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Title: Le Roi de Rome (1811-1832)
Author: Welschinger, Henri
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Roi de Rome (1811-1832)" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).



HENRI WELSCHINGER

LE ROI DE ROME

(1811-1832)

_Avec portrait d'après Isabey_

PARIS

LIBRAIRIE PLON

1897

[Illustration: Le Roi de Rome]



TABLE SOMMAIRE DES CHAPITRES

CHAPITRE PREMIER

LE SÉNATUS-CONSULTE DU 17 FÉVRIER 1810.

La séance du Sénat du 17 février 1810.--Lecture du sénatus-consulte par
Regnaud de Saint-Jean d'Angély.--Réunion de l'État de Rome à
l'Empire.--Motifs de cette réunion.--Le nouveau roi de Rome.--L'Empereur
des Romains ou le chef du Saint-Empire romain.--Le prince impérial est
appelé roi de Rome plus d'un an avant sa naissance.--Son futur
couronnement à Rome.--Attitude de Napoléon vis-à-vis du
Saint-Siège.--Lettre qu'il voulait adresser en 1810 à Pie
VII.--Conséquences du mariage de Napoléon avec Marie-Louise.--Faiblesse
des Officialités de Paris et de Vienne.--Soumission adulatrice de
Regnaud de Saint-Jean d'Angély.--Silence de l'Europe.--Tout s'incline
devant l'Empereur des Français.--Mansuétude du Pape.--Violences
nouvelles de Napoléon qui préparent sa chute.--Affectation de respect
pour le pouvoir spirituel du Saint-Siège.--Prières demandées à l'église
en faveur de Marie-Louise.--L'oraison _Pro
laborantibus_.--Susceptibilités de Réal.--Ignorance de Bigot de
Préameneu en matière canonique.--Prières du Consistoire central des
Israélites.--Vœux des poètes pour Marie-Louise: Casimir Delavigne,
Lemaire et Legouvé.


CHAPITRE II

LA NAISSANCE ET LE BAPTÊME DU ROI DE ROME.

Toast de Metternich, le soir du mariage de Napoléon.--La couronne des
Romains.--Le 20 mars 1811.--Lettre de Napoléon à François II.--Réponse
de l'empereur d'Autriche.--Avis du _Moniteur_.--Procès-verbal de la
naissance.--Pages et courriers.--Prières dans les églises.--Le 22e coup
de canon.--Joie de l'Empereur.--Berceau offert par la Ville de
Paris.--Ondoiement du roi de Rome.--Fêtes, illuminations, feux
d'artifice.--Bulletins de santé.--Félicitations des sénateurs,
conseillers d'État et diplomates.--Projet de lettre aux évêques.--_Te
Deum_.--Démonstrations à l'étranger.--Théâtres de Paris.--Gratifications
aux poètes.--Leurs œuvres.--Compte rendu de M. de
Montalivet.--L'Université et le roi de Rome.--Adresses à l'Empereur.--Le
marquis de Gallo.--Adresse des mères allemandes.--Aménophis et
Sésostris.--Rapport du duc de Frioul.--Relevailles de Marie-Louise.--Ses
lettres à son-père.--Le baptême du roi de Rome.--Le 9 juin 1811.--Les
Tuileries et Notre-Dame.--L'Empereur et son fils.--Fête à l'Hôtel de
ville.--Fêtes dans Paris.--Ovations et enthousiasme général.--Présents
impériaux.--Grâces et décorations.--Ouverture du Corps législatif le 16
juin.--Discours de Napoléon.--Nouvelles menaces contre le
Saint-Siège.--Craintes pour l'avenir de la dynastie impériale.

CHAPITRE III

L'ENFANCE DU ROI DE ROME.

Lettres de Marie-Louise à son amie Mme de Crenneville sur son mariage
avec Napoléon.--Détails sur le roi de Rome.--Tendresse de Napoléon pour
Marie-Louise.--Mme de Montesquiou, gouvernante du roi de Rome.--Le comte
de Montesquiou.--La comtesse de Montebello.--Napoléon et son fils.--Le
départ pour Dresde.--Apparition du général comte de Neipperg.--Le
portrait du roi de Rome par Gérard.--Joie de Napoléon et de l'armée à la
vue de ce portrait.--La conspiration Malet et Marie-Louise.--Le retour
de Napoléon.--Dernières joies intimes.--Le récit du comte
d'Haussonville.--La prière du roi de Rome.

CHAPITRE IV

LE ROI DE ROME ET L'EMPIRE EN 1813.

Lettres de Marie-Louise sur l'absence de l'Empereur et les consolations
que lui donne son fils.--Portrait de Marie-Louise par
Lamartine.--Opinions de M. de Laborde et de Thiers sur la beauté de
l'Impératrice.--Affection que lui témoigne Napoléon.--Difficultés de la
situation de l'Empereur.--Nouveaux différends avec le Saint-Siège.--Le
Concordat de Fontainebleau.--Attitude de l'Autriche.--Elle refuse
d'augmenter son contingent auxiliaire.--Politique secrète de
Metternich.--Lettre conciliante de François II à Napoléon.--Réponse de
l'Empereur.--Intrigues diplomatiques de M. de Neipperg.--Bataille de
Lutzen.--Régence de Marie-Louise.--Bataille de Bautzen.--Embarras de
l'Autriche.--Mission confiée au comte de Bubna.--Son entrevue à Prague
avec l'Empereur.--Déclarations de Napoléon.--Hésitations de François
II.--Habileté de Metternich.--Entretien de Dresde.--L'armistice.--Les
négociations de Prague.--La rupture.--Menées secrètes de l'Autriche.--Le
traité de Reichenbach.--La bataille de Dresde.--La bataille de
Leipzig.--Le retour de l'Empereur à Saint-Cloud.--Napoléon et le roi de
Rome.--Lettre de Marie-Louise à son père.--Défection de
l'Autriche.--Déclaration de Francfort.--Le journal du comte Molé.--Les
intrigues à l'intérieur.--Tentative de réconciliation de Napoléon avec
le Saint-Siège.

CHAPITRE V

FONTAINEBLEAU, BLOIS, RAMBOUILLET.

L'invasion.--La Régence.--Cambacérès et le roi Joseph.--Le duc de Rovigo
et le prince de Bénévent.--Discours de Napoléon aux réceptions de la
nouvelle année (1814).--Les dernières joies de Napoléon.--Son allocution
aux officiers de la garde nationale.--Il leur confie sa femme et son
fils.--Retour de Pie VII dans ses États.--La campagne de
France.--Efforts héroïques de Napoléon.--Dissentiments chez les
alliés.--Schwarzenberg et Blücher.--Critiques violentes du généralissime
autrichien contre Alexandre et Frédéric-Guillaume.--Le congrès de
Châtillon.--Les combats de Champaubert, Montmirail et
Vauchamps.--Exigences des alliés.--_Ultimatum_ de Chaumont.--Nouvelles
récriminations de Schwarzenberg.--Aveux de la détresse des alliés par
eux-mêmes.--Napoléon accepte enfin les anciennes limites.--Refus des
alliés.--Les derniers combats et la capitulation de Paris.--Intrigues de
Talleyrand.--Le Sénat et le gouvernement provisoire.--La trahison du duc
de Raguse.--L'abdication conditionnelle de Napoléon.--Le Sénat appelle
au trône le comte de Provence.--L'abdication définitive de Napoléon.--Le
traité de Fontainebleau.--Part personnelle de Metternich à ce
traité.--Instructions que Napoléon avait données à Joseph pour
Marie-Louise et le roi de Rome.--Le sort d'Astyanax.--Conduite de
Marie-Louise durant la campagne de France.--Conseil du 28 mars.--On
décide le départ de la régente.--Résistance du roi de Rome.--Le 29
mars.--Habiletés de Talleyrand.--Manifestation royaliste.--Le fils de
Napoléon est exclu du trône.--Arrivée de Marie-Louise à Rambouillet,
puis à Blois.--Son message à François II.--Entrevue avec le colonel de
Garbois.--Proclamation de Marie-Louise.--Le 8 avril.--Manœuvres de
Joseph et de Jérôme.--Arrivée de Schouvaloff et de
Saint-Aignan.--Napoléon croit que Marie-Louise pourra le rejoindre à
l'île d'Elbe.--L'Impératrice en a d'abord l'intention.--Sa
versatilité.--Son entrevue avec M. de Saint-Aulaire.--Les exigences de
M. Dudon.--Départ pour Orléans.--Lettre de Napoléon.--Départ de
Marie-Louise pour Rambouillet.--Elle revoit son père.--François II et le
roi de Rome.--Conseil donné à Marie-Louise d'aller momentanément à
Schœnbrunn.--François II et la question de l'île d'Elbe.--Attitude
rigoureuse de l'Autriche envers l'Empire déchu.--Mission de
Maubreuil.--Les ordres authentiques.--Dernière lettre de François II à
Napoléon.--Alexandre et Frédéric-Guillaume viennent voir le roi de
Rome.--Lettres de Napoléon à Marie-Louise.--Son départ pour l'île
d'Elbe.--Marie-Louise au château de Grosbois.


CHAPITRE VI

LE DÉPART POUR L'AUTRICHE.

Jugement de Napoléon sur Marie-Louise.--Hésitations de l'Impératrice à
rejoindre son époux.--Elle cède aux mauvais conseils de Metternich.--Son
voyage de Grosbois à Bâle.--Lettre de Napoléon.--Lettre de Marie-Louise
à son père.--Arrivée à Innsbruck.--Le roi de Rome et le portrait de
Joseph II.--Marie-Louise à Melk et à Saint-Poelten.--Arrivée à
Schœnbrunn le 18 mai.--Lettre du général Caffarelli.--Installation au
château.--Mme de Montesquiou et Mme Soufflot.--Distractions de
Marie-Louise.--Entrevue avec son père à Siegartskirchen.--Entrée de
François II à Vienne.--Départ de la duchesse de Montebello pour la
France.--Nomenclature des Français qui restent à Schœnbrunn.--Arrivée de
la reine Marie-Caroline de Naples.--Ses conseils à
Marie-Louise.--L'Impératrice veut aller aux eaux d'Aix.--Elle obtient
l'autorisation de s'y rendre, mais elle laissera son fils à
Schœnbrunn.--Mission confiée par Metternich au général de
Neipperg.--Détails sur ce personnage.--Il accompagne Marie-Louise à
Aix.--Dernières lettres de Marie-Louise à Napoléon.--Le buste du roi de
Rome envoyé à l'île d'Elbe.--Marie-Louise refuse d'aller en Toscane pour
se rapprocher de son époux.--Napoléon l'attend toujours pour la fin
d'août.--Ses lettres à Méneval et à l'Impératrice.--Attitude de
Neipperg.--Courses de Marie-Louise en Suisse.--Entrevue à Berne avec
Caroline d'Angleterre.--_Don Juan_ et _La ci darem la mano_.--Rentrée à
Schœnbrunn.--Organisation des nouveaux domaines de
Marie-Louise.--François II dissuade sa fille d'aller à Parme.--Intrigues
et complots.--Mort de Marie-Caroline.--Jugement de Méneval sur
Marie-Louise.--Commencement du congrès de Vienne.--Fêtes, bals et
festins.--Menaces contre Napoléon.--On parle déjà de l'envoyer à
Sainte-Lucie, à Madagascar ou à Sainte-Hélène.--Question de l'entrée
future du fils de Napoléon dans les Ordres.--Animosité du congres contre
la France.--Habileté de Talleyrand, qui fait peu à peu rendre à la
France son véritable rang.--Marie-Louise se tient à l'écart des
fêtes.--Le berceau du roi de Rome lui est rendu.--Le roi de Rome et le
prince de Ligne.--Nouveaux propos sur l'entrée du petit roi dans les
Ordres.--Les armoiries impériales.--Interruption de la correspondance de
Marie-Louise avec l'île d'Elbe.--Douleur de Napoléon.--Sa requête au
grand-duc de Toscane.--Attitude de Talleyrand à Vienne.--Il réclame
Parme pour la reine d'Étrurie.--Il propose les Açores pour y interner
Napoléon.--Talleyrand, l'archiduc Charles et le roi de Rome.--Menaces
d'Alexandre au sujet de la candidature possible du fils de Napoléon au
trône d'Italie.--Réponse de Louis XVIII.--Mot du duc de
Berry.--Marie-Louise et les Légations.--Lettre du roi Murat à
Marie-Louise.--Astuce de Metternich.--Egoïsme de Marie-Louise.

CHAPITRE VII

LA COUR DE VIENNE ET LE RETOUR DE L'ÎLE D'ELBE.

Influence de Neipperg sur Marie-Louise.--François II montre aux alliés
les lettres de Napoléon.--On se rit des douleurs de l'Empereur.--Louis
XVII et le duc d'Enghien.--Méneval et le roi de Rome.--Éducation du
petit prince impérial.--Le jour des Rois à Schœnbrunn.--Opposition de la
France et de l'Autriche à l'exécution du traité de
Fontainebleau.--Metternich et la reine de Naples.--Railleries de Louis
XVIII à ce propos.--Pensions proposées à Marie-Louise avec quelques
fiefs en Bohême.--Jugement de Talleyrand sur Metternich.--Refus de
Marie-Louise d'accepter les pensions.--Conférence d'Alexandre et de
Talleyrand.--Le Tsar demande pourquoi on n'exécute pas le traité de
Fontainebleau.--Intervention du Tsar en faveur de Marie-Louise.--Le
traité de Fontainebleau.--Talleyrand et la diplomatie russe.--Lord
Castlereagh engage Louis XVIII à exécuter le traité de Fontainebleau,
sous réserve d'indemnités pour la reine d'Étrurie.--Réversion des duchés
sur cette reine et son fils à la mort de Marie-Louise.--Talleyrand et
Alexandre.--Protestation apocryphe de Marie-Louise au congrès de
Vienne.--Elle confie tous ses intérêts à Neipperg.--Elle demande la
permission de le garder auprès d'elle.--Raisons qui motivent le retour
de l'île d'Elbe.--L'Europe n'a pas tenu ses engagements.--Projet de
déclaration contre Bonaparte.--Mémoire inédit de Talleyrand qui contient
les bases de la déclaration du 13 mars.--Provocation officielle à un
attentat contre la vie de l'Empereur.--Mesures prises contre sa
famille.--La nouvelle du retour est connue à Schœnbrunn le 7
mars.--Opinion de l'archiduc Jean.--Inquiétudes de Marie-Louise.--Sa
lettre à Metternich.--Neipperg est nommé maréchal de la
cour.--Intentions secrètes de François II et de Metternich.--Le roi de
Rome est conduit à la Burg à Vienne.--Renvoi de Mme de
Montesquiou.--Accusations contre son fils d'avoir voulu enlever le
prince impérial.--Ajournement du départ de Mme de Montesquiou.--Chagrin
du roi de Rome.--Mesures sévères contre le comte Anatole de
Montesquiou.--La _Gazette de Vienne_.--Mme de Mitrowsky remplace Mme de
Montesquiou.--Émissaires envoyés de Paris à Vienne.--M. de Montrond et
sa mission réelle.--Talleyrand et Caulaincourt.--Accusations non
motivées de Talleyrand contre Mme de Montesquiou.--Rentrée de Napoléon
aux Tuileries, le 20 mars.--Lettre confiée à M. de Stassart.--Napoléon
prie François II de lui rendre sa femme et son enfant.--Refus de ce
prince.--Vains efforts de Caulaincourt, ministre des affaires
étrangères.--Ses lettres à Méneval, à Mme de Montesquiou, à M. de la
Besnardière, au prince de Metternich.--Circulaire pacifique adressée aux
agents diplomatiques.--Interception des missives à Kehl.--Inutiles
protestations de Caulaincourt.--Lettre de Napoléon à
Marie-Louise.--Caulaincourt et le cardinal Fesch.--Nouvelle politique de
l'Empire envers le Saint-Siège.--Projet de couronnement du prince
impérial.--Lettre de Méneval sur la situation à Vienne.--Méfiances des
alliés contre le prince de Talleyrand.--Comment on est arrivé à modifier
les intentions de Marie-Louise.--Son mauvais entourage.--Aveux de
Marie-Louise à Méneval.--Elle désire une séparation à l'amiable avec
Napoléon.--Ses lettres à Neipperg.--Isolement du roi de Rome.

CHAPITRE VIII

LES INTRIGUES DE FOUCHÉ ET DE METTERNICH EN 1815.

La Régence et l'Autriche.--Thiers et Metternich en 1849.--Questions
historiques à élucider.--Mission du faux Werner à Bâle.--Opinion du
prince Richard de Metternich.--Complications des intrigues de Metternich
et de Fouché.--Étude de l'état de la France sous la première
Restauration.--Mécontentement et complots.--Menées secrètes de
Fouché.--Ses relations avec Talleyrand.--Ses propositions diverses au
duc d'Orléans et à Marie-Louise.--Projet d'envoyer Napoléon aux Açores
ou à Sainte-Lucie.--Correspondance secrète de Fouché et de
Metternich.--Débarquement de Napoléon.--Fouché se croit trahi par
Talleyrand.--Le duc d'Otrante reparaît le 20 mars.--Talleyrand se croit,
de son côté, trahi par Fouché.--Décret impérial contre
Talleyrand.--Conversation de Fouché et de Pasquier le 25 mars.--Double
et triple jeu de Fouché.--Sa lettre secrète à Wellington.--L'affaire
d'Ottenfels est plus qu'un incident.--Aveux incomplets de
Metternich.--Confidences de Perregaux.--Arrestation du commis de la
banque Eskelès et Cie.--Révélations de ce commis.--Le rendez-vous avec
Henri Werner ou baron d'Ottenfels à Bâle.--Napoléon décide d'approfondir
l'affaire.--Silence de Fouché.--Mission donnée par l'Empereur à Fleury
de Chaboulon.--Départ de ce secrétaire.--Aveux tardifs de
Fouché.--Pourquoi Napoléon ne le fait pas arrêter.--Fleury est chargé
d'arriver à obtenir un rapprochement pacifique avec
l'Autriche.--Prescriptions de Metternich à Werner ou
Ottenfels.--Instructions écrites.--Entrevue de Fleury et du faux
Werner.--Défiance réciproque des deux agents.--Confidences de
Fleury.--Surprise de Werner, qui ne comprend rien au changement de
politique de Fouché.--Les deux agents conviennent de se retrouver à Bâle
huit jours après.--Fleury rapporte les détails de l'entrevue à
Napoléon.--L'Empereur ne veut pas croire encore à la culpabilité de
Fouché.--Fleury va, de la part de Napoléon, tout raconter au ministre de
la police.--Surprise affectée de Fouché.--Il consent à remettre à
Fleury, à son nouveau départ, une lettre pour Metternich.--Second
entretien de Fouché et de Pasquier le 2 mai.--Indulgence de Napoléon
pour les traîtres.--Fouché remet deux lettres à Fleury pour
Metternich.--Des trois hypothèses discutées, le règne de Napoléon est
seul possible.--Nouvelle entrevue de Fleury et de
Werner-Ottenfels.--Confidences de ce dernier.--Les alliés consentent à
la régence.--Fleury demande ce qui a été décidé pour Napoléon.--Werner
répond que les alliés ne poseront pas les armes tant qu'il sera sur le
trône.--Lecture des lettres de Fouché.--Surprise et défiance de
Werner.--Nouveau rendez-vous fixé au 7 juin.--L'Empereur croit à une
détente chez les alliés.--Il reconnaît la trahison de Fouché, mais il
préfère attendre les événements pour s'en débarrasser.--Ses menaces
devant Lavalette au ministre de la police.--Troisième départ de Fleury
pour Bâle.--Ottenfels-Werner ne reparaît plus.--Napoléon et la
Régence.--Mission de Saint-Léon à Vienne.--Lettre de Fouché en date du
23 avril 1815 à Metternich.--Talleyrand en détruit
l'importance.--Conclusion à tirer de l'affaire d'Ottenfels
(Werner).--Audace de Fouché.--L'Autriche et les Bourbons.--Appréciations
insolentes de Schwarzenberg sur Louis XVIII, le duc d'Angoulême et le
duc de Berry.--La situation telle qu'elle était en mai 1815.--Politique
tortueuse des alliés.--La régence de Marie-Louise n'eût pas permis à la
France de se faire respecter par l'Europe, autant que la monarchie
légitime.

CHAPITRE IX

NAPOLÉON II ET LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS.

Persistance de l'espoir de Napoléon dans le retour de Marie-Louise et du
roi de Rome.--Surveillance établie à Vienne et à Schœnbrunn.--Mort de la
femme de Neipperg.--Départ de Méneval.--Ses adieux au roi de
Rome.--Dernière entrevue de Méneval et de Marie-Louise.--Oubli et
ingratitude de cette princesse.--Jugement de Méneval sur elle.--Saisie
de lettres de Napoléon.--Railleries de Talleyrand à ce sujet.--Attitude
de François II.--Marie-Louise obtient enfin ses duchés.--L'article 99 de
l'Acte final du congrès de Vienne.--Nouvelle déclaration projetée par
les alliés contre Napoléon.--Placard anglais mettant à prix la tête de
l'Empereur.--Menaces de lord Castlereagh.--Conseils modérés de
Caulaincourt.--Entrevue de Méneval et de Napoléon.--Note dictée par
l'Empereur à Caulaincourt pour la Chambre des représentants.--Réunion
des Chambres le 3 juin.--Rapports de Carnot et de Caulaincourt.--Fleurus
et Waterloo.--Retour de Napoléon à l'Élysée.--L'abdication.--L'armée et
le maréchal Ney.--Le prince Lucien propose aux pairs de prêter serment à
Napoléon II.--Opposition de M. de Pontécoulant.--Colère et violences du
colonel de Labédoyère.--Ajournement de la discussion à la Chambre des
pairs.--Élection de Caulaincourt et de Quinette pour le gouvernement
provisoire.--Lecture à la Chambre des représentants du dernier message
de Napoléon.--Propositions diverses de Mourgues, Dupin,
Garreau.--Question de la nomination de la Commission de
gouvernement.--Paroles de Napoléon au bureau de la Chambre des
représentants, délégué auprès de lui.--Élection de Carnot, Fouché et
Grenier pour le gouvernement provisoire.--Confidences de Fouché à
Pasquier.--Ses projets secrets.--Il veut empêcher la reconnaissance des
droits de Napoléon II.--Motions de MM. Bérenger et Dupin.--Discours de
M. Defermon.--L'Assemblée acclame Napoléon II.--Discours de Boulay de la
Meurthe.--Observations de MM. Denières, général Mouton-Duvernet, de
Maleville, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Dupin.--Habile intervention
de Manuel qui fait le jeu de Fouché.--La Chambre des représentants
adopte un ordre du jour motivé qui, tout en paraissant reconnaître les
droits du fils de Napoléon, fait écarter le serment et la proclamation
officielle.--Illusions des divers partis.--Équivoques de part et
d'autre.--Le gouvernement provisoire veut traiter au nom de la
nation.--intrigues de Fouché avec la cour de Gand et avec
Wellington.--Talleyrand reparaît.--Lettre que lui adresse
Caulaincourt.--Autre lettre du même à Nesselrode.--Attitude réservée
d'Alexandre.--Menées de Talleyrand.--Ses confidences à Louis XVIII.--Il
s'oppose à l'entrée de Fouché au ministère.--Habileté de celui-ci qui
veut et sait se faire payer ses services.--Sa lettre à
Wellington.--Lettre du prince d'Eckmühl qui accepte Louis XVIII avec la
cocarde tricolore et les institutions parlementaires.--Agissements de
Fouché contre Napoléon II.--Départ de l'Empereur.--Séance du 30 juin à
la Chambre des représentants.--Acclamations en faveur de Napoléon
II.--L'armée lui est favorable.--Projet d'Adresse aux Français.--Lettre
des généraux qui repoussent les Bourbons.--Vote de l'Adresse par les
deux Chambres.--Nouvelle lettre de Fouché à Wellington le 1er juillet,
où Fouché paraît défendre les droits de la nation.--Ses déclarations
contraires au sein du gouvernement provisoire.--Changement d'attitude du
maréchal Davout.--Capitulation de Paris.--Relations de Fouetté avec
Talleyrand à Cambrai.--Motion de Garat relative aux droits des
Français.--Cette motion est votée le 5 juillet.--Adresse au
pays.--Opposition de Manuel.--Travaux de Constitution.--Apparition des
soldats étrangers au Luxembourg.--Protestations du maréchal
Lefebvre.--Message de dissolution du gouvernement provisoire le 7
juillet.--La Chambre des pairs se retire.--Discours de Manuel aux
représentants.--Simulacre de séance par les pairs le 8 juillet.--La
cause de Napoléon II paraît perdue.

CHAPITRE X

NAPOLÉON ET LA DUCHESSE DE PARME.

Rentrée de Louis XVIII à Paris.--Serments de Fouché.--Talleyrand
président du conseil.--L'Autriche abandonne les intérêts du fils de
Napoléon.--Opinion de Gentz à cet égard.--Napoléon se rend aux
Anglais.--On l'envoie à Sainte-Hélène.--Ce qu'en disent Chateaubriand et
Lamartine.--Silence de Marie-Louise.--Générosité de Napoléon à son
égard.--Mesures contre la famille Bonaparte.--Le roi de Rome est déjà
considéré comme un otage.--Départ de Mme Soufflot pour la France.--Le
comte Maurice de Dietrichstein gouverneur du roi de Rome.--Le capitaine
Foresti.--Ses observations sur l'intelligence et l'esprit de son
élève.--Indifférence de Marie-Louise pour son fils.--Elle ne songe plus
qu'à Neipperg.--Attitude des alliés vis-à-vis de la France.--Manquements
graves à leurs promesses.--Talleyrand et Fouché sont écartés du
ministère.--Lourde tâche imposée au duc de Richelieu.--Les alliés
veulent annihiler la France.--Inquiétudes que leur cause le fils de
Napoléon.--Éducation du petit prince.--Opinion de Gentz.--La politique
de l'Autriche.--Renonciation au titre d'Impératrice par
Marie-Louise.--Mesures contre les Français restés à Vienne.--Départ du
marquis de Bausset et de Mme Marchand.--Foresti et le roi de
Rome.--Départ de Marie-Louise pour Parme avec Neipperg.--Incident au
théâtre de Vérone.--Le baron de Vincent informe le duc de Richelieu que
Marie-Louise a quitté le titre impérial.--Entrée de Marie-Louise,
duchesse de Parme, dans ses États.--La nouvelle Cour.--Neipperg et la
comtesse Scarampi.--Surveillance des menées
bonapartistes.--Prescriptions de Metternich au sujet de la princesse
Borghèse.--Marie-Louise demande qu'on interdise au prince Louis
Bonaparte d'habiter Livourne.--Même demande contre le prince Lucien, qui
voudrait demeurer à Gênes.--Lettres de Marie-Louise à Mme de Crenneville
sur sa vie heureuse.--Réclamations de Metternich contre les titres
honorifiques donnés par Napoléon à ses généraux.--Observations de M. de
Caraman à cet égard.--Effervescence bonapartiste en Italie.--Mesures
sévères pour la réprimer.--Déclaration de Neipperg au sujet du roi de
Rome.--Manifestations napoléoniennes à Vienne et à Bologne.--Ce que
Napoléon dit à Sainte-Hélène de son mariage avec Marie-Louise.--Son
jugement sur François II.--Traitements indignes dont l'Empereur est
l'objet.--Affaire de la boucle de cheveux du roi de Rome.--Stürmer et
Welle.--Éloges de Metternich à propos de la conduite correcte de
Marie-Louise.--Elle écarte les Français et sert les rancunes
autrichiennes.--Défense de faire le portrait de son fils.--Haine contre
Napoléon.--Le roi de Rome a conscience de son abandon.--Il interroge ses
maîtres sur son père.--Tristesse secrète de l'enfant.--Désespoir de
Napoléon d'être privé de nouvelles et de lettres de sa femme et de son
fils.--Le buste du roi de Rome.--Lettre apocryphe de Napoléon à la
maréchale Ney.--Inquiétudes nouvelles de Metternich.--Il voudrait que la
France rompît toutes relations avec les Pays-Bas.--Légendes créées par
l'_Abeille américaine_.--Le chevalier Artaud et l'_Almanach militaire_
d'Autriche.--Suppression du titre de prince de Parme.--On ne sait
comment nommer le fils de Napoléon.--Bruit de divorce entre Marie-Louise
et l'Empereur.--Nouvelles mesures contre la famille Bonaparte.--Décision
des alliés à propos de la succession des duchés.--Violation du traité de
Fontainebleau.--Le fils de Marie-Louise ne lui succédera pas à
Parme.--Marie-Louise se contentera de lui souhaiter d'être «le plus
riche particulier de l'Autriche».--Surprise de Gentz à ce sujet.--Il
rappelle l'intervention d'Alexandre et fait connaître une convention
secrétissime passée entre l'Autriche, la Prusse et la Russie.--Par cette
convention il était décidé que la question de Parme serait résolue en
faveur du jeune Napoléon.--Embarras de Metternich devant les questions
de lord Stewart sur ce sujet.--Aveux de Metternich.--Il regarde la
Convention comme non avenue.--Alexandre cède à son tour et la succession
de Parme revient au fils de la reine d'Étrurie.--Gentz admire le
désintéressement surprenant de l'Autriche.--Rapprochement de la Russie
et de la France.--Exigences jalouses de la Russie.--Opinion d'Artaud sur
Gentz.--Le _Beobachter_.--Stachelberg et Metternich.--Intervention
généreuse de Pie VII en faveur de Napoléon.--Les alliés n'écoutent pas
le Saint-Père.--Redoublement de surveillance à Sainte-Hélène et à
Schœnbrunn.

CHAPITRE XI

LE DUC DE REICHSTADT (1818-1820).

Déclaration du ministre d'Autriche à Paris le 4 décembre
1817.--Concession des terres bavaro-palatines faite par François II au
fils de l'archiduchesse Marie-Louise.--Mesures prises par Marie-Louise
contre les menées bonapartistes.--Sa réponse à M. de Las
Cases.--Intervention de Metternich.--M. de Caraman informe le duc de
Richelieu qu'on destine le roi de Rome à l'état
ecclésiastique.--Satisfaction de Richelieu à cette nouvelle.--Goûts
militaires du petit prince.--Défiance des Autrichiens contre tout ce qui
est Français.--M. de Caraman et le prince de Metternich.--Paroles de
Napoléon à O'Méara.--Recommandations pour son fils.--Le roi de Rome
devient le duc de Reichstadt.--Patentes du 22 juillet 1818.--Titres et
armoiries.--Signification de ce changement de nom, indiquée par
Metternich.--Le fils de Napoléon demeurera quand même «prince
français».--Adhésion du gouvernement de Louis XVIII à l'article 99 de
l'Acte final du congrès de Vienne.--Neipperg et Marie-Louise se
déclarent satisfaits du nouveau titre donné au fils de Napoléon.--L'_Eau
du duc de Reichstadt_.--Lettre du général Gourgaud à Marie-Louise.--Il
la supplie d'intervenir au congrès d'Aix-la-Chapelle en faveur de
Napoléon.--Silence de Marie-Louise.--Accusation d'un journal anglais
contre Gourgaud.--Réponse catégorique du général.--Intervention de
Metternich.--Lettre de la mère de Napoléon aux membres du congrès
d'Aix-la-Chapelle.--Le protocole du 13 novembre.--Affection de François
II pour son petit-fils.--Questions de l'enfant à son grand-père.--Leçons
d'équitation.--Abdul-Hassan et le peintre Lawrence.--Mot du duc de
Reichstadt.--Études nouvelles.--Les sciences militaires.--Indifférence
accentuée de Marie-Louise pour son fils.--Oubli de la France et de son
propre règne.--Éloges de Caraman pour sa mesure et sa
prudence.--Mouvements bonapartistes à Bologne.--Inquiétudes de
Metternich.--Conférences de Carlsbad.--Éventualité de la mort de Louis
XVIII.--Instructions de M. Pasquier à cet égard.--Napoléon prévoit sa
fin prochaine.--Il réclame l'envoi de prêtres à Sainte-Hélène.--La
chapelle de Longwood.

CHAPITRE XII

LE TESTAMENT ET LA MORT DE NAPOLÉON.

Préoccupations de l'Autriche au sujet de la situation faite à la France
par la possibilité de la mort de Louis XVIII.--Mouvements favorables au
duc de Reichstadt depuis 1817.--Émeutes à Saint-Genis-Laval.--Le
capitaine Oudin.--Agitation dans le Lyonnais.--Le Dauphiné et la
Franche-Comté.--Conspiration de l'Est.--Conduite de M. de Caraman à
Vienne.--Ce diplomate se laisse influencer par Metternich et lui confie
une note du Roi.--Mécontentement de M. Pasquier.--Politique de
l'Autriche à l'égard des Bourbons.--Louis XVIII et Marie-Louise.--Les
émissaires bonapartistes.--Vidal et Carret.--Le roi Joseph.--Éloges de
M. de Fontenay sur M. de Neipperg.--Le roi de France fait part à
Marie-Louise de la naissance du duc de Bordeaux.--Le carnaval à
Parme.--Le duc de Reichstadt, cousin du duc de Bordeaux.--Lettre du
préfet de l'Isère sur le duché de Parme.--L'Autriche proteste contre la
sympathie qu'on lui prête pour la cause du duc de
Reichstadt.--Metternich demande qu'on redouble les mesures de
surveillance à Sainte-Hélène.--Napoléon est la «propriété» des
alliés.--La maladie de l'Empereur s'aggrave.--Reproches de Napoléon au
docteur Arnott.--L'Empereur écrit son testament.--Recommandations et
legs à son fils.--Conseils dictés à Montholon pour lui.--Politique à
suivre.--Conditions nouvelles du gouvernement et de la société.--Leçons
à tirer de l'Histoire.--Préoccupations de Napoléon pour garantir son
fils de la maladie dont il meurt.--La chapelle ardente.--Sentiments
religieux de Napoléon.--Dernier entretien avec l'abbé Vignali.--L'agonie
et la mort.--Émotion dans le monde entier.--Réflexions sur la mort de
l'Empereur.--Metternich engage le cabinet anglais à empêcher la
publication du testament de Napoléon.--Sa lettre à Esterhazy.--Le
générai de Neipperg demande au chancelier des détails sur la mort de
l'Empereur.--Il le prie, au nom de la duchesse de Parme, d'intervenir en
ce qui concerne le testament.--Marie-Louise et la Gazette du
Piémont.--Lettre de la duchesse de Parme à Mme de Crenneville sur la
mort de Napoléon.--Neipperg et la Gazette de Parme.--L'Empereur est
qualifié de _Serenissimo_.--Détails sur la cérémonie funèbre à
Parme.--Deuil officiel.--Prières pour Napoléon _consorti Ducis
nostræ_.--L'Autriche rend hommage à la parfaite mesure de la duchesse de
Parme.--Elle va donner naissance à un enfant qui s'appellera le prince
de Montenuovo.--Foresti apprend au fils de Napoléon la mort de son
père.--Douleur de l'enfant.--Il prend le deuil, ainsi que sa
Maison.--Aveux de Marie-Louise.--On l'a «détachée du père de son
enfant».--Regrets et remords passagers.--Lettre de Madame Mère à lord
Londonderry.--Elle réclame vainement le corps de Napoléon.--Le marquis
de la Maisonfort et M. de Neipperg.--Éloges du marquis sur Marie-Louise
et sur son chevalier d'honneur.--Le cœur de Napoléon.--La pension
d'Antomarchi.--La duchesse ne veut pas recevoir ce docteur.--Entretien
d'Antomarchi et de Neipperg.--Antomarchi aperçoit la duchesse de Parme
au théâtre.--Entretien d'Antomarchi et de Madame Mère à Rome.--La mort
de Napoléon n'est pas la fin du bonapartisme.--Les partisans du duc de
Reichstadt et la Restauration.--Les lettres de Napoléon au banquier
Laffitte et au baron de la Bouillerie.--Mission de M. de Montholon.--Le
prince Esterhazy et le prince de Metternich.--Question du testament
impérial.--Lettre de Marie-Louise refusant de recevoir les restes
mortels de son époux.--Ses préoccupations au sujet du testament.--M. de
Neipperg intervient avec elle pour défendre à cet égard les intérêts du
duc de Reichstadt.--Question des fonds laissés par
l'Empereur.--Marie-Louise réclame, entre autres, la propriété de San
Martino.--Elle refuse de voir les exécuteurs testamentaires.--Laffitte
ne veut point se dessaisir du dépôt à lui laissé par Napoléon.--Neipperg
prie Metternich d'intervenir.--Instructions données au baron de
Vincent.--Nouvelles instances de Neipperg au sujet du
testament.--Montholon et Dupin.--Consultation des avocats Dupin, Bonnet,
Tripier et Gairal.--Plaidoirie de Dupin.--Jugement et
arbitrage.--Marie-Louise refuse de rendre les deux millions emportés de
Paris en 1814.--Elle remet ses pleins pouvoirs au baron de
Vincent.--Lettre du comte Bertrand.--Correspondance de Metternich et de
Neipperg au sujet du testament impérial.--François II recommande à son
ambassadeur à Paris d'agir en faveur des droits du duc de
Reichstadt.--Examen des legs de Napoléon à son fils.--Réclamations de
l'Autriche au ministère des affaires étrangères.--Réponse de
Chateaubriand.--Nouvelles réclamations de l'Autriche et fin de
non-recevoir opposée par Chateaubriand.--L'Autriche continue à
réclamer.--Lettre de M. de Peyronnet.--Lettre de Metternich au baron
Marschall, qui veut encore intervenir au nom de Marie-Louise.--La
duchesse de Parme ne cesse ses réclamations qu'en 1837.

CHAPITRE XIII

L'ÉDUCATION DU DUC DE REICHSTADT ET M. DE METTERNICH.

Études classiques du prince avec Mathieu Collin.--Études militaires avec
Foresti.--Études religieuses avec Mgr Wagner.--Examens périodiques du
duc de Reichstadt.--Le professeur Collin, à sa mort, est remplacé par le
baron d'Obenaus.--Leçons d'histoire et de statistique.--Précocité et
fermeté d'esprit du duc de Reichstadt.--Ses boutades.--Étude des
classiques français, allemands et italiens.--Ses maîtres Pina et
Baumgartner.--Éducation étendue du prince.--L'histoire de
Napoléon.--Entretiens avec l'impératrice.--Liaison du duc de Reichstadt
avec l'archiduc François et l'archiduchesse Sophie.--Divertissements et
plaisirs de Marie-Louise.--Elle va voir son père au congrès de
Vérone.--Chateaubriand accepte d'elle une invitation.--Portrait qu'il en
fait.--Marie-Louise et M. de Castellane.--Le cabinet des Tuileries fait
part à Marie-Louise de la mort de Louis XVIII.--Le marquis de la
Maisonfort est accrédité auprès d'elle.--Ses instructions.--Jugement
élogieux qu'il porte sur la duchesse et sur M. de Neipperg.--Lamartine
accentue encore ces éloges.--Inquiétudes nouvelles sur les agissements
bonapartistes.--Les frères Le Bret de Stuttgard.--M. de Caraman et le
duc de Reichstadt.--Détails donnés sur le jeune prince.--Affection de
François II pour lui.--Lettres du duc à son grand-père.--Dénonciation
par un sieur Poppon d'un complot bonapartiste en Suisse.--Nouvelles
inquiétudes en France.--Le voyage de Dietrichstein.--La confirmation du
duc de Reichstadt.--Prévisions de Talleyrand à son égard.--Études du
jeune prince.--Son goût pour l'histoire.--François II invite Metternich
à lui raconter l'histoire de son père.--Influence de Metternich sur M.
de Montbel.--Comment Metternich eût-il pu être impartial dans ses
jugements sur Napoléon?--Qualités que le chancelier veut bien
reconnaître à l'Empereur.--Défauts qu'il exagère.--Il rabaisse les faits
pour abaisser l'homme.--Ses récriminations et ses insinuations.--Sa
conduite au sujet de Marie-Louise et de Neipperg.--Le chancelier n'avait
pas ce qu'il fallait pour éclairer le duc de Reichstadt sur la vérité
des événements.--Portrait de Metternich, unique et officiel représentant
de l'Europe.

CHAPITRE XIV

LE «FILS DE L'HOMME» (1829).

Loisirs et délassements de Marie-Louise.--Inquiétudes subites sur la
santé du comte de Neipperg.--Mort du comte.--Mausolée que lui fait
élever Marie-Louise.--Sa douleur profonde.--Ses lettres à Mme de
Crenneville sur «le cher défunt».--Sa lettre au docteur
Aglietti.--Observations du Baron de Vitrolles sur la duchesse de
Parme.--Portrait qu'il fait de Marie-Louise.--Son oubli de la
France.--Le comte Portalis et ses appréciations sur Neipperg.--Nouveaux
projets de Marie-Louise: dîners, réceptions, soirées, inauguration d'un
grand théâtre.--Voyage en Suisse.--Poème d’Élisée Lecomte.--Surveillance
de la police française.--Excursions et réceptions de la duchesse de
Parme.--Entrevue avec la duchesse de Saint-Leu.--Le ministre de
l'intérieur, le baron de la Bourdonnaye, fait un triste portrait de
Marie-Louise.--Retour dans son duché.--Reprise de ses réceptions.--Sa
fausse sensibilité.--Elle oublie d'aller revoir son fils.--Manœuvres
bonapartistes.--Moyens de propagande: cocardes tricolores, cartes,
pipes, mouchoirs, rubans, foulards, etc., à l'effigie du prince
impérial.--La police redouble de surveillance.--Tentative de
soulèvements.--Complots du 12 août 1820.--Condamnations à
mort.--Complots de Belfort et de Neubrisach.--Affaire du colonel Caron à
Colmar.--Complot des sous-officiers de Saumur.--Les quatre sergents de
la Rochelle.--Complot de la Bidassoa.--Le colonel Fabvier et le général
Vallin.--Les poètes Barthélémy et Méry.--Ils conçoivent un nouveau poème
bonapartiste.--_Napoléon en Égypte_.--Le _Fils de l'Homme_.--Arrivée de
Barthélémy à Vienne.--Son entrevue avec le comte de Czernine et avec le
comte de Dietrichstein.--Ses aveux au gouverneur du duc.--Le comte lui
refuse de lui laisser voir le prince.--Il ne remettra même pas au duc de
Reichstadt l'ancien poème de Barthélémy, _Napoléon en Égypte_.--Nouvelle
demande d'entrevue par le poète.--Refus obstinés de
Dietrichstein.--Barthélémy met son voyage en vers.--Extraits du _Fils de
l'Homme_.--Le poète est traduit en police correctionnelle.--Il présente
lui-même sa défense.--Plaidoirie de Me Mérilhou.--Jugement et
condamnation de l'auteur.

CHAPITRE XV

LE CHEVALIER DE PROKESCH-OSTEN.

Marie-Louise n'est occupée que de théâtres et de bals.--Voyage à
Vienne.--Éducation du duc de Reichstadt.--Les examens.--Les exercices du
corps.--Les exercices militaires.--Les grades du duc dans l'armée.--Son
séjour à Baden.--Le docteur Hermann-Rollett et les papillons.--Portrait
du prince.--Il fait la connaissance de Prokesch-Osten.--Détails sur le
chevalier.--François II l'invite, à Gratz, à la table
impériale.--Impression causée par le duc sur Prokesch.--Le duc a lu le
mémoire de Prokesch sur Waterloo et le remercie d'avoir défendu
l'honneur de son père.--Conversation sur la Grèce.--Le duc pourrait être
candidat au trône de ce pays.--Ambitions plus hautes.--Conversation sur
la campagne de Bonaparte en Syrie.--Aptitudes militaires du prince.--Il
supplie Prokesch de rester auprès de lui.--Nouveaux
entretiens.--L'Égypte et Napoléon.--Le duc demande à Prokesch ce qu'il
pense de lui et de son avenir.--Relations amicales qui s'établissent
entre le prince et le chevalier.--Détails sur la valeur personnelle du
fils de Napoléon et la noblesse de son caractère.--La légende et la
réalité.--Le duc de Reichstadt était un prince du plus grand
avenir.--Motifs de sa gravité et de sa mélancolie précoces.--Études
sérieuses auxquelles il s'adonne.--Amour des choses militaires.--La
guerre.--Il voulait écrire l'histoire stratégique des campagnes de son
père.--Nouvelles entrevues avec Prokesch.--Le prince et François II.--La
bibliothèque du prince.--Le portrait de Napoléon par Gérard.--Don Carlos
et le marquis de Posa.--Plutarque et César.--Le prince Eugène.--Pensées
du duc de Reichstadt.--Sa candidature au trône de Pologne.--Insurrection
de ce pays.--Le duc est forcé de dissimuler ses ambitions.--Tortures
auxquelles est condamné son esprit.--Prokesch et lui se séparent pour
quelque temps.--La médaille d'Alexandre le Grand.

CHAPITRE XVI

LE DUC DE REICHSTADT ET LA RÉVOLUTION DE 1830.

Chute du gouvernement de Charles X.--Ce que Prokesch entend dire en
Allemagne sur l'avènement possible du fils de Napoléon au trône de
France.--Metternich raye le nom de Prokesch de la maison militaire
qu'aurait voulu se créer le duc de Reichstadt.--Motifs politiques de
cette radiation.--Arrivée du général Belliard à Vienne.--Metternich
refuse de le laisser approcher du duc.--Belliard aurait proposé à Maison
et à divers généraux de ramener le duc à Paris.--Le fils de
Fouché.--Propositions secrètes faites à Metternich au sujet du duc de
Reichstadt qu'on aurait voulu faire Empereur.--Politique de
Metternich.--La Russie et l'Autriche.--Nicolas Ier et la révolution de
1830.--Metternich se sert du duc de Reichstadt, et à l'insu de ce
prince, comme d'un instrument.--Les divers desseins du
chancelier.--Situation troublée de l'Europe.--Retour de Prokesch à
Vienne.--Entrevue avec le duc de Reichstadt.--Le prince l'interroge sur
les événements actuels et sur son avenir.--Doutes sur lui-même.--Il veut
aller à Prague.--Prokesch parle des aptitudes du prince à
Metternich.--Silence du chancelier.--Motifs de cette attitude.--Le parti
du duc de Reichstadt.--Ébauche de manifestations en sa faveur.--Culte de
Napoléon.--Le préfet de police Gisquet.--Ce que pense Metternich des
journées de Juillet.--Inquiétudes pour la vieille Europe.--Troubles de
Bruxelles.--Audience impériale accordée au général Belliard.--Illusions
de ce général.--Apparences favorables de Metternich, puis récriminations
contre le nouveau gouvernement.--Situation extraordinaire.--Propositions
du comte d'Otrante.--Ce que serait Napoléon II.--Projet de constitution
impériale.--Metternich demande des garanties.--Il ne les juge pas
suffisantes.--Son dédain pour l'instabilité des esprits en
France.--François II et le duc de Reichstadt.--L'empereur d'Autriche
laisse entendre à son petit-fils qu'il pourrait bien monter sur le trône
de France.--Metternich. dissipe ces espérances.--Son entretien avec le
duc.--Démarches des bonapartistes.--Lettre de Joseph Bonaparte à
François II.--Silence de l'Empereur et du chancelier.--Ladvocat et
Dumoulin veulent proclamer à Paris Napoléon II.--Vaines tentatives du
général Gourgaud.--François II emmène son petit-fils en Hongrie.--À son
retour, la Belgique est en révolution.--Candidature possible du prince
au trône de ce pays.--Arrêt rendu par Metternich.--Le prince de
Dietrichstein et le duc de Reichstadt.--Encore le prince Eugène de
Savoie.--Sympathie du duc pour la cause de Charles X.--François II et ce
roi.--Politique de l'Europe.--Metternich refuse au duc de laisser
attacher Prokesch à sa personne.--Le fils de Napoléon et le testament
impérial.--Il doit et il veut rester prince français.--Origines de la
maladie du duc de Reichstadt.--Abus des exercices de toute
sorte.--Croissance prolongée.--Études absorbantes.--Ambitions
déçues.--Incident du 2 octobre 1830 à la Chambre des députés.--Pétition
relative au retour des cendres de Napoléon.--Le duc de Reichstadt et la
fille de la princesse Bacciochi.--Le maréchal Marmont.--Le duc veut le
connaître et s'entretenir avec lui.--Persistance de l'opposition de
Metternich à toute candidature du prince à un trône quelconque.--Sa
politique veut qu'il soit et qu'il reste un prince autrichien.

CHAPITRE XVII

LE DUC DE REICHSTADT ET LES MARÉCHAUX.

Séjour de Marie-Louise à Vienne et à Schœnbrunn de mai à novembre
1830.--Ce qu'elle dit de son fils à Mme de Crenneville.--Elle ne peut
avoir d'influence sur lui.--Frivolité de cette princesse.--Nouvelles
confidences politiques de François II à son petit-fils.--L'empereur
d'Autriche agite et bouleverse son esprit ambitieux.--Le parti
napoléonien.--Question de l'entrée du prince dans le monde.--Le général
Hartmann.--Le prince se compose un programme politique.--Il le confie au
comte de Dietrichstein.--Embarras et émoi du gouverneur.--Prokesch
déchire le programme du prince.--Le maréchal Maison à Vienne.--Sa
première entrevue avec Metternich.--Déclarations du chancelier sur le
gouvernement de Juillet.--Le duc de Leuchtenberg candidat au trône
belge.--Ce que Metternich pense de Napoléon II.--Aveux à
Appony.--Mouvements bonapartistes à Modène et dans les États de
l'Église.--Louis-Philippe et l'Italie.--Menaces secrètes de
Metternich.--Lettres du duc de Reichstadt à son ami Prokesch.--Débuts du
prince dans le monde.--Le bal de lord Cowley.--Portrait du duc de
Reichstadt.--Son entretien avec Marmont.--Le duc de Raguse obtient de
Metternich la permission d'aller voir le prince.--Le maréchal Maison
demande des instructions à Sébastiani.--Maison et François
II.--L'archiduc Charles et le trône de Belgique.--Maison et
Metternich.--Éloge du duc de Reichstadt par le maréchal.--Encore le
prince de Leuchtenberg.--Troubles d'Italie.--Instructions de Sébastiani
à Maison.--Entrevue du duc de Reichstadt et de ce maréchal.--Conférences
de Marmont.--La capitulation d'Essonnes.--La campagne de 1796.--Histoire
de Napoléon.--Ce que le duc de Reichstadt pense de Marmont.--Ambitions
secrètes du maréchal.--Le portrait du duc et les vers de _Phèdre_.--Les
partisans du fils de Napoléon en Italie.--Mouvements et
intrigues.--Déclarations de Metternich en faveur de
Louis-Philippe.--Autres déclarations à Appony.--François II et le duc de
Reichstadt.--Espérances du jeune prince favorisées par son
grand-père.--Le principe de non-intervention.--Émeutes dans les États
pontificaux et à Parme.--Fuite de Marie-Louise.--Nouvelles confidences
de François II à son petit-fils.--Troubles de Modène, Bologne, Ferrare
et Parme.--Metternich et le fils de Napoléon.--Part de la faction
bonapartiste dans les affaires italiennes.--Refus de laisser le duc de
Reichstadt porter secours à sa mère.--Inquiétudes et tristesses du
prince.--Les deux fils de Louis Bonaparte et l'Italie.--Politique de
Metternich.--Maison et Sébastiani.--Le peintre Goubeaud.--Succès du duc
de Reichstadt dans le monde.--La comtesse de ***.--Le comte Maurice
Esterhazy.--La chanoinesse et le comte de Dietrichstein.--Le duc de
Reichstadt préférait l'ambition et la gloire aux romans.

CHAPITRE XVIII

LA MALADIE DU DUC DE REICHSTADT.

Retour de Marie-Louise à Parme.--M. de Dalberg et Casimir Périer.--La
statue de Napoléon et la colonne Vendôme.--Le parti bonapartiste et les
desseins secrets de Metternich.--M. de Dalberg et Talleyrand.--Réveil du
bonapartisme avec les journées de Juillet.--Ignorance du duc de
Reichstadt à cet égard.--Défiance de Metternich contre l'influence de
Prokesch.--Mission de celui-ci à Bologne.--Lettre du duc de Reichstadt à
son ami.--Adieux et présents.--Le docteur Malfatti.--Continuation d'une
croissance exagérée chez le jeune prince et faiblesse de sa
poitrine.--Son traitement.--Retard momentané pour le service
militaire.--Amélioration passagère.--Le duc abuse des exercices.--Sa
santé s'en ressent de nouveau.-Commandement des troupes et abus de
l'équitation.--Ordre au duc de se rendre à Schœnbrunn pour s'y
reposer.--Le duc et le docteur Malfatti.--Entretiens sur Byron et
Lamartine.--L'_Andromaque_ de Racine.--Allusions à sa situation
personnelle recherchées par le duc de Reichstadt.--Le trône de
Belgique.--Casimir Périer et le fils de Napoléon.--Conférence de
Londres.--Manifestations à la place Vendôme.--Lettre de Victor Hugo à
Joseph Bonaparte en faveur du duc de Reichstadt.--Le duc et M. de
Prokesch.--Situation de l'Europe.--Le principe de non-intervention et M.
de Talleyrand.--Lettre du duc à son ami.--La politique et la
religion.--Réponse de Prokesch.--Sentiments religieux du duc de
Reichstadt.--Il offre à son ami les _Saintes Harmonies_
d'Albach.--Confidences intimes.--Fanny Essler et le duc de
Reichstadt.--Fausseté de leurs relations.--Gentz et Fanny
Essler.--Aggravation de l'état maladif du prince.--Son
découragement.--Conseils de Prokesch.--Nouvelles lettres du prince.--M.
Thiers et la pairie en 1831.--Le duc de Reichstadt à la
Hofburg.--Indifférence de Marie-Louise pour son fils.--Débats à la
Chambre des députés sur le bannissement de Charles X.--La loi du 12 juin
1816 contre les Bonaparte.--Proposition d'Isambert et de Gaëtan Murat
relatives à l'abrogation de l'article 4 de cette loi.--Rapport favorable
d'Abbatucci.--Nouvelle proposition de M. de Briqueville concernant le
bannissement de Charles X.--Rapport d'Amilhau, qui applique la même
mesure aux ascendants et descendants de Napoléon.--Discussions à la
Chambre des députés et à la Chambre des pairs de novembre 1831 à mars
1832.--Intervention de Pagès, Portalis, Martignac, Duvergier de
Hauranne, Rémusat, Guizot, Broglie.--Vote de la proposition Briqueville
le 20 mars 1832.--Brochure de Chateaubriand contre le bannissement.--Ses
observations sur la République, sur le duc de Bordeaux, le duc de
Reichstadt et les Bonaparte.--Pétition du sieur Lepayen relative aux
cendres de Napoléon.--Discours de Martin du Nord, du général Lamarque,
de Lameth, du général Bertrand.--Renvoi de la pétition au ministre des
affaires étrangères.--Conseils de Chateaubriand à un jeune
prince.--Application personnelle qu'en voudrait faire le duc de
Reichstadt.--Son amour de la guerre.

CHAPITRE XIX

LA MORT.

Santé précaire du duc de Reichstadt.--Les funérailles du général
Siegenthal.--Le prince est obligé de renoncer encore aux exercices
militaires.--Ses études historiques.--Lettres du prince à
Prokesch.--Conseils de celui-ci.--Bruit des fiançailles du duc de
Reichstadt avec la fille de l'archiduc Charles.--Imprudences du
prince.--Le bal du maréchal Maison.--Refus du prince de s'y
rendre.--Nouvelle mission diplomatique imposée à Prokesch par
Metternich.--Dernier entretien des deux amis.--Le duc remet son épée à
Prokesch.--Lettre de Marchand au duc.--Refus de laisser Marchand venir
en Autriche.--Mélancolie du prince.--Ses vers sur un portrait
d'Isabey.--Propos maladroits du général Kutschera.--Imprudences du duc
de Reichstadt.--Aggravation de sa maladie.--Consultation des principaux
docteurs.--Nouveaux avertissements donnés à Marie-Louise.--Indifférence
et légèreté de la duchesse de Parme.--Revues, dîners, bals et spectacles
en son duché.--Voyage à Naples projeté pour le duc de
Reichstadt.--Permission accordée par M. de Metternich.--Transport du
prince au château de Schœnbrunn.--Le château et le parc.--L'appartement
du prince.--Chambre où demeurait Napoléon en 1809.--Le lit de
camp.--Départ de M. de Dietrichstein.--La promenade à
Laxenbourg.--Nouvelle consultation.--Pronostics inquiétants.--Le prince
refuse de recevoir le maréchal Maison.--Le jardin réservé.--Confidences
du prélat Wagner à l'archiduchesse Sophie.--La dernière communion du
prince.--L'archiduc Maximilien.--La _Kaisergruft_.--La duchesse de Parme
ne peut se décider à venir à Vienne.--Ses illusions sur la santé de son
fils.--Aggravation effrayante.--Nouvelles données par Metternich au
comte Appony.--Communications destinées à Louis-Philippe.--Craintes du
chancelier au sujet du prince Louis Bonaparte.--Arrivée de Marie-Louise
à Schœnbrunn.--Entrevue du fils et de la mère.--Lettre du prince
Louis-Napoléon à son cousin.--Le duc de Reichstadt se sent perdu.--Son
courage devant la mort.--Le berceau et la tombe.--L'orage du 21
juillet.--Chute d'un aigle à Schœnbrunn.--Agonie et mort du
prince.--Douleur de l'archiduchesse Sophie.--Émotion de François
II.--Jugement de M. de Méneval sur la conduite de l'empereur
d'Autriche.--Le duc de Reichstadt a laissé à Prokesch le sabre de
Napoléon et ses livres.--Exposition du corps du prince à Schœnbrunn.--Le
masque du duc de Reichstadt et celui de Napoléon.--Le musée de Baden et
le docteur Hermann-Rollett.--Autopsie du prince.--Transport de ses
restes dans la chapelle de la Hofburg.--Nouvelle exposition et dernières
prières.--Le cœur du prince est porté à l'église des Augustins.--Les
funérailles.--Absoute en l'église des Capucins.--Descente du cercueil
dans la _Kaisergruft_.--Deuil officiel à la cour.--Lettre du maréchal
Maison à son gouvernement.--Émotion de Marie-Louise.--Sa lettre à la
comtesse de Crenneville.--Elle pleure le duc de Reichstadt et le comte
de Neipperg.--Tristes pressentiments qu'avait Prokesch en quittant le
duc de Reichstadt.--Son séjour à Rome.--Ses relations avec le prince
Gabriel et la princesse Charlotte Bonaparte.--Rappel de Prokesch.--Il
consent, avant de partir, à une entrevue avec Mme Lætitia.--Ses détails
sur le duc de Reichstadt.--Mission dont le charge Mme Lætitia pour son
petit-fils.--La bénédiction d'une aïeule.--Prokesch apprend la mort de
son ami à Bologne.--Sa douleur.--Audience que lui accorde François
II.--Lettre de Prokesch à la princesse Charlotte.--Noble conduite de
Prokesch.--Comment il a conquis l'amitié du prince et l'estime de tous
les gens de cœur.--Causes de la mort prématurée du duc de
Reichstadt.--Indifférence de l'Europe.--La presse viennoise:
l'_Observateur autrichien_.--La presse allemande: la _Gazette
d'Augsbourg_, le _Correspondant de Nuremberg_, le _Journal de
Francfort_.--La presse anglaise: le _Times_.--La presse française: le
_Moniteur_, la _Quotidienne_, le _Constitutionnel_, la _Gazette de
France_, la _Revue des Deux Mondes_, la _Chronique_, le
_Temps_.--L'opposition et les souvenirs de Napoléon.--Le théâtre: _Le
duc de Reichstadt_, _Le roi de Rome_.--Les manifestations.

CONCLUSION

Si le fils de Napoléon eût réussi à monter sur le trône, aurait-il pu
s'y maintenir?--Ce que François II pensait de son avènement
probable.--Opinion du duc de Reichstadt sur les garanties qu'il aurait
pu offrir à la France.--Espérances et illusions.--Puissance du nom de
Napoléon.--Impossibilité du jeune prince à se prévaloir, comme son père,
de gloire personnelle et de services rendus à la France.--Difficultés
extérieures auxquelles il eût été exposé.--Le prince n'aurait pu se
renfermer dans une politique exclusivement pacifique.--Sur quels hommes
se serait-il appuyé?--Comment eût-il constitué son
gouvernement?--Napoléon II et Napoléon III.--La France ne connaissait
pas le duc de Reichstadt.--Légendes répandues sur lui.--Sa vraie
situation à la cour d'Autriche.--Séquestration dont il était la
victime.--Ambitions inassouvies.--Il ne pouvait vivre comme un simple
officier ou comme un archiduc.--Faut-il regretter la perte prématurée de
ce prince?--Observations du chevalier de Prokesch et du comte Maurice
Esterhazy à ce sujet.--Nouveau portrait du fils de Napoléon par
Prokesch.--Ressemblance physique et morale du prince avec son
père.--Exposition rétrospective de l'Empire.--Souvenirs du roi de
Rome.--Les jeunes princes et la destinée.--La _Kaisergruft_ ou caveau
impérial à Vienne.--Les mausolées des empereurs.--Les tombeaux des
archiducs et du duc de Reichstadt.--Fin de la duchesse de Parme.--Examen
des résultats du divorce de Napoléon et de son second mariage.--Les
prédictions du sénatus-consulte du 17 février 1810.--Ce que l'avenir en
a fait.--L'Empire et la Papauté.

FIN DE LA TABLE.



INTRODUCTION


Le fils de Napoléon a porté plusieurs noms. Celui de roi de Rome, qui
lui avait été attribué avant sa naissance par le Sénatus-consulte du 17
février 1810, lui fut confirmé le 20 mars 1811. Par l'article 5 du
traité de Fontainebleau en date du 11 avril 1814, l'héritier de
l'Empereur reçut le titre de prince de Parme, Plaisance et Guastalla.
Dans la période des Cent-jours, le 23 juin 1815, il fut proclamé
Empereur sous le nom de Napoléon II par la Chambre des représentants et,
avec la même qualification, dans l'Adresse au peuple français votée par
les deux Chambres, les 1er et 2 juillet. Enfin il fut appelé, en 1818,
duc de Reichstadt par l'empereur François II, son grand-père, et mourut,
en 1832, au palais de Schœnbrunn, sous ce quatrième et dernier nom.

Pour le titre de cet ouvrage, j'ai préféré restituer au prince impérial
l'appellation grandiose que son père lui avait donnée, parce que, dès le
premier jour, elle a été populaire, et surtout parce qu'elle me paraît
accentuer la leçon philosophique que je voudrais voir sortir de mon
travail, c'est-à-dire l'inanité des prétentions humaines, quand elles
offensent le droit. Non content, en effet, de dérober à Pie VII le
patrimoine du Saint-Siège, Napoléon avait encore voulu prendre pour son
héritier le nom de la Ville sacrée dont il avait chassé le Pape, afin
d'attester devant l'Europe entière sa toute-puissance sur l'Église comme
sur la société. Mais ce titre pompeux ne sera qu'un titre éphémère.
Moins de cinq ans après, Pie VII rentrera à Rome en souverain, tandis
que l'Empereur et son fils partiront pour l'exil, démonstration
saisissante du triomphe inévitable de la Justice, même lorsqu'elle a
paru succomber sous les coups de la plus formidable volonté qui ait
jamais fait trembler les hommes.

Une autre leçon me paraît se dégager de l'histoire que j'ai entrepris
d'écrire. J'ai dit ailleurs que, la veille d'Austerlitz, Napoléon,
laissant errer sa pensée sur divers sujets, était arrivé à la question
des crimes politiques et avait essayé d'en tempérer l'horreur en
invoquant la nécessité ou la raison d'État. C'était le meurtre du duc
d'Enghien qui obsédait alors sa mémoire. Il cherchait vainement des
prétextes pour se persuader qu'il avait frappé un vrai coupable. Le
remords était entré dans sa conscience et ne la quittait point.
L'expiation vint un jour, et elle l'atteignit au plus intime de son
être. «Napoléon, disais-je, a ressenti, lui aussi, la douleur qui
arrachait au duc de Bourbon des cris de désespoir... Pendant six longues
années, l'Empereur allait éprouver l'affreuse angoisse de n'avoir pu
élever et former lui-même ce fils tant désiré, cet espoir et cette
raison de sa vie. Dans ces peines, dans ce supplice que l'on ne saurait
dépeindre, il a dû souvent regretter l'arrêt implacable qu'il avait
rendu contre le duc d'Enghien et reconnaître que tout crime entraîne
après lui une expiation nécessaire[1].»

La vie du fils de Napoléon, qui va si rapidement du berceau à la tombe,
présente, lorsqu'on y pénètre, des détails du plus haut intérêt, des
faits et des enseignements graves. Résumez-les un instant par la pensée
et dites s'ils ne méritaient pas l'attention de l'historien?... La
naissance d'un fils voulue et prédite par un Empereur auquel la nature
et les hommes ne demandaient qu'à obéir, les acclamations de la France
et de l'Europe entière à la venue de ce fils, son baptême solennel et
les vœux des princes, des courtisans, des rois et des peuples, les
premiers malheurs de l'Empire succédant aux jours de gloire, les
dernières et inutiles victoires, puis les grands désastres, la déchéance
et l'exil de l'Empereur, l'arrivée en Autriche et la séquestration de
son fils, les intrigues et les dessous du congrès de Vienne, la
tourmente des Cent-jours, la seconde abdication, puis Sainte-Hélène,
l'éloignement des Français restés fidèles au roi de Rome, la suppression
de tout ce qui peut lui rappeler la France, le remplacement de son nom
par un nom allemand, la mort de Napoléon et les premières douleurs de
l'enfant, ses désirs, ses ambitions, puis ses illusions et ses
découragements, son constant amour pour son père et pour la France, ses
dernières joies et ses derniers espoirs, ses vains efforts pour dompter
un corps rebelle, enfin la maladie implacable, le suprême recours à
Dieu, l'agonie et la mort en pleine jeunesse, n'y avait-il pas là
matière suffisante pour contempler et étudier dans un seul être les
pitoyables contrastes des grandeurs et des misères humaines?

Ce qu'on ne sait pas ou presque pas, car en cette histoire la légende a
jusqu'ici prédominé sur la vérité, c'est que le fils de Napoléon a, dès
les premiers moments d'une maturité précoce, eu conscience de son
origine, de ses devoirs, de son avenir. Il avait beaucoup appris, il
avait beaucoup médité. Dans un écrit du prince, je trouve cette pensée
qui montre à elle seule combien ce jeune esprit était déjà pondéré: «Si
nous commençons à juger, écrivait-il, par l'impulsion de nos passions et
non d'après la raison, notre esprit perd le sentiment de la vérité, et
nous devenons le jouet de nos désirs. Ceci est contraire à notre
dignité.» Il avait conservé l'amour du sol natal et le respect de ses
gloires. Quant aux devoirs d'un souverain, il s'en était formé l'idée la
plus haute, voulant une autorité puissante et ferme, capable de
satisfaire au bien moral du peuple comme à tous ses besoins, préoccupée
sans trêve de l'honneur et de la grandeur de la patrie. Les lettres qui
nous restent de lui attestent une générosité et une élévation d'âme
vraiment peu ordinaires. Le prince cherchait à s'ouvrir la carrière des
armes, la seule qui, suivant lui, convînt au fils de Napoléon, car il
avait la conviction que la gloire militaire serait un acheminement plus
rapide vers le trône qu'il ambitionnait. Mais il se refusait à courir
les aventures. Ce qu'il voulait, c'était se rendre digne de sa grande
mission par un travail assidu et par une instruction profonde. Les yeux
fixés sur l'avenir, il souhaitait de n'être pas surpris quand sonnerait
l'heure décisive. Aussi s'apprêtait-il à s'affranchir de tout joug
importun, à voir par lui-même, à être vu et à montrer partout, comme le
lui avaient prescrit les dernières volontés de son père, «qu'il était né
prince français». Surveillé et observé de près par les agents de
Metternich, il gardait jalousement en son cœur certains secrets. Plus
d'une fois, au moment des crises politiques extérieures, des orages y
grondèrent; sa physionomie demeura impassible. Cependant ces luttes
pénibles finirent par briser son corps. Les souffrances morales ont en
effet développé chez lui les maux physiques et les ont même aggravés. La
froide détermination du chancelier autrichien qui, en détournant les
occasions ainsi que les hommes propres à les seconder, s'opposa sans
pitié à ses projets d'ambition, fut une des causes non discutables de
son prompt dépérissement.

L'égoïsme de sa mère accrut encore ses douleurs. Comment cette princesse
avait-elle pu oublier ainsi et son fils et son époux? Elle s'imagina,
avec une naïveté voisine de l'impudeur, avoir le droit de rechercher
d'autres affections, ne comprenant pas qu'elle ne s'appartenait plus,
ayant été marquée pour une seule et même destinée. Un souvenir classique
rendra ma pensée. Euripide a cru pouvoir intéresser au sort d'Andromaque
en lui supposant des inquiétudes et des craintes pour la vie d'un fils
qu'elle aurait eu de Pyrrhus. Racine s'en est justement étonné et a dit:
«La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la
connaissent guère que pour la veuve d'Hector et la mère d'Astyanax. On
ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari ni un autre fils, et
je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes
spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé
pour un autre fils que celui qu'elle avait eu d'Hector...»

Le prince Napoléon n'avait vu Marie-Louise qu'une fois. C'était en 1836,
sur la grand'route près de Parme. Il était avec son père, lorsque tout à
coup le roi Jérôme lui saisit la main avec une violente émotion et lui
dit: «Voilà l'impératrice Marie-Louise!... Non, reprit-il, ce n'est plus
l'impératrice, c'est madame Neipperg!...» Aussi le fils de Napoléon,
tout en gardant à sa mère un attachement respectueux, n'a-t-il jamais pu
lui témoigner une tendresse égale à celle qu'il avait vouée à son père.
Il avait le culte absolu d'une mémoire sacrée, et, sans jamais prononcer
un mot qui eût l'apparence d'un regret ou d'un blâme, il dut se dire
plus d'une fois, avec une peine amère, que l'impératrice Marie-Louise
avait disposé de sa vie contrairement à d'inviolables devoirs. Comment
l'histoire ne s'attendrirait-elle pas sur les chagrins et les tortures
que subit et endura ce prince, dès qu'il fut arrivé à l'âge de
comprendre son infortune?

J'ai mis à profit pour mon livre les différentes pièces des Archives
nationales et les dépêches du Ministère des Affaires étrangères qui
m'ont été libéralement communiquées. Ayant à examiner la période
historique qui s'écoule entre 1810 et 1832, et à faire l'étude des
hommes et des événements de cette période, j'ai employé encore de
nombreux Mémoires et des opuscules oubliés ou peu connus. Je me suis
servi également des indications fournies par les journaux français et
étrangers de l'époque. J'ai profité de quelques observations
personnelles faites en Autriche, tout en regrettant que les archives de
l'État et de la Cour soient peu abondantes aujourd'hui en documents
relatifs au fils de Napoléon. Mais le voyage que j'ai fait à Vienne, à
Schœnbrunn, à Baden, dans les endroits mêmes que le prince habitait ou
fréquentait, m'a été fort utile pour me rendre un compte exact de sa vie
intime. J'ai consulté, en outre et avec soin, la Correspondance de
Marie-Louise, puis l'ancien ouvrage de M. de Montbel, sachant que M. de
Metternich lui avait ouvert les Archives de la chancellerie d'État et
celles de la famille impériale, alors en possession de pièces très
curieuses. Mais je n'ai pas oublié que le chancelier a reconnu lui-même
avoir exercé une influence décisive sur l'auteur dans toutes les parties
du livre qui n'avaient pas pour objet de rendre hommage à la branche
aînée des Bourbons. M. de Montbel a bien juré qu'il était demeuré
indépendant; ce qui diminue un peu la valeur de son affirmation, c'est
cette déclaration de Metternich faite au baron de Neumann: «Les grands
points de vue politique, et surtout ce qui est relatif au bonapartisme,
sont écrits sous ma direction[2]...» La princesse Mélanie, troisième
femme de Metternich, a dit aussi, dans son _Journal_, que son mari avait
chargé M. de Montbel de composer cette histoire, et lui avait fourni
toutes les indications nécessaires. Elle trouvait «du charme et du
piquant» à voir un ancien ministre de Charles X «entreprendre de
raconter au public la courte existence de ce pauvre jeune homme».
Lorsqu'elle entendit la lecture de l'ouvrage, elle se permit d'en
critiquer le style. Le prince de Metternich fut plus aimable pour
l'auteur, sans doute à cause de sa collaboration personnelle.

Après les pages agréables que M. Imbert de Saint-Amand, dans sa
collection des «Femmes des Tuileries», a consacrées en 1885 à
Marie-Louise et au duc de Reichstadt, j'ai lu avec intérêt et profit les
deux excellents écrits du chevalier de Prokesch-Osten sur ses _Relations
avec le duc de Reichstadt_ et sur la mort de ce prince, ainsi que
l'édition allemande qui contient plusieurs lettres non traduites dans
l'édition française qu'a publiée son fils, le comte de Prokesch-Osten,
en 1878.

MM. Antonin et Amédée Lefèvre-Pontalis, petits-fils de Mme Soufflot, qui
fut nommée première dame du roi de Rome en 1811, puis devint
sous-gouvernante en 1814, ont bien voulu m'ouvrir leurs archives de
famille et me communiquer des documents précieux. Mme Soufflot, veuve
d'André Soufflot, ancien membre du Corps législatif, consentit à l'exil
en 1814 pour rester fidèle aux obligations qu'elle avait acceptées. Elle
se rendit en Autriche avec sa fille Fanny, qui devint l'amie préférée du
petit prince. Mme Soufflot, à son retour en France, reçut de nombreux et
flatteurs témoignages de la haute estime qu'elle avait su inspirer à la
Cour d'Autriche. Pour n'en donner ici qu'un exemple, la comtesse
Scarampi, grande maîtresse de la duchesse de Parme, lui écrivait le 1er
septembre 1817: «Sa Majesté a les meilleures nouvelles possibles de son
auguste fils qui, à ce que le comte de Dietrichstein assure, répond
parfaitement aux espérances que vous avez vues naître et que vos
sollicitudes ont tant contribué à fonder en lui.»

Je remercie également Mme la baronne Chr. de Launay de m'avoir autorisé
à reproduire en tête de cet ouvrage la miniature originale d'Isabey
faite à Vienne en 1815, et qui est, sans contredit, le plus exact comme
le plus charmant portrait du roi de Rome.

Peu de jours avant la mort du prince, un de ses amis, le comte Maurice
Esterhazy se désolait de le voir disparaître sans avoir été connu et
apprécié, sans avoir donné la mesure de son intelligence et de sa
valeur. «Cette courte existence, disait-il, sera bientôt oubliée,
ignorée un jour, et pourtant il semblait annoncer d'autres destinées.»
J'ai compris ces regrets et j'ai tenu à prouver, par une étude
approfondie, qu'il y avait un intérêt historique à s'occuper d'un prince
français qui fut l'objet de tant de vœux et de tant d'espérances. En
même temps, j'ai cru qu'après l'exposé du divorce de Napoléon, il était
utile de montrer ce que l'avenir avait fait des projets ambitieux de
l'Empereur. Il m'a paru nécessaire, chemin faisant, de signaler les
causes de la chute du régime impérial, les machinations subtiles de ses
ennemis, et plus particulièrement les intrigues et les menées du prince
de Metternich, qui, usant de tous les moyens permis ou non en politique,
voulut éteindre dans la lointaine captivité du père et dans l'obscurité
systématique du fils le souvenir d'une alliance imposée par les
circonstances, mais détestée dès son origine par l'orgueilleuse Maison
des Habsbourg.

     H. W.

     Paris, février 1897.



LE ROI DE ROME



CHAPITRE PREMIER

LE SÉNATUS-CONSULTE DU 17 FÉVRIER 1810.


Le 17 février 1810, trois jours après l'adhésion officielle de
l'empereur d'Autriche au mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec
Napoléon, le ministre d'État, comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély,
lisait aux sénateurs réunis en séance solennelle l'exposé des motifs du
sénatus-consulte qui réunissait l'État de Rome à l'Empire. Après avoir
dit que les circonstances avaient forcé l'Empereur à faire la conquête
du sol romain, puis à régler l'usage de cette conquête; après avoir
accusé la Papauté d'être la cause volontaire de ce qu'il appelait une
révolution, le ministre félicitait Napoléon de placer une seconde fois
sur sa tête la couronne de Charlemagne. Il dévoilait ensuite la pensée
maîtresse de son souverain: «Il veut, disait-il, que l'héritier de cette
couronne porte le titre de roi de Rome; qu'un prince y tienne la Cour
impériale, y exerce un pouvoir protecteur, y répande ses bienfaits en y
renouvelant la splendeur des arts.» L'article 7 du sénatus-consulte, que
le Sénat s'empressa de voter sans opposition comme tous les autres
articles, était ainsi libellé: «Le prince impérial porte le titre et
reçoit les honneurs de roi de Rome.»

Ainsi ce n'était pas assez pour l'Empereur de vouloir ressembler par sa
puissance et par sa gloire à Charlemagne; il tenait encore à prendre,
pour le donner à son héritier, un titre analogue à celui que la Papauté
avait rétabli pour le roi des Francs. Après la dissolution de l'empire
carlovingien, le titre d'Empereur des Romains ou de Chef du Saint-Empire
romain était resté attaché au monarque appelé par le choix de la Diète à
gouverner l'Allemagne. À partir du règne de Frédéric III, la
dénomination d'Empereur élu d'Allemagne et de Chef du Saint-Empire
échut, par succession, aux princes de la Maison d'Autriche. Le 6 août
1806, par suite du protectorat de l'empereur des Français imposé à la
Confédération germanique, François II dut renoncer à la couronne
d'Allemagne, prit le titre d'empereur héréditaire d'Autriche sous le nom
de François Ier et perdit la qualification solennelle de «Chef du
Saint-Empire romain, Avocat et Chef temporel de la Chrétienté» dont ses
ancêtres avaient été honorés. C'est donc intentionnellement, et afin de
diminuer encore le prestige de la Maison d'Autriche, que Napoléon avait
choisi le titre de roi de Rome pour le futur prince impérial[3]. Il
avait substitué le nom de roi à celui d'empereur par une transformation
empruntée aux Grecs byzantins qui traduisaient en Βασιλεύς le mot
_Imperator_. On peut croire aussi que dans sa pensée l'appellation de
«Roi de Rome» lui paraissait plus précise, plus complète, plus
autoritaire que celle d'Empereur des Romains. Il se plaisait d'ailleurs,
lui qui vivait dans les grands souvenirs classiques et qui tenait à
frapper les imaginations par la majesté de l'histoire ancienne, à
rétablir pour son héritier le titre qu'avaient porté Romulus et ses
successeurs. Mais il détruisait ainsi les illusions de ceux qui le
croyaient disposé à séparer un jour la couronne d'Italie de la couronne
de France, puis il inquiétait le roi Murat sur le maintien de sa propre
couronne et il enlevait à son meilleur serviteur, le prince Eugène, tout
espoir d'en obtenir une.

Donc, plusieurs semaines avant le mariage autrichien et de longs mois
avant la naissance d'un fils, Napoléon décrétait qu'il aurait un
héritier et que cet héritier occuperait dans la ville des Papes la place
prépondérante; qu'il en serait le roi et qu'il en recevrait les
honneurs. Il décrétait cela au moment même où Pie VII, arraché de sa
capitale, était devenu son prisonnier. Que dire d'une telle confiance et
d'une telle audace? Si elles nous surprennent, nous qui examinons les
événements près d'un siècle après leur réalisation, comment les
contemporains, qui virent les faits eux-mêmes répondre aux volontés de
Napoléon, n'auraient-ils pas été frappés et stupéfiés par une telle
puissance? Il leur semblait y apercevoir quelque chose de surhumain;
aussi les plus sceptiques s'étonnaient-ils d'une pareille fortune. Tout,
d'ailleurs, avait été si merveilleux dans sa vie que Napoléon se croyait
lui-même placé en dehors des conditions imposées aux autres hommes. Il
en était arrivé à ne plus admettre la moindre opposition à ses volontés,
à ses caprices. Il s'était fait une loi de tout vouloir, de tout oser.
Tout devait lui obéir. La religion, comme les autres institutions,
n'avait qu'à s'incliner devant ses ordres. Et si elle se permettait la
plus simple résistance, elle serait frappée et asservie.

L'article 10 du sénatus-consulte stipulait que les Empereurs, après
avoir été couronnés à Notre-Dame de Paris, le seraient à Saint-Pierre de
Rome avant la dixième année de leur règne. Comment ne pas faire
observer, avant tout développement, que le roi de Rome, ayant à peine
atteint l'âge de quatre ans, n'aura déjà plus de couronne et ne sera
plus pour l'Europe qu'un prince autrichien?... Ainsi devaient s'évanouir
les exigences impérieuses de celui qui se croyait le maître des rois.
C'est en vain que Napoléon avait prétendu s'arroger un pouvoir sans
contrôle et sans limites. C'est en vain que, dans le même
sénatus-consulte, il avait fait donner au titre second cette rédaction
orgueilleuse: «_De l'indépendance du trône impérial de toute autorité
sur la terre_.» Il devait plier, lui comme les autres, sous l'action non
pas du sort, car ce serait donner de l'importance à ce mot, mais sous
l'action d'une volonté supérieure. Il avait dit dans l'article 12:
«Toute souveraineté étrangère est incompatible avec l'exercice de toute
autorité spirituelle dans l'intérieur de l'Empire.». Il avait voulu
restreindre l'autorité papale, en édictant par l'article 13 du même
sénatus-consulte que les Papes prêteraient serment, lors de leur
exaltation, de ne jamais rien faire contre les quatre propositions de
1682[4]. Il avait projeté en même temps d'écrire à Pie VII une lettre où
il lui manifesterait avec hauteur son exécration pour les principes des
Jules, des Boniface et des Grégoire. «C'est à Votre Sainteté à choisir,
disait-il orgueilleusement. Moi et la France, nous avons choisi.»
Quoique cette lettre, après réflexion, n'ait pas été expédiée, elle
existe cependant et elle jette un jour singulier sur la politique
impériale[5]. D'après ses termes, il fallait que le Pape fût dépendant
de l'Empereur, pour que celui-ci consentît à le traiter avec les
honneurs dus à un prince vassal. En échange de sa soumission, en
compensation du rapt de son territoire, Napoléon lui offrait, par le
sénatus-consulte du 17 février, des palais partout où il voudrait
résider et deux millions de revenus. On sait qu'au fur et à mesure que
le différend s'accentuera entre l'Empire et l'Église, l'Empereur
diminuera les revenus promis, si bien que Pie VII finira par vivre de
quelques écus et sera réduit à raccommoder de ses propres mains ses
pauvres vêtements.

Maintenant, si l'on veut être fixé sur l'événement précis qui va rendre
plus aigu encore le conflit entre la Papauté et l'Empire, il faut se
reporter au mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise.
C'est, en effet, ce mariage glorieux qui poussera l'Empereur à outrer
ses violences contre le Pape. L'Officialité diocésaine de Paris avait eu
la faiblesse de céder aux exigences de l'Empereur et de consentir à
déclarer nulle son union avec l'impératrice Joséphine, quoique le
cardinal Fesch eût célébré cette union en pleine validité, avec toutes
les dispenses accordées en connaissance de cause par Pie VII.
L'Officialité de Vienne, après une timide résistance, avait renoncé à
examiner la sentence illégale d'annulation, et le comte de Metternich
s'était empressé d'annoncer à Paris que son maître avait donné son
consentement au mariage de sa fille avec Napoléon, tant il redoutait que
l'empereur des Français, par un nouveau caprice, ne se désistât et ne
fît un autre choix préjudiciable aux intérêts de l'Autriche[6]. Dès ce
moment solennel, impatiemment attendu par lui, moment où sa puissance se
manifestait dans tout son éclat, Napoléon ne devait plus garder le
moindre ménagement avec le Saint-Père. Délivré des préoccupations d'une
guerre contre l'Autriche, satisfait de la paix de Vienne, il avait songé
«à finir les affaires de Rome» par un sénatus-consulte catégorique.
C'est pourquoi il faisait dire par son ministre que la nécessité l'avait
amené à mettre la main sur les États pontificaux. Regnaud de Saint-Jean
d'Angély arrangeait les faits à sa façon. Il rappelait le refus de Pie
VII d'armer la citadelle d'Ancône lorsque la flotte anglaise menaçait
l'Italie vers l'Adriatique, le fanatisme de la cour de Rome qui excitait
les Italiens contre la France, et il tenait à constater que «le domaine
de Charlemagne avait dû rentrer dans les mains d'un plus digne
héritier». Il disait cela en termes empreints de la plus solennelle
emphase. Cette phraséologie n'a rien qui étonne. Chaque fois, en effet,
qu'un despote viole le droit, il est assuré de trouver un courtisan qui
l'approuve et qui essaye toujours de donner à ses actes iniques
l'apparence trompeuse de l'équité. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, qui
n'en était pas à sa première harangue adulatrice, glorifiait donc la
politique spoliatrice de Napoléon au sujet de l'ancien patrimoine des
Césars. Il voyait déjà son maître réparant les fautes de la faiblesse et
faisant de Rome, naguère chef-lieu d'un petit État, une des capitales du
grand empire. «Elle remontera plus haut, disait-il, qu'elle n'a jamais
été depuis le dernier des Césars. Elle sera la sœur de la ville chérie
de Napoléon. Il s'abstint, aux premiers jours de sa gloire, d'y paraître
en vainqueur. Il se réserve d'y paraître en père...» Or, Napoléon
n'entra pas à Rome. Cependant il en exprima plusieurs fois le désir. Il
ne put jamais le réaliser.

L'Empereur veut donc consommer la ruine politique de la Papauté et ne
lui laisser que l'apparence du pouvoir spirituel[7]. Ordre est donné par
lui aux évêques qui se rendront à Savone auprès du Pape pour essayer de
lui arracher l'abandon de ses prérogatives, de mettre leurs paroles et
leur conduite d'accord avec l'Acte officiel du 17 février. «Tout le
sénatus-consulte, dira Napoléon, et rien que le sénatus-consulte[8].» Le
comte d'Haussonville a fait judicieusement observer qu'aucun cabinet
étranger ne protesta contre l'usurpation qui transformait Rome en
seconde ville de l'Empire. Ainsi l'Autriche, qui aurait dû, avant les
autres puissances, présenter des observations, ne dit mot. Elle était
trop préoccupée du mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec
l'empereur des Français, et ce n'est point même pour sauvegarder les
droits du Saint-Père qu'elle eût alors soulevé le moindre conflit. Tout
s'incline donc devant l'Empereur. Il commande aux hommes; il semble même
commander à la nature. Des courtisans comme Séguier, Carion-Nisas et
François de Neufchâteau vont en faire presque un dieu. Enfin Napoléon
épouse Marie-Louise devant la France et l'Europe étonnées. Le nouvel
empereur d'Occident plie à ses volontés l'ancien empereur d'Allemagne.
Les rois, les princes, les membres des plus grandes familles du monde se
disputent ses faveurs et ses sourires. Avec une mansuétude inouïe, le
Pape oublie tout. Il souhaite que celui qui l'a spolié et emprisonné
soit heureux. Il le souhaite pour le repos du monde, pour le bien de la
religion[9]. Il voudrait même que le mariage autrichien, cet événement
imprévu, ce mariage illégalement conclu, consolidât la paix
continentale. À ces vœux si généreux Napoléon répond par la destruction
des Ordres religieux dans les départements de Rome et de Trasimène, par
la saisie des biens des évêques qui ont refusé de prêter serment, par
d'autres violences encore. Et comme Pie VII persiste à ne pas lui céder
sur le point capital de l'institution canonique, il s'en prend
directement à lui. Il le fait souffrir dans sa personne et dans son
entourage; il réduit presque à rien l'état de sa maison; il lui interdit
toute correspondance et toute relation avec le dehors, il fait fouiller
ses tiroirs et ses papiers, et saisir jusqu'à son bréviaire et son
anneau. Puis, après ces odieux traitements, il osera accuser sa victime
de négliger «la douceur et les bonnes manières qui auraient pu réussir
auprès de lui[10]», et il menacera l'Église de s'emparer du reste de son
temporel. Napoléon espère que, mis en face de violences qui ne feront
que s'aggraver, le Pape, effrayé, souscrira à la suppression de son
pouvoir temporel, à la réunion des États romains à l'Empire, à
l'établissement, soit à Paris, soit à Avignon, d'une Papauté dépendante
de l'autorité impériale. Il se trompe. Partout la politique de César
sera mise en échec par un vieillard débile, abandonné de tous et livré à
lui-même.

Telle est la situation exacte au lendemain du nouveau mariage de
Napoléon. Il était nécessaire de l'exposer sommairement pour dissiper
toutes les illusions que peut causer à cette date la fortune inouïe du
vainqueur de Wagram; pour montrer la mine qui se creuse déjà sous
l'édifice superbe de l'Empire et qui, dans quelques années, fera crouler
de fond en comble le régime lui-même.

       *       *       *       *       *

Tout en adoptant une politique résolument hostile au Saint-Siège,
l'Empereur affectait cependant de respecter le pouvoir spirituel du
Pape. Il prétendait n'avoir d'autre but dans ses actes que la gloire de
la religion et l'autorité de l'Église, en même temps que la force de
l'Empire et l'indépendance du trône[11]. Aussi c'est à l'Église qu'il va
s'adresser officiellement pour la prier de répandre ses bénédictions sur
la nouvelle Impératrice. Lorsqu'il eut acquis la certitude que
Marie-Louise allait devenir mère, Napoléon fit envoyer à tous les
évêques de France et d'Italie une lettre pour leur annoncer l'heureuse
nouvelle et les inviter à prescrire des prières spéciales pour
l'Impératrice. «Cette preuve de la bénédiction que Dieu répand sur ma
famille, écrivait-il à la date du 13 novembre 1810, et qui importe tant
au bonheur de mon peuple, m'engage à vous faire cette lettre pour vous
dire qu'il me sera agréable que vous ordonniez des prières particulières
pour la conservation de sa personne...[12].» Les évêques répondirent
unanimement à ce désir. Voici comment, entre autres, l'évêque de la
Rochelle, Mgr Paillon, annonçait l'heureuse nouvelle à ses ouailles: «Le
mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon le Grand, Nos très
chers Frères, est sans doute un de ces événements historiques dont il
serait difficile de calculer les résultats. L'Europe, ébranlée depuis
vingt ans, va prendre une assiette solide, et tout lui promet que les
ferments de discorde qui nous ont agités, disparaîtront pour jamais sous
l'égide d'une si auguste alliance. Puisse le Tout-Puissant, avions-nous
dit, bénir par une heureuse fécondité cette union, l'assurance de notre
bonheur! Aujourd'hui nous venons, au nom de la religion, vous inviter à
des sentiments d'allégresse. Nos vœux sont sur le point d'être
exaucés...» L'évêque de la Rochelle invitait en conséquence les fidèles
à remercier Dieu d'une telle grâce, et il ordonnait à ses prêtres de
dire à toutes les messes l'oraison spéciale, en y ajoutant ces mots:
«_Pro Famula tua Maria Ludovica, Imperatrice nostra_», jusqu'à l'époque
de son heureuse délivrance[13]. Le cardinal Maury ordonna également des
prières pour attirer la bénédiction divine «sur le premier fruit d'un
mariage à jamais mémorable[14]». L'évêque d'Angers, Mgr Charles
Montault, après avoir constaté dans son mandement que les vœux de la
famille impériale et les siens étaient exaucés, prescrivit de dire
l'oraison _Pro laborantibus in partu_, ce qui parut choquer le ministre
des cultes. Bigot de Préameneu fît observer que cette prière ne lui
semblait pas la prière convenable[15]. Il s'en tint à un blâme sévère
qui indiquait, chez un ministre, fort instruit du reste, une certaine
ignorance de la liturgie catholique. L'évêque de Nantes, Mgr Duvoisin,
qui était pourtant en faveur à la Cour, s'attira également des
observations. Il avait ordonné, comme les autres évêques, l'oraison
spéciale, lorsque le sous-préfet de Savenay, qui se vantait de savoir
encore le latin, crut y trouver une formule offensante pour la majesté
impériale. Ce latin d'Église, murmuré aux oreilles du comte Réal, parut
au vieux jacobin, devenu courtisan exalté, un latin inconvenant. Sur sa
demande, on se livra à une enquête. Or, le conseiller de préfecture, qui
faisait fonction de préfet, informa bientôt le ministre des cultes qu'il
avait consulté un prêtre discret et savant, lequel lui avait fait lire
cette oraison dans le missel parisien de 1762[16]. Il n'y avait donc là
rien d'extraordinaire, et l'on ne pouvait faire de reproches à un prélat
qui s'était conformé aux rites ecclésiastiques et qui, d'ailleurs, avait
donné plus d'une preuve d'attachement et de dévouement à l'Empereur. Le
conseiller aurait dû ajouter, mais il ne l'osa pas, qu'à côté de
l'oraison incriminée s'en trouvait une autre que Napoléon aurait pu
faire dire pour obtenir un fils[17], ainsi que le faisaient les rois,
dont il imitait volontiers les usages, et qui suppliaient Dieu de leur
donner un héritier pour la perpétuité de leur dynastie et la paix de la
France. Mais il avait décrété par un Sénatus-consulte qu'il aurait un
fils, et dès lors il lui semblait inutile de recourir aux prières de
l'Église. Cependant il demandait d'autres prières quelque temps après.
Ce sont là des contradictions bizarres auxquelles Napoléon était sujet
assez souvent et qu'il ne prenait pas la peine d'expliquer. Les
Israélites reçurent également la circulaire du ministre des cultes.
Aussi le Consistoire central, en ordonnant des prières dans toutes les
synagogues, fit-il savoir que la miséricorde divine avait exaucé les
vœux de la France et de l'Europe. Les poètes tinrent à prendre part, eux
aussi, à ces vœux solennels. Parmi les plus enthousiastes, il faut citer
Casimir Delavigne et Legouvé, professeur au Collège de France et membre
de l'Institut, qui traduisit en vers français un poème latin composé par
son collègue Lemaire, professeur de poésie latine à l'Université[18]. Ce
poème était écrit avec une ardeur que Bigot de Préameneu regrettait
naïvement de n'avoir pas trouvée dans les mandements épiscopaux. Mais
toutes ces démonstrations n'étaient rien à côté des transports qu'allait
soulever la naissance du roi de Rome.



CHAPITRE II

LA NAISSANCE ET LE BAPTÊME DU ROI DE ROME.


Nul n'avait paru plus heureux que M. de Metternich, au moment de la
conclusion du mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon.
Depuis 1807, en effet, il méditait une alliance de famille entre la
maison des Habsbourg et l'empereur des Français, afin d'arrêter les
coups qui menaçaient l'existence même de l'Autriche. Aussi, le soir du
mariage, M. de Metternich, qui avait accepté à dîner avec Regnaud de
Saint-Jean d'Angély, de Barante et autres courtisans dans une salle du
Conseil d'État, s'était-il avancé au balcon et, devant une foule
enthousiaste, avait-il porté ce toast, un verre de champagne à la main:
«Au roi de Rome!» Barante, qui rapporte cet incident, déclare que les
convives demeurèrent un moment surpris et que Regnaud de Saint-Jean
d'Angély lui dit tout bas: «Nous ne sommes pas encore aussi courtisans
que M. de Metternich.» M. Albert Vandal nous donne l'explication de
cette observation ironique: «La maison d'Autriche avait revendiqué
jusqu'au lendemain d'Austerlitz comme une distinction purement
honorifique, mais conservée avec un soin jaloux, la couronne des
Romains. Par cette reconnaissance anticipée d'un titre qui lui avait été
ravi, elle semblait légitimer l'usurpation, abdiquer en faveur du nouvel
Empire ses plus insignes prérogatives et l'établir dans ses droits. Cet
acte d'audacieuse déférence retentit par toute l'Europe[19].» Il ne faut
pas oublier non plus, comme je l'ai mentionné plus haut, que, lorsque la
Confédération des États du Rhin prit Napoléon pour protecteur, François
II renonça au titre d'empereur élu d'Allemagne et à la dignité de chef
du Saint-Empire romain.

Le souhait flatteur de M. de Metternich s'était réalisé, et, le 20 mars
1811, Napoléon informait solennellement François II de la naissance du
prince impérial. L'accouchement de l'Impératrice avait eu lieu dans les
plus grandes angoisses, mais s'était heureusement terminé avec le plus
grand succès. L'enfant se portait parfaitement bien. «Ce soir, à huit
heures, disait l'Empereur, l'enfant sera ondoyé. Ayant le projet de ne
le faire baptiser que dans six semaines, je charge le comte Nicolaï, mon
chambellan, qui portera cette lettre à Votre Majesté, de lui en porter
une autre pour le prier d'être le parrain de son petit-fils. Votre
Majesté ne doute pas que, dans la satisfaction que j'éprouve de cet
événement, l'idée de voir perpétuer les liens qui nous unissent ne
l'accroisse considérablement...» L'empereur d'Autriche répondit par de
vives félicitations personnelles et envoya l'un des grands officiers de
sa cavalerie, le comte Clary, avec la mission de remettre au roi de Rome
le collier en diamants de tous les ordres autrichiens. Il dit dans sa
lettre à Napoléon que si les souffrances de Marie-Louise avaient été
grandes, le bonheur d'avoir rempli les vœux de Napoléon et de ses
peuples l'avait complètement dédommagée.

Le _Moniteur_ du 21 mars contenait, à la date du 20, cet avis solennel:
«Aujourd'hui 20 mars, à neuf heures du matin, l'espoir de la France a
été rempli. Sa Majesté l'Impératrice est heureusement accouchée d'un
prince. Le roi de Rome et son auguste Mère sont en parfaite santé.» En
présence de l'Empereur, de Madame Mère, de la reine d'Espagne, de la
reine Hortense, de la princesse Pauline, du prince Borghèse, du prince
archichancelier, le procès-verbal de la naissance fut dressé par le
comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély. Le grand-duc de Wurtzbourg et le
vice-roi d'Italie servaient de témoins. Lorsque le procès-verbal eut été
signé, le roi de Rome, précédé par les officiers de son service et suivi
par un colonel général de la garde, fut porté par la comtesse de
Montesquiou, gouvernante des enfants de France, dans son appartement.
L'Empereur reçut ensuite les félicitations des princes, des grands
dignitaires et des ministres. Des pages furent chargés d'aller apprendre
la bonne nouvelle au Sénat, au conseil municipal de Paris, au Sénat
d'Italie, aux corps municipaux de Milan et de Rome. Le duc de Cadore,
ministre des affaires étrangères, dépêcha des courriers extraordinaires
aux ambassadeurs et ministres de l'Empereur dans les cours de l'Europe.
Des lettres personnelles de Napoléon furent portées aux princes et
princesses de sa famille. Enfin des messagers se rendirent dans tous les
départements. Le prince de Wagram, major général de l'armée, ordonna de
tirer dans les grandes villes les mêmes salves qu'à Paris. Le duc de
Feltre, ministre de la guerre, donna des ordres semblables pour toutes
les villes de guerre et les pays occupés, et le comte Decrès, ministre
de la marine, prescrivit les mêmes mesures pour les différents ports.

Toute la nuit qui avait précédé la délivrance de l'Impératrice, les
églises de la capitale s'étaient remplies d'une foule immense qui priait
pour Marie-Louise et Napoléon. Lorsque le vingt-deuxième coup de canon
annonça à la population la naissance du fils tant désiré, ce fut une
allégresse universelle. L'enfant était venu au monde presque inanimé.
Napoléon le crut mort et ne proféra pas un mot. Il ne songeait qu'à
l'Impératrice et aux souffrances qu'elle venait de subir. Tout à coup le
roi de Rome jeta un cri, et l'Empereur, sortant de son mutisme et de ses
angoisses, vint embrasser cet enfant, ce fils qui était la consécration
définitive de son Empire. Les chirurgiens Dubois, Corvisart, Bourdier et
Ivan, Mmes de Montesquiou, de Montebello et de Luçay, plusieurs dames de
la cour et l'archichancelier Cambacérès avaient été présents à la
délivrance. Lorsque la foule se répandit en clameurs enthousiastes,
Napoléon vint se placer à une fenêtre du palais et écarta les rideaux
pour jouir de la joie générale. Ce spectacle l'attendrit au point qu'il
versa de grosses larmes et qu'il vint de nouveau embrasser son fils. «Un
instant après la naissance du Roi, raconte M. de Bausset alors préfet du
Palais, je le vis porté sur un carreau par Mme de Montesquiou. Les
petites plaintes qu'il poussait encore nous firent un plaisir extrême,
puisqu'elles annonçaient la force et la vie[20].»

On déposa l'enfant impérial dans le berceau offert quinze jours avant la
naissance par la ville de Paris. C'était une très belle œuvre d'art,
dont Prud'hon avait composé le dessin, Roguet fait le modelé, Thomas et
Odiot l'exécution définitive. Entouré d'un triple rang de lierre et de
lauriers, d'ornements en vermeil sur fond de velours nacarat, formé de
balustres de nacre et semé d'abeilles d'or, ce magnifique berceau était
supporté par quatre cornes d'abondance auprès desquelles se tenaient les
génies de la Force et de la Justice. La Gloire soutenait la couronne
triomphale au milieu de laquelle brillait l'étoile de Napoléon. Au pied
du berceau un jeune aigle fixait cette étoile et semblait vouloir
s'élever jusqu'à elle. Un large rideau de merveilleuses dentelles
brodées d'or recouvrait cette couchette artistique que les hasards de la
fortune ont amenée et retenue à Vienne[21].

Le 20 mars, à neuf heures du soir, le roi de Rome fut ondoyé dans la
chapelle des Tuileries, en présence de l'Empereur, du grand-duc de
Wurtzbourg et du prince Eugène, des princes et des dignitaires, de
cardinaux et d'évêques. L'ondoiement fut fait par le cardinal Fesch,
assisté du prince de Rohan, premier aumônier, «le seul de son nom qui,
dès le premier moment, s'était hâté de s'offrir[22]». La cérémonie se
termina par le _Te Deum_, pendant lequel le roi de Rome, dont le duc de
Conegliano soutenait le manteau, fut reconduit dans ses appartements.
Puis le comte de Lacépède, grand chancelier de la Légion d'honneur, et
le comte Marescalchi, grand chancelier de la Couronne de fer, déposèrent
sur son berceau les grands cordons de ces deux ordres. Ceux de l'empire
d'Autriche avaient déjà été apportés par M. de Metternich en personne.
Un feu d'artifice et de splendides illuminations terminèrent cette
mémorable soirée. Le lendemain, le général Hulin, le même qui avait
présidé le simulacre de tribunal à Vincennes le 21 mars 1804, adressait
un rapport enthousiaste au ministre de la guerre sur la joie de la
capitale au vingt-deuxième coup de canon qui avait annoncé la naissance
du fils de l'Empereur[23]. Des bulletins, affichés dans tout Paris et
autour desquels se groupait une foule anxieuse, donnaient les moindres
détails sur la santé du précieux enfant. L'impératrice Joséphine avait
eu la bonté de féliciter elle-même Napoléon de cet heureux événement, et
l'Empereur, en la remerciant, lui dit qu'il espérait bien que son fils
remplirait sa destinée. Cette phrase, qu'un prochain avenir allait si
étrangement souligner, il la répéta aux sénateurs qui lui apportaient
leurs vœux et leurs félicitations. C'était à qui saluerait avec le plus
d'empressement son heureuse fortune. Le Conseil d'État se montra aussi
enthousiaste que le Sénat. Le corps diplomatique se répandit en
compliments et en adulations. Quant au comte Garnier, président du
Sénat, il ne crut pas sa tâche terminée et alla prononcer un discours au
pied du berceau du roi de Rome, puis il offrit ses hommages et ses
éloges à la gouvernante[24].

Napoléon n'oublia point l'Église en cette circonstance. Le 20 mars, il
avait fait adresser aux évêques une lettre qui leur prescrivait de
chanter le _Te Deum_ pour remercier le ciel de lui avoir donné un fils
qui allait fixer les destinées de l'Empire. Cette lettre brève, qui a la
forme d'une circulaire, avait remplacé un projet de lettre plus étendue
et qu'il importe de connaître, car elle jette un nouveau jour sur les
véritables sentiments de Napoléon à l'égard du Saint-Siège. L'Empereur
se félicitait de la venue d'un fils, héritier de son pouvoir. «Le roi de
Rome, disait-il, lorsqu'il montera sur le trône, consolidera ce que nous
avons fait. Il saura que la religion est la base de la morale, le
fondement de la société et le plus ferme appui de la monarchie.»
Venaient ensuite d'étranges considérations. «Il saura que la doctrine de
Grégoire VII et de Boniface, doctrine destructive de la religion de
Jésus-Christ, et qui portait les Papes à s'ingérer dans les affaires
temporelles, doit être proscrite. Il n'oubliera pas que le fils de
Charlemagne fut, à l'instigation des Papes, privé de son trône, de son
honneur et de sa liberté. Ne tenant sa couronne que de Dieu, et soutenu
par l'amour de ses peuples, il contiendra, il repoussera les hommes
impies qui, abusant des choses les plus sacrées, voudraient fonder un
empire temporel sur une influence spirituelle; il protégera l'Église, il
en suivra les dogmes; il ne souffrira jamais aucune entreprise contre
l'indépendance de son trône et aucune influence étrangère dans le sein
de l'Église, si ceux qui seront appelés à l'exercer ne contractent
l'obligation de ne rien faire dans ses États de contraire à la doctrine
et aux privilèges de l'Église gallicane, conformes aux vrais dogmes et à
la vraie religion de Jésus-Christ[25].» Après y avoir réfléchi, et
probablement sur les sages conseils de son ministre des cultes, Bigot de
Préameneu, Napoléon s'en tint à une missive plus simple où il se bornait
à ordonner le chant du _Te Deum_. Les évêques se conformèrent à cet
ordre. La plupart remercièrent Dieu de la naissance d'un héritier de
l'Empire et y virent pour la France et l'Europe le gage de la paix.
Invités, eux aussi, à s'associer à la joie de l'Empereur, les
consistoires réformés prescrivirent des prières pour Napoléon et son
fils.

À l'étranger, les démonstrations ne furent pas moins éclatantes qu'en
France. À Milan, Turin, Naples, Venise, Rome, Amsterdam, Bruxelles,
Francfort, Bade, Darmstadt, Wurtzbourg, Munich, Dusseldorf, Berne,
Berlin, Trieste, Stockholm, partout enfin, ce ne fut que salves
d'artillerie, illuminations, ovations, acclamations. À Vienne, on
attendait avec impatience la nouvelle de la délivrance de Marie-Louise.
Une correspondance de cette ville, en date du 26 mars, nous apprend que
le dimanche 24, la dépêche reçue par l'ambassadeur de France causa une
joie générale. Le 25, un courrier spécial apporta au palais impérial la
nouvelle officielle, et l'Empereur d'Autriche ordonna pour le lendemain
grand cercle à la cour, puis des représentations gratuites sur tous les
théâtres afin d'associer le peuple à la joie du souverain.

Les théâtres de Paris s'étaient ingéniés à flatter Napoléon. L'Opéra
avait donné le _Berceau d'Achille_ de Dumaniant et Kreutzer, composé et
appris en quelques jours, ce qui fut considéré «comme une sorte de
prodige». L'Opéra-Comique représentait le _Berceau_ de Pixérécourt; le
Théâtre-Français, la _Gageure imprévue_ de Désaugiers; les Variétés, la
_Bonne Nouvelle_ de Genty. Achille, Mars, Vénus, tous les dieux de
l'Olympe furent mis à contribution sur les autres scènes. Les auteurs,
qui s'étaient préparés à tout événement et voulaient arriver en temps
opportun, avaient pris la précaution d'écrire à l'avance un double
dénouement, l'un pour la naissance d'un fils, l'autre pour la naissance
d'une fille[26]. Les poètes s'étaient, eux aussi, piqués d'émulation, et
le censeur Sauvo, qui examina leurs œuvres, daigna parfois y reconnaître
le tribut de l'admiration, de la reconnaissance et de l'amour. Il
signala entre autres les compositions de Davrigny, Michaud,
Baour-Lormian, de Treneuil, Delrieu, Vigée et Briffaut, fournisseurs
attitrés de l'_Almanach des Muses_. J'ai lu tous ces poèmes. Il est
impossible de rien imaginer de plus médiocre, de plus banal. Que dire
des autres qui pullulèrent à l'envi? Que dire de ces milliers d'odes, de
ballades, de sonnets, d'idylles, de stances, de cantates et
d'églogues?... L'indulgence de l'Empereur fut grande, car tous ces
vermisseaux de lettres reçurent près de cent mille francs de
gratification, distribués par les mains délicates du ministre de la
justice, transformé pour le moment en Apollon[27]. Les musiciens
reçurent aussi leur part de cette manne généreuse[28]. M. de Montalivet,
ministre de l'intérieur, avait été chargé de présenter un compte rendu
détaillé de toutes ces productions. Il dut constater qu'en général les
intentions étaient excellentes, mais les compositions bien mauvaises. Il
eut alors l'idée d'associer l'Université aux fêtes de la naissance du
roi de Rome et rappela les précédents de 1661 à 1781 pour la naissance
des Dauphins. Il cita le compliment du dernier recteur, M. Charbonnel,
qui vivait encore et qui avait dit au premier fils de Louis XVI:
«Monseigneur, vous avez été longtemps l'objet de nos désirs. Vous l'êtes
maintenant de nos espérances. Puissions-nous l'être un jour de vos
bontés, comme vous le serez sans cesse de notre amour.» On ne pouvait,
en réalité, conjuguer plus élégamment le verbe «être». L'Empereur
repoussa le projet de harangue à l'enfant qui lui parut ridicule et
n'admit qu'une chose: la célébration d'un _Te Deum_, auquel
l'Université, les lycées et les collèges assisteraient[29].

On se pressait, on s'étouffait presque aux Tuileries pour avoir des
nouvelles de la santé du roi de Rome. Dans les listes qui figuraient à
l'entrée des appartements on trouve les signatures de la plus grande
partie des représentants de la noblesse française. Les adresses
pleuvaient par milliers. Cahiers bleus, cahiers roses, cahiers dorés,
cahiers ornés de dessins à la plume, écrits par les meilleurs
calligraphes, tout cela est encore aux Archives nationales. Militaires,
magistrats, professeurs, fonctionnaires de tout rang, avocats,
écrivains, jeunes gens, jeunes filles, enfants, tous se réunissent pour
apporter des félicitations, des compliments, des vœux enthousiastes. Les
grandes villes se joignent à ce concert de louanges[30]. Les diplomates
offrent, eux aussi, leur tribut. Pour ne donner qu'un exemple, le
marquis de Gallo écrit de Naples à l'Empereur, le 10 avril: «Voilà donc
accomplis les vœux de votre cœur, Sire, et les voilà remplis par la plus
grande et la plus adorable princesse qui fût digne de donner un héritier
à Votre Majesté Impériale et Royale. Avoir eu l'honneur d'admirer de
près les vertus de cette auguste princesse pendant son éducation, ajoute
infiniment, Sire, au bonheur qui enivre mon âme à l'occasion de ce grand
événement.» Il dit que ses vœux partent «d'un cœur qui admire et adore
Votre Majesté Impériale et Royale depuis le commencement de sa carrière
immortelle et qui n'a démenti dans aucune occasion le zèle, le
dévouement et l'admiration qu'il lui a voués, depuis les heureux et
mémorables jours de Leoben[31]». Les étrangers prenaient part à ces
démonstrations, comme le prouve une lettre de l'ambassadeur de France à
Berlin, qui écrit, le 19 avril 1811, à l'Empereur, qu'il reçoit chaque
jour une foule d'écrits pour célébrer sa gloire et sa fortune. L'un
d'eux mérite plus particulièrement son attention. La naissance du roi de
Rome l'a dicté aux malheureux parents des jeunes gens séduits par
Schill[32]. C'est un beau cahier bleu orné de faveurs jaune d'or et
intitulé: «Les mères allemandes, dont les fils sont encore aux fers de
France, à Napoléon le Grand, empereur de France et roi d'Italie, à
l'occasion de la naissance de Sa Majesté le roi de Rome.» Les
signataires de cette adresse suppliaient l'Empereur comme si elles
s'adressaient à un dieu, et le priaient d'être à la fois Titus et Trajan
afin que son nom vécût à jamais dans les siècles[33].

Le ministre de l'intérieur, qui tenait à perpétuer le souvenir d'un
événement aussi considérable, soumettait à Napoléon un pressant rapport
sur l'opportunité de gratifier les enfants nés en France le même jour
que le roi de Rome. Il rappelait «l'exemple d'Aménophis, père de
Sésostris, qui voulut que tous les enfants mâles--ils étaient mille sept
cents--nés le même jour que Sésostris, fussent élevés avec le jeune
prince»! Il proposait, «à l'imitation de l'un des plus grands hommes de
l'antiquité», de faire instruire dans les écoles impériales les enfants,
au nombre de deux mille, nés le 20 mars[34]. Enfin le grand maréchal du
palais, le duc de Frioul, soumettait, le 9 avril, à l'Empereur, un
rapport sur les fêtes qui devaient avoir lieu le jour où Sa Majesté se
rendrait à la métropole pour remercier Dieu. Largesses et dons divers,
grâces multiples, secours extraordinaires, mariages de jeunes filles
pauvres avec d'anciens militaires, divertissements et réjouissances de
toute nature, tel était le programme qui fut adopté et exécuté. Le 19
avril, Marie-Louise fit ses relevailles dans la chapelle des Tuileries.
L'abbé de Pradt dit la messe; la duchesse de Montebello et la marquise
de Luçay portèrent les offrandes. Le 23 avril, l'Impératrice fit part à
son père de «son immense bonheur», se louant beaucoup des bontés
particulières de l'Empereur et se disant émue jusqu'aux larmes, des
témoignages d'affection qu'il lui avait donnés. «Quand je lui dis que
vous aimez déjà cet enfant, ajoutait-elle, il en est tout ravi!...» Un
mois après, Napoléon informait les évêques que le 9 juin, jour de la
Trinité, il irait lui-même présenter son fils au baptême dans l'église
Notre-Dame. Son intention était que, le même jour, ses peuples vinssent
dans leurs églises entendre le _Te Deum_ et unir leurs prières et leurs
vœux aux siens. À la même date, le cardinal Fesch, le comte de Ségur,
grand maître de la cour, l'abbé de Sambucy, maître des cérémonies de la
chapelle impériale, et l'architecte Fontaine, visitèrent la cathédrale
pour régler et ordonner, de concert avec l'archevêque Maury, les
préparatifs de la solennité.

Le 9 juin, toutes les rues que devait traverser le cortège impérial
étaient occupées par la garde et par les troupes de la garnison. La
place de la Concorde, les rues, les boulevards étaient ornés de
drapeaux, d'oriflammes, de festons de verdure, et les maisons d'emblèmes
impériaux, d'écussons et de tapisseries. Les trottoirs et les fenêtres
étaient garnis d'innombrables spectateurs qui criaient à tue-tête: «Vive
l'Empereur! Vive l'Impératrice! Vive le roi de Rome!...» Le ciel était
clair, la température très douce. À cinq heures du soir, le canon
retentit; les portes des Tuileries s'ouvrirent. Un régiment de chasseurs
de la garde parut en grand uniforme, puis les voitures impériales où se
trouvaient Napoléon et Marie-Louise, le roi de Rome et Mme de
Montesquiou, sa gouvernante. «Tous les regards se portaient, dit un
témoin, sur l'auguste enfant dont le nom royal allait être consacré sous
les auspices de la religion.» Des acclamations enthousiastes saluèrent
le cortège jusqu'à l'arrivée à la cathédrale. Devant l'entrée centrale
de Notre-Dame on avait disposé une tente soutenue par des lances et
parée de draperies, de guirlandes et de drapeaux. Dans la tribune du
chœur, à droite, se trouvaient les princes étrangers; dans celle de
gauche, le corps diplomatique; dans le pourtour, les femmes des
ministres et des grands officiers de la couronne; dans le sanctuaire,
les cardinaux et les évêques; dans le chœur, le Sénat, le Conseil
d'État, les maires et les députés des bonnes villes; dans la nef, les
membres du Corps législatif, de la Cour de cassation, de la Cour des
comptes, du Conseil de l'Université et de la Cour impériale,
l'état-major et les autres invités. Au seuil de la cathédrale, le
cardinal Fesch, grand aumônier, reçut Leurs Majestés, puis, aux sons des
grandes orgues et de nombreux instruments, le cortège entra lentement
dans l'enceinte sacrée. Vinrent d'abord les hérauts d'armes, les pages,
les maîtres des cérémonies, les officiers d'ordonnance, le préfet du
palais, les officiers de service du roi de Rome, les écuyers de
l'Empereur, les chambellans, le premier écuyer, les grands aigles de la
Légion d'honneur, les grands officiers de l'Empire, les ministres, le
grand chambellan, le grand écuyer et le grand maître des cérémonies,
tous en costume d'apparat. Parurent ensuite les Honneurs de l'enfant et
les Honneurs des parrain et marraine. Le cierge était tenu par la
princesse de Neufchâtel, le chrémeau par la princesse Aldobrandini, la
salière par la comtesse de Beauvau, le bassin par la duchesse de
Dalberg, l'aiguière par la comtesse Vilain XIV, la serviette par la
duchesse de Dalmatie. Ces honneurs avaient été aussi enviés que jadis le
privilège de remettre la chemise au roi de France. Marchaient devant le
roi de Rome: à droite, l'archiduc Ferdinand et le grand-duc de
Wurtzbourg, représentant son frère l'empereur d'Autriche, parrain; à
gauche, Son Altesse Impériale Madame Mère, marraine, et la reine
Hortense, représentant la reine de Naples. Le roi de Rome était porté
par sa gouvernante, Mme de Montesquiou. L'enfant impérial était revêtu
d'un manteau d'or, tissé d'argent, doublé d'hermine. Le duc de Valmy
portait fièrement la queue du manteau. À droite et à gauche se tenaient
les deux sous-gouvernantes et la nourrice. Sous un dais soutenu par des
chanoines, on apercevait l'Impératrice portant le diadème et l'immense
manteau de cour, dont le grand écuyer tenait la queue. Marie-Louise
était entourée de la première dame d'honneur et de la dame d'atour, du
chevalier d'honneur et du cardinal de Rohan, premier aumônier. Venaient
ensuite la princesse Pauline, les dames du palais, le duc de Parme,
archichancelier, le prince de Neufchâtel et de Wagram, vice-connétable,
le prince de Bénévent, vice-grand électeur, le prince Borghèse, duc de
Guastalla, le prince Eugène, vice-roi d'Italie, le prince Joseph
Napoléon, roi d'Espagne, et le prince Jérôme, roi de Westphalie.
Apparaissait enfin, sous un autre dais porté également par des
chanoines, l'Empereur ayant à sa droite et à sa gauche ses aides de
camp. Derrière le dais marchaient le colonel général de la garde de
service au Palais, le grand maréchal, les dames d'honneur des
princesses, les dames et officiers de service.

L'Empereur et l'Impératrice allèrent se placer à leurs prie-Dieu dans la
partie supérieure de la nef, le roi de Rome à la droite de l'Empereur,
le parrain et la marraine également à droite, puis les princes,
princesses, ministres, grands officiers, grands aigles, chambellans,
aides de camp et généraux autour de Leurs Majestés. Après le chant du
_Veni Creator_, le grand aumônier se présenta à l'entrée du chœur et
procéda à la cérémonie du baptême. Alors le chef des hérauts d'armes
s'avança au milieu du chœur et cria par trois fois d'une voix puissante:
«Vive le roi de Rome!» Tous les spectateurs répétèrent ce cri qui
redoubla d'intensité, lorsque l'Empereur, élevant l'enfant dans ses
bras, le présenta lui-même à l'assistance. À ce moment, un immense
orchestre, dirigé par Lesueur, exécuta un _Vivat_ triomphal qui redoubla
l'émotion des spectateurs de cette scène grandiose.

Comment ne pas s'arrêter ici un instant pour se rendre compte des
sentiments qui devaient remplir à cette heure solennelle le cœur de
l'Empereur?... Qu'avait-il voulu avec le mariage autrichien, et que
croyait-il avoir obtenu? La fondation de sa dynastie, la consolidation
du pouvoir qu'il avait créé, la mise à l'abri de ce pouvoir
extraordinaire contre les haines et les jalousies de sa famille qui
auraient éclaté quand il ne serait plus là; enfin la défense de son
œuvre contre les rancunes de l'Europe qui aurait rapidement renversé un
édifice énorme, construit avec tant de labeurs, et au prix de quels
sacrifices! Sans doute, sa gloire n'était pas une gloire éphémère, son
nom devait durer dans l'histoire, ses institutions avaient des chances
de vie, mais ce n'était pas encore assez. Il fallait une alliance, la
plus haute de toutes, avec une monarchie orgueilleuse et fière de ses
mariages. Il fallait que la Révolution elle-même fût couronnée et sacrée
dans son chef par cette union solennelle, et que de cette union sortît
un fils dont le monde reconnaîtrait tous les droits. Et voilà que ce
rêve prodigieux, qu'il avait conçu depuis plusieurs années[35], il
venait enfin de le réaliser. Comment n'aurait-il pas ressenti une joie
profonde, comment n'aurait-il pas aveuglément compté sur ses destinées,
alors que, dans cette cathédrale, la religion avec ses prêtres, la cour
avec ses pompes, la société avec ses directeurs, l'Europe avec ses
représentants, tout enfin s'inclinait devant lui?

Le baptême terminé, Mme de Montesquiou reprit l'enfant, fit une grande
révérence à l'Empereur et sortit par la porte du sanctuaire. Elle se
rendit avec le roi de Rome à l'archevêché, d'où elle repartit avec lui
pour les Tuileries. Après le _Te Deum_ et le _Domine, salvum fac
Imperatorem et Regem_, le cardinal Fesch donna la bénédiction épiscopale
et le cortège se retira, avec le même cérémonial que pour l'entrée, dans
une majestueuse splendeur. Un murmure, puis une clameur d'admiration
saluèrent ce prestigieux cortège qui constituait le plus beau et le plus
expressif des spectacles.

L'Empereur et l'Impératrice remontèrent en voiture pour se rendre à la
grande fête donnée à l'Hôtel de ville. Le préfet de la Seine, comte
Frochot, les reçut à l'entrée du palais municipal, les harangua et les
conduisit à l'appartement impérial où les attendaient le préfet de
police, les secrétaires généraux, les sous-préfets, les maires et les
adjoints de Paris. On se rendit ensuite au banquet où l'Empereur, placé
sous un dais, avait à sa droite Madame Mère, à sa gauche l'Impératrice,
et autour de lui les principaux personnages de l'Empire. Après le
banquet, on entendit un concert; puis Leurs Majestés voulurent bien
recevoir leurs invités jusque vers minuit. Un bal et un grand souper
terminèrent la fête de l'Hôtel de ville, tandis qu'au dehors des
illuminations nombreuses et de brillants feux d'artifice réjouissaient
les Parisiens. Dès le matin de cette belle journée, les cloches et le
canon n'avaient cessé de retentir; dans toutes les églises, le _Te Deum_
avait été chanté; dans toutes les rues et sur toutes les places, des
acclamations frénétiques avaient salué l'héritier de l'Empire. Et ces
sonneries, ces salves, ces vivats, ces acclamations avaient éclaté aux
mêmes heures dans la France tout entière, dans presque toute l'Europe.
Partout, au milieu des fêtes et des réjouissances publiques, ce n'était
que le même vœu exprimé par des millions de voix: «Vive le roi de Rome!»
Des évêques, comme ceux de Nantes et d'Angers, avaient adressé des
discours enthousiastes au peuple. «Que l'ange tutélaire de la France,
disait l'évêque d'Angers, veille autour de son berceau et en écarte tous
les dangers! Qu'il vive pour la gloire de la religion dans le sein de
laquelle il vient de naître, et que, fidèle aux serments de son baptême,
le titre de fils aîné et de protecteur de l'Église soit le plus beau de
ses titres!» Les poètes se montrèrent plus enthousiastes encore, si bien
que le censeur Sauvo put affirmer dans un rapport officiel: «Tous les
âges, toutes les classes et presque tous les idiomes ont acquitté
noblement leur tribut, sûrs d'être accueillis par l'estime due au
succès, ou par l'indulgence qui sourit à l'intention.»

L'Empereur, satisfait de toutes ces ovations, se montra généreux. Le
grand-duc de Wurtzbourg reçut une épaulette en diamants de 100,000
francs et des porcelaines de Sèvres d'une valeur de 42,700 francs; la
marraine, un médaillon dont le prix était de 100,000 francs et des vases
de Sèvres estimés 36,700 francs; la gouvernante, une parure de 60,000
francs et deux tapisseries des Gobelins, le _Combat de Mars et de
Diomède_ et _Cornélie, mère des Gracques_, évaluées à 57,146 francs; la
reine Hortense, des porcelaines de Sèvres pour 15,440 francs; les six
dames chargées des Honneurs, des bijoux dont le montant s'élevait à
120,000 francs. Le roi de Westphalie eut une tapisserie, _Aria et
Pætus_, d'une valeur de 13,220 francs; l'archichancelier, une tapisserie
de 12,500 francs. Déjà, à l'occasion des couches de l'Impératrice et de
la naissance de son fils, Napoléon avait distribué en divers cadeaux
plus de 500,000 francs[36]. Les premières médailles frappées à
l'occasion de la naissance coûtèrent à elles seules 50,000 francs. Le
vice-roi d'Italie reçut un admirable service de Sèvres, et les aides de
camp des porcelaines de prix, de la même manufacture[37]. Le comte de
Montesquiou, chambellan de Sa Majesté, lui présenta, quelque temps
après, un rapport où il lui rappelait qu'il avait promis des «grâces» au
Corps législatif à l'occasion de la naissance et du baptême du roi de
Rome. Il lui soumettait une liste de soixante-cinq candidats, parmi
lesquels Napoléon nomma deux officiers de la Légion d'honneur et douze
chevaliers, ce qui, pour un temps où la décoration n'était point
prodiguée, parut une promotion considérable.

Le 16 juin, l'Empereur ouvrait solennellement les séances du Corps
législatif. On remarqua l'allure hautaine de son discours. «La paix
conclue avec l'empereur d'Autriche, disait-il, a été depuis cimentée par
l'heureuse alliance que j'ai contractée; la naissance du roi de Rome a
rempli mes vœux et satisfait à l'avenir de mes peuples. Les affaires de
la religion ont été trop souvent mêlées et sacrifiées aux intérêts d'un
État de troisième ordre. Si la moitié de l'Europe s'est séparée de
l'Église de Rome, on peut l'attribuer spécialement à la contradiction
qui n'a cessé d'exister entre les vérités et les principes de la
religion qui sont pour tout l'univers, et des prétentions et des
intérêts qui ne regardent qu'un petit coin de l'Italie. J'ai mis fin à
ce scandale pour toujours. J'ai accordé des palais aux papes à Rome et à
Paris. S'ils ont à cœur les intérêts de la religion, ils voudront
séjourner souvent au centre des affaires de la chrétienté. C'est ainsi
que saint Pierre préféra Rome au séjour même de la Terre Sainte!...» Ces
quelques mots dédaigneux furent dits d'une voix menaçante et répandirent
une certaine émotion dans une assistance habituée cependant à toutes les
surprises. Parlant ensuite de la réunion de la Hollande, Napoléon
déclara qu'elle n'était qu'une émanation de l'Empire. Il avait eu soin
de s'assurer les débouchés de l'Ems, du Weser et de l'Elbe. Quant à
l'Espagne, que soutenaient les forces anglaises, «lorsque l'Angleterre
sera épuisée, dit-il, un coup de tonnerre mettra fin aux affaires de la
Péninsule». Il terminait par cette espérance: «Je me flatte que la paix
du continent ne sera pas troublée.»

Les députés acclamèrent ce discours, comme ils avaient acclamé les
autres. Mais plusieurs, parmi eux, se retiraient inquiets de la façon
injuste et violente dont l'Empereur traitait le Saint-Père. L'heure
paraissait cependant toute aux fêtes, aux réjouissances, aux ovations.
La France et l'Europe avaient salué la naissance du roi de Rome, comme
si le ciel eût fait descendre parmi les hommes l'Ange de la paix. Mais
l'Empire n'avait que l'apparence du calme. Son maître, qui avait
consommé une rupture éclatante avec le Saint-Siège, venait de convoquer
à Paris un concile national qui allait s'ouvrir le 21 juin. Il en
espérait une prompte et servile obéissance à ses volontés. Or, ce ne
sera pas sans violences nouvelles qu'il domptera cette malheureuse
assemblée; et ce qu'il en obtiendra ne mettra pas fin aux embarras
considérables que la politique impériale a soulevés partout. Il espérera
y remédier par d'autres exigences, d'autres menaces, d'autres colères,
puis par une guerre contre la Russie. Cette fois, ce sera le signal de
sa ruine. Napoléon voudra être le maître de l'Europe, comme il est en
apparence le maître de la Papauté. Il ne sera longtemps ni l'un ni
l'autre. Les princes, les ambassadeurs, les ministres, les maréchaux,
les députés, les sénateurs, les courtisans qui l'ont félicité et adulé,
les poètes qui l'ont chanté, les auteurs qui l'ont célébré et déifié,
tous ceux qui ont mendié de lui la faveur d'un mot ou d'un regard, se
retireront précipitamment dès qu'ils verront sa puissance ébranlée, ou
viendront lâchement jeter la dernière insulte au lion affaibli.



CHAPITRE III

L'ENFANCE DU ROI DE ROME.

(1811-1812)


Le 10 janvier 1810, l'archiduchesse Marie-Louise avait écrit à son amie
Mlle de Poutet: «Bude est comme Vienne, et l'on ne parle que du divorce
de Napoléon. Je laisse parler tout le monde et ne m'en inquiète pas du
tout. Je plains seulement la pauvre princesse qu'il choisira, car je
suis sûre que ce ne sera pas moi qui deviendrai la victime de la
politique[38].» Le 23 janvier, elle savait qu'à Vienne on la mariait
déjà avec le grand Napoléon, et elle remerciait son amie de ses vœux,
«étant la seule, disait-elle, qui ne s'en réjouirait pas». Cependant,
quelque temps après le mariage, le 24 avril, elle souhaitait à son amie,
qui allait épouser le comte de Crenneville, un bonheur pareil à celui
qu'elle éprouvait. Le 11 mai, elle lui disait encore: «Peut-être que
dans ce moment où vous êtes déjà mariée, vous goûterez un bonheur aussi
inaltérable que le mien. Je suis charmée que vous vous mariiez dans le
même mois que moi. Je souhaite que, comme tout se réunit pour faire se
ressembler nos mariages, vous deveniez mère d'un joli enfant en même
temps que moi. J'ai demandé à l'Empereur la permission de signer votre
contrat de mariage. Il y a acquiescé tout de suite avec cette grâce,
cette obligeance qui lui est si naturelle...[39].» Elle disait ailleurs
que les moments qu'elle passait le plus agréablement étaient ceux où
elle se trouvait seule avec l'Empereur. Un an après, elle se déclarait
touchée des vœux de la comtesse de Crenneville pour son fils: «J'espère
qu'ils se réaliseront et qu'il fera un jour, comme son père, le bonheur
de tous ceux qui rapprocheront et le connaîtront... Mon fils est
étonnant pour son âge. Il a l'air d'avoir trois mois et rit déjà aux
éclats. Il ressemble beaucoup à l'Empereur.» Elle ajoutait avec orgueil:
«Mon fils est fort et beau. L'air de Saint-Cloud, que nous habitons
depuis un mois, lui fait grand bien.» Puis le 2 septembre 1811: «Mon
fils profite à vue d'œil. Il devient charmant, et je crois même lui
avoir déjà entendu dire «Papa». Mon amour maternel veut au moins s'en
flatter.» Après un voyage de deux mois en Belgique, elle revoyait toute
joyeuse cet enfant chéri: «L'émotion que j'éprouvais peut être sentie,
mais pas exprimée. Je l'ai trouvé bien fortifié, ayant quatre dents et
disant «Papa», mais maigri et pâle, ce qui provient de la dentition...
Vous pouvez vous figurer qu'il ne m'a pas reconnue; mais peu de jours
après mon retour, j'avais déjà très bien renouvelé connaissance avec
lui[40].»

On voit par ces simples extraits que Marie-Louise était une épouse et
une mère heureuses. Il est une légende, encore vivace, qui la représente
comme une victime livrée à une sorte de Minotaure et qui prétend faire
répandre des larmes sur son immolation. Certainement, son mariage a été
un mariage politique, et la jeune archiduchesse a dû se soumettre avant
tout, et comme bien d'autres, à la raison d'État[41]. On n'ignore pas,
en effet, qu'elle avait répondu à Metternich, lorsqu'il vint la prier
d'accepter la main de Napoléon: «Je suis prête à me sacrifier pour mon
père et pour ma patrie.» Il va sans dire qu'au premier abord, elle ne
pouvait avoir d'affection pour celui qui avait ruiné l'Autriche et
vaincu plusieurs fois son père, pour le guerrier dont elle comparait les
soldats aux Huns. Mais l'éditeur de sa correspondance intime nous
apprend lui-même que du moment où elle fut liée par son serment, «elle
ne songea qu'à en subir les conséquences et sans se poser en
victime[42]». Aussitôt que Marie-Louise eut pris confiance dans la
tendresse de Napoléon,--et sa tendresse lui fut révélée dès la première
heure,--elle comprit que dans cette union elle trouverait autant de
bonheur que d'orgueil. Si elle apportait au nouveau César la main de la
fille de l'empereur d'Autriche, le noble descendant des Habsbourg, elle
allait mêler son sang altier au sang d'un héros. Sans doute, parmi les
victoires qui l'avaient déjà immortalisé, elle rencontrait des noms
comme Austerlitz et Wagram, qui lui avaient fait prendre Napoléon pour
l'Antéchrist[43]. Sans doute, elle avait dit que Napoléon avait trop
peur d'un refus et trop envie de faire encore du mal à l'Autriche pour
demander sa main... Mais elle admit bientôt elle-même que pour sauver le
reste de la monarchie autrichienne, il fallait faire à tout prix un
sacrifice aux nécessités du moment, c'est-à-dire accepter une alliance
de famille avec l'empereur des Français, laquelle conduirait à une
alliance politique. Elle espérait, comme son père, que Napoléon rendrait
à l'Autriche quelques-unes de ses anciennes possessions et lui
permettrait en tout cas de respirer et de refaire un peu ses forces
ébranlées. C'est ce que disait Gentz: «La monarchie consolidée par le
mariage, quelque amer que puisse être ce dernier remède, peut subsister
et braver toutes les tempêtes, si elle évite chaque emploi de ses forces
à des guerres quelconques, au moins pour six ou huit ans[44].»

Marie-Louise, élevée, comme toutes les archiduchesses, dans une
discipline étroite, n'avait pas abordé sans timidité son terrible époux.
Mais celui-ci lui montra immédiatement une telle affection qu'elle
sentit en peu de temps toutes ses craintes s'évanouir. On se rappelle
avec quelle impatience Napoléon avait attendu l'arrivée de Marie-Louise
à Compiègne, comment il avait devancé sa venue et de quelles prévenances
il l'avait entourée. Elle a reconnu elle-même que, loin de la rudoyer,
comme on le croyait en Autriche, il lui avait témoigné les plus grands
égards. Les contemporains affirment tous que Napoléon voulait, toujours
et avant tout, plaire à Marie-Louise; qu'il avait donné les ordres les
plus sévères pour que chacun obéît à ses volontés. Il ne la quittait
pas, lui prodiguant les attentions les plus délicates et les plus
gracieuses, allant, dans les manifestations de sa tendresse, jusqu'à des
enfantillages de jeune amoureux. Lorsque Marie-Louise devint mère, cet
amour grandit encore et s'exalta. Les rares loisirs que lui laissaient
les soins d'un immense empire, Napoléon les consacrait à sa femme et à
son fils. Il trouvait à Marie-Louise le charme et l'esprit qu'il avait
désirés; il se plut à la parer de toutes les qualités et de toutes les
grâces. Il disait souvent--c'est Chaptal qui l'affirme, et ce témoin
n'est guère complaisant pour l'Empereur--: «Si la France connaissait
tout le mérite de cette femme, elle se prosternerait à ses genoux!» Il
lui laissa prendre sur son cœur un tel empire qu'elle en vint elle-même
à dire à Metternich, quelques mois après le mariage: «Je n'ai pas peur
de Napoléon, mais je commence à croire qu'il a peur de moi!» Il
paraîtrait, d'après la générale Durand, que Marie-Louise ne manifestait
pas un amour excessif pour son fils. N'ayant jamais vu d'enfants, ne
s'étant pas familiarisée avec eux pendant sa propre enfance et pendant
sa jeunesse, elle n'osait le prendre dans ses bras ni le caresser, de
crainte de lui faire quelque mal. Aussi le roi de Rome était-il plus
affectueux pour sa gouvernante qui ne le quittait pas. Il aurait été
difficile d'ailleurs de faire un meilleur choix. «Cette dame d'une
famille illustre, dit la générale Durand, avait reçu une excellente
éducation. Elle joignait le ton du grand monde à une piété solide et
éclairée. Sa conduite avait toujours été si régulière que la calomnie
n'avait jamais osé diriger une attaque contre elle. On lui reprochait un
peu de hauteur, mais cette hauteur était tempérée par la politesse et
par l'obligeance la plus gracieuse...[45].»

Le comte de Montesquiou était grand chambellan et possédait justement la
confiance de l'Empereur. Il obtenait, avec sa femme, des grâces et des
faveurs pour des émigrés auxquels il s'intéressait, estimant que c'était
le meilleur moyen de les rallier à l'Empire et à son maître. Mme Durand
affirme que la comtesse de Montebello était jalouse du crédit de la
comtesse de Montesquiou, et qu'elle avait essayé de faire croire à
Marie-Louise que la tendresse de la gouvernante pour le prince impérial
n'était que de l'intérêt personnel. Avisée de ce fait, Mme de
Montesquiou s'en plaignit directement à l'Impératrice, qui ne lui rendit
pas une justice suffisante. Marie-Louise était d'ailleurs mécontente de
l'attachement que son fils montrait à sa gouvernante. Mais pourquoi
n'imitait-elle pas l'Empereur qui, à tout moment, s'emparait du petit
prince, le caressait et jouait avec lui? Ainsi, lorsqu'il déjeunait, il
le faisait chercher, l'asseyait sur ses genoux, trempait un doigt dans
la sauce de quelque plat et s'amusait à lui en barbouiller le visage. La
gouvernante osait faire quelques objections, mais l'Empereur riait aux
éclats, et l'enfant ne s'effrayait pas de cette hilarité bruyante. On a
remarqué que c'est avec son fils seulement que Napoléon donnait libre
cours à sa bonne humeur. Il témoignait à la gouvernante du roi de Rome
une déférence particulière. Il lui écrivait directement. Le 30 septembre
1811, il mande à Mme de Montesquiou de ne pas écouter les médecins,
peut-être trop soigneux, et de former de bonne heure la constitution du
roi de Rome par un régime solide. Au moment où il s'occupe des
préparatifs de la guerre de Russie, il fait cette recommandation à la
gouvernante: «J'espère que vous m'apprendrez bientôt que les quatre
dernières dents sont faites», et il promet de ne pas oublier la
nourrice[46].

«Il s'occupe beaucoup de son fils, écrivait, le 23 avril 1812,
Marie-Louise à son père. Il le porte dans ses bras, fait l'enfant avec
lui, veut lui donner à manger, mais n'y réussit pas[47].» Le roi de Rome
grandissait et déjà faisait preuve d'un caractère docile. Cependant, il
avait parfois de petites colères, mais Mme de Montesquiou savait les
réprimer sans avoir besoin de recourir aux verges. Un jour qu'il se
roulait à terre en jetant des cris aigus, elle ferma immédiatement les
fenêtres et les contrevents. L'enfant cessa de crier un moment et
demanda pourquoi sa gouvernante agissait ainsi: «Pensez-vous,
répondit-elle, que les Français voudraient d'un prince comme vous, s'ils
savaient que vous vous mettez ainsi en colère?...--Crois-tu, répliqua le
roi de Rome, qu'on m'ait entendu? Oh! j'en serais bien fâché. Pardon,
_maman Quiou_, je ne le ferai plus.» Et il tint parole. L'influence de
cet enfant sur Napoléon était incroyable. Un jour, on lui apporta la
pétition d'un homme d'esprit fort malheureux, qui, dans sa détresse,
s'adressait directement au roi de Rome. L'Empereur fit présenter la
pétition à son fils. «Qu'a-t-il dit? demanda-t-il gravement.--Sire, Sa
Majesté le roi de Rome n'a rien répondu.--Eh bien, qui ne dit mot,
consent.» Et le pétitionnaire obtint un poste dans une des préfectures
de l'Empire[48].

«Accablé de soins et de soucis, rapporte Méneval, c'était seulement
auprès de sa femme et de son fils que Napoléon rencontrait une agréable
distraction à tant de fatigues. Le peu de loisirs que lui laissaient les
affaires dans la journée, il les consacrait à son fils, dont il se
plaisait à guider les pas chancelants avec une sollicitude toute
féminine. Les chutes fréquentes de cet enfant chéri étaient accueillies
par les caresses et les éclats de rire bruyants de son père... Ce trio,
dont la simplicité aurait pu faire oublier la grandeur, offrait le
spectacle d'un ménage bourgeois uni par les liens de l'intimité la plus
douce[49].» À peine le prince impérial avait-il terminé sa première
année, que Napoléon partait pour Dresde, décidé à entreprendre la
campagne de Russie. Marie-Louise le suivit, heureuse de revoir son père
et la cour autrichienne. On a décrit ces journées fameuses, ce parterre
de princes et de rois plus courtisans que leurs propres courtisans, les
obséquiosités de Metternich et de Hardenberg allant jusqu'à
l'agenouillement. On se rappelle que l'empereur d'Autriche crut faire
plaisir à son gendre en lui découvrant une noblesse ancienne, et comment
Napoléon répondit brusquement: «Ma noblesse à moi date du 18 brumaire.»
Il est inutile de raconter encore les fêtes, les concerts, les banquets,
les spectacles, les chasses, les divertissements les plus
extraordinaires qui se virent jamais. Marie-Louise apparut portant les
superbes diamants de la couronne et faisant pâlir d'envie l'impératrice
d'Autriche, qui, malgré ses préventions, céda, elle aussi, à l'ascendant
de l'empereur des Français. Le 28 mai, Napoléon quitta Dresde et lança
son ultimatum à la Russie, pendant que Marie-Louise, après une excursion
à Prague, retournait à Saint-Cloud[50]. C'est à Dresde qu'elle avait vu
pour la première fois le général de Neipperg, mais sans faire attention
à cet individu qui devait tant l'occuper deux ans après. Elle écrivait à
Madame Mère, le lendemain du départ de Napoléon: «Rien ne peut me
consoler de l'absence de l'Empereur, pas même la présence de toute ma
famille.»

Le préfet du palais, M. de Bausset, était parti pour la Russie quelque
temps après son maître, emportant dans une caisse le portrait du roi de
Rome par Gérard. M. de Bausset arriva à la tente de Napoléon le 6
septembre 1812. Il remit à l'Empereur des lettres de Marie-Louise et lui
demanda ses ordres au sujet du portrait qu'il apportait. «Je pensais,
dit-il, qu'étant à la veille de livrer la grande bataille qu'il avait
tant désirée, il différerait de quelques jours d'ordonner l'ouverture de
la caisse dans laquelle ce portrait était renfermé. Je me trompais.
Pressé de jouir d'une vue aussi chère à son cœur, il m'ordonna de le
faire porter tout de suite à sa tente. Je ne puis exprimer le plaisir
que cette vue lui fit éprouver. Le regret de ne pouvoir serrer son fils
contre son cœur fut la seule pensée qui vint troubler une jouissance
aussi douce. Ses yeux exprimaient l'attendrissement le plus vrai. Il
appela lui-même tous les officiers de sa maison et tous les généraux qui
attendaient à quelque distance ses ordres, pour leur faire partager les
sentiments dont son cœur était rempli. «Messieurs, leur dit-il, si mon
fils avait quinze ans, croyez qu'il serait ici autrement qu'en
peinture!» Un moment après, il ajouta: «Ce portrait est admirable.» Il
le fit placer en dehors de la tente sur une chaise, afin que les braves
officiers et les soldats de sa garde pussent le voir et y puiser un
nouveau courage. Ce portrait resta ainsi toute la journée. Pendant tout
le temps du séjour de Napoléon au Kremlin, le portrait de son fils fut
placé dans sa chambre à coucher. J'ignore ce qu'il est devenu[51].»

Ce tableau de Gérard figurait dernièrement à l'_Exposition historique et
militaire de la Révolution et de l'Empire_. Il appartient au comte de
Reinach. Il a été popularisé par la gravure. Il en existe une
reproduction au Musée de Versailles. Tout le monde le connaît. Qui ne se
rappelle, en effet, cette gracieuse tête ronde, ces fins cheveux blonds,
avec la mèche caractéristique tombant sur le front, ces yeux d'un bleu
vif, cette bouche rose et ce menton accentué? Le peintre avait assis sur
un coussin de velours vert l'enfant impérial, tenant de la main droite
le sceptre, et de la gauche le globe. Sur sa fine chemisette flotte le
grand cordon de la Légion d'honneur. Le cou et les bras sont nus. Le
regard est joyeux, clair et profond. Aussi comprend-on l'enthousiasme
des soldats quand ils virent leur petit empereur. De ce portrait fait
par un maître, et sur lequel les yeux de Napoléon et de tant de braves
se sont fixés avec amour au moment où se jouait le sort de l'Empire,
semble se dégager comme une vision du passé. Il est impossible que cette
toile n'ait pas gardé quelque reflet de l'instant où elle apparut, de
l'heure où on l'a contemplée, de l'allégresse et de l'enthousiasme
qu'elle a excités. Empreinte de tant de souvenirs, c'est un document
propre à la méditation et bien fait pour émouvoir.

       *       *       *       *       *

On sait que pendant que Napoléon était aux prises en Russie avec les
plus effroyables difficultés, éclata la conspiration du général Malet.
Le 23 octobre, l'audacieux général se rendit à la caserne Popincourt,
puis à la caserne des Minimes, annonça la mort de Napoléon, lut un
sénatus-consulte qui abrogeait le gouvernement impérial et
l'investissait, lui, Malet, de tous les pouvoirs. Il réquisitionna des
troupes, délivra les généraux Lahorie et Guidal enfermés à la Force, se
dirigea sur l'état-major de la place Vendôme, fit arrêter le préfet de
police Pasquier et le ministre de la police Rovigo, blessa grièvement le
général Hulin et allait en faire autant à son adjudant général, lorsque
Laborde l'arrêta courageusement et par cet acte d'énergie mit fin à la
conspiration. Elle n'avait eu que quatre heures de succès; mais sans la
décision de Laborde, elle eût pu se prolonger, et la situation se fût
aggravée. Il faut considérer, en effet, que le préfet de la Seine,
Frochot, avait eu la naïveté de croire à la nouvelle de la mort de
l'Empereur et d'obéir aveuglément aux conspirateurs. Dans toute cette
affaire, c'est le détail qui impressionna le plus Napoléon, et c'est à
Frochot qu'il fit plus tard allusion en ces termes: «Des magistrats
pusillanimes détruisent l'empire des lois, les droits du trône et
l'ordre social même.» Le chancelier Pasquier fait observer que ce qui
apparaissait au milieu de tous les discours de l'Empereur, «c'était la
pensée qu'il avait suffi de répandre le bruit de sa mort pour faire
oublier les droits de son fils[52]». Pendant l'audacieuse tentative du
général Malet, que faisait l'Impératrice? Elle était fort tranquille
avec le roi de Rome à Saint-Cloud, «lorsque l'apparition d'un
détachement de la garde, envoyé par le ministre de la guerre, vint
l'effrayer. Elle courut aussitôt en peignoir et les cheveux épars sur le
balcon donnant sur la cour, et là, elle reçut le premier avis d'un
attentat inattendu pour elle, mais sa consternation ne fut pas de longue
durée.» Elle apprit, presque en même temps la fin de la conspiration.
Deux mois après, Napoléon rentrait aux Tuileries, sans s'être fait
annoncer. «Inquiète des bruits qu'elle entendait dans le salon qui
précédait sa chambre à coucher, elle se levait pour en savoir la cause,
quand elle vit entrer l'Empereur, qui se précipita vers elle et la serra
dans ses bras[53].» Napoléon reçut le lendemain les principaux corps de
l'État qui venaient lui prodiguer les nouvelles assurances d'un
dévouement qu'ils allaient oublier un an après. Le Sénat, toujours
obséquieux, parla de la convenance de faire couronner l'Impératrice et
le roi de Rome; mais les événements devenant de plus en plus graves,
cette cérémonie fut ajournée. Une question plus urgente fut étudiée et
bientôt résolue: celle de la régence. On allait la confier à
Marie-Louise et l'investir du souverain pouvoir, en l'absence de
l'Empereur, sous la surveillance et avec l'appui d'un conseil.

En attendant le jour prochain où il espérait prendre la revanche de sa
défaite en Russie, en formant de nouvelles armées et en préparant
attentivement leur organisation, l'Empereur aimait encore à se distraire
de ses terribles préoccupations avec sa femme et son fils. «Un jour,
raconte le comte d'Haussonville, alors chambellan de l'Empereur, la
porte du cabinet impérial était restée entre-bâillée à cause des jeux du
petit roi de Rome. De la salle d'attente on voyait l'Empereur assis
auprès de Marie-Louise et badinant avec l'enfant. Mon père se sentit
frapper sur l'épaule. C'était un maréchal fameux qui n'était pas venu à
Paris depuis longtemps et qui recevait une première audience.--Mais,
voyez donc, monsieur, dit-il à mon père, n'est-ce pas là le parfait
modèle du bonheur domestique?» Et le maréchal n'était pas seulement ému;
il pleurait à chaudes larmes. «Le spectacle de la grandeur heureuse,
ajoute le chambellan, a toujours eu le privilège d'attendrir le cœur des
hommes.» On sait que Napoléon avait fait fabriquer des pièces de bois de
divers genres pour figurer des compagnies, des bataillons, des sections
d'artillerie, et qu'il manœuvrait lui-même ces pièces comme des échecs
sur un échiquier. Que de fois les courtisans n'ont-ils pas vu le roi de
Rome se jetant impétueusement au milieu de ses combinaisons stratégiques
et bouleversant l'ordre de ces morceaux de bois, sans que l'Empereur ait
manifesté le moindre mouvement d'impatience ou d'irritation! Heureux
instants, mais qui ne devaient être que des instants!... S'il n'eût
écouté que le sentiment paternel, Napoléon eût fait la paix avec
l'Europe. Cependant il ne pouvait demeurer sous le coup des derniers
revers; il ne pouvait accepter que la France fût amoindrie et perdît une
partie de ses conquêtes et la gloire dont il l'avait honorée. «Un homme
dans ma position, avait-il dit, ne peut pas faire la paix, s'il a été
battu et s'il n'a pas réparé son échec.» Il fallait donc qu'il marchât à
de nouveaux combats, avec l'espoir que quelques triomphes éclatants
répareraient les fautes du passé et le mettraient dans une position qui
inspirât le respect et la crainte à ses adversaires. On le voyait plus
qu'autrefois préoccupé de cette nécessité redoutable, mais personne dans
le palais n'osait aborder directement avec lui ce grave sujet.

Un soir, Napoléon passait par les appartements du roi de Rome, à l'heure
où, sous la direction de Mme de Montesquiou, l'enfant faisait sa prière
avant de s'endormir. «Mon Dieu, disait-il de sa petite voix naïve,
inspire à papa le désir de faire la paix, pour le bonheur de la France
et de nous tous!» L'Empereur, qui s'était arrêté, sourit et se retira
sans dire mot. Là où les courtisans gardaient un silence timide, c'était
une femme et un enfant qui venaient de lui faire connaître, sous une
forme humble et touchante, le vœu le plus cher de la France. Mais
Napoléon, se confiant à son génie fécond en prodiges, croyait encore que
la guerre seule pouvait empêcher la chute de son empire et de sa
dynastie.



CHAPITRE IV

LE ROI DE ROME ET L'EMPIRE EN 1813.


Marie-Louise avait paru se préoccuper assez vivement des nouvelles
complications où s'était jeté l'Empereur après son départ de Dresde, et
ne trouver quelque apaisement à ses inquiétudes que dans son amour pour
son fils. Elle l'avait écrit, le 1er octobre 1812, à la comtesse de
Crenneville: «Vous me connaissez assez pour savoir que quand j'ai un
chagrin, il est bien cruel et que, malgré cela, je ne le montre pas.
Aussi vous pouvez juger celui que doit me causer l'absence de l'Empereur
et qui ne finira qu'à son retour! Je me tourmente et m'inquiète sans
cesse. Un jour passé sans avoir de lettre suffit pour me mettre au
désespoir, et quand j'en reçois une, cela ne me soulage que pour peu
d'heures... La seule consolation que j'aie dans ce moment est mon fils,
qui devient tous les jours plus aimable, et qui grandit et embellit
beaucoup. Le plaisir de venir le retrouver a beaucoup diminué le chagrin
que j'ai éprouvé en quittant mes parents, et trois mois ont suffi à
produire un changement si favorable en lui que j'aurais eu de la peine à
le reconnaître...[54].» Et dans une autre lettre: «J'ai été bien
contente de me retrouver auprès de mon fils et au milieu d'un peuple que
j'estime tant que les Français... J'ai revu mon fils embelli et grandi.
Il est si intelligent que je ne me lasse pas de l'avoir près de moi;
mais, malgré toutes ses grâces, il ne peut parvenir à me faire oublier,
fût-ce pour quelques instants, l'absence de son père...» Au début de
l'année 1813, elle écrit encore: «Mon fils se porte à merveille. Il n'a
jamais été un instant sérieusement malade depuis sa naissance, et il a
toutes ses dents depuis trois mois... Je n'ai qu'à me louer de sa santé.
Il embellit et se fortifie à vue d'œil. C'est un enfant charmant...» Ces
quelques extraits semblent prouver, contrairement à certaines
affirmations, que Marie-Louise avait, à ce moment, tous les sentiments
d'une mère. Pourquoi n'en a-t-il pas été toujours ainsi?

Lamartine, à qui il est arrivé plus d'une fois de transformer les loups
en agneaux et les monstres mêmes en êtres harmonieux, a cru voir une
Marie-Louise dont les portraits les plus flatteurs n'ont jamais
approché. Il a voulu la réhabiliter, prétendant qu'elle avait été
calomniée. Il lui accorde tous les dons, la grâce, la tendresse, la
pitié... «C'était, déclare-t-il, une belle fille du Tyrol, les yeux
bleus, les cheveux blonds, le visage nuancé de la blancheur de ses
neiges et des roses de ses vallées, la taille souple et svelte,
l'attitude affaissée et langoureuse de ces Germaines qui semblent avoir
besoin de s'appuyer sur le cœur d'un homme, le regard plein de rêves et
d'horizons intérieurs voilés sous le léger brouillard des yeux.» Est-ce
tout? Non. Il vante encore «sa poitrine pleine de soupirs et de
fécondité, ses bras longs, blancs, admirablement sculptés et retombant
avec une gracieuse langueur comme lassés du fardeau de sa destinée; le
cou naturellement penché sur l'épaule». Il la comparait à la «statue de
la Mélancolie du Nord, dépaysée dans le tumulte d'un camp français[55]».
Enfin cette Germaine avait «une nature simple, touchante, renfermée en
soi-même, muette au dehors, pleine d'échos au dedans...» C'est ainsi que
parlait un grand poète qui, l'ayant vue, dix ans après, déjà lourde et
massive, ayant perdu les charmes de la première jeunesse, la décrétait,
de par lui, souple, svelte, langoureuse. La vérité, c'est qu'elle avait
de beaux yeux et un teint animé. C'étaient là ses seuls avantages...
Lorsque M. de Laborde revint d'Autriche, Napoléon, impatient, le pressa
de questions sur la future Impératrice. «Que Votre Majesté, finit par
répondre le prudent conseiller d'État, sauve le premier coup d'œil, et
comme mari, je crois qu'Elle aura lieu d'être satisfaite.» M. Frédéric
Masson, qui en a parlé autrement qu'en poète, ne lui a trouvé que «l'air
d'une nourrice[56]». M. Thiers constate que l'Empereur sembla content du
genre de beauté et d'esprit qu'il crut voir en elle. D'ailleurs, «une
femme bien constituée, bonne, simple, convenablement élevée, était tout
ce qu'il désirait...» Lorsque Napoléon voulut savoir quels conseils ses
parents lui avaient donnés: «D'être à vous tout à fait et de vous obéir
en toutes choses», avait-elle répondu avec une sincère candeur. Et elle
tint parole jusqu'en 1814, se montrant fort touchée des tendresses que
l'Empereur ne cessait de lui prodiguer. «Elle semblait, affirme M.
d'Haussonville, avoir pour lui une affection véritable. Il ne déplaisait
pas à l'Empereur qu'on s'en aperçût. Peut-être même y avait-il quelque
affectation dans la familiarité conjugale et bourgeoise avec laquelle il
traitait la fille des empereurs d'Allemagne[57].»

Pendant les quatre mois qui s'écoulent avant la reprise des hostilités
contre la Prusse et la Russie, l'Empereur ne s'oublie pas dans les
effusions intimes. Sans doute, il montre qu'il a du bonheur à se trouver
avec sa femme et son fils, mais il tient tête aux difficultés et aux
soucis les plus effrayants qui aient jamais assailli un capitaine et un
chef d'État. Il obtient du Sénat de nouveaux contingents; il veut
maintenir à tout prix ses aigles dans l'Espagne insurgée. Il essaye même
de venir à bout des résistances du Pape qu'il a fait transférer de
Savone à Fontainebleau. Profitant de sa faiblesse et abusant de ses
fatigues, il lui arrache le Concordat du 25 janvier que Pie VII, mieux
conseillé et plus éclairé, rétractera formellement deux mois après.
L'Empereur, qui avait informé son beau-père de l'heureux apaisement du
différend de l'Église et de l'Empire, s'irrite et menace encore la
Papauté, lorsque les affaires extérieures s'aggravent et imposent un
dérivatif à son injuste courroux. La Prusse et la Russie viennent de se
liguer ouvertement contre la France. L'Autriche, qui avait cru un
instant aux succès de Napoléon en Russie, et qui redoutait qu'il n'en
profitât pour achever la Prusse et l'achever elle-même, refusait
poliment, à la fin de 1812, après les revers de la Grande Armée,
d'augmenter l'effectif de son contingent auxiliaire. Elle se bornait à
déclarer qu'elle était disposée à s'interposer pour amener le bienfait
d'une paix nécessaire[58]. Metternich, qui paraissait assez disposé à
une politique d'accommodement, n'avait pas les allures impérieuses qu'il
prit plus tard. Il affirmait que l'Autriche seule pouvait contenir par
son calme et sa fermeté des millions d'hommes prêts à profiter des
malheurs de la France. «Les rapports de sang qui lient les deux maisons
impériales d'Autriche et de France, disait-il à Floret, son agent à
Paris, donnent un caractère particulier à toute démarche faite par notre
auguste maître... L'empereur des Français paraît avoir pressenti ce qui
se passe en ce moment, en me disant si souvent que le mariage avait
changé la face des choses en Europe. Le moment s'approche. Il peut être
venu où Napoléon peut tirer le véritable profit de cette heureuse
alliance...[59].» Le 20 décembre, François II appuya cette déclaration
par une lettre personnelle à Napoléon, où il lui affirma qu'il n'avait
d'autre but que le bien-être d'un monarque «auquel l'attachait
personnellement le lien le plus sacré[60]». Le 7 janvier 1813, Napoléon
répondit que le froid seul avait été la cause de ses revers, mais que
ses forces étaient déjà reconstituées. Il admettait cependant des
ouvertures de paix, à la condition que la France ne céderait aucun des
pays réunis par des sénatus-consultes. Mais cette réponse rendait, pour
ainsi dire, les négociations impossibles. Aussi l'Autriche, tout en
affirmant son dévouement à Napoléon et son amour de la paix,
renforçait-elle son armée et choisissait-elle de fortes positions
stratégiques. L'Empereur s'en plaignait et blâmait entre autres un agent
autrichien, dont j'ai déjà parlé, M. de Neipperg, de travailler
ouvertement en Suède contre la France[61]. Metternich se récriait. Il
jurait que sa cour tenait «la conduite la plus franche et la plus loyale
que jamais personne eût tenue[62]». Ce qui ne l'empêchait pas de confier
à Lebzeltern que lorsque l'Autriche serait chargée d'une médiation
efficace, elle dicterait impérieusement les conditions de la paix.

Le 1er avril, Napoléon déclarait la guerre à la Prusse, puis un mois
après battait les Prussiens et les Russes à Lutzen; il informait
François II de sa victoire et l'assurait en même temps que Marie-Louise
était son premier ministre et s'acquittait admirablement de ses
fonctions. L'Empereur l'avait en effet investie de la régence, en lui
donnant pour premier conseiller le vieux Cambacérès, dont il estimait
l'expérience et la sagacité, mais qui était devenu bien pusillanime.
Trois semaines après, il achevait ses adversaires à Bautzen et jetait
l'Autriche dans l'incertitude la plus cruelle. Metternich, sachant que
l'armée russe et l'armée prussienne étaient démoralisées, conseilla à
François II de rassurer Alexandre et Frédéric-Guillaume. Il fallait
envoyer à Napoléon le comte de Bubna et obtenir de lui de sérieuses
promesses de paix, fondées sur la reconstitution de la Prusse et sur le
renoncement au protectorat de l'Empire germanique, au duché de Varsovie
et aux provinces illyriennes. Bubna se rend alors à Prague, au quartier
général de l'Empereur, et lui soumet les propositions de l'Autriche.
«Vous voulez me déshonorer, s'écrie Napoléon. Monsieur, l'honneur avant
tout, puis la femme, puis l'enfant, puis la dynastie!» Il affirma que le
monde allait être bouleversé. Il prédit les plus grands malheurs. «La
meilleure des femmes en sera la victime. La France sera livrée aux
jacobins. L'enfant dans les veines duquel le sang autrichien coule, que
deviendra-t-il? J'estime mon beau-père depuis que je le connais. Il a
fait le mariage avec moi de la manière la plus noble. Je lui en sais gré
de bien bon cœur. Mais si l'empereur d'Autriche veut changer de système,
il aurait mieux valu ne pas faire ce mariage dont je dois me repentir en
ce moment-ci. Je vous l'ai dit à Paris et je l'ai répété au prince
Schwarzenberg, rien ne me répugne tant que de faire la guerre à
l'Autriche. Ce qui me tient le plus à cœur, c'est le sort du roi de
Rome. Je ne veux pas rendre odieux le sang autrichien à la France. Les
longues guerres entre la France et l'Autriche ont fait germer des
ressentiments. Vous savez que l'Impératrice, comme princesse
autrichienne, n'était point aimée à son arrivée en France. À peine
commence-t-elle à gagner l'opinion publique par son amabilité, par ses
vertus, ses talents qu'elle développe dans les affaires, que vous voulez
me forcer à donner des manifestes qui irriteront la nation. Certes, on
ne me reproche pas d'avoir le cœur trop aimant. Mais si j'aime quelqu'un
au monde, c'est ma femme. Quelle que soit l'issue que prenne la guerre,
cela influera sur l'avenir du roi de Rome. C'est sous ce rapport-là
qu'une guerre contre l'Autriche m'est odieuse[63]!» Puis s'indignant
contre une médiation armée, par laquelle on voulait lui imposer les plus
grands sacrifices, il s'écria: «Vous vous dites encore mes alliés,
pendant que vous facilitez les mouvements des Russes en m'ôtant votre
corps auxiliaire, en chassant les Polonais du royaume de Cracovie!» Il
conclut énergiquement que si on voulait lui reprendre ses conquêtes, il
fallait que le sang coulât.

L'empereur d'Autriche était plus hésitant que son ministre. Il prévoyait
que si Napoléon gagnait encore une ou deux batailles, l'Europe
redeviendrait ce qu'elle était en 1811, ou peut-être pire encore. M. de
Metternich eut de la peine à l'amener à suivre une politique qui
consistait à avoir les apparences de la neutralité, et qui donnait le
temps de préparer une habile défection. Il y parvint cependant. Et
pendant que la cour de Vienne protestait de sa loyauté, elle signait
avec la Prusse et la Russie une convention secrète par laquelle
l'Autriche s'engageait à se joindre aux alliés, si Napoléon repoussait
le projet de médiation armée. L'Empereur, qui connaissait toutes ces
perfidies, aurait pu refuser l'armistice proposé jusqu'au 20 juillet. Il
l'accepta et le porta même jusqu'au 10 août, car il lui fallait ce temps
pour concentrer et augmenter ses forces. Le 26 juin, Napoléon et M. de
Metternich ont, à Dresde, ce terrible entretien de six heures d'où l'on
peut dire que la guerre est sortie. L'Empereur s'y répand en menaces et
en reproches. Ce qui revient à chaque instant dans ses plaintes, c'est
la folie qu'il a faite en épousant une archiduchesse. Et le ministre
autrichien,--si l'on admet son dire,--aurait, répondu: «Puisque Votre
Majesté veut connaître mon opinion, je dirai très franchement que
Napoléon le Conquérant a commis une faute[64].» L'Empereur, sans se
déconcerter, va droit au but: «Ainsi l'empereur François veut détrôner
sa fille?--Quoi que la fortune réserve à sa fille, l'empereur François
est avant tout souverain, et l'intérêt de ses peuples tiendra toujours
la première place dans ses calculs.» Devant le sang-froid de son
adversaire, Napoléon s'emporte. Il s'étonne qu'on lui demande de livrer
ses conquêtes sans tirer l'épée. «Et c'est mon beau-père, s'écria-t-il,
qui accueille un tel projet! C'est lui qui vous envoie! Dans quelle
attitude veut-il donc me placer en présence du peuple français? Il
s'abuse étrangement s'il croit qu'un trône mutilé puisse être en France
un refuge pour sa fille et son petit-fils!...» Et alors il lui échappe
des paroles cruelles, des paroles irréparables qui expliquent la haine
posthume de Metternich: «Combien l'Angleterre vous a-t-elle donné pour
vous décider à jouer ce rôle contre moi[65]?»

Un profond silence succède à cette violente apostrophe. Puis Napoléon
croit pouvoir ajouter: «Vous ne me ferez pas la guerre?» Et Metternich
lui répond, ou lui aurait répondu: «Vous êtes perdu, Sire!» Et à peine
est-il sorti qu'il expédie un courrier à Schwarzenberg pour savoir, au
point de vue pratique, quelle doit être la durée de l'armistice.
Schwarzenberg fixe un délai de vingt jours pour renforcer son armée de
75,000 hommes, et le prétendu négociateur de la paix consacre tous ses
efforts à obtenir ce délai. Les négociations de Prague, entre
Metternich, d'Anstett, Caulaincourt et Narbonne, qui s'engagent alors,
ne sont en réalité que des conversations diplomatiques. Ni d'un côté ni
de l'autre, on n'était sincère. Si Napoléon eût accordé les concessions
exigées, l'Autriche en eût immédiatement présenté d'autres. Quant à
l'Empereur, il ne voulut jusqu'au dernier moment en admettre aucune. Il
quitta Dresde pendant quelques jours pour aller recevoir Marie-Louise à
Mayence, pensant que de grands égards, témoignés officiellement à la
fille de François II, produiraient une impression favorable en Autriche
et faciliteraient un rapprochement. Il engagea même l'Impératrice à
écrire à son père une lettre capable de toucher son cœur et de le
déterminer à une paix plus honorable[66]. À la veille même de la rupture
de l'armistice, Napoléon sembla disposé à céder sur quelques points,
mais, cette fois, il était trop tard. Les signaux préparés de Prague à
la frontière de Silésie s'allumèrent dans la nuit du 10 au 11 août,
apprenant aux alliés que les négociations étaient rompues. Sans doute,
l'Empereur avait eu tort de ne point chercher à faire la paix, comme il
l'avoua plus tard à M. Fazakerley[67]; mais la médiatrice de cette paix,
l'Autriche, était-elle sincère dans ses offres? Elle qui, le 27 juin,
avait signé avec la Prusse et la Russie le traité secret de Reichenbach,
dressé le 9 juillet le plan de campagne à Trachenberg avec les alliés,
conclu le traité secret de Prague avec l'Angleterre le 27 juillet,
pouvait-elle dire qu'elle avait négocié loyalement?... Quoi qu'il en
soit, elle était arrivée à son but; gagner du temps. Et le 12 août,
grâce à son concours et à son adresse, la Triple Alliance devenait un
acte officiel. Les 26 et 27 août, les alliés sont battus à Dresde; les
Autrichiens, entre autres, abandonnent à Napoléon 20,000 prisonniers, 60
pièces de canon et de nombreux équipages de guerre, ce qui n'empêche pas
Metternich d'affirmer «que les troupes de Napoléon ne méritaient plus le
nom d'armée». Mais les lieutenants de l'Empereur n'ont malheureusement
ni son génie ni ses triomphes. Les 18 et 19 octobre, à Leipzig, la
trahison des Saxons et des Wurtembergeois transforme la bataille en
déroute, quoique les pertes des alliés soient énormes. Le combat plus
heureux de Hanau facilite la retraite de l'armée française; mais c'en
est fait, l'invasion est proche et l'Empire menacé. Napoléon allait
revenir en hâte à Saint-Cloud, prêt à créer de nouvelles armées et avec
la certitude inébranlable de trouver dans son génie militaire les
occasions de réparer ses désastres.

Pendant cette terrible campagne et les péripéties extraordinaires qui
l'avaient remplie, l'Empereur n'oubliait pas son fils. Ainsi, le 7 juin,
il avait écrit à Mme de Montesquiou: «Je vois avec plaisir que mon fils
grandit et continue à donner des espérances», et il avait assuré la
gouvernante de toute sa satisfaction. Quant à Marie-Louise, il s'en
préoccupait à tout instant, inquiet de sa santé et voulant qu'on lui
procurât des distractions de nature avec son âge. Mais l'Impératrice
avait pris son rôle de régente au sérieux et les tristesses, de 1813,
qui avaient singulièrement aggravé celles de 1812, ne lui inspiraient
pas beaucoup le désir de chercher des plaisirs et des divertissements.
Napoléon avait eu un moment l'intention de faire couronner
solennellement le roi de Rome; les circonstances pénibles où se trouvait
jetée la France l'en avaient dissuadé. Marie-Louise, qui désirait
ardemment la paix, avait consenti avec joie à écrire à son père, quelque
temps après son voyage à Mayence. Elle émettait l'espérance que
l'empereur d'Autriche ne se mêlerait pas à la guerre. Elle lui parlait
en même temps de son intérieur. Elle se félicitait d'avoir retrouvé son
fils bien portant, très gai, très aimable et prononçant déjà quelques
paroles. Six semaines après, le 23 septembre, n'ayant pas reçu de
réponse favorable, elle suppliait encore son père de mettre fin aux
hostilités. Avant la bataille de Leipzig, elle était allée au Sénat lire
un discours patriotique où elle faisait hautement appel à la vaillance
des Français contre l'Angleterre et la Russie, qui avaient entraîné la
Prusse et l'Autriche dans leur coalition. «Associée depuis quatre ans
aux pensées les plus intimes de mon époux, disait-elle, je sais de quels
sentiments il serait agité sur un trône flétri et sous une couronne sans
gloire.» Elle souleva un enthousiasme sénatorial qui dura toute une
séance.

Lorsque, le 9 novembre à cinq heures du soir, Napoléon revint subitement
au château de Saint-Cloud, il trouva l'Impératrice en larmes. «Ému et
attendri, rapporte un témoin, il la prit sur son cœur avec un
redoublement de tendresse. Leur fils, amené par la gouvernante, vint
mettre le dernier trait à ce tableau de famille, qui intéressa vivement
le petit nombre des spectateurs qui en étaient témoins.» Méneval, qui se
trouvait à Saint-Cloud, dit du roi de Rome: «C'était alors un très bel
enfant. Il avait toutes les apparences de la force de la santé, et son
intelligence se développait d'une manière remarquable. La reine de
Naples lui avait fait présent d'une petite calèche dans laquelle il se
promenait joyeusement dans les jardins du château. Cette voiture était
traînée par des moutons qu'avait dressés l'habile écuyer Franconi.» Ces
joies ne sont que des joies éphémères. L'Empereur, qui prodigue à sa
femme et à son fils ses plus vives tendresses, ne soupçonne pas qu'il
les voit pour la dernière fois. Quelques semaines encore, et tout sera
rompu entre eux. La campagne de France, l'abdication, l'île d'Elbe, les
Cent-jours, la seconde abdication, le départ pour Sainte-Hélène, tous
ces événements dramatiques se succéderont tumultueusement, sans que
Napoléon puisse revoir Marie-Louise et le roi de Rome.

En apprenant la défection officielle de l'Autriche, défection qui
n'aurait cependant pas dû la surprendre, Marie-Louise avait manifesté le
plus vif chagrin. Elle craignait pourtant que l'Empereur ne lui en
voulût et ne lui témoignât une affection moindre. Elle se trompait;
jamais Napoléon ne fut plus aimant. Il souriait seulement, lorsqu'elle
lui disait: «L'Empereur mon père m'a répété vingt fois, quand il m'a
mise sur le trône de France, qu'il m'y soutiendrait toujours, et mon
père est un honnête homme...» Le 14 novembre, l'éternel Lacépède
haranguait Napoléon au nom du Sénat et lui dépeignait la sollicitude de
cette assemblée pour lui. Le lendemain, le Sénat mettait à la
disposition de l'Empereur trois cent mille conscrits. Le 1er décembre,
les alliés lancent la fameuse déclaration de Francfort où ils cherchent
à séparer la cause de Napoléon de la cause du pays. Ils jurent que c'est
à l'Empereur seul qu'ils font la guerre[68]. Ils veulent la France forte
et heureuse, et lui laissent une étendue de territoire plus grande que
sous ses rois. L'offre des limites naturelles et la bienveillance pour
les intérêts de la France n'étaient en réalité qu'un leurre. On le vit
bientôt. Mais ce n'était pas seulement à l'extérieur que Napoléon allait
rencontrer des embûches, c'était encore chez lui, dans son propre
empire. Le Sénat, qui était toujours prêt, sur un signe du maître, à
envoyer des millions d'hommes à la mort[69], attendait l'occasion pour
se livrer, sans péril, à une lâche défection. Le 16 novembre 1813, le
lendemain du sénatus-consulte qui ordonnait de nouvelles levées, le
comte Molé écrivait dans son Journal intime: «À quatre heures, je fus
chez Fontanes. Nous causâmes longtemps. Il me fit connaître l'opinion du
Sénat. La très grande majorité hait l'Empereur. Elle ne le cache pas. Ce
qu'on appelle le vieux Sénat, c'est-à-dire un noyau de dix-huit environ,
tels que Sieyès, Tracy, Lanjuinais, Garat, Villetard, voudraient un
directoire; un grand nombre veut le roi de Rome et la régente; un très
petit nombre est dévoué à l'Empereur. Ces derniers mêmes demandent la
paix à tout prix. Tous repoussent les Bourbons.» Moins de cinq mois
après, Napoléon était frappé de déchéance, le roi de Rome et la régente
abandonnés à l'Autriche, et Louis-Stanislas-Xavier de France appelé au
trône par ces mêmes sénateurs, qui avaient eu bien soin de stipuler en
même temps qu'ils seraient inamovibles et garderaient leurs traitements
et leurs majorats.

Au cours de ces événements, Pie VII avait, malgré une surveillance
rigoureuse, pu faire connaître au nonce sa rétractation du concordat de
Fontainebleau. Lors des conférences de Prague, il avait, par l'entremise
du nonce Severoli, déclaré à l'empereur d'Autriche qu'il maintenait ses
droits à la souveraineté temporelle. Napoléon fut averti de ces
démarches. Il comprit cette fois, mais trop tard encore, qu'il fallait
céder. Il fit faire des propositions au cardinal Consalvi pour arriver à
une sorte de pacification entre le Saint-Siège et l'Empire. Qui aurait
pu admettre cette hypothèse même quelques mois auparavant?... Celui qui
avait pris Rome pour en donner le titre et la souveraineté à son fils,
allait être contraint de reconnaître la souveraineté temporelle de ce
Pape qu'il avait si brutalement dépossédé.



CHAPITRE V

FONTAINEBLEAU, BLOIS, RAMBOUILLET.

(1814)


Le 31 décembre 1813, Blücher passait le Rhin avec ses soldats. Bientôt
un million d'ennemis vont combattre trois cent mille Français qui, sous
la direction de leur Empereur, se couvriront d'une gloire immortelle.
Napoléon, qui lutte non seulement pour maintenir ses conquêtes et sauver
l'avenir de sa dynastie, a retrouvé le secret des belles et grandes
combinaisons d'autrefois. Si les alliés finissent par avoir raison de
ces gigantesques efforts, c'est parce que la lassitude des uns, la
trahison des autres leur sont venues en aide, car jamais leurs généraux
n'ont manœuvré plus pitoyablement.

Avant de se remettre à la tête de ses troupes, Napoléon réorganise la
régence. Marie-Louise en est chargée une seconde fois. Elle s'inspirera
encore des conseils de Cambacérès. Elle aura également auprès d'elle
Joseph Napoléon qui la remplacera à Paris et dirigera la défense, au cas
où la régente, à l'approche des étrangers, serait forcée de quitter la
capitale. Jetant alors ses regards autour de lui pour intimider les
traîtres qui se dissimulent, l'Empereur menace hautement le prince de
Bénévent. Il ordonne au duc de Rovigo d'exercer une surveillance active
sur ce personnage, surveillance que le duc ne rendra pas rigoureuse, car
il n'a plus d'espoir en l'avenir de la dynastie impériale et il se
ménage, lui aussi, des protecteurs. La rancune de Napoléon avait deviné
juste. C'est, en effet, l'ancien ministre des affaires étrangères qui
rassemblera, quelques mois plus tard, une poignée de sénateurs pour
proclamer la déchéance de l'Empire et leur conseiller de se rendre aux
alliés et de se vendre aux Bourbons. Cependant l'Empereur a confiance
encore dans son étoile. Il est résolu à tout essayer pour délivrer le
sol sacré. Il l'a dit à la députation du Corps législatif, lors des
réceptions de nouvel an: «Dans trois mois nous aurons la paix, nos
ennemis seront chassés, ou je serai mort!...» Les derniers jours qui lui
restent, il les passe auprès de sa femme, auprès de ce fils aimé qui lui
semblait la consécration suprême de ses volontés et de ses désirs. Au
moment même où, dans son cabinet de travail, il signait les décrets les
plus importants, où il examinait les affaires les plus considérables, il
ne pouvait se détacher de cet enfant qu'il tenait sur ses genoux, ou
serré contre sa poitrine. Le roi de Rome était alors âgé de trois ans et
dix mois. Son esprit avait toutes les vivacités et tous les charmes
d'une enfance précoce et attachante. Il rendait caresses pour caresses à
son père, et ses instants les plus joyeux étaient ceux où il pouvait
venir jouer librement auprès de lui. La gravure a popularisé ces scènes
intimes. Qui ne se rappelle en effet le roi de Rome endormi aux pieds de
son père, tandis que celui-ci parcourt d'un œil attentif la carte de
France où vont irrévocablement se jouer ses destinées[70]?

Enfin l'heure du départ a sonné. Le 23 janvier, Napoléon fait réunir aux
Tuileries, dans la salle des Maréchaux, les officiers de la garde
nationale. Quand ils sont tous arrivés, une porte s'ouvre et
Marie-Louise apparaît, suivie de la comtesse de Montesquiou qui tient le
roi de Rome dans ses bras. Napoléon, avec cette dignité imposante qu'il
savait prendre dans les grandes circonstances, présente aux officiers ce
qu'il a de plus cher au monde. «Messieurs, leur dit-il, une partie du
territoire est envahie. Je vais me placer à la tête de mon armée, et,
avec l'aide de Dieu et la valeur de mes troupes, j'espère repousser
l'ennemi au delà des frontières.» Puis, prenant l'Impératrice d'une main
et le roi de Rome de l'autre, il fait un pas vers les officiers et leur
dit d'une voix mâle où vibrait cependant une certaine émotion: «Si
l'ennemi approchait de la capitale, je confie au courage de la garde
nationale l'Impératrice et le roi de Rome... ma femme et mon fils.» Ces
simples paroles attendrissent les officiers; plusieurs sortent des rangs
et se jettent sur les mains de l'Empereur qu'ils baisent avec respect.
La plupart d'entre eux versent des larmes et ne songent pas à les
cacher. Ils étaient presque tous chefs de famille et ils sentaient
quelle devait être la peine de Napoléon au moment d'une telle
séparation. Puis cet appel subit fait à leur dévouement par un héros qui
était encore la gloire de la France et l'effroi du monde, par ce grand
Empereur dépouillant un instant la majesté suprême pour se montrer
simplement époux et père, ce spectacle unique était bien fait pour les
impressionner. Deux jours après, l'Empereur embrassait pour la dernière
fois Marie-Louise et son fils.

La veille de cette séparation, Napoléon avait appris que l'aide de camp
de Murat, le général de Lavauguyon, était entré à Rome. Connaissant les
desseins des alliés sur la restauration du Pape dans tous ses droits,
l'Empereur avait donné l'ordre au commandant Lagorce de ramener le
Saint-Père dans ses États. Pie VII, que cette nouvelle ne surprit pas,
tant il avait confiance dans une réparation providentielle, fit
paisiblement ses adieux aux cardinaux présents à Fontainebleau. Il ne se
laissa pas aller à des récriminations. Cela eût été indigne de son
caractère. Il défendit seulement aux prélats, rassemblés autour de lui,
d'écouter aucune proposition qui eût trait aux affaires de l'Église et
de la Papauté. Son allocution terminée, il partit dans un modeste
équipage avec l'évêque Bertalozzi. Et c'est ainsi que ce même mois de
janvier voit le Pape, longtemps prisonnier, s'acheminer lentement vers
la Ville éternelle où l'attend une réception triomphale, tandis que
l'Empereur, longtemps victorieux, se dirige vers ses dernières armées où
l'attendent, il est vrai, quelques ressouvenirs de gloire, mais, bientôt
après, la déchéance et l'abdication. Singulier retour des choses! C'est
au moment où il n'a plus qu'une partie à jouer pour perdre ou conserver
son Empire, qu'il est forcé, lui, l'impérieux despote, de rendre la
liberté à ce vieux pontife qui n'a d'autres armes que sa faiblesse et
son droit. Aussi va-t-il se venger sur les alliés des amertumes et des
souffrances par lesquelles il vient de passer.

Le 26 janvier, il est à Châlons-sur-Marne; le 27, il reprend
Saint-Dizier. Le 29, à Brienne, il inflige aux Prussiens et aux Russes
une sanglante défaite. Schwarzenberg se plaint à Metternich de Blücher,
qui «a couru comme un écolier en méprisant toutes les règles du
métier[71]». Il blâme la sublime légèreté des alliés, unie à leur rage
ridicule d'aller visiter le Palais-Royal, ce qui peut leur faire perdre
le fruit de leurs travaux. «Au quartier général, dit-il, on ne rêve que
Paris. Que l'empereur Alexandre n'aille pas se procurer une seconde
leçon, pareille à celle qu'il a été chercher à Lutzen! Il le doit
également à ces messieurs qui ne voyaient dans l'armistice salutaire que
la perte des deux nations et qui aujourd'hui, écumant de vin de
Champagne, ne cessent de crier: À Paris! Si on veut y arriver, que l'on
s'occupe au moins des moyens! Mais, au lieu de couvrir ma droite,
m'obliger à morceler mon armée pour couvrir leurs derrières! Voilà, mon
ami, ce qui s'appelle _manœuvrer comme des cochons_!...» Metternich lui
répond le lendemain: «Je suis quasi fâché qu'il n'y ait pas un petit
échec pour Blücher. Cela aurait le grand avantage de le rendre plus
coulant. Que Dieu vous préserve d'un grand échec, car l'empereur
Alexandre court à Pétersbourg sans s'arrêter!» Il saisit cette occasion
pour parler du changement de dynastie en France, et avoue que cet objet
est du domaine de la France seule. «Si un parti se déclare, si on peut
détrôner Napoléon, si Louis XVIII est proclamé par la grande majorité de
la Chambre, on traitera avec lui.» Que devient, après cette lettre,
l'affirmation répétée de l'empereur François à Marie-Louise qu'il ne
sacrifierait jamais, quoi qu'il arrivât, la cause de sa fille et de son
petit-fils[72]?

Le 5 février, les alliés ouvrent le congrès de Châtillon et consentent à
négocier avec les plénipotentiaires français. De part et d'autre on
parle, comme à Prague, sans avoir le ferme dessein de tenir autre chose
que des conversations. Mais Napoléon ne s'arrête pas à ces bagatelles.
Le 10, le 11, le 14 février, il bat les Russes et les Prussiens, à
Champaubert, à Montmirail, à Vauchamps. En quelques jours, il a écrasé
les cinq corps de l'armée de Silésie et démontré l'incapacité formelle
des généraux qui osent se mesurer avec lui. «Mon infanterie, écrit
Schwarzenberg à Metternich, a tellement besoin de repos que je suis dans
l'impossibilité de continuer une opération sérieuse[73]. «Et quelque
temps après, il fait cet aveu: «Pour ne pas être battu en détail, je me
bornerai à défendre sérieusement les ponts de Bray et de Nogent, et je
concentrerai les forces derrière la Seine et l'Yonne. Nous avons laissé
échapper un moment que nous regretterons, et à juste titre. Le monde me
jugera sévèrement[74].»

Cependant, les alliés, sous la pression tenace de Castlereagh,
persistent au congrès de Châtillon à vouloir imposer à l'Empereur les
conditions les plus dures: renonciation à toutes les conquêtes depuis
1792, ainsi qu'aux places de Besançon, Belfort et Huningue. À ces
insolences Napoléon répondra encore par des victoires. Wittgenstein est
battu le 18 février à Montereau; Sacken, à Méry-sur-Seine, le 22. Les
alliés ne remportent aucun avantage à Bar et à la Ferté-sur-Aube. Ils
veulent cependant faire mine résolue et le 1er mars, par le traité de
Chaumont, s'engagent à ne point déposer les armes tant que la France
n'acceptera pas l'ultimatum de Châtillon. On se bat à Craonne le 7 mars
sans que personne puisse s'attribuer l'avantage. Les généraux alliés ne
s'entendent plus. «Sans moi, écrit Schwarzenberg à Metternich,
l'imbécile Wittgenstein allait être culbuté.» Il se plaint de Wolkowsy
qui le traite avec impudence et ne lui rend pas justice. «Des procédés
de cette nature, avoue-t-il, achèvent d'épuiser le peu de patience qui
me reste encore.» Puis il blâme les lésineries impardonnables des
Anglais qui soulèvent des difficultés pour faire des avances
d'argent[75]. Huit jours après, Schwarzenberg s'en prend à Alexandre
lui-même qui, comme on le sait, avait voulu lui préférer Moreau. «Il
doit apprendre, dit-il orgueilleusement, à respecter un homme de ma
trempe et savoir que de son auguste caractère au mien, il y a une
différence du jour à la nuit.» Il ne traite pas mieux le roi de Prusse.
«Pour le Roi, il n'est pas digne d'être jugé par les hommes d'honneur.
Il soupçonne tous les vices chez les autres, parce qu'il les aurait
tous, s'il en avait le courage et la force.» Quant aux ministres de ces
souverains, il les traite de la sorte: «Et les ministres aussi sont
assez imbéciles, assez lâches, assez chétifs pour m'accuser de sacrifier
Blücher, moi qui l'ai sauvé tant de fois!... Ah! quelle engeance! quelle
mauvaise race. Comment! servir sous de tels auspices[76]?» Voilà,
d'après les dépêches officielles, quels étaient les adversaires de
Napoléon et les ennemis de la France!... Leur détresse était bien grande
alors, puisqu'elle arrache à Schwarzenberg ce dernier cri: «Si nous
vivons encore, c'est par miracle!» Il a dû écrire à Alexandre pour lui
affirmer qu'il n'a jamais eu les mains liées, et qu'il n'a agi que
d'après ses calculs militaires. «Combien l'empereur Napoléon, dit-il,
serait glorieux s'il pouvait imaginer que de pareils soupçons
parviennent à se glisser chez les monarques alliés!» Pendant ce temps,
Blücher accusait Schwarzenberg de trahison. Les Prussiens se défiaient
de leurs alliés, et, d'autre part, le généralissime autrichien suppliait
Dieu de lui donner assez de force pour le mettre «au-dessus des sottises
de ses chers amis[77]»!

Au dernier moment, Napoléon, qui avait paru n'admettre que la paix basée
sur les conditions de Francfort, c'est-à-dire sur les frontières
naturelles, consent à accepter les anciennes limites avec la Savoie,
Nice, l'île d'Elbe et une partie de l'Italie pour le prince Eugène. Les
alliés refusent. Ils continuent la guerre, répétant qu'ils la font à
Napoléon et non pas à la France. Mais quand il s'agira de régler les
comptes et lorsque le roi de France devra signer le traité de Paris, on
verra ce que devient la sincérité de cette affirmation. Caulaincourt
conseille à Napoléon d'accepter quand même les conditions des alliés.
Ses conseils courageux et patriotiques ne sont point écoutés[78].
L'Empereur ne se décourage pas encore. Il combat en soldat à
Arcis-sur-Aube, avec vingt mille hommes contre quatre-vingt-dix mille.
Puis il songe à couper les communications de l'ennemi, espérant que ses
lieutenants lui feront tête. Ceux-ci, malgré leur bravoure, plient à la
Fère-Champenoise, et Napoléon est contraint de revenir de Saint-Dizier
sur Paris, pour marcher au secours de la capitale. En trois jours, il
est à Fromenteau; mais, malgré sa rapidité, il est arrivé trop tard.

Le 31 mars, après une défense que Joseph a dirigée pendant une journée,
Paris capitule. Les alliés y pénètrent. Alexandre déclare en leur nom
qu'ils ne traiteront ni avec Napoléon Bonaparte, ni avec aucun des
siens. Il invite le Sénat à désigner un gouvernement provisoire. C'est
Talleyrand qui en devient le chef; il peut alors donner un libre cours à
ses intrigues. Le conseil municipal de Paris se prononce contre
l'Empereur. Une partie du Sénat décrète la déchéance de celui que tous
ont adulé. Les sénateurs motivent la déchéance sur des taxes illégales,
sur des guerres injustes, sur des atteintes à la liberté de la presse et
à la liberté civile, mesures que tous ont approuvées. Soixante-dix
députés adhèrent à la manifestation sénatoriale. Caulaincourt essaye de
plaider auprès d'Alexandre la cause de l'Empereur, de Marie-Louise et du
roi de Rome. On ne l'écoute plus. Le gouvernement provisoire s'adresse à
la France et l'invite à repousser Napoléon qui la gouvernait «comme un
roi de barbares». Il va jusqu'à dire que l'homme auquel il prodiguait
hier encore les marques de l'adulation la plus servile, n'avait jamais
été Français. Il fait l'éloge des «magnanimes alliés», de leur justice
et de leur humanité. Sur ces entrefaites, le maréchal Marmont, duc de
Raguse, cédant, dit-il, «à l'opinion publique», s'apprête à passer à
l'ennemi. Le sort voudra cependant que ce traître entre un jour en
relation avec le roi de Rome et vienne célébrer devant lui la valeur et
la grandeur de son père!... Les maréchaux Ney, Lefebvre, Macdonald,
Oudinot, pressés d'en finir et de sauver leur situation personnelle,
obsèdent, menacent presque l'Empereur et lui arrachent une abdication
conditionnelle, par laquelle Napoléon réserve les droits de la régente
et de son fils. C'est dans le même palais où il a enfermé Pie VII et où
il a essayé de lui arracher l'abandon de tous ses droits, que des
maréchaux ingrats ont bloqué l'Empereur et lui ont signifié que son
règne était passé[79].

Le Sénat, enhardi par la présence des alliés, appelle au trône
Louis-Stanislas-Xavier de France. Le 5 avril, Napoléon signe la seconde
abdication, et cette fois sans réserves. Il traite la défection de
Marmont avec le mépris qu'elle mérite; il déclare que, puisqu'il est le
seul obstacle à la paix, il fait le sacrifice de sa personne à la
France. C'est par la trahison, c'est par la défection qu'on est venu à
bout du colosse. Mais l'Autriche ne pardonne pas à Alexandre d'avoir
montré de la générosité à l'égard de son ennemi, et si elle adhère à la
convention qui lui assure une principauté indépendante et lui maintient
le titre d'Empereur, c'est bien malgré elle. Le 11 avril, un traité
passé à Fontainebleau entre les maréchaux, les ministres d'Autriche, de
Russie et de Prusse, et auquel consent le gouvernement britannique,
reconnaît à Napoléon, en échange de sa renonciation à toute souveraineté
sur la France et l'Italie, l'île d'Elbe comme propriété personnelle et
deux millions de revenu; à Marie-Louise, les duchés de Parme, de
Plaisance et de Guastalla, avec réversibilité sur le roi de Rome; enfin
au prince Eugène un établissement convenable hors de France. Le même
traité met à la disposition de l'Empereur deux millions sur ses fonds
personnels, pour lui permettre de donner des gratifications à ses
meilleurs serviteurs. Il accorde également sur les fonds du Trésor et
sur les revenus des pays cédés par la France deux millions aux frères et
aux sœurs de Napoléon[80]. Talleyrand garantit, au nom du gouvernement
du Roi, l'exécution de ce traité en tout ce qui concerne la France,
«dans la vue de concourir efficacement à toutes les mesures adoptées
pour donner aux événements qui ont eu lieu un caractère particulier de
modération, de grandeur et de générosité[81]». L'Empereur paraît
accepter toutes ces conditions avec une tranquillité majestueuse, mais,
une fois seul, il pense à s'arracher la vie. «Laisser la France si
petite, après l'avoir reçue si grande!...» C'est là toute l'explication
qu'il donne de son désespoir. Heureusement sa tentative échoue. Il en a
honte lui-même et il se ressaisit. Il se soumettra aux nouvelles
épreuves qui l'attendent et il acceptera l'exil. Le lendemain du traité
de Fontainebleau, Monsieur entrait à Paris, et le 3 mai Louis XVIII
montait sur le trône. Le 20 avril, Napoléon s'acheminait vers l'île
d'Elbe.

Metternich ne peut nier la part personnelle qu'il a prise au traité de
Fontainebleau. En effet, le 11 avril 1814, il mandait à l'empereur
François: «Depuis quatre jours, les plénipotentiaires (Ney, Macdonald et
Caulaincourt) travaillaient avec le comte de Nesselrode à la rédaction
du traité. Mais l'empereur de Russie a désiré que je prisse part aux
délibérations avant la signature de l'acte, attendu qu'un des articles
contenait la stipulation d'un établissement indépendant pour
l'Impératrice et le roi de Rome. Ce soir, j'ai eu une séance de trois
heures avec les trois plénipotentiaires français et le comte de
Nesselrode, auquel s'était joint lord Castlereagh. Dans cette réunion,
nous sommes arrivés à nous entendre relativement au traité. J'ai cru
pouvoir assigner à l'Impératrice les duchés de Parme, de Plaisance et de
Guastalla, comme étant l'objet le plus convenable à lui attribuer, et
toutes les parties sont tombées d'accord là-dessus. En conséquence,
l'acte fut signé. Demain, il sera expédié en bonne et due forme, et,
comme le gouvernement provisoire est également d'accord avec nous sur
l'ensemble, nous pourrons d'ici à deux jours publier cette pièce si
importante. Immédiatement après, Napoléon sera conduit à l'île
d'Elbe...» Et l'empereur d'Autriche lui répondait: «Vous avez agi dans
cette affaire comme il convenait, et, comme père, je vous remercie de
tout mon cœur de ce que vous avez fait dans cette circonstance pour ma
fille.» Le 12 avril, il ajoutait: «Vous avez eu raison de ne pas
différer la conclusion du traité jusqu'à mon arrivée à Paris, car ce
n'est que par ce moyen qu'on peut mettre fin à la guerre[82].»

       *       *       *       *       *

Il nous faut maintenant revenir un peu en arrière pour savoir ce
qu'étaient devenus Marie-Louise et son fils pendant ces quelques mois si
remplis d'événements. Napoléon avait écrit, le 8 février 1814, au roi
Joseph une lettre péremptoire où il lui recommandait de ne jamais
laisser tomber son enfant dans les mains de l'ennemi. «Soyez certain,
disait-il, que dès ce moment l'Autriche, étant désintéressée,
l'emmènerait à Vienne avec un bel apanage; et, sous prétexte de voir
l'Impératrice heureuse, on ferait adopter par François tout ce que le
régent d'Angleterre et la Russie pourraient lui suggérer. Tout parti se
trouverait par là détruit. Si je meurs, mon fils et l'Impératrice
régente doivent, pour l'honneur des Français, ne pas se laisser prendre
et se retirer au dernier village. Souvenez-vous de ce que disait la
femme de Philippe V. Que dirait-on, en effet, de l'Impératrice? Qu'elle
a abandonné le trône de son fils et le nôtre; et les alliés aimeraient
mieux tout finir en les conduisant prisonniers à Vienne. Je préférerais
qu'on égorgeât mon fils, plutôt que de le voir jamais élevé à Vienne
comme prince autrichien, et j'ai assez bonne opinion de l'Impératrice
pour être persuadé qu'elle est de cet avis, autant qu'une femme et une
mère peuvent l'être. Je n'ai jamais vu représenter _Andromaque_ que je
n'aie plaint le sort d'Astyanax survivant à sa maison, et que je n'aie
regardé comme un bonheur, pour lui de ne pas survivre à son père!»

Comme Joseph avait averti Napoléon que Marie-Louise avait supplié son
père de ne pas favoriser les Bourbons, l'Empereur se fâcha. Il déclara
qu'il ne voulait pas être protégé par une femme. «Cette idée, disait-il,
la gâterait et nous brouillerait... Ne lui parlez que de ce qu'il faut
qu'elle sache pour signer, et surtout évitez les discours qui lui
feraient penser que je consens à être protégé par elle ou par son père.
«Cependant, Napoléon avait écrit, au lendemain du succès de Montereau, à
son beau-père pour lui proposer de s'entendre sur les bases de
Francfort. Essayant de toucher ce souverain impassible, il lui avait,
mais en vain, rappelé «que, quels que fussent ses sentiments ennemis, il
avait dans ses veines du sang français». L'attitude de François II était
bien faite pour l'inquiéter. Aussi, le 16 mars, avait-il renouvelé à
Joseph ses adjurations: «Si l'ennemi s'avançait sur Paris avec des
forces telles que toute résistance devînt impossible, faites partir,
dans la direction de la Loire, la régente, mon fils, les grands
dignitaires, les grands officiers, le baron de la Bouillerie et le
Trésor.» Viennent alors ces lignes connues où le malheureux père semble
prévoir le triste sort de l'enfant impérial: «Ne quittez pas mon fils et
rappelez-vous que je le préférerais voir dans la Seine plutôt que dans
les mains des ennemis de la France. Le sort d'Astyanax, prisonnier des
Grecs, m'a toujours paru le sort le plus malheureux de l'histoire!...»

Jusqu'au milieu de février, Marie-Louise avait compté sur une paix
honorable, amenée par les brillants succès de Napoléon. Elle
s'acquittait dignement de ses devoirs de régente et consacrait ses
heures de loisir soit à s'occuper de son fils, soit à faire de la
charpie pour les blessés, avec les dames de la Cour. Le 11 février, elle
avait passé en revue la garde nationale, tandis que les troupes
acclamaient le petit roi de Rome qui, des fenêtres des Tuileries,
suivait avec joie leurs évolutions. Le 21 février, elle avait reçu de
Napoléon le conseil d'écrire de sa main des proclamations guerrières,
adressées aux grandes villes du Nord et de la Belgique. Le 27, elle
avait assisté à la cérémonie de la remise de quatorze drapeaux pris aux
alliés, et elle avait publiquement exprimé le vœu que tous les Français
allassent se ranger autour de leur monarque pour assurer par leur
courage la délivrance de Paris. En même temps, elle avait écrit à son
père, lui demandant encore une fois de se souvenir de sa fille et de son
petit-fils, et de ne pas imposer à la France une paix honteuse. Elle
s'entendait ainsi, et sans l'avoir cherché, avec Napoléon qui avait
adressé à François II ces lignes si fières: «Si j'avais été assez lâche
pour accepter les conditions des ministres anglais et russes, Votre
Majesté aurait dû m'en détourner, parce qu'elle sait que ce qui avilit
et dégrade trente millions d'hommes ne saurait être durable.» Mais ni la
lettre de Marie-Louise ni celle de Napoléon ne purent toucher un prince
qui obéissait aux âpres volontés et aux ressentiments de son premier
ministre.

Lorsque les alliés se rapprochèrent de Paris, le roi Joseph communiqua à
la régente et à son intime conseiller, Cambacérès, la lettre du 16 mars,
puis un conseil important fut tenu aux Tuileries. C'était le 28 mars. La
majorité parut d'abord opposée au départ de l'Impératrice. Talleyrand,
qui savait fort bien qu'il ne serait pas écouté, affirma, mais sans
insister, que si Marie-Louise quittait Paris, elle céderait la place aux
royalistes. Le duc de Rovigo fut de cet avis; le conseil semblait
ébranlé, lorsque Joseph lui lut les lettres de Napoléon en date des 8
février et 16 mars. Ce fut un véritable coup de foudre. On conclut
naturellement au départ[83]. Un instant, Marie-Louise avait eu
l'intention d'aller droit à l'Hôtel de ville, et d'y renouveler la
conduite de Marie-Thérèse. On l'en dissuada. Méneval le regrette fort.
«La présence de Marie-Louise à Paris, dit-il, aurait pu y déjouer de
coupables manœuvres et donner à Napoléon le temps d'arriver au secours
de Paris[84].» La régente, très embarrassée, demanda l'avis personnel de
Cambacérès, qui, craignant de se compromettre, se récusa. Elle relut
alors les lettres de l'Empereur et les considéra comme un ordre sacré.
Elle fixa le départ au lendemain matin, 29 mars. Au dernier moment,
prise d'angoisses et de remords, entendant autour d'elle des avis
différents, ne sachant que répondre aux officiers de la garde nationale
qui lui rappelaient le discours de Napoléon, elle rentra dans sa chambre
à coucher, jeta son chapeau sur le lit, s'assit dans une bergère, prit
sa tête à deux mains et pleura abondamment. Au milieu de ses sanglots,
on entendait ces paroles: «Mon Dieu! qu'ils se décident donc et qu'ils
mettent un terme à cette agonie[85]!» D'après M. de Bausset, elle aurait
dû accepter la capitulation et répondre par sa présence à la
proclamation des alliés qui disaient chercher de bonne foi en France une
autorité capable de cimenter l'union de toutes les nations et de tous
les gouvernements[86]. Malheureusement, Marie-Louise était une jeune
femme de vingt-trois ans, qui avait plus de timidité que d'énergie, et
qui n'osa jamais prendre une décision ferme. Elle eût tenu une place
brillante dans un règne pacifique. Elle était absolument désorientée au
milieu de ces événements tragiques, en face des horreurs de la guerre et
de l'invasion, des intrigues de toutes sortes qui l'entouraient et
l'enserraient.

Les cours des Tuileries étaient remplies d'équipages et de fourgons; des
voitures de parade, même celle du sacre, des caissons du Trésor et de
l'argenterie étaient là. Les mouvements des hommes et des chevaux
amusaient le roi de Rome, qui ne croyait pas à un départ immédiat. À
neuf heures du matin, les préparatifs étaient terminés. Ce ne fut
pourtant qu'à dix heures et demie que l'Impératrice monta en
voiture[87]. Elle était accompagnée de Mmes de Montesquiou, de
Montebello, de Brignole, de Montalivet et de Castiglione. Lorsqu'on
voulut faire descendre le roi de Rome, l'enfant opposa la plus vive
résistance. Il pleurait, il poussait des cris, il s'accrochait aux
rideaux de son appartement, puis aux portes et à la rampe de l'escalier.
«N'allons pas à Rambouillet, disait-il, c'est un vilain château. Restons
ici!» La comtesse de Montesquiou, puis la sous-gouvernante, Mme
Soufflot, furent obligées de le prendre dans leurs bras. Il se débattait
violemment, et l'écuyer de service, M. de Canisy, arriva, non sans
peine, à le porter jusqu'à la voiture de sa mère. «Je ne veux pas
quitter ma maison, criait-il; je ne veux pas m'en aller. Puisque papa
est absent, c'est moi qui suis le maître!» Cette résistance inattendue,
ces cris et ces pleurs d'enfant troublaient un pénible silence et
jetaient dans l'âme de ceux qui assistaient à cette scène les
pressentiments les plus sinistres[88]. «J'étais près de lui, rapporte M.
de Bausset, et j'entendis l'expression de sa petite colère... L'instinct
de ce jeune prince parla d'une autre manière que les conseillers du
trône...» Comment ne pas évoquer ici un souvenir d'une analogie
frappante: le duc de Bordeaux refusant à Cherbourg de monter sur le
navire qui devait l'emmener avec Charles X en exil? M. de Damas, qui
portait l'enfant, dut, comme M. de Canisy pour le roi de Rome, faire un
violent effort pour venir à bout de sa résistance. Ainsi que l'a dit un
historien, «toutes ces infortunes se ressemblent...» M. de Bausset, qui
assistait au départ de Marie-Louise, dépeint le découragement et la
peine des Parisiens en voyant passer cet interminable cortège, rendu
plus considérable encore par les voitures des membres du gouvernement et
des diverses chancelleries ministérielles, marchant sous la protection
d'une escorte de mille à douze cents hommes, et occupant près d'une
lieue de terrain!... «Rien ne ressemblait moins à un voyage de cour que
cette tumultueuse retraite de personnes et de bagages de toute
nature[89].» C'était plutôt, pour employer une expression de Tacite, un
long cortège de deuil... _veluti longæ exesquiæ_. Outre les dames
d'honneur, le comte de Beauharnais, MM. de Gontaut et d'Haussonville, le
prince Aldobrandini, MM. d'Héricy et de Lambertye, de Cussy et de
Bausset, de Seyssel et de Guerchy, MM. Corvisart, Bourdier et Boyer
étaient les principaux personnages qui suivaient Marie-Louise et le
prince impérial. «Les voitures traversaient une foule de peuple dont la
contenance indiquait la sombre tristesse[90].» L'Impératrice laissait,
par son départ, le champ libre aux intrigues de Talleyrand.

On sait avec quelle habileté le vice-grand électeur, aidé en cela par M.
de Rémusat et ses gardes nationaux, demeura à Paris et se dispensa de
suivre l'Impératrice comme il en avait reçu l'ordre. L'astucieux
personnage n'était pas encore entièrement décidé en faveur des Bourbons,
car il voulait savoir d'abord ce que pensaient les alliés, qui eux-mêmes
paraissaient encore indécis. La régence de Marie-Louise, dont il serait
le premier ministre, était une idée qui ne lui déplaisait point[91].
Napoléon pouvait, en effet, abdiquer ou mourir subitement. D'autre part,
si l'Autriche ne soutenait pas la régence, si la Russie y était opposée,
il serait toujours temps de se retourner du côté des Bourbons et de leur
faire croire que leur restauration était due à son habileté et à son
empressement. Talleyrand eut soin de faire dire à Nesselrode par un
officieux, Alexandre de Laborde, qu'il était à Paris, au courant de
l'état des esprits et prêt à être consulté. Une manifestation royaliste
qui avait paru être du goût des alliés, et l'attitude de l'Empereur qui
n'avait pas encore l'air d'un homme qui veut abdiquer, ramenèrent
Talleyrand aux Bourbons. L'arrivée du Tsar dans son hôtel de la rue
Saint-Florentin, son langage et celui de Nesselrode, partisan de la
Restauration, achevèrent de le convaincre. Alors le 1er avril, dans le
conseil tenu chez lui en présence du Tsar, du roi de Prusse et des
ministres étrangers, il déclara que la régence serait dangereuse pour le
repos de l'Europe, car ce serait l'Empereur qui régnerait sous le nom de
Marie-Louise[92]. Il fît intervenir le baron Louis et l'abbé de Pradt
pour soutenir cette opinion et affirmer avec lui que la France était
royaliste; enfin, il répondit de l'assentiment du Sénat[93]. À sa
demande, les alliés décidèrent qu'on ne traiterait ni avec Napoléon, ni
avec aucun membre de sa famille. Ainsi, comme le fait remarquer le
chancelier Pasquier, ils consentirent formellement à exclure du trône de
France le fils de Marie-Louise. Très certainement, ils n'avaient aucune
autorisation de l'empereur d'Autriche pour prendre un tel engagement. La
proclamation avait été préparée à l'avance par Talleyrand et par
Pozzo[94], ou par Nesselrode. Mais tous savaient que François II
laisserait faire, car l'empereur d'Autriche n'hésiterait pas entre la
reprise de ses anciennes provinces et la conservation d'un trône pour sa
fille[95].

Pendant que se préparait cette œuvre d'intrigues, Marie-Louise arrivait
le soir du 29 mars au château de Rambouillet, et en repartait le
lendemain pour Châteaudun, où elle retrouvait les frères de Napoléon,
Joseph et Jérôme. À Vendôme, le 1er avril, elle reçut des nouvelles de
Napoléon, qui, à l'endroit appelé la «Cour de France», venait
d'apprendre la capitulation de Paris et de là s'était rendu à
Fontainebleau. Le 2 avril, elle était à Blois. Elle y exerça la régence
pendant quelques jours encore. Le 3,--c'était le dimanche des
Rameaux,--elle reçut après la messe les autorités et ne put leur
dissimuler sa profonde tristesse. Le 4, elle chargea le duc de Cadore
d'un message pour son père, message où elle répète que son fils et elle
n'ont de refuge qu'auprès de lui. Elle le suppliait de ne pas sacrifier
à l'Angleterre et à la Russie le repos et les intérêts de son
petit-fils. «Je vous confie, écrivait-elle, le salut de ce que j'ai de
plus cher au monde, un fils encore trop jeune pour connaître le malheur
et le chagrin[96]!» Le 7 avril, elle reçoit la visite du colonel de
Garbois, qui vient, de la part de Napoléon, lui annoncer l'abdication.
Elle s'étonne et s'afflige de cet acte. Elle dit qu'elle veut aller
rejoindre l'Empereur. Le colonel objecte que la chose n'est pas
possible. Alors elle s'écrie: «Pourquoi donc, monsieur le colonel? Vous
y allez bien, vous! Ma place est auprès de l'Empereur, dans un moment où
il doit être si malheureux! Je veux le rejoindre et je me trouverai bien
partout, pourvu que je sois avec lui!...» Le colonel de Garbois présenta
d'autres objections, parla de dangers de toutes sortes. Il eut beaucoup
de peine à dissuader l'Impératrice, qui finit par écrire à Napoléon. Le
colonel porta aussitôt la lettre à l'Empereur. «Il me parut, dit
Garbois, très touché du tendre intérêt que cette princesse lui
témoignait. L'Impératrice parlait de la possibilité de réunir cent
cinquante mille hommes. L'Empereur lut ce passage à haute voix, et il
m'adressa ces paroles remarquables:--Oui, sans doute, je pourrais tenir
la campagne, et peut-être même avec succès. Mais je mettrais la guerre
civile en France, et je ne le veux pas. D'ailleurs, j'ai signé mon
abdication. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai signé[97].
«Marie-Louise, si l'on en croit Méneval et d'autres personnes qui
l'entouraient, était alors réellement décidée à rejoindre Napoléon. Elle
ne croyait pas à ce moment qu'on la séparerait de son époux. Elle avait
parlé plusieurs fois en ce sens à Mme de Luçay et à Mme de Montesquiou.
Le 7, elle avait lancé une dernière proclamation, dont l'auteur était
Cambacérès[98]; elle y suppliait les Français d'écouter la voix de
Napoléon. Elle se disait confiée à leur bonne foi, glorieuse d'être
Française et d'être associée aux destinées du souverain qu'ils avaient
librement choisi. «Mon fils, ajoutait-elle, était moins sûr de vos cœurs
au temps de sa prospérité. Ses droits et sa personne sont sous votre
sauvegarde.» Mais cette proclamation, si elle fut lue, ne produisit
aucun effet. La France était lasse de la guerre et toute prête à
accepter le régime qui lui assurerait la paix[99]. Cette lassitude, plus
que tout autre sentiment, explique comment l'opinion publique accueillit
favorablement le retour des Bourbons. Le 8 avril,--c'était le vendredi
saint,--Joseph et Jérôme, accompagnés de Cambacérès, vinrent, dès le
matin, conférer avec la régente. Ils lui dépeignirent les dangers très
prochains qui la menaçaient et lui dirent qu'il fallait quitter Blois au
plus vite. «Soit qu'ils eussent l'intention, rapporte M. d'Haussonville,
de se ménager une garantie du côté de l'Autriche en s'emparant de la
personne de l'Impératrice, soit qu'ils eussent songé à rejoindre avec
elle et son fils l'armée française qui revenait d'Espagne, et à tenter
les dernières chances d'une guerre civile, ils employèrent tous les
moyens pour décider l'Impératrice à passer de l'autre côté de la Loire.
Elle résista tant qu'elle put. Ils parlèrent alors de l'y contraindre de
force[100].»

C'est ce que Marie-Louise apprit elle-même à M. de Bausset. Alors
celui-ci demanda à la régente ce qu'elle comptait faire. «Rester à Blois
et y attendre les ordres de l'Empereur», telle fut sa réponse brève. Sur
ce, M. de Bausset alla raconter au chambellan d'Haussonville ce qui se
passait. M. d'Haussonville appela les officiers qui veillaient avec
quelques troupes sur la sécurité de la régente et leur demanda s'ils
laisseraient violenter Marie-Louise. Les officiers se présentèrent en
masse à elle et lui jurèrent formelle obéissance, ce qui déjoua les
projets des frères de Napoléon. Peu de temps après survinrent le comte
Schouvaloff, aide de camp du Tsar, et le baron de Saint-Aignan pour
faciliter la retraite de la régente sur Orléans[101]. L'Empereur avait
abdiqué, et la malheureuse princesse était livrée désormais à tous les
caprices de la fortune. Marie-Louise remet à M. de Bausset une lettre
pour Napoléon et une autre pour son père. Le grand maître du palais
parvient non sans peine à Fontainebleau et s'acquitte de sa mission. La
lettre touchante de Marie-Louise émeut Napoléon, qui s'écrie: «Bonne
Louise!» puis fait mille questions à M. de Bausset sur sa santé et sur
celle de son fils. On parla ensuite de l'île d'Elbe: «L'air y est pur et
sain, dit l'Empereur, et les habitants sont excellents. Je n'y serai pas
trop mal, et j'espère que Marie-Louise ne s'y trouvera pas mal non
plus.» Il croyait qu'une fois en possession du duché de Parme, il serait
permis à l'Impératrice de venir avec son fils s'établir auprès de lui à
l'île d'Elbe. Les calculs haineux de Metternich empêchèrent cette
réunion. On peut dire que ce fut un malheur pour tous, car cette réunion
et l'exécution fidèle du traité de Fontainebleau eussent probablement
empêché les Cent-jours. Heureux auprès d'une femme et d'un fils qu'il
adorait, Napoléon n'aurait peut-être pas songé à rompre ses liens. En
tout cas, il n'eût pu fournir les raisons ou les prétextes qui rendirent
sa conduite excusable[102]...

Marie-Louise était, je le répète, bien décidée à le rejoindre alors, et
il fallut toutes les intrigues de la diplomatie pour l'empêcher de
réaliser cette intention formelle. M. d'Haussonville l'atteste:
«L'Impératrice, dit-il, en apprenant que l'Empereur avait reçu en
souveraineté l'île d'Elbe, voulut savoir ce qu'elle devait penser de son
nouveau séjour. Elle fit aussitôt demander Mme de Brignole, qui était
Génoise et qui y avait séjourné quelque temps. Il n'est pas de questions
qu'elle ne lui fît sur le climat, sur les habitants, sur les ressources
du pays. Elle ne paraissait pas admettre qu'elle pût avoir d'autre
séjour que celui de son époux, ni d'autre avenir que le sien. Son
langage n'était pas seulement convenable sur le compte de l'Empereur; il
était plutôt exalté... Mon père est demeuré persuadé qu'elle était de
bonne foi et ne songeait pas alors à séparer son sort de celui qu'elle a
depuis si complètement oublié[103].» Il convient de faire remarquer ici
combien la conduite de Marie-Louise au milieu de ces graves événements
est à son honneur. Comment, peu de temps après, changera-t-elle de
sentiments et sera-t-elle aussi frivole et aussi inconsidérée qu'elle a
été sérieuse et digne?... Devant une telle versatilité, je ne vois
qu'une explication. Tant que Marie-Louise est sous l'influence et la
direction de Napoléon, elle comprend ses devoirs et s'y montre fidèle.
Mais, lorsqu'elle tombe sous l'influence délétère de Metternich et de
son agent Neipperg, elle change brusquement d'attitude et perd l'estime
qu'elle avait si justement méritée pendant les jours d'angoisses et de
périls. Arrivée à Orléans, le samedi saint 9 avril, Marie-Louise reçut
une lettre de son père que lui apportait le duc de Cadore. François II
l'assurait de son affection, mais il doutait que les alliés
partageassent son zèle pour les intérêts et les droits de sa fille. Ce
malheureux monarque, dont un sujet, Schwarzenberg, était pourtant le
généralissime de la coalition, s'était annihilé à tel point qu'il
n'avait plus la faculté d'émettre un désir. Le lien qui l'attachait aux
autres souverains depuis le traité de Chaumont était un lien
infrangible. L'empereur d'Autriche était bien monarque et membre de la
Quadruple Alliance, mais il ne semblait vraiment plus ni souverain, ni
père. M. de Sainte-Aulaire, porteur d'une autre lettre de l'empereur
d'Autriche, où celui-ci donnait à Marie-Louise quelques détails sur la
tentative de suicide de Napoléon, a raconté à M. d'Haussonville un
incident que je crois enjolivé. Il paraîtrait qu'il fut reçu le matin
par l'Impératrice dans sa chambre à coucher. Elle était à peine éveillée
et assise sur le bord de son lit, tandis que ses pieds sortaient de
dessous les couvertures. Embarrassé de se trouver en présence d'une si
grande infortune, M. de Sainte-Aulaire tenait les yeux baissés pour
n'avoir pas l'air d'observer sur sa figure l'effet de la triste missive.
«Ah! vous regardez mon pied, s'écria l'Impératrice. On m'a toujours dit
qu'il était joli...» Quel que soit l'intérêt avec lequel il faut
accueillir les dires de M. de Sainte-Aulaire, il est difficile de croire
à celui-ci. Tant de coquetterie féminine, et, le dirai-je? si familière
et si bourgeoise, ne semble pas possible en pareille circonstance,
surtout de la part d'une archiduchesse d'Autriche. Marie-Louise a pu
avoir un moment de distraction ou de trouble. M. de Sainte-Aulaire a
sans doute cru piquant d'y ajouter cet étrange commentaire.

L'Impératrice avait un chagrin bien réel en ce moment et ne songeait
qu'au départ de Napoléon et aux intérêts de son fils. Elle voyait avec
stupéfaction disparaître tous ceux qui, jusqu'alors, l'avaient entourée
de leurs hommages. Elle les voyait allant au plus vite chercher des
passeports et préparant déjà leur soumission au gouvernement nouveau. Un
grossier personnage, M. Dudon, apparaît tout à coup. Il vient, au nom du
gouvernement provisoire, fouiller les voitures de l'Impératrice, enlever
l'or, l'argenterie et les diamants qui s'y trouvaient. Il pousse ses
exigences si loin qu'il veut même enlever à la malheureuse femme la
parure qu'elle porte sur elle. L'Impératrice le traite avec dédain et
part pour Orléans. Les Cosaques pillent à leur tour ses bagages, mais,
sur l'ordre du commissaire russe, Schouvaloff, ils rendent bientôt à
Marie-Louise ce qu'ils ont pris. M. de Méneval, qui était resté auprès
d'elle, recevait force lettres de Napoléon, qui demandait si
l'Impératrice voulait le suivre dans sa mauvaise fortune, ou se retirer
dans ses nouveaux États, ou rejoindre son père. Il voulait savoir
également si Mme de Montesquiou resterait auprès de son fils. Méneval
lui répondit que la gouvernante ne quitterait jamais le roi de Rome, «à
moins que la force ne l'arrachât de ses bras[104]». Marie-Louise était
de plus en plus dévorée par les inquiétudes et par le désir ardent de
revoir enfin l'Empereur. «Se dérobant à des conseils qui n'étaient pas
en harmonie avec la pensée qui la préoccupait, rapporte Méneval, elle
sortit précipitamment, un jour, de son cabinet de toilette, à demi
vêtue, traversa une terrasse qui séparait son appartement de celui de
son fils et alla se jeter dans les bras de Mme de Montesquiou, qu'elle
tenait en grande estime... Elle s'affermit auprès d'elle dans sa
résolution d'aller rejoindre Napoléon à Fontainebleau.» Elle fit même
des préparatifs sérieux pour un départ qui ne put se faire, car
Metternich et François II surent s'y opposer[105]. Il paraîtrait que la
duchesse de Montebello, jalouse de Mme de Montesquiou, fut une des
personnes qui dissuadèrent le plus Marie-Louise d'aller à l'île d'Elbe.
La régente quitta Orléans, et le lendemain le général Cambronne arrivait
en cette ville, suivi de deux bataillons de la Garde, pour la ramener
avec son fils à Fontainebleau. Il était trop tard.

Marie-Louise avait reçu une lettre de Metternich, lui affirmant qu'il
aurait bientôt de nouvelles preuves à lui fournir de la sollicitude de
son père; qu'il pouvait toutefois lui donner d'avance la certitude d'une
existence indépendante; mais que l'arrangement le plus convenable serait
qu'elle se rendît «momentanément» en Autriche avec son enfant, en
attendant qu'elle choisît entre le séjour de l'empereur Napoléon et son
propre établissement. Le ministre ajoutait que son père aurait ainsi le
bonheur d'aider de son mieux à sécher des larmes qu'elle n'avait que
trop de motifs de répandre. Il affirmait qu'elle serait tranquille, pour
le moment, et libre de sa volonté, pour l'avenir; qu'elle pourrait
emmener avec elle les personnes auxquelles elle accordait le plus de
confiance[106]. Les princes Paul Esterhazy et Wenzel-Lichtenstein
avaient été chargés de la conduire à Rambouillet, où son père devait la
rejoindre. Marie-Louise informa Napoléon de toutes ces nouvelles, en
regrettant la hâte avec laquelle on décidait de son sort. «Je ne vis que
de larmes!» s'écriait-elle. Et pendant qu'avec les égards les plus
délicats en apparence on l'amenait vers l'issue fatale, c'est-à-dire
vers la séparation d'avec son époux, celui-ci, réduit au désespoir,
disait tristement: «Je suis un homme condamné à vivre!» Ainsi
s'écroulait un gigantesque Empire, au milieu des angoisses de son
fondateur, au milieu des larmes d'une femme et des regrets instinctifs
d'un enfant, sous les coups des intrigues des uns et de la défection des
autres[107].

Le 18 avril, l'empereur François arrive à Rambouillet. Marie-Louise
descend le recevoir aux portes mêmes du palais «prédestiné pour servir
d'agonie à toutes les dynasties expirantes[108]». Elle prend son fils
des mains de Mme de Montesquiou et le jette en pleurant dans les bras de
l'Empereur, avant d'avoir reçu elle-même ses premières caresses. «Ce
mouvement, dit un témoin de la scène, produisit une émotion visible dans
les traits de l'empereur François[109].» Il embrassa cordialement son
petit-fils. Mais, d'après un autre témoin, le roi de Rome parut peu
sensible à cette marque de tendresse. Il considérait avec étonnement
cette longue et grave figure. «Quand il rentra dans son appartement, il
dit: «Je viens de voir l'empereur d'Autriche; il n'est pas beau[110].»
L'enfant impérial annonçait déjà un esprit attentif. Il confiait à
Méneval que Blücher était son plus grand ennemi; que Louis XVIII avait
pris la place de son papa et qu'il retenait tous ses joujoux, mais qu'il
faudrait bien qu'il les lui rendît[111]. Un mot, saisi au passage, se
gravait dans sa mémoire et lui faisait souvent comprendre bien des
choses. Mme de Montesquiou, qui était la prudence même, prenait toutes
les mesures possibles pour ne pas enflammer et fatiguer une imagination
aussi précoce.

L'entrevue de l'empereur François avec sa fille fut émouvante. Sous le
monarque impassible le père reparut un moment. Il fit revenir le roi de
Rome et le contempla avec tendresse. Il crut y voir l'image même de
Marie-Louise et s'écria que «c'était bien son sang qui coulait dans ses
veines». Il jura à sa fille qu'il le prenait sous sa protection et qu'il
lui servirait de père[112]. Lorsque l'empereur d'Autriche et
Marie-Louise furent de nouveau seuls, la question du départ se
représenta urgente. L'Impératrice eût préféré attendre en Italie le
moment favorable pour se rendre auprès de Napoléon. Elle ne pouvait
admettre l'idée d'une séparation prolongée. Elle laissait entendre
qu'elle saurait se partager entre le duché de Parme et l'île d'Elbe.
François II, au contraire, suivant exactement les conseils de Metternich
qui l'avait supplié de ne pas se laisser fléchir, insistait pour un
séjour momentané à Schœnbrunn, loin de tous les périls et de tous les
embarras. Méneval, qui a vu alors Marie-Louise de près, nous affirme que
l'Impératrice, ne pouvant surmonter sa douleur, se retirait souvent dans
sa chambre «et là, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains,
s'abandonnait à l'amertume de ses pensées et versait d'abondantes
larmes». Pourquoi la politique autrichienne était-elle si dure et
imposait-elle ainsi, à qui n'en voulait pas, une séparation d'autant
plus cruelle, que cette séparation, dite momentanée, devait être
éternelle? Puisque l'Empereur avait renoncé officiellement à tous ses
droits sur les couronnes de France et d'Italie, puisqu'il avait accepté
l'exil et une modeste principauté, pourquoi ajouter à ses déceptions et
à ses désillusions une barbarie inutile? En quoi la défense de revoir sa
femme et son fils affermissait-elle les précautions que l'Autriche
croyait devoir prendre avec les autres puissances contre sa personne?...
L'observateur le moins partial n'y voit que la volonté d'effacer par
tous les moyens possibles la honte d'avoir, après la paix de Vienne,
sacrifié une archiduchesse au vainqueur. Il semble,--et le reste de ce
récit le prouvera,--que M. de Metternich tenait à rayer des fastes de
l'Autriche et des chartes impériales, non seulement le nom de Napoléon,
mais encore le souvenir de toute union avec lui. Pour le punir d'avoir
osé prétendre à s'allier aux Habsbourg,--comme si ce n'était pas
l'Autriche qui avait fait les premiers pas[113],--il fallait lui
arracher son fils et sa femme, lui dérober leurs embrassements, lui
refuser la consolation suprême de leur présence, leur enlever même leurs
titres et leurs noms, et en faire des étrangers à la France. C'était
aggraver inutilement la douleur de l'illustre vaincu. Qu'importe? La
politique le voulait, et, comme le disait récemment un diplomate, élevé,
lui aussi, dans les habitudes d'un sinistre sang-froid, «la douleur n'a
rien à voir avec les affaires!» Si l'on doute de ces affirmations, qu'on
lise cette dépêche de l'empereur François à Metternich, écrite six jours
avant l'entrevue de Rambouillet: «L'important est d'éloigner Napoléon de
la France, et plût à Dieu qu'on l'envoyât bien loin!... Je n'approuve
pas le choix de l'île d'Elbe comme résidence de Napoléon. On la prend à
la Toscane; on dispose _en faveur d'étrangers_ d'objets qui conviennent
à ma famille. C'est un fait qu'on ne peut admettre pour l'avenir.
D'ailleurs, Napoléon reste trop près de la France et de l'Europe. Au
demeurant, il faut tâcher d'obtenir que, si la chose ne peut être
empêchée, l'île d'Elbe revienne à la Toscane après la mort de Napoléon;
que je sois nommé cotuteur de l'enfant pour Parme, etc., et que, dans le
cas où ma fille et l'enfant viendraient à mourir, les États qui leur
sont destinés ne soient pas réservés à la famille de Napoléon[114]. «On
ne soutiendra pas que ce souverain avait la fibre bien paternelle, car,
avec le calme professionnel d'un notaire, il réglait sagement et
méthodiquement l'avenir. Comme l'avait dit Napoléon à Caulaincourt,
«l'Autriche était sans entrailles!» Elle était d'accord avec les alliés
pour faire payer à Napoléon toutes les inquiétudes et toutes les
angoisses par lesquelles l'Europe venait de passer. Les pouvoirs
extraordinaires donnés au marquis de Maubreuil, ainsi que l'attestent
les ordres authentiques du général baron de Sacken et du général baron
de Brokenhausen, commandants des troupes russes et autrichiennes à la
date du 17 avril 1814, prouvent que les alliés auraient même voulu aller
plus loin. On sait que la proposition de l'aventurier Maubreuil,
acceptée par les ministres de Louis XVIII, Dupont, Anglès et Bourrienne,
et par les puissances, était de se débarrasser de Napoléon par tous les
moyens. Si elle ne réussit pas, ce ne fut point la faute de Maubreuil.
Il avait, pour ainsi dire, prévu un an d'avance l'objet de la
déclaration des alliés qui, de l'aveu de Talleyrand lui-même, était
«projetée de manière à porter tous les individus qui figurent dans les
divers partis à faire disparaître Bonaparte[115]».

Il paraîtrait cependant que, le jour même de l'entrevue avec sa fille,
l'empereur d'Autriche aurait écrit à Napoléon, en lui donnant encore le
titre d'Empereur et de gendre, une lettre où il l'informait que, venant
de constater que la santé de Marie-Louise avait «prodigieusement
souffert», il lui avait proposé de «passer quelques mois dans le sein de
sa famille». Napoléon avait donné trop de véritables preuves
d'attachement à Marie-Louise pour ne point partager ses vues à cet
égard. «Rendue à la santé, affirmait François, ma fille ira prendre
possession de son pays, ce qui la rapprochera tout naturellement du
séjour de Votre Majesté. Il serait superflu, sans doute, ajoutait-il,
que je donnasse à Votre Majesté l'assurance que son fils fera partie de
ma famille, et que, pendant son séjour dans mes États, je partagerai les
soins que lui voue sa mère...[116]. «Pourquoi promettre à l'exilé qu'on
lui rendra bientôt ce qu'il a de plus cher, et décider secrètement qu'on
ne tiendra pas cette promesse? Cette politique, toute de ruses et
d'expédients, était méprisable, surtout à l'égard d'un tel vaincu. Le 19
avril, l'empereur Alexandre arriva à Rambouillet et désira voir
Marie-Louise, qui s'en plaignit, car elle lui attribuait toutes les
mesures prises contre Napoléon, ignorant que sans lui on eût envoyé
l'Empereur aux Açores. Alexandre lui témoigna les plus grands égards et
demanda à voir le roi de Rome. M. de Bausset le précéda, après avoir
fait prévenir Mme de Montesquiou. «En voyant ce bel enfant, Alexandre
l'embrassa, le caressa, l'admira beaucoup. Il dit des choses flatteuses
à Mme de Montesquiou et embrassa encore, en le quittant, le petit
roi...[117].» Deux jours après, le roi de Prusse voulut voir, lui aussi,
le roi de Rome. Il fut moins affectueux, moins caressant que l'empereur
Alexandre; mais, comme lui, il embrassa le petit roi[118]. D'après
Méneval, ces visites à Marie-Louise et à son fils auraient été
conseillées par Metternich «pour faire croire que Marie-Louise avait
renoncé à faire cause commune avec Napoléon et s'était jetée dans les
bras de ses ennemis». Le roi de Rome n'avait pas été bien démonstratif
pour les souverains qui étaient venus le voir. «Cet intéressant enfant
était assez ennuyé de ces visites. Il voyait bien qu'il n'était que
l'objet d'une indiscrète curiosité...[119].» Lorsque Napoléon en eut
connaissance, il blâma les visites du Tsar et du roi de Prusse, et
considéra comme chose inconvenante d'avoir imposé à l'Impératrice la
présence de princes qui venaient d'exiler son mari. Avant son départ, il
écrivit encore trois lettres à Marie-Louise, où il l'engageait à aller
aux eaux d'Aix conseillées par Corvisart, car il lui fallait conserver
sa santé pour son fils, qui avait tant besoin de ses soins. Ses derniers
mots étaient ceux-ci: «J'espère que ta santé se soutiendra et que tu
pourras me rejoindre... Tu peux compter sur le courage, le calme et
l'amitié de ton époux.... Un baiser au petit roi!» Il dit alors à
Caulaincourt, le seul homme qui eût osé lui parler avec une franchise
absolue aux heures les plus terribles: «La Providence l'a voulu, je
vivrai... Qui peut sonder l'avenir? D'ailleurs, ma femme et mon fils me
suffisent. Je les verrai, j'espère, je les verrai souvent. Quand on sera
convaincu que je ne songe plus à sortir de ma retraite, on me permettra
de les recevoir, peut-être d'aller les visiter.» Puis, emportant cette
espérance qui devait être si cruellement déçue, il s'achemina vers l'île
d'Elbe, après avoir fait aux soldats de sa vieille Garde ces adieux
qu'un Français ne peut lire sans frissonner, et après avoir baisé le
drapeau dont le souffle des batailles avait terni les couleurs, mais
dont les derniers revers n'avaient pu effacer la gloire.

Le 23 avril, Marie-Louise, cédant enfin aux volontés de son père,
quittait le château de Rambouillet, se dirigeant sur Vienne. Elle
s'arrêta un jour au château de Grosbois, où elle reçut les derniers
hommages du prince de Wagram, le même qui, ambassadeur extraordinaire et
plénipotentiaire de Napoléon, avait fait à Vienne, le 8 mars 1810, la
demande solennelle de la main de l'archiduchesse Marie-Louise et déclaré
devant toute la Cour que cette princesse «assurerait le bonheur d'un
grand peuple et celui d'un grand homme».



CHAPITRE VI

LE DÉPART POUR L'AUTRICHE.


«Je connais les femmes, et surtout la mienne, disait Napoléon dans son
dernier entretien avec Caulaincourt. Au lieu de la cour de France, telle
que je l'avais faite, lui offrir une prison, c'est une bien grande
épreuve. Si elle m'apportait un visage triste ou ennuyé, j'en serais
désolé. J'aime mieux la solitude que le spectacle de la tristesse ou de
l'ennui. Si l'inspiration la pousse vers moi, je la recevrai à bras
ouverts. Sinon, qu'elle reste à Parme ou à Florence, là où elle régnera
enfin. Je ne lui demanderai que mon fils...» Le malheureux Empereur
n'aura ni l'un ni l'autre. Il a bien jugé sa femme quand il ne l'a pas
crue capable de subir une grande épreuve et quand il a ajouté: «Je la
connais. Elle est bonne, mais faible et frivole. Mon cher Caulaincourt,
César peut devenir citoyen, mais sa femme peut difficilement se passer
d'être l'épouse de César...[120].» Il n'avait pas tout prévu. Un
prochain avenir allait montrer en Marie-Louise non seulement une épouse
faible et frivole, mais oublieuse de sa dignité, insoucieuse du trône
sur lequel elle était montée.

Je sais bien que dans le moment même, c'est-à-dire à l'heure du départ,
Marie-Louise n'aurait pas demandé mieux, si son père l'y eût encouragée,
de rejoindre l'Empereur et de partir avec lui pour l'île d'Elbe. Elle le
dit même à Caulaincourt qui était venu la voir de la part de Napoléon.
Elle le chargea sincèrement de paroles de tendresse pour lui; elle
renouvela ses promesses de fidélité et d'attachement à son époux; elle
jura de lui ramener bientôt son fils. Tout cela pouvait être sincère,
mais ne dura que peu de temps. Marie-Louise eut le tort de penser
qu'elle serait un embarras de plus pour Napoléon, tandis qu'il
traverserait la France. Elle crut trop facilement aux périls qui les
attendaient, elle et le roi de Rome, à ce moment, alors qu'il eût été si
facile aux alliés de les protéger. Toujours est-il qu'elle céda aux
instances de son père comme aux perfides conseils de son premier
ministre, et qu'elle perdit ainsi l'occasion d'assurer à son nom une
gloire ineffaçable. Élevée pourtant dans la pratique et le respect de la
religion, elle ne se rappelait déjà plus les belles paroles des Livres
sacrés qui, enveloppant l'épouse d'un voile de respect et de pureté, lui
recommandent de demeurer ferme dans la foi et dans l'observance des
commandements divins. C'en est fait désormais de son honneur. Pendant
quelques jours encore, elle aura presque envie d'imiter la noble
conduite de la princesse Augusta qui s'était attachée au prince Eugène,
malgré l'opposition et les menaces de son père, le roi de Bavière, et
avait opposé un non formel à toutes les promesses qu'on lui avait faites
pour oublier la loi inoubliable du devoir. Mais ce ne sera qu'une
velléité chez Marie-Louise. Cependant sa conscience se révoltera parfois
et lui dira secrètement qu'elle est une mauvaise épouse, jusqu'au jour
prochain où elle lui dira qu'elle est une mauvaise mère. Elle
s'attendrira un peu; elle représentera dans une aquarelle mélancolique
une jeune femme saluant de son écharpe un navire qui disparaît à
l'horizon; elle versera quelques larmes, et enfin elle s'associera
faiblement, puis résolument, à la politique impitoyable de l'Autriche.
Elle se laissera dominer par un général de rencontre à la solde de
Metternich. L'histoire ne peut plus avoir pour elle de la compassion;
elle ne lui doit que du mépris[121].

Le 25 avril, Marie-Louise, accompagnée par Mmes de Montebello et de
Brignole, le général Caffarelli, MM. de Saint-Aignan, de Méneval et de
Bausset, le docteur Corvisart et le chirurgien Lacorner, quittait le
château de Grosbois. Le roi de Rome la suivait avec Mme de Montesquiou,
Mme Rabusson, Mmes Soufflot et Marchand, sous la surveillance du général
Kinski et de plusieurs officiers. Marie-Louise arriva le 25 à Provins,
où elle écrivit quelques mots à Napoléon, qui les reçut à Porto-Ferrajo.
Le 26, elle était à Troyes, le 28 à Dijon, le 29 à Gray, le 30 à Vesoul,
le 1er mai à Belfort. Le 2 mai, elle passait le Rhin, près de Huningue,
et se dirigeait sur Bâle. Méneval, qui nous donne ces détails, nous
apprend qu'elle reçut dans cette ville une lettre de Napoléon, datée de
Fréjus, et que cette lettre éveilla dans son cœur un nouveau regret de
n'avoir pas rejoint l'Empereur à Fontainebleau. «C'était, dit-il, une
peine secrète, une sorte de remords qui se manifestait souvent, malgré
tous les efforts qu'elle faisait pour n'en rien laisser
paraître...[122].» Marie-Louise entra à Bâle à cinq heures du soir, au
milieu de troupes suisses, bavaroises et autrichiennes qui lui rendirent
les honneurs comme à une souveraine. Il convient de dire qu'elle se
déroba aux bruyantes acclamations de la foule et demeura un jour entier
chez le sénateur Wincker, sans vouloir recevoir d'autres personnes que
le général Kinski et les chambellans Wrbna et de Tosi. Elle partit avec
un équipage nombreux; vingt-quatre voitures la suivaient. Le roi de Rome
était dans une voiture particulière avec sa gouvernante, Mme de
Montesquiou. Le voyage le distrayait visiblement, mais il lui échappa
tout à coup cette triste réflexion: «Pourquoi ne veut-on plus me laisser
embrasser mon papa[123]?»

Marie-Louise écrivit de Zurich à son père pour lui dire que les
nouvelles reçues de l'Empereur, dans sa dernière lettre, l'avaient fort
impressionnée. Napoléon paraissait attristé de son passage en Provence,
où il avait eu à subir les invectives de la foule, comme si les alliés,
qui lui avaient maintenu le titre d'Empereur et accordé une principauté,
n'auraient pas pu faire protéger son voyage avec les quatorze cents
soldats qu'ils lui avaient laissés. Marie-Louise prenait sur elle
d'engager son père à faire remettre à Napoléon ses objets confisqués à
Orléans, sa bibliothèque et les économies qu'il avait pu réaliser sur sa
liste civile. Son gendre n'était plus son ennemi; il devait avoir
confiance dans sa générosité et sa bonté. Ce fut la dernière démarche
qu'elle tenta auprès de l'empereur François. La façon dont elle fut
accueillie devait la dissuader, d'ailleurs, de renouveler de pareilles
instances. Partout on célébrait son retour, et sur son passage des
députations badoises, wurtembergeoises, bavaroises venaient la saluer.
Elle traversa la Suisse, passant par Schaffouse et le lac de Constance.
Une fois dans le Tyrol, ce furent des ovations enthousiastes. À
Innsbruck, qui appartenait alors à la Bavière et qui aurait voulu
revenir à l'Autriche, on détela les chevaux de sa voiture, et les
habitants la traînèrent comme en triomphe. Le soir, sous ses fenêtres,
des Tyroliens firent entendre leurs chants nationaux. À la vue d'un des
tableaux qui ornaient le palais d'Innsbruck et qui représentait
Marie-Thérèse et Joseph II, M. de Bausset remarqua que le roi de Rome
ressemblait au jeune prince autrichien. Marie-Louise fit appeler son
fils. M. de Bausset le prit alors dans ses bras et l'éleva à la hauteur
du tableau pour qu'on pût faire la constatation. Et chacun convint
aussitôt de la ressemblance[124]. Il y avait là une flatterie de
courtisan, car tous les portraits du roi de Rome--et j'ai vu
personnellement les meilleurs--attestent que l'enfant impérial n'avait
du type autrichien que la lèvre inférieure. Le nez, les yeux, le front,
le menton sont visiblement napoléoniens. Pendant la durée de ce long
voyage, le roi de Rome resta confié à sa gouvernante. «Il ne voyait sa
mère, rapporte Méneval, qu'aux lieux où elle s'arrêtait. Il avait oublié
le chagrin avec lequel il avait quitté les Tuileries. La nouveauté des
objets qui passaient sous ses yeux le divertissait, et il en jouissait
avec l'heureuse insouciance de son âge[125].» À Salzbourg, la princesse
de Bavière fit un aimable accueil à Marie-Louise. À Melk, elle fut reçue
par le prince Trautmannsdorf, et, près de Saint-Poelten, par
l'impératrice d'Autriche, sa belle-mère, et la comtesse Lazouska, son
ancienne grande maîtresse. Le 21 mai 1814, elle arriva à Schœnbrunn. Ses
sœurs, Léopoldine, Marie-Clémentine, Caroline, Ferdinande et Marie-Anne,
ses frères et les archiducs ses oncles, l'attendaient impatiemment. Le
jeune prince François-Charles-Joseph devait être le compagnon habituel
des jeux de son fils. L'archiduc Charles donna la main à Marie-Louise
pour descendre de voiture. Cette fois, elle était redevenue
l'archiduchesse d'Autriche. Le général Caffarelli, qui avait accompli sa
mission, lui laissa une longue lettre où l'on remarque ce passage: «Dès
ce moment, Votre Majesté ne s'appartient plus à elle-même; elle
appartient à la postérité. Il faut donc continuer à ennoblir le malheur;
et c'est la conduite de Votre Majesté qui fixera l'opinion de la France,
de l'Allemagne, de l'Europe entière...[126].» Cette opinion allait
bientôt être fixée.

Marie-Louise s'installa au château, au premier étage, dans un
appartement voisin de celui de son fils, et donnant de côté sur l'allée
centrale du parc. On le montre encore aujourd'hui aux visiteurs, et j'ai
pu constater moi-même que la situation de ces appartements, entourés
d'une verdure riante, devait être des plus agréables. Marie-Louise
reprit ses relations de douce intimité avec ses jeunes sœurs. Le matin,
elle aimait à s'occuper de son fils; elle le faisait venir à la fin du
déjeuner pour lui donner quelques friandises; mais c'était Mme de
Montesquiou, «noble de cœur, noble de nom», comme le dit si bien le
baron d'Helfert, qui, aidée de Mme Soufflot et de sa fille Fanny,
veillait sur cet aimable enfant. La fidèle gouvernante lui apprenait à
prier pour son père absent, et, chaque fois qu'elle en trouvait
l'occasion, elle lui en parlait, pour habituer le roi de Rome à ne pas
oublier l'empereur Napoléon. Le reste du jour, Marie-Louise faisait de
la musique ou du dessin, apprenait l'italien, montait à cheval ou en
voiture. Ses chevaux de selle et ses objets particuliers arrivèrent
bientôt au palais, venant de Rambouillet où elle les avait laissés. Elle
emmenait parfois avec elle son fils, dont les Viennois ou les habitants
de Schœnbrunn admiraient la grâce et le charmant visage. Le public
l'appelait familièrement le _petit Bonaparte_, et, sauf les courtisans,
personne ne songeait à le nommer «Mgr le duc de Parme», comme l'avait
voulu le traité de Fontainebleau. Le 15 juin 1814, Marie-Louise alla
au-devant de son père à Siegartskirchen, et revint avec lui à
Schœnbrunn. L'Empereur la traitait visiblement comme une fille chérie,
mais ne la considérait plus comme une souveraine. Le lendemain, François
II fit une entrée triomphale à Vienne et vint remercier Dieu à la
cathédrale de Saint-Étienne, où l'attendait l'archevêque Sigismond, le
même qui en 1805 avait reçu à Vienne Napoléon triomphant, et qui, en
1810, avait béni son mariage par procuration. Du 29 au 30 juin, la
duchesse de Montebello, Mme de Saint-Aignan et le docteur Corvisart
prirent congé de Marie-Louise, ce qui lui causa quelques instants de
tristesse. Bausset conservait encore ses fonctions de grand maître;
Méneval, celles de secrétaire intime; M. Héreau, celles de médecin; Mme
de Montesquiou, de gouvernante; Mme Soufflot, de sous-gouvernante; Mmes
Hureau de Sorbec et Rabusson, celles de lectrices. Mlle Fanny Soufflot
secondait sa mère auprès du petit prince, qui l'aimait tout
particulièrement et ne voulait pas la quitter.»

La reine Marie-Caroline, fille de Marie-Thérèse, sœur de
Marie-Antoinette, était venue s'installer au château d'Hertzersdorf,
voisin de Schœnbrunn, avec l'espoir d'obtenir la reconnaissance de ses
droits au trône de Naples. On sait quelle inimitié avait régné entre
elle et Napoléon; mais les malheurs de l'Empereur avaient adouci les
rancunes de la vieille reine. Elle ne comprenait pas que Marie-Louise
fût revenue à Schœnbrunn. «Quand on est marié, disait-elle avec sa
franchise ordinaire, c'est pour la vie!» Elle s'étonna de voir que
Marie-Louise eût caché dans un écrin le portrait de Napoléon, le même
portrait, entouré de seize gros diamants, que sa grande maîtresse avait
solennellement attaché à son cou, le 7 mars 1810. Elle avait pris en
affection le petit roi de Rome et le comblait de caresses. Un jour
qu'elle parlait de l'Empereur avec sa nièce, elle exprima de nouveau son
étonnement de ne l'avoir pas encore vue se rendre à l'île d'Elbe. «Je ne
suis pas libre, répliqua tristement Marie-Louise.--On saute par la
fenêtre!» s'écria Marie-Caroline. Mais sa nièce n'avait ni son audace,
ni son énergie. Au bout d'un mois, Marie-Louise parut s'ennuyer de la
vie monotone de Schœnbrunn, où elle n'avait pour distractions que la
compagnie de ses sœurs, des archiducs Charles et Rodolphe, quelquefois
de l'Empereur et de l'Impératrice. Son fils ne suffisait pas à
l'occuper. Sous le coup de remords évidents, elle avait besoin, pour les
dissiper, de changer de pays, de se distraire par un voyage. Schœnbrunn
est cependant à quelques pas de Vienne et contient de magnifiques
ombrages. Mais le calme de ce palais et de son parc ne convenait pas à
l'agitation secrète de Marie-Louise. Elle voulait partir pour les eaux
d'Aix que lui avait conseillées Corvisart; elle parlait de ce voyage
avec affectation. Sa famille cherchait à l'en dissuader, de crainte
qu'elle ne revînt pas et qu'elle ne trouvât quelque moyen de rejoindre
Napoléon, car des lettres étaient venues de l'île d'Elbe qui rappelaient
à l'Impératrice ses récentes promesses. Marie-Louise demanda directement
à son père la permission d'aller à Aix en Savoie, espérant qu'elle
pourrait de là se rendre à Parme, comme on le lui avait assuré.
Celui-ci, après avoir consulté Metternich, autorisa ce voyage à deux
conditions: elle laisserait son fils à Schœnbrunn et elle prendrait avec
elle une personne de choix qui servirait d'intermédiaire entre elle et
le cabinet autrichien. Elle accepta. Metternich avait d'abord pensé au
prince Nicolas Esterhazy, puis son attention politique se porta sur le
général comte de Neipperg, qui commandait une division près de Genève.
Ce Neipperg avait déjà une histoire. Beau cavalier, à la chevelure
blonde et au teint coloré, portant gracieusement le bel uniforme des
hussards hongrois, homme distingué et élégant, quoiqu'une blessure reçue
à la guerre l'eût privé d'un œil et l'obligeât à porter un bandeau noir
qui coupait son front en deux, doué d'un esprit souple et astucieux,
passionné pour les arts et surtout pour la musique, le comte avait
enlevé la femme d'un de ses amis et en avait eu plusieurs enfants. Cela
ne l'empêchait pas de mener encore joyeuse vie.

Le comte de Neipperg, né à Salzbourg en 1771, était issu d'une famille
de Souabe au service de l'Autriche[127]. Il avait autant de disposition
pour les négociations diplomatiques que pour les études militaires.
Metternich saisit bientôt ses aptitudes et l'employa dans plusieurs
missions délicates. Ce fut Neipperg qui, ministre plénipotentiaire en
Suède, contribua à détacher Bernadotte de Napoléon et à montrer aux
alliés «le chemin du sol sacré». Ce fut Neipperg qui poussa le roi Murat
à se réunir aux ennemis de la France, le 11 janvier 1814. Ce fut encore
lui qui, muni d'une lettre du roi de Bavière, osa inviter le prince
Eugène à imiter un pareil exemple. On sait le refus qu'il essuya... À
vrai dire, il fallait être singulièrement apte à l'intrigue pour
accepter successivement de pareilles tâches. De tels services avaient
attiré les regards de l'empereur d'Autriche et du premier ministre sur
lui; on comprit que l'on avait affaire à un homme précieux qui, à
l'occasion, ne reculerait devant aucun ordre ni aucune besogne. C'est,
en effet, ce qui arriva.

Neipperg se présenta donc à Marie-Louise qui voyageait secrètement sous
le nom de duchesse de Colorno, comme un officier désigné par le
gouvernement autrichien pour être attaché à sa personne. Il l'accompagna
de Carouge à Aix, se tenant toujours à cheval auprès de sa voiture.
Méneval, qui l'observa dès son apparition, lui trouva un air
bienveillant et des manières polies, mais le jugea bientôt «adroit et
peu scrupuleux, sachant cacher sa finesse sous les dehors de la
simplicité[128]». Marie-Louise se rappelait vaguement cet homme qui
devait avoir une si grande influence sur sa destinée. C'était en 1812, à
Dresde, époque à laquelle, chambellan de son père, il avait été mis pour
la première fois à ses ordres. Insinuant et flatteur, actif et prudent,
il devint bientôt son factotum. Ce fut lui qui lui choisit une villa aux
environs d'Aix. Il eut le talent d'en trouver une qui offrait une vue
charmante. Il ne laissa pas l'Impératrice s'ennuyer un moment. Il lui
procura, entre autres distractions, plusieurs auditions de Talma. Il fit
venir Isabey, son peintre préféré, pour qu'il s'occupât de son portrait.
Il la conduisit souvent en barque sur le lac du Bourget. Enfin, il ne
négligea aucune occasion de distraire cette belle égoïste qui se
laissait faire et soignait minutieusement «sa fragile santé», et qui
devait cependant survivre vingt-six ans à son époux. Quinze jours après
son arrivée à Aix, elle écrivit à Napoléon une lettre dont M. de Bausset
se chargea. Ce fut l'une des dernières. M. de Bausset, qui allait faire
un petit voyage à Parme pour se rendre compte de la future résidence de
sa souveraine, eut la bonne pensée de faire parvenir secrètement à l'île
d'Elbe un petit buste du roi de Rome, d'une ressemblance parfaite et qui
était, paraît-il, l'œuvre d'un statuaire français établi à Vienne[129].
La joie de l'Empereur fut grande en recevant cet objet si précieux. Mais
ses désirs étaient loin d'être satisfaits. Ce qu'il aurait voulu avant
tout, c'était la présence même de sa femme et de son fils. Le 9 août,
Marie-Louise avait reçu de lui une lettre qui la suppliait de se rendre
en Toscane, pour se rapprocher de l'île d'Elbe. «Vous savez combien je
désire faire la volonté de l'Empereur, écrivait Marie-Louise à Méneval,
qui était alors pour quelques semaines à Paris; mais, dans ce cas,
dois-je la faire, si elle ne s'accorde pas avec les intentions de mon
père?» Certainement, elle aurait dû obéir à son époux, qui devait,
suivant toutes les lois, être préféré à son père; mais elle se bornait à
se dire malheureuse et à vouloir mourir... Cette douleur et ce désespoir
n'étaient que factices, car on savait que le séjour d'Aix était pour
elle la fréquente occasion des plus agréables divertissements.

À cette même date, Napoléon faisait informer Méneval qu'il attendait
l'Impératrice pour la fin d'août. «Écrivez-lui, disait-il au général
Bertrand, que je désire qu'elle fasse venir mon fils, et qu'il est
singulier que je ne reçoive pas de ses nouvelles, ce qui vient de ce
qu'on retient les lettres; que cette action ridicule a lieu probablement
par les ordres de quelque ministre subalterne et ne peut pas venir de
son père; toutefois, que personne n'a de droits sur l'Impératrice et son
fils.» Le ministre subalterne était le comte de Neipperg, qui, fidèle
aux prescriptions du cabinet de Vienne, exerçait, avec autant d'adresse
que de courtoisie apparente, la surveillance la plus rigoureuse sur la
correspondance de Marie-Louise. Quelque temps après, le malheureux
empereur renouvellera vainement sa tentative. Il fera écrire par quatre
voies différentes et dira cette fois qu'il attend l'Impératrice à la fin
de septembre. Ses lettres ne lui parviendront pas davantage, et
Marie-Louise n'aura pas la vertu d'obéir à sa conscience et de faire son
devoir en allant spontanément le retrouver. L'ingrate épouse, après sa
cure, a le désir de voir quelques beaux sites de la Suisse. Le 9
septembre, on la voit à Lausanne; le 10, à Fribourg; le 11, à Berne.
Elle a quitté Aix, non point parce que le gouvernement français l'a
désiré[130], mais parce qu'elle a fini son traitement. Du 11 au 20
septembre, elle va visiter les glaciers de la région, en compagnie de
Mme de Brignole et de M. de Neipperg, deux créatures qui semblent avoir
été inventées tout exprès pour la détourner de son époux, car l'une,
stylée par M. de Talleyrand, parlait adroitement contre l'Empereur, et
l'autre savait qu'en disant du mal de Napoléon, il ne déplairait point à
M. de Metternich et à François II. Marie-Louise rentre à Berne le 21
septembre et reçoit dans cette ville la visite de la princesse de
Naples, Caroline d'Angleterre. Les deux princesses passent la journée au
milieu d'agréables distractions; le soir venu, elles chantent le duo de
_Don Juan: La ci darem la mano_, accompagnées au piano par Neipperg
lui-même, aussi bon musicien que bon officier. Et, pendant ce temps,
Napoléon croit sa femme malheureuse, et il gémit sur son sort
déplorable!... Après une visite à Zurich et au château de Habsbourg,
Marie-Louise revient à Schœnbrunn. Elle a laissé son fils pendant trois
mois aux mains de sa gouvernante; elle veut bien reconnaître qu'il est
«fort aimable et se porte à merveille».

On sait maintenant qu'elle aurait désiré prolonger son séjour, de façon
à ne quitter la Suisse que pour aller prendre possession de ses duchés.
Elle avait reçu au mois d'août un pli officiel signé de son père,
relatif à l'organisation de ses nouveaux domaines. Les étrangers,
c'est-à-dire les Français, n'avaient pas droit de séjour chez elle. Le
comte Magnanoli allait être chargé de l'administration, et Marie-Louise
espérait bien que le comte de Neipperg, devenu pour elle un compagnon
indispensable, aurait, comme ministre, la haute main sur les duchés.
Mais voici qu'une lettre de Metternich lui parvient peu de temps après
et l'informe respectueusement que l'Empereur la dissuade de tout voyage
à Parme pour le moment et l'invite même à rentrer en Autriche. Les
royalistes et les jacobins se remuaient beaucoup, paraît-il; des
conspirations s'ourdissaient dans l'ombre, et il fallait attendre, pour
aller à Parme, des jours plus calmes. Le comte de Neipperg, avec
beaucoup d'habileté et d'insistance, fit valoir toutes ces raisons et
décida l'Impératrice à se soumettre. Pendant le voyage de Suisse, sa
tante, Marie-Caroline, était morte. Cette fin subite attrista quelque
temps Marie-Louise et lui remit en mémoire les conseils énergiques de la
vieille reine, conseils qu'elle s'était bien gardée de suivre, et
qu'elle allait à jamais oublier. «Les fautes dans lesquelles
Marie-Louise est tombée, assure formellement Méneval, doivent être
imputées à ceux entre les mains desquels elle a été un instrument de
haine et de vengeance. Ses liens ont été brisés par la politique qui les
avait formés[131].» Ceci ne veut pas dire que Méneval excuse
Marie-Louise, car il la savait d'une nature très égoïste. Un jour de
franchise, elle-même l'avait avoué à l'Empereur, qui s'était ainsi
récrié: «C'est le vice le plus affreux que je connaisse[132]!»

Marie-Louise était rentrée à Schœnbrunn, au moment où la ville de Vienne
recevait les souverains alliés, leurs ministres et de nombreux
diplomates pour le congrès qui allait s'ouvrir un mois après. Ce fut
surtout, comme on le sait, une occasion de divertissements et de fêtes
de tout genre, festins, bals, concerts, représentations, carrousels,
redoutes, avant d'être l'objet de discussions graves, car on était
tellement heureux de la chute de Napoléon, qu'on ne pensait qu'à s'en
réjouir de toutes les façons. Aussi, comme l'avait dit le prince de
Ligne, le Congrès ne marchait pas, il dansait. Cependant, un grand
nombre de diplomates ne se gênaient point pour déclarer aux heures
graves que l'Empereur était encore trop près de l'Italie et de la
France. On répétait à Vienne ce qu'on disait à Paris. «On murmure ici
beaucoup, écrivait Mme de Rémusat à son mari, que l'Empereur ne
demeurera point à l'île d'Elbe. On l'envoie à Sainte-Lucie ou à
Madagascar.» Il est certain que le choix de cette dernière île eût été
singulièrement heureux. Quelques mois de séjour dans la région fiévreuse
de Majunga, et l'Europe eût été délivrée de celui qui faisait encore sa
terreur et son obsession. D'autres parlaient déjà de Sainte-Hélène. Le
fils n'était pas ménagé non plus. M. de Bausset dit avoir entendu à
Vienne le propos suivant relatif au roi de Rome: «Quant à son fils, il
fallait l'élever pour en faire un prêtre.» Qu'on ne s'étonne point de ce
propos; nous lui verrons prendre bientôt une forme officielle.
L'animosité contre la France, même gouvernée par un roi, n'était pas
moins ostensible. Les membres du congrès de Vienne s'étonnaient d'avoir
tiré un parti insuffisant de la capitulation de Paris et se reprochaient
de n'avoir pas assez affaibli la France. L'un des principaux, Hardenberg
ou Humboldt, disait avec un sentiment de jalousie évidente: «Il n'a
fallu que trois mois à la France pour reprendre son rang et sa
considération politique dans les affaires de l'Europe[133].» Aussi se
concertaient-ils tous pour amoindrir son influence et pour l'exclure
presque officiellement des délibérations du Congrès. On sait comment
l'extrême habileté de M. de Talleyrand arriva à triompher de toutes ces
intrigues et à semer la division parmi ses adversaires. Dès la première
conférence, avec un sang-froid imperturbable, il ne voulut rien
reconnaître de ce qui avait pu être décidé avant son arrivée entre les
quatre Cours principales; il protesta contre les idées ambitieuses
prêtées à la France et ne demanda que de grands égards pour elle; puis
en faisant valoir, selon les instructions de Louis XVIII, le principe de
la légitimité, principe d'ordre et de stabilité pour toutes les
puissances, en obtenant enfin que les pouvoirs du Congrès fussent
attribués aux huit Cours signataires du traité de Paris, il replaça peu
à peu la France à son rang[134].

Il faut reconnaître ici,--et cela est de simple justice,--que
Marie-Louise se tint à l'écart des fêtes qui ne convenaient point à sa
situation, et des réunions où elle aurait pu entendre des paroles
malsonnantes. Elle se reprenait à s'occuper de son fils, dont la grâce
enfantine et les aimables paroles la charmaient. À ce moment même, des
souvenirs touchants furent réveillés en elle. Le directeur du
garde-meuble de la couronne de France fit prévenir M. de Méneval que le
ministère de la maison du Roi était disposé à lui rendre le berceau du
roi de Rome, ce berceau magnifique que la ville de Paris avait offert à
Marie-Louise quelque temps avant la naissance du petit roi. On comprend
quelles durent être les impressions de l'Impératrice, lorsqu'elle revit
cette œuvre d'art qui rappelait de si belles espérances et de si douces
joies!... Quelques jours avant l'ouverture du Congrès, le général
autrichien Delmott mourut, et de pompeuses obsèques lui furent faites à
Vienne. Le roi de Rome tint à voir le cortège, et comme le soir il
racontait naïvement au prince de Ligne le plaisir qu'il avait éprouvé à
voir défiler tant de soldats: «À ma mort, lui dit le prince, vous verrez
bien autre chose. L'enterrement d'un feld-maréchal est tout ce que l'on
petit voir de plus beau en ce genre.» Un mois après il mourait, et le
petit prince pouvait admirer les régiments qui suivaient le cercueil de
son vieil ami[135]. Le roi de Rome n'était conduit chez son grand-père
que dans les circonstances solennelles. Celui-ci lui témoignait une
réelle affection. Les sœurs de Marie-Louise étaient également fort
gracieuses pour lui. Seule, l'impératrice d'Autriche lui montrait
quelque froideur. Elle et ses beaux-frères parlaient de le faire entrer
plus tard dans les Ordres, et il fallut plusieurs fois que l'Empereur
s'interposât pour faire cesser la conversation sur un sujet qui blessait
Marie-Louise. Autour d'elle s'échangeaient des propos hostiles contre
Napoléon et contre son fils, propos qu'elle trouvait ensuite reproduits
par les feuilles autrichiennes. C'était ce que Napoléon avait le plus
redouté, et ses lettres à Joseph montrent combien il avait eu raison de
craindre pour son fils le sort douloureux du fils d'Hector. Le 2
décembre 1814, Marie-Louise s'était rendue à Vienne avec le petit roi.
Des curieux s'arrêtèrent avec insistance devant les armoiries impériales
qui ornaient encore sa voiture et s'exprimèrent à ce sujet en termes
presque inconvenants. De retour à Schœnbrunn, Marie-Louise donna à M. de
Bausset l'ordre de faire effacer les armoiries et de les remplacer par
son chiffre. La livrée verte des laquais fit place à une livrée bleue,
et, dès ce moment, on n'appela plus Marie-Louise que la duchesse de
Parme[136]. Neipperg ne la quittait pas. Ayant accepté de l'observer, de
la surveiller à toute heure, il s'acquittait de cette triste mission
avec un zèle particulier et une sorte de conscience. Ce qu'il empêchait
surtout, c'était toute correspondance venue de l'île d'Elbe ou partie de
Schœnbrunn pour cette île. Napoléon s'impatientait d'un tel silence. Il
en était réduit le 10 octobre à recourir au grand-duc de Toscane pour
lui demander «s'il voulait bien permettre» qu'il lui adressât chaque
semaine une lettre destinée à l'Impératrice, espérant qu'il recevrait en
retour des lettres d'elle et quelques mots de son fils. «Je me flatte,
disait-il, que, malgré les événements qui ont changé tant de choses,
Votre Altesse Royale me conserve quelque amitié.» Telle était la
situation pénible à laquelle on avait osé réduire l'Empereur. Est-ce que
le traité de Fontainebleau était vraiment observé ainsi? Et lorsque les
alliés signèrent ce traité, tous, sauf les représentants de l'Autriche,
ne crurent-ils pas que l'impératrice et le roi de Rome iraient séjourner
à l'île d'Elbe, ou pourraient tout au moins correspondre avec Napoléon?
Encore une fois, à quoi servait ce raffinement de cruauté?

Il est curieux d'examiner ici, comme le comporte d'ailleurs notre sujet,
l'attitude du prince de Talleyrand à Vienne au sujet de Marie-Louise et
de son fils, et de voir quelles impressions il transmettait à Louis
XVIII sur Vienne et sur Schœnbrunn. Il réclamait Parme, Plaisance et
Guastalla pour la reine ou le petit roi d'Étrurie, en raison du principe
sacré de la légitimité, et parce que c'était leur patrimoine[137]. Il
affirmait le 13 octobre que l'empereur d'Autriche avait déjà fait
pressentir l'archiduchesse Marie-Louise «qu'il avait peu d'espoir de lui
conserver Parme». En effet, devant l'opposition de la France et de
l'Espagne, l'Autriche hésitait à tenir la promesse contresignée à
Fontainebleau. Marie-Louise était, comme le remarque justement Méneval,
«réduite au rôle d'une plaideuse[138]», et ses affaires marchaient mal.
On verra bientôt que Neipperg les prit au sérieux, s'en occupa
activement et, avec l'appui d'Alexandre, sut leur donner une tournure
plus favorable. Dans la même lettre, Talleyrand révélait ainsi les
desseins des alliés et les siens à l'égard de Napoléon: «On montre ici
une intention assez arrêtée d'éloigner Bonaparte de l'île d'Elbe.
Personne n'a encore d'idée fixe sur le lieu où on pourrait le mettre.
J'ai proposé l'une des Açores. C'est à cinq cents lieues d'aucune terre.
Le fils de Bonaparte n'est plus traité maintenant comme dans les
premiers jours de son arrivée à Vienne. On y met moins d'appareil et
plus de simplicité. On lui a ôté le grand cordon de la Légion d'honneur
et on y a substitué celui de Saint-Étienne[139].» Un jour, le fin
diplomate avait eu l'occasion de rencontrer le petit roi, et l'archiduc
Charles, le lui désignant, lui dit malicieusement: «Reconnaissez-vous
cet enfant?--Altesse, fit l'autre, je le connais, mais je ne le
reconnais pas.» Le 12 novembre, il rappelait à Louis XVIII qu'Alexandre,
contrarié de l'opposition de l'Autriche à ses vues secrètes et mécontent
surtout de Metternich, aurait dit: «L'Autriche se croit assurée de
l'Italie, mais il y a là un Napoléon dont on peut se servir.» À quoi
Louis XVIII avait répondu à son ministre: «Je crois au propos attribué à
l'empereur Alexandre au sujet de l'Italie. Il est dans ce cas de la plus
haute importance que l'Autriche et l'Angleterre se pénètrent bien de
l'adage, trivial si l'on veut, mais plein de sens et surtout éminemment
applicable à la circonstance: _Sublata causa, tollitur effectus_[140].»
Voilà quatre mots latins dont il ne faudrait pas trop vouloir
approfondir le sens, ni étendre la portée, car on pourrait alors leur
trouver une certaine ressemblance avec quelques mots français du duc de
Berry dits à M. de Bruslart, à propos de Napoléon: «Ne se trouvera-t-il
pas quelqu'un pour lui donner le coup de pouce?»

À la même date du 12 novembre, les ambassadeurs du roi de France
écrivaient au ministre des affaires étrangères: «Nous sommes fondés à
espérer de faire rendre Parme à la famille d'Espagne et de faire donner
une des Légations à l'archiduchesse Marie-Louise. Si cet échange peut
être observé, on en proposera le retour au Saint-Siège, dans le cas où
le prince son fils mourrait sans enfants[141].» Metternich paraissait
être de cet avis, car il avait laissé entendre à Talleyrand qu'il
désirait «qu'une ou deux Légations fussent données à l'archiduchesse
Marie-Louise et à son fils[142]». Le 23, les ambassadeurs du Roi mandent
au ministre des affaires étrangères: «Si les paroles de M. de Metternich
pouvaient inspirer la moindre confiance, on serait fondé à croire qu'il
trouverait l'archiduchesse Marie-Louise suffisamment établie en obtenant
l'État de Lucques qui rapporte cinq à six cent mille francs, et que,
pour lors, les Légations pourraient être rendues au Pape et Parme à la
reine d'Étrurie[143].» Mais les affaires ne prenaient pas une tournure
aussi favorable. Le 30 novembre, Talleyrand écrivait au Roi que le
prince de Metternich avait assuré récemment à Marie-Louise qu'elle
conserverait Parme. On avait appris que Murat avait adressé à
l'ex-Impératrice une longue lettre dans laquelle il lui promettait, si
l'Autriche l'aidait à rester à Naples, de la faire remonter au rang dont
elle n'aurait jamais dû descendre. Le 7 décembre, Talleyrand se
plaignait de l'astuce de Metternich, qui ne songeait qu'à faire perdre
du temps au Congrès et détournait par des fêtes multipliées son
attention sur les choses graves. Cependant, le 20 décembre, il croyait
pouvoir dire: «Je suis fondé à espérer que la reine d'Étrurie aura pour
Parme l'avantage sur l'archiduchesse[144].» Il se trompait. Marie-Louise
allait obtenir les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla; mais son
fils n'en devait pas avoir l'héritage, contrairement aux prescriptions
formelles du traité du 11 avril. Ses droits, on ne se donnera pas la
peine de les examiner, et sa mère, par un égoïsme sans nom, ne songera
même pas à émettre la moindre protestation. L'Autriche avait trouvé
cette exclusion nécessaire pour faire admettre par les alliés la
concession faite à Marie-Louise.



CHAPITRE VII

LA COUR DE VIENNE ET LE RETOUR DE L'ÎLE D'ELBE.


L'influence du comte de Neipperg sur Marie-Louise se faisait sentir de
plus en plus. C'est ainsi qu'il avait amené l'Impératrice à céder au
désir, hautement exprimé par le prince de Metternich, de ne plus
communiquer avec l'île d'Elbe et de remettre au premier ministre et à
l'empereur François II les lettres qu'elle recevrait de Napoléon. Elle
osa avouer ce fait à Méneval. Et, grâce à cette lâche soumission,
l'empereur d'Autriche, voulant prouver jusqu'où allait son énergie
personnelle, avait pu montrer aux alliés réunis à Vienne une lettre où
Napoléon se plaignait, à la date du 20 novembre, du silence obstiné de
Marie-Louise. Le captif de Sainte-Hélène avait dit, à ce propos, au
commissaire anglais, le colonel Campbell: «Ma femme ne m'écrit plus. Mon
fils m'est enlevé, comme jadis les enfants des vaincus, pour orner le
triomphe des vainqueurs. On ne peut citer dans les temps modernes
l'exemple d'une pareille barbarie!» Hélas! on pouvait citer
l'arrachement du petit Louis XVII à sa mère et son enfance livrée à la
férocité et à la perversité du savetier Simon, actes abominables qui
resteront parmi les plus grandes monstruosités que l'histoire ait jamais
relevées et flétries... On pouvait citer encore l'enlèvement et le
meurtre du duc d'Enghien; attentat inique dont l'auteur, à son insu
peut-être, subissait en ce moment même le châtiment... Mais si tout à
coup la pensée de Napoléon le ramenait à la fatale matinée du 21 mars,
il devait se dire avec effroi qu'il avait méconnu, onze ans auparavant,
le désespoir d'un père, et qu'il n'avait pas reculé devant l'assassinat
d'un jeune prince innocent, croyant en être absous par l'approbation de
lâches courtisans et par la trop facile raison d'État.

Méneval, qui, en ces tristes circonstances comme partout ailleurs, se
montra homme de cœur et de courage, faisait parvenir de temps à autre à
l'île d'Elbe des nouvelles de Marie-Louise et du roi de Rome. La plus
grande distraction de Méneval était,--il l'avoue dans ses intéressants
Souvenirs--de passer chaque jour quelques heures dans l'appartement du
petit prince. Il loue sans restriction sa gentillesse et sa douceur, son
intelligence précoce, ses vives reparties. Il en fait alors ce gracieux
portrait qui répond fidèlement à celui d'Isabey placé en tête de cet
ouvrage; une chevelure blonde et bouclée, de beaux yeux bleus, un teint
frais et animé, des traits réguliers. La santé de l'enfant était
excellente et permettait de lui donner une instruction au-dessus de son
âge. Sa dévouée gouvernante avait pour lui une tendresse et des soins
exceptionnels. Elle le levait habituellement à sept heures du matin.
Après une prière où le roi de Rome n'oubliait jamais son père,
commençaient les leçons. Déjà l'enfant, qui allait avoir quatre ans,
lisait couramment. C'était avec l'aimable fille de Mme Soufflot qu'il
avait appris ses premières lettres. Il possédait quelques petites
notions d'histoire et de géographie. L'aumônier de la Légation
française, l'abbé Lanti, lui parlait italien; un valet de chambre lui
parlait allemand; cette dernière langue ne plaisait guère au roi de
Rome; il en trouvait la prononciation rude et pénible[145]. Après ses
leçons, l'enfant courait à ses promenades et à ses jeux dans le parc de
Schœnbrunn. Le jour des Rois, Marie-Louise donna un goûter à ses frères
et à ses sœurs. Elle y fit venir son fils, et le hasard voulut qu'il
trouvât la fève dans sa part de gâteau. On but à la santé du petit roi,
et le jeune prince se réjouit des acclamations qui saluaient sa royauté
fortuite, aussi éphémère cependant que la royauté dont son père avait
cru lui assurer le pompeux héritage.

Marie-Louise ne cessait de penser aux duchés de Parme, de Plaisance et
de Guastalla, que lui avait concédés le traité de Fontainebleau, sous la
garantie des alliés et du gouvernement français. Mais, comme je l'ai dit
plus haut, tout était remis en question par l'opposition subite de la
France et de l'Espagne. Le prince de Talleyrand, qui venait de signer,
avec l'Autriche et l'Angleterre, un traité secret d'alliance défensive
contre la Russie et la Prusse, espérait toujours que l'Autriche
abandonnerait Parme à la reine d'Étrurie ou au jeune roi, son fils.
L'adroit négociateur aurait voulu également que Metternich lui sacrifiât
les intérêts du roi Murat, mais il redoutait d'être moins exaucé sur ce
point que sur l'autre, car il savait que le ministre de François II
était passionnément épris de la reine de Naples. Ce détail faisait
sourire Louis XVIII et lui inspirait ce souvenir classique: «Si Antoine
abandonna lâchement sa flotte et son armée, du moins c'était lui-même et
non pas son ministre que Cléopâtre avait subjugué[146]...» Dans sa
lettre du 19 janvier 1815 au Roi, Talleyrand laissait entendre qu'il
avait quelque motif d'espérer que l'archiduchesse Marie-Louise serait
réduite à une pension considérable: «Je dois dire à Votre Majesté,
ajoutait-il, que je mets à cela un grand intérêt, parce que décidément
le nom de Buonaparte serait par ce moyen, et pour le présent et
l'avenir, rayé de la liste des souverains, l'île d'Elbe n'étant à celui
qui la possède que pour sa vie, et le fils de l'archiduchesse ne devant
pas posséder d'État indépendant[147].» Le 15 février, il donnait au roi
de France des détails minutieux sur l'affaire des duchés qui le
préoccupait toujours. La commission, chargée des arrangements
territoriaux, avait proposé de rendre à la reine d'Étrurie Parme,
Plaisance et Guastalla; les Légations au Saint-Siège; Lucques, les
Présides, Piombino et la réversion de l'île d'Elbe au grand-duc de
Toscane. Quant à Marie-Louise, avec la pension payée par la Toscane,
elle aurait eu quelques fiefs situés en Bohême. Talleyrand ajoutait que
ce plan, inspiré par lui, permettrait de diminuer en Italie les petites
souverainetés et d'enlever au fils de l'archiduchesse tout espoir de
gouverner le moindre État. Après bien des atermoiements, François II
paraissait consentir à rendre les duchés à la reine d'Étrurie et à
attribuer Lucques à Marie-Louise, avec deux pensions sur l'Autriche et
sur la France, à la condition que Lucques reviendrait à l'Autriche après
la mort de l'archiduchesse. Talleyrand laissait entendre qu'il y aurait
discussion sur ce dernier point, comme sur la pension française. Il en
avait parlé à Metternich et ne semblait pas satisfait de son entretien.
Sa grande présomption et sa grande légèreté, disait-il, l'avaient
empêché de prévoir qu'il pourrait ne pas avoir un succès complet. Mais,
au premier mot, l'archiduchesse Marie-Louise a paru ne pas vouloir se
contenter de Lucques, ni même se souvenir de cette principauté, «où il
ne lui serait pas agréable d'aller, disait-elle, tant que Napoléon sera
à l'île d'Elbe». S'appuyant sur le traité du 11 avril, elle voulait au
moins quelque chose d'équivalent au duché de Parme. Elle aurait bien
accepté les Légations, mais on craignait que la cour de Rome ne jetât
les hauts cris... Metternich avait, en dernier lieu, demandé trois jours
de délai pour arriver à une détermination ferme.

Le 13 février, Talleyrand eut un entretien désagréable avec l'empereur
Alexandre. Celui-ci lui demanda brusquement pourquoi la France
n'exécutait pas le traité de Fontainebleau. C'était une affaire
d'honneur, et lui et l'empereur d'Autriche étaient blessés qu'on ne s'y
conformât point. Quand on pense que, dans ce moment même, le cabinet de
Vienne se disait prêt à abandonner Parme à la reine d'Étrurie,
contrairement aux engagements pris le 11 avril, on se demande lequel
était le plus fourbe de Talleyrand ou de Metternich. Pressé ensuite sur
la question de savoir pourquoi le gouvernement français ne faisait pas
remettre à Napoléon les sommes fixées par le même traité, Talleyrand
essayait de se tirer d'affaire en faisant remarquer qu'il y aurait «du
danger à fournir des moyens d'intrigue aux personnes que l'on pouvait
croire disposées à en former[148]». L'empereur de Russie prit cette
réponse pour ce qu'elle valait. Devant son attitude, Talleyrand ne
craignit pas de dire au Roi que l'affaire du traité du 11 avril était à
l'ordre du jour; que tout le monde en parlait; qu'elle reparaissait
souvent «et d'une manière déplaisante». Louis XVIII pouvait, selon lui,
se débarrasser de certains points pénibles au moyen d'un arrangement
avec l'Angleterre, laquelle prendrait peut-être à sa charge les pensions
stipulées. Le 26 février, Talleyrand fit encore remarquer que l'empereur
de Russie était fort actif dans les affaires de l'archiduchesse, et
qu'il avait dressé un plan dans lequel les Légations seraient presque en
entier enlevées au Pape, ce qui mettrait Alexandre en opposition avec
les principes convenus entre les plénipotentiaires des grandes
puissances. Une lettre, venue de Vienne à cette date, apprenait au
ministre des affaires étrangères à Paris que le projet, soutenu par la
France, de restituer Parme et Plaisance à la reine d'Étrurie et
d'apanager Marie-Louise, venait d'être rejeté, quoique l'Autriche y eût
d'abord consenti. L'opinion publique attribuait ce changement à
l'empereur de Russie, qui s'intéressait vivement au sort de la
malheureuse princesse. «On dit, ajoutait la lettre, que le prince de
Talleyrand s'était adressé à un diplomate russe pour gagner son
influence en faveur de la reine d'Étrurie, et que celui-ci lui avait
répondu qu'il était impossible de donner à une autre les pays qui
avaient été assignés à l'impératrice des Français par le traité de
Fontainebleau.--Ce traité, a dit Talleyrand, a été signé le pistolet sur
la gorge.--N'oubliez pas, répliqua gravement le ministre, que c'est le
même pistolet qui a remis Louis XVIII sur le trône de France[149]!»

Le Roi répondit à son ambassadeur, le 3 mars, que lord Castlereagh avait
également insisté auprès de lui pour l'exécution de la convention du 11
avril. Le diplomate anglais, se disant d'accord avec le ministre
autrichien qui consentait à coopérer à l'expulsion de Murat, lui avait
demandé de reconnaître que les duchés fussent donnés à Marie-Louise. Il
était, d'ailleurs, entendu que les trois branches de la maison de
Bourbon se chargeraient d'indemniser la reine d'Étrurie. Le Roi avait
répondu que si l'Autriche tenait à ce que la convention du 11 avril fût
exécutée à l'égard de l'archiduchesse Marie-Louise, il exigeait que la
reine d'Étrurie, ou son fils, reçût en indemnité Lucques et l'État des
Présides. En outre, il posait la condition que la souveraineté de Parme
serait reconnue comme appartenant à la Reine ou à son fils et devrait
leur revenir à la mort de Marie-Louise, époque à laquelle Lucques et les
Présides seraient réunis à la Toscane. À la même date, Talleyrand,
assuré de plaire au Roi qui ne pouvait supporter les airs protecteurs de
l'empereur de Russie, se raillait de ce souverain en ces termes:
«L'Empereur, disait-il, a promis d'être chez lui pour la Pâque russe, et
je crois que de tant de promesses qu'il a faites, c'est la seule qu'il
tiendra, parce qu'il verrait pour lui de l'inconvénient à ne pas la
tenir... Ce besoin, ou ce désir que tout le monde a de s'en aller,
hâtera la conclusion des affaires[150].» Ces affaires allaient devenir
bientôt plus graves qu'on n'aurait pu le supposer, et les railleries
devaient faire place à des préoccupations extrêmement importantes.

On a dit que Marie-Louise, préoccupée de l'avenir de son fils et
renonçant tout à coup à sa froide indifférence, aurait, à la date du 19
février 1815, fait valoir auprès du Congrès les droits de ce fils à la
couronne de France, et que cette protestation aurait été insérée au
protocole du 24 février dudit Congrès, malgré le refus de signer fait
par les ministres français. J'ai compulsé les protocoles aux Affaires
étrangères et n'y ai rien trouvé[151]. J'ai seulement, dans un des
volumes originaux du congrès de Vienne qui contient diverses pièces,
découvert une copie de cette protestation à la date indiquée, copie
faite d'après le _Vrai Libéral_ du 10 août 1817, qui l'avait empruntée à
des journaux anglais[152]. Metternich et Talleyrand n'en disent rien. Je
veux bien faire une courte analyse de cette pièce dont on n'a pas encore
parlé, mais je me hâte de dire qu'elle me paraît apocryphe. Marie-Louise
y prenait une allure fière qu'on ne lui connaissait pas. Elle citait
l'exemple de Marie-Thérèse; elle revendiquait les droits de son fils au
trône de France donné par le peuple et consacré par Dieu, «trône
national et de droit divin». Elle présentait un long exposé historique
des événements qui avaient amené Napoléon à prendre le pouvoir suprême
et à en faire reconnaître la légitimité par toutes les nations. Elle
composait un tel éloge de l'Empire et attaquait avec tant de violence la
monarchie légitime que je ne doute pas que cette protestation ne vienne
de Sainte-Hélène ou n'ait été fabriquée dans quelque officine
bonapartiste. On peut donc affirmer, sans crainte de se tromper, que
jamais Marie-Louise n'a été capable d'écrire ni de signer une pièce
pareille. Ce qui était plus vrai, c'est que Marie-Louise, qui voulait à
tout prix conserver les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, avait
confié au comte de Neipperg tous ses intérêts. Celui-ci, qui s'était
préalablement assuré de l'adhésion et de l'appui secrets d'Alexandre,
avait promis de les défendre énergiquement, mais à la condition que
l'Impératrice ne songerait pas à demander la réversion des duchés pour
son fils, ni à vouloir l'emmener avec elle. Cette dernière proposition
eût dû paraître inadmissible à une mère; cependant elle fut acceptée par
Marie-Louise. Méneval, qui était au courant de tous ces conciliabules,
ne put s'empêcher de dire combien il était affecté de voir l'Impératrice
prendre si facilement son parti[153]. Elle n'écoutait plus que Neipperg.
Elle avait fini par s'attacher à lui, au point que le général ayant reçu
l'ordre de se rendre provisoirement à Turin, elle alla demander à
Metternich la permission de le garder auprès d'elle jusqu'au règlement
définitif de ses affaires. Le ministre céda. Cette demande ne dérangeait
point ses plans, au contraire.

       *       *       *       *       *

L'événement qui allait subitement arrêter à Vienne les bals, les
concerts, les tableaux vivants, les jeux, les loteries et les redoutes
était, comme on le sait, le retour de l'île d'Elbe.

J'ai été personnellement frappé, et depuis longtemps, de voir que
beaucoup d'historiens[154] ont attribué si peu d'importance aux raisons
intimes qui agirent si fortement sur l'esprit de Napoléon et le
décidèrent à sortir de l'île d'Elbe. Il est cependant de la dernière
évidence que la non-exécution du traité du 11 avril 1814 a dû
particulièrement impressionner et irriter l'Empereur. Ainsi on ne lui
avait pas encore remis la rente des deux millions promis; on laissait
dire partout que les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla allaient
revenir à la reine d'Étrurie, et qu'une pension serait seulement allouée
à Marie-Louise. On ne donnait plus à l'impératrice les titres que
l'article 2 du traité lui avait cependant maintenus comme à l'Empereur.
La famille impériale, qui eût dû être traitée avec égards, était l'objet
de menaces non déguisées. Enfin on n'avait pas encore attribué aux
officiers et aux serviteurs de l'Empereur, sur les fonds placés par
Napoléon sur le Grand-Livre, la Banque et les actions des forêts, les
gratifications promises par l'article 4. Un tel oubli des actes
approuvés officiellement par l'Europe et le gouvernement français était
fait pour l'exaspérer. Mais il y avait autre chose. Napoléon savait qu'à
Vienne on avait parlé, entre diplomates[155], de la nécessité de
l'enlever de l'île d'Elbe et de le mener soit aux Açores, soit à
Sainte-Lucie. Un nommé Mariotti, consul de France à Livourne, avait
écrit à Talleyrand, le 28 septembre 1814, qu'il serait facile de
l'enlever et de le conduire à l'île Sainte-Marguerite[156]. On a
contesté ce fait. Or, une nouvelle lettre de Mariotti, découverte
récemment par M. Wertheimer et datée du 5 octobre 1814, a été, celle-là,
vraiment envoyée à Talleyrand. Elle est ainsi conçue: «J'ai adressé le
28 (septembre) à Paris et le 30 à Vienne le projet d'une entreprise
destinée à enlever _le voisin_. Ce projet est, à mon avis, le seul qui
puisse réussir en ce moment. Pour peu que le capitaine (Taillade) du
brick (_l'Inconstant_) entre dans nos intérêts, le succès est certain.
J'ai exposé dans mes rapports les moyens à employer pour le sonder et
pour le séduire. J'envoie maintenant de Genève un marchand de légumes,
et de Florence par Piombino (à l'île d'Elbe) une marchande de modes, car
tout ce qui vient d'ici est tellement suspect qu'un séjour de plus de
trois jours est impossible. Je fais tout pour arriver à bonne fin, mais
je plie sous le poids des dépenses, car jusqu'ici je n'ai pas reçu un
rouge liard[157].» Le fait est donc certain aujourd'hui. Outre
l'enlèvement, il avait été question de l'assassinat. Des bruits sérieux
étaient venus jusqu'à l'Empereur, qui avait cru devoir prendre les
précautions les plus minutieuses dans l'île d'Elbe et autour de l'île.
Enfin, on s'était appliqué à écarter de Parme sa femme et son fils, pour
les empêcher de le venir voir et de demeurer avec lui. On avait arrêté
toute correspondance entre eux, comme si les liens du sang étaient à
jamais rompus.

En conséquence, il est permis de dire: «Si Napoléon n'a pas tenu ses
engagements, qu'est-ce que l'Europe a fait des siens? Pourquoi lui
a-t-elle fourni des motifs plausibles pour s'échapper de sa
retraite?...» On voit que la politique autrichienne, mesquine et
méchante, portait ses fruits. Elle jetait l'Europe dans de nouveaux
périls; elle l'exposait à de nouvelles angoisses; elle allait affaiblir
la monarchie des Bourbons, faire verser inutilement des flots de sang,
bouleverser et ruiner la France déjà si éprouvée, amener sur son sol
attristé les confiscations, les proscriptions, la terreur et la guerre
civile... Encore une fois, si l'Empereur eût trouvé devant lui des
souverains et des ministres faisant honneur à leurs serments et à leurs
signatures, s'il avait eu la situation solennellement promise par le
traité du 11 avril 1814, si on lui avait épargné la douleur de le
séparer brutalement de sa femme et de son fils, si des projets sinistres
n'avaient pas menacé sa liberté et sa vie, il eût été impardonnable de
quitter sa retraite et de rejeter sa patrie dans des maux
incommensurables. Sans doute, les débuts de la Restauration n'avaient
pas été heureux. Sans doute, de nombreux mécontentements s'étaient
élevés, et leurs rumeurs étaient arrivées jusqu'à l'île d'Elbe. Mais
quelle que fût l'ambition de Napoléon, quel que fût son désir de
reprendre le pouvoir, de châtier ses ennemis, de punir les traîtres et
de dominer encore une fois l'Europe, s'il s'était trouvé en face des
alliés respectueux de son infortune et de ses droits suprêmes, il n'eût
pu invoquer des raisons sérieuses pour justifier sa réapparition parmi
les Français. Il faut bien admettre encore que la façon insolente dont
le congrès de Vienne osait traiter la France, et que les mesures
impolitiques des Bourbons contre les institutions nouvelles et contre
les soldats de la vieille armée, avaient fait bouillonner son sang et
lui avaient inspiré l'ardent désir de défendre les unes et de venger les
autres. Toutefois, ce qu'on a appelé les causes secondaires,
c'est-à-dire la violation des articles du traité et les menaces dirigées
contre lui et les siens, a dû figurer, suivant moi, parmi les causes
primordiales de son départ. Une politique plus habile, sinon plus
généreuse, eût évité de les lui fournir.

       *       *       *       *       *

En remettant le pied sur le sol français, l'Empereur disait au peuple:
«J'arrive parmi vous reprendre mes droits. Tout ce qui a été fait sans
vous est illégitime.» Il affirmait à ses soldats qu'ils n'avaient pas
été vaincus, et il les invitait à reprendre le drapeau tricolore, le
drapeau de la nation et de la victoire. «Nous devons oublier,
ajoutait-il cependant, que nous avons été les maîtres des nations, mais
nous ne devons pas souffrir qu'aucune se mêle de nos affaires.» Ces
paroles allaient droit au cœur des Français. Mais l'étranger ne croyait
pas à la modération de Napoléon et au changement de sa politique. Ce fut
dans la soirée du 6 mars qu'on apprît à Vienne la nouvelle de son
retour. On donnait à ce moment à la Burg devant les membres du Congrès
une belle représentation de tableaux vivants[158], lorsqu'une agitation
subite se manifesta parmi les spectateurs. Comme cela se voit au
troisième acte d'un grand opéra, la fête fut brusquement interrompue.
Les empereurs et les rois se réunirent aussitôt pour se concerter sur
les mesures à prendre. Le 7 mars, Talleyrand, qui avait eu connaissance
de la terrible nouvelle par un agent des Rothschild de Vienne, et par M.
de Metternich, en informa Louis XVIII à tout hasard. Il croyait que
Bonaparte se porterait de côté de Gênes ou vers le midi de la France. Il
conseillait aussitôt de le traiter comme un bandit[159]. «Je ferai,
disait-il, tout ce qui sera en moi pour qu'ici l'on ne s'endorme pas et
pour faire prendre par le Congrès une résolution qui fasse tout à fait
descendre Bonaparte du rang que, par une inconcevable faiblesse, on lui
avait conservé, et le mette enfin hors d'état de préparer de nouveaux
désastres à l'Europe.» Le 12 mars, il informait le Roi que le projet de
déclaration contre Bonaparte avait été rédigé par la légation française
et communiqué à Wellington et à Metternich. Il lui importait plus qu'à
personne de montrer contre Napoléon un acharnement impitoyable, parce
que la haute société de Vienne et la plupart des diplomates le
soupçonnaient de connivence avec l'Empereur. Aussi, lui d'ordinaire si
réservé, se répandait-il en paroles menaçantes. Il disait à tout propos
que l'on devait «lui courir sus comme à un chien enragé». Il pariait, en
proposant une forte somme, que dans trois mois l'usurpateur serait
anéanti[160].

Talleyrand avait chargé son secrétaire de confiance, La Besnardière, de
rédiger un mémoire où se trouveraient exposés tous les motifs qui
devaient porter les alliés à réunir leurs forces et à marcher sans
retard contre Napoléon. Voici comment débute ce mémoire que l'on croyait
perdu[161]: «Les puissances de la chrétienté, réunies en congrès général
à Vienne pour compléter les dispositions du traité du 30 mai 1814, ayant
appris de quelle manière et avec quelle suite Napoléon Bonaparte avait
quitté l'asile dont il était redevable à la clémence de l'Europe, n'ont
pu douter qu'il ne méditât quelque nouvel attentat contre les droits et
le repos des nations, et l'événement vient de prouver qu'il aspire à
faire encore de la France son instrument et sa première victime. Les
entreprises, qu'un seul individu ose ainsi, sans droit, sans titre, sans
prétexte quelconque, former contre un grand royaume par l'unique motif
d'une ambition furieuse et sans autre moyen que ceux qu'il espère tirer
de l'égarement des peuples et des doctrines révolutionnaires,
n'appartiennent point à l'état de guerre, tel que la loi des nations le
reconnaît et l'admet, et constituent un acte de brigandage, dans le sens
propre et précis du mot. Cet individu s'est donc placé lui-même hors de
la protection de toute loi divine et humaine; _c'est justement qu'il
tombera sous les coups du premier qui l'aura frappé_, et il est,
d'ailleurs, passible de toutes les peines que les codes des peuples
civilisés décernent contre les brigands et les malfaiteurs.» Comment,
après de pareilles provocations à l'assassinat, douter de la mission
confiée à M. de Maubreuil?... Mais ce n'est pas fini. «Tout persuade,
ajoutait le mémoire, aux puissances de la chrétienté qu'au lieu de
fauteurs et de complices, les tentatives de Napoléon Bonaparte ne
rencontreront en France que l'horreur qu'elles méritent et le châtiment
qui leur est dû. Mais, comme en rétablissant, par le traité du 30 mai
1814, la paix générale de la chrétienté, les puissances, et
particulièrement celles qui ont signé ce traité, se sont, par cela même,
engagées et ont, d'ailleurs, un intérêt évident et commun à concourir de
tout leur pouvoir au maintien de cette paix par la base immuable des
négociations qui l'ont formée, elles regardent comme un devoir, dans les
circonstances présentes, de déclarer, ainsi qu'elles le font, que, sur
la première demande de Sa Majesté Très Chrétienne, elles seront prêtes à
se porter, et si besoin était, avec toutes leurs forces, au secours du
roi et du royaume de France contre tout perturbateur de cette paix,
spécialement contre Napoléon Bonaparte, et qu'il ne sera jamais accordé
ni paix, ni trêve, ni asile à cet ennemi de tous les hommes. Donné à
Vienne, etc.[162].» Le 13 mars, la fameuse déclaration était signée par
les représentants des huit puissances et envoyée immédiatement aux
préfets des départements frontières. Talleyrand en informait ainsi M. de
Jaucourt, le 14 mars: «Jamais il n'y a eu une pièce de cette force et de
cette importance signée par tous les souverains de l'Europe... Je ne
crois pas qu'ici nous ayons pu faire mieux[163].» On en connaît la
teneur, mais il est bon d'en rappeler ces quelques lignes: «En rompant
ainsi la convention qui l'avait établi à l'île d'Elbe, Buonaparte
détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvait attachée...
Les puissances déclarent en conséquence que Napoléon Buonaparte s'est
placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et
perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte publique.»
Il est facile de remarquer la corrélation qu'il y a entre cette pièce et
le mémoire publié plus haut.

C'était, en réalité, une provocation officielle à un attentat direct
contre la vie de l'Empereur[164]. Les alliés avaient pris, toujours à
l'instigation de Talleyrand, comme le prouvent les documents officiels,
des mesures contre Pauline Borghèse, Jérôme et Joseph Bonaparte. Les
Polonais au service de Napoléon étaient rappelés par le gouvernement
russe. Napoléon était déclaré par Louis XVIII traître et rebelle; chacun
devait lui courir sus. Les adresses en faveur de la monarchie légitime
se multipliaient chaque jour. Les grands Corps et les conseils
municipaux, les maréchaux, les généraux, les magistrats, les
fonctionnaires, tous juraient fidélité au Roi. Une semaine après, les
mêmes, avec un non moindre enthousiasme, prêtaient serment à l'Empereur.

C'est le 7 mars seulement qu'on avait appris à Schœnbrunn le départ de
l'île d'Elbe. Marie-Louise en fut informée au retour d'une promenade à
cheval avec le comte de Neipperg[165]. L'archiduc Jean souhaita
franchement devant elle que Napoléon se cassât le cou dans une telle
aventure. Marie-Louise parut très affligée, mais ceux qui la
connaissaient intimement ne doutaient pas que son émotion ne fût excitée
que par l'égoïsme et par la crainte. Ces duchés de Parme, Plaisance et
Guastalla qu'elle croyait avoir reconquis, elle allait donc les perdre
par la faute de son impatient époux. Il faudrait, à la suite de ce
terrible coureur d'aventures, reprendre une vie d'angoisses et de
périls!... Non, car cette fois elle était bien résolue à ne pas revoir
l'homme dont le génie tumultueux l'épouvantait. Méneval affirme que
François II avait dit à sa fille «que si Napoléon pouvait réussir, il ne
la laisserait aller en France que lorsque l'expérience aurait fait voir
qu'on pouvait se fier à ses dispositions pacifiques». Quelles que soient
la précision et la valeur habituelles des affirmations de Méneval, je
crois qu'il a dû se tromper ici, ou reproduire une parole sans
conséquence. Des entretiens de Marie-Louise et de son père à cette
époque, il est sorti autre chose qu'une promesse de laisser Marie-Louise
revenir tôt ou tard en France. D'abord toute communication fut interdite
avec cette terre dangereuse. Lettres et journaux furent interceptés.
Puis Metternich eut avec l'archiduchesse un mystérieux entretien. Le 12
mars, Marie-Louise écrivit à ce ministre une lettre préparée par M. de
Neipperg et dans laquelle, se disant étrangère aux projets de Napoléon,
elle se mettait sous la protection des puissances. Le 13, les alliés
lançaient leur déclaration menaçante. En échange de sa soumission,
Marie-Louise recevait l'assurance que les duchés lui resteraient; de
plus, Neipperg, pour tous ses services, obtenait la dignité de maréchal
de la cour, ce qui lui permettait de monter désormais dans le carrosse
de l'archiduchesse... Voilà ce que l'empereur d'Autriche et sa
diplomatie avaient su trouver pour se venger de l'empereur des Français!
Non seulement François II s'associait aux puissances qui le livraient «à
la vindicte publique», mais encore il essayait de le déshonorer, car il
connaissait bien le genre d'intimité qui régnait ouvertement entre le
comte de Neipperg et sa fille[166]. En tolérant une pareille intrigue,
il faisait tomber sur la maison d'Autriche une honte que ne voulut pas
admettre Napoléon, car celui-ci persistait à croire sa femme fidèle et
n'osait pas soupçonner de telles infamies[167]. Il paraîtrait que
l'empereur Alexandre était venu secrètement à Schœnbrunn pour conférer
avec Marie-Louise et savoir ses intentions définitives. Elle avait
répondu que son père était seul maître de ses destinées, et elle avait
refusé de se prononcer sur la possibilité de reprendre la régence[168].
Elle était décidée depuis longtemps à ne plus retourner en France. Elle
ne souhaitait qu'un petit pays paisible où elle occuperait ses loisirs
auprès de l'homme qui avait remplacé pour elle le héros dont la
réapparition subite faisait trembler l'Europe.

La surveillance sur les quelques Français encore en résidence à Vienne
était devenue très rigoureuse. M. de Bausset s'était arrangé pour
recevoir en cachette des journaux de Paris, par l'entremise d'un
joaillier de Vienne. On le sut et on menaça si sérieusement le joaillier
que celui-ci dut renoncer à servir d'intermédiaire pour ces périlleuses
communications. Bientôt François II fit entendre à Marie-Louise que les
événements étaient devenus trop graves pour laisser l'enfant impérial à
Schœnbrunn[169]. On avait répandu depuis quelque temps des bruits
fâcheux sur la gouvernante du prince, la vertueuse et fidèle Mme de
Montesquiou. On l'accusait de parler au prince de ce qui se passait et
de lui faire entendre qu'il pourrait retourner à Paris auprès de son
père. Cela était faux. Mme de Montesquiou ménageait, au contraire,
l'esprit d'un enfant aussi jeune; elle se contentait seulement de le
faire prier matin et soir pour son père. Mais c'était là encore un grief
impardonnable... Marie-Louise informa tristement la gouvernante qu'elle
allait conduire son fils au château impérial à Vienne. Le 20 mars, en
effet, le roi de Rome y arriva avec sa mère. En ce même jour qui était
l'anniversaire de sa naissance, et comme par un redoublement de
méchanceté inexplicable, le comte Wrbna reçut l'ordre de signifier à Mme
de Montesquiou qu'elle n'était plus chargée de l'éducation du prince, et
qu'elle eût à quitter Vienne au plus tôt. «Malgré ses prières, ses
instances, ses protestations, écrit Méneval, elle fut forcée
d'obtempérer à un ordre aussi cruel. Il lui fallut abandonner à des
subalternes un enfant qu'elle avait reçu dans ses bras, qu'elle n'avait
pas quitté un instant depuis sa naissance, et qui avait été l'objet de
sa constante sollicitude[170].» Le motif de cette séparation si brusque
était, si l'on en croit Mme de Colloredo, que l'on soupçonnait le comte
Anatole de Montesquiou, son fils, présent alors à Vienne, d'avoir voulu
enlever l'enfant. Or, le 20 mars, le comte devait partir pour Paris. Il
avait quitté Schœnbrunn en même temps que Marie-Louise et le roi de
Rome, pour aller voir à Vienne son ami M. de Bresson de Valensole. Les
ordres qu'il avait donnés à son cocher n'avaient sans doute pas été
compris, car sa voiture se rendit au Prater. La police viennoise,
retrouvant cette voiture dans le parc, supposa que tout était arrangé
pour un enlèvement. Comme M. de Montesquiou était revenu à pied à
Schœnbrunn et un peu tard, les soupçons s'accentuèrent, d'autant plus
que, depuis le mois de janvier, on avait su que Fouché avait eu
l'intention de faire enlever le prince, afin d'établir une régence dont
il aurait été le premier ministre[171]. Je ne dis pas, en ce qui
concerne M. de Montesquiou, que celui-ci n'ait pas eu un moment
l'intention de soustraire le roi de Rome aux Autrichiens, mais de là à
une action définitive il y a loin, et rien ne prouve que M. de
Montesquiou ait alors voulu ou pu agir[172].

Mme de Montesquiou, qui avait obtenu la permission de voir encore une
fois le roi de Rome, était revenue à Schœnbrunn, après lui avoir
prodigué ses caresses. Le lendemain, elle songeait à partir, lorsque le
comte Wrbna revint auprès d'elle et lui dit que l'Empereur, ayant décidé
d'ajourner son départ, la priait de rester à Schœnbrunn. Elle refusa,
préférant se rendre au couvent de la Visitation à Vienne. Mais avant
d'abandonner pour toujours l'enfant qu'elle adorait, elle exigea un
ordre écrit de l'Empereur et un certificat médical attestant qu'elle
laissait le roi de Rome dans un parfait état de santé. François II lui
écrivit une lettre affectueuse, motiva son désir sur la rigueur des
circonstances et lui fit offrir une parure de saphirs. Marie-Louise y
ajouta une boucle des cheveux de son fils. On se figure aisément le
chagrin du roi de Rome, quand il ne retrouva plus auprès de lui celle
qu'il appelait dans son langage tendre et naïf «_maman Quiou_»...
D'après Méneval, cette séparation douloureuse fut vivement ressentie par
l'enfant, qui s'était fait une douce habitude des soins empressés et
maternels de sa gouvernante. «Il la redemandait sans cesse, et les
regrets qu'il témoignait de sa perte étaient la seule consolation
qu'elle pût recevoir dans cette triste circonstance[173].» Ainsi, une
femme dévouée était l'objet de la défiance et de la crainte de tout un
gouvernement. On persistait à croire que son fils était le chef d'un
complot, et on le lui fit bien voir. Le comte Anatole avait été autorisé
à retourner en France; mais, arrivé à Lembach, il fut brutalement arrêté
et ramené à Vienne, où on le tint plusieurs jours au secret. Il n'obtint
son élargissement que grâce aux instances du prince de Talleyrand[174];
mais il dut donner sa parole d'honneur de ne point quitter Vienne, sans
avoir demandé et obtenu un passeport en règle. La comtesse de
Montesquiou s'indigna des soupçons de la police, et, comme la _Gazette
de Vienne_ s'était faite spécialement l'écho de ces bruits, elle lui
adressa un démenti formel, que le journal, avec une discourtoisie peu
habituelle cependant en Autriche, ne publia pas[175].

La veuve du général de Mitrowsky remplaça provisoirement Mme de
Montesquiou; mais, si distinguée que fût cette dame, ce n'étaient plus
les mêmes soins maternels ni la même sollicitude[176]. On allait bientôt
remettre l'enfant aux mains de gouverneurs qui devaient lui faire
regretter encore plus celle qu'il avait considérée comme une seconde
mère, car Marie-Louise ne lui témoignait un peu d'affection que par
intervalles et se reposait sur les autres de la tâche, pourtant si
douce, d'instruire et d'élever son fils. Elle paraissait alors très
occupée à des exercices de piété. Une foi plus sincère et plus
intelligente lui eût fait comprendre ses devoirs d'épouse et de mère.
Mais elle manquait avec insouciance aux uns comme aux autres. De
nombreux émissaires étaient partis de Paris pour Vienne. Un seul, qui
avait, paraît-il, l'appui secret de Fouché, parvint en cette ville. On
suppose que Fouché voulait connaître définitivement l'opinion secrète de
Talleyrand sur la régence de Marie-Louise, et demandait s'il pouvait
compter sur lui. Cet émissaire était M. de Montrond, l'âme damnée de
Talleyrand. J'ai fait ailleurs le portrait de cet intrigant; je n'y
reviendrai pas[177]. M. de Montrond, qui s'était servi du passeport d'un
Italien, l'abbé Altieri, remit à Méneval une lettre de Napoléon pour
Marie-Louise, et des lettres de Caulaincourt pour lui et pour Mme de
Montesquiou. Il avait confié à Méneval, mais sur un ton plaisant qui
inspirait la défiance, qu'il avait carte blanche pour enlever
Marie-Louise en la faisant déguiser sous des habits d'homme. «Je pensai,
dit Méneval, qu'il venait plutôt pour faire les affaires de Talleyrand
que celles de Napoléon.» Il est bien permis de croire à cette
observation, car Montrond s'étonnait lui-même de la confiance subite que
lui avait témoignée le gouvernement impérial. Ayant à s'expliquer un peu
plus tard sur les émissaires envoyés par Napoléon à Vienne, Talleyrand
parlait ainsi de Montrond: «Il n'avait ni dépêche, ni mission
ostensible...» Talleyrand savait le contraire. «Ou plutôt, ajoute-t-il,
a-t-il été envoyé par le parti qui sert ostensiblement Bonaparte, que
par Bonaparte lui-même.» Ceci semble plus vrai. «Il était chargé de
paroles pour M. de Metternich, M. de Nesselrode et moi.» Or, il leur
remit des lettres de Caulaincourt. «Ce qu'il était chargé de me
demander, dit encore Talleyrand, était si je pouvais bien me résoudre à
exciter une guerre contre la France.--Lisez la déclaration, lui ai-je
répondu. Elle ne contient pas un mot qui ne soit dans mon opinion. Ce
n'est pas d'ailleurs d'une guerre contre la France qu'il s'agit; elle
est contre l'homme de l'île d'Elbe[178].» Ceci était un sophisme, car la
France, qui avait acclamé le retour de Napoléon, marchait avec lui.
Montrond ayant ensuite demandé à M. de Metternich si le gouvernement
autrichien avait totalement perdu de vue ses idées du mois de mars 1814:
«La régence? nous n'en voulons point», répondit M. de Metternich[179].
Enfin, Montrond chercha à connaître les dispositions de l'empereur
Alexandre. «La destruction de Bonaparte et des siens», répondit
Nesselrode, et les choses en restèrent là. «On s'est borné, ajoute
Talleyrand, à faire connaître à M. de Montrond l'état des forces qui
vont être immédiatement employées, ainsi que le traité du 25 mars
dernier. Il est reparti pour Paris, avec ces renseignements et ces
réponses qui pourront donner beaucoup à penser à ceux qui, aujourd'hui,
se sont attachés à la fortune de Bonaparte[180].» La mauvaise humeur de
Talleyrand s'explique par la connaissance qu'il eut du décret de
confiscation pris par Napoléon contre lui et les membres du gouvernement
provisoire, ce qui fut une faute de la part de l'Empereur. Cette faute,
le courageux Caulaincourt aurait voulu la lui éviter, comme en témoigne
la lettre du 4 avril 1815, où il ose une fois de plus lui dire la
vérité, blâmant une mesure impolitique, contraire aux promesses de
tolérance et d'oubli faites par Napoléon. Le gouvernement provisoire
avait été créé à l'instigation formelle d'Alexandre. Les alliés avaient
négocié et conclu avec lui un armistice qui avait servi de base au
traité de Paris. Mettre en jugement les hommes de ce gouvernement,
c'était offenser sans utilité les principales puissances[181].

En attendant qu'il se prononçât définitivement pour la cause de
l'Empereur ou pour celle du Roi, Talleyrand mandait à Louis XVIII que le
voyage du comte de Montesquiou avait été l'objet de réels soupçons. Il
avait invité le comte à retourner immédiatement, en France, affirmant
que son voyage avait eu pour objet l'enlèvement du roi de Rome. «Le
langage de madame sa mère, recueilli par la surveillance autrichienne
établie auprès d'elle, permettrait, disait-il, de le croire[182].» Or,
jamais Mme de Montesquiou n'avait parlé de l'enlèvement possible du
prince confié à ses soins. Mais ce n'était pas encore assez. Talleyrand,
informant le Roi de la remise du roi de Rome à l'empereur d'Autriche par
la gouvernante, osait ajouter: «Son langage a été si opposé aux
résolutions prises par l'Autriche et par les autres puissances, que
l'Empereur n'a pas voulu permettre qu'elle restât plus longtemps auprès
de son petit-fils.» Ceci était une fausseté de plus. Il est probable que
la déclaration du 13 mars, où l'on traitait Napoléon de «brigand», avait
blessé Mme de Montesquiou; mais il est impossible de prouver qu'elle ait
tenu ouvertement le moindre propos contre l'Autriche et contre son
Empereur.

Le jour où l'on signifiait à la gouvernante l'ordre d'avoir à se séparer
du roi de Rome, le jour où l'on enfermait le pauvre enfant au château
impérial sous les yeux de son grand-père, Napoléon rentrait aux
Tuileries. C'était le 20 mars. Il avait combiné son retour avec cette
date qui lui rappelait la naissance du fils tant désiré. Contrairement à
ses espérances, il rentrait seul dans ce palais. Aussi, quelques jours
après, confiait-il à un chambellan autrichien, M. de Stassart, de
passage à Paris, une lettre touchante pour l'empereur François. Il
disait à son beau-père que le plus vif de ses vœux était de revoir
bientôt les objets de ses plus douces affections. Il désirait que
l'Impératrice et le roi de Rome vinssent par Strasbourg, les ordres
étant donnés sur cette ligne pour leur réception dans l'intérieur de ses
États. Il ne doutait pas que l'Empereur ne se hâtât de presser l'instant
de la réunion d'une femme avec son mari, d'un fils avec son père. Il
n'avait d'ailleurs qu'un but: consolider le trône que l'amour de ses
peuples lui avait conservé et rendu, pour le léguer un jour, affermi sur
d'inébranlables fondements, à l'enfant que François II avait entouré de
ses bontés paternelles[183]. Cette lettre fut interceptée à Linz. Les
souverains alliés en sourirent devant le beau-père de Napoléon, et le
beau-père la laissa sans réponse.

Caulaincourt essayait, en sa qualité de ministre des affaires
étrangères, de faire connaître partout la valeur réelle des événements
qui avaient ramené Napoléon en France. Il écrivait à Méneval, le 26
mars, que le _Moniteur_ contenait l'exacte vérité, et que, pour le
surplus, il s'en rapportait à ceux qui avaient vu les choses.
«Ramenez-nous l'Impératrice, disait-il. Nous ne pouvons pas mettre son
retour en doute... Tant de vœux et de si bons sentiments l'appellent ici
qu'elle ne saurait trop se hâter.» En même temps, il mandait à Mme de
Montesquiou: «Isabey vient de rendre l'Empereur bien heureux en lui
remettant le joli portrait du prince impérial qu'il vient de finir[184].
Revenez vite, ramenez-nous, avec l'Impératrice, ce cher enfant que nous
aimons à devoir à ses soins et aux vôtres. L'Empereur ne s'est jamais
mieux porté. Il parle avec attendrissement de tout ce qu'il aime et nous
ne pouvons pas mettre en doute que son auguste beau-père ne rende tout
de suite une femme à son mari et un fils à son père...» Le duc de
Vicence écrivait dans le même sens au prince Eugène. Puis s'adressant à
M. de la Besnardière, le factotum de M. de Talleyrand: «Je ne vous parle
pas des événements, Monsieur; les résultats vous disent ce qui est. Ceux
qui en ont été spectateurs peuvent vous attester qu'il n'y a plus que
des vœux pour l'Empereur dans le Midi, dans la Bretagne, comme à Paris
et dans le Nord. Tous les princes sont partis en licenciant leurs
maisons, et vos courriers de Vienne et de Madrid m'arrivent comme si on
me les expédiait. Votre retour est exigé... L'Empereur aime à penser
que, depuis _le chef_ jusqu'aux derniers employés, tout le monde est
avant tout Français, dans cette affaire toute nationale. Le passé n'est
rien. La patrie est tout. Nos premiers vœux et tous nos vœux sont pour
le maintien de la paix...»

Le 27 mars, Caulaincourt avait adressé à M. de Metternich une lettre
importante où il montrait comment la nation française, «trompée dans ses
vœux et lasse d'obéir à un gouvernement dont les mesures irréfléchies et
les principes mal déguisés tendaient à faire rétrograder la raison
humaine», avait rappelé l'Empereur. Il affirmait que la première pensée
de Napoléon avait été le maintien de la paix. Il tenait à en donner
l'assurance formelle à l'Autriche. Il attendait des principes et des
sentiments de son beau-père le retour de l'Impératrice et du roi de
Rome. Une circulaire, empreinte des mêmes déclarations pacifiques, était
adressée en même temps à tous les agents diplomatiques de la
France[185]. Mais le général allemand commandant à Kehl faisait savoir
au général commandant à Strasbourg qu'il ne pouvait laisser passer de
courriers allant à Vienne. Le duc de Vicence protesta vainement contre
ce procédé contraire aux droits et aux usages, d'autant plus irrégulier
que la France était en paix avec l'Europe entière. Sa lettre au ministre
des affaires étrangères du grand-duc de Bade n'obtint pas plus de
réponse que les autres. Les souverains firent aussi semblant de n'avoir
pas reçu la lettre de Napoléon, en date du 4 avril, où celui-ci disait
que son retour était l'ouvrage d'une irrésistible puissance, la volonté
unanime d'une grande nation qui connaissait ses devoirs et ses droits,
et où il réitérait ses vœux pour le maintien d'une honorable
tranquillité. Napoléon écrivait encore à Marie-Louise: «Ma bonne Louise,
je t'ai écrit bien des fois... Je t'envoie un homme pour te dire que
tout va très bien. Je suis très adoré et maître de tout. Il ne me manque
que toi, ma bonne Louise, et mon fils.--Napoléon[186].» Marie-Louise,
qui reçut ce mot, ne répondit pas. Un autre billet, daté de Lyon, 11
mars, et tout entier de la main de Napoléon, avait été apporté à
Schœnbrunn par un cavalier qui l'avait caché dans une de ses bottes. Il
contenait à la fin cette pressante invitation: «Viens me rejoindre avec
mon fils. J'espère t'embrasser avant la fin de mars[187].» Marie-Louise
parut n'avoir reçu aucun de ces billets et, oubliant délibérément
qu'elle était la femme de Napoléon, garda le même et odieux silence.

De son côté, et sans se lasser, Caulaincourt continuait ses
communications. Le 8 avril, il informait le cardinal Fesch que
l'Empereur le nommait ambassadeur près le Saint-Siège. Il lui résumait
ainsi la nouvelle politique de son maître: «Assagi par les événements,
mais se croyant toutefois encore en mesure de parler haut à l'Église,
l'Empereur n'a plus aucune vue sur le temporel de Rome. Dès lors, il n'y
a plus aucun sujet de discussion entre Sa Majesté et cette cour. Quant
au spirituel, Sa Majesté s'en tient à la bulle de Savone... Pour le
moment, l'Empereur veut s'abstenir de s'occuper d'affaires
ecclésiastiques. Il a cependant à cœur que le Saint-Père donne
l'institution canonique aux évêques qu'Elle avait nommés avant son
départ. Votre Éminence doit en avoir la liste... Sa Majesté a vu avec
plaisir, par les correspondances qu'a laissées le comte de Lille et par
celles qui ont été interceptées, que le Saint-Père n'a point cédé sur
les principes du Concordat, et qu'il s'est refusé à reconnaître les
évêques émigrés. Cette conduite n'a pu que lui être très agréable.
Cependant, d'un autre côté, on a trouvé dans les mêmes pièces la preuve
que la cour de Rome avait mis en usage contre le roi de France les
pratiques obscures et illégales dont l'Empereur avait eu aussi
précédemment à se plaindre. Il ne peut convenir à Sa Majesté d'admettre
en France ni des Jésuites, ni des Pères de la Foi. Lors de la vacance
des sièges, Sa Majesté ne peut reconnaître que des vicaires
capitulaires[188].» La lettre se terminait par ce curieux détail: «Sa
Majesté a vraiment à cœur que Votre Éminence puisse s'arranger pour être
à Paris le 30 mai, afin d'officier au couronnement du prince impérial.»
Donc, d'après cette lettre, Napoléon n'avait pas perdu l'espoir de voir
revenir son fils auprès de lui; il parlait même de le faire couronner,
ainsi que le stipulait un des articles du sénatus-consulte du 5 février
1813, comme s'il était absolument maître de sa destinée et de celle du
roi de Rome.

Le 8 mars, M. de Méneval avait fait parvenir secrètement au duc de
Vicence une lettre détaillée sur la situation à Vienne. Les journaux
français étaient soigneusement interdits par le ministère autrichien;
les négociations du Congrès suspendues, les troupes en mouvement sur
tous les points. L'empereur Alexandre avait «une haine d'enfant contre
Napoléon». Tout gouvernement monarchique, aristocratique ou
démocratique, lui paraissait bon en France, sauf le gouvernement
impérial. Cependant, la seule personne qui pût encore obtenir quelque
chose de lui, c'était Caulaincourt. On n'était pas rassuré pour
l'avenir, car les fonds avaient baissé à Vienne dès l'arrivée de
Napoléon à Paris. «M. de Talleyrand, ajoutait Méneval, est en défiance
aujourd'hui près des alliés et de tout le monde.» Il était évident que
ni ses démonstrations actives ni la déclaration du 13 mars, dont il
était l'auteur, n'avaient rassuré les alliés contre sa versatilité si
connue.

On supposait en effet à toutes ses actions des motifs doubles et
contradictoires. Quant au retour de l'Impératrice en France, le cabinet
de Vienne ne paraissait pas disposé à l'admettre. «L'esprit de
l'Impératrice, disait encore Méneval, est tellement travaillé à cet
égard, qu'elle n'envisage son retour en France qu'avec terreur. Tous les
moyens possibles ont été employés depuis huit mois,--dois-je dire depuis
trois ans?--pour l'éloigner de l'Empereur... On ne m'a pas permis depuis
six mois de lui parler sans témoin... On lui a fait faire, à l'insu de
tout le monde, plusieurs démarches pour se déclarer étrangère aux
projets de l'Empereur, pour se mettre sous la sauvegarde de son père et
des alliés, pour demander la couronne de Parme...» Sa santé n'en avait
pas souffert. «L'Impératrice a beaucoup engraissé. Le prince impérial
est un ange de beauté, de force et de douceur. Mme de Montesquiou le
pleure tous les jours. Cette pauvre dame est traitée avec bien de la
rigueur. Elle est reléguée dans un petit appartement de deux pièces dans
une maison particulière à Vienne...» À cette lettre Méneval ajoutait un
petit post-scriptum afin d'excuser un peu Marie-Louise, ce qui prouvait
sa générosité naturelle. «Elle est vraiment bonne au fond, disait-il,
mais bien faible et ennemie de la réflexion. Il est bien fâcheux qu'elle
n'ait pas eu un meilleur entourage[189].»

Vers cette même époque, Marie-Louise, causant avec Méneval, lui avait
confié que si elle consentait à laisser son fils à Vienne et à se rendre
sans lui à Parme, c'était dans son intérêt. Elle pensait bien, dans ses
duchés, faire une économie annuelle de cinq cent mille francs et lui
assurer ainsi en quelques années une existence indépendante. À quoi
Méneval s'était permis de répondre que le nom de Napoléon lui paraissait
une fortune suffisante pour l'enfant impérial. Peu de temps après, il
voulut savoir si Marie-Louise consentirait à rejoindre l'Empereur, un
jour ou l'autre. Elle commença par déclarer qu'elle n'était plus
maîtresse de ses actions, qu'elle était née sous une étoile funeste, et
qu'elle était condamnée à n'être jamais heureuse[190]. Elle ajouta enfin
que son oncle l'archiduc Charles et un jurisconsulte avaient dissipé ses
incertitudes au sujet de son rapprochement avec l'Empereur, et «qu'elle
traiterait avec Napoléon de séparation à l'amiable, quand elle pourrait
lui écrire[191]». Elle n'en avait pas encore l'autorisation, mais, en
revanche, on lui laissait adresser des lettres aussi nombreuses que
passionnées au général de Neipperg, qui était parti le 18 avril, à la
tête d'une division, pour combattre Murat. Le séjour de Vienne et de
Schœnbrunn étant devenu intolérable pour les Français, Méneval demanda
la permission de retourner en France. Le pauvre petit roi de Rome allait
rester presque seul au milieu des Autrichiens, qui espéraient en faire
ce qu'avait tant redouté Napoléon: un prince étranger.



CHAPITRE VIII

LES INTRIGUES DE FOUCHÉ ET DE METTERNICH EN 1815.


On a lu, dans une dépêche du prince de Talleyrand à Louis XVIII, que M.
de Metternich, interrogé par M. de Montrond sur les sentiments de
l'Autriche à l'égard de la régence de Marie-Louise, aurait sèchement
répondu: «La régence? Nous n'en voulons point[192].» Les documents et
les faits que j'ai étudiés imposent, comme on va le voir, un démenti
absolu à cette assertion. Les relations de Fouché et de Metternich au
début des Cent-jours, leurs communes intrigues au sujet du renversement
de Napoléon et son remplacement éventuel par Napoléon II ou par le duc
d'Orléans,--car Louis XVIII ne venait dans leurs combinaisons qu'en
troisième ligne,--sont un très intéressant point d'histoire qui doit
former une des parties essentielles de ce récit. Ces intrigues si
curieuses ont donné lieu à ce que l'on a appelé la «mission
d'Ottenfels».

M. Thiers avait posé, en 1849, à M. de Metternich,--quelques mois avant
la mort du chancelier,--la question suivante: «La mission de M.
Werner[193] à Bâle est certaine. Quels en étaient l'objet et
l'importance? Ce point a de la gravité, car cette mission, en brouillant
Napoléon avec Fouché, eut des conséquences assez sérieuses.» On verra
bientôt que l'affaire d'Ottenfels n'eut aucune action décisive sur les
sentiments du duc d'Otrante, puisque, dès sa rentrée au ministère de la
police, il était disposé à trahir l'Empereur. D'autre part, le prince
Richard de Metternich admet que le récit de M. Thiers[194] est assez
fidèle, ce qui s'expliquerait, d'après lui, par les renseignements que
M. de Metternich lui aurait communiqués. On verra aussi quelle confiance
il faut attacher à ces renseignements. Rien n'est si compliqué que les
machinations de Fouché et de Metternich à propos de l'éventualité de la
régence de Marie-Louise avec Napoléon II, et il m'a fallu les regarder
de bien près pour en découvrir tous les ressorts. Mais pour comprendre
clairement cette question, il convient de revenir un peu en arrière.

À peine Louis XVIII, après vingt-cinq années d'exil, était-il monté sur
le trône, que les fautes de son ministère et les imprudences de son
entourage lui avaient aliéné beaucoup d'esprits. Le mécontentement
s'était étendu de la vieille armée napoléonienne à la nation[195]. Aussi
des complots allaient-ils menacer l'autorité royale. Ils étaient formés
par des individus experts en agitation, et parmi eux devait reparaître
un des hommes les plus adroits et les plus dangereux de la Révolution:
j'ai nommé Fouché, duc d'Otrante. Celui-ci ne pouvait se consoler d'être
arrivé trop tard à la curée de 1814. Il espérait cependant avoir bientôt
une forte compensation, car il se rendait parfaitement compte que les
fautes de la Restauration amèneraient à bref délai une réaction fatale.
Lorsque les violences des ultras eurent répandu dans le pays un
véritable malaise et fourni un prétexte naturel d'agitation, il
recommença à comploter. Il s'était remis en relation avec le prince de
Talleyrand, auquel il avait confié ses intérêts pour le maintien de ses
dotations. Avant le départ de l'ambassadeur pour Vienne, il était allé
plusieurs fois rue Saint-Florentin sans avoir «l'avantage de le trouver
et de lui faire ses adieux[196]». Il aurait désiré lui parler des
affaires intérieures de la France et surtout des Français qu'on avait
exclus des places et qu'on allait obliger à quitter le pays. «Votre
Altesse, disait-il, peut s'en rapporter à moi sur la situation des
choses et les dispositions secrètes des esprits... Bientôt il n'y aura
ici de tranquillité pour personne.» Il le priait de se souvenir
quelquefois d'un homme qui lui était et lui serait toujours
attaché[197].

D'accord avec lui et prévoyant une catastrophe prochaine, il avait pensé
à faire offrir le pouvoir au duc d'Orléans, puis à Napoléon II avec
Marie-Louise régente. Toutes les combinaisons éloignaient naturellement
l'Empereur, qu'on devait envoyer aux Açores ou à Sainte-Lucie.
Talleyrand, qui était en rapport avec les diverses coteries parisiennes,
savait par Fouché, Jaucourt et d'Hauterive que l'autorité de Louis XVIII
était battue en brèche, et il prenait déjà ses dispositions, suivant son
habitude, pour se ranger du côté du plus fort. D'autre part, Fouché
s'était entendu avec le duc de Dalberg pour correspondre plus aisément
avec le prince de Metternich, auquel il faisait part de toutes ses
inquiétudes sur la triste situation de la monarchie. Aussi le ministre
de François II, si l'on en croit le duc de Rovigo, avait-il fait
adresser au duc d'Otrante, au commencement de l'année 1815, ces trois
questions: «1° Qu'arriverait-il si Napoléon reparaissait; 2° si le roi
de Rome se montrait à la frontière, appuyé par un corps autrichien; 3°
si simplement une révolution éclatait en France?» À la première
question, Fouché aurait répondu que tout dépendrait du premier régiment
français; à la seconde, que toute la France se prononcerait pour le roi
de Rome; à la troisième, que la révolution aurait lieu en faveur du duc
d'Orléans. Ces prévisions étaient exactes. En attendant, Fouché se
tenait adroitement à l'écart et laissait à d'autres le soin de préparer
le terrain. On travaillait l'armée et les ouvriers. De nombreux généraux
consultés acceptaient volontiers l'idée d'une régence[198]. «On
n'attendait plus qu'une réponse de Vienne pour commencer, rapporte le
duc de Rovigo, lorsque Napoléon débarque à Cannes. Il se fait précéder
de proclamations et du bruit que sa femme et son fils viennent le
joindre, si bien que tout le monde le croit.» Le duc de Rovigo ajoute
que ce langage était si conforme à celui que tenaient les gens de M.
Fouché, que tout le monde fit compliment au duc d'Otrante d'un événement
dont il était intérieurement mécontent.

Chose plaisante, la rumeur accentuée de l'arrivée de Marie-Louise et du
roi de Rome[199] fit croire à Fouché que Talleyrand l'avait joué en
disposant l'Autriche à céder ce précieux dépôt et en prévenant Napoléon
du moment favorable pour quitter l'île d'Elbe. Ce ne fut pas cette seule
hypothèse qui détermina Fouché à agir. À la nouvelle de la marche de
l'Empereur sur Paris, il vit la monarchie perdue; se dérobant alors aux
agents du Roi qui voulaient l'emmener de force à Gand, il prit son
parti. Le jour de la rentrée de Napoléon, il apparut. Cette fois, il
était satisfait, car son plus redoutable rival était retenu à Vienne. Le
duc d'Otrante allait pouvoir conduire les affaires à son gré, caresser
et tromper Napoléon beaucoup trop crédule, préparer sa chute et dicter
ses conditions au successeur, quel qu'il fût, de l'Empereur. Il reprit
le ministère de la police, où se trouvaient déjà ses créatures, et,
affectant une vive émotion, dit à Napoléon: «Sire, vous m'avez sauvé la
vie. J'étais caché depuis huit jours pour fuir la persécution!»

De son côté, Talleyrand se croyait joué par Fouché. Quand il apprit la
rentrée de son ami au ministère, il n'en douta plus. Les deux rusés
compères s'observaient sans rien dire, redoutant chacun, de la part de
l'autre, quelque rouerie nouvelle, lorsque Talleyrand, ayant été
maladroitement proscrit par un décret impérial[200], résolut de se
prononcer contre le nouveau régime. Il conseilla à Metternich d'envoyer
à Fouché un courrier secret chargé de connaître les sentiments réels de
ce dernier et de lui offrir, à la condition que Napoléon
disparût,--c'était la condition nécessaire et toujours
invoquée,--l'appui de l'Autriche pour réinstaller, à son choix, Louis
XVIII, la régence ou le duc d'Orléans. Talleyrand laissait, comme on le
voit, le champ libre aux intrigues de Fouché.

Le 25 mars, le duc d'Otrante eut avec le baron Pasquier, dans son
jardin, un entretien mystérieux. Il lui dit audacieusement que
l'Empereur était plus fou que jamais, et que son affaire serait faite
avant quatre mois. Il ne demandait pas mieux que les Bourbons
revinssent, mais il fallait que les affaires fussent arrangées «un peu
moins bêtement que l'année précédente». Des garanties bonnes et solides
étaient nécessaires. Il invita donc Pasquier à se tenir prêt au moindre
signal, ce qui indiquait bien que Fouché était disposé à trahir
Napoléon, qui ne l'avait employé qu'à regret sur le conseil de ses
intimes[201]. Or, Fouché jouait cyniquement son double jeu, paraissant
servir à la fois les intérêts du Roi et ceux de l'Empereur. Mais si,
contrairement à ses prévisions, le régime impérial se maintenait par des
victoires, il pouvait être, sinon emprisonné, du moins jeté dehors à la
première occasion. C'était une de ses craintes. Son entretien avec
Pasquier le prouve. Il cherchait donc d'autres combinaisons politiques,
soit avec Marie-Louise, soit avec Louis XVIII, soit avec le duc
d'Orléans. Il correspondait secrètement, comme je l'ai dit, avec
Metternich, allant jusqu'à livrer l'état de certains armements; mais, de
crainte d'être découvert, il demandait à Wellington, en avril 1815, de
lui procurer un asile en Angleterre, au cas où il serait proscrit.

Ces préliminaires, importants à connaître, nous amènent précisément aux
rapports de Fouché avec Metternich, c'est-à-dire à ceux qui ont trait à
la mission du baron d'Ottenfels à Bâle. Dans ses Mémoires, le chancelier
autrichien appelle cette mission «un incident dans l'histoire des
Cent-jours», et il paraît ne lui accorder qu'une valeur légère. On verra
bientôt que c'était là plus qu'un incident. Metternich dit que Fouché,
après avoir repris le portefeuille de la police au retour de Napoléon,
faisait voir pour la seconde fois «ce singulier mélange de soumission
aux volontés de l'Empereur et d'insubordination qui le caractérisait. Ce
ministre, ajoutait-il, voyait parfaitement clair dans la situation de
Napoléon et de la France. Il savait on ne peut mieux ce que voulaient et
pouvaient les puissances alliées; aussi ne croyait-il pas à la victoire
finale de Napoléon revenu sur le trône de France. Il m'envoya donc à
Vienne un agent secret, chargé de proposer à l'empereur François de
laisser proclamer empereur le roi de Rome. En même temps, il me faisait
prier d'expédier un affidé à Bâle pour qu'on pût s'entendre sur les
moyens d'exécution de l'entreprise. L'empereur François était incapable
de se prêter à une démarche pareille; le ministre de la police française
pouvait seul se faire illusion à cet égard[202]...» Cette façon de
narrer les choses n'est pas exacte. M. de Metternich, qui redoutait
encore la puissance et le génie militaires de Napoléon, profita de
l'offre de Fouché pour tenter de renverser au plus tôt le pouvoir
renaissant de l'Empereur. Il résolut de caresser la vanité et l'ambition
du duc d'Otrante, et, pour cela, il lui laissa entrevoir que, dans un
avenir prochain, lui, Fouché, serait peut-être appelé à jouer le rôle
considérable que Talleyrand avait su prendre en 1814. Telle est la
vérité.

À la fin du mois d'avril, le comte Perregaux, chambellan de service
auprès de Napoléon, lui annonça qu'un premier commis de la banque
Eskelès et Cie, de Vienne, était arrivé à Paris pour des règlements de
comptes avec la banque Perregaux, Laffitte, Baguenault et Delchert; il
ajouta que ce voyage, dont l'urgence ne lui paraissait pas justifiée,
devait avoir un motif secret. Le 28 avril, Réal fut averti, rechercha le
commis, le fit arrêter et conduire à l'Élysée, où Napoléon lui-même
l'interrogea[203]. On examina ses papiers, qui n'avaient rien de
mystérieux. On avait arrêté par précaution son jeune fils venu avec lui;
puis on avait promis à l'agent autrichien de le rendre à la liberté,
ainsi que son enfant, s'il avouait qu'il avait une mission secrète.» Il
déclara--c'est le chancelier Pasquier qui le raconte--que le prince de
Metternich l'avait chargé d'une mission secrète auprès du duc d'Otrante;
qu'il avait déjà vu deux fois ce dernier, la veille et l'avant-veille, à
l'hôtel de la Police générale. Il ajouta que le but de sa mission était
d'engager le duc d'Otrante à envoyer promptement à Bâle, à l'auberge des
_Trois Rois_, une personne de sa confiance intime, laquelle y trouverait
un secrétaire du prince de Metternich sous le nom de Henri Werner. Quant
à lui, ses pouvoirs consistaient dans une lettre en chiffres du prince
de Metternich (il l'avait laissée au duc d'Otrante) et dans un bordereau
avec lequel celui qui en serait porteur se ferait reconnaître de M.
Henri Werner. Il expliqua à peu près le contenu de ce bordereau, qui
était resté aussi dans les mains de M. Fouché». La lettre de Metternich
était écrite en caractères sympathiques, et le prince avait remis au
commis une poudre spéciale pour faire ressortir l'écriture. Le
rendez-vous avec Henri Werner était fixé au 1er mai. Napoléon songea
tout de suite à faire arrêter Fouché et saisir ses papiers; puis il
réfléchit que les papiers devaient être en sûreté, loin de toute
recherche[204]. Alors il résolut d'approfondir l'affaire, mais très
secrètement.

Deux heures après, Fouché vint, comme il le faisait chaque jour,
travailler chez l'Empereur. Le travail terminé, Napoléon l'emmena dans
le jardin de l'Élysée et mit la conversation sur la politique des
diverses puissances, cherchant évidemment à le faire parler. Fouché ne
dit mot de la lettre de Metternich et ne manifesta aucun embarras. Dès
qu'il fut parti, Napoléon appela un de ses secrétaires, Fleury de
Chaboulon, celui qui lui avait rendu tant de services à l'île d'Elbe, et
qui l'avait décidé au retour. Il lui expliqua ce qu'il attendait de lui:
prendre des passeports chez le duc de Vicence, aller à Bâle et chercher
à savoir ce que voulait cet Henri Werner. Fleury reçut en même temps, de
la main de l'Empereur, un ordre ainsi libellé:

«_Paris_, 28 _avril_ 1815.--Le lieutenant général Rapp, notre aide de
camp, les généraux commandant à Huningue et nos agents civils et
militaires, à qui le présent ordre sera communiqué, accorderont pleine
et entière confiance au chevalier Fleury, notre secrétaire, et lui
faciliteront, par tous les moyens qui sont en leur pouvoir, la
communication avec Bâle, soit pour y passer, soit pour en faire venir
des individus[205].» La relation impériale de _L'île d'Elbe et les
Cent-jours_, celles de Fleury de Chaboulon[206] et de Pasquier, disent
que l'Empereur ne parla à son ministre de l'agent secret que plusieurs
jours après, lorsque Fouché, averti par Réal, vint faire l'aveu d'une
lettre venue de Vienne. Mais les minutes des lettres de Napoléon placent
cet aveu le jour même de l'interrogatoire de l'agent autrichien et du
départ de Fleury. Je trouve en effet à la date du 29 avril 1815[207] un
billet de Napoléon au comte Réal, où l'Empereur lui mande ces détails
précis: «Fouché m'a parlé hier de cet homme. Il supposait que c'était un
mystificateur. Il paraîtrait que cet homme aurait menti et lui aurait
apporté une lettre à l'encre sympathique qui était pour...--l'adresse du
banquier à qui il en a remis une autre en même temps
(_sic_).--Interrogez là-dessus ces individus. Il pourrait avoir remis
d'autres lettres à d'autres personnes.» Tout me porte donc à croire
qu'après son travail habituel avec l'Empereur, Fouché a été aussitôt
prévenu de ce qui avait été découvert, et qu'il est revenu auprès de
Napoléon pour lui dire simplement la chose, en affectant de la
considérer comme ridicule et en laissant croire qu'il n'était peut-être
pas la seule personne à laquelle l'agent de Metternich eût remis une
lettre confidentielle. Et ici je reprends la version impériale:
«L'Empereur demanda seulement s'il savait ce qu'était devenu son agent.
Le duc d'Otrante balbutia et finit par avouer qu'il venait d'apprendre
que la préfecture de police l'avait fait arrêter. Il était donc bien
évident que la confidence n'était faite que parce que l'intrigue était
éventée. Il eût été bien sans doute, dès ce moment, de faire arrêter ce
ministre; mais l'Empereur jugea plus prudent d'attendre le retour de
l'agent qu'il avait envoyé à Bâle, et se contenta de défendre à Fouché
de donner suite à cette négociation[208].»

Napoléon avait dit à Fleury de profiter de la circonstance pour faire
connaître à M. de Metternich sa position et ses intentions pacifiques,
et tâcher d'établir un rapprochement entre lui et l'Autriche. Fleury,
qui ne voulait pas se laisser devancer par l'agent véritable de Fouché,
ne perdit pas une minute. Il se pourvut d'une commission d'inspecteur
général des vivres, et le 3 mai se présenta à Bâle, sous le prétexte d'y
faire de nombreux achats. «On est, disait-il avec humour, toujours bien
reçu des Suisses avec de l'argent.» Il se rendit sans obstacle à
l'auberge des _Trois Rois_, où devait descendre M. Werner. Celui-ci
était déjà arrivé depuis le 1er mai. «L'agent secret de Metternich,
disent les notes de l'éditeur des _Mémoires_, était le baron
d'Ottenfels, alors secrétaire aulique à la chancellerie d'État. Il avait
reçu l'ordre de se rendre incognito à Bâle, sous le pseudonyme de Henri
Werner, et de s'y rencontrer à l'hôtel des _Trois Rois_ avec l'affidé de
Fouché...» Comment Metternich, qui prétend avoir été convié à cette
négociation par Fouché, finit-il par y accéder?... L'empereur d'Autriche
lui aurait dit de communiquer l'affaire au Tsar et au roi
Frédéric-Guillaume, et de leur laisser le soin de décider si l'on devait
envoyer «un homme de confiance à Bâle pour s'édifier sur les vues et les
desseins de l'auteur de la proposition». Les deux souverains voulurent
bien y acquiescer. «Je chargeai de cette mission, dit Metternich, un
employé de mon département. Je lui indiquai les signes auxquels il
reconnaîtrait l'agent français et lui recommandai de bien écouter _sans
rien répondre_.»

Voici maintenant les instructions écrites que le secrétaire aulique
avait reçues de Metternich lui-même, s'il rencontrait aux _Trois Rois_
une personne qui se dirait envoyée par le duc d'Otrante et le prouverait
par une copie du même document ainsi conçu: «_Le_ 9 _avril_ 1815. Les
puissances ne veulent pas de Napoléon Bonaparte. Elles lui feront une
guerre à outrance, désirant ne pas la faire à la France[209]. Elles
désirent savoir ce que veut la France et ce que vous voulez. Elles ne
prétendent point s'immiscer dans les questions de nationalité et dans
les désirs de la nation, relativement à son gouvernement; mais elles ne
sauraient, dans aucun cas, souffrir Bonaparte sur le trône de France.
Envoyez une personne qui possède votre confiance exclusive au lieu que
vous indiquera le porteur. Elle y trouvera à qui parler[210].» C'était
la lettre écrite par Metternich, mais sans signature et avec de l'encre
sympathique, lettre qui démontre que Metternich a fixé lui-même le
rendez-vous à Bâle et ce qu'il attendait de Fouché.

Le baron d'Ottenfels devait dire qu'il avait été envoyé à Bâle par le
cabinet autrichien pour s'aboucher avec la personne de confiance
déléguée par le duc d'Otrante, en vertu d'une invitation qui lui aurait
été adressée directement à Paris. Il devait ajouter que le duc d'Otrante
connaissait le but de sa mission; qu'il savait que les puissances ne
voulaient plus traiter avec Napoléon Bonaparte, et qu'il s'agissait de
s'expliquer sur le choix de la personne destinée à le remplacer, sans
avoir recours préalablement à une guerre redoutable pour tous. On
pouvait donc faire la chose pacifiquement. Si la France désirait Louis
XVIII, les puissances l'engageraient à rentrer en vertu d'un nouveau
pacte, en le priant d'éloigner les émigrés et d'écarter les entraves que
les alentours du Roi avaient mises à l'établissement d'un nouvel ordre
de choses. Si la France, au contraire, voulait le duc d'Orléans, les
puissances serviraient d'intermédiaire «pour engager le Roi à se
désister de ses prétentions». Enfin, si la France préférait la régence,
la lettre de Metternich répondait à cette hypothèse par ces cinq mots
bien clairs: «On ne s'y refusera pas.» Toutefois les instructions du
baron d'Ottenfels contenaient cette restriction relative à la régence:
«L'Autriche, la première, est loin de la désirer:

«_a_.--Parce qu'une longue minorité du souverain offre une infinité de
chances de désordres;

«_b_.--Parce que l'Autriche ne se soucie pas d'exercer une influence
directe en France, ce dont elle pourrait être accusée bientôt par cette
nation et par les autres puissances de l'Europe[211].»

Mais ce n'était là qu'une précaution diplomatique, car, quelque temps
après, l'Autriche elle-même offrira nettement la régence.

Le baron d'Ottenfels ne devait faire d'ouvertures officieuses qu'après
avoir écouté tout ce que l'envoyé du duc d'Otrante pouvait avoir à lui
dire. Par excès de prudence, Metternich avait ajouté: «Il ne lui donnera
dans aucun cas _rien par écrit_ et se dira spécialement homme de ma
confiance. Il sera prêt à retourner à Vienne sur-le-champ avec les
ouvertures dont pourrait le charger la personne munie des communications
du duc d'Otrante.» Ces détails prouvent bien que Metternich et son
souverain n'ont pas eu la moindre hésitation à se prêter à une entrevue
qui devait les fixer sur les points les plus importants de la situation
et les préserver peut-être d'une guerre nouvelle où ils auraient eu plus
à perdre qu'à gagner, étant données les compétitions si ardentes des
alliés. Fleury, déterminé à bien jouer son rôle, annonce donc au faux
Werner qu'il était chargé par _quelqu'un_ de Paris de s'entretenir avec
lui. Ils se montrent leurs signes de ralliement, puis ils se mettent à
causer. Werner fait d'abord à Fleury les politesses d'usage; il lui dit
ensuite qu'il l'attendait depuis deux jours, et qu'il commençait à
craindre que Fouché ne se fût désisté. Fleury, qui ne savait rien et qui
ne voulait cependant pas se compromettre, répond, en s'avançant pas à
pas, que la lettre de Metternich laissait bien quelques incertitudes,
mais que le ministre de la police était prêt à offrir au chef du cabinet
autrichien toutes les preuves de son dévouement. Lui, son agent de
confiance, devait répondre en toute franchise aux ouvertures qui lui
seraient faites. Il demandait donc nettement ce qu'on attendait de lui.
Werner, qui ne devait point parler, répond alors que Metternich a
l'espoir qu'un homme aussi prévoyant que Fouché n'a dû accepter le
ministère de la police que pour épargner aux Français les malheurs de la
guerre civile et ceux de la guerre étrangère. Il compte bien qu'il
secondera les efforts des alliés pour se débarrasser de Bonaparte. «Par
quels moyens? demande Fleury sans sourciller.--M. de Metternich, déclare
Werner, ne m'a point entièrement communiqué ses vues à cet égard.» On
voit que les deux agents jouaient serré. Fleury insiste. «M. Fouché,
ajoute alors Werner, pourrait trouver les moyens de délivrer la France
de Bonaparte, sans que les alliés répandissent de nouveaux flots de
sang.

«--Je ne connais que deux moyens, dit brutalement Fleury: le premier,
c'est de l'assassiner...

«--L'assassiner! s'écrie Werner; jamais un tel moyen ne s'offrit à la
pensée de M. de Metternich!

«--Le second moyen, poursuit Fleury sans se déconcerter, c'est de
conspirer contre Napoléon... M. de Metternich et les alliés ont-ils déjà
quelques relations d'établies?

«--Ils n'en ont aucune. À peine a-t-on eu le temps à Vienne de
s'entendre. C'est à M. Fouché à préparer, à combiner ses plans...»

Alors Fleury change de langage et va droit au but que lui avait
recommandé l'Empereur. Il affirme audacieusement que les alliés ont été
trompés, et qu'il n'est plus facile de soulever la France contre
Napoléon. Les ennemis des Bourbons sont devenus ses partisans. Sur ce,
Werner s'étonne et objecte que cette affirmation est entièrement
contraire aux rapports venus de Paris. Fleury soutient que l'accueil
enthousiaste fait à l'Empereur depuis le golfe de Jouan jusqu'à la
capitale montre qu'il a pour lui aussi bien la nation que l'armée.
Werner veut protester. Fleury, sans l'écouter, développe et soutient
énergiquement cette idée. D'ailleurs, comment Napoléon aurait-il pu
faire la loi à des millions d'hommes disséminés sur sa route? La nation,
quoi qu'on en dise, approuve les sentiments de l'armée pour son chef. Et
l'approche des alliés, loin de diviser les Français, les réunira plus
étroitement encore. Alors Werner croit que son interlocuteur veut lui
assurer que la France secondera, comme autrefois, les projets de
conquête de Napoléon. Fleury proteste. La France veut les garanties que
lui ont refusées les Bourbons, mais elle veut aussi la paix. Si
l'Empereur refusait cela, Fouché et les véritables patriotes se
réuniraient pour se défaire de lui. «Mais, répond Werner, le duc
d'Orléans procurerait à la France ces garanties.--Le duc d'Orléans
aurait contre lui les partisans de Louis XVIII, de Napoléon et de la
régence.--Eh bien, alors, les alliés pourraient consentir à vous donner
le jeune Napoléon et la régence...--Un peuple qui a été en guerre avec
lui-même et avec ses voisins a besoin d'être conduit par un homme qui
sache tenir ferme les rênes du gouvernement...--Mais l'on pourrait vous
composer un conseil de régence qui répondrait à l'attente des alliés et
de la France.» Ottenfels livrait ainsi la pensée secrète de l'Autriche
et des alliés.

Fleury fait immédiatement remarquer que les difficultés et les périls
viendront des hommes de guerre rivaux et jaloux. Il n'y a qu'un seul
homme qu'on pourrait placer à la tête du gouvernement, c'est le prince
Eugène. Que dirait M. de Metternich de cette proposition?... Werner
répond qu'il ne le sait pas. Et les alliés?... Les alliés non plus.
D'ailleurs, cette question n'ayant point été prévue, Werner ne peut ni
ne doit y répondre. Fleury reprend ses affirmations. Le seul chef qui
convienne à la France, c'est Napoléon, non plus l'ambitieux et le
conquérant, mais l'homme corrigé par l'adversité. S'il est tel que
Fouché l'espère maintenant, Fouché s'estimera heureux de pouvoir
concourir, avec Metternich, à établir la bonne harmonie entre l'Autriche
et la France, et à restreindre en même temps la puissance de l'Empereur,
de telle façon qu'il ne puisse plus troubler la tranquillité
universelle. Voilà quel doit être aussi le but des alliés... Au surplus,
Fleury se chargera de rendre compte à Fouché de ce qu'il a entendu; mais
à supposer qu'on écarte Napoléon, qu'en fera-t-on?...--Je l'ignore,
répond Werner; M. de Metternich ne s'est point expliqué à cet égard. Je
lui soumettrai cette question. Je lui ferai connaître votre opinion sur
la situation de la France et de Napoléon; mais je prévois d'avance
combien les sentiments actuels de M. Fouché lui causeront de
l'étonnement...--Les circonstances changent les hommes, conclut
sentencieusement Fleury. M. Fouché a pu détester l'Empereur quand il
tyrannisait la France, et s'être réconcilié avec lui depuis qu'il veut
la rendre libre et heureuse.--Tel est succinctement le premier entretien
de Fleury et d'Ottenfels[212]. Les deux agents, après quelques autres
propos sur divers sujets, convinrent de se rendre immédiatement à leurs
postes respectifs, et de se retrouver huit jours après à Bâle.

Fleury, au bout de quatre jours, vint rapporter à l'Empereur les détails
de son entrevue. Celui-ci fut satisfait de son empressement, et se
félicita de ce que Metternich n'avait rien projeté contre sa vie.
«Avez-vous demandé à M. Werner, interrogea-t-il ensuite, des nouvelles
de l'Impératrice et de son fils?--Oui, Sire. Il m'a dit que
l'Impératrice se portait bien, et que le jeune prince était
charmant.--Vous êtes-vous plaint qu'on violait à mon égard le droit des
gens et les premières lois de la nature? Lui avez-vous dit combien il
est odieux d'enlever une femme à son mari, un fils à son père; qu'une
telle action est indigne des peuples civilisés?...--Sire, je n'étais que
l'ambassadeur de M. Fouché...» Ce nom rappela les intrigues qu'il
fallait découvrir. «Fouché, confia l'Empereur à Fleury, pendant votre
absence est venu me raconter l'affaire. Il m'a tout expliqué à ma
satisfaction. Son intérêt n'est point de me tromper. Il a toujours aimé
l'intrigue, il faut bien le laisser faire...» Ainsi, Napoléon s'était,
une fois de plus, laissé duper par son ministre. Plus tard à
Sainte-Hélène, et après avoir vu de quelles trahisons il avait été la
victime, il regretta de ne l'avoir point fait arrêter. Cependant, là
encore, il affirma que cette arrestation aurait produit un éclat qui eût
brusquement suspendu une négociation si importante. Fleury remarque de
son côté, pour expliquer une telle indulgence, que Fouché avait le don
de plaire et de persuader au plus haut degré, et qu'il avait su obtenir
de l'Empereur plus de confiance que celui-ci ne désirait lui en
accorder.

Se conformant aux ordres de Napoléon, qui lui dit d'aller raconter sa
mission à Fouché, Fleury se rendit auprès du ministre de la police et
lui fit un récit complet de l'affaire, sans lui indiquer toutefois la
date précise de la seconde entrevue.

«Belle mission! s'écria audacieusement Fouché, voilà comment est
l'Empereur!... Il se méfie toujours de ceux qui le servent le mieux!...
Savez-vous que vous m'avez donné de l'inquiétude? Si l'on vous avait
vendu, on aurait bien pu vous envoyer dans quelque forteresse et vous y
garder jusqu'à la paix!...» Fleury, en entendant ces menaces indirectes,
ne se troubla point. Il répliqua que, devant des intérêts aussi grands,
il ne fallait pas songer à soi. «J'avais d'abord, reprit Fouché, regardé
tout cela comme une mystification; mais je vois bien que je m'étais
trompé.» Et le vieux renard, paraissant enchanté de ce qu'avait dit
Fleury à Ottenfels, déclara que cette conférence pouvait ouvrir les yeux
à Metternich. «Pour achever de le convaincre, dit-il sans sourire, je
lui écrirai et je lui peindrai avec tant de clarté et de vérité la
situation réelle de la France, qu'il sentira que le meilleur parti à
prendre est d'abandonner les Bourbons à leur malheureux sort et de nous
laisser nous arranger à notre guise avec Bonaparte. Quand vous serez
près de partir, venez me revoir, et je vous remettrai une lettre.» Puis,
semblant s'ouvrir entièrement à Fleury: «Je n'avais point parlé tout de
suite à Napoléon de la lettre de Metternich, parce que son agent ne
m'avait point remis la poudre nécessaire pour faire reparaître
l'écriture. Il a fallu avoir recours à des procédés chimiques qui ont
demandé du temps.» Enfin il lui lut la lettre qui forme l'annexe des
instructions d'Ottenfels. «Vous voyez qu'elle ne dit rien», ajouta-t-il
avec une incroyable indifférence... Ainsi, une lettre où l'on refusait
de traiter avec Napoléon, où l'on parlait de guerre à outrance contre
lui, où l'on invitait enfin Fouché à révéler «ce qu'il voulait», une
telle lettre ne disait rien!... Sans vouloir remarquer l'incrédulité de
Fleury, Fouché ajouta qu'il méprisait et détestait les Bourbons, au
moins avec autant de violence que Napoléon les méprisait et les
détestait lui-même. Fleury quitta le ministre de la police, certain,
cette fois, qu'il venait de parler à un traître; puis il alla faire part
à l'Empereur de sa conviction. À sa grande surprise, Napoléon ne la
partagea point. Il rassura seulement Fleury sur les insinuations
menaçantes de Fouché, et lui dit qu'il n'avait rien à craindre.

Or, au moment même de la première entrevue de Fleury et de Werner, il
s'était passé à Paris un incident qui montre une fois de plus combien
Fouché était perfide. M. Pasquier, qui tenait à être renseigné sur les
événements, était venu le 2 mai demander à Fouché l'autorisation de
séjourner quinze jours à Paris. Celui-ci l'avait engagé à y demeurer
tout le temps qu'il voudrait, car l'Empereur allait être obligé de
partir pour l'armée, «et, une fois parti, disait-il cyniquement, nous
resterons maîtres du terrain. Je veux bien qu'il gagne une ou deux
batailles, il perdra la troisième, et alors notre rôle à nous
commencera. Croyez-moi, nous amènerons un bon dénouement...[213].» Le
chancelier Pasquier a raison de dire que cette trahison de Fouché est
une des particularités les plus singulières de cette époque. Mais ce qui
est plus singulier, c'est que Napoléon, averti par ses meilleurs
serviteurs, ait pu si longtemps ménager le duc d'Otrante. Cette
indulgence ne s'explique, je le répète, que par sa confiance en lui-même
et par la résolution secrète de faire justice quand les événements le
permettraient. «Il paraît certain, affirme Bignon, que Napoléon n'avait
fait que différer jusqu'à sa première victoire la mise en jugement de ce
ministre[214].»

Quelques jours après, Fleury retourna chez Fouché chercher la lettre
promise. Celui-ci, après s'être étonné de son prompt départ, lui remit
deux lettres au lieu d'une pour M. de Metternich. Dans la première, il
déclarait que le trône de Napoléon, soutenu par la confiance et l'amour
des Français, n'avait rien à redouter des attaques des alliés. Dans la
seconde, il discutait habilement les ouvertures faites par Werner et il
concluait après examen des trois propositions: République, Régence,
Orléans, que Napoléon était le seul chef possible. Il est permis de
croire que M. de Metternich dut recevoir, par un agent secret, une
troisième lettre qui le mit un peu mieux au courant des réelles
intentions de Fouché.

Fleury revint auprès de Napoléon et lui montra la seconde lettre, mais
il chercha vainement à faire ressortir les sous-entendus qui s'y
trouvaient. «Il n'y vit, dit-il, que les éloges donnés à son génie; le
reste lui échappa[215].»

Le faux Werner fut exact au nouveau rendez-vous. Il dit à Fleury qu'il
avait rapporté à M. de Metternich la conversation franche et loyale
qu'ils avaient eue ensemble. «Il s'est empressé, affirma-t-il, d'en
rendre compte aux souverains alliés, et les souverains ont pensé qu'elle
ne devait rien changer à la résolution qu'ils ont prise de ne jamais
reconnaître Napoléon pour souverain de la France et de n'entrer
personnellement avec lui dans aucune négociation.» Puis il fit cette
importante confidence: «Mais, en même temps, je suis autorisé à vous
déclarer formellement qu'ils renoncent à rétablir les Bourbons sur le
trône, et qu'ils consentent à vous donner le jeune prince Napoléon. Ils
savent que la régence était, en 1814, l'objet des vœux de la France, et
ils s'estiment heureux de pouvoir les accomplir aujourd'hui[216].--Mais
que ferez-vous de l'Empereur? redemanda Fleury, car c'était là le point
important à connaître.--Commencez par le déposer. Les alliés prendront
ensuite, et selon les événements, la détermination convenable. Ils sont
grands, généreux et humains, et vous pouvez compter qu'on aura pour
Napoléon les égards dus à son rang, à son alliance et à son malheur.» De
la part d'une puissance qui avait toujours protesté contre l'envoi trop
clément de son ennemi à l'île d'Elbe et qui aurait voulu les Açores ou
les petites Antilles pour lieu de détention de l'Empereur, ces
assertions étaient vraiment peu rassurantes. Fleury voulut savoir si
l'Empereur serait prisonnier des alliés ou libre de choisir sa retraite.
«Je n'en sais pas davantage, se borna à répondre Werner.--Je vois,
riposta Fleury, que les alliés voudraient qu'on leur livrât Napoléon
pieds et poings liés. Jamais les Français ne se rendront coupables d'une
pareille lâcheté!» Il fit alors valoir l'adhésion unanime de la France
et sa ferme volonté, si on l'attaquait, de se défendre. Werner objecta
que les Français n'avaient plus ni artillerie, ni cavalerie, ni argent
pour faire la guerre. Fleury lui démontra en peu de mots qu'il se
trompait. Alors Werner jura que les alliés ne poseraient point les armes
tant que Napoléon serait sur le trône, car M. de Metternich l'avait
chargé de dire que l'Autriche agissait d'un commun accord avec les
autres puissances, et qu'elle n'entamerait aucune négociation sans leur
assentiment.

Fleury essaya de prouver éloquemment à Werner de quelle gloire le nom de
M. de Metternich serait entouré, si le ministre autrichien consentait à
devenir le médiateur de l'Europe et à défendre la cause de l'humanité.
L'agent français crut découvrir (chose étonnante!) quelque émotion chez
son interlocuteur, qui s'empressa d'affirmer que M. de Metternich
accepterait le rôle de médiateur, si rien ne l'en empêchait. Fleury lui
lut ensuite les lettres de Fouché, qui le surprirent beaucoup. Le faux
Werner ajouta qu'elles surprendraient encore plus M. de Metternich. «Il
me répétait, disait-il, la veille de mon départ, que le duc d'Otrante
lui avait témoigné en toute occasion une haine invétérée contre
Bonaparte, et que, même en 1814, il lui avait reproché de ne l'avoir
point fait enfermer dans un château fort... Il faut que M. Fouché, pour
croire au salut de l'Empereur, ignore totalement ce qui se passe à
Vienne; ce qu'on lui a fait dire par M. de Montrond[217] et par M.
Bresson le ramènera sans doute à des idées différentes et lui fera
sentir qu'il doit, pour ses intérêts personnels et pour celui de la
France, seconder les efforts des alliés...--Napoléon personnellement
n'est rien pour nous, répéta Fleury, mais son existence sur le trône se
trouve tellement liée au bonheur et à l'indépendance de la nation que
nous ne pourrions le trahir sans trahir aussi la patrie... Le parti le
plus sage est de se borner à lui lier les mains, de manière à l'empêcher
d'opprimer de nouveau la France et l'Europe. Si M. de Metternich
approuve ce parti, il nous trouvera tous disposés à seconder secrètement
ou ouvertement ses vues salutaires...» Fleury affirme encore une fois
qu'il est ainsi le fidèle interprète du duc d'Otrante. L'homme de
Metternich dit, en quittant Fleury, qu'il répétera textuellement à son
ministre tout ce qu'il a entendu. Les deux agents conviennent ensuite
d'un nouveau rendez-vous pour le 7 juin.

Fleury redit à l'Empereur les détails de son second entretien, et
Napoléon, parut en concevoir quelques espérances. «Ces messieurs,
remarquait-il, commencent à s'adoucir, puisqu'ils m'offrent la régence.
Mon attitude leur impose. Qu'ils me laissent encore un mois, et je ne
les craindrai plus!» Fleury insista sur les allures mystérieuses de
Montrond et de Bresson. L'Empereur finit par admettre que Fouché le
trahissait. «Je regrette, ajouta-t-il, de ne pas l'avoir chassé, avant
qu'il fût venu me découvrir l'intrigue de Metternich. À présent,
l'occasion est manquée. Il crierait partout que je suis un tyran
soupçonneux et que je le sacrifie sans motif...» Napoléon craignait
aussi de jeter en France quelque alarme, car les adversaires du régime
impérial n'auraient pas manqué de dire que sa cause était perdue,
puisque le ministre le plus habile l'abandonnait. L'Empereur recommanda
ensuite à Fleury d'aller voir Fouché et de le laisser bavarder à son
aise. Mais l'air contraint et les captieux efforts du ministre de la
police pour connaître toutes les paroles d'Ottenfels prouvèrent à Fleury
que ses soupçons étaient fondés.

Le prince Richard de Metternich affirme que «dès la seconde entrevue de
Bâle, la mystification devint si évidente que les pourparlers furent
tout simplement rompus...» Ils ne le furent pas aussi simplement qu'il
le suppose, ni dès la seconde entrevue, puisque le baron d'Ottenfels,
dont la confiance dans Fleury était plus grande qu'on ne veut le
reconnaître aujourd'hui, avait paru accepter une troisième entrevue.
Seulement, comme je l'ai dit, il est plus que probable que dans
l'intervalle Fouché avait trouvé le moyen d'éclairer Metternich.
Napoléon s'en doutait bien, et si Waterloo eût été un succès comme
Fleurus, le duc d'Otrante eût été révoqué et emprisonné. Un soir,
Lavalette entendit Napoléon dire à Fouché: «Vous êtes un traître; il ne
tiendrait qu'à moi de vous faire pendre, et tout le monde
applaudirait[218].» Il paraîtrait que Fouché aurait froidement répondu:
«Sire, je ne suis point de l'avis de Votre Majesté.» Mais il comprit une
fois de plus combien l'Empereur le méprisait. Il devait se venger de ce
mépris en faisant tous ses efforts pour anéantir le régime impérial.

Lorsque approcha le moment fixé pour la troisième entrevue de Bâle,
Fleury alla demander à Napoléon ses ordres à ce sujet. L'Empereur voulut
s'opposer au départ de son zélé serviteur. Metternich devait être averti
par Fouché. L'agent ne viendrait plus. Des périls certains attendraient
Fleury à Bâle... Celui-ci insista. L'Empereur le laissa enfin partir,
mais en lui recommandant beaucoup de prudence... Ce que Napoléon avait
prévu arriva en partie. Ottenfels ne reparut point. «Ainsi se termina
cette négociation qui peut-être aurait réalisé bien des espérances, si
M. Fouché ne l'eût point fait échouer.» Fleury fait observer au cours de
son récit que l'Angleterre, dans le mémorandum du 27 avril, et
l'Autriche, dans la déclaration du 9 mai, avaient dit «qu'elles ne
s'étaient point engagées, par le traité du 29 mars, à rétablir Louis
XVIII sur le trône, et que leurs intentions n'étaient point de
poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la France un gouvernement
quelconque». C'étaient les paroles mêmes d'Ottenfels prononcées dans la
première entrevue. Napoléon, les ayant retrouvées là, dit un jour à son
lever, comme il l'avait déjà dit à Fleury: «Eh bien! messieurs, on
m'offre déjà la régence! Il ne tiendrait qu'à moi de l'accepter.» Or
Fouché s'empara de ce mot et fit donner une grande publicité aux
propositions de Metternich pour diminuer ainsi le nombre des partisans
de Napoléon. On voit d'ici le thème. Napoléon était d'un égoïsme odieux,
puisqu'il aurait pu assurer à sa dynastie une succession paisible et
épargner à la France les horreurs d'une lutte sans merci. Mais ce qu'on
ne disait pas, c'est que la question réitérée de Fleury: «Que fera-t-on
de Napoléon?» était toujours demeurée sans réponse. On connaît celle que
fit l'Angleterre trois mois après.

Fouché avait encore dirigé sur Vienne, et cela d'accord avec l'Empereur,
un de ses familiers, M. de Saint-Léon, qui avait porté à Metternich une
lettre du même style que la lettre remise à Ottenfels par Fleury. Elle
est datée du 23 avril 1815. Elle mérite d'être examinée de près.

«Tous les événements, disait Fouché, ont confirmé ce que je vous
prédisais il y a un mois. Vous étiez trop préoccupé pour m'entendre.
Écoutez-moi aujourd'hui avec attention et confiance.» Fouché faisait
alors remarquer qu'ils pouvaient tous deux influer puissamment sur les
destinées très prochaines et peut-être éternelles de la France, de
l'Autriche et de l'Europe. On trompait Metternich sur ce qui se passait
et sur ce qu'on préparait. Napoléon n'avait pas seulement pour lui une
soldatesque ivre de guerre... L'armée était tirée du sein de la nation
tout entière, et la nation se rangeait autour de Napoléon et de son
trône. Les Bourbons, réduits à chercher partout la Vendée, ne l'avaient
pas trouvée dans la Vendée même. Ils avaient à peine quelques petites
bandes tremblantes dans le Midi. Sans doute, Napoléon avait beaucoup
gêné la liberté, mais sans la détruire. La gloire était pour la France
une compensation: «Elle n'a pu supporter l'avilissement où l'avait jetée
le gouvernement des Bourbons. Le peuple français veut la paix; mais si
on le force à la guerre, il se croit sûr avec Napoléon de n'être pas
humilié[219]!»

Fouché discutait alors le refus des puissances de reconnaître Napoléon
et leur volonté d'obliger la France à choisir un autre prince. Il
constatait que cette prétention portait atteinte au droit des gens, et
que, de tous les sentiments de la nature, la haine était celui qui
paraissait avoir le plus d'empire sur le cœur des rois. La France,
d'ailleurs, était prête à se défendre. Avec un million d'hommes elle
était résolue à maintenir le chef qui faisait son orgueil: «Dans cette
guerre, qui sera réellement une croisade contre l'indépendance d'une
nation, la contagion des principes de la Révolution française pourra
passer chez des peuples trop ignorants et trop barbares encore pour
qu'elle serve à leur bonheur. À l'approche de l'empereur Napoléon et de
ses armées marchant au feu en chantant la liberté, les rois peuvent être
abandonnés de leurs sujets, comme les Bourbons l'ont été par les soldats
sur lesquels ils comptaient le plus...» Fouché paraissait impatient de
connaître au plus tôt les secrets desseins de Metternich. Il désirait
entre autres lui faire demander par son agent Saint-Léon «ce qu'on
pourrait faire et obtenir en adoptant le duc d'Orléans. M. Fouché, dit
Pasquier qui rapporte ce fait, voulait avoir plusieurs cordes à son arc.
Il avait remis à M. de Saint-Léon une lettre que celui-ci avait cachée
dans la selle d'un harnois. Il ne la remit pas dans le premier moment et
voulut, sur sa simple parole, trancher du négociateur. Mais, voyant que
ce qu'il pouvait dire de son chef était peu écouté, il se décida enfin à
remettre la lettre dont il était porteur[220].» Talleyrand, faisant part
de cette missive à Metternich, le prit sur le ton léger. Il dit que
Saint-Léon était un agent bénévole de M. Mollien, et il ajouta même «un
peu de mes affaires». Il fit croire que cet agent était venu avec des
intentions menaçantes de la part de Napoléon; toutefois il se hâta de
déclarer: «Saint-Léon est un fort bon et galant homme, mais qui entend
les affaires politiques à peu près comme Dupont de Nemours, que l'on
m'enverrait sûrement aussi, s'il n'était pas parti pour
l'Amérique[221].» Le chancelier Pasquier est dans le vrai quand il
conclut ainsi: «Toutes ces menées, toutes ces intrigues ne devaient
conduire à rien, la situation étant de celles qui ne se dénouent que sur
les champs de bataille.»

Il ressort cependant bien des choses importantes de l'affaire
d'Ottenfels. On y trouve d'abord la preuve de la trahison évidente de
Fouché, trahison que l'Empereur finit par reconnaître et ne sut pas
châtier[222]. Il subissait ainsi la faute d'avoir repris un pareil
misérable, faute dont souffrira bientôt Louis XVIII lui-même. On peut
constater ensuite que les entrevues de Bâle ont amené, par contre-coup,
le rapprochement définitif de Talleyrand et de Fouché, et leur union
étroite dans les mêmes intrigues et les mêmes complots. Mais c'est
Fouché qui, cette fois, devait paraître le plus en avant, précipiter,
dès Waterloo, la chute de l'Empereur, lui refuser tout moyen de tenter
un effort suprême, envoyer des émissaires à Gand, puis les désavouer
cyniquement, tromper à la fois les royalistes, les libéraux et les
bonapartistes, enfin revenir comme pis aller aux Bourbons. Louis XVIII
acceptera ses services et fera comme on l'a dit, «le plus cruel
sacrifice qu'ait fait un frère et un roi».

Il faudrait être bien naïf pour croire que Fouché ait un seul moment
regretté ses palinodies et les trahisons qui ont signalé sa conduite. Il
s'en félicita, au contraire, devant Fleury de Chaboulon. Il lui dit un
jour qu'il avait prévu que Napoléon ne pourrait se soutenir, et qu'il
avait dû «préférer le bien de la France à toute autre considération!...»
M. Thiers, ajoutant un peu trop de confiance aux Mémoires de Lavalette,
a reproché à l'Empereur d'avoir dit crûment à Fouché ce qu'il pensait de
lui et d'avoir provoqué ainsi une défection irrémédiable. L'entretien du
15 mars avec Pasquier prouve suffisamment que le duc d'Otrante était
déjà résolu à trahir Napoléon, puisque cet entretien précède d'un mois
l'affaire d'Ottenfels.

Après les diverses intrigues que cette affaire a révélées, il convient
encore de faire remarquer la manière dégagée avec laquelle la maison
d'Autriche et son premier ministre y traitaient les Bourbons. Si la
France veut leur retour, ce ne sera qu'en vertu d'un nouveau pacte. Ils
devront éloigner les émigrés et changer de politique. Si la France aime
mieux le duc d'Orléans, les puissances serviront d'intermédiaire pour
engager le Roi et sa ligne _à se désister de leurs prétentions_... Voilà
ce qui s'appelle malmener «le principe sacré de la légitimité», qui
avait eu tant de succès à l'ouverture du congrès de Vienne! Enfin,
l'Autriche va jusqu'à dire que si la France désire la régence, elle ne
s'y refusera pas. Et bientôt l'Autriche offrira elle-même cette régence,
oubliant tout à fait les Bourbons, dont elle avait paru, au retour de
l'île d'Elbe, vouloir défendre les droits. Le généralissime de la
coalition, le prince de Schwarzenberg, était d'accord avec Metternich
pour traiter le Roi et les princes avec un dédain vraiment inouï. Ainsi,
le 12 mai 1815, Schwarzenberg osait écrire à Metternich[223]: «Comment
voudrait-on persuader aux Français que Louis XVIII est l'homme qu'il
leur faut, tandis que son état de décrépitude ne leur assure pas une
année de règne? Serait-ce l'imbécile d'Angoulême ou le ridicule Berry
qui doit leur offrir la perspective d'un brillant règne?» Schwarzenberg
pensait bien que Metternich déterminerait Fouché à préférer le duc
d'Orléans, qui serait «toujours plus homogène à la France actuelle».
Mais il fallait avant tout, suivant Schwarzenberg, faire disparaître
Napoléon «de la scène qu'il n'a que trop longtemps souillée de sa
présence outrageante pour l'humanité[224]». Puis, revenant aux Bourbons
qu'il honore des mêmes injures: «Ces gens-là, dit le généralissime, ne
sont plus faits pour régner. Il me semble que nos baïonnettes peuvent
les mettre sur le trône, mais jamais elles ne parviendront à les y
soutenir.» Cette constatation prouvait qu'il fallait choisir d'autres
chefs pour la France, après avoir renversé ce Napoléon dont on redoutait
toujours la popularité.

Metternich était de cet avis. Le premier prétendant venu, pourvu qu'il
ne fût pas jacobin, ferait probablement l'affaire. Puis le hasard
arrange les choses même les plus difficiles. Ne savait-on pas,
d'ailleurs, que l'empereur Alexandre ne cachait point ses sympathies
pour le duc d'Orléans?... En se prononçant trop nettement pour telle ou
telle résolution, les alliés pouvaient craindre de maintenir autour de
l'usurpateur des hommes utiles à sa politique. L'Angleterre, il est
vrai, par l'organe de lord Clancarty, paraissait devoir soutenir le
souverain légitime; mais elle se heurtait à une telle opposition de la
part du tsar, qu'elle se décidait, elle aussi, à attendre les
événements.

Talleyrand, qui informait exactement Louis XVIII, lui faisait entendre
que le moyen de se concilier l'Europe serait de composer un ministère où
chaque parti trouvât des garanties. En résumé, les alliés déclaraient
que la présence de Bonaparte était incompatible avec le maintien de la
paix en Europe, mais, en même temps, qu'ils ne cherchaient pas à imposer
à la France l'obligation de prendre telle ou telle dynastie. Au fond,
chacun agissait dans son intérêt; nul n'était sincère. Telle était la
situation en mai 1815. Il fallut que Marie-Louise, à qui Alexandre avait
lui-même offert la régence, refusât formellement de retourner en France;
il fallut que le duc d'Orléans déclinât les propositions secrètes de
Fouché et de Talleyrand; il fallut enfin que la possibilité d'une sorte
de gouvernement fédératif ou républicain causât la plus grande frayeur à
Metternich et aux Anglais, pour que Louis XVIII retrouvât quelques
chances de ressaisir le pouvoir. Mais à quelles conditions?...
Wellington imposa Fouché, et Metternich, Talleyrand. Les alliés,
oubliant leur serment de ne faire la guerre qu'à Bonaparte, allaient
rançonner impitoyablement la France, comme si elle était encore
gouvernée par leur pire ennemi. Il convient cependant de reconnaître--et
ce n'est que simple équité--que le Roi, secondé par le duc de Richelieu,
montra le plus grand courage et la plus grande dignité au milieu de
formidables épreuves[225], car même vaincue, quand elle a un chef qui la
comprend, il faut toujours compter avec la France.

Tout me porte à croire que, si Marie-Louise avait exercé la régence avec
un conseil imposé par les alliés, la France n'aurait pas tenu la noble
attitude qui, sans pouvoir venir à bout de toutes les exigences de
l'Europe, imposa du moins le respect. On voit par le récit détaillé de
la mission d'Ottenfels que M. de Metternich a eu tort de ne considérer
cette mission que comme un incident. C'était quelque chose de plus en
effet: c'était une forte intrigue. Elle a prouvé que l'empereur
d'Autriche et son premier ministre étaient, en avril 1815, de concert
avec Fouché, prêts à toutes les propositions, disposés à toutes les
éventualités, tant était grande encore la terreur que leur inspirait
Napoléon.



CHAPITRE IX

NAPOLÉON II ET LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS.


Malgré le silence que l'on gardait à Vienne, malgré l'interruption de
toute correspondance, Napoléon espérait encore que Marie-Louise et son
fils viendraient le rejoindre à Paris. «Le peuple, dit un correspondant
de Wellington, à la date du 9 avril 1815[227], attache un si grand prix
au retour de Marie-Louise que dans tous les endroits où j'ai passé,
depuis Paris jusqu'à Valenciennes, on se portait en foule sur mon
passage, pour savoir si _Elle_ était déjà arrivée; et lorsque je
répondais qu'elle était encore à Vienne, je lisais la consternation sur
le visage des questionneurs, qui s'écriaient:--Oh! si Elle ne vient pas,
nous sommes perdus! Son père sera contre nous...» L'Impératrice ne
devait pas quitter Vienne en ce moment, ni pour son duché de Parme, ni
pour Paris. Le 12 avril, on affichait à Parme une déclaration de
Marie-Louise par laquelle elle faisait savoir à ses sujets «qu'ayant
pris en considération les circonstances et l'impossibilité de se rendre
en personne dans ses États, elle avait prié son très aimé père de
vouloir bien les faire administrer en son nom[228]». Le petit roi de
Rome était placé sous une surveillance rigoureuse. Des gardes nombreux
veillaient aux portes de son appartement et sous ses fenêtres. Une
police active examinait de près les alentours du palais où on le tenait
enfermé. La ville de Vienne, le château impérial, le château de
Schœnbrunn étaient inspectés jour et nuit par des agents qui avaient
reçu les ordres et les consignes les plus sévères[229]. Pendant que le
comte de Neipperg était occupé à manœuvrer avec sa division contre le
roi Murat, sa femme vint à mourir subitement en Wurtemberg, laissant
plusieurs enfants. J'ai dit que le comte l'avait jadis enlevée à son
mari, lequel était mort à la fin de 1814. Neipperg l'avait délaissée,
quoiqu'elle fût de bonne composition à son égard, lui permettant de se
livrer en toute liberté aux plaisirs de la table et du jeu[230]. Il
fallait à ce viveur hardi d'autres amours, et celles qu'il choisit
montrent à quelle hauteur il avait osé élever ses prétentions.
Marie-Louise apprit la mort de la femme de Neipperg avec une
satisfaction peu déguisée. Un obstacle entre elle et son favori venait
déjà de s'écarter. Les autres pouvaient disparaître à leur tour.

Le 6 mai, Méneval, qui avait enfin obtenu son passeport pour la France,
alla au palais impérial, à Vienne, faire ses adieux au roi de Rome. Il
remarqua avec peine son air sérieux et mélancolique. Le petit prince
avait perdu cet enjouement et cette loquacité enfantine qui avaient tant
de charmes en lui. Il ne vint pas à la rencontre de son fidèle ami et le
vit entrer sans donner aucun signe qui annonçât qu'il le connût.
«Quoiqu'il fût déjà depuis plus de six semaines confié aux personnes
avec lesquelles je le trouvai, rapporte Méneval, il ne s'était pas
encore familiarisé avec elles, et il semblait regarder avec méfiance ces
figures qui étaient toujours nouvelles pour lui. Je lui demandai, en
leur présence, s'il me chargerait de quelques commissions pour son père
que j'allais revoir. Il me regarda d'un air triste et significatif sans
me répondre; puis, dégageant doucement sa main de la mienne, il se
retira silencieusement dans l'embrasure d'une croisée éloignée. Après
avoir échangé quelques paroles avec les personnes qui étaient dans le
salon, je me rapprochai de l'endroit où il était resté à l'écart,
debout, et dans une attitude d'observation; et comme je me penchais vers
lui pour lui faire mes adieux, il m'attira vers la fenêtre et me dit
tout bas, en me regardant avec une expression touchante:--Monsieur
_Méva_, vous lui direz que je l'aime toujours bien!...»

Pauvre enfant! Pauvre orphelin! car il est permis de l'appeler ainsi,
puisque son père était à jamais éloigné de lui, puisque sa mère l'avait
abandonné sans remords à des mains étrangères!... La scène que Méneval
vient de décrire: cet air triste, ce silence étrange, cette fuite
soudaine dans l'embrasure d'une croisée, puis ce dernier aveu confié
tout bas à un ami montrent combien l'enfant impérial se méfiait des
nouveaux gardiens qu'on venait de lui imposer. Les derniers détails que
Méneval nous donne au moment de son départ nous attendrissent encore sur
lui. L'enfant redemandait sans cesse Mme de Montesquiou à Mme Marchand
qu'on ne lui avait laissée que provisoirement. Sa sous-gouvernante, Mme
Soufflot, qui, aidée de sa charmante fille, Fanny, savait le distraire
et l'intéresser mieux que personne, ne devait pas être plus épargnée que
les autres[231].

On avait cessé de l'appeler Napoléon, pour lui donner le nom de François
qu'il n'aimait pas. Il le disait franchement, sans se préoccuper que ce
fût le nom de son grand-père. Au moment où Méneval se séparait de lui,
c'était un bel enfant doué de qualités précieuses, que les événements
avaient singulièrement développées.

Que fit Marie-Louise en recevant les adieux de M. de Méneval? De quel
message le chargea-t-elle pour Napoléon? En termes d'une banalité
extrême, elle dit qu'elle lui souhaitait «tout le bien possible». Elle
se flattait d'apprendre que l'Empereur consentirait à une séparation «à
l'amiable», sans que cette séparation altérât en elle les sentiments
d'estime et d'affection. Elle disait cela au moment où elle s'était déjà
abandonnée à Neipperg, au moment où elle désirait ardemment son retour
d'Italie, «car, à son âge et dans sa situation, elle avait besoin de
conseil[232]». Elle ne pensait qu'aux dangers que Neipperg pouvait
courir, tandis qu'elle envisageait froidement la lutte gigantesque que
Napoléon allait soutenir contre l'Europe. Elle cherche alors à se
distraire. Elle commence à pincer de la guitare et se félicite
d'acquérir un nouveau talent. Elle voudrait avoir un mari semblable à M.
de Crenneville, «car, dit-elle naïvement, ce ne serait qu'un pareil qui
pourrait peut-être me décider à reprendre un esclavage pareil[233]». Or,
elle avait déjà fait son choix... En proie à une tristesse inexprimable,
Méneval quitta Marie-Louise pour ne plus la revoir. «Elle est redevenue
princesse autrichienne, dit-il; elle est aujourd'hui l'un des
instruments de la politique antifrançaise en Italie.... Mariée à
Napoléon, elle était unie à un homme trop grand pour qu'il pût y avoir
entre eux communauté d'idées et de sentiments.» Méneval déplorait son
caractère faible et mou, son esprit craintif, son absence de volonté, sa
disposition malheureuse à subir les coups du sort et à les considérer
comme irrémédiables.

Le 5 mai 1815, M. de Talleyrand informait Louis XVIII, à Gand, que des
lettres saisies sur M. de Stassart avaient été envoyées à Vienne[234].
«Ces lettres, disait-il, réclament l'une et l'autre, pour des motifs
différents, le retour de l'archiduchesse et de son fils. Le ton que
prennent Buonaparte et son ministre est celui de la modération et de la
sensibilité. Les lettres sont restées cachetées jusqu'au moment de la
conférence; elles ont été ouvertes en présence des ministres des
puissances alliées. On est convenu de n'y point répondre. L'opinion a
été unanime[235].» Une demande aussi naturelle laissait le père de
Marie-Louise si placide qu'il poussait la condescendance jusqu'à
remettre aux alliés les lettres de son gendre. Cette conduite indignait
M. de Gentz lui-même. Décidément, le beau rôle en cette circonstance
n'était ni pour l'empereur d'Autriche, ni pour sa fille. Mais leur
soumission avait été récompensée. Dans l'acte final du congrès de
Vienne, par l'article 99, l'impératrice Marie-Louise était enfin
reconnue duchesse de Parme, de Plaisance et Guastalla. La réversibilité
des duchés n'était point déclarée en faveur de son fils. Elle devait
être déterminée entre les alliés par un acte ultérieur. Marie-Louise
était enfin au comble de ses vœux. Malgré l'opposition de la France et
de l'Espagne, elle avait obtenu ce qu'on lui avait contesté pendant plus
d'une année. Mais, en même temps, elle savait que son fils ne serait pas
son héritier et elle ne protestait point contre cette déchéance
injustifiée, de peur de perdre les États qui lui revenaient en vertu du
traité du 11 avril 1814. Sa petite ambition était satisfaite.
Marie-Louise pensait d'ailleurs qu'on trouverait bien en Autriche ou en
Bohême quelque apanage et quelque titre d'occasion pour en parer le
malheureux roi de Rome.

       *       *       *       *       *

La haine des ennemis de l'Empereur était arrivée à son paroxysme. Le 13
avril, Talleyrand, dans une lettre au Roi, parlait de la «destruction»
de Napoléon et espérait que, grâce à la déclaration du 13 mars, on
arriverait à l'anéantir. «Cet objet rempli, les opinions particulières
de chaque parti se trouveront sans appui, sans force, sans moyen d'agir,
et ne présenteront plus aucun obstacle[236].» Il aurait même voulu que
les puissances votassent une autre déclaration qui accentuât celle du 13
mars, maintenant que Napoléon s'était rendu maître de Paris et avait
repris le pouvoir[237]. Les alliés acceptèrent cette idée, mais ne
purent s'entendre sur la forme à lui donner. Ils ajournèrent la
discussion, pensant peut-être qu'une proclamation, faite par leurs
généraux au moment de l'invasion du territoire français, suffirait[238].
À Londres, un placard affiché sur les murs de la capitale promettait
mille livres sterling à qui amènerait dans le royaume la personne «del
signore Napoleone Buonaparte». Le 28 avril, lord Castlereagh fulminait
contre l'Empereur à la Chambre des communes et insultait l'armée et la
nation françaises pour leur coupable docilité à défendre sa cause.
Napoléon essayait vainement d'apaiser toutes ces haines et de faire
connaître ses réelles intentions à l'Europe, c'est-à-dire le maintien de
la paix et l'espoir de revoir bientôt sa femme et son fils. Une note
venue de Vienne répondait laconiquement: «La France n'a qu'à se délivrer
de son oppresseur pour être en paix avec l'Europe[239].» Le roi de
Prusse appelait l'armée française «une armée de rebelles» et la sienne
«une armée de héros». Caulaincourt, qui informait l'Empereur de ces
provocations, disait avec sagesse: «Votre Majesté y répondra par un
noble silence, mais Elle verra sans doute dans ce nouvel acte d'une
implacable animosité un motif de plus de proportionner les moyens de
résistance à la violence de l'attaque.»

Lorsque Méneval revint à Paris, le 17 mai, son premier soin fut d'aller
voir l'Empereur pour lui donner des nouvelles de sa femme et de son
fils. L'Empereur voulut d'abord connaître le sort du roi de Rome. Il en
parla avec la plus grande tendresse et il écouta, visiblement ému, les
moindres détails donnés sur cet enfant. Il s'entretint ensuite, mais
avec beaucoup de ménagements, de Marie-Louise. Il la plaignit même de
ses épreuves, ne paraissant douter ni de sa franchise ni de sa fidélité.
Méneval rapportait à Napoléon l'émotion produite à Vienne et à
Schœnbrunn par son retour; comment on avait privé Marie-Louise de toute
communication avec lui; comment elle avait juré de ne point lui écrire
et de remettre à François II les lettres de son mari. Il dépeignit, en
termes attristés, ses insomnies et ses alarmes continuelles, sa
séparation d'avec son fils, qui avait dû résider momentanément à la Burg
sous les yeux de l'Empereur et des alliés. Il disait, en ces termes, les
causes de l'éloignement de Mme de Montesquiou: «Les sentiments connus de
cette dame respectable et le tendre attachement qu'elle se plaisait à
nourrir dans le cœur de son auguste élève pour l'Empereur son père, la
rendirent bientôt suspecte[240].» Quant au petit prince, voici le
portrait qu'il en faisait: «Plus grand et plus fort que ne le sont
ordinairement les enfants de son âge, beau, bon, doué des plus aimables
qualités et annonçant les dispositions les plus heureuses, il fait la
consolation de sa mère et a gagné la tendresse de l'Empereur son
grand-père. Le souvenir de la France lui est toujours présent, et son
affection enfantine pour sa chère patrie se peint dans les réflexions
touchantes qui lui échappent, lorsqu'il en entend parler...»

Quelque temps après, l'Empereur dicta au duc de Vicence une note
spéciale dont le but était de faire écrire par Méneval un rapport sur la
situation de l'Impératrice et du roi de Rome, rapport destiné à la
Chambre des représentants, qui, dès l'ouverture de la session, serait
peut-être appelée à se prononcer sur la conduite de l'Autriche. Voici
quelle était cette note: «Il est possible que la Chambre fasse une
motion pour le roi de Rome, tendant à faire ressortir l'horreur que doit
inspirer la conduite de l'Autriche. Cela serait d'un bon effet. Méneval
doit faire un rapport daté du lendemain de son arrivée. Il tracera,
depuis Orléans jusqu'à l'époque de son départ de Vienne, la conduite de
l'Autriche et des autres puissances à l'égard de l'Impératrice; la
violation du traité de Fontainebleau, puisqu'on l'a arrachée, ainsi que
son fils, à l'Empereur; il fera ressortir l'indignation que montra à cet
égard à Vienne sa grand'mère, la reine de Sicile. Il doit appuyer
particulièrement sur la séparation du prince impérial de sa mère, sur
celle avec Mme de Montesquiou, sur ses larmes en la quittant, sur les
craintes de Mme de Montesquiou relatives à la sûreté, à l'existence du
jeune prince. Il traitera ces deux points avec la mesure convenable. Il
parlera de la douleur qu'a éprouvée l'Impératrice, lorsqu'on l'arracha à
l'Empereur. Elle a été trente jours sans dormir, lors de l'embarquement
de Sa Majesté. Il appuiera sur ce que l'Impératrice est réellement
prisonnière, puisqu'on ne lui a pas permis d'écrire à l'Empereur et
qu'on lui a même fait donner sa parole d'honneur de ne jamais lui écrire
un mot. Méneval encadrera dans ce rapport tous les détails qu'il a
donnés à l'Empereur, et qui sont de nature à y trouver place et peuvent
donner à ce rapport de la couleur[241].» Dans les deux mois qui
précédèrent la reprise des hostilités, l'Empereur cherchait à tromper
son impatience de revoir son fils, en recevant plusieurs fois les petits
princes et les petites princesses, ses neveux et nièces. Il les faisait
déjeuner avec lui, les interrogeait, leur demandait des fables; mais
leur présence ne remplaçait point celle du roi de Rome tant désirée et
si vainement attendue.

       *       *       *       *       *

Les Chambres se réunirent le 3 juin. La Chambre des pairs chargea
Cambacérès, son président, de porter aux pieds de l'Empereur
l'expression de ses sentiments de reconnaissance et de dévouement. La
Chambre des représentants attendit qu'elle fût constituée pour offrir
ses hommages à l'Empereur. Ce n'était là en réalité que de vaines
formules. L'attention se portait ailleurs. Le 17 juin, Napoléon ouvre la
session législative, informe les pairs et les représentants qu'une
coalition formidable menace de nouveau la France, et déclare qu'il
compte sur le patriotisme et le dévouement de tous pour assurer
l'indépendance du pays. On l'acclame. On lui renouvelle des serments
qu'on tiendra un mois à peine. Carnot fait connaître le lendemain à la
France que le vœu national a rappelé l'Empereur, instruit par ses
épreuves et prêt à réparer les malheurs des Français. Les étrangers vont
apprendre quelle est l'énergie d'un grand peuple qui combat pour son
indépendance. Benjamin Constant, qui, la veille encore, jurait de mourir
pour la monarchie légitime, défend dans un manifeste éloquent la cause
de l'Empereur qui s'apprête à ressaisir ses armes et à conduire ses
soldats à la victoire[242]. Le 16 juin, Boulay de la Meurthe lit aux
Chambres un rapport de Caulaincourt sur la situation extérieure, par
lequel le ministre démontre que le retour de Napoléon n'a été pour
l'Europe que le prétexte d'une nouvelle invasion, et que le but des
alliés est le démembrement et la ruine de la France. Quatre jours après,
on apprend, presque en même temps que la victoire de Fleurus, le
désastre de Waterloo. Malgré l'héroïsme de la vieille armée et les
efforts suprêmes de son chef, l'existence du pays était de nouveau
menacée.

Le mercredi 21 juin, Napoléon est de retour au palais de l'Élysée. À une
heure, les Chambres se réunissent, et Carnot leur annonce les terribles
nouvelles. L'intention de l'Empereur était de se concerter avec les
Chambres sur les mesures à prendre contre l'invasion. Le représentant
éternel de la Révolution, La Fayette, reparut à la tribune. Il fit voter
une résolution par laquelle la Chambre des représentants se déclarait en
permanence, proclamait le péril auquel était exposée l'indépendance de
la nation, remerciait les armées de leur dévouement, invitait les
ministres à se rendre auprès d'elle et disait que toute tentative faite
pour dissoudre la Chambre serait réputée crime de haute trahison. Dès
cet instant, il fut évident pour tous que Napoléon allait être acculé à
une nouvelle abdication. Les ministres lurent un message de l'Empereur
qui exposait la situation et réclamait la nomination d'une commission de
cinq membres pour se concerter avec une commission pareille, nommée par
la Chambre des pairs, en vue des mesures immédiates à prendre. Trois
heures après, les commissaires étaient désignés, ils se réunirent et
conclurent à l'élection de négociateurs chargés de s'entendre avec les
puissances coalisées. Cette promptitude était significative. Napoléon la
comprit. Sur la sollicitation de sa mère, de ses frères, du maréchal
Davoust, de plusieurs généraux et de nombreux représentants, l'Empereur
se décida à signer l'abdication fameuse, dont on connaît les termes.
Elle fut lue le 22 juin à une heure à la Chambre des pairs, et à deux
heures à la Chambre des représentants. Napoléon reconnaissait que ses
efforts pour vaincre avaient échoué. Il ne blâmait personne. Il
n'accusait que les circonstances. «Je m'offre, disait-il, en sacrifice à
la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs
déclarations et n'en avoir voulu qu'à ma personne!» Un avenir prochain
allait démontrer combien ces prévisions pessimistes et ces craintes
étaient fondées. «Ma vie politique est terminée, ajoutait-il, et je
proclame mon fils empereur des Français, sous le nom de Napoléon II. Les
ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement.»
Il invitait les Chambres à organiser sans délai ce conseil. Le dernier
souhait aux Français partait du cœur d'un patriote: «Unissez-vous pour
rester encore une nation indépendante!» Ici, comme le fait observer le
chancelier Pasquier, il alliait habilement l'idée de l'indépendance
nationale avec celle de la proclamation de son fils comme empereur. Il
espérait séduire ainsi l'armée et élever entre elle et les Bourbons une
barrière infranchissable. Fouché paraissait être de l'avis d'une
régence, mais ce n'était que pour gagner du temps. Sûr déjà du retour
des Bourbons qui allaient s'imposer comme une nouvelle nécessité, il
avait à préparer ses conditions. Pour cela, il fallait opposer de
nombreux obstacles à un retour précipité, et paraître ensuite les
aplanir, afin de donner à son concours une valeur toute particulière, ce
qu'on peut littéralement appeler «une valeur marchande».

Après la lecture de l'acte d'abdication, Carnot essayait de rassurer les
pairs sur la situation de l'armée, lorsqu'il fut interrompu avec la
dernière violence par le maréchal Ney, qui affirma que l'ennemi était à
Nivelle avec quatre-vingt mille hommes; que dans six ou sept jours il
serait dans le sein de la capitale, et qu'il n'y avait plus d'autre
salut que dans des propositions de paix[243]. Cette scène fut des plus
pénibles. L'intervention du général Drouot, qui annonça le ralliement
d'une certaine partie de la vieille Garde, put seule en diminuer le
déplorable effet. Mais lorsque le prince Lucien vint dire à la tribune:
«L'empereur Napoléon a abdiqué en faveur de son fils. Politiquement,
l'Empereur est mort. Vive l'Empereur!» et conseilla aux pairs de prêter
un serment immédiat à Napoléon II, M. de Pontécoulant s'opposa
immédiatement à cette motion. «Je suis loin, dit-il, de me déclarer
contre ce parti, mais je déclare fermement,--quels que soient mon
respect et mon dévouement pour l'Empereur,--que je ne reconnaîtrai
jamais pour roi un enfant, pour mon souverain celui qui ne résiderait
pas en France. On irait bientôt retrouver je ne sais quel
sénatus-consulte. On nous dirait que l'Empereur doit être considéré
comme étranger ou captif, et que la régence est étrangère ou captive, et
on nous donnerait une autre régence qui nous amènerait la guerre
civile[244]...» Le prince Lucien lui répliqua: «Du moment où Napoléon a
abdiqué, son fils lui a succédé. Il n'y a pas de délibération à prendre,
mais une simple déclaration à faire... En reconnaissant Napoléon II,
nous appelons au trône celui que la Constitution et la volonté du peuple
y appellent.»

Le comte Boissy d'Anglas proposa l'ajournement, car c'était assez de la
guerre étrangère, sans vouloir y ajouter la guerre civile. Aussitôt le
brave Labédoyère, qui avait payé de sa personne dans les derniers
combats, se précipite à la tribune. «L'Empereur, dit-il avec colère, a
abdiqué en faveur de Napoléon II. Je regarde son abdication comme nulle,
de toute nullité, si l'on ne proclame pas à l'instant Napoléon II. Eh!
qui s'oppose à cette résolution généreuse? Ceux qui ont toujours été aux
pieds du souverain, tant qu'il fut heureux et triomphant. Ces individus,
qui se sont éloignés de lui dans son malheur, veulent aussi repousser
Napoléon II. Ils sont déjà pressés de recevoir la loi de
l'étranger[245]!» Ces paroles violentes déchaînent un tumulte
effroyable. Labédoyère, rendu plus furieux, crie que de vils généraux
méditent peut-être en ce moment de nouvelles trahisons. Il fallait les
saisir, les traduire devant les Chambres, les juger et les punir pour
effrayer ceux qui voudraient déserter les drapeaux; il fallait raser
leurs maisons, proscrire leurs familles. «Je sais, ajoute-t-il, que les
amis du patriotisme paraissent étrangers dans cette enceinte, où, depuis
dix ans, il ne s'est fait entendre que des voix basses!» Une partie de
la Chambre des pairs se dresse irritée. Elle interrompt bruyamment
l'orateur. Labédoyère hausse encore la voix et menace du geste ses
adversaires. «À l'ordre! à l'ordre! répondait-on de toutes parts.--Jeune
homme! vous vous oubliez! disait le prince d'Essling.--Vous vous croyez
encore au corps de garde! criait M. de Lameth exaspéré.--Désavouez ce
que vous avez dit!...» objurguait le comte de Valence[246]. Le
président, Lacépède, se couvrit, mais le calme ne se rétablit que très
lentement.

Le comte Cornudet prit ensuite la parole: «Le procès-verbal, dit-il, a
constaté l'abdication de Napoléon; il constatera la réclamation du
prince Lucien. Cette précaution suffira pour constater les droits de
Napoléon II, mais il est hors de France. Tranchons le mot: il est
captif.» En attendant, Cornudet réclamait, au nom de la sûreté publique
et de l'indépendance nationale, l'établissement d'un gouvernement
provisoire. Le comte de Ségur, appuyé par Joseph et Rœderer, et combattu
par le comte de Pontécoulant, demanda que ce gouvernement prît le titre
de Régence et négociât au nom de Napoléon II. Le duc de Bassano exigeait
la proclamation immédiate du fils de l'Empereur. Après diverses
observations de Quinette, du comte de Valence, de Thibaudeau,
l'ajournement fut voté. Puis la Chambre des pairs procéda au scrutin
pour la nomination de deux membres de la commission du gouvernement.
Elle élut le duc de Vicence et le baron Quinette. À la Chambre des
représentants, le général Grenier informa ses collègues que la
commission nommée pour se concerter avec la Chambre des pairs sur les
mesures de salut public, avait décidé la formation d'une commission
chargée de négocier avec les puissances coalisées. MM. Legrand, Crochon,
Duchesne se perdirent en divagations. Le prince d'Eckmühl décidé à
rassurer l'opinion au sujet de la situation de l'armée et des prétendues
menaces dirigées contre la Chambre. Enfin, le duc d'Otrante vint lire le
message de Napoléon et conclut ainsi: «Ce n'est pas devant une Assemblée
composée de Français que je croirais convenable de recommander les
égards dus à l'empereur Napoléon, et de rappeler les sentiments qu'il
doit inspirer dans son malheur. Les représentants de la nation
n'oublieront point, dans les négociations qui devront s'ouvrir, de
stipuler les intérêts de celui qui, pendant de longues années, a présidé
aux destinées de la patrie.» On sait le peu d'importance qui fut attaché
à cette recommandation, faite d'ailleurs pour la forme.

Fouché proposa ensuite de nommer une commission de cinq membres, chargée
de se rendre auprès des souverains alliés pour y traiter des intérêts de
la France et soutenir l'indépendance du peuple français. M. Mourgues
conseilla d'accepter l'abdication de Napoléon, de placer sa personne
sous la sauvegarde de l'honneur national, de transformer la Chambre en
Assemblée constituante, de confier le poste de généralissime au maréchal
Macdonald, de nommer La Fayette général en chef des gardes nationales de
France, et le maréchal Oudinot général en second, ce qui souleva de
nombreux murmures. M. Dupin aurait désiré, lui aussi, que la Chambre des
représentants se transformât en Assemblée nationale et préparât une
Constitution nouvelle. M. Garreau voulut lire l'article 67 de l'Acte
additionnel qui prohibait toute motion en faveur des Bourbons; mais le
président lui fit observer que cet article était bien connu. On voit que
Fouché avait déjà pris ses précautions pour ne rien compromettre.
Regnaud de Saint-Jean d'Angély pria le bureau de la Chambre de se rendre
auprès de l'Empereur et de lui exprimer la reconnaissance du peuple pour
le sacrifice fait par lui à l'indépendance nationale. Il fit accepter
cette proposition à l'unanimité, puis une autre qui repoussait les
motions relatives à l'Assemblée nationale ou Constituante. Enfin, la
Chambre arrêta la nomination sans délai d'une commission de cinq membres
prise dans les deux Chambres, pour exercer provisoirement les fonctions
du gouvernement, tout en conservant le ministère actuel.

La séance fut ensuite suspendue de trois heures et demie à quatre
heures. Le président rendit compte de la visite du bureau à l'Empereur.
«Sa Majesté, dit-il, a surtout insisté sur le motif qui avait déterminé
son abdication, et elle a recommandé à la Chambre de ne point oublier
qu'elle avait abdiqué en faveur de son fils.» Il cita ces autres paroles
de Napoléon: «Je vous remercie des sentiments que vous m'exprimez. Je
recommande à la Chambre de renforcer les armées et de les mettre dans le
meilleur état de défense. Qui veut la paix doit se préparer à la guerre.
Ne mettez pas cette grande nation à la merci de l'étranger, de peur
d'être déçus dans vos espérances. Dans quelque position que je me
trouve, je serai heureux, si la France est libre et indépendante. Si
j'ai remis le droit qu'elle m'a donné à mon fils, si j'ai fait de mon
vivant ce grand sacrifice, je ne l'ai fait que pour le bien de la
nation[247].» M. Durbach prit alors la parole et voulut faire admettre
la nomination d'un conseil de régence. De nombreuses voix lui crièrent:
«Ce n'est pas le moment!» Puis on procéda à l'élection de la commission.
On choisit le comte Carnot, le duc d'Otrante et le général Grenier.
Ceux-ci, avec le duc de Vicence et le baron Quinette de la Chambre des
pairs, formèrent le gouvernement provisoire.

Le même jour, Fouché fit part au chancelier Pasquier de sa joie d'avoir
obtenu l'abdication. «Qu'allez-vous faire, demanda Pasquier, sur la
condition faite en faveur de son fils qu'il prétend encore imposer à la
France?... Ce qu'il faut avant tout, c'est la paix, et on ne peut la
retrouver, au dehors, comme au dedans, qu'avec la maison de
Bourbon.--Croyez-vous que je ne le sache pas comme vous? répliqua
Fouché. Mais nous avons été pris de si court... On ne peut pas retourner
ainsi les esprits du jour au lendemain. Nous avons d'ailleurs à ménager
l'armée, qu'il ne faut pas effaroucher, qu'il faut tâcher de rallier,
car elle pourrait encore faire beaucoup de mal...» Il confiait à
Pasquier, avant la séance, qu'il serait président de la commission de
gouvernement, qu'il était sûr de n'y avoir que des gens à lui, dont il
ferait ce qu'il voudrait. «Vous voyez que je suis bien fort,
s'écriait-il orgueilleusement, car il n'y a rien de tel qu'une puissance
collective dont un seul homme dispose[248].»

Le soir, dans son salon, au milieu de soixante personnes, il répéta son
refrain: «Qu'on ne me presse pas! Si on ne me laisse pas le temps dont
j'ai besoin, on gâtera toutes les affaires.» Il ne fut pas content de
l'élection qui lui donnait Carnot et le général Grenier pour collègues.
Il préférait le choix de Caulaincourt et de Quinette. Cependant il sut
dissimuler sa mauvaise humeur, et il chercha immédiatement à s'entendre
avec ses quatre collègues sur la nécessité d'empêcher dans les Chambres
la reconnaissance des droits de Napoléon II. «Il est certain, dit le
chancelier, que toutes les forces dont le parti impérial disposait
encore allaient être mises en œuvre pour emporter un vote sur ce point.
M. Fouché en était fort préoccupé[249].» Le lendemain matin, avant la
séance des Chambres, Fouché et Pasquier reprirent leur conversation sur
ce sujet. Fouché raconta que Napoléon, furieux du peu de succès que
Lucien, Labédoyère, Bassano et Rœderer avaient eu à la Chambre des pairs
pour faire proclamer son fils, avait tout fait pour ranimer le zèle de
ses partisans et faire triompher sa cause à la Chambre des
représentants. «Sait-on jamais, dit-il, ce qui peut se passer dans une
Assemblée aussi mal organisée que celle-là?» Fouché redoutait beaucoup
une déclaration en faveur de Napoléon II, qui rallierait certainement
l'armée autour de lui. Rien ne pouvait être plus grave. «Hâtons-nous de
faire proclamer Louis XVIII! conseilla Pasquier.--Vous en parlez bien à
votre aise, répliqua Fouché. Voyez comme ils ont nommé hier Carnot! Ma
puissance se borne dans ce moment à éviter le mal, à parer au danger le
plus pressant!...» Il comptait sur Manuel. «Je lui disais encore tout à
l'heure qu'il fallait absolument, à tout prix, empêcher que les droits
de cet enfant ne fussent reconnus. Il m'a dit d'être tranquille et m'a
répondu de tout.» On verra tout à l'heure la conduite ambiguë de Manuel
et le résultat qu'elle produisit. Le duc d'Otrante était inquiet de
n'avoir pas de nouvelles de Gand. Il se plaignait du silence des amis du
Roi. «Est-ce qu'ils ne devraient pas avoir un agent ici? Est-ce qu'ils
n'auraient pas dû déjà se mettre en rapport avec moi? Ils doivent
connaître mes intentions...» Tout en paraissant favorable aux Bourbons,
le duc d'Otrante ne s'avançait pas trop, car il se méfiait de la Chambre
des représentants, et il voulait, comme toujours, se ménager plusieurs
issues. La tâche qu'il assumait, n'était pas facile; elle eût fait
reculer un homme moins habitué à manier plusieurs intrigues à la fois.

Le 23 juin, la séance des représentants s'ouvrit à onze heures et demie
du matin. M. Bérenger déposa une motion d'ordre tendant à rendre le
gouvernement provisoire responsable collectivement. Il loua le sacrifice
du plus grand des héros qui ferait bénir son nom par la postérité, avec
ceux de Titus et de Marc-Aurèle. Mais, du moment qu'il n'y avait plus de
monarque, il n'y avait plus d'inviolabilité, et dès lors il convenait de
décréter la responsabilité collective des cinq membres du gouvernement
provisoire. M. Dupin ajouta qu'il fallait prêter serment d'obéissance
aux lois et de fidélité à la nation. M. Defermon vint déclarer que
personne n'avait caractère pour recevoir ce nouveau serment. «Messieurs,
dit-il avec vivacité, avons-nous ou n'avons-nous pas un Empereur des
Français? Il n'est personne d'entre nous qui ne se dise à
lui-même:--Nous avons un Empereur dans la personne de Napoléon. (_Oui!
oui!_ s'écrient la plupart des membres de l'Assemblée.) Bien convaincu
de cette vérité, je me suis demandé si les ennemis du dehors pourraient
se jouer des efforts de la nation, lorsqu'ils verront que la
Constitution est notre étoile polaire, et qu'elle a pour point fixe
Napoléon II. (_Une foule de voix: Oui! oui!_). Que paraîtrions-nous aux
yeux de l'Europe et de la nation, si nous n'observions pas fidèlement
les lois fondamentales? Napoléon Ier a régné en vertu de ces lois.
Napoléon II est donc notre souverain. (_Même assentiment._) Lorsqu'on
verra que nous nous rallions fortement à nos constitutions, que nous
nous prononçons en faveur du chef qu'elles nous avaient désigné, on ne
pourra plus dire à la garde nationale que c'est parce que vous attendez
Louis XVIII, que vous ne délibérez pas. (_Non! non!_) Nous rassurons
l'armée, qui désire que nos constitutions soient observées. Il n'y aura
plus de doute sur le maintien constitutionnel de la dynastie de
Napoléon.»

À ce moment, comme le constate le procès-verbal, un mouvement
d'enthousiasme se manifesta dans toute l'Assemblée. Les cris de «_Vive
l'Empereur!_» retentirent avec la dernière énergie. Un grand nombre de
députés élevaient leurs chapeaux, en accentuant cette ovation. La
majorité demanda et obtint que cette manifestation presque unanime fût
consignée au procès-verbal. Boulay de la Meurthe profita de l'émotion
générale pour préciser la question. «Je crois, dit-il, qu'il n'est aucun
de nous qui ne professe que Napoléon II est notre empereur; mais, hors
de cette enceinte, il en est qui parlent d'une autre manière. Il n'y a
pas de doute que des journalistes affectent de considérer le trône comme
vacant. Or, je déclare, l'Assemblée serait perdue, la France périrait,
si le fait pouvait être mis en doute. Il ne peut pas y avoir de question
à cet égard. N'avons-nous pas une monarchie constitutionnelle?
L'Empereur mort, l'Empereur vit. Napoléon Ier a déclaré son abdication;
vous l'avez acceptée. Par cela seul, par la force des choses, par une
conséquence irrésistible, Napoléon II est empereur des Français...» Mais
il dénonça aussitôt les machinations du dehors et du dedans. Il attaqua
la faction d'Orléans. «Je sais, ajouta-t-il, que cette faction est
purement royaliste. Je sais que son but secret est d'entretenir des
intelligences même parmi les patriotes.» Puis, pour déjouer les
intrigues, il fit la proposition suivante, qui fut chaleureusement
applaudie: «Je demande que l'Assemblée déclare et proclame qu'elle
reconnaît Napoléon II pour empereur des Français.»

M. Penières, répondant à Boulay de la Meurthe, proposa d'édicter que les
commissaires envoyés aux alliés seraient chargés de réclamer à
l'empereur d'Autriche, «comme un gage de la paix», le jeune Napoléon et
sa mère. Cette motion fut soulignée par des murmures. Le général
Mouton-Duvernet fut mieux accueilli, quand il s'écria: «Je ne suis pas
orateur, je suis soldat. L'ennemi marche sur Paris. Il faut que vous
ayez des armes à lui opposer. Proclamez Napoléon II empereur des
Français. À ce nom, il n'y aura pas un Français qui ne s'arme pour
défendre l'indépendance nationale!» M. de Maleville intervint pour
proposer l'ajournement, sous prétexte que les représentants n'avaient
pas reconnu de successeur à Napoléon. Son discours fut interrompu par
des négations et par des cris de colère: «Vous calomniez l'Assemblée!»
lui disait-on. Regnaud de Saint-Jean d'Angély redemanda que dans cette
même séance on proclamât Napoléon II empereur des Français, et que tous
les actes publics ou privés fussent rédigés en son nom. «Appuyé!
appuyé!» criaient de nombreuses voix. M. Dupin voulut s'opposer encore à
une acclamation irréfléchie, à un mouvement d'enthousiasme peu raisonné.
Comment pouvait-on espérer d'un enfant ce qu'on n'avait plus attendu
d'un héros? «Gardons-nous, s'écria-t-il, d'interpréter le vœu de la
nation et de lui imposer un choix!... C'est au nom de la nation qu'on se
battra, qu'on négociera; c'est d'elle qu'on doit attendre le choix du
souverain...» Une vive agitation suivit ce discours, et une voix cria:
«Que ne proposez-vous la République?» M. Duchesne réclama l'ajournement,
car, sans examiner si le traité de Fontainebleau avait été, oui ou non,
violé, il suffisait de dire que Napoléon II n'était pas en France. La
question ne serait éclaircie que lorsque l'Autriche, connaissant enfin
ses véritables intérêts, aurait rendu le prince et sa mère.

Apparut alors Manuel, sur lequel le duc d'Otrante comptait beaucoup pour
retourner l'Assemblée et pour empêcher que les droits du roi de Rome ne
fussent législativement reconnus. L'orateur résuma avec adresse le débat
et essaya de montrer toutes les difficultés que présenterait une
détermination quelconque. On l'écouta avec une attention marquée.
«S'agit-il ici d'un homme, d'une famille? dit-il. Non, Messieurs, il
s'agit de la patrie. Il s'agit de ne rien compromettre, de ne point
proscrire l'héritier constitutionnel du trône et de se livrer à
l'espérance que les alliés n'auront point contre ce fils d'un père--dont
leur politique n'a point voulu reconnaître l'existence sur le trône de
France,--et la même politique et les mêmes intérêts...» Il regardait
cette discussion comme une calamité. «N'est-ce pas, en effet, un grand
malheur que d'être obligé de divulguer, de proclamer, à la face de
l'Europe, jusqu'à quel point des considérations politiques ont influé ou
pourraient avoir influé dans la décision de Napoléon et dans celle que
vous avez à prendre, relativement à son fils?» Mais la discussion
s'était ouverte; il fallait établir et résoudre la question.
L'abdication existait. Elle emportait avec elle une condition en faveur
du fils de Napoléon. Cette condition, l'Assemblée l'avait acceptée, en
recevant l'abdication de l'Empereur. Maintenant, il importait que le
gouvernement provisoire agît au nom de la nation; mais dans cette nation
n'y avait-il qu'une opinion, qu'un parti? Ce n'est pas que l'orateur
crût les divers partis si nombreux et si forts qu'on le disait. Le parti
républicain n'existait que chez des êtres dépourvus d'expérience et de
maturité. Le parti d'Orléans n'était guère plus à craindre. Le parti
royaliste avait de nombreux fidèles, mais qui ne servaient que par
souvenir et par sentiment. Quels que fussent ces partis, le plus grand
nombre des Français n'avaient d'autre idée que de sauver l'État. «Dans
un tel moment, ajoutait Manuel, pouvez-vous avoir un gouvernement
provisoire, un trône vacant? Laisserez-vous chacun s'agiter, les alarmes
se répandre, les prétentions s'élever? Voulez-vous qu'ici on arbore le
drapeau des lis, là le drapeau tricolore?... Au milieu de l'agitation et
des troubles qui naîtraient d'un tel état de choses, que deviendrait le
salut de la patrie? Je répète que, par cela seul qu'on l'a mis en
question, Napoléon II doit être reconnu.» Manuel se gardait bien de
contester les droits de Napoléon II, mais il s'arrangeait de façon qu'on
ne tirât pas des conséquences positives et immédiates de ces droits.
Très habilement, il laissait de côté la question de la régence, pour ne
pas remettre le pouvoir aux frères de Napoléon. «Il faut, disait-il,
éviter qu'on puisse réclamer les principes de la Constitution qui
appelleraient tel ou tel prince à la tutelle du souverain mineur et qui
donneraient à sa famille une influence immédiate sur la marche du
gouvernement.»

Il concluait ainsi: «La Chambre des représentants passe à l'ordre du
jour motivé:

«1° Sur ce que Napoléon II est devenu empereur des Français, par le fait
de l'abdication de Napoléon Ier et par la force des constitutions de
l'Empire;

«2° Sur ce que les deux Chambres ont voulu et entendu, par leur arrêté à
la date d'hier, portant nomination d'une commission de gouvernement
provisoire, assurer à la nation les garanties dont elle a besoin pour sa
liberté et son repos, au moyen d'une administration qui ait toute la
confiance du peuple.»

Ainsi Manuel, tout en paraissant défendre les droits du roi de Rome,
faisait écarter le serment à Napoléon II et la proclamation officielle
du nouvel Empereur. C'est ce qui allait permettre, deux jours après, au
gouvernement provisoire de libeller tous ses actes: «Au nom du peuple
français.» La Chambre ne vit pas les restrictions habiles glissées dans
cette rédaction. Elle ne comprit qu'une chose: la reconnaissance
incontestable des droits de Napoléon II. Aussi, lorsque l'ordre du jour
fut soumis à son vote, elle se leva tout entière et l'adopta, en
poussant le cri de «_Vive l'Empereur!_» qui fut acclamé dans l'enceinte
législative et répété dans les tribunes. On crut Manuel plus
impérialiste que les autres représentants, et l'on demanda l'impression
de son discours. La Chambre des pairs fut presque aussitôt avisée de
l'ordre du jour adopté, et elle s'y rallia à l'unanimité. Thibaudeau lui
avait fait observer que ce vote devait causer toute satisfaction aux
amis de la patrie, parce qu'il écartait le gouvernement royaliste qu'une
minorité factieuse aurait voulu leur imposer, gouvernement qui n'était
d'accord avec aucune des institutions militaires et civiles.

On était cependant en face d'une réelle équivoque. «Si le parti
napoléonien, dit le chancelier Pasquier, avait eu satisfaction dans les
termes, leurs adversaires avaient le succès réel, parce que le second
paragraphe de l'ordre du jour détruisait presque nécessairement dans ses
effets le premier[250].» Toutefois la Chambre avait cru faire une
véritable démonstration en faveur de Napoléon II. Le chancelier Pasquier
l'en blâme ainsi: «La Chambre des représentants n'en fut pas moins, par
cette concession au parti bonapartiste, compromise avec le pays, comme
avec la maison de Bourbon. Elle perdit tout le mérite de la vigueur dont
elle avait fait preuve en provoquant l'abdication.» Mais elle n'avait
pas provoqué l'abdication de l'Empereur avec l'intention d'exclure son
héritier légitime. Elle respectait la Constitution; elle voulait qu'elle
fût appliquée strictement; c'est ce qu'on ne comprit pas. Quant à
Manuel, il essaya d'être habile, et il le fut trop. Son habileté tourna
contre lui, car les partisans de l'Empereur furent absolument persuadés
qu'il avait parlé en faveur de Napoléon II. En réalité, aucun parti ne
devait être satisfait de la séance de la Chambre, parce que les
tentatives faites pour repousser ou pour reconnaître les droits du roi
de Rome n'avaient point abouti.

Le lendemain, 24 juin, la commission du gouvernement disait aux
Français: «Un grand sacrifice a paru nécessaire à votre paix et à celle
du monde. Napoléon a abdiqué le pouvoir impérial. Son abdication a été
le terme de sa vie politique. Son fils est proclamé.» Mais la
déclaration du gouvernement provisoire contenait un peu plus loin cette
information qui paraissait en contradiction formelle avec les droits de
Napoléon II: «Des plénipotentiaires sont partis pour traiter _au nom de
la nation_ et négocier avec les puissances de l'Europe cette paix
qu'elles ont promise à une condition qui est aujourd'hui remplie... Quel
qu'ait été son parti, quels que soient ses dogmes politiques, quel
homme, né sur le sol de la France, pourrait ne pas se ranger sous le
drapeau national pour défendre l'indépendance de la patrie?...
L'Empereur s'est offert en sacrifice en abdiquant. Les membres du
gouvernement se dévouent en acceptant de vos représentants les rênes de
l'État.» On va voir avec quelle habileté Fouché et ses amis
confisquèrent les droits de Napoléon II, mais comment aussi ils furent
amenés à subir Louis XVIII, que les uns auraient voulu écarter et les
autres soumettre à toutes leurs exigences.

Ne se laissant donc pas décourager par l'attitude des représentants qui
étaient en grande partie favorables à Napoléon II, le duc d'Otrante
correspondait en secret avec la cour de Gand, à laquelle il promettait
d'étouffer l'esprit révolutionnaire. Il rentrait en relation avec
Wellington en jurant de rétablir les Bourbons et en s'efforçant de
tromper les alliés sur la situation réelle des partis. Ce qu'il voulait,
c'était un gouvernement où il pût être le maître. Il se jugeait au moins
aussi fort que Talleyrand en 1814, et il ne négligeait rien pour assurer
ses propres intérêts. De son côté, Talleyrand ne demeurait pas dans
l'ombre. Déjà on s'adressait à lui, car on pressentait le parti qu'il
pouvait tirer de la situation. Au lendemain de l'abdication, le duc de
Vicence, qui faisait partie du gouvernement provisoire, lui écrivait que
le pays avait besoin d'hommes sages et d'un esprit supérieur à tous les
événements. Il fallait un gouvernement selon l'esprit et les habitudes
de la France, et qui offrît de solides garanties. Le prince connaissait
mieux que personne les fautes du passé et les besoins de l'avenir. Il ne
laisserait certainement pas échapper l'occasion de rendre un grand
service à sa patrie[251]. Le duc de Vicence adressait en même temps au
comte de Nesselrode une lettre où il se félicitait d'avoir pu apprécier,
mieux que personne, la noblesse et la grandeur d'âme de l'empereur
Alexandre. «Cette connaissance est pour moi, disait-il, une base sur
laquelle je me plais à fonder l'espoir du rétablissement de la paix et
du repos général de l'Europe, aujourd'hui que l'obstacle qu'on accusait
la France d'y opposer, n'existe plus.»

Caulaincourt constatait que l'empereur Alexandre avait été vainqueur
sans avoir combattu, et qu'il pouvait jouir de son succès sans avoir
perdu un seul homme. Il n'avait plus besoin que de savoir s'arrêter. «Ne
serait-il pas, ajoutait-il, dans son grand caractère de dire: J'étais
l'ennemi de l'empereur Napoléon, je n'étais point l'ennemi des Français?
Napoléon est mort politiquement, la guerre est finie[252].» Cette
déclaration suffisait, suivant Caulaincourt, pour amener la pacification
générale. Mais, pour le moment, Alexandre n'était pas plus favorable à
la cause de Napoléon qu'à celle de Louis XVIII. Il englobait un peu la
France dans son ressentiment contre l'Empereur qui avait troublé la paix
européenne, et contre le Roi qui avait cherché à le brouiller avec une
partie des alliés. Il ne pardonnait pas à Louis XVIII ses dédains
manifestes; il en voulait à Talleyrand qui avait signé un traité secret
contre lui avec l'Autriche et l'Angleterre. Donc c'était chose assez
imprudente de compter en cet instant sur une bonne volonté de sa part,
aussi grande qu'elle avait paru l'être en 1814. Talleyrand savait tout
cela. Mais connaissant aussi les sympathies nouvelles du Tsar pour le
duc d'Orléans, il était prêt à aller au prince vers lequel le portaient
d'ailleurs des tendances intimes et déjà anciennes[253]. Il n'avait pas
caché à Louis XVIII le mécontentement d'Alexandre fondé sur le refus du
cordon bleu, sur l'inutilité de son intervention en faveur du duc de
Vicence, sur le peu d'intérêt montré pour le projet de mariage entre le
duc de Berry et la grande-duchesse Anne, sa sœur, et sur la politique
antilibérale suivie par la cour et le ministère français. Il avait osé
dire au Roi que l'empereur de Russie était plus sympathique au duc
d'Orléans qu'à lui, car ce prince, qui avait porté la cocarde tricolore,
lui semblait être le seul qui pût réunir tous les partis. Louis XVIII
avait répondu à son ambassadeur qu'il avait besoin de ses sages avis et
l'avait invité à venir le rejoindre à Gand, aussitôt après la signature
de l'Acte final du Congrès. Talleyrand, attendant les événements pour
prendre un parti définitif, eut l'art d'ajourner son retour jusqu'au 10
juin. Il fut aidé en cela par la volonté des ministres des autres
puissances qui, se méfiant de ses intrigues, ne se souciaient guère de
voir un aussi habile homme reprendre trop tôt le chemin de la
France[254]. Il ne revit donc Louis XVIII que le 22 juin, à Mons, au
lendemain de Waterloo et lorsque la défaite de Napoléon lui eût permis
de se décider en connaissance de cause. Après bien des efforts et bien
des sacrifices, il obtint, le 28 juin, à Cambrai, une déclaration royale
qui corrigeait les maladresses et les imprudences de celle de
Cateau-Cambrésis. Il engagea en même temps Louis XVIII à s'opposer à
l'entrée de Fouché dans le nouveau ministère, car un tel choix lui
paraissait une faiblesse[255]. Mais il avait affaire à trop forte
partie, et le duc d'Otrante, qui allait écarter les partisans de
Napoléon II pour ramener la Restauration, devait exiger et obtenir le
payement de ses services.

Le 24 juin, Fouché, qui s'était fait nommer président du gouvernement
provisoire, avait reçu aussitôt les pouvoirs nécessaires pour se
débarrasser, à l'occasion, de ses rivaux ou de ses ennemis. Il envoie
plusieurs négociateurs auprès de Wellington, mais avec mission de ne
rien faire, ni de ne rien dire au sujet du futur gouvernement de la
France. Fouché se réserve le droit d'agir et de décider. La présence de
Napoléon à l'Élysée et les ovations qu'il y reçoit lui font peur, car il
redoute un coup de main contre les Chambres et le gouvernement
provisoire. Il laisse alors habilement répandre des bruits de complots
contre Napoléon et cherche à hâter son départ sous prétexte de
sauvegarder sa vie. Il fait lire à la Chambre des représentants une
lettre où lui, président du gouvernement provisoire, écrit à Wellington
que la France acceptera bien un monarque, mais un monarque qui voudra
régner sous l'empire des lois. Il ne nommait personne. Toutefois son
silence, défavorable à Napoléon II, parut à beaucoup favorable aux
Bourbons. L'Assemblée, hésitante et troublée, passe à l'ordre du jour.
Wellington refuse les passeports que le ministre de la police a
sollicités pour Napoléon et veut que la personne de l'Empereur soit
livrée aux alliés. Il conseille en même temps à Louis XVIII de ne pas
insister sur le passage de sa déclaration du 28 où il parle de punir les
régicides, «parce que le Roi ayant consenti avant son départ au principe
de l'emploi de Fouché», il ne pouvait se refuser de l'employer.

Fouché, qui prévoit tout, se fait écrire par le prince d'Eckmühl qu'il
convient de traiter avec Louis XVIII, à la condition que le Roi rentrera
sans garde étrangère, qu'il prendra la cocarde tricolore, qu'il assurera
la sécurité des personnes et des propriétés, qu'il maintiendra les
Chambres existantes et conservera les généraux et les fonctionnaires
actuels. Il ne se préoccupe plus des droits de Napoléon II qu'il a paru
défendre un instant. Maintenant qu'il se croit en mesure de dicter des
conditions, il fait comprendre à ses amis et aux autres que ce serait un
péril pour la France de risquer ses destinées en faveur d'un enfant
prisonnier à Schœnbrunn. Il ajoute qu'on aura de la peine à le délivrer.
Puis le fils de Napoléon, qui tient de près à l'Autriche, sera peut-être
une source de grosses difficultés pour l'avenir. Enfin cet habile homme
manœuvre si bien ses affaires que le comte d'Artois, les princes, le
faubourg Saint-Germain le considèrent, sinon avec estime, du moins avec
confiance. Et Wellington lui-même osera dire, quelque temps après, à
Louis XVIII: «C'est à lui que vous devez d'être remonté sur le trône de
vos pères!...»

Napoléon, dont le gouvernement provisoire avait refusé les dernières
offres contre l'armée étrangère, se décide à partir pour Rochefort. Le
29 juin, Fouché informe hypocritement la Chambre de ses démarches en
faveur de Napoléon. Le ministre de la marine avait armé deux frégates,
et le général Becker avait été chargé de pourvoir à la sûreté de
l'Empereur. Celui-ci venait de s'éloigner, en faisant des vœux pour la
prospérité de la France et persuadé que son fils allait lui succéder,
ainsi que les deux Chambres l'avaient déclaré par le vote de l'ordre du
jour du 23 juin. Les partisans de Napoléon II étaient fort nombreux dans
la Chambre des représentants; et si le duc d'Otrante avait voulu
seconder leurs intentions et leurs votes, l'Autriche se fût probablement
résignée à soutenir Napoléon II et la régence. Mais les politiciens
intriguaient dans l'ombre. Les négociateurs, Andréossy, Boissy d'Anglas,
Valence, Flauguergues et La Besnardière, qui ne devaient s'occuper que
de l'armistice, n'avaient pas craint d'aborder la question politique.
Leur désir, peu dissimulé, était de faire triompher la solution
monarchique, mais avec une Charte qui consacrât le dogme de la
souveraineté nationale. Ce n'était pas chose aussi facile qu'ils le
pensaient. Pas plus que la majorité des représentants, l'armée n'était
favorable à la Restauration. On allait s'en apercevoir à la séance du 30
juin. Le général Laguette-Mornay vint dire tout à coup aux représentants
qu'ayant visité, avec le prince d'Eckmühl, les troupes depuis la
Villette jusqu'à Saint-Denis, il avait reçu d'elles l'assurance de
défendre la liberté et la patrie jusqu'à la mort. Mais à ces intentions
généreuses se mêlait le souvenir de leur ancien Empereur et de leurs
serments d'obéissance et de fidélité à Napoléon II. L'autre commissaire,
Garat, fit le même récit et ajouta: «Je me suis particulièrement attaché
à prononcer aux soldats le nom de patrie, de liberté, de constitution,
d'indépendance. Ils me répondaient avec transport, mais il est vrai de
dire que le nom de Napoléon II était dans toutes les bouches.» Alors un
membre s'écrie: «Eh bien, disons donc comme l'armée: Vive Napoléon II!»
Et, dans un mouvement subit d'enthousiasme, la majorité de l'Assemblée
se lève aux cris de: «Vive Napoléon II!» Cette nouvelle manifestation
semblait un échec pour les intrigues de Fouché et pour les habiletés de
Manuel. Le général Mouton-Duvernet accentua les dispositions ardentes
des représentants en affirmant qu'ils n'accepteraient pas le
gouvernement monarchique qui n'avait su que «flétrir leurs anciens
lauriers». M. Garreau déclara qu'il avait vu des chefs et des soldats
terrifiés à la lecture d'une adresse royaliste aux deux Chambres et au
gouvernement, composée par M. de Maleville, qui, naguère encore,
proposait de déclarer coupable quiconque proférait les cris séditieux
de: «Vive Louis XVIII! Vivent les Bourbons!» Et ce même homme osait
aujourd'hui proposer de les reprendre[256]. La Chambre ordonna
l'impression et l'envoi aux départements et aux armées du discours de M.
Durbach, qui reposait sur cette solennelle déclaration qu'aucune
proposition de paix ne serait acceptée, si l'exclusion des Bourbons
n'était reconnue. Manuel revint donner lecture d'une adresse patriotique
aux Français, où M. Bérenger regretta de ne point trouver le nom de
Napoléon II. Ce représentant réclama l'observation de la Constitution,
c'est-à-dire l'exclusion des Bourbons et la possession du trône confiée
à Napoléon et à sa famille. «Le père a abdiqué, dit-il, le fils règne;
vous l'avez déclaré... Je demande que votre commission revoie son
adresse, que vos véritables sentiments soient exprimés et qu'elle se
termine par ces mots: «Vive Napoléon II!» Cette motion fut appuyée par
de nombreux représentants. Manuel remonta à la tribune et exprima sa
surprise de n'avoir pas été bien compris. «Je veux le bonheur des
Français, dit-il, et je ne crois pas que ce bonheur puisse exister si le
règne de Louis XVIII recommence.» Ici l'orateur fut interrompu par les
applaudissements qui soulignèrent cet aveu, plus que Manuel ne l'aurait
désiré. Le projet d'adresse fut renvoyé à la commission.

Le 1er juillet, M. Bory de Saint-Vincent raconta qu'étant allé au
quartier général de la Villette avec les commissaires de la Chambre, il
avait entendu les soldats crier: «Vive la liberté! Vive Napoléon II!
Vivent les représentants! Point de Bourbons!» Son discours, qui était
dirigé contre Louis XVIII et contre les princes, fut, lui aussi, imprimé
et envoyé aux départements et aux armées. M. Jacotot donna ensuite
lecture de l'adresse remaniée. Il s'y trouvait entre autres le passage
suivant: «Napoléon n'est plus le chef de l'État. Lui-même a renoncé au
trône. Son abdication a été acceptée par nos représentants. Il est
éloigné de nous. Son fils est appelé à l'Empire par les Constitutions de
l'État. Les souverains coalisés le savent. La guerre doit donc être
finie, si les promesses des rois ne sont pas vaines...»

La lecture de l'adresse fut couverte de bravos et renvoyée à la Chambre
des pairs, qui en soumit l'examen à une commission spéciale. Un
secrétaire de la Chambre des représentants lut ensuite une lettre signée
par le prince d'Eckmühl, les généraux Pajol, Fressinet, d'Erlon, Roguet,
Petit, Henrion, Brunet, Vandamme. Cette lettre demandait aux
représentants de ne pas reprendre les Bourbons rejetés par l'immense
majorité des Français. «Les Bourbons, disaient les chefs de l'armée,
n'offrent aucune garantie à la nation... Nous les avions accueillis avec
les sentiments de la plus généreuse confiance. Nous avions oublié tous
les maux qu'ils nous avaient causés par un acharnement à vouloir nous
priver de nos droits les plus sacrés. Eh bien! comment ont-ils répondu à
cette confiance? Ils nous ont traités comme rebelles et vaincus.
L'inexorable histoire racontera un jour ce qu'ont fait les Bourbons pour
se remettre sur le trône de France; elle dira aussi la conduite de
l'armée, de cette armée essentiellement nationale, et la postérité
jugera qui mérita mieux l'estime du monde!» La lettre fut lue deux fois
et acclamée. On adopta l'ordre du jour, tout en disposant que des
commissaires iraient à l'armée porter, avec l'adresse, le procès-verbal
de la séance. Le 2 juillet, le comte Thibaudeau lut aux pairs le rapport
de la commission sur l'adresse des représentants. Il eut soin de relever
que, dans leurs diverses déclarations, «les alliés avaient promis de
cesser la guerre, dès que Napoléon aurait disparu, et de laisser la
France libre de choisir elle-même son gouvernement». Il insista sur la
déclaration de l'Autriche, en date du 9 mai, où il était dit:
«L'Empereur (François II), quoique irrévocablement résolu à diriger tous
ses efforts contre l'usurpation de Napoléon Buonaparte, est néanmoins
convaincu que le devoir qui lui est imposé par l'intérêt de ses sujets
et par ses propres principes, ne lui permettra pas de poursuivre la
guerre pour imposer à la France un gouvernement quelconque.» Il rappela
que cette affirmation solennelle avait été adoptée le 12 mai par toutes
les puissances participant au congrès de Vienne.

Mais, malgré l'abdication de Napoléon, les armées anglaises et
prussiennes avaient précipité leur marche sur Paris; les monarques
avaient paru se jouer de leurs promesses et de leurs serments. Aussi,
d'après Thibaudeau, la Chambre des pairs devait-elle partager les
sentiments de la Chambre des représentants, défendre la souveraineté du
peuple et son indépendance, enfin repousser tout chef qui, appuyé par
les étrangers, viendrait opposer ses droits à ceux de la nation.
L'adresse fut votée par quarante-quatre voix contre six. Fouché, qui
voyait bien les intentions des Chambres, ne se pressait point de leur
faire une opposition formelle. C'est ce que lui reproche le chancelier
Pasquier, qui, dans ses Mémoires, s'étonne de ses irrésolutions et de
ses tergiversations, et le blâme de n'avoir pas su entraîner les deux
Chambres. Fouché écrivait à Wellington, le 1er juillet, une lettre qu'il
faut examiner de près. Les commissaires chargés de négocier l'armistice
avaient pu se rendre auprès du général anglais, qui leur annonça, le 27
juin, de la part de Blücher, qu'aucun armistice n'aurait lieu, tant que
Napoléon serait à Paris. Vainement il avait été répondu que l'Empereur
avait quitté la capitale, les opérations des alliés avaient continué, et
leur quartier général s'était installé le 1er juillet à Louvres, à six
lieues de la capitale. Or, Fouché, dans sa lettre à Wellington[257],
s'étonnait que les commissaires n'eussent pas encore reçu de réponse
positive: «Je dois parler franchement à Votre Altesse, disait-il; notre
état de possession, notre état légal, qui a la double sanction du peuple
et des deux Chambres, est celui d'un gouvernement où le petit-fils de
l'empereur d'Autriche est le chef de l'État. Nous ne pourrions songer à
changer cet état de choses que dans le cas où la nation aurait acquis la
certitude que les puissances révoquent leurs promesses et que leur vœu
commun s'oppose à la conservation de notre gouvernement actuel.» Mais
l'armistice était nécessaire pour laisser aux puissances le temps de
s'expliquer, et à la France le temps de connaître leurs intentions
réelles. «Toute tentative détournée pour nous imposer un gouvernement,
avant que les puissances se soient expliquées, forcerait aussitôt les
Chambres à des mesures qui ne laisseraient, dans aucun cas, la
possibilité d'aucun rapprochement... Tout emploi de la force en faveur
du Roi serait regardé par la France comme l'aveu du dessein formel de
nous imposer un gouvernement malgré notre volonté... Plus on userait
envers la nation de violence, plus on rendrait cette résistance
invincible!» Pendant qu'il paraissait défendre ainsi les droits et
l'indépendance de la France, Fouché laissait entendre au gouvernement
provisoire qu'on pourrait en finir autrement. Ses communications
insidieuses, ses mensonges et ses perfidies irritèrent Carnot, qui le
traita avec une violence dont Fouché devait se souvenir[258]. Une autre
déconvenue était réservée au président du gouvernement provisoire. Il
avait cru que Davout était disposé à accepter le retour de Louis XVIII,
et il lui avait dépêché Vitrolles pour s'entendre avec lui à ce sujet,
lorsque survinrent la visite des représentants aux avant-postes et les
démonstrations non équivoques des soldats. Les officiers, qui
partageaient leurs sentiments pour Napoléon II, en parlèrent au
maréchal, au moment même où celui-ci les interrogeait sur la possibilité
du retour des Bourbons. De telles protestations s'élevèrent que Davout
oublia l'acquiescement qu'il allait donner aux propositions du duc
d'Otrante et signa même l'adresse napoléonienne de l'armée aux deux
Chambres. Sur ces entrefaites, une vigoureuse offensive du maréchal
Exelmans à Velizy et à Versailles rendit Blücher plus conciliant. Il
consentit à recevoir les commissaires français à Saint-Cloud et à
adhérer à une convention qui n'était autre que la capitulation de Paris,
et dont l'un des articles, l'article 12, qui aurait dû sauver la vie à
tous les généraux compromis, fut plus tard judaïquement interprété et
trompa ainsi les légitimes espérances des négociateurs[259].

Dès que Fouché apprit la présence de Talleyrand à Cambrai, il lui fit
expliquer la situation et l'étendue des services que lui Fouché était
appelé à rendre comme président du gouvernement provisoire. Il laissait
entendre quelle était sa force, et quelle récompense il était en droit
d'exiger s'il menait les choses au point où le voulaient les Bourbons.
Le 4 juillet, les Chambres eurent connaissance de la capitulation de
Paris. Le représentant Garat constata qu'on ne pouvait rien obtenir de
plus avantageux, mais il ajouta qu'il fallait, par une série d'articles
législatifs, établir les principes fondamentaux de la Constitution et
faire reconnaître les droits des Français. Manuel, qui était d'accord
avec Fouché pour retarder toute solution compromettante, demanda et
obtint le renvoi de la motion de Garat à la commission chargée
d'élaborer un projet de Constitution. Par un article spécial, la Chambre
décréta que la cocarde, le drapeau et le pavillon aux trois couleurs
étaient mis sous la sauvegarde de l'armée, de la garde nationale et de
tous les citoyens. On revint ensuite à la motion de Garat. Le 5 juillet,
les représentants la votèrent par trois cent vingt et une voix contre
quarante-deux. Elle disait qu'aucun prince ne pourrait être appelé au
trône, s'il ne jurait de reconnaître la souveraineté du peuple, la
liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté de conscience,
l'inamovibilité de la magistrature, l'égalité des droits civils et
politiques, l'inviolabilité des propriétés nationales et des domaines
nationaux. Le même jour, malgré l'opposition de Manuel, qui jouait
vraiment un triste rôle, la Chambre discuta mot à mot une déclaration
solennelle destinée au pays. «Le gouvernement de la France, disait-elle,
quel qu'en puisse être le chef, doit réunir les vœux de la nation
légalement émis. Un monarque ne peut offrir de garanties réelles, s'il
ne jure d'observer une constitution délibérée par la représentation
nationale et acceptée par le peuple.» Cette déclaration, qui convenait
plutôt à un empire plébiscitaire qu'à une monarchie légitime, fut
ajournée par la Chambre des pairs, qui n'en trouva point la délibération
opportune.

Le 6 juillet, Manuel vint présenter à ses collègues l'analyse des
travaux de la commission chargée d'élaborer un projet de constitution.
Le mode de gouvernement seul possible était un équilibre entre les
pouvoirs du peuple et les pouvoirs du monarque. C'était donc la
monarchie constitutionnelle qui paraissait le seul régime convenable, et
la commission le proposait avec la division de la puissance législative
entre deux Chambres. Ces dispositions furent aussitôt votées, mais la
suite de la discussion fut interrompue par les récriminations de
Bory-Saint-Vincent contre une minorité factieuse qui voulait substituer
le drapeau blanc au drapeau tricolore. On s'ajourna au lendemain. Le 7,
on vit paraître des soldats étrangers dans le jardin du Luxembourg. Le
maréchal Lefebvre protesta à la Chambre des pairs contre cette présence
offensante pour un des grands corps de l'État. Bientôt après, on vint
lire un message du gouvernement provisoire, ainsi conçu: «Jusqu'ici nous
avons dû croire que les intentions des souverains alliés n'étaient point
unanimes sur le choix du prince qui doit régner en France; nos
plénipotentiaires nous ont donné les mêmes assurances à leur retour.
Cependant les ministres et les généraux des puissances alliées ont
déclaré hier, dans la conférence qu'ils ont eue avec le président de la
commission, que tous les souverains s'étaient engagés à replacer Louis
XVIII sur le trône, et qu'il va faire ce soir ou demain son entrée dans
la capitale. Les troupes étrangères viennent d'occuper les Tuileries, où
siège le gouvernement. Dans cet état de choses, nous ne pouvons plus
faire que des vœux pour la patrie, et, nos délibérations n'étant plus
libres, nous croyons devoir nous séparer.» On ne pouvait finir plus
misérablement, et, la conduite louche du président du gouvernement
provisoire, qui, après avoir trompé les bonapartistes, les libéraux et
les républicains, se vendait aux royalistes, méritait la plus entière
réprobation. Fouché était arrivé à vaincre la résistance de ses
collègues du gouvernement qui avaient eu l'idée de se retirer avec
l'armée sur les bords de la Loire. Ce message était donc pour les uns
l'aveu de leur impuissance, pour les autres l'aveu de leur défection.

La Chambre des pairs écouta silencieusement cette communication, puis se
retira, ou plutôt s'enfuit. Pendant ce temps, la Chambre des
représentants perdait son temps à discuter de vaines questions
constitutionnelles. On lui lut enfin le message du gouvernement, qui fut
entendu avec stupeur. Alors Manuel, voulant ressaisir une popularité qui
lui échappait, s'élança à la tribune et, parodiant Mirabeau, s'écria:
«Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons que par
la force des baïonnettes!» Ce pastiche oratoire n'eut aucun succès. La
Chambre passa à l'ordre du jour pur et simple sur le message, puis
invita le prince d'Essling à prendre les mesures d'ordre que nécessitait
la situation de Paris. Le lendemain, 8 juillet, les portes du palais
législatif étant fermées, un simulacre de séance se fit chez Lanjuinais.
Les cent cinquante représentants présents signèrent un procès-verbal qui
constatait l'illégalité des mesures prises et se séparèrent. La Chambre
des représentants était morte, comme on l'a dit, «en travail de
constitution». Malgré la bonne volonté de la majorité, la cause de
Napoléon II était irrémédiablement perdue. Fouché avait obtenu de
Wellington le 6 juillet, dans une secrète entrevue à Neuilly, la
promesse qu'il ferait agréer ses services au Roi. Après avoir trahi
l'Empereur, le duc d'Otrante trahissait son fils, et si quelques-uns
s'en indignèrent, nul ne s'en étonna.



CHAPITRE X

NAPOLÉON ET LA DUCHESSE DE PARME.


Louis XVIII était rentré à Paris le 8 juillet, après avoir reçu au
château d'Arnouville, près Saint-Denis, les serments de Fouché, serments
de fidélité et de dévouement à la monarchie légitime et à sa personne
royale. Il avait confié la présidence du nouveau ministère au prince de
Talleyrand, qu'il n'aimait pas plus que Fouché. Il acceptait
provisoirement le concours de ces deux hommes, parce qu'il ne pouvait
faire autrement; mais il était décidé à la première occasion à s'en
débarrasser avec empressement. Cette occasion devait bientôt s'offrir.
Le ministère, qui comptait orienter la monarchie avec une politique
nouvelle et gouverner la France en maître après avoir réduit à néant les
prétentions bonapartistes, allait disparaître dès la reprise des
négociations diplomatiques, car il n'avait aucune autorité à l'intérieur
et aucune influence à l'étranger. Les mêmes qui avaient contribué à le
faire arriver étaient les mêmes qui réclamaient déjà son départ. Il
s'agissait, en attendant, de faire sortir Napoléon du territoire
français. L'empereur d'Autriche, qui aurait pu dire un mot en sa faveur,
se garda bien d'intercéder. Il ne pensait guère davantage au roi de Rome
et se souciait peu de soutenir le moindre de ses droits. Gentz s'en
étonnait lui-même: «Quand on pense, écrivait-il alors, à quelle hauteur
l'Autriche pourrait s'élever en embrassant fortement les intérêts du
fils de Napoléon, on est sans doute étonné (la postérité le sera bien
plus encore) qu'une résolution pareille ne se trouve même pas comptée
aujourd'hui parmi les chances probables, à peine parmi les chances
possibles!» Gentz constatait que l'Autriche sacrifiait son intérêt
particulier à celui de ses alliés et même à l'opinion publique. François
II n'avait pas en effet compris le profit qu'il eût pu tirer de la
situation. «Les considérations personnelles ont peu de pouvoir sur lui,
disait Gentz, et l'idée de séparer sa politique de celle des autres
Cours lui répugnerait absolument[260].» L'empereur d'Autriche avait fini
par accepter le retour des Bourbons, quoique son allié Alexandre les
aimât si peu «que si l'on pouvait lui proposer un moyen terme entre
Louis XVIII et Napoléon II, je ne doute pas, affirmait encore Gentz,
qu'il ne le saisisse avec empressement». Voilà ce qu'écrivait l'intime
conseiller de Metternich au moment de la seconde Restauration, ce qui
démontre nettement que l'adhésion de l'Europe au retour de la monarchie
légitime était loin d'être unanime, sans doute parce que l'Europe
redoutait que Louis XVIII fît trop d'opposition à ses secrets desseins
contre la France.

On sait comment Napoléon, s'étant rendu compte qu'il lui était désormais
impossible de s'échapper, décida de se rendre à un peuple qu'il appelait
le plus constant et le plus généreux de ses ennemis[261], et comment à
Plymouth il apprit qu'on le considérait comme prisonnier de guerre. Par
le protocole du 28 juillet 1815, les alliés déclaraient que ce que la
Grande-Bretagne se chargerait de faire à l'égard de Napoléon «lui
donnerait de nouveaux titres à la reconnaissance de l'Europe[262]». Cinq
jours après, les représentants des quatre grandes puissances laissaient
la garde de l'Empereur, le choix de sa détention et les mesures à
prendre au gouvernement britannique. Puis Hardenberg, Nesselrode,
Castlereagh et Metternich informaient le prince de Talleyrand que ce
gouvernement invitait les grandes puissances à envoyer un commissaire à
Sainte-Hélène, lieu définitivement adopté pour y garder Napoléon[263].
Les alliés avaient cru le dérober à la vue du monde en l'exilant à deux
mille lieues de sa patrie, sur un îlot perdu au sein de l'Océan. C'était
le mettre, au contraire, sur un sommet qui allait attirer tous les
regards. «Aigle, s'est écrié Chateaubriand, on lui donna un rocher d'où
il était vu de toute la terre.» Et cette fois Lamartine a pu dire avec
raison: «La Providence lui avait accordé la dernière faveur qu'elle
puisse faire à un grand homme: celle d'avoir un intervalle de paix entre
sa vie et sa mort, de se recueillir dans la satisfaction et le repentir
de ses actes, et de jouir, dans ce lointain qui donne leur vraie
perspective aux choses humaines, du regard, de l'admiration et de la
pitié de la postérité. Ni Alexandre ni César n'obtinrent de leur fortune
ce don suprême des dieux. Que les insensés plaignent un pareil sort! Les
hommes religieux de tous les cultes et les hommes qui auront dans l'âme
l'instinct de la vraie gloire dans tous les siècles, y reconnaîtront une
faveur du Ciel.»

Marie-Louise apprend cet exil meurtrier, et elle ne proteste pas. On est
en droit de se demander si elle ne fut pas satisfaite en secret d'un
éloignement qui la laissait libre de vivre ouvertement avec l'homme
qu'elle avait choisi et auquel elle devait s'unir six ans après. Le
prince de Metternich s'était contenté de l'aviser ainsi le 13 août:
«Napoléon est à bord du _Northumberland_ et en route pour
Sainte-Hélène...». Quant à l'Empereur, qui ne veut pas douter de la
fidélité et de l'attachement de Marie-Louise, il dira dans son testament
«qu'il a toujours eu à se louer de sa très chère épouse, qu'il lui
conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments et la prie
de veiller pour garantir son fils des embûches qui environnent encore
son enfance[264]». Or, depuis le premier jour de l'an 1815, Marie-Louise
n'avait point écrit à Napoléon, et cependant elle lui avait promis de
lui donner souvent des nouvelles d'elle-même et de son enfant. Mais elle
ne se rappelait plus les adieux de l'Empereur et ses derniers conseils.
Elle avait intérêt à tout oublier.

La haine de Fouché poursuivait aussi bien la famille de Napoléon que
Napoléon lui-même. Dans son rapport au Roi sur la situation de la
France, il écrivait qu'il fallait éloigner les frères de Napoléon. «Sans
être d'aucun danger personnel, de fausses espérances pourraient survenir
et les engager à servir d'instruments aux autres. Le chef de cette
famille, disait-il, survivra peut-être à son abdication. Il a d'ailleurs
un fils, et s'il a manqué quelque développement aux déclarations des
puissances, il pourrait paraître nécessaire de les rendre maintenant
explicites.» Que voulait-il encore? On va le savoir. Dans une séance
tenue le 27 août par les ministres des Cours alliées, il fut convenu
qu'on exigerait des personnes auxquelles il serait accordé asile dans
les États alliés, une soumission conforme au formulaire ci-après: «Le
soussigné... déclare que son désir est de rentrer en... et que désirant
obtenir à cet effet l'agrément de Sa Majesté, il s'engage à s'établir
dans la partie des domaines de Sa Majesté qui lui sera assignée et de se
conformer en tous points aux lois et règlements en vigueur pour les
étrangers dans les États... et en particulier à ceux que Sa Majesté
pourrait ordonner d'appliquer plus particulièrement aux individus
compris dans la liste susdite qui réclament l'hospitalité dans
l'Empire[265].» Quels étaient «ces individus»? Une liste annexée au
procès-verbal des conférences des ministres réunis nous les nomme. Ce
sont: Mme Lætitia Bonaparte, _Marie-Louise et son fils_, Joseph, Lucien,
Louis et Jérôme Bonaparte, leurs femmes et leurs enfants, Élise et
Pauline Bonaparte avec leurs maris et leurs enfants, le cardinal Fesch,
le prince Eugène, sa femme et ses enfants, Hortense et ses enfants[266].
Ainsi, au premier rang de ces individus qui doivent se conformer aux
lois et règlements de police en vigueur pour les étrangers, Hardenberg,
Castlereagh, Nesselrode et Metternich ont placé l'impératrice
Marie-Louise et le roi de Rome!... Nous sommes loin du traité de
Fontainebleau et des engagements solennels pris par les alliés. Comment
le prince de Metternich n'a-t-il pas eu honte d'adhérer à un tel
protocole et de traiter ainsi la fille et le petit-fils de son
maître?... Qu'on ne s'étonne donc pas si le prince de Talleyrand,
président du conseil, remercie deux jours après, le 29 août, les
ministres des quatre Cours alliées des mesures prises par eux à l'égard
de la famille Bonaparte, aussi bien qu'à l'égard des Français proscrits
par l'ordonnance du 24 juillet. Il applaudissait «à la sagesse de ces
mesures». Il ne soulevait qu'une objection. La destination affectée à
Lucien Bonaparte--c'était la ville de Rome--lui semblait le laisser trop
en dehors de la surveillance nécessitée par le rôle qu'il était venu
jouer récemment en France[267]. Le 1er septembre, les ministres alliés
se hâtèrent de répondre que le gouvernement romain se chargeait de
surveiller attentivement Lucien et sa famille.

On n'osa pas cependant demander à Marie-Louise de signer le formulaire
de résidence pour elle et pour son fils. Il est probable que l'empereur
d'Autriche, ayant eu connaissance des résolutions prises le 27 août, se
porta garant pour sa fille et son petit-fils auprès d'un ministre trop
zélé. Seulement on exigea autre chose. Si le _Moniteur_ du 28 septembre
est exactement renseigné, Marie-Louise aurait signé à Schœnbrunn un acte
formel par lequel elle renonçait, pour sa personne et pour celle de son
fils, au titre de Majesté et à toute prétention sur la couronne de
France. Il ne lui était plus permis de prendre désormais que les titres
d'archiduchesse d'Autriche et de duchesse de Parme. Il est vrai que M.
de Bausset conteste ce fait[268]. Mais sa relation est d'une telle
partialité en faveur de Marie-Louise qu'elle laisse subsister quelques
doutes. L'ex-Impératrice a bien pu, avec sa faiblesse native, céder aux
exigences nouvelles qu'on lui imposait, puisqu'elle avait couru, pour
ainsi dire, au-devant des premières[269]. Quant au prince de Metternich,
il témoignait une sorte d'indifférence pour Marie-Louise et son fils.
Quelquefois seulement, et par occasion, il affectait un peu de
bienveillance. «Le prince, écrivait Pozzo di Borgo à Nesselrode, le 5
octobre, varie ses discours selon le désir de ceux qui l'écoutent. Il
fréquente et ne décourage nullement ceux qui lui parlent des intérêts du
roi de Rome...» Or, Metternich considérait cet enfant comme un otage mis
entre les mains de l'Autriche par les alliés. Il avait déjà la ferme
volonté de se servir du jeune prince comme d'un épouvantail et de
l'opposer, suivant les circonstances, au gouvernement actuel de la
France et à celui qui lui succéderait.

Le petit roi de Rome, qui avait perdu son cher Méneval et sa bonne
«maman Quiou», n'avait plus autour de lui d'autres visages amis que ceux
de Mme Soufflot, la sous-gouvernante, Fanny sa fille, et Mme Marchand,
la mère du premier valet de chambre de l'Empereur. Celle-ci veillait sur
sa nuit et sur son réveil. Elle avait pour le jeune enfant des soins
maternels et lui faisait réciter assidûment ses prières. Les dames
Soufflot cultivaient avec soin l'esprit du roi de Rome, lui faisant la
lecture, l'intéressant par d'aimables récits, répondant avec patience à
ses questions multipliées. Ces personnes si bienveillantes et si
délicates, si aimées par l'enfant impérial, devaient le quitter sous
peu, car l'Autriche soupçonneuse ne voulait plus de Français autour d'un
prince aussi français[270].

Le 30 juin de cette même année, l'empereur d'Autriche avait confié
l'éducation supérieure de son petit-fils au comte Maurice de
Dietrichstein, d'une famille illustre qui comptait parmi ses aïeux un
prince de l'Empire. Le comte Maurice, qui s'était fait remarquer par sa
bravoure dans les campagnes de la Révolution, avait depuis cultivé avec
talent les lettres et les arts. Il était d'un caractère affable et bon,
un peu timide, mais ayant plus «de moyens» que ne lui en prête Gentz,
dont la plume méchante n'épargne habituellement personne. Il n'avait
nullement l'intention de faire languir son élève dans la médiocrité; il
sut, au contraire, gagner son affection par sa bonté et son zèle. Il eut
pour adjoint le capitaine Foresti, originaire du Tyrol, qui était un
officier de mérite, instruit surtout dans les sciences mathématiques,
parlant très couramment le français et l'italien. Il n'est pas vrai,
comme l'a voulu établir une légende accréditée par le poète Barthélémy,
qu'on ait cherché à oblitérer l'intelligence du jeune prince, car les
résultats de cette éducation ont prouvé tout le contraire. On avait même
commencé ses études un peu plus tôt que celle des archiducs, qui ne se
faisaient qu'à partir de la cinquième année[271]. Toutefois, il est
certain que le roi de Rome ne fut pas élevé à la française et qu'on
chercha même à diminuer chez lui les instincts de naissance et de race
pour lui inculquer autant que possible des manières et des goûts
allemands. Mais la nature fut plus forte que les éducateurs. On n'y
parvint pas, et, comme la suite des événements le prouvera, le fils de
Napoléon est resté, ainsi que le voulait son père, un prince
français[272].

Le capitaine Foresti atteste que son élève était d'une grâce et d'une
gentillesse parfaites. «Il parlait déjà facilement, dit-il, et avec cet
accent particulier aux habitants de Paris. Nous prenions plaisir à
l'entendre exprimer, dans le langage naïf de son âge, des pensées, des
observations d'une extrême justesse.» Quand on voulut lui apprendre la
langue allemande, il opposa aux leçons une résistance qui dura
longtemps, comme s'il eût eu l'instinct qu'on voulût lui faire perdre
ainsi sa qualité de Français. À force de patience, on arriva à vaincre
cette résistance. Il dédommagea ses précepteurs dans ses autres études
par sa facilité, son intelligence et son esprit ingénieux. «Il y avait
dans cette jeune tête, rapporte Foresti, une faculté logique très
intéressante à observer.» Sa nature, si expansive et si joyeuse au
début, était devenue presque mélancolique, mais son caractère était
resté résolu. S'il obéissait par conviction, il commençait d'abord par
résister. Il n'était point démonstratif et semblait, au contraire, très
réservé, ce qui pour les malveillants faisait croire à une sorte de
dissimulation. Foresti remarque qu'il pensait beaucoup plus qu'il ne
voulait dire. Comment en eût-il été autrement? Le malheur avait aiguisé,
affiné ses facultés. Le roi de Rome avait vu écarter de lui, et sans
motifs sérieux, tous ceux qu'il aimait. Il se défiait des nouveaux
maîtres qu'on lui imposait. Ce ne fut qu'après avoir étudié
attentivement son entourage que cet enfant si précoce lui manifesta
quelque confiance. La bonté et la franchise étaient, d'ailleurs,
spontanées chez lui. S'il avait reçu un blâme de ses maîtres, s'il avait
témoigné quelque colère, il était le premier à leur tendre la main et à
les prier d'oublier ses torts. Un caractère aussi aimable eût mérité les
attentions vigilantes de Marie-Louise. On comprend quelle joie eût
éprouvée un tel enfant à vivre intimement avec sa mère, à recevoir
d'elle ces premières leçons, si douces et si charmantes, qui laissent
sur la vie tout entière une impression ineffaçable. Pendant quelque
temps, Marie-Louise vint s'informer des dispositions de son fils, lui
donner quelques éloges et parfois quelques petites réprimandes, puis,
lasse de tant d'efforts, elle cessa bientôt de s'occuper de ses études.
Cependant, chaque fois qu'il pouvait voir sa mère, l'enfant lui
prodiguait ses caresses. Elle les lui rendait bien, mais on la voyait
absorbée par une pensée plus instante: le retour du comte de Neipperg.
Enfin, lorsque celui-ci revint d'Italie à la date du 12 décembre, elle
manifesta une joie surprenante. Elle avait retrouvé «un de ses bons
amis», écrivait-elle à la comtesse de Crenneville; et elle ajoutait:
«Ils sont bien rares dans ce monde pour moi!» La question du duché de
Parme était aussi l'une de ses plus vives préoccupations. Elle comptait
se rendre bientôt dans ses possessions. Il est vrai qu'elle déguisait
son ambition sous le prétexte de rendre service à son enfant. «Je serai
obligée, disait-elle, de laisser ici ce que j'ai de plus cher au monde,
mais je m'armerai de courage, et l'idée que ce voyage sera nécessaire à
ses intérêts m'en donnera.» Or, les intérêts du roi de Rome étaient si
peu en cause, que l'enfant devait rester jusqu'en 1818 sans avoir de
situation définitive. On l'appelait officiellement le prince de Parme,
sans être assuré que ce nom lui resterait. Sa malheureuse destinée était
livrée au caprice des hommes et des événements.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, où en était la France? Quelle était la conduite des
alliés qui avaient solennellement juré que leurs hostilités étaient
dirigées contre le seul Napoléon?... Les alliés traitaient la France et
la royauté en ennemies, comme si l'Empereur eût été encore là. Ils
avaient exigé le licenciement de l'armée et le châtiment de ceux qu'ils
appelaient les complices du 20 mars, alors que les Cent-jours avaient
été la conséquence inévitable des fautes de la première Restauration.
Ils intervenaient à tout moment dans les affaires intérieures de la
France, manifestaient des exigences incroyables, commettaient toute
sorte de vexations. Ils osaient demander la cession de l'Alsace, de la
Lorraine, de la Flandre, de l'Artois, de la Savoie et des places
frontières avec une écrasante indemnité de guerre. Il fallut que le
prince de Talleyrand, qui avait brouillé Louis XVIII et Alexandre, cédât
la place au duc de Richelieu pour que la Russie consentît à s'interposer
et obtînt des conditions moins cruelles, quoique très rigoureuses
encore[273]. Quelques jours auparavant, le duc d'Otrante, qui n'avait
plus la moindre autorité dans le conseil et que l'on avait cessé de
craindre, avait dû se retirer avec l'apparence d'une mission
diplomatique qui se convertira bientôt en exil. Voilà à quoi devaient
aboutir tant de machinations et tant d'intrigues!... Les deux complices,
arrivés en même temps, s'en allaient congédiés presque à la même heure.
Le duc de Richelieu acceptait la lourde responsabilité du traité de
Paris, mais aucun diplomate n'eût obtenu des conditions meilleures. Le
patriotisme et le dévouement du ministre et du Roi triomphèrent d'une
situation effroyable, compliquée par l'attitude inouïe des puissances
qui, oubliant volontairement la parole donnée les 13 et 25 mars 1815,
traitaient la France et la monarchie légitime en vaincues et se
moquaient «de la prétendue inviolabilité du territoire français». Ainsi,
lorsque l'objet de la haine des souverains, l'empereur Napoléon, était
exilé à deux mille lieues de son pays et gardé à vue par des soldats
vigilants et un gouverneur impitoyable, lorsque le prince impérial était
à la merci de l'Autriche qui comptait, grâce à la faiblesse et à
l'abandon de sa mère, en faire un prince étranger et lui enlever tout
espoir de monter sur un trône, lorsque les Français étaient dans
l'impuissance absolue de reprendre leurs guerres et leurs conquêtes, les
alliés n'en dévoilaient pas moins leurs anciens et véritables desseins:
enlever à la France ses dernières ressources et l'annihiler pour jamais.
Mais une sorte de terreur ou de remords viendra troubler les appétits de
l'Europe. Tant que le fils de Napoléon vivra, elle ressentira une
inquiétude indicible. Elle craindra qu'arrivé à l'âge viril, le jeune
prince ne comprenne la force et la puissance de son nom. Elle craindra
qu'il n'obtienne tout à coup l'appui d'audacieux partisans et qu'il ne
profite du premier mouvement en France pour saisir le pouvoir et
déchirer les odieux traités de 1814 et de 1815. Aussi ne faut-il pas
s'étonner que l'Europe se soit préoccupée autant de Schœnbrunn que de
Sainte-Hélène.

Parmi les précepteurs du roi de Rome figurait Mathieu Collin, le frère
du poète autrichien Henri Collin. C'était un écrivain de valeur qui
s'était adonné à la littérature et à la composition dramatique. Son
esprit et sa moralité l'avaient fait appeler auprès des archiduchesses
Clémentine, Léopoldine et Caroline pour leur donner quelques leçons
littéraires. Il voulut bien s'occuper de l'éducation du petit prince et
s'y adonna avec zèle. D'un caractère affectueux et complaisant, il
parvint à gagner en peu de temps la confiance du roi de Rome. Entre les
leçons, il s'amusait avec lui dans un bosquet voisin de la Gloriette, ce
portique laid et prétentieux qui domine le parc de Schœnbrunn. Ils
jouaient tous deux à «Robinson Crusoë», creusaient une caverne et
fabriquaient de petits ustensiles ingénieux. C'était avec ce mélange de
gravité et de gaieté qu'on pouvait plaire à cet enfant. «Près
d'accomplir sa cinquième année, écrit Gentz le 26 février 1816, il est
rempli de charmes et de grâce, mais rien moins que facile à traiter,
puisqu'à beaucoup d'esprit naturel il réunit une aversion pour tout ce
qui est contrainte et assujettissement. Cet enfant qui, avec une
éducation d'un genre élevé, deviendrait peut-être un homme remarquable,
est naturellement condamné à languir dans la médiocrité[274].» Gentz
n'était pas juste. L'éducation qu'on donnait au roi de Rome était la
même que celle des archiducs. Quant à la destinée que Gentz lui
prédisait, ce ne devait pas être la faute de ses maîtres. Si elle a été
obscure, c'est parce que Metternich l'a voulu ainsi, en interdisant au
fils de Napoléon toute ambition royale ou impériale. Gentz est plus
exact lorsqu'il fait de cet enfant un objet d'alarmes et de terreurs
pour la plupart des cabinets européens. «Il faut avoir assisté, dit-il,
aux discussions politiques de l'été dernier pour savoir à quel point le
nom de ce pauvre enfant agite et effraye les ministres les plus éclairés
et tout ce qu'ils voudraient inventer ou proposer pour faire oublier
jusqu'à son existence[275]!...» François II croyait devoir employer tous
les moyens pour mettre fin à tant d'alarmes. Ainsi, il exigeait que le
roi de Rome ne vît plus les personnes qui avaient pris part à sa
première éducation. Gentz va jusqu'à dire qu'on aurait voulu faire
oublier à l'enfant la langue française et ne lui laisser d'autre idiome
que l'allemand. Gentz exagérait, mais c'était de bonne foi. Il
s'étonnait d'un tel régime, et il formulait à cet égard des critiques
fort sévères. «Si la maison d'Autriche avait pris l'engagement sacré,
non pas seulement de combattre la dynastie de Napoléon, mais encore de
calmer quiconque en Europe pourrait s'inquiéter de son nom ou de son
ombre, on n'aurait pas pu adopter un système plus conséquent.» Il
trouvait que le gouvernement autrichien n'était pas juste. «Il serait
sans doute déloyal d'offrir cet enfant aux yeux des contemporains comme
un épouvantail, ou comme point d'appui dans quelque grand revirement de
l'avenir; une pareille conduite ne serait pas digne d'une grande
puissance. Mais il y a une mesure en tout.» Gentz s'étonnait de la
simplicité du cabinet autrichien et de son manque d'habileté. «Lorsqu'on
entend encore parler bien souvent de la politique machiavélique de la
cour de Vienne et de son égoïsme profondément calculé, de ses
arrière-pensées, etc., on n'a qu'à s'arrêter sur ce seul objet pour
juger ses accusateurs. Si l'empereur de Russie, ajoutait-il, avait pu
marier une de ses sœurs à Napoléon, j'aurais été curieux de voir s'il
eût sacrifié les intérêts de sa famille avec la même facilité, la même
candeur que François II; et cependant pour toute récompense on nous a
fait entendre plus d'une fois, l'été passé, combien l'Autriche était
intéressée à détruire les soupçons que l'opinion publique ne cessait de
nourrir sur notre compte.» En résumé, le confident de Metternich
critiquait l'incapacité du ministère autrichien et le peu de profondeur
de sa politique. Il affirmait que des bruits, «sortis d'une source
supérieure», couraient sur une prétendue renonciation du titre
d'Impératrice, faite solennellement à Schœnbrunn par Marie-Louise. «Par
un autre trait de condescendance pour les prétentions peu généreuses de
nos amis, disait-il encore, on va sacrifier le titre d'Impératrice que
l'archiduchesse ne pouvait perdre d'après aucun principe du droit public
et qui lui avait été confirmé par la convention de Fontainebleau. On lui
laissera toutefois par courtoisie le titre de Majesté. Cependant, comme
ce serait encore trop aux yeux des autres cours qui ont très souvent
critiqué ce dernier reste de splendeur, on a déclaré qu'elle quitterait
même la Majesté, si la reine d'Estrurie veut y renoncer à son
tour[276]...»

Le chevalier de Los Rios, chargé d'affaires de France à Vienne,
informait, le 28 février, le duc de Richelieu que François II avait
prescrit à sa fille de se rendre à Vérone le 18 mars. Il l'avait invitée
en outre à ne garder à son service que les Français qui lui seraient
absolument indispensables. «Elle en a renvoyé, dit Los Rios, une
trentaine sur cinquante, y compris le marquis de Bausset, qu'elle a
nommé grand maître honoraire de sa maison.» Or, peu de temps auparavant,
le marquis de Bausset avait informé le chevalier de Los Rios qu'il
tenait à sa qualité de Français et qu'il ambitionnait d'être compté au
nombre des plus fidèles sujets de Louis XVIII. «Si mon séjour hors de
France, avait-il dit, et les fonctions que je remplis ici n'avaient pas
l'extrême approbation du Roi, je puis vous assurer qu'aucune
considération ne saurait me retenir.» Il lui avait été répondu par
l'ambassade française que le Roi ne voyait aucun inconvénient à ce qu'il
demeurât auprès de l'archiduchesse, et que même il lui en octroyait la
permission[277]. Et tout à coup, c'était l'empereur d'Autriche qui
exigeait le départ de l'inoffensif Bausset, tant ce monarque avait peur
de la moindre influence française[278]. Il est vrai qu'il nommait
presque en même temps le comte de Neipperg chevalier d'honneur de sa
fille, en lui donnant la mission de l'accompagner à Parme. Quant au roi
de Rome, on avait décidé qu'il ne quitterait pas Vienne ou Schœnbrunn.
Sa berceuse, Mme Marchand, venait de recevoir l'ordre de se retirer.
Ainsi cette femme dévouée, qui avait veillé le prince depuis sa
naissance, qui passait toutes les nuits dans sa chambre et recevait le
matin ses premières caresses, qui était chargée du soin de le vêtir et
qui lui faisait répéter ses prières en y mêlant, elle aussi, le nom de
son père,--cette personne si modeste et si simple était devenue suspecte
à son tour[279]! Dès son départ, le capitaine Foresti vint coucher dans
la chambre de l'enfant impérial. «La première fois, je craignis qu'à son
réveil, rapporte Foresti, il ne se livrât au vif chagrin de l'enfance en
ne retrouvant plus près de lui celle qu'il était accoutumé de revoir
chaque matin. En s'éveillant, il s'adressa à moi sans hésiter et me dit,
avec un calme étonnant pour son âge: «Monsieur de Foresti, je voudrais
me lever.»

Déjà cette jeune nature se formait aux épreuves et prenait de l'empire
sur elle-même. Ce n'est pas que le roi de Rome fût indifférent au départ
de Mme Marchand; mais après l'avoir pleurée, il se rappela les conseils
qu'elle lui avait donnés de se montrer courageux, et il tint à y être
fidèle. Voici quelques mots de lui qui prouveront combien il pensait à
sa situation et combien il était instruit du passé. La première fois
qu'il vit le prince de Ligne, il demanda le rang de ce seigneur. «C'est
un maréchal, lui répondit-on.--Est-il un de ceux, dit-il aussitôt, qui
ont abandonné mon père?...» Une autre fois, jouant avec un jeune
archiduc, il dit tout à coup: «Quand je serai grand, je prendrai mon
sabre et j'irai délivrer mon père qu'ils retiennent en prison!...» Et en
parlant ainsi, il agitait avec force un petit sabre que lui avait donné
son grand-père. Le 7 mars, l'archiduchesse Marie-Louise partit pour
Parme avec le comte de Neipperg et une suite nombreuse d'Autrichiens et
d'Italiens. Elle passa par Vérone, où l'attendait une réception assez
surprenante. Ayant l'intention d'assister à une représentation au
théâtre de cette ville, elle fit retenir une loge sous un nom supposé et
crut qu'elle pourrait garder ainsi un strict incognito. «Malgré ces
précautions, écrit le consul de Livourne, elle fut reconnue et l'on
commença à crier: Vive l'Impératrice Marie-Louise! Vive Napoléon II!»
Ces cris devinrent unanimes et se prolongèrent avec un enthousiasme qui
tenait de la fureur. L'archiduchesse en fut effrayée. Elle s'empressa de
quitter le théâtre en toute hâte. Les spectateurs sortirent aussitôt et
l'accompagnèrent jusque chez elle, avec les mêmes ovations. Les troupes
autrichiennes prirent les armes, et diverses arrestations eurent lieu.
Ces incidents devaient, quelques mois après, se reproduire à Bologne.

Le 15 mars, le baron de Vincent informait le duc de Richelieu que S. M.
l'empereur d'Autriche, «voulant donner une nouvelle preuve de l'intérêt
qu'il portait au maintien de l'ordre de choses si heureusement établi en
France, en prévenant les conjectures que pourrait rencontrer la
malveillance», avait cru devoir, au moment où S. M. l'impératrice
Marie-Louise se disposait à se rendre à Parme, «lui proposer de quitter
le titre impérial[280]. Marie-Louise consentit en effet à prendre le
titre suivant: «S. M. la princesse impériale, archiduchesse d'Autriche,
Marie-Louise, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla[281].» Le titre
de «Majesté» effarouchait encore plus d'un esprit en France. Aussi la
dépêche de Vincent ajoute-t-elle: «L'archiduchesse se serait même prêtée
à renoncer pour elle au titre de Majesté, s'il n'avait été conservé à
l'infante Marie-Louise (la reine d'Étrurie), qui se trouve dans une
situation absolument semblable[282]...» Le baron de Vincent faisait
valoir la concession de François II comme une nouvelle preuve de sa
sollicitude à s'occuper d'assurer la paix en Europe. Louis XVIII se
déclara vivement touché des motifs qui avaient porté l'empereur
d'Autriche à provoquer lui-même cette détermination... Le petit roi de
Rome allait provisoirement garder le nom de prince de Parme avec le
titre d'Altesse Sérénissime. Quelques jours après, le 24 mars, le prince
de Metternich écrivait au comte de Neipperg qu'il avait remis à
l'empereur d'Autriche une lettre où Neipperg mentionnait les difficultés
qui s'élevaient au sujet du cérémonial à observer pour l'entrée
solennelle de la duchesse de Parme dans sa capitale. Metternich faisait
observer que si la princesse, par des considérations particulières,
avait renoncé au port du titre impérial, elle avait conservé toutefois
celui de Majesté, ce qui lui en donnait les prérogatives et lui assurait
la préséance sur le cardinal Gazelli.

Au mois d'avril, Marie-Louise, entourée du comte Magawli, de la comtesse
de Scarampi et du général comte de Neipperg, entre dans la capitale de
son nouveau duché. Elle va entendre aussitôt le _Te Deum_ à la
cathédrale, puis prend possession du palais ducal. La petite cour de
Parme était composée de dames du palais et de chambellans. Il y avait
cercle tous les soirs. On y donnait quelques divertissements. Parfois la
duchesse faisait apporter le portrait de son fils, l'admirait et
laissait croire que le petit prince viendrait à Parme avant six mois.
«Les amis de l'ordre, dit la dépêche qui relate ce fait, se persuadent
volontiers que cette promesse ne se réalisera pas. Ce serait une
démarche impolitique et dangereuse, vu la mauvaise disposition des
esprits en Italie.» On faisait ainsi allusion à l'incident du théâtre de
Vérone. Mais on ajoutait: «On a cru s'apercevoir que le général comte de
Neipperg et la comtesse de Scarampi, grande maîtresse, sont placés
auprès de la princesse pour l'aider de leurs conseils et empêcher qu'on
ne puisse lui en donner de contraires à ses intérêts ou à leurs
instructions.» C'étaient comme deux geôliers qu'on lui avait imposés,
car la dépêche dit encore: «Ces deux surveillants ne la quittent pas et
ne permettent que qui que ce soit puisse l'entretenir en
particulier[283].» Un autre détail prouvera à quel point la duchesse
était surveillée. «Son appartement (celui de M. de Neipperg) n'est
séparé de celui de la princesse que par la chambre d'une demoiselle de
compagnie qui est arrivée avec elle... Le soir, lorsque tout le monde
est retiré, le général de Neipperg ferme les portes de cet appartement
et en retire les clefs.» Telle était la mission d'un général autrichien.
Neipperg l'avait prise au sérieux. Il ne permettait pas qu'aucun mémoire
fût remis à sa souveraine ou que personne lui parlât, même lors des
présentations, sans qu'il fût à ses côtés. Ce que l'Autriche redoutait
par-dessus tout, c'était le réveil des espérances impériales. Des poèmes
en l'honneur de Napoléon ayant paru à Parme, Metternich s'inquiéta. Il
écrivit à Neipperg, le 25 juin, de prendre garde à certains passages
dont la tendance ne pouvait être que nuisible à l'opinion, parce qu'ils
contribuaient à «nourrir des espérances sur un ordre de choses devenu
incompatible avec celui qui existe actuellement en Europe[284]». Il lui
faisait remarquer que la cour de Parme pourrait, en tolérant de pareils
écrits, s'exposer à des complications pénibles «avec les gouvernements
intéressés à effacer jusqu'au souvenir de cette époque trop mémorable».
On ne pouvait être plus dévoué à la monarchie légitime. Metternich avait
d'ailleurs une crainte affreuse de tout ce qui était bonapartiste.
Ainsi, ayant appris que la princesse Borghèse allait séjourner quelques
semaines aux bains de Lucques, il informait Neipperg de cette nouvelle
et l'invitait à faire en sorte que Marie-Louise évitât de voir cette
personne, «même insignifiante», et se refusât au désir d'une audience de
sa part.

Mais la duchesse de Parme n'était pas plus empressée de voir la
princesse Borghèse que tout autre membre de la famille impériale. Elle
avait su, le 7 juillet, que le prince Louis Bonaparte allait habiter
Livourne. Elle s'empressa de prier son oncle, le grand-duc de Toscane,
de le faire renoncer à cette intention, car, suivant elle, un séjour
prolongé en cette ville «ferait crier toute l'Europe». On lui attribuait
des projets politiques, et, dans sa position, elle était obligée de
prendre des précautions particulières, surtout à cause de l'avenir de
son fils, l'être auquel elle était «le plus attachée en ce monde». Elle
croyait peut-être avoir ces tendres sentiments, mais son départ de
Schœnbrunn et ses lettres intimes n'en fournissaient guère la preuve.
Marie-Louise ayant appris aussi que Lucien Bonaparte était arrivé à
Gênes, avait eu recours également au grand-duc de Toscane pour éloigner
ce prince. «Mon père, disait-elle, m'a bien recommandé d'éviter tout
point de contact _avec la famille_, et je me suis trop bien trouvée de
ce bon accueil pour ne pas désirer de m'y conformer... Toutes ces
excursions sur les côtes de la Méditerranée suffiraient pour donner de
l'ombrage aux Bourbons et troubler cette douce tranquillité dont je
jouis dans ce petit État que le sort m'a dévolu et où je suis
_parfaitement heureuse_...» Elle variait ses appréciations, suivant les
personnes auxquelles elle écrivait. Ainsi, à la comtesse de Crenneville,
elle disait que la vie ne lui était pas fort agréable à Parme. «Il n'y a
que l'idée que je fais mon devoir, en sacrifiant tout à mon fils, qui me
soutienne[285].» Qu'avait-elle donc sacrifié à ce fils? Rien. Tous ses
efforts avaient tendu à aller à Parme avec le comte de Neipperg, le seul
être vraiment auquel elle était le plus attachée... Mais pour éviter de
justes reproches d'égoïsme, elle disait qu'elle ne pensait qu'à soulager
la misère de ses peuples et à ménager un heureux avenir à son fils.
«Sans cela, quoique bien jeune encore, j'ai un dégoût horrible du monde,
et je vous assure qu'en entrant dans un couvent, il me prend toujours
l'idée d'envier ceux qui y ont cherché le repos, car plus je pénètre
dans les replis de ce monde et plus j'acquiers la triste certitude de sa
perversité[286].» Or, sans entrer dans un couvent, elle eût pu choisir
une retraite moins mondaine et se montrer plus fidèle et plus réservée.
Tandis que l'Empereur était à jamais séparé de sa femme et de son fils,
Marie-Louise eût dû, au moins pour le souci de sa dignité, partager les
angoisses de l'exilé. Elle n'évitait que ce qui était de nature à donner
à sa propre personne quelque peine ou quelque inquiétude. Elle ne
songeait alors qu'à fortifier sa précieuse santé. «J'ai pris le courage,
écrivait-elle à son amie, de me plonger dans les ondes, et je crains que
je ne revienne avec une figure semblable à celle de la pleine lune, ce
qui me fâcherait beaucoup. Du reste, je suis heureuse et tranquille, et
je me félicite chaque jour de ma nouvelle situation. Nous allons tous
les soirs au théâtre.» Telle était la créature frivole que l'Empereur
avait eu la faiblesse de préférer à Joséphine.

Metternich recherchait tous les moyens de plaire à Louis XVIII, mais en
échange il demandait quelques concessions. Ainsi, conversant un jour
avec le marquis de Caraman, notre ambassadeur à Vienne, il lui avait
parlé des titres honorifiques que Napoléon avait donnés à ses généraux
et à ses courtisans, titres empruntés à des lieux étrangers. Suivant
lui, l'empereur d'Autriche avait exprimé le désir de les voir abolis.
«Je l'ai assuré, écrivait Caraman à Richelieu, le 17 juillet, que les
intentions du Roi étaient absolument conformes à celles de son
souverain, mais que ces titres tenant à des souvenirs qu'il fallait
encore ménager, la prudence exigeait que l'on prît des mesures largement
combinées pour y parvenir[287].» Metternich, qui avait recueilli des
informations à Paris, voulut bien, après enquête, paraître moins
exigeant. François II ne soulevait aucune opposition contre les titres
obtenus par des faits militaires remarquables, tels que ceux de Rivoli,
d'Essling, de Wagram, etc. Mais il demandait le changement de ceux qui
n'étaient fondés que sur des souvenirs d'usurpation. Pour
contre-balancer l'effet produit par cette exigence nouvelle,--car parmi
les survivants de la noblesse impériale, bon nombre s'étaient ralliés à
la monarchie légitime,--Metternich rappela à Caraman, le 7 août, que
l'Empereur avait de son propre mouvement réformé le titre de Majesté
Impériale qu'on avait laissé à l'archiduchesse, quoique l'Acte du
Congrès de Vienne eût reconnu officiellement ce titre. Le prince ajouta
que l'année suivante, dans l'_Almanach impérial de la cour d'Autriche_,
la qualification «impériale» ne figurerait plus parmi les titres de
Marie-Louise. Metternich pria même l'ambassadeur de faire mettre dans
l'_Almanach royal de France_, à l'article «Maison impériale d'Autriche»,
cette mention abrégée: «Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, duchesse
de Parme[288].»

Une certaine effervescence bonapartiste se faisait alors remarquer en
Italie. Des partisans de Napoléon et du roi de Rome s'étaient rendus à
Florence, où Marie-Louise devait séjourner incognito. Mais des mesures
sévères avaient été prises pour réprimer tout mouvement. Aussi se
bornait-on à saluer l'ex-Impératrice quand elle visitait les musées de
la ville. Ses promenades, ses distractions étaient nombreuses. Pour
laisser croire qu'elle s'intéressait toujours à son fils, elle en
parlait souvent et se plaignait d'en être séparée, comme si elle n'eût
pas cherché elle-même cette séparation. Ses yeux se remplissaient de
larmes quand elle prononçait le nom de son petit François, et ce chagrin
maternel, plutôt nerveux que sincère, attendrissait naturellement le
cœur des dames qui lui faisaient la cour. Cependant elle ne quittait
jamais le comte de Neipperg, «qui brûlait pour elle d'un sentiment
chevaleresque». C'est notre chargé d'affaires de France à Florence, M.
de Fontenay, qui fait cette constatation. D'après le même diplomate,
Neipperg aurait dit devant plusieurs personnes, à propos du roi de Rome:
«J'espère bien que l'éducation qu'on donne à cet enfant sera toujours
telle qu'il fera le bonheur de sa mère et que, sachant bientôt tout ce
qu'exigent sa position et le repos de Marie-Louise, il évitera tout ce
qu'une fausse et vaine politique pourrait jamais lui conseiller[289].»

Si Neipperg, en parlant de sa souveraine, a dit «Marie-Louise», sans lui
donner les titres auxquels elle avait droit, il a fait publiquement
montre d'une familiarité qui donnait droit à plus d'une réflexion
désagréable pour lui comme pour la duchesse de Parme. C'est ce qui
permettait à M. de Fontenay d'ajouter: «Marie-Louise trouve, dit-on, le
général Neipperg très aimable, et Neipperg a une opinion très prononcée
contre Bonaparte. Marie-Louise aime les arts, s'occupe beaucoup de
musique et de dessin, fait des projets pour remplir agréablement et
utilement le temps qu'elle compte passer à Parme.» On voit une fois de
plus que cette mère désolée se consolait rapidement.

La police se préoccupait toujours des manifestations napoléoniennes. Le
2 septembre, un rapport de police informait le ministre qu'il se vendait
à Vienne des «schalls» parsemés d'étoiles et d'abeilles. Au milieu de
ces schalls se trouvait le «temple de l'Hymen» avec le portrait de la
duchesse de Parme. Aux quatre coins, on remarquait l'effigie du prince
son fils. De plus, les élégants portaient des cravates dont les bouts
représentaient l'image du roi de Rome. Ces objets avaient, paraît-il,
une grande vogue à Vienne dans la bonne société. La police s'étonnait
qu'on tolérât la vente d'objets aussi séditieux et demandait qu'on fît
au marchand de sages observations. Quelques jours après, une
manifestation eut lieu à Bologne, pendant que la duchesse visitait
l'Institut. Le général de Neipperg s'en plaignit à M. de Metternich.
«C'est dans cette occasion, disait-il, que les habitants de Bologne ont
manifesté de la manière la plus indécente leur mauvais esprit. Plus de
cinq cents personnes se sont assemblées autour de la voiture de madame
l'archiduchesse en criant: _Viva Napoleone il grande e la sua infelice
sposa, l'Impératrice, nostra Sovrana!_» L'ingrate épouse de l'Empereur
se trouva malheureuse ce jour-là surtout. Elle dut s'échapper par une
porte secrète de l'Institut et regagner en secret son auberge. Elle s'en
plaignit amèrement. Elle maudit «cette vilaine populace de Bologne», ses
vivats et ses acclamations, qui avaient tout à coup, par le rappel du
nom de Napoléon, réveillé ses remords. Neipperg chercha à les dissiper
en faisant lire à Marie-Louise les pamphlets qui circulaient en Europe
contre l'Empereur prisonnier. Il accomplissait cette lâche besogne avec
l'autorisation de Metternich, qui lui avait permis d'utiliser
ingénieusement tous les moyens propres à amoindrir chez Marie-Louise le
souvenir de Napoléon.

Et cependant l'Empereur n'oubliait pas celle qu'il avait tenu à épouser,
croyant que sa destinée l'exigeait et que la tranquillité de la France
voulait une dynastie. Mais tout en regrettant Marie-Louise, il
reconnaissait enfin la faute de ce second mariage, et il s'écriait: «Je
n'hésite pas à prononcer que mon assassinat à Schœnbrunn eût été moins
funeste à la France que ne l'a été mon union avec l'Autriche[290].» Un
autre jour, il disait à M. de Montholon: «J'ai aimé Marie-Louise de
bonne amitié; elle ne se mêlait pas d'intrigues. Mon mariage avec elle
m'a perdu, parce qu'il n'est pas dans ma nature de pouvoir croire à la
trahison des miens, et que du jour du mariage avec Marie-Louise, son
père est devenu, pour mes habitudes bourgeoises, membre de ma famille.
Il m'a fallu plus que de l'évidence pour croire que l'empereur
d'Autriche tournerait ses armes contre moi et détrônerait, dans
l'intérêt des Bourbons, sa fille et son petit-fils. Sans cette
confiance, je n'aurais pas été à Moscou; j'aurais signé la paix de
Châtillon.» Il déplorait la stérilité de son union avec Joséphine: «Un
fils de Joséphine, avouait-il, m'eût rendu heureux et eût assuré le
règne de ma dynastie. Les Français l'auraient aimé bien autrement que le
roi de Rome, et je n'aurais pas mis le pied sur l'abîme couvert de
fleurs qui m'a perdu...» Il reprochait à François II sa duplicité, et il
se blâmait de n'avoir pas, en 1809, usé de tous les droits du vainqueur.
«Je croyais l'empereur d'Autriche un bon homme; je me suis trompé. Ce
n'est qu'un imbécile. Il s'est fait sans aucun doute l'instrument de
Metternich pour me perdre. J'aurais mieux fait, après Wagram, d'écouter
les vœux ambitieux de ses frères et de diviser sa couronne entre
l'archiduc Charles et le grand-duc de Wurtzbourg[291].»

Parfois le chagrin le prenait et, parfois aussi, le désespoir. Le 15
août de cette première année d'exil, le général Gourgaud vint lui
apporter un bouquet de violettes, en lui disant gracieusement: «C'est de
la part du roi de Rome!--Bah! fit l'Empereur avec brusquerie, le roi de
Rome ne pense pas plus à moi qu'à vous!...» Il se trompait, ou plutôt il
faisait semblant de se tromper. Il ne pouvait douter en effet que cet
enfant, si sensible et si précoce, n'eût gardé de lui un inaltérable
souvenir, et que les derniers serviteurs restés auprès de lui ne lui
eussent, en répétant son nom, appris à prier matin et soir pour lui,
pour la fin de son exil. On ne savait qu'imaginer pour accroître les
douleurs de Napoléon. N'ayant pas osé le tuer, on lui faisait subir un
supplice de chaque jour, en saisissant tous les prétextes pour
l'exaspérer et lui rendre la vie insupportable[292]. Ainsi le baron
Stürmer, commissaire autrichien en résidence à Sainte-Hélène, apprit,
peu de jours après son arrivée, qu'un grave incident s'était produit. On
avait osé apporter au prisonnier des cheveux de son fils. On soupçonnait
de ce crime le sieur Welle, jardinier de la cour d'Autriche, venu
récemment dans l'île. Stürmer le fit appeler. Welle avoua qu'il avait
été chargé d'un paquet pour Marchand, le valet de chambre de l'Empereur,
et qu'il le lui avait remis le lendemain de son arrivée. Welle assura
que ce paquet, confié par M. Boos, directeur des jardins de Schœnbrunn,
ne contenait aucune lettre, mais simplement quelques cheveux du petit
prince pour son père. «Je blâmai fort M. Welle, écrit Stürmer à
Metternich, de m'en avoir fait un secret. Il s'excusa en m'assurant que
ce paquet lui avait paru de trop peu de conséquence pour qu'il valût la
peine d'en parler[293].» Ce pauvre homme, au cœur simple et bon, ne
pouvait comprendre, en effet, comment on arriverait à faire de la remise
d'une boucle de cheveux une véritable affaire d'État. Mais Hudson Lowe
ne pardonna point à Stürmer d'avoir procuré à l'Empereur un peu de joie
par un tel souvenir et le traita avec tant de rudesse que Metternich,
informé de ce fait, fut obligé de s'en plaindre à l'ambassadeur
d'Autriche à Londres, le prince Esterhazy. «Votre Altesse, lui
écrivit-il, s'entretiendra à ce sujet, confidentiellement et très
amicalement, avec lord Castlereagh, qui est trop perspicace pour ne pas
comprendre que toute nuance dans la façon dont est traité le commissaire
autrichien ne servirait qu'à encourager les espérances, soit affectées,
soit véritables, dont se berce le parti bonapartiste, qui devrait
pourtant depuis longtemps avoir renoncé à tout espoir de voir une
puissance quelconque s'intéresser au sort d'un homme qui est l'objet de
la malédiction universelle.» Il ajoutait, après cette réflexion un peu
violente de la part de celui qui avait tant adulé Napoléon: «Rien n'est
plus correct que la conduite de madame l'archiduchesse Marie-Louise, et
elle pousse la réserve jusqu'au scrupule. Madame l'archiduchesse a non
seulement rompu toutes relations avec la famille Bonaparte, mais elle ne
permet le séjour à aucun Français dans son pays. Si elle a des
difficultés à vaincre, ce n'est plus avec les individus de cette nation,
mais bien plutôt avec la foule d'Anglais voyageurs qui parcourent
l'Europe et l'Italie et qui prêchent les doctrines les plus
révolutionnaires et les plus antisociales.»

Ainsi, pendant que Napoléon s'attendrissait en baisant une boucle des
cheveux de son fils, sans espoir de revoir jamais cette tête si chère,
la mère bannissait impitoyablement de sa présence tous les «individus»
qui lui rappelaient la France, son mariage et les splendeurs impériales.
Elle servait sans honte les rancunes autrichiennes; elle ne se rappelait
plus que, pendant quatre ans, elle avait été honorée par toute une
nation à l'égal d'une Française. Elle livrait son fils à des étrangers
dont la plupart cherchaient à lui faire oublier son origine. Elle
obéissait à M. de Metternich qui le voulait ainsi. En effet, le
chancelier avait dit au marquis de Caraman, qui exprimait quelque
crainte au sujet de l'avenir du roi de Rome, qu'il ne fallait pas
s'inquiéter, «que si on avait voulu faire quelque chose de lui, on s'en
serait occupé dans des occasions qui présentaient à la fois facilité et
sûreté d'exécution, mais qu'actuellement toute idée de ce genre ne
serait qu'une absurdité. Il m'a dit, ajoute l'ambassadeur de Louis
XVIII, que, toutes les fois que ceux qui avaient rêvé de reproduire cet
enfant étaient venus en conséquence frapper à sa porte, ils avaient été
si bien reçus qu'ils ne devaient plus penser à y revenir!...» Qui
l'aurait cru? Le portrait d'un enfant, une boucle de ses cheveux, tout
cela troublait l'Autriche et l'Europe! Aussi fallait-il redoubler de
surveillance. On verra que le prince de Metternich ne cessera, à
Schœnbrunn et à Vienne, d'entourer le roi de Rome de ses créatures,
d'éloigner tout Français et toute personne qui pourrait lui parler de la
France... Vaine politique, précautions inutiles! Qu'on lui retire toute
relation avec son père et avec son pays natal, qu'on change son nom,
qu'on cherche à lui imposer une éducation allemande, quoi qu'on fasse,
le roi de Rome, par un instinct irrésistible, persistera à chérir la
France et les Français. Quel cœur avaient donc ces hommes pour traiter
aussi impitoyablement le père et l'enfant[294]? L'un n'était-il pas
vaincu et captif? L'autre n'était-il pas séparé de ses parents et de ses
amis? Que leur fallait-il de plus? Et comment ne pas s'émouvoir
lorsqu'on entend Napoléon dire au comte de Las Cases, à la fin de
l'année 1816: «Si vous voyez un jour ma femme et mon fils,
embrassez-les. Depuis deux ans, je n'en ai aucune nouvelle ni directe ni
indirecte. Il y a dans ce pays depuis six mois un botaniste allemand qui
les a vus dans le jardin de Schœnbrunn, quelques mois avant ce départ.
Les barbares ont empêché qu'il ne vînt me donner de leurs nouvelles...»

Dans leur haine contre Napoléon, Metternich et Hudson Lowe s'étaient
compris.

       *       *       *       *       *

Marie-Louise, très tranquille et très heureuse en son duché de Parme, ne
songeait point à retourner, même pour quelques jours, dans sa chère
Autriche. On lui rendait les honneurs d'une souveraine, et son petit
orgueil s'en trouvait satisfait. Occupée de réceptions et de fêtes,
donnant des dîners et des bals, elle n'avait pour le captif de
Sainte-Hélène aucun souvenir ému. Quant à l'abandonné de Schœnbrunn,
elle le laissait aux mains de Dietrichstein, de Collin et de Foresti,
sans trop s'en préoccuper. L'enfant finissait par s'habituer à son
silence. Privé de son père, privé de sa mère, il réfléchissait
longuement; parfois quelques paroles graves montraient combien il avait
connaissance de sa situation. Un jour qu'un petit archiduc lui montrait
une médaille d'or frappée à l'occasion de sa naissance et lui demandait
de qui était l'effigie: «C'est la mienne, dit-il aussitôt; c'est la
mienne, quand j'étais roi de Rome.» En général, il était silencieux,
mais il écoutait avec une profonde attention. Un officier supérieur
autrichien, dans une conversation avec ses gouverneurs, oubliant qu'il
était là et ne se doutant pas, d'ailleurs, qu'il ferait la moindre
observation, nomma trois grands capitaines étrangers et dit qu'il n'en
connaissait pas de plus illustres. «J'en connais un quatrième que vous
n'avez pas nommé, interrompit brusquement l'enfant.--Lequel,
monseigneur? fit l'officier étonné.--Mon père!» dit en rougissant le
jeune prince, et il s'enfuit. Le capitaine Foresti, qui rapporte cette
anecdote, ajoute que l'officier avait ramené le roi de Rome en lui
déclarant qu'il avait eu raison de citer son père, mais qu'il avait eu
tort de s'enfuir.

Il paraît que l'enfant questionnait à tout moment Foresti, Collin et
Obenaus sur son père, sur son gouvernement, sur sa chute, sur
l'existence qu'il menait actuellement à Sainte-Hélène. Il exigeait des
réponses très précises, ce qui gênait parfois les précepteurs. Ils
durent en référer à l'empereur d'Autriche, qui leur permit de répondre
nettement. Foresti constate que, dans les premiers jours, le roi de Rome
l'interrogeait avec avidité et avec une affluence d'idées surprenante.
Quelque temps après, il parut satisfait et devint, à ce sujet, plus
calme, plus réservé. Il ne parla plus de sa situation d'autrefois. Le
précepteur croit qu'il gardait pour lui certaines pensées; cela était
vrai. Le jeune prince portait, en effet, des secrets que son âme seule
pouvait méditer. L'isolement où on le laissait avait déterminé en lui
une tristesse dont il n'aimait point à révéler la cause. Marie-Louise
avait beau écrire à Mme de Crenneville[295], à propos du fils de Mme de
Scarampi: «Le cœur me saigne, lorsque je pense qu'il y a plus d'un an
que je n'ai vu le mien, et Dieu sait combien de mois encore s'écouleront
avant que j'aie ce bonheur...», et une autre fois: «Vous qui savez comme
j'aime mon fils, vous jugerez facilement de la peine que j'éprouve de
retarder le moment de l'embrasser[296]»; sa tendresse vraie se
partageait uniquement entre Neipperg et une perruche nommée
Margharitina[297].

Elle ne savait pas que Napoléon appelait souvent la mort pour mettre fin
au supplice de sa détention lointaine. Cependant, l'Empereur avait
encore quelques illusions. Un jour où il était moins triste, il disait:
«Si j'étais libre, je trouverais un grand bonheur à parcourir incognito
l'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre, à méditer sur tout ce que je
verrais... Me voyez-vous à Vienne ou à Parme, surprenant l'Impératrice à
la messe ou dans une promenade?» Puis, apprenant le départ du jardinier
Welle qui lui avait fait remettre la boucle de cheveux du roi de Rome,
il s'écriait: «Il faut être bien barbare pour refuser à un époux, à un
père la consolation d'entretenir une personne qui a vu sa femme depuis
peu et touché son enfant!...» Une autre fois, il faillit verser des
larmes en constatant que, par la sauvage politique de quelques
individus, il était pour toujours privé de leurs embrassements. Il avait
raison de dire: «Les cannibales désapprouveraient les cruautés que l'on
commet ici.» En effet, on ne peut comprendre que le gouverneur de
Sainte-Hélène et que le baron Stürmer aient empêché un jardinier
inoffensif de donner à leur prisonnier quelques nouvelles des deux êtres
qu'il aimait. C'était une méchanceté vraiment inexplicable. Au mois de
juin, un sieur Radovitsch, employé de la maison de commerce Biagini, qui
s'était fait matelot à bord d'un bâtiment anglais chargé
d'approvisionner l'île de Sainte-Hélène, fit remettre secrètement à
l'Empereur un buste du roi de Rome, exécuté par un habile sculpteur de
Livourne. Cette œuvre d'art échappa, non sans peine, à la vigilance
cruelle d'Hudson Lowe, qui l'aurait mise en pièces, si elle fût tombée
en sa possession. «L'homme qui voudrait briser une telle image,
s'écriait Napoléon devant O'Méara, ne serait-il pas un barbare, un
monstre? Pour moi, je le regarderais comme plus méchant que celui qui
donne du poison à un autre, car il est probable que celui-ci est
toujours excité par l'appât de quelque gain, tandis que le premier ne
serait poussé que par la plus noire atrocité et qu'il serait capable de
commettre tous les crimes... Ce buste vaut pour moi un million, quoique
ce gouverneur ait dit avec mépris que ce serait beaucoup de donner cent
louis de cela!...» Comme O'Méara s'étonnait un jour de ce que
l'Impératrice n'eût rien fait pour obtenir la délivrance de l'Empereur:
«J'ai, répliqua vivement Napoléon, toujours eu lieu de me louer de la
conduite de ma bonne Louise, et je pense qu'il est entièrement hors de
sa volonté de rien faire pour me secourir.» Ainsi, éclairé ou non sur la
conduite de Marie-Louise, il ne se permettait aucun reproche contre elle
et la défendait généreusement en toute occasion.

Le gouvernement de la Restauration redoutait encore l'ex-Empereur, même
à Sainte-Hélène. Il paraît qu'en mars 1817, les journaux des Pays-Bas
insérèrent une lettre apocryphe de Napoléon à la maréchale Ney. «Le
prince de Metternich, écrivait le marquis de Caraman au duc de
Richelieu, en m'en parlant avec toute l'humeur qu'une pareille
effronterie peut donner, m'a reproché encore que nous ne nous mettions
pas assez en avant pour obtenir justice d'un gouvernement assez faible
ou assez fort pour se permettre chez lui de pareilles attaques.» M. de
Caraman avait répondu que la présence des armées d'occupation était un
obstacle pour une telle démonstration. Il était vraiment impossible de
montrer trop de mécontentement, quand on se trouvait hors d'état de
faire respecter son autorité. Cependant, le prince de Metternich blâma
la modération du cabinet français. Il soutint «qu'il fallait forcer les
puissances à adopter des-mesures violentes et efficaces, en les mettant
au pied du mur; que la seule manière était de déclarer que le Roi ne
pouvait supporter plus longtemps des insultes outrageantes pour sa
dignité». Il conseillait donc la rupture de toutes relations avec les
Pays-Bas et un appel aux grandes puissances pour obtenir l'éloignement
des sujets français proscrits. Il affirmait que l'Autriche et la Prusse
soutiendraient ces revendications. Malgré ces audacieux conseils, le
gouvernement de Louis XVIII n'osa point protester.

Un journal des États-Unis, l'_Abeille américaine_, contenait une lettre
d'un sieur de Méraudet, datée de Hambourg, le 17 avril 1817, où cet
individu affirmait que l'Empereur allait être transféré à Malte. Suivant
lui, Bonaparte continuait à occuper l'attention publique. Un parti
perfide faisait de grands efforts en Angleterre pour exciter l'intérêt
en sa faveur. On le nommait sans cesse. On le mêlait à tout. On le
faisait écrire. Ses courtisans s'occupaient aussi de son fils et en
voulaient à la monarchie légitime[298]. Cet article avait causé une
certaine inquiétude au gouvernement, ainsi qu'une lettre du général de
Montholon qui circulait secrètement et que la police recherchait avec
soin. Le 11 juin, le chevalier Artaud crut devoir écrire au ministre des
affaires étrangères de France qu'il était étonné de voir, dans
l'_Almanach militaire_ de la monarchie autrichienne, le nom de
François-Joseph-Charles, prince de Parme. Il en avait parlé au duc de
San-Carlos, qui lui avait répondu: «Il ne faut pas s'étonner que l'on
ait donné encore au fils de Marie-Louise le titre de prince de Parme. Il
est convenu qu'il aura ce titre, parce qu'on évite de lui donner celui
de Napoléon ou celui de Buonaparte. Sans cela, le prince de Metternich
dit qu'il ne sait comment le nommer, et le prince ajoute que ce titre de
prince de Parme ne doit laisser rien préjuger sur la question de
réversibilité du duché de Parme à la branche de Bourbon qui régnera sur
cet État, question qui pourra s'élever à la mort de Marie-Louise...» Le
chevalier Artaud ajoute: «Samedi dernier, pendant que je me promenais à
Schœnbrunn avec M. de Schrœbel, un garde nous prévint que l'archiduc se
promenait. Nous rencontrâmes, en effet, le fils de Marie-Louise avec un
sous-gouverneur et un domestique[299].» Ainsi, le roi de Rome n'était
plus qu'un archiduc!... Mais officiellement on l'appelait prince de
Parme. On ne pouvait tolérer cela. Aussi, le 22 juin, Artaud apprit-il
avec joie que, dans l'_Almanach impérial et royal de l'État_, à
l'article intitulé: _Direction officielle du fils de Marie-Louise_, on
avait supprimé ce titre qui l'offensait. «J'ai fait part, dit-il, de
cette circonstance à M. le duc de San-Carlos, qui s'en est montré étonné
et charmé[300].»

Un bruit singulier courait depuis quelque temps, et le chevalier Artaud
n'avait pas hésité à s'en faire le propagateur. «Des rumeurs sourdes,
écrivait-il à Paris, portent à croire que le prince de Metternich dira à
Rome quelques mots sur la possibilité d'une déclaration de divorce entre
Marie-Louise et Napoléon. On pense, ajoutait-il, que la France
appuyerait de tout son pouvoir cette négociation, qui serait complétée
par un mariage entre Marie-Louise et l'archiduc Reinier[301].» Cela
n'était qu'une fausse nouvelle. La vérité est que si Marie-Louise avait
pu divorcer, c'eût été pour former des liens légaux avec le comte de
Neipperg, qui lui était devenu aussi cher qu'indispensable. En
attendant, l'Autriche continuait à poursuivre Napoléon de sa haine,
jusque dans sa famille qu'on redoutait surtout à cause de certaines
menées en Italie. Certains disaient que le roi de Rome allait, un jour
ou l'autre, être mis à la tête de ce royaume. Aussi le prince de
Metternich était-il d'avis[302] que Lucien fût obligé de se rendre en
surveillance, jusqu'à nouvel ordre, dans une ville du nord de l'Italie.
Quelque temps après, il exprimait au baron de Vincent le regret que les
puissances n'eussent pas encore adopté, envers les partisans de la
Révolution française, une conduite uniforme[303]. Metternich invitait
donc le gouvernement français à prendre des mesures de circonstance. «Le
seul remède, disait-il, est dans un accord parfait avec toutes les
puissances pour étouffer partout cet esprit révolutionnaire que les
derniers trois mois de règne de Napoléon en France ont développé avec
plus de force et de danger qu'il n'en avait dans les premières années de
la Révolution française...» En conséquence, les ministres des quatre
Cours alliées décrétaient l'obligation, pour les individus compris dans
les diverses listes de proscription du 24 juillet 1815, de se rendre en
Autriche, en Prusse ou en Russie. On exceptait de cette mesure «Mme
Joseph Bonaparte, aussi longtemps que sa conduite continuerait à être
irréprochable». Il est vrai que, d'autre part, on n'était point
rigoureux pour les régicides, «vu l'âge avancé, les infirmités et le peu
de fortune de la plupart d'entre eux[304]».

Le 10 juin 1817, les alliés statuaient enfin sur la succession des
duchés. L'infant don Charles-Louis, fils de la duchesse de Lucques,
ancienne reine d'Étrurie, devait être l'héritier de Parme, Plaisance et
Guastalla, à la mort de Marie-Louise[305]. Cette fois, on violait
ouvertement le traité de Fontainebleau et, plus particulièrement,
l'article 5, qui avait stipulé la réversibilité des duchés sur le roi de
Rome. On se bornait à promettre à l'enfant une dotation pécuniaire. Cela
parut suffisant à Marie-Louise, car nous trouvons plus tard cet aveu
dans une lettre intime: «Le sort et l'avenir de mon fils ont été
fixés... Vous savez que ce n'était jamais ni des trônes, ni des États
que j'ambitionnais pour mon enfant, mais je lui souhaitais d'être le
plus riche et aimable particulier de l'Autriche. Mon premier souhait a
été rempli par le traité du 10 juin, et je jouis d'une douce
consolation, en pensant que je pourrai à présent fermer les yeux
tranquillement, dans la persuasion qu'après moi mon fils ne sera ni
abandonné, ni par le manque de fortune sous la dépendance de qui que ce
soit[306]...» Son fils n'était même plus le prince de Parme, mais «un
riche particulier», et cela lui semblait bien. Le conseiller de
Metternich, Gentz, ne pensait pas de même. Dans une dépêche aux
hospodars de Valachie, il s'occupait longuement de la question, et il
révélait des faits curieux qui donnaient entre autres un démenti à
l'assertion de Metternich relevée plus haut. Il rappelait que l'affaire
des duchés avait été l'une des plus contestées pendant le congrès de
Vienne[307]. La clause spéciale du traité de Fontainebleau aurait été
annulée, si l'empereur Alexandre n'avait défendu les droits de
Marie-Louise et de son fils «avec une chaleur tout à fait
chevaleresque». Son intervention puissante avait amené la cession
temporaire de Parme pour l'ex-Impératrice. La reine d'Étrurie avait eu
Lucques à titre de compensation. Mais l'Espagne, comme on l'a déjà vu,
avait protesté et refusé son adhésion à la résolution du Congrès et au
traité de Paris. «L'été dernier, continue Gentz, le gouvernement
anglais, gêné dans toutes ses relations avec l'Espagne, par la position
isolée de cette puissance, et très désireux, en même temps, de fixer le
sort futur de Parme et de Plaisance et l'existence problématique du
petit Napoléon, sollicita vainement le cabinet de Vienne de mettre en
train la négociation prévue et stipulée par l'article du Congrès.» Cet
article avait remis à une négociation ultérieure le règlement de la
succession de Parme et de Plaisance. L'affaire était délicate et pénible
pour François II. En effet, l'intérêt politique de l'Autriche était lésé
par la succession d'une branche des Bourbons à Parme et Plaisance. De
plus, il paraissait un peu déloyal de dépouiller de tous les droits
éventuels, créés par le traité de Fontainebleau, un enfant qui, bien que
fils de Napoléon, ne cessait pas d'être le petit-fils de l'empereur
François. Mais la France et l'Angleterre considéraient toujours comme un
sujet d'alarmes la succession de cet enfant, même dans un État de peu
d'importance[308]. Le cabinet de Vienne, plus intéressé que tout autre à
la tranquillité de l'Italie et à la stabilité du système que l'on venait
d'y fixer, n'était pas lui-même sans inquiétude sur l'effet que la
succession éventuelle du jeune Napoléon pourrait produire sur l'esprit
des Italiens. L'empereur d'Autriche s'était enfin décidé à déclarer
qu'il abandonnait l'héritage des duchés à la branche des Bourbons de
Parme et qu'il ferait «un autre sort au jeune Napoléon». Le cabinet
anglais avait pu croire la question tranchée, mais une nouvelle
difficulté allait bientôt surgir. Ici Gentz nous apporte des
renseignements inédits.

Pendant les dernières semaines de son séjour à Vienne, l'empereur
Alexandre, ayant plusieurs fois conféré avec Marie-Louise, s'était
réellement passionné pour ses intérêts. Il avait chargé une personne de
confiance de dire à Metternich qu'il avait promis à l'ex-Impératrice de
défendre non seulement sa cause, mais encore celle de son fils, et qu'il
fallait assurer au roi de Rome la succession de Parme et Plaisance.
Metternich fit les objections que l'on devine: résistance de la France
et de l'Angleterre, etc. Alexandre insista. Metternich montra encore
quelque opposition. Alors Alexandre fit rédiger «une convention
secrétissime par laquelle la Russie, l'Autriche et la Prusse
s'engageaient à unir leurs efforts pour faire décider la question de
Parme et Plaisance en faveur du jeune Napoléon». L'Autriche finit par
accéder à cette convention, qui fut signée entre les trois puissances,
peu de jours avant le départ d'Alexandre. Le secret fut bien gardé. Mais
lorsque l'Angleterre pressa les négociations relatives à Parme,
Metternich ne put dissimuler un certain embarras. Il accepta toutefois
d'examiner la question. Au mois de janvier 1816, lord Cathcart ayant
proposé au cabinet de Saint-Pétersbourg de s'occuper de cette affaire,
l'empereur de Russie dit à ce diplomate «qu'il ne pouvait entrer dans
cette question, avant de s'être concerté avec la cour de Vienne, avec
laquelle il avait des engagements particuliers». Cette réponse produisit
une certaine sensation à Londres. Elle éveilla des soupçons. Lord
Stewart voulut avoir des éclaircissements précis et questionna le
cabinet de Vienne. Metternich se décida à lui confier la convention
secrétissime et le mit au courant des circonstances qui l'avaient
provoquée. Il ajouta cependant qu'il regardait «cette pièce comme non
avenue»; que les dispositions de l'Empereur son maître et les siennes
étaient les mêmes qu'en octobre 1815 et qu'il était prêt à charger le
général Vincent de négocier sans retard. «La franchise de Metternich
couvrit ce que la convention secrète de 1815 aurait pu avoir d'offensant
pour l'Angleterre.» La cour de Londres se contenta de cette déclaration.
Afin de rétablir de meilleures relations avec l'Espagne, le Tsar céda à
son tour et la succession de Parme et Plaisance revint à l'héritier de
la reine d'Étrurie. Telle fut la volte-face de l'Autriche qui amena
nécessairement la Russie à modifier ses premiers desseins. Gentz, en
exposant l'affaire, se défend de critiquer son gouvernement. Il
reconnaît que son maître et son ministre ont eu des motifs impérieux
pour ce changement d'attitude. Mais il ajoute, avec une ironie évidente,
que si le dénouement de l'affaire de Parme lui inspire des regrets, il
s'en console par le désintéressement et par la générosité de l'Autriche,
si rares dans les transactions politiques. «Le jeune Napoléon, dit-il,
n'est même pas nommé dans le traité sur la succession de Parme. Il est
exclu tacitement de par le fait. L'Empereur, sans rien stipuler à son
égard envers personne, se charge du sort de ce malheureux enfant.» Il
paraissait lui promettre des terres en Bohême et un apanage décent.
Gentz ajoute: «La mère en sera inconsolable. Après les promesses
magnifiques de l'empereur Alexandre, elle ne pouvait guère entrevoir une
issue pareille. Les grands intérêts du monde en ont autrement
ordonné[309].» Or, Marie-Louise exprimait ainsi son sentiment au sujet
de cette solution: «J'avoue que cette dernière m'a fait bien du
plaisir[310]...»

La Russie paraissait s'être rapprochée de la France, comme le montre la
dépêche du chevalier Artaud au ministre des affaires étrangères, et dans
laquelle ce diplomate racontait ainsi son entrevue avec le comte de
Stachelberg, le 18 août 1817. «Pour nous, disait Stachelberg, la France
ne saurait être trop grande, trop puissante; nous le disons, nous le
prêchons, on ne nous écoute pas... Vous êtes heureux encore d'avoir à
Paris M. Pozzo di Borgo; il vous est bien dévoué...» Puis, faisant
allusion au congrès d'Aix-la-Chapelle: «Alors l'Empereur parlera à M. de
Richelieu devant tous les princes. Il lui montrera son âme. Il a une
âme, l'Empereur; qu'on le laisse faire! Ici, que vous promet-on?--On est
très convenablement avec nous. La Russie nous aime, elle doit nous
aimer. Elle veut nous faire du bien, elle veut nous en faire la
première, et je dirai presque, la seule. Elle est jalouse. Dans toutes
les concessions, elle désire qu'on sache qu'elle a parlé d'abord, mais
il ne faut pas paraître compter après elle sur l'Angleterre, ni sur
l'Autriche. Une conversation avec un ministre russe est d'un grand
danger. Il accable de compliments, mais il faut qu'on épouse tous ses
dépits[311].» Voilà pour la Russie; voyons maintenant pour l'Autriche.
Amené à parler de Gentz, Artaud disait à Richelieu, le 19 octobre: «M.
de Gentz est un personnage très remarquable, dans lequel il se trouve
deux individus, deux caractères et deux points de départ bien distincts.
Il a d'abord été homme de lettres, et ensuite il a dirigé ses
méditations vers les études diplomatiques. Il a servi de sa plume la
Prusse et l'Autriche, mais le politique n'a pas cessé d'être homme de
lettres. On voit bien que son premier état est d'avoir de l'esprit[312],
de plaire, de chercher à persuader, de bien parler, de dire tout ce qui
est susceptible d'être exprimé avec vivacité, ce qui a du piquant, du
naïf, du charme; il est aisé de s'apercevoir que quelquefois il est tout
à fait à sec dans la connaissance des affaires, et qu'alors il n'a plus
d'autre secours qu'une sagacité très exercée, à l'aide de laquelle il
surprend ce qu'on ne lui a pas confié dans le cabinet de Vienne.» Enfin
Artaud informait M. de Richelieu, le 14 novembre 1817, que Gentz lui
avait fait cette confidence: «Vous comptez sur la Russie, mais n'y
comptez pas. Elle vous poussera et ne fera que de faibles efforts pour
vous. Savez-vous qui décidera tout?--car voilà la question.--La Prusse!»
Puis il disait, quelques jours après, qu'il avait vu le secrétaire
particulier de Metternich. Celui-ci avait voulu faire insérer dans le
_Beobachter_ un article de l'_Allgemeine Zeitung_, n° 137. «Dans cet
article, qui est très bien fait et dans un sens favorable à votre
ministère, on parle des différents partis de la France, entre autres des
bonapartistes, et l'on dit que ceux-ci n'ont plus de crédit et sont peu
à redouter. J'ai donc voulu faire insérer cet article, et la censure de
la chancellerie s'y est opposée, mais l'article paraîtra deux jours plus
tard[312].» Les diplomates se dénonçaient entre eux. Caraman mandait à
Richelieu, le 5 décembre 1817, que le comte de Stachelberg avait «de
vraies inquiétudes sur la sincérité de Metternich»[313].

La France avait donc à se défier aussi bien de l'Autriche que de la
Russie et des autres puissances, car leur sympathie n'était
qu'apparente. Pendant qu'elle cherchait par son gouvernement quelque
appui en Europe contre les menées bonapartistes qu'elle redoutait plus
que jamais, pendant que Louis XVIII et ses ministres ne trouvaient pas
Napoléon assez éloigné et assez surveillé, un seul monarque, négligeant
les offenses reçues,--et Dieu sait si elles avaient été longues et
douloureuses!--un seul, le pape Pie VII, intercédait en faveur du captif
de Sainte-Hélène. Il mandait de Castel-Gandolfo, le 6 octobre 1817, à
Consalvi, que la famille de Napoléon lui avait fait connaître les
souffrances de l'Empereur à Sainte-Hélène. Il l'invitait à écrire en son
nom aux souverains alliés, et notamment au prince régent, pour les prier
d'adoucir les rigueurs de son exil. Il se souvenait qu'après Dieu
c'était à Napoléon qu'on devait le rétablissement de la religion en
France. «Savone et Fontainebleau, ajoutait-il, ne sont que des erreurs
de l'esprit et des égarements de l'ambition humaine[315].» Cette noble
et touchante intervention d'un pontife qui avait été l'objet des plus
indignes traitements de la part de l'Empereur, suffit pour montrer ce
que peut une religion où le pardon est considéré comme une vertu. Pie
VII avait demandé aux ennemis de Napoléon une grâce qu'ils refusèrent.
Ils eurent tort. Ces souverains, qui se disaient les représentants de
Dieu sur la terre, qui parlaient en toute occasion des principes sacrés
et du droit éternel, oubliaient que leur premier devoir était la
clémence et que manquer à ce devoir, c'était exposer leurs propres
dynasties aux périls d'un avenir plus ou moins éloigné. Mais leurs
passions parlaient plus haut que leurs consciences[316]. Après avoir
éloigné pour jamais Napoléon de la France, ils allaient entourer le roi
de Rome d'une surveillance inquiète et jalouse. L'Angleterre s'était
constituée le geôlier du père; l'Autriche se constituait le geôlier de
l'enfant.



CHAPITRE XI

LE DUC DE REICHSTADT

(1818-1820)


Dans une conférence tenue à Paris le 4 décembre 1817, en présence du duc
de Richelieu, des ambassadeurs d'Espagne et d'Angleterre, des ministres
de Prusse et de Russie, le ministre d'Autriche avait fait, au nom de sa
Cour, la déclaration suivante:

«S. M. l'Empereur, croyant qu'il est de l'intérêt général de fixer le
sort du prince François-Charles, fils de S. M. l'archiduchesse
Marie-Louise, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla, au moment où la
succession dans ces duchés vient d'être réglée définitivement entre les
six cours appelées par l'article 99 de l'Acte du Congrès de Vienne à
prendre en considération et à fixer les termes de cet arrangement,
annonce aux cinq autres puissances ses intentions suivantes:

«Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique s'est décidée à renoncer
pour Elle et ses successeurs, en faveur du prince François-Charles et de
sa descendance directe et masculine, à la possession des terres de
Bohême connues sous le nom de bavaro-palatines, possédées aujourd'hui
par S. A. I. et R. le grand-duc de Toscane, lesquelles terres devaient,
en vertu de l'article 101 de l'Acte du Congrès, rentrer dans le domaine
particulier de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique, à l'époque de
la réunion du duché de Lucques au grand-duché de Toscane. La réversion
de ces terres au domaine particulier de Sa Majesté Impériale n'aura, en
conséquence, lieu qu'après le décès du prince François-Charles, s'il ne
devait point laisser de descendance directe et masculine, et dans le cas
contraire, après l'extinction de cette descendance.» Cet acte
particulier avait donc conféré au jeune prince la propriété éventuelle
de terres en Bohême, dont les revenus étaient estimés à cinq cent mille
francs environ. Mais le roi de Rome ne devait posséder cet apanage
qu'après la mort de Marie-Louise. Pour le moment, celle-ci était obligée
de subvenir à ses besoins par ses revenus de Parme, Plaisance et
Guastalla.

En attendant un titre et un rang, le petit prince vivait auprès de son
grand-père, sans prévoir quel serait son avenir.

Sa mère n'avait d'autre préoccupation que d'écarter les personnes qui
venaient de France en Italie avec l'intention de l'approcher. Sa
vigilance allait même plus loin. Elle avait su, entre autres, qu'un
sieur Hennequin composait un ouvrage sur les campagnes de Bonaparte et
qu'il avait l'intention de l'offrir à son fils. Elle lui fit défendre
d'en envoyer un seul exemplaire à Parme[317]. Cependant elle était moins
rigoureuse pour d'anciens amis, comme Méneval, car le 30 janvier 1818,
elle lui écrivait pour le remercier de ses vœux. Elle se disait
parfaitement heureuse et contente de la situation dans laquelle elle se
trouvait[318]. Sur ces entrefaites, M. de Las Cases ayant écrit à
Marie-Louise, il fallut que le prince de Metternich permît à la duchesse
de répondre à celui qui avait montré tant de fidélité à Napoléon après
sa chute. «Si Mme l'archiduchesse, lui mandait-il, se décide à écrire un
peu de lignes à M. de Las Cases, je me chargerais de lui faire remettre,
à son arrivée en Autriche, la lettre de Sa Majesté par une personne de
confiance qui aurait l'ordre de lui déclarer que Mme l'archiduchesse, en
trouvant du plaisir à lui donner cette marque d'intérêt, exige de lui sa
parole qu'il n'en fasse aucun usage et qu'il tienne sa parole secrète
pour tout le monde sans exception...» Il est peu probable que
l'insouciante duchesse ait vu M. de Las Cases. La seule présence de ce
bon Français aurait augmenté ses remords, car elle en avait, quoiqu'elle
parût s'en défendre.

M. de Caraman donnait, le 22 février, au duc de Richelieu quelques
détails sur le fils de Marie-Louise et sur son avenir. Il affirmait que
lui, ambassadeur français, aurait été prêt à faire à M. de Metternich
les plus vives représentations, si le ministère autrichien avait semblé
stipuler quelque avantage pour la descendance future du prince. «J'ai la
satisfaction de pouvoir vous assurer qu'il n'y sera pas dit (dans le
décret d'apanage que l'on préparait) un mot de succession ni de
descendance, et tout se bornera aux dispositions qui lui sont
personnelles.» L'ambassadeur apprenait à son gouvernement, au sujet de
l'enfant impérial, une nouvelle assez surprenante. «Il paraît,
assurait-il, que l'intention est de le réserver à l'état ecclésiastique,
mais on ne veut pas l'annoncer d'avance[319].» Le duc de Richelieu
répondait, deux semaines après: «Les nouveaux détails que vous
transmettez sur le projet d'établissement dont la cour de Vienne
s'occupe pour le fils de l'archiduchesse Marie-Louise, et l'intention
qu'on paraît avoir de le destiner à l'état ecclésiastique, seraient de
nature à nous convenir parfaitement.» Le duc était enchanté de cette
nouvelle, et voici pourquoi: «Nous ne pouvons qu'applaudir à des
dispositions qui ôteront à la malveillance un élément auquel elle aurait
peut-être su donner de la valeur...» Ainsi qu'on l'avait fait jadis pour
les fils des anciens rois francs, il eût fallu mettre le fils de
Napoléon dans un cloître, afin de rassurer la France et ses alliés. À
défaut d'un cloître, on lui donnera un palais dont les grilles et les
murs seront tout aussi solides et aussi infranchissables. Mais pendant
ce temps, le prince, poussé par ses instincts de race, manifestait un
goût accentué pour tout ce qui était militaire. Il avait à peine sept
ans, qu'il se plaçait gaiement avec un petit fusil à la porte du cabinet
impérial et rendait les honneurs aux personnages qui se présentaient
chez son grand-père. Il apprenait le maniement des armes avec ardeur.
Quand on lui donna, pour le récompenser, les insignes de sergent, il
montra la joie la plus vive. Qu'aurait dit son glorieux père en le
voyant si empressé, dès l'enfance, à témoigner de son goût et de ses
aptitudes pour la carrière militaire? Il eût reconnu son propre sang.
Mais s'il avait vu l'enfant impérial avec l'uniforme autrichien, il
n'eût pu longtemps supporter un tel spectacle. Ce qu'il avait voulu
écarter semblait s'accomplir. Son fils bien-aimé devenait un étranger.
Toutefois la douleur de Napoléon eût trouvé quelque vengeance dans
l'attitude des étrangers à l'égard du nouveau gouvernement. On avait dit
à tous que la présence de l'Empereur sur le sol français était la seule
cause de leur ressentiment, et voilà que, Napoléon disparu, les alliés
continuaient à se défier de la France et du Roi. «Lord Wellington,
constatait Gentz en février 1818, n'a jamais aimé les Français, et je
l'ai entendu plus d'une fois parler de cette nation avec un sentiment
mal déguisé de haine et de mépris. Il regarde les efforts qu'ils font
pour se relever de leur humiliation comme une espèce de révolte contre
leurs vainqueurs[320].» L'Autriche affectait les mêmes sentiments, et M.
de Caraman, notre ambassadeur à Vienne, avait à endurer parfois de M. de
Metternich des observations fort désagréables pour l'amour-propre et
l'indépendance des Français[321].

Marie-Louise était enfin venue au mois de juillet passer quelques jours
auprès de son père et de son fils. C'était le moment où Napoléon,
contraint par l'Angleterre de se séparer du docteur O'Méara, lui donnait
un mot d'introduction auprès de sa femme, et le rédigeait ainsi: «S'il
voit ma bonne Louise, je la prie de lui permettre qu'il lui baise les
mains!» Puis il ajoutait de vive voix: «Si vous voyez mon fils,
embrassez-le pour moi.» Et répétant le conseil qu'il ne se lassait
jamais de donner: «Qu'il n'oublie jamais qu'il est né prince français!»
Sa dernière recommandation était celle-ci: «Faites tous vos efforts pour
m'envoyer des renseignements authentiques sur la manière dont mon fils
est élevé.» O'Méara n'était pas encore parti que l'Autriche imposait un
nouveau nom au fils de Napoléon. Le 22 juillet, par quatre patentes
impériales, François II, empereur d'Autriche, roi de Jérusalem, de
Hongrie, de Bohême et autres lieux, déclarait se trouver, par suite de
l'Acte du Congrès de Vienne et des négociations avec ses hauts alliés,
dans le cas de déterminer le titre, les armes, le rang et les rapports
personnels du prince François-Charles-Joseph, fils de sa bien-aimée
fille Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, duchesse de Parme,
Plaisance et Guastalla. L'Empereur lui donnait donc le titre de «duc de
Reichstadt» avec celui d'Altesse Sérénissime. Il lui permettait de se
servir d'armoiries particulières, savoir: de gueule à la face d'or, à
deux lions passans d'or, tournés à droite, l'un en chef et l'autre en
pointe, l'écu oval posé sur un manteau ducal et timbré d'une couronne de
duc; pour supports, deux griffons de sable armés, becquetés et couronnés
d'or, tenant des bannières sur lesquelles étaient répétées les armes
ducales. Les griffons de sable remplaçaient les aigles impériales, et la
couronne de duc, celle d'empereur. Le duc de Reichstadt devait prendre
rang à la cour d'Autriche immédiatement après les princes de la famille
impériale et les archiducs d'Autriche. La seigneurie de Reichstadt,
située dans le royaume de Bohême, autrefois possession bavaro-palatine,
et qui appartenait à l'archiduc Ferdinand, avait été érigée en duché par
les mêmes lettres patentes. En même temps, l'Empereur accordait au
nouveau duc la jouissance, sa vie durant, des terres bavaro-palatines en
Bohême, savoir la seigneurie de Tachlowitz, la terre de Gross-Bohen, les
seigneuries de Kasow, de Kron-Porzistchen et Ruppau, les seigneuries de
Plosskowitz, de Buschtierad et de Reichstadt, les terres de Misowitz,
Sandau, Tirnowan, Schwaden et Swoleniowes, et la maison numéro 182,
située au Hradschin, avec toutes leurs appartenances, meubles, immeubles
et droits y attachés. Les patentes ne qualifiaient le duc de Reichstadt
que sous le nom de prince François-Charles-Joseph, fils de
l'archiduchesse Marie-Louise. On ne disait pas un mot de son père, comme
si l'enfant fût né d'un père inconnu... M. de Montbel, étonné, en parla
plus tard au prince de Metternich, qui voulut bien lui répondre qu'il
fallait, pour juger une telle détermination, se placer dans la situation
même et se reporter à l'époque où elle avait été prise[322]. Ainsi
Metternich l'engageait à reculer, par la pensée, jusqu'à l'époque où
l'Europe s'était levée pour reconquérir son indépendance et se défendre
contre Napoléon échappé de l'île d'Elbe. La victoire n'avait point
apaisé la fureur des peuples. L'Allemagne, indignée, regardait sa haine
contre Napoléon comme un _lien de vertu_ qui devait unir les peuples. Le
nom de l'oppresseur inspirait à tous un même sentiment d'horreur;
l'Europe venait de reconnaître «combien il y avait eu danger pour elle
de laisser à un guerrier si entreprenant le prestige attaché au titre
d'empereur». En donnant à tous les rois et souverains créés par lui le
nom de Napoléon, l'empereur des Français en avait fait une dénomination
de dynastie à laquelle il attachait une signification de puissance et
d'autorité. «L'empereur d'Autriche, qui avait déjà sacrifié toutes ses
affections à la sûreté et au bonheur de ses sujets, avait à cœur de leur
prouver, ainsi qu'à l'Europe, que, dans aucune situation, ses sentiments
paternels ne l'emporteraient sur ses principes et son amour pour ses
peuples.» Remarquez que c'est là une phrase, pour ainsi dire,
stéréotypée. S'agit-il pour François II de manquer aux engagements
résultant de l'alliance entre la France et l'Autriche, ou aux promesses
solennelles de l'alliance de famille faite entre lui et Napoléon, de
méconnaître les intérêts de sa fille et de son petit-fils, c'est
toujours en vertu des principes et de l'amour pour ses peuples. Il ôta
donc au jeune prince son nom de dynastie, comme il lui avait refusé le
titre d'empereur, «pour que, dès lors, des noms, tous consacrés en
Autriche, prouvassent qu'il ne serait plus désormais qu'un prince
autrichien».

La crainte que Napoléon avait éprouvée, et qu'il venait de manifester
récemment encore devant son entourage, semblait devenir une réalité.
Mais, qu'on y prenne garde; ce ne sont là que des dehors fallacieux. On
se tromperait beaucoup si on leur attachait plus d'importance qu'ils
n'en méritent. Sans aucun doute, le prince impérial ne s'appellera plus
Napoléon, mais il gardera l'amour de son père, l'amour de la France.
Malgré les froids et habiles calculs de la diplomatie autrichienne, la
flamme qui anime ce jeune cœur ne s'éteindra qu'avec son dernier
souffle. On aura beau donner au fils de Napoléon des maîtres allemands
et une éducation allemande, le faire vivre dans un air et dans un milieu
allemands; il voudra être et il restera Français, tant il est vrai que
les liens mystérieux formés par Dieu, sur le sol qui prend le doux nom
de patrie, ne se dénouent qu'avec la mort.

Le 2 août, M. de Saint-Mars envoyait au duc de Richelieu le rescrit par
lequel étaient déterminés les nouveaux noms et titres du fils de la
duchesse de Parme. Le secrétaire de l'ambassade française à Vienne en
trouvait la rédaction «des plus simples et des plus convenables». Le duc
de Reichstadt était placé à peu près dans la même situation politique
que le duc de Leuchtenberg, sans avoir aucun droit de souveraineté[323].
Quelques jours après, le duc de Richelieu adressait au baron de Vincent,
ministre plénipotentiaire d'Autriche, l'adhésion du gouvernement
français à l'accession de la duchesse de Parme à l'Acte du Congrès de
Vienne. Il faisait toutefois remarquer que le gouvernement l'admettait
uniquement par esprit de conciliation, mais sans que cela tirât à
conséquence pour les actes de même nature qui pourraient lui être
présentés à l'avenir. Le chargé d'affaires de Florence, M. de Fontenay
écrivait de son côté, à la même date, au duc de Richelieu, que le
grand-duc de Toscane n'avait fait aucun obstacle à la cession des terres
bavaro-palatines au fils de Marie-Louise. Quant à la duchesse de Parme,
elle avait paru «extrêmement sensible» au nouveau titre qui venait
d'être accordé à son fils. «Le comte de Neipperg, ajoutait Fontenay dans
la lettre de remerciement écrite à ce sujet à M. le comte d'Appony[324],
reconnaît que le titre actuel du jeune duc de Reichstadt est convenable,
sous tous les rapports, à la naissance et au rang de ce prince, et qu'on
ne pouvait rien faire qui fût plus agréable à Mme la duchesse de
Parme[325]». Il paraît qu'on avait hésité entre le nom de comte de
Multing et celui de duc de Reichstadt. Mais la duchesse de Parme avait
qualifié le premier nom «de mauvaise plaisanterie». Elle trouvait qu'à
un fils d'empereur revenait au moins de droit le titre de duc. Ce titre
que subit le gouvernement de Louis XVIII, parut cependant séditieux et
capable d'exercer des troubles, puisque la police française imposa aux
sieurs Laugier, parfumeurs à Paris, l'engagement de ne plus mettre en
vente, sous le nom d'_Eau du duc de Reichstadt_, une essence qu'ils
débitaient autrefois sous le nom d'_Eau du roi de Rome_[326]. Le 29
août, le général Gourgaud, qui revenait de l'île Sainte-Hélène, adressa
à Marie-Louise une lettre qui causa un certain trouble à Parme et à
Vienne, les journaux anglais l'ayant publiée peu de temps après. La
voici textuellement. Elle est d'une authenticité certaine et elle mérite
d'être connue, car elle imprime à la mémoire de Marie-Louise une
flétrissure méritée:

     «MADAME,

«Si Votre Majesté daigne se rappeler l'entretien que j'ai eu avec Elle,
en 1814, à Grosbois[327], lorsque, la voyant malheureusement pour la
dernière fois, je lui fis le récit de tout ce qu'avait éprouvé
l'Empereur à Fontainebleau, j'ose espérer qu'Elle me pardonnera le
triste devoir que je remplis en ce moment, en lui faisant connaître que
l'empereur Napoléon se meurt dans les tourments de la plus affreuse et
de la plus longue agonie. Oui, Madame, celui que les lois divines et
humaines unissent à vous par les liens les plus sacrés, celui que vous
avez vu recevoir les hommages de presque tous les souverains de
l'Europe, celui sur le sort duquel je vous ai vue répandre tant de
larmes lorsqu'il s'éloignait de vous, périt de la mort la plus cruelle,
captif sur un rocher au milieu des mers, à deux mille lieues de ses plus
chères affections, seul, sans amis, sans parents, sans nouvelles de sa
femme et de son fils, sans aucune consolation. Depuis mon départ de ce
roc fatal, j'espérais pouvoir aller vous faire le récit de ses
souffrances, bien certain de tout ce que votre âme généreuse était
capable d'entreprendre; mon espoir a été déçu: j'ai appris qu'aucun
individu pouvant rappeler votre époux, vous peindre sa situation, vous
dire la vérité, ne pouvait vous approcher; en un mot, que vous étiez au
milieu de votre cour comme au milieu d'une prison. Napoléon en avait
jugé ainsi. Dans ses moments d'angoisse, lorsque pour lui donner
quelques consolations nous lui parlions de vous, souvent il nous a
répondu: «Soyez bien persuadés que si mon épouse ne fait aucun grand
effort pour alléger mes maux, c'est qu'on la tient environnée d'espions
qui l'empêchent de rien savoir de tout ce qu'on me fait souffrir, car
Marie-Louise est la vertu même!»

Privé de l'honneur de se rendre auprès d'elle, le général saisissait une
occasion sûre pour lui faire parvenir cette lettre; il espérait qu'il
n'invoquerait pas en vain la générosité de son caractère et la bonté de
son cœur. «Le supplice de Napoléon, disait-il, peut durer longtemps
encore. Il est temps de le sauver. Le moment présent semble bien
favorable: les souverains vont se réunir au congrès d'Aix-la-Chapelle,
les passions paraissent calmées. Napoléon est loin d'être à craindre; il
est si malheureux que les âmes nobles ne peuvent que s'intéresser à son
sort. Dans de telles circonstances, que Votre Majesté daigne réfléchir à
l'effet que produirait une grande démarche de votre part; celle, par
exemple, d'aller à ce congrès, d'y solliciter la fin du supplice de
Napoléon, de supplier son auguste père de joindre ses efforts aux vôtres
pour obtenir que votre époux lui soit confié, si la politique ne
permettait pas encore de lui rendre la liberté. Lors même qu'une telle
démarche ne réussirait pas en entier, le sort de Napoléon en serait bien
amélioré. Quelle consolation n'éprouverait-il pas en vous voyant agir
ainsi? Et vous, Madame, quel serait votre bonheur! Combien d'éloges, de
bénédictions vous attirerait une telle conduite, que vous prescrivent la
religion, votre honneur, votre devoir; conduite que vos plus grands
ennemis peuvent seuls vous conseiller de ne pas suivre! On dirait: Les
souverains de l'Europe, après avoir vaincu Napoléon, l'ont abandonné à
ses plus cruels ennemis; ceux-ci le faisaient mourir du supplice le plus
long et le plus barbare; la durée de son agonie le réduisait à demander
des bourreaux plus prompts. Il paraissait oublié et sans secours; mais
Marie-Louise lui restait, et la vie lui a été rendue. Ah! Madame, au nom
de ce que vous avez de plus cher au monde, de votre gloire, de votre
avenir, faites tout pour sauver votre époux; l'ombre de Marie-Thérèse
vous l'ordonne!... Pardonnez-moi, Madame, pardonnez-moi d'oser vous
parler ainsi; je me laisse aller aux sentiments dont je suis pénétré
pour vous; je voudrais vous voir la première de toutes les femmes!...»

Cette lettre, qui lui rappelait si éloquemment ses devoirs, ne fit
qu'importuner Marie-Louise. Elle ne lui causa aucune émotion. Un journal
anglais, inspiré par Metternich, osa dire que le général Gourgaud avait
reçu de l'argent à la suite de sa missive, en même temps que l'ordre de
ne plus faire de démarches. Cela était faux. En effet, le général
indigné crut devoir écrire au directeur du journal anglais qui avait
reproduit le bruit mensonger, ces quelques mots:

     «Londres, 26 octobre 1818[328].

«Dans une des colonnes de votre journal d'aujourd'hui, sous la rubrique
d'«Aix-la-Chapelle, _correspondance particulière_», on lit: «Le général
Gourgaud, qui a adressé dernièrement une lettre à Sa Majesté
l'archiduchesse Marie-Louise, duchesse de Parme, pour lui demander
d'user de toute son influence près du Congrès, en faveur de son époux et
de son maître, _a reçu pour réponse à sa lettre une somme d'environ
trente mille francs et, en même temps, l'ordre positif de ne plus, à
l'avenir, entretenir Sa Majesté de ce sujet_.»

«Les deux dernières assertions, contenues dans cet article sont
entièrement fausses; la défense de dire la vérité n'est pas et ne
pouvait pas être la réponse de la lettre confidentielle que j'eus
l'honneur d'adresser à Sa Majesté le 29 août dernier. Cette supposition
même est injurieuse au caractère bien connu de cette princesse. Il n'est
pas vrai non plus que j'aie reçu de présent; je n'ai reçu d'autre
récompense de cette démarche que l'approbation flatteuse d'un certain
nombre d'hommes respectables et la satisfaction que je goûte d'avoir
satisfait à mes devoirs.

«J'ai l'honneur d'être, etc.

     «Le général GOURGAUD.

     «N° 22, Compton-Street, Brunswick-Square.»

Comme le comte de Neipperg et Marie-Louise s'étaient aussi préoccupés du
général Gourgaud, Metternich crut devoir écrire à ce sujet à Neipperg
lui-même: «Quant au général Gourgaud, je prie Votre Excellence de dire à
Sa Majesté qu'il est à Hambourg; que, pour le moment, il ne peut pas se
rendre en Italie...» Metternich ajoutait que, pour le mettre hors d'état
de nuire, l'Empereur consentait à lui accorder asile dans ses États. Je
ne crois pas que Gourgaud eût demandé cet asile. Sa lettre et son
attitude n'étaient pas faites d'ailleurs pour le lui assurer[329].

À défaut de l'épouse ingrate, la mère de Napoléon s'était adressée
directement et sans crainte, le 19 août, aux souverains réunis au
congrès d'Aix-la-Chapelle. Elle leur disait: «Mon fils aurait pu
demander asile à l'Empereur, son beau-père. Il aurait pu s'abandonner au
grand cœur de l'empereur Alexandre, dont il fut jadis l'ami. Il aurait
pu se réfugier chez Sa Majesté Prussienne, qui, sans doute, se voyant
implorée, ne se serait rappelé que son ancienne alliance. L'Angleterre
peut-elle le punir de la confiance qu'il lui a témoignée?» On objectait
la raison d'État; mais cette raison avait ses limites... Le congrès
d'Aix-la-Chapelle répondit que le maintien de Napoléon Bonaparte dans
l'île de Sainte-Hélène était nécessaire au repos de l'Europe, «car
c'était le pouvoir de la Révolution française, incarné dans un individu
qui s'en prévalut pour asservir les nations sous le joug de l'injustice,
que les alliés étaient heureusement parvenus à détruire». En conséquence
on devait plutôt renforcer qu'atténuer les dispositions propres à
assurer la détention de l'ex-Empereur[330]. Le protocole du 13 novembre
établissait que toute correspondance avec le prisonnier de
Sainte-Hélène, toute communication quelconque qui ne serait pas soumise
à l'inspection du gouvernement britannique, serait regardée «comme
attentatoire à la sûreté publique et qu'il serait porté plainte et pris
des mesures contre quiconque se rendrait coupable d'une pareille
infraction[331]». Telle fut la réponse des alliés. Ils n'avaient
d'ailleurs pas plus de pitié pour le fils et conseillaient secrètement
de redoubler la surveillance à Schœnbrunn. Cependant l'Empereur
d'Autriche ne cachait pas son affection pour le jeune prince qui lui
avait plu par son caractère aimable et franc[332]. François II était au
fond un bon père de famille. Lorsque la politique et ses tristes
nécessités lui permettaient de s'abandonner à ses impulsions natives,
lorsqu'il se croyait libre de montrer que la raison d'État n'étouffait
pas en lui la bonté, il était vraiment affectueux pour cet être si
intéressant, si délaissé et que l'Europe, toujours inquiète, redoutait.
Aussi lui avait-il permis de venir s'installer auprès de lui, dans son
propre appartement. De même qu'autrefois le roi de Rome jouait dans le
cabinet de Napoléon et par ses grâces enfantines déridait le front
sévère de l'Empereur, ainsi aujourd'hui, celui qu'une politique
implacable avait appelé «le duc de Reichstadt» ne craignait pas de
troubler les graves occupations du souverain de l'Autriche. Il lui
adressait souvent de ces questions, naïves en apparence, et qui donnent
tant à penser.

M. de Montbel raconte à ce propos que le fils de Napoléon, s'approchant
un jour de l'empereur François II, lui dit tout à coup d'un air
préoccupé:

«Mon grand-papa, n'est-il pas vrai, quand j'étais à Paris, que j'avais
des pages?

--Oui, je crois que vous aviez des pages.

--N'est-il pas vrai aussi que l'on m'appelait le roi de Rome?

--Oui, l'on vous appelait le roi de Rome.

--Mais, mon grand-papa, qu'est-ce donc être roi de Rome?»

Ici, l'empereur François, qu'on accuse un peu trop de manquer d'esprit
de repartie, fit une réponse judicieuse: «Mon enfant, quand vous serez
plus âgé, il me sera plus facile de vous expliquer ce que vous demandez.
Pour le moment, je vous dirai qu'à mon titre d'empereur d'Autriche je
joins celui de roi de Jérusalem, sans avoir aucune sorte de pouvoir sur
cette ville... Eh bien, vous étiez roi de Rome comme je suis roi de
Jérusalem.» L'enfant regarda son grand-père, réfléchit et se tut. Il
avait, malgré la simplicité de ses huit ans, compris que son titre
n'était qu'un titre éphémère et que cette ville de Rome, dont on lui
avait déjà tant parlé, ne lui appartenait pas. C'était sans doute pour
cela qu'on lui avait cherché un autre nom... Il suivait son grand-père à
Vienne aussi bien qu'à Schœnbrunn, et il le charmait par sa vivacité et
son adresse. Le prince impérial n'aimait pas à être traité en enfant. À
ses premières leçons d'équitation, on lui avait amené un tout petit
cheval. Il refusa de le monter. «Je veux, dit-il, un grand cheval comme
celui de papa pour aller à la guerre!» Un autre fait montre encore le
sentiment précoce que le fils de Napoléon avait de sa dignité.
L'ambassadeur de Perse Abdul-Hassan-Chan était venu, à la Cour, offrir à
l'Empereur et à l'Impératrice des présents de la part du Schah. Le jeune
prince le rencontra chez le peintre Lawrence et l'entendant converser
bruyamment avec son gouverneur, le comte de Dietrichstein, sans se
préoccuper de lui, il dit tout à coup, avec une gravité comique qui fit
sourire tout le monde: «Voilà un Persan bien vif! Il paraît que ma
présence ne lui cause pas le plus léger embarras.»

Le duc de Reichstadt--puisque désormais le prince va s'appeler
ainsi--avait terminé à huit ans ses études préparatoires aux études
classiques. Il savait déjà très bien le français, un peu d'italien et
d'allemand. À dater de ce moment, il aborda avec son maître Mathieu
Collin les études classiques et les langues anciennes. L'enfant
s'appliquait à ces nouvelles études, mais sans ardeur. Il se sentait
attiré davantage par les sciences militaires, dont on commençait à
l'entretenir. Sous la surveillance du colonel Schindler et du major
Weiss, il fit, si l'on en croit le capitaine Foresti, de rapides
progrès. Il allait lui-même au-devant des questions, cherchant à mériter
de favorables suffrages et à se faire heureusement apprécier. Celle qui
aurait dû être là, jouissant de sa présence et de ses entretiens, de ses
plaisirs et de ses études, se bornait à demander quelquefois, par
lettres, des nouvelles de sa santé. Un jour, elle apprend qu'il a la
rougeole, et elle s'en inquiète. Lorsqu'elle sait que cette maladie est
terminée, elle en rend grâces au Ciel. Elle ne se dit pas que d'autres
qu'elle se sont installés au chevet du petit malade. Non, elle n'a
qu'une pensée, une pensée singulière. En remerciant Dieu d'avoir
préservé son fils, elle constate que c'est un bonheur pour lui d'avoir
eu la rougeole à son âge, car «au moins n'aura-t-il pas les inquiétudes
que j'ai de cette contagion, n'ayant jamais eu cette maladie, qui est
bien dangereuse pour les grandes personnes[333]». Marie-Louise
continuait à faire preuve d'un surprenant oubli au sujet de son passage
en France comme impératrice. Il semblait vraiment que Napoléon et
l'Empire n'eussent point existé pour elle. Le comte de Dillon, ministre
de France à Florence, informait le marquis Dessoles, à la date du 13
mars 1819, que la duchesse de Parme s'était beaucoup préoccupée, à sa
réception, de la santé du Roi. Elle avait fait aussi de nombreuses
questions sur la famille royale, évitant dans sa conversation de
rappeler tout ce qui pouvait se rattacher au temps qu'elle avait passé
en France, «comme un songe dont elle fuyait le souvenir»... De son côté,
et quelques jours après, le marquis de Caraman écrivait qu'il était
impossible de mettre plus de mesure et de prudence que l'archiduchesse
Marie-Louise, dans une position aussi délicate. «En toutes les
circonstances, on ne retrouve jamais que la duchesse de Parme. Le comte
de Neipperg la seconde bien franchement dans la marche qu'elle a
adoptée. Toutes les tentatives qui ont pu être faites pour rappeler
d'anciens souvenirs ont été écartées avec soin.» Le marquis de Caraman
ajoutait que Bologne était un foyer des plus actifs où se rassemblaient
ceux qui conservaient de coupables espérances. «L'archiduchesse
Marie-Louise en a eu la preuve à son dernier passage. Elle avait, par
prudence, ordonné que ses chevaux l'attendissent hors de la ville.
Aussitôt qu'on l'a su, une foule de gens très bien mis se sont postés de
ce côté, et les cris les plus séditieux appelaient hautement pour leur
empereur celui que l'Europe entière a repoussé. Cette scène a été
tellement scandaleuse et si embarrassante pour l'archiduchesse, qu'elle
a pris la résolution de ne plus passer par Bologne[334].»

Cependant, la duchesse de Parme aurait voulu suivre à Rome l'empereur
François qui devait s'y rendre. Mais celui-ci, redoutant quelque
aventure pareille à celle de Bologne, s'y refusa. Le comte de Dillon
s'étonnait du désir de la duchesse, car «dans un temps où la famille de
Bonaparte se trouvait en présence de la sienne, toute la prévoyance
humaine n'aurait pu lui éviter des moments très embarrassants».
Déconseillée par son père, la duchesse renonça à son voyage à Rome et
pour son retour à Parme--elle était à Sienne au commencement
d'avril--choisit la route de Pistoia à Modène, moins fréquentée que
celle d'Arrezzo, car elle craignait une nouvelle manifestation. Il
paraît qu'elle aurait répondu à ceux qui l'avaient acclamée, lorsqu'elle
traversait Bologne: «Gardez cet enthousiasme pour votre légitime
souverain; il ne peut que me déplaire!» Les cris de «Vive Napoléon!»
l'avaient fort irritée. Quant à M. de Neipperg, il n'avait pu
dissimuler, lui aussi, une violente colère. La duchesse et ses
courtisans redoutaient une révolution avec autant d'effroi que les
diplomates autrichiens eux-mêmes. Dans une dépêche de Metternich au
baron de Lebzeltern, ministre d'Autriche près la cour de Russie, en date
du 30 septembre 1819, il était dit «que l'esprit de vertige et de
révolution menaçait d'un bouleversement total les trônes, les
gouvernements et toutes les institutions». Il était donc nécessaire,
suivant Metternich, pour toutes les cours allemandes de se bien
concerter. Les conférences de Carlsbad avaient réalisé en principe ce
qui, peu de mois auparavant, n'eût point été compris. Les mesures de
précaution adoptées à Carlsbad avaient été converties en lois par la
diète fédérale le 20 septembre, et l'on espérait que le ministère
français, s'inspirant, lui aussi, de leur esprit, cesserait de ménager
tous les partis, sous peine de complications extérieures[335].

On redoutait surtout en Autriche l'éventualité de la mort de Louis XVIII
et des crises qui la suivraient. Rendant compte d'une conversation avec
Metternich, M. de Caraman écrivait le 29 novembre 1819 au marquis
Dessoles: «Le prince ne m'a pas dissimulé qu'il croyait que la mort du
Roi serait l'époque où tous les partis, comprimés et dissimulés,
chercheraient à reprendre de l'influence et ranimeraient tous leurs
moyens. Il ne voit de dangereux parmi ces partis que le reste de celui
qui tient encore aux Bonaparte, celui qui, parmi les militaires, appelle
le prince Eugène, et enfin celui qui désire la réunion de la France aux
Pays-Bas, sous le prince d'Orange. Le premier de ces partis chercherait,
à ce que croit le prince de Metternich, à exciter quelque mouvement en
faveur du jeune duc de Reichstadt; mais il m'a fait observer, en même
temps, combien toutes ces idées seraient faciles à déjouer, parce
qu'elles seraient repoussées aussitôt que connues, l'Autriche étant bien
loin de s'engager dans une question aventureuse, aussi éloignée de ses
principes; et que, d'ailleurs, elle ne peut pas se dissimuler qu'en se
prêtant le moins du monde à une démarche aussi coupable, loin d'être
soutenue par aucune puissance, elle éveillerait l'inquiétude et la
jalousie de toutes et compromettrait pour un succès, rien moins que
probable, toutes les chances de sa tranquillité et peut-être l'existence
de toute la monarchie. Le prince de Metternich a analysé ensuite avec
moi les chances plus ou moins favorables dont pouvait se flatter le
parti militaire, soit en mettant en avant le prince Eugène, soit en se
servant de la popularité du prince d'Orange. Il voit peu de probabilités
à ce que le premier obtienne quelque succès, mais il n'est pas aussi
rassuré sur les facilités que trouverait le second.» Le marquis de
Caraman demandait à M. Pasquier si, en cas de succession légitime,
l'Europe aurait un nouvel hommage à rendre au Roi. Dans le cas
contraire, les ministres étrangers se tiendraient à l'écart et
attendraient des instructions. Une réunion des souverains signataires du
traité de Chaumont aurait lieu, au premier moment favorable, pour
statuer. D'ailleurs, le prince de Metternich était prêt à s'occuper de
cette affaire. M. Pasquier, ministre des affaires étrangères, écrivit
alors à M. de Caraman une lettre importante. Il venait de converser avec
le Roi sur la situation. Louis XVIII parlait lui-même froidement de
l'éventualité de sa mort. Il disait que «le mort saisit le vif», et que
la politique des souverains était de déjouer le complot des ambitieux.
«Mon successeur, affirmait le Roi, doit naturellement être à l'instant
reconnu aux Tuileries, dans Paris et dans toute la France.» Les
ministres étrangers devaient, eux aussi, reconnaître le nouveau roi et,
si une révolte contre l'autorité légitime éclatait, intervenir aussitôt
«en montrant aux factieux l'Europe entière prête à fondre encore une
fois sur la France»!... M. Pasquier répondait que «les puissances
avaient, sans perdre de temps, intérêt à donner à leurs ministres des
instructions éventuelles dans ce sens». Il priait M. de Caraman de
renouer une conversation avec le prince de Metternich et de lui faire
comprendre que c'étaient là ses réflexions personnelles[336].

Pendant ce temps, par une coïncidence curieuse, Napoléon était
préoccupé, lui aussi, de la triste éventualité de sa fin. «Ma forte
constitution fait un dernier effort, après quoi elle succombera. Je
serai délivré, disait-il à Marchand, et vous le serez aussi...» Mais il
ne voulait pas mourir sans les secours de la religion. À sa demande, le
cardinal Fesch était allé, l'année précédente, à une audience du
cardinal Consalvi, pour lui annoncer que l'Empereur et sa suite
s'attristaient de n'avoir point encore de prêtre à Sainte-Hélène. Ils
désiraient que le gouvernement britannique mît fin à cette déplorable
lacune. Le Pape, très ému, avait donné des ordres pour entamer une
négociation pressante à ce sujet. Ce n'est qu'à la fin de septembre 1819
que les abbés Buonavita et Vignal parvinrent à Longwood. Ainsi, depuis
son arrivée, en 1815, dans cette île maudite, c'est-à-dire depuis plus
de quatre ans, Napoléon n'avait pas entendu une seule fois la messe.
C'est à quoi n'avaient pensé ni la catholique Autriche, ni l'Angleterre,
ni aucun des commissaires étrangers chargés de garder celui qui avait
signé le Concordat de 1801. L'homme qui avait fait revivre les
splendeurs du culte dans l'antique cathédrale de Paris et dans toutes
les églises de France se contentait maintenant d'un petit autel dressé,
le dimanche, dans la modeste salle à manger de Longwood. Privé de tout
ce qui pouvait adoucir un exil aussi affreux que le sien, séparé de
cette femme et de cet enfant qu'il avait en vain redemandés à ses
vainqueurs, oublié de la terre qu'il avait emplie du fracas de ses armes
et de la gloire de son nom, il cherchait et trouvait quelque consolation
dans la religion, qui, seule, reste fidèle à l'infortune.



CHAPITRE XII

LE TESTAMENT ET LA MORT DE NAPOLÉON.


À la fin de l'année 1819, le cabinet de Vienne avait, comme je l'ai
indiqué plus haut, interrogé secrètement les grandes puissances pour
savoir quelles seraient la situation de la France à la mort de Louis
XVIII et la conduite qu'il importerait de tenir lors de ce grave
événement. Sans affirmer que l'hypothèse d'une régence avec Napoléon II
se fût de nouveau présentée à l'esprit de Metternich, il est cependant
certain que divers mouvements favorables à la cause du duc de Reichstadt
avaient dû, depuis longtemps, attirer son attention. Ainsi, au mois de
juin 1817, sous le prétexte de la pénurie des subsistances et de la
cherté progressive du pain, une tentative de révolte s'était produite à
Lyon, mais elle avait été aussitôt comprimée. Dans une commune
avoisinante, à Saint-Genis-Laval, le capitaine Oudin s'était emparé,
avec quelques hommes, de la caserne de la gendarmerie, et avait proclamé
Napoléon II empereur. Dans sept autres communes, le drapeau blanc avait
été abattu et les bustes du Roi brisés. Quelques troupes eurent raison
des factieux. De nombreuses arrestations furent opérées, une soixantaine
d'individus condamnés à la déportation, à l'emprisonnement, et
quelques-uns à mort, parmi lesquels le capitaine Oudin. Les soldats qui
avaient été chargés de l'exécution des condamnés se livrèrent, sous
l'excitation d'un de leurs chefs, à des violences abominables qui
produisirent la plus douloureuse impression dans la région
lyonnaise[337]. Elles causèrent en France de vives inquiétudes qui se
propagèrent jusqu'à l'étranger. Aux menées bonapartistes s'ajoutèrent
bientôt des menées ultra-royalistes et des complots fomentés par les
libéraux qui, accusant le gouvernement d'être l'œuvre des alliés,
revendiquaient le drapeau tricolore. Là où leurs intrigues étaient le
plus à redouter, c'était dans la zone comprise entre Lyon, Grenoble et
Dijon. Les villes industrielles du Lyonnais, du Dauphiné et de la
Franche-Comté témoignaient une vive sympathie aux mécontents, qui se
recrutaient de préférence parmi les anciens officiers supérieurs de
l'Empire. La Fayette, Manuel, Benjamin Constant, d'Argenson, Laffitte
étaient leurs principaux inspirateurs. Grâce à une surveillance très
vigilante et à la dénonciation d'un sieur Tiriot, la conspiration dite
«de l'Est» devait échouer. On arrêta un certain nombre de suspects, mais
ils furent acquittés par la cour de Riom, faute de preuves
suffisantes[338]. Toujours est-il que la situation du gouvernement
n'était pas très solide, ou du moins ne semblait pas telle. On craignait
donc à l'extérieur que, si Louis XVIII venait à mourir subitement, il
n'y eût des troubles en France et des tentatives sérieuses pour
substituer un nouvel empire à la monarchie.

Il faut reconnaître que nous n'étions pas brillamment représentés à
l'étranger. À Vienne, entre autres, l'ambassadeur français, le marquis
de Caraman, ne paraissait pas à la hauteur de sa tâche. C'était le même
homme qui, étant à Berlin lors de la défaite de Waterloo, avait eu
l'idée malheureuse de convier le corps diplomatique à aller féliciter
avec lui la maréchale Blücher, au sujet des succès de son mari[339].
Cette démarche déplorable montre ce que valaient son tact et son esprit
d'à-propos. Or, le ministre des affaires étrangères, M. Pasquier, lui
avait donné mission de vérifier si le mémoire adressé par le cabinet de
Vienne aux autres puissances était exact, tout en prenant les plus
strictes précautions pour éviter que ces investigations fussent connues.
M. de Caraman crut plus habile d'en converser directement avec M. de
Metternich et lui demanda--comme je l'ai déjà relevé--quelle serait
l'attitude de l'Europe en pareille occurrence. Metternich, qui parlait
toujours en son nom, répondit qu'elle ferait respecter les conditions du
traité de Chaumont. «Sa Majesté, rapporte M. Pasquier, fut très frappée
de l'astuce, de la perfidie du langage de M. de Metternich et, en même
temps, de la simplicité de M. de Caraman, qui ne semblait pas s'en être
aperçu[340].» Le Roi n'admettait pas que les ministres étrangers eussent
besoin de nouvelles instructions en cas de sa mort, attendu que, d'après
l'axiome même de la monarchie, «le Roi ne meurt jamais en France». Il
rédigea même à ce sujet une note précise et digne, comme tout ce qui
sortait de sa plume. Le ministre des affaires étrangères, dans sa
réponse à M. de Caraman, inséra la plus grande partie de cette note en
la lui indiquant comme texte du langage à tenir, sans en mentionner la
source. Malheureusement, la discrétion de l'ambassadeur ne put tenir à
pareille épreuve. «On savait déjà, et il a été prouvé depuis, qu'il ne
pouvait rien cacher à M. de Metternich. Il lui remit donc, sur sa
demande, une copie de la partie de la dépêche contenant le texte même de
la note rédigée par le Roi. Cette copie fut mise sous les yeux de
l'empereur d'Autriche[341]. On affecta à Vienne d'en être dans la plus
grande admiration. M. de Metternich ne craignit pas de mettre la
crédulité de M. de Caraman à une nouvelle épreuve, en lui persuadant que
les principes de cette note devaient fournir la matière d'une
communication que la France adresserait à toutes les cours. L'Autriche
se ferait un devoir de l'appuyer; ce serait l'occasion que chacun
saisirait pour adresser des instructions communes à leurs légations et
ambassades à Paris. Ainsi, quand le Roi avait pris le soin de montrer
lui-même que la question ne devait pas être examinée, puisqu'elle était
résolue à l'avance, on lui proposait de la faire traiter _ex professo_
par-devant et par tous les cabinets de l'Europe[342].» Cette conduite de
M. de Metternich prouvait combien il tenait à démontrer le peu de
stabilité de la France et combien ce pays avait besoin de sa protection.
Il avait peut-être d'autres pensées en tête, notamment celle de faire
servir le duc de Reichstadt à sa politique, comme un instrument placé
entre ses mains pour flatter ou réduire à volonté les prétentions de tel
ou tel parti... Toujours est-il que M. Pasquier répondit, le 24 mars
1820, à M. de Caraman qu'il regrettait l'usage fait par lui de la note
de Louis XVIII. «Le Roi, disait-il, ne peut douter des droits de
l'héritier de la Couronne, ni demander aux cours étrangères que leurs
ministres reconnaissent son successeur légitime[343].» Il fallait donc
laisser les choses en l'état... Il subsistait cependant de cette affaire
un fait curieux, c'est que l'Autriche, qui s'était si souvent fait
gloire d'avoir contribué au retour de la monarchie légitime, paraissait
soumettre officiellement au consentement de l'Europe la reconnaissance
de la succession directe au trône en France, et laissait même prévoir
certaines complications prochaines.

Louis XVIII n'avait point pour Marie-Louise l'antipathie qu'il
témoignait ouvertement à tous les membres de l'ancienne famille
impériale. Il est vrai que la duchesse de Parme saisissait toutes les
occasions pour témoigner humblement à la cour de France son zèle et sa
déférence. M. de Neipperg faisait d'ailleurs bonne garde. Ainsi, le 17
mai 1820, il informait son maître des menées bonapartistes qu'il avait
su prévenir. Un individu, nommé Vidal, avait voulu remettre à
Marie-Louise une lettre de Joseph Bonaparte. Un autre émissaire, nommé
Carret, devait dire à la duchesse de Parme, de la part du roi Joseph:
«Le Roi prie Votre Majesté de conserver sa santé. C'est la plus chère
espérance de l'Empereur. Vous êtes, Majesté, le seul soutien de son
fils, qui ne sera, à ce qu'espère le Roi, ni cardinal, ni archevêque. Il
a de très fortes raisons de croire que le père, la mère et le fils
seront enfin réunis[344]...» Naturellement, on avait empêché le sieur
Carret de transmettre cet avis à Marie-Louise, qui, d'ailleurs, n'aurait
pas voulu recevoir le messager du roi Joseph. Le chargé d'affaires à
Florence, M. de Fontenay, s'était étonné, le 1er avril 1820, de la
persistance de certains journaux français à attaquer la duchesse et son
gouvernement. Nulle part, cependant, on ne surveillait plus
attentivement les menées révolutionnaires. «Le comte de Neipperg,
affirmait-il, est un ministre qui, par ses bons principes, sa fermeté et
l'influence puissante qu'il exerce sur les volontés de Mme
l'archiduchesse, mérite une grande confiance.» On devait bien quelques
égards à Marie-Louise pour une telle conduite. Aussi le roi de France
lui adressa-t-il lui-même une lettre pour lui annoncer l'heureux
accouchement de la duchesse de Berry. Le ministre des affaires
étrangères, en la lui faisant parvenir, osait espérer que la cour de
Parme prendrait part à la satisfaction de la France et de la monarchie.

La duchesse ne s'ennuyait pas trop à Parme, si l'on en juge par ses
lettres. Elle disait en avril, à la comtesse de Crenneville, que le
carnaval était fort gai, qu'elle donnait tous les mardis des petits bals
où elle dansait elle-même autant qu'il fallait pour ne pas
s'endormir[345]. L'air était très pur à Parme, et elle avait repris ses
forces et son embonpoint. «J'y suis si heureuse et tranquille,
disait-elle, que je crains toujours quelque malheur, puisqu'on dit que
le bonheur ne peut pas exister sur la terre...» Pendant ce temps,
Napoléon se mourait lentement sur le sol meurtrier que l'Angleterre
avait choisi tout exprès pour venir plus facilement à bout de sa robuste
constitution. Tandis qu'il endurait les plus terribles souffrances, sa
femme ne songeait qu'à elle-même, à sa vie paisible que pouvait troubler
un malheur subit. Lequel? La mort de Napoléon?... Non, mais des
agitations en Italie, la guerre civile, la guerre étrangère et, surtout,
l'absence du général de Neipperg, qui lui était devenu «bien
nécessaire». Elle redoutait encore quelque mouvement préjudiciable au
gouvernement des Bourbons, car elle était maintenant, comme on le sait,
favorable à Louis XVIII qui, cependant, avait tout employé au congrès de
Vienne pour lui disputer ses duchés. Les communications adressées par
les soins de Louis XVIII à l'épouse de Napoléon, et faites pour prévenir
toutes les illusions qu'elle aurait pu encore conserver sur l'avenir de
son fils, ne laissaient pas d'être piquantes. En effet, le duc de
Reichstadt devenait par sa mère le cousin du duc de Bordeaux.
Marie-Louise, mère du duc de Reichstadt, et Marie-Clémentine, mère de la
duchesse de Berry, étaient petites-filles de Marie-Caroline de Naples,
sœur de Marie-Antoinette. Les deux princes descendaient ainsi tous les
deux de Marie-Thérèse. Une mystérieuse destinée allait bientôt placer le
cercueil du duc de Reichstadt dans la crypte de l'église des Capucins à
Vienne, à quelques pas du mausolée de la grande Impératrice, et, sur
cette même terre autrichienne, devait mourir en exil, lui aussi, le duc
de Bordeaux.

Le bruit avait couru, en France, que les augustes parents de
Marie-Louise avaient des vues favorables sur l'avenir de son fils. Des
Français, qui avaient visité le duché de Parme, disaient que le portrait
du jeune prince était reproduit plusieurs fois dans chaque salon du
palais ducal et, presque toujours, en costume militaire. «On parle,
assuraient-ils, de l'affection que lui témoigne la famille de sa mère,
et l'on a l'air de regarder le triomphe du gouvernement impérial comme
immanquable.» Voilà ce que le préfet de l'Isère mandait au ministre de
l'intérieur le 16 juillet 1820. On ne pouvait être plus mal renseigné,
car la cour de Vienne était, au contraire, peu sympathique à l'avènement
du duc de Reichstadt au trône de France. M. de Caraman écrivait,
d'ailleurs, le 11 octobre au baron Pasquier: «La première pensée du
cabinet de Vienne a été d'attacher beaucoup de prix à devancer toutes
les formes d'usage pour adresser au Roi les félicitations de l'Empereur,
afin de ne laisser aucune prise aux calomnieuses insinuations que les
malveillants ne cessent de répandre sur les espérances qu'ils osent
rattacher à l'existence du duc de Reichstadt[346].» On avait parlé un
moment d'une autre éventualité: la mise en liberté de Napoléon. Là
encore, le cabinet de Vienne montrait la persistance et l'âpreté de sa
haine. M. de Caraman en informait ainsi le baron Pasquier, le 28 octobre
1820: «Les appréhensions que donnent les affaires d'Angleterre et la
crainte des suites qui pourraient résulter d'un changement de ministère
et, par conséquent, d'une nouvelle direction dans l'opinion politique du
cabinet anglais, ont engagé le prince de Metternich à prendre en
considération s'il ne serait pas prudent d'adopter quelques précautions
pour assurer l'Europe contre la possibilité de voir rendre la liberté au
prisonnier de Sainte-Hélène.» Il fallait donc une résolution commune
pour s'opposer à tout changement. «Si l'opinion ou les intérêts du
cabinet anglais le portaient à vouloir se débarrasser de la garde du
prisonnier, les puissances alliées le réclameraient _comme leur
propriété_, et si les Anglais voulaient l'éloigner de Sainte-Hélène, on
exigerait qu'il fût remis entre les mains des puissances pour en
disposer suivant ce que leur sûreté pourrait exiger. Ceci, ajoutait M.
de Caraman, n'est encore qu'un projet[347].» On voit que le prince de
Metternich n'admettait aucun adoucissement au sort du captif de
Sainte-Hélène. Il le considérait comme «la propriété» de l'Europe.
Pouvait-il penser autrement du fils?

Mais la mort allait bientôt servir la haine de l'Autriche et des
puissances alliées. Au commencement de l'année 1821, Napoléon se sentit
perdu. «Je ne suis plus Napoléon! répétait-il douloureusement. Les
monarques qui me persécutent peuvent se rassurer, je leur rendrai
bientôt la sécurité!...» Son état empira très rapidement. «L'Angleterre,
disait-il au docteur Arnott, réclame mon cadavre. Je ne veux pas la
faire attendre et mourrai bien sans drogues. C'est votre ministère qui a
choisi cet affreux rocher, où se consume en moins de trois ans la vie
des Européens, pour y achever la mienne par un assassinat. Et comment
m'avez-vous traité, depuis que je suis sur cet écueil? Il n'y a pas une
indignité, pas une horreur dont vous ne vous soyez fait une joie de
m'abreuver. Les plus simples communications de famille, celles même
qu'on n'a jamais interdites à personne, vous me les avez refusées. Vous
n'avez laissé arriver jusqu'à moi aucune nouvelle, aucun papier
d'Europe. Ma femme, mon fils n'ont plus vécu pour moi. Vous m'avez tenu
six ans dans la torture du secret. Dans cette île inhospitalière, vous
m'avez donné pour demeure l'endroit le moins fait pour être habité,
celui où le climat meurtrier du tropique se fait le plus sentir. Il m'a
fallu me renfermer entre quatre cloisons, dans un air malsain, moi qui
parcourais à cheval toute l'Europe[348]!...»

Malgré le mal qui ne lui laissait pas un instant de répit, malgré la
fièvre, les vomissements et les suffocations, Napoléon a le courage,
dans la matinée du 15 avril, de faire et d'écrire lui-même son
testament, moins le détail des différents legs qu'il se borna à
contresigner. J'ai tenu entre mes mains ce précieux écrit, qui est
conservé avec le plus grand soin aux Archives nationales. Je voulais
examiner de près la composition de cet acte solennel[349]. À la deuxième
page, on lit: «Ce présent testament, tout écrit de ma propre main, est
signé et scellé de mes armes: Napoléon.» À la quatrième page, on trouve
ces lignes autographes: «Ceci est mon testament écrit tout entier de ma
propre main: Napoléon.» Le cachet aux armes impériales est attaché au
papier par de la soie rouge. Sur le revers de la dernière feuille, qui a
été pliée en deux, on lit: «Ceci est une instruction pour Montholon,
Bertrand et Marchand, mes exécuteurs testamentaires. J'ai fait un
testament et sept codicilles dont Marchand est dépositaire:
Napoléon[350].» La signature de la deuxième page est une des plus nettes
qu'ait données l'Empereur; on en lit toutes les lettres sans difficulté.
Le parafe est vigoureusement accentué. Le texte du testament impérial
est connu, et je ne veux en reproduire que ce qui intéresse directement
cet ouvrage. Après avoir dit qu'il mourait dans le sein de la religion
catholique, dans le sein de laquelle il était né, après avoir demandé
que ses cendres reposassent sur les bords de la Seine au milieu du
peuple français, Napoléon écrivait les paragraphes suivants qu'il faut
considérer avec attention:

«3° J'ai toujours eu à me louer de ma très chère épouse Marie-Louise. Je
lui conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments. Je la
prie de veiller pour garantir mon fils des embûches qui environnent
encore son enfance.

«4° Je recommande à mon fils de ne jamais oublier qu'il est né prince
français et de ne se prêter à être un instrument entre les mains des
triumvirs qui oppriment les peuples de l'Europe. Il ne doit jamais
combattre, ni nuire en aucune manière à la France. Il doit adopter ma
devise: «Tout pour le peuple français.»

Cette prescription solennelle allait servir de règle au fils de
l'Empereur. Dans la suite de son testament, Napoléon disait: «Je lègue à
mon fils les boîtes, ordres et autres objets tels qu'argenterie, lit de
camp, armes, selles, éperons, vases de ma chapelle, livres, linge qui
ont servi à mon corps et à mon usage... Je désire que ce faible legs lui
soit cher comme lui retraçant le souvenir d'un père dont l'univers
l'entretiendra.» Jamais la pensée, la préoccupation de son fils ne
furent plus instantes dans l'esprit de Napoléon qu'à ces dernières
heures. Le testament parle à toutes les pages de ce fils tant aimé[351].
Napoléon lui lègue tout ce qu'il possède encore. Dans les codicilles,
signés le 26 avril, il prie les exécuteurs testamentaires de redresser
les idées de son fils sur les faits et sur les choses et de l'engager à
reprendre le nom de Napoléon, aussitôt qu'il sera en âge de raison et
pourra le faire convenablement. Il veut qu'on réunisse et qu'on lui
acquière tout ce qui pourra lui rappeler sa personne. «Mon souvenir,
dit-il avec la même fierté, fera la gloire de sa vie.» Cet espoir fut
réalisé par le prince lui-même qui, sans avoir besoin d'y être incité
par personne, garda jusqu'au dernier soupir le culte de l'Empereur.
Napoléon semblait n'avoir rien oublié. Il demandait qu'on recherchât
chez Denon et d'Albe les plans qui lui appartenaient et qu'on fît une
réunion de gravures, tableaux, livres et médailles «pour donner à son
fils des idées justes et détruire les idées fausses que la politique
étrangère aurait pu vouloir lui inculquer». L'Empereur invitait en outre
les exécuteurs testamentaires, lorsqu'ils auraient la possibilité de
voir l'Impératrice, à dissiper aussi chez elle les mêmes idées, à
l'entretenir de l'estime et des sentiments que son mari avait eus pour
elle, et à lui recommander son fils, qui n'avait de ressources que de
son côté. Napoléon se rappelait avoir donné, à Orléans, deux millions en
or à Marie-Louise. Il voulait que cette somme ne fût réclamée qu'autant
que cela serait nécessaire pour compléter ses legs. Enfin, aussitôt que
son fils serait en âge de raison, il espérait qu'il pourrait rentrer en
relation avec sa grand'mère, avec ses oncles et tantes, quelque obstacle
qu'y mît la maison d'Autriche. Si, par un retour de fortune, il
remontait sur le trône, il était du devoir des exécuteurs testamentaires
de lui mettre sous les yeux tout ce qu'il devait à ses vieux officiers,
soldats et serviteurs. Le testament terminé, Napoléon dit simplement à
ceux qui l'entourent: «Maintenant que j'ai si bien mis ordre à mes
affaires, ce serait vraiment dommage de ne pas mourir!»

Deux jours après, il appelle le général de Montholon, car il a à remplir
un dernier devoir. Il va lui faire connaître les conseils dont il le
charge pour son fils. Sous sa dictée, Montholon écrit quelques pages
admirables. L'Empereur dit ce qu'il a fait et ce qu'il aurait voulu
faire; il indique les conditions nouvelles du gouvernement et de la
société; il proclame l'importance que doit avoir la religion; il montre
de quel intérêt et de quelle valeur sont les leçons de l'histoire; il
cherche enfin à pénétrer, à animer un jeune cœur de la sagesse qui donne
tant de grandeur à ses derniers moments. Ces paroles suprêmes revêtent
un caractère de calme et de gravité extraordinaires.

Les conseils de Napoléon commençaient par une leçon de modération et de
clémence: «Mon fils ne doit pas songer à venger ma mort. Il doit en
profiter. Que le souvenir de ce que j'ai fait ne l'abandonne jamais;
qu'il reste toujours, comme moi, Français jusqu'au bout des ongles! Tous
ses efforts doivent tendre à régner par la paix... Refaire mon ouvrage,
ce serait supposer que je n'ai rien fait. L'achever au contraire, ce
sera montrer la solidité des bases, expliquer tout le plan de l'édifice
qui n'était qu'ébauché. On ne fait pas deux fois la même chose dans un
siècle. J'ai été obligé de dompter l'Europe par les armes. Aujourd'hui,
il faut la convaincre. J'ai sauvé la Révolution qui périssait; je l'ai
lavée de ses crimes; je l'ai montrée au monde resplendissante de gloire.
J'ai implanté en France et en Europe de nouvelles idées; elles ne
sauraient rétrograder. Que mon fils fasse éclore tout ce que j'ai semé.
Qu'il développe tous les éléments de prospérité que renferme le sol
français. À ce prix, il peut être encore un grand souverain.» L'Empereur
affirmait que les Bourbons ne se maintiendraient pas, et qu'à sa mort il
y aurait partout une réaction en sa faveur. Il était possible que, pour
effacer le souvenir de leurs persécutions, les Anglais songeassent à
favoriser le retour de Napoléon II. En ce cas, le rôle du jeune
souverain était tout tracé. Il fallait partager avec l'Angleterre le
commerce du monde. D'ailleurs, Napoléon léguait à son fils assez de
force et de sympathie pour qu'il pût continuer son ouvrage avec les
seules forces d'une diplomatie élevée et conciliatrice. Mais l'Autriche
consentirait-elle à le rendre à la France et sans conditions? C'était là
le point douteux. «Que mon fils, s'empressait-il d'ajouter, ne remonte
jamais sur le trône par une influence étrangère. Son but ne doit pas
être seulement de régner, mais de mériter l'approbation de la
postérité.» Sans doute, la situation était très difficile, mais
«François Ier, remarquait-il, s'est trouvé dans une position plus
critique, et la nationalité française n'y a rien perdu». Napoléon
engageait encore son fils à se rapprocher de sa famille. Joseph et
Eugène pouvaient lui donner de bons conseils. Hortense et Catherine
étaient des femmes supérieures. «S'il reste en exil, disait-il encore,
qu'il épouse une de mes nièces. Si la France le rappelle, qu'il épouse
une princesse de Russie; c'est la seule Cour où les liens de famille
dominent la politique.» L'Empereur avait trop souffert du mariage avec
une archiduchesse pour recommander une alliance autrichienne. Il
fallait, d'ailleurs, s'unir à une grande puissance pour accroître
l'autorité de la France à l'extérieur, mais éviter en même temps
d'introduire dans le conseil une influence étrangère. De plus, Napoléon
invitait le prince impérial à ne pas prendre son pays à rebours, à
parler à ses sens comme sa raison, à ne craindre enfin qu'un parti,
celui du duc d'Orléans. Il savait que ce parti était à l'œuvre depuis
longtemps. Ces craintes étaient réellement justifiées, puisque les
seules chances du duc de Reichstadt s'évanouirent avec les suites
immédiates de la révolution de 1830.

Quant à la politique gouvernementale, l'Empereur recommandait à son
héritier d'éviter les hommes qui avaient trahi la patrie, mais d'oublier
les antécédents des autres, de récompenser le talent, le mérite et les
services partout où il les trouverait, de s'entourer de toutes les
capacités réelles du pays, de s'appuyer sur les masses, de gouverner
pour la communauté, pour toute la grande famille française. «Mon fils,
disait-il encore, doit prévenir tous les désirs de la liberté. Il est,
d'ailleurs, plus facile, dans les temps ordinaires, de régner avec des
Chambres que seul. Les Assemblées prennent une grande partie de votre
responsabilité, et rien n'est plus facile que d'avoir toujours la
majorité pour soi; mais il faut prendre garde et ne pas démoraliser le
pays. L'influence du gouvernement est immense en France. S'il sait s'y
prendre, il n'a pas besoin de corrompre pour trouver partout des appuis.
Le but d'un souverain ne doit pas être seulement de régner, mais de
répandre l'instruction, la morale, le bien-être. Tout ce qui est faux
est un mauvais secours... Il faut que la loi et l'action du gouvernement
soient égales pour tous, que les honneurs et les récompenses tombent sur
les hommes qui, aux yeux de tous, en paraissent les plus dignes. On
pardonne au mérite, on ne pardonne pas à l'intrigue.» Pour la Légion
d'honneur, qui avait été un immense et puissant levier pour la vertu, le
talent et le courage, il fallait la donner à propos. «Mal employée,
disait-il justement, ce serait une peste!»

Il importait encore que l'héritier impérial comprît la nécessité
actuelle de régner avec la liberté de la presse, sans toutefois
l'abandonner à elle-même. Cette nécessité se justifiait par cette courte
observation: «Il faut, sous peine de mort, ou tout conduire, ou tout
empêcher.» Régénérer le peuple, établir des institutions capables
d'assurer la dignité humaine, de développer les germes latents de
prospérité, de propager partout les bienfaits du christianisme et de la
civilisation, c'était le rôle de l'héritier de l'Empereur. «Avec mon
fils, disait Napoléon, les intérêts opposés peuvent vivre en paix et les
idées nouvelles s'étendre, se fortifier sans secousses et sans
victimes... Mais si la haine aveugle des rois poursuit mon sang après ma
mort, je serai vengé, mais cruellement vengé. La civilisation y perdra
de toutes les manières si les peuples se déchaînent.» Au point de vue de
la politique générale, il fallait satisfaire à des désirs de nationalité
qui se manifestaient en Europe, faire avec le consentement de tous ce
que Napoléon avait dû faire avec la force des armes, écarter le souvenir
des trônes élevés dans l'intérêt de ses frères, chercher à résoudre les
graves questions extérieures dans la Méditerranée. «Là, il y a de quoi
entretenir toutes les ambitions des puissances, et avec des lambeaux de
terres sauvages on peut acheter le bonheur des peuples civilisés.» Quant
à la valeur de la politique intérieure, il indiquait un critérium
infaillible: «Pour que mon fils sache si son administration est bonne ou
mauvaise, qu'il se fasse présenter un rapport annuel et motivé des
condamnations prononcées par les tribunaux. Si les crimes et les délits
augmentent, c'est une preuve que la misère s'accroît, que la société est
mal gouvernée. Leur diminution est la preuve du contraire.» Enfin,
arrivant aux idées religieuses et aux rapports avec le Saint-Siège: «Les
idées religieuses, dit-il, ont encore plus d'empire que ne le croient
certains philosophes bornés... Pie VII sera toujours bien pour mon fils.
C'est un vieillard plein de tolérance et de lumières. De fatales
circonstances ont brouillé nos cabinets. Je le regrette vivement.» Puis,
songeant à l'histoire et à ses leçons, lui qui n'avait jamais pu
souffrir les écrits vengeurs de Tacite, il se repent et dit: «Que mon
fils lise et médite souvent l'histoire: c'est là la seule véritable
philosophie. Qu'il lise et médite les guerres des grands capitaines.
C'est le seul moyen d'apprendre la guerre. Mais tout ce que vous lui
direz, tout ce qu'il apprendra lui servira peu, s'il n'a pas au fond du
cœur ce feu sacré, cet amour du bien qui seul fait faire les grandes
choses. Mais je veux espérer qu'il sera digne de sa destinée...» Ici la
voix de l'Empereur s'éteignit. Il ne put en dire davantage. Il avait
cependant, au milieu de ces conseils de haute politique, glissé un
dernier mot pour ses vieux compagnons d'armes. Il ne les avait pas plus
oubliés dans son testament que dans ses adieux suprêmes, recommandant à
la sollicitude de son fils «ces pauvres soldats si magnanimes, si
dévoués...». Ce qui frappe dans la dictée faite au général de Montholon,
c'est le ton de justice et d'équité sereines, de recueillement et de
possession de soi-même, de raison, de calme et de sagesse. La politique
de dictature et de combat avait vécu.

Une autre pensée préoccupait fortement Napoléon: garantir son fils de la
maladie dont il allait périr. Les vomissements fréquents qu'il endurait
lui faisaient penser que de ses organes, c'était l'estomac le plus
malade. Il exigeait donc que l'on ouvrît son corps après sa mort, qu'on
fît des observations exactes sur l'état de son pylore et qu'on les
soumît à son fils. «Je veux du moins le garantir de cette maladie»,
dit-il plusieurs fois. Ses volontés devaient être exécutées[352]. Le 20
avril, l'Empereur avait demandé à rester seul avec l'abbé Vignali. Après
un long entretien avec le prêtre, il avait fait préparer une chapelle
ardente. Le 1er mai, faisant preuve d'une lucidité d'esprit et d'une
volonté peu ordinaires, il avait donné l'ordre d'exposer le Saint
Sacrement et de dire les prières des Quarante Heures. Au lendemain de
son entretien solennel avec le prêtre, il dit au docteur Antomarchi,
qu'il prenait à tort pour un sceptique: «Je crois en Dieu. Je suis de la
religion de mes pères. N'est pas athée qui veut[353]!» Comment
d'ailleurs un tel homme eût-il pu dédaigner les consolations de la
religion chrétienne, lui qui la savait grande et généreuse entre toutes,
lui qui n'avait jamais douté de Dieu? Que de fois, dans ses méditations
profondes, ne s'était-il pas dit qu'il était impossible d'opposer des
barrières aux investigations de l'esprit, de l'arrêter à un point
déterminé et de lui défendre d'aller plus avant, comme si la notion de
l'infini, et de l'infini représenté par Dieu, et dont l'expression est
partout, ne s'imposait pas irrésistiblement à l'homme! «Pouvez-vous,
disait alors Napoléon à Antomarchi, ne pas croire à Dieu? Car enfin tout
proclame son existence, et les plus grands esprits y ont cru.»

Au moment où je retrace cette affirmation si ferme et si nette de
l'Empereur, il me revient en souvenir une parole que je veux citer, car
elle est comme le puissant corollaire de ce qui précède. Dans son
discours de réception à l'Académie française, en 1882, M. Pasteur
s'exprimait ainsi: «La grandeur des actions humaines se mesure à
l'inspiration qui les fait naître. Heureux celui qui porte en soi un
Dieu, un idéal de beauté, et qui lui obéit: idéal de l'art, idéal de la
science, idéal de la patrie, idéal des vertus de l'Évangile! Ce sont là
les sources vives des grandes pensées et des grandes actions. Toutes
s'éclairent des reflets de l'infini...» Celui qui a dit cela est le plus
grand savant de ce siècle, et je me plais à rapprocher, dans le même
acte de foi, le génie de la science moderne du génie des armées.

Le 4 mai, une tempête s'abattit sur Sainte-Hélène. La pluie tombait à
torrents. Le vent, soufflant en foudre, ébranlait l'île entière. La
nature semblait s'associer dans ses déchaînements terribles à
l'effrayante agonie qui venait de commencer. Le 5 mai, à deux heures du
matin, le délire apparut. Il dura toute la journée. Il était accompagné
de cris lamentables, de bruyants et sinistres sanglots, comme si la vie
avait horreur de s'arracher de ce corps robuste qui avait résisté à tant
de fatigues, à tant d'angoisses, à tant d'épreuves. Enfin Napoléon
demeura immobile, la main droite hors du lit, le regard fixe, la bouche
un peu contractée. Les derniers mots recueillis par Antomarchi furent:
«France... Armée... Joséphine!...» Puis une légère écume vint aux lèvres
du moribond. Au moment même où le soleil, qui avait reparu après la
tempête, se couchait dans la mer, le comte de Montholon fermait les yeux
de l'Empereur... Ce n'était pas Marie-Louise, c'était la pauvre
Joséphine qui avait eu la dernière pensée de Napoléon[354]. On sait les
tristes incidents qui suivirent la fin du héros, l'attitude indigne de
Hudson Lowe et des médecins anglais, qui n'eurent pas plus de respect
pour Napoléon mort que pour Napoléon vivant. Le 9 mai eurent lieu les
obsèques au bruit du canon des forts et de l'escadre. Tout était fini.
L'Angleterre était venue à bout de son prisonnier[355], mais celui-ci
lui léguait pour jamais «l'opprobre de sa mort».

Cette fin cruelle, qui prouvait que «les malheurs ont aussi leur
héroïsme et leur gloire[356]», répandit une émotion immense dans le
monde entier. Sir Thomas Moore et lord Byron dirent, avec des accents
indignés, la douleur que leur avait causée la conduite de leurs
compatriotes. Si l'Empereur avait commis de ces fautes qu'il est
impossible d'atténuer, il faut reconnaître qu'il venait de les expier
longuement. Il avait retenu le Pape en captivité pendant quatre ans, et
voilà qu'il avait été cloué sur un roc jusqu'à ce que le temps et la
maladie, vautours impitoyables, fussent venus à bout de lui. Il avait
enlevé au duc de Bourbon un fils innocent et l'avait, sans pitié, frappé
de mort. Et voilà que le roi de Rome, qui lui avait été enlevé dès l'âge
de quatre ans, était condamné à périr lentement sur un sol étranger, au
milieu de ses ennemis, et détruisait ainsi les espérances attachées à la
durée éternelle de sa dynastie!... De combien de familles l'Empereur
n'avait-il pas été la désolation? Que de mères, que de femmes n'avait-il
pas mises en deuil? Que de foyers n'avait-il pas détruits? Aussi que lui
réservait sa destinée? Il avait perdu par sa faute une épouse qu'il
adorait, et l'ingrate que son orgueil insensé avait choisie pour la
remplacer, non seulement l'avait abandonné, mais encore le trompait
lâchement avec le premier venu. Toutes les douleurs, toutes les
amertumes, toutes les déceptions et toutes les souffrances, il les avait
subies lentement pendant six longues années, à tel point qu'on
l'entendit s'écrier plus d'une fois: «Les monstres! Que ne me
faisaient-ils fusiller? J'aurais du moins reçu la mort d'un soldat!...»
Lui qui avait dompté l'Europe et s'était assis en maître sur le plus
beau trône du monde, il mourait dans une île inaccessible, sans avoir
même à son lit de mort les consolations de sa femme et les caresses de
son enfant!

Le 15 juillet 1821, le marquis de Caraman mandait au baron Pasquier,
ministre des affaires étrangères, qu'il avait reçu sa dépêche du 6 où il
lui annonçait la mort du prisonnier de Sainte-Hélène. M. de Metternich
l'en avait avisé de son côté aux bains de Baden. Venait ensuite une
partie secrète écrite en chiffres et qu'il faut méditer: «M. de
Metternich a senti tous les inconvénients qui pourraient résulter de la
publication des pièces qui seraient apportées sur le continent après la
mort de Buonaparte, et il a expédié sur-le-champ un courrier à Londres.
Il réclame du ministre anglais tous les secours de l'amitié pour
s'assurer de ce qui pourrait être envoyé de Sainte-Hélène en Angleterre,
pour que l'on se borne à le connaître au cabinet, sans en occuper le
public. Il m'a paru qu'il craignait surtout la publication d'un
testament qui pourrait rappeler d'une manière trop vive l'intérêt qui
s'attache aux sentiments de père et d'époux que l'on voudrait pouvoir
faire oublier. On évitera ici tout ce qui peut réveiller l'attention sur
les relations qui ont existé avec Buonaparte[357].» Ce passage en dit
long sur la politique autrichienne. Ainsi, à ce moment suprême où les
âmes les plus rebelles éprouvent un mouvement de pitié, à l'heure
solennelle de la mort, c'est-à-dire à l'heure de l'oubli et du pardon,
le prince de Metternich, interprète de sa cour, ne songeait qu'à
détruire les derniers indices des relations intimes entre Napoléon et
François II. Il n'y avait plus ici de gendre, ni de beau-père. Un sieur
Buonaparte venait de mourir. Quel pouvait bien être cet inconnu?... M.
de Metternich essayait, en cette occasion, de montrer un beau sang-froid
qui parut étonnant même aux diplomates. Le 16 juillet, il écrivait à
Esterhazy, à Londres: «Cet événement met un terme à bien des espérances
et des trames coupables. Il n'offre au monde nul autre intérêt.» C'est
d'ailleurs le même personnage qui se demandait sérieusement si Napoléon
avait bien mérité le titre de grand homme. Poussées jusque-là,
l'indifférence et la suffisance confinent au ridicule et à la sottise.
Metternich devait avoir, en ces circonstances, un digne Sosie. Le
général comte de Neipperg lui mandait, le 17 juillet, que Marie-Louise
avait été «très frappée» en lisant dans la _Gazette de Piémont_ la
nouvelle de la mort de l'ex-Empereur. La duchesse espérait, par le
prince de Metternich, avoir des détails plus complets. Si l'événement se
confirmait, la duchesse et sa cour prendraient le deuil pour trois mois.
Neipperg rappelait à Metternich que ces mesures avaient été convenues
avec lui lors de son dernier séjour à Parme. Ainsi, on avait réglé bien
à l'avance ce que Marie-Louise devrait faire en cas de la mort subite de
son époux. C'était une précaution utile. Le 20 juillet, Neipperg
ajoutait que le baron Vincent, ambassadeur d'Autriche à Paris, l'avait
officiellement avisé de la mort de Napoléon, et que l'empereur
d'Autriche avait chargé le capitaine Foresti de l'annoncer au duc de
Reichstadt. La duchesse de Parme priait le prince d'intervenir auprès du
gouvernement anglais pour tout ce qui concernait «le testament du
défunt» et l'héritage laissé par lui au prince son fils. Elle désirait,
en outre, avoir un compte exact en sa qualité de tutrice. «Sa Majesté,
continuait Foresti, quoique très affectée de la nouvelle qui lui est
parvenue et surtout de la manière inattendue qui la lui a fait connaître
en lisant les journaux, continue cependant à jouir d'une très bonne
santé[358].»

De son côté, Marie-Louise écrivait, le 19 juillet, à la comtesse de
Crenneville: «La _Gazette de Piémont_ a annoncé, d'une manière si
positive, la mort de l'empereur Napoléon qu'il n'est presque plus
possible d'en douter. J'avoue que j'en ai été extrêmement frappée;
quoique je n'aie jamais eu de sentiment vif d'aucun genre pour lui, je
ne puis oublier qu'il est le père de mon fils et que, loin de me
maltraiter, comme le monde le croit, il m'a toujours témoigné tous les
égards, seule chose que l'on puisse désirer dans un mariage de
politique.» Elle savait bien le contraire, puisque Napoléon,
littéralement épris d'elle, lui avait montré l'attachement le plus
tendre. «J'en ai donc été très affligée, continuait-elle, et quoiqu'on
doive être heureux qu'il ait fini son existence malheureuse d'une
manière chrétienne, je lui aurais cependant désiré encore bien des
années de bonheur et de vie, pourvu que ce fût loin de moi.» Elle n'eût
pas été en effet très désireuse de lui laisser voir auprès d'elle le
général de Neipperg, qui ne la quittait plus. Dans l'incertitude où elle
se trouvait encore de la mort certaine de Napoléon, elle s'était
installée à Sala, refusant d'aller au théâtre jusqu'à ce que l'on sût
quelque chose de définitif. Elle se plaignait toujours de sa santé, mais
sa faiblesse de constitution ne l'empêcha pas de survivre bien longtemps
à Napoléon. Elle se plaignait de la chaleur et des cousins. «J'en ai été
tellement piquée dans la figure, confiait-elle à son amie, que j'ai
l'air d'un monstre et que je suis contente de ne pas devoir me montrer.
Je ferai sous peu un voyage à cheval dans la montagne pour voir les
parties du duché qui me sont encore inconnues[359].» Ces petites choses
la préoccupaient plus que le grand événement dont l'Europe frémissait,
et de frivoles distractions arrivaient à propos pour distraire son
esprit médiocre. Neipperg écrivait, le 24 juillet, à Metternich, qu'il
avait trouve l'ingénieux moyen de parler de Napoléon dans la _Gazette de
Parme_, sans faire mention des titres d'Empereur, d'ex-Empereur ou des
noms de Buonaparte ou de Napoléon, «inadmissibles en tout cas et qui
auraient froissé ou le cœur de Sa Majesté, ou les principes de politique
en vigueur». Il espérait que le biais qu'il avait cru devoir adopter ne
serait point condamné par le prince. «Le mot de _Serenissimo_ est dans
la langue italienne encore plus générique que dans toutes les autres et
s'applique différemment à chaque gradation princière. C'est la raison
qui m'a engagé à le proposer à Sa Majesté pour l'insertion de l'article
officiel dans la _Gazette de Parme_, dont Votre Altesse trouvera un
exemplaire ci-joint.»

Donc, Marie-Louise et Neipperg se félicitaient d'avoir trouvé un biais
ingénieux en cette grave affaire. En effet, transformer le titre
d'Empereur en celui de «Serenissimo» était une trouvaille et ne choquait
en rien les principes actuels de l'Autriche. C'était pour elle une façon
de se venger des humiliations tant de fois subies, notamment en 1809 et
en 1810. Le 31 juillet, Neipperg donnait à Metternich quelques détails
sur la cérémonie funèbre. «Les vigiles et les obsèques ont eu lieu hier
soir dans la chapelle du palais de Sala, qui était toute drapée en noir
et ornée avec simplicité, mais avec toute la décence qu'exigeait la
circonstance. Sur le sarcophage, il n'y avait aucune espèce d'emblème ni
d'ornement qui aurait pu rappeler le passé.» Marie-Louise assistait au
service funèbre, avec les personnes du service intérieur de sa cour.
«L'émotion de Sa Majesté a été très forte et bien naturelle, quand Elle
dut se rappeler le père de son fils et sa malheureuse fin. Elle a
ordonné de faire célébrer mille messes ici et mille messes à Vienne à la
mémoire du défunt[360].» Quand on pense que ce Neipperg est le favori
avoué de Marie-Louise, qu'il est admis à communiquer officiellement avec
le prince de Metternich, que celui-ci, d'accord avec le gouvernement
autrichien, tolère et même encourage sa position équivoque; que
Marie-Louise est à la veille de donner au duc de Reichstadt un frère
adultérin, et que tous, sous prétexte que les convenances s'y opposent,
refusent à Napoléon un titre que l'Europe entière et eux-mêmes ont
reconnu, on se demande quel est le plus hypocrite et le plus fourbe en
cette affaire?

D'après les instructions de Metternich transmises directement à
Neipperg, le deuil officiel de la cour de Parme fut fixé du 25 juillet
au 24 octobre. Il ne devait s'étendre qu'à la duchesse, à sa maison et à
ses gens[361]. Le mode habile inventé par Neipperg pour annoncer la mort
de Napoléon et le deuil de l'archiduchesse reçut l'approbation de la
cour de Vienne. L'article de la _Gazette de Parme_ fut reproduit dans
l'_Observateur autrichien_[362]; Marie-Louise fut très satisfaite
d'apprendre que les dispositions prises à sa Cour avaient été approuvées
par l'Empereur et «trouvées conformes à sa position, aussi délicate que
difficile». La duchesse de Parme avait ordonné que les cérémonies
funèbres continueraient jusqu'au 4 août et que, dans les prières pour le
défunt, on se servît de la formule «_pro famulo tuo consorti Ducis
nostræ_», avec l'ordre rigoureux de ne point faire intervenir le nom de
Napoléon. Ainsi le grand Empereur était appelé «l'époux de notre
duchesse» au moment même où cette duchesse allait mettre au monde
l'enfant qui devait, huit jours après, s'appeler le prince de
Montenuovo[363]. En outre, la _Gazette de Parme_ avait reçu la défense
d'insérer aucun des articles de Sainte-Hélène qu'avaient reproduits les
autres journaux. Vaines mesures! Défense plus inutile encore que
monstrueuse! Le monde entier parlait de la mort de Napoléon, et tout
s'effaçait alors devant cet événement. Qu'importait à sa gloire qu'on le
passât sous silence dans les petits duchés de Parme, de Plaisance et de
Guastalla? L'empereur d'Autriche était seul à rendre «la plus entière
justice à la parfaite mesure de la conduite de Mme l'archiduchesse».

Le 22 juillet, le capitaine Foresti, sur l'ordre de l'Empereur, avait dû
annoncer au prince impérial la mort de son père. Depuis quatre mois,
l'enfant avait dépassé sa dixième année. Il était arrivé à un âge où une
nature telle que la sienne pouvait comprendre un pareil malheur et en
mesurer l'étendue. «Je choisis l'heure paisible du soir, écrivit Foresti
à Neipperg, et je vis couler plus de larmes que je n'en aurais attendu
d'un enfant qui n'a vu ni connu son père[364]. D'après les pressantes
instructions du prince de Metternich, l'empereur François a décidé que
la cour s'abstiendrait de tout deuil et que seul le duc de Reichstadt le
porterait.» On vient de lire que le jour où Foresti fut chargé
d'apprendre, à Schœnbrunn, au duc de Reichstadt la mort de son père
était le 22 juillet. «Dans le même lieu, le même jour où lui-même, onze
ans après, devait expirer, je lui annonçai, ajoute le précepteur, la fin
de son père. Il pleura amèrement, et sa tristesse dura plusieurs jours.»
Puis l'enfant, reconnaissant de la sollicitude qui lui était témoignée,
dit à Foresti: «Mon père était bien loin de penser en mourant que c'est
de vous que je recevrais des soins si affectueux et tant de preuves
d'attachement.» Le duc de Reichstadt faisait ainsi allusion à une scène
assez violente que Napoléon avait faite au même Foresti en 1809. Après
le combat de Ratisbonne, Foresti et plusieurs officiers autrichiens
avaient été amenés prisonniers devant l'Empereur. Napoléon était à
cheval, entouré d'un nombreux état-major. «Où donc est l'archiduc?»
demanda-t-il vivement à Foresti. Et sans l'écouter, il incrimina la
politique autrichienne qui avait voulu profiter des difficultés de la
guerre d'Espagne pour le surprendre. Le prince remarquait avec un tact
souverain que l'officier rudoyé par Napoléon était le même qui venait
s'acquitter si délicatement envers lui de la mission la plus
pénible[365]. Le jeune prince ne se borna pas, comme sa mère, à prendre
un deuil passager. Il le porta longtemps avec ses gouverneurs et sa
Maison. Quant au deuil de cœur, à ces regrets qui, pour être profonds et
sincères, n'ont pas besoin d'être exprimés par des manifestations
extérieures, ce ne fut point l'affaire de quelques mois ou même de
quelques années. Jusqu'à la dernière minute de sa trop courte existence,
le fils de Napoléon garda précieusement en son âme le souvenir
inaltérable de celui qui incarnait à ses yeux toutes les grandeurs et
tous les prestiges. «L'objet essentiel de ma vie, disait-il un jour à
l'empereur François II et au prince de Metternich, doit être de ne pas
rester indigne de la gloire de mon père.»

Marie-Louise, alors préoccupée de la naissance d'un nouvel enfant, avait
accueilli comme on le sait la mort de Napoléon avec une émotion de pure
convenance. Cependant, un mois après, elle semblait se montrer un peu
moins indifférente. Elle disait à son amie, le 16 août, qu'elle avait
reçu très peu de marques d'intérêt, ce qui lui avait causé beaucoup de
chagrin. Elle le manifestait en termes qu'il faut retenir. «_On a eu
beau me détacher du père de mon enfant_; la mort, qui efface tout ce qui
a pu être mauvais, frappe toujours douloureusement, et surtout lorsqu'on
pense à l'horrible agonie qu'il a eue depuis plusieurs années. Je
n'aurais donc pas de cœur si je n'en avais pas été extrêmement émue,
d'autant plus que je l'ai appris par la _Gazette piémontaise_... Toutes
les cérémonies funèbres m'ont aussi affectée, et je dois dire que je
suis plus maigre et plus souffrante des nerfs que jamais[366].» Elle se
repentait peut-être alors du silence obstiné qu'elle avait gardé pendant
six ans à l'égard de Napoléon et de sa lâche soumission à la politique
cruelle de Metternich. Mais ces regrets et ces remords ne durèrent pas
longtemps. Il ne lui était pas même venu à l'idée de réclamer le corps
de son époux, ou seulement quelque souvenir de lui. Ce fut Madame Mère
qui écrivit de Rome à lord Londonderry, le 15 août, pour le supplier de
lui faire rendre le corps de Napoléon. Elle le fit dans les termes les
plus touchants: «Même dans les terres les plus reculées, disait-elle,
chez les nations les plus barbares, la haine ne s'étendait pas au delà
du tombeau... Je demande les restes de mon fils. Personne n'y a plus de
droits qu'une mère. Sous quel prétexte pourrait-on retenir ces restes
immortels? La raison d'État et tout ce qu'on appelle politique n'ont
point de prix sur des restes inanimés... J'ai donné Napoléon à la France
et au monde. Au nom de Dieu, au nom de toutes les mères, je vous en
supplie, mylord, qu'on ne me refuse pas les restes de mon fils[367]!»
Cette demande resta sans réponse. L'ombre du héros faisait encore peur à
l'Angleterre.

Une note, émanant des bureaux de la direction générale de
l'administration départementale et de la police française, en septembre
1821, affirmait que les États de l'archiduchesse Marie-Louise avaient
été souvent signalés comme un lieu de refuge pour les mécontents
italiens et français. Pour compenser cette fâcheuse nouvelle, la note
ajoutait que le comte de Neipperg avait dîné chez le ministre de France
et offert assez ouvertement au marquis de La Maisonfort de lui faire
avoir une audience particulière de la duchesse, proposition qui avait
été poliment déclinée. «M. de Neipperg, affirmait-on, est tout ce qu'on
peut désirer de mieux. On dirait que c'est à Paris qu'il a été nommé
chevalier de S. M. madame l'archiduchesse Marie-Louise[368].» Le marquis
se ravisa peu après et, le 27 septembre, fut présenté. La duchesse lui
demanda des nouvelles de Louis XVIII, de sa goutte, de ses promenades.
Elle désira aussi savoir des détails sur le voyage de la duchesse de
Berry au Mont-Dore. Elle s'exprimait avec aisance et naturel. «Elle
était en deuil, mais en soie, sans aucun des attirails de veuve. Sa
suite porte le crêpe. Elle va tous les jours au spectacle et saisit
toutes les occasions de se distraire...» Elle ne se souvenait déjà plus
de Napoléon. Cependant celui-ci, lui consacrant une pensée suprême,
avait chargé le docteur Antomarchi de prendre son cœur, après
l'autopsie, de le porter à Parme à sa chère Marie-Louise, et de lui
raconter tout ce qui se rapportait à sa situation et à sa mort[369]. À
son testament, il avait ajouté un codicille spécial où il priait sa
femme de prendre Antomarchi à son service et de lui payer une pension
annuelle de six mille francs. Hudson Lowe refusa de laisser emporter le
cœur de Napoléon à Parme. Antomarchi, qui put sortir de Sainte-Hélène le
27 mai, ne parvint dans le duché de Parme que le 15 octobre. Le
chevalier Rossi, dont il était connu, le présenta au comte de Neipperg,
qui lui adressa de nombreuses questions sur la maladie et la mort de
l'Empereur. Antomarchi demanda à voir Marie-Louise. «La nouvelle de
votre arrivée, répondit Neipperg, n'a fait qu'accroître la douleur de
l'archiduchesse. Elle se plaint. Elle gémit. Elle n'est pas en état de
vous recevoir.» Sur ce, Antomarchi lui montra une lettre de Montholon et
de Bertrand qui, l'accréditant auprès de Marie-Louise, priaient la
duchesse, au nom de l'Empereur, de prendre le chirurgien à son service
et de lui payer une pension viagère de six mille francs. Dans la même
missive, ils demandaient à Marie-Louise d'admettre également auprès
d'elle l'abbé Vignali et de l'employer comme aumônier jusqu'à la
majorité du prince impérial. La duchesse se fit lire la lettre par
Neipperg, puis renvoya son favori avec cette réponse: «Sa Majesté
regrette vivement d'être hors d'état de vous recevoir, mais elle ne le
peut. Elle accueille avec transport les dernières volontés de Napoléon à
votre égard. Cependant, elle a besoin, avant de les exécuter, de les
soumettre à son auguste père.» Neipperg assura ensuite Antomarchi de la
bienveillance de la duchesse et lui offrit même une bague en son nom. Le
docteur parut assez surpris de voir les personnes de la Cour en grand
deuil. Neipperg lui dit doucereusement, et en affectant même une sorte
d'émotion, que c'était par ordre de la duchesse: «Elle voulut, associant
toute la Cour à sa douleur, que chacun donnât des regrets à celui
qu'elle pleurait. Elle se plaisait à rendre à Napoléon mort le culte
qu'elle lui avait voué pendant sa vie.--Et le prince?--Il va à
merveille.--Il est fort?--D'une santé à toute
épreuve.--D'espérances?--Il étincelle de génie. Jamais enfant ne promit
tant.--Il est confié à d'habiles mains?--À deux hommes de la plus haute
capacité qui lui donnent à la fois une éducation brillante et solide.
Chéri de toute la famille impériale, il l'est surtout de l'Empereur, du
prince Charles qui le surveille avec une sollicitude sans égale.»

Antomarchi se retira. Le soir, il aperçut la duchesse de Parme au
théâtre, où l'on jouait la _Cenerentola_. «Ce n'était plus ce luxe de
santé, cette brillante fraîcheur dont Napoléon l'entretenait si souvent.
Maigre, abattue, défaite, elle portait la trace des chagrins qu'elle
avait essuyés. Elle ne fit, pour ainsi dire, qu'apparaître. Mais je l'ai
vue. Cela me suffisait.» Ce n'étaient pas les chagrins qui l'avaient
ainsi changée, ni les pleurs qu'elle donnait à la mémoire de Napoléon,
mais les suites d'une récente et mystérieuse grossesse qu'Antomarchi
ignorait. Le docteur partit pour Rome, où il vit la princesse Pauline,
puis Madame Mère. L'émotion de Lætitia fut grande. Antomarchi ne put lui
confier qu'une partie des événements dont il avait été le témoin. À une
seconde visite, il osa en dire davantage, mais à tout instant il était
interrompu par des sanglots. Puis la malheureuse mère séchait ses larmes
et reprenait ses questions. «Le courage et la douleur, dit-il, étaient
aux prises; jamais déchirement ne fut plus cruel.» Marie-Louise avait
évité une entrevue aussi pénible, sans doute pour échapper aux remords,
sinon à une terrible angoisse. Quelque temps après, elle fit remettre à
Antomarchi une lettre destinée à l'ambassadeur d'Autriche en France,
lettre où elle exprimait sa bienveillance pour le médecin de son époux,
dont elle tenait à remplir la dernière volonté[370]. Il s'agissait de la
pension viagère, qui ne fut jamais payée par la duchesse. Marie-Louise
oubliait cela comme le reste. Napoléon l'avait suppliée de veiller sur
son fils, dont elle était la suprême ressource. Elle abandonnait ce soin
au prince de Metternich.

La mort de Napoléon n'était pas, ainsi qu'on l'avait cru en Autriche et
en France, la fin du bonapartisme. Il allait, au contraire, reparaître
sous une forme surprenante. Ceux-là mêmes qui avaient le plus combattu
Napoléon et sa tyrannie devaient en faire l'incarnation du patriotisme.
Libéraux, patriotes, républicains unis aux bonapartistes, tous
s'empressèrent d'opposer à la Restauration, qu'ils accusaient d'être
l'œuvre des alliés, la mémoire de l'Empereur, qui seul représentait pour
eux la grandeur et la gloire de la patrie. Les partisans du duc de
Reichstadt allaient exploiter avec habileté ce sentiment qui devait
trouver immédiatement un profond écho dans le peuple et dans l'armée.

       *       *       *       *       *

Le 25 avril 1821, dix jours avant sa mort, Napoléon avait écrit une
lettre, adressée au banquier Laffitte, où il lui rappelait qu'à son
départ de Paris, en 1815, il lui avait remis une somme de près de six
millions, dont le banquier avait donné double reçu. L'Empereur annulait
un de ces reçus et chargeait, après sa mort, le comte de Montholon de
présenter l'autre, pour que Laffitte remît au comte ladite somme avec
les intérêts à cinq pour cent, à dater du 1er avril 1815, en défalquant
les payements dont il avait été chargé par différents ordres. Il
désirait que la liquidation de ce compte eût lieu entre Laffitte,
Montholon, Bertrand et Marchand. Cette liquidation une fois réglée, il
donnait par sa lettre décharge entière du dépôt[371]. Puis Napoléon
dictait une autre lettre au trésorier de son domaine privé, le baron de
La Bouillerie, pour l'inviter à remettre également le compte et le
montant de son domaine à M. de Montholon. Avant de s'acquitter des
dernières intentions de l'Empereur, les exécuteurs testamentaires
demandèrent à l'Angleterre le retour de ses restes en France. On leur
répondit que, si le gouvernement les réclamait, il serait fait droit à
leur demande. Les nouvelles démarches de Bertrand et de Montholon, même
limitées à la sépulture à Ajaccio, n'aboutirent pas.

Le 14 juillet 1821, l'ambassadeur d'Autriche à Londres, le prince
Esterhazy, mandait à Metternich que lord Bathurst avait attiré son
attention sur un point particulier: les dispositions du testament
relatives à la remise du cœur de Napoléon à l'archiduchesse Marie-Louise
et de son estomac à son fils. Le ministre anglais avait approuvé la
ligne de conduite que le gouverneur avait tenue en cette occasion,
c'est-à-dire le refus du transport des organes en Autriche. «Sans
émettre une opinion positive, lord Bathurst, disait Esterhazy, m'a
laissé entrevoir son opinion particulière; que si Mme l'archiduchesse
énonçait le vœu que les dépouilles mortelles fussent respectées, on
obvierait de cette manière, non seulement aux inconvénients d'un refus
positif, mais on faciliterait également les moyens de prévenir que, soit
sa famille, soit quelques-uns de ses adhérents en France, en tentent un
essai d'emporter ses restes, soit par négociation, soit par ruse, soit
même par force[372].» Metternich eut alors l'idée de faire écrire par
Marie-Louise une lettre à son père, en la datant des derniers jours du
mois d'août. Elle était ainsi conçue:

«D'après les indications que Votre Majesté m'a fait donner dans le
courant du mois de juillet dernier, et d'après celles qui me sont
parvenues depuis, il ne m'est plus permis de douter que le Tout-Puissant
a disposé des jours de douleurs de Napoléon, mon époux. Les journaux
avaient devancé dans l'annonce de cette nouvelle les lettres que j'ai
reçues de Vienne et de Paris; ils vont même plus loin et présentent déjà
plusieurs versions sur le lieu destiné à son sépulcre. Si, depuis 1814,
il ne m'a plus été donné de faire entendre ma voix dans les conjonctures
qui ont décidé de son sort, je pense qu'il doit en être de même encore
aujourd'hui et qu'en persévérant dans le silence, dont vos conseils et
ma situation m'ont fait un devoir, il ne me reste qu'à renfermer en moi
les sentiments que je dois naturellement éprouver. Toutefois, si après
tant de vicissitudes j'avais un vœu à exprimer, et pour moi, et, à ce
qu'il me semble, pour le duc de Reichstadt, ce serait que les restes
mortels de mon mari, du père de mon fils, fussent respectés. En déposant
avec une confiance sans bornes ce vœu dans le cœur paternel de Votre
Majesté, je lui abandonne le soin de le faire connaître, si Elle le juge
convenable ou nécessaire. «Donc, par obéissance pour son père, par
respect pour son époux, la femme qui avait trahi Napoléon avec le
général de Neipperg refusait le don de son cœur. Elle avait raison,
après tout. Elle n'en était plus digne.

Nous allons lui voir d'autres préoccupations. Le 16 juillet, Metternich
écrivait à Esterhazy qu'il était possible que Napoléon eût fait des
dispositions testamentaires et qu'elles allaient être apportées en
Angleterre[373]. «Il est difficile de croire, disait-il, que dans ces
pièces Bonaparte n'ait point mêlé des objets prêtant au jeu des partis.
Ce sera au gouvernement britannique à porter une attention particulière
sur cette possibilité, et nous nous fions trop à sa sagesse pour ne pas
être convaincu des soins qu'il prendra pour empêcher que, par des
publications indiscrètes, les esprits ne puissent être remués. Cette
considération porte directement sur les dispositions qui peuvent être
relatives à Mme la duchesse de Parme et à son fils...[374].» Metternich
ajoutait--et voici où l'Autriche cesse d'être dédaigneuse de tout ce qui
concernait l'Empereur--que, si Napoléon avait laissé une grande fortune,
il ne pouvait pas être indifférent, pour les souverains alliés et pour
le repos de l'Europe, de la laisser à des individus dévoués à son parti
qui pourraient en faire un usage pernicieux. M. de Neipperg se mettait à
la disposition de Metternich. Il s'empressait de l'informer, le 3 août,
que la duchesse de Parme se conformerait entièrement à ses conseils
«relativement aux dispositions données par le défunt à l'égard de son
cœur et de son estomac, déposés par ordre du gouvernement anglais dans
le tombeau de Sainte-Hélène». Le même jour, Neipperg écrivait une autre
lettre où se trouvent ces détails intéressants: «Sa Majesté Madame
l'archiduchesse, duchesse de Parme, me charge de témoigner à Votre
Altesse sa reconnaissance particulière pour la sollicitude qu'Elle met à
recueillir les dispositions testamentaires du défunt et pour avoir fixé,
dans l'intérêt de S. A. S. le duc de Reichstadt, son bien-aimé fils, les
bases sur lesquelles les affaires de la succession se traiteront à
Vienne, lesquelles ont été approuvées par l'Empereur, son auguste père.
Madame l'archiduchesse a choisi le comte Maurice de Dietrichstein pour
son fondé de pouvoir près du conseil qui sera présidé par Votre
Altesse.» Neipperg ajoutait que Marie-Louise était d'accord avec
Metternich «pour couvrir du voile du plus grand secret» tout ce qui se
rapportait aux affaires de la succession. La question des fonds laissés
par l'Empereur l'intéressait beaucoup. «Sa Majesté trouve inconcevable,
disait-il, que le gouvernement anglais n'ait ou ne veuille pas avoir
l'air d'avoir des notions positives sur l'existence d'un testament et
généralement sur les fonds que le défunt peut avoir placés dans la
banque de Londres... Il lui paraît aussi assez invraisemblable qu'avec
la grande surveillance exercée par sir Hudson Lowe, il soit possible que
le testament ait été envoyé en Europe, à l'exemple d'autres papiers
intéressants et importants que le comte de Montholon prétend avoir
expédiés en Angleterre. Il règne en tout ceci une teinte mystérieuse qui
mérite certainement l'attention de Votre Altesse.»

Le 26 septembre, Marie-Louise, que l'héritage de Napoléon préoccupait
toujours, priait M. de Bombelles de s'informer si elle pouvait
revendiquer pour son fils la propriété de San Martino, achetée par
l'Empereur, en 1814, à l'île d'Elbe. Elle faisait rechercher le
testament, qu'elle soupçonnait être, comme l'écrivait Neipperg, «dans
les mains de quelque _individu_ de la famille Bonaparte, peut-être de
Joseph». Metternich se défiait des imprudences de Marie-Louise et
continuait à la guider en cette affaire, comme dans toutes les autres.
Il en avertissait ainsi l'ambassadeur Esterhazy, à la date du 2 octobre:
«En général, nous désirons que madame l'archiduchesse, dans son intérêt,
comme dans celui de son fils, évite soigneusement d'agir en son nom dans
une affaire aussi délicate. Le seul moyen pour elle de prévenir toute
complication embarrassante et compromettante, est de se maintenir
positivement sous l'égide de l'Empereur, son auguste père.» Les
exécuteurs testamentaires avaient demandé par lettre à voir
Marie-Louise. Neipperg en informa Metternich le 16 novembre et lui dit
que la duchesse n'avait d'autre intérêt à les recevoir que «pour en
tirer des renseignements sur le testament de son défunt époux». Elle
aurait préféré que ces messieurs voulussent bien fournir ces lumières
directement à l'ambassadeur, le baron de Vincent, car leur arrivée à
Parme produirait un effet déplorable[375]. Elle pensait donc que sa
position ne lui permettait pas de leur donner l'audience sollicitée.

Le 4 décembre, le cabinet autrichien apprit par le baron de Vincent que
Napoléon avait laissé, en 1815, quatre ou cinq millions en dépôt chez
Laffitte. Or, Laffitte refusait de s'en dessaisir jusqu'à ce qu'il eût
pris conseil à cet égard, ne se croyant pas suffisamment autorisé par le
titre dont Bertrand et Montholon avaient fait usage vis-à-vis de
lui[376], d'autant plus qu'il était question d'un testament. On assurait
que les délégués de Napoléon s'en disaient dépositaires, mais n'étaient
autorisés à en faire usage qu'à la majorité du duc de Reichstadt.
Quelques jours après, Neipperg priait Metternich, au nom de la duchesse
de Parme, de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la perte du
dépôt fait chez Laffitte, car ces fonds devaient revenir à son fils.
Marie-Louise suppliait en outre le chancelier de s'opposer à la remise
des legs faits aux exécuteurs testamentaires et autres. Metternich
commença par donner des instructions au baron de Vincent pour s'informer
de la présence réelle du dépôt[377]. Le 28 janvier 1822, le comte de
Neipperg insistait au nom de Marie-Louise et demandait à Metternich si
la duchesse de Parme ne pouvait pas défendre ses intérêts par voie
judiciaire. Il était évident que sa sollicitude maternelle ne lui
permettait point de renoncer au moindre avantage en faveur de son
bien-aimé fils. Pendant ce temps, voici ce qui se passait entre les
exécuteurs testamentaires et la banque qui avait reçu le dépôt de
Napoléon. M. de Montholon avait vu l'avocat Dupin, le 7 novembre 1821.
Il lui avait présenté la reconnaissance authentique de la banque
Perregaux-Laffitte, la lettre de Napoléon et toutes les clauses du
testament. Dupin alla voir Laffitte qui, tout en excipant de sa bonne
volonté personnelle, montra quelque crainte que les exécuteurs
testamentaires n'eussent pas qualité suffisante pour donner décharge. M.
de Montholon résolut de plaider et rapporta d'Angleterre une expédition
du testament dûment légalisée. Après une consultation avec Dupin,
Bonnet, Tripier et Gairal, assignation fut donnée à la banque Laffitte.
Celle-ci objecta que Napoléon était frappé d'incapacité par l'ordonnance
royale du 6 mars 1815, que les actes passés à l'étranger n'étaient pas
exécutoires en France et que le testament n'accordait pas la saisie aux
exécuteurs testamentaires. La banque demanda la vérification du
testament par expert. Dupin plaida à huis clos, le 25 février 1822, et
repoussa hautement ces conclusions. Ayant à combattre l'objection de la
mort civile, il s'indigna. «Puisqu'on se mettait furtivement à la place
de l'héritier du sang, c'était, disait-il, faire injure à cet héritier
que de supposer qu'il lui vînt jamais à la pensée d'invoquer un tel
moyen contre son père!» D'ailleurs une ordonnance ne pouvait prononcer
efficacement sur l'état d'un citoyen. Il fallait une loi. Dupin fit
observer ironiquement que Laffitte n'était pas pressé de se séparer
brusquement de plusieurs millions, ni de payer les intérêts, qui
montaient à 1,750,000 francs. Le tribunal donna acte à Laffitte des
offres qu'il fit le 28 février de verser les fonds à la Caisse des
consignations. Les exécuteurs testamentaires, s'appuyant sur le conseil
d'arbitres qui étaient le duc de Bassano, le duc de Vicence et le comte
Daru, acceptèrent et considérèrent le jugement comme une transaction.
Les arbitres décidèrent en outre qu'une pension provisoire de 3,000
francs serait faite, à la charge des légataires, au docteur Antomarchi,
jusqu'au moment où Marie-Louise se déciderait à accomplir les intentions
de son époux[378].

Juridiquement, l'affaire paraissait éteinte, et les exécuteurs
testamentaires n'avaient nullement l'intention, au moins pour l'instant,
de pousser, les choses plus loin. Mais il n'en fut pas de même en
Autriche. Vers cette même époque, Marie-Louise, qui avait connu la
teneur du testament, faisait écrire, le 29 mars, par Neipperg à
Metternich, que la lecture de cet acte avait produit une impression
désagréable sur son esprit. Le premier codicille surtout l'avait
singulièrement étonnée. La duchesse de Parme avait vu «avec surprise,
disait Neipperg, que son défunt époux disposait de la somme de deux
millions que Sa Majesté avait emportée de Paris, au moment où elle crut,
à l'approche des armées alliées, devoir quitter cette capitale pour se
réfugier à Blois et à Orléans». Elle prétendait que, sur cette somme,
neuf cent mille francs avaient été renvoyés à l'Empereur et que le reste
avait servi aux frais de son voyage avec une Cour immense et à son
séjour à Schœnbrunn, d'octobre 1814 à mars 1816. D'ailleurs, elle
regardait «au-dessous de sa dignité de jamais rendre compte de l'emploi
d'une somme aussi peu importante». À peu près à la même date, le baron
de Vincent informait Metternich que M. de Montholon lui avait donné
connaissance du testament et copie de certains articles. Les fonds
déposés chez Laffitte devaient y rester cinq ans. Enfin le testament ne
serait remis au duc de Reichstadt qu'à sa majorité. Le baron de Vincent
avait reçu les pleins pouvoirs de Marie-Louise, mais il estimait que ses
réclamations en faveur du duc de Reichstadt ne pouvaient porter que sur
la moitié des fonds. Entre temps, le comte Bertrand, qui n'avait pu être
reçu par Marie-Louise, essayait de l'émouvoir au sujet du retour des
restes de Napoléon. Il lui écrivait, le 16 mai, «que le plus illustre
des captifs dont l'histoire fasse mention» avait exprimé le désir que sa
dépouille mortelle fût transférée en France. Les exécuteurs
testamentaires avaient adressé une requête à cet égard au roi George IV
et à l'empereur François II. Bertrand et Montholon suppliaient la
duchesse de Parme d'intervenir. Marie-Louise ne tenta pas la moindre
démarche à cet égard. Et comme Marchand et les exécuteurs testamentaires
avaient demandé à lui remettre eux-mêmes les dentelles de l'Empereur et
un bracelet tressé avec ses cheveux, elle fit répondre le 23 mai que
l'empereur d'Autriche n'autorisait pas leur venue, mais que
l'ambassadeur Appony était autorisé à donner reçu de ces legs et à les
faire parvenir à destination[379].

Le 12 juin, Metternich demandait à Neipperg s'il pouvait répondre à
l'une de ces deux questions: «Doit-on recueillir la moitié de la
succession (de Napoléon), en se prévalant des lois françaises qui ne
permettent à un père que de disposer de la moitié de ses biens,
lorsqu'en mourant il laisse un fils? Ou doit-on, dans l'intérêt du duc
de Reichstadt et de madame l'archiduchesse, donner acte de renonciation
à cette succession? Voilà toute la question.» Il faut croire que
Neipperg répondit favorablement à la première question, car la duchesse
de Parme ne renonça pas à l'héritage de Napoléon. En effet, le 12 août,
Metternich informa le baron de Vincent que l'empereur François, par une
résolution du 10 juillet, recommandait à son ambassadeur en France de ne
rien négliger pour assurer les droits de propriété qui pourraient être
dévolus au duc de Reichstadt. Mais il est bon de constater, dès à
présent, qu'en agissant ainsi, l'ex-Impératrice allait directement
contre les décisions mêmes de son époux. Si l'Empereur avait voulu
laisser sa fortune au duc de Reichstadt, il n'eût eu besoin d'aucun
conseil pour un tel legs. Il aimait assez son fils pour lui témoigner de
toute façon sa profonde tendresse. Qu'avait-il jugé bon de lui
laisser?... Ses armes, l'épée d'Austerlitz, le sabre de Sobieski, son
nécessaire d'or, les vases sacrés de sa chapelle, ses lits de camp, sa
lunette de guerre, ses montres, ses médailles, son argenterie, ses
selles et ses éperons, ses fusils de chasse, sa bibliothèque, ses
cachets, ses uniformes, le manteau bleu de Marengo, le grand collier de
la Légion d'honneur, le collier de la Toison d'or, le glaive du premier
Consul, l'épée du Sacre... Quant à l'argent, lui qui n'avait jamais
thésaurisé pour lui-même, il le jugeait indigne d'être mis dans
l'héritage transmis à son fils. Les six millions placés chez Laffitte en
1815, son domaine privé, c'est-à-dire les économies faites pendant
quatorze ans sur la liste civile, à raison de douze millions par an, les
meubles de ses châteaux, les palais de Rome, Florence et Turin, il
considérait tout cela comme devant faire retour à ses soldats et aux
villes et campagnes qui avaient souffert de l'invasion. Il était entré
pauvre au pouvoir; il en voulait sortir pauvre. Il croyait honorer ainsi
son unique héritier, et il est certain que si le prince impérial eût
alors atteint sa majorité, il n'eût jamais élevé la moindre protestation
contre les dispositions suprêmes de son père.

Le 17 octobre 1822, le baron de Vincent recevait copie authentique du
testament et des codicilles. Mais, malgré leur teneur formelle,
l'Autriche persistait à réclamer auprès du ministre des affaires
étrangères. C'était Chateaubriand qui occupait alors ce poste. Le 20 mai
1823, il répondit au baron de Vincent que l'affaire du testament était
arrangée entre les divers légataires. Il le priait, en conséquence,
d'inviter le prince de Metternich à renoncer à toute revendication au
nom de la maison d'Autriche. Mais le baron de Vincent exigeait des
raisons plus péremptoires[380]. Cette insistance finit par froisser
Chateaubriand, qui demanda à ses bureaux une note par laquelle il pût
connaître le testament lui-même, la correspondance des Affaires
étrangères avec le cabinet de Vienne, l'objet précis de la réclamation
des exécuteurs testamentaires, les hésitations du banquier Laffitte pour
rendre le dépôt des cinq millions, le procès devant les tribunaux. Il
savait déjà que le cabinet français n'avait pas voulu admettre les dons
faits par Napoléon, alléguant que le testateur était en état de mort
civile d'après l'ordonnance du 6 mai 1815 et par la loi du 12 janvier
1816, et qu'il n'avait pu disposer de sa fortune par voie de dernière
volonté. De plus, le testament contenait des dispositions exorbitantes
et inexécutables. Il disposait de biens qui n'appartenaient pas au
testateur. Le duc de Reichstadt, d'ailleurs, ne pouvait être considéré
comme héritier, puisque la loi du 12 janvier 1816 lui en refusait les
droits[381]. Mais le prince de Metternich insistait toujours auprès du
baron de Vincent. Il lui rappelait que, par suite d'une résolution du 13
septembre 1823, S. M. l'empereur d'Autriche, aïeul et tuteur naturel du
duc de Reichstadt, l'avait invité à faire connaître qu'il était dans
l'impossibilité de prendre une décision relativement aux droits
particuliers de succession de son petit-fils et aux dispositions
dernières de Napoléon Bonaparte, jusqu'à ce qu'on pût savoir si le
testateur avait laissé des biens propres et disponibles, et quels
étaient ces biens. Ces éclaircissements devaient être obtenus par
l'intermédiaire du ministère des Affaires étrangères pour que la tutelle
pût se déclarer en connaissance de cause.

Le 30 avril 1824, M. de Chateaubriand écrivit avec hauteur au baron de
Vincent que le gouvernement du Roi avait pensé que la cour de Vienne
était dans l'intention de regarder ou de faire regarder comme une simple
formalité la renonciation que les exécuteurs testamentaires et quelques
légataires de Napoléon Bonaparte avaient eu l'idée de lui réclamer. «Il
semblait convenable, en effet, disait-il, et la cour de Vienne partage
sans doute cette opinion, d'éviter l'espèce de scandale qui pourrait
résulter d'une discussion ouverte sur des questions qui tiennent aux
ressorts les plus délicats de l'ordre social, sur les droits de la
légitimité, sur les faits de l'usurpation et sur les tristes
conséquences qu'ils ont entraînées. Frappé de cette considération, le
Roi, qui n'a point hésité à faire le sacrifice de sommes qu'il était en
droit de revendiquer, ne m'aurait point autorisé à demander la
renonciation, s'il n'eût dû croire que, comme chose convenue et de pure
forme, elle serait immédiatement envoyée. Votre Cour n'ayant pas cru
pouvoir terminer cette affaire, le gouvernement du Roi doit replacer
sous son véritable jour la question de l'héritage de Bonaparte... Aucune
personne tenant à lui par les liens du sang ne peut ni hériter ni
posséder en France.» La loi de 1816 rendait superflue toute renonciation
à des droits frappés de nullité et détruisait le motif des questions que
la cour de Vienne avait cru devoir poser. La Restauration avait
d'ailleurs remis aux mains du roi de France les biens de toute nature
que l'usurpateur avait pu acquérir.

Cette réponse paraissait péremptoire. Elle ne termina cependant pas le
différend. Sur de nouvelles réclamations de la part de l'Autriche, le
garde des sceaux, comte de Peyronnet, était obligé d'affirmer encore une
fois, le 22 octobre 1825,--c'est-à-dire un an après,--à M. de
Chateaubriand que, par suite de l'ordonnance du 6 mars 1815 et de la loi
du 12 janvier 1816, Bonaparte ne pouvait jouir en France d'aucun droit
civil, et par conséquent n'avait pu ni acquérir ni donner[382].
L'Autriche ne se déclara pas encore convaincue, puisque moins de trois
mois après la mort du duc de Reichstadt, Metternich écrivait au baron
Marschall «que la solution des questions relatives à la succession de
feu l'empereur Napoléon et qui, avant le triste événement que nous
déplorons tous[383], auraient dû être soumises à la haute tutelle de Mgr
le duc de Reichstadt, dépendaient uniquement du bon plaisir de Sa
Majesté l'archiduchesse, duchesse de Parme». Or, Marie-Louise, sur les
conseils de Metternich, faisait valoir ses droits à une partie de la
succession de Napoléon, même après la mort de son fils. Ce ne fut que le
18 mai 1837, lorsqu'elle fut convaincue du peu de solidité de ses
réclamations, qu'elle envoya à Me Porcher de Lafontaine, avocat de la
cour royale de Paris, «sa renonciation comme héritière, disait-elle, de
feu Napoléon-François-Charles-Joseph, duc de Reichstadt, notre fils, à
tous droits et prétentions quelconques sur tous les biens, meubles et
immeubles, situés en France, ayant appartenu à l'empereur Napoléon,
notre illustre époux[384]». Ainsi, ce nom de Napoléon, que l'Autriche
avait effacé de ses chartes et de ses annales, ce nom qu'elle refusait
au duc de Reichstadt comme à l'Empereur depuis de longues années,
reparaît tout à coup, non pas dans quelque acte mémorable, mais dans une
procédure dont l'unique but était l'héritage impérial[385]. De son
«illustre époux», le souvenir des biens qu'elle aurait pu obtenir était
le seul que Marie-Louise conservera, même après la mort de son fils.



CHAPITRE XIII

L'ÉDUCATION DU DUC DE REICHSTADT ET M. DE METTERNICH.


L'éducation du duc de Reichstadt se poursuivait méthodiquement. Le jeune
prince faisait ses études classiques arec le professeur d'histoire et de
littérature Mathieu Collin. Il apprenait les mathématiques, l'italien et
les premiers principes d'art militaire avec le capitaine Foresti. Le
prélat de la cour, Mgr Wagner, lui donnait deux fois par semaine
l'enseignement religieux, développant en lui les qualités et les vertus
natives. La science et les manières aimables de ce prélat avaient
inspiré au duc de Reichstadt beaucoup d'estime et d'affection pour lui.
Le duc faisait ses devoirs avec une grande attention. Les cahiers que
Foresti montra en 1832 à M. de Montbel, étaient d'une belle écriture,
sans ratures et sans taches. On y trouvait des traductions en latin de
textes allemands signées _Franciscus_. «Pour suppléer à l'émulation que
seule peut créer la concurrence des élèves, rapporte Foresti, en même
temps que pour s'assurer que l'instruction était suivie avec assiduité,
l'Empereur avait institué deux commissions chargées d'examiner le prince
à des époques déterminées. La commission des études classiques était
composée des gouverneurs, du prélat de la Cour et du conseiller aulique
Sommaruga. La commission à laquelle était confié l'examen des études
militaires, comptait au nombre de ses membres un officier supérieur, le
colonel du génie Schindler, le major Weiss, professeur à l'Académie
militaire, et les gouverneurs.» Le 14 novembre 1823, le professeur
Collin mourut après une courte maladie et fut remplacé par Joseph
d'Obenaus, ancien gouverneur de l'archiduc François-Charles. Ce nouveau
professeur, qui avait dirigé l'éducation de Henri de Hesse, du comte
Eugène Wrbna et du comte Charles Pachta, s'était chargé d'enseigner au
duc de Reichstadt l'histoire universelle et l'histoire d'Autriche
jusqu'en 1815, la philosophie, le droit public et le droit des gens,
l'économie politique et la statistique[386]. Ce furent surtout les
leçons d'histoire et de statistique que goûta particulièrement le jeune
prince. «Il aimait, dit encore Foresti, à s'occuper de spéculations
historiques. Il y portait de la pénétration et une grande justesse de
jugement.» En 1823, il commença l'étude de la géométrie et de la levée
des cartes, faisant déjà des travaux sur le terrain[387]. Avec le major
Weiss, il apprit l'art des fortifications et étonna bientôt ses juges
par son instruction et ses aptitudes.

La précocité et la fermeté de son esprit frappaient tout le monde. «On a
remarqué toujours en lui tant de réflexion, affirme Foresti, qu'à
proprement parler il n'a presque pas eu d'enfance. Vivant habituellement
avec des personnes d'un âge différent du sien, il semblait se plaire
dans leur conversation. Sans avoir, dans ses premières années, rien
d'extraordinaire, son intelligence était néanmoins précoce; ses
reparties étaient aussi vives que justes; il s'exprimait avec précision
et un choix de termes remarquables.» Il traitait ses maîtres avec bonté,
mais sans ces épanchements affectueux qu'il avait témoignés tant de fois
à M. de Méneval et à Mme de Montesquiou. Parfois, il lui échappait des
boutades un peu rudes. Un jour, il affirmait devant une dame d'honneur
très coquette et déjà sur le retour que la France était un beau pays; et
comme la dame lui répondait sèchement: «Il était plus beau, il y a douze
ans.--Et vous aussi!» osa-t-il répliquer.

Sous la direction de deux professeurs érudits, MM. Podevin et
Barthélémy, le duc de Reichstadt étudia soigneusement les classiques
français. Parmi les poètes, il préférait Corneille et Racine. Parmi les
prosateurs, il aimait surtout La Bruyère, lisant et relisant ses
_Caractères_, admirant la profondeur de ses observations. Les chapitres
de _la Cour_, des _Grands_ et de _l'Homme_ étaient ceux qu'il se
plaisait à approfondir. «Cette prédilection, remarque un de ses maîtres,
tenait essentiellement à la nature de son esprit. Peu confiant,
peut-être par suite de sa position qu'il jugeait avec discernement, il
portait sur les hommes un regard scrutateur. Il savait les interroger,
les examiner. Il les devinait. Ses idées à leur égard étaient
généralement sévères; mais souvent nous étions obligés de reconnaître la
vérité et la justesse de ses observations.» Il affectionnait
Chateaubriand et avait annoté l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_. Il
pratiquait également la littérature allemande. Il aimait Gœthe, mais
surtout Schiller. La _Guerre de Trente ans_ le passionnait. Parmi les
historiens allemands, il avait distingué Schmidt et Muller. La langue
italienne, que lui enseignaient l'abbé Pina et Foresti, lui était fort
agréable. La _Jérusalem_ du Tasse l'avait ravi. Il en savait de
nombreuses stances. M. Baumgartner, professeur à l'Université de Vienne,
lui apprit la physique, la chimie et les sciences naturelles. On
enseigna également au jeune prince la musique, dont il se dégoûta
rapidement. Du dessin, il ne retint que le goût des procédés graphiques
nécessaires aux travaux de fortification et d'architecture. Tous ces
détails prouvent une fois de plus que l'éducation du duc de Reichstadt
était au moins aussi soignée et aussi étendue que celle d'un archiduc.
Quant à l'histoire de Napoléon, dès l'âge de quinze ans, il put, en
lisant de nombreux ouvrages, se rendre un compte précis des
événements[388]. La nouvelle Impératrice, la princesse Caroline-Augusta
de Bavière, lui témoignait, comme François II, beaucoup de tendresse.
Elle aimait à causer avec lui et à développer son intelligence. Le
second fils de l'Empereur, l'archiduc François, et l'archiduchesse
Sophie, femme de l'archiduc, étaient pour le jeune prince de véritables
amis. L'archiduchesse, qui n'avait que six ans de plus que lui, lui
montrait une affection qui lui fut d'un charme sans pareil. En l'absence
d'une mère qui se bornait de temps en temps à émettre quelques regrets
peu sincères, il put sentir combien sont exquis et sûrs le dévouement et
l'amitié d'une femme de cœur.

La duchesse de Parme--si l'on en juge par ses lettres intimes--se
portait maintenant à merveille. Elle commençait «même à engraisser».
Elle avait dit adieu à la médecine et s'occupait beaucoup de concerts
d'amateurs. Elle y faisait sa partie et exécutait des morceaux sur le
clavecin, comme les variations de Mayseder sur un thème de _Nina_. Elle
montait presque tous les jours à cheval. Depuis que ses nerfs s'étaient
remis, elle était devenue très habile et même imprudente en ce genre
d'exercice. Elle donnait des dîners et des fêtes; elle allait au théâtre
et elle disait dans sa joie: «Je me trouve d'ailleurs si contente ici
que, si j'avais mon fils auprès de moi, je ne demanderais plus rien
d'autre dans ce monde; mais le bonheur parfait ne peut pas y
exister[389].» Elle n'eût cependant point osé sacrifier le duché de
Parme, ni l'intimité enfin avouée et connue avec le général de Neipperg,
pour aller rejoindre son fils à Schœnbrunn. Toutefois, Marie-Louise
avait été voir son père à Vérone, où se tenait le Congrès qui allait
décider de l'intervention en faveur de Ferdinand VII contre les Cortès.
Elle se déclarait satisfaite d'être réunie aux siens,--le duc de
Reichstadt pourtant n'y était pas,--mais elle s'ennuyait à mourir, «non
faute d'amusements, mais de société, et faute d'avoir un moment pour
respirer. À présent, disait-elle à la comtesse de Crenneville, nous
n'avons même plus de théâtre, ce qui était la seule ressource, car le
reste du jour se passe à rendre et à recevoir des visites et à faire des
toilettes.» À Vérone se trouvaient, outre l'empereur et l'impératrice
d'Autriche, le roi de Prusse, le vice-roi et la vice-reine d'Italie, le
roi des Deux-Siciles, le roi et la reine de Sardaigne, le duc de Modène,
le prince de Metternich, M. de Gentz, etc. Chateaubriand, qui
représentait la France, fut invité par Marie-Louise à ses réceptions. Il
en parle ainsi dans son _Histoire du Congrès de Vérone_[390]: «Nous
refusâmes d'abord une invitation de l'archiduchesse de Parme. Elle
insista, et nous y allâmes. Nous la trouvâmes fort gaie; l'univers
s'étant chargé de se souvenir de Napoléon, elle n'avait plus la peine
d'y songer. Elle prononça quelques mots légers et, comme en passant, sur
le roi de Rome: elle était grosse. Sa cour avait un certain air délabré
et vieilli, excepté M. de Neipperg, homme de bon ton. Il n'y avait là de
singulier que nous, dînant auprès de Marie-Louise, et les bracelets
faits de la pierre du sarcophage de Juliette, que portait la veuve de
Napoléon. En traversant le Pô, à Plaisance, une seule barque,
nouvellement peinte, portant une espèce de pavillon impérial, frappa nos
regards. Deux ou trois dragons, en veste et en bonnet de police,
faisaient boire leurs chevaux; nous entrions dans les États de
Marie-Louise: c'est tout ce qui restait de la puissance de l'homme qui
fendit les rochers du Simplon, planta ses drapeaux sur les capitales de
l'Europe, releva l'Italie prosternée depuis tant de siècles!...» En
parlant à Marie-Louise, Chateaubriand lui dit qu'il avait rencontré ses
soldats à Plaisance, mais que cette petite troupe n'était rien à côté
des grandes armées impériales d'autrefois. Elle lui répondit sèchement:
«Je ne songe plus à cela!» L'impératrice des Français n'était plus
désormais qu'une petite princesse, se contentant d'une vie facile où les
concerts, les dîners, les spectacles, les voyages constituaient pour
elle les jouissances les plus grandes. La _Cassina dei Baschi_ lui
paraissait un séjour plus enviable que celui des Tuileries, et l'amour
d'un majordome préférable à celui d'un Empereur. Le maréchal de
Castellane dit que son père vit la duchesse quelque temps après. «Elle a
parlé de la France seulement comme si elle y avait voyagé, sans laisser
la possibilité d'en rien dire, sans parler du rôle qu'elle y a joué.
Elle a beaucoup parlé de l'empereur François, des souverains de
l'Europe; mais son fils n'a pas même été nommé[391].»

Ce n'était pas Marie-Louise qui donnait de l'inquiétude au gouvernement
de la Restauration. Elle saisissait, au contraire, toutes les occasions
pour montrer à la famille royale combien elle lui était dévouée. On
savait, d'ailleurs, qu'elle n'avait jamais encouragé les tentatives des
partisans de Napoléon II. Elle avait fait même tous ses efforts pour les
écarter de ses États et pour anéantir leurs espérances. Aussi la
jugea-t-on digne des plus grands égards. Au lendemain de la mort de
Louis XVIII, le ministre des affaires étrangères écrivait au baron de
Vincent, ambassadeur d'Autriche en France: «J'ai l'honneur d'envoyer à
Votre Excellence une lettre que le Roi adresse à Madame sa sœur et
cousine, l'archiduchesse duchesse de Parme, sur la mort du Roi que la
France vient de perdre. Toute la famille des souverains avait pour lui
de l'estime et de la vénération. Elle partagera les regrets de Sa
Majesté Très Chrétienne, et je ne doute pas que la cour de Parme ne soit
vivement touchée de son affliction[392].» Le 4 octobre de la même année,
le baron de Damas proposait à Charles X d'accréditer auprès des cours de
Parme et de Modène le marquis de la Maisonfort, déjà accrédité près des
cours de Lucques et de Florence. «L'ancienne position de Mme la duchesse
de Parme, disait-il, avait fait penser, vers l'époque de la
Restauration, qu'il serait embarrassant d'avoir un ministre auprès
d'elle... Les circonstances ne sont plus les mêmes qu'en 1814, et la
France en est séparée par la longueur d'un règne. La famille royale n'a
éprouvé, de la part de Mme la duchesse de Parme, que des témoignages
d'égards et d'amitié; Votre Majesté croira peut-être devoir y répondre
par la mesure que j'ai l'honneur de lui proposer.» Charles X s'empressa
d'approuver ce rapport, et le marquis de la Maisonfort fut accrédité.
«Le roi de France, lui écrivit M. de Damas, ne donne point à Mme la
duchesse de Parme le titre de Majesté[393], et il continuera de suivre
cette règle dans ses communications personnelles... Quant à vos
relations, vous vous conformerez, pour leur style, au protocole usité.
Chaque Cour a son langage, et vous saurez toujours employer celui qui
conviendra le mieux à une princesse avec laquelle le Roi ne veut
entretenir que des relations amicales.» Le 27 novembre, le marquis
informait le ministre qu'arrivé le 16 à Parme, il avait, pendant une
réception solennelle à la Cour, entendu la duchesse s'exprimer avec le
plus grand intérêt sur la famille royale, sur Mme la Dauphine, qu'elle
avait vue à Vienne dans son enfance, et sur le duc de Bordeaux. Le
marquis de la Maisonfort put constater dans ses relations avec la
duchesse de Parme qu'elle parlait sans affectation de la France et du
rôle qu'elle y avait joué. «Jamais, disait-il, elle n'a prononcé devant
moi le nom de l'usurpateur, mais elle me l'a souvent désigné comme le
moteur de grandes choses qui n'ont jamais contribué à son bonheur.» On
conçoit qu'un pareil tact, une pareille correction aient ravi ceux qui
maudissaient «l'ogre de Corse». Aussi le marquis ne tarissait-il pas
d'éloges sur la veuve de Napoléon. «Née trop grande dame, ajoutait-il,
pour regretter une élévation que les événements ont prouvé n'être que
factice, _elle a l'air de solliciter l'indulgence pour ce qu'elle a été
et d'appeler l'estime pour ce quelle est et veut être_.» Ainsi
Marie-Louise, trop heureuse de recevoir l'ambassadeur du roi Charles X,
s'effaçait devant lui, s'humiliait presque. Elle était stylée par
Neipperg, qui avait su, lui aussi, gagner les bonnes grâces du marquis
de la Maisonfort. Grâce à lui, la cour de Parme avait de l'apparence:
«Le comte de Neipperg y prévoit tout, y anime tout, y répond de tout. Il
est impossible de ne pas croire à son dévouement pour la cause des rois
qu'il a servis toute sa vie et à son penchant pour la France... Il est
impossible de mieux penser que ce général, chevalier d'honneur de Sa
Majesté la Duchesse et le véritable interprète de ses volontés.» M. de
Lamartine, secrétaire de légation auprès du ministre de France à
Florence, et qui écrivait alors «deux petits volumes de poésies purement
et simplement religieuses, destinées à la génération qui a conservé un
Dieu dans son cœur», avait eu également l'honneur de dîner avec la
duchesse de Parme. «Cette princesse, mandait-il à M. de Damas, plus à
l'aise dans son État borné qu'elle ne l'était à une autre époque, se
montre infiniment plus aimable et plus spirituelle à Parme qu'à Paris...
Elle parle du passé comme d'une époque historique qui ne tient plus à
elle ni au temps présent[394].» Le secrétaire ne se gênait point pour
indiquer la véritable situation de la duchesse. Il disait tout haut ce
qu'on disait tout bas: «Le comte de Neipperg, favori et époux de
l'archiduchesse, est à la tête de toutes les administrations.» Il en
faisait, lui aussi, l'éloge. Il affirmait, en outre, que Neipperg avait
su éloigner de la cour de Parme toutes les intrigues qui auraient tenté
de s'y rattacher. «S'il se passait quelque chose de mal contre les
Bourbons et la légitimité, me disait-il ce matin, je ne serais pas ici,
et puisque j'y suis, c'est qu'on n'y a pour eux que les sentiments qu'on
doit y avoir. Car je suis un vieux serviteur de leur Cour et un ennemi
de leurs ennemis.» Ce langage «fier et hardi, sincère et loyal»,
prouvait à Lamartine combien Marie-Louise et Neipperg étaient éloignés
de soutenir la cause du duc de Reichstadt. Le poète se laissa donc
séduire par l'accueil flatteur de la duchesse de Parme. Aussi va-t-il
jusqu'à excuser ses fautes. Il reconnaît qu'elle était fidèle à sa
nature affaissée et langoureuse; il avoue même qu'elle avait bien fait
d'écarter la «gloire théâtrale et stoïque» qu'on exigeait d'elle. Mais
c'est en vain que Lamartine cherche à lui attribuer de l'émotion et de
la grâce; il ne parviendra point à dissimuler son égoïsme et ses tristes
faiblesses.

Le cabinet des Tuileries ne cessait de se préoccuper du duc de
Reichstadt et des personnes venues de France, d'Italie ou d'Allemagne
qui cherchaient à l'approcher. Le marquis de Caraman écrivait, le 4
janvier 1825, au baron de Damas, qu'il avait pris tous les
renseignements possibles sur les relations que les frères Le Bret, de
Stuttgard, paraissaient avoir avec le prince. La surveillance dont ils
étaient l'objet ne leur permettait que difficilement de remplir les
promesses faites par eux à M. de Las Cases. «Je me suis assuré,
disait-il, que tous les jours les subalternes qui se trouvent autour du
duc de Reichstadt, y ont été placés par la police et relèvent
directement de cette partie de l'administration. Le comte de Sedlinstky,
chargé du département, y met une conscience religieuse. L'Empereur a cru
devoir lui abandonner le soin du choix de ces individus, depuis la
tentative de M. de Montesquiou, et il lui répond de tout ce qui pourrait
se passer dans l'intérieur du jeune duc. Le comte m'a assuré que tout ce
qui entourait le jeune duc était placé par lui et qu'il en répondait.»
Puis venaient des renseignements fort intéressants sur le prince
lui-même: «Le jeune duc de Reichstadt commence à se former. Il est d'une
figure agréable et amuse toute la Cour par des manières vives et
spirituelles qui contrastent singulièrement avec la gravité habituelle
de toute la famille impériale. Il se distingue par son adresse dans tous
les exercices du corps, mais il a un éloignement absolu pour toute
espèce d'occupation sérieuse.» Ce renseignement était inexact, comme le
prouvent les détails donnés par M. Prokesch-Osten. «L'Empereur le gronde
souvent, ajoutait M. de Caraman, mais l'Impératrice, les archiducs et
les archiduchesses ne résistent pas à la séduction de ses manières. Il
le sait et en fait usage pour obtenir tout ce qu'il désire. Il est
impossible de ne pas s'arrêter au moment où il acquerra la connaissance
de tout ce qui s'est passé et du rôle qu'il était appelé à jouer dans
l'avenir. Il est difficile de prévoir ce que le développement d'idées
aussi nouvelles produira dans une tête vive gué l'intérêt personnel
trouvera peut-être moyen d'exciter encore plus et qu'une situation déjà
trop élevée aura préparée à recevoir les germes d'ambition qui ne seront
que trop aisés à faire fructifier. La sagesse de l'Empereur n'a
peut-être pas assez combattu l'attrait qu'il a senti pour cet enfant,
par cela même qu'il était abandonné. Les personnes qui peuvent se
permettre des observations en ont fait, mais elles n'ont pas été
écoutées, et je crains qu'il n'arrive une époque où la position de ce
jeune homme deviendra embarrassante. Je ne suis pas le seul à avoir
cette opinion, mais la qualité de petit-fils de l'Empereur oblige à une
grande réserve, dans une question aussi délicate[395].»

J'ai lu à Vienne, aux Archives impériales et royales, trois lettres du
duc, écrites en allemand et adressées en 1821 à son grand-père, où il
l'assure de sa tendresse et où il fait des vœux pour la durée de sa vie
et de son bonheur. Il déclare qu'il saura s'acquitter de la tâche qui
lui incombe et lui obéira toujours. Deux de ces lettres sont des
compliments pour le jour de sa fête et le jour de sa naissance. Il s'y
montre très modeste, car il s'appelle lui-même: «_Ein so kleiner und
bedeutender Mensch als ich_... un petit homme insignifiant.» Le marquis
de Caraman aurait donc voulu que le grand-père du duc de Reichstadt le
tînt à l'écart et lui témoignât une froideur officielle. Il osait
reprocher au souverain une trop grande sympathie que la gentillesse de
l'enfant et l'abandon de sa mère, motivé par les cruelles exigences de
la politique, avaient peu à peu déterminée et consolidée. Encore une
fois, l'existence de l'héritier de Napoléon était une sorte de cauchemar
pour les monarchies, surtout pour la monarchie française. Le 4 octobre
1825, un sieur Poppon informait la police qu'on avait découvert à Genève
un dépôt de pièces de vingt francs et de quarante francs à l'effigie de
Napoléon II. Il prétendait qu'un complot se tramait dans le canton de
Vaud contre Charles X. Suivant lui, il aurait été question d'assassiner
le Roi, le Dauphin et le duc de Bordeaux, pour leur substituer le duc de
Reichstadt. Heureusement, la police put s'assurer qu'elle avait affaire
à un exalté qui avait pris ses visions pour des réalités[396].
L'attention des agents fut attirée, six mois après, sur un officier
général autrichien, aide de camp du jeune Napoléon, qui était venu
visiter le château de Versailles et qui entretenait, disait-on, une
correspondance secrète avec des individus suspects à Nancy.
Renseignements pris, on reconnut que c'était le prince de Dietrichstein,
le frère du gouverneur, qui faisait un voyage d'agrément en France et
qui ne s'était nullement occupé de politique intérieure ou
extérieure[397]. Les moindres détails faisaient l'objet de graves
communications. Ainsi l'un des secrétaires de l'ambassade française à
Vienne envoyait, le 5 août 1828, au comte de La Ferronnays, ministre des
affaires étrangères, le renseignement suivant: «Le duc de Reichstadt a
été confirmé la semaine dernière par le cardinal-archiduc Rodolphe, dans
la chapelle de l'Empereur, à Baden. Il fut conduit à l'autel par
l'Empereur. On assure que Sa Majesté lui donnera incessamment un
régiment[398].» Ce n'étaient pas seulement les agents du ministère qui
pensaient au duc de Reichstadt et à l'éventualité menaçante de son
retour! M. de Talleyrand y faisait lui-même grande attention. «Ses
regards, rapporte Vitrolles, ne s'arrêtaient jamais au présent et ne se
perdaient point dans un avenir éloigné, vague et incertain, mais ils
s'attachaient à ce qui était prochain. Il prenait ses mesures en
conséquence. Dès qu'il vit les difficultés s'amonceler devant le
gouvernement du Roi, il se porta au-devant de tout ce qui pouvait le
remplacer. «Prenez-y garde, monsieur de Vitrolles, me disait-il dans les
commencements; le duc d'Orléans marche sur leurs talons!» et plus tard:
«Voyez-vous, la question se place entre le duc de Bordeaux et le duc de
Reichstadt[399].»

Qu'il songeât ou non à un glorieux avenir, le jeune prince se livrait
avec acharnement à l'étude, et particulièrement à celle de l'histoire.
«Dans ce genre, affirme le capitaine Foresti, il avait certainement plus
de lectures qu'aucun jeune homme de son âge, lorsque le baron d'Obenaus
commença à lui donner des leçons formelles et systématiques sur
l'histoire universelle...» Foresti ajoute que, dès qu'il eut atteint sa
quinzième année, le comte de Dietrichstein se fit un devoir de mettre
sous ses yeux tous les écrits, sans exception, qui avaient été publiés
sur l'histoire de son père et sur la Révolution française. Le comte lui
parla toujours sur ce thème délicat avec franchise et les convenances
nécessaires. «Aussi personne n'avait lu et ne savait autant que lui à
cet égard[400].» On voit donc, contrairement à une légende trop
accréditée, qu'on ne voulait ni étouffer son intelligence, ni lui cacher
ses origines. Cependant, M. de Montbel affirme qu'il n'avait encore sur
l'histoire de Napoléon que les notions généralement reçues, et qu'il
fallait lui apprendre à discerner la vérité, au milieu d'une foule
d'écrits inexacts ou passionnés. L'empereur d'Autriche, préoccupé du
développement moral de son petit-fils, manda le prince de Metternich et
l'invita à parler au prince impérial de son père, en toute sincérité. Il
lui aurait même dit: «Ne lui cachez à cet égard aucune vérité;
enseignez-lui à vénérer sa mémoire!...» Ces paroles furent répétées par
M. de Metternich à M. de Montbel, qui les reproduisit dans son ouvrage.
Cet honorable écrivain ne s'est peut-être pas assez dégagé de
l'influence qu'exerçait sur lui un homme d'État éminent, auquel il
reconnaissait plus qu'à tout autre le pouvoir de répondre aux intentions
du monarque. Il n'est pas un passage de son livre où il ne rende,
perpétuellement et sans aucune restriction, un hommage pompeux à la
sagesse, aux lumières, au désintéressement et à la bonté du prince de
Metternich. Mais certaines parties ont été visiblement écrites sous sa
dictée, ce qui en diminue quelque peu l'autorité et l'impartialité[401].
Tout en ne contestant point la haute impulsion imprimée par le ministre
aux études historiques du jeune prince, tout en avouant son habileté et
son expérience en cette matière, je ne puis croire cependant qu'il ait
tracé un tableau fidèle de la carrière de Napoléon, qu'il ait séparé
consciencieusement le juste de l'arbitraire, l'impérieux du violent, le
superbe de l'exagéré. Il eût fallu pour cela une équité parfaite, un
empire sur soi-même qu'une froideur et un calme apparents ne suffisent
point à inspirer. Il eût fallu, pour juger un être aussi extraordinaire
et aussi complexe que Napoléon, attendre le recul des années et des
événements; ce n'est point cinq ou six ans après sa mort que ce jugement
était possible.

Le prince de Metternich, d'ailleurs, avait été trop l'adversaire acharné
et l'ennemi personnel de l'Empereur pour pouvoir porter sur sa vie
entière, et devant son fils, une appréciation équitable. M. de Montbel
nous assure que le tableau qu'il en fit avait pour objet de démontrer
que l'abus des mêmes qualités comme l'abus des mêmes défauts
contribuèrent à élever Napoléon au faîte de la puissance et à le
précipiter. Je le veux bien, mais l'admirateur de Metternich a une
réflexion surprenante que je tiens à relever ici: «Il manquait à
Napoléon une qualité essentielle qui, seule, peut assurer le bonheur des
peuples et la solidité des trônes: la modération; mais sans la
modération, il ne serait jamais parvenu à l'Empire.» Si le prince de
Metternich dans ses hautes instructions a employé des naïvetés de ce
genre, il a dû faire sourire plus d'une fois son illustre élève. Mais,
qu'on se rassure, il ne fut point naïf. Et d'ailleurs, pour juger ce
qu'il lui dut dire, nous n'avons qu'à examiner un peu la «Biographie de
Napoléon» qu'il a insérée dans ses Mémoires[402] et dont le duc de
Reichstadt eut certainement la primeur, si ce n'est par le texte
lui-même, au moins par les idées.

Metternich veut bien reconnaître à l'Empereur une rare sagacité, une
persévérance infatigable à accomplir ses desseins, un esprit de
domination actif et clairvoyant, une remarquable adresse. Il avoue que
Napoléon n'éprouvait aucune difficulté ni aucune incertitude dans
l'action, qu'il allait toujours droit au but; qu'il avait horreur des
idées vagues et de la fausse philosophie; qu'il aimait les aperçus
clairs et les résultats utiles. Il dit qu'il était législateur,
administrateur et capitaine par son seul instinct. Il consent même à
admettre qu'il avait du génie pour les grandes combinaisons militaires
et qu'il était toujours à la place, dangereuse ou non, du chef d'une
grande armée. Il le voit ayant l'unique passion du pouvoir, maître de
lui-même, des hommes et des événements. Il le montre encore facile et
bon dans la vie privée, indulgent jusqu'à la faiblesse, «simple et même
coulant» dans la société intime, toujours bon fils et bon parent. «Ni
l'une ni l'autre de ses épouses, ajoute-t-il, n'ont jamais eu à se
plaindre de ses procédés.» Il rend hommage à la force de son caractère,
à l'activité et à la lucidité de son esprit, au charme de sa
conversation, à l'abondance de ses idées et à la clarté de ses
conceptions, à sa facilité d'élocution; à sa mémoire, «assez riche de
noms et de faits pour en imposer à ceux dont les études étaient moins
solides que les siennes»; à ses facultés naturelles, qui suppléaient au
savoir; à son mépris pour tout ce qui était petit. Passant aux défauts,
il cherche tout de suite, en grand seigneur qui seul croit avoir le
sentiment de la grandeur et des convenances, à le déprécier et même à le
ridiculiser. Il dépeint sa figure courte et carrée, sa tenue négligée,
ses vains efforts pour se rendre imposant, sa gaucherie dans la tenue,
son désespoir de ne pouvoir hausser sa taille et d'ennoblir sa tournure,
sa marche guindée sur la pointe du pied et un bizarre mouvement du
corps, copié des Bourbons, ses poses enseignées par Talma et sa joie de
se retrouver dans ce comédien. Il blâme son manque de savoir-vivre et de
politesse. Si Napoléon invoque souvent l'histoire, cela ne l'empêche pas
d'avoir une connaissance imparfaite des faits historiques. L'auteur du
Concordat soutient la religion, mais c'est plutôt chez lui une affaire
de sentiment que de politique éclairée. Napoléon ne nie pas la vertu et
l'honneur, mais il croit que tout homme n'a d'autre mobile que
l'intérêt. En se défendant d'avoir usurpé le trône de France, il ne
cherche qu'à s'étourdir et à dérouter l'opinion. Il dit bien que son
origine est le 18 brumaire, mais il attache cependant beaucoup de prix à
la noblesse de sa naissance et à l'antiquité de sa famille. Sensible aux
malheurs bourgeois, il ne recule jamais devant la somme immense des
souffrances individuelles pour assurer l'exécution de ses projets. Il
est généreux, mais d'une générosité intéressée. S'il attache les hommes
à sa fortune, c'est pour les compromettre. Sans doute, il est impossible
de lui dénier «de grandes qualités», sans doute, il a de la force, de la
puissance, de la supériorité, mais ce sont «des termes plus ou moins
relatifs». Et Metternich en arrive à cette conclusion impertinente:
«L'opinion du monde est partagée et le sera peut-être toujours sur la
question de savoir si Napoléon méritait le titre de grand homme.»

Qu'est-il donc le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna et de
Wagram, aux yeux de cet homme si infatué de lui-même? «Un météore qui
n'a eu qu'à s'élever au-dessus des brouillards d'une dissolution
générale!» Cependant, ses succès ont eu un éclat inouï. Soit; mais leur
éclat «diminue à proportion de la facilité qu'il a eue à les obtenir».
Comment contester qu'il a eu à combattre des résistances opiniâtres, des
rivalités et des passions prodigieuses, des adversaires formidables?...
Ici, oubliant qu'il réduit à rien le prestige de l'Europe dont il s'est
fait le défenseur, Metternich abaisse tout pour abaisser le héros. Les
résistances étaient amorties par la lassitude universelle, les rivalités
impuissantes, les passions misérables, les adversaires désunis et
paralysés par leur désunion. Aussi ne faut-il pas s'exagérer l'idée de
la grandeur de Napoléon. Il se disait bien le successeur de Charlemagne,
mais la suprématie qu'il voulait exercer sur l'Europe n'était que
l'idéal défiguré et exagéré de l'empire de Charlemagne. Tout au plus
Napoléon paraissait-il être «comme un chef d'atelier qui commande à des
ouvriers». Son orgueil était si démesuré qu'il ne comprenait pas comment
le monde pouvait aller sans lui. L'édifice qu'il avait élevé avait paru
colossal, mais formé de matériaux pourris et sans consistance, il avait
croulé de fond en comble. Restaient enfin les écrits de l'Empereur, qui
passionnaient et émouvaient l'univers. Il ne fallait point y attacher de
l'importance, parce qu'ils le montraient «non pas tel qu'il était, mais
tel qu'il voulait paraître». Voilà quel était l'historien chargé par
François II de faire connaître l'empereur Napoléon à son fils[403]!

J'aimerais à croire, cependant, que dans ses entretiens avec le prince
impérial, le premier ministre de François II sut mettre de côté les
récriminations, les insinuations et les rancunes qui font du portrait de
Napoléon une gravure trop poussée au noir. M. de Montbel, qui alla
prendre ses inspirations auprès de M. de Metternich, n'a point remarqué
cela. Il se confond en admiration devant les leçons du prince; il dit,
de confiance, que «le duc de Reichstadt recevait ces hautes instructions
avec un grand empressement». Il nous le présente allant consulter
Metternich dans tous ses doutes à propos des ouvrages historiques
contemporains, lui soumettant ses observations, recevant de lui des
indications précises, interrogeant son expérience et son habileté sur
les événements auxquels il avait pris part, examinant les pièces
diplomatiques, tous les documents qui montrent «l'histoire dans sa
nudité, et non déguisée sous ces ajustements fantastiques dont se
plaisent à la revêtir les passions intéressées des partis ou les
rêveries de quelques imaginations brillantes». Je sais, par expérience,
comment il faut lire ces pièces diplomatiques, quelle valeur il faut
leur attribuer, quel soin il faut mettre à en saisir le sens
déguisé,--car il est peu de documents aussi ambigus, aussi mystérieux,
aussi faux,--et je me demande si le diplomate qui voulait former le
jeune Napoléon à l'étude exacte de l'histoire avait l'impartialité
nécessaire. Comment aurait-il pu être dévoué aux intérêts du prince
impérial, l'homme qui disait à Vitrolles, en mars 1814, au moment où il
devait soutenir les intérêts de Marie-Louise et du roi de Rome:
«Croyez-vous que nous nous regardions comme liés par les intérêts de
notre archiduchesse et de son fils? Il n'en est rien. On ne sacrifie pas
le salut des États à des sentiments de famille, et la perspective même
d'une régence qui donnerait le pouvoir à l'Impératrice et à son fils ne
nous détournerait pas de poursuivre les conditions nécessaires à
l'existence des États européens. L'Autriche se suffit à elle-même. Elle
ne doit pas compliquer sa situation en embrassant des intérêts qui lui
sont étrangers[404].» Comment eût-il été sincère l'homme qui disait le
25 janvier 1814 à Alexandre: «Le jour de la chute de l'Empire, il n'y
aura de possible que le retour des Bourbons. Jamais l'empereur François
ne soutiendra un autre gouvernement que le leur»; et le 11 avril
suivant, sans se préoccuper de la différence de ses déclarations: «Le
vœu sincère du cabinet d'Autriche était de faire la paix avec Napoléon,
de limiter son pouvoir, de garantir ses voisins contre les projets de
son ambition inquiète, mais de le conserver, lui et sa famille, sur le
trône de France»? Comment eût-il été honnête le ministre qui avait fait
grand maître de la maison de Marie-Louise ce Neipperg qui, après avoir
été son amant, devenait son époux morganatique? Comment eût-il pu
montrer une véritable sollicitude au duc de Reichstadt, lui qui se
préoccupait de faire légitimer les enfants nés de cette union singulière
et de leur assurer une situation à la Cour? N'avait-il pas, d'ailleurs,
fait du fils de Napoléon un prisonnier dont les moindres paroles, les
moindres gestes, les moindres écrits étaient surveillés?... M. de
Montbel approuve cependant cette surveillance et déclare qu'il fallait
préserver le prince «de la rencontre de personnes dont on pouvait
suspecter les intentions».

Était-ce bien le guide qu'il fallait au roi de Rome, le diplomate qui se
faisait honneur d'une duplicité de carrière, d'une souplesse et d'une
dextérité si éloignées de la franchise ordinaire, qui avait osé
qualifier la France «de peuple dégradé»? Pouvait-il réellement inspirer
des sentiments français au prince impérial, celui qui, depuis la
Révolution, poursuivait notre pays d'une haine infatigable, qui le
dénonçait sans cesse comme un pays menaçant pour l'Europe; qui, l'ayant
réduit à d'étroites limites, aurait voulu le mutiler davantage; qui
avait fait mettre Napoléon au ban de l'Europe et l'avait désigné à la
vindicte populaire; qui avait contribué à son cruel exil et à sa mort
prématurée sur le rocher de Sainte-Hélène? Il est vrai qu'il ne doutait
de rien le chancelier qui disait un jour à un historien impressionné par
ses confidences: «Je suis un peu le confesseur de tous les cabinets. Je
donne l'absolution à celui qui a le moins de péchés, et je maintiens
ainsi la paix du monde[405]!» Je doute fort qu'il y ait eu de la part du
duc de Reichstadt un vif empressement à se rapprocher du prince de
Metternich. Le bel ambassadeur qui, jadis, se faisait un devoir de se
signaler par une grâce et une afféterie toutes mondaines, était devenu
sec et gourmé. Son visage pâle avait pris une impassibilité rigide, que
ses courtisans appelaient sublime et où les hommes indépendants ne
voyaient que la marque d'une importance et d'une suffisance
extraordinaires. Sa confiance en lui-même et sa présomption superbe, ses
habitudes d'égoïsme et de dissimulation, ses instincts d'expédients et
de haute comédie qui en faisaient un acteur consommé, ne pouvaient
amener entre lui et la nature si ouverte du jeune prince une sympathie
réelle. Le fils de Napoléon avait compris qu'il avait devant lui un
homme qui ne savait pas oublier et qui était résolument prêt à se
montrer hostile à la France, le jour où l'Autriche en redouterait le
relèvement. Il allait apprendre, par l'étude directe de l'histoire des
derniers temps, que le plus grand ennemi de son père avait été ce même
prince de Metternich qui, avec une adresse et une constance
incomparables, avait su endormir les soupçons de Napoléon et déterminer
peu à peu sa chute.

Cette confiance que le duc de Reichstadt n'accordait pas au ministre de
François II, il la témoignait par contre à son grand-père. Si l'empereur
d'Autriche, dont le cœur était bon mais faible, n'avait craint
d'encourir les reproches du chancelier, dont il jugeait la présence
indispensable au salut de la monarchie autrichienne[406], s'il n'avait
pas cru devoir céder aux exigences implacables de la politique, il eût
peut-être autorisé le duc à rejoindre sa mère à Parme. Mais l'Europe
voulait que l'on gardât le jeune prince à Schœnbrunn ou à Vienne, et
l'Empereur se résignait à subir les volontés de l'Europe, dont le prince
de Metternich aimait à se dire l'unique et officiel représentant.



CHAPITRE XIV

«LE FILS DE L'HOMME.»

(1829)


Marie-Louise continuait à vivre agréablement et paisiblement à Parme.
D'après ses lettres, on voit qu'elle prenait part aux plaisirs du
carnaval, où elle se déguisait comme ses invités[407]. Le général comte
de Neipperg ne la quittait point. Il avait, à ce moment, un gros rhume
«qu'il ne veut point du tout ménager, écrit-elle, et avec lequel il
m'inquiète, car il est toujours enroué le soir à ne pouvoir parler».
Cette santé lui était plus chère que toute autre. «Le général, dit-elle
ailleurs, qui a horriblement toussé dans ces derniers temps, est mieux
mais si maigre que cela m'effraye[408]!...» Elle aimait toujours à
voyager. Elle se rendit à Naples, qu'elle appelait un «paradis
terrestre». Elle ne disait plus rien de son fils; elle semblait l'avoir
tout à fait oublié. Puis elle s'inquiète de nouveau de la santé de son
pauvre général, qu'elle croyait en convalescence. Il a eu une rechute et
elle se dit découragée, car elle redoute une pleurésie dangereuse. La
maladie de Neipperg dégénère en un état d'affaiblissement général qui
dure quelques années, puis la mort apparaît menaçante. «Quelle triste
vie! s'écrie Marie-Louise. Il faut savoir ce que c'est de devoir
trembler pour la vie de personnes que l'on aime pour pouvoir bien se
représenter ma triste situation, et je ne sais pas si je ne serais pas
plus heureuse que le bon Dieu m'enlève de la terre, que de continuer à
vivre de cette manière. Ma santé s'en ressent aussi[409]...» Le 22
février 1829, le comte de Neipperg, conseiller intime et chambellan de
l'empereur d'Autriche, feld-maréchal et ministre de la duchesse de
Parme, chevalier de la Toison d'or et titulaire d'autres ordres, mourait
en laissant deux enfants de son mariage morganatique, plus deux enfants
de son mariage avec la comtesse de Neipperg; le comte Alfred de
Neipperg, qui, devenu chambellan de l'Empereur, épousa une fille du roi
de Wurtemberg, et le comte Erwin de Neipperg, qui fut capitaine des
trabans, conseiller privé et membre à vie de la Chambre des seigneurs
d'Autriche[410].

Marie-Louise pleura amèrement la mort de son favori et lui fit élever un
mausolée magnifique, symbole de ses immenses regrets. Elle manifestait
une douleur profonde qui surprit et blessa tous ceux qui persistaient à
ne voir en elle que la veuve de Napoléon. Le 30 mars, elle écrivait à la
comtesse de Crenneville que cette dernière perte était le plus triste,
le plus cruel événement de sa vie. «Le temps, loin d'affaiblir mes
regrets, disait-elle, ne fait que les augmenter, et j'ai bien moins
pleuré au commencement que je ne le fais à présent journellement, et
chaque jour amène de plus douloureuses pensées. Je sens si bien que tout
mon intérieur, tout mon bonheur sont détruits à jamais, que, pour que je
connusse encore ce dernier, le cher défunt devrait revenir à la vie.
Enfin j'ai beau me répéter qu'il est heureux, _qu'il veille sur moi du
haut du ciel_; je ne puis me consoler!...» Il y a, dans l'expression
ardente de cette douleur, comme une ingénuité qui désarmerait presque,
si l'on ne se rappelait aussitôt la froideur avec laquelle Marie-Louise
apprit la mort de Napoléon. La duchesse de Parme se loue beaucoup des
égards de Metternich. «Il s'est montré, dans cette circonstance, comme
le vrai ami du général et de moi, et je m'abandonne aveuglément à lui
pour ce qui regarde le testament. Quant à l'autre chapitre, je suis
décidée à ne plus prendre personne dans la maison, à la place du
général...[411].» C'était une décision peu ferme, car Marie-Louise
devait lui donner comme successeur le comte de Bombelles, dont elle
allait faire son grand maître, puis encore son mari secret, cinq ans
après[412]. On voit que Marie-Louise ne pouvait se passer de
consolateurs. Toutefois, à ce moment, elle paraissait inconsolable. «Mes
nerfs, avoue-t-elle encore, sont dans un état affreux... Au reste, ma
santé m'est devenue indifférente. Je la soigne, parce que je la dois à
tous mes enfants, mais je n'y tiens plus. Ma vie est trop sans agrément
pour que je tienne à quelques années de plus ou de moins.» Le Ciel
devait lui accorder encore dix-sept années de répit pour s'habituer à ce
terrible chagrin. «Je dois avouer, dit-elle dans cette même lettre du 30
mars, qu'à mesure que le temps s'écoule, j'ai moins le courage de faire
le voyage de Vienne. Je donnerais tout au monde pour rester tranquille
cet été; je prendrai cependant, s'il m'est possible, une grande
résolution.» Elle ira sans doute, à Schœnbrunn, s'installer auprès du
duc de Reichstadt... Non, ce sera un voyage d'agrément qu'elle fera en
Suisse.

Un ami du général de Neipperg, le célèbre docteur Aglietti, qui lui
avait prodigué ses soins, avait adressé d'affectueuses condoléances à la
duchesse de Parme. Elle lui répondit ainsi, le 5 avril 1829: «J'ai reçu,
il y a peu de jours, mon cher Aglietti, votre lettre du 29 mars. Les
sentiments que vous m'exprimez m'ont infiniment touchée, et je vous prie
de croire que je vous rends la pleine justice que vous avez fait tout au
monde pour sauver la vie à notre cher défunt; mais il y a
malheureusement des occasions où tout le grand talent que vous possédez
à un si haut degré et tous les efforts de l'art sont impuissants, car il
est impossible de lutter contre la volonté divine. Vous avez bien raison
de dire que le temps et la religion peuvent seuls adoucir l'amertume
d'une pareille perte. Hélas! le premier, loin d'opérer son pouvoir sur
moi, ne fait qu'augmenter journellement ma douleur, et si vous me voyiez
dans ce moment, vous me trouveriez bien moins calme et résignée que
lorsque vous êtes parti de Parme. J'ai été bien malade, depuis, d'une
fièvre rhumatismale avec des douleurs nerveuses périodiques. Mariggi m'a
parfaitement traitée et remise sur pied, mais j'éprouve de la peine à me
remettre entièrement. Dans ces sortes de maux, il faudrait de la
distraction; mais où en trouver, lorsqu'on ne sent qu'un vide affreux
autour de soi et que le cœur est mort pour toujours au bonheur!...»

Le baron de Vitrolles, qui venait de remplacer le marquis de la
Maisonfort, attestait lui-même cette émotion persistante: «Toutes ses
pensées, mandait-il au comte Portalis, étaient empreintes de ces
douloureux souvenirs. Ses yeux se remplissent de larmes lorsqu'elle en
parle, et elle en parle sans cesse. Elle avait placé en lui (Neipperg)
toute la tendresse d'une femme, tout l'attachement d'une mère pour le
père de ses enfants, enfin toute la confiance d'un souverain pour le
conseiller le plus intime et le ministre le plus digne de sa faveur...»
Vitrolles trouvait l'archiduchesse maigre et changée. Avec une taille
plus haute et des traits plus réguliers, elle faisait penser à la
duchesse de Berry. «On lui attribue, ajoutait-il, de la bonté de cœur,
un esprit assez élevé, un caractère facile et même un peu mobile.» Comme
tous les Français qui l'avaient approchée, il s'étonnait «du merveilleux
oubli» qu'elle montrait de Paris, de son séjour et de son existence en
France.» Les personnes de la famille de Napoléon, disait-il encore, lui
paraissent être à peu près inconnues quand on lui en parle. Les dames
mêmes qui ont été attachées à sa personne, sont tellement oubliées
qu'elle fait des questions sur leur taille, leur figure, leur esprit.
Dans une dernière conversation, elle me disait en parlant du temps
qu'elle avait passé à Paris: «Ah! mon Dieu! jusqu'à présent j'étais bien
heureuse ici, et cette époque de ma vie ne se présentait à moi que comme
un mauvais rêve[413]!»

Le bruit courait que la mort du comte de Neipperg et l'impression
produite sur la duchesse par cette mort, hâteraient le moment où
Marie-Louise céderait volontairement l'État de Parme au duc de Lucques,
moyennant une rente d'un million deux cent mille francs. Le duc de
Reichstadt pourrait entrer en possession de ses revenus des terres
bavaro-palatines, et cet argent lui permettrait de faire brillante
figure à la cour de Vienne. Mais d'autres--et ceux-là étaient mieux
renseignés--disaient que Marie-Louise préférait sa petite Cour aux
obligations de la Cour autrichienne, et que les charges actuelles du duc
étaient déjà payées sur l'État de Parme. Vitrolles interrogea à cet
égard la duchesse. Elle lui répondit que le séjour de Vienne lui était
agréable par la présence de son fils et par les bontés de l'Impératrice,
qu'elle éprouverait une véritable peine à le quitter, que cependant elle
se repentait presque autant, lorsqu'elle s'éloignait de Parme. Elle
avouait regretter plus que jamais la mort de Neipperg, qui n'avait pas
soupçonné la gravité de sa maladie. «Non, certainement, dit-elle, il ne
l'a pas connue, car, sans cela, il m'aurait donné des conseils sur la
situation où il me laissait, conseils qui me seraient si nécessaires, et
il ne l'a pas fait!» Le ministre des affaires étrangères, le comte
Portalis, répondait gravement à Vitrolles le 25 avril: «Rien de plus
intéressant et de mieux exprimé que ce que vous me mandez de la
personne, du caractère de Mme la duchesse de Parme et de la douleur
profonde dont l'a frappée la perte d'un homme qui, comme ami sincère et
comme ministre éclairé, possédait à juste titre sa confiance et son
estime[414].» Le langage diplomatique a des nuances admirables pour
toutes les situations; il sait vraiment leur donner une forme et un
relief extraordinaires.

La douleur de Marie-Louise n'empêchait point les dîners, les réceptions
et les soirées au théâtre... La duchesse allait même prochainement
inaugurer, et en grande pompe, le nouveau théâtre de Parme devant le roi
de Sardaigne, avec le concours de la Pasta. À ces fêtes devait bientôt
succéder un voyage en Suisse. Marie-Louise en informait ainsi la
comtesse de Crenneville, à la date du 11 juillet: «Je devrais aller
prendre les eaux d'Aix, mais j'avoue qu'il me serait trop pénible de me
retrouver seule dans ce lieu.» Elle se rappelait la compagnie du général
de Neipperg en 1814. «J'irai donc prendre une cure d'eau et d'air près
de Genève.» Elle aurait bien voulu voir «ses enfants», car leur présence
lui aurait été bien nécessaire cette année. «Comme ils vous auront parlé
de mes souffrances, je ne vous les répète pas. Elles ont été bien
grandes, mais le bon Dieu a voulu me conserver encore cette fois-ci. Il
saura pourquoi, car je tiens chaque jour moins à la vie.» Ses enfants
étaient ceux de Neipperg. Il ne peut naturellement venir à l'idée de
personne que le duc de Reichstadt ait partagé la douleur de sa mère et
que la cour de Vienne ait jugé nécessaire de l'associer au deuil de
Marie-Louise. La duchesse termine cette lettre découragée en priant son
amie de lui retenir une loge au Carcano, si la Pasta vient y chanter.
Puis Marie-Louise se rend à Genève, et l'administration et la police
royales s'occupent fort de sa présence en ce pays. Sa vue inspira à un
sieur Élisée Lecomte de mauvais vers qui inquiétèrent le préfet de
l'Ain. «Si l'auteur, écrit ce fonctionnaire zélé, était en France, je
l'eusse déféré au procureur du Roi.» Le poème suspect était intitulé
_Marie-Louise à Genève_. On y relevait certains passages qui faisaient
allusion à la veuve d'Hector. Ce poème, qui eut alors un certain
retentissement, se vendit, même en France, à bon nombre d'exemplaires,
malgré les efforts du préfet de l'Ain pour en empêcher la
circulation[415]. D'après les rapports de la police, nous apprenons que
la duchesse de Parme habitait au château du petit Saconnex[416]. Elle
avait eu d'abord l'intention «d'aller à Aix, dit un rapport, suivie de
vingt Allemands et de deux ou trois bâtards. Elle a excité peu d'intérêt
et même de curiosité. Elle a renoncé à aller à Aix pour retourner en
Italie par l'Oberland et les Grisons. Elle est perdue de rhumatismes et
d'obstructions. Elle a l'air d'une femme de cinquante-cinq ans, mal
conservée. Elle est fort triste et a refusé toute démonstration
d'honneurs[417].» Elle était allée voir la reine Hortense, qui se
faisait, comme on le sait, appeler la duchesse de Saint-Leu. Elle avait
reçu la visite de la duchesse de Clermont-Tonnerre et de Mme de Staël.
Le 2 septembre, le préfet de l'Ain affirmait qu'elle avait, dans un
dîner, demandé des nouvelles «de ce petit duc de Bordeaux qui fait,
dit-on, le bonheur de la France[418]». Elle sortait souvent pour aller
visiter les villages voisins. Vêtue de longs habits de deuil, elle
parcourait les sites pittoresques et causait familièrement avec les
paysans. Le préfet de l'Ain faisait surveiller sa demeure, afin de
savoir si les Français venaient la visiter. Il avait donné l'ordre
d'interdire la vente du portrait du duc de Reichstadt en deçà de la
frontière. Le préfet de l'Isère mandait au ministre de l'intérieur que
le peuple genevois faisait tout haut, sur l'ex-Impératrice, des
réflexions qui ne devaient pas lui plaire. Le préfet du Jura allait
jusqu'à s'écrier: «Son inconduite a terni l'éclat de sa première
position.» Le préfet de l'Ain l'appelait «la comtesse de Neipperg», car
c'était le nom qu'elle avait osé avouer pour ses voyages[419]. Il
annonçait qu'elle était accompagnée de la baronne Hamelin, de Mme de
Sainte-Marie, de la comtesse de Valin, du baron de Werklin, du
professeur Morigé et du capitaine Richard. Il constatait la maigreur de
sa taille et l'altération de son teint, devenu couperosé. On avait
relevé sur les registres du château de Ferney sa signature, ainsi
conçue: «L'archiduchesse Marie-Louise, infante de Parme.» Le séjour au
petit Saconnex dura du 8 août au 19 septembre 1829 et excita les
inquiétudes du gouvernement français. Le ministre de l'intérieur, le
baron de La Bourdonnaye, informait le prince de Polignac que son départ
subit tenait au désordre de ses affaires et à l'épuisement de ses fonds.
Si elle avait généreusement traité quelques serviteurs de son mari, elle
avait, en général, repoussé les suppliques qu'on lui adressait de toutes
parts. Elle n'avait reçu, comme visites d'apparat, que celles du
résident d'Autriche et d'un officier envoyé par le roi de Sardaigne. Le
changement de sa physionomie, le peu d'agrément de ses manières, les
défauts de son caractère avaient bientôt dissipé l'intérêt et la
curiosité que l'annonce de son voyage en Suisse avait, au premier
moment, excités[420]. L'opinion ne se préoccupait donc plus guère de
Marie-Louise. Il faut reconnaître, d'ailleurs, qu'elle n'en recherchait
pas les manifestations.

Elle revint dans son duché. Elle se retira à Sala, dans une campagne
éloignée, ne voulant voir personne. Elle se félicitait de son dernier
voyage. Elle prétendait que l'excellent air de la Suisse et, plus
encore, les soins d'un des plus célèbres médecins de l'Europe, M.
Buttini, qu'elle avait consulté à Genève, l'avaient fait renaître à la
vie et lui avaient rendu une partie de sa santé. Elle confondait
maintenant, dans la même tendresse, tous ses chers enfants, qui étaient
«son seul bonheur sur la terre et sa consolation». Vers la fin de
l'année 1829, elle rentra à Parme et reprit ses réceptions. «Cela m'a
été bien pénible, écrivait-elle à son amie, depuis la perte que j'ai
faite. Je crains les plaisirs de la société, et c'est la solitude qui
convient le plus à un cœur brisé; mais chacun a ses devoirs, et celui-ci
est un des miens, mais un des plus terribles à remplir pour moi.» Le
jour de sa naissance était revenu, et elle en disait avec amertume:
«C'est dans des jours pareils à celui d'hier que je sens doublement la
perte que j'ai faite, et ce jour qui ne respirait autrefois que bonheur
et contentement pour moi, a été, par les tristes souvenirs qu'il a
réveillés en moi, un jour de deuil et de larmes[421].» Elle ne se
rappelait que le général de Neipperg. Elle avait oublié avec quelle
tendresse Napoléon célébrait ce jour chéri, avec quelle grâce son fils
lui adressait à ce propos ses petits compliments. Cependant, elle avait
pensé une fois au duc de Reichstadt, car elle avait demandé à son amie
de lui adresser quelques nouveautés de Paris en gilets et en cravates,
pour les lui offrir. Un simple présent, pour lui prouver qu'elle pensait
encore à lui, et c'était tout. Mais elle ne songeait point à aller le
voir à Schœnbrunn, ni à se préoccuper de son instruction, de son
éducation, de sa santé, de ses projets, de son avenir.

D'autres pensaient à lui. C'étaient d'anciens partisans de l'Empereur.
Aussi la police française surveillait-elle avec soin les moindres menées
bonapartistes. J'ai retrouvé, dans plusieurs cartons aux Archives
nationales[422], de nombreux rapports inédits sur les emblèmes séditieux
avec lesquels les défenseurs de l'Empire essayaient de réchauffer le
zèle des populations. Ainsi, dès 1817, on signale des cocardes
tricolores répandues à profusion à Lisieux et une protestation de
Marie-Louise au congrès de Vienne. Dans l'Hérault et la Côte-d'Or, une
foule de gravures représentent le roi de Rome en sergent; des cartes
portent l'image de Napoléon II. Dans l'Allier et dans l'Indre, on voit
des tabatières avec les portraits de la famille impériale, Napoléon,
Marie-Louise et leur fils; dans l'Indre-et-Loire, on trouve des pipes de
terre à l'effigie des Bonaparte, des placards séditieux où il est dit
que Napoléon, échappé de Sainte-Hélène, se rend avec des soldats en
France et va mettre son fils sur le trône, en devenant lui-même
lieutenant général. On vend partout des foulards avec l'image du roi de
Rome et des médaillons du petit prince. En 1829, on écrit à Romilly sur
les arbres: «Vive Napoléon II!» À Metz, le 7 juin, on saisit des
gravures représentant Napoléon, sous le saule de Sainte-Hélène, et
embrassant la France, tandis que la Vérité tient un livre sur lequel
sont écrits: «L'honneur anglais est à jamais flétri!» Dans le
département de la Seine, on vend de nombreux flacons à liqueur avec
l'effigie du duc de Reichstadt, des médaillons et des mouchoirs à la
même effigie. Dans la Seine-Inférieure, on colporte des tabatières, des
gilets, des cravates, des gravures avec le portrait du jeune
prince[423]. Dans Seine-et-Marne et dans Seine-et-Oise, ce ne sont que
des gravures, des cocardes, des placards bonapartistes. À Ploërmel, on
vend jusqu'à des bretelles avec l'image de Napoléon II. En Corse, on
répand des placards napoléoniens. À Sisteron et dans toutes les
Basses-Alpes, on affiche des placards séditieux.

Dans toute la France, c'est une véritable avalanche de mouchoirs, de
rubans, de pipes, de bustes, de bonnets, de tabatières, de médaillons,
de bérets, de bretelles, de statuettes, de gravures, d'assiettes, de
couteaux, de canifs, de gilets, d'épingles, de foulards, de coquetiers,
de verres à boire, de cocardes, de cartes, etc., sans compter les
brochures, les chansons, les affiches, les pièces de monnaie qui
représentent le fils de Napoléon dans toutes les poses et dans tous les
costumes[424]. On arrête, on met en prison les colporteurs; on menace
des peines les plus sévères les détenteurs de ces objets suspects. Une
note de police, datée du 12 juin 1828, indique combien on se préoccupait
de ces manifestations. «Napoléon, dit-elle, appartient à l'histoire, et
son fils à l'Autriche. Qu'on vende le portrait de ce dernier, il n'y a
rien de prohibé là dedans, du moment qu'on lui laisse ses noms et titres
actuels, les seuls légitimes. Mais qu'on vende son portrait qui le
représente à cheval en uniforme de hussard et qu'on ajoute en bas de la
gravure un _N_ couronné et entouré d'une auréole, cela passe les
limites,--car le duc de Reichstadt a même renoncé au nom de
Napoléon,--et rappeler ce nom, en l'appliquant à son fils, cela paraît
inconvenant.» Un inspecteur de la librairie alla perquisitionner à la
librairie de la rue Neuve-Saint-Augustin, n° 25, où se vendaient ces
gravures, et en fit la saisie[425]. Le 8 septembre 1829, le ministre de
l'intérieur, M. de La Bourdonnaye, adressa aux préfets une circulaire
interdisant formellement les dessins qui porteraient atteinte à
l'autorité légitime. «Lorsque les tableaux gravés ou lithographies,
disait la circulaire, où Bonaparte figure comme général, représentent
des batailles et portent un caractère historique, l'autorisation peut
être accordée... Toutes les autres compositions doivent être évidemment
écartées. Ainsi les portraits et gravures qui représentent Bonaparte
sous toutes les formes, dans sa vie publique comme dans sa vie privée,
et reproduisent des faits d'armes isolés, des incidents ou des épisodes
plus ou moins apocryphes et trop souvent en opposition avec l'histoire,
doivent être proscrits. Vous repousserez également ces lithographies de
formats divers qui n'ont pour objet que de rappeler à l'imagination et à
la mémoire du peuple les insignes et les souvenirs d'un pouvoir
illégitime... Mais la distinction qui vient d'être faite relativement à
Bonaparte ne doit, en aucune manière, s'appliquer à son fils. Celui-ci
n'appartient ni à l'histoire, ni à la France, et la malveillance peut
seule chercher à répandre son portrait. Ainsi, sous quelque prétexte ou
sous quelque déguisement qu'il vous soit présenté, vous refuserez votre
autorisation[426].»

Les bonapartistes ne se contentaient pas de répandre des objets
séditieux, sous forme de bustes, de médailles, d'assiettes ou de
foulards; ils avaient, comme je l'ai déjà relevé, essayé des complots.
Ce fut ainsi qu'à Bordeaux, en 1817,--pour reprendre les choses d'un peu
plus haut,--on avait songé à supprimer les autorités civiles et
militaires, et à rétablir le pouvoir suprême entre les mains de Napoléon
et de son fils. À Lyon, dans la même année, on devait proclamer Napoléon
II. Ces deux affaires échouèrent et amenèrent seize condamnations à
mort. Le complot de Paris, du 12 août 1820, où entrèrent des officiers,
comme le général Tarayre, les colonels Fabvier, Caron, Combes, Ordener,
Pailhès, Varlet, les capitaines Nantil, Michelet, Thévenet, les
lieutenants Maillet, Krettly, Lavocat et divers personnages politiques,
fut une des plus sérieuses affaires qui aient été tentées. On voulait
s'emparer des Tuileries et de la famille royale, proclamer un
gouvernement provisoire, tout en invoquant, pour enlever les troupes, le
nom de Napoléon II[427]. Le complot échoua. Le procès qui s'ensuivit
amena trois condamnations à mort. Le général Maison, qui avait paru
sympathique aux accusés, fut remplacé au gouvernement de Paris par le
maréchal Marmont, et le général Defrance, qui était devenu suspect, fut
remplacé à la 7e division militaire par le général Coutard. Après la
mort de Napoléon, les conspirations, au lieu de cesser, continuèrent.
Dans l'Est, le parti bonapartiste trouva le terrain tout préparé par la
Charbonnerie. Les garnisons de Belfort et de Neuf-Brisach devaient, dans
la nuit du 29 au 30 décembre 1821, arborer le drapeau tricolore,
proclamer la déchéance des Bourbons et installer un gouvernement
provisoire avec La Fayette, Voyer d'Argenson et J. Kœchlin. Les
garnisons de Saumur et de Marseille devaient, elles aussi, entrer dans
le mouvement. Le hasard fit découvrir et échouer le complot[428]. En
juillet 1822, une autre affaire organisée à Colmar par le colonel Caron,
en faveur de Napoléon II, n'eut pas plus de succès. Le colonel Caron fut
condamné et fusillé à Strasbourg. Le complot des sous-officiers de
Saumur qui avaient, sur l'instigation de La Fayette, de Laffitte et de
Benjamin Constant, songé à mettre Napoléon II sur le trône en lui
imposant la constitution de 1791, échoua également et fut suivi de
plusieurs condamnations à mort dans la même année. Le second complot de
Saumur, organisé par le général Berton, fut jugé en août. Six
condamnations à mort furent prononcées et, parmi elles, celle du
général[429]. Je ne cite ici que pour mémoire le complot des quatre
sergents de la Rochelle, qui fut plutôt un complot libéral qu'un complot
bonapartiste.

Celui de la Bidassoa, organisé en 1823, en faveur des libéraux
espagnols, avait des attaches et des tendances nettement napoléoniennes.
Les prévenus acquittés des anciens complots de l'Est et beaucoup de
carbonari s'étaient donné rendez-vous en Espagne, puis s'étaient
rapprochés de la frontière française. L'_Observateur_, journal espagnol,
disait, à la date du 19 février 1823: «Plusieurs Français de distinction
ont conçu le projet de passer en Espagne et d'y former une régence qui
expédiera des ordres et des décrets au nom de Napoléon II, légitime
empereur des Français, et proclamera l'Acte additionnel de 1815... Sa
Majesté l'Impératrice Marie-Louise sera invitée à venir présider la
Régence[430]...» Des officiers en réforme ou en retraite allaient
travailler les troupes. Ils répandaient partout des adresses séditieuses
où ils suppliaient les vainqueurs de Fleurus, d'Iéna, d'Austerlitz, de
Wagram, de se refuser aux insinuations des puissances étrangères qui
voulaient leur faire combattre la liberté, ils criaient: «Vive Napoléon
II! Vivent les braves!» D'autres, qui se disaient «le conseil de régence
de Napoléon II», protestaient contre la légitimité et le gouvernement de
Louis XVIII. Ils déclaraient antinational tout attentat, émané de ce
prince, contre l'indépendance de la nation espagnole. Ils faisaient
circuler le bruit que le roi de Rome était en Espagne et qu'il allait
apparaître à l'armée. Le colonel Fabvier, qui avait déjà dirigé le
complot de Paris en 1820, s'était mis à la tête du mouvement dit «de la
Bidassoa» et n'hésitait pas à conseiller aux soldats français de
désobéir à leurs chefs. Il donna de sa personne le 6 avril et voulut
empêcher le passage de l'armée. Mais la décision énergique du général
Vallin, qui fit tirer à boulets sur les insurgés et franchir la Bidassoa
par ses troupes, mit fin à cette tentative rebelle. Fabvier se retira en
Angleterre[431]. Le succès de l'expédition d'Espagne et la fuite ou la
retraite des principaux conspirateurs allaient désormais empêcher toute
tentative de complots militaires.

       *       *       *       *       *

L'année 1829 devait être signalée par un procès destiné à devenir
célèbre sous le nom de _Procès du Fils de l'Homme_. Voici ce qui lui
donna naissance. Le poète Barthélémy, l'auteur des _Némésis_, avait
écrit, avec la collaboration de Méry, un poème bonapartiste intitulé:
_Napoléon en Égypte_. Il l'avait offert, en 1828, aux membres de la
famille impériale dispersés à Rome, à Florence, à Trieste, à
Philadelphie. Il décida ensuite d'aller le porter, lui-même, à un prince
que des affections plus intimes--pour se servir de son
langage--attachaient plus particulièrement à son héros. Tandis que Méry
partait pour la Provence afin d'y rétablir une santé usée par les
veilles, Barthélémy quittait Paris pour se rendre à Vienne, dans
l'espoir de parvenir jusqu'au jeune duc de Reichstadt. «Cette
entreprise, purement littéraire et tout à fait inoffensive, n'obtint
aucun résultat. Il fallut reculer devant des obstacles politiques, et le
poète voyageur est revenu dans sa patrie, sans avoir recueilli le fruit
de sa course aventureuse[432].» Mais, en même temps qu'il conçut un
nouveau poème sous ce titre pompeux: _Le Fils de l'Homme_, poème qu'il
devait écrire de concert avec Méry, il donna au public le récit de son
voyage en Autriche. Ce récit est des plus curieux. Je vais en résumer
quelques passages intéressants pour le sujet dont je m'occupe.

Le jour même de son arrivée à Vienne, Barthélémy alla aux bureaux de la
police demander un permis de séjour. Après un véritable interrogatoire
sur sa personne et sur les motifs de son voyage, le poète obtint pour un
mois le droit de bourgeoisie dans la capitale de l'Autriche. Grâce à
quelques lettres de recommandation et à la rencontre d'un obligeant
compatriote, il put fréquenter les maisons les plus honorables de
Vienne. Sa qualité de Français et d'auteur le mit en relation avec le
poète Sedlitz, l'orientaliste Hammer, la romancière Mme Pichler. Bientôt
il se présenta chez le comte de Czernine, grand chambellan de
l'Empereur, qui le reçut avec bonté. Lorsque celui-ci apprit le but de
son voyage, c'est-à-dire une entrevue du poète avec le duc de Reichstadt
pour lui remettre le poème de _Napoléon en Égypte_, il l'engagea à aller
voir le comte de Dietrichstein. Barthélémy eut le plaisir de trouver en
lui un des seigneurs les plus aimables et les plus instruits de la cour
de Vienne. Le comte voulut bien dire au poète que son nom et ses
ouvrages, comme ceux de Méry, ne lui étaient pas inconnus. Barthélémy,
lui offrant alors un exemplaire de son dernier poème, lui dit aussitôt:
«Puisque vous voulez bien me témoigner tant de bienveillance, j'oserai
vous supplier de me servir dans l'affaire qui m'attire à Vienne. Je suis
venu dans le but unique de présenter ce livre au duc de Reichstadt.
Personne, mieux que son maître, ne peut me seconder dans ce dessein...»
Aux premiers mots de cette requête verbale, le visage de Dietrichstein
prit une expression de malaise. Après quelques instants de silence, le
gouverneur répondit: «Est-il bien vrai que vous soyez venu à Vienne pour
voir le jeune prince? Qui a pu vous engager à une pareille démarche?
Est-il possible que vous ayez compté sur le succès de votre voyage? Ce
que vous me demandez est tout à fait impossible...» Barthélémy répliqua
franchement qu'il n'avait reçu de mission de personne; qu'il s'était
décidé à ce voyage de son propre mouvement; qu'en France on ne savait
pas, on ne prévoyait pas qu'il fût si difficile de voir le duc de
Reichstadt. Il croyait que, d'ailleurs, les mesures exceptionnelles
prises pour le préserver de tout contact avec des imposteurs ou des
hommes dangereux ne devaient pas le concerner, puisque lui, poète,
n'était qu'un homme de lettres, un citoyen inaperçu, étranger à tout
rôle ou à toutes fonctions politiques. «Je ne demande pas, ajouta-t-il,
à entretenir le prince sans témoins. Ce sera devant vous, devant dix
personnes, s'il le faut, et s'il m'échappe un seul mot qui puisse
alarmer la politique la plus ombrageuse, je consens à finir ma vie dans
une prison d'Autriche.»

M. de Dietrichstein se déclara persuadé des bonnes intentions de
Barthélémy, qu'il pensait «éloigné de toute vue politique». Mais il lui
était impossible d'outrepasser les ordres qui s'opposaient à toute
entrevue. Le motif réel de ces rigueurs était, paraît-il, la crainte
d'un attentat sur sa personne. «Mais, objecta Barthélémy, un attentat de
cette nature est toujours à craindre, car le duc de Reichstadt n'est pas
entouré de gardes. Un homme résolu pourrait l'aborder, et une seconde
suffirait pour consommer un crime.» Puis il ajouta: «Vous craignez
peut-être qu'une conversation trop libre avec des étrangers ne lui
révèle des secrets, ou ne lui inspire des espérances dangereuses. Mais
est-il possible à vous d'empêcher qu'on ne lui transmette ouvertement ou
clandestinement une lettre, une pétition, un avis, soit à la promenade,
soit au théâtre ou dans tout autre lieu?...» Alors le gouverneur
répondit sèchement: «Soyez bien persuadé, monsieur, que le prince
n'entend, ne voit et ne lit que ce que nous voulons qu'il lise, qu'il
voie et qu'il entende...--Il paraît d'après cela, dit Barthélémy, que le
fils de Napoléon est loin d'être aussi libre que nous le supposons en
France...--Le prince n'est pas prisonnier, mais... il se trouve dans une
position toute particulière.» Et comme le poète insistait: «Veuillez
bien ne plus me presser de vos questions; je ne pourrais vous satisfaire
entièrement. Renoncez également au projet qui vous a conduit ici...--Du
moins, dit encore Barthélémy, vous ne pouvez me refuser de lui remettre
cet exemplaire au nom des auteurs. Il a sans doute une bibliothèque, et
ce livre n'est pas assez dangereux pour être mis à l'Index.» M. de
Dietrichstein secoua la tête comme un homme irrésolu. Le poète comprit
qu'il lui était pénible de l'accabler de deux refus dans la même
journée. Aussi prit-il congé de lui, en le priant de lire son poème,
afin de se convaincre qu'il ne contenait rien de séditieux, et de lui
permettre d'espérer qu'après la lecture il se montrerait moins sévère.

Quinze jours s'écoulèrent. Barthélémy revint chez le gouverneur du duc
et réitéra sa demande d'entrevue: «Je ne vous conçois pas, répondit M.
de Dietrichstein. Vous mettez trop d'importance à voir le prince. Quant
à la remise de votre exemplaire, n'y comptez pas. Votre livre est fort
beau comme poésie, mais il est dangereux pour le fils de Napoléon. Votre
style plein d'images, cette vivacité de descriptions, ces couleurs que
vous donnez à l'Histoire, tout cela dans sa jeune tête peut exciter un
enthousiasme et des germes d'ambition qui, sans aucun résultat, ne
serviraient qu'à le dégoûter de sa position actuelle.»

Barthélémy voulut ajouter quelques mots, mais il était visible que
Dietrichstein ne l'écoutait plus. Il prit un congé définitif et résolut
de retourner en France. Jusqu'au moment de son départ, il continua à
voir les personnes qui s'étaient intéressées à lui. Un soir, au
Hoftheater, enceinte elliptique mal éclairée par un lustre à huit
branches, Barthélémy aperçut le duc de Reichstadt dans une loge voisine
de la loge impériale. Il décrit ainsi sa vision--car il mit son voyage
en vers, sous le titre que j'ai déjà indiqué: _Le Fils de l'Homme_.

     Dans la loge voisine une porte s'ouvrit
     Et, dans la profondeur de cette enceinte obscure,
     Apparut tout à coup une pâle figure.
     Étreinte dans ce cadre, au milieu d'un fond noir,
     Elle était immobile, et l'on aurait cru voir
     Un tableau de Rembrandt, chargé de teintes sombres
     Où la blancheur des chairs se détache des ombres...
     Acteurs, peuple, empereur, tout semblait avoir fui,
     Et, croyant être seul, je m'écriai: C'est lui!...

Le poète examinait curieusement cet être mystérieux:

     Voyez cet œil rapide où brille la pensée,
     Ce teint blanc de Louise et sa taille élancée,
     Ces vifs tressaillements, ces mouvements nerveux,
     Ce front saillant et large orné de blonds cheveux.
     Oui, ce corps, cette tête où la tristesse est peinte,
     Du sang qui les forma portent la double empreinte.
     Je ne sais toutefois... je ne puis sans douleur
     Contempler ce visage éclatant de pâleur.
     On dirait que la vie à la mort s'y mélange...

Ici, Barthélémy se laisse aller à d'étranges suppositions. Il se demande
quel germe destructeur a sitôt défloré ce fruit adolescent. Il redoute,
par une regrettable insinuation que rien n'a justifiée et qui souleva
les plus formels démentis, que le prince ne soit condamné à une fin
précoce par la volonté d'une politique perverse.

Si le duc de Reichstadt a lu ce poème, comme le dit M. de Montbel, il
est possible qu'il ait déclaré qu'on avait eu raison de ne pas laisser
arriver jusqu'à lui l'auteur d'un écrit où on le représentait comme
victime d'une corruption inventée par la politique; mais je ne crois pas
qu'il ait protesté contre le reste. Le poème du _Fils de L'Homme_ est,
en effet, sorti d'une belle inspiration. Il a du souffle, de la vigueur,
de l'élévation. Le poète s'adressait ainsi à l'ardeur ambitieuse du
jeune duc:

     Mais quoi! content d'un nom qui vaut un diadème,
     Ne veux-tu rien un jour conquérir par toi-même?...
     La nuit, quand douze fois ta pendule a frémi,
     Qu'aucun bruit ne sort plus du palais endormi,
     Et que seul, au milieu d'un appartement vide,
     Tu veilles, obsédé par ta pensée avide,
     Sans doute que parfois sur ton sort à venir
     Un démon familier te vient entretenir!...

Il lui faisait entrevoir le retour en France et la résurrection de
l'Empire:

     Si le fer à la main, vingt nations entières,
     Paraissant tout à coup autour de nos frontières,
     Réveillaient le tocsin des suprêmes dangers;
     Surtout si, dans les rangs des soldats étrangers,
     L'homme au pâle visage, effrayant météore,
     Venait en agitant un lambeau tricolore;
     Si sa voix résonnait à l'autre bord du Rhin...
     Comme dans Josaphat, la trompette d'airain,
     La trompette puissante aux siècles annoncée,
     Suscitera des morts dans leur couche glacée.
     Qui sait si cette voix, fertile en mille échos,
     D'un peuple de soldats n'éveillerait les os?
     Si, d'un père exilé renouvelant l'histoire,
     Domptant des ennemis complices de sa gloire,
     L'usurpateur nouveau, de bras en bras porté,
     N'entrerait pas en roi dans la grande cité?...

Mais c'était un rêve. Le poète n'avait fait qu'entrevoir le jeune
prince, et il plaignait cet adolescent oublié, méconnu, caché:

     Combien dans ton berceau fut court ton premier rêve!
     Doublement protégé par le droit et le glaive,
     Des peuples rassurés esprit consolateur,
     Petit-fils de César et fils d'un Empereur,
     Légataire du monde, en naissant roi de Rome,
     Tu n'es plus aujourd'hui rien que le _Fils de l'Homme_!
     Pourtant, quel fils de roi, contre ce nom obscur,
     N'échangerait son titre et son sceptre futur?

M. de Montbel prétend que l'opinion publique s'indigna à Vienne contre
le poème de Barthélémy et de Méry, et que les personnages distingués qui
avaient reçu Barthélémy s'affligèrent qu'il eût répondu à leur
hospitalité en insultant l'Autriche dans ses sentiments les plus sacrés
et les plus chers. Il se demande si le poète n'avait pas cherché avec ce
libelle autre chose que l'occasion d'éveiller l'attention publique par
la violence de ses accusations. Cela est possible. Mais cette émotion ne
fut rien à côté de celle du gouvernement français. Il vit, dans le _Fils
de l'Homme_, un libelle séditieux, et il traduisit, le 29 juillet 1829,
Barthélémy devant le tribunal de police correctionnelle. Une foule
d'avocats distingués et des personnages, comme Victor Hugo, M. de
Schonen, le général Gourgaud, se pressaient dans l'étroite enceinte. Le
tribunal se composait du président Meslin, des juges Phélipe de la
Marnière, Colette de Beaudicourt et Mathias, de l'avocat du Roi, Menjaud
de Dammartin. Les prévenus étaient le poète Barthélémy, l'imprimeur
David et les libraires Denain et Levanneur[433]. Menjaud établit
aussitôt la prévention. M. Barthélémy, poète encore jeune[434] mais non
pas obscur, écrivain spirituel au contraire, plein de verve et de
facilité, n'avait pas recherché un procès pour réchauffer l'intérêt et
recruter des lecteurs. Mais il avait à répondre sincèrement d'attaques
contre la dynastie, contre les droits du Roi, et de provocations à
renverser le gouvernement. L'avocat ne cherchait pas à connaître la
pensée, le but, les coupables désirs de l'auteur. Il n'avait à apprécier
que l'ouvrage, et il en incriminait d'abord le titre. «Le _Fils de
l'Homme_! s'écriait-il... Quel homme? Sans doute de cet homme dont des
agitateurs s'efforcent sans cesse d'évoquer le fantôme...» L'épigraphe
du poème:

     _Quid puer Ascanius? Superatne et vescitur aura?_

était significative et faisait apprécier, à elle seule, la direction
d'esprit qui allait dominer tout l'ouvrage. Menjaud attaquait ensuite la
préface, la profession de foi dans laquelle le poète disait qu'il avait
voulu répéter aux oreilles d'un fils:

     La gloire paternelle aux plaines de Memphis!

Il signalait à la répression les vers par lesquels Barthélémy offrait un
souvenir pieux à Napoléon, tournait en dérision les fils de saint Louis
et la Charte, et Metternich lui-même! Puis il dénonçait ceux où l'auteur
déplorait la chute de Napoléon, ses tortures à Sainte-Hélène, son
désespoir d'être privé de son fils, puis la situation douloureuse de ce
fils, l'appel à l'usurpateur, l'appel à l'invasion du pays et au
renversement du trône légitime. Il fallait que la magistrature déployât
une rigueur salutaire pour venger les offenses faites au Roi, à la
monarchie, à la société.

Barthélémy fut admis à présenter lui-même sa défense en vers. M. de
Montbel le déplorait ainsi: «C'était le premier exemple de Thémis
admettant les Muses à altérer par leurs accents la sévérité du langage
des lois et l'austère dignité de leur sanctuaire!...»

Barthélémy commença de la sorte:

     Voilà donc mon délit?... Sur un faible poème
     La critique en simarre appelle l'anathème,
     Et ces vers, ennemis de la France et du Roi,
     Témoins accusateurs, s'élèvent contre moi!...
     Aussi, je l'avouerai, la foudre inattendue,
     Du haut du firmament à mes pieds descendue,
     D'une moindre stupeur eût frappé mon esprit
     Que le soir, si funeste à mon livre proscrit,
     Où d'un pouvoir jaloux les sombres émissaires
     Se montraient en écharpe à mes pâles libraires
     Et, craignant d'ajourner leur gloire au lendemain,
     Cherchaient le _Fils de l'Homme_, un mandat à la main!

Toutefois, Barthélémy rendait grâce au hasard tutélaire qui sur lui seul
suspendait l'arrêt fatal. Il avait, il est vrai, à la cour de Pyrrhus,
voulu chercher le fils d'Hector et lui redire les gloires de son père,
mais, loin d'un Argus que rien n'avait fléchi, il avait repassé le Rhin,
et, depuis, il avait raconté cette pénible histoire. Il avouait sa
faute:

     En voyant l'héritier de ces grandes douleurs,
     J'ai soupiré d'angoisse et j'ai versé des pleurs,
     Et j'ai cru qu'on pouvait, sans éveiller des craintes,
     Exhaler des regrets mêlés de douces plaintes.
     Moins sévère que vous, la royale bonté
     Excuse les erreurs de la fidélité.
     Delille, _à la Pitié_ vouant sa noble lyre,
     Chantait pour les Bourbons en face de l'Empire.
     Voulez-vous nous ravir sous nos rois tolérans
     Un droit que le poète obtenait des tyrans?
     Ah! laissez-moi gémir sur les jeunes années
     D'un frêle adolescent mort à ses destinées,
     Et, tribut éphémère emporté par le vent,
     Semer de quelques fleurs la tombe d'un vivant!

Une élégie était-elle donc un crime? Aux applaudissements de
l'auditoire, Barthélémy demandait à son accusateur d'être de bonne foi,
de ne pas dépecer son livre, de ne pas détourner le sens exact de ses
pensées, de ne pas lui prêter l'intention d'invoquer la discorde. Il
relisait les passages suspects, et il en montrait la loyauté. Il ne
cherchait point à rallumer la guerre civile, à combattre et à renverser
la monarchie. Les temps étaient passés où les fils d'Apollon, au seul
frémissement de leur luth, excitaient ou calmaient les passions. Il
terminait ainsi sa défense:

     Cessez donc d'affecter de puériles craintes!
     Des élans généreux les flammes sont éteintes,
     L'égoïsme glacé nous rend muets ou sourds.
     Dans le paisible sein des hommes de nos jours
     Les cœurs dégénérés battent sans énergie.
     Les chants des Marseillais ont perdu leur magie,
     Et, des peuples vieillis respectant le repos,
     La lyre rend des sons qui meurent sans échos!...

Me Mérilhou, avocat du prévenu, prit ensuite la parole. Quinze ans
s'étaient déjà écoulés depuis la chute de Napoléon et les temps d'une
ombrageuse susceptibilité semblaient avoir disparu. On pouvait, ce
semble, s'exprimer sur un homme «qu'aucun effort humain ne saurait
exiler de l'histoire»! Béranger, Delavigne, Lamartine, Victor Hugo,
Lebrun, lord Byron et bien d'autres avaient célébré l'homme du Destin.
Et pourtant la monarchie était encore debout. Tout à coup, un poète
était l'objet d'une poursuite rigoureuse. Pourquoi?... Il avait publié
un poème où vivait la mémoire de Napoléon. Il avait voulu présenter à
son fils les chants que lui avaient inspirés les travaux et les
victoires de son père, et voilà qu'on l'accusait d'avoir méconnu les
droits de la maison de Bourbon et cherché à ébranler le plus ancien des
trônes européens. La gravité du crime contrastait avec l'exiguïté et
l'innocence des moyens, comme le procès contrastait avec la longanimité
du pouvoir qui souffrait tant de publications napoléoniennes. Comment
expliquer tant de rigueurs contre une œuvre légère où le génie du poète
n'avait exprimé que des sentiments douloureux? Elle ne pouvait se
comprendre que par le zèle nouveau du ministère public, qui croyait
apercevoir des délits dans toutes les opinions contraires aux siennes.
Comment pouvait-on poursuivre le _Fils de l'Homme_, alors que le
tribunal avait, dans la chambre du conseil, déclaré qu'il n'y avait lieu
à poursuites?

L'avocat repoussa le commentaire trop ingénieux de l'avocat du Roi,
qu'il appelait «une vraie falsification». Il rappela que les auteurs de
_Napoléon en Égypte_ avaient eu l'idée de déposer aux pieds du fils «le
plus noble et le plus désintéressé des hommages, le monument élevé à la
gloire du père, idée touchante dont l'accomplissement ne pouvait trouver
d'entraves que dans un seul lieu du monde. Les héros d'Homère envoyaient
aux enfants les cadavres de leurs pères morts au champ d'honneur pour
recevoir l'hommage de leur piété filiale. La cour de Vienne avait été
moins généreuse envers le fils de son ancien ennemi.» Mérilhou analysait
le poème avec une véhémence, une noblesse de termes, une émotion
vibrantes. «S'il est vrai, disait-il, que la poésie vit de contrastes,
quel sujet plus touchant que le sort d'un jeune homme qui n'a reçu de
son père d'autre héritage qu'un nom qui ne lui permet ni la gloire, ni
l'obscurité?...» Il défendait ensuite l'auteur d'avoir voulu provoquer à
la révolte. D'ailleurs, était-ce au duc de Reichstadt, était-ce au
peuple français que s'adressait la provocation? Quels motifs, quels
faits de révolte indiquait Barthélemy? Ici, l'accusation était muette...
Enfin, parler d'un événement qu'on redoutait, ce n'était point le
provoquer. «La poésie n'a-t-elle donc plus sa licence et ses privilèges,
disait-il encore, et n'est-ce pas briser sa lyre et le déshériter d'un
patrimoine de génie que de lui interdire ces formes véhémentes, ces
figures passionnées par lesquelles elle remue l'âme de l'homme?... Ôter
à Archiloque son fouet vengeur, à Juvénal sa mordante hyperbole, à
Tibulle, à Parny leur palette enchanteresse, à Corneille ses vers
républicains, c'est proscrire la poésie, c'est lui défendre d'émouvoir
et de charmer. Louis XIV toléra, dans Racine poète, des réflexions
critiques qui l'indignèrent dans Racine prosateur. Et de nos jours,
Napoléon au faîte de la gloire, obsédé d'adulateurs, entendit sans
s'indigner de simples poètes protester contre son pouvoir et évoquer
autour de lui des fantômes accusateurs...» Mérilhou rappelait qu'il
avait laissé Marie-Joseph Chénier lui reprocher d'avoir étouffé la
République, sa mère, et Delille chanter les malheurs de la race royale
dans le poème _la Pitié_. Il en citait des vers véhéments. «Eh bien,
Napoléon pensionna Chénier et honora Delille. Il ne les envoya pas à la
police correctionnelle.» Et si l'Empire était tombé, ce n'était point
par les vers républicains de Chénier, ni par les vers royalistes du
chantre de la _Pitié_. L'avocat repoussait aussi l'accusation sur les
prétendues attaques à l'ordre de successibilité au trône. Ce procès
était un étrange anachronisme. Il semblait un procès du genre de ceux
que la loi du 11 novembre 1815 avait fait inopinément surgir. Mais le
système des tendances n'avait plus de raison d'être, pas plus que la
théorie des provocations indirectes et la théorie des accusations
collectives. La nation était tranquille et libre. On avait le droit de
dire que Napoléon avait existé, avait régné, avait vaincu et que son
règne n'avait pas été sans gloire.

«Et l'on ne pourrait pas, s'écriait l'éloquent défenseur dans sa
conclusion, imprimer qu'il a un fils, que ce fils hérite de son
infortune, en expiation des courtes joies qui ont entouré ses jeunes
ans! On ne pourrait pas dire que ce jeune homme est captif, et il serait
défendu de plaider un malheur dont les Annales modernes n'offrent pas
d'exemple! Et ce qui serait innocent en parlant du père, deviendrait un
crime en parlant du fils?... Qu'a-t-il fait jusqu'ici pour mériter
l'honneur d'être l'objet de tant d'alarmes? Courbé d'avance sous le
poids d'un grand nom, on ne le distingue des princes de sa maison que
par les soupçons et les précautions injurieuses pour la France dont on
accable sa vie!... L'exécution fidèle de la Charte, l'abnégation sincère
de ces voies de violence ou de fourberie qui ne peuvent que discréditer
le pouvoir, voilà le meilleur rempart contre les vaines terreurs. Cessez
de combattre des fantômes! Cessez de donner par vos poursuites de la
réalité à des chimères que l'ambition de nos voisins peut exploiter un
jour contre la grandeur de notre belle France!»

Sans se laisser convaincre par l'éloquence de cette belle plaidoirie;
sans écouter Me Persin, avocat de l'imprimeur David, qui déclarait qu'il
n'existait plus de roi de Rome et qu'on ne connaissait que «le fils de
l'étrangère et l'élève de Metternich», le tribunal, s'appuyant sur
l'article 2 de la loi du 25 mars 1822 et sur les articles Ier et 2 de la
loi du 17 mai 1819, ainsi que sur l'article 87 du Code pénal, condamna
l'auteur incriminé à trois mois de prison et à mille francs d'amende...
Le ministère public l'emportait, mais le gouvernement n'avait pas lieu
de se féliciter de son triomphe. Le procès du 29 juillet 1829 amenait,
en effet, deux résultats inattendus pour lui. Malgré une condamnation
sévère, le poète Barthélémy voyait sa réputation s'accroître. On allait
jusqu'à comparer les rigueurs de sa situation à celles de la situation
faite à Béranger. D'autre part, l'opinion publique, hier encore assez
indifférente, semblait aujourd'hui attentive et sympathique au nom de
celui qui avait cessé un instant d'être le duc de Reichstadt pour
redevenir le fils de l'Homme, c'est-à-dire le fils de l'Empereur.



CHAPITRE XV

LE CHEVALIER DE PROKESCH-OSTEN


La duchesse de Parme attendait que le temps fixé pour la durée de son
grand deuil fût terminé pour donner des bals à ses sujets. Elle se
consolait de ce retard en allant souvent au théâtre, mais elle n'était
point ravie de ses chanteurs: «C'était à qui hurlerait le plus,
écrivait-elle. Je suis charmée que le roi de Sardaigne ne soit pas venu
à présent, car il y aurait de quoi prendre des maux de nerfs si on
restait du commencement à la fin[435].» Quelques jours après, le deuil
était clos et les bals reprenaient. «J'ai donné, disait-elle, un premier
bal mardi passé. Il a été très brillant, et je dois dire que nous avons
à présent, pour une petite ville comme Parme, de bien jolies jeunes
femmes et en assez grand nombre.» Puis, comme elle craignait de paraître
trop frivole: «Le monde, ajoutait-elle, n'a plus d'attraits pour moi.
Quand j'y vais, c'est par devoir, et je ne trouve de vrai bonheur qu'en
m'occupant de l'éducation des enfants que le cher défunt m'a
laissés[436].» Et son fils, le fils de l'Empereur? Elle n'en parle pas;
seulement, trois mois après, au moment d'aller passer quelque temps avec
lui et avec l'empereur d'Autriche, elle avoue qu'elle ne part qu'avec
regret. «Outre le chagrin, dit-elle, que j'ai de quitter pour trois mois
mes enfants, je n'ai jamais entrepris un voyage plus à contre-cœur,
parce que je n'y prévois que déboires et contrariétés, et que je prévois
aussi qu'à cause de mon fils je serai obligée de tenir tête à mon père,
dans ce moment où j'aurais tant besoin de le ménager... Je voudrais déjà
être de retour.» Que voulait-elle dire par cette lutte contre son père?
Aurait-elle eu l'intention de lui redemander son fils, de le ramener
avec elle à Parme? Je n'ai malheureusement pu éclaircir ce point
particulier... Elle voyageait presque seule et avait besoin de recourir
parfois aux bons offices de ses amies. «Pardon de cet ennui,
mandait-elle à la comtesse de Crenneville, mais autrefois j'avais le
général qui me montrait tout, et à présent je suis seule. Quelles
tristes réflexions cela fait naître!» Pour le moment, nul n'avait encore
remplacé «le cher défunt».

L'empereur d'Autriche continuait à porter un vif intérêt à l'éducation
de son petit-fils. Il assistait parfois avec l'Impératrice à ses
examens. Le dernier eut lieu le 1er mai 1830. Foresti rapporte qu'on
interrogeait le jeune prince sur le code de législation militaire,
lorsque l'examen fut interrompu par la débâcle subite du Danube, qui
s'était rué dans les faubourgs de Léopoldstadt et de Rossau, renversant
des maisons entières et faisant un grand nombre de victimes. L'Empereur
et l'Impératrice montèrent en bateau pour parcourir les lieux les plus
menacés et porter des secours aux indigents. Le duc de Reichstadt,
emporté par son ardeur généreuse, eût bien voulu les suivre, mais ses
médecins, qui avaient des craintes pour sa santé, s'y opposèrent. Il
faut dire que le duc de Reichstadt subissait une croissance inquiétante
et que sa taille se développait d'une façon presque anormale. Aussi
l'Empereur lui défendit-il de le suivre. Le duc s'en consola en lui
remettant pour les pauvres et les malheureux tout ce que contenait sa
bourse.

En même temps que ses diverses études, le jeune prince aimait beaucoup
l'équitation. Il y avait dès l'enfance pris un goût particulier, et
c'était plaisir de le voir monter des chevaux impétueux, soit au milieu
des troupes, soit au Prater. Dès l'âge de sept ans, il avait voulu
revêtir l'uniforme de soldat. De sergent, il était devenu officier, puis
en 1828 capitaine au régiment des chasseurs de l'Empereur. En 1829, il
commandait une compagnie de grenadiers. En juillet 1830, il allait
devenir major au régiment de Salins; en novembre, lieutenant-colonel du
régiment d'infanterie de Nassau. Le 20 mars 1830, il avait atteint l'âge
de dix-neuf ans et ne songeait qu'à la carrière des armes, où il voulait
s'illustrer à tout prix. En attendant, il avait consenti à passer
quelques mois à Baden, jolie petite ville d'eaux voisine de Vienne, où
sa mère était enfin venue le rejoindre. Un savant docteur, directeur du
musée de Baden, que j'ai eu l'honneur et le plaisir de voir dans ce
charmant pays, il y a deux ans, raconte ainsi une entrevue qu'il eut en
1830 avec le jeune prince: «Marie-Louise, dit-il, habitait avec son
fils, pendant l'été, la délicieuse station balnéaire de Baden, près de
Vienne. Elle s'y trouvait notamment en 1830, au «pavillon de Flore», et
le duc de Reichstadt était installé en face d'elle, dans la maison du
«Temple grec». Presque tous les matins et souvent le soir, je voyais
sortir à cheval le pâle et mince jeune homme; il était toujours vêtu
très simplement d'un habit brun foncé, coiffé d'un chapeau de feutre
noir et accompagné d'un valet à cheval comme lui. Il descendait au pas
la Gutenbrunnerstrasse, où je suis né, et que nous habitions alors;
puis, arrivé dans l'Helenenthal, il faisait prendre le galop à sa
monture. Mon père était médecin et avait eu l'occasion de donner ses
soins à l'ex-Impératrice. Un jour qu'elle venait le consulter, elle me
vit--j'avais alors dix ans--en train de préparer des insectes pour la
collection entomologique de mon père. Elle regarda mon travail, loua le
goût avec lequel j'avais disposé les papillons, que je me procurais en
élevant des chenilles, et finit par dire en poussant un soupir:

«--Ah! si mon fils pouvait s'intéresser à ces choses!

«--Pourquoi ne pas essayer, Altesse Impériale? répliqua mon père de son
ton brusque et rond.

«--Oui; mais comment faire?

«--Il pourrait venir ici voir ma collection.

«--Oh! il ne voudra pas, dit la mère tristement.

«--Eh bien! le gamin ira lui montrer quelques-uns de ses papillons...»

«Marie-Louise dit qu'elle en serait enchantée et, deux ou trois jours
plus tard, me fit avertir de l'heure la plus convenable pour cette
visite. J'avais de grandes boîtes couvertes de gaze verte et remplies de
chenilles à divers états de leur transformation. J'espérais ainsi amuser
ou intéresser le jeune duc. Mais, à cette époque, il nourrissait des
pensées ambitieuses qui l'absorbaient tout entier et égarait ses
rêveries en des projets césariens que son entourage et l'empereur
François lui-même avaient fini par ne plus combattre, quoiqu'ils en
vissent bien l'inanité. Néanmoins, pour faire plaisir à sa mère,
l'ex-roi de Rome essaya de s'intéresser à mes insectes; mais il n'eut
pas la force de jouer longtemps cette petite comédie, et, après un
instant, il y renonça. Le souvenir de cette entrevue n'en a pas moins
laissé en moi une image très nette et très précise de ce malheureux
prince. Rien de plus séduisant que sa physionomie, sa personne tout
entière et ses manières. Il avait l'air doux et triste, et ressemblait
d'une manière frappante à son père et à sa mère. Le menton, la courbe
des maxillaires étaient essentiellement napoléoniens; le front, par
contre, avait la courbe si particulière aux Habsbourg. Il tenait aussi
de Marie-Louise ses yeux d'un bleu clair, ses cheveux blonds, son nez
plutôt long et busqué, bien que délicatement dessiné. L'ensemble était
rayonnant d'intelligence et de poésie, à raison même du terrible
amaigrissement qui commençait à creuser ses traits, et qui se retrouve
dans le plâtre moulé sur sa face, immédiatement après sa mort, et que
conserve aujourd'hui le musée de Baden[437].»

C'est vers cette même époque que le duc de Reichstadt fit la
connaissance du chevalier de Prokesch-Osten, qui allait devenir son
meilleur et son plus fidèle ami. Antoine Prokesch, né en 1795 à Gratz,
était issu d'une très honorable famille bourgeoise. Son père, qui
jouissait de l'estime de Joseph II, était propriétaire en Styrie d'une
terre située dans la vallée de la Murz. Après une éducation très
soignée, le jeune homme entra dans l'armée autrichienne et fit les
campagnes de 1813, 1814 et 1815. Il avait ressenti, comme ses camarades,
la haine du despotisme napoléonien, en même temps qu'une admiration
irrésistible pour l'énergie et l'ascendant de l'Empereur. Il ne fut
point favorable au retour des Bourbons, qu'il jugeait un anachronisme.
Il croyait que le renversement de Napoléon était, de la part des
puissances, un manque de confiance dans leurs propres forces. Le retour
de l'île d'Elbe ne le surprit pas. Il le considéra comme une preuve de
ce qu'un tel homme pouvait faire en France. Les revers de l'Empereur ne
diminuèrent point l'estime qu'il lui avait vouée. Il avait l'âme assez
haute, lui qui avait été dans les rangs des adversaires de Napoléon,
pour ne point partager les sentiments médiocres de certains hommes qui
s'acharnaient alors sur le prisonnier de Sainte-Hélène et qui allaient
jusqu'à dénier ses talents militaires. Prokesch, indigné, fit paraître
dans le cours de l'année 1818 un mémoire intitulé: _Les batailles de
Ligny, des Quatre-Bras et de Waterloo_, mémoire qui fut lu avec le plus
grand intérêt par les principaux officiers de l'armée autrichienne. Ce
travail allait devenir, à l'insu de l'auteur, le point de départ de ses
relations avec le duc de Reichstadt. Prokesch avait étudié la stratégie
dans les bureaux de l'archiduc Charles et s'était passionné pour les
mathématiques, qu'il professa à l'École des cadets à Olmütz de 1816 à
1818. Il devint aide de camp du feld-maréchal de Schwarzenberg et
composa des écrits militaires intéressants. Il se livra ensuite à des
études géodésiques dans les Karpathes et fit de grands voyages en Grèce,
dans l'Asie Mineure et en Égypte. Il revint sur les côtes de la Grèce
prendre, sous les ordres de l'amiral Dandolo, le commandement d'une
flotte armée contre les pirates qui menaçaient le commerce autrichien.
Enfin il se distingua dans différentes missions à Smyrne, à Saint-Jean
d'Acre, à Alep, à Rhodes, en Égypte. Pour de tels services il obtint le
titre de chevalier d'Orient, _Ritter von Osten_[438].

Après plusieurs années d'absence, il revint à Gratz, où ses compatriotes
lui firent l'accueil le plus flatteur. François II, qui visitait alors
la Styrie, s'était arrêté dans cette ville. Il voulut voir l'officier
distingué qui avait pris part à des événements aussi dramatiques que les
luttes des Grecs contre les Turcs, et s'était acquitté avec habileté de
missions délicates. Le 22 juin 1830, le chevalier de Prokesch-Osten fut
invité à la table impériale et placé à côté du duc de Reichstadt, qu'il
n'avait pas eu jusqu'alors l'occasion d'approcher, quoiqu'il désirât
beaucoup le connaître. La destinée allait les lier tous deux d'une
amitié étroite. Cette amitié fut un doux et clair rayon dans la trop
courte et trop sombre vie du prince. Il trouva dans le chevalier de
Prokesch comme un frère aîné qui lui montra presque aussitôt un
dévouement absolu. Prokesch avoue que ce beau et noble jeune homme, aux
yeux bleus et profonds, au front mâle, aux cheveux blonds et abondants,
calme et maître de soi dans tout son maintien, fit sur lui, dès la
première heure, une impression vraiment extraordinaire[439]. Il
n'échangea avec le duc que quelques paroles timides, car, pendant tout
le dîner, l'Impératrice et l'archiduc Jean se plurent à l'interroger sur
ses voyages. Ce ne fut qu'à la fin de la soirée que le jeune prince put
lui serrer fortement la main et lui dire ces mots significatifs: «Vous
m'êtes connu depuis longtemps!» Cette poignée de main cordiale était,
comme le reconnut bientôt Prokesch, un gage d'affection certaine[440].

Le lendemain matin, le comte de Dietrichstein vint le voir et le pria de
le suivre chez son illustre élève. Dès qu'il l'aperçut, le fils de
Napoléon accourut à lui, le regard animé, l'attitude pleine de
confiance, et il lui répéta: «Vous m'êtes connu et je vous aime depuis
longtemps! Vous avez défendu l'honneur de mon père à un moment où chacun
le calomniait à l'envi. J'ai lu votre mémoire sur la bataille de
Waterloo, et, pour mieux me pénétrer de chaque ligne, je l'ai traduit
deux fois, d'abord en français, puis en italien.» Dans cet écrit,
Prokesch avait montré qu'au rebours des guerres précédentes, où la
fortune s'était plu à accorder ses faveurs à Napoléon, l'Empereur avait
eu contre lui à Waterloo mille obstacles: des pluies diluviennes qui
avaient détrempé le terrain de manœuvres, retardé ses mouvements et
harassé ses troupes, enfin des difficultés de toute nature qui avaient
fait intercepter ses courriers. En réalité, ses talents étaient demeurés
les mêmes et ses conceptions aussi puissantes, mais un sort ennemi avait
contrarié tous ses efforts. La conversation tomba ensuite sur la Grèce.
Or, la veille, dans la conversation qui avait suivi le dîner, devant
l'Impératrice, l'archiduc Jean et le comte de Dietrichstein, Prokesch
avait eu la hardiesse de dire que, le trône de Grèce manquant de
prétendants depuis le refus du prince de Cobourg, le fils de Napoléon
semblait naturellement désigné pour l'occuper; et, à sa grande surprise,
l'auditoire avait paru l'approuver.

Dans son entretien avec le duc de Reichstadt, Prokesch revint
adroitement sur cette idée; le jeune prince le comprit aussitôt sans
qu'il eût besoin d'insister. Mais, un autre jour, il fit entendre au
chevalier qu'il avait des visées plus hautes. Toutefois, avec une
modestie sincère, il se défendait d'une ambition prématurée. Même pour
la couronne hellénique, il se jugeait encore trop jeune. De la Grèce, on
en vint à la Syrie. Le duc se mit à parler de la campagne de Bonaparte
et des causes de son arrêt devant Saint-Jean d'Acre[441]. Il s'exprimait
avec ardeur. Il examinait en juge compétent les résultats considérables
qu'aurait pu amener la prise de cette ville. De là à s'occuper plus
amplement de Napoléon, il n'y eut qu'un pas. Le duc parlait avec
animation. «On sentait, dans chacune de ses paroles, la plus chaleureuse
admiration, l'attachement le plus profond pour son père. Il appuyait de
préférence sur ses talents militaires. Le prendre pour modèle et devenir
un grand capitaine, sur ce point il était tout feu, toute flamme.»
Prokesch et lui discutèrent plusieurs manœuvres de l'Empereur. Le
chevalier fut surpris de la sagacité du prince. Il déclara en toute
franchise que, parmi les officiers alors réunis à Gratz, personne ne lui
paraissait avoir le coup d'œil militaire plus pénétrant et des aptitudes
plus prononcées pour le commandement en chef. Lorsque le duc de
Reichstadt vit qu'il avait découvert en son interlocuteur un esprit
capable de l'apprécier, une âme loyale et sûre comme la sienne, il le
supplia de rester auprès de lui. «Sacrifiez-moi, dit-il, votre avenir...
Nous sommes faits pour nous entendre. Si je suis appelé à devenir pour
l'Autriche un autre prince Eugène, la question que je me pose est
celle-ci: comment me sera-t-il possible de me préparer à ce rôle?» Et,
en présence du comte Dietrichstein qui eut le bon goût de ne point s'en
offenser, il dit qu'il lui fallait un homme capable de l'initier aux
nobles devoirs de la carrière militaire; or, il ne voyait aucun homme de
ce mérite dans son entourage. Prokesch se récria. Le duc lui paraissait
trop précipité dans son jugement, et, quant à lui, il ne se croyait pas
capable d'une telle mission. Le prince le laissa dire, puis reprit la
conversation sur les faits d'armes de son père. Prokesch le quitta
bientôt pour aller présenter ses hommages à la duchesse de Parme, qui se
trouvait, elle aussi, de passage à Gratz. Une demi-heure après, le duc
de Reichstadt, qui était venu le rejoindre, embrassa froidement sa mère,
puis ramena l'entretien sur son départ de Paris en 1814. «Nous nous
quittâmes, ajoute Prokesch, comme deux hommes qui ont la conviction que
rien ne pourra jamais les séparer.»

La nature généreuse du duc de Reichstadt, qui avait un besoin ardent de
se confier et d'aimer et qui avait dû trop souvent se dissimuler avec
des êtres incapables de la comprendre, s'était élancée avec une ardeur
naïve au-devant de cette âme si franche qu'elle sentait déjà sienne.
Chose extraordinaire, c'est un étranger, un ancien adversaire du
despotisme napoléonien qui, à défaut des Français écartés par la
défiance de Metternich, apparaît tout à coup pour faire renaître chez le
jeune prince l'intérêt, la confiance et l'attachement. «En me parlant,
raconte Prokesch, il semblait que son cœur cherchait à s'épanouir, et il
m'expliquait le sentiment qu'il éprouvait alors, en me disant que
j'étais pour lui un homme entièrement de son choix.»

Dès le premier entretien, le chevalier se sentit impressionné par
l'esprit, les connaissances et le jugement du duc de Reichstadt. Il
l'écrivit aussitôt au comte de Dietrichstein: «Quand on porte un aussi
grand nom, disait-il, et que, dès l'enfance, on se sait appelé à de si
hautes destinées; quand, en outre, on est aussi bien doué que Son
Altesse et que l'on vit dans des temps pareils aux nôtres, c'est qu'on
est désigné par la Providence pour de grandes choses.» À l'appréciation
équitable du caractère et des aptitudes du jeune duc, Prokesch ajoutait
particulièrement la franchise. Il donna en effet à son ami, dès le
premier jour, des avis sincères. Il se plut à l'avertir de ses
imperfections, à l'habituer à se vaincre dans ses désirs, à triompher
enfin des obstacles qui pouvaient nuire à son développement moral et
intellectuel. Heureux les princes qui peuvent et qui veulent avoir de
tels conseillers!... Le comte Maurice de Dietrichstein, qui était très
satisfait de voir se former un pareil courant de sympathie entre son
élève et le chevalier de Prokesch,--car il comptait sur lui pour l'aider
à parfaire son éducation,--lui écrivit le lendemain, 24 juin, une lettre
dont voici la traduction: «Très cher ami, le prince a été si enchanté de
votre entretien d'hier qu'il considère comme une des choses les plus
désirables pour lui de le renouveler aussi souvent que possible pendant
notre séjour ici. Il vous prie, en conséquence, de venir le voir demain,
à neuf heures du matin, moment où nous ne serons pas dérangés (seulement
en frac). Que peut-il y avoir de plus agréable et de plus utile pour un
jeune homme plein d'avenir, appelé aux plus hautes destinées, sur lequel
le monde a ses regards fixés, que la conversation d'un homme que
distinguent les plus brillants avantages du cœur et de l'esprit?
Personne ne partagera plus amicalement et plus sincèrement ces vœux que
votre ami dévoué[442].»

Le chevalier de Prokesch se rendit aussitôt à cette aimable invitation,
et il fut très chaleureusement reçu par le prince. Tous deux, devant le
gouverneur, causèrent aussitôt avec un abandon familier. Ils parlèrent
encore de l'Égypte. «Quel souvenir y a-t-on conservé de mon père?
demanda le duc.--On ne s'en souvient que comme d'un météore qui a passé
sur ce pays, en l'éblouissant.--Mais le peuple, qui eut alors à
supporter les malheurs de la guerre, n'en a-t-il pas conservé un profond
ressentiment?--L'inimitié des habitants contre Napoléon a fait place à
d'autres inimitiés. Il n'est resté pour son souvenir qu'une grande
admiration...» Le duc s'en étonna. Il comprenait bien que des esprits
élevés eussent pu former un pareil jugement; mais la multitude? À son
avis,--et l'on conviendra que ce n'était pas celui d'un jeune homme,--la
multitude devait considérer le héros «comme elle regarde un beau
tableau, sans pouvoir se rendre compte de ce qui constitue son
mérite[443]». Puis, le duc aborda un sujet qui l'intéressait beaucoup
aussi, c'est-à-dire des devoirs et des qualités du commandant en chef.
Il en parlait avec animation, l'œil brillant, les joues en feu.

Le hasard voulut que le comte de Dietrichstein vînt à sortir un instant.
Les deux interlocuteurs restèrent seuls. Aussitôt le prince saisit la
main de Prokesch et lui demanda avec une confiance et une vivacité
charmantes: «Parlez-moi franchement! Ai-je quelque mérite et suis-je
appelé à un grand avenir? Ou n'y a-t-il rien en moi qui soit digne qu'on
s'y arrête? Que pensez-vous, qu'espérez-vous de mon avenir? Qu'en
sera-t-il du fils du grand Empereur? L'Europe supportera-t-elle qu'il
occupe une position indépendante quelconque?» Cette fois, c'était bien
le fils de Napoléon qui parlait. C'en était fait du duc de Parme, du duc
de Reichstadt et des autres titres étrangers dont on l'avait affublé.
L'adolescent timide avait disparu. Nul, excepté Prokesch, ne l'avait
encore compris. À la Cour, on le jugeait froid et taciturne. Ne se
sachant pas deviné, il semblait élever de lui-même des barrières autour
de ses idées. Il avait fallu qu'il rencontrât un véritable ami pour
qu'il lui ouvrît son âme. Sans doute, il avait dit plus d'une fois à
l'Empereur, son grand-père, le seul auquel il voulût bien se confier:
«Comment concilier mes devoirs de Français avec mes devoirs
d'Autrichien?» Mais jamais il ne s'était exprimé avec la candeur, avec
l'effusion qu'il venait de témoigner à Prokesch.

On a vu le combat qui se livrait dans son esprit. Fallait-il qu'il se
prononçât un jour entre sa patrie réelle et sa patrie d'adoption? «Si la
France m'appelait, ajoutait-il, non pas la France de l'anarchie, mais
celle qui a foi dans le principe impérial, j'accourrais, et, si l'Europe
essayait de me chasser du trône de mon père, je tirerais l'épée contre
l'Europe entière[444]. Mais y a-t-il aujourd'hui une France impériale?
Je l'ignore.» On lui cachait les nouvelles extérieures. Il savait bien
cependant qu'il y avait eu quelques manifestations; mais fallait-il
compter là-dessus? «Des révolutions aussi graves méritent et exigent des
bases plus solides.» Il l'avait dit un jour devant Metternich lui-même:
«Je manquerais aux devoirs que m'impose la mémoire de mon père, si je
devenais le jouet des factions et l'instrument des intrigues... Jamais
le fils de Napoléon ne pourra consentir à descendre au rôle méprisable
d'un aventurier[445].» Puis, examinant le cas où il ne pourrait pas
rentrer en France, il voulait devenir pour l'Autriche un autre prince
Eugène. Cependant, il ne cachait point que l'Autriche avait méconnu son
père et méconnu ses intérêts à elle. En l'abandonnant, elle avait,
suivant lui, fait le jeu des Russes. Prokesch lui répondit: «Vous avez
un noble but devant vous. L'Autriche est devenue votre patrie
d'adoption. Vous pouvez, par vos talents, vous préparer à lui rendre
dans l'avenir d'immenses services.--Je le sens comme vous, répondit-il.
Mes idées ne doivent pas se porter à troubler la France... Ce serait
déjà pour moi le but d'une assez noble ambition que de m'efforcer de
marcher un jour sur les traces du prince Eugène de Savoie; mais comment
me préparer à un si grand rôle[446]?... Je désire pouvoir trouver autour
de moi des hommes dont les talents et l'expérience me facilitent le
moyen de fournir, s'il est possible, cette honorable carrière.» Puis
fixant Prokesch il s'écria: «Ah! si vous restiez auprès de moi!... Mais
devant vous s'ouvre une voie semée de riantes perspectives, capable de
vous tenter!» Prokesch le rassura en lui disant: «Nous parlerons de cela
plus tard.» Et ils se séparèrent après s'être embrassés[447].

Ces deux entretiens montrent dans le duc de Reichstadt un prince que
l'on n'a pas connu. Le poème du _Fils de l'Homme_ avait fait croire à la
France et à l'Europe que le fils de Napoléon était étiolé, que son
intelligence était faible ou abrutie. On voit, d'après ce qui précède,
combien cela était faux. On avait dit aussi--on le répète encore
aujourd'hui--que son instruction était nulle. Or, l'esprit, le jugement
et les connaissances du prince avaient immédiatement frappé Prokesch.
Plus d'une fois le duc de Reichstadt avait lu ces méchancetés et ces
calomnies dans les journaux étrangers, et il en avait souffert. Puis, il
s'était juré de donner un démenti formel à la triste réputation que des
pamphlétaires ennemis avaient osé lui faire, et il avait redoublé de
travail et d'énergie[448]. Il se serait fait tuer pour défendre la
mémoire de son père. «Il aimait son père, il l'adorait, dit une autre
relation de Prokesch écrite après la mort du prince[449]. Il étudiait en
lui l'histoire entière, le passé, le présent et l'avenir. À cet amour
passionné pour Napoléon il ajoutait une réelle affection pour son
grand-père. Le combat long et acharné qu'ils se livrèrent tous deux, et
la chute de l'un causée par l'autre, n'égarèrent pas ses sentiments. Il
vit cela et adora la main toute-puissante qui conduit les rois et
anéantit les peuples et les empires.» Mais Prokesch ajoutait: «Il
alliait ainsi dans son cœur deux éléments opposés dont le choc, selon ma
conviction, hâta puissamment sa mort.» Ce n'était donc pas un énervé, un
indifférent que ce jeune homme à l'âme ardente, au cœur franc et clair
comme la lame d'une épée. Sa fougue, sa vivacité d'esprit, son
enthousiasme devant les grandes pensées et les grands devoirs, ses
réflexions profondes sur les importantes questions militaires et
politiques, sur l'état des divers empires, leurs forces, leurs
ressources, leurs tendances et leurs relations, ses connaissances
étendues en histoire et en géographie, en philosophie et en littérature,
en statistique et en art militaire, en mathématiques et en langues
étrangères, tout cela prouvait suffisamment qu'il était un des jeunes
princes les plus instruits de son époque. Il avait, en effet, su tirer
profit des nombreuses leçons qu'on lui avait libéralement données. De
plus, quoiqu'il eût été éloigné de son pays dès l'âge de quatre ans,
quoiqu'il eût été séparé des compatriotes qu'il aimait et que son
instruction eût été faite par des maîtres autrichiens, il était
entièrement resté Français. Ceux qui lui reprochaient d'avoir été élevé
par Metternich au milieu de tous les préjugés qui devaient lui rendre la
France odieuse et de partager ces préjugés, ceux-là mentaient ou se
trompaient. S'il avait un air mélancolique qui surprenait tous ceux qui
l'apercevaient, c'est que son intelligence avait été assez précoce pour
comprendre les malheurs qui, dès l'enfance, avaient fondu sur lui. Le
premier des trônes de l'Europe renversé après des luttes gigantesques,
le plus glorieux des pères mort en captivité, une mère faible et
coupable, une patrie si éloignée de lui qu'il osait à peine espérer la
revoir, mille obstacles suscités entre lui et ceux qui auraient pu lui
parler de cette France toujours si aimée, le souci poignant d'une
destinée inquiète, exposée aux contradictions et aux périls de tout
genre, comment veut-on qu'avec des pensées et des préoccupations aussi
sévères, la pâleur et les soucis ne se fussent point gravés sur son
front? Il est inutile d'aller chercher ailleurs d'autres explications.
Celles-là suffisent. «Avec un calme au-dessus de son âge et une
impartialité au-dessus de sa position, dit encore Prokesch, il suivait
la lutte des partis dans les journaux et les brochures qu'il lisait avec
avidité, et il assignait à chacun le temps de sa durée et le terme de
ses intrigues.»

Le prince concluait de cet état de choses «qu'il devait prendre pour
règle de se préparer sans repos et sans relâche». Aussi, sans s'adonner
aux plaisirs de son âge, sauf aux exercices militaires et à
l'équitation, le fils de Napoléon se préoccupait avec ardeur, à dix-neuf
ans, de son avenir[450]. Il savait qu'il avait à remplir une très haute
destinée, et il y consacrait tous ses efforts, lisant, étudiant,
méditant... Qu'on s'étonne, après cela, si son air grave a frappé ses
contemporains! Mais telle est la légèreté et la médisance des Cours
qu'on attribuait à la faiblesse constitutionnelle de sa nature ou à des
plaisirs excessifs ce qui n'était que le résultat de ses labeurs et de
ses préoccupations. «Une anxiété sans pareille, continue son ami, le
tourmentait au milieu des rêves si pardonnables d'un avenir de gloire.
Il jetait un regard sur lui-même, sur sa jeunesse, sur son inexpérience.
Il tremblait que le temps ne pût le porter à la tête des affaires avant
de l'avoir mûri.» C'est pourquoi il s'efforçait fiévreusement de combler
toutes les lacunes de son instruction. Il lisait les campagnes des
grands généraux; il allait apprendre les manœuvres sur le terrain; il
augmentait ses connaissances en histoire[451]. Il étudiait «tout ce qui
paraissait de nature à le préparer à une grande mission dans le monde».
Il n'était pas de ces princes qui n'attendent que du hasard ou de
l'intrigue le succès de leurs espérances. Il voulait gagner, il voulait
mériter amplement le trône qu'il ambitionnait, et il se tenait prêt.
«Dans ses études il ne laissait rien échapper de tout ce qui avait
rapport à l'art de la guerre sans l'approfondir.» Il aimait la guerre en
elle-même, non point pour la fièvre des combats, l'aiguillon des périls,
la passion de l'orgueil et de la gloire. Il la considérait comme un
fléau nécessaire, mais aussi comme propre à révéler les hommes, leur
sang-froid, leur capacité, leur vaillance[452]. Il s'était imposé une
tâche difficile, et ce détail précis étonnera bien ceux qui ne
connaissent de lui que son nom: l'histoire stratégique des campagnes de
son père. Il avait commencé à la travailler avec le plus grand soin;
«mais, comme nous l'apprend Proskesch lui-même, il ne voulait la publier
que lorsqu'il en serait assez content pour pouvoir la mettre au jour,
sans s'exposer aux reproches de présomption et de plagiat[453]». Une
troisième entrevue avec Prokesch succéda peu de jours après aux deux
premières. Le comte de Dietrichstein, qui eût voulu trouver en Prokesch
un appui pour réformer le caractère impétueux du jeune prince, était
venu se plaindre de l'obstination de son élève à préférer l'art
militaire à toute autre étude. Il paraît, entre autres, que le duc de
Reichstadt s'amusait à arranger l'orthographe allemande à sa fantaisie.
C'était une petite vengeance de sa part contre une langue qu'il avait
plutôt subie qu'aimée. Mais cette offense à la langue allemande semblait
au comte un véritable acte de rébellion. Prokesch en parla au jeune
prince, qui sourit et promit de ne plus taquiner son gouverneur. Il le
considérait comme un excellent homme, incapable toutefois d'apprécier
les pensées et les désirs qui le tourmentaient. Dietrichstein eût bien
voulu favoriser l'ambition de son élève, mais il redoutait fort M. de
Metternich, et la crainte de déplaire au puissant chancelier l'emportait
sur ses bonnes intentions[454].

Le duc de Reichstadt parlait souvent au chevalier de Prokesch de son
attachement pour son grand-père, car il en recevait des consolations et
quelques bons conseils. Il s'exprimait avec autant de franchise sur la
Cour, dont il appréciait peu les manières et l'esprit. Le duc était du
petit nombre de ceux qui savent apprécier les qualités d'un homme, sans
être aveuglé sur ses défauts. Parmi les rares personnes qu'il estimait,
il plaçait au premier rang l'archiduc Jean. Prokesch ne dit pas si le
prince, dans ses diverses confidences, l'entretînt jamais du comte de
Neipperg. Il est vrai que le chevalier a déclaré que les aveux intimes
du prince étaient la propriété de son cœur et que, se regardant comme un
confesseur, il ne les révélerait pas. On ne peut donc qu'estimer une
pareille réserve. Quant à sa famille, à ses oncles et tantes, le duc de
Reichstadt comptait peu sur leur dévouement. Il avait plus de confiance,
une confiance résolue, dans la bonté de sa cause, et il croyait
certainement qu'elle finirait par s'imposer, comme une nécessité, à la
France et à l'Europe. Il voulait savoir--et c'était chez lui une sorte
d'impatience fébrile--ce que pensait alors cette Europe de la France et
de son gouvernement. On était à la veille de la chute de Charles X, et
quoique le chevalier de Prokesch la considérât comme inévitable, il ne
soupçonnait pas qu'elle serait aussi rapide. Il dit cependant au duc
qu'un changement de gouvernement lui paraissait probable tôt ou tard,
mais qu'il serait précédé par une période anarchique. Que sortirait-il
de ces troubles? Peut-être la restauration de l'Empire. Il n'osait
toutefois l'affirmer. Mais, en sage conseiller, il invitait le prince à
se préparer à toutes les éventualités, à se rendre compte de la
situation exacte des différentes puissances, à faire valoir sa personne
dans l'armée, dans le monde et parmi les diplomates, à s'éclairer sur
l'état réel de la France et sur l'histoire exacte de son père. Aussitôt
le duc de Reichstadt lui montra sa bibliothèque personnelle, qui
comptait déjà plusieurs centaines de volumes d'œuvres historiques et de
Mémoires sur Napoléon, ainsi que sur les guerres de la République, du
Consulat et de l'Empire. Il tenait cette précieuse bibliothèque au
courant, et il convient de répéter qu'à cet égard il n'avait trouvé
aucun obstacle. «Son père était l'axe du monde de ses pensées. L'œil
fixé sur le portrait peint par Gérard, il réfléchissait souvent pendant
des heures entières sur les événements présents et il s'efforçait de les
déduire du passé[455]...»

Prokesch lui promit de compléter ses réflexions par les siennes, de le
traiter en tout comme un ami dévoué. Il l'engagea à ne concevoir que des
désirs réalisables, mais à ne les perdre jamais de vue. Ces paroles
ravirent le prince à tel point qu'il appela Prokesch son «Posa». Le duc
de Reichstadt faisait ainsi allusion à la tragédie de Schiller, _Don
Carlos_, et à la scène fameuse où le prince dit au marquis de Posa:
«Laisse-moi pleurer, pleurer sur ton cœur des larmes brûlantes, mon
unique ami! Je n'ai personne, personne... sur cette grande et vaste
terre, personne! Aussi loin que s'étend la domination de mon père, aussi
loin que les navires portent notre pavillon, il n'est aucune place,
aucune, où je puisse me soulager de mes larmes, aucune, hors celle-ci.
(_Il se jette sur sa poitrine._) Oh! Rodrigue, par tout ce que nous
espérons un jour dans le ciel, ne me bannis pas de cette place!
Persuade-toi que je suis un orphelin que ta compassion a recueilli
auprès d'un trône! Car enfin je ne sais pas ce que signifie le mot
_père_... et je suis fils de roi!...» Ces plaintes avaient frappé le
prince, car il avait aussitôt découvert entre le héros de Schiller et
lui une étrange ressemblance. «Je serai votre Posa, répondit Prokesch, à
la condition que vous n'imiterez pas don Carlos; je le serai pour toute
votre vie et, je l'espère, pour une vie glorieuse.» Le duc attendri se
jeta dans ses bras, et, dès cette heure, leur affection fut scellée
comme par un pacte solennel.

Le lendemain, le duc fit rappeler le chevalier de Prokesch, parce que
l'Empereur allait quitter Gratz avec lui. Il raconta à son ami qu'il
avait après son départ, et pendant plusieurs heures, lu des pages de
Plutarque et de César. Il paraissait avoir envisagé si nettement sa
situation que Prokesch, se rappelant qu'il avait plusieurs fois émis la
pensée de devenir un autre prince Eugène, lui conseilla encore une fois
de se dévouer aux intérêts de sa seconde patrie. L'Autriche n'avait
suscité partout que des indifférences ou des hostilités. À la mort de
François II, des temps difficiles pourraient surgir, et l'occasion ne
manquerait pas pour le jeune prince de se distinguer. Le duc lui
répondit que s'il voulait marcher sur les traces du prince Eugène,
c'était pour qu'on lui ouvrît la carrière des armes, la seule qui
convînt au fils de Napoléon. Si jamais il acquérait quelque gloire
militaire, il aurait fait un pas de plus vers le trône de France, et,
une fois assis sur ce trône, il pourrait prêter à son pays adoptif un
appui autrement efficace. Donc, pour l'instant, il fallait qu'il devînt
capable de commander une armée. «Je ne négligerai rien, ajouta-t-il
gravement, rien de ce qui peut conduire à ce but. On n'apprend pas la
guerre dans les livres, dit-on; mais est-ce que toute conception
stratégique n'est pas un modèle propre à éveiller les idées? Est-ce que
chaque résolution à laquelle s'arrête un grand capitaine dans une
situation critique n'est pas un enseignement? Est-ce qu'en se
familiarisant avec les récits historiques on n'établit pas des rapports
réels et vivants non seulement avec les écrivains, mais avec les acteurs
mêmes du drame de l'histoire[456]?» Telles étaient les pensées sérieuses
qui agitaient ce cerveau impressionnable. Si les partisans du fils de
Napoléon avaient pu le connaître et savoir quel homme était déjà ce
jeune prince de dix-neuf ans, ils auraient eu plus de confiance en sa
cause et son avenir. Mais M. de Metternich veillait. Il empêchait toutes
relations du prince avec le dehors. Il s'opposait froidement à ses
désirs comme à ses rêves.

Le bruit s'était répandu à ce moment que la Pologne était prête à se
soulever. Le duc de Reichstadt, lisant cette nouvelle dans un journal,
s'écria aussitôt: «Si la guerre générale vient à éclater, si la
perspective de régner en France s'évanouit pour moi, si nous sommes
appelés à voir surgir du sein de ce cataclysme l'unité de la Pologne, je
voudrais qu'elle m'appelât. Il serait temps encore de réparer une des
plus grandes iniquités du passé.» Le fils de Napoléon se rappelait alors
la faute de son père engageant une guerre formidable avec la Russie pour
le seul prétexte d'une ambition impossible à assouvir, alors que la
cause de la reconstitution de la Pologne l'eût rendue légitime et
peut-être victorieuse[457]. Tout en faisant la part d'un enthousiasme
juvénile, Prokesch se garda bien de décourager son jeune ami. Il
trouvait, au contraire, dans cette hypothèse le moyen naturel de
développer ses facultés et de grandir encore son caractère. Lorsque la
Pologne se fut soulevée, le duc se sentit plus que jamais désireux
d'aller l'aider en personne. «Il aimait ce peuple, affirme Prokesch,
pour ses qualités militaires et pour l'attachement dont il avait fait
preuve envers son père. Il aurait accompli des prodiges de valeur à la
tête de ce peuple... Chaque nouvel orage qui menaçait d'éclater en
Orient et en Occident, venait soulever dans son âme mille flots
tumultueux.» Mais il était obligé devant son entourage de dissimuler ses
impressions. Il avait heureusement un grand empire sur lui-même. «Sur
son beau et pâle visage, aucun homme ne lut quoi que ce fût des tempêtes
qui bouleversaient son cœur, mais nous n'étions pas plus tôt seuls qu'il
ouvrait les journaux pour y lire le récit des efforts que tentait la
Pologne. Puis il regardait en frémissant les quatre murs de sa chambre.
Souvent aussi, dans un accès de désespoir, il se laissait tomber sur un
canapé, maudissant la situation et les ténèbres impénétrables de
l'avenir[458]...» Il aurait alors perdu toute confiance en lui-même, si
Prokesch ne fût venu à son secours et ne l'eût réconforté par
d'énergiques conseils. Les deux amis devaient se séparer bientôt, mais
pour quelque temps seulement. Le duc allait suivre son grand-père à
Vienne; Prokesch se rendait en Suisse, avec le dessein de revenir
ensuite au château de Kœnigswart, où Metternich lui avait donné
rendez-vous. Il offrit en signe d'affection à son jeune ami une belle
médaille antique d'Alexandre le Grand qu'il avait rapportée de son
voyage en Grèce. Le jeune prince la suspendit à son cou, comme s'il se
fût agi d'une médaille bénite. C'est qu'elle était pour lui la marque
heureuse de sa première et de sa plus précieuse amitié.



CHAPITRE XVI

LE DUC DE REICHSTADT ET LA RÉVOLUTION DE 1830.


Ce fut à Zurich, le 1er août 1830, que le chevalier Prokesch apprit la
chute du gouvernement de Charles X. Il crut un moment que les puissances
allaient ramener le Roi sur le trône, comme elles l'avaient fait pour
Louis XVIII, en 1814 et en 1815. Puis il songea--et il ne se trompait
pas--qu'elles pourraient bien, de crainte d'une trop grande agitation en
France, laisser à ce pays le soin de choisir lui-même son souverain. En
Suisse, il entendit pour la première fois prononcer le nom du duc
d'Orléans. À son retour, et passant par l'Allemagne, il recueillit des
vœux assez nombreux en faveur du fils de Napoléon. Après tout, l'Europe
ne pouvait faire une grande opposition à ce prétendant qui paraissait
plus que tout autre attaché à l'Autriche et présenter plus de garanties
que de dangers. Metternich était revenu précipitamment de Kœnigswart à
Vienne. L'un de ses premiers soins avait été de rayer le nom de Prokesch
de la liste présentée par le duc de Reichstadt pour former sa maison
militaire. Prokesch s'en étonna. Il devait en savoir un peu plus tard la
raison par le chancelier lui-même. À la prière du duc, Gentz intervint
auprès de Metternich. Celui-ci refusa formellement de l'écouter, parce
que Prokesch «mettait dans la cervelle du jeune prince des projets trop
vastes». Marie-Louise avait, à la demande de son fils, fait également
une démarche dans ce sens. Elle avait subi le même échec.

Le général Belliard vint à la fin d'août à Vienne, en qualité
d'ambassadeur extraordinaire, notifier à l'Autriche l'avènement de
Louis-Philippe. Quelques jours après, il désira voir le duc de
Reichstadt, mais le prince de Metternich lui objecta un refus poli[459].
Quelle était la raison de cette attitude? La voici, telle que Metternich
l'expliqua, après la mort du prince, à Prokesch lui-même: «Figurez-vous,
lui dit-il, que le général Belliard étant venu à Vienne pour me notifier
l'avènement de Louis-Philippe,--et lui et moi étant assis autour d'une
petite table dans mon cabinet de travail,--j'avais dans le tiroir de
cette même petite table, sans qu'il s'en doutât, l'original de la pièce
qui avait été signée par lui, par le maréchal Maison, par le commandant
de Strasbourg, par tous les généraux enfin, sous les ordres desquels
étaient les troupes échelonnées sur toute la ligne jusqu'à Paris,
document par lequel les conjurés s'engageaient à conduire le duc de
Reichstadt en triomphe à Paris[460].» Metternich aurait ajouté que cette
pièce confidentielle lui était parvenue par le duc d'Otrante, qui avait
entrepris de le décider à faciliter l'évasion du duc et qui avait juré
de le faire parvenir sain et sauf à Strasbourg. Comment Fouché, qui
était mort le 25 décembre 1820, aurait-il pu communiquer cette pièce en
1830 à Metternich? Il y a là certainement une erreur commise par
Prokesch dans la reproduction des paroles de Metternich. Il a dû, sans
doute, faire une confusion avec le fils de Fouché, le comte Athanase
d'Otrante, alors secrétaire à la légation de Suède, qui était venu à
Vienne dans l'intention de seconder la cause de Napoléon II et qui
paraissait être le porte-parole de Joseph Bonaparte en cette
occasion[461]. Toujours est-il que Metternich dit plus tard à Prokesch:
«On me pressa d'abord afin d'avoir par écrit l'assentiment du duc, et
voyant que je ne cédais pas, on me menaça de la République. Si je vous
avais, à ce moment, mis dans le secret, vous vous seriez enfui avec le
duc et, l'un et l'autre, vous auriez couru à votre perte, car ceux qui
contrecarraient les projets napoléoniens étaient positivement les plus
forts. Mais vous auriez placé l'Autriche dans une situation des plus
compromettantes vis-à-vis de l'Angleterre, de la Russie et de la
Prusse...» Prokesch fut contraint d'avouer que, si l'occasion de fuir
s'était présentée, la prudence eût eu peu de part dans leurs décisions.

Il convient de résumer ici en quelques lignes la politique de M. de
Metternich à cette époque. Le prince avait une terreur et une haine
profondes de la propagande révolutionnaire; c'est à sa répression qu'il
consacrait toutes ses pensées et tous ses efforts. Il avait mal reçu
l'envoyé extraordinaire de Louis-Philippe, regrettant hautement avec
François II «les tristes catastrophes de la fin de Juillet» et jugeant
le régime nouveau incapable de ramener la paix en France et de maintenir
la paix en Europe. Puis après avoir, pour ainsi dire, admonesté le
général Belliard, il faisait poliment écrire au roi Louis-Philippe que
François II désirait la stabilité et la prospérité de son règne. Ceci ne
l'empêchait pas de dire, quatre jours après, à Appony, qu'il y avait
«incompatibilité entre le nouveau gouvernement et le repos de l'Europe».
Un moment même, il pensa à l'intervention des puissances, puis il la
réduisit à la déclaration d'une solidarité commune et morale contre
l'anarchie, contre l'esprit de révolte qui menaçait particulièrement
l'Autriche. Dans les premiers jours qui suivirent la révolution de 1830,
il aurait désiré s'unir plus étroitement avec la Russie, sans partager,
cependant, l'état d'irritation de Nicolas, qui ne voulait pas
reconnaître le nouveau roi des Français. Au fond, Metternich était
satisfait de la tension subite des rapports entre la Russie et la
France, car il avait redouté, peu de mois auparavant, une alliance très
probable entre l'empire russe et la monarchie de Charles X. Il
affectait, malgré ses craintes pour le repos de la vieille Europe, une
sérénité et une impartialité absolues. Il avait un autre dessein qu'il
comptait accomplir à l'occasion: effrayer le gouvernement de Juillet et
le tenir en respect avec le duc de Reichstadt qu'il ferait tout à coup
apparaître à la frontière, si la Révolution relevait jamais sa tête
hideuse. Il laissait entendre, en effet, qu'il se rendrait aux désirs
des bonapartistes, plutôt que de tolérer la chute du pouvoir dans les
mains des anarchistes ou dans celles d'un roi disposé à reprendre
l'ancienne politique de conquêtes et de propagande. Ayant, en effet, la
bonne fortune de garder en otage un dangereux prétendant, il n'était pas
fâché de faire savoir de temps à autre qu'il oserait s'en servir. Il
n'ignorait pas que les bonapartistes, alliés aux révolutionnaires, ne
perdaient pas une minute pour agir contre la monarchie de Juillet et
s'apprêtaient à de plus rudes attaques. Sa politique cauteleuse pouvait
se résumer ainsi: persuader à Louis-Philippe qu'il faisait des vœux pour
sa stabilité et sa prospérité; laisser également croire à Charles X
qu'il désirait le rétablissement de la monarchie légitime avec le duc de
Bordeaux; faire entendre, enfin, aux partisans du duc de Reichstadt qu'à
l'occasion il saurait prendre en main les droits du jeune prince[462].
Tant de ruses, qui eussent été dignes d'un Fouché, lui donnaient en
apparence une valeur supérieure à celle des politiques de son temps. Or,
les hommes qui avaient intérêt à lui maintenir cette réputation étaient
ceux-là «qui admettaient, comme l'a si bien dit lord Holland, cette
maxime avilissante que le mépris de la vérité est utile et nécessaire
dans le gouvernement des hommes».

La situation en Europe était, à cette date, singulièrement troublée. La
Russie, redoutée de tous, convoitait le Bosphore; l'Autriche craignait
l'explosion de l'esprit révolutionnaire en Italie; la Prusse
s'inquiétait pour ses provinces de la rive gauche du Rhin, qui
subissaient mal sa domination; l'Angleterre, qui traversait une crise
très grave en raison de sa situation économique, se défiait des projets
de la Russie; l'Italie et la Belgique aspiraient à leur indépendance;
l'Espagne et le Portugal étaient en proie à des agitations sérieuses; la
Pologne et l'Irlande étaient prêtes à se soulever contre leurs
oppresseurs. La révolution, qui venait d'éclater en France, pouvait
donc, à un moment donné, embraser toute l'Europe.

Lorsque Prokesch revit le duc de Reichstadt, à son retour de Suisse, il
le trouva en compagnie du capitaine Foresti et se borna devant lui à
quelques termes d'une politesse aimable. Le comte de Dietrichstein, qui
survint, se plaignit du choix des personnes qui allaient composer la
maison militaire du prince et qui devaient être le général comte
Hartmann, le capitaine baron de Moll et le capitaine Standeiski.
C'étaient des officiers fort honorables sans doute, mais dont le
caractère froid devait fort peu sympathiser avec celui du duc de
Reichstadt. Le prince savait que Metternich avait rayé Prokesch en
disant: «Celui-là, non; j'en ai besoin pour moi-même», et avait pris
trois personnes au hasard, sans s'inquiéter si elles plairaient. Enfin,
Prokesch resta seul avec le duc, qui se jeta aussitôt dans ses bras et
l'entretint de l'événement du jour, c'est-à-dire de la révolution
survenue en France. «Répondez, dit-il, à cette question qui est pour moi
d'une importance capitale: Que pense-t-on de moi dans le monde?... Me
reconnaît-on dans cette caricature que font de moi tant de feuilles, qui
s'évertuent à me représenter comme un être à l'intelligence étiolée et
comme estropié à dessein par l'éducation?» Son ami le tranquillisa. Ceux
qui le voyaient--et ils étaient nombreux--pouvaient-ils croire à des
fables pareilles?... En Suisse, d'ailleurs, beaucoup de personnes
avaient parlé de lui avec sympathie. Ainsi, le célèbre historien Rotteck
lui avait affirmé à Fribourg en Brisgau que, dans sa conviction, le duc
de Reichstadt était l'unique gage de stabilité pour la France et de paix
pour l'Europe.

Le duc, qui l'avait écouté avec plaisir, revint bientôt à ses doutes
amers. «Tel que vous me voyez aujourd'hui, disait-il, suis-je digne du
trône de mon père? Suis-je capable de repousser loin de moi la
flatterie, l'intrigue, le mensonge? Suis-je capable d'agir?» Prokesch
lui fit comprendre que, malgré le peu de durée probable du règne de
Louis-Philippe, il aurait cependant assez de temps devant lui pour
envisager paisiblement les éventualités futures. Alors, revenant à la
question de sa maison militaire, le prince s'écria avec tristesse: «Je
ne vous aurai pas près de moi. Metternich l'a refusé à ma mère...» Puis,
avec une résolution subite et se redressant: «Mais un temps viendra où
il faudra aussi compter avec ma volonté!» Son grand-père avait parlé de
l'envoyer avec sa maison militaire à Prague. Ce projet lui plaisait. «Il
faut, disait-il, que je voie et que je sois vu.» Prokesch lui fit
observer que Prague n'était pas aussi fréquenté que Vienne, et qu'il
valait mieux pour lui demeurer dans cette capitale. Il lui conseillait,
avec l'autorisation de l'Empereur, de fréquenter les cercles
diplomatiques et les salons, de recevoir chez lui les hommes les plus
distingués de la Cour, les sommités de l'armée, des lettres et des
sciences. Prokesch aurait voulu surtout étendre la sphère d'action
militaire du prince. Il en parla à Gentz et fit l'éloge des aptitudes de
son jeune et noble ami. Il essaya même d'agir en ce sens sur l'esprit du
prince de Metternich. Mais celui-ci ne parut pas comprendre. Il prit un
air glacial devant les propositions de Prokesch et, après quelques
paroles banales, changea presque immédiatement de sujet. Sans craindre
de froisser le chancelier, ni de se créer à lui-même des difficultés,
Prokesch résolut de s'attacher ouvertement au duc de Reichstadt et
continua ses visites, au su et au vu de tous. Lorsque Prokesch voulut
savoir plus tard de Metternich la raison de son attitude si étrange à
son égard, celui-ci lui répondit: «Comme je vous connais et comme je
connaissais le duc, je voyais dans vos relations un danger pour vous et
pour lui. Je ne vous croyais assez forts, ni l'un ni l'autre, pour
résister à des tentations qui étaient soutenues par l'Empereur lui-même.
Je ne voulais pas, tandis que je prêtais l'oreille à vos confidences et
que je vous en faisais moi-même, vous placer dans la fausse position
d'un homme qui, tout en m'étant dévoué, n'en aimait pas moins
sincèrement le duc.»

Au mois d'août 1830, Prokesch ne soupçonnait donc pas les vrais motifs
de la conduite si réservée de Metternich à son égard, et, décidé à se
dévouer corps et âme au fils de Napoléon, il faisait semblant de ne
point s'apercevoir de sa froideur. Ni lui ni le duc ne savaient alors
qu'un parti assez puissant, représenté par des maréchaux comme Maison et
Marmont et par des généraux comme Belliard et autres était prêt à aider
la cause du duc de Reichstadt. Ils ignoraient qu'on avait affiché à
Paris des placards où l'on réclamait le retour de Napoléon II; où l'on
disait que cet enfant de Paris «était le chef de la grande nation, son
premier citoyen, et qu'avec lui la France redeviendrait invincible».

Le culte de Napoléon s'était maintenu après la mort de l'Empereur à
Sainte-Hélène, et sa fin tragique avait profondément ému les esprits.
Les bonapartistes avaient tiré parti de cet événement, et, grâce à leur
zèle et à leur propagande, l'image de Napoléon se trouvait dans la
chaumière du paysan, comme dans la mansarde de l'ouvrier. Ils s'étaient
alliés aux libéraux et aux républicains pour attaquer la Restauration
avec les fastes de l'Empire; unis dans le même assaut contre la
monarchie légitime, ils avaient pris une part décisive aux journées de
Juillet. Le préfet de police, Gisquet, a dit alors que si le duc de
Reichstadt avait pu agir, il aurait facilement rallié les débris
échappés aux désastres de l'Empire. Il savait que les bonapartistes,
même sans la coopération du prince, avaient associé à leurs intrigues
des officiers supérieurs et des réfugiés politiques, formé des comités,
agité les diverses classes de la population, secondé les moindres actes
d'hostilité contre le gouvernement de Louis-Philippe et essayé de
prouver que le respect du nouveau roi pour la mémoire de Napoléon
n'était qu'un artifice politique. Ils ne doutaient pas que le retour du
duc de Reichstadt en France ne fût qu'une question de temps, et ils
travaillaient avec ardeur à hâter cet événement[463].

Les journées de Juillet avaient inquiété Metternich, sans trop le
surprendre. Au mois de juin, il n'avait pas hésité à confier à M. de
Rayneval ses craintes sur la situation de la monarchie légitime. Il
avait écrit à Appony: «L'entreprise d'Alger pourra réussir; le
gouvernement cependant n'en périra pas moins.» Ce n'était pas qu'il
redoutât une révolution immédiate, mais l'affaiblissement du pouvoir
royal amené peu à peu par l'ascendant des doctrines subversives et la
licence de la presse. Toutefois, il croyait qu'il y aurait témérité à
risquer ce qu'on appelait un coup d'État. Il aimait les constitutions
légitimement données et loyalement pratiquées. Si jamais l'occasion s'en
offrait, il protégerait la Charte, comme il protégeait tout ce qu'il
trouvait régulièrement établi. Quelques mois après, la révolution de
1830 avait éclaté, et le prince de Metternich, sans penser à défendre
l'ancienne Charte, ainsi qu'on l'aurait pu croire[464], se préoccupait
d'étouffer l'esprit de faction et d'empêcher ses développements. Il
disait à l'Empereur qu'il voulait examiner avec la Russie une base
d'entente entre les membres de l'ancienne Quadruple Alliance, pour
donner de l'unité à leurs résolutions prochaines. Il voyait noir. Il
écrivait à Nesselrode que «la vieille Europe était au commencement de la
fin» et que, dût-il périr, il saurait faire son devoir. Les troubles de
Bruxelles venaient d'éclater, et, le 2 septembre, le général Belliard,
qui sortait de chez Metternich, écrivait à son gouvernement qu'une
manifestation de principe, dans cette circonstance, serait bonne et
donnerait une grande sécurité à toutes les puissances européennes. Il
espérait qu'aucune, même la Russie, ne voudrait montrer d'hostilité à la
France. Il avait cependant été assez mal accueilli par le ministre
autrichien, et ses protestations de paix et de bonne harmonie n'avaient
guère été écoutées. Metternich lui avait affirmé que l'Autriche ne se
mêlerait pas des affaires intérieures de la France, mais qu'elle ne
souffrirait pas une ingérence de la France dans ses propres affaires. Le
4, Belliard obtenait une audience de l'Empereur à Schœnbrunn[465]. Il
remettait ses lettres de créance, et il croyait pouvoir écrire à Paris
que, malgré les mauvaises dispositions de la Russie, le cabinet
autrichien était favorablement disposé. Il affirmait que des ordres
avaient été donnés pour la reconnaissance immédiate du gouvernement
nouveau. Toutefois, les Autrichiens--si l'on en croit le premier
secrétaire de l'ambassade française, qui était moins
optimiste--s'inquiétaient de l'influence de la révolution de Juillet en
Piémont, dans le duché de Modène et dans quelques parties des États du
Pape, si bien que Metternich avait donné des ordres pour renforcer les
troupes stationnées dans le royaume lombardo-vénitien. Mais, après
l'audience impériale, le ministre autorisa les attachés de l'ambassade
française à prendre la cocarde tricolore. Il laissa même entendre que la
Russie reviendrait sur ses dispositions hostiles et finirait par imiter
ses alliés en reconnaissant Louis-Philippe pour roi des Français.

Le 8 septembre, Metternich crut devoir dire en propres termes au général
Belliard, qui se disposait à rentrer à Paris: «L'Empereur abhorre ce qui
vient de se passer en France... Le sentiment profond, irrésistible de
l'Empereur est que l'ordre de choses actuel en France ne peut pas
durer... Que votre gouvernement se soutienne, qu'il avance sur une ligne
pratique, nous ne demandons pas mieux...» Puis, d'un ton menaçant:
«Jamais nous ne souffrirons d'empiétement de sa part. Il nous trouvera,
nous et l'Europe, partout où il exercerait un système de propagande!» Le
général Belliard protesta de toutes ses forces contre cette supposition.
Metternich voulut bien admettre alors la bonne volonté du gouvernement,
mais il ne craignit pas de mettre en doute sa capacité à dompter
l'anarchie menaçante[466]. Il aurait même déclaré à Belliard, dès la
première entrevue: «Je vous ai connu comme l'un des adhérents les plus
zélés de l'homme qui, sans contredit, était le prototype du pouvoir. Or,
vous qui avez connu Napoléon, croyez-vous que, placé dans la position du
gouvernement actuel, il se serait cru en possession des moyens de
gouverner nécessaires?» Belliard dut être assez embarrassé pour
répondre, d'autant plus qu'il avait osé offrir avec d'autres généraux de
conduire le duc de Reichstadt en triomphe à Paris. Ainsi, c'est l'envoyé
extraordinaire de Louis-Philippe, chargé d'annoncer l'avènement du
nouveau roi, c'est lui qui faisait partie de la conjuration tentée,
quelques semaines auparavant, pour proclamer Napoléon II!

La situation ne laissait pas d'être fort extraordinaire, et cette
affaire jetait un singulier jour sur la disposition des esprits à cette
époque. Le comte d'Otrante avait promis à Metternich que, si l'on
consentait à lui donner Napoléon II, la France fournirait toutes les
garanties possibles de paix et d'amitié. Les grands pouvoirs de l'État
devaient être constitués de telle façon que l'autorité serait efficace
et que l'anarchie disparaîtrait. Un projet de constitution impériale fut
même soumis au chancelier. On y faisait résider la souveraineté dans la
personne du nouvel empereur; on déclarait la religion catholique
religion de l'État. On proposait de faire voter le budget des dépenses
pour plusieurs années, afin d'enlever les finances au caprice des
Assemblées; on offrait de créer des pairs héréditaires, d'étendre la
capacité électorale à tous les Français jouissant des droits civils et
contribuant aux charges publiques, d'interdire les travaux forcés et la
mort civile pour les crimes politiques, de consacrer la liberté de la
presse comme un droit, en tant qu'elle ne léserait aucun intérêt général
ou privé. Metternich écouta toutes ces propositions et résuma
dédaigneusement son opinion sur ce projet: «C'est une feuille de papier,
et rien de plus!» D'autres émissaires du parti napoléonien étaient venus
lui demander aussi de leur confier le jeune prince. «Quelles garanties
donnerez-vous au duc de Reichstadt, touchant l'avenir qui l'attend?
demanda-t-il.--L'amour et le courage des Français, qui élèveront un
rempart autour de lui, lui fut-il répondu.--Mais six mois ne seront pas
écoulés qu'il sera au bord du précipice. Faire du bonapartisme sans
Bonaparte est impossible!» Et Metternich énuméra complaisamment les
difficultés. Ambitions, exigences, ressentiments, haines, tout se
dresserait contre le fils de l'Empereur. Ce qui avait fait réussir
Napoléon, c'était son génie, la lassitude des secousses
révolutionnaires, le besoin impérieux d'ordre et de sécurité. Ses
victoires incomparables avaient fasciné le peuple et lui avaient donné à
lui-même une confiance sans pareille. Les circonstances et les hommes
l'avaient aidé. Mais aujourd'hui, quelle différence! «Bonaparte
lui-même, ajoutait Metternich, serait-il en position d'accomplir quoi
que ce soit dans cette orageuse mêlée de gens dont la vanité grotesque
ne laisse pas intactes, vingt-quatre heures durant, les plus hautes
réputations, dans cette mêlée où tous les coryphées des partis, après
avoir survécu à leur propre popularité, jettent toute renommée en pâture
à la risée de la presse et où chaque acteur, salué à son entrée en scène
par des acclamations, est ensuite, que ce soit justice ou effet de
l'envie, sifflé à outrance? Napoléon avait reconstruit la nouvelle
société avec les débris de l'ancienne. La France met sa gloire à réduire
en poussière jusqu'aux débris qui jonchent son sol: c'est là sa
spécialité... Les hommes supérieurs se continuent rarement dans leurs
héritiers. Ils ont sur la société une grande influence, mais ils n'y
sont que de rares accidents[467]...»

Il faut reconnaître qu'il y avait beaucoup de vrai dans ces
appréciations. Le ministre exprimait en même temps les pensées de son
maître, car François II avait dit qu'il aimait trop son petit-fils pour
le livrer à des expériences hasardeuses. Toutefois l'Empereur avait
voulu savoir quel effet produiraient de telles propositions sur le duc,
et il lui en avait glissé quelques mots, dans une simple conversation.
Le duc en fit aussitôt part à son ami. «Tout son être était comme
enflammé, dit celui-ci. Ses rêves enfin prenaient corps et se
changeaient en espérances...» Elles ne durèrent qu'un instant.
Metternich se chargea de les dissiper. Le chancelier, ayant rencontré un
jour le duc de Reichstadt à la porte de l'Empereur, l'avait invité à le
venir voir. Le duc se rendit avec une certaine défiance chez lui. Il se
conduisit prudemment, ne s'avançant pas trop, ne confiant point toutes
ses pensées. Cependant, lorsqu'il revit Prokesch, il lui dit: «Je ne
puis paraître aux yeux du monde que comme le petit-fils de mon
grand-père. C'est aussi l'opinion du prince. Il faut que je cherche mon
avenir dans l'armée; moi-même, je suis de cet avis. D'abord, quant à la
France actuelle, on ne peut pas compter sur elle. Ensuite, il est
certain que là-bas, vu mon jeune âge, il me serait impossible de me
rendre maître des partis.» Il répétait ainsi les propres paroles de
Metternich[468] et paraissait convaincu de leur vérité. Les doutes que
le fils de Napoléon avait de lui-même et de sa valeur avaient subitement
reparu. Ils allaient se dissiper en d'autres incidents.

Les partisans du régime napoléonien continuaient leurs démarches. L'un
de leurs chefs, l'ex-roi d'Espagne, le prince Joseph Bonaparte, écrivait
d'Amérique à l'empereur François II que, s'il lui confiait le fils de
son frère, il garantissait le succès de l'entreprise. «Seul, disait-il,
avec une écharpe tricolore, Napoléon II sera proclamé[469].» Il mandait
en même temps à Metternich que les circonstances lui faisaient un devoir
de ne rien épargner pour assurer le bien-être de la France et la
tranquillité de l'Europe. «Napoléon II, rendu aux vœux des Français,
affirmait-il, peut seul produire tous ces résultats. Je m'offre à lui
servir de guide. Le bonheur de mon pays, la paix du monde seront les
nobles buts de mon ambition. Je déclare n'en avoir pas d'autres...» Il
ajoutait que Napoléon II empêcherait les ferments républicains de se
développer en France, en Italie, en Espagne et en Allemagne; enfin, que
l'Autriche serait sa seule alliance de famille et de politique avec le
continent. Il déclarait que les maisons d'Espagne et de Naples ne
pourraient faire opposition aux vues des maisons de France et d'Autriche
ainsi réunies, que l'Italie resterait dans le devoir, que la Prusse, la
Russie et l'Allemagne ne s'agiteraient pas, que le nouveau roi
d'Angleterre effacerait, par sa conduite, les honteux procédés de
l'ancien gouvernement envers Napoléon mourant. Il se laissait aller à
une sorte de lyrisme, voyant déjà les nuages, amoncelés sur la France et
l'Europe, se dissiper au souffle de la raison et de la justice.
Metternich le considéra comme un rêveur et ne lui répondit pas. Mais
cette lettre indiquait bien l'impression produite dans le monde par la
chute de Charles X et les espérances placées aussitôt sur la tête du
fils de Napoléon[470].

Au moment où l'on présentait Louis-Philippe aux acclamations populaires,
deux bonapartistes, Ladvocat et Dumoulin, hommes peu connus, avaient eu
la pensée de proclamer Napoléon II. Dumoulin parut en uniforme
d'officier d'ordonnance dans la grande salle de l'Hôtel de ville et
allait crier: «Vive Napoléon II!», lorsqu'un sieur Carbonnel le fit
enfermer et garder à vue dans une pièce voisine. Thiers et Mignet
avaient, paraît-il, conseillé ironiquement à Ladvocat de se hâter, car
la Fortune est une personne qui se livre seulement aux impatients.
«Ainsi, d'une part, dit Louis Blanc qui raconte le fait, l'étalage d'un
habit brodé, de l'autre une espièglerie d'enfant, c'est à cela que
devait se réduire la lutte entre le parti d'Orléans et le parti
impérial. Singularité historique dont le secret se trouve dans la
trivialité de la plupart des ambitions humaines!... Pourtant le souvenir
de l'Empereur palpitait dans le sein du peuple. Pour couronner dans le
premier de sa race l'immortelle victime de Waterloo, que fallait-il?
Qu'un vieux général se montrât à cheval dans les rues et criât, en
tirant son sabre: «Vive Napoléon II!...» Le général Gourgaud fit en vain
cette tentative. Le 29, on l'entendit protester à l'hôtel Laffitte
contre la candidature du duc d'Orléans, et, dans la nuit du 29 au 30, il
réunit chez lui quelques officiers pour aviser aux choses du lendemain.
Il ne trouva pas les partisans qu'il espérait. «Il semble que les luttes
civiles déconcertent les hommes de guerre, remarque encore Louis Blanc.
Napoléon, d'ailleurs, avait amoindri toutes les âmes autour de la
sienne. Le régime impérial avait allumé dans les plébéiens, qu'il
élevait brusquement à la noblesse, une soif ardente de places et de
distinctions. Le parti orléaniste se recruta de tous ceux à qui, pour
ressusciter l'Empire, il n'eût fallu peut-être qu'un éclair de
hardiesse, un chef et un cri... Ainsi, tout fut dit pour Napoléon, et,
quelque temps après, un jeune colonel au service de l'Autriche se
mourait au delà du Rhin, frêle représentant d'une dynastie qui vint en
lui exhaler son dernier souffle[471].»

Pour distraire son petit-fils de ses énervantes préoccupations, François
II l'emmena avec lui en Hongrie au couronnement du prince héritier,
Ferdinand[472]. Quand le duc revint, un mois après, à Vienne, la
Belgique était en révolution; plusieurs personnages disaient que le
jeune prince était le seul capable d'en occuper le trône et d'éviter à
l'Europe de nouvelles inquiétudes. On en parla à Metternich, qui, tenant
à rendre indépendante de l'influence française toute innovation dans les
Pays-Bas, laissa tomber de ses lèvres minces et dédaigneuses cet arrêt
sans appel: «Exclu une fois pour toutes de tous les trônes[473]!» Le
prince François de Dietrichstein, frère du comte Maurice, homme de
mérite et de savoir qui avait toujours apprécié le génie de Napoléon,
fit à cette époque la connaissance du duc de Reichstadt. Celui-ci,
sachant quelle était sa supériorité intellectuelle, alla le voir dans
son domaine situé à quelques lieues de Vienne et eut un long entretien
avec lui. Le prince de Dietrichstein s'exprima en toute franchise.
Examinant la situation de la France, il démontra que le parti
napoléonien n'était pas assez fort pour se grouper autour d'un chef
aussi jeune et aussi peu connu. Mais, sans imiter la sécheresse et
l'indifférence de Metternich, qui s'inquiétait peu des tortures morales
du fils de Napoléon, il lui rappela, lui aussi, le grand exemple
d'Eugène de Savoie. Il invita le jeune prince à répondre à l'attente du
plus grand nombre, à développer ses facultés, à accroître ses
connaissances politiques et militaires. Le duc de Reichstadt ne
demandait pas mieux. Partout où son épée aurait pu être utile, il se
serait précipité pour la tirer. Ainsi, à la première nouvelle des
troubles de Paris et avant la chute de la monarchie légitime, il s'était
généreusement écrié: «Je voudrais que l'Empereur me permît de marcher
avec ses troupes au secours de Charles X!» Mais François II, tout en
s'élevant contre l'usurpation de Louis-Philippe, ne voulait pas plus
offrir à Charles X son petit-fils qu'un seul de ses soldats. Il
consentait bien à donner asile au vieux roi dans ses États, à la
condition que sa présence ne contrariât pas un seul de ses alliés[474].
Quand on examine, à ce moment, la politique de l'Europe, on reconnaît
bien vite que les grands mots de solidarité et de fraternité entre les
monarques, comme ceux d'humanité, de droit primordial, de droit
préexistant, etc., ne sont en réalité que des mots. De loin, cette
phraséologie solennelle impose; de près, elle attriste.

Le jeune prince avait redemandé à Metternich l'autorisation d'attacher à
sa personne le chevalier de Prokesch. Metternich refusa encore une fois,
tout en laissant, jusqu'à nouvel ordre, le chevalier libre de fréquenter
le duc. Prokesch, sans se décourager et sans craindre une disgrâce,
profita amplement de l'autorisation. Il put ainsi se rendre compte des
souffrances de cette jeune âme si fière, si impétueuse, si désireuse
d'action et de gloire. Un soir, il trouva son ami méditant sur le
testament de son père, et spécialement sur le quatrième paragraphe de
l'article premier, où l'Empereur lui recommandait de ne jamais oublier
«qu'il était né prince français». Le fils de Napoléon avait fait de
cette recommandation suprême la règle de conduite de sa vie, quoique
cette règle rigoureuse lui causât parfois de vives inquiétudes. En
effet, des occasions auraient pu se présenter où l'action qu'il
cherchait se serait offerte; mais alors il eût manqué de fidélité au
testament impérial, et, pour lui, c'eût été comme s'il eût désobéi à son
père lui-même. Il était donc voué à l'inaction, et il s'en désolait.
Cent fois, il repassait dans son esprit toutes les éventualités
possibles; il n'en trouvait pas qui répondît entièrement à ses désirs.
Il cherchait vainement «une éclaircie dans le ciel sombre»; le ciel
restait fermé. Si l'on veut connaître l'origine de la maladie lente qui
le rongea et finit par le détruire, c'est là qu'il faut la chercher. Le
duc essaya alors de distraire ses tristes et obsédantes pensées par les
promenades à pied, par les courses à cheval. Il en abusa. Sa santé en
souffrit. Une croissance anormale et les fatigues qu'elle lui causait
furent aggravées par l'équitation trop prolongée. Le prince aimait à
monter plusieurs heures de suite des chevaux différents et, de
préférence, des chevaux fougueux qui exigeaient un développement
excessif de forces. Puis il se rejeta sur un travail absorbant, sur des
études historiques ou stratégiques. Il tint à lire tout ce qui
paraissait sur son père[475]. Il écrivit lui-même, quoiqu'il préférât la
réflexion à la rédaction, quelques essais sur des sujets d'art
militaire. Il annota César, Montecuccoli, Jomini, Ségur, Norvins et
d'autres auteurs.

Peu à peu, certains efforts des partisans de la cause impériale lui
furent connus et suscitèrent dans son âme «un incendie qui enflamma
toute l'ambition qu'il avait réprimée jusqu'alors. Ils contribuèrent
beaucoup à abreuver d'amertume les dernières années de sa vie[476].» Une
impatience fiévreuse, une tristesse croissante, d'ardentes illusions
remplacées presque aussitôt par un morne découragement, le dégoût des
distractions futiles, telles étaient ses dispositions habituelles. S'il
eût trouvé le moyen de partir pour la France, il eût certainement alors
tenté un coup hasardeux. Mais autant il avait le vif désir de s'emparer
du pouvoir suprême, autant il se montrait peu pressé de répondre à ceux
qui parcouraient les rues de Paris en se servant de son nom comme d'un
cri séditieux[477]. Le 2 octobre 1830, un curieux incident s'était
produit à la Chambre des députés. Heulard de Montigny avait lu un
rapport sur une pétition du lieutenant Harrion et du colonel Dolesone,
qui demandaient le retour des cendres de Napoléon et leur dépôt sous la
colonne Vendôme. «Le règne de Napoléon, disait le rapporteur,
s'identifie avec l'époque la plus brillante de notre histoire. Son nom
se prononce avec une sorte de culte et d'enthousiasme sous la chaumière
du soldat redevenu laboureur.» Montigny, tout en faisant l'éloge de la
grandeur de Napoléon, disait qu'il n'y avait rien à craindre d'une
puissance qui n'était plus. Le sentiment attaché à sa personne ne
pourrait jamais se rattacher à aucun membre de sa famille.
«Rappelons-nous, ajoutait-il, que, dans ces journées à jamais mémorables
où le trône de Charles X s'est trouvé vacant, il ne vint à la pensée de
qui que ce soit de proposer, pour l'occuper, l'élève de la politique
étrangère, l'héritier décoloré d'un grand nom.» Le général Lamarque mit
fin à l'éloge de Louis-Philippe qui terminait ce discours, en demandant
que Paris, nouvelle Athènes, nouvelle Sicyone, reçût les cendres d'un
autre Thésée, d'un autre Aratos. Le colonel Jacquemont l'appuya
vigoureusement, mais, grâce à l'opposition de M. de Lameth, qui déclara
que Napoléon _avait foulé aux pieds la Charte_ et amené l'invasion de
son pays, la Chambre n'adopta pas le renvoi de la pétition au ministre
des relations extérieures.

Un soir de novembre, le duc de Reichstadt allait passer quelques
instants chez le baron d'Obenaus, un de ses maîtres. Au moment où il se
disposait à entrer chez lui, il se rencontra avec une jeune femme très
belle qui lui prit vivement la main et la porta à ses lèvres avec
l'expression de la plus grande tendresse. Avant que le prince fût revenu
de sa surprise, le baron d'Obenaus apparut: «Que faites-vous, madame?
Quelle est votre intention? demanda-t-il vivement.--Qui me refusera,
répondit la jeune femme avec exaltation, de baiser la main du fils de
mon Empereur?» Puis elle s'éloigna. Le prince monta rapidement
l'escalier et ne fit d'abord aucune observation. Il se perdait en mille
conjectures. Il apprit enfin que cette personne, dont il avait reconnu
les traits sans pouvoir la nommer, était la comtesse Camerata, fille de
la princesse Élisa Bacciochi, sœur de Napoléon. Cousine germaine du duc
de Reichstadt, mariée à un riche seigneur italien, elle était renommée
pour son adresse à monter à cheval et même à manier les armes. Elle se
trouvait à Vienne depuis peu de jours seulement, et elle avait aperçu le
duc au Prater. Quelque temps après cet incident, le 24 novembre, le
domestique du baron d'Obenaus apporta au duc une lettre de la comtesse,
datée du 17, et où celle-ci lui affirmait qu'elle lui écrivait pour la
troisième fois. Elle lui demandait nettement s'il voulait agir en
archiduc ou en prince français. Elle espérait cependant qu'il prendrait
ce dernier parti. «Au nom des horribles tourments auxquels les rois de
l'Europe ont condamné notre père, disait-elle dans un style enflammé,
songez que vous êtes son fils, que ses regards mourants se sont arrêtés
sur votre image; pénétrez-vous de tant d'horreurs et ne leur imposez
d'autre supplice que de vous voir assis sur le trône de France!» Elle
déclarait que tous les obstacles céderaient devant une volonté calme et
forte. Elle avait confiance en lui. Mais si le duc se servait de sa
lettre pour la perdre, l'idée d'une telle lâcheté la ferait plus
souffrir que toutes les violences.

Le duc redouta d'abord un piège. Il lui semblait impossible que la
police n'eût point eu connaissance de cette lettre comme des
précédentes. Ne voulait-on pas le mettre à l'épreuve et savoir s'il ne
serait pas prêt à profiter de la première occasion venue pour s'échapper
de Vienne[478]?... Le duc avait encore d'autres doutes. Était-il
possible de voir dans cette démarche autre chose que des illusions
exaltées? Quelles étaient donc les forces rassemblées pour réussir dans
une pareille tentative? Où étaient les preuves de l'existence d'un parti
assez fort en France pour appuyer le fils de Napoléon?... D'accord avec
Prokesch, il rédigea un billet par lequel il se déclarait touché et
reconnaissant des sentiments que la comtesse lui exprimait. Il n'avait
pas reçu les deux premières lettres dont elle lui parlait, mais il lui
affirmait qu'il allait brûler la troisième et qu'il garderait le secret
absolu sur ce qu'elle contenait. Il la priait enfin de ne plus lui
écrire. Le duc raconta ensuite ces divers incidents au baron d'Obenaus,
en le chargeant d'en faire part au comte de Dietrichstein, lequel en
parla à son frère. Celui-ci se contenta d'approuver ce qui avait été
fait et dit simplement au duc: «À votre âge, prince, j'eusse agi comme
vous. Au mien, j'aurais lu la lettre, et, après avoir pris note de son
contenu, je l'aurais brûlée sans mot dire.» Puis, sur le désir du duc,
M. de Prokesch alla voir la comtesse Camerata à l'_Hôtel du Cygne_, où
elle demeurait. Il lui fit observer que son imprudence aurait pu être
préjudiciable au prince impérial et nuire à sa liberté. Il attesta, à
son grand étonnement, qu'il était très au courant de l'histoire de son
père, et qu'il lisait avec passion tout ce qui était venu de
Sainte-Hélène. La comtesse l'écouta avec une satisfaction visible. Mais
lorsque M. de Prokesch lui demanda de lui faire connaître les forces
réelles du parti prêt à seconder le fils de Napoléon, elle ne put
répondre péremptoirement. Après cet entretien, la comtesse Camerata
partit pour Prague, et tout fut dit.

Si le duc de Reichstadt n'avait pas voulu avoir d'entrevue personnelle
avec sa cousine germaine, la fille d'Élisa Bacciochi, il désira, au
contraire, voir le maréchal Marmont, duc de Raguse, qui était venu à
Vienne après la révolution de Juillet, pour s'assurer de sa rente sur le
gouvernement autrichien, seul moyen d'existence pour lui. Le maréchal
était arrivé à Vienne le 18 novembre et avait été rendre visite au
prince de Metternich, qui lui témoignait beaucoup d'intérêt. Le prince
reconnut que les Bourbons avaient été renversés par le manque absolu
d'esprit et de calcul politiques. L'Empereur, que Marmont vit quelques
jours après, blâma également les ministres de Charles X et les
Ordonnances[479]. On vint à parler du duc de Reichstadt. François II fit
l'éloge de son esprit et de son caractère. Il ajouta que le duc lui
avait exprimé de l'intérêt pour la cause des Bourbons et lui avait même
assuré qu'il serait heureux de la défendre, si l'Autriche le voulait.
Puis le duc aurait dit, lors de l'avènement de Louis-Philippe: «Puisque
ce ne sont pas les Bourbons légitimes qui règnent, pourquoi n'est-ce pas
moi? Car, moi aussi, j'ai ma légitimité!»

Un intérêt de curiosité--le duc de Raguse ose ajouter
d'affection--devait faire vivement souhaiter au maréchal de voir le fils
de Napoléon. Comme le prince ne fréquentait pas encore le monde, il
était difficile de l'approcher. Le maréchal ne l'avait aperçu qu'une
fois, à l'Opéra. Il ne se doutait pas qu'une sorte d'intimité allait
bientôt s'établir entre eux. Prokesch raconte que Marmont était devenu
l'ami de la comtesse Moly Zichy, qui fut plus tard la belle-mère de
Metternich. La société du maréchal, conteur très agréable, plaisait à ce
prince, qui, profitant de ses connaissances variées, s'entretenait
souvent avec lui. Prokesch rapporte que, le 26 novembre, dînant chez la
comtesse Zichy avec Metternich, la conversation présenta un entrain
extraordinaire. Le maréchal, qui était là, parla de l'Égypte, puis de
Napoléon. «Entre autres choses il raconta, pour égayer la société, qu'il
y avait des moments où l'Empereur se plaignait, en plaisantant, de ne
pouvoir ni se croire une origine céleste, ni se donner pour un envoyé
d'en haut!...» Prokesch savait que Marmont était très désireux de
connaître le duc de Reichstadt, mais il estimait, pour sa part, que le
prince ferait une maladresse en consentant à le recevoir. Le duc de
Reichstadt, le comte Maurice et le prince, son frère, n'étaient pas de
cet avis. Ils croyaient, au contraire, que ce serait une occasion unique
de connaître, par un tel personnage, l'état réel des esprits en France.
Déférant alors à leur désir, Prokesch demanda confidentiellement au duc
de Raguse pourquoi il n'allait pas voir le duc de Reichstadt. Le
maréchal voulut aussitôt savoir s'il serait favorablement accueilli. «Le
duc ne verra en vous, répondit Prokesch, que le plus ancien compagnon
d'armes de son père.» Et le lendemain, il fit savoir au maréchal qu'il
pourrait rencontrer le prince chez la duchesse de Sagan ou chez la
comtesse Zichy, ou dans le salon de Metternich. En entendant ce dernier
nom, Marmont déclara qu'il ferait connaître, sans retard, au premier
ministre de François II son désir de voir le duc. Espérant qu'on
répéterait ses paroles, il jura «que, dans tout le cours de sa vie, il
n'avait aimé aucun homme autant que Napoléon, mais que son devoir avait
été d'aimer encore plus la France». Cette formule, très commode, est
connue, et l'on sait ce qu'il faut en penser.

Tout en paraissant s'ouvrir à Prokesch, le maréchal lui cacha
soigneusement l'importance numérique et l'énergie du parti napoléonien,
d'accord sans doute en cela avec M. de Metternich. Il laissait entendre
que l'issue favorable du procès des ministres de Charles X consoliderait
la monarchie constitutionnelle. Le duc de Reichstadt connaissait déjà le
caractère faible de Marmont et ne s'y fiait guère, mais il était avide
d'entendre les récits de la jeunesse de son père par un de ses plus
anciens compagnons d'armes. Il espérait également que ses relations avec
un homme aussi considérable produiraient quelque retentissement en
France. Il osait croire que le maréchal, séduit par sa franchise,
affirmerait hautement ses capacités et mettrait fin, pour sa part, aux
calomnies répandues par l'esprit de parti contre sa valeur réelle et ses
sentiments d'affection pour la France. Les événements de Pologne, qu'on
apprit à Vienne au mois de décembre, la lutte d'abord heureuse de tout
un peuple contre ses oppresseurs, avaient rallumé en lui des espérances
et des ambitions ardentes. Une partie de la société de Vienne parlait
hautement de faire du duc de Reichstadt un roi de Pologne. Elle
cherchait à profiter de cette occasion pour s'opposer à l'ambition de la
Russie et élever un rempart contre elle. Mais, devant les Polonais comme
devant les Belges ou les Grecs, qui n'auraient pas demandé mieux que
d'avoir pour monarque le fils de Napoléon, se dressait toujours M. de
Metternich[480]. Ne croyant pas devoir enfreindre de solennels
engagements pris avec l'Europe, quelles que fussent d'ailleurs ses
sympathies apparentes pour la Pologne[481], et ne tenant pas compte des
désirs et des tourments d'un jeune prince avide de gloire, il avait
déclaré dans les cercles politiques, où il passait pour un oracle, que
le duc de Reichstadt resterait ce que sa politique voulait qu'il fût: un
prince autrichien.



CHAPITRE XVII

LE DUC DE REICHSTADT ET LES MARÉCHAUX.


Marie-Louise avait été séjourner à Vienne et à Schœnbrunn en 1830, du
mois de mai au mois de novembre. Elle avait bien voulu trouver ce temps
très court, et, dans une lettre à la comtesse de Crenneville, elle se
disait enchantée de son fils sous tous les rapports. «C'est un charmant
jeune homme. Je crois qu'il partira pour sa garnison avant la fin de
l'année; ce qui l'enchante plus que moi, l'entrée dans le monde étant
pour un jeune homme un moment bien décisif pour son caractère et son
avenir.» Elle apprenait à son amie que le duc de Reichstadt était
lieutenant-colonel dans le régiment de Nassau-infanterie[482]. Elle
avait eu beaucoup de joie à retrouver ses deux autres enfants, et, grâce
à la cure excellente à laquelle elle s'était soumise, ses jambes
commençaient à reprendre de l'élasticité. Si elle n'avait pas eu
trente-neuf ans, elle aurait pu--c'est elle qui l'assure
gaiement--«valser encore cet hiver». Elle s'affligeait seulement
d'apprendre que son fils Alfred fût assez léger pour vendre le cheval du
général de Neipperg, son père. Telle était la sensibilité de cette
pauvre femme. Un peu d'affection pour ses enfants, un goût encore vivace
pour les distractions mondaines et de la compassion pour les animaux,
voilà ce qui distinguait Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche,
duchesse de Parme, ex-impératrice des Français... Quelle influence
pouvait avoir cette créature frivole sur un être aussi fortement doué
que le fils de Napoléon?

Celui-ci ne pensait qu'à son avenir, non pas à cet avenir de bel
officier dont rêvait sa mère, mais à celui qui s'était déroulé aux yeux
de son père dans la fumée du canon de Lodi, à la gloire et au pouvoir
suprême, le seul digne de lui. Dans les premiers jours de l'année 1831,
le jeune prince confia à son ami Prokesch quelques paroles échappées à
l'Empereur: «Si le peuple français te demandait, lui avait dit François
II, et si les alliés y consentaient, je ne m'opposerais pas à te voir
monter sur le trône de France.» Cette déclaration l'avait bouleversé.
C'était à la fois une consolation et un tourment pour lui[483]. Que
devait-il espérer? Que devait-il craindre? Il ignorait absolument
l'importance du parti napoléonien. Metternich l'avait si bien séquestré
que nul bruit du dehors ne parvenait jusqu'à lui. Sans aucun doute, il
devait avoir des partisans; mais que faisaient-ils? Où étaient-ils
réunis? Quel était leur nombre? Si un coup de hasard rétablissait tout à
coup la monarchie impériale, pouvait-on compter qu'elle durerait,
qu'elle résisterait, mieux que la monarchie de Louis-Philippe, aux
assauts sans cesse renouvelés de l'anarchie? Le duc consulta de nouveau
le prince de Dietrichstein qui venait de parcourir la France. Il en
reçut l'assurance que son parti était assez bien organisé, mais il fut
averti aussi que le moment favorable pour agir n'était point arrivé. De
telle sorte qu'après un rayon de soleil éclatant, les ombres ne
faisaient que s'épaissir davantage autour de lui... Il fut bientôt
question de l'entrée du prince dans le monde, et M. de Metternich
chargea le général Hartmann de rédiger une sorte de programme qui lui
servît de direction pratique. Hartmann en conversa avec le duc, qui
proposa d'en dresser lui-même les bases et ne perdit pas de temps à
s'acquitter de sa tâche. «Dans cet écrit semé d'aperçus piquants,
rapporte Prokesch, il considérait sa position dans ses rapports avec la
France et l'Autriche. Il signalait les écueils qui l'entouraient, les
moyens de le préserver de ces dangers, les ressources dont on pouvait
avantageusement se servir pour influer sur son esprit et sur son
caractère, pour combattre ses défauts et pour le préparer enfin à un
avenir honorable en accord avec le rang où la Providence l'avait
placé...» Le duc de Reichstadt y exposait avec précision ses chances
d'arriver au trône. Prokesch, auquel il soumit ce plan, lui prouva
rapidement qu'il ne conviendrait ni à M. de Metternich, ni au général
Hartmann. Le duc le reconnut. Il le revisa avec les conseils de
Prokesch, puis il remit son travail définitif à Hartmann, qui, très
embarrassé, en référa au comte Maurice de Dietrichstein. Celui-ci
supplia Prokesch de retirer le projet, et Prokesch le déchira. Lorsqu'il
informa le duc de ce qu'avaient pensé ses gouverneurs: «Voilà donc les
hommes dont on m'entoure! s'écria le prince attristé. Et c'est à leur
école que je dois me former, c'est d'eux que je dois prendre
exemple!...» Toutes les notes qui avaient servi à son travail furent
brûlées. Prokesch le regretta plus que personne, car le duc y avait
tracé «un portrait exactement ressemblant de son moral où il n'avait
oublié ni ses défauts, ni ses qualités».

Un ambassadeur avait succédé à l'envoyé extraordinaire de
Louis-Philippe; c'était le maréchal Maison. Cet homme de guerre, qui
s'était illustré à Jemmapes, à Maubeuge, à Austerlitz, à Leipzig et dans
vingt autres batailles rangées, était devenu, en 1814, un homme
politique. Il avait, en se ralliant à Louis XVIII, fait, comme tant
d'autres, cette déclaration qu'il croyait irréprochable: «Nos serments
nous liaient à l'empereur Napoléon; les vœux de la nation nous en ont
relevés; nos devoirs sont remplis, notre honneur satisfait.» Pair de
France, gouverneur de Paris, grand-croix de la Légion d'honneur, il
s'éleva fortement, au retour de l'île d'Elbe, contre «le délire
ambitieux d'un homme qui avait soulevé les peuples contre nous, perdu
les anciennes conquêtes et ouvert à l'étranger le royaume et la capitale
elle-même»!... Il était, il se disait le serviteur de la vieille
monarchie. Il la servit jusqu'à la fin, car il fut l'un des trois
commissaires qui escortèrent Charles X, de Rambouillet à Cherbourg. Il
dressa même le procès-verbal de l'embarquement du Roi, dont il avait eu
«le bonheur» de déterminer la volonté. Il adhéra à la monarchie
constitutionnelle avec le même empressement qu'il avait témoigné à la
monarchie légitime, ne fit que passer un moment au ministère des
affaires étrangères, puis alla occuper le poste d'ambassadeur en
Autriche. On a fait observer que cette soumission aurait dû paraître
assez pénible à un homme que Napoléon avait comblé de ses bienfaits;
mais pour les courtisans, rien ne se perd ou ne s'altère si facilement
que le souvenir.

Arrivé à Vienne le 9 décembre, Maison alla voir M. de Metternich, qui
voulut bien reconnaître que les Bourbons avaient commis des fautes
inexcusables, qu'il les en avait avertis souvent, mais qu'on ne l'avait
point écouté: Quelques jours après, ils reprirent cet entretien. M. de
Metternich se répandit en affirmations chaleureuses sur son désir de
maintenir la paix en Europe. Il se déclara, une fois de plus, disposé à
soutenir le gouvernement de Louis-Philippe et à marcher d'accord avec
lui dans toutes les questions qui intéresseraient l'ordre public
européen. Examinant l'affaire de Belgique, qui paraissait aussi grave
qu'insoluble, il exprima cependant le désir que la royauté de ce pays
fût déférée au prince d'Orange. Il se gardait bien de prononcer le nom
du duc de Reichstadt devant le maréchal. Mais le 18 janvier, le
chancelier mandait à Appony, son ambassadeur à Paris: «Le bruit s'est
tout à coup répandu à Munich du choix du duc de Leuchtenberg[484] par le
congrès belge.» Il voyait là encore la main des bonapartistes. «Ce bruit
paraît être une affaire de parti. Comme tout dans ce monde est possible,
le gouvernement français reste-t-il ferme dans sa décision de ne pas
vouloir pour voisin un Bonaparte? Je crois qu'il aurait raison, car,
sans cela, gare à la dynastie d'Orléans!... L'idée n'est-elle encore
jamais venue à personne à Paris de nous savoir gré de notre conduite
correcte à l'égard de Napoléon II? Nous mériterions bien quelque éloge à
ce sujet.» Metternich n'en demandait certes pas, mais il ne se cachait
point pour déclarer à Appony que, si Louis-Philippe voulait garder «le
rôle de conquérant ou de président de la propagande révolutionnaire», il
se servirait du duc de Reichstadt. «Attaqués dans nos derniers
retranchements et forcés de nous battre pour notre existence, nous ne
sommes pas assez anges pour ne pas faire feu de toutes nos
batteries[485].» Cette phrase était claire.

Il est certain que si l'Autriche l'eût voulu, au cas où l'anarchie qui
régnait en France eût gagné ses États, elle eût pu susciter au
gouvernement issu de la révolution de 1830 les plus sérieuses
difficultés. Lorsque, au mois de février 1831, des mouvements
révolutionnaires éclatèrent à Modène et dans les États de l'Église,
Metternich leur reconnut aussitôt une couleur bonapartiste. «Le plan,
disait-il encore à Appony, est d'enlever au Pape son domaine temporel,
de former un royaume d'Italie sous le roi de Rome constitutionnel. La
nouvelle dynastie est toute trouvée, comme le prouve la proclamation qui
a été répandue à profusion dans tout le nord et le midi de
l'Italie[486].» Et, quelques jours après, il ajoutait que la position de
François II était vraiment extraordinaire: «Les bases sur lesquelles
repose notre gouvernement, remarquait-il, nous attirent les confidences
des amis de la légitimité; le fait des relations de famille entre la
maison impériale et feu Napoléon nous vaut celle des adhérents à
l'ancien Empire français. Le fils de Napoléon est à Vienne; les
adhérents du père, en jetant sur lui leurs regards, doivent tout
naturellement les élever vers le grand-père.» Mais, suivant le
chancelier, l'Autriche était décidée à combattre le mouvement
bonapartiste en Italie. C'était rendre service à Louis-Philippe, car sa
monarchie ne pourrait tenir en face de l'Italie, gouvernée par Napoléon
II. Cette éventualité était encore possible. «C'est à ce fait cependant,
disait-il, que va droit le parti anarchique, et c'est à lui que nous
résistons encore.» Toutefois, j'incline à croire qu'il n'y avait là
qu'une menace, car les alliés de l'Autriche, tant par horreur du nom de
Napoléon que par crainte de l'influence autrichienne, n'auraient pas
admis, sans une forte opposition, l'avènement du duc de Reichstadt à une
royauté ou à un empire quelconque. Metternich s'était servi--et il se
servira encore--du nom du jeune prince pour effrayer Louis-Philippe,
pour lui faire combattre la faction révolutionnaire et le faire renoncer
au principe de non-intervention dans les affaires d'Italie.

Pendant qu'à son insu on faisait de son nom un épouvantail, le duc de
Reichstadt se plaisait plus que jamais dans la société du chevalier de
Prokesch. Voici la lettre qu'il lui écrivait le 10 janvier 1831: «Un bal
d'enfants à la Cour m'empêche aujourd'hui, très cher ami, de travailler
avec vous. Voir sautiller quelques couples d'enfants est une maigre
compensation de deux heures de conversation militaire avec un homme
aussi spirituel que vous. En vous demandant de m'honorer de votre visite
mercredi, j'y ajoute une prière qui m'est aussi chère: dites-moi le
moyen de vous témoigner mon amitié par des actes; vous savez que, depuis
longtemps, ce vœu est un des plus chers à mon cœur. Malheureusement, je
ne puis aujourd'hui que vous donner l'assurance que, si jamais j'étais
assez heureux pour imaginer et faire aboutir une grande combinaison
stratégique, je vous attribuerais une grande partie de ma gloire,
attendu que c'est vous qui m'avez guidé le premier dans le champ des
grandes manœuvres de guerre.--Votre véritable ami[487].»

Le lendemain, il lui écrivait encore, et lui demandait des conseils sur
sa direction dans le monde. Puis, ayant écrit un travail que
malheureusement je n'ai pu retrouver, il lui demandait son avis par ce
billet pressant:

«Je vous prie, cher ami, de vouloir bien venir causer avec moi de ma
nouvelle œuvre littéraire, attendu que je dois la livrer à l'éditeur ce
soir, à cinq heures.

     «De tout cœur,

     «Votre ami pour la vie.

«_P. S._ J'espère, en tout cas, qu'aujourd'hui je jouirai de nouveau,
comme d'habitude, de votre conversation si agréable et si
instructive[488].»

       *       *       *       *       *

Le 25 janvier 1831 fut une date mémorable pour le jeune prince. C'était
la première fois qu'il paraissait dans une soirée officielle. Il fit ses
débuts dans les salons de lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre. «Tous
les yeux se portèrent vers lui, rapporte Prokesch. Il était rayonnant de
beauté et de jeunesse. Le ton mat de son visage, le pli mélancolique de
sa bouche, son regard pénétrant et plein de feu, l'harmonie et le calme
de ses mouvements lui prêtaient un charme irrésistible...» Le maréchal
Marmont, qui était venu à cette soirée pour le rencontrer, le
contemplait avidement. Il lui trouva le regard de Napoléon. Les yeux, un
peu moins grands et plus enfoncés dans leur orbite, avaient la même
expression, la même énergie. «Son front aussi rappelait celui de son
père. Il y avait encore de la ressemblance dans le bas de la figure et
le menton. Enfin son teint était celui de Napoléon dans sa jeunesse, la
même pâleur et la même couleur de la peau, mais tout le reste rappelait
sa mère et la maison d'Autriche. Sa taille dépassait celle de Napoléon
de cinq pouces environ...[489].» Un autre maréchal examinait aussi le
prince avec curiosité et lui trouvait la même ressemblance avec
l'Empereur. C'était le marquis Maison, l'ambassadeur de Louis-Philippe.
J'ai sous les yeux la gravure qui représente le prince à cette époque,
dans son costume de lieutenant-colonel. Un uniforme élégant d'une
blancheur éclatante et sur lequel étincelait la plaque de Saint-Étienne,
faisait ressortir encore la pâleur étrange de sa physionomie. Ses
cheveux abondants et bouclés étaient séparés par une raie tracée sur le
côté gauche et venaient se jouer négligemment sur son front. Un col
blanc, se détachant de la bordure dorée du collet, accentuait l'ovale de
son visage. Sans l'épaisseur de la lèvre inférieure, il eût été l'image
même de son père. Ce qui frappe dans ce portrait fidèle, c'est la
profondeur, la pénétration, la gravité du regard.

Le jeune prince alla droit à Marmont et lui dit sans hésitation:
«Monsieur le maréchal, vous êtes un des plus anciens compagnons de mon
père, et j'attache le plus grand prix à faire votre connaissance.»
Prokesch, qui était à côté de lui, entendit Marmont lui répondre, non
sans émotion et avec le plus grand respect, «quelques mots que lui
suggéra une conscience troublée». Le duc lui dit encore qu'il avait
étudié avec une profonde attention les campagnes de son père et qu'il
aurait un grand nombre de questions à lui adresser, à lui qui avait
suivi Napoléon en Italie, en Égypte, en Allemagne. «Je suis à vos
ordres», répondit Marmont, et, profitant des allées et venues des
invités dans les salons, il se rapprocha de M. de Metternich, auquel il
fit part des désirs du prince, n'osant aller le voir sans la permission
du chancelier. Celui-ci répondit que le maréchal était libre de le voir
et de répondre à toutes ses questions. Ce soir-là, M. de Metternich
voulut bien reconnaître que Napoléon était un grand homme. Mais il
fallait,--comme il disait l'avoir fait lui-même,--en racontant ses
grandes actions, montrer aussi les excès et les suites funestes de son
ambition. Marmont revint alors auprès du duc de Reichstadt et l'informa
que rien ne s'opposait à leur entrevue, car il avait l'agrément du
chancelier. Ils convinrent de se voir le lendemain et d'adopter pour
leurs conférences le temps compris entre onze heures du matin et deux
heures. Cette conversation avait fort intrigué les spectateurs, qui,
sans rien entendre, avaient cependant remarqué l'aisance et la dignité
du duc. Aussi, les jours suivants, ne parlait-on à Vienne que des succès
du jeune prince; mais on croyait généralement qu'il avait reproché au
maréchal sa trahison envers son père, et que Marmont en avait été très
ému, ce qui était faux. La tenue parfaite du duc de Reichstadt n'inspira
que ce mot méchant à M. de Metternich: «Le duc est fort habile à jouer
la comédie.» En réalité, le fils de Napoléon avait médité toutes ses
paroles et fixé lui-même avec prudence l'attitude qu'il devait garder en
une circonstance aussi délicate. Il n'avait pas, en cela, joué la
comédie, beaucoup moins toutefois que les diplomates habitués, par
profession et par instinct, à la jouer en toute occasion.

Le duc allait bientôt parler à l'autre maréchal, au marquis Maison, et
celui-ci, comme Marmont, devait être immédiatement captivé par sa grâce
et sa haute intelligence. L'ambassadeur avait déjà, le 26 janvier,
informé le ministre des affaires étrangères, le comte Sébastiani, de sa
première rencontre avec le duc. Quelques jours auparavant, il avait été
reçu par l'empereur d'Autriche, qui s'était répandu en assurances
d'amitié à l'égard de la France, avait fait des vœux pour la
consolidation du gouvernement et témoigné toute sa satisfaction pour
l'heureuse issue du procès des ministres de Charles X. François II avait
rappelé avec quelle franchise et quel empressement il avait reconnu
Louis-Philippe: «Je ne me suis point fait prier, avait-il dit avec une
bonhomie qui devait le surprendre lui-même. Et je ne sais pourquoi _les
autres_ n'ont pas fait comme moi. Je le leur avais pourtant conseillé.»
Les dépêches secrètes de Metternich n'étaient pas tout à fait d'accord
avec ces protestations impériales si aimables. François II ne parlait
que de sincérité et de bonne foi[490]. «Le temps de la ruse et de la
finesse, disait-il, est passé.» Il se plaignait rétrospectivement de
l'aigreur, des chicanes et des tracasseries du gouvernement de Charles
X. Comme la conversation était tombée sur la révolution belge et sur la
candidature éventuelle de l'archiduc Charles au trône: «Cela peut être,
dit l'Empereur, mais c'est une chose qui ne sera jamais. Je ne
souffrirais pas qu'un tel exemple fût donné dans ma famille et qu'un
prince de ma maison acceptât un trône élevé par les mains du peuple.»
Devant ce propos, le maréchal fit la grimace, mais il ne crut pas devoir
le relever, car l'Empereur n'y avait probablement pas mis malice.

Écrivant donc à Sébastiani, au sujet du fils de Napoléon qu'il avait vu
au bal de lord Cowley, Maison dit qu'il avait, avec M. de Metternich,
amené la conversation sur la question de savoir quelle attitude la cour
d'Autriche tenait à faire prendre au jeune prince, au moment de ses
débuts dans le monde. Le chancelier avait répondu que, venant
immédiatement après les autres membres de la famille impériale, le duc
de Reichstadt «n'était autre chose que le premier sujet de
l'Empereur[491]». Il avait ajouté qu'il aurait déjà rejoint son régiment
à Brünn, si François II n'avait jugé que, pendant les troubles de
Pologne, il était préférable de le garder à Vienne. Le maréchal apprit
que le duc avait beaucoup de goût pour l'art militaire et le plus vif
intérêt pour tout ce qui venait de France, et il en informa son
gouvernement. Il fit, en même temps, l'éloge de l'attitude et des
manières du prince. «Sa figure, ajoutait-il, qui rappelle ses parents,
quoique empreinte d'un caractère particulier à la famille impériale
d'Autriche, annonce de l'esprit et du sens.» Maison déclarait enfin que
le prince, tout en désirant une guerre pour occuper son ardeur
militaire, avait juré qu'il n'y prendrait point part si la France devait
y jouer un rôle opposé à celui de l'Autriche. L'ambassadeur de
Louis-Philippe avait cru s'apercevoir que le fils de Napoléon aurait
voulu s'entretenir avec lui, et il réclamait à cet égard des
instructions spéciales.

Le maréchal recevait ensuite quelques confidences de Metternich,
confidences faites pour être répétées. On parlait encore de la
candidature du prince de Leuchtenberg au trône de Belgique, et le
chancelier y voyait toujours l'œuvre des bonapartistes: «Ces gens-là,
s'écriait-il, n'affichent le bonapartisme que pour mieux cacher leurs
sentiments véritables. Ce ne sont au fond que des révolutionnaires
déguisés qui ne cherchent qu'un moyen de créer des embarras à votre
gouvernement et, par suite, de jeter de nouveaux éléments de désordre en
Europe.» Metternich s'inquiétait en même temps des mouvements militaires
de la France vers la Savoie. Cependant, le 12 février, il paraissait
entièrement revenu des préventions antifrançaises, lorsque surgirent les
troubles d'Italie. L'Autriche, qui craignait une conflagration presque
générale sur le territoire italien, manifestait de nouveau son intention
de mettre fin à toute révolte. Sur ces entrefaites, Sébastiani répondit
à Maison qu'il ne devait voir dans le duc de Reichstadt qu'un membre de
la famille d'Autriche et faire pour lui ce que faisaient les autres
ambassadeurs. Dans l'intervalle de la dépêche de Maison et de la réponse
de Sébastiani, le maréchal avait rencontré le duc chez le prince de
Metternich, dans un bal donné le 28 janvier. Aux compliments de Maison,
le prince avait répondu: «Monsieur le maréchal, vous avez été sous mon
père un général distingué. C'est actuellement la circonstance qui se
présente à mon souvenir.» Puis il lui avait parlé longuement de la
campagne de 1814, et le maréchal avait été ravi de son intelligence et
de sa distinction. Le prince était de son côté fort heureux, car depuis
longtemps il avait cherché, avec Prokesch, les moyens de rencontrer et
de connaître quelques généraux de Napoléon.

«S'il accueillit et vit Marmont plusieurs fois, dit Prokesch, c'est que
ce tendre fils désirait apprendre les particularités peu connues de la
jeunesse de son père de la bouche même d'un ancien compagnon d'armes. Il
voulait ainsi gagner une voix qui pouvait retentir jusqu'en France et
aider à rectifier les fausses idées qu'on avait répandues sur son
éducation et son caractère[492].» Il avait réussi à merveille auprès des
deux maréchaux qu'un heureux sort avait amenés en quelque sorte pour lui
à Vienne. Maison, oubliant qu'il était ambassadeur de Louis-Philippe,
faisait si ouvertement l'éloge du prince qu'on le considéra comme un
partisan de Napoléon II, ce qui n'était pas tout à fait inexact, si l'on
se rappelle la pièce qui était tombée entre les mains de Metternich. Il
arriva même qu'un jour, dans les salons du chancelier, Maison se laissa
aller à regretter, devant Metternich et devant Gentz, que l'Autriche
n'eût pas renvoyé Marie-Louise et son fils à Paris après les Cent-jours,
ce qui eût évité à la France la seconde Restauration.

Le maréchal Marmont devait être au moins aussi enthousiaste. Le 28
janvier, trois-jours après le bal de lord Cowley, il vint voir le duc et
commença sa première conférence. Il lui parla d'abord avec force détails
de la capitulation d'Essonnes, et il essaya naturellement de l'expliquer
et de la justifier. Il fit entendre qu'il avait été obligé de faire
reculer le 6e corps sur la Normandie, parce que les nécessités de la
politique et le salut de la France l'exigeaient. Il tenta d'établir que
ses négociations avec Schwarzenberg, à Chevilly, avaient eu pour objet
de conserver à Napoléon «la vie et la liberté». Mais il ne disait pas
qu'au moment où il préparait sa défection, Alexandre avait réuni le
gouvernement provisoire pour lui proposer la régence de Marie-Louise.
Suivant le tsar, cela terminait tout et assurait à la France un
gouvernement capable de respecter les habitudes et les intérêts
nouveaux, «ayant d'ailleurs une garantie assurée dans le très vif
intérêt que l'Autriche ne pouvait s'empêcher de prendre à la dynastie
impériale[493]». Marmont ne disait pas non plus que, malgré l'opposition
formelle de Talleyrand, de Dalberg et du général Dessoles, le tsar avait
suspendu sa décision jusqu'au lendemain, et qu'à la nouvelle de la
défection du 6e corps, il s'était écrié: «C'est la Providence qui le
veut!» Dès lors, l'abdication conditionnelle de Napoléon avait été
rejetée. Il avait fallu qu'il se résignât à une abdication absolue,
l'idée de la régence étant abandonnée. Marmont cachait au prince
l'indignation de ses soldats et le coup terrible qu'il avait porté par
sa défection à la cause de l'Empereur et de sa dynastie.

Le duc de Reichstadt le laissa discourir sans lui opposer la moindre
objection, puis amena la conversation sur la campagne de 1796. La
mémoire du maréchal, pleine de faits et de détails, sa vivacité d'esprit
donnaient à son récit une valeur exceptionnelle. La conversation entre
Marmont et le prince était d'autant plus facile que le prince, ayant lu
la plupart des ouvrages historiques sur Napoléon, émettait des
observations aussi intéressantes que judicieuses. Ces entretiens
devinrent bientôt une sorte de cours d'histoire et de stratégie qui se
fit régulièrement deux ou trois fois par semaine et qui dura trois mois.
Les relations de Marmont avec Bonaparte remontaient à l'année 1790, date
à laquelle le futur empereur était lieutenant d'artillerie à Auxonne, et
Marmont occupé à terminer son instruction militaire à Dijon. Aussi le
duc, ayant devant lui un des hommes qui avaient vu naître et se
développer une aussi prodigieuse fortune, ne se lassait-il pas de le
questionner sur les faits et les journées les plus considérables de la
Révolution, du Consulat et de l'Empire. Le maréchal commença par
raconter au prince l'enfance de Napoléon, les circonstances qui
amenèrent ses succès, Toulon, le voyage à Gênes, le 13 vendémiaire, les
premières campagnes d'Italie, la campagne d'Égypte, le 18 brumaire, la
campagne de 1800, l'expédition tentée contre l'Angleterre, la campagne
de 1805, l'expédition en Dalmatie, la campagne de 1809, les affaires
d'Espagne, la guerre de Russie, les campagnes de 1813 et 1814. «Il m'est
impossible, affirme Marmont, d'exprimer avec quelle avidité il entendait
mes récits... Toutes ses idées étaient dirigées vers un père auquel il
rendait une espèce de culte.» Le duc écoutait donc le maréchal avec une
attention et une émotion profondes. Il comprenait tout. Il portait sur
les événements multiples de cette grande histoire les jugements les plus
sagaces. Marmont l'entretint aussi de l'époque de sa naissance et des
fêtes dont il avait été le témoin. Il remarqua que le prince «parlait de
cette prospérité éphémère avec le calme et la modération d'un
philosophe». Arrivant à 1814, le duc de Reichstadt fit ressortir
lui-même la grande faute d'avoir éloigné de Paris sa mère, dont la
présence aurait peut-être tout sauvé. Suivant lui, elle eût imposé aux
conspirateurs, provoqué la générosité d'Alexandre et maintenu le trône à
son fils. Le duc se trompait. Marie-Louise--et les événements l'ont
prouvé--était incapable de la moindre énergie morale.

Quoique le duc de Reichstadt admirât la vivacité d'esprit, la mémoire et
le talent d'exposition du maréchal, quelque chose lui disait de ne point
se fier entièrement à lui. Prokesch avait fait, de son côté, une juste
remarque. Suivant lui, le maréchal, en se rapprochant du prince
impérial, avait dû obéir à une pensée personnelle, c'est-à-dire à la
pensée d'exercer ainsi une sorte de pression sur Louis-Philippe, dont il
recherchait les faveurs, ou de s'assurer l'appui du prince, au cas où
l'Empire succéderait tout à coup à la monarchie de Juillet. Cette
dernière hypothèse n'était point invraisemblable, d'autant plus que
l'empereur d'Autriche ne cessait d'en parler à son petit-fils, comme si
la couronne de France lui était destinée un jour ou l'autre. François II
admettait même l'idée d'une révolution dont l'issue serait le retour du
duc sur le trône de Napoléon. Marmont ne l'ignorait pas et redoublait
d'attentions et de prévenances. Le duc le savait, lui aussi, mais il ne
s'en offensait point. Il trouvait ce qu'il avait voulu dans la personne
du maréchal, c'est-à-dire le moyen tant cherché de se faire connaître
aux Français. Cependant il s'était fait le serment, si la fortune lui
était favorable, de ne point se servir de Marmont. Évidemment, le
souvenir de 1814 dominait en lui, et l'histoire de la capitulation
d'Essonnes, quoique fort bien expliquée, ne lui en avait pas fait
oublier les conséquences. Il savait, par les récits qu'il avait lus, que
le maréchal avait été aussi néfaste à Charles X qu'à Napoléon. Au bout
de trois mois, le duc de Raguse avait épuisé les sujets de ses
conférences militaires. Il en prévint son élève. Celui-ci aurait
voulu--car rien ne l'intéressait davantage--que leurs entretiens
continuassent aussi régulièrement que par le passé. Mais Marmont lui fit
observer prudemment qu'on pourrait attribuer un autre motif à leurs
relations trop fréquentes. Il le pria de lui permettre de ne le voir que
tous les quinze jours. Alors le duc lui remit son portrait peint par
Daffinger, avec quatre vers de Racine, choisis par le prince de
Dietrichstein. Ces quatre vers, pris dans _Phèdre_, et dont le premier
seul était un peu modifié, étaient les suivants:

     Arrivé près de moi par un zèle sincère,
     Tu me contais alors l'histoire de mon père.
     Tu sais combien mon âme, attentive à ta voix,
     S'échauffait au récit de ses nobles exploits.

Suivant le prince de Dietrichstein, ce portrait donné par le jeune
prince au duc de Raguse devait être interprété par l'opinion comme un
nouveau témoignage d'amour du fils pour son père[494]. Dans ses
Mémoires, Marmont assure que le duc l'avait embrassé en lui déclarant
qu'il avait passé avec lui «les moments les plus doux qu'il eût encore
goûtés, depuis qu'il était au monde», et lui avait fait jurer de le
venir voir souvent. La scène qu'il décrit complaisamment n'a peut-être
pas été aussi démonstrative. Marmont affirme encore que le duc de
Reichstadt, ayant eu l'occasion de parler de lui, défendit sa conduite
avec autant de chaleur qu'il l'avait lui-même défendue. La vérité est
que le duc dit un jour à l'un de ses intimes: «Le maréchal est
certainement un homme doué de beaucoup de talent et de connaissances,
mais il est né sous une étoile funeste: spéculations, entreprises,
politique, rien excepté la guerre, rien ne lui a réussi...» En tout cas,
si le prince eût eu besoin de quelqu'un pour aider son retour, il n'eût
certes pas choisi le duc de Raguse. Bientôt même le maréchal lui devint
importun.

À la suite des événements qui avaient bouleversé l'hérédité en France et
fait succéder la monarchie constitutionnelle à la monarchie légitime,
l'Italie était entrée en fermentation. Beaucoup de patriotes avaient les
yeux tournés vers le fils de Napoléon et rappelaient qu'il était aussi
bien l'héritier de la couronne de fer que l'héritier de la couronne
impériale. Mais le prince de Metternich ne se souciait pas de voir
Napoléon II en Italie, parce qu'il redoutait que l'influence française
et libérale ne prédominât dans ce pays; parce qu'il savait aussi que le
prince ne serait pas un archiduc et n'agirait jamais en archiduc. Dans
ces mouvements, Metternich voyait un extrême danger, c'est-à-dire la
propagation des idées révolutionnaires. Ce que le ministre de François
II attendait du gouvernement de Louis-Philippe, c'était de ne point
faire de libéralisme en Italie, c'était enfin de ne point s'opposer à
l'action des Autrichiens, si elle y était nécessaire. Sinon, comme il le
disait à Appony, le cabinet autrichien se servirait contre
Louis-Philippe du duc de Reichstadt.

Le 15 février, le maréchal Maison écrivait à Sébastiani que, dans une
conversation avec Metternich, celui-ci lui avait affirmé que la
révolution italienne n'était faite que dans les intérêts bonapartistes.
Le chancelier voyait déjà Lucien et Jérôme Bonaparte prêts à y jouer un
rôle important. «Une preuve, avait-il dit dans une lettre à Appony, se
trouve dans la tranquillité qui règne encore dans le duché de Parme. Il
est évident que l'on ne veut pas y gêner la mère de Napoléon II.» Cette
tranquillité ne devait pas durer longtemps.

«Dans la position où je me trouve, rapportait le maréchal Maison à
Sébastiani,--et il citait ainsi les propres paroles de Metternich,--je
reçois les confidences de ce parti bonapartiste, comme celles du parti
carliste. Tous deux me considèrent comme leur _grand prêtre_, et, à ce
titre, je connais tous leurs projets. C'est la suite d'un même plan qui
portait le duc de Leuchtenberg au trône de la Belgique, qui met les
membres de la famille Bonaparte à la tête du mouvement de l'Italie et
qui maintient la tranquillité à Parme dont les fauteurs de troubles
menacent la souveraine. Mais nous nous refuserons à toute combinaison
qui tendrait au triomphe de ce parti qui cherche à nous entraîner en se
rattachant au duc de Reichstadt. Nous sommes ici _Philippe de la tête
aux pieds, et rien ne nous fera dévier de cette ligne!..._» Au moment où
il donnait ces belles assurances, le même Metternich écrivait à Appony:
«Si, d'après les calculs les plus simples, il y avait incompatibilité
entre son existence (celle de Louis-Philippe) et celle d'un membre
secondaire de la famille Bonaparte sur un trône voisin de la France,
trône faible et fragile, de combien cette incompatibilité ne serait-elle
pas plus réelle vis-à-vis de l'Italie placée sous le sceptre de Napoléon
II?...» Mais aussitôt venait cette menace significative: «Le jour où
nous serions forcés dans nos retranchements et où nous serions réduits à
n'avoir d'autre choix qu'entre les maux dont nous menace l'anarchie,
nous devrions choisir celui qui compromettrait le moins immédiatement
notre propre existence, et ce moyen, nous le tenons entre nos
mains[495].» Ce qui n'empêchait pas Metternich de dire au maréchal
Maison: «Que votre gouvernement s'entende avec nous! Il y va de son
intérêt autant que du nôtre, et il nous trouvera, sur tous les points,
disposés à le seconder et à l'appuyer.» Le maréchal Maison faisait
observer que les éléments lui manquaient pour juger ce qu'il y avait de
vrai ou de faux dans ces assertions; il comptait sur le cabinet de Paris
pour les apprécier à leur valeur. Il aurait pu s'en rendre compte
lui-même, car il lui était facile de savoir à quoi s'en tenir sur les
démonstrations du chancelier. Peut-être le savait-il, mais ne tenait-il
pas à le dire.

Le 16 février, il se hasardait à déclarer que l'on n'était pas sans
inquiétude à Vienne sur les sentiments que pouvait avoir le duc de
Reichstadt et sur les manœuvres qui se tramaient autour de lui. Il
aurait pu ajouter que l'empereur d'Autriche avait vu avec plaisir le
succès de son petit-fils auprès des deux maréchaux. M. de Prokesch
affirme à plusieurs reprises que François II n'était pas éloigné de
désirer que le duc montât sur le trône de France. «Il ne cesse de lui
parler, dit-il, comme si, à l'arrière-plan des événements, ce trône
l'attendait déjà selon toute vraisemblance.» Ainsi l'empereur d'Autriche
admettait-la possibilité d'une guerre. Il ne cachait pas son désir de
voir les affaires en France prendre une tournure qui permît de remplacer
le roi Louis-Philippe par le duc, son petit-fils. «Cela affermissait le
duc dans ses espérances, remontait son courage, entretenait son esprit,
pendant plusieurs jours, dans un état de joyeuse surexcitation et en
escapades de jeune homme.» Le maréchal Maison ignorait ou faisait
semblant d'ignorer ces détails et mandait, avec une confiance
inaltérable, à son ministre, que l'Autriche avait le désir de maintenir
l'ordre actuel de choses en France, désir fondé principalement sur
l'opinion où l'on était que les gens qui «affichaient le buonapartisme»
n'étaient que des anarchistes déguisés. Il ajoutait que, dans la
surveillance exercée par la maison militaire du duc de Reichstadt, on
pouvait voir une disposition bien prononcée de l'Empereur de ne se
prêter à aucune démarche tendant à mettre en avant la personne de son
petit-fils. Aussi Metternich avait-il raison d'écrire à Appony que le
maréchal répondait à sa confiance «par un noble abandon». Mais
Sébastiani se défiait quelque peu de ces pacifiques assurances, et,
prenant tout à coup un langage comminatoire, il écrivait que les
intérêts et la dignité de la France lui prescriraient de s'opposer à
toute intervention étrangère, en vertu du principe de
non-intervention[496]. C'était vouloir déchaîner la guerre et s'exposer
à voir l'Autriche, en cas de menaces réalisées, cesser de tenir «une
conduite correcte à l'égard de Napoléon II».

En Italie, les libéraux et les bonapartistes s'étaient réunis. À
l'avènement de Grégoire XVI, les États pontificaux avaient été le
théâtre de manifestations révolutionnaires. Un gouvernement provisoire
s'était établi à Bologne sous la direction du comte Pepoli, époux d'une
fille de Murat. Ferrare et Modène s'étaient également révoltées. On
répandait des proclamations où il était dit que le roi d'Italie
existait, qu'il sortait «du sang de l'immortel Napoléon». On invitait
les populations à écraser les Autrichiens, et, dans plusieurs endroits,
retentissait le cri fameux: «_Fuori i Tedeschi!..._» Le 19 février,
contrairement aux prévisions de Metternich, l'émeute gagnait Parme, et
Marie-Louise était réduite à s'enfuir à Casal-Maggiore. Cette nouvelle
préoccupait vivement le cabinet autrichien. Or, le même jour, M. de
Prokesch, ignorant les menées des bonapartistes, avait parlé à
Metternich du désir exprimé par le duc de Reichstadt de courir au
secours de sa mère. Il l'appuyait lui-même, en faisant valoir le
mouvement naturel et généreux d'un fils. L'empereur François, lui aussi,
n'avait pu cacher à Metternich combien une telle résolution l'avait
touché. Le chancelier, ayant été obligé de combattre chez son souverain
une sympathie très accentuée, avait cru trouver dans l'intervention
subite de Prokesch une connexité voulue, une sorte de concert préparé à
l'avance contre sa politique, ce qui était faux. Le 21 février,
l'Empereur revit le duc de Reichstadt et le complimenta de nouveau sur
son dévouement filial. Il se laissa même aller à exprimer encore une
fois son manque de confiance dans la solidité du gouvernement de
Louis-Philippe et à lui faire entrevoir sérieusement les plus hautes
destinées. «L'Empereur, rapporte Prokesch, se plut à parler au jeune
prince de la sensation que produirait, d'un bout à l'autre de la France,
son apparition sur les frontières de ce pays.» Le jeune prince
s'empressa de répéter ces paroles à son ami, et il ajouta que son
grand-père s'était même écrié: «François, que n'as-tu quelques années de
plus?» Ces confidences, ces réflexions excitaient cette jeune âme, mais
la faisaient plier ensuite comme sous un écrasant fardeau[497]. Pour une
nature aussi sensible, aussi délicate, c'était trop d'émotions. On
allait bientôt s'en apercevoir.

Le maréchal Maison prévenait, le 21 février, son gouvernement de
l'insurrection de Parme. Il donnait des éloges à la conduite de la
duchesse et à la fermeté avec laquelle elle avait refusé de prêter
l'oreille aux propositions de ses sujets insurgés. Les troubles de
Modène, de Bologne, de Ferrare, de Parme inquiétaient le maréchal. Il
voyait bien l'intérêt de Louis-Philippe à s'opposer à toute révolution
et à s'entendre avec le cabinet de Vienne, pour empêcher le mouvement de
s'étendre. Mais que deviendrait alors le principe sacré de
non-intervention? La guerre lui paraissait donc le seul dénouement
possible des questions qui venaient de compliquer la situation
européenne. Quelques jours après, il parlait de la non-intervention à M.
de Metternich, qui lui répondait nettement que, si la France posait ce
principe d'une manière absolue, c'était, en effet, la guerre qu'elle
allait déchaîner en Europe. Le maréchal Maison croyait pouvoir sortir
des difficultés en proposant à l'Autriche de n'agir que momentanément
sur le duché de Modène et de retirer ses troupes, dès que l'autorité du
duc serait rétablie. Mais il ne hasardait cette proposition qu'à titre
d'hypothèse. Ne croyant pas l'Autriche en état de faire utilement la
guerre, il affirmait que le gouvernement français ferait respecter le
principe de non-intervention partout où s'étendrait son influence.
Metternich opposait à ces menaces la personnalité, redoutable pour la
France, de Napoléon II. Il entrait avec Maison dans des détails
confidentiels et peu rassurants, sur la part que la faction bonapartiste
prenait aux affaires italiennes. «Il m'a dit, écrivait le maréchal à
Sébastiani, qu'un homme, récemment parti de Paris pour Livourne, lui
avait écrit de cette dernière ville une lettre dans laquelle cet
individu lui annonçait qu'une légion de douze mille hommes allait être
levée et organisée parmi les patriotes italiens; que le gouvernement
autrichien ne devait point s'en alarmer, parce que le but de cet
armement était dans les intérêts du petit-fils de l'Empereur et que
l'expédition n'était dirigée que contre le gouvernement actuel de la
France, où ce corps se porterait, dès qu'il se serait formé, pour y
proclamer Napoléon II. Pour toute réponse, l'invitation avait été
transmise au gouvernement toscan de faire arrêter le signataire de cette
lettre, dans les papiers duquel on a trouvé, suivant M. de Metternich,
tout le plan du mouvement contre notre gouvernement.» Le chancelier
avait pris occasion d'inviter le maréchal Maison à appeler l'attention
du cabinet des Tuileries «sur les intrigues buonapartistes tramées en
France, et sur lesquelles il prétendait avoir des notions qui ne
pouvaient laisser de doute sur leur existence». Il avait ajouté que,
«quant à l'insurrection libérale italienne, il était évident à ses yeux
qu'elle émanait de Paris et de ce qu'il appelle la _faction_; et, pour
répondre aux doutes que j'élevais sur la vérité de ses moyens, il me dit
qu'il en avait les preuves et qu'il me les fournirait en faisant
imprimer des pièces irrécusables qu'il avait entre les mains[498]».

Le duc de Reichstadt ne pouvait se consoler du refus qu'on lui avait
fait de le laisser aller au secours de sa mère à Parme. Il lui avait
adressé une lettre pleine de cœur où il expliquait les motifs
involontaires de son abstention. Il retourna auprès de son grand-père.
Il insista, mais en vain. Jamais Prokesch ne l'avait vu si tourmenté.
Des pleurs s'échappaient de ses yeux. Son ami, lui reprochant cette
fièvre maladive, cette ardeur exagérée, l'invita à triompher de lui-même
et à se remettre à ses études. «Le temps est trop court, répondit le
jeune prince. Il marche trop rapidement pour le perdre en longs travaux
préparatoires. Le moment de l'action n'est-il pas évidemment venu pour
moi?» Il croyait, en effet, que l'heure était arrivée d'agir à tout
prix. Il cherchait les moyens secrets de s'enfuir. Après l'échec de la
tentative faite pour maintenir la branche aînée des Bourbons, le fils de
l'Empereur n'offrait-il pas des garanties plus solides que le duc
d'Orléans? Et, en admettant que les puissances se fussent trouvées dans
la nécessité de faire à la Révolution cette concession, ne
savaient-elles pas elles-mêmes que cette concession était vaine? Puis,
de cette impatience d'agir au plus vite, le duc retombait aussitôt dans
un découragement complet, une extraordinaire défiance de lui-même. Ces
transitions si brusques de l'espérance à la désillusion, de la confiance
à l'abandon, le rongeaient, le minaient. Il aurait tant voulu se faire
connaître à tous, se révéler par des paroles et encore plus par des
actes! Mais il était prisonnier. La moindre de ses démarches était
surveillée et commentée. «J'avais le sentiment, dit Prokesch qui voyait
juste, que l'espèce de séquestration dans laquelle le prince de
Metternich, lié de son côté par les engagements contractés à l'égard des
puissances, tenait le duc, devait causer à celui-ci un chagrin décevant
et mortel.» La raison pour laquelle le chancelier n'avait pas voulu que
le duc allât à Parme, c'est qu'il redoutait que sa seule apparition ne
provoquât en sa faveur une manifestation immense. Les deux fils de Louis
Bonaparte s'étaient déjà jetés dans la mêlée, c'est-à-dire dans
l'insurrection des Romagnes. De nombreux partisans prêchaient et
soutenaient partout la cause napoléonienne. Si le fils de Napoléon eût
tiré l'épée, il eût été certainement proclamé empereur ou roi, sous le
nom de Napoléon II.

Le 5 mars, Metternich, qui voulait enrayer à tout prix un mouvement dont
il redoutait l'extension et les conséquences, dit au maréchal Maison que
la France et l'Autriche pouvaient, si elles le voulaient, devenir «les
médecins de l'Europe». Dissertant sur le caractère de la révolution
italienne, il persistait à la présenter comme faite dans des vues bien
plus bonapartistes que libérales. «Et, sur ce que je manifestais des
doutes à cet égard, il reprit avec force qu'il s'étonnait que je
voulusse contester une chose dont il avait les preuves les plus
évidentes.» «Que direz-vous, poursuivit-il, lorsque vous saurez que les
fils de Louis Bonaparte, appelés par les insurgés, se sont sauvés de
Florence malgré les prières et les supplications de leurs parents, pour
aller se mettre, à la tête du mouvement[499], et que nous avons ici des
envoyés bolonais qui nous demandent de leur donner le duc de Reichstadt
pour en faire un roi de Rome, ou de les réunir à la monarchie
autrichienne?--Ici, déclarait Maison à Sébastiani, j'arrêtai le ministre
pour lui dire que nous ne souffririons ni l'une ni l'autre de ces
combinaisons.--Cela peut être, me dit-il, mais nous n'en voulons pas
nous-mêmes. L'Empereur ne veut ni donner son petit-fils, ni s'agrandir
aux dépens du Souverain Pontife; il ne désire que la paix et le maintien
de ce qui est[500].» Une note, émanant de l'empereur d'Autriche et
adressée au comte Appony, constate, à la date du 18 mars, que l'exemple
de ce qui se passait alors en Belgique devait prouver à la France que,
par la conduite de l'Autriche en Italie, le souverain rendait non
seulement «le premier des services au repos du monde», mais un service
très direct au roi Louis-Philippe[501]. Un émissaire de Joseph
Bonaparte, le peintre Goubeaux, avait affirmé à Metternich, dès le mois
de janvier 1831, que l'armée et le ministère français étaient décidés à
agir en faveur du fils de Napoléon, et que si le duc se fût déclaré,
c'en était fait de Louis-Philippe. Le commandant de Strasbourg l'eût
aussitôt proclamé empereur. La mission de Goubeaux était d'enlever le
prince et de le conduire en France. Traqué, serré de près par la police,
il dut renoncer à son projet. Le chevalier de Prokesch était lui-même
l'objet de défiances sévères. Il fut question un moment de l'envoyer en
mission secrète auprès de Louis-Philippe, mais Metternich s'y opposa, de
crainte qu'à Paris il ne travaillât dans les intérêts du duc de
Reichstadt. Le chancelier en était si préoccupé qu'il n'avait consenti
aux relations de Marmont avec le duc que dans l'espoir de voir le
maréchal réagir contre une influence exclusive. Sans doute, Metternich
avait vu jadis quelques avantages à laisser le duc aspirer à l'Empire,
mais il avait pris des engagements rigoureux avec les alliés, et il
devait les tenir. Il n'ignorait pas qu'on discutait ouvertement dans les
salons de Vienne les chances du fils de Napoléon au trône; il faisait
semblant de ne pas le savoir, parce que toutes ces combinaisons
n'entraient pas dans sa politique.

On crut un moment que le duc de Reichstadt prendrait goût à la vie
mondaine et à ses distractions. L'accueil qu'il avait reçu au bal de
lord Cowley, à celui du prince de Metternich et dans d'autres réunions,
était fait pour le charmer et l'encourager. «Sa tournure pleine de
grâce, la beauté de ses traits, son esprit, l'aisance avec laquelle il
s'exprimait, rapporte Prokesch, l'élégance de ses manières et de ses
vêtements et, par-dessus tout, sa destinée attiraient à lui tous les
cœurs.» Les femmes de la cour lui témoignaient une bienveillance
particulière. On peut dire qu'il la méritait par sa courtoisie et sa
distinction. Le duc avait remarqué entre autres une charmante comtesse,
pleine d'esprit et de beauté. Elle l'avait un moment captivé, et il
s'était fait son chevalier. Le comte Maurice Esterhazy, brillant
secrétaire d'ambassade avec lequel il s'était lié, l'avait encouragé
dans ses idées un peu romanesques. Une mission à Naples enleva bientôt
le comte au duc de Reichstadt, ce qui les peina tous deux[502].

Le chevalier de Prokesch croyait que, dans la période orageuse de luttes
et de déceptions où se trouvait alors le prince, rien de plus heureux
n'aurait pu lui arriver qu'une liaison honorable avec une femme
spirituelle et d'âme élevée. Mais il s'opposa à son inclination pour la
belle comtesse, car il craignait que cette jeune femme, élevée dans les
boudoirs et les salons luxueux du grand monde, «au lieu de donner au
caractère du duc une trempe plus solide encore et de nourrir son esprit
de glorieux projets, ne le fît descendre jusqu'à la médiocrité, _cette
rouille de l'existence_...». Le prince se lassa vite de ce caprice et de
cette liaison, qui se bornaient à des badinages dans les bals et les
réunions. Elle ne donna lieu, de sa part, qu'à une petite escapade dont
le but était de prouver qu'il pouvait à l'occasion tromper une étroite
surveillance. Un soir, ayant pris un masque, il suivit secrètement, avec
le comte Esterhazy masqué lui-même, la comtesse à laquelle il dévouait
ses hommages. Lui et son compagnon pénétrèrent dans son hôtel, où se
donnait précisément un bal travesti. Ils s'amusèrent à y prendre part,
et, connus seulement de la maîtresse de la maison, ils demeurèrent pour
tous les invités de véritables énigmes.

Le comte de Dietrichstein avait reçu, vers cette même époque, une lettre
d'une jolie femme de la Cour, chanoinesse et d'origine polonaise, qui
s'était fort éprise du duc de Reichstadt. Elle lui disait qu'elle voyait
souvent, et avec un plaisir extrême, «un jeune homme auquel la nature
semblait avoir empreint l'aristocratie du génie. Esprit, profondeur,
finesse, raison, nobles sentiments, grâces extérieures, disait-elle,
voilà plus de qualités qu'il n'en faut à un héros de roman!» Elle
ajoutait seulement: «C'est un aigle élevé dans un poulailler», et, avec
une ironie plus cruelle: «Au reste, on ne comprend pas les aigles dans
le pays où vous êtes.» Elle appréciait sa réelle valeur: «Sa nature
généreuse l'empêchera de ramper. Il peut vivre encore longtemps dans une
cage, mais il ne se laissera jamais couper les ailes par qui que ce
soit.» Le jeune prince n'eut jamais connaissance de cette lettre[503],
et les gracieuses avances de la belle chanoinesse demeurèrent inaperçues
de lui. M. de Prokesch, auquel le duc communiquait toutes ses
impressions sur le monde et ses plaisirs, lui faisait d'ailleurs
considérer que des préoccupations médiocres le détourneraient de ses
devoirs et compromettraient son avenir. Il lui répétait que tout homme
qui aspire à remplir dignement un rôle élevé doit commencer par se
maîtriser lui-même. Et lui parlant le langage qui convenait à un prince,
il résumait ainsi très heureusement son impression sur sa personne: «Il
appartenait trop à l'histoire pour qu'il lui fût permis de faire du
roman.» Le duc approuva son ami et l'écouta.

Voilà simplement à quoi se réduisent les aventures du duc de Reichstadt.
Je n'ignore pas que d'autres bruits ont couru sur ce sujet et qu'on a
prêté au jeune prince des romans bien étranges[504]. On s'est trompé.
L'ambition, la gloire, telles ont été ses passions maîtresses. Ses goûts
ardents pour les splendeurs du trône et pour l'honneur des armes ne lui
laissaient guère le temps de songer à d'autres désirs. Son culte pour la
mémoire d'un père dont il voulait consacrer le nom par ses propres
exploits, le dédain des vulgarités et des banalités, enfin son amour
pour l'étude et sa raison déjà mûre l'avaient heureusement préservé de
la séduction et de l'ascendant des femmes frivoles.



CHAPITRE XVIII

LA MALADIE DU DUC DE REICHSTADT.


Malgré les énergiques déclarations de Maison et de Sébastiani, le
gouvernement de Louis-Philippe n'avait pas maintenu _sine quâ non_ le
principe de non-intervention dans les affaires d'Italie. Les Autrichiens
pénétrèrent dans les États pontificaux et dans le duché de Modène et
réprimèrent les tentatives d'insurrection. Marie-Louise revint sans
peine de Florence à Parme. Le mouvement qui aurait pu en Italie donner
le pouvoir à Napoléon II avait complètement avorté. Cela n'empêchait pas
M. de Metternich et certains de ses amis, comme M. de Dalberg, de blâmer
énergiquement Louis-Philippe de préparer à son insu une restauration
napoléonienne. Ainsi, le 12 avril 1831, M. de Dalberg reprochait à
Casimir Périer de rétablir la statue de Napoléon sur la colonne
Vendôme[505]. «Le parti bonapartiste, écrivait-il au prince de
Talleyrand, dirigé par les républicains et les anarchistes, va prendre
une nouvelle force. Il exigera la rentrée de toute la famille Bonaparte,
et elle servira à des intrigues dont le gouvernement ne sera pas le
maître...» Le duc de Dalberg déclarait que si Louis-Philippe avait
maintenu le principe de non-intervention dans les affaires d'Italie, «le
prince était prêt à se servir du duc de Reichstadt pour augmenter les
dissensions en France. Prenez cela pour positif[506]». Le 3 mai, le duc
de Dalberg était plus inquiet encore. Il affirmait que M. de Sémonville
croyait «au rappel du petit aiglon, qui ne tiendra pas plus, à ce qu'il
croit, mais qui laissera le champ libre à d'autres prétendants. J'ai la
presque certitude, ajoutait-il, que pendant qu'on menaçait l'Autriche
d'une guerre en Italie, le parti bonapartiste remuant avait obtenu des
assurances de secours.» Étant données les relations de Dalberg et de
Metternich, on peut croire maintenant que le chancelier était prêt à
jouer sa carte sur Napoléon II et que le gouvernement de Louis-Philippe
a risqué gros jeu. Le 10 mai, M. de Dalberg se montrait beaucoup plus
pessimiste. «Le bonapartisme, assurait-il, est à présent la couleur sur
laquelle on travaille. On s'en sert pour agir sur l'armée et sur les
classes inférieures... Le gouvernement a tort de ne pas mieux éclairer
l'opinion qu'elle ne l'est sur le régime impérial. Tout le monde se fait
bonapartiste, parce que le Palais-Royal et sa camarilla n'ont des égards
que pour ce parti. Il en résulte qu'il prend de la consistance. Mauguin
disait, il y a quelques jours, à un homme de qui je le tiens: «Il nous
faut un gouvernement provisoire et une régence au nom du duc de
Reichstadt[507].» Le prince de Talleyrand, alors ambassadeur à Londres,
témoignait de respectueux égards à la reine Hortense, qui était venue
lui demander un passeport pour traverser la France. Il le disait en ces
termes et avec ces réserves diplomatiques: «Si je crois maintenant,
comme en 1814, la politique napoléonienne dangereuse pour mon pays, je
ne peux pas oublier ce que je dois à l'empereur Napoléon, et c'est une
raison suffisante pour témoigner toujours aux membres de sa famille un
intérêt fondé sur la reconnaissance, mais qui ne peut avoir d'influence
sur mes sentiments politiques[508].» Seize ans avaient paru dissiper les
colères et les rancunes de Talleyrand, et c'est avec une douceur émue
qu'il parlait aujourd'hui de sa reconnaissance envers Napoléon.
Louis-Philippe, ainsi que plusieurs de ses partisans, n'étaient pas
moins respectueux que lui d'une si grande mémoire. Et cela exaspérait M.
de Dalberg, qui trouvait inexplicable le goût du Roi pour «ces gens»,
lui qui avait autrefois adulé l'Empereur comme le plus fervent de ses
courtisans.

«Le bonapartisme si vivace en 1820 et 1821, dit M. Thureau-Dangin, qui a
parfaitement élucidé ce point particulier[509], avait semblé s'assoupir
vers la fin de la Restauration. Les journées de Juillet le réveillèrent,
et l'on put se demander si la réapparition du drapeau tricolore ne
serait pas le signal de sa revanche. Il ne se trouva pas, sans doute,
assez organisé pour proposer son candidat au trône vacant; mais partout
ce fut comme une efflorescence de napoléonisme. On crut pouvoir d'autant
plus impunément le laisser se produire qu'aucun prétendant ne paraissait
en mesure d'en recueillir immédiatement le profit. La littérature grande
et petite cherchait là son inspiration, et Victor Hugo menait le chœur
nombreux et bruyant de l'impérialisme poétique, pendant que Barbier
demeurait à peu près seul à protester contre «l'idole». Il n'était pas
de théâtre où l'on ne mît en scène Napoléon, à tous les âges et dans
toutes les postures. Qui se fût promené dans Paris en regardant aux
vitrines des marchands de gravures ou de statuettes, en feuilletant les
brochures, en écoutant les chansons populaires ou les harangues de
carrefour, eût pu supposer que la révolution de 1830 venait de restaurer
la dynastie impériale... Dans cette effervescence bonapartiste,
l'opposition vit comme une force sans emploi, dont elle crut habile de
s'emparer. Elle s'en servit surtout dans les questions étrangères, ne
fût-ce qu'en humiliant, par les souvenirs impériaux, les débuts
nécessairement un peu timides de la nouvelle monarchie. Ses meneurs se
réclamaient des Cent-jours, au moins autant que de 1789 et de 1792; et
chez beaucoup d'entre eux, on serait embarrassé de dire ce qui
prévalait, de la prétention libérale ou de la dévotion napoléonienne.»
Les sentiments étaient les mêmes dans la presse. Une feuille qui avait
pour gérant M. Antony Thouret, la _Révolution_, soutenait, comme la
_Tribune_, la cause du fils de l'Empereur. «Elle demandait l'appel au
peuple et déclarait que Napoléon II serait seul capable de donner les
institutions républicaines promises dans le prétendu programme de
l'Hôtel de ville.» Le duc de Reichstadt ignorait l'action des
bonapartistes, car une surveillance rigoureuse empêchait, comme je l'ai
dit, les bruits du dehors de parvenir jusqu'à lui. Les nouvelles de
France surtout lui étaient cachées ou travesties. Le prince de
Metternich, qui ne supportait qu'avec une impatience manifeste la
présence de M. de Prokesch à Vienne et qui le soupçonnait d'exciter les
désirs du jeune prince, le fit appeler un jour et lui apprit que
l'Empereur tenait à lui confier une mission importante. Il s'agissait
d'aller à Bologne auprès du cardinal Oppizoni, gouverneur pontifical,
faire prévaloir l'influence et les volontés de l'Autriche. De son côté,
Prokesch, qui endurait mal les défiances de Metternich au sujet de ses
relations avec le fils de Napoléon, n'hésita pas à accepter cette
mission temporaire, afin de prouver une fois de plus qu'il était dévoué
à l'Empereur et à son pays. Il avertit son jeune ami de son prochain
départ. Le duc lui écrivit une lettre touchante. Les épreuves et le
malheur l'avaient réellement grandi et mûri. Ils lui avaient donné une
dignité, un sérieux remarquables. Cette lettre, que je tiens à citer en
entier, montrera combien le prince a été mal compris et mal jugé. Ce
n'est point d'un cerveau atrophié que sortent des pensées aussi graves:

«Depuis le commencement de notre amitié, écrivait le duc à la date du 31
mars 1831, c'est aujourd'hui pour la première fois que nous nous
séparons pour un temps considérable. Des jours riches en faits, pleins
de grands événements, s'écouleront peut-être avant le moment où nous
nous reverrons. Peut-être aussi, à mesure que je compterai les grains de
mon sablier, l'avenir viendra-t-il m'inviter à remplir de plus lourds
devoirs; peut-être encore les lois de l'honneur, la voix du destin
exigeront-ils de moi le plus cruel des sacrifices en m'imposant de
renoncer aux plus ardents désirs de ma jeunesse, au moment même où la
probabilité de leur réalisation m'apparaissait parée des plus brillantes
couleurs.» Mais, quelle que fût la situation que le sort lui réservait,
le duc priait son ami de compter toujours sur lui, car la reconnaissance
et l'affection l'attachaient à jamais à sa personne. «Le soin que vous
avez pris de mon instruction militaire, la loyauté de vos conseils, la
confiance que vous m'avez accordée, la sympathie qui existe entre nos
caractères, vous seront un gage de ces sentiments.» Il lui offrait, à
titre de souvenir, sa propre montre, où il avait fait graver son nom et
la date du jour de l'envoi. «L'amitié ne regarde pas à la valeur
matérielle d'un cadeau reçu en souvenir, mais uniquement à la valeur que
lui donne le cœur. Prenez donc cette montre. C'est la première que j'ai
portée; depuis six ans elle ne m'a jamais quitté. Puisse-t-elle marquer
pour vous des heures bien heureuses! Puisse-t-elle bientôt vous indiquer
le moment où sonnera l'heure de la gloire! Mais, en l'interrogeant,
souvenez-vous que vous fûtes le premier qui m'ayez fait connaître le
prix réel du temps et qui m'avez appris à savoir attendre.» Il lui
parlait, en homme et en connaisseur, de sa mission à Bologne, où il
s'agissait d'arrêter les mouvements séditieux qui devaient compromettre
le repos de toute l'Italie. «Si je comprends bien l'objet de la mission
que vous êtes appelé à remplir, il ne s'agit point ici d'un poste digne
de vos capacités. Quoi qu'il en soit, pour vous qui connaissez les
hommes et qui étudiez le monde, ce poste aura l'avantage de vous fournir
les moyens de pénétrer la véritable nature de ces mouvements
révolutionnaires et leur enchaînement, de juger des forces du pays dans
l'avenir.» Le prince laissait entendre ainsi à Prokesch qu'il était bon
de se renseigner sur les véritables aspirations de l'Italie et de savoir
si réellement elle faisait appel au fils de Napoléon et si elle était
capable de le soutenir. Il félicitait enfin son ami de fouler «ce sol
classique, berceau d'une puissance et d'une grandeur presque uniques
dans l'histoire». En traçant ces dernières lignes, il se souvenait
d'avoir reçu et d'avoir porté seul le nom de roi de Rome... Enfin, il
promettait à Prokesch d'écrire bientôt à sa mère avec tout
l'enthousiasme et toute la chaleur qu'il avait su lui inspirer. Telle
était cette lettre qui révèle la générosité et l'élévation de cette
jeune et poétique nature. M. de Prokesch, en lui faisant de tristes
adieux, lui offrit à son tour un fusil albanais que lui avait remis
autrefois Ibrahim-Pacha. Le duc ne voulut pas demeurer en reste et donna
encore à son ami un dessin de lui, un lavis au bistre, qui représentait
fidèlement un des chevaux arabes de son père[510]. Les deux amis se
séparèrent sans se promettre de s'écrire, car ils savaient qu'ils
n'avaient pas besoin du lien fragile de la correspondance pour demeurer
étroitement unis. M. de Prokesch quitta Vienne dans les premiers jours
d'avril, laissant le duc dans un état de santé assez précaire.

Au mois de mai de l'année précédente, le docteur Malfatti, un des
meilleurs médecins de Vienne, avait été appelé auprès du prince par le
comte de Dietrichstein, qui s'inquiétait de sa croissance, de légers
maux de gorge et d'une toux fréquente. Le docteur Staudenheim, qui
l'avait soigné plusieurs fois, lui trouvait une prédisposition à la
phtisie de la trachée artère. Le duc de Reichstadt n'avait point
d'appétit; il mangeait peu et digérait difficilement. Comme le prince,
ayant terminé son éducation, allait se consacrer à l'état militaire et
avait obtenu de son grand-père l'autorisation de commander un régiment,
le docteur Malfatti crut devoir prévenir François II et Marie-Louise des
dangers auxquels le jeune homme allait s'exposer à cause des variations
atmosphériques ou des efforts de voix nécessités par le service. Le
rapport confidentiel remis à Sa Majesté constatait que, par suite d'une
croissance extraordinaire et d'une disproportion remarquable dans le
développement physique, le duc était dans un état général inquiétant,
surtout à l'égard de la poitrine. Il fallait veiller au moindre
accident, car toute maladie accessoire serait dangereuse, soit pour le
présent, soit pour l'avenir. Le docteur conseillait donc au jeune malade
d'éviter les grands efforts et particulièrement ceux de la voix, et de
prendre garde aux refroidissements. Pour lui éviter tout péril, la
vigilance devait être très grande, car sa nature ardente était
naturellement difficile à modérer. L'Empereur tint compte des
observations si judicieuses du docteur Malfatti et différa de six mois
l'entrée au service militaire de son petit-fils. Grâce à des soins
assidus et intelligents, les symptômes inquiétants disparurent, et
l'hiver se passa sans accidents. Mais, au mois d'avril, le duc, se
croyant guéri, demanda à accomplir ses devoirs militaires. L'Empereur
eut tort d'accéder à sa demande, car le jeune lieutenant-colonel en
abusa aussitôt.

Dès ce moment,--c'est le docteur Malfatti qui le rapporte,--il rejeta
les conseils de l'art, et il se lança à corps perdu et comme un fou dans
tous les exercices de guerre, s'imposant un labeur excessif. Plus d'une
fois Malfatti le surprit à la caserne dans un état de fatigue extrême.
Un jour, il le trouva étendu sur un canapé, exténué et presque
défaillant. Comme il lui reprochait son imprudence: «J'en veux, dit le
duc, à ce misérable corps qui ne peut pas suivre la volonté de mon
âme!--Il est fâcheux, répliqua le docteur, que Votre Altesse n'ait pas
la faculté de changer de corps comme elle change de chevaux quand elle
les a fatigués; mais je vous en conjure, monseigneur, faites attention
que vous avez une âme de fer dans un corps de cristal et que l'abus de
la volonté peut vous être funeste.» Sa vie, comme le constatait
Malfatti, était un véritable procédé de combustion. Le prince dormait à
peine quatre heures; il ne mangeait presque pas. Il ne s'occupait que
d'exercices militaires. Ses organes, sauf cérébraux, qui étaient sains
et parfaitement développés, étaient comme frappés de caducité. Il
maigrissait et son teint devenait livide. Il allait être atteint bientôt
d'une forte fièvre catarrhale qui devait attrister ses parents et ses
amis.

Le duc faisait partie du régiment hongrois de Giulay, en garnison à
Vienne. Lieutenant-colonel, il dirigeait activement son bataillon à la
caserne et au champ de manœuvres. M. de Prokesch s'étonnait que l'on ne
s'inquiétât pas assez de sa santé précaire et que l'on ne remarquât pas
que parfois, dans les commandements, sa voix affaiblie se brisait tout à
coup[511]. Il est vrai qu'il n'était pas facile de faire plier la
volonté de ce fougueux adolescent. «Il s'irritait contre sa constitution
physique, voulait forcer son corps à lui obéir ni plus ni moins que les
chevaux qu'il domptait pendant les exercices d'équitation, auxquels il
donnait par jour plusieurs heures.» Aussi l'influence que le jeune
commandant exerçait sur ses soldats était-elle surprenante. Le capitaine
de Moll a raconté plus tard au chevalier de Prokesch que, passant un
jour en revue son bataillon, «l'air profondément grave de ses traits
juvéniles et son attitude martiale firent une si puissante impression
sur les troupes, accoutumées cependant à un silence complet, à une
immobilité absolue, qu'elles éclatèrent en acclamations bruyantes et
prolongées». Ce fut sa première et en même temps sa dernière joie
militaire. La fièvre le prit au mois d'août et préoccupa tellement
Malfatti qu'il en fit un nouveau rapport à l'Empereur. À ce moment même
le choléra régnait à Vienne, et, dans la situation critique du prince,
la moindre atteinte du mal pouvait le tuer. Ne craignant rien pour lui
et d'une bravoure à toute épreuve, le duc de Reichstadt ne voulait pas
s'éloigner de la caserne, lorsque François II, cédant enfin aux
avertissements du docteur, lui intima l'ordre de se rendre immédiatement
à Schœnbrunn. Le duc s'inclina, obéit, mais en s'éloignant dit à
Malfatti avec colère: «C'est donc vous qui me mettez aux arrêts!» Ce
repos obligatoire lui fit cependant le plus grand bien. Ses forces se
rétablirent au bout de deux mois. Il retrouva l'appétit et le sommeil.
Il reconnut lui-même que le docteur avait eu raison de lui imposer ce
régime, et il alla l'en remercier à Hietzing, où il demeurait, le priant
gracieusement d'oublier un moment de rancune. Malfatti aimait à causer
avec lui. Il l'observait, il étudiait ce jeune prince si intéressant. Il
avait découvert en lui, comme trait caractéristique, une aptitude
singulière à sonder le cœur de l'homme et à en faire jaillir la vérité,
grâce à d'habiles questions.

L'exactitude de ses jugements sur des personnes qui avaient cependant
grand soin de dissimuler leur caractère était merveilleuse. Le docteur
Malfatti avait en outre constaté de l'analogie entre son organisation
physique et son organisation morale: d'une part, sa charpente osseuse
était encore soumise à une maladie de l'adolescence, tandis que ses
organes cérébraux avaient acquis la régularité et le développement d'un
homme remarquablement constitué; d'autre part, ses joies et ses désirs
participaient aux joies et aux désirs de la jeunesse, tandis que ses
observations, faites avec froideur et désillusion, étaient plutôt d'un
âge mûr. Ces dispositions constituaient un dualisme très marqué[512].

Le docteur et le prince s'entretenaient souvent de littérature. D'un
naturel porté à la mélancolie, le duc de Reichstadt avait beaucoup de
goût pour les œuvres de Byron. Il n'avait d'ailleurs pas oublié son
fameux dithyrambe sur la _Mort de Napoléon_. «Il y a dans ce grand
poète, disait-il, un profond mystère, quelque chose de ténébreux qui
répond aux dispositions de mon âme. Ma pensée se plaît à s'identifier
avec la sienne.» Malfatti admirait, lui aussi, ce génie, mais il lui
trouvait trop de doute et de désespoir. Il considérait que Lamartine
avait mieux jugé l'homme et sa destinée et que, dans son _Épître à
Byron_, le poète français avait montré la beauté des plans divins, la
grandeur de leurs mystères, la nécessité de la souffrance. Il avait
détruit les paradoxes du poète anglais et dissipé tout ce que son
désespoir offrait d'artificiel et d'ambitieux. Il avait regardé l'œuvre
de Dieu et en offrait reconnu l'immensité sublime. Le duc demanda les
poésies de Lamartine, qu'il ne connaissait pas. Il les lut et les
admira. Il voulut même devant Malfatti relire l'épître à lord Byron,
mais lorsqu'il arriva au célèbre passage:

     Courage, enfant déchu d'une race divine...

sa voix s'altéra et il s'émut... Malfatti l'encouragea cependant à se
nourrir de ces pensées grandioses et à élever son âme au contact de
pareilles œuvres.

Le duc aimait aussi à lire les chants d'Ossian, surtout par respect pour
la mémoire de son père, qui avait un culte pour le barde écossais. Il se
plaisait également dans la lecture du Tasse et savait par cœur des
fragments de la _Jérusalem délivrée_. Son précepteur, Mathieu Collin,
l'avait initié aux beautés des tragiques français et allemands. Le
prince appréciait en connaisseur le mâle génie de Corneille et les vers
harmonieux de Racine. Il affectionnait surtout la tragédie
d'_Andromaque_, se rappelant combien son père avait redouté pour lui le
triste sort d'Astyanax. Le duc savait que l'Europe avait peur de lui, et
que plus d'un prince daignait conspirer la mort d'un enfant. Il trouvait
une allusion vivante dans ce passage:

     Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père.
     Il a par trop de sang acheté leur colère!

Il cherchait en vain auprès de lui une mère, glorieuse du passé et
soucieuse de ses destinées futures; il ne relisait pas sans la plus vive
émotion les vers où Andromaque rappelle la dernière prière du héros qui
lui laissait son fils pour gage de sa foi et la suppliait de montrer à
cet enfant à quel point elle chérissait son père... Ces rapprochements
saisissants s'imposaient d'eux-mêmes à son esprit.

Ce qu'il tenait à trouver dans les œuvres placées sous ses yeux, c'était
tout ce qui se rapportait directement ou indirectement à son état, à sa
situation. Il était le premier à faire naître les allusions et à les
rechercher. Il avait cru un moment qu'il serait roi des Belges, car
toute autre destinée que celle d'un monarque lui semblait indigne du
fils de Napoléon. Des enthousiastes avaient songé à lui. Son nom, comme
je l'ai rappelé plus haut, avait été prononcé en France, en Autriche et
ailleurs. Mais le gouvernement de Juillet était disposé à la guerre
plutôt que d'accepter ce jeune prince comme roi des Belges. «Nous ne
souffrirons jamais, avait dit Casimir Périer, qu'un membre de la famille
Bonaparte règne aux portes de la France, ni que Bruxelles soit un foyer
de révolution.» La conférence de Londres, admise par l'Angleterre,
l'Autriche et la Russie, devait, après bien des vicissitudes, dénouer
une situation tendue, apaiser les menaces d'une guerre qui aurait
embrasé l'Europe, détruire les intrigues de certains agitateurs en
rapport avec les bonapartistes de Paris, écarter le choix du prince
d'Orange que soutenait le tsar en raison de sa parenté avec ce prince,
amener la séparation définitive de la Belgique d'avec la Hollande, grâce
à l'habileté de Talleyrand, qui négocia malgré les difficultés
incessantes amenées par le parti révolutionnaire, si bien qu'à tout
instant on lui demandait: «Votre gouvernement existe-t-il encore à
l'heure qu'il est[513]?» Enfin le Congrès belge, qui avait d'abord élu
le duc de Nemours, ce qui constituait une nouvelle menace de guerre,
choisit, après le refus de Louis-Philippe, le prince Léopold de
Saxe-Cobourg. Pour diminuer les regrets de ceux qui auraient voulu le
duc de Nemours, le prince épousa la fille aînée du roi des Français,
celui que M. de Dalberg appelait insolemment «le roi du jacobinisme».
C'en était fait de l'une des plus chères illusions du duc de Reichstadt.
Les manifestations parisiennes que relève encore à cette époque M.
Thureau-Dangin[514] n'aboutirent à aucun résultat sérieux. «Le 9 mai
1831, les républicains avaient organisé un banquet aux _Vendanges de
Bourgogne_, pour célébrer le récent acquittement de Godefroy Cavaignac
et de ses amis. Le repas terminé, les convives se dirigèrent
processionnellement, au chant de la _Marseillaise_, vers la place
Vendôme, entourèrent la colonne et se livrèrent, en l'honneur du grand
homme, à des danses patriotiques accompagnées de chants séditieux.
C'était, pour eux, un lieu habituel de pèlerinage. Quelques jours
auparavant, le 5 mai, anniversaire de la mort de l'Empereur, la grille
et la base du monument avaient été surchargées de couronnes; le
gouvernement les ayant fait enlever, à cause des attroupements qui en
résultaient, il y eut une tentative d'émeute où l'on acclama la
République, tout en distribuant des portraits du duc de Reichstadt. Lors
des émeutes de septembre, après la chute de Varsovie, on criait: «Vive
l'Empereur!» en même temps que: «Vive la République!» et «Vive la
Pologne!» Plusieurs chefs du parti républicain s'entendaient avec Joseph
Bonaparte pour entamer une lutte commune contre la monarchie de Juillet.
Le nom de Napoléon II n'était en réalité qu'un prétexte à émeutes, et le
duc de Reichstadt ne s'y trompait pas. Mais il ne voulait pas devoir son
élévation à des mouvements révolutionnaires.

Un poète, dont le nom commençait à devenir célèbre, avait foi dans
l'avenir du fils de Napoléon. Il écrivait, à cette époque, à Joseph
Bonaparte, qui s'était mis en relation avec lui par l'entremise d'un
sieur Poinnet, une lettre qui mérite d'être reproduite ici[515]:

     «SIRE,

«Votre lettre m'a profondément touché. Je manque d'expressions pour
remercier Votre Majesté. Je n'ai pas oublié, Sire, que mon père a été
votre ami. C'est aussi le mot dont il se servait. J'ai été pénétré de
reconnaissance et de joie en le retrouvant sous la plume de votre
Majesté. J'ai vu M. Poinnet. Il m'a paru, en effet, un homme de réelle
distinction. Au reste, Sire, vous êtes et vous avez toujours été bon
juge. J'ai causé à cœur ouvert avec M. Poinnet. Il vous dira mes
espérances, mes vœux, toute ma pensée. Je crois qu'il y a dans l'avenir
des événements certains, calculables, nécessaires, que la destinée
amènerait à elle seule; mais il est bon quelquefois que la main de
l'homme aide un peu la force des choses. La Providence a d'ordinaire le
pas lent. On peut le hâter. C'est parce que je suis dévoué à la France,
dévoué à la liberté, que j'ai foi en l'avenir de votre royal neveu. Il
peut servir grandement la patrie. S'il donnait, comme je n'en doute pas,
toutes les garanties nécessaires aux idées d'émancipation, de progrès et
de liberté, personne ne se rallierait à cet ordre de choses nouveau plus
cordialement et plus ardemment que moi; et, avec moi, Sire, j'oserais
m'en faire garant en son nom, toute la jeunesse de la France, qui vénère
le nom de l'Empereur, et sur laquelle, tout obscur que je suis, j'ai
peut-être quelque influence. C'est sur la jeunesse qu'il faudrait
s'appuyer maintenant, Sire. Les anciens hommes de l'Empire ont été
ingrats ou sont usés. La jeunesse fait tout aujourd'hui en France. Elle
porte en elle l'avenir du pays, et elle le sait. Je recevrai avec
reconnaissance les documents précieux que Votre Majesté a l'intention de
me faire remettre par M. Presle. Je crois que Votre Majesté peut
immensément pour le fils de l'Empereur...»

Le poète savait que le roi Joseph aimait et cultivait les lettres, et il
estimait son suffrage glorieux. Aussi lui adressait-il son dernier
volume où se trouvait le nom de l'Empereur. «Je le mets partout,
disait-il, parce que je le vois partout. Si Votre Majesté m'a fait
l'honneur de lire ce que j'ai publié jusqu'ici, elle a pu remarquer qu'à
chacun de mes ouvrages mon admiration pour son illustre frère est de
plus en plus profonde, de plus en plus sentie, de plus en plus dégagée
de l'alliage royaliste de mes premières années. Comptez sur moi, Sire;
le peu que je puis, je le ferai pour l'héritier du plus grand nom qui
soit au monde. Je crois qu'il peut sauver la France. Je le dirai, je
l'écrirai, et, s'il plaît à Dieu, je l'imprimerai... 6 septembre
1831.--Victor HUGO.» Mais l'influence du poète, si grande qu'elle fût
déjà, ne parvint pas à déterminer une manifestation en faveur de
Napoléon II. Cette lettre ne fut qu'un beau morceau de plus pour la
littérature épistolaire.

Le duc de Reichstadt s'était retiré à Schœnbrunn, où il occupait les
chambres qui donnent à l'ouest sur le parc. C'est là que M. de Prokesch,
après sa courte mission à Bologne, vint le retrouver. Le prince lui
parut avoir assez bonne mine et un aspect plus calme. Devant les
désillusions de tout genre, ses ardeurs avaient quelque peu diminué. En
Pologne, l'insurrection n'était plus qu'une sédition; en Belgique, la
monarchie était faite; en Italie, les sociétés secrètes seules
s'agitaient encore, mais avec des intentions plus révolutionnaires que
napoléoniennes[516]. L'Autriche s'était rapprochée de la France, et le
général comte Sébastiani avait accepté la convention qui ramenait au
pied de paix les forces militaires des cinq grandes puissances. Le
principe de non-intervention, qui avait tant inquiété Metternich, était
lui-même abandonné, quoiqu'il eût suffi pour dissiper toute inquiétude
de le manier habilement, ainsi que l'avait proposé Talleyrand à Casimir
Périer: «Le principe de non-intervention n'est plus qu'une absurdité
quand on le regarde comme absolu... Ce principe est un moyen pour
l'esprit. C'est à lui à l'écarter ou à l'appliquer[517].» Donc le régime
de la monarchie de Juillet, contrairement à toutes les prévisions,
s'affermissait. Metternich seul était d'un avis contraire, car, le 14
octobre 1831, il prédisait encore la chute prochaine de Louis-Philippe
et la monarchie de Henri V.

Le duc de Reichstadt revit son ami avec joie. Il lui parla aussitôt de
ses pensées, de ses travaux, de ses observations sur les choses et sur
les hommes. Le lendemain,--c'était le 2 octobre,--il lui écrivit une
longue lettre qui montrera une fois de plus ce qu'était cette jeune et
haute intelligence. Le prince dépeignait d'abord à M. de Prokesch le
plaisir qu'il avait eu à le revoir et son étonnement en constatant
l'étendue de l'influence qu'il avait su prendre sur lui. «Que de choses,
disait-il, traversent mon cerveau par rapport à ma situation, à la
politique, à l'histoire, à notre grande science militaire qui consolide
ou détruit les États, à tant de choses qui auraient tant besoin de vos
lumières, de vos connaissances, de vos conseils et de votre jugement
pour atteindre leur complet développement! Que d'idées se pressent dans
mon esprit!...» Il voulait les refouler, mais à un ami comme lui qui
n'en blâmait pas la hardiesse, il aimait à les faire connaître. «Durant
votre absence, continuait-il, deux sujets m'ont occupé de préférence.
L'un, c'est l'examen de l'état politique de l'Europe et des mesures
qu'on aurait pu mettre en œuvre dans les conditions actuelles. Le bon
sens du commun des mortels en général doit être satisfait de la façon
dont les choses ont été conduites. Mais c'est là une mesure qui ne
m'inspire que de la méfiance quand mon regard se porte vers l'avenir, et
je suis plus que jamais animé de la conviction que l'ordre véritable qui
repose sur la sécurité de la propriété et du commerce ne saurait être
trop tôt obtenu, fût-ce même au prix des plus grands sacrifices. Le
second objet de mes méditations a été la religion, mais ce point demande
trop de temps pour le traiter ici.» Prokesch lui répondit aussitôt qu'il
avait ressenti le même plaisir à le revoir. Au contact de son amitié si
ardente, son cœur sentait refleurir sa jeunesse et renaître sa
confiance. «La Providence, disait-il gravement, pour laquelle il n'y a
pas de hasard, en faisant précisément que nous nous soyons rencontrés, a
peut-être en vue un but grand et glorieux. Puisse-t-il en être ainsi et
puissions-nous nous trouver prêts! Le nombre des hommes qui ont été
choisis pour parcourir le rude sentier de l'action n'est pas
considérable. Chez vous, prince, la naissance, le sort, les qualités,
l'initiative naturelle, la force de la volonté, en un mot le cœur et la
tête font voir que vous êtes marqué de ce sceau de prédestination.» Il
examinait ensuite les deux sujets dont parlait le duc de Reichstadt,
c'est-à-dire l'état politique de l'Europe et la question religieuse. Il
le voyait sur le chemin qui lui permettait de se rendre compte de l'un
et de l'autre. Il l'invitait seulement à se demander dans quelle mesure
il était possible de faire application du vrai, de rechercher «quelle
proportion d'alliage le pur argent de la vérité exigeait pour pouvoir
être frappé et avoir cours».

Le lendemain, Prokesch et son jeune ami s'entretinrent du grave sujet de
la religion. La nature sérieuse du prince le portait à en parler. «Il
avait été élevé dans les principes de la foi catholique la plus
orthodoxe, observait scrupuleusement les pratiques du culte, ne tournait
jamais en ridicule ni les cérémonies ni les doctrines religieuses. Il
témoignait, au contraire, un grand respect pour les unes et les autres,
ce qui prouvait la maturité de son jugement.» Les sophismes de quelques
ouvrages, la conduite de quelques personnes avaient pu inspirer parfois
à son esprit certains doutes, mais ceux qui l'ont connu ont tous attesté
que son âme était demeurée entièrement religieuse. S'il parlait parfois
de ces doutes, c'était en homme qui veut les combattre et les dissiper.
«Je ne puis nier, disait-il à Prokesch, que l'hypocrisie de ceux dont
les actions s'accordent si mal avec l'esprit de la religion, n'ait été
souvent pour moi une source de pensées affligeantes, mais, d'un autre
côté, je suis d'avis que la religion est notre bâton de pèlerin et que
nous ne pouvons nous appuyer sur un soutien plus solide dans notre
marche à travers la nuit de cette vie terrestre.» Prokesch avait publié
une relation de son voyage en Terre sainte. Le duc de Reichstadt en
parlait volontiers, et alors ce cœur si ferme semblait «un métal en
fusion et devenu malléable contre sa nature». Il disait à son ami qu'il
partageait l'avis de son père, qui avait hautement proclamé que la
religion était la base indispensable de tout édifice social. «Ce qui est
aussi nécessaire à la société humaine, ajoutait-il, ne saurait être en
dehors de la vérité. Ceci a parlé à ma raison... J'ai compris, j'ai
senti tout ce qu'il y avait de sublime dans la religion pouvant seule
éclairer la marche de l'homme au milieu des incertitudes et des ténèbres
qui l'entourent.» Prokesch était profondément ému de ce qu'il entendait.
«La chaleur extraordinaire de son langage, avoua-t-il plus tard à M. de
Montbel, qui le questionnait ardemment à ce sujet, m'avait électrisé. Je
lisais dans cette âme vivement exaltée toute cette force surnaturelle
qui, sans doute, l'a soutenue dans sa longue agonie. Peu communicatif de
sa nature, ne voulant pas surtout se montrer faible au moment de ses
plus grandes souffrances, alors qu'il voyait approcher son dernier jour,
il se sera réfugié dans l'intimité de sa pensée religieuse, comme dans
le sein d'un ami.»

Prokesch méditait les paroles graves prononcées avec tant de conviction
par le jeune prince, lorsque le duc de Reichstadt se leva
précipitamment, courut à sa bibliothèque, en tira un petit livre,
détacha la première page et la lui présenta, disant avec une grande
affection: «Vous allez juger de tout le prix que j'attache _à cette
heure_--et il souligna ces mots d'un air solennel--par le souvenir que
je veux vous en laisser.» Prokesch prit la page. Elle avait été placée
en tête des _Saintes Harmonies_ d'Albach. On y lisait de la main de
l'Empereur: «Dieu veuille, en toute grave circonstance de ta vie, dans
toutes les luttes, t'accorder lumière et force. C'est là le vœu de tes
aïeux qui te chérissent. François.» Et l'Impératrice avait mis son nom
«Augusta» à-côté de celui de l'Empereur. Ces lignes qui avaient pour lui
un prix inestimable, le duc les offrit à son ami. «Que ce que j'avais de
plus cher, dit-il, reste entre vos mains comme un monument de celui de
mes entretiens qui, à mes yeux, a le plus d'importance...» Heureux les
hommes qui font naître de telles amitiés et qui obtiennent des marques
de confiance et d'affection aussi précieuses!... Le chevalier de
Prokesch recevait, en cet instant si grave, un souvenir doublement sacré
et par les circonstances dans lesquelles il était offert et par les
paroles qui l'avaient précédé et accompagné. C'était comme le testament
mystique d'une jeune âme qui se sent prête à quitter la terre, mais qui
veut auparavant laisser une parcelle d'elle-même au plus fidèle et au
plus sûr de ses amis.

Dans ses confidences intimes à Prokesch, le duc de Reichstadt lui avoua
«avec une noble candeur comment, de toutes les femmes qu'il avait
rencontrées dans le monde, aucune n'avait fixé son attention au delà
d'une journée, aucune n'avait touché son cœur, ni même parlé à son
imagination juvénile». Il confiait toutes ses impressions à son ami
«avec le ton de la plus pure innocence[518]». L'un des fils de Neipperg,
issu du premier mariage du comte, avait voulu le mettre en relation avec
une artiste du théâtre de la Cour, une jeune et belle personne d'une
réputation irréprochable. Mais cette artiste eut tort de le recevoir
comme si elle se fût attendue à sa visite. Il s'offensa de cette
confiance exagérée en soi-même et ne retourna plus la voir. «La
malveillance cynique d'un monde qui, du portrait du fils du grand
Empereur, faisait dans ses moindres traits une caricature, a exploité
aussi à cet égard la crédulité publique et poussé la fausseté jusqu'à
attribuer sa mort prématurée à ses prétendues relations amoureuses.
Comme si les soucis de son existence n'eussent pas suffi à alimenter le
feu cruel qui le consumait[519]!...» On avait répandu également le bruit
qu'il fréquentait la célèbre danseuse Fanny Essler, qui avait débuté, à
quinze ans, sur le théâtre An der Wien. Le duc ne lui avait jamais dit
un mot. Ce qui avait donné naissance à ce bruit, c'est que le chasseur
du duc était venu parfois dans l'hôtel de Fanny Essler[520]. Mais ce
qu'on ne savait pas à Vienne, ou ce que peu de personnes savaient, c'est
que Prokesch se rencontrait parfois avec Gentz dans cet hôtel et que le
chasseur, sûr de l'y trouver, lui apportait là les invitations du duc à
venir le voir[521]. Aussi Prokesch a-t-il pu affirmer hautement que le
prince était «de mœurs vraiment honnêtes», et que ses goûts et ses
pensées graves ne laissaient point de place aux frivolités.

La maladie, dont le duc de Reichstadt se sentait déjà sérieusement
atteint, lui donnait des abattements fréquents. Il paraissait découragé,
attristé. M. de Prokesch s'ingéniait à le ranimer, à réveiller son
intérêt sur les grandes questions. Il lui conseillait la confiance en
lui-même et dans les autres. Il l'invitait à réfléchir sur ses qualités,
sur ses défauts et à se bien juger pour se rendre meilleur. Le duc lui
répondait par ce billet: «Votre aimable lettre d'hier matin m'a indiqué
un excellent moyen d'acquérir peu à peu une grande puissance sur moi et
de prendre l'habitude de suivre les conseils d'autrui. La connaissance
exacte de soi-même, des motifs qui vous guident et des résultats que
l'on attend, est la meilleure règle pour la réalisation de certaines
idées qui, sans cela, sont comme les enfants qui, après une parturition
pénible, viennent au monde sans vie. Création du cerveau, il manque à
ces idées la force vitale nécessaire qu'elles ne peuvent recevoir que de
leur application aux objets extérieurs. On apprend ainsi à accepter de
lourdes obligations et à supporter des critiques sévères, sans cependant
entreprendre l'impossible. Pour le travail auquel vous me conviez, ami,
il faut du temps, et la voix intérieure, qui doit jouer le principal
rôle dans mes occupations futures, me dit que ce temps me manque le plus
souvent dans mes nombreuses entreprises. Si vous pouviez venir
aujourd'hui à une heure et demie, ou ce soir à six heures, vous seriez
le plus aimable des hommes (9 octobre 1831)[522].» Un autre jour, M. de
Prokesch lui adressait un discours de M. Thiers sur la pairie, et il
l'engageait à lui indiquer ses réflexions à ce sujet. «Merci pour
l'envoi de votre intéressant journal, répondait le duc à la date du 13
octobre. Les raisons démonstratives de M. Thiers sur la noblesse sont
concluantes, parce qu'elles sont puisées dans le cœur humain, et
justifiées par l'histoire, parce qu'elles reposent sur certaines
qualités qui dirigent les actions de l'homme social. Mais, en ce qui
concerne la pairie, l'orateur ne me semble pas spécifier suffisamment
son but particulier, et ses arguments en faveur de l'hérédité ne me
paraissent pas toujours à l'épreuve de la contradiction. Avec mes
meilleurs souhaits du soir, je demeure pour toujours votre véritable
ami[523].»

On s'apercevait bien que le jeune prince n'avait plus la même vitalité,
le même enthousiasme. Une à une, ses illusions et ses espérances
disparaissaient. Il restait en face d'une réalité sombre, d'un avenir
sans issue. À part M. de Prokesch et son grand-père, il n'avait personne
pour faire un échange intéressant d'idées. Aussi lui prit-il envie
parfois de s'enfuir secrètement de Vienne et d'apparaître tout à coup en
France; mais ce n'était là qu'un caprice aussitôt évanoui, car il
sentait les liens de la captivité se resserrer plus étroits que jamais
autour de lui. Il savait, d'ailleurs, que personne ne le suivrait dans
cette fuite et que nulle puissance en Europe ne lui donnerait le moindre
appui. Aussi, de mélancolique était-il devenu irritable; la vie, avec
les maux physiques et les souffrances morales qui l'accompagnent,
commençait à lui peser. Il s'était réinstallé à la Hofburg, à Vienne,
pour y passer l'hiver au milieu de ses livres et des écrits publiés sur
son père. Il restait là souvent silencieux, les yeux fixés sur le
portrait de Napoléon, tête expressive et soucieuse que Gérard a peinte
dans les derniers jours de l'Empire, et dont le caractère grave
s'harmonisait tant avec ses pensées. Il se levait parfois pour regarder
dans la grande cour d'honneur l'arrivée ou le départ de la garde
montante, et les airs de la musique militaire, les drapeaux et la parade
distrayaient un peu son esprit chagrin. Mais, à l'idée qu'il était
éloigné de son régiment et qu'il ne le reverrait peut-être jamais, il
était repris de ses amertumes et de ses profondes tristesses[524].

La duchesse de Parme s'était remise de ses émotions. L'insurrection qui
avait troublé ses États était heureusement terminée. Tout en se
préoccupant du choléra et de ses horribles ravages à Vienne, tout en
manifestant «les plus cruelles angoisses» pour les siens et pour son
fils, elle demeurait paisiblement à Parme, occupée à de grandes
promenades à pied ou à cheval qui lui faisaient grand bien. Elle
s'inquiétait peu d'une maladie dont le docteur Malfatti lui avait
pourtant montré la gravité dans son rapport du 15 juillet 1830. Une
véritable mère eût pris peur et serait venue s'installer auprès de son
fils, pour lui prodiguer des soins qu'elle seule sait donner et qui
semblent à l'enfant qui les reçoit, les plus efficaces et les plus doux.
Elle eût pu recueillir ses tristes confidences, calmer ses amertumes,
atténuer ses déceptions. Mais non, le fils de Napoléon était abandonné à
lui-même et à sa pénible destinée. Il se voyait un perpétuel objet
d'inquiétude pour l'Autriche et pour la France. Suivant avec attention
les débats politiques de son pays, il constatait qu'on s'occupait autant
de lui que du monarque récemment détrôné.

Ainsi, au mois de mars 1831, le député Baude avait demandé à la Chambre
le bannissement de Charles X et de sa famille. Son collègue Marchal
voulait que l'article 91 du Code pénal, c'est-à-dire la peine de mort
visée par la loi du 12 juin 1816, fût appliqué à Charles X et à ses
descendants, en cas de retour en France, comme cela avait été décrété
contre Napoléon et les siens. Isambert désirait, au contraire, que cette
loi fût abrogée. On ne tint pas compte de la proposition d'Isambert ni
de celle de Marchal, et la loi de bannissement fut votée le 24 mars.
Deux jours après, le député Gaëtan Murat revenait à la charge et
réclamait encore une fois le retrait de la loi de 1816. M. Agier
appuyait sa proposition, mais il croyait devoir signaler l'existence
d'un parti qui se rattachait à l'un des membres de la famille Bonaparte
et qui se masquait derrière les républicains qui cherchaient un
dictateur. Il attaquait les hommes insensés qui ne remarquaient point
que Napoléon ne tenait point sa puissance de son nom, mais de son génie
et de ses hauts faits d'armes. «Ils ne réfléchissent pas, disait-il, que
le maître qu'ils iraient mendier à la cour de Vienne ne pourrait
franchir nos frontières, puisqu'il ne pourrait y arriver qu'escorté par
les baïonnettes autrichiennes, qui se sont si souvent abaissées devant
celles de nos soldats comme devant l'épée de son père.» (_Vive
sensation._) Et voulant rassurer la majorité, Agier s'empressait de
déclarer que les Français, satisfaits de la monarchie constitutionnelle,
repousseraient toujours le despotisme. Après cette courte discussion, la
Chambre prit à l'unanimité, moins une voix, la proposition en
considération. Le 14 avril, M. Abbatucci déposa un rapport qui concluait
à l'adoption définitive de cette proposition, laquelle supprimait la
disposition relative à l'application de la peine de mort aux membres de
la famille Bonaparte qui reparaîtraient en France, puisqu'on ne l'avait
pas votée pour Charles X et les siens.

Dans la nouvelle Chambre, élue le 6 juillet 1831, M. de Briqueville,
député de la Manche, proposa, le 14 septembre, d'autres mesures de
bannissement et de confiscation contre la famille de Bourbon. La prise
en considération en fut votée le 17 septembre, moins les voix de Berryer
et de Laugier de Chartrouse. Le rapport de M. Amilhau, à la date du 24
octobre, tendait au vote de cette proposition, qui par l'article 1er
édictait le bannissement de Charles X et de ses descendants et qui, par
l'article 2, appliquait la même mesure aux ascendants et descendants de
Napoléon[525]. Les quatre autres articles étaient relatifs à la vente
obligatoire des biens de ces deux familles. La discussion en commença le
15 novembre 1831 et donna lieu à d'intéressants débats qui se
prolongèrent jusqu'en mars 1832. À la Chambre des députés, les orateurs
qui se succédèrent à la tribune furent nombreux et ardents. M. Pagès
releva une curieuse contradiction entre les mesures de proscription et
certaines autres, qui avaient un caractère bien différent. «Vous avez
revendiqué les cendres de Napoléon, disait-il, vous voulez relever ce
colosse sur la colonne de la place Vendôme. Pouvez-vous, en même temps,
livrer sa race au bannissement?» De son côté, Portalis s'étonnait que
l'on confondît dans les mêmes proscriptions la famille de Bonaparte et
celle des Bourbons. Quel était donc le Bonaparte qui avait porté les
armes contre la France?... Il rappelait les victoires de Napoléon et
l'humiliation de l'Europe. «Et quand je parle de Napoléon,
s'empressait-il d'ajouter, ce n'est pas que je pense à son fils.
Napoléon, comme tous les grands capitaines, n'a eu de véritable
postérité que ses victoires. C'est ainsi qu'Épaminondas se vantait de
n'avoir que deux filles: Leuctres et Mantinée.» M. de Martignac, dans
une admirable harangue, une des plus belles qu'il eût jamais
improvisées, faisait comprendre, lui aussi, l'inutilité des
proscriptions: «En 1814, n'avons-nous pas vu la dynastie de Napoléon,
forte de jeunesse, brillante d'alliances, éclatante de victoires, fondée
à perpétuité au nom de la religion et par les mains de son ministre,
disparaître en un jour, en présence de l'ancienne race qui paraissait
oubliée par la génération contemporaine?» Il ajoutait aussitôt: «En
1815, n'avons-nous pas vu la tête de Napoléon, mise à prix, reparaître
ceinte de la couronne impériale? Et ces mêmes Bourbons, bannis à
perpétuité à la même époque, ne sont-ils pas rentrés quelques jours
après dans le palais de leurs ancêtres?...» Il condamnait ainsi toutes
les proscriptions: «Quand la loi ordonne et que l'honneur défend, en
France c'est toujours la loi qui succombe.»

M. Duvergier de Hauranne, qui était favorable à la loi de bannissement
appliquée à tous les prétendants, se raillait des républicains amis de
l'Empire: «Une tendresse si délicate, si susceptible pour la famille
Bonaparte, me paraît singulière de la part de ceux qui, plus que nous,
se disent amis de la liberté. J'ai cru un moment que les portes de la
France pouvaient, sans inconvénient, être ouvertes à la famille
Bonaparte. Je ne le crois plus!» M. de Rémusat ne craignait pas le fils
de Napoléon, car son père lui avait «laissé un nom impossible à porter».
Le rapporteur, Amilhau, tout en se félicitant de voir bientôt la statue
de Napoléon replacée sur la colonne Vendôme, se défendit d'avoir voulu
créer des proscriptions contre la famille du héros. «Ce n'est pas moi,
dit-il, qui en ai pris l'initiative; c'est la révolution de Juillet, ce
sont les législateurs qui nous précèdent.» Ainsi, en 1815, l'Acte
additionnel excluait les Bourbons, et, en 1816, Louis XVIII excluait
Napoléon. Guizot blâma également les mesures d'exception; il déclara que
la liberté était assez forte pour défendre le nouveau gouvernement, mais
il finit par se rallier au projet de la Commission. «Je dirai peu de
choses, ajoutait-il, du divorce de la France avec la dynastie de
Napoléon. Ce divorce est consommé depuis longtemps; il l'a été par le
fait même du chef de cette dynastie. Napoléon s'est perdu lui-même,
chacun le sait, et après lui, il ne restait plus rien, car Napoléon
était seul; après lui, rien, absolument rien!...» Guizot avait raillé un
orateur qui avait assuré qu'un membre de la Chambre avait tenu «pendant
vingt-quatre heures à sa disposition» la couronne de France. «Les pays
libres, dit-il avec force, n'appartiennent à personne! En juillet 1830,
chacun pouvait proposer son plan de gouvernement, amener son candidat au
concours. Eh bien, est-il vrai qu'à ce moment il ait été sérieusement
question un seul instant de Henri V, de Napoléon II, de la
République?...» Le peuple s'était soumis spontanément à la meilleure
solution, la seule nationale. Quant à ceux qui prétendaient avoir
conduit les affaires, Guizot répondait dédaigneusement: «C'est une
présomption étrange que de croire qu'on dirige de tels événements. La
Providence en a fait plus des trois quarts.»

À la Chambre des pairs, la discussion ne fut pas moins vive. Le duc de
Broglie, rapporteur de la commission, après avoir blâmé les révolutions,
même nécessaires, qui sont trop souvent des exceptions au droit commun,
se demanda si on pouvait qualifier ainsi l'éloignement de la dynastie
déchue. Ce n'était, à son avis, qu'un acte de prudence et de nécessité.
En 1815, la Restauration ne s'était point gênée. Elle avait conclu
délibérément à la déportation dans un autre hémisphère et à la captivité
rigoureuse du seul concurrent qui était à redouter. En 1816, elle avait
voté contre lui et les siens une loi draconienne... Or, en ce moment,
les membres de la branche aînée des Bourbons n'avaient pas renoncé à
leurs prétentions sur la couronne de France, puisqu'ils donnaient au duc
de Bordeaux le nom de Henri V. Les craintes du gouvernement étaient donc
fondées, et il avait le devoir de se défendre, comme l'avait fait le
régime précédent.

Après diverses vicissitudes à la Chambre des députés et à la Chambre des
pairs, la proposition fut définitivement votée le 20 mars 1832, mais
avec le retrait de l'article 4 de la loi de 1816, qui appliquait
l'article 91 du Code pénal à la famille Napoléon, au cas où l'un de ses
membres se serait présenté sur le territoire français.

M. de Chateaubriand, dans une brochure qui avait excité les
susceptibilités ironiques de M. Viennet[526], contesta aux Chambres le
droit de bannir. Les journées de Juillet advenues, que pouvait-on
établir? La République ou l'Empire avec le fils de Napoléon, la
monarchie légitime avec le duc de Bordeaux ou la monarchie élective avec
la branche cadette. Si le gouvernement républicain fût sorti de la
révolution de 1830, il aurait, suivant Chateaubriand, mis à l'aise bien
des consciences. En lui prêtant serment, on n'aurait rien trahi, car
c'eût été un changement de principes, et non un roi substitué à un roi.
Il n'y eût pas eu usurpation, mais création d'un autre ordre de choses.
Chateaubriand l'eût préféré «à une monarchie bâtarde, octroyée par je ne
sais qui». D'autre part, le choix du duc de Bordeaux eût éloigné toute
chance de guerre civile ou étrangère. «Proclamé par le gouvernement,
avec les changements nécessaires à la Charte, Henri V eût été reconnu
dans toute la France.» Enfin Chateaubriand envisageait le choix du duc
de Reichstadt, «héritier d'un grand homme». L'opinion qu'il en émettait
dut plaire au jeune prince, qui eut bientôt connaissance de cette
éloquente brochure, répandue dans toute l'Europe. «Ce que l'antiquité
conférait au duc de Bordeaux, le duc de Reichstadt le puisait dans
l'illustration paternelle. Napoléon avait marché plus vite qu'une
lignée: haut enjambé, dix ans lui avaient suffi pour mettre dix siècles
derrière lui. Le duc de Reichstadt présentait, en outre, aux hommes de
religion et à ceux que le préjugé du sang domine, ce qui complaisait à
leurs idées: un sacre par les mains du Souverain Pontife; la noblesse
par une fille des Césars. Je l'ai dit ailleurs, sa mère lui donnait le
passé, son père l'avenir. Toute la France était encore remplie de
générations qui, en reconnaissant Napoléon II, n'auraient fait que
revenir à la foi qu'ils avaient jurée à Napoléon Ier. L'armée eût reçu
avec orgueil le descendant des victoires.»

Chateaubriand disait encore que le drapeau eût été emporté de nouveau
par les aigles qui planèrent sur tant de champs de bataille «et qui ne
prêtent plus leurs serres et leurs ailes à cet étendard humilié. Le
royaume, redevenu empire, eût retrouvé une puissante alliance de famille
en Allemagne et d'utiles affinités en Italie.» Venaient ensuite les
objections, qui attristèrent certainement le prisonnier de Vienne. «Mais
l'éducation étrangère du duc de Reichstadt, les principes d'absolutisme
qu'il a dû sucer à Vienne, élevaient une barrière entre lui et la
nation. On aurait toujours vu un Allemand sur un trône français,
toujours soupçonné un cabinet autrichien au fond du cabinet des
Tuileries; le fils eût moins semblé l'héritier de la gloire que du
despotisme du père[527].» Le duc de Reichstadt eût été, au contraire,
bien Français et eût pratiqué une politique française, car il n'aimait
pas Metternich, et sa première pensée, une fois débarrassé de sa
surveillance, eût été de se conformer aux indications libérales du
testament paternel. La certitude d'être si peu connu et si mal jugé
était une des choses qui causaient toujours le plus de tourments au
jeune prince. On ne savait pas que la principale règle de sa jeunesse
était de ne jamais oublier, comme l'avait conseillé son père, «qu'il
était né prince français». On ne savait pas qu'il avait dit à son
grand-père qu'il ne mettrait les pieds sur le sol français que rappelé
par l'armée française. Mais la constatation de Chateaubriand: «Sa mère
lui donnait le passé, son père l'avenir», l'avait consolé. Elle
répondait à ses propres observations, car, pénétré de son bon droit, il
avait prononcé un jour devant Prokesch ces fières paroles: «Le fils de
l'Empereur, de celui que toute l'Europe avait reconnu, le fils de
l'archiduchesse Marie-Louise n'offrait-il pas aux puissances des
garanties autrement solides que le fils de Philippe-Égalité?...» Et
cette prédiction finale le faisait frissonner: «La France ne dormira pas
toujours. Comme au héros du Tasse, il suffira de lui présenter un
bouclier pour la tirer du sommeil!» Enfin le duc de Reichstadt trouvait
que Chateaubriand était le seul écrivain qui eût su parler de son père.
Quel autre, en effet, eût mieux répondu aux ultras qui lui disaient, en
1814, que pour gouverner la France il suffisait de changer les draps du
lit de Buonaparte et d'y coucher Louis XVIII: «Vous oubliez, messieurs,
que les draps du lit de Buonaparte étaient des drapeaux et qu'il y
dormait avec la Gloire!...»

Le duc connaissait le caractère généreux de l'ancien ministre de Charles
X, le seul qui eût osé écrire, à propos du bannissement des membres de
la famille impériale: «Ce sont les alliés qui ont provoqué ce
bannissement. Des conventions diplomatiques, des traités formels
prononcent l'exil des Buonaparte, leur prescrivent jusqu'aux lieux
qu'ils doivent habiter, ne permettent pas à un ministre ou à un
ambassadeur des cinq puissances de délivrer seul un passeport aux
parents de Napoléon. Le visa des quatre autres ministres ou ambassadeurs
des quatre autres puissances contractantes est exigé. Tant ce sang des
Napoléon épouvantait les alliés!... Grâce à Dieu, je ne fus jamais
soumis à ces mesures: avant qu'un ministre de Louis-Philippe allât voir
un enfant et une femme, j'avais délivré, sans conseiller personne, en
dépit des traités et sous ma propre responsabilité, comme ministre des
affaires étrangères, un passeport à Mme la comtesse de Survilliers,
alors à Bruxelles, pour venir à Paris soigner un de ses parents malade.
Vingt fois j'ai demandé le rappel de ces lois de persécution; vingt fois
j'ai dit à Louis XVIII que je voudrais voir le duc de Reichstadt
capitaine de ses gardes et la statue de Napoléon replacée au haut de sa
colonne!» Chateaubriand ne faisait que répéter ce qu'il avait dit dans
une précédente brochure, parue au mois de mars: «C'est ainsi que je
comprenais largement la monarchie légitime; il me semblait que la
Liberté devait regarder la Gloire en face[528].» Cette noblesse de
langage et d'attitude n'étonnera pas ceux qui ont pratiqué
Chateaubriand.

À la fin des réflexions que lui inspira la nouvelle proposition relative
au bannissement de Charles X et de sa famille, l'illustre écrivain
disait: «Pourquoi envelopper les Bonaparte dans la destinée des
Bourbons? Pourquoi frapper du même coup ce qui, depuis vingt ans, nous a
donné gloire et liberté? Pourquoi interdire l'entrée de la France aux
parents du dominateur des mers et l'ouvrir à ses cendres? Les dernières
sont bien plus à craindre, leur conspiration bien plus redoutable à la
monarchie nouvelle que le retour et les complots supposés de quelques
individus arrachés à l'exil. Elles s'agiteront à chaque anniversaire de
leurs victoires. Tous les jours, sous leur colonne, elles diront à la
quasi-légitimité passante: «Qu'as-tu fait de l'honneur français[529]?»
Chateaubriand faisait ainsi allusion à la pétition d'un sieur Lepayen
qui demandait qu'on déposât les cendres de Napoléon sous la colonne de
la place Vendôme. À la séance du 13 septembre 1831, le député Martin du
Nord, rapporteur de la pétition, concluait à l'ordre du jour. Il
admettait que Napoléon avait été un génie, mais il rappelait qu'il avait
confisqué toutes nos libertés. «Nous avons un roi-citoyen, disait-il. Ne
troublons pas la marche de son gouvernement en rappelant trop souvent
des souvenirs que des imprudents pourraient considérer comme des
regrets. Laissons les cendres de Napoléon à Sainte-Hélène. Elles y
serviront de leçon aux rois qui seraient tentés d'opprimer les peuples
et de lasser la fortune.» Las Cases demanda le renvoi de la pétition au
président du conseil. Levesque de Pailly combattit cette proposition.
Coulmann la défendit en faisant remarquer qu'il n'y avait là aucun péril
à redouter. «La France constitutionnelle de 1831, disait-il, n'ira pas
plus chercher des prétendants à la couronne à la cour d'Autriche qu'à la
cour d'Holy-Rood. Elle ne veut plus de restauration, pas plus du
petit-fils de Henri IV que du fils de Napoléon.» Après des conclusions
contraires de Benjamin Levraud, le général Lamarque, dans une forte
harangue, dit que les malheurs de Napoléon avaient expié ses torts.
«L'Angleterre, ajouta-t-il au bruit des applaudissements, doit être
pressée de rendre un dépôt qui lui rappelle l'hospitalité violée et la
honte de ses ministres.»

M. de Lameth reconnut que Napoléon avait comprimé l'anarchie, «mais il
ne serait pas nécessaire, ajouta-t-il,--et ses paroles firent
sensation,--que ses cendres vinssent aujourd'hui pour l'appuyer encore».
Le général Bertrand soutint que c'était une question d'honneur national,
et le renvoi au président du conseil fut voté par la majorité, ce qui
détermina une vive et longue agitation dans la Chambre. Cet hommage,
rendu à la mémoire de son père, causa une profonde émotion au duc de
Reichstadt. Il y vit comme un encouragement pour son avenir. Mais ce qui
le minait sourdement, c'était la crainte d'arriver trop tôt, à cause de
son inexpérience des choses et de son peu de savoir, quoiqu'il fût, en
connaissances diverses, bien supérieur à beaucoup de princes. Il avait
pris pour lui--avec le dessein de les réaliser--les conseils de
Chateaubriand, dans la brochure éloquente que je viens d'analyser,
conseils qui étaient destinés au duc de Bordeaux: «Qu'il devienne le
jeune homme le plus éclairé de son temps, qu'il soit au niveau des
sciences de l'époque, qu'il joigne aux vertus d'un chrétien du siècle de
saint Louis les lumières d'un chrétien de notre siècle! Que des voyages
l'instruisent des mœurs et des lois; qu'il ait traversé les mers,
comparé les institutions et les gouvernements, les peuples libres et les
peuples esclaves; que, simple soldat, s'il en trouve l'occasion à
l'étranger, il s'expose aux périls de la guerre, car on n'est point apte
à régner sur des Français sans avoir entendu siffler le boulet!»
L'ardeur intellectuelle, l'activité matérielle, les études, les voyages
et la guerre, la guerre surtout, c'était ce que désirait le fils de
Napoléon, et le feu de ces désirs brûlait, dévorait son âme. Là où le
hasard des combats l'aurait appelé, il eût tenu encore une fois à se
montrer digne du grand nom qu'il portait. Il eût voulu courir au secours
des Grecs ou des Italiens, au secours de sa mère menacée par
l'insurrection de Parme, au secours des Polonais luttant contre les
Russes, partout enfin où l'on se battait; mais toujours l'impitoyable
main de Metternich le rejetait dans une froide inaction qui allait le
tuer plus sûrement et plus rapidement que la maladie ou les balles
ennemies.



CHAPITRE XIX

LA MORT.


La santé précaire du duc de Reichstadt lui avait fait interdire pendant
un certain temps les occupations et les exercices militaires. Se
trouvant mieux au commencement de l'année 1832, il retourna à son
quartier. Le 2 janvier, par une journée très froide, il assista aux
funérailles du général Siegenthal. Colonel en second du régiment de
Wasa, il voulut commander ses troupes et fut pris d'une subite
extinction de voix. Il fut contraint encore une fois de s'arrêter[530].
Il chercha à se distraire de la privation des travaux militaires par des
études historiques. Il écrivait au commencement de janvier à son ami
Prokesch: «Je viens de quitter mon bureau où j'ai élaboré un long
rapport, et je me repose en vous écrivant. Depuis quelques jours
j'entends parler beaucoup d'un ouvrage du professeur Iarke (éditeur
inconnu) sur l'Histoire de la révolution de 1830, traitée au point de
vue de la question d'État. Le connaissez-vous? Qu'en pensez-vous? J'ai
besoin de votre amicale conversation. Pouvez-vous venir aujourd'hui? Je
vous attends à partir de sept heures[531].» Le duc était plus que jamais
dévoué à cet ami fidèle. Il s'était occupé de lui assurer l'avancement
de lieutenant-colonel qu'il méritait et dont parle la lettre suivante,
si affectueuse: «J'ai fait la commission dont, mon cher ami, vous avez
bien voulu me charger. Hier matin, je me suis rendu auprès du général
d'artillerie Kutschera. Il vous connaît. Il parla de vous
avantageusement et promit de soumettre à l'Empereur la proposition
touchant votre avancement. C'est un surcroît d'affaires qui l'a empêché
de s'en occuper plus tôt. Je compte, dès lors, vous saluer prochainement
comme mon camarade.» M. de Prokesch avait, de son côté, rendu au duc un
petit service pour une famille à laquelle il s'intéressait. «Merci pour
l'exécution de ma demande, ajoutait le duc. Veuillez être mon interprète
auprès du conseiller aulique Kiefewetter. Défendre les veuves et les
orphelins fut toujours une jouissance pour les cœurs solides de vos
ancêtres; combien cela doit être agréable à votre cœur si sensible!...
Mon opinion sur vous est invariable; elle n'avait pas besoin de la
lettre du Colonel Kavanagh que je vous renvoie ci-jointe. Le prix que
vous attachez à la manière de voir du colonel m'est un garant de la
sienne, et sa lettre m'a surtout intéressé à cause des aperçus exacts
qu'elle contient sur notre marine. Il serait trop long de vous
communiquer mes avis sur les deux articles de l'_Allgemeine Zeitung_. Je
vais l'écrire et je vous en soumettrai la substance. Le comte de
Dietrichstein me quitte à l'instant. Il m'a beaucoup entretenu de ce
fait que l'opinion publique ne m'est pas favorable et que je passe pour
une tour de Babel!... À qui m'adresser pour savoir la vérité? À vous...
Assurez-moi par quelques lignes que je ne suis pas tout à fait perdu et
si, sans me trahir, vous pouvez apprendre du comte ce que l'on dit de
moi, ce serait là une nouvelle preuve de votre amitié[532].» Prokesch
lui répondait presque aussitôt: «Laissez le comte de Dietrichstein, avec
les préoccupations dévorantes de son amour quasi paternel, accumuler les
blâmes contre vous!... Je me réjouis de lire votre pensée sur les deux
articles précités, ne serait-ce que pour le style. Savoir écrire bien et
clairement est un grand avantage, et la récompense se trouve dans la
peine que l'on se donne pour y arriver. Aucune voie n'est meilleure pour
vous apprendre à penser justement et à distinguer les conditions
nécessaires d'une action droite et correcte. Le style de votre illustre
père est l'expression fidèle de son génie. Imaginez-vous que je suis au
loin et écrivez-moi sur tout ce qui vous frappe et qui semble devoir
vous être de quelque utilité. Je vous promets de répondre loyalement et
franchement et, s'il le faut, de critiquer à l'occasion.» Dans le
_post-scriptum_ de cette lettre, Prokesch lui disait: «Vous savez sans
doute qu'il y a quelques jours une douzaine de gazettes allemandes ont
annoncé comme un fait accompli vos fiançailles avec la fille de
l'archiduc Charles[533].» Ce n'était là qu'un bruit sans consistance. Le
prince était trop souffrant, trop affaibli pour qu'on pût songer en ce
moment à des fiançailles. Et cependant, tout malade qu'il était, il
n'écoutait aucun conseil; il multipliait imprudences sur imprudences, ce
qui désespérait le docteur Malfatti à tel point que celui-ci s'écria un
jour: «Il semble qu'il y ait dans ce malheureux jeune homme un principe
actif qui le pousse à se suicider. Tous les raisonnements, toutes les
précautions échouent contre une fatalité qui l'entraîne.» Le 21 janvier,
Prokesch le trouva fort agité. Le maréchal Maison l'avait invité à un
bal pour le soir du 21,--date, entre parenthèses, assez mal choisie. Le
prince avait demandé à son grand-père s'il devait s'y rendre. François
II l'avait laissé libre. «Je n'ai aucun motif de me plaindre du
maréchal, remarqua le duc, mais décemment il est impossible que je me
trouve chez l'ambassadeur de Louis-Philippe, au moment même où son
gouvernement dirige contre moi un arrêt de bannissement et de
proscription.» Déjà, à l'arrivée de Maison à Vienne, le duc de
Reichstadt avait montré de la répugnance à aller chez le maréchal,
objectant à son grand-père qu'il ne pouvait voir le représentant de
Louis-Philippe, «parce que ce prince avait moins de droits que lui-même
et qu'il ne voyait pas pourquoi il irait rendre hommage à un
usurpateur[534].» Profitant de nouvelles complications en Italie, le
prince de Metternich, qui supportait mal la présence de M. de Prokesch
auprès du duc de Reichstadt, lui confia une nouvelle mission
diplomatique à Rome. Le chancelier connaissait pourtant bien l'état réel
du jeune malade. Il n'aurait pas dû l'aggraver délibérément, en
éloignant le seul être que le duc aimât tendrement et auquel il se
plaisait à confier toutes ses pensées. Une telle séparation en des
moments aussi douloureux, à la veille d'une solution fatale, était
presque un acte de barbarie.

Le dernier entretien qu'eurent les deux amis fut grave, comme le
voulaient les circonstances. Le fils de Napoléon déclara une fois de
plus que son devoir filial et sa mission providentielle le poussaient
irrésistiblement vers la France. Ses espérances, disons le mot, ses
illusions--et dans la cruelle maladie dont il était frappé, les
illusions sont plus tenaces que dans toute autre--étaient revenues. Mais
il se défendait de songer à quelque aventure. Il ne s'en serait pas,
d'ailleurs, senti la force. Il consentait donc à attendre avec patience
l'instant propice où il lui serait permis de ressaisir le pouvoir
impérial. Il croyait encore, comme Metternich lui-même, au peu de durée
du règne de Louis-Philippe, et il s'abusait sur les sympathies que
devaient inspirer les souvenirs glorieux de l'Empire. Prokesch le
remercia avec émotion de la confiance qu'il lui avait toujours
témoignée. Il le félicita de n'avoir jamais écouté les personnes qui, le
voyant en rapports fréquents avec le premier ministre de François II,
auraient pu lui faire croire qu'il s'entendait contre lui avec son
adversaire résolu. «Dans votre cœur comme dans le mien, s'écria vivement
le prince, il n'y a pas de place pour d'aussi misérables calculs[535]!»
Puis il se jeta dans ses bras, en le suppliant de le défendre partout où
il serait question de lui. Il lui remit sa propre épée, sur laquelle il
avait fait graver son nom. De son côté, Prokesch le pria d'accepter un
manteau arabe qu'il avait jadis rapporté d'un voyage en Égypte. Ils se
séparèrent, très émus l'un et l'autre. «J'étais loin cependant de
prévoir, dit Prokesch, que, dans ce moment, je lui disais un dernier, un
éternel adieu!»

Quelques jours après, le duc recevait de Marchand, le fidèle serviteur
de son père, une lettre écrite de Strasbourg[536]. «Prince, disait
Marchand, depuis plusieurs années je sollicite l'honneur de remettre à
Votre Altesse Impériale quelques objets tout de sentiment dont votre
auguste père, l'empereur Napoléon, m'a fait dépositaire dans ses
derniers moments à Sainte-Hélène. Persuadé que l'âme de Votre Altesse
doit aspirer à s'identifier avec eux et mes demandes ayant toujours été
sans réponse, je m'adresse à vous, Prince, avec l'espérance que vous me
ferez connaître vos ordres et que, conformément aux dernières volontés
de l'Empereur mon maître, j'aurai l'honneur d'être admis à vous remettre
moi-même le dépôt qui m'a été confié...» Cet honneur fut refusé à
Marchand. Metternich, toujours inexorable, n'admettait pas que l'un de
ceux qui avaient recueilli le dernier soupir de Napoléon fût autorisé à
parler à son fils[537]. Pourquoi cette cruauté nouvelle? Pourquoi
interdire au fils de Napoléon la joie de recevoir des legs aussi doux,
aussi précieux? pourquoi l'empêcher de s'entretenir avec le fidèle
serviteur de son père? De tels actes sont vraiment une tache pour la
mémoire de Metternich... Mais il semblait qu'aucune peine ne devait être
épargnée au jeune prince. Aussi sa pensée devenait-elle de plus en plus
sombre et mélancolique. Elle se tournait, dans ses angoisses, vers la
religion, qui seule offrait quelque adoucissement à sa captivité. On a
retrouvé, sur un portrait fait par Isabey, quatre vers écrits par le duc
dans ces tristes moments. Les voici dans leur simplicité touchante:

     Heureux qui met en Dieu toute son espérance!
     On a toujours besoin d'implorer sa bonté.
     Il nous consolera dans les jours de souffrance,
     Si nous l'avons servi dans la prospérité.

Au mois d'avril, le prince se trouva un peu mieux, grâce aux soins
assidus des docteurs Malfatti et Wiehrer. Mais il eut tort de sortir et
de braver les pluies et les fraîcheurs du printemps. Ses douleurs
chroniques se réveillèrent et lui occasionnèrent une toux pénible. Il
maigrissait de plus en plus. Cependant il tenait à montrer qu'il pouvait
dompter son corps, parce que des propos imprudents de Kutschera lui
étaient revenus. Ce général avait eu la maladresse de dire que le prince
manquait d'énergie. Ces paroles le blessèrent profondément. Il voulut
prouver que son âme était supérieure à son corps fragile, et il le fit
avec une audace inconsidérée. Il monta à cheval par un temps humide et
froid, et entreprit une course qui eût fatigué un homme robuste. Le
soir, il retourna en voiture au Prater et s'y fit promener jusqu'au
coucher du soleil. Tout à coup une roue de la voiture se brisa. Il
s'élança sur la route et tomba. Cette fois ses forces étaient vaincues.
Le lendemain, il était atteint d'une fluxion de poitrine, et cette
nouvelle répandait la consternation à la Cour. Dans la consultation qui
eut lieu avec Malfatti, les docteurs Vivenot, Wiehrer et Turckeim
avaient émis les plus graves pronostics[538]. Le maréchal Maison, qui en
avait été averti, informait le comte Sébastiani que la santé du duc de
Reichstadt paraissait si compromise qu'on avait dû prévenir sa mère.
Marie-Louise ne paraissait cependant pas trop préoccupée de la maladie
de son fils. Elle regrettait en ce moment pour les dames de sa Cour le
départ du régiment Esterhazy, parce qu'il s'y trouvait d'excellents
danseurs. Elle passait une revue de Croates et défilait à cheval avec
les généraux; elle recevait des visites, offrait de grands dîners,
allait au théâtre, puis déplorait la mort du général Frimont, parce
qu'elle lui rappelait «la mort de son bon général». Elle donnait des
bals et s'occupait des pièces destinées à son Opéra, comme la _Reine de
Golconde_, la _Straniera_, etc., car elle avait «une vraie passion pour
la musique». Elle croyait son fils déjà remis «de sa fièvre rhumatique».
Aussi était-elle heureuse d'apprendre à la comtesse de Crenneville
qu'elle s'était fort amusée à l'opéra de Ricci, _Il nuovo Figaro e la
modista_. Au moment même où son fils inspirait les plus vives
inquiétudes, elle se complaisait dans les plus grandes illusions. «Dieu
soit loué! écrivait-elle le 24 avril, les nouvelles sont toujours
meilleures. Mon fils reprend de l'appétit et n'est plus qu'ennuyé par
les ménagements qu'il doit prendre et qui, pour un jeune homme de son
âge, sont insupportables. Je crois que, pour sa toux, on lui fera
prendre cet été une cure d'eau minérale et les bains d'Ischl pour le
fortifier. Ce qui rendait mes inquiétudes d'autant plus cruelles, était
l'impossibilité absolue de me rendre cet été à Vienne. En général, cette
idée me peine souvent, et je n'ai pas encore eu le courage d'ôter cet
espoir à mon père. Il faudra que je m'y décide cependant un de ces
jours[539].» Toute autre mère, je le répète, en apprenant de quelle
affection mortelle son fils était atteint, fût accourue. Mais celle-ci
ne savait pas encore si elle se déciderait à venir à Vienne. Ce qu'elle
savait mieux, c'est que son Opéra avait réussi, que l'ensemble des
artistes était parfait et que «la Ferlotti chantait à ravir[540]». En
résumé, Marie-Louise ne devait arriver auprès du duc de Reichstadt que
le 24 juin, un mois à peine avant sa mort.

Les médecins avaient déclaré qu'il serait avantageux d'envoyer le prince
à Naples. L'idée de ce voyage ravit le malade, mais il pensa tout de
suite avec effroi à l'opposition qu'allait y faire son geôlier.
«Croyez-vous, demandait-il au docteur Malfatti, qu'il n'y aura aucun
obstacle? L'Empereur est absent. Voyez le prince de Metternich.
Demandez-lui s'il est possible que j'entreprenne ce voyage...» Cette
simple demande serre le cœur. Elle montre à quel état d'asservissement
on avait réduit le fils de Napoléon. Devant la gravité du mal et l'avis
des quatre médecins, Metternich daigna se montrer moins rigoureux que
d'habitude. «Excepté la France, dit-il, il peut se rendre dans quelque
pays qui lui convienne.» Cette réponse calma le jeune prince, qui crut
désormais à la possibilité d'un prochain départ pour l'Italie. Mais il
n'était pas assez robuste pour en supporter les fatigues; en attendant,
on le transporta au château de Schœnbrunn pour lui faire respirer un air
plus vivifiant.

       *       *       *       *       *

Le voyageur qui visite Vienne et ses environs éprouve une certaine
déception à l'aspect de ce palais d'été qui manque d'art et
d'harmonie[541]. De la Rudolfstrasse on voit d'abord deux lions qui se
font vis-à-vis, puis un petit pont sous lequel glisse l'eau lente et
noire de la Wien, puis deux sphinx en pierre. Enfin apparaît la porte
centrale et, à droite et à gauche, deux obélisques en marbre rouge,
gauchement surmontés d'aigles aux ailes déployées, puis les communs qui
servent de corps de garde. La cour d'honneur a un aspect de cour de
caserne, malgré ses deux fontaines. Au fond se dresse le grand pavillon
avec un escalier à double révolution flanqué de trois corps de
bâtiments, dont le dernier forme saillie. De fausses colonnes doriques
sans cannelures montent le long de l'édifice. Sur le centre s'appuie un
dôme lourd et épais. Lorsqu'on pénètre dans le jardin, qui a les aspects
froids des jardins français du dix-huitième siècle, on aperçoit à
l'extrémité un grand bassin que domine un groupe de Tritons et de
chevaux marins. Dans les charmilles se dressent des statues qui
détachent leurs formes blanches sur une verdure épaisse. De la pelouse
centrale on arrive par des sentiers sinueux au portique de la Gloriette,
qui a la prétention de représenter un arc de triomphe à la gloire de
Joseph II et de Marie-Thérèse[542]. De cette hauteur qu'entourent de
beaux massifs, on a une vue très étendue sur la ville de Vienne et ses
clochers. Sur les bas côtés du château se trouvent les serres, puis à
droite un jardin zoologique, un jardin botanique et un autre qu'on
appelle le jardin tyrolien. La source qui a donné son nom au château est
cachée dans un petit pavillon grec au fond d'un labyrinthe. Une jolie
nymphe en marbre blanc tient une urne d'où l'eau cristalline tombe
goutte à goutte dans une vasque en forme de coquillage. Adossé au
pavillon, dont les sculptures imitent les mousses pendantes et humides,
se trouve un charmant groupe d'Amours. Le parc, planté de chênes,
d'ormes et de tilleuls, donne l'impression de celui de Versailles, mais
avec moins d'art et plus de mélancolie. Un grand escalier, aboutissant à
un balcon qui court le long du château, mène aux appartements de
l'Empereur. On traverse de beaux salons blanc et or décorés de portraits
de famille et de paysages de Rosa, pour arriver à l'appartement du duc
de Reichstadt. Il est composé de trois pièces, agrémentées de dorures,
de draperies et de laques somptueuses. La chambre à coucher du prince
est tendue d'une tapisserie des Gobelins représentant une troupe de
reîtres emportant leur butin dans une charrette. Au-dessus des portes
figurent des scènes champêtres très gracieuses. Sur un panneau est placé
le portrait de l'empereur François Ier. Dans un angle, à droite, se
trouvait le petit lit de camp que le prince n'abandonna qu'aux derniers
jours de sa vie. La grande fenêtre de la chambre à coucher donne sur les
quinconces du jardin et sur deux groupes médiocres: _Hercule et Cérès_,
_Pætus et Arria_. Cette fenêtre est voisine du grand balcon en fer forgé
où le prince épuisé allait respirer plus à l'aise. De sa chambre il
apercevait, à l'angle gauche du palais, la sentinelle de garde dans sa
guérite de pierre. L'horizon était borné de deux côtés par les
charmilles et au fond par la Gloriette. Tel était le dernier séjour du
fils de Napoléon, qui ne se rappelait qu'une chose: c'est que son père
était venu dans ce château, deux fois en maître, deux fois en vainqueur.

Auprès de son appartement se trouvent le petit salon japonais aux
célèbres incrustations de cuivre, plusieurs salles avec des peintures
allégoriques ou historiques et les appartements de l'archiduc Charles.
Le duc se reposait sur son lit de camp ou sur un grand canapé. Il aimait
sa chambre, parce que c'était précisément celle où Napoléon demeura en
juillet 1809, avant le bombardement de Vienne et la victoire de Wagram.
Il ne consentit à accepter un lit plus commode et plus doux que lorsque
la maladie devint plus aiguë. Et cependant le prince se faisait encore
des illusions. Vers la fin du mois, le comte de Dietrichstein étant venu
l'avertir qu'il était forcé d'aller à Munich: «Je ne suis donc pas si
mal, dit-il, car, s'il me croyait en danger, M. de Dietrichstein ne me
quitterait pas.» Mais le dépérissement du pauvre malade était un
spectacle navrant. La fièvre lente et continue, la fréquence de la toux,
la perte partielle de l'ouïe et l'amaigrissement étaient les indices
irrécusables du mal dont il souffrait. Les remèdes et les soins
énervaient le duc de Reichstadt. Un jour, malgré l'opposition de son
entourage, il voulut aller en voiture découvert à Laxenbourg, château
voisin de Schœnbrunn. Il y reçut les officiers de garde et causa
longuement avec eux. Au retour, il fut surpris par un violent orage, et
son état s'aggrava. Pour la première fois le duc se plaignit d'une
douleur au côté droit de la poitrine et cracha le sang. Une nouvelle
consultation eut lieu et amena les plus tristes pronostics[543].

On avait choisi pour lieu de repos, dans la journée, un jardin séparé du
parc où se trouvait un pavillon dont la vue donnait sur une fraîche
prairie et des fleurs riantes. Le prince voulait que personne n'y vînt
troubler sa solitude. Le maréchal Maison avait demandé à le voir: «Dites
au maréchal, fit-il avec tristesse, que je dors. Je ne veux pas qu'il me
voie dans ma misère[544].» Il avait de la peine à marcher. Il fallut
bientôt le transporter en chaise à porteurs dans le jardin réservé dont
l'archiduchesse Sophie lui avait laissé la libre disposition. Cette
jeune princesse, fille du roi de Bavière et femme de l'archiduc
François-Charles-Joseph, s'était prise depuis huit ans d'une grande
affection pour l'infortuné duc de Reichstadt. Son mari aimait beaucoup
aussi le prince, qu'il avait connu enfant et avec lequel il avait joué.
C'était une consolation que la Providence envoyait au duc, en l'absence
de son cher Prokesch. L'archiduchesse Sophie fut émue des résultats de
la dernière consultation médicale. Elle comprit que le jeune malade
était perdu, et elle s'attacha, comme une tendre sœur, à consoler, à
adoucir ses derniers instants. Au moment où la crise s'aggravait, le
prélat de la Cour, Mgr Wagner, crut devoir lui dire qu'il fallait penser
à le préparer à la mort. Mais on redoutait que cette proposition ne
causât quelque angoisse au prince, qui s'abusait encore sur son état
réel. L'archiduchesse se chargea spontanément de cette mission délicate.
Elle attendait la naissance d'un autre enfant,--car elle avait déjà un
fils[545],--et elle persuada doucement au duc de communier avec elle,
afin d'unir leurs prières, lui, pour sa guérison, elle, pour son
heureuse délivrance. Le duc de Reichstadt, dont la foi était ardente,
accepta de grand cœur cette offre pieuse. La communion eut lieu le 19
juin, en présence des princes et princesses de la famille impériale qui,
suivant les usages, doivent assister au viatique, mais sans que le duc
s'en aperçût. Un silence profond régnait dans l'assistance. L'émotion
fut grande, lorsqu'on vit s'approcher lentement de la table sainte et
soutenu par l'archiduchesse, le jeune prince qui, déjà aux mains de la
mort, allait recevoir le pain de la vie éternelle. En effet, pour ceux
qui croient, la vie ne disparaît pas avec la fin apparente de l'être,
car ce n'est qu'une transformation et non pas un anéantissement; et si
l'édifice où ils ont vécu sur la terre se dissout en peu d'instants,
l'habitation qu'ils trouvent dans les cieux est destinée à ne périr
jamais... _Et dissoluta terrestris hujus habitationis domo, æterna in
cælis habitatio comparatur..._ Le fils de l'archiduchesse Sophie, qui
naîtra trois semaines après cette touchante cérémonie, sera l'archiduc
Maximilien, celui qui, en 1867, tomba si cruellement sous les balles des
soldats de Juarez. Son cercueil dans la «Kaisergruft», à Vienne, est
voisin du cercueil de son cousin le duc de Reichstadt. En 1872,
l'archiduchesse Sophie, dont les tristes jours avaient résisté à une
douleur pourtant inconsolable, alla reposer enfin dans le même caveau.
C'est là que sont les empereurs, les impératrices, les archiducs et les
archiduchesses, dont les tombeaux se serrent étroitement les uns contre
les autres, «tant la Mort, suivant l'effrayante expression de Bossuet,
est prompte à remplir les places»!... Ce n'est que par les inscriptions
funèbres qu'on reconnaît tous ces princes, car le même mausolée recouvre
et voile toutes leurs grandeurs.

       *       *       *       *       *

Malgré les avis les plus pressants et les plus pessimistes, la duchesse
de Parme ne pouvait se décider à quitter ses États. Le 14 mai, elle
écrivait à Mme de Crenneville qu'elle était «assez sotte pour
s'inquiéter outre mesure» de la santé de son fils. Depuis quelques mois,
elle était devenue pour tous «une bien mauvaise et triste compagnie».
Elle se préoccupait beaucoup, «car lorsqu'on est loin, on se fait des
monstres». Ce n'était pas le désir qui lui manquât de revenir à Vienne;
elle eût été bien heureuse de revoir son fils et de s'assurer par
elle-même de l'état de sa santé. «Je crois, disait-elle, que le climat
d'Italie lui serait bien pernicieux, car sa poitrine, grâce au Ciel, est
tout à fait libre et toute la maladie s'est jetée sur le foie... Il est
d'une mélancolie terrible. Il veut toujours rester seul... La cure sera
longue.» Elle semblait se créer des raisons pour ne pas reparaître en
Autriche. «S'il arrivait, dit-elle, le malheur qu'il devînt plus mal et
que le choléra fût ici, je ne pourrais pas aller à Vienne, car je sens
que le devoir de tout souverain est de sacrifier ses plus chères
affections pour rester au milieu du danger avec ses sujets...» Sans
doute, cette conduite paraît digne d'une souveraine, et si Marie-Louise
n'avait pas sacrifié à son duché de Parme l'avenir de son fils, on
admettrait bien que les obligations de sa couronne aient dû passer ayant
ses obligations maternelles. Mais, en réalité, elle n'a pas montré un
assez grand attachement à son enfant et à son époux, pour qu'on puisse
croire à la sincérité de son dévouement à ses sujets. Quand, sur une
dépêche plus inquiétante que les autres, elle consentira enfin à partir,
il sera trop tard. Elle aura beau sangloter au pied du lit de ce fils,
elle aura beau lui prodiguer ses caresses... elle n'a point fait ce
qu'elle devait faire. Elle a abandonné son époux, elle a trahi ses
devoirs de femme, elle a oublié ses devoirs de mère. Par son
ingratitude, son insouciance, sa légèreté, elle a pour ainsi dire hâté
la mort de son enfant. Elle aurait pu empêcher ses fatigues exagérées,
s'opposer à ses imprudences, essayer de prolonger par tous les moyens
cette existence si chère; elle ne le comprit pas, ou du moins elle le
comprit, lorsqu'il n'était plus temps.

Le prince de Metternich avait averti l'empereur d'Autriche, qui se
trouvait à Trieste, de l'aggravation effrayante qui s'était produite
dans l'état du duc de Reichstadt[546]. Quelque temps après, il disait au
comte Appony qu'il redoutait la perte prochaine du prince, atteint d'une
phtisie pulmonaire parfaitement caractérisée. Il priait son ambassadeur
d'en parler au roi Louis-Philippe, afin qu'il prît garde au prince qui
succéderait au duc, comme prétendant à l'héritage de Napoléon. Pour lui,
il redoutait le prince Louis-Napoléon Bonaparte, «engagé dans la trame
des sectes» et qui n'était pas placé, comme le duc de Reichstadt, «sous
la sauvegarde des principes de l'Empereur[547]». Ces derniers mots en
disaient assez.

Enfin, le 24 juin, Marie-Louise arriva au château de Schœnbrunn. On
avait prévenu le jeune prince, qui attendait sa mère avec une impatience
fébrile et qui même aurait voulu aller au-devant d'elle. Marie-Louise
avait prié le docteur Malfatti et le général Hartmann de rester auprès
du malade, de crainte de quelque accident. L'entrevue fut émouvante. Le
duc eut de la peine à se soulever de son lit pour embrasser sa mère, qui
retenait difficilement ses sanglots. Elle se retira bientôt dans la
pièce voisine pour donner cours à ses pleurs. La frivole créature
comprenait maintenant combien elle avait eu tort de ne pas revenir à
temps auprès de ce fils que la mort, menaçante depuis un an, allait lui
arracher. Le duc, un peu calmé par le retour de sa mère, se reprenait au
contraire à espérer. Il croyait qu'il pourrait se rétablir. Il pensait à
ce voyage à Naples, tant désiré; il craignait que sa voiture ne fût pas
prête assez tôt. Le 12 juillet, le prince Louis-Napoléon, à qui les
hasards de la politique réservaient le trône refusé au duc de
Reichstadt[548], écrivit à son cousin pour lui exprimer ses inquiétudes
au sujet de sa maladie. Il était dans l'anxiété la plus grande. «Si la
présence d'un neveu de votre père, disait-il, si les soins d'un ami qui
porte le même nom que vous, pouvaient soulager un peu vos souffrances,
ce serait le comble de mes vœux que de pouvoir être utile en quelque
chose à celui qui est l'objet de toute mon affection...» Il espérait que
cette lettre tomberait entre les mains de personnes compatissantes, qui
auraient pitié de son chagrin et permettraient à ses vœux d'aller
jusqu'au malade. Cette lettre fut remise à Metternich, qui la garda pour
lui seul[549].

Dans les quelques jours qui précédèrent sa fin, le duc de Reichstadt se
sentit perdu. Il parlait avec calme de ses derniers moments. Le général
Hartmann déclara plus tard à M. de Montbel qu'il n'avait jamais vu un
soldat mourir avec plus de courage que ce jeune prince. Marie-Louise
passait les journées à lui prodiguer des soins, maintenant bien
inutiles. Elle maîtrisait sa douleur devant lui, mais s'écartait de
temps à autre pour pleurer silencieusement. «Comment se plaindre,
disait-elle, quand on vient d'être témoin de si cruelles souffrances
supportées avec tant de résignation?...» Se rappelant un jour le berceau
superbe offert par la ville de Paris, et où la Victoire, les ailes
déployées, présentait à son jeune front une double couronne de laurier
et d'étoiles, le prince dit avec un sourire mélancolique: «C'est
jusqu'ici l'unique monument de mon histoire... Ma tombe et mon berceau
seront bien rapprochés l'un de l'autre!» Ce berceau historique, il en
avait fait don au Trésor impérial de Vienne, où il se trouve auprès de
l'épée et du sceptre de Charlemagne, de l'épée et du sceptre de
Napoléon, roi d'Italie, faibles et derniers restes de tant de
splendeurs!

Le 21 juillet, la veille de sa mort, un orage terrible éclata sur
Schœnbrunn, avec la même violence que la tempête qui éclatait à
Sainte-Hélène le jour de la mort de l'Empereur. La foudre renversa un
des aigles qui se trouvent aux angles du château. La population des
environs, qui se préoccupait anxieusement de la santé du prince, y vit
un présage lugubre. Ce même jour, les souffrances du duc devinrent si
aiguës, qu'il ne put s'empêcher de crier: «Ah! la mort! la mort! Rien
que la mort peut me guérir!...» Il eut ensuite quelques instants de
délire, pendant lesquels il disait: «Qu'on mette les chevaux! Il faut
que j'aille au-devant de mon père! Il faut que je l'embrasse encore une
fois!...» Puis revenant à lui, il avoua pour la première fois qu'il
souffrait cruellement. La fièvre redoublait. En cet instant d'angoisse,
Marie-Louise entra. Le duc eut le courage de rassurer sa mère. À ses
questions inquiètes, il répondit qu'il allait bien. Pour ne pas
l'effrayer, il parla, et avec une certaine satisfaction, de son prochain
voyage pour l'automne. Le soir, le docteur Malfatti vit que le terme
fatal approchait. Il conseilla au général Hartmann et au baron de Moll
de ne point sortir de la chambre. Vers trois heures et demie du matin,
le dimanche 22 juillet, le prince ressentit une violente douleur à la
poitrine. Il se dressa sur son chevet et cria: «Je succombe... Ma mère,
au secours! Ma mère!...» Le baron de Moll et un valet de chambre
soutinrent le moribond dans leurs bras, mais comme ses traits prenaient
les caractères rigides de la fin, ils firent avertir la duchesse de
Parme et l'archiduc François qui se trouvait auprès d'elle.

Marie-Louise et l'archiduc accoururent. Le prélat de la cour, Mgr
Wagner, qui depuis plusieurs semaines ne quittait pas le château et qui
plus d'une fois s'était gravement entretenu avec le prince, les suivit.
Le capitaine Standeiski, le docteur Malfatti, les serviteurs vinrent les
rejoindre. Marie-Louise tomba à genoux auprès du lit. Le duc de
Reichstadt ne pouvait plus parler. Son regard, obstinément dirigé vers
sa mère, semblait lui demander un dernier appui. Le prélat attendri lui
montra le ciel. Le prince leva alors les yeux vers la voûte comme pour
affirmer qu'il n'espérait plus qu'en Dieu, puis remua deux fois la tête.
Cinq heures sonnèrent. Quelques minutes après, il était mort, et l'on
emportait Marie-Louise évanouie. Le fils de Napoléon succombait dans la
chambre où Napoléon, vainqueur et maître de l'Autriche, songeait à
divorcer avec Joséphine et ne savait pas que l'empereur François II
était déjà prêt, pour sauver ses États d'une perte certaine, à lui
offrir l'archiduchesse Marie-Louise. Le prince issu de cette alliance
superbe mourait le même jour où, onze ans auparavant, il avait appris la
mort de son père, le même jour encore où l'empereur d'Autriche lui avait
retiré son nom glorieux pour lui imposer celui de duc de Reichstadt.

À la nouvelle de sa fin, l'archiduchesse Sophie, qui relevait à peine de
ses couches, en ressentit une telle affliction que sa santé inspira,
pendant quelques jours, de grandes inquiétudes. L'Empereur, informé à
Linz par le baron de Moll, versa d'abondantes larmes. «Je regarde,
dit-il, la mort du duc comme un bonheur pour lui. Je ne sais si
l'événement est heureux ou malheureux pour la chose publique; quant à
moi, je regretterai toujours la mort de mon petit-fils[550].» Il aurait
voulu avoir la consolation d'assister à ses derniers moments, et il
déplorait d'en avoir été privé. M. de Méneval a été très sévère pour
François II, et son jugement me paraît motivé. «Dans des circonstances
ordinaires, dit-il, il aurait recommandé à Marie-Louise la fidélité à
son époux, mais voyant qu'il ne peut soutenir son gendre proscrit par la
ligue des rois, sans manquer à ses alliés, il conseille à sa fille
l'oubli de ses liens. Il l'entretient d'illusions qu'il partage lui-même
sur son petit-fils impitoyablement sacrifié. Quand il est déçu dans ses
espérances pour cet enfant auquel il doit tous ses sentiments de père et
une efficace protection, il les oublie en lui témoignant une stérile
tendresse. Il le laisse mourir, parce qu'il est empêché par la raison
d'État de faire ce qui pourrait le sauver. Il le pleure. Il s'éloigne
pour ne pas être témoin de ses derniers moments, et il se console en
pensant qu'il est dans le ciel, parce qu'il finit par se persuader que
c'est pour le mieux et qu'il n'y a plus de place sur la terre pour cette
infortune[551].»

Le pauvre duc de Reichstadt, qui n'avait que l'apanage éventuel des
terres bavaro-palatines,--je ne sais s'il en toucha jamais quelque
revenu,--et qui ne possédait aucune fortune personnelle, n'avait point
fait de testament. Il avait seulement prié sa mère et le comte de
Dietrichstein de remettre au chevalier de Prokesch le sabre que son père
avait rapporté d'Égypte et les livres qu'ils avaient souvent lus et
étudiés ensemble. Pendant toute la journée du dimanche, le duc resta
exposé sur son lit de mort, revêtu du blanc uniforme du régiment de
Giulay, ayant à son côté le sabre de son père. La gravure, d'après le
portrait de Ender, est saisissante. Mais ce qui m'a le plus
impressionné, c'est le masque qui a été moulé le même jour sur sa figure
amaigrie. Ce masque, dont il a été pris trois moulages, appartient l'un
au prince Roland Bonaparte, l'autre au musée de Baden près Vienne, le
troisième au musée lorrain de Nancy. J'ai pu voir de près et toucher le
second, grâce à l'obligeance du docteur Hermann-Rollett, directeur du
musée de Baden. Le masque du jeune prince a été placé à côté de celui de
son père. Antomarchi avait rapporté le masque de Napoléon avec
l'intention de le remettre au duc de Reichstadt. On sait qu'il ne put
s'acquitter de ce devoir sacré. Le hasard voulut que, longtemps après,
ce masque fut trouvé par le père de M. Hermann-Rollett, qui en prit soin
et le réunit à celui du duc[552]. Ainsi le père et le fils, qui étaient
séparés depuis 1814, se sont retrouvés l'un à côté de l'autre sous la
forme de ces empreintes fragiles dans un musée autrichien, à quelques
lieues de la grande cité où l'un avait paru en vainqueur et l'autre en
prisonnier!

Le masque du duc de Reichstadt montre un front bombé, un nez droit et
pincé par la mort, des yeux plissés, des pommettes saillantes, un menton
très accentué. L'affreuse phtisie a ravagé cette figure si gracieuse, de
façon à ne plus laisser que le squelette[553]. Le masque de Napoléon, au
contraire, est resté puissant et ferme. Les souffrances et la captivité
du héros n'ont pas défiguré sa physionomie altière. Il n'est point sorti
dégradé des mains de la mort. On ne peut sans émotion voir ces deux
masques réunis, et je suis resté longtemps pensif à les regarder, au
milieu de ce musée étranger dont nul visiteur ne troublait alors le
silence...

Une foule considérable passa respectueusement devant le corps du prince,
pendant toute la journée du 22. Le lendemain, les docteurs procédèrent à
l'autopsie. Ils trouvèrent le corps entièrement émacié, la caisse de la
poitrine trop étroite en raison de la taille, qui avait cinq pieds neuf
pouces, le sternum aplati, le poumon droit ne consistant qu'en un amas
de vomiques, le poumon gauche lésé et la trachée-artère corrodée. Les
autres organes étaient dans un état normal. Le cerveau et le cervelet,
plus compacts que d'ordinaire, n'avaient subi aucune altération... Dans
la nuit du lundi, on transporta le cadavre en litière, à la lueur des
torches, dans la chapelle du palais impérial à Vienne. Le 24 juillet,
dès huit heures du matin, le corps fut de nouveau exposé. La chapelle
était tendue de draperies noires, aux armes du prince. Sur un catafalque
était placé le cercueil ouvert. À droite se trouvaient la couronne
ducale et le collier de Saint-Étienne; à gauche, le chapeau, l'épée et
le ceinturon. Devant le cercueil, deux vases d'argent contenaient le
cœur et les entrailles, destinés à être enfermés, suivant les usages
impériaux, l'un dans l'église des Augustins, voisine de la Burg, et les
autres dans la cathédrale de Saint-Étienne. Aux quatre angles se
tenaient droits des officiers de la garde autrichienne et des officiers
hongrois en grand uniforme. Le soir eurent lieu les funérailles, réglées
sur celles du duc Albert de Saxe-Teschen, époux de l'archiduchesse
Marie-Christine. Pendant toute la matinée, on avait célébré des messes
aux divers autels, et des prières pour les morts avaient été dites par
les serviteurs de la Cour.

À deux heures de l'après-midi, on porta le cœur du prince dans l'église
des Augustins et on le plaça près de l'admirable mausolée de
Marie-Christine, le chef-d'œuvre de Canova. À cinq heures, le corps,
étant bénit, fut replacé dans le cercueil. Les valets de chambre
impériaux le prirent et le déposèrent sur le char funèbre. Le temps
était très beau. Les habitants de Vienne étaient accourus en grand
nombre. Le convoi se mit en marche par la Josephplatz, précédé de jeunes
orphelins portant des torches, d'un détachement de cavalerie, de valets
de la Cour à cheval et de voitures de la Cour. Les hussards de
Saxe-Cobourg et de Wurtemberg, avec le régiment de Wasa, formaient la
haie. Le char était un antique carrosse recouvert de maroquin rouge,
orné de clous dorés et tiré par six chevaux blancs, tenus en main par
des valets de pied aux livrées d'Autriche. De chaque côté marchaient des
pages portant des flambeaux allumés. Les voitures de parade, aux énormes
roues sculptées et d'un verni rouge vif, contenaient le clergé et les
personnes de la Cour. Venaient ensuite les gardes du corps avec les
officiers du prince et sa maison militaire, puis une compagnie de
grenadiers et un détachement de cavalerie.

Le convoi suivit la place de l'Hôpital et arriva à la petite église des
Capucins, sur la _Neue-Markt_. Là, le représentant du premier grand
maître de la Cour frappa à la porte de l'église, déclina les noms et
qualités du défunt et sollicita humblement l'entrée du temple. Le corps
fut déposé sur un catafalque. Les princes et princesses étaient déjà
réunis dans le sanctuaire. Après les absoutes, les Capucins descendirent
eux-mêmes le cercueil dans la _Kaisergruft_ ou «caveau impérial». Le
grand maître de la Cour, le major général et le baron de Moll seuls les
suivirent. Là, le grand maître fit rouvrir le cercueil et montra le
corps du prince au Père gardien. Puis il fit refermer le cercueil, remit
une des clefs au Père et l'autre au directeur du bureau de la grande
maîtrise. La Cour allait prendre le deuil pour six semaines. Les
obsèques étaient terminées.

La mort a encore une fois fait son œuvre. Mais, grâce à elle,
l'infortuné prince est affranchi du fardeau qui pesait sur ses trop
faibles forces. Il entre, déjà consolé, dans cette vie qui n'a ni les
déceptions ni les amertumes de la terre. D'immortelles joies
l'attendent. Il va y trouver enfin l'oubli des maux que les événements
et les hommes lui avaient prodigués.

Voici comment le maréchal Maison informa son gouvernement de la fin du
prince:

     «Baden, 22 juillet 1832.

«M. le duc de Reichstadt est mort ce matin à cinq heures au palais de
Schœnbrunn. Il paraît que ce n'est point aux progrès naturels de la
maladie dont il était atteint que ce jeune prince a succombé, mais que
les complications d'un accident intérieur sont venues hâter ce triste
dénouement, considéré, d'ailleurs, comme inévitable. Sa Majesté
l'archiduchesse Marie-Louise est plongée dans la douleur la plus
profonde.

     «MAISON.»

Le bruit courait à Vienne que la secousse produite en elle par cette
mort avait été si vive que l'on craignait pour ses jours. Il y avait là
un peu d'exagération. Voici ce que Marie-Louise écrivait, quelque temps
après, à la comtesse de Crenneville: «Vous me reverrez bien sûr à
Vienne; si longtemps que mon bon père vivra, j'y viendrai aussi souvent
qu'autrefois. Cela me fera même du bien. Quoique les souvenirs soient
douloureux, j'y en aurai au moins de celui que je pleure; au lieu
qu'ici, je ne rencontre aucun lieu où je puis dire: Il a fait ceci,
cela, etc., et alors la vie me paraît bien triste et le monde désert...
Jugez de ce que je dois souffrir de rester ainsi oisive, livrée à mes
pensées et, par conséquent, uniquement à ma douleur. Si je n'avais pas
Albertine et Guillaume, qui réclament encore mes soins, je demanderais
au bon Dieu de m'appeler à lui pour rejoindre les deux personnes que
j'ai perdues et qui m'étaient les plus chères au monde; mais les enfants
qui me restent me font un devoir de traîner encore ma triste
existence...[554]» Dans les deux personnes que Marie-Louise pleurait, on
ne peut placer Napoléon, et, dès lors, c'était le souvenir de Neipperg
qui l'attendrissait autant que celui de son fils.

       *       *       *       *       *

Plus perspicace que Marie-Louise, M. de Prokesch avait eu de tristes
pressentiments en quittant le duc de Reichstadt au mois de février, mais
cependant il espérait le revoir. Il était encouragé dans cette espérance
par une lettre du comte Maurice Esterhazy qui lui écrivait de Naples, à
la date du 14 juillet: «Vous aurez le bonheur de voir encore
l'intéressant jeune homme qui touche déjà au terme de sa trop rapide
carrière. Vous recevrez ses adieux! Il doit se sentir quitter la vie en
exilé, cherchant autour de lui quelqu'un habitué à comprendre sa langue
pour lui adresser ses derniers regrets... Peut-être vous est-il réservé
de les recueillir... J'envie votre sort, sans pouvoir espérer le
partager...» Esterhazy suppliait le chevalier de Prokesch-Osten de lui
faire parvenir de Vienne quelques détails sur ce douloureux sujet[555].
M. de Prokesch était entré à Rome en rapports familiers avec le colonel
prince Pompeio Gabrieli, mari de Charlotte Bonaparte, fille de Lucien.
Les relations si affectueuses qu'il avait avec le fils de Napoléon les
lièrent bientôt. Le 20 juillet, le chevalier, rappelé subitement par le
prince de Metternich,--car sa mission était terminée,--vint prendre
congé du prince Gabrieli. La princesse Charlotte lui demanda s'il ne
voyait aucun inconvénient à aller avec elle voir la mère de Napoléon,
Mme Lætitia, qui habitait Rome et qui désirait vivement connaître l'ami
fidèle de son petit-fils. Prokesch répondit que l'on se ferait une
fausse idée de son gouvernement, si l'on supposait que, dans la démarche
respectueuse de l'un de ses agents, il verrait un autre motif que le
désir de porter des consolations à une vénérable aïeule, cherchant à
avoir des nouvelles d'un prince qui lui était si cher.

Le lendemain, 21 juillet, le chevalier de Prokesch et la princesse
Charlotte se rendirent place de Venise, au palais de Mme Lætitia. Ils
pénétrèrent dans un vaste et sombre appartement. La mère de Napoléon
apparut au diplomate autrichien à moitié aveugle et presque paralysée.
Elle était vêtue de noir. Malgré ses quatre-vingt-quatre ans et ses
infirmités, elle se dressa, salua noblement Prokesch, puis, épuisée par
cet effort, se laissa retomber sur un sofa, en invitant son visiteur à y
prendre place. Celui-ci n'hésita pas à lui parler immédiatement de son
petit-fils et à lui dire tout ce qu'il savait, tout ce qu'il redoutait.
Elle l'écouta en pleurant. Les détails, qui lui furent donnés sur
l'intéressante victime, firent une certaine diversion à sa douleur. Elle
questionnait avidement. Elle voulait connaître ses qualités, ses
penchants. Elle cherchait à retrouver des traits de ressemblance entre
Napoléon et son fils. Elle fut satisfaite d'apprendre que le roi de
Rome--elle ne le connaissait que sous ce nom--était traité avec les plus
grands égards. Elle pria Prokesch de porter à son petit-fils cette
parole qui résumait toutes ses pensées et tous ses vœux: «Qu'il respecte
les dernières volontés de son père! Son heure viendra, et il montera sur
le trône paternel...» Hélas! au moment même où elle parlait, son heure
était venue... Mme Lætitia promit ensuite à Prokesch de lui faire
remettre pour le prince sa propre miniature avec une boucle de cheveux
de son père. Le chevalier se disposait à partir, lorsqu'elle le retint
et fit un suprême effort pour se redresser. «Sa personne, dit-il, me
parut grandir et un air de majestueuse dignité l'enveloppa.» Prokesch
sentit qu'elle tremblait. «Ses deux mains se posèrent sur ma tête.» Il
devina son intention et plia le genou. «Puisque je ne puis arriver
jusqu'à lui, murmura-t-elle, que sur votre tête descende la bénédiction
de sa grand'mère qui bientôt quittera ce monde!...» Puis elle embrassa
Prokesch et, soutenue par la princesse Charlotte, demeura quelque temps
silencieusement penchée sur lui. Quand elle se fut rassise sur le sofa,
le chevalier lui baisa la main en prononçant des paroles que lui suggéra
son cœur attendri par cette scène auguste.

Le 22 juillet, Prokesch sortait de Rome et s'acheminait en toute hâte
vers Vienne, porteur des souvenirs de Mme Lætitia, lorsqu'en route, à
Bologne, il apprit la mort de son jeune ami. Sa surprise, son chagrin
furent tels qu'il en demeura comme paralysé le reste du voyage. À son
arrivée à Vienne, il alla voir le docteur Malfatti et ceux qui avaient
assisté aux derniers moments du prince. Il voulut connaître tous les
tristes détails de l'agonie et de la mort, et le duc de Reichstadt fut
longuement pleuré par lui. Prokesch obtint ensuite une audience de
l'Empereur. François II eut le bon goût de le louer d'avoir tenu une
conduite respectueuse envers la mère de Napoléon, conduite que
l'ambassadeur d'Autriche à Rome avait seul osé blâmer. Prokesch écrivit
à la princesse Charlotte. En l'entretenant de la triste nouvelle, il lui
demandait les intentions de Mme Lætitia sur les objets qu'elle lui avait
confiés. La princesse répondit que Madame Mère le priait de renvoyer les
portraits, mais de garder l'étui à jeu de Napoléon «en souvenir de
l'heure de bonheur qu'elle lui avait due, à la veille de la mort du
duc». Le chevalier de Prokesch conserva ce précieux souvenir, qu'il fut
heureux de léguer à ses enfants.

Il leur a légué quelque chose de plus précieux encore: le souvenir d'une
bonté, d'une grâce, d'une délicatesse exquises à l'égard du prince que
l'Autriche gardait comme un otage. Dans cette relation si touchante et
si sincère, à laquelle j'ai été heureux de me reporter souvent, le
chevalier fait preuve de la plus touchante modestie. Il s'étonne que le
fils du grand Empereur, «dont les monarques avaient entouré le berceau
de leurs hommages, que des millions de Français avaient acclamé et que
toute l'Europe avait salué comme l'ange de la paix», il s'étonne,
dis-je, que le prince ait eu tant de confiance pour un officier de rang
inférieur dans l'armée autrichienne... Il n'y a là rien de surprenant.
Le fils de Napoléon, entouré d'ennemis ou d'indifférents, avait, dès la
première heure, deviné un ami véritable dans celui qui avait défendu son
père au moment où tous le calomniaient. Il avait eu l'heureuse fortune
de découvrir le cœur fidèle et dévoué dont son jeune cœur avait besoin,
dans l'homme qui, dès ses premières paroles, s'était rendu à son appel
et qui, ne redoutant ni la disgrâce, ni les calomnies, ni les
méchancetés, lui aurait volontiers sacrifié son avenir. Le duc s'était
senti attiré aussitôt par la plus vive sympathie vers le seul être qui
parût digne de l'initier aux exigences de la vie et aux nobles devoirs
de la carrière militaire. C'est à cet homme, en effet, qu'il pouvait
confier ses vœux, ses désirs et ses illusions, sûr de retrouver en lui
l'écho de sa pensée. C'est par Prokesch qu'il avait pris confiance en
l'avenir et en lui-même. C'est à lui qu'il avait été redevable de
quelques jours de fierté, de joie et d'apaisement après tant d'épreuves
et de tristesses. C'est grâce à lui, à ses conseils si prudents et si
sages, qu'il avait pu parer à certaines éventualités, échapper à
certains pièges où sa jeunesse imprudente et généreuse serait facilement
tombée. Aussi le prince a-t-il pu écrire que la reconnaissance et
l'affection l'attachaient à jamais à lui. Il l'a plus d'une fois serré
sur sa pauvre poitrine, comme s'il n'eût eu que cet ami et ce défenseur.
«Un jour, un de ses camarades de jeu, rapporte Prokesch, lui insinuait
de ne pas se fier à moi. Que fit-il? Il me donna la main, me raconta
tout et me pressa sur son cœur en s'écriant: «Ces gens-là ne vous
connaissent pas; mais moi, je vous connais.» Une parole aussi confiante
était la plus haute marque d'estime pour cet ami fidèle, et en même
temps la plus méritée. Fidèle, Prokesch le fut en effet, car jamais il
ne sacrifia son amitié à la faveur des puissants. Aussi cette attitude
si droite et si courageuse lui fit-elle rendre la justice qui lui était
due. Par ses talents et sa réelle valeur, il atteignit les postes les
plus élevés, mais nulle part il ne fut si grand que dans cette conduite
généreuse et dévouée à l'égard de l'infortuné fils de Napoléon. Que dire
encore?... Il mérita d'être son ami. Et cette amitié, toute d'honneur et
de délicatesse, fondée librement sur la similitude des goûts pour tout
ce qui était grand et beau, n'ayant que des vues loyales et
désintéressées, réunit, pendant deux ans, leurs pensées et leurs
volontés; elle formait un de ces sentiments dont le poète disait qu'il
n'était rien de plus doux dans les choses humaines[556].

M. de Prokesch avait désiré savoir toutes les causes de la mort
prématurée du prince impérial. Le prince de Metternich lui dit que cette
mort avait eu son point de départ dans un affaiblissement naturel
provenant d'un développement physique exagéré. Le rapport officiel sur
l'autopsie confirmait cette opinion, mais n'expliquait pas les raisons
primordiales de la maladie. Après avoir longuement observé et réfléchi,
M. de Prokesch a pu dire avec raison: «Le prince a succombé au chagrin
qui le dévorait et qui était le résultat de sa situation et de
l'inactivité à laquelle étaient condamnées ses plus nobles facultés. Il
m'est impossible de renoncer à la conviction qu'une jeunesse heureuse et
active aurait beaucoup contribué à fortifier le corps, et que l'arrêt
qu'a subi le développement des organes a été le résultat des souffrances
morales. J'ai assez connu cette âme pour comprendre que ses tourments
avaient dû briser le corps...» En effet, si sa mère avait compris quels
étaient ses vrais devoirs, elle eût pu par des soins intelligents,
assidus et tendres, retarder l'époque de la crise fatale et peut-être
même opérer dans sa nature un revirement salutaire. Si la politique
implacable de M. de Metternich, qui le détenait en Autriche comme dans
une prison et qui l'excluait à jamais de tous les trônes, eût bien voulu
donner à cette juvénile et ardente ambition quelque dérivatif noble et
puissant, à sa pensée toujours en feu quelque aliment substantiel, à son
besoin d'expansion une confiance sincère; si l'Empereur lui avait laissé
entrevoir sincèrement, et sans restrictions subtiles, la possibilité
d'arriver à la situation et à la gloire d'un autre prince Eugène et, de
par sa volonté absolue, avait ménagé ses jours en lui interdisant trop
de labeurs et d'exercices stériles, le prince eût pu vivre plus
longtemps. Mais il intéressait trop peu d'esprits à son avenir, et,
d'autre part, ceux qui présidaient aux destinées de l'Europe et qui
redoutaient les retours capricieux de la fortune, virent sans aucun
regret s'éteindre la vie éphémère du fils de Napoléon.

       *       *       *       *       *

Les journaux viennois apprirent à leurs lecteurs qu'une mort douce avait
terminé les longues souffrances de Son Altesse le duc de Reichstadt.
L'_Observateur autrichien_, du 25 juillet, rendait hommage à la peine de
Marie-Louise, en des termes qui ont quelque chose d'officiel: «Sa
Majesté l'archiduchesse, duchesse de Parme, qui, depuis son arrivée, a
soigné son fils chéri avec une tendresse maternelle, est, ainsi que
toute la Cour, plongée dans la plus profonde douleur... Cette douleur
est vivement partagée par les habitants de cette capitale[557].» En
Allemagne, on manifesta une émotion modérée. La _Gazette d'Augsbourg_
(31 juillet) annonçait ainsi la triste nouvelle: «Une mort lente a mis
fin à l'existence douloureuse du fils de Napoléon. On a fait aujourd'hui
même des préparatifs pour le départ de la mère du prince, dont
l'affliction est voisine du désespoir.» Il y avait une exagération
singulière dans ces dernières lignes, car Marie-Louise supportait son
chagrin avec résignation. Le _Correspondant de Nuremberg_ ajoutait à la
nouvelle de la mort du duc de Reichstadt une réflexion sympathique: «Qui
pourrait, disait-il, refuser quelques larmes à un jeune prince dans le
berceau duquel était tombée une couronne, au fils unique enfin de
l'Homme du siècle, qui devait régner sur des rois et sur des peuples, et
continuer par l'amour une dynastie fondée par la force et par la
terreur?...» Un journal de Francfort-sur-le-Mein déclarait que la mort
du jeune Napoléon avait produit une grande sensation. «Les amis de la
France, ajoutait-il, regrettent en lui le fils du grand homme que
l'Allemagne, pour un moment et à juste titre, a pu haïr, mais qu'elle a
toujours admiré...» Le journal allemand faisait encore une observation
qui mérite d'être reproduite: «Cet événement, disait-il, prive
l'Autriche d'une ressource dont elle aurait pu profiter contre le
gouvernement français... Le cabinet d'Autriche a toujours regardé la
personne du duc de Reichstadt comme un moyen de menace. M. de Metternich
l'a dit bien des fois: «Le gouvernement français croit que c'est dans
son intérêt que nous gardons Reichstadt, mais c'est aussi un peu dans
l'intérêt autrichien.»

En Angleterre, la presse s'occupa de l'événement, sans y mettre trop
d'insistance. Le _Times_ repoussait, comme toutes les feuilles sensées,
l'accusation d'empoisonnement, et il accentuait l'observation faite par
le journal de Francfort. «L'Empereur et son rusé conseiller Metternich,
disait-il, connaissaient parfaitement le gage qu'ils possédaient dans la
personne d'un Napoléon, pour tout ce qu'ils auraient voulu entreprendre
contre la France. Ils avaient cherché à lui donner une éducation
allemande, mais ils savaient qu'il pourrait fort bien avoir un cœur
français: ils le tenaient éloigné de l'Italie, mais ils sentaient que
l'influence du nom et de la gloire de son père pourrait être
l'équivalent d'une armée et même, dans les dernières négociations, au
sujet de l'intervention autrichienne dans les Légations romaines,
l'important otage de Schœnbrunn ne fut pas oublié comme gage de paix ou
d'instrument d'hostilité.» C'est ce que démontraient exactement les
dépêches confidentielles de Metternich à Appony. «Sa mort prématurée,
ajoute le journal de la Cité, a donné lieu à un sincère chagrin, sinon à
des regrets, de voir dissiper les espérances attachées à son nom par les
amis de l'indépendance italienne et peut-être française. Au reste, il
vaut mieux que le jeune homme soit mort.»

Les journaux français furent généralement sympathiques au prince. Le
_Moniteur_ du 1er août rendit ainsi compte de sa fin, dans la partie non
officielle: «Le 22 juillet, à cinq heures du matin, après une courte
agonie, le duc de Reichstadt est mort au château de Schœnbrunn. Nous
n'étions pas de ceux qui pensaient qu'il y eût pour lui une succession à
recueillir en France; les hommes comme Bonaparte ont une étoile qui
commence avec eux et finit avec eux. On n'est pas le prédestiné de la
Providence à la seconde génération.» Le _Moniteur_ ajoutait qu'au point
de vue philosophique, il fallait se réjouir de cet événement pour la
victime condamnée à un double exil: exil de la patrie, exil du trône.
«Mais à ne voir qu'une vie de jeune homme s'éteignant un peu après vingt
ans, à ne voir que ce nom retentissant auquel on avait prêté autrefois
tant d'avenir, sitôt fini, sitôt réfugié dans l'histoire, un sentiment
douloureux vient vous saisir, destiné à être unanimement partagé.» La
_Quotidienne_ du 3 août rapportait que le _Constitutionnel_ avait dit
que Napoléon II avait en France, sinon un parti, au moins de nombreux
partisans, et que c'était un héritage que les factions allaient disputer
au gouvernement; «À quel titre, remarquait la _Quotidienne_, le
gouvernement se présenterait-il pour recueillir une part quelconque dans
l'héritage de Napoléon? Que peut-il y avoir, en effet, de commun entre
l'opinion bonapartiste et le juste milieu?» Et le journal légitimiste
disait que la différence entre le régime impérial et le régime actuel
était celle-ci: «Gloire et honte! Grandeur et abaissement!» Le 5 août,
il publiait un beau poème de Guiraud, mais qui n'avait ni l'ampleur des
vers de Victor Hugo, ni l'originalité touchante des vers de Béranger.

La _Gazette de France_, à la date du 1er août, répétait mot pour mot ce
que le maréchal de Castellane consignait dans son _Journal_[558]. «Le
duc de Reichstadt a succombé à Schœnbrunn, le 22 juillet, à une maladie
de poitrine. C'est un événement. Le jeune Napoléon vient de finir une
vie qui n'a été qu'une espérance. La France ne peut manquer de prendre
un véritable intérêt à la mort de ce jeune homme, dont le père a porté
si loin l'éclat et la gloire du nom français. Personnellement, il était
digne d'intérêt par son esprit, par l'aménité de son caractère et par
ses qualités précoces...» La _Gazette_ ajoutait que Napoléon avait voulu
un héritier de son nom et que, pour ce rêve, il avait perdu son avenir.
L'Empereur et sa dynastie passaient comme un météore, différant en cela
de cette race royale où l'on peut dire: «Le Roi ne meurt pas!» La _Revue
des Deux Mondes_[559] s'exprimait ainsi sur cet événement: «Il est mort,
le pauvre jeune homme, parce qu'il s'est dévoré lui-même, parce que
l'air lui a manqué dans cette Cour dont on lui avait fait un cachot. Il
est mort, parce que se voyant oublié par la France de 1830, il a
désespéré de l'avenir. Il est mort, parce qu'il n'a pu venir embrasser
la Colonne[560]!...» La _Chronique_ disait: «La mort du duc de
Reichstadt semble, en tout cas, devoir consolider les bases sur
lesquelles reposent la paix et la tranquillité de l'Europe.» Le _Temps_
faisait ces réflexions philosophiques: «Le jeune fils de Napoléon vient
de mourir, à Schœnbrunn, de son exil et de l'impuissance de son parti.
Les dynasties ne sont plus rien depuis que la souveraineté populaire est
tout.» Le _Constitutionnel_ était plus ému: «Le fils de Napoléon est
mort. Cette nouvelle, longtemps prévue, a produit dans Paris une
sensation douloureuse, mais calme. Cette fin obscure d'une vie à
laquelle de si belles destinées avaient été promises, ce pâle et dernier
rayon d'une gloire immense qui vient de s'éteindre, quel sujet de
tristes méditations!» Enfin M. Thureau-Dangin dépeint ainsi l'attitude
d'une partie de la presse parisienne: «En août 1832, tous les journaux
de gauche célébreront pieusement les funérailles du duc de Reichstadt.»
C'est avec le nom et les souvenirs de Napoléon qu'Armand Carrel et ses
amis persisteront à faire opposition au gouvernement de Louis-Philippe;
suivant eux, la France seule devait «continuer le grand homme». On sait
à quels résultats aboutit leur campagne et de quelles illusions ils
furent les victimes.

Le théâtre essaya de s'emparer d'un sujet aussi dramatique que la mort
du fils de Napoléon. «Un matin, disent Jacques Arago et Louis Lurine
dans la préface de leur pièce: _Le duc de Reichstadt_[561], nous lûmes
dans les feuilles publiques: «Le duc de Reichstadt vient de mourir au
château de Schœnbrunn.» Comme tant d'autres, nous déplorâmes par
quelques religieuses paroles la triste fin d'un prince que sa naissance
avait appelé à de si hautes destinées. Et puis nous nous dîmes: Il y a
tout un drame dans la vie de ce fils de Napoléon, un drame avec des
larmes, un drame sans scandale, sans hostilité pour aucun parti... Ce
n'est pas pour un cadavre que les hommes se font la guerre aujourd'hui.
Achille et Patrocle sont morts depuis bien des siècles. Nous prîmes la
plume, et, le surlendemain, le drame était achevé. Le Vaudeville, par
prévision, avait déjà reçu sur ce triste sujet un ouvrage de trois
auteurs à l'âme ardente, à la pensée généreuse. Le Palais-Royal, veuf de
Mlle Déjazet, n'osa pas essayer; les Variétés et le Gymnase refusèrent
de rappeler une aussi récente catastrophe. Que faire? L'œuvre était là;
nous la livrâmes à l'impression. C'est une larme sur une bière, c'est un
dernier adieu à une dernière espérance... Rien ne ranime un mort: la
voix la plus faible ranime un souvenir.» Les auteurs, qui ne s'étaient
pas fatigués à inventer une trame compliquée, avaient supposé que le duc
de Reichstadt aimait la jeune Marie, fille d'un vieil officier français.
Cette jeune fille devait être une autre Odette qui calmerait ses
inquiétudes et ses terreurs. Mais le précepteur du duc, Malden, entoure
le prince d'une surveillance méchante. Ainsi il s'empare du poème de
Barthélémy, le _Fils de l'Homme_, et le jette au feu. «À quoi s'occupe
le duc? demande Berthini.--À rien.--Et vous?--Je l'aide.» Le duc apprend
tout à coup que Napoléon est son père; il se livre à la joie et à des
rêves de gloire. Mais la maladie le terrasse, et il meurt sans avoir pu
tirer l'épée. Il meurt en revoyant sa mère et en lui disant: «Je vous
plains, madame, de n'être plus la veuve de Napoléon!» On voit que ce
drame était bien anodin[562]. Le 13 juin 1850 seulement, le théâtre de
l'Ambigu représenta un grand mélodrame en cinq actes et douze tableaux
intitulé _le Roi de Rome_, et dont les auteurs étaient Charles Desnoyers
et Léon Beauvallet. Le duc de Reichstadt, qu'un brave sergent de
grenadiers, Michel Lambert, avait voulu enlever à l'Autriche et ramener
en France, meurt à Schœnbrunn. Une jeune orpheline, Jeanne Muller, son
amie, est prise de désespoir et se fait religieuse. Le tableau de
Steuben, qui représentait le roi de Rome endormi sur les genoux de son
glorieux père, fut très applaudi. Une foule considérable acclama ce
mélodrame qui remuait en elle des sentiments patriotiques et, dans une
apothéose solennelle, réunissait Napoléon Ier et Napoléon II. Le
ministère du prince président avait été favorable à la représentation de
cette pièce. Ce fut une des nombreuses manifestations, habilement
conçues, qui préparèrent les esprits à la restauration de l'Empire avec
Napoléon III[563].



CONCLUSION


Une question s'impose à la fin de cet ouvrage. En admettant que le fils
de Napoléon eût été heureusement servi par les circonstances et par les
hommes, en admettant que, plein de force et de vigueur, il eût réussi à
monter sur le trône, aurait-il pu s'y maintenir?

On a dû remarquer, au cours de ce récit, qu'un de ceux qui étaient le
plus à même de juger la situation, François II, ne cessa de parler à son
petit-fils, dès la révolution de 1830, de son avènement probable et
parfois en termes peu équivoques. Ne lui avait-il pas dit, un jour où
les rapports étaient devenus acerbes entre le cabinet de Vienne et celui
des Tuileries, à la suite de la révolte dans les duchés italiens: «Tu
n'auras pas plus tôt paru sur le pont de Strasbourg que c'en sera fait
des d'Orléans...»? N'avait-il pas dit une autre fois que, si le peuple
français demandait son petit-fils, il ne s'opposerait pas à le voir
monter sur le trône de France? Aussi, grâce aux ouvertures faites par
l'empereur d'Autriche lui-même, les rêves du duc étaient-ils devenus des
espérances. Il savait que les salons officiels discutaient ouvertement
ses chances d'avenir. Sans l'opposition formelle de Metternich, le jeune
prince eût peut-être cédé à une tentation irrésistible et eût couru les
chances dont on parlait. Examinant, avec une gravité au-dessus de son
âge, le régime qui venait de succéder à la seconde Restauration, il
s'était dit que le fils de l'Empereur et de Marie-Louise pouvait offrir
aux Français et aux puissances des garanties plus solides que
Louis-Philippe. S'il avait pu connaître les sympathies secrètes de
l'armée pour sa personne, les agissements de Joseph Bonaparte, de
Mauguin, de Cavaignac, d'Armand Carrel, des bonapartistes, des libéraux
et des républicains qui poussaient à une action immédiate contre le
gouvernement de Juillet, il se fût prononcé. Que de fois il s'était
demandé de quel droit on faisait expier au fils les fautes du père;
pourquoi on le privait d'une succession qui avait été rouverte par une
révolution imprévue; pourquoi on le privait d'un trône qui lui
appartenait par droit d'hérédité. L'Empereur n'avait-il pas abdiqué en
sa faveur, et les Chambres ne l'avaient-elles pas officiellement
proclamé sous le nom de Napoléon II?

À ces illusions, à ces espérances, il faut répondre catégoriquement. Si
Napoléon, malgré le prestige et la gloire dont il s'était environné et
qui avaient rejailli sur la France,--car nul Français n'a oublié Arcole,
Rivoli, Marengo, Austerlitz, Iéna, Wagram,--si Napoléon avait été obligé
de se reconnaître incapable de gouverner une nation qui ne voulait plus
de guerres et d'aventures, même glorieuses, comment son fils, avec sa
jeunesse et avec son inexpérience, aurait-il pu s'acquitter d'une tâche
aussi difficile?... Parfois, lorsque la raison venait tempérer ses
ardeurs juvéniles, il le reconnaissait lui-même, et il se demandait avec
anxiété s'il aurait la force nécessaire pour mener à bien une telle
œuvre. Lui qui avait tant étudié l'histoire, il se rappelait le cri qui
avait échappé à Marie-Antoinette et à Louis XVI, lorsque le pouvoir les
surprit: «Ô mon Dieu, prenez pitié de nous! Nous régnons trop
jeunes!...» Quelle aurait été, d'ailleurs, sa situation immédiate? Il
serait arrivé en pleine tourmente, au moment où la rue s'agitait, où
l'émeute grondait à toute heure. Le nom de Napoléon aurait-il suffi à
calmer les passions déchaînées? «Mon fils même, avait dit un jour
l'Empereur, aurait souvent besoin d'être mon fils pour me succéder
tranquillement.» Et une autre fois: «La nation a bien consenti à être
gouvernée par moi, parce que j'avais acquis une grande gloire et rendu
de grands services.» Mais où était la gloire, où étaient les services du
duc de Reichstadt?... À supposer même qu'avec le talisman du nom de son
père, il eût arrêté momentanément les dissensions dans le pays, ne se
fût-il pas trouvé aussitôt en face de graves difficultés extérieures? La
Pologne, la Grèce, l'Italie n'auraient-elles pas réclamé l'épée du fils
de Napoléon? Serait-il, lui si généreux, resté sourd à leurs appels, et
ses élans, ses désirs impatients de luttes et de combats pour le plus
grand honneur de la France, auraient-ils pu demeurer inertes? Sans
doute, les dernières instructions paternelles lui avaient conseillé une
politique pacifique, mais cette politique convenait plutôt à un prince
âgé qu'à un prince jeune, de nature chevaleresque. Pouvait-il vraiment
oublier les victoires qui avaient porté si haut le nom de Napoléon?
Pouvait-il en demeurer simplement l'admirateur, sans essayer de grossir
un jour le nombre de ces victoires? Enfin avait-il l'expérience, la
puissance, l'habileté et l'audace suffisantes pour résister aux divers
ennemis qui se seraient bientôt ligués contre lui? Sur quels hommes se
serait-il appuyé? Où étaient les ministres sincères, fidèles, dévoués,
constants dans leurs desseins, sans attaches et sans compromis, qui
allaient se trouver prêts à lui suggérer et à pratiquer avec lui une
politique équitable et prudente? Si bien doué qu'il fût, il n'avait pas
la prétention de gouverner à lui seul la France.

À cela ses partisans répondent que, la France et l'Europe acceptèrent
plus tard un Napoléon qui n'avait pas sa valeur intellectuelle. Soit,
mais cela s'est passé après un laps de vingt ans, c'est-à-dire après
l'expérience de la monarchie de Juillet et de la seconde République,
après une préparation adroite et des machinations savantes.
Louis-Napoléon avait eu l'habileté de se faire connaître à la France, de
se créer des amis résolus, de se préparer tout un personnel et de
s'emparer peu à peu du pouvoir, de conquérir le trône par un violent
coup d'État et de chercher à s'en justifier par l'approbation du
peuple... La France ne connaissait pas le duc de Reichstadt. M. de
Metternich l'avait si bien séquestré et si opiniâtrement éloigné de tout
ce qui était Français, que partout on le croyait élevé comme un
archiduc, avec des sentiments exclusivement autrichiens. Le chancelier,
dont la rancune inapaisée poursuivait encore le père dans le fils, avait
laissé dire, sans se donner la peine d'apporter un démenti, que l'on
cachait au prince la vie et la gloire de Napoléon. L'aventure du poète
Barthélémy et du _Fils de l'Homme_ avait accrédité cette légende. Le duc
de Reichstadt s'en était aperçu, et il en souffrait cruellement. Il
avait lu, il lisait des journaux français qui, par méchanceté ou par
ignorance, l'accusaient de n'être qu'un Allemand. Plus d'une fois, au
cours de ses voyages, M. de Prokesch avait eu à soutenir le contraire et
à le défendre surtout au sujet de son éducation, qu'on disait avoir été
habilement préparée pour étioler son intelligence.

À la Cour même d'Autriche, on le connaissait peu, on ne le comprenait
pas. Certains, ne saisissant pas sa réserve, lui reprochaient d'être
taciturne et peu communicatif. D'autres l'appelaient capricieux ou
entêté, parce qu'il avait horreur des petites exigences mondaines, ou
parce qu'il était résolu à maintenir énergiquement toutes ses idées.
Quelques-uns même lui trouvaient de la dissimulation, appelant ainsi ce
qui n'était que du tact ou de la prudence. Comment ce jeune Français,
captif dans une Cour étrangère ou ennemie, eût-il pu s'abandonner à des
hommes qui ne comprenaient pas sa nature droite et fière? Il avait
acquis un ami sûr et fidèle. C'était assez pour son cœur. Mais les
calomnies des uns, les faux jugements des autres le préoccupaient et le
minaient sourdement. Son ambition inassouvie et la séquestration dont il
était victime, les efforts inutiles qu'il tenta pour satisfaire l'une et
se délivrer de l'autre, la crainte de servir la politique des Cours
étrangères ou des factions, la méconnaissance de sa valeur réelle, et
surtout l'abandon où le laissait une mère frivole qui n'avait pas, comme
lui, le respect et le culte de Napoléon, aggravèrent la maladie qui
l'emporta. Il ne pouvait vraiment pas se résigner à vivre comme un
simple officier ou même comme un archiduc. Roi de Rome, fils de
l'Empereur, né et élevé au milieu de véritables prodiges, lui était-il
possible d'oublier ces titres uniques? Et impuissant à remplir sa
destinée, il se sentait un être fatalement désigné à l'immolation. Il
lui fallait, avant la chute du rideau, disparaître d'une scène où il
avait espéré jouer le premier rôle. Après ces observations, n'est-on pas
amené à se demander s'il faut regretter avec trop d'amertume la perte si
rapide d'une existence qui eût été soumise à tant d'épreuves? «Sa fausse
position, a dit Prokesch, ne faisait-elle pas son plus grand tourment,
et y avait-il une autre fin pour celui dont les affections, les désirs
et les espérances se livraient un continuel combat dans son âme?... Ne
le plaignons pas de sa mort prématurée. Une telle mort, après avoir
recueilli l'héritage de l'esprit et du caractère de son père, est une
belle fin. Le père ne mourut complètement que dans le fils.» C'est à
cette conclusion qu'arrivait également le comte Maurice Esterhazy:
«Malheureuse victime! disait-il. De tant de grandeurs n'hériter que la
mort! Mais peut-être est-ce un bien pour lui? Pourquoi le plaindre? Sa
destinée n'offrait que peu de chances de bonheur, et dans les
alternatives que laissait entrevoir son avenir, la mort se présentait
souvent comme le cas préférable. Ses devoirs eussent été nombreux,
souvent opposés, peut-être incompatibles!... Une gloire incomplète eût
été un malheur pour lui, et la médiocrité, un crime.»

Dans la lettre de Prokesch sur la mort du duc de Reichstadt[564], lettre
si peu connue qu'elle semble aujourd'hui presque inédite, se trouve un
touchant portrait du fils de Napoléon qui m'apparaît comme le résumé de
tout ce que je viens d'écrire et qui doit avoir sa place ici même: «Je
le vois devant moi avec cette jeune figure, avec cette taille svelte et
élancée, pleine de dignité dans son port et dans ses mouvements, souple
et habile dans les exercices de tout genre où il excellait et conservant
toujours ce calme imperturbable que lui donnait la gravité de son
caractère. Je vois ce beau front ombragé des boucles de sa blonde
chevelure, cet œil bleu plein de tristesse, cette bouche où un doux
sourire semblait éclore, ces joues où brillait la jeunesse, ce visage où
se peignaient les traits de son père et de sa mère, ces traits avec
lesquels tomba en poussière le dernier monument d'une époque qui, depuis
vingt ans, appartient à l'histoire. J'entends cette voix qui s'exprima
souvent en paroles sévères et qui, souvent aussi, trouva des inflexions
si douces pour épancher son âme. Lorsque je me représente cette image,
alors je comprends l'amour et les regrets des milliers d'habitants de
cette ville populeuse qui n'avaient vu le prince que de loin et qui,
cependant, furent captivés par le charme de son existence.» M. de
Prokesch dépeignait ensuite, et avec les traits de la plus parfaite
ressemblance, son caractère: «Un certain malaise dans les étroites
limites de la vie commune, un enthousiasme facile à s'enflammer à la
pensée du grand, de l'extraordinaire, du sublime, une bonté de cœur qui,
sans affaiblir son jugement, se faisait encore remarquer lorsqu'il
blâmait, une noble ambition bornée par une louable méfiance de lui-même,
une grande sûreté dans sa manière de juger et de traiter les hommes des
conditions les plus différentes, me frappèrent alors, et, depuis,
pendant les longues relations que j'ai eues avec le prince, j'ai
toujours vu ces qualités dominer en lui.» M. de Prokesch affirmait qu'il
était né avec toutes les qualités d'un vrai général. Doué d'un
surprenant coup d'œil stratégique, le duc aimait à étudier et à
expliquer les campagnes des grands hommes de guerre. Il avait bien
compris pourquoi son père avait été un plus habile capitaine que ses
meilleurs adversaires, rompus cependant au métier des armes. Ses
jugements étaient neufs, précis, impérieux. «De telles matières
donnaient à sa langue une éloquence entraînante. Son œil étincelait. Ses
pensées étaient rapides comme l'éclair. Des entretiens de cette nature
furent, sans contredit, les plus belles heures de sa vie.» Il adorait la
vie du soldat et ses ambitions généreuses. «Il sentait que l'épée était
son titre et son sceptre.»

Insistant sur sa ressemblance avec Napoléon, M. de Prokesch ajoute: «Son
port et ses mouvements étaient les siens, et cette ressemblance
corporelle annonçait une ressemblance plus précieuse, celle de l'esprit
et de l'âme. Un des principaux rapports de son esprit avec celui de son
père me parut toujours être cette lenteur de conception qui provenait
d'un besoin de connaissances solides et, en même temps, cette difficulté
qu'il avait de s'intéresser à différentes choses qui paraissent très
importantes aux autres... M. de Prokesch dit avoir entendu de Madame
Mère elle-même que Napoléon, dans son enfance et dans sa jeunesse,
possédait ces deux qualités au point d'être regardé par plusieurs comme
faible d'esprit. Il avait, en effet, dans ses premières classes obtenu
très peu de succès. Il s'en aperçut, s'en préoccupa et finit par
l'emporter sur ses condisciples. Madame Mère aimait à répéter que le
jour où il mérita une attestation élogieuse de ses maîtres, il la lui
montra joyeusement, puis il la posa sur une chaise et s'assit dessus
avec l'air d'un triomphateur. Le roi de Rome avait manifesté la même
joie dans ses premiers succès.

Il y a un an, dans une Exposition rétrospective où se trouvaient réunis
les plus précieux souvenirs de la famille impériale, mes regards
s'arrêtaient sur de menus objets ayant appartenu au roi de Rome: une
petite robe, un bonnet de dentelle, des souliers d'enfant, des gants
minuscules, un alphabet d'ivoire, une crécelle, une petite trompette de
cuivre, une courte épée, un petit sabre avec sa dragonne, une toute
petite harpe, puis le premier costume qu'il porta en Autriche, une sorte
d'habit de drap blanc sur lequel étaient encore attachés les rubans des
trois ordres de la Légion d'honneur, de la Couronne de fer, de la
Réunion et les plaques de la Légion et de Marie-Thérèse. J'apercevais
aussi une médaille en or frappée pour sa naissance, le 20 mars 1811,
diverses miniatures le représentant dans son enfance, quelques bustes et
quelques portraits de lui, restes fragiles d'un passé touchant, moins
fragiles pourtant que ce que l'âpre nature veut bien laisser de notre
misérable substance... Puis à côté du fauteuil du Sacre et du trône
impérial, le lit de mort de Napoléon, pauvre petit lit de fer avec un
seul matelas étroit et mince, et tout auprès la barcelonnette du roi de
Rome, non pas ce berceau merveilleux offert par la ville de Paris, mais
ce meuble si simple où les mains caressantes des berceuses venaient
doucement et lentement endormir le nouveau-né, espoir de l'Empereur et
de l'Empire. Voici que le hasard rapprochait, l'un tout près de l'autre,
la couchette de l'enfant impérial où s'étaient élevés ses premiers cris
et le lit de l'Empereur où avaient retenti ses derniers gémissements. Et
je me redisais, avec émotion, la parole du poète: «Oui, il y a des
larmes dans les choses[565]!»

Il y a des larmes aussi dans la destinée des jeunes princes, «ces
enfants de douleur», comme les a si justement appelés Chateaubriand.
Avant le roi de Rome, dans le jardin des Tuileries, «cette maison de
passage où la Gloire n'a pu rester», on avait vu jouer le dauphin Louis
et la dauphine Marie-Thérèse. On sait le sort qui les attendait. Le fils
de Napoléon Ier n'abandonna qu'à regret cette demeure pour aller mourir
bien loin dans un château étranger. On y vit plus tard le fils du
dernier Napoléon, qu'une mort barbare et prématurée devait frapper, lui
aussi, loin de sa patrie... Et de ces Tuileries somptueuses qui avaient
abrité tant de princes et tant d'orgueils, que restait-il après une
épouvantable tourmente? Des cendres vite balayées et quelques colonnes
vendues à l'encan... Oui, ce sont bien des enfants de douleur, tous ces
fils de monarques, et je comprends qu'un historien ait écrit après la
mort du duc de Reichstadt: «Cette mort ne faisait que signaler la
fatalité d'une loi terrible en cours d'exécution dans ce pays. Pour
trouver un successeur à Louis XIV il avait fallu descendre jusqu'à son
arrière-petit-fils. Il y avait eu la mort d'un héritier présomptif entre
Louis XV et Louis XVI. Un autre héritier présomptif, Louis XVII, avait
cessé de vivre, presque sans qu'on le sût. Le duc de Berry était tombé
sanglant à la porte d'un spectacle. Le duc de Bordeaux venait de faire
le fatal voyage de Cherbourg. Et maintenant c'était sur l'héritier
présomptif de Napoléon lui-même que s'accomplissait l'arrêt inexorable
que Dieu, depuis plus d'un demi-siècle, semblait avoir prononcé contre
l'orgueil des dynasties qui se prétendaient immortelles[566].»

       *       *       *       *       *

J'ai tenu à visiter à Vienne le caveau où reposent les restes du duc de
Reichstadt. Depuis deux cents ans les Capucins de la _Neue-Markt_ ont le
pieux privilège de veiller, dans la crypte de leur modeste église, sur
les tombeaux des empereurs, des archiducs et des archiduchesses
d'Autriche. À deux pas de la porte principale du temple est située
l'entrée du caveau impérial. Un Capucin sert obligeamment de guide aux
visiteurs. À l'extrémité d'un long couloir, on arrive à une porte sur
laquelle est écrit en grosses lettres le mot _Kaisergruft_; on descend
une vingtaine de marches, et l'on se trouve immédiatement dans le
caveau. Quelques pas encore, et l'on aperçoit l'immense mausolée de
François Ier et de Marie-Thérèse, entouré de statues représentant les
Vertus qui pleurent. La grande Impératrice est étendue, avec son époux,
sur ce mausolée, tandis qu'autour d'eux leurs enfants et leurs
petits-enfants sont renfermés dans des sarcophages de cuivre, presque
tous semblables. Les empereurs seuls ont des mausolées. On peut passer
entre les tombeaux, qui n'ont rien de la splendeur des tombeaux de
Saint-Denis. Mais la présence des religieux, la simplicité mystérieuse
de la mort, l'illustration des défunts, tout est fait pour
impressionner. Dans la seconde partie de la crypte, éclairée par un jour
venu de la voûte, on voit au centre le mausolée de François II. Près du
mur de droite apparaissent enfin le tombeau de Marie-Louise et celui du
duc de Reichstadt. Ce dernier est orné de huit têtes de lion qui
supportent de grands anneaux de bronze. Aux angles on a figuré un casque
renversé sur un javelot et sur un glaive. Au dessus du tombeau, sous une
grande croix tréflée, on lit, dans une plaque ovale, une belle
inscription latine qui résume admirablement cette jeune et touchante
existence. En voici la traduction exacte: «À l'éternelle mémoire de
Joseph-Charles-François, duc de Reichstadt, fils de Napoléon, empereur
des Français, et de Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, né à Paris
le 20 mars 1811. Dans son berceau il fut salué du nom de roi de Rome. À
la fleur de l'âge, doué de toutes les qualités de l'esprit et du corps,
d'une stature élevée, d'un visage empreint d'une grâce juvénile,
extraordinairement attaché aux études et aux exercices militaires, la
phtisie le surprit, et la plus triste mort l'enleva à Schœnbrunn près de
Vienne, dans le palais suburbain des Empereurs, le 22 juillet
1832[567].» Au milieu de ce cimetière impérial, j'entendais la voix
grave et monotone d'un jeune Capucin qui laissait tomber lentement les
noms de l'empereur Mathias, de Charles VI, de Marie-Thérèse, de François
Ier, de Joseph Ier, de Joseph II, de Léopold Ier et de Léopold II, de
François II, de Ferdinand Ier, de l'archiduc Charles, de l'empereur
Maximilien, des impératrices, des archiducs, des archiduchesses et de
leurs enfants qui, au nombre de plus de cent vingt, dorment sous ces
humbles voûtes, dans la paisible uniformité de la mort... Et je pensais
que cette femme, si ingrate et si faible, était là, de par une loi
inéluctable, auprès de ce fils sacrifié et délaissé, de ce fils dont
elle avait oublié la perte affreuse en donnant deux ans après, pour
successeur au comte de Neipperg, le comte Charles de Bombelles, grand
maître de sa maison, ancien gentilhomme de la chambre sous Louis XVIII
et Charles X[568]. La duchesse de Parme employa les dernières années de
sa vie à diriger avec le comte de Bombelles l'administration de ses
chers duchés, à se distraire par des voyages, des fêtes, des bals, des
opéras et des ballets, à soigner enfin ses rhumatismes et ses nerfs. Le
17 décembre 1847, elle mourait d'une fluxion de poitrine, laissant le
souvenir d'une femme insoucieuse de ses devoirs et de ses
responsabilités, n'ayant montré aucune énergie dans les périls et dans
les épreuves, et qui, après avoir été unie au plus grand homme de son
siècle, n'avait pu se réduire à une constante fidélité que lui
imposaient au moins les convenances. La mort l'avait ramenée auprès de
son fils dans la grande sépulture impériale; mais qui donc, en passant
près de son tombeau, éprouverait de l'émotion ou de la pitié?

Cette émotion, cette pitié, je les ressentais pour le jeune prince dont
j'avais depuis longtemps résolu d'écrire la vie si courte, il est vrai,
mais si pleine de faits et d'enseignements.

       *       *       *       *       *

Le 15 décembre 1809, deux mois après la paix de Vienne, en présence de
l'impératrice Joséphine, de Madame Mère, des rois, des reines et
princesses, ses frères et sœurs, Napoléon avait déclaré solennellement
que le bien de l'État exigeait que des héritiers nés de lui pussent
monter un jour sur le trône, afin de consacrer une dynastie chère à ses
peuples et de garantir la paix du monde. Depuis trois ans, il pensait à
un sacrifice que la politique et le bien de l'État semblaient lui
commander impérieusement. Pour arriver au but de ses désirs, il lui
fallut briser le cœur d'une femme qui l'adorait, violer le statut de
1806, qui interdisait le divorce aux membres de la famille impériale,
méconnaître certaines dispositions formelles du Code, obtenir par ruse
et par menace d'une Officialité tremblante la rupture des liens
spirituels de son premier mariage en se passant de l'autorisation du
Pape, seul juge compétent pour les souverains, faire plier à ses
volontés le conseil ecclésiastique de France et jusqu'à l'archevêque de
Vienne, satisfaire surtout son orgueil en se décidant pour l'union avec
la Maison d'Autriche, qui devait lui être si funeste, et commencer avec
la Russie une inimitié qui allait aboutir aux désastres de 1812. Nulle
considération n'avait été capable de l'arrêter. Il lui fallait à tout
prix un fils. Il l'a eu le 20 mars, anniversaire du jour où, sur son
ordre, des mains criminelles avaient, dans le fossé de Vincennes, creusé
la tombe du duc d'Enghien, dix heures avant le simulacre d'un jugement.
Il eût pu, cependant, profiter de la naissance de son héritier pour
modifier sa politique. Pie VII, qu'il avait outragé et violenté,
consentait encore à lui pardonner, s'il reconnaissait les véritables
intérêts de l'Empire. «Il a dans les mains, disait-il le 16 mai 1810 au
comte de Lebzeltern, s'il se rapproche de l'Église, les moyens de faire
tout le bien de la religion, d'attirer à soi et à sa race la bénédiction
des peuples et de la postérité et de laisser un nom glorieux sous tous
les aspects.» Or, loin de se réconcilier avec la Papauté et l'Église,
l'Empereur leur porta de nouveaux et terribles coups. Mais le triomphe
de celui qui ne craignait même pas, comme les Germains superbes, que le
ciel s'écroulât sur sa tête, ce triomphe n'a point duré.

Avec le fils de Napoléon, qui n'a porté que quelques jours le nom de
Napoléon II, et qui est mort juste à l'âge où il aurait pu commencer un
règne, s'est éteint ce titre brillant et fastueux de roi de Rome qui ne
reparaîtra plus dans les annales des souverains. Le sénatus-consulte du
17 février 1810 disait, dans ses considérants, que la ville de Rome
avait craint un instant «de descendre du rang moral où elle se croyait
encore placée, mais qu'elle allait remonter plus haut qu'elle n'avait
été depuis le dernier des Césars...». Les courtisans de Napoléon
s'étaient, à cet égard, répandus en flatteries et en promesses. Quelques
années ont passé, et tout a été dit. Une petite île perdue dans l'Océan
est devenue le tombeau du grand Empereur. Les froids lambris d'un palais
étranger, qui avaient deux fois abrité sa gloire, ont reçu le dernier
soupir de son fils. Et cette Rome, dont l'enfant impérial avait pris le
nom, a vu rentrer dans ses murs la Papauté triomphante que le plus
orgueilleux des despotes croyait en avoir exilée pour jamais.

FIN.



NOTES

[1: Voir _Le duc d'Enghien_, librairie Plon, 1888.]

[2: _Mémoires de Metternich_, t. V, p. 266.]

[3: La Constitution impériale du 28 floréal an XII (18 mai 1804) disait
dans l'article IX que «le fils aîné de l'Empereur porte le titre de
prince impérial». À ce moment, Napoléon espérait encore avoir des
enfants de Joséphine. Mais quand il a divorcé, il se croit sûr d'avoir
un fils, et il substitue au titre de «prince impérial» celui de «Roi de
Rome». Cependant le sénatus-consulte du 5 février 1813, relatif à la
régence, parlait du «prince impérial, roi de Rome».]

[4: Le 25 février 1810, il avait décrété que l'édit de Louis XIV sur la
Déclaration du clergé de France, donné au mois de mars 1682, était loi
de l'Empire.]

[5: _Correspondance de Napoléon_, t. XX, p. 195.]

[6: Voir pour le détail mon ouvrage sur _Le Divorce de Napoléon_,
librairie Plon, 1889.]

[7: Il en sera de ce dessein comme des autres qui avaient pour but de
détruire l'autorité du Saint-Siège. La parole du Psalmiste deviendra une
prophétie: «_Cogitaverunt concilia quæ non potuerunt stabilire_»; et la
menace qu'elle contient produira ses terribles effets: «_Fructum eorum
de terra perdes et semen eorum a filiis hominum_.»]

[8: _Correspondance de Napoléon_, t. XX, page 198.]

[9: Voir l'entretien du comte de Lebzeltern avec Pie VII, le 16 mai
1810. Cf. _Le Divorce de Napoléon_, p. 231, note.]

[10: Voir _Pièces justificatives_ du tome III de l'ouvrage du comte
d'HAUSSONVILLE, _L'Église romaine et l'Empire_.]

[11: _Correspondance de Napoléon_, t. XX, p. 196 et 262.]

[12: Archives nationales. Fic 105.]

[13: _Ibid._]

[14: _Ibid._]

[15: _Ibid._]

[16: Elle se trouvait déjà dans le _Missel parisien_ édité par Mgr de
Vintimille en 1738, parmi les _Orationes ad diversa_. C'est la même
oraison que prescrivit à toutes les églises de son diocèse, pour
l'impératrice Eugénie, l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, en 1855.]

[17: C'est l'oraison _Pro impetrando Delphino_.]

[18: _Carmen in proximum et auspicatissimum Augustæ Prægnantis partum,
scribebat N. E. Lemaire, Kalendariis januariis_ 1811.]

[19: _Napoléon et Alexandre_, t. II, p. 318.]

[20: _Mémoires_, t. III.]

[21: M. Amédée Lefèvre-Pontalis, ancien député, possède le voile de
dentelles qui couvrait le dessus du berceau. Il le tient de sa
grand'mère, Mme Soufflot, sous-gouvernante du Roi.]

[22: Voir sa lettre à Napoléon, en date du 18 février 1810.]

[23: Archives nationales, AFiv 1097.]

[24: Sur sa proposition, le Conseil d'administration du Sénat vota une
pension viagère de dix mille francs au page Berton de Sambuy qui était
venu apporter aux sénateurs la nouvelle de la naissance du roi de Rome.]

[25: Archives nationales, AFiv 1453.]

[26: Voir dans mon ouvrage _La Censure sous le premier Empire_ les pages
250 à 252, relatives à ce sujet.]

[27: Archives nationales, Fic 105.]

[28: L'un d'eux, un Allemand, Schmitz, avait dû se donner bien du mal
pour composer certaines _Réflexions musicales sur les douleurs de
l'enfantement_. (Archives nationales, AFiv 1453.)]

[29: Archives nationales, AFiv 1290.]

[30: _Ibid._, AFiv 1323.]

[31: _Ibid._, AFiv 1685.]

[32: Il s'agit de Frédéric de Schill, un des adversaires les plus
acharnés de Napoléon, qui donna en 1809 le signal de la révolte en
Prusse et fut tué au siège de Stralsund.]

[33: Archives nationales, AFiv 1690.]

[34: _Ibid._, AFiv 1453.--22 mars 1811.]

[35: Voir _Le Divorce de Napoléon_, ch. II.]

[36: Archives nationales, O2 41.--Pour ses dépenses du 27 mars au 30
avril 1810, Metternich avait reçu alors près de cent mille francs sur la
cassette impériale. (Voy. Bibliothèque nationale, _Fonds fr._, vol.
6594.)]

[37: Les fêtes des Tuileries et de Saint-Cloud coûtèrent plus de trois
cent cinquante mille francs. Après le baptême, quarante mille francs de
gratification furent distribués aux archevêques d'Aix et de Malines, aux
évêques de Versailles, de Montpellier, de Bruges et de Gand, aux maîtres
des cérémonies, chapelains et chanoines.]

[38: _Correspondance de Marie-Louise._ Vienne, 1887, in-12.--Des
courtisans avaient fait courir le bruit que l'archiduchesse était restée
reconnaissante à Napoléon de n'avoir pas fait bombarder, en 1809, le
palais où elle demeurait à Vienne. À ce moment, Marie-Louise était à
Bude.]

[39: _Correspondance de Marie-Louise._]

[40: _Ibid._]

[41: Lord Liverpool disait à lord Holland, à propos de Marie-Louise,
«que jamais femme ne fut courtisée d'une façon si bizarre, et que jamais
femme ne fut de cette façon obtenue». Il comparait la conduite de
Napoléon en cette circonstance «à un assaut donné, plutôt qu'à une cour
faite». (_Souvenirs diplomatiques de lord Holland._)]

[42: _Correspondance de Marie-Louise_, p. 1]

[43: _Ibid._, p. 96.]

[44: _Tagebuch_, 15 février 1810.]

[45: _Souvenirs de la générale Durand._]

[46: _Correspondance de Napoléon_, t. XXII.]

[47: La maison du roi de Rome était composée en 1812 d'une gouvernante,
de deux sous-gouvernantes, Mmes de Boubers et de Mesgrigny, d'un
secrétaire des commandements, d'un secrétaire de la gouvernante, d'un
médecin, d'un chirurgien, de trois femmes de chambre, d'une nourrice et
de deux nourrices retenues, d'une surveillante des nourrices, de trois
berceuses, de deux femmes et de deux filles de garde-robe, de deux
valets de chambre; d'un maître d'hôtel, d'un écuyer tranchant, de deux
garçons de garde-robe et de plusieurs pages. Mme Soufflot ne devint
sous-gouvernante qu'en 1814. Elle était première dame du Roi dès 1811.]

[48: _Souvenirs de la générale Durand._--Du jour où il put espérer un
héritier, Napoléon songea à construire pour lui un palais sur les
hauteurs de Chaillot. Il voulait y consacrer seize millions. «L'Élysée
ne me plaît point, disait-il, et les Tuileries sont inhabitables. Je
veux en quelque façon que ce soit un Sans-Souci renforcé, un palais
agréable, plutôt qu'un beau palais.» Les événements empêchèrent la
réalisation de ce projet. (Voy. _Mémoires de Bausset et de Méneval_.)]

[49: _Mémoires de Méneval_, t. III. (Édition de 1894, publiée par son
petit-fils.)]

[50: «L'Empereur d'Autriche allait la combler de bénédictions,
l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un peu forcées, et
finalement, après beaucoup d'effusions, on se séparerait entre
belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on ne s'était
retrouvé.» (Albert VANDAL, _Napoléon et Alexandre_, t. III.)]

[51: _Mémoires de Bausset_, t. II.--Voy. aussi TOLSTOÏ, _La Guerre et la
Paix_, t. III, p.80.]

[52: _Mémoires_, t. II, p. 47.--Cependant il croyait bien que la France
était attachée au roi de Rome, car il dit au Conseil d'État: «Si le
peuple montre tant d'amour pour mon fils, c'est qu'il est convaincu, par
sentiment, des bienfaits de la monarchie.»]

[53: MÉNEVAL, t. III, pages 99 et 102.]

[54: _Correspondance de Marie-Louise._ Vienne, 1887.]

[55: _Histoire de la Restauration_, t. 1.]

[56: _Napoléon et les femmes_, 1 vol. in-8°, chez Ollendorff.]

[57: _Souvenirs du comte d'Haussonville._]

[58: _Dépêches inédites aux hospodars de Valachie._--Gentz définissait
ainsi sa politique: «Autant d'alliance avec Napoléon qu'il en fallait
pour ne pas se ranger en pure perte au nombre de ses ennemis, et juste
aussi peu qu'il en fallait pour ne pas se brouiller directement et sans
retour avec les puissances liguées contre lui.»]

[59: ONCKEN, _Œsterreichs und Preussen Befreiuns-Kriege_, t. I, Berlin,
1876-1879.]

[60: ONCKEN, t. I.]

[61: Le rapprochement entre la Suède, l'Angleterre et la Russie avait
été habilement opéré par M. de Neipperg, ambassadeur en Suède. (Voy.
_Mémoires d'un homme d'État_, t. II.)]

[62: ONCKEN, t. I, et _Œsterreichische Geschichte_, t. LXXVII.]

[63: Rapport du comte de Bubna sur l'entrevue de Prague, le 16 mai 1813.
Voy. ONCKEN, t. II, p. 650, et les _Essais d'histoire et de critique_,
par M. Albert SOREL. (_Metternich._)]

[64: Ce n'est pas ce que Metternich disait en 1809 et 1810. Il convient,
à ce propos, de relire ses lettres à Schwarzenberg et à Mme de
Metternich, où dominait l'orgueil de l'avoir emporté sur la Russie dans
une alliance alors si recherchée.--Voir les _Mémoires de Metternich_, t.
II, p. 302 à 332, et mon ouvrage, _le Divorce de Napoléon_, p. 148 à
192.]

[65: Voir le récit si vivant de cette entrevue dans les Annexes de
_Napoléon et ses détracteurs_, par le prince NAPOLÉON, pièce II, p.
306.]

[66: On verra un peu plus loin que Marie-Louise fit cette démarche
auprès de François II.]

[67: _Souvenirs de lord Holland._]

[68: Ils se conformaient ainsi habilement aux instructions secrètes
données depuis longtemps par Alexandre à Novossiltzof, ambassadeur de
Russie en Angleterre: «On déclarera à cette nation que ce n'est pas à
elle qu'on en veut, mais uniquement à son gouvernement.» (Voy. les
_Plans de la Coalition en 1804_, par M. Albert SOREL, dans le _Temps_ du
8 septembre 1895.)--Le 9 novembre 1813, M. de Metternich avait dit à M.
de Saint-Aignan, ministre de France à Weimar, que la France devait
conserver ses limites naturelles.]

[69: Du 17 janvier 1805 au 15 novembre 1814, le Sénat avait décrété la
levée de 2,173,000 hommes.]

[70: Dans un gracieux tableau, exposé au Salon des Champs-Élysées en
1896, M. Dawant a représenté Napoléon laissant sa main prise entre les
petites mains de son fils endormi. L'Empereur est assis dans un fauteuil
à côté du berceau, le front soucieux. Il est captif de ce petit être,
pendant que son esprit médite les combats suprêmes qu'il va falloir
livrer.]

[71: _Œsterreichs Theilnahme an der Befreiuns-Kriege_, von GENTZ, 29
janvier 1814.]

[72: MÉNEVAL, _Mémoires_.--D'autre part, le chancelier Pasquier
rappelle, dans ses _Mémoires_, que Metternich affirmait, le 18 mars, à
Caulaincourt «que les vœux de l'Autriche étaient en faveur d'une
dynastie intimement liée à la sienne». (T. II.)--Six semaines
auparavant, il avait écrit à Caulaincourt que le jour où François II
avait donné sa fille au prince qui gouvernait l'Europe, il avait cessé
de voir en lui un ennemi personnel. Le sort de la guerre avait seul
changé son attitude. Si Napoléon voulait écouter la voix de la raison,
François II reviendrait aux sentiments qu'il avait au moment où il lui
avait confié son enfant de prédilection. Sinon, «il déplorerait le sort
de