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Title: Mémoires du général baron de Marbot (2/3)
Author: Marbot, Jean-Baptiste-Antoine-Marcelin, Baron de, 1782-1854
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires du général baron de Marbot (2/3)" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON DE MARBOT

II

MADRID--ESSLING--TORRÈS-VÉDRAS

PARIS

1891

     ... J'engage le colonel Marbot à continuer à écrire pour la défense
     de la gloire des armées françaises et à en confondre les
     calomniateurs et les apostats. (Testament de Napoléon.)



[Illustration:

Le Général de division BARON de MARBOT

1840]



TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE PREMIER

État du Portugal.--Marche de Junot sur Lisbonne.--La famille royale
d'Espagne.--Toute-puissance de Godoy.--Intrigues de Napoléon.

CHAPITRE II

1808.--Je suis nommé aide de camp de Murat.--Nouvelles intrigues de
Napoléon.--Révolution d'Aranjuez.--Abdication de Charles IV.--Je sauve
Godoy du massacre.--Entrée de Ferdinand VII à Madrid et départ pour
Bayonne.

CHAPITRE III

Ferdinand au pouvoir de Napoléon.--Charles IV et Godoy à
Bayonne.--Émeute et bataille dans les rues de Madrid.

CHAPITRE IV

Mission à Bayonne auprès de l'Empereur.--Abdication de Charles
IV.--Joseph est nommé roi.--Soulèvement général de l'Espagne.

CHAPITRE V

Capitulation de Baylen et ses conséquences.--Nos troupes se retirent sur
l'Èbre.--Évacuation du Portugal.--Je suis décoré et attaché à
l'état-major du maréchal Lannes.

CHAPITRE VI

Marche sur l'Èbre.--Bataille de Burgos.--Le maréchal Lannes remplace
Moncey dans le commandement de l'armée de l'Èbre.--Bataille de Tudela.

CHAPITRE VII

Mission périlleuse de Tudela à Aranda par la montagne.--Incidents de
route.--Je suis attaqué et grièvement blessé à Agreda.--Retour à Tudela.

CHAPITRE VIII

Nous rejoignons Napoléon.--Somo-Sierra.--Marche sur le
Portugal.--Passage du Guadarrama.--Echec de Benavente.--Marche sur
Astorga.

CHAPITRE IX

1809.--Bataille de la Corogne.--Napoléon quitte l'armée.--Lannes est
dirigé sur Saragosse.--Siège et prise de cette ville.--Je suis
grièvement blessé.

CHAPITRE X

J'accompagne Lannes à Lectoure, Bordeaux et Paris, en faisant fonction
de courrier.--Épisode.--Départ pour Augsbourg.--Mouton à Landshut.

CHAPITRE XI

Remonte improvisée.--Épisode de la bataille d'Eckmühl.--Combat de
cavalerie devant Ratisbonne.--Déroute de l'ennemi.

CHAPITRE XII

L'Empereur est blessé devant Ratisbonne.--Je monte le premier à l'assaut
avec Labédoyère, et nous pénétrons dans la ville.

CHAPITRE XIII

Une Française nous dirige vers le pont du Danube.--Récits erronés au
sujet du siège de Ratisbonne.--Masséna à Ebersberg.--Incertitudes de
Napoléon.--Arrivée à Mölk.

CHAPITRE XIV

L'Empereur me propose de tenter une expédition des plus périlleuses.--Je
l'accepte et me dévoue pour l'armée.--Résultats considérables de mon
expédition.

CHAPITRE XV

Entrée dans Saint-Pölten.--Prise de possession du Prater.--Attaque et
reddition de Vienne.--Soulèvements partiels en Allemagne.

CHAPITRE XVI

Occupation de l'île Schwartze-Laken.--Établissement des ponts contre
l'île de Lobau.--La bataille s'engage entre Essling et Aspern.

CHAPITRE XVII

Rivalité de Lannes et de Bessières.--Vive altercation entre ces
maréchaux.--L'Empereur reprend l'offensive contre le centre ennemi.

CHAPITRE XVIII

Rupture des ponts du Danube.--Nous conservons nos positions.--Le
maréchal Lannes est blessé.--Nous nous fortifions dans l'île de Lobau.

CHAPITRE XIX

Considérations sur la bataille d'Essling.--Lannes meurt entre mes
bras.--Séjour à Vienne.

CHAPITRE XX

Biographie du maréchal Lannes.--L'Empereur me nomme chef d'escadron et
chevalier de l'Empire.--J'entre dans l'état-major de Masséna.

CHAPITRE XXI

État-major de Masséna.--M. de Sainte-Croix.--Faveur méritée dont il
jouit auprès de Napoléon.

CHAPITRE XXII

Préparatifs faits en vue d'un nouveau passage du Danube.--Arrestation
d'un espion.--Bataille de Wagram.--Prise d'Enzersdorf.--Combat sur le
Russbach.

CHAPITRE XXIII

Deuxième journée.--Alternatives du combat et défaite du prince
Charles.--Considérations diverses sur la bataille de Wagram.

CHAPITRE XXIV

Le général Lasalle.--Incidents de la bataille de Wagram et observations
diverses.--Disgrâce de Bernadotte.

CHAPITRE XXV

Ce qui m'advint à la bataille de Wagram.--Brouille avec Masséna.--Prise
d'Hollabrünn et entrée à Guntersdorf.


CHAPITRE XXVI

Combat de Znaïm.--Les cuirassiers de Guiton.--Je suis blessé en séparant
les combattants.--M. d'Aspre.--Nouvelle brouille avec Masséna.--Retour à
Paris.

CHAPITRE XXVII

1810.--Mésaventure dans un bal masqué.--Création de l'ordre des Trois
Toisons.--Mariage de l'Empereur avec Marie-Louise d'Autriche.

CHAPITRE XXVIII

Campagne de Portugal.--Mon départ.--D'Irun à Valladolid.--Masséna et
Junot.--Fâcheux pronostics sur l'issue de cette campagne.

CHAPITRE XXIX

État-major de Masséna.--L'influence de Pelet succède à celle de
Sainte-Croix, nommé général.--Casabianca.

CHAPITRE XXX

Attaque et prise de Ciudad-Rodrigo.--Faits d'armes de part et
d'autre.--Je tombe gravement malade.--Incidents divers.--Prise
d'Alméida.

CHAPITRE XXXI

Campagne de Soult en Portugal.--Prise de Chavès et de Braga.--Siège et
prise d'Oporto.--Le trône de Portugal est offert à Soult.

CHAPITRE XXXII

Surprise d'Oporto.--Retraite de Soult par les montagnes.--Mauvais
vouloir du maréchal Victor.--Mort de Franceschi.

CHAPITRE XXXIII

Situation de nos armées en Espagne.--L'armée de Portugal.--Notre parc
d'artillerie est menacé.--Réunion de Viseu.--Causes d'insuccès de la
campagne.--L'armée devant l'Alcoba.

CHAPITRE XXXIV

Échec de Busaco.--Épisode.--Nous tournons la position et gagnons la
route de Coïmbre.

CHAPITRE XXXV

Les Portugais quittent précipitamment Coïmbre.--Marche sur
Lisbonne.--Massacre de nos blessés dans Coïmbre.--Lignes de Cintra et de
Torrès-Védras.--Mésintelligence entre Masséna et ses
lieutenants.--Retraite sur Santarem.

CHAPITRE XXXVI

Coureurs anglais.--Nous nous établissons à Santarem.--Organisation de la
maraude.--Le maréchal Chaudron.--Triste situation et perplexités de
l'armée.--Arrivée des renforts du comte d'Erlon.

CHAPITRE XXXVII

1811.--Aventures d'un espion anglais.--Mauvais vouloir des chefs de
corps.--Retraite.--Incidents et combats divers.

CHAPITRE XXXVIII

Je suis blessé à Miranda de Corvo.--Affaire de Foz de Arunce.--Nouveaux
projets de Masséna.--Résistance et destitution de Ney.

CHAPITRE XXXIX

Retraite définitive.--Confusion d'ordres.--Retour offensif sur
Alméida.--Mauvaise volonté de Bessières.

CHAPITRE XL

Bataille de Fuentès d'Oñoro.--Fatale méprise.--Beau mouvement de
Masséna.--Insuccès dû à l'abstention de Bessières.

CHAPITRE XLI

Dévouement de trois soldats.--Destruction d'Alméida et évasion de la
garnison.--L'armée se cantonne à Ciudad-Rodrigo.--Marmont remplace
Masséna.--Fautes de ce dernier.

CHAPITRE XLII

Causes principales de nos revers dans la Péninsule.--Désunion des
maréchaux.--Faiblesse de Joseph.--Désertion des alliés.--Justesse du tir
des Anglais.--Jugement sur la valeur respective des Espagnols et des
Portugais.--Retour en France.



CHAPITRE PREMIER

État du Portugal.--Marche de Junot sur Lisbonne.--La famille royale
d'Espagne.--Toute-puissance de Godoy.--Intrigues de Napoléon.


Pour l'intelligence de ce que je vais raconter, il est indispensable de
jeter un coup d'œil rapide sur la position dans laquelle se trouvaient
le Portugal et l'Espagne à l'époque du traité de Tilsitt.

La couronne de Portugal était, en 1807, sur la tête de dona Maria, veuve
de Pierre III; mais comme cette princesse était en démence, son fils,
qui régna depuis et porta le nom de Jean VI, gouvernait pour elle avec
le titre de régent. Le Portugal, pays généralement rocailleux, ayant
fort peu de grandes routes, est séparé de l'Espagne par des montagnes
stériles, habitées par des pâtres à demi sauvages. Ce n'est qu'au revers
méridional, sur les rivages de la mer, dans les vallées du Tage, du
Mondego, du Douro et du Minho, que l'on trouve un terrain fertile et des
populations civilisées. Toutefois, cette région, riche en produits du
sol, n'ayant pas une seule fabrique, était devenue un vaste champ ouvert
au commerce et à l'industrie des Anglais. Ils en faisaient une sorte de
colonie et en exploitaient les richesses, sans avoir les charges du
gouvernement: _de fait_, sinon de droit, ce pays leur appartenait.

Napoléon attendait depuis longtemps l'occasion de les en chasser et d'y
ruiner leur commerce. Il crut l'avoir trouvée après la paix de Tilsitt.
Pour compléter le blocus continental, il enjoignit au Portugal
d'interdire ses ports aux Anglais. L'exécution de cette mesure était
très difficile, car la nation portugaise ne vivait que de l'échange de
ses produits naturels avec ceux de l'industrie anglaise. Vous verrez,
par la suite de ces _Mémoires_, que je suis loin d'approuver en tout la
politique de Napoléon; cependant, je dois dire que la mesure était
politiquement excusable, parce qu'elle devait contraindre l'Angleterre
d'adhérer à la paix générale.

L'Empereur réunit donc à Bayonne, au mois de septembre 1807, une armée
de vingt-cinq mille hommes destinée à envahir le Portugal. Mais il
commit alors deux fautes graves: la première, de former le corps
expéditionnaire avec des régiments nouvellement organisés; la seconde,
de donner au général Junot le commandement de cette armée.

Napoléon tomba dans plus d'une erreur sur le choix des personnes, parce
qu'il écoutait plutôt ses affections que la voix publique. L'armée
voyait en Junot un homme très brave, plutôt qu'un véritable capitaine.
La première fois que je l'aperçus, je fus frappé et inquiété par ses
yeux hagards; sa fin justifia mes appréhensions. On connaît l'origine de
sa fortune, alors que simple fourrier du bataillon de la Côte-d'Or, il
gagna par un bon mot l'affection du capitaine d'artillerie Bonaparte,
dans la tranchée de Toulon. Il le suivit en Égypte, commanda à Paris, et
devint ambassadeur à Lisbonne. Sa gaieté, sa franchise militaire, sa
réputation de bravoure, enfin sa prodigalité, lui conquirent l'amitié
des grands et la sympathie populaire. Ses succès en Portugal
déterminèrent sans doute l'Empereur à le choisir pour commander l'armée
d'occupation, et c'eût été en effet un avantage, si Junot se fût montré
moins imprévoyant comme général.

L'Espagne, alors notre alliée, devait fournir à nos troupes sur leur
passage le logement et les vivres. Le devoir d'un général en chef était
de s'assurer de l'exécution de cette promesse; mais Junot, négligeant
cette précaution, fit entrer son armée en Espagne le 17 octobre, et
lança ses colonnes sur les routes, où rien n'était prêt pour les
recevoir. Nos troupes couchèrent à la belle étoile et ne reçurent qu'une
demi-ration de vivres.

On était à la fin de l'automne; l'armée traversait les contreforts des
Pyrénées dont le climat était très rude, et nos malheureux soldats
couvrirent bientôt la route de malades et de traînards. Quel spectacle
pour les populations espagnoles qui accouraient de toutes parts pour
contempler les vainqueurs de Marengo, d'Austerlitz et de Friedland, et
ne voyaient que de chétifs conscrits, pouvant à peine porter leurs sacs
et leurs armes, et dont la réunion ressemblait plutôt à l'évacuation
d'un hôpital qu'à une armée marchant à la conquête d'un royaume!... Ce
triste spectacle donna aux Espagnols une fort mauvaise impression de nos
troupes, et entraîna l'année suivante des effets désastreux.

Napoléon méprisa trop les nations de la Péninsule, et crut qu'il
suffirait de montrer des troupes _françaises_ pour obtenir d'elles tout
ce qu'on voudrait. Ce fut une grande erreur! Il faut dire aussi que,
n'étant pas mis au courant des difficultés qui s'opposaient à la marche
des troupes, l'Empereur réitérait l'ordre d'avancer promptement. Junot
abusa de ces injonctions, et son armée, composée de soldats enfants, se
trouva bientôt disséminée par petits détachements sur un espace de plus
de deux cents lieues de route, entre Bayonne et Salamanque. Heureusement
que les Espagnols n'étaient pas encore en guerre avec la France;
cependant, pour _s'entretenir la main_, ils assassinèrent une
cinquantaine de nos soldats.

Arrivé à Ciudad-Rodrigo, une des dernières villes d'Espagne, Junot fit
faire à sa tête de colonne une halte de quelques jours. Il avait laissé
plus de quinze mille hommes en arrière. Dès qu'un tiers l'eut rejoint,
il traversa les montagnes de Penha-Parda, qui le séparaient de la vallée
du Tage, en n'emportant qu'une demi-ration de pain par homme!... Ces
montagnes, que j'ai traversées, sont incultes et habitées par des
populations pauvres et barbares. Les troupes les franchirent à travers
toutes les difficultés, au prix des plus grandes fatigues, sans
logements et sans vivres, ce qui les força à s'emparer de quelques
troupeaux appartenant aux habitants, et ceux-ci en tirèrent vengeance
par l'assassinat d'une centaine de traînards français. Enfin, l'armée
atteignit la ville d'Alcantara, et fit son entrée en Portugal par la
ville de Castello-Branco. Ce ne fut qu'après beaucoup d'efforts, et en
souffrant de toutes les intempéries, qu'on parvint à Abrantès avec cinq
ou six mille hommes exténués de fatigue et presque tous nu-pieds. C'est
à Abrantès que commence la belle partie de la vallée du Tage. Les
traînards et les malades, encore engagés dans les montagnes, informés du
bien-être qui les attendait à Abrantès, s'empressèrent d'arriver, et
l'armée se rallia peu à peu.

Un général prévoyant lui eût donné le temps de se réunir; mais Junot,
sous prétexte que l'Empereur lui avait ordonné de saisir toutes les
marchandises appartenant aux Anglais, et pour les empêcher de les
enlever en arrivant promptement à Lisbonne, réunit quatre mille hommes
des moins fatigués, et se porta sur la capitale avec cette faible
colonne, laissant à ses généraux le soin de ramasser le surplus de son
armée et de venir le joindre. Cette audacieuse entreprise pouvait perdre
son armée, car Lisbonne contenait une garnison de douze à quinze mille
hommes, et une flotte anglaise stationnait à l'embouchure du Tage:
c'était plus qu'il n'en fallait pour repousser les quatre mille hommes
de troupes conduits par Junot. Mais l'effet magique que produisaient les
victoires de Napoléon était si grand, que le gouvernement portugais,
accédant à toutes les demandes de l'Empereur, s'empressa de déclarer la
guerre aux Anglais, dans l'espoir que Junot arrêterait sa marche. Mais
l'avant-garde du général français, continuant d'avancer, jeta dans la
capitale une confusion inexprimable. Le régent, ne sachant d'abord quel
parti prendre, finit par se décider à transporter au Brésil le siège du
gouvernement. La reine folle, le régent, la famille royale, les grandes
familles, en tout neuf à dix mille individus, s'embarquèrent sur une
flotte considérable, emportant avec eux d'immenses richesses, et le 28
novembre firent voile vers le Brésil.

Ce même jour, Junot attaquait Santarem; mais la petite colonne ayant dû
traverser la plaine de Golegan couverte de deux pieds d'eau, un si grand
nombre de soldats furent pris de fièvre, qu'il ne se trouva plus le
lendemain que quinze cents hommes en état de suivre Junot, qui n'en
continua pas moins sa marche avec cette faible escorte, et fit
audacieusement son entrée à Lisbonne. On doit rendre à Junot la justice
de convenir qu'après avoir rallié ses troupes, il pourvut avec zèle à
tous leurs besoins; aussi, dans le courant de décembre, l'armée
présentait un effectif de vingt-trois mille hommes en assez bon état.
Junot, embarrassé des troupes portugaises, licencia les soldats
indigènes qui voulurent rester dans leurs foyers, et forma des autres
une division qu'il envoya en France. Elle servit assez bien, et fit la
campagne de Russie.

Laissons Junot s'organiser en Portugal, et jetons un coup d'œil sur
l'état où se trouvait la cour de Madrid à l'époque du traité de Tilsitt.



Le roi Charles IV, prince nul, ennemi des affaires, n'ayant de passion
que pour la chasse, régnait alors sur l'Espagne, et laissait à la Reine
le soin de gouverner. La reine Marie-Charlotte, princesse de Parme,
cousine du Roi, femme de moyens et aimant le pouvoir, dominait
complètement son époux. Vers 1788, un très pauvre gentillâtre, nommé
Emmanuel Godoy, entré nouvellement aux gardes du corps, s'étant fait
remarquer dans la société de Madrid par son talent sur la guitare, la
Reine voulut l'entendre. C'était un homme de petite taille, très bien
fait, d'une figure agréable, ayant de l'esprit, de l'ambition et
beaucoup d'audace. Il plut à la Reine, qui en fit son favori. Telle fut
la cause première des malheurs de l'Espagne, qui ont si grandement
contribué à ceux de la France.

Les courtisans pensèrent que la faveur dont jouissait Godoy ne serait
que passagère; mais celui-ci, prenant pour modèle le célèbre Potemkin,
qui, de simple garde de Catherine II, était devenu son amant et son
premier ministre, sut si bien gagner la confiance de la Reine, que
celle-ci le fit nommer par le Roi commandant en chef des gardes, membre
du conseil, officier général, et enfin premier ministre!

La Révolution française ayant amené la guerre entre la France et
l'Espagne, nos troupes s'étaient emparées de plusieurs provinces au delà
des Pyrénées, lorsqu'en 1795 Godoy obtint de la France un traité des
plus honorables, par lequel les conquêtes faites sur l'Espagne lui
étaient rendues. La nation lui en fut reconnaissante, et le Roi lui
donna d'immenses dotations avec le titre de _prince de la Paix_; enfin
la Reine lui fit épouser une princesse du sang royal!... Dès ce moment,
la puissance de Godoy ne connut plus de bornes, et le nouveau prince de
la Paix régna tranquillement sur la monarchie espagnole.

Mais à l'époque de la bataille d'Iéna, Godoy ayant imprudemment publié
un manifeste qui pouvait être considéré comme une menace à l'adresse de
Napoléon, celui-ci lui demanda des explications et exigea l'envoi en
Allemagne d'un corps d'armée de vingt-cinq mille hommes, sous les ordres
du général marquis de La Romana. Plus encore, Godoy dut bientôt fournir
un corps de même importance pour soutenir Junot en Portugal; il est vrai
que par le traité secret de Fontainebleau, l'Empereur lui assurait le
titre de prince des Algarves et donnait à la reine d'Étrurie, fille de
Charles IV, la province de Beira.

L'insolence dont Godoy avait toujours fait preuve à l'égard de
Ferdinand, prince des Asturies, ne fit alors qu'augmenter. Ferdinand
avait vingt-trois ans; il était veuf et sans enfants, et, naturellement
grave, il avait contracté, au milieu d'une situation de famille des plus
pénibles, l'habitude de la solitude. Mais la nation espagnole,
généralement hostile au prince de la Paix, semblait vouloir protester
par son affection pour Ferdinand contre la haine dont il était l'objet:
fondant sur lui toutes ses espérances, elle attendait impatiemment son
arrivée au trône comme un véritable soulagement et y voyait la fin de
toutes ses misères.

Une cause imprévue précipita les événements. Vers la fin de 1807, à
l'époque où Junot se dirigeait vers le Portugal à la tête d'une armée
française, le roi d'Espagne tomba très gravement malade. Le prince des
Asturies, croyant voir dans les manœuvres de la Reine l'intention de
l'éloigner du trône, consulta trois personnes sur lesquelles il pouvait
compter; et d'après le conseil des ducs de l'Infantado, de San Carlos,
et du chanoine Escoïquiz, son ancien précepteur, il recourut à Napoléon,
en lui demandant la main d'une princesse de sa famille. La lettre fut
remise à notre ambassadeur à Madrid, le comte de Beauharnais. Mais le
brouillon en ayant été indignement soustrait et porté à la Reine,
celle-ci poussa Charles IV à agir avec la dernière violence. Ferdinand
fut arrêté, privé de son épée et mis en accusation pour avoir voulu
attenter à la _vie_ du Roi!... Ses conseillers furent également saisis
et mis en jugement comme complices. Cependant, il faut reconnaître que
si Ferdinand avait eu des torts, le besoin de défendre ses droits à la
couronne, et même peut-être sa vie, les atténua bien grandement.

Ces faits étaient trop graves pour que le roi d'Espagne n'en informât
pas les souverains et surtout l'empereur des Français, son puissant
voisin. On a dit, et malheureusement avec raison, que l'ambition de
Napoléon l'avait perdu. Mais on a généralement mal compris cette
ambition, qui se rapportait surtout à la France. Napoléon voulait la
voir si grande et si puissante de son vivant qu'elle fût inattaquable
après lui: d'abord, en abaissant la puissance de l'Angleterre; en second
lieu, en ne laissant subsister dans l'Europe centrale et méridionale que
des États ayant les mêmes intérêts que la France, la considérant comme
leur appui, et toujours prêts à la soutenir. Ce projet gigantesque eût
exigé le travail lent et méthodique de deux règnes et de deux souverains
comme Napoléon. La précipitation le perdit, et ses premiers succès
l'aveuglèrent. Il crut ne pas trouver plus de résistance en Espagne
qu'il n'en avait éprouvé en Hollande, en Westphalie, à Naples, où il
avait établi ses frères, non plus que dans le Portugal, si facilement
conquis.

En apprenant les scènes de l'Escurial, l'Empereur crut le moment
favorable et voulut profiter de l'occasion. Il espérait que la nation
espagnole, lasse de tant de turpitudes, se jetterait dans ses bras. Il
ne connaissait pas ce peuple qui pousse jusqu'à la frénésie la haine de
l'étranger. Mais en admettant, ce qui est vrai, que beaucoup d'Espagnols
éclairés portassent leurs yeux sur Napoléon pour régénérer leur pays, il
faut convenir que sa conduite fut bien faite pour détruire leurs
illusions.

En effet, sous prétexte qu'il fallait garantir les côtes de la Péninsule
d'une invasion anglaise, l'Empereur, au lieu de rendre à l'Espagne
l'armée du marquis de La Romana qui lui avait été prêtée pour la guerre
du Nord, et dont il n'avait plus besoin depuis la paix de Tilsitt, fit
entrer en Espagne un corps de vingt-cinq mille hommes commandé par
Dupont, qui fut bientôt suivi de trente-quatre mille soldats conduits
par le maréchal Moncey. L'arrivée de ce grand nombre de troupes
étrangères fut considérée comme une réponse à la demande de secours
adressée par le prince des Asturies. Napoléon pouvait en ce moment
s'attacher pour toujours la nation espagnole, en donnant à ce dernier la
fille de son frère Lucien, qui fût devenue un trait d'union entre les
deux peuples. Malheureusement, l'Empereur ne crut pas ce moyen d'une
efficacité suffisante.

L'arrestation et la mise en jugement de Ferdinand avaient produit dans
toutes les parties du royaume une telle irritation et soulevé à un si
haut degré l'indignation publique contre la Reine et Godoy, que
celui-ci, n'osant poursuivre ses projets, se décida à jouer le rôle de
médiateur entre le Roi et son fils; toutefois personne n'en fut dupe.

Bientôt survint une préoccupation plus grave. Un agent, M. Yzquierdo,
que le prince de la Paix entretenait à Paris, arriva à conclure du
silence de l'Empereur et de la marche constante des troupes vers la
Péninsule, que le vrai projet de Napoléon n'était pas de rétablir le bon
accord entre Charles IV et son fils, mais bien de profiter de leurs
dissensions pour les chasser l'un et l'autre du trôné afin d'y placer un
prince de la famille impériale. L'avis qu'il donna à ce sujet jeta la
Reine dans la consternation, et elle résolut de suivre l'exemple de la
famille royale de Portugal, en transportant le siège du gouvernement en
Amérique.

Ce fut un grand malheur pour la France que ce projet n'ait pas été
exécuté; car la nation espagnole, abandonnée par ses princes, aurait
accepté, faute de mieux, un roi de la main de Napoléon, ou du moins eût
opposé à ses armées une moins vive résistance. Le Roi se refusa à
prendre le parti de fuir, et se décidant à demander à Napoléon la main
d'une princesse de sa famille, il en écrivit directement à l'Empereur.
Cependant, voulant gagner du temps, et poussé par son mauvais génie,
Napoléon faisait avancer de nouvelles troupes sur l'Espagne, dans
l'espoir, sans doute, d'effrayer la famille royale et de la décider à
lui abandonner la Péninsule.

Pendant que ce royaume était ainsi agité, je continuais à vivre
paisiblement auprès de ma mère, à Paris, où je passai une partie de
l'hiver et assistai aux fêtes nombreuses qui s'y donnèrent. La plus
belle fut celle offerte par la ville, à l'occasion du retour de la garde
impériale.

Ainsi se termina pour moi l'année 1807, pendant laquelle j'avais couru
de si grands dangers et éprouvé tant de vicissitudes. Je ne me doutais
point que dans le cours de l'année que nous commencions, je verrais
encore la mort de bien près! Mais revenons aux affaires de la Péninsule,
dont l'historique se trouve lié à ce qui m'advint en 1808 et dans les
années suivantes.



CHAPITRE II

1808. Je suis nommé aide de camp de Murat.--Nouvelles intrigues de
Napoléon.--Révolution d'Aranjuez.--Abdication de Charles IV.--Je sauve
Godoy du massacre.--Entrée de Ferdinand VII à Madrid et départ pour
Bayonne.


Dans le courant de janvier, Napoléon répondit enfin au roi d'Espagne,
mais d'une façon évasive; car, sans refuser positivement de donner au
prince des Asturies la main d'une de ses nièces, il ajournait
indéfiniment l'époque de ce mariage. La réception de cette réponse
augmenta d'autant plus les craintes de la cour de Madrid, qu'elle apprit
la marche de nouvelles troupes françaises vers la Catalogne et l'Aragon,
ce qui, en comptant l'armée de Portugal, porterait à cent vingt-cinq
mille hommes les forces que l'Empereur allait avoir dans la Péninsule.

Enfin, Napoléon souleva une grande partie du voile qui avait caché ses
projets. Sous prétexte d'envoyer des troupes sur la flotte française
stationnée à Cadix, il fit avancer, en février, un nombreux corps
d'armée vers Madrid, par où passe la route qui conduit de Bayonne à
Cadix, et nomma le prince Murat généralissime de toutes les forces
françaises qui se trouvaient en Espagne.

Je venais de passer plus de six mois à Paris, et bien que le maréchal
Augereau, dont j'étais toujours aide de camp, fût loin de prévoir la
guerre qui allait éclater dans la Péninsule, il ne jugea pas convenable,
ni favorable à mon avancement, que je restasse à Paris, du moment qu'une
nombreuse armée se réunissait au delà des Pyrénées. Se voyant retenu en
France par les suites de sa blessure, il me conduisit chez le prince
Murat, pour le prier de m'attacher provisoirement à son état-major. J'ai
déjà dit que mon père, compatriote de Murat, lui avait rendu plusieurs
services. Murat, qui s'en était toujours montré reconnaissant, consentit
de fort bonne grâce à me prendre auprès de lui, jusqu'au moment où le
maréchal Augereau aurait un commandement. Je fus très satisfait de cette
décision, malgré les désagréments attachés à la position d'officier _à
la suite_: mais je tenais à faire preuve de zèle, je comptais sur la
bienveillance de l'Empereur, et j'étais aussi bien aise de revoir
l'Espagne et d'être témoin des grands événements qui s'y préparaient. Il
fallait faire des dépenses considérables pour paraître convenablement à
l'état-major de Murat, alors le plus brillant de l'armée; ces dépenses
me furent facilitées par ce qui me restait des splendides frais de poste
touchés pendant et après la campagne de Friedland. J'achetai donc trois
bons chevaux, avec lesquels mon domestique Woirland alla m'attendre à
Bayonne, où je me rendis après avoir renouvelé mes uniformes.

C'était la troisième fois qu'en changeant de position je me trouvais à
Bayonne. Le prince Murat m'y reçut parfaitement bien; ses aides de camp
firent de même. Je fus bientôt au mieux avec tous, bien que je
résistasse aux instances qu'ils ne cessaient de me faire pour que je
jouasse avec eux. Ces messieurs avaient toute la journée les cartes ou
les dés en main, gagnant ou perdant plusieurs milliers de francs avec la
plus grande indifférence. Mais, outre que j'ai toujours détesté le jeu,
je comprenais que je devais conserver ce que j'avais pour subvenir au
renouvellement de mes équipages en cas d'accidents, et que l'honneur
m'imposait de ne pas risquer ce que je ne pourrais peut-être pas payer.

Une partie des troupes que Murat devait commander se trouvant déjà en
Castille, ce prince entra en Espagne le 10 mars 1808, et nous fûmes en
cinq jours à Burgos, où le quartier général fut établi. Murat, réglant
ensuite sa marche sur celle des colonnes, se transporta successivement à
Valladolid et à Ségovie. Les Espagnols, se flattant toujours que les
Français venaient pour protéger le prince des Asturies, reçurent fort
bien nos troupes, dont l'extrême jeunesse et la faiblesse renouvelèrent
chez eux l'étonnement qu'ils avaient éprouvé en voyant l'armée de Junot;
car, par suite d'une aberration incompréhensible, Napoléon s'était
obstiné à n'envoyer dans la Péninsule que des régiments de nouvelle
formation.

Nous n'occupions en Espagne que des villes ouvertes, et seulement deux
places fortes, Barcelone et Pampelune; mais, comme les citadelles et les
forts étaient entre les mains des troupes espagnoles, l'Empereur
prescrivit aux généraux de tâcher de s'en emparer. On employa, à cet
effet, une ruse vraiment indigne. Le gouvernement espagnol, tout en
défendant à ses généraux de laisser occuper les citadelles et les forts,
avait prescrit de recevoir les troupes françaises en amies et de tout
faire pour contribuer à leur bien-être. Les commandants de nos corps
demandèrent qu'on leur permît d'installer leurs malades et leurs
magasins dans les citadelles, ce qui leur fut accordé. Ils firent alors
déguiser leurs grenadiers en malades et cacher des armes dans les sacs
de distribution de plusieurs compagnies qui, sous prétexte d'aller
chercher du pain dans les magasins, pénétrèrent dans la place et
désarmèrent les Espagnols. C'est ainsi que le général Duhesme, qui
n'avait que cinq mille hommes, s'empara de la citadelle de Barcelone et
du fort Mont-Jouy. La citadelle de Pampelune et presque toutes celles de
la Catalogne eurent le même sort.

Cette conduite produisit un très fâcheux effet et remplit d'effroi la
Reine et le prince de la Paix, qui se trouvaient déjà à Aranjuez.
Comprenant les intentions de Napoléon, ils résolurent de se retirer
d'abord en Andalousie et de gagner ensuite Cadix et l'Amérique, si les
circonstances s'aggravaient. Cependant, Ferdinand, entretenu par le
comte de Beauharnais, notre ambassadeur, dans l'espoir d'obtenir la main
d'une nièce de Napoléon, ne voyait en nous que des libérateurs. Appuyé
par les membres de la famille royale, par les grands, par plusieurs
ministres et surtout par le Conseil des Indes, Ferdinand refusa de
suivre la Reine et Godoy en Amérique. Ceux-ci prétextèrent d'une visite
au port de Cadix et aux troupes du camp de Saint-Roch, près de
Gibraltar, et ordonnèrent de commencer les préparatifs de voyage. En
voyant charger sur les voitures et fourgons de la Cour les caisses du
trésor, l'argenterie et les meubles les plus riches, les nobles, le
peuple et la garnison d'Aranjuez comprirent la vérité! L'indignation fut
générale et s'étendit à Madrid.

Malgré tout, le Roi allait partir le 16 mars au matin, lorsqu'une émeute
populaire, soutenue par les troupes, et surtout par les gardes du corps,
ennemis de Godoy et dévoués au prince des Asturies, vint s'opposer au
départ de la famille royale. Charles IV, comprenant la vérité, déclare
alors qu'il ne partira pas. Une proclamation, publiée dans ce sens,
parut calmer la multitude; mais, pendant la nuit, la garnison et une
partie de la population de Madrid s'étant rendues à Aranjuez, qui n'est
qu'à huit lieues de la capitale, s'y réunirent à l'émeute, qu'augmentait
une foule de paysans accourus des environs, et, tous ensemble, ils se
portèrent au palais en criant: «Vive le Roi! Mort à Godoy!» Le torrent
populaire, se dirigeant ensuite vers l'hôtel du prince de la Paix,
l'enfonce, le saccage et, pénétrant jusqu'à l'appartement de sa femme,
princesse de sang royal, l'environne de respect et la reconduit au
palais du Roi. Les housards dont se composait la garde récemment donnée
au prince de la Paix, s'étant présentés devant son hôtel, pour favoriser
au moins son évasion, les gardes du corps du Roi les attaquèrent, et les
ayant dispersés à coups de sabre, autorisèrent la foule à chercher
Godoy, dont chacun demandait la mort.

Les ministres, pour sauver la vie du favori, en donnant satisfaction au
peuple, firent signer au Roi un décret par lequel le prince de la Paix
était déchu de tous ses titres, grades et dignités. Cette nouvelle
remplit la foule d'une joie délirante, à laquelle Ferdinand eut
l'inconvenance de s'associer.

Godoy, qu'on avait inutilement cherché dans les réduits les plus obscurs
de son palais, n'en était cependant pas sorti, car dès les premiers
moments de l'émeute, il était monté dans un grenier rempli d'un grand
nombre de nattes de jonc. Elles étaient toutes roulées: il en déploya
une, s'y roula lui-même, et la laissa ensuite tomber au milieu des
autres, dont elle avait à peu près la dimension. Aucun des assassins,
entrés dans le grenier, n'avait découvert le prince, qui passa
péniblement quarante-huit heures dans cette retraite. Enfin, vaincu par
la faim et la soif, il en sortit; mais en voulant gagner la rue, il fut
arrêté par un factionnaire, qui eut l'indignité de le livrer à la
populace, laquelle, se ruant sur Godoy, lui fit de nombreuses blessures.

Déjà ce malheureux avait la cuisse percée par une broche de cuisine, un
œil presque crevé, la tête fendue, et allait être assommé, lorsqu'un
piquet de gardes du corps, commandé par un estimable officier et composé
d'hommes moins cruels que la majorité de leurs camarades, arracha le
prince de la Paix à ses bourreaux et parvint, non sans peine, à le jeter
dans la caserne, sur le fumier d'une écurie!... Chose remarquable,
c'était dans cette même caserne d'Aranjuez qu'Emmanuel Godoy avait été
reçu simple garde du corps vingt ans avant, en 1788.

En apprenant l'arrestation de leur favori, le Roi et la Reine,
craignant pour sa vie, firent appel à la générosité du prince des
Asturies et le supplièrent d'user de son influence pour aller arracher
Godoy des mains des révoltés. Ferdinand arriva à la caserne au moment où
la populace en enfonçait les portes. À la voix du prince des Asturies,
la foule, à laquelle il promit la mise en jugement de Godoy, s'écarta
respectueusement. Celui-ci attendait courageusement la mort, lorsque
dans l'écurie où il gisait tout sanglant il vit entrer l'héritier du
trône... À l'aspect de son ennemi personnel, il retrouva toute son
énergie, et Ferdinand lui ayant dit, avec une véritable ou feinte
générosité: «Je te fais grâce!...» Godoy lui répondit, avec une fierté
toute castillane, dont sa triste position rehaussait encore la valeur:
«Il n'y a que le Roi qui ait le droit de faire grâce, et tu ne l'es pas
encore!» On prétend que Ferdinand aurait répondu: «Cela ne tardera
pas!...» Mais le fait n'est pas prouvé. Quoi qu'il en soit, la couronne
était, une demi-heure après, sur la tête du prince des Asturies.

En effet, Ferdinand retournait au palais au milieu des acclamations de
la populace et des troupes, lorsque le Roi et la Reine, entendant ces
cris, et tremblant pour la vie de leur favori et peut-être aussi pour la
leur, cédèrent à la terreur et aux mauvais conseils de quelques âmes
timorées. Pensant que le meilleur moyen de calmer la multitude était de
déposer l'autorité royale entre les mains de leur fils, ils signèrent
l'acte de leur abdication!

Dès que cet acte fut publié, une joie frénétique s'empara de la
population d'Aranjuez et gagna bientôt Madrid, ainsi que toute
l'Espagne, sans qu'il vînt à personne la pensée que l'arrivée des
Français pourrait venir troubler ce bonheur, tant on était aveuglé sur
les projets de l'Empereur. Cependant, ses troupes descendaient en ce
moment les hauteurs de Somo-Sierra et de la Guadarrama, marchant sur
deux colonnes, dont l'une était à Buitrago et l'autre auprès de
l'Escurial, c'est-à-dire à une journée de Madrid, où le prince Murat
pouvait entrer le lendemain avec trente mille hommes que suivaient de
très nombreux renforts!

Le prince des Asturies, que je nommerai désormais Ferdinand VII, n'était
cependant pas sans inquiétudes sur l'effet que son avènement illicite à
la couronne produirait sur l'esprit de Napoléon et de Murat. Il
s'empressa donc d'envoyer plusieurs grands seigneurs vers l'Empereur
pour lui demander derechef son amitié et la main d'une de ses nièces, et
dépêcha le duc del Parque vers Murat pour lui expliquer, à sa manière,
les faits importants qui venaient de s'accomplir à Aranjuez. Ces
premières dispositions prises, Ferdinand VII organisa son ministère,
rappela ses amis, les ducs de San Carlos, de l'Infantado et le chanoine
Escoïquiz, et les combla tous trois de faveurs.

Ce fut le 19 mars, au moment où l'état-major de Murat traversait les
monts de Guadarrama, que nous eûmes les premières nouvelles du
soulèvement d'Aranjuez. Le 20 mars, nous apprîmes l'abdication de
Charles IV et l'avènement de Ferdinand VII. Murat hâta sa marche, et le
21 son quartier général fut établi au bourg d'El Molar, à quelques
lieues de Madrid.

Un tumulte affreux régnait dans cette ville, dont la population, dans sa
joie féroce, brûla et pilla les hôtels du prince de la Paix, celui de sa
mère, de sa famille et de ses amis; on les eût même massacrés, sans
l'énergie du comte de Beauharnais, qui leur offrit à l'ambassade de
France un asile que personne n'osa violer.

En apprenant la révolution d'Aranjuez, le prince Murat, ordinairement si
expansif, devint sombre, préoccupé, et fut plusieurs jours sans adresser
la parole à aucun de nous; il est certain qu'à sa place, au milieu d'un
pays bouleversé, tout autre maréchal eût trouvé la tâche fort difficile.
Mais la position personnelle de Murat la compliquait encore, car en
voyant trois des frères de l'Empereur déjà pourvus de couronnes et le
quatrième, Lucien, ayant refusé d'en accepter une, Murat pouvait se
flatter que l'intention de Napoléon fût de lui donner le trône
d'Espagne, si la famille royale, abandonnant la patrie, s'enfuyait en
Amérique. Il apprenait donc à très grand regret l'avènement de
Ferdinand, autour duquel la nation espagnole, dont il était adoré,
allait se presser. Aussi Murat, se fondant sur ce qu'il n'avait pas
d'ordre de l'Empereur pour reconnaître la royauté de Ferdinand VII,
continua à lui donner dans ses lettres le titre de prince des Asturies,
et fit conseiller à Charles IV de protester contre une abdication qui
lui avait été arrachée par la révolte et la menace.

Le vieux roi et la Reine, qui regrettaient le pouvoir, écrivirent à
Napoléon pour se plaindre amèrement de leur fils, dont ils
représentèrent la conduite à Aranjuez comme une sorte de _parricide_, ce
qui n'était pas dénué de fondement. Le 23, Murat fit son entrée à Madrid
à la tête du corps d'armée du maréchal Moncey. Le nouveau roi avait
invité la population à bien recevoir les troupes de son _ami_ Napoléon.
Il fut obéi ponctuellement, car nous ne vîmes que des figures
bienveillantes, au milieu de cette foule immense et curieuse; mais il
était facile de reconnaître combien leur étonnement était grand à
l'aspect de nos jeunes soldats d'infanterie.

L'effet moral fut tout à notre désavantage; aussi, en comparant les
larges poitrines et les membres robustes des Espagnols qui nous
entouraient, à ceux de nos faibles et chétifs fantassins, mon
amour-propre national fut-il humilié, et, sans prévoir les malheurs
qu'amènerait la mauvaise opinion que les Espagnols allaient concevoir de
nos troupes, je regrettai vivement que l'Empereur n'eût pas envoyé dans
la Péninsule quelques-uns des vieux corps de l'armée d'Allemagne.
Cependant, notre cavalerie, surtout les cuirassiers, arme inconnue des
modernes Espagnols, excita enfin leur admiration. Il en fut de même de
l'artillerie. Mais un cri d'enthousiasme s'éleva à l'arrivée de
plusieurs régiments de cavalerie et d'infanterie de la garde impériale
qui fermaient la marche. La vue des mameluks étonna beaucoup les
Espagnols, qui ne concevaient pas que des Français _chrétiens_ eussent
admis des _Turcs_ dans leurs rangs, car, depuis l'invasion des Maures,
les peuples de la Péninsule exècrent les musulmans, tout en redoutant
d'avoir à combattre contre eux; quatre mameluks feraient fuir vingt
Castillans. Nous ne tardâmes pas à en avoir la preuve.

Murat alla s'établir dans un des palais du prince de la Paix, le seul
que la populace eût épargné, croyant qu'il appartenait encore à la
couronne. On me logea près de ce palais, chez un respectable conseiller
de la Cour des Indes. J'avais à peine mis pied à terre, que le prince
Murat, apprenant que les ennemis de Godoy l'envoyaient dans les prisons
de Madrid, sans doute pour l'y faire massacrer, et que ce malheureux
était déjà aux portes de la ville, m'ordonna de partir avec un escadron
de dragons et d'empêcher _à tout prix_ l'entrée du prince de la Paix
dans la capitale, en signifiant aux chefs de ceux qui le conduisaient
que lui, Murat, les rendait _responsables_ de la vie du prisonnier.

Je rencontrai Godoy à deux lieues du faubourg de Madrid. Bien que cet
infortuné fût horriblement blessé et tout couvert de sang, les gardes du
corps qui l'escortaient avaient eu la cruauté de lui mettre des fers
aux pieds et aux mains, et de l'attacher par le corps sur une mauvaise
charrette découverte, où il était exposé aux brûlants rayons du soleil
et à des milliers de mouches qu'attirait le sang de ses plaies à peine
recouvertes de lambeaux de toile grossière!... Ce spectacle m'indigna,
et je vis avec plaisir qu'il produisait le même effet sur l'escadron
français qui m'accompagnait.

Les gardes du corps chargés de conduire le prince de la Paix étaient au
nombre d'une centaine et soutenus par un demi-bataillon d'infanterie.
J'expliquai poliment au chef des gardes quel était le but de ma mission;
mais cet officier m'ayant répondu, avec une arrogance extrême, qu'il
n'avait pas d'ordre à recevoir du commandant de l'armée française, et
qu'il allait continuer sa marche sur la ville, je lui dis sur le même
ton que moi, qui devais exécuter les ordres de mon chef, le prince
Murat, j'allais m'opposer par tous les moyens à ce que le prisonnier
allât plus loin!... Mes dragons n'étaient pas des conscrits, mais de
vieux et braves soldats d'Austerlitz, dont les mâles figures annonçaient
la résolution. Je les plaçai en bataille, de manière à barrer le passage
de la charrette, et dis au chef des gardes du corps que j'attendais
qu'il fît tirer le premier coup de feu, mais qu'aussitôt je fondrais sur
sa troupe et sur lui, suivi de tout mon escadron; j'étais bien résolu à
le faire, certain d'être approuvé par le prince Murat.

Les officiers de mes dragons leur avaient déjà fait mettre le sabre hors
du fourreau, ce qui paraissait calmer un peu l'ardeur des gardes du
corps, lorsque le commandant du demi-bataillon qui se trouvait derrière
eux ayant gagné la tête de leur colonne pour savoir quel était le sujet
de ce tumulte, je reconnus en lui don Miguel Rafaël Cœli, ce jovial
officier avec lequel j'avais voyagé de Nantes à Salamanque en 1802,
lors de ma première entrée en Espagne. C'était un homme modéré; il
comprit les raisons qui portaient le maréchal Murat à s'opposer à ce
qu'on fît entrer dans Madrid le prince de la Paix, dont le massacre
certain couvrirait d'opprobre l'armée française si elle ne l'empêchait
pas, et amènerait une collision sanglante si elle voulait repousser les
assassins. Don Rafaël Cœli, en sa qualité de commandant en second de
l'escorte, avait le droit d'émettre son avis; il parla dans le même sens
que moi au chef des gardes du corps, et il fut convenu que Godoy serait
provisoirement détenu dans la prison du bourg de Pinto. Ce pauvre
malheureux, témoin de ce qui venait de se passer, était resté
impassible, et lorsqu'il fut dans la prison où je l'accompagnai, il
m'adressa des remerciements en très bon français, en me chargeant
d'exprimer sa reconnaissance au prince Murat.

Je me permis alors de faire observer aux gardes du corps ce qu'il y
avait d'atrocement barbare dans la manière dont ils traitaient leur
prisonnier; qu'il était honteux pour l'uniforme espagnol que quatre
cents militaires armés jusqu'aux dents ne se crussent pas assez forts
pour garder un homme désarmé et eussent recours à des chaînes pour
s'assurer de lui!... Le bon Rafaël Cœli, qui n'eût certainement pas pris
de telles mesures s'il eût été commandant supérieur de l'escorte, ayant
appuyé ce que je disais, nous obtînmes qu'on débarrasserait le prince de
la Paix de son collier de fer, ainsi que de ses menottes et des entraves
qu'il avait aux pieds: il ne fut plus attaché que par le milieu du
corps. Je ne pus gagner qu'on le laissât libre dans sa prison, mais du
moins il pouvait se mouvoir un peu, et coucher sur des matelas que je
lui fis donner. Depuis cinq jours que Godoy avait été blessé, on ne
l'avait même pas pansé!... Sa chemise, imbibée de sang coagulé, était
collée à sa peau; il n'avait qu'un soulier, pas de mouchoir, était à
demi nu, et la fièvre le dévorait!... Le chirurgien de nos dragons
visita ses plaies; des officiers, des sous-officiers et jusqu'à de
simples cavaliers français apportèrent du linge et furent touchés de la
manière digne et cependant reconnaissante dont le prisonnier recevait
leurs offrandes.

Bien que je comptasse sur la loyauté du commandant de l'infanterie, don
Rafaël Cœli, j'étais néanmoins peu rassuré sur ce qui arriverait au
prince de la Paix dès que je l'aurais quitté, en le laissant aux mains
de ses cruels ennemis les gardes du corps; je pris donc sur moi de faire
loger l'escadron français dans le bourg et convins avec le capitaine
qu'il aurait constamment un poste dans l'intérieur de la prison, pour
surveiller celui que les gardes du corps y avaient placé. Je retournai
ensuite à Madrid. Non seulement le prince Murat approuva tout ce que
j'avais fait, mais pour assurer plus efficacement encore la vie de
Godoy, il envoya sur-le-champ un bataillon cantonner à Pinto, en lui
donnant l'ordre de veiller à ce que les gardes du corps n'entreprissent
rien contre le prince de la Paix. Au surplus, Ferdinand VII étant passé
le lendemain par le bourg de Pinto, en se rendant à Madrid, et le chef
des gardes du corps lui ayant rendu compte de la scène de la veille, le
nouveau roi et ses ministres, qui redoutaient par-dessus tout de se
compromettre avec les Français, le louèrent fort d'avoir évité d'en
venir aux mains avec nos dragons, et ordonnèrent de laisser Godoy dans
la prison de Pinto, d'où, quelques jours après, ils le firent
transporter dans celle du vieux château fort de Villaviciosa, qui se
trouve plus éloigné de la capitale.

Le 24 mars, Ferdinand VII fit son entrée royale dans Madrid, sans autre
escorte que ses gardes du corps. Il y fut reçu aux acclamations de tout
le peuple: ce fut une joie _délirante_, dont aucune description ne
pourrait donner une idée!... Les rues, les balcons, les fenêtres, les
toits même, étaient garnis d'une foule immense, accueillant par de
nombreux vivat le nouveau souverain dont elle avait si impatiemment
attendu l'avènement!... Les femmes jonchaient de fleurs le passage du
Roi, et les hommes étendaient leurs manteaux sous les pieds de son
cheval!... Un grand nombre de Français assistèrent comme curieux à cette
cérémonie, mais aucune de nos troupes n'y parut officiellement; le
prince Murat n'alla même pas rendre visite à Ferdinand, et véritablement
il ne le devait pas, avant que l'Empereur se fût prononcé, en faisant
savoir lequel, du père ou du fils, il reconnaissait pour souverain des
Espagnes. Il était probable que si Napoléon avait l'intention de
s'emparer de la couronne, il préférerait qu'elle fût momentanément
restituée au faible et vieux Charles IV, plutôt que de la laisser à
Ferdinand VII, entre les mains duquel l'amour de la nation la rendrait
beaucoup plus difficile à prendre. Murat ne mit donc pas en doute que
l'Empereur ne se refusât à reconnaître le nouveau roi.

Cependant, Ferdinand, inquiet sur la manière dont Napoléon apprécierait
son avènement, ayant fait part de ses craintes à M. de Beauharnais, qui
lui avait toujours témoigné beaucoup d'attachement, ce dernier, dont
l'honnêteté était incapable de s'arrêter à la pensée que Napoléon pût
attenter à la liberté d'un prince qui venait réclamer son arbitrage,
conseilla à Ferdinand VII de se rendre auprès de l'Empereur, dont on
annonçait l'arrivée prochaine à Bayonne. Les amis du nouveau roi,
consultés par lui, hésitaient, lorsque le général Savary, premier aide
de camp et confident de Napoléon, arrivant inopinément à Madrid, remit à
Ferdinand VII des lettres de l'Empereur qui déterminèrent d'autant plus
facilement ce roi à se rendre à Bayonne, qu'ayant appris que son père et
sa mère allaient plaider leur cause auprès de Napoléon, il croyait utile
de les devancer.

Le prince Murat et le général Savary, connaissant la confiance que
Ferdinand avait en M. de Beauharnais, soufflèrent à cet ambassadeur les
conseils qu'il devait donner au nouveau roi, et celui-ci, résolu à faire
le voyage, envoya l'infant don Carlos, son frère, au-devant de Napoléon.
L'Empereur avait quitté Paris le 2 avril pour se rendre à Bayonne, mais
il marchait lentement, afin de donner aux événements le temps de se
dessiner.



CHAPITRE III



Ferdinand au pouvoir de Napoléon.--Charles IV et Godoy à
Bayonne.--Émeute et bataille dans les rues de Madrid.


Ferdinand VII partit de Madrid le 10 avril, allant à la rencontre de
l'Empereur, que le général Savary annonçait devoir être déjà à Bayonne.
Le peuple de la capitale, quoiqu'il ne soupçonnât point encore le sort
qu'on réservait à son souverain, mais guidé par une sorte d'instinct, le
vit avec regret s'éloigner. Ferdinand VII, toujours accompagné du
général Savary, s'avança jusqu'à Burgos au milieu des acclamations des
populations accourues sur son passage. Toutefois, ne trouvant pas
Napoléon, qu'on leur avait dit être à Burgos, et voyant les nombreuses
colonnes de troupes françaises dont les routes étaient couvertes, le
nouveau roi et ses confidents commencèrent à craindre quelque guet-apens
et refusèrent d'aller plus loin. Le général Savary calma leurs
appréhensions par l'assurance que Napoléon était à Vitoria. Ferdinand se
rendit dans cette ville, où il apprit avec une surprise mêlée d'un
mécontentement qu'il ne put cacher, que non seulement l'Empereur n'avait
pas encore passé la frontière, mais qu'il n'était même pas arrivé à
Bayonne!... L'orgueil espagnol se trouva blessé; les conseillers de
Ferdinand VII pensèrent que la dignité de leur roi ne permettait pas
qu'il allât plus loin au-devant d'un, souverain étranger, si peu
empressé à le voir. Il fut donc résolu qu'on resterait à Vitoria, malgré
les instances de Savary, qui, furieux de voir sa proie sur le point de
lui échapper, se rendit à franc étrier à Bayonne, où l'Empereur venait
enfin d'arriver le 14 avril.

Le lendemain de ce jour, Ferdinand, qui se croyait encore libre, ne
l'était déjà plus, car le maréchal Bessières, commandant un corps
d'armée établi dans Vittoria, avait reçu l'ordre secret d'_arrêter_ le
nouveau roi, dans le cas où il voudrait rétrograder vers le centre de
l'Espagne, et le vigilant Savary, qui avait arraché cet ordre à
l'Empereur, arrivait pour en assurer l'exécution. Mais il ne fut pas
besoin d'employer la violence. En effet, pendant la courte absence de
Savary, Ferdinand apprit que sa sœur, l'ancienne reine d'Étrurie, avec
laquelle il était au plus mal, avait déterminé son père et sa mère à
aller sans retard implorer l'appui de Napoléon, et que les vieux
souverains, auxquels l'Empereur avait donné des escortes et des relais
avec des chevaux de trait des équipages français, avaient déjà quitté
Madrid et s'avançaient à très grandes journées vers Bayonne. À cette
nouvelle, Ferdinand et ses conseillers éperdus, craignant de trouver
l'Empereur prévenu contre eux s'ils se laissaient devancer par Charles
IV et la Reine mère, demandèrent à partir sur-le-champ, malgré les
protestations du peuple et les sages avis d'un vieux ministre, M.
d'Urquijo, qui prédisait tout ce qui se vérifia depuis.

Le 20 avril, Ferdinand traversa la Bidassoa. Il s'attendait à y être
reçu en souverain, mais il ne trouva pas au delà du pont un seul piquet
d'infanterie française pour lui rendre les honneurs, ni un cavalier pour
l'escorter... Enfin, les officiers de la maison de l'Empereur qui
vinrent à sa rencontre, à quelques lieues de Bayonne, ne lui donnèrent
que le titre de prince des Asturies!... Le voile était déchiré et les
prédictions d'Urquijo accomplies!... Mais il était trop tard, Ferdinand
se trouvait en _France_ au pouvoir de Napoléon.

Celui-ci occupait aux portes de Bayonne le fameux château de Marac, dans
lequel j'avais logé en 1803 avec le maréchal Augereau. L'Empereur se
rendit en ville, fit une première visite à Ferdinand, le combla de
politesses, l'emmena dîner avec lui, mais sans lui donner le titre de
roi... Le lendemain, sans plus attendre, Napoléon, se démasquant
complètement, annonça à Ferdinand et à ses ministres que, chargé par la
Providence de créer un grand Empire, en abaissant la puissance de
l'Angleterre, et le passé lui ayant démontré qu'il ne pouvait compter
sur l'Espagne tant que la famille de Bourbon gouvernerait ce pays, il
avait pris la ferme résolution de n'en rendre la couronne ni à Ferdinand
ni à Charles IV, mais de la placer sur la tête d'un membre de sa
famille; que, du reste, il assurerait au Roi ainsi qu'aux princes
d'Espagne une existence des plus honorables, conforme au rang qu'ils
avaient occupé. Ferdinand VII et ses conseillers, atterrés par cette
déclaration, refusèrent d'abord d'y adhérer, répondant avec raison que
dans tous les cas aucun membre de la famille impériale de France n'avait
droit à la couronne d'Espagne. Bientôt la présence du vieux roi et de la
Reine vint apporter un nouvel intérêt à cette scène mémorable.

Avant de quitter Madrid. Charles IV et la Reine ayant eu une entrevue
avec Murat, qui les reçut comme s'ils n'eussent jamais cessé de régner,
réclamèrent son intervention pour mettre en liberté le prince de la
Paix, au sort duquel ils portaient toujours le plus vif intérêt. Les
instructions données par l'Empereur à son beau-frère portant qu'il
fallait à tout prix sauver la vie de Godoy, le prince Murat s'adressa
d'abord à la Junte, ou gouvernement provisoire, à qui Ferdinand avait
confié le gouvernement des affaires pendant son absence. Mais cette
Junte, présidée par l'infant don Antonio, oncle de Ferdinand et ennemi
du prince de la Paix, ayant répondu qu'elle n'avait pas le pouvoir de
relâcher un prisonnier de cette importance, Murat, agissant
militairement, fit cerner pendant la nuit le château de Villaviciosa par
une brigade française, dont le général avait l'ordre de ramener le
prince de la Paix, de gré ou de force. Mais comme on savait que les
gardes du corps préposés à sa garde avaient déclaré qu'ils le
_poignarderaient_ plutôt que de le rendre vivant, et que le marquis de
Chasteler, Belge au service de l'Espagne, commandant de Villaviciosa,
avait exprimé la même intention, Murat fit prévenir ces forcenés que,
s'ils exécutaient leur horrible projet, ils seraient tous fusillés sans
aucune rémission, sur le cadavre du prince de la Paix!... Cette menace
les fit réfléchir; ils en référèrent à la Junte, qui, apprenant la
résolution de Murat, donna enfin l'ordre de lui remettre le prince de la
Paix. Ce malheureux nous arriva au camp sous Madrid, malade, sans habit,
ayant une longue barbe, enfin dans un état pitoyable, mais enchanté de
se trouver au milieu des Français et loin de ses implacables ennemis.

Le maréchal Murat lui fit l'accueil que réclamait son infortune, et,
après l'avoir généreusement pourvu de tout ce dont il avait besoin, il
le fit monter en voiture avec un de ses aides de camp, qui reçut l'ordre
de le faire constamment escorter par des piquets de cavalerie française,
en marchant jour et nuit jusqu'à ce qu'il fût à Bayonne, tant il
craignait que la populace ne se portât aux derniers excès contre
Godoy!... Celui-ci, m'ayant reconnu au milieu de l'état-major, vint me
serrer la main, en me remerciant affectueusement de ce que j'avais fait
pour lui au bourg de Pinto. Il aurait bien désiré être conduit par moi
jusqu'à Bayonne, et j'aurais reçu cette mission avec plaisir; mais,
ainsi que je l'ai déjà dit, les aides de camp _auxiliaires_ n'ont jamais
que les mauvaises missions; ce fut donc à un des aides de camp en pied
que le prince Murat confia celle-ci, et je ne tardai pas à en avoir une
fort dangereuse.

Cependant, les vieux souverains approchaient de Bayonne. Ils y entrèrent
le 20 avril. Napoléon leur fit une réception royale, envoya sa garde et
sa cour au-devant d'eux: les troupes se formèrent en haie, l'artillerie
fit les saluts d'usage; l'Empereur se rendit avec le Roi et la Reine à
l'hôtel préparé pour ces anciens souverains de l'Espagne et les
conduisit dîner au château de Marac, où ils trouvèrent leur cher
Emmanuel Godoy, dont ils étaient séparés depuis la révolution
d'Aranjuez. Pendant cette touchante entrevue, Ferdinand VII s'étant
présenté pour rendre ses devoirs à son père, Charles IV le reçut avec
indignation, et l'aurait chassé de sa présence s'il n'eût été dans le
palais de l'Empereur.

Dès le lendemain de son arrivée à Bayonne, Charles IV, informé des
projets de Napoléon, ne parut y mettre aucune opposition, la Reine et le
prince de la Paix lui ayant persuadé que, puisqu'il lui était désormais
impossible de régner sur l'Espagne, il fallait qu'il acceptât la
position que l'Empereur lui offrait en France et qui lui procurerait le
double avantage d'assurer le repos de ses vieux jours et de punir
l'odieuse conduite de Ferdinand. Ce raisonnement d'une mauvaise mère
était faux, en ce qu'il privait tous ses enfants de leurs droits à la
couronne pour les faire passer dans la famille de Napoléon.

Tandis que de grands événements se préparaient à Bayonne, le prince
Murat, resté provisoirement maître du gouvernement à Madrid, avait fait
publier la protestation de Charles IV, et supprimer sur tous les actes
publics le nom de Ferdinand VII. Ces mesures mécontentèrent infiniment
le peuple et les grands, dont l'agitation s'accrut par l'arrivée des
nouvelles de Bayonne, qu'apportaient des émissaires secrets déguisés en
paysans et envoyés par les amis de Ferdinand VII. L'orage grondait
autour de nous; il ne tarda pas à éclater à Madrid; voici à quelle
occasion.

Charles IV, la Reine, Ferdinand et son frère don Carlos se trouvant à
Bayonne, il ne restait plus en Espagne des membres de la famille royale
que l'ex-reine d'Étrurie, son fils, le vieil infant don Antonio et le
plus jeune des fils du roi Charles IV, don Francisco de Paolo, qui
n'avait alors que douze à treize ans. Murat ayant reçu l'ordre d'envoyer
à Bayonne ces membres de la famille de Bourbon, la reine d'Étrurie et
l'infant don Antonio déclarèrent qu'ils étaient prêts à s'éloigner de
l'Espagne; le jeune don Francisco, qui n'était pas majeur, se trouvait
sous la tutelle de la Junte, qui, alarmée de voir enlever successivement
tous les princes de la maison royale, s'opposa formellement au départ de
cet enfant. L'agitation populaire devint alors extrême, et, dans la
journée du 1er mai, des rassemblements nombreux se formèrent dans les
principales rues de Madrid et surtout à la _Puerta del Sol_, immense
place située au centre de Madrid. Quelques-uns de nos escadrons
parvinrent cependant à les dissiper; mais le 2 au matin, au moment où
les princes allaient monter en voiture, quelques domestiques de la
maison du Roi sortent du palais en s'écriant que le jeune don Francisco
pleure à chaudes larmes et se cramponne aux meubles, déclarant qu'étant
né en Espagne, il ne veut pas quitter ce pays... Il est facile de
comprendre l'effet que produisirent sur l'esprit d'un peuple fier et
libre des sentiments aussi généreux, exprimés par un enfant royal, que
l'absence de ses deux frères rendait l'espoir de la nation!...

En un instant, la foule court aux armes et massacre impitoyablement tous
les Français qui se trouvent isolés dans la ville!... Presque toutes nos
troupes étant campées hors de Madrid, il fallait les prévenir, et cela
n'était pas facile.

Dès que j'entendis les premiers coups de fusil, je voulus me rendre à
mon poste auprès du maréchal Murat, dont l'hôtel était voisin de mon
logement. Je montai donc précipitamment à cheval et j'allais sortir,
lorsque mon hôte, le vénérable conseiller à la Cour des Indes, s'y
opposa, en me montrant la rue occupée par une trentaine d'insurgés
armés, auxquels je ne pouvais évidemment pas échapper; et comme je
faisais observer à ce digne homme que l'honneur exigeait que je bravasse
tous les périls pour me rendre auprès de mon général, il me conseilla de
sortir à pied, me mena au bout de son jardin, ouvrit une petite porte et
eut l'extrême obligeance de me conduire lui-même, par des ruelles
détournées, jusque sur les derrières de l'hôtel du prince Murat, où je
trouvai un poste français. Ce respectable conseiller, auquel je dus
probablement la vie, se nommait don Antonio Hernandès; je ne l'oublierai
jamais...

Je trouvai le quartier général dans une agitation extrême, car bien que
Murat n'eût encore auprès de lui que deux bataillons et quelques
escadrons, il se préparait à marcher résolument au-devant de l'émeute;
chacun montait à cheval, et j'étais à pied!... Je me désolais... Mais
bientôt, le général Belliard, chef d'état-major, ayant ordonné d'envoyer
des piquets de grenadiers pour repousser les tirailleurs ennemis qui
occupaient déjà les abords du palais, je m'offris pour en diriger un à
travers la rue dans laquelle se trouvait l'hôtel de don Hernandès, et
dès que la porte fut dégagée, je pris mon cheval et me joignis au prince
Murat qui sortait en ce moment.

Il n'y a pas de fonctions militaires plus dangereuses que celles d'un
officier d'état-major dans un pays, et surtout dans une ville en
insurrection, parce que, marchant presque toujours seul au milieu des
ennemis pour porter des ordres aux troupes, il est exposé à être
assassiné sans pouvoir se défendre. À peine en dehors de son palais,
Murat expédia des officiers vers tous les camps dont Madrid était
entouré, avec ordre de prévenir et d'amener les troupes par toutes les
portes à la fois. La cavalerie de la garde impériale, ainsi qu'une
division de dragons, étaient établies au _Buen retiro_; c'était un des
camps les plus voisins du quartier général, mais aussi le trajet était
des plus périlleux, car, pour s'y rendre, il fallait traverser les deux
plus grandes rues de la ville, celles d'Alcala et de San Geronimo, dont
presque toutes les croisées étaient garnies de tireurs espagnols. Il va
sans dire que cette mission étant celle qui présentait le plus de
difficultés, le général en chef ne la donna pas à l'un de ses aides de
camp _titulaires_; ce fut à moi qu'elle fut dévolue, et je partis au
grand trot sur un pavé que le soleil rendait fort glissant.

À peine étais-je à cent toises de l'état-major, que je fus accueilli par
de nombreux coups de fusil; mais l'émeute ne faisant que commencer, le
feu était tolérable, d'autant plus que les hommes placés aux fenêtres
étaient des marchands et des ouvriers de la ville, peu habitués à manier
le fusil; cependant, le cheval d'un de mes dragons ayant été abattu par
une balle, la populace sortit des maisons pour égorger le pauvre soldat;
mais ses camarades et moi fondîmes à grands coups de sabre sur le groupe
d'émeutiers, et, en ayant couché au moins une douzaine sur le carreau,
tous les autres s'enfuirent, et le dragon, donnant la main à l'un de ses
camarades, put suivre en courant, jusqu'au moment où nous atteignîmes
enfin les avant-postes du camp de notre cavalerie.

En défendant le dragon démonté, j'avais reçu un coup de stylet dans la
manche de mon dolman, et deux de mes cavaliers avaient été légèrement
blessés. J'avais ordre de conduire les divisions sur la place de la
_Puerta del Sol_, centre de l'insurrection. Elles se mirent en mouvement
au galop. Les escadrons de la garde, commandés par le célèbre et brave
Daumesnil, marchaient en tête, précédés par les mameluks. L'émeute avait
eu le temps de grossir; on nous fusillait de presque toutes les maisons,
surtout de l'hôtel du duc de Hijar, dont toutes les croisées étaient
garnies de plusieurs adroits tireurs; aussi perdîmes-nous là plusieurs
hommes, entre autres le terrible Mustapha, ce brave mameluk qui, à
Austerlitz, avait été sur le point d'atteindre le grand-duc Constantin
de Russie. Ses camarades jurèrent de le venger; mais il n'était pas
possible pour le moment de s'arrêter; la cavalerie continua donc de
défiler rapidement, sous une grêle de balles, jusqu'à la _Puerta del
Sol_. Nous y trouvâmes le prince Murat aux prises avec une foule immense
et compacte d'hommes armés, parmi lesquels on remarquait quelques
milliers de soldats espagnols avec des canons tirant à mitraille sur les
Français.

En voyant arriver les mameluks qu'ils redoutaient beaucoup, les
Espagnols essayèrent néanmoins de faire résistance; mais leur résolution
ne fut pas de longue durée, tant l'aspect des _Turcs_ effrayait les plus
braves!... Les mameluks, s'élançant le cimeterre à la main sur cette
masse compacte, firent en un instant voler une centaine de têtes, et
ouvrirent passage aux chasseurs de la garde, ainsi qu'à la division de
dragons, qui se mit à sabrer avec furie. Les Espagnols, refoulés de la
place, espéraient échapper par les grandes et nombreuses rues qui y
aboutissent de toutes les parties de la ville; mais ils furent arrêtés
par d'autres colonnes françaises, auxquelles Murat avait indiqué ce
point de réunion. Il y eut aussi dans d'autres quartiers plusieurs
combats partiels, mais celui-ci fut le plus important et décida la
victoire en notre faveur. Les insurgés eurent douze à quinze cents
hommes tués et beaucoup de blessés, et leur perte eût été infiniment
plus considérable, si le prince Murat n'eût fait cesser le feu.

Comme militaire, j'avais dû combattre des hommes qui attaquaient l'armée
française; mais je ne pouvais m'empêcher de reconnaître, dans mon for
intérieur, que notre cause était mauvaise, et que les Espagnols avaient
raison de chercher à repousser des étrangers qui, après s'être présentés
chez eux en _amis_, voulaient détrôner leur souverain et s'emparer du
royaume par la force! Cette guerre me paraissait donc impie, mais
j'étais soldat et ne pouvais refuser de marcher sans être taxé de
lâcheté!... La plus grande partie de l'armée pensait comme moi, et
cependant obéissait de même!...

Les hostilités ayant cessé presque partout, et la ville étant occupée
par nos troupes d'infanterie, la cavalerie qui encombrait les rues reçut
l'ordre de rentrer dans ses camps. Les insurgés qui, du haut de l'hôtel
du duc de Hijar, avaient tiré si vivement sur la garde impériale à son
premier passage, avaient eu l'imprudente audace de rester à leur poste
et de recommencer le feu au retour de nos escadrons; mais ceux-ci,
indignés à la vue des cadavres de leurs camarades, que les habitants
avaient eu la barbarie de hacher en petits morceaux, firent mettre pied
à terre à un bon nombre de cavaliers, qui, après avoir escaladé les
fenêtres du rez-de-chaussée, pénétrèrent dans l'hôtel et coururent à la
vengeance!... Elle fut terrible!... Les mameluks, sur lesquels avait
porté la plus grande perte, entrèrent dans les appartements, le
cimeterre et le tromblon à la main, et massacrèrent impitoyablement tous
les révoltés qui s'y trouvaient; la plupart étaient des domestiques du
duc de Hijar. Pas un seul n'échappa, et leurs cadavres, jetés par-dessus
les balcons, mêlèrent leur sang à celui des mameluks qu'ils avaient
égorgés le matin.



CHAPITRE IV

Mission à Bayonne auprès de l'Empereur.--Abdication de Charles
IV.--Joseph est nommé roi.--Soulèvement général de l'Espagne.


Le combat ainsi terminé et la victoire assurée, Murat s'occupa de deux
choses importantes: rendre compte à l'Empereur de ce qui venait de se
passer à Madrid et faire partir la reine d'Étrurie, le vieux prince
Antonio et surtout le jeune infant don Francisco, qui, effrayé par le
bruit du canon et de la fusillade, consentait à présent à suivre sa sœur
et son oncle. Mais ce convoi ne pouvait aller qu'à petites journées,
tandis qu'il était fort important que les dépêches de Murat parvinssent
au plus tôt à l'Empereur.

Vous prévoyez ce qui advint. Tant que l'Espagne avait été paisible, le
prince Murat avait confié à ses aides de camp _titulaires_ les nombreux
rapports qu'il envoyait à l'Empereur; mais maintenant qu'il s'agissait
de traverser une grande partie du royaume, au milieu des populations que
la nouvelle du combat de Madrid devait porter à assassiner les officiers
français, ce fut le rôle d'un aide de camp _auxiliaire_, et l'on me
confia cette périlleuse mission. Je m'y attendais, et, bien qu'en
suivant la liste des tours de service, ce ne fût pas à moi à marcher, je
ne fis aucune observation.

Murat, appréciant fort mal le caractère de la nation castillane,
s'imaginait que, terrifiée par la répression de la révolte de Madrid,
elle n'oserait plus prendre les armes et se soumettrait entièrement.
Comme il se flattait que Napoléon lui destinait le trône de Charles IV,
il était radieux, et me dit plusieurs fois en me remettant ses dépêches:
«Répétez à l'Empereur ce que je lui mande dans cette lettre: la victoire
que je viens de remporter sur les révoltés de la capitale _nous_ assure
la paisible possession de l'Espagne!...» Je n'en croyais rien, mais me
gardai bien de le dire, et me bornai à demander au prince Murat la
permission de profiter, jusqu'à Buitrago, de l'escorte qui devait
accompagner la voiture des princes espagnols, car je savais qu'un grand
nombre de paysans des environs de Madrid, étant venus prendre part à
l'insurrection, s'étaient, après leur défaite, dispersés et cachés dans
les villages et campagnes du voisinage, d'où ils pouvaient fondre sur
moi si je sortais de la ville. Murat ayant reconnu la justesse de mon
observation, je pris un cheval de poste, et, marchant avec le régiment
qui escortait les Infants, j'arrivai le soir même à Buitrago, où les
princes espagnols devaient coucher; ainsi, à partir de ce bourg, plus
d'escorte pour moi, j'allais m'élancer dans l'inconnu!...

Buitrago est situé au pied d'une des ramifications des monts Guadarrama;
les officiers de nos dragons, me voyant prêt à partir à l'entrée de la
nuit pour traverser ces montagnes, m'engageaient à attendre le jour;
mais, d'une part, je savais que ces dépêches étaient pressées et ne
voulais pas que l'Empereur et le prince Murat pussent m'accuser d'avoir
ralenti ma course par _peur_; en second lieu, je comprenais que plus je
m'éloignerais rapidement des environs de la capitale et devancerais la
nouvelle du combat qui s'y était livré, moins j'aurais à craindre
l'exaspération des populations que j'allais traverser. Je fus confirmé
dans cette pensée par l'ignorance où je trouvai les habitants de
Buitrago au sujet des événements qui avaient eu lieu le matin même à
Madrid, et qu'ils n'apprirent que par les muletiers conducteurs des
voitures des princes; mais comme le postillon que je venais de prendre à
Buitrago avait probablement appris la nouvelle de celui qui m'avait
conduit, je résolus de m'en débarrasser par une ruse. Après avoir
parcouru deux lieues, je dis à cet homme que j'avais oublié dans
l'écurie de sa poste un mouchoir contenant 20 douros (100 francs), et
que tout en considérant cet argent comme à peu près perdu, je croyais
cependant encore possible que personne ne l'eût trouvé; qu'il lui
fallait donc retourner sur-le-champ à Buitrago, et que s'il me
rapportait le mouchoir et son contenu au relais prochain où j'allais
l'attendre, il y aurait cinq douros pour lui... Le postillon, enchanté
de cette bonne aubaine, tourna bride à l'instant, et je continuai
jusqu'au prochain relais. On n'y avait encore aucun avis du combat;
j'étais en uniforme, mais, pour mieux écarter les soupçons que le maître
de poste et ses gens pourraient avoir en me voyant arriver seul, je me
hâtai de leur dire que le cheval du postillon qui m'accompagnait s'étant
abattu et fortement blessé, j'avais engagé cet homme à le reconduire au
pas à Buitrago. Cette explication paraissait fort naturelle; on me donna
un nouveau cheval, un autre postillon, et je repartis au galop, sans
m'inquiéter du désappointement qu'éprouverait le postillon de Buitrago.
L'essentiel, c'est que j'étais désormais maître de mon secret, et en ne
m'arrêtant nulle part, j'avais la certitude d'arriver à Bayonne avant
que la voix publique eût fait connaître les événements de Madrid.

Je marchai toute la nuit dans les montagnes; le chemin y est fort beau,
et j'entrai au point du jour à l'Herma. Il y avait garnison française
dans cette ville, ainsi que dans toutes celles que j'avais à traverser
pour me rendre à Bayonne. Partout nos généraux et nos officiers
m'offraient des rafraîchissements, en me demandant ce qu'il y avait de
nouveau; mais je tenais bouche close, de crainte qu'un accident me
forçant à m'arrêter quelque part, je ne fusse devancé par les nouvelles
que j'aurais moi-même répandues, ce qui m'aurait exposé aux attaques des
paysans.

Il y a de Madrid à Bayonne la même distance que de cette dernière ville
à Paris, c'est-à-dire deux cent vingt-cinq lieues, trajet bien long,
surtout lorsqu'on le parcourt à franc étrier, le sabre au côté, sans
prendre un seul quart d'heure de repos et par une chaleur brûlante...
Aussi étais-je exténué!... Le besoin de sommeil m'accablait, mais je n'y
cédai pas une seule minute, tant je comprenais la nécessité d'avancer
rapidement. Pour me tenir éveillé, j'augmentais le pourboire des
postillons, à condition qu'ils me chanteraient, tout en galopant, ces
chansons espagnoles que j'aime tant, à cause de leur naïveté romantique
et du charme de leurs airs expressifs, empruntés aux Arabes... Enfin je
vis la Bidassoa et entrai en France!...

Marac n'est plus qu'à deux relais de Saint-Jean de Luz; j'y arrivai tout
couvert de poussière, le 5 mai, au moment où l'Empereur, sortant de
dîner, se promenait dans le parc en donnant le bras à la reine d'Espagne
et ayant à côté de lui Charles IV. L'impératrice Joséphine, les princes
Ferdinand et don Carlos les suivaient; le maréchal du palais, Duroc, et
plusieurs dames venaient après.

Dès que l'aide de camp de service eut prévenu l'Empereur de l'arrivée
d'un officier expédié en courrier par le prince Murat, il s'avança vers
moi suivi des membres de la famille royale d'Espagne et me demanda à
haute voix: «Qu'y a-t-il de nouveau à Madrid?» Embarrassé par la
présence des personnages qui nous écoutaient, et pensant que Napoléon
serait sans doute bien aise d'avoir les prémices des nouvelles que
j'apportais, j'eus la prudence de me borner à présenter mes dépêches à
l'Empereur en le regardant _fixement_ sans répondre à sa question... Sa
Majesté me comprit et s'éloigna de quelques pas pour lire ce que Murat
lui annonçait.

Cette lecture terminée, Napoléon, m'appelant, se dirigea vers une allée
isolée en me faisant de nombreuses questions sur le combat de Madrid,
et il me fut aisé de voir qu'il partageait l'opinion de Murat, et qu'il
considérait la victoire du 2 mai comme devant éteindre toute résistance
en Espagne. Je croyais le contraire; et si Napoléon m'eût demandé ma
façon de penser, j'aurais cru manquer à l'honneur en la dissimulant;
mais je devais respectueusement me borner à répondre aux questions de
l'Empereur, et je ne pouvais lui faire connaître mes tristes
pressentiments que d'une manière indirecte. Aussi, en racontant la
révolte de Madrid, je peignis des couleurs les plus vives le désespoir
du peuple, en apprenant qu'on voulait conduire en France les membres de
la famille royale qui se trouvaient encore en Espagne, le courage féroce
dont les habitants, et même les femmes, avaient fait preuve pendant
l'action, l'attitude sombre et menaçante qu'avait conservée la
population de Madrid et des environs après notre victoire... J'allais
peut-être me laisser aller à dévoiler toute ma pensée, lorsque Napoléon
me coupa la parole en s'écriant: «Bah! bah!... ils se calmeront et me
béniront lorsqu'ils verront leur patrie sortir de l'opprobre et du
désordre dans lesquels l'avait jetée l'administration la plus faible et
la plus corrompue qui ait jamais existé!...» Après cette boutade,
prononcée d'un ton sec, Napoléon m'ordonna de retourner au bout du
jardin, afin de prier le roi Charles IV et la Reine de venir le joindre,
et pendant que je hâtais le pas, il me suivit lentement en relisant les
dépêches de Murat.

Les anciens souverains de l'Espagne s'étant avancés seuls vers
l'Empereur, celui-ci leur annonça probablement la révolte et le combat
de Madrid, car Charles IV s'approchant vivement de son fils Ferdinand,
lui dit à haute voix avec l'accent de la plus grande colère: «Misérable!
sois satisfait; Madrid vient d'être baigné dans le sang de mes sujets,
répandu par suite de ta criminelle rébellion contre ton père!... Que ce
sang retombe sur ta tête!...» La Reine, se joignant au Roi, accabla son
fils des plus aigres reproches et leva même la main sur lui!... Alors
les dames et les officiers s'éloignèrent par convenance de cette scène
dégoûtante, à laquelle Napoléon vint mettre un terme. Ferdinand, qui
n'avait pas répondu un seul mot aux remontrances sévères de ses parents,
résigna le soir même la couronne à son père; il le fit moins par
repentir que par crainte d'être traité comme l'auteur de la conspiration
qui avait renversé Charles IV.

Le lendemain, le vieux roi, cédant à un ignoble désir de vengeance que
fomentaient la Reine et le prince de la Paix, fit à l'Empereur l'abandon
de tous ses droits à la couronne d'Espagne, moyennant quelques
conditions, dont la principale lui conférait la propriété du château et
de la forêt de Compiègne, ainsi qu'une pension de sept millions et demi
de francs. Ferdinand eut la lâcheté de se désister aussi de ses droits
héréditaires en faveur de Napoléon, qui lui accorda un million de
traitement et le beau château de Navarre, en Normandie. Ce château,
ainsi que celui de Compiègne, se trouvant alors en réparation, le roi
Charles IV, la reine d'Espagne, celle d'Étrurie et le prince de la Paix
allèrent habiter provisoirement Fontainebleau, tandis que Ferdinand, ses
deux frères et son oncle furent envoyés à Valençay, fort belle terre du
Berry appartenant à M. de Talleyrand. Ils y furent bien traités, mais
exactement surveillés par la garnison que commandait le colonel Bertemy,
ancien officier d'ordonnance de l'Empereur. Ainsi se trouva consommée la
spoliation la plus inique dont l'histoire moderne fasse mention.

De tout temps, la victoire a donné au vainqueur le droit de s'emparer
des États du vaincu à la suite d'une guerre franche et loyale; mais
disons-le sincèrement, la conduite de Napoléon dans cette scandaleuse
affaire fut indigne d'un grand homme tel que lui. S'offrir comme
médiateur entre le père et le fils pour les attirer dans un piège, les
dépouiller ensuite l'un et l'autre... ce fut une atrocité, un acte
odieux, que l'histoire a flétri et que la Providence ne tarda pas à
punir, car ce fut la guerre d'Espagne qui prépara et amena la chute de
Napoléon.

Il faut cependant être juste: tout en manquant de probité politique,
l'Empereur ne se faisait pas d'illusions sur ce qu'il y avait de
répréhensible dans sa conduite, et je tiens de M. le comte Defermont,
l'un de ses ministres, qu'il en fit l'aveu en plein conseil; mais il
ajouta qu'en politique il ne fallait jamais oublier ce grand axiome: «Le
bon résultat et la nécessité justifient les moyens.» Or, à tort ou à
raison, l'Empereur avait la ferme conviction que, pour contenir le Nord,
il fallait fonder sous la protection de la France un grand empire dans
le midi de l'Europe, ce qu'on ne pouvait exécuter sans posséder
l'Espagne. Napoléon, ainsi mis en mesure de disposer de ce beau royaume,
l'offrit à Joseph, son frère aîné, alors à Naples.

Plusieurs historiens ont blâmé l'Empereur de n'avoir pas mis sur le
trône d'Espagne son beau-frère Murat, qui, habitué au commandement des
troupes, ainsi qu'aux périls de la guerre, paraissait bien mieux
convenir au gouvernement d'une nation ardente et fière, que le timide et
nonchalant Joseph, ami des arts, totalement étranger aux occupations
militaires, et récemment amolli par les délices de Naples. Il est
certain que dès l'entrée de Murat en Espagne, sa réputation guerrière,
sa haute stature, sa belle prestance martiale, ses manières, tout enfin,
jusqu'à son costume bizarre, toujours empanaché et bariolé, partie à
l'espagnole, partie à la française, plurent infiniment à la nation
castillane, et je suis convaincu que si elle eût cru devoir accepter un
roi pris dans la famille de Napoléon, elle aurait à cette époque préféré
le chevaleresque Murat au faible Joseph. Mais depuis le combat de
Madrid, dont la voix publique avait infiniment exagéré les résultats,
l'admiration que le peuple espagnol avait eue d'abord pour Murat s'était
changée en haine implacable!...

Je crois être certain que l'Empereur avait d'abord jeté les yeux sur
Murat pour le faire roi des Espagnols, mais qu'informé plus tard de la
répulsion que la nation avait conçue contre ce prince, il regarda la
chose comme impossible et l'envoya régner à Naples en remplacement de
Joseph, auquel il donna la couronne d'Espagne. Ce fut un grand malheur,
car Murat eût été fort utile pour la guerre qui éclata bientôt dans la
Péninsule, tandis que le roi Joseph ne fut qu'un embarras.

Pour donner une couleur de légalité à l'avènement de son frère au trône
d'Espagne, Napoléon avait invité toutes les provinces de ce royaume à
nommer des députés qui devaient se réunir à Bayonne pour rédiger une
Constitution. Beaucoup s'abstinrent, mais le plus grand nombre se rendit
à l'appel, les uns par curiosité, les autres par patriotisme, espérant
qu'on leur rendrait l'un de leurs deux rois. Ils se formèrent en
assemblée, mais bientôt ils s'aperçurent que leurs délibérations ne
seraient pas libres. Cependant, les uns, guidés par la conviction qu'un
frère du puissant empereur des Français pouvait seul rendre l'Espagne
heureuse, les autres, poussés par le désir de sortir de la souricière
dans laquelle ils se voyaient pris, tous reconnurent la royauté de
Joseph, mais fort peu restèrent avec lui; la plupart s'empressèrent de
rentrer en Espagne, où, dès leur arrivée, ils protestèrent contre le
vote qu'ils prétendaient leur avoir été arraché.

J'avais quitté Bayonne le 11 mai pour retourner à Madrid auprès de
Murat, auquel je portais les dépêches de l'Empereur. Je trouvai dans
toutes les provinces que je traversai les esprits fort agités, car on y
connaissait l'abdication forcée de Ferdinand VII, l'idole du peuple, et
l'on comprenait que Napoléon allait s'emparer du trône d'Espagne; aussi
l'insurrection s'organisait-elle de toutes parts. Heureusement, nos
troupes occupaient toutes les villes et bourgs situés entre la France et
Madrid, sans quoi j'eusse été certainement assassiné. On m'escortait
d'un poste à l'autre, ce qui ne m'empêcha point d'être attaqué plusieurs
fois: un cavalier fut même tué auprès de moi au passage du célèbre
défilé de Pancorbo, et je trouvai deux cadavres de nos fantassins dans
la montagne de Somo-Sierra. C'étaient les prémices de ce que les
Espagnols nous préparaient!

Les dépêches que je portais au prince Murat contenaient la lettre par
laquelle l'Empereur lui annonçait officiellement son élévation au trône
de Naples, car il fut très sombre pendant quelques jours et tomba enfin
si gravement malade que Napoléon, prévenu par le chef d'état-major
Belliard, dut envoyer le général Savary pour prendre la direction des
mouvements de l'armée, ce qui était au-dessus de ses talents militaires,
surtout dans les circonstances difficiles qui allaient se présenter.

La maladie dont Murat venait d'être atteint mit sa vie en danger; aussi,
dès qu'il fut convalescent, il s'empressa de quitter l'Espagne, où il
n'avait plus l'espoir de régner, et se fit transporter en France. Avant
son départ, il me fit appeler dans son cabinet pour me demander si je
voulais rester à Madrid auprès du général Belliard, qui désirait me
garder. J'avais prévu cette question, et comme il ne me convenait
nullement, après avoir servi plusieurs maréchaux et un prince, d'aller
obscurément me confondre dans la foule des nombreux officiers de
l'état-major général, pour y faire à peu près le métier de courrier au
milieu des coups de fusil, sans gloire ni espoir d'avancement, je
répondis que le maréchal Augereau, dont j'étais l'aide de camp, avait
consenti à ce que j'allasse servir auprès du prince Murat, mais que, du
moment que ce prince quittait l'Espagne, je considérais ma mission comme
terminée et demandais à retourner auprès du maréchal Augereau.

Je partis donc de Madrid le 17 juin, avec Murat. Il était porté en
litière; ses officiers et une nombreuse escorte l'accompagnaient: nous
voyagions à petites journées et arrivâmes le 3 juillet à Bayonne, où se
trouvaient encore l'Empereur et le nouveau roi d'Espagne.

Ce fut là que le prince Murat prit le titre de roi de Naples. Les
officiers de son état-major ayant été le complimenter à ce sujet, il
nous proposa de le suivre en Italie, promettant un avancement rapide à
ceux qui passeraient à son service. Tous acceptèrent, excepté le chef
d'escadron Lamothe et moi, qui avais bien résolu de ne jamais porter
d'autre uniforme que celui de l'armée française. Je laissai mes chevaux
en pension à Bayonne, et je me rendis à Paris auprès de ma mère et du
maréchal Augereau, où je passai trois mois fort heureux.

Le combat du 2 mai et l'enlèvement de la famille royale avaient exaspéré
la nation; toutes les populations se mirent en insurrection contre le
gouvernement du roi Joseph, qui, bien qu'arrivé et _proclamé_ à Madrid
le 23 juillet, n'avait aucune autorité sur le pays. L'Espagne offre cela
de particulier que Madrid, résidence habituelle des souverains, n'a
aucune influence sur les provinces, dont chacune, ayant formé jadis un
petit royaume séparé, en a conservé le titre. Chacun de ces anciens
États a sa capitale, ses usages, ses lois et son administration
particulières, ce qui lui permet de se suffire à lui-même lorsque Madrid
est au pouvoir de l'ennemi. C'est ce qui arriva en 1808. Chaque province
eut sa _Junte_, son armée, ses magasins et ses finances. Cependant la
Junte de Séville fut reconnue comme pouvoir dirigeant central.



CHAPITRE V

Capitulation de Baylen et ses conséquences.--Nos troupes se retirent sur
l'Èbre.--Évacuation du Portugal.--Je suis décoré et attaché à
l'état-major du maréchal Lannes.


L'Espagne se levant alors comme un seul homme contre l'armée française,
celle-ci se fût trouvée dans une position critique, lors même que,
dirigée par un général habile, sa composition eût été aussi forte
qu'elle était faible. Nous essuyâmes des revers sur terre comme sur mer,
car une escadre fut forcée de se rendre en rade de Cadix, en même temps
que le maréchal Moncey dut se retirer du royaume de Valence. La Junte
souveraine de Séville déclara la guerre à la France au nom de Ferdinand
VII. Le général Dupont, que Savary avait imprudemment lancé sans soutien
en Andalousie, au delà des montagnes de la Sierra-Morena, voyant au
commencement de juillet toutes les populations s'insurger autour de lui,
et apprenant que les dix mille hommes du camp de Saint-Roch, les seules
troupes de ligne espagnoles qui fussent réunies en corps d'armée,
s'avançaient sous les ordres du général Castaños, résolut de se retirer
vers Madrid et envoya à cet effet la division Vedel pour s'emparer de la
Sierra-Morena et rouvrir les communications. Mais au lieu de suivre
promptement cette avant-garde, le général Dupont, qui d'excellent
divisionnaire était devenu un fort mauvais général en chef, prit la
résolution de combattre où il se trouvait, et donna ordre à la division
Vedel, déjà éloignée de plus de dix lieues, de revenir sur ses pas!... À
cette première faute, Dupont joignit celle d'éparpiller les troupes qui
restaient auprès de lui et de perdre un temps précieux à Andujar, sur
les rives du Guadalquivir.

Les Espagnols, renforcés de plusieurs régiments suisses, profitèrent de
ce retard pour envoyer une partie de leurs forces sur la rive opposée à
celle qu'occupait notre armée, qui se trouva ainsi prise entre deux
feux!... Rien, cependant, n'était encore perdu, si l'on eût combattu
courageusement et avec ordre; mais Dupont avait si mal organisé ses
troupes que, arrivées devant le défilé de Baylen, la queue de la colonne
se trouvait à trois lieues de la tête!... Alors le général Dupont, au
lieu de réunir ses forces, engagea successivement tous ses régiments, à
mesure qu'ils arrivaient. Il en fit de même des pièces d'artillerie. Nos
jeunes et faibles soldats, exténués par quinze heures de marche et huit
heures de combat, tombaient de fatigue sous les rayons brûlants du
soleil d'Andalousie; la plupart ne pouvaient plus ni marcher ni porter
les armes, et se couchaient au lieu de combattre encore... Alors Dupont
demanda une suspension d'armes, que les Espagnols acceptèrent avec
d'autant plus d'empressement qu'ils craignaient un prochain changement à
leur désavantage.

En effet, la division Vedel, qui la veille avait reçu l'ordre de joindre
le général en chef, arrivait en ce moment derrière le corps espagnol qui
barrait le passage à Dupont. Le général Vedel attaquant les Espagnols
avec succès, ceux-ci envoyèrent un parlementaire le prévenir qu'ils
étaient convenus d'un armistice avec le général Dupont. Vedel n'en tint
aucun compte et continua vigoureusement le combat. Déjà deux régiments
espagnols avaient mis bas les armes, plusieurs autres fuyaient, et le
général Vedel n'était plus qu'à une petite lieue des troupes de Dupont
qu'il allait dégager complètement, lorsque arrive un aide de camp de ce
dernier qui, après avoir traversé l'armée ennemie, apporte à Vedel
l'ordre de ne _rien entreprendre, parce que l'on traite d'un armistice_.
Le général Vedel, au lieu de persister dans la bonne inspiration qui
l'avait porté peu d'instants avant à refuser de reconnaître l'autorité
d'un chef entouré d'ennemis, et obligé de faire passer par leurs mains
les ordres qu'il donnait à ses subordonnés, Vedel s'arrête au milieu de
sa victoire et ordonne de cesser le feu. Les Espagnols n'avaient
cependant plus que huit cartouches par homme, mais il leur arrivait des
renforts, et ils voulaient gagner du temps. Le général Dupont demanda au
général Reding, Suisse au service de l'Espagne, la _permission_ de
passer avec son armée pour retourner à Madrid!... Reding, après y avoir
consenti, déclara ne pouvoir rien faire sans l'autorisation du général
Castaños, son supérieur, qui se trouvait à plusieurs lieues de là;
celui-ci voulut à son tour en référer à la Junte supérieure, qui éleva
toutes sortes de difficultés.

Pendant ce temps-là, les jeunes conscrits de Dupont étaient dans la plus
pénible position. Dupont donnait des ordres contradictoires, ordonnant
tour à tour à Vedel d'attaquer ou de ramener sa division sur Madrid.
Vedel, prenant ce dernier parti, se trouvait le lendemain 21 juillet au
pied de la Sierra-Morena, hors de l'atteinte de Castaños.

Mais, malheureusement, le général Dupont s'était décidé à _capituler_,
et, par une faiblesse vraiment inqualifiable, il avait compris dans
cette capitulation les troupes du général Vedel, auxquelles il donna
l'ordre de _revenir_ à Baylen. Ces dernières, mises désormais en
position de regagner Madrid, s'y refusèrent avec tumulte. Leur général,
au lieu de profiter de cet enthousiasme, leur fit comprendre à quelles
représailles elles exposaient les huit mille hommes de Dupont, ajoutant
que la capitulation n'avait rien de rigoureux, puisqu'elle stipulait
leur transport en France, où leurs armes leur seraient rendues. Les
officiers et soldats déclarèrent que mieux valait alors se retirer
immédiatement tout armés sur Madrid; mais à force de prêcher
l'obéissance _passive_, le général Vedel parvint à ramener sa division à
Baylen, où elle mit bas les armes.

Le fait d'avoir compris dans la capitulation une division déjà hors
d'atteinte de l'ennemi, fut de la part du général Dupont un acte des
plus blâmables; mais que penser du général Vedel, obéissant aux ordres
de Dupont qui n'était plus libre, et remettant aux Espagnols toute sa
division d'un effectif de près de dix mille hommes? Dupont poussa
l'égarement jusqu'à comprendre dans son traité toutes les troupes de son
corps d'armée et même celles qui n'avaient pas passé la Sierra-Morena!

Le général Castaños exigea que ces détachements feraient vingt-cinq
lieues pour venir rendre les armes! Entraînés par l'exemple, les
commandants des corps isolés se conformèrent aux ordres du général
Dupont. _Un seul_, il faut le citer, un seul, le brave chef de bataillon
de Sainte-Église, répondit qu'il n'avait plus d'ordre à recevoir d'un
général prisonnier de guerre, et marchant rapidement, malgré l'attaque
des paysans insurgés, il parvint avec peu de pertes à rejoindre les
avant-postes du camp français qui couvrait Madrid. L'Empereur donna à ce
courageux et intelligent officier le grade de colonel.

À l'exception du bataillon de M. de Sainte-Église, toute l'armée du
général Dupont, forte de 25,000 hommes, se trouva ainsi désarmée. Alors,
les Espagnols, n'ayant plus rien à craindre, refusèrent de tenir les
articles de la capitulation qui stipulaient le retour des troupes
françaises dans leur patrie, et non seulement ils les déclarèrent
prisonnières de guerre, mais, les maltraitant indignement, laissèrent
égorger plusieurs milliers de soldats par les paysans!

Dupont, Vedel et quelques généraux obtinrent seuls la permission de
retourner en France. Les officiers et les soldats furent d'abord
entassés sur des pontons stationnés sur la rade de Cadix; mais une
fièvre épidémique fit de tels ravages parmi eux, que les autorités
espagnoles, craignant que Cadix n'en fût infesté, reléguèrent les
survivants dans l'île déserte de Cabrera, qui ne possède ni eau ni
maisons! Là, nos malheureux Français, auxquels on apportait toutes les
semaines quelques tonnes d'eau saumâtre, du biscuit de mer avarié et un
peu de viande salée, vécurent presque en sauvages, manquant d'habits, de
linge, de médicaments, ne recevant aucune nouvelle de leurs familles et
même de la France, et étant obligés, pour s'abriter, de creuser des
tanières comme des bêtes fauves!... Cela dura six ans, jusqu'à la paix
de 1814; aussi, presque tous les prisonniers moururent de misère et de
chagrin. M. de Lasalle, qui devint officier d'ordonnance du roi
Louis-Philippe, était du nombre de ces malheureux Français, et lorsqu'on
le délivra, il était, comme la plupart de ses camarades, presque
entièrement nu depuis plus de six ans!... Les Espagnols, lorsqu'on leur
faisait observer que la violation du traité de Baylen était contraire au
_droit des gens_, admis chez tous les peuples civilisés, répondaient que
l'arrestation de Ferdinand VII leur roi n'avait pas été plus légale, et
qu'ils ne faisaient que suivre l'exemple que Napoléon leur avait
donné!... Il faut convenir que ce reproche ne manquait pas de fondement.

Lorsque l'Empereur apprit le désastre de Baylen, sa colère fut d'autant
plus terrible, que jusque-là il avait considéré les Espagnols comme
aussi lâches que les Italiens, et pensé que leur levée de boucliers ne
serait qu'une révolte de paysans, que la présence de quelques bataillons
français disperserait en peu de jours; aussi versa-t-il des larmes de
sang en voyant ses aigles humiliées et le prestige d'invincibles
s'éloigner des troupes françaises!... Combien il devait regretter
d'avoir composé ses armées d'Espagne de jeunes et inhabiles conscrits,
au lieu d'y envoyer les vieilles bandes qu'il avait laissées en
Allemagne! Mais rien ne saurait peindre sa colère contre les généraux
Dupont et Vedel, qu'il eut le tort d'enfermer pour éviter le scandale
d'une procédure retentissante, et qui furent désormais considérés comme
victimes du pouvoir arbitraire. On ne les traduisit en conseil de guerre
que cinq ans après: c'était trop tard.

Il est facile de concevoir l'effet que la capitulation de Baylen
produisit sur l'esprit d'un peuple orgueilleux et aussi exalté que le
peuple espagnol!... L'insurrection prit un immense développement. En
vain le maréchal Bessières avait-il battu l'armée des Asturies dans les
plaines de Miranda de Rio-Seco; rien ne pouvait arrêter l'incendie.

La Junte de Séville correspondit par l'entremise de l'Angleterre avec le
général La Romana, commandant les 25,000 hommes fournis par l'Espagne à
Napoléon en 1807. Ce corps, placé maladroitement sur les côtes par
Bernadotte, fut ramené dans sa patrie et augmenta le nombre de nos
ennemis. Les places fortes encore occupées par les Espagnols se
défendaient avec vigueur, et plusieurs villes ouvertes se transformèrent
en places fortes. Saragosse avait donné l'exemple, et bien qu'attaquée
depuis quelque temps, elle se défendait avec un acharnement qui tenait
de la rage.

La capitulation de Baylen allait permettre à l'armée espagnole
d'Andalousie de marcher sur Madrid, ce qui contraignit le roi Joseph à
s'éloigner le 31 juillet de sa capitale, dans laquelle il n'avait passé
que huit jours! Il se retira avec un corps d'armée derrière Miranda del
Ebro, où le fleuve offre une bonne ligne de défense. Nos troupes
abandonnèrent le siège de Saragosse, ainsi que celui de plusieurs
places fortes de la Catalogne, et le rendez-vous général fut sur
l'Èbre. Telle était la position de notre armée en Espagne au mois
d'août. On ne tarda pas à être informé d'un nouveau malheur: le Portugal
venait de nous être enlevé!... L'imprudent général Junot avait tellement
disséminé ses troupes, qu'il occupait tout le royaume avec sa petite
armée et faisait, par exemple, garder l'immense province des Algarves,
située à plus de quatre-vingts lieues de lui, par un simple détachement
de 800 hommes. Il y avait vraiment folie!

Aussi, on apprit que les Anglais, après avoir débarqué un corps nombreux
au portes de Lisbonne, et s'être donné pour auxiliaire la population
révoltée contre les Français, avaient attaqué Junot avec des forces
tellement supérieures que celui-ci, après avoir combattu toute une
journée, avait été obligé de capituler à Vimeira, devant le général
Arthur Wellesley, qui fut depuis le célèbre lord Wellington. Ce général,
alors le plus jeune de l'armée anglaise, n'eut ce jour-là le
commandement que par suite du retard apporté au débarquement de ses
chefs. Sa réputation et sa fortune datent de cette journée. La
capitulation portait que l'armée française évacuerait le Portugal et
serait transportée en France par mer, sans être prisonnière de guerre ni
déposer les armes. Les Anglais exécutèrent fidèlement ces traités; mais
comme ils prévoyaient que l'Empereur se hâterait d'envoyer en Espagne
les troupes que Junot ramènerait de Lisbonne, ils les conduisirent à
Lorient, à trente jours de marche de Bayonne, au lieu de les débarquer à
Bordeaux.

En effet, Napoléon dirigeait vers la Péninsule des forces immenses; mais
cette fois ce n'étaient plus de jeunes et faibles conscrits auxquels les
Espagnols allaient avoir affaire, car l'Empereur fit venir d'Allemagne
trois corps d'armée d'infanterie et plusieurs de cavalerie, tous
composés de vieilles bandes qui avaient combattu à Iéna, Eylau,
Friedland, et il y joignit une grande partie de sa garde; puis il se
prépara à se rendre lui-même en Espagne à la tête de ces troupes, dont
l'effectif s'élevait à plus de 100,000 hommes, sans compter les
divisions de jeunes soldats restés sur la ligne de l'Èbre et dans la
Catalogne, ce qui devait porter l'armée à 200,000 hommes!

Quelques jours avant son départ, l'Empereur, qui avait l'intention
d'emmener Augereau avec lui, si sa blessure reçue à Eylau lui permettait
d'accepter un commandement, l'avait fait venir à Saint-Cloud.
J'accompagnais le maréchal auprès duquel j'étais de service, et me
tenais à l'écart avec les aides de camp de Napoléon pendant que celui-ci
se promenait avec Augereau. Il paraît qu'après avoir traité du sujet qui
motivait cette démarche, leur conversation étant tombée sur la bataille
d'Eylau et sur la conduite glorieuse du 14e de ligne, Augereau parla du
dévouement avec lequel j'avais été porter des ordres à ce régiment, en
traversant des milliers de Cosaques, et entra dans les plus grands
détails sur les dangers que j'avais courus en remplissant cette
périlleuse mission, ainsi que sur la manière vraiment miraculeuse dont
j'avais échappé à la mort, après avoir été dépouillé et laissé tout nu
sur la neige. L'Empereur lui répondit: «La conduite de Marbot est fort
belle; aussi lui ai-je donné la croix!» Le maréchal lui ayant déclaré
avec raison que je n'avais reçu aucune récompense, Napoléon soutint ce
qu'il avait avancé, et pour le prouver, il fit appeler le major général
prince Berthier. Celui-ci alla compulser ses registres, et le résultat
de cet examen fut que l'Empereur, informé de ce que j'avais fait à
Eylau, avait bien porté le nom de Marbot, aide de camp du maréchal
Augereau, parmi les officiers qu'il voulait décorer, mais sans ajouter
mon prénom, parce qu'il ignorait que mon frère fût à la suite de
l'état-major du maréchal; de sorte qu'au moment de délivrer les brevets,
le prince Berthier, toujours très occupé, avait dit pour tirer son
secrétaire d'embarras: «Il faut donner la croix à l'aîné.» Mon frère
avait donc été décoré, bien que ce fût la première affaire à laquelle il
assistât et que, récemment arrivé des Indes, par suite d'un congé
temporaire, il ne fît même pas partie officiellement de la grande armée,
son régiment étant à l'île de France. Ainsi se trouva vérifiée la
prédiction qu'Augereau avait faite à Adolphe, lorsqu'il lui dit: «En
vous plaçant dans le même état-major que votre frère, vous vous nuirez
mutuellement.»

Quoi qu'il en soit, l'Empereur, après avoir un peu grondé Berthier, se
dirigea vers moi, me parla avec bonté, et prenant la croix d'un de ses
officiers d'ordonnance, il la plaça sur ma poitrine!... C'était le 29
octobre 1808. Ce fut l'un des plus beaux jours de ma vie, car, à cette
époque, la Légion d'honneur n'avait point encore été prodiguée, et on y
attachait un prix qu'elle a malheureusement bien perdu depuis... Être
décoré à vingt-six ans!... Je ne me sentais pas de joie!... La
satisfaction du bon maréchal égalait la mienne, et pour la faire
partager à ma mère, il me conduisit auprès d'elle. Aucun de mes grades
ne me causa un tel bonheur. Mais ce qui mit le comble à ma satisfaction,
c'est que le maréchal du palais, Duroc, envoya chercher le chapeau qu'un
boulet avait troué sur ma tête à la bataille d'Eylau: Napoléon voulait
le voir!...

Sur le conseil même de Napoléon, Augereau ne pouvait faire campagne; il
pria donc le maréchal Lannes, qui avait un commandement en Espagne, de
vouloir bien me prendre avec lui, non plus comme aide de camp
_auxiliaire_, tel que je l'avais été auprès du même maréchal pendant la
campagne de Friedland, mais comme aide de camp en pied, ce qui fut fait.
Toutefois je devais retourner auprès d'Augereau s'il reprenait du
service.

Je partis donc en novembre pour Bayonne, qui, pour la quatrième fois,
était mon point de rendez-vous avec le nouveau chef auprès duquel je
devais servir. Mes équipages, laissés à Bayonne, se trouvèrent tout
préparés, et il me fut possible de prêter un cheval au maréchal Lannes,
les siens n'étant pas encore arrivés lorsque l'Empereur passa la
frontière. Je connaissais parfaitement le pays que nous devions
parcourir, ses usages et un peu sa langue; je pus donc rendre quelques
services au maréchal, qui n'était jamais venu dans cette partie de
l'Europe.

Presque tous les officiers que le maréchal Lannes avait eus près de lui
pendant les campagnes précédentes ayant obtenu de l'avancement dans
divers régiments à la paix de Tilsitt, ce maréchal s'était trouvé en
1808 dans la nécessité de former un nouvel état-major pour aller en
Espagne, et bien que Lannes fût un homme des plus fermes, diverses
considérations l'avaient déterminé à prendre des officiers dont les uns,
faute de goût pour le métier, les autres par jeunesse et inexpérience,
n'avaient aucune connaissance de la guerre. Aussi, quoiqu'à l'exemple du
maréchal chacun fût très brave, c'était le moins militaire des
états-majors dans lesquels j'ai servi.

Le premier aide de camp était le colonel O'Meara, descendant de l'un de
ces Irlandais ramenés en France par Jacques II. Le général Clarke, duc
de Feltre, son beau-frère, l'avait fait admettre auprès de Lannes; il
était brave, mais pouvait rendre peu de services; il fut préposé dans la
suite au commandement d'une petite place forte de Belgique, où il
mourut.

Le second aide de camp était le chef d'escadron Guéhéneuc, beau-frère du
maréchal Lannes, homme fort instruit et aimant l'étude; devenu colonel
du 26e léger, il se fit bravement blesser à la Bérésina. Il commanda en
dernier lieu à Bourges, en qualité de lieutenant général.

Le troisième aide de camp, le chef d'escadron Saint-Mars, excellent
homme, ancien ingénieur auxiliaire, devint colonel du 3e de chasseurs et
fut fait prisonnier en Russie. Comme général de brigade, il finit par
remplir les fonctions de secrétaire général de l'ordre de la Légion
d'honneur.

J'étais le quatrième aide de camp du maréchal Lannes.

Le cinquième était le marquis Seraphino d'Albuquerque, grand seigneur
espagnol, bon vivant et fort brave. Il avait eu de nombreux démêlés avec
le prince de la Paix et finit par entrer dans la compagnie des gendarmes
d'ordonnance, d'où il passa à l'état-major du maréchal Lannes. Un boulet
lui brisa les reins à la bataille d'Essling et le jeta raide mort sur la
poussière!

Le sixième aide de camp était le capitaine Watteville, fils du grand
landmann de la République helvétique et représentant la nation suisse
auprès du maréchal Lannes, qui avait le titre de colonel des troupes
suisses au service de la France. Il fit la campagne de Russie comme chef
d'escadron des lanciers rouges de la garde, et je le retrouvai un bâton
à la main au passage de la Bérésina. J'eus beau lui offrir l'un des onze
chevaux que je ramenais dans cette retraite, je ne pus l'empêcher de
succomber au froid et à la fatigue en approchant de Vilna.

Le septième aide de camp était le célèbre Labédoyère, qui sortait des
gendarmes d'ordonnance. Labédoyère était beau, grand, spirituel, brave,
instruit, parlant bien, quoique bredouillant un peu. Devenu aide de camp
du prince Eugène de Beauharnais, il était colonel en 1814. On sait
comment il amena son régiment à l'Empereur au retour de l'île d'Elbe. La
Restauration le fit juger et fusiller.

Le huitième aide de camp se nommait de Viry, fils du sénateur de ce nom,
appartenant à une très ancienne famille de Savoie, alliée aux rois de
Sardaigne. Je ne lui connaissais que des qualités; aussi m'étais-je lié
intimement avec lui. Je l'aimais comme un frère. Élève de l'École
militaire, il devint capitaine en Espagne en 1808 et fut grièvement
blessé à Essling l'année suivante; il mourut dans mes bras à Vienne.

Outre les huit aides de camp _titulaires_, le maréchal avait attaché à
son état-major deux officiers _auxiliaires_: le capitaine Dagusan,
compatriote et ami de Lannes, qui se retira comme chef de bataillon, et
le sous-lieutenant Le Couteulx de Canteleu, fils du sénateur de ce nom,
sortant de l'école, très bien élevé, intelligent, brave et actif. Il
suivit le prince Berthier en Russie, où il faillit périr pour s'être
vêtu à la russe. Un grenadier à cheval lui enfonça la lame de son sabre
à travers la poitrine! L'Empereur le ramena dans ses voitures. Il devint
colonel aide de camp du Dauphin et mourut en me recommandant son fils.



CHAPITRE VI

Marche sur l'Èbre.--Bataille de Burgos.--Le maréchal Lannes remplace
Moncey dans le commandement de l'armée de l'Èbre.--Bataille de Tudela.


Dès mon arrivée à l'état-major, le maréchal Lannes me prévint qu'il
comptait beaucoup sur moi, tant à cause de ce qu'Augereau lui avait dit
sur mon compte, que pour la manière dont j'avais déjà servi auprès de
lui-même pendant la campagne de Friedland. «Si vous n'êtes pas tué», me
dit-il, «je vous ferai avancer très rapidement.» Le maréchal ne
promettait jamais en vain, et la haute faveur dont il jouissait auprès
de l'Empereur lui rendait tout possible. Je me promis donc de servir
avec le courage et le zèle les plus soutenus.

En quittant Bayonne, nous marchâmes avec les colonnes de troupes jusque
sur l'Èbre, où nous joignîmes le roi Joseph et la jeune armée qui avait
fait la dernière campagne. Le repos et l'habitude des camps avaient
donné à ces jeunes conscrits des forces et un air militaire qu'ils
étaient loin d'avoir au mois de juillet précédent. Mais ce qui relevait
surtout leur moral, c'était de se voir commandés par l'Empereur en
personne et d'apprendre l'arrivée des anciens corps de la grande armée.
Les Espagnols furent saisis d'étonnement et de crainte à l'aspect des
vieux grenadiers de la _véritable_ grande armée, et comprirent que les
choses allaient changer de face.

En effet, à peine arrivé sur l'Èbre, l'Empereur lança au delà de ce
fleuve de nombreuses colonnes. Tout ce qui voulut tenir devant elles fut
exterminé ou ne dut son salut qu'à une fuite rapide. Cependant, les
Espagnols, étonnés, mais non découragés, ayant réuni plusieurs de leurs
corps d'armée sous les murs de Burgos, osèrent attendre la bataille.
Elle eut lieu le 9 novembre et ne fut pas longue, car les ennemis,
enfoncés dès le premier choc, s'enfuirent dans toutes les directions,
poursuivis par notre cavalerie qui leur fit éprouver des pertes
immenses.

Il arriva pendant cette bataille un fait extraordinaire, et heureusement
fort rare. Deux jeunes sous-lieutenants de l'infanterie du maréchal
Lannes, s'étant querellés, se battirent en duel devant le front de leur
bataillon, sous une grêle de boulets ennemis... L'un d'eux eut la joue
fendue d'un coup de sabre. Le colonel les fit arrêter et conduire devant
le maréchal, qui les envoya dans la citadelle de Burgos et en rendit
compte à l'Empereur. Celui-ci augmenta la punition, en interdisant à ces
officiers de suivre leur compagnie au combat avant un mois. Ce laps de
temps écoulé, le régiment de ces deux étourdis se trouvait à Madrid,
lorsque l'Empereur, le passant en revue, ordonna au colonel de lui
présenter, selon l'usage, les sujets qu'il proposait pour remplacer les
officiers tués. Le sous-lieutenant qui avait eu la joue fendue était un
excellent militaire. Son colonel ne crut pas devoir le priver
d'avancement pour une faute qui, bien que grave, n'avait cependant rien
de déshonorant; il le proposa donc à l'Empereur, qui, en apercevant une
balafre de fraîche date sur la figure du jeune homme, se rappela le duel
de Burgos et demanda d'un ton sévère à cet officier: «Où avez-vous reçu
cette blessure?» Alors le sous-lieutenant, qui ne voulait ni mentir, ni
avouer sa faute, tourna fort habilement la difficulté, car, plaçant son
doigt sur sa joue, il répondit: «Je l'ai reçue _là_, Sire!...»
L'Empereur comprit, et comme il aimait les hommes d'un esprit prompt,
loin d'être choqué de cette originale repartie, il sourit et dit à
l'officier: «Votre colonel vous propose pour le grade de lieutenant, je
vous l'accorde; mais, à l'avenir, soyez plus sage, ou je vous
casserai!...»

Je trouvai à Burgos mon frère qui faisait la campagne à l'état-major du
prince Berthier, major général. Les talents militaires du maréchal
Lannes grandissant tous les jours, l'Empereur, qui en avait une très
haute opinion, ne lui donnait plus de commandement _fixe_, voulant le
réserver auprès de sa personne pour l'envoyer partout où les affaires se
trouveraient compromises, certain qu'il les rétablirait promptement.
Aussi Napoléon, prêt à continuer sa marche sur Madrid, considérant qu'il
avait laissé à sa gauche la ville de Saragosse occupée par les insurgés
d'Aragon et soutenue par l'armée de Castaños, victorieuse de Dupont, et
que le vieux maréchal Moncey tâtonnait, Napoléon, dis-je, ordonna au
maréchal Lannes de se rendre à Logroño, centre de l'armée de l'Èbre,
d'en prendre le commandement et d'attaquer Castaños. Moncey se trouva
ainsi sous les ordres de Lannes; ce fut le premier exemple d'un maréchal
de l'Empire commandant à son égal: Lannes méritait cette marque de
confiance et de distinction. Il partit avec son état-major seulement.
Nous prîmes la poste pour éviter les lenteurs qu'aurait entraînées le
transport de nos équipages et de nos chevaux dans un trajet de cinquante
kilomètres, et leur retour sur Burgos et Madrid: le capitaine Dagusan
fut chargé de les conduire à la suite de Napoléon.

Vous savez qu'à cette époque, les relais espagnols n'avaient pas de
chevaux de trait, mais qu'ils possédaient les meilleurs _bidets_ de
l'Europe. Le maréchal et nous, partîmes donc à franc étrier, escortés de
poste en poste par des détachements de cavalerie. Nous rétrogradâmes
ainsi jusqu'à Miranda del Ebro, d'où nous parvînmes à Logroño en
longeant le fleuve. Le maréchal Moncey se trouvait dans cette ville et
parut fort mécontent de ce que l'Empereur le plaçât sous les ordres du
plus jeune des maréchaux, lui qui en était le doyen; mais force lui fut
d'obéir.

Voyez ce que peut la présence d'un seul homme capable et énergique!
Cette armée de _conscrits_, que Moncey n'osait mener à l'ennemi, mise en
mouvement par le maréchal Lannes le jour de son arrivée, se porta avec
ardeur contre l'ennemi, que nous joignîmes le lendemain 23, en avant de
Tudela, où, après trois heures de combat, les fiers vainqueurs de Baylen
furent enfoncés, battus, mis en pleine déroute, et s'enfuirent
précipitamment vers Saragosse, en laissant des milliers de cadavres sur
le champ de bataille!... Nous prîmes un grand nombre d'hommes, plusieurs
drapeaux et toute l'artillerie... La victoire fut complète!

Dans cette affaire, une balle perça ma sabretache. J'avais eu au début
de l'affaire une vive altercation avec Labédoyère. Voici à quel sujet.
Ce dernier venait d'acheter un cheval fort jeune et peu dressé, qui, au
premier bruit du canon, se cabra et refusa absolument d'avancer.
Furieux, Labédoyère s'élança à terre, tira son sabre et coupa les
jarrets du malheureux cheval, qui tomba tout sanglant sur l'herbe, où il
se traînait en rampant. Je ne pus retenir mon indignation et la lui
exprimai vivement. Mais Labédoyère prit très mal la chose, et nous en
serions venus aux mains, si nous n'avions été en présence de l'ennemi.
Le bruit de l'aventure s'étant répandu dans l'état-major, le maréchal
Lannes, indigné, déclara que Labédoyère ne compterait plus au nombre de
ses aides de camp. Désespéré, ce dernier saisissait déjà ses pistolets
pour se brûler la cervelle, quand notre ami de Viry lui fit comprendre
qu'il serait plus honorable d'aller chercher la mort dans les rangs
ennemis que de se la donner lui-même. Précisément, de Viry, qui s'était
rapproché du maréchal, reçut l'ordre de conduire un régiment de
cavalerie contre une batterie espagnole. Labédoyère rejoint le régiment
qui allait à la charge et s'élance un des premiers sur la batterie, qui
fut enlevée, et nous vîmes de Viry et Labédoyère ramenant un canon
qu'ils avaient pris ensemble!... Aucun d'eux n'était blessé, mais ce
dernier avait reçu un biscaïen dans son colback, à deux doigts de la
tête! Le maréchal fut d'autant plus touché du trait de courage que
venait d'accomplir Labédoyère, que celui-ci, après lui avoir remis le
canon, se préparait à se précipiter de nouveau sur les baïonnettes
ennemies! Le maréchal le retint, et, lui pardonnant sa faute, il lui
rendit sa place dans son état-major. Le soir même, Labédoyère vint
noblement me serrer la main, et nous vécûmes depuis en bonne
intelligence. Labédoyère et de Viry furent cités dans le bulletin de la
bataille et nommés capitaines quelque temps après.



CHAPITRE VII

Mission périlleuse de Tudela à Aranda.--Incidents de route.--Je suis
attaqué et grièvement blessé à Agreda.--Retour à Tudela.


Nous voici arrivés à l'une des phases les plus terribles de ma carrière
militaire. Le maréchal Lannes venait de remporter une grande victoire,
et, le lendemain, après avoir reçu les rapports de tous les généraux, il
dicta le bulletin de la bataille qui devait être porté à l'Empereur par
l'un de ses officiers. Or, comme Napoléon accordait habituellement un
grade à l'officier qui venait lui annoncer un important succès, les
maréchaux, de leur côté, donnaient ces missions à celui qu'ils
désiraient faire avancer promptement. C'était une sorte de proposition à
laquelle Napoléon ne manquait pas de faire droit. Le maréchal Lannes
m'ayant fait l'honneur de me désigner pour aller informer l'Empereur de
la victoire de Tudela, je pus me livrer à l'espoir d'être bientôt chef
d'escadron; mais, hélas! mon sang devait encore couler bien des fois
avant que j'obtinsse ce grade!...

La grande route de Bayonne à Madrid par Vitoria, Miranda del Ebro,
Burgos et Aranda, se bifurque à Miranda avec celle qui conduit à
Saragosse par Logroño et Tudela. Un chemin allant de Tudela à Aranda, au
travers des montagnes de Soria, les unit et détermine un immense
triangle. L'Empereur s'était avancé de Burgos jusqu'à Aranda, pendant le
temps qu'il avait fallu au maréchal Lannes pour aller à Tudela et y
livrer bataille; il était donc beaucoup plus court, pour aller le
joindre, de se rendre directement de Tudela à Aranda que de revenir sur
Miranda del Ebro. Mais cette dernière route avait l'immense avantage
d'être couverte par les armées françaises, tandis que l'autre devait
être remplie de fuyards espagnols, qui, échappés à la déroute de Tudela,
pouvaient s'être réfugiés dans les montagnes de Soria. Cependant, comme
l'Empereur avait prévenu le maréchal Lannes qu'il dirigeait le corps du
maréchal Ney, d'Aranda sur Tudela par Soria, Lannes, qui croyait Ney peu
éloigné, et avait envoyé le lendemain de la bataille une avant-garde à
Tarazone, pour communiquer avec lui, pensait que cette réunion me
garantirait de toute attaque jusqu'à Aranda; il m'ordonna donc de
prendre la route la plus courte, celle de Soria. J'avouerai franchement
que si l'on m'eût laissé le choix, j'aurais préféré faire le grand
détour par Miranda et Burgos; mais l'ordre du maréchal étant positif,
pouvais-je exprimer des craintes pour ma personne, devant un homme qui,
ne redoutant jamais rien pour lui, était de même pour les autres?...

Le service des aides de camp des maréchaux fut terrible en Espagne!...
Jadis, pendant les guerres de la Révolution, les généraux avaient des
courriers payés par l'État pour porter leurs dépêches; mais l'Empereur,
trouvant que ces hommes étaient incapables de donner aucune explication
sur ce qu'ils avaient vu, les réforma, en ordonnant qu'à l'avenir les
dépêches seraient portées par des aides de camp. Ce fut très bien tant
qu'on fit la guerre au milieu des bons Allemands, qui n'eurent jamais la
pensée d'attaquer un Français courant la poste; mais les Espagnols leur
firent une guerre acharnée, ce qui fut très utile aux insurgés, car le
contenu de nos dépêches les instruisait du mouvement de nos armées. Je
ne crois pas exagérer en portant à plus de deux cents le nombre
d'officiers d'état-major qui furent tués ou pris pendant la guerre de la
Péninsule, depuis 1808 jusqu'en 1814. Si la mort d'un simple courrier
était regrettable, elle devait l'être moins que la perte d'un officier
d'espérance, exposé d'ailleurs aux risques du champ de bataille, ajoutés
à ceux des voyages en poste. Un grand nombre d'hommes robustes et
sachant bien leur métier demandèrent à faire ce service, mais l'Empereur
n'y consentit jamais.

Au moment de mon départ de Tudela, le bon commandant Saint-Mars ayant
hasardé quelques observations pour détourner le maréchal Lannes de me
faire passer par les montagnes, celui-ci lui répondit: «Bah! bah! il va
rencontrer cette nuit l'avant-garde de Ney, dont les troupes sont
échelonnées jusqu'au quartier impérial d'Aranda!...» Je ne pouvais rien
opposer à une telle décision. Je partis donc de Tudela le 24 novembre, à
la chute du jour, avec un peloton de cavalerie, et arrivai sans encombre
jusqu'à Tarazone, à l'entrée des montagnes. Je trouvai dans cette petite
ville l'avant-garde du maréchal Lannes, dont le commandant, n'ayant
aucune nouvelle du maréchal Ney, avait poussé un poste d'infanterie à
six lieues en avant, vers Agreda, par où l'on attendait ce maréchal.
Mais comme ce détachement se trouvait éloigné de tout secours, il avait
reçu l'ordre de se replier et de rentrer à Tarazone, si la nuit se
passait sans qu'il vît les éclaireurs du maréchal Ney.

À partir de Tarazone, il n'y a plus de grands chemins; on marche
constamment dans des sentiers montueux, couverts de cailloux et d'éclats
de rochers. Le commandant de notre avant-garde n'avait donc que de
l'infanterie et une vingtaine de housards du 2e régiment (Chamborant).
Il me fit donner un cheval de troupe, deux ordonnances, et je continuai
mon chemin par un clair de lune des plus brillants. J'avais fait deux ou
trois lieues, lorsque nous entendîmes plusieurs coups de fusil dont les
balles sifflèrent très près de nous; nous ne vîmes pas ceux qui venaient
de tirer; ils étaient cachés dans les rochers. Un peu plus loin, nous
trouvâmes les cadavres de deux fantassins français nouvellement
assassinés; ils étaient entièrement dépouillés, mais leurs shakos étant
auprès d'eux, je pus lire les numéros gravés sur les plaques et
reconnaître que ces infortunés appartenaient à l'un des régiments du
corps du maréchal Ney. Enfin, à quelque distance de là, nous aperçûmes,
chose horrible à dire!... un jeune officier du 10e de chasseurs à
cheval, encore revêtu de son uniforme, cloué par les mains et les pieds
à la porte d'une grange!... Ce malheureux avait la tête en bas, et l'on
avait allumé un petit feu dessous!... Heureusement pour lui, ses
tourments avaient cessé; il était mort!... Cependant, comme le sang de
ses plaies coulait encore, il était évident que son supplice était
récent et que les assassins n'étaient pas loin! Je mis donc le sabre à
la main, et mes deux housards la carabine au poing.

Bien nous en prit d'être sur nos gardes, car peu d'instants après, sept
ou huit Espagnols, dont deux montés, firent feu sur nous d'un buisson
derrière lequel ils étaient blottis. Aucun de nous n'étant blessé, nos
deux housards ripostèrent avec leurs carabines et tuèrent chacun un
ennemi, puis, mettant le sabre à la main, ils fondirent rapidement sur
les autres. J'aurais bien voulu les suivre, mais le cheval que je
montais, s'étant déferré sur les cailloux, boitait si fortement qu'il me
fut impossible de le mettre au galop. J'enrageais d'autant plus que je
craignais que les housards, se laissant emporter à la poursuite des
ennemis, n'allassent se faire tuer dans quelque embuscade. Je les
appelai pendant cinq minutes; enfin, j'entendis la voix de l'un d'eux
qui disait avec un accent fortement alsacien: «Ah! les brigands!... Vous
ne connaissez pas encore les housards de Chamborant! Vous verrez qu'ils
ne plaisantent pas!...» Mes cavaliers venaient encore d'abattre deux
Espagnols, savoir: un Capucin, monté sur le cheval du pauvre lieutenant
de chasseurs, dont il s'était passé la giberne autour du cou, et un
paysan placé sur une mule, dont le dos portait aussi les habits des
malheureux fantassins que j'avais trouvés morts. Il était évident que
nous tenions les assassins!... Un ordre de l'Empereur prescrivait
_formellement_ de fusiller sur-le-champ tout Espagnol _non militaire_
pris les armes à la main. Que faire d'ailleurs de ces deux brigands déjà
grièvement blessés et qui venaient de tuer trois Français d'une façon si
barbare?... Je poussai donc mon cheval en avant, afin de ne pas être
témoin de l'exécution, et les housards passèrent le moine et le paysan
par les armes, en répétant: «Ah! vous ne connaissez pas les Chamborant!»

Je ne pouvais comprendre comment un officier de chasseurs et deux
fantassins du corps du maréchal Ney se trouvaient aussi près de
Tarazone, lorsque leurs régiments n'y étaient point encore passés; mais
il est probable que ces malheureux, pris ailleurs, étaient dirigés sur
Saragosse, lorsque les Espagnols qui les conduisaient, ayant su la
défaite de leurs compatriotes à Tudela, s'en étaient vengés en
massacrant les prisonniers.

Je continuai ma route, dont le début était fort peu encourageant! Enfin,
après quelques heures de marche, nous aperçûmes, en plein champ, un feu
de bivouac. C'était celui du poste détaché par l'avant-garde française
que j'avais laissée à Tarazone. Le sous-lieutenant qui commandait ce
détachement, n'ayant aucune nouvelle du maréchal Ney, se disposait à
retourner vers Tarazone au point du jour, ainsi qu'il en avait reçu
l'ordre. Il savait que nous n'étions qu'à deux petites lieues d'Agreda,
mais ignorait si ce bourg était occupé par des troupes de l'une ou de
l'autre nation. Je me trouvai alors dans une bien grande perplexité, car
le détachement d'infanterie devait s'éloigner dans quelques heures, et
si je retournais avec lui, quand je n'avais peut-être qu'une lieue à
faire pour rencontrer la tête des colonnes du maréchal Ney, c'était
faire preuve de peu de courage et m'exposer aux reproches du maréchal
Lannes. D'un autre côté, si les troupes du maréchal Ney se trouvaient
encore à un ou deux jours de marche, il était à peu près certain que je
serais massacré par les paysans de ces montagnes ou par les soldats qui
s'y étaient réfugiés, d'autant plus que je serais obligé de voyager
_seul_. En effet, les deux braves housards qui avaient reçu l'ordre de
m'accompagner jusqu'à ce que nous trouvions le peloton d'infanterie,
devaient retourner à Tarazone.

N'importe!... Je me décidai à pousser en avant; mais, cette
détermination prise, il restait encore une grande difficulté à vaincre:
c'était de trouver une monture. Il n'y avait dans cette solitude ni
ferme, ni village où je pusse me procurer un cheval; celui que je
montais boitait horriblement; ceux des housards étaient très fatigués;
d'ailleurs, aucun de ces hommes n'aurait pu me prêter le sien, sans être
sévèrement puni par ses chefs, les règlements étant formels à ce sujet;
enfin, le cheval de l'officier de chasseurs, ayant reçu pendant le
combat une balle dans la cuisse, ne pouvait me servir. Il ne restait
donc plus que la mule du paysan. Elle était magnifique et appartenait,
d'après les lois de la guerre, aux deux housards, qui comptaient bien la
vendre à leur retour au corps d'armée; cependant, ces deux bons soldats
n'hésitèrent pas à me la prêter, et placèrent ma selle sur son dos. Mais
cette maudite bête, plus habituée à porter le bât qu'à être montée, se
montra tellement rétive et si entêtée que, dès que je voulus lui faire
quitter le groupe des chevaux, elle se mit à ruer et ne voulut jamais
marcher seule!... Je fus obligé d'en descendre, sous peine d'être jeté
dans quelque précipice.

Je me décidai donc à partir à pied. J'avais déjà pris congé de
l'officier d'infanterie, lorsque cet excellent jeune homme, nommé M.
Tassin, ancien élève de l'École militaire de Fontainebleau, où il avait
été lié avec mon malheureux frère Félix, courut après moi, en disant
qu'il avait trop de regret de me voir ainsi m'exposer tout seul, et que,
bien qu'il n'eût pas d'ordres à ce sujet, et que ses voltigeurs
improvisés fussent tous des conscrits inhabiles et fort peu aguerris, il
voulait m'en donner un, afin que j'eusse au moins un fusil et quelques
cartouches en cas d'attaque. J'acceptai, et il fut convenu que je
renverrais le fantassin avec le corps du maréchal Ney.

Je me mis donc en route avec le soldat qui devait m'accompagner. C'était
un bas Normand, au parler lent, et cachant beaucoup de malice sous une
apparente bonhomie. Les Normands sont généralement braves; j'en ai eu la
preuve lorsque je commandais le 23e de chasseurs, dans lequel il y en
avait 5 à 600; cependant, pour savoir jusqu'à quel point je pouvais
compter sur celui qui me suivait, je causai avec lui chemin faisant, et
lui demandai s'il tiendrait ferme dans le cas où nous serions attaqués.
Mais lui, sans dire ni oui ni non, me répondit: «Dam... il faudra
_vouèr_!...» D'où je conclus que mon nouveau compagnon pourrait bien, au
moment du danger, aller voir ce qui se passait en arrière.

La lune venait de terminer son cours; le jour ne paraissait point
encore, l'obscurité était devenue profonde, et nous trébuchions à chaque
pas sur les gros cailloux dont les sentiers de ces montagnes sont
couverts. La situation était pénible, mais j'avais l'espérance de
trouver sous peu de temps les troupes du maréchal Ney, espérance
qu'augmentait encore la rencontre que nous venions de faire des cadavres
de soldats appartenant à son corps. J'avançai donc résolument, tout en
écoutant, pour charmer mon ennui, les récits que le Normand faisait sur
son pays. Enfin, l'aube commençant à paraître, j'aperçus les premières
maisons d'un gros bourg: c'était Agreda.

Je fus consterné de ne pas trouver de postes avancés, car cela dénotait
non seulement qu'aucune troupe du maréchal n'occupait ce lieu, mais
encore que son corps d'armée était à une demi-journée au delà, puisque
la carte n'indiquait de village qu'à cinq ou six lieues d'Agreda, et il
n'était pas possible qu'on eût établi les régiments dans les montagnes,
loin de toute habitation. Je me tins donc sur mes gardes, et avant de
pénétrer plus avant, j'examinai la position.

Agreda, situé dans un vallon assez large, est bâti au pied d'une colline
élevée, très escarpée des deux côtés. Le revers méridional, qui touche
au bourg, est couvert de vignobles importants, la crête est hérissée de
rochers et le revers nord garni de taillis fort épais, au bas desquels
coule un torrent. On aperçoit au delà de hautes montagnes incultes et
inhabitées. Agreda est traversé dans toute sa longueur par une
principale rue, à laquelle viennent aboutir des ruelles fort étroites,
que prennent les paysans pour se rendre à leurs vignes. En entrant dans
le bourg, je laissai ces ruelles et les collines à ma droite.
Pénétrez-vous bien de cette position, car c'est important pour
comprendre mon récit.

Tout dormait dans Agreda; c'était un moment favorable pour le traverser;
j'avais d'ailleurs l'espoir, bien faible il est vrai, qu'arrivé à
l'autre extrémité, j'apercevrais peut-être les feux de l'avant-garde du
maréchal Ney. J'avance donc, après avoir mis le sabre à la main et
ordonné au fantassin d'armer son fusil. La grande rue était couverte
d'une épaisse couche de feuilles mouillées, que les habitants y placent
pour les convertir en fumier; nos pas ne faisaient donc aucun bruit, ce
dont j'étais très satisfait...

Je marchais au milieu de la rue, ayant le soldat à ma droite; mais
celui-ci, se trouvant sans doute trop en évidence, obliqua
insensiblement jusqu'aux maisons, dont il rasait les murs, afin d'être
moins en vue en cas d'attaque, ou plus à portée de gagner une des
ruelles qui donnent dans la campagne. Cela me prouva combien je devais
peu compter sur cet homme. Je ne lui fis néanmoins aucune observation.

Le jour commençait à poindre. Nous parcourûmes toute la grande rue sans
rencontrer personne. Je m'en félicitais déjà, lorsque arrivé aux
dernières maisons du bourg, je me trouve face à face à vingt-cinq pas de
quatre carabiniers royaux espagnols à cheval, ayant le sabre à la
main!... J'aurais pu, en toute autre circonstance, prendre ces cavaliers
pour des gendarmes français, leurs uniformes étant absolument
semblables; mais les gendarmes ne marchent pas à l'extrême avant-garde;
ces hommes ne pouvaient donc appartenir au corps du maréchal Ney, et je
compris tout de suite que c'étaient des ennemis. Je fis donc
sur-le-champ demi-tour; mais, au moment où je le terminais pour faire
face au côté par lequel j'étais venu, je vis briller une lame à six
pouces de ma figure... Je portai vivement la tête en arrière, cependant
je reçus au front un terrible coup de sabre, dont je porte encore la
cicatrice au-dessus du sourcil gauche!... Celui qui venait de me blesser
était le brigadier des carabiniers qui, ayant laissé ses quatre
cavaliers en dehors du bourg, avait été, selon les usages militaires,
reconnaître s'il ne contenait pas d'ennemis. Cet homme, que je n'avais
pas rencontré, probablement parce qu'il se trouvait dans quelque ruelle,
pendant que je parcourais la grande rue, venait de la reprendre pour
rejoindre ses cavaliers, quand, m'apercevant, il s'était approché de moi
sans bruit, sur l'épaisse couche de feuilles mouillées; il allait me
fendre la tête par derrière, lorsque mon demi-tour m'ayant fait lui
présenter la figure, je reçus le coup sur le front.

À l'instant même, les quatre carabiniers, qui n'avaient pas bougé, parce
qu'ils voyaient ce que leur brigadier me préparait, vinrent le joindre
au trot, et tous les cinq fondirent sur moi! Je courus machinalement
vers les maisons qui étaient à ma droite, afin de m'adosser contre un
mur; mais, par bonheur, une de ces ruelles étroites et escarpées qui
montaient dans les vignes, se trouve à deux pas de moi. Le fantassin
l'avait déjà gagnée; je m'y élance aussi, et les cinq carabiniers m'y
suivent; mais du moins, ils ne pouvaient m'attaquer tous à la fois, car
il n'y avait place que pour un seul cheval de front. Le brigadier
marchait en tête; les quatre autres avançaient à la file. Bien que ma
position ne fût pas aussi défavorable qu'elle eût pu l'être dans la
grande rue, où j'eusse été entouré, elle demeurait néanmoins terrible.
Le sang abondant qui sortait de ma blessure avait à l'instant même
couvert mon œil gauche, dont je ne voyais plus du tout, et je sentais
qu'il gagnait l'œil droit; j'étais donc forcé, de crainte d'être
aveuglé, de tenir ma tête penchée sur l'épaule gauche, pour entraîner le
sang de ce côté; il m'était impossible de l'étancher, étant obligé de me
défendre contre le brigadier ennemi, qui me portait de grands coups de
sabre! Je les parais de mon mieux, tout en montant à reculons, après
m'être débarrassé du fourreau, ainsi que de mon colback, dont le poids
me gênait.

N'osant tourner la tête, afin de ne pas perdre de vue mon adversaire
avec lequel j'avais l'arme croisée, je dis au voltigeur, que je croyais
derrière moi, de placer son fusil sur mon épaule, d'ajuster le
brigadier espagnol et de faire feu... mais ne voyant pas passer le
canon, je tourne vivement la tête, en rompant d'une semelle, et
qu'aperçois-je?... Mon vilain soldat normand qui fuyait à toutes jambes
vers le haut de la colline!... Le brigadier espagnol redoublant alors la
vigueur de ses attaques, et voyant qu'il ne peut m'atteindre, enlève son
cheval, dont les pieds de devant me frappent plusieurs fois en pleine
poitrine; heureusement, ce ne fut pas avec force, parce que le terrain
allant en montant, le cheval était mal assuré sur ses jambes de
derrière, et chaque fois qu'il retombait à terre, je lui campais un coup
de sabre sur le nez, si bien que l'animal ne voulut bientôt plus
s'enlever contre moi.

Alors le brigadier exaspéré cria au cavalier qui marchait après lui:
«Prends ta carabine, le terrain va en montant, je vais me baisser, et tu
ajusteras ce Français par-dessus mes épaules...» Je compris que cet
ordre était le signal de ma mort! Mais comme pour l'exécuter il fallait
que le cavalier mît son sabre au fourreau, décrochât sa carabine, et
que, pendant ce temps, le brigadier ne cessait de me porter de grands
coups de pointe, en avançant le corps jusque sur l'encolure de sa
monture, je me déterminai à tenter un acte de désespoir, qui devait me
sauver ou me perdre!... Ayant l'œil fixé sur l'Espagnol, et lisant dans
les siens qu'il allait se courber encore sur son cheval pour
m'atteindre, je ne bougeai pas, mais à la seconde même où le haut de son
corps se baissait vers moi, je fais un pas à droite, et portant vivement
mon buste de ce côté, en me penchant, j'esquive le coup de mon
adversaire et lui plonge plus de la moitié de la lame de mon sabre dans
le flanc gauche!... Le brigadier, poussant un cri affreux, tomba à la
renverse sur la croupe de son cheval! Il allait probablement rouler à
terre, si le cavalier qui le suivait n'eût poussé en avant pour le
recevoir dans ses bras...

Le mouvement rapide que je venais de faire en me baissant ayant fait
sortir de la poche de ma pelisse les dépêches que je portais à
l'Empereur, je les ramassai promptement et montai aussitôt au bout de la
ruelle où commençaient les vignes. Là je me retournai, et vis les
carabiniers espagnols s'empresser autour de leur brigadier blessé, et
paraissant fort embarrassés de lui, ainsi que de leurs chevaux, dans cet
étroit et rapide défilé.

Ce combat eut lieu dans bien moins de temps qu'il n'en faut pour le
raconter. Me voyant débarrassé de mes ennemis, au moins momentanément,
je traversai les vignes et gagnai la crête de la colline; alors je
considérai qu'il me serait impossible de remplir ma mission et d'aller
joindre l'Empereur à Aranda. Je résolus donc de retourner auprès du
maréchal Lannes, en regagnant d'abord le lieu où j'avais laissé M.
Tassin et son piquet d'infanterie. Je n'avais plus l'espoir de les y
retrouver, mais enfin c'était la direction dans laquelle était l'armée
que j'avais quittée la veille. Je cherchai vainement des yeux mon
voltigeur et ne l'aperçus pas, mais je vis quelque chose de plus utile
pour moi, une source fort limpide. Je m'y arrêtai un moment, et
déchirant un coin de ma chemise, j'en fis une compresse que je fixai sur
ma blessure au moyen de mon mouchoir. Le sang jaillissant de mon front
avait taché les dépêches que je tenais à la main; je ne m'en inquiétai
pas, tant j'étais préoccupé de la fâcheuse position dans laquelle je me
trouvais.

Les émotions de cette nuit agitée, la marche à pied que j'avais faite au
milieu des cailloux, avec des bottes éperonnées, le combat que je venais
de soutenir, les douleurs que j'éprouvais à la tête, le sang que
j'avais perdu, tout cela avait épuisé mes forces... Je n'avais pris
aucune nourriture depuis mon départ de Tudela et je ne trouvais que de
l'eau pour me réconforter!... J'en bus à longs traits et me serais
reposé plus longtemps auprès de cette charmante fontaine, si je n'eusse
aperçu trois des carabiniers espagnols qui, sortant à cheval d'Agreda,
se dirigeaient vers moi par les sentiers des vignes. Si ces hommes
eussent eu le bon esprit de mettre pied à terre et d'ôter leurs bottes
fortes, il est probable qu'ils seraient arrivés à me joindre; mais leurs
chevaux, ne pouvant passer au milieu des ceps de vigne, gravissaient
très péniblement les sentiers étroits et rocailleux; ils ne purent même
plus monter, lorsque, arrivés à l'extrémité supérieure des vignobles,
ils se trouvèrent arrêtés par les énormes rochers sur lesquels je
m'étais réfugié.

Les cavaliers, longeant alors le bas de ces blocs de pierre, marchèrent
parallèlement à la même direction que moi, à une grande portée de
carabine, en me criant de me rendre; qu'étant militaires, ils me
traiteraient en prisonnier de guerre, tandis que si les paysans me
prenaient, je serais infailliblement égorgé. Ce raisonnement ne manquait
pas de justesse; aussi, j'avoue que si je n'eusse pas été chargé de
dépêches pour l'Empereur, je me serais peut-être rendu, car j'étais
exténué!

Cependant, désirant conserver, autant qu'il me serait possible, le
précieux dépôt que le maréchal avait confié à ma valeur, je continuai à
marcher sans répondre; alors les trois cavaliers, prenant leurs
carabines, firent feu sur moi. Leurs balles frappèrent les rochers à mes
pieds, aucune ne m'atteignit, la distance étant trop grande pour que le
tir pût être juste; je n'en fus pas ému, mais je m'effrayai en pensant
que le bruit produit par les détonations des armes à feu allait attirer
les paysans, que le soleil levant appelait d'ailleurs à leurs travaux.
Je m'attendais donc à être assailli par les hordes des féroces habitants
de ces montagnes. Ce triste pressentiment parut se vérifier, car
j'aperçus, à une demi-lieue, une quinzaine d'hommes s'avançant au pas de
course dans la vallée, en se dirigeant sur moi!... Ils portaient dans
leurs mains quelque chose qui brillait au soleil; je ne doutai pas que
ce fussent des paysans armés de leurs bêches, dont le fer reluisait
ainsi. Je me considérais déjà comme perdu, et, dans mon désespoir,
j'allais me laisser glisser le long des rochers du versant nord de la
colline, afin de descendre dans le torrent, le traverser comme je le
pourrais et aller me cacher dans quelque fondrière des grandes montagnes
qui s'élèvent au delà de cette profonde gorge; puis, si je n'étais pas
découvert, je me mettrais en route pendant la nuit, en me dirigeant vers
Tarazone, si j'en avais la force...

Ce projet présentait bien des chances de perte, mais enfin c'était mon
dernier espoir. J'allais le mettre à exécution, lorsque je m'aperçois
que les trois carabiniers cessent de tirer sur moi et se portent en
avant, pour reconnaître le groupe que je prenais pour des paysans. À
leur approche, les instruments de fer, que je croyais être des bêches ou
des pioches, s'abaissent, et j'ai la joie inexprimable de voir un feu de
peloton dirigé contre les carabiniers espagnols, qui, tournant bride
aussitôt, s'enfuirent rapidement vers Agreda, bien que deux d'entre eux
parussent blessés!... Les arrivants sont donc des Français!
m'écriai-je... Allons vers eux!... Et le bonheur de me voir délivré me
rendant un peu de force, je descendis en m'appuyant sur la lame de mon
sabre. Les Français m'avaient aperçu; ils gravirent la colline, et je me
trouvai dans les bras du brave lieutenant Tassin!... Voici quelles
circonstances m'avaient valu ce secours providentiel.

Le soldat qui m'avait abandonné pendant que j'étais aux prises avec les
carabiniers dans les rues d'Agreda, avait promptement gagné les vignes,
d'où, bondissant comme un chevreuil à travers les ceps, les fossés, les
rocs et les haies, il avait parcouru en fort peu de temps les deux
lieues qui le séparaient du point où nous avions laissé le poste de M.
Tassin. Le détachement allait se mettre en route pour Tarazone et
mangeait la soupe, lorsque mon voltigeur normand, arrivant tout
essoufflé, mais ne voulant pas perdre un coup de dent, s'assoit auprès
d'une gamelle et se met à déjeuner fort tranquillement, sans dire un mot
de ce qui venait de se passer à Agreda!... Fort heureusement, il fut
aperçu par M. Tassin, qui, étonné de le voir de retour, lui demanda où
il avait quitté l'officier qu'il était chargé d'escorter, «Ma foi!
répondit le Normand, je l'ai laissé dans le gros village, la tête à
moitié fendue et se battant avec des cavaliers espagnols qui lui
donnaient de grands coups de sabre.» À ces mots, le lieutenant Tassin
fait prendre les armes à son détachement, choisit les quinze plus lestes
et s'élance au pas de course vers Agreda. Cet officier et sa petite
troupe avaient déjà fait une lieue, lorsque, entendant des coups de feu,
ils en conclurent que je vivais encore, mais avais besoin d'un très
prompt secours. Stimulés par l'espoir de me sauver, ces braves gens
redoublent la vitesse de leur marche, et m'aperçoivent enfin sur la
crête de la colline, servant de point de mire aux balles de trois
cavaliers espagnols!...

M. Tassin et sa troupe étaient harassés; moi-même je n'en pouvais plus;
on fit donc une petite halte, pendant laquelle vous pensez bien que
j'exprimai ma vive reconnaissance au lieutenant ainsi qu'à ses
voltigeurs, dont la joie égalait presque la mienne. Nous regagnâmes le
bivouac, où M. Tassin avait laissé la moitié de son monde; la
cantinière de la compagnie s'y trouvait; son mulet portait deux outres
de vin, du pain, du jambon: je les achetai pour les donner aux
voltigeurs, et on fit un déjeuner dont j'avais bien besoin et auquel
participèrent les deux housards laissés dans ce poste la nuit
précédente. L'un d'eux, montant la mule du moine, me prêta un cheval, et
nous partîmes pour Tarazone. Je souffrais horriblement, parce que le
sang durci formait une croûte sur ma blessure. Arrivé à Tarazone, je
retrouvai l'avant-garde du maréchal Lannes. Le général qui la commandait
me fit panser, puis me donna un cheval et deux housards pour m'escorter
jusqu'à Tudela, où j'arrivai au milieu de la nuit.

Le maréchal, bien que malade, me reçut aussitôt et parut fort touché de
ma mésaventure. Il fallait cependant que le bulletin de la bataille de
Tudela fût promptement transmis à l'Empereur, qui devait attendre avec
impatience des nouvelles du corps d'armée de l'Èbre. J'aurais d'autant
plus désiré les lui porter que le maréchal, éclairé par ce qui venait de
m'arriver dans les montagnes de Soria, consentait à ce que l'officier
chargé de se rendre auprès de Napoléon, passât par Miranda et Burgos,
dont les routes couvertes de troupes françaises ne présentaient aucun
danger; mais j'étais tellement souffrant et harassé, qu'il m'eût été
physiquement impossible de courir la poste à franc étrier. Le maréchal
confia donc cette mission au commandant Guéhéneuc, son beau-frère. Je
lui remis les dépêches: elles étaient rougies de mon sang. Le commandant
Saint-Mars, chargé du secrétariat, voulait les recopier et changer
l'enveloppe: «Non! non! s'écria le maréchal, il est bon que l'Empereur
voie combien le capitaine Marbot les a défendues vaillamment!...» Il
expédia donc le paquet tel qu'il se trouvait, en y joignant un billet
pour expliquer à Sa Majesté la cause du retard, faire mon éloge et
demander une récompense pour le lieutenant Tassin et les hommes qui
étaient accourus avec tant de zèle à mon secours, sans calculer les
dangers auxquels ils pouvaient s'exposer si les ennemis eussent été
nombreux.

Effectivement, l'Empereur accorda quelque temps après la croix à M.
Tassin ainsi qu'à son sergent, et une gratification de 100 francs à
chacun des voltigeurs qui les avaient accompagnés. Quant au soldat
normand, traduit devant un conseil de guerre, pour avoir abandonné son
poste devant l'ennemi, il fut condamné à traîner le boulet pendant deux
ans et à achever son temps de service dans une compagnie de pionniers.



CHAPITRE VIII

Nous rejoignons Napoléon.--Somo-Sierra.--Marche sur le
Portugal.--Passage du Guadarrama.--Benavente.--Échec de
Benavente.--Marche sur Astorga.


Le maréchal Lannes poussa ses troupes jusqu'aux portes de Saragosse;
mais comme il manquait de grosse artillerie pour faire le siège de cette
ville, dans laquelle s'étaient renfermés plus de soixante mille
militaires, soldats et paysans, il se contenta pour le moment d'en faire
garder les principales avenues, et remettant le commandement au maréchal
Moncey, il partit pour aller rejoindre l'Empereur, ainsi que le
portaient ses instructions. J'ai dit que le maréchal Lannes était tombé
malade; il ne pouvait donc voyager à franc étrier, ainsi qu'il l'avait
fait en venant. On trouva une voiture à Tudela, et l'on établit des
relais avec les chevaux du train de l'armée.

Bien que je susse que le maréchal, voulant coucher tous les soirs, ne
ferait qu'une vingtaine de lieues par jour, je prévoyais que le voyage
serait très pénible pour moi, car les aides de camp doivent suivre à
franc étrier la voiture du maréchal, et je sentais que le mouvement d'un
cheval au galop, que j'allais subir plusieurs heures pendant sept à huit
jours, aggraverait les douleurs affreuses que me faisait éprouver ma
blessure; mais le maréchal eut la bonté de me donner une place dans sa
voiture, où se trouvaient aussi les généraux Pouzet et Frère, ses deux
amis. Ceux-ci aimaient beaucoup à causer, et même à s'égayer aux dépens
du prochain, et comme ils ne me connaissaient que depuis quelque temps,
ma présence les embarrassa d'abord; mais le maréchal leur ayant dit:
«C'est un brave garçon, vous pouvez parler devant lui...», ils
profitèrent largement de cet avis.

Ce voyage fut pour moi bien pénible, bien qu'on se reposât toutes les
nuits. Nous revîmes Logroño, Miranda, Burgos, et montâmes à pied le
célèbre défilé de Somo-Sierra, enlevé quelques jours avant sous les yeux
de l'Empereur par les lanciers polonais de sa garde, qui, ce jour-là,
virent le feu pour la première fois. Ce combat donna au général
Montbrun, devenu célèbre depuis, l'occasion de se signaler.

Montbrun suivait le quartier général, lorsque l'Empereur, marchant
d'Aranda sur Madrid, et devançant de quelques heures son infanterie,
arriva au pied du Somo-Sierra, n'ayant avec lui que les lanciers
polonais. La grande route, très escarpée sur ce point, et resserrée
entre deux montagnes, se trouvait barrée par un petit retranchement de
campagne, défendu par quelques milliers d'Espagnols. Napoléon qui
voulait arriver ce jour-là même à Buitrago, se voyant arrêté dans sa
marche et calculant que l'infanterie ne pourrait arriver de longtemps,
ordonna aux Polonais de forcer le passage du défilé.

Les Polonais n'ont qu'une qualité, mais ils la possèdent au plus haut
degré: ils sont généralement très braves. Leurs chefs, n'ayant aucune
connaissance de la guerre qu'ils n'avaient jamais faite, ignoraient que
pour passer un défilé il est nécessaire de laisser entre les escadrons
un espace vide égal à la profondeur de chacun d'eux, afin que si les
premiers sont repoussés, ils trouvent en arrière un terrain libre pour
se reformer et ne se jettent pas sur les escadrons qui suivent. Les
chefs polonais lancèrent donc à l'étourdie le régiment dans le défilé
sans prendre les dispositions convenables. Mais, accueillis sur les deux
flancs par une grêle de balles et trouvant la route barrée au sommet,
ils éprouvèrent des pertes d'autant plus sensibles, que le premier
escadron se jeta en désordre sur le deuxième, celui-ci sur le troisième,
et ainsi de suite; de sorte que le régiment, ne formant plus qu'une
masse informe sur une route encaissée, ne pouvait faire demi-tour et se
trouvait fusillé presque à bout portant par les Espagnols placés sur les
rochers voisins!

Il était fort difficile de débrouiller cette cohue. Enfin on y parvint,
et les Polonais allèrent se reformer dans la plaine sous les yeux de
l'Empereur, qui loua leur courage, en blâmant le peu de méthode qu'ils
avaient mis dans l'attaque. Les chefs en convinrent, en exprimant le
regret de n'avoir pas été conduits par un général expérimenté. Alors le
major général Berthier, voulant du bien à Montbrun en ce moment peu en
faveur, mais qu'il connaissait pour un excellent et très brave officier
de cavalerie, informa Napoléon de la présence de ce général. L'Empereur
le fit appeler et lui donna le commandement des lanciers, en lui
ordonnant de recommencer l'attaque.

Montbrun était un homme superbe, dans le genre de Murat: haute taille,
figure balafrée, barbe noire, attitude des plus militaires et excellent
écuyer. Il plut aux Polonais, et ceux-ci ayant promis de se conformer à
ses instructions, Montbrun, après avoir espacé leurs escadrons et pris
toutes les dispositions nécessaires, se met fièrement à leur tête. Il
s'élance dans le défilé... Quelques escadrons sont d'abord ébranlés par
la fusillade; mais les diverses parties de la colonne ayant assez
d'espace entre elles pour qu'il n'en résultât aucun désordre grave, on
se remet et l'on parvient enfin au sommet de la montagne.

Le général Montbrun met pied à terre et court le premier aux
retranchements pour arracher les palissades sous une grêle de balles.
Les Polonais suivent son exemple; les retranchements sont enlevés; on
remonte à cheval, et le régiment fond sur les Espagnols, dont il fait un
massacre d'autant plus grand que le terrain, s'élargissant et allant en
descendant jusqu'à Buitrago, permettait aux lanciers de joindre les
fantassins ennemis qui fuyaient dans le plus grand désordre. Le défilé
enlevé, l'Empereur le franchit, et arrivé au sommet, non seulement il
voit le drapeau français flottant sur Buitrago, mais aperçoit à une
lieue au delà de cette ville la cavalerie de Montbrun poursuivant les
Espagnols en déroute!... Le soir, Napoléon félicita les Polonais, nomma
Montbrun général de division et l'emmena quelques mois après en
Autriche, où il commanda si bien une division que l'Empereur le nomma,
en 1810, général en chef de toute la cavalerie de son armée de Portugal
et lui confia un corps de la même arme pendant la campagne de Russie. Il
fut tué à la bataille de la Moskowa.

Le maréchal Lannes ayant examiné la position dont je viens de parler,
nous descendîmes le Somo-Sierra et allâmes coucher à Buitrago, d'où nous
gagnâmes Madrid le lendemain. L'Empereur était depuis quelques jours
dans cette ville, dont il n'avait pu se rendre maître qu'après un combat
sérieux. Il y avait établi son frère, le roi Joseph. Le maréchal Lannes
me présenta à Napoléon, qui me reçut avec bonté, en me disant que sous
peu il récompenserait la conduite que j'avais tenue à Agreda. Nous
trouvâmes M. Guéhéneuc à Madrid. Il portait les insignes de colonel dont
l'Empereur lui avait conféré le grade, en recevant de sa main le
bulletin de la bataille de Tudela, teint de mon sang. Guéhéneuc était un
brave garçon; il vint à moi et me dit: «C'est vous qui avez couru les
dangers et reçu le coup de sabre, et c'est moi qui ai obtenu le grade;
mais j'espère que vous ne tarderez pas à être avancé.» Je l'espérais
aussi; cependant j'avouerai franchement que j'en voulais un peu au
maréchal pour l'obstination qu'il avait mise à me faire passer par
Agreda; mais il fallait se soumettre à sa destinée!

Le maréchal Lannes fut logé à Madrid dans l'hôtel qu'avait occupé Murat.
J'y trouvai le bon conseiller Hernandès, qui, sachant mon arrivée, était
venu m'offrir d'habiter chez lui, ce que j'acceptai avec d'autant plus
de reconnaissance que ma blessure s'était envenimée, et que de bons
soins m'étaient nécessaires. Mon hôte me les prodigua, et j'étais en
voie de guérison, lorsque de nouveaux événements me forcèrent à rentrer
en campagne au milieu de l'hiver.

En effet, nous étions à peine depuis une semaine à Madrid, lorsque, le
21 décembre, l'Empereur apprenant que l'armée de Portugal osait marcher
contre la capitale de l'Espagne, dont elle n'était plus qu'à quelques
journées, fit à l'instant même battre la générale et sortit de la ville
à la tête de sa garde et de plusieurs corps d'armée, pour se porter dans
la direction de Valladolid, par où arrivaient les Anglais commandés par
le général Moore. Le maréchal Lannes, étant rétabli, devait suivre
l'Empereur, non plus en voiture, mais à cheval. Il me le fit observer,
en me proposant de rester à Madrid jusqu'à ce que ma blessure fût
complètement guérie. Mais deux motifs m'en empêchaient: d'abord, je
voulais assister à la bataille qu'on allait livrer aux Anglais; en
second lieu, je savais que l'Empereur ne donnait presque jamais
d'avancement aux _absents_, et je tenais à obtenir le grade de chef
d'escadron qui m'avait été promis. Je fis donc mes préparatifs de
départ.

Une seule chose m'embarrassait: je ne pouvais, à cause de ma blessure au
front, porter ni chapeau ni colback; ma tête était enveloppée avec des
mouchoirs blancs, mais c'était une coiffure peu militaire pour figurer
dans un état-major qui devait marcher constamment avec celui de
l'Empereur! Pendant que cette pensée me tourmentait, j'aperçus un
mameluk de la garde, coiffé de son turban à calotte rouge. J'avais un
charmant képi de cette couleur brodé en or; je fis tortiller et coudre
alentour un joli foulard, ce qui produisit une espèce de turban, que je
plaçai au-dessus des bandes et des compresses qui couvraient ma
blessure.

Nous sortîmes de Madrid à la chute du jour pour aller coucher au pied du
mont Guadarrama, que l'Empereur voulait traverser le lendemain. Il
gelait très fort; la route était couverte de verglas, les troupes, et
surtout la cavalerie, marchaient péniblement. Le maréchal envoyait
fréquemment des officiers pour s'assurer que les colonnes étaient en bon
ordre pendant cette marche de nuit; mais comprenant ce que je devais
souffrir, il eut l'attention de m'exempter des courses.

Pendant que tous mes camarades étaient à porter des ordres, N... et moi
nous trouvâmes seuls auprès du maréchal. N... me fait signe qu'il veut
me parler et me présente une bouteille de kirsch. Je le remercie sans
accepter, mais mon homme embouche le goulot du flacon dont, en moins
d'un quart d'heure, il absorbe tout le contenu! Tout à coup, il roule à
terre comme un colosse qu'on abat! Le maréchal n'ayant pu contenir son
indignation, N... lui répondit: «Ce n'est pas ma faute, car il y a du
verglas entre ma selle et mes cuisses!» Le maréchal trouva l'excuse si
nouvelle et si bizarre que, malgré sa mauvaise humeur, il ne put
s'empêcher d'en rire, puis il me dit: «Faites-le jeter dans un de mes
fourgons.» J'exécutai l'ordre, et notre compagnon s'endormit sur les
sacs de riz, au milieu des jambons et des casseroles.

Nous arrivâmes au pied du Guadarrama pendant la nuit; nous n'y trouvâmes
qu'un très pauvre village où l'on s'établit comme l'on put. Le froid
avait gagné ma blessure, et je souffrais beaucoup. Au point du jour,
l'armée allait se mettre en marche, lorsque les bataillons d'avant-garde
déjà engagés dans la montagne rétrogradèrent, et l'on vint prévenir
l'Empereur et le maréchal qu'une tourmente affreuse empêchait
d'avancer. La neige aveuglait hommes et chevaux; un vent des plus
impétueux venait même d'en enlever plusieurs et de les jeter dans un
précipice. Tout autre que Napoléon se fût arrêté; mais voulant joindre
les Anglais à tout prix, il parla aux soldats et ordonna que ceux d'un
même peloton se tiendraient par les bras afin de ne pas être emportés
par le vent. La cavalerie, mettant pied à terre, dut marcher dans le
même ordre, et pour donner l'exemple, l'Empereur forma l'état-major en
plusieurs pelotons, se plaça entre Lannes et Duroc, auprès desquels nous
nous rangeâmes en entrelaçant nos bras; puis, au commandement fait par
Napoléon lui-même, la colonne se porta en avant, gravit la montagne,
malgré le vent impétueux qui nous refoulait, la neige qui nous fouettait
au visage et le verglas qui nous faisait trébucher à chaque pas. Je
souffris cruellement pendant les quatre mortelles heures que dura cette
ascension.

Arrivés à mi-côte, les maréchaux et les généraux qui portaient de
grandes bottes à l'écuyère ne purent plus avancer... Napoléon se fit
alors hisser sur un canon où il se mit à califourchon; les maréchaux et
généraux firent de même; nous continuâmes à marcher dans ce grotesque
équipage, et nous parvînmes enfin au couvent situé sur le sommet de la
montagne. L'Empereur s'y arrêta pour rallier l'armée; on trouva du vin
et du bois qu'on fit distribuer aux troupes. Le froid était des plus
vifs; tout le monde grelottait; cependant, au bout de quelques heures,
on se remit en route. La descente, quoique très pénible, le fut beaucoup
moins que la montée. Nous parvînmes à la nuit tombante dans une petite
plaine, où se trouve le gros bourg de Saint-Raphaël, et plusieurs
villages qui procurèrent à l'armée des vivres, du vin et des abris. Ma
blessure, déjà un peu cicatrisée à notre départ de Madrid, s'était
rouverte, et comme mon turban ne me garantissait que le haut de la
tête, la neige avait pénétré dans le cou et la nuque, et s'y était
fondue; j'avais le corps tout mouillé, et nos équipages n'étaient pas
arrivés; je passai donc une bien cruelle nuit.

Les jours suivants, l'armée continua sa marche sur Espinar, Villacastin,
Arevalo et Medina del Campo. Plus nous nous éloignions des monts
Guadarrama, plus la température s'adoucissait. Bientôt de grandes pluies
succédèrent à la gelée, et les chemins devinrent des bourbiers. Nous
passâmes le Douro à Tordesillas, où nous joignîmes enfin les traînards
de l'armée anglaise qui s'enfuyait à notre approche vers le port de la
Corogne. L'Empereur, désirant la joindre avant qu'elle pût s'embarquer,
pressa la marche des troupes, auxquelles il fit faire dix à douze lieues
par jour, malgré le mauvais temps et des routes affreuses. Cette
précipitation donna lieu à un échec, qui fut d'autant plus sensible à
Napoléon qu'il fut éprouvé par un corps de sa garde. Voici le fait.

L'armée couchait à Villapanda, lorsque l'Empereur, furieux de courir
toujours après les Anglais, apprit que leur arrière-garde était à
quelques lieues de nous dans la ville de Benavente, derrière la petite
rivière d'Esla. Il fit partir dès le point du jour une colonne
d'infanterie, précédée par les mameluks et les chasseurs de la garde,
sous les ordres du général Lefebvre-Desnouettes, officier très brave,
mais très imprudent. Ce général, parvenu avec sa cavalerie sur les rives
de l'Esla, en face de Benavente, situé à une demi-lieue au delà de ce
cours d'eau, n'apercevant aucun ennemi, veut faire reconnaître la ville:
c'était militaire; mais un peloton suffisait pour cela, car vingt-cinq
hommes voient tout aussi loin que deux mille, et, s'ils donnent dans une
embuscade, la perte est du moins peu importante. Le général Desnouettes
devait donc attendre l'infanterie avant de s'engager à l'étourdie au
milieu de l'Esla. Cependant, sans écouter aucune observation, il fait
passer la rivière à gué à _tout_ le régiment des chasseurs, et s'avance
vers la ville, qu'il fait fouiller par les mameluks. Ceux-ci n'ayant
même pas rencontré un seul habitant, c'était un indice presque certain
que l'ennemi préparait une embuscade; le général français aurait dû
prudemment rétrograder, puisqu'il n'était pas en force pour lutter
contre une nombreuse arrière-garde ennemie. Au lieu de cela, Desnouettes
pousse toujours en avant; mais, pendant qu'il traverse la ville, quatre
à cinq mille cavaliers anglais la tournent, en masquant leur mouvement
par les maisons des faubourgs, et tout à coup ils fondent sur les
chasseurs de la garde impériale, qui, se hâtant de sortir de la ville,
se défendirent si vaillamment qu'ils firent une large trouée au milieu
des Anglais, regagnèrent la rivière et la repassèrent sans grande perte.
Mais lorsque, arrivé sur la rive gauche, le régiment se reforma, on
s'aperçut que le général Desnouettes n'était plus présent. Un
parlementaire ennemi vint annoncer que le cheval de Lefebvre-Desnouettes
ayant été tué pendant le combat, ce général était prisonnier de
guerre!...

L'Empereur arrivait en ce moment. Jugez de son courroux, lorsqu'il
apprit que non seulement son régiment favori venait d'essuyer un échec,
mais que le chef était resté au pouvoir des Anglais!... Bien que
Napoléon fût très mécontent de l'imprudence de Lefebvre-Desnouettes, il
fit cependant proposer au général en chef ennemi de l'échanger contre un
officier du même grade détenu en France. Mais le général Moore était
trop fier de pouvoir montrer au peuple anglais un des chefs de la garde
de l'empereur des Français, prisonnier de guerre, pour consentir à cet
échange. En conséquence, il refusa. Le général Desnouettes fut traité
avec beaucoup d'égards, mais on l'envoya à Londres comme un trophée, ce
qui augmenta encore la colère de Napoléon!

Malgré le petit succès que les Anglais venaient de remporter sur les
chasseurs à cheval de la garde impériale, ils continuèrent leur
retraite. Nous traversâmes l'Esla et occupâmes Benavente. De cette ville
à Astorga, la distance est au moins de quinze à seize lieues de France,
et il faut traverser plusieurs cours d'eau. Cependant, l'Empereur était
si impatient d'atteindre les ennemis, qu'il voulut que son armée fît ce
trajet en un seul jour, bien que les jours fussent alors très courts:
nous étions au 31 décembre. J'ai rarement fait de marche aussi pénible;
une pluie glaciale perçait nos vêtements, les hommes et les chevaux
enfonçaient dans un terrain marécageux; on n'avançait qu'avec les plus
grands efforts, et comme tous les ponts avaient été coupés par les
Anglais, nos fantassins furent obligés de se déshabiller cinq ou six
fois, de placer leurs armes et leurs effets sur leur tête, et d'entrer
tout nus dans l'eau glaciale des ruisseaux qu'il nous fallut traverser.

Je le dis à regret, je vis trois vieux grenadiers de la garde qui, se
trouvant dans l'impossibilité de continuer cette pénible marche, et ne
voulant pas rester en arrière de crainte d'être torturés et massacrés
par les paysans, se brûlèrent la cervelle avec leurs propres fusils!...
Une nuit des plus sombres et toujours pluvieuse vint augmenter la
fatigue des troupes; les soldats, exténués, se couchaient dans la
boue... Un très grand nombre s'arrêta au village de Bañeza; les têtes
des régiments seules arrivèrent à Astorga, le surplus resta sur les
chemins. La nuit était déjà fort avancée, lorsque l'Empereur et le
maréchal Lannes, n'ayant pour toute escorte que leurs états-majors et
quelques centaines de cavaliers, entrèrent dans Astorga, qu'on visita à
peine, tant chacun était harassé et désireux de trouver un abri pour se
réchauffer! Si les ennemis, prévenus de cela, fussent revenus sur leurs
pas, ils auraient peut-être enlevé l'Empereur; mais heureusement ils
étaient trop pressés, et nous n'en trouvâmes pas un seul dans cette
ville. À chaque instant, du reste, arrivait une partie des soldats
français restés en arrière, ce qui assurait la défense du quartier
impérial.

Astorga est une assez grande ville: chacun s'y logea à la hâte. Nous
plaçâmes le maréchal Lannes dans une maison d'assez belle apparence,
voisine de celle où s'établit l'Empereur. Nous étions trempés jusqu'aux
os, et il faisait très froid, car nous étions auprès des montagnes des
Asturies. Nos domestiques et les bagages n'arrivaient pas; il fallait
cependant trouver un moyen de se réchauffer. Les grands feux que nous
fîmes ne pouvaient suffire; le maréchal grelottait; je l'engageai à
quitter tous ses vêtements, même sa chemise, à se rouler dans une
couverture de laine et à se placer ensuite entre deux matelas, ce qu'il
fit, ainsi que nous tous, car les maisons, dont tous les habitants
avaient pris la fuite, étaient très bien garnies de lits. Nous
terminâmes ainsi l'année 1808.



CHAPITRE IX

1809. Bataille de la Corogne.--Napoléon quitte l'armée.--Lannes est
dirigé sur Saragosse.--Siège et prise de cette ville.--Je suis
grièvement blessé.


Le lendemain 1er janvier 1809, le mauvais temps continuant, et
l'Empereur sentant d'ailleurs la nécessité de réunir son armée, on fit
séjour à Astorga, où les troupes se groupèrent successivement. Elles
trouvèrent en abondance des vivres, dont elles purent disposer avec
d'autant plus de liberté qu'il n'y avait plus un seul habitant dans la
ville. L'Empereur avait été vivement affecté en apprenant que trois
grenadiers de sa garde s'étaient suicidés; aussi, malgré la pluie et la
boue, il visita successivement toutes les maisons dans lesquelles les
soldats s'étaient mis à l'abri; il leur parla, releva leur moral; et
l'on s'attendait à partir le lendemain à la poursuite des Anglais,
lorsque Napoléon reçut par un aide de camp du ministre de la guerre des
lettres qui le déterminèrent à ne pas aller plus loin en personne.
C'était probablement l'annonce des mouvements hostiles que faisait déjà
l'Autriche pour attaquer l'Empire français, pendant que Napoléon et une
partie de la grande armée étaient au fond de l'Espagne. L'Empereur
résolut donc de retourner en France avec sa garde, afin de se préparer à
la nouvelle guerre dont les Autrichiens le menaçaient; mais ne voulant
cependant pas perdre l'occasion de punir les Anglais, il les fit
poursuivre par les corps des maréchaux Ney et Soult, qui, en partant,
défilèrent devant lui.

Les troupes anglaises sont excellentes; mais comme elles ne se recrutent
que par des engagements volontaires qui deviennent fort difficiles en
temps de guerre, on est obligé d'admettre les hommes mariés, auxquels on
permet de se faire suivre par leurs familles; aussi les régiments
traînent-ils à leur suite un nombre considérable de femmes et d'enfants.
C'est là un grave inconvénient, auquel la Grande-Bretagne n'a jamais pu
remédier. Or, il advint qu'au moment où l'Empereur faisait défiler
devant lui les corps de Soult et Ney, hors des murs d'Astorga, on
entendit des cris dans une immense grange... on l'ouvrit... elle
contenait mille à douze cents femmes et enfants anglais qui, accablés
par la longue marche des jours précédents, faite sous une pluie
glaciale, au milieu des boues et des torrents débordés, n'avaient pu
suivre l'armée du général Moore et s'étaient réfugiés dans cette vaste
grange où, depuis quarante-huit heures, ils vivaient d'orge crue!...
Presque toutes ces femmes et ces enfants étaient beaux, malgré les
guenilles fangeuses qui les couvraient. Ils entourèrent bientôt
l'Empereur, qui, touché de leur triste position, les fit loger en ville,
où ils reçurent des vivres, et Napoléon envoya un parlementaire avertir
le général anglais que, dès que le temps le permettrait, les femmes et
les enfants de ses soldats lui seraient rendus.

Le maréchal Soult joignit l'armée ennemie dans les montagnes de Léon et
battit son arrière-garde à Villafranca, où nous perdîmes le général
Colbert et son aide de camp Latour-Maubourg. L'armée anglaise gagna en
toute hâte le port de la Corogne; mais une tempête horrible rendant son
embarquement très difficile, elle fut dans l'obligation de livrer
bataille aux troupes du maréchal Soult qui la suivaient de très près. Le
général en chef sir John Moore fut tué, et son armée ne parvint à gagner
ses vaisseaux qu'après des pertes immenses. Cependant, cet événement,
que les Français considérèrent d'abord comme un avantage, leur devint
bien fatal, car le général Moore fut remplacé par Wellington, qui nous
fit depuis tant de mal.

Ce fut à Astorga que mon frère, attaché à l'état-major du prince
Berthier, ayant été chargé de passer des dépêches à Madrid, fut pris par
les guérillas, ce dont je ne fus informé que longtemps après. J'aurai
l'occasion de revenir sur cet événement.

Pendant que le maréchal Soult poursuivait les ennemis dans leur retraite
vers la Corogne, l'Empereur, accompagné du maréchal Lannes, partit
d'Astorga avec sa garde pour rétrograder sur Valladolid, afin d'y
joindre la route de France. Napoléon séjourna deux jours dans cette
ville, où il ordonna au maréchal Lannes d'aller prendre le commandement
des deux corps d'armée qui faisaient le siège de Saragosse, et de venir
le retrouver à Paris après avoir pris cette place. Mais avant de se
séparer de nous, l'Empereur voulant donner à l'état-major du maréchal
Lannes un témoignage de satisfaction, invita celui-ci à lui remettre
l'état des propositions d'avancement qu'il avait à faire pour les
officiers. J'y fus compris pour le grade de chef d'escadron, et je me
préparais à le recevoir, surtout en apprenant que le maréchal, sortant
du cabinet de l'Empereur, me faisait demander; mais mon espoir fut
cruellement déçu!... Le maréchal me dit avec bonté qu'en demandant un
grade pour moi, il avait cru devoir proposer aussi le vieux capitaine
Dagusan, son ancien _ami_; mais que l'Empereur l'avait prié de choisir
entre Dagusan et moi: «Je n'ai pu me décider encore, dit le maréchal,
car la blessure que vous avez reçue à Agreda, et la conduite que vous
avez tenue dans cette circonstance difficile, mettent le _droit_ de
votre côté; mais Dagusan est vieux et fait sa dernière campagne.
Cependant, aucune considération ne me porterait à commettre une
injustice; je m'en rapporte à vous pour indiquer lequel des deux noms je
dois faire inscrire sur le brevet que l'Empereur va signer...» Ma
position était très embarrassante; j'avais le cœur bien gros...
Cependant, je répondis qu'il fallait mettre sur le brevet le nom de M.
Dagusan!... Le maréchal, les larmes aux yeux, m'embrassa, en me
promettant qu'après le siège de Saragosse, je serais certainement nommé
chef d'escadron. Le soir, le maréchal réunit ses officiers pour annoncer
les promotions. Guéhéneuc était confirmé dans le grade de colonel;
Saint-Mars, nommé lieutenant-colonel; Dagusan, chef de bataillon;
d'Albuquerque et Watteville, légionnaires; de Viry et Labédoyère,
capitaines... moi, rien!

Nous quittâmes Valladolid le lendemain, pour nous diriger à petites
journées avec nos chevaux sur Saragosse, où le maréchal Lannes prit le
commandement de toutes les troupes qui faisaient le siège et dont le
nombre s'élevait à 30,000 hommes, savoir: le 5e corps de la grande
armée, venu d'Allemagne, sous les ordres du maréchal Mortier, et
l'ancien corps du maréchal Moncey, que Junot venait de remplacer. Ces
dernières troupes étaient de nouvelle formation; mais n'ayant plus de
longues marches à faire, et d'ailleurs aguerries par leur succès de la
bataille de Tudela, elles combattirent avec beaucoup de courage.

Avant la grande insurrection amenée par la captivité de Ferdinand VII,
la ville de Saragosse n'était pas fortifiée; mais en apprenant les
événements de Bayonne et les violences que Napoléon voulait faire à
l'Espagne pour placer son frère Joseph sur le trône, Saragosse donna le
signal de la résistance. Sa nombreuse population se leva comme un seul
homme; les moines, les femmes et même les enfants prirent les armes.
D'immenses couvents, aux murailles épaisses et solides, entouraient la
ville; on les fortifia, et des canons y furent placés; toutes les
maisons furent crénelées, les rues barricadées; on fabriqua de la
poudre, des boulets, des balles, et l'on réunit de très grands
approvisionnements de bouche. Tous les habitants s'enrégimentèrent et
prirent pour chef le comte Palafox, l'un des colonels des gardes du
corps et ami dévoué de Ferdinand VII, qu'il avait suivi à Bayonne, d'où
il s'était rendu en Aragon après l'arrestation de ce roi.

Ce fut pendant l'été de 1808 que l'Empereur apprit la révolte et les
projets de défense de Saragosse, et comme il était encore dans
l'illusion que les dépêches de Murat avaient fait naître dans son
esprit, il considéra cette insurrection comme un feu de paille qui
s'éteindrait à l'approche de quelques régiments français. Néanmoins,
avant d'employer la force des armes, il voulut essayer de la persuasion.
Il s'adressa au prince Pignatelli, le plus grand seigneur de l'Aragon,
qui se trouvait alors à Paris, et l'engagea à user de son influence sur
les Aragonais pour calmer leur effervescence. Le prince Pignatelli
accepta cette mission pacifique et arriva à Saragosse. La population
accourt au-devant de lui, ne doutant pas qu'à l'exemple de Palafox, il
vienne combattre les Français; mais dès que Pignatelli parle de
soumission, il se voit assailli par la foule, qui allait le pendre si
Palafox ne l'avait fait conduire dans un cachot où il passa huit à neuf
mois.

Cependant, plusieurs divisions françaises, conduites par le général
Verdier, se présentèrent en juin 1808 devant Saragosse, dont les
fortifications étaient encore très imparfaites. On voulut brusquer une
attaque; mais à peine nos colonnes furent-elles dans les rues, qu'un feu
meurtrier partant des fenêtres, des clochers, des toits et des soupiraux
de caves, leur fit éprouver de telles pertes qu'elles furent obligées de
battre en retraite. Nos troupes cernèrent alors la place, dont elles
commencèrent le siège plus méthodiquement. Il aurait probablement
réussi, si la retraite du roi Joseph n'eût contraint le corps français
placé devant Saragosse à se retirer aussi, en abandonnant une partie de
son artillerie.

Ce premier siège fut ainsi manqué; mais nos troupes étant rentrées
victorieuses en Aragon, le maréchal venait en 1809 attaquer de nouveau
Saragosse. Cette ville se trouvait alors dans de bien meilleures
conditions de défense, car ses fortifications étaient achevées, et toute
la population belliqueuse de l'Aragon s'était mise dans la place, dont
la garnison avait été renforcée par une grande partie des troupes
espagnoles de l'armée de Castaños, battues par nous à Tudela, de sorte
que le nombre des défenseurs de Saragosse s'élevait à plus de 80,000
hommes, le maréchal n'en ayant que 30,000 pour en faire le siège; mais
nous avions d'excellents officiers. L'ordre et la discipline régnaient
dans nos rangs, tandis que dans la ville tout était inexpérience et
confusion. Les assiégés n'étaient d'accord que sur un seul point: se
défendre _jusqu'à la mort!_... Les paysans étaient les plus acharnés!
Entrés dans la ville avec leurs femmes, leurs enfants et même leurs
troupeaux, on avait assigné à chaque groupe le quartier ou la maison
qu'il devait habiter, en jurant de le défendre. Là, les gens vivaient
entassés pêle-mêle avec leur bétail et plongés dans la saleté la plus
dégoûtante, car ils ne jetaient aucune ordure au dehors. Les entrailles
des animaux pourrissaient dans les cours, dans les chambres, et les
assiégés ne prenaient même pas la peine d'enlever les cadavres des
hommes morts par suite de l'affreuse épidémie qu'une telle négligence ne
tarda pas à développer.

Le fanatisme religieux et l'amour sacré de la patrie exaltant leur
courage, ils s'abandonnèrent aveuglément à la _volonté de Dieu_... Les
Espagnols ont beaucoup conservé du caractère des Arabes et sont
fatalistes; aussi répétaient-ils sans cesse: «Lo que ha de ser no puede
faltar...» (Ce qui doit être ne peut manquer.) En conséquence, ils ne
prenaient aucune précaution.

Attaquer de pareils hommes de vive force, dans une ville où chaque
habitation était une forteresse, c'eût été renouveler la faute commise
pendant le premier siège et s'exposer à de grandes pertes, sans aucune
chance de succès. Le maréchal Lannes et le général Lacoste, chef du
génie, agirent donc avec une prudente méthode, qui, malgré sa lenteur,
devait amener la reddition ou la destruction de la ville. On commença,
selon l'usage, à établir des tranchées pour atteindre les premières
maisons; arrivé là, ces maisons furent minées; on les faisait sauter
avec leurs défenseurs; puis on minait les suivantes, et ainsi de suite.
Mais ces travaux n'étaient pas sans de très grands dangers pour les
Français, car dès que l'un d'eux paraissait, il était en butte aux coups
de fusil tirés par les Espagnols cachés dans les bâtiments voisins. Ce
fut ainsi que périt le général Lacoste, au moment où il se plaçait
devant une lucarne pour examiner l'intérieur de la ville. L'acharnement
des Espagnols était si grand que pendant qu'on minait une maison, et que
le bruit sourd des coups de marteau les prévenait de l'approche de la
mort, pas un ne quittait l'habitation qu'il avait juré de défendre...
Nous les entendions chanter les litanies; puis, aussitôt que les murs,
volant en l'air, retombaient avec fracas, en écrasant la plupart d'entre
eux, tous ceux qui échappaient au désastre se groupaient sur les
décombres et cherchaient à les défendre en se retranchant derrière le
moindre abri, d'où ils recommençaient à tirailler!... Mais nos soldats,
prévenus du moment où la mine devait jouer, se tenaient prêts, et dès
que l'explosion s'était produite, ils s'élançaient rapidement sur les
décombres, tuaient tout ce qu'ils rencontraient, s'établissaient
derrière des pans de mur, élevaient des retranchements avec des meubles,
des poutres, et pratiquaient au milieu de ces décombres des passages
pour les sapeurs qui allaient miner la maison voisine... Un grand tiers
de la ville ayant été détruit de la sorte, les communications établies
dans cet amas de ruines formaient un dédale inextricable, où l'on ne
pouvait se reconnaître qu'à l'aide de jalons placés par les officiers du
génie. Outre la mine, les Français employèrent une nombreuse artillerie
et jetèrent jusqu'à onze mille bombes dans la ville!...

Malgré cela, Saragosse tenait toujours!... En vain le maréchal, ému de
pitié pour ces héroïques défenseurs, envoya un parlementaire pour leur
proposer une capitulation honorable... elle ne fut pas acceptée. Le
siège continua. Mais si la mine arrivait à détruire les maisons, il n'en
fut pas de même des vastes couvents fortifiés, car cela eût exigé de
grands travaux. On se bornait donc à faire sauter un pan de leurs
épaisses murailles, et, dès que la brèche était faite, on y lançait une
colonne à l'assaut. Les assiégés accouraient à la défense: elle était
terrible; aussi fut-ce dans ce genre d'attaques que nous perdîmes le
plus de monde.

Les couvents les mieux fortifiés étaient ceux de l'Inquisition et de
Santa-Engracia. Nos sapeurs, arrivés auprès de ce dernier, avaient miné
l'un des murs, lorsque le maréchal, me faisant appeler au milieu de la
nuit, me dit que, pour me faire promptement avoir le grade de chef
d'escadron, il m'a réservé une mission des plus importantes: «Au point
du jour, on mettra le feu à la mine destinée à ouvrir le mur de
Santa-Engracia; huit compagnies de grenadiers sont prêtes pour l'assaut;
j'ai ordonné que tous les capitaines fussent pris parmi les moins
anciens que vous; je vous donne le commandement de cette colonne; allez
enlever le couvent, et je suis certain que l'un des premiers courriers
de Paris m'apportera votre brevet de chef d'escadron!» J'acceptai avec
reconnaissance, bien que je fusse, sur le moment, très souffrant de mon
ancienne blessure. Les chairs avaient en se cicatrisant formé un
bourrelet qui m'aurait empêché de porter une coiffure militaire; aussi
le docteur Assalagny, chirurgien-major des chasseurs de la garde, les
avait-il réduites avec la pierre infernale. Cette très douloureuse
opération ayant été faite la veille, j'avais eu la fièvre toute la nuit,
et me trouvais, par conséquent, dans d'assez mauvaises conditions pour
monter à l'assaut. N'importe! il n'y avait pas à hésiter; du reste,
j'avouerai que j'étais tout fier du commandement que le maréchal me
confiait: huit compagnies de grenadiers, à moi simple capitaine, c'était
magnifique!...

Je cours donc faire mes préparatifs, et, au jour naissant, je me rends à
la tranchée, où je trouve le général Razout, qui, après m'avoir remis le
commandement des grenadiers, me fait observer que le feu ne pouvant être
mis aux poudres avant une heure, je ferais bien de profiter de ce temps
pour aller examiner la muraille que la mine doit renverser, et calculer
la largeur de la brèche qui en résultera, afin de préparer mon attaque.
Je pars, accompagné d'un adjudant du génie qui devait me diriger au
milieu des ruines d'un immense quartier déjà abattu, et j'arrive enfin
au pied du mur du couvent. Là se terminait le terrain conquis par nous.
Je me trouvai dans une petite cour; un piquet de voltigeurs, occupant
une espèce de cave voisine, avait dans cette cour un factionnaire abrité
contre les coups de fusil par un amas de planches et de portes.
L'adjudant du génie, me montrant alors un gros mur placé en face de
nous, me dit que c'était celui qu'on allait faire sauter dès que la mine
serait chargée. Dans l'un des coins de la cour, où l'on avait arraché
une pompe, la chute de quelques pierres avait laissé un vide; le
factionnaire me fait observer qu'en se baissant, on aperçoit par cette
ouverture les jambes d'une nombreuse troupe ennemie stationnée dans le
jardin du couvent. Pour vérifier le fait, et reconnaître la
configuration du terrain sur lequel j'allais combattre, je me baisse...
mais, à l'instant, un Espagnol posté sur le clocher de Santa-Engracia me
tire un coup d'arme à feu, et je tombe sur le pavé!...

Je n'éprouvai d'abord aucune douleur, et pensai que l'adjudant placé
auprès de moi m'avait poussé par inadvertance; mais bientôt le sang
sortit à gros bouillons; j'avais reçu une balle dans le côté gauche, à
peu de distance du cœur!... L'adjudant m'aida à me relever, et nous
entrâmes dans la cave où se trouvaient les voltigeurs. Je perdis tant de
sang que je fus sur le point de m'évanouir. Il n'y avait pas de
brancards; les soldats me passèrent donc un fusil sous les deux bras, un
autre sous les jarrets, et m'emportèrent ainsi à travers les mille et un
passages pratiqués dans les décombres de ce vaste quartier jusqu'au
point où j'avais quitté le général Razout. Là, je repris mes sens. Le
général voulait me faire panser, mais je préférais l'être par le docteur
Assalagny, et comprimant ma plaie avec mon mouchoir, je me fis conduire
au quartier général du maréchal Lannes, établi à une portée de canon de
la ville, dans l'immense bâtiment d'une auberge abandonnée, au lieu dit
des _Écluses du canal d'Aragon_.

En me voyant arriver tout couvert de sang, porté par des soldats dont
l'un me soutenait la tête, le maréchal et mes camarades me crurent mort.
Le docteur Assalagny assura le contraire et s'empressa de me panser;
mais on ne savait où me placer, car tous les meubles de l'hôtellerie
ayant été brûlés pendant le siège, il n'y avait plus un seul lit; nous
couchions sur les briques dont les chambres étaient pavées. Le maréchal
et tous mes camarades donnèrent à l'instant leurs manteaux, dont on
forma une pile, sur laquelle on me coucha. Le docteur visita ma blessure
et reconnut que j'avais reçu dans le corps un projectile dont la forme
devait être _plate_, puisqu'il avait passé entre deux côtes sans les
briser, ce que n'aurait pu faire une balle ordinaire.

Pour trouver ce projectile, Assalagny enfonce une sonde dans la plaie...
il ne trouve rien!... Sa figure devient soucieuse, et voyant que je me
plains d'éprouver les plus vives douleurs dans les reins, il me place
sur le ventre et visite mon dos... Mais à peine a-t-il touché le point
où les côtes aboutissent à l'épine dorsale, que je ne pus retenir un
cri: le projectile était là! Assalagny, s'armant alors d'un bistouri,
fait une grande incision, aperçoit un corps métallique se présentant
entre deux côtes, et veut l'extraire avec des pinces. Mais ne pouvant y
parvenir, malgré de violents efforts qui me soulevaient, il fait asseoir
l'un de mes camarades sur mes épaules, un autre sur mes jarrets, et
réussit enfin à arracher une balle de plomb du plus fort calibre, à
laquelle les fanatiques Espagnols avaient donné la forme d'un petit écu,
en l'aplatissant à coups de marteau. Une croix avait été gravée sur
chaque face; enfin, des entailles pratiquées tout autour faisaient
ressembler cette balle à la roue d'une montre. C'étaient ces espèces de
dents qui, s'étant prises entre les muscles, avaient rendu l'extraction
si difficile. La balle ainsi écrasée, présentant trop de surface pour
entrer dans un fusil, avait dû être lancée par un tromblon; se
présentant de biais, elle avait agi comme un instrument tranchant, passé
entre deux côtes, contourné l'intérieur du coffre pour sortir de la même
façon qu'elle était entrée, en conservant heureusement assez de force
pour traverser les muscles et les chairs du dos.

Le maréchal, voulant faire connaître à l'Empereur avec quel fanatique
acharnement les habitants de Saragosse se défendaient, lui fit passer la
balle extraite de mon corps. Napoléon, après l'avoir examinée, la fit
porter à ma mère, en lui annonçant que j'allais être nommé chef
d'escadron.

Le docteur Assalagny était un des premiers chirurgiens de l'époque, et,
grâce à lui, ma blessure, qui pouvait être mortelle, fut une de celles
qui se guérissent le plus promptement. Le maréchal possédait un lit
mécanique qui le suivait partout en campagne; il eut la bonté de me
prêter un matelas et des draps; mon portemanteau servit d'oreiller, et
le manteau de couverture; malgré cela, j'étais fort mal, car la chambre
n'ayant ni portes ni fenêtres, le vent et même la pluie y pénétraient.
Ajoutez à cela que le rez-de-chaussée de l'hôtellerie servant
d'ambulance, j'avais au-dessous de moi un grand nombre de blessés, dont
les gémissements aggravaient mes douleurs. L'odeur nauséabonde que
répandait cet hôpital pénétrait jusqu'à moi; plus de deux cents
cantiniers avaient établi leurs échoppes autour du quartier général; un
camp était auprès de là; c'étaient donc des chants, des cris, des
roulements de tambour continuels, et pour compléter cette musique
infernale, la basse était faite par un très grand nombre de bouches à
feu, tirant nuit et jour contre la ville!... Je ne pouvais dormir. Je
passai quinze jours dans cette triste position; enfin, ma forte
constitution prit le dessus, et je pus me lever.

Le climat de l'Aragon étant fort doux, j'en profitai pour faire de
petites promenades, appuyé sur le bras du bon docteur Assalagny ou de
l'ami de Viry; mais leurs devoirs les empêchaient de venir longtemps
avec moi, et je m'ennuyais souvent. Mon domestique vint un jour
m'annoncer qu'un vieux housard, baigné de larmes, demandait à me voir;
vous devinez que c'était mon ancien mentor, le maréchal des logis
Pertelay, dont le régiment venait d'arriver en Espagne, et qui, en
apprenant que j'étais blessé, était accouru vers moi. Je revis ce brave
homme avec plaisir et le reçus à merveille; aussi venait-il souvent me
tenir compagnie et me distraire par ses interminables histoires et les
conseils bizarres qu'il croyait encore pouvoir me donner. Ma
convalescence fut courte, et vers le 15 mars je fus à peu près rétabli,
quoique bien faible encore.

La mort faisait des ravages affreux parmi les habitants et la garnison
de Saragosse, dont le typhus, la famine, le fer et le feu avaient fait
périr près d'un grand tiers, sans que les autres pensassent à se rendre,
et cependant les forts les plus importants avaient été pris, et la mine
avait déjà détruit une partie très considérable de la ville. Les moines
ayant persuadé à ces malheureux que les Français les égorgeraient, aucun
n'osait sortir de la place, lorsque le hasard et la clémence du maréchal
Lannes amenèrent la fin de ce siège mémorable.

Le 20 mars, les Français ayant pris d'assaut un couvent de religieuses,
y trouvèrent non seulement les nonnes, mais plus de trois cents femmes
de toutes conditions, qui s'étaient réfugiées dans l'église. Elles
furent traitées avec beaucoup d'égards et conduites auprès du maréchal.
Ces infortunées, s'étant trouvées cernées de toutes parts pendant
plusieurs jours, n'avaient pu recevoir des vivres de la ville: elles
mouraient de faim!... Le bon maréchal Lannes les conduisit lui-même au
marché du camp, où, faisant appeler tous les cantiniers, il ordonna
d'apporter à manger à ces femmes, en ajoutant qu'il se chargerait du
payement. La générosité du maréchal ne se borna pas là; il les fit
toutes reconduire à Saragosse. À leur rentrée dans la ville, la
population, qui du haut des toits et des clochers les avait suivies des
yeux, se précipita au-devant d'elles pour entendre le récit de leur
aventure. Toutes firent l'éloge du maréchal et des soldats français;
aussi, dès ce moment, l'exaltation de cette malheureuse population
s'apaisa, et il fut convenu qu'on se rendrait. Le soir même, Saragosse
capitula.

Le maréchal Lannes, craignant qu'avant de rendre les armes quelques
fanatiques n'égorgeassent le prince Fuentès Pignatelli, mit pour
première condition qu'on le lui rendrait vivant. Nous vîmes donc arriver
ce malheureux, conduit par un geôlier à figure atroce qui, après l'avoir
très durement maltraité pendant sa longue captivité, eut l'effronterie
de l'escorter, les pistolets à la ceinture, jusque dans la chambre du
maréchal, voulant avoir, disait-il, un reçu de la propre main du chef de
l'armée française. Le maréchal le fit mettre à la porte; mais cet homme
ne voulant pas s'en aller sans un reçu, Labédoyère, fort peu endurant,
se mit en fureur, et lui fit descendre les escaliers à grands coups de
pied dans le derrière. Quant au prince Pignatelli, il faisait vraiment
peine à voir, tant il avait souffert pendant son emprisonnement! La
fièvre le dévorait, et on n'avait pas un seul lit à lui offrir; car,
ainsi que je l'ai déjà dit, le maréchal s'était logé dans une maison
entièrement nue, mais qui avait l'avantage d'être placée auprès du point
d'attaque, tandis que le général Junot, bien moins consciencieux,
s'était établi à une grosse lieue de la ville, dans un riche couvent. Il
y menait très bonne vie et offrit l'hospitalité au prince, qui
l'accepta. Elle lui devint funeste, car Junot lui fit faire une telle
_bombance_ que son estomac, délabré par le régime de la prison, ne put
supporter ce brusque changement, et le prince Pignatelli mourut au
moment où son retour à la liberté le rendait si heureux! Il laissa plus
de 900,000 francs de rente à un collatéral qui n'avait presque rien!

Lorsqu'une place capitule, il est d'usage que les officiers gardent
leurs épées. Il en fut ainsi pour ceux de la garnison de Saragosse,
excepté pour le gouverneur Palafox, à l'égard duquel le maréchal avait
reçu des instructions particulières de l'Empereur: en voici les motifs.
Le comte Palafox, colonel dans les gardes du corps et ami dévoué de
Ferdinand VII, l'avait suivi à Bayonne. L'abdication de ce prince et
celle de Charles IV ayant jeté dans la consternation les seigneurs
espagnols que Napoléon avait réunis en assemblée nationale, presque tous
reconnurent Joseph pour leur roi, parce que, se voyant en France au
pouvoir de l'Empereur, ils craignaient d'être arrêtés. Il paraît que le
comte Palafox, ayant eu les mêmes craintes, avait aussi reconnu le roi
Joseph; mais, à peine rentré en Espagne, il s'empressa de protester
contre la violence morale qu'il prétendait lui avoir été faite, et
courut se mettre à la tête des insurgés de Saragosse.

L'Empereur considéra cette conduite comme une perfidie, et ordonna
qu'après la prise de la ville, le comte Palafox serait traité, non en
prisonnier de guerre, mais en prisonnier d'_État_, par conséquent
désarmé et conduit au donjon de Vincennes. Le maréchal Lannes se vit
donc obligé d'envoyer un officier pour arrêter le gouverneur de
Saragosse et lui demander son épée. Ce fut à d'Albuquerque qu'il donna
cette mission. Elle lui parut d'autant plus pénible que non seulement
d'Albuquerque était Espagnol, mais parent, ancien compagnon, et ami de
Palafox. Je n'ai jamais pu me rendre compte des motifs qui portèrent le
maréchal à faire un tel choix pour une telle mission. D'Albuquerque,
forcé d'obéir, entra plus mort que vif dans Saragosse. Il se présenta
chez Palafox, qui, en lui remettant son épée, dit avec une noble fierté:
«Si vos aïeux, les illustres d'Albuquerque, revenaient au monde, il n'en
est pas un qui ne préférât se trouver à la place du prisonnier qui rend
cette épée couverte de gloire, plutôt qu'à celle du renégat qui vient la
prendre au nom des ennemis de l'Espagne, sa patrie!»

Le pauvre d'Albuquerque, terrifié et sur le point de tomber en
défaillance, fut obligé de s'appuyer contre un meuble. La scène nous fut
racontée par le capitaine Pasqual, qui, chargé par l'Empereur de
recevoir Palafox après son arrestation, assistait à l'entrevue de ce
général et de d'Albuquerque. Le comte Palafox fut conduit et demeura en
France, depuis le mois de mars 1809 jusqu'en 1814.

Bizarrerie des choses humaines! Palafox ayant été proclamé gouverneur de
Saragosse au moment de l'insurrection, la renommée et l'histoire lui ont
attribué le mérite de l'héroïque défense de cette ville, et il y a
cependant fort peu contribué, car il tomba gravement malade dès les
premiers jours du siège, et remit le commandement au général Saint-Marc,
Belge au service de l'Espagne; ce fut donc celui-ci qui soutint toutes
nos attaques avec un courage et un talent remarquables. Mais, comme il
était _étranger_, l'orgueil espagnol reporta toute la gloire de la
défense sur Palafox, dont le nom passera à la postérité, tandis que
celui du brave et modeste général Saint-Marc est resté ignoré, car
aucune relation ne l'a mentionné.

Le jour qui suivit la capitulation, la garnison de Saragosse, après
avoir défilé devant le maréchal Lannes, déposa les armes et fut dirigée
sur la France comme prisonnière de guerre; mais, comme elle était encore
au nombre de 40,000 hommes, les deux tiers s'évadèrent pour recommencer
à tuer des Français, en se joignant à divers partisans qui nous
faisaient une guerre acharnée. Cependant, une très grande partie des
hommes sortis de Saragosse moururent du typhus, dont ils avaient emporté
le germe. Quant à la ville, ses rues, presque entièrement détruites,
étaient de vrais charniers remplis de morts et de mourants! La contagion
s'étendit même sur les troupes françaises qui formèrent la nouvelle
garnison.



CHAPITRE X

J'accompagne Lannes à Lectoure, Bordeaux et Paris, en faisant fonction
de courrier.--Épisode.--Départ pour Augsbourg.--Mouton à Landshut.


Saragosse pris, la mission du maréchal Lannes était accomplie; il se mit
donc en route pour rejoindre l'Empereur à Paris et l'accompagner en
Allemagne, où la guerre avec l'Autriche paraissait imminente. Nous
parcourûmes avec nos chevaux le trajet qui sépare l'Aragon de la
Bidassoa. Le célèbre partisan Mina ayant attaqué notre escorte dans les
Pyrénées, auprès de Pampelune, le domestique du maréchal, qui courait
habituellement devant sa voiture, fut tué. Arrivé à Saint-Jean de Luz,
le maréchal trouva sa berline et y offrit une place à MM. de Saint-Mars,
Le Couteulx et moi. Je fis vendre mes chevaux, et de Viry ramena mon
domestique. L'un des valets de chambre du maréchal ayant inutilement
tenté de faire l'office de courrier, et les postillons manquant, nous
nous dévouâmes, Le Couteulx, Saint-Mars et moi, à fournir chacun trois
relais. J'avouerai qu'il m'en coûta beaucoup de courir la poste à franc
étrier, lorsque j'étais à peine guéri de mes deux blessures; mais je
comptais sur ma jeunesse et ma forte constitution. Je commençai mon
service par une nuit des plus noires et sous un orage des plus violents;
en outre, n'étant précédé d'aucun postillon, comme l'est d'habitude le
courrier porteur de dépêches, je me jetais dans les mauvais pas et
poussais mon cheval dans les trous; la berline me talonnait; enfin, je
ne connaissais pas l'emplacement des maisons de poste, difficiles à
trouver dans une nuit aussi obscure et par un temps pareil. Pour comble
de malheur, je dus attendre longtemps le bac sur les rives de l'Adour,
en face de Peyrehorade; aussi je me refroidis; je grelottais et je
souffrais beaucoup de ma blessure, quand je pris place dans la berline.
Vous voyez par ces détails que tout n'est pas rose dans la vie d'aide de
camp. Nous passâmes quarante-huit heures à Lectoure, où le maréchal
possédait les bâtiments de l'ancien évêché, qu'il avait transformés en
château des plus confortables.

Nous reprîmes ensuite la route de Paris en courant chacun à notre tour.
Comme le maréchal voyageait jour et nuit et ne pouvait supporter l'odeur
des mets, nous étions obligés de jeûner à peu près pendant six relais et
de ne manger qu'en galopant. Je fus donc bien surpris, lorsqu'un soir le
maréchal me pria de l'attendre au relais de Pétignac ou du Roulet, et
d'annoncer qu'il s'y arrêterait une heure pour souper. Je fus surtout
très étonné, en voyant que la maison indiquée n'était pas une
hôtellerie. Mais, à l'annonce de l'arrivée du maréchal, les habitants
font éclater la joie la plus vive, dressent la table, la couvrent de
mets succulents et s'élancent en pleurant de joie au-devant de sa
voiture. Le maréchal, les larmes aux yeux, embrasse tout le monde, y
compris les plus petits marmots, et comble le maître de poste des
marques de la plus tendre amitié. Après dîner, il ordonne à Saint-Mars
de tirer de son portefeuille une superbe montre en or et une chaîne de
même métal fermée d'un gros diamant, offre ces bijoux au maître et à la
maîtresse de poste, donne 3 ou 400 francs aux servantes, et s'éloigne au
milieu des plus tendres embrassements.

Je crus que cette famille était alliée au maréchal; mais, dès que nous
fûmes en voiture, il nous dit: «Vous êtes sans doute étonnés des marques
d'intérêt que je donne à ces braves gens; mais le mari m'a rendu un bien
grand service, car il m'a sauvé la vie en Syrie!» Alors, le maréchal
nous raconta qu'étant général de division, il dirigeait un nouvel assaut
contre la tour de Saint-Jean d'Acre, quand il reçut une balle au travers
du cou et tomba évanoui. Ses soldats, le croyant mort, se retirèrent en
désordre devant des milliers de Turcs, qui les poursuivaient en
décapitant ceux qu'ils pouvaient atteindre, et plaçaient leurs tètes sur
la pointe des palissades! Un brave capitaine fait appel à ses soldats
pour ramener le corps de leur général, l'enlève, et bientôt, épuisé, le
traîne par une jambe jusqu'à la queue de la tranchée. Le sol était
sablonneux; la tête du général ne reçut aucune meurtrissure, et les
secousses l'ayant ranimé, il fut soigné par Larrey, qui le rendit
entièrement à la vie. Le capitaine; ayant reçu une blessure grave,
rentra dans ses foyers, obtint une petite pension et se maria avec une
femme peu aisée; mais le maréchal devint une seconde providence pour
cette famille; il acheta pour elle un relais de poste, des champs, des
chevaux, une maison, et faisait élever à ses frais le fils aîné, en
attendant que les autres fussent en âge de quitter leurs parents; aussi
la reconnaissance de ces braves gens égalait-elle celle du maréchal pour
son libérateur. Cet ancien capitaine perdit sans doute beaucoup à la
mort du maréchal Lannes, qu'il vit ce jour-là pour la dernière fois.

Nous continuâmes notre route par un froid toujours croissant, qui rendit
on ne peut plus pénible le trajet d'Orléans à Paris, où j'arrivai enfin
le 2 avril, horriblement fatigué et très souffrant.

Je retrouvai ma mère avec un bonheur mêlé d'amertume, car elle venait
d'apprendre que mon frère avait été fait prisonnier par les guérillas
espagnoles, et j'allais partir pour une nouvelle campagne!

À peine arrivé à Paris, le maréchal me conduisit chez le ministre de la
guerre pour savoir ce qu'il avait fait pour moi. Il ne manquait à mon
brevet de chef d'escadron que la sanction impériale; mais comme Napoléon
était alors très préoccupé des mouvements de l'armée autrichienne, il ne
demanda pas au ministre le travail préparé et ne fit aucune promotion.
Un mauvais génie me poursuivait!

La capitale était très agitée; les Anglais, nous voyant engagés en
Espagne, crurent l'heure venue de soulever contre Napoléon tout le nord
de l'Europe: ce projet était prématuré, car l'Empereur disposait encore
en Allemagne d'une influence immense et de forces considérables. La
Prusse n'osa bouger; les princes et rois de la Confédération germanique
mirent leurs armées au service de Napoléon, auquel la Russie même envoya
un corps de vingt-cinq mille hommes. Malgré cela, les Autrichiens,
soldés par l'Angleterre, venaient de nous déclarer la guerre. Leurs
armées s'avançaient sur la Bavière notre alliée, et l'Empereur se
préparait à se rendre en Allemagne, où le maréchal Lannes devait le
suivre. Toutes les calèches étant retenues par des centaines d'officiers
généraux ou autres, j'étais fort embarrassé, car l'Empereur, ainsi que
le maréchal, devaient quitter Paris le 13 avril, et j'avais reçu l'ordre
de partir un jour avant eux. Il fallut donc me résigner à courir encore
une fois la poste à franc étrier, par un très mauvais temps!...
Heureusement, une semaine de repos avait calmé l'irritation de ma
blessure au côté; celle du front était cicatrisée, et je pris la
précaution de remplacer mon lourd colback par un chapeau. Mon domestique
Woirland me suivit, mais, fort mauvais écuyer, il roulait fréquemment à
terre et se bornait à me dire en se relevant: «Comme vous êtes dur au
mal!... Oh! oui, vous êtes dur!...»

Je parcourus en quarante-huit heures les cent douze lieues qui séparent
Paris de Strasbourg, malgré la pluie et la neige. Woirland n'en pouvait
plus; il fallait changer notre manière d'aller. D'ailleurs, je savais
qu'en Allemagne on ne courait pas la poste à franc étrier, et nous
n'étions encore qu'à moitié chemin d'Augsbourg, notre lieu de réunion.
Je pus enfin trouver une calèche, et par la forêt Noire, je gagnai
Augsbourg, où je rejoignis plusieurs de mes camarades. L'Empereur, le
maréchal, presque toutes les troupes étaient déjà en campagne. En
courant la ville, je réussis à acheter un cheval; je troquai ma voiture
contre une autre, et nous partîmes sur nos selles de voyage. Ainsi, en
quelques semaines, nous avions vendu nos chevaux à vil prix, fait des
déboursés considérables, et tout cela pour courir au-devant des balles
et des boulets qui devaient ôter la vie à plusieurs d'entre nous!...
Qu'on nomme amour de la gloire, ou bien folie, le sentiment qui nous
excitait, il nous dominait impérieusement, et nous marchions sans
regarder derrière nous!...

Nous joignîmes l'état-major impérial le 20 avril, pendant le combat
d'Abensberg. Le maréchal Lannes, après nous avoir complimentés sur notre
zèle, nous lança immédiatement au milieu des coups de fusil pour porter
ses ordres. Les Autrichiens, commandés par le prince Charles, frère de
l'Empereur, se retirèrent derrière le Danube, par Landshut, au delà de
la rivière d'Isar, dont, selon leur habitude, ils négligèrent de
détruire les ponts. Le lendemain, Napoléon fit attaquer Landshut par
notre infanterie, qui traversa deux fois le pont sous une grêle de
balles; mais arrivée à l'autre extrémité, elle fut arrêtée devant une
immense porte, que l'arrière-garde ennemie défendait du haut des murs de
la ville par une vive fusillade, et deux fois nos colonnes furent
repoussées avec perte!... Cependant, l'Empereur qui tenait infiniment à
prendre Landshut, afin d'y passer l'Isar avant que le prince Charles pût
y préparer de plus grands moyens de résistance, venait d'ordonner une
troisième attaque, et les troupes commandées à cet effet se préparaient
à marcher, lorsque Napoléon, apercevant le général Mouton, son aide de
camp, venant rendre compte d'une mission qu'il lui avait donnée le
matin, lui dit: «Vous arrivez fort à propos!... Placez-vous à la tête
de cette colonne et enlevez la ville de Landshut!»

Une aussi périlleuse mission, donnée à l'improviste, aurait pu étonner
un homme moins intrépide que le général Mouton. Celui-ci n'en fut
nullement ému; il abandonne son cheval, et mettant bravement l'épée à la
main, il fait battre la charge, et s'élance le premier sur le pont à la
tête des grenadiers!... Mais se trouvant arrêté par la porte de
Landshut, il la fait enfoncer à coups de hache, passe au fil de l'épée
tout ce qui résiste, s'empare de la ville, et revient tranquillement
rendre compte à l'Empereur de la mission dont il avait été chargé le
matin!... Chose bizarre! dans la conversation qu'ils eurent ensemble, il
ne fut pas dit un seul mot relatif à la prise de Landshut, et jamais
l'Empereur n'en parla au général Mouton... Mais, après la campagne, il
fit porter chez lui un remarquable tableau d'Hersent, dans lequel ce
général est représenté marchant à la tête de sa colonne à l'attaque de
Landshut. Ce souvenir de Napoléon valait mieux que les plus grands
éloges.



CHAPITRE XI

Remonte improvisée.--Épisodes de la bataille d'Eckmühl.--Combat de
cavalerie devant Ratisbonne.--Déroute de l'ennemi.


L'armée française, traversant l'Isar, se dirigea sur Eckmühl qu'occupait
le gros des forces de l'armée autrichienne. L'Empereur et le maréchal
Lannes passèrent la nuit à Landshut. Une bataille paraissait imminente
pour le lendemain. La ville et ses environs étaient remplis de troupes
et sillonnés en tous sens par des officiers d'état-major, allant porter
des ordres ou revenant d'en porter. Mes camarades et moi eûmes de très
nombreuses courses à faire, et comme, par suite de notre rapide voyage
d'Espagne en Allemagne, nous ne possédions que de très médiocres chevaux
achetés au hasard, et que ces animaux se trouvaient très fatigués, nous
prévoyions avec peine combien il nous serait difficile de faire un bon
service dans la bataille du jour suivant.

Je rentrais vers dix heures du soir, venant de remplir une mission à
trois ou quatre lieues de Landshut, lorsque le maréchal Lannes m'ordonna
d'aller porter un ordre au général Gudin, dont la division se trouvait
fort éloignée; je devais ensuite attendre près de ce général que le
maréchal arrivât sur le champ de bataille. Mon embarras fut très grand
alors, car le cheval que je venais de quitter était harassé; le maréchal
n'avait pas de chevaux à me prêter, et il ne se trouvait pas à Landshut
de cavalerie française à laquelle on pût ordonner de m'en fournir un. Je
ne pouvais entrer chez l'Empereur pour dire au maréchal que j'étais à
peu près démonté; cependant, sans un bon coursier, comment porter un
ordre dont allait peut-être dépendre le salut de l'armée? Je me tirai de
cet embarras par une assez mauvaise action, je l'avoue, mais que ma
situation difficile rendait peut-être excusable. Vous en jugerez.

J'appelle Woirland, mon domestique, homme de sac et de corde, qui avait
fait son apprentissage dans la légion noire d'Humbert, et n'était
embarrassé _de rien_. Je lui fais part de mes perplexités et le charge
de se procurer à tout prix un cheval... enfin il m'en faut un!...--Vous
allez l'avoir, me répondit-il, et tout de ce pas Woirland, sortant de la
ville qu'entouraient divers corps de troupes de la Confédération
germanique, entre dans le camp de la cavalerie wurtembergeoise. Tous les
hommes dormaient, les factionnaires comme les autres. Woirland passe
tranquillement l'inspection des chevaux, en voit un qui lui convient, le
détache, et au risque de se faire assommer, si quelqu'un l'apercevait,
il le conduit hors du camp, jette tout l'équipage à bas, rentre en
ville, place ma selle sur le dos de l'animal, et vient me prévenir que
_tout est prêt_! Les chevaux de troupes de la cavalerie wurtembergeoise
portent pour marque un bois de cerf imprimé sur la cuisse gauche; il me
fut donc très facile de reconnaître d'où provenait la nouvelle monture
qu'amenait mon _Figaro_. Il ne s'en défendit pas!... Ce cheval venait
d'être maraudé, ou, pour parler franchement, _volé_. Mais voyez combien
une situation difficile élargit la conscience! Pour faire taire la
mienne, je me dis: «Si je ne prends pas cet animal qui appartient au roi
de Wurtemberg, il me devient impossible de porter au général Gudin les
ordres qu'il doit exécuter au point du jour, ce qui peut compromettre le
gain de la bataille et amener la chute de la couronne du roi de
Wurtemberg; je lui rends donc un service _indirect_ en me servant d'un
cheval de son armée; d'ailleurs, puisque l'Empereur a donné un royaume à
ce prince, celui-ci peut bien lui _prêter_ un cheval que je rendrai
après m'en être servi dans leur intérêt commun!» Je ne sais, mes chers
enfants, si un casuiste approuverait ce raisonnement, mais, pressé par
les circonstances, je m'élançai en selle et partis au galop!

Maître Woirland avait choisi en connaisseur; la bête était excellente.
Une seule chose me contrariait, c'était que le maudit bois de cerf
marqué sur la cuisse du cheval, indiquant sa provenance, m'exposait à le
voir réclamer par quelque officier wurtembergeois. J'arrivai enfin au
point du jour auprès du général Gudin, dont les troupes se mirent en
marche. Je le suivis jusqu'à ce que l'Empereur et le maréchal Lannes
nous eussent rejoints avec le gros de l'armée. La bataille s'engagea, la
victoire ne fut point un moment douteuse: le maréchal Davout s'y
distingua, ce qui lui valut plus tard le titre de prince d'Eckmühl.

Mon cheval faisait merveille; mais son dernier jour était arrivé!... Au
plus fort de l'action, le maréchal Lannes ayant envoyé un de ses aides
de camp les moins expérimentés porter au général Saint-Sulpice l'ordre
de charger avec ses cuirassiers sur un corps de cavalerie ennemi, cet
aide de camp s'expliqua si mal que le général prenait une tout autre
direction que celle indiquée par le maréchal, lorsque celui-ci, s'en
étant aperçu, m'ordonna d'aller me placer à la tête de la division
Saint-Sulpice, et de la conduire à l'ennemi par la grande route qui
forme la principale rue du village d'Eckmühl. Pendant que le maréchal
Lannes m'expliquait ses intentions, en examinant une carte que le
général Cervoni, lui et moi, tenions chacun d'un côté, un boulet la
traversa et étendit le général Cervoni raide mort sur l'épaule du
maréchal, qui fut couvert du sang de son ami, arrivé la veille de Corse,
tout exprès pour faire cette campagne avec lui!... Le maréchal, pénétré
de douleur, n'en continua pas moins à me donner des ordres avec clarté,
et je courus vers le général Saint-Sulpice, auprès duquel je marchai à
la tête des cuirassiers sur Eckmühl.

Un régiment de Croates occupait les maisons de ce village; mais, au
lieu de tirer sur nous par les croisées où ils se trouvaient hors
d'atteinte des sabres de notre cavalerie, ces hommes, quittant
stupidement l'excellente position qu'ils occupaient, descendirent
bravement dans la rue, où ils espéraient arrêter nos escadrons avec
leurs baïonnettes, en se formant en colonne serrée. Les cuirassiers
français ne leur en donnèrent pas le temps; ils arrivèrent si rapidement
que les Croates, surpris en désordre, au moment où ils sortaient des
maisons, furent enfoncés, sabrés, et jonchèrent bientôt la rue de leurs
cadavres! Néanmoins, ils ne cédèrent pas sans se défendre vaillamment.
Un de leurs bataillons surtout opposa une vigoureuse résistance, et mon
cheval ayant reçu pendant la mêlée un coup de baïonnette dans le cœur,
fit quelques pas et tomba mort contre une borne, de sorte qu'une de mes
jambes restant prise sous le corps de ce pauvre animal, tandis que mon
genou appuyait contre la borne, je ne pouvais faire le moindre
mouvement! En pareil cas, malheur au cavalier démonté! car personne ne
s'arrête pour le relever; d'ailleurs, on ne le pourrait pas. Aussi le
premier régiment de nos cuirassiers, après avoir haché tous les Croates
qui ne s'empressaient pas de jeter leurs armes, continua la charge et
traversa le village, suivi de toute la division au galop.

Il est fort rare que des chevaux, à moins qu'ils ne soient très
fatigués, posent les pieds sur les corps des hommes étendus par terre;
aussi toute la division de cuirassiers passa-t-elle sur moi sans que je
reçusse la moindre atteinte. Cependant, je ne pouvais me dégager, et ma
situation était d'autant plus pénible que, ayant aperçu, avant la
charge, un très gros corps de cavalerie ennemie placé au delà d'Eckmühl,
je prévoyais que nos cuirassiers seraient repoussés et ramenés à
travers ce village, et je craignais que les cavaliers autrichiens,
voulant venger les Croates, ne me fissent un mauvais parti!... Pendant
le moment de calme qui succéda dans la rue au tumulte du combat et du
passage de la cavalerie de la division Saint-Sulpice, j'aperçus non loin
de moi deux grenadiers ennemis, qui, ayant posé leurs fusils, relevaient
leurs camarades blessés. Je leur fais signe de venir à moi et de m'aider
à dégager ma jambe; ils obéissent, soit par bonté, soit par crainte que
je ne les fasse tuer, quoique je n'eusse en ce moment aucun Français à
mes ordres. Les deux Croates, sachant nos cuirassiers en ayant, se
considéraient comme prisonniers; d'ailleurs, cette espèce de soldats
réfléchit peu. Ils vinrent, et j'avoue qu'en voyant l'un d'eux tirer de
sa poche un grand couteau pour couper la courroie de l'étrier qui
retenait mon pied sous le cheval, je craignis qu'il ne lui prît la
fantaisie de m'en plonger la lame dans le ventre, ce qu'il eût pu faire
sans danger. Mais il fut loyal, et avec l'aide de son camarade il
parvint à me remettre sur pied. Je leur fis prendre mon équipage et je
sortis d'Eckmühl pour rejoindre notre infanterie restée en dehors.

Les deux Croates me suivirent très docilement, et bien leur en prit; car
à peine étions-nous hors du village, qu'un bruit affreux s'éleva
derrière nous. Il était produit par le retour de nos escadrons, qui,
selon mon attente, étaient ramenés par les forces supérieures des
ennemis, et ceux-ci, à leur tour, sabraient tout ce qui restait en
arrière. Nos cuirassiers, furieux de se voir repoussés, cherchaient, en
passant au galop auprès de moi, à pointer les Croates qui portaient ma
selle. Ces deux soldats m'avaient secouru; je m'opposai donc à ce qu'on
les tuât et leur lis signe de se coucher dans un fossé, où les sabres ne
pouvaient les atteindre. Je m'y serais placé moi-même, si je n'eusse vu
en tête du corps autrichien des uhlans dont les lances auraient pu me
percer. Heureusement pour nous, la division Saint-Sulpice n'avait que
trois ou quatre cents pas à faire pour être secourue; car, en la voyant
revenir, l'Empereur lança deux divisions de cavalerie qui accouraient
rapidement au-devant de nous. Mais si courte que fût la distance que
j'avais à parcourir pour ne pas tomber sous les lances autrichiennes,
elle était immense pour un homme à pied!... Deux cuirassiers me
placèrent alors entre eux, et me tendant chacun une main, ils
m'enlevèrent si bien que, faisant de très grandes enjambées, je pus
suivre pendant deux, minutes le galop de leurs chevaux. C'était tout ce
qu'il fallait; car le secours envoyé par l'Empereur arrivant
promptement, les ennemis cessèrent leur poursuite, et furent même
rejetés au delà d'Eckmühl, dont nos troupes rentrèrent en possession.

Il était temps que ma course extragymnastique eût un terme, car j'étais
hors d'haleine et n'aurais pu la continuer. J'eus lieu de reconnaître en
cette occasion combien les fortes et grosses bottes, telles qu'en
portaient alors nos cuirassiers, sont défavorables à la guerre. Un jeune
officier de l'escadron qui me sauva, ayant eu son cheval tué, deux de
ses cuirassiers lui tendaient les mains pour l'aider à courir ainsi que
je le faisais; mais, bien qu'il fût grand, mince, et infiniment plus
leste que moi, sa lourde et raide chaussure l'empêchant de remuer assez
vivement les jambes, il ne put suivre le galop des chevaux; fut
contraint d'abandonner les mains secourables qui lui étaient tendues, et
lorsque nous revînmes sur le terrain parcouru si rapidement, nous
trouvâmes le lieutenant tué d'un coup de lance; on voyait qu'il avait
cherché à se débarrasser de ses grandes bottes, dont l'une était à demi
tirée. Mes petites bottes à la housarde ne m'avaient nullement gêné,
parce qu'elles étaient légères et flexibles.

Dans l'espoir de ravoir ma selle et ma bride, je retournai vers le fossé
où j'avais caché les deux Croates; je les aperçus tranquillement
couchés. Plusieurs charges avaient eu lieu au-dessus de leur gîte, sans
qu'ils eussent reçu la moindre égratignure. Je leur donnai une
récompense et les fis marcher devant moi jusqu'au mamelon qu'occupaient
l'Empereur et le maréchal Lannes, bien certain que celui-ci, ne voulant
pas se priver de mes services pendant le reste de la bataille, me ferait
prêter un cheval par un des régiments français qui se trouvaient auprès
de lui. En effet, il en donna l'ordre; mais comme il n'y avait en ce
moment que des cuirassiers dans notre voisinage, on m'amena un animal
énorme, lourd et incapable de porter rapidement un aide de camp d'un
point à un autre. Le maréchal en ayant fait l'observation, un colonel
des chevau-légers wurtembergeois qui se trouvait derrière l'Empereur
s'empressa de faire sa cour en prescrivant à son ordonnance de mettre
pied à terre, et me voilà de nouveau sur un excellent cheval marqué du
bois de cerf!... L'obligeance de ce bon colonel renouvelait un peu mes
remords pour la mauvaise action que j'avais commise le matin, mais je
les faisais taire en répétant mon raisonnement un peu _jésuitique_. Le
plaisant de l'affaire, c'est qu'en portant un ordre à la réserve, je
rencontrai mon domestique Woirland, qui, s'étant approché de moi pour me
donner des vivres dont ses sacoches étaient toujours amplement garnies,
s'écria: «Mais ce cheval est donc le diable! Ce matin il était gris, à
présent il est noir!...»

La bataille d'Eckmühl avait commencé et se continua toute la journée sur
un terrain accidenté, couvert de monticules et de bouquets de bois;
mais à mesure qu'on avance dans la direction du Danube, le pays se
découvre, s'aplatit, et l'on entre enfin dans une immense plaine qui
s'étend jusqu'à Ratisbonne. Les Autrichiens ont une des meilleures
cavaleries de l'Europe; mais, sous prétexte qu'il faut la réserver pour
couvrir la retraite, dans le cas où ils seraient battus, ils ne
l'emploient pas, ou du moins très peu, pendant le combat, ce qui amène
leur défaite et nécessite une retraite qu'ils auraient pu éviter; mais
alors leur cavalerie couvre admirablement bien leurs mouvements
rétrogrades. C'est ce qui eut lieu à Eckmühl; car, dès que le prince
Charles vit la bataille perdue pour lui, et son infanterie, repoussée du
pays montueux, exposée à faire une retraite difficile en plaine devant
les nombreux escadrons français, il fit prendre l'offensive à toute sa
cavalerie, qui se présenta bravement pour nous arrêter, pendant que les
fantassins, l'artillerie et les bagages autrichiens se retiraient sur
Ratisbonne. L'Empereur, de son côté, fit avancer nos housards et
chasseurs, soutenus par les fortes divisions de Saint-Sulpice et
Nansouty, auxquelles les ennemis opposèrent deux divisions de même arme.
Les cavaliers légers des divers partis se jetèrent promptement sur les
flancs, pour éviter d'être écrasés par ces formidables masses couvertes
de fer qui, s'avançant rapidement l'une sur l'autre, se choquèrent, se
pénétrèrent et ne formèrent plus qu'une immense mêlée!

Ce combat, à la fois terrible et majestueux, n'était éclairé que par un
faible crépuscule et la clarté de la lune naissante. Les cris des
combattants étaient couverts par les sons que rendaient plusieurs
milliers de casques et de cuirasses, frappés à coups redoublés par des
sabres pesants, qui en faisaient jaillir de nombreuses étincelles!...
Autrichiens et Français, chacun voulait rester maître du champ de
bataille. Des deux côtés, même courage, même ténacité, forces pareilles,
mais non pas égales armes défensives; car les Autrichiens n'étant
cuirassés que par devant, leur dos ne se trouve nullement garanti dans
une mêlée. Ils recevaient dans le dos de grands coups de pointe portés
par les cavaliers français qui, ayant deux cuirasses, et ne craignant
pas d'être blessés par derrière, ne s'occupaient qu'à frapper, tuaient
un grand nombre d'ennemis et n'éprouvaient que de légères pertes. Ce
combat inégal dura quelques minutes: enfin, les Autrichiens, dont le
nombre de blessés et de morts était immense, furent contraints, malgré
leur bravoure, de céder le terrain. Dès qu'ils eurent fait volte-face,
ils comprirent encore mieux combien il est défavorable de ne pas être
cuirassé par derrière comme par devant, car le combat ne fut plus qu'une
_boucherie!_... Nos cuirassiers poursuivaient les ennemis en leur
enfonçant leurs sabres dans les reins, et, sur l'espace d'une
demi-lieue, le terrain fut jonché de cuirassiers autrichiens morts ou
blessés. Il n'en serait échappé que fort peu, si les nôtres ne se
fussent arrêtés pour charger plusieurs bataillons de grenadiers
hongrois, qu'ils enfoncèrent et prirent presque en entier.

Ce combat décida sans appel une question débattue depuis longtemps,
celle de la nécessité des cuirasses _doubles_; car le nombre des blessés
se trouva de _huit_ Autrichiens pour un Français, et celui des morts de
_treize_ ennemis pour un Français!

Après cette terrible charge, les ennemis, n'ayant plus aucun moyen de
résistance, s'éloignèrent dans le plus grand désordre, vivement
poursuivis sur la chaussée, où les fuyards couraient pêle-mêle avec les
vainqueurs. Le maréchal Lannes proposa à l'Empereur de profiter de la
déroute des Autrichiens pour détruire complètement leur armée, en
l'acculant au Danube, et en entrant avec elle dans Ratisbonne au milieu
de la confusion; mais les autres maréchaux ayant fait observer que nous
étions encore à trois lieues de cette place, que notre infanterie était
harassée, enfin qu'il y aurait danger à s'exposer aux hasards d'un
combat de nuit contre des ennemis qui venaient de faire preuve de tant
de résolution, l'Empereur ordonna de faire cesser la poursuite, et
l'armée bivouaqua dans la plaine. Les Autrichiens avouèrent avoir perdu
cinq mille tués et quinze mille prisonniers, douze drapeaux et seize
pièces de canon; ils ne nous prirent que quelques hommes et nous en
tuèrent quinze cents. Les ennemis se retirèrent dans un tel désordre
que, dans la nuit, un de leurs régiments de cavalerie errait autour de
nos camps sans trouver aucune issue pour faire retraite, lorsque le
colonel Guéhéneuc, allant porter un ordre, tomba dans ce corps, dont le
chef, après s'être emparé de la personne de M. Guéhéneuc, lui dit: «Vous
étiez mon prisonnier, à présent je suis le vôtre!...» En effet, nous
vîmes arriver Guéhéneuc avec le régiment autrichien qui s'était rendu à
lui. Cet épisode amusa beaucoup l'Empereur.

Vous concevez qu'après un tel succès remporté par l'armée française, les
chevaux de prise étaient nombreux dans le camp; j'en achetai trois
excellents pour quelques louis, et me trouvant ainsi parfaitement monté
pour le reste de la campagne, j'abandonnai les deux rosses provenant de
mes acquisitions antérieures et renvoyai aux Wurtembergeois le cheval
qu'on m'avait prêté.



CHAPITRE XII

L'Empereur est blessé devant Ratisbonne.--Je monte le premier à l'assaut
avec Labédoyère, et nous pénétrons dans la ville.

Le prince Charles avait profité de la nuit pour gagner Ratisbonne, dont
le pont lui servit à faire passer sur la rive gauche du Danube ses
bagages, ainsi que la meilleure partie de ses troupes. Ce fut alors
qu'on reconnut combien avait été grande la prévoyance de l'Empereur,
lorsque, dès l'ouverture de la campagne, il avait ordonné au maréchal
Davout, venant de Hambourg et de Hanovre, pour se réunir à la grande
armée sur la rive droite du Danube vers Augsbourg, de s'assurer la
possession de Ratisbonne et de son pont en y laissant un régiment.
Davout avait établi dans cette ville le 65e de ligne, commandé par le
colonel Coutard, son parent, auquel il voulait donner l'occasion de se
distinguer par une belle défense; mais Coutard ne put tenir et, après
quelques heures de combat, rendit aux Autrichiens la place de
Ratisbonne, dont le pont assura leur retraite après notre victoire
d'Eckmühl; autrement ils étaient forcés de mettre bas les armes. Le
colonel Coutard ayant stipulé que lui et les officiers du 65e de ligne
seraient seuls renvoyés en France, l'Empereur décréta qu'à l'avenir les
officiers d'un corps réduit à capituler suivraient le sort de leurs
soldats, ce qui devait porter les chefs à faire une plus vive
résistance.

Cependant, l'Empereur ne pouvait se porter sur Vienne sans avoir repris
Ratisbonne; autrement, dès qu'il s'en serait éloigné, le prince Charles,
traversant le Danube sur le pont de cette ville, eût ramené son armée
sur la rive droite et attaqué la nôtre _par derrière_. Il fallait donc à
tout prix se rendre maître de la place.

Le maréchal Lannes fut chargé de cette mission difficile. Les ennemis
avaient six mille hommes dans Ratisbonne et pouvaient, au moyen du pont,
en augmenter le nombre à volonté. Ils placèrent beaucoup d'artillerie
sur les remparts, tandis que les fantassins garnissaient les parapets.
Les fortifications de Ratisbonne étaient fort anciennes, mauvaises, les
fossés à sec et cultivés en légumes; cependant, bien que ces moyens de
défense fussent insuffisants pour résister à un siège en règle, la ville
était en état de repousser un coup de main, d'autant plus aisément que
la garnison communiquait avec une armée de plus de quatre-vingt mille
hommes, et que, pour pénétrer dans la place, il fallait descendre avec
des échelles dans un fossé profond, le passer sous le feu des ennemis,
escalader enfin le rempart, dont les angles flanqués de canons se
commandaient réciproquement.

L'Empereur, ayant mis pied à terre, alla se poster sur un monticule
situé à une petite portée de canon de la ville. Ayant remarqué près de
la porte dite de Straubing une maison qu'on avait eu l'imprudence
d'adosser au mur du rempart, il fit avancer les pièces de douze, ainsi
que les obusiers de réserve, et ordonna de diriger tous les feux sur
cette maison; en s'éboulant dans le fossé, elle devait le combler en
partie et former au pied de la muraille une rampe par laquelle nos
troupes pourraient monter à l'assaut.

Pendant que notre artillerie exécutait cet ordre, le maréchal Lannes fit
approcher la division Morand auprès de la promenade qui contourne la
ville, et pour mettre ses troupes à l'abri du feu de l'ennemi jusqu'au
moment de l'attaque, il les plaça derrière une immense grange en pierre,
qu'un hasard des plus heureux semblait avoir établie en ce lieu pour
favoriser notre entreprise. Des chariots remplis d'échelles prises dans
les villages voisins furent conduits sur ce point, où l'on était
parfaitement garanti contre les projectiles que les Autrichiens
lançaient à profusion.

En attendant que tout fût prêt pour l'assaut, le maréchal Lannes,
s'étant rendu auprès de l'Empereur pour recevoir ses derniers ordres,
causait avec lui, lorsqu'une balle ennemie, lancée probablement du haut
des remparts par l'une de ces carabines à très longue portée dont se
servent les Tyroliens, vint frapper Napoléon à la cheville du pied
droit!... La douleur fut d'abord si vive que l'Empereur, ne pouvant plus
se tenir debout, fut obligé de s'appuyer sur le maréchal Lannes. Le
docteur Larrey accourut et reconnut que la blessure était fort légère.
Si elle eût été assez grave pour nécessiter l'opération, on eût
certainement considéré cet événement comme un très grand malheur pour la
France; cependant, il lui eût peut-être évité bien des calamités!...

Cependant, le bruit se répand dans l'armée que l'Empereur vient d'être
blessé; officiers et soldats accourent de toutes parts; en un instant,
des milliers d'hommes entourent Napoléon, malgré les canons ennemis qui
réunissent leurs feux sur cet immense groupe. L'Empereur voulut
soustraire ses troupes à ce danger inutile, et tranquilliser
l'inquiétude des corps éloignés qui s'ébranlaient déjà pour venir à lui;
à peine pansé, il monte à cheval et parcourt le front de toutes les
lignes, au milieu des acclamations de ces braves guerriers, qu'il avait
si souvent conduits à la victoire!

Ce fut dans cette revue improvisée et passée en présence de l'ennemi,
que Napoléon accorda pour la première fois des _dotations_ à de simples
soldats, en les nommant _chevaliers_ de l'Empire, en même temps que
membres de la Légion d'honneur. Les présentations étaient faites par les
chefs de corps; mais l'Empereur permettait cependant que les militaires
qui se croyaient des droits incontestables vinssent les faire valoir
devant lui; puis il décidait et jugeait seul. Or, il advint qu'un vieux
grenadier, qui avait fait les campagnes d'Italie et d'Egypte, ne
s'entendant pas appeler, vint d'un ton flegmatique demander la croix:
«Mais, lui dit Napoléon, qu'as-tu fait pour mériter cette
récompense?--C'est moi, Sire, qui dans le désert de Jaffa, par une
chaleur affreuse, vous présentai un melon d'eau.--Je t'en remercie de
nouveau, mais le don de ce fruit ne vaut pas la croix de la Légion
d'honneur.» Alors le grenadier, jusque-là froid comme glace, s'exaltant
jusqu'au paroxysme, s'écrie avec la plus grande volubilité: «Eh!
comptez-vous donc pour rien sept blessures reçues au pont d'Arcole, à
Lodi, à Castiglione, aux Pyramides, à Saint-Jean d'Acre, à Austerlitz, à
Friedland... onze campagnes en Italie, en Egypte, en Autriche, en
Prusse, en Pologne, en...» Mais l'Empereur l'interrompant, et
contrefaisant en riant la vivacité de son langage, s'écria: «Ta, ta, ta,
comme tu t'emportes, lorsque tu arrives aux points essentiels! car c'est
par là que tu aurais dû commencer, cela vaut bien mieux que ton
melon!... Je te fais chevalier de l'Empire avec 1,200 francs de
dotation... Es-tu content?--Mais, Sire, je préfère la croix!...--Tu as
l'un et l'autre, puisque je te fais chevalier.--Moi, j'aimerais mieux la
croix!...» Le brave grenadier ne sortait pas de là, et l'on eut toutes
sortes de peines à lui faire comprendre que le titre de chevalier de
l'Empire entraînait avec lui celui de chevalier de la Légion d'honneur.
Il ne fut tranquillisé à ce sujet que lorsque l'Empereur lui eut attaché
la décoration sur la poitrine, et il parut infiniment plus sensible à
cela qu'au don de 1,200 francs de rente. Par cette familiarité,
l'Empereur se faisait adorer du soldat; mais ce moyen ne peut être
convenablement employé que par un chef d'armée illustré par de
nombreuses victoires; il nuirait à tout autre général et le
déconsidérerait.

Le maréchal Lannes ayant été prévenu que tout était prêt pour
l'attaque, nous retournâmes vers Ratisbonne, pendant que l'Empereur
remontait sur le monticule d'où il pouvait être témoin de l'assaut. Les
divers corps d'armée rangés autour de lui attendaient en silence ce qui
allait se passer...

Notre artillerie ayant complètement abattu la maison du rempart, ses
débris tombés dans le fossé formaient un talus assez praticable, mais
dont le sommet était encore de huit à dix pieds moins élevé que le mur
du côté de la ville: il fallait donc placer des échelles sur ces
décombres pour gagner le haut du rempart. Elles étaient aussi
nécessaires pour descendre de la promenade dans le fossé, car il
n'existait aucune rampe de ce côté. En arrivant à la grange derrière
laquelle la division Morand, commandée pour l'attaque, était abritée du
feu de la place, le maréchal Lannes ayant demandé cinquante hommes de
bonne volonté pour marcher à la tête de la colonne et planter les
échelles, afin de monter les premiers à l'assaut, il s'en présenta un
nombre infiniment supérieur, qu'il fallut réduire à celui prescrit par
le maréchal. Ces braves, conduits par des officiers choisis, partent
avec une ardeur admirable; mais à peine ont-ils dépassé les murs de la
grange qui les abritait, qu'assaillis par une grêle de balles, ils
furent presque tous couchés par terre!... Quelques-uns seulement
parvinrent à descendre de la promenade dans le fossé, mais le canon les
mit bientôt hors de combat, et les débris de cette première colonne
vinrent, tout sanglants, rejoindre la division derrière la grange
protectrice...

Cependant, à la voix du maréchal Lannes et du général Morand, cinquante
nouveaux volontaires se présentent, prennent des échelles et marchent
vers les fossés; mais dès que, arrivés sur la promenade, ils sont
aperçus par l'ennemi, un feu plus terrible encore que le premier
détruit presque entièrement cette seconde colonne!... Ces deux échecs
consécutifs ayant refroidi l'ardeur des troupes, personne ne bougea plus
lorsque, pour la troisième fois, le maréchal demanda des hommes de
_bonne volonté!_ Il aurait pu commander à une ou plusieurs compagnies de
marcher, et certainement elles eussent obéi; mais il savait par
expérience l'énorme différence qui existe entre ce que le soldat fait
par obéissance et ce qu'il fait par élan. Pour braver cet immense péril,
des _volontaires_ étaient infiniment préférables à une troupe commandée.
Mais vainement le maréchal renouvelle son appel aux plus _braves_ de la
_brave_ division Morand; vainement il leur fait observer que l'Empereur
et toute la grande armée les contemplent; on ne lui répond que par un
morne silence, tant chacun avait la conviction que dépasser les murs de
la grange; sous les feux de l'ennemi, c'était courir à une mort
_certaine!_... Alors l'intrépide Lannes s'écrie: «Eh bien! je vais vous
faire voir qu'avant d'être maréchal j'ai été grenadier et le suis
encore!...» Il saisit une échelle, l'enlève, et veut la porter vers la
brèche... Ses aides de camp cherchent à l'en empêcher, mais il résiste
et s'indigne contre nous!... Je me permis alors de lui dire: «Monsieur
le maréchal, vous ne voudriez pas que nous fussions déshonorés, et nous
le serions si vous receviez la plus légère blessure en portant une
échelle contre le rempart, avant que tous vos aides de camp aient été
tués!...» Alors, malgré ses efforts, je lui arrachai le bout de
l'échelle qu'il tenait et le plaçai sur mon épaule, pendant que de Viry
prenait l'autre extrémité et que nos camarades, se réunissant par
couples, prenaient aussi des échelles.

À la vue d'un maréchal de l'Empire disputant avec ses aides de camp à
qui monterait le premier à l'assaut, un cri d'enthousiasme s'éleva dans
toute la division! Officiers et soldats voulurent marcher en tête, et
réclamant cet honneur, ils nous poussaient, mes camarades et moi, en
cherchant à s'emparer des échelles; mais en les cédant, nous aurions eu
l'air d'avoir joué une comédie pour exciter l'élan des troupes: _le vin
était tiré, il fallait le boire_, quelque amer qu'il pût être!... Le
maréchal le comprit, et nous laissa faire, bien qu'il s'attendît à voir
exterminer une grande partie de son état-major qui devait marcher en
tête de cette périlleuse attaque!...

Je vous ai déjà dit que mes camarades, quoique tous fort braves,
manquaient d'expérience et principalement de ce qu'on nomme le _tact
militaire_. Je m'emparai donc sans façon du commandement de la petite
colonne: la gravité des circonstances m'y autorisait, et il ne me fut
refusé par personne. J'organisai derrière la grange le détachement qui
devait nous suivre. J'avais attribué la destruction des deux premières
colonnes à l'imprudence avec laquelle ceux qui la conduisaient avaient
aggloméré les soldats dont elles se composaient, circonstance qui
présentait un double inconvénient: d'abord, elle facilitait le tir des
ennemis, toujours infiniment plus meurtrier sur une masse que sur des
hommes isolés; en second lieu, nos grenadiers chargés d'échelles n'ayant
formé qu'un seul groupe, et s'étant embarrassés les uns les autres, leur
marche n'avait pu être assez rapide pour les soustraire promptement au
feu des Autrichiens. En conséquence, je décidai que de Viry et moi, qui
portions la première échelle, partirions d'abord seuls en courant; que
la seconde échelle nous suivrait à vingt pas de distance, et ainsi de
suite pour les autres; qu'arrivés sur la promenade, les échelles
seraient placées à cinq pieds l'une de l'autre, afin d'éviter la
confusion; que, descendus dans le fossé, on laisserait les échelles
numéros _pairs_ dressées contre le mur de la promenade, pour que les
troupes pussent nous suivre sans retard; que les échelles numéros
_impairs_ seraient enlevées et portées rapidement sur la brèche, où nous
les poserions seulement à un pied de distance entre elles, tant à cause
du peu de largeur du passage que pour aborder avec plus d'ensemble le
haut du rempart et repousser les assiégés qui voudraient nous précipiter
en bas. Ces explications bien données et bien comprises, le maréchal
Lannes, qui les approuvait, s'écria: «Partez, mes braves enfants, et
Ratisbonne est enlevé!...»

À ce signal, de Viry et moi nous élançons, traversons la promenade en
courant, et plongeons notre échelle dans le fossé, où nous descendons.
Nos camarades et cinquante grenadiers nous suivent... En vain le canon
de la place tonne, la fusillade roule, les biscaïens et les balles
frappent les arbres et les murs; comme il est fort difficile d'ajuster
des individus isolés, allant très rapidement, et espacés de vingt en
vingt pas, nous arrivâmes dans le fossé sans qu'aucun des hommes de la
petite colonne fût blessé!... Les échelles désignées d'avance étant
enlevées, nous les portons au sommet des décombres de la maison abattue,
et les appuyant contre le parapet, nous nous élançons vers le
rempart!...

Je montais entête d'une des premières échelles; Labédoyère, qui
gravissait celle à côté de moi, sentant que la base en était mal
assujettie sur les décombres, me prie de lui donner la main pour le
soutenir, et nous parvenons enfin tous les deux sur le haut du rempart,
à la vue de l'Empereur et de toute l'armée, qui nous salue d'une immense
acclamation!... Ce fut un des plus beaux jours de ma vie!... MM. de Viry
et d'Albuquerque nous joignirent en un instant, ainsi que les autres
aides de camp et les cinquante grenadiers; enfin, un régiment de la
division Morand se dirigeait vers le fossé au pas de course.

Les chances de la guerre sont parfois bien bizarres!... Les deux
premières colonnes françaises avaient été détruites avant d'arriver au
pied de la brèche, tandis que la troisième n'éprouva aucune perte; mon
ami de Viry seul fut atteint par une balle qui enleva un bouton de sa
pelisse. Cependant, si les ennemis placés sur le parapet eussent
conservé assez de présence d'esprit pour fondre la baïonnette en avant
sur Labédoyère et sur moi, il est plus que probable qu'ils nous eussent
accablés par leur nombre et tués ou rejetés dans le fossé; mais les
Autrichiens perdent très facilement la tête: notre audace et la vivacité
de l'attaque les étonnèrent tellement, qu'en nous voyant courir sur la
brèche, ils ralentirent d'abord leur feu et cessèrent bientôt de tirer.
Non seulement pas une de leurs compagnies ne marcha contre nous, mais
toutes s'éloignèrent dans la direction opposée au point que nous venions
d'enlever!...

Vous savez que l'attaque avait lieu près de la porte de Straubing. Le
maréchal Lannes m'avait ordonné de la faire ouvrir ou enfoncer, afin
qu'il pût pénétrer dans la ville avec la division Morand; aussi, dès que
je vis sur le rempart mes cinquante grenadiers qu'allait bientôt joindre
le régiment envoyé pour nous soutenir, et dont la tête arrivait déjà
dans le fossé où de plus nombreuses échelles assuraient le passage, je
descendis dans la ville sans plus attendre. Les moments étaient
précieux. Nous marchons donc résolument vers la porte de Straubing,
située à cent pas de la brèche, et là, mon étonnement est grand, en
voyant un bataillon autrichien massé sous l'immense voûte qui précède
cette porte vers laquelle tous les hommes faisaient face pour être plus
à même de la défendre si les Français l'enfonçaient. Uniquement
préoccupé de la mission qu'on lui avait confiée, le chef de bataillon
ennemi, ne tenant pas compte du bruit qu'on entendait sur le rempart
voisin, n'avait pas même placé un factionnaire en dehors de la voûte,
pour le prévenir de ce qui se passait, tant il se croyait certain que
les Français échoueraient dans leurs attaques; aussi fut-il stupéfait en
nous voyant arriver _par derrière!_... Il était placé à la queue de sa
troupe, de sorte que, ayant fait demi-tour en nous voyant approcher, il
se trouva face à face avec la petite colonne française, dont il lui
était impossible de juger la force, car je l'avais formée en deux
pelotons qui, s'appuyant aux côtés de la voûte, la barraient
complètement!... Aux cris de surprise que fit le commandant ennemi, tout
son bataillon se retourna, et les dernières sections, devenues les
premières, nous couchèrent en joue!... Nos grenadiers les ajustèrent
aussi, et comme on n'était qu'à un pas les uns des autres, jugez quel
horrible massacre eût suivi le premier coup de fusil tiré!... La
situation des deux partis était très périlleuse; cependant, le grand
nombre des Autrichiens leur donnait un immense avantage, car si le feu
s'engageait à brûle-pourpoint, notre petite colonne était détruite,
ainsi que la compagnie des ennemis que nous tenions au bout de nos
fusils; mais le surplus de leur bataillon était dégagé. Nous fumes donc
très heureux que nos adversaires ne pussent connaître notre petit
nombre, et je m'empressai de dire au chef de bataillon que, la ville
étant prise d'assaut et occupée par nos troupes, il ne lui restait plus
qu'à mettre bas les armes, sous peine d'être passé au fil de l'épée!

Le ton d'assurance avec lequel je parlais intimida d'autant plus
facilement cet officier qu'il entendait le tumulte produit par l'arrivée
successive des soldats du régiment français qui, nous ayant suivis par
la brèche, accouraient se former devant la voûte. Le commandant ennemi
harangua son bataillon, et après lui avoir expliqué la situation dans
laquelle il se trouvait, il ordonna de déposer les armes. Les compagnies
placées au bout de nos fusils obéirent, mais celles qui, réunies près de
la porte, à l'autre extrémité de la voûte, étaient à l'abri de nos
coups, se mirent à vociférer, refusèrent de se rendre et poussèrent la
masse du bataillon qui faillit nous renverser. Cependant les officiers
parvinrent à calmer leur troupe, et tout paraissait s'arranger, lorsque
le fougueux Labédoyère, impatienté de cette lenteur, fut sur le point de
tout perdre par un accès de colère; car saisissant le commandant
autrichien à la gorge, il allait lui plonger son sabre dans le corps, si
mes camarades et moi n'eussions détourné le coup. Les soldats ennemis
reprirent alors leurs armes, et une sanglante mêlée allait s'engager,
lorsque la porte de la ville retentit extérieurement sous les violents
coups de hache que lui portaient les sapeurs de la division Morand,
conduite par le maréchal Lannes en personne. Les soldats ennemis,
comprenant alors qu'ils allaient se trouver entre deux feux, se
rendirent, et nous les fîmes sortir sans armes de la voûte, en les
dirigeant vers la ville, afin de dégager la porte, que nous ouvrîmes au
maréchal, dont les troupes se précipitèrent comme un torrent dans la
place.

Le maréchal, après nous avoir complimentés, ordonna de marcher vers le
pont du Danube pour couper toute retraite aux régiments ennemis qui se
trouvaient dans Ratisbonne, et empêcher le prince Charles de leur
envoyer des renforts. Mais à peine fûmes-nous entrés dans la grande rue,
qu'un nouveau danger vint nous menacer: nos obus avaient incendié
plusieurs maisons, et le feu allait se communiquer à une trentaine de
voitures que les ennemis avaient abandonnées après en avoir emmené les
chevaux. L'incendie de ces chariots eut certainement embarrassé le
passage de nos troupes; mais, en se glissant le long des murs, on
espérait éviter cet obstacle, lorsque tout à coup le chef de bataillon
ennemi, que je présentai au maréchal, s'écrie avec l'accent du plus
profond désespoir: «Vainqueurs et vaincus, nous sommes tous perdus; ces
chariots sont remplis de poudre!» Le maréchal pâlit, ainsi que nous
tous; mais reprenant bientôt son calme, en présence de la mort que nous
avions sous les yeux, le maréchal fait ouvrir les rangs de la colonne
française, poser les fusils contre les maisons, et ordonne aux soldats
de pousser à bras ces voitures, en se les passant de mains en mains,
jusqu'à ce qu'elles aient traversé la voûte et soient hors de la ville.
Le maréchal donnant l'exemple, officiers, généraux et soldats, chacun se
mit à l'œuvre. Les prisonniers autrichiens firent comme les Français,
car il y allait aussi pour eux de la vie!... Une grande quantité de
charbons ardents tombait déjà sur les fourgons, et si l'un d'eux se fût
enflammé, nous aurions tous été broyés et la ville entièrement
détruite!... Mais on travailla avec tant d'ardeur, qu'en peu de minutes
toutes les voitures de poudre furent poussées hors de la place, d'où on
les fit traîner par des prisonniers jusqu'au grand parc de notre
artillerie.



CHAPITRE XIII

Une Française nous dirige vers le pont du Danube.--Récits erronés au
sujet du siège de Ratisbonne.--Masséna à Ébersberg.--Incertitudes de
Napoléon.--Arrivée à Mölk.


Le terrible danger que nous venions de courir s'étant dissipé par
l'éloignement des caissons, le maréchal fit avancer la division
d'infanterie jusqu'au centre de la ville. Arrivé sur ce point, et
voulant assurer contre des retours offensifs les quartiers qu'il avait
déjà pris, il fit, à l'exemple des Espagnols, occuper toutes les
croisées des principales rues. Ces sages dispositions prises, le
maréchal prescrivit de continuer à diriger la colonne vers le pont,
m'ordonna de me placer en tête pour la conduire. J'obéis, quoique la
chose me parût fort difficile, car c'était la première fois que je me
trouvais dans Ratisbonne, dont je ne connaissais par conséquent aucune
rue.

Cette ville appartenant au roi de Bavière, notre allié, les habitants
dévoués à notre cause auraient dû nous indiquer le chemin du pont; mais
la crainte les retenait chez eux, et l'on n'en voyait aucun. Toutes les
portes et les fenêtres étaient closes, et nous étions trop pressés pour
les enfoncer, car de chaque carrefour sortaient des groupes
d'Autrichiens, qui faisaient feu sur nous tout en se retirant. Les
ennemis n'avaient d'autre retraite que le pont du Danube; je pensais
donc que j'y arriverais en les suivant; mais il régnait si peu
d'ensemble parmi les Autrichiens, que la plupart de leurs pelotons de
tirailleurs placés devant nous s'enfuyaient à notre approche dans des
directions différentes. Ainsi égaré au milieu de ce dédale de rues
inconnues, je ne savais par où diriger la colonne, lorsque, tout à coup,
une porte s'ouvre, une jeune femme pâle, les yeux hagards, s'élance tout
éperdue vers nous en criant: «Je suis Française, sauvez-moi!» C'était
une marchande de modes parisienne qui, établie à Ratisbonne et craignant
que sa qualité de Française ne la fît maltraiter par les Autrichiens,
était venue se jeter à l'étourdie dans les bras de ses compatriotes, dès
qu'elle avait entendu parler français.

En voyant cette femme, une idée lumineuse m'éclaira sur le parti que
nous pouvions tirer de sa rencontre.--«Vous savez où est le pont? lui
dis-je.--Certainement.--Eh bien, conduisez-nous.--Mon grand Dieu! au
milieu des coups de fusil! Je meurs de frayeur et venais vous supplier
de me donner quelques soldats pour défendre ma maison dans laquelle je
rentre à l'instant!...--J'en suis bien fâché, mais vous n'y rentrerez
qu'après m'avoir montré le pont. Que deux grenadiers prennent madame
sous les bras et la fassent marcher en tête de la colonne!...» Ainsi fut
fait, malgré les pleurs et les cris de la belle Française, qu'à chaque
angle de rue je questionnais sur la direction qu'il fallait prendre.
Plus nous avancions vers le Danube, plus le nombre des tirailleurs
augmentait. Les balles sifflaient aux oreilles de la craintive marchande
de modes, qui, ne sachant ce que c'était, paraissait bien moins touchée
de ce petit sifflement que des détonations des fusils. Mais tout à coup,
un des grenadiers qui la soutenaient ayant eu le bras percé d'une balle,
et le sang ayant rejailli sur elle, ses genoux s'affaissèrent; il fallut
la porter. Ce qui venait d'arriver à son voisin me rendant plus
circonspect pour elle, je la fis passer derrière le premier peloton,
dont les hommes la garantissaient en partie contre les balles. Enfin
nous arrivons à une petite place en face du pont. L'ennemi qui en
occupait l'autre extrémité, ainsi que le faubourg de la rive gauche,
nommé Stadt-am-hof, apercevant la colonne, se met alors à nous canonner!
Je pensai qu'il était inutile d'exposer plus longtemps la Parisienne, et
pour tenir la parole que je lui avais donnée, je lui rendis la liberté.
Mais comme la pauvre femme, plus morte que vive, ne savait où se cacher,
je lui proposai d'entrer provisoirement dans une chapelle de la Vierge
située au bout de la place: elle accepte, les grenadiers l'enlèvent
par-dessus la petite grille qui en défend l'entrée, et elle court se
mettre à l'abri des projectiles, en se blottissant derrière la statue de
la Vierge, où, je vous assure, elle tenait fort peu de place.

Le maréchal, informé que nous étions au bord du Danube, gagna la tête de
la colonne et reconnut par lui-même l'impossibilité de passer le pont,
les ennemis ayant incendié le faubourg de Stadt-am-hof, sur lequel il
s'appuie à la rive gauche.

Pendant que les Français donnaient l'assaut et s'emparaient de
Ratisbonne, six bataillons autrichiens placés sur les remparts, loin du
point d'attaque, étaient restés fort tranquillement à regarder dans la
campagne s'ils ne voyaient venir personne. Ils ne sortirent de leur
stupide inaction qu'en entendant tirer du côté du pont. Ils y
accoururent; mais leur retraite était coupée, d'abord par nous, en
second lieu par l'incendie du faubourg qu'ils n'auraient pu traverser,
quand même ils seraient parvenus à passer le pont: ils furent donc
réduits à mettre bas les armes.

L'Empereur fit le jour même son entrée dans Ratisbonne, et prescrivit
aux troupes qui n'avaient point combattu de se joindre aux malheureux
habitants pour lutter contre l'incendie qui dévorait la ville; mais,
malgré ce puissant secours, un grand nombre de maisons furent brûlées.

Napoléon, après avoir visité et récompensé les blessés, glorieux débris
des deux premières colonnes dont les efforts avaient échoué, voulut
aussi voir la troisième colonne, celle qui avait enlevé Ratisbonne sous
ses yeux. Il nous adressa des témoignages de satisfaction et donna
plusieurs décorations. Le maréchal lui ayant rappelé mes anciens et
nouveaux titres au grade de chef d'escadron, Napoléon répondit: «C'est
une chose que vous pouvez considérer comme faite.» Puis, se tournant
vers le maréchal Berthier: «Vous me ferez signer ce brevet au premier
travail que vous me présenterez.» Je n'avais qu'à me féliciter, et ne
pouvais raisonnablement espérer que l'Empereur suspendrait ses
importants travaux pour expédier mon brevet quelques jours plus tôt;
j'étais d'ailleurs enivré des témoignages de satisfaction que l'Empereur
venait de me donner, ainsi que le maréchal Lannes, et des louanges que
mes camarades et moi recevions de toutes parts.

Vous pensez bien qu'avant de m'éloigner du pont, j'avais fait retirer de
la chapelle la Parisienne, qu'un officier reconduisit chez elle. Le
maréchal, voyant les soldats occupés à faire passer cette femme
par-dessus la petite grille, me demanda comment elle se trouvait là: je
lui contai l'histoire; il la redit le soir à l'Empereur, qui rit
beaucoup, et déclara qu'il serait bien aise de voir cette dame.

Je vous ai déjà dit qu'au moment où nous donnions l'assaut, toute la
grande armée, rangée à peu de distance de la place, était témoin de ce
combat. Parmi les nombreux spectateurs, se trouvait le maréchal Masséna,
ainsi que ses aides de camp, dont M. Pelet, aujourd'hui lieutenant
général directeur du dépôt de la guerre et auteur d'une excellente
relation de la campagne de 1809. Voici ce qu'on lit dans cet ouvrage, à
propos de l'assaut de Ratisbonne: «Le maréchal Lannes saisit une échelle
et va pour la placer lui-même; ses aides de camp l'arrêtent et luttent
contre lui. À l'aspect de ce noble débat, la foule de nos guerriers se
précipita, enleva les échelles et franchit l'espace... les coups
meurtriers se perdent au milieu d'elle; les aides de camp la précèdent.
En un clin d'œil les échelles sont posées, le fossé est franchi... Sur
le sommet on voit paraître les premiers, se tenant par la main,
Labédoyère et Marbot; nos grenadiers les suivent...»

Ce récit d'un témoin oculaire est fort exact, il donna avec raison une
égale part de gloire à mon camarade et à moi; mais l'auteur de la
biographie du malheureux Labédoyère n'a pas été aussi juste. Après avoir
copié la narration du général Pelet, il a jugé à propos de supprimer mon
nom et d'attribuer à Labédoyère seul le mérite d'être monté le premier à
l'assaut de Ratisbonne. Je n'ai pas jugé convenable de réclamer;
d'ailleurs, l'ouvrage du général Pelet constate le fait, qui se passa
sous les yeux de cent cinquante mille hommes.

Ratisbonne avait été pris le 23 avril. L'Empereur passa les journées du
24 et du 25 dans cette ville, dont il ordonna de réparer à ses frais
tous les dégâts. Pendant que Napoléon, accompagné par le maréchal
Lannes, parcourait les rues, j'aperçus la marchande de modes française
que j'avais contrainte la veille à guider la colonne d'attaque vers le
pont. Je la désignai au maréchal. Celui-ci la montra à l'Empereur, qui,
s'approchant d'elle, lui fit en plaisantant des compliments sur son
_courage_, et lui envoya ensuite une fort belle bague en souvenir de
l'assaut de Ratisbonne. La foule, tant civile que militaire, qui
entourait l'Empereur s'étant informée du motif de cette petite scène, le
fait fut légèrement dénaturé, car on représenta cette dame comme une
_héroïne française_ qui, _de son propre mouvement_, s'était exposée à la
mort pour assurer le salut de ses compatriotes. Ce fut ainsi que la
chose fut racontée, non seulement dans l'armée, mais encore dans toute
l'Allemagne, et par le général Pelet lui-même, trompé par la voix
publique. Si la Parisienne fut quelque temps sous le feu de l'ennemi,
l'amour de la gloire n'y était pour rien.

Pendant le court séjour que nous fîmes à Ratisbonne, le maréchal attacha
à son état-major M. le lieutenant de La Bourdonnaye, jeune officier
rempli d'esprit et fort brave, qui lui était recommandé par le sénateur
Guéhéneuc, père de Mme la maréchale. M. de La Bourdonnaye se désolait de
n'être arrivé parmi nous qu'après l'assaut; mais il trouva bientôt
d'autres occasions de montrer son courage. Il lui arriva même à ce sujet
quelque chose de bizarre. Les élégants de l'armée avaient adopté des
pantalons d'une largeur démesurée, qui ne manquaient pas de grâce
lorsqu'on était à cheval, mais qui étaient on ne peut plus embarrassants
à pied. Or, La Bourdonnaye avait un de ces pantalons immenses, lorsqu'au
combat de Wels, le maréchal lui ayant prescrit de mettre pied à terre et
de courir sur le pont pour transmettre un ordre aux troupes, les éperons
de ce bon jeune homme s'embarrassèrent dans son pantalon; il tomba, et
nous le crûmes mort!... Il se releva fort lestement, et, voulant courir
de nouveau, il entendit le maréchal s'écrier: «N'est-il pas absurde de
venir faire la guerre avec six aunes de drap autour des jambes?» La
Bourdonnaye, qui combattait pour la première fois sous les yeux du
maréchal, désirant faire preuve de zèle, tire alors son sabre, coupe et
déchire son pantalon à mi-cuisses, et, devenu plus leste, reprend sa
course, genoux et jambes nus! Quoiqu'on se trouvât sous les balles
ennemies, le maréchal et son état-major rirent aux larmes de ce nouveau
costume, et, à son retour, La Bourdonnaye fut complimenté sur sa
présence d'esprit.

Après avoir confié à une forte garnison le soin de garder Ratisbonne et
son pont, l'Empereur dirigea l'armée sur Vienne par la rive droite du
Danube, pendant que le gros des ennemis prenait la même direction, en
longeant la rive gauche. Je ne fatiguerai pas votre attention par le
récit des nombreux combats que nous eûmes à livrer aux corps autrichiens
qui cherchaient à s'opposer à notre marche vers la capitale; je me
bornerai à faire observer que le maréchal Masséna, dont les
circonstances avaient tenu jusque-là le corps éloigné de tout
engagement, commit l'imprudence énorme d'attaquer, le 3 mai, le pont
d'Ebersberg, sur la Traun, bien qu'il fût défendu par 40,000 hommes
appuyés à un château fort. Cette attaque devenait complètement inutile,
puisque, avant qu'elle eût commencé, le corps du maréchal Lannes avait
passé la Traun à cinq lieues au-dessus d'Ebersberg, et marchait pour
prendre les Autrichiens par derrière. Ceux-ci se fussent certainement
retirés le jour même à notre approche, sans que Masséna perdît un seul
homme. Il attaqua donc pour passer une rivière _déjà passée_; il
réussit, mais il eut plus de 1,000 soldats tués et 2,000 blessés!
L'Empereur blâma ce déplorable abus du sang des hommes, et, sans doute
pour donner une leçon à Masséna, il fit partir de Wels une simple
brigade de cavalerie légère, sous les ordres du général Durosnel, qui,
redescendant la rive gauche de la Traun, parvint à Ebersberg sans tirer
un coup de pistolet, en même temps que les troupes de Masséna y
entraient, après y avoir subi des pertes considérables et eu deux
colonels tués et trois autres blessés! Napoléon se rendit de Wels à
Ebersberg par la rive droite, ce qui prouva que la route était
parfaitement libre. Arrivé sur le champ de bataille, la vue de ce grand
nombre d'hommes, si inutilement tués, le navra de douleur; il s'éloigna
et ne vit personne de la soirée!... Si tout autre que Masséna se fût
permis de faire sans ordre une attaque aussi imprudente, il eût
probablement été renvoyé sur les derrières; mais c'était Masséna,
l'enfant chéri de la victoire, et l'Empereur crut devoir se borner à
quelques sévères observations. L'armée, moins indulgente, critiqua
hautement Masséna. Celui-ci, pour s'excuser, disait que les 40,000
Autrichiens qui défendaient Ebersberg, sous les ordres du général
Hiller, ayant non loin de leur droite un pont sur le Danube, à
Mauthausen, il était à craindre que, si l'on n'eût promptement attaqué
ce corps, sans attendre l'arrivée des troupes qui le tournaient par
Wels, le général Hiller passât le Danube et allât se joindre au prince
Charles sur la rive gauche. Mais cette supposition se fût-elle vérifiée,
il n'en fût résulté aucun inconvénient pour l'armée française; au
contraire, puisque toutes les troupes se trouvaient alors au delà du
Danube et que nous n'eussions pas eu un seul coup de fusil à tirer pour
marcher sur Vienne par la rive droite, entièrement dépourvue de
défenseurs. Au surplus, le but que Masséna avait poursuivi en attaquant
Ebersberg ne fut pas atteint. Le général Hiller, après avoir reculé
d'une ou deux marches sur la rive droite, alla passer le Danube à Stein,
et, descendant ce fleuve sur la rive gauche, il se rendit en toute
diligence à Vienne.

Quoi qu'il en soit, après avoir traversé la Traun, brûlé le pont de
Mauthausen et franchi la rivière de l'Ens, l'armée de Napoléon s'avança
jusqu'à Mölk, sans qu'on sût si le général Hiller se trouvait entre
Vienne et nous, ou s'il avait traversé le Danube pour aller joindre le
prince Charles sur la rive gauche. Quelques espions assuraient que
c'était au contraire le prince qui avait passé le Danube pour se réunir
au général Hiller, et que nous rencontrerions le lendemain toute la
grande armée autrichienne dans une forte position en avant de
Saint-Pölten. Dans ce cas, nous devions nous préparer à livrer une
grande bataille; dans le cas contraire, il fallait marcher rapidement
sur Vienne, afin d'y arriver avant l'armée ennemie, qui se dirigeait
vers la capitale par la rive opposée à celle que nous occupions.

L'incertitude de l'Empereur était fort grande, faute de renseignements
positifs qui le missent à même de résoudre la question ainsi posée: le
général Hiller a-t-il passé le Danube, ou se trouve-t-il encore devant
nous, masqué par un rideau de cavalerie légère qui, fuyant toujours, ne
se laisse pas approcher, pour qu'on ne puisse lui faire aucun
prisonnier, dont on obtiendrait quelques éclaircissements?... Rien
n'était encore positif, lorsque le 7 mai nous arrivâmes à Mölk.

C'est à Mölk, mes chers enfants, que j'accomplis celle de toutes mes
actions de guerre dont le souvenir me flatte le plus, parce que les
dangers que j'avais courus jusqu'à ce jour m'étaient imposés pour
l'exécution des ordres donnés par mes chefs, tandis qu'ici ce fut
volontairement que je bravai la mort, pour être utile à mon pays, servir
mon Empereur, et acquérir un peu de gloire..



CHAPITRE XIV

L'Empereur me propose de tenter une expédition des plus périlleuses.--Je
l'accepte et me dévoue pour l'armée.--Résultats considérables de mon
expédition.


La jolie petite ville de Mölk, située sur le bord du Danube, est dominée
par un immense rocher en forme de promontoire, sur le haut duquel
s'élève un couvent de Bénédictins, qui passe pour le plus beau et le
plus riche de la chrétienté. Des appartements du monastère, l'œil
découvre sur une très vaste étendue le cours et les deux rives du
Danube. L'Empereur et plusieurs maréchaux, au nombre desquels était le
maréchal Lannes, s'établirent au monastère, et notre état-major logea
chez le curé de la ville. Il était tombé beaucoup d'eau pendant la
semaine, et la pluie, qui n'avait pas cessé depuis vingt-quatre heures,
continuait encore; aussi le Danube et ses nombreux affluents étaient-ils
débordés. La nuit venue, mes camarades et moi, charmés d'être à l'abri
d'un aussi mauvais temps, soupions gaiement avec le curé, jovial garçon,
qui nous faisait les honneurs d'un excellent repas, lorsque l'aide de
camp de service auprès du maréchal Lannes vient me prévenir que celui-ci
me demande, et qu'il faut que je monte à l'instant même au couvent. Je
me trouvais si bien où j'étais, que je fus très contrarié d'être obligé
de quitter un bon souper et un bon logis pour aller me mouiller
derechef; mais il fallait obéir!...

Tous les corridors et toutes les salles basses du monastère étaient
remplis de grenadiers et de chasseurs de la garde, auxquels le bon vin
des moines faisait oublier les fatigues des jours précédents. En
arrivant dans les salons, je compris que j'étais appelé pour quelque
grave motif, car généraux, chambellans, officiers d'ordonnance, tous me
répétaient: «L'Empereur vous a fait demander!» Quelques-uns ajoutaient:
«C'est probablement pour vous remettre votre brevet de chef d'escadron.»
Mais je n'en crus rien, car je n'avais pas encore assez d'importance
auprès du souverain pour qu'il m'envoyât chercher à pareille heure pour
me remettre lui-même ma nomination! Je fus donc introduit dans une
immense et magnifique galerie, dont le balcon donne sur le Danube. J'y
trouvai l'Empereur dînant avec plusieurs maréchaux et l'abbé du couvent,
qui a le titre d'évêque. En me voyant, l'Empereur quitte la table et
s'approche du grand balcon, suivi du maréchal Lannes, auquel je
l'entends dire à voix basse: «L'exécution de ce projet est presque
impossible; ce serait envoyer inutilement ce brave officier à une mort
presque certaine!--Il ira, Sire, j'en suis certain, répond le maréchal,
il ira; d'ailleurs, nous pouvons toujours lui en faire la proposition.»

Me prenant alors par la main, le maréchal ouvre la fenêtre du balcon qui
domine au loin le Danube, dont l'immense largeur, triplée en ce moment
par une très forte inondation, était de près d'une lieue!... Un vent des
plus impétueux agitait le fleuve, dont nous entendions mugir les vagues.
Il pleuvait à torrents, et la nuit était des plus obscures; on
apercevait néanmoins de l'autre côté une immense ligne de feux de
bivouac. Napoléon, le maréchal Lannes et moi étant seuls auprès du
balcon, le maréchal me dit: «Voilà de l'autre côté du fleuve un camp
autrichien; mais l'Empereur désire très vivement savoir si le corps du
général Hiller en fait partie, ou s'il se trouve encore sur cette rive.
Il faudrait que, pour s'en assurer, un homme de _cœur_ eût le courage de
traverser le Danube, afin d'aller enlever quelque soldat ennemi, et j'ai
affirmé à l'Empereur que vous iriez!» Napoléon me dit alors: «Remarquez
bien que ce n'est pas un _ordre_ que je vous donne; c'est un désir que
j'exprime; je reconnais que l'entreprise est on ne peut plus périlleuse,
mais vous pouvez la refuser sans crainte de me déplaire. Allez donc
réfléchir quelques instants dans la pièce voisine, et revenez nous dire
franchement votre décision.»

J'avouerai qu'en entendant la proposition du maréchal Lannes, une sueur
froide avait inondé tout mon corps! Mais à l'instant même, un sentiment
que je ne saurais définir, et dans lequel l'amour de la gloire et de mon
pays se mêlait peut-être à un noble orgueil, exaltant au dernier degré
mon ardeur, je me dis: Comment! l'Empereur a ici une armée de 150,000
guerriers dévoués, ainsi que 25,000 hommes de sa garde, tous choisis
parmi les plus braves; il est entouré d'aides de camp, d'officiers
d'ordonnance, et cependant, lorsqu'il s'agit d'une expédition pour
laquelle il faut autant d'intelligence que d'intrépidité, c'est moi,
moi! que l'Empereur et le brave maréchal Lannes choisissent!!! «J'irai,
Sire! m'écriai-je sans hésiter. J'irai!... et si je péris, je lègue ma
mère à Votre Majesté!» L'Empereur me prit l'oreille en signe de
satisfaction, et le maréchal me tendit la main en s'écriant: «J'avais
bien raison de dire à Votre Majesté qu'il irait!... Voilà ce qu'on
appelle un brave soldat[1]!...»

Mon expédition étant ainsi résolue, il fallut songer à réunir les moyens
pour l'exécuter. L'Empereur fit appeler le général Bertrand, son aide de
camp, le général Dorsenne, des grenadiers de la garde, ainsi que le
commandant du grand quartier impérial, et leur ordonna de mettre à ma
disposition tout ce dont je croirais avoir besoin. Sur ma demande, un
piquet d'infanterie alla chercher en ville le bourgmestre, le syndic des
bateliers et cinq de ses meilleurs matelots. Un caporal et cinq
grenadiers à pied de la vieille garde, parlant tous allemand, et pris
parmi les plus braves, quoique n'étant pas encore décorés, furent aussi
appelés et consentirent volontairement à m'accompagner. L'Empereur fit
d'abord introduire les six militaires, et leur ayant promis qu'à leur
retour ils recevraient immédiatement la croix, ces braves gens
répondirent par un «Vive l'Empereur!» et allèrent se préparer. Quant aux
cinq bateliers, lorsque l'interprète leur eut expliqué qu'il s'agissait
de conduire une barque de l'autre côté du Danube, ils tombèrent à genoux
et se mirent à pleurer. Le syndic déclara qu'il valait autant les
fusiller tout de suite que de les envoyer à une mort certaine;
l'expédition était _absolument impossible_, non seulement à cause de la
force des eaux qui retourneraient la nef, mais aussi parce que les
affluents du Danube ayant amené dans ce fleuve une grande quantité de
sapins nouvellement abattus dans les montagnes voisines, ces arbres
qu'on ne pourrait éviter dans l'obscurité viendraient heurter et
défoncer la barque. D'ailleurs, comment aborder sur la rive opposée, au
milieu des saules qui crèveraient le bateau, et d'une inondation dont on
ne connaissait pas l'étendue?... Le syndic concluait donc que
l'opération était matériellement impraticable...

En vain l'Empereur, pour les séduire, fit-il étaler devant chacun d'eux
6,000 francs en or, cette offre ne put les décider, et cependant,
disaient-ils, nous sommes de pauvres matelots, tous pères de famille;
cet or assurerait notre fortune et celle de nos enfants; notre refus
doit donc vous prouver l'impossibilité de traverser le fleuve en ce
moment!... Je l'ai déjà dit: à la guerre, la nécessité d'épargner la vie
d'un grand nombre d'hommes, en sacrifiant celle de quelques-uns, rend,
dans certaines circonstances, les chefs de l'armée impitoyables.
L'Empereur fut donc inflexible. Les grenadiers reçurent l'ordre
d'emmener ces pauvres gens malgré eux, et nous descendîmes à la ville.

Le caporal qu'on m'avait donné était un homme fort intelligent; je le
pris pour mon interprète et le chargeai, chemin faisant, de dire au
syndic des matelots que, puisqu'il était forcé de venir avec nous, il
devait, dans son propre intérêt, nous désigner la meilleure barque et
indiquer tous les objets dont il fallait la garnir. Le malheureux obéit,
tout en se livrant au plus affreux désespoir. Nous eûmes donc une
excellente embarcation et prîmes sur les autres tout ce qui fut à notre
convenance. Nous avions deux ancres; mais comme il ne me paraissait
guère possible de nous en servir, je fis prendre des câbles et coudre au
bout de chacun d'eux un morceau de toile, dans lequel était enveloppé un
gros caillou. J'avais vu dans le midi de la France des pêcheurs arrêter
leurs bateaux en lançant sur les saules du rivage les cordes ainsi
préparées, qui, s'entortillant autour de ces arbres, faisaient office
d'ancre et arrêtaient la nacelle. Je couvris ma tête d'un képi, les
grenadiers prirent leurs bonnets de police, car toute autre coiffure eût
été très embarrassante. Nous avions des vivres, des cordes, des haches,
des scies, une échelle, enfin tout ce que la prévoyance m'avait suggéré
de prendre.

Nos préparatifs terminés, j'allais donner le signal du départ, lorsque
les cinq bateliers me supplièrent en sanglotant de les faire conduire
chez eux par mes soldats et de leur accorder la grâce d'aller, pour la
dernière fois peut-être, embrasser leurs femmes et leurs enfants!...
Mais l'attendrissement qu'eût produit cette scène ne pouvant
qu'amoindrir le courage déjà si faible de ces malheureux, je refusai.
«Eh bien! dit alors le syndic, puisque nous n'avons plus que quelques
instants à vivre, donnez-nous cinq minutes pour recommander nos âmes à
Dieu, et faites de même que nous, car vous allez aussi périr!...» Ils se
prosternèrent tous; les grenadiers et moi les imitâmes, ce qui parut
faire grand plaisir à ces braves gens. La prière terminée, je fis
distribuer à chacun d'eux un verre de l'excellent vin des moines, et la
barque fut poussée au large!...

J'avais recommandé aux grenadiers d'exécuter en silence toutes les
prescriptions du syndic qui tenait le gouvernail. Le courant était trop
rapide pour que nous pussions traverser directement de Mölk à la rive
opposée; nous remontâmes donc à la voile le long de la berge du fleuve
pendant plus d'une lieue, et bien que le vent et les vagues fissent
bondir le bateau, ce trajet se fit sans accident. Mais lorsqu'il fallut
enfin s'éloigner de terre, pour commencer la traversée à force de rames,
le mât qu'on abattit, au lieu de venir se placer dans la longueur du
bateau, tomba de côté, et la voile, trempant dans l'eau, offrait une
grande résistance au courant, ce qui nous fit tellement pencher que nous
fûmes sur le point d'être submergés!... Le patron ordonna de couper les
câbles et de jeter le mât dans le fleuve; mais les matelots, perdant la
tête, se mirent à prier sans bouger!... Alors, le caporal, tirant son
sabre, leur dit: «On peut prier en travaillant! Si vous n'obéissez
sur-le-champ, je vous tue!...»

Ces pauvres diables, obligés de choisir entre une mort incertaine et une
mort positive, prirent des haches, aidèrent les grenadiers; le mât fut
promptement coupé et lancé dans le courant... Il était temps, car à
peine fûmes-nous débarrassés de ce dangereux fardeau, que nous
ressentîmes une secousse épouvantable: un des nombreux sapins
qu'entraînait le Danube venait de heurter le bateau... nous frémîmes
tous!... Heureusement, le bordage n'était point encore défoncé; mais la
barque résisterait-elle aux chocs qu'elle pouvait recevoir des autres
arbres que nous n'apercevions pas et dont le voisinage nous était
signalé par un plus grand balancement des vagues?... Plusieurs nous
touchèrent, sans qu'il en résultât de graves accidents; cependant, le
courant nous poussant avec force, et nos rames gagnant fort peu sur lui,
pour nous faire prendre le biais nécessaire à la traversée du fleuve, je
craignis un moment qu'il ne nous entraînât au delà du camp ennemi, ce
qui eût fait manquer mon expédition. Enfin, à force de rames, nous
étions parvenus aux trois quarts du trajet, lorsque, malgré l'obscurité,
j'aperçois une énorme masse noire sur les eaux, puis tout à coup un
frôlement aigu se fait entendre, des branchages nous atteignent au
visage, et la barque s'arrête!... Le patron, questionné, répond que nous
sommes sur un îlot garni de saules et de peupliers, dont l'inondation a
presque atteint le sommet... Il fallut employer des haches à tâtons pour
s'ouvrir un passage à travers ces branches; on y parvint, et dès que
nous eûmes franchi cet obstacle, nous trouvâmes un courant bien moins
furieux que dans le milieu du fleuve et atteignîmes enfin la rive
gauche, en face du camp autrichien. Cette rive était bordée d'arbres
aquatiques très touffus qui, avançant en forme de dôme au-dessus de la
berge, en rendaient sans doute l'approche fort difficile, mais qui en
même temps s'opposaient à ce que du camp on pût apercevoir notre barque.
Les feux de bivouac éclairaient le rivage, tout en nous laissant dans
l'obscurité que les branches de saules projetaient sur nous. Je laissai
la barque courir le long du bord, cherchant de l'œil un endroit propice
pour prendre terre. Tout à coup, j'aperçois une rampe pratiquée sur la
berge par les ennemis, afin que les hommes et les chevaux de leur camp
pussent arriver jusqu'à l'eau. L'adroit caporal lance alors parmi les
saules l'une des pierres que j'avais fait préparer; la corde s'enroule
autour de l'un de ces arbres, et la barque s'arrête contre la terre, à
un ou deux pieds de la rampe. Je pense qu'il était alors minuit. Les
Autrichiens, se trouvant séparés des Français par l'immensité du Danube
débordé, étaient dans une si grande sécurité que, excepté le
factionnaire, tout dormait dans le camp.

Il est d'usage à la guerre que, quelle que soit la distance qui sépare
de l'ennemi, les canons et les sentinelles doivent toujours faire face
vers lui. Une batterie placée en avant du camp était donc tournée du
côté du fleuve, et des factionnaires se promenaient sur le haut du
rivage, dont les arbres empêchaient de voir l'extrême bord, tandis que
du bateau j'apercevais à travers les branches une grande partie des
bivouacs. Jusque-là ma mission avait été plus heureuse que je n'aurais
pu l'espérer; mais pour que le résultat fût complet, il fallait enlever
un prisonnier, et une telle opération, exécutée à cinquante pas de
plusieurs milliers d'ennemis, qu'un seul cri pouvait réveiller, me
paraissait bien difficile!... Cependant, il fallait agir... J'ordonne
donc aux cinq matelots de se coucher au fond de la barque, en les
prévenant que deux grenadiers vont les surveiller et tueront
impitoyablement celui qui proférera une parole ou essayera de se lever.
Je place un autre grenadier sur la pointe du bateau qui avoisine la
berge, et mettant le sabre à la main, je débarque, suivi du caporal et
de deux grenadiers. Il s'en fallait de quelques pieds que la barque
touchât terre; nous fûmes donc obligés de marcher dans l'eau, mais enfin
nous voilà sur la rampe... Nous la montons, et je me préparais à courir
sur le factionnaire le moins éloigné de nous, pour le désarmer, le faire
bâillonner et le traîner sur le bateau, lorsqu'un bruit métallique et
un petit chant à demi-voix vinrent frapper mes oreilles... Un homme
portant un gros bidon de fer-blanc venait en fredonnant puiser de l'eau.
Nous redescendons promptement vers le fleuve, pour nous cacher sous la
voûte de branches qui couvre la barque, et dès que l'Autrichien se
baisse pour remplir son bidon, mon caporal et les deux grenadiers le
saisissent à la gorge, lui placent sur la bouche un mouchoir rempli de
sable mouillé, et lui mettant la pointe de leur sabre au corps, menacent
de le tuer s'il fait la moindre résistance ou cherche à pousser un
cri!... Cet homme, stupéfait, obéit et se laisse conduire au bateau;
nous le hissâmes dans les bras du grenadier placé sur ce point, et
celui-ci le fit coucher à plat ventre à côté des matelots. Pendant qu'on
enlevait cet Autrichien, son costume m'avait fait reconnaître que ce
n'était pas un soldat proprement dit, mais un soldat domestique
d'officier.

J'aurais préféré prendre un combattant, parce que j'aurais eu des
renseignements plus positifs; néanmoins, faute de mieux, j'allais me
contenter de cette capture, lorsque j'aperçois au sommet de la rampe
deux militaires portant chacun le bout d'un bâton au milieu duquel était
suspendu un chaudron. Ces hommes n'étant plus qu'à quelques pas, il
était impossible de se rembarquer sans être vu. Je fis donc signe à mes
grenadiers de se cacher de nouveau, et lorsque ces deux Autrichiens se
baissèrent pour remplir leur vase, des bras vigoureux, les saisissant
par derrière, leur plongèrent la tête dans l'eau, parce que ces soldats
ayant leurs sabres, je craignais qu'ils ne voulussent résister; il
fallait donc les étourdir. Puis, à mesure qu'on en relevait un, sa
bouche était couverte par un mouchoir rempli de sable, et des lames de
sabre placées sur sa poitrine le contraignaient à nous suivre! Ils
furent successivement embarqués comme l'avait été le domestique, et je
remontai à bord, suivi du caporal et des deux grenadiers.

Jusque-là, tout allait admirablement bien. Je fais lever les matelots;
ils reprennent leurs rames, et j'ordonne au caporal de détacher le bout
de la corde qui nous fixait au rivage; mais elle était si mouillée, et
le fort tirage du bateau qu'elle retenait, malgré la violence du
courant, avait tellement resserré le nœud, qu'il devint impossible de la
défaire. Nous fûmes obligés de scier la corde, ce qui nous prit deux ou
trois minutes. Mais les efforts que nous faisions ayant imprimé un grand
mouvement au câble dont l'extrémité était entortillée autour d'un saule,
les branches de cet arbre agitèrent celles qui l'avoisinaient. Il en
résulta un frôlement assez bruyant pour attirer l'attention du
factionnaire. Cet homme approche, n'aperçoit pas la barque; mais voyant
l'agitation des branches et le bruit augmenter, il crie: «Wer da?» (Qui
vive?) Pas de réponse!... Nouvelle sommation de la sentinelle ennemie...
Nous gardons encore le silence, en continuant notre travail... J'étais
dans des transes mortelles; car, après avoir bravé tant de périls, il
eût été vraiment cruel d'échouer au port!... Enfin, enfin, la corde est
coupée et le bateau poussé au large!... Mais à peine est-il en dehors de
la voûte que les saules formaient au-dessus de nous, que, éclairé par la
lueur des feux de bivouac, il est aperçu par le factionnaire autrichien
qui crie: _Aux armes!_ et tire sur nous!... Personne n'est atteint; mais
à ce bruit, toutes les troupes du camp se lèvent précipitamment, et les
artilleurs, dont les pièces braquées sur le Danube se trouvaient toutes
chargées, me font l'honneur de tirer le canon sur ma barque!... Mon cœur
bondit de joie au bruit de cette détonation, qui devait être entendue
par l'Empereur et par le maréchal Lannes!.... Mes yeux, se portèrent
vers le couvent de Mölk, dont, malgré l'éloignement, je n'avais cessé
d'apercevoir les nombreuses croisées éclairées. Elles furent
probablement toutes ouvertes à l'instant; mais la lumière d'une seule me
parut augmenter de vivacité: c'était celle de l'immense fenêtre du
balcon, qui, grâce à ses dimensions, pareilles à celles d'un portail
d'église, projetait au loin une grande clarté sur les eaux du fleuve. Il
était évident qu'on venait de l'ouvrir en entendant gronder le canon;
aussi je me dis: «L'Empereur et les maréchaux sont certainement sur ce
balcon; ils me savent parvenu sur la rive gauche dans le camp ennemi et
font des vœux pour mon retour!» Cette pensée exaltant encore mon
courage, je ne fis aucune attention aux boulets, d'ailleurs fort peu
dangereux, car la rapidité du courant nous emportait avec une telle
vitesse que les artilleurs ennemis ne pouvaient pointer avec précision
sur un objet aussi mobile, et il aurait fallu être bien malheureux pour
qu'ils atteignissent notre embarcation; il est vrai qu'un seul boulet
pouvait la briser et nous plonger dans le gouffre, mais tous allèrent se
perdre dans le Danube. Je me trouvai bientôt hors de la portée des
ennemis et pus concevoir l'espérance que mon entreprise aurait une
heureuse issue. Cependant, tous les périls n'étaient pas encore
surmontés, car il fallait retraverser le fleuve qui roulait toujours des
troncs de sapin, et nous fûmes jetés plusieurs fois sur des îles
submergées, où les branches des peupliers nous arrêtèrent longtemps.
Nous parvînmes enfin à nous rapprocher de la rive droite, à plus de deux
lieues au-dessous de Mölk. Ici une nouvelle crainte vint m'assaillir.
J'aperçus les feux de bivouac, et rien ne me donnait la certitude qu'ils
appartinssent à un régiment français, car l'ennemi avait des troupes sur
les deux rives, et je savais que, sur celle de droite, l'avant-garde du
maréchal Lannes se trouvait à peu de distance de Mölk, en face d'un
corps autrichien placé à Saint-Pölten.

Notre armée devait sans doute se porter en avant au point du jour, mais
occupait-elle déjà ce lieu, et les feux que je voyais étaient-ils
entourés d'amis ou d'ennemis? Je craignais que le courant ne m'eût
entraîné trop bas, mais je fus tiré de ma perplexité par le son de
plusieurs trompettes, qui sonnaient le réveil de la cavalerie française.
Alors, toute incertitude cessant, nous fîmes force de rames vers la
plage, où l'aube nous fit apercevoir un village. Nous en étions peu
éloignés, lorsqu'un coup de mousqueton se fit entendre, et une balle
siffla à nos oreilles!... Il était évident que le poste français nous
prenait pour une embarcation ennemie. Je n'avais pas prévu ce cas, et ne
savais trop comment nous parviendrions à nous faire reconnaître, lorsque
j'eus l'heureuse pensée de faire pousser fréquemment par mes six
grenadiers le cri de: _Vive l'empereur Napoléon!_... Cela ne suffisait
certainement pas pour prouver que nous étions Français, mais devait
cependant attirer l'attention des officiers, qui, entourés de beaucoup
de soldats, ne pouvaient craindre notre petit nombre et empêcheraient
sans doute qu'on ne tirât sur nous, avant de savoir si nous étions
Français ou Autrichiens. En effet, peu d'instants après, j'étais reçu
sur le rivage par le colonel Gautrin et le 9e de housards appartenant au
corps du maréchal Lannes. Si nous fussions débarqués une demi-lieue plus
bas, nous tombions dans les postes ennemis!... Le colonel de housards me
prêta un cheval et me fit donner plusieurs chariots, sur lesquels je
plaçai les grenadiers, les matelots et les prisonniers; puis la petite
caravane se dirigea sur Mölk. Pendant ce trajet, le caporal ayant, par
mon ordre, questionné les trois Autrichiens, j'appris avec bonheur que
le camp d'où je venais de les enlever appartenait au corps du général
Hiller, celui dont l'Empereur désirait si vivement connaître la
position.

Ainsi, plus de doute, le général Hiller avait rejoint le prince Charles
de l'autre côté du Danube; il ne pouvait donc plus être question de
bataille sur la route que nous occupions, et Napoléon n'ayant plus
devant lui que la cavalerie ennemie, placée en avant de Saint-Pölten,
pouvait en toute sécurité pousser ses troupes sur Vienne, dont nous
n'étions plus qu'à trois petites marches. Ces renseignements obtenus, je
lançai mon cheval au galop, pour les porter au plus vite à l'Empereur.

Il faisait grand jour quand je parvins à la porte du monastère. J'en
trouvai les abords obstrués par toute la population de la petite ville
de Mölk, au milieu de laquelle on entendait les cris déchirants des
femmes, enfants, parents et amis des matelots enlevés la veille. Je fus
à l'instant entouré par ces bonnes gens, dont je calmai les vives
inquiétudes en leur disant en fort mauvais allemand: «Vos parents et
amis vivent, et vous allez les voir dans quelques instants!» Un immense
cri de joie s'étant alors élevé du sein de la foule, l'officier français
chargé de la garde des portes se présenta, et dès qu'il me vit, il
courut, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre, prévenir les aides de camp de
service d'informer l'Empereur de mon arrivée. En un instant, tout ce qui
se trouvait dans le palais fut sur pied; le bon maréchal Lannes vint à
moi, m'embrassa cordialement et me conduisit sur-le-champ auprès de
l'Empereur, en s'écriant: «Le voilà, Sire, je savais bien qu'il
reviendrait!... il amène trois prisonniers du corps du général
Hiller!...» Napoléon me reçut on ne peut mieux, et quoique je fusse
mouillé et crotté de toutes parts, il posa sa main sur mon épaule, sans
oublier sa plus grande preuve de satisfaction, le pincement de
l'oreille. Je vous laisse à juger combien je fus questionné!...
L'Empereur voulut connaître en détail tout ce qui m'était advenu pendant
ma périlleuse entreprise, et lorsque j'eus terminé mon récit, Sa Majesté
me dit: «Je suis très content de vous, _chef d'escadron_ Marbot!...»

Ces paroles équivalant à un brevet, je fus au comble de la joie!... Un
chambellan ayant annoncé en ce moment que l'Empereur était servi, je
comptais attendre dans la galerie qu'il fût sorti de table, lorsque
Napoléon, me montrant du doigt la salle à manger, me dit: «Vous
déjeunerez avec moi.» Je fus d'autant plus flatté de cet honneur, qu'il
n'avait _jamais_ été fait à aucun officier de mon grade. Pendant le
déjeuner, j'appris que l'Empereur et les maréchaux ne s'étaient pas
couchés, et qu'en entendant le canon gronder sur la rive opposée, ils
s'étaient tous précipités au balcon! L'Empereur me fit répéter de quelle
manière j'avais surpris les trois prisonniers, et rit beaucoup de la
frayeur et de l'étonnement qu'ils avaient dû éprouver.

On vint enfin annoncer que les chariots étaient arrivés, mais ne
pouvaient pénétrer que très difficilement dans le couvent, tant la foule
des habitants de Mölk s'empressait pour voir les matelots. Napoléon,
trouvant cet empressement très naturel, ordonna de faire ouvrir les
portes et de laisser entrer tout le monde dans la cour. Peu d'instants
après, les grenadiers, les matelots et les prisonniers furent introduits
dans la galerie. L'Empereur, ayant auprès de lui son interprète, fit
d'abord questionner les trois soldats autrichiens, et apprenant avec
satisfaction que non seulement le corps du général Hiller, mais le
prince Charles et toute son armée se trouvaient sur la rive gauche, il
prescrivit au prince Berthier de donner l'ordre à toutes les troupes de
se mettre sur-le-champ en marche sur Saint-Pölten, où il allait les
suivre. Puis, faisant approcher le brave caporal et les cinq soldats de
sa garde, il plaça la croix de la Légion d'honneur sur leurs poitrines,
les nomma chevaliers de l'Empire, en accordant à chacun une dotation de
1,200 francs de rente.

Toutes ces vieilles moustaches pleuraient de joie! Vint le tour des
matelots, auxquels l'Empereur fit dire que les dangers qu'ils avaient
courus étant beaucoup plus grands qu'il ne l'avait d'abord pensé, il
était juste qu'il augmentât leur récompense; qu'en conséquence, au lieu
de 6,000 francs promis, ils allaient en recevoir chacun 12,000, qui leur
furent délivrés à l'instant même, en or. Rien ne pourrait exprimer le
contentement de ces bonnes gens; ils baisaient les mains de l'Empereur
et de tous les assistants, en s'écriant: «Nous voilà riches!...»
Napoléon, voyant leur joie, fit en riant demander au syndic si, à un tel
prix, il recommencerait un semblable voyage la nuit suivante; mais cet
homme répondit que, échappé par miracle à une mort qu'il avait
considérée comme certaine, il n'entreprendrait pas une pareille course
au milieu des mêmes périls, quand bien même Mgr l'abbé de Mölk lui
donnerait le monastère et les immenses propriétés qui en dépendent. Les
matelots se retirèrent, bénissant la générosité de l'empereur des
Français, et les grenadiers, impatients de faire briller leur décoration
aux yeux de leurs camarades, allaient s'éloigner en emmenant leurs trois
prisonniers, lorsque Napoléon s'aperçut que le domestique autrichien
pleurait à chaudes larmes! Il le fit rassurer sur le sort qui
l'attendait; ce pauvre garçon répondit en sanglotant qu'il savait bien
que les Français traitaient fort bien leurs prisonniers, mais que,
portant sur lui une ceinture contenant presque toute la fortune de son
capitaine, il craignait que cet officier ne l'accusât d'avoir déserté
pour le voler! Cette pensée lui arrachait le cœur! L'Empereur, touché du
désespoir de cet honnête homme, lui fit dire qu'il était _libre_, et
que, dans deux jours, dès que nous serions devant Vienne, on lui ferait
passer les avant-postes, afin qu'il pût se rendre auprès de son maître.
Puis Napoléon, prenant dans sa cassette un rouleau de 1,000 francs, le
mit dans la main du domestique, en disant: «Il faut honorer la vertu
partout où elle se montre!» Enfin, l'Empereur donna quelques pièces d'or
à chacun des deux autres prisonniers, en ordonnant qu'on les rendît
aussi aux avant-postes autrichiens, «afin de leur faire oublier la
frayeur que nous leur avions causée, et qu'il ne fût pas dit que des
soldats, même ennemis, eussent parlé à l'empereur des Français sans
recevoir quelque bienfait».



CHAPITRE XV

Entrée dans Saint-Pölten.--Prise de possession du Prater.--Attaque et
reddition de Vienne.--Soulèvements partiels en Allemagne.


Après avoir fait le bonheur de tous ceux que la barque avait amenés,
Napoléon alla se préparer à marcher sur Saint-Pölten, et je quittai la
galerie. Je trouvai le salon de service rempli de généraux et
d'officiers de la garde; tous mes camarades y étaient aussi, et chacun
me félicitait, tant sur mon expédition que sur le nouveau grade que
l'Empereur m'avait accordé, en me donnant dans la conversation le titre
de _chef d'escadron_. Le brevet ne m'en fut néanmoins accordé que le
mois suivant, après que je l'eus encore acheté par une nouvelle
blessure! N'accusez cependant pas l'Empereur d'ingratitude: les
événements de la guerre l'absorbèrent dans le mois de mai, et comme il
me donnait toujours le titre de _commandant_, Napoléon pensait que,
confiant dans sa promesse, je devais me considérer comme tel.

Pendant le trajet de Mölk à Saint-Pölten, l'Empereur et le maréchal
Lannes m'adressèrent encore plusieurs questions sur les événements de la
nuit. Ils s'arrêtèrent en face du vieux château de Dirnstein, situé sur
la rive opposée. Ce lieu avait un double intérêt. C'est au pied des
collines où se trouve ce château que fut livré en 1805 le mémorable
combat que le maréchal Mortier, séparé du reste de l'armée française,
soutint avec courage pour s'ouvrir un passage à travers les troupes
russes, et dans le moyen âge, les tours du château de Dirnstein avaient
servi de prison à Richard Cœur de lion. En examinant ces ruines, et en
pensant au sort du royal guerrier qu'on y retint si longtemps, Napoléon
tomba dans une profonde rêverie. Pressentait-il alors que, enfermé un
jour par ses ennemis, il terminerait sa vie dans la captivité?

Le maréchal Lannes ayant entendu plusieurs coups de canon vers
Saint-Pölten, se porta rapidement sur cette ville, dans les rues de
laquelle s'étaient effectuées plusieurs charges entre notre avant-garde
et le peu de cavalerie légère que les ennemis avaient encore sur la rive
droite, et qui, trop faible pour nous résister, se retira promptement
sur Vienne.

Tous mes camarades étant occupés à porter des ordres, je me trouvais
seul auprès du maréchal, lorsqu'en entrant dans Saint-Pölten et passant
devant un monastère de religieuses, nous en vîmes sortir l'abbesse, une
crosse à la main, et suivie de toutes ses nonnes. Les saintes femmes,
effrayées, venaient demander protection. Le maréchal les rassura, et
comme les ennemis fuyaient de toutes parts et que nos troupes occupaient
la ville, il crut pouvoir mettre pied à terre. Un soleil brûlant avait
succédé à la tempête de la nuit précédente; le maréchal venait de faire
trois lieues au galop; il avait très chaud; l'abbesse lui proposa de
venir prendre quelques rafraîchissements. Il accepta, et nous voilà tous
les deux dans le couvent, au milieu d'une cinquantaine de
religieuses!... En un instant, une table élégante fut dressée et un
goûter splendide servi. Je ne vis jamais une telle profusion de sirops,
de confitures, de bonbons de toutes sortes, auxquels nous fîmes honneur.
Les religieuses en remplirent nos poches et en offrirent plusieurs
caisses au maréchal, qui les accepta en disant qu'il les porterait à ses
enfants de la part de ces dames. Hélas! il ne devait plus les revoir,
ses chers enfants!...

L'Empereur et le maréchal Lannes couchèrent ce soir-là à Saint-Pölten,
d'où l'armée se rendit en deux jours à Vienne. Nous arrivâmes devant
cette ville le 10 mai, de très grand matin. L'Empereur se rendit
immédiatement au château royal de Schœnbrünn, situé à une demi-lieue de
cette ville. Ainsi, vingt-sept jours après son départ de Paris, il était
aux portes de la capitale de l'Autriche!... On avait pensé que le
prince Charles, hâtant sa marche sur la rive gauche du Danube et
repassant ce fleuve par le pont de Spitz, serait dans Vienne avant notre
arrivée; mais ce prince était en retard de plusieurs jours, et la
capitale ne se trouvait défendue que par une faible garnison. La ville
de Vienne, proprement dite, est fort petite, mais elle se trouve
entourée d'immenses faubourgs, dont chacun, isolément, est plus vaste et
plus peuplé que la ville. Ces faubourgs n'étant enfermés que dans un
simple mur d'enceinte, trop faible pour arrêter une armée, l'archiduc
Maximilien, qui commandait dans Vienne, les abandonna et se retira dans
la place, derrière les vieilles fortifications, avec tous les
combattants. Cependant, s'il eût voulu utiliser le courage et les
efforts de la population qui s'offrait à lui, il aurait pu résister
quelque temps. Il n'en fit rien, et, dès leur arrivée, les troupes
françaises occupèrent les faubourgs sans coup férir. Le maréchal Lannes,
trompé par un rapport inexact, crut que l'ennemi avait aussi abandonné
la ville et s'empressa d'envoyer le colonel Guéhéneuc prévenir
l'Empereur que nous occupions Vienne; Napoléon, impatient d'annoncer
cette grande nouvelle, ordonna à M. Guéhéneuc de partir sur-le-champ
pour Paris.

Mais la place tenait toujours, et lorsque le maréchal Lannes voulut y
entrer à la tête d'une division, nous fûmes reçus à coups de canon; le
général Tharreau fut blessé, et plusieurs soldats tués. Le maréchal fit
revenir les troupes dans les faubourgs, et après les avoir mises à
couvert du feu de la place, il crut devoir envoyer le colonel
Saint-Mars, son aide de camp, porter une sommation au gouverneur, en le
faisant accompagner de M. de La Grange, qui avait été longtemps attaché
à l'ambassade française à Vienne, et connaissait parfaitement les
localités. Un parlementaire doit s'avancer seul, accompagné d'un
trompette; mais, au lieu de se conformer à cet usage, le colonel
Saint-Mars prit trois ordonnances; M. de La Grange en fit autant, de
sorte qu'en comprenant le trompette, ils étaient _neuf_. C'était
beaucoup trop; aussi les ennemis crurent, ou firent semblant de croire,
que ce groupe venait plutôt pour examiner les fortifications que pour
transmettre une sommation. Une porte s'ouvrit tout à coup et donna
passage à un peloton de housards hongrois, qui, fondant le sabre à la
main sur les parlementaires, les blessèrent tous grièvement et les
emmenèrent prisonniers dans la ville. Les cavaliers ennemis qui
commirent cet acte de barbarie appartenaient au régiment de Szecklers,
le même qui, en 1799, avait massacré devant Rastadt les
plénipotentiaires français Roberjot et Bonnier, et grièvement blessé
Jean Debry.

En apprenant avec quelle indignité les Autrichiens avaient versé le sang
des parlementaires envoyés par le maréchal Lannes, l'Empereur, révolté,
accourut et fit venir un grand nombre d'obusiers, pour tirer la nuit
suivante sur Vienne, dont les défenseurs ouvrirent à l'instant même sur
les faubourgs un feu terrible, qui dura vingt-quatre heures, au risque
de tuer leurs concitoyens.

Le 11 au matin, l'Empereur parcourut les environs de Vienne, et s'étant
aperçu que l'archiduc Maximilien avait commis l'énorme faute de ne pas
garnir de troupes la promenade du Prater, il résolut de s'en emparer, en
jetant un pont sur le petit bras du Danube qui baigne le Prater.

À cet effet, deux compagnies de voltigeurs passèrent d'abord en bateau
sur l'autre rive et occupèrent le pavillon de Lusthaus, ainsi que le
bois voisin, d'où elles protégèrent la construction du pont, qui fut
terminé pendant la nuit.

Dès qu'on apprit dans Vienne que les Français, maîtres du Prater,
pouvaient marcher de là vers les portes de Spitz, unique moyen de
retraite de la garnison, l'agitation fut très grande; de nouveaux
événements vinrent bientôt l'augmenter. En effet, vers dix heures du
soir, nos artilleurs, abrités par les vastes et solides bâtiments des
écuries impériales, commencèrent à lancer des obus sur la ville, et
bientôt le feu se manifesta dans plusieurs quartiers, notamment à la
place du Graben, la plus belle de la cité.

On a dit, et le général Pelet a répété à tort, que l'archiduchesse
Louise se trouvant alors malade dans le palais de son père, le
commandant de la garnison en avait fait prévenir l'empereur des
Français, et que celui-ci avait ordonné de changer l'emplacement des
batteries. Cela est un conte fait à plaisir, car Marie-Louise ne se
trouvait pas à Vienne pendant l'attaque, et si elle y eût été, les
généraux autrichiens n'eussent certainement pas exposé la fille de leur
empereur aux périls de la guerre, lorsqu'en quelques minutes un bateau
pouvait la transporter de l'autre côté du grand bras du Danube, ce qui,
avec des soins convenables, n'eût pas aggravé sa situation. Mais il est
des gens qui, voulant trouver du _merveilleux_ en toutes choses, se sont
plu à faire sauver la vie de l'archiduchesse par celui dont elle devait
bientôt partager le trône.

Nos obus continuaient à tirer sur la ville, lorsqu'au milieu de la nuit,
Napoléon, laissant aux généraux d'artillerie le soin de diriger le feu,
se mit en marche pour retourner à Schœnbrünn, où le maréchal Lannes
logeait aussi. Il faisait un superbe clair de lune, la route était
belle, l'Empereur partit donc au galop selon son habitude. Il montait
pour la première fois un charmant cheval dont le roi de Bavière lui
avait fait présent. M. le comte de Canisy, écuyer de Napoléon, qui par
ses fonctions était tenu d'essayer les montures qu'il présentait à
l'Empereur, ayant sans doute négligé cette précaution, affirmait
cependant que le cheval était _parfait_; mais au bout de quelques pas,
le cheval s'abat, l'Empereur roule à terre et reste étendu, sans donner
aucun signe de vie!... Nous le crûmes mort!... Il n'était qu'évanoui; on
s'empressa de le relever, et, malgré les observations du maréchal
Lannes, il voulut achever le trajet à cheval. Il prit une autre monture
et repartit au galop pour Schœnbrünn. Arrivé dans la vaste cour de ce
palais, l'Empereur fit ranger en cercle autour de lui le nombreux
état-major et l'escadron de sa garde, témoins de l'accident qu'il venait
d'éprouver, et défendit qu'il en fût parlé. Ce secret confié à plus de
deux cents personnes, dont la moitié étaient de simples soldats, fut si
religieusement gardé que l'armée et l'Europe ignorèrent que Napoléon
avait failli périr!... L'écuyer comte de Canisy s'attendait à être
sévèrement réprimandé; mais Napoléon ne lui infligea d'autre punition
que celle de monter _chaque jour_ le cheval bavarois, et, dès le
lendemain, M. de Canisy ayant été jeté plusieurs fois par terre, tant la
bête avait les jambes faibles, l'Empereur fit grâce à son écuyer, en
l'engageant à mieux examiner à l'avenir les chevaux qu'il lui
présentait.

Apprenant que sa retraite était menacée par les troupes françaises
maîtresses du Prater, et voyant la capitale de l'Autriche sur le point
d'être totalement incendiée par les obus, l'archiduc Maximilien évacua
Vienne pendant la nuit et se retira derrière le grand bras du Danube,
par le pont de Spitz, qu'il détruisit. C'était par ce même pont que
l'armée française avait traversé le Danube en 1805, après que les
maréchaux Lannes et Murat s'en furent emparés, au moyen d'une ruse que
je vous ai fait connaître en parlant de la campagne d'Austerlitz. Le
départ de l'archiduc Maximilien et de ses troupes laissait la ville de
Vienne sans défense et livrée à la populace, qui déjà commençait à
piller. Les autorités de la ville s'empressèrent donc de députer vers
Napoléon le respectable général O'Reilly, l'archevêque, ainsi que le
président des États et les principaux magistrats, afin d'implorer la
clémence et le secours du vainqueur. Aussitôt, plusieurs régiments
entrèrent dans la place, plutôt en protecteurs qu'en conquérants; la
populace fut contenue; on lui retira ses armes, mais la garde bourgeoise
conserva les siennes, dont elle avait fait un très bon usage pour le
maintien de l'ordre en 1805, et elle se montra de nouveau digne de cette
marque de confiance.

Le corps d'armée du maréchal Lannes fut établi à Vienne ainsi que dans
les faubourgs, et son quartier général au palais du prince Albert de
Saxe-Teschen, que son mariage avec la célèbre archiduchesse Christine,
gouvernante des Pays-Bas, avait rendu le plus riche seigneur de l'Empire
autrichien. Ce palais, situé sur le rempart, près de la porte de
Carinthie, était vraiment magnifique. Le prince Murat l'avait occupé
lors de la campagne d'Austerlitz, mais le maréchal n'y entra qu'une
seule fois pour quelques instants, préférant loger à Schœnbrünn dans une
maison particulière, d'où il pouvait plus facilement communiquer avec
l'Empereur.

À notre arrivée dans Vienne, nous trouvâmes MM. Saint-Mars et de La
Grange, ainsi que l'escorte qu'ils avaient eue en allant parlementer.
Ils étaient tous grièvement blessés. Le maréchal fit transporter M.
Saint-Mars au palais du prince Albert.

Dès le début de la campagne de 1809, les Anglais avaient fait tout ce
qui était en leur pouvoir pour susciter de nouveaux ennemis à Napoléon,
en soulevant les populations allemandes contre lui et ses alliés. Ce fut
d'abord le Tyrol, que les traités de 1805 avaient arraché à l'Autriche
pour le donner à la Bavière, qui se révolta, pour retourner à son ancien
souverain. Les Bavarois, commandés par le maréchal Lefebvre, eurent à
soutenir plusieurs engagements sanglants contre les montagnards
tyroliens, qui avaient pris pour chef un simple aubergiste, nommé Hofer,
et qui combattirent avec un courage héroïque; mais, après quelques
brillants succès, ils furent battus par les troupes françaises venant
d'Italie, et leur commandant Hofer fut pris et fusillé.

La Prusse, humiliée par la défaite d'Iéna, mais n'osant, malgré les
instances de l'Angleterre, courir les chances d'une nouvelle guerre
ouverte contre Napoléon, voulut cependant entraver ses succès; elle prit
entre la guerre et la paix un terme moyen, réprouvé par le droit des
gens de toutes les nations civilisées. En effet, le major Schill,
sortant en plein jour de Berlin, à la tête de son régiment de housards,
parcourut le nord de l'Allemagne, tuant, pillant les Français, et
appelant les populations à la révolte. Il parvint à former ainsi une
bande de plus de 600 hommes, à la tête de laquelle il eut l'audace
d'attaquer, avec le soutien de la flotte anglaise, la place forte de
Stralsund, défendue par le brave général Gratien. On se battit dans les
rues, et le major Schill fut tué. L'Empereur fit traduire devant les
tribunaux les jeunes gens des meilleures familles de Prusse, pris en
combattant à la suite de Schill, et ces malheureux, condamnés comme
_voleurs_ et _assassins_ aux travaux forcés à perpétuité, furent envoyés
au bagne de Brest! La nation prussienne s'indigna de ce traitement, mais
le gouvernement, comprenant le vrai caractère de pareils actes de
brigandage, n'osa élever aucune réclamation, et se borna à désavouer
Schill et sa bande. Il les eût récompensés si leur entreprise eût amené
le soulèvement de l'Allemagne.

Le prince de Brunswick-Œls, que le traité de Tilsitt avait dépossédé de
ses États, quitta l'Angleterre, où il s'était réfugié, se rendit dans la
Lusace, et leva une bande de 2,000 hommes, avec laquelle il fit la
guerre de partisan contre les Français et les Saxons, leurs alliés. En
Westphalie, le colonel Derneberg, l'un des chefs de la garde du roi
Jérôme, entraîna quelques districts et marcha même sur Cassel, dans
l'intention d'enlever Jérôme, dont quelques jours avant il était le
favori!

Plusieurs officiers prussiens, entre autres Katt, levèrent aussi des
bandes sur divers points, et il fut prouvé depuis qu'ils avaient reçu le
consentement tacite du gouvernement prussien. La jonction de ces
différents corps d'insurgés, conduits par des chefs habiles et
entreprenants, pouvait avoir de grands et fâcheux résultats et soulever
contre nous une partie de l'Allemagne; mais à la nouvelle de la bataille
d'Eckmühl et de la prise de Vienne, tout s'évanouit. Le moment de réunir
toutes les forces de la Germanie contre Napoléon n'était pas encore
arrivé; il aurait fallu le concours de la Russie, alors notre alliée, et
qui nous fournissait même un corps de 20,000 hommes. Ces troupes agirent
très mollement en Galicie, ce qui n'empêcha pas la Russie de réclamer, à
la paix, sa part des dépouilles autrichiennes, qu'elle ne rendit jamais.
Mais retournons aux événements qui se passaient près de Vienne.



CHAPITRE XVI

Occupation et abandon de l'Île Schwartze-Laken.--Établissement des ponts
contre l'île de Lobau.--La bataille s'engage entre Essling et Aspern.


Napoléon, occupant Vienne, réunissait ses principales forces autour de
cette capitale. Cependant, moins heureux qu'en 1805, il avait trouvé les
ponts de Spitz rompus et ne pouvait terminer la guerre, ni atteindre son
ennemi, qu'en passant l'immense fleuve du Danube, dont la rive gauche
était défendue par l'armée du prince Charles. À cette époque du
printemps, la fonte des neiges gonfle tellement le fleuve qu'il devient
immense, et chacun de ses bras est semblable à une grande rivière; le
passage du Danube présentait, par conséquent, beaucoup de difficultés;
mais comme il promène ses eaux au milieu d'un très grand nombre d'îles,
dont quelques-unes sont fort vastes, on y trouve des points d'appui pour
l'établissement des ponts. L'Empereur, après avoir visité avec la plus
minutieuse attention les rivages du fleuve, tant au-dessus qu'en dessous
de Vienne, reconnut deux emplacements favorables pour le passage: le
premier, par l'île de Schwartze-Laken, située en face de Nussdorf, à une
demi-lieue en amont de Vienne; le second, à pareille distance en aval de
cette ville, en face du village de Kaiser-Ebersdorf, au travers de la
grande île de Lobau. Napoléon fit travailler aux deux ponts à la fois,
afin de profiter de celui qui serait prêt le plus tôt et de partager
l'attention des ennemis. La construction du premier fut confiée au
maréchal Lannes, celle du second au maréchal Masséna.

Le maréchal Lannes ordonna au général Saint-Hilaire de faire porter en
bateau 500 voltigeurs dans l'île de Schwartze-Laken, séparée de la rive
gauche par un petit bras du fleuve et touchant presque à la tête du pont
de Spitz. Cet ordre fut exécuté; mais, au lieu de former ce détachement
de soldats pris dans un même corps, et d'en confier le commandement à un
colonel intelligent, le général Saint-Hilaire le composa d'hommes du 72e
et du 105e de ligne, conduits par deux chefs de bataillon, ce qui
devait nuire à l'ensemble des opérations. Aussi, en arrivant dans l'île,
ces deux officiers n'agirent pas de concert et commirent la faute énorme
de ne pas laisser de réserve dans une grande maison qui pouvait protéger
de nouveaux débarquements; puis, s'élançant à l'étourdie, ils
poursuivirent sans méthode quelques détachements ennemis qui défendaient
Schwartze-Laken; mais bientôt ceux-ci reçurent des renforts
considérables, amenés par des bateaux de la rive gauche. Nos soldats
repoussèrent vigoureusement les premières attaques; ils se formèrent en
carré et combattirent vaillamment à la baïonnette; mais enfin, accablés
par le nombre, plus de la moitié furent tués, tous les autres blessés et
pris, avant que les troupes disposées pour les soutenir pussent aller
les rejoindre. L'Empereur et le maréchal Lannes arrivèrent sur le bord
du Danube pour être témoins de cette catastrophe! Ils adressèrent de
vifs reproches au général Saint-Hilaire, qui, malgré sa grande entente
de la guerre, avait eu le tort d'envoyer dans l'île un détachement d'une
composition vicieuse, et de le faire partir avant d'être en mesure de le
soutenir par des envois prompts et successifs de renforts puissants.
Saint-Hilaire avait, il est vrai, peu de barques à sa disposition, mais
on en amenait un grand nombre; il aurait dû les attendre et ne pas
précipiter le mouvement. Les troupes autrichiennes qui combattirent dans
cette affaire étaient commandées par un émigré français, le général
Nordmann, qui ne tarda pas à être puni d'avoir porté les armes contre sa
patrie, car il fut tué par un boulet à la bataille de Wagram.

L'Empereur et le maréchal Lannes, désespérés d'avoir vu périr
inutilement tant de braves gens, parcouraient le rivage dans une très
grande agitation, lorsque le maréchal, s'étant embarrassé les pieds
dans un câble, tomba dans le Danube!... Napoléon, seul en ce moment
auprès de lui, s'avança rapidement dans l'eau jusqu'à la ceinture,
tendit la main au maréchal et l'avait déjà relevé, lorsque nous
accourûmes à son secours. Cet accident accrut leur mécontentement déjà
si grand, car, après l'échec que nous venions d'éprouver, il ne fallait
plus songer à tenter le passage par l'île de Schwartze-Laken, dans
laquelle l'ennemi, éclairé sur nos projets, venait d'envoyer plusieurs
milliers d'hommes. Il ne restait plus qu'un seul point sur lequel on pût
traverser le Danube, celui d'Ebersdorf.

Pour se rendre de ce village à la rive gauche, nous devions franchir
quatre branches du fleuve. La première a 250 toises de largeur. Jugez de
l'immense longueur du pont qu'il fallait jeter entre la rive que nous
occupions et une petite île située au milieu du fleuve! Au delà de cette
île, se trouve le second bras, large de 180 toises; c'est le plus
rapide: ces deux bras baignent un îlot après lequel vient une île
marécageuse et le troisième cours d'eau, large d'une vingtaine de
toises. Quand on a franchi ces divers obstacles, on n'est encore arrivé
que dans l'immense île de Lobau, séparée du continent par le quatrième
bras, dont la largeur est de 70 toises. Ainsi, l'ensemble des quatre
rivières, présentant une largeur totale de 520 toises, nécessitait
l'établissement de quatre ponts, ce qui exigeait des travaux immenses.
Le point choisi par l'Empereur devant Ebersdorf avait cet avantage que
les deux îles et l'îlot servaient à appuyer et consolider nos ponts, et
que la Lobau formait une vaste place d'armes, d'où l'on pouvait arriver
avec plus d'assurance sur la rive gauche. Enfin, cette île faisant un
coude rentrant offrait un débouché très avantageux au milieu de la
plaine qui s'étend entre les villages de Gross-Aspern et d'Essling:
c'était pour le passage d'une armée la configuration la plus désirable.

L'archiduc Charles, arrivant en face de Vienne par la rive gauche du
Danube, et trouvant Napoléon arrêté par cette redoutable barrière,
espéra pouvoir l'empêcher de la franchir en menaçant ses derrières. Il
fit donc attaquer la tête du pont que nous avions à Linz et commença
même à Krems des préparatifs pour passer le fleuve avec toute son armée
et venir nous combattre sur la rive droite. Mais ses troupes furent
repoussées partout, et il se borna à s'opposer à notre passage devant
Ebersdorf. L'établissement de nos ponts éprouvait de très grands
obstacles, car, faute de matériaux, on fut réduit à se servir de bateaux
de formes et de dimensions différentes. Il fallut employer des cordages,
des bois et des fers qui n'avaient pas la solidité nécessaire. Les
ancres manquaient; on y suppléa avec des caisses remplies de boulets.
Ces travaux, abrités par des plantations, étaient protégés par le corps
d'armée du maréchal Masséna.

Celui du maréchal Lannes, situé devant Nussdorf, simulait sur ce point
des préparatifs de passage, afin de distraire l'attention des ennemis,
qui crurent longtemps que nous voulions renouveler l'attaque sur l'île
de Schwartze-Laken. Mais comme ces démonstrations n'étaient pas réelles,
le maréchal Lannes suivit de sa personne l'Empereur, lorsque celui-ci se
rendit le 19 au soir à Ebersdorf pour présider à l'établissement des
ponts. Napoléon, après avoir examiné dans le plus grand détail ce qui
avait été préparé, et s'être assuré qu'on avait réuni tout ce que les
circonstances permettaient de se procurer, fit monter une brigade de la
division Molitor sur quatre-vingts grandes barques et dix forts radeaux,
qui, malgré la difficulté qu'opposait l'extrême largeur du Danube et la
violence des vagues, atteignirent l'île de Lobau. Les troupes s'y
établirent sans obstacle, l'ennemi ayant négligé de faire garder ce
point, tant il était préoccupé par la pensée que nous voulions traverser
le fleuve devant Nussdorf, au-dessus de Vienne. L'Empereur fit occuper
de même plusieurs îles de moindre importance, et la construction des
ponts commença. Elle dura toute la nuit, par un temps magnifique, et fut
terminée le 20 à midi. Toutes les divisions du corps de Masséna
passèrent immédiatement dans l'île de Lobau. Il n'y a peut-être pas
d'exemple d'aussi grands travaux exécutés en si peu de temps.

Le 20 mai, à quatre heures du soir, l'Empereur ayant fait jeter un pont
sur le quatrième et dernier bras du Danube, les divisions d'infanterie
de Masséna, commandées par les généraux Legrand, Boudet, Carra Saint-Cyr
et Molitor, débouchèrent de l'île de Lobau pour aller occuper sur la
terre ferme les villages d'Essling et d'Aspern. Ces troupes furent
suivies par les divisions de cavalerie légère Lasalle, Marulaz, ainsi
que par les cuirassiers du général Espagne; en tout 25,000 hommes.

Quelques escadrons ennemis parurent seuls à l'horizon; le gros de
l'armée autrichienne était encore à Gérarsdorf, mais allait se mettre en
marche pour venir s'opposer à notre établissement sur la rive gauche du
Danube. L'Empereur, de son côté, dirigeait de fortes masses vers l'île
de Lobau. Le corps du maréchal Lannes dut quitter les environs de
Nussdorf pour se rendre à Ebersdorf; mais divers obstacles
embarrassèrent son passage dans Vienne, et il n'arriva que le lendemain
fort tard. La garde à pied suivait.

Dans la soirée du 20 mai, l'Empereur et le maréchal Lannes ayant été se
loger dans la seule maison qui existât dans l'île de Lobau, mes
camarades et moi nous établîmes auprès de là, sur de beaux gazons
qu'éclairait la lune dans tout son éclat. La nuit était délicieuse, et
dans notre insouciance militaire, sans songer aux périls du lendemain,
nous causions gaiement et chantions des ariettes nouvelles, entre autres
deux fort à la mode alors dans l'armée, parce qu'on les attribuait à la
reine Hortense et que les paroles avaient beaucoup de rapport avec les
circonstances dans lesquelles nous nous trouvions; c'était:

     Vous me quittez pour aller à la gloire,
     Mon tendre cœur suivra partout vos pas...

Et puis:

     L'astre des nuits de son paisible éclat
     Lançait des feux sur les tentes de France!...

Le capitaine d'Albuquerque était le plus joyeux de nous tous, et après
nous avoir charmés par sa belle voix, il nous faisait rire aux éclats
par le récit des plus bouffonnes aventures de sa vie romanesque. Le
pauvre garçon ne prévoyait pas que le soleil qui allait se lever
éclairerait son dernier jour!... pas plus que nous ne pensions que la
plaine située en face de nous, sur l'autre rive, serait bientôt arrosée
du sang de notre bon maréchal, ainsi que de celui de presque chacun de
nous.

Le 21 au matin, les lignes autrichiennes parurent et vinrent se ranger
en face des nôtres, en avant d'Essling et d'Aspern. Le maréchal Masséna,
qui occupait ces deux villages depuis la veille, aurait dû en faire
créneler les maisons et couvrir les approches par quelques travaux de
campagne; mais il avait malheureusement négligé de prendre cette
prudente précaution. L'Empereur l'en blâma; mais comme l'ennemi
approchait, et qu'on n'avait plus le temps de réparer cette faute,
Napoléon ne pouvant fortifier Essling ni Aspern, y suppléa, autant que
possible, en couvrant ce dernier point par une tête qu'il traça lui-même
et à laquelle il fit travailler à l'instant. Si le corps d'armée du
maréchal Lannes, la garde impériale et les autres troupes que Napoléon
attendait, eussent été présents, il n'aurait certainement pas donné au
prince Charles le temps de déployer son armée devant lui et l'aurait
attaqué sur-le-champ; mais n'ayant que trois divisions d'infanterie et
quatre de cavalerie à opposer aux forces considérables de l'ennemi,
l'Empereur dut se borner pour le moment à la défensive. Pour cela, il
appuya au village d'Aspern son aile gauche, composée de trois divisions
d'infanterie sous les ordres du maréchal Masséna. L'aile droite, formée
par la division Boudet, s'appuyait au Danube, auprès du grand bois qui
se trouve entre ce fleuve et le village d'Essling, qu'elle occupait
aussi. Enfin, les trois divisions de cavalerie et une partie de
l'artillerie formaient le centre, sous les ordres du maréchal Bessières,
et se déployèrent dans l'espace resté vide entre Essling et Aspern.
Ainsi, d'après les expressions de l'Empereur, qui comparait sa position
à un camp retranché, Aspern et Essling figuraient des bastions
qu'unissait une courtine formée par la cavalerie et l'artillerie.

Les deux villages, bien que n'étant pas retranchés, étaient susceptibles
d'une bonne défense, car ils sont bâtis en maçonnerie et entourés de
petites levées de terre qui les protègent contre l'inondation du Danube;
l'église et le cimetière d'Aspern pouvaient résister longtemps; Essling
avait pour citadelle un vaste enclos et un immense grenier d'abondance
construit en pierre de taille. Ces derniers points nous furent très
utiles.

Quoique les troupes dont se composaient la droite et le centre ne
fissent pas partie du corps de Lannes, qui se trouvait encore sur
l'autre rive du Danube, l'Empereur avait voulu, dans des circonstances
aussi difficiles, utiliser les talents de ce maréchal et lui en avait
confié le commandement supérieur. On lui entendit dire au maréchal
Bessières: «Vous êtes sous les ordres du maréchal Lannes»; ce qui parut
fortement contrarier Bessières. Je rapporterai tout à l'heure le grave
conflit auquel cette déclaration donna lieu, et comment je m'y trouvai
engagé bien malgré moi.

Vers deux heures après midi, l'armée autrichienne s'avança sur nous, et
la bataille s'engagea très vivement. La canonnade fut terrible! Les
forces des ennemis étaient tellement supérieures aux nôtres, qu'il leur
eût été facile de nous jeter dans le Danube, en perçant la ligne de
cavalerie qui seule constituait notre centre; et si l'Empereur eût été à
la place du prince Charles, il aurait certainement pris ce parti. Mais
le généralissime autrichien était trop _méthodique_ pour agir avec
autant de résolution; aussi, au lieu de marcher franchement vers notre
tête de pont avec une masse considérable, il employa toute cette
première journée de la bataille à attaquer Aspern et Essling, qu'il
enleva et perdit cinq ou six fois, après des combats très meurtriers.
Car dès qu'un de ces villages était occupé par l'ennemi, l'Empereur le
faisait reprendre par ses réserves, et si on nous l'enlevait de nouveau,
il le reprenait encore, malgré l'incendie qui les dévorait tous les
deux.

Pendant ces alternatives de succès et de revers, la cavalerie
autrichienne menaça plusieurs fois notre centre, mais la nôtre la
repoussait et revenait ensuite prendre sa place entre les deux villages,
malgré les grands ravages que l'artillerie ennemie faisait dans ses
rangs. L'action se soutint ainsi jusqu'à dix heures du soir. Les
Français restèrent maîtres d'Essling et d'Aspern, tandis que les
Autrichiens, faisant rétrograder leur gauche et leur centre, se
bornèrent pendant la nuit à quelques attaques infructueuses sur Aspern;
mais ils faisaient avancer de nombreux renforts pour l'action du
lendemain.

Pendant cette première journée de la bataille, l'état-major du maréchal
Lannes, toujours occupé à porter des ordres sur les points les plus
exposés, avait couru de très grands dangers, sans que nous eussions
néanmoins aucun malheur à déplorer, et déjà nous nous félicitions,
lorsqu'au soleil couchant, les ennemis, voulant couvrir leur retraite
par un redoublement de feu d'artillerie, firent pleuvoir sur nous une
grêle de projectiles. En ce moment, d'Albuquerque, La Bourdonnaye et
moi, rangés en face du maréchal, venions lui rendre compte des ordres
qu'il nous avait chargés de transmettre, et nous tournions, par
conséquent, le dos aux canons ennemis. Un boulet, frappant le malheureux
d'Albuquerque au bas des reins, l'enlève, le lance par-dessus la tête de
son cheval, et le jette raide mort aux pieds du maréchal qui s'écrie:
«Voilà la fin du roman de ce pauvre garçon!... mais c'est, du moins, une
belle mort!...»

Un second boulet passa entre la selle et l'épine dorsale du cheval de La
Bourdonnaye, sans toucher le cavalier ni l'animal!... Ce fut un coup
vraiment miraculeux! Mais les arcades de l'arçon furent si violemment
brisées entre les cuisses de La Bourdonnaye, que le bois et les bandes
de fer s'incrustèrent dans les chairs de cet officier. Il souffrit très
longtemps de cette blessure extraordinaire.

Placé entre mes deux camarades, je les vis tomber au même instant. Je me
portai alors vers le peloton d'escorte pour ordonner à ces cavaliers de
venir relever La Bourdonnaye; mais à peine avais-je fait quelques pas,
qu'un aide de camp du général Boudet, s'étant avancé pour parler au
maréchal, eut la tête emportée d'un coup de canon, sur le terrain même
que je venais de quitter!... Décidément, la place n'était plus tenable;
nous nous trouvions justement en face d'une batterie ennemie; aussi le
maréchal, malgré tout son courage, jugea-t-il à propos de se placer à
une centaine de toises sur la droite.

Le dernier ordre que le maréchal Lannes m'avait ordonné de porter était
adressé au maréchal Bessières, et donna lieu à une très vive altercation
entre ces deux maréchaux, qui se détestaient cordialement. Il est
indispensable de connaître les motifs de cette haine pour bien
comprendre la scène que je vais rapporter.



CHAPITRE XVII

Rivalité de Lannes et Bessières.--Vive altercation entre ces
maréchaux.--L'Empereur reprend l'offensive contre le centre ennemi.


Lorsque, en 1796, le général Bonaparte alla prendre le commandement de
l'armée d'Italie, il emmena comme premier aide de camp Murat, qu'il
venait de faire colonel, et pour lequel il avait beaucoup d'affection;
mais, dès les premières affaires, Bonaparte, qui avait remarqué les
talents militaires, le zèle et le courage de Lannes, chef du 4e de
ligne, lui accorda une part non moins grande dans son estime et dans son
amitié; cette faveur excita la jalousie de Murat. Ces deux colonels
étant devenus généraux de brigade, Bonaparte, dans les moments les plus
difficiles, confiait à Murat la direction des charges de cavalerie et
faisait conduire par Lannes la réserve des grenadiers. L'un et l'autre
firent merveille; mais bien que l'armée les louât tous les deux, il
s'établit, entre ces braves officiers, une rivalité qui, il faut bien le
dire, ne déplaisait pas au général en chef, parce qu'elle lui servait à
surexciter leur zèle et leur amour de bien faire. Il vantait les hauts
faits du général Lannes devant Murat et les mérites de celui-ci en
présence de Lannes. Dans les altercations que ne tarda pas à amener
cette rivalité, Bessières, alors simple capitaine des guides du général
Bonaparte, auprès duquel il était aussi en très grande faveur, prenait
constamment le parti de Murat, son compatriote, et saisissait toutes les
occasions de dénigrer le maréchal Lannes, ce que celui-ci n'ignorait
pas.

Après les belles campagnes d'Italie, Lannes et Murat, devenus généraux
de division, suivirent Bonaparte en Égypte, où leur hostilité réciproque
ne fit qu'augmenter. Enfin, cette inimitié s'accrut encore par le désir
qu'ils conçurent tous deux d'épouser Caroline Bonaparte, la sœur de leur
général en chef. En cette circonstance, Bessières agit auprès de Mme
Bonaparte en faveur de Murat, et pour la gagner à sa cause, il saisit
l'occasion qui se présenta de porter un coup décisif au rival de son
ami. Lannes commandait alors la garde consulaire, et dans son trop grand
désir de bien faire, il avait dépassé de 300,000 francs le crédit alloué
pour l'équipement de ses soldats. Bessières, membre du conseil
d'administration, chargé de la répartition des fonds, signala à Murat le
fait, qui ne tarda pas à arriver aux oreilles du premier Consul. Ce
dernier, qui en prenant le pouvoir avait résolu de ramener l'ordre dans
l'administration, voulut faire un exemple et retira à Lannes le
commandement de sa garde, en lui accordant le délai d'un mois pour
combler ce déficit!... Lannes n'aurait pu le faire sans le généreux
concours d'Augereau. Le premier Consul lui rendit alors sa faveur, mais
on conçoit que Lannes ait voué une haine profonde au général Bessières,
aussi bien qu'à Murat, son heureux rival, qui avait enfin épousé
Caroline Bonaparte. Telle était l'antipathie qui existait entre Lannes
et Bessières, lorsqu'ils se trouvèrent en contact sur le champ de
bataille d'Essling.

Au moment de la vive canonnade qui venait de tuer le malheureux
d'Albuquerque, le maréchal Lannes, voyant les Autrichiens exécuter un
mouvement rétrograde, voulut les faire charger par toute sa cavalerie.
Il m'appela pour en porter l'ordre au général Bessières, qui, vous le
savez, venait d'être placé sous son commandement par l'Empereur; mais,
comme j'étais en course, l'aide de camp, le premier à marcher,
s'approcha: c'était de Viry. Le maréchal Lannes lui donna l'ordre
suivant: «Allez dire au maréchal Bessières que je lui _ordonne_ de
charger à fond!» Or, vous saurez que ce dernier mot signifiant qu'on
doit aller jusqu'à ce que les sabres piquent le corps des ennemis, il
devient un reproche, puisqu'il semble dire que jusque-là la cavalerie
n'a pas agi assez vigoureusement. L'expression _je lui ordonne_ était
également très dure, employée par un maréchal vis-à-vis d'un autre
maréchal; mais c'était précisément pour cela que le maréchal se servait
des mots _ordonne_ et _charger à fond_.

Le capitaine de Viry part, remplit sa mission et revient auprès du
maréchal, qui lui demande: «Qu'avez-vous dit au maréchal
Bessières?»--«Je l'ai informé que Votre Excellence le priait de faire
charger toute la cavalerie.»--Le maréchal Lannes, haussant les épaules,
s'écria: «Vous êtes un enfant... faites approcher un autre officier.»
C'était Labédoyère. Le maréchal, le sachant plus ferme que de Viry, lui
donne la même mission, en appuyant fortement sur les expressions _vous
ordonne_ et _charger à fond_; mais Labédoyère, ne comprenant pas non
plus l'intention du maréchal Lannes, n'osa répéter mot à mot au maréchal
Bessières l'ordre qu'il avait à lui transmettre, et, de même que de
Viry, il se servit d'une circonlocution. Aussi, à son retour, le
maréchal Lannes, lui ayant demandé ce qu'il avait dit, lui tourna le
dos.--Je rentrais à ce moment au galop dans le groupe de l'état-major,
et, bien que ce ne fût pas à moi à marcher, le maréchal m'appela et me
dit: «Marbot, le maréchal Augereau m'a assuré que vous étiez un homme
sur lequel on pouvait compter; votre manière de servir auprès de moi m'a
confirmé dans cette pensée; j'en désire une nouvelle preuve: allez dire
au maréchal Bessières que je _lui ordonne de charger à fond_; vous
entendez bien, monsieur, _à fond_!...» Et en parlant ainsi il me
pointait les côtes avec ses doigts. Je compris parfaitement que le
maréchal Lannes voulait humilier le maréchal Bessières, d'abord en lui
faisant durement sentir que l'Empereur lui avait donné pleine autorité
sur lui; en second lieu, en blâmant la manière dont il dirigeait la
cavalerie. J'étais navré de la nécessité où j'étais de transmettre au
maréchal Bessières des expressions blessantes, dont il était facile de
prévoir les fâcheux résultats; mais enfin, je devais obéir à mon chef
direct!...

Je m'élance donc au galop vers le centre, en désirant qu'un des nombreux
boulets qui tombaient autour de moi, abattant mon cheval, me donnât une
bonne excuse pour ne pas remplir la pénible mission dont j'étais
chargé!... J'aborde très respectueusement le maréchal Bessières, auquel
j'exprime le désir de parler en particulier. Il me répond fort
sèchement: «Parlez haut, monsieur!»--Je fus donc contraint de lui dire
en présence de son nombreux état-major et d'une foule de généraux et
colonels: «M. le maréchal Lannes m'a chargé de dire à Votre Excellence
qu'il lui _ordonnait_ de _charger à fond_...»--Alors Bessières, en
fureur, s'écrie: «Est-ce ainsi, monsieur, qu'on parle à un maréchal?...
Quels termes! vous _ordonne_ et _charger à fond!_... Je vous ferai
sévèrement punir de cette inconvenance!...»--Je répondis: «Monsieur le
maréchal, plus les expressions dont je me suis servi paraissent fortes à
Votre Excellence, plus elle doit être convaincue que je ne fais qu'obéir
aux ordres que j'ai reçus!...» Puis je saluai et revins auprès du
maréchal Lannes. «Eh bien! qu'avez-vous dit au maréchal Bessières?--Que
Votre Excellence lui _ordonnait de charger à fond_!...--C'est cela,
voilà au moins un aide de camp qui me comprend!...»

Vous sentez que, malgré ce compliment, je regrettais fort d'avoir été
obligé d'accomplir un tel message. Cependant, la charge de cavalerie eut
lieu, le général Espagne y fut tué, mais le résultat fut très bon, ce
qui fit dire au maréchal Lannes: «Vous voyez bien que ma sévère
injonction a produit un excellent effet; sans cela, M. le maréchal
Bessières eût _tâtonné_ toute la journée!»

La nuit vint, et le combat cessa tant au centre que vers notre droite,
ce qui détermina le maréchal Lannes à se rendre auprès de l'Empereur,
dont le bivouac se trouvait dans les ouvrages de la tête de pont; mais à
peine étions-nous en marche que le maréchal, entendant une vive
fusillade dans Aspern, où commandait Masséna, voulut aller voir ce qui
se passait dans ce village. Il ordonna à son état-major de se rendre au
bivouac impérial, et, ne gardant que moi et une ordonnance, il me dit de
le conduire dans Aspern, où j'avais été plusieurs fois dans la journée.
Je pris donc cette direction; la lune et l'incendie qui dévorait Essling
et Aspern nous éclairaient parfaitement; cependant, comme les nombreux
sentiers qui sillonnent la plaine étaient souvent cachés par des blés
d'une très grande hauteur, et que je craignais de m'y perdre, je mis
pied à terre pour mieux les reconnaître. Bientôt le maréchal, descendant
aussi de cheval, se mit à marcher à mes côtés, en causant du combat du
jour et des chances de celui qui se préparait pour le lendemain. Au bout
d'un quart d'heure, nous arrivons auprès d'Aspern, dont les abords
étaient couverts par les feux de bivouac des troupes de Masséna. Le
maréchal Lannes, voulant parler à celui-ci, m'ordonne de passer devant
pour m'informer du lieu où il était établi. Nous avions à peine fait
quelques pas que j'aperçois, sur le front de bandière du camp, Masséna
se promenant avec le maréchal Bessières. La blessure que j'avais reçue
au front en Espagne m'empêchant de porter un colback, j'étais le seul
aide de camp des maréchaux de l'armée qui eût un chapeau. Bessières,
m'ayant reconnu à ce détail, mais n'apercevant point encore le maréchal
Lannes, s'avance vers moi en disant: «Ah! c'est vous, monsieur!... Si ce
que vous avez dit tantôt provient de vous seul, je vous apprendrai à
mieux choisir vos expressions en parlant à vos supérieurs; et si vous
n'avez fait qu'obéir à votre maréchal, il me rendra raison de cette
injure, et je vous charge de le lui dire!» Le maréchal Lannes,
s'élançant alors comme un lion, passe devant moi et, me saisissant le
bras, s'écrie: «Marbot, je vous dois une réparation; car, bien que je
crusse être certain de votre dévouement, il m'était resté quelques
doutes sur la manière dont vous aviez transmis mes ordres à monsieur;
mais je reconnais mes torts à votre égard!...» Puis, s'adressant à
Bessières: «Je vous trouve bien osé de gronder un de mes aides de camp!
Celui-ci, monté le premier à l'assaut de Ratisbonne, a traversé le
Danube en bravant une mort presque certaine, et vient d'être blessé en
Espagne, tandis qu'il est de prétendus militaires qui de leur vie n'ont
reçu aucune égratignure et n'ont fait leur avancement qu'en espionnant
et dénonçant leurs camarades. Et que reprochez-vous à cet
officier?--Monsieur, dit Bessières, votre aide de camp est venu me dire
que vous m'_ordonniez_ de _charger à fond_. Il me semble que de telles
expressions sont inconvenantes.--Elles sont justes, monsieur, et c'est
moi qui les ai dictées!... L'Empereur ne vous a-t-il pas dit que vous
étiez sous mes ordres?» Alors Bessières répondit avec embarras:
«L'Empereur m'a prévenu que je devais obtempérer à vos avis.--Sachez,
monsieur, s'écria le maréchal, que, dans l'état militaire, on
n'obtempère pas, on _obéit_ à des _ordres!_ Si l'Empereur avait la
pensée de me placer sous votre commandement, je lui offrirais ma
démission; mais, tant que vous serez sous le mien, je vous donnerai des
ordres, et vous obéirez; sinon, je vous retirerai la direction des
troupes. Quant à charger à fond, je vous l'ai prescrit parce que vous ne
le faisiez pas, et que, depuis ce matin, vous paradiez devant l'ennemi
sans l'aborder franchement!--Mais ceci est un outrage! cria Bessières
avec colère; vous m'en rendrez raison!--À l'instant même si vous
voulez», répondit Lannes en portant la main à son épée.

Pendant cette discussion, le vieux Masséna, s'interposant entre les
adversaires, cherchait à les calmer; enfin, ne pouvant y parvenir, il
prit à son tour le haut ton: «Je suis votre ancien, messieurs; vous êtes
dans mon camp, je ne souffrirai pas que vous donniez à mes troupes le
spectacle scandaleux de voir deux maréchaux mettre l'épée à la main, et
cela devant l'ennemi! Je vous somme donc, au nom de l'Empereur, de vous
séparer sur-le-champ!» Puis, se radoucissant, il prit le maréchal Lannes
par le bras et le conduisit à l'extrémité du bivouac, pendant que
Bessières retournait au sien.

Je vous laisse à penser combien je fus affecté de cette scène
déplorable!... Enfin le maréchal Lannes, remontant à cheval, prit le
chemin de la tête de pont, et, dès que nous fûmes au bivouac de
l'Empereur, auprès duquel mes camarades s'étaient établis, il prit
Napoléon en particulier et lui raconta ce qui venait de se passer.
Celui-ci envoya aussitôt chercher le maréchal Bessières, qu'il reçut
fort mal; puis, s'éloignant avec lui et marchant à grands pas, Sa
Majesté paraissait fort agitée, croisait les bras et semblait lui
adresser de vifs reproches. Le maréchal Bessières avait l'air confondu,
et dut l'être davantage encore lorsque l'Empereur, se mettant à table,
ne l'invita pas à dîner, tandis qu'il faisait asseoir le maréchal Lannes
à sa droite.

Autant mes camarades et moi avions été gais la nuit précédente, autant
nous fûmes tristes pendant celle du 21 au 22. Nous venions de voir
périr le malheureux d'Albuquerque, nous avions à nos côtés La
Bourdonnaye horriblement blessé, dont les gémissements nous déchiraient
le cœur; enfin, de tristes pressentiments nous agitaient sur le résultat
de la bataille dont nous venions de voir seulement la première partie.
Nous fûmes, du reste, sur pied toute la nuit, pour faire passer le
Danube au corps du maréchal Lannes, composé de trois divisions des
grenadiers d'Oudinot, commandées par les généraux Demont, Claparède et
Tharreau, et de la division Saint-Hilaire, ainsi que des cuirassiers de
Nansouty. Ces troupes étaient suivies par la garde impériale.

Cependant le Danube augmentait à vue d'œil; beaucoup de gros arbres que
ses flots entraînaient vinrent heurter les ponts de bateaux, qu'ils
rompirent plusieurs fois; mais on les réparait promptement, et, malgré
ces accidents, les troupes dont je viens de faire l'énumération avaient
traversé le fleuve et se trouvaient réunies sur le champ de bataille,
lorsque, aux premières lueurs de l'aurore du 22 mai, le bruit du canon
annonça le renouvellement du combat.

L'Empereur, ayant à sa disposition le double des troupes de la veille,
prit des mesures pour attaquer l'ennemi. Le maréchal Masséna et ses
trois premières divisions d'infanterie restèrent dans Aspern; la
quatrième, celle du général Boudet, fut laissée à Essling, sous les
ordres du maréchal Lannes, dont le corps d'armée vint occuper l'espace
entre ces deux villages, ayant en seconde ligne la cavalerie du maréchal
Bessières, encore placé sous les ordres du maréchal Lannes. La garde
impériale formait la réserve.

La réprimande faite par l'Empereur au maréchal Bessières avait été si
sévère que, dès que celui-ci aperçut Lannes, il vint lui demander
comment il désirait qu'il plaçât ses troupes. Le maréchal, voulant
constater son autorité, lui répondit: «Je vous ordonne, monsieur, de
les placer sur tel point, puis vous attendrez mes ordres.» Ces
expressions étaient dures, mais il ne faut pas oublier les agissements
de Bessières à l'égard de Lannes à l'époque du Consulat. Bessières parut
fortement blessé, mais il obéit en silence.

L'archiduc Charles, qui, par une attaque vigoureuse, aurait pu la veille
percer notre faible ligne entre Essling et Aspern, renouvela ses efforts
contre ces villages. Mais si nous avions résisté le 21 à toute son
armée, avec le seul corps de Masséna et une portion de notre cavalerie,
à plus forte raison étions-nous en mesure de le faire, à présent que la
garde impériale, le corps du maréchal Lannes et une division de
cuirassiers venaient de nous rejoindre. Les Autrichiens furent donc
repoussés partout. Une de leurs colonnes fut même coupée et prise dans
Aspern; elle se composait d'un millier d'hommes commandés par le général
Weber et de six pièces de canon.

Jusqu'à ce moment l'Empereur n'avait fait que se défendre en attendant
les troupes qui traversaient le fleuve; mais le nombre de celles qui se
trouvaient sur le champ de bataille ayant été doublé, et le corps du
maréchal Davout réuni à Ebersdorf commençant à s'engager sur les ponts,
Napoléon jugea qu'il était temps de passer de la défense à l'attaque, et
ordonna au maréchal Lannes de se mettre à la tête des divisions
d'infanterie Saint-Hilaire, Tharreau, Claparède et Demont, suivies de
deux divisions de cuirassiers, et d'aller enfoncer le centre de l'armée
ennemie... Le maréchal Lannes s'avance alors fièrement dans la
plaine!... Rien ne lui résiste... il prend en un instant un bataillon,
cinq pièces et un drapeau. Les Autrichiens se retirent d'abord avec
régularité; mais leur centre, étant obligé de s'élargir sans cesse à
mesure que nous avancions, finit par être percé! Le désordre se met
parmi les troupes ennemies, à tel point que nous voyions les officiers
et les sergents frapper à coups de bâton leurs soldats, sans pouvoir les
retenir dans leurs rangs. Si notre marche eût continué quelques moments
de plus, c'en était fait de l'armée du prince Charles!



CHAPITRE XVIII

Rupture des ponts du Danube.--Nous conservons nos positions.--Le
maréchal Lannes est blessé.--Nous nous fortifions dans l'île de Lobau.


Tout nous présageait une victoire complète. Déjà Masséna et le général
Boudet se préparaient à déboucher d'Aspern et d'Essling pour aller
assaillir les Autrichiens, lorsque, à notre très grande surprise, un
aide de camp de l'Empereur vint apporter au maréchal Lannes l'ordre de
suspendre son mouvement d'attaque!... Les arbres et autres corps
flottants sur le Danube avaient causé une nouvelle rupture aux ponts, ce
qui retardait l'arrivée des troupes du maréchal Davout ainsi que des
munitions. Enfin, après une heure d'attente, le passage fut rétabli, et
bien que l'ennemi eût profité de ce temps pour renforcer son centre et
mettre de l'ordre dans ses lignes, nous recommençâmes notre attaque, et
les Autrichiens reculaient de nouveau, lorsqu'on apprit qu'une immense
partie du grand pont venant d'être emportée, et ne pouvant être réparée
avant quarante-huit heures, l'Empereur ordonnait au maréchal Lannes
d'arrêter son mouvement sur le terrain conquis!...

Voici ce qui avait donné lieu à ce contretemps, qui nous privait d'une
victoire éclatante. Un officier autrichien, placé en observation avec
quelques compagnies de chasseurs dans les îles situées au-dessus
d'Aspern, était monté sur un petit bateau, puis s'était avancé vers le
milieu du fleuve, pour voir de loin nos troupes passer les ponts. Il fut
ainsi témoin de la première rupture occasionnée par les arbres que le
fleuve entraînait, ce qui lui inspira la pensée de renouveler ces
accidents, à mesure que nous les réparerions. Il fit donc pousser à
l'eau un grand nombre de poutres et plusieurs barques chargées de
matières enflammées qui détruisirent quelques-uns de nos pontons; mais
comme nos pontonniers les remplaçaient aussitôt, l'officier ordonna de
mettre le feu à un énorme moulin flottant, le fit conduire au milieu du
fleuve et le lança sur notre grand pont, dont il brisa et entraîna une
forte partie!... Dès ce moment, l'Empereur, acquérant la certitude qu'il
fallait renoncer à l'espoir de rétablir ce jour-là le passage et de
faire arriver le corps de Davout sur le champ de bataille, prescrivit au
maréchal Lannes de rapprocher peu à peu ses troupes de leur première
position, entre Essling et Aspern, afin que, appuyés à ces villages, ils
pussent tenir contre les efforts des ennemis. Ce mouvement s'exécutait
dans le plus grand ordre, lorsque l'archiduc Charles, étonné d'abord de
notre retraite, et apprenant bientôt la rupture complète du grand pont,
conçut l'espoir de jeter l'armée française dans le Danube. Il fait dans
ce but avancer la cavalerie contre la division Saint-Hilaire qui se
trouvait la plus rapprochée de ses lignes; mais nos bataillons ayant
repoussé toutes les charges de l'ennemi, celui-ci dirigea contre eux un
feu terrible d'artillerie!... Le maréchal Lannes me chargea en ce moment
de porter un ordre au général Saint-Hilaire. À peine étais-je arrivé
auprès de celui-ci, qu'une grêle de mitraille tomba sur son
état-major!... Plusieurs officiers furent tués, le général Saint-Hilaire
eut la jambe brisée: il fallut l'amputer et il mourut pendant
l'opération; enfin je fus frappé à la cuisse droite par un biscaïen qui
m'enleva un morceau de chair gros comme un œuf. Cette blessure n'étant
pas dangereuse, je pus aller rendre compte de ma mission au maréchal. Je
le trouvai auprès de l'Empereur, qui, me voyant couvert de sang, dit:
«Votre tour vient bien souvent!...» Napoléon et le maréchal, auxquels
j'appris la blessure mortelle du brave général Saint-Hilaire, furent
très affectés de cette perte.

Le maréchal voyant la division Saint-Hilaire assaillie de toutes parts,
va lui-même en prendre le commandement et la ramène lentement, en se
retournant souvent contre l'ennemi, jusqu'à ce que notre droite
s'appuyât à Essling, que la division Boudet occupait toujours. Bien que
ma blessure ne fût point encore pansée, je crus devoir accompagner le
maréchal dans cette expédition, pendant laquelle mon ami de Viry eut
l'épaule brisée par une balle. Je le fis à grand'peine transporter dans
les retranchements de la tête de pont.

La position était fort critique; l'Empereur, réduit à la défensive,
donne à son armée la forme d'un arc dont le Danube figurait la corde.
Notre droite touchait au fleuve, derrière Essling. Notre gauche
s'appuyait derrière Aspern. Il fallait, sous peine d'être jeté dans le
Danube, entretenir le combat pendant le reste de la journée. Il était
neuf heures du matin, et nous devions attendre la nuit pour nous retirer
dans l'île de Lobau par le faible pont du petit bras. Le prince Charles,
comprenant combien notre situation était défavorable, renouvelait
constamment ses attaques contre les deux villages et le centre; mais,
heureusement pour nous, il ne lui vint pas dans l'esprit de forcer notre
extrême droite, entre Essling et le Danube. C'était le point faible de
notre position: une forte colonne, lancée vigoureusement, pouvait
arriver par là sur notre tête de pont, et dès lors nous étions
perdus!... Sur tous les points de notre ligne le carnage fut terrible,
mais absolument nécessaire pour sauver l'honneur français et la partie
de l'armée qui avait passé le Danube.

Pour arrêter la vivacité des attaques des ennemis, le maréchal Lannes
faisait souvent des retours offensifs sur leur centre, qu'il refoulait
au loin; mais bientôt ils revinrent avec de nombreux renforts. Dans une
de ces attaques, Labédoyère reçut un coup de biscaïen dans le pied, et
Watteville eut une épaule luxée, à la suite d'une chute occasionnée par
la mort de son cheval abattu par un boulet. Ainsi, de tout l'état-major
du maréchal Lannes, il ne restait que le sous-lieutenant Le Coulteux et
moi. Il était impossible que je le laissasse seul avec ce jeune
officier, très brave sans doute, mais inexpérimenté. Le maréchal,
désirant me garder, me dit: «Allez vous faire panser; et si vous pouvez
encore vous soutenir à cheval, revenez me joindre» Je gagnai la première
ambulance; l'affluence des blessés y était énorme; on manquait de linge
et de charpie... Un chirurgien remplit ma plaie avec de la grosse étoupe
dont on se sert pour bourrer les canons. L'introduction de ces filaments
dans ma cuisse me fit beaucoup souffrir, et dans toute autre
circonstance je me serais retiré du combat; mais il fallait que chacun
déployât toute son énergie. Je retournai donc auprès du maréchal Lannes,
que je trouvai fort inquiet; il venait d'apprendre que les Autrichiens
avaient enlevé à Masséna la moitié d'Aspern!... Ce village fut pris et
repris plusieurs fois. Celui d'Essling était aussi vivement attaqué en
ce moment. Les régiments de la division Boudet le défendaient
courageusement. Les deux partis étaient si acharnés qu'en se battant au
milieu des maisons embrasées, ils se retranchaient avec les cadavres
amoncelés qui obstruaient les rues. Les grenadiers hongrois furent
repoussés cinq fois; mais leur sixième attaque ayant réussi, ils
parvinrent à s'emparer du village, moins le _grenier d'abondance_, dans
lequel le général Boudet retira ses troupes comme dans une citadelle.

Pendant ce terrible combat, le maréchal m'envoya plusieurs fois dans
Essling, où je courus de bien grands dangers; mais j'étais si animé que
ma blessure ne me faisait éprouver aucune douleur.

S'apercevant enfin que, renouvelant sa faute de la veille, il use ses
forces contre Essling et Aspern, les deux bastions de notre ligne,
tandis qu'il néglige le centre, où une vive attaque de ses réserves
pouvait le conduire jusqu'à nos ponts et amener la destruction de
l'armée française, le prince Charles lance sur ce point des masses
énormes de cavalerie, soutenues par de profondes colonnes d'infanterie.
Le maréchal Lannes, sans s'étonner de ce déploiement de forces, ordonne
de laisser approcher les Autrichiens à petite portée et les reçoit avec
un feu d'infanterie et de mitraille tellement violent qu'ils s'arrêtent,
sans que la présence ou les excitations du prince Charles puissent les
déterminer à faire un seul pas de plus vers nous!... Il est vrai qu'ils
apercevaient derrière nos lignes les bonnets à poil de la vieille garde,
qui, formée en colonne, s'avançait majestueusement l'arme au bras!

Le maréchal Lannes, profitant habilement de l'hésitation des ennemis,
les fait charger par le maréchal Bessières, à la tête de deux divisions
de cavalerie, qui renversèrent une partie des bataillons et escadrons
autrichiens. L'archiduc Charles, se voyant obligé de renoncer à une
attaque sur notre centre, veut au moins profiter de l'avantage que lui
offre l'occupation d'Essling par ses troupes; mais l'Empereur ordonne en
ce moment à l'intrépide général Mouton, son aide de camp, de reprendre
le village avec la jeune garde, qui se précipite sur les grenadiers
hongrois, les repousse et reste en possession d'Essling. La jeune garde
et son chef se couvrirent de gloire dans ce combat, qui valut plus tard
au général Mouton le titre de comte de Lobau.

Le succès que nous venions d'obtenir sur le centre et dans Essling ayant
ralenti l'ardeur de l'ennemi, l'archiduc Charles, dont les pertes
étaient énormes, renonça à l'espoir de forcer notre position et ne fit
plus, le reste de la journée, qu'entretenir une lutte sans résultat.
Cette terrible bataille de trente heures consécutives touchait enfin à
son terme!... Il était temps, car nos munitions étaient presque
épuisées, et nous en aurions totalement manqué, sans l'activité du brave
maréchal Davout qui, pendant toute la journée, n'avait cessé de nous en
envoyer de la rive droite, au moyen de quelques légers bateaux. Mais
comme elles arrivaient lentement et en petite quantité, l'Empereur
ordonna de les ménager, et le feu se changea sur notre ligne en un
tiraillement auquel les ennemis réduisirent aussi le leur.

Pendant que les deux armées en présence s'observaient mutuellement sans
faire aucun mouvement, et que les chefs, se groupant derrière les
bataillons, causaient des événements de la journée, le maréchal Lannes,
fatigué d'être à cheval, avait mis pied à terre et se promenait avec le
général de brigade Pouzet, lorsqu'une balle égarée frappa celui-ci à la
tête et l'étendit _raide mort_ auprès du maréchal!...

Le général Pouzet, ancien sergent du régiment de Champagne, s'était
trouvé au commencement de la Révolution au camp du Miral, que commandait
mon père.

Le bataillon de volontaires du Gers, dans lequel Lannes servait comme
sous-lieutenant, faisait aussi partie de cette division. Les sergents
des vieux régiments de ligne ayant été chargés d'instruire les
bataillons de volontaires, celui du Gers échut à Pouzet, qui reconnut
bientôt l'aptitude du jeune sous-lieutenant Lannes, et ne se bornant pas
à lui montrer le maniement des armes, il lui apprit aussi les manœuvres.
Lannes devint un excellent tacticien. Or, comme il attribuait son
premier avancement aux leçons que lui avait données Pouzet, il lui voua
un grand attachement, et à mesure qu'il s'élevait en grade, il se servit
de son crédit pour faire avancer son ami. La douleur du maréchal fut
donc extrême en le voyant tomber à ses pieds!

Nous étions en ce moment un peu en avant de la tuilerie située à gauche
en arrière d'Essling; le maréchal fort ému, voulant s'éloigner du
cadavre, fit une centaine de pas dans la direction de Stadt-Enzersdorf,
et s'assit tout pensif sur le revers d'un fossé d'où il observait les
troupes. Au bout d'un quart d'heure, quatre soldats, portant péniblement
dans un manteau un officier mort, dont on n'apercevait pas la figure,
s'arrêtent pour se reposer en face du maréchal. Le manteau s'entr'ouvre,
et Lannes reconnaît Pouzet!--«Ah! s'écrie-t-il, cet affreux spectacle me
poursuivra donc partout!...» Il se lève et va s'asseoir sur le bord d'un
autre fossé, la main sur les yeux, et les jambes croisées l'une sur
l'autre. Il était là, plongé dans de sombres réflexions, lorsqu'un petit
boulet de trois, lancé par le canon d'Enzersdorf, arrive en ricochant et
va frapper le maréchal au point où ses deux jambes se croisaient!... La
rotule de l'une fut brisée, et le jarret de l'autre déchiré!

Je me précipite à l'instant vers le maréchal, qui me dit: «Je suis
blessé... c'est peu de chose... donnez-moi la main pour m'aider à me
relever...» Il essaya, mais cela lui fut impossible! Les régiments
d'infanterie placés devant nous envoyèrent promptement quelques hommes
pour transporter le maréchal vers une ambulance, mais nous n'avions ni
brancard, ni manteau: nous prîmes donc le blessé dans nos bras. Cette
position le faisait horriblement souffrir. Alors, un sergent apercevant
au loin les soldats qui portaient le cadavre du général Pouzet, courut
leur demander le manteau dans lequel il était enveloppé. On allait poser
le maréchal dessus, ce qui eût rendu son transport moins douloureux;
mais il reconnut le manteau et me dit: «C'est celui de mon pauvre ami;
il est couvert de son sang; je ne veux pas m'en servir, faites-moi
plutôt traîner comme vous pourrez!»

J'aperçus alors un bouquet de bois non loin de nous; j'y envoyai M. Le
Coulteux et quelques grenadiers, qui revinrent bientôt avec un brancard
couvert de branchages. Nous transportâmes le maréchal à la tête de pont,
où les chirurgiens en chef procédèrent à son pansement. Ces messieurs
tinrent au préalable un conciliabule secret dans lequel ils furent en
dissidence sur ce qu'il fallait faire. Le docteur Larrey demandait
l'amputation de la jambe dont la rotule était brisée; un autre, dont
j'ai oublié le nom, voulait qu'on les coupât toutes les deux; enfin, le
docteur Yvan, de qui je tiens ces détails, s'opposait à ce qu'il fût
fait aucune amputation. Ce chirurgien, connaissant depuis longtemps le
maréchal, assurait que la fermeté de son moral donnait quelques chances
de guérison, tandis qu'une opération pratiquée par un temps aussi chaud
conduirait infailliblement le blessé dans la tombe. Larrey était le chef
du service de santé des armées; son avis l'emporta donc: une des jambes
du maréchal fut amputée!...

Il supporta l'opération avec un grand courage. Elle était à peine
terminée lorsque l'Empereur survint. L'entrevue fut des plus touchantes.
L'Empereur, à genoux au pied du brancard, pleurait en embrassant le
maréchal, dont le sang teignit bientôt son gilet de casimir blanc.

Quelques personnes malintentionnées ont écrit que le maréchal Lannes,
adressant des reproches à l'Empereur, le conjura de ne plus faire la
guerre; mais moi, qui soutenais en ce moment le haut du corps du
maréchal et entendais tout ce qu'il disait, je déclare que le fait est
inexact. Le maréchal fut, au contraire, très sensible aux marques
d'intérêt qu'il reçut de l'Empereur, et lorsque celui-ci, forcé d'aller
donner des ordres pour le salut de l'armée, s'éloigna en lui disant:
«Vous vivrez, mon ami, vous vivrez!...» le maréchal lui répondit en lui
pressant les mains: «Je le désire, si je puis encore être utile à la
France et à Votre Majesté!»

Les cruelles souffrances du maréchal ne lui firent point oublier la
position des troupes dont il fallait à chaque instant lui donner des
nouvelles. Il apprit avec plaisir que l'ennemi n'osant les poursuivre,
elles profitaient de la chute du jour pour rentrer dans l'île de Lobau.
Sa sollicitude s'étendit sur ses aides de camp frappés auprès de lui; il
s'informa de leur état, et sachant que j'avais été pansé avec de
grossières étoupes, il invita le docteur Larrey à visiter ma blessure.
J'aurais voulu faire transporter le maréchal à Ebersdorf, sur la rive
droite du Danube; mais la rupture du pont s'y opposait, et nous n'osions
l'embarquer sur une frêle nacelle. Il fut donc forcé de passer la nuit
dans l'île, où, faute de matelas, j'empruntai une douzaine de manteaux
de cavalerie pour lui faire un lit.

Nous manquions de tout et n'avions même pas de bonne eau à donner au
maréchal, qu'une soif ardente dévorait. On lui offrit de celle du
Danube; mais la crue du fleuve l'avait rendue tellement bourbeuse qu'il
ne put en boire et dit avec résignation: «Nous voilà comme ces marins
qui meurent de soif, bien qu'environnés par les flots!» Le vif désir que
j'avais de calmer ses souffrances me fit employer un filtre d'un nouveau
genre. Un des valets que le maréchal avait laissés dans l'île, en allant
au combat, portait constamment un petit portemanteau contenant du linge.
J'y fis prendre une chemise du maréchal: elle était très fine; on ferma
avec de la ficelle toutes les ouvertures, à l'exception d'une, et
plongeant cette espèce d'outre dans le Danube, on la retira pleine, puis
on la suspendit sur des piquets au-dessous desquels on plaça un gros
bidon pour recevoir l'eau, qui, filtrant à travers la toile, se
débarrassa de presque toutes les parties terreuses. Le pauvre maréchal,
qui avait suivi toute mon opération avec des yeux avides, put enfin
avoir une boisson, sinon parfaite, au moins fraîche et limpide: il me
sut très bon gré de cette invention. Les soins que je donnai à mon
illustre malade ne pouvaient éloigner les craintes que j'avais sur le
sort qui lui serait réservé si les Autrichiens, traversant le petit bras
du fleuve, nous eussent attaqués dans l'île de Lobau: qu'aurais-je alors
pu faire pour le maréchal? Je crus un moment que ces craintes allaient
se réaliser, car une batterie ennemie, établie près d'Enzersdorf, nous
envoya plusieurs boulets; mais le feu ne dura pas longtemps.

Dans la position qu'occupait le prince Charles, il avait deux choses à
faire: attaquer avec furie les dernières divisions françaises restées
sur le champ de bataille, ou bien, s'il n'osait prendre cette
résolution, il pouvait du moins, sans compromettre ses troupes, placer
son artillerie sur la berge du petit bras, depuis Enzersdorf jusqu'à
Aspern, et couvrir de boulets l'île de Lobau, dans laquelle se
trouvaient entassés 40,000 Français, qu'il eût exterminés! Mais,
heureusement pour nous, le généralissime ennemi ne prit aucun de ces
partis, de sorte que le maréchal Masséna, auquel Napoléon avait confié
le commandement de la partie de l'armée qui se trouvait encore sur la
rive gauche, put, sans être inquiété, évacuer pendant la nuit les
villages d'Essling et d'Aspern, ainsi que le champ de bataille, faire
passer les blessés, toutes les troupes, ainsi que l'artillerie, dans
l'île de Lobau, puis enlever le pont jeté sur le petit bras du Danube,
de sorte que le 23, au point du jour, tous ceux de nos régiments qui
avaient combattu les 21 et 22 étaient rentrés dans l'île, où les ennemis
ne lancèrent plus aucun boulet, pendant les quarante-cinq jours que dura
l'occupation de Masséna.

Le 23 au matin, l'un des premiers soins de l'Empereur fut d'envoyer vers
l'île de Lobau une barque de moyenne grandeur, afin de transporter le
maréchal Lannes sur la rive droite. Je l'y fis placer, ainsi que nos
camarades blessés; puis, en arrivant à Ebersdorf, je dirigeai ces
derniers sur Vienne, sous la surveillance de M. Le Coulteux, qui les
conduisit à l'hôtel du prince Albert, où se trouvaient les colonels
Saint-Mars et O'Meara; je restai donc seul avec le maréchal, qui fut
conduit dans une des meilleures maisons d'Ebersdorf, où je fis ordonner
à tous ses gens de venir le joindre.

Cependant nos troupes accumulées dans l'île de Lobau, manquant de
vivres, de munitions, réduites à manger du cheval, et séparées de la
rive droite par l'immensité du fleuve, étaient dans une position des
plus critiques. On craignait que l'inaction du prince Charles ne fût
simulée, et l'on s'attendait d'un instant à l'autre à ce que, remontant
le Danube jusqu'au-dessus de Vienne, il le passât pour venir nous
attaquer à revers sur la rive droite et faire révolter la capitale
contre nous. Dans ce cas, le corps de l'intrépide maréchal Davout, qui
gardait Vienne et Ebersdorf, eût certainement opposé une très vive
résistance. Mais aurait-il pu vaincre toute l'armée ennemie, et que
seraient devenues pendant ce temps toutes les troupes françaises
enfermées dans l'île de Lobau?

L'empereur Napoléon profita très habilement du temps que les Autrichiens
lui laissaient, et jamais sa prodigieuse activité ne fut mieux employée.
Secondé par l'infatigable maréchal Davout et les divisions de son corps
d'armée, il fit dans la seule journée du 23 ce qu'un général ordinaire
n'aurait pu obtenir en une semaine. Un service de bateaux bien organisé
approvisionna de vivres et de munitions les divisions enfermées dans
l'île de Lobau; on ramena tous les blessés à Vienne; des hôpitaux furent
créés, des matériaux immenses furent réunis pour réparer les ponts, en
faire de nouveaux et les garantir par une estacade; cent pièces
d'artillerie du plus fort calibre, prises dans l'arsenal de Vienne,
furent conduites à Ebersdorf.

Le 24, la communication ayant été rétablie avec l'île, l'Empereur fit
repasser sur la rive droite les troupes du maréchal Lannes, la garde et
toute la cavalerie, ne laissant dans l'île de Lobau que le corps de
Masséna chargé de la fortifier, de la défendre et de mettre en batterie
les gros canons qu'on y avait amenés.

Rassuré sur ce point, l'Empereur fit approcher de Vienne le corps
d'armée du maréchal Bernadotte et les nombreuses divisions de troupes de
la Confédération germanique, ce qui le mettait en état de repousser le
prince Charles, dans le cas où il oserait traverser le fleuve pour venir
nous attaquer.

Peu de jours après, nous reçûmes un puissant renfort. Une armée
française arrivant d'Italie, sous les ordres du vice-roi Eugène de
Beauharnais, vint se ranger à notre droite. Au commencement de la
campagne, cette armée, dont je n'ai point encore parlé, avait éprouvé un
échec en combattant à Sacile; mais les Français ayant renouvelé leurs
attaques, et battu les ennemis, les avaient non seulement chassés
d'Italie, mais poussés au delà des Alpes. Ils venaient enfin de rejeter
le prince Jean derrière le Danube, en Hongrie, ce qui mettait le
vice-roi en communication avec la grande armée de l'empereur Napoléon,
dont ces troupes formèrent désormais l'aile droite, en face de
Presbourg.



CHAPITRE XIX

Considérations sur la bataille d'Essling.--Lannes meurt entre mes
bras.--Séjour à Vienne.


Je vous ai promis de ne pas vous fatiguer par des détails stratégiques;
cependant, la bataille d'Essling et les événements imprévus qui nous
privèrent d'une victoire éclatante ayant eu un retentissement immense,
je crois devoir faire quelques observations sur les causes qui amenèrent
ce résultat, d'autant qu'elles ont été dénaturées par un Français, qui a
imputé à l'Empereur des fautes qu'il n'a pas commises. M. le général
Rogniat, dans son ouvrage intitulé: _Considérations sur l'art de la
guerre_, prétend «qu'à Essling Napoléon donna sans réflexion dans un
piège que lui tendit l'archiduc Charles, en prescrivant au centre de son
armée de _reculer_, afin d'attirer les Français pendant qu'il faisait
couper les ponts, dont la destruction était préparée d'avance par le
général autrichien». Non seulement cette assertion est contraire à la
vérité, mais elle est absurde, ainsi que je crois l'avoir démontré dans
la réponse critique adressée par moi au général Rogniat, en 1820.

En effet, si le prince Charles savait qu'il avait en son pouvoir le
moyen de détruire les ponts, pourquoi ne les a-t-il pas fait briser le
21 au soir, lorsque le nombre des troupes françaises passées sur la rive
gauche n'étant encore que de vingt-cinq mille hommes, il aurait eu la
certitude de les écraser ou de les faire prisonniers, puisqu'il
disposait de plus de cent vingt mille soldats?... Cela ne valait-il pas
mieux que de laisser pendant toute la nuit le passage du fleuve à la
disposition de Napoléon, qui en profita pour faire arriver sur la rive
gauche sa garde, le corps du maréchal Lannes, ainsi que les cuirassiers
de Nansouty, ce qui doublait les forces que nous pouvions opposer aux
ennemis? Si le prince Charles avait préparé la rupture des ponts,
pourquoi, dans l'après-midi du 21, fit-il attaquer les villages
d'Essling et d'Aspern, où il perdit quatre à cinq mille hommes?... Il
était bien plus sage d'attendre que le faible corps de Masséna, n'ayant
plus aucun moyen de retraite, fût réduit à capituler. Enfin, pourquoi,
le 22 au matin, le prince Charles renouvela-t-il avec furie ses attaques
contre Essling et Aspern, au lieu d'attendre que les ponts fussent
brisés?... C'est évidemment parce que le généralissime autrichien
ignorait qu'il fût en son pouvoir de les détruire, et que le hasard
seul, et la crue du fleuve, amenèrent contre les pontons des arbres
flottants qui causèrent les premières ruptures partielles, et que, plus
tard, l'intelligence d'un officier autrichien prépara la destruction du
grand pont, en livrant au courant plusieurs barques chargées de bois
enflammés, et surtout en lançant un immense moulin flottant qui entraîna
presque tout ce pont. Mais rien n'avait été _préparé d'avance_, ainsi
que nous l'ont avoué depuis plusieurs généraux ennemis, que nous eûmes
l'occasion de voir après l'armistice de Znaïm.

S'il restait quelques doutes à ce sujet, ils seraient entièrement
détruits par l'argument irrésistible que voici. De toutes les
décorations militaires de l'empire d'Autriche, la plus difficile à
obtenir était celle de Marie-Thérèse, car elle n'était accordée qu'à
l'officier qui pouvait prouver qu'il avait fait _plus que son devoir_.
Il devait solliciter cette décoration _lui-même_, et s'il échouait, il
lui était interdit à tout jamais de reproduire sa demande. Or, malgré la
sévérité de ce règlement, le commandant des chasseurs autrichiens obtint
la croix de _Marie-Thérèse_, ce qui prouve incontestablement qu'il avait
agi d'après ses propres inspirations, et non par ordre du prince
Charles. Ce raisonnement, que j'ai développé dans mes _Remarques
critiques_ sur l'ouvrage du général Rogniat, est un de ceux que Napoléon
approuva le plus, lorsque, pendant sa captivité à Sainte-Hélène, il lut
mon livre et celui de Rogniat, et ce fut sans doute afin de punir ce
général de sa partialité pour nos ennemis que l'Empereur, en me faisant
un legs de cent mille francs, ajouta dans son testament: «J'engage le
colonel Marbot à continuer à écrire pour la défense de la gloire des
armées françaises, et à en confondre les calomniateurs et les
apostats!...»

Dès que les troupes, dont la vaillance avait si noblement éclaté à la
bataille d'Essling, eurent opéré leur retraite dans l'île de Lobau et
sur la rive droite du Danube, Napoléon s'établit à Ebersdorf, afin de
surveiller les préparatifs d'un nouveau passage, pour lequel il fallait
construire non plus un seul pont, mais _trois_, ayant tous en amont une
forte estacade en pilotis, destinée à détourner les corps flottants que
l'ennemi pourrait lancer contre eux.

Malgré les soins qu'il donnait aux travaux nécessaires pour ces
importantes constructions, l'Empereur, accompagné du prince Berthier,
venait soir et matin visiter le maréchal Lannes, dont la situation fut
aussi bonne que possible pendant les quatre premiers jours qui suivirent
sa blessure. Il conservait toute sa présence d'esprit et causait avec
beaucoup de calme. Il était si loin de renoncer à servir son pays, ainsi
que l'ont annoncé quelques écrivains, que faisant des projets pour
l'avenir, et sachant que le célèbre mécanicien viennois Mesler avait
fait pour le général autrichien, comte de Palfi, une jambe artificielle,
avec laquelle celui-ci marchait et montait à cheval comme s'il n'eût
éprouvé aucun accident, le maréchal me chargea d'écrire à cet artiste
pour l'inviter à venir lui prendre la mesure d'une jambe. Mais les
fortes chaleurs qui nous accablaient depuis quelque temps redoublèrent
d'intensité, et leur effet produisit un bien fâcheux résultat sur le
blessé. Une fièvre ardente s'empara de lui, et bientôt survint un
délire affreux. Le maréchal, toujours préoccupé de la situation critique
dans laquelle il avait laissé l'armée, se croyait encore sur le champ de
bataille; il appelait à haute voix ses aides de camp, ordonnant à l'un
de faire charger les cuirassiers, à l'autre de conduire l'artillerie sur
tel point, etc., etc... En vain le docteur Yvan et moi cherchions-nous à
le calmer, il ne nous comprenait plus; sa surexcitation allait toujours
croissant; il ne reconnaissait même plus l'Empereur!... Cet état dura
plusieurs jours sans que le maréchal dormît un seul instant, ou cessât
de combattre imaginairement!... Enfin, dans la nuit du 29 au 30, il
s'abstint de donner des ordres de combat; un grand affaissement succéda
au délire; il reprit toutes ses facultés mentales, me reconnut, me serra
la main, parla de sa femme et de ses cinq enfants, de son père... et,
comme j'étais très près de son chevet, il appuya sa tête sur mon épaule,
parut sommeiller, et rendit le dernier soupir!... C'était le 30 mai au
point du jour.

Peu d'instants après ce fatal événement, l'Empereur arrivant pour sa
visite du matin, je crus devoir aller au-devant de Sa Majesté, pour lui
annoncer la malheureuse catastrophe, et l'engager à ne pas entrer dans
l'appartement infecté de miasmes putrides; mais Napoléon, m'écartant de
la main, s'avança vers le corps du maréchal, qu'il embrassa en le
baignant de larmes, disant à plusieurs reprises: «Quelle perte pour la
France et pour moi!...»

En vain le prince Berthier voulait éloigner l'Empereur de ce triste
spectacle; il résista pendant plus d'une heure et ne céda que lorsque
Berthier lui fit observer que le général Bertrand et les officiers du
génie l'attendaient pour l'exécution d'un travail important, dont il
avait lui-même fixé le moment. Napoléon, en s'éloignant, m'exprima sa
satisfaction pour les soins que je n'avais cessé de donner à mon
maréchal; il me chargea de le faire embaumer et de tout préparer pour
l'envoi du corps en France.

J'étais navré de douleur!... Ma désolation s'accrut encore par la
nécessité où je me trouvai d'assister à l'embaumement fait par les
docteurs Larrey et Yvan, afin d'en dresser procès-verbal. Puis il me
fallut présider au départ du corps qui, placé dans une voiture, fut
transporté à Strasbourg sous la conduite d'un officier et de deux
sergents de la garde impériale. Cette journée fut bien pénible pour
moi!... Que de tristes réflexions je fis sur la destinée de cet homme,
qui, sorti des dernières classes de la société, mais doué d'une haute
intelligence et d'un courage à toute épreuve, s'était élevé par son
propre mérite au premier rang, et qui, au moment où il jouissait de tant
d'honneurs et d'une fortune immense, venait de terminer sa carrière en
pays étranger, loin de sa famille, entre les bras d'un simple aide de
camp!

De terribles secousses morales et physiques avaient ébranlé ma santé; ma
blessure, fort simple d'abord et facile à guérir, si, après l'avoir
reçue, j'eusse pu jouir de quelque repos de corps et d'esprit, s'était
horriblement enflammée, pendant les dix jours que je venais de passer
dans de terribles angoisses et des fatigues continuelles; car personne
ne m'avait secondé dans les soins qu'exigeait l'affreuse position du
maréchal, pas même ses deux valets de chambre. L'un d'eux, espèce de
_mirliflor_, avait abandonné son maître dès les premiers jours, sous
prétexte que la mauvaise odeur des plaies lui soulevait le cœur. Le
second valet de chambre montra plus de zèle, mais, les émanations
putrides, qu'une chaleur de 30 degrés rendait encore plus dangereuses,
le forcèrent à garder le lit, et je fus obligé de faire venir un
infirmier militaire, homme rempli de bonne volonté, mais dont la figure
inconnue, et surtout le costume, paraissaient déplaire au maréchal, qui
ne voulait rien prendre que de ma main. Je le veillai donc jour et nuit;
aussi la fatigue ayant aggravé ma blessure, j'avais la cuisse infiniment
gonflée et pouvais à peine me tenir debout, lorsque, après le départ du
corps du maréchal, je me déterminai à me rendre à Vienne pour m'y faire
soigner.

Je trouvai dans l'hôtel du prince Albert tous mes camarades blessés.
L'Empereur ne les avait pas perdus de vue, car le chirurgien en chef de
la cour d'Autriche, logé au palais de Schœnbrünn, lui ayant offert ses
services pour les blessés français, Napoléon l'avait chargé de soigner
les aides de camp du maréchal Lannes, et le bon docteur Franck venait
deux fois par jour au palais du prince Albert. Dès qu'il eut examiné ma
blessure, qui lui parut être en très mauvais état, il me prescrivit un
repos absolu. Cependant, malgré ses avis, je traversais souvent les
corridors pour me rendre auprès de mon ami de Viry, qu'une blessure bien
plus grave que la mienne retenait au lit. J'eus bientôt le malheur de
perdre cet excellent camarade, que je regrettai infiniment, et comme
j'étais le seul aide de camp qui connût son père, je fus dans la triste
obligation d'annoncer cette fatale nouvelle au malheureux vieillard,
qui, déchiré par la douleur, survécut peu de temps à son fils bien-aimé!

Réduit à l'immobilité, je lisais beaucoup et consignais par écrit les
faits les plus saillants de la campagne que nous venions de faire, ainsi
que quelques anecdotes que j'avais recueillies à ce sujet. Voici la plus
intéressante.

Deux ans avant l'établissement de l'Empire, il n'existait dans les
régiments français aucun grade intermédiaire entre celui de colonel et
celui de chef de bataillon ou d'escadron. Bonaparte, alors premier
Consul, voulant combler cette lacune, qu'avait créée dans la hiérarchie
militaire un décret de la Convention, consulta le Conseil d'État. On
reconnut la nécessité de rétablir dans chaque corps de l'armée un
officier dont le grade et les attributions fussent analogues à ceux des
anciens _lieutenants-colonels_. Ce point arrêté, le premier Consul
demanda qu'il fût délibéré sur le _titre_ que porterait cet officier. Le
général Berthier et quelques conseillers d'État répondirent que,
puisqu'il devait remplir les fonctions de lieutenant-colonel, il
paraissait tout naturel de lui en donner le titre; mais Bonaparte s'y
opposa formellement. Il fit observer que, sous l'ancien régime, les
colonels étant de grands seigneurs qui passaient leur vie à la cour et
ne paraissaient que fort rarement à leur régiment, l'administration et
l'instruction en étaient confiées à des officiers remplaçants, toujours
présents au corps; qu'il avait donc paru juste de donner à ceux-ci un
encouragement et une importance nécessaires à la dignité du
commandement, en leur accordant le titre de _lieutenant-colonel_,
puisqu'en réalité ils étaient les chefs des régiments dont les colonels
étaient titulaires. Mais, depuis, les choses étaient bien changées; les
colonels étant devenus les commandants réels de leurs corps, il ne
fallait pas créer une rivalité entre eux et l'officier dont on venait de
rétablir le grade. Que si l'on donnait à celui-ci le titre de
lieutenant-colonel, on le rapprocherait beaucoup trop de son chef, parce
qu'en lui parlant, les inférieurs le nommeraient par abréviation _mon
colonel_; or, il n'était pas convenable que, lorsqu'un soldat dirait
qu'il va chez son colonel, on pût lui demander _chez lequel_.--En
conséquence, le premier Consul proposa de donner au second officier de
chaque régiment le titre de _major_. Cette sage opinion prévalut, et, en
rétablissant le grade, on ne reprit pas la dénomination de
_lieutenant-colonel_. Cette désignation qui, au premier abord, paraît
avoir fort peu d'importance, en a cependant une très grande, ainsi que
le prouve le fait que voici.

Le 21 mai, premier jour de la bataille d'Essling, les Autrichiens
s'étant emparés du village de ce nom, le régiment français qu'on y avait
placé se retirait avec quelque désordre devant des forces très
supérieures, lorsque le maréchal Lannes, auprès duquel était l'Empereur,
m'ayant envoyé sur ce point, j'appris en arrivant que le colonel venait
d'être tué. Je trouvai les officiers et les soldats bien résolus à le
venger et à reprendre Essling, car, sous les ordres du major, ils
reformaient promptement leurs rangs à peu de distance des premières
maisons, bien qu'ils fussent exposés au feu de l'ennemi.

Je courus informer le maréchal de l'état des choses; mais dès que j'eus
dit à voix basse: «Le colonel est mort!... » Napoléon, fronçant le
sourcil, prononça un _Chut_! qui m'imposa silence, et, sans me rendre
compte du parti que Sa Majesté voulait tirer de cet événement, je
compris que, pour le moment, _Elle ne voulait pas savoir_ que le colonel
eût été tué!

L'Empereur, que ses calomniateurs ont accusé de manquer de courage
personnel, s'élançant au galop malgré les balles qui sifflaient autour
de nous, arrive au centre du régiment et demande où est le colonel.
Personne ne dit mot. Napoléon ayant renouvelé sa question, quelques
soldats répondent: «Il vient d'être tué!--Je ne demande pas s'il est
mort, mais où il est.» Alors une voix timide annonce qu'il est resté
dans le village. «Comment, soldats! dit Napoléon, vous avez abandonné le
corps de votre colonel au pouvoir de l'ennemi! Sachez qu'un brave
régiment doit être toujours en mesure de montrer son aigle et son
colonel, mort ou vif!... Vous avez laissé votre colonel dans ce village,
allez le chercher!»

Le major, saisissant la pensée de Napoléon, s'écria: «Oui, nous sommes
déshonorés si nous ne rapportons notre colonel!...» Et il s'élance au
pas de course. Le régiment le suit au cri de: «Vive l'Empereur!»
s'élance dans Essling, extermine quelques centaines d'Autrichiens, reste
maître de la position et reprend le cadavre de son colonel, qu'une
compagnie de grenadiers vient déposer aux pieds de l'Empereur. Vous
comprenez parfaitement que Napoléon ne tenait nullement à avoir le corps
de ce malheureux officier; mais il avait voulu atteindre le double but
de reprendre le village et d'inculquer dans l'esprit des troupes que le
colonel est un _second drapeau_, qu'un bon régiment ne doit jamais
abandonner. Cette conviction, dans les moments difficiles, exalte le
courage des soldats et les porte à soutenir le combat avec acharnement
autour de leur chef, mort ou vif. Aussi, se tournant vers le prince
Berthier, l'Empereur, en lui rappelant la discussion du Conseil d'État,
ajouta: «Si, lorsque j'ai demandé le colonel, il y eût eu ici un
_lieutenant-colonel_ au lieu du _major_, on m'aurait répondu: Le voilà!
L'effet que je voulais obtenir aurait été bien moins grand; car, aux
yeux du soldat, les titres de _lieutenant-colonel_ et de _colonel_ sont
à peu près synonymes.» Cet incident terminé, l'Empereur fit dire au
major, qui venait d'enlever si bravement le régiment, qu'il le nommait
colonel.

Vous pouvez juger, par ce que je viens de vous raconter, du pouvoir
magique que Napoléon exerçait sur ses troupes, puisque sa présence et
quelques mots suffisaient pour les précipiter au milieu des plus grands
dangers, et avec quelle présence d'esprit il savait mettre à profit tous
les incidents du champ de bataille. Cet épisode m'a paru d'autant plus
utile à rapporter que, sous la Restauration, on rétablit fort mal à
propos le titre de lieutenant-colonel.

Voici une autre anecdote, qui n'a d'intérêt que parce qu'elle donna lieu
à une réflexion fort sage faite par le maréchal Lannes.

Pendant que l'infanterie de notre corps d'armée défilait sur les ponts
et que la cavalerie attendait son tour, un chef d'escadron du 7e de
chasseurs, beau-frère du général Moreau, nommé M. Hulot d'Hozery,
aujourd'hui général (que nous vîmes en 1814 dans l'état-major de
l'empereur Alexandre, lors de l'entrée des armées étrangères à Paris),
M. Hulot, dis-je, homme très brave, poussé par la _curiosité_ de savoir
ce qui se passait sur le champ de bataille, quitta son régiment à
Ebersdorf, prit une nacelle et alla sur la rive gauche. Là, il monte à
cheval et vient auprès d'Essling caracoler en _amateur_ autour de notre
état-major; mais en ce moment-là même, un boulet lui emporte le bras!
Dès que cet officier eut été conduit à l'ambulance pour être amputé, le
maréchal Lannes nous dit: «Souvenez-vous, messieurs, qu'à la guerre les
fanfaronnades sont toujours déplacées, et que le vrai courage consiste à
braver les périls auxquels on est exposé en restant à son poste, et non
à aller parader au milieu des combats sans y avoir été appelé par le
devoir!»



CHAPITRE XX

Biographie du maréchal Lannes.--L'Empereur me nomme chef d'escadron et
chevalier de l'Empire.--J'entre dans l'état-major de Masséna.


Bien que je vous aie déjà fait connaître plusieurs particularités de la
vie du maréchal Lannes, je crois devoir vous donner plus complètement sa
biographie.

Lannes naquit en 1769 à Lectoure, petite ville de la Gascogne. Son père
était simple ouvrier teinturier, ayant trois fils et une fille. Lectoure
possédait alors un évêché, dont un des grands vicaires, ayant eu
l'occasion de remarquer l'intelligence et la bonne conduite du fils aîné
du teinturier, le fit instruire et le plaça au séminaire, où il devint
prêtre. Cet aîné, qui devint lui-même grand vicaire sous l'Empire, était
un homme de beaucoup de mérite, qui, rempli de sollicitude pour sa
famille, se fit l'instituteur de ses jeunes frères. Le second, celui qui
fut maréchal, profita de ces leçons, autant que le lui permettait le peu
de temps dont il pouvait disposer, après avoir aidé son père dans les
travaux manuels de son petit commerce; et lorsque la Révolution éclata,
son instruction se bornait à savoir lire, écrire correctement, et à
connaître les quatre règles de l'arithmétique.

Le dernier garçon avait fort peu de moyens. Le maréchal avait voulu le
pousser dans l'état militaire; mais, reconnaissant sa médiocrité, il lui
fit quitter le service, le maria richement pour sa province, et le
confina dans sa ville natale. Quant à la fille, comme elle était encore
enfant lorsque le second de ses frères parvint au grade de général, il
la mit dans une bonne pension, la dota et lui fit faire un très bon
mariage.

Lannes était de taille moyenne, mais très bien proportionné; sa
physionomie était agréable et très expressive; ses yeux petits, mais
annonçant un esprit des plus vifs; son caractère très bon, mais emporté,
jusqu'à l'époque où il parvint à le dominer; son ambition était immense,
son activité prodigieuse et son courage à toute épreuve. Après avoir
passé sa jeunesse dans l'état d'apprenti teinturier, Lannes vit s'ouvrir
devant lui la carrière des armes, dans laquelle il était appelé à
marcher à pas de géant. Entraîné par l'enthousiasme qui, en 1791,
détermina la plupart des hommes de son âge à voler à la défense du pays
injustement attaqué, il s'enrôla dans le 1er bataillon des volontaires
du Gers, et servit comme simple grenadier jusqu'au moment où ses
camarades, séduits par sa bonne tenue, son zèle et la vivacité de son
esprit, le nommèrent sous-lieutenant. À compter de ce moment, il se
livra sans relâche à l'étude, et alors même qu'il était maréchal, il
passait une partie de ses nuits à travailler; aussi devint-il un homme
convenablement instruit. Il fit ses premières armes sous mon père, au
camp de Miral, près de Toulouse, puis à l'armée des Pyrénées-Orientales,
où son intrépidité et sa rare intelligence l'élevèrent rapidement au
grade de chef de bataillon, qu'il occupait, lorsque la division de mon
père passa sous les ordres du général Augereau. Celui-ci, à la suite
d'un combat sanglant dans lequel Lannes s'était couvert de gloire, le
fit nommer chef de brigade (colonel). Lannes, ayant été blessé dans
cette affaire, fut obligé d'aller passer quelques mois à Perpignan, où
il fut logé chez un riche banquier, M. Méric. L'esprit et les bonnes
manières du jeune officier le firent apprécier de toute la famille,
particulièrement de Mlle Méric, qu'il épousa. Ce mariage était alors
infiniment au-dessus de ce qu'il pouvait espérer.

La paix ayant été conclue entre la France et l'Espagne, en 1795, Lannes
suivit en Italie la division d'Augereau et fut placé _à la suite_, à la
4e demi-brigade de ligne, qui se trouvait réellement sous ses ordres, en
l'absence du chef titulaire, à l'époque où Bonaparte vint prendre le
commandement de l'armée. Celui-ci ne tarda pas à reconnaître le mérite
de Lannes; aussi, lorsqu'un arrêté du Directoire prescrivit à tous les
officiers _à la suite_ de rentrer dans leurs foyers, Bonaparte prit sur
lui de le retenir en Italie, où il fut blessé deux fois pendant les
célèbres campagnes de 1796 et 1797, sans faire officiellement partie de
l'armée. Sans la perspicacité du général en chef, Lannes, éloigné malgré
lui du service, serait allé enfouir ses talents militaires dans les
bureaux de son beau-père, et la France n'aurait pu compter un grand
capitaine de plus. Lorsque, en 1796, Bonaparte conduisit une armée en
Égypte, il prit avec lui Lannes, devenu général de brigade, et par
conséquent rendu officiellement à l'activité.

Le nouveau général se distingua partout et fut si grièvement blessé à
l'assaut de Saint-Jean d'Acre que ses troupes le crurent mort! Je vous
ai raconté comment il fut miraculeusement sauvé par un capitaine de
grenadiers qui, au péril de sa vie, le traîna jusqu'au bout de la
tranchée. Le général Lannes ayant eu dans cette affaire le cou traversé
d'une balle, portait depuis cette époque la tête constamment penchée sur
l'épaule gauche et conserva toujours certain embarras dans le larynx. À
peine rétabli de cette cruelle blessure, le général Lannes fut accablé
d'une douleur morale des plus poignantes; il apprit que sa femme, auprès
de laquelle il ne s'était pas trouvé depuis près de deux ans, venait
d'accoucher d'un garçon, dont elle prétendait lui attribuer la
paternité. Il s'ensuivit un procès, et le divorce fut prononcé.

Le général Lannes quitta l'Égypte en même temps que Bonaparte et le
suivit à Paris: il l'accompagna à Saint-Cloud lors du 18 brumaire.
Lannes fit brillamment la campagne de Marengo et sauva l'armée, en
repoussant au combat de Montebello les corps autrichiens qui accouraient
pour s'opposer aux troupes françaises. Une grande partie de notre
armée, engagée dans les défilés des Alpes, n'aurait pu déboucher dans
les plaines du Milanais, si le courage et les bonnes dispositions du
général Lannes n'eussent éloigné les ennemis. Sa conduite en cette
circonstance lui valut plus tard le titre de duc de Montebello. Ce fut
au retour de cette campagne que, dégagé des liens de son mariage avec
Mlle Méric, le général Lannes conçut l'espoir d'épouser Caroline
Bonaparte. Vous avez vu comment les intrigues de Bessières firent
pencher la balance en faveur de Murat. Nommé ambassadeur à Lisbonne, le
général Lannes épousa Mlle Guéhéneuc, fille du sénateur de ce nom, qui
lui apporta une fort belle dot, à laquelle, outre les grands émoluments
de sa place, le général ajouta une bonne aubaine qui rétablit
complètement ses affaires.

Un règlement fort ancien donnait à l'ambassadeur français arrivant pour
la première fois à Lisbonne le droit de faire entrer, avec franchise de
l'impôt des douanes, toutes les marchandises placées sur le navire qui
l'amenait. Le général Lannes, suivant l'usage établi, céda ce privilège
à des négociants moyennant 300,000 fr. Quelque temps après, Mme Lannes
étant accouchée à Lisbonne d'un fils (qui fut depuis ministre de la
marine sous Louis-Philippe), le prince régent de Portugal voulut être
parrain de l'enfant, et le jour du baptême, sous prétexte de visiter une
des salles du palais contenant des curiosités envoyées du Brésil, il
conduisit le général Lannes dans la pièce où se trouvaient les caisses
renfermant les pierreries. Il en fit ouvrir une, et prenant avec ses
deux mains trois fortes jointées de diamants bruts, il les versa dans le
chapeau du général, en disant: «La première est pour mon filleul, la
seconde est pour Mme l'ambassadrice sa mère, et la troisième pour M.
l'ambassadeur.» Dès ce moment, le maréchal, de qui je tiens ces détails,
fut vraiment riche.

Le destin ne borna pas là ses faveurs envers lui. Le premier Consul,
monté sur le trône impérial, ayant établi en 1804 la dignité de maréchal
de France, un général du mérite de Lannes devait nécessairement faire
partie de la première promotion. Le bâton de commandement lui fut donc
envoyé, et il reçut en même temps le titre de duc de Montebello. Le
nouveau maréchal alla prendre au camp de Boulogne le commandement du 5e
corps de la grande armée, qu'il conduisit l'année suivante en Autriche.
Il s'y distingua, particulièrement à Austerlitz, où il commandait l'aile
gauche.

Il se fit aussi remarquer en 1806 et en 1807, tant en Prusse qu'en
Pologne, surtout à Saalfeld, à Iéna, à Pultusk et à Friedland. Il en fut
de même en 1808 et 1809, en Espagne, où non seulement il seconda
vaillamment l'Empereur à la bataille de Burgos, mais gagna lui-même
celle de Tudela et soumit la ville de Saragosse jusque-là réputée
imprenable. Enfin, sans se donner aucun repos, il courut d'Espagne en
Allemagne, et je viens de raconter ses exploits, tant à la bataille
d'Eckmühl qu'à Ratisbonne et à Essling, où ce nouveau Bayard termina sa
glorieuse carrière.

Pour vous mettre plus à même d'apprécier le maréchal Lannes, je crois
devoir rapporter un fait qui donne une haute opinion de son caractère et
de l'empire qu'il savait prendre sur lui-même.

Dans les relations ordinaires, le maréchal était calme et doux; mais sur
les champs de bataille il s'emportait jusqu'à la fureur, dès que ses
ordres n'étaient pas bien exécutés. Or, il arriva pendant la bataille de
Burgos qu'au moment décisif, un capitaine d'artillerie, ayant mal
compris la manœuvre indiquée, conduisit sa batterie dans une direction
opposée à celle prescrite, lorsque le maréchal, s'en étant aperçu,
s'élance au galop, et, poussé par la colère, va lui-même réprimander
sévèrement cet officier en présence de l'Empereur. Mais comme, en
s'éloignant rapidement, il avait entendu Napoléon commencer une phrase
dont il n'avait pu saisir que ces mots: «Ce diable de Lannes...», il
revint tout pensif, et me tirant à part, dès que ce fut possible, il
exigea, au nom de la confiance qu'il avait en moi et du dévouement que
je lui portais, de lui faire connaître entièrement l'observation de
l'Empereur. Je répondis avec franchise: «Sa Majesté a dit: Ce diable de
Lannes possède toutes les qualités qui font les grands capitaines; mais
il ne le sera jamais, parce qu'il ne maîtrise pas sa colère et s'emporte
même contre les officiers d'un grade subalterne, ce qui est un des plus
graves défauts que puisse avoir un chef d'armée.» Le maréchal avait
tellement _à cœur_ de devenir un grand capitaine, qu'il résolut
probablement d'acquérir la _seule_ qualité qui lui manquât, au dire d'un
aussi bon juge que l'Empereur, car, dès ce moment, _jamais_ je ne le vis
plus en colère, bien que souvent ses ordres fussent mal exécutés,
surtout au siège de Saragosse. Lorsqu'il s'apercevait d'une faute
essentielle, son naturel bouillant le poussait d'abord vers
l'emportement, mais à l'instant sa ferme volonté prenait le dessus; il
devenait très pâle, ses mains se crispaient, mais il faisait ses
observations avec tout le calme d'un homme flegmatique. J'en citerai un
exemple.

Pour peu qu'on ait fait la guerre, on sait qu'au lieu de se servir de
tire-bourre pour retirer les balles de leurs fusils, lorsqu'ils doivent
les laver, les soldats ont la mauvaise habitude de les décharger, en
faisant feu en l'air, ce qui est très dangereux dans une réunion de
troupes. Or, malgré les défenses faites à ce sujet, il arriva pendant
le siège de Saragosse que des fantassins ayant tiré leurs fusils de la
sorte, au moment où le maréchal passait auprès de leur camp, une balle,
décrivant une parabole, vint tomber sur la bride de son cheval, dont
elle coupa les rênes, près de sa main. Le soldat coupable de cette
infraction aux règlements ayant été arrêté, le maréchal, contenant son
premier mouvement de vivacité, se borna à lui dire: «Vois à quoi tu
t'exposes et quelle serait ta douleur si tu m'eusses tué.» Puis il fit
relâcher cet homme. Quelle force d'âme il faut pour dompter ainsi son
caractère!

En apprenant que le maréchal venait d'être grièvement blessé, Mme la
maréchale partit aussitôt avec son frère, le colonel Guéhéneuc, qui
venait d'annoncer à Paris la capitulation de Vienne. Mais une dépêche
l'ayant informée, à Munich, de la mort du maréchal, elle regagna Paris
dans un profond désespoir, car elle aimait beaucoup son mari. Nommée
l'année suivante dame d'honneur de la nouvelle impératrice,
l'archiduchesse Marie-Louise, elle allait la recevoir à Branau, sur les
frontières de Bavière, quand, en passant à Strasbourg, elle voulut voir
le corps de son mari déposé dans une église de cette ville: spectacle
au-dessus de ses forces, car, dès qu'on ouvrit la bière, la maréchale
fut saisie d'une violente attaque de nerfs qui mit sa vie en danger
pendant plusieurs jours.

Puisque j'écris l'histoire de ma vie, je suis dans la nécessité de
revenir constamment sur ce qui m'est personnel. Je vous rappellerai donc
qu'après le décès du maréchal Lannes, j'étais allé rejoindre mes
camarades à Vienne pour soigner ma blessure. Je gisais sur mon lit de
douleur, plongé dans de tristes réflexions, car non seulement je
regrettais pour _lui-même_ le maréchal qui avait été si bon pour moi,
mais je ne pouvais me dissimuler que la perte d'un tel appui changeait
infiniment ma position. En effet, l'Empereur m'avait bien dit au couvent
de Mölk qu'il me faisait _chef d'escadron_, et, de même que le maréchal
Berthier, il m'en donnait le nom; cependant, comme les préoccupations de
la guerre les empêchaient d'expédier les brevets, je n'étais encore par
le _fait_ que simple capitaine. Un heureux hasard vint mettre un terme
aux craintes que j'éprouvais pour mon avenir.

Mon camarade La Bourdonnaye, bien plus gravement blessé que moi,
occupait la chambre voisine de la mienne; nous en faisions souvent
ouvrir la porte afin de causer ensemble. M. Mounier, secrétaire de
l'Empereur, et depuis pair de France, venait souvent visiter La
Bourdonnaye, son ami; nous fîmes connaissance, et comme il avait
beaucoup entendu parler au quartier général de mes actions de guerre et
de mes blessures, et qu'il me voyait encore frappé par le feu de
l'ennemi, il me demanda quelle récompense j'avais reçue. «Rien, lui
dis-je.--Ce ne peut être que par suite d'un oubli, répondit M. Mounier,
car je suis certain d'avoir vu votre nom sur un des brevets déposés dans
le portefeuille de l'Empereur.» Le lendemain, j'appris par M. Mounier
que, ayant mis ce brevet sous les yeux de l'Empereur, celui-ci, au lieu
de le signer, avait écrit en marge: «Cet officier sera, par exception,
placé comme chef d'escadron dans les chasseurs à cheval de ma garde.»
L'Empereur m'accordait ainsi une faveur immense et _sans exemple_, car
les officiers de la garde ayant le grade supérieur à celui qu'ils
occupaient réellement dans ce corps d'élite, Napoléon, en m'y admettant
comme chef d'escadron, me faisait franchir deux échelons à la fois et me
donnait le grade de major (ou lieutenant-colonel) de la ligne: c'était
magnifique!...

Cependant, cet avantage ne m'éblouit pas, bien qu'il s'y joignît celui
de voir plus souvent ma mère à Paris, où la garde tenait garnison. Mais,
outre que le maréchal Bessières, commandant supérieur de la garde,
recevait fort mal les officiers qu'il n'avait pas proposés, j'avais à
craindre sa rancune au sujet de l'incident d'Essling.

J'étais dans une cruelle incertitude, lorsque le prince Eugène, vice-roi
d'Italie, arriva à Vienne et fut logé dans l'hôtel du prince Albert. Il
reçut la visite de tous les maréchaux présents, et entre autres de
Masséna, qui chercha à témoigner quelque bienveillance aux aides de camp
du maréchal Lannes, auxquels Napoléon portait lui-même intérêt. Masséna
monta dans nos appartements et s'arrêta quelque temps près de moi, qu'il
connaissait depuis le siège de Gênes. Je lui fis part de mon embarras;
il me répondit: «Ce serait sans doute fort avantageux pour toi d'entrer
dans la garde, mais tu t'exposerais à la vengeance du maréchal
Bessières. Viens avec moi, en qualité d'aide de camp, tu seras reçu
comme l'enfant de la maison, comme le fils d'un bon général qui est mort
en combattant sous mes ordres, et j'aurai soin de ton avancement.»
Séduit par ces promesses, j'acceptai. Masséna se rendit aussitôt auprès
de l'Empereur, qui finit par consentir à sa demande, et m'expédia un
brevet de chef d'escadron, aide de camp de Masséna; ce fut le 18 juin.

Malgré la joie que j'éprouvais d'être enfin _officier supérieur_, je ne
tardai pas à me repentir d'avoir accepté les offres de Masséna. Une
heure après avoir reçu ma commission d'aide de camp, je vis arriver le
maréchal Bessières m'apportant lui-même ma nomination dans la garde; il
m'assura du plaisir qu'il aurait à me recevoir dans ce corps, sachant,
du reste, que je n'avais fait qu'obéir aux instructions du maréchal
Lannes en lui transmettant des ordres sur le champ de bataille
d'Essling. Je fus pénétré de reconnaissance pour cette démarche loyale
et regrettai vivement de m'être si promptement engagé avec Masséna; mais
il n'était plus temps de revenir sur ma décision. Je craignais alors que
mon avancement en souffrît; mais heureusement il n'en fut rien, car M.
Mounier, nommé à ma place aux chasseurs de la garde, était encore chef
d'escadron lorsque j'étais déjà colonel. Il est vrai qu'il resta les
deux années suivantes à Paris, tandis que je les passai au milieu des
coups de fusil et reçus deux nouvelles blessures, ainsi que je le dirai
plus loin.

Napoléon combla de récompenses l'état-major du maréchal Lannes. Le
colonel Guéhéneuc devint aide de camp de l'Empereur, qui prit Watteville
et La Bourdonnaye pour officiers d'ordonnance. Saint-Mars fut nommé
colonel du 3e de chasseurs et Labédoyère aide de camp du prince Eugène.
Quant à moi, qui venais d'être nommé chef d'escadron, dès que je pus me
rendre à Schœnbrünn pour remercier l'Empereur, Sa Majesté me fit
l'honneur de me dire: «Je voulais vous placer dans ma garde; cependant,
puisque le maréchal Masséna désire vous avoir pour aide de camp, et que
cela vous convient, j'y consens; mais pour vous témoigner d'une manière
_toute spéciale_ combien je suis content de vous, je vous nomme
chevalier de l'Empire, avec une dotation de 2,000 francs de rente.»

Si j'eusse osé, j'aurais prié l'Empereur de revenir à sa première pensée
et de m'admettre dans sa garde; mais pouvais-je lui dire quelle avait
été la cause de mon refus? C'était impossible. Je me bornai donc à
remercier, mais j'avais le cœur navré!... Cependant, forcé de me
résigner à la position dans laquelle je m'étais placé par mon
étourderie, je cherchai à éloigner d'inutiles regrets et soignai plus
attentivement ma blessure, afin d'être en état d'accompagner mon
nouveau maréchal, dans les combats auxquels devait donner lieu le
nouveau passage du Danube.



CHAPITRE XXI

État-major de Masséna.--M. de Sainte-Croix.--Faveur méritée dont il
jouit auprès de Napoléon.


Vers la fin de juin, me trouvant assez bien rétabli, j'allai rejoindre
le quartier général de Masséna dans l'île de Lobau. Les aides de camp,
dont je devenais le camarade, me reçurent très bien. Cet état-major
était fort nombreux et comptait plusieurs officiers distingués, mais il
s'y trouvait aussi quelques médiocrités. Je ne veux cependant
interrompre momentanément le récit de la campagne de 1809 que pour vous
faire connaître le premier aide de camp, colonel de Sainte-Croix, parce
qu'il joua un fort grand rôle dans les événements qui précédèrent la
bataille de Wagram.

Charles d'Escorches de Sainte-Croix, fils du marquis de ce nom, ancien
ambassadeur de Louis XVI à Constantinople, était sous tous les rapports
un homme vraiment supérieur. Sa carrière militaire fut bien courte, mais
d'une rapidité et d'un éclat extraordinaires. Nos deux familles étant
liées, la plus tendre amitié m'unissait à cet officier; aussi le désir
de servir auprès de lui avait beaucoup contribué à me faire accepter les
propositions du maréchal Masséna. Bien que Sainte-Croix eût un goût inné
pour les armes, il ne put s'y livrer que très tard, parce que sa
famille, le destinant à la diplomatie, l'avait placé au secrétariat du
ministère des affaires étrangères, auprès de M. de Talleyrand, avec
lequel elle était en relation intime. Tant que dura la paix conclue à
Amiens, Sainte-Croix supporta patiemment la position sédentaire qu'on
lui avait faite, mais l'ouverture de la campagne de 1805 réveilla son
ardeur guerrière. Cependant, comme il était âgé de vingt-trois ans, et
avait par conséquent passé l'âge fixé pour entrer à l'École militaire,
il est probable qu'il n'aurait jamais fait partie de l'armée, si une
circonstance favorable n'eût secondé ses désirs.

L'Empereur voulait utiliser un grand nombre d'émigrés et de jeunes
nobles qui, bien que souhaitant se rattacher à son gouvernement, ne
pouvaient néanmoins se résoudre à prendre du service comme simples
soldats; il fit donc choisir, parmi les prisonniers faits à Austerlitz,
les six mille plus beaux hommes, dont il ordonna de former deux
régiments à la solde de la France. Ces nouveaux corps n'étant pas
assujettis aux mêmes règles de formation que les régiments nationaux,
Napoléon donna tous les emplois d'officiers selon son bon plaisir. Il
n'était donc pas nécessaire d'avoir été militaire pour obtenir d'emblée
même un grade d'officier supérieur; il suffisait d'appartenir à une
famille ayant une bonne position et de montrer du zèle pour le service
de l'Empereur. Ces promotions étaient sans doute contraires aux usages
établis, mais Napoléon y trouvait l'avantage de rattacher à lui plus de
cent cinquante jeunes gens bien élevés et riches, qu'il arrachait à
l'oisiveté et à la corruption de Paris. Le neveu du célèbre La Tour
d'Auvergne fut nommé colonel du 1er régiment étranger, et un grand
seigneur allemand, le prince d'Isembourg, obtint le second. Ces corps
furent désignés par les noms de leur chef. L'Empereur voulut que leur
administration et leur organisation fussent calquées sur les
_capitulations_ des anciens régiments étrangers au service de France
avant la Révolution, et comme, de temps immémorial, le ministre des
affaires étrangères avait été chargé de la levée de ces troupes,
Napoléon ordonna à M. de Talleyrand de faire faire dans ses archives des
recherches à ce sujet.

Le ministre connaissant les goûts militaires du jeune Sainte-Croix et le
désir qu'il avait d'entrer dans l'armée, le chargea de ce travail. Le
diplomate ne se borna pas à tracer l'historique des anciens régiments
étrangers, mais il y proposa des modifications nécessaires. L'Empereur,
frappé du bon sens qui avait présidé à la rédaction de ce projet et
sachant le désir de l'auteur d'être compris parmi les officiers d'un des
corps en nouvelle formation, le nomma d'abord chef de bataillon, et,
quelques mois après, major du régiment de La Tour d'Auvergne. Cette
faveur était d'autant plus grande que l'Empereur n'avait jamais vu
Sainte-Croix, mais elle faillit aussi le perdre dès son entrée dans la
carrière.

Un M. de M..., cousin de l'impératrice Joséphine, s'était bercé de
l'espoir d'obtenir d'emblée le grade de lieutenant-colonel; il n'eut que
celui de chef de bataillon. Son amour-propre en fut blessé; il prit dès
lors Sainte-Croix en aversion et le provoqua en duel sous un prétexte
des plus frivoles. M. de M... était de première force dans le tir des
armes de tout genre; ses nombreux amis, certains de sa victoire,
formèrent une cavalcade pour l'accompagner au bois de Boulogne, mais un
seul entra avec lui dans le massif, où son adversaire et un témoin
l'attendaient. Le combat eut lieu au pistolet; M. de M... reçut dans la
poitrine une balle qui l'étendit raide mort!... À cette vue, le témoin,
dont le devoir était d'aller chercher du secours, se trouble en pensant
aux conséquences que peut avoir pour lui la fin tragique d'un parent de
l'Impératrice, et, sans reprendre son cheval, ni prévenir les amis de M.
de M..., il s'éloigne à travers bois et va se réfugier loin de Paris!...
De leur côté, Sainte-Croix et ses amis étaient rentrés en ville, de
sorte que le corps resta seul sur le terrain.

Cependant, les personnes qui attendaient dans l'allée le retour de M. de
M..., ne le voyant pas revenir après la détonation des coups de
pistolet, pénétrèrent dans le massif et trouvèrent le cadavre du
malheureux jeune homme. Or, il était arrivé qu'en tombant de son haut
frappé à mort, M. de M... s'était défoncé le crâne sur un chicot fort
dur. Ses amis, après avoir examiné la blessure qu'il avait à la
poitrine, en apercevant une seconde à la tête, pensèrent que
Sainte-Croix, après avoir blessé mortellement son adversaire avec la
balle de son pistolet, l'avait achevé en lui enfonçant le crâne avec la
crosse de cette arme, ce qui expliquait, selon eux, la disparition du
témoin du mort, qui n'avait pas eu la force ou le courage de s'opposer à
cet assassinat.

Dominés par cette prévention, ces messieurs courent à Saint-Cloud et la
font partager à l'Impératrice, qui va demander _justice_ à
l'Empereur!... L'ordre est donné de mettre Sainte-Croix en jugement. Il
ne s'était nullement caché; on l'arrête et on l'enferme. Il aurait sans
doute langui en prison pendant une longue instruction, si Fouché,
ministre de la justice et ami de sa famille, bien persuadé que
Sainte-Croix était incapable d'avoir commis le crime dont on l'accusait,
n'eût fait sur-le-champ les recherches les plus actives pour découvrir
le lieu où s'était réfugié le témoin de M. de M... Celui-ci, ramené à
Paris, déclara que tout s'était passé loyalement; d'ailleurs, les
magistrats chargés de l'enquête découvrirent, auprès du cadavre, un
chicot de racine imprégné de sang et auquel étaient collés quelques
cheveux du défunt. Dès lors l'innocence de Sainte-Croix fut reconnue; il
fut mis en liberté et s'empressa d'aller rejoindre son régiment qui se
formait en Italie.

M. de La Tour d'Auvergne, homme des plus estimables, manquait d'aptitude
pour les choses militaires; ce fut donc le major Sainte-Croix qui
organisa le nouveau régiment, dont il s'occupa avec tant de zèle qu'il
en fit un des meilleurs et un des plus beaux corps de l'armée. Envoyé
dans le royaume de Naples, et chargé de réprimer l'insurrection des
Calabres, il se distingua dans plusieurs combats. Le maréchal Masséna,
qui commandait alors dans la basse Italie, ayant reconnu le mérite de
Sainte-Croix, le prit en grande affection. Appelé en Pologne, après la
bataille d'Eylau, ce maréchal tint à y emmener Sainte-Croix, bien qu'il
ne fût pas encore son aide de camp et que les règlements s'opposassent à
ce que personne pût retirer un officier, surtout un major, de son
régiment. En arrivant à Varsovie, Masséna ayant présenté Sainte-Croix à
l'Empereur, celui-ci se rappela la mort de M. de M..., reçut le major
froidement et exprima même au maréchal son mécontentement de ce qu'il
eût éloigné cet officier du corps auquel il appartenait.

À cette première cause du mauvais accueil que l'Empereur fit d'abord à
Sainte-Croix, s'en joignit une autre. Napoléon, bien que de petite
taille, avait une grande prédilection pour les hommes grands, forts, à
la figure mâle; or, Sainte-Croix était petit, mince, blondin, et avait
une charmante figure féminine; mais dans ce corps qui, au premier abord,
paraissait faible et peu propre aux rudes travaux de la guerre, se
trouvaient une âme de fer, un courage vraiment héroïque et une activité
dévorante. L'Empereur ne tarda pas à reconnaître ces qualités;
cependant, comme il pensa que le grade de major, donné de prime abord à
Sainte-Croix, devait suffire pour quelque temps, il ne fit rien pour lui
pendant cette campagne, et, après la paix de Tilsitt, cet officier
retourna à Naples avec Masséna. Mais quand, en 1809, le maréchal fut
appelé au commandement d'un des corps de l'armée destinée à marcher
contre l'Autriche, il se rappela les reproches que l'Empereur lui avait
adressés, pour avoir, sans autorisation, attaché Sainte-Croix à son
état-major; il le demanda donc pour aide de camp, ce qui fut accordé.

Dans un des combats qui précédèrent notre entrée dans Vienne,
Sainte-Croix prit un drapeau ennemi, et l'Empereur le nomma colonel. Il
fit des prodiges de valeur et montra une rare intelligence à la bataille
d'Essling; mais ce qui acheva de détruire les préventions que l'Empereur
avait conçues contre Sainte-Croix, depuis son duel avec M. de M..., ce
furent les services importants qu'il rendit au corps de Masséna, placé
en avant-garde dans l'île de Lobau, pendant le laps de temps qui
s'écoula entre la bataille d'Essling et celle de Wagram. L'Empereur, qui
faisait élever dans cette île d'immenses fortifications, l'arma de plus
de cent canons de gros calibre. Il allait visiter tous les jours les
travaux, et voulant tout voir par lui-même, il marchait à pied pendant
sept et huit heures. Ces longues courses fatiguaient le maréchal
Masséna, déjà un peu cassé, et le général Becker, chef d'état-major, ne
pouvait la plupart du temps répondre aux questions de l'Empereur, tandis
que le colonel Sainte-Croix, dont l'activité était infatigable et
l'intelligence prodigieuse, avait tout vu avant l'arrivée de l'Empereur,
savait tout, prévoyait tout et donnait sur tout les renseignements les
plus exacts. Napoléon prit donc l'habitude de s'adresser à lui, et peu à
peu Sainte-Croix devint, sinon de droit, du moins de fait, le chef
d'état-major du corps d'armée qui défendait l'île de Lobau.

Il eût été si facile aux Autrichiens de nous chasser de cette île, ou
d'exterminer par une vive canonnade les quatre divisions que nous y
avions, que l'Empereur ne s'en éloignait qu'à regret chaque soir pour
retourner à Schœnbrünn. Il passait alors les nuits dans de cruelles
inquiétudes; aussi voulait-il avoir, dès son réveil, des nouvelles du
corps d'armée de Masséna; il avait donc ordonné à Sainte-Croix de se
trouver tous les matins dans son appartement, au lever de l'aurore, afin
de lui rendre compte de l'état des choses. Pour que ses rapports
fussent plus exacts, le colonel faisait à pied, toutes les nuits, le
tour de l'immense île de Lobau, visitant les postes, examinant ceux de
l'ennemi; puis, montant à cheval, il parcourait rapidement les deux
lieues qui le séparaient du palais de Schœnbrünn, où les aides de camp
avaient ordre de l'introduire à l'instant dans la chambre à coucher de
l'Empereur, qui, tout en s'habillant devant lui, causait de la position
respective des deux armées. On partait ensuite au galop pour l'île, où
l'Empereur, toujours accompagné de M. de Sainte-Croix, passait la
journée entière à examiner les travaux, et montait souvent avec lui au
haut d'une immense échelle double que le colonel avait eu l'heureuse
idée de faire établir en forme d'observatoire. De là, la vue dominait
les arbres les plus élevés et découvrait au loin les campagnes de la
rive gauche, occupées par les troupes ennemies, dont on connaissait
ainsi tous les mouvements. Le soir, Sainte-Croix reconduisait l'Empereur
à Schœnbrünn, retournait dans l'île, où, après quelques instants de
repos, il passait toute la nuit à visiter les postes, et recommençait le
lendemain les courses de la veille.

Pendant quarante-quatre jours, et par une chaleur excessive,
Sainte-Croix supporta ces fatigues sans en être accablé et sans que son
zèle et son activité se ralentissent un seul instant. Il faisait en même
temps preuve d'une telle intelligence sur les plus hautes questions
militaires, que Napoléon l'appelait constamment auprès de lui, lorsqu'il
conférait avec les maréchaux Masséna et Berthier relativement au moyen
de faire déboucher l'armée sur la rive gauche. Il s'agissait de
traverser le petit bras du Danube sur un autre point que celui qui avait
servi de passage lors de la bataille d'Essling, parce qu'on savait que
le prince Charles avait fait élever de nombreux retranchements en ce
lieu.

Sainte-Croix proposa de tourner les fortifications de l'ennemi, en
exécutant le passage devant Stadt-Enzersdorf, ce qui fut adopté. Enfin,
Napoléon conçut une si grande opinion du mérite de ce colonel, qu'il dit
un jour à M. de Czernitcheff, envoyé de l'empereur de Russie: «Depuis
que je commande les armées, je n'ai pas rencontré d'officier plus
capable, qui comprît mieux mes pensées et les fît mieux exécuter; il me
rappelle le maréchal Lannes et le général Desaix; aussi, à moins que la
foudre ne l'emporte, la France et l'Europe seront étonnées du chemin que
je lui ferai faire!» Ces paroles, rapportées par M. de Czernitcheff,
furent bientôt connues de tous, et l'on prévit que Sainte-Croix serait
rapidement maréchal: malheureusement, la foudre l'emporta! Il fut tué,
l'année suivante, d'un coup de canon, sur les rives du Tage, aux portes
de Lisbonne, ainsi que je le dirai en racontant la campagne que je fis,
en 1810, en Portugal.

Napoléon, qui tenait habituellement à distance les chefs qu'il estimait
le plus, se familiarisait par exception avec l'un d'eux et se
complaisait même parfois à exciter sa franchise et ses reparties. Il en
était ainsi de Lasalle, Junot et Rapp, qui disaient à l'Empereur tout ce
qui leur passait par la tête. Les deux premiers, qui se ruinaient tous
les deux ans, allaient ainsi raconter leurs fredaines à Napoléon, qui
payait toujours leurs dettes. Sainte-Croix avait trop d'esprit et de
tenue pour abuser de la faveur dont il jouissait; néanmoins, lorsque
l'Empereur l'y poussait, il avait la repartie prompte et incisive. Ainsi
Napoléon, qui prenait très souvent le bras du colonel pour marcher dans
les sables de l'île de Lobau, lui ayant dit dans une de leurs nombreuses
courses: «Je me souviens qu'après ton duel avec le cousin de ma femme,
je voulais te faire fusiller; je conviens que c'eût été une faute et un
bien grand dommage!--C'est très vrai, Sire, répond Sainte-Croix, et je
suis certain qu'à présent que Votre Majesté me connaît mieux, Elle ne me
donnerait pas pour un des cousins de l'Impératrice...--Comment, pour
un!... dis donc pour _tous!_...» répliqua l'Empereur.

Un autre jour que Sainte-Croix assistait au lever de Napoléon, celui-ci
dit en buvant un grand verre d'eau fraîche: «Je pense qu'en allemand
Schœnbrünn signifie _belle fontaine_; on a eu raison de donner ce nom à
cette résidence, car la source de son parc produit une eau délicieuse,
dont je bois tous les matins. Aimes-tu aussi l'eau fraîche, toi?--Ma
foi, non, Sire, je préfère un bon verre de vin de Bordeaux ou de
Champagne.» L'Empereur, se tournant alors vers son valet de chambre, lui
dit: «Vous enverrez au colonel cent bouteilles de bordeaux et autant de
Champagne.» En effet, le soir même, pendant que les aides de camp de
Masséna dînaient au bivouac sous une baraque de feuillages, nous vîmes
arriver dans l'île plusieurs mulets des écuries impériales, portant à
Sainte-Croix deux cents bouteilles d'excellent vin, avec lequel nous
bûmes à la santé de l'Empereur.



CHAPITRE XXII

Préparatifs faits en vue d'un nouveau passage du Danube.--Arrestation
d'un espion.--Bataille de Wagram.--Prise d'Enzersdorf.--Combat sur le
Russbach.


Plus le moment du nouveau passage du Danube approchait, plus les
Autrichiens surveillaient les rives du petit bras de ce fleuve qui nous
séparait d'eux. Ils fortifiaient même Enzersdorf, et si quelque groupe
de militaires français approchait trop de la partie de l'île située en
face de ce bourg, les postes ennemis faisaient feu sur eux; mais
lorsqu'on s'avançait isolément, ou au nombre de deux ou trois personnes,
ils ne tiraient pas. L'Empereur désirait voir de près les préparatifs de
l'ennemi. On a dit que pour y parvenir, sans courir de danger, il
s'était déguisé en soldat et s'était placé en faction. Le fait a été
inexactement rapporté: voici ce qui se passa.

L'Empereur et le maréchal Masséna, revêtus de capotes de sergents, et
suivis de Sainte-Croix costumé en simple soldat, s'avancèrent jusqu'au
bord du rivage. Le colonel se déshabille complètement et se met dans
l'eau, tandis que Napoléon et Masséna, pour éloigner tout soupçon de
l'esprit des ennemis, quittent leurs capotes, comme s'ils se proposaient
de se baigner, et examinent alors tout à leur aise le point où ils
voulaient jeter des ponts et opérer le passage. Telle était l'habitude
de voir nos soldats venir par très petits groupes se baigner en ce lieu,
que les Autrichiens restèrent tranquillement couchés sur l'herbe. Ce
fait prouve qu'à la guerre les chefs doivent sévèrement prohiber ces
espèces de _trêves_ et ces désignations de points neutres, que les
troupes des deux partis établissent souvent pour leur convenance
respective.

L'Empereur, ayant alors résolu de passer le bras du fleuve à cet
endroit, décida que plusieurs ponts y seraient construits; mais comme il
était plus que probable que, dès que les postes ennemis donneraient
l'éveil, les troupes autrichiennes placées à Enzersdorf accourraient
pour s'opposer à l'établissement de nos ponts, il fut convenu que l'on
ferait d'abord transporter deux mille cinq cents grenadiers sur l'autre
rive, et qu'en y arrivant, ils iraient attaquer Enzersdorf, afin que la
garnison ainsi occupée ne pût venir troubler nos travaux et s'opposer à
notre passage. Cela bien arrêté, l'Empereur dit à Masséna: «Comme cette
première colonne sera évidemment très exposée, puisque ce sera contre
elle que l'ennemi dirigera d'abord tous ses efforts, il faut la composer
de nos meilleures troupes et choisir pour la commander un colonel brave
et intelligent.--Mais, Sire, cela me revient! s'écria
Sainte-Croix.--Pourquoi donc? répondit l'Empereur, charmé de ce zèle, et
qui n'avait probablement fait la demande que pour entraîner la
réplique.--Pourquoi? reprit le colonel, mais parce que de tous les
officiers qui sont dans l'île, c'est moi qui depuis six semaines ai
supporté le plus de fatigues, étant constamment sur pied jour et nuit
pour faire exécuter vos ordres, et je demande que Votre Majesté veuille
bien m'accorder comme récompense le commandement des deux mille cinq
cents grenadiers qui doivent aborder les premiers sur la rive
ennemie!--Eh bien, tu l'auras!» répliqua Napoléon, auquel cette noble
hardiesse plut infiniment. Le projet de passage étant définitivement
réglé, la nuit du 4 au 5 juillet fut désignée pour l'attaque.

Dans l'intervalle qui s'écoula avant cette époque, deux graves
événements se produisirent dans notre corps d'armée. Le général de
division Becker était un bon officier, quoique assez paresseux; mais il
avait le tort de tout critiquer. Il se permit donc de désapprouver
hautement le plan d'attaque conçu par Napoléon. Celui-ci, en ayant été
informé, ordonna au général de rentrer en France. Nous verrons le
général Becker se venger de cette disgrâce en 1815. Le général Fririon
devint chef d'état-major; c'était un homme capable, d'un excellent
caractère, mais manquant de la fermeté qu'il fallait auprès d'un homme
tel que Masséna.

Le second événement faillit priver l'Empereur du concours de Masséna,
pour la bataille qui se préparait. Un jour où Napoléon et le maréchal
parcouraient l'île de Lobau, le cheval de ce dernier s'étant abattu dans
un trou caché par de hautes herbes, le maréchal fut assez grièvement
blessé à une jambe pour ne plus pouvoir se tenir en selle. Ce
contretemps affligea d'autant plus l'Empereur que Masséna avait la
confiance des troupes et connaissait parfaitement le terrain sur lequel
nous devions combattre, puisque c'était celui sur lequel avait eu lieu
la bataille d'Essling, à laquelle le maréchal avait pris une part si
glorieuse. Masséna fit alors preuve d'une grande force d'âme; car,
malgré les vives souffrances qu'il éprouvait, il voulut conserver son
commandement, déclarant qu'à l'exemple du maréchal de Saxe à Fontenoy,
il se ferait porter sur le champ de bataille par des grenadiers. Un
brancard fut établi à cet effet; mais, sur les observations que je pris
la liberté de faire au maréchal, il comprit que ce moyen de transport
semblerait prétentieux et présenterait moins de sécurité qu'une calèche
légère qui, traînée par quatre bons chevaux, transporterait bien plus
rapidement le maréchal d'un point à un autre, que ne pourraient le faire
des hommes. Il fut convenu que Masséna irait sur le champ de bataille
dans sa calèche découverte, ayant auprès de lui son chirurgien, le
docteur Brisset. Celui-ci, bien que placé par état parmi les
non-combattants, ne voulut pas quitter le maréchal, parce qu'il fallait
renouveler toutes les heures les compresses qui recouvraient sa jambe,
et il s'acquitta de ce soin périlleux avec le plus grand sang-froid, au
milieu des boulets, non seulement pendant les deux jours que dura la
bataille de Wagram, mais encore pendant les divers combats qui
s'ensuivirent.

Napoléon savait que les ennemis s'attendaient à le voir déboucher de
l'île de Lobau, en passant entre Essling et Aspern, ainsi qu'il l'avait
fait au mois de mai, et qu'ils venaient de construire des retranchements
dans l'intervalle qui sépare ces deux villages; or, comme il sentait
aussi combien il importait de cacher aux Autrichiens le projet conçu par
lui de les tourner, en traversant le petit bras du Danube devant
Enzersdorf, il faisait surveiller tout ce qui entrait dans l'île de
Lobau par les grands ponts qui l'unissaient à Ebersdorf. Cependant, vers
les derniers jours, les préparatifs indispensables avaient dévoilé ce
secret à toutes les personnes placées dans l'île; mais, comme on pensait
avoir la certitude qu'il ne s'y trouvait que des militaires français ou
des domestiques d'officiers, ayant chacun une garde de sûreté, on se
croyait à l'abri des investigations des ennemis: c'était une erreur. Le
prince Charles était parvenu à introduire un espion parmi nous, et déjà
cet homme se préparait à l'avertir que nous devions l'attaquer par
Enzersdorf, lorsqu'une lettre anonyme, écrite en hongrois et adressée à
l'Empereur, fut apportée à son mameluk Roustan par une petite fille bien
mise, qui se borna à lui dire que cette lettre était _importante_ et
_très pressée!_ On crut d'abord qu'il s'agissait d'une demande d'argent;
mais les interprètes, ayant traduit la dépêche, se hâtèrent d'en donner
connaissance à l'Empereur, qui se rendit à l'instant dans l'île de
Lobau, où, dès son arrivée, il donna l'ordre de suspendre les travaux de
tous genres, de faire former en rangs non seulement les troupes, mais
les états-majors, les administrateurs, les boulangers, bouchers,
cantiniers, et même les domestiques, qui devaient chacun se placer
derrière leurs maîtres. Ces dispositions prises, et lorsqu'il n'y eut
plus un seul individu hors des rangs, l'Empereur fit annoncer aux
troupes qu'un espion s'était glissé dans l'île, espérant qu'on ne
pourrait le découvrir au milieu des 30,000 hommes qui s'y trouvaient;
qu'il fallait donc, à présent que tout le monde était à son rang, que
chacun regardât ses voisins de droite et de gauche. Le succès de cet
ingénieux moyen fut instantané; car, au milieu du plus profond silence,
on entendit deux soldats s'écrier: «Voici un inconnu!» On arrêta cet
homme, on le questionna, et il avoua s'être déguisé en fantassin
français avec les effets des morts laissés sur le champ de bataille
d'Essling.

Ce misérable était né à Paris et paraissait bien élevé, instruit même.
La passion du jeu l'ayant ruiné, il avait fui la France pour éviter les
poursuites de ses créanciers, s'était réfugié en Autriche, où, poussé
par le désir de se procurer des moyens de jouer encore, il s'était
offert pour servir d'espion à l'état-major autrichien. Pendant la nuit,
une très petite nacelle le transportait de la rive gauche du Danube à la
rive droite, à une lieue au-dessous d'Ebersdorf, et venait le reprendre
la nuit suivante à un signal convenu. Il avait déjà fait de très
fréquents voyages de ce genre, entrant dans l'île de Lobau et en
sortant, en se mêlant, vêtu en soldat, aux nombreux détachements de nos
troupes qui allaient constamment à Ebersdorf pour chercher des vivres ou
des matériaux. Craignant d'être remarqué s'il restait seul, l'espion se
portait toujours sur les lieux où il y avait foule et travaillait aux
retranchements avec les soldats. Il achetait sa nourriture chez les
cantiniers, passait la nuit auprès des camps, et dès le point du jour,
muni d'une bêche comme s'il allait rejoindre des travailleurs, il
parcourait l'île en tous sens, examinant les ouvrages, qu'il dessinait à
la hâte, en se couchant parmi les osiers; puis, la nuit suivante, il
allait faire un rapport aux Autrichiens et revenait pour continuer ses
observations. Cet homme, traduit devant un conseil de guerre, fut
condamné à mort. Il exprimait un vif repentir d'avoir servi les ennemis
de la France, ce qui portait l'Empereur à commuer sa peine, lorsque,
dans l'espoir de décider Napoléon à lui accorder la vie, l'espion
proposa de tromper le prince Charles, en allant lui faire un faux
rapport sur ce qu'il avait vu dans l'île, et de revenir dire aux
Français ce que faisaient les Autrichiens. Cette nouvelle infamie
indigna l'Empereur, qui, abandonnant le coupable à sa fatale destinée,
le laissa fusiller.

Cependant, le jour de la grande bataille approchait. Napoléon avait
réuni autour d'Ebersdorf toute l'armée venant d'Italie, les corps des
maréchaux Davout, Bernadotte, la garde, et transformé l'île de Lobau en
une immense forteresse, armée de cent pièces de gros calibre et de vingt
mortiers. Trois solides ponts sur pilotis, défendus par des estacades,
assuraient le passage du grand Danube entre Ebersdorf et l'île. Enfin,
on était en mesure de jeter plusieurs ponts de moindre dimension sur le
petit bras, le seul qui nous séparât de la rive gauche.

Pour confirmer le prince Charles dans la pensée qu'il chercherait encore
à passer entre Essling et Aspern, Napoléon ordonna, le 1er juillet au
soir, de faire reconstruire pendant la nuit le petit pont qui avait
servi à notre retraite après la bataille d'Essling et de jeter sur la
rive opposée, dans les bois, deux divisions dont les tirailleurs
devaient attirer l'attention des ennemis sur ce point, pendant que tout
se préparait pour notre attaque sur Enzersdorf. On ne comprend pas
comment le prince Charles, qui avait entouré Essling et Aspern
d'immenses fortifications, garnies de cent cinquante bouches à feu, ait
pu croire que Napoléon viendrait les attaquer de front: c'eût été
prendre le taureau par les cornes!

Les journées du 2 et du 3 se passèrent en préparatifs de part et
d'autre.

L'armée française, traversant le grand bras du Danube sur les trois
ponts d'Ebersdorf, se massa dans l'île de Lobau, où l'Empereur réunit
150,000 hommes. Le prince Charles, de son côté, rassembla des forces
égales sur la rive gauche, où les troupes autrichiennes, placées sur
deux lignes, formaient un arc immense, afin d'envelopper les parties de
l'île de Lobau qui leur faisaient face. À la droite des ennemis, la
pointe de cet arc s'appuyait au Danube à Florisdorf, Spitz et Iedelsée.
Leur centre occupait les villages d'Essling et d'Aspern, fortement
retranchés et nouvellement reliés l'un à l'autre par des ouvrages armés
d'une nombreuse artillerie. Enfin, la gauche de l'arc formé par l'armée
autrichienne se trouvait à Gross-Enzersdorf, ayant un fort détachement à
Mühlleiten. Le prince Charles surveillait donc exactement tous les
points de l'île de Lobau par où nous pouvions déboucher; mais comme il
était persuadé, on ne sait pourquoi, que Napoléon l'attaquerait par son
centre, en passant le petit bras du Danube entre Essling et Aspern,
ainsi qu'il l'avait fait au mois de mai, le généralissime avait
concentré toutes ses forces dans les vastes plaines qui s'étendent
depuis ces villages jusqu'à Deutsch-Wagram et à Markgrafen-Neusiedel,
gros bourg situé sur le ruisseau de Russbach, dont les rives, fort
encaissées et dominées par des hauteurs, offrent une excellente position
défensive. Du reste, le prince Charles avait peu de troupes à sa droite,
et encore moins à sa gauche, parce qu'il avait prescrit à l'archiduc
Jean, son frère, commandant l'armée de Hongrie, de quitter Presbourg
avec les 35,000 hommes dont il disposait, et de se trouver le 5 juillet
au matin à Unter-Siebenbrünn, pour s'y relier avec la gauche de la
seconde ligne de la grande armée autrichienne: mais le prince Jean
n'exécuta pas cet ordre.

D'après les instructions de l'empereur Napoléon, l'armée française
commença son attaque le 5 juillet, à neuf heures du soir. Un orage
épouvantable éclatait en ce moment; la nuit était des plus obscures, la
pluie tombait à torrents, et le bruit du tonnerre se mêlait à celui de
notre artillerie, qui, garantie des boulets ennemis par un épaulement,
dirigeait tous ses feux sur Essling et Aspern, afin de confirmer le
prince Charles dans la pensée que nous allions déboucher sur ce point;
aussi ce fut là qu'il porta toute son attention, sans s'inquiéter
aucunement d'Enzersdorf, sur lequel nos principales forces se
dirigeaient.

Dès que les premiers coups de canon se firent entendre, le maréchal
Masséna, très souffrant encore, fut placé dans une petite calèche
découverte, que ses aides de camp entouraient, et il se fit conduire
vers le point sur lequel devait commencer l'attaque. L'Empereur nous
rejoignit bientôt; il était très gai et dit au maréchal: «Je suis
enchanté de cet orage: quelle belle nuit pour nous! Les Autrichiens ne
peuvent voir nos préparatifs de passage en face d'Enzersdorf, et ils
n'en auront connaissance que quand nous aurons enlevé ce poste
essentiel, quand nos ponts seront placés et une partie de mon armée
formée sur la rive qu'ils prétendent défendre...»

En effet, le brave colonel Sainte-Croix, après avoir fait débarquer en
silence les 2,500 grenadiers, prit terre sur la rive ennemie en face
d'Enzersdorf. Un régiment de Croates bivouaquait sur ce point. Attaqué
à l'improviste, il se défend néanmoins avec acharnement à la baïonnette;
mais nos grenadiers, animés par la voix de Sainte-Croix qui s'était jeté
au plus fort de la mêlée, enfoncent les ennemis, et ceux-ci se retirent
en désordre sur Enzersdorf. Ce gros bourg, environné d'une muraille
crénelée, précédé d'une digue taillée en forme de parapet, était rempli
d'infanterie, tandis que des flèches en terre couvraient toutes les
entrées. Enlever ce bourg était d'autant plus difficile que le feu avait
incendié les maisons, et que la garnison pouvait être d'un moment à
l'autre soutenue par la brigade autrichienne du général Nordmann, placée
un peu en arrière, entre le bourg d'Enzersdorf et celui de Mühlleiten.
Mais aucun obstacle n'arrête Sainte-Croix, qui, marchant à la tête de
ses grenadiers, enlève les ouvrages extérieurs, poursuit les ennemis
l'épée dans les reins et entre pêle-mêle avec eux dans le redan qui
couvre la porte du Midi. Cette porte était fermée; Sainte-Croix la fait
enfoncer sous une grêle de balles, que la garnison lançait par les
créneaux du mur d'enceinte. Une fois maîtres de ce passage, le colonel
et ses braves soldats se précipitent dans l'intérieur du bourg, dont la
garnison, affaiblie par les énormes pertes qu'elle vient d'éprouver, se
réfugie dans le château; mais à la vue des échelles que Sainte-Croix
fait apporter pour donner l'assaut, le commandant autrichien demande à
capituler. Ainsi, Sainte-Croix, auquel ce beau fait d'armes fit le plus
grand honneur, resta maître d'Enzersdorf, à la grande satisfaction de
l'Empereur, dont cette capture servait merveilleusement les projets. Il
prescrivit à l'instant de jeter huit ponts sur le petit bras du Danube,
entre l'île de Lobau et le bourg d'Enzersdorf.

Le premier de ces ponts, d'une construction jusqu'alors inconnue, avait
été inventé par l'Empereur. Il paraissait n'être que d'une seule pièce;
cependant, il se trouvait divisé en quatre sections qu'unissaient des
charnières, ce qui lui permettait de contourner et de suivre les
sinuosités du rivage. Arrivé dans le bras du Danube, un de ses bouts fut
fixé aux arbres de l'île de Lobau, tandis qu'à l'aide d'un câble, porté
par un bateau, on dirigeait l'autre extrémité vers la rive opposée.
Poussé par le courant, ce pont d'un nouveau genre, tournant sur
lui-même, fit un à-droite complet, et put servir à l'instant même. Les
sept autres furent complètement établis un quart d'heure après, ce qui
permit à Napoléon de faire passer rapidement sur la rive gauche les
corps de Masséna, Oudinot, Bernadotte, Davout, Marmont, l'armée du
prince Eugène, les réserves d'artillerie, toute la cavalerie, enfin la
garde.

Pendant que l'Empereur s'empressait de profiter des avantages que lui
offrait la prise du bourg d'Enzersdorf, le prince Charles, toujours
persuadé que son adversaire voulait déboucher entre Essling et Aspern,
perdait son temps et ses munitions, pour jeter une grêle de boulets et
d'obus sur la partie de l’île de Lobau située en face de ces deux
villages, pensant qu'il faisait éprouver de grandes pertes aux troupes
françaises, qu'il supposait être agglomérées en ce lieu. Ces projectiles
ne produisirent aucun effet, car nous n'avions sur ce point que quelques
éclaireurs dispersés et protégés par des épaulements en terre, tandis
que le gros de nos troupes, massé du côté d'Enzersdorf, traversait le
petit bras du Danube et se massait sur la rive gauche. Le généralissime
autrichien fut stupéfait, le 5 juillet au matin, lorsqu'en se dirigeant
sur l'ancien champ de bataille, entre Essling et Aspern, où il comptait
nous combattre avec avantage, au moment où nous déboucherions de l'île
de Lobau, il s'aperçut que son aile gauche était tournée par l'armée
française qui marchait déjà sur Sachsengang, dont elle ne tarda pas à
s'emparer. Surpris sur sa gauche et menacé sur ses derrières, le prince
Charles fut obligé, pour nous faire face, d'exécuter un immense
mouvement rétrograde vers le ruisseau de Russbach, en reculant
constamment devant Napoléon, tandis que nos divers corps d'armée se
plaçaient à leur ordre de bataille, dans l'immense plaine ouverte devant
eux.

Afin de n'être pas surpris par l'arrivée du prince Jean, dans le cas où
celui-ci, venant de Hongrie, paraîtrait sur notre aile droite, à
Unter-Siebenbrünn, l'Empereur envoya en observation sur ce point trois
fortes divisions de cavalerie, ainsi que plusieurs bataillons, soutenus
par de l'artillerie légère. Ces troupes étaient considérées comme hors
ligne et destinées à arrêter le premier effort du prince Jean jusqu'à
l'arrivée des réserves. Quant au gros de l'armée, sa droite, formée par
le corps de Davout, se porta sur Glinzendorf et le Russbach. Le centre
était composé par les Bavarois, les Wurtembergeois, les corps d'Oudinot,
de Bernadotte, et l'armée d'Italie. La gauche, aux ordres de Masséna,
longeait le petit bras du Danube, dans la direction d'Essling et
d'Aspern. Chacun de ces corps devait enlever en marchant les villages
qui se trouvaient devant lui. La réserve se composait du corps de
Marmont, de trois divisions de cuirassiers, d'une nombreuse artillerie
et de toute la garde impériale. Enfin, le général Régnier, avec une
division d'infanterie et de nombreux artilleurs, restait à la garde de
l'île de Lobau, en avant de laquelle on rétablit l'ancien pont, qui nous
avait servi lors de la bataille d'Essling.

À la plus horrible des nuits avait succédé la plus belle journée.
L'armée française, en grande tenue de parade, s'avance majestueusement
dans l'ordre le plus parfait, précédée par une immense artillerie qui
écrase tout ce que l'ennemi tente de lui opposer. Les régiments dont se
composait la gauche autrichienne, précédée par le général Nordmann,
furent les premiers exposés à nos coups. Chassés d'Enzersdorf et de
Mühlleiten, ils essayèrent de défendre Raschdorf, mais ils furent
repoussés, et le général Nordmann périt dans le combat. Cet officier
était Alsacien; ancien colonel des housards de Bercheny, il avait passé
à l'ennemi en 1793, avec une partie de son régiment, en même temps que
Dumouriez, et s'était mis au service de l'Autriche.

La marche de l'armée française n'éprouvant aucune résistance sérieuse,
nous occupâmes successivement Essling, Aspern, Breitenlée, Raschdorf et
Süssenbrünn. Jusqu'à ce moment, la première partie du plan de Napoléon
avait réussi, puisque ses troupes venaient de franchir le dernier bras
du Danube et occupaient les plaines de la rive gauche. Cependant, rien
n'était encore décidé, tant que nous n'avions pas battu et entamé
sérieusement l'ennemi. Celui-ci, au lieu de réunir toutes ses forces sur
le ruisseau de Russbach, commit la faute énorme de les diviser, en
opérant sa retraite par deux lignes très divergentes, l'une sur
Markgrafen-Neusiedel, derrière le Russbach, et l'autre sur les hauteurs
de Stamersdorf, où les troupes de l'aile droite autrichienne se
trouvaient évidemment trop éloignées du champ de bataille.

La position qui borde le Russbach est forte, domine la plaine et se
trouve protégée par ce ruisseau qui, bien que peu large, forme un très
bon obstacle, parce que ses bords étant très escarpés, l'infanterie ne
peut les franchir qu'avec difficulté, et que la cavalerie et
l'artillerie n'avaient d'autre passage que les ponts situés dans les
villages occupés par les Autrichiens. Cependant, comme le Russbach était
la clef de la position des deux armées, Napoléon résolut de s'en
emparer, et fit en conséquence attaquer Markgrafen-Neusiedel par Davout,
Baumersdorf par Oudinot et Deutsch-Wagram par Bernadotte, tandis que le
prince Eugène, secondé par Macdonald et Lamarque, passait le ruisseau
entre ces deux villages. L'artillerie légère de la garde écrasa par son
feu les masses autrichiennes; mais le maréchal Bernadotte, à la tête des
Saxons, fit une attaque si molle sur Wagram, qu'il ne réussit pas. Les
généraux Macdonald et Lamarque, franchissant le Russbach, mirent un
moment en péril le centre ennemi; mais le prince Charles, s'élançant
bravement sur ce point avec ses réserves, contraignit nos troupes à
repasser le ruisseau.

Ce mouvement s'exécuta d'abord avec le plus grand ordre; mais la nuit
étant survenue, nos fantassins, qui venaient de résister à une attaque
de front faite par les chevau-légers autrichiens, ayant aperçu sur leurs
derrières une brigade de cavalerie française amenée à leur secours par
le général Salme, se crurent coupés; il en résulta un peu de désordre
qui s'aggrava par suite d'une méprise: quelques bataillons saxons
tirèrent sur la division Lamarque. Cependant, le trouble occasionné par
ces accidents fut promptement réparé. L'attaque faite par le maréchal
Oudinot sur Baumersdorf fut aussi repoussée; elle avait été faite sans
ensemble. Le maréchal Davout seul avait eu des succès, car, après avoir
forcé le passage du Russbach et tourné Markgrafen-Neusiedel, il allait
s'emparer de ce bourg, malgré une défense des plus opiniâtres, lorsque
la nuit l'obligea à suspendre son attaque, et peu d'instants après
l'Empereur lui ordonna de revenir sur ses pas, afin de ne pas l'exposer,
en le laissant isolé au delà de ce cours d'eau.



CHAPITRE XXIII

Deuxième journée.--Alternatives du combat et défaite du prince
Charles.--Considérations diverses sur la bataille de Wagram.


Tels furent les principaux événements de la journée du 5 juillet, qui ne
firent que préparer la bataille décisive du lendemain. La nuit se passa
fort tranquillement; l'armée française, ayant toujours à sa droite trois
divisions de cavalerie en observation à Léopoldsdorf, avait sa droite
véritable vers Grosshofen; notre centre était à Aderklaa, et la gauche
en retour à Breitenlée, ce qui donnait à notre ligne la forme d'un
angle, dont Wagram était le sommet. Les tentes de l'Empereur et de sa
garde étaient un peu en avant de Raschdorf.

Si on jette un coup d'œil sur le plan de la bataille de Wagram, on voit
que la droite ennemie, partant des environs de Kampfendorf, longeant
ensuite la rive gauche du Russbach jusqu'à Helmhof, d'où elle se
dirigeait par Sauring vers Stamersdorf, on voit, dis-je, que la ligne
ennemie formait ainsi un angle rentrant, dont le sommet se trouvait
également à Deutsch-Wagram. C'était donc le point essentiel, dont chacun
des deux adversaires désirait s'emparer; pour y parvenir, ils voulurent
l'un et l'autre tourner leur ennemi par son flanc gauche. Mais le prince
Charles, ayant beaucoup trop étendu son armée, était obligé de
transmettre _par écrit_ des ordres qui étaient mal compris ou mal
exécutés, tandis que l'Empereur, ayant des réserves sous sa main,
donnait des instructions positives dont il pouvait voir et surveiller
l'exécution.

Le 6 juillet, à la pointe du jour, l'action recommença plus vivement que
la veille; mais, au grand étonnement de Napoléon, le prince Charles,
qui, dans la journée du 5, s'était borné à se défendre, venait de
prendre l'offensive et de nous enlever Aderklaa!... Bientôt la canonnade
se prolongea sur toute la ligne: de mémoire d'homme on n'avait vu une
aussi nombreuse artillerie sur un champ de bataille, car le total des
bouches à feu mises en action par les deux armées s'élevait à plus de
douze cents!

L'aile gauche des Autrichiens, conduite par le prince Charles en
personne, passant le ruisseau du Russbach, déboucha sur trois colonnes
vers Léopoldsdorf, Glinzendorf et Grosshofen; mais le maréchal Davout et
la cavalerie de Grouchy opposèrent une vive résistance à l'ennemi, et
l'avaient même arrêté, lorsque Napoléon parut à la tête d'une immense
réserve. En voyant le combat s'engager à l'extrême droite de sa ligne,
vers Léopoldsdorf, l'Empereur avait cru un moment que l'archiduc Jean,
arrivant de Hongrie, venait de joindre la grande armée ennemie. Non
seulement le prince Jean n'avait pas paru à notre droite, mais on a su
depuis qu'il se trouvait en ce moment à Presbourg, à huit lieues du
champ de bataille; aussi l'aile gauche autrichienne, privée du secours
qu'elle avait espéré, se repentit bientôt d'être venue nous attaquer. En
effet, accablée par des forces supérieures, et surtout par l'artillerie,
elle éprouva des pertes considérables, et fut rejetée au delà du
Russbach par le maréchal Davout, qui franchit ce ruisseau avec une
partie de ses troupes, et marcha par les deux rives à l'attaque de
Markgrafen-Neusiedel.

L'Empereur, ainsi rassuré sur sa droite, revient au centre avec sa
garde, et tandis que Bernadotte attaque Wagram, et qu'Oudinot marche sur
Baumersdorf, il ordonne à Masséna de reprendre Aderklaa. Ce village
disputé, pris et repris, reste enfin aux grenadiers autrichiens,
conduits à une nouvelle attaque par le prince Charles, qui lance en même
temps une forte colonne de cavalerie contre les Saxons du corps de
Bernadotte et les met dans une déroute si complète qu'ils se jetèrent
sur les troupes de Masséna, dont ils troublèrent momentanément le bon
ordre. Ce maréchal était toujours dans sa calèche. Les ennemis, en
apercevant au milieu de la bataille cette voiture attelée de quatre
chevaux blancs, comprirent qu'elle ne pouvait être occupée que par un
personnage fort important; ils dirigèrent donc sur elle une grêle de
boulets. Le maréchal et ceux qui l'entouraient coururent les plus grands
dangers; nous étions entourés de morts et de mourants; le capitaine
Barain, aide de camp de Masséna, eut un bras emporté, et le colonel
Sainte-Croix fut blessé par un boulet.

L'Empereur, arrivant au galop sur ce point, reconnut que l'archiduc,
cherchant à le tourner et même à l'envelopper, faisait avancer l'aile
droite qui occupait déjà Süssenbrünn, Léopoldsdorf, Stadlau, et marchait
sur Aspern, menaçant ainsi l'île de Lobau!... Napoléon monte pour un
instant dans la calèche, auprès de Masséna, afin de mieux être aperçu
des troupes. À son aspect, l'ordre se rétablit; il prescrit à Masséna de
faire un changement de front en arrière, pour porter sa gauche à Aspern
et faire face à Hirschstatten; puis il fait garnir par trois divisions
de Macdonald le terrain que quitte Masséna. Ces divers mouvements
s'opèrent très régulièrement, quoique faits sous le canon de l'ennemi.
Napoléon, profitant alors de l'immense avantage que lui donne la réunion
de ses principales forces sur le centre, fait avancer, pour soutenir
Macdonald, non seulement de fortes réserves d'infanterie, d'artillerie
et de cuirassiers, mais encore la garde impériale, qui, massée sur trois
lignes, vient se ranger derrière ces troupes.

La position des deux armées offrait en ce moment un spectacle fort
bizarre, car leurs lignes opposées avaient pris la configuration de deux
lettres Z mises à côté l'une de l'autre. En effet, l'aile gauche des
Autrichiens, placée à Markgrafen-Neusiedel, reculait devant notre
droite, tandis que les deux centres se maintenaient respectivement, et
que notre aile gauche battait en retraite le long du Danube, devant la
droite des ennemis. Les deux parties paraissaient donc avoir des chances
à peu près égales. Cependant, ces chances étaient toutes en faveur de
Napoléon, d'abord parce qu'il était plus que probable que le village de
Markgrafen-Neusiedel, n'offrant d'autre moyen de résistance qu'une
vieille tour fortifiée, ne pourrait tenir longtemps contre les efforts
du maréchal Davout, qui l'attaquait avec sa vigueur accoutumée. Or, il
était facile de prévoir qu'une fois Markgrafen-Neusiedel pris, la gauche
des Autrichiens se trouvant débordée, et n'ayant plus aucun appui,
reculerait indéfiniment et se séparerait du centre, tandis que notre
aile gauche, quoique battue en ce moment, se rapprocherait par sa marche
rétrograde de l'île de Lobau, dont la formidable artillerie devait
arrêter la droite des Autrichiens et l'empêcher de pousser plus loin ses
succès. En second lieu, Napoléon occupait une position _concentrique_,
ce qui lui avait permis de garder une grande partie de ses troupes en
réserve, tout en faisant face de divers côtés, tandis que le prince
Charles, ayant été obligé de beaucoup étendre son armée, pour exécuter
son grand mouvement _excentrique_, au moyen duquel il espérait nous
envelopper, ne se trouvait en force sur aucun point. L'Empereur, ayant
remarqué cette faute, était d'un calme parfait, bien qu'il lût sur les
visages de son entourage l'inquiétude, causée par la marche victorieuse
de l'aile droite ennemie. En effet, celle-ci, poussant toujours le corps
de Masséna devant elle, se trouvait déjà entre Essling et Aspern, sur
l'ancien champ de bataille du 22 mai, d'où, après avoir écrasé la
division Boudet par une terrible charge de cavalerie, elle menaçait nos
derrières.

Mais les alarmes cessèrent bientôt, et le succès des Autrichiens fut de
bien courte durée, car les cent pièces de gros calibre dont la
prévoyance de Napoléon avait armé l'île de Lobau ouvrirent un feu
terrible et foudroyèrent la droite des ennemis, qui, sous peine d'être
exterminée, fut contrainte d'arrêter sa marche triomphante et de reculer
à son tour. Masséna put alors reformer ses divisions, dont les pertes
étaient considérables. Nous pensâmes que Napoléon, profitant du désordre
que la canonnade de l'île venait de jeter dans l'aile droite
autrichienne, allait la faire attaquer par ses réserves: le maréchal
Masséna m'envoya même lui demander des instructions à ce sujet. Mais
l'Empereur, toujours impassible, les yeux constamment fixés vers
l'extrême droite, sur Markgrafen-Neusiedel, dont la position élevée est
surmontée par une haute tour, qu'on aperçoit de tous les points du champ
de bataille, attendait, pour fondre sur la droite et le centre des
ennemis, que Davout, après avoir battu leur aile gauche, l'eût rejetée
au delà de Markgrafen-Neusiedel, défendu très vaillamment par le prince
de Hesse-Hambourg, qui y fut blessé.

Tout à coup, on voit la fumée des canons du maréchal Davout dépasser la
tour de Markgrafen-Neusiedel... Plus de doute, la gauche ennemie est
vaincue!... Alors l'Empereur, se tournant vers moi, me dit: «Courez dire
à Masséna qu'il tombe sur tout ce qui est devant lui, et la bataille est
gagnée!...» En même temps, les aides de camp des divers corps d'armée
sont expédiés vers leurs chefs pour leur porter l'ordre d'une attaque
générale et simultanée. Ce fut en ce moment solennel que l'empereur
Napoléon dit au général Lauriston: «Prenez cent pièces d'artillerie,
dont soixante de ma garde, et allez écraser les masses ennemies.» Cette
formidable batterie ayant ébranlé les Autrichiens, le maréchal Bessières
les fait charger par six régiments de carabiniers et de cuirassiers, que
soutenait une partie de la cavalerie de la garde. En vain le prince
Charles forme ses troupes en plusieurs carrés; ils sont enfoncés,
perdent leurs canons et un très grand nombre d'hommes. L'infanterie de
notre centre s'avance à son tour, conduite par Macdonald; les villages
de Süssenbrünn, de Breitenlée et d'Aderklaa sont emportés après une vive
résistance.

Pendant ce temps, non seulement le maréchal Masséna reprend le terrain
que notre gauche venait de perdre, mais poussant très vivement l'ennemi,
il le rejette au delà de Stadlau et de Kagran. Enfin, le maréchal
Davout, se faisant soutenir par Oudinot, occupe toutes les hauteurs du
Russbach et s'empare de Deutsch-Wagram!... Dès ce moment, la bataille
fut perdue pour les Autrichiens; ils se mirent en retraite sur toute la
ligne et se retirèrent en fort bon ordre dans la direction de la Moravie
par Sauring, Stamersdorf et Strebersdorf.

On a reproché à l'Empereur de n'avoir pas poursuivi les vaincus avec sa
vigueur habituelle; mais la critique n'est pas fondée, car plusieurs
motifs des plus graves durent empêcher Napoléon de lancer trop
promptement ses troupes sur les traces des ennemis. D'abord, dès que
ceux-ci eurent traversé la grande route de Moravie, ils se trouvèrent
dans une contrée fort accidentée, entrecoupée de collines boisées, de
ravins et de défilés qui, dominés par le mont et la forêt de Bisamberg,
offraient aux Autrichiens d'excellentes positions défensives, positions
d'autant plus difficiles à enlever que le prince Charles les occupait
avec des forces très considérables, formées de tous ses bataillons de
grenadiers et de plusieurs divisions qui n'avaient pas été engagées; une
nombreuse artillerie protégeait cette puissante arrière-garde. On devait
donc s'attendre à une très vive résistance qui, en se prolongeant,
amènerait un combat _de nuit_, dont les chances, toujours incertaines,
pouvaient compromettre la victoire déjà obtenue par l'Empereur.

En second lieu, pour que l'armée française fût réunie le 4 dans l'île de
Lobau, il avait fallu, dès le 1er juillet, mettre en mouvement les corps
alors cantonnés sur le haut Danube ou vers la Hongrie, et qui, pour se
trouver au rendez-vous général, avaient dû faire des marches forcées,
auxquelles venait de succéder sans repos, et par une très grande
chaleur, une bataille d'une nuit et de deux jours. Nos troupes étaient
donc exténuées, tandis que les Autrichiens, campés depuis plus d'un mois
auprès de l'île de Lobau, n'avaient eu à supporter que les fatigues de
la bataille: tous les avantages eussent été par conséquent du côté du
prince Charles, si nous l'eussions attaqué dans la forte position qu'il
venait de prendre sur les hauteurs d'un accès difficile.

Mais une troisième considération, bien plus puissante, modéra l'ardeur
de Napoléon et le détermina à laisser reposer ses troupes et à les
réunir sur le terrain qui avait servi de champ de bataille. Il venait
d'être averti par les généraux de sa cavalerie légère, placée par lui en
observation à Léopoldsdorf, au delà de son extrême droite, de
l'apparition d'un corps de 35 à 40,000 ennemis qui, arrivant de Hongrie,
sous le commandement du prince Jean, débouchait vers Unter-Siebenbrünn,
c'est-à-dire sur nos derrières actuels, depuis le changement de front
opéré par les deux armées. Les fortes réserves ménagées par l'Empereur
auraient sans doute suffi pour repousser et battre le prince Jean;
cependant, il faut reconnaître que la prudence devait porter Napoléon à
ne pas engager ses troupes contre les positions formidables que le
prince Charles paraissait résolu à défendre avec acharnement, lorsque
lui-même pouvait être attaqué sur ses derrières par le prince Jean, à la
tête d'un corps nombreux, qui n'avait pas encore tiré un coup de fusil.



L'Empereur ordonna donc de cesser la poursuite de l'ennemi, et fit
établir les bivouacs de son armée de manière qu'une partie faisait face
du côté où se trouvait le corps du prince Jean, qu'il s'apprêtait à bien
recevoir, s'il osait s'aventurer dans la plaine. Mais celui-ci,
craignant d'entrer en contact avec nos troupes victorieuses, se hâta de
battre en retraite et de regagner la Hongrie. Il est probable que si
Napoléon eût poursuivi les vaincus avec son activité ordinaire, les
trophées de la bataille de Wagram eussent été plus nombreux; mais
cependant on ne peut que louer sa circonspection, en considérant les
motifs qui le décidèrent à s'arrêter, et s'il eût toujours agi avec tant
de prudence, il aurait évité de bien grandes calamités à la France et à
lui-même.

D'après la détermination de l'Empereur, son armée victorieuse put enfin
avoir quelques heures de repos; elle prit position: la gauche à
Florisdorf, le centre en avant de Gérarsdorf, et la droite au delà du
Russbach. Les tentes de l'Empereur furent dressées entre Aderklaa et
Raschsdorf. Le quartier général de Masséna fut placé à Léopoldau.
Napoléon fit rétablir l'ancien pont de Spitz: l'armée fut alors en
communication directe avec Vienne, circonstance favorable au transport
des blessés dans les hôpitaux et à l'arrivage des vivres et munitions de
guerre.

Les Autrichiens ont adressé de très vifs reproches à l'archiduc Jean sur
les retards de sa marche et la nonchalance avec laquelle il exécuta les
ordres du prince Charles: ces reproches sont mérités. En effet, dès le 4
juillet au soir, l'archiduc Charles écrivit à son frère de quitter
Presbourg sur-le-champ pour se rendre à Unter-Siebenbrünn et s'y lier à
la gauche des troupes autrichiennes; mais bien que le prince Jean eût
reçu cet ordre le 5 juillet à quatre heures du matin, il ne se mit en
marche qu'à onze heures du soir, et sa marche fut si lente que, bien
qu'il n'eût que huit lieues à faire, il n'atteignit Unter-Siebenbrünn
que vingt heures après son départ de Presbourg, c'est-à-dire le 6
juillet, à sept heures du soir, au moment où la bataille était perdue
pour les Autrichiens, qui se trouvaient déjà en pleine retraite.
L'archiduc Charles ne pardonna jamais à son frère la non-exécution de
ses ordres: le prince Jean perdit son commandement et fut relégué en
Styrie[2].

Faute de poursuite, les pertes des Autrichiens furent bien moins
considérables qu'elles n'auraient pu l'être. Ils avouèrent cependant
vingt-quatre mille tués ou blessés: trois de leurs généraux étaient
morts. L'un d'entre eux, Wukassowitz, officier de très grand mérite,
s'était distingué en combattant en Italie le général Bonaparte; les deux
autres, Nordmann et d'Apre, étaient des Français portant les armes
contre leur patrie. Selon les bulletins, nous fîmes vingt mille
prisonniers et enlevâmes trente canons; mais je crois ce calcul fort
exagéré; nous ne prîmes que quelques drapeaux. Notre perte en tués ou
blessés fut à peu près égale à celle des ennemis. Les généraux Lacour,
Gauthier et Lasalle, ainsi que sept colonels, furent tués. Les ennemis
avaient eu dix généraux blessés, parmi lesquels était le prince Charles.
Le nombre des nôtres, en y comprenant le maréchal Bessières, s'éleva à
vingt et un. Parmi les douze colonels blessés, s'en trouvaient trois que
l'Empereur affectionnait le plus: Daumesnil, Corbineau et Sainte-Croix.
Les deux premiers, qui appartenaient aux chasseurs à cheval de la garde,
perdirent chacun une jambe: l'Empereur les combla de bienfaits. Quant à
Sainte-Croix, dont un boulet avait frôlé le tibia, sa blessure n'était
pas dangereuse; ses amis s'en réjouirent, et cependant, s'il eût été
amputé, il vivrait peut-être encore, ainsi que son glorieux frère
Robert, dont une jambe est restée sur le champ de bataille de la
Moskova!

Bien que Sainte-Croix ne fût colonel que depuis deux mois et n'eût pas
encore vingt-sept ans, l'Empereur le nomma général de brigade, comte,
avec vingt mille francs de rente, grand-croix de l'ordre de Hesse et
commandeur de celui de Bade. Le soir même de la bataille, l'Empereur,
voulant récompenser les bons services de Macdonald, Oudinot et Marmont,
remit à chacun d'eux le bâton de maréchal; mais il n'était pas en son
pouvoir de leur donner les talents de chefs d'armée: courageux et bons
généraux d'_exécution_, entre les mains de l'Empereur, ils se montraient
embarrassés lorsqu'ils étaient loin de lui, soit pour concevoir un plan
de campagne, soit pour l'exécuter ou le modifier, selon les
circonstances. On prétendit dans l'armée que l'Empereur, ne pouvant
remplacer Lannes, avait voulu en avoir la monnaie; ce jugement était
sévère, mais il faut reconnaître que ces trois maréchaux eurent une part
souvent malheureuse dans les campagnes qui aboutirent à la chute de
Napoléon et à la ruine du pays.



CHAPITRE XXIV

Le général Lasalle.--Incidents de la bataille de Wagram et observations
diverses.--Disgrâce de Bernadotte.


Le général Lasalle, tué à Wagram, fut vivement regretté par l'Empereur
ainsi que par l'armée. C'était l'officier de cavalerie légère qui
entendait le mieux la guerre des avant-postes et possédait le coup d'œil
le plus sûr. Il explorait en un instant toute une contrée, et se
trompait rarement; aussi les rapports qu'il faisait sur la position de
l'ennemi étaient-ils clairs et précis.

Lasalle était un bel homme, spirituel, mais qui, quoique instruit et
bien élevé, avait adopté le genre de se poser en sacripant. On le voyait
toujours buvant, jurant, chantant à tue-tête, brisant tout, et dominé
par la passion du jeu. Il était excellent cavalier et d'une bravoure
poussée jusqu'à la témérité.

Cependant, bien qu'il eût fait les premières guerres de la Révolution,
il était peu connu avant la célèbre campagne de 1796 en Italie, alors
que simple capitaine du 7e _bis_ de housards, il se fit remarquer du
général en chef Bonaparte, à la bataille de Rivoli. On sait qu'elle eut
lieu sur un plateau très élevé, bordé d'un côté par une partie
rocailleuse très escarpée, au bas de laquelle coule l'Adige, que longe
la route du Tyrol. Les Autrichiens, ayant été battus par l'infanterie
française, s'éloignèrent du champ de bataille par toutes les issues. Une
de leurs colonnes espérait s'échapper, en gagnant la vallée à travers
les rochers; mais Lasalle la suit avec deux escadrons dans ce passage
difficile. En vain on lui représente qu'il est impossible d'engager de
la cavalerie sur un terrain aussi dangereux; il s'élance au galop dans
la descente, ses housards le suivent; l'ennemi, étonné, précipite sa
retraite, Lasalle le joint et lui fait plusieurs milliers de
prisonniers, sous les yeux du général Bonaparte et de l'armée qui, du
haut des monts voisins, admiraient un tel courage. À compter de ce jour,
Lasalle fut en très grande faveur auprès de Bonaparte, qui l'avança
promptement et l'emmena avec lui en Égypte, où il le fit colonel. Dans
un des nombreux engagements qui eurent lieu contre les mameluks, le
cordon qui retenait le sabre de Lasalle à son poignet s'étant rompu, cet
officier met bravement pied à terre, au plus fort de la mêlée, et, sans
s'étonner du danger, il ramasse son arme, remonte lestement à cheval et
s'élance de nouveau sur les ennemis! Il faut avoir assisté à un combat
de cavalerie pour apprécier ce qu'exige de courage, de sang-froid et de
dextérité l'exécution d'un tel acte, surtout en présence de cavaliers
tels que les mameluks.

Lasalle était intimement lié avec une dame française de haut parage, et
pendant son séjour en Égypte, leur correspondance fut saisie par les
Anglais, puis injurieusement imprimée et publiée par leur gouvernement,
dont l'acte fut généralement blâmé, même en Angleterre. Cet éclat
entraîna le divorce de la dame, et Lasalle l'épousa à son retour en
Europe. Devenu officier général, Lasalle fut mis par l'Empereur à la
tête de l'avant-garde de la grande armée. Il se distingua dans la
campagne d'Austerlitz et surtout dans celle de Prusse, où, avec deux
régiments de housards, il eut l'audace inouïe de se présenter devant la
place forte de Stettin et de la sommer de se rendre!... Le gouverneur,
effrayé, s'empressa de lui apporter les clefs!... Si ce dernier s'en fût
servi pour fermer les portes de sa forteresse, toute la cavalerie de
l'Europe n'aurait pu la prendre; mais il n'y songea pas! Quoi qu'il en
soit, la reddition de Stettin fit le plus grand honneur à Lasalle et
accrut infiniment l'affection que lui portait l'Empereur. Il le gâtait à
un point vraiment incroyable, riant de toutes ses fredaines et ne lui
laissant jamais payer ses dettes. Lasalle était sur le point d'épouser
la dame divorcée dont j'ai parlé plus haut, et Napoléon lui avait fait
donner deux cent mille francs sur sa cassette. Huit jours après, il le
rencontre aux Tuileries et lui demande: «À quand la noce?--Elle aura
lieu, Sire, quand j'aurai de quoi acheter la corbeille et les
meubles.--Comment! mais je t'ai donné deux cent mille francs la semaine
dernière... qu'en as-tu fait?--J'en ai employé la moitié à payer mes
dettes, et j'ai perdu le reste au jeu!...» Un pareil aveu aurait brisé
la carrière de tout autre général; il fit sourire l'Empereur, qui, se
bornant à tirer assez fortement la moustache de Lasalle, ordonna au
maréchal Duroc de lui donner encore deux cent mille francs.

À la fin de la bataille de Wagram, Lasalle, dont la division n'avait pas
encore été engagée, vint solliciter de Masséna l'autorisation de
poursuivre l'ennemi. Le maréchal y consentit, à condition que ce serait
_avec prudence_. Mais à peine Lasalle a-t-il pris les devants, qu'il
aperçoit une brigade d'infanterie ennemie qui, restée en arrière et
serrée de près, se hâtait de gagner le bourg de Léopoldau, afin d'y
obtenir une capitulation en règle, tandis qu'en plaine elle redoutait la
furie du vainqueur. Lasalle devine le projet du général autrichien, et
craignant qu'il n'échappe à sa cavalerie, il parle à ses hommes, leur
montre le soleil prêt à se coucher: «La bataille va finir, s'écrie-t-il,
et nous sommes les seuls qui n'ayons pas contribué à la victoire!
Allons, suivez-moi!...» Il s'élance, le sabre à la main, suivi de
nombreux escadrons, et pour empêcher les bataillons ennemis d'entrer
dans le bourg, le général se dirige dans l'espace très resserré qui
existait encore entre Léopoldau et la tête de colonne des ennemis.
Ceux-ci, se voyant coupés de l'asile qu'ils espéraient gagner,
s'arrêtent et commencent un feu roulant des plus vifs. Une balle atteint
Lasalle à la tête, et il tombe raide mort!... Sa division perdit une
centaine de cavaliers et eut beaucoup de blessés. Les bataillons
autrichiens s'ouvrirent un passage et occupèrent le bourg; mais à
l'approche de nos divisions d'infanterie, ils mirent bas les armes, et
les chefs déclarèrent que telle avait été leur intention, en cherchant
un refuge dans Léopoldau. La charge exécutée par Lasalle était donc
inutile, et il paya bien cher l'insertion de son nom au bulletin!

Sa mort laissa un grand vide dans la cavalerie légère, dont il avait
perfectionné l'éducation militaire; mais, sous un autre rapport, il lui
avait beaucoup nui, car les masses imitant les travers et les ridicules
des chefs qu'elles aiment, parce qu'ils les conduisent à la victoire,
les exemples donnés par le général Lasalle furent pernicieux pour la
cavalerie légère, où la tradition s'en est longtemps perpétuée. On ne se
serait pas cru chasseur, et surtout housard, si, prenant le célèbre
Lasalle pour modèle, on n'eût été, comme lui, sans-gêne, jureur,
tapageur et buveur!... Bien des officiers copièrent les défauts de ce
général d'avant-garde, mais aucun d'eux n'acquit les grandes qualités
qui les lui faisaient pardonner.

Lorsqu'un combat a lieu pendant l'été, il arrive souvent que les obus et
les bourres de fusil mettent le feu aux blés déjà mûrs; mais Wagram fut,
de toutes les batailles de l'Empire, celle où l'on vit le plus
d'incendies de ce genre. L'année était précoce; il faisait une chaleur
affreuse, et le terrain sur lequel nous combattions était une immense
plaine entièrement couverte de céréales. À la veille d'être moissonnées,
les récoltes s'enflammaient très facilement; et lorsque le feu prenait
sur un point, il se propageait avec une rapidité effrayante pour les
deux armées, dont les mouvements furent souvent entravés par la
nécessité d'éviter le fléau destructeur. Malheur aux troupes qui se
laissaient atteindre! La poudre contenue dans les gibernes et les
caissons s'enflammait et portait la mort dans les rangs. On voyait donc
des bataillons, et même des régiments entiers, s'élancer au pas de
course pour éviter l'incendie, et gagner des emplacements où le blé eût
déjà été brûlé; mais les hommes valides pouvaient seuls profiter de ce
refuge. Quant aux militaires grièvement blessés, un grand nombre
périrent dans les flammes, et, parmi ceux que le feu n'atteignit pas,
beaucoup passèrent plusieurs jours sur le champ de bataille, où la
grande hauteur des moissons empêchait de les apercevoir. Ils vécurent
pendant ce temps de grains de blé. L'Empereur fit parcourir la plaine
par de nombreux détachements de cavalerie, suivis des voitures qu'on
avait pu trouver dans Vienne, et les blessés furent relevés, sans
distinction d'amis ni d'ennemis. Mais ceux sur lesquels l'incendie avait
passé succombèrent presque tous, ce qui fit dire aux soldats que le feu
de paille avait tué presque autant d'hommes que le feu du combat.

Les deux jours que dura la bataille furent remplis d'anxiété pour les
habitants de Vienne, qui, n'étant séparés des armées que par le Danube,
non seulement entendaient le canon et la fusillade, mais voyaient
parfaitement les manœuvres des combattants. Les toits, les clochers de
Vienne, et surtout les hauteurs qui dominent cette ville et la rive
droite, étaient couverts par la population, qui, selon les phases de la
bataille, passait de la crainte à l'espérance. Quel rare et magnifique
panorama les spectateurs avaient sous les yeux!... Trois cent mille
hommes combattant dans une plaine immense!...

Le célèbre et spirituel feld-maréchal prince de Ligne, quoique déjà bien
âgé, avait réuni la haute société de Vienne dans sa maison de campagne,
située au point le plus élevé des collines, d'où l'œil embrassait tout
le champ de bataille. Son expérience de la guerre et son esprit
supérieur lui firent promptement comprendre le projet de Napoléon et les
fautes du prince Charles, dont il prédit la défaite. Les événements de
la journée du 5 laissèrent l'affaire indécise; mais lorsque, dans celle
du 6, les Viennois virent la droite de l'armée autrichienne refouler
notre aile gauche, qui perdit beaucoup de terrain, une joie frénétique
éclata parmi eux, et, à l'aide de nos longues-vues, nous apercevions des
milliers d'hommes et de femmes agitant leurs chapeaux et leurs
mouchoirs, pour exciter encore le courage de leurs troupes victorieuses
sur ce point, mais sur ce point seulement. Aussi le prince de Ligne ne
partageait-il pas la joie des Viennois, et je tiens d'une personne qui
se trouvait alors chez ce vieux guerrier, qu'il dit à ses invités: «Ne
vous réjouissez pas encore; dans moins d'un quart d'heure le prince
Charles sera battu, car il n'a pas de _réserves_, et vous voyez les
masses de celles de Napoléon encombrer la plaine!...» L'événement
justifia cette prédiction.

Comme il faut, avant tout, rendre justice à chacun, même à ses ennemis,
je dirai, après avoir critiqué les manœuvres faites par le prince
Charles à Wagram, que ses fautes sont infiniment atténuées par l'espoir
qu'il devait avoir dans l'arrivée du prince Jean avec un corps de 35 à
40,000 hommes, qui pouvait déboucher sur notre aile droite et même sur
nos derrières. Il faut aussi convenir que l'archiduc Charles montra
beaucoup de vigueur dans l'exécution du plan qu'il avait conçu, et fit
preuve d'un grand courage personnel, ainsi que de beaucoup d'aptitude à
soutenir le moral de ses troupes. J'en citerai un exemple remarquable.

On sait que, outre le colonel commandant, chaque régiment a un colonel
_propriétaire_, dont il porte le nom: c'est habituellement un prince ou
un officier général, à la mort duquel le régiment est donné à un autre,
de sorte que ces corps changent souvent de dénomination et sont obligés
de quitter le nom qu'ils ont illustré sur vingt champs de bataille, pour
en prendre un nouveau totalement inconnu. Ainsi, les dragons de Latour,
si célèbres dans les premières guerres de la Révolution, et dont la
gloire s'étendait dans toute l'Europe, durent, à la mort du général
Latour, prendre le nom du général Vincent, ce qui, en détruisant une
belle tradition, blessait infiniment l'amour-propre de ce régiment, dont
le zèle fut considérablement affaibli par ce changement. Or, il advint,
à la première journée de Wagram, que le prince Charles, voyant le centre
de son armée sur le point d'être enfoncé par le corps d'Oudinot, voulut
essayer de l'arrêter en l'attaquant avec de la cavalerie.

Les dragons de Vincent se trouvaient sous sa main; il leur ordonna de
charger: ils le firent mollement, furent repoussés, et les Français
avançaient toujours! Le prince lança de nouveau contre eux ce même
régiment de Vincent, qui recula une seconde fois devant nos bataillons!
La ligne autrichienne était percée!... Dans ce pressant danger, le
prince court vers les dragons, les arrête dans leur fuite, et, pour les
faire rougir de leur peu de vigueur, il leur dit à haute voix: «Dragons
de Vincent, on voit bien que vous n'êtes plus les dragons de Latour!» Le
régiment, humilié par ce reproche sanglant, mais mérité, ayant répondu:
«Si, si, nous le sommes encore!--Eh bien! s'écria le prince en mettant
fièrement l'épée à la main, pour vous montrer encore dignes de votre
ancienne gloire, suivez-moi!» Et, quoique atteint d'une balle, il
s'élance contre les Français! Le régiment de Vincent le suit avec une
ardeur inexprimable; la charge fut terrible, et les grenadiers d'Oudinot
reculèrent en subissant de grandes pertes. C'est ainsi qu'un général
habile et énergique sait tirer parti de tout ce qui peut ranimer le
courage chancelant de ses troupes.

L'allocution du prince Charles exalta à un si haut degré les dragons de
Vincent, qu'après avoir arrêté les grenadiers d'Oudinot, ils fondirent
sur la division Lamarque et lui reprirent 2,000 prisonniers et cinq
drapeaux qu'elle venait d'enlever aux Autrichiens! Le prince Charles
félicita les dragons en leur disant: «À présent, vous porterez avec
orgueil le nom de Vincent, que vous venez de rendre aussi glorieux que
celui de Latour!» Ce régiment fut un de ceux qui, le lendemain,
contribuèrent le plus à mettre en déroute la division d'infanterie du
général Boudet.

La bataille de Wagram donna lieu à une foule d'épisodes, dont le plus
important n'a été rapporté par aucun auteur, bien qu'il produisît alors
une très grande sensation dans l'armée et dans le public. Je veux parler
de la disgrâce du général Bernadotte, que l'Empereur chassa du champ de
bataille! Ces deux illustres personnages n'avaient jamais eu d'affection
l'un pour l'autre, et depuis la conspiration de Rennes, ourdie par
Bernadotte contre le gouvernement consulaire, ils étaient fort mal
ensemble. Malgré cela, Napoléon, devenu empereur, avait compris
Bernadotte dans la première promotion de maréchaux, et le créa prince de
Ponte-Corvo, à la sollicitation de Joseph Bonaparte, dont Bernadotte
avait épousé la belle-sœur. Mais rien ne put calmer la haine et l'envie
que ce général avait conçues contre Napoléon, qu'il flattait lorsqu'il
était devant lui et dont il blâmait et critiquait ensuite tous les
actes, ce que l'Empereur n'ignorait pas.

La capacité et le courage dont Bernadotte fit preuve à Austerlitz
auraient porté l'Empereur à oublier ses torts, s'il ne les eût aggravés
par la conduite qu'il tint à la bataille d'Iéna, où, malgré les
sollicitations des généraux de son armée, il laissa ses trois divisions
dans l'inaction la plus complète, et ne voulut jamais porter secours au
maréchal Davout, qui, placé à une lieue de lui, soutenait seul devant
Auerstaëdt les efforts de la moitié de l'armée prussienne, commandée par
le Roi en personne! Non seulement Davout, abandonné par son camarade,
résista glorieusement, mais il battit ses nombreux ennemis. L'armée et
la France s'indignèrent contre Bernadotte. L'Empereur se borna à le
réprimander très fortement, ce qui réveilla un peu le zèle de ce
maréchal, qui fit assez bien à Hall ainsi qu'à Lubeck. Mais, retombant
bientôt dans ses habitudes de mollesse et peut-être même de mauvais
vouloir, il n'arriva à Eylau que deux jours après la bataille, malgré
les ordres qu'il avait reçus.

Cette nonchalance ranima le mécontentement de l'Empereur, mécontentement
qui ne fit que s'accroître pendant la campagne de 1809 en Autriche, où
Bernadotte, commandant un corps d'armée composé de troupes saxonnes,
arrivait toujours trop tard, agissait mollement, et critiquait non
seulement les manœuvres de l'Empereur, mais la manière dont les
maréchaux dirigeaient leurs troupes. Cette attitude acheva d'irriter
Napoléon. Néanmoins, il se contenait encore, lorsque, le 5 juillet,
première journée de la bataille de Wagram, le peu de vigueur et les
fausses dispositions de Bernadotte permirent aux Autrichiens de
reprendre le village de Deutsch-Wagram, dont la possession était d'une
très grande importance.

Il paraît qu'après cet échec Bernadotte aurait dit à un groupe
d'officiers «que le passage du Danube et l'action qui s'en était suivie
ce jour-là avaient été mal dirigés, et que s'il eût commandé, il aurait
par une _savante manœuvre_, et presque sans combat, réduit le prince
Charles à la nécessité de mettre bas les armes». Ce propos fut rapporté
le soir même à l'Empereur, qui en fut justement indigné. Telle était la
disposition des esprits entre Napoléon et Bernadotte, lorsque le 6
juillet vit recommencer entre les deux armées l'engagement mémorable qui
devait décider la victoire, encore incertaine la veille.

Nous avons vu qu'au plus fort de l'action, les Saxons, commandés par
Bernadotte et mal dirigés par lui, furent repoussés, et que, chargés par
la cavalerie ennemie, ils se jetèrent en désordre sur le corps d'armée
de Masséna, qu'ils faillirent entraîner dans leur fuite. Les Saxons sont
braves, mais les meilleures troupes peuvent être mises en déroute et
essuyer une défaite. Or, il est de principe qu'en pareil cas les chefs
ne doivent pas chercher à rallier ceux de leurs soldats qui sont à la
portée des sabres et des baïonnettes ennemis, parce que c'est une chose
à peu près impossible. Les généraux et colonels doivent donc gagner
promptement la tête de la masse des fuyards, et, faisant alors
demi-tour, se présenter en face d'eux, leur en imposer par leur
présence, leurs paroles, arrêter le mouvement rétrograde, reformer les
bataillons et résister ainsi à la poursuite de l'ennemi. Pour se
conformer à cette règle, Bernadotte, dont le courage personnel ne peut
être mis en doute, cède au torrent de ses troupes en désordre, et, suivi
d'un nombreux état-major, il s'élance au grand galop dans la plaine,
afin de devancer les fuyards et de les arrêter. Mais à peine est-il
sorti de cette cohue, dont les cris de détresse retentissaient au loin,
qu'il se trouve face à face avec l'Empereur, qui lui dit d'un ton
ironique: «Est-ce par cette _savante manœuvre_ que vous comptez réduire
le prince Charles à la nécessité de mettre bas les armes?...»
Bernadotte, déjà fortement ému de voir son armée dans la plus complète
déroute, le fut encore plus vivement en apprenant que l'Empereur était
informé des propos inconsidérés qu'il avait tenus la veille. Il resta
stupéfait!... puis, se remettant un peu, il cherchait à balbutier
quelques mots d'explication; mais l'Empereur, d'un ton sévère, et la
parole haute, lui dit: «Je vous retire le commandement du corps d'armée
que vous dirigez si mal, monsieur!... Éloignez-vous de moi sur-le-champ
et quittez la grande armée dans les vingt-quatre heures; je n'ai que
faire d'un brouillon tel que vous!...» Cela dit, Napoléon tourna le dos
au maréchal, et prenant momentanément le commandement direct des Saxons,
il rétablit l'ordre dans leurs rangs et les ramena contre l'ennemi!

Dans toute autre circonstance, Bernadotte eût été certainement désolé
d'un tel éclat; mais comme son expulsion avait été prononcée au moment
où il galopait en tête des fuyards, ce qui pouvait laisser place à la
médisance au sujet de son courage, bien que sa retraite précipitée eût
pour but d'aller arrêter ses soldats, il comprit combien sa fâcheuse
situation en était aggravée, et on assure que, dans son désespoir, il
voulut se précipiter sur les baïonnettes ennemies pour se donner la
mort!...

Ses aides de camp le retinrent et l'éloignèrent des troupes saxonnes. Il
erra toute la journée sur le champ de bataille; enfin, vers le soir, il
s'arrêta derrière les lignes de notre aile gauche, au village de
Léopoldau, où ses officiers le déterminèrent à passer la nuit dans le
joli petit château qui se trouve en ce lieu. Mais à peine y était-il
installé, que Masséna, dont le corps d'armée enveloppait Léopoldau, où
il avait ordonné de placer son quartier général, arrive pour occuper le
château. Or, comme il est d'usage à la guerre que les maréchaux et
généraux s'établissent au centre de leurs troupes, et ne vont jamais
prendre logement dans les villages où se trouvent les régiments
commandés par un de leurs camarades, Bernadotte voulut céder la place à
Masséna. Celui-ci, qui ignorait encore la mésaventure de son collègue,
le pria instamment de rester et de partager le gîte avec lui, ainsi
qu'ils l'avaient si souvent pratiqué dans les guerres d'Italie.
Bernadotte accepte; mais pendant qu'on arrange le logement, un officier
témoin de la scène qui avait eu lieu entre l'Empereur et Bernadotte vint
la raconter à Masséna, qui, en apprenant la disgrâce éclatante de son
camarade, se ravise et trouve que la maison n'est pas assez vaste pour
recevoir deux maréchaux et leurs états-majors. Voulant cependant simuler
la générosité, il dit à ses aides de camp: «Ce logement m'appartenait de
droit; mais puisque ce pauvre Bernadotte est dans le malheur, je dois le
lui céder; cherchez-moi un autre gîte, fût-ce une grange...» Puis il se
fait replacer en calèche et s'éloigne du château, sans revoir ni
prévenir Bernadotte, qui fut très affecté de cet abandon.

Son exaspération lui fit commettre une nouvelle faute très grave, car,
bien que le commandement des troupes saxonnes lui eût été retiré, il
leur adressa un ordre du jour, dans lequel il exaltait au plus haut
point leurs exploits, et par conséquent les siens, sans attendre, selon
les usages militaires, que le chef suprême de l'armée eût fait à chacun
sa part de gloire. Cette infraction aux règlements accrut encore la
colère de l'Empereur, et Bernadotte fut obligé de se retirer de l'armée.
Il retourna en France.

Parmi les incidents remarquables auxquels la bataille de Wagram donna
lieu, je dois citer le combat de deux régiments de cavalerie, qui, bien
que servant dans des armées opposées l'une à l'autre, appartenaient au
même colonel propriétaire, le prince Albert de Saxe-Teschen. Celui-ci
avait épousé la célèbre archiduchesse Christine d'Autriche, gouvernante
des Pays-Bas. Ayant le titre de prince dans les deux États, il possédait
un régiment de housards en Saxe et un de cuirassiers en Autriche. L'un
et l'autre portaient son nom; et d'après les usages de ces deux États,
il nommait à tous les emplois d'officiers dans ces corps. Comme depuis
de longues années l'Autriche et la Saxe vivaient en paix, lorsque le
prince Albert avait un officier à placer, il le mettait indistinctement
dans celui de ces deux régiments où se trouvait une vacance, de sorte
qu'on voyait des membres d'une même famille servir, les uns dans les
housards saxons du prince Albert, et les autres dans les cuirassiers
autrichiens d'Albert. Or, par une circonstance déplorable et fort
extraordinaire, ces deux régiments se trouvèrent en présence sur le
champ de bataille de Wagram, où, stimulés par le devoir et le point
d'honneur, ils se chargèrent mutuellement. Chose remarquable, les
cuirassiers furent enfoncés par les housards, qui combattirent avec la
plus grande vigueur, tant ils étaient désireux de réparer sous les yeux
de Napoléon et de l'armée française le double échec qu'avait éprouvé
l'infanterie saxonne!... Celle-ci, quoique ayant fait preuve de courage
dans maintes circonstances, n'est pas, à beaucoup près, aussi solidement
constituée, ni aussi instruite, que la cavalerie, qui passe avec raison
pour une des meilleures de l'Europe.



CHAPITRE XXV

Ce qui m'advint à la bataille de Wagram.--Brouille avec Masséna.--Prise
d'Hollabrünn et entrée à Guntersdorf.


Après avoir lu le récit des épisodes dont j'ai cru devoir accompagner le
récit succinct de la bataille de Wagram, vous désirez probablement
savoir ce qui m'advint de personnel dans ce terrible conflit.

J'eus le bonheur de n'être pas blessé, quoique ayant été souvent très
exposé, surtout le second jour, au moment où l'artillerie ennemie
faisait converger presque tous ses feux sur la calèche du maréchal
Masséna. Nous étions, à la lettre, sous une grêle de boulets, qui
abattit bien du monde autour de moi. Je courus aussi de très grands
dangers, lorsque la cavalerie autrichienne ayant enfoncé et mis en
déroute la division Boudet, le maréchal m'envoya vers ce général, perdu
dans la foule de dix mille fuyards, que la cavalerie taillait en
pièces!... Je fus encore souvent mis en péril lorsque, pour porter des
ordres, j'étais obligé de passer auprès des incendies partiels qui, sur
une infinité de points, dévoraient les moissons dans la plaine. Grâce à
de nombreux détours, je parvenais à éviter les flammes; mais il était
presque impossible de ne pas traverser les champs, sur lesquels les
cendres des pailles consumées conservaient encore assez de chaleur pour
excorier les pieds des chevaux. Deux des miens furent pour quelque temps
mis hors de service par les blessures qu'ils y reçurent, et l'un d'eux
souffrit tant, qu'il fut sur le point de me rouler dans ces débris de
paille mal éteinte. Enfin, je m'en tirai sans autre accident grave. Mais
si ma personne échappa à l'incendie, ainsi qu'au plomb et au fer des
ennemis, il m'arriva un désagrément dont les suites me furent bien
funestes, car, le second jour de la bataille, je me brouillai presque
complètement avec Masséna. Voici à quel sujet.

Chargé par ce maréchal d'une mission auprès de l'Empereur, que je
n'avais pu rejoindre qu'avec les plus grandes peines, je revenais,
après avoir fait plus de trois lieues au galop sur les cendres encore
brûlantes des moissons consumées. Mon cheval, exténué de fatigue et les
jambes à moitié brûlées, ne pouvait plus marcher, lorsqu'en arrivant
auprès de Masséna, je le trouvai dans un bien grand embarras. Son corps
d'armée, vivement poussé par la droite des ennemis, battait en retraite
le long du Danube, et les fantassins de la division Boudet, chargés et
enfoncés par la cavalerie autrichienne qui les sabrait sans relâche,
couraient pêle-mêle dans l'immensité de la plaine! Ce fut le moment le
plus critique de la bataille.

Le maréchal, du haut de sa calèche, voyait le danger imminent qui nous
menaçait, et prenait avec calme des dispositions pour maintenir en bon
ordre les trois divisions d'infanterie qui n'avaient point été entamées.
Pour cela, il avait été obligé d'envoyer tant d'aides de camp vers ses
généraux, qu'il n'avait plus auprès de lui que le jeune lieutenant
Prosper Masséna, son fils, lorsqu'il s'aperçut que les soldats de la
division Boudet, toujours poursuivis par la cavalerie autrichienne, se
portaient vers les trois divisions qui combattaient encore, et allaient,
en se jetant dans leurs rangs, les entraîner dans une commune déroute!
Pour prévenir cette catastrophe, le maréchal voulut détourner le torrent
des fuyards, en faisant dire aux généraux et officiers de le diriger
vers l'île de Lobau, qui, armée d'une nombreuse artillerie, offrait aux
troupes débandées un asile assuré. La mission était périlleuse, et il
était plus que probable que l'aide de camp qui irait au milieu de cette
multitude désordonnée serait attaqué par quelques-uns des cavaliers
ennemis qui la sabraient. Le maréchal ne pouvait donc se résoudre à
exposer son fils à un danger aussi imminent; cependant, il n'avait que
cet officier auprès de lui, et il fallait bien que cet ordre fût
transmis!

Je survins fort à propos pour tirer Masséna du cruel embarras dans
lequel il se trouvait; aussi, sans me donner le temps de respirer, il
m'ordonna d'aller me précipiter dans les dangers qu'il craignait pour
son fils. Mais s'apercevant que mon cheval pouvait à peine se soutenir,
il me prêta l'un des siens, qu'une ordonnance conduisait en main.
J'avais trop le sentiment des devoirs militaires pour ne pas comprendre
qu'un maréchal ou général ne peut s'astreindre à suivre le règlement que
ses aides de camp ont fait entre eux, pour marcher à tour de rôle,
quelque périlleuse que soit la mission: il faut que, dans certaines
circonstances, le chef puisse employer l'officier qu'il juge le plus
propre à faire exécuter ses ordres. Aussi, bien que Prosper n'eût de
toute la journée fait une seule course, et que ce fût à lui de marcher,
je ne fis aucune observation. Je dirai même que mon amour-propre
m'empêchant de pénétrer le véritable motif qui avait porté le maréchal à
me donner une mission aussi difficile que périlleuse, lorsqu'elle devait
échoir à un autre, j'étais fier de la confiance qu'il avait en moi! Mais
Masséna détruisit bientôt mon illusion, en me disant d'un ton patelin:
«Tu comprends, mon ami, pourquoi je n'envoie pas mon fils, bien que ce
soit à lui de marcher... Je crains qu'on ne me le tue... tu comprends...
tu comprends?...» J'aurais dû me taire; mais indigné d'un égoïsme aussi
peu déguisé, je ne pus m'empêcher de répondre, et cela devant plusieurs
généraux: «Monsieur le maréchal, je partais croyant aller remplir un
devoir; je regrette que vous me tiriez de cette erreur, car je comprends
parfaitement, à présent, que, forcé d'envoyer l'un de vos aides de camp
à une mort presque certaine, vous préfériez que ce soit moi plutôt que
votre fils; mais je pense que vous auriez pu m'épargner cette cruelle
vérité!...» Et sans attendre la réponse, je m'élançai au grand galop
vers la division Boudet, dont les cavaliers ennemis faisaient un
affreux massacre!...

En m'éloignant de la calèche, j'avais entendu un commencement de
discussion entre le maréchal et son fils, mais le bruit du champ de
bataille et la rapidité de ma course m'avaient empêché de saisir leurs
paroles, dont le sens me fut bientôt expliqué; car à peine avais-je
joint la division Boudet, et commencé à faire tous mes efforts pour
diriger cette masse épouvantée vers l'île de Lobau, que j'aperçois
Prosper Masséna auprès de moi!... Ce brave garçon, indigné de ce que son
père m'eût exposé à sa place et voulût le réduire à l'inaction, s'était
échappé à l'improviste pour me suivre. «Je veux, me dit-il, partager au
moins les dangers que j'aurais dû vous éviter, si l'aveugle tendresse de
mon père ne l'eût rendu injuste envers vous, puisque c'était à moi à
marcher!...»

La noble simplicité de ce jeune homme me plut: à sa place, j'aurais agi
de même. Cependant, j'aurais désiré qu'il fût bien loin de moi à ce
moment critique, car, à moins de l'avoir vu, on ne peut se faire une
idée exacte de ce qu'est une masse de fantassins dont les rangs ont été
enfoncés par la cavalerie, qui les poursuit avec vigueur, et dont les
sabres et les lances font un terrible ravage au milieu de ce pêle-mêle
d'hommes épouvantés, courant en désordre, au lieu de se pelotonner et de
se défendre à coups de baïonnette, ce qui serait pourtant facile et
moins dangereux que de tourner le dos en fuyant! Prosper Masséna était
très brave; le péril ne l'étonna nullement, bien qu'à chaque instant
nous nous trouvassions dans ce _tohu-bohu_ face à face avec des
cavaliers ennemis. Ma position devenait alors fort critique, parce que
j'avais une triple tâche à remplir: d'abord, parer les coups qu'on
portait au jeune Masséna, qui, n'ayant de sa vie manié un sabre, s'en
servait très maladroitement; en second lieu, défendre ma personne;
enfin, parler à nos fantassins en désordre pour leur faire comprendre
qu'ils devaient se rendre vers l'île de Lobau, et non sur les divisions
qui se trouvaient encore en ligne. Prosper et moi ne reçûmes aucune
blessure. Dès que les cavaliers autrichiens nous voyaient décidés à nous
défendre énergiquement, ils nous quittaient pour aller frapper les
fantassins qui n'opposaient aucune résistance.

Lorsqu'une troupe est en désordre, les soldats se jettent _moutonnement_
du côté où ils voient courir leurs camarades; aussi, dès que j'eus
transmis l'ordre du maréchal à un certain nombre d'officiers, et qu'ils
eurent crié à leurs gens de courir vers l'île de Lobau, le torrent des
fuyards se dirigea sur ce point. Le général Boudet, que j'avais enfin
trouvé, parvint à rallier ses troupes, sous la protection de notre
artillerie, dont le feu arrêta les ennemis. Ma mission ainsi terminée,
je retournai vers le maréchal avec Prosper; mais voulant prendre le
chemin le plus court, j'eus l'imprudence de passer auprès d'un bouquet
de bois, derrière lequel étaient postés une centaine de uhlans
autrichiens. Ils s'élancent à l'improviste sur nous, qui gagnons la
plaine à toutes jambes, en nous dirigeant vers une ligne de cavalerie
française qui venait dans notre direction. Il était temps! car
l'escadron ennemi était sur le point de nous joindre et nous serrait de
si près que je crus un moment que nous allions être tués ou faits
prisonniers. Mais à l'approche des nôtres, les uhlans firent demi-tour,
à l'exception d'un officier, qui, parfaitement monté, ne voulut pas nous
quitter sans avoir déchargé ses pistolets sur nous. Une balle traversa
le cou du cheval de Prosper, et l'animal, en balançant fortement la
tête, inonda de sang la figure du jeune Masséna. Je le crus blessé, et
me préparais à le défendre contre l'officier de uhlans, lorsque nous
fûmes joints par les éclaireurs du régiment français qui, tirant leurs
mousquetons sur l'officier autrichien, l'étendirent mort sur la place,
au moment où il s'éloignait au galop.

Prosper et moi retournâmes alors auprès du maréchal, qui jeta un cri de
douleur en voyant son fils couvert de sang... Mais en apprenant qu'il
n'était pas blessé, il donna un libre cours à sa colère, et en présence
de plusieurs généraux, de ses aides de camp, et de deux officiers
d'ordonnance de l'Empereur, il gronda vertement son fils et termina sa
mercuriale en lui disant: «Qui vous a ordonné, jeune étourdi, d'aller
vous fourrer dans cette bagarre?...» La réponse de Prosper fut vraiment
sublime! «Qui me l'a ordonné?... mon honneur! Je fais ma première
campagne; je suis déjà lieutenant, membre de la Légion d'honneur; j'ai
reçu plusieurs décorations étrangères, et cependant je n'ai encore rendu
aucun service. J'ai donc voulu prouver à mes camarades, à l'armée, à la
France, que si je ne suis pas destiné à avoir les talents militaires qui
ont illustré mon père, je suis du moins, par ma valeur, digne de porter
le nom de Masséna!...» Le maréchal, voyant que tous ceux qui
l'entouraient approuvaient les nobles sentiments de son fils, ne
répliqua pas; mais sa colère concentrée retomba principalement sur moi,
qu'il accusait d'avoir entraîné son fils, quand, tout au contraire,
celui-ci m'embarrassa fort par sa présence.

Les deux officiers d'ordonnance de l'Empereur, qui venaient d'être
témoins de la scène entre le maréchal et son fils, l'ayant racontée à
leur tour au grand quartier général, Napoléon en fut informé, et Sa
Majesté étant venue le soir à Léopoldau, où se trouvait l'état-major de
Masséna, fit appeler Prosper et lui dit, en le prenant amicalement par
l'oreille: «C'est bien, c'est très bien, mon cher enfant; voilà comment
des jeunes gens tels que toi doivent débuter dans la carrière!» Puis, se
tournant vers le maréchal, il lui dit à voix basse, mais de manière à
être entendu par le général Bertrand, de qui je le tiens: «J'aime mon
frère Louis autant que vous chérissez votre fils; mais, lorsqu'il était
mon aide de camp en Italie, il faisait son service comme les autres, et
j'aurais craint de le déconsidérer, en exposant l'un de ses camarades à
sa place.»

La réponse que j'avais eu le tort de faire à Masséna, le blâme que
l'Empereur lui infligeait, ne pouvaient que l'aigrir encore davantage
contre moi; aussi, à compter de ce jour, il ne me tutoya plus, et
quoique ostensiblement il me traitât fort bien, je compris qu'il me
garderait toujours rancune: vous verrez que mes prévisions se
vérifièrent.

Jamais les Autrichiens ne combattirent depuis avec autant de vigueur
qu'à Wagram; leur retraite même fut admirable par le calme et le bon
ordre qui y régnèrent. Il est vrai qu'ils eurent l'avantage de pouvoir
quitter le champ de bataille sans être poursuivis; j'ai donné les motifs
qui retinrent Napoléon le 6 au soir; mais il ne me serait pas possible
d'expliquer les causes du retard qu'il mit, le 7 au matin, à suivre les
traces des ennemis. On a prétendu qu'ayant devant lui la route de Bohême
et celle de Moravie, qui toutes deux aboutissent au pont de Spitz, près
de Florisdorf, l'Empereur, avant de s'éloigner du champ de bataille,
voulait savoir quel était à peu près le nombre des troupes que le prince
Charles avait engagées sur chacune de ces routes, et qu'il attendait le
rapport des reconnaissances faites à ce sujet. Mais il est à remarquer
que les reconnaissances ne donnent en pareil cas que des renseignements
très imparfaits, parce qu'elles ne peuvent apercevoir ce qui se trouve
au delà des arrière-gardes ennemies, qui les arrêtent au bout d'une
demi-lieue: c'est ce qui arriva aux nôtres. On perdit donc inutilement
un temps précieux; et puisqu'on avait vu la veille les colonnes ennemies
s'engager sur les deux routes, il aurait fallu les poursuivre le 7 au
matin, dès l'aurore, sur l'une ou sur l'autre; nous avions assez de
troupes disponibles pour être en force sur tous les points. Quoi qu'il
en soit, l'Empereur ne fit commencer la poursuite qu'à deux heures de
l'après-midi et ne franchit, de sa personne, que trois petites lieues,
pour aller coucher au château de Volkersdorf, du haut duquel l'empereur
d'Autriche avait, les deux jours précédents, observé les mouvements des
armées belligérantes.

L'Empereur confia au général Vandamme le soin de garder la ville de
Vienne. Le général Régnier resta donc dans l'île de Lobau; Oudinot prit
position à Wagram, et Macdonald à Florisdorf. Après avoir ainsi assuré
ses derrières, Napoléon fit suivre l'ennemi sur la route de Moravie par
les corps de Marmont et de Davout, et sur celle de Bohême par Masséna.
Enfin, l'armée d'Italie et la garde devaient marcher entre ces deux
grandes routes dans la direction de Laa, prêtes à se porter où besoin
serait.

La plus forte partie de l'armée autrichienne s'était engagée sur la
route de Bohême, que suivait le corps de Masséna. Mais le prince Charles
avait très bien utilisé la nuit du 6 au 7 et une partie de ce jour, que
Napoléon lui avait laissée, et tous ses bagages, chariots, caissons et
l'artillerie étaient déjà loin et hors de notre atteinte, lorsqu'en
quittant le champ de bataille, nous rencontrâmes les éclaireurs de
l'arrière-garde ennemie, au défilé de Langen-Enzersdorf. Par sa
longueur et son resserrement, ce passage aurait été fatal au prince
Charles si, la veille, nous eussions pu le pousser jusque-là. Après
avoir traversé le défilé, nous entrâmes dans une vaste plaine, au centre
de laquelle se trouve Korneubourg. Cette petite ville, ayant un mur
d'enceinte, était occupée par neuf bataillons de Croates et de chasseurs
tyroliens, et l'on apercevait, sur les deux flancs, de fortes masses de
cavalerie et une nombreuse artillerie. Ainsi postée, cette arrière-garde
nous attendait avec un calme imposant.

Il faut, sans doute, être entreprenant à la guerre, surtout devant un
ennemi déjà battu; néanmoins, on ne doit pas forcer les conséquences de
cette règle jusqu'à manquer de prudence. Les généraux et la cavalerie
française sont souvent trop _téméraires_: ils renouvelèrent ici la faute
que Montbrun avait commise au mois de juin devant Raab, lorsque, ne
voulant pas attendre l'infanterie, il mena ses escadrons trop près de
cette place, dont le canon fit un très grand ravage dans leurs rangs.
Malgré cette sévère leçon, le général Bruyère, qui avait remplacé
Lasalle dans le commandement de la division de cavalerie légère attachée
au corps de Masséna, ayant pris les devants en sortant du défilé,
n'attendit pas que notre infanterie l'eût passé aussi et fût formée dans
la plaine. Déployant ses escadrons, il s'avança vers les ennemis, qui
restèrent impassibles, le laissèrent approcher jusqu'à une portée de
canon, et qui, ouvrant alors un feu terrible, lui firent éprouver de
grandes pertes!...

À cette vue, Masséna, qui arrivait en ce moment à l'entrée de la plaine,
se mit en fureur et m'envoya vers Bruyère pour lui exprimer son extrême
mécontentement. Je trouvai ce général très bravement placé à la tête de
sa division, sous une grêle de boulets, mais bien peiné de s'être
tellement aventuré, et fort embarrassé du parti qu'il devait prendre. En
effet, s'il chargeait la cavalerie autrichienne, deux fois plus
nombreuse que la sienne, il faisait hacher sa division; d'un autre côté,
s'il battait en retraite pour s'éloigner du canon et se rapprocher de
notre infanterie, il était certain que, dès que ses régiments auraient
fait demi-tour, la cavalerie ennemie s'élancerait sur eux et les
pousserait en désordre sur nos bataillons, à leur sortie du défilé, ce
qui pouvait avoir les résultats les plus graves!... Rester où l'on se
trouvait et y attendre l'infanterie, était donc ce qu'il y avait de
moins mauvais; aussi, le général Bruyère m'ayant fait l'honneur de me
demander mon avis, ce fut celui que je me permis de lui donner. Le
maréchal, auquel j'avais été en rendre compte, approuva ce que j'avais
fait, mais je le trouvai dans une colère noire contre le général
Bruyère, et il s'écriait à chaque instant: «Est-il croyable qu'on fasse
tuer de braves gens aussi inutilement!...» Cependant, il presse
l'arrivée de la division Legrand, et, dès qu'elle est formée hors du
défilé, il fait attaquer Korneubourg par le 26e léger, qui s'en empare,
pendant que la cavalerie ennemie est repoussée par les escadrons de
Bruyère, qui courent à la charge avec joie, les dangers d'une charge
étant infiniment moins grands que ceux résultant de la canonnade à
laquelle ils étaient soumis depuis une demi-heure! Le général Bruyère
fit merveille durant ce combat de mains, ce qui n'empêcha pas le
maréchal de le réprimander fortement.

Le 8 juillet, Masséna, ayant quatre divisions d'infanterie, une de
cavalerie légère, une de cuirassiers et une nombreuse artillerie,
continua la poursuite de l'arrière-garde ennemie. Il n'y eut cependant
qu'un petit engagement, et nous occupâmes la ville de Stockerau, dans
laquelle nos troupes s'emparèrent de plusieurs magasins autrichiens
contenant une immense quantité de provisions de bouche, surtout en vins,
ce qui excita une joie des plus vives. Le corps d'armée de Masséna
continuant sa marche le 9, sur la route de Bohême, fut arrêté devant
Hollabrünn par des forces nombreuses. Il s'ensuivit un combat très vif,
dans lequel le général Bruyère, voulant faire oublier la faute qu'il
avait commise devant Korneubourg, dirigea sa division avec prudence,
mais exposa beaucoup sa personne; aussi fut-il grièvement blessé.

La malheureuse ville d'Hollabrünn, à peine rebâtie, à la suite de
l'incendie qui l'avait détruite en 1805, lorsque les Russes nous en
disputaient la possession, fut de nouveau réduite en cendres, et
ensevelit encore un grand nombre de blessés sous ses décombres. Les
ennemis se retirèrent avec perte.

Dans la nuit du 9 au 10, le maréchal m'envoya vers l'Empereur, pour
l'informer du combat d'Hollabrünn. Après une longue marche par des
chemins de traverse, où je m'égarai plusieurs fois dans l'obscurité, je
joignis enfin Napoléon au château de Volkersdorf, qu'il occupait depuis
le lendemain de la bataille de Wagram. Sa Majesté venait d'apprendre
qu'une grande partie de l'armée autrichienne, quittant la route de
Nikolsbourg et de Moravie, se portait vers Laa, pour y passer la Taya et
rejoindre le prince Charles à Znaïm, et elle avait prescrit au maréchal
Marmont de la suivre dans cette nouvelle direction. L'Empereur la prit
lui-même le 10 au matin, tandis que Davout continuait de pousser vers
Nikolsbourg, dont il s'empara. J'en fus réexpédié vers Masséna, auquel
je portai l'ordre de marcher rapidement vers Znaïm, où l'ennemi
paraissait vouloir concentrer ses principales forces et se préparer à
une nouvelle bataille.

Pendant cette journée du 10, l'arrière-garde ennemie battit constamment
en retraite devant le corps de Masséna, sans oser nous attendre, car
elle avait éprouvé des pertes considérables la veille, à Hollabrünn. À
compter de ce moment, le désordre se mit dans ses rangs; aussi
fîmes-nous un très grand nombre de prisonniers. Ce même jour, le prince
de Liechtenstein se présenta comme parlementaire à nos avant-postes,
chargé par le généralissime autrichien d'aller proposer un armistice à
Napoléon. Masséna le fit accompagner par un de ses officiers; mais,
pendant qu'ils gagnaient Volkersdorf, dans l'espoir d'y trouver encore
Napoléon, celui-ci s'était porté à Laa, et le parlementaire ne put le
joindre que le lendemain au soir devant Znaïm. Ce retard coûta la vie à
bien des hommes des deux partis! L'arrière-garde autrichienne, après
s'être retirée depuis le matin sans combattre, nous disputa le soir
l'entrée du bourg de Guntersdorf. Une vive canonnade s'étant engagée, un
boulet traversa la calèche de Masséna, et un second tua un des chevaux
qui la traînaient. Heureusement le maréchal venait de mettre pied à
terre cinq minutes avant cet accident! Les ennemis, repoussés, nous
cédèrent enfin Guntersdorf, où nous passâmes la nuit.

Il est indispensable à la guerre d'avoir des espions; Masséna se servait
pour cela de deux frères juifs, hommes très intelligents, qui, pour
donner des nouvelles exactes et recevoir plus d'argent, avaient l'audace
de se glisser parmi les colonnes autrichiennes, sous prétexte de vendre
des fruits et du vin; puis, restant en arrière, ils attendaient
l'arrivée des Français et venaient faire leur rapport au maréchal.
Celui-ci, pendant son court séjour à Hollabrünn, avait promis une forte
somme à l'un de ces juifs s'il lui remettait, le lendemain au soir,
l'état approximatif des forces ennemies engagées sur la route que nous
suivions. Alléché par l'appât du gain, l'Israélite prend des chemins
détournés, marche toute la nuit, gagne la tête de l'armée ennemie,
pénètre dans un bois, et, grimpant au sommet d'un arbre touffu, il se
blottit dans le feuillage, d'où, sans être aperçu, il dominait la grande
route, et, à mesure que les colonnes défilaient devant lui, l'espion
inscrivait sur un calepin à quelle arme ces troupes appartenaient, la
force des escadrons et des bataillons, ainsi que le nombre des pièces.
Mais, au moment où il était ainsi occupé, un sergent de chasseurs entre
dans le bois pour s'y reposer quelques instants, et vient se coucher
précisément au-dessous de l'arbre sur lequel se trouvait le Juif, qu'il
n'avait point aperçu. À cette vue, l'espion, absolument saisi, fit
probablement quelque mouvement pour se cacher; le calepin lui échappa
des mains et vint tomber à côté du sergent! Celui-ci lève la tête, et
voyant un homme au milieu des hautes branches, il le couche en joue, en
lui ordonnant de descendre. Le malheureux Juif, forcé d'obéir, est
conduit devant un général autrichien, qui, à la vue du calepin
accusateur, fait tuer ce misérable à coups de baïonnette. Il gisait sur
la grande route lorsque, quelques heures après, l'armée française arriva
sur ce point. Dès que le second Juif, qui marchait avec nous en ce
moment, aperçut le corps de son frère, il poussa des cris affreux; puis,
se ravisant, il fouilla les poches du mort. Mais n'y ayant rien trouvé,
il pesta contre les ennemis qui lui avaient, disait-il, _volé_ l'argent
dont son frère était pourvu; finalement, pour avoir au moins quelque
part de son héritage, il prit tous les vêtements pour les vendre plus
tard. Voilà qui peint bien le caractère juif!



CHAPITRE XXVI

Combat de Znaïm.--Les cuirassiers de Guiton.--Je suis blessé en séparant
les combattants.--M. d'Aspre.--Nouvelle brouille avec Masséna.--Retour à
Paris.


Le 11 juillet, jour néfaste pour moi, le corps de Masséna parut devant
Znaïm vers dix heures du matin, et nous aperçûmes, à une demi-lieue sur
notre droite, les divisions du maréchal Marmont réunies sur le plateau
de Teswitz. Ces troupes venaient de Laa par la route de Brünn. À midi,
l'Empereur et sa garde arrivèrent à Zukerhandel, et l'armée d'Italie
n'en était plus qu'à quelques lieues.

La ville de Znaïm, entourée d'un mur fort solide, est située sur un
coteau couvert de vignobles, au bas duquel coulent la rivière de Taya et
le fort ruisseau de Lischen, qui se jette dans la Taya au-dessous de
Teswitz. Ces deux cours d'eau environnent donc une partie du coteau de
Znaïm et en font une position retranchée par la nature, car, presque sur
tous les points, les rives sont hérissées de rochers escarpés, d'un
accès fort difficile. Le sol s'abaisse au village d'Oblass, que traverse
la route de Vienne, par laquelle arrivait le corps de Masséna.

Le prince Charles, ne recevant pas de réponse à sa proposition
d'armistice, et ne voyant même pas revenir son parlementaire, prit la
résolution de profiter des bonnes positions qu'il occupait, pour risquer
encore les chances d'une bataille. En conséquence, il forma son armée
sur deux lignes, dont la première appuyait sa droite à la Taya, près de
Kloster-Bruck, avait son centre en face de Teswitz et de Zukerhandel, et
prolongeait sa gauche jusqu'à Kukrowitz. La seconde ligne occupait
Znaïm, le Galgenberg et Brenditz; les réserves étaient en arrière. Une
nuée de tirailleurs défendait les vignobles situés entre Znaïm, le
Lischen et la Taya.

Dès son arrivée devant Oblass, Masséna fit occuper ce village, ainsi que
le double pont qui passe sur la rivière et l'île dite des Faisans. La
division Legrand, qui venait de s'en emparer, se porta sur
Alt-Schallersdorf et Kloster-Bruck, vaste et ancien couvent transformé
en fabrique de tabac. Nos troupes éprouvèrent sur ce point une
résistance d'autant plus vive que notre artillerie ne secondait pas
leurs efforts; ne pouvant, en effet, passer dans les vignes, elle était
obligée de tirer du bord de la rivière, c'est-à-dire de bas en haut, ce
qui rend le feu incertain et presque nul. Le maréchal, retenu à Oblass
dans sa calèche, regrettait vivement de ne pouvoir monter à cheval, pour
aller voir par lui-même ce qu'il y avait à faire pour remédier à cet
inconvénient, lorsque je me permis de lui dire que, ayant exploré les
environs avant l'attaque, je croyais qu'une batterie partant d'Oblass,
longeant la rive droite de la rivière et allant se poster au-dessus du
village d'Edelspitz, pourrait rendre les plus grands services. Masséna
trouva l'avis utile; il m'en remercia et me chargea de conduire six
canons au lieu indiqué, d'où, dominant et prenant à revers les troupes
qui défendaient Kloster-Bruck et Alt-Schallersdorf, ils firent un tel
ravage parmi les ennemis, que ceux-ci abandonnèrent promptement ces deux
postes, dont nos troupes s'emparèrent. Le maréchal se félicitait du bon
effet produit par cette batterie, lorsque j'accourus lui proposer d'en
conduire une autre à Küeberg, point culminant de la rive gauche, mais
cependant accessible en renforçant les attelages. Le maréchal y
consentit, et, après quelques efforts, je réussis à faire monter huit
pièces à Küeberg, d'où leurs boulets, fouettant en plein sur les lignes
autrichiennes massées en avant de Znaïm, les eurent bientôt forcées à se
réfugier derrière les murs de cette ville; aussi je ne doute pas que si
la bataille eût continué, la batterie que nous avions placée sur le
Küeberg n'eût été fort utile à l'armée française: c'est en occupant ce
point avec de l'artillerie qu'on peut réduire promptement la forte
position de Znaïm.

Pendant la vive canonnade dont je viens de parler, un orage épouvantable
fondit sur la contrée. En un instant, tout est inondé. La Taya déborde,
les armes ne peuvent plus faire feu, et l'on n'entend plus un seul coup
de fusil. Les troupes du général Legrand se réfugient dans
Kloster-Bruck, à Schallersdorf, et principalement dans les nombreuses
caves creusées au milieu des vignes dont le coteau est couvert. Mais
pendant que nos soldats vident les tonnes, sans se préoccuper des
ennemis qu'ils supposent abrités dans les maisons de Znaïm, le prince
Charles, prévenu sans doute de cette négligence, et voulant couper toute
retraite à la division Legrand, fait sortir de la ville une colonne de
mille grenadiers qui, s'élançant au pas de course sur la grande route
abandonnée par nos gens, traversent Alt-Schallersdorf et arrivent au
premier pont d'Oblass! Je descendais en ce moment du Küeberg et
d'Edelspitz; j'y étais monté en passant par New-Schallersdorf, à côté
d'Oblass, où j'avais pris les canons que je devais conduire; mais, en
revenant seul, il me parut inutile de faire ce détour, puisque je savais
que tout le terrain compris entre la Taya et Znaïm était occupé par une
de nos divisions d'infanterie. Aussi, dès que je fus au petit pont qui
sépare Edelspitz de l'île des Faisans, j'y passai la Taya pour gagner
les grands ponts placés sur la grande route en face d'Oblass, où j'avais
laissé le maréchal. Je venais de monter sur la chaussée qui unit ces
deux ponts, lorsque, malgré l'orage, j'entends derrière moi le bruit de
nombreux pas cadencés; je tourne la tête, et qu'aperçois-je?... Une
colonne de grenadiers autrichiens qui n'était plus qu'à vingt-cinq pas
de moi!... Mon premier mouvement fut de courir ventre à terre, afin de
prévenir le maréchal et les nombreuses troupes qu'il avait auprès de
lui; mais, à mon très grand étonnement, je trouvai le pont le plus
voisin d'Oblass occupé par une brigade de cuirassiers français. Le
général Guiton, qui la commandait, sachant la division Legrand de
l'autre côté du fleuve, et ayant reçu un ordre inexact, s'avançait
tranquillement au pas!

À peine avais-je eu le temps de dire: «Voilà les ennemis!...» que le
général les aperçoit, met l'épée à la main, et criant: «Au galop!»
s'élance sur les grenadiers autrichiens. Ceux-ci, venus pour nous
attaquer à l'improviste, furent tellement étonnés de l'être eux-mêmes à
l'instant où ils s'y attendaient si peu, que les premiers rangs eurent à
peine le temps de croiser la baïonnette, et qu'en un clin d'œil les
trois bataillons de grenadiers furent _littéralement roulés_ par terre,
sous les pieds des chevaux de nos cuirassiers!... Pas un des hommes ne
resta debout!... _Un seul_ fut tué; tous les autres furent pris, ainsi
que les trois canons qu'ils avaient amenés pour contribuer à la défense
de l'île des Faisans et des ponts.

Ce retour offensif aurait eu des résultats très fâcheux pour nous, si le
prince Charles l'eût exécuté avec une troupe beaucoup plus nombreuse, en
faisant en même temps attaquer la division Legrand dispersée dans les
vignes, et qui, n'ayant plus de retraite par les ponts, eût éprouvé un
très grand échec, car la Taya n'était pas guéable. Mais le général
autrichien fit un faux calcul, en se flattant qu'un millier d'hommes
envoyés pour s'emparer de l'île des Faisans pourraient s'y maintenir
contre les attaques de trois de nos divisions, et contre les efforts que
la division Legrand, attaquée elle-même, n'eût pas manqué de faire pour
s'ouvrir un passage. Ainsi pris entre deux feux, les mille grenadiers
autrichiens, enfermés dans l'île des Faisans, eussent été réduits à
mettre bas les armes. Il est vrai que dans ce combat nous aurions perdu
beaucoup d'hommes, dont la vie fut épargnée par l'attaque inattendue du
général Guiton. Les cuirassiers, enhardis par le succès et ne
connaissant pas le terrain, poussèrent leurs charges jusqu'aux portes de
Znaïm, pendant que les fantassins du général Legrand, attirés par le
tumulte, accouraient pour les seconder. La ville fut sur le point d'être
enlevée... Mais des forces supérieures, secondées par une nombreuse
artillerie, contraignirent les Français à redescendre jusqu'à
Alt-Schallersdorf et Kloster-Bruck, où Masséna les fit soutenir par la
division d'infanterie du général Carra Saint-Cyr.

L'Empereur, placé sur les hauteurs de Zukerhandel, ordonna à ce moment
au maréchal Marmont de déboucher de Teswitz pour se lier à la droite de
Masséna. La bataille s'engageait insensiblement. Pour s'en rapprocher,
Napoléon vint à Teswitz. Masséna m'ayant envoyé vers Sa Majesté pour lui
rendre compte de sa position, je revins avec l'ordre d'enlever à tout
prix la ville que notre batterie de Küeberg foudroyait et que le
maréchal Marmont allait assaillir aussi par le vallon de Lechen. De
toutes parts on battait la charge, et le bruit des tambours, assourdi
par l'effet de la pluie, se mêlait à celui du tonnerre... Nos troupes
très animées s'avançaient bravement contre les nombreux bataillons qui,
postés en avant de Znaïm, les attendaient résolument: quelques rares
coups de fusil partaient seulement des maisons. Tout faisait présager un
sanglant combat à la baïonnette, lorsqu'un officier de l'Empereur,
arrivant à toute bride, apporta à Masséna l'ordre d'arrêter le combat,
parce qu'un armistice venait d'être conclu entre Napoléon et le prince
de Liechtenstein. Aussitôt le maréchal, qui s'était beaucoup rapproché
des troupes, prescrit à tous les officiers de courir annoncer cette
nouvelle sur les divers points de la ligne, et me désigne
nominativement pour aller vers celle de nos brigades qui se trouve le
plus près de la ville et a le moins d'espace à parcourir pour en venir
aux mains avec l'ennemi.

Arrivé derrière ces régiments, en vain je veux parler; ma voix est
dominée par les cris de: «Vive l'Empereur!» toujours précurseurs du
combat, et déjà les troupes croisaient la baïonnette!... Le moindre
retard allait donner lieu à l'une de ces terribles mêlées d'infanterie
qu'il est impossible d'arrêter dès qu'elles sont engagées. Je n'hésite
donc pas, et, passant par un intervalle, je m'élance entre les deux
lignes prêtes à se joindre, et, tout en criant: «La paix! la paix!...»
je fais avec ma main gauche signe d'arrêter, lorsque, tout à coup, une
balle partie du faubourg me frappe au poignet!... Quelques-uns de nos
officiers, comprenant enfin que je portais l'ordre de suspendre les
hostilités, arrêtent la marche de leurs compagnies; d'autres hésitaient,
parce qu'ils voyaient venir à eux les bataillons autrichiens qui
n'étaient plus qu'à cent pas!... À ce moment, un aide de camp du prince
Charles arrive également entre les deux lignes, cherchant à prévenir
l'attaque, et reçoit aussi du faubourg une balle qui lui traverse
l'épaule. Je cours vers cet officier, et, pour bien faire comprendre aux
deux partis l'objet de notre mission, nous nous embrassons en témoignage
de paix.

À cette vue, les officiers des deux nations, n'hésitant plus, commandent
_Halte!_ se groupent autour de nous, et apprennent qu'un armistice vient
d'être conclu. On se mêle, on se félicite mutuellement; puis les
Autrichiens retournent à Znaïm et nos troupes vers les positions
qu'elles occupaient avant qu'on battît la charge.

La commotion du coup que j'avais reçu avait été si forte, que je croyais
avoir le poignet cassé. Heureusement, il n'en était rien; mais la balle
avait fortement lésé le nerf qui rattache le pouce au poignet.

Aucune de mes nombreuses blessures ne m'a fait autant souffrir: je fus
obligé de porter le bras en écharpe pendant plus de six mois. Cependant,
ma blessure, quoique grave, l'était bien moins que celle de l'aide de
camp autrichien. C'était un tout jeune homme, plein de courage, et qui,
malgré ce qu'il avait éprouvé, voulut absolument venir avec moi auprès
de Masséna, tant pour voir ce vieux guerrier si célèbre, que pour
accomplir un message dont le prince Charles l'avait chargé pour lui.
Pendant le trajet que nous fîmes ensemble pour gagner Kloster-Bruck, où
Masséna s'était établi, l'officier autrichien, qui perdait beaucoup de
sang, ayant été sur le point de s'évanouir, je lui proposai de le
reconduire à Znaïm; mais il persista à me suivre pour être pansé par les
chirurgiens français, qu'il disait être bien plus habiles que ceux de
son armée. Ce jeune homme s'appelait le comte d'Aspre et était neveu du
général de ce nom, tué à Wagram. Le maréchal Masséna le reçut très bien
et lui fit prodiguer toutes sortes de soins. Quant à moi, le maréchal,
me voyant blessé de nouveau, crut devoir joindre ses suffrages à ceux de
tous les officiers et même des soldats de la brigade, qui faisaient
l'éloge du dévouement avec lequel je m'étais élancé entre les deux
armées pour éviter l'effusion du sang.

Napoléon, étant venu vers le soir visiter les bivouacs, m'adressa de
vifs témoignages de satisfaction, en ajoutant: «Vous êtes blessé bien
souvent, mais je récompenserai votre zèle.» L'Empereur avait formé le
projet de créer l'ordre militaire des _Trois Toisons_, dont les
chevaliers devaient avoir au moins six blessures, et j'appris plus tard
que Sa Majesté m'avait inscrit au nombre des officiers qu'il jugeait
dignes de recevoir cette décoration, dont je reparlerai plus loin.
L'Empereur voulut voir M. d'Aspre, qui avait montré le même dévouement
que moi, et le chargea de compliments pour le prince Charles.

Comme, tout en se félicitant que les cuirassiers fussent arrivés sur les
ponts à l'instant même où les grenadiers autrichiens allaient s'en
emparer, Napoléon s'étonnait qu'on eût envoyé de la grosse cavalerie au
delà du fleuve, sur un coteau où il n'y avait d'autre passage qu'une
grande route encaissée entre des vignobles, personne ne voulut avoir
donné cet ordre, qui ne provenait ni du maréchal, ni du chef
d'état-major, et le général de cuirassiers ne pouvant désigner
l'officier qui le lui avait transmis, l'auteur de cette heureuse faute
resta inconnu.

Pendant le peu de minutes que les grenadiers occupèrent l'île des
Faisans, ils y prirent trois de nos généraux: Fririon, chef d'état-major
de Masséna, Lasouski et Stabenrath, auxquels ils enlevèrent en un tour
de main leurs bourses et leurs éperons d'argent. Ces généraux, délivrés
à l'instant même par nos cuirassiers, rirent beaucoup de leur courte
captivité.

Je vous ai dit qu'avant d'avoir reçu ma blessure, et immédiatement après
la belle charge des cuirassiers, le maréchal m'avait ordonné d'aller
rendre compte de ce beau fait d'armes à l'Empereur, toujours placé à
Zukerhandel. Comme l'orage avait rendu la Taya infranchissable à gué, je
dus la passer, en face d'Oblass, sur les ponts de l'île des Faisans,
pour gagner Zukerhandel par Teswitz, d'où les troupes du maréchal
Marmont débouchaient en ce moment. L'artillerie ennemie faisait un feu
terrible sur elles, de sorte que le terrain qui avoisine la rivière
était labouré par les boulets, et cependant il n'y avait pas moyen de
prendre un autre chemin, à moins de faire un détour considérable: je
pris donc cette direction. J'étais parti d'Oblass avec M. le chef
d'escadron de Talleyrand-Périgord, qui, après avoir porté un ordre au
maréchal Masséna, retournait à l'état-major impérial dont il faisait
partie. Cet officier avait déjà parcouru ce trajet, et il s'offrit pour
me guider. Il marchait devant moi sur le petit sentier qui longe la rive
droite de la Taya, lorsque, la canonnade ennemie redoublant d'intensité,
nous accélérons la rapidité de notre course. Tout à coup, un maudit
soldat du train, dont le cheval était chargé de poulets et de canards,
produit de sa maraude, sort d'entre les saules qui bordent la rivière,
et, se plaçant sur le sentier à quelques pas de M. de Talleyrand, se
lance à toute bride; mais un boulet ayant tué son cheval, celui de M. de
Talleyrand, qui le suivait de près, heurte le cadavre de cet animal et
s'abat complètement!... En voyant tomber mon compagnon, je mets pied à
terre pour l'aider à se relever. La chose était difficile, car l'un de
ses pieds était engagé dans l'étrier sous le ventre du cheval. Le soldat
du train, au lieu de nous prêter assistance, courut se blottir parmi les
arbres, et je restai seul pour accomplir une tâche d'autant plus pénible
qu'une grêle de boulets tombait autour de nous, et que les tirailleurs
ennemis, poussant les nôtres, pouvaient venir nous surprendre!...
N'importe!... Je n'abandonnerai pas un camarade dans cette fâcheuse
position!... Je me mis donc à l'œuvre, et, après des efforts inouïs,
j'eus le bonheur de relever le cheval et de replacer M. de Talleyrand en
selle; puis nous reprîmes notre course.

J'eus d'autant plus de mérite en cette circonstance, que je voyais mon
compagnon pour la première fois; aussi m'exprima-t-il sa reconnaissance
dans les termes les plus chaleureux, et lorsque, arrivés à Zukerhandel,
j'eus rempli ma mission auprès de l'Empereur, je fus entouré et félicité
par tous les officiers du grand état-major. M. de Talleyrand leur avait
appris ce que je venais de faire, et répétait sans cesse: «Voilà ce
qu'on appelle un excellent camarade!» Quelques années plus tard, lorsque
je revins de l'exil auquel m'avait condamné la Restauration, M. de
Talleyrand, alors général de la garde royale, me reçut assez froidement.
Toutefois, lorsque vingt ans après je le retrouvai à Milan, où
j'accompagnai Mgr le duc d'Orléans, je ne lui en tins pas rancune, et
nous nous serrâmes la main. C'est dans ce même voyage que je rencontrai
à Crémone M. d'Aspre, devenu général-major au service de l'Autriche,
après avoir servi l'Espagne jusqu'en 1836. Depuis, il a commandé en
second l'armée d'Italie, sous le célèbre maréchal Radetzki. Mais
revenons à Znaïm.

Les Autrichiens évacuèrent cette ville, et on y établit le quartier
général de Masséna, dont le corps d'armée forma un camp dans les
environs. L'armistice avait livré provisoirement à Napoléon le tiers de
la monarchie autrichienne, habité par 8,000,000 d'âmes: c'était un
immense gage de paix.

M. d'Aspre, étant trop souffrant pour suivre son armée, resta à Znaïm.
Je le vis souvent; c'était un homme de beaucoup d'esprit, quoique un peu
exalté.

Ma blessure me faisait beaucoup souffrir; je ne pouvais faire aucun
service à cheval. Masséna me chargea donc de dépêches pour l'Empereur,
en m'ordonnant d'aller en poste à Vienne, où il ne tarda pas à venir
s'établir avec son état-major. Nos gens et nos chevaux restèrent à
Znaïm, à tout événement. La conclusion de la paix traînait en longueur:
Napoléon voulait écraser l'Autriche, qui résistait d'autant plus qu'elle
espérait le secours des Anglais descendus en Hollande le 30 juillet et
déjà maîtres de Flessingue.

En apprenant cet événement, le grand chancelier Cambacérès, qui
gouvernait la France en l'absence de l'Empereur, fit marcher les troupes
disponibles vers les bords de l'Escaut et en confia le commandement au
maréchal Bernadotte. Ce choix déplut beaucoup à Napoléon. Du reste, les
Anglais se retirèrent presque aussitôt. Les conférences reprirent avec
la même lenteur; nous occupions toujours le pays, et le quartier général
de Masséna resta à Vienne depuis le 15 juillet jusqu'au 10 novembre.
Privé, par ma blessure, des agréments que cette ville offrait aux
officiers, j'eus du moins la satisfaction de trouver chez la comtesse de
Stibar, chez laquelle j'étais logé, tous les soins que réclamait ma
position: je lui en ai conservé une bien vive reconnaissance.

J'avais retrouvé à Vienne mon bon ami le général de Sainte-Croix, que sa
blessure retint plusieurs mois au lit. Il logeait dans le palais
Lobkowitz qu'occupait Masséna. Je passais chaque jour plusieurs heures
avec lui, et l'instruisis du mécontentement que le maréchal paraissait
avoir conçu contre moi depuis l'incident de Wagram. Comme il avait une
très grande influence sur Masséna, il lui fit bientôt sentir combien son
attitude à mon égard avait été pénible et blessante. Ses bons offices,
ainsi que ma conduite à Znaïm, me remirent enfin assez bien dans
l'esprit du maréchal, lorsque, par un excès de franchise, je détruisis
le résultat obtenu, et ravivai le mauvais vouloir du maréchal à mon
égard. Voici à quel sujet.

Vous savez que blessé aux jambes, à la suite d'une chute de cheval qu'il
avait faite dans l'île de Lobau, Masséna fut obligé de monter en calèche
pour diriger ses troupes pendant la bataille de Wagram, ainsi qu'aux
combats qui la suivirent. On allait donc atteler des chevaux
d'artillerie à cette voiture, lorsque, s'étant aperçu qu'ils étaient
trop longs pour le timon, et n'avaient pas assez de _liant_ dans leurs
mouvements, on leur substitua quatre chevaux des écuries du maréchal,
pris parmi les plus dociles, et parfaitement habitués au bruit du canon.
Les deux soldats du train désignés pour conduire Masséna allaient se
mettre en selle, le 4 juillet au soir, quand le cocher et le postillon
du maréchal déclarèrent que, puisque leur maître se servait de ses
propres chevaux, c'était à eux à les diriger. Malgré toutes les
observations qu'on put leur faire sur les dangers auxquels ils
s'exposaient, ces deux hommes persistèrent à vouloir conduire leur
maître. Cela dit, et comme s'il se fût agi d'une simple promenade au
bois de Boulogne, le cocher monta sur le siège, et le postillon sauta à
cheval!... Ces deux intrépides serviteurs furent pendant huit jours
exposés à de très grands dangers, surtout à Wagram, où plusieurs
centaines d'hommes furent tués auprès de leur calèche. À Guntersdorf, le
boulet qui traversa cette voiture perça la redingote du cocher, et un
autre boulet tua le cheval que montait le postillon!... Rien n'intimida
ces deux fidèles domestiques, dont tout le corps d'armée admirait le
dévouement. L'Empereur même les félicita, et dans une de ses fréquentes
apparitions auprès de Masséna, il lui dit: «Il y a sur le champ de
bataille 300,000 combattants: eh bien! savez-vous quels sont les deux
plus braves? C'est votre cocher et votre postillon, car nous sommes tous
ici pour faire notre _devoir_, tandis que ces deux hommes, n'étant tenus
à aucune obligation militaire, pouvaient s'exempter de venir s'exposer à
la mort; ils ont donc mérité plus qu'aucun autre!» Puis s'adressant aux
conducteurs de la voiture, il s'écria: «Oui, vous êtes deux braves!...»

Napoléon aurait certainement récompensé ces gens-là, mais il ne pouvait
leur donner que de l'_argent_, et il craignit probablement de blesser la
susceptibilité de Masséna, pour le service duquel ils bravaient tant de
périls!... C'était en effet au maréchal à le faire, d'autant plus qu'il
jouissait d'une fortune colossale: 200,000 fr. en qualité de chef
d'armée; 200,000 francs comme duc de Rivoli, et 500,000 francs comme
prince d'Essling: au total, _neuf cent mille francs par an_.

Cependant, Masséna laissa d'abord s'écouler deux mois sans annoncer à
ces hommes ses intentions à leur égard; puis, un jour que plusieurs de
ses aides de camp, au nombre desquels j'étais, se trouvaient réunis
auprès du lit de Sainte-Croix, Masséna, qui le visitait fréquemment,
entra dans l'appartement, et tout en causant avec nous sur les
événements de la campagne, il se félicita d'avoir suivi le conseil que
je lui avais donné d'aller sur le champ de bataille en calèche, plutôt
que de s'y faire porter par des grenadiers; il fut alors tout
naturellement conduit à parler de son cocher et de son postillon, et
loua leur sang-froid et le courage dont ils n'avaient cessé de faire
preuve au milieu des plus grands périls. Enfin, le maréchal termina en
disant que, voulant accorder à ces braves gens une bonne récompense, il
allait donner à chacun d'eux 400 francs. Puis, s'adressant à moi, il eut
le courage de me demander si ces deux hommes ne seraient pas
satisfaits!...

J'aurais dû me taire, ou me borner à proposer une somme un peu plus
forte; mais j'eus le tort d'être trop franc, et surtout de l'être avec
malice; car, bien que j'eusse parfaitement compris que Masséna
n'entendait donner à chacun de ces gens que 400 francs _une fois payés_,
je répondis qu'avec 400 francs de _rente viagère_, qu'ils ajouteraient à
leurs petites économies, le cocher et le postillon seraient sur leurs
vieux jours à l'abri de la misère. Une tigresse dont un chasseur
imprudent attaque les petits n'a pas des yeux plus terribles que le
devinrent ceux de Masséna en m'entendant parler ainsi; il bondit de son
fauteuil en s'écriant: «Malheureux!... vous voulez donc me ruiner!...
Comment! 400 _francs de rente viagère!_... Mais non, non, non!... C'est
400 fr. une fois donnés!»

La plupart de mes camarades gardèrent un prudent silence; mais le
général Sainte-Croix et le commandant Ligniville déclarèrent hautement
que la récompense fixée par le maréchal ne serait pas digne de lui, et
qu'il fallait la changer en une _rente viagère_. Alors Masséna ne se
contint plus: il courait furieux dans la chambre, en renversant tout ce
qui se trouvait sous sa main, même les gros meubles, et s'écriait: «Vous
voulez me ruiner!...» Puis, en sortant, il nous dit pour adieux: «Je
préférerais vous voir fusiller tous, et recevoir moi-même une balle au
travers du bras, plutôt que de signer la dotation d'une pension viagère
de 400 francs pour qui que ce fût... Allez tous au diable!...»

Le lendemain, il revint parmi nous, très calme en apparence, car
personne ne savait dissimuler comme lui; mais, à compter de ce jour, le
général Sainte-Croix, son ami, perdit beaucoup de son affection; il prit
Ligniville en guignon, et lui en donna des preuves l'année suivante en
Portugal. Quant à moi, il m'en voulut encore plus qu'à mes camarades,
parce que j'avais le premier parlé des 400 francs de rente. De bouche en
bouche, la nouvelle de cet incident arriva aux oreilles de l'Empereur:
aussi, un jour que Masséna dînait avec Napoléon, Sa Majesté ne cessa de
le plaisanter sur son amour pour l'argent et lui dit qu'il pensait
néanmoins qu'il avait fait une bonne _pension_ aux deux braves
serviteurs qui conduisaient sa calèche à Wagram... Le maréchal répondit
alors qu'il leur donnerait à chacun 400 francs de rente viagère, ce
qu'il fit sans qu'il fût besoin de lui percer le bras d'une balle. Sa
colère contre nous s'en accrut encore, et il nous disait souvent, avec
un rire sardonique: «Ah! mes gaillards, si je suivais vos bons avis,
vous m'auriez bientôt ruiné!...»

L'Empereur, voyant que les plénipotentiaires autrichiens reculaient
constamment la conclusion du traité de paix, se préparait à la guerre,
en faisant venir de France de nombreux renforts, dont il arrivait tous
les jours de nombreux détachements, que Napoléon inspectait lui-même à
la parade quotidienne, passée dans la cour du palais de Schœnbrünn. Ces
recrues attiraient beaucoup de curieux, qu'on laissait trop facilement
approcher; aussi, un étudiant, nommé Frédéric Stabs, fils d'un libraire
de Naumbourg et membre de la société secrète du Tugensbund (ligue de la
vertu), profita de ce défaut de surveillance pour se glisser dans le
groupe qui environnait l'Empereur. Déjà deux fois le général Rapp
l'avait invité à ne pas s'approcher aussi près, lorsqu'en l'éloignant
une troisième fois, il sentit que ce jeune homme avait des armes cachées
sous ses habits. Stabs fut arrêté et avoua qu'il était venu dans
l'intention de tuer l'Empereur, afin de délivrer l'Allemagne de son
joug. Napoléon voulait lui laisser la vie et le faire traiter comme
atteint de démence; mais les médecins ayant affirmé qu'il n'était pas
fou, et cet homme persistant à dire que, s'il s'échappait, il
chercherait de nouveau à accomplir l'attentat qu'il avait depuis
longtemps conçu, on l'envoya au conseil de guerre; il fut condamné, et
l'Empereur l'abandonna à son malheureux sort: Stabs fut fusillé.

Le traité de paix ayant été signé le 14 octobre, l'Empereur quitta
l'Autriche le 22, laissant au major général et aux maréchaux le soin de
présider au départ des troupes, qui ne fut entièrement effectué que
quinze jours après. Masséna autorisa alors ses officiers à rentrer en
France.

Je quittai Vienne le 10 novembre. J'avais acheté une calèche, dans
laquelle je voyageai jusqu'à Strasbourg avec mon camarade Ligniville,
dont la famille habitait les environs. J'avais laissé en arrière mon
domestique, chargé de conduire l'un de mes chevaux à Paris. Je me
trouvais donc seul à Strasbourg et craignais de me mettre seul en route,
car mon bras était très enflé; l'ongle du pouce venait de tomber, et je
souffrais au delà de toute expression. J'aperçus heureusement, dans
l'hôtel où je logeais, le chirurgien-major du 10e de chasseurs, qui
voulut bien me panser, et qui, devant se rendre à Paris, prit place dans
ma voiture, en m'assurant ses soins pendant le trajet. Ce docteur
quittait le service militaire, pour s'établir à Chantilly, où je l'ai
revu, vingt années après, à la table de Mgr le duc d'Orléans, comme
commandant de la garde nationale. J'arrivai néanmoins à Paris en assez
mauvais état; mais les bons soins de ma mère, et le repos dont je
jouissais enfin auprès d'elle, hâtèrent ma guérison.

Ainsi se termina pour moi l'année 1809. Or, si vous vous rappelez que je
l'avais commencée à Astorga, en Espagne, pendant la campagne contre les
Anglais, après laquelle je pris part au siège de Saragosse, où je reçus
une balle au travers du corps; si vous considérez qu'il me fallut
ensuite traverser une partie de l'Espagne, toute la France et
l'Allemagne, assister à la bataille d'Eckmühl, monter à l'assaut de
Ratisbonne, exécuter à Mölk le périlleux passage du Danube, combattre
pendant deux jours à Essling, où je fus blessé à la cuisse, me trouver
engagé pendant soixante heures à la bataille de Wagram, enfin être
blessé au bras au combat de Znaïm, vous conviendrez que cette année
avait été pour moi bien fertile en événements et m'avait vu courir bien
des dangers!



CHAPITRE XXVII

1810.--Mésaventure dans un bal masqué.--Création de l'ordre des Trois
Toisons.--Mariage de l'Empereur avec Marie-Louise d'Autriche.


Il est un écueil qu'évitent rarement les personnes qui écrivent leur
propre histoire, c'est la minutie des détails: je cède d'autant plus à
cet entraînement, que vous m'y avez encouragé après avoir lu ce qui
précède.

L'année 1810 s'ouvrit pour moi sous d'heureux auspices: je me trouvais à
Paris auprès de ma mère, et les blessures que j'avais reçues pendant les
deux dernières campagnes étaient parfaitement guéries, ce qui me
permettait d'aller dans le monde. Je me liai plus intimement avec M. et
Mme Desbrières, dont j'épousai la fille l'année suivante. Mais, avant
d'arriver à ce moment heureux, je dus faire la pénible campagne de
Portugal, où je courus de bien grands dangers.

L'Empereur venait de nommer le maréchal Masséna généralissime d'une
armée formidable, qu'il se proposait de diriger au printemps sur
Lisbonne, occupé en ce moment par les Anglais.

Nous faisions donc nos préparatifs de départ; mais comme, selon leur
habitude, les Français préludaient aux combats par les plaisirs, jamais
Paris ne fut plus brillant que cet hiver-là. Ce n'étaient, tant à la
cour qu'à la ville, que fêtes et bals somptueux, auxquels mon grade et
mon titre d'aide de camp du prince d'Essling me faisaient toujours
inviter. L'Empereur, donnant d'immenses traitements aux grands
dignitaires, exigeait qu'ils fissent prospérer le commerce en excitant
le luxe par de grandes réunions. Presque tous considéraient donc comme
un devoir cette manière de faire la cour au maître: c'était à qui
surpasserait les autres. Mais celui qui se distinguait le plus dans
cette lutte de faste était M. le comte Marescalchi, ambassadeur de
Napoléon _roi d'Italie_ auprès de Napoléon _empereur des Français_. Ce
diplomate, qui occupait le bel hôtel situé aux Champs-Élysées, au coin
de l'avenue Montaigne, avait imaginé un amusement, sinon nouveau, au
moins très perfectionné par lui: c'étaient des bals costumés et masqués;
et comme l'étiquette se serait opposée à ce qu'on se travestît à la cour
et chez les grands dignitaires, M. Marescalchi avait le monopole de ce
genre de plaisirs, et ses bals, très courus, réunissaient toute la haute
société de Paris.

L'Empereur lui-même, dont le divorce avec Joséphine venait d'être
prononcé, et dont le mariage avec Marie-Louise d'Autriche n'était point
encore conclu, l'Empereur ne manquait pas une de ces fêtes; on disait
même qu'il en donnait le programme. Caché sous un simple domino noir,
portant un masque ordinaire et donnant le bras au maréchal Duroc,
déguisé de la même façon, Napoléon se mêlait à la foule et s'amusait à
intriguer les dames, qui, presque toutes, avaient la figure découverte.
Il est vrai que cette foule se composait de personnes sûres et connues,
d'abord parce que, avant de faire ses invitations, M. Marescalchi en
soumettait la liste au ministre de la police, et que l'adjudant de place
Laborde, si célèbre à cette époque par le talent avec lequel il
_flairait_ un conspirateur, se tenait à l'entrée des appartements, dans
lesquels personne ne pénétrait sans se démasquer devant lui, déclarer
son nom et montrer son billet. De nombreux agents déguisés parcouraient
le bal, et un bataillon de la garde environnait l'hôtel, dont il gardait
toutes les issues. Mais ces précautions indispensables étaient dirigées
avec tant de ménagements par le général Duroc, qu'une fois dans les
salons, les invités ne s'apercevaient nullement de cette surveillance,
qui ne gênait en rien l'expansion de leur gaieté.

Je ne manquais jamais aucune de ces réunions, où je m'amusais beaucoup.
Cependant, j'y éprouvai une nuit un désagrément qui troubla fort le
plaisir que je goûtais. L'aventure mérite, je crois, de vous être
racontée.

Ma mère était à je ne sais quel degré parente du général de division
Sahuguet d'Espagnac, dont le père avait été gouverneur des Invalides
sous Louis XV: ils se traitaient de cousins. Nommé, sous le Consulat,
gouverneur de l'île Tabago qui appartenait alors à la France, le général
Sahuguet y mourut, laissant une veuve qui vint habiter Paris. C'était
une très bonne femme, mais d'un caractère un peu aigre; aussi ma mère et
moi ne lui faisions-nous que de très rares visites. Or il advint que
pendant l'hiver de 1810 je trouvai chez elle une de ses amies que je ne
connaissais pas encore, mais dont j'avais beaucoup entendu parler. Mme
X... était une femme de la plus haute taille, ayant passé la
cinquantaine. On disait qu'elle avait été fort belle, mais il ne lui
restait de son ancienne beauté que des cheveux magnifiques; elle avait
la voix et les gestes d'un homme, l'air hautain, la parole hardie;
c'était un vrai dragon. Veuve d'un homme qui avait occupé un emploi
élevé, mais qui avait abusé de la confiance que le gouvernement avait
placée en lui, elle avait vu liquider sa pension dans des conditions
qu'elle trouvait beaucoup trop faibles. Venue à Paris pour réclamer
contre ce qu'elle appelait une injustice criante, et voyant ses
prétentions repoussées par le ministère, elle s'adressa vainement à tous
les princes et princesses de la famille impériale, et se décida, en
désespoir de cause, à parler à l'Empereur lui-même! Mais l'audience lui
ayant été refusée, cette femme obstinée suivait sans cesse Napoléon, en
cherchant à pénétrer dans tous les lieux où il se rendait. Ayant appris
qu'il se rendait au bal de M. Marescalchi, elle pensa que ce diplomate
ne refuserait pas de recevoir la veuve d'un homme autrefois haut placé.
Elle avait donc écrit bravement à M. Marescalchi pour le prier de
l'inviter, et l'ambassadeur ayant porté sur sa liste le nom de cette
dame, qui avait échappé aux investigations de la police, Mme X...
venait de recevoir un billet pour le bal, qui devait avoir lieu le soir
même du jour où je la vis chez Mme Sahuguet. La conversation lui ayant
bientôt appris que j'irais à cette fête, elle me dit qu'elle serait
d'autant plus heureuse de m'y rencontrer que, n'habitant pas
ordinairement Paris, elle n'y connaissait que très peu de personnes,
dont aucune n'allait chez M. Marescalchi. Je répondis par des politesses
banales, d'usage en pareil cas, et j'étais bien loin de penser qu'il en
résulterait pour moi un des plus grands désagréments que j'aie jamais
éprouvés!...

La nuit venue, je me rends à l'ambassade. Le bal se donnait au
rez-de-chaussée, tandis que dans les appartements du premier étage se
trouvaient les tables de jeu et les salons de conversation. Il y avait
foule, lorsque j'arrivai, autour des nombreux quadrilles de danseurs,
parés des costumes les plus magnifiques. Au milieu de cette profusion de
soieries, de velours, de plumes et de broderies, apparut tout à coup un
colosse féminin, une cariatide, vêtue d'une simple robe de calicot
blanc, rehaussée d'un corset rouge et chamarrée de nombreux rubans de
couleur du plus mauvais goût!... C'était Mme X----, qui, pour montrer sa
belle chevelure, n'avait trouvé rien de mieux que de se costumer en
_bergère_, ayant un petit chapeau de paille sur l'oreille et deux
énormes tresses qui lui battaient les talons!... La tournure bizarre de
cette dame et l'étrange simplicité de la toilette avec laquelle elle
paraissait dans une aussi brillante réunion ayant attiré tous les
regards, la curiosité me fit porter les yeux de ce côté. Je venais
malheureusement d'ôter mon masque. Mme X----, fort embarrassée dans
cette foule inconnue, vint à moi, et, sans plus de façons, s'accroche à
mon bras en disant à haute voix: «J'aurai enfin un chevalier!...»
J'aurais voulu passer cette étrange bergère au grand diable d'enfer,
d'autant plus que ses confidences indiscrètes me faisaient craindre une
scène avec l'Empereur, ce qui m'eût fortement compromis. Je cherchais
donc l'occasion de me débarrasser d'elle, lorsque le prétexte se
présenta de lui-même.

J'ai dit qu'à leur entrée dans le bal, presque toutes les femmes se
démasquaient, ce qui rendait la réunion bien plus agréable. Quelques
hommes faisaient de même pour éviter la chaleur, et l'on tolérait cela
tant que leur nombre n'était pas trop considérable, parce que s'ils
eussent eu tous le visage découvert, il aurait été évident qu'en ne
voyant plus que deux hommes masqués, ç'aurait été l'Empereur avec le
général Duroc. Dès lors, la réunion aurait perdu toute espèce de charme
pour Napoléon, qui, dans son incognito, se complaisait à intriguer
certaines personnes et à écouter ce qui se disait autour de lui. Or, au
moment où je désirais le plus vivement m'éloigner de Mme X----, et où
beaucoup d'hommes avaient, ainsi que moi, la figure découverte, les
jeunes secrétaires attachés à l'ambassade de M. Marescalchi parcouraient
les salles, en nous invitant à remettre nos masques. Le mien était dans
ma poche, mais je feignis de l'avoir laissé sur une banquette de la
salle voisine, et, sous prétexte d'aller le chercher, je m'éloignai de
l'importune bergère, en lui promettant de revenir au plus tôt!...

Me voyant enfin débarrassé de ce terrible cauchemar, je me hâtai de
monter au premier étage, où, après avoir traversé les paisibles salons
de jeu, j'allai m'établir à l'extrémité des appartements, dans une pièce
isolée, faiblement éclairée par le demi-jour d'une lampe d'albâtre. Il
ne s'y trouvait personne. Je me démasquai donc, et, tout en prenant un
excellent sorbet, je me reposais, en me félicitant d'avoir échappé à Mme
X----, lorsque deux hommes masqués, à taille courte et grosse,
enveloppés dans des dominos noirs, entrèrent dans le petit salon où je
me trouvais seul. «Nous serons ici loin du tumulte», dit l'un d'eux;
puis il m'appela d'un ton d'autorité, par mon nom tout court, en me
faisant signe de venir à lui. Bien que je ne visse pas la figure de cet
individu, comme je me trouvais dans un hôtel qui réunissait en ce moment
tous les princes et dignitaires de l'Empire, je compris à l'instant que
l'homme qui, par un geste aussi impératif, appelait à lui un officier de
mon grade, devait être un grand personnage. Je m'avançai donc, et
l'inconnu me dit à demi-voix: «Je suis Duroc, l'Empereur est avec moi;
Sa Majesté est très fatiguée; accablée par la chaleur, elle désire se
reposer dans cette pièce écartée; restez avec nous, afin d'éloigner les
soupçons des personnes qui pourraient survenir.»

L'Empereur s'assit alors sur un fauteuil tourné vers l'angle des murs du
salon. Le général et moi, nous en prîmes deux autres, que nous plaçâmes
dos à dos avec le sien, de façon à le couvrir. Nous faisions face à la
porte d'entrée. Le général conserva son masque et m'engagea à causer
comme si j'étais avec quelques-uns de mes camarades. L'Empereur, s'étant
démasqué, demanda au général deux mouchoirs, avec lesquels il essuya la
sueur qui inondait sa figure et son cou; puis, me frappant légèrement
sur l'épaule, il me _pria_ (ce fut son expression) de lui avoir un grand
verre d'eau fraîche et de le lui apporter moi-même. Je courus
promptement au buffet d'un des salons voisins, pris un verre et le
remplis d'eau à la glace. Mais au moment où je le portais vers la pièce
où se trouvait Napoléon, je fus accosté par deux hommes de haute taille,
déguisés en Écossais, dont l'un me dit tout bas à l'oreille: «Monsieur
le chef d'escadron Marbot répond-il de la salubrité de l'eau qu'il porte
en ce moment?» Je crus pouvoir l'affirmer, car je l'avais prise dans
une des nombreuses carafes servant indistinctement à toutes les
personnes qui s'approchaient du buffet. Ces deux individus faisaient
certainement partie des agents de la sûreté disséminés dans l'hôtel sous
divers travestissements, et dont plusieurs surveillaient constamment la
personne de l'Empereur, sans le gêner par une assiduité obséquieuse: ils
marchaient à distance respectueuse de lui, prêts à voler à son secours
en cas de besoin.

Napoléon reçut avec un si vif plaisir l'eau que je lui apportais, que je
le crus en proie à une soif ardente; mais, à mon grand étonnement, il
n'en but qu'une très petite gorgée; puis, trempant tour à tour les deux
mouchoirs dans l'eau à la glace, il me dit de lui en glisser un sur la
nuque, tandis qu'il en plaçait un sur sa figure, en répétant plusieurs
fois: «Ah! que c'est bon!... que c'est bon!...» Le général Duroc reprit
alors la conversation avec moi. Elle roula principalement sur la
campagne que nous venions de faire en Autriche. L'Empereur me dit: «Vous
vous y êtes bien conduit, surtout à l'assaut de Ratisbonne et au passage
du Danube; je ne l'oublierai jamais et, sous peu, je vous donnerai une
marque éclatante de ma satisfaction.»

Bien que je ne pusse comprendre en quoi consistait la nouvelle
récompense qui m'était destinée, mon cœur nageait dans la joie!... Mais,
ô douleur! la terrible bergère, Mme X..., paraît à l'extrémité du petit
salon! «Ah! vous voilà, monsieur! Je me plaindrai à votre cousine de
votre peu de galanterie! s'écria-t-elle. Depuis que vous m'avez
abandonnée, j'ai été dix fois sur le point d'être étouffée! J'ai quitté
la salle de bal: on y est suffoqué par la chaleur. Je vois qu'on est
bien ici, et je vais m'y reposer.» Cela dit, elle s'assoit auprès de
moi.

Le général Duroc se tut, et Napoléon, ayant toujours le dos tourné et la
figure dans le mouchoir mouillé, gardait la plus parfaite immobilité.
Elle s'accrut encore lorsque la bergère, donnant un libre cours à son
intempérance de langue, sans se soucier de nos voisins, qu'elle pensait
m'être totalement étrangers, me raconta qu'elle avait cru reconnaître
plusieurs fois dans la foule le _personnage_ qu'elle cherchait, mais
qu'il lui avait été impossible de l'aborder. «Il faut pourtant que je
_lui_ parle, disait-elle; il faut absolument qu'il double ma pension. Je
sais bien qu'on a cherché à me nuire, sous prétexte que, dans ma
jeunesse, j'ai eu des amants! Eh! parbleu! il suffit d'écouter un
instant ce qui se dit là-bas, dans l'entre-deux des croisées, pour
comprendre que chacun y est avec sa chacune! D'ailleurs, _ses_ sœurs
n'ont-elles pas des amants?... N'a-t-il pas des maîtresses, _lui_?...
Que vient-il faire ici, si ce n'est causer plus librement avec de jolies
femmes?... On prétend que mon mari a volé; mais le pauvre diable s'y est
pris bien tard et bien maladroitement! D'ailleurs, ceux qui accusent mon
mari n'ont-ils pas _volé_ aussi? Est-ce par héritage qu'ils ont eu leurs
hôtels et leurs belles terres? Et _lui_, n'a-t-il pas volé en Italie, en
Égypte, partout?--Mais, madame, permettez-moi de vous faire observer que
ce que vous dites là est fort inconvenant, et que je suis d'autant plus
surpris que vous teniez de tels discours, que je vous ai vue ce matin
pour la première fois!--Bah! bah! je dis la vérité devant tout le monde,
moi! Et s'_il_ ne me donne pas une bonne pension, je lui dirai ou lui
écrirai son fait _très vertement_... Ah! ah! je n'ai peur de rien, moi!»
J'étais sur le gril, et j'aurais volontiers changé ma situation actuelle
contre une attaque de cavalerie ou l'assaut d'une brèche! Cependant, ce
qui atténuait un peu ma douleur, c'est que le bavardage de Mme X...
devait me disculper auprès de mes deux voisins, en leur apprenant que
ce n'était pas moi qui l'avais amenée au bal, que je l'avais vue ce
jour-là pour la première fois, et m'étais éloigné d'elle aussitôt que je
l'avais pu.

J'étais cependant fort inquiet sur la manière dont finirait cette
pénible scène, lorsque le général Duroc, se penchant vers moi, me dit:
«Empêchez cette femme de nous suivre!» Il se leva; l'Empereur avait
remis son masque, pendant que Mme X... déblatérait contre lui, et en
passant devant elle, il me dit: «Marbot, les personnes qui te portent
intérêt apprennent avec plaisir que ce n'est que d'aujourd'hui que tu
connais cette _charmante bergère_, que tu ferais bien d'envoyer paître
ses moutons!...» Cela dit, Napoléon prend le bras de Duroc et sort avec
lui.

Mme X----, stupéfaite, et croyant les reconnaître, veut s'élancer vers
eux!... Je compris que, malgré ma force, je ne pourrais retenir ce
colosse par le bras, mais je la saisis par sa jupe, dont la taille se
déchira avec un grand craquement!... À ce bruit, la bergère craignant de
se trouver en chemise, si elle tirait dans le sens contraire, s'arrêta
tout court, en disant: «C'est _lui!_ c'est _lui!_...» et m'adressa de
vifs reproches pour l'avoir empêchée de le suivre! Je les supportai
patiemment, jusqu'à ce que j'eusse aperçu au loin l'Empereur et Duroc,
accompagnés à distance par les deux Écossais, sortir de la longue
enfilade des salons et gagner l'escalier qui conduisait au bal. Jugeant
alors que Mme X... ne pourrait les retrouver dans la foule, je fis à la
bergère une très profonde salutation, sans mot dire, et m'éloignai
d'elle au plus vite!... Elle était furieuse et prête à étouffer de
rage!... Cependant, en sentant que le bas de son vêtement allait
l'abandonner, elle me dit: «Tâchez au moins de me faire avoir quelques
épingles, car ma robe va tomber!...» Mais j'étais si courroucé de ses
excentricités que je la plantai là, et j'avouerai même que j'eus la
méchanceté de me réjouir de l'embarras dans lequel je la laissais! Pour
me remettre des émotions causées par cette étrange et pénible aventure,
je me hâtai de quitter l'hôtel Marescalchi et de rentrer chez moi.

Je passai une nuit des plus agitées, tourmenté par des rêves dans
lesquels je me voyais poursuivi par l'effrontée _bergère_ qui, malgré
mes remontrances, insultait horriblement l'Empereur!... Je courus le
lendemain chez la cousine Sahuguet, pour lui raconter les extravagances
de sa compromettante amie. Elle en fut indignée, et fit défendre sa
porte à Mme X----, qui reçut peu de jours après l'ordre de quitter
Paris. J'ignore ce qu'elle est devenue.

On sait que l'Empereur assistait tous les dimanches à une messe
d'apparat, après laquelle il y avait grande réception dans les
appartements des Tuileries. Pour y être admis, il fallait avoir atteint
certain degré dans la hiérarchie civile ou judiciaire, ou bien être
officier de l'armée. À ce titre, j'avais mes entrées, dont je ne faisais
usage qu'une seule fois par mois. Le dimanche qui suivit le jour où la
scène dont je viens de parler avait eu lieu, je fus dans une grande
perplexité... Devais-je me présenter aussi promptement devant
l'Empereur, ou fallait-il laisser écouler quelques semaines? Ma mère,
que je consultai, fut d'avis que, puisque je n'avais rien à me reprocher
dans cette affaire, je devais aller aux Tuileries sans avoir à témoigner
d'aucun embarras. Je suivis ce conseil.

Les personnes qui venaient faire leur cour formaient sur le chemin de la
chapelle une double haie, au milieu de laquelle l'Empereur passait en
silence, en rendant les saluts qu'on lui adressait. Il répondit au mien
par un sourire bienveillant qui me parut de bon augure et me rassura
complètement. Après la messe, Napoléon, traversant de nouveau les
salons, où, d'après l'usage, il adressait quelques paroles aux personnes
qui s'y trouvaient, s'arrêta devant moi, et, ne pouvant s'exprimer
librement en présence de nombreux auditeurs, il me dit, certain d'être
compris à demi-mot: «On assure que vous étiez au dernier bal
Marescalchi; vous y êtes-vous beaucoup amusé?...--Pas le moins du monde,
Sire!...--Ah! ah! reprit l'Empereur, c'est que si les bals masqués
offrent quelques aventures agréables, ils en présentent aussi de
fâcheuses; l'essentiel est de bien s'en tirer, et c'est probablement ce
que vous aurez fait.»

Dès que l'Empereur se fut éloigné, le général Duroc, qui le suivait, me
dit à l'oreille: «Avouez que vous avez été un moment fort embarrassé!...
Je ne l'étais pas moins que vous, car je suis responsable de toutes les
invitations; mais cela ne se renouvellera plus; notre impudente
_bergère_ est déjà loin de Paris, où elle ne reviendra jamais!...» Le
nuage qui avait un moment troublé ma tranquillité étant dissipé, je
repris mes habitudes et ma gaieté. J'éprouvai bientôt une très vive
satisfaction, car, à la réception suivante, l'Empereur voulut bien
m'annoncer publiquement qu'il m'avait compris au nombre des officiers
qui devaient recevoir l'ordre des _Trois Toisons_.

Vous serez sans doute bien aises d'avoir quelques renseignements sur cet
ordre nouveau, dont la création, annoncée par le _Moniteur_, ne fut
jamais mise à exécution.

Vous savez qu'au quinzième siècle Philippe le Bon, duc de Bourgogne,
établit l'ordre de la Toison d'or, qui, donné seulement à un petit
nombre de grands personnages, devint célèbre dans la chrétienté et fut
très recherché.

À la mort de Charles le Téméraire, dernier duc de Bourgogne, sa fille
ayant épousé l'héritier présomptif de la maison d'Autriche, lui apporta
en dot ce beau duché, et, par conséquent, le droit de conférer la Toison
d'or. Dès la seconde génération, l'empereur Charles-Quint, après avoir
réuni à la couronne d'Autriche la couronne d'Espagne qu'il tenait de sa
mère, jouit encore du même privilège. Mais, après lui, nonobstant la
séparation de ses États d'Espagne et d'Allemagne, des princes de la
maison d'Autriche ayant continué à régner sur ce dernier pays, ils
conservèrent sans contestation la grande maîtrise de la Toison d'or,
quoiqu'ils ne comptassent plus le duché de Bourgogne au nombre de leurs
possessions.

Il n'en fut pas de même lorsque, sous Louis XIV, la branche autrichienne
qui régnait en Espagne s'étant éteinte, un prince français monta sur le
trône de ce beau pays. La maison d'Autriche prétendit conserver le droit
de conférer la Toison d'or, tandis que les rois espagnols élevaient la
même prétention. Quelques bons esprits sont d'avis qu'ils n'en avaient
le droit ni les uns ni les autres, puisque la Bourgogne faisait
désormais partie de la France, et qu'il paraissait naturel qu'un ordre
d'origine bourguignonne fût donné par nos rois. Néanmoins, il n'en fut
pas ainsi; la France s'abstint, tandis que les souverains d'Autriche et
d'Espagne, ne pouvant se mettre d'accord, continuèrent, chacun de son
côté, à distribuer des décorations de l'ordre en litige. Il y avait donc
la Toison d'or d'Espagne et celle d'Autriche.

L'empereur Napoléon, ayant à son avènement trouvé les choses en cet
état, résolut, comme possesseur réel de l'ancienne Bourgogne,
d'obscurcir l'éclat de ces deux ordres rivaux en créant l'ordre des
_trois Toisons d'or_, auquel il donnerait une très grande illustration,
en restreignant à un petit nombre les membres de ce nouvel ordre, et en
soumettant leur admission à des conditions basées sur de glorieux
services, car la première exigeait que le récipiendaire eût au moins
quatre blessures (j'en avais alors six). De grands privilèges et une
dotation considérable étaient attachés à cette décoration.

Par un sentiment facile à comprendre, Napoléon voulut que le décret par
lequel il fondait l'ordre des Trois Toisons fût daté de Schœnbrünn,
palais de l'empereur d'Autriche, au moment où les armées françaises,
venant de gagner la bataille de Wagram et de conquérir la moitié de ses
États, occupaient l'Espagne dont le roi était à Valençay. Ce dernier
prince fut probablement insensible à ce nouvel outrage, qui était peu de
chose auprès de la perte de sa couronne; mais il n'en fut pas de même de
l'empereur d'Autriche, qui fut, dit-on, très peiné en apprenant que
Napoléon allait ternir l'éclat d'un ordre fondé par un de ses aïeux, et
auquel les princes de sa maison attachaient un très grand prix.

Malgré les nombreuses félicitations que je recevais de toutes parts, la
joie que j'éprouvais ne m'empêcha pas de blâmer intérieurement la
création de l'ordre des Trois Toisons; il me semblait que l'éclat dont
l'Empereur voulait entourer la nouvelle décoration ne pouvait
qu'amoindrir celui de la Légion d'honneur, dont l'institution avait
produit d'aussi immenses résultats!... Néanmoins, je me félicitais
d'avoir été trouvé digne de faire partie du nouvel ordre. Mais soit que
Napoléon ait craint de diminuer le prestige de la Légion d'honneur, soit
qu'il ait voulu être agréable à son futur beau-père, l'empereur
d'Autriche, il renonça à fonder l'ordre des Trois Toisons, dont on ne
parla plus, après l'union de l'empereur des Français avec
l'archiduchesse Marie-Louise.

Le mariage civil fut célébré à Saint-Cloud le 1er avril, et la cérémonie
religieuse eut lieu le lendemain à Paris, dans la chapelle du Louvre.
J'y assistai, ainsi qu'aux nombreuses fêtes données en réjouissance de
ce mémorable événement, qui devait, disait-on, assurer la couronne sur
la tête de Napoléon, et qui, au contraire, contribua si puissamment à sa
chute!...



CHAPITRE XXVIII

Campagne de Portugal.--Mon départ.--D'Irun à Valladolid.--Masséna et
Junot.--Fâcheux pronostics sur l'issue de la campagne.


L'époque où le maréchal Masséna devait se rendre en Portugal approchait,
et déjà les nombreuses troupes dont son armée devait être composée
étaient réunies dans le sud-ouest de l'Espagne. Comme j'étais le seul
des aides de camp du maréchal qui eût été dans la Péninsule, il décida
que je le devancerais et que j'irais établir son quartier général à
Valladolid.

Je partis de Paris le 15 avril, avec le triste pressentiment que
j'allais faire une campagne désagréable sous tous les rapports. Mes
premiers pas semblèrent justifier cette prévision, car une des roues de
la chaise de poste dans laquelle je voyageais avec mon domestique
Woirland se brisa à quelques lieues de Paris. Nous fûmes obligés de
gagner à pied le relais de Longjumeau. C'était un jour de fête; nous
perdîmes plus de douze heures, que je voulus rattraper en marchant nuit
et jour, de sorte que j'étais un peu fatigué quand j'arrivai à Bayonne.
À partir de cette ville, on ne voyageait plus en voiture; il fallut donc
courir la poste à franc étrier, et, pour comble de contrariété, le
temps, que j'avais laissé magnifique en France, se mit tout à coup à la
pluie, et les Pyrénées se couvrirent de neige. Je fus bientôt mouillé et
transi; mais, n'importe, il fallait continuer!...

Je ne suis pas superstitieux; cependant, au moment où, quittant le sol
français, j'allais traverser la Bidassoa pour entrer en Espagne, je fis
une rencontre que je considérai comme un mauvais présage. Un énorme et
hideux baudet noir, au poil malpropre et tout ébouriffé, se trouvait au
milieu du pont, dont il semblait vouloir interdire le passage. Le
postillon qui nous précédait de quelques pas lui ayant appliqué un
vigoureux coup de fouet, pour le forcer à nous faire place, l'animal
furieux se jeta sur le cheval de cet homme, qu'il mordait cruellement,
tandis qu'il lançait de terribles ruades contre moi et Woirland, qui
étions accourus au secours du postillon. Les coups que nous
administrions tous les trois à cette maudite bête, loin de lui faire
lâcher prise, semblaient l'exciter encore plus, et je ne sais vraiment
comment ce ridicule combat se serait terminé, sans l'assistance des
douaniers, qui piquèrent la croupe du baudet avec leurs bâtons ferrés.
Les faits justifièrent mes fâcheuses impressions, car les deux campagnes
que je fis dans la Péninsule, en 1810 et 1811, furent pour moi très
pénibles; j'y reçus deux blessures, sans obtenir la moindre récompense,
ni presque aucun témoignage de la bienveillance de Masséna.

Après avoir passé le pont de la Bidassoa, j'arrivai à Irun, premier
relais espagnol. Là cessait toute sécurité; les officiers porteurs de
dépêches devaient, ainsi que les courriers de poste, se faire escorter
par un piquet de la gendarmerie dite de Burgos qui, formée dans la ville
de ce nom, avec des hommes d'élite, était spécialement chargée d'assurer
les communications et avait, à cet effet, à tous les relais de poste, un
détachement retranché dans un blockhaus, ou maison fortifiée. Ces
gendarmes, dans la force de l'âge, braves et zélés, firent pendant cinq
années un service très pénible, et éprouvèrent de grandes pertes, car il
y avait guerre _à mort_ entre eux et les insurgés espagnols.

Je quittai Irun par une pluie battante, et au bout de quelques heures
d'une marche faite au milieu de hautes montagnes, j'approchais de la
petite ville de Mondragon, lorsqu'une vive fusillade se fit entendre,
une demi-lieue en avant de nous!... Je m'arrêtai pour réfléchir sur ce
que j'avais à faire... Si j'avançais, c'était peut-être pour tomber
entre les mains des bandits qui inondaient la contrée!... Mais, d'un
autre côté, si un officier porteur de dépêches retournait sur ses pas
chaque fois qu'il entend un coup de fusil, il lui faudrait plusieurs
mois pour remplir la plus courte mission!... J'avançai donc... et
bientôt j'aperçus le cadavre d'un officier français!... Cet infortuné,
allant de Madrid à Paris, porteur de lettres du roi Joseph pour
l'Empereur, venait de changer de chevaux à Mondragon, lorsque, à deux
portées de canon de ce relais, son escorte et lui reçurent, presque à
bout portant, le feu d'un groupe de bandits cachés derrière un des
rochers de la montagne qui dominent ce passage. L'officier avait eu le
corps traversé de plusieurs balles, et deux gendarmes de son escorte
étaient blessés!... Si cet officier eût retardé d'un quart d'heure son
départ du relais de Mondragon, vers lequel je me dirigeais en sens
contraire, il est certain que c'eût été moi qui fusse tombé dans
l'embuscade préparée par les insurgés!... Cela promettait! et j'avais
encore plus de cent lieues à parcourir au milieu de provinces soulevées
contre nous!... L'attaque faite aux portes de Mondragon ayant donné
l'éveil à la petite garnison de cette ville, elle s'était mise à la
poursuite des brigands, qui, retardés dans leur marche par le désir
d'emporter trois des leurs, blessés par nos gendarmes, furent bientôt
atteints et forcés de fuir dans les montagnes, en abandonnant leurs
blessés, qui furent fusillés.

L'expérience que j'avais acquise dans ma précédente campagne d'Espagne
m'avait appris que le moment le plus favorable pour un officier qui doit
traverser un pays difficile, est celui où les brigands viennent de faire
une attaque, parce qu'ils s'empressent alors de s'éloigner, de crainte
d'être poursuivis. Je me préparais donc à continuer ma route, lorsque le
commandant de la place s'y opposa, d'abord parce qu'il venait
d'apprendre que le célèbre chef de bande Mina avait paru dans les
environs, et en second lieu parce que la nuit approchait, et que les
ordres de l'Empereur prescrivaient de ne faire partir les escortes qu'en
plein jour.

Le commandant de Mondragon était un capitaine piémontais, servant depuis
très longtemps dans l'armée française, où il était connu pour sa rare
intelligence et pour son intrépidité des plus remarquables. Les insurgés
le redoutaient au dernier point, et, à l'exception de quelques
embuscades secrètes, qu'il était impossible de prévoir, il dominait en
maître tout le district, en employant tour à tour l'adresse et
l'énergie. Je citerai un exemple de l'une et de l'autre, qui serviront à
vous donner une idée de la guerre que nous avions à soutenir en Espagne,
bien que nous y eussions beaucoup de partisans dans la classe des hommes
éclairés.

Le curé de Mondragon était un des plus fougueux ennemis des Français.
Néanmoins, lorsque Napoléon passa dans cette ville pour retourner à
Paris, en janvier 1809, cet ecclésiastique, poussé par la curiosité,
s'étant rendu devant la maison de poste, ainsi que toute la population,
pour voir l'Empereur, fut aperçu par le commandant de place, qui,
marchant droit à lui, le prit par la main et, le conduisant vers
l'Empereur, dit de manière à être entendu par toute la foule: «J'ai
l'honneur de présenter à Votre Majesté le curé de cette ville, comme un
des plus dévoués serviteurs du roi Joseph, votre frère!...» Napoléon,
prenant pour argent comptant ce que disait le madré Piémontais, fit le
meilleur accueil à l'ecclésiastique, qui se trouva ainsi compromis,
malgré lui, vis-à-vis de toute la population!... Aussi, dès le soir
même, le curé reçut en rentrant chez lui un coup de fusil qui le blessa
au bras!... Il connaissait trop bien ses compatriotes pour ne pas
comprendre que sa perte était jurée, si les Français ne restaient
victorieux dans cette terrible lutte, et, dès ce moment, il se déclara
ouvertement pour eux, se mit à la tête des partisans du roi Joseph,
désignés par le nom de Joséphins, et nous rendit les plus grands
services.

Peu de temps avant mon passage à Mondragon, ce même commandant de place
fit preuve d'un bien grand courage. Obligé d'envoyer la majeure partie
de sa garnison dans les montagnes, pour protéger l'arrivée d'un convoi
de vivres, et contraint, quelques heures après, de fournir des escortes
à des officiers porteurs de dépêches, il ne lui restait plus qu'une
vingtaine de soldats. C'était un jour de marché. De nombreux campagnards
étaient réunis sur la place. Le maître de poste, un de nos plus grands
ennemis, les harangue et les engage à profiter de la faiblesse de la
garnison française pour l'égorger!... La foule se porte aussitôt vers la
maison, où le commandant avait réuni sa faible réserve. L'attaque est
impétueuse, la défense pleine de vigueur; cependant, les nôtres auraient
fini par succomber, lorsque le brave commandant de place, faisant ouvrir
la porte, s'élance avec sa petite troupe, va droit au maître de poste,
le tue d'un coup d'épée dans le cœur, le fait traîner dans la maison, et
ordonne de placer son corps inanimé sur le balcon!... À la vue de cet
acte de vigueur, accompagné d'une terrible fusillade, la foule, décimée
par les balles, s'enfuit épouvantée! La garnison étant rentrée le soir
même, le commandant de place fit pendre le cadavre du maître de poste au
gibet public, afin de servir d'exemple, et, bien que cet homme eût
beaucoup de parents et d'amis dans cette ville, personne ne bougea!

Après avoir passé la nuit à Mondragon, j'en partis au point du jour, et
fus indigné en voyant le postillon espagnol qui nous dirigeait,
s'arrêter sous la potence et cribler de coups de fouet un cadavre qui
s'y trouvait suspendu. J'adressai de vifs reproches à ce misérable, qui
me répondit en riant: «C'est mon maître de poste, qui m'a, de son
vivant, donné tant de coups de fouet, que je suis bien aise de lui en
rendre quelques-uns!» Ce trait seul suffirait pour faire connaître le
caractère vindicatif des Espagnols de la basse classe.

J'arrivai à Vitoria trempé jusqu'aux os. Une fièvre ardente me
contraignit de m'y arrêter chez le général Séras, pour lequel j'avais
des dépêches. C'était, si vous vous le rappelez, ce même général qui
m'avait nommé sous-officier dix ans auparavant à San-Giacomo, à la suite
du petit combat livré aux housards de Barco, par les cinquante cavaliers
de Bercheny que je commandais. Il me reçut parfaitement, et voulait que
je me reposasse quelque temps auprès de lui; mais la mission dont
j'étais chargé ne pouvant être retardée, je repris le lendemain la poste
à franc étrier, malgré la fièvre qu'aggravait un temps affreux. Je
passai l'Èbre, ce jour-là, à Miranda. C'est à ce fleuve que se terminent
les contreforts des Pyrénées. C'était aussi la limite de la puissance
des deux célèbres partisans Mina.

Le premier de ces guerilleros, né dans les environs de Mondragon, était
fils d'un riche fermier; il étudiait pour être prêtre, lorsque éclata,
en 1808, la guerre de l'indépendance. On ignore généralement qu'à cette
époque un très grand nombre d'Espagnols, en tête desquels se plaçait une
partie du clergé séculier, voulant arracher leur patrie au joug de
l'Inquisition et des moines, non seulement faisaient des vœux pour
l'affermissement du roi Joseph sur le trône, mais se joignaient à nos
troupes pour repousser les insurgés, qui se déclarèrent contre nous. Le
jeune Mina fut du nombre de nos alliés; il leva une compagnie des amis
de l'ordre, et fit la guerre aux bandits. Mais, par un revirement
bizarre, Mina, épris de la vie d'aventures, devint lui-même insurgé et
nous fit une guerre acharnée, en Biscaye et en Navarre, à la tête de
bandes qui s'élevèrent un moment au chiffre de près de dix mille
hommes. Le commandant de Mondragon réussit enfin à l'enlever, dans une
maison où se célébrait la noce d'une de ses parentes. Napoléon le fit
transporter en France et enfermer au donjon de Vincennes. Mina faisait
la guerre de partisan avec talent et loyauté. Retourné dans sa patrie en
1814, il devint l'adversaire de Ferdinand VII, pour lequel il avait si
bien combattu. Sur le point d'être arrêté, il s'évada, gagna l'Amérique,
se mêla des révolutions du Mexique et fut fusillé.

Pendant le long séjour que le jeune Mina fit à Vincennes, les
montagnards insurgés placèrent à leur tête un de ses oncles, grossier
forgeron, homme sanguinaire, n'ayant aucuns moyens, mais auquel le nom
populaire de Mina donnait une influence extraordinaire. Des officiers
instruits, envoyés par la Junte de Séville, étaient chargés de diriger
ce nouveau chef, qui nous fit beaucoup de mal.

J'entrai dans les immenses et tristes plaines de la Vieille-Castille. Au
premier abord, il paraît presque impossible d'y tendre une embuscade,
puisque ces plaines sont totalement dépourvues de bois, et qu'il n'y
existe aucune montagne; mais le pays est tellement ondulé, que la
sécurité qu'il présente d'abord est infiniment trompeuse. Les bas-fonds,
formés par les nombreux monticules dont il est couvert, permettaient aux
insurgés espagnols d'y cacher leurs bandes, qui fondaient à l'improviste
sur les détachements français, marchant quelquefois avec d'autant plus
de confiance que, à l'œil nu, ils apercevaient une étendue de quatre à
cinq lieues, en tous sens, sans y découvrir aucun ennemi. L'expérience
de quelques revers ayant rendu nos troupes plus circonspectes, elles ne
traversaient plus ces plaines qu'en faisant visiter les bas-fonds par
des tirailleurs. Mais cette sage précaution ne pouvait être prise que
par des détachements assez nombreux pour envoyer des éclaireurs en avant
et sur leurs flancs, ce que ne pouvaient faire les escortes de cinq ou
six gendarmes qu'on donnait aux officiers porteurs de dépêches; aussi
plusieurs d'entre eux furent-ils pris et assassinés dans les plaines de
la Castille. Quoi qu'il en soit, je préférais voyager dans ce pays
découvert plutôt que dans les montagnes de Navarre et de Biscaye, dont
les routes sont continuellement dominées par des rochers, des forêts, et
dont les habitants sont beaucoup plus braves et entreprenants que les
Castillans. Je continuai donc résolument ma course, traversai sans
accident le défilé de Pancorbo et la petite ville de Briviesca; mais,
entre ce poste et Burgos, nous vîmes tout à coup une vingtaine de
cavaliers espagnols sortir de derrière un monticule!...

Ils nous tirèrent sans succès quelques coups de carabine. Les six
gendarmes de mon escorte mirent le sabre à la main; j'en fis autant,
ainsi que mon domestique, et nous continuâmes notre route sans daigner
riposter aux ennemis, qui, jugeant par notre attitude que nous étions
gens à nous défendre vigoureusement, s'éloignèrent dans une autre
direction.

Je couchai, à Burgos, chez le général Dorsenne, qui y commandait une
brigade de la garde, car, dans ce pays soulevé contre nous, les troupes
françaises occupaient presque toutes les villes, les bourgs et les
villages. Les routes seules n'étaient pas sûres; aussi les plus grands
dangers étaient-ils pour ceux qui, comme moi, étaient obligés de les
parcourir avec de faibles escortes. J'en fis une nouvelle épreuve le
lendemain, lorsque, ayant voulu continuer mon voyage, malgré mon extrême
faiblesse et la fièvre qui me dévorait, je rencontrai, entre Palencia et
Dueñas, un officier et vingt-cinq soldats de la jeune garde, conduisant
un caisson chargé d'argent, destiné à la solde de la garnison française
de Valladolid. L'escorte de ce convoi était évidemment insuffisante, car
les guérilleros des environs, prévenus de son passage, s'étaient réunis
au nombre de cent cinquante cavaliers pour l'enlever, et ils attaquaient
déjà le détachement de la garde, quand, apercevant au loin le groupe que
formaient autour de moi les gendarmes de mon escorte, arrivant au galop,
les insurgés nous prirent pour l'avant-garde d'un corps de cavalerie et
suspendirent leur entreprise. Mais un des leurs gravissant un monticule,
d'où il découvrait au loin, leur cria qu'il n'apercevait aucune troupe
française; alors les bandits, stimulés par l'appât du pillage du trésor,
s'avancèrent assez courageusement vers le fourgon.

J'avais pris naturellement le commandement des deux petits détachements
réunis. Je prescrivis donc à l'officier de la garde de ne faire tirer
que sur mon ordre. La plupart des cavaliers ennemis avaient mis pied à
terre, pour être plus à même de s'emparer des sacs d'argent, et ils
combattaient fort mal avec leurs fusils; beaucoup même n'avaient que des
pistolets. J'avais placé mes fantassins derrière le fourgon: je les fis
sortir de cette position, dès que les Espagnols ne furent plus qu'à une
vingtaine de pas, et je commandai le feu... Il fut si juste et si
terrible que le chef des ennemis et une douzaine des siens tombèrent!...
Le reste de la bande, épouvanté, s'enfuit à toutes jambes vers les
chevaux gardés à deux cents pas de là par quelques-uns des leurs; mais
pendant qu'ils cherchaient à se mettre en selle, je les fis charger par
les fantassins et les six gendarmes, auxquels se joignit mon domestique
Woirland. Ce petit nombre de braves, surprenant les bandits espagnols
en désordre, en tua une trentaine et prit une cinquantaine de chevaux,
qu'ils vendirent le soir même à Dueñas, où je conduisis ma petite
troupe, après avoir fait panser mes blessés; leur nombre ne s'élevait
qu'à deux, encore n'avaient-ils été que légèrement atteints.

L'officier et les soldats de la jeune garde avaient, comme toujours,
fait preuve de beaucoup de courage dans ce combat, qui, vu la
disproportion du nombre, aurait pu nous devenir funeste, si je n'eusse
eu que des conscrits, d'autant plus que j'étais si faible, qu'il ne
m'avait pas été possible de prendre part à la charge. L'émotion que je
venais d'éprouver avait augmenté ma fièvre; je fus obligé de passer la
nuit à Dueñas. Le lendemain, le commandant de cette ville, averti de ce
qui s'était passé, fit accompagner le trésor par une compagnie entière
jusqu'à Valladolid, où je me rendis avec cette escorte; je marchais au
pas, car, pouvant à peine me soutenir à cheval, il m'eût été impossible
de supporter le mouvement du galop.

Je suis entré dans quelques détails sur ce voyage, afin de vous mettre
de nouveau à même d'apprécier les dangers auxquels étaient exposés les
officiers obligés, par leur service, de courir la poste dans les
provinces d'Espagne insurgées contre nous.

Ayant atteint le but de ma mission, j'espérais goûter quelque repos à
Valladolid, mais des tribulations d'un nouveau genre m'y attendaient[3].

Junot, duc d'Abrantès, général en chef d'un des corps qui devaient faire
partie de l'armée de Masséna, s'était établi depuis quelques mois à
Valladolid, où il occupait l'immense palais construit par Charles-Quint.
Ce bâtiment, malgré son antiquité, se trouvait dans un état de parfaite
conservation, et le mobilier en était fort convenable. Je n'avais pas
mis en doute qu'en apprenant l'arrivée prochaine du maréchal, qui
devenait _généralissime_, le duc d'Abrantès ne s'empressât de lui céder
l'ancien palais des rois d'Espagne et d'aller se loger dans un des beaux
hôtels qui existaient en ville; mais, à mon grand étonnement, Junot, qui
avait fait venir la duchesse, sa femme, à Valladolid, où elle tenait une
petite cour fort élégante, Junot m'annonça qu'il ne comptait céder à
Masséna que la moitié de son palais. Il était, disait-il, certain que le
maréchal serait trop galant pour déplacer Mme la duchesse, d'autant plus
que le palais était assez vaste pour loger facilement les deux
états-majors.

Pour comprendre l'embarras dans lequel cette réponse me jeta, il faut
savoir que Masséna avait l'habitude de mener toujours avec lui, même à
la guerre, une dame X----, à laquelle il était si attaché qu'il n'avait
accepté le commandement de l'armée de Portugal qu'à condition que
l'Empereur lui permettrait de s'en faire accompagner. Masséna, d'un
caractère sombre et misanthropique, vivant seul par goût, retiré dans sa
chambre et séparé de son état-major, avait besoin, dans la solitude, de
distraire parfois ses sombres pensées par la conversation d'une personne
vive et spirituelle. Sous ce double rapport, Mme X... lui convenait
parfaitement, car c'était une femme de beaucoup de moyens, bonne et
aimable, et qui comprenait du reste tous les désagréments de sa
situation. Il était impossible que cette dame logeât sous le même toit
que la duchesse d'Abrantès, qui, sortie de la famille des Comnène, était
une femme d'une grande fierté. D'un autre côté, il n'eût pas été
convenable que le maréchal fût logé dans l'hôtel d'un simple
particulier, tandis que le palais serait occupé par un de ses
subordonnés! Je me vis donc forcé d'avouer à Junot l'état des choses.
Mais le général ne fit que rire de mes observations, disant que Masséna
et lui avaient souvent logé dans la même cassine en Italie, et que les
dames s'arrangeraient entre elles.

En désespoir de cause, je parlai à la duchesse elle-même; c'était une
femme d'esprit; elle prit alors la résolution d'aller s'établir en
ville, mais Junot s'y opposa avec obstination. Ce parti pris me
contraria fort; mais que pouvais-je contre un général en chef?... Les
choses se trouvaient encore dans cet état lorsque, au bout de quelques
jours passés dans mon lit, accablé de fièvre, je reçus une estafette,
par laquelle le maréchal me faisait prévenir qu'il arriverait dans peu
d'heures. J'avais, à tout hasard, fait louer en ville un hôtel pour le
recevoir, et, malgré mon extrême faiblesse, j'allais monter à cheval
pour me rendre au-devant de lui et le prévenir de ce qui s'était passé;
mais les mules qui traînaient sa voiture avaient marché si rapidement
que je trouvai au bas de l'escalier M. le maréchal donnant la main à Mme
X... Je commençais à lui expliquer les difficultés que j'avais éprouvées
pour prendre possession de la totalité du palais, quand Junot,
entraînant la duchesse, accourt, se précipite dans les bras de Masséna;
puis, devant un nombreux état-major, il baise la main de Mme X... et lui
présente ensuite sa femme. Jugez de l'étonnement de ces deux dames!
Elles restèrent comme pétrifiées et ne se dirent pas un seul mot! Le
maréchal eut le bon esprit de se contraindre; mais il fut vivement
affecté de voir Mme la duchesse d'Abrantès prétexter d'une indisposition
pour s'éloigner de la salle à manger, au moment où Junot y entraînait
Mme X...

Au premier aspect, ces détails paraissent oiseux; mais je ne les raconte
que parce que cette scène eut de bien graves résultats; le maréchal ne
pardonna jamais à Junot d'avoir refusé de lui céder la totalité du
palais, et de l'avoir mis par là dans une fausse situation vis-à-vis
d'un grand nombre d'officiers généraux. Junot fit, de son côté, cause
commune avec le maréchal Ney et le général Reynier, chefs des deux
autres corps qui formaient, avec le sien, la grande armée de Portugal.
Cela donna lieu à des divisions très fâcheuses, qui contribuèrent
infiniment au mauvais résultat des campagnes de 1810 et 1811, résultat
dont l'influence malheureuse fut d'un poids immense dans les destinées
de l'Empire français!... Tant il est vrai que des causes en apparence
futiles ou même ridicules amènent quelquefois de grandes calamités! Le
général Kellermann, commandant à Valladolid, rendit compte à Masséna des
démarches que j'avais faites pour lui éviter une partie des
désagréments, dont il me garda cependant rancune.



CHAPITRE XXIX

État-major de Masséna.--L'influence de Pelet succède à celle de
Sainte-Croix, nommé général.--Casabianca.


Les aides de camp et officiers d'ordonnance du maréchal arrivaient
successivement à Valladolid. Leur nombre était considérable, parce que,
la paix paraissant rétablie pour longtemps en Allemagne, les officiers
désireux d'avancement avaient sollicité la faveur de venir faire la
guerre en Portugal, et que les mieux appuyés à la Cour ou au ministère
avaient été placés à l'état-major du généralissime Masséna, qui, ayant
un commandement immense dans un pays éloigné de France, avait besoin
d'être entouré de beaucoup d'officiers. Son état-major particulier se
composait donc de quatorze aides de camp et de quatre officiers
d'ordonnance.

L'élévation de Sainte-Croix au grade de général avait été un malheur
pour le maréchal Masséna, car il perdait en lui un sage et excellent
conseiller, au moment où, déjà vieilli et livré à lui-même, il allait
avoir à combattre un ennemi tel que le duc de Wellington, et se faire
obéir par des lieutenants dont un, étant maréchal comme lui, et les deux
autres, ayant le titre de général en chef, étaient habitués dès
longtemps à ne recevoir d'ordres que de l'Empereur. Quoique Sainte-Croix
fît partie de l'armée de Portugal, dans laquelle il commandait une
brigade de dragons, ses nouveaux devoirs ne lui permettaient plus d'être
constamment auprès de Masséna. Le caractère du maréchal, jadis si ferme,
était devenu d'une grande irrésolution, et on s'aperçut bientôt de
l'absence de l'homme capable qui, pendant la campagne de Wagram, avait
été l'âme de son état-major. Le maréchal n'ayant plus de colonel comme
premier aide de camp, les fonctions en furent remplies par le plus
ancien chef d'escadron de notre état-major: c'était Pelet, bon camarade,
homme courageux, mathématicien instruit, mais n'ayant jamais commandé
aucune troupe, car, à sa sortie de l'École polytechnique, il avait été
placé, selon ses goûts, dans le corps des ingénieurs géographes.

Ce corps, tout en suivant les armées, ne combattait jamais et faisait, à
vrai dire, double emploi avec le génie. Il est dans la nature humaine
d'admirer ce qu'on sait le moins faire; aussi Masséna, qui n'avait reçu
qu'une instruction très imparfaite, tenait-il en grande considération
les ingénieurs géographes, capables de lui présenter de beaux plans, et
en avait-il pris plusieurs à son état-major.

Pelet se trouva dans cette situation à l'armée de Naples, en 1806, et
suivit Masséna en Pologne en 1807. Devenu capitaine, il fit auprès du
maréchal la campagne de 1809, en Autriche, se comporta vaillamment et
fut blessé sur le pont d'Ebersberg, ce qui lui valut le grade de chef
d'escadron. Il assista aux batailles d'Essling, de Wagram, et s'exposa
souvent pour lever le plan de l'île de Lobau et du cours du Danube.

On ne peut nier que ce ne fussent là de bons services, mais ils
n'avaient pu donner à Pelet la _pratique_ de l'art de la guerre, surtout
quand il s'agissait de commander une armée de 70,000 hommes, destinée à
combattre le célèbre Wellington, dans un pays des plus difficiles.
Cependant, Pelet devenait de fait l'inspirateur de Masséna; il était le
seul consulté, alors que ni le maréchal Ney ni les généraux Reynier,
Junot, les divisionnaires et même le chef d'état-major général Fririon,
ne le furent presque jamais! Masséna avait été séduit par les talents
extraordinaires dont Sainte-Croix avait donné tant de preuves dans la
campagne de Wagram; mais ce génie hors ligne avait deviné la grande
guerre, sans avoir auparavant exercé un commandement important: les
miracles de ce genre sont fort rares. Masséna, en s'abandonnant par
habitude aux inspirations de son premier aide de camp, indisposa ses
lieutenants et engendra la désobéissance qui nous conduisit à des
revers. Ces revers auraient été bien plus grands encore, si l'ancienne
gloire et le nom de Masséna n'étaient restés comme un épouvantail pour
le chef de l'armée anglaise, car Wellington n'agissait qu'avec la plus
grande circonspection, tant il craignait de commettre quelque faute en
présence du fameux vainqueur de Zurich!... Le prestige attaché à son nom
avait influencé l'Empereur lui-même. Napoléon ne se rendait pas assez
compte qu'il avait été le premier auteur des succès remportés à Wagram;
il se persuadait trop que Masséna avait conservé toute sa vigueur
d'esprit et de corps, en lui donnant la difficile mission d'aller à cinq
cents lieues de France conquérir le Portugal.

Sans doute, le jugement que je porte ici vous paraîtra sévère, mais il
sera bientôt confirmé par le récit des événements des deux campagnes de
Portugal.

Pelet, qui ne pouvait alors être à même de répondre à ce qu'en attendait
Masséna, gagna cependant beaucoup dans la pratique de la guerre, surtout
pendant la campagne de Russie, où il commandait comme colonel un
régiment d'infanterie, à la tête duquel il fut blessé. Il servait alors
sous les ordres du maréchal Ney, et bien que celui-ci lui eût voué une
grande antipathie depuis les affaires de Portugal, Pelet sut conquérir
son estime, et lorsque Ney, séparé par les Russes du reste de l'armée
française, se trouva pendant la retraite de Moscou dans une position des
plus dangereuses, ce fut Pelet qui proposa de passer sur le Borysthène à
demi gelé, entreprise périlleuse, et qui, exécutée avec résolution,
assura le salut du corps du maréchal Ney. Ce bon conseil fit la fortune
militaire de Pelet, qui, nommé par l'Empereur général-major des
grenadiers de sa vieille garde, fit vaillamment à leur tête les
campagnes de 1813 en Saxe et de 1814 en France, ainsi que celle de
Waterloo. Pelet devint ensuite directeur du dépôt de la guerre; mais, en
s'attachant exagérément à l'instruction scientifique des officiers
d'état-major placés sous ses ordres, il en fit trop souvent des leveurs
de plans, étrangers aux manœuvres des troupes. Le général Pelet a écrit
plusieurs ouvrages estimés, notamment une relation de la campagne de
1809 en Autriche, malheureusement obscurcie par ses observations
théoriques.

J'étais le second aide de camp de Masséna.

Le troisième aide de camp était le chef d'escadron Casabianca, d'origine
corse, et parent de la mère de l'Empereur. Instruit, capable, d'une
bravoure excessive, se sentant fait pour aller vite et bien, cet
officier, qui ne manquait pas d'ambition, avait été mis aux côtés de
Masséna par Napoléon lui-même; aussi Masséna le comblait-il de
prévenances, tout en le tenant souvent écarté de l'armée sous des
prétextes honorables. Ainsi, dès le début de la campagne, il le chargea
d'aller porter à l'Empereur la nouvelle de la capitulation de
Ciudad-Rodrigo. À son retour, qui n'eut lieu qu'un mois après, le
maréchal le réexpédia pour Paris, afin d'y annoncer la prise d'Alméida.
Casabianca nous ayant rejoints au moment où l'armée entrait en Portugal,
Masséna lui donna la mission d'aller rendre compte au ministre de la
position des armées. Arrêté à son retour par l'insurrection du Portugal,
il nous rejoignit enfin sur le Tage; mais il dut repartir encore,
traversa le Portugal sous l'escorte de deux bataillons et ne put enfin
nous retrouver qu'à la fin de la campagne. Attaqué bien souvent dans ses
longs et fréquents voyages, il en fut grandement récompensé par sa
nomination aux grades de lieutenant-colonel et de colonel.

Casabianca était, en 1812, colonel du 11e d'infanterie de ligne pendant
la campagne de Russie, et fit partie du même corps d'armée que mon
régiment, le 23e de chasseurs à cheval. Il fut tué dans un combat
inutile où il avait été engagé bien mal à propos.

Le quatrième aide de camp de Masséna était le chef d'escadron comte de
Ligniville. Il appartenait à l'une de ces quatre familles distinguées
qui, sorties de la même maison que les souverains actuels de l'Autriche,
portaient le titre des _Quatre grands chevaux de Lorraine_. Aussi, après
la bataille de Wagram, l'empereur François II envoya-t-il un
parlementaire pour s'informer s'il n'était rien arrivé de fâcheux à son
cousin le comte de Ligniville. Celui-ci était un homme superbe, très
brave et d'un caractère charmant. Il avait une telle passion pour l'état
militaire qu'à l'âge de quinze ans il s'échappa pour s'enrôler dans le
13e de dragons. Grièvement blessé à Marengo, il fut nommé officier sur
le champ de bataille et servit d'une manière brillante pendant les
campagnes d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland; il se trouvait en 1809
chef d'escadron aide de camp du général Becker, quand il passa dans
l'état-major de Masséna. J'ai dit qu'il se l'était indisposé, en
soutenant avec moi les intérêts des courageux serviteurs qui avaient
conduit le maréchal sur les champs de bataille de Wagram et de Znaïm.

Cette animosité n'ayant fait que s'accroître pendant la campagne de
Portugal, Ligniville alla rejoindre le 13e dragons, dont il devint
bientôt colonel. Devenu général sous la Restauration, il fit un très bon
mariage et vivait très heureux, quand il fut entraîné dans de fausses
spéculations, qui le ruinèrent à peu près complètement. Cet estimable
officier en fut vivement affecté et ne tarda pas à mourir: je le
regrettai beaucoup.

Le cinquième aide de camp était le chef d'escadron Barin, qui, amputé
d'un bras à la bataille de Wagram, persistait à vouloir servir comme
aide de camp; il ne pouvait cependant faire presque aucun service
actif. C'était un bon camarade, quoique fort taciturne.

Mon frère était le sixième aide de camp chef d'escadron.

Les capitaines aides de camp étaient:

M. Porcher de Richebourg, fils d'un sénateur, comte de l'Empire. Cet
officier, du reste très capable, n'avait pas grand goût pour l'état
militaire, qu'il quitta quand son père mourut, et il prit sa place à la
Chambre des pairs.

Le capitaine de Barral, neveu de l'archevêque de Tours, ancien page de
l'Empereur, était un charmant jeune homme, doué de toutes les qualités
qui font un bon militaire; mais une extrême timidité paralysait une
partie de ses grandes qualités. Il se retira comme capitaine; l'un de
ses fils épousa une Brésilienne fort aimable, qui devint dame d'honneur
de la princesse de Joinville.

Le capitaine Cavalier sortait du corps des ingénieurs géographes; ami de
Pelet, il lui servait de secrétaire, et faisait peu de service militaire
actif. Il fut nommé colonel d'état-major quand, sous la Restauration, on
fondit les ingénieurs géographes dans ce nouveau corps.

Le capitaine Despenoux appartenait à une famille de magistrats et en
avait gardé un tempérament extrêmement calme, qui ne s'animait qu'en
marchant à l'ennemi. Il supporta avec peine les fatigues de la campagne
de Portugal et ne put résister au climat de Russie. On le trouva dans un
bivouac, où le froid avait pour ainsi dire pétrifié son corps.

Le capitaine Renique avait la faveur toute spéciale de Masséna; mais bon
et excellent camarade, il sut ne pas trop s'en prévaloir. Je le pris
dans mon régiment lorsque je fus nommé colonel du 23e de chasseurs. Il
quitta l'armée après la retraite de Moscou.

Le capitaine d'Aguesseau, descendant de l'illustre chancelier de ce nom,
était un de ces jeunes gens riches qui, poussés par l'Empereur, avaient
pris l'état militaire sans consulter assez leurs forces physiques.
Celui-ci, homme grave et très courageux, était fort délicat. Les pluies
incessantes que nous eûmes en Portugal, dans l'hiver de 1810 à 1811, lui
furent si nuisibles qu'il finit par succomber sur les rives du Tage, à
cinq cents lieues de sa patrie et de sa famille!

Le capitaine Prosper Masséna, fils du maréchal, était un brave et
excellent jeune homme, dont je vous ai déjà fait connaître la belle
conduite à Wagram. Il me témoignait la plus grande amitié. Le maréchal
me l'adjoignait souvent dans les missions difficiles. Après avoir
quelque temps hésité à l'envoyer en Russie, son père, qui n'y avait pas
de commandement, finit par le retenir, et Prosper passa plusieurs années
éloigné de la guerre et occupé d'études. Quand le maréchal mourut, en
1817, Prosper Masséna, fort affecté de cet événement, fut pris de très
violentes crises. J'étais alors exilé. À mon retour, je vins présenter
mes hommages à la veuve du maréchal, qui fit aussitôt appeler son fils.
Ce bon jeune homme accourut et fut tellement ému de me revoir qu'il en
tomba de nouveau très gravement malade. Son état de santé résistant à
tous les soins, il quitta bientôt la vie à laquelle le rattachaient un
nom illustre et une fortune immense, en laissant à Victor, son frère
cadet, son titre et une partie de sa fortune.

Le plus jeune et le moins élevé en grade de tous les aides de camp du
maréchal était Victor Oudinot, fils du maréchal de ce nom. Il avait été
premier page de l'Empereur et l'accompagnait en cette qualité à la
bataille de Wagram: il venait d'entrer comme lieutenant dans
l'état-major de Masséna et n'était âgé que de vingt ans. Il est
aujourd'hui lieutenant général. Nous le retrouverons au cours de ces
récits: je me bornerai à dire, pour le moment, qu'il s'est acquis la
réputation d'être l'un des meilleurs écuyers de son temps.

Outre ces quatorze aides de camp, le maréchal avait quatre officiers
d'ordonnance, qui étaient: le capitaine du génie Beaufort d'Hautpoul,
officier du plus grand mérite, qui mourut jeune.

Le lieutenant Perron, Piémontais, d'une famille distinguée, laid, mais
très spirituel et d'un caractère jovial; ce jeune officier charma nos
ennuis pendant l'hiver de 1810, que nous passâmes dans la petite ville
de Torrès-Novas, où des pluies torrentielles nous retenaient. Le
maréchal et les généraux venaient quelquefois s'égayer au théâtre des
marionnettes qu'il avait su organiser. Brave jusqu'à la témérité, il
périt à la bataille de Montmirail, au moment où, démonté, il s'élançait
à califourchon sur un canon russe, dont il était sur le point de se
rendre maître avec l'aide de ses dragons.

Le lieutenant de Briqueville se signalait particulièrement par une
bravoure allant jusqu'à l'imprudence, ainsi qu'il le prouva en 1815, en
combattant, à la tête de son régiment, entre Versailles et Rocquencourt.
Engagé entre deux murs de parc, il y perdit beaucoup de monde et reçut
trois coups de sabre sur la tête. La ville de Caen l'envoya à la
Chambre, où il se mit dans l'opposition la plus violente; il mourut dans
un état de grande exaltation.

Le quatrième officier d'ordonnance de Masséna était Octave de Ségur,
fils du spirituel comte de ce nom, grand chambellan de l'Empereur.
Instruit, d'une politesse exquise, d'un caractère affable et d'une
bravoure calme, Octave de Ségur était aimé de tout l'état-major, dont il
était l'officier le moins élevé en grade, bien qu'il approchât de la
trentaine. Sorti de l'École polytechnique à l'époque du Directoire, il
accepta le poste de sous-préfet de Soissons, sous le Consulat; mais
indigné de l'assassinat juridique du duc d'Enghien, il donna sa
démission, et prit le parti de s'engager au 6e de housards, avec lequel
il fit obscurément plusieurs campagnes. Blessé et fait prisonnier à Raab
en Hongrie, en 1809, il fut échangé, et une fois guéri, il demanda à
prendre part comme sous-lieutenant à la campagne de Portugal, où il se
montra très brillamment. Devenu capitaine du 8e de housards, il fut fait
prisonnier en Russie, et entouré des égards que lui méritait sa qualité
de fils de notre ancien ambassadeur auprès de Catherine II. Après un
séjour de deux ans à Sataroff, sur le Volga, il revint en France en 1814
et entra dans l'état-major de la garde de Louis XVIII. Il mourut, bien
jeune encore, en 1816.



CHAPITRE XXX

Attaque et prise de Ciudad-Rodrigo.--Faits d'armes de part et
d'autre.--Je tombe gravement malade.--Incidents divers.--Prise
d'Alméida.


Bien que le ministre de la guerre eût donné au maréchal l'assurance que
tout avait été préparé pour l'entrée de son armée en campagne, il n'en
était rien, et le généralissime fut obligé de passer quinze jours à
Valladolid, afin d'y surveiller le départ des troupes et l'envoi des
vivres et des munitions de guerre. Le quartier général fut enfin porté à
Salamanque. Mon frère et moi fûmes logés dans cette ville célèbre, chez
le comte de Montezuma, descendant en ligne directe du dernier empereur
du Mexique, dont Fernand Cortès avait envoyé la famille en Espagne, où
elle s'était perpétuée en s'alliant à plusieurs familles de haute
noblesse. Le maréchal perdit encore trois semaines à Salamanque, à
attendre le corps du général Reynier. Ces retards, fort préjudiciables
pour nous, étaient tout à l'avantage des Anglais chargés de défendre le
Portugal.

La dernière ville d'Espagne sur cette frontière est Ciudad-Rodrigo,
place forte de troisième ordre, si l'on ne considère que la valeur de
ses ouvrages, mais qui acquiert une grande importance par sa position
entre l'Espagne et le Portugal, dans une contrée privée de routes, et
d'un accès fort difficile pour le transport des bouches à feu de gros
calibre, des munitions et de l'immense attirail indispensable pour un
siège. Il était cependant de toute nécessité que les Français se
rendissent maîtres de Ciudad-Rodrigo. Résolu de s'en emparer, Masséna
quitta Salamanque vers la mi-juin, et fit cerner Rodrigo par le corps du
maréchal Ney, tandis que celui de Junot couvrait les opérations contre
les attaques d'une armée anglo-portugaise qui, sous les ordres du duc de
Wellington, était campée à quelques lieues de nous, près de la
forteresse d'Alméida, première ville de Portugal. Ciudad-Rodrigo était
défendu par un vieux et brave général espagnol d'origine irlandaise,
Andréas Herrasti.

Les Français, ne pouvant croire que les Anglais se fussent tellement
approchés de la place afin de la voir prendre sous leurs yeux,
s'attendaient à une bataille; il n'en fut rien, et, le 10 juillet,
l'artillerie des Espagnols étant réduite au silence, une partie de la
ville en flammes, un magasin à poudre ayant sauté, la contrescarpe étant
renversée sur une longueur de trente-six pieds, le fossé rempli de
décombres et la brèche largement ouverte, Masséna résolut de faire
donner le signal de l'assaut. À cet effet, le maréchal Ney forma dans
son corps une colonne de 1,500 hommes de bonne volonté, destinés à
monter les premiers à la brèche. Ces braves, réunis au pied du rempart,
attendaient le signal de l'attaque, lorsqu'un officier ayant exprimé la
crainte que le passage ne fût pas suffisamment praticable, trois de nos
soldats s'élancent, montent au sommet de la brèche, regardent dans la
ville, examinent tout ce qu'il pouvait être utile de savoir, déchargent
leurs armes, et, bien que cet acte de courage eût été exécuté en plein
jour, ces trois braves, par un bonheur égal à leur dévouement,
rejoignent leurs camarades sans avoir été blessés! Aussitôt, les
colonnes qui doivent aller à l'assaut, animées par cet exemple et par la
présence du maréchal Ney, s'avancent au pas de charge et vont se
précipiter dans la ville, lorsque le vieux général Herrasti demande à
capituler.

La défense de la garnison de Rodrigo avait été fort belle; mais les
troupes espagnoles dont elle se composait se plaignaient avec raison de
l'abandon des Anglais, qui s'étaient bornés à envoyer de simples
reconnaissances vers notre camp, sans tenter de sérieuse diversion. Ces
reconnaissances donnaient lieu à des escarmouches dont les résultats
tournaient presque toujours à notre avantage. L'une d'elles fut si
honorable pour notre infanterie, que l'historien anglais Napier n'a pu
s'empêcher de rendre hommage au courage des hommes qui y prirent part.
Voici le fait.

Le 11 juillet, le général anglais sir Crawford, qui parcourait le pays
entre Ciudad-Rodrigo et Villa del Puerco, à la tête de six escadrons,
ayant aperçu au point du jour une compagnie de grenadiers français,
forte de cent vingt hommes environ, allant à la découverte, ordonna de
la faire attaquer avec deux escadrons. Mais les Français eurent le temps
de former un petit carré, et manœuvrèrent avec tant de calme que les
officiers ennemis entendirent le capitaine Gouache et son sergent
exhorter leur monde à bien ajuster. Les cavaliers ennemis chargèrent
avec ardeur, mais reçurent une si terrible décharge qu'ils laissèrent le
terrain jonché de morts et durent s'éloigner. En voyant deux escadrons
anglais repoussés par une poignée de Français, le colonel ennemi Talbot
s'avança en fureur avec quatre escadrons du 14e dragons, et attaqua le
capitaine Gouache. Mais celui-ci, l'attendant de pied ferme, fit faire
une décharge à bout portant qui tua le colonel Talbot et une trentaine
des siens! Après quoi, le brave Gouache se retira en bon ordre vers le
camp français, sans que le général anglais osât l'attaquer de nouveau.
Cette brillante affaire eut un grand retentissement dans les deux
armées. Dès que l'Empereur en fut informé, il éleva le capitaine Gouache
au grade de chef de bataillon, donna de l'avancement aux autres
officiers et huit décorations à la compagnie de grenadiers.

Après avoir mentionné un fait aussi glorieux pour les militaires
français, je crois devoir en rapporter un autre qui n'honore pas moins
les Espagnols.

Le guérillero don Julian Sanchez, s'étant volontairement enfermé dans
Ciudad-Rodrigo avec les 200 cavaliers de sa troupe, y rendit de grands
services, en faisant de fréquentes attaques sur les points opposés de
nos tranchées. Puis, lorsque le manque de fourrages rendit la présence
de 200 chevaux embarrassante pour la garnison, Julian, par une nuit
obscure, sortit silencieusement de la ville avec ses lanciers, et,
traversant le pont de l'Agueda, dont les troupes du maréchal Ney avaient
négligé de barricader les avenues, il tomba sur nos postes, tua
plusieurs hommes, perça notre ligne et alla rejoindre l'armée anglaise.

Le siège de Ciudad-Rodrigo faillit me coûter la vie, non par le feu,
mais par suite de la maladie que j'y contractai dans les circonstances
suivantes.

Les environs de cette ville étant peu fertiles, les habitations y sont
fort rares, et l'on avait éprouvé beaucoup de difficultés pour établir
le quartier du maréchal à proximité du lieu où devaient se faire nos
tranchées; on le plaça dans un bâtiment isolé, situé sur un point élevé
d'où l'on dominait la ville et les faubourgs. Comme le siège pouvait
être fort long, et qu'auprès du logement du maréchal il n'y avait aucun
abri pour ses nombreux officiers, nous louâmes à nos frais des planches
et des madriers, avec lesquels on construisit une salle immense, où nous
étions à l'abri du soleil et de la pluie, et couchés sur un plancher
qui, bien que grossier, nous préservait des exhalaisons et de l'humidité
du sol. Mais le maréchal s'étant trouvé incommodé par une odeur
insupportable, dès la première nuit qu'il passa dans le grand bâtiment
en pierre, on en rechercha la cause, et il fut reconnu que ce bâtiment
était une ancienne bergerie. Masséna, ayant alors jeté son dévolu sur
notre maison improvisée, mais ne voulant cependant pas nous expulser
d'autorité, vint nous voir sous un prétexte quelconque, et s'écria en
entrant: «Ah! mes gaillards! comme vous êtes bien ici! Je vous
demanderai une petite place pour mon lit et mon bureau!» Nous comprîmes
que c'était le partage du lion, et nous empressâmes d'évacuer notre
excellente habitation, pour aller nous établir dans la vieille étable à
moutons. Elle était pavée de petits cailloux, dont les interstices
recelaient des débris de fumier, et dont les aspérités nous gênaient
infiniment, lorsque nous voulions nous coucher, car en Espagne on ne
trouve pas de paille longue. Force nous fut donc de nous étendre sur le
pavé nu et infect, dont nous respirions les miasmes putrides; aussi, au
bout de quelques jours, tombâmes-nous tous plus ou moins malades. Je le
fus plus gravement que mes camarades, car, dans les pays chauds, la
fièvre éprouve plus vivement les personnes qui en ont déjà subi les
atteintes. Celle qui m'avait accablé, à mon arrivée à Valladolid,
reparut avec intensité. Néanmoins, je résolus de prendre part aux
dangers du siège, et je continuai mon service.

Ce service était souvent bien pénible, surtout lorsqu'il fallait,
pendant la nuit, porter des ordres à celle de nos divisions qui cernait
la ville sur la rive gauche de l'Agueda et faisait les travaux
nécessaires pour s'emparer du couvent de San-Francisco, transformé en
bastion par les ennemis. Pour se rendre de notre quartier général à ce
point, en évitant le feu de la place, il fallait faire un très grand
détour, et gagner un pont construit par nos troupes, à moins de
raccourcir, en traversant la rivière à gué. Or, un soir que tous les
préparatifs étaient faits pour enlever San-Francisco, le maréchal Ney
n'attendant plus que l'autorisation de Masséna pour donner le signal,
c'était à moi à marcher; je fus donc forcé de porter cet ordre. La nuit
était sombre, la chaleur étouffante; une fièvre ardente me dévorait, et
j'étais en pleine transpiration, lorsque j'arrivai au gué. Je ne l'avais
jamais traversé qu'une seule fois en plein jour, mais le dragon
d'ordonnance qui m'accompagnait, l'ayant passé plusieurs fois, m'offrit
de me guider.

Il me conduisit fort bien jusqu'au milieu de la rivière, qui n'avait
alors que deux ou trois pieds de profondeur; mais, arrivé là, cet homme
s'égare dans les ténèbres, et nos chevaux, se trouvant tout à coup sur
de très larges pierres fort glissantes, s'abattent, et nous voilà dans
l'eau! Il n'y avait aucun danger de se noyer; aussi nous relevâmes-nous
facilement et gagnâmes-nous la rive gauche; mais nous étions
complètement mouillés. Dans toute autre circonstance, je n'eus fait que
rire de ce bain forcé; mais bien que peu froide, l'eau arrêta la
transpiration dont j'étais couvert, et je fus pris d'un horrible
frisson. Il fallait cependant accomplir ma mission, et me rendre à
San-Francisco, où je passai la nuit en plein air, auprès du maréchal
Ney, qui fit attaquer et prendre le couvent par une colonne ayant à sa
tête un chef de bataillon nommé Lefrançois. J'étais lié avec ce brave
officier qui m'avait montré la veille une lettre par laquelle une jeune
personne qu'il aimait lui annonçait que son père consentait à les unir
dès qu'il serait major (lieutenant-colonel). C'était pour obtenir ce
grade que Lefrançois avait sollicité la faveur de conduire les troupes à
l'assaut. L'attaque fut très vive, la défense opiniâtre; enfin, après
trois heures de combat, nos troupes restèrent en possession du couvent,
mais le malheureux Lefrançois avait été tué!... La perte de cet officier
fut vivement sentie par l'armée et m'affecta beaucoup.

Dans les pays chauds, le lever de l'aurore est presque toujours précédé
par un froid piquant. J'y fus d'autant plus sensible ce jour-là que je
venais de passer la nuit dans des vêtements imprégnés d'eau; aussi
étais-je fortement indisposé, lorsque je rentrai au quartier général;
cependant, avant de prendre des habits secs, il me fallut aller rendre
compte à Masséna du résultat de l'attaque de San-Francisco.

Le maréchal faisait en ce moment à pied sa promenade du matin, en
compagnie du général Fririon, chef d'état-major. Préoccupés par mon
récit, ou poussés par le désir d'observer de plus près, ils se
rapprochèrent insensiblement de la ville, et nous n'en étions plus qu'à
une portée de canon, lorsque le maréchal me permit d'aller me reposer.
Mais à peine étais-je éloigné d'une cinquantaine de pas, qu'une bombe
monstrueuse, lancée du rempart de Ciudad-Rodrigo, tombe auprès de
Masséna et de Fririon!... Au bruit affreux qu'elle fit en éclatant, je
me retournai, et n'apercevant plus le maréchal ni le général, qu'un
nuage de fumée et de poussière cachait à mes regards, je les crus morts
et courus sur le point où je les avais laissés. Je fus étonné de les
trouver vivants et n'ayant pour tout mal que des contusions faites par
des cailloux que la bombe avait lancés autour d'elle, au moment de
l'explosion. Du reste, ils étaient l'un et l'autre couverts de terre;
Masséna surtout, qui avait depuis quelques années perdu un œil à la
chasse, avait l'œil qui lui restait tellement rempli de sable qu'il n'y
voyait plus pour se conduire, et les meurtrissures faites par les
pierres le mettaient hors d'état de marcher. Il devenait cependant
urgent de l'éloigner du feu de la place. Masséna était maigre et de
petite taille; il me fut donc possible, malgré mon indisposition, de le
charger sur mes épaules et de le porter sur un point où les projectiles
ennemis ne pouvaient l'atteindre. Mes camarades, que j'allai prévenir,
vinrent prendre le maréchal, afin que les soldats ignorassent le danger
qu'avait couru le généralissime.

Les fatigues et l'agitation morale que j'avais éprouvées depuis
vingt-quatre heures augmentèrent beaucoup ma fièvre; néanmoins je me
raidissais contre le mal, et je parvins à le surmonter jusqu'à la
reddition de Ciudad-Rodrigo, qui, ainsi que je l'ai déjà dit, eut lieu
le 9 juillet. Mais, à compter de ce jour, la surexcitation qui m'avait
soutenu n'ayant plus d'aliment, puisque l'armée était en repos, je fus
vaincu par la fièvre. Elle prit un caractère si alarmant que l'on fut
obligé de me transporter dans l'unique maison de la ville que les bombes
françaises eussent laissée intacte. C'est la seule fois que j'aie été
sérieusement malade sans avoir été blessé, mais je le fus si gravement
qu'on désespéra de ma vie. Aussi me laissa-t-on à Ciudad-Rodrigo,
lorsque l'armée, après avoir passé la Coa, marcha sur la forteresse
portugaise d'Alméida. Cette place n'étant à vol d'oiseau qu'à quatre
lieues de Ciudad-Rodrigo, j'entendais de mon lit de douleur le bruit
continuel du canon, dont chaque détonation me faisait bondir de rage!...
Plusieurs fois je voulus me lever, et ces essais infructueux, me
prouvant mon impuissante faiblesse, augmentaient encore mon désespoir.
J'étais éloigné de mon frère et de mes camarades, que le devoir retenait
auprès du maréchal au siège d'Alméida; ma triste solitude n'était
interrompue que par les courtes visites du docteur Blancheton, qui,
malgré ses talents, ne pouvait me soigner que très imparfaitement, faute
de médicaments, l'armée ayant emmené ses ambulances, et toutes les
pharmacies de Ciudad-Rodrigo étant épuisées ou détruites. L'air de cette
ville était vicié par la grande quantité de blessés des deux partis
qu'on y avait laissés, et surtout par l'odeur infecte s'exhalant de
plusieurs milliers de cadavres qu'on n'avait pu enterrer, parce qu'ils
étaient à demi enfouis sous les décombres des maisons écrasées par les
bombes. Une chaleur de plus de trente degrés, ajoutant encore à ces
causes d'insalubrité, amena bientôt le typhus. Il fit de grands ravages
dans la garnison, et surtout parmi les habitants qui, ayant échappé aux
horreurs du siège, s'étaient obstinés à rester dans la place, afin de
conserver les débris de leur fortune.

Je me trouvais livré aux soins de mon domestique, et, malgré son zèle,
il ne pouvait me procurer ce dont j'avais besoin; ma maladie s'aggrava,
et le délire s'empara bientôt de moi. Je me souviens qu'il existait dans
ma chambre de grands tableaux représentant les quatre parties du monde.
L'Afrique, placée devant mon lit, avait à ses pieds un lion énorme, dont
les yeux me semblaient fixés sur moi, et je ne le perdais pas de vue!...
Enfin, un jour, je crus le voir remuer, et, voulant prévenir son
attaque, je me levai en chancelant, pris mon sabre, et, frappant d'estoc
et de taille, je mis le lion en pièces. Après cet exploit digne de don
Quichotte, je tombai à demi évanoui sur le carreau, où le docteur
Blancheton me trouva. Il fit enlever tous les tableaux qui garnissaient
l'appartement, et dès lors mon exaltation se calma. Mes moments lucides
n'en étaient pas moins affreux. Je contemplais avec douleur ma pénible
situation et l'abandon dans lequel je me trouvais. La mort des champs de
bataille me paraissait douce auprès de celle qui m'attendait, et je
regrettais de n'y être pas tombé en _soldat!_... Tandis que mourir de la
fièvre, dans un lit, lorsqu'on combattait auprès de moi, me paraissait
une chose horrible et presque honteuse!... J'étais depuis un mois dans
cette terrible position, lorsque, le 26 août, à l'entrée de la nuit, une
épouvantable détonation se fit entendre tout à coup... La terre trembla;
je crus que la maison allait s'écrouler! C'était la forteresse d'Alméida
qui venait de sauter, par suite de l'explosion d'un immense magasin à
poudre, et bien que Rodrigo soit à une demi-journée de cette place, la
commotion s'y était fait vivement sentir!... On peut juger par là des
effets qu'elle avait produits dans Alméida même!... Cette malheureuse
place fut détruite de fond en comble: il n'y resta que six maisons
debout. La garnison eut six cents hommes frappés à mort et un très grand
nombre de blessés. Enfin, une cinquantaine de Français, occupés aux
travaux du siège, furent frappés par des éclats de pierre. Lord
Wellesley, conformément aux instructions de son gouvernement, voulant
ménager le sang de l'armée britannique aux dépens de celui de ses
alliés, après avoir confié la défense de Ciudad-Rodrigo aux troupes
espagnoles qui venaient de succomber, avait abandonné celle d'Alméida
aux Portugais, en ne laissant dans cette place qu'un seul Anglais, le
général Cox, qui en était gouverneur.

Ce brave officier, ne se laissant pas intimider par l'affreux désastre
qui venait de détruire presque tous les moyens de résistance, proposait
à la garnison de se défendre encore derrière les décombres de la cité;
mais les troupes portugaises, effrayées et entraînées par leurs
officiers, principalement par Bernardo Costa, le gouverneur, et José
Bareiros, chef des artilleurs, se révoltèrent, et le général Cox,
abandonné de tous, fut contraint de capituler avec Masséna.

On a dit que le généralissime français avait séduit les chefs portugais,
et que l'explosion fut le résultat de leur trahison: c'est une erreur.
Personne n'avait mis le feu; il n'eut pour cause que la négligence des
artificiers de la garnison qui, au lieu d'extraire des caves les
tonneaux de poudre les uns après les autres, en refermant les portes
après chaque sortie, avaient eu l'imprudence d'en rouler une vingtaine à
la fois dans la cour du château. Il paraît qu'une bombe française,
tombant sur un des barils, y mit le feu, qui se communiqua de proche en
proche à tous les autres, formant une traînée jusqu'au centre du grand
magasin, et fit sauter cet établissement, dont l'explosion renversa la
ville et endommagea ses remparts. Quoi qu'il en soit, les Anglais mirent
en jugement les deux chefs portugais. Bernardo Costa fut pris, condamné
et fusillé!... Bareiros parvint à s'évader. Ces deux officiers n'étaient
certainement pas coupables du crime de trahison: on ne pouvait leur
reprocher de n'avoir pas continué une défense désespérée, dont tout le
résultat eût été de conserver quelques jours les décombres d'Alméida,
tandis que l'armée anglaise restait tranquillement campée à deux lieues
de la place, sans faire aucun mouvement pour les secourir.

Après s'être ainsi emparé d'Alméida, le maréchal Masséna, ne pouvant
s'établir dans les ruines de cette ville, transporta son quartier
général au fort de la _Conception_, situé sur l'extrême frontière
d'Espagne. Les Français avaient détruit une partie des fortifications,
mais les bâtiments intérieurs étaient conservés et passablement
logeables. Ce fut là que Masséna prépara l'expédition qu'il devait
entreprendre pour conduire son armée à Lisbonne.

Mon frère et plusieurs de mes camarades profitèrent de cette suspension
des hostilités pour venir me voir à Ciudad-Rodrigo. Leur présence accrut
le calme que la prise d'Alméida avait apporté dans mes esprits. La
fièvre disparut, et peu de jours après j'entrai en pleine convalescence.
J'avais hâte de changer d'air et de rejoindre le quartier général à la
Conception. On craignait toutefois que je ne pusse faire à cheval le
trajet, qui n'était que de quelques heures. Je partis cependant, et,
avec l'aide de mon frère et de quelques amis, j'arrivai au fort.
J'étais heureux de me retrouver au milieu de mes camarades; ils avaient
craint de ne plus me revoir et me reçurent très affectueusement. Le
maréchal, dont j'étais séparé depuis le jour où je l'avais porté dans
mes bras, pour l'éloigner des canons de Rodrigo, ne me dit pas un mot de
ma maladie.

En quittant mon logement, je l'avais cédé au colonel du 13e de
chasseurs, M. de Montesquiou, frère aîné du général de ce nom, jeune
homme qui avait fait avec distinction plusieurs campagnes. C'est lui que
l'Empereur envoya en parlementaire au roi de Prusse la veille de la
bataille d'Iéna. Les fatigues incessantes et le climat de la Péninsule
avaient altéré sa santé; il s'arrêta à Ciudad-Rodrigo et y mourut: ce
fut une grande perte pour l'armée!

Après quinze jours passés au fort de la Conception, en bon air et dans
le repos, je retrouvai la santé, la plénitude de mes forces, et me
préparai à faire la campagne de Portugal. Avant de raconter les
événements remarquables de cette célèbre et malheureuse campagne, il est
indispensable de vous faire connaître succinctement ce qui s'était passé
dans la Péninsule depuis que l'Empereur l'avait quittée, en 1809.



CHAPITRE XXXI

Campagne de Soult en Portugal.--Prise de Chavès et de Braga.--Siège et
prise d'Oporto.--Le trône de Portugal est offert à Soult.


Pendant que le maréchal Ney contenait les royaumes des Asturies et de
Léon, le maréchal Soult, qui venait d'ajouter à la conquête de la
Corogne celle du port militaire du Ferrol, avait réuni ses troupes en
Galice, à Santiago, et se préparait à envahir le Portugal.

Par suite d'une illusion qui lui devint funeste, Napoléon ne comprit
jamais l'énorme différence que l'insurrection des Espagnols et des
Portugais apportait entre les états de situation des troupes françaises
qui se trouvaient dans la Péninsule et le nombre réel de combattants
qu'elles pouvaient opposer à l'ennemi. Ainsi, la force du deuxième corps
(celui de Soult) était portée sur le papier à 47,000 hommes; mais en
défalquant les garnisons laissées à Santander, à la Corogne et au
Ferrol, les 8,000 hommes employés pour le service des communications, et
12,000 malades, le nombre des présents sous les armes n'excédait pas
20,000, qui, ayant combattu tout l'hiver dans un pays montagneux et
couvert de neige, étaient excédés de fatigue, manquaient de chaussures,
souvent de vivres, et n'avaient que des chevaux harassés pour traîner
l'artillerie dans des chemins affreux!... Ce fut avec d'aussi faibles
moyens que l'Empereur prescrivit au maréchal Soult d'entrer en Portugal.
Il comptait, il est vrai, sur la valeur des troupes du deuxième corps,
presque entièrement composé de vieux soldats d'Austerlitz et de
Friedland, et avait le projet de faire attaquer le Portugal d'un autre
côté, par le corps du maréchal Victor, qui devait à cet effet s'avancer
de l'Andalousie vers Lisbonne, et s'y réunir à Soult; mais la fortune ne
sanctionna pas ce calcul.

Ce fut le 1er février 1809 que le maréchal Soult, après avoir prévenu le
maréchal Ney qu'il abandonnait la Galice à sa surveillance, se mit en
marche vers le Minho, fleuve considérable qui, de Melgaco à son
embouchure, sépare l'Espagne du Portugal. Le maréchal Soult essaya de le
passer aux environs de la ville fortifiée de Tuy; mais la force du
courant et le feu des milices portugaises postées sur la rive opposée
ayant fait avorter cette expédition, le maréchal, avec une activité et
une vigueur admirables, prit une nouvelle ligne d'opérations, et voyant
qu'il ne pouvait traverser le fleuve sur ce point, il le remonta, le
franchit à Ribada-Via, occupa Orense, puis, redescendant le Minho,
attaqua Tuy, s'en empara et en fit sa place d'armes, où il laissa une
partie de son artillerie, ses gros bagages, les malades et les blessés,
à la garde d'une forte garnison, ce qui réduisit l'armée expéditionnaire
à 20,000 combattants, avec lesquels Soult s'avança hardiment sur Oporto.

L'anarchie régnait dans cette grande ville, la seconde du royaume;
l'évêque, s'étant emparé du commandement, avait réuni un très grand
nombre d'habitants des campagnes voisines qu'il faisait travailler à
d'immenses fortifications tracées par lui-même. Le peuple vivait dans la
licence, les troupes dans l'insubordination, les généraux ne pouvaient
s'entendre, tous voulaient être indépendants; enfin, le désordre était à
son comble!... La régence et l'évêque étaient ennemis jurés; chacun
avait ses adhérents qui assassinaient les hommes marquants du parti
opposé. Telles étaient les dispositions que l'on avait prises pour
résister à l'armée. Mais celle-ci, bien que fatiguée par des marches
continuelles et par la multitude des insurgés qui l'environnaient,
attaqua à Verin le corps espagnol commandé par La Romana, ainsi que les
Portugais aux ordres de Sylveira. Le premier fut complètement défait, le
second se retira derrière Chavès, place forte portugaise dont Soult
s'empara.

L'un des plus grands inconvénients attachés aux expéditions faites par
les Français dans la Péninsule, était la garde des prisonniers. Ceux que
Soult avait faits à Chavès étaient nombreux; il ne savait où les déposer
et accepta la proposition qu'ils firent de passer au service de la
France, bien que la plupart d'entre eux, ayant agi de même lors de
l'expédition de Junot, eussent fini par déserter.

Après l'occupation de Chavès, le corps expéditionnaire se dirigea sur
Braga, où se trouvait une nouvelle et nombreuse armée portugaise
commandée par le général Freira. Ce malheureux officier, voyant son
avant-garde battue par les Français, se préparait à effectuer sa
retraite, lorsque ses troupes, presque entièrement composées de paysans
levés en masse, crièrent à la trahison et le massacrèrent! En ce moment,
l'avant-garde française, commandée par le général Franceschi, ayant paru
aux portes de Braga, la population se porta vers les prisons où l'on
avait enfermé les individus _soupçonnés_ de faire des vœux pour les
Français, et tous furent égorgés!

Le maréchal Soult ayant fait attaquer l'armée ennemie, celle-ci, après
une courte et vive résistance, fut mise dans une déroute complète, et
perdit plus de 4,000 hommes, ainsi que toute son artillerie. Les
fuyards, en traversant Braga, tuèrent le corregidor et commençaient à
mettre la ville à feu et à sang lorsque, poursuivis par les troupes
françaises, ils se sauvèrent par la route d'Oporto. Les avantages que le
maréchal Soult venait d'obtenir à Braga furent bien affaiblis par la
perte qu'il fit à la même époque; car le général portugais Sylveira, qui
s'était jeté sur le flanc gauche de l'armée française, pendant qu'elle
marchait sur Braga, avait investi et enlevé la ville de Chavès, où il
nous prit 800 combattants et 1,200 malades. Soult, ignorant ce fâcheux
événement, laissa dans Braga la division Heudelet, et continua sa marche
sur Oporto. Les ennemis disputèrent vaillamment le passage de la
rivière de l'Ave, mais il fut néanmoins forcé. Le général français
Jardon y fut tué. Furieux de leur défaite, les Portugais massacrèrent
leur chef, le général Vallongo. Les divisions françaises des généraux
Mermet, Merle et Franceschi se trouvaient alors réunies sur la rive
gauche de l'Ave, et le chemin d'Oporto leur était ouvert. Elles se
concentrèrent sur le front des retranchements qui couvraient la ville et
le camp, contenant au moins 40,000 hommes, dont la moitié de troupes
réglées, commandées par les généraux Lima et Pereiras; mais l'autorité
réelle était entre les mains de l'évêque, homme violent, qui dirigeait
la multitude à son gré; aussi les historiens anglais et portugais
l'ont-ils rendu responsable du massacre de quinze individus de haut rang
qu'il ne voulut ou ne put sauver de la fureur du peuple, lorsque
celui-ci fut exaspéré par la vue des colonnes françaises.

Oporto, bâti sur la rive droite du Douro, est dominé par d'immenses
rochers garnis alors de deux cents pièces de canon. Un pont de bateaux,
long de deux cent cinquante toises, unissait la ville au faubourg de
Villa-Nova. Avant d'attaquer Oporto, le maréchal Soult écrivit au prélat
pour l'engager à épargner à cette grande ville les horreurs d'un siège.
Le prisonnier portugais qu'on chargea de ce message fut sur le point
d'être pendu! L'évêque entra néanmoins en pourparlers, mais sans faire
cesser le feu des remparts; puis il finit par refuser de se rendre. Il
paraît qu'il craignit d'être victime de la populace, dont il avait
lui-même exalté la fureur par de fausses espérances de succès. Le 28
mars, le maréchal, voulant détourner l'attention des ennemis du centre
des retranchements, par où il comptait pénétrer dans la ville, fit
attaquer leurs ailes. La division Merle enleva sur la gauche plusieurs
clos fortifiés, pendant que les généraux Delaborde et Franceschi
menaçaient vers la droite d'autres ouvrages extérieurs. Sur ces
entrefaites, quelques bataillons ennemis ayant crié qu'ils voulaient se
rendre, le général Foy s'avança imprudemment, suivi de son aide de camp.
Celui-ci fut tué, le général fait prisonnier, mis complètement nu et
traîné à l'instant dans l'intérieur de la ville. Les Portugais
exécraient le général Loison, qui les avait battus. Ce général ayant
depuis longtemps perdu un bras, les ennemis l'avaient surnommé Mañeta
(le manchot). En voyant le général Foy prisonnier, la population
d'Oporto, croyant que c'était Loison, se mit à crier: «Tuez, tuez
Mañeta!» Mais Foy eut la présence d'esprit de lever ses deux mains et de
les montrer à la foule. Celle-ci reconnut son erreur et le laissa
conduire en prison. L'évêque, bien qu'il eût seul amené les choses à cet
état de crise, n'eut pas le courage de braver le danger, et, laissant
aux généraux Lima et Pereiras le soin de défendre la ville comme ils
pourraient, il s'enfuit avec une bonne escorte du côté opposé à celui de
l'attaque, traversa la rivière et ne s'arrêta qu'au couvent de la Serra,
bâti au sommet de la montagne escarpée qui, sur la rive gauche, domine
le faubourg de Villa-Nova; de là le prélat pouvait, en toute sûreté,
être spectateur des horreurs du combat du lendemain.

La nuit fut affreuse pour les habitants d'Oporto. Un orage violent ayant
éclaté, les soldats et les paysans portugais prirent le sifflement du
vent pour le bruit des balles ennemies; alors, malgré les officiers, la
fusillade et la canonnade partirent sur toute la ligne, et le bruit de
deux cents pièces d'artillerie se confondit avec celui de la foudre et
des cloches qu'on ne cessait de sonner!... Pendant cet affreux
tintamarre, les Français, abrités dans les bas-fonds contre les balles
et les boulets, attendaient avec calme que le lever du soleil leur
permît d'attaquer le corps de la place.

Le 29 mars, jour néfaste pour la ville d'Oporto, le temps étant redevenu
serein, nos troupes se portèrent avec ardeur au combat, que, selon ses
projets de la veille, le maréchal engagea d'abord sur les ailes, pour
tromper les ennemis. Ce stratagème réussit complètement; car les
généraux portugais affaiblirent démesurément leur centre pour renforcer
leurs flancs. Le maréchal Soult, faisant alors battre la charge, lance
les colonnes françaises sur ce point. L'attaque fut impétueuse; nos
soldats enlèvent bravement les retranchements, pénètrent au delà,
s'emparent de deux forts principaux, où ils entrent par les embrasures,
tuant ou dispersant tout ce qui veut résister.

Après ce glorieux succès, plusieurs bataillons vont prendre en queue les
ailes portugaises, pendant que Soult ordonne à une autre colonne de
marcher droit sur la ville, en se dirigeant vers le pont. Ainsi chassée
de ses retranchements, et coupée en plusieurs parties, l'armée
portugaise perdit tout espoir; sa déroute à travers la ville fut
affreuse. Une partie des fuyards gagna le fort de Santo-João, sur la
rive du Douro, et là, frappés de terreur, ils cherchèrent à traverser le
fleuve à la nage ou dans des barques. En vain Lima, leur général, leur
fit remarquer combien cette tentative était périlleuse. Ils le
massacrèrent, et, voyant les Français avancer toujours, ils essayèrent
de nouveau le passage du Douro; mais presque tous se noyèrent!
Cependant, le combat continuait encore dans Oporto; la colonne que le
maréchal avait fait marcher sur la ville, après avoir brisé les
barricades qui défendaient l'entrée des rues, était arrivée aux
approches du pont, où les horreurs de la guerre s'accrurent encore. Plus
de 4,000 personnes de tout âge et de tout sexe encombraient ce pont,
qu'elles s'efforçaient de passer, lorsque les batteries portugaises de
la rive opposée, apercevant les Français qu'elles voulaient empocher de
franchir le fleuve, ouvrirent un feu terrible sur cette masse
tumultueuse, dans laquelle les boulets firent un affreux ravage sans
atteindre nos troupes, et, au même instant, un détachement de cavalerie
portugaise, embarrassé par les fuyards, traversa au galop cette foule
épouvantée, en se frayant un chemin sanglant! Chacun cherchant alors son
salut dans les barques qui formaient le pont, elles furent bientôt
encombrées, et, ne pouvant soutenir le poids de tant d'individus,
plusieurs s'enfoncèrent. Le pont fut ainsi rompu sur quelques points; et
comme la foule se portait toujours en avant, des milliers d'hommes,
arrivés aux coupures du pont, étaient précipités dans le fleuve, qui fut
bientôt couvert de cadavres, sur lesquels venait échouer et périr tout
ce qui tentait encore le passage.

Les premiers Français qui arrivèrent, oubliant le combat, ne virent plus
que des malheureux qu'il fallait secourir, et en arrachèrent un bon
nombre à la mort; plus humains en cela que les artilleurs portugais qui,
dans l'espoir d'atteindre quelques Français, tiraient sur leurs propres
concitoyens! Nos soldats, à l'aide de planches, franchirent les coupures
du pont, arrivèrent sur la rive droite, emportèrent les batteries
ennemies et s'emparèrent du faubourg de Villa-Nova. Le passage du Douro
se trouva dès lors assuré. Les malheurs de la ville semblaient toucher à
leur fin, lorsqu'on apprit que 200 hommes, formant la garde de l'évêque,
s'étaient enfermés dans son palais, d'où ils faisaient feu par les
fenêtres. Les Français y coururent, et leurs sommations étant restées
inutiles, ils brisèrent les portes et passèrent tous ces séides au fil
de l'épée.

Jusque-là nos troupes n'avaient agi que d'après les lois de la guerre;
la ville et les habitants avaient été respectés; mais en revenant de
l'assaut de l'évêché, où ils s'étaient fortement animés, nos soldats
aperçurent sur la grande place une trentaine de leurs camarades, que les
Portugais avaient pris la veille, et auxquels ils venaient d'arracher
les yeux, la langue, et qu'ils avaient mutilés avec un raffinement de
barbarie digne de cannibales!... La plupart de ces malheureux Français
respiraient encore!... À la vue de ces atrocités, les soldats exaspérés
ne respirèrent plus que vengeance et se portèrent à de terribles
représailles, que le maréchal Soult, les généraux, les officiers, et
même un grand nombre de soldats plus calmes, eurent toute sorte de peine
à faire cesser. On porte à dix mille le nombre de Portugais qui périrent
dans cette journée, tant à l'avant des retranchements qu'au pont et dans
la ville. La perte des Français n'excéda pas cinq cents hommes. Le
général Foy fut délivré, à la grande satisfaction de l'armée. Quant à
l'évêque d'Oporto, après avoir vu du haut du couvent de la Serra la
ruine de ses projets ambitieux sur les provinces du Nord, qu'il voulait,
dit-on, séparer du royaume à son profit, il s'enfuit vers Lisbonne. Là,
il se réconcilia avec la régence gouvernementale, qui non seulement
l'admit dans son sein, mais le nomma bientôt _patriarche_ de Portugal.

La chute d'Oporto permit au maréchal Soult d'établir une base solide
d'opérations. Le fruit immédiat de la victoire fut la prise d'immenses
magasins remplis de munitions de guerre et de vivres. Trente vaisseaux
anglais, retenus par les vents contraires, tombèrent aussi entre nos
mains. Adoptant une conduite toute conciliatrice, ainsi qu'il l'avait
fait à Braga, Soult s'efforça de remédier aux maux de la guerre, et
rappela les habitants qui avaient fui de la ville. L'habileté de cette
administration produisit un excellent résultat et donna lieu à un fait
fort inattendu, que les historiens ont mal expliqué et dont les journaux
de l'époque n'osèrent faire mention.

Les Portugais ne pouvaient pardonner au prince régent, chef de la maison
de Bragance, de les avoir abandonnés pour transporter le siège du
gouvernement en Amérique. Ils prévoyaient que le résultat de la guerre
actuelle serait de faire du Portugal une dépendance du Brésil ou de
l'Espagne, ou bien une colonie anglaise, toutes choses qui leur
répugnaient également, et, pour conserver leur nationalité, ils
songèrent à se donner un roi.

La comparaison qu'ils firent entre le gouvernement de Soult et
l'horrible anarchie qui l'avait précédé, étant tout à l'avantage du
maréchal, le parti de l'ordre se réveilla, ses chefs se rendirent auprès
du maréchal Soult et lui proposèrent de se mettre à leur tête, pour
former un gouvernement indépendant. Se croyant justifié par les
circonstances, Soult ne découragea pas ce parti, nomma aux emplois
civils, leva une légion portugaise de cinq mille hommes, et se conduisit
avec tant d'habileté, qu'en moins de quinze jours les villes d'Oporto,
de Braga, ainsi que toutes celles des provinces conquises par lui,
envoyèrent des adresses signées par plus de trente mille individus de la
noblesse, du clergé et du tiers état, exprimant leur adhésion à ce
nouvel ordre de choses. Le duc de Rovigo, ancien ministre de l'Empereur,
assure, dans les mémoires qu'il publia sous la Restauration, que Soult
refusa ces propositions; cependant, un très grand nombre d'officiers
français qui se trouvaient alors à Oporto, notamment les généraux
Delaborde, Mermet, Thomières, Merle, Loison et Foy, m'ont _affirmé_
avoir assisté à des réceptions dans lesquelles les Portugais donnaient
au maréchal Soult le titre de Roi et de Majesté, que celui-ci acceptait
avec beaucoup de dignité. Enfin, un jour que je questionnais à ce sujet
le lieutenant général Pierre Soult, frère du maréchal, qui avait été mon
colonel, et avec lequel j'étais fort lié, il me répondit avec franchise:
«Comme, en envoyant mon frère en Portugal, l'Empereur l'avait autorisé à
employer _tous les moyens_ pour arracher ce pays à l'alliance de
l'Angleterre et l'attacher à celle de la France, le maréchal, voyant la
nation lui offrir la couronne, pensa que ce moyen n'avait pas été
excepté par Napoléon, étant non seulement le meilleur, mais le _seul_
qui pût unir les intérêts du Portugal à ceux de l'Empire; il devait donc
l'employer, sauf ratification de l'Empereur.» Ce qui prouverait que
Pierre Soult avait raison, c'est que Napoléon, au lieu d'exprimer le
moindre mécontentement de ce que le maréchal eût accepté d'être roi de
Portugal, lui donna des pouvoirs beaucoup plus étendus que ceux qu'il
avait en entrant dans ce pays.

L'Empereur ne fit en cela que céder aux exigences de la situation qui
lui rendaient le maréchal Soult indispensable, et est-il vrai que
Napoléon lui écrivit: «Je ne me souviens que de votre belle conduite à
Austerlitz»?... C'est un point qui n'a jamais été éclairci; car le
maréchal Bertrand m'a dit que, dans les longs entretiens qu'il avait eus
à Sainte-Hélène avec Napoléon, il voulut plusieurs fois amener la
conversation sur la royauté éphémère du maréchal Soult, mais que
l'Empereur garda toujours le silence à ce sujet. Bertrand en concluait
que l'Empereur n'avait _ni encouragé ni blâmé_ ce que Soult avait fait
pour obtenir la couronne de Portugal, et que le succès de cette
entreprise en eût fait absoudre l'audace.

L'Empereur avait d'abord eu la pensée de réunir toute la Péninsule en
un seul État, dont son frère Joseph aurait été le roi; mais, ayant
reconnu que la haine réciproque des Espagnols et des Portugais rendait
ce projet impraticable, et désirant cependant arracher à tout prix le
Portugal à la domination des Anglais, il aurait consenti à donner la
couronne de ce pays à l'un de ses lieutenants, dont les intérêts eussent
été ceux de la France. Puisque le maréchal Soult avait obtenu le
suffrage d'une grande partie de la nation, Bertrand pensait que Napoléon
se serait déterminé à ratifier ce choix. L'Empereur aurait ainsi assuré
l'affermissement du roi Joseph sur son trône et l'expulsion des Anglais
de l'Espagne et du Portugal, dont la guerre commençait à le fatiguer, en
l'empêchant de porter ses vues sur le nord de l'Europe.

Quoi qu'il en soit, dès que l'offre faite au maréchal Soult par les
Portugais fut connue de son armée, elle produisit une grande agitation
en sens divers, car la troupe et les officiers subalternes, dont le
maréchal était fort aimé, ne blâmaient ce projet que parce qu'ils le
croyaient contraire aux intentions de l'Empereur. Cependant, le bruit
s'étant répandu que le maréchal n'agissait qu'avec son agrément,
l'immense majorité de l'armée, séduite par la gloire que devait lui
procurer la conquête du Portugal, se rangea dès lors du côté de Soult et
se tint prête à le soutenir dans des projets qu'on lui représentait
comme utiles à la France ainsi qu'à l'Empereur. Toutefois, un grand
nombre d'officiers supérieurs et quelques généraux craignaient que
l'avènement de Soult au trône de Portugal n'engageât l'Empereur à l'y
soutenir, en laissant indéfiniment le 2e corps dans ce pays, pour y
coloniser à l'exemple des Romains; ils s'écrièrent qu'on allait les
engager dans une guerre sans fin, et, cherchant à faire trêve avec les
Anglais, qui occupaient Lisbonne, ils résolurent d'élire un chef, de
faire appel aux troupes françaises revenues en Espagne, et de retourner
tous ensemble en France pour forcer l'Empereur à conclure la paix.

Ce projet, inspiré par le gouvernement anglais, et du reste plus facile
à former qu'à exécuter, aurait-il eu l'assentiment de toutes les armées
et de la masse de la nation française? C'est ce dont il est permis de
douter. Il reçut cependant un commencement d'exécution. Le lieutenant
général anglais Beresford, servant dans l'armée portugaise en qualité de
maréchal, était l'âme du complot, et, par l'entremise d'un marchand
d'Oporto nommé Viana, il entretint une correspondance avec les
mécontents français, qui eurent l'indignité de proposer l'arrestation du
maréchal Soult, qu'ils remettraient aux avant-postes. On conçoit dans
quelle perplexité la découverte de cette conspiration dut jeter le
maréchal Soult, d'autant plus qu'il n'en connaissait pas les complices.
Un abîme était ouvert devant lui; néanmoins, sa fermeté ne l'abandonna
pas.



CHAPITRE XXXII

Surprise d'Oporto.--Retraite de Soult par les montagnes.--Mauvais
vouloir du maréchal Victor.--Mort de Franceschi.


Pendant que Soult était absorbé par les soins qu'il ne cessait de donner
à l'administration du pays conquis, les nombreuses troupes
anglo-portugaises que sir Arthur Wellesley et lord Beresford amenaient
de Lisbonne et de Coïmbre s'approchaient chaque jour du Douro, et en
atteignirent bientôt les rives. Le général portugais Sylveira, après
avoir repris Chavès sur les Français, descendit la Tamega jusqu'à
Amaranthe et s'empara de cette ville ainsi que de son pont, ce qui
plaçait le corps portugais sur les derrières de Soult. Celui-ci
s'empressa de diriger sur ce point les généraux Heudelet et Loison, qui
chassèrent Sylveira d'Amaranthe; mais sir Arthur Wellesley, ayant le
projet de tourner l'aile gauche des Français, fit passer le Douro en
avant de Lamego à un nombreux corps anglo-portugais, qui se dirigea vers
Amaranthe. Le général Loison, malgré les ordres qu'il avait reçus de
défendre cette ville à outrance, abandonna le seul passage qui restât à
l'armée française pour sortir de la situation périlleuse où elle se
trouvait. Le maréchal Soult, voyant qu'une partie des forces ennemies
cherchaient à gagner ses derrières, pendant que le surplus, marchant sur
Oporto, menaçait de l'attaquer de front, résolut d'abandonner cette
ville et de faire retraite sur les frontières d'Espagne. Son mouvement,
fixé pour le 12, ayant été retardé de vingt-quatre heures, par la
nécessité de réunir l'artillerie et de mettre les convois en route, ce
retard lui devint fatal. Les conspirateurs étaient fort occupés; les
ordres du maréchal étaient négligés ou mal compris, et on lui
transmettait de faux rapports sur leur exécution. Les choses allaient
donc au plus mal lorsque, le 12 au matin, les colonnes anglaises
arrivèrent à Villa-Nova.

Soult avait dès la veille retiré ses troupes dans ce faubourg, détruit
le pont qui l'unissait à la ville et fait enlever toutes les
embarcations de la rive gauche. Le maréchal, ainsi rassuré sur les
tentatives de passage du Douro devant Oporto, mais craignant que la
flotte anglaise ne débarquât des troupes sur la droite de l'embouchure
du fleuve, en faisait exactement observer les rives _au-dessous_ de la
ville. Du haut du mont Serra, sir Arthur Wellesley planant comme un
aigle sur Oporto, sur le Douro et le pays environnant, reconnut de ce
point élevé qu'_au-dessus_ de la ville les postes français étaient en
très petit nombre, éloignés les uns des autres, et négligeaient le
service des patrouilles, tant ils se croyaient protégés par l'immensité
du fleuve.

Il peut arriver, à la guerre, qu'un bataillon, un régiment et même une
brigade soient surpris; mais l'histoire offre bien peu d'exemples d'une
armée attaquée à l'improviste, en plein jour, sans avoir été prévenue
par ses avant-postes. C'est néanmoins ce qui advint aux Français dans
Oporto, et voici comment.

Le Douro fait au-dessus de cette ville un crochet qui baigne le pied du
mont Serra. On conçoit que les Français eussent négligé cette partie du
fleuve lorsqu'elle était couverte par les troupes qu'ils avaient à
Villa-Nova et sur le Serra; mais, au moment où ils abandonnèrent ces
positions pour se concentrer sur la rive droite, ils auraient dû placer
des postes en avant de la ville; cependant soit négligence, soit
trahison, non seulement on avait omis cette précaution, mais on avait
laissé sans garde, en dehors de la place, un grand nombre de barques,
auprès d'un édifice non terminé appelé le _nouveau séminaire_, dont
l'enclos, s'abaissant de chaque côté jusqu'au rivage, pouvait contenir
quatre bataillons. En voyant un poste aussi important abandonné, sir
Arthur Wellesley conçut le hardi projet d'en faire le point d'appui de
son attaque et, s'il pouvait se procurer une embarcation, d'effectuer le
passage du fleuve sous les yeux d'une armée aguerrie et d'un de ses
plus célèbres généraux!

Un pauvre barbier s'était enfui de la ville la nuit précédente, au moyen
d'une petite nacelle, sans être aperçu par les patrouilles françaises.
Un colonel anglais, suivi de quelques hommes, traverse le fleuve sur cet
esquif et ramène à la rive gauche trois grandes barques sur lesquelles
on place un bataillon anglais, qui vient s'emparer du séminaire et de là
renvoie une grande quantité de bateaux, si bien qu'en moins d'une heure
et demie, 6,000 Anglais se trouvent au milieu de l'armée française, et
maîtres d'un poste dont il était d'autant plus difficile de les chasser
qu'ils étaient protégés par une nombreuse artillerie placée à la rive
opposée, sur le mont Serra.

Les postes français n'avaient rien vu, et l'armée était tranquille dans
Oporto, lorsque tout à coup la ville retentit du bruit confus des
tambours et de l'appel: «_Aux armes! aux armes! voilà les ennemis!_» On
put alors juger mieux que jamais de la solidité et de la valeur des
troupes françaises, qui, loin d'être découragées par cette surprise, se
précipitèrent avec fureur vers le séminaire. Déjà elles avaient arraché
sa principale grille et tué un très grand nombre d'Anglais, lorsque,
foudroyées par les canons de la rive gauche et menacées sur leurs
derrières par un corps anglais qui venait de débarquer dans la ville,
elles reçurent du maréchal l'ordre d'abandonner la place et de se
replier sur Vallonga, bourgade située à deux lieues d'Oporto, dans la
direction d'Amaranthe. Les Anglais n'osèrent pas ce jour-là suivre notre
armée plus loin; ils perdirent beaucoup de monde dans cette affaire.
Lord Paget, un de leurs meilleurs généraux, fut grièvement blessé, et,
de notre côté, le général Foy le fut aussi. Notre perte ne fut pas
considérable.

Nos vieilles bandes étaient si expérimentées, si endurcies à la guerre,
qu'elles se remettaient plus facilement d'une surprise qu'aucune autre;
aussi les historiens anglais conviennent qu'avant qu'elles eussent
atteint Vallonga, l'ordre était rétabli dans les colonnes françaises.

Le maréchal eut certainement de bien grands reproches à se faire pour
s'être laissé surprendre en plein jour dans Oporto et à l'abri d'un
fleuve; mais on doit lui rendre la justice de dire que, dans son
malheur, il fit preuve d'un courage personnel et d'une fermeté d'âme qui
ne se démentirent jamais dans les circonstances les plus difficiles.

En quittant Oporto, le maréchal faisait reposer tout son espoir de salut
sur le pont d'Amaranthe qu'il croyait encore occupé par Loison; mais il
apprit le 13 au matin, à Peñafiel, que ce général venait d'abandonner
Amaranthe pour se retirer à Guimaraëns!... Cette fâcheuse nouvelle
n'affaiblit pas l'énergie de Soult, et voyant que le chemin de la
retraite lui était coupé, il résolut de se retirer à travers champs,
malgré les difficultés que présentait le pays. Aussitôt, imposant
silence à toute observation timide, comme aux murmures de quelques
conspirateurs, il détruisit son artillerie et ses bagages, fit mettre
sur des chevaux de trait ses malades ainsi que des munitions pour
l'infanterie, et, sous une pluie battante, il gravit la sierra ou
montagne de Cathalina par un sentier rocailleux des plus étroits et se
rendit à Guimaraëns, où il trouva les divisions Loison et Lorge qui s'y
étaient transportées par la route qui vient d'Amaranthe.

Les forces principales de l'armée française s'étant réunies à
Guimaraëns, sans avoir été attaquées par les Anglais, le maréchal Soult
en conclut avec sagacité que ceux-ci avaient pris la route directe pour
aller à Braga et y couper toute retraite aux Français, privés désormais
de tout chemin praticable pour l'artillerie. Déjà les mécontents, au
nombre desquels se trouvait Loison, disaient qu'il fallait faire une
capitulation comme celle de Cintra; mais alors, et par une fermeté digne
d'admiration, Soult fit détruire toute l'artillerie des divisions Loison
et Lorge, et laissant à gauche la route de Braga, il prit encore les
sentiers des montagnes. Il gagna ainsi une journée sur les ennemis et
atteignit en deux marches Salamonde. Là, coupant à angle droit la route
de Chavès à Braga, par laquelle il était entré en Portugal trois mois
avant, il résolut d'éviter encore les chemins frayés et de se rendre à
Montalegre, toujours par les montagnes. Après une longue marche, les
éclaireurs vinrent l'informer que le pont de Puente-Novo, sur le Cavado,
était rompu, et que 1,200 paysans portugais, avec du canon, s'opposaient
à son rétablissement!... Si cet obstacle n'était pas surmonté, toute
retraite devenait impossible!...

La pluie n'avait pas cessé depuis plusieurs jours. Les troupes,
harassées, manquaient de vivres, de chaussures, et la plus grande partie
des cartouches étaient mouillées. L'armée anglaise devait, sans nul
doute, arriver sur l'arrière-garde le lendemain matin. L'heure de mettre
bas les armes était donc venue!...

Dans cette fâcheuse extrémité, Soult ne faiblit point. Il fait venir le
major Dulong, réputé, à juste titre, pour un des plus intrépides
officiers de l'armée française, lui donne 100 grenadiers de choix et le
charge de surprendre pendant la nuit les ennemis qui gardent le passage.
Une espèce d'assise en pierre n'ayant que six pouces de large était la
seule partie du pont qui ne fût point détruite. Dulong, suivi de 12
grenadiers, s'y glisse à plat ventre et s'avance en rampant vers le
poste ennemi. Le Cavado débordé coulait avec impétuosité... En se
voyant ainsi suspendu au-dessus du torrent, un grenadier perdit
l'équilibre et tomba dans le gouffre; mais ses cris furent étouffés par
le bruit de l'orage et des flots. Dulong et ses onze hommes atteignirent
enfin la rive opposée, et tombant à l'improviste sur les premiers postes
des paysans endormis, les tuèrent ou les dispersèrent tous. Les soldats
portugais, campés à peu de distance, croyant que l'armée française
venait de traverser le Cavado, s'enfuirent aussi. Le maréchal Soult fit
sur-le-champ réparer le pont. Ainsi la valeur du brave Dulong sauva
l'armée.

Cet officier fut très grièvement blessé le lendemain, en attaquant un
retranchement élevé par les Portugais dans un défilé d'un accès très
difficile, où les Français essuyèrent quelques pertes; mais ce fut le
dernier combat qu'ils eurent à soutenir dans cette pénible retraite. Ils
atteignirent le 17 Montalegre, où, repassant la frontière, ils
rentrèrent en Espagne, et se réunirent à Orense: là ils se mirent en
communication avec les troupes du maréchal Ney. L'intrépide Dulong fut
nommé colonel. (Il est mort lieutenant général en 1828.)

Ainsi se termina la seconde invasion des Français en Portugal. Le fer de
l'ennemi, les maladies et les assassinats avaient fait perdre au
maréchal Soult 6,000 bons soldats. Il avait emmené cinquante-huit pièces
d'artillerie: il revenait avec _un seul_ canon; et pourtant, sa
réputation de vaillant soldat et de général habile n'en fut point
ébranlée, car l'opinion publique lui tint compte, d'une part, de la
fermeté qu'il avait déployée, et, d'autre part, des grandes difficultés
qu'il avait éprouvées, tant par les intrigues des conspirateurs que par
l'abandon dans lequel l'Empereur l'avait laissé, en ne le faisant pas
soutenir par le maréchal Victor, ainsi qu'il l'avait promis.

Napoléon, que les campagnes d'Italie, d'Égypte et d'Allemagne avaient
habitué à voir ses lieutenants obéir avec exactitude, eut le tort de
penser qu'il en serait de même dans la péninsule Ibérique; mais
l'éloignement et le titre de _maréchal_ les avaient rendus moins soumis.
Ainsi, le maréchal Victor, qui de Madrid devait marcher sur Lisbonne,
par la vallée du Tage, et se trouver à Mérida le 15 février pour menacer
le Portugal de ce côté, resta si longtemps à Talavera-la-Reyna, que son
inertie permit au général espagnol de la Cuesta de réunir une nombreuse
armée dans les montagnes de Guadalupe.

Victor, sortant alors de son apathie, marcha contre lui, le battit en
plusieurs rencontres, notamment à Médellin, sur les rives de la
Guadiana, et occupa enfin le 19 mars la ville de Mérida, un mois _après_
l'époque fixée par l'Empereur. Le roi Joseph, qui venait d'envahir
l'Estramadure, rappela au maréchal Victor l'ordre de Napoléon, qui lui
enjoignait d'entrer en Portugal pour se joindre au maréchal Soult; mais
comme celui-ci était le plus ancien, Victor, craignant de se trouver en
sous-ordre, non seulement ne voulut pas se réunir à lui, mais suspendit
la marche de la division Lapisse, qui, se trouvant déjà maîtresse du
pont d'Alcantara sur le Tage, pouvait opérer une heureuse diversion en
faveur de Soult, avant que les Anglais ne fussent l'attaquer dans
Oporto. Après avoir hésité pendant plus d'un mois, Victor, apprenant que
Soult venait de quitter le Portugal, se hâta de battre en retraite, et
fit sauter le pont d'Alcantara, le plus beau monument du génie de
Trajan!...

Dès son retour en Espagne, le maréchal Soult, après s'être muni
d'artillerie dans les arsenaux de la Corogne, eut à Lugo une entrevue
avec le maréchal Ney, auquel il proposa de réunir les forces disponibles
de leurs deux corps d'armée, pour faire ensemble une nouvelle invasion
en Portugal. Mais ces deux maréchaux n'ayant pu s'entendre, Soult, pour
refaire ses troupes, les conduisit à Zamora.

En terminant, je dois vous faire connaître le sort des officiers
compromis dans la conspiration dont j'ai parlé. Le capitaine
adjudant-major du 18e de dragons, Argenton, qui avait été l'âme du
complot, fut traduit devant un conseil de guerre et condamné à mort;
mais il réussit à s'évader. Son colonel, M. Lafitte, fut mis en retrait
d'emploi. Quant au général Loison et au colonel Donnadieu, qu'on
accusait sans preuves, ils n'encoururent aucune punition. Toutefois, le
maintien du général dans l'armée de Portugal ne pouvait que produire un
effet fâcheux.

Afin de mieux faire comprendre au roi Joseph quelles étaient ses vues,
Soult envoya le général Franceschi à Madrid. Ce brave et excellent
officier, étant tombé dans une embuscade de la guérilla du _Capucino_
fut conduit à Séville, puis à Grenade, où la Junte centrale, le traitant
en criminel et non en brave soldat, le jeta dans la prison de
l'Alhambra. Il fut ensuite transporté à Carthagène, où il mourut de la
fièvre jaune. Ce fut une perte immense pour l'armée, car Franceschi
réunissait toutes les qualités d'un général consommé.



CHAPITRE XXXIII

Situation de nos armées en Espagne.--L'armée de Portugal.--Notre parc
d'artillerie est menacé.--Réunion de Viseu.--Causes d'insuccès de la
campagne.--L'armée devant l'Alcoba.


Vers la fin de 1809, l'Empereur voulant obtenir plus d'unité dans les
opérations des divers corps d'armée qu'il avait en Espagne, les plaça
sous les ordres du roi Joseph, son frère; mais celui-ci n'étant
nullement militaire, Napoléon ne lui accorda qu'une autorité fictive et
créa le maréchal Soult major général, afin de lui donner le commandement
_réel_ de toutes les troupes françaises du midi de l'Espagne, qui, bien
dirigées, gagnèrent les batailles d'Ocana, d'Alba de Tormès, forcèrent
les défilés de la sierra Morena, envahirent l'Andalousie, s'emparèrent
de Séville, de Cordoue, et investirent Cadix, où s'était réfugiée la
Junte gouvernementale. Pendant ce temps, le général Suchet dominait et
administrait habilement l'Aragon et le royaume de Valence, dont il avait
assiégé et pris plusieurs villes fortifiées. Les maréchaux Saint-Cyr et
Augereau avaient fait une guerre active en Catalogne, dont la
population, la plus belliqueuse de l'Espagne, se défendit avec une
grande énergie. La Navarre et les provinces du Nord étaient infestées
par de nombreuses guérillas, auxquelles les troupes de la jeune garde de
l'Empereur faisaient une petite guerre incessante. Les généraux Bonnet
et Drouet occupaient la Biscaye et les Asturies, Ney tenait la province
de Salamanque, et Junot celle de Valladolid. Les Français venaient
d'évacuer la Galice, pays trop pauvre pour nourrir nos troupes. Telle
était, en résumé, la situation de nos armées en Espagne lorsque, après
avoir pris Ciudad-Rodrigo et Alméida, le maréchal Masséna pénétra en
Portugal.

Les troupes sous les ordres de Masséna se composaient: du 2e corps,
entièrement formé de vieux soldats d'Austerlitz ayant été l'année
précédente à Oporto avec le maréchal Soult, que le général Reynier
venait de remplacer (ses divisionnaires étaient Merle et Heudelet); du
6e corps, commandé par le maréchal Ney et ayant fait avec lui les
campagnes d'Austerlitz, d'Iéna et de Friedland (ses divisionnaires
étaient Marchand, Loison et Mermet); du 8e corps, commandé par le
général en chef Junot et composé de troupes médiocres (il avait pour
généraux de division Solignac et Clausel, qui devint plus tard
maréchal); d'un corps de deux divisions de cavalerie sous les ordres du
général Montbrun, et d'une nombreuse artillerie de campagne dirigée par
le général Éblé. Le général Lasouski commandait le génie.

Après avoir défalqué les garnisons laissées à Rodrigo, Alméida et
Salamanque, ainsi que les malades, le nombre des combattants de toutes
armes s'élevait à cinquante mille, ayant soixante bouches à feu et une
grande quantité de caissons de munitions. Ce train était beaucoup trop
considérable, car, en Portugal, pays très accidenté, il n'existe presque
pas de grandes routes. Les voies de communication sont presque toujours
des sentiers étroits, rocailleux et souvent escarpés; aussi les
transports s'y font à dos de mulet. Il est même des pays où les routes
sont complètement inconnues. Enfin, à l'exception de quelques vallées,
le sol généralement aride, n'offre que des ressources insuffisantes pour
la nourriture d'une armée. Tout faisait donc un devoir au maréchal
Masséna de passer par le pays le moins difficile et le plus fécond. Il
fit cependant le contraire!...

En effet, l'armée ayant quitté les environs d'Alméida le 14 septembre
1810, et se trouvant réunie le lendemain à Celorico, voyait s'ouvrir
devant elle la riche vallée du Mondego et pouvait, par Sampaya et Ponte
de Morcella, se diriger sur Coïmbre par des chemins sinon bons, du moins
passables. Cependant, le maréchal, influencé par le commandant Pelet,
son conseil, abandonna la contrée praticable, où ses troupes auraient
vécu largement, pour aller, vers sa droite, se jeter dans les montagnes
de Viseu, dont les chemins sont les plus affreux du Portugal. Il suffit
d'ailleurs d'examiner la carte pour reconnaître combien il était
déraisonnable de venir passer à Viseu pour se rendre de Celorico à
Coïmbre!... faute d'autant plus grande, que Viseu se trouve séparé de la
sierra d'Alcoba par de hautes montagnes que l'armée aurait évitées en se
dirigeant de Celorico sur cette ville par la vallée du Mondego. Les
environs de Viseu ne produisent ni céréales, ni légumes, ni fourrages.
Les troupes n'y trouvèrent que des citrons et des raisins, nourriture
fort peu substantielle.

Il s'en fallut de bien peu que l'expédition de Masséna se terminât à
Viseu, par le manque de prévoyance du maréchal, qui fit marcher son parc
d'artillerie à l'extrême droite de la colonne, c'est-à-dire _en dehors_
des masses d'infanterie, en ne lui donnant pour escorte qu'un bataillon
irlandais au service de France et une compagnie de grenadiers français.

Ce parc marchant sur une seule file, ayant une longueur de plus d'une
lieue, avançait lentement et péniblement par des chemins très
difficiles, lorsque tout à coup parut sur son flanc droit le colonel
anglais Trent, avec quatre à cinq mille miliciens portugais!... Si
l'ennemi, profitant de la supériorité de ses forces, eût enveloppé le
convoi et attaqué avec résolution, toute l'artillerie, les munitions et
les vivres de l'armée étaient enlevés ou détruits. Mais le colonel
Trent, ainsi qu'il l'a dit depuis, ne pouvait supposer qu'un maréchal
aussi expérimenté que Masséna eût laissé sans soutien un convoi de la
conservation duquel dépendait le salut de son armée; pensant qu'une
puissante escorte, masquée par les plis du terrain, se trouvait dans le
voisinage, il n'osa avancer qu'avec circonspection. Il se borna donc à
attaquer la compagnie de grenadiers français qui était en tête;
celle-ci répondit par un feu terrible qui tua une cinquantaine
d'hommes!... Les miliciens effrayés reculèrent, et Trent, faisant ce
qu'il aurait dû faire d'abord, enveloppa une partie du convoi.
Cependant, à mesure qu'il s'avançait, il s'aperçut de la faiblesse de
l'escorte, et envoya un parlementaire au commandant pour le sommer de se
rendre, sinon il allait l'attaquer sur tous les points. L'officier
français consentit adroitement à entrer en pourparlers, afin de donner
aux Irlandais, qu'il avait fait prévenir, le temps d'arriver de la queue
à la tête du convoi. Ils parurent enfin, venant bravement au pas de
course!... Dès que l'officier français les aperçut, il rompit la
conférence en disant à l'Anglais: «Je ne puis plus traiter, car voici
mon général qui vient à mon secours avec huit mille hommes!...» Chacun
reprit donc sa position; mais Trent s'empressa de quitter la sienne et
de s'éloigner, croyant avoir affaire à l'avant-garde d'une forte
colonne.

Le parc fut donc sauvé; mais le danger qu'il venait de courir, bientôt
connu de toute l'armée, y causa la plus vive émotion. Ney, Junot,
Reynier, Montbrun se rendirent sur-le-champ à Viseu, pour adresser de
vifs reproches au général Fririon, chef d'état-major, qui déclara que,
malgré ses vives réclamations, on ne lui avait même pas donné
connaissance de la marche des colonnes, tout se décidant entre Masséna
et Pelet. En apprenant un tel état de choses, les chefs des quatre corps
d'armée, saisis de stupeur et d'indignation, entrèrent chez Masséna pour
lui faire de justes observations. Ney portait la parole, et du salon de
service nous l'entendions protester; mais Masséna, prévoyant que la
conversation allait s'animer, entraîna les généraux dans une pièce
éloignée de celle qu'occupaient ses aides de camp. J'ignore ce qui fut
résolu; mais il paraît que le généralissime promit d'en agir autrement,
car, au bout d'un quart d'heure, nous aperçûmes Masséna se promenant
paisiblement dans le jardin, en donnant tour à tour le bras à ses
lieutenants. L'union paraissait rétablie, mais ce ne fut pas pour
longtemps.

Ainsi que je l'ai déjà dit, des motifs puérils produisent quelquefois de
grands et fâcheux résultats. En voici un exemple frappant, car il influa
sur le résultat d'une campagne qui devait chasser les Anglais du
Portugal, tandis que son avortement accrut au contraire la confiance des
Anglais dans Wellington, tout en aguerrissant des troupes qui
contribuèrent puissamment aux défaites que nous éprouvâmes les années
suivantes.

Toute l'armée savait que Masséna avait amené Mme X... en Portugal; mais
cette dame, qui avait traversé en voiture toute l'Espagne et était
restée à Salamanque pendant les sièges de Rodrigo et d'Alméida, voulut
suivie Masséna à cheval, quand il se mit en marche dans ce pays
impraticable aux voitures, ce qui produisit un fort mauvais effet. Le
maréchal, qui mangeait généralement seul avec Mme X..., avait fait ce
jour-là placer son petit couvert sous un bosquet de citronniers. La
table des aides de camp était dans le même jardin, à cent pas de la
sienne. On allait servir, lorsque le généralissime, voulant probablement
achever de cimenter le bon accord qui venait d'être rétabli entre ses
quatre lieutenants, fit observer que chacun d'eux ayant plusieurs lieues
à faire pour regagner son quartier général, le mieux serait qu'avant de
partir, ils dînassent avec lui. Ney, Reynier, Junot et Montbrun
acceptent, et Masséna, pour prévenir le retour de réflexions sur
l'incident du convoi, ordonna, par extraordinaire, de joindre la table
de ses aides de camp à la sienne.

Jusque-là tout allait bien; mais quelques instants avant de s'asseoir.
Masséna fait appeler Mme X..., qui recule en se voyant en présence des
lieutenants de Masséna. Mais celui-ci dit tout haut à Ney: «Mon cher
maréchal, veuillez donner la main à madame.» Le maréchal Ney pâlit et
fut sur le point d'éclater... Cependant, il se contint, et conduisit du
bout du doigt Mme X... vers la table, où, sur l'indication de Masséna,
elle prit place à sa droite. Mais, pendant tout le repas, le maréchal
Ney ne lui adressa pas une seule parole, et s'entretint avec Montbrun,
son voisin de gauche. Mme X..., qui avait trop d'esprit pour ne pas
sentir combien sa situation était fausse, fut prise tout à coup d'une
violente attaque de nerfs et tomba évanouie. Alors Ney, Reynier,
Montbrun et Junot quittent le jardin, non sans que Ney témoignât à haute
voix et très vivement ses impressions.

Les généraux Reynier et Montbrun exprimèrent aussi hautement leurs
sentiments. Junot fut acerbe; comme il blâmait Masséna, je pris la
liberté de lui rappeler la scène de Valladolid et l'accueil qu'il avait
fait à Mme X...; mais il me répondit en riant: «Parce qu'un vieux
housard tel que moi fait quelquefois des farces, ce n'est pas une raison
pour que Masséna les imite; d'ailleurs, je ne puis me séparer de mes
camarades!» À compter de ce jour, Ney, Reynier, Montbrun et Junot furent
au plus mal avec Masséna, qui, de son côté, leur en voulut beaucoup[4].

La discorde établie entre les chefs de l'armée ne pouvait qu'aggraver
les causes qui devaient nuire au succès d'une campagne entreprise à cinq
cents lieues de France. Ces causes étaient d'abord le manque absolu de
connaissance de la topographie des contrées dans lesquelles nous
faisions la guerre; car, soit par précautions défensives, soit par
apathie, le gouvernement portugais n'a jamais fait lever de bonnes
cartes du royaume. La seule qui existât alors était on ne peut plus
inexacte, de sorte que nous marchions pour ainsi dire à tâtons,
quoiqu'il y eût dans l'armée de Masséna un très grand nombre d'officiers
français ayant déjà fait deux campagnes en Portugal avec Soult et Junot;
mais les officiers n'étaient point venus dans les provinces que nous
traversions, et ne pouvaient être d'aucune utilité pour diriger les
colonnes. Nous avions au grand état-major une trentaine d'officiers
portugais, au nombre desquels se trouvaient les généraux marquis
d'Alorna et comte Pamplona, venus de France en 1808, avec le contingent
fourni à Napoléon par la cour de Lisbonne. Ces militaires, bien qu'ils
n'eussent fait qu'obéir aux ordres de leur ancien gouvernement, ayant
été proscrits par la Junte, avaient suivi notre armée afin de revenir
dans leur patrie et rentrer en possession de leurs biens confisqués.
Masséna avait espéré que ces bannis pourraient lui donner quelques
renseignements utiles; mais, excepté Lisbonne et ses environs, aucun
d'eux ne connaissait son propre pays, tandis que les Anglais, le
parcourant en tous sens depuis plus de deux ans, étaient parfaitement au
fait de sa configuration intérieure, ce qui leur procurait un immense
avantage sur nous!...

Une cause non moins importante nuisit encore au succès de notre
campagne. Sir Arthur Wellington, auquel la Junte venait d'accorder des
pouvoirs illimités, s'en servit pour ordonner à toutes les populations
d'abandonner leurs habitations, de détruire les provisions, les
moulins, et de se retirer sur Lisbonne avec leurs troupeaux à l'approche
des Français, qui se trouvaient ainsi privés de renseignements et
réduits à la nécessité de courir au loin pour se procurer des vivres!...
Les Espagnols, chez lesquels les Anglais avaient essayé cette terrible
mesure de résistance, s'y étaient constamment refusés; mais les
Portugais, plus dociles, s'y conformèrent avec une telle exactitude que
nous parcourions d'immenses contrées sans rencontrer _un seul_
habitant!... De mémoire d'homme, on ne vit une fuite aussi générale!...
La cité de Viseu était totalement déserte lorsque nous y entrâmes;
cependant Masséna y arrêta l'armée pendant six jours consécutifs, ce qui
fut une bien grande faute ajoutée à celle qu'on avait commise en
quittant la vallée du Mondego; car si, le lendemain de son arrivée à
Viseu, le généralissime français eût marché rapidement et attaqué
l'Alcoba, sur lequel sir Wellesley n'avait encore que fort peu de
troupes, le maréchal pouvait encore réparer sa faute; mais notre halte
de six jours permit aux Anglais de traverser à gué le Mondego au-dessus
de Ponte de Murcelha et de réunir leur armée sur les crêtes de l'Alcoba,
principalement à Busaco.

Les militaires d'aucun pays n'ont pu concevoir l'inaction dans laquelle
Masséna était resté pendant près d'une semaine à Viseu; mais
l'état-major du maréchal put constater que les fatigues éprouvées par
Mme X... contribuèrent beaucoup à retarder Masséna et à le retenir en
cet endroit; car dans ce pays soulevé il eût été impossible de la
laisser en arrière sans l'exposer à être enlevée. En outre, quand il
prit la détermination de se mettre en route, Masséna ne fit que de très
courtes étapes, s'arrêta d'abord à Tondella et le lendemain, 26
septembre, après avoir établi son quartier général à Mortagoa, sur la
rive droite d'un ruisseau nommé le Criz, il perdit un temps précieux à
assurer le logement de Mme X..., et ne partit qu'à deux heures du soir
avec son état-major pour les avant-postes, situés à cinq grandes lieues
de là, au pied d'Alcoba.

Cette montagne, d'environ trois lieues de long, aboutit sur la droite au
Mondego et se lie à gauche à des mamelons très escarpés, inaccessibles à
la marche des colonnes. Il existe au point culminant un couvent de
Minimes nommé Sako. Au centre, le sommet de la montagne forme une espèce
de plateau, sur lequel était placée l'artillerie anglaise, qui pouvait
agir librement sur tout le front de la position, et dont les boulets
arrivaient en deçà du Criz. Un chemin qui règne autour de la crête de
Busaco fournissait une communication facile entre les différentes
parties de l'armée ennemie. Le versant de la montagne qui faisait face
au côté par lequel arrivaient les Français est très escarpé et propre à
la défense. Les ennemis avaient leur gauche sur les pics qui dominent
Barria, le centre et les réserves au couvent de Busaco, la droite sur
les hauteurs, un peu en arrière de San Antonio de Cantaro. Cette
position, défendue par une armée nombreuse, était si formidable que les
Anglais craignaient que le généralissime français n'osât les attaquer.

Lorsque Masséna arriva, le 26 septembre au soir, au pied de la position,
son armée établie en son absence par le maréchal Ney était ainsi placée:
la droite formée par le 6e corps au village de Moira; le centre, en face
du couvent de Busaco; la gauche, composée du corps de Reynier (le 2e), à
San Antonio de Cantaro; le 8e corps, commandé par Junot, en marche,
ainsi que le grand parc d'artillerie, pour venir se placer en réserve
derrière le centre. La cavalerie, aux ordres de Montbrun, se trouvait à
Bienfaita.

Lorsqu'une armée a éprouvé un échec, il n'est que trop ordinaire de voir
les généraux en rejeter la faute les uns sur les autres, et comme c'est
ce qui advint au combat de Busaco, il est nécessaire de faire connaître
ici l'avis exprimé avant l'engagement par les lieutenants de Masséna
qui, après l'avoir poussé à la plus grande faute qu'il ait commise,
critiquèrent sa conduite à la suite de ce fatal événement.

J'ai dit que les corps du maréchal Ney et de Reynier se trouvaient
l'avant-veille de la bataille au pied de la montagne d'Alcoba, en
présence de l'ennemi. Ces deux généraux, attendant avec impatience le
généralissime, se communiquaient par écrit leurs observations
respectives sur la position de l'armée anglo-portugaise. Or, il existe
une lettre datée du 26 septembre au matin, dans laquelle le maréchal Ney
disait au général Reynier: «Si j'avais le commandement, j'attaquerais
sans hésiter un instant!» Ils exprimaient l'un et l'autre le même
sentiment dans leur correspondance avec Masséna: «Cette position est
loin d'être aussi formidable qu'elle le paraît, et si je n'eusse été
aussi subordonné, je l'aurais enlevée sans attendre vos ordres.» Les
généraux Reynier et Junot ayant assuré que rien n'était plus facile,
Masséna, s'en rapportant à eux, ne fit pas la plus petite reconnaissance
des lieux, quoiqu'on ait depuis assuré le contraire, et se bornant à
répondre: «Eh bien, je serai demain ici au point du jour, et nous
attaquerons...», il tourna bride, et reprit le chemin de Mortagoa.

Au moment de ce brusque départ, la stupéfaction fut générale, car chacun
avait pensé, en voyant Masséna revenir auprès de ses troupes campées à
une portée de canon de l'ennemi, qu'après avoir employé le peu de jour
qui restait à étudier la position qu'il voulait enlever, il demeurerait
au milieu de son armée. Le généralissime, en s'éloignant sans avoir rien
vu par lui-même, commit une grande faute; mais ses lieutenants, qui
l'avaient poussé à l'attaque, en endormant sa vigilance habituelle,
devaient-ils blâmer sa conduite, ainsi qu'ils le firent plus tard? Je ne
le pense pas. Ils eurent au contraire des reproches à se faire, car,
restés deux jours au pied de l'Alcoba, ils conseillèrent de l'attaquer
de front, malgré son escarpement, sans chercher le moyen de tourner
cette montagne; cependant la chose était des plus faciles, ainsi que
vous le verrez bientôt.

Ce fut un grand malheur pour l'armée que le général Sainte-Croix ne se
trouvât pas alors auprès de Masséna, parce que son instinct de la guerre
l'aurait certainement porté à user de la confiance que le maréchal avait
en lui, pour le faire renoncer à une attaque de front contre une
position aussi formidable, avant d'être certain qu'on ne pouvait la
tourner; mais Sainte-Croix était avec sa brigade à plusieurs lieues en
arrière, escortant un convoi confié à sa garde.

À peine le généralissime et son état-major eurent-ils quitté l'armée,
que la nuit nous surprit. Masséna n'avait qu'un œil et n'était pas bon
écuyer. De grosses pierres et des quartiers de rochers couvraient le
chemin que nous parcourions; il fallut donc marcher pendant plus de deux
heures au pas, dans l'obscurité, pour faire les cinq lieues qui nous
séparaient de Mortagoa, où le maréchal avait dépêché le commandant Pelet
pour annoncer son retour. Pendant ce trajet, je fis de bien tristes
réflexions sur les suites que devait avoir la bataille qu'on allait
engager le lendemain dans des conditions aussi désavantageuses pour
l'armée française!... J'en fis part à voix basse à mon ami Ligniville,
ainsi qu'au général Fririon. Nous désirions tous bien vivement que
Masséna changeât ses dispositions; mais comme Pelet était le seul
officier auquel il fût donné de lui soumettre des observations
_directes_, nous résolûmes, tant le cas nous paraissait grave, de lui
faire indirectement entendre la vérité, en employant un stratagème qui
nous avait quelquefois réussi. Pour cela, après nous être concertés,
nous nous approchâmes du maréchal en feignant de ne pas le reconnaître
dans l'obscurité; nous parlâmes de la bataille résolue pour le jour
suivant, et j'exprimai le regret de voir le généralissime attaquer de
front la montagne d'Alcoba avant d'avoir la certitude qu'elle ne pouvait
être tournée. Le général Fririon, jouant alors le rôle convenu entre
nous, répondit que le maréchal Ney et le général Reynier avaient assuré
qu'il était impossible de passer ailleurs; mais Ligniville et moi
répliquâmes que cela nous paraissait d'autant plus difficile à croire,
qu'il n'était pas possible que les habitants de Mortagoa fussent restés
plusieurs siècles sans communication directe avec Boïalva, et obligés
d'aller franchir la montagne à Busaco, le point le plus escarpé, afin de
gagner la grande route d'Oporto où leurs affaires les appelaient
journellement. J'ajoutai qu'ayant fait cette observation aux aides de
camp du maréchal Ney et du général Reynier, en demandant lequel d'entre
eux avait reconnu l'extrême gauche ennemie, aucun ne m'avait répondu.
J'en concluais que ce point n'avait été visité par personne!...

Si la vue de Masséna était mauvaise, il avait en revanche l'ouïe d'une
finesse extrême, et, selon nos désirs, il n'avait pas perdu un seul mot
de ce qui venait d'être dit. Il en fut tellement frappé que, se
rapprochant de notre groupe, et prenant part à la conversation, il
convint, lui ordinairement si circonspect, qu'il s'était trop légèrement
engagé à attaquer la montagne de front, mais qu'il allait donner
contre-ordre, et que si on trouvait un passage pour tourner la
position, il laisserait reposer son armée le lendemain, et la réunissant
la nuit suivante, à l'insu de ses ennemis, en face du point vulnérable,
alors il attaquerait; qu'à la vérité ce serait un retard de vingt-quatre
heures, mais avec plus de chances de succès et une moindre perte
d'hommes.

La détermination du maréchal paraissait tellement positive, qu'en
arrivant à Mortagoa il chargea Ligniville et moi de tâcher de trouver
quelque habitant du bourg qui pût nous indiquer un chemin qui conduisît
à Boïalva, en évitant de passer par Busaco.

La chose était fort difficile, car toute la population avait fui à
l'approche des Français, et une nuit des plus obscures s'opposait à
l'efficacité de nos recherches; mais enfin, nous parvînmes à découvrir
dans un monastère un vieux jardinier, resté pour soigner un moine
gravement malade, auprès duquel il nous conduisit. Ce moine répondit
avec candeur à toutes nos questions. Il avait été fort souvent de
Mortagoa à Boïalva par une bonne route dont l'embranchement était à une
petite lieue du couvent où nous étions, et il s'étonnait d'autant plus
que nous ne connussions pas cet embranchement, qu'une partie de notre
armée avait passé devant en allant de Viseu à Mortagoa. Conduits par le
vieux jardinier, nous fûmes alors vérifier le dire du moine, et
reconnûmes en effet qu'une excellente route se prolongeait au loin dans
la direction des montagnes dont elle paraissait contourner la gauche;
cependant, le maréchal Ney avait séjourné quarante-huit heures à
Mortagoa sans avoir recherché cette route, dont la connaissance nous eût
évité bien des désastres.

Ligniville et moi, heureux de la découverte que nous venions de faire,
courûmes en rendre compte au maréchal; mais notre absence avait duré
plus d'une heure, et nous le trouvâmes avec le commandant Pelet, au
milieu de plans et de cartes. Ce dernier dit avoir examiné de jour avec
un télescope les montagnes, dont la configuration n'indiquait aucun
passage vers notre droite. Il ne pouvait croire, d'ailleurs, que pendant
son séjour à Mortagoa le maréchal Ney n'eût pas fait explorer les
environs, et puisqu'il n'avait pas reconnu de passage, c'était une
preuve qu'il n'en existait point. Nous ne pûmes le convaincre du
contraire. En vain proposâmes-nous, Ligniville et moi, de tourner et de
gravir la montagne que le moine assurait être moins escarpée que celle
de Busaco; en vain offrîmes-nous d'aller jusqu'à Boïalva, si on voulait
nous donner l'un des trois bataillons de garde au quartier général; en
vain le général Fririon supplia le maréchal d'accepter cette offre, tout
fut inutile! Masséna, très fatigué, répondit qu'il était près de minuit,
qu'il fallait partir à quatre heures du matin pour être rendus au camp
au point du jour; cela dit, il alla se coucher.

Jamais je ne passai une plus terrible nuit, et tous mes camarades
étaient aussi attristés que moi. Enfin, l'heure du départ sonna, et nous
arrivâmes aux avant-postes dès les premières lueurs de l'aurore du 27
septembre, jour néfaste qui devait éclairer l'un des plus terribles
échecs qu'aient éprouvés les armées françaises!



CHAPITRE XXXIV

Échec de Busaco.--Épisode.--Nous tournons la position et gagnons la
route de Coïmbre.


En se retrouvant en face de la position qu'il avait à peine examinée la
veille, Masséna parut hésiter, et, se rapprochant du lieu où je causais
avec le général Fririon, il nous dit tristement: «Il y avait du bon dans
votre proposition d'hier...» Ce peu de mots ranimant l'espoir que nous
avions eu la veille, nous redoublâmes nos efforts pour déterminer le
généralissime à tourner la montagne vers son extrême gauche par Boïalva,
et déjà nous l'avions ramené à notre avis, lorsque le maréchal Ney, le
général Reynier et Pelet vinrent interrompre notre entretien, en disant
que tout était prêt pour l'attaque. Masséna fit bien encore quelques
observations; mais enfin, subjugué par ses lieutenants, et craignant
sans doute qu'on ne lui reprochât d'avoir laissé échapper une victoire
qu'ils déclaraient _certaine_, il ordonna vers sept heures du matin de
commencer le feu.

Le 2e corps, sous Reynier, attaquait la droite des ennemis, et Ney leur
gauche et leur centre. Les troupes françaises étaient rangées sur un
terrain pierreux, descendant en pente fort raide vers une immense gorge
qui nous séparait de la montagne d'Alcoba, haute, très escarpée et
occupée par les ennemis. Ceux-ci, dominant entièrement notre camp,
apercevaient tous nos mouvements, tandis que nous ne voyions que leurs
avant-postes, placés à mi-côte, entre le couvent de Busaco et la gorge,
tellement profonde sur ce point que l'œil nu pouvait à peine y
distinguer le mouvement des troupes qui y défilaient, et cette sorte
d'abîme était si resserré que les balles des carabiniers anglais
portaient d'un côté à l'autre. On pouvait donc considérer ce ravin comme
un immense fossé creusé par la nature, pour servir de première défense
aux fortifications naturelles, consistant en d'immenses rochers taillés
presque partout à pic en forme de muraille. Ajoutons à cela que notre
artillerie, engagée dans de très mauvais chemins et obligée de tirer de
bas en haut, ne pouvait rendre que fort peu de services, et que
l'infanterie avait à lutter non seulement contre une foule d'obstacles
et une montée des plus rudes, mais encore contre les meilleurs tireurs
de l'Europe, car, jusqu'à cette époque, les troupes anglaises étaient
les seules qui fussent parfaitement exercées au tir des armes
portatives; aussi leur tir était-il infiniment supérieur à celui des
fantassins des autres nations.

Bien qu'il semble que les règles de la guerre doivent être semblables
chez toutes les nations civilisées, elles varient cependant à l'infini,
lors même qu'on se trouve en des circonstances identiques. Ainsi, quand
les Français ont une position à défendre, après avoir garni le front et
les flancs de tirailleurs, ils couronnent ostensiblement les hauteurs
avec le gros de leurs troupes et les réserves, ce qui a le grave
inconvénient de faire connaître aux ennemis le point vulnérable de notre
ligne. La méthode employée par les Anglais en pareil cas me paraît
infiniment préférable, ainsi que l'expérience l'a si souvent prouvé dans
les guerres de la Péninsule. En effet, après avoir, ainsi que nous,
garni le front de la position de tirailleurs chargés d'en disputer les
approches, ils placent leurs principales forces de manière à les dérober
à la vue, tout en les tenant assez proches du point capital de la
position pour qu'elles puissent fondre rapidement sur les ennemis s'ils
venaient à l'aborder; cette attaque, faite à l'imprévu sur des
assaillants qui, après avoir éprouvé de nombreuses pertes, se croient
déjà vainqueurs, réussit presque toujours. Nous en fîmes la triste
expérience à la bataille de Busaco; car, malgré les nombreux obstacles
qui ajoutaient à la défense de la montagne d'Alcoba, nos braves soldats
du 2e corps venaient de l'escalader après une heure d'efforts inouïs,
exécutés avec un courage et une ardeur vraiment héroïques, lorsque,
arrivés haletants au sommet de la crête, ils se trouvèrent tout à coup
en face d'une ligne d'infanterie anglaise qu'ils n'avaient point
aperçue. Cette ligne, après les avoir accueillis à quinze pas par un feu
des plus justes et des mieux nourris, qui coucha par terre plus de 500
hommes, s'élança sur les survivants, la baïonnette en avant. Cette
attaque imprévue, accompagnée d'une grêle de mitraille qui les prenait
en flanc, ébranla quelques-uns de nos bataillons; mais ils se remirent
promptement, et, malgré les pertes que nous avions faites en gravissant
la position, et celles infiniment plus considérables que nous venions
d'éprouver, nos troupes étonnées, mais non déconcertées, coururent sur
la ligne anglaise, l'enfoncèrent sur plusieurs points à coups de
baïonnette et lui enlevèrent six canons!

Mais Wellington ayant fait avancer une forte réserve, tandis que les
nôtres étaient au bas de la montagne, les Français, pressés de toutes
parts et forcés de céder l'espace très étroit qu'ils occupaient sur le
plateau, se trouvèrent, après une longue et vive résistance, acculés en
masse à la descente rapide par laquelle ils étaient montés. Les lignes
anglaises les suivirent jusqu'à mi-côte, en leur tirant souvent des
bordées de mousqueterie auxquelles nous ne pouvions riposter, tant nous
étions dominés; aussi furent-elles bien meurtrières! Toute résistance
devenant inutile dans une position aussi défavorable pour les Français,
les officiers leur prescrivirent de se disperser en tirailleurs dans les
anfractuosités du terrain, et l'on regagna, sous une grêle de balles, le
pied de la montagne. Nous perdîmes sur ce point le général Graindorge,
deux colonels, 80 officiers et 700 ou 800 soldats.

Après un tel échec, la prudence ordonnait, ce nous semble, de ne plus
envoyer des troupes affaiblies par de nombreuses pertes contre des
ennemis fiers de leur succès et occupant toujours les mêmes positions;
néanmoins, le général Reynier ordonna aux brigades Foy et Sarrut de
retourner à la charge, et Masséna, témoin de cette folie, permit cette
seconde attaque, qui eut le même sort que la première.

Pendant que cela se passait à notre gauche, le sort ne nous était pas
plus favorable à la droite formée par le 6e corps, car, bien qu'on fût
convenu de faire une attaque simultanée sur tous les points et que
Masséna en eût renouvelé l'ordre vers les sept heures, au moment
d'engager l'action, le général Ney n'ébranla ses troupes qu'à huit
heures et demie. Il prétendit depuis avoir été retardé par les obstacles
que présentait la position sur ce point. Il est certain qu'ils étaient
encore plus grands que sur la gauche. Les Français venaient de commettre
une très grande faute en envoyant le 2e corps au combat avant que le 6e
fût en mesure d'agir. Le maréchal Ney en fit une pareille en engageant
sans ensemble les divisions Loison, Marchand et Mermet. Ces troupes
attaquèrent vigoureusement, et malgré la canonnade et la fusillade qui
enlevaient des files entières, les brigades Ferey et Simon et le 26e de
ligne, gravissant des rochers escarpés, se jetèrent sur l'artillerie
ennemie, dont ils prirent trois pièces. Les Anglais, ayant reçu de
nouveaux renforts, reprennent l'offensive. Le général Simon, la mâchoire
brisée, tombe et est fait prisonnier sur un des canons qu'il venait
d'enlever. Presque tous les officiers supérieurs sont tués ou blessés,
et trois décharges, faites à brûle-pourpoint, achèvent de porter la
confusion et la mort dans les masses françaises, qui regagnent en
désordre le point de départ. Ainsi se termina le combat principal.

Les pertes des 2e et 6e corps étaient immenses; elles s'élevaient à près
de 5,000 hommes, dont 250 officiers tués, blessés ou pris. Le général
Graindorge, les colonels Monnier, Amy et Berlier tués, deux autres
blessés, le général Simon blessé tombé au pouvoir de l'ennemi, les
généraux Merle, Maucune et Foy grièvement blessés; deux colonels et
treize chefs de bataillon le furent aussi. Les ennemis, protégés par
leur position dominante, éprouvèrent de moins grandes pertes: cependant,
ils convinrent avoir eu 2,300 hommes hors de combat. On sut depuis que,
si nous eussions attaqué la veille, les Anglais se seraient retirés sans
combattre, parce que 25,000 hommes de leurs meilleures troupes se
trouvaient encore au delà du Mondego, à une forte marche de Busaco, où
ils n'arrivèrent que dans la nuit qui précéda la bataille.

Tel fut le résultat des six jours que Masséna avait perdus à Viseu et de
l'empressement qu'il mit le 26 à retourner à Mortagoa, au lieu de
reconnaître la position qu'il devait attaquer le lendemain.

Quoiqu'il en soit, les efforts que les Français venaient de faire ayant
échoué devant des montagnes si escarpées qu'un homme isolé et sans
fardeau avait beaucoup de peine à les gravir, tout faisait un devoir aux
chefs des armées françaises de faire cesser un feu désormais inutile.
Néanmoins, un vif tiraillement s'était engagé sur la ligne, au bas de la
position que nos soldats, exaltés au dernier degré, demandaient à
escalader de nouveau. Ces petits combats partiels, soutenus contre des
ennemis cachés derrière des rochers très élevés, nous coûtant beaucoup
de monde, chacun sentait la nécessité d'y mettre un terme, et personne
n'en donnait l'ordre formel.

Les deux armées furent alors témoins d'un incident fort touchant et bien
en contraste avec les scènes de carnage qui nous environnaient. Le valet
de chambre du général Simon, ayant appris que son maître, grièvement
blessé, avait été laissé au sommet de l'Alcoba, essaya de se rendre
auprès de lui; mais, repoussé par les ennemis, qui, ne pouvant
comprendre le sujet de sa venue dans leurs lignes, tirèrent plusieurs
fois sur lui, ce serviteur dévoué, contraint de regagner les postes
français, se lamentait de ne pouvoir aller secourir son maître,
lorsqu'une pauvre cantinière du 26e de ligne, attachée à la brigade
Simon, qui ne connaissait le général que de vue, prend ses effets des
mains du valet de chambre, les charge sur son âne qu'elle pousse en
avant, en disant: «Nous verrons si les Anglais oseront tuer une
femme!...» Et n'écoutant aucune observation, elle gravit la montée, en
passant tranquillement au milieu des tirailleurs des deux partis.
Ceux-ci, malgré leur acharnement, lui ouvrent un passage et suspendent
leurs feux jusqu'à ce qu'elle soit hors de portée. Notre héroïne
aperçoit un colonel anglais et lui fait connaître le motif qui l'amène.
Elle est bien reçue; on la conduit auprès du général Simon; elle le
soigne de son mieux, reste auprès de lui plusieurs jours, ne le quitte
qu'après l'arrivée du valet de chambre, refuse toute espèce de
récompense et, remontant sur son baudet, traverse de nouveau l'armée
ennemie en retraite sur Lisbonne et rejoint son régiment sans avoir été
l'objet de la plus légère insulte, bien qu'elle fût jeune et très jolie.
Les Anglais affectèrent au contraire de la traiter avec les plus grands
égards. Mais revenons à Busaco.

Les deux armées conservèrent leurs positions respectives. La nuit qui
suivit fut des plus tristes pour nous, car on pouvait calculer nos
pertes, et l'avenir paraissait bien sombre!... Le 28, au point du jour,
les échos de l'Alcoba se renvoient tout à coup d'immenses cris de joie
et le son des musiques de l'armée anglaise rangée sur les hauteurs.
Wellington passait une revue de ses troupes qui le saluaient de leurs
hourras,... tandis qu'au bas de la montagne les Français étaient mornes
et silencieux. Masséna aurait dû monter alors à cheval, passer son armée
en revue, haranguer les soldats, dont l'ardeur ainsi ranimée eût répondu
par des cris, présages de futures victoires, à l'enthousiasme
provocateur que l'ennemi faisait éclater. L'Empereur et le maréchal
Lannes l'eussent fait certainement. Masséna se tint à l'écart, se
promenant tout seul, l'œil incertain et sans prendre aucune disposition,
tandis que ses lieutenants, surtout Ney et Reynier, l'accusaient
hautement d'imprudence dans l'attaque d'une position aussi forte que
Busaco, eux qui la veille le poussaient au combat, en lui répondant de
la victoire!... Enfin, ils vinrent joindre le généralissime, et ce fut
pour lui proposer de constater notre insuccès aux yeux de l'armée et du
monde, en abandonnant le Portugal et en ramenant l'armée derrière
Ciudad-Rodrigo et en Espagne! Le vieux Masséna, retrouvant alors une
partie de l'énergie qui l'avait illustré à Rivoli, à Zurich et à Gênes,
et dans une foule d'occasions mémorables, repoussa cette proposition
comme indigne de l'armée et de lui-même.

Les Anglais ont donné à la mémorable affaire de Busaco le nom de
_bataille politique_, parce que le Parlement britannique, effrayé des
dépenses immenses de la guerre, paraissait résolu à retirer ses troupes
de la Péninsule, en se bornant désormais à fournir des armes et des
munitions aux guérillas espagnoles et portugaises. Ce projet tendant à
détruire l'influence de Wellington, celui-ci avait résolu d'en empêcher
l'exécution, en répondant par une victoire aux alarmes du Parlement
anglais. Ce fut ce qui le décida à attendre les Français à Busaco. Ce
moyen lui réussit, car le Parlement accorda de nouveaux subsides pour
cette guerre, qui devait nous être si funeste!

Pendant que le maréchal discutait avec ses lieutenants, survint le
général Sainte-Croix, qui s'était momentanément séparé de sa brigade. En
le voyant, chacun exprimait le regret qu'il ne se fût pas trouvé la
veille auprès du maréchal, dont il était le bon génie. Informé de l'état
des choses par Masséna lui-même, qui comprenait enfin la faute qu'il
avait commise en ne tournant pas la position des ennemis par la droite,
ainsi que nous le lui avions conseillé, Sainte-Croix l'engagea à
reprendre ce projet, et, d'après le consentement du généralissime, il
partit au galop, accompagné de Ligniville et de moi, pour Mortagoa, où
il fit venir sa brigade de dragons campée non loin de là. En passant
dans ce bourg, nous prîmes le jardinier du couvent, qui, à la vue d'un
quadruple d'or, consentit à nous servir de guide et se mit à rire
lorsqu'on lui demanda s'il existait vraiment un chemin pour gagner
Boïalva!...

Pendant que la brigade Sainte-Croix et un régiment d'infanterie
ouvraient la marche dans cette nouvelle direction, le 8e corps et la
cavalerie de Montbrun les suivaient de près, et le surplus de l'armée se
préparait à en faire autant. Masséna, stimulé par Sainte-Croix, avait
enfin parlé en _généralissime_, et imposé silence à ses lieutenants qui
persistaient à nier l'existence d'un passage sur la droite. Afin de
cacher aux Anglais le mouvement de celles de nos troupes qui se
trouvaient au pied de l'Alcoba, on ne le commença qu'à la nuit close et
dans le plus grand silence. Ils ne tardèrent cependant pas à en être
informés par les cris de désespoir que jetaient les blessés français,
qu'on était dans la triste nécessité d'abandonner!... Ceux qui n'étaient
que légèrement atteints suivirent l'armée. On employa un grand nombre de
chevaux et toutes les bêtes de somme au transport des hommes
susceptibles de guérison; mais ceux dont on avait amputé les jambes, ou
qui étaient grièvement atteints au corps, furent laissés gisants sur les
bruyères arides, et les malheureux s'attendaient à être égorgés par les
paysans, dès que les deux armées s'éloigneraient; aussi leur désespoir
était-il affreux!...

L'armée française avait à craindre que Wellington, en la voyant exécuter
aussi près de lui une marche de flanc, ne la fît vivement attaquer, ce
qui pouvait amener la défaite et même la prise complète du corps du
général Reynier, qui devait quitter sa position le dernier, et allait se
trouver seul pendant plusieurs heures en présence de l'ennemi; mais le
général anglais ne pouvait songer à tourner l'arrière-garde française,
car il venait d'apprendre qu'il était en ce moment tourné lui-même par
le passage dont le généralissime français avait si longtemps nié
l'existence.

Voici, en effet, ce qui s'était passé. Après avoir marché toute la nuit
du 28 au 29, le jardinier des Capucins de Mortagoa, placé en tête de la
colonne du général Sainte-Croix, nous avait conduits par un chemin
praticable à l'artillerie jusqu'à Boïalva, c'est-à-dire jusqu'à
l'extrême flanc gauche de l'armée anglaise, de sorte que toutes les
positions de l'Alcoba se trouvaient débordées sans coup férir, et
Wellington, sous peine d'exposer son armée à être prise à revers, devait
s'empresser d'abandonner Busaco et l'Alcoba pour regagner Coïmbre, y
passer le Mondego, et se proposait de battre en retraite sur Lisbonne,
ce qu'il fit à la hâte. L'avant-garde, commandée par Sainte-Croix,
n'avait rencontré qu'un petit poste de housards hanovriens placés à
Boïalva, charmante bourgade située au débouché méridional des montagnes.
La fertilité du pays permettait d'espérer que l'armée y trouverait de
quoi subsister dans l'abondance; aussi un cri de joie s'éleva dans tous
nos rangs, et les soldats oublièrent bien vite les fatigues, les
dangers des jours précédents et peut-être aussi leurs malheureux
camarades abandonnés mourants devant Busaco!

Pour compléter la réussite du mouvement que nous exécutions, une bonne
route joignait Boïalva au village de Avelans de Camino, où passe le
chemin d'Oporto à Coïmbre. Le général Sainte-Croix fit occuper Avelans,
et, pour comble de bonheur, nous découvrîmes un nouveau chemin reliant
Boïalva à Sardao, village situé aussi sur la grande route, ce qui
procurait un nouveau débouché par où les troupes, au sortir du défilé,
allaient s'établir dans la plaine. Nous avions donc enfin la preuve de
l'existence de ce passage, si obstinément nié par le maréchal Ney, le
général Reynier et le commandant Pelet!...

Que de reproches dut alors se faire Masséna, qui avait négligé de
reconnaître une position des plus fortes, devant laquelle il venait de
perdre plusieurs milliers d'hommes et que son armée tournait maintenant
sans éprouver la moindre résistance! Mais Wellington fut encore bien
plus coupable que le généralissime de n'avoir pas fait garder ce point
et éclairer le chemin qui y conduit au sortir de Mortagoa. Vainement il
a dit depuis qu'il ne croyait pas que ce passage fût praticable pour
l'artillerie, et que, d'ailleurs, il avait ordonné au brigadier Trent de
couvrir Boïalva avec deux mille hommes de milice! Une telle excuse n'est
pas admissible pour les hommes de guerre expérimentés. Ils peuvent en
effet répondre que, pour ce qui touche l'état du chemin, le
généralissime anglais aurait dû le faire reconnaître avant la bataille,
et, en second lieu, qu'il ne suffit pas au chef d'une armée de donner
des ordres, mais qu'il doit s'assurer s'ils sont exécutés!... Boïalva
n'est qu'à quelques lieues de Busaco, et cependant Wellington, ni la
veille, ni le jour de la bataille, ne fait vérifier si ce passage
important, d'où dépend le salut de son armée, est gardé ainsi qu'il l'a
prescrit; de sorte que si Masséna, mieux inspiré, eût, dans la nuit du
26 au 27, dirigé un des corps de son armée sur Boïalva, pour attaquer en
flanc la gauche des ennemis, tandis qu'avec le reste de ses troupes il
menaçait leur front, les Anglais eussent certainement éprouvé une
défaite sanglante!... Concluons de tout cela que, dans cette
circonstance, Wellington et Masséna ne se montrèrent ni l'un ni l'autre
à la hauteur de leur renommée, et méritèrent les reproches qui leur
furent adressés par leurs contemporains et que l'histoire confirmera.



CHAPITRE XXXV

Les Portugais quittent précipitamment Coïmbre.--Marche sur
Lisbonne.--Massacre de nos blessés dans Coïmbre.--Lignes de Cintra et de
Torrès-Védras.--Mésintelligence entre Masséna et ses
lieutenants.--Retraite sur Santarem.


L'armée française étant entièrement sortie du défilé de Boïalva et
réunie dans la plaine aux environs d'Avelans, le maréchal Masséna la
dirigea sur Coïmbre, par Pedreira, Mealhadu, Carquejo et Fornos. Il y
eut sur ce dernier point un combat de cavalerie dans lequel Sainte-Croix
culbuta l'arrière-garde anglaise qu'il rejeta dans Coïmbre, où les
Français entrèrent le 1er octobre.

Les malheureux habitants de cette grande et belle ville, trompés par le
premier résultat du combat de Busaco, et l'assurance donnée par les
officiers anglais que l'armée française se retirait en Espagne,
s'étaient livrés aux plus grandes démonstrations de joie. Il y avait eu
illuminations, bals nombreux, et les fêtes duraient encore, lorsqu'on
apprit tout à coup que les Français, après avoir tourné les montagnes de
l'Alcoba, étaient descendus dans les plaines et marchaient sur Coïmbre,
dont ils n'étaient plus qu'à une journée!... On ne saurait peindre la
stupeur de cette population de cent vingt mille âmes qui, longtemps
entretenue dans la plus grande sécurité par les Anglais, recevait
instantanément l'avis de l'arrivée des ennemis et l'ordre d'abandonner
ses foyers sur-le-champ!... De l'aveu même des officiers anglais, ce
départ fut un spectacle des plus affreux, dont je m'abstiendrai de
raconter les épisodes déchirants.

L'armée de Wellington, embarrassée dans sa marche par cette énorme masse
de fuyards, dans laquelle hommes, femmes, enfants, vieillards, moines,
religieuses, bourgeois et soldats étaient entassés pêle-mêle avec des
milliers de bêtes de somme, l'armée de Wellington, dis-je, se retira
dans le plus grand désordre vers Condeixa et Pombal. Il périt beaucoup
de monde au passage du Mondego, bien que le fleuve fût guéable en
plusieurs endroits.

L'occasion était bonne pour Masséna. Il aurait dû lancer à la poursuite
des ennemis le 8e corps, celui de Junot, qui, n'ayant pas combattu à
Busaco, était parfaitement disponible et pouvait, par une brusque
attaque, faire éprouver de grandes pertes à l'armée anglaise. Plusieurs
de nos soldats pris à Busaco, et récemment échappés de ses mains, nous
la disaient dans une confusion inexprimable. Mais, à notre grand
étonnement, le généralissime français, comme s'il eût voulu donner aux
ennemis le temps de se remettre de leur désordre et de s'éloigner,
prescrivit de suspendre la poursuite, et cantonnant son armée dans
Coïmbre et les villages voisins, il y séjourna trois jours pleins!...

Pour expliquer cette déplorable perte de temps, on disait qu'il était
indispensable de réorganiser les 2e et 6e corps, qui avaient tant
souffert à Busaco; qu'il fallait établir des hôpitaux à Coïmbre et
laisser reposer les attelages de l'artillerie, ce qu'on aurait pu faire,
tout en mettant le 8e corps à la poursuite des Anglo-Portugais, car,
jetés dans un désordre affreux et engagés dans une série de défilés,
ceux-ci n'auraient ni osé ni pu tenir tête nulle part. Mais les
véritables motifs du séjour que l'on fit à Coïmbre furent, d'une part,
l'accroissement de la mésintelligence qui régnait déjà entre Masséna et
ses lieutenants, et surtout l'embarras dans lequel se trouvait le
généralissime de savoir s'il laisserait une division à Coïmbre, afin
d'assurer ses derrières et de veiller à la sûreté des nombreux malades
ou blessés qu'on y laisserait, ou bien si on abandonnerait ces
malheureux à leur fatale destinée, en emmenant toutes les troupes pour
ne point affaiblir le nombre de combattants, car on s'attendait à une
nouvelle bataille devant Lisbonne. Chacune de ces deux résolutions
offrait ses avantages et ses inconvénients; mais il ne fallait
cependant pas trois jours pour prendre un parti.

Masséna finit par décider qu'on ne laisserait à Coïmbre qu'une
demi-compagnie, dont la mission serait de garder l'immense couvent de
Santa-Clara, dans lequel on avait réuni les blessés pour les garantir de
la fureur des premiers miliciens qui pénétreraient en ville, et de
capituler dès que les officiers ennemis paraîtraient. Si cette
résolution eût été communiquée aux chefs de corps la veille du départ,
elle pouvait avoir son bon côté; on n'eût laissé à Coïmbre que les
hommes vraiment incapables d'aller plus loin, tandis que, faute d'ordres
positifs, et d'après les bruits répandus dans l'armée, qu'une forte
division devait rester dans la place, les colonels avaient déposé tous
leurs éclopés, malades et blessés dans le monastère destiné à servir
d'hôpital. Cependant, l'immense majorité d'entre eux pouvait marcher,
puisqu'ils étaient venus de Busaco à Coïmbre et ne demandaient pas mieux
que de suivre leurs régiments. Le nombre de ces infortunés s'élevait à
plus de trois mille, auxquels on laissa pour défenseurs deux lieutenants
et quatre-vingts soldats du bataillon de marine attaché à l'armée.

Je m'étonnais que Masséna, prêt à joindre les rives du Tage, où il
allait avoir besoin de matelots, sacrifiât une demi-compagnie de ces
hommes précieux, et si difficiles à remplacer, au lieu de laisser à
Coïmbre de moins bons fantassins, car il était facile de prévoir qu'il
ne se passerait pas vingt-quatre heures avant que les partisans ennemis
revinssent occuper la ville. En effet, l'armée française s'étant
éloignée de Coïmbre le 3 au matin, les miliciens portugais y pénétrèrent
le soir même et se portèrent en foule vers le couvent, où nos malheureux
blessés s'étant barricadés, après avoir acquis la triste certitude que
Masséna les avait abandonnés, se préparaient à vendre chèrement leur
vie contre les paysans miliciens qui menaçaient de les égorger. Dans
cette pénible situation, les lieutenants de marine tinrent une conduite
vraiment admirable; aidés par les officiers d'infanterie qui se
trouvaient isolément parmi les blessés, ils réunirent ceux d'entre eux
qui, ayant encore des fusils, pouvaient s'en servir, et organisèrent si
bien leurs moyens de défense qu'ils combattirent toute la nuit sans que
les Portugais parvinssent à s'emparer de l'hôpital. Enfin, le 6 au
matin, parut le brigadier Trent, chef des miliciens de la province, avec
lequel nos officiers de marine conclurent une capitulation écrite. Mais
à peine les blessés français eurent-ils rendu le petit nombre d'armes
dont ils venaient de se servir, que les paysans miliciens, se
précipitant sur ces malheureux qui se soutenaient à peine pour la
plupart, en égorgèrent plus d'un millier!... Le surplus, impitoyablement
mis en route vers Oporto, périt dans le trajet: dès qu'un d'entre eux,
tombant de fatigue et de besoin, ne pouvait suivre la colonne, les
miliciens portugais le massacraient... Ces miliciens étaient cependant
organisés et conduits par des officiers anglais, ayant à leur tête un
général anglais, Trent, qui, en ne réprimant pas ces atrocités,
déshonora son pays et son uniforme... En vain, pour excuser Trent,
l'historien anglais Napier prétend qu'il n'y eut que _dix_ prisonniers
français sacrifiés; le fait est qu'ils périrent presque tous assassinés,
soit dans l'hôpital de Coïmbre, soit sur la route d'Oporto; aussi le nom
de Trent est-il devenu infâme, même en Angleterre.

Masséna ayant écrit à l'Empereur pendant que nous étions à Coïmbre, la
difficulté consistait à faire passer cette dépêche au milieu des
populations insurgées, réunies sur nos derrières et nos flancs. Un
Français aurait échoué dans cette mission; il fallait quelqu'un qui
connût le pays et en parlât la langue. M. de Mascareguas, un des
officiers portugais qui avaient suivi le général d'Alorna en France et y
avaient pris du service ainsi que lui, s'offrit pour porter la lettre de
Masséna.

J'assistai au départ de Mascareguas, qui, s'étant déguisé en berger
montagnard, portant un petit chien dans son panier, se flattait de
gagner sans encombre Alméida, dont le commandant français lui donnerait
le moyen de se rendre à Paris. Mais Mascareguas, appartenant à la
première noblesse de Portugal, eut beau dissimuler sa taille élégante,
ses manières distinguées et son langage d'homme de cour, les paysans ne
s'y trompèrent pas. Il fut arrêté, conduit à Lisbonne, condamné à mort,
et, bien qu'il réclamât les immunités de la noblesse, c'est-à-dire la
faveur d'avoir la tête tranchée, il fut considéré comme espion et pendu
en place publique.

Les trois jours que les Français venaient encore de perdre à Coïmbre
ayant permis aux Anglais de s'éloigner, il nous en fallut trois autres
pour joindre leur arrière-garde à Pombal, jolie petite ville, chef-lieu
de l'apanage du célèbre marquis de ce nom. Le corps du marquis reposait,
avant notre arrivée, dans un magnifique tombeau, construit sous un
immense mausolée, dont l'architecture est fort remarquable. Le monument
avait été saccagé par les traînards de l'armée anglaise. Ils avaient
ouvert le cercueil, jeté les ossements sous les pieds de leurs chevaux
logés dans l'intérieur du vaste mausolée, dont ils avaient fait une
écurie. Ô vanité des choses humaines! C'est là que gisaient dans la boue
quelques rares débris du grand ministre destructeur des Jésuites,
lorsque le maréchal Masséna et son état-major visitèrent sa tombe
désormais vide!

De Pombal, l'armée française gagna Leyria, et, le 9 octobre, notre
avant-garde parvint enfin sur les rives du Tage et occupa Santarem,
ville importante par son commerce. Nous y trouvâmes d'immenses
approvisionnements de tous genres; mais cet avantage fut désagréablement
compensé. Après avoir joui jusque-là d'un temps magnifique, nous fûmes
assaillis par des pluies d'automne telles qu'on n'en voit que sous les
tropiques et sur les côtes du midi de la Péninsule. Cela fatigua
beaucoup les troupes des deux armées; néanmoins, les nôtres atteignirent
Alenquer, gros bourg situé au bas des petites montagnes, ou plutôt des
collines de Cintra, qui forment une ceinture autour de Lisbonne, dont
nous n'étions plus qu'à quelques lieues. Les Français s'attendaient bien
à livrer bataille avant d'entrer à Lisbonne; mais, sachant que cette
ville était ouverte du côté de terre, personne ne doutait du succès.

Cependant, tous les environs de Lisbonne étaient couverts de
fortifications, auxquelles les Anglais faisaient travailler depuis un an
et demi, sans que ni le maréchal Ney, qui venait de passer une année à
Salamanque, ni Masséna, qui depuis six mois se préparait à envahir le
Portugal, eussent eu la moindre notion sur ces travaux gigantesques! Les
généraux Reynier et Junot étaient dans la même ignorance; mais, chose
plus surprenante encore, et vraiment incroyable, si les faits n'étaient
aujourd'hui incontestables, le gouvernement français ne savait pas
lui-même que les montagnes de Cintra fussent fortifiées! On ne conçoit
pas comment l'Empereur, dont les agents pénétraient dans toutes les
contrées, n'en avait pas dirigé quelques-uns sur Lisbonne, ce qui était
d'autant plus facile qu'à cette époque des milliers de navires anglais,
allemands, américains et suédois portaient journellement sur les rives
du Tage les provisions immenses destinées à l'armée de Wellington. Il
eût donc été possible de glisser quelques espions parmi les très
nombreux matelots et commis employés sur ces vaisseaux: avec de
l'argent, on parvient à tout savoir! C'était par ce moyen que l'Empereur
se tenait au courant de ce qui se faisait en Angleterre, ainsi que chez
les principales puissances de l'Europe. Néanmoins, il ne donna jamais à
Masséna aucun renseignement sur les défenses de Lisbonne, et ce ne fut
qu'en arrivant à Alenquer, au pied des coteaux de Cintra, que le général
français apprit qu'ils étaient fortifiés et unis entre eux par des
lignes dont la gauche touchait à la mer derrière Torrès-Védras; le
centre occupait Sobral, et la droite s'appuyait au Tage vers Alhandra.

La veille du jour où nos troupes parurent sur ce point, l'armée anglaise
poussant devant elle la population des contrées voisines, c'est-à-dire
plus de trois cent mille âmes, venait d'entrer dans les lignes, où le
désordre était au comble!... Ceux des officiers français qui devinaient
ce qui se passait chez les ennemis éprouvèrent de nouveaux et bien vifs
regrets de la résolution prise par Masséna, quinze jours avant,
d'attaquer de front la position de Busaco, au pied de laquelle il avait
inutilement perdu tant de monde. Si cette position eût été tournée, les
ennemis pris en flanc se seraient retirés vers Lisbonne, et notre armée
intacte et pleine d'ardeur eût, dès son arrivée, immédiatement attaqué
les lignes de Cintra, dont il est certain qu'elle se fût emparée. La
capitale prise, les Anglais se seraient retirés avec précipitation,
après avoir essuyé d'irréparables revers... Mais les pertes
considérables que les Français avaient faites devant Busaco ayant
refroidi l'ardeur des lieutenants de Masséna et semé la discorde entre
eux et lui, tous cherchaient à paralyser les opérations du généralissime
et représentaient les plus petits mamelons comme de nouvelles montagnes
de Busaco, dont la prise devait coûter des torrents de sang!...
Cependant, malgré ce mauvais vouloir, Masséna dirigea vers le centre des
ennemis le 8e corps, dont une division, celle de Clausel, enleva le
bourg de Sobral, point des plus importants pour nous, et l'on
s'attendait à une attaque simultanée sur toute la ligne, lorsque le
général Sainte-Croix, qui l'avait conseillée, fut tué d'un coup de canon
en avant de Villa-Franca! Cet excellent officier faisait avec le général
Montbrun une reconnaissance sur Alhandra, et longeait le fleuve du Tage,
sur lequel croisaient en ce moment plusieurs chaloupes portugaises
dirigeant leurs feux contre nos avant-postes, lorsqu'un boulet ramé vint
couper en deux l'infortuné Sainte-Croix! Ce fut une perte immense pour
l'armée, pour Masséna, et surtout pour moi qui l'aimais comme un
frère!...

Après la mort du seul homme qui pût donner de bons conseils au
généralissime, celui-ci retomba dans ses perpétuelles hésitations, se
laissant ébranler par les clameurs de ses lieutenants pris maintenant de
timidité, et présentant toutes les collines de Cintra comme hérissées de
canons prêts à nous pulvériser. Pour savoir à quoi s'en tenir, Masséna,
qui, depuis l'avis que Ligniville et moi avions ouvert à la bataille de
Busaco, nous témoignait quelque bienveillance, nous chargea de parcourir
le front des lignes ennemies. Il est incontestable qu'elles étaient
d'une force imposante, mais cependant pas telle, à beaucoup près, qu'on
voulait bien le dire.

En effet, les retranchements des Anglais formaient autour de Lisbonne un
arc immense, dont le développement était de quinze lieues portugaises,
qui font au moins vingt lieues de France. Or, quel est l'officier au
fait des choses de la guerre auquel on persuadera qu'une position de
vingt lieues d'étendue présente partout les mêmes difficultés et n'est
pas faible sur quelques points? Nous en reconnûmes plusieurs, en voyant
des officiers ennemis, et même des piquets de cavalerie, y monter très
facilement avec leurs chevaux. Nous acquîmes aussi la conviction que nos
géographes et officiers chargés de lever le plan des collines avaient
figuré des redoutes armées partout où ils apercevaient un peu de terre
fraîchement remuée!... Or, les Anglais, pour nous induire en erreur,
avaient tracé sur les moindres monticules des ouvrages dont la plupart
étaient encore à l'état de projet; mais, eussent-ils été achevés, il
nous semblait que les accidents de terrain permettant aux Français de
cacher les mouvements d'une partie de leur armée composée de trois
corps, il serait possible d'en employer un à simuler des entreprises sur
le front des ennemis, pendant que les deux autres attaqueraient
réellement les points les plus faibles de cette immense ligne, derrière
laquelle les troupes anglaises, si elles voulaient tout couvrir,
devaient nécessairement être trop disséminées, ou bien avoir leurs
réserves fort éloignées des points d'attaque qui ne leur seraient pas
connus d'avance.

L'histoire des guerres du siècle de Louis XIV, époque où l'on faisait
grand usage des lignes, prouve que la plupart de celles qui furent
attaquées furent enlevées parce que les défenseurs ne pouvaient se
soutenir mutuellement. Nous pensions donc qu'il serait facile de percer
les lignes anglaises sur quelque point de leur immense développement. La
trouée une fois faite, les troupes ennemies, placées à plusieurs lieues
et même à une journée de cette trouée, par laquelle pénétrerait en masse
un de nos corps d'armée, reconnaîtraient qu'elles n'auraient pas le
temps d'accourir, si ce n'est en forces très inférieures, et se
retireraient, non pas à Lisbonne, d'où les vaisseaux ne peuvent sortir
par tous les vents, mais sur Cascaès, où leur flotte militaire et les
transports se trouvaient réunis. La retraite des ennemis eût été bien
difficile, et se fût peut-être changée en déroute; mais, dans tous les
cas, l'embarquement de l'armée anglaise en notre présence lui eût coûté
bien cher: c'eût été la seconde édition de celui de sir John Moore à la
Corogne! Nous avons vu depuis des officiers anglais, entre autres le
général Hill, convenir que si les Français eussent attaqué pendant les
dix premiers jours de leur arrivée devant Lisbonne, ils y auraient
facilement pénétré pêle-mêle avec la multitude des paysans, au milieu
desquels les troupes anglaises n'auraient pu se débrouiller, ni prendre
aucune disposition régulière de défense.

Lorsque mon camarade et moi fîmes notre rapport en ce sens à Masséna,
les yeux de ce vieux guerrier étincelèrent d'une noble ardeur, et il
dicta sur-le-champ des ordres de marche, afin de préparer l'attaque
qu'il comptait faire le jour suivant. Cependant, à la réception de ces
ordres, les quatre lieutenants du généralissime accoururent chez lui, et
la réunion fut des plus orageuses!... Le général Junot, qui connaissait
parfaitement Lisbonne, où il avait commandé, assurait qu'il ne lui
semblait pas possible de défendre une ville aussi immense, et se
prononçait vivement pour l'attaque. Le général Montbrun partageait cet
avis; mais le maréchal Ney et le général Reynier s'y opposèrent avec
chaleur, ajoutant que les pertes éprouvées à Busaco, jointes à celles
des blessés abandonnés à Coïmbre, et les nombreux malades que les pluies
avaient momentanément mis hors de service, ayant infiniment diminué le
chiffre des combattants, il n'était pas possible d'attaquer les fortes
positions de Cintra; qu'au surplus, leurs soldats étaient démoralisés,
assertion inexacte, car les troupes montraient au contraire une très
grande ardeur et demandaient à marcher sur Lisbonne. Masséna, impatienté
par cette discussion, ayant répété de vive voix les ordres de marche
déjà donnés par écrit, le maréchal Ney déclara formellement qu'il ne les
exécuterait pas!... Le généralissime eut alors la pensée de retirer au
maréchal Ney le commandement du 6e corps, ainsi qu'il fut dans
l'obligation de le faire quelques mois après; mais considérant que Ney
commandait depuis sept ans les mêmes troupes dont il était aimé, que son
éloignement impliquerait celui de Reynier, ce qui achèverait de jeter la
discorde dans l'armée, au moment où elle se trouvait à cinq cents lieues
de France, environnée d'ennemis, et où elle avait un si grand besoin
d'union, Masséna, que les énergiques conseils de Sainte-Croix eussent
soutenu, faiblit devant la désobéissance de ses deux principaux
lieutenants. Ces derniers, ne pouvant toutefois le déterminer à quitter
le Portugal, lui arrachèrent du moins la promesse de s'éloigner des
lignes ennemies et de se retirer à dix lieues derrière Santarem et le
Rio-Major, afin d'y attendre de nouveau les ordres de l'Empereur!... Je
vis avec douleur cette petite retraite qui en pronostiquait, selon moi,
une générale et définitive. Mes pressentiments ne me trompèrent point,
ainsi que vous le verrez bientôt.

Je m'éloignai donc à regret des collines de Cintra, tant j'étais
persuadé qu'on aurait pu forcer les lignes encore inachevées, en
profitant de la confusion jetée dans le camp anglais par les fuyards.
Mais ce qui était alors facile ne le fut plus quinze jours après!... En
effet, Wellington, obligé de nourrir de nombreuses populations qu'il
avait fait refluer sur Lisbonne, utilisa les bras de 40,000 paysans
valides, en les faisant travailler à l'achèvement des fortifications
dont il voulait couvrir Lisbonne; cette ville acquit dès lors une très
grande force.



CHAPITRE XXXVI

Coureurs anglais.--Nous nous établissons à Santarem.--Organisation de la
maraude.--Le maréchal Chaudron.--Triste situation et perplexités de
l'armée.--Arrivée des renforts du comte d'Erlon.


Pendant le séjour que nous fîmes à Sobral, je fus de nouveau témoin
d'une ruse de guerre employée par les Anglais; elle est d'une telle
importance que je crois devoir la signaler ici. On a dit bien souvent
que les chevaux de _pur sang_ sont inutiles à la guerre, parce qu'ils
sont si rares, si coûteux, et qu'ils demandent tant de soins, qu'il est
à peu près impossible d'en former un régiment, ni même un escadron. Ce
n'est pas ainsi non plus que les Anglais s'en servent en campagne; mais
ils ont l'habitude d'envoyer des officiers _isolés_, montés sur des
chevaux de course, observer les mouvements de l'armée qu'ils ont à
combattre. Ces officiers pénètrent dans les cantonnements de l'ennemi,
traversent sa ligne de marche, se tiennent sur les flancs de ses
colonnes pendant des jours entiers, et tout juste hors de la portée du
fusil, jusqu'à ce qu'ils aient une idée précise de son nombre et de la
direction qu'il suit.

Dès notre entrée en Portugal, nous vîmes plusieurs observateurs de ce
genre voltiger autour de nous. En vain on essaya de leur donner la
chasse, en lançant après eux les cavaliers les mieux montés. Dès que
l'officier anglais les voyait approcher, il mettait son excellent
coursier au galop, et, franchissant lestement les fossés, les haies et
même les ruisseaux, il s'éloignait avec une telle rapidité que les
nôtres, ne pouvant le suivre, le perdaient de vue et l'apercevaient peu
de temps après à une lieue de là sur le haut de quelque mamelon d'où, le
carnet à la main, il continuait à noter ses observations. Cet usage, que
je n'ai jamais vu si bien employé que par les Anglais, et que je tâchai
d'imiter pendant la campagne de Russie, aurait peut-être sauvé Napoléon
à Waterloo, car il eût été prévenu par ce moyen de l'arrivée des
Prussiens!... Quoi qu'il en soit, les coureurs anglais, qui depuis
notre départ des frontières d'Espagne faisaient le désespoir des
généraux français, avaient redoublé d'audace et de subtilité depuis que
nous étions devant Sobral. On les voyait sortant des lignes, courir avec
la vélocité du cerf à travers les vignes et les rochers, pour examiner
les emplacements occupés par nos troupes!...

Mais, certain jour qu'il venait d'y avoir entre les tirailleurs des deux
partis une légère escarmouche, dans laquelle nous étions restés maîtres
du terrain, un voltigeur qui guettait depuis longtemps le mieux monté et
le plus entreprenant des coureurs ennemis, dont il avait remarqué les
habitudes, contrefit le mort, certain que dès que sa compagnie serait
éloignée, l'Anglais viendrait visiter le petit champ de bataille. Il y
vint en effet, et fut très désagréablement surpris de voir le prétendu
mort se relever à l'improviste, tuer son cheval d'un coup de fusil, et,
courant sur lui la baïonnette en avant, lui prescrire de se rendre, ce
qu'il fut contraint de faire!... Ce prisonnier, présenté à Masséna par
le voltigeur vainqueur, se trouva être un des plus grands seigneurs
d'Angleterre, un Percy, descendant d'un des plus illustres chefs
normands, auxquels Guillaume le Conquérant donna le duché de
Northumberland, que ses descendants possèdent encore.

M. Percy, reçu avec distinction par le généralissime français, fut
conduit à Sobral, où il eut la curiosité de monter sur le clocher pour
voir comment notre armée était établie. L'autorisation lui en fut
accordée, et de ce point élevé, la longue-vue en main, il fut témoin
d'une scène plaisante, dont il ne put s'empêcher de rire, malgré sa
mésaventure; ce fut la prise d'un autre officier anglais. Celui-ci,
revenu des grandes Indes après vingt ans d'absence, ayant appris en
arrivant à Londres que son frère servait en Portugal sous le duc de
Wellington, s'était embarqué pour Lisbonne, et de là s'était empressé de
gagner à pied les avant-postes, pour embrasser son frère, dont le
régiment se trouvait de service. Le temps était ce jour-là magnifique;
aussi le nouveau débarqué se complut à admirer les belles campagnes et à
considérer les fortifications et les troupes anglo-portugaises qui les
occupaient, si bien qu'en se promenant, et distrait de la sorte, il
dépassa les avant-postes sans les apercevoir. Il se trouvait entre les
deux armées, lorsque, avisant des figues superbes, et n'ayant depuis
longtemps mangé des fruits d'Europe, il lui prit fantaisie de monter sur
le figuier. Il y faisait tranquillement sa collation, lorsque les
soldats d'un poste français situé non loin de là, étonnés de voir un
habit rouge sur un arbre, s'en approchèrent, reconnurent la vérité et
arrêtèrent l'officier anglais, ce qui fit beaucoup rire tous ceux qui de
loin furent témoins de cette capture. Mais cet Anglais, mieux avisé que
M. Percy, supplia ses capteurs de le retenir à la lisière de l'armée
française, dont il ne voulait pas voir l'intérieur, dans l'espoir d'être
échangé. Cette prévoyance eut un bon résultat, car Masséna, ne craignant
pas que cet officier pût donner des renseignements sur l'emplacement de
nos troupes, le renvoya sur parole, en demandant à lord Wellington de
lui rendre en échange le capitaine Letermillier, pris à Coïmbre, et qui
devint plus tard un de nos bons colonels. M. Percy, qui avait beaucoup
ri de son camarade, apprenant l'échange dont il avait été l'objet,
demanda à jouir de la même faveur; mais elle lui fut refusée, parce que,
ayant pénétré dans l'intérieur de nos postes et vu la force de plusieurs
corps, il pouvait en rendre compte aux généraux ennemis. Ce malheureux
jeune homme resta donc prisonnier à la suite de l'armée française, dont
il partagea les souffrances pendant six mois, et à notre rentrée en
Espagne, on le transporta en France, où il passa plusieurs années.

Masséna, n'ayant pu obtenir de ses lieutenants qu'ils le secondassent
dans l'attaque des lignes de Cintra, fut obligé, faute de vivres, de
s'éloigner le 14 novembre de ces coteaux, où l'on ne rencontrait que des
vignes dépouillées de leurs fruits, et de conduire son armée à dix
lieues en arrière, dans une contrée productive en céréales et offrant en
même temps des positions susceptibles de défense. Il choisit à cet effet
l'espace compris entre le Rio-Major, le Tage, le Zezère, les villes de
Santarem, Ourem et Leyria. Le 2e corps fut établi à Santarem, forte
position dont la gauche est défendue par le Tage, et le front par le
Rio-Major. Le 8e corps occupa Torrès-Novas, Pernès et le bas du
Monte-Junto. Le 6e corps fut placé à Thomar, le grand parc d'artillerie
à Jancos, et l'on cantonna la cavalerie à Ourem, poussant des
avant-postes jusqu'à Leyria. Le maréchal Masséna fixa son quartier
général à Torrès-Novas, point central de son armée.

En voyant les Français s'éloigner des coteaux qui avoisinent Lisbonne,
les Anglais crurent leur retraite prononcée vers les frontières
d'Espagne, et ils les suivirent, mais de loin et avec hésitation, tant
ils craignaient que ce ne fût une ruse pour les attirer hors de leurs
lignes, afin de les combattre en rase campagne. Cependant, en nous
voyant arrêtés derrière le Rio-Major, ils essayèrent d'y troubler notre
établissement; mais reçus vigoureusement, et comptant bien que le défaut
de subsistances nous forcerait bientôt à abandonner cette contrée
favorable à la défensive, ils se bornèrent à nous observer. Lord
Wellington mit son quartier général à Cartaxo, en face de Santarem, et
les deux armées, séparées seulement par le Rio-Major, restèrent en
présence depuis la mi-novembre 1810 jusqu'au 5 mars 1811.

Pendant ce long séjour, les Anglais vécurent largement, grâce aux
provisions que le Tage leur apportait de Lisbonne. Quant à notre armée,
son existence fut un problème des plus incompréhensibles, car elle
n'avait aucun magasin et occupait un terrain fort resserré, eu égard au
grand nombre d'hommes et de chevaux qu'il fallait nourrir. La pénurie
était immense; mais aussi jamais la patience et l'industrieuse activité
de nos troupes ne furent aussi admirables!... De même que dans une ruche
d'abeilles, chacun contribua, selon ses facultés et son grade, au
bien-être commun. On vit bientôt, par les soins des colonels et de leurs
officiers, se former dans tous les bataillons et compagnies des ateliers
d'ouvriers de genres divers. Chaque régiment, organisant la _maraude_
sur une large échelle, envoyait au loin de nombreux détachements armés
et bien commandés qui, poussant devant eux des milliers de baudets,
revenaient chargés de provisions de toute espèce et ramenaient, à défaut
de bœufs, très rares en Portugal, d'immenses troupeaux de moutons, de
porcs et de chèvres. Au retour, le butin était partagé entre les
compagnies selon leur force respective, et une nouvelle _maraude_ allait
en expédition. Mais les contrées voisines de nos cantonnements étant peu
à peu épuisées, les maraudeurs s'éloignèrent davantage. Il y en eut qui
poussèrent leurs excursions jusqu'aux portes d'Abrantès et de Coïmbre;
plusieurs même franchirent le Tage. Ces détachements, souvent attaqués
par des paysans exaspérés de se voir enlever leurs provisions, les
repoussèrent toujours, mais perdirent quelques hommes. Ils se trouvèrent
même en présence d'ennemis d'un nouveau genre, dont l'organisation,
jusque-là sans exemple dans les annales des guerres modernes, rappelait
celle des _routiers_ et _malandrins_ du moyen âge.

Un sergent du 47e de ligne français, fatigué de la misère dans laquelle
se trouvait l'armée, résolut de s'y soustraire pour vivre dans
l'abondance. Pour cela, il débaucha une centaine de soldats des plus
mauvais sujets, à la tête desquels il alla s'établir au loin, sur les
derrières, dans un vaste couvent abandonné par les moines, mais encore
bien pourvu de meubles et surtout de provisions de bouche, qu'il
augmenta infiniment, en s'emparant de tout ce qui était à sa convenance
dans les environs. Dans sa cuisine, les broches et les marmites bien
garnies étaient constamment devant le feu; chacun y prenait à volonté;
aussi, tant par dérision que pour exprimer d'un seul mot le genre de vie
qu'on menait chez lui, il se faisait nommer le _maréchal Chaudron!_...

Ce misérable ayant fait enlever une grande quantité de femmes et de
filles, l'attrait de la débauche, de la paresse et de l'ivrognerie
conduisant bientôt vers lui les déserteurs anglais, portugais et
français, il parvint à former de l'écume des trois armées une bande de
près de 500 hommes, qui, oubliant leurs anciennes rancunes, vivaient
tous en très bonne harmonie, au milieu d'orgies perpétuelles. Ce
brigandage durait depuis quelques mois, lorsqu'un détachement de nos
troupes, chargé de réunir des vivres devenus plus rares chaque jour,
s'étant égaré à la poursuite d'un troupeau jusqu'au couvent qui servait
de repaire au prétendu _maréchal Chaudron_, nos soldats furent très
étonnés de voir celui-ci venir à leur rencontre à la tête de ses bandits
et leur prescrire de respecter _ses terres_ et de rendre le troupeau
qu'ils venaient d'y prendre!... Sur le refus de nos officiers
d'obtempérer à cet ordre, le _maréchal Chaudron_ ordonna de faire feu
sur le détachement. La plupart des déserteurs français n'osèrent tirer
sur leurs compatriotes et anciens frères d'armes; mais les bandits
anglais et portugais ayant obéi, nos gens eurent plusieurs hommes tués
ou blessés, et n'étant pas assez nombreux pour résister, ils furent
contraints de se retirer, suivis par tous les déserteurs français qui se
joignirent à eux et vinrent faire leur soumission. Masséna leur
pardonna, à condition qu'ils marcheraient en tête des trois bataillons
destinés à aller attaquer le couvent. Ce repaire ayant été enlevé après
une assez vive résistance, Masséna fit fusiller le _maréchal Chaudron_,
ainsi que le petit nombre de Français restés auprès de lui. Beaucoup
d'Anglais et de Portugais eurent le même sort, les autres furent envoyés
à Wellington, qui en fit bonne et prompte justice.

Dès les premiers jours du mois de novembre, Masséna avait fait connaître
sa position à l'Empereur, en envoyant auprès de lui le général de
brigade Foy, auquel il avait fallu donner _trois bataillons_ pour
l'escorter jusqu'en Espagne, d'où il se rendit à Paris. Cependant, le
généralissime français, incertain de l'arrivée des renforts attendus,
craignait que l'armée anglaise réunie sur la rive droite du Rio-Major,
franchissant cette petite rivière, ne vînt attaquer à l'improviste nos
divisions, dont chaque régiment avait au moins le tiers de ses hommes
détaché à la recherche des vivres, et éloigné de plusieurs jours de
marche dans toutes les directions. L'arrivée de l'ennemi au milieu de
nos cantonnements, lorsqu'un aussi grand nombre de soldats étaient
absents, eût certainement amené une grande catastrophe, et les troupes
françaises dispersées étaient exposées à être battues en détail, avant
de pouvoir se réunir; mais, heureusement pour nous, lord Wellington
attendait tout du temps et n'osa rien entreprendre.

Cependant, l'Empereur, qui n'avait d'autres nouvelles de l'armée de
Masséna que celles publiées par les journaux de Londres, ayant enfin
reçu les dépêches apportées par le général Foy, ordonna au général comte
d'Erlon, chef du 9e corps d'armée, cantonné près de Salamanque, de se
rapprocher du Portugal et d'y faire entrer sur-le-champ la brigade
Gardanne, dont la mission devait être de chercher l'armée française et
de lui amener des munitions de guerre et des chevaux de trait, dont on
présumait qu'elle avait grand besoin.

De Paris, où l'Empereur se trouvait alors, il ne pouvait, malgré sa
perspicacité, apprécier les nombreuses difficultés qui entraveraient
l'accomplissement des ordres donnés au général Gardanne, car Napoléon ne
put jamais croire que la fuite des propriétaires portugais, à l'approche
d'un corps français, fût si générale qu'il devînt totalement
_impossible_ de rencontrer un habitant, pour savoir où l'on se trouvait
et avoir le moindre renseignement! Ce fut néanmoins ce qui advint à
Gardanne. Cet officier, ancien page de Louis XVI, que l'Empereur avait
fait gouverneur de ses pages, pensant qu'il dirigerait cette institution
mieux que tout autre, avait peu d'initiative, et ne servait bien que
dirigé par un général habile. Il se trouva donc absolument désorienté.
Ne sachant où trouver l'armée de Masséna, il erra dans toutes les
directions, et parvenu enfin à Cardigos, à une journée du Zezère, ainsi
que ses cartes le lui indiquaient, il ne comprit pas qu'à la guerre, un
partisan à la recherche d'un corps ami doit toujours aller pour ainsi
dire _toucher_ barre aux fleuves, forêts, grandes villes ou chaînes de
montagnes; car, si les troupes qu'il a mission de joindre sont dans les
environs, elles ont infailliblement des postes sur ces points
importants. On a peine à s'expliquer l'oubli de ces règles du métier de
la part de Gardanne. Cet officier général perdit même beaucoup d'hommes
en rétrogradant précipitamment et sans avoir vu l'ennemi. S'il eût
poussé jusqu'au Zezère, dont il n'était plus qu'à trois lieues, il eût
aperçu nos avant-postes. Gardanne retourna en Espagne, où il reconduisit
les renforts, les munitions et les chevaux que l'armée de Portugal
attendait avec impatience.

Le maréchal Masséna, craignant de manquer de vivres sur la rive droite
du Tage, résolut de s'ouvrir une nouvelle carrière en portant une partie
de son armée sur la rive gauche de ce fleuve, dans la fertile province
de l'Alentejo. À cet effet, le généralissime français fit passer le
Zezère par une division qui s'empara de Punhete, petite ville située à
l'embouchure de cette rivière dans le Tage. Ce lieu paraissait très
favorable à l'établissement d'un pont, qui nous mettrait en
communication avec l'Alentejo; mais on manquait de matériaux. Le zèle et
l'activité du général Eblé, secondé par les officiers d'artillerie dont
il était le digne chef, suppléèrent à tout. On édifia des forges et des
scieries, on confectionna des outils et des ferrures, des planches, des
madriers, des ancres, des cordages; on construisit enfin de nombreuses
barques, et ces travaux divers avançant comme par enchantement, on put
bientôt se flatter de l'espoir de jeter un pont solide sur le Tage.

Le duc de Wellington voulait s'opposer au passage de ce fleuve et tira
des troupes de Lisbonne pour former un camp sur la rive gauche en face
de Punhete, ce qui faisait présager que nous aurions à soutenir un
combat sanglant avant de nous établir sur la rive opposée du grand
fleuve. L'armée française occupait toujours les positions qu'elle avait
prises au mois de novembre en s'éloignant de Cintra. Plusieurs divisions
anglaises campaient sur la rive droite du Rio-Major. Le duc de
Wellington avait son quartier général au milieu d'elles à Cartaxo. Il y
manda le célèbre général marquis La Romana, qui mourut chez lui.

Le temps était affreux, et les chemins changés en torrents, ce qui
augmentait la difficulté d'aller chercher au loin des vivres et surtout
des fourrages. Néanmoins, la gaieté française ne nous abandonna pas. On
avait formé dans chaque cantonnement des réunions pour jouer la comédie,
et les déguisements ne nous manquaient pas, car les maisons abandonnées
par les habitants étaient amplement fournies de garde-robes laissées par
les dames portugaises. Nous y trouvâmes aussi beaucoup de livres
français, et nous étions très bien logés.

L'hiver se passa donc assez bien. Cependant, nous faisions quelquefois
de bien tristes réflexions, tant sur la fâcheuse situation de l'armée
que sur la nôtre. Nous n'avions depuis plus de trois mois aucune
nouvelle de nos familles, de la France et même de l'Espagne!...
L'Empereur nous enverra-t-il des renforts pour nous mettre à même de
prendre Lisbonne, ou bien serons-nous contraints de faire retraite
devant les Anglais?... Telles étaient nos préoccupations, lorsque, le 27
décembre, le bruit se répandit tout à coup que le général Drouet, comte
d'Erlon, venait de joindre l'armée à la tête du 9e corps, fort de 25 à
30,000 hommes!... Mais cette satisfaction fut grandement diminuée
lorsqu'on apprit que l'armée du comte d'Erlon n'avait jamais été de plus
de 12,000 hommes, dont il avait laissé la moitié à la frontière
d'Espagne, sous les ordres du général Claparède, en se bornant à prendre
avec lui la division Conroux, forte seulement de 6,000 combattants,
renfort insuffisant pour battre les Anglais et prendre Lisbonne.

Le général comte d'Erlon, au lieu de se rendre sur-le-champ à
Torrès-Novas auprès du généralissime, s'était arrêté à dix lieues de là,
à Thomar, quartier général du maréchal Ney. Cela choqua infiniment
Masséna, qui m'envoya auprès du chef du 9e corps, afin d'avoir
l'explication d'un procédé aussi contraire aux convenances qu'aux
règlements militaires. En me chargeant de cette mission, le
généralissime ne mettait point en doute que le comte d'Erlon n'eût été
placé sous ses ordres par l'Empereur; mais il était dans l'erreur. Les
instructions données par le major général au chef du 9e corps le
chargeaient seulement de pénétrer en Portugal, d'y chercher l'armée de
Masséna, de lui remettre quelques centaines de chevaux de trait, ainsi
que des munitions de guerre, et de retourner ensuite en Espagne avec les
troupes qui l'accompagnaient. On ne comprend pas qu'après les rapports
que le général Foy et le colonel Casabianca avaient faits à l'Empereur
sur la triste situation de l'armée de Portugal, il se fût borné à lui
envoyer d'aussi faibles secours.

Je trouvai le général comte d'Erlon logé depuis vingt-quatre heures chez
le maréchal Ney. Désireux de quitter le Portugal, le maréchal avait
retenu son hôte, en évitant ainsi que le comte d'Erlon, influencé par le
généralissime, ne mît ses 6,000 hommes à sa disposition, ce qui eût
encouragé Masséna à repousser les projets de retraite. Le chef du 9e
corps se préparait donc à partir le lendemain, sans même faire une
visite à Masséna, auprès duquel il me priait de l'excuser, sous prétexte
que des affaires importantes le rappelaient vers les frontières, et
qu'il lui était impossible d'aller à Torrès-Novas, cette course devant
lui faire perdre trois journées.

Les fonctions d'aide de camp sont bien difficiles; parce qu'elles
mettent très souvent l'officier qui les remplit en contact avec des
supérieurs dont l'amour-propre est froissé par les instructions qu'il
leur porte. Quelquefois, cependant, le bien du service force l'aide de
camp à prendre sous sa responsabilité d'interpréter les intentions de
son général, en donnant au nom de celui-ci des ordres qu'il n'a pas
_dictés!_... Cela est fort grave, même dangereux; mais c'est au bon sens
de l'aide de camp à apprécier les circonstances!... Celle dans laquelle
je me trouvais était on ne peut plus délicate, car Masséna, n'ayant pas
prévu que le chef du 9e corps voulût s'éloigner du Portugal, n'avait pu
écrire à ce sujet, et cependant, si ce dernier partait avec ses troupes,
les opérations de l'armée seraient paralysées, et le généralissime
blâmerait la circonspection qui m'aurait empêché de parler en son nom.
Je pris donc une résolution des plus hardies, car, bien que je me
trouvasse pour la première fois devant le comte d'Erlon, et que le
maréchal Ney, présent à notre entretien, appuyât les raisons qu'il
opposait à mes observations, je me permis de lui dire qu'il devait au
moins donner au maréchal Masséna le temps nécessaire pour prendre
connaissance des ordres que le major général l'avait chargé d'apporter,
aussi bien que le temps d'y répondre... Mais le comte d'Erlon ayant
répété qu'il ne pouvait attendre, je frappai le grand coup et je lui
dis: «Puisque Votre Excellence me force à remplir ma mission dans toute
sa rigueur, je vous déclare que le maréchal Masséna, généralissime des
armées françaises en Portugal, m'a chargé de vous transmettre, tant en
son nom qu'en celui de l'Empereur, l'_ordre formel_ de ne faire faire
aucun mouvement à vos troupes et de vous rendre aujourd'hui même auprès
de lui à Torrès-Novas!»

Le comte d'Erlon ne répondit rien et demanda ses chevaux. Pendant qu'on
les préparait, j'écrivis au maréchal Masséna pour l'instruire de ce que
j'avais été dans la nécessité de faire en son nom. Je sus plus tard
qu'il approuva ma conduite. (On trouve à la page 286 du tome VIII des
Mémoires de Masséna, par le général Koch, un passage relatif à la
mission que je dus remplir auprès du comte d'Erlon, et dont Masséna aura
sans doute pris note; mais la scène dont je fais ici mention est
imparfaitement racontée.)

Le comte d'Erlon était un homme fort doux et raisonnable; aussi, dès
qu'il eut quitté le camp de Ney, avoua-t-il qu'il n'eût pas été
convenable à lui de s'éloigner de l'armée de Portugal sans aller saluer
le généralissime, et pendant tout le trajet de Thomar à Torrès-Novas il
me traita avec beaucoup de bienveillance, malgré la véhémence que
j'avais été obligé de mettre dans les observations que j'avais cru
devoir lui adresser. Son entretien avec Masséna acheva sans doute de le
convaincre, car il consentit à rester en Portugal avec ses troupes, qui
furent envoyées en cantonnement à Leyria. Masséna me sut d'autant plus
de gré de la fermeté et de la présence d'esprit dont j'avais fait preuve
dans cette affaire, qu'il fut informé, peu de jours après, que le duc de
Wellington, ayant formé le projet de venir nous attaquer dans nos
cantonnements, en avait été empêché par l'arrivée de la division du
général comte d'Erlon; mais que si ce renfort se fût éloigné, les
Anglais auraient marché sur nous, et profité de la dispersion de nos
troupes pour nous accabler par le nombre des leurs.



CHAPITRE XXXVII

1811.--Aventures d'un espion anglais.--Mauvais vouloir des chefs de
corps.--Retraite.--Incidents et combats divers.


Nous commençâmes à Torrès-Novas l'année 1811, dont les premiers jours
furent marqués par un fâcheux événement qui affecta vivement tout
l'état-major. Notre camarade d'Aguesseau, aide de camp de Masséna,
mourut!... Cet excellent jeune homme, portant un nom illustre,
possesseur d'une grande fortune, adoré de sa famille, ne pouvant
résister au désir d'acquérir de la gloire, avait pris la carrière des
armes, que la faiblesse de sa constitution semblait lui interdire. Il
avait néanmoins assez bien supporté les fatigues de la campagne
d'Autriche, mais celles de la campagne de 1810 en Portugal furent
au-dessus de ses forces, et il quitta la vie à la fleur de l'âge, loin
de ses parents et de sa patrie! Nous lui fîmes élever un tombeau dans la
principale église de Torrès-Novas.

Le major Casabianca, que Masséna avait dépêché auprès de l'Empereur,
était revenu à la suite du comte d'Erlon, en portant au généralissime
l'assurance que le maréchal Soult, commandant une nombreuse armée en
Andalousie, avait reçu l'ordre d'entrer en Portugal pour se joindre à
lui.

Les préparatifs que nous faisions inquiétant Wellington, dont les
espions subalternes ne pouvaient pénétrer dans l'espace occupé par nos
troupes, il voulut savoir où en étaient nos travaux et employa pour cela
un moyen extrême, qui lui avait réussi dans d'autres campagnes. Par une
nuit fort obscure, un Anglais revêtu de l'uniforme d'officier se jette
dans une petite nacelle placée à la rive gauche, un peu au-dessus de
Punhete. Il aborde en silence, passe entre les postes français, et dès
les premières lueurs de l'aurore s'avance résolument vers nos chantiers
de construction, examine tout à loisir, comme s'il avait fait partie de
l'état-major de notre armée, en se promenant tranquillement!... Nos
artilleurs et sapeurs, en arrivant pour les travaux du matin,
aperçoivent cet inconnu, l'arrêtent et le conduisent au général Eblé,
auquel le misérable déclare effrontément qu'il est officier anglais;
que, indigné d'un passe-droit fait au détriment de son avancement, il a
déserté pour venir se ranger sous les drapeaux de la légion irlandaise
au service de France. Envoyé devant le généralissime, non seulement le
prétendu déserteur reproduit le même conte, mais il offre de donner les
renseignements les plus détaillés sur la position des troupes anglaises
et d'indiquer les points les plus favorables pour faire traverser le
Tage à notre armée!... Le croiriez-vous?... Masséna et Pelet, tout en
méprisant ce misérable, ajoutèrent foi à son récit, et, voulant profiter
des avis qu'il donnait, passèrent des journées entières avec lui,
couchés sur des cartes et prenant note des dires du déserteur! La
crédulité du général Fririon et des autres officiers de l'état-major ne
fut pas aussi grande, car on ne put nous persuader qu'un _officier_
anglais eût _déserté_, et nous déclarâmes hautement que, à notre avis,
ce prétendu capitaine n'était autre qu'un habile espion envoyé par
Wellington. Mais tout ce que nous dîmes ne put ébranler la conviction de
Masséna, ni celle de Pelet! Cependant nos conjectures étaient bien
fondées, ainsi qu'on en eut bientôt la preuve!

En effet, le général Junot étant venu au grand quartier général, ses
aides de camp reconnurent le prétendu officier anglais comme ayant joué
le même rôle de _déserteur_ en 1808, lorsqu'une armée française occupait
Lisbonne. Le général Junot se rappela aussi parfaitement l'espion, bien
que celui-ci eût pris l'uniforme de fantassin anglais au lieu de celui
de housard qu'il portait à Lisbonne, et il conseilla à Masséna de le
faire fusiller. Mais l'étranger protesta n'avoir jamais servi dans la
cavalerie, et, pour constater son identité, il montra un brevet de
capitaine, dont Wellington l'avait probablement muni pour le mettre à
même de passer pour ce qu'il disait être. Masséna ne voulut donc pas
ordonner l'arrestation de cet homme; mais ses soupçons étant éveillés,
il prescrivit au chef de la gendarmerie de le faire surveiller de près.
L'espion s'en douta; aussi, la nuit suivante, descendit-il fort
adroitement par la fenêtre d'un troisième étage, se jeta dans la
campagne et gagna les environs de Tancos, où il passa probablement le
Tage à la nage, car on trouva sur la rive une partie de ses vêtements.
Il fut ainsi démontré que c'était un agent du généralissime anglais qui
s'était joué de Masséna!... Celui-ci s'en prit à Pelet, et sa colère
monta au paroxysme lorsqu'il s'aperçut que le faux déserteur, si
imprudemment admis dans son bureau, y avait escamoté un petit carnet sur
lequel on inscrivait l'état du nombre des combattants de chaque
régiment!... On sut plus tard que l'adroit fripon n'était point
_officier_ dans l'armée britannique, mais un chef de contrebandiers de
Douvres, rempli de moyens, d'audace, parlant plusieurs langues, et
habitué à prendre toutes sortes de déguisements!

Cependant, le temps s'écoulait sans apporter aucun changement à notre
position; car, bien que l'Empereur eût prescrit trois fois au maréchal
Soult d'aller promptement avec une partie de l'armée d'Andalousie
renforcer Masséna, Soult, imitant en cela l'attitude du maréchal Victor
à son égard, lorsqu'en 1809 il s'agissait d'aller le joindre à Oporto,
s'était arrêté en chemin vers la fin de janvier, pour faire le siège de
Badajoz, dont nous entendions très distinctement le canon. Masséna
regrettait vivement que son collègue perdît un temps précieux à faire un
siège au lieu de marcher vers lui, quand le défaut de vivres allait
bientôt nous contraindre à abandonner le Portugal!... L'Empereur, même
après la prise de Badajoz, blâma la désobéissance du maréchal Soult en
disant: «Il m'a rendu maître d'une ville et m'a fait perdre un
royaume!»

Le 5 février, Foy rejoignit l'armée, à laquelle il conduisit un renfort
de deux mille hommes laissés à Ciudad-Rodrigo. Ce général revenait de
Paris; il avait longtemps conféré avec l'Empereur sur la fâcheuse
position des troupes de Masséna, et portait la nouvelle annonce que le
maréchal Soult viendrait bientôt se joindre à nous. Mais tout le mois de
février s'étant écoulé sans qu'il parût, le général comte d'Erlon, que
par une faute inexplicable l'Empereur n'avait pas mis sous les ordres de
Masséna, déclara que ses troupes ne pouvant vivre plus longtemps à
Leyria, il allait rétrograder sur l'Espagne. Le maréchal Ney et le
général Reynier ayant saisi cette occasion pour exposer de nouveau la
misère de leurs corps d'armée dans un pays complètement ruiné, force fut
au généralissime de se résigner enfin, après plusieurs mois d'une
résistance opiniâtre, à battre en retraite vers la frontière, où il
espérait trouver les moyens de nourrir son armée, sans abandonner
entièrement le Portugal, qu'il comptait envahir dès l'arrivée des
renforts promis.

La retraite commença le 6 mars. Le général Éblé avait à grand regret
employé les jours précédents à détruire les barques construites avec
tant de peine à Punhete; mais, dans l'espoir qu'une partie de ces
immenses préparatifs pourrait un jour être utile à une armée française,
il fit enterrer secrètement toutes les ferrures, en présence de douze
officiers d'artillerie, et dresser un procès-verbal qui doit être au
ministère de la guerre, et indique le lieu où se trouve ce précieux
dépôt, dont le gisement restera probablement inconnu pendant bien des
siècles!

Les préparatifs de l'armée française furent tenus si secrets et exécutés
avec tant d'ordre, pendant la nuit du 5 au 6 mars, que les Anglais, dont
les postes n'étaient séparés des nôtres devant Santarem que par la
petite rivière de Rio-Mayor, n'eurent connaissance de notre mouvement
que le lendemain matin, lorsque les troupes du général Reynier étaient
déjà à cinq lieues de là. Lord Wellington, dans l'incertitude de savoir
si notre mouvement avait pour but d'aller passer le Tage à Punhete, ou
bien de nous ramener vers l'Espagne, perdit douze heures en hésitations,
et l'armée française avait gagné une marche sur la sienne, lorsqu'il
prit enfin la résolution de la suivre; mais il le fit mollement et de
fort loin. Néanmoins, le général Junot, ayant été imprudemment caracoler
devant les housards anglais, reçut une balle dans le nez. Cette blessure
ne l'empêcha pas de conserver le commandement du 8e corps pendant le
reste de la campagne.

L'armée se dirigea en colonnes diverses sur Pombal. Le maréchal Ney
formait l'arrière-garde avec le 6e corps et défendit vaillamment le
terrain pied à pied. Quant à Masséna, réveillé enfin de sa torpeur, il
avait, du 5 au 9 mars, gagné trois jours de marche sur l'ennemi et
complètement organisé sa retraite, une des opérations les plus
difficiles de la guerre!... Aussi était-il, contre son habitude, d'une
gaieté qui nous étonnait tous.

L'armée française, continuant sa retraite d'une manière régulière et
concentrée, s'éloignait de Pombal, lorsque son arrière-garde fut
vivement attaquée par les coureurs ennemis. Le maréchal Ney les
repoussa, et pour leur barrer complètement le passage, et préserver nos
équipages dont la marche était fort lente, il fit mettre le feu à la
ville. Les historiens anglais se sont récriés contre cet acte qu'ils
qualifient de _cruauté_, comme si le premier devoir d'un général n'était
pas le salut de son armée!... Or, Pombal et ses environs étant un étroit
et long défilé que les ennemis devaient traverser, le meilleur moyen de
les arrêter était d'incendier la ville. C'était une extrémité fâcheuse,
à laquelle sont réduites en pareil cas les nations les plus civilisées,
et les Anglais eux-mêmes ont souvent agi de la sorte.

Il y eut, le 12 mars, un combat assez vif en avant de Redinha, où le
maréchal Ney, ayant trouvé une position susceptible d'une bonne défense,
crut devoir s'arrêter. Lord Wellington, prenant avec raison cette halte
pour une provocation, fit avancer des masses considérables. Une action
très chaude s'engagea; le maréchal Ney repoussa les ennemis et se retira
ensuite lestement, mais après avoir eu deux ou trois cents hommes mis
hors de combat. L'ennemi en perdit plus de mille, notre artillerie ayant
longtemps foudroyé ses masses, tandis qu'il n'avait que deux petites
pièces en batterie. Cet engagement était vraiment inutile pour les
Anglais comme pour nous. En effet, puisque Ney avait ordre de se
retirer, pourquoi Wellington, qui savait fort bien que la retraite des
Français étant prononcée, le corps de Ney se remettrait en marche après
une halte de quelques heures, se laissa-t-il emporter à l'attaquer, pour
le seul plaisir de le contraindre à partir un peu plus tôt?... J'étais
présent à cette affaire et déplorai que le faux amour-propre des deux
généraux eût fait périr tant de braves gens sans aucun résultat pour
aucun des deux partis.

Le gros de l'armée française prit position entre Condeixa et Cardaxo. Le
moment critique de notre retraite était arrivé. Masséna, ne voulant pas
quitter le Portugal, avait résolu de passer le Mondego à Coïmbre, et
d'aller cantonner ses troupes dans le fertile pays situé entre cette
ville et Oporto, afin d'y attendre les ordres et les renforts promis
par l'Empereur; mais le partisan Trent avait coupé le pont de Coïmbre,
et le Mondego, grossi par les pluies, était infranchissable à gué. Le
généralissime français dut, par conséquent, renoncer à son projet et
chercher à gagner Ponte de Murcelha, afin d'y passer l'Alva, torrent des
plus impétueux. Le quartier général prit donc, le 13, cette direction,
et devait aller le jour même à Miranda de Corvo; néanmoins, sans qu'on
pût en connaître le motif, le généralissime alla s'établir à
Fuente-Cuberta, et, se croyant bien gardé par les divisions qu'il avait
prescrit au maréchal Ney de placer à Cardaxo et Condeixa, il n'avait
auprès de lui qu'un poste de 30 grenadiers et 25 dragons. Mais le
maréchal Ney, sous prétexte qu'il allait être attaqué par des forces
très supérieures aux siennes, venait d'abandonner ces deux points, en
prévenant Masséna si tard que celui-ci ne reçut la lettre de Ney que
plusieurs heures après l'exécution du mouvement, ce qui exposa le
généralissime et tout son état-major à être enlevés par l'ennemi.

En effet, dans la persuasion qu'il était garanti par plusieurs divisions
françaises, Masséna, trouvant le site de Fuente-Cuberta fort agréable et
le temps superbe, avait ordonné de servir le dîner en plein air. Nous
étions donc fort tranquillement à table sous des arbres à l'entrée du
village, lorsque, tout à coup, on aperçut un piquet de 50 housards
anglais à moins de cent pas de nous! Les grenadiers de la garde prirent
aussitôt les armes et entourèrent Masséna, pendant que tous ses aides de
camp et les dragons, montant promptement à cheval, s'avancèrent vers les
ennemis. Ceux-ci ayant pris la fuite sans brûler une amorce, nous
pensâmes que c'étaient des hommes égarés cherchant à rejoindre l'armée
anglaise; mais nous aperçûmes bientôt un régiment entier, et vîmes les
coteaux voisins couverts de nombreuses troupes anglaises qui cernaient
presque entièrement Fuente-Cuberta!

Le danger imminent dans lequel se trouvait le quartier général provenait
d'une erreur de Ney, qui, croyant le généralissime informé par sa
lettre, avait envoyé à toutes ses divisions l'ordre d'évacuer Condeixa
et Cardaxo. Fuente-Cuberta se trouvant ainsi découvert, les ennemis
s'étaient approchés en silence du quartier général de Masséna: aussi je
laisse à penser quel étonnement fut le nôtre! Fort heureusement, la nuit
approchant, il s'éleva un épais brouillard, et les Anglais, ne pouvant
supposer que le généralissime français se trouvât ainsi coupé de son
armée, pensèrent que le groupe formé par notre état-major était une
arrière-garde, avec laquelle ils n'osèrent pas s'engager; mais il est
certain que si le détachement de housards ennemis qui parut à l'entrée
de Fuente-Cuberta, au moment où nous étions dans la plus complète
sécurité, eût chargé dans ce village avec résolution, il enlevait
Masséna avec tout ce qui était avec lui. Aussi, dès que les Anglais
apprirent le danger qu'avait couru Masséna, ils le firent sonner bien
haut, et leur historien Napier prétend que le généralissime français
n'échappa à leurs housards qu'en arrachant le panache de son chapeau!
Conte d'autant plus absurde que les maréchaux ne portaient pas de
panache!

À dix heures du soir, le grand quartier général quitta fort
tranquillement Fuente-Cuberta, malgré le voisinage de plusieurs
régiments ennemis, dont un se trouvait placé sur une éminence traversée
par le chemin que nous suivions. Pour l'en éloigner, le maréchal se
servit d'un stratagème employé bien souvent par les ennemis contre les
Français, dont la langue leur était familière. Le généralissime, sachant
que mon frère parlait très bien l'anglais, lui donna des instructions,
et Adolphe, s'avançant jusqu'au bas de la colline et se tenant dans
l'ombre, cria au chef des ennemis que le duc de Wellington lui envoyait
l'ordre d'appuyer vers sa droite, et d'aller gagner un point qu'il
indiquait, mais qui se trouvait hors de la direction suivie par nous. Le
colonel ennemi, ne pouvant distinguer au milieu de la nuit et dans le
brouillard l'uniforme de mon frère, le prit pour un aide de camp
anglais; il obéit donc sur-le-champ, s'éloigna, et nous passâmes
lestement, heureux d'avoir échappé à ce nouveau danger. Masséna et son
état-major rejoignirent avant le jour les troupes du 6e corps.

Pendant ce long et pénible trajet, Masséna s'était vivement préoccupé
des dangers auxquels Mme X... était constamment exposée. Son cheval
s'abattit plusieurs fois sur les quartiers de roches qu'on ne pouvait
apercevoir à cause de l'obscurité; cette femme courageuse se relevait,
bien que cruellement meurtrie; mais enfin ces chutes devinrent si
nombreuses qu'il lui fut impossible de reprendre son cheval, ni de
marcher à pied, et l'on fut obligé de la faire porter par des
grenadiers. Que serait-elle devenue si on nous eût attaqués?... Aussi le
généralissime, tout en nous conjurant de ne pas abandonner Mme X...,
nous dit-il à plusieurs reprises: «Quelle faute j'ai commise en emmenant
une femme à la guerre!» Bref, nous sortîmes de la situation critique
dans laquelle Ney nous avait jetés.



CHAPITRE XXXVIII

Je suis blessé à Miranda de Corvo.--Affaire de Foz de Arunce.--Nouveaux
projets de Masséna.--Résistance et destitution de Ney.


Le lendemain 14 mars, Masséna, après avoir repoussé une assez vive
attaque entreprise contre son arrière-garde, remit le gros de ses
troupes dans une forte position en avant de Miranda de Corvo, afin de
donner à l'artillerie et aux équipages le temps de traverser le défilé
placé en arrière de ce bourg. Lord Wellington, apercevant l'armée
française ainsi arrêtée, fit avancer de fortes masses. Tout annonçait
donc un engagement sérieux, lorsque Masséna, voulant donner des
instructions à ses lieutenants, les fit convoquer auprès de lui. Trois
s'y rendirent promptement. Le maréchal Ney seul se faisant attendre, le
généralissime prescrivit au commandant Pelet et à moi d'aller l'inviter
à venir au plus tôt. Cette mission, qui paraissait très facile à
remplir, faillit cependant me coûter la vie!...

L'armée française était rangée en plusieurs lignes sur un terrain en
forme d'amphithéâtre, descendant en pente douce vers un fort ruisseau
qui séparait deux larges collines, dont les sommets très praticables,
bien que garnis de quelques bouquets de bois, servaient de chemins
vicinaux conduisant à Miranda. Au moment où Pelet et moi partions au
galop, pour exécuter l'ordre du généralissime, les tirailleurs anglais
paraissaient au loin, marchant à l'attaque des deux collines que les
nôtres se préparaient à défendre. Pour être plus certains de rencontrer
le maréchal Ney, mon camarade et moi, nous nous séparâmes. Pelet prit le
chemin de gauche, je suivis celui de droite, en passant par une vaste
clairière où se trouvaient nos avant-postes.

Ayant appris que le maréchal Ney venait d'y passer depuis moins d'un
quart d'heure, je crus de mon devoir de courir à sa rencontre, et avais
l'espoir de le joindre, lorsque j'entendis plusieurs coups de fusil dont
les balles sifflèrent à mes oreilles!... J'étais peu éloigné des
tirailleurs ennemis placés dans les bois qui bordaient la clairière.
Bien que je susse le maréchal Ney escorté par un fort détachement, je ne
laissais pas d'être inquiet sur son compte, car je craignais que les
Anglais ne l'eussent cerné, lorsque je l'aperçus enfin au delà du
ruisseau sur la rive opposée. Pelet était auprès de lui, et tous deux se
dirigeaient vers Masséna. Certain dès lors que les ordres de ce dernier
avaient été transmis, j'allais retourner auprès de lui, quand un jeune
officier de chasseurs à pied anglais s'avance au trot de son petit
cheval et me crie: «Attendez, monsieur le Français, je veux faire un peu
bataille avec vous!» Je ne crus pas devoir répondre à cette fanfaronnade
et tournai bride vers nos avant-postes, placés à cinq cents pas en
arrière... L'Anglais me suivit en m'accablant d'injures!... Je les
méprisai d'abord, mais alors l'officier ennemi s'écria: «Je reconnais
bien à votre uniforme que vous êtes attaché à un maréchal de France, et
je ferai mettre dans les journaux de Londres que ma présence a suffi
pour mettre en fuite un _lâche_, un poltron d'aide de camp de Masséna ou
de Ney!»

J'avoue ma faute; j'eus le tort bien grave de ne pouvoir supporter
froidement cette impertinente provocation, et mettant le sabre à la
main, je m'élançai avec fureur contre mon adversaire; mais, sur le point
de le joindre, j'entends un grand frôlement dans le bois, d'où sortent à
l'instant même deux housards anglais qui, s'avançant au galop, me
coupent la retraite!... J'avais donné dans un guet-apens! Je compris
qu'une défense des plus énergiques pouvait seule m'éviter la honte
d'être fait prisonnier, par ma faute, à la vue de toute l'armée
française, spectatrice de ce combat disproportionné!... Je me précipitai
donc sur l'officier anglais... nous nous joignons... il me porte à la
figure un coup de tranchant de son épée; je lui plonge mon sabre dans
la gorge... son sang rejaillit abondamment sur moi; et le misérable,
tombant de cheval, va tomber dans la poussière qu'il mordait avec rage!
Cependant, les deux housards me frappaient de toutes parts,
principalement sur la tête. En quelques secondes, mon shako, ma giberne
et ma pelisse furent criblés, sans néanmoins que je fusse blessé par
aucun de ces coups; mais enfin, le plus âgé des deux housards, soldat à
moustache grise, m'enfonça de plus d'un pouce la pointe de son sabre
dans le flanc droit! Je ripostai d'un vigoureux coup de revers, et le
tranchant de ma lame frappant sur les dents de cet homme, et passant
entre ses mâchoires, au moment où il criait pour s'animer, lui fendit la
bouche et les joues jusqu'aux oreilles!... Le vieux housard s'éloigna
promptement, à ma vive satisfaction, car c'était le plus brave et le
plus entreprenant des deux. Quand le jeune se vit seul en face de moi,
il hésita un moment, parce que les têtes de nos chevaux se touchant, il
comprenait que me tourner le dos pour entrer dans le bois, c'était
s'exposer à être frappé. Il s'y détermina pourtant en voyant plusieurs
voltigeurs français venir à mon secours; mais il n'évita pas la blessure
qu'il redoutait, car, poussé par la colère, je le poursuivis quelques
pas et lui allongeai un coup de pointe dans l'épaule qui le fit courir
encore plus vite!...

Pendant ce combat, qui dura moins de temps qu'il n'en faut pour le
raconter, nos éclaireurs s'étaient rapidement élancés pour venir me
dégager, et, de l'autre côté, les chasseurs anglais ayant marché sur le
point où venait de tomber leur officier, ces deux groupes ennemis
tiraillèrent les uns contre les autres, et je fus sur le point de me
trouver exposé aux balles des deux partis. Mais mon frère et
Ligniville, qui, du haut de la position occupée par l'armée, m'avaient
aperçu aux prises avec l'officier et les deux housards anglais,
s'étaient empressés de venir me joindre; j'eus grand besoin de leur
aide, car je perdais une si grande quantité de sang par ma blessure au
côté, que je me sentais défaillir, et il m'eût été impossible de rester
à cheval, s'ils ne m'eussent soutenu.

Dès que j'eus rejoint le grand état-major, Masséna, me prenant la main,
me dit: «C'est bien, c'est trop bien même, car un officier supérieur ne
doit pas s'exposer en faisant le coup de sabre aux avant-postes.» Il
avait raison! Mais quand je lui eus fait connaître les motifs qui
m'avaient entraîné, Masséna ne me blâma plus autant, et le maréchal Ney,
plus bouillant, se rappelant l'époque où il était housard, s'écria: «Ma
foi, à la place de Marbot, j'aurais agi comme lui!...» Tous les généraux
et mes camarades vinrent me donner des marques d'intérêt, pendant que le
bon docteur Brisset me pansait.

La blessure de ma joue n'avait aucune gravité; elle fut cicatrisée au
bout d'un mois, et l'on en voit à peine la trace le long du favori
gauche; mais le coup de pointe de sabre qui avait pénétré dans mon flanc
droit était dangereux, surtout au milieu d'une longue retraite, qui me
forçait à voyager à cheval, sans pouvoir jouir du repos dont un blessé a
besoin.

Tel fut, mes chers enfants, le résultat de mon combat, ou, si l'on veut,
de mon _équipée_ de Miranda de Corvo. Vous avez conservé le shako que je
portais alors, et les nombreuses entailles dont les sabres anglais l'ont
décoré prouvent que les deux housards ne me ménagèrent pas! J'avais
aussi rapporté ma giberne, dont la banderole avait reçu trois coups de
tranchant; mais elle a été égarée.

J'ai dit qu'au moment où j'étais envoyé à la recherche du maréchal Ney,
l'armée française, réunie sur la position qui domine Miranda de Corvo,
s'attendait à y être attaquée. Ce combat n'eut pas lieu. Wellington,
intimidé sans doute par ses pertes des jours précédents, arrêta la
marche de ses troupes; ce que voyant, Masséna résolut de profiter de la
nuit, qui approchait, pour faire traverser aux siennes la ville et le
long défilé de Miranda de Corvo. Ma situation fut alors bien pénible.
J'avais marché les deux jours et la nuit précédents, et à présent,
grièvement blessé, et affaibli par la perte d'une grande quantité de
sang, il me fallait passer encore la nuit à cheval, par des chemins
affreux, qu'encombraient les chariots des équipages, ceux de
l'artillerie et de nombreuses colonnes de troupes, contre lesquelles je
me heurtais à chaque instant, l'obscurité étant des plus profondes.
Enfin, pour comble de malheur, nous fûmes assaillis par un orage
affreux! La pluie traversa mes vêtements, je fus bientôt transi de froid
et grelottais sur mon cheval dont je n'osais descendre pour me
réchauffer, car je n'aurais pas eu la force d'y remonter. Ajoutez à cela
les vives douleurs que me causait ma blessure au flanc, et vous aurez
une faible idée des angoisses auxquelles je fus soumis pendant cette
cruelle nuit.

Le 15 au matin, l'armée française parvint sur les bords de la Ceyra, en
face de Foz de Arunce. Cette petite ville est située sur une colline qui
domine la rivière ainsi que la plaine de la rive gauche par laquelle
nous arrivions. Je traversai le pont, et vins m'établir momentanément
dans une maison, où je comptais enfin prendre quelque repos; mais j'en
fus empêché par une scène affreuse qui se passa sous mes yeux. Déjà les
corps de Reynier et de Junot étaient dans Foz de Arunce, celui de Ney se
trouvait encore sur l'autre rive; mais le généralissime, informé que
l'ennemi nous suivait de près, ne voulut pas exposer son arrière-garde à
combattre ayant la Ceyra derrière elle. Il prescrivit donc au maréchal
Ney de faire passer la rivière à toutes ses troupes, qui, après avoir
coupé le pont et placé de fortes gardes en face d'un gué qui l'avoisine,
pourraient paisiblement se reposer dans cette bonne position. Le
maréchal Ney, attribuant aux fatigues des deux dernières journées la
lenteur des ennemis, les croyait encore fort loin, et il crut qu'il
serait pusillanime d'abandonner complètement la rive gauche. En
conséquence, il y laissa deux divisions d'infanterie, la brigade de
cavalerie Lamotte, quelques pièces de canon, et ne fit pas couper le
pont. Cette nouvelle désobéissance faillit nous coûter bien cher. En
effet, pendant que Masséna s'éloignait pour aller surveiller à
Ponte-Murcelha le rétablissement d'un autre pont qui devait assurer le
lendemain à ses troupes l'important passage de la rivière d'Alva, et que
le maréchal Ney, rempli de confiance, venait de permettre au général
Lamotte de traverser le gué de la Ceyra pour aller prendre des fourrages
sur la rive droite, lord Wellington paraît à l'improviste et attaque
immédiatement les divisions si imprudemment laissées sur la rive gauche
de la Ceyra!... Le maréchal Ney, se plaçant alors courageusement à la
tête du 39e, repousse à la baïonnette une charge de dragons anglais.
Mais le brave colonel Lamour, du 39e, étant tombé mort, frappé d'un coup
de feu, son régiment, dont il était fort estimé, s'émeut, perd son
aplomb, se jette sur le 59e et l'entraîne!... En ce moment, une batterie
ayant par mégarde envoyé un boulet dans cette direction, nos soldats se
croyant tournés, et saisis d'une terreur panique, courent en tumulte
vers le pont!... Le général Lamotte, qui de la rive opposée aperçoit
cette retraite désordonnée, veut conduire ses cavaliers au secours des
fantassins; mais, au lieu de repasser le gué difficile par lequel il
était venu, il prend le chemin le plus court et encombre avec sa
brigade le pont étroit de la Ceyra, pendant que la masse des fuyards s'y
présentait en sens contraire!... Il résulta de ce pêle-mêle que personne
ne pouvant passer, bon nombre de fantassins, arrivant à la suite de
leurs camarades et voyant le pont embarrassé, se dirigent vers le gué et
s'y précipitent!... La grande majorité parvint à le franchir, mais
plusieurs, se trompant, tombèrent dans des cavités où ils se
noyèrent!...

Pendant cette scène déplorable, le maréchal Ney, qui se consumait en
efforts pour réparer sa faute, parvient enfin à réunir un bataillon du
27e, fait battre la charge et pénètre jusqu'aux divisions Mermet et
Ferey, qui étaient restées fermes à leur poste et combattirent
vaillamment. Le maréchal Ney, se mettant à leur tête, reprend
l'offensive, et repousse les ennemis jusque dans leur camp principal.
Les Anglais, étonnés par cette vigoureuse attaque, ainsi que par les
cris de ceux de nos soldats qui se débattaient dans les eaux de la
Ceyra, crurent que toute l'armée française s'élançait contre eux; ils
sont à leur tour frappés de terreur, jettent leurs armes, laissent leurs
canons et s'abandonnent à une fuite précipitée!... Les troupes des
généraux Reynier et Junot, placées sur la rive droite, furent alors,
ainsi que moi, témoins d'un spectacle bien rare à la guerre, celui de
plusieurs divisions de partis différents se fuyant mutuellement dans le
plus grand désordre!... Enfin la panique étant calmée de part et
d'autre, Anglais et Français revinrent peu à peu sur le terrain
abandonné, pour ramasser leurs fusils; mais on était si honteux des deux
côtés, que bien que les soldats ennemis fussent très près, il ne fut pas
tiré un seul coup de fusil, ni échangé aucune provocation; chacun
regagna silencieusement son poste... Wellington même n'osa s'opposer à
la retraite du maréchal Ney, qui fit repasser la rivière et couper le
pont. Dans ce bizarre engagement, les Anglais eurent 200 hommes hors de
combat et nous en tuèrent une cinquantaine; mais nous eûmes 100 noyés,
et, malheureusement, le 39e perdit son aigle, que les meilleurs
plongeurs ne purent alors retrouver; elle le fut l'été suivant par les
paysans portugais, lorsque les fortes chaleurs eurent mis à sec une
partie de la rivière.

Le maréchal Ney, furieux de l'échec qu'il venait d'éprouver, s'en prit
au général Lamotte et lui retira sa brigade. Lamotte était cependant un
bon et brave officier, auquel l'Empereur rendit justice plus tard. Quant
à Ney, il était si désireux de prendre une revanche de sa mésaventure
que, dans l'espoir d'attaquer Wellington lorsqu'il voudrait à son tour
passer la Ceyra, il resta immobile une partie de la journée du 16 sur
les bords de cette rivière, et Masséna fut obligé de lui expédier quatre
ou cinq aides de camp pour le forcer à lever son bivouac et à suivre le
mouvement de retraite. L'armée franchit l'Alva le 17, sur le pont
reconstruit à Ponte-Murcelha, et continua pendant cinq jours sa retraite
sur Celorico sans être inquiétée.

La vallée que nous venions de parcourir entre le Mondego et la chaîne
d'Estrella est très praticable, des plus fertiles, et l'armée y vécut
dans l'abondance; aussi, en nous retrouvant à Celorico, où, à notre
entrée en Portugal, Masséna avait eu la malencontreuse idée de quitter
cette belle vallée, pour se jeter dans les montagnes de Viseu et de
Busaco, l'armée le blâma-t-elle de nouveau, car cette faute avait coûté
la vie à plusieurs milliers d'hommes et fait manquer notre campagne.
Aussi le maréchal, ne pouvant se résigner à rentrer en Espagne,
résolut-il de se maintenir en Portugal à tout prix!... Son projet était
de regagner le Tage par Guarda et Alfayates, de prendre position à Coria
et Placencia, de rétablir le pont d'Alcantara, de s'y joindre aux
troupes françaises commandées par le maréchal Soult devant Badajoz, de
pénétrer tous ensemble dans l'Alentejo, et de marcher ensuite sur
Lisbonne. Masséna espérait forcer ainsi Wellington à rétrograder
promptement pour chercher à défendre cette capitale, qui, attaquée à
revers par l'Alentejo, n'aurait eu que fort peu de moyens de résistance,
car elle n'était pas fortifiée sur la rive gauche du Tage.

Pour rendre la marche des troupes plus facile, le maréchal envoya en
Espagne tous les blessés et malades. Je refusai de les suivre, et,
malgré mes souffrances, je préférai rester au milieu de l'armée, auprès
de mon frère et de mes camarades. Pendant la marche de deux jours faite
à Celorico, Masséna ayant communiqué son plan à ses lieutenants, le
maréchal Ney, qui brûlait du désir de recouvrer son indépendance,
s'opposa à l'entreprise d'une nouvelle campagne, et déclara qu'il allait
ramener ses troupes en Espagne, parce qu'elles ne trouvaient plus en
Portugal de quoi faire du pain. C'était vrai; mais l'armée avait
d'immenses troupeaux et était habituée depuis six mois à vivre sans
pain, chaque soldat recevant plusieurs livres de viande et du vin en
quantité.

La nouvelle désobéissance de Ney, encore plus positive que les
précédentes, excita l'indignation de Masséna. Il y répondit par un ordre
du jour qui ôtait au maréchal Ney le commandement du 6e corps. Cet acte
de vigueur, juste et indispensable, était trop tardif; il aurait fallu
le faire à la première rébellion de Ney. Celui-ci refusa d'abord de
s'éloigner, en disant que l'Empereur lui ayant donné le commandement du
6e corps, il ne le quitterait que par son ordre! Mais le généralissime
ayant réitéré son injonction, le maréchal Ney partit pour Alméida et
rentra en Espagne, d'où il se rendit auprès de l'Empereur à Paris. Le 6e
corps fut confié au général Loison, que son rang d'ancienneté appelait à
ce commandement.

Le renvoi du maréchal Ney produisit sur l'armée une sensation d'autant
plus profonde qu'on en connaissait le principal motif, et qu'il avait
exprimé le vœu général des troupes, en insistant pour rentrer en
Espagne.

Le 24, l'armée, commençant le mouvement qui devait la ramener sur le
Tage, occupa Belmonte et Guarda. Cette dernière ville est la plus élevée
de la Péninsule. Il y faisait un froid des plus piquants, qui fit mourir
plusieurs hommes et rendit ma blessure au côté infiniment douloureuse.
Masséna reçut à Guarda plusieurs dépêches du major général, presque
toutes ayant deux mois de date! Cela démontre dans quelle erreur était
Napoléon en pensant que de Paris il pouvait diriger les mouvements d'une
armée faisant la guerre de Portugal!... Ces dépêches parvinrent au
généralissime d'une manière inusitée jusqu'alors dans l'armée française.
Le prince Berthier les avait confiées à M. de Canouville, son aide de
camp; mais ce jeune officier, un des _beaux_ de l'armée, voyant la
difficulté de joindre l'armée de Masséna, se contenta de déposer ses
dépêches à Ciudad-Rodrigo, et reprit le chemin de Paris, d'où l'on
cherchait précisément à l'éloigner à la suite d'une bruyante équipée.
Voici l'anecdote dont le fait principal remonte à l'époque où le général
Bonaparte commandait en chef l'armée d'Italie.

Plusieurs dames de sa famille étant venues le joindre à Milan, l'une
d'elles épousa un de ses généraux les plus dévoués, et comme, selon la
mode du temps, elle montait à cheval, ayant une petite pelisse à la
housarde par-dessus ses vêtements féminins, Bonaparte lui en avait
donné une remarquablement belle par sa fourrure et surtout parce que
tous les boutons étaient en diamant. Quelques années après, cette dame,
devenue veuve, s'était remariée à un prince étranger, lorsqu'au
printemps de 1811 l'Empereur, passant au Carrousel la revue de la garde,
aperçoit au milieu de l'état-major du prince Berthier l'aide de camp
Canouville portant fièrement la pelisse donnée par lui jadis à sa
parente! La fourrure et les diamants constataient l'identité! Napoléon
les reconnut et s'en montra fort courroucé; la dame fut, dit-on,
sévèrement réprimandée, et l'imprudent capitaine reçut une heure après
l'ordre de porter des dépêches à Masséna, auquel il était prescrit de
retenir cet officier indéfiniment auprès de lui. Canouville s'en douta,
et je viens de dire comment il profita du hasard qui l'empêcha de
pénétrer en Portugal; mais à peine était-il de retour à Paris, qu'on le
réexpédia pour la Péninsule, où il arriva tout honteux de sa déconvenue!
La conversation de ce moderne Lauzun nous amusa, en nous mettant au
courant de ce qui s'était passé dans les salons de Paris depuis que nous
en étions absents, et nous rîmes beaucoup de la recherche de sa
toilette, qui contrastait grandement avec le délabrement de nos
uniformes usés par une année de campagne, de sièges, de marches et de
combats!... Canouville, d'abord fort étonné de la prompte transition
qui, des charmants boudoirs parisiens, l'avait jeté au milieu d'un
bivouac, parmi les rochers du Portugal, se résigna à ce changement.
C'était un homme d'esprit et de courage; il se fit bravement tuer
l'année suivante à la bataille de la Moskowa.



CHAPITRE XXXIX

Retraite définitive.--Confusion d'ordres.--Retour offensif sur
Alméida.--Mauvaise volonté de Bessières.


Les dépêches de l'Empereur que M. de Canouville avait laissées à
Ciudad-Rodrigo, lors de son premier voyage, étant parvenues à Masséna
pendant qu'il était à Guarda, en disposition de garder les rives du Tage
supérieur, le généralissime, au lieu d'exécuter son mouvement
sur-le-champ, perdit plusieurs jours à répondre à ces lettres datées de
deux mois. Ce retard nous fut nuisible. Les ennemis en profitèrent pour
réunir leurs troupes et vinrent nous attaquer dans Guarda même. Nous les
repoussâmes, et il en fut ainsi dans plusieurs combats partiels que
Masséna soutint, pour attendre des officiers envoyés par lui vers
Alcantara. Leur rapport ayant constaté l'impossibilité de nourrir
l'armée dans une contrée sans ressource, la volonté de Masséna dut
fléchir enfin devant une accumulation d'obstacles qu'aggravaient encore
la répugnance des généraux et le dénuement des troupes. Il fut donc
résolu qu'on rentrerait en Espagne. Mais au lieu de le faire
promptement, le généralissime retardait sa sortie du Portugal, et lord
Wellington, saisissant l'occasion que lui offrit un faux mouvement du
général Reynier, l'attaqua à Sabugal. Les succès furent balancés;
néanmoins, nous eûmes encore deux à trois cents hommes hors de combat
dans cet engagement glorieux, mais inutile.

L'armée française passa la frontière le lendemain, 1er avril, et campa
sur les terres d'Espagne. Elle présentait encore un effectif de plus de
quarante mille hommes, et avait envoyé à Ciudad-Rodrigo et Salamanque
plusieurs convois de malades et blessés, s'élevant à plus de dix mille.
Nous étions entrés en Portugal avec soixante mille combattants, sans
compter la division du 9e corps qui vint nous rejoindre. Notre perte
avait donc été pendant cette longue campagne d'environ dix mille hommes
tués, pris ou morts de maladie!

L'armée prit position autour d'Alméida, de Ciudad-Rodrigo et de Zamora.
Masséna se trouva alors dans une situation des plus pénibles; car ces
deux places fortes et les pays circonvoisins étaient placés sous
l'autorité du maréchal Bessières, auquel l'Empereur avait confié le
commandement d'une nouvelle armée dite _du Nord_, entièrement composée
des troupes de la jeune garde. Il en résulta un conflit de pouvoirs
entre les deux maréchaux, Bessières voulant conserver tous les
approvisionnements pour ses troupes, et Masséna soutenant avec raison
que l'armée qu'il ramenait de Portugal, où elle venait d'éprouver tant
de privations, avait au moins autant de droits à la distribution des
vivres. L'Empereur, ordinairement si prévoyant, n'avait donné aucun
ordre pour le cas où l'armée de Masséna serait forcée de rentrer en
Espagne.

Il régnait donc une grande incertitude sur cette frontière,
principalement pour la défense de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida. Ces deux
forteresses, l'une espagnole, l'autre portugaise, sont tellement
voisines que l'une d'elles devenait inutile. L'Empereur avait donc
ordonné de retirer la garnison ainsi que l'artillerie de cette dernière
place, et d'en démolir les remparts, déjà si fortement ébranlés par
l'explosion qui, l'année précédente, nous en avait rendus maîtres. Mais
au moment où le général Brénier, gouverneur, allait opérer la
destruction d'Alméida, il avait reçu contre-ordre du ministre de la
guerre, de sorte que Masséna, arrivant de Portugal sur ces entrefaites,
n'osa prendre aucune décision. Cependant, comme ses troupes ne pouvaient
subsister dans les environs rocailleux et stériles d'Alméida, il fut
contraint de les éloigner et d'abandonner cette place à ses propres
ressources, qui consistaient en une très faible garnison, ayant
seulement pour vingt-cinq jours de vivres. Si l'on eût eu des ordres
positifs de l'Empereur, la présence de l'armée de Portugal eût permis
de détruire en une semaine les fortifications d'Alméida, que les Anglais
s'empressèrent d'environner dès que l'armée se fut éloignée, et il
fallut entreprendre le mois suivant une sanglante expédition pour sauver
cette place, ce à quoi l'on ne put même pas parvenir.

L'ordre qui plaçait le comte d'Erlon et le 9e corps sous le commandement
du généralissime venait enfin d'arriver: c'était trois mois trop
tard!... Le maréchal Masséna, après avoir mis son armée en cantonnement
entre Ciudad-Rodrigo, Zamora et Salamanque, alla le 9 avril établir son
quartier général dans cette dernière ville. Pendant que nous nous y
rendions, il se passa sous les yeux du généralissime un fait peu
honorable pour l'armée anglaise. Sir Waters, colonel attaché à
l'état-major de Wellington, avait été fait prisonnier par nos troupes,
et comme il donna sa parole de ne point s'évader, Masséna prescrivit de
lui laisser ses armes, son cheval, et de le loger tous les soirs dans
une maison particulière. Cet officier voyageait donc librement à la
suite de nos colonnes, lorsqu'on passant dans le bois de Matilla, où
elles faisaient une halte, il saisit le moment où chacun se reposait, et
mettant son excellente monture au galop, il disparut! Trois jours après,
il rejoignit Wellington, qui parut trouver le tour fort plaisant!... Ce
même Wellington répondit à Masséna, qui se plaignait de ce que les
miliciens portugais massacraient les prisonniers français, et avaient
naguère fait subir le même sort à un de nos colonels d'état-major: «Que
se trouvant dans l'obligation d'employer tous les moyens pour repousser
une guerre d'invasion, il ne pouvait répondre des excès auxquels se
portaient les paysans!»

Le repos, joint aux bons soins que je reçus à Salamanque, me rétablit
promptement; mais le bonheur que j'en éprouvai fut troublé par un
fâcheux incident, qui me fit une peine extrême. Mon excellent ami
Ligniville nous quitta à la suite d'une très grave discussion qu'il eut
avec Masséna. Voici à quel sujet.

Masséna avait confié à Ligniville les difficiles fonctions de grand
écuyer, que celui-ci n'accomplissait, du reste, que volontairement et
par obligeance. Amateur de chevaux, Ligniville, qui avait surveillé ceux
du maréchal pendant la campagne d'Allemagne, eut la plus grande peine à
les nourrir en Espagne et en Portugal. Il s'y résigna cependant. On
avait reconnu que, pour transporter la cuisine et les bagages du grand
quartier général, il fallait au moins trente mulets, et Ligniville,
avant notre entrée en campagne, en avait proposé l'acquisition; mais
Masséna, ne voulant pas faire personnellement cette dépense, chargea
l'intendant de l'armée de les lui procurer. Masséna conserva constamment
ces bêtes de somme, qu'il avait encore à notre arrivée à Salamanque. Les
Espagnols ont la bonne habitude de raser le dos des mulets, afin
d'empêcher que le poil mouillé par la sueur, se pelotonnant sous le bât,
ne blesse ces animaux. Cette opération ne peut être faite que par des
hommes spéciaux et coûte assez cher. Masséna proposa donc à mon ami
Ligniville d'ordonner à l'alcade de Salamanque de payer cette dépense
sur les fonds de la ville; mais Ligniville ayant refusé de se prêter à
une mesure qu'il considérait comme une exaction, il s'ensuivit une
scène, à la suite de laquelle mon ami déclara au maréchal que, puisqu'il
reconnaissait si peu la condescendance qu'il avait eue de remplir les
fonctions de grand écuyer, non seulement il y renonçait, mais qu'il lui
donnait sa démission et allait rejoindre le 13e de dragons auquel il
appartenait.

Masséna employa vainement tous les moyens pour le retenir: Ligniville,
homme très calme, mais très ferme, resta inébranlable. Il fixa donc le
jour de son départ. Le commandant Pelet étant en mission, je remplissais
les fonctions de premier aide de camp, et en cette qualité je réunis
tous les officiers de l'état-major de Masséna, et leur proposai de
donner une marque d'estime et de regret à notre ancien et bon camarade,
en l'accompagnant à cheval à une lieue de la ville. Cette proposition
fut acceptée; mais, afin que Prosper Masséna ne parût pas blâmer son
père, nous eûmes soin de le désigner pour rester au salon de service,
pendant que nous conduisions Ligniville, auquel nous fîmes l'adieu le
plus cordial, car il était aimé de tous. Masséna s'émut de cet acte,
cependant très honorable, et m'accusa d'en avoir été le promoteur; il
reprit dès lors sa rancune à mon égard, bien que ma conduite dans cette
campagne m'eût rendu sa confiance et son intérêt.

Cependant la garnison d'Alméida, cernée par les Anglais et près de
manquer de vivres, allait être réduite à capituler, et l'Empereur, afin
d'arracher aux Anglais ce triomphe, venait d'ordonner à Masséna de
ramener toutes ses troupes sur Alméida et d'en faire sauter les
remparts. Mais cette opération, qu'il eût été si facile d'exécuter
quelques semaines avant, lorsque l'armée, à sa sortie de Portugal, se
trouvait réunie autour de la place et en tenait les Anglais éloignés,
était devenue très délicate, à présent qu'ils bloquaient Alméida avec
des forces considérables; il fallait livrer bataille. À cette difficulté
s'en joignait une autre non moins grave: l'armée de Masséna, répartie
dans la province de Salamanque, ne vivait pas dans l'abondance; mais
enfin, chaque cantonnement nourrissait tant bien que mal sa petite
garnison, tandis que, pour se porter sur les Anglais, il fallait réunir
nos troupes, pourvoir dès lors à leurs besoins, et nous n'avions ni
magasins ni moyens de transport suffisants.

Le maréchal Bessières, gouverneur de la province, disposait de toutes
les ressources, qu'il réservait pour les régiments de la garde. Il avait
une nombreuse cavalerie, ainsi qu'une formidable artillerie, tandis que
Masséna, dont l'infanterie était encore redoutable, manquait de chevaux,
ceux de son armée se trouvant en grande partie hors d'état de faire un
bon service. Le généralissime avait donc invité Bessières à lui en
prêter, et toutes les lettres de celui-ci étaient remplies des
protestations les plus rassurantes; mais comme elles restaient sans
effet, et qu'on savait Alméida aux abois, Masséna, ne se contentant plus
d'écrire à son collègue, dont le quartier général était à Valladolid,
résolut de lui dépêcher un aide de camp qui pût lui expliquer la gravité
de la position et le presser d'envoyer des secours en cavalerie, vivres,
munitions, etc., etc. Ce fut sur moi que le généralissime jeta les yeux
pour remplir cette mission. Fortement blessé le 14 février, je ne
pouvais guère être en bonne santé le 19 avril pour courir la poste à
franc étrier et m'exposer aux attaques des guérillas dont les routes
étaient couvertes. Dans toute autre circonstance, j'en aurais fait
l'observation au maréchal; mais comme il me boudait, et que j'avais, par
excès de zèle, demandé à reprendre mon service, ne m'attendant pas à
avoir quelques jours après une aussi rude corvée, je ne voulus rien
devoir à la commisération de Masséna. Je partis donc, malgré les
instances de mes camarades et de mon frère, qui s'offrait pour me
remplacer.

Pour remplir la mission qui m'était confiée, je dus, en sortant de
Salamanque, prendre le galop sur des chevaux de poste. Ma blessure au
côté se rouvrit et me causa de très vives douleurs; je parvins cependant
à Valladolid. Le maréchal Bessières, pour achever de me prouver qu'il
n'avait conservé aucune rancune contre moi, au sujet de la discussion
survenue entre le maréchal Lannes et lui sur le champ de bataille
d'Essling, discussion où je fus si innocemment impliqué, le maréchal
Bessières, dis-je, me reçut parfaitement, et obtempérant aux demandes
que Masséna m'avait chargé de lui réitérer, il promit d'envoyer
plusieurs régiments et trois batteries d'artillerie légère pour
renforcer l'armée de Portugal, ainsi que des vivres en abondance.

J'avais un tel empressement de rapporter ces bonnes nouvelles à Masséna,
qu'après quelques heures de repos je repris le chemin de Salamanque. Je
crus un moment que j'allais être attaqué; mais à la vue des flammes qui
surmontaient les lances des cavaliers de notre escorte, les guérilleros,
dont cette arme était la terreur, s'enfuirent à toutes jambes, et
j'arrivai sans encombre auprès du généralissime. Masséna, bien que très
satisfait du résultat de ma mission, ne m'adressa aucune parole
bienveillante sur le zèle dont j'avais fait preuve. Il faut avouer que
les grandes contrariétés dont il était entouré contribuaient infiniment
à aigrir son caractère déjà vindicatif. Il en éprouva une nouvelle, qui
mit le comble à sa perplexité.

La guerre que nous faisions dans la Péninsule étant dirigée de Paris, il
en résultait des anomalies vraiment incompréhensibles; ainsi, au moment
où le major général prescrivait à Masséna au nom de l'Empereur de réunir
toutes les troupes de son armée pour voler au secours d'Alméida, il
ordonnait au comte d'Erlon, chef du 9e corps, faisant partie de cette
même armée, de se rendre sur-le-champ en Andalousie pour y joindre le
maréchal Soult. Le comte d'Erlon, ainsi placé entre deux destinations
contraires, et comprenant que ses troupes seraient mieux dans les
belles contrées de l'Andalousie que dans les arides provinces du
Portugal, se préparait à partir pour Séville; mais comme son
éloignement, en privant Masséna de deux belles divisions d'infanterie,
l'aurait mis dans l'impossibilité de secourir Alméida, ainsi que
l'Empereur l'avait prescrit, le maréchal s'opposa au départ du comte
d'Erlon. Celui-ci insista, et nous vîmes se renouveler les déplorables
contestations dont nous avions déjà été témoins l'hiver précédent au
sujet du 9e corps. Enfin, sur les instances de Masséna, le comte d'Erlon
consentit à rester jusqu'après le déblocus d'Alméida. Ces sollicitations
d'un généralissime envers son inférieur constituaient un véritable
contresens, et ne pouvaient qu'altérer la discipline militaire.

Cependant, les renforts promis par le maréchal Bessières n'étant pas
encore arrivés à Salamanque le 24, Masséna, ne comptant plus que sur ses
propres ressources pour forcer Alméida, se rendit à Ciudad-Rodrigo, où
son armée fut concentrée le 26. Mais pour nourrir cette accumulation de
forces, il fallut entamer l'approvisionnement de Rodrigo et compromettre
ainsi le sort futur de cette place importante.

Nous n'étions qu'à trois lieues des Anglais. Ils entouraient la ville
d'Alméida, avec laquelle nous ne pouvions communiquer, et nous ignorions
leurs forces., mais on savait que Wellington s'était transporté derrière
Badajoz avec un gros détachement de plusieurs divisions, et Masséna,
espérant qu'il ne pourrait être de retour avant huit ou dix jours,
voulut profiter de son absence et de celle d'une partie de l'armée
ennemie, pour opérer le ravitaillement d'Alméida. Mais Wellington,
informé du mouvement des Français, revint promptement sur ses pas et se
trouva devant nous le 1er mai. Ce fut un grand malheur; car il est
probable que sir Spencer, chargé par intérim du commandement de l'armée
anglaise, ce qui était au-dessus de ses forces, n'aurait pas osé
prendre sur lui la responsabilité d'engager une bataille avec un
adversaire tel que Masséna, et celui-ci aurait pu sans peine ravitailler
Alméida.

Les soldats français, bien qu'ils ne reçussent depuis plusieurs jours
qu'une demi-ration de mauvais pain et un quart de viande, demandaient
néanmoins le combat, et leur allégresse fut grande lorsque, le 2 au
matin, ils virent paraître une faible colonne des troupes du maréchal
Bessières, qu'ils prirent pour l'avant-garde de l'armée du Nord. Mais ce
renfort, si pompeusement annoncé et si longtemps attendu, se bornait à
1,500 hommes de cavalerie bien montés, six pièces d'artillerie et trente
bons attelages; Bessières n'amenait ni munitions de guerre, ni
provisions de bouche!... C'était une véritable déception! Masséna resta
stupéfait, mais il se mit bientôt en colère en apercevant Bessières, qui
conduisait lui-même un si faible secours! La présence de ce maréchal
était en effet blessante pour Masséna. L'armée de Portugal, en rentrant
en Espagne, se trouvait, il est vrai, dans les provinces soumises au
commandement territorial de Bessières, mais elle était néanmoins
indépendante de lui, uniquement aux ordres de Masséna, et parce que le
maréchal Bessières prêtait quelques soldats à celui-ci, ce n'était pas
une raison pour qu'il vînt en personne contrôler en quelque sorte la
conduite de son collègue. Masséna le comprit, et nous dit en voyant
apparaître Bessières: «Il aurait beaucoup mieux fait de m'envoyer
quelques milliers d'hommes de plus, ainsi que des munitions et des
vivres, et de rester au centre de ses provinces, plutôt que d'examiner
et de critiquer ce que je vais faire!...» Bessières fut donc reçu très
froidement, ce qui ne l'empêcha pas de suivre constamment Masséna
pendant cette courte campagne et de donner son avis. L'armée se mit en
mouvement dans l'après-midi du 2 mai, et le 3, les hostilités
commencèrent.

Ici se déroule une nouvelle série de fautes, provenant du mauvais
vouloir de certains généraux envers Masséna, ainsi que de la
mésintelligence qui régnait entre les autres.



CHAPITRE XL

Bataille de Fuentès d'Oñoro.--Fatale méprise.--Beau mouvement de
Masséna.--Insuccès dû à l'abstention de Bessières.


Lorsque nous rencontrâmes l'armée anglo-portugaise à l'extrême frontière
de l'Espagne et du Portugal, elle était postée en avant de la forteresse
d'Alméida, dont elle faisait le blocus; les troupes occupaient un très
vaste plateau, situé entre le ruisseau de Turones et celui qui coule
dans le profond ravin nommé _Dos Casas_. Lord Wellington avait sa gauche
auprès du fort détruit de la Conception, le centre vers le village
d'Alameda, et sa droite, placée à Fuentès d'Oñoro, se prolongeait vers
le marais de Nave de Avel, d'où sort le cours d'eau que les uns nomment
Dos Casas et les autres Oñoro; ce ruisseau couvrait son front. Les
Français arrivèrent sur cette ligne en trois colonnes, par la route de
Ciudad-Rodrigo. Les 6e et 9e corps, réunis sous les ordres du général
Loison, formaient l'aile gauche placée en face de Fuentès d'Oñoro. Le 8e
corps, sous Junot, et la cavalerie de Montbrun, étaient au centre, au
bas du monticule de la Briba. Le général Reynier, avec le 2e corps, prit
position à la droite, observant Alameda et la Conception. Plusieurs
bataillons d'élite, les lanciers de la garde et quelques batteries
composaient la réserve, aux ordres du général Lepic, célèbre par sa
valeur et la brillante conduite qu'il avait tenue à la bataille d'Eylau.

À peine nos troupes étaient-elles à leurs postes respectifs, que le
général Loison, sans attendre les ordres de Masséna pour un mouvement
simultané, fondit sur le village d'Oñoro, occupé par les Écossais et la
division d'élite de l'armée des alliés. L'attaque fut si brusque et si
vive que les ennemis, bien que retranchés dans des maisons en pierres
sèches très solides, furent obligés d'abandonner leur poste; mais ils se
retirèrent dans une vieille chapelle située au sommet des énormes
rochers qui dominent Oñoro, et il devint impossible de les déloger de
cette importante position. Masséna prescrivit donc de s'en tenir pour le
moment à l'occupation du village, et de garnir toutes les maisons de
troupes; mais cet ordre fut mal exécuté, car la division Ferey, qui en
était chargée, se laissant emporter par l'ardeur d'un premier succès,
alla se former tout entière en dehors d'Oñoro et s'exposa ainsi au canon
et à la fusillade des Anglais placés autour de la chapelle. Enfin, pour
comble de malheur, le désordre fut jeté parmi nos troupes par un
déplorable événement que l'on aurait dû prévoir.

Il y avait, dans la division Ferey, un bataillon de la légion
hanovrienne au service de la France. L'habit d'uniforme de ce corps
était rouge comme celui des Anglais, mais il portait des capotes grises
comme toute l'armée française; aussi le commandant des Hanovriens, qui
avait eu plusieurs hommes tués par nos gens au combat de Busaco,
avait-il demandé, avant d'entrer à Oñoro, l'autorisation de faire garder
les capotes à sa troupe, au lieu de les rouler sur les sacs, ainsi que
cela venait d'être prescrit. Mais le général Loison lui répondit qu'il
devait se conformer à l'ordre donné pour tout le corps d'armée. Il en
résulta une méprise bien cruelle; car le 66e régiment français, ayant
été envoyé au soutien des Hanovriens qui combattaient en première ligne,
les prit au milieu de la fumée pour un bataillon anglais et tira sur
eux, pendant que notre artillerie, induite aussi en erreur par les
habits rouges, les couvrait de mitraille.

Je dois à ces braves Hanovriens la justice de dire que, bien que placés
ainsi entre deux feux, ils les supportèrent longtemps sans reculer d'un
seul pas; mais enfin, ayant un grand nombre de blessés et 100 hommes
tués, le bataillon se trouva dans l'obligation de se retirer en longeant
un des côtés du village. Les soldats d'un régiment français qui y
entraient en ce moment, voyant des habits rouges sur leur flanc, se
crurent tournés par une colonne anglaise, et il en résulta quelque
désordre, dont les ennemis profitèrent habilement pour reprendre Fuentès
d'Oñoro, ce qui ne serait pas arrivé si les généraux eussent garni les
fenêtres de fantassins, ainsi que l'avait prescrit Masséna. La nuit vint
mettre un terme à ce premier engagement, dans lequel nous eûmes 600
hommes mis hors de combat. Les pertes des ennemis furent à peu près les
mêmes, et portèrent principalement sur leurs meilleures troupes, les
Écossais. Le colonel anglais Williams fut tué.

Je n'ai jamais compris comment Wellington avait pu se résoudre à
attendre les Français dans une position aussi défavorable que celle dans
laquelle l'inhabile général Spencer avait placé les troupes avant son
arrivée. En effet, les alliés avaient à dos non seulement la forteresse
d'Alméida qui leur barrait le seul bon passage de retraite, mais encore
la Coa, rivière très encaissée, dont les accès sont infiniment
difficiles, ce qui pouvait amener la perte de l'armée anglo-portugaise,
si les événements l'eussent contrainte à se retirer. Il est vrai que la
gorge escarpée et très profonde du Dos Casas protégeait le front des
Anglais, depuis les ruines du fort de la Conception jusqu'à Nave de
Avel; mais, au delà de ce point, les berges de ce grand ravin
s'affaissent, disparaissent même, et font place à un marais très facile
à traverser. Wellington aurait pu néanmoins s'en servir pour couvrir la
pointe de son extrême droite, en le faisant défendre par un bon régiment
appuyé par du canon; mais le généralissime ennemi, oubliant le tort
qu'il avait eu à Busaco en se reposant sur le partisan Trent du soin
d'empêcher les Français de tourner son armée par le défilé de Boïalva,
retomba dans la même faute; il se borna à confier la garde du marais de
Nave de Avel aux bandes du partisan don Julian, incapables de résister à
des troupes de ligne.

Masséna, informé de cette négligence par une patrouille de la cavalerie
de Montbrun, ordonna de tout préparer pour que ses divisions pussent
franchir le marais le lendemain au point du jour, afin de prendre l'aile
droite des ennemis à revers. On fit donc confectionner pendant la nuit
bon nombre de fascines, et en même temps le 8e corps et une partie du 9e
marchant en silence, se dirigèrent vers Nave de Avel. La division Ferey
resta devant Oñoro, que l'ennemi occupait toujours.

Le 5 mai, au point du jour, une compagnie de voltigeurs se glissa parmi
les saules et les roseaux, franchit sans bruit le marais, et, se passant
des fascines de main en main, combla les mauvais pas, dont le nombre
était infiniment moins considérable qu'on ne l'avait présumé. Don Julian
et ses guérillas, se croyant à l'abri de toute attaque derrière le
marais, se gardaient si mal que nos gens les trouvèrent endormis et en
tuèrent une trentaine; tout le reste de la bande, au lieu de tirer
vivement, ne fût-ce que pour avertir les Anglais, se sauva à toutes
jambes jusqu'à Freneda, au delà du Turones, et don Julian, quoique fort
brave, ne put retenir ses soldats indisciplinés. Nos troupes, profitant
de la négligence de Wellington, s'empressèrent de traverser le marais,
et déjà nous avions de l'autre côté quatre divisions d'infanterie, toute
la cavalerie de Montbrun, plusieurs batteries, et nous étions maîtres de
Nave de Avel, sans que les Anglais se fussent aperçus de notre
mouvement, un des plus beaux que Masséna ait jamais conçus!... C'était
le dernier éclair d'une lampe qui s'éteint...

Par le fait de notre passage au travers des marais, l'aile droite des
ennemis était complètement débordée, et la situation de Wellington
devenait extrêmement difficile, car non seulement il devait opérer un
immense changement de front pour s'opposer à celles de nos divisions qui
occupaient déjà Nave de Avel et Pozo Velho, ainsi que le bois situé
entre ce village et Fuentès d'Oñoro; mais le général anglais était forcé
de laisser une partie de ses troupes devant Fuentès d'Oñoro et Alameda
pour contenir les corps du comte d'Erlon et du général Reynier, qui se
préparaient à passer le Dos Casas, afin d'attaquer les ennemis pendant
leur mouvement. Lord Wellington avait si bien cru l'extrémité de son
aile droite à l'abri de toute atteinte par le marais de Nave de Avel,
qu'il n'avait laissé sur ce point que quelques cavaliers éclaireurs.
Mais en voyant cette aile tournée, il s'empressa de diriger sur Pozo
Velho la première brigade d'infanterie qui lui tomba sous la main. Notre
cavalerie, dirigée par Montbrun, culbuta et sabra cette avant-garde!...
Le général Maucune, suivant alors ce mouvement en avant, se précipita
dans les bois de Pozo Velho, d'où il chassa les Écossais, auxquels il
prit deux cent cinquante hommes et en tua une centaine. Tout faisait
donc présager aux Français une victoire éclatante, lorsque, par suite
d'une discussion élevée entre les généraux Loison et Montbrun, celui-ci
suspendit la marche de la réserve de cavalerie, sous prétexte que les
batteries de la garde qu'on lui avait promises n'étaient pas encore
arrivées! En effet, le maréchal Bessières les avait retenues sans en
prévenir Masséna, qui, averti trop tard de cette difficulté, envoya
sur-le-champ plusieurs pièces à Montbrun; mais le temps d'arrêt de
celui-ci nous fut doublement funeste: d'abord parce que l'infanterie de
Loison, ne se voyant plus secondée par la cavalerie de Montbrun, hésita
à s'engager dans la plaine; et en second lieu, cette halte fatale permit
à Wellington d'appeler toute sa cavalerie au secours des divisions
anglaises de Houston et de Crawfurd, les seules qui fussent encore
arrivées à se ranger devant nous!...

Cependant, par ordre de Masséna, le général Montbrun, cachant son
artillerie derrière quelques escadrons de housards, s'avance de nouveau
et, démasquant tout à coup ses bouches à feu, foudroie la division
Houston, et, lorsqu'elle est ébranlée, il la fait charger par les
brigades Wathier et Fournier, qui sabrèrent presque entièrement le 51e
régiment anglais et mirent dans la plus complète déroute le surplus de
la division Houston. Les fuyards gagnèrent Villa-Formosa, la rive gauche
du Turones, et ne durent leur salut qu'au régiment des chasseurs
britanniques qui, posté derrière une longue et forte muraille, arrêta
l'élan de nos cavaliers par des feux aussi nourris que bien dirigés.

Wellington n'avait plus sur cette partie du champ de bataille que la
division Crawfurd et celle de cavalerie, le surplus de son armée, pris à
revers, n'ayant pas encore terminé l'immense changement de front qui
devait l'amener en ligne devant les Français. Comme le terrain sur
lequel on combattait en ce moment était, avant notre passage du marais,
le lieu le moins exposé à nos coups, les gens attachés à l'intendance de
l'armée anglaise, les blessés, les domestiques, les bagages, les chevaux
de main, les soldats éloignés de leurs régiments s'y étaient agglomérés,
et cette vaste plaine était couverte jusqu'au Turones d'une multitude en
désordre, au milieu de laquelle les trois carrés que venait de former
l'infanterie de Crawfurd ne paraissaient que comme des points!... Et
nous avions là à portée de canon, et prêts à fondre sur les ennemis, le
corps du général Loison, celui de Junot, cinq mille hommes de cavalerie,
dont mille de la garde, et de plus quatre batteries de campagne!... Déjà
le 8e corps avait dépassé le bois de Pozo Velho; le 9e attaquait
vivement le village de Fuentès d'Oñoro par la rive droite du Dos Casas,
et le général Reynier avait ordre de déboucher par Alameda, afin de
prendre les Anglais par derrière; il n'y avait donc plus qu'à marcher en
avant... Aussi l'historien Napier, qui assistait à cette bataille,
convient-il que dans tout le cours de la guerre il n'y a point eu de
moment aussi dangereux pour les armées britanniques!... Mais l'aveugle
fortune en décida autrement!... Le général Loison, au lieu d'aller par
la rive gauche et le bois prendre à revers le village de Fuentès
d'Oñoro, attaqué de front par le général Drouet d'Erlon, perdit beaucoup
de temps et fit de faux mouvements qui permirent à Wellington de
renforcer ce poste important devenu la clef de la position. De son côté,
le général Reynier n'exécuta pas les ordres de Masséna, car, sous
prétexte qu'il avait des forces trop considérables devant lui, il ne
dépassa pas Alameda et ne prit presque aucune part à l'action.

Malgré tous ces contretemps, nous pouvions encore gagner la bataille,
tant nos avantages étaient grands! En effet, la cavalerie de Montbrun,
ayant battu celle des ennemis, ne tarda pas à se trouver en présence de
l'infanterie de Crawfurd. Elle chargea et enfonça deux carrés, dont un
fut littéralement haché!... Les soldats du second jetèrent leurs armes
et s'enfuirent dans la plaine. Le colonel Hill rend son épée à
l'adjudant-major Dulimberg, du 13e de chasseurs, et nous faisons quinze
cents prisonniers. Le troisième carré anglais tient toujours ferme;
Montbrun le fait attaquer par les brigades Fournier et Wathier, qui
pénétraient déjà par l'une des faces, lorsque ces deux généraux ayant eu
leurs chevaux tués sous eux et les colonels étant tous blessés dans la
mêlée, personne ne se trouva là pour diriger les régiments vainqueurs.
Montbrun accourut, mais le carré ennemi s'était remis en ordre; il dut,
pour l'attaquer, reformer nos escadrons.

Pendant qu'il s'en occupe, Masséna, voulant achever la victoire, envoie
un aide de camp porter au général Lepic, qui se trouvait en réserve avec
la cavalerie de la garde, l'ordre de charger! Mais le brave Lepic,
mordant de désespoir la lame de son sabre, répond avec douleur que le
maréchal Bessières, son chef direct, lui a formellement défendu
d'engager les troupes de la garde sans son ordre!... Dix aides de camp
partent alors dans toutes les directions à la recherche de Bessières;
mais celui-ci, qui depuis plusieurs jours marchait constamment auprès de
Masséna, avait disparu, non par manque de valeur, car il était fort
brave, mais par calcul ou jalousie contre son camarade. Il ne voulut pas
envoyer un seul des hommes confiés à son commandement pour assurer un
succès dont toute la gloire rejaillirait sur Masséna, sans songer aux
intérêts supérieurs de la France!... Enfin, au bout d'un quart d'heure,
on trouva le maréchal Bessières loin du champ de bataille, errant au
delà du marais, où il examinait de quelle manière étaient faites les
fascines employées le matin pour établir le passage!... Il accourt d'un
air empressé, mais le moment décisif, manqué par sa faute, ne se
retrouve plus, car les Anglais, s'étant remis du désordre dans lequel la
cavalerie de Montbrun les avait jetés, venaient de faire approcher une
artillerie formidable qui couvrait nos escadrons de mitraille, pendant
que les leurs délivraient les quinze cents prisonniers que nous avions
faits. Enfin, lord Wellington, après avoir terminé son changement de
front, avait rétabli son armée sur le plateau, la droite au Turones, la
gauche appuyée à Fuentès d'Oñoro.

À la vue de cette nouvelle ligne solidement constituée, Masséna
suspendit la marche de ses troupes et fit commencer une forte canonnade,
qui causa de grands ravages dans les rangs épais des ennemis, qu'une
charge générale de toute notre cavalerie pouvait enfoncer. Masséna
espérait donc que Bessières consentirait enfin à faire participer les
régiments de la garde à ce coup de collier, qui nous eût infailliblement
donné la victoire; mais Bessières s'y refusa, en disant qu'il était
responsable envers l'Empereur des pertes que pourraient éprouver les
troupes de sa garde!... Comme si toute l'armée ne servait pas
l'Empereur, pour qui l'essentiel était de savoir les Anglais battus et
chassés de la Péninsule!... Tous les militaires, et principalement ceux
de la garde, furent indignés de la détermination de Bessières, et se
demandaient ce que ce maréchal était venu faire devant Alméida, puisque,
pour sauver cette place, il ne voulait pas que ses troupes prissent part
au combat. Ce contretemps si inattendu changeait tout à coup la face des
affaires, car à chaque instant les Anglais recevaient de nombreux
renforts, et une de leurs plus fortes divisions, arrivant du blocus
d'Alméida, venait de passer le Turones pour se former dans la plaine!...
La position respective des deux armées se trouvant ainsi changée, les
combinaisons faites la veille par Masséna devaient l'être de même. Il
résolut donc de porter ses principales forces sur Alméida, de s'y réunir
au corps de Reynier, pour tomber tous ensemble sur la droite et les
derrières des ennemis. C'était la contrepartie du mouvement opéré la
nuit précédente par Nave de Avel.

Mais un nouvel obstacle imprévu arrêta tout à coup l'effet de ces
dispositions. Le général Éblé, chef de l'artillerie, accourt prévenir
qu'il n'y a plus au parc d'artillerie que quatre cartouches par homme,
ce qui, avec celles laissées dans les gibernes, donnait à peu près une
vingtaine de cartouches par fantassin. Or, c'était insuffisant pour
recommencer le combat avec un ennemi qui opposerait une résistance
désespérée!... Masséna ordonne donc d'envoyer à l'instant même tous les
fourgons à Ciudad-Rodrigo pour y prendre des munitions de guerre; mais
l'intendant déclare qu'il en a disposé pour aller chercher dans la même
ville le pain qui doit être distribué le lendemain aux troupes! Il
fallait cependant des cartouches. Masséna, n'ayant plus aucun moyen de
transport, invite le maréchal Bessières à lui prêter pour quelques
heures les caissons de la garde; mais celui-ci répond froidement que ses
attelages, déjà fatigués dans cette journée, seront perdus s'ils font
une marche de nuit par de mauvais chemins, et qu'il ne les prêtera que
le lendemain!... Masséna s'emporte, et s'écrie qu'on lui enlève une
seconde fois la victoire, qui vaut bien le prix de quelques chevaux;
mais Bessières refuse encore, et une scène des plus violentes a lieu
entre les deux maréchaux!

Le 6, au point du jour, les caissons de Bessières partaient pour
Rodrigo; mais leur marche fut si lente que les cartouches n'arrivèrent
que dans l'après-midi, et Wellington avait employé ces vingt-quatre
heures à retrancher sa nouvelle position, surtout la partie haute du
village de Fuentès d'Oñoro, qu'on ne pouvait enlever désormais sans
répandre des torrents de sang français! L'occasion de la victoire fut
donc perdue pour nous sans retour!...



CHAPITRE XLI

Dévouement de trois soldats.--Destruction d'Alméida et évasion de la
garnison.--L'armée se cantonne à Ciudad-Rodrigo.--Marmont remplace
Masséna.--Fautes de ce dernier.


Masséna comprenant qu'il ne pouvait plus être question de livrer
bataille, ni de ravitailler Alméida, dut se borner à tâcher de sauver la
garnison de cette place, après en avoir détruit les fortifications. Mais
pour arriver à ce but, il fallait pouvoir prévenir le gouverneur de la
ville, qu'entouraient de nombreuses troupes anglaises, et les
communications étaient, sinon impossibles, du moins fort difficiles.
Trois braves, dont les noms doivent être conservés dans nos annales, se
présentèrent volontairement pour remplir la périlleuse mission de
traverser les camps ennemis et de porter au général Brénier des
instructions sur ce qu'il devait faire en sortant de la place.

Ces trois intrépides militaires étaient: Pierre Zaniboni, caporal au
76e; Jean-Noël Lami, cantinier de la division Ferey, et André Tillet,
chasseur au 6e léger. Comme ils avaient tous assisté l'année précédente
au siège d'Alméida fait par les Français, ils connaissaient parfaitement
les contrées voisines et devaient prendre des chemins différents. On
remit à chacun d'eux une petite lettre en chiffres pour le gouverneur,
et ils partirent le 6 au soir, à la nuit close.

Zaniboni, déguisé en marchand espagnol (il parlait fort bien la langue
du pays), s'insinua dans les bivouacs anglais sous prétexte de vendre du
tabac et d'acheter les habits des hommes tués. Lami, vêtu en paysan
portugais, joua à peu près le même rôle sur un autre point de la ligne
anglaise, et ce petit commerce étant en usage dans toutes les armées,
les deux Français allaient d'une ligne à l'autre sans éveiller aucun
soupçon, et approchaient déjà des portes d'Alméida, lorsque des
circonstances restées inconnues firent découvrir leur ruse. Fouillés et
trahis par les lettres accusatrices, ces deux malheureux furent fusillés
comme _espions_, d'après les lois de la guerre, qui rangent dans cette
catégorie et punissent de mort tout militaire qui, pour remplir une
mission, quitte son uniforme.

Quant à Tillet, mieux inspiré et surtout plus habile que ses deux
infortunés camarades, il partit pour Alméida en uniforme, armé de son
sabre, et prenant d'abord pour chemin le lit profondément encaissé du
ruisseau de Dos Casas, où il avait de l'eau jusqu'à la ceinture, il
s'avança lentement de rocher en rocher, se blottissant derrière au
moindre bruit, jusqu'auprès des ruines du fort de la Conception, où,
quittant le Dos Casas, dont les hautes berges l'avaient si bien caché,
même sur les points qui touchaient au camp ennemi, il rampa sur ses
genoux au milieu des moissons déjà hautes et parvint enfin à l'avancée
d'Alméida, où il fut reçu le 7, au point du jour, par les postes de la
garnison française!... La lettre transmise au général Brénier par cet
intrépide soldat contenait l'ordre de faire sauter les remparts et de se
retirer aussitôt sur Barba del Puerco, où les troupes du général Reynier
iraient au-devant de lui. Plusieurs salves d'artillerie du plus gros
calibre, tirées à des heures indiquées, devaient annoncer à Masséna
qu'un de ses émissaires était arrivé.

Le canon d'Alméida ayant fait entendre ces salves, Masséna fit les
préparatifs nécessaires pour opérer sa retraite sur Ciudad-Rodrigo, dès
qu'il aurait acquis la certitude de la destruction des remparts
d'Alméida. Les opérations de ce genre exigent beaucoup de temps, car il
faut miner les remparts, charger les fourneaux, détruire les munitions,
l'artillerie, briser les affûts, etc., etc.

Il fallut donc attendre que le bruit du canon nous avertît que Brénier
évacuait la place; les deux armées restèrent donc en présence toutes les
journées des 7, 8, 9 et 10 sans rien entreprendre l'une contre l'autre.
Pendant ce temps, les Anglais demandèrent une suspension d'armes pour
enterrer les morts. Cet hommage rendu à de braves guerriers devrait
toujours être pratiqué chez les nations civilisées. Le nombre des
cadavres anglais trouvés dans la plaine fut infiniment plus considérable
que celui des Français; mais ce fut tout le contraire dans le village,
où les ennemis avaient combattu à l'abri des maisons et des murs des
jardins. On releva beaucoup de blessés des deux parts. Au nombre des
nôtres était le capitaine Septeuil, aide de camp du prince Berthier, qui
avait, comme Canouville, reçu l'ordre de quitter Paris pour venir auprès
de Masséna. Le malheur de ce jeune homme fut encore plus grand, car un
boulet lui brisa une jambe qu'il fallut amputer sur le champ de
bataille! Il supporta cette terrible opération avec courage, et il vit
encore.

En voyant l'armée française rester immobile devant lui pendant plusieurs
jours, Wellington, dont les salves faites par le canon d'Alméida
venaient sans doute d'attirer l'attention, comprit que Masséna avait
l'intention de favoriser l'évasion de la garnison de cette place. Il
renforça donc la division chargée du blocus et donna au général
Campbell, qui la commandait, des ordres tellement bien combinés que
s'ils eussent été ponctuellement exécutés, le général Brénier et ses
troupes n'auraient pu échapper aux ennemis!... Ce fut le 10, à minuit,
qu'une explosion sourde et prolongée apprit à l'armée française qu'enfin
Alméida n'existait plus, du moins comme place forte. Le général Brénier,
pour donner le change aux Anglo-Portugais, les avait harcelés dans les
journées précédentes du côté opposé à celui par lequel la garnison
devait effectuer sa sortie, qui eut lieu sans malencontre. Il en fut
d'abord de même de la retraite que Brénier dirigeait, en se guidant sur
la lune et sur le cours des ruisseaux. Déjà il n'était plus qu'à une
petite distance de la division française du général Heudelet, envoyée
au-devant de lui par Masséna, lorsque, ayant rencontré une brigade
portugaise, il tomba sur elle, la dispersa et continua rapidement sa
retraite. Mais le général Pack, averti par la fusillade, accourut de
Malpartida, suivit nos colonnes en tiraillant, et bientôt la cavalerie
anglaise du général Cotton, attaquant vivement l'arrière-garde de la
garnison, lui fit éprouver quelques pertes. Enfin, nos gens, apercevant
le pont de Barba del Puerco par lequel s'avançait la division Heudelet
venant à leur rencontre, se crurent sauvés et manifestèrent leur joie:
mais il était écrit que le sol portugais devait être encore arrosé de
sang français!

La dernière de nos colonnes avait à traverser un défilé aboutissant à
une carrière située entre des rochers en pointes d'aiguille. Les ennemis
accouraient de tous côtés, et quelques pelotons de notre arrière-garde
furent coupés de la colonne par la cavalerie anglaise. À cette vue, les
soldats français, gravissant avec légèreté les versants escarpés de la
gorge, évitèrent la cavalerie anglaise, mais ce fut pour tomber dans un
autre danger: l'infanterie portugaise les suivit sur les hauteurs,
dirigeant sur eux une fusillade vive et meurtrière! Enfin, lorsque nos
voltigeurs, près d'être secourus par la division Heudelet, espéraient
toucher au port, la terre manquant tout à coup sous leurs pas en
engloutit une partie dans un précipice béant, au pied d'un immense
rocher. La tête de la colonne portugaise qui poursuivait vivement nos
gens éprouva le même sort, et roula pêle-mêle avec eux dans le gouffre.
La division Heudelet, qui accourut, étant parvenue à repousser les
troupes anglo-portugaises bien au delà du point où venait d'avoir lieu
cette catastrophe, on fouilla le fond du précipice, qui présentait un
spectacle affreux! Là gisaient trois cents soldats français ou
portugais, morts ou horriblement mutilés! Cependant, une soixantaine de
Français et trente Portugais survécurent à cette horrible chute. Tel fut
le dernier incident de la pénible et malheureuse campagne que les
Français venaient de faire en Portugal, où ils ne rentrèrent plus!...

L'armée de Masséna, abandonnant le champ de bataille de Fuentès d'Oñoro,
se replia vers Ciudad-Rodrigo, où elle prit ses cantonnements. Les
Anglais ne la suivirent pas. Nous sûmes plus tard que Wellington,
exaspéré contre le général Campbell, qu'il accusait d'avoir voulu
laisser évader la garnison d'Alméida, faute d'avoir exécuté ses ordres,
avait traduit ce général devant un conseil de guerre, et que Campbell
s'était brûlé la cervelle de désespoir.

À peine l'armée française fut-elle rendue dans ses quartiers de
rafraîchissement, que Masséna songea à la réorganiser dans l'espoir de
faire une nouvelle campagne; mais son travail était à peine commencé,
lorsque nous vîmes arriver de Paris le maréchal Marmont. Ce maréchal,
qui apportait sa nomination de généralissime, se présenta d'abord comme
le successeur du maréchal Ney au commandement du 6e corps; puis,
quelques jours après, lorsqu'il eut suffisamment connaissance de l'état
des choses, il produisit ses lettres de service et remit à Masséna
l'ordre impérial qui le rappelait à Paris!

Masséna fut atterré par cette disgrâce imprévue et par la manière dont
elle lui était annoncée, ce qui présageait que l'Empereur n'approuvait
pas la façon dont il avait dirigé les opérations; mais contraint de
céder le commandement à Marmont, il fit ses adieux à l'armée et se
rendit d'abord à Salamanque, après avoir eu une très vive explication
avec le général Foy, qu'il accusait d'avoir fait cause commune avec Ney
pour le desservir auprès de l'Empereur.

En apprenant la vigueur avec laquelle le général Brénier avait dirigé la
retraite de la garnison d'Alméida, l'Empereur le nomma général de
division. Il récompensa aussi le dévouement et le courage de l'intrépide
Tillet, en lui donnant la croix de la Légion d'honneur et une pension de
600 francs. Cette seconde faveur fut plus tard l'objet d'une discussion
à la Chambre des députés. Tillet, devenu sergent, avait obtenu, sous la
Restauration, une pension de retraite, quand on proposa de la lui
retrancher par application de la loi sur le _cumul_. Le général Foy
plaida éloquemment la cause de l'héroïque soldat, qui conserva ses deux
pensions.

Masséna fit un très court séjour à Salamanque et se dirigea sur Paris,
où, dès son arrivée, il se présenta chez l'Empereur, qui, prétextant des
affaires importantes, refusa pendant un mois de le recevoir!... La
disgrâce était complète!... Il est vrai que Masséna avait commis de bien
grandes fautes et mal répondu à la confiance de l'Empereur,
principalement dans sa marche sur Lisbonne; mais il faut convenir aussi
que le gouvernement eut le tort bien grave d'abandonner son armée dans
un pays aussi dénué de ressources que le Portugal, et de ne pas assurer
ses communications par des troupes échelonnées entre son armée et la
frontière d'Espagne. Quoi qu'il en soit, Masséna se releva dans l'esprit
de ses troupes pendant l'expédition entreprise pour secourir Alméida;
non seulement il fit de très beaux mouvements stratégiques, mais il se
montra fort actif, ne s'inquiétant plus de Mme X..., qu'il laissa sur
les derrières de l'armée, et donnant tous ses soins aux opérations de la
guerre. Cependant, je me permettrai de signaler plusieurs fautes
commises par Masséna pendant son expédition contre Alméida.

La première fut de l'entreprendre avec des moyens de transport
insuffisants pour les vivres et pour les munitions de guerre. On a dit
qu'il manquait de chevaux de trait: c'est vrai, mais il existait dans la
contrée une grande quantité de mulets qu'il aurait dû mettre en
réquisition pour quelques jours, ainsi que cela se pratique en pareil
cas. Secondement, la fatale méprise occasionnée par les habits rouges
des Hanovriens ayant déjà eu lieu à Busaco, Masséna aurait dû faire
prendre les capotes grises à ce bataillon, avant de le lancer dans Oñoro
pour combattre les Anglais, dont l'habit rouge était pareil à celui des
Hanovriens. Par cette prévoyance, le généralissime eût conservé tout le
village, dont nous perdîmes la partie élevée, qu'il nous fut impossible
de reprendre.

Troisièmement, Masséna étant maître d'une grande partie de la plaine et
du cours du Dos Casas, moins le point où ce ruisseau traverse Fuentès
d'Oñoro, il eut tort, selon moi, de perdre un temps précieux et beaucoup
d'hommes, en cherchant à repousser entièrement les Anglais de ce village
fortement retranché par eux. Je pense qu'il eût mieux valu, imitant la
conduite de Marlborough à Malplaquet, dépasser Oñoro, en laissant hors
de la portée de son feu une brigade en observation, afin de maintenir la
garnison, qui, se croyant prête à être cernée, eût été obligée
d'abandonner le poste pour rejoindre Wellington; sinon, elle s'exposait
à mettre bas les armes après la défaite de l'armée anglaise. L'essentiel
était donc pour nous de battre le gros des troupes ennemies qui était en
rase campagne. Mais les Français ont malheureusement pour principe de ne
laisser, un jour de bataille, aucun poste retranché derrière eux. Cette
habitude nous a été souvent bien fatale, surtout à Fuentès d'Oñoro et à
Waterloo, où nous nous obstinâmes à attaquer les fermes de la
Haie-Sainte et de Houguemont, au lieu de les masquer par une division et
de marcher sur les lignes anglaises déjà fortement ébranlées. Nous
aurions eu le temps de les détruire avant l'arrivée des Prussiens, ce
qui nous aurait assuré la victoire; après quoi, les défenseurs des
fermes auraient mis bas les armes en se voyant abandonnés, ainsi que
cela eut lieu pour nos troupes à Malplaquet.

La quatrième faute que l'on peut reprocher à Masséna lors de la bataille
de Fuentès d'Oñoro fut de ne s'être pas assuré avant l'action qu'il
existait dans ses caissons un nombre suffisant de cartouches, et, dans
le cas contraire, il devait en faire prendre dans l'arsenal de
Ciudad-Rodrigo, qui n'était qu'à trois petites lieues du point où nous
allions combattre. Ce manque de précautions fut une des principales
causes de notre insuccès. Cinquièmement, si Masséna eût eu encore la
fermeté dont il avait donné tant de preuves à Rivoli, à Gênes et à
Zurich, il aurait envoyé arrêter le général Reynier lorsque celui-ci
refusa d'obéir à l'ordre qui lui prescrivait de déboucher d'Alameda pour
prendre les ennemis à revers; le commandement du 2e corps fût alors
passé au brave général Heudelet, qui eût promptement poussé les Anglais.
Mais Masséna n'osa prendre sur lui cet acte de vigueur; le vainqueur de
Souwaroff, n'ayant plus d'énergie, se voyait bravé impunément, et le
sang des soldats coulait sans qu'il en résultât ni bénéfice ni gloire.



CHAPITRE XLII

Causes principales de nos revers dans la Péninsule.--Désunion des
maréchaux.--Faiblesse de Joseph.--Désertion des alliés.--Justesse du tir
des Anglais.--Jugement sur la valeur respective des Espagnols et des
Portugais.--Retour en France.


Il n'entre pas dans le plan que je me suis tracé, en écrivant ces
Mémoires, de relater les phases diverses de la guerre faite pour
l'indépendance de la Péninsule; mais avant de quitter ce pays, je crois
devoir indiquer les causes principales des revers que les Français y
éprouvèrent, bien qu'à aucune époque ni en aucun lieu nos troupes
n'aient fait preuve de plus de zèle, de patience et surtout de valeur.

Vous devez vous rappeler qu'en 1808 l'abdication du roi Charles IV et
l'arrestation de son fils Ferdinand VII, que l'Empereur détrôna pour
placer la couronne d'Espagne sur la tête de son frère Joseph, ayant
indigné la nation espagnole, elle prit les armes pour reconquérir sa
liberté, et quoique les insurgés aient été battus dans les rues de
Madrid, l'impéritie du général Dupont leur donna la victoire à Baylen,
où ils prirent entièrement l'un de nos corps d'armée. Ce succès inespéré
non seulement accrut le courage des Espagnols, mais enflamma aussi celui
de leurs voisins les Portugais, dont la Reine, de crainte d'être arrêtée
par les Français, s'était embarquée avec sa famille pour le Brésil. Ses
sujets, aidés par une armée anglaise, se révoltèrent alors contre les
troupes de Napoléon, et firent prisonniers le général Junot et toute son
armée. Dès ce moment, la Péninsule entière étant révoltée contre
l'Empereur, il comprit que sa présence était nécessaire pour comprimer
les révoltés, et passant les Pyrénées à la tête de plus de 100,000 vieux
soldats, couverts des lauriers d'Austerlitz, d'Iéna et de Friedland, il
fondit sur l'Espagne, gagna plusieurs batailles et ramena triomphalement
le roi Joseph à Madrid. Après ces éclatants succès, Napoléon, se mettant
à la poursuite d'une armée anglaise qui avait osé s'aventurer jusqu'au
centre de ce royaume, la refoula sur le port de la Corogne, où le
maréchal Soult acheva sa victoire, en forçant les Anglais à s'embarquer
à la hâte avec perte de plusieurs milliers d'hommes, au nombre desquels
se trouvait leur général, sir John Moore.

Il est hors de doute que si l'Empereur eût pu continuer à diriger
lui-même les opérations, la Péninsule aurait promptement succombé sous
ses coups; mais le cabinet de Londres lui avait habilement suscité un
nouvel et puissant ennemi: l'Autriche venait de déclarer la guerre à
Napoléon, qui fut contraint de courir en Allemagne, en laissant à ses
lieutenants la difficile tâche de comprimer l'insurrection. Ils auraient
pu néanmoins atteindre ce but, en agissant avec ensemble et bon accord;
mais le maître une fois parti, et le faible roi Joseph n'ayant ni les
connaissances militaires ni la fermeté nécessaires pour le remplacer, il
n'y eut plus de centre de commandement. L'anarchie la plus complète
régna parmi les maréchaux et chefs des divers corps de l'armée
française. Chacun, se considérant comme indépendant, se bornait à
défendre la province occupée par ses propres troupes, et ne voulait
prêter secours, ni en hommes ni en subsistances, à ceux de ses camarades
qui gouvernaient les contrées voisines.

En vain le major général et l'Empereur lui-même adressaient-ils les
ordres les plus péremptoires pour prescrire aux commandants supérieurs
de s'entraider selon les circonstances, l'éloignement les rendait
indisciplinés; aucun n'obéissait, et chacun prétendait avoir besoin des
ressources dont il pouvait disposer. Ainsi, le général Saint-Cyr fut sur
le point d'être écrasé en Catalogne, sans que le maréchal Suchet,
gouverneur des royaumes d'Aragon et de Valence, consentît à lui envoyer
un seul bataillon! Vous avez vu le maréchal Soult abandonné seul dans
Oporto, sans que le maréchal Victor exécutât l'ordre qu'il avait reçu
d'aller le rejoindre. Soult, à son tour, refusa plus tard de venir au
secours de Masséna, lorsque celui-ci était aux portes de Lisbonne, où il
l'attendit vainement pendant six mois!... Enfin, Masséna ne put obtenir
que Bessières l'aidât à battre les Anglais devant Alméida!

Je pourrais citer une foule d'exemples d'égoïsme et de désobéissance qui
perdirent l'armée française dans la Péninsule; mais il faut avouer aussi
que le tort principal appartint au gouvernement. En effet, on comprend
qu'en 1809 l'Empereur, se voyant attaqué en Allemagne par l'Autriche, se
soit éloigné de l'Espagne pour courir au-devant du danger le plus
pressant; mais on ne peut s'expliquer comment, après la victoire de
Wagram, la paix conclue dans le Nord, et son mariage fait, Napoléon
n'ait pas senti combien il importait à ses intérêts de retourner dans la
Péninsule, afin d'y terminer la guerre en chassant les Anglais!... Mais
ce qui étonne le plus, c'est que ce grand génie ait cru à la possibilité
de diriger, de Paris, les mouvements des diverses armées qui occupaient
à cinq cents lieues de lui l'Espagne et le Portugal, couverts d'un
nombre immense d'insurgés, arrêtant les officiers porteurs de dépêches
et condamnant ainsi souvent les chefs d'armée français à rester sans
nouvelles et sans ordres pendant plusieurs mois!

Était-il possible que la guerre ainsi dirigée produisît de bons
résultats?... Puisque l'Empereur ne pouvait ou ne voulait venir
lui-même, il aurait dû investir l'un de ses meilleurs maréchaux du
commandement supérieur de toutes ses armées dans la Péninsule, et punir
très sévèrement ceux qui ne lui obéiraient pas!... Napoléon avait bien
donné le titre de son lieutenant au roi Joseph; mais celui-ci, homme
d'un caractère fort doux, spirituel, instruit, mais totalement étranger
à l'art militaire, était devenu le jouet des maréchaux, qui
n'exécutaient pas ses ordres et considéraient même sa présence à l'armée
comme un embarras. Il est certain que l'excessive bonté de ce roi lui
fit commettre bien des fautes, dont la plus grave fut de se mettre en
opposition avec la volonté de l'Empereur, relativement à la conduite
qu'il fallait tenir vis-à-vis des militaires espagnols que les troupes
françaises prenaient sur les champs de bataille. Napoléon ordonnait de
les envoyer en France comme prisonniers de guerre, afin de diminuer le
nombre de nos ennemis dans la Péninsule, tandis que Joseph, auquel
répugnait de combattre contre des hommes qu'il appelait ses sujets, se
faisait contre nous le défenseur des Espagnols. Ceux-ci, abusant de sa
crédulité, s'empressaient, dès qu'ils étaient pris, de crier: «Vive
notre bon roi Joseph!» et demandaient à prendre du service parmi ses
troupes. Joseph, malgré les observations des maréchaux et généraux
français, avait une telle confiance dans la loyauté castillane, qu'il
créa une garde et une armée nombreuse, uniquement composées de
prisonniers faits par nous!... Ces soldats, bien payés, bien nourris et
bien équipés, étaient fidèles à Joseph tant que les affaires
prospéraient; mais, au premier revers, ils désertaient par milliers, et,
allant rejoindre leurs compatriotes insurgés, ils se servaient contre
nous des armes que le Roi leur avait données; cela n'empêchait pas
Joseph de croire de nouveau à la sincérité de leurs protestations,
lorsque, faits prisonniers derechef, ils demandaient encore à s'enrôler
dans les régiments joséphins. Plus de 150,000 hommes passèrent ainsi
d'un parti dans l'autre, et comme Joseph les faisait promptement
habiller quand ils lui revenaient en guenilles, les Espagnols l'avaient
surnommé le _grand capitaine d'habillement_.

Les troupes françaises étaient très mécontentes de ce système, sorte de
tonneau des Danaïdes, qui éternisait la guerre, en rendant aux ennemis
les soldats que nous leur avions pris, et dont ils se servaient
constamment contre nous! L'Empereur exprima souvent le mécontentement
que lui causait cet abus; il ne put parvenir à le détruire! De son côté,
Napoléon contribuait aussi beaucoup au recrutement perpétuel des ennemis
qu'il combattait en Espagne et en Portugal, car, ne voulant pas trop
affaiblir l'armée française d'outre-Rhin, il avait sommé les alliés de
lui fournir une partie des contingents stipulés dans les traités, et
dirigé ces troupes vers la Péninsule, afin d'épargner le sang français.
Le motif était sans doute fort louable; mais les circonstances rendaient
l'application de ce système non seulement impraticable, mais nuisible à
notre cause.

En effet, si l'emploi des étrangers peut être utile dans une campagne
régulière de courte durée, il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de
combattre plusieurs années des ennemis tels que les Espagnols et les
Portugais, qui, vous harcelant sans cesse, ne peuvent être joints nulle
part. Or, pour supporter les fatigues incessantes de ce genre de guerre,
il faut être stimulé par un désir de vaincre et une ardeur qu'on ne
trouve jamais chez des troupes auxiliaires; aussi, non seulement celles
que l'Empereur obtenait de ses alliés servirent-elles fort mal dans nos
rangs, mais une foule de leurs soldats, séduits par la haute paye que
les ennemis accordaient à ceux qui venaient prendre du service chez eux,
désertaient journellement. Ainsi les Italiens, Suisses, Saxons,
Bavarois, Westphaliens, Hessois, Wurtembergeois, etc., formèrent-ils
bientôt de nombreux régiments chez nos ennemis; et les Polonais, ces
Polonais qui depuis ont fait sonner si haut leur dévouement à la
France, passèrent en si grand nombre dans les rangs de l'armée anglaise,
toujours bien payée et nourrie, que Wellington en forma une forte
légion, qui se battait sans façon contre les Français.

La défection des soldats étrangers dont l'Empereur inondait la
Péninsule, ajoutée à celle des prisonniers espagnols si imprudemment
réarmés par Joseph, nous devint infiniment préjudiciable.

Mais, à mon avis, la cause principale de nos revers, bien qu'elle n'ait
été indiquée par aucun des militaires qui ont écrit sur les guerres
d'Espagne et de Portugal, fut l'immense supériorité de la justesse du
tir de l'infanterie anglaise, supériorité qui provient du très fréquent
exercice à la cible, et beaucoup aussi de sa formation sur deux rangs.
Je sais qu'un grand nombre d'officiers français nient la vérité de cette
dernière cause; mais l'expérience n'en a pas moins démontré que les
soldats pressés entre le premier et le troisième rang tirent presque
tous en l'air, et que le troisième ne peut ajuster l'ennemi, dont les
deux premiers lui dérobent la vue. On prétend que deux rangs ne
présentent pas assez de résistance contre la cavalerie; mais
l'infanterie anglaise, doublant ses rangs en un clin d'œil, se trouve
sur quatre hommes de profondeur pour recevoir la charge, et _jamais_ nos
escadrons n'ont pu la surprendre sur deux rangs, disposition qu'elle
reprend lestement dès qu'il faut tirer!

Quoi qu'il en soit, j'ai la conviction que Napoléon aurait fini par
triompher et par établir son frère sur le trône d'Espagne, s'il se fût
borné à terminer cette guerre avant d'aller en Russie. La Péninsule ne
recevait en effet d'appui que de l'Angleterre, et celle-ci, malgré les
récents succès de ses armées, était si accablée par les envois
incessants d'hommes et d'argent qu'engloutissait la Péninsule, que la
Chambre des communes était sur le point de refuser les subsides
nécessaires pour une nouvelle campagne, lorsqu'à notre retour de
Portugal, une rumeur sourde ayant fait pressentir le dessein formé par
Napoléon d'aller attaquer la Russie chez elle, le Parlement anglais
autorisa la continuation de la guerre en Espagne. Elle ne fut pas
heureuse pour nous; car la mésintelligence que j'ai signalée continua à
régner entre les chefs de nos armées. Le maréchal Marmont se fit battre
par Wellington à la bataille des Arapiles, et le roi Joseph perdit celle
de Vitoria, où nous éprouvâmes de tels revers que, vers la fin de 1813,
nos armées durent repasser les Pyrénées et abandonner totalement
l'Espagne qui leur avait coûté tant de sang!

J'estime que dans les six années qui se sont écoulées depuis le
commencement de 1808 jusqu'à la fin de 1813, les Français ont perdu dans
la péninsule Ibérique 200,000 hommes tués, ou morts dans les hôpitaux,
auxquels il faut ajouter les 60,000 perdus par nos alliés de diverses
nations.

Les Anglais et les Portugais éprouvèrent aussi des pertes considérables,
mais celles des Espagnols dépassèrent toutes les autres, à cause de
l'obstination qu'ils mirent à soutenir le siège de plusieurs villes,
dont les populations périrent presque entièrement. La vigueur de ces
défenses célèbres, particulièrement celle de Saragosse, a jeté un tel
éclat sur les Espagnols, qu'on attribue généralement à leur courage la
délivrance de la Péninsule; mais c'est une erreur. Ils y ont
certainement beaucoup contribué; cependant, sans l'appui des troupes
anglaises, les Espagnols n'auraient jamais pu résister aux troupes
françaises, devant lesquelles ils n'osaient tenir en ligne. Mais ils ont
un mérite immense, c'est que, bien que battus, ils ne se découragent
_jamais_. Ils fuient, vont se réunir au loin et reviennent quelques
jours après, avec une nouvelle confiance, qui, toujours déçue, ne peut
être détruite!... Nos soldats comparaient les Espagnols à des bandes de
pigeons, qui s'abattent sur un champ et s'envolent au moindre bruit,
pour revenir l'instant d'après. Quant aux Portugais, on ne leur a pas
rendu justice pour la part qu'ils ont prise aux guerres de la Péninsule.
Moins cruels, beaucoup plus disciplinés que les Espagnols et d'un
courage plus calme, ils formaient dans l'armée de Wellington plusieurs
brigades et divisions qui, dirigées par des officiers anglais, ne le
cédaient en rien aux troupes britanniques; mais, moins _vantards_ que
les Espagnols, ils ont peu parlé d'eux et de leurs exploits, et la
renommée les a moins célébrés.

Mais revenons pour un moment au mois de juin 1811, époque à laquelle
Masséna quitta le commandement. La guerre que les Français faisaient
dans la Péninsule était si désagréable et si pénible que chacun aspirait
à rentrer en France. L'Empereur, qui ne l'ignorait pas et voulait
maintenir son armée au complet, avait décidé qu'aucun officier ne
s'éloignerait d'Espagne sans autorisation; et l'ordre de rappel adressé
à Masséna lui enjoignit de n'emmener que deux aides de camp et de
laisser tous les autres à la disposition de son successeur, le maréchal
Marmont. Celui-ci, ayant son état-major au complet, et ne connaissant
aucun de nous, n'avait pas plus envie de nous garder que nous ne
désirions rester auprès de lui. Il ne nous assigna donc aucune fonction,
et nous passâmes assez tristement une vingtaine de jours à Salamanque.
Ils me parurent cependant moins longs qu'à mes camarades, parce que je
les employai à consigner sur le papier mes souvenirs de la campagne que
nous venions de faire. Ces notes me sont aujourd'hui très utiles pour
écrire cette partie de mes Mémoires.

Le ministre de la guerre, prenant en considération la blessure que
j'avais reçue à Miranda de Corvo, m'envoya enfin un congé pour me rendre
en France. Quelques autres officiers de l'état-major de Masséna ayant
aussi reçu l'autorisation de quitter la Péninsule, nous nous joignîmes à
un détachement de cinq cents grenadiers qu'on venait de choisir dans
toute l'armée pour aller à Paris renforcer la garde impériale. Avec une
escorte pareille, on pouvait braver toutes les guérillas d'Espagne;
aussi le général Junot et la duchesse sa femme résolurent-ils d'en
profiter.

Nous voyagions à cheval, à petites journées et par un temps charmant.
Pendant le trajet de Salamanque à Bayonne, Junot ne manqua pas de faire
quelques excentricités qui m'inquiétèrent pour l'avenir. Nous arrivâmes
enfin à la frontière, où je ne pus m'empêcher de sourire, en pensant au
fâcheux pronostic que j'avais tiré de ma rencontre avec l'_âne noir_ sur
le pont de la Bidassoa, à ma dernière entrée en Espagne!... La campagne
de Portugal avait failli me devenir fatale, mais enfin j'étais en
France!... J'allais revoir ma mère, ainsi qu'une autre personne qui
m'était déjà bien chère!... J'oubliai donc les maux passés et
m'empressai de me rendre à Paris, où j'arrivai vers la mi-juillet 1811,
après une absence de quinze mois bien péniblement remplis! Contrairement
à mon attente, le maréchal me reçut on ne peut mieux, et je sus qu'il
avait parlé de moi en termes très bienveillants à l'Empereur. Aussi, la
première fois que je me présentai aux Tuileries, l'Empereur voulut bien
m'exprimer sa satisfaction, me parler avec intérêt de mon combat de
Miranda de Corvo, ainsi que de mes nouvelles blessures, et me demander à
quel nombre elles s'élevaient. «À huit, Sire», lui répondis-je. «Eh
bien, cela vous fait huit bons quartiers de noblesse!» repartit
l'Empereur.

FIN DU DEUXIÈME TOME.



FOOTNOTES:

[1: Ce témoignage me fit un bien vif plaisir, et je pus m'écrier comme
Montluc, qui venait d'être félicité pour son courage par le maréchal de
Trivulce: «Il faut que je dise que j'estimai plus la louange que me
donna cet homme que s'il m'eût donné la meilleure des terres siennes,
encore que pour lors je fus bien peu riche! Cette gloire me fit enfler
le cœur!»]

[2: Après quarante ans d'exil, le prince reparut sur la scène du monde
en 1848: les révolutionnaires allemands le nommèrent vicaire général de
l'Empire germanique.]

[3: Il est intéressant de rapprocher les récits qui vont suivre des
Mémoires de la duchesse d'Abrantès concernant le Portugal.]

[4: Ces détails et ceux qui vont suivre ne font malheureusement que
confirmer les appréciations que donne M. Thiers sur les causes de nos
revers en Portugal.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires du général baron de Marbot (2/3)" ***

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