenant achevait de
l'éclairer.

Il devenait évident pour lui que cet homme, dont il avait accepté la
protection bizarre, machinait quelque ténébreuse et détestable intrigue.

Actes, démarches, discours, tout, de sa part, avait une signification,
une raison d'être, et tendait à quelque but mystérieux.

Analysant et comparant ce qu'il avait vu, entendu ou surpris, Paul
devinait ou plutôt sentait une trame patiemment ourdie.

[Illustration: Sa terreur était si grande, qu'elle était près de se
trouver mal.]

Il entrevoyait d'inexplicables rapports entre cette Caroline Schimel
qu'on faisait espionner, et ce marquis de Croisenois, si fier et si
humble, et cette comtesse de Mussidan, qu'on poussait à la ruine, et
Flavie, cette riche héritière dont on lui faisait espérer la main, et ce
Gaston de Gandelu, à la passion de qui on allait arracher un faux, un de
ces crimes qui conduisent au bagne.

Et lui, Paul, n'était-il pas un instrument rendu forcément docile? Vers
quels abîmes et à travers quels bourbiers allait-on le conduire?

Ce placeur obscur, ce couturier illustre, n'étaient pas deux amis, comme
il l'avait cru, mais deux complices.

Il voyait à quelles sources impures B. Mascarot puisait son pouvoir
terrible et sans bornes: il savait, il était comme le remords vivant, la
menace perpétuelle poursuivant ses tremblantes victimes le fouet à la
main.

Et Paul se sentait aux mains de ce doucereux despote. L'évidence d'un
complot entre lui et Tantaine éclatait à ses yeux. Trop tard!

Lui, innocent, il se trouvait sous le coup d'une accusation de vol.

Lorsqu'il était sans défiance, B. Mascarot l'avait lié, ficelé,
garrotté, avec la redoutable adresse de ces mygales nocturnes des forêts
de Salcette, qui surprennent l'oiseau endormi sur sa branche et
l'enveloppent de leurs fils sans l'éveiller.

Pouvait-il lutter avec quelques chances de succès? Non. Au moindre
effort pour rompre le filet fatal, il devait être brisé.

Cette certitude le faisait frémir, mais il n'éprouvait pas la noble
horreur de l'honnêteté pour le crime.

Il faut bien l'avouer: tous les instincts mauvais dont le germe était en
lui fermentaient comme la pourriture au soleil.

Il était encore ébloui des splendides espoirs que le tentateur avait
fait briller à ses yeux. Il se souvenait qu'on lui avait dit que son
père était un grand seigneur, il songeait à cette jeune fille
millionnaire, dont un seul regard avait fait vibrer en lui des cordes
inconnues.

Il se disait qu'un homme comme Mascarot, tout puissant, méprisant les
lois et les préjugés, fort, patient, devait quand même arriver à ses
fins.

Quels risques courait-il à se livrer au torrent qui déjà l'entraînait?
Aucun. Mascarot devait être un nageur assez vigoureux pour lui tenir la
tête hors de l'eau...

Paul ne s'était jamais exercé à se contraindre, il ne pouvait se croire
observé, aussi était-il aisé de saisir sur sa mobile physionomie le
reflet de toutes ses sensations.

Ainsi faisait l'honorable placeur.

Si cette conversation infâme avait eu lieu devant son protégé, c'est
qu'il l'avait voulu ainsi.

Avant de lui donner le mot de son secret, avant de lui révéler ce qu'il
attendait de lui, il tenait à accoutumer son esprit timide à envisager
froidement les plus atroces combinaisons.

Il avait observé que mieux mille fois que les plus subtiles théories, le
fait brutal qui surprend, démoralise et hâte la corruption.

Il lut dans l'œil de Paul sa résolution de s'abandonner, et c'est
avec la certitude absolue de son influence qu'il reprit à haute voix la
conversation:

--Arrivons, dit-il, à la question sérieuse, qui est le post-scriptum de
ma visite. Où en sommes-nous avec la vicomtesse de Bois-d'Ardon?

Le tailleur pour dames eut un geste suffisant, comme il lui arrive quand
on parle d'une de ses clientes de prédilection.

--Elle va bien, répondit-il. Je viens de lui livrer une série de
toilettes inouïes.

--Que doit-elle?

--Au plus 25,000 francs; elle a dû bien plus.

B. Mascarot tracassait furieusement ses lunettes.

--Voilà, certes, dit-il, une femme calomniée. Elle est légère, coquette,
vaniteuse, dépensière, mais rien de plus. Depuis quinze jours, je
fouille son passé, et je n'y trouve pas le plus petit péché véniel qui
la mette à notre discrétion... Heureusement, sa dette nous la livre. Son
mari sait-il qu'elle a un compte ici?

--Lui!... certes non. Il donne à sa femme un argent fou, et s'il se
doutait...

--Parfait! Il faut lui présenter sa facture.

--Mais, monsieur, remarqua Van Klopen surpris, elle a donné la semaine
passée un acompte important.

--Raison de plus pour agir: elle ne doit pas être en fonds.

L'arbitre des élégances grillait de présenter mille objections, un geste
impérieux du digne placeur lui ferma la bouche.

--Je vous prierai de m'écouter, reprit B. Mascarot, de bien retenir ce
que je vais vous dire, et surtout faites-moi la grâce de me dispenser de
vos remarques.

Van Klopen avait perdu cette superbe impudence qui impose tant à sa
clientèle.

--Êtes-vous connu chez la vicomtesse de Bois-d'Ardon? demanda le
placeur.

--Oh!... comme le loup blanc.

--Très bien. Cela étant, après-demain, à trois heures précises,--ni plus
tôt, ni plus tard, réglez-vous sur la Bourse,--vous vous présenterez
chez la vicomtesse. On vous répondra que madame a une visite.

--J'attendrai.

--Point. Vous insisterez pour voir madame sur-le-champ. Si les
domestiques étaient par trop récalcitrants, menacez-les de moi.

--Inutile; je saurai forcer la consigne.

--Vous pénétrerez donc dans le salon, et vous trouverez la vicomtesse en
grande conversation avec M. le marquis de Croisenois. Vous le
connaissez, j'imagine?...

--Oui, mais seulement de vue...

--Cela suffit. Vous ne vous inquiéterez nullement de lui, vous tirerez
votre facture de votre poche, et brutalement, vous réclamerez de
l'argent.

--Oh!... monsieur, y pensez-vous? La vicomtesse me menacera de me faire
jeter à la porte.

--C'est très probable. Mais vous la menacerez, vous, de porter votre
facture à son mari. Elle vous ordonnera de sortir, mais au lieu d'obéir,
vous vous camperez insolemment dans un fauteuil en déclarant que vous ne
vous retirerez pas sans argent.

--Mais ce sera affreux.

--Sans doute. Mais le marquis de Croisenois mettra fin à la scène. Il
vous jettera à la tête un portefeuille, en vous disant: Paye-toi,
faquin!...

--Et je déguerpirai.

--Oui, mais avant, comme vous aurez en poche un crayon bien taillé, vous
libellerez un reçu au nom de M. Croisenois pour le compte de Mme de
Bois-d'Ardon.

Jamais homme ne se vit humilié et piteux autant que l'était l'arbitre
des élégances...

--Si j'y comprends quelque chose... murmurait-il.

--Inutile. Vous m'avez entendu?

--J'obéirai, monsieur, mais nous perdrons la clientèle de la vicomtesse.

--Et après!...

Van Klopen allait peut-être essayer de se retrancher derrière sa
dignité, lorsque la voix piaillarde qui, l'instant d'avant, emplissait
l'antichambre éclata de nouveau, mais tout près, cette fois, dans le
couloir même.

--Elle est mauvaise! criait cette voix. On ne me la fait pas à la pose,
à moi. Attendre une heure!... plus souvent!... Où est mon sabre? Le
sabre, le sabre!... Van Klopen occupé!... Je la connais. Vous allez voir
qu'il se dérangera pour moi.

Ces exclamations eurent au moins ce résultat de dissiper comme par
enchantement les nuages qui assombrissaient le front des deux associés.

Ils échangèrent un regard gros de réticences, comme s'ils eussent connu
cette voix aigre et fausse qui perçait le tympan.

--C'est lui! murmura Mascarot.

La porte s'ouvrit en même temps, et le jeune M. Gaston de Gandelu fit
irruption dans le cabinet du tailleur pour dames.

Il portait, ce jour-là, un veston plus court encore que d'habitude, un
pantalon plus clair et plus étroit, un faux-col plus vaste, une cravate
plus étourdissante.

Sa plate figure était rouge et bouffie de colère.

--C'est moi! s'écria-t-il dès le seuil. Hein!... vous la trouvez forte,
celle-là! Je suis comme cela, moi, bon enfant, mais carré, comme dit
Achille de chez Vachette. Attendre plus de vingt minutes, moi!... Ah!...
mais non.

Il est sûr que cette infraction aux règles immuables de sa maison, que
ce mépris d'une étiquette consacrée mettaient le couturier des reines
hors de soi.

Mais il était sous l'œil du placeur, il avait reçu l'ordre de
s'emparer du jeune M. de Gandelu, il savait qu'on ne prend point de
mouches avec du vinaigre, il se résigna à filer doux.

--Croyez, monsieur, commença-t-il, sans réussir, toutefois, à dépouiller
son air gourmé; croyez que si j'avais su...

Cette simple explication enchanta le spirituel jeune homme.

--Des excuses!... interrompit-il, je les accepte. Qu'on remporte les
épées!... Farceur, va! Mais n'importe, il ne faudrait pas me la refaire.
J'ai en bas mes chevaux qui sont capables d'avoir pris un rhume. Vous
les connaissez, mes chevaux? Quelles bêtes, hein! Et dire que Zora
voulait continuer de poser!... Est-elle assez jeune!... Mais je la
formerai, vous verrez... Je cours la chercher.

Sur ces mots, il disparut dans le couloir en criant:

--Zora!... Madame de Chantemille!... Chère vicomtesse!...

Le grand couturier semblait aussi à l'aise, à peu près, qu'un homme sur
les charbons ardents. Quel affront pour sa maison!... Il lançait des
regards désespérés à B. Mascarot, qui, placé près de la porte donnant
sur l'escalier, gardait une physionomie d'augure.

Quant à Paul, il n'était peut-être pas éloigné de prendre ce jeune
monsieur, qu'un équipage attendait à la porte, pour le modèle achevé des
grâces et façons du grand monde.

Même son cœur se serrait en songeant à l'odieux traquenard où allait
être pris ce garçon si intéressant.

Cette dernière impression fut si vive qu'il s'approcha du placeur, afin
de la lui communiquer.

--N'y a-t-il donc aucun moyen, demanda-t-il à voix basse, d'épargner cet
infortuné jeune homme?

B. Mascarot eut un de ces sourires pâles qui font frémir ceux qui le
connaissent pour l'avoir vu à l'œuvre.

--Avant un quart-d'heure, répondit-il, je vous adresserai cette même
question, en vous laissant maître de la résoudre à votre guise.

--Oh! dans ce cas...

--Chut!... voici venir votre première épreuve. Si vous n'êtes pas
l'homme fort que j'ai cru, bonsoir. Tenez ferme!... Une cheminée va vous
tomber sur la tête.

Les expressions étaient triviales, mais le ton était si expressif que
Paul, effrayé, entrevit les plus fantastiques dangers et rassembla toute
son énergie.

Bien lui en prit, car il put étouffer le cri de surprise et de colère
que devait lui arracher la vue de la femme qui entrait.

La vicomtesse, la Zora du jeune M. de Gandelu, c'était sa Rose, à lui,
dans une toilette qui, pour avoir été achetée toute faite, n'en était
pas moins étourdissante.

Évidemment, elle avait de belles dispositions, et, conseillée par
l'intelligent Gaston, elle devait aller loin... Et la preuve, c'est
qu'elle avait sur le nez un binocle qu'elle maintenait à grand'peine, et
qui paraissait la gêner énormément.

Elle était intimidée pourtant, et M. de Gandelu, la traînait presque.

--Auriez-vous peur; lui disait-il. Je la trouverais drôle?... Arrivez
donc, puisque je vous affirme qu'il va chasser ses domestiques.

Zora-Rose installée dans un fauteuil, le séduisant jeune homme se
retourna vers le célèbre fournisseur des cours du Nord.

--Eh bien! lui demanda-t-il, avez-vous pensé à nous? Avez-vous cherché
et composé la toilette qui convient à la beauté de madame?

Van Klopen ne répondit pas. Il avait les sourcils froncés, le visage
contracté du devin qui, assis sur le trépied, attend l'inspiration.

--J'y suis!... s'écria-t-il enfin avec un geste grandiose, j'y suis,
j'ai trouvé, je vois!

--Hein!... fit Gaston influencé, quel homme!

--Écoutez, poursuivit le couturier, l'œil brillant de l'enthousiasme
des grands inventeurs. Costume de ville d'abord: polonaise à corsage
large, cordelières croisées à la pensionnaire; corsage, manches et
sous-jupe d'un marron vigoureux; jupe de dessus «cheveux de la reine»,
avec échancrures ovoïdes; robe bouffante relevée en coquilles.

Il eût pu parler longtemps ainsi, Zora-Rose ne l'entendait plus.

Elle venait d'apercevoir Paul, et, en dépit de son audace nouvelle, sa
terreur était si grande qu'elle était près de se trouver mal.

Qu'allait-il advenir de cette inexplicable rencontre?

Comment Paul pouvait-il rester calme en apparence, se contenir,
lorsqu'elle lisait dans ses yeux les plus épouvantables menaces?

Son malaise devenait si manifeste, qu'à la fin le jeune M. de Gandelu la
remarqua.

Mais ne connaissant pas Paul, qu'il avait à peine aperçu en entrant,
doué d'une perspicacité un peu bornée, il se méprit complètement aux
causes du trouble affreux de Rose-Zora.

--Arrêtez! cria-t-il à Van Klopen, arrêtez! arrêtez!... Voyez l'effet de
la joie! Je connais cela, moi. Dix louis qu'elle va avoir une crise de
nerfs! Ah! mais non, il n'en faut pas!...

Durant cette scène, B. Mascarot n'avait pas perdu son protégé de vue. Le
jugeant près d'éclater, il pensa que prolonger l'épreuve serait à la
fois absurde et imprudent.

--Je vous laisse, cria-t-il à Van Klopen; n'oubliez pas nos conventions.
Monsieur et madame, mes respects.

Sachant comment se retirer sans traverser le salon, il prit le bras de
Paul et l'entraîna. Il était temps.

Lorsqu'ils furent sur l'escalier, délivrés des empressements des
chasseurs de l'antichambre, alors seulement l'honorable placeur respira.

--Que pensez-vous de l'aventure? demanda-t-il.

Si pénible avait été la contrainte que Paul s'était imposée, la rage de
l'amour-propre offensé serrait si bien ses dents, qu'il lui fut
impossible de répondre autrement que par un gémissement sourd.

--Diable!... pensa l'honnête directeur de l'agence de la rue
Montorgueil, il a été rudement touché. Peu importe, il s'est assez bien
tenu et le grand air va le remettre.

Point. Arrivé dans la rue, Paul eût été contraint de s'arrêter, tant ses
jambes flageolaient, s'il n'eût eu un point d'appui.

Son digne protecteur ne pouvait le traîner en cet état, aussi eut-il un
soupir de satisfaction en apercevant un petit café à sa convenance.

--Entrons ici, dit-il, vous prendrez quelque chose, et cela vous
remontera le moral.

Ils allèrent s'établir dans une étroite salle où ils étaient seuls, et
au bout de dix minutes, après avoir bu deux verres de rhum, Paul reprit
figure humaine, le sang remontait à ses joues.

--Cela va mieux? demanda le placeur.

--Oui.

Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud. Quand B. Mascarot a
étourdi son homme, il l'achève sans lui laisser le loisir de respirer.

Il y a un quart-d'heure, reprit-il, je vous ai promis de vous rappeler
vos bonnes dispositions au sujet de M. de Gandelu...

--Assez, interrompit violemment Paul, assez!...

Le digne placeur eut un paternel sourire.

--Voyez pourtant, fit-il, comme, selon la position, les points de vue
changent. Voici que vous commencez à devenir raisonnable.

--Oui, je suis raisonnable, c'est-à-dire que je veux être riche, moi
aussi... Ah! vous n'aurez plus à me presser. C'est moi qui vous sommerai
de réaliser vos promesses. Je ne veux plus avoir à subir une humiliation
comme celle d'aujourd'hui.

B. Mascarot eut un haussement d'épaules que son protégé ne vit pas.

--Vous êtes en colère? fit-il.

--La colère passera, mes dispositions resteront les mêmes.

Maintenant que Paul s'avançait, le placeur battait en retraite. C'est la
tactique indiquée.

--Ne vous engagez pas sans réfléchir, dit-il. En ce moment, vous êtes
encore votre maître; demain, si vous vous abandonnez à moi, il vous
faudra abdiquer votre libre arbitre.

--J'irai jusqu'au bout.

Le placeur triomphait enfin.

--C'est bien!... fit-il froidement. Le docteur Hortebize vous présentera
chez M. Martin-Rigal, le père de Mlle Flavie, et moi, huit jours
après le mariage, je vous donnerai une couronne de duc à faire peindre
sur vos équipages.



XII


Lorsqu'elle avait annoncé à André qu'elle s'en remettrait à la loyauté
de M. de Breulh-Faverlay, Mlle de Mussidan avait consulté les
intérêts de son amour bien plus que ses forces.

Elle dut le reconnaître lorsque seule, en face d'elle-même, elle se
demanda comment tenir sa promesse.

Tout son être se révoltait à cette idée qu'elle allait être forcée de
demander un rendez-vous à un homme, et qu'il faudrait le laisser lire
jusqu'au fond de son âme.

Un étranger l'eût moins épouvantée que M. de Breulh.

Il lui paraissait, et c'était juste, que par ce seul fait qu'il avait
recherché sa main, c'est-à-dire désiré sa personne, il avait acquis des
droits sur sa pensée même.

[Illustration: Debout près de la cheminée, elle s'appuyait à la
tablette.]

Tout le long de la route, dans le fiacre où elle était montée avec sa
dévouée Modeste, Sabine ne prononça pas un mot.

On allait se mettre à table lorsqu'elle arriva à l'hôtel de Mussidan.

Le dîner fut lugubre.

Si les plus cruelles incertitudes torturaient la jeune fille, le comte
et la comtesse se taisaient, obsédés par les menaces du docteur
Hortebize et de l'honorable B. Mascarot.

Autour d'eux, dans la magnifique salle à manger, les domestiques
allaient et venaient, remplissant leur service avec cette apparence
d'empressement que donne l'habitude.

Que leur importait la tristesse des maîtres, et qu'avaient-ils à y voir?
N'étaient-ils pas bien logés, mieux nourris, payés régulièrement?
N'allaient-ils pas tout à l'heure, à l'office, prendre leur revanche de
la gravité qui leur était imposée au même titre que la livrée?

Ils se souciaient bien du reste! A eux véritablement était l'hôtel. Pour
eux surtout, le comte de Mussidan touchait ses fermages.

Combien de maisons à Paris sont ainsi, où les maîtres semblent les hôtes
de passage de leur gens.

Dès neuf heures, Sabine, retirée dans sa chambre, s'efforçait
d'accoutumer son esprit à la démarche terrible, s'exerçant pour ainsi
dire aux souffrances qu'elle endurerait lorsqu'elle serait en présence
de M. de Breulh.

Elle ne dormit pas cette nuit-là.

Au matin, elle se trouva toujours aussi défaillante. Mais la pensée ne
lui venait pas d'éluder sa promesse, ni même de gagner du temps.

D'abord, elle avait juré, et André devait attendre une lettre avec une
mortelle impatience.

Puis, à mesure qu'elle étudiait mieux sa situation, elle sentait plus
impérieusement la nécessité d'une prompte détermination.

Laisser les choses s'engager, c'était s'exposer à rencontrer
d'invincibles obstacles.

On ne marie pas, prétend-on, une jeune fille contre son gré. C'est une
erreur. Sabine ne l'ignorait pas.

Et elle ne pouvait se confier à son père, encore moins à sa mère.

Sans jamais avoir été admise aux épanchements de leur intimité, elle
était sûre qu'il y avait sur la maison une menace de malheur.

Lorsqu'au sortir du couvent elle était rentrée dans sa famille, elle
avait compris qu'elle y était de trop, qu'elle y gênait.

Elle était sûre à n'en pouvoir douter que le comte et la comtesse
appelaient de tous leurs vœux le jour où, par son mariage, elle les
affranchirait. Ils seraient libres alors de se séparer, de fuir, chacun
de son côté, après s'être juré de ne se revoir jamais.

Elle était le lien de deux haines.

Toutes ces circonstances, qui se représentaient à son esprit,
redoublaient ses angoisses.

Alors, sans aucun doute, elle était dans une de ces dispositions
d'esprit qui inspirent aux jeunes filles les résolutions désespérées.

Oui, il lui eût semblé moins pénible, moins cruel de quitter pour
toujours le toit paternel, que d'affronter le regard de M. de Breulh,
quand elle lui dirait la vérité.

Par bonheur, elle devait à l'habitude de vivre repliée sur elle-même une
énergie virile.

Pour André, encore plus que pour elle-même, elle voulait rester dans le
cercle étroit des conventions sociales. Elle eût souffert d'une félicité
qu'il faut cacher comme une honte, et dont le monde hypocrite et méchant
se venge tôt ou tard. Il fallait à ses désirs ce bonheur permis,
d'accord avec les préjugés et la passion, qui s'affirme hautement à la
face de Dieu et des hommes.

A midi, elle n'était pas encore décidée, et, agenouillée à son
prie-Dieu, elle priait et pleurait.

Hélas! pourquoi n'avait-elle pas de mère?

Un moment elle eut l'idée d'écrire. Mais elle comprit que c'est folie de
confier au papier les phrases qu'on n'ose prononcer.

Le temps pressait, et Sabine se reprochait amèrement ce qu'elle appelait
sa pusillanimité, lorsqu'elle entendit les grilles de l'hôtel tourner
sur leurs gonds.

Une voiture entrait dans la cour de l'hôtel.

Machinalement, la jeune fille s'approcha de la fenêtre, regarda et
poussa un cri de joie.

Elle venait de voir M. de Breulh-Faverlay descendre d'un phaéton qu'il
conduisait lui-même malgré le froid.

--Dieu m'a entendue, murmura-t-elle; le plus pénible de mon entreprise
m'est épargné.

--Quoi! mademoiselle, demanda la dévouée Modeste, vous allez parler à M.
de Breulh ici?

--Oui. Ma mère n'est pas habillée, on n'ira pas avertir mon père dans la
bibliothèque sans un ordre exprès; en arrêtant M. de Breulh au passage
et en le faisant entrer au salon, j'ai un quart d'heure à moi; c'est
plus qu'il ne faut.

Rassemblant alors tout son courage, triomphant de ses dernières
hésitations, elle sortit.

Certes André eût le droit de s'enorgueillir d'être préféré, lui, le
pauvre peintre, l'enfant trouvé, à l'homme que le comte de Mussidan
avait choisi entre tous pour sa fille unique.

M. de Breulh-Faverlay est un des dix hommes dont Paris s'inquiète en
dehors du monde officiel.

Il semble que la fortune ait pris plaisir à vider sur sa tête le trésor
de ses faveurs.

Il n'a pas quarante ans; il est remarquablement bien de sa personne, son
intelligence est supérieure, on redoute son esprit; enfin, il est un des
plus riches propriétaires de France.

Comment reste-t-il, en apparence, étranger aux affaires de son pays et
de son temps, pourquoi se tient-il à l'écart? On le lui a souvent
demandé.

--J'ai bien assez à faire, répond-il, de dépenser ma fortune sans me
donner trop de ridicules.

Est-ce modestie réelle ou affectation? On ne sait.

Ce qui est sûr, c'est qu'il est comme l'expression dernière de tout ce
que la noblesse française eut autrefois de beau, de brillant, de
poétique. Il en a la loyauté parfaite, la courtoisie spirituelle,
l'esprit chevaleresque et la généreuse disposition à se dévouer pour des
causes perdues.

Il a eu, prétend-on, de grands succès auprès des femmes. Si les «on dit»
sont vrais, il a su être assez habile pour ne jamais compromettre
personne.

Une sorte d'ombre mystérieuse et romanesque, qui plane sur ses jeunes
années, ajoute encore à son prestige.

Il n'a pas toujours été riche, il s'en faut.

Orphelin, n'ayant qu'un insignifiant patrimoine, M. de Breulh
s'embarqua, lorsqu'il n'avait guère que vingt ans, pour l'Amérique du
Sud. Il y est resté douze ans, tantôt faisant la guerre de partisans,
tantôt demandant aux plus singulières professions sa vie de chaque jour,
préludant par deux expéditions aux tentatives avortées de
Raousset-Boulbon et de Pindray.

A son retour en France, il n'était guère plus riche qu'avant son départ,
lorsque son oncle, le vieux marquis de Faverlay, mourut en lui léguant
ses propriétés, à la condition de joindre, par un trait d'union, à son
nom de Breulh le nom de Faverlay, menacé de s'éteindre.

On ne lui connaît qu'une passion sérieuse, les chevaux. Mais s'il fait
courir, c'est en grand seigneur et non en palefrenier.

Voilà ce que savait le monde sur l'homme qui allait tenir entre ses
mains les destinées d'André et de Mlle de Mussidan.

Il venait d'entrer dans le vestibule, et il allait adresser la paroles
aux valets de pied qui s'étaient levés à son approche, lorsque
apercevant Sabine sur les dernières marches de l'escalier, il salua
profondément.

La jeune fille vint droit à lui.

--Monsieur, dit-elle, si émue que sa voix était à peine intelligible,
monsieur, je vous demanderai de m'accorder un moment d'entretien. Je
voudrais vous parler, à vous seul... sur-le-champ.

M. de Breulh s'inclina profondément sans rien laisser voir de son
étonnement.

--Ce m'est un grand honneur, mademoiselle, répondit-il, d'avoir à me
mettre à vos ordres.

Sur un signe de Sabine, un des valets de pied avait ouvert la porte de
ce même salon où le docteur Hortebize avait vu presque à genoux
l'orgueilleuse comtesse de Mussidan.

La jeune fille entra la première, peu soucieuse de l'opinion et
conjectures des domestiques.

Elle n'offrit point de siège à M. de Breulh.

Debout, près de la cheminée, elle s'appuyait à la tablette, comme si
elle eut craint d'être trahie par ses forces.

Ce n'est qu'après un long silence, horriblement embarrassant pour tous
deux, que Mlle de Mussidan réussit enfin à surmonter l'horreur que
lui inspirait sa démarche.

--Ma conduite extraordinaire, commença-t-elle, vous prouvera, monsieur,
mieux que les plus longues explications, la sincérité de mon estime pour
votre caractère, ma confiance absolue en vous...

M. de Breulh ne sourcilla pas.

Où voulait en venir Sabine? Son esprit s'égarait en mille suppositions
contradictoires.

--Vous êtes un ami de notre famille, poursuivit la jeune fille, vous
avez pu mesurer les misères secrètes de notre intérieur. Vous avez dû
reconnaître, qu'entre mon père et ma mère, je suis abandonnée autant
qu'une orpheline...

Elle s'arrêta, interdite et honteuse.

L'idée que M. de Breulh allait peut-être se méprendre à ses expressions
et s'imaginer que, devançant son blâme, elle cherchait à s'excuser,
révoltait sa fierté.

C'est donc avec une nuance de hauteur, qui devait paraître étrange à
coup sûr, dans sa situation, qu'elle reprit:

--Mais ai-je donc à me justifier?... Si j'ai osé vous demander un
entretien, monsieur, c'est que je veux vous conjurer de renoncer au...
projet dont il a été question, et vous prier de prendre sur vous la
responsabilité d'une rupture.

Si inattendue était cette déclaration, que M. de Breulh, malgré cette
puissance de dissimulation que donne l'usage du monde, laissa voir sa
surprise profonde, voilée d'un certain dépit.

--Mademoiselle... commença-t-il.

Sabine l'interrompit.

--C'est un grand service, dit-elle, que j'implore de votre générosité.
Il dépend de vous de m'épargner de cruels chagrins...

Elle eut un sourire triste et ajouta:

--J'ai conscience de ne vous demander qu'un léger sacrifice. C'est à
peine si j'ai l'honneur d'être connue de vous, je ne puis que vous être
bien indifférente.

La physionomie de M. de Breulh trahissait une profonde souffrance.

--Vous vous trompez, mademoiselle, prononça-t-il d'une voix grave, et
vous me jugez mal. J'ai passé l'âge des déterminations prises à la
légère. Si j'ai sollicité votre main, c'est que j'ai su apprécier comme
il convient les nobles qualités de votre cœur et de votre esprit. Je
crois qu'il sera heureux entre tous, celui dont vous daignerez accepter
le nom.

Mlle de Mussidan ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà M. de
Breulh poursuivait:

--En quoi vous ai-je déplu assez pour être ainsi repoussé? Je l'ignore.
Seulement, mademoiselle, sachez-le bien, c'est un malheur dont je ne me
consolerai de ma vie.

La sincérité de la douleur de M. de Breulh était si évidente, que Sabine
en fut émue.

--Croyez, monsieur, dit-elle, que je suis touchée plus que je ne saurais
l'exprimer. Vous ne m'avez pas déplu, monsieur, et votre recherche
m'honore au-delà de mes mérites. J'aurais été heureuse et fière d'être
votre femme, si...

Elle fut obligée de s'interrompre, tant le sang affluait à sa gorge.

Mais M. de Breulh fut cruel, il insista:

--Si?... demanda-t-il.

Mlle de Mussidan détourna la tête pour dérober le spectacle de sa
confusion, et c'est presque défaillante qu'elle répondit:

--Si je n'avais donné mon cœur et promis ma main à un autre.

M. de Breulh ne put retenir une exclamation:

--Ah!

Intention, hasard ou jalousie, il avait, ce «Ah!» comme une apparence
d'ironie qui blessa et révolta Sabine.

Elle se retourna irritée, et c'est la tête haute, après avoir cherché et
rencontré le regard de M. de Breulh, qu'elle reprit:

--Oui, monsieur, un autre, choisi par moi entre tous, librement, à
l'insu de ma famille. Un autre, pour qui je suis tout, de même qu'il est
tout pour moi...

M. de Breulh ne répondit pas.

--Et ce choix ne saurait vous offenser, reprit la jeune fille. Vous
ignoriez jusqu'à mon existence, quand je l'ai rencontré, cet autre.
D'ailleurs, est-il une comparaison possible entre vous et lui? Non. Vous
êtes, vous, tout en haut de l'échelle sociale: il est, lui, tout en bas.
Autant vous êtes noble, autant il est peuple. Vous êtes fier de ne point
porter de titre: on dit les sires de Breulh comme on dit les sires de
Coucy; lui n'a pas même de nom. Votre fortune dépasse vos fantaisies;
lui se débat et lutte obscurément pour le pain de chaque jour. Car il en
est là! oui, monsieur. Peut-être est-ce un homme de génie; les
difficultés les plus misérables de l'existence enchaînent son essor.
Pour conquérir le droit de devenir un grand artiste, il est ouvrier...
Et si jamais vous serrez sa main loyale, vous y sentirez les callosités
du travail...

Mlle de Mussidan eût pris à tâche de désoler ce galant homme, dont
elle attendait un grand service, un sacrifice plus grand encore, qu'elle
n'eût pas parlé autrement.

Dans son inexpérience, elle faisait tout pour aviver la blessure qu'elle
venait de lui faire.

Et jamais elle n'avait été si belle qu'en ce moment, où elle vibrait
tout entière au souffle de la passion. Sa voix avait des sonorités
étranges. Son âme même montait à ses yeux.

--Maintenant, monsieur, reprit-elle, comprenez-vous ma préférence? Plus
est large, profond, infranchissable, en apparence, l'abîme qui le sépare
de moi, plus je me dois d'être fidèle aux serments échangés. Je sais mon
devoir. La femme digne de ce nom doit être, pour qui l'aime, l'espérance
et la foi, qui enfantent des miracles. Qu'on me juge insensée, j'y
consens. Je sais quels dangers on court à heurter les préjugés. Il se
peut que l'avenir me réserve un châtiment terrible... on ne m'entendra
jamais me plaindre. Enfin, cet autre...

Elle hésita un moment, et, enfin, d'un ton simple mais ferme, elle
ajouta:

--Cet autre... je l'aime.

M. de Breulh écoutait, plus immobile, en apparence, et plus froid que le
marbre. En réalité, la plus terrible des passions, la jalousie, grondait
au fond de son cœur.

C'est que s'il avait laissé entrevoir la vérité, il ne l'avait pas dite
toute entière.

Il aimait Sabine, et il l'aimait depuis longtemps. C'était l'édifice
entier de son avenir que, sans paraître le remarquer, Mlle de
Mussidan renversait. Oui, il était noble, oui, il était riche, mais
titres et fortune, il eut tout donné pour être à la place de cet autre
qui gagnait son pain, qui était un enfant trouvé, mais qui était aimé.

Bien d'autres, à sa place, eussent haussé les épaules et expliqué Sabine
d'un seul mot: romanesque.

Lui, non. Il était digne de la comprendre.

Ce qu'il admirait le plus en elle, c'était cette belle franchise qui va
droit au but, sans réticences et sans ambages, cette hardiesse à braver
le danger après l'avoir reconnu et raisonné.

Elle était certes, inhabile et imprudente; mais cela même la grandissait
à ses yeux. Ce n'est d'ordinaire ni la prudence ni l'habileté qui
manquent aux jeunes demoiselles élevées comme Sabine au noble et moral
couvent des Oiseaux.

Par ce temps de galanteries banales, d'intrigues amoureuses bêtes et
plates comme un livre obscène, à une époque où le notaire qui rédige le
contrat représente toute la poésie de la moitié des mariages, M. de
Breulh se trouvait en présence d'une femme capable d'une grande et
vigoureuse passion.

Cette femme, il avait espéré qu'elle serait sienne, et voici qu'elle lui
échappait.

Il brûlait d'interroger cependant, de savoir, soit qu'il gardât une
ombre d'espérance, soit qu'il trouvât comme une âcre volupté à se bien
convaincre de son malheur.

--Mais cet autre, demanda-t-il à Sabine, comment vous est-il possible de
le voir?

Elle comprit qu'elle n'avait rien à cacher.

--Je le rencontre à la promenade, répondit-elle; je suis allée chez
lui...

--Chez lui!...

--Oui: je lui ai donné quinze séance pour mon portrait.

Et fièrement elle ajouta:

--Une fille comme moi peut aller sans danger chez l'homme qu'elle a
choisi: il ne s'y passe rien dont elle ait à rougir.

M. de Breulh se taisait, il était confondu, abasourdi.

--Vous savez tout, monsieur... Je me suis fait violence à ce point de
vous dire, moi, jeune fille, ce que je n'ai pas osé avouer à ma mère.
Que dois-je maintenant espérer?

Ceux-là seuls qui, passionnément épris, ont trouvé une femme assez
loyale pour leur dire:

--«Je ne vous aime pas, j'ai donné ma vie à un autre, je ne vous aimerai
jamais, renoncez à toute espérance.»

Ceux-là seuls peuvent se faire une juste idée de la situation d'esprit
de M. de Breulh et des tortures qu'il endurait.

Certes, s'il eut appris par quelque voie détournée les amours de Sabine,
il ne se serait pas retiré. Il eut accepté la lutte, avec l'espoir de
triompher de ce mortel heureux qu'on lui préférait.

Mais ici, lorsque Mlle de Mussidan se mettait à sa discrétion, abuser
de sa confiance était impossible.

[Illustration: M. de Mussidan, presque effrayée, se pendit aux
sonnettes.]

--Il sera fait selon vos désirs, mademoiselle, répondit-il, non sans une
certaine amertume. Ce soir même, j'écrirai à votre père pour lui
rendre sa parole. Ce sera la première fois que je ne tiendrai pas la
mienne. Je me demande quel prétexte j'imaginerai pour colorer ma
retraite; ce qui est sûr, c'est que si précieuse que ma défaite puisse
être, M. de Mussidan m'en voudra cruellement. Mais vous l'exigez...

A l'exaltation de Sabine avait succédé cette prostration physique et
morale qui suit inévitablement les dépenses excessives d'énergie.

--Je vous remercie, monsieur, murmura-t-elle, et du plus profond de mon
âme. J'éviterai, grâce à vous, une lutte dont la pensée seule me glaçait
d'horreur, car j'étais résolue à résister aux désirs de ma famille.
Tandis que maintenant!...

M. de Breulh ne paraissait nullement partager la sécurité de la jeune
fille.

--Malheureusement, mademoiselle, je tremble de vous voir reconnaître,
avant peu, l'inutilité de mon sacrifice... De grâce, laissez-moi
m'expliquer. Jusqu'ici vous n'êtes allée que fort peu dans le monde, et
dès que vous y avez paru, on a su que des projets d'union existaient
entre vos parents et moi. De là vient que vous avez été peu entourée.
Qu'on sache demain que je me retire, vingt prétendants se mettront sur
les rangs.

Mlle de Mussidan soupira. C'était la l'objection d'André.

--Reconnaissez-le, poursuivait M. de Breulh, votre situation sera des
plus difficiles. Si vos nobles qualités sont faites pour exalter les
sentiments les plus élevés, votre grande fortune doit irriter les plus
sordides convoitises.

Pourquoi ces mots de «fortune» et de «convoitise»? Était-ce une allusion
à la pauvreté d'André? Elle regarda fixement M. de Breulh: ses yeux ne
trahissaient pas la plus légère intention d'ironie.

--C'est vrai, fit-elle tristement, j'ai une grosse dot.

--Que répondrez-vous à ceux qui se présenteront?

--Je ne sais; sans doute je trouverai des raisons plausibles de refus.
D'ailleurs, j'obéis à la voix de mon cœur et de ma conscience, je ne
puis mal faire, Dieu aura pitié de moi.

Cette dernière phrase était un congé. M. de Breulh, un homme du monde,
ne pouvait s'y méprendre; cependant il ne bougea pas.

--Si j'osais, mademoiselle, commença-t-il, si je me supposais assez
votre ami pour me permettre un conseil...

--Parlez, monsieur, je vous en prie.

--Eh bien! pourquoi ne pas rester dans les termes où nous sommes? Tant
que notre rupture ne sera pas ébruitée, votre tranquillité est assurée.
Il me serait aisé de retarder d'un an les démarches décisives, et je
serais toujours prêt à me retirer au moindre signe.

Cette proposition cachait-elle une arrière-pensée? Non. Mais Sabine ne
s'en inquiéta même pas.

--Non, monsieur, répondit-elle vivement, non. Ce serait abuser de votre
dévouement et vous condamner à un rôle affligeant. Et d'ailleurs,
réfléchissez, ce subterfuge ne serait-il pas indigne de vous, de moi...
et de lui?

M. de Breulh n'insista pas. A son premier mouvement de dépit succédait
un invincible attendrissement.

Un projet digne de son caractère chevaleresque obsédait son esprit, et
il hésitait à le traduire, tant cette belle jeune fille, si craintive et
si vaillante à la fois, si pure et si imprudente le frappait de respect.

Il parvint cependant à vaincre cette timidité si nouvelle pour lui.

--Serait-ce, commença-t-il avec des hésitations d'adolescent, serait-ce
abuser de la confiance que vous avez daigné me témoigner, que de vous
dire... de vous exprimer combien je serais... heureux de connaître
l'homme que vous avez choisi?...

Sabine rougit excessivement.

--Je n'ai rien à vous cacher, monsieur, dit-elle. Il se nomme André, il
est peintre, il demeure rue de la Tour-d'Auvergne, nº...

M. de Breulh ne devait oublier ni ce nom ni cette adresse.

--De grâce, reprit-il avec plus de fermeté, ne croyez pas à une vaine
curiosité. Le seul désir de vous servir a décidé ma question. Il me
serait si doux de devenir votre allié, d'être pour quelque chose dans
votre vie. J'ai des amis puissants, les relations que donne une grande
fortune...

La passion est maladroite. C'est le trait essentiel qui la trahit.

Avec les plus délicates intentions, M. de Breulh, ce gentilhomme si
expert et si fin d'ordinaire, n'avait pour ainsi dire pas prononcé une
phrase sans blesser Sabine.

Voici que maintenant il paraissait proposer sa protection à André!
C'est-à-dire qu'il semblait établir sa supériorité à lui sur l'homme
aimé. C'est ce que jamais femme ne tolèrera.

--Pour ceci encore, monsieur, répondit-elle, merci. Mais je connais
André. Une offre de service l'humilierait affreusement. C'est ridicule?
Oui, je le sais. Excusez-nous, notre condition particulière nous impose
des scrupules exagérés. Pauvre cher!... Sa fierté est toute sa noblesse!

Ayant dit, et voulant couper court à un entretien qui était pour elle un
supplice, Mlle de Mussidan sonna. Un valet parut.

--Avez-vous prévenu ma mère de la visite de monsieur? demanda-t-elle.

--Non, mademoiselle, monsieur et madame nous ont fait avertir qu'ils ne
pouvaient recevoir.

--Comment donc ne m'avez-vous rien dit? fit durement M. de Breulh.

Et sans attendre la justification fort simple du valet de pied, il
s'inclina cérémonieusement devant Sabine, s'excusa de l'avoir
involontairement importunée, et sortit en laissant paraître juste assez
de mécontentement pour qu'on le remarquât.

--Celui-là aussi, pensait Sabine, est digne d'être aimé!...

--Elle s'apprêtait à remonter chez elle, lorsque le bruit d'une sorte de
discussion dans le vestibule, l'arrêta.

La porte du salon avait été entrebâillée et elle entendait les instances
d'un visiteur qui voulait absolument voir le comte de Mussidan,
sur-le-champ, malgré les objections des valets de pied qui résistaient
respectueusement mais fermement.

--Trédame!... disait la voix de ce visiteur obstiné, que me chantez-vous
donc avec vos ordres!... Est-ce que votre consigne me concerne? Me
reconnaissez-vous? Suis-je, oui ou non, l'ami intime de votre maître?
Oui. Allez donc lui dire à l'instant que je suis ici, que je
l'attends... sinon je vais monter moi-même.

L'entêtement de cet intime eut à la fin raison de la résistance des
domestiques, et la preuve, c'est qu'il pénétra dans le salon.

Ce visiteur n'était autre que M. de Clinchan en personne, le camarade de
jeunesse de M. de Mussidan, le seul témoin avec Ludovic de la mort de
l'infortuné Montlouis, M. de Clinchan, celui-là même qui confiait au
papier l'analyse de ses sensations au moment d'un faux témoignage.

M. de Clinchan n'était ni grand ni petit, ni gras ni maigre, ni beau ni
laid. Sa personne est effacée comme son esprit, comme son costume.

En lui, rien de saillant où accrocher une remarque. Si, pourtant. Il
porte en breloque une énorme main de corail. Il craint le mauvais
œil.

Jeune, il était méthodique. En vieillissant, il est devenu maniaque. A
vingt ans, il notait chaque jour le nombre de ses pulsations. A quarante
ans, il rédige quotidiennement l'histoire de ses digestions.

Si le paradis est la réalisation de nos vœux impossibles ici-bas, M.
de Clinchan sera pendule dans l'autre monde.

Pour l'instant, il était si terriblement agité qu'il ne salua pas
Sabine.

--Quelle émotion, disait-il, et pour comble, j'avais mangé plus que
d'usage. Si je n'en meurs pas, je m'en ressentirai encore dans six mois.

A la vue de M. de Mussidan qui entrait, il s'interrompit. Il courut à
lui, il se jeta sur lui plutôt, en criant:

--Octave, sauve-nous! C'en est fait de nous, si tu ne romps pas le
mariage de ta fille avec...

La main nerveuse de M. de Mussidan s'appliquant sur sa bouche lui coupa
la parole.

--Tu es donc fou, disait le comte, tu ne vois donc pas ma fille!

Obéissant à un regard impérieux de son père, Mlle de Mussidan s'était
empressée de s'enfuir.

Mais M. de Clinchan en avait dit assez pour emplir son cœur d'alarmes
et de défiances.

Qu'était-ce que cette rupture? avec qui? pourquoi? Comment le salut de
son père et de Clinchan pouvait-il dépendre de son mariage à elle?

A coup sûr, il y avait quelque chose, une énigme: l'empressement
qu'avait mis le comte à fermer la bouche à son ami le prouvait.

Le nom que n'avait pu prononcer M. de Clinchan, elle ne le devinait que
trop, c'était le nom de Breulh-Faverlay.

Un de ces pressentiments sinistres, qu'il serait puéril de nier, lui
disait que ce commencement de phrase surpris par elle contenait toute sa
destinée.

Elle avait comme la certitude absolue que sa vie, son bonheur, sa
personne même, allaient être l'enjeu d'une partie qui se décidait en ce
moment.

Mais comment entendre ce qu'allaient dire son père et le comte de
Clinchan? car elle brûlait de les entendre, elle le voulait, quoiqu'il
pût lui en coûter. Une curiosité, une anxiété plutôt de savoir, la
poignait.

Elle cherchait un expédient, lorsqu'elle pensa qu'en faisant le tour de
la salle à manger, il lui serait possible de s'établir dans un des
salons de jeu séparés du grand salon par une simple portière.

Elle y courut. Elle y distinguait les moindres paroles des deux
interlocuteurs.

M. de Clinchan en était encore à se plaindre.

Si brusque, il faudrait dire si brutal avait été le geste de M. de
Mussidan, qu'il avait fait mal à son ami et l'avait presque renversé.

--Trédame!... geignait M. de Clinchan, comme tu y vas. Quelle journée,
mon Dieu! Songe un peu... déjeuner trop abondant, émotion violente,
course rapide, colère provoquée par tes domestiques, joie en te voyant,
puis choc et interruption des fonctions respiratoires... C'est dix fois
ce qu'il faut pour prendre une maladie qui... à notre âge...

Mais le comte, plein d'indulgence habituellement pour les manies de son
ami, n'était pas dans des dispositions à l'écouter.

--Au fait!... interrompit-il d'un ton bref et dur, que se passe-t-il?

--Il arrive, gémit M. de Clinchan, qu'on sait l'histoire des bois de
Bivron. Une lettre anonyme, reçue il y a une heure, me prédit les plus
épouvantables malheurs, si je ne t'empêche de donner ta fille à de
Breulh... Ah!... les coquins qui m'écrivent connaissent la vérité, et
ils ont des preuves.

--Où est cette lettre?

M. de Clinchan tira de sa poche cette lettre. Elle était explicite et
menaçante autant que possible, mais elle n'apprenait rien à M. de
Mussidan qu'il ne sut déjà.

--As-tu vérifié ton journal? demanda-t-il à son ami. Y manque-t-il
véritablement trois feuillets?...

--Oui.

--Comment a-t-on pu te les enlever?

--Ah!... comment? C'est ce que je ne puis m'expliquer, et si tu peux me
le dire...

--Es-tu sûr de tes domestiques?

--Eh! ne sais-tu pas que Lorin, mon valet de chambre, est à mon service
depuis seize ans, qu'il a été élevé chez mon père, et que je l'ai
façonné à ma ressemblance? Jamais aucun autre de mes domestiques n'a mis
le pied dans mes appartements. Les volumes de mon journal sont déposés
dans un meuble de chêne dont la clé ne me quitte jamais.

--Il faut cependant qu'on ait pénétré chez toi?

M. de Clinchan réfléchit un moment, puis tout à coup se frappa le front,
éclairé par un souvenir qui était comme une révélation.

--Trédame!... s'écria-t-il, je vois...

--Quoi?...

--Écoute. Il y a de cela quelques mois, un dimanche, Lorin était allé à
une fête des environs de Paris, but un coup de trop avec des gens dont
il avait fait connaissance en chemin de fer. Après boire il se prit de
querelle avec ces amis de bouteille, et fut si cruellement maltraité,
qu'il est resté six semaines sur le lit. Il avait, ma foi! un bon coup
de couteau dans l'épaule.

--Qui t'a servi pendant ce temps?

--Un jeune homme que mon cocher est allé prendre au hasard dans un
bureau de placement.

M. de Mussidan crut qu'il tenait un indice. Il se souvenait de cet homme
qui était venu le trouver, et qui avait eu l'impudence de lui laisser sa
carte, B. Mascarot, agence pour les deux sexes,--rue Montorgueil.

--Sais-tu, demanda-t-il, où est situé ce bureau?

--Parfaitement, rue du Dauphin, presque en face de chez moi.

Le comte eut une exclamation de fureur.

--Ah! les misérables sont forts, s'écria-t-il, très forts. Il faut se
rendre. Et cependant, si tu partageais mes idées, si tu te sentais assez
d'énergie pour braver le scandale, nous tiendrions tête à l'orage...

Il suffit de cette simple proposition pour faire frisonner M. de
Clinchan de la tête aux pieds.

--Jamais, s'écria-t-il, non, jamais. Mon parti est pris. Si tu prétends
résister, déclare-le-moi franchement, je rentre chez moi et je me fais
sauter la cervelle.

Il était homme à faire comme il le disait. Outre qu'en dehors de ses
ridicules, sa bravoure était incontestable, il était d'un tempérament à
recourir aux dernières extrémités plutôt que de rester exposé à des
tracasseries qui troubleraient ses digestions.

--Je céderai donc! fit M. de Mussidan avec la rageuse résignation de
l'impuissance.

Alors seulement M. de Clinchan osa respirer à pleins poumons. Ignorant
quels assauts son ami avait subis, il ne croyait pas qu'il serait si
facile de l'amener à composition.

--Une fois en ta vie, s'écria-t-il, tu es donc raisonnable.

--C'est-à-dire que je te parais l'être, parce que j'écoute les conseils
de ta frayeur! Ah!... maudits feuillets!... Et maudite aussi soit ton
inconcevable fureur de confier au papier les secrets de ta vie et de la
vie des autres.

Mais, sur l'article de son journal, M. de Clinchan est intraitable.

--Trédame!... s'écria-t-il, ne vas-tu pas t'en prendre à moi! Si tu
n'avais pas commis un crime, je n'aurais pas eu à en commettre un pour
t'obliger, et à l'enregistrer ensuite.

Un silence assez long suivit cette cruelle réponse.

Glacée d'horreur, plus tremblante que la feuille, Sabine avait tout
entendu. Ses plus affreux pressentiments étaient dépassés par l'horrible
réalité... Un crime!... Il y avait un crime dans la vie de son père!...

Cependant le comte de Mussidan avait repris la parole...

--A quoi bon des reproches!... dit-il. Pouvons-nous faire que ce qui est
ne soit pas? Non! Soumettons-nous. Aujourd'hui même tu as ma parole,
j'écrirai à de Breulh pour lui signifier la rupture de nos projets.

Pour M. de Clinchan, c'était le salut, la paix. Mais après ses
angoisses, cette joie eut un effet terrible.

De rouge qu'il était, il devint blême, il chancela, fit un tour sur
lui-même, et s'affaissa sur le canapé en murmurant:

--Repas trop copieux!... émotions violentes!... c'était indiqué!...

Il se trouvait mal.

M. de Mussidan, presque effrayé, se pendit aux sonnettes.

A ce tocsin, les domestiques accoururent de toutes les parties de
l'hôtel et, derrière eux, la comtesse elle-même.

Il fallut plus de dix minutes et un flacon d'eau de Cologne au moins,
pour faire revenir à lui M. de Clinchan.

Enfin il fit un mouvement, il ouvrit un œil d'abord, puis l'autre,
puis il se souleva sur le coude.

--Je m'en tirerai, balbutiait-il avec un sourire pâle. Faiblesse,
éblouissements, je sais ce que c'est, et j'ai mon remède: Elixir des
Carmes, deux cuillerées dans un verre d'eau sucrée, repos...

Tout en parlant, il avait réussi à se dresser.

--Je rentre, dit-il à son ami, j'ai ma voiture, heureusement; toi,
Octave, sois prudent.

Et prenant le bras d'un des valets de pied, il sortit, laissant seuls en
présence le comte et la comtesse de Mussidan.

A côté, dans le petit salon de jeu, Sabine écoutait toujours.



XIII


Depuis la veille, c'est-à-dire depuis le moment où il avait saisi sa
canne avec l'intention d'administrer une correction à l'honorable B.
Mascarot, le comte de Mussidan était dans un état à faire pitié.

Oubliant la douleur de son pied malade, il avait passé la nuit à
arpenter sa bibliothèque, demandant vainement à son esprit un expédient
pour se soustraire à la plus humiliante des tyrannies.

Il sentait la nécessité d'aviser promptement, car il avait assez
d'expérience pour comprendre que, en dépit des belles protestations du
doux placeur, cette première tentative n'était que la préface
d'exigences qui deviendraient de plus en plus exorbitantes.

Mille projets se présentaient à son esprit, repoussés et repris tour à
tour, puis définitivement abandonnés.

Tantôt il avait envie d'aller confesser toute l'histoire au préfet de
police.

Tantôt il songeait à faire appeler quelqu'un de ces policiers _in
partibus_ qui opèrent pour le compte des particuliers en dehors de la
préfecture, et souvent malgré elle. Il en est d'habiles, dit-on.

Mais plus le comte réfléchissait et se débattait, plus il sentait
solides et perfidement noués les liens qui le garrottaient.

De quelque façon qu'il s'y prît, il arrivait toujours à un scandale, et
B. Mascarot n'offrait aucune prise.

[Illustration: La première fois qu'elle sortit de l'hospice, de veilles
femmes prirent de la boue au ruisseau et l'en couvrirent.]

Cependant, vingt heures de colère avaient affaissé les ressorts de son
caractère violent, lorsqu'on était venu lui annoncer la visite de M. de
Clinchan.

Grâce à cette disposition, il avait pu accueillir son vieil ami avec un
calme relatif.

La lettre anonyme ne l'avait pas surpris. On pourrait presque dire qu'il
s'attendait à quelque chose de pareil. Lui dépêcher M. de Clinchan était
habile et dénotait une connaissance parfaite de l'homme.

Tourmenté par toutes ces idées, qui bouillonnaient en son cerveau, M. de
Mussidan allait de long en long, se préoccupant si peu de la présence de
sa femme, qu'il laissait, par moments, échapper des lambeaux de phrases
et de sourdes exclamations.

Ce manège, à la longue, irrita la comtesse, dont les derniers mots de
l'homme au journal avaient éveillé la curiosité.

Ne devait-elle pas être toujours sur le qui-vive, ainsi que ceux qui se
trouvent dans une position menacée?

--Qu'avez-vous donc à vous agiter ainsi, Octave? demanda-t-elle.
Serait-ce l'indigestion de M. de Clinchan qui vous inquiète?

Le comte connaissait sa femme pour en souffrir depuis des années.

Il devait être accoutumé à cette voix de tête si affreusement agaçante
adoptée par elle. Il devait être habitué à ce sardonique sourire qui
était comme figé sur ses lèvres.

Cependant, cette apparence de raillerie en un tel moment le transporta
d'indignation.

--Ne parlez pas ainsi, fit-il d'une voix frémissante.

--Bon Dieu! comme vous me dites cela! Qu'avez-vous, mon ami? Est ce que
vous êtes malade, vous aussi?

--Madame!...

--Enfin, daignerez-vous me dire ce qu'il se passe d'extraordinaire?

La face du comte s'était empourprée; sa colère revenait avec une
violence d'autant plus grande qu'elle avait été longtemps réprimée.

Il s'arrêta brusquement devant le fauteuil où la comtesse était assise,
et, les yeux flambloyants de haine et de menace, il dit:

--Il y a que notre fille ne peut épouser M. de Breulh-Faverlay, qu'elle
ne l'épousera pas.

Cette inconcevable déclaration eut dû combler de joie Mme de
Mussidan. C'était la moitié de la tâche imposée par le docteur
Hortebize, et la plus difficile, qui se trouvait accomplie sans effort.

Cependant son premier mouvement fut de chercher des objections.

Les femmes commencent toujours, systématiquement et instinctivement,
par s'opposer aux desseins qu'elles approuvent le plus. C'est leur
façon de les faire entrer profondément dans l'esprit de qui les leur
propose.

Chacune de leurs objections est calculée pour produire l'effet d'un coup
de maillet sur un coin.

--Plaisantez-vous? dit-elle. Repousser M. de Breulh!... Retrouverez-vous
jamais un parti aussi brillant, je dirai presque inespéré?

--Oh!... ne craignez rien, répondit le comte avec la plus amère ironie,
on se chargera de vous fournir un prétendant.

Cette phrase, arrachée à M. de Mussidan par l'intensité de ses craintes,
serra jusqu'à l'angoisse le cœur de la comtesse.

Qu'est-ce que cela voulait dire? Était-ce une allusion!

Son mari avait-il voulu désigner Croisenois? Savait-il sous l'empire de
quelles obsessions abominables elle était condamnée à agir?

Mais elle était brave. Elle était de celle qui, à l'anxiété du désastre,
préfèrent le désastre lui-même, si complet et si effroyable qu'il puisse
être. Elle voulut savoir.

--De quel prétendant parlez-vous? demanda-t-elle avec une nonchalance
affectée. Présenté par qui? comment? Qui donc aurait osé disposer de
l'avenir de ma fille sans me consulter?...

--Moi!...

La comtesse eut un petit ricanement qui fut pour le comte comme un coup
de cravache à travers la figure. Il perdit la tête, il oublia tout.

--Ne suis-je donc pas le maître! s'écria-t-il d'une voix terrible. Et je
saurai le montrer, parce que telle est la volonté des misérables qui ont
surpris le secret de ma vie, de mon crime, et qui ont entre les mains
assez de preuves pour déshonorer mon nom.

Mme de Mussidan s'était levée. Elle se demandait si la raison de son
mari ne s'égarait pas.

--Un crime, balbutia-t-elle, vous!

--Oui, moi! Ah! cela vous surprend et vous ne vous en doutiez guère.
C'est ainsi. Vous vous souvenez peut-être d'un accident de chasse qui
attrista les premiers mois de notre mariage. Ce jeune homme... dans les
bois de Bivron. Eh bien! il n'y a pas eu d'accident. C'est
volontairement que je l'ai ajusté, que j'ai fait feu. Je l'ai assassiné,
enfin?... Et on le sait, et on peut le dire et le prouver.

La comtesse, terrifiée, reculait, les bras étendus en avant, comme pour
écarter un danger.

--Ah! vous êtes épouvantée!... reprit le comte avec un rire sinistre. Je
vous fais horreur, peut-être? Ne tremblez pas, ne vous éloignez pas
ainsi, je n'ai pas de sang aux mains, soyez tranquille...

Il appuya ses deux mains sur son cœur, comme si la respiration lui
eût manqué, et il poursuivit:

--C'est là qu'il est le sang, et il m'étouffe! Il y a vingt-trois ans de
cela, et cependant, parfois encore, la nuit, je m'éveille baigné de
sueur, parce que dans mon sommeil j'ai entendu le dernier râle de
l'infortuné.

Mme de Mussidan s'était laissée glisser sur un fauteuil.

--C'est horrible, murmurait-elle...

--N'est-ce pas?... Et cependant vous ne savez point encore pourquoi j'ai
tué. Savez-vous ce qu'il avait osé me dire, ce malheureux!... Il m'avait
dit que ma jeune femme que j'adorais avait eu un amant.

La comtesse de Mussidan se dressa, la protestation aux lèvres, mais M.
de Mussidan ayant ajouté froidement:

--Et c'était vrai, j'en ai acquis plus tard la certitude.

Elle retomba comme assommée, cachant son visage entre ses mains.

--Pauvre Montlouis!... poursuivait le comte, il était aimé, lui. Il
avait une maîtresse, une grisette qui allait en journée pour gagner sa
vie. Mais elle était plus noble cent fois par le cœur, cette pauvre
fille, que l'orgueilleuse héritière que je venais d'épouser et qui était
une Sauvebourg.

--Octave!... Monsieur!...

--Ah!... c'est ainsi, elle l'a prouvé. Elle s'était donnée à Montlouis,
cependant, et il devait l'épouser; il me l'avait dit. Tout le monde la
croyait sage, elle était enceinte. A la mort de son amant elle a été
déshonorée. On est impitoyable dans les petites villes. La première fois
qu'elle sortit de l'hospice avec son enfant sur les bras, de vieilles
femmes prirent de la boue au ruisseau et l'en couvrirent. Il fallait
fuir...

Quand il se serait agi de la vie, la comtesse n'aurait pu articuler une
parole.

--Elle serait morte de faim sans moi! disait le comte. Pauvre fille!
C'était bien peu, ce que je lui donnais. Eh bien! avec ce peu, à force
de privations, elle a élevé son fils comme celui d'un bourgeois.
L'enfant est un homme aujourd'hui, et quoi qu'il arrive, son avenir est
assuré, car je suis là, moi...

Pour les grands mouvements de l'âme, il n'est pas de circonstances
extérieures. Moins profondément émus, M. de Mussidan et sa femme eussent
entendu des sanglots étouffés, qui, lorsqu'ils cessaient de parler,
rompaient lugubrement le silence.

Souvent Mme de Mussidan avait eu,--prétendait-elle,--à souffrir des
violences de son mari.

Mais jamais le comte n'avait été ainsi.

Même en ses plus furieux emportements, il ne dépassait pas certaines
bornes, comme si d'avance il eut pu dire à sa colère: Tu n'iras pas plus
loin.

En ce moment, une circonstance inouïe rompait toutes les digues imposées
par une ferme volonté, et le torrent faisait irruption.

Et, il faut le dire, il semblait éprouver une âcre et délicieuse
jouissance, un soulagement immense à donner un libre cours à toutes les
amertumes qui, depuis des années, s'étaient amassées goutte à goutte en
son âme.

--Dites-moi maintenant, madame, s'il n'y aurait pas injustice à vous
comparer à cette pauvre fille qui était la maîtresse de Montlouis? Vous
n'êtes donc jamais descendue au fond de votre conscience? Vous n'avez
jamais tremblé en songeant que Dieu, certainement, vous punirait un
jour, vous qui avez été fille coupable, épouse criminelle et mère
indigne?...

D'ordinaire, la comtesse tenait tête à son mari, elle se redressait sous
ses justes reproches; aujourd'hui, elle n'osait.

--Avec vous, poursuivait le comte, la honte et le malheur sont entrés
dans ma vie. Qui donc eût pu prévoir cela, en vous voyant courir
insouciante et rieuse sous les grands arbres de Sauvebourg? Que de fois,
en ce temps où mon seul rêve était d'unir ma destinée à la vôtre, je
vous ai observée sans soupçonner que j'étais dupe d'une odieuse comédie!
Jeune fille; vous aviez atteint la perfection de la dissimulation.
Jamais les détestables pensées qui vous bouleversaient n'ont jeté une
ombre sur votre front. Jamais vos plus affreux desseins n'ont altéré la
pureté de votre regard. Ah! qui n'y eût été trompé comme moi!... En
entrant dans cette petite église où a été bénie notre union maudite,
intérieurement je vous demandais pardon d'être si peu digne de vous.
Misérable fou!... J'en étais encore aux premières ivresses de la
possession que, déjà, vous aviez installé l'adultère à mon foyer.

La comtesse eut un geste de dénégation.

--C'est faux!... murmura-t-elle... on vous a menti!...

M. de Mussidan eut un de ces rires glacés qui sont l'expression la plus
saisissante du désespoir.

--Non, répondit-il, j'ai eu des preuves. Ah! cela vous paraît
extraordinaire. Vous m'avez toujours pris pour un de ces maris benêts,
qu'on bafoue impunément. Vous pensiez m'avoir noué sur les yeux un
bandeau épais. Erreur. J'y voyais... Comment ne vous ai-je jamais dit
cela? Ah! voilà!... Je ne pouvais pas ne pas vous aimer. C'était plus
fort que ma volonté, que mon orgueil, que ma raison. Il n'y a à rire des
épouvantables lâchetés, des transactions misérables de la passion, que
ceux qui n'ont jamais aimé de toute la puissance de leur cœur et de
leur chair...

Il parlait avec une véhémence extraordinaire et la comtesse écoutait,
confondue de ces transports, respirant à peine.

--Je me taisais, continuait M. de Mussidan, parce que je savais que le
jour où je dirais un mot, vous seriez perdue pour moi. Or, j'aurais pu
vous tuer, il était hors de mon pouvoir de vivre séparé de vous. Non,
vous ne saurez jamais combien vous avez été à deux doigts de la mort. Au
moment de vous embrasser, il me semblait voir votre visage marbré par
les baisers d'un autre, et il me fallait d'héroïques efforts pour ne pas
vous étouffer entre mes bras. Je ne savais plus au juste, à la fin, si
je vous aimais ou si je vous haïssais...

--Octave! de grâce! balbutia la comtesse, en joignant les mains, Octave!

Le comte haussa les épaules.

--Je pourrais vous surprendre étrangement, fit-il, si je voulais!...
Mais, bast!...

La comtesse frissonnait. Son mari connaissait-il, oui ou non,
l'existence des lettres? Pour elle, tout était là.

Par exemple, elle était certaine qu'il ne les avait pas lues. Il se
serait exprimé autrement, s'il eut connu le mystère qu'elles
expliquaient.

--Laissez-moi vous dire, commença-t-elle...

--Rien!... répondit durement M. de Mussidan.

--Je vous jure...

--Oh! inutile. Tenez, je veux vous avouer ma présomption en ces années
de notre jeunesse. Vous raillerez!... peu importe. Je me berçais de
l'espoir de vous ramener à moi. La lâcheté a son héroïsme, elle aussi.
Je me disais que tôt ou tard vous seriez touchée de ce grand amour, si
profond et si doux, que j'avais pour vous. Quelle dérision! Comme si
jamais un sentiment avait fait battre votre cœur plus vite!

--Ah! vous êtes impitoyable.

Il la regarda avec des yeux emplis d'une haine de vingt années, et
froidement dit:

--Et vous, qu'avez-vous donc été?

--Si vous saviez...

--Je sais où ont abouti mes efforts. C'est jusqu'à la lie que j'ai vidé
le calice empoisonné que verse une femme adorée à un mari trompé. Chaque
jour a élargi et creusé l'abîme qui nous séparait, et nous en sommes
venus à vivre de cette existence infernale qui me tue.

--Vous n'aviez qu'à vouloir...

--Quoi? Vous retenir de force, me faire votre geôlier? A quoi bon? Ce
que je voulais de vous, c'était l'âme... J'aurais emprisonné le corps,
mais qui sait à quel rendez-vous serait allée la pensée? Comment ai-je
eu la force de rester près de vous? C'est qu'il fallait sauver non
l'honneur, il était perdu, mais les apparences de l'honneur. Moi
présent, le nom ne pouvait traîner dans la boue.

Mme de Mussidan, une fois encore, essaya de protester; son mari ne
sembla même pas entendre l'interruption.

--Je voulais aussi sauver la fortune, poursuivait-il, car votre
prodigalité est un gouffre où s'engloutiraient des millions. Au feu de
quelles fantaisies flambez-vous donc les billets de mille francs, qu'on
n'en retrouve même pas la cendre? On vous refuse crédit. Vos
fournisseurs me croient ruiné, et cette croyance empêche ma ruine.
Pourquoi n'ai-je pas liquidé notre position? C'est que je ne veux pas
que nous finissions à l'hôpital. Il faut aussi doter Sabine; je la
doterai richement, et cependant...

Il hésita. D'où pouvait venir cette hésitation, après tout ce qu'il
avait dit?

Mme de Mussidan interrogea:

--Et cependant?...

--Cependant, répondit-il avec une terrible explosion de rage, je ne l'ai
jamais embrassée sans ressentir une horrible douleur jusque dans les
entrailles. Sabine est-elle ma fille!...

La comtesse se dressa frémissante. Cela, elle ne pouvait, non, elle ne
pouvait le supporter.

--Assez, s'écria-t-elle, assez. Oui, Octave, j'ai été coupable, bien
coupable; mais non pas comme vous croyez.

--A quoi bon vous défendre?

--Je défendrai Sabine, à tout le moins.

M. de Mussidan eut un geste de dédain.

--Mieux eût valu l'aimer, répondit-il, surveiller l'éclosion de ses
premières idées, l'initier à ce qui est beau et à ce qui est bien,
apprendre à lire comme en un livre ouvert dans ce jeune cœur, être sa
mère, en un mot.

La comtesse était dans une telle agitation, que, certainement, son mari
eût été surpris s'il l'eût remarqué.

--Ah!... Octave, s'écria-t-elle, que n'avez-vous parlé plus tôt!... Si
vous saviez!... Mais je veux tout vous dire... oui... tout...

Mais le comte, malheureusement, l'arrêta.

--Épargnez-nous, dit-il, ces explications. Si j'ai rompu le silence que
je m'étais imposé, c'est que rien de vous ne saurait me toucher ni
m'émouvoir...

Mme de Mussidan se laissa retomber sur le canapé, elle comprit que
tout espoir était anéanti. Dans le petit salon de jeu, les sanglots
avaient cessé. Sabine avait eu la force de se traîner jusqu'à sa
chambre.

Le comte se préparait à regagner sa bibliothèque, quand un domestique
gratta respectueusement à la porte. Il apportait une lettre.

M. de Mussidan rompit le cachet. La lettre était de M. de Breulh; il
rendait sa parole.

Après tant d'émotions, ce coup frappa le comte. Il crut y reconnaître la
main de cet homme qui était venu le menacer chez lui, et il fut
épouvanté du terrible et mystérieux pouvoir de ces gens dont il était
l'esclave.

Mais il n'eut pas le temps de réfléchir, la femme de chambre de Sabine,
Modeste, pale et effarée, se précipita dans le salon.

--Monsieur! criait-elle, madame! au secours! mademoiselle se meurt!...



XIV


Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, connaît son Paris--hommes et
choses--sur le bout du doigt.

Comme tous les industriels dont les opérations sont basées sur de larges
crédits, il a besoin de quantités de renseignements qu'il puise un peu
partout et qu'il n'oublie plus.

Sa tête carrée est un bottin revu et augmenté qu'il laisse feuilleter à
ses amis.

Aussi, lorsque B. Mascarot lui avait parlé du père de cette brune
Flavie, dont les yeux avaient si fort impressionné Paul Violaine,
l'arbitre des élégances avait répondu sans hésiter:

--Martin-Rigal? Connu! C'est un banquier.

Banquier, M. Martin-Rigal l'est en effet, et il habite une des plus
belles maisons de la rue Montmartre, presque en face de Saint-Eustache.

Son logement particulier est situé au second étage, ses bureaux occupent
tout le premier.

Pour n'avoir pas son nom inscrit au livre d'or de l'aristocratie
financière, M. Martin-Rigal n'en est pas moins très connu, extrêmement
puissant et suffisamment estimé.

Il est en relations surtout avec ce petit commerce parisien qui vivote
plutôt qu'il ne vit, et qui se trouverait heureux sans ce fantôme
périodique et implacable qui s'appelle l'échéance.

Tous les gens qui s'adressent à lui, ou presque tous, il les tient dans
la main.

[Illustration:--Tous les jours, je me mettais à la fenêtre.]

Que deviendraient-ils si fantaisie lui prenait de fermer ses guichets!
ils manqueraient à leurs engagements, les jugements arriveraient à la
suite des protêts, puis la faillite, la ruine.

Il peut donc tout oser, et il ose, il use et il abuse.

Son despotisme n'admet pas d'objection. Si, en présence d'une nouvelle
mesure, quelque audacieux risque un: Pourquoi? On lui répond nettement:

--Parce que...

Et pas autre chose avec.

C'est le caissier, bien entendu, qui répond cela, et non M.
Martin-Rigal.

Lui, on ne le rencontre guère. Dans la matinée, il est toujours
invisible; il travaille dans son cabinet, à l'extrémité des bureaux.

Et pas un de ses employés ne serait assez hardi pour aller frapper à sa
porte.

A quoi bon, d'ailleurs? Il ne répondrait pas. L'expérience a été tentée.
Le feu prenant à la maison ne le tirerait pas de ses comptes.

Physiquement, M. Martin-Rigal est grand et chauve. Sa face osseuse est
toujours scrupuleusement rasée, et ses petits yeux gris ont une
inquiétante mobilité. Lorsqu'il parle, si un mot lui échappe, s'il
poursuit une idée, il promène sur son nez l'index de sa main droite:
c'est son tic.

Sa politesse est parfaite. C'est d'une voix de miel qu'il dit les choses
les plus cruelles. Il ne manque jamais de reconduire jusqu'à la porte,
avec force salutations et excuses, les gens auxquels il refuse de
l'argent.

Dans son costume, il affecte cette sorte d'élégance juvénile qui est un
trait des mœurs des manieurs d'argent de la jeune école.

En dehors des affaires, il est aimable, obligeant et spirituel par
dessus.

Volontiers il recherche les douceurs qui aident à traverser la vie,
cette vallée de larmes. Il ne déteste pas un bon dîner et n'a jamais
boudé un jeune et joli visage.

Cependant il est veuf et on ne lui connaît qu'une passion au monde: sa
fille unique, sa Flavie.

Il est vrai que son amour paternel a quelque chose du fanatisme idiot de
l'Indien qui se fait écraser sous les roues du char de son idole.

La maison Martin-Rigal n'est pas montée sur un fort grand pied, mais on
dit dans le quartier que Mlle Flavie a des dents aiguës à croquer des
millions.

Le banquier ne va qu'à pied; c'est hygiénique, prétend-il; mais sa fille
a une jolie voiture attelée de deux chevaux de prix pour aller au bois,
sous la protection d'une duègne moitié domestique, moitié parente,
qu'elle a fini par rendre un peu folle.

M. Martin-Rigal en est encore à répondre: Non, à une fantaisie de
Flavie.

Parfois des amis ont essayé de lui faire entendre que cette adoration
perpétuelle préparait à Flavie un avenir très malheureux; sur ce
chapitre, il est intraitable.

Invariablement, il répond qu'il sait ce qu'il fait, et que s'il
travaille comme un cheval, c'est à la seule fin que sa fille puisse se
permettre tout ce qui lui passe par la tête.

Et c'est vrai, au moins, qu'il travaille à lui seul autant que tous ses
employés ensemble.

Après être resté, depuis le matin, le nez sur des chiffres, à quatre
heures du soir il ouvre son cabinet et reçoit ceux qui ont à
l'entretenir d'affaires.

Ainsi, le surlendemain du jour où Paul Violaine et Flavie s'étaient
rencontrés chez le couturier célèbre, sur les cinq heures et demie, M.
Martin-Rigal donnait audience à une de ses clientes.

Elle était très jolie, toute jeune et mise avec une simplicité
charmante; mais elle paraissait bien triste, ses beaux yeux étaient
pleins de larmes, à grand'peine retenues.

--A vous, monsieur, disait-elle, je dois l'avouer, si vous nous refusez
notre bordereau, comme le mois passé, il nous faudra déposer notre
bilan. Nous avons fait argent de tout pour l'échéance de janvier. Tous
les bijoux dont je pouvais disposer sans qu'on s'en aperçut sont au
Mont-de-Piété; nous mangeons dans du fer...

--Pauvre petite femme!... murmura le banquier.

Ce mot lui donna plus d'assurance.

--Et pourtant, reprit-elle, notre position n'a jamais été meilleure,
voici notre établissement payé, la vente marche très bien...

Elle s'exprimait d'un petit air entendu qui semblait charmer M.
Martin-Rigal, s'expliquant clairement, nettement.

La Parisienne excelle en ces démarches difficiles. Plus futée que son
mari, pleine de confiance en soi, elle garde l'esprit libre là où il
perd la tête.

Aussi, le plus souvent, dans les crises du petit commerce, pendant que
l'homme se désole, c'est la femme qui agit.

En écoutant l'exposé d'une situation qu'il connaissait fort bien, le
banquier dodelinait sa tête chauve.

--Tout cela est fort joli, dit-il enfin, mais ne rend pas meilleures les
signatures que vous m'offrez. Si j'avais confiance, ce serait en vous...

--Oh! monsieur, nous avons plus de trente mille francs de marchandises
en magasin.

--Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire...

Il souligna ces mots d'un sourire et d'un regard si singulièrement
expressifs, que la pauvre femme en rougit jusqu'à la racine des cheveux
et perdit presque contenance.

--Comprenez donc, reprit-il, que vos marchandises ne me donnent pas plus
confiance que vos valeurs. Supposez un malheur. Que vendrait-on tout
cela? Sans compter que ces diables de propriétaires ont des
privilèges...

Il s'interrompit. La femme de chambre de Flavie, s'autorisant du
despotisme de sa maîtresse, entrait dans le cabinet sans frapper.

--Monsieur, dit-elle, mademoiselle vous demande tout de suite, tout de
suite!...

M. Martin-Rigal se leva:

--J'y vais, répondit-il, j'y vais!...

Et prenant la main de sa cliente pour la mettre plus vite dehors, il
ajouta:

--Voyons, ne vous désolez pas... revenez me voir, nous arrangerons cela.

Elle voulait le remercier; mais déjà il s'était élancé dans l'escalier.

Si Flavie avait envoyé chercher son père, c'est qu'elle tenait à lui
faire admirer sa toilette nouvelle, que venait de lui envoyer Van
Klopen, qu'elle essayait et qu'elle trouvait miraculeuse.

Il est de fait que le «couturier des reines», outre qu'il avait été
d'une rare promptitude, s'était surpassé.

Le costume de Flavie était un de ces chefs-d'œuvre de mauvais
goût,--à la mode, hélas!--qui donnent à toutes les femmes une même et
odieuse tournure de poupée, imaginés, croirait-on, pour leur enlever
d'un coup grâce, distinction et poésie.

Ce n'étaient que garnitures, découpures et dentelures, jupes étagées,
couleurs désagréables bizarrement assemblées.

Van Klopen avait été fidèle à son système, car il a un système qu'il
résume en deux axiomes forts clairs:

1º Donner aux robes une coupe telle que, sitôt défraîchies, elles soient
absolument inserviables;

2º Rechercher les étoffes bon marché, ce qui plaît aux maris, et
multiplier les garnitures qui sont la bouteille à l'encre des modes.

Il a trouvé cela, ce Hollandais madré, et il n'est plus une couturière
bourgeoise qui ne s'efforce de profiter de sa découverte.

Seulement, Flavie se souciait infiniment peu de la question économique.

Debout, au milieu du salon paternel, dont elle venait de faire allumer
les lustres, car le jour baissait, elle étudiait quelques effets
nouveaux,--c'est-à-dire qu'elle répétait sa toilette.

Et en vérité, elle était si naturellement jolie, mignonne et gracieuse,
que l'œuvre de Van Klopen ne l'enlaidissait presque pas.

Mais tout à coup, elle se retourna.

Elle venait d'apercevoir, dans la glace, son père qui entrait tout
essoufflé d'avoir grimpé si vite les escaliers.

--Comme tu as tardé!... lui dit-elle.

Certes, il n'avait pas perdu une seconde. Cependant il s'excusa.

--J'étais avec un client, répondit-il, de sorte que...

--Eh! il fallait le renvoyer.

Il allait chercher d'autres explications encore, mais la jeune fille se
tint pour satisfaite.

--Voyons, père, commença-t-elle, ouvre les yeux bien grands, regarde-moi
et dis-moi, oh!... franchement, comment tu me trouves.

Point n'était besoin de le lui demander. L'admiration la plus parfaite
s'épanouissait sur sa physionomie.

--Charmante, murmura-t-il, divine!

Si accoutumée qu'elle fut aux parfums de l'encens paternel, Flavie parut
enchantée.

--Alors, reprit-elle, tu crois que je lui plairai?

Lui!... c'était Paul Violaine; M. Martin-Rigal ne le savait que trop. Il
soupira profondément en répondant:

--Comment veux-tu ne pas lui plaire?

--Hélas! fit-elle, devenant songeuse, s'il s'agissait de tout autre, je
ne douterais pas de moi, je ne craindrais rien, je ne sentirais pas ces
transes cruelles qui me serrent le cœur...

M. Martin-Rigal était assis près de la cheminée: il attira sa fille par
la taille pour lui mettre un baiser au front, et elle, avec des
mouvements coquets et onduleux de jeune chatte guettant des caresses,
elle s'établit sur les genoux de son père.

--C'est que, vois-tu, continuait-elle, poursuivant sa pensée, s'il
allait ne pas faire attention à moi, si je lui déplaisais!... Tiens,
père, je le sens, j'en mourrais.

Le banquier détourna la tête pour cacher sa douloureuse impression.

--Tu l'aimes donc bien? demanda-t-il.

--Oh!...

--Plus que moi?

Flavie prit entre ses mains la tête de son père et la secoua doucement,
tout en riant d'un petit rire sonore et pur comme le tintement du
cristal.

--Que t'es bête, pauvre père, disait-elle, que t'es bête!... Je te
demande un peu si cela peut se comparer! Toi, je t'aime, parce que tu es
mon père... d'abord. Je t'aime ensuite, parce que tu es bon, que tu veux
tout ce que je veux, que tu dis toujours: Oui; je t'aime, parce que tu
es comme les enchanteurs des féeries, tu sais, qui sont bien vieux, bien
vieux, qui ont des barbes qui n'en finissent plus, et qui réalisent tous
les souhaits de leurs filleules. Je t'aime pour cette bonne vie
heureuse que tu me donnes, pour ma voiture, pour mes jolis chevaux, pour
mes belles toilettes, pour les pièces d'or neuves dont, sans te lasser,
tu emplis ma bourse, pour cette parure de perles que j'ai au cou, pour
ce bracelet... pour tout enfin.

L'énumération était désolante. Chaque mot trahissait un égoïsme féroce
en sa naïveté. Et cependant le banquier écoutait d'un air riant, ravi,
engourdi dans une sorte de béatitude irraisonnée.

--Et lui? interrogea-t-il.

--Oh!... lui, répondit Flavie devenue subitement sérieuse, lui, je
l'aime parce qu'il est lui, d'abord; puis, parce que... parce que je
l'aime.

L'accent de la jeune fille trahissait une telle intensité de passion que
le pauvre père ne put retenir un geste de colère.

Elle vit ce geste et éclata de rire.

--Vilain jaloux! fit-elle de ce ton qu'on prend pour faire honte à un
enfant d'une faute légère, fi!... que c'est laid, monsieur. Vous montrez
le poing à cette pauvre fenêtre, parce que c'est de cette fenêtre que
j'ai aperçu mon Paul pour la première fois. C'est mal, monsieur, c'est
très mal!...

Comme l'enfant pris en faute et grondé, M. Martin-Rigal baissa la tête.

--Eh bien! reprit Flavie, je l'aime, moi, cette fenêtre, qui me rappelle
les plus fortes et les plus douces émotions de ma vie. Voici pourtant
quatre mois de cela. Tiens, père, il me semble que c'était ce matin...
J'étais venue me mettre à la fenêtre sans savoir pourquoi... et on dit
que nous sommes maîtres de nos destinées! Quelle folie!... Je regarde
machinalement, quand tout à coup, à la croisée de la maison d'en face,
je l'ai aperçu. Ça été comme un éclair. Mais cette seconde a suffi pour
décider de ma vie. Moi, qui jamais n'avais rien senti là--elle mettait
la main sur son cœur,--j'y ai éprouvé une douleur épouvantable,
aiguë, la sensation d'un fer rouge.

Le banquier paraissait être au supplice, mais sa fille ne s'en
apercevait pas.

--Toute la journée, poursuivait-elle, j'ai été comme jamais... il me
semblait qu'il n'y avait plus d'air pour respirer, j'avais comme un
poids immense, là, au creux de la poitrine, et autour de la tête un
cercle de fer. Ce n'était plus du sang qui circulait dans mes veines,
mais de la flamme... La nuit, impossible de dormir, je frissonnais et
j'étais trempée de sueur. Sans savoir pourquoi, j'avais peur, je
tremblais...

Le banquier secoua tristement la tête.

--Flavie, murmura-t-il, chère adorée, pauvre folle enfant, que ne
t'es-tu confiée à moi, alors?

--J'en avais envie...

--Eh bien!...

--Je n'ai pas osé.

M. Martin-Rigal leva les bras au plafond. Il prenait le ciel à témoin
que si sa fille n'avait pas osé, ainsi qu'elle le disait, elle n'avait
pour cela aucune raison, aucune.

--Tu ne comprends pas cela, fit Flavie. Ah!... voilà. Tu as beau être le
meilleur des pères, tu es un homme. Si j'avais une mère, elle me
comprendrait.

--Eh! qu'aurait fait ta pauvre mère, que je n'aie tenté, essayé? murmura
M. Martin-Rigal.

--Rien, peut-être, tu as raison. Parce que, vois-tu, il y a des jours où
je ne me comprends pas moi-même. Et cependant, va, après cette première
aventure, j'ai été terriblement courageuse. J'avais juré que jamais, non
plus jamais, je n'ouvrirais cette croisée. J'ai lutté trois jours, oh!
lutté comme il n'est pas possible. Le quatrième, je n'y ai plus tenu.
J'ouvre, je regarde... Il était à la fenêtre, lui aussi, le front appuyé
contre la vitre, et triste.... si triste que je me suis mise à pleurer.

Le banquier, cet homme si dur que jamais le désespoir d'un client
malheureux ne l'avait touché, avait-lui-même les yeux pleins de larmes.

--Depuis! reprit Flavie, dont la voix avait une douceur pénétrante,
depuis je n'ai plus résisté. Est-ce qu'on lutte contre la destinée!...
Tous les jours je me mettais à la fenêtre. J'ai eu bien vite deviné ce
qu'il faisait. Il donnait des leçons de piano à ces deux longues
demoiselles si maigres, que nous rencontrons quelquefois. Pauvre
garçon!... J'épiais son arrivée et aussi sa sortie. Si tu savais, père,
comme il avait l'air malheureux!... Il y avait des jours où il était si
pâle, où il se traînait si péniblement que je me demandais s'il avait
mangé. Te fais-tu une idée de cela? Lui!... souffrir la faim, lorsque
moi je suis riche! Car nous sommes riches, n'est-ce pas? J'avais fini
par connaître toutes les expressions de sa physionomie. Tiens, quand il
était content, il faisait comme cela avec son bras...

Elle imitait en même temps un geste de Paul, geste qui lui était
familier quand il lui arrivait quelque chose d'heureux.

--Mais, hélas!... continuait Flavie, un jour il a disparu... Pendant une
semaine je suis restée à la fenêtre, attendant, espérant... En vain.
C'est alors que je suis tombée malade, et que je t'ai tout avoué, et que
je t'ai dit: Celui-là est mon mari, je l'aime!...

C'est d'un air sombre et avec une visible contrainte que M. Martin-Rigal
écoutait ce récit que Flavie lui répétait pour la centième fois, au
moins, depuis trois mois.

--Oui, murmurait-il, c'est bien ainsi que tout s'est passé. Tu étais
malade, je te voyais déjà mourante, je t'ai promis que ce jeune homme,
cet inconnu dont tu ne savais même pas le nom, serait ton mari...

Dans un élan de reconnaissance, la jeune fille jeta ses bras autour du
cou de son père, et couvrit son front de baisers sonores.

--Et aussitôt, reprit-elle, j'ai été guérie. Et tu tiendras ta parole,
n'est-ce pas? Ah!... père chéri, je t'aime pour cela plus que pour tout
le reste. Dire que le jour même, rien qu'avec les renseignements que je
te donnais, tu t'es mis en quête de mon mystérieux artiste.

--Hélas!... je suis sans forces contre tes volontés.

Flavie se redressa, menaçant gaîment son père, d'un mouvement mutin.

--Que signifie cet hélas! monsieur? demanda-t-elle. En seriez-vous par
hasard à regretter votre bonté parfaite, votre obéissance?

Il ne répondit pas. Il regrettait en effet.

--Par exemple, reprit Flavie, je donnerais bien mon beau collier pour
savoir comment tu t'y es pris pour le découvrir. Pourquoi ne m'as-tu
jamais conté le plus petit détail? Voyons, ne me cache rien, qu'as-tu
imaginé pour arriver jusqu'à lui, d'abord, et ensuite pour l'amener
jusqu'à nous sans éveiller ses soupçons.

M. Martin-Rigal sourit bonnement.

--Ceci, répondit-il, est mon secret.

--Soit, garde-le. Au fait, que m'importent les moyens employés, puisque
tu as réussi! Car tu as réussi, n'est-ce pas, je ne rêve pas, je ne
deviens pas insensée! Ce soir, avant une heure, dans quelques instants
peut-être le docteur Hortebize va nous le présenter. Et il s'assoiera à
notre table, je le regarderai à mon aise, j'entendrai le son de sa
voix...

--Folle!.... interrompit le banquier, malheureuse enfant!...

Elle ne pouvait pas ne pas protester.

--Oh!... répondit-elle vivement, folle?... peut-être. Mais malheureuse?
pourquoi?

--Tu l'aimes trop, répondit le banquier, avec l'accent d'une conviction
profonde, il abusera.

--Lui!... fit la jeune fille avec la certitude admirable de la passion,
lui, jamais?...

--Fasse Dieu, pauvre chère adorée, que mes pressentiments me trompent.
Mais que veux-tu? ce n'est point là l'homme que je rêvais pour toi. Un
artiste...

Flavie, sérieusement fâchée cette fois, quitta les genoux de son père.

[Illustration: Son père doucement l'attira sur ses genoux.]

--Et voilà donc, s'écria-t-elle, tout ce que tu trouves contre lui. Il
est artiste. Serait-ce un crime! Que ne lui reproches-tu aussi sa
misère? Oui, il est artiste mais il a du génie, je l'ai lu sur son font.
Oui, il est affreusement pauvre, mai je suis assez riche pour deux. Il
me devra tout, tant mieux! Quand il aura de la fortune, il ne sera pas
forcé de s'épuiser à donner des leçons de piano; il lui sera permis
d'utiliser son talent. Il écrira des opéras comme ceux de Félicien
David, plus beaux que ceux de Gounod. On les représentera dans les
théâtres et les salles crouleront sous les applaudissements. Moi,
cependant, toute seule au fond d'une loge fermée, je m'enivrerai de la
gloire de l'élu de mon cœur. Le monde aura la poésie, moi j'aurai le
poète, et, quand je le voudrai, c'est pour moi seule que chanteront ses
divines mélodies...

Elle parlait avec une exaltation extraordinaire, si pénétrée de son
rêve, qu'elle ressentait, dans toute leur intensité, les sensations
exactes de la réalité.

Mais elle dut s'arrêter, une quinte de toux lui coupait la parole.

Et pendant que les efforts secouaient sa poitrine et que le sang
affluait à ses pommettes, M. Martin-Rigal la contemplait avec une
expression navrante.

La mère de Flavie avait été emportée à vingt-quatre ans par cette
implacable maladie qu'on nomme la «phtisie galopante,» qui ne pardonne
pas, qui est le désespoir de la science impuissante, et qui, en quinze
jours, d'une fille rayonnante de vie et de santé, fait un cadavre.

--Tu souffres, Flavie? demanda le banquier d'un ton qui trahissait une
inquiétude trop poignante pour pouvoir être complétement dissimulée.

--Moi! souffrir? répondit-elle avec un regard extatique, ce serait donc
de joie?

M. Martin-Rigal eut un geste terrible.

--Par le tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, si jamais ce misérable te
fait verser une larme, c'est un homme mort!

L'accent du banquier était à ce point menaçant, que sa fille eut presque
peur.

--Qu'as-tu? père, demanda-t-elle; qu'ai-je dit qui te mette en colère?
Pourquoi appeler Paul misérable?

--Pourquoi?... répondit M. Martin-Rigal, incapable de se maîtriser,
parce que je tremble pour toi. Il m'a volé le cœur de ma fille, et je
ne puis le lui pardonner que si tu trouves près de lui plus de bonheur
que près de ton vieux père. Oui, je suis épouvanté, parce que, si tu ne
le connais pas, je le connais, moi! Du jour où tu me l'as désigné dans
la foule, tous mes amis, tous les gens qui m'ont des obligations ont été
sur pied. De ce moment, il a été entouré d'espions, surveillé, suivi. Je
ne me suis pas contenté de connaître sa vie actuelle, on a fouillé son
passé. Il n'a pas eu une pensée que je n'aie sue, pas prononcé une
parole qui ne m'ait été rapportée. Je l'ai étudié... c'est-à-dire mes
amis l'ont étudié avec une si scrupuleuse persistance, qu'il ne cache
pas au fond de sa conscience un secret que nous n'ayons surpris.

--Cependant, père, tu m'as dit qu'on n'avait rien trouvé contre lui.

--Non, rien... Seulement il est plus faible que le brin d'osier, plus
inconstant que la feuille sèche qui tournoie au moindre souffle. Non,
rien!... Mais c'est un de ces être neutres, indécis pour le bien comme
pour le mal, qui vont où on les pousse, sans but arrêté, sans énergie,
sans volonté.

--Tant mieux!... Ma volonté sera la sienne.

M. Martin-Rigal sourit tristement.

--Tu te trompes, chère fille, dit-il, comme toutes les femmes,
d'ailleurs. Tu crois que les natures faibles, hésitantes, vacillantes,
sont celles qu'on gouverne le plus aisément. Erreur. On ne domine
véritablement que les forts, de même qu'on ne s'appuie sûrement que sur
ce qui résiste. Ferme la main sur un morceau de marbre, il ne
t'échappera pas. Essaie de serrer et d'étreindre une poignée de sable,
elle glissera entre les doigts.

Flavie se taisait.

Son père, doucement, la saisit par la taille et l'attira sur ses genoux.

--Écoute ton vieux père, fillette aimée, poursuivit-il, ton meilleur
ami. N'as-tu donc pas confiance en moi? Ne sais-tu pas qu'il n'y a pas
dans mes veines une goutte de sang qui ne soit à toi? Toutes mes pensées
ne t'appartiennent-elles pas? Paul va venir, sois prudente. Tiens-toi en
garde contre une désillusion possible...

--Impossible!...

--Soit! Mais alors, dans l'intérêt même de ton avenir, de ton bonheur,
je t'en conjure, dissimule, ne laisse rien deviner de ce qui se passe en
toi, crains les trahisons de tes regards. Les hommes sont ainsi faits
que tout en se plaignant bêtement de la duplicité des femmes, ils ne
leur pardonnent pas la franchise. Crois-en l'expérience de ton vieil
ami. Souviens-toi que la sécurité absolue tue l'amour...

Il s'interrompit, on sonnait à la porte de l'appartement.

A ce coup de sonnette, tout le corps de Flavie vibra comme le timbre
même sous le marteau.

--C'est lui!... dit-elle d'une voix étranglée, lui!...

Et, faisant un effort, elle ajouta:

--Je t'obéis, père, je me sauve; je veux, avant de me montrer, tuer mon
opinion et cette malheureuse sensibilité... Je reviendrai lorsque
d'autres personnes seront arrivées. Sois sans inquiétude, je vais te
prouver que ta fille serait une comédienne, au besoin...

Elle s'enfuit comme la porte du salon s'ouvrait.

Mais ce n'était point Paul.

Ce premier arrivant était un ami de M. Martin-Rigal, un gros fabricant,
qui donnait le bras à sa femme, aussi parfaitement mise
qu'insignifiante.

Pour ce soir-là, le banquier avait cru devoir inviter une vingtaine de
personnes. Un grand dîner expliquait et justifiait la présentation de
Paul.

En ce moment, précisément, le protégé de B. Mascarot entrait chez le
docteur Hortebize, l'honorable parrain qui allait lui ouvrir les portes
du monde.

Paul ne se ressemblait plus. Il sortait des mains d'un tailleur en
renom, et même c'était là ce qui l'avait retardé.

Grâce à l'influence du digne placeur, ce tailleur avait, en
quarante-huit heures, exécuté un de ces costumes de soirée qui, à
première vue décident un mariage.

Le moelleux des étoffes, «la perfection de la coupe», la richesse des
accessoires, mettaient en relief tous les «avantages» de Paul et
rehaussaient sa bonne mine naturelle.

Peut-être était-il un peu gêné par ces élégances si nouvelles, mais à
l'âge qu'il avait, ou plutôt qu'il paraissait avoir, cet embarras qu'on
devait prendre pour de la timidité était une grâce de plus.

En tout cas, il était si bien, que le docteur, en le voyant, eut un
sourire approbatif.

--Décidément, murmura-t-il, Flavie a bon goût.

Puis, interrompant Paul qui s'accusait d'arriver en retard:

--Il n'y a pas de mal, lui dit-il, asseyez-vous, le temps de mettre une
cravate fraîche, et je suis à vous.

Laissé seul par le docteur qui venait de passer dans son cabinet de
toilette, Paul Violaine s'assit ou plutôt se laissa tomber lourdement
sur un fauteuil.

Il était harassé de fatigue.

Depuis cinq nuits, il ne dormait pas.

Dès qu'il se couchait, une fièvre terrible s'emparait de lui, le brûlait
et le chassait de son lit.

C'est que si son corps était gêné dans ses beaux habits neufs, sa pensée
se débattait, à la torture, au milieu des angoisses d'une situation
impossible, absolument imprévue.

Son honnêteté, qu'il vantait à Rose d'un air si sûr de soi, avait été
mise à l'épreuve et n'avait pas résisté.

Quand, au sortir de chez l'illustre Van Klopen, Paul avait dit au
placeur: «Je suis à vous», il avait obéi aux inspirations de sa vanité
blessée et de ses rancunes.

D'ailleurs, il était encore étourdi de la terrible puissance du placeur,
ébloui des regards de Flavie, fasciné par ces fantastiques millions
qu'on faisait miroiter à ses yeux.

Le soir, seulement, il fut épouvanté en se demandant de quels ténébreux
desseins il devenait l'instrument, en songeant à cet engagement qu'il ne
pouvait plus reprendre.

Mais le lendemain, il avait dîné avec son protecteur chez Hortebize, et
la certitude de la complicité active de cet excellent docteur l'avait
décidé à étouffer les dernières convulsions de sa conscience.

C'est ainsi: selon les sphères où il se trouve, le vice,--il faudrait
dire le crime,--peut être une provocation ou un salutaire enseignement.

Laid, sale, idiot, abattu, il répugne et raffermit la vertu chancelante.
Riche, heureux, spirituel, triomphant, il éveille dans l'âme des faibles
de furieuses jalousies caressées par l'espoir de l'impunité.

Le luxe du docteur, ses façons d'homme du monde, son importance, ses
paradoxes ingénieux à l'endroit des préjugés du Code, devaient achever
la besogne de corruption du digne B. Mascarot.

--Je ne serais qu'un sot, pensait Paul, si je luttais, si j'hésitais
encore, quand ce médecin que je vois riche, heureux, honoré, n'a pas de
scrupules.

Il eût hésité, cependant, s'il eût su quelle relique renfermait ce
médaillon d'or qui battait le ventre prospère du prudent associé de
l'honorable placeur.

Mais Paul ne pouvait savoir, et, admis pour la première fois à
l'intimité d'une vie large et facile, il admirait le magnifique
appartement du docteur, qui occupe tout le premier étage d'une vieille
maison de la rue du Luxembourg.

Dès l'antichambre, on devine l'égoïste aimable, le spirituel épicurien,
qui ne croit perdus ni le temps ni l'argent qu'il dépense à ouater son
bien-être.

--Je veux être logé comme cela, s'était dit Paul, mordu au cœur par
toutes les vipères de l'envie.

Le docteur reparut, vêtu comme toujours lorsqu'il va dans le monde, avec
la dernière recherche.

--Je suis à vos ordres, dit-il au protégé de B. Mascarot, devenu le
sien; partons, nous n'arriverons que bien juste à l'heure.

Dans la cour, la voiture du docteur, un coupé Binder, attelé d'un
vigoureux trotteur, attendait.

En s'installant sur les coussins, Paul se disait:

--J'aurai aussi un coupé comme celui-ci.

Mais si le jeune homme oubliait pour des chimères les choses positives,
le docteur qui avait reçu ses instructions, veillait.

--Voyons, commença-t-il dès que la voiture fut dans la rue, causons peu,
mais bien. On vous offre une occasion telle que bien des fils de famille
n'en trouvent pas une pareille en leur vie, il s'agit d'en profiter.

--J'en profiterai, répondit Paul avec une nuance de fatuité.

--Bravo!... Mon cher garçon, j'aime cette audace juvénile. Seulement,
permettez-moi de la doubler de ma vieille expérience. Et pour commencer,
savez-vous au juste ce que c'est qu'une héritière?

--Je pense, monsieur...

--Laissez-moi parler. Une héritière, fille unique, surtout, est le plus
ordinairement une jeune personne fort désagréable, capricieuse,
fantasque, pénétrée de ses mérites et complétement affolée par les
adulations dont elle a été l'objet dès sa plus tendre enfance. Certaine,
grâce à sa dot, de ne pas manquer de mari, elle se croit tout permis.

--Oh!... fit Paul, singulièrement refroidi, serait-ce le portrait de
Mlle Flavie que vous m'esquissez là?

Le docteur eut un franc éclat de rire.

--Pas précisément, répondit-il, je dois vous prévenir que notre
héritière a son grain de fantaisie. Je la crois, par exemple, très
capable de faire tout pour tourner la tête d'un soupirant, à la seule
fin de le planter là après, et de s'égayer de son air déconfit.

Paul, qui, jusqu'à ce moment, n'avait examiné que les côtés brillants de
l'aventure, fut consterné de cet envers qu'on lui montrait et qu'il
n'avait pas soupçonné.

--Si c'est ainsi, demanda-t-il tristement, à quoi bon me présenter?

--Mais pour que vous réussissiez donc. N'avez-vous pas tout ce qu'il
faut pour cela? Il se peut que Mlle Flavie vous accueille avec une
distinction flatteuse: n'en tirez aucune conclusion immédiate. Elle se
jetterait à votre tête que je vous dirais: Doutez, soyez prudent, c'est
peut-être un piège. Entre nous, une fille qui possède un million est
bien excusable d'essayer de savoir au juste si c'est à elle que
s'adressent les hommages où à son argent.

La voiture s'arrêtait: ils étaient arrivés rue Montmartre.

Après avoir donné à son cocher l'ordre de venir le reprendre à minuit,
le docteur entraîna son protégé.

Paul était si ému, au moment de la démarche décisive, qu'il ne pouvait
parvenir à mettre ses gants.

Il y avait quinze personnes dans la maison du banquier, quand le
domestique annonça M. le docteur Hortebize et M. Paul Violaine.

Si M. Martin-Rigal détestait l'homme choisi entre tous par sa fille, il
n'y parut guère à sa réception.

Après avoir serré la main de son vieil ami le docteur, il le remercia
avec une effusion bien sentie de lui présenter un homme aussi distingué
que M. Violaine.

Cet accueil rendit à Paul une partie de son assurance perdue. Mais il
avait beau regarder, il n'apercevait pas Mlle Martin-Rigal.

Le dîner était pour sept heures. A sept heures moins cinq minutes
seulement, Flavie parut et fut aussitôt entourée par les invités.

Elle avait réussi à cacher sa sensibilité. Si émue qu'elle fût, elle
dominait son émotion, et ses yeux, en s'arrêtant sur Paul, qui
s'inclinait devant elle, exprimaient une indifférence parfaite.

M. Martin-Rigal ne s'attendait certes ni à tant d'énergie ni à tant de
réserve.

Mais Flavie avait médité ses dernières paroles et compris leur justesse.
Placée assez loin de Paul, à table, elle eut le courage de s'abstenir de
le regarder.

Après le dîner seulement, lorsque les tables de whist furent organisées,
Flavie osa s'approcher de Paul et d'une voix tremblante, elle lui
demanda de faire entendre au piano quelques-unes de ses compositions.

Paul était médiocre exécutant; sa musique ne valait pas grand'chose, et
pourtant Flavie l'écoutait avec un recueillement béatifique comme si
Dieu lui eût envoyé un de ses anges pour lui donner une idée des
symphonies célestes.

Assis l'un près de l'autre, M. Martin-Rigal et le docteur Hortebize
suivaient d'un regard plein de sollicitude les émotions de la jeune
fille.

--Comme elle l'aime!... murmurait le banquier, et ne savoir au juste les
pensées de ce garnement, qui certes ne se doute pas de son bonheur!

--Bast!... Mascarot le confessera demain.

Le banquier ne répondit pas.

--Je crois que demain, reprit le docteur, ce cher Baptistin aura
diablement de l'occupation. A dix heures, conseil général. Nous verrons
donc enfin le fond du sac de notre ami Catenac. Je suis curieux aussi de
voir quelle figure fera le marquis de Croisenois quand on lui apprendra
ce qu'on attend de lui.

Cependant, l'heure s'avançait, et les invités se retiraient un à un.

Le docteur fit un signe à son protégé, et ils sortirent ensemble.

Flavie, ainsi qu'elle l'avait promis, avait été si bonne comédienne, que
Paul se demandait s'il devait croire et espérer.



XV


Lorsque B. Mascarot réunit en conseil ses honorables associés,
Beaumarchef a l'habitude de revêtir ce qu'il nomme sa «grande tenue.»

Outre que très souvent il est appelé pour donner des renseignements et
qu'il tient à paraître avec tous ses avantages, il a la vénération innée
de la hiérarchie, et sait ce qu'on doit à ses supérieurs.

Il garde pour ces occasions solennelles, le plus beau de ses pantalons à
la hussarde, qui n'a pas moins de sept plis sur chaque hanche, une
redingote noire qui dessine cette taille mince et cette poitrine bombée
dont il est si fier; enfin, des bottes armées de gigantesques éperons.

De plus, et surtout, il empèse avec une vigueur particulière ses longues
moustaches dont les pointes ont perçu tant de cœurs.

Ce jour-là, cependant, bien que prévenu depuis l'avant-veille qu'une
assemblée aurait lieu, l'ancien sous-off, à neuf heures du matin, avait
encore ses vêtements ordinaires.

Il en était sérieusement affligé, et s'efforçait de se consoler en se
répétant que cet acte d'irrévérence était bien involontaire.

C'était la vérité pure. Dès l'aurore, on était venu le tirer du lit,
pour régler le compte de deux cuisinières qui, ayant trouvé une
condition, quittaient l'hôtel où B. Mascarot loge les domestiques sans
place.

Cette opération terminée, il espérait avoir le temps de remonter chez
lui, mais juste comme il traversait la cour, il avait aperçu
Toto-Chupin, lequel venait lui faire son rapport quotidien, et il
l'avait fait entrer dans la première chambre de l'agence.

Beaumarchef supposait que ce rapport serait l'affaire de quelques
minutes: il se trompait.

Si Toto n'avait rien de changé extérieurement, s'il conservait sa blouse
grise, sa casquette informe, son ricanement cynique, ses idées s'étaient
terriblement modifiées.

Ainsi, lorsque l'ancien sous-off le pria de lui donner brièvement, car
il était pressé, l'emploi de sa journée de la veille, le garnement, à sa
grande surprise, l'interrompit par un geste narquois et une grimace des
plus significatives.

--Je n'ai pas perdu mon temps, répondit-il, et même j'ai découvert du
nouveau; seulement avant de parler... avant de vous dire...

--Eh bien?

--Je veux faire mes conditions, là.

Cette déclaration, appuyée d'un expressif mouvement de mains, abasourdit
si bien l'ancien sous-off, qu'il ne trouva pas un mot à répondre.

--Des conditions! répéta-t-il, la pupille dilatée par la stupeur.

--C'est comme cela, insista Chupin, à prendre ou à laisser. Pensez-vous
donc que je vais me tuer le tempérament jusqu'à la fin des fins pour
rien, pour un grand merci? Ce ne serait pas à faire. On sait ce qu'on
vaut, n'est-ce pas?

Beaumarchef était exaspéré.

--Je sais que tu ne vaux pas les quatre fers d'un chien, exclama-t-il.

--Possible.

[Illustration: Il allait recevoir un maître coup de pied lorsqu'un bruit
à la porte le fit retourner.]

--Et tu n'es qu'un petit misérable d'oser parler ainsi, après toutes les
bontés du patron pour toi.

Toto-Chupin éclata de rire.

--Des bontés!... fit-il de sa voix la plus odieusement enrouée, oh! là,
là... Ne dirait-on pas que le patron s'est ruiné pour moi? Pauvre homme!
Je voudrai bien les connaître ces bontés.

--Il t'a ramassé dans la rue, une nuit qu'il tombait de la neige, et
depuis tu as une chambre à l'hôtel.

--Un chenil.

--Il te donne tous les jours le déjeuner et le dîner...

--Je sais bien, et à chaque repas une demi-bouteille de mauvais bleu qui
ne tache seulement pas la nappe, tant il y a d'eau dedans.

Voilà comment Toto-Chupin pratique la reconnaissance.

--Ce n'est pas tout, continua Beaumarchef, on t'a monté une boutique de
marchand de marrons.

--Oui, sous la porte cochère. Il faut rester debout du matin au soir,
gelé d'un côté, grillé de l'autre, pour gagner vingt sous. J'en ai
assez. D'ailleurs, il y a trop de chômage dans cet état-là!...

--Tu sais bien que pour l'été on t'installera un réchaud à pommes de
terre frites.

--Merci! l'odeur de la graisse me donne mal à l'estomac.

--Que voudrais-tu donc faire?

--Rien. Je sens que je suis né pour être rentier.

L'ancien sous-off était à bout d'arguments.

--Je dirai tout cela au patron, fit-il, et nous verrons.

Mais cette menace n'impressionna nullement Toto.

--Je me fiche un peu du patron, répondit-il. Il me renverra? Bonne
affaire.

--Méchant drôle!...

--Tiens, pourquoi donc? Est-ce que je ne mangeais pas avant de connaître
le patron? Je vivais mieux et j'étais libre. Rien qu'à mendier, à
chanter dans les cours et à ouvrir les portières, je me faisais mes
trois francs par jour. On les buvait avec des amis, et ensuite on allait
coucher à Ivry, dans une fabrique de tuiles où la police n'a jamais mis
les pieds. C'est là qu'on est bien l'hiver, près des fours... Je
m'amusais alors, tandis que maintenant...

--Plains-toi donc!... Maintenant, quand tu surveilles quelqu'un, je te
donne cent sous tous les matins.

--Tout juste. Et je trouve que ce n'est pas assez.

--Par exemple!...

--Oh! ce n'est pas la peine de vous fâcher. Je demande de
l'augmentation; vous répondez: Non. C'est très bien; moi, je me mets en
grève.

Beaumarchef eût volontiers donné dix sous de sa poche pour que B.
Mascarot entendit maître Chupin.

--Tu n'es qu'un coquin! s'écria-t-il. Tu fréquentes des sociétés qui te
mèneront loin. Ne dis pas non. Il est venu ici te demander un certain
Polyte, portant casquette cirée, accroche-cœurs collés aux tempes,
jolie cravate à pois: je suis sûr que ce gaillard-là...

--D'abord, mes sociétés ne vous regardent pas.

--C'est pour toi, ce que j'en dis; il t'arrivera des désagréments, tu
verras.

Cette prédiction parut révolter Toto-Chupin; elle cachait, il le
comprenait bien, une menace fort sérieuse.

--De quoi! fit-il, rouge de colère, de quoi!... Qui donc me ferait
arriver de la peine? Le patron? Moi, je l'engage à se tenir tranquille.

--Toto!...

--C'est que vous m'ennuyez fameusement à la fin. Méchant drôle par ci,
garnement par là, chenapan, coquin!..... Ah ça! qu'êtes-vous donc, vous
et le patron? Définitivement, vous me prenez pour un autre. Vous croyez
peut-être que je ne comprends pas vos manigances et que je gobe les
bourdes que vous me contez! Allons donc!... On y voit clair, Dieu merci!
Quand vous me faites suivre celui-ci ou celui-là pendant des semaines,
ce n'est pas pour porter des secours à domicile, n'est-ce pas! Qu'il
m'arrive malheur, je sais bien ce que je dirai au commissaire. Vous
verrez alors qu'un bon ouvrier vaut un peu plus de cent sous par jour.

Certainement Beaumar est un ancien militaire; incontestablement, il est
très brave; il tire avec distinction la pointe et la contrepointe, mais
il se laisse aisément démonter.

La surprenante impudence de Toto lui donnait à penser que le précoce
gredin obéissait à quelque conseiller expérimenté. Dès lors, il était
impossible de calculer la portée de ses menaces.

Ne sachant comment agir en cette difficile conjoncture, n'ayant pas de
consigne, l'ancien sous-off pensa que le plus prudent, en tout cas,
était de filer doux.

--Enfin, demanda-t-il, qu'exiges-tu?

--D'abord, je veux sept francs par jour.

--Peste!... tu vas bien, toi. N'importe, je dirai tes prétentions au
patron, et en attendant, je te donnerai aujourd'hui ce que tu demandes.
Ainsi, tu peux parler...

Mais c'est avec le plus insolent dédain que le jeune garnement
accueillit cette conciliante proposition.

--Ah! bien!... ouiche!... fit-il.

--Quoi?

--Vous espérez me faire jaser pour quarante sous? Plus souvent! D'abord,
je jure de ne pas desserrer les dents si vous ne me donnez pas
immédiatement cent francs.

--Cent francs! répéta Beaumar, confondu.

--Ni plus ni moins.

--Et en quel honneur, te donnerait-on cette somme?

--Parce que je l'ai gagnée, donc...

Beaumarchef haussa les épaules.

--Tu es fou, prononça-t-il. Que veux-tu faire de cent francs? à quoi les
dépenseras-tu?

--Soyez tranquille, ce ne sera pas à acheter de la pommade comme celle
que vous mettez sur vos moustaches.

Imprudent Chupin!... Toucher à la moustache de Beaumarchef.

Il allait recevoir un maître coup de pied, lorsqu'un léger bruit à la
porte, restée entrebâillée, le fit retourner ainsi que l'ancien
sous-off.

C'était le père Tantaine, en personne, qui entrait.

Brave et digne père Tantaine!...

Tel il était apparu à Paul, dans sa mansarde, tel il était encore avec
sa longue redingote noire, feutrée par des couches successives de
graisse et de poussière, avec la flasque loque noire et luisante qu'il
appelait son chapeau.

Son éternel sourire voltigeait sur ses lèvres flétries.

--Eh bien! eh bien!... disait-il, qu'est-ce que cela signifie? On se
fâche, je crois, et les portes ouvertes encore!...

Intérieurement, Beaumarchef bénit la Providence, protectrice des causes
justes, qui lui envoyait ce renfort.

--Monsieur, commença-t-il, c'est Toto-Chupin qui prétend...

--J'ai tout entendu, interrompit doucement le père Tantaine.

A ces mots, Toto jugea prudent de se reculer hors de portée.

C'est un profond observateur que ce précoce gredin. Depuis des années
qu'il vit en écumant le ruisseau de Paris, la nécessité a aiguisé sa
pénétration naturelle.

A trier de l'œil, dans la foule, ses dupes quotidiennes, il est
devenu physionomiste, comme tous les gens dont l'existence est à la
merci du caprice de ceux qu'ils exploitent.

Toto-Chupin connaissait à peine B. Mascarot et s'en méfiait.

Il méprisait prodigieusement Beaumarchef dont il avait reconnu la
niaiserie sous ses airs de matamore.

Mais il craignait comme le feu ce doucereux Tantaine, en qui il devinait
un maître qu'on ne brave pas impunément.

Aussi, chercha-t-il bien vite à s'excuser.

--Laissez-moi vous dire, m'sieu, hasarda-t-il...

--Quoi? interrompit le bonhomme. Que tu es un garçon intelligent? Nous
le savons; ce qui n'empêche que tu finiras mal.

--C'est que, m'sieu, je voudrais...

--De l'argent? C'est fort naturel... Peste!... tu es un auxilliaire trop
précieux pour se priver de tes services. Allons, Beaumar, vite un billet
de cent francs à ce joli garçon.

L'ancien sous-off, stupéfait de cette générosité, allait certainement
résister, mais sur un geste du bonhomme, que Toto n'aperçut pas, il
s'exécuta et tira de sa caisse cinq pièces de vingt francs qu'il tendit
au jeune drôle.

Mais voici que Chupin n'osait plus prendre cet argent si impérieusement
réclamé.

Supposait-il qu'on voulait se moquer de lui? Flairait-il un piège caché
sous cette surprenante facilité?

--Prends, insista Tantaine, si tes renseignements ne valent pas ce que
tu demandes, je te repincerai. Tu parleras, à cette heure, j'espère...

--Oh! oui, m'sieu!... fit Toto triomphant.

--Cela étant, suis-moi dans le confessionnal, nous n'y serons pas
dérangés par les clients.

On n'y voit pas fort clair, dans le confessionnal de l'agence de B.
Mascarot, les rideaux verts qui entourent le grillage interceptent le
jour, mais on n'y est pas mal.

Il s'y trouvait un fauteuil à coussinet, deux chaises et une petite
table.

En familier de la maison, Tantaine s'empara du fauteuil, et s'adressant
à Chupin qui restait debout, tortillant sa casquette, il dit simplement:

--Je t'écoute.

Le mauvais drôle avait repris son impudence habituelle. Ne sentait-il
pas, à travers la toile de sa poche, les cinq louis de Beaumarchef!

--Il y a cinq jours, commença-t-il, que je surveille Caroline Schimel,
je la connais à présent comme ma tante. C'est une horloge pour les
habitudes, cette femme-là, et les petits verres qu'elle boit marquent
les heures.

Le vieux clerc d'huissier daigna sourire de la métaphore.

--Elle se lève vers dix heures, poursuivit Toto, prend son absinthe,
déjeune chez le premier marchand de vin venu, sirote son café et fait sa
partie de bésigue avec n'importe qui. Voilà pour la journée. A six
heures sonnant, elle file au _Turc_, et n'en sort qu'à la fermeture,
après minuit, pour aller se coucher.

--Au _Turc_?... interrogea le père Tantaine.

--A la table d'hôte de la rue des Poisonniers, quoi!... Parlez-moi d'un
établissement comme celui-là! On y trouve à dîner, à boire, à danser...
Tous les agréments de la vie, enfin, sans se déranger. C'est d'un beau
là-dedans, à ce qu'il paraît!

--Comment, à ce qu'il paraît!... Tu n'y es donc pas entré?

D'un geste piteux, Toto Chupin montra son costume délabré.

--On me refuserait au contrôle, répondit-il. Mais laissez faire, j'ai
mon plan.

Tout en causant, le père Tantaine prenait l'adresse de ce séjour de
délices. Lorsqu'il eut fini:

--C'est là, fit-il sévèrement, ce que tu évalues cent francs? maître
Toto?

Le garnement eut une grimace de singe méditant un méchant tour.

--Attendez donc, bourgeois, fit-il. Pour mener la vie de Caroline, il
faut de l'argent, n'est-ce pas? Elle n'est pas propriétaire, cette
fille... mais moi je sais où elle prend sa monnaie.

Le demi-jour du confessionnal permit au vieux clerc d'huissier de
dissimuler la satisfaction que lui causait cette révélation.

--Ah!... fit-il sur deux tons différents, ah! tu sais cela!...

--Un peu, bourgeois, et d'autres choses aussi. Écoutez l'histoire: Hier,
après son déjeuner, voilà ma Caroline qui se met à jouer aux cartes avec
deux individus qui avaient mangé un morceau à une table voisine.
C'étaient des lapins, allez, des vrais. Rien qu'à voir leurs mains
tripoter les cartons, je me suis dit: «Toi, ma bonne femme, tu vas te
faire nettoyer!» Ça n'a pas manqué. Au bout d'une heure, elle était si
bien à sec, que n'ayant plus le sou pour payer sa consommation, elle a
offert au marchand de vin une de ses bagues en gage. Lui, a répondu
qu'il n'en voulait pas, ayant confiance. Alors elle a dit: «C'est bon,
je monte chez moi, et je reviens.» J'ai vu et entendu, j'étais au
comptoir à prendre un canon.

--Et ce n'est pas chez elle qu'elle est allée?

--Non, bourgeois, non. Elle sort, traverse tout Paris d'un pas de
chasseur à pied, et va sonner droit à la porte de la plus belle maison
de la rue de Varennes, un vrai palais. On ouvre, elle entre, et moi
j'attends.

--Sais-tu au moins qui l'habite, ce palais?

--Naturellement. L'épicier du coin m'a dit que cet hôtel appartient au
duc de... attendez donc... au duc de... Champdoce; oui, c'est bien ce
nom-là. Champdoce; un noble qui a, paraît-il, ses caves pleines d'or,
comme la Banque.

Le père Tantaine n'est jamais si indifférent que lorsqu'il est
sérieusement intéressé.

--Abrège, Toto dit-il, abrège, mon garçon.

Chupin, qui avait compté produire une vive impression, parut très vexé.

--Faudrait me laisser le temps!... répondit-il. Donc, au bout d'une
demi-heure, ma Caroline reparaît, gaie comme un pinson. Une voiture
passait, elle grimpe dedans, et fouette cocher!... chien de fiacre!...
il allait d'un train!... Heureusement j'ai des jambes, et j'arrive au
Palais juste pour voir Caroline descendre, entrer chez un changeur et
changer deux billets de deux cents francs.

--Comment as-tu deviné cela?

--Tiens, on a des yeux, peut-être. Les papiers étaient bleus.

Le bon Tantaine eut un paternel sourire.

--Tu te connais donc en billets de banque? dit-il.

--Pourquoi pas? On a fait ses études le long des boutiques. Seulement,
je n'en ai jamais manié. On dit que c'est doux à la main comme du satin.
Une fois, j'ai voulu savoir, et je suis entré chez un changeur pour lui
demander de me laisser tâter un billet de mille... Oh! rien que tâter:
il m'a donné une claque. Gredin, va! Mais je lui ai répondu: «Tiens,
pourquoi exposez-vous des fortunes en tas derrière une vitrine? C'est
donc pour faire bisquer le monde?»

Mais le père Tantaine n'écoutait plus.

--C'est tout, n'est-ce pas? demanda-t-il.

--Minute!... répondit Chupin, j'ai gardé le nanan pour la fin. J'ai à
vous dire que nous ne sommes pas seuls à surveiller Caroline.

Cette fois Toto dut être content de l'effet. Le vieux clerc fit sur son
fauteuil un tel bond que son chapeau tomba.

--Pas seuls! fit-il, que me chantes-tu là?

--Je chante ce que j'ai vu, bourgeois. Depuis trois jours, je voyais
rôder autour de notre gibier un grand drôle avec une harpe sur le dos,
et je me défiais. J'avais raison. Il a fait la course du faubourg
Saint-Germain, lui aussi...

Le père Tantaine réfléchissait.

--Un grand drôle, murmurait-il, un musicien... Hum!... il y a du
Perpignan là-dessous, ou je me trompe fort. On verra...

Et s'adressant à Toto:

--Il faut lâcher Caroline, lui dit-il, et «filer» le drôle à la harpe.
Et sois prudent, surtout... Allons, va, tu as gagné tes cent francs!...

Chupin sortit, le vieux clerc hocha tristement la tête.

--Trop intelligent, cet enfant, grommela-t-il, beaucoup trop, il ne fera
pas de vieux os...

Beaumarchef ouvrait la bouche pour demander au père Tantaine de garder
la boutique pendant qu'il irait se mettre en grande tenue, mais le bon
vieux l'arrêta.

--Bien que le patron n'aime pas à être dérangé, dit-il, j'entre chez
lui. Et quand ces messieurs arriveront, introduisez-les bien vite, parce
que, voyez-vous, monsieur Beaumar, la poire est si mûre, que si on ne la
cueillait pas, elle tomberait.



XVI


C'est le docteur Hortebize qui, le premier, arriva au rendez-vous
assigné par B. Mascarot à ses honorables associés.

Se lever avant dix heures est un supplice pour lui, et la journée
entière s'en ressent. Mais les affaires avant tout.

L'agence, lorsqu'il se présenta, était pleine de clients et Beaumarchef
en bénit le ciel. D'abord on remarquait ainsi bien moins le négligé de
sa mise, puis il échappait de la sorte à l'inévitable: «trop de petits
verres, Beaumar», du bon docteur.

--Monsieur est là, dit l'ancien sous-off, et il vous attend avec
impatience. M. Tantaine est avec lui.

Une idée comique brilla dans les yeux de M. Hortebize, mais c'est du ton
le plus sérieux qu'il répondit:

--Pardieu!... je serai ravi de le voir ce brave père Tantaine.

Cependant, lorsque le docteur pénétra dans le sanctuaire de l'agence, il
trouva B. Mascarot seul, classant ses éternelles petites fiches.

--Eh bien!... lui demanda-t-il, après une cordiale poignée de main, quoi
de neuf?

--Rien.

--Tu n'as pas encore vu Paul?

--Non.

--Viendra-t-il, au moins?

--Oui.

L'estimable placeur est laconique d'ordinaire, mais non tant que cela.

--Ah ça! qu'as-tu, demanda l'excellent docteur, tu me parais funèbre,
serais-tu souffrant?

--Je ne suis que préoccupé, ce qui est bien excusable, la veille d'une
bataille décisive.

Il y avait de cela, dans la tristesse du placeur, mais il y avait autre
chose encore, qu'il se gardait bien de dire à son ami.

Toto-Chupin l'inquiétait. Une paille, et le plus solide essieu d'acier
forgé se brise. Toto, le triste drôle, pouvait être le grain de sable
qui, glissant dans l'engrenage d'une machine, l'arrête et fait tout
éclater.

[Illustration: Entre la porte et lui se tenait Hortebize.]

B. Mascarot cherchait comment supprimer le grain de sable.

--Bast!... fit le docteur, en caressant son médaillon, nous réussirons.
Qu'as-tu à redouter? Une résistance de Paul?

L'honnête placeur haussa dédaigneusement les épaules.

--Paul résistera si peu, dit-il, que j'ai résolu de le faire assister à
notre séance d'aujourd'hui, qui sera orageuse. On pourrait lui mesurer
la vérité comme le vin à un convalescent, j'aime mieux la lui verser
d'un coup.

--Diable! c'est grave. S'il allait prendre peur et s'envoler avec notre
secret?

--Il ne s'envolera pas, prononça B. Mascarot, avec un accent qui eût
fait frémir son protégé, pas plus que ne s'envole le hanneton qu'un
enfant tient au bout d'un fil. Ne connais-tu donc pas ces natures molles
et flasques? Il est le gant, je suis la main nerveuse qui, sous la peau,
garde sa puissance et sa force.

Le docteur n'entreprit point de discuter.

--_Amen!_ prononça-t-il.

--Si nous trouvons une résistance, reprit le placeur, elle viendra de
Catenac. Je puis obtenir de lui une coopération apparente, sincère;
non...

--Catenac!... fit le docteur surpris; tu te proposais, disais-tu, de te
passer de lui.

--Telle était mon intention, en effet.

--Pourquoi changer d'avis?

--Parce que j'ai reconnu que nous ne pouvions nous priver de son
concours, parce que pour renoncer à ses services, il faudrait confier le
fin mot de notre société à un homme d'affaires, parce que...

Il s'interrompit en disant:

--Écoute!

Dans le corridor, on entendait les: broum! broum! d'un homme qui, ayant,
comme on dit vulgairement, la poitrine grasse, tousse dès qu'il change
de température, dès qu'il passe du froid de la rue à la chaleur des
appartements.

--C'est lui, fit Hortebize.

La porte s'ouvrit. C'était Catenac, en effet.

Don naturel ou résultat d'un savant exercice, maître Catenac a cette
tournure, ces façons, cet «on ne sait quoi», qui, à première vue, font
dire: «Voici un honnête homme.»

Sur la seule foi de son enseigne, c'est-à-dire de sa bonne figure à
minces favoris châtains, on serait heureux de lui confier sa fortune.

Tartuffe avec l'œil louche, la lèvre cauteleuse et pincée, la
physionomie fuyante, éveillerait la méfiance et ainsi ne serait pas
Tartuffe.

Le regard de Catenac, clair et droit, croise franchement le regard de
son interlocuteur. Sa voix est pleine et ronde. Il a le secret d'une
brusquerie joviale qui ne manque jamais son effet.

Avocat très estimé au Palais pour son savoir, Catenac plaide peu et mal.

S'il gagne trente mille francs par an, c'est qu'il a une spécialité.

Il arrange les contestations qui ne peuvent se plaider, par cette raison
que, soumises à un tribunal, elles enverraient au bagne les deux parties
ou les déshonoreraient à tout le moins.

Tous les jours, à Paris, il s'entame des procès de ce genre.

Le plus violent des adversaires lance une assignation, commence des
poursuites; le public, qui flaire un scandale, attend... Rien.

Les deux adversaires épouvantés sont allés trouver Catenac, tout est
arrangé!...

A combien de fripons insignes, de voleurs considérés, prêts à se
dénoncer mutuellement, a-t-il fait entendre raison!...

Il a mis d'accord des assassins qui se disputaient les dépouilles de
leur victime, prêts à invoquer des juges pour le règlement des parts.

Et ce ne sont pas là ses plus hideuses affaires.

Lui-même le dit parfois: «J'ai remué en ma vie des monceaux de boue.»

Dans son cabinet de la rue Jacob, il s'est chuchotté des aveux à faire
tomber le crépi du plafond.

Ce genre de conciliation rapporte au conciliateur ce qu'il veut.

Le client qui a mis à nu devant son avocat les ulcères de sa conscience,
lui appartient, comme le malade appartient au médecin qui a soigné ses
maladies honteuses, comme la pénitente appartient à son directeur.

De sa spécialité, Catenac a gardé cette faconde prolixe, oiseuse,
diffuse, indispensable aux gens qui, pris pour arbitres, doivent, avant
tout, calmer la violence des adversaires mis en présence.

--Me voici, s'écria-t-il tout d'abord. Tu m'as appelé, ami Baptistin, tu
m'as convoqué, assigné, mandé, et j'arrive, j'accours, j'obéis, je me
rends...

--Prends donc une chaise, interrompit le placeur.

--Merci, cher ami, mille grâces, bien des remercîments; mais je suis
pressé, vois-tu, affairé, tiraillé; ou m'attend; je suis lié, engagé...

--Eh bien! prononça le docteur, assieds-toi quand même. Ce que veut te
dire Baptistin est autrement important que n'importe quel rendez-vous.

Catenac obéit, toujours souriant en apparence, au fond très en colère et
un peu inquiet.

--De quoi donc s'agit-il? disait-il, qu'est-ce, qu'y a-t-il?

B. Mascarot s'était levé et était allé pousser les verrous.

Lorsqu'il eut repris sa place:

--Voici le fait, répondit-il. Nous sommes décidés, Hortebize et moi, à
lancer la grande affaire dont je t'ai vaguement entretenu autrefois.
Nous avons un homme important à mettre à la tête, le marquis de
Croisenois.

--Mon cher... commença l'avocat...

--Attends. Ton concours nous est indispensable, de sorte...

Maître Catenac se leva brusquement.

--Assez, interrompit-il, suffit, la cause est entendue. Si c'est pour me
proposer, pour m'offrir une affaire, que tu m'as écrit de venir, de
passer, tu as eu tort, tu t'es trompé, tu as fait fausse route, je te
l'ai dit, redit, affirmé, répété cent fois...

Il se retournait déjà, se préparant à battre en retraite; mais, entre la
porte et lui, se tenait debout le bon docteur Hortebize, qui le
regardait d'un air singulier!...

Certes, le Catenac n'est pas homme à se laisser aisément effrayer.

Mais l'attitude de l'excellent Hortebize était si expressive, le pâle et
froid sourire de B. Mascarot--qu'il regarda--lui offrit une si édifiante
signification, qu'il demeura interdit.

--Qu'est-ce que cela signifie, balbutia-t-il, qu'est-ceci? Que
voulez-vous de moi? que souhaitez-vous, que désirez-vous?

--Nous voulons d'abord, prononça le docteur en appuyant sur chaque mot,
que tu prennes la peine d'écouter quand on te parle.

--Mais j'écoute, ce me semble.

--Reprends donc ta chaise, et ouvre ton esprit aux propositions de notre
ami Baptistin.

Le visage de Catenac ne trahissait rien de ses impressions. Il l'a
exercé et assoupli à ce point qu'un soufflet ne ferait pas monter une
seule goutte de sang à ses joues.

Seulement, son geste, lorsqu'il se rassit, disait l'irritation qu'il
éprouvait de cette violence qui lui était faite.

--Que Baptistin s'explique donc, dit-il.

A part un mouvement machinal pour assurer ses lunettes sur son nez,
l'honorable placeur n'avait pas bougé.

--Avant d'aborder les détails, dit-il d'un ton glacé, j'aurais dû
demander à notre respectable ami--et associé--si oui ou non il est avec
nous.

--Eh!... cela doit-il faire l'ombre d'un doute, interrompit l'avocat,
est-ce que tous mes vœux...

--Pardon! Il n'est pas question de vœux stériles. Ce qu'il nous faut,
c'est un concours loyal, une coopération active.

--C'est que mes amis...

--Je dois te prévenir, insista B. Mascarot, que nous avons toutes les
chances pour nous, et que si nous gagnons, chacun de nous aurait près
d'un million.

Hortebize n'avait pas la patience du placeur.

--Voyons, fit-il, prononce-toi. Réponds: oui ou non.

Catenac, ses amis pouvaient le voir, était cruellement indécis. Il fut
plus d'une minute sans répondre: il se recueillait.

--Eh bien!... non!... s'écria-t-il avec une violence qui trahissait
l'effort de la lutte; tout bien vu, réfléchi, considéré, pesé, je vous
répondrai nettement et carrément: Non.

B. Mascarot et le docteur Hortebize eurent la même exclamation:

--Ah!...

Ce n'était pas surprise, mais bien ce sentiment mal défini qu'on éprouve
à voir une prévision, même fâcheuse, réalisée.

--Permettez, poursuivit Catenac, que j'explique ce que sans doute vous
appelez ma défection.

--Dis trahison, ce sera plus juste.

--Soit. Je ne chicanerai pas sur les mots, je serai franc.

--Oh!... murmura le docteur, une fois n'est pas coutume.

--Il me semble, cependant, que je ne vous ai jamais caché ma façon de
penser. Voici à coup sûr plus de dix ans que je vous ai parlé de rompre
notre association. Vous rappelez-vous ce que je vous disais alors? Je
vous disais: Notre extrême besoin, notre dénûment ont pu justifier
toutes nos entreprises, elles sont maintenant inexcusables.

--En effet, répondit le placeur, tu nous as fait part de tes scrupules.

--Ah!... vous voyez donc bien.

--Seulement ces scrupules ne t'ont jamais préoccupé au moment
d'encaisser ta part, que tu es toujours venu toucher régulièrement.

--C'est-à-dire, insista le docteur, que si tu répudiais les risques, tu
acceptais fort bien les bénéfices. C'est-à-dire que tu voulais bien
gagner au jeu, mais que tu prétendais ne point exposer d'argent.

L'argument, bien qu'il parût sans réplique, ne décontenança point
Catenac.

--C'est vrai, reprit-il, j'ai toujours palpé mon tiers. Mais n'ai-je pas
autant que vous contribué à mettre l'agence sur son pied actuel? Ne
va-t-elle pas toute seule maintenant, sans bruit, sans effort, comme une
machine parfaite? N'avons-nous pas réussi à donner à nos opérations
comme un cachet commercial? Tous les mois, sans se déranger, on peut
palper de beaux bénéfices, et, incontestablement, j'ai droit à un tiers.
Vous plaît-il de laisser les choses aller leur petit train? Topez là, je
suis votre homme.

--C'est fort heureux, en vérité!

--Mais voici que tout à coup vous prétendez m'embarquer dans des dangers
incalculables, alors je vous crie: Halte-là!... je n'en suis plus. Je
lis dans vos yeux que vous me trouvez absurde. Fasse Dieu que les
événements ne vous montrent pas impitoyablement que j'ai raison.
Songez-y; voici plus de vingt ans que la chance est pour nous. Que
faut-il pour qu'elle tourne? Un rien. Croyez-moi, ne la tentez pas. La
fortune, vous le savez, se venge tôt ou tard de ceux qui, au lieu de lui
faire la cour et de l'épouser sagement, l'ont violentée.

--Oh!... grâce d'homélies, fit le docteur.

--Très bien!... je me tais. Mais encore une fois, pendant qu'il en est
temps encore, réfléchissez. L'impunité n'a qu'un temps. Si prodigieuses
que soient vos espérances, elles sont peu de chose en comparaison de ce
que vous allez exposer.

Cette faconde à froid devait exaspérer le docteur Hortebize.

--Parler ainsi, t'est facile, dit-il, tu es riche, toi.

--J'ai de quoi vivre, en effet; en dehors de ce que je gagne, j'ai deux
cent mille francs à moi. Et s'il ne faut que les partager pour vous
déterminer à renoncer à vos projets, dites un mot et c'est fait.

B. Mascarot, qui jusqu'alors avait laissé le débat s'agiter entre les
deux associés, jugea qu'il était temps d'intervenir.

--Pauvre ami! fit-il, as-tu vraiment deux cent mille francs?

--Ou peu s'en faut.

--Et tu nous en offre un tiers!... Ah! maître, c'est un beau trait, et
nous serions des ingrats si nous n'étions pas profondément touchés;
seulement...

Il s'arrêta, tracassa ses lunettes, et d'un ton incisif ajouta:

--Seulement, quand tu nous auras donné à chacun cinquante mille francs,
il t'en restera encore plus de onze cent mille.

Catenac eut un éclat de rire si franc, si juste d'intonation, qu'un
observateur y eût été pris.

--Que ne dis-tu vrai!... fit-il.

--Et si je te prouvais que je dis vrai?

--Je serais bien surpris.

Le digne placeur ouvrit un de ses tiroirs, en sortit un petit registre
qu'il feuilleta et le présenta à son associé en disant:

--Regarde alors, car voici l'état exact de ta fortune à la fin du mois
de décembre de l'année dernière. Depuis, tu as fait divers achats par
l'intermédiaire de M. L... Je ne les ai pas portés en compte, mais j'en
ai la note. Dois-je te la montrer?...

Pour le coup, l'impassible visage de Catenac exprima quelque chose! Il
se redressa furieux. Ses yeux lançaient des éclairs.

--Eh bien! oui! s'écria-t-il, oui! j'ai douze cent mille francs de
fortune, et c'est pour cela que je ne veux plus d'association. Oui, j'ai
soixante mille livres de rentes, c'est-à-dire soixante mille bonnes
raisons pour ne pas me compromettre, et je ne me compromettrai pas.
Ah!... vous êtes jaloux! Est-ce donc ma faute si nos conditions sont
devenues inégales? N'étais-je pas comme vous sans un sou quand nous
avons commencé! Ma vie n'a pas été la vôtre, voilà tout. Vous dépensiez
sans compter, moi j'économisais. Vous ne songiez qu'au présent, je
pensais à l'avenir. Hortebize faisait tout pour chasser ses clients, je
m'épuisais en efforts pour attirer les miens. Et maintenant, parce que
je suis riche et que vous n'avez rien, il me faudrait subir vos
exigences!... Allons donc. Quand je touche au but de mon ambition, il me
faudrait revenir en arrière avec vous! Jamais. Suivez votre chemin, je
suis le mien, je ne vous connais plus.

Il se levait déjà et prenait son chapeau; un geste du placeur l'arrêta.

--Si je te disais, insistait Mascarot, que tu nous es utile,
indispensable!...

--Je répondrais: Cela est fâcheux pour vous.

--Si cependant nous voulions bien...

--Quoi?... Me contraindre? Comment? Vous me tenez, mais je vous tiens.
Vous ne pouvez rien contre moi que je ne puisse contre vous. Essayer de
me perdre serait vous perdre.

--Es-tu bien sûr de cela?

--Si sûr, que je vous le répète encore: Entre vous et moi, il n'y a plus
rien de commun.

--Je crois que tu te trompes, maître!...

--Moi! pourquoi?

--Parce que voici un an que je loge et nourris gratis à notre hôtel une
jeune fille du nom de Clarisse. Ne la connaîtrais-tu pas, par hasard?...

Ce n'est pas sans intentions habilement calculées que, depuis dix
minutes, B. Mascarot laissait son ami Catenac se débattre, s'épuiser en
efforts aussi inutiles que ceux du poisson engagé dans la nasse.

Il avait voulu ainsi pénétrer les intentions de cet honorable associé et
connaître ses ressources.

S'il avait comme pris à tâche de l'irriter, s'il avait encouragé
Hortebize à le fouetter de ses ironies, c'est qu'il savait combien peut
être indiscrète la colère de l'homme le plus maître de soi.

Se jugeant suffisamment éclairé, d'un seul mot l'estimable placeur
reprit sa supériorité.

A ce nom de Clarisse, l'avocat fut comme un promeneur qui, marchant en
pleine sécurité, apercevrait tout à coup à ses pieds la mèche allumée
d'une mine prête à éclater.

Instinctivement il recula, les bras en avant, secoué par un spasme
nerveux, la pupille dilatée par l'effroi.

--Clarisse!... balbutiait-il, qui t'a dit... comment as-tu pu savoir?

Mais l'ironique sourire qu'il put surprendre sur les deux lèvres de ses
deux associés cingla si cruellement son orgueil, qu'il reprit aussitôt
les apparences du sang-froid.

--Décidément, fit-il, je deviens fou. Ne voila-t-il pas que je leur
demande comment ils s'y sont pris pour tout découvrir! Ne dirait-on pas
que j'ai oublié quels moyens nous employons pour surprendre les secrets
de ridicule ou d'infamie que nous exploitons!...

--Je t'avais bien jugé, dit le placeur.

--En quoi?

--J'avais prévu que le jour où tu te sentirais assez fort pour te passer
de nous, tu tenterais de rompre les liens qui nous unissent. Aujourd'hui
tu voudrais nous abandonner. Tu nous trahirais demain si tu le pouvais
sans danger. J'ai pris mes précautions.

Le bon docteur se frottait vigoureusement les mains.

--Voilà ce que c'est, disait-il, on ne s'avise jamais de tout.

--Ce que je ne conçois pas, poursuivit Mascarot, c'est que toi, Catenac,
un homme fort, tu nous aies fait le jeu si beau. Comment, il y a un an
de cela, tu nous haïssais, tu songeais à nous perdre, et tu nous offres
cette prise. C'est à n'y pas croire.

--A n'y pas croire!... fit le docteur comme un écho.

--Et cependant, continuait le placeur, ton... comment dirai-je? ton
imprudence est des plus communes, de celles que nous avons le plus
souvent observées et qui nous ont le plus rapporté. Pardieu!... Tous les
jours cela se voit. Tu ne lis donc plus la _Gazette des Tribunaux_?

Hier encore, j'y lisais une histoire qu'on jurerait être la tienne.

Un bourgeois ambitieux et hypocrite, frais verni d'honnêteté, fait venir
de la campagne une jeune et jolie bonne, éclatante de santé, assez
naïve, ayant les mains bien rouges..., et il se donne le délicat plaisir
de la séduire.

Pendant quelques mois tout va bien; mais voici qu'un matin la pauvre
fille ne peut plus cacher qu'elle est enceinte. Voilà le bourgeois
épouvanté. Que diront les voisins et le portier?

L'enfant est supprimé et la mère jetée sans pitié sur le chemin de
Saint-Lazare. C'est simple...

--Baptistin, de grâce!...

--... Mais c'est fort imprudent. Ces choses-là se découvrent toujours.
Si le crime a pour lui ses combinaisons et ses ruses, la justice a pour
elle ces hasards que l'on dit invraisemblables, et qui se représentent à
chaque minute de la vie. Tu as un jardinier à ta maison de Champigny?
Suppose que la fantaisie vienne à cet homme de creuser la terre autour
de ce puits qui est au fond du jardin. Sais-tu ce qu'il trouverait?...

[Illustration:--Une nuit tu as creusé là un trou.]

--Assez!... prononça Catenac, je me rends.

--B. Mascarot, comme toujours au moment décisif, ajusta ses lunettes.

--Toi, dit-il, te rendre... Pas encore. En ce moment tu cherches à parer
le coup que je te porte.

--Je t'assure...

--Épargne-toi cette peine. Ton jardinier ne trouverait rien.

L'avocat eut une exclamation de rage. Il commençait à comprendre dans
quel horrible piège il était tombé.

--Il ne trouverait rien, reprit le placeur. Et pourtant il est bien
vrai, n'est-ce pas, qu'au mois de janvier de l'année dernière, une nuit,
tu as creusé là un trou et que dans ce trou tu as déposé le corps d'un
enfant roulé dans un châle... Et quel châle!... celui-là même que toi,
Catenac, pour hâter la défaite de la mère, tu étais allé acheter à
_Pygmalion_: les commis en témoigneraient, s'il le fallait. Maintenant,
tu peux chercher, tu ne trouveras rien...

--Et c'est toi, c'est toi qui as enlevé...

--Non, interrompit le placeur du ton le plus ironique, c'est Tantaine.
Que veux-tu? je suis prudent. Je sais où est le cadavre, comme on dit
vulgairement, et tu ne le sais pas. Mais sois tranquille, il n'est pas
perdu. Il est en bon lieu. Une seule tentative de trahison, et le
lendemain tu liras dans le _Petit Journal_, à l'article _Paris_: «Hier,
des terrassiers qui travaillaient à tel endroit, ont découvert le
cadavre d'un nouveau-né. Le commissaire de police, aussitôt prévenu,
s'est transporté sur le terrain et a commencé une enquête...» Tu lirais
cela, et tu me connais assez pour être persuadé d'avance que l'enquête
aboutirait. Tu devines bien qu'au châle de cette pauvre Clarisse, j'ai
ajouté assez d'indices pour qu'on puisse aisément remonter jusqu'au
coupable... jusqu'à toi.

A la colère de Catenac avais succédé une affreuse prostration. Cet
homme, que rien n'aurait dû surprendre ni étonner, était assommé et
paraissait avoir perdu la faculté de réfléchir et de délibérer.

Son désespoir s'échappait en paroles incohérentes, et il laissait voir
sa souffrance, comme s'il eût espéré toucher ses implacables associés.

--Vous m'assassinez, murmurait-il, vous me tuez au moment où j'allais
recueillir le prix de vingt années de travaux et de privations.

--Travaux est joli! observa le docteur.

Mais l'heure pressait; d'un instant à l'autre, Paul et le marquis de
Croisenois pouvaient arriver. B. Mascarot comprit combien il était
important de remonter le moral de son associé.

--Voyons, reprit-il, tu cries comme si nous voulions t'égorger. A quoi
bon? Nous supposes-tu assez niais pour nous exposer sans des certitudes
presque absolues de succès? Hortebize, tout comme toi, s'est cabré quand
je lui ai parlé de la grande opération. Je la lui ai expliquée, et
maintenant il approuve.

--C'est exact, déclara Hortebize.

--Donc, reprit le placeur, tu n'as, pour ainsi dire, rien à craindre. Tu
es, nous en sommes convaincus, trop beau joueur pour nous garder
rancune...

Catenac eut un sourire forcé.

--Je ne vous en veux pas, répondit-il; parle, j'obéirai.

B. Mascarot se recueillit un moment.

--Ce que j'attends de toi, répondit-il, ne peut te compromettre en rien.
J'ai à te demander de nous dresser un acte de société dans des
conditions que je dirai tout à l'heure. Tu t'occuperas ensuite de
l'affaire, mais non ostensiblement.

--Bien!...

--Ce n'est pas tout. Tu as été chargé par le duc de Champdoce d'une
mission très difficile, très délicate... Il s'agit de recherches qui
doivent rester secrètes...

--Quoi!... tu sais cela aussi?

--Je n'ignore rien de ce qui peut nous être utile. J'ai appris, par
exemple, qu'au lieu de t'adresser à moi, tu es allé sottement trouver le
seul homme que nous ayons à craindre, Perpignan, un gaillard presque
aussi fort que nous, et bien autrement âpre.

--Enfin, qu'exiges-tu de ce côté?

--Peu de chose. Tu me tiendras au courant de tes recherches. Tu ne diras
jamais au duc un seul mot dont nous ne soyons convenus à l'avance.

--C'est entendu.

La querelle semblait terminée, le digne M. Hortebize était ravi.

--Là!... fit-il, était-ce la peine de crier comme un écorché.

--Soit, fit Catenac, j'ai eu tort.

Il tendit la main à ses deux amis et ajouta avec un pâle sourire:

--Que tout soit donc oublié!...

Était-il sincère? Le rapide regard qu'échangèrent Mascarot et le docteur
était gros de soupçons.

Mais depuis un moment déjà, on frappait à la porte; le docteur alla
ouvrir, et Paul parut, saluant affectueusement ses deux protecteurs.

--Avant tout, mon enfant, commença le placeur, je veux vous présenter à
un de mes vieux amis.

Et se retournant vers Catenac, il ajouta:

--Mon cher maître, je te demande tes bontés pour mon jeune ami Paul, un
brave garçon qui n'a ni père ni mère, et que nous pousserons dans le
monde.

A ces mots, soulignés d'un étrange sourire, l'avocat bondit sur son
fauteuil.

--Sacrebleu! s'écria-t-il, que n'as-tu parlé plus tôt!

Confident du duc de Champdoce, Catenac venait d'entrevoir le plan de B.
Mascarot.



XVII


Le marquis de Croisenois se fait toujours attendre. Chez lui, c'est un
système qui dégénère en manie.

Peut-être croit-il ainsi affirmer son importance. Le calcul est faux.
L'homme habile se soucie peu d'arriver en avance ou en retard, il ne se
préoccupe que de paraître au moment précis où on le souhaite le plus.

Arriver à propos, tout est là. C'est le secret de bien des fortunes
qu'on ne s'explique pas.

M. de Croisenois avait été convoqué par B. Mascarot pour onze heures. Il
était plus de midi quand il se présenta, ganté de frais, le lorgnon à
l'œil, agitant sa badine, grimé de cette débonnaireté impertinente et
familière qu'affectent les imbéciles quand ils croient faire acte de
condescendance.

A trente-cinq ans, Henri de Croisenois affiche les dehors évaporés d'un
beau-fils de vingt ans. Cette légèreté insoucieuse est son armure de
guerre, l'excuse toujours prête des folies les plus risquées.

On dit encore de lui, après des fredaines un peu fortes:

--C'est un étourdi, un véritable lycéen, on ne saurait lui en vouloir,
il est si bon enfant, il a un si excellent cœur!...

En lui-même, il doit bien rire de cette opinion du monde.

Calculateur féroce, cet aimable gentilhomme, qui de sa vie n'a eu un bon
mouvement, s'est exercé à se défier de l'inspiration première.

Sous le masque de son laisser-aller, ce facile compagnon dissimule une
remarquable âpreté. En matière de chicane, il en remontrerait à l'avoué
le plus retors. Il a roulé et dupé jusqu'aux usuriers auxquels il a eu
affaire.

S'il s'est ruiné, c'est qu'il s'est entêté à régler son train sur celui
d'amis dix fois plus riches que lui. Toujours la même histoire.

Mêlé à ce groupe de viveurs brillants, dont le comte de Trémorel fut
longtemps le parangon, et qui maintenant prend le mot d'ordre du fils
aîné du duc de Sairmeuse, Croisenois a voulu, lui aussi, avoir son
écurie de courses.

Entre tous les moyens de fondre une fortune, celui-là est le plus sûr et
le plus expéditif.

Le léger marquis en sait quelque chose. Il avait abusé de tous les
expédients et était à la veille de faire le plongeon, lorsque B.
Mascarot lui tendit la main.

Il s'y cramponna désespérément, comme un homme qui se noie se
raccrocherait à une barre de fer rouge.

Mais si les inquiétudes les plus aiguës le tenaillaient, son aplomb ne
s'en ressentait nullement, et c'est du ton le plus aisé qu'après avoir
salué les personnes présentes, il dit au placeur:

--Je vous ai peut-être fait un peu attendre, cher maître; vrai, j'en
suis désolé, j'avais des préoccupations... Mais me voici tout à vous, et
s'il vous plaît que nous causions, j'attendrai volontiers que vous ayez
terminé avec ces messieurs...

Sur quoi, son cigare qu'il avait gardé étant près de s'éteindre, il en
tira deux ou trois bouffées.

La phrase était supérieurement impertinente, et cependant le digne
Baptistin n'en fut pas offusqué. Non, il ne dit rien, lui qui abomine
l'odeur du tabac.

Les forts ont de ces longanimités. On peut bien passer quelque chose à
un fat, quand on sait qu'il dépend de soi de l'écraser sous l'ongle...

D'ailleurs, B. Mascarot avait besoin de Henri de Croisenois. Il était un
des indispensables pions de sa partie.

--Nous commencions à désespérer de vous voir, répondit-il. Je dis nous,
parce que ces messieurs sont ici pour vous, pour notre affaire...

Le marquis ne prit point la peine de dissimuler une petite moue
contrariée.

--Ces messieurs, poursuivit le placeur, sont mes associés. Monsieur est
le docteur Hortebize, monsieur est maître Catenac, du barreau de Paris,
enfin monsieur--et il montrait Paul--est notre secrétaire.

Cette présentation avait une gravité comique.

Si M. de Croisenois était dépité de trouver quatre confidents au lieu
d'un, Catenac était furieux de voir qu'on livrait l'association à un
inconnu.

C'est chose subtile qu'un secret, plus volatile que l'éther, qui
s'évapore, si hermétiquement clos que soit le flacon où on le verse.

Hortebize, en dépit de sa confiance aveugle, ne laissait pas que d'être
surpris.

Quant à Paul, il n'avait ni assez d'yeux, ni assez d'oreilles.

Seul, le placeur conservait cet imperturbable sang-froid de l'homme qui,
ayant un but, va droit vers ce but, comme le boulet que n'arrêtent ni ne
font dévier les branchages ni les broussailles.

--Monsieur le marquis, commença-t-il, lorsque Croisenois fut assis, je
ne vous laisserai pas une minute d'incertitude. Toute diplomatie serait
puérile entre gens comme nous.

Ce pluriel parut si singulier à M. de Croisenois, que c'est avec une
nuance très accusée de persiflage qu'il répondit:

--Vous me flattez, cher maître.

Plus attentif, le léger marquis eut remarqué le mouvement des lunettes
de B. Mascarot, mouvement qui signifiait clairement:

--Vous me faites pitié!...

Hortebize prétendait que les lunettes de l'honorable placeur étaient
«parlantes,» et il avait raison.

C'est vainement que des fourbes illustres, redoutant la trahison du
regard, dissimulent leurs yeux sous des verres épais. Les lunettes, à la
longue, font comme partie de qui les porte: elles vivent, pour ainsi
dire, elles tressaillent, elles finissent par avouer ce qu'avouerait
l'œil qu'elles cachent.

--Je vous confesserai sans ambages, monsieur le marquis, reprit le
placeur, que votre mariage est conclu si nous le voulons, mes associés
et moi. Nous pouvons vous garantir le concours actif du comte et de la
comtesse de Mussidan. Reste à obtenir le consentement de la jeune fille.

Croisenois eut un geste magnifique de suffisance.

--Oh! je l'aurai, s'écria-t-il, je m'en charge. Chaque époque a ses
moyens de séduction, j'ai étudié et pratiqué ceux de la nôtre. Je
promettrai les plus beaux chevaux de Paris, une loge aux Italiens, un
crédit illimité chez Van Klopen, une liberté absolue... Quelle jeune
fille résisterait à de tels éblouissements. Oui, je réussirai... Ah! à
une condition, toutefois, c'est que je serai patronné par une personne
jouissant d'une certaine influence dans la maison...

--Pensez-vous que la vicomtesse de Bois-d'Ardon, soit une marraine
convenable?

--Peste!... je le crois bien, une parente du comte!...

--Eh bien!... le jour où nous le voudrons, Mme de Bois-d'Ardon
appuiera vos prétentions et chantera vos louanges.

Le marquis se dressa triomphant.

--En ce cas, s'écria-t-il d'un ton à faire coiffer sainte Catherine à
toutes les héritières, en ce cas l'affaire est dans le sac.

Paul se demandait s'il était bien éveillé. Quoi!... on lui avait promis
une femme riche, à lui, et voici qu'on mariait cet autre!

--Ces gens-ci, se dit-il, outre qu'ils placent les domestiques des deux
sexes et autres, m'ont tout l'air de faire fonctionner, moyennant
espèces, «la profession matrimoniale.»

Cependant le marquis interrogeait de l'œil B. Mascarot, hésitant à
découvrir toute sa pensée.

--Oh!... parlez, encouragea le digne placeur, nous sommes entre nous.

--Reste donc, fit M. Croisenois, à fixer le... comment dirai-je?... le
courtage, le droit de commission...

--J'allais aborder la question.

--Eh bien!... mon cher maître, je n'ai qu'une parole. Je vous ai dit que
je vous donnerais le quart de la dot. Le lendemain du mariage je vous
signerai des lettres de change pour le montant de ce quart.

Cette fois, Paul croyait comprendre tout à fait.

--Voici le grand mot lâché, pensa-t-il. Si j'épouse Flavie, j'aurai à
partager la dot avec ces honnêtes messieurs. Je m'explique maintenant
l'intérêt qu'ils me portent et leurs caresses.

Mais les offres du marquis n'avaient point paru satisfaire l'honorable
placeur.

--Nous sommes loin de compte, prononça-t-il.

--Eh bien!... je consens à payer en dehors, et comptant, ce que je vous
dois.

B. Mascarot hocha la tête, au grand désespoir de Croisenois, qui reprit:

--Vous voulez le tiers?... Soit, j'en passerai par là.

Le placeur restait de glace.

--Ce n'est pas le tiers qu'il nous faut, déclara-t-il, ni même la
moitié. La dot entière ne nous suffirait pas. Vous la garderez donc,
ainsi que ce que je vous ai prêté... si nous nous arrangeons.

--Qu'exigez-vous? Parlez... parlez.

Mascarot assura solidement ses lunettes.

--Je parlerai, répondit-il, mais avant il est absolument indispensable
que je vous dise l'histoire de l'association dont je suis le chef.

Jusqu'à ce moment, Catenac et Hortebize avaient écouté sans se permettre
seulement un geste, silencieux et grave comme des sénateurs romains sur
leur chaise curule.

Ils pensaient assister à une de ces comédies auxquelles B. Mascarot les
avait accoutumés, comédies dont les péripéties variaient, mais dont le
dénoûment était comme fatal.

A suivre ce débat, entre le marquis de Croisenois et le placeur, ils
prenaient ce plaisir méchant qu'éprouvent certaines gens à voir un chat
jouer avec une misérable souris avant de la dévorer.

Mais lorsque B. Mascarot annonça qu'il allait livrer leur dangereux
secret, tous deux se dressèrent en même temps, furieux, épouvantés.

--Deviens-tu fou?... s'écrièrent-ils ensemble.

B. Mascarot haussa les épaules.

--Pas encore, répondit-il d'un ton calme, et je vous prie de me laisser
poursuivre.

--Sacrebleu!... cependant, essaya Catenac, nous avons voix au chapitre.

--Assez!... fit violemment le placeur, je suis le maître, n'est-ce pas?

Et d'un ton d'amère ironie, il reprit:

--Est-ce qu'on ne peut pas tout dire devant monsieur?

Le médecin et l'avocat avaient repris leur place. Croisenois pensa qu'il
serait adroit et tout à fait conforme à ses intérêts de les rassurer.

--Entre honnêtes gens... commença-t-il.

--Nous ne sommes pas honnêtes, interrompit Mascarot.

Puis, pour répondre à l'air de stupeur profonde du marquis, il ajouta
avec un accent écrasant et en le regardant bien:

--Ni vous non plus, d'ailleurs.

Cette brutale déclaration fit monter un flot de sang au front de
Croisenois. Le code de la bonne compagnie n'interdit-il pas expressément
de dire aux gens, en face, ce qu'on pense d'eux?

Il avait bonne envie de se fâcher, mais c'était se brouiller, c'était
laisser échapper la perche de salut. Il courba la tête sous l'insulte,
décidé à la prendre en plaisanterie.

--Parbleu!... fit-il, le paradoxe est raide.

Mais l'honorable placeur ne daigna pas remarquer cette lâcheté, qui fit
sourire le bon docteur Hortebize.

--Je vous serai obligé, monsieur le marquis, reprit-il, de m'écouter
attentivement.

Il se retourna vers Paul et dit:

--Et vous aussi, mon cher enfant.

Il y eut un moment de silence presque solennel, pendant lequel on
entendit le murmure des clients qui se pressaient autour de Beaumarchef
dans la première pièce.

Si Hortebize et Catenac semblaient confondus, Croisenois était si
stupéfait qu'il laissait éteindre son cigare, et Paul frémissait
d'avance.

B. Mascarot, lui, paraissait transfiguré. Il n'avait plus rien du
placeur bénin, le sentiment de son pouvoir le grandissait, ses lunettes
lançaient des éclairs.

--Tels que vous nous voyez, monsieur le marquis, commença-t-il, mes
respectables associés et moi, nous n'avons pas toujours été ce que nous
sommes.

Il y a vingt-cinq ans, nous étions jeunes, nous étions honnêtes, toutes
les illusions de l'adolescence nous souriaient encore, nous avions la
foi qui soutient dans les épreuves, nous avions ce courage qui enflamme
le soldat marchant à l'assaut d'une batterie.

Nous habitions tous trois un misérable hôtel garni de la rue de la
Harpe, et nous nous aimions comme trois frères!...

[Illustration: Tiens, misérable! paies-toi.]

--Comme c'est loin, ce temps!... murmura Hortebize, comme c'est loin!...

--Oui, c'est loin, continua le placeur, et cependant pour moi le temps
n'a pas de brumes; je nous revois tels que nous étions, et mon cœur
se serre en comparant les espérances d'alors aux réalités
d'aujourd'hui!...

Il me semble, mes amis, que tout cela est d'hier.

Nous étions pauvres, alors, monsieur le marquis, affreusement pauvres,
et cependant le monde nous avait bercés de ses plus décevantes caresses.
Les directeurs de toutes les serres chaudes consacrées à l'éclosion des
talents encore en leur œuf, avaient murmuré aux oreilles de chacun de
nous des paroles magiques: Tu réussiras, _tu Marcellus eris_...

Croisenois dissimula un sourire. L'histoire ne lui semblait pas
palpitante.

--Tiens, fit-il; vous savez le latin.

--Je l'ai su du moins. C'est que je dois vous le dire, chacun de nous
semblait promis à une destinée brillante. Catenac, avocat de la veille,
venait de recevoir un prix pour sa thèse _De la Transmission de la
Propriété_; Hortebize avait été couronné pour un travail sur l'_Analyse
des matières suspectes_, travail reproduit presque en entier par
l'illustre Orfila, dans son _Traité des Poisons_. Moi-même, je venais de
subir victorieusement les épreuves de la licence, de l'agrégation et du
doctorat ès sciences et ès lettres...

Paul ouvrait des yeux énormes. Il ne s'était jamais demandé ce que
deviennent les neuf dixièmes des élus des concours.

--Malheureusement, poursuivait le placeur, Hortebize était brouillé avec
sa famille, la famille de Catenac était aux prises avec la misère, et
moi je n'ai pas de famille... Nous mourrions de faim décemment.

Seul de nous trois, je gagnais un peu d'argent à préparer des élèves aux
examens de Saint-Cyr et de l'École polytechnique.

Moyennant trente-cinq sous par jour,--la moitié d'un salaire du
manœuvre--je bourrais de géométrie et d'algèbre des fils de famille
qui se moquaient de ma maigreur et de mes habits râpés.

Trente-cinq sous!... et là-dessus nous étions trois à prendre notre
pain, et j'avais une maîtresse, aimée jusqu'au délire, qui se mourait de
la poitrine!

Qui jamais eût cru cela de ce sphinx à lunettes vertes qui avait nom B.
Mascarot!...

--J'abrège, reprit-il. Un jour vint où, entre nous trois, nous ne pûmes
trouver un sou. Et Hortebize venait de m'avouer que, faute d'aliments
substantiels, de viande, de vin, ma maîtresse allait mourir.

--Eh bien! m'écriai-je, attendez-moi, mes amis, je saurai bien trouver
de l'argent.

Sans savoir ce que j'allais faire, je m'élançai dehors. J'étais fou
furieux, j'étais enragé. Je me demandais s'il fallait tendre la main
pour quelques sous ou étrangler un passant pour lui prendre sa bourse.
J'étais descendu jusqu'à la Seine, et j'allais le long des quais livrant
au vent des exclamations incohérentes. Tout à coup, un éclair sillonna
les ténèbres de mon désespoir.

Je me rappelai que nous étions au mercredi, jour de la sortie de l'École
polytechnique, et je me dis qu'en me rendant au Palais-Royal, au café
Lemblin, je trouverais infailliblement quelqu'un de mes anciens élèves,
qui, peut-être, consentirait à me prêter cent sous...

Cent sous! ce n'est guère, n'est-il pas vrai, monsieur le marquis? Eh
bien!... ce jour-là, cent sous représentaient pour moi la vie de mes
amis et le salut de ma maîtresse. Avez-vous jamais eu faim, monsieur le
marquis?

Croisenois tressaillit. Non, il n'avait jamais souffert de la faim. Mais
savait-il ce que l'avenir lui réservait, à lui dont les ressources
étaient à ce point épuisées, qu'il pouvait demain, tomber du faîte de
ses apparentes splendeurs sur le pavé, dans la boue.

--Quand j'arrivai au café Lemblin, poursuivit B. Mascarot, je n'y
trouvai pas un seul élève de l'école. Le garçon auquel je m'adressai, me
toisa d'abord dédaigneusement, mes vêtements tombaient en lambeaux. Mais
lorsqu'il sut que j'étais un répétiteur, il daigna me répondre que ces
messieurs étaient déjà venus et qu'ils ne tarderaient pas à revenir. Je
déclarai que j'allais les attendre. Le garçon me demanda ce que je
voulais prendre; je répondis: rien, et je m'assis dans un coin.

Depuis ma sortie, j'avais eu comme un brasier dans le cerveau; mais en
ce moment, j'éprouvai un bien-être relatif. J'espérais. Parmi les noms
que m'avait cités le garçon, il s'en trouvait deux de jeunes gens qui
avaient été bons pour moi.

J'attendais depuis un quart d'heure environ, lorsque tout à coup entra
dans le café un homme dont jamais, dussé-je vivre cent ans, je
n'oublirai la figure.

Il était plus blanc que sa chemise. Ses traits étaient contractés et
comme crispés. Il avait l'œil hagard et la bouche entr'ouverte, comme
un agonisant qui râle.

Une douleur, horrible autant que la mienne, poignait cet homme; je le
compris.

Mais il était riche, lui, on le voyait bien.

Lorsqu'il se fut laissé tomber sur le divan, les garçons accoururent
pour lui demander ce qu'il désirait prendre.

D'une voix rauque, si peu intelligible que les garçons durent le faire
répéter deux fois, il demanda:

--Une bouteille d'eau-de-vie et de quoi écrire!

C'était bien une histoire réelle, que racontait B. Mascarot. La vérité
seule a cette émotion profonde, ces notes poignantes qui font vibrer les
entrailles.

Le placeur s'était interrompu, et aucun de ses auditeurs n'osait
souffler mot.

L'excellent et souriant Hortebize lui-même était devenu sombre.

--La vue de cet homme, continua l'honorable placeur, me soulagea. Nous
sommes ainsi faits que le malheur d'autrui est un adoucissement, une
atténuation à notre malheur.

Il était évident pour moi que cet inconnu souffrait horriblement, et je
me disais avec une sorte de satisfaction malsaine:

«Il n'y a donc pas que les misérables à maudire la vie; les riches, eux
aussi ont donc leurs tortures?»

Cependant les garçons s'étaient empressés d'obéir. Ils avaient apporté
de l'eau-de-vie, du papier, de l'encre.

L'homme commença par se verser un grand verre, qu'il avala comme de
l'eau. L'effet fut soudain et terrible. Il devint cramoisi, comme s'il
allait avoir un coup de sang, et resta plus d'une minute privé de
sentiment, anéanti.

Je l'observais avec une curiosité ardente. Une voix me criait que
désormais un lien mystérieux existait entre cet inconnu et moi, qu'il
serait pour quelque chose dans mon existence, et que son influence me
serait fatale.

Si effrayante était cette voix, qu'un moment j'eus l'idée de sortir. Je
résistai. La curiosité m'ardait.

L'inconnu cependant revenait à lui.

Il saisit sa plume, et rapidement traça quelques lignes sur une feuille
du cahier de papier à lettres placé devant lui.

Elles ne le satisfirent pas, car brusquement il s'interrompit, tira de
sa poche un briquet et brûla cette première épreuve.

Le courage lui manquait. Il se versa et but un second verre
d'eau-de-vie.

Une nouvelle lettre ne le satisfit pas plus que la première, car il la
chiffonna rageusement et la glissa dans le gousset de son gilet.

Il recommença pour la troisième fois, décidé sans doute à faire un
brouillon, car je le voyais tour à tour réfléchir, écrire, raturer.

Pour moi, il était clair qu'il n'avait conscience ni de soi ni du lieu
où il se trouvait. Il gesticulait, laissait échapper des exclamations
sourdes comme s'il eût été chez lui, seul dans son cabinet, à l'abri des
indiscrets.

Ayant relu une troisième fois son brouillon, il en parut content. Il le
recopia, ce qui fut l'affaire d'une minute, et ensuite le déchira en
menus morceaux qu'il jeta sous la table.

Sa lettre soigneusement fermée, il appela le garçon:

--Prenez ces vingt francs, lui dit-il, et portez vous-même cette lettre
à son adresse. Vous viendrez me rendre réponse,--car il y aura une
réponse,--chez moi. Voici ma carte, allez, hâtez-vous...

Le garçon sortit en courant, et presque sur ses pas le monsieur se
retira après avoir payé sa consommation.

Quel drame venait de se jouer là, devant moi? Je devinais quelqu'une de
ces ténébreuses intrigues qui s'agitent dans l'ombre de la vie privée.
Cet homme pouvait être un mari trompé, un joueur ruiné, un père dont le
fils venait de déshonorer le nom.

J'essayais de penser à autre chose; je ne pouvais.

Ces petits fragments de papier, jetés sous le divan par l'imprudent, me
fascinaient. Je brûlais de les ramasser, de les assembler, de savoir...

Mais je vous l'ai dit, j'étais honnête, et une telle action révoltait
tous mes instincts.

J'aurais triomphé de la tentation, je le crois, sans une de ces
circonstances futiles qui décident de l'existence entière.

On ouvrit une porte, un courant d'air s'établit, et le vent fit
tournoyer et chassa jusqu'à mes pieds, un fragment du brouillon.

J'eus comme un éblouissement. J'étais vaincu. Je ramassai l'étroit
morceau de papier et j'épelais ces quatre mots:

        ....._me brûle la cervelle_...

Je ne m'étais donc pas trompé. J'étais en présence d'une affreuse
énigme, et il ne tenait qu'à moi d'en avoir le mot.

Ayant cédé une première fois à une détestable obsession, j'avais le bras
pris dans l'engrenage, j'étais perdu. Je ne discutais plus.

Les garçons allaient et venaient, nul ne faisait attention à moi, je me
rapprochai insensiblement de la place qu'occupait l'inconnu, et je
ramassai deux nouveaux fragments. Sur le premier, je lus:

        ....._la honte et l'horreur_...

Et sur le second:

        ....._Ce soir, cent mille francs_...

J'étais fixé. J'avais voulu surprendre un secret, je le tenais. Ces
trois bouts de phrases étaient pour moi plus clairs que le jour.

Dès lors, à quoi bon poursuivre? Je poursuivis cependant. Je réussis à
réunir tous les fragments, je les assemblai et je lus ce billet
affreusement laconique:


        «_Charles_,

     «_Il me faut ce soir même cent mille francs et à toi seul je puis
     les demander sans ébruiter la honte et l'horreur de ma situation._

     _«Peux-tu réunir cette somme en deux heures?_

     _«Selon que ta réponse sera: oui, ou non, je suis sauvé ou je me
     brûle la cervelle.»_

Vous vous étonnerez peut-être de la précision de ma mémoire, monsieur le
marquis. Vous devez pourtant le savoir: il est de ces choses qu'on ne
peut oublier.

En ce moment encore, je revois ce brouillon, et je pourrais vous en dire
les virgules et les ratures.

Mais je passe.

Au-dessous de ces neuf lignes était la signature d'un grand industriel,
très connu, presque célèbre, et qui, tout en étant le plus estimable des
hommes, traversait une de ces crises où un commerçant peut laisser à la
fois sa fortune, son honneur et sa vie.

B. Mascarot s'interrompit un moment, succombant sous le poids de ses
souvenirs; mais il ne vint à l'esprit d'aucun de ses auditeurs de
risquer seulement une observation.

Le brillant Croisenois avait jeté son cigare.

--Je puis vous le dire, reprit le placeur, ma découverte m'atterra.
J'oubliai mes anxiétés pour ne songer qu'aux siennes. N'éprouvions-nous
pas les mêmes angoisses, lui, pour cent mille francs, moi, pour cent
sous!...

Mais déjà, au milieu des ténèbres de mon malheur, une idée infernale
commençait à poindre.

Ne pouvais-je tirer parti de ce secret volé?

Ce fut une inspiration. Je me levai et j'allai demander au comptoir des
pains à cacheter et un almanach de Paris.

Revenu à ma place, je collai rapidement les fragments sur une seconde
feuille de papier, je pris l'adresse du négociant et je sortis.

Cet homme malheureux habitait rue de la Chaussée-d'Antin.

Pendant plus d'une demi-heure, je me promenai devant la superbe maison
qu'il habitait.

Vivait-il encore? Cet ami, ce Charles, avait-il répondu: Oui?

Enfin, je me décidai à entrer.

Un domestique en livrée me répondit brutalement que son maître ne me
recevrait pas, que d'ailleurs, en ce moment, il dînait avec sa famille.

L'insolence de ce valet me révolta.

--Eh bien!... m'écriai-je, si vous voulez éviter de grands malheurs,
allez dire à votre maître qu'un pauvre diable lui rapporte le brouillon
de la lettre qu'il vient d'écrire au café Lemblin.

L'indignation m'avait donné un accent si impérieux que le domestique
n'hésita pas.

L'effet de cette annonce dut être terrible, car le valet reparut presque
aussitôt tout effaré, et me dit:

--Vite!... arrivez... monsieur vous attend.

Il m'introduisait en même temps, ou plutôt me poussait dans un vaste
cabinet magnifiquement décoré.

Au milieu, le négociant se tenait debout, pâle, menaçant.

Moi, j'étais dans un état à faire pitié. J'étouffais.

--Vous avez ramassé le brouillon que j'avais déchiré? me demanda cet
honnête homme.

De la tête je fis signe que oui, et en même temps je montrais les
fragments assemblés et appliqués sur une seconde feuille de papier.

--Combien voulez-vous de cette lettre? fit-il. Je vous offre mille
francs.

Je vous le jure, messieurs, je n'étais pas venu pour vendre ce secret.
J'étais venu pour dire à cet homme: Un autre que moi pouvait trouver cet
écrit et en abuser; moi, je vous le rapporte; c'est un service que je
vous rends; à votre tour, soyez-moi utile, prêtez-moi cinquante, cent
francs...

Oui, voilà ce que je voulais dire; mais voyant comme il me traitait,
moi, je fus saisi d'un mouvement de rage, et je répondis:

--Je veux deux mille francs!...

Il ouvrit son tiroir, arracha à une liasse énorme deux billets de
banque, les froissa et me les lança à la figure en disant:

--Tiens, misérable, paye-toi!

C'est avec une violence inouïe que B. Mascarot s'exprimait.

Qui donc jamais eût supposé que cet homme, figé d'ordinaire dans une
glaciale apathie, pût se montrer à cet état d'exaltation!

Sa voix, onctueuse habituellement et toute de miel, avait l'éclat
strident d'un instrument de cuivre.

Ce n'était plus une histoire qu'il contait.

Plaidait-il les circonstances atténuantes d'une cause perdue, la sienne?
Tentait-il cette tâche impossible de se disculper aux yeux de ses
associés? Essayait-il de s'excuser, sinon de se réhabiliter, devant le
tribunal de sa conscience?

Paul et Croisenois tremblaient autant que si on leur eût mis à la main
un poignard pour un assassinat.

--Ce que je ressentis, continua le placeur, sur le coup de cette injure
abominable et imméritée, je ne saurais vous le dire. Il y eut en moi un
déchirement aussi affreux que si on m'eût arraché les entrailles.

Certainement, je perdis la libre disposition de moi-même. En bonne
conscience, devant Dieu, je n'aurais pas été responsable d'un crime
commis là, en cet instant.

Et je fus sur le point d'en commettre un.

Jamais l'homme dont je vous parle ne verra la mort d'aussi près qu'une
seule fois. Sur son bureau était un de ces redoutables couteaux catalans
dont on se sert en guise de coupe-papier; je m'en saisis, j'allais
frapper...

La pensée de ma maîtresse qui se mourait faute d'aliments arrêta mon
bras...

Je jetai violemment le couteau à terre, et je sortis éperdu, la tête en
feu.

J'étais entré dans cette maison maudite le front haut, fier de ma misère
et de mon honnêteté, j'en sortais déshonoré.

Certes, à l'exception de Paul, tous les hommes qui étaient là
connaissaient les envers de la vie. Leur esprit s'était sali à toutes
les boues de la civilisation, les angoisses du mal avaient émoussé et
usé leur sensibilité. Et cependant ils ne pouvaient s'empêcher de
frissonner.

--Mais continuons, reprit le placeur. Une fois dans la rue, ces deux
billets de banque que j'avais ramassés et que je serrais convulsivement
me causèrent une épouvantable sensation de douleur. Il me semblait qu'à
les toucher la chair de ma main se crevassait comme au contact d'un fer
rouge. J'entrai, je me précipitai, plutôt, chez un changeur, qui dut me
prendre pour un fou ou pour un assassin. Comment ne me fit-il pas
arrêter? Je ne sais. Peut-être eût-il peur. En échange de mes deux
billets, il me remit, non de l'or--en 1843 l'or était rare et se
vendait,--mais deux pesants sacs de mille francs, en pièces d'argent.
C'est chargé de ce fardeau que je regagnai notre misérable logement de
la rue de la Harpe. Hortebize et Catenac m'attendaient avec une
impatience, avec une inquiétude plutôt, inexprimable. Vous en
souvient-il, mes amis?... Vous saviez si bien que nous étions à bout de
ressources, vous m'aviez vu sortir si désespéré, moi, dont le courage,
jusqu'alors, avait soutenu le vôtre, vous me sentiez si convaincu de la
mort prochaine d'une femme tendrement aimée, que sans vous communiquer
vos affreux pressentiments, vous vous demandiez si, en traversant les
ponts, j'aurais le courage de résister aux provocations du suicide, à la
tentation d'en finir avec une existence devenue intolérable... Car voilà
où nous en étions, marquis. En me voyant entrer, mes amis voulurent me
sauter au cou, mais brutalement je les repoussai. «Arrière!...
m'écriai-je, arrière! je ne suis plus digne de vous, mais nous ne
manquerons plus de rien!...» Sur ces mots, je jetai violemment les sacs
à terre; l'un d'eux se rompit, et les pièces d'argent s'éparpillèrent et
roulèrent de tous côtés. A ce bruit, ma maîtresse, qui râlait presque
sur son grabat, se dressa comme un fantôme. «De l'argent!
murmurait-elle, beaucoup d'argent!... Nous allons donc manger à notre
faim!... Je suis sauvée...»

[Illustration:--Arrière! m'écriai-je.]

Mes amis, marquis, n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui. Ils
s'éloignèrent de moi avec une horreur qu'ils ne pouvaient dissimuler,
ils croyaient à un crime. «Non, leur dis-je, non, il n'y a pas de crime,
puisque la loi ne saurait m'atteindre. Si cet argent est le prix de
notre honneur, personne ne s'en doutera.»

Nous ne dormîmes pas cette nuit-là, marquis.

Mais lorsque le jour vint nous surprendre autour d'une table chargée de
bouteilles, nous avions, nous, les vaincus de la vie, déclaré la guerre
à la société, nous avions juré que, par tous les moyens, nous
arriverions à la fortune; le plan de notre redoutable association était
arrêté. . . .

       *       *       *       *       *



XVIII


Décidé à laisser Paul et Croisenois sous une impression forte, B.
Mascarot se leva et se mit à arpenter de long en large son cabinet.

S'il avait surtout l'intention de produire un prodigieux effet, il
pouvait se féliciter, le résultat devait dépasser son attente.

Paul chancelait sur sa chaise comme s'il eût reçu sur la tête un coup de
massue.

Croisenois, lui, luttait. Mais c'est vainement qu'il cherchait
quelqu'une de ces plaisanteries qui atteste la liberté d'esprit de
l'homme fort; sa mémoire, à défaut de son imagination, ne lui
fournissait pas un trait présentable.

Il comprenait fort bien qu'entre ce récit et son affaire un rapport
intime existait; mais lequel? Il ne l'entrevoyait pas.

Quant à Hortebize et à Catenac, qui croyaient, eux, connaître à fond
leur Baptistin, ils échangeaient des regards surpris et inquiets.

Ils se demandaient:

--Est-il de bonne foi ou bien joue-t-il une comédie dont le but nous
échappe?

Avec B. Mascarot, savoir au juste à quoi s'en tenir est difficile, pour
ne pas dire impossible.

Lui, cependant, paraissait se soucier infiniment peu des impressions de
ses auditeurs. Il était revenu prendre sa place devant son bureau.

Son visage, enflammé le moment d'avant de tous les feux de la colère et
de la haine, avait recouvré sa placidité accoutumée, et c'est de son
geste habituel qu'il ajustait ses lunettes.

J'espère, monsieur le marquis, reprit-il, que vous excuserez cette
longue, mais indispensable préface.

Cette introduction est, comme qui dirait le côté romanesque. Écoutez
maintenant la partie réelle... et pratique.

Sachant tout ce que l'attitude imprime d'autorité à la parole, B.
Mascarot se leva de nouveau et vint s'adosser à la tablette de la
cheminée.

Ses lunettes, il est vrai, cachaient ses yeux; mais il se dégageait de
toute sa personne comme un fluide magnétique, émanation subtile de son
énergique volonté, qui commandait, qui imposait l'attention.

--En cette nuit dont je vous parle, monsieur le marquis, reprit-il, nous
avons, mes amis et moi, rompu violemment les liens de la morale et de
l'honneur, nous avons secoué toutes les tyrannies du devoir. Et le plan
qui était sorti entier et complet de mon cerveau, je puis vous le
développer en me servant des expressions que j'employais il y a vingt
ans pour l'exposer à mes amis.

Vous devez le savoir, marquis, lorsque l'été s'avance il n'est plus une
cerise qui ne renferme un ver. Les plus belles, les plus rouges, les
plus fraîches en apparence, sont celles dont l'intérieur, si on les
ouvre, est le plus infecté.

De même, dans une société raffinée comme la nôtre, il n'est pas de
famille,--je dis pas une, entendez-moi bien,--qui ne cache en son sein
quelque plaie secrète, quelque mystère de douleur, de ridicule ou de
honte.

Maintenant, supposez un homme connaissant le secret de tous les autres.

Celui-là ne sera-t-il pas le maître du monde? Ne sera-t-il pas plus
puissant que le plus puissant monarque? Ne disposera-t-il pas, selon son
caprice et sans contrôle possible, de tout et de tous?

Eh bien!... je m'étais dis que je serais cet homme...

Depuis des mois qu'il était en relations avec l'honorable placeur, le
marquis de Croisenois n'avait pas été sans soupçonner son genre
d'opérations.

--Mais c'est la théorie du chantage que vous me prêchez! fit-il.

B. Mascarot s'inclina ironiquement.

--Tout juste! répondit-il. Oui, marquis, c'est bien là ce qu'on appelle
le chantage.

Relativement le mot est nouveau, mais la spéculation est vieille comme
le monde, probablement. Le jour où un homme, surprenant l'action infâme
d'un autre homme, le menaça de la divulguer s'il ne subissait pas
certaines exigences, le chantage était inventé.

Si tout ce qui est vieux est respectable, le «chantage» l'est à coup
sur.

Comment vivait, s'il vous plaît, le «divin Arétin,» ce poète obscène qui
s'intitulait si fièrement «le fléau des princes?» Il faisait chanter
les rois. Et quels rois!... François Ier et Charles-Quint. Mais tout
se démocratise, marquis, et nous autres, nous nous contentons de faire
chanter le peuple, j'entends tous ceux qui ont de l'argent...

L'aveu était si affreusement cynique, qu'une légère rougeur colora les
joues de Croisenois.

--Oh! monsieur, protesta-t-il, monsieur...

--Bah!... s'écria le digne placeur, êtes-vous pudibond à ce point que le
mot propre vous épouvante! Qui donc en sa vie n'a pas fait un peu de
chantage? Et tenez, vous-même... vous souvient-il qu'une nuit de cet
hiver, à votre club, vous avez surpris, trichant au jeu, les mains
pleines de cartes préparées, un jeune étranger fort riche? Que lui
avez-vous dit sur le moment? Rien. Seulement, le lendemain vous êtes
allé lui emprunter dix mille francs. Quand les lui rendrez-vous?

Pour le coup, Croisenois faillit tomber à la renverse.

--Prodigieux!... balbutia-t-il, effrayant!

Mais déjà B. Mascarot poursuivait:

--Je connais, moi, à Paris, deux mille individus qui vivent bien et qui
n'ont d'autres moyens d'existence que le chantage. Je les ai tous
étudiés, oui, tous, depuis l'ignoble forçat qui extorque de l'argent à
son ancien compagnon de chaîne, jusqu'au gredin à _dog-cart_ qui, parce
que le hasard l'a fait le confident des faiblesses d'une pauvre femme,
force cette femme à lui donner sa fille en mariage...

Si jamais, près de vous, sur le boulevard, le prince de S... venait à
croiser J..., ce boursier si taré que je ne voudrais pas le saluer,
regardez, vous verrez le prince, qui est bien le plus fier grand
seigneur que je sache, serrer affectueusement la main du misérable.
Pourquoi? Je n'ai pu le découvrir, et cependant je flaire là un secret
de cent mille francs.

J'ai connu, dans les environs de la rue de Douai, un commissionnaire
qui, en cinq ans, a amassé une jolie fortune. Devinez comment? Quand on
lui remettait une lettre, il commençait par la décacheter et la lire. Si
elle contenait une seule ligne compromettante, il ne la portait pas et
revenait vite la vendre à qui l'avait écrite.

Il n'est pas une affaire industrielle importante qui n'ait ses
parasites, gens adroits qui ont découvert quelque ressort suspect et qui
font payer leur silence.

Je sais une grande et honnête société qui, pour avoir violé une fois ses
statuts, est condamnée à servir une pension de vingt-cinq mille francs à
un gredin tout chamarré de croix étrangères qui a su soustraire des
preuves.

Tout cela, il est vrai, se négocie mystérieusement, avec mille
précautions. En matière de «chantage,» les tribunaux français ne
plaisantent pas et la police est alerte...

B. Mascarot s'était sans doute donné la tâche de faire parcourir à ses
auditeurs la gamme entière des émotions.

A ces mots de «tribunaux» et de «police» ainsi jetés après des aveux
extraordinaires, ils furent secoués par le frisson de la peur.

Lui les regardait d'un air de défi.

--Sur ce terrain, poursuivit-il, les Anglais sont nos maîtres.

A Londres, un secret honteux se négocie aussi facilement qu'une lettre
de change. Il y a, dans la Cité, un bijoutier bien connu, qui, sur la
simple consignation d'une lettre dangereuse, signée d'un nom
«respectable», avance des fonds. Sa boutique est comme le Mont-de-Piété
de l'infamie.

Les «maîtres chanteurs» de Londres ont, en diverses fois, tiré du noble
lord Palmerston, cinquante mille livres sterling, au bas mot, plus d'un
million. Le vieux Pam avait le défaut d'aimer plus que de raison la
femme de son prochain et le tort de craindre affreusement le scandale.

En Amérique, c'est mieux encore. Le «chantage», élevé à la hauteur d'une
institution, a pignon sur rue, tient boutique et paie patente. Le
citoyen de New-York qui médite un mauvais coup s'inquiète des
trafiquants de secrets bien plus que de la police...

Depuis longtemps déjà, Hortebize, Catenac surtout, donnaient les signes
les plus manifestes d'une sérieuse impatience.

C'était un réquisitoire en règle qu'ils subissaient.

Mais ni leurs regards, ni les signes du docteur qui montrait Paul près
de se trouver mal, ne troublèrent l'imperturbable placeur.

--Nos commencements furent rudes, monsieur le marquis, poursuivit-il:
nous semions, alors, et vous arrivez lorsqu'il n'est plus question que
de moissonner. Heureusement, les études de Catenac et de mon cher
Hortebize étaient comme choisies en vue de nos opérations. L'un était
avocat, l'autre médecin. Ils soignaient l'un les plaies du corps,
l'autre les plaies de la bourse. Vous comprenez tout ce qu'a dû leur
révéler l'exercice bien entendu de leur profession. Quant à moi, chef de
l'association, je ne pouvais ni ne voulais rester les bras croisés. Mais
que faire? Pendant une longue semaine je flottai indécis entre bien des
partis divers, et il fallait se hâter, notre mise de fonds diminuait.
Enfin, après bien des réflexions, je vins louer cet appartement où nous
sommes, et je fondai mon agence de placement. Un placeur n'inquiète
personne... Du reste, les calculs qui déterminèrent mon choix étaient
justes. Le résultat l'a prouvé, mes associés sont là pour vous
l'affirmer.

Catenac et Hortebize inclinèrent la tête en signe d'assentiment.

--A notre époque, continua le placeur, et nos mœurs admises, on doit
reconnaître que la domesticité, dans les grandes villes surtout, est
comme un filet immense, à mailles fortes et serrées, sous lequel se
débattent les classes aisées.

Rechercher les «pourquoi» et les «comment» serait trop long.

Ce qui est clair et positif, c'est que le riche, en son hôtel, au milieu
de ses gens, est plus strictement surveillé que le prévenu au fond de
son cachot, entouré d'invisibles espions.

Rien de ce que fait l'homme riche n'échappe à une curiosité qu'attise
l'intérêt toujours en éveil. Qu'il parle ou se taise, qu'il soit irrité
ou satisfait, triste ou gai, on l'observe.

Paroles, gestes, regards, mouvements imperceptibles de la physionomie,
tout est recueilli, examiné, commenté, analysé.

Cacher huit jours, non une de ses actions, mais une de ses pensées lui
est impossible.

Du secret que la nuit, les portes closes, il confie à sa femme, sur le
traversin, de bouche à oreille, toujours il s'évapore quelque chose...

M. de Croisenois qui, faute de pouvoir faire autrement, avait pris
bravement le parti de se résigner, daigna sourire.

--Connu!... murmura-t-il, connu!...

--En effet, monsieur le marquis, vous devez avoir médité ces vérités,
vous qui ne m'avez jamais laissé vous choisir un valet de chambre.

--Oh! j'ai la main si heureuse!

--Je le sais. Vous trouvez des serviteurs uniques, impayables, qui
refusent les louis qu'on leur offre. En suis-je moins exactement informé
de vos actions? Non. En revanche, vous avez près de vous, est-ce bien
prudent? un homme que vous ne connaissez pas...

--Oh!... Morel m'a été recommandé par un de mes amis, sir Waterfield...

--Possible!... Ce qui n'empêche qu'il m'inquiète, ce gaillard à allures
raides... Nous y reviendrons... Pour en finir, je vous dirai qu'ayant
reconnu et calculé la puissance énorme dont disposent les domestiques,
je conçus le projet de m'approprier cette puissance sans emploi, de
l'emmagasiner, pour ainsi dire, comme de la vapeur, et enfin de
l'utiliser à notre profit après l'avoir réglée. Et cela, je l'ai fait.
Ce bureau, qui n'a l'air de rien, est comme le centre d'une toile
d'araignée qui a coûté vingt ans d'efforts et de patience, mais qui
enveloppe Paris.

Je suis ici, les pieds devant le feu, mais j'ai partout des yeux
écarquillés et des oreilles largement ouvertes, qui voient et entendent
pour moi.

La police dépense des millions pour entretenir ses agents. J'ai, moi,
sans bourse délier, une armée d'agents incorruptibles et dévoués.

Je reçois, en moyenne, tous les jours, cinquante domestiques des deux
sexes. Comptez ce que cela fait au bout de l'année.

Et pendant que les espions de la police en sont réduits à rôder
furtivement autour des maisons qu'ils observent, les miens sont au
cœur de la place, ils y vivent, ils sont mêlés aux intérêts, aux
passions, aux intrigues qui s'agitent. Et ce n'est pas tout. Par les
employés que je place, caissiers ou teneurs de livres, j'ai un pied dans
le commerce. Par mes garçons de restaurant, j'ai la clé des cabinets
particuliers les plus mystérieux.

C'est avec l'accent de l'orgueil satisfait que B. Mascarot expliquait
les rouages de sa redoutable machine. Ses lunettes étincelaient.

--Et ne croyez pas, reprit-il, que tous ces gens sont dans le secret.
Non, Dieu merci!... Ils ne savent, pour la plupart, ce qu'ils font, et
là est ma force. Chacun d'eux m'apporte incessamment son brin de fil, et
c'est moi qui en fais la corde qui attache mes esclaves. Ils viennent
ici, ils causent, ils sont indiscrets et médisants, voilà tout. Nous
sommes ici trois qui passons notre vie à écouter.

Puis, le soir, nous passons au crible tout ce qui nous a été dit, et
toujours, parmi les bavardages, surnage quelque renseignement que
j'utilise.

Tous ces gens qui me servent sans s'en douter, je ne puis les comparer
qu'à ces oiseaux singuliers des solitudes du Brésil, dont la présence
annonce infailliblement une source souterraine. A l'endroit précis où
l'un d'eux a chanté, le voyageur mourant de soif peut creuser, il
trouvera de l'eau. Mes oiseaux à moi me révèlent simplement l'existence
d'un secret. Creuser est ensuite mon affaire. Je mets en campagne mes
agents spéciaux, je cherche et je trouve... Voilà, monsieur le marquis,
ce qu'est au juste notre association.

--Et par certaines années, insista le docteur Hortebize, elle a rapporté
plus de deux cent cinquante mille francs.

Si M. de Croisenois détestait les longs discours, il était fort sensible
à l'éloquence des chiffres.

Il connaissait trop la vie de Paris pour ne pas comprendre qu'à jeter
ainsi quotidiennement son filet en eau trouble, B. Mascarot devait
prendre beaucoup de poisson,--c'est-à-dire considérablement d'argent.

De là à s'unir plus étroitement à des hommes de tant d'expédients, la
pente était naturelle.

Il arbora donc sa plus aimable physionomie, pour demander d'un ton de
douce raillerie:

--Enfin, par quels services mériterai-je la protection de la société?

B. Mascarot était bien trop fin pour ne pas apercevoir immédiatement la
nuance. Ses explications n'eussent-elles obtenu que cette indispensable
bonne volonté, elles étaient justifiées.

Mais elles avaient un autre résultat encore, vivement souhaité par
l'estimable placeur.

Paul glacé d'effroi au début, s'était visiblement rassuré. Il reprenait
confiance en mesurant la puissance de ces hommes, qui se chargeaient de
son avenir. Il oubliait l'infamie de la spéculation pour en admirer les
combinaisons ingénieuses.

--Monsieur le marquis, reprit B. Mascarot, j'arrive au fait: Si
jusqu'ici nous n'avons pas eu de désagréments, c'est que tout en
semblant être d'une témérité inouïe, nous avons été très prudents. Nous
avons usé des armes que nous savions conquérir; nous n'en avons pas
abusé. C'est d'une main discrète que nous tondons nos... comment
dirai-je? nos tributaires. Nous n'en avons jamais écorché un seul.
Jamais nous n'avons tourmenté un insolvable, et nous faisons crédit à
ceux qui sont gênés. C'est ainsi. Je vends des secrets «à tempérament,»
comme certains tapissiers vendent des meubles aux lorettes. D'ailleurs,
comptez que nous n'avons pas toujours exigé de l'argent. Catenac a
trouvé moyen de caser très bien toute sa famille qui est fort nombreuse.
Hortebize a recueilli une foule de petits bonheurs qui sont comme les
menus suffrages de notre... profession. Enfin, moi-même j'ai souvent
recherché des satisfactions d'amour-propre. Nul n'est parfait.

Cependant, monsieur le marquis, si lucrative que soit une profession, on
finit toujours par s'en dégoûter. Voici vingt-cinq ans que nous
exerçons, mes amis et moi, nous vieillissons, nous avons besoin de
repos. Donc, nous sommes décidés à nous retirer. Mais, avant, nous
voulons liquider, écouler avantageusement, s'il se peut, notre fonds de
boutique.

--Ce n'est que juste, approuva Croisenois.

--J'ai entre les mains, continua l'honorable placeur, une masse énorme
de documents. Mais ils sont d'une nature particulière, et en tirer parti
n'était pas précisément facile. J'ai compté sur vous pour faire rentrer
les sommes considérables qu'ils représentent...

A cette déclaration, Croisenois devint d'une pâleur livide.

Quoi!... il irait, lui, plus vil que l'assassin des grandes routes,
lequel a du moins l'excuse du péril bravé, il irait armé de papiers
compromettants, demander aux gens: La bourse ou l'honneur?

Il consentait bien à partager les profits d'un trafic ignoble; il ne
pouvait supporter l'idée de mettre, comme on dit vulgairement, la main à
la pâte.

--Jamais!... s'écria-t-il, jamais!... Ne comptez pas sur moi!...

L'indignation du marquis semblait si sincère, sa détermination
paraissait si irrévocablement arrêtée que le docteur Hortebize et maître
Catenac se regardèrent, un peu inquiets de la tournure que prenait la
conférence.

[Illustration: Croisenois se dressa furieux.]

Le coup d'œil qu'ils adressèrent à B. Mascarot les rassura.

Il haussait les épaules et rajustait tranquillement ses lunettes.

--Ça, dit-il, assez d'enfantillage, monsieur, vous ne m'avez fait perdre
que trop de paroles. Attendez avant de vous récrier. Je vous ai dit que
mes documents sont d'une nature spéciale, voici pourquoi: La grande
difficulté de notre genre d'affaires, est que souvent nous nous heurtons
à des gens mariés qui, bien que forts riches, n'ont pas la libre
disposition de leur fortune. Les maris disent: «Détourner dix mille
francs de la fortune sans que ma femme le sache, est impossible!» Les
femmes répondent: «Je ne puis avoir d'argent qu'en en demandant à mon
mari.» Et ces gens sont sincères. Combien en ai-je vu qui, désespérés de
savoir entre mes mains un secret important, se jettaient à mes genoux et
me criaient: Grâce!... je ferai tout ce que vous voudrez; vous aurez
plus que vous ne demandez, trouvez seulement un prétexte... Le prétexte
à fournir à tous ces actionnaires de bonne volonté, je l'ai cherché et
trouvé. Ce prétexte sera la société industrielle que vous lancerez avant
un mois.

--D'honneur!... commença le marquis, je ne vois pas...

--Pardon!... vous voyez très bien. Tel mari qui n'aurait pu nous donner
cinq mille francs sans mettre le feu à son ménage, nous en versera
gaîment dix mille, parce qu'il pourra dire à sa femme: «C'est un
placement.» Telle femme qui n'a pas dix sous vaillant saura bien
déterminer son mari à nous apporter la somme que nous lui fixerons.

--Que dites-vous de cette idée?

--Elle est excellente, mais en quoi vous suis-je indispensable?

--En ce sens qu'à la tête d'une compagnie il faut un homme.

--Mais vous...

--Plaisantez-vous, marquis? Me voyez-vous, moi, placeur, lancer une
affaire? On me rirait au nez. Hortebize, un médecin, et homéopathe
encore, ne recueillerait que des quolibets. Quant à Catenac, sa
situation lui interdit toute spéculation; il se contentera d'être notre
conseil. Or, pour que le prétexte soit bon, il faut que la société
paraisse bien sérieuse.

M. de Croisenois était cruellement embarrassé.

--C'est que vraiment, reprit-il, je ne me reconnais aucune des qualités
qu'on exige d'un financier, d'un spéculateur.

--Vous êtes trop modeste. D'abord, vous avez votre titre et votre nom.

--Oh! un nom..., un titre!

Cela ne signifie rien, je le sais, mais cela manque rarement son effet.
N'y a-t-il pas des compagnies qui payent, et très cher, les noms et les
titres qu'elles gravent en tête de leurs prospectus, tout comme les
tables d'hôte entretiennent les majors constellés de décorations qui
président le repas...

--Ma situation, financièrement parlant, est impossible.

--Elle est excellente, au contraire. Avant de lancer l'affaire, vous
payez vos dettes, et aussitôt on en conclut que vous disposez de
capitaux énormes. L'héritage de votre frère, si déprécié en ce moment,
reprend une importance énorme. Enfin, on apprendra en même temps votre
mariage avec Mlle de Mussidan. Que voulez-vous de plus?

--Ma réputation est détestable. On me dit léger, dépensier, frivole.

--Tant mieux! Le jour où vous annoncerez la liquidation de votre
société, vous ne rencontrerez qu'indulgence. On dira en riant: «Ce sacré
Croisenois!... Quelle diable d'idée lui a pris de se mêler d'industrie!»
Mais comme à ce jeu-là vous aurez gagné votre part d'abord, et en second
lien le million de dot de Mlle Sabine, vous laisserez rire.

Quelles perspectives, pour un homme dont l'existence était comme un
problème qu'il lui fallait résoudre chaque matin!

--Admettons que j'accepte, fit-il, comment finira la comédie?

--Le plus simplement du monde. Quand tous mes actionnaires se seront
exécutés, vous mettrez la clé sous la porte, et tout sera dit.

Croisenois se dressa furieux.

--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que vous comptez me sacrifier. Mettrez la
clé sous la porte!... Vous voulez donc m'envoyer au bagne?

--L'ingrat! répondit B. Mascarot; voilà comment il me remercie de faire
tout au monde pour l'empêcher d'y aller!...

--Monsieur!...

Mais à son tour Me Catenac s'était levé.

N'ayant pu se dégager, il était de son intérêt d'aider de tout son
pouvoir à la réussite des projets de B. Mascarot.

--Vous vous méprenez, cher monsieur, dit-il à Croisenois; n'avons-nous
pas les sociétés à responsabilité limitée?

Écoutez plutôt. Demain vous vous présentez chez un notaire, et vous
déclarez que vous faites appel aux capitaux intelligents pour
l'exploitation de n'importe quoi... des marbres des Pyrénées, si vous
voulez. Nous trouverons mieux, soyez tranquille.

En conséquence, vous ouvrez une liste de souscription. Cette liste, les
actionnaires de mon ami Baptistin la remplissent.

Quand nous avons les fonds, que faisons-nous? Tranquillement, nous
remboursons les souscripteurs étrangers, et nous écrivons aux autres que
l'affaire n'a pas réussi, que tout a été contre nous; bref, que le
capital est perdu!...

Or, Baptistin, ayant obtenu ou fait obtenir de chacun de ses gens une
décharge en règle, aucun ne soufflera mot... C'est simple comme
bonjour.

Le marquis avait écouté de toutes ses forces; il réfléchissait.

--Mais, messieurs, s'écria-t-il, tous ces souscripteurs contraints
sauront que j'ai fait une spéculation ignoble.

--Possible.

--Ils me mépriseront.

--Probablement; mais nul ne sera assez hardi pour le laisser voir.

--Oh!...

--Quoi! oh! Est-ce que les apparences ne vous suffisent pas? Vous êtes
diantrement difficile. Entre nous, qui estime-t-on sincèrement et sans
restriction à notre époque? Personne. On paraît estimer, voilà tout!
Même, pour exprimer ce sentiment singulier, on a créé un mot nouveau: la
considération, c'est-à-dire l'hommage rendu à la force unie à l'adresse.
Vous serez considéré.

Le brillant marquis était fort ébranlé.

--Et vous êtes sûr de vos... actionnaires? demanda-t-il. En tenez-vous
vraiment assez pour être certain de couvrir les frais qui seront
considérables?

Cette question, l'honorable placeur l'attendait pour porter le dernier
coup.

--Mes calculs sont faits, prononça-t-il, et ils sont exacts.

Il prit en même temps, sur son bureau, un paquet de ces fiches qu'il
passait sa vie à annoter, et les faisant claquer sous ses doigts comme
un jeu de cartes, il continua:

--J'ai là les noms de 350 personnes qui, en moyenne, verseront chacune
dix mille francs.

--Trois millions cinq cent mille francs!...

--C'est là le total, si Barême ne ment pas. Et vous plaît-il, à cette
heure, de connaître la nature de nos armes? Accordez-moi deux minutes
encore et jugez, je ne choisis pas.

D'une main exercée, il battit et mêla les fiches qu'il tenait à la main,
et c'est au hasard qu'il lut:

_N..., ingénieur._--_Cinq lettres décisives adressées à la femme du
protecteur qui lui a procuré sa position, et qui d'un mot peut la lui
faire perdre.--Versera 15,000 francs._

_P..., négociant._--_Un agenda établissant que sa dernière faillite
était frauduleuse et qu'il a détourné 200,000 francs de
l'actif,--Donnera certainement 20,000 francs._

_Mme V..._--_Son portrait photographié dans un costume trop léger.
N'est pas riche.--Fera cependant verser 3,000 francs._

_Mme H..._--_Trois billets de sa mère ne laissant aucun doute sur une
aventure fâcheuse avant son mariage. Lettre d'une sage-femme à
l'appui.--Domine son mari.--Doit faire verser au moins 10,000 francs._

_L..._--Une chanson obscène et impie, écrite de sa main et signée.--Peut
donner 2,000 francs.

_S..._, employé supérieur de la Cie de ***.--Minute de son traité
avec un fournisseur, stipulant pour lui un pot-de-vin considérable.--Ira,
si on le pousse, jusqu'à 15,000 francs.

--_X..._--Partie de sa correspondance avec L..., en 1848.--Versera 3,000
francs.

_Mme M... de M..._--Un petit roman qui est l'histoire exacte de ses
aventures avec M. J...

Il n'en fallait pas tant pour décider M. de Croisenois.

--C'est assez, interrompit-il, je me rends. Oui, je m'incline devant
votre mystérieuse puissance, plus formidable que celle de la police...

--Et bien autrement sérieuse, ajouta l'excellent docteur. Nous n'avons
jamais examiné nos opérations à ce point de vue. C'est un tort.
N'entreprenez rien contre le droit, la loi ou la foi, et on ne vous fera
pas chanter. Donc, le «chantage» est un moyen de moralisation...

Mais le marquis de Croisenois était trop agité pour goûter la
plaisanterie. Il se retourna vers B. Mascarot, et, d'une voix brève,
dit:

--J'attends vos ordres, monsieur.

Comme toujours, B. Mascarot l'emportait. Successivement il avait abattu
le comte de Mussidan, Paul Violaine et Catenac lui-même. Maintenant il
voyait M. de Croisenois à ses pieds.

Entré le front haut, rayonnant d'audace et d'impudence, le brillant
marquis se résignait à passer sous les fourches caudines du placeur, si
bas qu'il fallut ramper pour cela.

Dix fois, pendant la discussion, l'idée lui était venue de dire:

--Et si je n'acceptais pas, cependant, si je refusais!...

La réflexion avait dix fois arrêté sur ses lèvres cet imprudent défi.

Il avait compris que des hommes comme ces trois associés ne livrent pas
leur secret à la légère.

Et, plus B. Mascarot montrait d'abandon et de cynique franchise, mieux
Croisenois sentait qu'il devait être, qu'il était entièrement au pouvoir
de ce personnage étrange.

Il ne pouvait pas ne pas tout savoir, celui qui avait réussi à découvrir
sa déshonorante transaction de jeu.

Or, le marquis avait sur la conscience juste assez de peccadilles pour
trembler sous le regard qu'à travers ces lunettes vertes il sentait
arrêté sur lui, persistant et aigu comme celui d'un juge d'instruction
qui s'efforce de faire tressaillir la vérité au fond de l'âme d'un
prévenu.

Sans doute sa vanité souffrait cruellement de cette humiliante et
déshonorante dépendance, et les quelques gouttes de sang généreux qui
coulaient encore dans ses veines se révoltaient.

Mais, d'un autre côté, tout ébloui de l'éclat de cette puissance
mystérieuse qui se révélait à lui, il se réjouissait d'avoir désormais
pour associés dans la vie de pareils lutteurs.

S'il avait craint tout d'abord d'être sacrifié, il était rassuré par
l'évidence d'une indissoluble communauté d'intérêts.

De toutes ces considérations avait jailli cette phrase qui, une heure
plus tôt, eût écorché sa bouche orgueilleuse:

--J'attends vos ordres!...

Humilité perdue! Seuls les débiles éprouvent une inepte satisfaction à
faire sentir le poids de leur tyrannie. B. Mascarot n'abuse jamais. Il
sait que si le vaincu peut oublier sa défaite, il ne pardonne pas
l'insulte inutile.

C'est donc avec la plus parfaite courtoisie qu'il répondît:

--Je n'ai pas d'ordre à vous donner, monsieur le marquis. Nous avons
tous au succès un intérêt égal; nous ne pouvons que délibérer, nous
concerter avant d'adopter définitivement les mesures les plus
convenables.

Croisenois s'inclina, touché de cette politesse inattendue succédant à
tant de brutalité.

--Il est oiseux, n'est-ce pas, reprit le digne placeur de vous montrer
tous les avantages de votre résolution? Notons seulement, pour éviter
les récriminations ultérieures, votre situation actuelle. Vous
m'écriviez, l'autre jour: «J'attends les pieds dans le feu...» En bon
français, vous êtes à bout d'expédients, et vous n'avez plus rien
d'heureux à espérer de l'avenir.

--Pardon... permettez... J'ai à espérer l'héritage de mon pauvre frère
Georges, disparu d'une façon si inexplicable...

B. Mascarot eut un joli geste d'amicale menace.

--Puisque vous voici des nôtres, cher marquis, fit-il, laissez-moi vous
dire qu'entre nous la franchise est de rigueur. Demandez plutôt à notre
bon ami Catenac.

--En effet!... répondit l'avocat, à qui cette pointe de fine ironie
arracha une grimace plutôt qu'un sourire.

Le marquis prit l'air le plus étonné.

--Je ne vois pas, interrogea-t-il, en quoi je manque de franchise...

--Que diable nous parlez-vous de cet héritage!...

--Mais il existe, monsieur, mais il est considérable!...

--Assez, assez!... Nous sommes fixés sur ce point. On peut encore,
malgré beaucoup de non-valeurs, l'évaluer à douze ou quatorze cent mille
francs!...

--Eh bien!... Ne puis-je obtenir un arrêt d'envoi en possession? Les
articles 127, 129 et suivants du Code Napoléon...

Il s'interrompit, surprenant sur la figure du bon docteur Hortebize tous
les signes de la violente envie de rire.

--Ne nous dites donc pas de ces choses-là, répondit le placeur. Tant
qu'il s'est agi d'obtenir une déclaration d'absence et un envoi en
possession provisoire permettant de palper les revenus, vous vous êtes
fort remué; mais votre situation a changé, et, tout dernièrement, vous
avez fait secrètement des pieds et des mains pour éviter un envoi en
possession définitif.

--Quoi!... vous pouvez croire...

--Chut!... vous avez sagement agi. Cette succession est si bien
escomptée et surescomptée qu'elle ne suffirait pas à désintéresser vos
créanciers. Qu'elle soit liquidée demain, après-demain votre crédit est
perdu. En ce moment ce fameux héritage n'est pour vous qu'un miroir à
alouettes qui vous sert à éblouir vos fournisseurs.

C'était un beau joueur que Croisenois. Se voyant percé à jour, il prit
le parti d'éclater de rire.

--On fait ce qu'on peut!... dit-il.

L'honorable placeur avait regagné son fauteuil. Toute son animation
avait disparu. Il paraissait accablé de fatigue.

--Il y aurait barbarie, marquis, reprit-il, après un moment de silence,
à vous retenir davantage. Nous nous reverrons ces jours-ci pour aviser à
faire capituler vos créanciers au meilleur marché possible. En
attendant, Catenac voudra bien s'occuper de la constitution de la
société, et de plus il vous donnera le vernis financier qui vous est
indispensable.

Était-ce un congé?

M. de Croisenois et l'avocat le prirent ainsi, car ils se levèrent, et,
après de larges poignées de main à B. Mascarot et au docteur, après un
léger salut à Paul, ils sortirent ensemble, ressemblant plutôt à de
vieux amis qu'à des connaissances d'une couple d'heures.

Dès que la porte fut refermée sur eux:

--Et bien! Paul, mon enfant, demanda le placeur, que pensez-vous de
notre histoire?

Chez les natures molles et friables, les impressions peuvent être vives
et profondes, elles ne sont jamais durables.

Après avoir été sur le point de succomber à la violence de ses émotions,
Paul, s'il était un peu pâle encore, avait repris tout son sang-froid.

Maintenant qu'il avait presque réussi à étouffer les cris de sa
conscience, il devait, conseillé par sa déplorable vanité, mettre son
amour-propre à afficher un cynisme digne de celui de ses honorables
patrons.

--Je pense, monsieur, répondit-il sans trop de tremblement dans la voix,
je suis sûr, même, que vous avez besoin de moi. Tant mieux!... Moi qui
ne suis pas marquis, je vous obéirai sans toutes les façons de M. de
Croisenois!

L'assurance toute nouvelle de Paul ne parut aucunement surprendre
l'honorable placeur.

Mais lui plut-elle? Lui fut-elle au contraire, essentiellement
désagréable? Il eût été malaisé de le discerner.

Toujours est-il qu'un observateur exercé eût surpris sur sa physionomie,
d'ordinaire indéchiffrable, les traces d'une lutte entre deux sentiments
contraires: une vive satisfaction et une sérieuse contrariété.

Quant au bon docteur Hortebize, il fut tout simplement émerveillé de
l'impudente audace de ce néophyte qui était un peu son élève.

Le sens exact de la scène qui venait d'avoir lieu éclatait si bien à ses
yeux qu'il se frappa le front en homme qui s'étonne et se gourmande de
n'avoir pas eu une idée d'une extrême simplicité.

--Que je suis niais!... pensa-t-il. Ce n'est pas au marquis de
Croisenois qu'en réalité Baptistin s'adressait. Il posait pour Paul.
Quel merveilleux comédien. Avec quelle prestigieuse sûreté chacune de
ses paroles est allée faire taire un remords ou éveiller une convoitise
dans l'âme de ce garçon si faible et si vaniteux!

Cependant Paul s'inquiétait du silence de son protecteur.

Si d'abord il avait été épouvanté en se sentant aux mains de cet homme
extraordinaire, il tremblait maintenant à la seule idée d'être abandonné
par lui et livré à ses propres forces.

--J'attends, monsieur, insista-t-il.

--Quoi?

--Que vous me disiez à quelles conditions je puis conquérir un grand
nom, devenir millionnaire et épouser Mlle Flavie Rigal... que j'aime.

B. Mascarot eut un sourire amer, presque méchant.

--Dont vous aimez la dot... interrompit-il, ne confondons pas.

--Excusez-moi, monsieur, j'ai bien dit ce que je voulais dire.

Le docteur, qui n'avait pas pour être sérieux les raisons de son
honorable ami, ne prit pas la peine de dissimuler un geste ironique.

--Déjà!... fit-il. Et Rose, et cette jolie Rose!...

--J'ai jugé Rose, monsieur, répondit le jeune homme, et j'ai compris ma
simplicité. Pour moi, elle n'existe plus...

[Illustration:--Non! dit-il, cette lettre est indigne de moi.]

Sans aucun doute, Paul disait vrai. C'est du moins avec l'accent si
difficile à feindre de la simplicité, qu'il ajouta:

--Et j'en suis à maudire la fortune de Mlle Rigal, qui creuse un
abîme entre nous.

Cette déclaration dissipa les nuages qui obscurcissaient le front du
placeur, et ses lunettes semblèrent tressaillir d'aise.

--Rassurez-vous, fit-il gaîment, nous comblerons l'abîme. N'est-ce pas,
Hortebize? Seulement, Paul, mon enfant, ne vous le dissimulez pas, le
rôle que je vous destine sera plus difficile que celui de M. de
Croisenois, plus périlleux surtout.

--Tant mieux!

--La récompense, il est vrai, sera bien autrement magnifique.

--Soutenu et conseillé par vous, je me sens capable de tout oser, de
tout braver et de réussir.

--C'est qu'il vous faudra de l'audace, en effet, et beaucoup, et de
l'esprit de suite, surtout. Il vous faudra peut-être renoncer à votre
personnalité...

--J'y renoncerai de grand cœur.

--Vous devrez revêtir la personnalité d'un autre, prendre à cet autre
son nom, son passé, ses habitudes, ses idées, ses mérites et ses vices.
Force vous sera d'oublier que vous êtes vous, pour arriver à vous
persuader à vous-même que vous êtes lui; c'est le seul moyen de le
persuader aux autres. Vous avez vécu non votre vie à vous, mais la vie
de cet autre. Ah! la tâche sera lourde!...

--Eh!... monsieur, s'écria Paul avec ce facile enthousiasme des faibles,
s'occupe-t-on des obstacles de la route lorsqu'on marche les yeux fixés
sur un but éblouissant!

Le bon docteur ne put s'empêcher de battre doucement des mains.

--Bien, cela, fit-il.

--Puisqu'il en est ainsi, reprit le placeur, dès qu'on aura soulevé le
dernier coin du voile, on n'hésitera pas à vous révéler le secret de vos
hautes destinées. Et d'ici-là préparez votre courage, exercez votre
front à rester impassible, vos yeux à ne jamais trahir votre pensée
intime. Vous m'entendez... monsieur le duc?...

Il s'interrompit.

Beaumarchef se présentait après avoir discrètement annoncé son entrée
par trois ou quatre petits coups à la porte.

L'ancien sous-off en était venu à ses fins.

Profitant d'un moment où il n'y avait presque personne dans «l'agence,»
il était monté chez lui et avait revêtu sa grande tenue.

--Qu'y a-t-il? demanda B. Mascarot.

--Patron, pendant que vous étiez «en séance» avec ces messieurs, on a
apporté les deux lettres que voici.

--Donne... Merci, et laisse-nous.

Pendant que Beaumar, accoutumé à ces brusques congés, se retirait,
l'honorable placeur examinait la suscription des deux lettres.

--Voici, murmura-t-il, des nouvelles de Van Klopen et de l'hôtel de
Mussidan. Voyons d'ailleurs ce que dit notre illustre tailleur pour
dames.

Il prit l'enveloppe et lut à haute voix:


        «Cher monsieur,

     «Soyez satisfait. Notre ami Verminet a exécuté fort adroitement vos
     ordres.

     «A son instigation, le jeune monsieur Gaston de Gandelu a fort
     proprement imité sur cinq effets de mille francs la signature de M.
     Martin-Rigal, ce banquier dont vous m'avez recommandé la fille.

     «Je tiens ces cinq effets à votre disposition.

     «Et je suis, en attendant vos nouveaux ordres, relativement à
     Mme de Bois-d'Ardon, votre humble serviteur.

        «VAN KLOPEN.»



--Et d'un!... s'écria B. Mascarot. Si jamais celui-là s'avisait de
barrer le chemin de notre ami Paul...

--Lui, monsieur, comment pourrait-il?...

Le placeur ne répondit pas. Il ouvrit l'autre lettre, et tout haut il
lut:

     «Je vous annonce, monsieur, la rupture du mariage de Mlle Sabine
     et de M. de Breulh-Faverlay. Elle est, je crois, inutile.
     Mademoiselle est au plus mal. Je viens d'entendre les médecins dire
     entre eux qu'elle ne passera peut-être pas la journée.

        «FLORESTAN.»



A cette nouvelle qui menaçait tous ses projets, B. Mascarot fut saisi
d'une telle colère, qu'oubliant son impassibilité, il brisa presque,
d'un formidable coup de poing, la tablette de son bureau.

--Tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, pourvu que cette péronnelle ne nous
joue pas le tour de se laisser mourir!... Nous serions jolis garçons
avec le Croisenois sur les bras!... Ce serait tout un plan à refaire...

Il avait violemment repoussé son fauteuil et arpentait rageusement son
cabinet.

--Florestan ne se trompe-t-il pas? disait-il. Qu'est-ce que cette
maladie de Mlle de Mussidan coïncidant avec la rupture de son
mariage?... Il y a quelque chose là-dessous. Quoi?... Il faut le savoir:
nous ne pouvons demeurer dans cette incertitude.

--Veux-tu, demanda le docteur, que j'aille jusqu'à l'hôtel Mussidan?

--Oui, c'est une idée. Ta voiture est à la porte, n'est-ce pas?... Tu es
médecin, on te laissera voir Sabine.

Le docteur se hâtait de passer les manches de son pardessus, B. Mascarot
l'arrêta.

--Inutile, fit-il, reste. J'ai réfléchi. Ni toi, ni moi ne pouvons nous
montrer dans cette maison. Ce sont nos mines, docteur, qui éclatent.
Elles étaient trop chargées... Il y aura eu, vois-tu, une explication
entre le comte et la comtesse, et entre deux colères la fille aura été
brisée...

--Alors, comment savoir...

--Je vais courir moi-même aux renseignements, je verrai Florestan,
j'aurai des détails!...

Et sans attendre la réponse du docteur il s'élança dans sa chambre à
coucher.

Il avait laissé la porte ouverte, et tout en se dépêchant de changer de
vêtements, il continuait à s'adresser, d'une pièce à l'autre, à son ami
Hortebize.

--Ce coup ne serait rien, poursuivait-il, si je n'avais à m'occuper que
de Croisenois. Mais je songe à Paul. L'affaire de Champdoce ne peut
souffrir aucun délai... Et Catenac, ce traître qui a mis Perpignan et le
duc en rapport! Il faut que je voie Perpignan, que je sache au juste ce
qu'on lui a dit de l'affaire et ce qu'il en a deviné... J'ai à voir
Caroline Schimel aussi, à lui arracher le dernier mot de l'énigme! Ah!
le temps! le temps!

Il était prêt, il attira le docteur jusqu'au milieu de sa chambre à
coucher.

--Je file, lui dit-il; toi, ne laisse pas Paul. Nous ne sommes pas
encore assez sûrs de lui pour le laisser se promener avec notre secret.
Mène-le dîner chez Martin-Rigal, et trouve un prétexte pour lui offrir
l'hospitalité cette nuit... Allons, à demain.

Et il sortit, trop préoccupé pour entendre le docteur qui lui criait:

--Bonne chance!



XIX


Au sortir de l'hôtel de Mussidan, après sa promesse à Sabine, M. de
Breulh-Faverlay ne remonta pas dans le phaéton qui l'avait amené et qui
l'attendait au bas du perron.

--Rentrez doucement à l'hôtel, dit-il à ses domestiques, j'irai à pied.

Il éprouvait, comme après toutes les crises, un impérieux besoin de
mouvement. Il voulait marcher, se lasser s'il était possible, pour se
remettre, pour tasser ses idées, pour ressaisir son sang-froid en
déroute.

S'il était profondément et péniblement affecté, il était plus surpris
encore. Il se sentait étourdi, comme après une chute.

Il y avait tant d'années qu'il n'avait été remué par un sentiment
profond et durable, qu'il ne se reconnaissait plus.

Ses amis ne l'auraient pas reconnu davantage, à le voir descendre à
grandes enjambées les Champs-Élysées.

Qu'était devenue sa belle impassibilité glaciale, admiration et modèle
de tous les jeunes gens de son cercle? Son visage, dont rien jamais ne
dérangeait les ligues correctes, était bouleversé.

L'émotion, la passion, la stupeur l'emportaient si bien hors de
lui-même, que tout en marchant il parlait à haute voix, s'exclamait et
gesticulait, ce qui est d'un commun à faire frémir et contre toutes les
règles.

--Voilà donc la vie!... disait-il. On se croit bronzé, blasé, usé,
vieilli, fini, on juge tout mort en soi, et il suffit d'un regard de
beaux yeux pour vous rendre les palpitations de l'adolescence. On se
trouble autant qu'un lycéen, on balbutie, on rougit, et même... le
diable m'emporte!... on sent une larme taquine au coin de l'œil.

Certes, il aimait déjà Sabine, le jour où il avait demandé sa main au
comte de Mussidan, il l'aimait... mais non comme en ce moment.

Depuis qu'il la savait perdue pour lui, il lui découvrait des mérites
extraordinaires. Elle lui paraissait plus belle, plus spirituelle, parée
de surprenantes qualités, mille fois plus désirable, enfin.

Qui donc eût jamais pu prévoir cela, que lui, le grand seigneur adulé,
envié et recherché par excellence, lui, adoré de toutes les femmes, si
tous les hommes le redoutaient, il serait repoussé le jour où, pris
d'une passion sérieuse, il offrait à une jeune fille sa fortune et son
nom.

--Ah! c'était bien là, murmurait-il, la compagne que je rêvais.
Retrouverai-je jamais cette âme tendre, cet esprit viril, tant
d'innocence et de chaste témérité, parmi toutes ces agaçantes poupées
que je vois autour de moi, s'habillant, babillant, chevauchant, parlant
argot et copiant les excentricités des filles. Est-il une Sabine, parmi
ces extravagantes pour qui la vie est comme un cotillon perpétuel, et
qui prennent un mari comme elles choisissent un valseur... parce qu'on
ne peut valser seule.

Toutes les femmes lui paraissaient haïssables en ce moment, et il avait
par avance des rassasiements rien qu'à songer aux héritières de sa
connaissance.

--Quelle expression sublime avaient ses yeux, pensait-il, pendant
qu'elle parlait de lui!... Elle lui croit du génie et elle a adopté
toutes ses pensées. C'est son âme, à lui, qui palpite en elle. Avec
quelle noble fierté elle disait: Nous!--Nous sommes pauvres... Nous
n'avons pas de nom!...

Cependant il essaya de secouer la tristesse affreuse qui l'envahissait.

--Bast!... s'écria-t-il en décrivant un moulinet avec sa canne, de cette
affaire je mourrai garçon. Mon valet de chambre, sur mes vieux jours,
deviendra mon meilleur ami. Je ferai un dieu de mon ventre. Le baron
Brisse prétend qu'on peut faire jusqu'à quatre repas par jour... C'est
quelque chose... Puis, pour égayer mes digestions, j'aurai autour de mon
fauteuil la comédie de mes héritiers.

Il eut un ricanement nerveux, mais presque aussitôt il ajouta, non sans
un douloureux soupir:

--Ah!... n'importe, ma vie est manquée!

Cependant, si cruelle que fût la déception, si cuisante que fût la
blessure, M. de Breulh n'en voulait ni à Sabine, ni à cet autre dont il
enviait l'étonnant bonheur.

Orgueilleux au suprême degré, il était au-dessus des absurdes vanités
des gens médiocres. Il ne voyait rien d'extraordinaire, d'anormal, de
monstrueux à ce qu'une femme lui préférât un autre homme. Il en
gémissait, voilà tout.

Sabine avait bien jugé, lorsqu'elle s'était dit: «Celui-là aussi est
digne d'être aimé!»

M. de Breulh méritait un autre piédestal que celui que lui avaient élevé
des amitiés et des rivalités également idiotes.

Il valait mieux que sa réputation, que sa vie, que son époque; il valait
mieux surtout que ses nombreux amis.

A la mort de son oncle, il s'était lancé dans ce qu'on appelle «le
tourbillon de la haute vie»; mais il avait été vite las de cette
existence vide et agitée.

Posséder une écurie victorieuse, voir ses déplacements signalés par les
journaux de sport, être trompé à raison de deux ou trois cents louis par
mois par une demoiselle de théâtre, ne suffisait pas au bonheur de ce
difficile mortel.

Depuis longtemps déjà, rongé d'ennui sous ses frivoles apparences, il
cherchait un but à son ambition, une tâche à la hauteur de ce qu'il se
sentait d'énergie et d'intelligence.

Il s'était bien juré que la veille de son mariage il vendrait ses
chevaux de courses et romprait avec des habitudes qui l'excédaient. Et
voici que ce mariage tant souhaité devenait impossible!...

Lorsqu'il entra à son club, les traces de ses émotions étaient si
évidentes, que plusieurs jeunes gens occupés à battre les cartes
laissèrent voir leur surprise et ne purent s'empêcher de lui demander si
par hasard «Chamboran», un de ses chevaux, déjà classé pour le Grand
Prix, n'était pas indisposé.

Il répondit que «Chamboran» se portait a merveille, et se hâta de passer
dans un des petits salons réservés à la correspondance.

--Sur quelle herbe a donc marché de Breulh?... remarqua un des joueurs.

--Qui sait?... Le voilà en train d'écrire.

Il écrivait, en effet, à M. de Mussidan pour retirer sa parole, et la
besogne n'était pas aisée.

En relisant sa lettre, M. de Breulh dut s'avouer que sous chaque phrase
perçait une pointe d'ironie, et que le ton général accusait un dépit
dont on ne manquerait pas de lui demander les raisons.

On a beau être chevaleresque, on est homme, et toujours quelques levains
mauvais fermentent et s'agitent sous les plus généreuses résolutions.

--Non, dit M. de Breulh, cette lettre est indigne de moi.

Et sur cette réflexion, il recommença, cherchant, pour les exposer, les
excuses les plus naturelles, parlant vaguement de sa vie, d'habitudes
enracinées, de certaine liaison qu'il ne sentait pas le courage de
briser.

Ce petit chef-d'œuvre de diplomatie terminé, il le remit à un des
domestiques du club avec l'ordre de le porter immédiatement à son
adresse.

M. de Breulh pensait que ce devoir d'honneur rempli, ses vaisseaux
brûlés, il se sentirait l'esprit et le cœur plus libres. Point.

Il se mit au jeu, mais au bout d'un quart-d'heure il en avait assez. Il
voulut dîner, il n'avait pas faim et ne put manger. Il entra à l'Opéra,
il y bâilla, la musique lui portait sur les nerfs.

De guerre lasse, il rentra chez lui sur les deux heures, ce qui ne lui
était pas arrivé depuis près d'un an.

L'obsession persistait.

Détacher sa pensée de Sabine lui était aussi impossible que d'empêcher
son pouls de battre plus vite qu'à l'ordinaire.

Qui était cet homme qu'on lui préférait.

Il estimait trop le caractère de Mlle de Mussidan pour la soupçonner
d'un choix indigne.

D'un autre côté il avait vu en sa vie tant de passions inexplicables!...

Quand les gens les plus expérimentés se laissent prendre à des pièges
grossiers, comment une jeune fille se défendrait-elle contre les
surprises de son cœur?

--Si pourtant elle s'était trompée! se disait M. de Breulh. S'il était
possible de lui ouvrir les yeux!

Puis, pour s'excuser, sans doute, de garder cette espérance, il
ajoutait:

--S'il est digne d'elle, au contraire, eh bien!... je l'aiderai à
renverser les obstacles.

Il se complaisait à cette idée, savourant à l'avance l'âpre plaisir
qu'il goûterait à assurer le bonheur de celle qu'il aimait et qui le
repoussait.

Peut-être cependant, à son insu, se mêlait-il à cette belle générosité
un désir vague d'affirmer sa supériorité et de l'étaler aux yeux de
Sabine.

A quatre heures du matin, il était encore dans son fauteuil, au coin de
son feu éteint.

Il était presque décidé à aller voir André. Quand on est riche, on a
toujours en poche un prétexte pour visiter l'atelier d'un peintre.

Quant à ce qu'il ferait ou dirait, il ne s'en occupait pas, s'en
remettant au hasard des événements et à son expérience. Il se coucha sur
cette détermination.

Mais le lendemain, à son réveil, sa résolution chancelait. Pourquoi se
mêlerait-il de cette affaire?... D'un autre côté, la curiosité le
poignait.

Enfin, sur les deux heures, il donna ordre d'atteler, et quelques
instants plus tard, il prenait au grand trot le chemin de la rue de La
Tour-d'Auvergne.

Mme Poileveu, la discrète concierge d'André, était debout sur sa
porte, appuyée sur le manche de son balai, lorsque le magnifique
attelage de M. de Breulh s'arrêta devant la maison.

La digne femme eut comme un éblouissement. De sa vie elle n'avait vu de
près des chevaux si luisants sous leurs harnais plaqués d'argent avec
leurs bouffettes aux oreilles, une voiture à ce point étincelante, des
domestiques si richement habillés.

--Grand Dieu!... pensa-t-elle, est-ce bien pour nous que vient ce
seigneur? Ne se trompe-t-il pas?

Mais son ahurissement n'eut plus de bornes lorsque M. de Breulh,
descendu de son coupé, s'avança vers elle et lui demanda:

--M. André, artiste peintre?

--Pour sûr, répondit-elle, c'est ici qu'il demeure... et voilà déjà plus
de deux ans qu'il est notre locataire. Ah!... si tous les artistes lui
ressemblaient! Ce n'est pas lui qui serait en retard pour son terme!...
Et rangé, qu'il est, et poli, et complaisant... Jamais de noces chez
lui, ni de tapage. Un être parfait, quoi!... Et sans la petite dame des
Champs-Élysées... mais quoi!... vous savez, on est jeune ou on ne l'est
pas...

Elle parlait, elle parlait, sans trop savoir ce qu'elle disait, tant
elle appliquait son attention à considérer le possesseur de cette
superbe voiture.

--Indiquez-moi son atelier, interrompit M. de Breulh impatienté.

--Eh bien!... c'est au quatrième, à droite, le nom est sur la porte, on
ne peut se tromper... Mais c'est égal, je vais conduire monsieur.

--Inutile, ma brave dame, je trouverai, ne vous dérangez pas.

[Illustration:--Monsieur! cria André.]

M. de Breulh se dirigea vers l'escalier, et Mme Poileveu demeura sur
le seuil, la bouche ouverte jusqu'au gosier, aussi immobile que la femme
de Loth après sa cristallisation.

--Voilà une histoire, pensa-t-elle. On vient voir M. André en grand
tralala à cette heure. Quel genre. Un garçon qui n'a l'air de rien du
tout... Il y a bien quatre jours que Poileveu n'a pas fait son ménage,
et il ne s'est seulement pas plaint!... Ah!... mais cela ne peut durer
ainsi. Un artiste qui a des connaissances comme ça, on le soigne!... Lui
qui est bon enfant, il est capable de nous faire avoir un bureau de
tabac!... Mais quel peut être ce grand personnage?

Sur cette réflexion, elle rentra poser son balai derrière la porte,
décidée à revenir, selon son expression, tirer les vers du nez des
domestiques.

Pendant ce temps, M. de Breulh-Faverlay montait lentement, et en homme
qui ménage sa respiration, le raide escalier.

Il était arrivé au dernier étage et allait frapper à la porte sur
laquelle il lisait le nom de André, quand, au bruit d'un pas jeune et
leste, derrière lui, il se retourna.

Il était sur l'étroit palier, face à face avec un jeune homme, grand et
très brun, vêtu d'une de ces longues blouses blanches comme en portent
les ornemanistes à leur travail. Il tenait à la main un grand broc de
zinc, qu'il venait de remplir d'eau au réservoir de la maison.

--Monsieur André? demanda M. de Breulh.

--C'est moi, monsieur...

--Je désirerais vous parler...

--Veuillez alors, monsieur, prendre la peine d'entrer chez moi.

Ce disant, le jeune peintre se glissa entre la rampe et M. de Breulh, et
ouvrit la porte de son atelier, où il précéda son visiteur.

La première impression de M. de Breulh avait été favorable à André. Il
avait été frappé, lui qui avait l'expérience des hommes, de cette
physionomie ouverte et hardie, de ce regard lumineux et franc, de cette
voix ronde et sonore.

--En tout cas, pensa-t-il, celui-là est un homme.

D'un autre côté, bien que les épreuves de sa jeunesse l'eussent
dépouillé de quantité de préjugés, le costume d'André l'étonnait.

Il avait bien du mal à imaginer l'homme distingué par Sabine de Mussidan
en blouse, allant chercher lui-même son eau à la pompe.

Mais on ne voyait rien de sa surprise; il avait eu le temps, depuis la
veille, de reprendre cet air parfaitement détaché de tout, qui lui était
habituel.

--Je dois, monsieur, commença André, vous prier de m'excuser de vous
recevoir ainsi... Mais, que voulez-vous, tant qu'on n'est pas très
riche, on n'est bien servi que par soi, et encore!...

Il montrait en même temps, sans embarras mais sans forfanterie, sa
blouse et son broc qu'il venait de déposer dans un coin.

Le ton plut à M. de Breulh, qui eut un sourire et un geste cordial.

--C'est à moi plutôt, qui vous dérange, fit-il, de vous demander pardon.
Je vous suis adressé par un de mes amis, un de mes...

Il cherchait.

--Par le prince Crescenzi, peut-être! demanda André.

C'est à peine si M. de Breulh connaissait le célèbre armateur, mais il
saisit avec empressement la perche que lui tendait son interlocuteur.

--Précisément! répondit-il. Le prince fait le plus grand cas de votre
talent et n'en parle qu'avec enthousiasme. Connaissant la sûreté de son
goût, je me suis dit qu'il me faudrait un tableau de vous... Soyez
tranquille, vous serez chez moi en bonne compagnie...

André s'était incliné, plus rougissant qu'une pensionnaire à un
compliment de monseigneur l'évêque.

--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, dit-il, d'avoir ainsi cru
le prince Crescenzi sur parole, malheureusement vous vous serez dérangé,
et je crains, inutilement...

--Pourquoi cela?

--J'ai eu tant d'occupation, les mois derniers, tant de travail, que je
n'ai rien d'achevé, rien de présentable...

M. de Breulh l'interrompit.

--Qu'importe? Est-ce que l'avenir n'est pas un peu à nous? Ce qui n'est
pas fait, vous le ferez...

--Il est vrai, monsieur, que si vous avez en moi assez de confiance...

--Comment, si j'ai confiance!... Crescenzi n'est-il pas votre garant!

--Alors, nous pourrions convenir d'un sujet...

Sans s'en douter, André achevait la conquête de son visiteur.

--C'est particulier, pensait M. de Breulh, je devrais le haïr, ce
garçon, j'ai pour cela mille bonnes raisons, et jamais cependant
personne ne m'a été si sympathique.

Comme il se taisait, cherchant à se bien rendre compte de ses sentiments
encore confus, André reprit la parole.

--J'ai là, monsieur, poursuivit-il, une trentaine d'esquisses, qui
deviendront, je l'espère, des tableaux passables; si l'une d'elles vous
convenait...

--Oui!... voyons, répondit avec empressement M. de Breulh.

Ayant jugé le caractère, il n'était pas fâché de juger le talent, et
c'est avec la plus sérieuse attention qu'il commença à passer en revue
les toiles accrochées aux murs.

André, sans mot dire, le laissait faire...

Cette commande qui lui venait pensait-il, par l'entremise du prince
Crescenzi, pouvait être le point de départ de sa fortune artistique. Le
prince est un des sept ou huit amateurs de l'Europe qui, d'un mot,
peuvent faire vendre 10,000 francs la plus indigne croûte.

Mais André n'était pas en disposition de se réjouir de ce bonheur.

Rarement, en sa vie si tourmentée, il avait éprouvé une tristesse
pareille à celle qui, en ce moment, lui serrait le cœur.

C'est que, l'avant-veille, après lui avoir annoncé une démarche
décisive, Sabine l'avait quitté en lui disant: «A demain une lettre.»

Or, ce lendemain, impatiemment attendu, était passé, on était au
surlendemain, trois heures venaient de sonner, et il n'avait reçu ni un
mot, ni un signe de vie... rien...

Depuis quarante-huit heures, il était sur des charbons ardents.

Il ne doutait pas de Sabine, il eut douté de soi avant; mais que
s'était-il passé là-bas, à cet hôtel de Mussidan, dont les portes lui
étaient fermées?

Il endurait cet intolérable supplice qui torture un homme énergique,
lorsqu'il sent sa destinée se décider, et qu'il sait ne rien pouvoir
pour hâter la solution et se la rendre favorable.

Cependant M. de Breulh avait terminé son examen.

Pour lui, désormais, le talent de André était évident, indiscutable.

Sur toutes ces toiles, esquissées à la hâte, on pouvait relever de
grands défauts, des inexpériences, des témérités malheureuses, mais
chacune d'elles était marquée au cachet d'une puissante individualité.

André était un «homme» dans la forte acception du mot; il était
«artiste» aussi,--en restituant à ce titre magnifique son véritable
sens.

Dire que l'orgueil de Breulh-Faverlay ne saignait pas sous les griffes
aiguës de la jalousie serait trop dire. Mais il sut dompter les révoltes
des sentiments mauvais. C'est franchement et loyalement qu'il tendit la
main au jeune peintre.

--Lorsque je suis entré chez vous, monsieur, lui dit-il, je désirais un
tableau de vous; maintenant je le veux... Ce n'est plus sur la foi d'un
autre que je crois à votre talent.

Et comme André ne répondait pas:

--J'ai choisi mon esquisse, ajouta-t-il, arrêtons nos conditions.

Pauvre, sans protecteurs, sans influence d'école, attaché à la rude
tâche quotidienne qui lui donnait du pain, André n'avait eu ni le temps
ni les moyens d'aller étudier aux pays classiques les secrets des
poésies de convention. Il se contentait de rendre ce qu'il voyait et
sentait. Il estimait que faire palpiter sur la toile la passion et la
vie est un peu plus difficile que d'y peinturlurer des bonshommes en
costumes étrangers.

Entre toutes ses esquisses, il s'en trouvait une qu'il avait appelée:
_Le Lundi à la Barrière_.

Au premier plan, deux hommes luttaient qu'un troisième s'efforçait de
séparer. Les vêtements déchirés laissaient voir les torses nus. Les
muscles saillaient sous les chairs palpitantes. Les visages avaient les
contorsions de l'ivresse, de la haine et de la colère.

Un peu à droite, une femme, la cause du combat, était étendue à terre,
les cheveux épars, une large blessure à la tempe, et deux de ses
compagnes accroupies près d'elle, s'efforçaient de lui faire reprendre
ses sens.

Quelques badauds faisaient cercle; des enfants se sauvaient, et dans le
lointain on apercevait les tricornes des sergents de ville qui
accouraient.

Chose vulgaire! oui. Scène vraie.

Et seule, la vérité, à cette heure, peut sauver l'art... mais la vraie,
non la convenue, celle qui agrandit et généralise, non celle qui
particularise et rapetisse...

C'est cette esquisse que désigna M. de Breulh.

--Voilà, dit-il, ce que je voudrais.

Alors, André, avec cette insistance pratique que donne l'habitude des
déceptions, entra dans les détails de l'exécution, s'expliquant sur la
composition, sur les proportions à donner au sujet, sur les dimensions
de la toile, sur tout, enfin.

M. de Breulh, du geste et de la voix, approuvait.

--Ce que vous ferez, disait-il, sera bien fait; que rien ne vous gêne ni
ne vous inquiète: obéissez à vos inspirations.

Il brûlait, maintenant, d'en finir et de se retirer, ayant trop de
délicatesse pour ne pas souffrir de la fausseté de la situation. La
confiance d'André le gênait considérablement: il en perdait son
assurance.

Toutes les conventions étaient arrêtées, et il fallut à M. de Breulh un
effort de volonté pour aborder la question du prix de ce tableau qu'il
commandait.

Peut-être s'attendait-il à des tergiversations, aux simagrées d'une
fausse modestie et d'un désintéressement ridicule. Point.

--Monsieur, répondit dignement André, la valeur de la peinture étant
toute de convention, je ne puis rien vous dire. Une toile de la
dimension que nous disons, coûte, blanche, quatre-vingts francs.
Couverte de couleur, elle peut n'avoir plus aucune valeur, ou valoir...

--Pensez-vous, interrompit M. de Breulh, qu'en vous offrant dix mille
francs...

André eut un geste de protestation.

--Trop, fit-il, beaucoup trop.

--Cependant...

--En l'état actuel, n'étant pas plus connu que je ne suis, quatre mille
francs seront un prix magnifique. Si cependant je réussissais au-delà de
mes espérances, eh bien!... je vous demanderais six mille francs.

--Soit, répondit M. de Breulh, voilà qui est dit.

Il avait tiré de sa poche un élégant portefeuille à son chiffre. Il y
prit deux billets de mille francs qu'il posa sur la table, en disant:

--Voilà toujours la moitié d'avance.

Le jeune peintre devint plus rouge que le carmin de sa palette.

--Vous voulez plaisanter, monsieur, balbutia-t-il.

--Pas le moins du monde, répondit gravement M. de Breulh, j'ai en
affaires des principes dont je ne m'écarte jamais.

Puis, du ton le plus encourageant, il ajouta:

--Qui vous dit que je ne prétends pas vous lier, mon cher maître? Ces
deux billets nous tiennent lieu de contrat.

Ainsi présentée, l'action de M. de Breulh n'avait rien que de très
flatteur. Cependant la susceptibilité un peu excessive peut-être de
André s'effarouchait.

--C'est que, monsieur, commença-t-il, je ne pourrai vous livrer ce
tableau avant cinq ou six mois... J'ai traité avec un riche
entrepreneur, M. Gandelu, pour les sculptures d'une maison.

--Qu'importe! insista M. de Breulh, je ne reviens jamais sur ce que je
dis.

Décemment, à moins d'être fou, André ne pouvait résister davantage. Il
inclina la tête en signe d'assentiment, ne pouvant s'empêcher de
s'avouer que cet argent arrivait singulièrement à propos.

M. de Breulh, lui, s'apprêtait à se retirer.

--Donc, fit-il, en ouvrant la porte de l'atelier, bonne réussite, mon
cher peintre. Si vous étiez aimable, vous viendriez un matin me demander
à déjeuner, je vous montrerais un Murillo qui, à lui seul, vaut le
voyage...

Et, autant pour affirmer son invitation que pour faire savoir qui il
était, il tendit sa carte et sortit.

En présence de ce visiteur, André n'avait pas donné un regard à cette
carte, mais dès qu'il fut seul, il regarda.

Ce nom de Breulh-Faverlay lui sauta aux yeux plus flamboyant que
l'éclair qui précède la foudre.

Pendant une seconde, il fut assommé. A la seconde suivante, une
épouvantable colère charria tout son sang à son cerveau.

Il se vit joué, raillé, humilié...

Sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il se précipita sur le palier
et, se penchant le long de la rampe, il appela à pleine voix!

--Monsieur!... monsieur!...

M. de Breulh, qui déjà était arrivé au second étage, releva la tête.

--Remontez!... cria André.

Après un mouvement insaisissable d'hésitation, le gentilhomme obéît.

Lorsqu'il fut rentré dans l'atelier:

--Reprenez votre argent, monsieur, lui dit André d'une voix que la
colère rendait à peine intelligible, reprenez ces billets.

--Qu'avez-vous?... Qu'y a-t-il?

--Rien, sinon que j'ai réfléchi; je ne puis faire, je ne ferai pas votre
tableau.

--Ah ça... pourquoi?

Pourquoi!... M. de Breulh le savait parfaitement. Il comprenait que
Sabine avait prononcé son nom et dit ses espérances. Peu généreux en
cette circonstance, imprudent même, il abusait de la position si
difficile et si délicate du jeune peintre.

--Parce que! répondit André.

--Mais ce n'est pas une raison, cela!

André perdait la tête. Dire les raisons de son revirement soudain était
impossible. Il fût mort plutôt que de prononcer le nom de Sabine. Il ne
vit que la violence pour sortir d'une situation sans issue.

--En bien! monsieur, fit-il avec un regard chargé de haine, admettez que
votre figure m'a déplu!... C'est une raison, cela!...

--Mais c'est une provocation, cela, monsieur André.

--Ah! ce sera ce que vous voudrez!...

La patience n'était pas la vertu dominante de M. de Breulh. Il devint
plus blanc que sa chemise et eut un mouvement terrible.

Mais sa nature généreuse reprenant aussitôt le dessus, c'est d'une voix
émue qu'il dit:

--Acceptez mes excuses sincères, monsieur André... Tenez, je l'avoue,
j'ai joué un rôle qui n'était digne ni de vous ni de moi... Je devais,
dès en entrant, me nommer et vous dire: Je sais tout.

--Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit André d'un ton glacé...

--Si, vous me comprenez, mais vous vous défiez de moi... J'ai mérité
cette injure. Cessez de feindre, cependant; Mlle Sabine m'a tout
confié, tout, entendez-vous bien... Et, s'il vous fallait une preuve, je
vous dirais que cette toile que j'aperçois là, tournée du côté du mur,
doit-être le portrait de Mlle de Mussidan.

André gardant toujours le silence, M. de Breulh eut un triste sourire.

--J'ajouterai, reprit-il, pour dissiper tous vos soupçons, que hier, sur
la prière de Mlle Sabine, j'ai retiré la demande que j'avais faite de
sa main.

Aux explications de ce galant homme, reconnaissant si noblement ses
torts, André avait senti, peu à peu, sa colère se dissiper.

--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, commença-t-il...

--Oh!... interrompit vivement M. de Breulh, on ne doit pas de
remercîments à qui n'a fait que strictement son devoir... Je mentirais
en vous disant que je n'ai pas été douloureusement surpris... Mais
enfin, ce que j'ai fait, vous l'eussiez fait à ma place.

--C'est vrai, monsieur.

--Et nous sommes amis, maintenant, n'est-ce pas?... dit M. de Breulh en
tendant la main.

Ce n'est pas sans une violente émotion que André serra cette main loyale
qui lui était tendue.

--Oui, amis, balbutia-t-il, amis!...

M. de Breulh devait croire que tout était oublié.

--Cela étant, reprit-il, avec une gaîté un peu forcée, ne parlons plus
de ce tableau qui n'était qu'un prétexte... Tenez, je serai franc, avec
vous comme avec moi-même. En venant ici, je me disais: «Si l'homme que
Mlle Sabine me préfère est digne d'elle, je ferai tout au monde pour
qu'il soit accepté par sa famille. Je suis venu, monsieur, je vous ai
jugé et je vous dis: Faites-moi un grand plaisir et un grand honneur,
laissez-moi mettre au service de votre amour ma personne, ma fortune,
mes influences et mes amis.»

C'est avec l'enthousiasme du dévoûment le plus pur, et dans toute la
sincérité de son âme, que M. de Breulh-Faverlay se mettait à la
disposition de ce jeune homme, dont il enviait le bonheur.

La générosité a ses entraînements, et le sacrifice librement consenti,
si pénible qu'il puisse être, procure comme une amère jouissance, qui
est la récompense première.

Cependant André secouait tristement la tête.

--Je n'oublierai jamais vos offres, monsieur, prononça-t-il,
seulement...

Il hésitait, M. de Breulh insista.

--Seulement?...

--Eh bien! je ne saurais les accepter.

Le gentilhomme eut un geste de surprise.

--Pourquoi?... interrogea-t-il.

[Illustration: Les valets le toisèrent d'un œil à fois curieux et
surpris.]

--Ah!... tenez, monsieur, répondit André, moi aussi je serai franc avec
vous, et je vous dirai toute ma pensée... Vous trouverez peut-être mes
susceptibilités ridicules, mais que voulez-vous, le malheur, lorsqu'il
ne brise pas le ressort de la dignité, exalte et irrite l'orgueil.
J'aime mademoiselle de Mussidan de toutes les forces de mon être, il
n'est pas dans mes veines une goutte de sang qui ne lui appartienne, je
donnerais avec transport la moitié des années que j'ai à vivre pour
combler l'abîme qui nous sépare, et pourtant...

Il s'interrompit, cherchant les expressions justes pour rendre ce qu'il
ressentait, et enfin, avec une violence contenue, il ajouta:

--De grâce, ne vous offensez pas de ce que je vais vous dire... Je
renoncerais à Mlle Sabine plutôt que d'accepter votre assistance.

--Mais c'est de la folie!... s'écria M. de Breulh.

--Non, monsieur, non, ce n'est pas folie, mais sagesse. Il est de ces
dévoûments qu'on doit repousser, car on ne peut que les payer de la plus
noire ingratitude. Si je me rendais à vos désirs, votre rôle serait trop
beau, trop sublime, je me sentirais affreusement humilié, je serais
jaloux. Ne suis-je donc pas déjà assez écrasé par votre supériorité?...
Pendant que vous êtes des plus nobles et des plus riches de Paris, je
suis des plus pauvres, et je n'ai pas d'état civil. Je suis si bien
seul, ignoré, perdu en ce monde, que je n'ai même pas été appelé à tirer
à la conscription. Tout ce qui me manque, vous l'avez, et vous
voudriez...

--Mais j'ai été pauvre aussi, moi, répétait M. de Breulh, j'ai été
malheureux autant et plus que vous.

André, qui ne connaissait rien du passé de M. de Breulh, qui ne voyait
que les éblouissements du présent, s'arrêta stupéfait.

--Savez-vous ce que je faisais à votre âge? continua le gentilhomme: je
mourais de faim au fond de la Sonora. Pour vivre, j'étais réduit à
endosser la chemise de laine du manouvrier ou à entrer au service d'un
spéculateur de Guaymas comme toucheur de bœufs... Pensez-vous qu'en
ces instants je m'estimais amoindri?

--Eh! s'écria le jeune peintre, tant mieux si vous avez souffert, vous
me comprendrez plus aisément. Croyez-vous donc que je ne me juge pas
votre égal? Détrompez-vous. Mais je cesserais de l'être le jour où
j'aurais recours à vous... N'est-ce pas à mon énergie et à mon courage
que je dois d'avoir été distingué par Mlle de Mussidan? Elle a eu foi
en moi, le jour où elle m'a dit: «Élevez-vous jusqu'à moi!» Ce qu'elle a
ordonné, je le ferai ou je périrai à la tâche. Mais, dans tous les cas,
je suis résolu à réussir ou à périr seul. Je ne veux pas de remords
après la victoire. Je ne veux pas qu'un homme puisse dire de moi: «C'est
à ma rare générosité, à ma chevaleresque abnégation que celui-ci doit
son bonheur.»

--Oh? monsieur, protesta M. de Breulh, monsieur...

--Non, sans doute, interrompit André, vous ne diriez pas cela hautement,
votre délicatesse est bien trop grande. Mais ne le penseriez-vous pas?
Et cela serait, en effet, et je le saurais, et la fille du noble comte
de Mussidan, devenue la femme du peintre André, le saurait aussi.
C'est-à-dire que j'arriverais à Sabine dépouillé de ma seule noblesse,
ma sauvage fierté. Notre mariage arrivant ainsi serait sa première
désillusion. Est-ce que, involontairement, elle ne nous comparerait pas
de nouveau? Que serais-je alors à ses yeux! Infailliblement, l'avenir
changerait le bienfait en une mortelle et ineffaçable injure. Ah!...
tenez, ma vie serait empoisonnée. Toujours entre ma femme et moi votre
fantôme se dresserait.

Il s'arrêta court, comme effrayé de sa violence. Une phrase encore, et
il allait menacer ce galant homme qui se conduisait si noblement.

Il fit à sa volonté un énergique appel, et c'est d'un ton de courtoisie
parfaite qu'il ajouta:

--Mais en vérité, je ne sais ce que je dis!... Nous vous devons trop
déjà, monsieur, pour que je ne tienne pas à l'honneur de rester votre
ami.

Ainsi, comme Sabine, il disait: Nous. Ce que Mlle de Mussidan avait
prédit se réalisait, à l'idée seule d'une apparence de protection, André
se révoltait.

Mais M. de Breulh était digne de comprendre cet emportement d'André,
emportement qui eût fait rire bien des gens à une époque où tourner en
ridicule tout sentiment sérieux et profond est considéré comme une
preuve d'esprit et de goût.

Même, il était si violemment ému, que la pensée ne lui vint pas
d'ajouter un seul mot.

Lentement, il replaça dans son portefeuille les deux billets de mille
francs restés sur la table, et d'une voix vibrante il dit:

--Je vous approuve, monsieur. Quoi qu'il arrive, souvenez-vous, qu'à
toute heure de jour et de nuit, vous pouvez compter sur
Breulh-Faverlay... Adieu!...

Resté seul, André se trouva moins malheureux qu'il ne l'était depuis
deux jours.

Grâce à M. de Breulh, il savait maintenant que Sabine n'avait pas
rencontré d'obstacles imprévus, et s'il s'étonnait de n'avoir pas encore
de ses nouvelles, il ne s'en inquiétait plus.

Cependant, il était si agité encore, qu'il lui fut impossible de
profiter d'un reste de jour pour terminer certaines maquettes qu'il
devait soumettre à M. Gandelu le père.

Il se jeta dans son fauteuil et s'efforça de ressaisir les moindres
détails de la scène qui venait d'avoir lieu.

Il eût très probablement oublié l'heure du dîner, si, au moment où il
était enfoncé le plus avant dans ses rêveries, Mme Poileveu n'était
entrée--sans frapper.

--Voici une lettre que le facteur apporte, dit-elle.

C'était miracle de voir Mme Poileveu monter une lettre au quatrième
étage; mais, renseignée sur la personnalité de M. de Breulh, elle avait
décidé que «son artiste» serait désormais servi mieux qu'un prince.

Mais André était si préoccupé que cette complaisance surprenante ne le
frappa pas. Il ne songea qu'à Sabine.

--Une lettre!... s'écria-t-il en se dressant d'un bond, vite, donnez.

Et il la prit, il l'arracha plutôt, des mains de la portière.

Mais ce n'était pas Sabine qui avait tracé les caractères communs et
irréguliers de l'adresse. Pourtant, il était aisé de reconnaître une
écriture de femme.

Avec une impatience nerveuse, André déchira l'enveloppe, chercha la
signature et vit: «Modeste».

Modeste! la femme de chambre de Mlle de Mussidan! Qu'est-ce que cela
signifiait?

Il frissonna, pressentant quelque malheur horrible, et, c'est comme à
travers un brouillard qu'il lut:

«Je vous adresse la présente à la seule fin de vous faire savoir que
Mlle Sabine a bien réussi pour ce que vous savez.

«Si je me permets de vous écrire sans ordres, c'est que, hélas!
mademoiselle est si malade qu'elle ne peut vous donner de ses
nouvelles.»

Ces quelques lignes foudroyèrent André.

--Sabine malade!... balbutiait-il, sans penser aux avides oreilles de la
Poileveu, Sabine trop malade pour pouvoir m'écrire... Mais alors... elle
est en danger, elle est morte, peut-être...

Il demeurait immobile, l'œil fixe, les traits décomposés, et il
répétait comme un mot vide de sens:

--Morte! morte!...

Mais presque aussitôt la réaction se produisit. Il froissa la lettre de
Modeste, la jeta à terre, et, tête nue, vêtu de sa blouse de chantier,
il s'élança dehors. La stupéfaction de la Poileveu était évidente.

--En voilà une d'aventure! murmurait-elle. Ah ça! mais....

Elle s'arrêta souriante. Elle venait d'apercevoir à ses pieds la
lettre... Elle la ramassa et lut.

--Tiens! tiens! tiens!... marmotait-elle, la petite dame s'appelle
Sabine. Joli nom!... Ah!... elle est malade!... C'est donc ça qu'il est
comme un fou! C'est égal, j'ai idée que ce vieux si mal mis et si
aimable qui est venu me questionner sur M. André me donnerait bien
quelque chose de cette lettre... Ah! mais non! pour ça, non!... On est
honnête ou on ne l'est pas.



XX


Lorsqu'elle disait que son artiste était devenu fou, la discrète Mme
Poileveu ne semblait pas fort éloignée de la vérité.

Son opinion dut être celle de tous les gens qui aperçurent ce grand
jeune homme, habillé de blanc, qui courait avec une incroyable rapidité
le long des rues qui conduisent du quartier des Martyrs aux
Champs-Élysées.

En sortant de sa maison, il avait croisé un fiacre vide dont le cocher
lui avait fait un signe engageant; la pensée d'y monter ne lui vint pas.
Même il sourit de pitié. Est-ce que jamais les maigres rosses de la
Compagnie auraient pu approcher de sa vitesse!

Il allait à fond de train, les coudes au corps, ménageant son haleine,
guidé à travers la foule par le pur instinct machinal. Son visage avait
une si étrange expression qu'on s'écartait devant lui, et qu'ensuite on
se retournait pour le suivre des yeux.

Il n'avait, d'ailleurs, pas l'ombre d'un projet. Pourquoi il courait rue
de Matignon, ce qu'il ferait ou dirait, il l'ignorait. Il ne se
demandait pas s'il lui restait une espérance.

Sabine était malade, mourante, croyait-il; il se rapprochait d'elle,
voilà tout.

A chaque moment, dans Paris, on rencontre des gens qui vont ainsi,
traversant la foule affairée sans la voir ni l'entendre, poussés par
leur passion comme les boulets par l'explosion de la poudre.

C'est seulement en arrivant à l'entrée de la rue de Matignon, que André
recouvra la faculté de réfléchir, de délibérer, de souffrir.

Autant pour recueillir ses idées que pour reprendre haleine,--il n'avait
pas mis vingt minutes à faire ce trajet,--il s'assit sur une borne, à
quelques pas de l'hôtel de Mussidan.

S'il était venu, c'est qu'il voulait des nouvelles précises, exactes,
des détails. Mais comment s'en procurer, quel expédient imaginer?

Il faisait nuit. Le mince filet de gaz des réverbères tremblottait
rougeâtre et sans rayonnements au milieu d'un de ces brouillards de
février qui suivent toutes les reprises des gelées.

Il faisait froid. La rue de Matignon, rarement animée, même de jour,
était absolument déserte. Pas un fiacre, pas un passant, rien. Nul
bruit que le roulement sourd et continu des voitures le long du faubourg
Saint-Honoré.

Mais les pensées du jeune peintre étaient plus lugubres encore que cette
nuit, que cette solitude, que ce silence.

Il reconnaissait avec un mortel désespoir son impuissance absolue. La
moindre de ses démarches pouvait compromettre celle qui lui avait confié
son honneur.

Il se leva, cependant, et alla se poster près de la grille de l'hôtel de
Mussidan. Il espérait que l'aspect seul de l'hôtel lui apprendrait
quelque chose. Il lui semblait que si véritablement Sabine était
mourante, les pierres elles-mêmes le lui crieraient.

Triste folie! La maison était comme perdue dans le brouillard, et il ne
distinguait même pas quelles fenêtres étaient éclairées...

La voix de la raison lui disait de se retirer, d'espérer, d'attendre...

Plus impérieuse et plus pressante, la voix de la passion lui
criait:--Reste!...

Et il s'obstinait à rester. Pourquoi? Il ne savait. Il lui semblait que
Modeste, lui ayant écrit, devait deviner qu'il était là, dévoré par les
plus horribles angoisses, et qu'elle allait sortir, le chercher...

Mais voici que, tout à coup, il eut un cri de joie. Une idée de salut,
pareille à l'éclair rayant la nuit, venait d'illuminer son cerveau.

--M. de Breulh!... s'écria-t-il. Ce que je ne puis, il le peut, lui; il
lui est facile d'envoyer prendre des nouvelles!...

Par bonheur, il avait dans sa poche la carte du généreux gentilhomme,
tant bien que mal il déchiffra l'adresse et s'élança, comme un trait,
dans la direction indiquée.

M. de Breulh-Faverlay occupe, avenue de l'Impératrice, un bel hôtel où
il est fort mal, assure-t-il, et pour cent raisons. Mais ses chevaux y
ont de l'air, de l'espace, ils y sont très bien... et il y reste.

Lorsque André pénétra dans la cour, une voiture y stationnait. Dans le
vestibule, brillamment éclairé, quatre ou cinq domestiques causaient et
riaient. Il alla droit à eux.

--M. de Breulh?... demanda-t-il.

Les valets le toisèrent d'un œil à la fois curieux et surpris.

--Monsieur est sorti, répondirent-ils enfin, et pour longtemps.

André, qui avait retrouvé sa lucidité, comprit et n'insista pas. Il tira
la carte de M. de Breulh, et rapidement y traça au crayon ces cinq mots:

        «_Une minute--un service--André._»

--Tenez, remettez ceci à votre maître dès qu'il sera rentré.

C'est lentement qu'il s'éloigna. Il était certain que M. de Breulh
venait de rentrer; il était sûr que, dès que la carte lui serait
remise, il le ferait poursuivre, rattraper.

Ce qu'il prévoyait arriva, et, trois minutes plus tard, un laquais
l'introduisait dans un magnifique cabinet de travail.

A la seule vue de André, M. de Breulh devina une catastrophe.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il.

--Sabine se meurt, répondit le jeune peintre.

Et rapidement il raconta sa soirée, la lettre de Modeste, sa course
folle à travers Paris, sa station douloureuse devant l'hôtel de
Mussidan...

Mais, à sa grande surprise, à mesure qu'il parlait, le front de M. de
Breulh se rembrunissait. Lorsqu'il eut fini:

--Cette incertitude est affreuse, intolérable et pourtant il ne dépend
pas de moi de la faire cesser...

--Cependant...

--C'est ainsi, mon cher André... malheureusement! Réfléchissez un peu:
Hier j'ai écrit à M. de Mussidan pour lui signifier la rupture d'un
mariage presque décidé... Envoyer prendre des nouvelles de la santé de
sa fille serait la pire des outrecuidances, une impardonnable
impertinence... Expédier un de mes domestiques serait dire: «Je me suis
retiré, donc cette fille doit être sur le point de mourir de
chagrin!...»

--C'est pourtant vrai! murmura André abasourdi.

M. de Breulh était aussi agité que le peintre, et la preuve, c'est
qu'avant de se désespérer, il ne se demandait pas jusqu'à quel point
étaient fondées des craintes qu'il partageait d'instinct. Il
réfléchissait, cherchant un expédient praticable.

--J'ai notre affaire!... s'écria-t-il enfin. Je suis un peu parent d'une
jeune femme qui est la cousine germaine de Mussidan, la vicomtesse de
Bois-d'Ardon; elle sera ravie de nous rendre service. C'est une folle,
mais elle a un cœur d'or... Ma voiture est attelée, venez vite...

Les valets étaient confondus de l'intimité qui semblait régner entre
leur maître et ce jeune homme en blouse. Et lorsque la voiture
s'éloigna, les emportant au galop, un vieux valet de pied, vétéran de la
livrée émit cette opinion qu'il devait y avoir quelque chose là-dessous.

Pas un mot ne fut échangé entre les deux hommes, durant le trajet, qui
fut très court--l'hôtel habité par Mme de Bois-d'Ardon, ayant sa
façade sur l'avenue des Champs-Élysées.

La voiture n'était pas arrêtée que déjà M. de Breulh était à terre.

--Attendez-moi là, dit-il à André, je reviens.

D'un bond il fut dans la maison.

--Madame?... demanda-t-il aux domestiques qui le connaissaient.

--Madame reçoit.

Blanche, dodue, fraîche, souriante, blonde naturellement, rouge grâce à
un artifice de toilette,--ah! la mode!--ayant les plus jolis yeux du
monde, Mme de Bois-d'Ardon passe pour une des plus agréables femmes
de Paris.

Elle a trente ans. Elle sait tout, connaît tout, a tout vu, ne doute de
rien, parle sans cesse, rencontre l'esprit souvent et la méchanceté
toujours. On la dit très redoutable.

Elle dépense quarante mille francs par an pour sa toilette, mais quand
elle dit à son mari: «Je n'ai pas une robe à me mettre sur le dos», elle
dit vrai. Elle est gâcheuse.

Capable des plus insignes imprudences, d'escapades inouïes, elle est
fort calomniée. On lui prête libéralement des amants à la douzaine,
jamais elle n'en a eu un seul.

Avec ses allures incroyables, en dépit des vertiges de sa vie
tourbillonnante, elle adore son mari et le craint comme le feu.

Lui le sait et ne s'en vante pas; c'est un sage. Il laisse bien la
vicomtesse s'agiter dans le vide, comme la marionnette au bout d'un fil,
mais il tient ce fil d'une main ferme...

Telle est en toute vérité la femme vers laquelle un valet, en livrée
trop voyante, guidait M. de Breulh.

Mme la vicomtesse de Bois-d'Ardon était dans un ravissant petit salon
attenant à sa chambre à coucher, quand on lui annonça M. de
Breulh-Faverlay.

Elle venait de mettre les dernières épingles à sa toilette, la cinquième
seulement de la journée.

Pour tuer le temps, elle examinait un costume coquet de vivandière Louis
XV--chef-d'œuvre de Van Klopen--qu'elle devait revêtir en sortant des
Italiens, pour se rendre à un bal travesti à l'ambassade d'Autriche.

A la vue de M. de Breulh, elle eut une exclamation de plaisir et battit
gaîement des mains.

Quoique se voyant rarement ailleurs que dans le monde, M. de Breulh et
la vicomtesse s'aimaient beaucoup. Lorsqu'ils étaient plus jeunes l'un
et l'autre, ils avaient passé bien des mois ensemble, au château de leur
oncle, le vieux comte de Faverlay.

Ils avaient gardé de leurs relations d'enfance une affectueuse
familiarité, il s'appelaient par leurs prénoms.

--Comment, c'est vous, Gontran! s'écria la jeune femme, à cette heure,
chez moi!... Mais c'est un fait inexplicable et bizarre, un miracle, un
rêve...

Elle s'interrompit brusquement, frappée de la physionomie bouleversée de
son visiteur.

[Illustration: Elle tomba à terre, en poussant un cri déchirant.]

--Mais qu'avez-vous! interrogea-t-elle, votre mine est funèbre, vous
est-il arrivé quelque malheur?

--J'espère encore que non, mais je suis horriblement inquiet: on vient
de m'apprendre que Mlle de Mussidan est dangereusement malade.

--Ah!... mon Dieu!... je m'explique votre chagrin. Et qu'a-t-elle, cette
pauvre Sabine?

--Je l'ignore, et c'est là ce qui m'amène. Je viens, ma chère Clotilde,
vous prier d'envoyer un de vos gens à l'hôtel Mussidan s'informer de ce
qu'il y a de vrai dans ce qu'on m'a dit.

Mme de Bois-d'Ardon ouvrait de grands yeux.

--Plaisantez-vous! fit-elle. Pourquoi ne pas envoyer vous-même?

--Je ne puis. Et, tenez, si vous êtes charitable, ne me demandez pas mes
raisons. D'abord, je vous mentirais... De plus, je vous conjure de ne
parler à personne de ma démarche.

Si oppressée de curiosité que fût la jeune femme, elle n'interrogea pas.

--Soit, répondit-elle, je respecte votre secret. Seulement, vous pensez
bien que j'irai moi-même chez Octave. Je partirais à l'instant, n'était
que Bois-d'Ardon, qui ne peut souffrir de manger seul, me gronderait.
Mais en sortant de table, je me mets en route.

--Merci, mille fois merci. Cela étant, je rentre chez moi attendre un
mot de vous.

--Chez vous? Oh!... pour cela, non. Vous dînez ici.

--Impossible, un de mes amis m'attend en bas.

A l'accent de M. de Breulh, la vicomtesse comprit qu'insister serait
parfaitement inutile; elle se tint pour battue, elle se promettait bien
de prendre sa revanche. Elle flairait vaguement une énigme et elle se
jurait de la déchiffrer.

--Puisque c'est ainsi, fit-elle du ton le plus détaché, je vous promets
une lettre dans la soirée... Et maintenant, allez vite rejoindre votre
ami.

M. de Breulh serra affectueusement la main de la jeune femme et se hâta
de descendre.

Dès qu'il sortit de la maison, André courut à lui.

--Eh bien?

Si courte qu'eût été l'absence de son compagnon, le jeune peintre
n'avait pas eu la patience de l'attendre dans la voiture; il piétinait
fiévreusement sur le trottoir.

--Reprenez courage, répondit M. de Breulh, Mme de Bois-d'Ardon n'a
pas été informée de la maladie de Mlle Sabine, c'est bon signe. En
tout cas, avant trois heures, nous aurons des nouvelles précises.

--Trois heures!... soupira André, du même ton qu'il eût dit: Trois
siècles!...

--Oui, c'est long, je le sais, mais nous parlerons d'elle en attendant.
Car nous ne nous quittons pas, je vous emmène, vous partagerez mon
dîner.

André fit un signe d'assentiment, et reprit sa place dans le coupé, qui
rebroussa chemin au galop.

Il n'est pas d'énergie qui résiste à plusieurs heures d'angoisses et de
luttes.

André, depuis le matin, avait eu plus d'émotions peut-être qu'en toute
sa vie. Après une exaltation voisine de la folie, il se laissait aller à
cet invincible engourdissement qui suit toutes les crises douloureuses.

Les gens de M. de Breulh avaient été bien surpris lorsque leur maître
était sorti avec ce grand jeune homme en blouse blanche. Ils furent
stupéfaits de les voir rentrer ensemble.

L'aventure, enfin, prit des proportions fantastiques quand ils virent le
hautain gentilhomme qu'ils servaient s'asseoir en face d'André dans la
magnifique salle à manger et faire retirer jusqu'au maître d'hôtel pour
causer plus librement.

La chère était exquise, mais les convives étaient trop émus pour y faire
honneur. C'est presque machinalement qu'ils remuaient leur couteau et
leur fourchette; ils ne mangeaient ni ne buvaient.

A dix reprises, ils essayèrent d'aborder des sujets étrangers à leur
préoccupation; dix fois, après quelques monosyllabes, la conversation
tomba.

Ils reconnurent si bien l'inutilité de leurs efforts, qu'étant passés,
après le dîner, dans le cabinet de M. de Breulh, où le café avait été
servi, ils gardèrent le silence, chacun s'enfonçant dans ses réflexions.

Leur situation, après les explications de l'après-midi, était au moins
extraordinaire. Mais l'entraînement des événements est tel, qu'ils ne le
remarquaient pas.

André, qui était allé s'asseoir dans un coin, ne quittait pas la pendule
des yeux. M. de Breulh, installé près de la cheminée, tracassait le feu.

Enfin, sur les dix heures, ils entendirent du bruit dans le vestibule,
des chuchottements, le frou-frou d'une robe de soie.

M. de Breulh se levait, quand la porte s'ouvrit brusquement.

Mme de Bois-d'Ardon, en personne, entra comme un ouragan.

--C'est moi!... fit-elle dès le seuil.

La démarche était un peu plus que hardie. Mais la vicomtesse n'en était
pas à une extravagance près.

--Si j'ose venir chez vous, Gontran, reprit-elle avec une véhémence
extraordinaire, c'est que je tiens à vous dire en face ce que je pense
de votre conduite: elle est abominable, indigne d'un galant homme!...

--Clotilde!...

--Taisez-vous, vous êtes un monstre. Ah!... je comprends que vous
n'ayez pas osé envoyer prendre des nouvelles de la pauvre Sabine. Vous
aviez prévu l'effet de votre lettre.

M. de Breulh eut un sourire, et se retournant vers André:

--Que vous avais-je dit? fit-il.

Il fallut cette observation pour que Mme de Bois-d'Ardon s'aperçut de
la présence d'un étranger. Elle pensa qu'elle venait de commettre une
horrible indiscrétion.

--Ah! mon Dieu!... s'écria-t-elle en se reculant instinctivement, et moi
qui vous croyais seul.

--C'est au moins comme si je l'étais, répondit gravement M. de Breulh,
monsieur est un de ces amis pour qui on n'a pas de secrets.

Il prit en même temps la main de André, et l'attirant près de la
vicomtesse.

--Permettez, ma chère Clotilde, ajouta-t-il, que je vous présente M.
André, un peintre dont le nom, inconnu aujourd'hui, sera célèbre demain.

André s'inclina profondément, mais la vicomtesse était si stupéfaite
qu'elle resta court.

--Monsieur, balbutia-t-elle, cherchant quelque chose à dire, monsieur...

Le costume de cet ami intime la confondait. Puis, pourquoi cette
singulière présentation?

--Enfin, reprit M. de Breulh, on ne nous a pas trompés,--il insista sur
le _nous_,--Mlle de Mussidan est véritablement malade.

--Hélas!...

--Vous l'avez vue?

--Oui, je l'ai vue, Gontran. Ah! que n'étiez-vous avec moi pour
regretter cette fatale rupture. Pauvre Sabine!... Elle ne m'a pas
reconnue lorsque je suis entrée dans sa chambre, m'a-t-elle vue,
seulement?

Elle est dans son lit, plus blanche que les draps, froide et immobile
comme une statue, les yeux grands ouverts, sans chaleur, sans
expression. Pas une parole, pas un mouvement, rien! Et voilà plus de
vingt-quatre heures qu'elle est ainsi. On la croirait morte, m'a dit sa
mère, n'étaient de grosses larmes qui, par moments, glissent le long de
ses joues...

André s'était promis de se maîtriser quand même, en présence de Mme
de Bois-d'Ardon. Mais en apprenant la désolante vérité, son émotion fut
plus forte que sa volonté, et il fut impossible d'étouffer les sanglots
qui lui montaient à la gorge.

--Ah!... elle est perdue, s'écria-t-il, je le sens bien...

L'explosion de sa douleur était si déchirante que l'insoucieuse
vicomtesse se sentit le cœur serré.

--Je vous assure, monsieur, répondit-elle, que vous vous exagérez la
gravité de la situation. Il n'y a nul danger, au moins pour le moment.
Les médecins disent que c'est une sorte de catalepsie... Il paraît
qu'on a fréquemment observé des accidents pareils chez des personnes
nerveuses, sous le coup de quelque catastrophe inattendue, après un
grand chagrin...

--Mais quel chagrin? insista André.

Mme de Bois-d'Ardon ne répondit pas. Elle s'était retournée vers M.
de Breulh et ses regards brillants de la curiosité la plus vive
suppliaient.

Comment ce jeune homme qui semblait un ouvrier se trouvait-il là? D'où
venait cet intérêt extraordinaire qu'il portait à Sabine?

--Mon Dieu!... répondit-elle enfin, personne ne m'a dit que la maladie
de Sabine fût causée par la rupture de son mariage, mais je l'ai
supposé...

--Non, interrompit M. de Breulh, ce ne peut être cela.

--Cependant...

--J'en suis sûr, et mes sérieuses alarmes viennent de cette certitude.
Que s'est-il passé? Vous ne vous êtes donc pas informée, Clotilde, on ne
vous a donc rien dit?

L'assurance extraordinaire de M. de Breulh, un regard d'intelligence
surpris entre André et lui, commençaient à éclairer la vicomtesse.

--Vous pensez bien que j'ai interrogé, répondit-elle. D'abord, moi, je
déteste les cachotteries. Mais les réponses ont été très vagues. Si
Sabine ressemble à une morte, Octave et sa femme, près du lit de leur
fille, ont l'air de deux spectres. Ils l'auraient tuée de leurs mains
qu'ils ne seraient pas dans un plus affreux état. Ils se regardent avec
des yeux si effrayants qu'ils m'ont fait peur. Maintenant, après vos
affirmations, je jurerais qu'on ne m'a pas tout avoué, car,
voyez-vous...

M. de Breulh ne prit point la peine de dissimuler un geste d'impatience.

--Enfin! interrompit-il, qu'a-t-on répondu à vos questions?

--Le voici exactement: D'abord, toute la matinée, Sabine a paru si
extraordinairement agitée que sa mère lui a demandé si elle n'était pas
souffrante.

--Nous le savons; nous savons aussi pourquoi elle était ainsi.

--Ah! fit la vicomtesse stupéfaite, alors je passe. Dans l'après-midi,
vous êtes resté une demi-heure environ avec Sabine. Où est-elle allée en
vous quittant? On l'ignore. Il est prouvé seulement qu'aucune lettre ne
lui a été remise, qu'elle n'est pas sortie de l'hôtel... Toujours est-il
qu'une heure plus tard elle est remontée à sa chambre, où se trouvait
une fille qui la sert et qui lui est extrêmement attachée, Modeste.
Sabine avait la figure absolument décomposée et balbutiait des mots
inintelligibles. Voyant qu'elle chancelait, Modeste accourut à elle.
Trop tard. Sabine est tombée à terre en poussant un cri déchirant. On
l'a relevée et couchée, et depuis elle est dans l'état que je vous ai
dit, elle n'a pas repris connaissance, elle n'a ni prononcé une parole
ni fait un mouvement.

On eût dit la vie d'André suspendue aux lèvres de Mme de
Bois-d'Ardon. Pour lui, ce n'était pas un récit. Grâce à ce phénomène
magique de l'imagination, qui supprime le temps et l'espace, il
assistait aux scènes décrites, il voyait Sabine à terre, il la voyait
sur son lit immobile et glacée.

Plus maître de soi, n'ayant pas la passion qui exaltait André jusqu'au
délire, M. de Breulh écoutait moins la jeune femme qu'il ne s'efforçait
de pénétrer sa pensée intime.

--Et c'est là tout? demanda-t-il d'un ton singulier.

--Mais oui, répondit la vicomtesse, c'est tout.

--Le jureriez-vous?

La jeune femme tressaillit, et son hésitation fut visible.

--Comme vous me dites cela? fit-elle avec un sourire forcé; comme vous
me regardez!... Savez-vous que vous feriez un excellent juge
d'instruction.

--Peut-être, dit M. de Breulh, peut-être...

Il s'interrompit. Mille soupçons vagues, et qu'il lui eût été difficile
de formuler, assiégeaient son esprit.

Il avait, lui, l'expérience de la vie, il savait, pour l'avoir appris à
ses dépens, qu'il faut surtout se défier de ces apparences trompeuses
que les imbéciles appellent l'évidence des faits.

Cependant, au moment de prendre un parti fort grave, il hésitait, il en
calculait les conséquences, et, pour cacher ses irrésolutions, il se mit
à arpenter son cabinet d'un pas saccadé.

Après une minute du silence le plus gênant, il s'arrêta brusquement
devant la vicomtesse qui s'était assise au coin du feu.

--Ma chère Clotilde, commença-t-il d'un ton solennel, je ne vous
apprendrai rien en vous disant que vous avez été souvent calomniée.

--Bast!... je laisse dire...

--Mais je vous déclare que je vous juge bien autrement que le monde.
Vous êtes l'imprudence même; votre présence chez moi, à cette heure, en
est une preuve; vous êtes mondaine, frivole, étourdie, un peu...
folle... Mais vous êtes aussi, je le sais, une brave et digne femme, et
vous avez bon cœur.

La vicomtesse, dont la timidité n'est pas le défaut, paraissait
absolument déconcertée.

--Ah ça!... balbutia-t-elle, où voulez-vous en venir?

--A ceci, ma chère Clotilde, qu'on peut, n'est-ce pas, sans courir le
moindre risque, vous confier un secret d'où dépendent l'honneur et
peut-être la vie de plusieurs personnes?

Beaucoup plus émue encore qu'elle ne le semblait, Mme de Bois-d'Ardon
se leva.

--Je vous remercie, Gontran, répondit-elle simplement, vous m'avez bien
jugée.

Mais André, qui comprenait enfin les intentions de M. de Breulh,
s'avança tout à coup:

--Avez-vous bien le droit de parler, monsieur, demanda-t-il.

M. de Breulh lui prit la main qu'il garda un moment entre les siennes.

--Mon ami André, répondit-il, mon honneur, en cette circonstance, est
aussi bien en cause que le vôtre. Manqueriez-vous de confiance?

Puis, se retournant vers Mme de Bois-d'Ardon:

--Dites-nous le reste... fit-il. Je parlerai après.

--Oh?... le reste, commença la jeune femme, est bien peu de chose, et
c'est de Modeste que je le tiens. Vous étiez à peine sorti de l'hôtel de
Mussidan, que M. de Clinchan est arrivé..

--Clinchan!... un vieux maniaque, n'est-ce pas, qui est l'ami intime du
comte?

--Précisément. Ils ont eu ensemble une... comment dire? une altercation
si terrible, qu'à la fin M. de Clinchan s'est trouvé mal, qu'il a fallu
l'inonder d'eau de mélisse, et qu'à grand'peine il a pu regagner sa
voiture au bras d'un domestique.

--Ah!... c'est déjà un indice, cela.

--Attendez... Le Clinchan parti, Octave et sa femme ont eu une
discussion de la dernière violence. Vous connaissez mon cher cousin. Les
éclats de sa voix faisaient trembler la maison. C'est pendant cette
scène que Sabine est arrivée mourante dans sa chambre. Modeste croit
qu'elle aura entendu quelque chose.

Il n'était pas un mot de ce récit qui ne fortifiât un des soupçons de M.
de Breulh.

--Vous voyez bien, ma chère Clotilde, s'écria-t-il, qu'il y a quelque
chose, et vous direz comme moi quand vous saurez tout.

Et aussitôt, brièvement, clairement, sans omettre un détail important,
il raconta l'histoire de André et de Sabine, et la sienne aussi.

Pendant que parlait M. de Breulh, Mme de Bois-d'Ardon frissonnait un
peu de peur, un peu de plaisir. Elle allait donc pouvoir satisfaire, en
tout bien tout honneur, cette passion d'anxiété qui tourmente les femmes
inoccupées et qui souvent est la cause de leurs pires folies.

Lorsque M. de Breulh eut fini, la vicomtesse lui tendit la main.

--Pardonnez-moi mes injustes reproches, mon bon Gontran, dit-elle.
Maintenant je suis de votre avis. Oui, il y a quelque chose.

--Et quelque chose qui doit être pour notre ami André un obstacle de
plus.

--Oh!... demanda le jeune peintre, pourquoi cela?

--Je ne sais rien. Ce n'est qu'un pressentiment, je n'ai pas de preuves,
et pourtant je ne doute pas. Or, notez bien ceci, ajouta-t-il d'un ton
menaçant, j'ai pu, sur les prières d'une jeune fille sublime, me retirer
devant vous... je ne veux pas avoir ouvert le champ aux prétentions d'un
autre. Mlle de Mussidan ne pouvant être ma femme... il faut qu'elle
soit la vôtre.

--Oui, murmura la vicomtesse; mais comment deviner ce qui s'est passé?

--Nous le découvrirons, ma chère Clotilde... si vous êtes pour nous, si
vous consentez à nous aider.

Il n'est pas de femme, jeune ou vieille, que n'enchante la perspective
d'avoir à s'occuper d'un mariage.

Mme de Bois-d'Ardon fut ravie à la seule idée d'avoir à servir une
passion si noble et si pure, et dont les commencements étaient si
romanesques.

Loin de la décourager, les obstacles qu'elle découvrait irritaient sa
vaillance. Ne lui fourniraient-ils pas l'occasion de prouver une fois de
plus la supériorité de la pénétration et de la diplomatie féminines? Il
lui faudrait lutter, se cacher, négocier, s'entourer de précautions et
de mystères... Quelle joie!

--Je suis absolument à votre disposition, mon cher Gontran, dit-elle.
Avez-vous un projet?

Non, M. de Breulh n'avait pas de projet, mais il cherchait.

--Avec Mlle de Mussidan, commença-t-il, on aurait tort de ne pas agir
franchement. Adressons-nous à elle directement. Notre ami André va lui
écrire pour lui demander une explication, et si demain elle va mieux,
comme il faut l'espérer, vous lui remettrez la lettre.

La proposition était... vive, la commission étrange; mais c'est, certes,
ce dont se préoccupa le moins la vicomtesse.

--Mauvais moyen! fit-elle d'un petit air capable qui lui seyait à
merveille, très mauvais moyen!

--Vous croyez?

--J'en suis sûre. Au surplus, M. André nous écoute; qu'il juge.

André écoutait en effet. Il avait pu paraître brisé par la violence de
ses sensations, mais il n'était pas de ceux qui abdiquent leur libre
arbitre, et qui, aux moments décisifs, s'abandonnent aux inspirations
d'autrui.

Interpellé par Mme de Bois-d'Ardon, il s'avança.

--Je pense, répondit-il, que madame a raison. Apprendre brusquement à
Mlle de Mussidan que nous avons disposé d'un secret qui est le sien
plus que le nôtre, serait une imprudence.

La vicomtesse approuva du geste.

[Illustration:--Attention, voici Modeste.]

--Il est un expédient plus simple et plus sûr, continua le peintre. Si
demain matin, madame la vicomtesse veut bien prier Modeste de se trouver
au coin du la rue et de l'avenue de Matignon, elle m'y trouvera, j'y
serai, et j'aurai par elle les renseignements les plus précis.

--A la bonne heure!... déclara Mme de Bois-d'Ardon, voilà qui est
sage!... Demain, monsieur André, de bon matin, je serai chez Octave et
vos intentions seront fidèlement remplies...

Elle s'arrêta court et laissa échapper un petit cri de jolie femme
effrayée. Son regard venait de tomber sur la pendule qui marquait minuit
moins vingt minutes.

--Ah!... Seigneur!... s'écria-t-elle, en se dressant brusquement, et moi
qui vais à l'ambassade d'Autriche et qui ne suis pas habillée!...

Aussitôt, d'un geste coquet, elle ramena son grand cachemire sur ses
épaules et s'élança dehors en criant:

--A demain, Gontran, je m'arrêterai chez vous en allant au Bois.

Ce fut si prestement fait, que M. de Breulh n'eut le temps ni de sonner
pour qu'on l'éclairât, ni de la reconduire. Il sortit, elle était déjà
loin.

Plus tranquille désormais, André et M. de Breulh restèrent longtemps
encore à causer au coin du feu, expansifs comme des gens qui, ayant
souffert ensemble, poursuivent un but commun.

Au matin, ils ne se connaissaient pas. Lorsqu'ils se séparèrent, ils
étaient comme deux vieux amis dont l'affection, basée sur une estime
inébranlable, ne compte plus les services reçus ou rendus.

M. de Breulh avait offert à André de le faire conduire en voiture, mais
le jeune peintre refusa, demandant seulement une coiffure et un paletot,
qu'il passa sur sa blouse blanche.

--Demain, murmura-t-il en se retirant, demain Modeste me donnera des
détails... Pourvu toutefois que cette femme si excellente et si légère
ne m'oublie pas.

Mais Mme de Bois-d'Ardon--ainsi qu'elle se plaît à l'affirmer--sait
être sérieuse à l'occasion. En rentrant du bal, elle ne se coucha pas,
afin d'être avant dix heures chez M. de Mussidan.

Aussi, lorsqu'à midi André arriva au rendez-vous, il aperçut Modeste qui
déjà l'attendait.

La brave fille avait une mine de déterrée. Ses joues blêmes, ses yeux
rougis disaient qu'elle avait ressenti le contre-coup de toutes les
douleurs de son adorée maîtresse.

Sabine n'avait pas repris connaissance. Le médecin de la maison ne
paraissait pas inquiet, mais il demandait une consultation.

Voilà ce que tout d'abord Modeste apprit à André. Mais à ses pressantes
questions, elle ne put rien répondre; elle avait bien réellement dit à
la vicomtesse tout ce qu'elle savait.

Cependant la conversation entre eux fut longue, et en se quittant ils
convinrent de se rencontrer matin et soir à la même place.

Pendant deux jours encore, la situation de Sabine resta la même. André
menait une existence affreuse. Il passait sa vie à courir de chez lui
rue de Matignon, et de là chez M. de Breulh, où il rencontrait souvent
Mme de Bois-d'Ardon.

Enfin le troisième jour, au matin, il trouva Modeste plus désolée.

La catalepsie avait cessé, mais maintenait Sabine se débattait contre
les convulsions d'une fièvre nerveuse.

La fidèle femme de chambre et André étaient si bien isolés par leur
douleur, qu'ils ne virent pas passer près d'eux un des domestiques de
l'hôtel de Mussidan, le beau Florestan, qui allait jeter à la poste une
lettre à l'adresse de B. Mascarot.

--Écoutez, Modeste, interrompit André d'une voix à peine distincte; elle
est en danger, en grand danger, n'est-ce pas?

--Le médecin a dit qu'une crise pareille ne peut se prolonger. Avant la
fin de la journée, on saura: Revenez à cinq heures.

André s'éloigna de ce pas rapide, particulier aux infortunés qui ont
perdu la raison. Il délirait quand il arriva chez M. de Breulh. L'idée
que Sabine se mourait peut-être, et qu'il ne pouvait recueillir le
dernier soupir de cette âme qui avait été toute à lui, le transportait
jusqu'à la fureur.

Il perdait si bien la tête, que le moment venu d'aller chercher des
nouvelles qui semblaient devoir être fatales, M. de Breulh insista pour
l'accompagner.

Comme ils quittaient la contre-allée de l'avenue, ils virent une femme,
Modeste, qui accourait vers eux.

--Elle dort, cria-t-elle, le médecin dit qu'elle est sauvée.

André chancelait, et M. de Breulh fut obligé de le soutenir jusqu'à un
banc, sur lequel il tomba mourant...

Ils ne se doutaient pas qu'ils étaient observés.

A vingt pas du banc, deux hommes, B. Mascarot et le beau Florestan,
épiaient tous leurs mouvements.

Tiré de sa trompeuse sécurité par le billet trop laconique de Florestan,
l'honorable placeur, en sortant de chez lui, s'était emparé sans façon
du coupé du docteur Hortebize.

Le cheval, un trotteur de premier ordre, n'avait pas mis un quart
d'heure à franchir la distance assez considérable qui sépare la rue
Montorgueil du faubourg Saint-Honoré.

Cependant l'anxiété de B. Mascarot était si pressante, que dix fois le
long de la route, et bien que la voiture brûlât le pavé, il se pencha
hors de la portière, pour crier au cocher:

--Nous ne marchons pas.

C'est devant l'établissement du père Canon, ce protecteur éclairé du cor
de chasse, que le placeur se fit arrêter.

Fait surprenant! C'était l'heure de l'absinthe, et cependant Florestan
n'était pas chez le marchand de vin.

--Il va venir, répondit-on.

Mais B. Mascarot, incapable de supporter une plus longue incertitude,
l'envoya chercher à l'hôtel de Mussidan, et il accourut.

Lorsque le beau domestique l'eut informé de la crise heureuse qui était
survenue, et qui, très probablement, assurait le salut de Sabine, alors
seulement le placeur respira.

Depuis un moment il se demandait si le patient et fragile édifice de
vingt années d'intrigues n'était pas brisé en mille pièces.

Par exemple, il fronça le sourcil lorsque Florestan le mit au fait des
entrevues quotidiennes de Modeste et de ce jeune homme, qu'il appelait
l'amoureux de Mademoiselle.

--Ah! murmura-t-il, que ne puis-je assister, fût-ce de loin, à ces
rendez-vous!

--Mais il me semble que rien n'est plus facile, répondit Florestan.

Et tirant de son gousset une ravissante petite montre d'or qui devait
être un présent de l'amour, il ajouta:

--C'est à cette heure-ci, à peu près, que nos gens se retrouvent,
toujours au même endroit, par conséquent, papa, si le cœur vous en
dit...

--Oui, sortons.

Ils sortirent aussitôt, et craignant d'être aperçus ensemble, pour plus
de sûreté, c'est par la rue du Cirque qu'ils gagnèrent les
Champs-Élysées.

Pour eux, l'endroit était favorable. Non loin du trottoir de l'avenue de
Matignon, du côté du Cirque de l'Impératrice, s'élevait une
demi-douzaine de ces petites boutiques en planches, où, l'été, de
vieilles femmes vendent des jouets et des gâteaux poussiéreux.

--Nous serons divinement derrière une de ces barraques, proposa
Florestan.

La nuit tombait. Déjà des allumeurs de réverbères avec leur petite
lanterne au bout d'une longue perche passaient en courant pour aller
commencer leur besogne en haut de l'avenue. Cependant, on distinguait
encore très nettement les objets et les personnes.

Il y avait environ cinq minutes que l'honorable placeur était à l'affût,
lorsque son digne compagnon le poussa vivement du coude:

--Attention!... disait-il, voici Modeste... pourvu qu'elle ne s'avise
pas de venir de notre côté!... Non... elle prend sa course... Tiens!...
l'amoureux est avec un de ses amis, ce soir. Allons, bon, on dirait
qu'il se trouve mal!... Heureusement l'autre le soutient. Voyez-vous,
papa?...

B. Mascarot ne voyait que trop. Cette scène, qui trahissait la plus
ardente passion, lui causait un vif déplaisir.

S'attaquer au bonheur d'un homme qui aime véritablement et se sait aimé
est toujours périlleux.

--Ainsi, demanda le placeur, c'est bien ce grand brun qui se pâme comme
une carpe sur ce banc qui est l'adorateur de la demoiselle?...

--Vous l'avez dit.

--Décidément, murmura B. Mascarot, il faut savoir au juste qui est ce
gaillard-là!

Florestan prit son air le plus diplomatique, et ricana d'un petit ton
friand:

--Eh! eh!...

--Tu le connais? interrogea vivement le placeur.

--Allons, papa Mascarot, répondit le beau domestique, ne vous emportez
pas, on va tout vous dire sans vous faire languir. Vous êtes un bon
enfant, vous!... Donc, avant-hier, je fumais ma pipe devant la grille de
l'hôtel, quand je vois passer notre jeune coq. Dame! il avait la crête
basse! Mais je comprends ça. Si ma connaissance tombait malade, je
serais tout chose...

Bref, n'ayant rien à faire, je me dis: «Toi, je saurai qui tu es.» Et
là-dessus, je me mets à le suivre, les mains dans mes poches. Il marche,
il marche... moi aussi, naturellement. Enfin, il entre dans une maison.
Bon! J'entre derrière lui une minute après. Je vais droit à la portière,
et lui montrant ma blague que j'avais tirée de ma poche, je lui dis:
«Voici ce que vient de perdre le jeune homme qui monte, le
connaissez-vous?»--Certainement, répond-elle, c'est l'artiste du
quatrième, M. André!...

--Mais cela se passait rue de La Tour-d'Auvergne, nº..., interrompit B.
Mascarot.

--Juste!... répondit le beau domestique abasourdi. Ah!... vous me faites
poser, vous êtes mieux informé que moi.

Non, l'honorable placeur ne faisait pas poser Florestan.

Lui-même, il était confondu de l'étrange insistance du hasard à pousser
ce jeune homme à travers ses combinaisons.

Le lendemain du jour où la cuisinière de Rose--devenue de par le jeune
Gaston de Gandelu la vicomtesse Zora--lui avait parlé d'un artiste
connaissant le passé de Rose et de Paul Violaine, et pouvant le
raconter, il s'était mis sur ses gardes.

Tantaine était allé aux informations et était arrivé jusqu'à Mme
Poileveu, c'est-à-dire jusqu'à André.

Aujourd'hui, cet amoureux de Mlle de Mussidan, si gênant pour le
présent, et qui pouvait devenir si menaçant, se trouvait être ce même
André.

--Au moins, demanda B. Mascarot au beau domestique, as-tu redemandé ta
blague à la concierge?

--Ma foi, non. J'avais dit que je venais de la trouver, je la lui ai
laissée. Je m'en moque; je n'y tenais pas.

--Imprudent! s'écria le placeur, fou!...

--Moi!... pourquoi?

B. Mascarot hésita une minute et finit par répondre:

--Pour rien!...

La vérité, il ne pouvait la dire à Florestan.

La vérité est qu'il était aussi mécontent que possible en songeant que
cette preuve d'investigations qu'il n'avait pas ordonnées resterait
entre les mains de la Poileveu.

Il faut si peu de choses pour mettre un homme habile sur la voie de
l'intrigue la plus compliquée!

N'a-t-il pas suffi à Canler d'un chiffon de papier qui avait enveloppé
une chandelle pour remonter jusqu'à la bande de la rue Saint-Denis?

C'est une pincée de cendre de cigare trouvée sur le marbre d'une
cheminée qui a livré Corvinsi à M. Lecoq.

--Voilà, murmura-t-il, si bas que Florestan ne put l'entendre, de ces
inepties qui ne se réparent pas...

Mais il s'arrêta pour concentrer sur André toute son attention. Le jeune
peintre était revenu à lui, il s'était redressé et il causait avec une
animation singulière. Il devait dire des choses très fortes, car Modeste
en paraissait effrayée et levait les bras au ciel.

--Ah çà! maintenant, reprit B. Mascarot, qui est l'autre, qui a un peu
l'air d'un Anglais?

--Quoi! vous ne connaissez pas M. de Breulh-Faverlay.

--De Breulh!... Celui qui...

--Celui qui devait épouser Mademoiselle... précisément.

L'honorable placeur était de ces redoutables aventuriers que rien
déconcerte ni n'étonne, toujours prêts à tout, qu'un coup de poignard
dans le dos fait à peine retourner; cependant, il ne fut pas maître d'un
mouvement de terreur, et laissa échapper un effroyable juron.

--Tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, Breulh et André sont donc amis?...

--Ah!... pour ça, vous n'en savez rien ni moi non plus, papa, vous êtes
trop curieux!

Il fallait que B. Mascarot fût hors de son sang-froid pour demander
cela. Tout dans l'attitude de ces deux hommes décelait une grande
intimité.

Modeste venait de les quitter, et ils s'éloignaient dans la direction de
l'avenue de l'Impératrice, se tenant familièrement par le bras.

--Je vois, reprit le placeur, que M. de Breulh se console d'avoir été
congédié.

--Congédié!... lui!... Je ne vous ai donc pas dit?... Mais, au fait,
non. Eh bien! c'est M. de Breulh qui a écrit pour retirer sa demande.

--Cette fois, B. Mascarot eut la force de garder le secret du coup
terrible qui lui était porté. C'est même d'un air riant, qu'après
quelques questions encore il se sépara de Florestan.

Mais il était affreusement bouleversé. Après avoir cru sa partie gagnée,
il la voyait, non perdue, mais compromise.

--Quoi!... grondait-il, les poings crispés par la colère, lorsque je
touche au but, la sotte passion d'un enfant m'arrêterait!... Non, cela
ne sera pas!... Il faut que j'arrive. Je le trouve en travers de mon
chemin... Tant pis pour lui!



XXI


Il y a longtemps que le digne docteur Hortebize a renoncé à discuter les
volontés de B. Mascarot.

Baptistin ordonne, il obéit.--Cela lui donne bien moins de peine.

L'honorable placeur lui avait recommandé de ne pas perdre Paul de vue;
il ne l'avait pas abandonné une minute.

Successivement, il l'avait conduit chez M. Martin-Rigal, où ils avaient
dîné, bien que le banquier fût absent, puis à son cercle, puis chez lui,
où il avait fini par lui faire accepter un lit.

Ayant veillé fort avant dans la nuit, M. Hortebize et son disciple
s'étaient levés tard.

Cependant, vers onze heures, ils avaient terminé leur toilette et
s'apprêtaient à faire honneur à un excellent déjeuner, quand le
domestique annonça M. Tantaine.

Sur ses talons, le bonhomme parut dans la salle à manger, l'échine
ployée en arc, toujours souriant et débonnaire.

A la vue de ce protecteur fatal, Paul sentit tout son sang bouillonner
dans ses veines.

Brusquement il se dressa rouge comme le feu, l'œil flamboyant de
colère, si menaçant qu'on eût dit qu'il allait se jeter sur le vieux
clerc d'huissier.

--Enfin, je vous retrouve, monsieur!... s'écria-t-il, nous avons un
compte à régler!...

Le bon père Tantaine semblait tomber des nues.

--Un compte!... demanda-t-il.

--Oui, monsieur, oui!... Nierez-vous que c'est grâce à vos manœuvres
perfides que j'ai été accusé de vol par Mme Loupias?

--Et après?

--N'est-ce pas vous qui êtes venu à moi?

L'ancien clerc d'huissier haussa les épaules.

--Je supposais, répondit-il d'un ton de miel, que M. Baptistin vous
avait tout expliqué; je croyais que vous vouliez épouser Mlle
Flavie... On m'avait dit que vous étiez un jeune homme rempli
d'intelligence et de pénétration!...

Le docteur ne se gênait pas pour rire. Paul comprit qu'en effet, sa
tardive indignation était bien ridicule, il baissa la tête et se rassit,
humilié et confus.

--Si je vous dérange, monsieur le docteur, reprit le père Tantaine,
c'est que je vous suis dépêché par le patron.

--Il y a du nouveau?

--Oui et non. D'abord Mlle de Mussidan est hors de danger. Son état
hier soir était plus rassurant; ce matin, elle va tout à fait mieux. M.
de Croisenois peut poser sa candidature. Il a bien surgi un obstacle de
ce côté, mais on le supprimera.

Le docteur avala une gorgée de son excellent bordeaux, fit claquer ses
lèvres, et dit:

--En ce cas... au mariage de ce cher marquis et de Mlle Sabine.

--_Amen_, répondit le doux Tantaine. Autre chose: M. Paul est prié de ne
pas quitter M. Hortebize. Il enverra prendre ses effets à l'hôtel où il
loge et s'installera ici...

Le docteur eut une grimace si significative, que Tantaine s'empressa
d'ajouter:

--Oh!... provisoirement. J'ai mission de louer et de meubler pour
monsieur un petit appartement. Il ne peut rester en garni, c'est trop
compromettant.

Paul ne dissimula pas la satisfaction que lui causait ce nouvel
arrangement. Être dans ses meubles est le commencement de la fortune.

[Illustration: Le professeur saisit la cravache posée sur la chaise...]

--Eh bien! mon brave Tantaine, s'écria gaîment le docteur, maintenant
que vos commissions sont faites, asseyez-vous et déjeunez...

Mais le vieux clerc secoua négativement la tête.

--Bien des merci de l'honneur! dit-il, mais j'ai déjeuné. D'ailleurs,
pas une seconde à perdre. L'affaire du duc de Champdoce presse
terriblement, et il faut, avant d'ouvrir le feu, que je vois ce gredin
de Perpignan. Je vais chez lui de ce pas.

A un signe qu'il fit, et que Paul n'aperçut pas, Hortebize se leva et
accompagna le bonhomme jusque dans l'antichambre. Arrivés là:

--Ne lâche toujours pas le petit, fit à demi-voix le père Tantaine, je
t'en débarrasserai demain... Et, tu sais, chauffe-le, prépare-le...

--Fie-toi à moi, répondit le docteur.

Et revenant se mettre à table, il cria:

--Mes hommages à ce cher Perpignan!...

Ce cher Perpignan, qui avait préoccupé B. Mascarot, et chez lequel se
rendait le père Tantaine, est fort connu à Paris. D'aucuns disent: trop
connu.

De par son extrait de naissance, il s'appelle Isidore Crocheteau, mais
il a adopté et conservé le nom de sa ville natale.

Vers 1845, Perpignan, qui, à cette heure frise la cinquantaine, eut des
malheurs.

Chef des cuisines d'un restaurant à 32 sous, du Palais-Royal, il fut
pris en flagrant délit de tripotages avec des fournisseurs, traduit en
police correctionnelle et condamné à trois ans.

Mais à quelque chose malheur est bon.

C'est pendant ces trois années de prison qu'il conçut le plan de sa
grande affaire qui devait, pensait-il, l'enrichir sans dangers.

Huit jours après sa libération, il faisait imprimer et lançait son
prospectus, dont voici l'exacte copie:


         I.-C. PERPIGNAN
              ---
      Informations et Recherches
      Surveillances privées
              ---
           DISCRÉTION
              ---
      «MONSIEUR,

     «Il n'est personne qui, en sa vie, n'ait ressenti le besoin d'un
     agent habile et discret à qui confier certaines investigations,
     délicates de leur nature et mystérieuses.

     «Les créanciers dont les débiteurs se cachent, les pères que
     préoccupe la conduite d'un fils prodigue, les familles désireuses
     de connaître les habitudes d'un de leurs membres, tous ceux, en un
     mot, qui voudraient faire exercer des investigations morales ou des
     recherches judiciaires, peuvent s'adresser en toute sécurité à M.
     Perpignan, dont l'habileté comme observateur est reconnue, et dont
     l'honorabilité est au-dessus du soupçon.

     «On traite à forfait.»

Par cette circulaire impudente, Perpignan annonçait la création d'une de
ces honteuses boutiques de police privée, qui n'ont jamais servi que les
passions malpropres.

Il lui fallait une spécialité, il en eut une. Il fut la providence des
maris jaloux.

L'idée de l'ancien cuisinier lui réussit si merveilleusement qu'après un
an d'exercice il employait jusqu'à huit de ces odieux espions que, rue
de Jérusalem, on nomme des _fileurs_.

Il est vrai qu'abusant du succès, il jouait un double jeu.

N'ayant même pas la probité de l'infamie, il flouait indignement ses
pratiques, et sans scrupule vendait deux fois sa marchandise.

Régulièrement, quand il était chargé de suivre, de «filer» une femme
soupçonnée, il allait trouver cette femme et lui tenait ce langage:

--On me promet tant si je découvre et si je dis la vérité; que
m'offrez-vous pour ne livrer que des renseignements que vous me
dicterez?

C'est sur ce terrain de l'espionnage qu'à deux ou trois reprises les
«hommes» de Perpignan s'étaient heurtés aux agents du placeur.

S'il n'y eut pas conflit, c'est qu'ils se firent peur mutuellement, et
que par un accord tacite ils évitèrent d'exploiter les mêmes parages de
cette grande forêt de Bondy qui s'appelle Paris.

Mais tandis que l'ex-chef mal servi par d'horribles drôles n'avait
jamais réussi à pénétrer le mystère de l'agence de placement, B.
Mascarot, admirablement secondé par ses volontaires, n'ignorait rien des
affaires du directeur du bureau des renseignements.

B. Mascarot, par exemple, avait tout de suite vu que les revenus de
l'espionnage privé ne pouvaient suffire aux dépenses de Perpignan.

Car Perpignan mène grandement et largement la vie. Si son établissement
n'est guère dispendieux, il paye en ville le loyer d'un ménage qui doit
lui revenir furieusement cher, et il a une voiture au mois.

Il prétend de plus avoir des «goûts d'artiste». Ces goûts, pour lui,
consistent à porter des gilets mirifiques et à se couvrir de bijouterie.
Il avoue son faible pour la bonne chère, ne saurait dîner sans vins
fins, et fait volontiers un doigt de cour à la dame de pique.

Enfin, il aime à se produire, s'exhiber, s'étaler. On le rencontre aux
courses et au bois: il fréquente les grands restaurants et recherche les
premières représentations.

Où prend-il de l'argent? s'était dit B. Mascarot.

Et le digne placeur avait cherché et il avait trouvé.

--C'est par là que nous le tenons, pensait le bon Tantaine, et c'est en
vérité fort heureux pour nous. Perpignan est un dangereux coquin, sans
foi ni loi, trop taré pour rien craindre, mais les perspectives d'un
voyage de santé à Cayenne le tiendront toujours en respect. Au pis
aller, si Catenac a eu la langue trop longue, on lui découpera une
petite part dans le gâteau.

Le vieux clerc était arrivé à la porte de l'ancien cuisinier, porte
historiée de toutes sortes de plaques, il sonna.

Une grosse femme à l'air affreusement commun, vint lui ouvrir.

--M. Perpignan? demanda le bon Tantaine.

--Il est sorti.

--A quelle heure reviendra-t-il?

--Je ne sais s'il rentrera avant ce soir.

--Je connais ça. Cependant, comme il faut que je lui parle aujourd'hui
même, je vous serai obligé de me dire où je puis le rencontrer.

--Il ne m'a pas dit où il allait. Mais, si monsieur vient pour des
renseignements...

Le bonhomme eut un de ces sourires qui donnait à sa face rougeaude
l'expression du plus pur idiotisme.

--Ne serait-il pas à la fabrique? demanda-t-il.

La grosse femme prévoyait si peu cette question, qu'elle tressaillit et
recula.

--Comment! balbutia-t-elle, vous savez?...

--Parbleu!... Ainsi, ne vous gênez pas avec moi. Est-il là-bas?

--Je le crois.

--Merci. Je l'y rejoins.

Et saluant assez peu poliment, contre son habitude, l'affreuse mégère,
le bon Tantaine tourna les talons.

--Voilà, grondait-il, un désagréable contre-temps, une course d'une
lieue!... merci!... D'un autre côté, cependant, pris à l'improviste au
milieu de ses honnêtes occupations, le gaillard, n'étant pas sur ses
gardes, sera plus bavard et plus coulant. Marchons donc.

Il ne marchait pas, il courait avec une agilité qu'on n'eût jamais
attendue de ses maigres jambes.

C'est avec une vitesse double de celle d'un fiacre à l'heure, qu'après
avoir suivi la rue de Tournon et traversé diagonalement le Luxembourg,
il se lança dans la rue Gay-Lussac.

Toujours du même train, il suivi la rue des Feuillantines, remonta
l'espace de cent pas, la rue Mouffetard, et enfin s'élança dans les
ruelles qui s'enlacent et se croisent entre la manufacture des Gobelins
et l'hôpital de Lourcine.

C'est là un quartier étrange, inconnu, à peine soupçonné de la part des
Parisiens.

On se croirait à mille lieues du boulevard Montmartre, quand on loge
ces rue--il faudrait dire ces chemins--inaccessibles aux voitures, où
s'élèvent de loin en loin des masures inhabitables et pourtant habitées,
bordées presque partout de murs qui tombent en ruines.

Des hauteurs de la ruelle des Gobelins, le spectacle est saisissant.

A ses pieds, on a une vallée au fond du laquelle coule, ou plutôt reste
stagnante, la Bièvre, noire et boueuse. De tous côtés, des usines, des
tanneries aux toits rouges avec leur énormes amas de tan, des séchoirs à
mottes ou des étendoirs de teinturiers, puis, de-ci et de-là, au milieu
de bouquets d'arbres, des taudis, des bouges, parfois une haute maison
d'aspect désolé.

A gauche on a les bâtisses de la populeuse et travailleuse rue
Mouffetard. A droite, l'œil suit les ombrages des boulevards
extérieurs.

En face, de l'autre côté de la place d'Italie, un rideau de peupliers
qui indique le cours de la Bièvre ferme l'horizon.

Si on se retourne, on domine Paris...

Involontairement le père Tantaine s'arrêta et regarda.

Une pensée s'agita en son cerveau qui amena sur ses lèvres un sourire
amer.

Mais la seconde d'après il haussa les épaules et continua sa route.

Il semblait un habitant du quartier, tant il allait sûrement par ces
chemins capricieusement tracés.

Il se risqua dans ce casse-cou qui s'appelle la ruelle des Reculettes,
tourna la rue Croulebarbe et enfin arrivé rue Champ-de-l'Alouette, il
eut un soupir de satisfaction en murmurant:

--C'est ici.

Il était devant une maison à trois étages, très vaste, précédée d'une
cour qu'entourait une clôture de planches à demi-pourries.

La maison était isolée, l'endroit sinistre. On devait se demander si ce
logis n'était pas abandonné et si le feu n'y avait pas passé, dévorant
jusqu'aux châssis des fenêtres.

Le vieux clerc, après une minute de délibération, traversa la cour où
broutait une chèvre attachée à un piquet, et entra bravement dans la
maison.

L'intérieur répondait au dehors.

Deux pièces seulement composaient le rez-de-chaussée.

Dans l'une on avait étendu de la paille à terre, en assez grande
quantité, et sur cette paille se trouvaient des lambeaux d'étoffes
grossières et des débris de couvertures.

L'autre pièce était transformée en cuisine, et on y avait dressé une
table, c'est-à-dire qu'on avait ajusté de longues planches sur deux
tréteaux.

Devant la cheminée de cette cuisine, une affreuse mégère au teint
enflammé par l'alcool, à l'œil pétillant de méchanceté, coiffée d'un
madras, repoussante, malpropre, surveillait, armée d'une spatule de
bois, l'ébullition d'un immense chaudron où cuisaient des choses
indescriptibles.

Dans un renfoncement, près de la cheminée, sur une espèce de lit de fer,
maigrement garni d'un matelas varech, geignait et grelottait un petit
garçon d'une dizaine d'années.

Sa figure, sur l'étoffe déchirée et ignoblement sale de l'oreiller,
ressortait plus blanche que la cire: ses petites mains étaient
effrayantes de maigreur, et la fièvre donnait à ses grands yeux noirs un
éclat de mauvais augure.

Par moments, la souffrance lui arrachait un gémissement plus fort que
les autres, mais aussitôt la vieille femme se retournait et le menaçait
de sa spatule.--Te tairas-tu, méchant «môme?» disait-elle.

--Ah! j'ai mal, geignait le malheureux avec un accent italien des plus
prononcés, j'ai bien mal!...

--Il fallait travailler, mauvais fainéant, reprit la vieille. Si tu
avais rapporté de bonnes journées, on ne t'aurait pas battu; si on ne
t'avait pas battu, tu ne serais pas là!...

--Ah!... J'ai mal, j'ai froid, je voudrais retourner au pays, revoir
maman!...

Si émoussée que puisse et doive être la sensibilité d'un vieux clerc
d'huissier habitué à procéder au milieu des plus déchirantes explosions
de la misère et de la ruine, la scène était si affligeante, que le bon
Tantaine en fut remué.

A plusieurs reprises, et en y mettant l'insistance de l'affectation, il
toussa pour annoncer sa présence.

La mégère, à la fin, se retourna avec un grognement de dogue qui redoute
de se voir arracher un os.

--Que voulez-vous? demanda-t-elle d'une voix dont des torrents de
mêlé-cassis avaient brisé les cordes.

--Le bourgeois?

--Pas arrivé.

--Viendra-t-il?

--Ah! voilà!... ça dépend. C'est bien son jour, mais il n'est pas exact.
Au surplus adressez-vous à M. Poluche.

--Qui ça, Poluche?

L'horrible vieille eut une grimace de dédain. Il lui parut prodigieux
que celui dont elle parlait ne fût pas plus connu que cela.

--C'est le professeur, répondit-elle.

--Ou est-il?

--Eh!... là-haut, vieux serin!... dans le conservatoire.

Et, se retournant vivement, car le chaudron débordait, à cause du
bouillon trop fort, elle ajouta:

--Voilà assez de questions comme ça, n'est-ce pas? On n'est pas de la
police, pour vous répondre. Faites-moi le plaisir de me montrer vos
talons.

Ce brusque congé ne sembla nullement offenser le vieux clerc d'huissier.

Avant de monter, il examinait l'escalier dont la rampe avait été
arrachée et dont un assez bon nombre de marches manquaient.

Il était si roide et si délabré, il paraissait si bien sur le point de
s'effondrer, qu'un acrobate, avant de s'y hasarder, eût demandé à
réfléchir.

Mais le père Tantaine est brave. Il se risqua, non sans précautions, par
exemple, non sans avoir bien soin de se tenir le plus près possible du
mur.

A mesure qu'il montait, des sons bizarres, qui l'avaient frappé dès la
cour, arrivaient plus distincts à son oreille, non formidables et
ronflants comme ceux de la cave à musique du père Canon, mais stridents,
perçants, grinçants, lamentables.

On eût dit un concert de scies qu'on aiguise à la lime, accompagné de
piaulements de chats.

Par instant, l'abominable cacophonie cessait brusquement.

On entendait alors les éclats d'une voix grave qui jurait, puis un bruit
sec, puis des hurlements de douleur.

Ce pitoyable charivari pouvait affecter l'ouïe du père Tantaine, mais il
ne le surprenait pas.

Arrivé au premier étage, il se trouva en face d'une porte disloquée qui
pendait de travers à une seule charnière placée tout en haut.

Il tira sur cette porte. Elle ouvrait sur ce que la mégère de la cuisine
appelait le conservatoire.

C'était une salle immense, formée de la réunion de toutes les pièces qui
autrefois divisaient l'étage.

Les cloisons avaient été brutalement abattues par des mains inhabiles,
et on en reconnaissait les vestiges tant au plafond qu'au ras de terre.

Cinq fenêtres qui n'auraient pu à elles toutes fournir trois vitres
intactes, éclairaient le conservatoire.

Était-il carrelé ou planchéié? on ne pouvait le deviner, tant étaient
épaisses les couches successives de boue, d'ordures et de poussière
tassées, foulées, piétinées sur le sol primitif.

Les murs, blanchis à la chaux, effrayaient, tant ils étaient maculés de
taches ignobles, couverts d'inscriptions, d'essais informes et de
dessins obscènes.

A l'odeur âcre des tanneries voisines se mêlaient des émanation
singulières, et le tout composait une puanteur infâme qui remuait
l'estomac jusqu'à la nausée.

En fait de meubles... rien: une chaise boiteuse, et sur cette chaise, en
travers, une forte cravache de manège.

Certes, depuis qu'il glisse à travers tous les bas-fonds de Paris, comme
une anguille dans sa bourbe, le père Tantaine a beaucoup vu et beaucoup
retenu.

Cependant, il s'arrêta sur le seuil du conservatoire, muet, immobile,
presque heureux de n'être pas aperçu, pour un moment, tant ce qu'il
apercevait le stupéfiait.

Tout autour de la pièce, adossés au mur, étaient rangés une vingtaine
d'enfants de sept à douze ans, affreusement déguenillés, repoussants
d'incurie et de malpropreté.

Les haillons qui les couvraient n'avaient pas été ajustés à leur taille.
Ils grelottaient dans des paletots dont les pans tombaient jusqu'à terre
ou dans des pantalons dont la ceinture leur montait jusqu'au cou. De
linge point.

Les uns étaient armés d'un violon, les autres s'accrochaient à une harpe
plus haute qu'eux. Le long du manche de tous les violons, Tantaine
remarqua des raies à la craie.

Au milieu de la pièce se tenait debout un homme d'une trentaine
d'années, long et mince comme un cierge, remarquablement laid, avec son
visage glabre, son nez épaté et ses cheveux noirs et gras tombant sur
ses épaules.

Sa redingote d'une couleur perdue, vert olive, pendait le long de son
maigre torse et de ses jambes dégingandées misérablement, comme une
voile après un mât quand il n'y a pas de vent.

Tout comme les enfants, il était armé d'un violon qu'il ne tenait pas
sous le menton, mais qu'il s'appuyait au pli de la cuisse.

Évidemment celui-là était Poluche, le professeur,--il donnait sa leçon.

--Attention!... criait-il, chacun va répéter à son tour. A toi, Ascanio,
le refrain du _Château de la Marguerite_... et en mesure.

Et il se mit à chanter et à jouer pendant que l'enfant désigné râclait
désespérément son instrument et répétait d'une voix éraillée et avec le
plus pur accent nasillard des campagnes piémontaises:

        Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'il est beau,
        Le château de...

--Scélérat!... interrompit Poluche, petit gredin!... Ne t'ai-je pas
répété mille fois qu'au mot «château» il faut placer la main gauche sur
le quatrième cran et tirer l'archet!... Recommençons.

L'enfant recommença:

        Ah! mon Dieu!.., mon Dieu!... qu'il est...

[Illustration: Perpignan est un petit homme apoplectique.]

--Halte!... s'écria le professeur d'une voix terrible, halte!... Graine
de filou!... Le fais-tu donc exprès?... Tu vas reprendre, et si tu ne
répètes pas le refrain entier, sans une seule hésitation, gare à toi.
Allons... le doigt sur le premier cran, et en poussant:

        Ah mon Dieu!...

Hélas! Ascanio s'était encore trompé. Il fallait pousser l'archet, il le
tira.

Gravement le professeur saisit la cravache placée sur la chaise à sa
portée, et froidement, sans apparence de colère, il en cingla à cinq ou
six reprises les jambes du petit malheureux, qui se mit à pousser des
hurlements lamentables.

--Cela t'apprendra, prononça Poluche, à faire attention une autre fois à
ce que je dis. Quand tu auras fini de brailler, nous recommencerons. Et
si ça va aussi mal, tu sais, pas de soupe ce soir. Te voilà prévenu.
Allons, au lieu de braire comme une âne, ouvre les yeux et les oreilles,
et regarde faire tes voisins. A toi, Giuseppe.

Quoique plus jeune de deux ou trois ans que Ascanio, Giuseppe était bien
autrement fort sur le violon.

Il répéta sans se tromper le refrain entier:

    Ah!... mon Dieu!... mon Dieu!... qu'il est beau!
    Le château de la Margueri... i... ite...

--Pas mal, approuvait Poluche, qui, lui aussi, s'escrimait de l'archet,
pas mal du tout!... Encore deux ou trois jours de bonne volonté, et tu
sortiras. Hein!... tu seras content de sortir?

--Oh!... oui, monsieur!... répondit l'enfant d'un air ravi, je
rapporterai, moi aussi, des petits sous.

Mais le consciencieux professeur ne gaspille pas en conversations vaines
le temps précieux des leçons.

Il se retourna vers un autre de ses élèves en criant:

--A Fabio!... et en mesure!...

Fabio, un tout petit, petit garçon de sept ans au plus, à la mine futée,
à l'œil noir et éveillé comme celui d'une souris, ne s'empressa pas
d'obéir.

Il venait d'apercevoir le vieux clerc d'huissier debout sur le seuil du
Conservatoire, et il le montrait au professeur.

--Moussiou!... oh!... un homme.

Vivement Poluche se retourna et se trouva presque sur le père Tantaine,
qui, se voyant découvert, s'avançait.

La brusque apparition d'un spectre se dressant à ses pieds n'eût pas
beaucoup plus effrayé le professeur. Il est comme cela des professions
où on n'est jamais tranquille, où on redoute particulièrement les
inconnus, les curieux, les indiscrets.

--Que demandez-vous? fit-il d'une voix altérée; qui êtes-vous? que
voulez-vous?

La frayeur de Poluche enchanta le père Tantaine.

Elle était pour lui comme le gage du succès de sa démarche, en lui
indiquant sur quel ton il devrait le prendre avec Perpignan lorsqu'il
arriverait jusqu'à cet important personnage.

Aussi se plut-il à prolonger les perplexités de la situation, et durant
une bonne minute il tint suspendu à son sourire guoguenard le pauvre
professeur, qui, de plus en plus, perdait contenance.

A la fin, il eut pitié.

--Rassurez-vous, monsieur, dit-il, je suis un ami intime du bourgeois,
et si j'ai pris la liberté de venir jusqu'ici, c'est que j'ai à
l'entretenir d'affaires très pressantes, relatives à son commerce.

Poluche respira longuement et bruyamment, en homme allégé d'un pesant
fardeau.

--Cela étant, monsieur, fit-il en offrant au bonhomme la chaise unique
du Conservatoire, daignez donc vous asseoir, le patron ne saurait tarder
à arriver.

Mais le père Tantaine refusa poliment, protestant qu'il serait désolé de
gêner, affirmant qu'il attendrait fort bien debout, et qu'il se
retirerait plutôt que de troubler une leçon qui lui avait paru bien
intéressante.

--Oh!... reprit vivement le professeur, la leçon touchait à sa fin.
Voici l'heure où la Butor donne la pâtée à mes coquins.

Et, se retournant vers ses élèves dont pas un n'avait osé broncher.

--Assez pour aujourd'hui, prononça-t-il, leste, sauvez-vous.

Les gamins ne se le firent pas répéter deux fois. Ils poseront leurs
instruments à terre, et avec des cris d'écoliers entrant en récréation,
non sans bousculades, ils se précipitèrent dans l'escalier, au risque de
se rompre le cou.

Peut-être espéraient-ils que leur maître, préoccupé de son visiteur,
oublierait certaines menaces faites pendant la leçon.

Vain espoir!... Le sévère mais juste Poluche est doué d'une mémoire
impitoyable.

Gravement il se dirigea vers le palier, et se penchant au-dessus de la
cage de l'escalier, il appela d'une voix formidable qui dominait le
bruit:

--Holà!... mère Butor!...

L'atroce vieille de la cuisine l'entendit.

--Quoi, monsieur? demanda-t-elle d'en bas.

--Vous ne donnerez pas de pâtée à Morel, répondit le professeur, et
Ravouillat n'aura qu'une demi-portion.

Ces ordres importants donnés, il reparut avec cet air satisfait que
donne l'accomplissement d'un devoir.

--Voilà mes comptes réglés, expliqua-t-il au père Tantaine. Ce ne sont
pas, remarquez-le, des étrangers que je punis. Nos Piémontais et nos
Calabrais vont toujours passablement. Mais ne me parlez pas de ces
Italiens des Batignolles ou de Montrouge que le bourgeois m'amène depuis
quelque temps. Il y trouve de l'économie, assure-t-il; moi, je périrai à
la peine. Ces petits scélérats sont pétris d'impudence et d'orgueil,
corrompus au point de me faire rougir, moi qui vous parle; leur tête est
plus dure que du fer, et enfin ils n'ont aucune vocation, ils ne sont
pas organisés, quoi!...

Le vieux clerc d'huissier, sous ses lunettes, ouvrait des yeux énormes.

Pour lui, ce qu'il voyait et entendait était absolument neuf, et comme
on apprend à tout âge et qu'il aime à s'instruire, il était tout
attention.

--Vous faites un difficile métier, monsieur, prononça-t-il. Enseigner la
musique à de si jeunes enfants doit être pénible.

Le professeur jeta au plafond un regard désespéré.

--Plût à Dieu! s'écria-t-il, que j'enseignasse l'art sublime! Les
premiers principes, si arides, auraient des charmes pour mon cœur.
Mais non!... le patron ne le veut pas, il me l'a déclaré. S'il
découvrait ici grand comme la main de papier réglé, il me chasserait...

--Cependant, tout à l'heure.

--Je _serinais_, monsieur, répondit Poluche, humilié et navré, je
_serinais_...

--Ah!

--C'est comme cela. Vous n'êtes pas, j'imagine, sans avoir entendu
parler de ces vieilles femmes, propriétaires d'une serinette, qui, à
raison de vingt centimes le cachet, vont à domicile donner des leçons
aux serins? On les appelle des _serineuses_.

Non: le père Tantaine ne connaissait pas cette industrie, il le confessa
en toute humilité.

--Eh bien!... reprit le professeur avec un sourire amer, cette
profession est la mienne. Au lieu de _seriner_ des oiseaux je _serine_
des moutards. Ce n'est pas de mon côté qu'est l'avantage. Triste tâche,
monsieur, pour un homme d'imagination. Il y a des jours où j'envie le
sort des gens qui se sont voués à l'éducation des perroquets. Ah! quelle
patience, quelle patience!

Sur ce mot, le doux clerc d'huissier ne put s'empêcher de montrer du
bout du doigt l'énorme cravache déposée sur la chaise.

--Et ceci! demanda-t-il.

Poluche haussa les épaules.

--Je voudrais, cher monsieur, répondit-il, vous voir à ma place. Le
bourgeois, n'est-ce pas, se procure un gamin et me l'amène, bien.
L'enfant est désolé, ahuri, tant pis! Je dois, en quinze jours, trois
semaines au plus, lui apprendre à râcler quelque chose. Il ne sait ni ce
qu'est un violon, ni ce qu'est un archet, peu importe! Il faut que
mécaniquement je lui mette dans les doigts les dix ou quinze positions
qu'exige l'air le plus simple. Naturellement le coquin me résiste,
alors, moi... j'insiste. Avez-vous jamais fait entrer un clou dans une
planche de chêne sans un marteau? Non, n'est-ce pas? Eh bien!... ma
cravache est le marteau avec lequel j'enfonce des airs dans la tête de
mes élèves.

Et ne vous imaginez pas qu'ils ont peur des corrections. Ces petits
misérables se blasent sur les coups comme les enfants gâtés sur les
confitures. Après un mois d'exercice, il faut leur enlever la peau pour
leur arracher, non un cri,--dès que je lève la main, ils hurlent,--mais
une vraie larme.

Par bonheur, j'ai d'autres moyens. Je prends mes gredins par l'estomac.
Je leur supprime, le quart, le tiers, la moitié de leur pâtée, la pâtée
entière, au besoin. Rien de tel que le jeûne pour développer
l'intelligence.

Pour les récalcitrants, j'ai mieux encore. Je les prive du sommeil.
Voilà un traitement! Une séance de nuit avance plus un entêté que quatre
leçons de jour.

Je tiens cette recette infaillible d'un écuyer du Cirque, lequel
l'employait pour dresser un cheval à jouer de l'orgue de Barbarie...

Pendant ces longues explications, le bon Tantaine, à diverses reprises,
avait senti courir le long de son échine comme un petit frisson taquin.

Certes, ses préjugés ne l'importunaient guère, mais ce système
d'éducation musicale lui paraissait vraiment exagéré.

--Si seulement, reprit le professeur, je pouvais disposer de
l'instrument de popularité que j'ai entre les mains!...

--J'avoue...

--Quoi!... Vous ne comprenez pas?... Eh! monsieur, j'ai quarante élèves
qui, dès huit heures du matin, se répandent dans Paris et ne rentrent
jamais avant minuit. Que demain je _serine_ un morceau... dans huit
jours il sera populaire. Tenez, depuis trois mois, je leur _serine_ le
_Château de la Marguerite_, dites-moi ce qu'en ce moment vous entendez
partout gratter, râcler, pincer sur les instruments les plus variés?
Toujours mon refrain de tout à l'heure: «_Ah! mon Dieu!... mon Dieu!...
qu'il est beau!..._»

Le vieux clerc d'huissier s'expliquait maintenant la persistance étrange
de certains airs qui, tout à coup, s'abattent sur tous les quartiers à
la fois, et poursuivent le Parisien, où qu'il aille.

Poluche, lui, avait mis son violon sous son bras, et armé de son archet,
il gesticulait.

--Ah!... si le patron voulait, continua-t-il, je donnerais aux Français
le goût de la bonne musique. Mais non... il n'est pas artiste. N'a-t-il
pas failli me jeter dehors pour avoir seriné à mes élèves un air d'un de
mes opéras!....

Le temps passait, mais le père Tantaine ne s'ennuyait pas.

--Comment... de vos opéras? interrogea-t-il.

--Oui! répondit Poluche d'un tout autre ton qu'il avait eu jusqu'alors.
Il n'est pas un théâtre qui n'ait dans ses cartons un opéra de moi. Un
de mes amis, qui était poète, et qui est devenu fou à force de boire de
l'absinthe, me composait des livrets sublimes! Oh!... ne riez pas. J'ai
eu, tel que vous me voyez, un prix au Conservatoire. J'ai eu des
illusions, je voulais être célèbre et être aimé!... Je buvais de l'eau
claire et je travaillais la nuit!... Un jour pourtant je me suis lassé
de danser devant le buffet de la gloire, et j'ai cherché des leçons...
Hélas!... je suis si ridicule et si laid qu'on ne voulait pas de moi
dans les pensionnats. Je mourais de faim quand j'ai rencontré le
bourgeois. Il m'a tenté, j'ai succombé. J'ai cinq francs par jour de
fixe et deux sous par élève. Je fais un métier ignoble, je me méprise,
mais je mange!...

Il s'interrompit tout à coup et prêta l'oreille d'un air inquiet.

--Voici le bourgeois!... fit-il; j'ai reconnu son pas. Si vous voulez
lui parler, descendons; il ne monte jamais, l'escalier lui fait peur.



XXII


Voir ce marchand de renseignements que Poluche appelle «le bourgeois,»
et qui glorifie le nom de Perpignan, c'est le juger.

Impossible de se méprendre à cette superbe nature de gredin où il se
trouve à la fois du charlatan, du garçon coiffeur, du mouchard et du
maquignon.

Perpignan est un petit homme apoplectique, très gros, trop court, fort
rouge, à la lèvre impudente et à l'œil cynique.

Il est toujours trop bien mis. On jurerait qu'il vient de voler à la
devanture d'un bijoutier ses bagues, ses chaînes et ses breloques.

Parle-t-il, c'est des profondeurs de son ventre, siège de ses pensées,
qu'il tire sa forte voix de basse, dont il se plaît à exagérer le
volume.

Tel, effrayant en sa vulgarité, apparut l'ancien cuisinier au bon père
Tantaine qui descendait à la suite du patient professeur, le dangereux
escalier.

Si Poluche avait été troublé, en apercevant l'ancien clerc d'huissier,
son bourgeois ne le fut pas beaucoup moins, mais pour d'autres causes.
Il connaissait Tantaine pour être le bras droit du placeur de la rue
Montorgueil.

--Tonnerre!... pensa-t-il, pour que ces gens-là se soient donné la peine
de pénétrer le mystère de mon exploitation et viennent me relancer
jusqu'ici, il faut qu'ils aient de bonnes raisons. Tenons-nous bien!

Et dissimulant sous un rire, trop gai pour être de bon aloi, sa fâcheuse
impression, il tendit la main à Tantaine.

--Ravi de vous voir, cher monsieur, disait-il, oui, ravi, parole sacrée.
Je vais pouvoir vous être agréable en quelque chose! Car, avouez-le,
vous avez quelque petit service à me demander.

--Oh!... protesta le bonhomme, un rien, une bagatelle...

--Tant pis! corbleu! tant pis!... J'aime M. Mascarot, moi!...

Cet amical colloque avait lieu dans le corridor de la maison, et à tout
moment il était troublé par les cris et les rires des élèves de Poluche,
qui, attablés jusqu'au menton, dévoraient le contenu du chaudron de la
mère Butor.

En même temps que ces cris, on entendait, continus et sourds comme un
accompagnement de basses, des pleurs et des gémissements.

--Ah çà! mille tonnerres! s'écria Perpignan, d'une voix qui eût fait
frémir les vitres, si les vitres n'eussent été absentes, qui est-ce qui
n'est pas content ici?

Nulle réponse ne venant, Poluche crut devoir intervenir.

--Ce sont, répondit-il, deux de nos garnements de Parisiens que j'ai mis
à la diète. Je veux être pendu s'ils mangent un pain à cacheter avant
d'avoir appris...

Il s'arrêta béant, interloqué, sous les regards foudroyants que lui
lançait le bourgeois!

--A la diète!... hurlait Perpignan, on ose, chez moi, à mon insu, priver
de pauvres petits enfants de nourriture... Mais c'est infâme, c'est
monstrueux, c'est canaille. Vingt mille tonnerres!... monsieur Poluche,
d'où vous vient cette audace?

--Mais, bourgeois, balbutia le triste professeur, vous m'avez dit cent
fois...

--Quoi?... Que tu n'es qu'un sot? C'est une grande vérité. Tais-toi, et
va dire à la Butor de donner la pâtée à ces chérubins.

La scène était fâcheuse, mais irréparable.

Sans en paraître affecté, bien que furieux en réalité, Perpignan prit le
bras du père Tantaine et l'entraîna vers le fond du corridor.

--Vous venez, disait-il, pour me parler en particulier? Oui. Très bien.
Prenez la peine d'entrer dans ce petit réduit... c'est mon bureau.

L'endroit n'était pas brillant. C'était une petite pièce sale, nue,
délabrée comme toute la maison. Trois chaises, une table de bois blanc,
une planche étagères supportant quelques registres, constituaient le
mobilier.

Une fois assis, les deux hommes se regardèrent assez longtemps sans mot
dire, chacun s'efforçant de pénétrer les secrètes réflexions de l'autre.

Deux adversaires qui, l'épée à la main, attendent le signal de leurs
témoins pour commencer le combat, ne s'observent pas avec une plus
ardente attention.

Mais, dans cette lutte préalable, tous les avantages étaient du côté du
vieux clerc d'huissier, retranché derrière ses impénétrables lunettes.

Aussi est-ce Perpignan qui, le premier, rompit le silence.

--Comme cela, commença-t-il, vous aviez entendu parler de mon petit
établissement?

--Oh!... bien par hasard!... répondit le père Tantaine, de l'air le plus
détaché. A courir comme moi, on apprend des tas de choses... Par
exemple, nous savons fort bien qu'ici toutes vos précautions sont prises
pour n'être pas compromis.

--Comment!... comment!...

--Sans doute. Vous êtes le bailleur de fonds, le maître en réalité... en
apparence, vous n'êtes rien. Pour tout le monde, c'est le mari de votre
ménagère, un nommé Butor, qui a monté l'affaire, et le bail est à son
nom. S'il arrivait un désagrément, si le parquet vous serrait de près,
crac!... vous disparaîtriez comme un diable à boudins dans sa boîte, et
la police sous sa large main ne trouverait que l'homme de paille, Butor.
Comme idée, c'est élémentaire, mais dans la pratique, ce truc réussit
toujours.

Il sembla réfléchir et ajouta, avec une lenteur calculée:

--Quand je dis toujours: Toujours... je veux dire: Toutes les fois qu'il
ne se trouve pas un ennemi assez habile pour rendre les précautions
inutiles, en apportant des preuves de... complicité.

L'ancien cuisinier était trop intelligent pour ne pas comprendre la
menace et sa portée.

--Sacré tonnerre!... pensait-il, ces gens-ci doivent savoir quelque
chose. Mais quoi?... Bast!... bavardons toujours.

Et tout haut il reprit:

--Le plus sûr est d'avoir la conscience nette. C'est mon cas. Je n'ai
rien à cacher, moi. Vous avez vu ma maison, qu'en pensez-vous?

--Elle me semble montée sur un bon pied.

--N'est-ce pas? Vous me direz peut-être que la spéculation n'est pas
faite pour m'attirer la considération publique? Je le sais, sacrebleu,
bien. Je préférerais certainement une bonne fabrique à Roubaix. Mais on
fait ce qu'on peut.

Le vieux clerc d'huissier approuvait de la tête.

[Illustration: Il le fit basculer, l'enleva et le lança à demi asphyxié
sur une chaise.]

--Il n'y a pas de sot métier, prononça-t-il.

--Voilà ce que je me dis, poursuivit l'ancien cuisinier. D'ailleurs, je
ne suis pas seul à exercer. Allez rue Sainte-Marguerite, j'y ai des
confrères. Mais je n'aime pas le faubourg Saint-Antoine. Ici, mes
chérubins sont en bien meilleur air.

--Sans compter, ajouta Tantaine, le plus innocemment du monde, que si,
par hasard, ils crient quand on les corrige un peu, il n'y a pas de
voisins pour les entendre.

Perpignan ne jugea pas à propos de relever l'observation.

--Les journaux, continua-t-il, nous ont beaucoup attaqués. Sacré
tonnerre!... ils feraient bien mieux de s'occuper de politique. A qui
faisons-nous tort, en définitive? à personne, n'est-ce pas? Le malheur
est qu'on s'exagère énormément nos bénéfices.

--Allons... allons... vous gagnez votre vie.

--Certainement, je n'y suis pas de ma poche, mais je vous assure qu'il y
a bien des non-valeurs dans le métier. Tenez, en ce moment, j'ai six de
mes chérubins malades, trois là-haut et trois à l'hôpital, sans compter
que celui que vous avez vu à la cuisine m'a l'air de filer un mauvais
coton...

--Vrai, fit sérieusement le bonhomme, je vous plains beaucoup.

L'inaltérable sang-froid du père Tantaine commençait à agacer
singulièrement l'ancien cuisinier.

--Sacrebleu!... s'écria-t-il, si la spéculation est si bonne, pourquoi
Mascarot ne l'entreprend-il pas? Ma parole sacrée, on dirait à vous
entendre, qu'on trouve comme cela des moutards tant qu'on en veut. Mais
c'est le diable, mon cher monsieur, pour s'en procurer. Il faut aller en
Italie, les ramasser, les passer à la frontière comme des objets de
contrebande, les amener ici. Tout cela ruine positivement!...

Ce n'est pas sans intention que Perpignan se livrait ainsi avec le plus
amical abandon.

Il allait au-devant des questions. A parler seul, on dit mieux et plus
juste ce qu'on veut dire.

Mais le bon Tantaine n'est pas de ceux dont on noie la volonté sous des
flots de paroles.

Perpignan s'étant arrêté pour reprendre haleine, il jugea sage d'abréger
une exposition qu'il trouvait un peu longue.

--En somme, demanda-t-il de son air le plus innocent, combien avez-vous
d'élèves?

--De quarante à cinquante.

--Peste! vous opérez en grand. Et... quelle somme exigez-vous de chacun
d'eux tous les soirs?

La question était si indiscrète que l'ancien cuisinier hésita.

--Cela dépend, répondit-il.

--Bah? vous avez bien un moyenne.

--Mettons trois francs!

La physionomie du vieux clerc d'huissier était si naturellement candide,
qu'en vérité il était impossible de lui soupçonner la moindre
arrière-pensée.

--Va pour trois francs, fit-il, et comptons seulement sur quarante
chérubins, comme vous dites, c'est une somme ronde de cent vingt francs
par jour que vous empochez ainsi...

La douce obstination du bonhomme ne laissait pas que de surprendre
Perpignan.

--Comme vous y allez! interrompit-il. Pensez-vous donc que chacun de mes
drôles me rapporte la somme indiquée!...

--Farceur!... comme si vous n'aviez pas des moyens pour la leur faire
rapporter.

L'ex-cuisinier ne put dissimuler un tressaillement.

--Sacrebleu!... fit-il d'une voix un peu enrouée par l'inquiétude, que
voulez-vous dire?

--Oh! rien qui vous offense, répondit le doux Tantaine avec effusion.
Qui veut la fin veut les moyens, n'est-ce pas. Seulement je mentirais si
je disais que l'opinion vous est favorable. Entre nous, la _Gazette des
Tribunaux_ vous nuit. Elle a porté à la connaissance du public certains
procédés, un peu vifs, peut-être, employés par d'aucuns de vos collègues
pour encourager leurs moutards au travail. N'avez-vous pas ouï parler de
ce patron qui attachait ses enfants sur une couchette de fer et qui les
y laissait un jour, un jour et demi, deux jours quelquefois. A quoi donc
a-t-il été condamné?

Depuis un moment, Perpignan, qui commençait à sembler fort mal à l'aise
se leva:

--Est-ce que je sais, moi!... s'écria-t-il d'un ton bourru. Est-ce que
je m'occupe de ces histoires!... de ma vie, je n'ai commis un acte de
brutalité.

Le vieux clerc d'huissier tracassait ses lunettes, comme toujours
lorsqu'il aborde ce qu'il appelle le nœud des questions.

--On peut être, reprit-il, l'homme le plus humain de la terre, avoir un
cœur d'or, et cependant être... entraîné, engagé par les événements.

Le moment décisif approchait. Perpignan le sentait bien, cependant il
paya d'audace.

--Je veux que le tonnerre m'écrase, s'écria-t-il, si je comprends!...

--Alors, prenons un exemple: Supposons que ce soir vous ayez à vous
plaindre d'un de vos chérubins. Que faites-vous? Vous l'enfermez dans la
cave. A cela, rien à dire. Vous vous couchez donc, la conscience
tranquille, et vous dormez comme un loir. Mais voilà que dans la nuit
une pluie torrentielle survient. Un monceau de sable obstrue le ruisseau
de votre rue, qui est fort en pente, et toute l'eau du ciel se précipite
dans votre cave. Au matin, quand vous allez ouvrir au chérubin, on ne
trouve qu'un cadavre, il a été noyé...

La face, si rouge d'ordinaire, de l'ancien cuisinier, était devenue
livide.

--Et après? interrogea-t-il.

--Ah!... c'est ici que l'entraînement commence. Naturellement on se
demande quel parti prendre. Aller trouver le commissaire de police et
lui conter l'accident serait le plus simple; mais ce serait provoquer
une enquête, appeler l'attention du parquet... D'un autre côté... Mais
on est seul; on se dit que nul ne sait l'enfant là; on creuse un trou,
et... ni vu ni connu.

Perpignan était allé s'adosser à la porte de son bureau, fermant ainsi
toute retraite au vieux clerc d'huissier.

--Vous savez beaucoup de choses, monsieur Tantaine, prononça-t-il, trop
de choses!...

Il n'y avait pas à se tromper à l'accent du «bourgeois» de Poluche.

Son attitude seule, devant la porte, était plus significative que toutes
les explications.

Cependant, le père Tantaine ne semblait aucunement remarquer ces
dispositions hostiles.

Loin de là. Il souriait de son plus bénin sourire, content de soi, en
apparence comme un enfant après quelque affreuse espièglerie dont il n'a
pu calculer les conséquences funestes.

--Ceci n'est rien, reprit-il. Un homicide par imprudence, tout au plus.
Il faudrait un ministère public diablement malin, pour en extraire une
condamnation à plus de cinq ans de prison. Encore serait-il forcé
d'insister sur les antécédents.

Je vous rappellerais, si vous y teniez, quelque chose de bien autrement
grave: certain voyage dans les environs de Nancy...

C'en était trop, l'ancien cuisinier éclata:

--Cent mille tonnerres!... s'écria-t-il, expliquez-vous. Que voulez-vous
de moi, à la fin!

--J'ai déjà eu le plaisir de vous le dire, un petit service...

--Vraiment!... et c'est pour si peu que vous essayez de m'intimider, ni
plus ni moins que si vous prétendiez me faire chanter?

--Oh!... cher monsieur.

--Vous n'oubliez qu'une chose, c'est qu'on ne m'épouvante pas aisément,
et que d'ailleurs j'ai perdu la voix depuis longtemps.

--Pardon!... c'est vous qui, le premier, avez parlé de votre...
industrie.

--Alors, c'est pour m'être agréable que, depuis une heure, vous me
contez toutes sortes d'histoires absurdes.

Pour toute réponse, le vieux clerc haussa légèrement les épaules.

--Eh bien!... reprit Perpignan en s'efforçant de contenir les éclats de
sa voix, voulez-vous qu'à mon tour je vous dise ce que je pense?

--Allez, ne vous gênez pas.

--Je vous dirai alors qu'il est de ces expéditions qu'on ne doit pas
entreprendre seul. Pour venir dire à un homme comme moi, chez lui, face
à face, les choses que vous me dites, il faut être un peu moins vieux
que vous, et un peu plus solide. Je vous apprendrai qu'il n'est pas
prudent, quand on tient à sa peau, de s'aventurer dans une maison comme
celle-ci, qui est absolument isolée...

--Eh! bon Dieu!... que voulez-vous qu'il m'arrive?

Perpignan ne répondit pas. Sa face convulsée, ses yeux injectés de sang,
ses lèvres devenues blanches trahissaient un des accès de rage folle où
l'homme le plus maître de soi perd son libre arbitre.

Il avait glissé sa main droite sous son paletot et il remuait évidemment
quelque chose dans sa poche de côté.

Mais le bon Tantaine, fort attentif sans le paraître, ne perdait pas de
vue son interlocuteur. A un brusque mouvement qu'il fit, à un éclair
atroce de haine qui brilla dans son œil, il se dressa et bondit
jusqu'à lui.

L'ancien cuisinier, avec son cou de taureau, est d'une force peu
commune; cependant lorsque la main du bonhomme s'abattit sur lui, il
plia sur les jarrets et chancela.

Un effort héroïque le redressa, il se débattit, envoya au hasard
quelques coups de poing en vain. Tantaine avait empoigné sa cravate,
l'avait tortillée entre ses doigts et l'étranglait. Il râla.

La lutte ne dura pas quatre secondes. Par trois fois, le bonhomme fit
pirouetter son robuste adversaire, puis, tout à coup, le saisissant par
les reins avec une vigueur dont jamais on ne l'eût cru capable, il le
fit basculer, l'enleva et le lança, à demi-asphyxié, sur une chaise.

Et ce fut tout. Pas un cri. Pas un mot.

Mais personne, certes, en ce moment, n'eût reconnu le doux père
Tantaine. Il semblait grandi d'un pied et rajeuni de vingt ans; sa
physionomie d'habitude si bénigne, exprimait le mépris le plus profond
et la plus froide méchanceté.

--Ah!... tu voulais jouer du couteau, disait-il à Perpignan, qui avait
bien du mal à retrouver sa respiration; ah!... tu voulais tuer un tout
petit peu un pauvre vieux inoffensif qui ne t'a jamais rien fait!... Me
crois-tu donc naïf à ce point de me hasarder sans précautions dans ton
repaire?

Il sortit à demi et montra la crosse d'un revolver.

--J'avais, comme tu vois, de quoi te répondre... Allons, jette ton petit
couteau à terre.

Le flair du bonhomme ne l'avait pas trompé. C'était un poignard fort
pointu que Perpignan avait essayé d'ouvrir dans sa poche... mais il
était maintenant si démoralisé, si aplati, qu'il obéit à l'ordre du
bonhomme et lança son arme dans un coin.

--A la bonne heure!... approuva le vieux clerc d'huissier; voici que tu
deviens raisonnable, de fou que tu étais tout à l'heure... Comment,
c'est toi, un homme qu'on dit adroit, qui voulais... Mais tu n'avais
donc pas réfléchi, malheureux! Je suis venu seul, c'est vrai, mais on
sait que je suis ici, puisqu'on m'y envoie. Si je n'étais pas rentré ce
soir, penses-tu que mon patron M. Mascarot, n'aurait pas été surpris?
Demain, il aurait été très inquiet. Après-demain, il serait allé trouver
le procureur, et deux heures plus tard tu aurais été serré... Ah! tu me
dois une fière chandelle, et si tu ne consens pas à faire tout ce que je
demanderai, tu n'es qu'un ingrat.

Les traits décomposés de l'ancien cuisinier exprimaient la plus
douloureuse mortification. On l'avait battu et on le raillait! Il ne se
rappelait pas avoir souffert une telle humiliation.

--Il faut bien obéir, fit-il d'un air farouche, quand on est pas le plus
fort.

--Tout juste. Seulement tu aurais dû comprendre cela du premier coup.

--J'ai perdu la tête. Vous me menaciez, je prévoyais bien que vous
alliez exiger de moi des choses... des choses...

--Voilà où tu te trompes. Je viens peut-être t'apporter une affaire
superbe...

--Alors, mille tonnerres!... pourquoi tant de façons? Pourquoi!...

D'un geste impérieux, le père Tantaine l'arrêta.

--Parce que, répondit-il d'un ton sec, je voulais, avant de te rien
dire, te prouver que tu appartiens à Mascarot bien plus que tes pauvres
Italiens ne t'appartiennent. Ils sont tes esclaves... tu es le sien. Tu
es dans sa main, mon bonhomme, comme un œuf dans la main d'un fort de
la halle. Un mouvement, et tu es écrasé... Il sait tes histoires et il a
des preuves à fournir.

L'ex-cuisinier baissa la tête et balbutia:

--Votre Mascarot est le diable; on ne résiste pas au diable.

--Allons donc!... te voilà tel que je te souhaitais! Nous pouvons
maintenant causer comme une paire d'amis.

C'est de l'air le plus piteux que Perpignan vint prendre place en face
du père Tantaine, de l'autre côté de la petite table de bois blanc.

Tant bien que mal, il se remettait et réparait le désordre de sa
toilette.

--Allons, murmurait-il, tournant, faute de ne pouvoir faire autrement,
la scène en plaisanterie, me voici bridé, libre à vous d'en abuser à
votre aise...

Mais le vieux clerc n'était pas homme à abuser. Il était venu avec un
plan tout fait; ses prévisions avaient été en partie trompées, il se
consultait avant d'engager l'action.

--Ça, reprit-il, oublions ce qui vient de se passer et commençons par le
commencement. Voici plusieurs jours que vous faites suivre une certaine
Caroline Schimel.

--Moi?...

--Un peu, mon neveu! Vous employez à la suivre l'aîné de tous vos
chérubins, un grand drôle de seize à dix-sept ans qui joue de la harpe,
qui répond au nom de Ambrosio, lequel n'est pas le sien.

--C'est pourtant vrai!

--Même, il est assez maladroit, ce garnement, c'est une justice à lui
rendre. D'abord, il accepte trop facilement le petit canon de l'amitié,
sur le comptoir: puis, défaut énorme pour un «fileur», il porte mal la
boisson. Comme nous redoutions, l'autre soir, que son absence ne vous
donnât l'éveil, nous avons été obligés de le hisser dans un fiacre, et
de le déposer à deux pas d'ici, au coin de la rue des Anglaises...

Illuminé par un souvenir soudain, l'ancien cuisinier se frappa le front.

--C'est donc vous, s'écria-t-il, qui observez cette Caroline.

--Vous devinez cela!...

--Eh!... je savais très bien que je n'étais pas seul à «la filer» mais
qu'y faire? On voit que vous ne connaissez pas l'envers de Paris. A côté
de la vraie police, et malgré elle, s'agitent, se remuent, intriguent je
ne sais combien de polices clandestines. Si on s'obstine à tirer
certaines choses au clair, on risque sa peau, et je tiens énormément à
la mienne.

Évidemment, Perpignan cherchait à égarer la conversation.

--Voyons, voyons, interrompit le bonhomme, revenons à nos moutons;
pourquoi épiez-vous Caroline Schimel?

--Pourquoi?... Dame... parce que... En, vérité, je ne sais si je dois...
Vous connaissez la devise de mes circulaires: _Célérité et discrétion_.
Vous touchez à un secret qui ne m'appartient pas, qui a été confié à ma
probité...

Le bon Tantaine eut un mouvement d'impatience et de dépit.

--Jouons-nous cartes sur table? fit-il.

--Oui, assurément.

--Alors, pourquoi parler de discrétion, lorsque précisément vous suivez
Caroline pour votre compte, espérant arriver par elle à pénétrer un
mystère dont on ne vous a confié qu'une très petite partie?

Si abasourdi que fût l'ex-cuisinier, il essaya encore de dissimuler.

--Êtes-vous sûr de ce que vous avancez? demanda-t-il.

--Si sûr que je puis vous dire que le client au secret vous a été amené
par un avocat, Me Catenac.

Décidément Perpignan était battu. Ce n'était plus de la surprise
qu'exprimait sa physionomie, c'était la stupeur, l'effroi.

--Sacré tonnerre!... s'écria-t-il, en levant les bras au ciel, quel
mâtin que ce Mascarot! Il sait tout, tout!...

Enfin, le vieux clerc d'huissier obtenait l'effet attendu, et c'est avec
une visible jubilation qu'il tracassait ses lunettes.

--Non, répondit-il, le patron ne sait pas tout, et la preuve, c'est que
je viens vous demander de nous apprendre ce qui s'est passé entre le
client de maître Catenac et vous. Voilà le service que nous attendons de
votre obligeance.

--Et je vous le rendrai, sacrebleu!... Mascarot, décidément, est un
solide lapin, je parie de son côté. Et, tenez, parole sacrée!... Je
serai franc... Voilà la chose:

Il y a de cela trois semaines, un matin, je venais d'expédier une
douzaine de clients, chez moi, rue du Four, quand ma bonne m'apporte une
carte: Je lis: Catenac, avocat. Je réponds: connais pas, faites entrer.
Il entre, et après un bout de conversation, il me demande si je suis de
force à retrouver une personne dont on a perdu la trace depuis très
longtemps. Je lui affirme que oui, naturellement puisque c'est mon
métier.

Là-dessus, il me prie de rester chez moi le lendemain matin, parce que
sur les dix heures on viendra m'en apprendre plus long.

En effet, le lendemain, à dix heures précises, je vois entrer un homme
respectable et pauvrement vêtu. Soixante ans, redingote de garçon de
bureau retraité, chapeau fatigué, mais propre.

Mais on a du flair, Dieu merci! Je regarde le linge: blanc comme neige,
fin comme satin. Je lorgne la chaussure: souliers premier choix.
J'examine les mains: peau fine, soignée, ongles limés et polis.

Alors, je me dis: Parfait! Voici un innocent vieillard qui se croit
supérieurement déguisé, laissons-lui ses illusions, mais ouvrons
l'œil.

Poliment, je lui avance mon propre fauteuil, il s'asseoit, et, sans se
faire prier, il me dégoise sa petite affaire.

«--Monsieur, me dit-il, tel que vous me voyez, je n'ai pas toujours été
heureux. J'étais, à une certaine époque, si absolument dénué de
ressources que je fus contraint de porter aux Enfants-Trouvés un petit
garçon que je venais d'avoir d'une maîtresse que j'adorais et qui est
morte.

«Il y a de cela vingt-quatre ans.

[Illustration: Allons, jette ton couteau!]

«Aujourd'hui, je suis vieux, je suis seul dans la vie, je possède une
certaine aisance.

«Je donnerais la moitié de ma fortune pour retrouver cet enfant.

«Pensez-vous que cela soit possible?»

Outre qu'il a été cuisinier, qu'il dirige un bureau de renseignements,
et qu'il possède une troupe de petits Italiens, Perpignan est beau
parleur.

Il était superlativement flatté de l'attention du père Tantaine et
n'était pas fâché de lui prouver, croyait-il, que sous certains rapports
il vaut bien B. Mascarot.

Aussi parlait-il avec une lenteur calculée pour exciter l'impatience de
son auditeur, soulignant ses intentions, triant ses phrases et épluchant
ses mots.

--Vous comprenez aisément, cher monsieur Tantaine, reprit-il après une
pause, que la naïve proposition de ce vieillard me réjouit
considérablement.

Je n'apercevais à faire qu'une démarche fort simple, consistant à aller
prendre des renseignements à l'hospice où avait été déposé l'enfant en
question. Je me disais que ce vieux serait bien pauvre si la moitié, le
quart même de sa fortune ne me dédommageait pas amplement de mes peines.

Je lui répondis donc bravement que je me faisais fort de le satisfaire,
pourvu qu'il consentit à m'accorder un peu de temps.

Mais, ainsi que vous l'allez voir, je me réjouissais beaucoup trop tôt,
et le bonhomme était un fin renard.

Après m'avoir bien laissé causer et m'enferrer, il m'arrêta:

«--Vous ne m'avez pas laissé finir, reprit-il, laissez-moi vous
expliquer toutes les circonstances, et peut-être votre zèle sera-t-il
refroidi, et jugerez-vous la tâche moins aisée.»

--Naturellement, je lui répondis qu'avec les surprenants éléments
d'investigations que je possède, nul ne saurait se dérober à mes
recherches, et que pour moi l'Europe n'est qu'une cage où je n'ai qu'à
allonger la main pour saisir l'oiseau que bon me semble, si sûrement
qu'il se présume caché.

C'est qu'en effet, l'organisation de mon bureau de renseignements est
telle que, sans vanité, je puis me vanter...

--Passons! passons!... dit le père Tantaine, je connais.

--Soit, fit l'ancien cuisinier. Aussi bien vous êtes de force à deviner
tout ce que je puis dire à un client.

Lui, qui ne connaît pas «la partie» comme vous, m'écoutait de l'air le
plus satisfait.

«Tant mieux, répondit-il, si vous êtes habile comme le prétend Me
Catenac et puissant autant que vous l'affirmez. Jamais occasion plus
rare et plus belle d'exercer votre perspicacité ne s'est présentée.

«Ainsi que vous pouvez le croire, j'ai, de mon côté, tenté quelques
démarches, elles ont été bien inutiles.

«Pour commencer, je me suis transporté à l'hospice où mon enfant avait
été déposé.

«On s'y souvient parfaitement de lui.

«On m'a montré le registre sur lequel il avait été inscrit à la date du
dépôt.

«Seulement, on ne sait ce que ce pauvre abandonné est devenu.

«A l'âge de douze ans et demi, il s'est échappé de l'hospice, et depuis
on n'a pas eu de nouvelles de lui. Toutes les tentatives faites, lors de
sa fuite, pour retrouver ses traces, sont restées infructueuses. Ou ne
sait ni où il est allé, ni ce qu'il est devenu, ni même s'il est vivant
ou mort.»

--Eh! eh! ricana le père Tantaine, le problème est joli, il n'y a pas à
soutenir le contraire.

--Joli!... répondit Perpignan, cela vous plaît à dire, moi je prétends
et je soutiens qu'il est à peu près insoluble. Allez donc au bout de dix
ans passées retrouver la piste d'un moutard qui est devenu un homme.

--On a vu plus fort que cela.

L'accent du vieux clerc d'huissier dénotait une si ferme conviction que
Perpignan en fut troublé et lui lança un regard gros de défiances.

Il put supposer que l'affaire avait été offerte à B. Mascarot, qui
l'avait acceptée et la poursuivait avec quelque espoir de succès.

--Acceptable ou non, reprit-il, sans trop dissimuler le froissement de
sa vanité, comme je n'ai pas la prétention d'être aussi fort que votre
patron, la proposition de mon client me cassa bras et jambes.

Je fis bonne figure, cependant, et je lui demandai s'il serait possible
de se procurer un signalement du moutard.

Il me répondit qu'on me le donnerait très exact et très minutieux, car
plusieurs personnes, la supérieure de l'hôpital entre autres, se le
rappelaient fort bien, et que de plus on me procurerait divers autres
renseignements qui me seraient très utiles.

--Et vous avez sans doute, ce signalement et ces renseignements?

--Pas encore.

--Allons donc! c'est une plaisanterie!...

--C'est la vérité pure, parole sacrée!... Je ne sais si le bonhomme
avait lu dans mon œil ma déconvenue et mes hésitations, toujours
est-il qu'il refusa net de s'expliquer plus clairement sur le moment.

Peut-être n'était-il venu ce jour-là que pour prendre une consultation.

«Une affaire comme celle-ci, me dit-il, mérite qu'on réfléchisse, qu'on
se consulte. Elle est d'autant plus épineuse et délicate, que toutes les
recherches doivent être faites dans le plus profond secret. Il ne faut
songer ni à réclamer l'aide de la police ni à employer la publicité des
journaux.»

Je pensai que le vieux avait surtout besoin d'être rassuré, et je me mis
à lui expliquer que mon établissement est avant tout le tombeau des
secrets.

Il me répondit simplement qu'il le croyait bien. Puis, après m'avoir
prié de lui rédiger un projet d'investigations que je remettrais à Me
Catenac, il me déclara qu'il ne voulait pas abuser de mon temps pour
rien, et il tira de son portefeuille un billet de 500 francs qu'il
déposa sur ma table.

Je le repoussai, quoiqu'il m'en coûtât. C'était trop ou pas assez, et
j'espérais mieux pour plus tard.

Mais il insista, m'affirmant que nous nous reverrions, et m'annonçant
qu'en attendant j'aurais affaire à son avocat, Me Catenac.

Sur quoi, il se leva et sortit, me laissant bien moins occupé de ses
recherches qu'intrigué à son sujet.

Voilà tout!...

Il était clair pour le père Tantaine que l'ex-cuisinier disait la
vérité. Cependant, comme il omettait un point essentiel:

--Quoi!... lui demanda-t-il, vous n'avez pas cherché à savoir qui est ce
vieillard qui avait recours à un travestissement.

Pendant un moment, Perpignan parut se consulter. Mais il comprit vite
qu'avec un homme aussi bien renseigné que l'envoyé de B. Mascarot, les
réticences étaient puériles.

--Si!... répondit-il. Mon client était encore dans les escaliers que
déjà j'avais passé une blouse, puis une casquette, et que je m'élançais
sur ses traces. Arrivé dans la rue, je le vis à dix pas en avant. Je le
suivis, et bientôt je le vis entrer, comme chez lui, dans un des beaux
hôtels de la rue de Varennes.

C'était bien cela, et cette franchise devait aller au cœur du vieux
clerc d'huissier.

--Et votre client était bien chez lui, interrompit-il, vous aviez eu
l'honneur de donner une consultation au duc de Champdoce en personne.

--Vous l'avez dit. J'ai dans ma clientèle le duc de Champdoce, ce qui
est, j'ose le dire, un peu flatteur. Seulement, je veux être étranglé
par le diable, après avoir failli l'être par vous, si je devine comment
vous avez découvert tout cela.

--Oh!... répondit modestement Tantaine, le hasard est si grand!... Mais
ce que je n'aperçois pas, c'est le trait d'union entre le duc et
Caroline.

L'ancien cuisinier eut une grimace narquoise.

--Vraiment!... fit-il. Alors pourquoi la faites-vous suivre?... Mes
raisons, à moi, sont fort simples. Comme bien vous pensez, j'ai pris sur
le duc de Champdoce tous les renseignements à ma portée. C'est,
m'a-t-on dit, un très grand seigneur immensément riche et de mœurs
très austères. Il est marié et vit très bien avec sa femme. Ils avaient
un fils unique, ils l'ont perdu l'an passé, et depuis cette mort, ils
sont inconsolables.

Alors, je me suis dit ceci:

On a beau être duc, on est homme. M. de Champdoce, dans sa jeunesse,
aura eu, de quelque goton, un enfant qu'on aura porté à l'hospice et
qu'on aura oublié.

Son héritier légitime étant mort, n'ayant personne à qui léguer sa
fortune et son nom, le duc s'est souvenu, du fils de la goton, qui après
tout est le sien, et il voudrait le retrouver.

Que pensez-vous de la conclusion?...

--Elle me semble logique, mais elle ne me dit rien de vos vues sur
Caroline Schimel!...

Il est sûr que Perpignan était loin d'être de la force du doux émissaire
de B. Mascarot. Mais il n'était point assez simple pour ne pas sentir
qu'il subissait un interrogatoire en règle.

S'il ne se révoltait pas, lui si arrogant, c'est qu'il n'avait que trop
conscience de sa dépendance absolue.

D'ailleurs, la confession une fois commencée, autant la faire entière et
sincère. Enfin, au bout de toutes ces questions, il pressentait, il
entrevoyait quelque proposition avantageuse.

--Vous devez penser, cher monsieur Tantaine, reprit-il, que, mon
opinion, une fois arrêtée sur le mobile du duc de Champdoce, mon premier
soin a été de m'enquérir de son passé. Je n'avais pas la prétention de
remonter jusqu'à la mère de l'enfant, mais j'espérais fort recueillir
sur elle quelques détails biographiques. Je regrette de l'avouer, mes
investigations sont restées absolument infructueuses.

--Quoi!... avec tous les éléments que vous possédez!...

--Raillez-moi, c'est ainsi. Des trente domestiques qui emplissent les
antichambres, les cuisines et les écuries de l'hôtel de Champdoce, il
n'en est pas un qui soit dans la maison depuis plus de douze ans. Où
sont allés ceux qui servaient le duc quand il était jeune? Je n'ai pu
les retrouver.

J'étais aussi dépité que possible, quand un jour, par le plus grand des
hasards, étant entré chez un marchand de vins de la rue de Varennes,
j'entendis parler d'une servante qui était chez notre homme il y a
vingt-cinq ans et qui encore maintenant en reçoit une petite rente.

Cette servante était Caroline Schimel.

J'ai sû son adresse par un valet de pied et je la fais suivre.

--Qu'espérez-vous donc d'elle?

--Pas grand'chose, je l'avoue. Cependant, cette petite pension qu'on
sert à cette fille me porte à croire qu'elle a rendu autrefois quelque
service à ses maîtres. Ne peut-on pas supposer qu'elle a eu connaissance
de la naissance de cet enfant naturel?

--La présomption est peu probable! fit le vieux clerc d'huissier, de
l'air le plus indifférent du monde.

--Du reste, reprit Perpignan, je n'ai plus revu M. de Champdoce.

--Mais avez-vous vu M. Catenac?

--Oui, trois fois.

--Et il ne vous a donné aucune indication nouvelle? Il ne vous a même
pas dit à quel hospice a été déposé l'enfant?

--Rien... C'est à ce point qu'à ma dernière visite, je lui ai déclaré
que je commençais à me lasser d'être tenu le bec dans l'eau. Il devait
tout me révéler, cette fois-là... Ah bien! ouitche! Je l'ai trouvé tout
chose. C'était à jurer qu'il grillait de renoncer à l'affaire, et que
même il regrettait de s'en être mêlé.

Le bon Tantaine n'en était pas à s'étonner des tergiversations de
l'honorable avocat. Il reconnaissait l'effet des menaces de B. Mascarot.
Cependant il parut partager le mécontentement de son interlocuteur.

--Est-ce que tous ces faux-fuyants ne vous semblent pas singuliers?
demanda-t-il.

--Pas trop. Je parierais que ce M. Catenac n'est pas plus avancé que
moi. Le duc, très probablement, hésite à se livrer tout à fait. Dame!
c'est grave, convenez-en. A sa place, je craindrais de retrouver mon
moutard encore plus que je ne le désirerais. Qui sait ce que fait le
futur héritier des Champdoce? Il doit écumer les barrières, à moins
qu'il n'achève ses études dans quelque maison centrale. Que voulez-vous
que devienne un garnement qui, à treize ans, s'est enfui d'un endroit où
il était très bien?

Mieux que tout autre, Perpignan, le tyran de quarante pauvres petits
musiciens des rues, peut savoir quel abîme de misère et d'infamie
attendent les enfants abandonnés.

--J'avais cependant imaginé un plan assez beau, continua-t-il. Avec de
l'argent et de la patience, on peut, en matière d'investigations,
accomplir des miracles.

--Je suis de votre avis.

--Et bien!... voici ce que je comptais faire. Je traçais autour de la
ville, comme un cercle idéal, que je parcourais méthodiquement. Je me
disais: J'entrerai dans toutes les maisons de tous les villages, dans
toutes les auberges, dans toutes les cabanes isolées, j'en rassemblerai
les habitants, et je leur tiendrai ce langage:

«Quelqu'un de vous se souvient-il d'avoir, à telle époque, recueilli, ou
logé, ou nourri, ou même vu un enfant de tel âge, vêtu comme ça et comme
ça, fait de telle façon? etc.» Et indubitablement je rencontrerais
quelqu'un qui me répondrait: «Oui, je me souviens!» Or, fiez-vous à moi.
Du moment où j'aurais eu entre les doigts un bout de fil conducteur, je
serais bien venu à bout de démêler l'écheveau.

La méthode parut si ingénieuse et si pratique au bon père Tantaine,
qu'il ne crut pas devoir taire son impression.

--Pas mal imaginé!... fit-il.

L'ancien cuisinier n'osa cependant pas trop s'enorgueillir de cette
approbation. Le bonhomme avait une si singulière façon de distribuer le
blâme et l'éloge, que bien malin il eût été celui qui eût pu dire ce
qu'il en fallait prendre ou laisser.

--Eh! mille tonnerres!... s'écria Perpignan, vous me feriez croire à la
fin que je ne suis qu'un sot! Je vous semble niais? Ce n'est pas
surprenant, vous me tenez. Tout cela ne m'empêche pas d'avoir des
inspirations. Ainsi, par exemple, au sujet de cet enfant, il m'est venu
une petite idée qui, bien conduite, pouvait devenir très avantageuse.

--Peut-on la connaître?

--A vous on peut tout révéler sans danger, n'est-ce pas? Donc je m'étais
dit: Découvrir cet enfant est à peu près impossible, mais pourquoi n'en
pas supposer un, qu'on stylerait et qu'on lui substituerait adroitement?

A cette proposition inattendue, le bon Tantaine bondit sur sa chaise et
porta précipitamment la main à ses lunettes. C'est son geste des grandes
circonstances. Peut-être s'assure-t-il ainsi que son œil est bien à
l'abri et ne peut rien révéler de ce qui se passe en lui.

--C'était hardi!... prononça-t-il, c'était audacieux.

Perpignan avait fort bien vu le tressaillement du bonhomme, mais il le
prit pour un involontaire hommage rendu à sa belle conception. Plus
habile, moins convaincu surtout de son infériorité, ce qui est la plus
grande des faiblesses, il eût bien senti qu'il venait de trouver le
défaut de la cuirasse.

--Oui!... c'était crâne, reprit-il, et même diablement chanceux. Mais je
n'y pense plus.

--Vous avez peur?

--Moi!... C'est vous qui me demandez si... Sacré tonnerre! vous ne me
connaissez donc pas!... Peur!... moi!...

Le vieux clerc d'huissier était certainement ému, car sa voix devenait
de plus en plus onctueuse.

--Alors pourquoi renoncer? interrogea-t-il.

--Pourquoi?... La belle malice! Parce qu'il n'y a pas moyen, mon vieux
papa, parce qu'il y a un obstacle.

--Je n'en vois pas, prononça nettement Tantaine, qui voulait aller
jusqu'au fond de la pensée de son interlocuteur.

--Tiens!... sacrebleu! Au fait, j'ai peut-être omis ce détail.... Le duc
de Champdoce m'a dit expressément qu'il était certain de pouvoir
constater l'identité de son enfant, grâce à certaines cicatrices.

--De quelle sorte?

--Ah! dame... vous m'en demandez trop long.

Sur cette réponse, le vieux clerc se dressa brusquement, dissimulant
ainsi à son interlocuteur la violence de son émotion.

--Par ma foi!... cher monsieur Perpignan, dit-il de l'air le plus
dégagé, je suis au désespoir d'être venu vous troubler... Mon patron
avait supposé que vous chassiez le même lièvre que lui, il se
trompait... C'est dire que nous vous laissons le champ libre.

L'ex-cuisinier voulait répondre, mais déjà le bonhomme avait ouvert la
porte, et poursuivait:

--A votre place, je m'en tiendrais au premier plan que vous m'avez
soumis. Vous n'arriverez certes pas à l'enfant, mais si vous savez vous
y prendre, vous tirerez du duc de Champdoce bien des billets de mille
francs. Mes excuses... et au revoir.

L'ancien cuisinier était-il dupe de l'explication? Le doux Tantaine ne
se le demanda même pas. Que lui importait!... L'important était de ne
rien laisser apercevoir de ses sensations, il craignait de se trahir, et
c'est en toute hâte qu'il quitta la «fabrique» de Perpignan.

--Il y a des cicatrices, grommelait-il, tout en remontant la ruelle des
Reculettes, et je l'ignorais, et Catenac, le traître, ne me prévient
pas!



XXIII


B. Mascarot expliquait d'une façon aussi simple que saisissante sa façon
d'opérer, lorsqu'il se comparait à ces montreurs de marionnettes qui,
invisibles pour les spectateurs, tiennent les ficelles de tous les
pantins qui s'agitent sur leur petit théâtre.

[Illustration: André s'était précipité entre le père et le fils.]

Dès que volontairement ou fortuitement un personnage se trouvait mêlé à
l'action dont il préparait depuis si longtemps et avec tant de patience
le dénoûment, B. Mascarot lui attachait,--pour parler son langage,--«un
fil de manœuvre».

En d'autres termes, plus clairs que cette image théâtrale, il mettait ce
personnage sous la surveillance discrète d'un de ses anges gardiens.

Ainsi, il n'y avait pas deux heures que André avait quitté Modeste, au
coin de l'avenue de Matignon, que déjà il avait à ses trousses un espion
chargé de rendre compte de toutes ses actions, de ses démarches les plus
insignifiantes, à l'honorable placeur.

Ce «fileur» n'était autre que le collègue de Beaumarchef, La Candèle, un
garçon de mérite, assure Mascarot. Il avait surtout ordre d'être prudent
et de se cacher avec un soin extrême.

Mais, en vérité, il n'était pas besoin de précautions.

L'idée que Sabine de Mussidan était sauvée emplissait bien trop le
cœur et l'esprit d'André pour qu'il pût prêter la plus légère
attention aux choses extérieures. L'univers s'écroulant ne l'eût pas
distrait de son bonheur.

Maintenant, d'ailleurs, son amour entrait dans une phase nouvelle, et
jamais ses espérances ne lui avaient paru si réalisables.

Il avait un ami, à cette heure, M. de Breulh-Faverlay; une confidente,
Mme de Bois-d'Ardon, deux alliés dont l'influence, à un moment donné,
pouvait être décisive.

Or, il n'en était plus à s'indigner presque du dévoûment de M. de
Breulh.

Leurs communes angoisses, pendant trois jours, avaient établi entre eux
une de ces amitiés solides comme le temps seul n'en cimente pas.

Mais plus l'avenir souriait à André, plus il se répétait qu'il lui
fallait se remettre à l'ouvrage avec une ardeur nouvelle. Il avait bien
du temps perdu à se désoler à rattraper.

Il quitta donc, ce soir-là, M. de Breulh de fort bonne heure, après un
dîner qui fut excessivement gai.

--A partir de demain, lui dit-il en lui serrant la main, s'il vous plaît
de lever le nez quand vous traverserez les Champs-Élysées, vous
m'apercevrez, hissé sur un échafaudage, en train de gratter le moellon.

Il fallut à André une partie de la nuit pour achever les dessins qu'il
devait soumettre à M. Gandelu, cet entrepreneur si riche, dont il devait
sculpter la maison depuis les soupiraux des caves jusqu'aux corniches
des cheminées.

Levé de bon matin, il donna comme tous les jours un regard et une pensée
à ce portrait de Sabine qu'il cachait à tous les yeux, et, prenant son
carton à dessins, il sortit pour se rendre chez M. Gandelu, l'heureux
père du jeune M. Gaston.

C'est rue de la Chaussée-d'Antin, dans une maison qui lui appartient et
qui ne semble pas exposée à l'expropriation, que demeure cet
entrepreneur presque célèbre depuis qu'il a fait construire le joli
théâtre des _Comédies-Parisiennes_.

Lorsque André se présenta chez lui, sur les dix heures, le domestique
auquel il s'adressa lui conseilla fortement de remettre sa visite à un
autre moment.

--Je ne sais ce qu'a monsieur, ce matin, lui dit cet homme; mais jamais,
non, jamais, depuis cinq ans que je suis à son service, je ne l'ai vu
dans un état pareil... Il a tout saccagé dans son cabinet. Et, tenez...
écoutez!

Point n'était besoin de prêter l'oreille pour distinguer les éclats
d'une voix puissante, un bruit de meubles qu'on brisait, et des jurons à
faire frémir un sous-officier de cavalerie.

--Monsieur est comme cela depuis une heure, ajouta le domestique; ça l'a
pris après la visite de son avocat, M. Catenac, qui est venu dès
patron-minet; ainsi, à la place de monsieur.

Mais André était pressé.

--Qu'importe! fit-il, votre maître ne me mangera pas... Annoncez-moi.

Le domestique obéit, non sans quelques observations encore, et ouvrit à
André la porte d'une pièce immense, fort richement décorée, au milieu de
laquelle l'entrepreneur gesticulait furieusement, armé du montant d'une
chaise dont les débris étaient à ses pieds.

A soixante ans passés, M. Gaudelu peut, hardiment, ne s'en laisser
donner que cinquante.

C'est une manière d'Hercule limousin, au torse noueux, aux épaules
carrées, à la main velue, plus large qu'une épaule de mouton, gros,
grand, large, travaillé par le sang, gêné dans ses paletots doublés de
satin, et paraissant toujours regretter la libre blouse de ses jeunes
années.

Est-il fier ou importuné de cette idée qu'il peut aligner trois
millions, peut-être quatre? Le discerner est malaisé.

Il a le droit, en tout cas, de parler de sa fortune. Elle a deux nobles
origines: le travail et l'économie. Ses envieux, en remontant jusqu'à la
source, c'est-à-dire jusqu'à la première pièce de cinq francs portée à
la caisse d'épargne, ne réussiraient pas à trouver une tache de boue.

Cependant il ne fait pas sonner haut ses écus. Il aime bien mieux parler
de ce bon temps où il était si malheureux, et où il escaladait les
échelles, pliant sous le faix d'une «truellée gâchée serrée».

Pour grossier, il l'est autant que du pain d'orge, et vulgaire, et
brutal, et violent plus que la poudre, et mal élevé. Seulement...

Seulement, sous cette rude enveloppe, se cachent, comme le diamant sous
sa gangue, les plus nobles et les plus généreux sentiments et une
probité intacte.

Il jure comme un païen, c'est vrai; il fait des cuirs, c'est
incontestable: il tire toutes ses comparaisons du «bâtiment», c'est
ridicule. Mais il est bon, mais il n'a jamais refusé un service, mais il
comprend toutes les délicatesses. Il a les mains caleuses, mais non le
cœur.

Dès que la porte s'ouvrit:

--Quel est, s'écria-t-il, le jean-sucre!...--Il disait: jean, mais non
pas: sucre.--Quel est le jean-sucre qui se permet de venir me déranger.

--Vous m'aviez donné rendez-vous, monsieur, commença André.

Le jeune peintre ornemaniste avait bien fait d'insister pour entrer; il
s'en aperçut vite.

En le reconnaissant, le front de l'entrepreneur se dérida.

--Ah! c'est vous, dit-il d'une voix subitement radoucie; venez, jeune
homme, votre visite ne pouvait mieux tomber; vous voir me plaît. Entrez,
et asseyez-vous... s'il y a encore une chaise d'aplomb.

Le domestique avait eu raison d'affirmer que son maître venait d'avoir
une crise terrible. Il n'y avait pour ainsi dire pas un meuble du
cabinet qui fut intact. La garniture même de la cheminée était à terre.

--Je vous aime, moi, poursuivait M. Gandelu, qui ne lâchait toujours pas
son montant de chaise, parce que vous êtes solide et franc comme un bloc
de liais. Je vous aime, parce que vous avez du cœur, de l'honneur,
vous, et l'envie de bien faire; parce que vous ne boudez pas au
travail...

--En vérité, monsieur...

--Ne rougissez pas comme une mariée, jeune homme, quoique ce soit beau
aussi d'être modeste. Je vous ai toisé et cubé, moi, du premier coup
d'œil? Est-ce que Jean Lantier, votre patron et mon ami, ne m'a pas
conté votre histoire? Est-ce qu'on ne sait pas que vous vous êtes fait
tout seul, à la force du poignet?...

--Oh!... monsieur, je dois ce que je sais à Jean Lantier.

--Oui, Jean est un brave, lui aussi; c'est connu. Mais c'est égal. Où il
n'y a pas de pierre d'attente, on n'accroche pas une bâtisse. Quand un
garçon n'a rien ici--il se battait la poitrine à la briser,--quand il
n'a rien là--il se frappait le front,--on perd son temps, ses soins et
ses peines. Vous n'étiez rien, vous, et vous êtes quelque chose...

C'est vainement que André essayait d'arrêter M. Gandelu; ce panégyrique
ne laissait pas que de l'embarrasser.

Mais l'entrepreneur était lancé.

--Oui, insista-t-il, vous êtes quelque chose. Vous faut-il cent mille
francs pour entreprendre quelque affaire? ils sont à votre service, à
trois, pour le temps que vous voudrez. Ah!... si j'avais une fille et
qu'elle vous plût! Je vous dirais: Tope, garçon!... elle est à toi,
voilà la dot, écus, et je vous bâtirais une maison!...

André ne connaissait pas assez M. Gandelu pour comprendre d'où soufflait
l'orage.

--Il faut bien se remuer, fit-il, quand on ne peut compter que sur soi.

--C'est vrai, fit l'entrepreneur d'une vois profonde qui trahissait une
cruelle souffrance; vous n'avez jamais connu vos parents. Vous ne savez
pas ce qu'est un père, vous, un bon père... vous aimeriez le vôtre,
vous!...

Il s'interrompit, et comme André ne répondait pas, brusquement il lui
demanda:

--Vous connaissez mon fils?...

Le ton de M. Gandelu, cette question à brûle-pourpoint: «Connaissez-vous
mon fils?» devaient éclairer André.

Le sens de toutes les paroles de l'entrepreneur, obscur jusqu'alors,
éclatait à ses yeux. Les raisons de toutes ces violences, il les
pressentait.

Il se trouvait, c'était évident, en présence d'un père justement irrité,
qui prenait une triste et amère satisfaction à comparer son fils à un
jeune homme dont il estimait l'intelligence et l'énergie.

André, qui se souvenait trop du dîner donné chez Rose, et qui avait
encore sur le cœur certaines expressions de M. Gandelu fils, hésita
quelque peu à répondre.

Il se demandait si, pour couper court, il ne serait pas sage de dire:
«Non», tout simplement. Puis il pensa que ce serait là, probablement, un
mensonge inutile, et c'est en devenant fort rouge qu'il dit:

--J'ai eu le plaisir de me trouver une ou deux fois avec M. Gaston.

L'entrepreneur à ces mots, bondit comme s'il eût reçu un coup de fouet
en pleine figure, et d'un terrible revers du montant de chaise qu'il ne
lâchait toujours pas, il fit voler en éclats un des panneaux d'une
magnifique armoire de chêne.

--Saint bon Dieu! s'écria-t-il avec un accent terrible, ne prononcez
jamais ce nom-là devant moi! Gaston!... Est-ce que véritablement vous
croyez que mon fils à moi, Nicolas Gandelu, se nomme Gaston? Il a été
baptisé Pierre, du nom de défunt mon père, qui était terrassier de son
état, qui était un homme. Ce nom de Pierre a fait honte à ce sot qui est
mon fils. Il ne le trouve pas assez relevé. Il lui faut un petit nom
d'amour bien doux, et surtout distingué, à donner comme sien à ces
créatures qui le grugent en se moquant de lui. Pierre!... c'est commun,
ça pue le travail et l'honnêteté! Tandis que Gaston!... Diable! ça sent
son prince et ça fleure la pommade. Gentil, Gaston, mignon, joli...
donnez patte à maîtresse!

L'expression de l'entrepreneur, en même temps qu'il s'efforçait d'imiter
une voix flûtée, était si réellement comique, en dépit de sa douleur,
que André, à grand'peine, dissimula un sourire.

--Si c'était tout, poursuivit M. Gandelu, je hausserais les épaules et
ne dirais mot. Mais avez-vous vu ses billets de visite? Il fait mettre
dessus: Gaston de Gaudelu, et il y a une couronne de marquis dans un des
angles, Marquis! lui, le fils d'un homme qui a servi les maçons!
marquis! quand moi, son père, je n'ai pas encore essuyé sur mon échine
la trace des sacs de plâtre que j'ai portés!... Ah! je t'en ferai voir
des _de_! Ah! je t'en donnerai des marquisats!...

--Les très jeunes gens, essaya André, ont de ces petites faiblesses...

Mais M. Gandelu n'était pas un père à admettre des enfantillages de ce
genre.

--Non!... répondit-il, avec une violence croissante, vous ne sauriez
excuser cela. Monsieur mon fils rougit de moi. Porter un nom pur et sans
tache le gêne. Il y en a tant comme cela! Il trouverait meilleur d'être
le fils d'un gredin titré. Il prétend que ce titre le pose dans la
société. Elle est bien, et vaut qu'on y tienne, sa société! Un ramassis
de fripons, de filles perdues et de dupes! Je connais ses amis, des
désœuvrés, des drôles, qui vont vêtus comme des poupées, frisés,
gantés, des caricatures d'hommes. Méchants crevés! On les saignerait à
blanc, que d'eux tous on ne tirerait pas une pinte de sang pur. C'est
pour ce monde-là qu'il s'est donné un _de_... Quand les garçons de
restaurant lui disent: «Monsieur le marquis» il est aux anges. Idiot!...
Avec la moitié de ce qu'il dépense, je voudrais qu'on m'appelât sire, ou
pour le moins monseigneur... Et il ne voit pas qu'on se moque de lui! On
l'entoure, on le flatte, on le caresse, et il croit qu'on rend hommage à
son esprit, à sa beauté... Propre à rien! C'est aux écus de ton père le
maçon qu'on fait la cour...

La situation d'André devenait de plus en plus pénible et délicate. Il
eut donné bien des choses pour échapper à ces confidences arrachées à la
colère, mais il ne pouvait se faire entendre, et il n'osait se retirer.

--Il n'a que vingt ans, poursuivait M. Gandelu, et déjà il est usé,
fané, flétri, fini. Il est vieux, ses yeux clignotent et ses cheveux
tombent. Il ne tient pas debout, il n'a que le souffle, et il passe ses
nuits à boire. Mais c'est ma faute, aussi, j'ai été trop bon. J'ai
toujours été à plat-ventre devant sa volonté. Il m'aurait demandé ma
vieille peau pour lui faire une descente de lit, je la lui aurais
donnée. Depuis qu'il sait parler, il n'a eu qu'à dire: Je veux, et il a
eu...

J'avais perdu ma pauvre femme, je n'avais que lui...

Savez-vous ce qu'il a ici? Un appartement de prince, deux domestiques et
quatre chevaux à sa disposition. Je lui donne tous les mois 1,500 francs
pour ses cigares; il m'en carotte autant... et il va partout répétant
que je suis un vieux pingre, un grippe-sous, et il s'endette, et il a
déjà escompté la fortune de sa pauvre mère...

Il s'interrompit brusquement, et de cramoisi qu'il était, devint livide.
Un frémissement convulsif fit trembler ses lèvres, ses yeux lancèrent
des éclairs.

La porte venait de s'ouvrit, et le jeune M. Gaston,--Pierre de son vrai
nom,--apparaissait pimpant, suffisant, luisant, l'air ravi, comme
toujours de son séduisant personnage.

Il s'avança d'un pas délibéré, le chapeau sur la tête, le cigare aux
dents.

--Bonjour, papa, dit-il; ça va bien, ce matin?

Mais le père recula tout frissonnant.

--Ne m'approchez pas! cria-t-il, arrière!

Le jeune M. Gaston s'arrêta un peu surpris, interrogeant André de
l'œil.

--Pas content ce matin, papa, ajouta-t-il. Est-ce que la goutte
reviendrait? Mauvaise affaire...

L'entrepreneur étouffa le cri de douleur de l'homme blessé au cœur,
et fit avec sa barre de bois un si terrible moulinet, que son fils jugea
prudent de se reculer.

André s'était précipité entre le père et le fils.

--Oh! ne craignez rien, dit l'entrepreneur d'un ton funèbre, j'ai encore
ma raison!

Et soit qu'il voulût rassurer le jeune peintre, soit qu'il se défiât de
sa violence, il jeta dans un coin l'arme, terrible entre ses mains,
qu'il tenait.

Certainement, M. Gaston avait été quelque peu effrayé; mais c'est un
garçon solidement trempé, et qui ne perd pas facilement sa belle
assurance.

--De quoi!... murmura-t-il, un infanticide! Ah! mais non! je la trouve
mauvaise! Je demande à ne pas être de cette petite fête de famille,
comme dit Dupuis des Variétés, dans...

Il n'acheva pas la citation. André venait de lui saisir le poignet, et
le lui serrait à le faire crier, en lui soufflant à l'oreille;

--Plus un mot.

Mais le silence lugubre qui suivit ne pouvait faire le compte de M.
Pierre-Gaston.

--Oui, reprit-il, silence et mystère... connu. Seulement, je voudrais
bien savoir de quoi il retourne, et ce que cela signifie?

C'est à André que répondit M. Gandelu.

--Je vais tout vous expliquer, monsieur André, commença-t-il, et vous me
plaindrez, vous, et vous comprendrez ma souffrance. Hélas! mon malheur
doit être celui de bien des pères. On dit que c'est notre destinée, à
nous autres parvenus, de bâtir sur le sable et de voir s'effondrer tous
les projets que nous formons pour l'avenir de nos enfants. Nos fils,
qui devraient être la glorification de notre travail, deviennent comme
le châtiment de notre orgueil.

--Pas mal! pour un homme qui n'en fait pas son métier, murmura le jeune
monsieur Gaston, j'ai toujours dit que papa finirait dans les
bénisseurs.

M. Gandelu, par bonheur, ne put entendre cette nouvelle impertinence. Il
poursuivait d'une voix rauque et brève:

--Ce malheureux qui est là, monsieur André, est mon fils. Sur la mémoire
de sa sainte mère, défunte ma femme, je jure que depuis vingt ans il a
été ma seule et unique préoccupation. Voici vingt ans que sa pensée
emplit mon cœur, ma tête, mes veines, que je ne vis que par lui et
pour lui. Eh bien! la semaine passée, il pariait, il jouait sur ma vie
ou ma mort, comme vous parieriez sur une de ces rosses qu'on va voir
sauter des haies aux courses de Vincennes...

--Ah! mais non! s'écria le jeune M. Gaston, celle-là est trop forte.

L'entrepreneur eut un geste de mépris éclatant.

--Ayez donc au moins, dit-il, le courage de votre infamie, de votre
crime. Pauvre garçon!... vous m'avez cru aveugle, parce qu'il ne me
plaisait pas de vous dire: Je vois! Il m'a bien fallu ouvrir les yeux à
la fin...

--Cependant, papa...

--Ne niez pas... Ce matin, mon homme d'affaires, Me Catenac, est venu
me rendre visite, et il a eu cet affreux courage, que les vrais amis ont
seuls, de me dire la vérité. Je sais tout...

L'accent de M. Gandelu trahissait un tel excès d'horreur, on sentait si
bien que pour lui, désormais, c'en était fait de tout bonheur ici-bas,
que André demandait, non sans effroi, quelle révélation il allait
entendre.

Ce devait être horrible, car l'assurance du jeune M. Gaston faiblissait,
et sa verve si spirituelle et si brillante paraissait éteinte.

--C'est pour vous dire, monsieur André, reprit l'entrepreneur, que la
semaine passée j'ai été pris d'une attaque de goutte comme on n'en a pas
deux dans sa vie. Pendant trois jours on a cru, et je pensais bien
moi-même, que j'avais gâché mon dernier sac. J'avais fait mon testament.
Les bâtisses solides s'écroulent tout d'un coup, et je me sentais
ébranlé des fondations au faîte. Durant ces longues heures de
souffrances, mon fils ne m'a pour ainsi dire pas quitté. Et moi, pauvre
niais de père, en le voyant à mon chevet, attentif et le visage triste,
je me sentais pénétré d'une joie profonde.

«Il m'aime donc, me disais-je, je m'étais trompé. Sa tête est folle,
mais il a bon cœur. Il me pleurerait si je mourais, il répandrait de
vrais larmes.»

D'autres fois je pensais:

--«C'est tout de même bon d'être malade, on a son fils près de soi.»

[Illustration: Il saisit le jeune homme par la ceinture et le jeta sur
le palier.]

Hélas! c'est lorsque je disais ou que je pensais cela que j'errais
misérablement.

Ce n'était pas la vie que guettait l'infâme; il épiait la mort qui
devait lui livrer ma fortune.

Si son visage était triste, c'est qu'il était poursuivi, traqué, harcelé
par des créanciers qui le menaçaient de s'adresser à moi.

S'il s'éloignait à peine de ma chambre, c'est que, spéculant sur mon
agonie, il négociait un emprunt, et qu'il avait intérêt à faire croire
mon état plus désespéré qu'il ne l'était en réalité.

Il s'était adressé à un abject usurier nommé Clergeot et en avait obtenu
la promesse d'un prêt de cent mille francs, en lui affirmant, en lui
écrivant que je n'avais plus que quelques jours à vivre.

Je tenais entre mes mains, il n'y a pas une heure, le papier sur lequel
ont été stipulées les conditions provisoires.

Il y est dit, en propres termes, que si je meurs dans les huit jours du
prêt, mon fils ne donnera que 20,000 fr. de commission. Il s'engage à
rendre 150,000 fr. si je passe le mois. Enfin, si j'en échappe, il se
reconnaît débiteur d'une somme de 200,000 fr...

L'entrepreneur s'arrêta. Sa respiration devenait haletante, il
étouffait.

Il avait tiré son mouchoir, et d'un geste fou, il essuyait son front
moite d'une sueur glacée.

--Mon Dieu!... pensait André, voici un malheureux homme qui ne me
pardonnera jamais d'avoir été l'involontaire confident de ses
souffrances.

Mais le jeune peintre se trompait. Les natures primitives ne sauraient
souffrir en silence, il faut une issue à leur douleur quand elle est
trop forte.

Ce qu'il disait à André, M. Gandelu, sans hésiter, l'eût dit à tout
homme, estimable selon lui, qui fût entré en ce moment.

--Tout cela n'est encore rien, reprit-il. Avant de livrer une somme si
forte, car c'est une fortune, cent mille francs, Clergeot tenait à
savoir si véritablement j'étais aussi bas qu'on le prétendait. Il
demandait des sûretés, il exigeait des certificats! Comment s'y prendre
pour le satisfaire, pour lui donner confiance? Mon fils chercha et
trouva. Oui, c'est alors que mon fils se mit à me parler sans relâche
d'un médecin spécialiste, unique au monde, me jurait-il en m'embrassant,
pour les maladies comme la mienne.

Je le voyais si tourmenté, si agité; il insistait avec de si douces
prières dans la voix, que je me rendis à ses supplications, et qu'un
soir je lui dis:

--Amène donc ce docteur, puisque tu crois qu'il me guérira.

Et il me l'amena.

Car, il faut vous le dire, monsieur André, il s'est trouvé un médecin
pour accepter la mission infâme de l'usurier; un médecin que je devrais
dénoncer au mépris public et à la juste indignation de ses confrères.

Il est venu, cet homme, et il est resté plus d'une demi-heure près de
moi. Il me semble le voir encore, penché sur mon lit, me tâtant le
pouls, m'examinant, me touchant, m'accablant de questions.

En sortant, après une prescription insignifiante, il a dit--devant mon
fils qui l'avait suivi--à Clergeot, qui attendait dans la rue, le
résultat de cette consultation monstrueuse:

--Vous pouvez lâcher votre monnaie, le bonhomme ne s'en tirera pas.

Voilà pourquoi, cinq minutes plus tard, mon fils reparut heureux,
souriant, et me cria de la voix la plus joyeuse:

--Cela va bien, papa!

Non, cela n'alla pas bien. Cela n'alla pas, du moins, selon les
prédictions du docteur.

La journée fut très mauvaise; mais la nuit, après une crise, un mieux
sensible se déclara. Le surlendemain j'étais sur pied.

Or, il avait fallu quarante-huit heures à Clergeot pour rassembler ses
fonds. Il apprit mon rétablissement: la négociation fut rompue... Mon
fils n'a pas eu ses cent mille francs...

Il pleurait, ce pauvre vieux père, et c'était un spectacle lamentable,
de voir de grosses larmes rouler silencieuses le long de ses joues et se
perdre dans les rides de son visage.

C'est d'un ton déchirant qu'il ajouta:

--Que n'as-tu eu, malheureux! l'effroyable courage de hâter la mort de
ton père, puisque tu la souhaites avec tant d'ardeur! Peut-être ne
savais-tu pas qu'un des remèdes qu'on me faisait prendre est un poison
qui ne pardonne pas? Que n'en as-tu mis dans le verre que tu portais à
mes lèvres, dix gouttes au lieu d'une! Tout serait fini maintenant... et
ce crime ne serait pas bien plus grand que le tien...

André ne quittait pas des yeux le jeune monsieur Gaston.

Il s'attendait à tout moment à le voir se jeter aux pieds de ce père
qu'il avait si mortellement offensé et implorer le pardon, l'oubli d'une
action abominable. Point.

Le jeune monsieur Gaston demeurait immobile, raide, les lèvres serrées.

Il semblait humilié, irrité, mais non touché ni ému. Et, en effet, en ce
moment même, il se demandait comment l'histoire de sa négociation avec
Clergeot avait pu arriver aux oreilles de l'avocat de son père, et
comment surtout Me Catenac avait pu produire des preuves et montrer
le projet de contrat.

Comme André, l'entrepreneur avait espéré que son fils allait demander
grâce; il s'apprêtait peut-être déjà à pardonner...

Mais voyant qu'il s'obstinait au silence:

--Vous connaissez, mon cher André, reprit-il avec une violence nouvelle,
le noble emploi que mon fils ferait de ma fortune? Il la porterait à une
créature ramassée au ruisseau, dont il a fait sa maîtresse, et qui le
berne comme les autres. Il l'a établie vicomtesse, comme il s'était
installé marquis. Vicomtesse de Chantemille!... Marquis Gaston!... Ils
sont dignes l'un de l'autre!

Cette fois, Gaston-Pierre tressaillit. On attaquait l'objet aimé, il se
révolta.

--Ah!... mais non!... s'écria-t-il, je ne veux pas qu'on touche à Zora,
moi!

L'entrepreneur eut un éclat de rire nerveux.

--Tu ne veux pas!... répondit-il. Et si je veux, moi? Quand vous aurez
vingt et un ans sonnés, vous direz: Je veux; mais, jusque-là, moi, je
ferai fourrer en prison toutes les vicomtesses qui abusent de votre
imbécillité!...

--De quoi!... de quoi!... vous ne feriez pas cela.

--Non, fit M. Gandelu, que cette résistance exaspérait, je me
gênerais... Je sais mes droits, maintenant que Me Catenac me les a
expliqués... Vous êtes mineur; votre Zora, qui s'appelle Rose, est
majeure... le Code est précis, j'ai lu l'article.

--Mon père!...

--Oh! inutile de prier. Mon avocat a rédigé une plainte pour le
procureur impérial, elle lui sera remise à midi, et avant la nuit votre
vicomtesse sera payée de ses peines.

Si cruel fut ce coup, pour le séduisant jeune homme, que les larmes
jaillirent de ses yeux.

--Zora en prison!... fit-il douloureusement.

--D'abord au dépôt, puis en police correctionnelle, et enfin à
Saint-Lazare. Catenac me l'a dit, c'est réglé...

Cette dernière raillerie transporta le jeune monsieur Gaston.

--Ah!... vous abusez, s'écria-t-il, c'est honteux!... O Zora!... toi qui
portes si bien la toilette. Mais laisse faire, si tu vas en police
correctionnelle, j'y serai, et je ferai venir tous mes amis. Oui, papa,
je suis comme ça, moi! J'irai m'asseoir à côté d'elle et je prouverai
que c'est une femme honnête, voilà? Je dirai que je l'aime et que je
l'estime. Si on la condamne, je lui achète des diamants. Et quand
j'aurai vingt et un ans, je vivrai avec elle, et je l'épouserai plus
tard!... Allez-y! On parlera d'elle et de moi dans les journaux; ça me
va; ça nous posera...

Si grand que puisse être l'empire d'un homme sur soi, il lui est pour
ainsi dire impossible de résister aux alternatives d'une longue lutte.

M. Gandelu qui avait eu assez d'énergie pour se contenir, lorsqu'il
reprochait à son fils le plus odieux des crimes, ne put tolérer les
grotesques et cyniques menaces de ce fils.

Des flots de sang affluèrent à son cerveau, il perdit la tête et se
précipita vers l'arme qu'il venait de jeter à terre, sans avoir certes
conscience de ce qu'il allait faire.

Par bonheur, André qui ne quittait pas de l'œil l'entrepreneur,
comprit le mouvement.

Prompt comme la pensée, il ouvrit la porte, saisit par la ceinture le
jeune monsieur Gaston, et le poussa sur le palier.

Et quand l'entrepreneur se retourna le bras levé, il se trouva en face
du jeune peintre seul.

La surprise suffit pour lui rendre, sinon le plénitude de sa raison, au
moins la faculté de réfléchir.

--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, qu'avez-vous fait?

--Monsieur, de grâce!...

--Eh!... ne voyez-vous donc pas que le misérable va courir chez cette
coquine de femme, la prévenir, lui donner les moyens de s'échapper!...
Laissez-moi passer!

Puis, comme André, qui redoutait un affreux malheur, s'efforçait de le
retenir, il l'écarta d'un revers de son bras d'hercule, et se précipita
dehors en appelant tous ses domestiques.

Le jeune peintre était confondu, et véritablement glacé d'horreur.

Il avait beau chercher, il ne trouvait point de termes pour qualifier
cette scène incroyable, où, bien malgré lui, il avait tenu un rôle.

André n'était ni un puritain ni un niais, il avait beaucoup vécu ayant
beaucoup souffert.

Il avait rencontré, en sa vie, bien des méchants et coudoyé bien des
coquins; il connaissait de ces libertins dont les débauches épouvantent
les familles, et de ces cerveaux brûlés qu'emportent des passions
frénétiques.

Mais il n'avait jamais été à même d'observer de près un de ces pâles et
malfaisants drôles sans jeunesse, sans intelligence et sans cœur, qui
se flattent entre eux de représenter la fine fleur de la gentilhommerie
française, et qui ont le secret de ravaler jusqu'à leurs vices.

Il s'était égayé de leurs ridicules dont le théâtre s'est emparé, non
sans succès; mais il ne se doutait pas de leurs côtés odieux.

Il ne savait pas tout ce que peut contenir de vaniteuse impudence, de
scélératesse froide et de plate bêtise la cervelle étroite d'un «petit
crevé».

Mieux que tout autre, il pouvait juger la conduite du jeune M. Gaston,
lui qui s'était trouvé seul, à treize ans, aux prises, avec les
difficultés de l'existence, lui dont le cœur se serrait quand il
pensait aux joies douces et salutaires de la famille dont il avait été
sevré.

Mais il n'eut pas le loisir de réfléchir beaucoup. M. Gandelu reparut.

Il avait dû faire à son courage un appel désespéré, car il avait réussi
à reprendre sa physionomie accoutumée, son air à la fois rude et bon.

--Voilà qui est fait, dit-il d'une voix encore un peu tremblante, mon
fils est enfermé à clé dans sa chambre, et gardé à vue par un de mes
domestiques, un vieux qui a été mon compagnon de truelle, et qu'il ne
pourra ni corrompre ni tromper.

--Ne redoutez-vous rien, monsieur, de son exaltation?...

--L'entrepreneur haussa les épaules.

--Plût à Dieu! répondit-il, qu'on eût à craindre quelque chose! Hélas!
vous ne le connaissez pas. Vous battriez longtemps son paletot avant
d'en faire sortir un homme. Savez-vous ce qu'il fait en ce moment? Il
est couché à plat ventre sur son lit, et il sanglotte, il pleure en
appelant sa princesse. Zora! je vous demande si c'est un nom de
chrétienne. Saint bon Dieu! qu'est-ce qu'elles leur font donc boire, ces
créatures, pour les abêtir comme ça! Et c'est mon fils! O Françoise ma
pauvre défunte, si je ne savais pas que tu es une sainte au ciel, je
dirais: «Non, il n'est pas possible que ce propre à rien soit de moi!»

Il s'était laissé tomber sur un fauteuil, et s'accoudait à son bureau,
le front entre ses mains.

--Vous souffrez, monsieur, demanda André.

--Oui! ça saigne en dedans. Mais j'ai été assez père comme cela, je veux
être homme à présent. Je sais ce que j'ai à faire: Me Catenac m'a
tracé ma ligne de conduite. Ah!... malheureux!... tu souhaites ma mort
pour manger ma succession. Eh bien! tu n'auras pas même celle de ta
mère. La loi est pour moi. Dès demain, j'assemble un conseil de famille
et je provoque l'interdiction de mon fils. Et après cela, plus un sou.
Il verra bien, quand son gousset sera vide, si on l'adore tant qu'il
croit, et si on l'appelle marquis. Quant à la fille, tant pis!... elle
ira en prison, elle payera pour toutes les autres.

Il s'interrompit, et ce n'est qu'après un moment de douloureuses
réflexions qu'il reprit tristement:

--J'ai bien envisagé toutes les conséquences de ma plainte au procureur
impérial. Elles sont affreuses. Mon fils fera comme il nous a dit, c'est
certain. Je le vois d'ici, s'affichant aux côtés de cette créature
perdue, la regardant tendrement, criant qu'il l'adore, se glorifiant de
sa bêtise et de sa honte à la face de tout Paris... Je sais bien que les
journaux s'empareront de ce scandale, que le ridicule de mon fils
rejaillira sur moi, que mon nom sera comme déshonoré...

--Il y aurait peut-être quelqu'autre moyen, hasarda André.

--Non. Il faut un exemple. Si tous les pères avaient mon courage, nous
ne verrions pas nos enfants épuisés à vingt ans. C'est l'avis de Me
Catenac. D'ailleurs, il est impossible que ces idées d'emprunt sur ma
mort et de comédie de médecin aient poussé dans l'esprit de mon fils.
C'est un enfant, il est la faiblesse même: on l'aura conseillé.

Déjà ce père infortuné en était à chercher des excuses à son fils.

--Mais en voici assez, dit-il, je me connais: si je m'enfonce dans mes
idées noires, je suis perdu. Je verrai vos dessins un autre jour.
Sortons.

Il se leva, et regardant autour de lui:

--Voyez un peu, reprit-il, en quel état j'ai mis tout ici! Des meubles
si beaux. Quand j'y voyais une tache, je la frottais avec le pan de ma
redingote. Mais, quand je suis en colère, je deviens comme une bête
brute, il faut que je détruise.

D'un brusque mouvement il saisit les mains d'André, et les serrant à les
broyer entre les siennes:

--Vous avez peut-être sauvé la vie de mon garçon et la mienne,
prononça-t-il d'une voix profonde; quand j'ai ramassé une barre de bois,
j'y voyais rouge...

Et comme André se défendait:

--Oh!... ajouta-t-il, je sais que ces services-là ne se payent pas, mais
c'est un compte à régler... Partons; allons jusqu'à ma bâtisse des
Champs-Élysées: nous déjeunerons en chemin.

Cette bâtisse, dont André avait entrepris les sculptures à forfait,
s'élève presque à l'angle de la rue Chaillot et de l'avenue des
Champs-Élysées, et était encore masquée par les échafaudages.

Déjà une douzaine d'ornemanistes, embauchés par André, y étaient à la
besogne. Depuis le matin, ils attendaient leur jeune camarade, devenu
pour un moment leur patron, fort surpris de son inexactitude. Aussi, le
saluèrent-ils d'amicales interpellations lorsqu'il leur apparut,
précédant le riche entrepreneur.

Mais M. Gandelu, qui n'est pas fier d'ordinaire, c'est connu dans le
bâtiment, ne sembla même pas apercevoir les jeunes ouvriers.

C'est d'un pas de spectre qu'il parcourut les divers étages, et c'est
certainement sans les voir qu'il examinait les derniers travaux.

Le corps seul allait, sous l'impulsion de l'habitude; la pensée était
restée rue de la Chaussée-d'Antin, dans la chambre du jeune Gaston.

Au bout d'un quart-d'heure au plus, il revint vers André.

--Je ne me sens pas bien, dit-il; je rentre, à demain.

Et il s'éloigna, la tête basse, si affaissé sur lui-même, que les
ouvriers ne purent s'empêcher de le remarquer.

--Décidément, firent-ils, depuis son attaque de goutte, le père Gandelu
ne va plus; il a été rudement touché.



XXIV


A peine arrivé à la «bâtisse» du riche entrepreneur, André avait quitté
son paletot et revêtu une blouse de travail, roulée dans sa boîte
d'outils.

--Il s'agit, avait-il dit, de regagner le temps perdu.

Il comptait le regagner, en effet, mais il n'avait pas donné vingt coups
de maillet, lorsqu'un petit apprenti monta le prévenir qu'un monsieur le
demandait en bas.

--Et un homme un peu cossu, même, ajouta le gamin, tout ce qui se fait
de mieux dans le grand genre.

Fort contrarié d'être dérangé, André abandonna son ciseau et descendit,
mais toute sa mauvaise humeur se dissipa lorsque, sur le trottoir, il
aperçut M. de Breulh-Faverlay.

C'est avec l'empressement le plus sincère et le plus vif qu'André
s'avança vers M. de Breulh.

Sa reconnaissance était grande pour ce généreux gentilhomme, qui, après
s'être effacé devant lui avec tant d'abnégation, devenait l'auxiliaire
le plus utile et le plus dévoué de ses espérances.

--Ah!... voilà qui est bien, monsieur, s'écria-t-il, de sa voix la plus
joyeuse, merci de vous être souvenu de moi.

Et montrant ses mains, déjà toutes blanches de plâtre, il ajouta:

--Vous m'excuserez de ne pas vous les tendre, le métier, voyez-vous...

Les paroles expirèrent sur ses lèvres. Il remarquait enfin l'expression
soucieuse du visage de M. de Breulh, et son silence contraint.

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il tout inquiet, Mlle de Mussidan
aurait-elle eu une rechute?

M. de Breulh hocha tristement la tête. Il n'y avait pas à se méprendre à
ce mouvement, il signifiait clairement:

--Plût à Dieu qu'il n'y eût que cela!...

[Illustration: Lisez, dit-il.]

Hormis cela, pourtant, André n'apercevait rien qui pût l'atteindre
gravement. Aussi n'interrogea-t-il pas, il attendit.

--Voici deux fois déjà que je viens vous chercher, mon cher ami, reprit
le gentilhomme; il est indispensable que nous causions. Il s'agit d'une
affaire bien importante et qui exige une prompte détermination.
Avez-vous quelques instants de liberté?

--Mais... je suis à vos ordres, répondit le jeune peintre, surpris et
troublé.

--En ce cas, remontons jusque chez moi. Je n'ai pas ma voiture, mais
c'est à peine si nous en avons pour un quart d'heure de chemin.

--Je vous suis, monsieur. Je vous demanderai seulement une minute, le
temps d'escalader quatre étages.

--Avez-vous donc des ordres à donner là-haut.

--Non, monsieur.

--Eh bien! alors?

--Je voudrais reprendre un vêtement plus présentable.

M. de Breulh eut un geste d'insouciance.

--A quoi bon? fit-il. Est-ce que cela vous gêne ou vous fâche, de sortir
ainsi?

--Moi? non, certes; j'y suis accoutumé; c'est à cause de vous,
monsieur...

--Oh! alors, en route, hâtons-nous.

--Mais, monsieur, on va vous remarquer...

--On me remarquera...

--Il se peut qu'on dise...

--Bast! laissez dire.

Et sans attendre une nouvelle objection d'André, il lui prit le bras et
l'entraîna.

Évidemment, les prévisions du jeune peintre étaient justes.

Les nouveaux amis n'avaient pas fait dix pas, que dix personnes déjà
s'étaient arrêtées pour regarder cet homme si élégant, qui avait la
tournure d'un duc et pair d'Angleterre, donnant familièrement le bras à
ce garçon, dont la blouse était toute maculée de taches de plâtre et qui
était coiffé d'un chapeau gris, de feutre mou.

Cet effet produit, le gentilhomme ne pouvait pas ne l'avoir pas prévu.

Les hommes placés en vue comme lui sont peu suspects d'étourderie. Sûrs
que leurs moindres actes seront commentés, ils s'exercent et s'habituent
à résister aux entraînements du premier mouvement.

Si donc M. de Breulh se montrait au bras d'André avec une sorte
d'affectation, c'est qu'il entrait dans ses vues de faire parler de
cette amitié surprenante. Il savait qu'on ne manquerait pas de
s'informer et il se proposait de répondre aux curieux, de façon à
servir puissamment le talent et l'avenir du jeune peintre.

Mais cette démarche semblait trop voulue et préméditée pour ne pas
intriguer profondément André. Son esprit se perdait en mille
conjectures, toutes plus invraisemblables les unes que les autres.

Il avait bien essayé d'interroger son compagnon, mais à ses questions M.
de Breulh avait répondu d'un ton qui n'admettait pas d'insistance:

--Attendez que nous soyons chez moi.

Enfin ils arrivèrent, sans avoir échangé vingt paroles en route, et
s'enfermèrent dans la bibliothèque.

Là, M. de Breulh ne laissa pas languir son jeune ami.

--Ce matin, vers midi, commença-t-il aussitôt, comme je traversais
l'avenue de Matignon, j'ai aperçu Modeste, qui, depuis plus d'une heure,
vous guettait.

--Ah! ce n'est pas ma faute si j'ai manqué au rendez-vous...

--Peu importe. En m'apercevant, Modeste est venue à moi. Elle
désespérait de vous voir, et sachant quelle amitié nous unit, elle m'a
chargé de vous faire tenir une lettre de Mlle de Mussidan.

André frissonna. Cette lettre ne pouvait annoncer que quelque grand
malheur, il le sentit au ton de M. de Breulh.

--Où est-elle? demanda t-il.

M. de Breulh la lui tendit en disant:

--Du courage, mon ami, du courage!...

D'une main que l'émotion faisait plus tremblante que celle d'un
vieillard, André brisa l'enveloppe et lut:


        «Mon ami,

     «Je vous aime, et jamais, je le sens, je ne cesserai de vous aimer
     de toutes les forces de mon âme.

     «Mais il est de ces devoirs sacrés auxquels une Mussidan ne saurait
     se soustraire. Je les remplirai, dût-il m'en coûter la vie.

     «Nous ne nous reverrons jamais, et cette lettre est la dernière que
     vous recevrez de moi.

     «Avant peu, sans doute, vous apprendrez mon mariage. Plaignez-moi.
     Si grand que puisse être votre désespoir, il ne sera rien comparé
     au mien.

     «Dieu ait pitié de nous! Essayez de m'oublier, André. Moi, je n'ai
     même pas le droit de mourir...

     «Encore une fois, ô mon unique ami, la dernière, adieu!...

        «SABINE.»



Si M. de Breulh avait tenu à amener André jusque chez lui, c'est que
sachant à peu près, par Modeste, le contenu de cette lettre, il
s'attendait à quelque crise déchirante de douleur. Il s'abusait.

André, à cette lecture, devint livide; ses yeux pendant cinq secondes,
eurent une affreuse expression d'égarement; un spasme nerveux le secoua,
mais il ne laissa pas même échapper une exclamation.

C'est avec un geste automatique, pour ainsi dire, qu'il tendit la lettre
à M. de Breulh en lui disant:

--Lisez!...

Le gentilhomme obéit, plus effrayé du calme de André que de la plus
terrible explosion...

--Il ne faut pas vous laisser abattre, mon ami, commença-t-il.

André se redressa fièrement, le regard étincelant.

--Moi!... s'écria-t-il, me laisser abattre! Vous m'avez mal jugé. C'est
vrai, quand je croyais Sabine mourante, je pleurais comme un enfant. Je
suis homme à l'heure du combat et du danger!...

M. de Breulh ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà il poursuivait:

--Qu'est-ce que ce mariage que Mlle de Mussidan m'annonce comme sa
condamnation à mort? On allait donc rompre avec vous quand vous avez
rompu. Peut-on espérer un parti plus brillant? Non. D'où vient donc ce
prétendant qui soudain est agréé? Elle n'en avait pas ouï parler quand
elle vous a confié notre secret. Quel affreux événement est survenu
depuis? Ma noble et vaillante Sabine n'est pas de ces filles faibles et
lâches qu'on marie contre leur volonté. Elle me l'a dit cent fois: «Si
on voulait me contraindre, je sortirais en plein midi de l'hôtel de mon
père pour n'y plus rentrer.» Et c'est elle qui changerait ainsi? Ah!...
tenez, nous sommes victimes de quelque abominable machination...

Toutes ces réflexions d'André, M. de Breulh les avait faites, d'autant
que s'il avait dit la vérité il n'avait pas dit toute la vérité.

C'est bien à lui et non au jeune peintre que Modeste avait tenu à
remettre le billet de Sabine.

Avertie de la résolution de sa jeune maîtresse, sans en connaître les
raisons, la fidèle servante avait senti son sang se glacer dans ses
veines, à la seule pensée des extrémités auxquelles le désespoir pouvait
pousser André.

Elle avait donc guetté M. de Breulh, et après lui avoir conté tout ce
qu'elle savait, elle avait ajouté, non sans fondre en larmes:

--Vous êtes son ami, monsieur, au nom du ciel, surveillez-le.

De là, toutes les précautions de M. de Breulh, précautions inutiles, il
le reconnaissait à l'intrépide sang-froid du jeune peintre. Loin de
s'abandonner, il se raidissait contre le malheur, et tout en en
mesurant, sans illusions, l'étendue, il songeait évidemment à y trouver
un remède.

--Vous avez dû remarquer, monsieur, reprit bientôt André, cette
coïncidence étrange de la maladie de Mlle de Mussidan et de sa lettre
désolée. Vous la quittez gaie et souriante, heureuse de votre
magnanimité, et une demi-heure plus tard, à peine, elle tombe comme
foudroyée. D'horribles convulsions nerveuses la mettent un moment entre
la vie et la mort; puis, à peine revenue à la raison et au sentiment de
sa situation, elle m'écrit cette lettre affreuse...

Le jeune peintre en ce moment était comme transfiguré. L'œil fixe, la
pupille démesurément dilatée, les bras étendus, il semblait suivre dans
le vide quelque lueur chétive, à peine saisissable, qui devait le guider
jusqu'à la vérité.

--Souvenez-vous, monsieur, poursuivait-il, que tant que Mlle Sabine a
eu le délire, M. et Mme de Mussidan sont restés, à tour de rôle, près
de son lit, écartant de la chambre tous les domestiques, ne permettant
pas qu'on partageât leurs fatigues. C'est Modeste qui nous l'a dit.

--Oui, je me rappelle même ses expressions.

--Eh bien!... n'est-ce pas la preuve que, entre le comte, la comtesse et
leur fille, un secret existe, qu'ils gardent comme on garde un trésor,
comme on garde son honneur?

Cela encore, M. de Breulh se l'était dit, mais ses suppositions, à lui,
avaient eu, en quelque sorte, une base. Il connaissait le comte et la
comtesse, il avait été admis dans leur intérieur, il savait ce que
disait le monde de leurs relations, de leur façon de vivre.

--J'ai toujours supposé, mon cher ami, répondit-il, que depuis bien
longtemps la famille de Mussidan est en proie à quelqu'une de ces plaies
secrètes comme on en trouverait dans beaucoup de familles, si on
cherchait bien.

--C'est là votre avis, sur l'honneur?

--Oui.

Sans plus se préoccuper de M. de Breulh que s'il n'eût point été là,
André se mit à arpenter d'un pied fiévreux l'immense bibliothèque.

La contraction de ses sourcils et de sa bouche disait l'effort de sa
pensée.

Il revoyait, comme aux lueurs sinistres d'un éclair, toute sa vie,
depuis qu'il connaissait Sabine.

Il se rappelait jusqu'à leurs plus courts rendez-vous et aux plus
périlleux. Il repassait toutes les paroles qu'elle lui avait dites, même
les plus insignifiantes, ayant trait à ses parents. Il s'efforçait de
ressaisir jusqu'aux moindres discours de la feue douairière de
Chevauché, au château de Mussidan.

Et de tant de mots, de tant de lambeaux de phrases, épars dans un espace
de plusieurs années, il tâchait de reconstituer une déclaration précise,
qu'il pût articuler, se livrant à un travail pareil à celui d'un homme
qui rassemble des anneaux brisés et dispersés, pour en recomposer une
chaîne.

Après huit ou dix tours, il s'arrêta brusquement en face de son hôte.

--Eh bien, oui!... s'écria-t-il, oui, il y a là un mystère que nous
pénétrerons, parce que je le veux. Ce qu'on veut, on le peut, quand
chaque matin on se lève en souhaitant plus ardemment ce qu'on souhaitait
la veille... Je sais vouloir, moi!...

Il prit une chaise, s'assit près de M. de Breulh, à demi étendu sur un
canapé, et d'une voix sourde, comme s'il eût craint d'être écouté du
dehors, il reprit:

--Le seul raisonnement, monsieur, nous conduit près de la vérité.
Écoutez-moi, et si j'avance quelque chose qui ne soit pas absolument
démontré, arrêtez-moi. Êtes-vous convaincu que Mlle Sabine m'aime?

--Oh!... du plus profond de son cœur.

--C'est donc sous l'empire d'une nécessité mortelle qu'elle m'écrit?

--Évidemment.

--Donc voici déjà Mlle de Mussidan hors de cause.

Il s'interrompit, paraissant chercher la façon la plus saisissante et la
plus claire de présenter ses idées, et, toujours à demi-voix, il
poursuivit:

--Vous étiez agréé comme gendre par la comtesse et par le comte de
Mussidan, n'est-il pas vrai? Votre mariage avec Mlle Sabine était
comme arrêté...

--Je vous l'ai dit.

--Eh bien! je vous le demande, M. de Mussidan peut-il trouver pour sa
fille un parti plus brillant, plus avantageux, présentant également
toutes les convenances de personnes, d'âge, de fortune, de
considération...

Le gentilhomme ne put s'empêcher de sourire.

--Par ma foi! fit-il, vous m'en demandez trop.

--Eh! monsieur, il s'agit bien de modestie, vraiment!... Répondez.

--Soit. Je vous déclare alors que si nous n'envisageons que les
conditions enviables selon le monde, M. de Mussidan me remplacera
difficilement.

--Vous l'avouez donc!... Alors, comment le comte et la comtesse qui
rencontraient en vous le phénix des gendres, n'ont-ils rien tenté pour
vous retenir?

--L'amour-propre blessé...

--Non, ne dites pas cela. Le jour où vous avez retiré votre parole, M.
de Mussidan allait vous redemander la sienne: vous ne l'ignorez pas; on
nous l'a affirmé; on nous a donné des preuves.

--C'est au moins la conviction de Modeste.

André se redressa, comme pour donner plus de poids à ses paroles.

--Donc, reprit-il, ce prétendant dont nous parle la lettre qui a surgi
soudainement, s'il épousait Mlle de Mussidan, l'épouserait malgré sa
volonté, à elle, malgré la volonté de ses parents. Pourquoi? D'où vient
à cet homme cette mystérieuse puissance? Cette influence est trop
grande, trop indiscutable, pour être avouable. Si le comte et la
comtesse se résignent à cette honte de forcer la main de leur fille,
c'est qu'eux-mêmes ont la main forcée. Et croyez que la contrainte est
purement morale. Sabine n'en souffrirait pas d'autre, je la connais. On
lui a montré le sacrifice, en lui disant: «Là est le devoir,» et elle se
sacrifie... Donc cet homme, quel qu'il soit, ne peut être que le dernier
des misérables!...

C'était net, précis, indiscutable.

Toutes ces pensées, M. de Breulh les avait vaguement entrevues dans la
demi-obscurité du doute, mais il n'en avait pas trouvé la formule.

--Et ceci admis, demanda-t-il, que comptez-vous faire?

Un éclair brilla dans les yeux d'André, terrible pour qui connaissait
son indomptable énergie.

--Moi, répondit-il, rien pour le moment. Sabine me conjure de l'oublier,
j'aurai l'air de lui obéir. Modeste a en moi assez de confiance pour me
servir et se taire. Je saurai attendre, me préparer à la lutte. Le
misérable qui en ce moment brise ma vie ne sait pas que j'existe... Là
est ma force et mon espoir. Je lui révélerai mon existence le jour où je
l'écraserai.

Mais M. de Breulh ne partageait pas cette belle confiance.

--Prenez garde, mon cher André, murmura-t-il, prenez garde, le moindre
éclat perdrait votre cause à tout jamais.

Le jeune peintre secoua fièrement la tête.

--Il n'y aura pas de scandale, répondit-il, rassurez-vous. Maintenant,
je vois quelle conduite tenir. Dans le premier moment, je m'étais dit:
«Dès que je connaîtrai le misérable, j'irai à lui, je le provoquerai,
nous nous battrons, je le tuerai ou il me tuera!» c'était bien simple.

--Malheureux!... c'était rendre votre mariage impossible.

--Peut-être, mais ce n'est pas là ce qui m'a arrêté. La vérité est que
je ne veux pas qu'il y ait un cadavre entre Sabine et moi, les taches de
sang sur une robe de noces portent malheur. Puis, croiser mon épée avec
cet homme, s'il est tel que je le soupçonne, tel qu'il doit être, serait
lui faire trop d'honneur. Il me faut une vengeance, plus entière, plus
complète. Je n'oublierai jamais qu'il a failli tuer Mlle de Mussidan.

Il se recueillit quelques secondes et reprit:

--Pour abuser de son pouvoir comme il le fait, il faut que cet homme
soit un vil scélérat. On ne devient pas tout à coup un misérable sans
honneur et sans entrailles. Sa vie doit être semée de hontes et
d'infamies. Eh bien! je le démasquerai et je lui infligerai une telle
flétrissure, qu'il sera forcé de fuir, obligé de se cacher.

--Oui, voilà ce qu'il faut faire!...

--Et nous le ferons, monsieur, s'il plaît à Dieu! Je dis nous, parce que
je compte absolument sur vous. Vos offres si généreuses, dans mon
atelier, quand je les repoussais, j'avais raison. Maintenant, après
toutes les preuves d'amitié que vous me donnez, je ne serais qu'un sot
orgueilleux si je ne vous demandais pas aide et assistance. A nous deux,
dévoués à une cause commune, nous devons réussir. Nous ne sommes ni l'un
ni l'autre de ces hommes abêtis par le luxe et le bien-être au point
d'être incapables de ne rien tenter eux-même. Vous et moi, nous avons eu
ces deux maîtres dont les enseignements ne s'oublient pas, le malheur et
la pauvreté. Nous saurons nous taire et agir...

André se tut, attendant peut-être une objection; mais, le gentilhomme ne
répondant pas, il continua:

--Mon plan est la simplicité même.

Dès que nous connaîtrons ce prétendant mystérieux, il sera à nous. Sans
qu'il puisse s'en douter, nous nous attacherons à lui, et nous ne le
quitterons pas plus que son ombre.

Il y a des agents de police qui, pour une faible somme, se chargent de
reconstituer la vie entière d'un homme, et de voir clair dans toutes ses
actions. Est-ce que la passion ne me donnera pas la pénétration et le
jugement de ces gens-là?

A nous deux, monsieur, nous nous complétons merveilleusement pour cette
tâche, car nous pouvons opérer à notre aise dans des sphères
différentes, vous en haut, moi en bas.

Vous, dans votre monde, à votre club, dans les salons, partout, vous
vous informerez, vous recueillerez les on dit, les propos, les cancans
de l'opinion. Vous aurez ainsi le côté brillant et extérieur de notre
ennemi.

Moi, en bas, dans l'ombre, j'étudierai le dessous de l'existence,
l'envers. Je fouillerai le passé, je descendrai dans les détails les
plus intimes. Je puis passer partout, moi, suivre un homme jour et nuit
le long des rues, stationner sous les portes cochères, arracher la
vérité à des fournisseurs, offrir un canon sur le comptoir à des
domestiques... Jamais on ne se défiera de moi. Je suis peuple, moi;
quand j'ai une blouse et une casquette, je ne suis pas déguisé.

M. de Breulh se leva enthousiasmé.

C'était un intérêt énorme, palpitant, qui tombait dans son existence si
désœuvrée.

Il allait avoir une préoccupation constante de toutes les heures, qui
remplirait ses journées si souvent longues et vides.

[Illustration:--Paye-toi, drôle, et sors.]

C'était une partie, cela, une vraie, poignante, dont l'enjeu était la
vie de trois personnes, et qui ne ressemblait en rien à ses parties
autour du tapis vert, où il risquait insoucieusement des poignées de
louis, perdant ou gagnant sans plaisir ni peine, sans seulement
ressentir une émotion.

--Oui! je suis à vous! s'écria-t-il. Et s'il faut de l'argent, beaucoup
d'argent, souvenez-vous que je suis immensément riche.

Le jeune peintre n'eut pas le temps de répondre, on frappait fort
rudement à la porte de la bibliothèque.

--Ah ça!... murmura le gentilhomme, dont les sourcils s'enfoncèrent, qui
est-ce qui se permet chez moi...

Il s'arrêta court. Au même moment une voix de femme se faisait entendre;
elle criait:

--Gontran!... c'est moi!... Êtes-vous fou!... Ouvrez donc!...

M. de Breulh se frappa le front.

--Eh!... fit-il, c'est Mme de Bois-d'Ardon.

Il ne se trompait pas. Le verrou retiré, la vicomtesse se précipita dans
la bibliothèque, selon son habitude, à la manière des tourbillons, et
courut se jeter sur un divan.

Alors, André aussi bien que M. de Breulh purent remarquer combien ses
traits charmants étaient décomposés, et combien il coulait de larmes de
ses jolis yeux, qu'elle essuyait incessamment.

M. de Breulh ne laissa pas que d'être un peu effrayé. Mme de
Bois-d'Ardon pleurer, au risque de se gâter le teint, ce ne pouvait être
que pour une vraie catastrophe, ou pour rien...

--Qu'avez-vous, ma chère Clotilde, demanda-t-il affectueusement, que
vous arrive-t-il?

--Ah!... un grand malheur! C'est-à-dire que je n'ose réfléchir à ce que
j'ai entrevu. Mais vous pouvez peut-être me sauver..

--Si je le puis...

--Avez-vous vingt mille francs à me prêter?

M. de Breulh respira, et même ne put s'empêcher de sourire.

--S'il ne s'agit que de cela, dit-il, soyez sauvée.

--Ah!... c'est qu'il me les faut tout de suite, là, à l'instant.

--Je ne les ai pas ici; mais je puis les avoir dans une demi-heure.

--Bien, alors.

M. de Breulh écrivit rapidement dix lignes qu'il remit à un valet de
pied en lui recommandant de se hâter.

--Merci, s'écria la vicomtesse, merci mille fois; mais ce n'est pas tout
encore, outre l'argent il me faut un conseil.

Supposant que Mme de Bois-d'Ardon devait souhaiter se trouver seule
avec M. de Breulh, André s'apprêta discrètement à se retirer.

Mais la jeune femme, d'un geste amical et gracieux, le retint.

--Restez, monsieur André, dit-elle, restez, vous n'êtes pas de trop.

Et comme il hésitait encore:

--Il va être question, ajouta-t-elle, d'une personne qui vous tient bien
fort au cœur.

--De Mlle de Mussidan, peut-être?

--Précisément. Ah!... vous n'avez plus envie de vous éloigner,
j'espère!...

De sa vie, l'aimable vicomtesse n'a pu rester cinq minutes de suite sur
la même impression, surtout si cette impression est triste. Elle s'en
excuse en affirmant que le sérieux est hors de sa nature.

Entrée chez M. de Breulh sous le poids d'une émotion poignante, elle
oubliait la gravité de sa situation, pour n'en plus voir que le côté
comique.

--Véritablement, mon cher Gontran, reprit-elle, jamais on n'a vu une
aventure aussi surprenante que celle qui vous vaut ma visite. Il n'y a
qu'à moi qu'il arrive des choses pareilles!

Encore une prétention de Mme de Bois-d'Ardon. Elle est persuadée que
sa vie n'est qu'une longue suite d'incidents tout à fait particuliers.

--Je vous écoute, ma chère Clotilde, dit M. de Breulh.

--Et vous ne perdrez pas votre temps, allez! Imaginez-vous que ce matin,
c'est-à-dire il y a deux heures, j'étais horriblement en retard, ayant
eu pour le moins une vingtaine de visites. J'allais monter m'habiller,
quand on m'a annoncé encore un visiteur. J'étais furieuse, mais
l'importun arrivait sur les talons du valet de pied; il me voyait de
l'antichambre, impossible de le congédier. Bien malgré moi, je donne
l'ordre de le faire entrer. Il entre. Devinez quel était ce visiteur? Je
vous le donne en dix, en cent, ou mille... Y êtes-vous?

--Pas du tout.

--Eh bien!... c'était le marquis de Croisenois.

--Le frère de ce Croisenois disparu si mystérieusement il y a une
vingtaine d'années?

--Lui-même.

--Il est donc de vos amis?

--C'est-à-dire que je ne le connais pas du tout. Je l'ai rencontré dans
le monde, je dois avoir dansé avec lui; il me salue au bois, et c'est
tout.

--Et il venait comme cela...

D'un joli geste mutin, la vicomtesse imposa le silence à M. de Breulh.

--Chut donc! fit-elle d'un petit ton fâché, vous me coupez tous mes
effets. Oui, il venait comme cela. C'est d'ailleurs un fort joli
cavalier, mis avec goût, fort aimable, causant bien. Il se présentait
chez moi sous le meilleur patronage. Il m'arrivait porteur d'une lettre
de recommandation d'une vieille amie de ma grand'mère et de la vôtre, la
marquise d'Arlange; vous la connaissez bien.

--N'est-ce pas cette excentrique personne qui est la grand'mère de la
jeune comtesse de Commarin?

--Juste!... Moi d'abord je raffole de cette vieille femme; elle jure
comme un sapeur, et quand elle se met à raconter des histoires de sa
jeunesse, elle est «épatante.»

Ce dernier mot fit bondir André sur sa chaise. Il était fort naïf. Il ne
connaissait de femme de l'aristocratie que Sabine, et, selon lui, toutes
devaient ressembler à ce parfait modèle.

Il ignorait que, pour l'heure, les jeunes femmes du monde, des
meilleures et des plus honnêtes en réalité, se donnent un mal affreux
pour affecter le plus détestable ton possible. Peut-être croient-elles
ainsi faire preuve de désinvolture, d'indépendance et d'esprit.

Émailler leur conversation de tous les mots d'argot qu'elles peuvent
accrocher sur les lèvres de leurs frères ou de leur mari, leur procure
un vif plaisir.

Ressembler le plus qu'elles peuvent à ces «demoiselles,» qu'elles
appellent «des horreurs,» mais dont elles copient les façons et singent
les toilettes, paraît être leur plus chère ambition.

Mme de Bois-d'Ardon raconte, non sans orgueil, que deux ou trois fois
dans sa vie elle a été prise pour une... «demoiselle.» C'est la grande
mode.

Cependant, elle poursuivait:

--Dans la lettre que me remit M. de Croisenois, la marquise d'Arlange me
disait qu'il est fort de ses amis, et me priait de lui rendre, pour
l'amour d'elle, un grand service qu'il avait à me demander.

--Eh!... que ne l'accompagnait-elle!

--Pas moyen, elle est clouée sur son lit par des rhumatismes. Raison de
plus pour bien accueillir son protégé. Me voilà donc le faisant asseoir
et m'efforçant de le mettre à l'aise pour me présenter sa requête. Pour
de l'esprit, il en a. Il m'a conté une histoire d'une demoiselle des
Variétés et de M. de Clinchan, qui est tout ce qu'on peut rêver de
plus... pittoresque.

Je m'amusais divinement, quand voilà que tout à coup j'entends dans le
vestibule comme une dispute. On parlait, on criait, on jurait, et
j'allais sonner pour m'informer, quand la porte s'ouvre, et je vois
paraître Van Klopen, rouge, l'œil allumé...

--Van Klopen?...

--Eh! oui, mon tailleur. Tout d'abord je me dis: «S'il pénètre ainsi,
c'est qu'il vient d'imaginer quelque nouveau modèle plein de chic, et
qu'il veut me le soumettre.» Point. Savez-vous ce qu'il voulait, le
coquin?

M. de Breulh garda son sérieux, mais un sourire pétilla dans son œil.

--Je gagerais, fit-il, qu'il voulait de l'argent.

La vicomtesse parut confondue de cette perspicacité.

--C'est pourtant vrai!... répondit-elle d'un ton grave. Il venait me
présenter ma facture chez moi, dans mon salon, devant un étranger; il
était entré malgré mes gens! Qui jamais se fût attendu à un tel excès
d'impudence de la part de Van Klopen, un homme qui fournit la plus haute
société!...

--Oui, c'est inimaginable.

--Aussi ai-je été indignée, et lui ai-je ordonné de sortir sur-le-champ.
Je me figurais qu'il allait se retirer en se confondant en excuses.
Quelle erreur! Voilà un coquin qui se met à se fâcher, à parler tout
haut, et qui me menace, si je ne le paye pas sur-le-champ de s'adresser
à mon mari.

M. de Bois-d'Ardon est le plus généreux des époux; il donne à sa femme,
tous les mois, une somme considérable pour sa toilette; mais sur
l'article dettes, il ne plaisante pas. M. de Breulh le savait.

--Terrible menace, fit-il. La facture était donc bien importante?

--Elle s'élevait à dix-neuf mille et tant de cents francs!... Vous
concevez ma frayeur; elle était si grande que, toute rouge de honte, je
priai humblement Van Klopen de patienter, lui promettant de passer chez
lui dans la journée avec un acompte; mais ma faiblesse redoubla son
audace, et perdant toute mesure, il osa s'asseoir sur un fauteuil,
déclarant qu'il ne s'en irait pas avant d'avoir reçu de l'argent ou vu
mon mari.

M. de Breulh eut un geste dont la vue seule eût fait frissonner le
couturier des reines.

--Que faisait donc M. de Croisenois? s'écria-t-il.

--Il n'avait rien dit jusqu'alors. Mais sur cette insolence, il se leva,
tira un portefeuille et le lança à la figure de Van Klopen en lui
disant: «Paye-toi, drôle, et sors!»

--Et il est sorti?

--Oh! pas ainsi. «Il faut, monsieur, a-t-il dit au marquis de
Croisenois, que je vous donne une quittance.» Et, en effet, il a sorti
de sa poche de quoi écrire, et je l'ai vu mettre au bas de la facture:
«Reçu de M. de Croisenois, pour le compte de Mme la vicomtesse de
Bois-d'Ardon la somme de....., etc., etc.»

--Oh! fit M. de Breulh sur trois tons différents, oh! oh! J'imagine du
moins qu'après le départ du sieur Van Klopen, M. de Croisenois n'a plus
hésité à vous présenter sa requête!

La vicomtesse hocha la tête d'un air singulier.

--C'est ce qui vous trompe, répondit-elle, il n'a plus parlé que de se
retirer, j'ai eu toutes les peines du monde à lui arracher son secret.

--Enfin que voulait-il?

--Il venait m'avouer qu'il est amoureux fou de Mlle de Mussidan, et
me prier de le présenter à Octave et me conjurer de le servir de toute
mon influence.

André et M. de Breulh se dressèrent, comme cinglés par une même secousse
électrique.

--C'est lui!... s'écrièrent-ils ensemble.

Le mouvement fut à la fois si brusque et si menaçant que Mme de
Bois-d'Ardon ne put retenir un petit cri de surprise.

--Lui!... interrogea-t-elle, toute brûlante de curiosité, que
voulez-vous dire?

--Que votre marquis de Croisenois est un misérable qui a surpris la
bonne foi de Mme d'Arlange.

--Je suis loin d'affirmer le contraire, mais je crois...

--Avant tout, ma chère Clotilde, écoutez nos raisons.

Et aussitôt, avec une vivacité extrême, M. de Breulh mit la vicomtesse
au courant de la situation, lui montra la lettre si cruellement
significative de Sabine et lui exposa presque mot pour mot la déduction
d'André.

Il fallait que Mme de Bois-d'Ardon fût terriblement intéressée, car
elle n'interrompit pas une seule fois. Elle se contentait d'approuver ou
d'improuver de la tête.

Lorsque le gentilhomme eut achevé:

--Tout cela est fort bien trouvé, reprit-elle d'un petit air capable qui
lui allait à merveille. Le malheur est que votre raisonnement pèche
absolument par la base.

--Par exemple!

--Vous doutez? Alors, je prouve. Voici un prétendant mystérieux qui se
dessine, n'est-ce pas. Très bien. S'il obtenait la main de cette pauvre
Sabine, à quoi la devrait-il? A un incompréhensible pouvoir sur le comte
et la comtesse de Mussidan, à des manœuvres infâmes, à des menaces.

--Il me semble que cela saute aux yeux.

--Oui, mon cher Gontran, oui, mais il est évident aussi que cet inconnu
doit avoir des relations avec la famille dont il va faire le désespoir.
On ne tient pas à sa merci des étrangers. Or, M. de Croisenois n'a
jamais mis les pieds à l'hôtel de Mussidan. Il connaît si peu Octave,
qu'il est venu me demander de le présenter.

Si précieuse et si péremptoire était cette observation, que M. de Breulh
en resta tout interdit.

--Diable! murmura-t-il, l'objection est forte.

Mais André n'était pas d'un caractère à se laisser si aisément
déconcerter.

--J'avoue, fit-il, que c'est une circonstance singulière et peu
explicable. Est-ce un habile artifice destiné à dépister les
informations et les on dit du monde? J'incline à le croire. Ce qui est
sûr, c'est que plus je réfléchis à la scène que vient de vous décrire
madame la vicomtesse, plus je sens grandir et se fortifier mes soupçons.

--Cependant, monsieur.

--Excusez-moi, madame, si j'ose vous interrompre; mais il me semble
entrevoir des particularités qui peuvent nous éclairer. Permettez que
nous revenions à ce qui s'est passé chez vous. Est-ce que le procédé de
ce tailleur ne vous a pas paru étrange?

--Monstrueux, monsieur, révoltant, inouï!

--Car vous étiez pour lui une bonne pratique?

--Sa meilleure. J'ai dépensé chez lui une fortune.

André eut un mouvement de satisfaction.

--Très bien! fit-il. Voici donc que notre point de départ est déjà un
fait anormal.

Tel n'était pas l'avis de M. de Breulh.

--Pas si anormal que vous croyez, objecta-t-il. J'ai ouï dire que
l'illustre Van Klopen ne plaisante pas quand on lui doit de l'argent.
N'a-t-il pas traîné la marquise de Reversay devant les tribunaux?

--D'accord! Reste à savoir s'il avait osé s'asseoir dans son salon
devant un étranger.

--Reste à savoir, aussi, insista la vicomtesse, si elle lui avait donné
17,000 francs d'acompte comme moi le mois dernier.

--L'insulte n'en est que plus inexplicable, prononça André, mais
passons.

Il se retourna vers M. de Breulh et poursuivit:

--Connaissez-vous M. de Croisenois?

--Oh!... fort peu. Je sais qu'il est d'une très grande famille, je sais
que son frère aîné Georges, disparu si singulièrement, était fort
estimé; hormis cela...

--Est-il riche?

--On m'a assuré que d'un jour à l'autre, il peut être envoyé en
possession d'un héritage fort considérable. En attendant, je lui crois
plus de dettes que de rentes.

--Et cependant, il avait à point nommé 20,000 francs dans sa poche.
C'est une fort grosse somme d'abord, qu'on porte rarement sur soi en
visite, et qui de plus s'est trouvée être juste la somme nécessaire.

Depuis un moment André ne se ressemblait plus. Lui si réservé
d'ordinaire, il s'était pour ainsi dire emparé de la situation. C'est
d'un air d'autorité, presque d'un ton impérieux, qu'il multipliait ses
questions, comme si la grandeur de sa passion lui eût donné des droits.

--Donc, reprit-il, encore une circonstance bizarre à noter. Je prierai
maintenant madame la vicomtesse de bien rassembler ses souvenirs. Qu'a
dit Van Klopen en recevant le portefeuille à travers la figure?

--Rien.

--Quoi! pas un mot? Il a accepté cette insulte sans sourciller,
froidement, paisiblement? Il n'a seulement pas engagé cet étranger à se
mêler de ses affaires?

--En effet, c'est drôle, et moi...

--Oh! attendez. Le tailleur a-t-il ouvert le portefeuille et compté les
billets de banque?

Mme de Bois-d'Ardon parut faire un énergique appel à sa mémoire:

--Cela, répondit-elle avec une visible hésitation, je ne saurais le
dire. J'étais, vous le comprenez, très émue et très troublée. Cependant,
il me semble, j'affirmerais presque... je jurerais que je n'ai pas vu de
billets entre les mains de Van Klopen.

La physionomie d'André rayonnait.

--De mieux en mieux!... s'écria-t-il. On lui a dit: «Paye-toi,» à ce
couturier, et il s'est tenu pour payé. Il n'a pas douté une minute que
le portefeuille ne contînt vingt mille francs, et il l'a empoché.
Observons de plus que, par un hasard admirable, M. de Croisenois n'avait
dans ce portefeuille ni une lettre, ni une adresse, ni un papier, rien
en un mot, que ces vingt mille francs.

--Il est certain, murmura M. de Breulh, que tout cela n'est pas
absolument naturel.

--Bast! je vois mieux encore. Entre le total de la facture et le contenu
du portefeuille, il y avait bien une petite différence.

--Oui, répondit Mme de Bois-d'Ardon, cent trente ou cent cinquante
francs, je ne sais plus au juste.

--Parfait!... Et cette différence, le tailleur l'a-t-il rendue?

--Non: seulement, il était lui-même très agité.

--Le croyez-vous, madame? Est-ce donc pour cela qu'il avait si
naturellement dans sa poche de quoi écrire, de quoi donner un reçu?

L'insoucieuse vicomtesse était atterrée. Il lui semblait qu'elle avait
eu devant les yeux un brouillard épais, et qu'il se dissipait.

[Illustration: L'infortunée se tordait les mains de désespoir.]

--Puis, reprit André, comment était libellée cette quittance? Au nom de
M. de Croisenois. Ils se connaissaient donc? Enfin, comme Van Klopen est
un homme prudent un affaires, il ajoute: «Pour le compte de Mme la
vicomtesse de Bois-d'Ardon.»

M. de Breulh était enthousiasmé.

--La complicité est comme prouvée! s'écria-t-il.

--Une dernière particularité nous fixera. Qu'est devenue la facture du
sieur Van Klopen, cette facture portant reçu?

Il s'interrompit; Mme de Bois-d'Ardon était devenue fort pâle, elle
frissonnait.

--Ah!... balbutia-t-elle, quelque chose me disait bien que j'étais sous
le coup de quelque malheur affreux. C'est pour cela, Gontran, que je
voulais vous demander un conseil.

--Parlez, ma chère Clotilde.

--Eh!... ne comprenez-vous pas que je ne l'ai pas, cette facture. M. de
Croisenois l'a froissée d'un air furieux, puis il l'a mise dans sa poche
comme par distraction. Je n'ai pas osé la lui demander sur le moment.

André triomphait.

--Eh bien!... s'écria-t-il, la comédie est-elle assez évidente? M. de
Croisenois avait besoin de votre influence, madame; il a voulu vous
mettre dans l'impossibilité de la lui marchander. Admettez que vous
n'ayez pas été assez généreuse pour vous intéresser à lui, ne vous
croiriez-vous pas engagée par le seul fait de ces vingt mille francs si
généreusement prêtés?

--Oui, c'est vrai, c'est vrai...

Maintes fois déjà en sa vie, l'aimable vicomtesse de Bois-d'Ardon
s'était jetée à l'étourdie dans les aventures les plus périlleuses.

A vingt reprises, pour un caprice, pour une niaiserie, par dépit, par
oisiveté, pour rien, elle avait risqué son nom, sa réputation, son
bonheur et celui du son mari.

Elle avait eu parfois des transes terribles, mais jamais, autant qu'en
ce moment, elle ne s'était sentie le cœur serré par une affreuse
angoisse.

--Mon Dieu! murmura-t-elle, pourquoi m'effrayer ainsi? Ce n'est pas
généreux. Que voulez-vous que M. de Croisenois fasse de cette quittance?

Ce qu'il pouvait en faire!... Elle ne le sentait que trop, et cependant,
par une faiblesse d'esprit inconcevable bien que très commune, elle se
refusait, pour ainsi dire, à constater le danger, à le reconnaître.

--Ce qu'il fera, répondit M. de Breulh, rien, si vous embrassez sa cause
avec chaleur. Mais hésitez à le servir, et vous verrez s'il ne vous fait
pas sentir que bon gré mal gré vous devez être son alliée, parce qu'il
tient votre honneur entre ses mains.

--Et malheureusement, approuva André, la réputation d'une femme a
toujours été à la merci d'un infâme ou d'un fat.

Mme de Bois-d'Ardon essaya encore de protester.

--Oh! vous exagérez, fit-elle du ton d'un enfant qui commence à douter
de Croquemitaine, vous vous créez des fantômes.

--Eh quoi! fit tristement M. de Breulh. En êtes-vous à ignorer que par
les folies de luxe et les rages de toilettes qui courent, les femmes du
monde qui se conduisent mal passent pour ruiner leurs amants aussi
lestement que les filles les plus adroites? Mais c'est archi-connu,
cela!...

--Quelle honte!...

--Que demain, à son club, M. de Croisenois dise: «Cette petite
Bois-d'Ardon me coûte les yeux de la tête!» puis qu'il montre
négligemment votre facture de vingt mille francs, acquittée à son nom,
que pensera-t-on, je vous le demande?

--On me fera bien l'honneur, je suppose...

--Non, Clotilde, non, on ne vous fera aucun honneur. Qui diable ira
s'imaginer que c'est là un prêt? On dira simplement: «Cette chère
vicomtesse est horriblement coquette, l'argent que son mari lui donne ne
suffisant pas à son appétit, voici qu'elle grignotte Croisenois!» Et on
rira. Cela ne va-t-il pas de soi et ne se voit-il pas tous les jours?
Vous savez des exemples. Et si le misérable y tient, huit jours plus
tard le propos arrivera aux oreilles de Bois-d'Ardon, embelli, enjolivé,
envenimé...

L'infortunée vicomtesse se tordait les mains de désespoir.

--Ah! c'est affreux!... disait-elle, c'est horrible!... Savez-vous que
c'est à peine si mon mari douterait! Il prétend qu'une femme qui, comme
moi, suit les modes et est citée parmi les plus élégantes, est capable
de tout pour conserver une supériorité qui désole les autres femmes.
Oui, il dit cela, et il le croit...

Le silence d'André et de M. de Breulh apprit à la vicomtesse que leur
avis était absolument celui de M. de Bois-d'Ardon.

--Ah! maudits chiffons, poursuivit-elle, misérables toilettes!... Moi
qui ai si bien tout pour être la plus heureuse des femmes. Non, je le
jure, je ne ferai plus de dettes!...

Ces héroïques résolutions, Mme de Bois-d'Ardon ne manque jamais de
les prendre après chaque folie un peu forte. Mais serments de coquette
et serments d'ivrogne se ressemblent. Elle oublie vite ses repentirs
périodiques.

--Enfin, reprit-elle, comment sortir de là, mon bon Gontran? J'espérais
que vous me trouveriez un expédient. Si vous alliez redemander cette
malheureuse facture à M. de Croisenois?

M. de Breulh réfléchit un moment.

--Je le puis, certes, répondit-il; mais cette démarche, loin de vous
être utile, vous nuirait. Ai-je des preuves décisives de l'infamie de M.
de Croisenois? Non. Il niera tout et n'en clabaudera pas moins. Aller
le trouver, c'est lui dire que vous avez pénétré ses desseins, c'est
vous préparer une inimitié mortelle.

--Sans compter, reprit André, que cette réclamation mettrait M. de
Croisenois sur ses gardes, et qu'une fois prévenu il nous échapperait.

L'infortunée vicomtesse courbait le front sous ces objections si
concluantes.

--Suis-je donc perdue! s'écria-t-elle, éclatant en sanglots. Suis-je
pour toute ma vie au pouvoir de cet être odieux, condamnée à lui obéir
quand même, réduite à trembler sous son regard comme l'esclave sous le
fouet!

Mais André avait eu le temps d'étudier la situation et de reconnaître
ses avantages.

--Non, madame, répondit-il, non, rassurez-vous. Avant longtemps, je
l'espère, j'aurai mis M. de Croisenois hors d'état de nuire à qui que ce
soit. Une question, pourtant, une seule: Qu'avez-vous répondu à sa
demande de présentation?

--Rien de positif; je pensais à vous et à Sabine.

--Oh!... en ce cas, madame, dormez tranquille. Tant qu'il aura l'espoir
de gagner votre influence, M. de Croisenois se gardera de troubler votre
repos. Servez-le donc, ne soufflez mot de la facture, témoignez-lui
estime et amitié, ouvrez-lui les portes de l'hôtel de Mussidan,
appuyez-le, chantez ses louanges.

--Mais vous, monsieur, vous...

--Moi, madame, aidé de M. de Breulh, je travaillerai à démasquer
l'infâme, et notre tâche sera d'autant plus facile que sa sécurité sera
d'autant plus grande...

Il s'interrompit; le domestique dépêché par M. de Breulh-Faverlay
revenait avec les fonds.

Lorsqu'il se fut retiré, le gentilhomme prit les vingt billets de
banque, et les présentant à la jeune femme:

--Voici toujours, ma chère Clotilde, lui dit-il, de quoi payer le
Croisenois. Si vous m'en croyez, vous lui enverrez cela ce soir même,
avec un billet tout gracieux...

--Merci, Gontran, je ferai ce que vous dites.

--Surtout, glissez dans votre lettre un mot d'espoir au sujet de la
présentation. Qu'en pense maître André?

Maître André était fort préoccupé.

--Je pense, répondit-il, que si on pouvait obtenir du Croisenois un reçu
de cette somme, ce serait toujours cela de gagné.

--Plaisantez-vous?

--Pas du tout.

--Ce serait éveiller les soupçons du drôle.

--Qui sait!... murmura le jeune peintre, en s'y prenant bien!...

Et se retournant vers Mme de Bois-d'Ardon:

--Il est impossible, continua-t-il, que madame la vicomtesse n'ait pas à
son service quelque camériste bien futée...

--J'en ai une plus fine que l'ambre.

--Eh bien! ne peut-on pas remettre à cette fille la lettre et les
billets de banque séparément? On lui aura fait la leçon d'avance. En
arrivant chez M. de Croisenois, elle semblera épouvantée de la somme
qu'elle apporte, elle semblera habilement maladroite, elle aura des
défiances ridicules; bref, elle exigera un reçu qui dégage sa
responsabilité.

--Ah! comme cela, oui, la chose est faisable.

--Et elle sera faite, je vous le garantis, affirma la vicomtesse.
Joséphine n'a pas sa pareille pour jouer la comédie.

A ces idées de comédie, de tromperie, de ruse, le sourire refleurissait
sur les lèvres de la jolie vicomtesse. La fermeté d'André et de M. de
Breulh dissipait toutes ses inquiétudes. Elle ne pouvait croire que,
protégée par ces deux hommes, elle courût le moindre danger.

--De plus, reprit-elle, fiez-vous à moi pour endormir le Croisenois.
Avant quinze jours, je veux être sa confidente, et tout ce qu'il me
dira, vous le saurez.

Elle eut un joli geste de menace, et poursuivit:

--C'est de franc jeu, n'est-ce pas? Pourquoi venir me «monter un coup?»
C'est odieux... Et ce Van Klopen, qui «était de l'affaire!» A qui se
fier, bon Dieu! Un homme sans rival pour inventer un costume. Qui est-ce
qui m'habillera maintenant? Car il faut que je le «lâche,» il n'y a pas
à dire!...

Le naturel revenait au galop, et l'argot aussi. La vicomtesse se leva.

--Allons! fit-elle, «je me la casse.» J'ai quatre amis de Bois-d'Ardon à
dîner ce soir. Adieu, ou plutôt au revoir.

Et, légère, toute souriante, elle regagna sa voiture.

--Voilà comme elles sont toutes aujourd'hui! s'écria M. de Breulh. Et
encore celle-ci a du cœur, si elle n'a pas de cervelle.

Mais André était trop à son idée fixe pour relever l'observation.

--Maintenant, s'écria-t-il, le Croisenois est à nous. Notre point de
départ est trouvé. Il tient M. de Mussidan comme il croit tenir Mme
de Bois-d'Ardon. Nous connaissons les façons de travailler de cet
honorable gentilhomme, il vous vole vos secrets et il vous fait chanter
après... Mais nous sommes là: M. de Mussidan ne chantera pas...



XXV


Être le maître du plus confortable des intérieurs, y trouver toutes ses
aises, avoir pris la délicieuse habitude d'y cuver en paix les égoïstes
jouissances du célibataire, puis, tout à coup, être dépossédé!

Peut-on imaginer un plus affreux supplice.

Ce fut précisément celui du docteur Hortebize, lorsque le bon père
Tantaine au nom de B. Mascarot, vint le prier de donner l'hospitalité à
Paul Violaine.

Il pâlit et frémit, l'aimable épicurien, à la seule idée de cette
invasion. Partager son appartement ou en être chassé par les huissiers
lui semblait tout un.

Il vit, comme en un tableau sombre, sa vie dérangée, ses habitudes
troublées, sa liberté compromise.

Que faire, que devenir, où aller, quels plaisirs prendre, avec ce garçon
pour commensal obligé, dormant sous son toit, mangeant à sa table, le
suivant dehors, pendu à son paletot comme le moutard au tablier de sa
bonne?

Plus de délicats dîners au restaurant, en compagnie de spirituels
gourmets. Plus de ces visites mystérieuses qu'il attendait souvent avec
impatience, le soir, les rideaux tirés, après avoir envoyé ses
domestiques au spectacle.

Aussi, de quel cœur il vouait au diable l'honorable placeur et son
intéressant protégé.

Mais l'idée ne lui vint pas d'essayer seulement de se soustraire à cette
écœurante corvée.

Initié presque complétement aux projets de B. Mascarot, il sentait que
surveiller Paul pendant les premiers jours était d'une importance
capitale.

Il fallait le dépayser, ce garçon, le dérouter, l'étourdir, le
transformer, creuser entre son passé et le présent un si profond abîme,
qu'il ne pût revenir sur ses pas.

N'était-il pas indispensable, sans dire absolument la vérité à Paul, de
le préparer à l'entendre? On devait aguerrir son esprit contre les
révoltes, sinon probables, du moins possibles, de sa conscience au
dernier moment.

Le docteur se résigna donc et sut faire, comme on le dit vulgairement,
contre fortune bon cœur.

Paul trouva en lui le plus agréable des compagnons, un spirituel
causeur, un conseiller facile, prêchant une morale à la douce et une
philosophie sans scrupules.

Pendant cinq jours, ils ne se quittèrent pas, déjeunant dans les grands
restaurants, se promenant au bois, dînant au club du docteur.

Quant à leurs soirées, elles étaient prises.

Ils les passaient exactement chez M. Martin-Rigal. Le docteur jouait
avec le banquier, lorsqu'il n'était pas sorti,--et Paul et Flavie
causaient, à demi-voix, ou faisaient de la musique.

Mais rien n'est éternel ici-bas.

Le cinquième jour de cette agréable existence, le bon Tantaine parut,
annonçant qu'il venait chercher Paul et son bagage.

--Je vous ai déniché et arrangé, lui dit-il, le plus charmant réduit
qu'on puisse rêver. Dame!... c'est beaucoup moins beau qu'ici, mais tout
y est conforme à la position qu'il convient que vous affichiez.

--Où est-ce?

Le bonhomme eut un sourire qui voulait être très malicieux:

--J'ai songé à économiser vos chaussures, répondit-il, vous ne serez pas
à une lieue de chez M. Martin-Rigal.

--Partons donc!... s'écria le jeune homme, que la curiosité ardait.

Comme factotum, le vieux clerc n'a pas son pareil. Il sait tout, connaît
tout, prévoit tout, pense à tout.

Paul dut s'en convaincre au premier coup d'œil donné à sa nouvelle
demeure.

C'est rue Montmartre, presque au coin de la rue Joquelet, que le père
Tantaine avait rencontré ce qu'il cherchait.

C'était bien, ainsi qu'il l'avait fait pressentir, le logis modeste d'un
artiste à ses débuts, mais d'un artiste ayant déjà vaincu les premières
difficultés, songeant à l'avenir et se préoccupant du bien-être présent.

L'appartement, situé au troisième étage, se composait d'une petite
entrée, de deux jolies pièces et d'un assez grand cabinet de toilette.
Une des pièces était la chambre à coucher, l'autre était disposée en
petit salon de travail, et près de la fenêtre se trouvait un piano.

Meubles, rideaux, tentures, bibelots, tout était propre, rien n'était
neuf.

Une particularité frappa Paul.

Cet appartement, qu'on lui disait loué et meublé pour lui depuis trois
jours seulement, paraissait habité. La vie y palpitait. Ou eût juré que
le locataire venait de sortir à la minute, et qu'il allait rentrer.

Tout, depuis le lit qu'on aurait supposé tiède encore, jusqu'aux bouts
de bougie des candélabres, trahissait des habitudes quotidiennes non
interrompues.

Il y avait, sous le lit, des pantouffles qui avaient servi, le feu du
matin n'était pas tout à fait éteint, on apercevait dans l'âtre des
bouts de cigare, sur la table du salon de travail était une feuille de
papier de musique, où on avait commencé de noter un air.

Cette sensation de la présence d'un maître était si forte, que Paul ne
put s'empêcher de s'écrier:

--Mais cet appartement est habité, monsieur, nous sommes chez quelqu'un.

--Nous sommes chez vous, mon enfant.

--Maintenant, peut-être, parce que vous aurez acheté ici tout en bloc;
mais celui qui vous a vendu son mobilier ne fait que de partir...

Le doux Tantaine avait l'air ravi d'un écolier après une espièglerie.

--Depuis plus d'un an, répondit-il, le seul locataire de céans, c'est
vous. Ne reconnaîtriez-vous plus votre logis?

Paul écoutait bouche béante, flairant une mystification ou un mystère.

--Quelle plaisanterie! dit-il, pour dire quelque chose.

--De ma vie je n'ai été aussi sérieux. Voici plus d'une année que vous
avez installé vos pénates ici. En voulez-vous une preuve? Je vais vous
la donner.

Il n'attendit pas la réponse. Il courut se pencher au-dessus de la cage
de l'escalier, et, de toutes ses forces, cria:

--Mère Brigot!... Ohé!... Montez donc!...

Puis revenant à Paul:

--C'est la concierge de la maison, dit-il, vous allez voir.

Au même moment, une grosse vieille, répugnante d'obésité, au nez
écarlate ayant une mine obséquieuse que démentait son petit œil
méchant caché sous de gros sourcils gris, fit son entrée dans
l'appartement.

--Bonjour la mère, lui dit le vieux clerc d'huissier; je vous ai appelée
pour un petit renseignement...

--Bien à votre service, monsieur Tantaine.

Du doigt, le bonhomme montra Paul, tout en continuant à s'adresser à la
portière.

--Vous connaissez monsieur? demanda-t-il.

--Cette malice! Un locataire.

--Comment se nomme-t-il?

--Paul.

--Tout court?

--Mais oui; Paul de Rien-Avec, autrement dit. N'allez-vous pas lui
reprocher de n'avoir connu ni père ni mère...

--Quelle est sa profession?

--Artiste donc! il donne des leçons de piano, il compose des airs et il
copie de la musique.

[Illustration: Il fut saisi d'un tel effroi qu'il se laissa tomber sur
un fauteuil.]

--Que gagne-t-il à ce métier?

--Ah!... je n'ai pas compté avec lui. A vue de nez, ça doit aller dans
les trois ou quatre cents francs par mois.

--Et cette somme lui suffit?

--Certainement. Mais dame! c'est si sage, si économe! une vraie fille,
quoi! Au point que moi qui ai une demoiselle, je voudrais qu'elle lui
ressemblât. Et travailleur, et distingué, et propre...

Elle sortit sa tabatière, huma une copieuse prise, et, avec l'accent
d'une conviction bien arrêtée, ajouta:

--Et joli garçon!...

L'air connaisseur de la grosse femme parut réjouir beaucoup le bon
Tantaine. Cependant il poursuivit:

--Pour être si bien informée, il faut que vous connaissiez M. Paul
depuis longtemps, et qu'il vous ait parlé de ses affaires.

--Pardine!... il y aura quinze mois, au terme prochain qu'il a emménagé
ici, et depuis ce temps, tous les jours que le bon Dieu fait, c'est moi
qui arrange son ménage...

--Savez-vous où il logeait avant?

--Naturellement, puisque je suis allée aux renseignements. Il demeurait
rue Jacob, de l'autre côté de l'eau. On l'y a même bien regretté, allez,
mais il fallait qu'il se rapprochât de son travail, qui est ici près,
rue Richelieu, à la bibliothèque.

D'un geste, le bonhomme arrêta la portière.

--Cela suffit, mère Brigot, dit-il, laissez-moi seul avec monsieur.

Ce bizarre, ce surprenant interrogatoire, Paul l'avait écouté de l'air
ahuri d'un homme qui se tâte pour savoir au juste s'il dort ou s'il
veille, s'il vit ou s'il rêve.

Le doux père Tantaine, lui, ferma soigneusement la porte sur les talons
de la portière, et revint vers son protégé en riant aux éclats trop fort
pour que son rire fût complétement naturel.

--Eh bien! lui demanda-t-il, que dites-vous de l'aventure?

Paul fut bien deux minutes au moins pour recouvrer la parole. Il faisait
d'héroïques efforts pour rassembler ses idées en déroute, il appelait à
la rescousse sa fermeté vacillante.

Il se rappelait les conseils que depuis cinq jours le docteur Hortebize
lui chantait sur tous les tons: «Attendez-vous aux événements les plus
extraordinaires, ne vous étonnez de rien, soyez prêt à tout.»

Pour un premier assaut, sa contenance ne fut pas trop fâcheuse.

--Je suppose, monsieur, reprit-il enfin, que vous avez fait la leçon à
cette femme.

La grimace du vieux clerc ne laissait pas de doute sur le vif
désappointement que lui causa cette réponse.

--Diable!... fit-il d'un ton d'ironie qu'il ne prit pas la peine de
dissimuler, si c'est là tout ce que vous avez compris, nous ne sommes
pas près de nous entendre!

Cette raillerie devait piquer la vanité toujours à vif du protégé de B.
Mascarot.

--Pardon, reprit-il d'un air gourmé, je comprends que cette scène n'est
qu'une préface, et j'attends le roman.

Cela fut dit avec une belle assurance qui enchanta le vieux clerc
d'huissier.

--Oui, mon enfant, s'écria-t-il tout attendri d'une effusion paternelle,
oui, ce n'est qu'une préface indispensable! Le roman, on te le révélera
quand le moment propice sera venu, et tu verras quel magnifique rôle on
t'y réserve, et tu comprendras quel succès t'attend, si tu sais être un
acteur de talent!

--Pourquoi ne pas dire la vérité tout de suite?

Le bonhomme hocha doucement la tête.

--Patience, répondit-il en revenant au «vous,» patience, impétueuse
jeunesse! On n'a point bâti Paris en un jour. Laissez-vous guider, ô mon
fils! laissez-nous mesurer le fardeau à vos forces, abandonnez-vous à
nos lisières protectrices! C'en est assez pour aujourd'hui. Vous venez
de recevoir votre première leçon, repassez-la, méditez-la.

--Une leçon?

--Ou une répétition, comme vous voudrez, oui, mon enfant. Ce que j'avais
à vous apprendre, je l'ai mis en action, pour vous frapper plus
vivement, pour le graver plus profondément dans votre esprit.

C'était précis, cela: il n'y avait ni à douter, ni à équivoquer, ni à
hésiter.

--Tout ce que cette bonne femme a dit, poursuivit le doux Tantaine en
appuyant sur chaque mot pour lui donner une valeur plus grande, tout ce
qu'elle a répondu doit être la vérité. Donc, c'est la vérité. Quand vous
serez arrivé à vous le persuader à vous-même, vous serez prêt pour la
lutte; jusque-là, non. Souvenez-vous de ceci: on n'impose que les
croyances auxquelles on ajoute lui. Il n'est pas un imposteur illustre
qui n'ait été sa première dupe et sa plus entêtée.

A ce vilain mot: imposteur! le protégé de B. Mascarot ne fut pas maître
d'un haut-le-corps. Il essaya de protester.

Mais ce fut une raison pour Tantaine d'insister sur son idée et de
souligner sa réplique comme on accentue la phrase décisive qui livre la
clé d'une situation indéchiffrable.

--Un de mes amis, prononça-t-il, a vécu dans l'intimité d'un faux Louis
XVII, qui eût ses partisans, et il m'a raconté une foule de
particularités de son existence. Ce garçon, qui était le fils d'un
cordonnier d'Amiens, avait si parfaitement fait abstraction de soi pour
se pénétrer de son personnage d'emprunt, que, mis inopinément en
présence d'une fille de son pays, qui avait été sa maîtresse et qu'il
avait aimée à la folie, il ne la reconnut pas.

--Oh!... interrompit Paul; quelle histoire!...

--Non, il ne la reconnut pas. Et voilà à quelle perfection vous devez
prétendre. Ne souriez pas, le cas est sérieux. Il vous faut réussir à
vous dégager totalement de vous-même pour entrer dans la peau d'un homme
nouveau. Paul Violaine, le fils illégitime d'une petite mercière de
Poitiers, le trop naïf amant de la Belle Rose, n'existe plus. Il est
mort d'inanition dans un grenier de l'hôtel du Pérou, ainsi qu'en
témoignerait au besoin Mme Loupias.

C'est qu'il ne plaisantait pas, le vieux clerc d'huissier.

Il avait arraché son masque de bénigne niaiserie, il avait cet accent
irrésistible qui enfonce les idées comme des pointes acérées dans les
cerveaux les plus rebelles.

--Vous dépouillerez, poursuivait-il, cet individualité importune comme
un vêtement usé qu'on jette et qu'on oublie. Le succès est à ce prix. Et
je ne vous commande pas seulement de perdre la mémoire de
l'intelligence, celle-là n'est rien; je vous ordonne de perdre la
mémoire du corps, qui est idiote, absurde, terrible, qui trahit
toujours. Il ne faut pas que si, dans la rue, un inconnu crie:
Violaine!... vous vous retourniez machinalement.

Si préparé que dût être Paul à cette leçon, il sentait sa raison
vaciller comme la flamme d'une bougie au vent. Le cauchemar continuait.

--Qui suis-je?... balbutia-t-il.

Le doux Tantaine se permit un ricanement sardonique.

--La portière vous l'a dit, répondit-il, aussi bien, mieux même que je
n'aurais su vous le dire. Vous avez nom Paul, tout court, vous avez été
élevé aux Enfants-Trouvés, vous n'avez jamais connu vos parents. Voici
quinze mois que vous habitez ici, et vous demeuriez l'an passée rue
Jacob. Votre femme de ménage n'en sait pas davantage... Mais lorsque
vous viendrez avec moi rue Jacob, les concierges vous reconnaîtront, et
ils vous diront où était, avant, votre domicile; et si nous y allons, on
se souviendra de vous pareillement.

--Et il me sera possible de remonter ainsi le passé?...

--Mon Dieu, oui, jusqu'au jour de votre naissance. Peut-être en
cherchant bien, arriveriez-vous jusqu'à votre père...

--Oh!... monsieur!...

--A moins qu'il n'arrive jusqu'à vous.

Le front de Paul devenait de plus en plus soucieux.

--Mais si on me demandait des détails sur ma vie, sur ce que j'ai fait?
Cela peut arriver; je puis être interrogé par M. Martin-Rigal, par
Mlle Flavie...

--Nous y voici donc!... Eh bien! rassurez-vous; on vous communiquera des
documents si explicites, si précis qu'il vous sera aisé de donner, heure
par heure pour ainsi dire, l'emploi de vos vingt-trois ans.

--Mais alors, monsieur, il était donc, comme moi, musicien, compositeur,
cet autre dont je prends la place?

Le vieux clerc d'huissier, impatienté, ne se gêna pas pour lâcher un
maître juron.

--Sacrebleu!... s'écria-t-il, jouez-vous la simplicité? Vous ai-je dit
que vous preniez la place de qui que ce soit? Que me parlez-vous d'un
autre? Il n'y a que vous ici. Vous n'avez donc pas écouté la portière.

--Si, mais...

--Eh bien! elle vous l'a appris, vous êtes artiste. Vous vous êtes fait
seul, comme les hommes qui ont du nerf. Est-ce que le talent a besoin de
maître! Pour vivre en attendant que vos œuvres arrivent à l'Opéra,
vous donnez des leçons.

--A qui? On me questionnera.

Le père Tantaine prit dans une coupe, sur la cheminée, trois cartes de
visite, et les présenta à Paul, en disant:

--Voici le nom et l'adresse de trois élèves que vous avez et qui vous
donnent chacune cent francs par mois pour deux séances par semaine. Ces
deux-ci vous affirmeraient si vous en doutiez, que vous êtes leur
professeur depuis longtemps. La troisième, Mme veuve Grodorge,
témoignera même en justice, sous la foi du serment, qu'elle doit à vos
leçons tout ce qu'elle sait, et elle est forte. Demain, vous vous
présenterez chez ces élèves, aux heures indiquées sur les cartes. Vous
serez reçu comme un familier de la maison, lâchez d'y être à l'aise
autant qu'un ancien maître...

--Je tâcherai.

--Encore un mot. En dehors de vos leçons, et pour augmenter votre
bien-être, vous copiez à la bibliothèque, pour des amateurs riches, des
fragments d'anciens opéras inédits. Voici sur le piano le travail que
vous achevez pour M. le marquis de Croisenois, une œuvre charmante de
Valserra: _I tredici mesi_...

C'était tout pour le moment. Il prit le bras de Paul et lui fit visiter
en détail l'appartement.

--Vous le voyez, disait-il, on n'a rien oublié, on vous croirait ici
depuis des siècles. Bien plus, comme, en garçon rangé que vous êtes,
vous ne dépensez pas ce que vous gagnez, vous trouverez dans le tiroir
de votre bureau huit obligations d'Orléans et un millier de francs, ce
sont vos économies.

Mille questions se pressaient sur les lèvres de Paul, mais déjà le
bonhomme avait ouvert la porte pour se retirer.

--Je reviendrai demain avec le docteur, dit-il.

Puis adressant à son élève une bénédiction ironique, il ajouta, comme
jadis B. Mascarot:

--Tu seras duc!...

Debout devant sa loge, la concierge de la maison, la mère Brigot,
guettait la sortie du vieux clerc d'huissier.

Dès qu'elle l'aperçut descendant lentement l'escalier, la tête baissée
en homme écrasé sous le poids de ses préoccupations, elle courut à lui,
autant toutefois que son obésité lui permettait de courir.

--Êtes-vous content de moi, monsieur Tantaine? lui demanda-t-elle de sa
voix affreusement pateline...

--Chut!... interrompit le bonhomme en la poussant brutalement dans sa
loge, dont la porte était restée ouverte, chut donc! Êtes-vous folle de
parler ainsi tout haut, au risque d'être entendue du premier venu!

Il paraissait si furieux, ce bon Tantaine, que la portière baissait le
nez, tremblante comme une coupable devant la justice.

--J'espérais, balbutia-t-elle, que j'avais bien répondu.

--Très bien, en effet, mère Brigot; vous m'aviez parfaitement compris.
Je rendrai bon compte de vous à M. Mascarot.

--Quel bonheur!... Alors, nous sommes sauvés, Brigot et moi?

Le vieux clerc eut un geste équivoque.

--Sauvés... répondit-il, pas encore tout à fait. Le patron,
certainement, a le bras long, mais vous avez des ennemis, beaucoup
d'ennemis. Tous les domestiques de la maison vous exècrent, et ils
seraient ravis, je ne vous le cacherai pas, de vous faire arriver de la
peine.

--Oh!... monsieur, est-ce possible; peut-on dire des choses pareilles!
Nous qui sommes si bons pour eux, mon mari et moi.

--Maintenant peut-être, parce que vous redoutez leur témoignage; mais
autrefois?... Ah! vous vous êtes mis dans de biens vilains draps, votre
mari et vous. La loi est précise: Article 386, paragraphe 3. Il y va de
la réclusion. Vous avez surtout cette diable de circonstance de paquets
de clés vus entre vos mains par les deux bonnes du second étage, qui est
terrible.

Ce fut au tour de la grosse femme de frémir. Elle joignit les mains en
murmurant d'une voix suppliante:

--Plus bas! monsieur, je vous en conjure, plus bas!...

--Votre grand tort, poursuivait le père Tantaine, est d'être venu
trouver le patron trop tard. On avait beaucoup jasé déjà, la police
avait été prévenue et ne pouvait se dispenser d'agir.

--C'est égal, si M. Mascarot voulait...

--Mais il veut, chère dame, il ne demande qu'à vous être utile. Je suis
persuadé qu'il réussira à égarer l'enquête; déjà beaucoup de témoins ont
promis de vous être favorables... Seulement, vous savez, service pour
service, il faut lui obéir ponctuellement.

--Oh! le cher homme!... nous passerions dans le feu pour lui, Brigot et
moi; ma fille Euphémie y passerait aussi...

Prudemment le vieux clerc recula.

Il put craindre que, transportée d'espoir, dans l'effusion de sa
reconnaissance, la portière ne se jetât à son cou.

--Le patron n'exige pas de tels sacrifices, dit-il; tout ce qu'il vous
demande, c'est de ne jamais varier dans vos déclarations au sujet de
Paul. Ce qu'il attend, c'est une discrétion impénétrable. Un seul mot du
secret qui vous a été confié, il vous abandonne, et alors, je vous l'ai
dit, l'article 386...

Décidément, l'énoncé de cet article qui édicte les peines applicables
aux vols domestiques avait la vertu de donner des coliques à l'honnête
concierge.

--La tête sur le billot, monsieur, s'écria-t-elle, je soutiendrais
mordicus que M. Paul est mon locataire depuis un an, qu'il est artiste,
que je le connais, et le reste. Quant à lâcher une traître parole de ce
que vous m'avez conté, je me couperais plutôt la langue, et j'y tiens...
allez!

Si véritablement sincère était l'accent de cette déclaration, que le
vieux clerc d'huissier revint à sa bénignité accoutumée.

--Dans ces conditions, prononça-t-il, je suis autorisé à vous dire:
Espérez. Oui, le jour où l'affaire de notre jeune homme sera terminée,
on vous obtiendra une petite déclaration qui vous rendra blancs comme
neige et qui vous permettra de dire le front haut que vous avez été
calomniés.

C'était un marché, la mère Brigot ne devait pas s'y méprendre.

--Qu'il réussisse donc bien vite, dit-elle, ce cher enfant mignon.

--Ce ne sera pas long, je vous le garantis. Mais jusque-là, vous savez,
surveillance attentive de tous les instants.

--On ouvrira l'œil.

--A qui que ce soit, en dehors du patron, de son médecin ou de moi, qui
viendrait demander Paul, vous répondrez qu'il est sorti.

--Entendu, personne ne montera.

--De plus, il vous faudrait tâcher de savoir le nom du visiteur et venir
nous avertir rue Montorgueil.

--S'il vient quelqu'un, vous serez prévenu dans les cinq minutes.

Le bon Tantaine se recueillit cherchant s'il n'avait pas quelque autre
recommandation à faire.

--C'est bien tout, dit-il au bout d'un moment. Ah! encore ceci. Tenez
exactement note des heures de sortie et de rentrée de ce joli garçon,
parlez-lui le moins possible, mais épiez ses moindres actions.

Cela dit, sans s'arrêter aux protestations de la portière toute brûlante
du zèle d'un intérêt bien entendu, il s'éloigna en répétant:

--Surveillez! surveillez!... qu'il ne fasse pas de sottises.

Cette dernière préoccupation, pour le moment du moins, était absolument
superflue.

Paul était hors d'état de tenter quoi que ce fût.

Tant qu'il s'était senti sous l'œil du père Tantaine, il avait puisé
dans sa détestable vanité assez d'énergie pour garder une ferme
contenance.

Mais, une fois seul, après le départ du bonhomme, il fut saisi d'un tel
effroi qu'il se laissa tomber comme anéanti sur un fauteuil.

C'est qu'entre toutes les idées qui doivent répugner à l'imagination, il
n'en est pas de plus odieuse que celle de la perte de sa personnalité.

Si l'esprit accepte facilement la nécessité d'un travestissement imposé
par les circonstances, c'est que ce travestissement n'est que momentané,
et que d'ailleurs, sous un faux nom pris au hasard, sous le costume
d'emprunt, on reste soi.

Tel n'était pas le cas de Paul.

Non seulement il se voyait réduit à renoncer à son individualité, mais
il si trouvait prendre l'individualité d'un autre.

Il serait peut-être heureux et riche, il épouserait Flavie, il aurait un
grand nom; mais, femme, argent, noblesse, bonheur, il devrait tout à une
infâme comédie.

Et le pacte conclu, et il l'était presque, il lui deviendrait impossible
de revenir sur ses déclarations. Il serait comme un acteur condamné à
vivre avec le masque et le costume de son rôle. Il lui faudrait, jusqu'à
sa mort, être cet autre dont il volait le passé.

Il frissonnait en se rappelant cette lugubre parole du père Tantaine:

--Paul Violaine est mort.

Et il lui semblait, en effet, que quelque chose venait de se briser en
lui.

Il torturait sa mémoire à chercher parmi ses souvenirs quelques exemples
de cette situation étrange; il n'en trouvait pas.

Si, cependant.

Il se rappelait l'histoire de Cognard, ce bandit si audacieux, incarné
en comte de Sainte-Hélène, dont tout Paris admirait la tournure martiale
et le brillant uniforme, sur le front des troupes, aux revues royales.

[Illustration: Le reste de la phrase se perdit dans le mouvement qu'elle
fit en aspirant une prise de tabac.]

Cognard, ce forçat trahi par un ancien compagnon de chaîne.

Car c'était là ce qu'il risquait, à jouer cette périlleuse partie: le
bagne.

Ne serait-il pas reconnu, lui aussi, par quelque camarade oublié, qui au
moment du triomphe le montrerait du doigt et crierait:

--Arrêtez!... Celui-ci est Paul Violaine, de Poitiers, le fils de la
petite mercière de la rue des Vignes.

Que ferait-il alors, que répondre? Aurait-il sur les émotions poignantes
d'un tel moment assez de puissance pour payer d'audace, pour regarder,
d'un œil riant cet accusateur en lui disant:

--Vous vous trompez, je ne vous connais pas.

Il ne se sentait pas cette impudence imperturbable, et la conviction de
n'être pas à la hauteur de son rôle ajoutait à son effroi.

S'il n'eût pas été engagé déjà, s'il eût su que devenir, où aller,
comment vivre, il eût pris la fuite.

Le pouvait-il?

Hélas! bien que fort inexpérimenté, il comprenait que des gens comme le
placeur, comme Hortebize et comme Tantaine ne sèment pas leurs secrets
au hasard. Ils lui avaient fait, à eux trois, assez d'étranges
confidences pour lui bien prouver qu'ils le considéraient comme
absolument en leur pouvoir.

Or, il savait à quoi s'en tenir sur la puissance de B. Mascarot. Il
était certain que, quoi qu'il pût faire, il n'échapperait pas à sa
vengeance.

Accepter le traité, c'était courir un danger; mais un danger lointain,
probable peut-être, mais non pas assuré.

Éluder le traité c'était s'exposer à un péril immédiat et parfaitement
défini.

Pris entre ces menaces, Paul devait choisir les plus éloignées.

Ce furent d'ailleurs les dernières convulsions de son honnêteté
expirante.

--J'accepte, murmura-t-il, en avant!...

Il faut bien le dire, les cinq jours passés en compagnie de l'excellent
Hortebize pesaient d'un poids énorme dans la balance des décisions de
Paul.

Il possédait au suprême degré, ce respectable docteur, l'art de rendre
le vice aimable et de le mettre à la portée de toutes les consciences.

Pour exposer ses odieuses théories, il savait toujours rencontrer le
terme congruant, l'expression agréable et de bonne compagnie.

Paraissait-on néanmoins surpris, vite il trouvait parmi ses souvenirs
des exemples rassurants à citer.

Si bien qu'il semblait impossible qu'à son contact l'honnêteté à peine
trempée d'un adolescent dévoré de convoitises, tout flambant de passions
inassouvies, ne fût pas désorganisée.

Un garçon bien autrement affermi que Paul en d'honorables principes,
eût très probablement succombé à ces incessantes attaques, ayant
l'apparence inoffensive et la redoutable puissance de la goutte d'eau
qui, à la longue, use le rocher.

Nul comme le docteur ne savait émettre à propos ces maximes dissolvantes
qui sont comme le lien commun de la corruption.

Il professait, prétendait-il, le catéchisme des forts.

Il prêchait deux morales, celle des intelligents et celle des imbéciles.

--De quelle postérité voulez-vous être, demandait-il à Paul, de celle
d'Abel ou de celle de Caïn? Entre les deux, il faut opter sans
rémission. Éternels moutons, les fils d'Abel seront toujours tondus. Les
descendants de Caïn, au contraire, savent s'armer de ciseaux et tondre.
Que redoutez-vous? Ce n'est plus Dieu maintenant qui, du haut des
nuages, crie: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?» C'est la justice
humaine qui se contente de demander si on s'est débarrassé d'Abel selon
les règles prescrites par le code.

Puis, tous ces discours, il les condensait en aphorismes mis en
pratique, affirmait-t-il, par les heureux du monde.

Il disait à Paul:

«Le succès justifie tout.»

«Une bonne grosse infamie qui enrichit d'un coup, épargne quantité de
petites infamies de détail que se permettent les plus honnêtes gens.»

Ou encore:

«Le grand chemin de la fortune est si encombré, que ceux-là seuls
arrivent au but qui ont l'adresse de prendre un chemin de traverse.»

Or, les renseignements du docteur avaient cela de terrible, qu'à tout
instant il pouvait se proposer pour modèle, et dire:

--Regardez-moi!

Et, en effet, son exemple était de ceux qui feraient douter de la
conscience et de la justice.

En lui le vice triomphait, jouissait, s'engraissait, roulait voiture,
éclaboussait en riant l'honnêteté pauvre.

Quant au châtiment qui toujours arrive, tôt ou tard, s'il le redoutait,
il se gardait bien de l'avouer.

Il ne disait pas à Paul que ce médaillon enrichi de pierreries qui
battait son ventre de financier, renfermait un poison subtil sur lequel
il comptait en cas de catastrophe.

Non. Il répétait:

--Du courage, ami Paul, abandonnez-vous à Mascarot, comme moi, comme le
marquis de Croisenois, comme Van Klopen, comme tant d'autres. Mascarot
peut tout ce qu'il veut, il est dévoué et sûr. Quand entre la fortune et
un de ses amis se trouve un bourbier, il n'hésite pas, il prend,
nouveau saint Christophe, son ami sur ses robustes épaules, et le passe.

Sur ce dernier point, le docteur prêchait un croyant.

Loin de douter de la force de B. Mascarot, Paul se la serait plutôt
exagérée. Après cette dernière scène, il n'apercevait pour ainsi dire
pas de limites à une puissance établie sur la terreur.

Si depuis sa sortie de l'hôtel du Pérou, il avait été ébloui par la
rapidité des événements, son installation dans cet appartement de la rue
Montmartre, lui paraissait tenir du prodige.

Il était stupéfait de la quantité de gens que l'honorable placeur savait
faire mouvoir et forcer de concourir à la réussite de ses projets.

Cette portière qui assurait le connaître, ces concierges de la rue Jacob
près desquels on pouvait aller aux renseignements, ces élèves qu'on lui
procurait, tous ces gens n'étaient-ils pas comme autant d'esclaves qu'un
secret livrait pieds et poings liés à la discrétion de B. Mascarot?

Était-il à craindre d'échouer avec de tels éléments de succès?
Risquait-on même quelque chose, protégé par un homme à qui rien
n'échappait, qui semblait disposer à son gré des événements, qui
organisait le hasard à sa convenance?

--Et j'hésiterais, se disait Paul en arpentant d'un pied fiévreux son
nouvel appartement, et j'aurais des scrupules! Ah! ce serait trop bête.

Il dormit mal cependant cette première nuit. A diverses reprises, il
s'éveilla en sursaut. Il lui semblait voir rôder autour de son lit
l'ombre vengeresse de l'homme dont il volait la personnalité.

Mais le lendemain, lorsque l'heure arriva d'aller donner sa première
leçon, il se sentait en veine de courage, il faudrait dire d'impudence,
et c'est d'un pas leste, la tête haute et la mine assurée qu'il se
rendit à l'adresse indiquée sur la carte de Mme veuve Grodorge, celle
qui devait se déclarer la plus ancienne de ses élèves.

Certes, il ne se doutait guère que deux de ses protecteurs, dissimulés
derrière un lourd camion, le surveillaient et l'observaient.

C'était ainsi, cependant.

Amenés par le même désir de savoir comment Paul acceptait sa situation
nouvelle, depuis qu'il était livré à lui-même, le bon Tantaine et le
docteur Hortebize s'étaient rencontrés au coin de la rue Joquelet, juste
à temps pour voir passer leur disciple et saisir sur sa physionomie
l'expression de ses sensations.

En le voyant s'éloigner tout pimpant, ils échangèrent un coup d'œil
de triomphe.

--Eh! eh! ricana le vieux clerc d'huissier, notre jeune coq redresse sa
crête qui était bien basse hier au soir... cela va bien!

--Oui, approuva le docteur; le voilà lancé maintenant, il ira loin.

Pour plus de sûreté, cependant, ils entreront se renseigner près de la
mère Brigot.

C'est avec les témoignages les plus serviles d'un respect sans bornes
que la grosse femme les accueillit et répondit à leurs questions.

--Personne ne s'est présenté pour notre jeune homme, déclara-t-elle.
Hier, il n'est descendu qu'à sept heures. Il m'a demandé de lui indiquer
le restaurant le plus voisin; je l'ai envoyé au bouillon Duval, ici à
côté. A huit heures, il était de retour; il est remonté se pomponner et
est ressorti. A minuit, il était couché.

--Passons à aujourd'hui.

--Voilà! Quand je suis montée chez lui, ce matin, il pouvait être neuf
heures. Il venait de se lever et finissait de s'habiller. Quand j'ai eu
fini son ménage, il m'a priée de lui aller chercher à déjeuner et de lui
préparer du café. J'ai obéi. Il s'est mis alors à manger de si bon
appétit, que je me suis dit: «Allons, voilà l'oiseau habitué à sa cage!»

--Et après?

--Il s'est mis à chanter, toujours comme un oiseau. Puis il a touché du
piano. Ah! le cher mignon, sa voix est aussi agréable que sa figure. Foi
de femme!... on en deviendrait folle de ce petit homme-là! Heureusement,
ma fille Euphémie ne vient pas me voir souvent...

Le reste de la phrase se perdit dans le mouvement qu'elle fit en
aspirant une énorme prise de tabac.

--Enfin, s'il est sorti, reprit le père Tantaine, a-t-il dit s'il serait
longtemps dehors?

--Le temps de donner sa leçon. Il sait que monsieur doit venir...

--C'est bien.

Satisfait de la surveillance, le bonhomme se retourna vers l'excellent
M. Hortebize.

--Vous alliez peut-être à l'agence, monsieur le docteur? demanda-t-il.

--Précisément, je comptais voir M. Mascarot.

--Il est absent, mais si vous avez quelque chose à lui faire dire,
prenez la peine de monter avec moi jusque chez notre jeune homme; il
faut que je lui parle, et je vais l'attendre.

--Soit, répondit le docteur.

C'était comme un ordre pour l'obséquieuse concierge. Elle s'empressa de
remettre à ses deux visiteurs la clé que lui avait laissée son
locataire, et ils montèrent rapidement.

Mieux que Paul, l'excellent Hortebize pouvait juger l'habileté qui avait
présidé à l'arrangement de cet appartement destiné à donner l'idée d'un
long séjour et d'une existence calme et laborieuse.

--Sacrebleu!... mon vieux, s'écria-il avec l'accent de la sincère
admiration, quel metteur en scène tu ferais!...

D'un coup d'œil il avait embrassé les détails les plus futiles en
apparence, et il poursuivait:

--Parole d'honneur! sur la seule vue de ce petit salon de travail, un
père donnerait sa fille au garçon qui l'habite...

Mais il s'interrompit, surpris du silence du vieux clerc d'huissier. Il
le regarda et fut frappé de son air sombre.

--Qu'as-tu, demanda-t-il avec une nuance d'inquiétude, qu'y a-t-il?...

Tantaine fut un moment sans répondre. Il s'était assis les jambes
croisées devant le feu près de s'éteindre, et tisonnait furieusement.

--Il y a, grommela-t-il enfin, il y a que nos cartes se brouillent.

A cette déclaration le front du souriant docteur se rembrunit.

--C'est Perpignan qui te gêne, fit-il. Tu auras rencontré près de lui
des difficultés insurmontables...

--Non. Perpignan n'est qu'un sot. Il fera naturellement juste ce que je
voulais lui conseiller de faire. Nous tenons le Champdoce...

Le digne M. Hortebize, fort oppressé depuis un moment, eut un gros
soupir de satisfaction.

--Alors, murmura-t-il, je ne vois pas...

--Quoi!... tu oublies le mariage de Croisenois! Là est l'obstacle. Une
affaire si sagement combinée, cependant, conduite avec tant de prudence.
Hier encore j'aurais répondu sur ma tête d'un succès sans anicroche.

--Eh!... c'est cela, tu marchais avec trop d'assurance...

--Point. J'ai joué de malheur, voilà tout. Est-ce que la sagesse humaine
existe!... La sagesse humaine!... ce n'est qu'un mot. On fait la part de
l'imprévu, on ne fait pas celle de l'impossible.

--Cependant...

--C'est ainsi. Jamais ennemi habile n'eût imaginé contre nous la série
de combinaisons invraisemblables que nous oppose le hasard. Toi qui vas
dans le monde, connais-tu, en 1868, une héritière très belle et très
noble, insensible aux jouissances du luxe et de la vanité et capable
d'une grande et vraie passion...

Le docteur eut un sourire qui, certes, était la plus explicite des
négations.

--Eh bien! poursuivit le bonhomme, cette héritière existe, et elle a nom
Sabine de Mussidan. Elle aime, et sais-tu qui?... un homme que par trois
fois déjà j'ai trouvé en travers de ma route, un artiste, un peintre, et
il faut que ce garçon soit doué de la plus redoutable énergie qu'on
puisse concevoir.

--Bast!... un artiste sans fortune, sans doute, sans relations...

Un geste de son interlocuteur l'interrompit...

--Cet artiste n'est pas sans relations, malheureusement, déclara le doux
Tantaine, il a un ami, et quel ami!... le gentilhomme qui devait épouser
Mlle Sabine, M. de Breulh-Faverlay.

Cette nouvelle était si étrange, que l'excellent Hortebize demeura sans
voix.

--Comment est venu ce rapprochement, poursuivit Tantaine, je ne puis me
l'expliquer. Ce doit être un coup du génie de Mlle Sabine. Enfin le
fait est là. Et à eux deux ils ont gagné à leurs intérêts la femme que
je destinais à pousser la candidature de Croisenois.

--Mais c'est impossible.

--C'est mon avis. Ce qui n'empêche que, hier soir, ils étaient réunis
tous les trois, et juraient, je le présume du moins, de tout tenter pour
empêcher le mariage du marquis.

L'excellent docteur bondit sur son fauteuil.

--Quoi! s'écria-t-il, quoi!... ils ont pénétré les projets de
Croisenois! Ah! ça, comment?

Le vieux clerc eut un geste découragé.

--Ah! voilà! répondit-il. Un général ne peut être sur tous les points
d'une grande bataille, et toujours parmi ses lieutenants il se trouve
des imbéciles ou des traîtres. J'avais arrangé entre Van Klopen et
Croisenois une comédie qui devait nous livrer la vicomtesse. Tout avait
été prévu, combiné, arrangé: j'avais soigné les détails comme seul je
sais les soigner. Je ne pouvais pas ne pas compter sur un triomphe
complet.

Malheureusement, après une répétition générale excellente, la
représentation a été détestable. Ni Croisenois, ni Van Klopen n'ont pris
la peine de jouer leur rôle sérieusement. Je leur avais préparé un
chef-d'œuvre de finesse et de transitions, ils ont exécuté une scène
brutale, ridicule, révoltante, une parade!... Ils ont cru, les idiots!
qu'il est aisé de tromper une femme!

Et pour comble, le marquis, à qui j'avais recommandé la plus extrême
réserve, a démasqué immédiatement ses batteries; oui, ce niais vaniteux
a parlé de Sabine.

Dès lors, tout était perdu. La vicomtesse, qui sur le moment avait été
dupe, a réfléchi, et la connivence des deux acteurs lui a sauté aux
yeux. Flairant un piège, la peur l'a prise et elle a couru crier: «Au
secours!» chez M. de Breulh.

Le docteur écoutait, la consternation peinte sur le visage.

--Qui donc, demanda-t-il a pu t'informer ainsi?

--Personne, je devine. Je vois les résultats, je pénètre la cause. Oh!
l'éveil est donné, va!...

Le doux Tantaine n'est pas homme à gaspiller en inutiles discours ce
capital qui s'appelle le temps.

Quand il ouvre la bouche, c'est qu'il a quelque chose à dire, et ses
paroles, les plus oiseuses en apparence, ont toujours une portée
sérieuse.

Le docteur le savait bien.

De là son anxiété de plus en plus poignante, à mesure qu'il sentait
qu'on se rapprochait d'un but qu'il ne pénétrait pas.

--Pourquoi me dis-tu tout cela, interrogea-t-il, que n'avoues-tu plutôt
sans ambages que la partie est désespérée!

--C'est qu'elle ne l'est pas.

--A t'entendre, cependant!...

--J'ai déclaré qu'elle était fort compromise, rien de plus, et c'est
bien différent. Quand tu joues à l'écarté, en cinq points, que ton
adversaire en a quatre et que tu n'en a pas un seul, jettes-tu tes
cartes et abandonnes-tu ton enjeu? Non. Tu gardes l'espoir de piquer sur
quatre, comme on dit vulgairement.

L'inaltérable flegme du vieux clerc d'huissier exaspérait vraiment le
digne M. Hortebize.

--Ainsi, s'écria-t-il, tu t'obstines à lutter.

--Naturellement.

--Mais c'est de la démence, c'est de l'aberration, c'est courir de gaîté
de cœur à un abîme dont on a mesuré la profondeur.

Le vieux clerc se permit un petit sifflotement on ne peut plus agaçant.

--Que devrions-nous donc faire, demanda-t-il, au jugement de Votre
Excellence?

--Rien. Abandonner cette combinaison et en chercher une autre, moins
lucrative, peut-être, mais aussi moins périlleuse. Ne vas-tu pas te
piquer au jeu? Ce serait, par ma foi! de la vanité bien placée. Tu as
voulu mordre un morceau, il est trop dur, n'est-ce pas? abandonne-le; à
t'obstiner tu te casserais les dents. Nous avons tâté ces gens, ce sont
des lutteurs au-dessus de nos forces; laissons-les. Au fond, que nous
importe que Mlle de Mussidan épouse Croisenois ou de Breulh, ou tout
autre! La spéculation est-elle là? Non, heureusement. L'idée vraiment
productive, l'idée d'une société à laquelle tu fais souscrire tous nos
contribuables, reste pleine et intacte. Nous la reprendrons. Mais, en
attendant, crois-moi, confessons entre nous notre défaite, battons en
retraite et faisons les morts.

Il s'arrêta, déconcerté par l'expression gouailleuse du sourire du bon
père Tantaine.

--Il me semble, ajouta-t-il, d'un ton blessé, que ma proposition n'a
rien de ridicule, qu'elle est raisonnable.

[Illustration: Six convives achevaient de déjeuner.]

--Peut-être. Reste à savoir si elle est pratique.

--Je ne découvre rien qui t'empêche de l'accepter.

--Vraiment! C'est qu'alors la frayeur te montre la position à travers de
singulières lunettes. Nous nous sommes trop avancés, mon bon docteur,
pour avoir encore notre libre arbitre. Aller de l'avant nous est
impérieusement commandé. Reculer maintenant, serait attirer nos
adversaires sur notre piste. Quoi que nous fassions, il faudra en
découdre. Or, bataille pour bataille, mieux vaut choisir son terrain et
commencer. A forces égales, l'agresseur gagne trois chances sur dix, on
l'a calculé.

--Ce sont des mots!...

--Bah!... sont-ce des mots aussi, nos confidences à Croisenois?...

L'argument, s'il n'ébranla pas le docteur, le frappa vivement.

--Serait-il donc assez infâme pour nous trahir? fit-il.

--Pourquoi non, si c'est son intérêt évident? Réfléchis et juge:
Croisenois est au bout de son rouleau; nous l'avons ébloui des
perspectives d'une fortune princière: à quel parti s'arrêtera-t-il si
nous allons lui dire: «Pardon! il n'y a rien de fait; vous êtes dans la
misère; restez-y!»

--On pourrait le désintéresser, l'assister.

--Et cela nous conduirait, où? Veux-tu payer ses dettes, dégager son
héritage, défrayer son luxe et ses passions? Quelles limites auront ses
exigences? Depuis que je lui ai livré le secret de l'association, il
nous tient autant que nous le tenons; plus même, car il a moins à
risquer. Nous lui avons appris la musique, docteur, il nous ferait
joliment chanter.

--Ah!... tu as été bien imprudent.

--Sacrebleu! il faut pourtant se confier à quelqu'un. D'ailleurs, les
deux affaires, celle du duc de Champdoce et celle de Sabine, se
tiennent. Je les ai conçues ensemble, ensemble elles réussiront ou me
craqueront entre les mains.

--Ainsi, tu persistes?

--Plus que jamais.

Depuis un moment, le docteur, avec une affectation qui ne pouvait
échapper à son interlocuteur, agitait et faisait sonner le médaillon
d'or pendu à la chaîne de sa montre.

--J'ai juré autrefois, prononça-t-il avec un pâle sourire, que nos
destinées seraient communes. Je ne me dédis pas. Marche, si périlleuse
que me semble la route où tu t'obstines, je te suivrai jusqu'au bout...
jusqu'au fossé de la culbute. J'ai sous la main ce qu'il faut pour
éviter les angoisses de la chute: Une contraction du gosier, comme pour
avaler une pilule amère, une convulsion foudroyante, un vertige, un
hoquet... et tout est fini.

La lugubre précaution du docteur avait toujours offusqué le bon
Tantaine. Elle lui fut en ce moment particulièrement désagréable.

--Oh!... assez, fit-il. Si tout tourne mal, tu utiliseras ton médaillon;
jusque-là, par grâce, laisse-le en repos.

Il se leva de l'air le plus mécontent, s'adossa à la cheminée, et
poursuivit:

--Pour des gens de notre trempe, un danger connu n'est plus un danger.
On nous menace, nous nous défendrons. Malheur à qui me gêne. Au pis
aller, j'aurai recours aux grands moyens.

Il s'interrompit, alla ouvrir toutes les portes pour se bien assurer que
personne n'écoutait derrière, et, revenant à sa place, il reprit d'une
voix sourde:

--En résumé, un seul homme nous fait obstacle: André. Supprime le, tout
va comme sur des roulettes.

L'excellent Hortebize tressauta comme s'il eût été touché d'un fer
rouge.

--Malheureux! s'écria-t-il, tu voudrais...

Le vieux clerc eut un petit rire sec des plus effrayants.

--S'il le fallait, pourtant! répondit-il. Ne vaut-il pas mieux tuer le
diable que d'être tué par lui?

L'effroi du digne M. Hortebize était tel que ses dents claquaient comme
des castagnettes. Il consentait bien à demander aux gens: «La bourse ou
l'honneur!» Mais demander: «La bourse ou la vie!» et frapper...

--Et si nous étions découverts! balbutia-t-il.

--Nous? Allons donc! Suppose le crime commis: la justice cherchera à qui
il profite. Arrivera-t-elle à nous? Jamais. Par exemple, elle saura que
cette mort rend à M. de Breulh la main d'une femme qu'il adore, et qui
lui préférait André...

--Horrible!... fit le docteur révolté.

--Eh! je le sais bien. Aussi ferai-je tout au monde pour éviter cette
extrémité. Les moyens violents me répugnent autant qu'à toi. Je
chercherai, je trouverai mieux...

Il s'arrêta court. Paul rentrait une lettre à la main.

Le protégé de B. Mascarot rayonnait, et c'est d'un air de suffisance
bien plaisant qu'il tendit la main au docteur Hortebize et au vieux
clerc d'huissier.

--Par ma foi!... messieurs, dit-il, du ton le plus dégagé, je comptais
bien sur votre aimable visite, mais non de si bonne heure. Je remercie
le hasard qui m'a inspiré la pensée de monter un moment.

Le père Tantaine eut bien du mal à s'empêcher de hausser les épaules.

Involontairement, il comparait cette crânerie toute nouvelle de Paul à
ses défaillances vingt-quatre heures plus tôt, à cette même place.

--Les affaires vont donc comme nous voulons? interrogea le docteur.

--Elles vont au moins assez bien pour que, même en cherchant bien, je ne
puisse trouver un sujet de plainte.

--Vous venez de donner votre leçon?

--Précisément. Je quitte à l'instant Mme Grodorge. Quelle femme
aimable et charmante! Vous dire de quelles prévenances elle m'a comblé
est impossible.

Paul eût ignoré totalement pourquoi et comment la porte de Mme
Grodorge lui était ouverte, qu'il ne se fût pas exprimé autrement.

--On s'explique, cela étant, votre satisfaction si légitime, fit le
docteur avec une nuance de persiflage que Paul ne saisit pas.

--Oh!... répondit-il, je ne m'en fais pas accroire pour si peu de chose.
Si je vous semble ravi, c'est que j'ai d'autres raisons... plus
sérieuses.

--Serait-ce une indiscrétion de vous demander lesquelles?

Paul prit la mine grave et mystérieuse de l'adolescent qu'étouffe son
premier secret d'amour.

--Je ne sais trop si j'ai le droit de parler, confiance oblige.

--Diable!... une aventure, déjà!

L'amour-propre de l'élève du placeur s'épanouissait délicieusement.

--Gardez votre secret, mon cher enfant, conseilla le père Tantaine,
gardez-le.

C'était bien le moyen de lui délier promptement la langue; le malicieux
bonhomme l'avait prévu.

--Oh! monsieur, protesta-t-il, me croyez-vous donc ingrat à ce point
d'avoir quelque chose de caché pour vous!...

Il agita triomphalement le papier qu'il tenait à la main, et ménageant
autant que possible ses effets, il poursuivit:

--Voici une lettre que m'a remis la concierge lorsque je suis rentré.
Elle m'a été apportée par un garçon de banque. Devinez-vous de qui elle
peut être? Allez, ne cherchez pas, elle est de mademoiselle Flavie Rigal
et ne me laisse aucun doute sur ses sentiments à mon égard.

--Oh!...

--C'est ainsi. Le jour où je prendrai la peine de le vouloir
sérieusement, Mlle Flavie deviendra Mme Paul.

Une fugitive rougeur, aussitôt disparue, courut sous la peau épaisse et
ridée du vieux clerc d'huissier.

--Vous êtes heureux!... fit-il, non sans un tremblement fort appréciable
de la voix, bien heureux!...

L'autre, négligemment, releva le revers de son paletot, et, passant son
pouce dans l'entournure de son gilet, répondit:

--Mon Dieu oui!... Mais sans grands efforts je vous prie de le croire.
Je n'ai pas déplu à Mlle Flavie, et à ma troisième visite, elle me
le confessait bien gentiment.

Comme s'il eût jugé ses lunettes insuffisantes à dissimuler ses
émotions, le père Tantaine écoutait, le visage caché entre ses mains.

--Hier soir, cependant, poursuivit Paul, Mlle Flavie avait été d'une
réserve et d'une froideur désespérantes. Vous pensez peut-être que je me
suis efforcé de l'attendrir? Point. Je me suis dit: «Mignonne, tu perds
ton temps,» et je l'ai quittée de meilleure heure que de coutume.

Il mentait; il avait été horriblement inquiet.

--Et j'agissais sagement, continuait-il. La pauvre fille! Pour me tenir
rigueur, elle luttait contre son cœur. Écoutez plutôt ce qu'elle
m'écrit:

Il rejeta ses cheveux en arrière, se posa de la façon qu'il jugeait la
plus avantageuse, et lut:


        «Mon ami,

     «J'ai été méchante hier, et je m'en repens. Je n'ai pu dormir de la
     nuit, en me rappelant la grande tristesse qu'on lisait dans vos
     yeux quand vous vous êtes retiré. Paul, c'était une épreuve. Me
     pardonnerez-vous? J'ai plus souffert que vous, croyez-le.

     «Quelqu'un qui m'aime bien, hélas! plus que vous peut-être, me
     répète sans cesse qu'une jeune fille qui livre à celui qu'elle aime
     sa pensée entière, risque son bonheur. Est-ce vrai cela?

     «Hélas! ce serait bien malheureux, Paul, car moi je ne saurais
     jamais feindre. Et, la preuve, c'est que je vais tout vous dire.
     Mon bon père est le meilleur, le plus excellent des hommes, et tout
     ce que je veux il le veut. Je suis bien sûre que si votre ami,
     notre bon docteur Hortebize venait de votre part lui présenter une
     certaine requête, il ne dirait pas: non. Je suis bien sûre que si
     je le priais d'une certaine manière, il me répondrait: oui...»

--Et cette lettre ne vous a pas touché? demanda le père Tantaine.

--Franchement, si. Écoutez donc, il y a un million de dot.

Sur cette vanterie, le vieux clerc d'huissier se dressa d'un bon si
menaçant, que Paul recula, stupéfait de ce soudain mouvement de colère.

Mais, sur un coup d'œil de l'excellent Hortebize, le bonhomme se
contint.

--Si encore il pensait ce qu'il dit, gronda-t-il; si son vice n'était
pas pure fanfaronnade.

--C'est notre élève!... fit le docteur avec un sourire.

Le bon Tantaine, cependant, s'était approché de Paul. Il posa sa large
main sur sa tête, et froissant presque brutalement ses beaux cheveux
blonds, il lui dit:

--Tu ne sauras jamais, mon garçon, tout ce que tu dois à Mlle
Flavie!

Cette scène rapide impressionna Paul d'autant plus vivement, qu'il n'en
pouvait comprendre ni les motifs ni la portée.

Voilà deux hommes qui avaient mis en œuvre les deux plus puissantes
ressources de leur funeste esprit pour pervertir en lui tout sens moral;
il essayait de mettre leurs leçons en pratique, espérant s'attirer leurs
éloges, et, au lieu de cela, ils le traitaient avec le dernier mépris.
C'était inexplicable.

Mais, avant qu'il fût assez revenu de sa surprise pour interroger, le
père Tantaine avait maîtrisé son émotion.

--Mon cher enfant, reprit-il, voici ma commission faite. Si je tenais à
vous voir, c'est uniquement parce que je craignais quelque défaillance
de votre énergie.

--Cependant, monsieur...

--Oh!... réparation d'honneur. Vous êtes fort, bien plus fort que je ne
le pouvais supposer.

--Il a fait des progrès, l'enfant! approuva le docteur.

--Tant de progrès, que le moment est venu de le traiter en homme. Ce
soir, mon cher Paul, M. Mascarot aura par Caroline Schimel le mot de
l'énigme qu'il poursuit. Demain à deux heures, trouvez-vous à l'agence,
vous saurez tout.

Paul voulait répliquer, s'informer, le bon Tantaine ne lui en laissa pas
le temps.

Il lui coupa la parole d'un adieu des plus secs, et sortit en entraînant
le docteur, de l'air d'un homme qui fuit une explication irritante ou
périlleuse.

--Partons, lui disait-il à l'oreille, une minute encore et je battrais
ce misérable petit farceur. Ah!... Flavie, Flavie!... Ta folie
d'aujourd'hui te coûtera plus tard des larmes de sang!...

Les deux associés étaient déjà au bas de l'escalier, que le protégé de
B. Mascarot demeurait encore debout, au milieu de son petit salon de
travail, un bras en avant, la bouche entr'ouverte, frappé d'immobilité,
offrant le plus parfait modèle d'une statue de la confusion.

Toute la fierté qui le gonflait l'instant d'avant s'était évaporée comme
le gaz d'un ballon crevé d'un coup d'épingle.

--Dieu sait, pensait-il, ce que doivent dire de moi ce misérable médecin
et cet odieux clerc d'huissier. Sans doute ils rient de ma naïveté, ils
se moquent de mes prétentions!...

Cette pensée l'exaspérait jusqu'à le faire grincer des dents; colère
bien injuste, en vérité! Ni le docteur, ni le bon Tantaine n'avaient
prononcé le nom de Paul, une fois hors de chez lui.

Tout en remontant la rue Montmartre, Tantaine et le docteur ne
s'occupaient que de trouver un moyen de paralyser les démarches
d'André.

--Mes informations sont beaucoup trop vagues, disait le bonhomme; j'ai
trop peu étudié le terrain pour prendre un parti. Ma tactique pour le
moment est de ne pas donner signe de vie, et j'ai donné, dans ce sens,
mes instructions à Croisenois. Mais j'ai attaché un de nos agents à
chacun de nos adversaires. André, M. de Breulh, la vicomtesse, ne
sauraient faire un mouvement sans que je sois prévenu. J'ai une oreille
à leur porte, un œil au trou de leur serrure, lorsqu'ils se croient
le plus en sûreté. Bientôt je verrai clair dans leur jeu, et alors...
Va, reprends ton heureuse insouciance et fie-toi à moi.

Ils étaient arrivés au boulevard; le vieux clerc d'huissier s'arrêta
brusquement et tira sa grosse montre d'argent.

--Déjà quatre heures! s'écria-t-il. Comme le temps file! Je te quitte,
je n'ai plus une minute à perdre. Ce n'est pas quand on a du lait sur le
feu qu'on peut s'endormir. J'ai dix courses indispensables à faire. Ne
dois-je pas surveiller mes observateurs et m'assurer qu'ils sont à leur
poste.

--Du moins, on te verra ce soir?

--C'est peu probable. Tel que tu me vois, je me propose d'aller dîner
dans quelque restaurant des boulevards extérieurs.

Le docteur ouvrit de grands yeux.

--Oh!... pas pour mon plaisir, je te l'affirme, ajouta le bonhomme. J'ai
ce soir rendez-vous au _Grand-Turc_, avec ce garnement de Toto-Chupin.
Je dois y trouver cette Caroline, qui possède, j'en mettrais ma main au
feu, le secret des Champdoce. Elle est discrète, rusée, sous le coup
très probablement de menaces effroyables, mais elle adore les petits
verres, et ce sera bien le diable si je ne découvre pas la liqueur qui
lui délie la langue. Sur ce, je suis pressé, à demain!...



XXVI


Oui, il était pressé, le père Tantaine, et la preuve, c'est que lui,
l'infatigable marcheur, il prit une voiture à l'heure et promit cent
sous de pourboire pour être mené bon train.

C'est au coin de la rue Blanche et de la rue de Douai qu'il se fit
conduire tout d'abord. Il ordonna au cocher de l'attendre et gagna d'un
pas leste l'heureuse maison où le jeune M. de Gandelu avait installé sa
divinité.

Il passa sans rien demander devant le concierge, en homme qui connaît
les êtres, il sonna sans se tromper à l'appartement si somptueusement
meublé où Rose s'était métamorphosée en vicomtesse Zora de Chantemille.

On fut assez longtemps à venir à son appel.

Enfin, au bout de deux minutes, la porte fut ouverte par une grosse
fille au teint enluminé, le bonnet de travers. C'était la cuisinière de
Zora-Rose, cette Marie qui avait si religieusement rapporté à B.
Mascarot les onze francs qu'elle lui devait.

A la vue du vieux clerc, elle laissa échapper une exclamation de
plaisir.

--Eh! s'écria-t-elle, c'est le père Tantaine qui arrive comme marée en
Carême.

--Chut! fit le bonhomme d'un air inquiet.

--Tiens, pourquoi se gêner?

--Si votre maîtresse entendait, elle pourrait venir.

La cuisinière éclata de rire.

--Pas de danger!... répondit-elle; madame est dans un certain endroit
d'où on ne revient pas comme cela. Vous savez, les bijoux précieux
risquent de s'égarer, et on les serre.

Cette périphrase, qui signifiait que la pauvre Rose avait été arrêtée,
sembla surprendre beaucoup le vieux clerc.

--Pas possible! s'écria-t-il.

--C'est comme cela. Mais entrez donc, on vous contera la chose pendant
que vous trinquerez avec notre société.

Dans la salle à manger, où pénétra le père Tantaine, six convives, assis
devant une table chargée de bouteilles, achevaient un déjeuner commencé
vers midi.

L'honorable société était composé de quatre femmes, que le bonhomme
reconnut pour des pratiques de l'agence, et de deux messieurs. Sur la
seule physionomie de ces messieurs, on ne leur eût pas confié sa bourse.

--Comme vous le voyez, papa, commença le cordon bleu, après que son
nouvel invité eut trinqué et bu, on se passe du bon temps. C'est tout de
même une drôle d'affaire. Imaginez-vous qu'hier, comme je venais de
mettre mon dîner en train, deux messieurs se présentent pour parler à
madame. On les fait entrer et tout de suite ils lui déclarent qu'ils
viennent la chercher pour la conduire en prison. Là-dessus, la voilà à
pousser des cris si perçants, qu'on devait l'entendre de la rue
Fontaine. Elle ne voulait pas marcher; elle s'accrochait aux meubles.
Alors, eux, très proprement, vous l'ont prise par la tête et par les
pieds et l'ont portée à un fiacre qui attendait en bas. Emballée. Cela
fait ma quatrième patronne qui a du désagrément... Mais vous ne buvez
pas!

[Illustration: Elle saute à terre et part comme si elle avait le diable
à ses trousses.]

Le doux Tantaine tenait le renseignement qu'il était venu quérir; il
s'excusa poliment et se retira, laissant continuer le festin qui
semblait ne devoir finir qu'avec la dernière bouteille de la cave.

--De ce côté-ci, murmurait-il en montant en voiture, tout va pour le
mieux... Voyons ailleurs.

Ailleurs, ce fut d'abord aux Champs-Élysées...

Il descendit non loin de la bâtisse de M. Gandelu père, et s'approcha
d'un petit homme brun qui, armé d'une latte, écartait les passants,
qu'eussent pu atteindre les gravats tombant des échafaudages.

--Quoi de neuf, La Candèle, demanda-t-il.

--Rien, monsieur Tantaine; dites bien au patron que j'ouvre l'œil.

Successivement le bonhomme alla causer quelques instants avec un valet
de pied de M. de Breulh et une fille de service de Mme de
Bois-d'Ardon.

Puis, congédiant sa voiture, il gagna d'un pied leste l'établissement du
père Canon, le marchand de vins de la rue Saint-Honoré, où il trouva
Florestan.

Autant le beau domestique est humble avec B. Mascarot, autant il est
fier avec le pauvre Tantaine.

Cette fois, pour mieux constater sa supériorité, il le força d'accepter
à dîner. Mais il ne put rien lui apprendre, sinon que Mlle Sabine
était d'une tristesse morne.

Il allait être huit heures, quand le vieux clerc put enfin se
débarrasser de Florestan et sauter dans un fiacre pour se faire conduire
au _Grand-Turc_.

C'est rue des Poissonniers, au 18e arrondissement, à cent pas du
boulevard extérieur, que se balance au vent l'enseigne du _Grand-Turc_,
cet établissement dont les séductions multiples irritaient si fort
depuis huit jours les convoitise de Toto-Chupin.

Éloquente plus qu'un pitre de foire, la façade qui crie aux passants:
«Entrez!» promet à l'intérieur un résumé de toutes les joies de ce
monde: Bonne table d'hôte à six heures, café, bière, liqueurs, et
par-dessus le marché, danse, pour précipiter la digestion.

Un couloir assez long donne aux élus l'accès de ce paradis terrestre.

Les deux portes qu'on trouve au fond conduisent, celle de droite au bal,
celle de gauche à la table d'hôte.

Là viennent prendre leur repas du soir quantité d'employés, des artistes
à leurs débuts et des rentiers des environs.

Le dimanche, il n'y a jamais assez de place, et encore on tient les
enfants au-dessous de sept ans sur les genoux, comme dans les omnibus.

A coup sûr, le baron Brisse demanderait parfois à remanier le menu:
mais comme les appétits les plus robustes y trouvent leur satisfaction,
tout est pour le mieux.

La table d'hôte, d'ailleurs, est la moindre des attractions.

Les dernières bouchées du dessert sont à peine avalées, que sur un signe
du patron, tout à coup il se fait un grand remue-ménage.

En un clin d'œil, la vaisselle et les nappes sont enlevées. Le
restaurant devient café, la bière coule à flots. Le bruit des dominos
remplace le cliquetis des fourchettes.

Ce n'est rien encore. A ce second signal, on ouvre à deux battants une
large porte, et aussitôt on cesse de s'entendre. C'est l'orchestre du
bal qui verse dans la salle d'hôte ses torrents d'harmonie.

Libre alors aux dîneurs de profiter des cornets à pistons, le prix d'un
repas donne l'entrée gratuite au bal.

Pourtant, malgré cette faveur, les deux clientèles de l'établissement,
celle de l'estomac et celle des jambes, ne se mêlent guère.

Cela tient-il à la spécialité du bal? On ne s'y amuse pas, comme
ailleurs, à l'éternel quadrille, on n'y danse presque exclusivement que
des «danses tournantes,» des polkas, des mazurques, des valses. Oh!...
des valses surtout. Le _Grand-Turc_ est le conservatoire de la valse,
c'est connu.

Tout, on le voit vite, a été sacrifié à cette danse jalouse. Le milieu
de la salle, qui affecte la forme d'une rotonde, est isolé par une
banquette décrivant un cercle parfait.

Le décor du dôme qui représente des colombes planant dans l'azur, manque
peut-être de fraîcheur, mais le parquet est merveilleusement soigné et
entretenu, glissant à point et uni comme un miroir.

N'est-ce pas dire que la Germanie parisienne se précipite à ce bal avec
une passion qui rappelle celle des enfants de l'Auvergne pour leur
musette?

Au _Grand-Turc_, il doit parler allemand, le galant cavalier qui se
risque à inviter une dame pour la prochaine, ou tout au moins connaître
le gracieux idiome des environs de Strasbourg.

Mais aussi quels duos de totons, quels vertiges, quels
tourbillonnements! C'est au _Turc_ qu'il faut voir les cordons-bleus de
l'Alsace, raides, sans un mouvement de tête, la bouche entr'ouverte,
l'œil mourant, tourner pendant des quarts d'heure avec la grâce de
ces petits danseurs de bois des orgues de Barbarie.

Pour la dixième fois déjà dans la soirée, le maître des cérémonies du
bal venait de crier de sa voix la plus enrouée: «En place! en place!»
quand le bon père Tantaine se présenta, après avoir jeté au guichet ses
cinq sous d'entrée.

La fête était alors fort animée, et l'atmosphère commençait à se charger
de lourdes émanations et de parfums étranges. Tout nouveau venu eût été
suffoqué. Mais le vieux clerc d'huissier ressemble en ceci à Alcibiade,
que partout où le conduisent les nécessités de sa profession, il est à
l'aise autant que chez lui.

C'était la première fois qu'il venait au _Turc_, et cependant c'est de
l'air d'un vieil habitué qu'il parcourut les endroits réservés aux
buveurs, le rez-de-chaussée, d'abord, puis la galerie du premier étage.

Mais c'est en vain qu'il essuya les verres de ses lunettes, troublés et
obscurcis par la buée du bal, il n'aperçut ni Caroline Schimel ni
Toto-Chupin.

--Aurais-je fait une course inutile, grommela-t-il, où suis-je
simplement arrivé trop tôt?

Attendre, était impossible. Il redescendit donc, alla s'installer dans
la partie la plus éclairée, près du comptoir, et se fit servir une chope
de bière.

Pour se distraire, il avait en face de lui le tableau symbole de
l'établissement.

C'est une grande peinture où les couleurs terribles n'ont pas été
ménagées.

Cela représente un homme affligé d'une gênante obésité, coiffé d'un
mouchoir blanc, vêtu d'un maillot bleu, assis dans un fauteuil rouge,
près d'une tenture verte, les pieds sur un tapis jaune. D'une main, il
tient son ventre; et, de l'autre, il tend un verre pour qu'on lui verse
à boire.

On voit très bien que c'est un Grand Turc, à sa pipe d'abord, qui est
énorme, au lion qui est près de lui, et enfin à la sultane qui, de l'air
le plus gracieux, emplit sa coupe d'une bière écumeuse.

Cette sultane elle-même, superbe personne blonde, bien portante et
richement mise, est née, cela saute aux yeux, en Alsace, ce qui est une
délicate flatterie de l'artiste à l'adresse des danseuses de
l'établissement.

Le vieux clerc d'huissier admirait, lorsqu'il fut troublé par une voix
paillarde qui discutait loin de lui.

Machinalement, il prêta l'oreille; il lui semblait reconnaître cette
voix.

--Mais c'est Chupin, se dit-il, le misérable garnement! Où donc est-il,
que je ne l'ai pas aperçu?

Il se retourna, et à deux tables plus loin, dans un recoin assez obscur,
il finit par distinguer celui qu'il cherchait.

Qu'il fût passé près de Toto sans le reconnaître, il n'y avait rien de
surprenant à cela: Toto ne se ressemblait plus.

Non, Toto n'avait plus rien du piteux drôle qui grelotait sous une
lamentable blouse percée; il reluisait, il rayonnait, il resplendissait.

Son plan était fait le jour où il avait arraché cent francs au doux
Tantaine, et ce plan, il l'avait mis à exécution.

Il s'était juré qu'il serait beau; il était superbe. Toutes les
splendeurs d'un magasin de confections d'occasion y avaient passé. Après
s'être outrageusement moqué du jeune M. Gaston de Gandelu, qu'il
comparait à un singe, il avait évidemment cherché à le copier.

Il portait un petit veston court et clair, un gilet surprenant de
couleur et de dessin et un pantalon à sous-pieds. Lui, qui jadis
méprisait les chemises, il tournait péniblement le cou dans un faux-col
terriblement raide qui lui descendait jusqu'au milieu de la poitrine.
Comme il était tête nue, on voyait clairement qu'il avait confié sa tête
à un coiffeur; ses cheveux, d'un jaune sale, frisaient.

Il était assis devant une table chargée de plusieurs mooss vides, et, en
face, buvant avec lui, se tenaient deux messieurs qui avaient bien l'air
d'être ce qu'ils étaient. Il avaient la cravate à la Colin, la coquette
casquette de toile cirée, et leurs cheveux, ramenés sur le côté,
formaient deux accroche-cœurs soigneusement collés et maintenus aux
tempes.

A l'importance de Toto-Chupin, à sa mine fière, à son verbe haut, il
n'était pas difficile de comprendre qu'il régalait et qu'il jouissait de
la supériorité qu'a celui qui paye à boire sur celui qui accepte.

Le bon Tantaine se levait pour aller prendre le garnement par l'oreille,
quand une réflexion soudaine l'arrêta.

Cauteleusement, avec une prudente lenteur, sans le moindre mouvement qui
pût attirer l'attention de l'aimable trio, il se retourna, enjamba deux
bancs et parvint à se rapprocher beaucoup en se dissimulant derrière un
des pilliers qui soutiennent la galerie supérieure.

Grâce à cette manœuvre, qui lui prit bien cinq minutes, il se
trouvait à la portée de tout entendre.

C'était Chupin qui avait la parole:

--Vous avez beau me «blaguer,» disait-il à ses deux amis, et m'appeler
petit crevé, je resterai toujours comme je suis; d'abord c'est mon idée,
et ensuite, pour travailler dans le grand, comme je veux, il faut avoir
l'air cossu.

Les deux messieurs riaient aux larmes.

--Oh?... je sais bien, poursuivait Toto, que j'ai une bonne tête avec
mes habits, mais cela vient de ce que je n'en ai pas l'habitude. La
belle malice! On s'y fera bien vite. S'il le faut, je me payerai des
leçons d'un maître de danse pour ressembler à quelqu'un de très chic.

--Voilà une pose!... fit un des messieurs. Dis donc Chupin, quand tu
iras au bois en voiture, tu m'emmèneras?

--Tiens! pourquoi pas! Qu'est-ce qu'il faut pour avoir une voiture? de
l'argent. Quels sont ceux qui gagnent de l'argent? Ceux qui ont un
«truc». Eh bien! moi j'en ai un qui a crânement réussi à ceux qui me
l'ont appris. Pourquoi ne me réussirait-il pas?

C'est avec une réelle terreur que le père Tantaine venait de
s'apercevoir que Toto était ivre. Que savait-il au juste, qu'allait-il
dire?

Le bonhomme se tenait sur ses gardes, prêt à renfoncer d'un bon coup de
poing dans la gorge du garnement la première parole compromettante.

Les deux invités de Toto, eux aussi, savaient bien qu'il avait trop bu.

Depuis qu'il semblait disposé à leur livrer le secret de ses intentions,
ils étaient devenus fort attentifs et échangeaient des regards
d'intelligence.

Pourquoi, en effet, ce précoce gredin n'aurait-il pas, ainsi qu'il le
prétendait un «truc» ingénieux?

Ses habits neufs, sa suffisance, ses libéralités prouvaient en tout cas
qu'il possédait de l'argent. Où l'avait-il pris? Le lui faire confesser
pour puiser aux mêmes sources était indiqué. Il avait le vin si expansif
que lui arracher les dernières confidences ne pouvait pas être bien
difficile.

D'un coup d'œil, ces messieurs à accroche-cœurs s'entendirent
mieux que larrons en foire et se distribuèrent les rôles.

Le plus jeune secoua la tête d'un air incrédule et ironique à la fois.

--Toi, un «truc» jamais de la vie.

L'autre, aussitôt, prit le parti du jeune garnement, ce qui était le sûr
moyen de caresser sa vanité et de lui délier la langue.

--Pourquoi donc pas? dit-il.

--J'en ai un, affirma Toto.

--Dis-le donc, si tu ne veux pas que l'on croie que tu te vantes.

--C'est simple comme bonjour, fit-il enfin, seulement il s'agissait
d'inventer la chose. Je vais vous en donner une preuve. Supposons que
j'aie vu Polyte, que voilà, «lever» deux paires de bottes à un étalage.

Le susdit Polyte protesta avec une telle énergie, que le bon Tantaine,
qui ne perdait pas un mot de la conversation, ne douta pas qu'il n'eût
sur la conscience quelque méfait de ce genre.

--Ce n'est pas la peine de «t'enlever,» continua Toto, puisqu'on te dit
que c'est une supposition. Mettons que ce soit arrivé et que je le
sache. Savez-vous ce que je fais? Je vais tout droit trouver mon Polyte,
et je lui dis dans le tuyau de l'oreille: «Part à deux, ou je vends la
mèche.»

--Possible, mais alors, moi, pour ta part, je te casserais la figure.

Oubliant le rôle d'homme distingué, Toto eût le geste narquois des
gamins de Paris.

--Tu ne casserais rien, dit-il, parce que tu n'es pas une bête. Tu te
dirais: «Si je fais mal à ce garçon, il criera comme un aveugle, cela
donnera l'éveil et on m'arrêtera.» Et au lieu de cela tu tâcherais de
t'en tirer au meilleur marché possible; tu marchanderais et nous
finirions par nous arranger très bien.

--Et c'est là ce que tu nommes un «truc?»

--Mais oui. Est-ce qu'il n'est pas bon? On laisse les imbéciles courir
seuls tous les risques, et ensuite on les force à partager les
bénéfices.

--Connu, le système! C'est tout simplement du chantage.

--Précisément, je m'en flatte.

Et, sur cette fière déclaration, Toto empoigna un mooss vide et se mit à
frapper sur la table de toutes ses forces, criant qu'il avait soif et
qu'on apportât à boire pour lui et ses deux amis.

Les deux messieurs, pendant ce temps, se regardaient d'un air
passablement penaud. La comparaison de Toto ne leur apprenait rien de
neuf, rien de pratique surtout.

Le chantage est une spéculation d'une simplicité primitive, à la portée
de toutes les intelligences; le difficile est de trouver quelqu'un à
faire chanter, et quelqu'un ayant de la voix, c'est-à-dire de l'argent.

L'objection de Polyte trahit immédiatement cette préoccupation.

--Je ne dis pas qu'il n'y a pas de bons coups à faire dans cette partie,
remarqua-t-il, mais il doit y avoir du chômage, dans cet état-là. On
n'est pas réveillé tous les matins par un filou qui vous dit:
«Viens-t-en voir un peu comment je décroche les bottes aux étalages!»

--Cette idée exclama Chupin en haussant les épaules, c'est dans ce
métier-là comme dans les autres: il faut se remuer pour gagner de
l'argent. Certainement, si on attend les clients à domicile, ils ne
viennent guère; mais on les cherche, et on les trouve!

--Où?

--Ah! voilà!...

Il y eut un silence dont le doux Tantaine eut envie de profiter pour se
montrer. Il était certain ainsi de couper court aux confidences. Mais
d'un autre côté il jugeait utile de connaître les idées du garnement. Il
se rapprocha donc encore, au point qu'il n'était plus séparé du trio que
par un pilier.

Toto, lui, oubliant l'harmonie de sa frisure, se grattait la tête avec
cette mine si plaisamment grave que prennent les ivrognes quand ils vont
à la pêche de leurs idées.

--Bast!... prononça-t-il enfin, pourquoi pas?

Il se pencha vers ses invités, et mystérieusement, il ajouta:

--On est entre amis, on peut parler?

--N'aie pas peur.

--Eh bien! c'est aux Champs-Élysées que je trouve mon affaire, et deux
fois par jour plutôt qu'une.

--Pourtant, je ne vois pas d'étalage à dégarnir par là.

Chupin haussa dédaigneusement les épaules.

--Pensez-vous donc, reprit-il, que je m'adresse aux voleurs? Mauvaise
affaire? Parlez-moi des honnêtes gens, voilà des pratiques qui aiment à
chanter! les honnêtes gens, c'est doux, c'est généreux.

Le père Tantaine frémit. Il se souvenait d'avoir entendu B. Mascarot
prononcer une phrase dans ce genre. Il fallait que Toto eût écouté aux
portes.

--Allons donc!... exclama Polyte, les honnêtes gens n'ont pas de raisons
pour chanter.

Toto faillit briser sa chope, tant il la posa rudement sur la table.

--Me laisserez-vous parler? fit-il.

--Cause, Toto, répondirent les autres.

--M'y voilà. Donc, quand on a besoin de monnaie, on file aux
Champs-Élysées, les mains dans ses poches, et on va s'asseoir sur un
banc, le long d'une des avenues qui sont entre la grande allée et le
quai. Sur son banc, on fait ce qu'on veut; on peut en «griller une ou
deux,» mais en même temps on guigne les fiacres qui marchent doucement.
Dès qu'il s'en arrête un, on court voir qui en descend. Si c'est une
honnête femme, on a gagné sa journée.

--Et tu sais reconnaître une honnête femme, toi!

--Un peu! Est-ce que cela ne se voit pas! Une honnête femme qui descend
d'une voiture où elle ne devrait pas être fait une drôle de figure, je
vous le promets. Elle est à la portière, qui allonge la tête, qui guette
de droite à gauche, qui baisse son voile si elle en a un. Dès qu'elle
croit que personne ne le regarde, elle saute à terre, et elle part comme
si elle avait le diable à ses trousses...

--Et ensuite?

--Ensuite!... On prend le numéro de la voiture et on «file» la dame
jusque chez elle.

Pour le coup, le bon Tantaine n'en pouvait douter, Toto intéressait
prodigieusement ses auditeurs.

Pour lors, continua-t-il, on pose à la porte pour donner à la dame le
temps de monter chez elle. Dès qu'on la suppose arrivée, on se précipite
chez le concierge en disant: «Excusez! je désirerais savoir le nom de la
dame qui vient de rentrer?»

--Et tu crois que les portiers disent les noms comme cela?

--Pas du tout. Aussi a-t-on toujours sur soi une ficelle, qui consiste
en un joli petit portefeuille de treize ou vingt-cinq. Quand le pipelet
vous a répondu d'un ton rogue: «Connais pas!» On sort le calepin de sa
poche, et on dit d'un air de n'y pas toucher: «C'est vexant, car elle
vient de laisser tomber ceci devant la maison, sur le trottoir, je
voulais le lui rendre.»

[Illustration: Elle était en proie à une violente crise de nerfs.]

Ravi de l'effet qu'il produisait, Toto vida, comme le plus vieil
Allemand du _Grand Turc_, un énorme verre de bière, et poursuivit:

--Là-dessus, le portier devient aimable et poli, il dit le nom, il
indique l'appartement, et l'on monte. Pour cette première fois, il
s'agit de s'informer si la femme est mariée ou non, ce qui n'est pas
malin. Si elle ne l'est pas, on a perdu son temps. Si elle l'est tout va
bien!...

--Que dit-on dans ce cas?

--Rien. Seulement on va aux renseignements; puis, le lendemain, de bonne
heure, on vient se mettre en faction devant la maison pour guetter la
première sortie du mari. Dès qu'il s'est éloigné, on ne fait ni une ni
deux, on va sonner chez lui, et on demande à parler à son épouse: c'est
là qu'il faut de l'aplomb! «Madame, lui dit-on, j'ai pris hier, dans la
journée, le fiacre numéro tant,--on indique le numéro de son fiacre à
elle,--et j'ai eu le malheur d'y oublier mon porte-monnaie, qui
contenait cinq cents francs. Comme je vous ai vue monter dans cette
voiture immédiatement après moi, je viens vous demander, si, par hasard,
vous ne l'auriez pas trouvé.»

Vous pensez bien que voilà une femme pas contente. Elle nie, elle se
défend, elle se fâche, elle menace. Mais on ajoute poliment:

«Puisque c'est ainsi, madame, je m'adresserai à votre mari.»

Aussitôt, la peur la prend, et... elle chante.

--Et le tour est fait?

--Pour ce jour-là, oui, mais non pour toujours. Plus tard, dès que les
fonds baissent; on retourne visiter la dame, et on joue le même jeu:
«C'est moi, madame, qui suis ce pauvre jeune homme dont l'argent s'est
trouvé perdu dans le fiacre nº..., etc..., etc.»

Et quand on a une douzaine de pratiques pareilles, on vit de ses rentes.
Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je tiens à être si bien mis?
Autrefois, quand j'avais ma blouse, on m'aurait offert cent sous; tandis
que maintenant, je peux demander carrément mon billet de mille.

La verve railleuse des invités de Toto-Chupin peu à peu s'était éteinte.
Ils réfléchissaient.

Il parut au père Tantaine que chacun d'eux, à part soi, tirait les
dernières conséquences de ce qu'il venait d'entendre.

Pourtant leur physionomie n'exprimait qu'un ironique dédain.

--Pas neuf le «truc!» déclara Polyte au bout d'un moment.

--Non, pas neuf du tout! approuva l'autre.

C'est vrai. Cette abominable spéculation est vieille comme le mariage,
comme la trahison, comme la jalousie.

Et il semble qu'elle doive durer et se perpétuer, tant qu'il y aura des
maris jaloux de leur honneur et des femmes oublieuses de leurs devoirs.

Hélas! qui saurait compter, à Paris seulement, combien il est de
malheureuses qu'un instant d'égarement, amèrement regretté quelquefois,
livre sans défense à tous les caprices de la plus lâche et de la plus
affreuse des tyrannies.

Un jour, lorsque heureuses et palpitantes, elles couraient à un
rendez-vous d'amour, elles ont été épiées et suivies par un misérable.
Et quelques jours après, en même temps que le remords, souvent, ce
misérable est venu, bien autrement impitoyable, la prière aux lèvres et
la menace dans les yeux, demander le prix de son silence, le prix d'une
sorte de monstrueuse complicité.

Et depuis, pour ces esclaves infortunées du «chantage», l'existence n'a
été qu'une longue angoisse. Plus de calme, plus de paix, de
contentement, de repos d'esprit. A chaque coup de timbre de leur porte
d'entrée, elles tressaillent et pâlissent. Qui vient? Serait-ce encore
lui, l'être exécrable et vil, qui veut présenter quelque requête
formidable, dans le goût de celle imaginée par Toto:

«Madame ne refusera pas un petit secours à un pauvre jeune homme qui a
eu le malheur de perdre son porte-monnaie dans une voiture où madame est
montée après lui! madame se souvient sans doute...»

Parfois la _Gazette des Tribunaux_ révèle au public quelque turpitude de
ce genre, mais qui donc y prend garde?

Pour bien des gens encore LE CHANTAGE, ce détestable crime qu'on
retrouve partout, du premier au dernier degré de l'échelle sociale,
n'est qu'un mot, un vain mot. On rit, on ne se croit pas menacé.

Qui n'a connu, cependant, l'histoire de la pauvre Mme de V...?

Un matin, elle se résout à une démarche horriblement compromettante et
périlleuse; innocente, pourtant.

Elle se détermine à aller visiter, chez lui, dans la chambre qu'il
occupe dans une maison meublée près de l'École-Militaire, un jeune chef
d'escadron de hussards, qui tout l'hiver a été son courtisan assidu, qui
lui a écrit trois ou quatre lettres qui l'ont touchée.

Si elle ose ainsi aller chez lui, c'est qu'il est dangereusement malade,
qu'il voudrait la voir une dernière fois avant de mourir.

Elle prend une toilette de circonstance: robe sombre, chapeau à voile
très épais. Elle sort, elle monte dans la voiture d'un de ces cochers
marrons, qui sortent on ne sait d'où, et se fait conduire avenue de
Lowendal.

Elle avait bien les allures effarouchées, l'air effrayé, les mouvements
inquiets que Toto-Chupin décrivait à ses amis. Comme autant de preuves
infaillibles d'honnêteté.

Même, ces signes étaient si visibles, que le cocher les remarqua. Il se
promit qu'il saurait qui était cette femme, se jurant bien qu'il
tirerait parti de sa faute, si faute il y avait.

Les moyens d'investigation ne lui manquaient pas.

Après être restée une demi-heure environ près du malade, qui ne la
reconnut même pas, Mme de V... descendit toute en larmes, remonta en
voiture, et se fit reconduire non devant sa maison, mais à une certaine
distance.

Précautions vaines. Le misérable donna sa voiture à garder à un
commissionnaire, et s'attacha aux pas de la pauvre femme.

Le soir même, il savait son nom, qu'elle était mariée et avait deux
petites filles, que son mari était fort soupçonneux sans avoir raison de
l'être, et enfin qu'ils passaient pour être riches. Il sut enfin où elle
était allée.

Le lendemain, il se présentait, en l'absence du maître de la maison, et
réclamait à Mme de V... 500 francs de pourboire.

Elle eut l'imprudence, la faiblesse de les donner.

Quelle misère! Elle se disait que d'un mot cet homme pouvait la perdre,
briser sa vie, ruiner son honneur à elle, et aussi le bonheur et
l'honneur de son mari et de ses enfants.

L'homme vit bien quelle terreur il produisit et projeta d'en abuser.
Huit jours plus tard il reparut, implorant la petite charité de 1,000
francs, qui lui furent accordés. Cette somme dura peu. Il revint une
troisième fois, puis une quatrième, une dixième, une vingtième, toutes
les semaines, sans cesse, sans trêve.

Et si Mme de V... hésitait, se plaignait, marchandait, protestait
qu'elle était sans ressources, qu'il la ruinait, il répétait avec son
cynique sourire:

--Il faudra donc que je m'adresse à M. de V..., il sera plus généreux,
lui; que ne donnerait-il pas pour savoir...

Et jamais le vil gredin ne se retira les mains vides.

Il ne conduisait plus de voitures, il s'amusait, vivait bien, buvait
outre mesure. Il entretenait une maîtresse, et quand cette fille le
tourmentait pour quelque fantaisie coûteuses, il courait chez Mme de
V...

Comme à la longue il s'était accoutumé à l'ignominie, qu'il finissait
par croire à l'impunité, il ne prenait plus de précautions. Il venait le
matin, le soir, à toute heure, sans demander seulement si M. de V...
était absent ou non. Plusieurs fois il se présenta complètement ivre,
jurant, balbutiant des menaces incohérentes. Et les domestiques entre
eux ne pouvaient expliquer qui était cet homme ni comment leur maîtresse
ne lui parlait qu'à mains jointes.

Cela en vint au point que Mme de V... se trouva complètement
dépouillée. Tout ce dont elle pouvait disposer avait passé aux mains du
brigand. Elle en était à envoyer de l'argenterie de la maison au
Mont-de-Piété, à n'oser plus s'acheter une robe, à économiser sur les
dépenses du ménage, à faire danser--extrémité flétrissante!--l'anse du
panier conjugal.

C'est dans ces circonstances que le cocher s'avisa d'exiger d'un seul
coup une somme considérable, afin, disait-il, de s'épargner des
démarches désagréables.

Mme de V... ne pouvant la lui remettre, il s'emporta, il jura, il fit
dans le salon une scène révoltante, atroce.

Ne pouvant rien obtenir d'une femme qui n'avait plus rien, il sortit en
déclarant qu'il accordait vingt-quatre heures de réflexion, et que
c'était trop de bonté de sa part.

Il était à peine sorti, qu'il fallut porter Mme de V... à son lit.
Elle était en proie à une violente crise de nerfs, la fièvre la prit, et
ses jours furent en danger.

Ce fut un bonheur pour elle. Son délire révéla la vérité à son mari, et
quand le misérable se présenta pour réclamer «son dû,» il trouva un
officier de paix qui le pria de le suivre au dépôt.

Aujourd'hui ce cocher doit réfléchir dans quelque maison centrale, sur
les dangers qu'il y a de trop «tirer sur la ficelle.»

C'est que la justice ne plaisante pas, lorsqu'il s'agit du «chantage,»
une plaie hideuse où il faut porter le fer et le feu. Quant à la police,
partout où elle le soupçonne, elle le poursuit, le cerne, le traque et
venge les victimes. Cependant les auditeurs de Toto-Chupin, en dépit de
leurs mines dédaigneuses, étaient excessivement surpris.

Eux qui avaient pratiqué tant de métiers honteux, ils ignoraient
celui-là, dont la simplicité les séduisait. Raison de plus pour le
déprécier en apparence, afin de tirer de Chupin des renseignements plus
exacts.

--Ces choses-là, commença Polyte, ça se dit, mais ça ne se fait pas.

--Ça se fait, soutint Toto.

--As-tu essayé?

En tout autre moment, le vaniteux garnement eût répondu bravement: Oui!
Mais en ce moment, les fumées de son ivresse s'épaississaient de plus en
plus, et la vérité sortait des mooss de bière.

--Pas précisément, répondit-il, mais j'ai vu manœuvrer le «truc.»
Beaucoup plus en grand, c'est vrai, raison de plus pour que je réussisse
en petit.

--Tu as vu, tu as vu!...

--Comme je te vois remplir ta chope.

--Tu étais donc de l'affaire?

--J'en étais, et je mettais la main au pétrin. Ah! j'en ai suivi de ces
voitures!... J'en ai filé, de ces beaux messieurs et de ces belles
dames! Seulement, je ne travaillais pas à mon compte. J'étais comme qui
dirait le chien qui attrape le gibier et ne le mange pas. Quel
malheur!... Si encore on m'eût jeté un os, de temps en temps! Mais rien!
du pain sec, des injures avec, des coups au dessert! Il n'en faut plus.
Je vais m'établir.

--Et pour qui travaillais-tu comme cela?

Chupin se redressa avec une fierté extraordinaire. Loin de songer à dire
du mal de B. Mascarot, il ne pensait qu'à exalter ses mérites, comme si
de la gloire de ses maîtres il eût rejaillit quelque chose sur lui.

--Pour des gens, répondit-il, qui n'ont pas leurs pareils à Paris.
Ah!... ils ne s'amusent pas à la bagatelle de la porte, ceux-là!...
Aussi sont-ils riches à faire trembler. Tout ce qu'ils veulent, ils le
peuvent, et si je vous contais...

Il s'arrêta court, la bouche béante, la pupille dilatée par la surprise
et par la peur...

Il venait de voir se dresser devant lui le bon père Tantaine.

En apparence, l'épouvante de Chupin ne s'expliquait pas.

Jamais la physionomie du vieux clerc d'huissier n'était arrivée à une si
parfaite expression de benignité niaise.

C'est d'une voix toute paternelle qu'il s'écria:

--Enfin, voici Toto, ce mauvais sujet que je cherche depuis plus d'une
demi-heure. Sac à papier!... est-il assez beau! On dirait un fils de
prince.

Mais le garnement demeura insensible à ce compliment, qui eût dû
l'enchanter. Cette indulgence inaccoutumée le déconcertait.

Il est vrai que la seule vue du bonhomme avait suffi pour dissiper,
comme par magie, les brouillards de bière et de vin qui obscurcissaient
sa cervelle.

A mesure qu'il reprenait son sang-froid, il se rappelait vaguement tout
ce qu'il venait de raconter. Il était navré de sa sottise et accablé du
pressentiment d'un malheur indéterminé et pourtant certain.

C'est que la naïveté ne comptait pas au nombre des défauts de cet enfant
de Paris. Sans cesse aiguisée aux meules de la nécessité, son
intelligence était bien au-dessus de son âge.

Sa foi aux apparences doucereuses du père Tantaine était fort
chancelante.

Il se sentait en face d'un problème, comprenant que de sa prompte
résolution dépendait en quelque sorte son existence. Avait-il ou non été
entendu? Tout était là, pour lui.

--Si ce vieux coquin m'a écouté, pensait-il, je suis perdu.

Et il l'examinait avec toute l'attention dont il était capable, comme
s'il eût espéré déchiffrer cette vivante énigme.

Il était trop adroit cependant pour ne pas dissimuler ses inquiétudes.
Le moindre silence d'angoisse devait le trahir.

C'est donc avec une gaîté trop bruyante pour n'être pas forcée, qu'il
répondit:

--Je vous attendais, bourgeois, et c'est pour vous faire honneur que je
me suis mis sur mon trente et un.

--A la bonne heure. C'est gentil, cela.

--Mais oui. Aussi j'espère bien que vous me permettrez de vous offrir
quelque chose: un bock, un petit verre, un rien, histoire de trinquer...

Toto s'enhardissait jusqu'à proposer «une politesse» à son bourgeois,
cela était prodigieux. Mais il eût osé bien d'autres énormités pour se
grandir dans l'opinion des deux amis qu'il croyait avoir écrasés de sa
supériorité.

Il s'attendait à voir son invitation rejetée bien loin; il se trompait.
C'est fort honnêtement que le vieux clerc s'excusa, et comme d'une offre
toute naturelle.

--Je sors de table, répondit-il.

--Raison de plus pour avoir soif, insista Chupin.

Il montra d'un geste fier les mooss vides restés sur la table, et
ajouta:

--Voici ce que nous avons bu, mes amis et moi, depuis le dîner.

C'était une présentation. Le père Tantaine souleva légèrement son
chapeau gras, et les messieurs à accroche-cœurs s'inclinèrent
profondément.

Ces messieurs ne laissaient pas que d'être effarouchés par la présence
de ce vieux.

En outre, estimant que le quart d'heure de Rabelais ne pouvait tarder à
sonner, ils jugèrent prudent de s'esquiver, pour le cas où Toto se fût
avisé de revenir sur sa générosité. Au _Grand-Turc_, comme ailleurs,
c'est parfois l'invité qui est obligé de s'exécuter et de payer la
carte.

L'instant leur était propice. Une valse venait de finir, et le maître
des cérémonies hurlait son éternel «En place! en place!»

Les messieurs serrèrent la main de Toto, saluèrent le bonhomme et se
perdirent dans la foule.

--Bons garçons! exclama Toto, qui ne rougit pas de ses amitiés.

Le vieux clerc modula du bout des lèvres un petit sifflement fort
méprisant.

--Tu fréquentes des sociétés déplorables, Toto, fit-il, qui te
gâteront...

--Oh!... c'est fait, bourgeois.

--Je le crains pour toi. Enfin, cela te regarde; tu sais ce que je t'ai
répété maintes fois, tu finiras mal.

Cette prédiction à laquelle il est si bien accoutumé rendit à Toto
presque toute sa tranquillité d'esprit.

--Si le vieux coquin se doutait de quelque chose, se dit-il,
certainement il ne me menacerait pas.

Infortuné Chupin, c'est au moment même où son impudence rassurée
reprenait le dessus, que le péril était le plus imminent.

Définitivement, pensait le père Tantaine, ce garnement a trop d'esprit,
il ne vivra pas. Ah!... si je devais continuer les affaires, je me
l'attacherais; il me rendrait de grands services. Mais, au moment de
fermer boutique, laisser après soi un gredin si bien instruit serait une
impardonnable imprudence de la part de gens qui sont payés pour savoir
ce que peut coûter un secret envolé.

Cependant Toto avait appelé le garçon. Il jeta sur la table une pièce de
dix francs en criant d'un air superbe: «Payez-vous!»

Mais le vieux clerc s'opposa à cette dépense, et c'est de sa poche que
sortirent les dix francs qui étaient dus.

Cette générosité ne pouvait manquer de mettre le garnement en belle
humeur.

--Autant d'économisé! fit-il. Allons maintenant trouver Caroline
Schimel.

--Es-tu sûr qu'elle soit ici? Je n'ai pu la découvrir.

--C'est que vous n'avez pas su chercher. Elle fait son piquet dans la
salle du café. Arrivez, bourgeois.

Le père Tantaine ne s'empressa pas de suivre le jeune drôle.

--Un instant, fit-il, convenons de nos faits. Tu as bien répété à cette
fille tout ce que je t'avais dit?

--Mot pour mot, bourgeois.

--Répète, car il s'agit de ne pas se couper.

Chupin qui était déjà debout se rassit.

--Donc, commença-t-il, voilà cinq jours qu'il n'y a plus que Toto pour
votre Caroline. J'ai trouvé le joint. Nous jouons au piquet des cinq
heures d'horloge, et à tout coup je lui donne quatorze d'as. Pour lors,
tout en battant le carton, je lui ai glissé la chose en douceur, je lui
ai confié que j'ai un brave homme d'oncle, dans les prix de cinquante
ans, encore bien propre, garanti bon teint, allant au feu et à l'eau, un
peu bête si on veut, mais bien aimable, veuf, sans enfants, et grillant
de se remarier avec une personne... très bien, qu'elle connaissait, vu
que l'ayant aperçue il en était tombé amoureux...

--Pas mal, Toto, pas mal!... Et qu'a-t-elle répondu?

--Dame! elle a souri, cette fille, ça la flattait. Seulement, comme elle
est plus défiante que notre chat, j'ai bien vu qu'elle craignait qu'on
n'en voulût qu'à sa monnaie. Alors, moi, bien vite, sans avoir l'air d'y
toucher, je me suis mis à chanter que mon oncle est un vrai oncle, un
solide fait sur mesure, ayant le sac, propriétaire et gagnant au moins
quatre mille francs par an.

--Et tu m'as nommé?

[Illustration: Transporté de fureur, il saisit Catenac...]

--Oui, à la fin. Sachant qu'elle vous connaît, ce n'est pas pour vous
flatter, je me disais: Ce sera dur. Au contraire, dès que j'ai eu
prononcé votre nom, ses yeux ont flambé: «Ché lé gônnais, a-t-elle dit
dans son langage, ché lé gônnais peaugoub!» C'est chez le patron
qu'elle vous a remarqué; vous lui allez... A quand la noce, bourgeois?
J'en suis. Elle vous attend ce soir...

Le vieux clerc assura ses lunettes d'un geste décidé, se leva et dit:

--Marchons.

Le jeune garnement ne s'était pas trompé. L'ancienne fille de service du
duc de Champdoce était attablée à son éternelle partie.

Mais dès qu'elle aperçut le soi-disant oncle de Toto, et bien qu'elle
eût une quinte au roi et un quatorze de dix, elle jeta ses cartes pour
faire à cet amoureux le plus gracieux et le plus encourageant accueil.

Il s'en montra digne. Toto-Chupin négociateur de mariages par occasion,
n'avait jamais vu son «bourgeois» si empressé, si aimable, si causeur.

Il avait, ce bon Tantaine, des grâces de roquentin passionné qui
parurent faire une vive impression sur le cœur de Caroline Schimel.

Jamais, non jamais, elle n'avait entendu chanter à son oreille des
phrases si tendres d'une voix si harmonieuse. C'était à en perdre la
tête.

Oui, on l'eût perdue à moins, car le vieux clerc faisait noblement les
choses, il avait demandé un bol de punch au kirsch, et doux propos et
verres de dur se succédaient et alternaient.

Tantaine n'avait plus que vingt ans; il but, il chanta, il dansa. Oui,
sur un mot de Caroline, il la saisit par la taille et l'entraîna dans la
salle de bal, et Toto, stupide d'étonnement, les vit se lancer dans le
tourbillon de valseurs.

Mais aussi, quelle récompense! A dix heures, le mariage était arrêté, et
Caroline, subjugée, sortait au bras de son futur époux. Elle venait de
lui permettre de lui offrir au restaurant le souper des fiançailles.

       *       *       *       *       *

Le lendemain, au petit jour, des balayeurs descendant des hauteur de
Montmartre, trouvaient sur le boulevard, étendue à terre, inanimée, une
femme.

Ils eurent la charité de la porter au poste. Elle n'était pas morte,
comme on le crut d'abord, mais seulement étourdie.

Revenue à elle, cette malheureuse déclara qu'elle se nommait Caroline
Schimel, qu'elle était rentrée dans un restaurant pour souper avec son
fiancé, et que de ce moment elle ne se rappelait plus rien.

Sur sa demande, on la reconduisit à son domicile, rue Marcadet.



XXVII


«Il n'est, pour voir, que l'œil du maître,» a dit La Fontaine, et une
fois de plus on pouvait vérifier l'exactitude du proverbe, au bureau de
placement de la rue Montorgueil.

Depuis huit jours à peine, B. Mascarot avait cessé de prendre place,
tous les matins, au confessionnal, et déjà l'agence et l'hôtel des
domestiques sans place, son annexe, souffraient. La clientèle se
plaignait; on trouvait Beaumarchef charmant, mais insuffisant.

L'ancien sous-off, qu'effrayait sa responsabilité, avait risqué de
timides observations, mais il avait été rembarré si durement qu'il ne
soufflait plus mot, et se contentait de gémir tout bas.

Mais qu'importait à B. Mascarot son agence! Se soucie-t-on du moyen,
quand on touche le but?

Ainsi, le lendemain de l'expédition du bon Tantaine au _Grand-Turc_,
pendant que Beaumar répondait à tous ses clients: «Monsieur est sorti,»
monsieur était enfermé dans son cabinet.

Ce jour-là, sa physionomie portait les traces de fatigues écrasantes. A
plusieurs reprises, il souleva ses lunettes pour essuyer ses yeux; ses
paupières étaient rouges et enflammées. Sur sa cheminée était posée une
tasse de tisane, et de temps en temps il y trempait ses lèvres comme
pour éteindre un feu intérieur.

Lui, toujours froid et calme d'ordinaire, si maître des mouvements de sa
passion, il était en proie à une agitation terrible.

Les grands capitaines, la veille d'une bataille décisive, peuvent
paraître impassibles à leurs familiers, mais ils n'échappent pas pour
cela à l'accès de fièvre qui précède l'action.

Or, pour B. Mascarot, l'heure de la lutte suprême sonnait. Il allait
faire ce pas après lequel on ne peut plus reculer.

Il attendait Catenac, Hortebize et Paul pour leur révéler son plan tout
entier. Le premier au rendez-vous fut le docteur Hortebize.

--J'ai reçu les instructions, Baptistin, dit-il dès le seuil, et je t'ai
obéi. J'arrive en droiture de l'hôtel de Mussidan.

--Quelle figure y fait-on?

--Triste, mais résignée. Mlle Sabine n'a jamais été d'une gaîté
folle; elle est plus grave et plus pâle qu'avant sa maladie, voilà tout.

--As-tu pu te trouver seul avec la comtesse?

--Parfaitement. Je lui ai dit que j'étais harcelé par les gens qui
détiennent sa correspondance, qu'elle devait prendre garde. A quoi elle
a répondu, avec un soupir à fendre l'âme, que Croisenois épouserait,
puisqu'il le fallait; qu'elle était au désespoir, mais qu'elle était
assurée du consentement de son mari et de la docilité de sa fille.

Autant le doux Tantaine était démonstratif, autant l'honorable placeur
l'était peu. Bien qu'il dût être ravi de ces nouvelles, c'est presque
froidement qu'il répondit:

--Ce que j'ai décidé sera. J'ai vu Croisenois ce matin, et s'il m'obéit,
et il ne peut faire autrement, nous gagnerons en vitesse André et M. de
Breulh. Le marquis sera le mari de Sabine qu'ils en seront encore à
guetter la publication des bancs. La noce faite, je me moque d'eux.
Quant à notre grande râfle finale, j'ai mûri l'idée de la Société dont
Croisenois sera le directeur, et dans huit jours les prospectus seront
lancés. Mais aujourd'hui, il ne s'agit que de l'affaire de Champdoce...

Il fut interrompu par l'entrée de Paul, qui arrivait fort timidement,
appréhendant fort une fâcheuse réception, après le singulier adieu du
père Tantaine...

Contre toute attente, l'accueil fut aussi amical que possible, soit que
le vieux clerc d'huissier n'eût rien dit, soit que l'honorable placeur
eût une autre manière de voir.

--Tous mes compliments, fit-il, de vos succès chez M. Martin-Rigal.
Outre que vous plaisez à la fille, vous avez séduit le père...

--Je l'ai bien peu vu, cependant; hier soir encore il était absent...

--Nous le savons. Il dînait chez un de nos amis, qui a sondé ses
intentions à votre endroit. Si demain Hortebize va lui demander, pour
vous, la main de Mlle Flavie, il ne dira pas: non.

Paul chancela. Le million de dot de Mlle Rigal venait de passer
devant ses yeux plus éblouissant que l'éclair...

--Attention!... interrompit Hortebize, j'entends dans le corridor le pas
trottinant de Catenac.

Le digne docteur ne s'était pas trompé; c'était bien l'avocat qui
arrivait en retard, selon sa coutume, voilant sa contrariété sous le
plus amical sourire.

Rien qu'à sa vue, B. Mascarot parut hors de soi, et s'avança d'un air si
menaçant que prudemment Catenac fit un saut en arrière.

--Qu'est-ce que cela signifie? balbutia-t-il.

--Ne le devines-tu pas? répondit le placeur d'une voix terrible. J'ai
mesuré la profondeur de ton infamie. Je t'avais ramené à nous l'autre
jour, mais à peine seul, tu n'as plus songé qu'à nous vendre. Je croyais
à ton concours sincère, et tu me tendais le piège où je devais tomber à
l'heure du triomphe.

--Je te jure, Baptistin...

--Oh! pas de serment. Un mot de Perpignan m'a éclairé. Ignores-tu que le
duc de Champdoce peut reconnaître sûrement l'enfant qu'il cherche, à des
cicatrices ineffaçables?

--J'avais oublié...

Il s'arrêta court, déconcerté, malgré son aplomb, par le regard du
placeur.

--Tiens, poursuivit Mascarot, veux-tu que je te dise, tu n'es qu'un
lâche et un traître! Les forçats, entre eux, ne se manquent pas de
parole. Je te savais vil, mais pas à ce point...

--Pourquoi m'employer malgré moi, alors?

Cette velléité de révolte transporta B. Mascarot d'une telle fureur, que
saisissant Catenac au collet, il le secoua comme s'il eût voulut
l'étrangler.

--Je me sers de toi, bête venimeuse, continua-t-il, parce que je t'ai
mis hors d'état de nuire. Et tu me serviras quand il te sera prouvé que
ta réputation volée, ton argent, ta liberté, et peut-être ta vie,
dépendent de notre succès. Ah! je sais où est le cadavre, heureusement!
Les preuves irrécusables de ton crime, entends-moi bien, sont entre les
mains d'une personne sûre. Que j'échoue, pour quelque cause que se
puisse être, et ces preuves seront adressées au procureur impérial.

Il y eut un silence qui parut formidable à Paul.

--Et prie Dieu, ajouta le placeur d'un ton glacé, de nous préserver de
tout accident, Hortebize, Paul et moi. Si l'un de nous venait à mourir
un peu rapidement, la condamnation serait jetée à la poste le jour même.
C'est dit, un bon averti en vaut deux... Je compte sur ton intelligence.

Catenac demeurait la tête basse, immobile, foudroyé.

Sa physionomie, contractée par la rage, n'annonçait certes rien de bon,
mais qui s'en inquiétait? On le lui avait dit, et il ne le sentait que
trop, il était lié, enchaîné, hors d'état d'essayer même un mouvement.

Plus de tergiversations possibles; nul espoir de vengeance.

Sa position, qu'il devait au chantage, le chantage la menaçait.

B. Mascarot, lui, avala un verre de tisane, et tranquillement, comme
s'il ne se fût rien passé que d'ordinaire, il revint s'asseoir dans son
fauteuil, au coin du feu, rajustant ses lunettes dérangées par la
véhémence de ses mouvements.

--Je dois te dire aussi, maître Catenac, qu'à ce détail près, que tu me
cachais, je connais un peu mieux que toi l'affaire de Champdoce. Qu'en
sais-tu, toi? Juste ce qu'il a plu au duc de vous confier, à toi et à
Perpignan. T'imaginerais-tu qu'il vous a dit la vérité? Par bonheur, je
suis un peu mieux informé. Cela ne te surprendra pas, quand je
t'avouerai qu'il y a des années que je suis cette affaire...

--Oui, il y a longtemps, affirma le digne docteur.

--Du reste, il faut que vous sachiez comment j'ai été mis sur la trace
de cette opération. Il vous souvient peut-être de cet écrivain public
qui avait son échoppe près du Palais de Justice, et qui s'avisait de
faire chanter le monde. Une spéculation maladroite le conduisit en
police correctionnelle et il attrapa deux ans de prison.

--En effet je me rappelle...

--C'était un gaillard intelligent. Il achetait au poids des papiers
manuscrits de toutes sortes, et ces montagnes de paperasses, il les
triait, les dépouillait, les épluchait et les lisait.

Dire quelles trouvailles on peut faire dans des correspondances
abandonnées au chiffonnier est impossible.

Songez qu'il n'est pas un homme qui, une fois dans sa vie au moins,
n'ait regretté d'avoir su écrire à un moment donné. Avez-vous une cause
célèbre sans quelque lettre accablante déterrée par la police?

Ces faits m'ont si souvent frappé, que je me demande comment les gens
prudents n'écrivent pas avec ces encres particulières qui, au bout de
trois quatre, huit jours, s'effacent et s'évaporent sans laisser trace
sur le papier.

Bref, je fis comme l'écrivain public. J'achetai des vieux papiers, et
entre autres choses curieuses, je découvris ceci...

Il prit sur son bureau un fragment de papier chiffonné, sali, maculé, et
le tendit à Hortebize et à Paul en leur disant:

--Regardez.

En haut de ce fragment, une main tremblante avait écrit:

_tnafneertoniomzedneréitipzeyaetneconnisiusejecarg_.

Et au-dessous de ces deux lignes de lettres se trouvait ce seul mot,
d'une grosse écriture:

_Jamais!_

--Il était évident que j'avais sous les yeux un cryptogramme,
c'est-à-dire une lettre composée selon des conventions particulières,
conventions destinées à mettre à l'abri d'une indiscrétion certaines
communications compromettantes.

Ceci démontré par la nature même des choses, je me dis qu'on emploie
guère des précautions si gênantes pour les relations ordinaires de la
vie. Je conclus donc que ce chiffon recélait quelque aveu dangereux...

C'était avec un parti bien pris de dénigrement que Catenac écoutait.

Il était de ces entêtés et inintelligents lutteurs qui jamais ne
consentent à reconnaître que leurs épaules ont touché le sable de
l'arène, et qui vaincus et à terre, s'obstinent encore à nier leur
défaite.

--La conclusion était indiquée, fit-il d'un ton railleur.

--Elle était élémentaire, c'est vrai, mais encore fallait-il la trouver.
Ces choses sont celles dont on ne s'avise jamais, tant ce qui est
naturel répugne à la vanité humaine. Témoin l'œuf cassé de Colomb.
Pour moi, je me croyais d'autant plus intéressé à pénétrer le sens de
l'énigme qui m'était offerte, que je suis le chef d'une association dont
les membres doivent à l'habile exploitation des secrets d'autrui, non
seulement l'argent qu'ils prêtent à la petite semaine, mais encore la
fausse considération dont ils se drapent.

Hortebize lança à Catenac un regard moqueur.

--Empoche, murmura-t-il, on te tient quitte du reçu.

D'un geste, l'honorable placeur remercia son ami.

--C'était un matin, poursuivit-il, je fermai ma porte, et je me jurai
que je ne sortirais de mon cabinet qu'après avoir traduit cet
hiéroglyphe.

L'un après l'autre, Paul, le docteur Hortebize et même Catenac,
examinèrent avec la plus scrupuleuse attention la lettre que leur
tendait B. Mascarot.

Ces caractères assemblés comme au hasard ne présentaient aucun sens à
leur esprit.

--Ma foi! fit le docteur impatienté, je donne ma langue aux chiens. De
ma vie je n'ai su deviner un logogriphe.

L'honorable placeur souriait. Il ne péchait pas précisément par le
manque d'amour-propre, et il avait ses raisons pour prolonger, tout en
en jouissant, l'étonnement de ses auditeurs.

--Vous ne devinez pas? demanda-t-il en retirant des mains de Paul le
fragment de lettre.

--Oh! pas du tout, répondit l'avocat d'un ton rogue.

--Eh bien! je le confesse, reprit B. Mascarot, à première vue, je n'ai
pas plus compris que vous en ce moment. Pourtant je ne jetai pas au
panier ce chiffon qui m'arrivait après avoir traîné partout, ainsi que
le prouvaient les taches et les maculatures dont il était couvert. A la
couleur jaunâtre du papier, à la pâleur de l'encre, il était aisé de
voir que ce document était ancien déjà. Puis, au fond de moi-même, une
voix secrète parlait, qui m'assurait que je tenais là, entre mes doigts
l'instrument de notre fortune à tous.

--Tous les prédestinés ont comme cela leur voix, murmura l'avocat.

B. Mascarot ne jugea pas à propos de relever cette raillerie.

--Dans les replis de l'esprit de tout homme, poursuivit-il, se cachent
un besoin irraisonné de savoir, un inexplicable instinct de curiosité.
C'est à cela que doivent leur succès les rébus et les charades, futiles
aliments jetés à la curiosité désœuvrée.

Et notez que je n'avais pas, pour m'exciter, l'enthousiasme d'une
puérile confiance. Je pouvais arriver à une niaiserie aussi bien qu'à
une découverte immense. Les chances étaient égales, et je ne m'abusais
pas.

Tout d'abord, en étudiant attentivement cet énigmatique fragment, j'y
reconnus deux écritures parfaitement distinctes. Si c'est une femme qui
a composé le rébus, c'est certainement un homme qui, au-dessous, a
ajouté ce mot: Jamais.

Ce «jamais», cela tombe sous le sens, est une conséquence forcée des
incompréhensibles lignes qui précèdent.

Donc, le tout est comme un dialogue entre ces deux personnes. La femme
demande une grâce, l'homme la refuse.

Maintenant, pourquoi cet emploi de deux langues, pour ainsi dire?
Pourquoi cette phrase mystérieuse, pourquoi ce mot écrit selon les
règles de l'alphabet usuel?

De courtes réflexions me donnèrent les raisons de cette apparente
anomalie.

La demande de la femme, dangereuse de sa nature, pouvait révéler des
faits qu'on avait un intérêt puissant à dissimuler, tandis que cette
laconique réponse «Jamais» ne compromettait rien.

Mais comment se fait-il, me demanderez-vous, que prière et refus se
trouvent sur la même feuille de papier, sur la même page. Cette question
que je me posai, aussi, moi, fut vite résolue.

La lettre dont nous tenons les fragments, n'était pas destinée à la
poste et n'y a jamais été mise. Elle a été échangée entre deux maisons
voisines, entre deux étages de la même maison, et, qui sait? peut-être
entre deux pièces du même appartement.

Sous l'empire d'émotions terribles, de circonstances urgentes, une femme
a écrit ces deux lignes et les a fait porter par un domestique à l'homme
dont elle implorait la pitié. Lui, transporté de colère en ce moment, a
saisi une plume, a écrit ce refus impitoyable et a rendu le papier au
domestique en lui disant: «Retournez ceci à votre maîtresse!» Ces
préliminaires posés, restait à déchiffrer le cryptogramme. Fort neuf à
cette besogne, j'éprouvai, je ne vous le cacherai pas, d'horribles
difficultés. C'est que par suite de cette rage si commune de supposer à
autrui une finesse supérieure, je cherchais midi à quatorze heures.

[Illustration: Sur l'impériale le cocher bourre sa pipe.]

C'est le hasard qui me livra la clé que je cherchais vainement.

Ayant machinalement élevé au jour ce fragment, le verso tourné de mon
côté, je lus couramment ce qui était écrit sur le recto.

J'étais en face d'un échantillon de cryptographie véritablement
enfantine. Lettres et mots, au lieu d'aller de gauche à droite, allaient
de droite à gauche, et pour obtenir le sens, il ne s'agissait que de les
replacer dans leur ordre.

Vite je pris un crayon, et sur mon sous-main, je reproduisis toutes les
lettres en commençant par la fin, _g_, _r_, _a_, _c_, _e_, _j_, _e_,
_s_, etc... Je divisai les mots confondus avec intention, et j'obtins
cette phrase significative:

«_Grâce, je suis innocente, ayez pitié, rendez-moi notre enfant!..._»

Le digne M. Hortebize s'était déjà emparé du chiffon resté sur le
bureau, et il répétait la manœuvre indiquée.

--C'est pourtant vrai, s'écria-t-il, c'est l'enfance de l'art.

L'honorable placeur poursuivait:

--J'avais donc lu, mais c'était la moindre des choses. Ce fragment de
lettre avait été trouvé parmi cinq ou six cents livres de paperasses
achetées lors de la vente d'un château des environs de Vendôme; comment
remonter jusqu'à ses auteurs?

Je désespérais d'y parvenir, lorsque, dans l'angle de ce chiffon, tenez,
là, j'aperçus ces traces d'une devise. Illisible pour moi, elle ne le
fut pas pour un de mes amis, ancien élève de l'École des chartes. Cette
devise est celle de la fière et noble maison de Champdoce...

Il se leva, comme pour laisser tomber ses paroles de plus haut, s'adossa
à la cheminée et continua:

--Tel fut, messieurs, mon point de départ. L'idée était faible. Chétive
était la lueur qui devait me guider. Un autre eût été découragé; moi,
non. Je suis patient et je sais me réveiller chaque matin avec l'idée de
la veille.

Six mois plus tard, je savais que cette phrase suppliante avait été
adressée par la duchesse de Champdoce à son mari, comment et en quelles
circonstances.

Puis, le temps aidant, j'ai pénétré le mystère que cette lettre m'avait
fait soupçonner.

Si je n'ai pas agi plus tôt, c'est qu'un point, un seul, restait encore
obscur pour moi. Depuis hier il ne l'est plus...

--Ah!... fit le docteur, Caroline Schimel a parlé.

--Oui, l'ivresse lui a arraché le secret qu'elle gardait depuis
vingt-trois ans.

Sur ces mots, l'honorable placeur ouvrit un des tiroirs de son bureau et
en tira un volumineux manuscrit qu'il brandit d'un air de triomphe.

--Voici mon chef-d'œuvre, s'écria-t-il, l'explication de mes
manœuvres depuis quinze jours. Après ce récit vous comprendrez
comment, sous le même filet, je tiens le duc et la duchesse de
Champdoce et Diane de Sauvebourg, comtesse de Mussidan. Écoute, docteur,
toi qui a eu en moi une aveugle confiance; écoute aussi, Catenac, toi
qui a voulu me trahir; vous me direz ensuite si je m'abuse lorsque
j'affirme que je suis sûr du succès.

Il tendit le cahier à Paul et ajouta:

--Et vous, mon cher enfant, lisez. C'est pour vous surtout que j'ai
écrit ceci. Lisez avec toute l'attention dont vous êtes capable, c'est
l'histoire d'une grande maison. Et pénétrez-vous bien de ceci qu'il
n'est pas un détail, si futile qu'il puisse vous paraître, qui n'ai pour
votre avenir une énorme importance...

Paul avait ouvert le cahier, et c'est d'une voix tremblante d'abord,
mais qui alla en s'affermissant, qu'il lut la douloureuse histoire
rédigée par Mascarot:

        LE SECRET DE LA MAISON DE CHAMPDOCE

               FIN DE LA PREMIERE PARTIE



DEUXIÈME PARTIE

LE SECRET DES CHAMPDOCE



I


Quand de Poitiers on veut se rendre à Loudun, le plus court est encore
d'aller retenir une place à la diligence qui fait le service entre le
chef-lieu du département de la Vienne et Saumur, la plus coquette des
cités qui se mirent aux flots bleus de la Loire.

Le bureau de cette diligence est à deux pas de l'hôtel de France, entre
le restaurant du Coq-Hardi et le café Castille.

Un employé fort poli y reçoit les voyageurs. On lui donne cinq francs
d'arrhes, et en échange il garantit une bonne place de coupé pour le
lendemain matin.

--Surtout, recommande-t-il, arrivez à six heures, six heures très
précises.

Le lendemain donc, on se fait tirer du lit dès l'aurore, on s'habille en
deux temps, et on arrive au pas de course. Hâte inutile!

Tout dort encore dans le bureau, à l'exception d'un garçon, juste assez
éveillé pour répondre une grossièreté aux questions qu'on lui adresse.

S'indigner? A quoi bon! En face, un débit s'ouvre où on vend du café au
lait, mieux vaut s'y réfugier.

Ce n'est guère que vingt-cinq minutes plus tard que le «buraliste» se
montre, bâillant à se démettre les mâchoires.

Presque aussitôt, le conducteur apparaît, sacrant, donnant des ordres,
jurant que jamais il n'a été si en retard.

Vite on tire de la cour la vieille diligence qui sonne la ferraille. Le
postillon et un palefrenier surviennent, traînant par leur longe les
trois chevaux endormis. On attelle et les facteurs hissent sur
l'impériale les bagages et les colis.

--En voiture!... crie le buraliste, en voiture!...

Fausse alerte! Pas un des voyageurs de la ville n'a montré le bout de
son nez. On attend M. de Rocheposay, qui demeure rue Saint-Porchaire,
maître Nadal, qui habite près de Blossac et aussi M. Richaud, de Loudun,
venu la veille pour ses affaires, et descendu à l'hôtel des
Trois-Pilliers, et d'autres encore.

Un à un ils se présentent, se hâtant lentement, portant force boîtes
dont ils embarrassent les compartiments.

Enfin le compte y est. Sept heures et demie sonnent, le conducteur lâche
un dernier juron, le fouet du postillon claque; hue! on part; on est
parti.

C'est au galop de ses rosses fourbues, que la voiture descend les rampes
de la ville; elle traverse comme un trait le pont du Clain, elle brûle
le pavé du faubourg, elle atteint la grande route et les chevaux
emboîtent le trot somnolent qu'ils garderont jusqu'au relai.

Sur l'impériale, le conducteur bourre sa pipe.

Bons voyageurs, penchez-vous à la portière pour regarder le paysage.

Regardez, voici le haut Poitou, tout entrecoupé de plaines fertiles, de
vastes pâturages et de grandes forêts. Les vallées succèdent aux vallées
et à perte de vue se déroulent les champs à la terre rougeâtre, plantés
çà et là de châtaigniers dont les branches pendent jusque sur les
sillons.

Regardez, voici les landes et les taillis de Bivron.

Si le gibier foisonne, c'est que leur propriétaire, le comte de
Mussidan, n'y a pas tiré un coup de fusil depuis qu'il eut le malheur de
tuer à la chasse un de ses domestiques. Il y a de cela vingt-trois ans.

Le château de Mussidan est plus loin, sur la droite. Il y aura deux ans,
à la Noël, que la douairière de Chevauché, une rude et brave femme,
disent les paysans, y est morte, en laissant tout son bien à sa nièce
Mlle Sabine.

De l'autre côté de la route on aperçoit, à demi caché par ses hautes
futaies, le haut castel de Sauvebourg. Un des artistes aimés de François
Ier a sculpté ses balcons et entouré ses fenêtres de guirlandes
précieuses respectées par le temps.

Plus loin, enfin, au sommet d'un coteau aux pentes raides, comme une
forteresse sur un roc, apparaît une masse imposante de constructions
anciennes.

C'est le vieux manoir de Champdoce.

Rien de triste comme cette immense habitation, jadis une des plus
magnifiques du Poitou.

Abandonnée, oubliée de ses maîtres depuis un quart de siècle, elle va
perdant de jour en jour de sa valeur, tombant en ruine.

Déjà l'aile gauche est à demi écroulée. Les tempêtes ont emporté les
toitures et les girouettes. La pluie et le soleil ont émietté les
contrevents, dont les ferrures pendent misérablement le long des murs
lézardés.

Là, vers 1840, vivait, avec son fils unique, l'héritier d'un des noms
illustres de France, César-Guillaume de Dompair, duc de Champdoce.

Dans le pays il passait pour un original.

On le rencontrait par les chemins, vêtu comme le plus pauvre des
paysans, portant une méchante veste rapiécée, coiffé d'une casquette de
cuir à oreillettes, les pieds dans d'énormes sabots, invariablement armé
d'un gros bâton terminé en fourche.

L'hiver il jetait sur ses épaules une peau de bique toute pelée, dont
n'eût pas voulu le dernier toucheur de bœufs.

C'était alors un homme de soixante ans, d'une puissante carrure, d'une
force herculéenne, bâti à chaux et à sable, un des survivants de la
grande génération de 89, dont la robuste constitution suffisait à tous
les travaux comme à tous les excès.

Son regard seul trahissait une volonté de fer, comme ses muscles.

Il avait, sous ces gros sourcils en broussailles, de petits yeux d'un
gris clair qui devenaient absolument noirs lorsqu'ils s'irritait et que
le sang affluait à son cerveau.

Quand il servait à l'armée de Condé, un coup de sabre lui avait fendu la
lèvre supérieure, et la cicatrice donnait à sa physionomie une
expression terrible de dureté.

Il n'était pas méchant, cependant, mais d'un entêtement qui touchait à
la folie, d'un despotisme odieux et d'une violence extraordinaire.

Heureusement pour ceux qui l'entouraient, trois jurons indiquaient le
degré de sa colère.

Mécontent, il disait: Jarnicoton! Irrité, il criait: Jarnidieu!
Jusque-là, rien à craindre. Mais quand de sa puissante voix il hurlait:
Jarnitonnerre! il était bon de se mettre prestement hors de portée de
son bâton fourchu.

On le redoutait extrêmement.

C'est avec un respect mêlé de crainte qu'on se découvrait sur son
passage, le dimanche, lorsque suivi de son fils il traversait le bourg
de Bivron pour se rendre à l'église où il avait un banc, le premier
devant le chœur.

Tant que durait la messe, il lisait à demi-voix dans son gros paroissien
ou accompagnait les chantres. A la quête, il donnait régulièrement une
pièce de cinq francs.

Cette offrande hebdomadaire, le prix d'un abonnement à la _Gazette de
France_, cinq écus par an qu'il octroyait au barbier qui venait le raser
deux fois la semaine, constituaient toute sa dépense personnelle.

Ce n'est pas qu'on vécût mal chez lui. Volailles dodues, gibiers,
légumes savoureux, fruits exquis abondaient. Mais rien, jamais, ne
paraissait sur sa table qui n'eût été récolté ou tué sur ses domaines.
La viande de boucherie en était sévèrement exclue parce qu'il faut la
payer.

Fréquemment invité à des dîners ou à des fêtes, par les châtelains du
voisinage qui, bien qu'il pût faire, le considéraient un peu comme leur
chef, il refusait régulièrement, disant qu'un gentilhomme ne saurait
accepter sans rendre, et que rendre coûte de l'argent.

Certes ce n'était pas la pauvreté qui contraignait le duc de Champdoce à
cette sévère économie.

On lui connaissait, tant dans le Poitou que dans l'Angoumois et dans la
Saintonge, pour plus de douze cents mille francs de terres au soleil,
sans compter la forêt de Champdoce qui, habilement aménagée, rapportait
bon an mal an de huit à dix mille écus en sacs.

On prétendait encore, et on avait raison, que sa fortune en portefeuille
dépassait sa fortune territoriale.

Naturellement, on le taxait d'avarice, en quoi on se trompait. Il
n'était pas avare dans le sens qu'on attache à ce mot.

Cet entêté gentilhomme poursuivait simplement l'exécution d'un plan
longuement médité et fortement arrêté.

Son passé pouvait, jusqu'à un certain point expliquer sa conduite.

Né en 1780, le duc de Champdoce avait émigré et servi dans l'armée de
Condé. Ennemi implacable de la Révolution, il habita Londres tant que
dura l'Empire, réduit, pour vivre, à donner des leçons d'escrime.

Revenu en France avec les Bourbons, il dut à un prodigieux hasard d'être
remis en possession d'une portion des immenses domaines de sa maison.

Mais qu'était cette portion pour lui? Rien. Comparant la richesse
présente à l'opulence princière de ses aïeux, il se trouvait misérable.

Pour comble de douleur, à coté de la vieille aristocratie, oisive et
énervée, il voyait surgir du commerce et de l'industrie, une
aristocratie nouvelle, jeune, ambitieuse, remuante, fière de ses
richesses, fatalement destinée à enlever à l'ancienne son influence et
jusqu'à son prestige.

C'est alors que cet homme, que l'orgueil de son nom exaltait jusqu'au
délire, conçut le projet auquel il devait consacrer sa vie.

Il crut découvrir un moyen de rendre à l'antique maison de Champdoce sa
splendeur et sa puissance passées. Trois ou quatre générations devaient
se sacrifier au profit de la postérité.

--Ainsi, se disait-il, je puis en vivant comme un paysan, en me refusant
toute satisfaction, tripler en trente ans mes capitaux. Que mon fils
m'imite, et dans cent ans, les ducs de Champdoce reprendront, grâce à
une fortune royale, le rang auquel leur naissance leur donne droit.

Vers 1820, fidèle à son plan d'enrichissement, il épousa, bien contre
son inclination, une jeune fille aussi laide que noble, mais bien dotée,
et il vint avec elle s'établir au château de Champdoce.

Cette union ne fut pas heureuse.

On alla jusqu'à accuser le duc de brutalités inouïes envers une jeune
femme incapable d'admettre ses idées, et qui ne pouvait comprendre que
l'homme auquel elle avait apporté 500,000 francs, lui refusât une robe
dont elle avait besoin.

Pourtant, après un an de ménage, elle lui donna un fils baptisé sous les
noms de Louis-Norbert.

Mais six mois plus tard, elle mourait des suites d'une frayeur que lui
avait causée son mari.

Loin de s'affliger de cette mort, le duc intérieurement s'en réjouit. Il
avait un héritier bien constitué, robuste, la fortune de la mère était
acquise à la maison de Champdoce; que lui importait le reste!

Même son veuvage fut le prétexte d'économies nouvelles. Il condamna tous
les étages supérieurs du château et adopta définitivement le costume
comme les mœurs des métayers, ses voisins.

Faisant valoir lui-même, l'œil ouvert aux moindres détails d'une
immense exploitation, il ne se ménagea plus.

Levé avant le jour, il suivait ses ouvriers aux champs et travaillait
comme eux. Puis il courait les marchés et les foires pour vendre ses
grains et ses bestiaux, âpre au grain comme le paysan qui, ayant épousé
la terre, la voudrait tout entière pour lui seul.

Son fils, il ne s'en occupait que pour se demander s'il serait assez
robuste pour continuer l'œuvre.

Norbert était élevé comme les enfants des fermiers, ni mieux ni pis. On
le laissait errer en liberté le long des haies, se rouler sur la
litière, barboter au bord des mares, pieds nus l'été, l'hiver chaussé de
galoches garnies de paille.

Quand il eut neuf ans, son éducation rurale commença.

Tout d'abord il garda les vaches dans les pâtures ou sur la lisière des
bois, armé d'une grande gaule pour empêcher les bêtes d'aller brouter
les jeunes pousses. Il partait au jour, avec la pitance de la journée
dans un panier pendu à l'épaule.

Puis, successivement, à mesure qu'il avança en âge, il apprit à tracer
un sillon profond et droit, à faucher, à semer à la volée, à évaluer
d'un coup d'œil le rapport d'une pièce de terre, à soigner l'enfle et
la clavelée, enfin à débattre un marché.

Longtemps le duc de Champdoce avait hésité avant de faire apprendre à
lire à son fils.

Puisqu'il prétendait le condamner à la rude vie des gens de la campagne,
à quoi bon? D'un autre côté, l'homme qui ne sait pas au moins lire,
écrire et compter, ne saurait mener à bien une lourde exploitation.

[Illustration: C'est machinalement qu'il alla décharger les sacs.]

S'il s'était décidé pour l'affirmative, c'est que certainement il avait
été influencé par les observations du curé lors de la première communion
de Norbert.

Cependant, tout alla bien jusqu'au jour où Norbert eut seize ans, ou
plutôt jusqu'au jour où son père le conduisit pour la première fois à la
ville, c'est-à-dire à Poitiers.

A seize ans, Louis-Norbert de Champdoce en paraissait dix-neuf, et était
bien le plus bel adolescent qu'on puisse imaginer.

Il avait cette physionomie pensive des humbles travailleurs de la terre
accoutumés à vivre seuls, repliés sur eux-mêmes, face à face avec la
nature.

Le hâle donnait à son teint la richesse de tons des vieux bronzes. Il
avait les cheveux noirs, légèrement ondulés, et de grands yeux bleus
mélancoliques, les yeux de sa mère! Pauvre femme! c'était sa seule
beauté.

Les durs travaux auxquels il était astreint avaient donné à ses muscles
une rare vigueur, sans pourtant altérer l'élégance de sa taille, et ses
mains, sous leurs callosités, gardaient une rare perfection de formes.

C'était d'ailleurs un parfait sauvage.

Tenu par son père dans la dépendance la plus étroite, il ne s'était
jamais éloigné d'une lieue du château.

Pour lui, le bourg de Bivron, avec soixante maisons, sa mairie, sa
petite église et sa grande auberge, était un séjour de délices, de
tumulte et de bruit.

Il n'avait pas en sa vie parlé à trois étrangers, et les nombreux
ouvriers qu'employait le duc de Champdoce le redoutaient bien trop pour
oser prononcer devant son fils un mot capable de l'éclairer ou de le
faire réfléchir.

Ainsi élevé, Norbert ne pouvait concevoir une existence autre que la
sienne. S'éveiller au chant du coq, travailler jusqu'à la nuit courbé
sur le sillon, dormir à poings fermés après un bon souper, devait lui
paraître la seule fin de l'homme ici-bas.

Pour lui, le bonheur c'était d'obtenir de belles récoltes; le malheur
c'était d'avoir ses blés versés ou ses vignes gelées.

Cependant il avait ses distractions.

La grand'messe, chaque dimanche, était presque une fête pour lui. Il en
rapportait des petits morceaux du pain bénit qui se distribue
parcimonieusement, haché menu dans une grande corbeille proprement
entourée d'une serviette.

Il prenait plaisir à voir sur la place, à la sortie, les groupes
endimanchés; il s'arrêtait devant quelque jeu de tourniquet ou
s'émerveillait du casque emplumé d'un charlatan débitant son boniment du
haut de sa voiture.

Depuis plus d'un an déjà les jeunes paysannes le lorgnaient du coin de
l'œil et rougissaient jusqu'aux oreilles quand il leur adressait la
parole, mais il était bien trop naïf pour s'en apercevoir.

Après la messe, il accompagnait son père qui allait inspecter les
travaux de la semaine, ou il obtenait la permission de tendre des pièges
aux oiseaux.

Chez lui, pas la moindre notion de la vie réelle, du monde, de la
société, nulle idée des rapports des hommes entre eux, de la valeur de
l'argent, rien.

Un peu effrayé de la vivacité de son intelligence, son père s'était
ingénié à épaissir les ténèbres autour de sa pensée.

Tel était exactement Norbert, quand un soir son père lui commanda de
s'apprêter à le suivre le lendemain à Poitiers.

Le duc de Champdoce avait reçu la veille le prix d'une coupe et touché
des fermages importants, et il s'agissait de placer cet argent, car il
ne laissait guère ses capitaux oisifs.

S'il se faisait accompagner de son fils, c'est qu'il commençait à sentir
l'impérieuse nécessité de l'initier au maniement de l'immense fortune
qu'il lui laisserait, à la charge de la tripler.

Ils partirent de bon matin, dans une de ces petites charrettes
suspendues qu'on rencontre sur toutes les routes du Poitou, véhicules
incommodes dont le siège mobile se balance à l'extrémité de quatre
fortes courroies.

Ils avaient sous leurs pieds près de quarante mille francs en argent,
charge si lourde que les ressorts pliaient et qu'à toutes les côtes il
fallait descendre pour soulager le cheval. Norbert était radieux.

Il y avait plus d'un an qu'il brûlait de voir Poitiers, dont Champdoce,
cependant, n'est éloigné que de cinq lieues.

Si souvent et si diversement il avait entendu parler de la «tant belle
ville,» comme dit la vieille chanson huguenote, qu'il éprouvait comme
une vague terreur à mesure qu'il en approchait.

Poitiers n'est pas précisément la cité la plus gaie de France. Plus d'un
étudiant de l'École de droit y bâille, soupirant lorsqu'il songe à
Paris. Le pavé est détestable, les rues sont étroites et tortueuses, les
maisons, hautes et noires, semblent dater de dix siècles. Cependant,
Norbert fut ébloui.

Pendant que la charrette traversait la ville au pas, crainte d'accident,
il crut voir aux devantures des boutiques toutes les merveilles des
_Mille et une Nuits_.

C'était jour de foire, et il était stupéfait du mouvement, étourdi du
brouhaha de cette cohue. Peut-être ne s'imaginait-il pas que la terre
eût tant d'habitants.

Telle était sa préoccupation qu'il ne s'aperçut pas que le cheval
s'arrêtait de lui-même devant une maison ornée des panonceaux d'un
notaire. Son père dut le secouer comme s'il eût été endormi.

--Nous sommes arrivés! lui criait-il.

Ils descendirent, mais la pensée de Norbert courait la ville.

C'est machinalement qu'il aida à décharger les sacs. Il ne remarqua pas
l'empressement presque respectueux du notaire à leur entrée. Il
n'entendit pas un mot de l'interminable conversation qu'eurent son père
et l'officier ministériel, cherchant ensemble l'emploi le plus
avantageux des fonds.

Enfin, le duc sortit de l'étude, emmenant son fils.

Ils allèrent remiser charrette et cheval à une grande auberge près du
champ de foire, et déjeunèrent d'un morceau de lard et d'un verre de vin
aigre, sur un coin de la table de la salle commune, entre des valets de
charrue qui débattaient un marché et deux toucheurs de bœufs qui
achevaient de se griser.

Mais M. de Champdoce n'était pas venu seulement pour son placement. Il
comptait profiter de la foire pour chercher un meunier de Châtellerault,
son débiteur depuis près d'un an.

Le frugal repas terminé, il ordonna donc à son fils de l'attendre, et
s'éloigna.

Norbert restait planté sur ses jambes devant l'auberge, un peu ému
d'être abandonné au milieu de tant de gens inconnus, lorsqu'il se sentit
frapper sur l'épaule.

Il tressaillit, et se retournant brusquement, il se trouva en face d'un
garçon de son âge, qui lui dit en riant aux éclats:

--Eh bien! on ne reconnaît donc plus les amis?

Il fallut à Norbert un moment pour remettre cet ami. Enfin, il s'écria:

--Montlouis.

Ce Montlouis, fils d'un des métayers de M. de Champdoce, était un
camarade de Norbert.

Souvent, autrefois, ils s'étaient entendus pour conduire leurs vaches
aux mêmes pâtis, et ils avaient passé des journées à jouer ensemble, à
faire tourner aux cours d'eau des moulins de joncs ou à dénicher des
oiseaux.

Il n'y avait guère que cinq ans qu'ils s'étaient perdus de vue.

L'hésitation première de Norbert était venue du costume de Montlouis. Ce
garçon portait un habit à boutons de métal et un chapeau à haute forme.
C'était l'uniforme du collège où il achevait sa seconde.

Pendant que le grand seigneur s'efforçait de faire de son fils un
paysan, le paysan prétendait faire du sien un «monsieur.»

Norbert fut si choqué de la différence des vêtements qu'il ne trouva pas
un mot.

--Que fais-tu là? interrogea Montlouis.

--J'attends mon père.

--Moi de même. Cependant nous avons bien le temps de prendre une tasse
de café ensemble.

Et sans attendre l'assentiment de son ancien camarade, il l'entraîna
jusqu'à un petit estaminet, à une cinquantaine de pas de l'auberge. La
supériorité de Montlouis était manifeste, il en abusa.

--Si le billard n'était pas retenu, dit-il, je te proposerais une
partie. Il est vrai que cela coûte de l'argent, et ton père ne doit pas
t'en donner beaucoup.

De sa vie Norbert n'avait eu en sa possession seulement une pièce de dix
sous. Cette fois il se sentit sérieusement humilié et devint cramoisi.

--Mon père à moi, poursuivit le collégien, ne me refuse rien. Par
exemple, je travaille énormément. Je suis sûr de deux prix à la
distribution. Quand je serai reçu bachelier, le comte de Mussidan me
prendra pour secrétaire, j'irai à Paris, je m'amuserai. Et toi que
feras-tu?...

--Moi! je ne sais pas.

--Oh! on le sait. Tu piocheras la terre comme ton père. Est-ce que cela
t'amuse? Dire que tu es le fils d'un grand seigneur, de l'homme le plus
riche du Poitou, et que tu n'es pas si heureux que moi, le fils de son
fermier! Enfin...

Ils se séparèrent, et quand le duc de Champdoce revint à l'auberge, il
retrouva son fils à la place où il l'avait laissé, et n'aperçut rien en
lui d'extraordinaire.

--Allons, attelons, lui dit-il.

Le retour à Champdoce fut silencieux. La conversation de Montlouis était
tombée dans l'esprit de Norbert comme une goutte d'un poison subtil dans
un vase d'eau pure.

Vingt paroles inconsidérées d'un enfant allaient détruire l'œuvre de
seize années de patience et d'obstination.

De ce jour, une révolution complète s'opéra dans le caractère de
Norbert, révolution dont personne ne surprit le secret.

C'est au fond des campagnes que les diplomates devraient aller étudier
la dissimulation.

Cet adolescent, qui ignorait tout, savait du moins commander à son
humeur. Jamais sa physionomie souriante ne trahit l'orage terrible qui
grondait au fond de son cœur. C'est avec son entrain accoutumé qu'il
remplissait sa tâche quotidienne, qu'il aimait autrefois et que
maintenant il avait en horreur.

Pour saisir un indice de ses pensées, il eût fallu le suivre, l'épier.

Souvent alors, on l'eût vu, lorsqu'il se croyait seul, rester des heures
entières immobile, appuyé sur le manche de sa bêche, les sourcils
froncés, réfléchissant, lui, jadis insoucieux autant que l'oiseau
chantant dans les buissons.

Éveillée par Montlouis, son intelligence était maintenant aux aguets, et
il découvrait quantité de circonstances autrefois inaperçues et qui
étaient, pour lui, autant de révélations.

Par exemple, observant les relations de son père avec les paysans du
voisinage, il mesura vite, en dépit de l'apparente familiarité, l'abîme
qui les séparait.

Ses égaux, il le comprit, il devait les chercher parmi les châtelains
qui l'été habitaient leurs terres et se rendaient le dimanche à l'église
de Bivron.

Le vieux comte de Mussidan, si imposant avec ses cheveux blancs, le
marquis de Sauvebourg, si fier et que les campagnards saluaient jusqu'à
terre, mettaient un empressement marqué à tendre la main au duc de
Champdoce et à son fils.

Autre signe: les plus belles et les plus dédaigneuses dames de la
noblesse, qui avaient une démarche de reine, quand elles traversaient la
place, balayant la poussière avec leurs robes superbes, oui, les plus
imposantes semblaient toutes heureuses quand le duc de Champdoce, qui
sous ses habits grossiers gardait des façons de l'ancienne cour, leur
baisait galamment la main.

Tout cela devait éclairer Norbert. Il se sentit l'égal de ces gens si
hautains. Quelle différence, cependant, entre eux et lui!

Pendant que son père et lui se rendaient à la messe à pied, chaussés
d'énormes souliers ferrés, les autres arrivaient dans des voitures
superbes, traînées par des chevaux de prix, entourés de laquais
magnifiques prêts à obéir au moindre de leurs gestes.

Pourquoi cette différence; d'où venait-elle?

Il savait qu'elle ne venait pas de leur pauvreté à eux.

Il connaissait assez la valeur de la terre, pour savoir que son père
était plus riche que tous ces gens dont il enviait le sort.

Il fallait donc que tout ce qu'il entendait depuis qu'il ouvrait
l'oreille et pénétrait les allusions fut vrai.

Entre eux, les ouvriers de Champdoce disaient que le duc était un vieil
avare, et plutôt que de jouir de son or ou de le distribuer aux pauvres,
qu'il l'enterrait dans les souterrains du château. On assurait que
toutes les nuits il se levait pour aller voir et adorer ses trésors.

--Norbert est bien malheureux, ajoutaient-ils, d'avoir un père comme
celui-là. Lui qui devrait avoir toutes les aises et tous les plaisirs de
la vie, il est traité plus durement que nos enfants à nous qui n'avons
rien.

Et d'autres, d'un ton de menace murmuraient:

--Ah! si j'étais à sa place!...

Les ouvriers n'étaient pas seuls à le plaindre.

Il se rappelait parfaitement qu'une fois, pendant que son père parlait
avec le marquis de Sauvebourg, une vieille dame qui l'accompagnait, la
marquise, sans doute, avait arrêté sur lui des regards empreints de la
plus tendre compassion.

Même emportée sans doute par la violence de ses sentiments, elle avait
ajouté:

--Pauvre enfant! il a perdu sa mère bien jeune!

Qu'est-ce que cela signifiait sinon qu'on était pris de pitié en le
voyant soumis au despotisme sans contrôle de cet homme qui était son
père?

Pour comble, tous ces heureux du monde étaient entourés de jeunes gens
de son âge, leurs fils. Toutes les tortures de la jalousie le poignaient
jusqu'aux larmes lorsqu'il se comparait à eux. Parfois, lorsqu'il
revenait du labour, marchant devant les bœufs, l'aiguillon sur
l'épaule, il se croisait avec quelqu'un d'entre eux monté sur un joli
cheval.

Dans ces rencontres, ceux qui le connaissaient lui criaient:

--Bonjour, Norbert!

Et ce salut amical lui paraissait insultant.

Ces jeunes gens lui semblaient insolents comme le bonheur, il les
haïssait.

Quelle pouvait bien être leur existence, à la ville, où ils retournaient
aux premiers froids, pendant que lui s'employait aux semailles? comment
s'écoulait leurs heures oisives; que faisaient-ils? Voilà ce qu'il ne
pouvait imaginer, et son ignorance se perdait en conjectures absurdes.

Ce que jusqu'alors il avait entendu appeler le plaisir ne représentait à
son imagination rien qu'il enviât. Les campagnards appelaient s'amuser,
aller s'enfermer dans une salle d'auberge; ils y buvaient des quantités
énormes de vin, criaient, se disputaient et souvent, à la fin, se
battaient.

Les autres, il le comprenait fort bien, devaient avoir d'autres
distractions bien plus raffinées, une gaîté toute différente que celle
de l'ivrogne regagnant son logis en chantant. Mais quoi?

Derrière ce désert tracé autour de lui par la volonté paternelle, il
sentait s'agiter un monde, pour lui merveilleux comme l'inconnu. Que s'y
passait-il? Cela ne se devine pas.

Mais qui interroger? à qui se confier?

C'est alors qu'il s'indigna de l'ignorance affreuse où on l'avait tenu,
pendant que Montlouis, le fils du fermier allait au collège.

Et lui, que la vue seule d'une page imprimée faisait bâiller, qui avait
besoin d'épeler tous les mots de plus de trois syllabes, il se mit à la
lecture avec acharnement.

Mais cette passion ne pouvait convenir au duc de Champdoce, qui un soir,
à la veillée, lui déclara qu'il n'aimait pas les «lisards.»

L'ardeur de Norbert s'en accrut, aiguillonnée par les obstacles et par
des transes perpétuelles. Il se cacha.

Il savait vaguement qu'une des salles hautes du château était pleine de
livres. Il enfonça la porte et fut ébloui des richesses qu'il allait
avoir à sa disposition. Il s'y trouvait bien trois mille volumes, dont
cinq cents au moins de romans, qui avaient occupé la dernière année de
la vie de sa mère.

Norbert se jeta sur ces livres comme un affamé sur du pain. Il lut de
tout, indistinctement, sans discernement, sans raison.

A la longue, tout se confondait et se mêlait dans son cerveau, le roman
et l'histoire, le passé et le présent.

Cependant de ce chaos deux idées nettes et distinctes se dégagèrent.

Il s'estimait l'être le plus misérable de la terre, et il détestait son
père.

Oui, il le haïssait d'une haine froide et avec toute la violence des
convoitises inexprimables qui le brûlaient. Et s'il eût osé...

Mais il n'osait pas. Le duc de Champdoce lui inspirait une invincible
terreur.

Depuis plus de dix-huit mois cette situation se prolongeait, lorsque le
duc de Champdoce pensa que le moment était venu de révéler enfin ses
pensées et ses espérances à ce fils qui devait être le continuateur de
son œuvre de restauration.

C'était un dimanche, après le souper dans la salle commune, dont il
avait fait sortir tous les serviteurs.

Jamais Norbert n'avait vu à son père cet air solennel. Il redressait sa
haute taille courbée par le travail des champs. Tout l'orgueil de sa
race qu'il dissimulait depuis des années éclatait dans ses yeux. Il lui
apprit l'histoire de la maison de Champdoce dont l'origine se perd dans
les légendes de nos annales. Il lui conta la vie de tous les héros qui
l'ont illustrée. Il lui dit de quels honneurs elle a été comblée,
combien elle compte d'alliances souveraines, quelle était sa richesse et
sa puissance au temps où les Dompair de Champdoce, véritables
souverains, levaient des impôts, avaient des places fortes et une armée,
et lassaient un cheval avant d'être sortis de leurs domaines.

--Voilà ce que nous avons été, disait-il d'une voix forte. Que nous
reste-t-il de tant de splendeurs? Un hôtel à Paris, rue de Varennes, ce
château, quelques terres, quelques maigres valeurs, deux cent mille
livres de rentes au plus, pas cinq millions!...

Norbert savait son père riche, mais non tant que cela.

Ce chiffre prestigieux, cinq millions, le frappait de stupeur.

Puis, en moins d'une seconde, mille pensées traversèrent son cerveau.

[Illustration: Seul, il les avait déchargés, et montés au grenier.]

Cinq millions!... Et on le condamnait à l'écrasant labeur de l'homme qui
a besoin pour manger des trente sous de sa journée. Deux cent mille
livres de rentes!... et cette salle commune où il était en ce moment
avec son père ressemblait à l'unique pièce de la plus misérable
chaumière. Ses aïeux avaient eu une armée de serviteurs, et tous les
gars du pays le tutoyaient.

Comment accepter tant d'humiliations et une pareille pauvreté, étant si
noble, si riche.

Emporté hors de sa timidité accoutumée par un premier mouvement de rage,
il se leva à demi pour reprocher à son père son avarice et sa cruauté.

Mais ses forces trahirent son audace; si forte était son émotion qu'il
retomba sur son escabeau, sans avoir pu prononcer une parole, et fondant
en larmes.

Le duc de Champdoce n'avait rien vu.

A son exaltation, lorsqu'il disait les grandeurs de Champdoce, avait
succédé un profond accablement.

Il marchait de long en long, dans la salle, d'un pas lourd, la tête
inclinée sur sa poitrine.

--C'est peu, murmura-t-il, bien peu.

Bien peu!... Et Norbert savait que pas une des familles réputées riches
dans la contrée, ne possédait la moitié de cette somme énorme.

Les Mussidan avaient-ils seulement soixante mille livres de rentes? Les
Sauvebourg, à coup sûr, n'en possédaient pas cent.

Il y avait bien, aux environs, un certain M. de Puymadour qu'on disait
archi-millionnaire, mais sa noblesse n'était rien moins qu'authentique,
et de plus, il ne fallait pas, assurait-on, examiner de trop près son
argent, si on ne voulait pas y découvrir les taches de boue de
l'origine.

C'est avec une physionomie furieuse que Norbert suivait de l'œil son
père, continuant sa promenade monotone et laissant échapper çà et là
quelques inintelligibles exclamations.

Il fallait à Norbert toute sa raison, toute l'énergie d'une conscience
honnête, pour écarter les épouvantables pensées qui assiégeaient son
esprit.

A la fin, le duc de Champdoce s'arrêta devant son fils.

--Ma fortune n'est rien, reprit-il d'un ton amer, non, rien, à une
époque où triomphe le bourgeois enrichi, insolent et vaniteux. Ces
gens-là, parce qu'ils ont acheté nos châteaux et mis un nom de terre au
bout de leur nom ridicule, se croient nobles et s'exercent à copier non
nos qualités, mais nos vices. La vraie noblesse, faute d'avoir compris
son époque, râle et finira par mourir de faim. On n'est plus que par ou
pour l'argent. Pour lutter contre tous ces enrichis d'hier, princes de
finances dont le blason est un écu volé, il faut à un Champdoce un
million au moins, de revenu. Vous l'entendez, mon fils, un million!...

Norbert ouvrait de grands yeux surpris; malgré l'attention la plus
soutenue, son intelligence ne pouvait suivre les explications de son
père.

--Ni vous ni moi, mon fils, poursuivait le duc, ne verrons dans nos
coffres le capital d'un tel revenu. Mais nos descendants, s'il plaît à
Dieu, l'y trouveront. C'est par le courage et l'épée que nos aïeux ont
fondé la puissance de notre maison, à nous de nous montrer dignes d'eux
et de la consolider par les privations et le travail.

Le vieux gentilhomme s'interrompit, singulièrement ému de développer
ainsi le sujet habituel de ses méditations.

--J'ai fait mon devoir, reprit-il d'un ton plus calme, à vous de faire
le vôtre. Je n'avais pas quinze cent mille francs, quand résolûment je
me suis mis à l'œuvre, je viens de vous dire ce que j'ai maintenant.
Vous m'imiterez. Vous épouserez quelque jeune fille riche qui vous
donnera un fils que vous élèverez à la dure, comme je vous ai élevé. En
vivant comme moi, vous devrez léguer à ce fils de douze à quinze
millions. Qu'il nous imite et il laissera lui-même à ses fils une
fortune royale. Voici ce qui doit être, ce qui sera, il le faut, je le
veux.

Cette fois, Norbert comprenait, et s'il se taisait, c'est qu'il était
tout étourdi de cette confidence étrange.

--C'est une pénible tâche que j'offre à votre dévouement, continuait le
duc, mais c'est celle de tous les chefs d'illustres familles. Qui veut
fonder une grande maison doit vivre dans l'avenir et non dans le
présent, s'oublier pour ne songer qu'à sa postérité.

Certes, il est des moments où les instincts mauvais ou frivoles se
réveillent et se révoltent; on les étouffe et on les dompte en se
représentant sans cesse la grandeur du but où on tend. Ainsi ai-je fait.
C'est pour mes descendants et par eux, pour ainsi dire, que j'existe. Je
vis par la pensée la vie de splendeurs qu'ils nous devront.

En vérité, Norbert croyait rêver.

--Vous m'avez vu, poursuivait M. de Champdoce, disputer des heures
entières pour un misérable louis, c'est que je disais que ce louis, mes
descendants, quelque jour, le jetteraient noblement à un pauvre, du haut
de leur carrosse. De tout ce que j'amasse, je fais ainsi emploi pour
eux. L'an prochain, je vous conduirai à Paris, et vous visiterez l'hôtel
que nous y avons. Là, vous verrez des tapisseries comme on n'en trouve
plus, des meubles uniques, des chefs-d'œuvre des plus grands maîtres.
Cet hôtel, je le garde, je le soigne, je l'embellis, comme l'amoureux le
logis qu'il destine à sa fiancée. C'est que je le destine à nos enfants,
Norbert, aux Dompair de Champdoce de l'avenir.

C'est avec l'accent du triomphe qu'il s'exprimait; tout ce qu'il
dépeignait, il le voyait réellement.

--Si je vous ai parlé ainsi, reprit-il d'un ton qui ne souffrait pas de
réplique, c'est que vous êtes en âge d'entendre la vérité. Je viens de
vous dicter la règle de conduite de votre vie. Vous voici un homme, mon
fils, et vous devez vous accoutumer à agir volontairement, comme vous
avez agi jusqu'ici pour me complaire. J'ai dit. Demain matin, vous
chargerez vingt-cinq pochées de blé que j'ai vendues à la minoterie de
Bivron... Vous pouvez vous retirer.

Norbert se retira en chancelant.

Comme tous les despotes déshabitués de la contradiction, le terrible
gentilhomme n'admettait pas que sa volonté pût être l'objet, non d'une
résistance, mais seulement d'une hésitation.

Il n'entrevoyait nul obstacle, et cependant, à ce moment même, Norbert
se jurait avec d'horribles serments qu'il n'obéirait pas.

Sa colère, contenue par la crainte, tant qu'il avait été sous les yeux
de son père, éclatait enfin librement.

Il avait gagné la grande allée des noyers qui est derrière le château,
et là, marchant à grands pas, il jetait au vent de la nuit d'injurieuses
menaces et des imprécations de rage.

Il se voyait condamné et condamné sans appel.

Tant qu'il avait cru son père un avare il avait espéré: les passions ont
leurs retours. Maintenant, malgré son inexpérience, il comprenait qu'on
ne détruit pas des imaginations comme celle du duc de Champdoce.

--Mon père est fou!... répéta-t-il, mon père est fou!

Tout ce qu'il avait entendu lui paraissait monstrueux et absurde.

Certes, il était bien résolu, pour l'instant du moins, à se soustraire à
tout prix à cette tyrannie insupportable; mais comment, par quel moyen,
que faire?

Hélas! on ne trouve que trop aisément les mauvais conseillers. Norbert
devait en rencontrer un, dès le lendemain, à Bivron, un certain Dauman,
un ennemi du duc de Champdoce.



II


Ce Dauman n'était pas du pays, et même on ne savait trop d'où il venait,
ni quels étaient ses antécédents.

Il prétendait avoir été huissier autrefois, à Barbezieux, ce qui était
possible après tout; personne n'y était allé voir.

Ce qui est sûr, c'est qu'il avait dû vivre longtemps à Paris, car il en
parlait en homme qui en connaît les détours et qui en a exploité les
ressources.

C'était un petit homme de plus de cinquante ans, à visage, il faudrait
dire à museau de fouine. Tout d'abord, on était frappé de son long nez
pointu, de ses yeux mobiles et fuyants, de ses lèvres plates et minces.
Son seul aspect eût dû éveiller la défiance.

Il y avait une quinzaine d'années qu'il était arrivé à Bivron, chaussé,
comme on dit dans le Poitou, d'une botte et d'un sabot, portant au bout
d'un bâton, dans un mouchoir noué, tout son saint-frusquin.

Mais il avait une envie endiablée de gagner de l'argent; il était prêt à
tout.

Il avait donc prospéré et possédait des champs et des vignes, et même
une maison à la Croix-du-Pâtre, qui est le point de jonction du chemin
communal de Bivron et de la grande route. On lui supposait des économies
assez rondes.

Sa profession était surtout de n'en pas avoir, de se mêler de tout, de
se faufiler partout.

Sans lui, point de vente ni d'expertise. Il se livrait surtout au
courtage rural. Il achetait les récoltes sur pied aux besogneux et se
donnait pour bon géomètre arpenteur. Ceux qui avaient besoin d'argent ou
de grains pour les semailles l'allaient trouver, et s'ils présentaient
des garanties solides, ma foi! il les obligeait volontiers, à raisons de
cinquante pour cent.

Enfin, il était le conseil juré de tous les gens véreux et l'inspirateur
de tous les mauvais gars, à cinq lieues à la ronde.

Il passait pour excessivement adroit, capable de tirer n'importe qui
d'un mauvais pas. Était-il «ferré sur la loi», comme on le disait? Le
fait est qu'il ne pouvait parler une minute sans citer quelque article
du Code.

Améliorer le sort des gens de la campagne était sa marotte, à ce qu'il
assurait: c'est pourquoi, tout en exigeant d'eux des intérêts
affreusement usuraires, il les excitait contre les nobles, les bourgeois
et les prêtres.

Sa facilité d'élocution, sa science de juriste et la longue redingote
noire qu'il portait habituellement lui avaient valu les surnoms de
«l'homme de loi» et de «président».

S'il en voulait cruellement à M. de Champdoce, c'est que le duc s'était
ouvertement déclaré contre lui, lors de certaine aventure qui l'avait
conduit jusqu'au seuil de la cour d'assises, et dont il ne s'était tiré
qu'en subornant quatre ou cinq témoins.

Il avait juré qu'il se vengerait, et depuis cinq ans il guettait une
occasion favorable.

Tel est, au moral et au physique, l'homme que le lendemain des
confidences de son père, Norbert rencontra à la minoterie de Bivron.

Se conformant aux ordres reçus, il venait d'y amener vingt pochées de
blé, et seul il les avait déchargées et montées au grenier.

Il remettait sa veste et faisait ses dispositions pour reprendre avec sa
lourde charrette, attelée de deux chevaux vigoureux, la route du
château, lorsque maître Dauman s'avança vers lui, saluant jusqu'à terre,
le priant de lui accorder une petite place jusqu'à sa maison.

--J'espère, disait-il, que monsieur le marquis excusera mon
indiscrétion; j'ai des coquins de rhumatismes qui m'empêchent de
marcher, je me fais vieux, je n'ai plus l'âge heureux de monsieur le
marquis.

Il savait ce Dauman, donner à chacun un titre congruant. Il avait lu
quelque part que l'aîné d'un duc est marquis.

C'était la première fois que Norbert s'entendait nommer ainsi. Quelques
jours plus tôt, son bon sens l'eût mis en garde contre cette flatterie
et il eût haussé les épaules. Mais, maintenant, sa vanité affamée
cherchait pâture.

--A vos désirs, président, répondit-il; j'attends pour partir qu'on
m'ait descendu un sac vide oublié à la dernière livraison.

Dauman s'inclina en grimaçant un sourire bas.

Mais tout en se confondant en remerciements, il guignait Norbert du coin
de l'œil, trouvant à sa physionomie une expression qui ne lui était
pas habituelle.

--Évidemment, se disait le «président,» il s'est passé au château de
Champdoce quelque chose d'extraordinaire.

Était-ce enfin l'occasion tant et si ardemment attendue d'assouvir sa
haine, qui se présentait? Il en eut le pressentiment.

Il y avait bien longtemps que pour la première fois il s'était dit que
l'héritier de ce vieux noble serait entre ses mains un terrible
instrument de rancune, et qu'il serait beau et digne de lui de frapper
le père par le fils.

Cependant, un ouvrier venait de rapporter le sac. Maître Dauman avait
escaladé la charrette et s'y était installé sur un peu de paille.
Norbert s'assit lestement sur un des limons, les jambes pendantes, et
mit ses chevaux au marche.

Le «président» gardait le silence. Il cherchait pour entrer on
conversation, quelque phrase banale qui n'éveillai pas la prudence du
jeune Champdoce.

--Il faut que vous vous soyez levé bien matin, monsieur le marquis,
commença-t-il enfin, pour avoir fini à cette heure.

Le jeune homme ne répondit pas.

Monsieur le duc votre père, continua Dauman, a une fière chance d'avoir
un fils comme vous. Ah! j'en sais qui voudraient être aussi heureux que
lui. J'en connais plus d'un dans Bivron, qui souvent ont dit à leurs
enfants: «Prenez donc exemple sur monsieur le marquis. Regardez s'il
boude le travail et s'il a peur de se durcir les mains. Et pourtant il
est noble, lui, il a de bonnes rentes, il ne tiendrait qu'à lui de se
croiser les bras.»

Un cahot de la charrette coupa la parole à «l'homme de loi», mais il ne
tarda pas à reprendre:

--C'est qu'il n'y a pas à dire, il n'en est point qui vous vaillent.
Tout à l'heure, je vous regardais monter vos poches de blé, elles
n'avaient pas l'air de peser sur votre dos plus qu'une plume. A part
moi, je me disais: «Quelles épaules! quelle poigne!...»

A une autre époque, Norbert eût été très sensible à cet éloge d'une
vigueur dont il aimait à faire montre. En ce moment elle lui déplut et
l'irrita autant qu'une insulte.

Le brutal et inutile coup de fouet dont il sangla son limonier trahit sa
colère.

--Allons, monsieur le marquis, poursuivit Dauman, le proverbe a bien
raison: «Bonne vie fait bonne santé et bourse pleine.» C'est ce que je
réponds à ceux qui essayent de vous railler, parce que vous êtes sage
comme une demoiselle. Cela vaut un peu mieux que d'imiter un tas de
godelureaux et de jolis cœurs de ma connaissance, amis du billard, de
la ribote et du reste, qui jouent, qui ont des maîtresses, qui font la
vie, quoi! qui s'amusent!

Tout ce verbiage, débité d'une voix fade, exaspérait Norbert.

--Eh!... je ferais comme eux, si je pouvais, s'écria-t-il.

--Plaît-il?... interrogea le président, qui avait parfaitement entendu.

--Je dis qu'on vit comme on peut et non pas comme on veut, et que si
j'étais libre, si j'étais mon maître, si j'avais de l'argent...

Il n'acheva pas, mais il en avait dit précisément assez pour éclairer
Dauman.

Un éclair de joie brilla dans son œil terne.

--Je sais à présent, pensa-t-il, où le bât le blesse. Je puis le mener
loin, ce joli garçon, et faire maudire et pleurer au duc de Champdoce
l'idée qu'il a eue de se mêler de ma vie privée. Mais voyons si je ne
m'égare pas.

Et, entre haut et bas, d'un ton de commisération hypocrite, il murmura:

--Ah! il y a des parents qui sont aussi par trop sévères.

Un geste brusque de Norbert lui apprit qu'il n'avait pas fait fausse
route; aussi est-ce avec plus d'assurance qu'il poursuivit:

--C'est comme cela dans ce bas monde. Quand le diable devient vieux, il
se fait ermite. Le crâne se pèle, le sang se refroidit dans les veines,
et on ne se souvient plus du temps ou on avait des cheveux et du feu à
revendre. On oublie qu'il faut que jeunesse se passe et qu'il est bon
pour la santé des gars de s'amuser, de se dissiper, de jeter leur
gourme. Votre père, à vingt-cinq ans, n'était pas ce qu'il est
aujourd'hui.

--Mon père!...

--Lui-même. On ne s'en douterait guère... Eh bien! interrogez ses amis,
ils vous en conteront de drôles.

La charrette atteignait la grande route.

--Nous voici arrivés, monsieur le marquis, dit Dauman; comment vous
remercier? Ah! si vous vouliez me permettre de vous offrir un verre de
vrai cognac, quel honneur pour moi!...

Norbert hésita un moment. Une voix secrète lui disait qu'il faisait mal,
qu'il devait refuser, il ne l'écouta pas. Il arrêta ses chevaux et
suivit le «président.»

La maison de maître Dauman annonçait l'aisance.

Il y était servi par une vieille femme, étrangère comme lui au pays,
dont le rôle près de lui n'était pas nettement défini, et qui jouissait
d'une exécrable réputation, malgré ses apparences.

Son cabinet, car il disait: «mon cabinet,» ni plus ni moins qu'un avocat
ou un notaire, avait quelque chose de l'ambiguïté du maître.

Si d'un côté on voyait un bureau chargé de cartons verts, de l'autre on
apercevait, rangés le long du mur, des sacs de blé, de seigle et de
légumes secs.

Il s'y trouvait une bibliothèque bondée de livres de jurisprudence, aux
solives du plafond pendaient à des ficelles des paquets de fleurs sèches
conservées pour la graine.

C'est, d'ailleurs, avec les démonstrations du respect le plus servile
que le Président accueillait le fils du duc de Champdoce.

C'est dans son propre fauteuil, garni de cuir, qu'il le fit asseoir, et
après avoir échangé son chapeau contre un bonnet grec, il descendit de
sa personne à la cave pour chercher derrière les fagots «ce qu'il avait
de mieux».

--Goûtez-moi ça, monsieur le marquis, disait-il après avoir empli deux
verres, c'est un propriétaire d'Archiac qui m'a donné cette eau-de-vie
lorsque j'étais dans les affaires, pour me remercier d'un grand service
que je venais de lui rendre. Car j'en ai rendu, allez, des services,
sans me vanter, quand j'étais huissier, et aussi depuis.

Il gardait son verre à la main, y trempait ses lèvres, faisait claquer
sa langue, et répétait:

--Est-ce bon, hein? Quel bouquet! On n'en trouve pas à acheter de
pareille.

Tant d'obséquiosités, de prévenances ne devaient pas être perdues.

Une demi-heure ne s'était pas écoulée que déjà le maître hypocrite avait
confessé Norbert.

[Illustration: Mlle Diane de Sauvebourg.]

Jusqu'à un certain point, le malheureux garçon était excusable.

Il traversait de ces crises où se confier à quelqu'un est un besoin, un
ineffable soulagement. De plus, il ignorait de quelle déconsidération
était frappé le Président.

Il dit donc tout, sans restriction.

Et pendant qu'il livrait ainsi ses plus secrètes pensées, les pires,
Dauman, en dedans, jubilait, mais il gardait la tristesse grave du
médecin qui, appelé en consultation, reconnaît une maladie dangereuse.

--Tout cela est affreux, répétait-il, terrible. Jeune homme infortuné!
N'était le respect que je dois à M. le duc de Champdoce,--il porta la
main à son bonnet grec,--je dirais qu'il ne jouit pas de la plénitude de
ses facultés intellectuelles...

Un enfant tel que Norbert pouvait-il se défier de preuves si manifestes
de la plus sincère commisération?

--Et voilà où j'en suis, disait-il avec des larmes de rage dans les
yeux. Ma destinée est écrite; mes efforts n'y changeraient rien. Je dois
me résigner à mon sort, à moins...

Il s'interrompit un instant, et d'une voix sourde, les dents serrées, il
ajouta:

--A moins que je n'en finisse avec la vie! Ne vaut-il pas mieux pourrir
dans la terre que de végéter ainsi? Ne vaut-il pas...

De nouveau il s'arrêta, profondément étonné du bon sourire qui,
épanouissant les lèvres minces du sieur Dauman, découvrit ses dents
noires.

--Ah! s'écria-t-il, vous pensez que ce sont là des propos d'enfant?

--Dieu m'en préserve! monsieur le marquis. Vous avez trop souffert pour
ne pas songer aux partis les plus désespérés. Seulement on ne doit pas
parler ainsi quand on a dix-huit ans, quand a devant soi le plus
magnifique avenir!

--L'avenir! interrompit Norbert que ce seul mot mettait hors de lui, que
me parlez-vous d'avenir, quand mon supplice peut durer dix ans, vingt
ans...

--Monsieur le marquis exagère.

--En quoi? Mon père est jeune...

--D'accord, vous ne vivrez pas près de lui, voilà tout. Ne serez-vous
pas majeur dans trois ans? N'aurez-vous pas alors le droit de réclamer
l'héritage de votre mère?

A l'air stupéfait de Norbert, le Président vit bien que le jeune homme
était plus «innocent» encore qu'il ne l'avait supposé, et qu'il venait
de lui apprendre une chose dont il n'avait pas même l'idée.

Il regretta d'avoir été si prompt, mais il s'était trop avancé pour ne
pas continuer.

--Un homme, à sa majorité, monsieur le marquis, peut disposer de sa
personne et de sa légitime. C'est la loi. Or, il vous reviendra de feu
madame la duchesse--il salua--assez de bien pour mener une belle vie.

Norbert semblait n'entendre plus.

--Jamais je n'oserai rien réclamer à mon père, murmura-t-il.

--Cela je le conçois. Monsieur le duc, quand il est en colère, ne se
connaît plus. Mais on ne fait pas ces commissions-là soi-même. On donne
des pouvoirs à un notaire qui se charge des démarches et reçoit, s'il y
a lieu, les coups du bâton fourchu. Les coups se comptent à part; c'est
prévu par le Code, livre III, article 222, un mois à deux ans. C'est
donc au plus trois ans que vous avez à patienter.

--Jamais je n'attendrai jusque-là, répondit Norbert, et j'en finirai si
je ne trouve un moyen de me soustraire à cette tyrannie.

--Heureusement, il y a des moyens...

--Vous croyez, Président?

--J'en suis sûr, monsieur le marquis, et je me permettrai de vous les
indiquer. Que n'êtes-vous majeur! ce serait simple comme bonjour. Vous
iriez trouver un avoué qui vous rédigerait une requête en interdiction;
coût... selon le succès.

--Oh!...

--Pardon, monsieur le marquis, mais cela se fait tous les jours. On a un
papa qui ne peut se décider à laisser jouir ses enfants de ce qu'il a,
alors, dame! on tâche de l'y contraindre légalement. Rien de si commun
dans les grandes familles.

Il avala une gorgée d'eau-de-vie, et ajouta:

--Mais dans l'espèce, il faut songer à autre chose, nous ne sommes pas
majeur.

Maître Dauman embrassait toujours avec une telle chaleur la cause de ses
clients, que confondant leur personnalité et la sienne, il disait: Nous.

--Nous avons dix-huit ans, et nous voulons échapper à un père dont la
folie nous opprime. D'abord, nous pouvons nous engager comme soldat.

--C'est toujours une ressource.

--Pitoyable, monsieur le marquis, croyez-moi. En second lieu, nous
pouvons adresser une plainte à monsieur le procureur du roi--il souleva
son bonnet grec.

--Une plainte!

--Certainement. Pensez-vous que le législateur n'a pas prévu le cas où
un père abuserait de son autorité? Détrompez-vous.

Après un moment de silence calculé, Dauman reprit:

--Nous pourrions dans une plainte que je rédigerais et que vous
recopieriez, exposer au juge que nous ne sommes pas élevé selon notre
condition, qu'on nous a privé des bienfaits de l'instruction, qu'on nous
utilise comme domestique. Votre père vous a-t-il frappé quelquefois?

--Jamais.

--N'importe, nous le mettrons tout de même. Ah! nos conclusions seraient
écrasantes pour les défendeurs. «Desquels faits, dirions-nous, patents
et notoires, toute la contrée déposera, car, bien que notre père y
possède pour plus de deux millions de propriétés, nous y étions l'objet
de la pitié de tous, à ce point que, dans la commune de Bivron, on ne
nous désigne guère que sous la dénomination du «petit sauvage de
Champdoce...»

Norbert, à ces mots, bondit comme un poulain sous un coup de cravache.

--Qui a osé m'appeler ainsi, s'écria-t-il d'une voix terrible, qui?....
nommez!...

Cette explosion qu'il avait provoquée à dessein ne surprit pas le
Président.

--Vos ennemis, répondit-il, ou du moins les ennemis de votre père, et il
en a beaucoup. Ce n'est pas à vous seulement que pèse son despotisme...

--Cependant, moi...

--Oh! vous, monsieur le marquis, vous n'avez que des amis, et plus que
vous ne croyez, même surtout parmi les personnes du sexe. Tenez, pas
plus tard que jeudi dernier, on parlait de vous devant Mlle Diane de
Sauvebourg, et rien qu'en entendant votre nom elle est devenue plus
rouge que la crête de mon coq. Vous la connaissez, Mlle Diane.

Le jeune homme sentant ses joues s'empourprer, baissa la tête et ne
répondit pas.

--_Sufficit!_ fit le sieur Dauman, nous serons libre quelque jour, et
nous ferons nos farces. Revenons donc à cette plainte...

Mais Norbert, dont les yeux venaient de s'arrêter sur le coucou qui
décorait le cabinet du Président, se dressa brusquement.

--Midi! s'écria-t-il, on va se mettre à table chez nous! Que dira mon
père!...

--Quoi! vous le craignez tant que cela!...

Mais Norbert n'entendit pas cette raillerie, il avait rejoint son
attelage, et déjà s'éloignait au grand trot. Du seuil de sa maison, le
Président le suivait du regard.

--Cours, disait-il, cours, mon garçon. Tu ne m'as pas dit au revoir,
mais tu me reviendras. J'ai un troisième moyen à t'offrir, le bon, et tu
l'adopteras parce que je le veux. Cours, j'ai déposé dans ta cervelle
une graine qui germera et portera fruit. Ah! monsieur le duc de
Champdoce, pour une pécadille amoureuse vous voulez envoyer les gens aux
galères!... Nous verrons où j'enverrai votre héritier.



III


Le sieur Dauman ne mentait pas, lorsque pour attiser la colère de
Norbert, il lui disait:

--On ne vous appelle jamais autrement que «le sauvage de Champdoce.»

Seulement on n'attachait à ce surnom aucune intention injurieuse.

Offenser le fils d'un homme qui possédait en réalité deux cent mille
livres de rentes, mais qu'on gratifiait du double, c'eût été manquer au
respect qu'on doit à l'argent.

Or, en Poitou,--à cette époque,--l'argent était Dieu.

Il est vrai de dire que les sentiments de la noblesse poitevine, à
l'égard du duc de Champdoce, avaient subi en vingt ans de singulières
modifications.

Tout d'abord, quand pour la première fois il était apparu en veste ronde
et en sabots, on s'était prodigieusement égayé.

Lui, laissa railler, se souciant peu du qu'en dira-t-on, persuadé que
l'opinion et les rieurs finissent toujours par se ranger du côté des
plus gros sacs d'écus.

L'événement lui donna raison.

Tous ses bons amis, les gentilshommes ses voisins, se prirent à
réfléchir, quand ils le virent, sans trêve ni relâche, ajouter à ses
bois une vigne, une prairie, s'accroître, s'arrondir, gagner
incessamment du terrain, comme la mer quand elle porte son effort sur
une côte.

Dès lors, le point de vue changea.

Les ridicules du duc de Champdoce furent célébrés comme autant
d'excentricités; le fou devint un original, sa dureté fut acceptée pour
une mâle énergie; on appela prudence et remarquable entente de
l'administration son âpreté au gain.

On se serra autour de lui; on fut fier de lui. Les rayonnements de ses
millions donnaient à la bure de sa veste des reflets plus splendides que
ceux du satin ou du velours.

Après cela comment s'apitoyer sur le sort de son fils? La certitude
d'hériter d'une fortune colossale ne devait-elle pas suffire à tous ses
désirs?

Plus que les hommes, les femmes s'occupaient de Norbert.

Les mères qui avaient une fille à placer rêvaient pour elle un mariage
avec le «sauvage de Champdoce.» Quelle alliance!

Malheureusement, son père avait pour le garder la sollicitude jalouse
d'une duègne. Comment arriver jusqu'à lui ou l'attirer jusqu'à soi?

Cette œuvre de séduction, que pas une maman n'osait essayer, une
toute jeune fille résolut de la tenter.

Cette audacieuse n'était autre que Mlle Diane de Sauvebourg.

Certes, elle avait bien des chances pour elle.

A dix-huit ans qu'elle allait avoir, Mlle Diane passait pour une des
plus belles personnes du Poitou, et c'était justice.

Elle était assez grande et très blonde. Son teint blanc et uni avait un
éclat sans pareil, sa chevelure lumineuse était abondante jusqu'à
l'importuner; on ne résistait pas au charme de son sourire.

En elle, cependant, quelque chose eût inquiété un observateur.

Ses yeux, dès qu'elle s'oubliait à ses secrètes pensées, brillaient d'un
feu sombre et trahissaient l'ambition et l'énergie qui faisaient le fond
de son caractère.

Elle avait été élevée dans une communauté de Niort, où ses parents
souhaitaient qu'elle prît le voile.

Ils venaient de la rappeler près d'eux sur ses prières réitérées
d'abord, puis sur la demande de la supérieure, singulièrement
embarrassée et inquiète d'une pensionnaire qui sans cesse menaçait de
s'enfuir en escaladant les murs de la communauté, et dont l'indépendance
était du plus fâcheux exemple.

Son père était fort riche, mais elle avait un frère plus âgé qu'elle de
dix ans, et le vieux gentilhomme ne se gênait pas pour déclarer qu'il
laisserait tout son bien à l'héritier du nom.

Pour sa fille, sa paternelle munificence allait jusqu'à promettre, si
elle se mariait jamais, le trousseau, quarante mille francs comptant, et
pas un sou avec.

--Ainsi, ma pauvre enfant, disait-il au retour de Diane, à toi d'aller
avec tes armes, c'est-à-dire tes beaux yeux, à la chasse au mari. Mais,
si avisée que tu sois, tu risques fort de revenir bredouille.

Bercée avec cette idée qu'elle serait déshéritée au profit de son frère,
Mlle de Sauvebourg en avait pris gaîment son parti.

--Laisse-moi du moins essayer, cher père, répondit-elle. Si j'échoue, eh
bien! il sera toujours temps de m'emprisonner, et j'aurai, en tout cas,
passé près de toi, que j'aime tant, quelques bonnes années.

--A ton aise, ma fille, essaye, tu verras.

M. de Sauvebourg avait autrefois blâmé très énergiquement la conduite de
M. de Champdoce, lequel, à l'entendre, sacrifiait son fils.

Sacrifier sa fille lui paraissait tout naturel.

Je réussirai, répétait l'entêtée, j'en suis sûre.

Mlle Diane était dans ces honnêtes dispositions, quand pour la
première fois elle entendit parler du «sauvage de Champdoce».

Un ami de son père venait d'énumérer devant elle les grandes espérances
de ce malheureux jeune homme.

--Pourquoi ne serait-il pas mon mari! se dit-elle.

Dès le lendemain, avec la merveilleuse finesse des femmes en pareille
occasion, elle alla aux renseignements. Ils furent brillants et tels
qu'elle osait à peine les rêver. Elle se mit à étudier le fort et le
faible de la situation.

Le fort, c'était d'être duchesse, de posséder deux cent mille livres de
rente, d'habiter Paris, d'avoir une loge aux Italiens, d'éblouir le
faubourg Saint-Germain.

Le faible, c'était la difficulté de rencontrer Norbert et, plus encore,
l'avarice du duc.

--Mais bast! pensait-elle, il n'est pas éternel. Que peut-il bien vivre
encore? Six ou sept ans. J'aurai donc vingt-cinq ans à sa mort.

Cependant, avant de rien décider en elle-même, elle voulut voir Norbert.
Elle se le fit montrer le dimanche suivant à l'église, et ressentit à
première vue une impression vive et profonde. Elle était frappée de sa
mâle beauté, de l'expression ardente de ses yeux, de son attitude pleine
de noblesse sous ses pauvres vêtements.

Sa pénétration féminine découvrait quelque chose des sentiments de
Norbert. Elle devina qu'il était malheureux et irrité, qu'il souffrait.

Elle le plaignit et sentit qu'elle l'aimerait. Elle l'aimait déjà...

Lorsque, la messe achevée, on sortit de l'église, elle s'était juré
qu'elle serait la femme de Norbert. Cependant elle ne dit rien de ses
dessins à ses parents.

Sans savoir au juste ce qu'elle ferait, il lui semblait qu'on gênerait
sa liberté d'action. Réussir seule, sans appui, sans aide, sans
conseils, n'était-ce pas plus beau!

D'ailleurs, elle ne doutait pas du succès.

Mlle Diane de Sauvebourg était fort romanesque, et plus d'une fois au
couvent, on lui avait reproché son exaltation, mais elle était en même
temps très positive.

Les femmes seules ont assez de puissance pour associer ces deux
dispositions si opposées; elles savent garder la tête froide quand le
cœur flambe.

Cette toute jeune fille pouvait, tout en s'éprenant de chimères, rester
prudente et calculer. Elle avait appris beaucoup de choses au couvent,
et son maintien de vierge, son air candide, dissimulaient une notable
expérience et surtout une parfaite entente des intérêts sociaux.

Avant tout, il fallait rencontrer Norbert et le rencontrer par le plus
grand des hasards. Comment?

Tout à coup elle parut prise d'un accès extraordinaire de charité.
Porter des secours aux malades, aux vieillards, aux petits enfants,
devint sa grande et unique préoccupation.

Sans cesse on la rencontrait par la campagne, parfois suivie d'un
domestique chargé d'un panier de provisions, le plus souvent seule,
portant du bouillon dans une grande bouteille revêtue d'osier.

--On se trompe souvent sur sa vocation, disait M. de Sauvebourg. Diane,
décidément, était née pour être sœur de charité.

Il ne remarquait pas, le digne gentilhomme, et personne ne remarquait
non plus que lui, que les protégés de Mlle Diane se trouvaient tous
demeurer du côté de Bivron, particulièrement dans les environs du
château de Champdoce.

On ne la soupçonnait guère non plus d'établir ainsi des précédents, et
de conquérir le droit de se montrer où et quand bon lui semblerait sans
qu'on en jasât.

Mais c'est en vain qu'elle multipliait ses courses, changeait ses
heures, prenait tantôt la traverse et tantôt la grande route, le
«sauvage de Champdoce» était invisible.

Même, on ne le voyait plus régulièrement à la messe le dimanche. Souvent
le duc venait seul.

C'est qu'un événement insignifiant pour tout autre, immense pour lui et
absolument inattendu, venait de bouleverser la vie de Norbert.

Une huitaine de jours après lui avoir confié ce qu'il nommait la «raison
d'État» de la maison de Champdoce, son père le retint après le dîner,
qui avait lieu vers midi dans la salle commune, et où mangeaient à la
même table que les maîtres les quarante serviteurs du château. On était
alors à la fin d'août, et tous les gens étaient employés au battage de
la récolte.

--Il est inutile, mon fils, commença le vieux gentilhomme, de vous
déranger pour rejoindre les ouvriers.

--C'est que, mon père...

--Laissez-moi parler, je vous prie. Ma confiance de l'autre soir a dû
vous avertir que notre position était sur de point de changer. A dater
d'aujourd'hui, vous ne travaillerez plus comme vous l'avez fait
jusqu'ici. Je vous destine une tâche moins pénible, peut-être, mais plus
difficile. Vous surveillerez. Vous donnerez des ordres sous ma
direction.

On eût dit, à l'air de Norbert, qu'il ne pouvait croire que son père
parlât sérieusement.

[Illustration: C'est-à-dire que vous m'avez pris pour un niais.]

--Vous n'êtes plus un enfant, continua le duc, je veux de mon vivant
vous habituer à l'exercice de l'indépendance, afin qu'à ma mort vous
ne soyez pas enivré de votre liberté.

Il se leva, alla prendre dans un coin un fort beau nécessaire de chasse,
et le plaçant devant son fils il ajouta:

--Je suis content de vous, et en voici la preuve. Vous trouverez dans ce
nécessaire un fusil et un port d'armes. Mon garde, Thomas, a ce matin
amené pour vous un chien d'arrêt qui est attaché sous le hangar. Vous
chasserez. Il faut à un jeune homme quelques distractions. De plus,
comme un chasseur est exposé à des dépenses imprévues, voici, pour faire
le garçon, de l'argent que je vous exhorte à ménager, vous souvenant
qu'une prodigalité inconsidérée peut retarder, ne fût-ce que d'un jour,
le moment où nos descendants reprendront leur rang.

Le vieux gentilhomme eût pu parler longtemps. Son fils écoutait, bouche
béante, n'allongeant seulement pas la main pour prendre les six pièces
de cinq francs qu'il lui tendait, si ébahi qu'il ne songeait même pas à
ouvrir le nécessaire.

Cette apparence d'impassibilité déplut au duc qui s'attendait à des
transports de joie.

--Jarniton! fit-il, vous le prenez bien froidement, je pensais vous être
agréable.

Norbert comprit qu'il ne pouvait plus longtemps garder le silence, et
faisant un effort il balbutia:

--Je vous remercie de votre bonté, je vous suis bien reconnaissant.

Mais le duc, impatienté, lui tourna le dos et sortit en grondant:

--Jarnibleu! Qu'est-ce que cela signifie? Ce garçon aurait-il conçu
quelque fâcheux dessein? Notre curé aurait-il raison?

C'est qu'en effet, ces idées d'émancipation et de munificence, si
contraires à ses grands principes, n'étaient pas venues naturellement à
M. de Champdoce. L'honneur en revenait au curé de Bivron, qui les lui
avait soufflées.

Mais ce relâchement de discipline qui, un an plus tôt, eût empli de joie
le cœur de Norbert, ne lui causa aucun plaisir. Il venait trop tard.

Son haine contre son père qu'il appelait son tyran, était trop terrible
pour être ainsi désarmée.

D'ailleurs, quelle si grande grâce lui accordait-on? On lui donnait un
fusil, la belle affaire! Trente francs, quelle dérision!

En serait-il moins mal vêtu, moins gauche, moins ridicule, moins
ignorant, moins seul? Ne continuerait-on pas à l'appeler le «Sauvage?»

Quelles perspectives lui offrait-on, et approchaient-elles seulement de
l'idéal du bonheur tel qu'il se le représentait?

Car il ne cessait d'essayer d'ajuster à ses convoitises tout ce qu'il
avait retenu de ses lectures désordonnées.

Cependant, la chasse était ouverte. Norbert chassa, prenant moins de
plaisir à brûler de la poudre qu'à être suivi de son chien, un épagneul
magnifique répondant au nom de Bruno. Il avait un compagnon, enfin, un
ami qui lisait dans ses yeux et qui, selon qu'il était triste ou gai,
marchait la tête basse ou sautait à ses côtés.

Mais il ne pouvait cesser de songer à Dauman.

Il avait interrogé plusieurs ouvriers, et tous lui avaient répondu que
«le président» était un homme dangereux, capable de tout.

Norbert n'en était que plus déterminé à retourner lui demander conseil.
Pourtant il hésitait, il n'osait. Une dernière lueur de raison éclairait
le précipice où il allait rouler.



IV


Dauman, lui, attendait, tout aussi rassuré que l'oiseleur qui, ayant
habilement disposé dans les chaumes son perfide miroir, se croise les
bras, sûr que les alouettes s'y viendront prendre.

N'avait-il pas fait briller aux yeux de Norbert l'éblouissant espoir de
la liberté?

Comme tous ces hommes qui, dans les campagnes, exploitent
alternativement la cupidité et la misère, maître Dauman avait des
espions partout.

Heure par heure, pour ainsi dire, il savait tout ce qui se passait au
château de Champdoce.

On lui avait rapporté presque textuellement le dernier entretien du duc
et de son fils. Il était informé des conditions nouvelles faites à
Norbert.

Il n'en fut ni inquiet, ni affecté, persuadé qu'en se relâchant de son
despotisme, M. de Champdoce hâtait la révolte de son fils.

Souvent, le soir, quand après son dîner il allait, selon sa coutume, se
promener sur la grande route en fumant sa pipe de bruyère fabriquée par
lui, il s'arrêtait au bas des taillis de Bivron d'où l'on apercevait le
château de Champdoce.

Il montrait le poing au vieil édifice, et d'une voix sourde il répétait:

--Il y viendra, il y viendra...

Il y vint.

Après une semaine de luttes intérieures, après de cruels combats, après
s'être mis deux fois en route et deux fois être revenu sur ses pas,
Norbert osa venir frapper à la porte de l'ennemi de son père.

De sa fenêtre, Dauman l'avait aperçu descendant lentement la côte, le
fusil sur l'épaule, suivi de son bel épagneul Bruno.

Le maître hypocrite avait donc eu le loisir de préparer sa physionomie,
et de prendre une contenance toute différente de celle de la première
entrevue.

C'est encore avec toutes les démonstrations d'un respect outré qu'il
reçut «Monsieur le marquis,» comme il l'appelait avec une grotesque
emphase; mais il sut paraître gêné, affectant précisément assez de
contrainte pour que Norbert ne pût ne la point remarquer.

Lui, si beau parleur d'ordinaire, et qui avait un gros répertoire de
formules banales qu'il débitait à ses clients, il semblait s'entortiller
à n'en pouvoir sortir dans ses phrases respectueuses, ne sachant que
répéter:

--Bien à votre disposition, monsieur le marquis, tout à votre service.

Norbert, qui comptait sur le chaud accueil de l'autre jour, fut si
décontenancé de cette surprenante froideur, qu'un moment il eut l'idée
de se retirer.

Une puérile vanité le retint, et il se dit qu'ayant fait tant que de
venir, il se devait de prendre son courage à deux mains et de parler.

--Je voudrais vous consulter, Président, commença-t-il, pour ce que vous
savez; n'ayant nulle expérience, je me décide à profiter de la vôtre.

L'autre avait l'air de tomber des nues. Il renversait la tête en
arrière, les yeux au plafond, comme s'il eût attendu une inspiration des
solives où pendaient ses paquets de graines.

--Ce que je sais, murmurait-il, ce que je sais...

Une fois engagés dans une voie qu'ils savent périlleuse, les plus
timides ferment les yeux et vont droit au danger.

--Eh oui! fit Norbert, ne deviez-vous pas me donner le moyen de changer
contre une meilleure l'existence qui m'excède?

--En effet il me semble...

--Vous m'avez offert deux expédients et vous m'en avez fait entrevoir un
troisième, plus sûr, affirmiez-vous; quel est-il?

L'embarras si admirablement joué du sieur Dauman sembla redoubler à
cette question, trop précise pour qu'il pût l'éluder.

--Comment, répondit-il avec le plus niais sourire qu'il put trouver,
comment, vous vous souvenez encore de cela?

--Je n'ai cessé d'y penser.

Le maître coquin intérieurement était ravi.

C'est pourtant avec le même sourire forcé qu'il reprit:

--Oh! vous savez, monsieur le marquis, on dit comme cela tant de
choses!... Entre l'intention et le fait, il y a un bout de chemin, la
loi le reconnaît. Je suis si franc de mon naturel, que je ne sais pas
toujours tenir ma maudite langue. J'aurai parlé en l'air.

Norbert était un pauvre garçon fort ignorant; ce n'était pas un être
faible et mou. Son père avait pu plier les ressorts de son énergie, mais
non les briser. D'ailleurs, c'était bien le sang rouge et chaud des
Dompair de Champdoce qui courait dans ses veines.

Du coup il se dressa, frappa violemment le parquet de la crosse de son
fusil.

--C'est-à-dire, s'écria-t-il, que vous m'avez pris pour un niais...

--Oh! monsieur le marquis!...

--Et que vous avez pensé qu'on pouvait se jouer de moi impunément. Il
vous a paru plaisant de m'arracher mes secrets. Qu'en comptez-vous
faire? Les colporter pour en rire pourrait vous coûter cher,
Président!...

Il s'interrompit, surpris de l'air navré du sieur Dauman, et il eut
presque regret de son emportement lorsqu'il l'entendit s'écrier du ton
le plus douloureusement ému:

--Me juger ainsi, moi! monsieur le marquis; me supposer capable d'une
pareille infamie!...

--Alors, que signifient vos façons d'aujourd'hui?

La physionomie traîtresse du sieur Dauman exprima la plus vive anxiété.

Il hésitait, il paraissait délibérer afin de décider lequel était le
plus convenable de parler ou de se taire.

Enfin, il se dressa, il avait pris son parti.

--Tenez, monsieur le marquis, fit-il résolûment, puisque vous m'avez
deviné, tant pis! je vous dirai la vérité. Vous vous fâcherez si vous
voulez...

--Je ne me fâcherai pas. Parlez sans crainte, Président.

--Eh bien! j'ai réfléchi.

--Ah?

--C'est comme cela. Je ne suis qu'un pauvre homme, moi, monsieur le
marquis, et il n'en faudrait guère pour me compromettre. La moindre de
mes imprudences peut être punie par le manque de pain. Que fais-je en
vous assistant de mes conseils? Évidemment, je contrecarre les projets
de monsieur votre père. Me voyez-vous, moi, Dauman, luttant contre le
tout-puissant et richissime duc de Champdoce?--Il salua.--Qu'arriverait-il,
s'il apprenait jamais mon audace? Il irait tout droit trouver monsieur
le procureur du roi.--Il souleva son bonnet.--Et dès demain, les
gendarmes viendraient chercher mon Dauman pour le conduire en prison.

Norbert n'apercevait pas la relation.

--Les gendarmes demanda-t-il, pourquoi?

--Comment, pourquoi! Vous n'avez donc jamais ouvert un code, monsieur le
marquis? Mon Dieu! que les parents sont négligents! vous n'avez pas
dix-neuf ans, et je connais un certain article 354 d'où on peut tirer
tout ce qu'on veut, même cinq ans de réclusion pour votre serviteur.
Peste! la loi ne badine pas quand il s'agit d'un mineur qui est fils
d'un duc millionnaire. Et dire que votre père pourrait apprendre que je
vous ai fait connaître vos droits! Je tremble rien que d'y songer...

--Comment l'apprendrait-il?

Le sieur Dauman ne répondit pas, et ce silence significatif parut à
Norbert si injurieux, que tapant du pied, il insista:

--Je vous demande, Président, comment il l'apprendrait?

--Hélas! monsieur le marquis, vous respectez et surtout vous craignez
votre père, ce qui est votre devoir...

--C'est-à-dire que vous me croyez assez simple pour aller tout lui dire.

--Non, mais il peut concevoir un soupçon et vous interroger; vous-même
m'avez appris que, lorsqu'il vous regarde d'une certaine façon, il
obtient tout de vous.

Tout s'expliquait pour Norbert. Sa colère tomba; c'est d'un ton amer,
mais presque froidement qu'il dit:

--Je puis être un «sauvage,» je ne serai jamais un dénonciateur. Quand
j'ai promis de garder un secret, il n'est ni menaces ni tortures qui
puissent me l'arracher. Je redoute mon père, ma terreur en sa présence
est plus forte que ma volonté, mais je suis Champdoce, je ne crains
personne autre; entendez-vous, Président?

--Ah! comme cela...

--Nul jamais ne saura par moi que vous m'avez seulement dit un mot, je
vous en donne ma parole d'honneur.

La physionomie du Président reprenait peu à peu cette expression de
sympathique intérêt qui inspirait tant de confiance à Norbert.

--En vérité, reprit-il, on dirait, à voir mes hésitations, que mon
dessein est de vous pousser au mal, monsieur le marquis, tandis qu'au
contraire... C'est que l'expérience rend prudent. Moi donner un mauvais
conseil! Jamais. Est-ce que je ne connais pas mon code? Voilà mon
bréviaire, à moi, ma règle de conduite, ma foi, ma conscience.

Il avait pris, sur la tablette de son bureau, un gros petit livre à
tranches multicolores, encrassé par un long usage, et le brandissant
fièrement, il ajouta:

--Mais il faut savoir tout ce qui est là-dedans.

Ce panégyrique agaçait singulièrement Norbert.

--Enfin, interrogea-t-il, que dois-je faire?

Maître Dauman cligna de l'œil et répondit:

--Rien, monsieur le marquis. Trois ans à peine vous séparent de votre
majorité, il faut patienter, attendre...

--Eh! si je m'en étais senti le courage, je ne serais pas ici.

--C'est pourtant le seul expédient raisonnable. Votre père est un
vieillard, pourquoi le chagriner? Laissez-lui donc encore ces trois
années de répit pour caresser ses chimères...

D'un coup de poing violemment appliqué sur le bureau, Norbert lui coupa
la parole.

--Si c'est là tout ce que vous avez à me dire, fit-il, je regrette
d'être venu.

Il se leva, siffla Bruno comme s'il voulait se retirer, et ajouta:

--J'aurais fort bien trouvé cet expédient sans le secours du votre
expérience: bonsoir!

Le Président ne bougea pas, sûr que d'un mot il retiendrait Norbert.

--Vous êtes vif, monsieur le marquis, fit-il, que ne me laissez-vous
achever?

--Alors, finissez vite, dit le jeune homme sans se rasseoir.

Maître Dauman n'en parla ni plus ni moins vite.

--Remarquez, monsieur le marquis, reprit-il, que si je vous exhorte à
ménager votre père, je ne vous engage pas, pour cela, à endurer comme
par le passé toutes ses fantaisies. Qu'est-ce que je veux, moi? vous
voir heureux l'un et l'autre. Je suis en ce moment comme un bonhomme de
juge de paix qui s'efforce de mettre deux adversaires d'accord. Il est
des accommodements avec les situations les plus difficiles. Ne
pouvez-vous, tout en restant en apparence le plus dévoué des fils, agir
en réalité à votre guise? Il ne faut jamais résister ouvertement à ses
parents. Combien de jeunes gens sont dans votre cas! Devant papa et
maman, on leur donnerait le bon Dieu sans confession, et derrière ils
font le diable à quatre. Quand on n'est pas le plus fort, on doit être
le plus fin.

A la mine de son «client,» le Président jugeait l'effet de son
allocution; il était grand, et tel qu'il le souhaitait.

Norbert qui jusque-là avait gardé la main sur le loquet de la porte, le
lâcha et se rapprocha.

--N'avez-vous pas une certaine liberté maintenant, monsieur le marquis?
poursuivit Dauman. C'est l'essentiel. Votre père saura-t-il si vous
l'employez à chasser ou à toute autre chose?

--A quoi?

Dauman partit d'un franc éclat de rire.

--Dame!... je ne sais pas, cela dépend des goûts. Je ne puis parler que
de ce que je ferais si j'étais à votre place.

--Dites-le, Président.

--Pour lors, je ne resterais au château que juste assez pour ne pas
inquiéter papa. Ah! je n'y ferais pas grande poussière. Le reste de mon
temps, le bon, je le passerais à Poitiers, qui est une belle ville où on
a tout sous la main. J'y louerais un petit appartement, et j'y vivrais
comme un joli garçon qui est son maître. A Champdoce, je garderais ma
veste et mes sabots, mais à Poitiers j'aurais de fins escarpins et des
habits achetés chez les meilleurs tailleurs. Puis, je me faufilerais
dans la société des étudiants, de joyeux vivants, qui passent toutes les
nuits à boire du punch, à jouer au billard et à chanter la mère
Godichon. Voilà qui est vivre. J'aurais des amis, des maîtresses;
j'irais au spectacle, au bal, dans les cafés. J'en ai tâté, moi, quand
j'étudiais pour entrer dans les affaires...

Il s'interrompit et brusquement demanda:

--Il doit y avoir de bons coureurs parmi les chevaux que votre père
élève, et qui sont parqués en bas des prés Juron?

--Oui certes!

--Eh bien! quoi de plus facile que d'en dresser un à votre usage? Je
suppose que vous avez envie d'aller à Poitiers, que faites-vous? Le
soir, quand on vous croit endormi, vous filez doucement, avec votre
fusil, emmenant le bel épagneul que voici; vous bridez un cheval, et
hop! en deux temps de galop vous êtes à la ville. Vous mettez le bidet à
l'auberge, vous vous habillez en grand soigneur que vous êtes et vous
rejoignez vos amis. S'il vous plaît de rester là-bas, ici on se dit, en
ne voyant ni votre fusil ni votre chien: «Il est à la chasse.» Et ni vu,
ni connu!...

Norbert avait naturellement un caractère droit et ferme. L'idée d'une
existence de tromperies continuelles, de ruses, de mensonges, lui
répugnait singulièrement.

C'est là cependant que conduisent fatalement l'oppression et la crainte.

D'un autre côté, ce tableau grossier de plaisirs faciles et vulgaires
que lui présentait maître Dauman répondait si bien à ses imaginations
secrètes qu'il pâlissait tant son émotion était vive, et que la flamme
des plus ardentes convoitises brillait dans ses yeux.

--Oui, balbutia-t-il, c'est bien là ce que je pensais.

--Alors qui vous empêche?...

Le pauvre garçon ne put retenir un gros soupir, et bien bas il murmura:

--Il faut de l'argent, pour cela, beaucoup, et je n'en ai pas. Si j'en
demandais à mon père, il me refuserait, et d'ailleurs, je n'oserais
jamais...

[Illustration: Il épaula, ajusta et fit feu.]

--Quoi! monsieur le marquis, vous qui serez si riche dans trois ans,
vous n'avez pas un ami qui puisse vous obliger?

--Je n'ai personne!

Et, écrasé sous le sentiment de son impuissance, Norbert se laissa
lourdement retomber sur sa chaise. Le sieur Dauman, lui, les sourcils
froncés, paraissait réfléchir. On eût juré qu'au dedans de lui un combat
violent se livrait entre deux idées absolument opposées.

--Eh bien, non! s'écria-t-il, non, monsieur le marquis, il ne sera pas
dit que j'aurai eu la dureté, vous voyant malheureux, de ne pas
m'employer à votre service. On a tort de mettre le doigt entre l'arbre
et l'écorce, mais tant pis! je me risque. On vous prêtera ce qu'il vous
faut.

--Vous, Président?

--Malheureusement, non! Je ne suis qu'un pauvre diable, moi, je n'ai
rien de côté, et ce n'est qu'à grand'peine et à force de privations que
je joins les deux bouts; mais j'ai la confiance de plusieurs fermiers
aisés d'ici, qui m'apportent leurs économies pour les faire valoir. Qui
m'empêche d'en disposer en votre faveur?

C'est à peine si Norbert respirait, tant l'espérance et l'anxiété lui
serraient le cœur.

--Oh! si cela se pouvait! murmura-t-il.

--Cela se peut, monsieur le marquis. Seulement, il vous en coûtera cher.
On vous demandera, comme de juste, des intérêts proportionnés aux
risques de pertes qui sont considérables.

--Que m'importe!

--C'est que, voyez-vous, le Code ne reconnaît pas ces transactions, et,
en m'en mêlant, je manque aux principes de toute ma vie. C'est de
l'usure, me dira-t-on. Possible. Moi, je répondrai que le bénéfice,
quand il est aléatoire, doit être grand. Mon devoir était de vous
avertir; vous êtes prévenu, réfléchissez. Je vous le déclare, à votre
place je ne consentirais pas cet emprunt, j'attendrais une occasion.

--Je ne veux plus attendre.

Maître Dauman eut ce geste des épaules, qui signifie si clairement:
«Comme vous voudrez, j'ai fait ce que j'ai pu.»

--A votre aise, monsieur le marquis, poursuivit-il. Je m'explique votre
insouciance. Vous serez si riche à votre majorité, que quelques milliers
de francs à rembourser ne vous gêneront en rien.

Et aussitôt, pour l'acquit de sa conscience, comme il disait, car
Norbert ne l'écoutait pas, il se mit à expliquer les «clauses et
conditions» de l'emprunt, appuyant à dessin sur ce qu'elles avaient
d'exorbitant, insistant sur ce fait qu'il était étranger à des
prétentions assez ridicules, qu'il ne faisait que remplir le mandat de
ses commettants.

--Vous comprenez? répétait-il à chaque phrase, vous comprenez?

Norbert comprenait si bien, que c'est avec une véritable explosion de
joie qu'en échange de deux mille francs il signa deux obligations de
quatre mille francs chacune,--il en eût signé dix,--au profit d'un sieur
Besson et d'un sieur Lantoine, deux cultivateurs du pays, gens
absolument tarés et entièrement à la discrétion de Dauman, leur
créancier.

Il s'était d'ailleurs engagé, sur l'honneur, à ne jamais avouer, quoi
qu'il pût arriver, que le Président s'était mêlé de cette affaire.

--Surtout, monsieur le marquis, de la prudence, beaucoup de prudence!...
Ne parlez à âme qui vive de nos relations, et cachez-vous pour venir me
visiter.

Ce fut le suprême conseil de Dauman, quand «son client» s'éloigna.

Il était seul dans son «cabinet,» il triomphait; il se mit à relire les
titres que Norbert laissait entre ses mains en échange de deux billets
de banque. Étaient-ils en règle, ne s'y trouvait-il rien qui pût les
frapper de nullité entre ses mains?

Non. Il connaissait la loi, il n'avait rien oublié. Hormis le cas où
Norbert viendrait à mourir, il avait tout prévu.

Et certes, Dauman espérait bien que l'opération ne se bornerait pas à ce
prêt insignifiant. Il comptait que Norbert aurait vite dissipé cette
somme de deux mille francs, énorme lorsqu'il s'agit de la gagner,
insignifiante pendant qu'on la jette par toutes les fenêtres de ses
fantaisies.

Devançant l'avenir, il se voyait plaçant toutes ses économies,
c'est-à-dire une quarantaine de mille francs, sur la tête de cet
écervelé, et, à sa majorité, lui réclamant une fortune. Sans compter que
d'ici là...

Il est vrai que tous ces beaux projets dépendaient de la discrétion de
Norbert. Sur un soupçon, le duc ne manquerait pas d'apparaître et
romprait tout.

Cependant, Dauman ne comptait que sur quatre ou cinq jours d'anxiété,
car, bien évidemment, si le jeune homme ne se trahissait pas sur le
moment même, il aurait vite acquis l'habitude de la dissimulation.

Le Président avait raison de ne pas trop craindre.

La passion a des ressources et des roueries inattendues. La peur extrême
que Norbert avait de son père lui tint lieu de dix ans de diplomatie.

Par moments il doutait, et il se demandait si c'était bien à lui, si
misérable jusqu'ici, qu'arrivait cette bouffée de bonheur
extraordinaire, et pour être bien sûr qu'il n'était pas le jouet d'un
rêve, il froissait dans sa poche le papier soyeux des billets de banque.

La nuit lui parut éternelle. Dévoré de la fièvre aiguë de l'impatience,
il se tournait et se retournait sur son lit, appelant vainement le
sommeil qui lui eût fait perdre conscience des heures trop lentes.

Et au jour, il était sur la route de Poitiers, le fusil sous le bras,
marchant à grandes enjambées, sifflant à tout moment Bruno qui
s'attardait dans les champs.

Son plan était bien arrêté.

--J'arrive, se disait-il, je loue un gentil petit appartement; je cours
chez un tailleur, je me lie avec tous les étudiants, etc., etc.

C'était là, juste ce que le Président avait dit qu'il ferait.

Quel homme que ce Dauman et quel ami précieux!

Le malheur est que, toujours, entre le désir et sa réalisation, se
glisse quelque empêchement d'autant plus imprévu qu'il est plus simple.

Arrivé à Poitiers, où il n'était venu qu'une fois, Norbert se trouva
effaré, perdu, comme l'oiseau qui, né et élevé en cage, s'échappe et ne
sait pas se servir de ses ailes.

Il marchait tout penaud par les rues, regardant les maisons, lorgnant
les boutiques, mortellement embarrassé pour en venir à ses fins.

Enfin, après mille hésitations, mille résolutions prises et abandonnées,
mourant de faim, pleurant presque, maudissant sa timidité, il gagna non
sans peine le champ de foire et entra déjeuner dans l'auberge où il
avait mangé un morceau avec son père.

Puis, désespéré, il regagna Champdoce aussi triste qu'il était gai le
matin.

Mais Dauman était là.

Consulté par Norbert, après avoir bien ri de sa singulière déconvenue,
il le mit en rapport avec un sien ami, lequel, moyennant une bonne
commission, comme de raison, pilota le jeune «sauvage», lui loua un
petit appartement meublé rue Saint-François, et enfin le conduisit chez
un tailleur où il se commanda pour 500 francs d'habits.

Alors il croyait que ses vœux allaient être comblés à point. Après
avoir eu la fringale pendant des années, se trouvant enfin à table, il
ne put pas manger.

Il lui arriva ce qui toujours advient à ceux qui ont trop vécu de rêves.

Comparée aux mensonges de son imagination, la réalité lui parut froide,
repoussante, affreuse.

Sa timidité, d'ailleurs, sa sauvagerie, le sentiment de son ignorance de
la vie le paralysaient et l'empêchaient de goûter aucune des jouissances
qu'il s'était promises. Il lui eût fallu un ami; où le prendre?

Un soir, il osa entrer au café Castille. Bien qu'on fût à l'époque des
vacances, quelques étudiants s'y trouvaient. Leur gaîté bruyante
l'effaroucha et le fit fuir.

Il vécut donc seul à Poitiers, comme à Champdoce, et plus désolé.

Ses heures de liberté volée, il les passait tristement dans son
appartement, en compagnie de Bruno, qui certes eût préféré battre la
campagne. Ou bien, quittant la veste, il revêtait ses beaux habits et il
allait se promener sur Blossac.

En tout, il n'eut pas plus de cinq bonnes soirées qu'il passa au
théâtre.

Et que de risques pour de si maigres satisfactions, que de peines, de
précautions! Combien de mensonges entassés!

Puis, que de terreurs! Son père ne pouvait-il ouvrir les yeux?

M. de Champdoce, en effet, s'était aperçu des sorties et des absences de
son fils; mais, à cent lieues de la vérité, il les attribuait à d'autres
causes qui ne lui déplaisaient pas trop.

Un matin, cependant, il railla doucement Norbert de sa maladresse à la
chasse. Il n'avait pas rapporté trois pièces de gibier depuis qu'il
avait un port d'arme.

--Aujourd'hui, du moins, lui dit le duc, tâchez de revenir le carnier
plein, car nous aurons demain un ami à dîner.

--Un ami! ici?

--Oui, répondit M. de Champdoce, qui ne put s'empêcher de sourire, nous
recevrons M. de Puymandour. Même pour cette circonstance, je fais ouvrir
et disposer la salle à manger du second étage; nous y dînerons.

Norbert s'éloigna, aussi intrigué que possible.

Ce dîner, ces préparatifs étaient des événements extraordinaires.
Cependant, le choix du convive était plus surprenant encore.

--N'importe, se dit Norbert, je veux tuer quelque chose.

Mais il ne suffit pas toujours de vouloir. Il était fort inexpérimenté.

C'est donc en vain qu'il fit plus de six lieues dans sa matinée et brûla
beaucoup de poudre. Il était furieux.

Cependant, vers les deux heures, comme il arrivait aux bruyères de
Bivron, il crut apercevoir à vingt pas, près d'une haie, un imprudent
lapin tout occupé de brouter une touffe de luzerne. Quelle occasion!

Avec des précautions extrêmes, il épaula, ajusta et fit feu.

A l'explosion de l'arme, un cri de douleur ou d'effroi, un cri terrible,
répondit, et Bruno s'élança vers la haie, en aboyant avec fureur.



V


Les hommes, assez volontiers, vantent leur esprit de suite, leur
fermeté, leur persévérance. Pure fatuité de leur part.

C'est chez la femme seulement que la persévérance se trouve, mais
opiniâtre, inflexible, intraitable, poussée jusqu'à la folie.

Sous ce rapport, Mlle Diane de Sauvebourg était dix fois femme.

Cette belle et naïve jeune fille, toute préoccupée en apparence de
futilités, que son père appelait en riant sa «chère girouette,» cachait
sous ses dehors frivoles une volonté de fer, et fût morte avant de
renoncer volontairement au projet qu'elle avait conçu d'être un jour
duchesse de Champdoce.

Cependant, ses longues promenades à travers champs, toutes savamment
choisies pour amener une rencontre qu'elle jugeait devoir être décisive,
étaient restées inutiles.

Bien que le temps fût souvent mauvais, que les sentiers détrempés
fussent devenus moins praticables, qu'il fît froid, elle continuait ses
charitables visites autour du château de Champdoce.

--Un jour viendra bien, pensait-elle, où je l'apercevrai, cet invisible.

Le jour tant souhaité vint.

C'était vers la mi-novembre, un jeudi, et, depuis le commencement de la
semaine, la température s'était tout à coup radoucie.

Le ciel était bleu, les dernières feuilles frémissaient à la brise, les
merles sifflaient dans les haies dépouillées.

Mlle de Sauvebourg, seule, un petit panier au bras, suivait le
sentier qui conduit à Mussidan en longeant les bois de Bivron, dont il
n'est séparé que par un fossé et une haie épaisse et haute.

Elle marchait lentement, au beau soleil tiède, lorsqu'un bruit de
branches brisées sous des pas lui fit lever la tête.

Elle regarda, et tout son sang afflua à son cœur.

A travers une éclaircie de la haie, de l'autre côté, elle venait de
reconnaître celui qui, depuis plus de deux mois, occupait toute sa
pensée, Norbert.

Il s'avançait fort lentement, avec les précautions minutieuses d'un
chasseur sous bois, l'œil et l'oreille au guet, le doigt sur la
détente de son fusil.

Une insurmontable émotion cloua sur place Mlle Diane. Elle se sentait
défaillir; ses idées devenaient confuses. Elle mesurait l'abîme qui
sépare du fait les intentions les plus formelles, et toute la belle
fantasmagorie de ses projets s'évanouissait.

L'occasion si ardemment désirée, si patiemment épiée se présentait, et
si grand était son trouble qu'elle comprenait bien qu'elle n'en pourrait
profiter. Articuler une seule parole lui eût été impossible.

Qu'allait-il arriver?

Norbert allait passer près d'elle; il la saluerait, elle répondrait par
une inclination de tête, il s'éloignerait et ce serait tout, et elle
attendrait peut-être des mois une seconde rencontre.

Toutes ces réflexions traversèrent son esprit en moins de temps que n'en
met l'éclair à rayer le ciel.

Cependant, elle faisait pour rassembler son courage d'héroïques efforts,
quand elle vit le fusil de Norbert s'abaisser vers elle.

Le double canon la menaçait. Elle voulut avertir, elle ne le put...

Une douleur aiguë, comme le serait la piqûre d'une aiguille rougie,
mordit sa chair, un peu au-dessus de la cheville. Elle battit l'air de
ses deux mains, poussa un grand cri, et s'affaissa sur le sentier.

Pourtant, elle n'avait pas perdu entièrement connaissance, car elle
entendit l'explosion de l'arme, un cri terrible qui répondit au sien, et
ensuite des aboiements furieux et un grand froissement de branchages.

Presque aussitôt elle sentit sur son visage comme une haleine chaude,
puis quelque chose d'humide et de froid dont le contact la fit frémir.

Elle ouvrit les yeux. Bruno, le bel épagneul, était près d'elle,
s'agitant, lui léchant les mains.

Au même instant, la haie s'écarta sous un énergique effort, et Norbert
apparut, pâle, éperdu, les cheveux hérissés par la terreur.

Sa vue eut cet effet admirable de rendre subitement à Mlle de
Sauvebourg sa présence d'esprit et son sang-froid. Elle eut conscience
des avantages de sa position, résolut d'en tirer parti et referma les
yeux.

Norbert, lui, en présence de cette femme étendue à terre, immobile, plus
blanche que marbre, se sentait devenir fou. Il la reconnaissait, il
avait tué Mlle de Sauvebourg.

Son premier mouvement fut de s'enfuir, de courir devant lui tant qu'il
aurait de forces. Le sentiment inné du devoir l'arrêta.

Il s'approcha secoué par un horrible tremblement; il se pencha et
reconnut qu'elle ne pouvait être morte.

Alors, il s'agenouilla près de cette jeune fille que souvent il avait
admiré à l'église, et bien doucement souleva cette tête charmante et
l'appuya au pli de son bras. Il cherchait où il pouvait l'avoir frappée.

--Mademoiselle, disait-il d'une voix que l'angoisse rendait à peine
intelligible, de grâce, parlez-moi, un seul mot!

Elle ne répondait pas, elle se recueillait, elle bénissait l'événement.

Enfin, elle fit un mouvement qui arracha une exclamation de joie à
Norbert; puis, bien lentement, elle souleva ses paupières ombragées de
longs cils et promena autour d'elle le regard surpris d'une personne qui
s'éveille.

--C'est moi, mademoiselle, balbutiait le pauvre garçon, Norbert de
Champdoce; ne me connaissez-vous pas? Grand Dieu! quel affreux malheur!
C'est moi qui vous ai blessée. Me pardonnerez-vous jamais! Sans doute
vous souffrez beaucoup...

Son anxiété était si poignante, que Mlle Diane en eut pitié et
n'abusa pas. D'un geste d'une douceur infinie, elle repoussa le bras qui
la soutenait et se redressa.

--Rassurez-vous, monsieur, dit-elle; c'est à moi de vous demander pardon
de m'évanouir comme une femmelette, et pour rien, car j'ai eu bien plus
de peur que de mal.

Elle souriait si délicieusement en disant cela, que Norbert crut voir le
ciel s'entr'ouvrir. Il respira.

--Je puis courir chercher des secours, proposa-t-il.

--A quoi bon! Si j'ai quelque chose, ce ne peut être qu'une égratignure
insignifiante.

En même temps elle allongea un pied à faire tourner une tête plus solide
que celle de Norbert, et ajouta:

--Tenez, c'est là.

En effet, un peu au-dessus de la bottine, une tache de sang assez large
rougissait le bas fin et blanc.

A cette vue, l'effroi de Norbert le reprit. Il se releva vivement:

--Je cours jusqu'au château, fit-il, et avant une heure...

--Je vous le défends bien, interrompit la jeune fille, ce n'est rien, je
vous l'affirme. Regardez, je remue très bien le pied dans tous les sens.

Elle le remuait, en effet, d'un geste mutin et gracieux.

--Cependant, je vous en prie...

--Taisez-vous, nous allons voir ce que c'est.

Sur ces mots, elle sortit de sa poche un petit canif, et, fendant son
bas, elle découvrit ce qu'elle appelait en riant «l'horrible blessure.»

A vrai dire, c'était une plaisanterie. Deux grains de plomb l'avaient
atteinte. L'un avait éraflé la face interne de la cheville qui saignait
un peu; l'autre s'était logé dans la chair, mais il était resté à fleur
de peau et on le distinguait très bien.

[Illustration: Norbert apparut, éperdu, les cheveux hérissés par la
terreur.]

--Il faudrait un médecin, fit Norbert.

--Pour cela... Ah! ce n'est vraiment pas la peine.

Et fort adroitement, de la pointe de son canif, elle dégagea le grain de
plomb, qui roula à terre.

Debout au milieu du sentier, immobile, retenant son souffle, comme
l'enfant qui arrive au troisième étage de son château de carton, Norbert
contemplait d'un œil surpris et ravi cette belle jeune fille assise à
ses pieds.

Jamais il ne s'était imaginé qu'une créature humaine pût réunir tant de
divines perfections. Il n'avait nulle idée d'un tel accueil, si amical,
si bon et si gai à la fois. De sa vie, il n'avait entendu une voix comme
celle-là douce et sonore, et qui allait droit au cœur.

Puis, comme elle était jolie, encore mal remise de son émotion! Une
larme tremblait encore dans ces beaux yeux, retenue par les cils, et
cependant ses lèvres roses souriaient. Son teint était si transparent
qu'on croyait voir le sang courir plus vite dans ses veines. Avec quelle
grâce étrange ses cheveux, à demi dénoués dans sa chute, retombaient en
grappes dorées sur ses épaules!

Et lui, si facile à effaroucher, il ne se sentait aucunement déconcerté.

Cependant, Mlle de Sauvebourg avait déchiré son mouchoir de fine
batiste et en avait fait quatre bandes dont elle entoura son
égratignure, et qu'elle assujettit avec des épingles.

--Voilà qui est fait, dit-elle gaiement, le mal est réparé.

Elle tendait en même temps sa main fine et délicate à Norbert pour qu'il
l'aidât à se relever.

Une fois debout, elle essaya de marcher et fit quelques pas en boitant
légèrement,--un peu volontairement peut-être.

--Ah! je ne le vois que trop, s'écria Norbert désespéré, vous souffrez,
mademoiselle!

--Mais non, je vous le promets. Cela me cuit bien un peu en ce moment,
mais ce soir je n'y penserai plus.

Elle eut un petit éclat de rire franc et sonore, vrai rire de
pensionnaire, et, d'un ton d'amicale ironie, elle ajouta:

--Et quand même, monsieur le marquis, ce serait un souvenir de notre
première rencontre.

Norbert ne songea pas à se demander si c'était un reproche. Il était
surtout frappé de ce que Mlle Diane l'appelait monsieur le marquis.
Jusqu'ici, Dauman seul lui avait donné ce titre. Cette attention fut
comme un baume versé sur les plaies toujours saignantes de son orgueil.

--Du moins, pensait-il, elle ne me méprise pas.

Mlle de Sauvebourg poursuivait:

--Cette aventure tragi-comique devrait être une leçon pour moi. Maman me
recommande toujours de suivre le grand chemin, mais je ne puis le
souffrir; il m'ennuie. Combien je préfère cet étroit sentier où on
marche à l'ombre et d'où on découvre toute notre vallée...

Elle étendait la main, en disant cela, et il parut à Norbert qu'à ce
geste un rideau se levait comme sur un théâtre, et que, pour la première
fois, il voyait ce paysage familier où il avait vécu.

--C'est vrai que cela est beau! murmura-t-il.

--Je passe donc tous les jours par ici, continuait Mlle Diane,
quoique ce soit bien laid de désobéir à sa mère, lorsque je vais chez la
Besson, dont la maison est au bas de la côte. Pauvre femme! elle se
meurt d'une maladie de poitrine, et le médecin croit bien qu'elle ne
passera pas l'hiver. Je fais ce que je peux pour la secourir: je lui
porte du pain blanc, du bouillon, un peu de viande...

C'est avec l'onction attendrie d'une fille de Saint-Vincent-de-Paul
qu'elle s'exprimait. La femme s'effaçait, faisant place à l'ange. Dans
la pensée de Norbert, il ne lui manquait que les ailes.

--Et ce n'est pas tout, disait-elle, cette pauvre Besson a trois petits
enfants qui manquent de tout. Où prendrait-elle de quoi les vêtir, quand
elle n'a pas toujours assez de pain pour leur faim? Le père de ces
malheureux est bon ouvrier, dit-on, mais mauvais sujet et fainéant. Le
peu qu'il gagne, il le dépense dans les cabarets, et quand il rentre
chez lui ayant bu, il bat sa femme.

C'était justement à ce Besson, un ivrogne dont la femme était à la
mendicité, que Norbert se trouvait avoir souscrit une obligation de
4,000 francs.

C'était là un des deux clients qui, à entendre maître Dauman, lui
confiaient pour les faire valoir, leurs économies.

Mais Norbert ne fit pas attention à ce détail.

Il ne comprenait qu'une chose, c'est que Mlle Diane allait le
quitter, regagner Sauvebourg, et qu'il ne la verrait plus.

Déjà elle avait ramassé le panier qu'elle avait laissé échapper en
tombant.

--Avant de vous dire adieu, monsieur le marquis, commença-t-elle avec
une véritable hésitation, je désirerais... je voudrais... si j'osais...
vous demander un service.

--A moi, mademoiselle? Oh! je vous en supplie, parlez!...

Elle ne put s'empêcher de sourire de l'enthousiasme de Norbert.

--Vous m'obligerez beaucoup, reprit-elle, en ne parlant à personne du
petit accident de tout à l'heure. Si le bruit en arrivait aux oreilles
de mes parents, ils s'inquiéteraient et me priveraient peut-être de la
petite liberté qu'ils me laissent et qui profite tant à mes pauvres.

--Je me tairai, mademoiselle; personne ne saura l'horrible malheur qui a
failli...

--Merci, monsieur le marquis, interrompit Mlle Diane, merci!...

Et dessinant une coquette révérence, elle ajouta gaiement:

--Par exemple, une autre fois, avant de tirer, vous ferez bien de vous
assurer qu'il ne passe personne dans le sentier.

Ce fut tout, elle s'éloigna.

Mais elle ne boitait plus; elle était si heureuse qu'il semblait que ses
pieds ne touchaient plus la terre.

C'est qu'elle n'avait pu se méprendre aux regards de Norbert, au
tremblement de sa voix, à ses gestes, à son attitude. Elle avait lu sur
sa physionomie comme dans son cœur même ses pensées les plus
secrètes, et elle ne pouvait douter de l'impression profonde que gardait
cet adolescent.

Les femmes, d'ailleurs, ont comme un sixième sens qui leur révèle cela.

--Maintenant, se disait-elle, plus d'incertitudes, je serai duchesse de
Champdoce.

Oh! comme elle le bénissait, ce bienheureux coup de fusil qui pouvait la
tuer!

En moins de cinq phrases, et avec toutes les apparences du plus candide
abandon, elle avait appris à Norbert tout ce qu'il importait qu'il sût.

Lui dire qu'elle passait tous les jours par ce sentier, ce n'était
certes pas lui donner à entendre qu'elle espérait l'y revoir, mais
c'était avouer qu'elle ne serait pas bien surprise de l'y rencontrer.

Parler de la petite liberté dont elle jouissait, cela ne signifiait-il
pas, ou à peu près, que, le cas échéant, elle ne serait pas réduite à
compter les minutes d'un entretien?

Elle était bien sûre que Norbert n'était pas de force à la deviner, mais
elle était certaine aussi que pas une de ses paroles ne serait perdue.

Donc, elle n'apercevait pas d'obstacles.

Ah? si, pourtant. Le duc de Champdoce!...

Elle rejoignait en ce moment la route, elle se retourna cherchant si
elle n'apercevrait pas encore Norbert.

Elle l'aperçut à la même place où elle l'avait quitté, dans la même
attitude, ne bougeant non plus que les arbres qui l'entouraient.

Le pauvre garçon, lorsque Mlle Diane s'était éloignée, avait senti
quelque chose se déchirer en lui. Longtemps il l'avait suivie des yeux,
et longtemps après l'avoir perdue de vue, il restait sous le charme et
comme en extase.

Quel événement!... Mais ne rêvait-il pas? Etait-elle bien là, tout à
l'heure, près de lui, le regardant, lui parlant?...

Une inspiration lui vint qu'il jugea divine. Il pouvait se procurer une
preuve de la réalité de ses impressions, et quelle preuve!...

Il s'agenouilla sur le sentier et après de minutieuses recherches, sous
un brin d'herbe, il découvrit ce grain de plomb qui avait blessé Mlle
Diane. Même, un peu de sang s'était caillé autour...

C'est lentement, perdu dans une rêverie d'une douceur infinie, qu'il
regagna le château.

A sa grande surprise, quand il entra dans la cour, il vit la grande
porte ouverte, et, sur le perron, son père qui lui cria dès qu'il parut:

--Enfin, vous voici; vite, hâtez-vous, que je vous présente à notre
hôte.



VI


Depuis la mort de l'infortunée duchesse de Champdoce, les étages
supérieurs du château restaient rigoureusement fermés.

Les appartements n'en demeuraient pas moins habitables. Le duc en
prenait soin, de même qu'il se plaisait à embellir son hôtel de Paris,
non pour lui, mais pour ses petits-enfants.

La salle à manger, par exemple, était splendide, avec ses grands
dressoirs de chêne noir sculpté, rehaussés d'incrustations d'acier,
chargés de montagnes de vaisselle plate, aux armes des Dompair de
Champdoce. Tout y était grandiose, les buffets et les consoles, les
sièges larges et bas, recouverts d'une précieuse tapisserie; la table,
si pesante que deux hommes la remuaient à peine.

Lorsque Norbert, à l'appel de son père, pénétra dans la salle, il
aperçut tout d'abord, au fond, près d'une fenêtre, un gros petit homme,
haut en couleur, à la lèvre épaisse et lippue, aux yeux à fleur de tête,
un peu chauve, portant moustache et royale.

Sa mise était soignée, recherchée, même. Il avait à coup sûr un homme de
goût pour tailleur, mais sa tournure était commune et mesquine.

Humble et mesquine à la fois était sa mine. On eût dit un subalterne de
la veille mal initié aux relations de l'égalité, s'exerçant timidement à
l'insolence.

A l'entrée de Norbert, M. de Champdoce le prit par la main et,
doucement, l'attira vers ce personnage.

--Monsieur le comte, fit-il, le marquis de Champdoce, mon fils.

Il se retourna ensuite vers Norbert, et dit:

--Marquis, M. le comte de Puymandour.

Norbert tout en s'inclinant un peu trop, était stupéfait et le laissait
voir. Ce titre de marquis, jamais son père ne le lui avait donné.

Cet étranger soudainement introduit, contre toutes les habitudes du
château, ce dîner dans la grande salle, cette cérémonie d'une
présentation dans les règles de l'étiquette, la physionomie singulière
du duc, tout cela était pour lui matière à réflexion.

Il n'était pas remis encore de son émotion du tantôt, et déjà un nouvel
événement extraordinaire se présentait.

Une inquiétude vague l'agitait, comme s'il eût pressenti confusément que
cette journée allait avoir sur sa destinée une influence décisive, et
qu'elle serait comme le point de départ d'une vie toute différente de
l'ancienne.

Cependant, la grosse cloche du perron, immobile depuis quinze ans sur
ses gonds rouilles, sonna une volée.

Presque aussitôt, un valet de chambre parut, qui portait gauchement,
avec les plus respectueuses précautions, une énorme soupière d'argent
qu'il déposa sur la table.

Les convives s'assirent.

Ce dîner à trois, dans cette salle immense, eût été lugubre sans M. de
Puymandour. Mais ce gros homme, outre qu'il avait la parole abondante et
facile, possédait un fonds inépuisable de souvenirs, d'aventures,
d'anecdotes et de balivernes, qu'il débitait d'une grosse voix vulgaire,
riant d'un large rire de ses plaisanteries.

Tout en causant, il mangeait ferme et s'extasiait sur l'excellence du
vin que le duc était allé chercher dans ses caves, où il en tenait en
réserve des quantités considérables, destinées à égayer les repas de ses
descendants.

Et le duc de Champdoce, si grave d'ordinaire, presque morose, silencieux
comme les gens qu'obsède une idée fixe, M. de Champdoce souriait
bonnement, paraissait prendre un plaisir extrême au bavardage de son
hôte.

Etait-ce pure politesse d'amphitryon? Son approbation était-elle
sincère? Sa gracieuseté ne cachait-elle pas une arrière-pensée? Le
discerner était difficile.

Toujours est-il que Norbert n'en revenait pas.

Sans être doué d'une grande pénétration, il avait étudié son père comme
l'esclave étudie son maître, et il le connaissait. Il avait retenu son
opinion exacte sur quantité de choses, et savait précisément quels
sujets avaient le don de lui plaire ou de l'irriter.

Or, M. de Puymandour eût parié de froisser toutes les idées du duc de
Champdoce, de heurter tous ses préjugés, qu'il ne s'y fût pas pris
autrement.

Mais il n'avait rien parié de semblable, le digne homme. Une telle
pensée était bien loin de son esprit, cela sautait aux yeux. Sa figure
n'exprimait que le parfait contentement de soi et des autres; il
s'épanouissait, il triomphait en dehors, il jouissait.

Ces manières d'être n'avaient rien de surprenant pour qui était au fait
de sa position dans le pays.

Il y jouissait d'une exécrable réputation.

M. de Puymandour habitait avec sa fille unique, Mlle Marie, une
ravissante maison moderne, éloignée de moins d'une lieue de Champdoce.
Recevoir était son plus grand bonheur, et il recevait magnifiquement.

Mais les hobereaux du voisinage, qui acceptaient de la meilleure grâce
du monde ses bons dîners, ne se gênaient pas pour le déchirer à belles
dents, tout en digérant. On disait très nettement: «Ce voleur de
Puymandour,» ou encore: «Puymandour, ce coquin.» Il eût été prouvé qu'il
s'était enrichi à arrêter des diligences sur les grands chemins, qu'on
ne l'eût pas traité beaucoup plus mal.

C'est qu'en effet, il était riche. Il ne possédait pas moins de cinq
millions, assuraient les bien informés. De là, certainement, la haine.

La vérité est que M. de Puymandour était un galant homme, avait fort
honnêtement gagné ses millions, à faire le commerce des laines sur les
frontières d'Espagne.

Son grand, son seul tort était de s'appeler simplement Palouzat.

Hélas! il vivait heureux et estimé à Orthez, sa ville natale, quand un
matin la tarentule nobiliaire le piqua, et sa vie fut empoisonnée.

Son nom de Puymandour, il l'avait emprunté à une de ses terres; son
titre de comte, il l'avait acheté à l'étranger; ses armes, il les avait
commandées chez le meilleur faiseur de Paris.

Dès lors, il n'avait plus eu qu'une préoccupation: être, ou du moins
paraître noble.

Chassé d'Orthez par les plaisanteries béarnaises, il vint s'établir en
Poitou, espérant y trouver la noblesse moins exclusive et plus clémente.
Funeste erreur!

Il fut toléré dès le premier jour; reconnu jamais. Et depuis douze ans,
une moyenne de cinq allusions par jour lui prouvait qu'on oubliait pas
son origine.

C'est dire quels sentiments de gratitude profonde il apportait au
château de Champdoce.

Dîner chez ce terrible duc, qui jamais n'admettait personne à table,
c'était recevoir un indiscutable brevet de noblesse.

Aussi, lorsqu'on eut servi le café,--le duc en avait envoyé acheter à
Bivron,--la reconnaissance de M. de Puymandour, déborda en actions de
grâces et en promesses d'absolu dévouement.

Mais dix heures sonnaient, il parla de se retirer, et bientôt il sortit,
fier d'offrir son bras au duc de Champdoce, qui avait insisté pour
l'accompagner jusqu'à la route. Ils allaient lentement, s'arrêtant de
temps à autre, et Norbert qui marchait derrière eux, pouvait saisir
quelques brides de leur conversation.

--Je n'ai qu'une parole, faisait M. de Puymandour, j'irai jusqu'au
million tout rond, c'est une somme cela.

--Trop faible de moitié, répétait le duc.

--Songez que ce sera comptant.

--Jarnicoton! mon cher comte, vous irez bien jusqu'à quinze cent mille
francs.

--Ah!... monsieur le duc, vous m'égorgez...

Mais qu'importait à Norbert cette discussion d'intérêts mesquins!

Il était à cent lieues de la situation présente. Depuis que cette jeune
fille si belle lui était apparue comme une vierge miraculeuse à un
mystique, sa pensée ne lui appartenait plus.

Sa préoccupation était si profonde, que c'est par un instinct purement
machinal qu'il s'arrêta quand s'arrêtèrent son père et M. de Puymandour.

Et certes, il n'entendit rien des phrases qu'ils échangèrent avant de se
séparer, tout en se prodiguant les poignées de main.

--Vous avez mon dernier mot, disait le duc de Champdoce.

--Oh! jamais, c'est impossible.

--Laissez donc, vous y viendrez... dans votre intérêt.

--Enfin, je réfléchirai. Nous avons du temps devant nous et nous sommes
gens de revue. Sans adieu, monsieur le duc!...

--Sans adieu, cher comte. Mes respectueux hommages à Mlle de
Puymandour.

Il était déjà loin, ce «cher comte,» et le duc de Champdoce restait en
place, écoutant le bruit de ses pas qui devenait de moins en moins
distinct.

Quand il fut certain qu'on ne pourrait l'entendre:

--Jarnicoton! s'écria-t-il, ce sire de Puymandour peut s'estimer heureux
que j'aie besoin de lui. Vit-on jamais faquin plus outrecuidant!...

Sur cet amical adieu, il prit le bras de Norbert pour regagner le
château. Mais sa contrainte de la soirée avait été trop forte pour qu'il
n'éprouvât pas le besoin d'exhaler sa colère dissimulée.

[Illustration: Il tomba à ses genoux, s'empara de ses mains qu'il
couvrit de baisers.]

--Voilà pourtant, disait-il, un des représentants de la nouvelle
aristocratie. Et des meilleurs, notez-le. Car enfin, s'il est du dernier
bouffon, et pitoyablement vaniteux, il a de l'intelligence et de la
probité. Dans cent ans les fils de ces gens-là, mieux éduqués que
messieurs leurs pères, constitueront une noblesse nouvelle tout aussi
avide de prérogatives et d'influence que l'ancienne.

Pendant plus d'une heure encore, M. de Champdoce parla sur ce sujet,
texte habituel de ses méditations. Il eût pu parler toute la nuit sans
contradiction.

D'abord, son fils n'eût jamais osé l'interrompre; ensuite, il ne
l'écoutait même pas.

Norbert en était à s'efforcer de ressaisir les plus minutieux détails de
l'aventure du matin, et telle était la puissance de son désir, qu'il
arrivait à la sensation intense de la réalité. Il revoyait Mlle de
Sauvebourg, il touchait son bas taché de sang, sa voix harmonieuse
vibrait à son oreille.

Mais n'avait-il pas été un peu niais et même ridicule?

Cette question, surtout, le préoccupait et l'inquiétait.

Après avoir failli tuer Mlle Diane, il s'était excusé avec autant
d'à-propos, à peu près, que s'il lui eût simplement marché sur le pied
ou déchiré la robe.

Quelle opinion avait-elle pu emporter de lui?

A cette idée, que sans doute elle le jugeait un être grossier et mal
élevé, absolument indigne d'elle, il lui montait au cerveau des bouffées
de rage folle.

A qui devait-il s'en prendre de n'être, par les façons et par
l'éducation, qu'un paysan, un rustre? A son père. Ah! si le duc l'eût
élevé selon sa condition, il connaîtrait les usages de la belle
compagnie et saurait comment on parle aux jeunes filles pour s'en faire
aimer. Et cette raison s'ajoutant à toutes celles qu'il croyait avoir de
haïr son père, sa haine redoublait.

Cependant, ce que Mlle Diane avait préparé et prévu, se réalisa.

Norbert ne pouvait oublier qu'elle lui avait dit que tous les jours elle
passait par ce sentier où il l'avait rencontrée.

Donc, il pouvait se trouver sur son passage, réparer sa maladresse.

En ce moment, il lui semblait qu'il avait mille choses à lui dire, et
que si elle était là il trouverait des paroles pour l'émouvoir.

N'importe, il pouvait être trahi par sa timidité, et il passa la nuit à
méditer et à écrire une lettre qu'il se proposait de lui remettre.

Ah! il eut du mal. Il déchira et brûla plus de quarante brouillons.

Écrire: «Je vous aime» tout simplement, lui semblait hardi et malséant,
et il s'épuisa à chercher l'équivalent de cette phrase sublime.

Enfin, sur le matin, il crut avoir composé un chef-d'œuvre.

Il se jeta sur son lit, dormit mal, et aussitôt après le premier
déjeuner, il prit son fusil, siffla Bruno, et alla se poster à
l'endroit précis où la veille il avait vu Mlle Diane gisant à terre,
évanouie.

Hélas! c'est vainement qu'il attendit.

Les heures se traînaient lentes, éternelles, toutes pleines de fébriles
impatiences. Elle ne vint pas.

Un instant, il eut la pensée d'aller s'informer d'elle chez la Besson,
il n'osa.

Il y avait longtemps que le soleil était couché quand Norbert se décida
à rentrer. Les plus cruelles angoisses l'obsédaient.

On l'eût certes bien surpris si on lui eût dit qu'en ne se montrant pas,
Mlle de Sauvebourg obéissait à un calcul.

Cela était ainsi cependant.

Et même, pendant que Norbert, en proie aux plus affreuses incertitudes,
l'attendait et se désespérait, par deux fois elle était venue l'observer
en prenant bien des précautions pour ne pas être vue.

C'était là le trait d'une coquette expérimentée, et Mlle Diane
sortait du couvent. Mais au couvent, on apprend surtout ce qu'on n'y
enseigne pas.

Le lendemain, après s'être assurée que Norbert l'attendait encore, elle
se serait peut-être retirée comme la veille, sans une circonstance
fortuite.

Norbert, en effet, était revenu à cette place qu'il considérait comme
sacrée, et il s'était juré qu'il y reviendrait tous les jours, tant
qu'il n'aurait pas revu Mlle Diane.

Il s'était assis tristement sur le rebord du fossé, et son chien Bruno
était couché à ses pieds.

Au moment où Mlle de Sauvebourg arrivait au coin du bois de Bivron
d'où on apercevait le sentier, le bel épagneul la devina. Il se dressa,
aboya joyeusement et s'élança vers elle.

Il n'y avait pas à hésiter, elle avança rapidement.

Tiré à l'improviste de ses rêveries, d'un bond Norbert se releva.

Mais si prompt que fut son mouvement, il lui prit dix secondes, et quand
il sauta sur le sentier, il se trouva en face de Mlle de Sauvebourg.

Ils devinrent fort rouges tous deux, elle plus encore que lui, toute
bouleversée de cette idée que peut-être elle avait été surprise se
cachant pour observer.

Pendant un moment, ils restèrent immobiles l'un devant l'autre,
silencieux, affreusement troublés, si rapprochés que leur haleine se
confondait presque.

Instinctivement, ils baissaient les yeux, chacun redoutant que l'autre y
pût lire les secrets de sa pensée.

Le cœur de Norbert battait à rompre sa poitrine, sa raison s'égarait.

Il tenait la main sur sa fameuse lettre. La remettrait-il?

Au dernier moment, il eut peur. C'était là une de ces démarches sur
lesquelles on ne peut plus revenir. Le péril l'éclaira.

Il revit, comme en traits de feu, sa lettre entière et la jugea ce
qu'elle était, puérile et ridicule.

L'inspiration devait le servir mieux que toutes les peines qu'il avait
prises. Rassemblant toute son énergie, il eut le courage de rompre le
premier le silence.

--Si j'ose me présenter ainsi devant vous, mademoiselle, commença-t-il
de cette voix rauque et voilée que donne l'extrême émotion, c'est qu'une
inquiétude insoutenable me déchirait. Aviez-vous seulement pu regagner
Sauvebourg, blessée comme vous l'étiez!

Il s'arrêta, espérant un mot d'encouragement qui ne vint pas. Il
poursuivit donc:

--Je brûlais de courir au château demander de vos nouvelles, mais vous
m'aviez défendu de parler du malheureux accident... pour rien au monde
je ne vous aurais désobéi.

--Je vous remercie, monsieur le marquis, balbutia enfin Mlle Diane.

--Hier, poursuivit Norbert, j'ai passé la journée ici, comptant les
minutes. Me pardonnerez-vous ma folie? Je me disais que peut-être, ayant
vu ma douleur, vous devineriez mes anxiétés, que vous en auriez pitié,
et qu'alors, vous daigneriez...

Il n'acheva pas, effrayé de sa hardiesse, confondu de l'apparence
d'impertinente présomption de ce qu'il allait ajouter.

Mlle de Sauvebourg, pourtant, ne parut point choquée.

--Hier, répondit-elle de son air le plus candide, j'ai été retenue par
ma mère.

C'était tout dire... ou rien.

C'était, selon qu'on le prendrait, la reconnaissance d'un rendez-vous
tacite où elle n'avait pu venir, ou simplement une formule de banale
politesse.

Le secret des réponses équivoques, elle ne l'avait pas appris au
couvent, toute femme le possède de naissance. Mais Norbert était trop
naïf encore pour saisir la nuance.

--Depuis deux jours, reprit-il, j'ai perdu la possession de moi-même et
mon libre arbitre. Dépend-il de moi de cesser de penser que j'ai failli
commettre un horrible crime, et que je vous ai vue où nous sommes,
étendue à terre, sans mouvement, plus blanche qu'une morte!

Comment oublier que, penché vers vous, j'ai épié votre réveil, que je
vous ai soulevée, que votre tête s'est appuyée ici, sur mon bras!...
Elle n'y a reposé qu'un instant, et pourtant il me semble que vos
cheveux y ont laissé comme un parfum pénétrant et délicieux qui
m'enivre, et qui ne saurait s'évaporer, quand je vivrais des siècles!...

--Monsieur le marquis!... murmura Mlle Diane, monsieur le marquis!...

Ce fut dit si bas qu'il ne l'entendit pas; il poursuivit:

--Ah! si vous saviez... si vous saviez!... J'étais si éperdu, l'autre
jour, que je n'ai pu trouver une parole pour exprimer ce que je
ressentais. Comment l'aurais-je osé, d'ailleurs! Mais lorsque vous avez
disparu, là-bas, au détour de l'allée, quand j'ai cessé d'apercevoir
votre robe bleue, il m'a semblé que la nuit, tout à coup, se faisait, et
que mon cœur cessait de battre...

Il frissonnait, en disant cela, au souvenir de la sensation éprouvée.

--C'est alors, reprit-il avec une exaltation croissante, que je songeai
à ce grain de plomb si petit, qui pouvait vous donner la mort, qui avait
pénétré dans votre chair... Longtemps, courbé sur le sol, je l'ai
cherché dans la poussière!... Non, vous ne saurez jamais quels
transports ont été les miens, quand je l'ai découvert sous un brin
d'herbe! Vous ne pouvez savoir avec quelle sollicitude respectueuse je
l'ai recueilli, humide encore et rouge de votre sang... Que seraient
pour moi tous les trésors de la terre, comparés à cette relique sainte
et précieuse qui est quelque chose de vous!...

Mlle de Sauvebourg détournait la tête; elle ne se sentait pas assez
maîtresse de sa physionomie pour empêcher d'y briller un rayon de la
joie céleste qui inondait son âme.

Jamais elle n'avait espéré un si prompt, un si éclatant triomphe.

Et pourtant c'est bien ainsi qu'elle avait rêvé d'être aimée par
Norbert.

Lui se méprit au geste de la jeune fille.

--Oh! pardon, mademoiselle, fit-il, véritablement désespéré, pardon si,
sans le vouloir, je vous ai offensée. Vous auriez pitié de moi, si vous
pouviez seulement concevoir l'idée de la vie qui, jusqu'à ce moment, a
été la mienne.

Hélas! plaignez-moi. Lorsque vous m'êtes apparue, me souvenant de votre
regard si bon, de votre voix si douce, j'avais rêvé qu'enfin je venais
de trouver une femme qui s'intéressait à mon sort, et je me disais qu'en
échange de sa compassion, ce serait peu que de lui donner tout mon sang,
mon dévouement absolu, ma vie entière!

Sa voix vibrante avait des sonorités étranges, l'enthousiasme de la
passion brillait dans ses yeux et enflammait ses joues.

Involontairement, Mlle de Sauvebourg recula d'un pas.

--J'étais donc fou, s'écria Norbert avec un accent déchirant, j'étais
fou, je ne le vois que trop! Je l'ai bien lu dans mes livres, il est des
destinées fatales qui s'accomplissent quand même. Je puis défier le
malheur!

C'en était trop pour Mlle Diane. Elle était capable de calculs
habiles jusqu'à l'odieux, mais elle était femme, mais elle avait
dix-huit ans.

L'émotion fut plus forte que sa volonté; un sanglot monte à sa gorge,
des larmes jaillissent de ses yeux.

--De grâce, monsieur le marquis, murmura-t-elle, ne parlez pas ainsi! Ce
n'est pas à notre âge qu'on désespère...

Le regard qui accompagnait ces quelques mots était assez significatif
pour rendre courage à Norbert.

Le pauvre garçon chancela, fléchissant sous le poids du bonheur entrevu.

--Par grâce, murmura-t-il, mademoiselle, ne vous jouez pas de moi, ce
serait mal, ce serait cruel!... Ne m'abusez pas d'espérances
irréalisables... ma misère après serait trop grande.

Elle baissa la tête sans répondre, et lui, alors, tomba à genoux,
s'empara de ses mains, qu'il couvrit de baisers.

Pâle, toute frémissante, les lèvres serrées, Mlle Diane se sentait
emportée dans le tourbillon de cette passion si jeune et si puissante.
Ses tempes battaient avec une violence inouïe, sa respiration devenait
haletante, ses mains tremblaient.

Elle était prise au piège qu'elle était venue tendre, et elle n'eut pas
trop de toute son énergie pour se dégager mollement.

--Vous aviez raison, balbutia-t-elle avec un rire forcé, bien raison,
vous êtes fou, vraiment fou!

Cependant, elle sentait la nécessité de rompre brusquement l'entretien.

--Et mes pauvres, s'écria-t-elle, mes pauvres que vous me faites
oublier!

Norbert, qui s'était relevé, la regardait d'un œil suppliant.

--Oh! s'il m'était permis de vous accompagner, mademoiselle!

--Soit! mais il vous faudra marcher vite.

Il n'est que trop vrai que souvent l'existence entière dépend d'une
circonstance frivole.

Si ce jour là Mlle Diane se fût rendue chez la Besson, Norbert, en
l'y suivant, y eût été mis en garde contre maître Dauman.

Malheureusement, c'est chez une vieille femme d'une commune voisine
qu'elle portait des secours. Norbert l'y vit remplir avec un dévouement
et une grâce admirables sa mission de sœur de charité, et comme il
avait encore de l'argent de son emprunt, en sortant il déposa deux louis
sur la table.

L'excursion avait duré bien près de deux heures. Ils avaient pris le
plus long. Cependant le moment vint où il fallut se séparer; ils
arrivaient aux premières maisons de Bivron.

De son doigt placé sur ses lèvres, Mlle Diane ordonna le silence,
puis elle s'élança sur la route en jetant à Norbert ce seul mot:

--Demain!

Alors seulement Norbert recouvra en partie son sang froid, et put
recueillir ses idées, éparpillées comme les feuilles aux tempêtes
d'automne, par cette bourrasque de passion qui venait de fondre sur lui.

La destinée, enfin, se lassait de le persécuter; il allait apprendre le
bonheur,--un mot vide de sens jusqu'ici pour lui.

Car elle l'aimait, cette jeune fille si jolie, pour laquelle il était
prêt à verser tout son sang.

Il comprenait, en dépit de son inexpérience, que ce fait d'abandonner
entre ses mains un souvenir comme ce grain de plomb, teint de son sang,
constituait un aveu, presque un engagement.

Aussi, est-ce avec un beau geste de triomphe qu'il déchira sa lettre si
laborieusement écrite, et qu'il en jeta les morceaux au vent.

En ce moment, nulle inquiétude de l'avenir ne l'agitait. Il se tenait
pour assuré de la protection de la Providence, qui avait évidemment
manifesté ses dessins, en ménageant les circonstances étranges de sa
rencontre avec Mlle de Sauvebourg.

Il ne pouvait lui venir à l'esprit que cette jeune fille au regard si
candide avait fait au moins une bonne moitié de la besogne de cette
Providence qu'il bénissait du fond de l'âme.

Il fut si gai, ce soir-là au souper, sa joie débordait si visiblement
que son père en fut frappé.

Mais comment le duc de Champdoce en eût-il soupçonné les motifs!

--Jarnicoton! mon fils, dit-il, je gagerais bien une bonne pistole que
vous avez été adroit à la chasse, aujourd'hui.

--C'est vrai, mon père, répondit audacieusement Norbert.

Par extraordinaire, on ne lui demanda pas à visiter son carnier. Mais on
pouvait avoir cette curiosité une autre fois; aussi le lendemain, avant
de se rendre au sentier de Bivron, il passa chez un braconnier qu'il
connaissait, et lui acheta quelques perdreaux et un lièvre.

Il n'eut pas à attendre, à désespérer comme la veille.

Il n'était pas au rendez-vous depuis une demi-heure quand Bruno, par ses
aboiements joyeux, signala l'arrivée de Mlle de Sauvebourg.

Contre son ordinaire elle était fort pale et le cercle de bistre qui
entourait ses yeux témoignait des poignantes angoisses qui la
torturaient depuis vingt-quatre heures.

Tant que la partie n'avait pas été engagée, elle s'était interdit de
réfléchir.

Mais en quittant Norbert, sa raison lui avait représenté son imprudence
et les risques qu'elle courait.

C'était sa vie entière qu'elle allait jouer, son avenir, et ce qu'une
jeune fille a de plus précieux, sa réputation, son honneur.

Un instant, elle eut la pensée de se confier à ses parents.

--Non, se dit-elle, rejetant cette salutaire inspiration, non, ils ne me
comprendraient pas. Mon père me prouverait que jamais l'avare duc de
Champdoce ne donnera son consentement. On me retiendrait au château, on
me mettrait peut-être au couvent.

Cette dernière crainte mit fin à ses hésitations et la détermina à
persister dans sa résolution d'agir seule et sans conseils.

Cependant, au moment de courir à ce rendez-vous qu'elle avait donné, un
sinistre pressentiment l'arrêta sur le seuil du château: elle le
repoussa.

--Ah! c'est trop de faiblesse, murmura-t-elle, je veux... je veux!... Le
pis qui me puisse arriver est d'être enfermée au couvent avec ma
réputation perdue. Eh bien! j'aime mieux cela que d'y rentrer tant qu'il
reste une lueur d'espoir.

Elle partit donc, et, à mesure qu'elle avançait, la confiance lui
revenait, et la vue de Norbert acheva de dissiper sa tristesse.

Comment craindre, en voyant dans les yeux de cet adolescent cet
enthousiasme de pur amour prêt à braver tous les périls, et cette foi
que ne rebute aucun obstacle?

Elle fut donc ce qu'elle avait été la veille, enjouée et bienveillante,
avec plus de réserve toutefois, instruite à se tenir en garde contre les
surprises de son cœur.

Longtemps ils restèrent à causer à cette place qui leur était si chère,
il ne fallut rien moins que le bruit des pas d'un paysan qui passait au
bout du sentier pour rappeler Mlle Diane au sentiment de la
situation.

N'avait-elle pas ses pauvres à visiter? Négliger en ce moment ce
prétexte de sa liberté eût été une insigne folie...

Comme la veille, Norbert l'accompagna. Il s'était enhardi jusqu'à lui
offrir son bras, elle avait accepté, et aux passages difficiles, quand
le sentier devenait glissant elle s'appuyait légèrement sur lui.

Il en fut ainsi le lendemain et les jours suivants.

Ils se retrouvaient au même endroit, à une heure convenue, causaient
quelques moments, puis se mettaient en marche.

On les rencontrait par les chemins, se donnant le bras, penchés l'un
vers l'autre comme des amoureux, et les paysans qui les apercevaient
interrompaient leur travail pour les suivre des yeux. On est aussi
médisant qu'ailleurs, en Poitou.

[Illustration: Respectueusement il ouvrit la portière.]

C'était là une horrible imprudence, Mlle de Sauvebourg ne s'abusait
pas; mais il entrait dans ses vues de se laisser compromettre. Puis, pas
plus que Norbert, elle ne savait se défendre du charme de ces
promenades.

Il était avec elle la confiance même, et au bout d'une semaine, il
n'avait plus un secret pour son amie. Et à mesure qu'elle apprenait à
mieux le connaître, sa résolution lui semblait meilleure.

Elle ne doutait pas qu'il ne lui obéît en tout quand elle le voudrait,
et elle calculait que bientôt il serait majeur, libre de ses actions,
maître de la fortune de sa mère.

Ce furent les plus belles heures de leurs amours.

Malheureusement on était à la fin de novembre, et le répit accordé par
l'hiver ne pouvait durer.

Un matin, en se levant, Norbert trouva le temps changé. Plus de soleil.
Un vent glacé tordait les branches noires des arbres, et chassait des
torrents de pluie.

Il dut reconnaître et s'avouer qu'on ne laisserait pas Mlle Diane
sortir par un temps pareil, et tristement il alla s'installer avec un
livre sous la haute cheminée de la salle commune.

Mlle de Sauvebourg était sortie cependant, mais en voiture, pour se
rendre chez une pauvre veuve qui habitait une misérable masure à
l'entrée du bourg du Bivron.

Cette malheureuse, la semaine précédente, s'était cassé la jambe en
allant à l'herbe pour ses deux vaches, et ce n'est pas avec les douze
sous que sa fille Françoise gagnait à aller en journée qu'elles
pouvaient se suffire.

Quand Mlle Diane pénétra dans l'unique chambre de cette triste
demeure, elle trouva la veuve en larmes, et sa fille qui sanglotait,
agenouillée au pied du lit, la tête cachée dans la couverture.

--Quel malheur vous arrive? demanda-t-elle, qu'avez-vous?

La veuve lui montra une feuille du papier timbré, placée sur le lit, et
avec une volubilité lamentable, lui apprit qu'elle devait cent trente
écus, qu'elle n'avait pu les payer à l'échéance, qu'on la poursuivait,
qu'on la ruinait en frais, qu'on allait saisir ses deux vaches et les
vendre, qu'ensuite elle serait sans pain et que ce serait la fin de
tout.

C'était le Président, ajoutait-elle, ce coquin de Dauman, qui était la
cause de tout, encore