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Title: Voyages et Avantures de Jaques Massé
Author: Patot, Simon Tyssot de
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Voyages et Avantures de Jaques Massé" ***

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http://www.freeliterature.org (From images generously made
available by Gallica, BnF)



VOYAGES ET AVANTURES DE JAQUES MASSÉ

(par Tyssot de Patot)


A COLOGNE,

Chez JAQUES KAINKUS.

M. DCC. X.


[Illustration: Portrait du Philosophe Jacques Massé, Tiré de
la Bibliothéque de Mylord Bulinbroke.]



LETTRE DE L'EDITEUR,

A M***.


Monsieur,

Voici le Voyage dont on vous a parlé, & que vous avez
souhaité de voir. Il m'est tombé entre les mains par une
espéce de hazard que je vous raconterai une autrefois; mais
dès que je l'eûs commencé, je ne pûs le quitter qu'après
l'avoir lû d'un bout à l'autre. J'y ai trouvé tant de choses
agréables & intéressantes, & tant de choses instructives sur
plusieurs matiéres de Philosophie, que j'ai été
très-satisfait de cette lecture. Plusieurs de mes Amis, Gens
d'esprit & de savoir, ne l'ont pas été moins que moi; ainsi
je m'assure, MONSIEUR, que vous le lirez avec le même
plaisir.

Je vous avouë qu'à la premiére lecture, je soupçonnois que
l'Auteur s'étoit servi du privilége des Voyageurs, en mêlant
à sa Relation un peu de Romanesque: mais après une seconde
lecture, & un examen plus particulier, je n'y ai rien trouvé
que de fort naturel & de très-vraisemblable. Et cet air de
candeur & de bonté qu'on trouve par tout dans ce bon
Vieillard qui en est l'Auteur, a achevé de me convaincre.

Il y a des endroits dans certaines conversations sur des
matiéres de Religion, qui m'ont paru d'abord un peu forts:
mais les ayant examinez de plus près, & voyant que l'Auteur,
qui a toûjours tenu ferme pour sa Religion, en a fait voir
presque toûjours la foiblesse ou la fausseté, j'ai crû
qu'il n'y auroit rien qui pût ébranler un homme bien
instruit dans la Foi Chrétienne, qui est, Dieu merci; assez
bien fondée pour ne rien craindre des attaques Libertins ou
des Infidéles. Ainsi nous n'avons pas besoin d'employer
d'indignes artifices, pour cacher la force des raisonnemens
qu'on fait contre nous, comme si nous avions une mauvaise
cause à défendre.


Je suis, &c.



TABLE DES CHAPITRES.


I. CHAP. _Où il est traité des études, de la Profession, &
de l'embarquement de l'Auteur; & du premier Naufrage qu'il
fit sur les Côtes d'Espagne_.

II. _Du séjour de l'Auteur à Lisbonne_, &c.

III. _Du second Voyage de l'Auteur, & de son Naufrage sur
une Côte inconnuë_.

IV. _L'Auteur quite le reste de la Troupe, avec deux
Camarades seulement, & pénétre avec eux dans ces Païs
inconnus. Les obstacles qu'il rencontra dans sa Route_.

V. _Suite des Avantures de l'Auteur & de ses Camarades,
jusqu'à leur entrée dans un Païs habité_.

VI. _De la Découverte d'un très-beau Païs, de ses Habitans,
de leur Langage, Mœurs, Coûtumes,_ &c. _& de l'estime où
notre Auteur & son Camarade y étoient_.

VII. _Conversation curieuse de l'Auteur, avec le Juge & le
Prêtre de son Village, au Sujet de la Religion_, &c.

VIII. _L'Auteur est mené à la Cour du Roi. Il décrit ici
l'Origine de ces Monarques, fait la Description du Palais
Royal, du Temple_, &c.

IX. _Qui contient plusieurs conversations très-curieuses,
entre le Roy & notre Auteur_.

X. _Où l'on voit les Cérémonies qui se pratiquent aux
Naissances & aux Enterremens en ces Païs; la maniére
d'administrer la justice, & plusieurs autres choses
remarquables_.

XI. _Suite des Avantures de l'Auteur & de son Camarade,
jusqu'à leur départ de la Cour_.

XII. _L'Auteur quite ce beau Pays. Les moyens dont il se
servit pour en sortir: il retrouve au bord de la Mer une
partie de l'Equipage avec lequel il avoit échoué sur les
Côtes de ce Continent_.

XIII. _Contenant ce qui étoit arrivé au reste de l'Equipage,
pendant l'absence de l'Auteur; & la suite de leurs
Avantures jusqu'à leur départ de ce Pays_.

XIV. _Comment l'Auteur passe des Terres Australes à Goa, où
il fut mis à l'Inquisition: Histoire d'un Chinois qu'il
rencontra dans cette prison, & de quelle maniére ils en
sortirent_.

XV. _Du départ de l'Auteur pour Lisbonne; comment il fut
pris & mené en Esclavage: & ce qui arriva pendant qu'il fut
Esclave_.

XVI. _Contenant les Avantures de Pierre Heudde, dont il est
parlé dans le deuxième Chapitre. Et de l'arrivée de l'Auteur
à Londres_, &c.



LES VOYAGES ET AVANTURES

DE

JAQUES MASSÉ



CHAPITRE PREMIER.


_Où il est traité des Etudes, de la Profession, & de
l'embarquement de l'Auteur; & du premier Naufrage qu'il fit
sur les Côtes d'Espagne._


La vie de l'homme a des bornes si étroites, & le nombre des
années qu'il peut employer à cultiver les Sciences, ou à
perfectionner les Arts, est si-tôt écoulé, qu'il ne faut
pas s'étonner si les progrès qu'il y fait se terminent à si
peu de chose. La briéveté de la vie n'est pas pourtant le
seul obstacle qui s'oppose au desir que nous avons
naturellement de tout sçavoir; la privation des biens du
monde en est une autre, qui n'est guére moins considérable.
Il s'en faloit bien que j'eusse achevé mes études, lorsque
l'expérience m'aprit cette vérité.

L'inclination que j'avois euë dès le berceau, pour les
belles Lettres, pour les Antiquitez, & pour les choses rares
& étrangéres, que je voyois aporter des parties éloignées de
la terre, fit résoudre mon Pére de me mettre de bonne heure
au Collége. La facilité avec laquelle j'aprenois mes leçons,
étoit extraordinaire: ma diligence & ma mémoire me
procuroient le prix dans toutes les Classes. Les loüanges
que mes Maîtres me donnoient, joint à l'affection que mes
Parens me faisoient paroître, redoubloient mon émulation: je
ne me donnois aucun relâche, & j'avois si-bien; employé mon
tems, qu'à l'âge de dix-huit ans j'entendois très-bien le
Grec & le Latin; j'avois fait ma Philosophie, & j'étois déja
fort avancé dans les Mathématiques, lors que mon Pére, David
Massé, qui étoit Capitaine de Navire, eut le malheur de
sauter avec son Vaisseau, par l'imprudence d'un Matelot, qui
mit innocemment le feu aux Poudres.

Ce coup fatal arriva a notre Famille en 1639., le même jour
que notre Armée fut battuë par les Espagnols devant
Thionville, ce qui sembloit être arrivé exprès pour m'en
faire mieux ressouvenir. Et comme le bon homme alloit à la
Traite au Sénégal, & que la plûpart de l'équipage étoit pour
son compte, ma Mére se trouva tout d'un coup Veuve avec cinq
enfans, & presque entiérement destituée des biens du monde.
Cette disgrace ne l'épouventa pourtant point: aussi-tôt
qu'elle en eût reçû la nouvelle, elle nous envoya quérir, &
nous dit d'un air mâle: Enfans, il vient de vous arriver le
plus grand des malleurs ausquels les hommes sont sujets; un
même instant vous prive, en la personne de mon cher Mari, &
de tous vos biens, & de votre Pére: mais ne vous alarmez
point pour cela, la Providence a des voyes miraculeuses pour
subvenir à ses créatures. Aprenez par cette fatalité,
poursuivit-elle, à ne vous plus apuyer sur le bras de la
chair; le bon Dieu ne vous abandonnera point. Puisque les
moyens qui me restent ne suffisent pas pour vous élever,
comme nous l'avions projetté, voyez pour quelle profession
vous avez le plus de penchant. Pour vous, Jaques, me
dit-elle, je serois d'avis que vous embrassassiez le parti
de la Chirurgie. Il semble que l'exemple de votre Pére vous
porte à aimer les Voyages, cet Art favorisera votre dessein.
Elle proposa de même aux plus grands ce qu'ils devoient
entreprendre: chacun y consentit avec larmes, & s'y apliqua
avec succès.

Ma Mére qui étoit de Hédin, où elle avoit encore des Parens,
quitta Abbeville, & s'y alla établir. Je fus ravi d'y voir,
contre mon attente, que bien des gens s'intéressoient dans
son malheur; un de ses Fréres la déchargea d'un enfant, un
Compére en prit un autre, & on lui promit de vingt
endroits, qu'on ne permettroit jamais qu'elle eut besoin de
rien. Il y en avoit même qui voulaient que je changeasse de
sentiment, & que je poursuivisse mes études, afin d'être
plus à portée, & mieux en état d'aider avec le tems, à
élever des innocens, qui étoient hors d'état de rien faire:
mais la résolution en étoit prise, & mon inclination n'étoit
point à me fixer-là.

Je pris congé de la Famille & de nos meilleures
Connoissances, qui me virent partir avec regret, & pris la
route de Paris, où j'arrivai peu de jours après. La
grandeur, la magnificence & la diversité, joint au concours
tumultueux d'une multitude innombrable de toute forte de
personnes, que je remarquai dans ce beau lieu, m'étourdirent
à mon abord. Tous les objets qui se présentoient à mes yeux,
me paroissoient nouveaux; on eut dit que je ne faisois que
de naître: & Mr. Rousseau, Maître Chirurgien, chez qui
j'avois été recommandé, fut assez occupé, pendant douze ou
quinze jours, à répondre; continuellement aux interrogations
que je lui faisois, pour contenter ma curiosité. Il me fit
aussi la grace de me mener à Marli, à Fontaine-bleau, à St.
Denis, à Saint-Germain, au Louvre, aux Tuilleries, &
plusieurs autres lieux, qui sont l'admiration des étrangers.
La rareté met l'enchére, là où l'abondance diminuë le prix:
je m'accoûtumai enfin à regarder toutes ces beautez avec une
espéce d'indifférence, & de l'indifférence je passai
insensiblement au dégoût; de forte qu'abandonnant toutes ces
curiositez aux personnes oisives, je commençai à m'apliquer
avec soin à l'Art auquel je m'étois destiné. Monsieur
Rousseau avoit beaucoup de pratique, & encore plus
d'expérience: les fréquentes cures qu'il faisoit me
donnoient tous les jours de nouvelles lumiéres.

Avec tout cela je ne laissois pas de m'exercer quelques
heures du jour aux Langues & aux Sciences, qui avoient fait
toute mon occupation auparavant. Je fus d'autant plus excité
à cela, que la Philosophie & les Mathématiques sembloient
être devenuës à la mode: tout ce qu'il y avoit d'honnêtes
gens s'y apliquoient, de quelqu'âge & condition qu'ils
fussent. Il parut même un Traité des Sections coniques, que
l'on attribuoit au fils de Mr. Pascal, Intendant de Justice
à Roüen, qui donna de l'étonnement à bien des Savans. Je fus
curieux de le parcourir, mais j'y trouvai des choses qui me
sembloient être au-dessus de la portée d'un garçon de seize
ans, puisqu'en des endroits il surpassoit Apolonius. Bien
des gens se trouvérent de mon opinion, sur tout lors qu'ils
vinrent à considérer, que le Pére de ce prétendu jeune
Auteur, étoit lui-même consommé dans cette Science, de
maniére que la plûpart conclut, que celui-ci étant
d'ailleurs établi, en vouloit faire honneur à l'autre, pour
lui donner par-là entrée au monde. Quoi qu'il en soit
pourtant, il est sûr que Mr. Pascal le jeune avoit
l'imagination vive, beaucoup de pénétration, & pas moins de
jugement, comme cela a paru dans la suite. Mr. Morin, auquel
je pris la liberté de m'adresser, & qui me reçut de la
maniére du monde la plus honnête, me procura aussi la
connoissance de Mr. Des Argues, de Mr. Midorge, & de
plusieurs autres Mathématiciens qui m'épargnérent bien du
travail par les beaux Manuscrits qu'ils me communiquérent, &
les métodes claires & abregées dont ils voulurent bien me
faire part. Par le moyen de ces doctes Personnages, j'eus de
même entrée chez le Révérend Pére Marsenne. Cet habile homme
me fut d'un grand secours pour l'intelligence de plusieurs
questions de Phisique & de Métaphisique. Comme il avoit de
grandes liaisons avec Mr. Descartes, qui étoit alors en
Hollande, je ne lui proposois rien de difficile qu'il ne me
l'éclaircit tôt ou tard. Ce fut lui qui me mit le premier en
main les six Méditations de ce célébre Philosophe. Le desir
d'aprendre à démonstrer l'existence d'un Dieu,
l'immatérialité de l'ame & sa réelle distinction d'avec le
corps, me les fit lire avec toute l'attention dont j'étois
capable; mais j'avouë franchement que je n'en fus point
satisfait. Sa métode pour bien conduire la Raison, &
chercher la vérité dans les Sciences, sa Dioptrique, ses
Météores, son Monde, & généralement tout ce que j'avois vû
de lui, me charmoit; mais pour sa Métaphisique, je le dis
encore une fois, rien ne m'en revenoit que la subtilité des
raisonnemens. Ce qui me fit conclure, que nous ne devons
rien entreprendre au-dessus de la portée de notre petit
esprit; ne nous entretenir que des corps, nous borner à en
expliquer la nature, la figure, le nombre, les propriétez,
les changemens causez par le mouvement, & ce que l'on y peut
remarquer de plus pour notre usage, pour le bien de la
Société, & pour l'intelligence & l'avancement des
connoissances humaines; sans nous mêler de vouloir rendre
manifestes, & pour ainsi dire visibles, des sujets qui de
leur nature sont cachez, & qui doivent vrai-semblablement
être à jamais les objets de notre foi, & de notre
admiration. Il parut bien-tôt après que je n'étois pas seul
de ce sentiment-là. Un Auteur inconnu fit publier à la Haye,
un Livre anonime, où il prétendoit ruïner la Philosophie de
Mr. Descartes. En même-tems, le Pére Bourdin l'attaqua par
des Théses publiques. Ensuite parurent les objections de
Mrs. Hobbes, Gassendi, Arnaud & autres, au sujet de sa
Métaphisique. Comme je m'intéressois pour cet Auteur,
j'étois curieux de voir tout ce que je pouvois de ses
disputes; cela me prenoit beaucoup de tems. Mon Maître m'en
faisoit souvent des reproches; il prétendoit que je
négligeois le principal pour m'attacher à des choses qui ne
me pouvoient pas être de grande utilité; & dont plusieurs
n'étoient pas de l'aprobation de tout le monde; Il en vint
même jusqu'à me reprocher un jour, que je prenois le grand
chemin de l'athéïsme, en ce que j'avois déja embrassé une
opinion qui venoit nouvellement d'être condamnée par le
Tribunal de l'Inquisition, en la personne de Galilée, qu'on
avoit confiné dans les prisons du Saint-Office, après avoir
fait brûler par la main du Boureau son Traité du Mouvement
circulaire de la Terre, suivant les principes de Copernic.
Et afin que ces reproches ne me rebutassent point
entiérement, on avoit soin de les assaisonner de loüanges
sur les talens considérables que j'avois pour la Chirurgie,
& les connoissances que j'y avois aquises, nonobstant le
tems que je donnois à d'autres occupations.

Enfin, voyant que cela étoit incapable de me donner de
l'aversion pour ces belles Sciences, il forma le dessein de
m'embarquer dans le marriage. Il avoit une niéce fort jolie
& qui, après la mort de sa mére, devoit avoir
considérablement du bien, dont il ne cessoit de
m'entretenir; il me faisoit souvent entendre qu'il ne seroit
pas fâché que je l'eusse pour femme, & que se faisant vieux,
il seroit bien capable de me remettre entiérement sa
Boutique qui étoit bien achalandée: mais ce n'étoit pas là
où je butois. S'apercevant de mon indifférence, il devint
aussi beaucoup plus froid à mon égard qu'il ne l'avoit été
auparavant; jusques-là qu'il commençoit à me négliger, & à
me cacher des choses que je ne pouvois bien aprendre que de
lui-même: de sorte qu'après mes deux années d'aprentissage,
je passai à Dieppe, où je restai encore un an tout-entier
chez Mr. la Croix, qui étoit, sans contredit, aussi un
très-habile Maître.

Je ne m'amuserai point ici à reciter les petites Avantures
que j'eus dans l'une & dans l'autre de ces Villes: je ne les
trouve pas assez considérables pour cela; mais je ne
sçaurois passer sous silence, que dans ces entrefaites, il
arriva dans ce lieu maritime, un homme que le vulgaire
apelloit le Juif errant. Mon Maître, qui étoit curieux &
assez commode, après lui avoir parlé plusieurs fois par
occasion, l'invita à diner un jour chez lui, pour avoir la
commodité de l'entendre causer pendant quelques heures. La
premiére chose qu'il nous dit, fut, qu'il étoit contemporain
de Jesus-Christ, lequel il avoit vû crucifier de ses propres
yeux. Je m'apelle, ajoûta-t-il, Michob, autrefois domestique
de Ponce Pilate. Ce Juge Romain aïant prononcé Sentence
contre Jesus, je m'aprochai de ce prétendu criminel,
poursuivit-il, & lui dis: Que fais-tu ici plus long-tems?
N'as-tu pas entendu ta condamnation: sors, pourquoi
tardes-tu? Surquoi ce saint homme me répondit: Je m'en vai,
mais tu demeureras jusques à ce que je revienne. Il y a,
disoit-il, plus de seize cens ans de cela, j'espére que ce
sera la plus grande partie du tems que je dois errer sur la
terre. La plûpart des gens cherchent à vivre, il y en a peu
qui ne voulussent ajoûter un siécle au terme qu'ils ont déja
passé, si cela étoit en leur puissance, mais pour moi, je
souhaiterois de tout mon cœur que je fusse mort il y a
mille ans. Comme le drôle parloit toutes sortes de Langues,
qu'il avoit par conséquent la mémoire heureuse, & qu'il
n'avoit fait que voyager, c'étoit un plaisir de lui entendre
débiter mille choses, comme des véritez claires & évidentes,
que des siécles reculez ne nous avoient permis d'envisager
que confusément, & d'une maniére fort incertaine. Il n'y a
point de coin au monde où il n'assurât qu'il avoit été. Il
nous nomma plusieurs Royaumes & Républiques, aux environs
des deux Poles, dont nous n'avions jamais oüi parler, & qui
devoient, selon lui, être bien-tôt découverts. Toutes les
Cours du monde lui étoient connuës. Il n'ignoroit pas la
moindre circonstance des Révolutions les plus remarquables
ausquelles les Empires avoient été sujets depuis qu'il
étoit au monde. Enfin, les incidens les plus reculez lui
paroissoient aussi récens que s'ils venoient que d'arriver.
Mais l'endroit où nous devînmes tout oreilles pour
l'entendre, fut lorsqu'il se mit à nous entretenir des
Saints qui ressuscitérent à la crucifixion de Jesus-Christ.
Tout Jerusalem, disoit-il, étoit en alarme, lors que le
bruit s'épandit, que ceux qui étoient aux cimetiéres avoient
vû la terre mouvoir en plusieurs endroits, les sépulcres
s'ouvrir, sans que personne y mit la main, & des corps nuds
paroître, & faire mille mouvemens différens. La peur,
continua-t'il, que ce spectacle si peu attendu causa, donna
la fiévre, & même la mort à plusieurs des assistans. Les
plus hardis en voulurent pourtant voir la fin, & ils furent
merveilleusement surpris lors que, quelque tems après, ils
virent des créatures humaines sortir tout à fait de leurs
tombeaux, & s'enfuïr avec beaucoup d'empressement au travers
de la multitude, qui leur ouvroit le passage, en se laissant
tomber par terre, comme si chacun d'eux eut dû aller
occuper leur place. Personne ne put voir, ajoûtoit Michob,
quelque attentif qu'il fut, de quel sexe ces ressuscitez
étoient: ils paroissoient tous d'une même grandeur, d'un
même âge, d'un même embonpoint, & ne portoient aucune marque
qui les distinguât l'un de l'autre. Ils n'avoient pas un
poil sur tout le corps: leur ventre étoit plat, & sembloit
comme attaché aux reins, plusieurs tenoient la bouche
ouverte, mais on n'y aperçevoit point de dents: & leurs
doigts ronds & unis sembloient être entiérement dénuez
d'ongles. Ce qui lui faisoit conclure que toutes les parties
excrémentales, & celles qui nous servent à broyer, à
recevoir & à dissoudre les alimens, pendant que nous sommes
sujets à la mort, ne nous accompagneront point dans l'autre
monde, où ils ne nous seroient en effet d'aucune utilité.
Enfin, à l'entendre dire, on n'avoit jamais sû positivement
ce que ces personnes-là étoient devenuës: le bruit courut
pourtant quelques jours après, qu'ils s'étoient retirez en
Galilée, où ils devoient s'aboucher avec Jesus-Christ; &
de-là être portez dans le séjour des Bienheureux. On peut
croire que cette matiére curieuse ne manqua pas de donner
lieu à une longue conversation: il étoit minuit quand notre
Hôte nous quitta, & mon Maître, non-obstant les
conversations qu'il avoit euës avec lui ailleurs, l'auroit
volontiers retenu jusqu'au lendemain. Comme les Magistrats
le traitoient de Visionnaire, on se mettoit fort peu en
peine de ce qu'il disoit: aussi n'étoit-il point dangereux,
& il ne demandoit rien à personne. Le menu peuple, &
quantité de femmelettes crédules & superstitieuses, qui le
regardoient comme un prodige, lui fournissoient suffisamment
tout ce dont il avoit besoin; outre qu'il restoit fort peu
en un lieu, & qu'il ne faisoit effectivement qu'errer par le
monde.

Son départ, joint à toutes les belles choses que je lui
avois entendu dire des Païs étrangers, augmenta encore
beaucoup le desir que j'avois naturellement de voyager. Je
communiquai mon dessein à Monsieur la Croix, & comme il me
faisoit déja la grace de publier avec soin dans toutes les
occasions, les progrès que j'avois faits dans ma profession,
il ne me fut aucunement difficile d'entrer pour Chirurgien
dans le Vaisseau du Capitaine le Sage, qui alloit faire un
Voyage à la Martinique. Nous partîmes donc de Dieppe le
vingt & uniéme du mois de Mai 1643. notre Bâtiment ne
montait que quatre piéces de Canon, & l'équipage consistoit
en cinquante-deux hommes. Quoique le Capitaine fut Huguenot,
il ne laissoit pas d'être parfaitement honnête homme,
équitable, & extrémement dévot. Il n'auroit pas permis qu'un
seul jour se fut passé sans que chacun eut assisté le matin
& le soir aux priéres publiques, qu'un Etudiant en
Théologie, nommé Pierre du Quesne, faisoit avec beaucoup de
zéle & d'édification: du moins pour ce qui me touche, je
puis dire que je conçûs d'abord de l'estime pour ce jeune
Homme, & que je ne l'eûs pas fréquenté quinze jours, que
j'avois bien rabatu du respect que les Moines m'avoient
inculqué pour les Saints & les Saintes du Paradis. Le
malheur ne voulut pas que je profitasse long-tems des
leçons salutaires que je recevois dans, cette agréable
compagnie.

Vingt-sept jours après notre départ, étant parvenus à la
hauteur du Cap de Finisterre, on s'aperçût que notre Navire
faisoit beaucoup plus d'eau qu'à l'ordinaire. Les
Charpentiers qui étoient toûjours alertes, firent toutes les
diligences possibles pour découvrir la cause de ce désastre:
mais nonobstant ce grand zéle, & les pompes qui marchoient
jour & nuit, il fut impossible de leur en faciliter les
moyens. Au bout de trente-six heures l'eau étoit montée à
telle hauteur, qu'elle sortoit par les sabords. Le Capitaine
voyant bien que le mal étoit sans reméde, fit mettre les
deux Chaloupes en mer, il nous commanda de nous arranger
dans la grande, sans prendre absolument que l'argent, que
nous n'avions pas en trop grande quantité, Mr. le Sage étoit
encore resté à bord avec le Maître, les Pilotes, & quatre
autres jeunes Messieurs, qui n'étoient-là que pour leur
plaisir, lors que le Navire enfonça comme une pierre. Quoi
qu'ils se fussent préparez à cela, ils ne laissérent
pourtant pas d'être embarassez de leurs personnes. Etant
encore à portée, nous leur donnâmes tout le secours dont
nous étions capables, mais nous ne pûmes pourtant pas éviter
le malheur de perdre l'un de ces quatre garçons nommé du
Colombier, Gentilhomme de Picardie, & qui n'avoit pas encore
atteint l'âge de quinze ans.

On fut obligé de se consoler de cette perte, & de voir de
quel côté il étoit à propos de tirer; car quoi que nous
eussions tâché de gagner terre depuis plus de deux jours, le
vent qui étoit Sud-est, ne nous étoit nullement favorable
pour cela. Ce qu'il y avoit de plus mortifiant, c'est que
nous n'avions que fort peu de vivres, tant pour avoir mal
compris le sens des paroles du Capitaine, qu'à cause que
nous n'avions pas eu le tems de nous en fournir; & que nous
étions destituez de Boussole pour nous conduire. Le Ciel
étoit assez tranquille, la Mer calme, & le tems agréable;
mais chacun apréhendoit pour l'avenir. Nous faisions
cependant tous nos efforts pour nous aprocher du rivage, à
la vûë du Soleil le jour, & des Etoiles pendant la nuit,
sans que nous pussions remarquer que nous avançassions
considérablement: de maniére que nous commençions à
desespérer de notre salut; à quoi un broüillard épais, qui
tomba le troisiéme jour, ne contribua pas peu. Ce fut dans
ce tems-là, qu'il étoit impossible de voir à la distance de
deux pieds, que la petite Chaloupe s'écarta de la nôtre. Le
Capitaine s'en étant aperçû, par les cris que nous faisons
réciproquement pour nous avertir, pressa les rameurs débiles
de faire de nouveaux efforts pour nous rejoindre; mais cela
ne leur réüssit que trop bien: car étant venus fondre contre
notre petit Bâtiment, ceux qui étoient dedans en furent si
fort alarmez, qu'ils se levérent tous à la fois, & donnérent
une telle secousse au leur, qu'il renversa sans dessus
dessous. Nous eûmes assez de peine à les secourir, & encore
plus à leur donner place: nous étions tous l'un sur l'autre,
& il y avoit plus de deux fois vingt-quatre heures que nous
n'avions absolument rien à manger.

Enfin, le bon Dieu voulut que sur le midi, l'astre du jour
ayant dissipé les broüillards, nous découvrîmes plusieurs
voiles venant à nous: on ne sçauroit exprimer la joye que
cette agréable vûë nous donna. Nous tournâmes d'abord vers
eux pour aller à leur rencontre: trois ou quatre heures
après ils nous joignirent, & le Capitaine Davidson nous
reçut fort favorablement dans son bord. Il étoit de
Portsmouth, & servoit de Convoi à dix-sept Vaisseaux
Marchands Anglois, qui s'en alloient à Lisbonne. Comme nos
boyaux n'avoient pas encore eu le tems de se retrécir, & que
de l'avis des Médecins, que nous n'allâmes pourtant pas
consulter pour cela, il n'y avoit aucun danger de boire & de
manger à son aise, on ne nous eut pas plûtôt aporté des
vivres, que chacun se faisoit un plaisir de nous voir remuër
le menton. Tout ce que l'on nous servoit disparoissoit,
comme si on l'avoit jetté dans un puits. Nous fûmes pourtant
plûtôt remplis, que nous ne nous sentîmes rassasiez. Un
profond assoupissement succéda immédiatement au repos que
nous accordâmes enfin à nos machoires: je doute qu'il y en
eut aucun des nôtres, qui ne dormit au moins vingt heures
avant que d'être bien éveillé. Après le second repas, nous
nous trouvâmes entiérement remis. Un Lieutenant du Vaisseau,
qui parloit François, voulut que je lui fisse le détail de
nos infortunes: en des endroits il en paroissoit touché, en
d'autres il ne pouvoit s'empêcher de rire. Enfin, nous
arrivâmes à bon port, & mîmes pié à terre à Lisbonne le
premier Juillet, sans qu'il nous manquât personne que le
seul Colombier.



CHAPITRE II.

_Du séjour de l'Auteur à Lisbonne_, &c.


Lisbonne est située près de l'embouchure du Tage, en un lieu
extrémement divertissant: c'est assurément une des plus
belles Villes de l'Europe. Le Commerce, qu'on y fait est
très-considérable, ce qui la rend fort peuplée & très-riche.
Suivant le calcul que j'en ai fait en gros, elle doit
contenir plus de vingt mille maisons. Il y a trente-cinq ou
quarante Portes, pour la commodité des Habitans, & je suis
fort trompé, si elle n'a deux grandes lieuës de tour. Un
certain Monsieur du Pré, Chirurgien de profession, fut celui
auquel je fus adressé, comme à un homme qui avoit beaucoup
de pratique, & qui pouvoit me donner de l'occupation. En
effet, ce bon homme me reçut à bras ouverts. Je n'avois été
guére chez lui, que je remarquai qu'il étoit Réformé; il
n'alloit que fort rarement à la Messe: il faisoit lire des
Sermons à ses enfans, & jamais le Dimanche ne se passoit
qu'il ne les catéchisât en particulier. Lui de son côté,
reconnut aussi bien-tôt que je n'étois rien moins que bigot;
il m'avoua qu'il tenoit la Bible chez lui, pour
l'instruction de sa famille, il me porta même à la voir.

Il ne faut pas mentir, la premiére fois que j'en fis la
lecture, ce qui fut expédié en fort peu de tems, je la pris
pour un Roman assez mal concerté, que je traitois pourtant
de Fables Sacrées. La Génése, selon moi, étoit une pure
fiction; la Loi des Juifs & leurs cérémonies, un badinage &
de vaines puérilitez: les Propheties, un abîme d'obscuritez,
& un galimatias ridicule: & l'Evangile une fraude pieuse,
inventée pour bercer des femmelettes & des esprits du
commun. Ce qui me choqua d'abord, fut de voir dans la
Création, précéder la lumiére aux luminaires qui la
produisent, & sans lesquels il n'y auroit que ténébres &
obscurité. Ensuite, je m'accrochai à la nécessité de
travailler & de mourir, qui ne fut imposée à l'homme, à ce
qu'on prétend, qu'en conséquence de son crime. Après vint la
Sentence prononcée à la femme, d'enfanter avec douleur, & au
Serpent de ramper sur son ventre, comme s'il avoit eu des
jambes auparavant. L'Iris, qui fut mis dans la nuë après le
Déluge, pour banir du genre humain la crainte de périr une
seconde fois par les eaux. La grace que le Ciel accorde à
Lot de sortir de Sodome, pour le laisser aller incontinent
après commettre un double inceste avec ses filles. Les
Amours de Pharaon & de Sara, femme d'Abraham, & le rapt de
la même personne, parvenuë à une viellesse décrépite, par
Abimelec Roi de Guérar. Les fréquens dialogues de la
créature avec son Créateur, le passage de la Mer rouge, &
tant d'autres Miracles faits pour les Juifs, l'Asne qu'on
fait parler pour dire si peu de chose, & mille autres
difficultez de cette nature, embarassoient prodigieusement
ma raison. Je ne pouvois pas comprendre que les effets
pussent passer devant leurs causes: on m'avoit tellement
apris le contraire dans les Ecoles, & l'expérience
journaliére m'avoit tant de fois confirmé cette vérité dans
les ouvrages de la Nature, que je ne daignois pas seulement
y faire la moindre réfléxion. Il ne me paroissoit pas moins
absurde que l'homme eut été immortel s'il n'eût pas desobéï
à Dieu, puisque je ne voyais aucune aparence que l'ordre &
la constitution de ses parties eussent souffert aucune
altération depuis qu'il avoit reçû la vie. Et il ne me
venoit pas dans l'esprit que la terre eût été en état de
produire ses fruits continuellement dans la même abondance
sans être cultivée, à moins qu'elle n'eut été d'une toute
autre nature qu'elle n'est présentement, ce qui n'est pas
vrai-semblable. Cent Voyages que j'avois lûs, m'assuroient
que les femmes en général, qui habitent aux Indes
Orientales, dans l'Afrique & dans l'Amérique, aux environs
de l'Equateur, ne souffrent guéres de douleur, lors qu'il
s'agit de mettre une créature humaine au monde. Jusques-là,
que celles du Bresil vont ordinairement se délivrer proche
de quelque fontaine, ou riviére, où elles se lavent
elles-mêmes, nettoyent le petit enfant, & le portent ensuite
à leurs maris, qui se mettent d'abord au lit, en font les
couches, & en reçoivent les félicitations, pendant que la
femme s'occupe à aller chercher & aprêter de quoi les bien
régaler. Au lieu que parmi les Peuples qui demeurent aux
environs des Poles, le séxe a beaucoup à souffrir dans ces
conjonctures, & y périt même fort souvent: de forte que cela
varie à proportion des climats, & de la constitution des
personnes. Ce qui se rencontre tout de même dans les bêtes,
qui sans avoir péché, ne sont pas moins sujettes à ces
differens changemens. Enfin, car il faudroit faire de gros
volumes pour épuiser cette matiére, sachant la cause de
l'Arc-en-ciel & de sa grandeur, aussi-bien que de ses
couleurs, & en ayant cent fois fait d'artificiels moi-même;
comme cela est aisé à exécuter, en éparpillant de tous côtez
une quantité d'eau, dont on s'est rempli la bouche, dans un
endroit opposé aux rayons du Soleil & au delà duquel il n'y
ait point d'objets fort éclatans, & de plusieurs autres
maniéres: j'avois de la peine à digérer que Moïse nous en
parlât comme d'un Météore inconnu auparavant.

Tous ces obstacles néanmoins ne me rebutérent point
entiérement: j'entrepris une seconde fois de parcourir ce
saint Livre, à condition pourtant qu'à mesure que je le
feuilleterois, j'en demanderois l'explication à mon Maître.
Il y consentit, & nous étions tous les jours enfoncez dans
la dispute: le bon homme s'emportoit souvent contre moi; &
j'en sortois à bon marché lors qu'il ne m'avoit traité que
de libertin, d'opiniâtre & d'incrédule. Il n'est pas
étonnant, lui disois-je quelque-fois, de voir une foule de
nageurs suivre le cours rapide d'une vaste & profonde
Riviére, puisque cela n'est pas moins agréable qu'aisé: mais
aussi-tôt qu'il en paroît un seul, qui tournant le dos aux
autres, coupe le fil de l'eau, & avance avec promptitude
vers sa source; cette action surprend les assistans: les uns
le considérent avec admiration, les autres le regardent avec
envie: ses compagnons sur tout en sont jaloux, ils en
crévent de dépit, & n'omettent rien de ce qu'ils sont
capables d'imaginer pour décrier & pour le perdre, parce que
ce qu'il fait est un marque évidente d'adresse & de vigueur
de son côté; & du leur, de pure lâcheté & de foiblesse. Il
en est de même des sentimens que nous avons au sujet des
Sciences, & principalement de la Religion: ceux que nous
avons pris en naissant nous demeurent, nous ne saurions
absolument en souffrir d'autres; tout ce qui ne leur est pas
conforme nous déplaît, & l'on passe infailliblement pour un
écervelé, ou pour un scélérat, dès le moment que l'on parle
de s'en écarter. Cependant, je vous annonce, que comme j'ai
beaucoup meilleure opinion des qualitez d'un homme qui nage
contre le courant d'un torrent, que d'un autre qui se laisse
insensiblement emporter à ses flots; je fais de même un
jugement infiniment plus avantageux de la pénétration & de
la solidité de l'esprit de celui qui examine tout, & qui
s'oppose quelquefois même à des opinions reçûës depuis
long-tems, que de ceux qui les ont héritées de leurs
ancêtres, & qui ne les conservent souvent qu'à cause de leur
âge, ou de leur autorité: parce qu'il arrive rarement que
l'on sorte de la voye commune, que l'on n'ait des raisons
pour le faire; au lieu que l'on peut fort bien n'en pas
avoir pour ne s'en point écarter.

Pendant nos premiers entretiens il arriva encore une affaire
qui donna lieu à une nouvelle dispute. Un Capitaine de
Navire ayant amené quelques Négres d'Afrique, fit présent
d'un des mieux tournez à un de ses amis, homme de
considération & de grands moyens, mais capricieux &
difficile. Ce Noir, après avoir demeuré quelques années chez
un si rigide Maître, en avoir souffert mille indignitez,
cessa de se posséder, & résolut, quoi qu'il en pût arriver,
de s'en venger de la maniére du monde la plus dangereuse. Il
alla pour cet effet chez l'Apoticaire de la maison, & sous
prétexte qu'ils étoient extrémement incommodez des rats, il
demanda pour deux ou trois sous d'arsenic. A peine étoit-il
sorti de la boutique, pour aller faire quelques messages,
dont il étoit chargé, que l'Apoticaire envoya dire au
Monsieur, que depuis que son More étoit venu prendre de la
mort-aux-rats, il lui étoit venu dans l'esprit qu'il savoit
une composition admirable pour exterminer cette vermine, &
que s'il lui plaisoit, il lui en envoyeroit la recette sur
le champ. Ce message étonna le Monsieur, qui étoit inquiet
de son naturel, & qui se souvenoit très-bien que le jour
précedent il avoit encore fort maltraité son domestique. Il
le fait apeller pour savoir de lui ce qu'il vouloit faire de
ce poison, & jure par ce qu'il y a de plus sacré, qu'il va
lui ôter la vie; s'il aperçoit en lui des marques capables
de lui donner le moindre soupçon. Il se trouva que le valet
n'y étoit pas. Aussi-tôt qu'il arriva, une servante, que la
peur de le voir rouër de coups avoit saisie, l'avertit en
secret de ce qui se passoit. Le malheureux en prit
l'épouvante, & ne se sentant pas assez effronté pour
soûtenir l'examen auquel il étoit destiné, il se glisse
doucement en haut, & sans autre forme de procès, le
misérable s'étrangle. Son Maître cependant s'impatientoit
terriblement de le voir: il envoya plusieurs personnes, pour
le chercher aux endroits où on l'avoit envoyé; enfin il fut
tout étonné, lors qu'environ une heure après, un laquais lui
vint raporter qu'il venoit de le trouver pendu au grenier.

Le bruit d'une action si tragique ne tarda guére à se
répandre dans tout le quartier; mon Maître y courut, comme
chez l'un de ses principaux chalans, & après s'en être
entretenu avec le Monsieur, il le pria pour bien des
raisons, de faire en sorte qu'il pût obtenir ce cadavre.
Comme il avoit du crédit il ne fit aucune difficulté de
l'assurer qu'il l'auroit, & il lui tint dès le même jour sa
parole. Aussi-tôt qu'il fut entre nos mains nous en fîmes
la dissection dans les formes. Toutes les parties y étoient
disposées comme dans le corps d'un blanc, du moins nous n'y
remarquâmes aucune différence: mais ce qui nous surprit
également, c'est qu'immédiatement au dessous de l'épiderme,
nous découvrîmes une membrane extrêmement déliée & délicate,
que mon Maître n'avoit jamais aperçûë ailleurs, & dont je
n'avois pas encore ouï parler. Il fit aussi-tôt part de
cette découverte à un fameux Médecin de la Ville qui s'y
rendit à sa priére: cet habile homme n'en parut pas si
étonné que je me l'étois imaginé; la même chose lui étoit
arrivée dans une occasion semblable, qui avoit été pourtant
l'unique de sa vie, n'ayant jamais eu d'autres Négres entre
les mains. Ainsi nous jugeâmes que cela devoit être la
véritable cause de la noirceur de cette espéce d'hommes, en
ce que cette tunique émousse & absorbe sans doute, les
rayons de la lumiére, comme au contraire, une feuille
d'argent vif, apliquée derriére une glace de Venise, les
fait réfléchir & les renvoye vers l'endroit d'où ils sont
partis: ce qui donna matiére à bien des raisonnemens sur
l'origine des Ethiopiens, qui semble ne devoir pas être
celle des autres hommes, vû cette remarquable différence.
Suivant ce principe, je voulus insister sur les
conséquences, qui n'alloient pas moins qu'au renversement
entier du Sistème de l'Auteur Sacré que nous traitions. Mais
on me ferma la bouche, en disant qu'il y avoit bien des
choses que Dieu veut que nous admirions, qu'il nous deffend
d'aprofondir.

Je pris d'ailleurs bien du plaisir à entendre discourir ce
Docteur sur la construction & les opérations du corps
humain. Il parloit Latin, comme Cicéron, & n'étoit pas moins
bon Orateur, que Démosthéne. Tout ce qu'il disoit me
charmoit, parce qu'il n'exprimoit rien qu'en termes forts &
choisis, & qu'il affectoit par tout d'être clair &
intelligible.

Je ne m'amuserai point à faire ici le détail du long
entretien que nous eûmes sur ce beau sujet: je dirai
seulement qu'il nous fit remarquer trois choses qui
s'étendent généralement par tout le corps; l'une
extérieurement, qui est la peau, & les autres, savoir les
veines & les nerfs, dans les parties intérieures & les plus
cachées de sa masse. La peau, disoit-il, est nécessaire à
l'animal, en ce qu'elle couvre tous les membres. C'est elle,
qui, comme une coque, les renferme & les envelope de toutes
parts, de maniére qu'elle est capable, si on l'y accoûtumoit
de bonne heure, comme on fait par raport au visage & aux
mains, de nous garantir contre les injures de l'air. Les
veines & les artéres, ces petits ruisseaux où coule le sang,
véritable principe & cause immédiate de la vie, tirent leur
origine du cœur, & parcourent toute la machine, de sorte
qu'il n'est pas possible de la piquer en aucun lieu, pour
petit qu'il puisse être, qu'on ne perce quelques-uns de
leurs rameaux, ce qui se voit à la couleur vermeille de
l'humeur qui en sort dans le moment. Enfin il n'y a point
d'endroit en nous où il ne se rencontre des nerfs, cela est
clair, & on en peut aisément convaincre ceux qui
prétendroient le nier, ou le révoquer en doute. Ces nerfs
proviennent tous, sans exception, du cerveau, où comme
autant de cordes, bâtons, ou tubes creux, ils ont une de
leurs extrémitez tellement arrangées les unes auprès des
autres, qu'elles forment ensemble comme une Sphére, au
milieu de laquelle se trouve une petite glandule extrêmement
sensible & délicate, attachée à sa base à un nombre infini
d'artéres imperceptibles, lesquelles lui aportent du cœur
un quantité prodigieuse d'esprits, qui la tiennent dans une
agitation continuelle, & prête à céder au moindre mouvement
étranger.

Suposant donc que ces nerfs, ou les petites fibres, dont ils
sont composez, sont remplis d'esprits, comme en effet ils le
sont toûjours pendant la veille, au lieu qu'ils s'en
trouvent en partie dénuez aussi long-tems que dure le
sommeil, s'il arrive que quelqu'objet, quel qu'il soit,
vienne à heurter contre le bout extérieur, ou à quelqu'autre
partie de ces tubes, il est évident qu'étant pleins, & par
conséquent tendus, l'autre extrémité, qui est au cerveau,
doit se ressentir du choc & communiquer ce mouvement à la
glande, qu'on ne sauroit se dispenser d'établir comme le
siége du sens commun: ni plus ni moins qu'il est impossible,
supposé que je tienne de la main mille bouts de ficelle
attachez ensemble, que personne en tire un seul que je ne
m'en aperçoive incontinent; sans que je puisse pourtant
désigner l'endroit où s'est fait cette atraction. Et comme
l'expérience m'a apris depuis le berceau, que les coups, les
playes & les autres incommoditez, que reçoit mon corps, lui
viennent ordinairement de dehors, toutes les fois que je
sens la moindre agitation en l'une de mes parties, je ne
sçaurois m'empêcher d'en attribuër la cause à quelque agent
extérieur, & croire que c'est proprement l'extrémité de
quelque nerf & aucune autre de ses parties qui a été
touchée. Et nous sommes naturellement si fort préoccupez de
ce sentiment, que ceux qui ont eu le malheur de perdre, par
exemple un bras, soûtiennent hautement que la douleur qu'ils
sentent est aux doigts de la main, qu'ils n'ont plus, & en
aucun autre endroit: ce qui se confirme tous les jours par
l'expérience. Soit donc que l'impulsion se fasse par des
rayons de lumiére, sur les nerfs optiques: par les petites
particules des viandes sur les nerfs qui aboutissent à la
langue, suivant leur figure & leur mouvement: par les
parcelles imperceptibles qui se détachent des corps, que
l'on apelle odorans, sur les apophises mammilaires, ou de
quelqu'autre maniére que ce soit, cela revient à la même
chose: les organes ont beau être différens, l'atouchement
est la seule & unique cause de toutes les perceptions dont
nous sommes capables. De-là il paroît que ceux qui ont fixé
le nombres des sens à cinq, n'en ont pas bien connu la
nature: non plus que quelques autres qui ne sachant sous
lequel de ces cinq genres ils devoient placer la faim, la
soif & le plaisir de l'amour, en ont compté jusqu'à huit;
puisqu'il paroît clairement, par ce que nous venons de dire,
qu'il n'y en a absolument qu'un.

Je dis plus, continua-t-il, il ne me seroit pas difficile,
de démontrer Mathématiquement, & à l'aide d'une figure
Géométrique, qu'il est impossible, les choses étant prises à
la rigueur, d'avoir aussi parfaitement que notre nature le
peut permettre, plus d'une perception à la fois; & que lors
qu'il s'en fait deux ou trois ensemble, il est nécessaire
qu'elles soient confuses, comme l'expérience nous enseigne,
que de toutes les parties d'un objet que nous envisageons,
il n'y a absolument que le point qui correspond aux axes
optiques, qui se voyent parfaitement & distinctement, les
autres ne s'apercevant bien qu'à proportion qu'ils sont
proches de leur centre. Nos idées ou les images de nos
pensées, ne différent non plus entr'elles que nos
perceptions; car quoi qu'on en fasse de deux espéces,
lesquelles on distingne par les termes de conception &
d'imagination, il est sur que l'atouchement est la seule
cause de l'une & de l'autre; c'est l'unique source de toutes
les connoissances humaines, & même de notre Raison, qui au
fond n'est que l'assemblage, ou la desunion des noms, que
nous avons, d'un commun consentement imposez aux substances,
telles qu'elles nous paroissent par le sens, c'est-à-dire
conformément à leurs qualitez, & nullement à leur essence.
Les autres animaux ayant leurs organes semblables aux
nôtres, ont sans doute aussi les mêmes perceptions; il n'y a
que le plus ou le moins qui en peut faire la différence.
Donc les bêtes ont de la raison, & si on les en veut priver,
ce ne peut être que par raport à la parole qui leur manque,
pour donner comme nous des noms aux choses que le mouvement
rend capables de les affecter; car au demeurant elles savent
fort bien distinguer.

Un cri épouventable, que la servante fit ici, interrompit
brusquement notre Médecin. La pauvre fille en aportant une
brassée de bois du grenier, avoit fait un faux pas, & étoit
tombée du haut de l'escalier jusqu'à terre. Nous courûmes
tous à son secours, & trouvâmes qu'elle avait la jambe
droite cassée. Le Docteur ayant été témoin du premier
apareil que l'on y apliqua, se retira chez lui, à mon grand
regret, puisqu'outre quelques objections que j'étois prêt à
lui faire, j'aurois bien voulu entendre la conclusion d'un
discours, aussi curieux que me paroissoit celui dont il nous
avoit entretenu jusqu'alors, & qui devoit, selon toutes les
aparences, avoir des suites qui n'auroient pas été de la
portée de tout le monde: & ce regret fut d'autant plus grand
dans la suite, que je ne pus jamais trouver l'occasion de le
renouër, & d'engager cet habile homme à traiter avec moi la
même matiére.

Laissant donc tout cela à part, il faut que je dise,
qu'encore que Mr. du Pré ne fut rien moins que Philosophe,
ses petites lumiéres ne laissérent pas de m'être d'un
très-grand secours: à quoi les Commentaires, de Mr. Calvin,
qu'il me mit entre les mains, ne contribuérent pas peu.
Par-là j'eus occasion de remarquer que la création de la
lumiére ne veut rien dire, sinon la formation de la matiére
subtile dont les Astres furent composez le quatrième jour; &
que si Moïse parle avant cela de jour & de nuit, c'est par
anticipation; comme il dit ailleurs que Dieu avoit fait
l'homme, mâle & femelle, avant qu'il eût fit tomber un
profond sommeil sur Adam & qu'il lui eût formé une compagne
d'une de ses côtes. Je compris de même sort aisément, tant
au sujet des peines, qui avoient été imposées à nos premiers
Parens, que de L'Arc-en-Ciel, &c.; que l'un & l'autre
étoient premiérement des signes naturels, que Dieu changea
alors en des signes d'institution; à peu après comme ce que
nous voyons arriver aux Saints Sacremens du Bâtême & de la
Céne. Et pour ce qui est du terme de commencement, qui est à
la tête de la Génése, cela ne m'aporta aucune difficulté,
quoique bien des gens s'y trouvent embarassez. Je sçavois
fort bien qu'en Philosophie, il faut distinguer le tems
extérieur de l'intérieur, comme l'on distingue en Géométrie,
une dimension extérieure d'une intérieure, s'il est permis
de m'exprimer de la sorte: c'est-à-dire, qu'il faut mettre
de la différence entre une grandeur mesurée & contenuë, &
une autre qui ne l'est pas. Ma chambre, par exemple, a ses
dimensions, cela est incontestable, mais la spéculation
seule n'en sauroit fixer le contenu: on doit y ajoûter la
pratique, & se servir de quelque commune mesure, dont les
hommes sont convenus auparavant, pour pouvoir dire à point
nommé, combien de piez, de pouces, ou de lignes quarrées
elle contient: Par ce moyen les dimensions, qui étoient
premiérement intérieures & cachées, deviennent extérieures &
connuës, par raport aux mesures extérieures, qui ont servi à
en déterminer le contenu. Tous les Estres naturels ont donc
un tems intérieur & un extérieur: leur tems intérieur est la
durée, par laquelle ils demeurent en leur existence actuelle
& véritable, ce qui s'étend depuis leur commencement jusqu'à
la fin: leur tems extérieur est la durée de la Terre en ce
que son mouvement est employé pour le mesurer: de sorte que
le tems extérieur d'une chose est à son tems intérieur,
comme la mesure a la chose mesurée. Avant la naissance du
Monde, nous ne pouvons avoir l'idée que d'un tems intérieur
abstrait, parce qu'il n'y avoit alors d'existant que Dieu,
l'Estre des Estres, dont la durée n'a ni commencement, ni
fin, & ne sauroit proprement être définie ni mesurée: mais
du moment que le Soleil a paru au Firmament, & qu'on a
imaginé la Terre tournant sur son centre, autour duquel elle
est emportée dans un certain espace de tems, d'Ocident en
Orient, on a donné à chacun de ces périodes le nom de jour
naturel, & à de moindres parties, celui d'heures, de
minutes, &c., comme on apelle le composé de sept jours une
semaine; une révolution de la Lune, d'Occident en Orient, un
mois; une de la Terre autour du Soleil, un an, &c. Ces
communes mesures nous servent à désigner le tems, & le
rendant, d'intérieur qu'il étoit de sa nature, extérieur
pour notre usage, ce n'est pas merveille, si ne remontant
point au de-là, nous nous bornons à ce principe, & ne
comptons le tems que depuis qu'il y a eu des mesures propres
à fixer la durée.

La solution de ces difficultez me facilita la connoissance
des autres: je commençai à apercevoir l'enchînure du grand
Ouvrage de la Rédemption; les combinaisons & les raports que
les parties du Vieux Testament ont avec celles du Nouveau;
comme les antécédens & les conséquences y dépendent
réciproquement les uns des autres: de sorte qu'à la
troisiéme fois, je conclus que, & Création du Monde, & chute
de l'homme, & menaces, & promesses, & Déluge, &
Circoncision, & Songes, & Visions, & Passage de la Mer
rouge, & Loi cérémonielle, & Prophéties, & tout ce qui s'est
passé de plus remarquable dans la République d'Israël,
n'étoient que des Tipes, des allégories, des emblêmes, des
figures & des ombres, qui n'avoient du raport qu'avec la
nouvelle Alliance; qui ne brilloient qu'à la clarté de
l'Evangile, & dont le véritable corps étoit Christ.

Mon Hôte fut charmé de cette métamorphose: il admiroit comme
j'avois si-tôt passé d'un froid, qui me faisoit regarder des
choses avec mépris, à un zéle qui ne me permettoit plus de
les considérer qu'avec estime. Tout ce que je faisois
attiroit ses aplaudissemens: à peine avoit-il vû mon pareil.
Mais comme il n'y a rien de parfait au Monde, il me restoit
une chose, qui lui tenoit au cœur. J'étois blond de mon
naturel, ma mére m'avoit accoûtumé à porter une grande
chévelure, qui me couvroit les épaules: cela choquoit
Monsieur du Pré. Est-il possible, me disoit-il
quelques-fois, qu'un garçon qui a tant de disposition à
résoudre les passages les plus difficiles de l'Ecriture, ne
voye pas que Saint Paul défend positivement de porter de
grands cheveux, & qu'il veut même que ce soit une honte à
l'homme de les nourrir & d'en avoir soin? Je tournai
long-tems en raillerie les remontrances qu'il m'en faisoit:
mais voyant qu'il m'en parloit tous les jours plus
sérieusement. Se peut-il, Monsieur, lui dis-je un jour à mon
tour, que vous ignoriez que comme la diversité des saisons
de l'année nous oblige à nous habiller différemment, selon
qu'il fait chaud, ou froid: les changemens qui arrivent dans
la société, nous engagent à observer de différentes maximes?
Autrefois, poursuivis-je, les cheveux longs étoient une
marque de sujétion. Lors qu'un Esclave étoit affranchi, on
lui rasoit la tête, en signe de la liberté qu'on lui avoit
accordée; c'est à quoi l'Apôtre faite allusion. Sous la Loi
nous étions les Esclaves du péché, veut-il dire, nous en
sommes affranchis sous la grace: pourquoi porterions-nous
encore des marques de notre ancienne servitude, comme fait
la femme, qui est sous la dépendance de son mari? Dans ce
tems-là il y avoit encore des Esclaves, présentement l'usage
en est banni parmi les Chrétiens. J'aprens que le texte
porte que c'est la Nature qui nous montre que nous ne devons
pas faire parade de nos cheveux, mais il ne faut pas prendre
ce terme à la rigueur: nature ne signifie-là autre chose que
coûtume. Naturellement nous n'avons rien de superflu. Les
cheveux nous ont été donnez pour la garde & la conservation
de notre tête, & des parties supérieures du corps, comme les
ongles sont les armes, dont nous avons été pourvûs pour
notre défense. Ce n'est donc point la Nature qui nous engage
à couper les uns, & à rogner les autres; c'est plûtôt ce que
nous apellons la mode, la bien-féance, & certaines loix
civiles, établies parmi les Peuples, que l'on regarde à la
fin comme naturelles. Cette mode autorise à présent les
cheveux longs: je ne croi pas sa faire de mal à la suivre,
sur tout tout ici, où de l'aveu d'un nombre infini de
personnes bien sensées, & de la plûpart des Théologiens, la
chose est absolument indifférente. Tout cela ne fut pas
capable de satisfaire mon Maître, il falut pour le
contenter, lui permettre de se servir de ses ciseaux, & de
m'acourcir le poil tout au moins jusques au dessous des
oreilles. Ce changement me fit quelque peine: mais enfin,
que ne fait-on pas pour avoir la paix, & vivre en bonne
intelligence avec son prochain? En effet, cette complaisance
acheva de m'atirer si-bien son amitié, qu'il m'auroit donné
son sang, si j'en avois eu affaire: Sa personne, sa famille,
ses biens, tout étoit à mon service, il ne tenoit qu'à moi
d'en disposer.

Outre ces avantages, qui étoient déja fort considérables
pour un étranger, il me procura la connoissance de plusieurs
de ses intimes Amis, & entr'autres d'un Facteur de la
Compagnie Hollandoise, qui étoit bien l'un des jolis garçons
que j'aye jamais connus: il parloit assez bien François; &
il entendoit parfaitement bien sa Religion: ainsi j'avois
occasion de m'en entretenir avec lui toutes les fois que
nous nous voyions, ce qui arrivoit le plus souvent qu'il
m'étoit possible. J'avois de plus ce bonheur qu'il
m'accommodoit de tout ce que j'avois besoin, sans vouloir
permettre que pour rien du monde, j'importunasse mon Maître,
qui étoit pourtant commode, & porté de bonne volonté. Jamais
il ne traitoit personne, qu'il ne m'obligeât à être de la
partie: & ce qu'il y avoit de mal en cela, c'est qu'il
traitoit si-bien, que l'on s'en sentoit ordinairement deux
jours après. Une fois entr'autres, il me fit tellement faire
la débauche, que le lendemain je fus saisi d'une fiévre
violente, qui faillit véritablement à me tuër: je dévins
dans l'espace de trois semaines, que je le gardai, aussi
maigre qu'un squelette, je n'avois absolument que la peau &
les os, & mon Médecin desesperoit que j'en pusse relever. Je
me tirai pourtant enfin d'affaire, par une diéte bien
ordonnée. A mesure que je me rétablissois, je ne cessois
point de faire de meûres réflexions sur les Loix sévéres que
la Nature observe si ponctuellement envers les pauvres
mortels; & après avoir reconnu qu'il y a peu d'excès qu'elle
ne punisse, je conclus que la frugalité & la tempérance sont
les véritables moyens d'avoir toûjours l'esprit libre, & le
corps à l'abri de toutes les maladies, ausquelles nous
sommes autrement presque tous sujets: ce qui me fit prendre
une ferme résolution d'être plus sage à l'avenir, que je ne
l'avois été par le passé, & de ne jamais rien faire que je
me pusse reprocher dans la suite. Van Dyk, c'était le nom du
Hollandois, avoit été de ce sentiment avant moi, mais sa
générosité, lorsqu'il s'agissoit de régaler ses Amis,
l'obligeoit quelquefois à se relâcher, & à ne pas toûjours
mettre en pratique les pieuses leçons qu'il ne manquoit
guére de donner, lorsqu'il se divertissoit aux dépens des
autres. Je le fis pourtant enfin convenir qu'il valoit mieux
passer pour économe, que pour libéral & complaisant,
lorsqu'il y alloit de la santé.

Dans ces entrefaites, il arriva à cet honnête Homme une
fâcheuse affaire, qui me donna plus de chagrin qu'à
lui-même. Il reçut une lettre, par laquelle la femme d'un de
ses Marchands lui ordonnoit, en l'absence de son mari, de
donner, au fils de Monsieur Heudde son neveu, qui étoit
parti pour Lisbonne, tout ce dont il auroit besoin pour
continuër son Voyage; qu'on lui en tiendroit bon compte, &
qu'elle en son particulier, lui en auroit de l'obligation.
Environ quinze jours après, Monsieur Heudde arriva chez Van
Dyk, accompagné d'un valet de chambre, qui comme lui, étoit
fort médiocrement habillé. La premiére chose qu'il lui
demanda, fût, s'il n'avoit pas reçû une lettre de sa Tante,
il y avoit tant de tems: & le Facteur lui ayant répondu
qu'oüi, il se mit à lui raconter beaucoup de particularitez
de plusieurs personnes de sa connoissance: ensuite il
l'entretint du dessein qu'il avoit formé de voir le
Portugal, de traverser l'Espagne & l'Italie, puis de passer
par le Royaume de France, & de s'en retourner chez lui par
les Isles Britanniques. Enfin, on tomba sur les deniers
dont on pouvoit avoir besoin pour parcourir tant de Païs.
Van Dyk lui en dit son sentiment & après l'avoir exhorté à
ne point faire de dépenses inutiles, il lui recommanda aussi
de n'entreprendre rien qui fût au-dessous de lui, puisqu'il
avoit ordre de lui fournir tout ce dont il auroit affaire,
non-seulement à Lisbonne, mais dans tous les endroits où il
devoit passer: ce qui ne lui seroit nullement difficile,
parce qu'il avoit directement ou indirectement de
très-bonnes correspondances dans la plûpart des meilleures
Villes de l'Europe. Monsieur Heudde parut fort édifié de ce
compliment; il se contenta d'une somme de quinze cens
francs, & de quelques bonnes adresses, & après avoir
resté-là quelques jours, il poursuivit son chemin. Van Dyk,
qui étoit exact dans ses affaires, donna aussi-tôt nouvelle
à son Principal de ce qui s'étoit passé entre lui & son
Neveu, & de la route qu'il avoit prise. Mais environ huit
jours après, il, fut surpris de rencontrer dans la ruë le
prétendu valet de chambree de Mr Heudde; & lui ayant demandé
si son Maître n'étoit pas encore parti, il fut encore plus
étonné d'entendre qu'il ne le connoissoit seulement pas, &
qu'il ne savoit ce qu'il étoit devenu. Il y a quelques
jours, lui dit-il, que je suis arrivé ici de Bordeaux, dans
le dessein de passer dans l'Amérique; ce Monsieur, dont vous
me parlez, étoit aussi dans notre Bord, il me proposa de le
servir tout le tems qu'il seroit en cette Ville, à condition
qu'il me donneroit vingt sols par jour & les dépens: il me
paya & me congédia la semaine passée: je n'en ai,
ajoûta-t-il, pas oüi parler du depuis. Ce discours alarma un
peu mon Ami, & quoiqu'il n'eût encore aucune certitude d'y
avoir été pris pour dupe, il eût la précaution d'écrire
d'abord à tous ceux ausquels il avoit recommandé son
Voyageur; & de les prier de ne lui rien donner jusqu'à
nouvel ordre. Cela le garantit peut-être de quelqu'autre
perte, mais non pas de celle de ses trois cens ducats. On
lui répondit de Hollande qu'on ne savoit ce qu'il vouloit
dire, & qu'aparemment ce prétendu Mr. Heudde étoit un
fripon, qui cherchoit sans doute une potence. Quoique ce
dommage ne fut pas considérable, par raport aux conquêtes
qu'avoit faites Mr. Van Dyk, cela ne laissa pas de
l'afliger: il employa tous les moyens possibles pour
découvrir le voleur, mais toutes ses poursuites furent
inutiles, & je ne sçache point qu'il en entendit plus
parler, à cause que je le quittai peu de tems après.

Car quoique je fusse parfaitement bien-là, il faut pourtant
avouër que je n'y étois point avec agrément: le gain que je
faisois étoit trop médiocre, & mon but principal étoit de
voir du Païs. Les Amis que j'avois faits, & la réputation
que mon Maître me donnoit, me facilitérent les moyens d'en
sortir.



CHAPITRE III.

_Du second Voyage de l'Auteur, & de son Naufrage sur une
Côte inconnuë._


Je trouvai l'occasion d'entrer dans un Vaisseau Portugais,
qui devoit aller aux Indes Orientales, en compagnie de trois
autres Navires. Celui qui le commandoit avoit nom Dom Pedro.
Il ne montoit que vingt piéces de Canon, mais l'Equipage
étoit de cent quarante-sept hommes, entre lesquels il y
avoit beaucoup de François, qui entendoient pourtant tous la
Langue Portugaise. Toutes choses étant prêtes, nous mîmes à
la voile le cinquième de Juin 1644. ayant le tems fort
favorable. La premiére disgrace qui nous arriva, fut en la
personne de notre Capitaine. Il passoit à la vérité pour un
homme d'une expérience consommée, mais il étoit brutal &
débauché. Le dixiéme jour après notre départ, qu'il avoit à
son ordinaire pris une bonne portion d'eau-de-vie, il
s'emporta tellement contre un de nos Matelots, que des
menaces, il voulut en venir aux coups. Le Marinier qui étoit
volage, se prit à rire, & à s'enfuïr: Don Pedro irrité, le
poursuivit avec un levier à la main, dont il le donna au
Diable qu'il va lui rompre le cou: en courant ainsi l'un
après l'autre, notre Officier broncha, & après avoir fait
quelques pirouettes, s'en alla tomber avec tant de roideur
contre le Cabestan, qu'il se rompit le bras gauche, à trois
doigts au-dessus du coude. Là-dessus on m'apelle, j'examine
la blessure, & je trouvai que l'os étoit entiérement
fracassé: après une meûre délibération, j'étois absolument
d'avis qu'il faloit se servir de la foie. Malgré tout ce que
je fus capable de représenter au Patient, il n'y eût pas
moyen de le porter à souffrir cette opération, & il jura
qu'il aimeroit beaucoup mieux mourir que d'en venir à une
extrémité si fâcheuse. Il falut, malgré moi, se résoudre à
le traiter comme il le voulut: mais ce que j'avois prévû
arriva deux jours après: la playe s'enflamma, la cangréne y
vint, & mon homme fut confisqué le cinquiéme jour après sa
chute.

L'Equipage fut extrêmement alarmé de cette perte, qui
sembloit nous présager quelque chose de mauvais: il fallut
pourtant s'en consoler; on rendit les honneurs à son corps,
puis on le coula en mer au bruit du Canon. Nous ne laissions
pas cependant d'avancer chemin; de tems à autre il survenoit
de petites bourasques, mais qui n'étoient pas dangereuses.
Le plus grand mal qui nous en arriva, fut que cela nous
écarta de nos autres Vaisseaux, de forte que nous n'en
entendîmes plus parler. Etant parvenus à l'Isle de
Ascension, nous nous aperçûmes que nos eaux étoient fort
corrompuës, ainsi il fut résolu que nous irions faire
aiguade à Sainte Héléne, craignant que le nombre de nos
malades, qui étoit considérable, n'augmentât sensiblement,
si nous différions de relâcher jusques à ce que nous
fussions parvenus au Cap de Bonne-espérance.

Mais comme déja nous découvrions cette Isle de loin, & que
nous nous en félicitions réciproguement, nous avisâmes un
trombe, qui nous paroissoit de la grosseur d'un grand
tonneau, à la portée du Canon de notre Navire. N'en ayant
jamais vû qu'en peinture, & dans les Traitez des Voyageurs,
je considérai ce phénoméne avec toute l'aplication dont je
fus capable, & je conclus que ce doit être proprement
l'effet d'une partie d'air agité, & poussé avec véhémence
dans la vaste étenduë de notre atmosphére, qui venant à
rencontrer une autre espéce de tourbillon, mû de la partie
contraire, réfléchit en tournoyant vers le bas, & forme
ainsi un cylindre, qui s'alonge dans un instant jusques-à ce
qu'il parvienne sur la superficie de l'eau. La Mer étant
alors par tout pressée, hormis en cet endroit-là, il est
nécessaire que ni plus ni moins, que ce que nous voyons au
sujet des pompes, des seringues & des ventouses, la matiére
qui correspond au milieu de cette colomne, monte: ce qui se
fait aussi avec tant de rapidité & de force, jusqu'à enlever
de gros poissons, que nous fûmes tout étonnez de voir le
Ciel, de serein qu'il étoit, se couvrir de nuages épais,
qui obscurcirent l'air dans un moment. Les vents
commencérent horriblement à soufler, la Mer s'émût, les
vagues s'enflérent, & l'on eût dit que la Nature en
courroux, menaçoit de nous engloutir. Les Matelots n'eurent
plus grande hâte que de ferler au plûtôt les voiles, hormis
seulement le pacsis de borcet; & ayant mis à cape, nous
plongeâmes pendant un assez long-tems. Cependant le Vaisseau
étoit emporté avec une telle violence, qu'il fallut encore
caller la grande voile, de peur d'être poussez sur quelques
malheureux brisans. Je ne sçaurois me résoudre à décrire ici
par le menu, & suivant le Journal que j'en avois fait, tout
ce qui nous arriva pendant cette épouventable tempête, qui
dura vingt-deux jours; cela demanderoit plusieurs feuilles
de papier, & n'aporteroit au Lecteur que de la compassion &
de la tristesse. Ce n'étoient pas seulement quelques femmes
& enfans, que nous avions dans notre Bord, qui faisoient des
hurlemens capables d'attendrir des cœurs de rocher: la
plûpart des hommes étoient saisis de frayeur jusqu'à l'ame.
Pas un jour ne se passa que nous n'eussions au moins un
mort. Nous perdîmes même notre Pilote & notre Contre-Maître;
il ne restoit que le Maître de Navire, qui fut capable de
bien gouverner le Vaisseau, & encore se portoit-il assez
mal. Pendant ce cruel orage, nous fûmes contraints de jetter
en mer, à diverses fois, douze piéces de notre Canon, & tout
ce que nous crûmes nous être à charge: nous perdîmes aussi
la plupart de nos ancres, & nous voguâmes long-tems à la
merci des vents & des courans, sans savoir non plus où nous
allions, que si nous avions été au fond de l'Océan. Enfin,
Dieu voulût, par une bonté toute particuliére, que le
vingt-troisiéme jour, autant doux que des autres avoient été
cruels, nous vinsions échouer sur un rivage qui nous étoit
tout-à-fait inconnu, où après avoir pris hauteur à midi,
examiné les horloges, corrigé l'estime autant qu'il nous
étoit possible, nous trouvâmes que nous étions aux environs
du soixantiéme degré de longitude, & du quarante-quatriéme
de latitude australe: c'est-à-dire à mille ou douze cens
lieuës de Sainte Héléne. Comme la plus grande de nos
Chaloupes avoit été emportée par les vagues, qui avoient
passé mille fois par dessus nous, on fut bien aise d'avoir
conservé la petite: d'abord on la mit en mer, & après avoir
rendu graces à Dieu, de ce qu'il nous avoit conservez en
vie, on commença à décharger les meilleures nipes, & ce qui
nous devoit être le plus nécessaire à terre. Nous nous
servîmes de quelques chétives voiles pour faire, deux
Tentes: les autres coupérent des branches d'arbres, dont ils
construisirent des Baraques, où le reste de notre Equipage,
qui consistoit en quatre-vingt-cinq personnes, se logérent.

Nous étions bien une quarantaine qui nous portions autant
bien que la conjoncture le permettoit. Une partie avoit soin
du Vaisseau, l'autre alloit à marode. Jamais les armes à
feu, la poudre & le plomb, ne nous avoient été d'une plus
grande utilité. Il y avoit de toute sorte de gibier en
abondance, & entr'autres, de grosses Poules, plus pesantes
que des Coqs-d'indes, y qui étoient grasses &
très-suculentes. Le poisson ne nous manquoit point du tout
non plus; parce que nous avions bonne provision de filets,
d'hameçons & d'autres instrumens propres à la pêche. Les
Tortuës y étoient rares, mais elles étoient belles & bonnes.
Nous en prîmes quelques-unes, qui pesoient assurément autour
de quatre à cinq cens livres, & qui nous donnérent
suffisamment à manger à tous. La chair nous paraissoit
excellente, & la graisse surpassoit en délicatesse les mets
du monde les plus précieux: elle nous servoit à toutes
choses, aux sausses, sur le Pain, à brûler, & généralement à
tout ce que nous en pouvions avoir besoin. Nous trouvâmes
aussi une Riviére à deux bonne heures de-là, du côté de
l'Est, qui nous fournissoit de fort bonne eau. Nonobstant
ces rafraîchissemens, il y eut encore deux de nos gens qui
moururent: les autres ne furent pas long-tems à se rétablir.

Cependant, notre Vaisseau se trouva enfin si déchargé, qu'on
remarqua qu'il flotoit; de forte que nous le remorquâmes
jusques la Riviére dont je viens de parler. Aussi tôt qu'il
fût à terre, les Charpentiers l'examinérent de fort près, on
trouva qu'il n'y avoit aucune aparence de le remettre en
état de nous servir à continuer notre route: la tempête
l'avoit entiérement délabré. Ainsi il fut résolu d'un commun
accord, qu'on achéveroit de le mettre en piéces, & que des
meilleurs morceaux on en bâtiroit un plus petit, dont on
repasseroit en Afrique. Le Capitaine nous vouloit tous
alternativement faire mettre la main à la besongne; mais
nous lui représentâmes si-bien que nous n'étions pas tous
également propres à cela, & qu'aussi-bien il faloit qu'il y
eut quelqu'un qui pourvût la cuisine des vivres nécessaires
pour l'entretien de tant de gens, que nous fûmes constituez
dix pour cela. Les neuf qui me furent joints, étoient
adroits, une partie étoient, pour ainsi dire, Chaffeurs, &
l'autre Pêcheurs de profession: ainsi l'on peut aisément
croire que nous n'avions pas beaucoup de peine, dans un Païs
comme celui-là, à trouver de quoi donner à manger à notre
Compagnie. Ces agréables occupations, dont un autre se
seroit fait un très-grand plaisir, ne me charmérent que
pendant peu de jours; je me lassai bien-tôt de ce métier-là.
Le desir que je conçus de pénétrer dans un Païs où il ne me
paroissoit point qu'il y eut jamais eu personne, me fit
prendre la résolution d'abandonner mes Camarades: je ne
voulois pourtant pas seul exécuter ce téméraire dessein. Les
deux de la Troupe qui me paroissoient des plus résolus,
ausquels je le communiquai, furent ravis de ma proposition;
ils m'avouérent qu'ils avoient eu chacun en particulier
la-même pensée, mais qu'ils n'avoient osé la confier à un
tiers: ainsi l'affaire fut concluë, avec serment de n'en
point révéler le secret, & nous étant promis de part &
d'autre une amitié & une fidélité mutuelle & sincére, nous
allâmes nous reposer, dans la vûë de déloger au plus vîte.



CHAPITRE IV.

_L'Auteur quite le reste de la Troupe, avec deux Camarades
seulement, & pénétre avec eux dans ces Païs inconnus. Les
obstacles qu'il rencontra dans sa Route,_ &c.


Le lendemain matin, vingt-quatriéme de Septembre 1644. &
l'onziéme jour de notre arrivée, nous nous saisimes chacun
d'une bonne hache, que nous mîmes à la ceinture, d'un fusil,
& de ce que nous crûmes nécessaire pour une entreprise de
cette nature, & sans faire semblant de rien, d'abord que
nous fûmes entrez dans le Bois, nous nous écartâmes des
autres, & avançâmes à grands pas, vers le Sud-sud-Ouest.
Nous fîmes au moins quatre grandes lieuës, avant que de
parler de nous reposer. La Forêt, c'étoit le nom de l'un de
mes Camarades, comme l'autre s'apelloit du Puis, voyant un
Coq de Bruyére à cent pas de nous, le tua: pendant que l'un
le plumoit, nous nous occupâmes, l'autre & moi, à couper des
broussailles, & à faire du feu sous un arbre, à l'une des
branches duquel je nouai un bout de grosse ficelle, & y
attachai notre volaille, qui fut bien-tôt rôtie de cette
maniére. Nous dînâmes-là de plein fond: la boisson seule
nous manquoit, il falut remettre à boire à une autre fois.
Nous étant remis en chemin, nous trouvâmes un creux, où il y
avoit de l'eau, qui n'étoit à la vérité pas trop claire,
mais qui ne laissoit pas de nous paroître excellente: nous
en emplimes nos flâcons, sans que cela nous servit à rien;
car environ à une lieuë & demie de-là, nous vînmes à un
ruisseau qui en contenoit bien d'aussi belle que j'en aye vû
de ma vie: il avoit autour de deux pieds de profondeur, &
traversoit justement en cet endroit-là, la route que nous
nous étions proposé de tenir, à l'aide d'un petit Quadran au
Soleil, que j'avois en poche, & qui nous fut d'un grand
secours. N'y ayant ni pont, ni autre commodité, nous nous
déchaussâmes, & passâmes cette petite Riviére, que nous
quitâmes avec regret, après en avoir bû tout notre sou, & en
avoir fait provision pour l'avenir. Au reste, nous ne
trouvions aucune trace d'hommes, ni de bêtes: ce n'étoit
partout que sable, bruyéres & forêts, dans l'espace de huit
ou dix lieuës que nous avions faites, avant que le Soleil se
couchât. Enfin, nous plantâmes le piquet au pied d'un
monticule, où il y avoit un buisson si épais, qu'on y étoit
à l'abri du vent, comme sous une tente. Nous achevâmes alors
de manger ce que nous avions conservé du dîner, & nous
couchâmes le moins mal que nous pûmes.

Le lendemain au réveil, nous fûmes surpris de voir que tout
le Ciel étoit entrepris, & que nous étions menacez d'une
grosse pluye. Nous trouvâmes à propos de creuser dans cette
coline, qui étoit assez escarpée du côté où nous nous étions
postez, afin de nous mettre par-là à couvert du mauvais
tems. En effet, nous trouvâmes en moins de rien, que nos
haches, au lieu de pêles, nous avoient préparé un petit
logement. La pluye ne commença pourtant qu'environ vers les
onze heures, de maniére que nous avions eu du tems de reste
pour massacrer plus de Cailles & d'autres petits Oiseaux,
qui pour la plûpart ne nous étoient pas connus, que nous
n'en aurions pû consumer dans une semaine: il y en avoit une
multitude innombrable, & ils se laissoient assommer la
plûpart, sans bouger presque de leur place: ce qui nous fit
d'autant plus conjecturer que le Païs ne devoit point être
habité. Après tout, nous fûmes contraints de rester dans ce
poste-là l'espace de quatre jours, qui nous parurent plus
longs que n'auroient fait ailleurs quatre semaines. Mais
nous fûmes aussi-bien récompensez dans la suite, puis-qu'il
est vrai que nous joüimes de plus d'un mois de continuel
beau tems.

Au sortir de notre gîte nous cômmançâmes à découvrir de
hautes montagnes: de peur de n'y pas trouver de quoi nous
substenter, nous fîmes provision de viandes pour quelques
jours. Nous ne nous trompâmes pas dans nos conjectures; on
eut dit d'un véritable Groenland, tout y étoit sec, &
aride, il n'y avoit, en bien des endroits ni herbe, ni
buissons, ni rien de ce qui peut donner à paître au moindre
animal. Aussi y découvrirons-nous peu de chose, les oiseaux
même y étoient assez rares, d'où il est aisé de juger que
nous y passions assez mal notre tems: & n'eut été que de
fois à autre, nous entrions dans de petits valons remplis
d'arbres chargez de quelques méchans fruits, où il y avoit
de l'eau pour nous désaltérer, nous aurions été en danger de
notre vie.

Le neuviéme jour de notre marche nous arrivâmes vers le
soir, dans une baissiére, où l'on voyoit à droite, environ à
un quart de lieuë de-là, un petit torrent, qui descendoit
d'un rocher dans un creux, d'où il se déchargeoit ensuite
dans un marais, qui formoit-là un demi cercle, et s'étendoit
vers le bas à perte de vûë. Les bords qui renfermoient cette
belle eau, étoient hauts & médiocrement escarpez: ce qui
faisoit croire qu'elle n'étoit pas alors aussi enflée qu'en
une autre saison de l'année. J'en aprochai dans le dessein
de descendre, mais comme j'en étois éloigné d'un pas
seulement, je fus étonné de sentir que la terre me manquoit
tout d'un coup sous les piés, j'enfonçai jusques sous les
aisselles. Mes Camarades voyant que j'en demeurois-là, se
mirent à éclater de rire, & s'en vinrent à mon secours. En
même tems dix ou douze oiseaux de la grosseur de nos Oyes,
avec des becs larges & longs comme la main, se débarassent
de dessous mes piez, s'élancent en l'air, & sonnent
l'allarme par un _quacou, quacou, quacou_, qui étoit leur
cri naturel, & que l'on devoit entendre de fort loin. Avant
qu'on eut pû compter cent, nous vîmes le Ciel noir de ces
animaux. Cette multitude extraordinaire, joint au tintamare
enragé qu'ils faisoient, nous épouventa, nous ne savions
absolument qu'en penser, sur tout lors qu'ils venoient
quelquefois plusieurs de compagnie, en criant comme des
perdus, fondre jusqu'à la longueur d'une pique de notre
tête, ni plus ni moins que s'ils avoient voulu nous
démembrer: & quoi que nous tirassions quelques coups sur
eux, & en missions plusieurs par terre, c'étoit toûjours la
même chose. Quand nous vîmes pourtant qu'ils ne vouloient
point nous faire de mal, & qu'ils commençoient même à battre
en retraite, nous descendimes le talut pour aller nous
rafraîchir.

Du Puis remarqua d'abord que l'endroit où j'étois enfoncé,
étoit une niche, où une partie de ces oiseaux se retiroient:
à côté il y en avoit une seconde, puis une troisiéme, &
ainsi de suite, à dix ou douze piez plus ou moins, de
distance l'une de l'autre. L'ouverture de ces demeures
soûterraines, avoit la forme d'un ovale, dont le moindre
diamettre étoit d'un pié de longueur. Etant le plus petit de
tous, je me fourrai dans le troisiéme: je trouvai l'endroit
grand comme une petite chambre, ayant plus de huit piez en
quarré, & trois de hauteur au moins. Il y avoit quinze nids
tout à l'entour, bâtis en rond, de petites branches
feuilluës, & enduites d'argile, en forme de panier, de trois
ou quatre piez de circonférence. Chaque nid contenoit six
œufs grivelez, gros comme le poing. Dans le milieu de
l'autre, il y avoit un ange beaucoup plus grand que ces
nids, qui étoit rempli d'une certaine matiére divisée en
petits morceaux ronds, & plus longs les uns que les autres:
je m'imaginois au commencement que c'étoient leurs
excrémens; mais la curiosité m'en ayant fait porter un peu à
la bouche, je trouvai que cela avoit un goût excellent, &
surpassoit nos meilleurs macarons, à quoi il avoit beaucoup
de raport. Mes Camarades, qu'un même desir que le mien à
découvrir des nouveautez, avoit conduits chacun dans un
antre semblable, y trouvérent les choses disposées dans le
même ordre, que je viens de les décrire: toute la différence
qu'il y avoit consistoit dans le nombre des nids, qui étoit
plus considérables dans l'un que dans l'autre, parce qu'ils
n'étoient pas d'une même grandeur. Nous comprîmes bien
de-là, qu'il n'étoit pas surprenant qu'il y eut-là tant de
ces Oiseaux, puisqu'ils multiplient si copieusement, & qu'il
n'y a personne pour les détruire.

A peine notre premiére surprise eut-elle finie, qu'un autre
sujet nous en causa une infiniment plus considérable:
c'étoit une de ces Cavernes, que nous trouvâmes à cent pas
de-là. Elle avoit une entrée qu'il étoit impossible que des
oiseaux eussent faite: trois grosses pierres de chacune un
pié, mises en terre, l'une à côté de l'autre, en faisoient
le seuil, & les deux poteaux, qui finissoient en pointe, à
la hauteur de quatre piez, étoient composez de gros cailloux
de plus de cent livres la piéce, & d'autres pierres
arrangées l'une sur l'autre en dedans, la fermoient
entiérement. Ces productions de la main des hommes nous
firent hésiter si nous devions desirer qu'il y en eût-là ou
non: nous aurions bien souhaité de voir des animaux de notre
espéce, mais nous apréhendions de n'en être pas trop bien
traitez. Dans cette incertitude incommode, nous ne laissâmes
pas d'en aprocher, en criant pourtant, & faisans assez de
bruit, afin de nous faire entendre à ceux qui pouroient être
dedans. La Forêt lassé de toutes ces grimaces, nous dit de
rester des deux côtez la hache à là main, pendant qu'il
forceroit les obstacles, & franchiroit cette entrée, dans le
dessein d'aller examiner ce qu'il y avoit derriére. Il en
vint effectivement à bout; mais quand il fut dedans, il
trouva qu'il faisoit trop obscur pour y rien voir: ce qu'il
nous aprit en sortant, c'est qu'un homme s'y pouvoit tenir
debout, & que l'apartement étoit logeable, y avant même
senti un banc vers le fond. Là-dessus nous courons décharger
notre couroux sur les premiers arbres, que nous avions
laissez en passant, à une petite distance de là: nous en
coupâmes autant de bois que nous en pûmes porter, & y vînmes
mettre le feu devant notre caverne: ensuite nous retournâmes
trois fois à la charge, afin d'avoir provision pour toute la
nuit. Quand le feu fut bien allumé, nous entrâmes dans notre
chambre, qui avoit bien le double de grandeur des autres:
elle étoit proprement pavée de petits cailloux choisis, & il
y avoit en effet un banc de gazons tout à l'entour.

Mais, ô le formidable objet, que nous avisâmes en même tems
sur le banc qui étoit à gauche, & le plus à l'abri du vent!
la carcasse d'un homme, un squelette en forme, depuis les
piez jusqu'à la tête. Au dessus il y avait une espéce
d'ardoise assez unie & enfoncée dans la terrasse, où l'on
avoit gravé en langue Gréque, & en gros caractéres,᾽ΑΓΙΟΣ ῾Ο
ΘΕΟΣ, ᾽ΑΓΙΟΣ ΊΣΧΥΡΟΣ, ᾽ΑΓΙΟΣ ΚΑΙ ᾽ΑΘΑΝΑΤΟΣ, ᾿ΕΛΕΗΣΟΝ ῾ΗΜΑΣ.
_O Dieu Saint, Saint & Fort, Saint & immortel, ayez pitié de
nous!_ Je ne m'amuserai point ici à alléguer nos diverses
conjectures, & les sentimens différens que nous eûmes sur ce
sujet, puisque chacun s'en peut faire aisément une idée.
Cependant la faim, qui nous éguillonnoit, nous fit prendre
deux des Oiseaux que nous avions tuez: nous les passâmes sur
la flamme, pour en brûler la plume, au lieu de les écorcher,
comme nous faisions assez souvent, parce que nous nous en
représentâmes la peau comme l'un des meilleurs morceaux, en
quoi nous ne nous trompâmes effectivement point, puis les
ayant vuidez & lavez, nous les mîmes sur des tisons, où ils
furent rôtis dans un moment. Nous avions pris si peu
d'alimens de tout le jour, que nous n'y laissâmes presque
que les os. Ils étoient gras, succulens, & de très-bon
goût. Après avoir bien soupé, nous nous accommodâmes le
mieux que nous pûmes, laissant au mort la place qu'il
occupoit, sans y toucher, parce que nous avions envie de
l'examiner de plus près le lendemain.

Il n'étoit pas encore bien jour que nos impertinens Oiseaux
recommencérent leur vacarme: les uns sortoient de leurs
trous, les autres y rentroient, & cela avec tant de bruit,
qu'il nous fut impossible de plus dormir, quoique nous, en
eussions bien envie. Nous attendîmes pourtant que le Soleil
nous vint faire lever: notre présence n'alarma nullement
cette volatille, chacun travailloit à sa besogne comme s'il
avoit dû en être payé. Nous en voyions qui sortoient avec le
bec tout chargé de terre, qu'ils enlevoient sans doute des
endroits les plus irréguliers de leurs creux, afin de les
rendre, ou plus amples, ou plus propres. Il y en avoit qui
venoient fournis de matériaux propres à racommoder leurs
nids, & la plûpart portoient de ces morceaux de craquelins,
que j'avois trouvez si bons le soir auparavant. Nous
montâmes sur le talut pour voir d'où ils tiroient cette
mangeaille: aussitôt que nous eûmes levé les yeux, nous
aperçûmes, à la portée du mousquet de-là, sur une petite
élévation, trois corps d'une même grosseur & hauteur: nous
nous avançâmes pour considérer de près ce que c'étoit, &
nous trouvâmes en effet que c'étoient trois Cônes tronquez,
de la hauteur de huit piez, de cinq de diamétre sur la base,
& de trois environ au sommet, fort réguliérement construits
de cailloux arrangez proprement les uns sur les autres.

La simple vûë de trois Monumens si rares dans une contrée
deserte, ne nous contenta pas, nous nous mîmes à en démolir
un; mais dès que nous eûmes ôté environ l'épaisseur d'un pié
& demi des pierres de dessus, nous découvrîmes le crane
d'une créature humaine; après-quoi parurent les ossemens des
épaules, des bras, & en un mot, toute la carcasse jusqu'aux
piez. Nous en aurions bien fait autant aux autres; mais nous
nous contentâmes de découvrir la tête du cadavre, qui étoit
sous le second, puisqu'il étoit vrai-semblable qu'il devoit
y en avoir autant sous le dernier. Pendant que nous
réfléchissions sur tout cela avec une espéce d'admiration,
j'allai découvrir autour du troisiéme Cône, des caractéres
construits aussi de petits cailloux, à peu près comme des
œufs de pigeon, arrangez en terre. Je les pris pour les
lettres Hébraïques, nommées, suivant l'ordre, _Koph_, _Vau_,
_Lamed_, _He_, _Teth_, _Lamed_, _Koph_, _Pe_, _Gimel_,
_Van_, _Beth_, _Thau_, _Hajin_, _Koph_, _Mem_, _Lamed_,
_Alep_, _Sajin_, _Samech_, _Resch_: mais qui n'étoient
accompagnées ni de points, ni d'aucune autre marque, qui en
pût faciliter la lecture. Je fis tous mes efforts pour en
débrouiller la signification, & j'y ai pensé mille fois
depuis, mais je n'en ai jamais pû venir à bout, de quelque
maniére que je m'y sois pris. Il y avoit aussi quelque chose
de semblable autour des deux autres Monumens, que je ne
voulus pas prendre la peine de découvir des pierres, que
nous avions jettées dessus, parce que je ne trouvois pas
que cela le valut. Toutes les aparences étoient qu'il y
avoit fort long-tems que quatre malheureux, comme nous
étions, après avoir bien rodé, & ne voyant point d'aparence
de trouver un endroit meilleur que celui-là, s'y étoient
arrêtez, avoient creusé une caverne à la maniére des
Oiseaux, dont j'ai parlé, ou peut-être s'étoient aproprié
une de leurs niches, & y étoient morts l'un après l'autre;
premiérement ceux qui étoient sous les Monumens, & ensuite
le dernier, sur ce banc, où nous l'avions trouvé, & où le
tems avoit consumé ses habits & sa chair, de maniére qu'on
n'en voyoit pas les moindres reliques.

Ce qui nous confirma encore plus dans cette pensée, fut que
pas loin delà, il y avoit une infinité d'arbres droits comme
un jonc, dont les branches étoient toutes par étages: au
premier, qui commençoit à quatre piez de terre, à celui que
je mesurai, il y en avoit douze, de la grosseur du bras, &
longues de sept piez; au second, trois piez plus haut, onze,
de six piez: au troisiéme, à deux piez & demi de-là, je n'en
trouvai que dix, encore plus courtes que les précédentes:
au quatriéme, éloigné à proportion des autres, neuf: plus
huit, sept, six, cinq, quatre & trois: après quoi venoit la
cime de l'arbre, en forme de gland, de la grosseur d'un
œuf. Toutes les branches de ces arbres en piramides,
étoient comme autant de panaches, ou plumes d'Autruche,
c'est à dire garnies de feuilles menuës comme des filets des
deux côtez. D'un bout à l'autre, & tout autour à l'extrémité
de ce duvet, il y avoit un ourlet de la grosseur d'une plume
à écrire: & au dessus de chaque rang de branches, un anneau
qui environnoit l'arbre, plus gros que le doigt, au premier,
mais plus petit à mesure qu'il aprochoit du haut. L'un &
l'autre étoit cet excellent mets, dont nos gros Oiseaux
paroissoient si friands, & que nous croyions avoir servi de
pain à nos quatre pauvres Pellerins.

Au lieu que je n'avois fait simplement que goûter de ce pain
le soir précédent, nous nous jettâmes alors dessus, mes
Camarades & moi, comme la pauvreté sur le monde; s'étoit à
qui seroit le plus habile à grimper pour en atraper aux
endroits où il y en avoit de reste; car plusieurs en étoient
dépouillez. Enfin, nous en mangeâmes tant, que nous nous en
remplimes jusqu'à la gorge; & nous y trouvions tant de goût,
que Du Puis parloit déja de bâtir-là un tabernacle, & d'y
mourir, comme des bonnes gens témoignoient par leur
ossemens, avoir fait. Mais dans le tems que nous nous
entretenions, nous fûmes également saisis d'un si grand
assoupissement, que nous ne pouvions pas lever les jambes
pour faire un pas. Je me laissai tomber le premier à terre,
les autres en firent autant un moment après. Pas un ne
perdit le jugement, nos membres seuls étoient engourdis, la
langue même pouvoit à peine nous servir à proférer une
parole. Nous restâmes deux heures en cet état, avant que de
nous endormir: ce sommeil dura jusqu'après midi.

Du Puis, qui s'éveilla le premier, se trouva la main droite
apuyée sur quelque chose qui lui paroissoit nud, uni & de là
grossseur de la cuisse. Il crut au commencement s'être roulé
en dormant, sur l'un de nous deux; mais y faisant réflexion
à mesure qu'il reprenoit ses esprits, & ayant ouvert ses
yeux pour s'en éclaircir, il fut saisi d'une frayeur
mortelle, de voir entre lui & La Forêt, un Serpent de plus
de vingt-cinq piez de long: il devint plus perclus de ses
membres qu'auparavant, & ne pouvoit, ni se remuër, ni
parler: cependant, le Serpent abandonne la place,
s'entortille autour d'un des arbres prochains, & se met à
son tour, après les Craquelins. Là-dessus mon Ami reprend
courage, me pousse, & m'ayant éveillé, me montre cet
épouventable animal. Quelque débile que je me sentisse
encore, je me levai dans le moment, & me mis à fuïr de toute
ma force: Du Puis m'imita, & La Forêt, à nos cris, ne tarda
guéres à en faire autant. Nous étions ravis de ce que ce
monstre ne nous avoit pas engloutis; & cette peur ne
contribua pas peu à nous faire résoudre à décamper au
plûtôt; il nous falut pourtant toute la nuit pour nous
refaire.



CHAPITRE V.

_Suite des Avantures de l'Auteur & de ces Camarades, jusqu'à
leur entrée dans un Pays habité._


Nous nous trouvâmes frais & gaillards à notre lever, ce qui
nous fit résoudre à lever le piquet: ainsi méprisant cette
manne terrestre, qui nous avoit si fort débilitez, nous
fîmes seulement bonne provision d'oiseaux rôtie, & ayant dit
adieu aux Monumens, nous nous remîmes en campagne. Nous
étions bien alors à cinquante lieuës de la Mer. Le soir nous
voulûmes manger, pour la premiére fois de la journée, mais
l'apétit n'étoit pas assez grand, quoi que nous eussions
bien marché, & eussions passé une Montagne de sept ou huit
lieuës. Trois jours entiers s'écoulérent avant que nous
pussions rien prendre: ce qui nous fit croire, que ce pain
d'arbre devoit être extrêmement nourissant, & qu'il ne
pouvoit être que bon, étant pris avec sobriété. Cependant,
le chemin alloit toûjours en empirant: une grande
consolation pour nous, c'est que les nuits étoient belles, &
que les jours se faisoient longs, à mesure que nous
avancions dans le Printems de ce Pays-là, & que nous nous
éloignions de la Ligne équinoxiale. Le Ciel nous en
paroissoit plus charmant, la campagne plus riante, & l'un &
l'autre fournissoit de matiére à la plupart de nos
entretiens.

Du Puis, sur tout, sembloit être charmé du Soleil, qui
depuis son lever jusqu'à son coucher, ne cessoit de nous
couvrir de ses agréables rayons. Il ne faut pas mentir, nous
dit-il un jour, si je n'étois pas né sous des climats où les
Peuples sont assez heureux pour avoir été instruits dans la
connoissance de leur Créateur, & que je n'eusse jamais ouï
parler de l'Etre des êtres, le flambeau des Cieux seroit
sans contredit la seule & unique Divinité que je croirois
digne de mes adorations: non seulement parce que c'est
l'objet visible du monde le plus agréable, mais aussi à
cause que sans son secours, il n'y a ni plante, ni animal
qui puisse subsister: tout languit au moment qu'il
s'éloigne, & sa présence rend de la vigueur à ce qui
paroissoit mourant. Vous n'êtes pas le seul, lui dis-je, qui
êtes de ce sentiment, il y a encore des Nations entiéres qui
invoquent ce bel Astre, comme la Cause premiére de toutes
choses: & ceux même qui ont reconnu un être souverainement
parfait, n'ont pas pû s'empêcher de lui donner des Epitétes
qui marquoient assez l'estime qu'ils en faisoient. Orphée
l'apelloit l'Œil du Ciel; Homére, celui qui voit & entend
toutes choses: Héraclite, la fontaine de la lumiére céleste:
Saint Ambroise, la beauté du Ciel: Philon, l'idée de la
resplendeur éternelle: Platon, l'ame du monde. Le Roi David
en exalte merveilleusement l'excellence, sur tout dans son
Pseaume dix-huitiéme: & les saints Hommes du vieux & du
nouveau Testament, ne font nul scrupule de nous le
représenter, comme le modéle de la Divinité, qu'ils apellent
en cent endroits, l'Orient d'enhaut, & le Soleil de Justice.

Je me mocque, continua La Forêt, de ce que les autres ont
dit des Astres; je prie Dieu, & si j'ai de la vénération
pour les créatures, ce n'est que par raport au Créateur, qui
est digne d'être admiré dans ses Ouvrages: mais ce qui me
surprend dans le Soleil, ce sont les deux mouvemens opposez
que l'on dit qu'il a, un mouvement journalier d'Orient en
Occident, & un annuel d'Occident en Orient. Il est vrai,
repris-je, que ces deux mouvemens sont directement
contraires l'un à l'autre, si on les attribuë au Soleil
comme ont fait presque tous les Anciens: mais rien n'est
plus naturel si on attribuë ces deux mouvemens à la terre,
qui fait un grand cercle autour du Soleil dans l'espace d'un
an, & tourne une fois sur son Centre, ou sur son Axe, en
vingt-quatre heures: tout comme une boule, ou si vous voulez
un navet que vous auriez poussé d'un bout d'une allée à
l'autre; car en même-tems que ce navet avanceroit vers le
bout de l'allée, il seroit en même-tems plusieurs tours sur
son Axe. La Terre en fait de même, & ses deux différens
mouvemens ont toûjours servi aux hommes pour mesurer le tems
de leur durée. Le tour qu'elle fait sur son Axe fait notre
jour naturel de vingt-quatre heures; & le tems qu'elle met à
faire son grand Cercle autour du Soleil, fait notre année de
trois cens soixante & cinq jours & six heures, à quelques
minutes près. Il est vrai que cette mesure pour l'année n'a
pas été toûjours également bien connuë chez toutes les
Nations. Les Egyptiens, les Caldéens, les Juifs & d'autres
Peuples anciens, ont compté leurs années différemment, & les
ont fait plus longues ou plus courtes les uns que les
autres. Plusieurs entr'eux ont réglé leurs années plûtôt par
le cours de la Lune, que par celui de la Terre, & plusieurs
Nations en sont encore de même aujourd'hui.

Le Calendrier qu'on suit présentement parmi les Nations de
l'Europe, & qui est venu des anciens Romains, n'a pas été
toûjours si exactement réglé comme à présent: car du tems de
Romulus, Fondateur de Rome, l'année qui doit être le tems
que la Terre employe à parcourir son grand Cercle autour du
Soleil, n'étoit que de trois cens quatre jours, compris en
dix mois: Mars, Mai, Juillet, Octobre, étoient chacun de
trente & un jour, les autres n'en avoient que trente. Numa
Pompilius son Successeur, en ajoûta cinquante & un à ce
nombre, de sorte que l'année avoit alors trois cens
cinquante-cinq jours. Il retrancha outre cela un jour de
chaque petit mois, qu'il ajoûta à ces cinquante & un, & de
leur somme il institua les mois de Janvier de vingt-neuf, et
de Février de vingt-huit jours. Enfin, Jules César, premier
des Empereurs Romains, ayant consulté les plus habiles
Astronomes de son tems, changea de leur consentement,
l'année qui étoit à peu près lunaire, en une année solaire,
en y ajoûtant encore dix jours, lesquels il distribua de
maniére, que Janvier, Août & Décembre, en eurent chacun
deux, & Avril, Juin, Septembre & Novembre un. Cependant,
comme cela ne suffisoit pas encore, parce que l'année est de
trois cens soixante & cinq jours, six heures, moins environ
onze minutes, ce Monarque voulut que toutes les quatre
années on auroit un an de trois cens soixante & six jours,
& ce jour devoit être placé entre la six & septiéme Calande
de Mars: si-bien que l'on avoit deux sixiémes Calendes de
Mars, dans une telle année, qu'on apelloit bissexte, parce
qu'on comptoit deux fois le sixiéme jour avant que de
compter le suivant.

Cette correction pour juste qu'elle parut, ne laissa pas de
causer de l'erreur au Calendrier dans la suite du tems; car
encore que l'année ne fut alors trop longue que d'environ
onze minutes, au lieu que le Soleil, comme on parloit,
entroit de son tems, ou quarante-cinq ans avant la naissance
de Jesus-Christ, dans l'équinoxe du Printems, le
vingt-quatriéme de Mars, il y entra le vingt & uniéme au
Concile de Nicée, en l'an trois cens vingt-sept, & l'onziéme
du tems de Grégoire Treiziéme en 1582: ce que ce Pape ayant
remarqué, il retrancha dix jours de cette année-là, entre le
quatre & le quinziéme d'Octobre, à cause qu'il ne se
trouvoit point-là de Fêtes & de Saints intéressez. Et de
peur qu'on ne retomba dans le même abus, ce qui étoit de
conséquence pour les équinoxes, qui auroient fait avec le
tems une révolution entiére par tous les mois de l'année en
rétrogradant: il ordonna qu'à l'avenir, trois Siécles l'un
après l'autre, on ne compteroit point d'année bissexte à
leur fin, mais seulement au bout du quatriéme: de-là vient
qu'il faut quatre cens années Grégoriennes & trois jours,
pour égaler quatre cens années Juliennes.

Je sçai bon gré à Mr. Du Puis, dit la Forêt, d'avoir donné
une occasion à ce discours; car il y a long-tems que j'avois
desiré d'aprendre ce que l'on entend, par l'année bissexte,
par vieux & nouveau stile, & de sçavoir la véritable cause
de tous ces changemens. Il falut, pour les contenter, leur
expliquer de même à plusieurs reprises, ce que veulent dire
les termes d'Epacte, de nombre d'Or, de Sicle solaire,
d'Indiction Romaine, d'Ides, de Calendes, & presque de tout
ce qu'il faut sçavoir pour composer un Almanac. Ce qui leur
donna le plus d'admiration, fut lorsque je les assurai que
le Soleil qui nous paroît si petit, est infailliblement plus
grand gue toute la Terre. Assurément, disoit la Forêt, cela
surpasse l'imagination, & je croi que tout ce que l'on nous
en sont de pures rêveries. Du Puis qui enchérissit sur tout
ce que son Camarade pouvoit alléguer à cet égard, osa même
me traiter d'extravagant, parce que je soûtenois que cela
étoit véritable; de sorte qu'il falut, malgré moi, en venir,
à des éclaircissements pour leur donner quelque satisfaction
là-dessus.

J'avouë, leur dis-je, qu'il est impossible de déterminer au
juste la grandeur des flambeaux célestes; tous ceux qui
l'ont fait ont été des présomptueux, qui ont tâché de nous
en imposer. Les instrumens dont nous nous servons pour
mesurer la Paralaxe du Soleil, sont trop petits et trop mal
divisez, par raport au prodigieux éloignement de cet Astre.
Je n'ai jamais vû d'Astrolabe divisé en minutes, & il seroit
nécessaire qu'il le fut en secondes, & peut-être en de
moindres parties: cela ne se peut, ou il seroit si grand que
l'on ne sçauroit s'en servir. Et une preuve qu'on sy peut
aisément tromper sans cela, c'est que quelques exacts
qu'ayent été les Astronomes, qui non contens de la
spéculation, ont voulu réduire cette question en pratique,
ils se sont abusez si lourdement, que la différence de
l'opinion de l'un à celle de l'autre, est capable de faire
douter s'ils avoient seulement le sens commun de vouloir
donner leurs sentimens pour des véritez. Ticho Brahe, qui
sembloit avoir parcouru les Cieux, comme Christophe Colombe
la Terre, assure que le Soleil est cent trente-neuf fois
plus grand que le globe que nous habitons. Copernic soûtient
que ce nombre va jusqu'à cent soixante-deux. Ptolomée le
fait de cent soixante-six. Le Pére Scheiner de quatre cens
trente-quatre. Wendelinus de quatre mille nonante-six. Et un
de mes Régens le pousse jusqu'à trois millions de fois plus
grand que la même Terre. On ne fait donc rien positivement
de sa grandeur: mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
est beaucoup plus étendu que ce grand Corps, quelque vaste
qu'il nous paroisse. Car premiérement, si on le pose égal à
la Terre, il est évident que ses rayons rasant les parties
extérieures de cette Sphére terrestre, laisseroient en
continuant, un cilindre d'obscurité au-delà, dont les côtez
seroient paralléles; de sorte que les Planettes qui
passeroient par cette ombre, ne recevant aucune lumiére, &
n'en ayant point d'elles-mêmes, seroient éclipsées. Si le
Soleil étoit plus petit, ses rayons, après avoir rasé la
Terre, iroient en s'élargissant, & formeroient un Cône
tronqué d'ombre, dont la base seroit au Firmament, & le
sommet sur la partie de la Terre opposée au Soleil: d'où il
suit qu'il y auroit encore une plus grande partie du Ciel
obscurcie, & que toutes les Planettes qui s'y
rencontreroient, dévroient, comme il vient d'être dit, ne
rendre aucune clarté. Or il n'y a jamais que la Lune qui
nous paroisse éclipsée: ainsi il paroît que le Soleil doit
être incomparablement plus grand que la Terre; puisque ses
rayons ayant rasé cette grande masse, se réunissent un peu
au-dessus de la Lune, où le Cône formé par l'ombre de la
Terre, finit en pointe. A cette explication j'ajoûtai une
figure sur le sable, pour leur en faciliter l'intelligence.

Je confesse, dit alors Du Puis, que cela est démonstratif,
pour ce qui touche la cause; mais pour les effets dont vous
parlez, ou les défaillances des Planettes, je n'y entends
goute, & je n'ai pas même sçû que les Eclipses eussent rien
d'ordinaire & de naturel. Au contraire, repris-je, il n'y a
rien-là de mistérieux. Les Planettes sont des corps opaques
& durs, qui ressemblent assez à la Terre, & que bien des
gens croyent habitées; elles ne donnent aucune clarté que
par réflexion, & après l'avoir reçûë du Soleil. De-là vient
que nous n'avons d'Eclipse de Lune que lorsque se levant
d'un côté, pendant que le Soleil se couche de l'autre, & que
ces deux Astres sont par conséquent en opposition, la Terre
se trouve directement entre-deux, & empêche qu'ils ne se
puissent voir en face. Mais si le soleil, interrompit La
Forêt, est la source de la lumiére, comment la perd-il à son
tour en de certains tems? D'où lui viennent ces
désaillances, qui alarment si fort le monde, & qui est-ce
qui lui rend son ancien éclat? Comme l'interposition de la
Terre, repliquai-je, cause les Eclipses de Lune,
l'interposition de la Lune obscurcit aussi le Soleil:
c'est-à-dire, que toutes les fois que la Lune est en
conjonction avec le Soleil, & qu'elle passe entre lui & la
Terre en droite ligne, elle fait l'office d'un rideau, qui
nous dérobe la vûë de ce bel Astre; mais cette privation ne
sçauroit durer long-tems, à cause du mouvement différent de
ces Corps. Le cercle que la Terre décrit autour du Soleil
est incomparablement plus grand que n'est celui que la Lune
fait autour de la Terre, & au lieu que celle-là avance
environ treize degrez en un jour, celle-ci n'en franchit
qu'un peu plus d'un en Hyver, & un peu moins en Eté, de
sorte qu'ils se dégagent bien-tôt de l'autre. Comment, dit
La Forêt, la Terre va plus vite en une saison qu'en l'autre?
Oui en aparence, repris-je, cela différe environ quatre
minutes, parce que la Terre étant beaucoup plus éloignée du
Soleil en Eté qu'en Hiver, il faut qu'il semble aussi aller
plus lentement pendant les longs jours, que durant les
courts: comme une voiture qui n'est qu'à cinquante pas de
notre œil, paroît aller bien plus rapidement que
lorsqu'elle en est à cinq cens pas de distance.

Mais, dit du Puis, puisqu'il s'agit de pas, un même feu ne
se fait-il pas mieux sentir à deux pas de distance qu'à dix?
Sans doute, lui-répondis-je. Et si le Soleil qui est chaud,
reprit-il, est plus près de la Terre en Hiver qu'en Eté,
pourquoi la chaleur ne se régle-t-elle pas suivant son
éloignement? & d'où vient que nous tremblons de froid dans
le même tems que nous dévrions suër à grosses goutes? C'est
fort bien dit, repartis-je, cette objection fait voir, que
l'ignorance & la raison ne sont pas incompatibles; cependant
en pensant m'avoir pris, vous vous êtes trompé vous-même. Je
ne veux pas vous prouver qu'il n'y a au monde ni chaud, ni
froid, ni clarté, ni odeur, ni son, ni couleurs, ni aucune
des qualitez que nous apercevons dans les corps: cela me
donneroit trop de peine, & vous ne m'entendriez peut-être
pas, parce que cela dépend de certaines connoissances, dont
vous n'avez seulement pas les principes: je me contenterai
de vous dire, qu'il n'y a à proprement parler, qu'une même
forte de matiére, mais qui, à proportion qu'elle est
figurée, ou en mouvement, produit en nous, par le moyen de
nos organes, de certains effets, que nous attribuons aux
corps, & qui nous les fait apeller chauds, froids, lumineux,
colorez, & ainsi des autres; quoi qu'effectivement le son,
la couleur, le goût, &c. soient proprement en nous, & non
dans ces corps; comme la douleur, qui provient d'une
piqueure, est en nous & nullement dans l'épingle qui l'a
causée. Et marque que votre comparaison n'est pas juste dans
le sens même où vous la voulez employer, c'est que le
coupeau des Alpes qui est plus près du Soleil de toute leur
hauteur, que le pied, demeure couvert de neige en Eté,
pendant que tout périt de chaud dans leurs Valées, qui en
sont d'autant plus éloignées: dont la véritable raison est,
pour ne rien passer sans quelque legére explication, que
l'air est si subtil à une lieuë de la Terre, que dans
quelque agitation qu'il soit, il n'a pas la force de
dissiper les moindres corps; au lieu qu'il est si grossier
sur sa superficie, qu'il est capable d'ébranler nos parties
les plus solides, & de causer ce que nous apellons une
excessive chaleur.

Tout cela est beau assurément, reprit La Forêt, mais je vous
demande pardon si je vous dis, que je ne vois pas que vous
ayez encore rien conclu par raport à l'Hyver & à l'Eté. Cela
est vrai, lui répondis-je, c'est une question d'une autre
nature. Lorsque le Soleil est élevé vers notre zenith, comme
en Eté, quoiqu'il soit fort éloigné de nous, il ne laisse
pas de nous envoyer beaucoup de rayons presque
perpendiculairement; au lieu qu'en Hyver, restant plus bas
vers l'horison, la plûpart de ses rayons, qui ne peuvent
venir que de côté, rejaillissent sur la superficie de notre
Atmosphére; bien peu passent & pénétrent jusqu'à nous:
cependant, c'est dans le grand ou petit nombre de ces
rayons, que consiste le chaud & le froid; comme cela se
prouve aisément par les miroirs & les verres ardents, dont
les effets sont toûjours proportionnez à la quantité des
rayons de lumiére qu'ils rassemblent.

Pendant ces doux entretiens, qui se faisoient plûtôt en vûë
de passer le tems, que d'augmenter le nombre des
Philosophes, puisqu'il auroit falu s'y prendre d'un autre
biais pour y réüssir, nous ne laissions pas d'avancer
considérablement: mais enfin, il falut changer de langage.
Il y avoit trente-cinq jours que nous avions quité notre
Troupe, & nous comptions que nous devions avoir fait environ
cent trente lieuës de chemin, lors que tout d'un coup, nous
nous trouvâmes au bord d'un Lac, qui nous paroissoit d'une
fort vaste étenduë. Cet obstacle nous étonna, nous
demeurâmes assez long-tems irrésolus sur ce que nous devions
faire; l'un parloit de s'en retourner, l'autre de rester-là,
& de se loger le mieux que nous pourrions, pour y passer
quelques jours: mais enfin, il fut résolu de nous avancer à
droite, & de côtoyer cette grande eau, pour voir si nous en
trouverions la fin. Après sept ou huit lieuës de marche,
nous commençâmes à voir terre de l'autre côté, & nous étions
ravis de ce qu'à mesure que nous avancions, nous en
discernions toûjours mieux les objets; mais en récompense,
nous aperçûmes que nous entrions insensiblement dans un lieu
marécageux, où la terre étoit molle, tremblante & de
très-mauvaise odeur. Tout le Païs étoit aux environs de-là,
plat & uni; nous ne voyons aucune issuë, & nous ne faisions
plus un pas, de quelque côté que nous tournassions, que nous
n'enfonçassions jusqu'à moitié jambe. J'avois beau
encourager mes gens, il n'y eut pas moyen de passer outre,
il falut même malgré nous retourner sur nos pas; & quoi-que
nous fussions extrémement harassez, nous fûmes obligez de
faire plus de deux grandes lieuës avant que d'oser nous
arrêter, parce que nous étions mouillez, & que jusques-là,
nous n'avions point trouvé de bois pour faire du feu capable
de nous sécher.

Après nous être reposez suffisamment, nous prîmes le parti
de gagner toûjours à gauche, & de voir s'il n'y auroit point
d'empêchement de ce côté-là. Nous marchâmes ainsi quatre
jours de suite, jusques à ce que nous arrivâmes à une Forêt
remplie de chênes d'une hauteur & d'une grosseur
extraordinaire. Nous hésitâmes si nous devions nous y
engager, & nous ne le fîmes qu'à condition que nous ne nous
écarterions du Lac, que le moins qu'il seroit possible: mais
cela ne dura pas long-tems, à peine eûmes-nous fait trois
petites lieuës, que nous nous trouvâmes au pié d'une
Montagne si escarpée, qu'il n'y a point d'animal qui fût
capable d'y monter. Le Roc avançoit même sur le Lac, dont
les eaux quelquefois agitées, en avoient vrai-semblablement
rongé le pié. Nous côtoyâmes cette hauteur de l'autre côté,
pendant tout un jour, sans trouver aucun endroit, qui nous
la rendît accessible: ce n'étoit par tout que précipices &
hauteurs épouventables. A l'aspect affreux de tant
d'obstacles invincibles la patience nous abandonna: mes deux
Camarades me firent de fort sensibles reproches, de ce que
je les avois engagez dans ce mauvais pas.

J'avouë, leur dis-je; que nous avons raison de nous plaindre
de notre malheureux fort; mais vous devez considérer que
rien n'arrive à l'aventure; il y a sans doute une
Providence, qui dirige tout à sa volonté. Comme c'est cette
Sagesse qui nous a conduits, elle nous suggérera bien aussi
les moyens de nous en tirer d'une maniére ou d'autre. C'est
une chose assurée que Dieu n'abandonne jamais les siens, en
quelque part du monde qu'ils aillent: si nous mettons en lui
notre confiance, il nous assistera de son secours. Vous
savez que ce n'est ni le lucre, ni la gloire, qui nous a
attirez ici; nous n'avions même rien à perdre, & moyennant
que nous conservions la vie, nous avons tout ce que nous
aurions eu chez nous. Ne nous rebutons point de ce qui nous
est arrivé jusqu'ici, notre but principal est de courir, &
de découvrir des nouveautez, qui nous fassent plaisir: je ne
desespere pas d'aller plus loin, & de trouver un jour de
quoi nous mettre en état de vivre heureux. Allons, ne
perdons point de tems, poursuivis-je, retournons-nous-en au
Lac, & voyons si nous ne pourrons pas trouver le moyen de le
passer sans trop de danger. Nous avons par bonheur des
haches, & il y a ici du bois en abondance, nous ne serons
pas les premiers qui auront franchi un trajet avec un
Radeau. Si nous en venons à bout, je me flâte après cela
d'une plus heureuse découverte. Jusques ici le Païs est
inhabitable, il est humainement parlant, impossible qu'il
soit de même par tout; & qui fait enfin si nous ne
trouverons pas quelque Peuple civilisé, qui récompensera,
par ses honnêtetez les fatigues & les dangers que nous avons
effuyez pour les aller déterrer, & pour leur aprendre, s'ils
ne le savent pas, qu'il y a d'autres gens qu'eux au monde.

J'avois beau en conter à mes Camarades, tout cela ne les
satisfaisoit point, & je suis persuadé que s'ils avoient vû
la moindre aparence de retrouver notre Equipage où nous
l'avions laissé, ils auroient sans doute tout hasardé pour
tâcher de la rejoindre. Il falut pourtant se résoudre à
quelque chose. Nous retournâmes au Lac, & le considérâmes de
bien des endroits avant que nous convinsions de celui où
nous hasarderions de le passer. Ces allées & venuës nous
consumérent pourtant huit jours, le neuviéme nous
commençâmes à mettre la main à la besogne. Nous coupâmes
premiérement dix arbres de sept à huit pouces de diamettre,
dont nous ôtâmes les branches, & les accourcîmes jusques à
la longueur de vingt semelles; puis les ayant mis dans
l'eau, nous les attachâmes ensemble du mieux que nous pûmes,
partie avec des joncs entrelacez, & principalement avec de
l'écorce de branches de saules, qui étoient en grande
quantité au bord de l'eau & dont nous tressames des cordes
de telle longueur que nous les voulûmes. Ensuite nous
aprêtames une vingtaine d'autres arbres plus courts que nous
arrangeâmes & liâmes de travers sur les premiers. Enfin nous
en mîmes sur ces seconds une troisiéme étage, du même sens &
de la même longueur que ceux de la premiére couche. Nous
fîmes aussi cinq avirons, ou pêles, qui nous tinrent plus de
tems que tout le reste.

Comme nous étions encore occupez à notre charpenterie, La
Forêt nous avertit qu'il voyoit à soixante pas de-là remuër
quelque chose dans des joncs, qui n'étoient pas fort
éloignez du Lac: en effet, nous reconnûmes d'abord avec lui
qu'il faloit même que ce fût un animal d'une grosseur
considérable. Du Puis & moi prîmes chacun notre fusil, &
l'ayant chargé de quatre balles, nous tirâmes ensemble
dessus, conservant un troisiéme coup pour le nécessaire;
comme l'expérience nous l'avoit enseigné dans notre route,
où nous manquâmes deux ou trois fois d'être déchirez pas des
Ours, pour nous être défaits de tout notre feu. Nos Armes
étoient à peine lâchées que nous fûmes extrémement surpris &
épouventez d'entendre des hurlemens effroyables, & de voir
un trémoussement si prodigieux dans ces roseaux. Nous fûmes
assez long-tems en suspens, si nous devions aller voir ce
que c'étoit ou non; mais après avoir considéré que tout ce
que nous entendions & voyons ne pouvoit être
vrai-semblablement que l'effet d'une playe mortelle, qui
mettoit cette bête hors de deffense, nous rechargeâmes nos
fusils, & nous aprochâmes toûjours, en tremblant pourtant,
de l'endroit où elle se débattoit. D'abord qu'elle nous
aperçût elle redoubla ses cris, & faisoit de grands efforts
pour échaper à notre poursuite; sa peur nous enfla le
cœur; & La Forêt lui voyant lever la tête lui lâcha son
coup si à propos, qu'il la lui ouvrit de part en part, & la
coucha roide morte. Nous restâmes néanmoins encore quelques
momens sans oser en aprocher; mais voyant qu'elle ne se
remuoit plus, nous commençâmes par la toucher du bout de nos
armes, & l'ayant tirée hors de-là, nous reconnûmes que
c'étoit une espéce de Loutre; mais qui n'avoit que deux
jambes fort courtes sur le devant, lesquelles l'un de nous
deux avoit cassées à la premiére décharge; ce qui lavoit
mise hors d'état de fuir. Cet animal devait peser au moins
cent cinquante livres. Nous nous mîmes après à l'écorcher,
ensuite de quoi nous en rôtîmes la meilleure partie. La
chair en étoit bonne, & avoit un goût aprochant de nos
Canards.

Le lendemain, qui étoit le treiziéme jour que nous étions
arrivez-là pour la premiére fois, nous résolûmes de démarer,
& de passer outre. La pesanteur de notre Radeau faisoit que
nous allions fort lentement: il y en avoit toûjours deux qui
travailloient de la pêle, tandis que l'autre prenoit du
repos. L'air étoit par bonheur fort tranquille, le tems le
plus agréable du monde; & je puis dire que nous prîmes bien
du plaisir à ce passage, que nous avions entrepris pourtant
sans savoir ce que nous deviendrions. C'étoit une chose
surprenante de voir la multitude infinie de Poissons qu'il y
avoit dans ce beau Lac: les uns sautoient d'un côté, les
autres venoient heurter contre notre Voiture de l'autre: il
y en avoit même qui nous suivoient avec la tête hors de
l'eau, & donnoient des branlemens de queuë, par lesquels on
eut presque dit qu'ils vouloient témoigner la joye qu'ils
ressentoient de nous voir. Ce petit jeu muet nous rendoit
quelquefois si attentifs, que nous restions de longs
intervales dans l'inaction. Nous en prîmes plusieurs de la
main que nous rejetâmes aussi-tôt dans leur élément; & il ne
tenoit qu'à nous d'en prendre autant que nous en aurions
voulu. Ce qui augmenta sensiblement notre joye, fut que
vers le soir, lors que nous perdions de vûë le rivage que
nous avions quité, nous découvrîmes en même tems celui du
côté où nous tendions. Cette agréable vûë nous donna de
nouvelles forces: nous travaillâmes presque toute la nuit, &
je doute qu'il fut le lendemain, plus de quatre heures
après-midi, lors qu'heureusement nous vînmes donner de notre
Radeau contre le bord. Aussi-tôt que nous fûmes à terre,
nous trouvâmes à propos de nous servir de tout ce que nous
avions, d'attaches pour amarer notre Machine, tant à de
grosses pierres qu'il y avoit sur le rivage, qu'à un pieu,
ou tronc d'arbres que nous enfonçâmes en terre, & que nous
avions aporté à ce dessein, dans l'incertitude où nous
étions si nous nous trouverions mieux ailleurs, & si nous ne
serions peut-être pas forcez de repasser quelque jour par ce
même endroit. Au reste, nous nous sentions si fatiguez de
notre Navigation, que nous campâmes à cent pas de-là, & y
restâmes jusques au lendemain au matin, que nous continuâmes
notre route.

Nous n'eûmes pas fait une demi-lieuë que nous rentrâmes dans
un Bois aussi épais que les précédents, mais que nous eûmes
percé en moins de deux heures. Ce fût-là où nous nous vîmes,
arrêtez tout d'un coup, par des Rochers qui n'avoient non
plus de talut qu'une muraille. Cette nouvelle barriére causa
aussi de nouvelles disputes entre nous: mes Camarades
murmuroient extrêmement, & moi je les encourageois à mon
ordinaire. Il falut même que j'en vinsse jusqu'à leur
assurer, qu'au lieu que mes idées étoient ordinairement si
embrouillée & si mal suivies pendant le sommeil, que je
voyois rarement le dénoûment de mes songes, j'en avois eu un
la nuit précédente, dont l'enchaînure & les circonstances
étoient si particuliéres, qu'il devoit infailliblement nous
augurer quelque chose de fort avantageux: & là-dessus
j'inventai sur le champ quelques fictions, qui, quoi que
peut-être assez mal concertées, ne laissérent pas de faire
tout l'effet que j'en attendois. Sur le matin, leur dis-je &
environ une heure avant le lever du Soleil, il m'a semblé
entendre une voix bruyante comme un tonnerre, qui m'a dit:
Que fais-tu-là, mon enfant? Léve-toi, marche, ta délivrance
est prochaine. En même-tems s'est présenté devant moi une
jeune fille, en vétemens blancs, ayant les cheveux pendans &
éparpillez sur les épaules, la face riante, les jambes
découvertes jusques au-dessous du genou, & tenant en ses
mains un Corbillon d'osier fin, artistement entrelassé de
toutes sortes de fleurs odorantes, & rempli de fruits rares
& délicieux, dont elle nous a invitez de manger. A ma
gauche, il y avoit un champ tout couvert de gerbes du plus
beau froment que la terre porte; & à ma droite, un arbre, au
tronc duquel il y avoit une ouverture, dont sortoit avec
impétuosité, une liqueur claire & vermeille, qui embaumoit
par son odeur. Je me suis retourné pour voir ce qu'il y
avoit derriére moi, mais apercevant un monstre épouventable,
tout hérissé d'épines & de chardons, j'en ai été tellement
saisi d'horreur, qu'encore qu'il me tournât le dos, je n'ai
pas laissé de m'éveiller en sursaut. A ce songe j'ajoutai
une favorable explication, qui ne contribua pas peu à nous
donner de bonnes jambes.

En côtoyant toûjours ces Montagnes du côté de l'Orient, nous
découvrîmes enfin une fente, par où nous nous mîmes à
grimper. Je ne sçaurois exprimer la peine que nous eûmes à
nous porter jusqu'au haut. Quand nous y fûmes parvenus, nous
nous assimes pour reprendre haleine, & mangeâmes un morceau.
Nous étant relevez, nous aperçûmes bien-tôt après un Etang
d'environ un quart de lieuë de circonférence, borné d'un
côté par des pointes de Rocher escarpées, & même penchantes,
jusques sur l'eau, & de l'autre, par une espéce de Digue
fort étroite & raboteuse, qui avoit à droit un précipice,
dont on ne pouvoit découvrir le fond. Ces objets affreux me
rendirent muet comme un Poisson: je ne me sentois plus de
force ni de courage pour rien dire, & j'avouë franchement
que j'aurois alors desiré de tout mon cœur d'être encore
à entreprendre le Voyage. Il n'y avoit aucune aparence de
descendre par-là où nous étions montez, & je voyois trop de
risque à passer outre.

Dans l'embarras où j'étois, je fis un effort considérable
pour monter jusques sur la cime d'un roc, que nous avions
laissé sur le derriére: aussi-tôt que j'y fus parvenu, ma
douleur se changea tout-d'un-coup en une excessive joye,
lorsque je vis qu'immédiatement après ces hauteurs, il
paroissoit un Païs plat, uni & entre-coupé de canaux, sur
les bords desquels il y avoit des arbres plantez en ordre:
il me sembloit même entrevoir des bêtes dans des prez
herbeux, & plus loin de grands corps, qui paroissoient être
des demeures d'hommes. Je sis signe à mes Camarades de me
suivre, & leur marquai par mes gestes & diverses contorsions
de corps que notre délivrance aprochoit. L'envie qu'ils
avoient d'aprendre de bonnes nouvelles, les porta à
m'imiter. Ils pensérent comme moi, s'estropier avant que de
me pouvoir joindre, mais de même aussi, ils furent
incontinent consolez de leur travail, & convinrent sans
hésiter, que cette terre devoit incontestablement être
habitée. La difficulté seulement étoit d'y parvenir, &
cette difficulté nous paroissoit insurmontable. Nous
considérâmes attentivement de cette hauteur où nous étions,
tout ce qu'il y avoit à l'entour; mais rien d'accessible ne
se découvrant à nos yeux, nous nous aidâmes à descendre, &
vînmes examiner de nouveau, le Précipice, & l'Etang.

Pour moi, je fus incontinent d'avis, quelque risque qu'il y
eût, que nous devions retourner sur nos pas, aller couper du
bois dans la Forêt, où nous avions passé la nuit, le traîner
en haut du mieux que nous pourrions, & nous en servir à
franchir ce petit trajet. Du Puis, au contraire, trouvant ma
proposition d'une exécution presque impossible, dit que le
passage qui étoit entre le Lac & le Précipice, paroissoit
avoir autour de deux pieds de largeur aux endroits les plus
étroits, qu'ainsi on pouvoit aisément hazarder de le passer,
& qu'il vouloit bien être notre Guide. Je fus ravi de sa
résolution, & je ne manquai pas de l'apuyer par des exemples
des Pyrenées & des Alpes, dont j'avois lû quelque chose
dans plusieurs Mémoires de Voyageurs: mais La Forêt qui
étoit, disoit-il, sujet aux vertiges, protesta qu'il ne nous
imiteroit point, quoi qu'il en pût arriver, mais que si l'on
étoit résolu de passer, il aimoit mieux le faire à la nage.
L'autre lui donna aussi-tôt raison & s'engagea de porter ses
hardes, & même les miennes, si je me voulois mettre à l'eau
avec lui. Ce qui fut dit fut fait: La Forêt & moi nous
deshabillâmes, nous fîmes un paquet de nos habits, & Du Puis
s'en étant chargé, se mit en devoir de passer, laissant-là
nos haches & nos fusils, qui aussi-bien ne nous étoient plus
utiles à rien, puisque nous n'avions pas trois charges de
poudre de reste; à condition pourtant, que s'il trouvoit le
passage moins dangereux que nous ne nous l'étions imaginé,
il les reviendroit quérir. Comme nous nagions parfaitement
bien l'un & l'autre, nous fûmes bientôt à l'autre rive,
parce que nous avions choisi l'endroit le plus étroit: ainsi
Du Puis qui avoit pris nos habits, s'étoit vû obligé de
faire un assez grand détour avant que de venir à son
passage.

Aussi-tôt que nous fûmes à terre, nous courûmes à sa
rencontre, & fûmes bien-aise de le voir venir gaillardement.
Mais par une fatalité inconcevable, & dont je ne cesserai
d'avoir du regret toute ma vie, comme le malheureux n'avoit
pas dix pas à faire pour être sauvé, un éclat de la Roche
qui le portoit, se détacha tout-d'un-coup, de sorte que la
terre lui manquant sous les pieds, nous le vîmes avec
horreur disparoître en criant: O bon Dieu, ayez pitié de
moi! Nous nous avançâmes avec précipitation, pour voir ce
qu'il étoit devenu, mais helas! nous ne vîmes ni
n'entendîmes plus la moindre chose.

Je prie le Lecteur charitable de s'arrêter ici un moment, &
de faire une sérieuse réflexion sur notre désastre. Le
desespoir où nous étions d'avoir perdu notre Ami, joint à
l'état pitoyable où nous nous voyions, n'ayant ni hardes
pour couvrir notre nudité, ni aucuns moyens humains pour
substenter notre corps, donna si fort la gêne à notre
esprit, que nous pensâmes cent fois nous jetter tête baissée
après lui, & finir ainsi en un instant le cours fâcheux
d'une si malheureuse vie.



CHAPITRE VI.

_De la découverte d'un très-beau Païs, de ses Habitans, de
leur Langage, Mœurs & Coûtumes,_ &c. _& de l'estime où
notre Auteur & son Camarade y étoient._


Cependant le froid nous saisissoit, parce que le Soleil
étoit à l'extrêmité de sa course, deux motifs pressans pour
nous faire songer à notre retraite. Nous descendîmes la
montagne avec assez de facilité à cause qu'elle avoit-là
beaucoup de talut. Au pied il y avoit un fossé large &
profond, qu'il falut encore passer à la nage: c'étoit une
des barriéres du Païs, où l'on n'avoit point fait bâtir de
Ponts pour en faciliter ou l'entrée ou la sortie. Plus nous
avancions dans la Campagne, plus nous en découvrions les
beautez: mille indices différens nous assuroient que le Païs
étoit habité. Les Animaux que nous avions crû voir de dessus
la Montagne, étoient en effet des Chévres, qui paissoient
dans des Prez, où l'herbe verte les déroboit en partie à la
vûë. Nous n'étions enfin pas fort éloignez de ces Troupeaux,
lorsque le Chévrier, qui gardoit le plus prochain, & qui
étoit couché à terre, remarqua que ses bêtes allongeoient le
coû, & sembloient avoir en vûë quelqu'objet qui leur donnoit
de l'étonnement. Il se léve, & aussi tôt qu'il nous eût
aperçûs, se met à fuïr de toute sa force, s'imaginant en
voyant deux hommes nûs sur le soir, venir du côté des
Montagnes, que nous fussions enragez, comme nous l'avons sçû
dans la suite: ses Chévres se mirent de même à la débandade.
D'autres Bergers qui n'étoient pas loin de là avec des
Moutons, ne sçavoient que penser de ce desordre; ils eurent
pourtant assez de courage pour s'atrouper, & venir sept ou
huit qu'ils étoient, reconnoître qui nous étions. Aussi-tôt
que nous nous crûmes à portée, nous joignîmes les mains
ensemble, & tâchions par toutes les marques possibles à leur
donner de la compassion. Ils s'avancérent, & voyant que nous
étions nûs & dénuez de toutes armes, ils vinrent jusqu'à
quatre pas de nous, avec chacun un gros bâton à la main, &
se mirent à nous parler. Je leur dis en Latin, en François &
en Portugais, langage que j'avois assez bien apris par
raport au tems que j'avois séjourné en Portugal, que nous
étions deux Européens honnêtes gens, qui croyions en Dieu,
en levant le doigt au Ciel, & frapant ensuite sur la
poitrine. Mais quelques efforts & grimaces que je fisse, je
connus bien à leur mine, que nous ne nous entendions ni l'un
ni l'autre: de sorte que je me jettai à leurs pieds, puis me
mettant à trembler & à étendre les mains, je tâchai de leur
insinuër que j'avois froid, & que j'aurois fort desiré de me
chauffer. Là-dessus ils entretinrent quelques momens, sans
donner pourtant aucune marque qu'ils voulussent nous faire
du mal. Enfin, après s'être bien consultez, ils nous firent
signe de les suivre, & nous menérent chez un vénérable
Personnage: qui après avoir jetté les yeux sur nous,
commença par nous faire donner à chacun une grande Robbe qui
nous couvroit depuis la tête jusqu'aux pieds, parce qu'il y
avoit au haut un bonnet attaché, en forme de capuchon.

Il se mit ensuite à nous interroger par signes, d'où nous
venions, si c'étoit de l'Orient, de l'Occident, ou de
quelqu'autre partie de l'Univers. Nous lui répondîmes en
notre Langue, & par les meilleures gesticulations dont nous
étions capables, que nous n'étions ni Anges, ni Démons, pour
être venus du Ciel ou des Abîmes, que nous étions des
Animaux raisonnables comme lui, qui passant la Mer dans une
Machine de bois d'une grandeur extra-ordinaire, avions
néanmoins fait nauffrage à cent cinquante lieuës de-là: que
de tout l'Equipage, nous avions cherché, trois que nous
étions, un Asile, dans le dessein d'y passer le reste de nos
jours; que l'un avoit péri en chemin de la maniére du monde
la plus tragique, & ainsi du reste. Nous le priâmes ensuite
d'avoir pitié de nous, de nous faire travailler, & de nous
donner la vie. Je ne sçavois pas s'il comprenoit quelque
chose de ce que nous lui disions, mais il parut du moins
touché jusqu'à répandre des larmes. On nous donna à souper,
& une heure après on nous montra un lit, où nous pouvions
prendre du repos: tout cela se faisoit d'une maniére si
honnête, que nous en étions charmez. Le lendemain ce fut une
Comédie de voir le monde en foule venir de toutes parts pour
nous voir; chacun nous regardoit avec étonnement, & personne
ne pouvoit comprendre, d'où, ni par où nous étions venus à
eux. Ces Visites durérent au moins quinze jours ou trois
semaines. A force de les oüir parler, nous commençâmes à
entendre quelques mots de leur Langage: le premier que nous
retinmes fut celui de _Mula_, qu'ils avoient ordinairement
coûtume de prononcer, lorsque levant les yeux ou le doigt au
Ciel, nous proférions le Nom de Dieu. Nous aprîmes les
termes de _At_, manger, _Bɤskin_, boire: _Kapan_, dormir:
_Pryn_, marcher: _Tian_, travailler: _Tɤto_, oüi;
_Tɤton_, non: & une quantité d'autres, que nous trouvâmes
ensuite avoir la signification que nous avions conjecturé
qu'ils devoient avoir au commencement. Ce qui nous donna une
grande facilité à nous rendre cette Langue familiére, c'est
qu'il n'y a que trois tems dans l'Indicatif de chaque
Verbe; le Présent, le Parfait indéfini ou Composé, & le
Futur: qu'ils n'ont point d'Impératif: que dans leur
Subjonctif il ne se trouve que l'Imparfait & le plus que
parfait premier, avec l'Infinitif & le Participe. Ils n'ont
aussi que trois Personnes pour le Pluriel & Singulier tout
ensemble. C'est ainsi, par exemple, qu'ils conjuguent le
Verbe manger, _At_.

    _Indicatif présent_.

    _Ata_. Je mange, ou nous mangeons.
    _Até_. Tu manges, vous mangez.
    _Atη_. Il mange, ils ou elles mangent.

    _Parfait indéfini_.

    _Atài_. J'ai mangé, nous avons mangé.
    _Atéi_. Tu as mangé, vous avez mangé.
    _Atηi_. Il a mangé, ils ou elles ont mangé.

    _Futur_.

    _Atàio_. Je mangerai, nous mangerons.
    _Atéio_. Tu mangeras, vous mangerez.
    _Atηio_. Il mangera, ils ou elles mangeront.

    _Impératif & Infinitif_.

    _At_. Mange, Mangez, Manger.

    _Imparfait premier du Subjonctif._

    _Atàin_. Je mangerois, nous mangerions
    _Atéin_. Tu mangerois, vous mangeriez.
    _Atηin_. Il mangeroit, ils ou elles mangeroient.

    _Plus que parfait premier_.

    _Atais_. J'aurois mangé, nous aurions mangé.
    _Atéis_. Tu aurois mangé, vous auriez mangé.
    _Atηis_. Il & elle auroit, ils & elles auroient mangé.

    _Le participe présent_.

    _Ataiū_. Mangeant.

De-là dérivent les mots.

    _Ataūs_. Mangerie ou Cuisine.
    _Ataiɤs_. Manger ou Mangeaille.
    _Atiɤ_. Mangieur ou Cuisinier, &c.
    _Atians_. Mangeur ou qui mange, &c.

Leur Alphabet est composé de vingt Caractéres, sçavoir de
sept Voyelles, _a, e, i, o, u, η, ɤ_ (dont la sixiéme
est proprement l'_Aita_ des Grecs, & la septiéme vaut autant
que la distongue _ou_) & de treize consones, _b, d, f, g, h,
k, l, m, n, p, r, s, t_. Ces mêmes consones leur servent
aussi pour les nombres, _b_, vaut 1. _d_, 2. _f_, 3. _g_, 4.
_h_, 5. _k_, 6. _l_, 7. _m_, 8. _n_, 9. _p_, 10. _pb_, 11.
_pd_, 12. _&c. dp_. vaut autant que deux fois dix, ou vingt,
_fp_. trois fois dix ou trente. _fb_, 31. &c. _pp_. dix fois
dix ou 100. _r_, 1000. _pr_, 10000. _ppr_, 100000. _s_, un
million, _ps_, dix millions, _pps_, cent millions, _ppps_,
mille millions, &c. en ajoûtant toûjours un _p_ de plus.

Il faut encore remarquer que leurs Noms & leurs Verbes
décrivent aussi les uns des autres, de la même maniére que
nous avons en François, _chat, chate, chatons, chatonner,_
&c. Leurs déclinaisons sont de même fort aisées. En voici un
exemple.

     _Nominatif, Brol_, le Mouton, _Brolu_, la
     Moutonne, ou Brebis, &c. _Brolη_, les Moutons, ou
     Brebis, &c.

     _Génitif, Brul_, du Mouton, _Brula_, de la
     Moutonne, ou Brebis, &c. _Brulη_, des Moutons, ou
     Brebis, &c.

     _Datif. Brel_, au Mouton, _Brèla_, à la Moutonne,
     ou Brebis, &c. Brelɤ, aux Moutons, ou Brebis, &c.

Ce qui est admirable, c'est qu'il n'y a aucune exception
dans les conjugaisons & déclinaisons de cette Langue, & que
d'abord qu'on fait les variations d'un Verbe, ou d'un Nom,
on les fait aussi de tous les autres: & cette variation ne
consiste qu'à ajoûter un _A_, à l'infinitif, pour en faire
le présent de l'indicatif: comme de, _At_, on fait _Ata_: de
_Bɤskin, Bɤkina_, &c. Et aux Noms, on ajoûte un _A_, au
nominatif masculin, pour en faire un féminin, ou un _η_,
lors qu'on veut le changer en pluriel commun. Comme
l'exemple précédent le montre. D'où il est aisé de conclure
qu'il n'est pas surprenant qu'au bout de six mois nous
comprenions tout ce que l'on nous disoit, & que nous nous
faisions de même entendre: mais revenons à notre premier
sujet.

Quelques jours aprés notre arrivée, nous fûmes éveillez un
matin par le tintamare extraordinaire que l'on faisoit dans
la maison: nous nous levâmes pour voir ce que c'étoit, mais
quoi que nous observassions jusqu'à la moindre de leurs
démarches, nous ne comprenions rien a l'empressement qu'ils
témoignoient, depuis le plus petit jusques au plus grand.
Tout ce que nous pûmes faire fut de conjecturer, qu'il
devoit y avoir du monde à dîner, parce que l'on massacroit
beaucoup de Volaille, & que les viandes abondoient de toutes
parts dans la cuisine. Sur les dix heures toute la Famille
sortit: notre Patron, qui marchoit devant, portoit un grand
Coq entre ses bras: nous le suivîmes avec les autres. En
passant le Pont du Canal, nous vîmes que tous nos Voisins
en faisoient autant que nous: en même tems ceux de l'autre
côté de l'eau sortirent aussi, avec un Coq de chaque maison.
Celui qui demeuroit vis à vis de nous, exposa le sien contre
le nôtre: les autres firent de même, chacun ayant à faire à
celui qui demeuroit de l'autre côté devant lui. Il n'est pas
croyable avec quel courage & animosité ces Animaux se
battoient. Tantôt l'un se jettoit en l'air, & venoit fondre
sur le dos de son ennemi, dont il emportoit souvent toute
une touffe de plumes. Un moment après l'autre se couchoit à
terre & venoit surprendre sa partie sous le ventre, où il
enfonçoit son bec le plus profondement qu'il pouvoit: ils
biaisoient, ils caracoloient, & ne se le cédoient, ni en
vigueur, ni en finesse, jusques à ce que le plus foible
étant contraint de le céder au plus fort, tomboit, & que le
victorieux l'ayant mis en piéces, se retiroit en chantant
son triomphe. Le Combat du nôtre dura jusqu'à midi, celui de
quelques autres avoit fini plûtôt; il y en avoit au
contraire, qui n'achevérent qu'une heure aprés. Mon Hôte,
dont l'Oiseau avoit été tué, alla prendre le Maître du
victorieux par la main, le félicita de la Victoire, &
l'amena chez lui: tous leurs enfans & domestiques ne
tardérent guéres à les suivre. Ce qu'on avoit aprêté chez
l'autre fut aporté à notre maison: on se mit à table, & je
puis dire, que je ne m'étois trouvé de long-tems à une telle
défaite. Nous eûmes assurément un repas de Roi, & on
n'oublia pas d'y boire d'importance: le malheur étoit que
nous ne les entendions pas.

Le lendemain nos gens ne furent pas moins alertes: aussi-tôt
que le Soleil fut levé, ils sortirent tout autant qu'ils
étoient; & tous les jeunes hommes du Canton, c'est à dire,
l'aîné de chaque Famille, prirent un arbre haut, droit &
poli, comme un mât de Navire, qu'ils allérent planter au
milieu du Canal, dans un trou ou tuyau bâti de pierres au
fond exprés pour cela; au bout du quel on avoit attaché
autant de grosses cordes, qu'il y avoit-là de Ménages.
Toutes ces cordes furent ensuite tenduës, & entortillées
autour des différens arbres, qui étoient plantez au bord de
cette eau: & afin qu'il n'y eût point de jalousie, ou aucun
sujet de plainte, il y avoit à chaque corde un nœud à la
même distance du mât. Au haut cet arbre, qui n'étoit pas à
trente piez de distance de la superficie de l'eau, on avoit
cloué un ais rond, sur lequel il y avoit un Aigle, dont les
deux piez étoient attachez séparement avec de bonne ficelle,
à deux crampons de fer, enfoncez bien avant dans le bois.

Quand tout fut prêt, on attendit qu'il fût deux heures après
midi: alors les mêmes jeunes gens revinrent, se saisirent
chacun d'une des cordes tenduës à l'endroit où il y avoit un
nœud, & au premier signal que notre Hôte donna ils se
mirent à grimper à qui mieux mieux. Les premiers qui
arrivérent auprès de l'Aigle, tâchérent aussi-tôt de s'en
rendre Maîtres, mais ils en furent parfaitement bien reçûs.
Comme ils avoient les mains nuës & qu'il ne leur étoit pas
même permis de les couvrir, ils furent obligez d'essuyer des
coups de bec, qui les leur mirent tout en sang. Chacun
n'avoit qu'une main, dont il se pouvoit servir pour
attaquer, il falloit qu'il se tint ferme de l'autre.
D'autre part, l'Aigle n'étoit pas lié si court, qu'il ne pût
s'élever de la hauteur de deux piez au moins de son ais;
ainsi, au lieu que le combat ne dût durer qu'un moment,
comme je me l'étois figuré au commencement, je ne voyois
point d'aparence au bout de deux heures, d'en voir la fin de
tout le jour. Quelques vigoureux que fussent les attaquans,
la situation où ils étoient étoit trop violente; il étoit
impossible qu'ils pussent tenir long-tems. Les uns se
reposoient le mieux qu'ils pouvoient, les autres se
laissoient tomber dans l'eau, où ils étoient pourtant
d'abord secourus par des gens qui se tenoient exprès à
portée, dans de petites Barques, pour les joindre. Enfin,
c'étoit un remu-ménage enragé, & je croi qu'il étoit autour
de six heures, lors qu'un de la troupe s'étant saisi
adroitement de l'Aigle, lui cassa une jambe de ses dents. Un
autre qui là-dessus le poussa lui fit lâcher prise, sous
peine de faire la culbute, empoigne l'Animal des deux mains,
& se jette à corps perdu, à bas de la corde. Sa pesanteur
étant jointe à ce grand effort, l'Aigle fut démembré, la
cuisse qui étoit attachée demeura penduë à l'arbre, & le
jeune homme tomba dans l'eau avec la Proye entre ses bras.
Les assistans jettérent à cette chute des cris redoublez de
réjoïssance, ni plus ni moins, que s'il se fut agi du Salut
de tout le Public. Ceux qui avoient été mouillez allérent
changer d'habits, & se rendirent bien-tôt après chez le
Victorieux où chacun lui fit son compliment. Ils
soupérent-là ensemble, & passérent une partie de la nuit à
se divertir, pendant que les Péres de Famille se traitoient
aussi réciproquement, & faisoient ce que l'on peut apeller
chére entiére. Le troisiéme jour se passa encore en jeux, en
danses, courses & agréables divertissemens.

Nous ne savions ce que tout cela signifioit, mais nous vîmes
ensuite qu'ils observoient dans tout le Royaume, les mêmes
Cérémonies tous les Ans, à la pleine Lune, qui précéde le
Solstice du Capricorne: & que le jeune homme qui emporte
l'Aigle, a cette Année-là le choix de toutes les filles du
Canton, en cas qu'il se veuille mettre en Ménage; de sorte
que pas une ne se peut marier à un autre sans sa
permission, qu'il ne refuse pourtant guéres; ainsi l'on
peut dire que tout cela ne se termine qu'à une simple
formalité, & un honneur singulier pour le triomphant. Aux
autres pleines Lunes de toute l'Année, sans exception, ils
font aussi battre des Coqs, se promenent en Gondole l'Eté,
en Traîneau sur la neige l'Hiver, & prennent pendant deux
jours, tous les innocens Plaisirs dont ils sont capables;
hormis celui de l'Aigle planté sur le mât. Le reste du mois
chacun est à sa besongne; & il n'y a absolument point
d'autres Fêtes.

Tout ce tems-là s'étant écoulé sans rien faire, nous fîmes
connoître à notre Patron que nous serions ravis d'avoir de
l'occupation: on ne fit au commencement pas semblant de nous
écouter, mais voyant que nous insistions à vouloir être
employez, on nous donna de la Laine à nétoyer, à laver, à
battre & à carder, ne sachant point que nous fussions
propres à autre chose. Nous fûmes bien-tôt las de ce métier
là: La Fôret, qui étoit Horloger de sa Profession, auroit
mieux aimé tenir une lime à la main, & travailler au
mouvement d'une Montre; mais il n'y avoit point de telles
machines dans ces quartiers-là, & on auroit eu de la peine à
leur en donner si-tôt une idée. S'étant aperçûs de notre
mécontentement, on voulut se servir de nous pour la
manœuvre d'une petite Flote.

Comme il y avoit vingt-deux maisons dans notre canton ou
Village, ainsi que j'en ferai la description dans la suite,
cet Equipage devoit consister en vingt-deux Bâteaux. Chaque
Pére de Famille fit équiper le sien, & y mettre les
provisions nécessaires à quatre personnes, pour un Voyage de
trois semaines. On arrangea dans ces Barques de toutes les
sortes de Denrées ou Marchandises que l'on savoit être
propres pour aller à la Traite: comme, par exemple, des
cordages, des poulies, des brouettes, des haches, des pêles,
des hoyaux, des bêches & autres instrumens propres à remuër
la terre: mais principalement des robes, & des habillemens
faits de laine ou de toile. Nous étions alors dans le mois
de Décembre, & par conséquent au cœur de l'Eté, & dans la
plus belle Saison de l'Année. Comme les Boucs sont
extrêmement grands dans ce Païs-là & que leur force égale
assez celle de nos Chevaux, on s'en sert pour la plûpart des
Voitures: chaque Bâteau en avoit quatre, dont la moitié
tiroit pendant deux heures ou environ, les autres mangeoient
cependant, & se reposoient dans la Barque. Lors que leur
tems étoit revenu on abordoit & on les mettoit de nouveau à
terre, & ainsi alternativement durant quinze ou seize heures
de tems tous les jours, ce qui étoit à peu près, depuis le
lever jusqu'au coucher du Soleil. La nuit se passoit dans le
repos ou dans l'inaction, car alors on faisoit alte.

Il étoit impossible que nous pussions nous souler, mon
Camarade & moi, de voir la beauté de ce Païs enchanté, & les
richesses dont la Terre étoit couverte. Les Vergers étoient
ornez de beaux arbres chargez, les uns de Fleurs, les autres
des plus excéllens Fruits du monde: les Campagnes couvertes
de Froment, d'Orge & d'autres Grains: les Prairies herbeuses
remplies de Chévres & de Moutons d'Une taille extraordinaire
(car pour des Chevaux & des Vaches je n'y en ai jamais vû) &
tout cela d'une propreté, d'un ordre & d'une régularité qui
nous enchantoit.

Tout le Païs, aussi loin qu'il s'étend, ce qui va, comme
nous l'aprîmes dans la suite, à cent trente lieuës
Françoises, d'Orient en Occident, & de quatrevingt au moins,
du Nord au Sud, est divisé par Cantons ou villages. Ces
Cantons ont la figure d'un quarré parfait, dont les Faces
sont environ longues de mille cinq cens Pas, ou d'une mille
& demie d'Italie, environnez tout à l'entour, ce qui les
sépare les uns des autres, d'un Canal tiré à la ligne, large
de vingt Pas & d'un Chemin Royal de chaque côté de
vingt-cinq, où il a y deux rangs d'arbres au milieu, qui
font une Allée de vingt-cinq Piez ou cinq Pas géométrique,
afin d'avoir les bords libres, pour la comodité des Animaux
que l'on employe à tirer les Bâteaux.

Chaque Canton est encore divisé par le milieu d'un fossé de
vingt pas, & d'un chemin de part & d'autre, de vingt-cinq,
avec des arbres plantez aussi de la même maniére. La
longueur de ces chemins ou demi Villages, contient onze
Habitations, de chacune plus de cent trente pas
géométriques de front, sur sept cens ou environ de
profondeur, qui sont aussi séparées par de petits fossez de
cinq Piez, paralléles au moindre côté de chaque demi Canton.
A la tête de chacune de ces Habitations, ou du côté du fossé
qui divise le Village en deux portions égales, il y a une
maison d'un étage de haut, mais large de soixante Piez, avec
une allée au milieu, de laquelle on peut aller dans toutes
les chambres, étables, granges & autres apartemens. La
raison pour laquelle ils n'ont point de chambres hautes,
vient de ce qu'ils sont sujets, quoi qu'assez rarement, à
des vents violens, qui jetteroient leurs maisons par terre,
car ils ne les bâtissent pas fort solidement.

Tout cela étant, disposé de la maniére que je le viens de
dire, il est aisé à comprendre qu'il y a dans un Canton
vingt-deux habitations ou maisons, lesquelles sont situées
vis-à-vis l'une de l'autre, toutes d'une même largeur &
hauteur, onze d'un côté du canal, & onze de l'autre. A
chaque extrémité de cette eau, de côté & d'autre, il y a des
Ponts, tant pour la communication des deux demi-Villages,
que pour passer de l'un Village à l'autre; il y en a encore
un au milieu de chaque Canton: ils sont faits de pierres de
taille les uns & les autres, d'une très-belle Architecture,
& parfaitement bien entretenus. De ces vingt-deux Familles,
il y en a de deux distinguées: l'une est celle du _Papɤ_
ou _Prêtre_, & l'autre celle du _Kini_ ou _Juge_ du Canton,
qui sont au milieu devant le Pont, & à l'opposite l'une de
l'autre: & ces maisons seules ont sur le derriére un
Apartement de la largeur de toute la maison, qui servent,
l'un d'Eglise, l'autre de Palais ou Sénat. Mais nous aurons
peut-être occasion de parler encore de ceci autre part:
revenons à notre Voyage.

Nous restâmes neuf jours en chemin, & quand nous fûmes à
sept ou huit lieuës de l'endroit où nous devions aller, nous
commençâmes à découvrir le Païs haut: On ne voyoit delà que
des Montagnes, qui sembloient monter jusques dans les Cieux,
& dont le sommet nous éblouïssoit par la blancheur éclatante
de la neige, dont ces grandes masses sont couvertes toute
l'année. Le Canal où nous étions finissoit à deux petites
lieuës de ces Hauteurs; il falut s'arrêter-là. Une partie de
notre monde resta dans les Bâteaux, l'autre se mit en chemin
pour aller jusqu'aux Montagnes. Avant que d'y arriver il
nous falut traverser une très-belle Forêt.

Le charivari & tintamare continuel que nous entendions, à
mesure que nous avancions, me fit plus d'une fois penser à
Vulcain & à ses Cyclopes. Tout l'air retentissoit de grands
coups de marteau, & l'on eut juré en effet que nous n'étions
qu'à trois pas de la boutique du Mont-Gibel, ou de l'Enclume
de Brontes, de Pyracmon, & de Steropes. Nous ne fûmes pas
tout à fait trompez dans nos conjectures: les hommes que
nous découvrîmes bien-tôt après, n'avoient pas mal la mine
de Géans & de Démons: il y en avoit parmi d'une taille
monstreuse, d'autre velus comme des Ours; & pas un qui ne
fut plus noir qu'un Charbonnier des Mines d'Ecosse.

Ceux de notre Troupe s'adressérent aussi-tôt à un
Directeur, pour lui dire le Canton d'où nous venions, qui
étoit le troisiéme de la premiére Ligne, nommé _Riɤs_; car
c'est au nombre, & par un semblable nom qu'on les distingue
les uns des autres. Ils lui, déclarérent aussi quelles
sortes de Marchandises nous avions aportées, & ce que nous
désirions de remporter. Ensuite ils nous présentérent à lui,
mon Camarade & moi, aparemment pour le prier de nous faire
conduire par tous les endroits qu'il croyoit dignes d'être
vûs par des gens qui n'avoient jamais été-là. Aussi-tôt il
donna ordre à un de ses Estafiers de nous accompagner par
tout. Cinq de notre Compagnie se joignirent à nous.

La premiére chose qu'il nous fit voir fut un gouffre large &
d'une profondeur immense. C'étoit une Mine de Fer, où l'on
avoit travaillé depuis des milliers d'Années, & dont on
avoit tiré tant de matiére, que cela avoit formé d'autres
Montagnes proche de-là. En décendant dans ce creux à gauche,
il y avoit un Escalier que les Ouvriers avoient pratiqué
dans le Roc, à mesure qu'ils creusoient: mais quoi que les
marches en fussent larges & aisées, j'aurois fait beaucoup
de difficulté d'y décendre. Sur le devant ils avoient fait
une Machine de bois où ils avoient fait un gros Sommier qui
avançoit, & auquel ils avoient attaché une Poulie de trois
Piez de diamétre, qui servoit à tirer la Mine d'environ la
moitié du creux, où l'on avoit fait une Plate-forme, d'où
d'autres Ouvriers la tiroient du fond, par le moyen de
quelques Paniers, que ceux qui étoient en bas remplissoient
à mesure qu'il en décendoit. A droite, au contraire,
personne ne travailloit; tout paroissoit y être en desordre,
& notre Guide voyant que je me penchois pour en considérer
les irrégularités, me fit entendre par signes, & du mieux
qu'il pût, qu'il n'y avoit que cinq mois qu'un gros quartier
de la Montagne, que l'on avoit peut-être trop creusée au
dessous, de ce côté-là, s'étoit détaché, & avoit en tombant,
écrasé trois cens soixante personnes qui y travailloient.

Après que nous eûmes examiné cet endroit-là, il nous mena
vers un autre, d'où l'on tiroit de la même maniére, du
Charbon de terre, mais qui est beaucoup plus gras que celui
que l'on trouve en Angleterre, & même que la Hoüille du Païs
de Liége, puisqu'il dure un jour entier, & que ceux qui en
brûlent n'en mettent au Foyer qu'une fois toutes les
vingt-quatre heures.

Entre ces deux Mines il y avoit un Etang d'Eau minerale, qui
bouilloit continuellemment: ils s'en servent à nétoyer
toutes les ordures de leurs corps, de leurs habits & de
leurs ustencilles; mais on ne sauroit l'employer à cuire les
Viandes, parce qu'elle leur donne un trop mauvais goût. Le
Fer qu'ils trempent dans cette Eau chaude, devient d'une
dureté impénétrable, & est beaucoup plus propre que notre
meilleur Acier à faire des Ressorts. Je n'avois jamais
trouvé de difficulté à comprendre comment les Eaux minérales
d'Aix-la-Chapelle peuvent avoir le degré de chaleur qu'on
leur attribuë, parce qu'on les fait passer par de longs
Conduits soûterrains, où il abonde sans doute, des
entrailles de la terre, des parties bitumineuses &
sulfureuses, qui étant elles-mêmes dans une grande
agitation, leur communiquent en passant, une partie de leur
mouvement; mais ici, je ne voyois absolument rien de
semblable. Un petit Lac, où l'eau croupit, & où pour supléer
aparemment à ce qui s'en dissipe, tant par les exhalaisons,
que pour l'usage de ceux qui en tirent, il distille d'un
Tuyau de pierre, que la Nature semble avoir fait exprès pour
cela, un filet de la grosseur du petit doigt, d'une Eau
claire comme cristal, & qui bien loin d'être chaude, est
plus froide que le Marbre: ce qui me faisoit croire qu'il
devoit y avoir un terrible Foyer d'esprits là-dessous.

Nous allâmes aussi voir ceux qui séparoient les parties de
Fer de la Mine: les Fourneaux où ils le fondent, & les
Forges où ils le travaillent ou mettent en barre, pour être
travaillé ailleurs: mais tout cela étoit si semblable à ce
qui se pratique en Europe, que je n'ai pas crû en devoir
faire ici la description. Je compris fort bien, par ce
qu'ils me dirent en suite, que toute cette chaîne de
Montagnes, qui sert de Barriére à ce beau Païs, est
proprement le Magasin d'où ces Peuples, tirent une partie de
leurs Richesses, & des choses qui sont pour la plupart
utiles dans la Société; comme des Pierres pour bâtir,
d'autres pour faire de la Chaux, du Sel, qui quoi que
différent du nôtre, ne laisse pas d'être fort bon; de
l'Etain très-fin, du Cuivre rouge, mais en fort petite
quantité, & encore coûte-t-il beaucoup de peine, & la vie de
bien des hommes.

Pendant que je m'occupois à considérer toutes ces
Curiositez, nos gens travailloient à faire débarquer leurs
Marchandises, à les troquer, & à se charger de celles qu'ils
avoient ordre de prendre en la place: ce qui se fait par des
Traîneaux, ou de petites Charettes plates & longues, tirées
par deux, trois, quatre & jusques à dix Boucs à la fois, ou
par des Porte-faix, & à quoi l'on employe tant de gens, que
cela est expédié en fort peu de tems, quoi qu'il y ait tant
de chemin à faire; de sorte que nous ne fûmes pas-là deux
jours entiers. Nous amenâmes notre Guide à nos Barques, où
nous le traitâmes de notre mieux, & le fîmes tant boire,
qu'au premier pas qu'il fit pour s'en retourner, il se
laissa tomber de son long, & se blessa même à l'épaule, de
maniére que la douleur qu'il en ressentit, lui arracha de la
bouche le Nom de Christ. Je demeurai surpris à cette
expression, & j'aurois bien voulu savoir d'où il avoit apris
à connoître le Sauveur du monde: mais faute de savoir la
Langue, il falut borner ma curiosité à courir le relever, &
à voir que le mal qu'il s'étoit fait n'étoit pas fort
dangereux, jusques à ce que je fusse en état de m'en
informer.

Comme nous étions sur le point de démarer, pour nous en
revenir chez nous, il me vint dans l'esprit, que si au lieu
de prendre notre route par le même Canal où nous étions
venus, nous allions passer dans un autre, éloigné de deux ou
trois Cantons de celui-là, peut-être verrions-nous des
nouveautez qui nous feroient du plaisir, & récompenseroient
le tems perdu, & la peine que nous aurions prise. Je
communiquai ma pensée à La Fôret, & nous fîmes tant lui &
moi, que nous nous fîmes comprendre aux autres. Les bonnes
gens étoient si honnêtes, qu'ils consentirent sans hésiter à
notre proposition. Là-dessus nous passâmes du côté
d'Occident: mais lors qu'il fut question d'atacher les
boucs, qui dévoient tirer notre Bâteau, le plus vieux, qui
avoit, au dire de celui qui les menoit, quarante-deux ans, &
qui avoit fait je ne sai combien de fois ce chemin-là,
voyant qu'on s'écartoit en quelque façon de la route
ordinaire, se mit à faire le diable à quatre: il fut
impossible au Guide de le retenir, il fit tant de sauts & de
cabrioles, qu'il rompit la corde dont on le tenoit, & se mit
à fuir de toute sa force. Vingt personnes s'empressérent de
courir après, qui crioient à gorge déployée qu'on l'arrêtât.
Les voix ayant passé de l'un à l'autre, & quelqu'un s'étant
mis en devoir de lui vouloir faire rebrousser chemin, ce
fougueux animal se jetta au beau milieu de l'eau. Les bords
font-là extrémement hauts & escarpez, il n'y avoit aucun
moyen pour lui d'y grimper. Notre Guide ayant apris cette
chute, y courut avec trois ou quatre autres, pour voir s'il
n'y auroit pas moyen de ravoir son Bouc, & apercevant de
loin qu'il nageoit le long du talut, il le devance de
quelques pas, se baisse tout doucement, & justement comme il
passoit, lui jette un nœud coulant sur la tête, &
l'atrape par les cornes. En même tems le Bouc prend
l'épouvente, il s'élance de l'autre côté, & tire notre homme
après lui, tant parce que la corde s'étoit, je ne sai
comment, entortillé autour de son corps, qu'à cause qu'il
aima mieux se laisser entraîner que de lâcher prise:
aussi-tôt l'alarme redouble, on y court de toutes parts, &
pendant que l'on s'occupoit avec empressement à secourir
notre Camarade, la Bête cependant avança jusqu'à l'une des
montées du Pont prochain, par où elle regagna terre & prit
soin de s'éclipser, de maniére que personne ne la voyoit
plus, & que nous ne savions absolument ce qu'elle étoit
devenuë. J'enrageois en mon particulier de cette perte,
j'aurois voulu pour un doigt de ma main m'être tû, parce que
j'apréhendois que mon Patron ne nous en regardât de mauvais
œil, & ne s'en vengeât sur ceux qui avoient eu la
complaisance de nous écouter. Nous ne laissâmes pourtant pas
pour cela de poursuivre notre pointe, malgré la résistance
que quelques autres Boucs faisoient, ce qui ne dura pourtant
qu'un moment, car dès que les premiers furent bien en train
d'aller, les autres les suivirent comme des Agneaux. Mais
cela ne nous profita de rien dans notre Voyage: le Païs est
tellement uniforme, qu'il vaut autant n'en avoir vû qu'une
partie, que de s'amuser à parcourir le tout. Il n'y avoit
proprement de diversité à remarquer que dans les visages des
hommes, comme par tout ailleurs; & quand même il y auroit eu
quelque plaisir à prendre, l'inquiétude où nous étions, nous
auroit empêché d'y participer. Mais nous fûmes bien étonnez
à notre arrivée, lors que nous aprîmes que le Bouc étoit à
l'Ecurie depuis huit jours: cet habile Courier avoit franchi
le chemin en trente-cinq heures. Une si agréable nouvelle
dissipa entiérement notre chagrin, & nous rîmes tout notre
sou à force d'en voir rire les autres.

Le lendemain on déchargea les Bâteaux: tous les Habitans du
Canton se trouvérent-là. Le Juge fit aporter la Facture des
Denrées que l'on avoit aportées, ayant tout bien examiné, il
fit porter à chacun des Intéressez ce qui lui apartenoit; ce
qui se fait avec tant d'ordres, qu'il est impossible qu'il
se perde la moindre chose. Pour récompense de cette peine,
chaque Ménage lui envoye le jour d'après, un plat du
meilleur Poisson qui se pêche dans leurs Eaux, dont la
moitié se consomme chez lui, & l'autre dans le Logis du
Prêtre, où les Péres de Famille Vont leur aider à le
dépêcher. C'est un honneur pour ces Messieurs; mais ils le
payent chérement, puisque tout ce qu'ils peuvent conserver
de ce Poisson, ne vaut pas la moitié de la sausse que la
générosité veut qu'ils y ajoûtent.

Enfin, tout cela prit fin, & il fut question de retourner à
notre besogne; non pas que personne nous en fit le moindre
semblant, qu'au contraire, nous voyions fort bien que l'on
ne se foucioit guéres, que nous nous mêlassions de rien,
mais parce que nous ne voulions pas être-là comme des
fainéans, quoi que nous eussions bien voulu que l'on nous
eût employez à autre chose. La Forêt, qui étoit encore plus
las que moi de travailler à la Laine, tacha de faire
comprendre à notre Hôte, qu'étant Horloger de sa Profession
s'il vouloit lui fournir les Métaux & les Instrumens
nécessaires, il lui feroit une Machine, qui indiqueroit &
sonneroit les heures, en telles parties du tems qu'il lui
plairoit, & que tous les Habitans du Village entendroient.
Pour moi, qui ne pouvois leur être d'aucun secours par ma
Chirurgie, à cause que les Herbes de ce Païs-là différent
pour la plûpart, des nôtres, qu'il y a peu de Minéraux, &
qu'ils haïssent mortellement la Saignée; tout ce que je
pouvois faire, fut d'aplaudir à ce que mon Camarade disoit,
dans l'espérance de travailler avec lui au même Ouvrage.

Cette Proposition parut merveilleuse au Juge, qui envoya
querir le Prêtre pour la lui communiquer sur le champ. Ils
avoient en effet ouï parler de nos Horloges, mais ils ne
s'en étoient formé qu'une idée assez confuse, & personne
n'en avoit vû jusqu'alors: ainsi ils nous priérent
instamment d'y mettre la main aussi-tôt que nous voudrions,
& de n'y rien épargner; d'autant plus que leur maniére de
diviser le tems, est méchanique, & extrêmement pénible. Ils
prennent un bout de ficelle, à l'extrêmité de laquelle ils
passent une Balle d'Etain, ils attachent l'autre bout de
cette corde au plancher, de sorte que cela leur sert de
Pendule, qui est longue de trois Piez un sixiéme ou de
trente-huit pouces, & l'ayant mise en mouvement, ils
comptent jusques à sept mille deux cens Vibrations, qui à
cause de la longueur de la corde, font justement autant de
Secondes, & par conséquent la douziéme partie d'un jour
naturel, ou deux de nos heures. Je dirai ailleurs de quelles
gens ils se servent pour compter ces Vibrations, & pour
aller crier l'heure par tout le Village, de même que cela se
pratique en bien des endroits de l'Europe, pendant la nuit,
& particuliérement en Hollande, où ils payent pour cette
fin, des Hommes qu'ils apellent _Clappermans_. On nous donna
donc les matériaux nécessaires pour notre travail. La Forêt
commanda une partie des Outils dont nous avions besoin, &
lui-même fit les autres. Enfin, nous mîmes la main à
l'œuvre, mais non pas d'une maniére à nous fatiguer,
puisque nous n'achevâmes notre Horloge qu'au bout environ de
dix-sept mois.

Personne ne sauroit croire avec quelle admiration tout le
monde nous regardoit. On ne pouvoit comprendre comment il
étoit possible que cette Machine allât seule, & sonnât
toutes les heures du jour. Comme dans ce tems-là nous nous
étions tellement perfectionnez dans la Langue du Païs, que
nous nous expliquions avec autant de facilité qu'en
François, nous leur dîmes qu'il faloit faire bâtir un petit
Clocher sur la maison du Prêtre ou du Juge à la maniére des
Européens, afin d'y mettre cette Horloge, d'où chacun
l'entendroit sonner. Ce qui fut dit, fut exécuté: les plus
lents s'empressoient à suivre nos Ordres, & bien des gens ne
cessérent de travailler avec nous, jusques à ce que notre
Ouvrage fut au lieu où nous l'avions destiné.

Mais pour en revenir aux Personnes dont on se sert pour
avoir soin des Pendules, & avertir les autres de la partie
du jour où ils sont, il faut savoir que jusqu'alors on
n'avoit encore jamais condamné personne à perdre la vie. Les
Crimes y sont défendus, & les Criminels punis, mais point à
mourir. Ils s'imaginent que la vie de l'homme dépendant
uniquement de Dieu qui la lui à donné, il n'est pas en notre
puissance de lui ôter, pour quelque cause que ce puisse
être, non pas même pour avoir tué son pére & sa mére.
J'avois beau leur dire que c'étoit une maxime, que presque
tout le Genre humain observoit, & que notre Loi, que nous
croyons avoir été dictée de Dieu lui-même, le commandoit
expressément: tout cela ne faisoit que les aigrir & leur
donner de l'horreur pour des gens qu'ils ne connoissoient
pas, mais qu'ils croyoient indignes de la lumiére. Il n'est
pas vrai-semblable, disoient-ils, qu'un homme qui en tuë un
autre, soit dans son bon sens; ce seroit faire outrage à
tous ceux de son espéce que de le penser. Mais quand il se
rencontreroit des gens assez extravagans & cruels, pour
priver leur prochain d'une vie qu'ils ne leur ont point
donné, il en faudroit laisser la vengeance à l'Esprit
universel, (c'est ainsi qu'ils apellent Dieu) & ne pas
anticiper sur ses Droits, en imitant leur barbarie, sous le
prétexte spécieux d'observer des Loix Divines, qui ne sont
au fond que des Ordonnances d'un Tiran dénaturé. Chaque
homme, lors qu'il s'agit de former une Société, peut
transférer à un autre, comme à un Prince ou Souverain, le
droit & l'autorité, que la Nature lui a donnée sur lui-même:
mais il ne peut pas lui donner aucune puissance sur sa vie.
C'est Dieu qui, par le moyen de nos péres & méres, nous a
faits sans notre participation: & puisque nous n'avons en
aucune maniére du monde contribué à notre être, il est juste
& légitime de laisser à ce même Dieu, le droit qu'il a de
nous défaire; & nous borner à mettre la main sur les autres
Animaux, qu'il semble avoir laissez à notre disposition.

Suivant ces Principes, ils se contentent d'imposer à un
chacun la peine qu'ils croyent la plus proportionnée à son
délit. Le blasphême contre Dieu, est le péché le plus énorme
parmi eux: ceux qui le commettent sont sans miséricorde,
condamnez pour leur vie à travailler au fond d'une Mine
obscure, où la lumiére du Soleil ne sauroit atteindre. Les
Meurtriers, les Adultéres, les Paillards & les grands
Larrons, sont à peu près traitez de la même façon: Les uns
travaillent en bas, les autres en haut: il y en qui sont
pour dix Ans, d'autres pour plus ou moins, suivant que le
Crime est agravant, & que la personne est âgée &
intelligente. Les pécadilles se punissent avec moins de
sévérité: & ceux qui les commettent sortent rarement du
Village. On employe les uns à la Pèche, à faire & racommoder
des Filets, ce qui les occupe beaucoup, parce que leurs Eaux
sont poissonneuses & qu'ils mangent quantité de Poisson: les
autres ont soin des Allées & des Arbres, quelques-uns
nettoyent les Canaux. Les Filles & les Femmes prennent garde
aux Pendules, d'où elles sont relevées tous les demi jour; &
les jeunes Garçons vont crier les heures: ce qui se fait
depuis que le Soleil est parvenu à leur Méridien jusques à
ce qu'il y revienne. Et tout cela pour un certain tems,
après lequel ils sont remis en liberté.

J'ai dit tantôt que le Blasphême est le plus sévérement
puni; cela me donne occasion à présent de dire deux mots au
sujet de ce misérable, qui après nous avoir servi de Guide
aux Mines, avoit proféré le Nom de Christ en tombant, comme
pour l'apeller à son secours. Lors que je me vis en état de
causer avec tout le monde je ne laissois guéres passer
d'occasions sans me faire instruire des choses que je
desirois de savoir. Un jour je racontai à notre Patron les
circonstances du Voyage que nous avions fait aux Montagnes;
& ayant fait mention du personnage, & de ce qu'il avoit dit,
je lui demandai s'ils connoissoient un Christ parmi eux? Il
me répondit, qu'il y avoit trois ou quatre cens Ans qu'il
étoit venu plusieurs personnes dans leur Païs, à peu près
pour les mêmes raisons qui nous y avoient menez: que le
dernier qui s'y étoit rendu avoit été un Homme grave,
habillé d'une longue robbe, & en un mot, de telle maniére,
qu'il me fut aisé de remarquer que ç'avoit été un Moine de
quelque Ordre Mandiant. Cet Homme, poursuivit-il, avoit de
l'esprit & étoit même Savant: il aborda en un Canton un peu
éloigné de celui-ci, mais il n'y resta pas long-tems.
D'abord qu'il entendit un peu notre Langue, il se mit sur le
pié de changer souvent de Village: mon Bisayeul, à ce que
m'a raconté mon Pére, l'avoit logé ici plusieurs fois, &
avoit pris beaucoup de plaisir à l'entendre discourir. Il
ne faisoit que prêcher la Morale à tout le monde: souvent il
les entretenoit d'une Résurrection & Immortalité
bien-heureuse après cette vie. De plus, il soûtenoit que
Dieu avoit un Fils, engendré de sa propre Substance
long-tems avant le monde, qui s'étoit manifesté aux hommes
depuis quelques Siécles, étant né d'une Fille Vierge, ou qui
n'avoit, si vous voulez, jamais connu aucun homme. Que cet
Homme-Dieu avoit conversé parmi le Genre-humain, qu'il avoit
souffert la mort comme un Brigand, pour mériter par-là la
Vie éternelle au reste des hommes, qui vouloient bien
embrasser sa Foi: & qu'enfin, ce Personnage, qui s'apelloit
Christ, s'étoit lui-même relevé d'entre les morts, & s'étoit
assis aux Cieux à la main droite de son Pére, pour gouverner
avec lui le Ciel & la Terre jusques à la fin du Monde. Comme
cette Doctrine flâte beaucoup, il trouvoit aussi bien des
gens qui prenoient un plaisir singulier à l'entendre;
d'autres s'en scandalisoient. Cela vint jusqu'au oreilles du
Roi. On le fit venir à la Cour, & après l'avoir bien
examiné, il fut condamné comme le dernier des
Blasphêmateurs, à aller finir ses jours au fond d'une Mine,
où il mourut quelque tems après. Et autant qu'il avoit à
tout bout de champ le mot de Christ à la bouche,
quelques-uns de ceux qui travailloient avec lui l'imitoient;
& ce que vous m'avez raconté de votre Guide, continua-t'il,
est une marque certaine que cela a passé jusqu'à nous.

Quoique ce discours m'allarmât, je ne pûs m'empêcher de lui
dire, que j'avois la même croyance que cet homme, que les
Préceptes de la Religion que je professois me portoient à
cela, & que j'étois surpris que des Personnes aussi sages &
autant charitables qu'ils l'étoient, avoient pû se résoudre
à traiter si inhumainement un pauvre Religieux, que le Ciel
leur avoit envoyé sans doute pour leur Salut. La Politique,
me répondit mon Hôte, y a eu peut-être la meilleure part.
Les Princes n'aiment point les grands changemens dans le
Culte, de peur que leur Personne n'en souffre, ou que cela
ne soit préjudiciable au Gouvernement. Mais il est sûr aussi
que vos Sentimens répugnent en bien des endroits, & que ce
Christ sur tout excite à la Révolte, & embarasse
prodigieusement la Raison. J'avouë, lui dis-je, que c'est un
Mystére incompréhensible; nous le croyons pourtant, & nous
le croyons avec d'autant plus de confiance & de fermeté, que
nous voyons qu'il nous est avantageux de le croire; parce
que cela influë dans l'économie du Salut: outre que c'est
une vérité, dont mille témoins oculaires ont rendu
témoignage, & que Dieu lui-même nous a révélée.

Il faut de bonne foi, reprit le Juge, que vous habitiez des
Climats bien fortunez, puis que la Divinité s'y communique
ainsi aux hommes: ou il faut, pour mieux dire, que les Gens
de votre Monde soient bien vains & présomptueux d'avoir
l'impudence de publier hautement, que l'Esprit universel
s'abaisse jusqu'au particulier, & se familiarise avec un Ver
de terre. Cela me paroît insuportable, & si ce même Dieu
prenoit le moindre intérêt à sa gloire, il ne manqueroit pas
de punir rigoureusement votre orgueil. Mais avant que je
m'engage plus avant avec vous dans ce Discours, dites moi,
poursuivit-il, je vous prie, comment cette Révélation se
fait? Dieu vous parle-t-il directement lui-même,
employe-t-il le Ciel, la Terre, ou quelqu'autre Créature
pour cela? de quelle maniére s'y prend-il?

Je ne sai, lui dis-je, s'il vaut la peine de vous entretenir
de cette matiére: je vous voi si éloigné de nos Sentimens, &
si peu disposé à donner la moindre croyance à nos Dogmes,
que j'ai peur que votre incrédulité n'excite votre couroux,
& que cela ne m'attire des affaires. Vous n'avez rien à
craindre, repartit-il, je suis votre Ami, & honnête Homme;
je vous laisserai dire tout ce que vous voudrez, & je me
conserverai simplement le Droit d'en juger à ma fantaisie. A
cette condition, lui répondis-je, je veux bien vous en dire
le peu que mon âge, mon éducation & mon art, m'ont permis
d'en aprendre. Mais de peur de prendre les choses de trop
haut, ou que je vous entretienne de ce que vous savez
peut-être mieux que moi: dites-moi, s'il vous plaît,
auparavant, quels Sentimens vous avez de Dieu, du Monde, de
l'homme & de son origine, aussi-bien que de sa dépendance,
& de ce qu'il doit attendre après cette vie.

Vous avez raison, reprit le Vieillard, je m'en vai vous
satisfaire, pour ce qui me touche en particulier: il est
impossible que ma confession soit générale, puisqu'il n'y a
peut-être pas moins d'hommes que d'opinions. Je croi une
Substance incréée, un Esprit universel, souverainement Sage,
& parfaitement bon & juste, un Etre indépendant & immuable,
qui a fait le Ciel & la Terre, & toutes les choses qui y
sont, qui les entretient, qui les gouverne, qui les anime;
mais d'une maniére si cachée & si peu proportionnée à mon
néant, que je n'en ai qu'une idée très-imparfaite.
Cependant, voyant la nécessité de son Existence, & la
dépendance où nous sommes à son égard, nous croyons être
dans une obligation indispensable de lui rendre nos hommages
& nos adorations, de ne parler de lui qu'avec respect, & n'y
penser même qu'en tremblant; ce qui fait la principale
partie de notre Culte. L'autre est de lui rendre
continuellement nos Actions de graces pour tous les biens
qu'il nous a faits, sans aucune prétention pour l'avenir, &
bien moins aprés la mort, puisqu'alors, n'existant plus,
nous n'aurons absolument plus besoin de rien. Et c'est pour
cette fin que nous nous assemblons tous les matins chez
notre Prêtre, comme vous en avez été plusieurs fois témoin
depuis que vous êtes parmi nous.

Il est vrai, lui repartis-je, que vous êtes fort ponctuels à
donner à Dieu une heure de votre Dévotion tous les jours de
l'Année sans interruption, en quoi certes vous êtes beaucoup
à louër: mais je trouve étrange que vous rejettiez
entiérement la Priére, & que vous ne fassiez aucune
distiction entre les jours: car pour nous, nous en employons
six à nos Affaires domestiques, & donnons le septiéme à
Dieu, & aux Exercices de notre Religion.

Nous ne pensons pas, reprit-il, qu'un jour soit en rien plus
excellent que l'autre; ils sont sans doute tous égaux: &
quoi que nous ne soyons qu'une heure le matin dans nos
Eglises, nous ne laissons pas de conscrer à Dieu le reste de
la journée, de méditer à chaque moment, sur sa Grandeur, &
d'admirer sa Bonté envers toutes ses Créatures. Et pour ce
qui est de le prier, cela est absolument inutile; outre que
ce seroit comme lui vouloir faire violence; car étant
immuable de sa nature, il est évident qu'il ne sauroit
souffrir aucune ombre de changement.

Ici l'on vint avertir le Juge, que le _Timnɤ_, c'est à
dire, _Satrape_, Intendant ou Gouverneur, étoit-là pour
recevoir le Tribut du Canton. Nous avons déja remarqué que
chaque Village consiste en vingt-deux Familles, qui sont
gouvernées par un Baillif: dix Cantons font un Gouvernement,
dont le plus ancien des Baillifs est _Timnɤ_ & Président
des neuf autres, dans les Assemblées qu'ils tiennent pour
exercer la Justice, & régler la Police dans ces dix
Villages-là. Outre cela, il y a la Cour Souveraine, où de
dix Gouverneurs on en députe un tous les Ans une fois, qui
s'assemblent pendant vingt jours ou plus, & jamais moins. Le
Roi préside à cette illustre & nombreuse Assemblée, où il se
conserve les Droits de Régale, & où l'on peut apeller de
tous les autres Tribunaux, lors qu'il s'agit principalement
de punition de quelque Crime capital.

L'Intendant qui étoit venu pour recevoir le Don du Peuple,
fut parfaitement bien reçu de notre Hôte: on lui fit un
Repas magnifique, où le Prêtre & les deux Assesseurs du
Village furent aussi invitez. Dans la conversation on
n'oublia pas de s'entretenir de Messieurs les Horlogeurs. Le
Gouverneur fut curieux de voir notre Machine, il en admira
l'invention, & nous donna mille loüanges: mais il auroit
mieux valu pour nous qu'il n'eut rien sû de tout cela, puis
qu'au fond il n'en résulta rien de bon dans la suite, comme
on verra dans son lieu.



CHAPITRE VII

_Conversation curieuse de l'Auteur avec le Juge & le Prétre
de son Village, au sujet de la Religion,_ &c.


Après le départ du Satrape, Monsieur le Juge qui se
souvenoit encore très-bien de notre Entretien,
s'impatientait de m'entendre raisonner sur la Religion que
je professois. Pour en avoir l'occasion d'autant plus
favorable, il invita le Prêtre exprès le lendemain à dîner,
& nous fit venir mon Camarade & moi pour être de la partie.
La premiére chose qui donna lieu au _Papɤ_ de parler, fut
de nous voir prier Dieu avant le Repas. Comme son Sentiment
ne m'étoit point inconnu, & que j'en avois déja causé avec
mon Hôte, je me contentai de lui dire que l'idée que j'avois
de Dieu, comme d'un Etre souverainement Puissant &
parfaitement Bon, me portoit à implorer sa Bénédiction sur
les Viandes qu'il me donnoit pour alimenter mon corps, étant
persuadé par la Raison & par l'Expérience, que sa Parole
rassasioit infiniment plus que le Pain. Il me tint là-dessus
à peu près le même Langage du Juge, & prétendoit éluder la
force de mon Argument, par l'exemple de ceux de sa Nation, &
même de la plupart des Animaux, qui ne sont pas moins
nourris de ce qu'ils mangent, que nous qui faisons cette
Cérémonie: de sorte que le tout se réduisoit à anéantir
absolument l'Oraison. Ne nous amusons point à disputer
là-dessus, lui dis-je, c'est une question qui ne résoudra
tantôt d'elle-même & qui ne dépend que de quelques autres
Véritez, que je m'en vai vous faire toucher au doigt.

Dans la Conversation que j'eus l'autre jour avec notre Juge,
il ma avoué lui-même que vous confessez unanimement
l'Existence d'un Dieu tout parfait: Suposant cette vérité,
qu'il seroit autrement fort aisé de vous prouver par
plusieurs Argumens incontestables, & sur tout par celui que
l'on attribuë à un certain Saint Thomas, qu'il apelle, la
voye de la _causalité de la Cause éficiente_. Puisque par là
on remonte immanquablement des effets à une cause premiére,
intelligente, & nécessaire de la production de toutes
choses.

Je fai cela, dit le Prêtre; & il faudrait être dépourvû de
raison pour en douter. Et bien! repris-je, il est clair que
c'est ce même Dieu, & point d'autre, qui a créé de rien
l'Univers, c'est à dire, le Ciel, la Terre, & en général
tout ce qui existe. Pour cela, interrompit le Juge, je ne le
comprends pas bien; de rien il ne se peut rien faire. Vous
avez raison, repartis-je, par raport à nous, mais à l'égard
de Dieu c'est une autre affaire: on ne peut pas sans
contradiction, poser la Matiére coexistante avec Dieu; car
il y auroit alors deux Infinis, deux Etres indépendans, & on
prétend que cela ne s'accorde point. Mais laissons-là les
choses infinies, elles sont hors de notre portée. Je croi
qu'il suffit au fond de savoir que Dieu a tout fait, sans se
mettre en peine de quoi, comment & en quel tems.

Nous avons un Livre, continuai-je, qui nous aprend tout
cela: Moïse nous y assure, que Dieu a tout fait par sa
Parole, il y a en viron six mille Ans & qu'il y employa six
jours, aprés lesquels il se reposa de son œuvre. Que
fit-il donc le premier jour, repartit le Juge? Après avoir
créé le Ciel & la Terre, il dit que la Lumiére soit, & la
Lumiére fut, &c. Le sixiéme, il créa l'Homme de bouë, &
soufla dans ses narines respiration de vie, &c. L'ayant fait
capable de discernement, il étoit bien juste qu'il vécût
sous sa dépendance, & qu'il le reconnût pour le seul Maître
de l'Univers. Il lui donna puissance sur tout ce qu'il y a
sur la Terre, & lui défendit seulement de ne point toucher à
un seul Arbre, qui se trouvoit planté au milieu du Jardin
des délices, où là Providence l'avoit établi. La soûmission
qu'il avoit pour son Créateur, l'auroit sans doute empêché
de contrevenir à ses Ordres, mais la Femme qu'il lui avoit
donnée pour Compagne, étant plus infirme & plus curieuse que
lui, se laissa emporter à sa passion: elle mit la main sur
le Fruit admirable de cet Arbre, le goûta, & le trouva si
excellent, qu'elle en donna à son Mari. Ce misérable fut
assez malheureux pour en manger, & pour encourir par
conséquent, la peine qui lui avoit été imposée, de mourir
d'une mort éternelle, c'est-à-dire, de souffrir des peines
éternelles après sa mort. Peine dure & insuportable
assurément par raport au péché & à celui qui l'avoit commis,
mais qui ne laissoit pas d'être fort proportionnée à la
Majesté de la Personne lézée.

Je parcourus ainsi l'Histoire de la Création, du Deluge, des
Patriarches, de Moïse & d'Aaron son Frére: des Miracles qui
avoient confirmé la vérité de cette Histoire. Je les
entretins des Prophêtes, de leurs Prédictions,
principalement par raport au Messie, de la venuë de ce
Sauveur, comment c'étoit le Fils de Dieu, & de quelle
maniére il nous avoit rachetez de la punition que nous
avions méritée en la personne du premier Homme notre Pére.
Enfin, je leur fis voir la nécessité de la Priére, tant par
ce que nous en indique la Nature, que par ce que nous en
disent les Saints Hommes, & en particulier Jesus-Christ. Et
enfin, je leur parlai d'une Résurrection des corps, dont les
ames reprendront possession, & d'une Vie éternelle &
bien-heureuse, que le Fils de Dieu nous avoit méritée en
souffrant la mort ignominieuse de la Croix.

Il faut avouër qu'ils m'écoutérent avec beaucoup de
patience; il sembloit même qu'ils y prissent du plaisir, &
qu'ils aquiéçassent à la plus grande partie. Mais-je fus
fort surpris lors que le Prêtre me regardant fort
sérieusement, demanda si je croyois tout cela? Oui
assurément, lui répondis-je, que je le croi. Ceux qui
doutoient de la Loi de Moïse, mouroient sans aucune
miséricorde; & les Apôtres nous assurent que l'on ne peut
douter de la vérité des paroles de Christ, & de toute
l'œconomie du Salut, sans danger de punition éternelle.
Mais ce n'est point la force qui me méne-là, c'est
proprement l'évidence. Que diriez-vous de moi, continuai-je,
si je vous disois à point nommé, non-seulement ce que vous
avez fait de plus caché, mais tout ce que vous devez faire,
& ce qui doit arriver à votre Païs? Si je guérissois les
malades, ressuscitois les morts, passois les mers à sec,
fendois les rochers d'une simple Verge pour en faire faillir
autant d'eau qu'il en faudroit pour desaltérer tout un
Peuple, & si je faisois mille autres semblables Prodiges; ne
diriez-vous pas, ou que je serois Dieu, ou du moins un
Instrument dont Dieu se seroit servi pour faire tant de
Miracles différens, puis qu'il n'y a rien d'humain en tout
cela? Eh bien! continuai-je, c'est ce que les Prophêtes, les
Apôtres, & Jesus Christ principalement, ont fait, ainsi que
je vous l'ai insinué tout à l'heure: de sorte que nous
n'avons aucun lieu de douter delà vérité de ce qu'ils nous
ont laissé par écrit.

Votre conséquence n'est pas juste, interrompit le _Papɤ_:
Mais avez-vous vû toutes ces belles choses? J'avouë que non,
répondis-je, mais il n'est pas toûjours nécessaire de voir
une chose pour la croire. Vous n'avez jamais vû l'Europe,
les Royaumes qu'elle comprend, leurs Guerres, leurs
Religions & leurs Coûtumes: cependant vous croyez ce que
nous vous en racontons, parce que vous nous prenez pour
d'honnêtes gens, & que deux ou trois autres Voyageurs avant
nous, ont informé vos Ancêtres à peu près des même choses.
Lors qu'un Fait est apuyé sur le témoignage de plusieurs
Personnes de probité, on n'a plus sujet de le révoquer en
doute. Or les Faits dont je vous parle, ne sont pas
simplement confirmez par un nombre suffisant de personnes
pieuses & sages, mais par des nuées de témoins, par des
Nations toutes entiéres, qui ne peuvent nous être suspectes,
puisqu'il y en a qui ont un Culte, tout différent du nôtre,
& qui sont nos Ennemis à bruler. Ces gens, eux-mêmes, qui
sont les Juifs, savent comment Dieu s'est aparu à nos Péres,
tantôt en Songes, tantôt dans un Buisson ardent, longtems
comme une Nuée de jour, & la nuit comme une Colomne de feu,
qui les conduisit, & s'arrêtoit où ils devoient camper dans
les Deserts[1], lors qu'il les conduisoit lui-même pour
aller prendre possession d'un grand Païs, qu'il leur avoit
destiné; certes après des témoignages si forts il me semble
que nous aurions grand tort d'être incrédules.

[1] On a oui parler d'un savant Anglois qui a fait une
Dissertation depuis peu, où il entreprend de prouver qu'il
n'y a eu rien de miraculeux ni même d'extraordinaire dans
cette Colonne de feu qui conduisoit les Israëlites dans le
Desert; & de faire voir par les meilleurs Auteurs anciens &
modernes que ç'a été toûjours la coûtume dans ces sortes de
Deserts, de se servir de feu pour diriger la marche des
Armées, ou des Multitudes, en le faisant porter devant elles
par les Guides, de maniére que toute la troupe en pût voir
la fumée pendant le jour, & la flamme pendant la nuit. Il
prétend que celui qui a eu la direction de ce feu, & qui a
servi de Guide aux Israëlites, n'étoit autre chose que
Hobab, le Beau-pére de Moïse; ce qu'il tâche de prouver par
les versets 29. & 30 du chapitre X. des _Nombres_, & par
plusieurs autres Passages de l'Ecriture Sainte.]

A vous parler ingénûment, dit le Juge, il y a quelque chose
en tout cela qui surprend, & qui, quoique surnaturel, paroît
néanmoins assez vraisemblable. Pas tant que vous pensez,
reprit le Prêtre: vous savez comment nos Ayeux y ont été
pris pour dupes, à peu près de la même maniére, par la
subtilité & la violence de nos premiers Rois. Le Parchemin
se laisse écrire en tout tems, & les châtimens que l'on
exerce sur ceux qui ne donnent pas les mains aux prétendus
Faits, que l'on débite comme des véritez, force des gens à
se taire, qui feroient autrement gloire d'en bien conter.
Cette Création dont vous venez de nous entretenir,
poursuivit-il, en me regardant fixement, est une pure
Allégorie, que je trouve assez grossiére dans son genre, &
fabriquée par un Auteur fort ignorant de la nature des
choses; jusques-là qu'il y fait précéder les effets à la
cause, puisque suivant ce que vous avez dit, le premier jour
la Lumiére fut créée, & le quatriéme parurent les Luminiares
dont cette Lumiére nous vient. Il est certain, au reste, que
l'idée d'un Dieu qui travaille, & qui se repose, ne peut
être digérée que par des Peuples fort grossiers & ignorans,
que l'on vouloit maîtriser, & dont ce Moïse duquel vous
parlez, prétendoit être le Seigneur temporel, tandis que son
Frére Aaron avoit une Domination sans borne sur leurs
Consciences.

Je n'oserois dire de quelle maniére il traitoit Jesus-Christ
& sa Mére: mais au sujet de l'Ame, cette Substance
spirituelle en nous, dont ils n'avoient, disoient-ils,
aucune idée, je ne sçaurois m'empêcher de marquer ici une
des difficultez qui vient dans la pensée du Prêtre,
lorsqu'il s'est agi de la Résurrection des morts. Il est
sûr, disoit-il que la Terre est composée d'un nombre
innombrable de petites parties, dont les figures sont
extrêmement différentes: cela se voit par la diversité des
Objets que cette même terre produit, certaines parcelles,
qui sont propres à former une espéce de Fruits, ne seroient
nullement convenables pour la production de quelques autres.
Ce qui est bon pour faire du Cuivre, ne vaut rien pour
construire du Fer. De-là vient, que si l'on séme plusieurs
Années de suite du Froment dans un même Champ, on trouve
enfin que toutes les parties de matiére, qui étoient propres
à nous raporter du Froment, ayant été employées, & n'y en
étant plus resté, que cette Terre ne produit absolument plus
de Froment, jusques à ce que par le moyen du Fumier, on y
en raporte d'autres. Apliquons cet exemple à l'homme: les
particules qui sont propres à composer de la chair humaine,
ne sont non plus infinies que celles des Grains, & il n'y en
a sans doute, dans notre Royaume, que pour former une
certaine quantité déterminée de personnes. Faites ce nombre
aussi grand qu'il vous plaira, je ne pense pas qu'il égale
celui de tous les hommes, qui ont vécu depuis le
commencement du monde. Je dis plus, ajoûta-t-il, je ne sai
pas si on ne pouroit pas douter avec justice, s'il y a ici
assez de ces parties pour soûtenir les hommes qui y naissent
pendant dix Siécles seulement. Ceux qui ont tant soit peu
étudié la nature des Etres, savent que comme le poil & les
ongles croissent, s'usent & tombent, les parties extérieures
des Fibres de notre corps s'usent aussi, tandis, que le sang
pousse & augmente les intérieures. Il n'est pas croyable
quelle dissipation il se fait tous les jours par la
transpiration toute seule: mais il y a cet avantage, que les
parties dont l'un se dépouille d'un côté, servent à la
réparation d'un autre. De sorte que si tout ce que nous
perdons pouvoit être transporté dans un autre Païs, sans
qu'il en revint d'autre dans le nôtre, il est vraisemblable
qu'il faudroit qu'il nous arrivât de tems à autre, une
famine & une mortalité, afin que les parties de ceux qui
tomberoient pussent servir à l'accroissement des autres,
jusques à ce qu'il ne s'en trouvât absolument plus. D'où je
conclus, dit-il, que si l'on ressuscitoit, il seroit
impossible qu'il y eut assez de parties propres à la
construction d'un homme, pour en donner à tous ceux qui ont
vécu, autant qu'il en faut pour former un corps d'une
stature médiocre: & Dieu sait s'il s'en trouveroit
suffisamment des autres, puisqu'il y a apparence que si tous
ceux qui sont expirez depuis plusieurs millions d'Années que
le monde subsiste, étoient rassemblez en un monceau, il
surpasseroit, pour ainsi dire, en grosseur, celui de la
Terre, d'où ils ont tiré leur origine.

Eclaircissons ce Paradoxe, par un calcul fait en gros. Nous
avons dans ce Païs 41600. Villages, dans chaque Village il y
a 22. Familles, à neuf personnes l'une portant l'autre,
chaque Village contiendra à peu près 200. habitans donc
dans tout le Royaume 83230000. Donnons à chaque corps
humain, consideré sous la forme d'un paralléle pipede, cinq
pieds de hauteur, & un demi pié de largeur & d'épaisseur,
l'un parmi l'autre; je prends tout au moins, comme vous
voyez, au jour de la Resurrection il se trouvera que
8323000. corps contiendront en viron 10400000. pieds
cubiques de chair. Suposons enfin, que ce nombre d'hommes se
renouvelle tous les 50. ans, alors il faudra 208000000. de
pieds cubiques de chair pour les hommes qui auront vécu
pendant mille ans, & 2080000000. pour le monde de 10000.
années. Continuez cette multiplication, & voyez où cela ira.
Mais que ne seroit-ce pas, poursuivit-il, en faisant une
grande exclamation, si l'opinion de quelques habiles Gens
est véritable, qui, à ce que vous avez dit à votre Hôte,
passe pour constant, que la semence de la plûpart, &
peut-être même de tous les Animaux, n'est qu'un composé d'un
nombre innombrable de petites créatures, qui ont la vie & le
mouvement; de sorte que dans un volume de la grosseur d'un
grain de millet, il y en a des milliers, qui nonobstant
leur petitesse, ne laissent pas d'être des individus de la
même espéce, que sont ceux qui les ont engendrez, & qui
doivent par conséquent participer aux mêmes avantages que
les autres, bien qui les surpassent autant en grandeur, que
la plus haute Montagne différe d'un grain de Sable: car
alors il est manifeste que votre sentiment est ridicule, &
même d'une contradiction qui saute aux yeux.

Vous parlez de milliers d'années, lui dis-je, comme d'autant
de minutes: à vous entendre, le monde doit être bien ancien.
Je me sers, répondit-il, d'un terme défini, pour désigner un
nombre indéfini: il n'y faut pas prendre garde de si près.
Que l'Univers soit ancien ou non, cela ne change point la
nature des choses: il est constant que nous le croyons d'un
tems immémorial, & que nous ne saurions exprimer, ni par nos
nombres, ni par des paroles. Vous n'êtes pas les seuls qui
vous abusez à cet égard, repris-je; les Chinois parmi nous,
font aller leurs Chronologies jusques à plus de quarante
mille ans, sans compter ce qui n'a point été enregistré
avant ce tems-là. Les Egiptiens entr'autres, vont pour le
moins encore aussi loin qu'eux. Un ancien Philosophe nommé
Platon, introduit un Prêtre Egiptien, qui s'entretenant avec
Solon, lui raconte comment il s'est écoulé neuf mille ans
depuis que Minerve avoit-fait bâtir Saïs. Diodore compte
vingt-trois mille ans depuis Osiris & Isis, jusques à
Alexandre le Grand. Laërce parle d'un terme de quarante-neuf
mille ans, pendant lequel ils avoient calculé toutes les
Eclipses. Ils prétendoient avoir observé les Astres depuis
cent mille ans, suivant la remarque de Saint Augustin: Et au
dire de Cicéron, ils faisoient monter ce nombre jusqu'à cinq
cens soixante-dix mille années. Mais tout cela a été avancé
sans fondement, & suivant un principe de vanité, par où ils
prétendoient se mettre au dessus des autres Nations de la
terre. Pour nous, nous nous en raportons à Moïse, qui assure
que le monde n'a pris naissance qu'environ depuis six mille
ans. Et certes, quand on prend la peine d'y refléchir tant
soit peu, il est impossible qu'on puisse révoquer cette
verité en doute. Une preuve incontestable que le monde n'est
pas fort ancien, & que nous n'avons point d'Histoire qui
remonte au dessus de quatre mille ans. Les Arts sont pour la
plûpart aussi fort nouveaux. Nous ne savons point qu'avant
cinq cens ans, on ait eu aucune connoissance de la Boussole
pour la Navigation, de l'Impression des Livres, de la Poudre
à Canon, des Armes à Feu, des Lunettes d'Aproche, des
Microscopes, & autres belles Inventions. On sait de même que
l'usage de la Monnoye a été ignoré des premiers Ecrivains.
Les Horloges sonnantes, les Montres, le Verre, le Papier, la
Trempe de l'Acier, & une infinité d'autres choses sont de
fort nouvelle date. Ainsi je conclus que-là, aussi-bien
qu'ailleurs, il s'en faut tenir à la parole de Dieu.

Je vous ai déja dit, répondit le Prêtre, que personne de
nous ne s'émancipe de déterminer l'âge du monde: nous sommes
persuadez qu'il a eu un commencement, mais nous en ignorons
le tems: tout ce que je puis dire, c'est que ce tems-là est
extrémement reculé! Le premier homme ne l'a point marqué, &
aucun de nous n'annote la moindre chose: tout ce que nous
savons, c'est par tradition. La plûpart des Arts que vous
venez de nommer nous sont inconnus, & ce quartier n'en est
pas moins ancien que le votre pour cela: nous pourions être
encore ici un million d'années sans le connoître, parce que
nous n'en avons pas besoin: il n'est pas impossible que les
autres s'en soient passez bien long-tems aussi-bien que
nous. La nécessité ou autres choses semblables, ont pû
inventer des choses dans cent ans, ausquelles on avoit point
eu occasion de penser auparavant, en autant des Siécles:
tout cela ne tire à aucune conséquence. Ce que je sai, c'est
que de pére en fils, nous nous disons toûjours que les
années de notre durée sont innombrables. En effet, il est
sûr que nonobstant la quantité prodigieuse de Bois que nous
brûlons, les Montagnes de Charbon que l'on a déja aplanies,
sont si considérables, que si l'on voulait faire la
suputation, cela seul seroit capable de nous confirmer dans
nos sentimens. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est
qu'il y a autour de sept mille ans, que l'on trouva au haut
de l'une de ces Montagne, en creusant à trente pieds du
sommet, un double crochet de fer, de plus de mille cinq cens
livres pesant, que nous conservons encore, & que les
Etrangers que nous avons eus ici de tems à autre, ont assuré
être une de ces Machines dont on se sert en Mer pour arrêter
les grands Vaisseaux. D'où il s'ensuivroit que l'Océan a été
avant nous en possession de ce beau Païs, & que nos plus
hautes Montagnes n'étoient peut-être alors que des brisans.

Outre cela, qui fait si ces Arts que vous prétendez avoir
trouvez, n'ont point été connus par ceux qui vous précéde.
Je remarque fort bien ici que les Sciences s'avillissent;
mon Bisayeul étoit beaucoup plus habile que mon Pére dans
l'Astronomie; j'en sai encore bien moins qu'eux, & à leur
dire, les lumiéres qu'ils en avoient n'étoient que ténébres
au prix de ce qu'en savoient leurs Ancêtres. Il en est ainsi
dans toutes les autres Familles. Il y a des Sciences qui se
cultivent dans de certains tems, comme si elles étoient à la
mode, & qui se négligent entiérement dans l'autre: & on les
peut même tellement oublier, que ceux qui naissent après,
n'en trouvant aucune trace, & venant à s'y exercer, jugent
qu'ils en sont les premiers Auteurs.

Cela est bon dans votre Royaume, repris-je, où vous n'avez
aucune communication avec les autres Peuples de l'Univers;
mais parmi nous, si les Sciences périssent d'un côté par des
Guerres & des Incendies, ou par la molesse & l'indifférence
des uns, comme nous en avons des exemples, elles sont
portées autre part à un plus haut degré de perfection, par
la diligence des autres: & je ne sache point qu'il se soit
rien perdu de fort considérable de ce qui a été trouvé
auparavant; bien au contraire, on découvre tous les jours
quelque chose de curieux & d'utile à la Société.

Je voulus lui expliquer la contradiction aparente qu'il
trouvoit dans la Génése, par raport aux Astres & à la
Lumiére, & lui montrer qu'il se trompoit à l'égard de la
Resurrection; mais il se moqua de moi, & de toutes mes
raisons, il ne voulut admettre que la Puissance de Dieu,
qu'il ne croyoit pas-là nécessaire. Car pourquoi, disoit-il,
ressusciter après cette vie? Quelle necessité y avoit-il
d'exterminer le Genre-humain, pour le faire revire dans la
suite? si Christ étoit Dieu, ne pouvoit il pas exempter
l'homme de cette mort-là, aussi-bien que de l'autre? Et puis
de quoi subsister si nous étions tous vivans? Il n'y en
auroit pas pour un déjeûner dans tout le Païs. Les corps
seront d'une autre nature, interrompis-je, nous ne
mangerons, ne boirons, ni ne seront sujets à aucune
infirmité naturelle; & outre cela, Dieu nous transportera
dans le Ciel des Cieux, où nous serons rassasiez de sa
gloire.

Comment! vous serez enlevez au Ciel? Et quelle idée vous
faites-vous donc du Ciel, mon Ami? poursuivit-il; pour nous,
nous croyons que l'air que nous expirons est infiniment plus
grossier que celui qui est au dessus: & que plus on
s'éloigne de la Terre, plus la matiére est subtile. Cela
étant, le Ciel des Bienheureux doit être comme un vuide, au
prix des Cieux inférieurs, par raport à la matiére qui le
remplit. Donc, adieu les Poûmons, puisque l'on ne respirera
plus; adieu, l'usage du Larinx pour la Parole: adieu les
Intestins: adieu, en un mot, tout le Corps, que le Sang qui
ne sera plus rafraîchi, va jetter dans une Fiévre chaude,
qui le consumera dans peu de tems. Mais supposé que l'on
conserve tout cela, comme un fardeau fort inutile, sur quoi
se reposera-t-on? Qui est-ce qui soûtiendra-là des Corps
matériels & pesans? Ils y seront soûtenus par la
toute-Puissance de Dieu, lui répondis-je. Vous me fatiguez
avec votre Puissance de Dieu, reprit-il: je voi bien que
vous pratiquez dans votre Religion, ce que nous observons
dans les Mistéres de la Nature; lors que nous ne pouvons pas
donner raison d'une chose, nous disons que cela se fait par
quelque ressort caché. Je ne doute nullement de la Puissance
de Dieu, encore une fois; mais, je ne pense pas qu'il faille
inventer des chimères, pour être obligé d'y avoir recours.
Encore si vous faisiez un Paradis de voluptez, passe: mais
un endroit dénué de toutes choses, où le corps ne jouira
absolument d'aucun plaisir, où il n'y aura aucun objet
capable d'affecter les sens, point d'Odeurs qui chatoüillent
l'Odorat, point de Viandes qui piquent le Palais; aucun
Instrument de Musique qui divertisse l'Oreille; rien à la
considération de quoi les yeux se puissent divertir:
assurément cela est merveilleux. Il faut de bonne foi que
vous soyez extrémement sensuels; puisque nonobstant
l'éternité que vous attribuez à votre Ame, & que vous croyez
pouvoir subsister indépendamment du corps, vous aimez mieux
l'embarasser de nouveau, & la charger d'un épouventable
poids, que vous voulez pourtant faire tenir sur rien, que de
lui laisser ses coudées franches, & abandonner cette masse
de chair à la corruption, dont elle ne sauroit absolument
être exempte.

Ce n'est pas l'ame seule, repliquai-je, qui fait le bien ou
le mal, le corps & l'esprit y contribuent l'un & l'autre: il
faut aussi qu'ils participent également aux récompenses ou
aux peines, dont le Souverain Juge les trouvera dignes. Tout
cela, répondit-il, n'est pas capable de me persuader. Nos
corps ne restent pas un moment les mêmes: jamais homme n'est
parvenu à l'âge de vingt-cinq ans, qu'il ne soit dépoüillé
de tout ce qu'il avoit aporté au monde. Le sang, la chair, la
peau, les nerfs, & même les os, ne font que diminuër d'un
côté, pendant qu'ils augmentent de l'autre: toute la Machine
se renouvelle de tems en tems. Nos inclinations varient
aussi, suivant l'âge & la constitution. On est fort débauché
à trente ans, extrémement dévot & retiré à soixante. Avec
lequel de ces deux corps ressuscitera-t-on? Avec le vieux,
le sec, le courbé, & le débile; qui a parfaitement bien
vécu, & dont toutes les démarches ont servi d'exemples aux
adolescens, & ont été en édification aux personnes âgées? Ou
sera-ce avec le jeune, le droit, le vigoureux, l'agréable,
qui a mérité vingt fois d'aller aux Mines? Vous voyez bien
que de quelque côté que l'on se tourne, on est extrêmement
embarassé, & qu'il paroît assez que celui qui a été l'Auteur
de cette Opinion, n'a pas prévû tous ces inconvéniens. Si
j'étois pour la Résurrection, je voudrais qu'il fût
indifférent de quelles parties le corps seroit composé en se
relevant; car c'est la même chose à l'ame: Et j'établirois
pour constant que ce seroit un certain état, & non pas un
certain lieu, qui nous dévroit rendre heureux: mais tout
cela ne sont que des bagatelles, & indignes d'un homme de
bon sens.

Cependant, il faut que je vous avouë, ajoûta-t-il, qu'encore
que je ne comprenne pas ce que vous voulez dire par une Ame,
une substance spirituelle, dépouillée de toute matiére, ou
par un esprit constitué proprement par la pensée, & renfermé
néanmoins dans un corps, où ses facultez sont bornées à le
pousser seul, ou le faire agir selon sa volonté, & hors
duquel il peut exister comme auparavant; comme l'idée que
vous vous en formez, est agréable en ce qu'elle vous flâte
d'une autre vie après la mort. Je ne suis point surpris de
ce qu'il se trouve des gens qui y acquiesçent. Ce sont, sans
doute, des esprits d'un ordre commun, mais ils ne laissent
pas d'être heureux. Le bien ne consiste le plus souvent que
dans une pure imagination. Ceux qui sont remplis de cette
pensée, que la mort n'est qu'un passage à une vie glorieuse,
doivent quitter le monde avec moins de regret que les autres
(sur tout lors que l'on y a autant d'attachement que je
remarque qu'on y en a en vos quartiers) & sentir déja les
avant-goûts d'une prétendüe félicité éternelle. De sorte que
c'est la même chose pour eux que cela soit véritable ou
non: ni plus ni moins que supposé que j'aye dix mille
_Kalη_ dans mon Coffre, dont je n'aurai jamais besoin, &
que je croi fortement du meilleur Métal que l'on tire de nos
Mines, quand elles ne seroient que de Fer, mon contentement
n'en seroit pas moins parfait pour cela.

Mon Camarade, qui étoit de la Religion, enrageoit d'entendre
ce Payen révoquer en doute les Mistéres d'un Culte fondé sur
la pure Parole de Dieu. Il me fit plusieurs fois comprendre
qu'il avoit de la peine à se posséder, & qu'il vouloit du
moins le _redarguer_ par des Passages formels de Ecriture
Sainte. Mais je l'en détournai toûjours, parce que l'autre
en nioit la Divinité, & que prétendant même que ce ne fut
qu'un composé de Fictions fort mal concertées, on l'auroit
choqué de lui en parler davantage.

Je leur dis pourtant, dans le dessein de les allarmer, que
non-seulement j'étois persuadé d'une Béatitude éternelle,
pour ceux qui feroient de bonnes œuvres, & qui auraient
la foi; mais qu'il y avoit aussi une Gêne & un Enfer préparé
pour les méchans & les incrédules; & que chacun seroit
infailliblement traité selon qu'il auroit fait ou bien ou
mal.

Ce que vous m'avez déja dit, reprit le Prêtre, méne à cela;
mais c'est une Erreur qui n'est pas moins grossiére que les
précédentes: car, outre que c'est rendre Dieu le plus cruel
de tous les Etres, d'avoir créé l'homme pour le damner
éternellement, sous prétexte qu'il a enfreint un de ses
Commandemens; & encore un Commandement qui consistoit
simplement à ne pas manger d'une Pomme, ce qui me fait
assurement frémir. Je nie que personne soit capable de faire
du bien ou du mal, par raport à Dieu; & je vous demande
sérieusement si vous-même le croyez? Indubitablement que je
le croi, lui dis-je; & il me semble que cela est si clair,
que l'on ne peut pas en donner; sans choquer le bon sens.

Comment, poursuivis-je, paillarder, tuer, voler, blasphémer,
ne sont pas des Crimes par lesquels on offense la Majesté du
Très-Puissant? Nullement, repartit le Prêtre; car
premiérement, si la Paillardise étoit un péché, Dieu en
feroit lui-même l'Auteur, & qui pis est, de l'Inceste même;
puisque, selon vous-même & votre grand Moïse, n'y ayant eu
au commencement qu'un homme & qu'une femme, il a falu que
leurs Descendans ayent fait plusieurs incestes, avant que le
nombre des vivans leur ait permis de les éviter. Et que l'on
ne me dise pas que c'étoit alors une nécessité, puisqu'il
n'auroit non plus coûté à Dieu de faire cent personnes, que
d'en créer seulement une. Nous sommes tous enfans du premier
homme; parmi nous il y a des degrez de consanguinité; devant
Dieu ce n'est plus la même chose. Les femmes & les biens
étoient communs au commencement, comme l'air & l'eau le sont
encore à l'heure qu'il est. Les hommes, qui semblent avoir
été faits pour la Société, ont crû, afin d'éviter le
desordre qu'ils remarquoient que cette communauté apportoit,
qu'il seroit bon que chaque Pére de Famille eût seul la
disposition d'une ou de plusieurs femmes, d'une certaine
étenduë de terre, & d'un nombre déterminé de bétail: on a
été même obligé dans la suite, d'un contentement unanime,
de faire des Loix, qui imposassent des peines à ceux qui ne
les observoient pas. De sorte que s'il y à quelqu'un de lésé
dans la transgression de ces Loix, c'est proprement la
Société, ou les Chefs qui la représentent, & nullement
l'Esprit universel, qui ne peut en aucune maniére du monde
être offensé de personne. On peut dire la même chose du Vol
& du Meurtre, où je ne fais tort, à proprement parler, qu'à
celui auquel j'ôte la vie ou le bien. Et pour ce qui est du
Blasphême, quoique nous le punissions plus rigoureusement
que les autres péchez, ce n'est pas à cause que nous nous
imaginions que Dieu en est formalisé; nullement, ce seroit
une infirmité en lui, s'il en étoit capable; mais c'est que
nous ne saurions souffrir l'ingratitude, & que la plus noire
ingratitude que l'homme puisse commettre, c'est d'outrager
ou de ne pas assez respecter celui qui est Auteur de son
Etre, & de tous les biens qu'il est capaple d'en recevoir; &
que cela est même d'un mauvais exemple pour les enfans & les
inférieurs, par raport à leurs Péres & à leurs Maîtres. Je
conclus de tout cela, qu'il en est des actions humaines,
comme des qualitez des corps, qui en effet ne sont
considérées que suivant les combinations, les raports & les
comparaisons que nous faisons des unes avec les autres.

C'est ainsi, par exemple, qu'une même substance pourra
tantôt être immense, & tantôt abîmée dans le néant. Une
Montagne n'est ni grande ni petite, tant que mon entendement
faisant abstraction de toute autre matiére, la considére
seule & indivisible, ou que je suppose n'avoir aucune
connoissance des autres corps, non pas même du mien: mais si
ensuite je la conçois comme un tout, composé d'une infinité
de petits grains de Sable, il est évident qu'elle me
paroîtra alors d'une grandeur démefurée, en comparaison de
l'une de ces petites parties. Ce ne sera plus cela, si je la
regarde auprès d'une autre Montagne de cette même hauteur,
avec laquelle je la pourrai poser égale: & elle sera
extrêmement petite, lorsque je la comparerai à toute la
masse de la Terre. Enfin, le Globe terrestre ne deviendra
lui-même qu'un point Mathématique pas raport à tout
l'Univers. C'est la même chose de nos actions: en
elles-mêmes elles ne sont rien; ou si vous Voulez, elles
feront au plus indifférentes; & si elles peuvent devenir
bonnes ou mauvaises, ce ne peut être que par raport à de
certaines institutions, comme sont celles dont nous venons
de parler, & ausquelles elles doivent être mesurées, pour
ainsi dire, pour en savoir la juste valeur.

Vous ne croyez donc point, repris-je, que Dieu, qui est un
Dieu d'ordre, qui haït la confusion, ait prescrit lui-même à
l'homme des régles, & donné des Loix, selon lesquelles il
est dans l'obligation de se conduire, & de se régler. De la
maniére que vous le pensez, me dit-il, non, je ne le croi
pas, cela n'étoit pas nécessaire, puis qu'il lui a donné une
volonté & un entendement pour se conduire, comme vous voyez
que nous faisons. Comme il n'y a point d'orgueil, de vanité,
de jalousie, ou de desir de regner parmi les Bêtes, Dieu ne
les a assujetties à aucunes Loix Civiles: il n'y en auroit
pas eu plus de besoin pour les Animaux raisonnables, que
pour les brutes: mais dès le moment que les uns ont voulu
abuser de la foiblesse ou de la bonté des autres, on a été
forcé d'inventer des peines pour ceux qui transgresseroient
de certains Reglemens; & ces Reglemens se sont multipliez à
mesure que la licence effrenée de quelques esprits turbulens
y a donné lieu.

Tout ce que vous dites-là, repartis-je, est véritable: mais
vous me pardonnerez, si j'ose dire que je nie que Dieu n'y
ait point eu de part. Il n'est pas raisonnable que la
Providence ait produit une créature raisonnable, pour
l'abandonner entiérement dans la suite: Il en est le Pére,
il en veut être aussi le Directeur & le Conservateur; le bon
sens nous le dicte, & sa Parole (car j'en reviens
toûjours-là) nous en assure si positivement, qu'il ne nous
est pas possible d'en douter. Plût à Dieu, m'écriai-je
alors, que vous la pussiez voir, cette Parole; elle porte
tant de marques de celui qui l'a dictée, que vous seriez le
premier à la lire avec vénération, si elle vous tomboit
entre les mains; & je ne desespére pas qu'un jour elle vous
soit aportée, ou par quelque malheureux, ou par une Nation
entiére, qui par un Ordre du Ciel, viendra s'établir parmi
vous pour faciliter la conversion à un Peuple si honnête &
si humain.

Je serois ravi, répondit-il, de voir le Livre dont vous
parlez tant; mais je serois fort fâché qu'il nous fût aporté
par une multitude de gens, que vos Loix mêmes, toutes
saintes que vous les croyez, n'empêcheroient pas de nous
tiranniser: nous aimons mieux que les choses restent comme
elles sont. Soyez seulement contens de votre sort, comme
vous voyez que nous nous contentons du nôtre, & vous serez
plus heureux que vous ne l'êtes en effet. Mais parlons
d'autre chose; il me semble, poursuivit-il, que le tems de
se quitter est venu; je me retire, adieu.

Après le départ de notre Prêtre, nous nous entretînmes
encore quelques momens de l'Immortalité de l'ame, de la
Résurrection des morts, & de la Vie éternelle; parce que le
Juge y prenoit goût: & je remarquai bien, si je ne me
trompe, qu'il seroit aisé de porter ces gens-là à avoir de
bons sentimens de notre Religion.

Avant que de nous quitter, mon Hôte me demanda si je n'avois
pas vû la Montagne ardente, lorsque je fus aux Mines. Je
n'en ai, lui répondis-je, pas seulement entendu parler.
Aparemment, reprit-il, qu'elle ne brûloit pas alors; car
autrement on n'auroit pas manqué de vous la faire remarquer.
Je l'aurois vûë volontiers, lui repartis-je; mais ce n'est
rien de rare en nos quartiers: il y a Hecla en Islande, Ætna
dans la Sicile, la Vésuvé dans le Royaume de Naples, &
plusieurs autres telles Montagnes ailleurs, qui brûlent
aussi par intervalles: mais on ne peut pas en aprocher de
fort près, quand même elles ne brûlent point, à cause des
exhalaisons sulphureuses qui en sortent, de la prodigieuse
quantité de cendres qui les environnent, & du danger qu'il y
a d'enfoncer en plusieurs endroits dans la terre, qui est
molle, tremblante ou peu solide.

Peut-être bien, interrompit-il, que les Européens qui ont
été ici avant vous, ont raconté la même chose à nos
Ancêtres, & que c'est-là la raison pour laquelle le Peuple
s'est desabusé de l'erreur où il étoit, touchant la cause
de ce Prodige. Ce qu'il y a d'assuré, c'est que les simples
ont été de tout tems d'opinion, que Dieu ayant créé le
monde, & s'étant ensuite avisé de faire aussi des Etres qui
eussent le mouvement & la vie, avoit dressé sous le Mont
ardent un Laboratoire, où il avoit un Fourneau qui contenoit
un Creuset d'une grandeur prodigieuse, avec une Barre en
haut au milieu, qui en divisoit l'Orifice en deux, & à cette
Barre correspondoit une Lampe. Ce grand Ouvrier,
disoient-ils, remplissoit de fois à autre ce Vaisseau de la
terre qu'il prenoit derriére lui, & au lieu de laquelle il y
a un grand Lac à l'heure qu'il est; & lors que cette terre
étoit devenüe liquide à force de feu, il en tiroit une
petite portion, par le moyen d'un Tuyau creux, dont il se
servoit pour cela, à l'une des extrémitez duquel il ne
faisoit que soufler, & il paroissoit d'abord à l'autre un
Animal, auquel il donnoit la clef des champs. Il n'en avoit
fait qu'une petite quantité, lorsqu'il remarqua que sa Lampe
avoit mis le feu à la Montagne sous laquelle elle pendoit.
Cet inconvénient inopiné lui fit aussi-tôt changer de
Poste, de peur d'embraser toute la Terre. Il n'avoit pas
cherché long-tems qu'il trouva entre deux Montagnes un creux
profond, qu'il jugea à propos de remplir d'eau, afin que
travaillant là-dessous, le feu n'y eût aucune prise.
Cependant, comme cette eau eût bien-tôt atteint un degré de
chaleur fort considérable, ce qui l'auroit d'abord changée
en vapeur, il perça la Montagne voisine, afin qu'il en
distillât un filet d'eau fraîche, capable de tempérer
l'ardeur de celle de l'Etang bouillant, qui est sans doute
le même que vous dites avoir vû, & qui conserve encore les
mêmes qualitez.

On ajoûtoit à ce Conte, que Dieu avoit achevé sous cet
endroit-là à former de la même maniére toutes les autres
créatures vivantes, hormis l'homme qui a tiré son origine
d'ailleurs, comme je pourrai vous en entretenir une
autrefois à loisir. Enfin, on prétendoit que la Matiére qui
étoit dans le Creuset, étant dans une agitation violente, le
Soulphre, le Mercure, & les autres parties grasses &
métaliques, qui en sortoient en fumée, avoient été portées
avec rapidité sous la Voute de toutes les Montagnes
prochaines, où elles avoient pénétré, & formé dans les unes
le Charbon, & dans les autres le Fer ou les Minéraux, &
Métaux que nous y trouvons.

Cette Fable, toute grossiére qu'elle est, & inventée sans
doute à l'honneur de Messieurs les Chimistes, me donna
occasion de croire que le Verre ne leur a pas toûjours été
inconnu, & qu'il y avoit eû autrefois des Soufleurs parmi
eux. Quoiqu'il en soit, la conversation finit là; parce
qu'il se faisoit tard, & que chacun témoignoit avoir envie
d'aller prendre du repos.

Quelques jours après cet entretien, le Prêtre voulut aussi
donner un repas à notre Hôte, où nous fûmes encore de la
partie. Il nous fit alors des excuses de ce qu'il s'étoit un
peu trop emporté contre nos Opinions; pour y remédier il
pria La-Fôret, qui avoit plus lû le Vieux & le Nouveau
Testament que moi, de lui faire un recit le plus
circonstancié qu'il pourroit, du contenu de la Bible. Mon
Camarade le fit, & il l'en remercia, témoignant d'en être
fort satisfait: cependant je connus bien qu'il ne s'en
faisoit que rire; au lieu que le Juge m'en parut extrêmement
édifié. De sorte que les affaires auroient été loin, si nous
avions toûjours resté ensemble; mais à mon grand regret, le
Ciel ne le voulut pas.



CHAPITRE VIII.

_l'Auteur est mené à la Cour du Roi. Il décrit ici l'Origine
de ces Monarques, fait la description du Palais Royal, du
Temple,_ &c.


Le Satrape dont j'ai parlé tantôt, qui étoit venu lever le
Tribut, l'alla porter ensuite au Roi. En causant ensemble,
il lui raconta comment il avoit vû deux Etrangers dans un
tel Village, qui savoient faire des Machines; qui mesuroient
parfaitement bien le tems, & divisoient un jour naturel en
deux fois douze parties, qu'ils apelloient heures; & que ce
qui étoit le plus admirable, & d'une grande commodité pour
les Habitans, c'est qu'à chaque heure il y avoit une Jatte
de métal, sur laquelle un Marteau se déchargeant, marquoit
par un certain nombre de coups, à quelle partie du jour on
étoit parvenu. Le Roi parut surpris à ce recit, & témoigna
du desir de nous parler. En effet, nous fûmes tous étonnez
de voir un jour que deux Domestiques de ce Prince nous
vinrent demander à notre Hôte, qui ne sachant de quel
prétexte se servir pour nous retenir, nous remit avec
chagrin entre leurs mains.

Quoique nous fussions au desespoir de quitter le Juge, chez
lequel nous étions infiniment mieux que je n'aurois pû
souhaiter de l'être en Europe, nous ne laissâmes pourtant
pas de témoigner bien de la joye de l'honneur que le Roi
nous faisoit de nous envoyer querir. Nous demandâmes
cependant plusieurs fois à nos Guides ce qui en pouvoit être
la cause; mais ils nous protestérent qu'ils n'en savoient
rien. Tout ce qu'ils nous pouvoient dire d'assuré, c'est que
l'on parloit de nous à la Cour, comme de grands Personnages,
& que nous y serions infailliblement bien traitez. Les
disputes, que nous avions euës, ne laissoient pas de me
donner quelques inquiétudes. J'aprehendois que le Roi en
étant informé, ne s'en fût formalisé, & ne nous voulût
traiter comme des Séducteurs, & Gens qui travaillent à
bouleverser le Gouvernement: ce n'étoit rien moins que cela.

Nous ne fûmes pas plutôt arrivez, que le Roi nous fit venir
auprès de lui. Après avoir fait nos révérences, nous
voulûmes mettre un genou à terre, avant que de lui parler,
suivant l'avertissement que l'on nous en avoit donné; mais
il ne le voulut pas permettre. Il nous fit apporter à chacun
un petit Escabeau, & nous commanda de nous asseoir devant
lui. Tous ceux qui étoient-là, se tenoient debout ou à
genoux. Le Roi étoit assis sur un magnifique Fauteüil, élevé
de trois marches, & couvert d'un Dais d'une Sculpture
admirable. Il nous demanda d'où nous étions venus, & comment
nous étions entrez dans son Païs. Il falut, pour le
contenter, lui faire un recit juste de toutes nos petites
Avantures. Il fit semblant d'être bien aise ce que nos
disgraces lui avoient procuré le plaisir de nous voir. Enfin
il tomba sur le chapitre de notre Science, qu'il releva
extrêmement; & après nous avoir dit qu'il avoit apris que
nous avions fait une Horloge dans notre Village, il nous fit
comprendre qu'il nous avoit principalement fait venir pour
nous prier de lui en fabriquer aussi une, avec promesse de
récompenser notre travail de sa plus tendre amitié, & par
tout ce que nous desirerions de sa Personne. Nous répondîmes
avec une profonde inclination, que nous n'étions point
accoûtumez à être traitez de cette maniére de nos
Souverains; que c'étoit bien de l'honneur que Sa Majesté
nous faisoit de nous trouver dignes d'être employez pour son
Service, & que nous nous en acquiterions le moins mal que
nous pourrions.

Là-dessus on nous conduisit dans un très-bel Apartement, qui
devoit être le nôtre, où l'on eût soin de nous servir & de
nous accommoder comme si nous avions été de grands
Seigneurs. Dés le lendemain nous donnâmes Ordre d'aller
querir nos Outils là où nous les avions laissez: nous en
fîmes faire plusieurs autres, tels que mon Camarade les
ordonna, & nous nous mîmes à l'Ouvrage le plûtôt qu'il fut
possible, parce que le Roy s'impatientoit de nous y voir.

Le Monarque qui gouvernoit alors, s'apelloit Bustrol, homme
sage, modeste, sociable, & qui, s'il vit encore, comme je
l'espere, se fait bien moins distinguer par le faste & par
la grandeur, que par ses éclatantes Vertus. Sa Robe est du
plus fin poil de Chèvre teint en rouge, qui se trouve dans
le Païs: elle est grande & ample, avec une Guimpe d'un pied
de large en bas, & au haut des manches. Son Bonnet est à
cinq cornes, avec un Globe de cuivre au-dessus, d'un pouce &
demi de diamêtre, qui est la principale marque de sa
Royauté, si on en excepte sa gravité, sa taille & sa bonne
mine.

Les Satrapes sont aussi habillez de Robes rouges, mais elles
sont de Laine, & plus petites à tous égards. Les autres
hommes, sans exception, ont leurs Robes à Laine de couleurs
mêlées. Les Juges se distinguent seulement par leurs
Bonnets. Pour les Femmes, elles portent toutes des Habits ou
Voiles de Toile fine par-dessus ceux qu'elles mettent
dessous, suivant que la Saison les oblige de se couvrir, peu
ou beaucoup.

Les Enfans du Roi n'ont aucune Prérogative au-dessus des
autres: on a pourtant un peu plus de déférence pour eux,
mais on n'y est pas obligé: il n'y a que l'Aîné qui est
presque considéré & habillé comme son Pére, hormis qu'il ne
porte point de Globe.

Le Roi peut avoir jusqu'à douze Femmes, qu'il fait choisir,
ou choisit lui-même de tout son Peuple, lors qu'il fait la
Ronde pour se faire voir: & on n'oseroit lui en refuser une,
quand elle seroit même promise à un autre. Les Gouverneurs
en peuvent avoir trois, les Juges deux, & le Peuple une. On
permet aussi aux Prêtres d'avoir deux Femmes ensemble; mais
ensemble ou non, ils n'en peuvent avoir que deux en tout
pendant leur vie: si elles viennent à mourir avant eux; il
leur est défendu de se remarier.

Ce que le Roi a de plus magnifique, c'est sa Maison: elle
est située au milieu du Canton Royal, qui a aussi la même
étenduë que les autres. Le Frontispice en est tourné du côté
du Nord-Nord-Est; sa largeur est de trente-six Pas
géométriques, & sa profondeur de vingt. Le premier Etage de
ce Palais est à dix pieds au-dessous du Niveau de la
Campagne, divisé en plusieurs Apartemens bien voutez, & où
l'on n'a pas épargné les Pilastres: il ne se voit rien-là
que du Marbre de diverses sortes & couleurs: le Pavé est de
rouge, les Piliers de noir, & la Voute de blanc. Le second
Etage étant à vingt pieds du premier, il y a dehors, devant
le Portail, un Escalier en forme d'un demi Ovale, de vingt
Marches d'un demi pied chacun de hauteur, pour y monter. On
entre premiérement dans une vaste Antichambre, derriére
laquelle est l'Audience du Roi. De l'Antichambre on passe
dans deux Allées, l'une à droite & l'autre à gauche, qui
divisent le Corps de l'Edifice en deux, de maniére qu'il y a
de part & d'autre deux magnifiques Salles, par conséquent
quatre de chaque côté, & en tout dix Apartemens, avec les
plus beaux Plafonds du monde, & des Lambris qui surpassent
en leur Sculpture, tout ce que j'ai vû de plus curieux. Au
dessus de ce second Etage il y en a un troisiéme, divisé à
peu près de la même maniére que le précédent, sinon qu'au
lieu de l'Audience, on a ici la Chambre où Sa Majesté
couche. Après cela on parvient à une Plate-forme couverte
d'Etain, & une Balustrade tout autour de Cuivre massif,
ouvragé & percé à jour d'une maniére fort artiste. Au milieu
de cette Plate-forme, il y a un Pavillon rond, couvert de
Cuivre, & si bien poli, comme tout le reste, qu'on ne peut y
jetter les yeux sans les blesser, lorsque le Soleil y luit.
Au-dessus il y a un Globe de vingt pieds de circonférence,
sur lequel on a posé une Piramide quarrée, d'un pied de
base, & de cinq de hauteur. Cette Cape est portée par douze
Piliers d'Agate. Il n'y a dans tout le Bâtiment que du
Marbre, de l'Agate, du Jaspe, & semblables Pierres exquises,
& merveilleusement bien polies & ouvragées: le tout bâti,
suivant un Ordre qui aproche assez du Corinthien, hormis
les Colonnes des Caves, qui sont proprement à la Toscane.

Ce qui leur manque en ce Païs-là, c'est le Verre: ils se
servent en la place de Peaux de _Polη_, qu'ils savent
grater & préparer d'une certaine maniére, que cela dure
éternellement, & donne un si libre passage à la lumiére,
qu'il fait aussi clair dans les Chambres; que dehors. C'est
de ce Parchemin qu'ils remplisent leurs Fenêtres au lieu de
losanges. Mais, quoique cela soit bel & bon, il faut avoüer
que nos Vitres le surpassent de beaucoup.

Derriere le Palais, il y a un Dôme de l'Ordre Romaine, de
cent cinquante pieds de diamêtre, aussi couvert de Cuivre,
des mêmes matériaux, & d'une magnificence égale. Ce lieu
sert à deux usages, de Temple & du Sénat. Le Trône du Roi
est du côté du Sud, à l'opposite de la Porte, élevé de six
pieds, sur un Marchepié de quatre, qui est couvert d'une
Estrade magnifique: car il est certain que ces gens-ci
surpassent infiniment les Turcs dans la tissure de leurs
Tapis. Au milieu du Plat-fond, se voit un Soleil de Cuivre
d'une excessive grandeur: le corps n'en a peut-être que dix
ou douze pieds de diamettre, mais ses rayons s'étendent
extrémement loin. Le cône qui est au-dessus du Dôme, est
large & haut. Tout cela est de cuivre, & porté par six
grosses Colomnes ou Tours, dans chacune desquelles il y a un
Escalier qui conduit jusques aux Galeries de ce superbe
Edifice.

Tout à l'entour du Canton on a aussi bâti des demeures
continuës, avec des Pavillons sur les Angles, & deux sur
chaque face ou côté, à une égale distance l'un de l'autre;
de sorte qu'il y en a douze en tout. On a aussi construit
douze Arcades entre ces Pavillons, qui sont comme autant de
Portes ouvertes pour sortir du Canton, par douze Ponts à
Balustrades de cuivre ouvragé, qui y sont opposez. Enfin,
au-dedans de ces Logemens, qui sont pour les douze Femmes du
Roi, & pour une partie des Domestiques de la Cour, regne une
Galerie tout autour, soûtenuë de Colomnes de Jaspe,
couvertes d'Etain, comme le reste des Logemens, hormis les
Pavillons, qui le sont de cuivre, & d'une beauté
extraordinaire. Les vuides, qui sont entre tous ces
Bâtimens, sont remplis d'Obélisques, de Piramides, de
Statuës sur de magnifiques Piédestaux, de Pots remplis de
toutes sortes de fleurs, selon la saison où l'on est, de
Cages pleines d'oiseaux de tout plumage, qui font un ramage
fort divertissant, & en un mot de tout ce qui peut aporter
quelque divertissement aux sens: ce qui fait que ce lieu est
proprement un Paradis enchanté.

Le Canton qui est au Sud de la Maison, est un Parc rempli de
Boucs, de Chévres, de Cerfs, qui sont fort petits en ce
Païs-là, de Daims & autres: sur tout il y a une sorte
d'Animaux nommez _Poη_, qui ont le poil long, une corne
sur la tête, deux oreilles plates & larges comme la main, la
queuë courte, mais fort large, avec de grands pieds plats:
ce qui fait qu'ils se tiennent le plus souvent debout. La
grosseur de cet Animal aproche de celle de nos petits Anes:
la chair en est fort délicate, mais on n'en voit guéres que
dans les Parcs du Roi; & ce n'est pas grand dommage, parce
qu'il y a peu de personnes qui ne fassent scrupule d'en
manger, à cause qu'ils ressemble fort à l'homme, & qu'il
paroît à la verité être doüé de quelque raison.

Le Canton du Midi, qui est notre Nord, n'est qu'un tissu de
Parterres couverts de Fleurs, & arrosez de mille petites
Fontaines artificielles. Les deux autres, à droit & à
gauche, sont destinez pour les Arbres fruitiers, les Légumes
& les Herbes potageres. Outre ces cinq Cantons, il y en a
encore vingt, dont douze sont pour les Reines & pour leurs
enfans, & domestiques; & huit autres pour le Labourage,
Pâturage, &c.

Les Revenus du Roi consistent tous les ans, pour chaque Pére
de Famille, en une piéce de cuivre de la grandeur d'une
Guinée, qu'ils nomment _Kala_, & dont j'ai fait mention
ailleurs, où d'un côté l'on voit gravé, NOS CŒURS A DIEU,
& de l'autre, NOS BIENS AU ROI. Je ne sçaurois dire ce que
ces Piéces valent; mais j'ai bien remarqué que l'on en fait
autant en ce Païs-là, que nous faisons d'un Loüis d'or en
France. L'Argent courant est d'Etain, & il y a des Piéces de
toutes grandeurs, comme en Europe, avec chacune leur marque
différente. Avec cette seule Piéce on satisfait à toutes les
charges de l'Etat: c'est peu de chose pour les particuliers:
cependant y ayant quarante & un mille six cens Villages, ou
quarante & un mille cinq cens septante cinq, en rabatant les
vingt-cinq de la Maison Royale, cela ne laisse pas de
raporter huit cens trente & un mille cinq cens _Kalη_,
sans compter les Juges & les Prêtres, qui en sont exempts:
ce qui est aussi, l'honneur à part, tout ce qu'ils retirent
de leurs Charges.

J'apris pourtant qu'il n'y avoit alors que trois cens
quarante-cinq ans que les choses avoient été réglées sur ce
pied-là. Avant ce tems-là, la Royauté avoit été de tems
immémorial, ou pour parler leur langage, éternellement dans
une même Famille. Ces Rois se disoient Fils du Soleil & de
la Terre. Cette Naissance leur donnoit beaucoup d'ambition,
& les Enfans devenoient tous les jours pires que n'avoient
été leurs Péres. Ils en étoient venus jusqu'à prétendre de
leurs Sujets des hommages & des adorations. Ils abusoient de
leurs Femmes & de leurs Filles & de même que de leurs
biens, & ne parloient rien moins que de les faire égorger,
lorsqu'ils donnoient les moindres marques de n'être pas
contens de leur tyrannie.

Enfin, le bonheur voulut pour ces misérables, que par une
certaine fatalité, dont je n'ai jamais sû les
particularitez, il arrive-là un Portugais, qui ayant apris
leur langage, leur conta qu'après avoir échoüé sur les Côtes
de leur Continent, comme nous avions fait, il s'étoit établi
là avec ses Camarades, qui étoient tous morts dans l'espace
de quatre ans, à la réserve d'un seul, avec lequel il avoit
résolu de monter une Riviére, laquelle se déchargeoit par-là
autour dans la Mer, à l'aide d'un fort petit Esquis qui leur
étoit resté. Il ajoûtoit à cela, qu'ils avoient été huit
mois à leur Voyage, & qu'après avoir surmonté des
difficultez inconcevables, ils étoient parvenus à un gouffre
de Montagnes, d'où cette Riviére sortoit comme de sa Source.
Ils hasardérent d'y entrer plusieurs fois & en divers tems:
mais il y faisoit si obscur; il y avoit tant de brisans, de
détours & d'obstacles de toutes les espéces, qu'ils
desesperoient d'y passer. Ils vinrent pourtant enfin à bout
de leur dessein, car après avoir fait plus de deux lieuës de
chemin sous terre, ils arrivérent dans le Païs si las & si
exténuez, qu'ils n'avoient pas la force de se remuer, de
sorte qu'étant abordez, & celui-ci ayant mis pied à terre,
l'autre qui en voulut faire autant, tomba à la renverse dans
le Bâteau, qui en même tems s'écarta du bord, tellement que
celui qui étoit à terre, n'y pouvant atteindre, il eut le
déplaisir de le voir retourner dans ce Gouffre, d'où il
n'étoit jamais revenu du depuis. Le Prêtre auquel il raconta
cela, n'en fut pas moins étonné qu'il avoit été de sa venuë:
il lui fit répéter plusieurs fois l'histoire dont il lui
avoit fait le recit, pour voir s'il ne se couperoit pas,
mais ne pouvant enfin plus douter d'une Rélation si bien
circonstanciée, il fut en faire part au Juge: celui-ci la
communiqua aux Principaux des autres Cantons voisins; de
sorte qu'en fort peu de tems, tout le Royaume sût que leurs
Rois avoient été des Fourbes, & des Scélérats, en ce que,
sous prétexte d'une Naissance toute particuliére &
miraculeuse, qui les relevoit infiniment au dessus de leurs
Sujets, ils les traitoient en Esclaves, & prenoient le train
de ne les considérer avec le tems, que comme des Chiens.
Avant que six semaines se passassent ils secouërent le joug:
le Roi fut démis, & envoyé aux Mines pour sa vie. Ils
élurent en sa place le plus ancien Satrape du Pays, avec
promesse de laisser regner après lui ses Enfans, tant qu'ils
seroient humains, vertueux & équitables.

Quoi que ce Prince exilé fut méchant, il étoit pourtant en
quelque façon à plaindre, parce qu'il protesta jusqu'à la
mort, qu'il avoit crû lui-même ce que l'on publioit de
l'Origine de ses Ancêtres, dont il ne savoit rien que par
tradiction: ce qui ne laissoit pas pourtant de donner
beaucoup d'ambition à cette Race, qui prétendoit par-là
devoir être infiniment au-dessus des autres mortels: comme
en effet, cela devoit les enfler, & imprimer dans leurs
Peuples un fort profond respect pour leurs personnes tant
qu'ils étoient l'un & l'autre, persuadez de la verité du
fait, dont voici la Rélation, telle qu'elle m'a été recitée
par des gens dignes que l'on ajoûtât foi à leurs paroles.

Dieu, disoient-ils, a été de toute éternité: le Ciel & la
Terre ne sont pas si anciens. Aussi-tôt que l'Univers fut
créé, la Terre qui est un Corps animé, étant charmé de la
beauté éclatante du Soleil, en devint éperdûment amoureuse.
Elle fit diverses tentatives pour s'élever jusqu'à lui, mais
ses élans furent inutiles: la pesanteur de sa masse faisoit
obstacle à ses élancemens, elle ne pouvoit s'élever que
jusqu'à une fort petite distance. Le Soleil s'aperçut de ses
secousses & de ses prodigieux tremoussemens, il eut pitié
d'elle; & s'étant couvert de nuages extrémement épais, de
peur de la mettre plus en feu, & de la consumer tout à fait,
il s'aprocha d'elle, la pénétra de ses rayons jusqu'au fond
de ses entrailles, & se retira sur le champ. La Terre en
conçut d'abord: trois cens soixante-cinq jours & un quart
après, son ventre s'ouvrit, elle accoucha d'un Homme & d'une
Femme, l'un & l'autre d'une beauté & d'une majesté
surprenante. Ces deux charmantes Personnes s'étant avancées
du côté de la Campagne où ils avoient trouvé une multitude
innombrable de toutes sortes d'Arbres chargez d'excellens
Fruits, ils eurent la curiosité de parcourir tout le terroir
qu'ils trouvérent accessible. Enfin étant parvenus jusqu'aux
extrémitez Australes de ce vaste Païs, ils le trouvérent
borné par des Montagnes impratiquables. Ce fut-là que _Mol_
& _Mola_ sa Femme, car c'est ainsi que l'on dit qu'ils se
nommoient, eurent quelque contention, elle voulant tirer à
droite, ou retourner sur ses pas, & lui, au contraire, étant
d'opinion qu'il faloit faire un effort pour passer outre; de
sorte que s'étant mis en colere, parce qu'il se voyoit
obligé de rompre son dessein, à cause de l'opiniâtreté de sa
femme, il frapa de dépit si rudement du pied contre le
Rocher, qu'il s'y fit une ouverture, par laquelle l'eau
sortit en abondance, & forma une Riviére, qui s'alla
précipiter dans le creux, dont les deux Jumeaux étoient
sortis: ce qui refroidit tellement la matrice de la Terre,
que depuis ce tems-là elle n'a plus eu aucune envie de se
joindre à son Amant le Soleil, & ainsi n'a jamais eu
d'autres Enfans.

Ils ajoûtoient à ce beau Conte, que c'étoit de ces deux
Personnes qu'étoient décendus les Habitans de leur Païs,
qu'ils croyoient être le seul endroit du Monde qui fut
habité. Aussi-tôt que le Portugais fut arrivé, & qu'il eut
fait le recit de ces avantures, on connût bien qu'on n'étoit
pas-là le seul Peuple de l'Univers, & que le prétendu
Enfantement de la Terre, n'étoit qu'une Fable, d'où
s'ensuivirent les révolutions dont je viens de faire
mention. Depuis ce tems-là, les Rois & leurs sujets avoient
vécu avec beaucoup de tranquillité & d'harmonie: ils se
loüoient extrémement les uns des autres. En effet, j'ai
toûjours vû que le peuple avoit infiniment du respect pour
leur Souverain, & que réciproquement le Roi d'à présent
témoignoit de l'empressement à donner des marques de sa
tendresse à tous ceux qui aprochoient de sa Personne. Il
étoit civil en genéral à tout le monde, & pour nous en
particulier, il est sûr que cela passoit les bornes.



CHAPITRE IX.

_Qui contient plusieurs Conversations très-curieuses entre
le Roi & notre Auteur._


Il n'est pas concevable comment ce Monarque étoit assidu à
observer au commencement les heures de nos occupations: il
étoit tout yeux pour nous regarder, & souvent nous le
rendions tout oreilles pour nous entendre, lors que nous lui
racontions comment le monde vit parmi nous. Sur tout il
prenoit un plaisir indicible à s'entretenir des Sciences, &
particuliérement de la Philosophie, en quoi il s'étoit
beaucoup exercé. Rarement nous étions ensemble, qu'il ne me
fit quelque question de Phisique, & de Méchanique, ou
d'Astronomie.

Ce qui lui plaisoit beaucoup, étoit le Sistème de Copernic:
& je puis dire à sa loüange, que je n'eus pas beaucoup de
peine à lui faire comprendre tous les différens mouvemens
dont il faut que la Terre se charge pour satisfaire aux
mouvemens aparens selon l'Opinion vulgaire, & que l'on
distingue par le Journalier, d'Occident en Orient, l'Annuel,
autour du Soleil; par celui des Etoiles fixes, & par les
deux de Vibration, attribuez autrefois aux Cieux Cristalins.
Car ayant pris une Boule, & y ayant marqué les principaux
Points & Cercles d'un Globle terrestre, je lui montrai
comment la Terre tournoit d'Occident en Orient autour de son
Centre, en un jour naturel, & en même tems dans l'espace de
trois cens soixante-cinq jours six heures, moins environ
onze minutes, autour du Soleil, que je plaçois au Centre du
Monde. Je lui fis ensuite remarquer comment ce Mouvement
annuel ne se faisoit pas sur l'Equateur, mais suivant
l'Ecliptique, parce que l'Axe de la Terre, au lieu d'être
perpendiculaire au plan du Cercle annuel, incline sur lui de
part & d'autre, de vingt-trois degrez & trente minutes, ce
que nous apellons le Mouvement de parallélisme. Après cela,
nous nous entretînmes du quatriéme Mouvement, causé par le
plus ou moins d'impulsion ou pressement que souffre la
Terre, suivant les endroits où elle passe dans sa Route: car
par-là il arrive que son Axe s'éléve ou s'abaisse
quelquefois de quelques minutes, & que par conséquent
l'Ecliptique paroît dans de certains tems, plus près de
l'Equateur qu'en d'autres. Ce qui s'explique aussi
parfaitement bien par la matiére subtile, qui entre & passe
par les Tourbillons; mais je ne voulus pas alors entamer à
ce sujet, une maniére qui l'auroit peut-être embarassé, ou
du moins qui demandoit un peu plus de tems. Enfin, nous
parlâmes du cinquiéme Mouvement, qui vient de ce que la
Terre dans cette partie de son cours qui est la plus
éloignée du Soleil, ayant un plus grand Cercle à parcourir
que dans celle qui y est diamétralement opposée, elle n'a
pas si-tôt achevé sa Période: & cette différence est
proprement la partie du Firmament que nous jugeons être
passée d'Occident en Orient, dans une certaine espace de
tems. Et d'autant que cette Portion paroît plus grande ou
plus petite, à proportion que la Terre se trouve plus ou
moins éloignée du Centre de son Cercle, qui est à peu près
le Soleil, cela cause une irrégularité, que Ptolomée
attribuoit au premier Cristalin: ce qui fait le sixiéme
Mouvement. Pour le calcul des Eclypses, ce Prince
l'entendoit comme Copernic lui-même: il raisonnoit fort bien
des Comettes, des Planettes, des Météores, & de ce qu'il y a
de plus agréable dans la Phisique. Mais il ignoroit
absolument la cause du Flux & du Reflux de la Mer, dont il
avoit en effet à peine ouï parler: & il n'entendoit jamais
raisonner qu'avec admiration de la Proportion des espaces
que les Corps qui tombent parcourent en de certains tems
déterminez: des Vibrations des Pendules: de la force du
Levier; & en général de tout ce qui regarde la Statique.

Les Armes à feu lui étoient aussi tout à fait inconnuës, &
il les auroit estimées, n'eût été le mauvais usage qu'on en
fait. Rien ne le faisoit plus frémir que les Relations que
je lui faisois par fois de nos Guerres, & des sanglantes
Batailles qu'elles causent. Il ne pouvoit pas comprendre,
comment le Peuple est assez fou pour courir ainsi au
Massacre, & à la destruction de son Espéce, pour des sujets
si legers, & où il ne s'agit que des intérêts de l'ambition,
ou des caprices d'un seul homme. Il y a près de quatre
Siécles, me dit-il un jour, que l'on déclara inhabile le Roi
alors régnant, à cause que sous prétexte de son Origine, &
d'une Naissance miraculeuse, qui devoit le distinguer des
autres hommes, il traitoit ses Sujets de haut en bas. On eût
dit, ajoûta-t'il, que sa vanité lui eut dû faire
entreprendre de grandes choses, pour se maintenir dans son
Poste; bien loin de-là, il ne voulut presque pas employer de
paroles pour se disculper, & apaiser la colère de ceux qui
l'envoyerent aux Mines: il obéït sur le champ, lorsqu'il
aprit que c'étoit la volonté de son Peuple. Et je vous jure,
qu'au lieu d'exposer des Armées à la fureur de mes Ennemis,
j'aimerois mieux mille fois devenir le moindre de mon
Royaume, que d'en conserver la Souveraineté, aux dépens de
la vie d'un seul homme.

J'avouë, repartis-je, que la Guerre a quelque chose de cruel
& d'inhumain; cependant, il s'en fait souvent de justes, &
alors Dieu même les autorise: & marque qu'il y prend
plaisir, c'est qu'il s'apelle le Dieu des Armées. O Ciel,
interrompit le Roi, que dites-vous-là? Vous me choquez en
parlant de cette maniére. Assurément vous êtes heureux de
n'avoir pas proféré ces paroles-là devant quelqu'un de nos
Juges; tout étranger que vous êtes, vous courriez risque de
fort mal passer votre tems; puisque selon nos Principes,
vous ne sçauriez avoir exprimé un plus énorme Blasphême. Je
vous demande pardon, Sire, repartis-je incontinent, les plus
Saints Hommes, qui ont écrit notre Loi, affectent en bien
des endroits, de caractériser ainsi la Divinité: ils
attribuent à lui seul le Gain de toutes les Batailles, que
les Juifs ont remportées sur ceux dont ils ont conquis les
Païs, & le font paroître à la Tête de leurs Troupes, comme
un Général formidable, qui terrasse tout ce qui lui vient à
la rencontre. Je ne croi pas être coupable d'imiter de si
grands Hommes, & d'avoir de la vénération pour leurs Vies,
leurs Préceptes & leurs Sentimens: cependant, j'ai tant de
respect pour votre Personne, que j'aime mieux observer un
éternel silence, que de vous donner aucun sujet de
mécontentement. Comment, reprit le Roi, vos Législateurs
tiennent ce langage! Assurément je trouve cela
extraordinaire, qu'un Dieu, qui selon vous défende de
répandre le sang d'un seul Particulier, authorise une
Boucherie générale entre des Nations entiéres. Il y a sans
doute bien de l'homme, bien de la passion, bien de la
cruauté dans vos Loix: la seule pensée m'en fait frémir:
n'en parlons pas davantage, de peur que je n'en dise plus
que vous n'en entendriez volontiers. Je trouve bien des
charmes dans vos Sciences, mais votre Religion & vos Maximes
ne m'agréent pas. C'est que vous ne les entendez pas, Sire,
lui répondis-je, les Livres me manquent, & je ne suis pas
assez bon Théologien pour vous convertir; mais nous avons
mille Docteurs parmi nous capables de montrer tant de
marques de Sainteté dans notre Bible, & de vous en démontrer
le contenu si clairement, que vous seriez forcé d'y donner
votre consentement, ni plus ni moins qu'à une Démonstration
Mathématique.

Hé bien, en attendant que nous en voyions quelqu'un,
aprenez-moi, repliqua le Roi, comment ces Armées, dont vous
me parliez tantôt, se composent, de quelle maniére on les
fait subsister, comment elles se battent, quelle récompense
en ont les Vainqueurs, & quel profit en remportent les
Orfelins & les Veuves: Si ces Guerres n'ont point de fin, &
s'il n'y a jamais de Paix parmi vous. Rarement, Sire, lui
dis-je. La Terre est extrémement grande, par raport à votre
Empire; il y a une infinité de tels Royaumes aux endroits
d'où nous venons. Tant de grands Seigneurs ne sçauroient
vivre long-tems dans une parfaite intelligence: l'intérêt
des Familles Royales, plus que des Particuliers, cause
souvent des brouilleries. La jalousie, le desir de
s'agrandir, le Rang, la Religion qui est différente presque
dans chaque Royaume, tout cela sont des sujets de ruptures,
qui ne cessent souvent qu'après une grande effusion de Sang.
Nous avons un Empire nommé Espagne, où il s'alluma, il y a
quelque tems, une Guerre intestine, qui a duré cinquante ou
soixante ans, & qui a coûté la Vie à un million d'hommes.

La Religion dominante de ce Païs-là, & dans laquelle je suis
né, est la Chrétienne, qui différe extrêmement de toutes les
autres: ceux qui la professent n'ont pas tous non plus les
mêmes Sentimens à tous égards. La plus grande partie
prétendent qu'il ne suffit pas d'adorer un Dieu, Créateur du
Ciel & de la Terre, ils veulent aussi que l'on invoque les
Saints trépassez, afin qu'ils intercédent pour nous dans le
Paradis. Les Prélats de l'Église imposent la nécessité de
croire un Purgatoire, qui est un endroit rempli de Feu & de
Soulfre, où après la mort, les ames doivent brûler &
souffrir pendant un certain nombre d'Années, l'une plus,
l'autre moins, suivant les Crimes qu'elles ont commis, afin
d'être en état de comparoître pures & sans taches devant le
Trône de Dieu. Cette même Eglise engage à confesser que
Jesus-Christ est vivant, en chair & en os, & aussi grand
qu'il étoit quand il a été crucifié, dans une Hostie ou
morceau de pâte de la grandeur de la paume de la main, que
le Prêtre donne à chaque Laïque, en de certains jours de
l'Année, destinez à cette Cérémonie, &c. Plusieurs personnes
ne pouvant accommoder ces Maximes avec le Sens commun, non
plus qu'avec les Préceptes que contient le Livre Sacré de
nos Loix, crurent en conscience qu'ils auroient tort de les
observer. Le Clergé, qui s'aperçût de ce desordre dans
l'Eglise, érigea un Tribunal sévére, qui imposoit de grandes
peines à ceux qui s'émanciperoient de réformer le Culte
Divin. Il faut ajoûter à cela, qu'outre les Ecclésiastiques,
qui épuisoient les Peuples d'argent, qu'ils se faisoient
donner pour reciter des Prières efficaces, par lesquelles
ils prétendoient tirer du Purgatoire les Ames de leurs
Ancêtres: les Officiers du Roi les chargeoient tous les
jours de nouveaux Impôts: de sorte que les plus résolus des
Habitans voulant secouër le joug, firent secrettement des
Cabales, & résolurent de s'assurer de quelques Cantons
murez, ou Villes, dont ils fussent les Maîtres. Là-dessus le
Commerce s'affoiblit, les Ouvriers pâtissent faute
d'Ouvrage; un Prince Etranger se met à la tête des
Mécontent. D'autres Monarques, jaloux de la Grandeur du Roi
d'Espagne, & qui ne cherchent que son abaissement pour
s'élever au dessus de lui, se joignent à eux. On forme des
Compagnies d'Artisans, qui sont ravis de servir pour la
subsistance: de ces Compagnies de cent hommes, plus ou
moins, qui ont chacune leurs Officiers, on fait des
Régimens, & de ces Régimens des Armées, qui sont commandées
par des Généraux expérimentez au Métier de la Guerre, & qui
ont soin de les fournir d'Armes, d'Habits, & de toutes
sortes de Munitions, aux dépens du Public, que les
Magistrats chargent de Subsides pour cela. Lorsqu'on est
prêt, on se cherche, on use de finesses, & de milles
stratagêmes pour se surprendre; enfin on en vient aux mains,
& après s'être souvent battus tout un jour, il se trouve
quelquefois, que le plus grand avantage de Vainqueur, est
d'avoir conservé le Champ de Bataille, ce qui lui coûte dans
des Rencontres, quinze ou vingt mille Combattans: là où son
Ennemi, qui a reculé de cinq cens Pas, n'en a pas perdu la
moitié tant. Si l'un défait entiérement l'autre, il se
prévaut de sa Victoire, en gagnant du Païs & des Villes, où
il met quelquefois tout à Feu & à Sang. Cependant sa Partie
tâche de nouveau à se fortifier, ou en faisant de nouvelles
Troupes, ou en contractant des Alliances avec d'autres
Princes, qu'elle attire dans son Parti. On revient aux
coups, où la Fortune se déclare, tantôt pour l'un, tantôt
pour l'autre, jusqu'à ce que les Trésors & les Hommes soient
évanouïs, car alors on est forcé d'en venir à un
Accommodement, qui ne dure pas plus long-tems que quelque
Esprit turbulent le desire, puis que les prétextes pour
remuër ne leur manquent jamais.

Mais que fait-on de ces Troupes? dit le Roi. On les
remercie, repliquai-je. Cela est bien, continua-t'il, pour
la décharge du Peuple; mais des gens, qui se sont accoûtumez
pendant la Guerre, au libertinage, & sans doute, à toutes
sortes de voluptez, sont-ils propres à être employez à autre
chose? De quoi subsistent-ils, lorsqu-ils ne tirent plus de
Solde? J'ai déja dit à Votre Majesté, repris-je, que le
Monde contient une infinité de Païs gouvernez par des
Princes différens: lorsque les Troubles finissent en un
endroit, ils recommencent ordinairement en un autre; les
Soldats vont chercher-là de l'Emploi; sinon, chacun retourne
à sa Profession. J'avouë pourtant, qu'il y en a beaucoup,
qui ayant perdu l'habitude de travailler, ou qui ne sachant
point de Métier, vont mandier de Porte en Porte, avec les
Femmes & les Enfans, dont les Maris & les Péres ont été
tuez, ou s'abandonnent au Brigandage pour vivre plus
commodément. Les uns se font Voleurs de grands Chemins, les
autres Faux-monnoyeurs: Il y en a qui s'associent avec les
Femmes débauchées, & leur aident à ruïner, & quelquefois
même massacrer ceux qui fréquentent les vilains lieux.
Enfin, il n'y a forte d'Intrigues qu'il ne pratiquent pour
se donner du bon tems: ce qui oblige les honnêtes gens à
user de beaucoup de précaution pour n'en être point
attrapez, & encore souvent n'en sont-ils pas exempts. Je
pourois vous confirmer cette vérité par cent exemples, qui
font dresser les cheveux; mais un seul suffira présentement
pour vous en donner une idée.

Environ huit mois avant, que j'aye quitté Paris, Ville
fameuse, & qui est la Capitale du plus beau Royaume de
l'Europe, un Conseiller du Parlement passant en Carosse dans
une Ruë écartée, où il y avoit peu de Commerce, avisa de
loin une jeune Personne fort bien mise, qui étendant les
bras, joignant les mains, & portant la vûë, tantôt vers le
Ciel, & ensuite sur la Terre, donnoit des marques d'un
véritable desespoir. Le bruit des Rouës & des Chevaux
l'ayant fait retourner, elle se retient tout d'un coup,
s'essuye promptement le Visage, & poursuit son chemin à pas
lents. Le Conseiller ne tarde guéres à la joindre; il
s'arrête à côté d'elle. Qu'avez-vous, Mademoiselle? lui
dit-il, d'une maniére fort honnête: Je vous voi toute
épleurée; est-il arrivé quelque désastre dans votre Famille?
Parlez hardiment, vous êtes par bonheur tombée en de bonnes
mains; il y a bien des gens qui tâcheroient de profiter de
votre desordre, avec moi il n'y a rien à craindre. Je suis
honnête homme, j'ai du crédit & de la bonne volonté, si je
puis vous être utile en quelque chose, je m'y employerai
avec tout le zélé dont je suis, capable. Quoi qu'elle n'eut
que seize à dix-sept ans, elle prit d'abord son sérieux,
soûtint long-tems qu'elle n'avoit rien, qu'il étoit inutile
de lui offrir sa Protection y qu'elle ne lassoit pourtant
pas d'en avoir de la reconnoissance & que tout ce qu'elle
prétendoit de lui, étoit de lui laisser faire son chemin.
Mais enfin, après plusieurs instances, qui n'étoient
proprement que l'effet de la charité de ce galant Homme,
s'abandonnant de nouveau à des larmes, qu'elle ne pouvoit
plus retenir. Oui, Monsieur, vous avez raison, lui dit-elle,
je ne me posséde pas, j'ai l'esprit en écharpe, je cours les
Ruës, & peu s'en faut que je ne me porte à de fâcheuses
extrémitez. Je suis Fille unique d'un Pére qui m'adoroit;
mes volontez lui étoient une Loi, qu'il se faisoit un
plaisir d'observer à tous égards; de sorte que je ne lui ai
jamais rien demandé, qu'il ne me l'ait incontinent accordé.
Il y a un an que Dieu l'a retiré, à la fleur de son âge;
notre séparation lui faisoit mille fois plus de peine que la
perte de sa propre Vie. Le déplaisir qu'il avoit de me
quitter, le porta à me recommander à mains jointes à sa
Femme. Cette Marâtre lui promit tout ce qu'il voulut; elle
m'embrassa en sa présence, & s'engagea par un Serment
accompagné d'un torrent de larmes, à me faire éternellement
part de sa plus tendre amitié. Mais, helas! le pauvre homme
eut à peine sillé les yeux, que je devins l'objet de sa
tirannie. Il n'y a moment qu'elle ne me désole d'injures &
de menaces; des menaces elle en vient souvent aux coups, &
aujourd'hui, après m'avoir bien maltraitée, elle m'a jettée
hors de la maison. Voilà qui est violent, dit le Conseiller,
vous êtes sans contredit à plaindre: entrez, s'il vous
plaît, dans mon Carosse, il faut que je vous remette bien
ensemble, ou du moins que je sache la cause d'une si
dangereuse dissension. Ce ne fut pas encore ici sans peine
qu'elle se détermina à le conduire chez elle: elle
apréhendoit trop de se faire voir, la colére de sa
Belle-mére la faisoit trembler: il falut pourtant s'y
résoudre. La Maison de cette Veuve étoit de belle aparence;
une forte muraille à Porte cochere, & une grande
Basse-court, la séparoit de la Ruë. Monsieur le Conseiller
ayant fait demander si Madame étoit de loisir, fut mené dans
une belle Sale tapissée, où elle le vint trouver un moment
après. Il fut surpris de voir entrer une Femme d'une
cinquante d'Années, haute, belle, bienfaite, d'une
phisionomie douce & engageante, & ayant plûtôt le port d'une
Reine, que de la Femme d'un Particulier. Après quelques
Complimens réciproques, il lui fit un recit juste de ce qui
lui venoit d'arriver avec sa Fille, lui en représenta les
conséquences, & lui ayant demandé excuse de la liberté qu'il
prenoit de se mêler d'une Affaire qui étoit proprement
domestique, il la pria fort civilement de lui dire en quoi
consistoit leur Differend. La Dame le remercia de la bonté
qu'il avoit de s'intéresser si charitablement pour sa
Famille, mit sa Belle-fille dans le tort autant qu'elle pût;
& enfin à la considération de l'Arbitre, on fit venir la
Demoiselle. Madame la reprit en grace, & elles se firent
des promesses réciproques, l'une d'être désormais bien
obéïssante, l'autre d'user de plus d'Indulgence, & d'avoir
toute la tendresse & les égards dont une Mére est capable
pour son propre enfant, au grand contentement du Conseiller
qui s'aplaudissoit intérieurement d'être l'Auteur d'une si
bonne œuvre. Là-dessus, on fit retirer la Fille; & ce fut
alors que Madame se mit à exalter l'obligation qu'elle avoit
à Monsieur le Conseiller. Elle le pria instamment de lui
permettre de faire connoissance avec Madame son Epouse, afin
d'avoir occasion de profiter quelquefois de ses salutaires
Conseils; elle le pria de pousser la complaisance jusqu'à
vouloir bien l'honorer de sa Compagnie à dîner, d'autant
plus que la Table étoit déja couverte, & qu'ayant invité du
monde, elle se trouvoit justement en état de le régaler de
trois ou quatre bons Plats. Ce Compliment fut proféré de si
bonne grace, que le Conseiller se laissa persuader. Il fit
dire à son Cocher de se retirer, d'aller dire chez lui qu'on
ne l'attendit pas, & qu'il vint le prendre au bout de deux
heures. Cependant, la Dame s'absenta, avec sa permission,
pour aller donner ses Ordres. Lui se promenoit seul en
attendant son retour: après avoir fait trois ou quatre
allées & venuës, il alla en se retournant donner
casuellement du coude contre la Tenture: le vuide qu'il
sentit excita sa curiosité, il se trouva qu'il y avoit-là
justement deux pans libres de ce Tapis, qui anticipoient
d'un demi-pied l'un sur l'autre; il leva celui de dessus, &
fremit lorsqu'il aperçût le corps nud & sanglant d'un homme,
qui selon les aparences venoit d'être assassiné, couché de
son long sur la paille d'un Lit pratiqué dans la muraille.
Cet horrible Spectacle, qui le menaçoit d'un pareil sort, le
fit sortir avec précipitation de la Chambre: quelqu'un le
remarqua lorsqu'il étoit déja au milieu de la Cour. On
l'apelle, on le prie de ne se point impatienter, Madame le
rejoindra dans un instant, tout est prêt à être servi, & le
reste; mais toutes ces belles paroles n'étoient pas capables
de le faire revenir. Il leur dit en fuïant, qu'il lui étoit
venu quelque chose dans l'esprit, qui ne souffroit aucun
délai, qu'il ne feroit qu'aller & venir, & qu'en tout cas
on n'avoit qu'à commencer à manger, il en trouveroit assez
de reste. On le poursuivit ainsi jusqu'à la Porte. Comme il
sortoit, quatre grands Coquins de Coupe-jarets entroient,
gens apointez, sans doute, pour le récompenser de ses bons
Offices; mais il étoit un peu trop tard, le bon homme avoit
échapé à leurs embuches. La vieille Maquerelle & la jeune
Putain avoient en vain joué leur rôle.

Assurément, dit le Roi, voilà un Stratagême capable de
surprendre le plus habile homme du monde: mais
qu'arriva-t'il de cela, n'en fit-on point de recherche, afin
que leur Punition servit d'exemple à de semblables
Canailles? Nullement, lui repartis-je, ceux qui l'ont fait
en de pareilles occasions, s'en sont mal trouvez. Les Bandes
de ces sortes de gens-là sont si nombreuses, que le moindre
déplaisir que l'on fait à l'un d'eux, est vengé tôt ou tard,
au double par les autres, de jour, de nuit, sur vous, sur
les vôtres, ou de quelque maniére que ce soit. Et tout cela
font des beaux fruits des Guerres ausquelles on vous expose?
Je plains votre Sort, dit le Roi: à ce compte vous n'êtes
proprement que la Proye des méchans, des esclaves, & de
misérables Victimes de l'Ambition & de l'Intérêt de vos
Souverains: les Chiens sont plus heureux chez moi, que les
Hommes ne le sont en vos Quartiers. Vous raisonnez selon vos
Principes, repris-je: & nous agissons suivant les nôtres;
chacun aprouve ses Sentimens, tous ceux qui leur sont
contraires le choquent. Il est vrai, reprit-il, que
l'éducation a un grand ascendant sur notre esprit. Nos
Ancêtres se seroient fait sacrifier, plûtôt que de douter de
l'excellence de leur Origine. Le Soleil les avoit engendrez,
ils avoient été enfantez de la Terre. Aujourd'hui on
envoyeroit aux Mines celui, qui voudroit sérieusement
soûtenir cette Opinion. Ce que nous suçons avec le Lait,
nous le retenons; les premiéres Leçons de nos Précepteurs
sont les plus fortes, elles jettent des racines profondes,
que les vents d'un Sentiment contraire ont de la peine à
ébranler.

Mais à propos de vos Ancêtres, Sire, interrompis-je, est-ce
qu'il ne s'est jamais trouvé personne, qui ayant bien
examiné la nature des choses, a trouvé de la difficulté dans
cette prétenduë Naissance miraculeuse? Car enfin, cela saute
aux yeux, que l'union du Soleil avec la Terre étoit
impossible, & que ces deux Créatures sans vie, étant
destituées d'intelligence & de sentiment, sont incapables
des effets qu'on leur attribuoit si mal à propos.
Assurément, répondit le Roi, qu'il y en avoit, mais personne
n'en osoit ouvrir la bouche; le Peuple, qui étoit prévenu en
faveur de cette Fable, auroit été capable de le mettre en
piéces. Outre que les Rois usoient de tems à autre, d'un
Stratagême assez extraordinaire pour s'en défaire, & qui ne
contribuoit pas peu à fortifier les autres dans leur
Opinion. Ils avoient pratiqué un Chemin sous terre, du
Palais jusqu'au Temple, qui aboutissoit sous mon Marchepié,
où il y avoit un grand Puits extrêmement profond. Lorsque
quelqu'un étoit accusé d'avoir proferé quelque parole
choquante contre le Mistére de la Naissance du premier
Homme, ce qui étoit traité de Blasphême, il étoit obligé de
comparoître à la Cour, où les Satrapes ne manquoient jamais
de le condamner aux Mines: le Roi qui vouloit passer pour
clément, annulloit aussi-tôt la Sentence, qu'il prétendoit
n'avoir pas été prononcée dans les formes, & suivant les
régles de l'équité, puisque lui étant Partie & Chef du
Conseil tout ensemble, les Juges devoient vrai-semblablement
plûtôt incliner de son côté que de celui de l'Accusé: d'où
il concluoit, qu'il en faloit apeller au Tribunal de
l'Esprit Universel, afin que lui-même en fit une Justice
exemplaire sur celui d'eux deux, qui auroit tort. Là-dessus,
il apointoit toute l'assemblée pour le Minuit, à comparoître
au Sénat, avec tous ceux qui voudroient assister à ce
Spectacle. Il n'oublioit pas de se rendre sur son Trône à
point nommé. L'un de ses fils, Fréres, ou proches Parens,
amenoit devant lui le Criminel, ayant les mains liées
derriére le dos, & le faisoit asseoir sur le Marchepié, à
l'endroit qui avoit été marqué. Alors le Roi tenant la vûë
baissée, prononçoit à haute voix quatre Vers, que j'ai
rendus ainsi en notre Langue.

    _Ma Mére, je le sai, vous êtes équitable,_
        _D'en douter, il est hasardeux:_
    _De grace, engloutissez à l'instant, de nous deux,_
        _Celui que le Ciel voit Coupable._

En même tems celui qui étoit caché dessous le Théatre,
tiroit adroitement le Verrou, qui soûtenoit une Trape, faite
exprès pour cela dans le Marchepié, la faisoit baisser avec
tant de rapidité, que la pauvre Victime, oui étoit dessus,
tomboit comme un foudre, & sans avoir le tems de se
reconnoître, dans cet abîme de Puits, qui étoit dessous,
d'où il n'avoit garde de revenir. Et tout cela se faisoit si
promptement, & avec tant de dextérité, qu'un même moment,
pour ainsi dire, voyoit ouvrir & refermer cette maudite
Trape: de sorte que quand tout le monde auroit été auprès,
il auroit eu de la peine à s'apercevoir de la tromperie.
Cependant, afin de jouër leur rôle avec toute la sûreté
possible, on avoit soin de ne pas beaucoup illuminer cet
endroit-là; outre que le Marchepié étant haut, empêchoit aux
Satrapes, & aux autres Assistans, qui étoient assis ou à
genoux, de voir ce qui se passoit dessus; & que celui des
Intéressez qui étoit-là, feignant de voir là Terre s'ouvrir
faisoit beaucoup de bruit, en se reculant, & criant aussi
fort que s'il avoit eu véritablement peur d'être englouti
tout vif avec le Coupable.

Mais comment a-t-on découvert ces Impostures, repartis-je?
Les Prêtres du Roi, reprit Bustrol, voyant leur Maître
banni, & la face des Affaires entiérement changée,
proposérent, à condition qu'on ne leur feroit point de mal,
de déclarer tout ce qu'ils en savoient de pernicieux: car
quoi qu'il ne se fût rien fait de semblable de leur tems,
ils ne laissoient pas d'avoir part au Secret, & d'être
engagez par un Serment, au quel on les avoit contraints,
d'aider à ces cruelles Exécutions. Le Chemin soûterrain est
encore à être, je vous le ferai voir quand vous voudrez.
Pour le Puits il a été comblé, & la Trape fut d'abord
changée avec le reste en une Plancher continu, tel qu'il est
encore à cette heure.

Voici une seconde Imposture, dont ils s'étoient avisez, &
qui a été pratiquée en divers Siécles. Lorsqu'il y avoit de
grands débats entre le Souverain & ses Sujets, & qu'il
apréhendoit quelque révolution fatale à sa Famille, on
faisoit monter secrettement quelqu'un des Intéressez, par
l'un des escaliers des colonnes qui soûtiennent le Dôme,
lequel se glissoit doucement entre la Cappe & le Plat-fonds;
& quand le Conseil étoit assemblé, il se mettoit à crier de
toute sa force, & par un trou fait pour cela, qui répondoit
au centre du Soleil de Cuivre, qui est au milieu de
l'édifice: Mon Fils est juste, & vous êtes méchans! Cette
voix qui retentissoit par tout comme un Tonnerre, surprenoit
extrêmement les Assistans, & ne manquoit jamais de faire son
effet. Peut-être y en avoit-il parmi eux qui n'étoient pas
exempts de doute; mais la plûpart auroient juré que c'étoit
le Soleil qui avoit proféré ces mots: & peut-être
n'auroient-ils pas souffert qu'on eût exempté de châtiment
sévere celui qui auroit paru avoir le moindre soupçon.



CHAPITRE X.

_Où l'on voit les Cérémonies qui se pratiquent aux
Naissances & aux Enterremens en ces Païs; la maniére
d'administrer la Justice, & plusieurs autres choses
remarquables_.


Un Domestique qui entra en ce tems-là tout échauffé,
interromprit notre Discours: il venoit annoncer au Roi que
la _Mèla_ étoit accouchée d'un Enfant mâle. Il n'y avoit que
deux ans qu'il avoit pris sa premiére Femme, ainsi il étoit
âgé de vingt-sept ans: ce que je dis pour faire remarquer
que le Roi ne peut prendre Femme qu'à vingt-cinq ans, & les
autres en doivent avoir trente, au lieu que les Filles sont
nubiles à vingt. Depuis ce tems-là il en avoit encore épousé
deux. Il avoit eu deux Filles de la premiére, & une de la
seconde. Celle qui venoit de lui donner un Garçon, & dont le
Pére étoit Maréchal d'un des Cantons voisins, étoit la
troisiéme, & comme elle est la légitime Reine, nous la
distinguerons des autres par le nom d'Impératrice; suivant
la Loi du Païs, qui ne donne proprement ce Titre qu'à celle
des Femmes du Souverain qui lui fait un Successeur à la
Couronne. Nous félicitâmes le Roi de la Naissance de ce
jeune Prince, & lui fîmes comprendre que nous désirions
ardemment qu'il pût regner heureusement après lui. Il
témoigna que notre Compliment lui faisoit du plaisir, & pour
nous en convaincre davantage, il nous ordonna de le suivre,
afin d'être témoins de la Cérémonie, que la Coûtume
l'obligeoit d'observer pour imposer un nom à l'Enfant.

Il sortit accompagné de deux de ses Fréres, & de son
Cuisinier, dont l'Emploi est-là fort considérable, & de son
Maître d'Hôtel. L'Impératrice l'attendoit dans un lit
magnifique, tant par sa Sculpture, qu'à cause des autres
Ornemens dont il étoit enrichi. D'abord qu'elle le vit, elle
se fit mettre sur son séant; & l'on prit soin de lui couvrir
les épaules d'un Manteau de Poil de Chévre rouge, tout
couvert de Guimpes & de Guirlandes en Broderie, doublé
d'Hermines blanches comme la Neige; & ayant prié le Roi de
lui permettre de baiser sa main, elle lui témoigna la joye
qu'elle avoit de ce que Dieu lui avoit donné un Fils, puis
que par-là elle avoit l'honneur d'être devenuë Impératrice
d'un si grand Royaume. Là-dessus Un Chapelain s'avança, qui
suivant les Ordres qu'il en avoit, remercia Dieu, au nom du
Roi, de la Reine, & de tout le Peuple, des graces qu'il
venoit de leur accorder: & je puis dire que son éloquence,
jointe à la soûmission & au zéle avec lequel il s'en
aquitta, me pénétra jusqu'à l'ame. Il s'étendit fort au long
sur le néant de l'homme, sur l'infinie grandeur du Monarque
de l'Univers, sur les soins que cette Providence prend
continuellement de sa Créature, nonobstant leur
disproportion, & la distance immense qui sépare des Etres si
différens. Il marqua en quoi ces soins consistoient; & ce
fut alors qu'il parla des Vertus nécessairement requises à
un bon Roi: comment il leur en avoit donné un, digne à tous
égards de l'amour sincére de ses Peuples. Il nous entretint
du jeune Prince, qu'il venoit de leur accorder, des
obligations qu'on lui avoit de tant de bienfaits, & conclut
par un million d'actions de graces. De sorte que cette
action pieuse dura pour le moins une heure. Ensuite, on
présenta l'Enfant au Roi, qui le nomma _Baïol_,
c'est-à-dire, benin. Aussi-tôt après, on nous servit des
fruits secs & confits avec du miel, qui surpasse assurément
le meilleur sucre de l'Amérique. Nous bûmes outre cela de
très-excellent Hidromel, & d'autres Liqueurs, qui ne le
cèdent en rien aux nôtres, hormis au Vin, dont ils sont
absolument destituez: il n'y a pas seulement de Vignes dans
tout le Païs. La Cérémonie du Sacre de l'Impératrice fut
différée jusqu'après ses Couches, qui finirent au bout de
dix-huit jours: mais d'autant qu'elle ne consiste, comme la
précédente, que dans des actions de graces, il n'est pas
nécessaire que je m'amuse à en faire le recit. Au reste, ce
n'est pas seulement dans le Palais du Roi que cela
s'observe, c'est aussi dans tous les Cantons du Royaume, dès
le moment qu'on leur en donne la nouvelle.

A propos de nouvelles, voici l'endroit, si je ne me trompe,
où je dois faire remarquer que tous les jours chaque Village
envoye, de midi jusqu'à une heure, deux hommes sur chaque
chemin des Gantons voisins, & ainsi huit en tout, parce
qu'il n'y a point de Canton qui ne se trouve au milieu de
quatre autres en ligne directe, excepté ceux qui sont aux
extrêmitez du Païs. Sur ces chemins il y a des Pilliers
marquez, à une même distance l'un de l'autre; jusqu'où ils
savent qu'ils doivent aller: & ces distances sont telles,
que ceux que l'on envoye-là avec des Trompettes parlantes,
s'y peuvent aisément entendre. Si donc il est arrivé quelque
chose d'extraordinaire à la Cour, & qui se puisse exprimer
en peu de mots: comme, par exemple, que le Roi soit mort,
marié ou malade, qu'il lui soit né un Enfant, &c. ceux qui
sont envoyez de la Cour le crient à leurs Voisins, ceux-ci à
de plus éloignez, & ceux-là aux autres, jusques à ce que
cela soit parvenu aux derniers: ce qui se fait avec tant de
vîtesse, qu'en moins d'une heure on le sait dans tout le
Royaume. Quand il n'y a point de nouvelles, ils se
contentent de dire que tout va bien. De même, lorsque les
Cantons ont quelque chose à faire savoir à la Cour, leurs
vedetes se servent réciproquement des mêmes moyens. S'il y a
des Paquets ou des Lettres, il y a des Messagers pour cela,
qui partent de la Cour à cinq heures du matin, vers les
Villages voisins: ceux-ci en ont qui à six se mettent en
chemin pour d'autres, ou ils remettent ce qu'ils ont à des
troisiémes, qui vont plus loin à sept, & ainsi des autres.
Pour les grands fardeaux on se sert de Bâteaux, qui vont
aussi avec beaucoup d'ordre, sans que cela coûte un denier à
qui que ce soit, parce que chaque Pére de Famille y employe
ses Enfans, ou ses Domestiques chacun à son tour.

Peu de tems après l'Accouchement de l'Impératrice, les Etats
ou Députez des Satrapes se rendirent à la Cour pour exercer
la Justice, & mettre Ordre à toutes choses. Cette Assemblée
dura vingt-deux jours, & l'on y vuida bien des affaires; à
la plûpart desquelles je puis dire, sans vanité, que j'y eus
indirectement quelque part. Comme ces Messieurs ne
s'assembloient que tous les matins, & que l'on donnoit les
après-dînées, partie au plaisir, & partie à l'examen des
Faits, qui se devoient traiter à la Séance prochaine, le Roi
ne pouvoit s'empêcher de venir à son ordinaire, passer sur
le tard quelques momens avec nous; mais, ce n'étoit pas
alors tant pour voir nos Ouvrages, que pour nous communiquer
familiérement ce qui se devoit proposer le lendemain; sur
quoi il ne manquoit jamais de nous demander ce que l'on
feroit en tel cas en Europe?

Un jour entr'autres, il nous raconta comment un jeune homme
d'un Canton fort reculé, étant souvent maltraité de son
Pére, qui sembloit le haïr mortellement, prit occasion,
qu'ils étoient sortis ensemble en Gondole, dans le dessein
d'aller pêcher du Poisson, de le jetter dans le Canal; & le
voyant entre deux Eaux, il le tenoit-là du bout de sa Rame,
de crainte qu'il n'en revint, & le punit de sa témérité. Le
Pére qui avoit perdu d'abord la tramontane, reprit peu à peu
ses esprits: il sçavoit parfaitement bien nager, de sorte
que se sentant presser par en haut, il se laissa droit
couler à fond, & donnant alors des piez en terre, il revint
en haut à deux pas de-là, où il se mit à nager de toute sa
force vers l'autre bord, pour échaper à la fureur de son
Fils. Comme l'un s'efforçoit de fuïr, & que l'autre hésitoit
s'il devoit le poursuivre, & tâcher de lui casser la tête,
un vieux Pin, planté au bord de ce Canal, suivant la
description que j'en ai faite ailleurs, tombe tout d'un coup
comme une masse de terre, & envelope le Garçon de ses
branches dans la Gondole, de maniére qu'il lui étoit
impossible de se remuër, sans pourtant qu'il en fut blessé
en aucun endroit. Le Vieillard qui gagna cependant le
Rivage, voyant que cet Arbre couvroit tellement le Bachot,
qu'il n'apercevoit point son Enfant, fut émû de compassion,
& ne douta point que cette chûte ne l'eût privé de la Vie.
Pour s'en assurer il alla promptement heurter à la Porte de
la premiére Maison qu'il trouva, & aïant fait lever le monde
qui reposoit encore, parce qu'il étoit grand matin, il leur
dit qu'en passant en un tel endroit avec son Bâteau, un
grand Arbre pourri s'étoit rompu tout d'un coup, & étoit
tombé dessus avec tant d'impétuosité, que lui en avoit été
préscipité dans l'eau, & son Fils brisé en mille piéces. A
ce bruit, tout ce qu'il y avoit-là de gens accoururent pour
voir ce désastre: trois se mirent dans leur Bachot, afin
d'aller secourir le Garçon, si peut-être il étoit encore en
vie. Le drôle, qui se sentoit pris, sans presque sçavoir
comment, & qui n'avoit pas jusqu'alors osé seulement ouvrir
la bouche, apercevant des gens qui travailloient avec
beaucoup de zéle à écarter les branches de l'Arbre, qui les
empêchoit de voir ce qu'il étoit devenu, se mit à crier, en
pleurant: Mon Pére ne me tuez point, je vous en prie, j'ai
tort, je l'avouë, je mérite au double votre haine, il n'a
pas tenu à moi que vous ne soyez mort à l'heure qu'il est,
mais je vous demande mille fois pardon. Plus il se
desespéroit de crier, plus les autres s'efforçoient à le
débarasser d'où il étoit, & plus le misérable croyoit qu'on
lui alloit couper la gorge: Grace, mon très-cher Pére,
grace, s'écria-t-il de nouveau, ce n'est pas moi proprement,
c'est un maudit couroux, une colere que je déteste, qui m'a
poussé à mettre ma main sacrilége sur votre Personne; au
nom de Dieux apaisez-vous. Le Pére qui entendoit tout cela,
ne sçavoit quelle contenance tenir; il auroit bien voulu
châtier son Enfant, mais il ne se soucioit pas que d'autres
en sûssent la cause, cela fut pourtant impossible. Quoi que
la Gondole se tirât enfin de dessous les branches de
l'Arbre, & que le jeune homme vit une multitude de gens, qui
étoient accourus-là au bruit qui s'étoit par tout répandu,
pour le secourir, & qui n'auroient sans doute pas souffert
que le Pére l'eût sacrifié sur le champ à sa vengeance, il
fit tant de mouvemens & de contorsions, & usa de tant de
paroles, qu'il s'accusa lui-même en présence de cent
témoins. Ainsi il ne fut pas en la puissance du Pére de le
disculper, comme il l'avoit bien desiré. Quelques Péres de
Famille, qui se trouvoient-là, apréhendant les conséquences,
s'en saisirent, & le menérent chez le Juge, qui ayant fait
venir le Pére, & les ayant confronter, & examinez
séparément, condamna l'Enfant à aller travailler vingt ans
aux Mines. Le Pére ne fut pas content de ce jugement, il
sçavoit en conscience qu'il avoit provoqué son Fils à ire,
par le trop rude traitement qu'il lui avoit fait:
s'atribuant la cause de son desespoir, il lui fit conseiller
sous main, d'en apeller au Satrape de leur Gouvernement, &
ensuite à la Cour, si la premiére Sentence y étoit
confirmée. Le Satrape, continua le Roi, devant lequel la
Cause a été portée, n'en a pas voulu décider; & de-là vient
qu'elle doit être demain débattuë en ma présence: mais de
bonne foi, je ne sai presque ce que j'en dirai. Quel âge a
le jeune homme; interrompis-je? Il a vingt-deux ans,
repliqua le Roi. Hé bien, Sire, lui dis-je, on le feroit
mourir en nos Quartiers, rien ne seroit capable de l'en
garantir; mais puisque vous n'êtes pas si sévéres ici, que
le Fils déteste son Action, en demande pardon de toute son
ame, & que le Pére confesse avoir donné lieu à cet
emportement, je croi, avec tout le respect que je dois à
votre Majesté, qu'il suffiroit de le faire fouetter de
Verges, & le condamner à porter sur son front un écriteau,
qui contienne en gros caractéres, REBELLE A SON PERE, à
condition, que s'il se comporte bien, il sera absou de cette
honte au bout d'un An. Votre Avis est excellent, dit le Roi,
si l'on m'en veut croire, on imposera cette peine au
Délinquant. Aussi-tôt que le Conseil fut assemblé, on
proposa le Délit, chacun en opina à sa maniére; les uns
vouloient confirmer la Sentence qui en avoit été renduë;
d'autres prétendoient que le jeune Homme devoit faire
Amende-honorable, & avoir le Poing droit coupé, avant qu'il
fut rélégué. Il y en avoit qui vouloient qu'on l'envoyât au
fond de la plus basse Mine pour sa Vie; quelques-uns avoient
encore d'autres Sentimens. Mais le Roi ayant entendu tous
leurs Avis, proposa aussi le sien, qui fut aprouvé de la
Compagnie, & exécuté le même jour. Les deux Parties allérent
témoigner à toute la Cour les obligations qu'ils lui avoient
du Jugement favorable qu'elle avoit prononcé en leur faveur.
Le Roi qui vouloit m'en faire honneur, leur dit, que s'ils
en devoient savoir gré à quelqu'un, c'étoit à moi
proprement, à l'exclusion de tout autre. En effet, les
bonnes gens me vinrent remercier de la maniére du monde la
plus honnête & la plus soûmise. Ils se retirérent ensuite
chez eux, où, à ce que l'on m'a dit après, ils ont vécu
ensemble dans une parfaite intelligence.

Il n'est pas concevable combien cette bagatelle nous fit
considérer parmi ces Messieurs les Députez. Le Jugement de
Salomon n'étoit qu'une bagatelle au prix du nôtre, & si on
en avoit voulu croire une Partie, nous aurions été créez
Membres extraordinaires de leur Corps. Lors qu'ils revinrent
à la Diéte suivante, notre Ouvrage étoit presque achevé;
chacun se faisoit un plaisir de le venir voir, & ne pouvoit
se lasser d'en admirer la beauté. La Forêt gravoit
parfaitement bien, & outre qu'il savoit déja dorer, il avoit
si bien apris la maniére du Païs, de dorer avec du Cuivre,
qui est beaucoup plus beau-là, qu'il n'est en nos Quartiers,
que la moindre Piéce avoit un éclat admirable, & surpassoit
infiniment ce que nous avions fait pour notre Canton. Mais
ce fut bien autre chose, lors que l'Année d'aprés, ils
virent l'Horloge montée sur le Dôme de la Maison du Roi,
avec six Quadrans à l'entour, qui indiquoient les heures, ce
que nous avions obmises à la précédente: outre que le Bassin
ou la Cloche qui étoit d'Etaim & de Cuivre mêlez ensemble,
étoit au moins trois fois plus grande, & d'une bien
meilleure résonnance. En récompense de ce bel Ouvrage, le
Roi nous honora chacun d'une Robe de Satrape, & donna Ordre
que l'on eût pour nous les mêmes différences que pour eux.
Nous étions avec cela traitez, ni plus ni moins que des
Princes. Les Cuisiniers & le Sommelier avoient soin qu'il ne
manquât rien sur notre Table; la Biere, le Cidre, l'Hidromel
& le _Pɤηs_, qui est une Boisson délicieuse, & dont on
boit tant que l'on veut sans en être incommodé, faite d'un
certain fruit admirable en toute maniére, de la forme d'un
Mélon d'Espagne, ne nous manquoient non plus que l'eau à la
Riviére. Il n'y avoit sorte de Ragoût, de Tartes & de Pâtez
qu'on ne nous fit tous les jours: & comme les Perdrix, qui y
pésent au moins quatre livres, & les _Tɤlη_, qui sont
ces grosses Poules, dont j'ai parlé en quelqu'endroit, y
sont fort communes, il se faisoit peu de Repas que nous
n'eussions du Gibier; sans compter l'excellent Poisson qu'on
y sert sans faute tous les midis. Nous fûmes promenez trois
jours de suite par le Roi lui-même, avec nos Habits de
Cérémonie, qui est le plus grand Honneur que ce Monarque
fasse à ses Sujets.

Un matin, que nous passions à l'Occident du Temple, un jeune
Garçon, qui étoit allé voir travailler son Pére sur le Dôme,
s'étant jetté sur la Balustrade de la Galerie, pour voir au
bruit que nous faisions en passant, ce qui se faisoit en
bas, tomba droit sur l'Estomach, & se creva. Cette chute
inopinée donna lieu au Roi, qui ne me laissoit jamais en
repos, de me faire une Objection sur le Mouvement circulaire
de la Terre. Il me vient-là quelque chose dans l'esprit, me
dit-il, à quoi je n'avois point pensé auparavant; qui est
que si la Terre tournoit, comme vous me le voulez toûjours
persuader, il semble que pour peu que cet Enfant soit resté
à tomber, il auroit dû se trouver à une distance
considérable de la Muraille de cet Edifiee, au lieu qu'il y
touchoit, si je ne me trompe, de l'un de ses bras. Car
enfin, le Globe terrestre est grand, & supposé qu'il achève
de faire un tour en vingt-quatre heures, il est nécessaire
que ses parties passe extrémement vîte. Cela est aisé à
déterminer, Sire, interrompis-je. Un degré terrestre
contient soixante milles, vous savez cela, il n'y a qu'à
multiplier par ce nombre-là trois cens soixante degrez, & on
aura pour la circonférence de la Terre sous l'Equateur,
vingt & un mille six cens milles d'Italie, ou vingt & un
million six cens mille Pas géométriques: divisez maintenant
cette quantité par vingt-quatre heures, & neuf cens mille,
qui proviendront de cette opération, par soixante minutes,
vous verrez que dans une minute d'heure il doit passer un
Arc terrestre de quinze mille Pas, par conséquent de deux
cens cinquante Pas dans une Seconde, & plus de quatre dans
une Tierce, qui est bien le moindre tems qu'un Corps puisse
mettre à parcourir la hauteur de ce grand Bâtiment. Mais,
Sire, poursuivis-je, vous ne devez pas considérer l'Air
comme indépendant de la Terre; il tourne également avec
elle, ni plus ni moins que l'Eau de la Mer, qui est
renfermée dans ses propres limites: c'est un duvet qui
l'envelope, l'un & l'autre font partie de ce grand Tout; de
sorte que tomber dans l'un ou dans l'autre, est à cet égard
la même chose. Cependant il y a une autre raison, confirmée
par l'expérience, qui nous aprend que tout Corps qui décend
par un mouvement simple, ou que l'on peut considérer comme
tel, doit tomber sur le Point auquel il correspond au
premier moment de sa chute. Ainsi supposé que je sois au
haut d'un des plus hauts mâts que portent nos Vaisseaux de
Guerre en Europe, & que je laisse de-là tomber une Balle de
Métal, de telle grosseur que l'on voudra, il est constant
qu'elle restera toûjours à la même distance de ce Mât,
jusques à ce qu'elle soit parvenuë sur le Tillac, quelque
grande que soit la rapidité avec laquelle le Vent & le Flux
l'emportent: d'où il s'ensuit que ce Corps ne tombe point
perpendiculairement, comme il le semble, mais parcourt
nécessairement une Ligne parabolique; dont la raison est,
qu'encore qu'il décende par un Mouvement simple en
aparence, il participe néanmoins à deux Mouvemens à la fois,
savoir à l'artificiel du Navire qui se fait sur le plan de
l'Horison, & au naturel de haut en bas. Et cela est
tellement vrai, que si au moment qu'on auroit lâché cette
Balle, le Vaisseau venoit à s'arrêter tout court, on verroit
qu'elle ne tomberoit pas alors le long du Mât, mais devant,
à une distance considérable. Comme il arrive souvent parmi
nous, aux Cavaliers, qui étant au milieu d'une grande
course, sont portez par un Cheval capricieux, qui à la vûë
de quelque Objet dont il a peur, s'arrête tout à coup, car
alors continuant dans ce mouvement, ils sortent des Etriers,
& vont culbuter à quelques pas de la tête de leur Monture.
Et c'est encore pou recette même raison que les bons
Chausseurs, qui ne laissent peut-être pas de l'ignorer pour
cela, tirent rarement en volant, qu'ils ne conduisent
pendant quelques momens l'Oiseau, & de la vûë, & de leur
Arme, afin que la Balle ou la Flèche, aquiére par-là un
mouvement de côté, qui avec le direct, lui fait de même
parcourir une Ligne courbe, par le moyen de laquelle elle
atteint véritablement au but. Je comprens fort bien
tout-cela, dit le Roi, il n'y a rien d'extra-ordinaire, puis
qu'il arrive la même chose aux Corps qui sont poussez avec
violence de quelque hauteur, par une Ligne paralléle à
l'Horison, car il est évident que dés le moment qu'ils sont
sortis de la main de celui qui les jette, ils tombent, &
doivent, comme vous le dites, pour parvenir à terre, décrire
une Ligne semblable à celles qui se font par la Section d'un
cône, qui est paralléle à son côté opposé.

Vous, avez raison, Sire, repartis-je, mais il y a quelque
chose d'admirable en cela, qui passe pour un Paradoxe parmi
bien des gens, & qui consiste en ce que si l'on se sert
d'une de ces Machines qui sont si communes chez nous, je
veux dire un Canon, pointé de niveau sur l'une des Tours les
plus élevées, & que dans le même instant qu'on le décharge,
on laisse tomber une Balle de même forme & grandeur qu'est
celle qu'il porte; nonobstant que l'une soit tirée à un
mille de-là, & que l'autre tombe simplement par une Ligne
perpendiculaire, elles parviendront dans un même instant à
terre. En effet, dit le Roi, voilà qui est surprenant; &
j'avouë que cela ne me seroit jamais venu dans l'esprit:
cependant, je voi fort bien à présent qu'il faut que cela
arrive ainsi, parce qu'encore que ce Boulet soit porté fort
loin, le mouvement qu'il a de haut en bas, doit néanmoins
avoir son cours, & n'en être pas moins rapide pour cela.

Mais ces beaux exemples ne m'éclaircissent pas encore assez
sur le Mouvement de la Terre, & d'où vient qu'une agitation
si violente ne la secouë point en un million de piéces? Hé
bien, Sire, repliquai-je, prenez un Vase à confitures, fait
de terre blanche, de forme ronde, & dont les bords soient
bas & perpendiculaires sur le fond, mettez-y un Pouce ou
deux d'Eau claire, & dans cette Eau une petite quantité de
limure de Cuivre, du Sable fin, & de la grature de Cire
rouge, & faute de Verre, que vous n'avez point ici, couvrez
ce Vase d'un couvercle bien attaché, puis affermissez-le
avec un peu d'argile, sur le pivot d'un tour de Potier, que
vous mettrez en mouvement: d'abord que ce Vase aura fait
quelques tours, si vous levez le couvercle, qui n'avoit été
mis dessus que pour empêcher que l'eau n'en sortit point
pendant son agitation, vous verrez que toutes les parties de
la matiére qu'on avoit jettée dedans, se sont allez ranger
contre les bords du Vaisseau. Preuve évidente que si les
Cieux, qui sont ici représentez par ces bords, tournoient,
ils faudroit nécessairement que la Terre quittât le lieu
qu'elle occupe, pour s'aller de même ranger contre leur
superficie concave, ou leurs derniéres extrêmitez. Et une
autre preuve incontestable qui confirme la premiére, est que
si on arrête le tour, de sorte que le Ciel, ou le bord du
vaisseau ne tourne plus, l'eau qui continuë son mouvement, &
qui tend par conséquent à proportion à s'éloigner du centre
du Vase où elle est renfermée, force les parties de Cuivre,
de Sable & de Cire, qui en ont moins, à quitter les bords où
elles étoient, pour ainsi dire collées, & à s'aprocher du
Centre, là où elles forment une Masse ronde, dont la plus
basse Région est le Cuivre, la seconde le Sable, & la
derniére la Cire. D'où il paroit qu'il suffit que la
matiére subtile qui environne la Terre, soit agitée, pour
obliger toutes les parties terrestres à se rassembler en un
Globe, aux environs de leur Centre. Ce qui nous fait voir
encore, afin que je le dise en passant, qu'il est impossible
qu'une Pierre jettée dans cette matiére subtile, puisse y
rester un moment, mais qu'elle doit pour les mêmes raisons,
abandonner la Région aërienne, & se rendre vers les autres
Corps de son espéce, en quoi consiste proprement la
pesanteur.

Certes, dit le Roi, vous m'avez souvent entretenu de
Tourbillons, des changemens que les Astronomes remarquent
dans les différens aspects des Planettes, du mouvement du
Soleil autour de son propre Centre, des taches qui couvre sa
surface, & qui confirment ce mouvement, à cause qu'elles
changent de lieu à proportion qu'il avance, aussi bien que
des Périodes que décrivent les autres, ou autour
d'eux-mêmes, ou autour de lui; mais je n'ai encore rien ouï
d'aussi fort que ce que vous venez de me dire. Vous me ferez
plaisir de m'accommoder la Machine dont vous parlez, afin
qu'en l'examinant de près, nous puissions nous en entretenir
encore plus particuliérement: mais il seroit à souhaiter que
le couvert que vous mettrez sur le Vase fut transparent,
parce que sans l'ôter, on pouroit voir à son aise ce qui se
passeroit dans le Vaisseau. J'exécuterai vos ordres, Sire,
lui répondis-je, & si notre Parchemin ne nous peut servir à
cela, j'y suplérai par un trou rond, d'un Pouce ou deux de
diamétre, que je ferai au milieu du couvercle: je croi que
le reste suffira pour empêcher que l'eau n'en rejallisse
dans sa plus grande agitation.

Dans ces entrefaites, un des Fréres du Roi tomba malade, &
mourut: je croyais, voir quelque chose de particulier à ses
Funerailles, mais je fus fort étonné de n'y remarquer pas la
moindre circonstance de plus qu'aux Enterremens du commun.
Toute la Cérémonie consiste à mettre une Robe de fin Lin au
Défunt, que l'on attache au cou, & qu'on lie au milieu du
corps, aux jarets & au dessus des piez. Ensuite on le met
sur la Civiére, que deux hommes emportent, étant précédez
par les quatre plus proches Parens du Mort, & suivis de
deux hommes & de deux Femmes, si ce sont des gens mariez, ou
autrement, de quatre jeunes Personnes de deux Sexes, qui le
pleurent le long du chemin, & s'entretiennent de ses bonnes
qualitez. Quand ils sont parvenus au bout ou à l'extrémité
de l'Habitation où le Défunt demeuroit, on le décend dans
une Fosse faite exprès, que l'on referme d'abord, & sur
laquelle on dresse une petite Piramide de Bois où l'âge & le
Nom de la Personne qui est dessous; sont marquez; après-quoi
chacun se retire chez soi, & on n'en parle non plus que s'il
n'avoit jamais été au monde. Le Frére du Roi fut traité de
la même maniére: deux de ses Fréres, car le Prince est
exempt de cela, avec sa Mére & une de ses Sœurs, furent
du Convoi, & les Pleureux qui sont des gens qui ne vont-là
que pour avoir une Lipée. Ce fut alors que j'apris qu'il est
défendu aux Fréres & aux Sœurs des Rois de ce Païs-la, de
ce marier; cela n'est permis qu'au fils aîné de la Famille
Royale, & encore ne peut-il avoir qu'une Femme avant qu'il
soit Roi.

A propos de Femme, il faut que je dise ici comment notre
Monarque en recouvra une en ma présence, digne de porter le
Diadême. Il y avoit long-tems qu'il projettoit d'aller
visiter l'Ouest du Royaume, mais il vouloit que nous
fussions de la partie, l'Ouvrage que nous avions en main
étoit trop exquis à son gré pour être interrompu: il faloit
attendre qu'il fut achevé, cela en valoit bien la peine.
Là-dessus le mauvais tems survint, puis la Diéte: enfin cela
passa, & nous étions dans la belle Saison: le Roi voulut en
profiter. Il fit un petit Equipage, & prit seulement avec
nous dix Personnes, pour être de sa suite. Il étoit monté
sur un petit Char magnifique, à deux rouës, tiré par quatre
boucs blancs, qui avoient chacun une grande barbe noire, &
des Cornes d'une prodigieuse grandeur. Son Train & son
Bagage étoit dans deux Gondoles, où dans chacune il y avoit
quatre Rameurs, & quatre autres pour les relever.

Je fus ravi de faire ce Voyage, parce que je n'avois pas
encore été de ce côté. La plûpart des Habitans de cette
Lisiére, s'occupent à former des Briques, & de la Poterie,
& de toutes sortes de porcelaines, suivant que la terre est
propre pour ces différens Ouvrages. Nous ne passions par
aucun Village, que tout ce qui avoit de la raison ne sortit
pour voir le Roi: il décendoit quelquefois exprès, &
marchoit assez lentement pour leur donner le loisir de le
considérer à leur aise. Un jour que nous étions dans un
endroit où le monde l'avoit si fort environné, qu'il ne
pouvoit presque pas s'en débarasser, il avisa une jeune
Fille, dont les charmes lui donnérent dans la vûë. Il lui
fit commander de l'aprocher, & après l'avoir considérée, &
trouvée encore plus charmante de près que de loin, il en fit
venir le Pére, auquel il demanda quel âge sa Fille avoit. Le
bon homme l'ayant déja promise à un autre, & se doutant bien
du dessein du Roi, ne savoit que lui répondre: après avoir
pourtant hésité un moment, il lui dit: Sire, elle n'est pas
encore nubile, & par conséquent, ni à vendre, ni à donner.
La Fille aimant mieux être Reine, que la Femme d'un
Charpentier, qui étoit le Drôle à qui elle devoit apartenir,
prit la parole & dit: il est vrai, Sire, que je ne suis pas
nubile, mais j'aurai vingt ans dans deux jours. Hé bien,
repartit le Roi, nous attendrons, bon homme, que le terme
soit échû, pour ne point enfraindre nos Loix: menez
après-demain votre Fille à la Cour, afin que j'en fasse ma
Femme, & gardez vous bien que personne n'en aproche. Quoique
le Vieillard se sentit bien honoré d'avoir le Roi pour son
Gendre, il ne laissoit pas d'être fâché de ne pouvoir tenir
sa parole à l'autre: ce que j'ai bien voulu remarquer ici,
pour montrer la simplicité & la droiture qui regne parmi ces
gens-là. _Pηo_, c'étoit le nom du Personnage, ne manqua
pas de se trouver au lieu assigné dans le tems qui lui avoit
été marqué. Trois jours après que nous y arrivâmes, il
demanda Audience, & présenta lui-même sa Fille au Roi, en
présence de son Chapelain, qui en rendit graces à Dieu sur
le champ. La Nôce dura trois jours, après-quoi _Pηo_ s'en
retourna chez-lui, chargé de cent _Kalη_ ou Piéces de
Cuivre, pour le payement de sa Fille: mais la pauvre jeune
Femme, qui n'avoit point encore eu la petite Vérole, en fut
attaquée trois mois après, & en mourut.

C'est une chose prodigieuse que la quantité de personnes que
cette peste de maladie entraîne, il n'y en a pas un de dix
qui en échape. La plûpart de ceux qui vivent ne l'ont jamais
euë, & pour vieux qu'ils soient, ils en sont si peu exemts,
qu'ils meurent rarement d'un autre mal. Si ce n'étoit cela
le Païs seroit aparement fort peuplé, au lieu qu'il ne l'est
point du tout à cette heure, à proportion de la bonté du
terroir, & de la pureté de l'air.

Peu de tems se passa que le Roi ne fit deux ou trois autres
conquêtes, de sorte que quatre ans après son premier
Mariage, il étoit déja riche de sept Femmes. Nous fûmes mon
Camarade & moi, de toutes ces solemnitez, où nous eûmes
notre bonne part des plaisirs que l'on y prit. Par tout où
nous nous trouvions, on ne manquoit guére de nous louër au
sujet de nos Horloges, à quoi j'avois pourtant la moindre
part, comme cela étoit connu à bien des gens.

Pour me récompenser d'ailleurs, je dis au Roi que nous nous
étions contentez d'orner son Palais d'une Machine dont il
avoit la bonté de paroître content, mais que s'il le
desiroit, je lui en ferois un autre pour mettre au
Frontispice du Temple, qui ne seroit sujette à aucun
changement, & que le Soleil régleroit par son propre cours.
Je conçois bien, reprit ce Monarque, par le peu de
connoissance que j'ai de l'Astronomie, qu'il ne seroit pas
impossible de diviser un jour artificiel en de telles
parties égales que l'on voudroit, par l'ombre que pourroit
donner quelque corps, en la présence de cet Astre: mais nous
n'avons eu personne jusques à présent, que je sache, qui se
soit appliqué à cela. Avant que j'y travaille, repliquai-je,
il faudra que j'examine vers quelle partie du Monde la
Façade de cet Edifice est tournée. Cela n'est pas
nécessaire, interrompit le Roi; je sai quelle décline de
l'Est au Nord de vingt-deux degrez trente minutes, & je le
sai, qui plus est, par expérience. Pardonnez-moi, Sire,
répondis-je, si je prends la liberté de vous demander de
quelle métode vous vous êtes servi pour vous assurer de
cette vérité. J'ai, repartit ce Prince, fait faire exprès
pour cela, un ais parfaitement uni, sur lequel il y a
plusieurs cercles de tirez à différentes ouvertures de
Compas; & au centre, qui leur est commun, j'ai planté
perpendiculairement un Stile ou Verge de fil d'archal bien
uni, au bout duquel il y a un bouton gros comme une
noisette. Je mets cet Instrument quarré contre la muraille
du Temple, à terre & de niveau, ce que je fais assez
aisément par le moyen d'un peu d'eau verseé dessus. Tout
cela étant ainsi préparé, j'attens, le Soleil étant levé de
quelques degrez sur l'Horison, jusques à ce que l'ombre du
bouton de mon Stile tombe sur la circonférence d'un des
cercles de la planche: je remarque cet endroit-là par un
point: ensuite je marque d'un autre point où cette ombre
tombe l'après-dînée sur le côté opposé de la circonférence
du même cercle. Je divise l'arc qui se trouve entre ces
deux points, en deux parties égales, par une ligne droite
qui passe par le centre du Stile: cette ligne est la
Méridienne du lieu où je fais l'opération. Et d'autant qu'il
s'en faut vingt-deux degrez & demi qu'elle ne soit
perpendiculaire à la façade de ce Bâtiment, & qu'elle penche
de cette quantité vers le Levant, il s'ensuit que le
Frontispice de notre Temple décline comme je vous l'ai dit.
Il y a plusieurs moyens, repris-je, par lesquels on peut
aisement parvenir aux mêmes fins, mais celui-là est un des
meilleurs que je connoisse. Hé bien! poursuivis-je, je vous
ferai un Quadran vertical suivant cette déclinaison. Non,
dit le Roi, puisqu'il ne s'agit que de tirer des lignes, il
faut que vous me fassiez le plaisir de m'en enseigner la
construction. Je consentis volontiers à sa demande, ainsi
nous fîmes un Quadran de huit pieds de largeur sur six de
hauteur: & un autre horisontal de cuivre, qui fut posé sur
un piédestal d'Agate à huit pans, devant le Palais du Roi:
l'un & l'autre avec les Signes du Zodiaque. Ces deux
Machines donnérent de nouveau bien de l'admiration à ceux
qui les virent; & je ne doute pas qu'elles ne leur ayent
rendu plus de service que les autres, après notre départ,
puis qu'il n'y avoit personne dans le Royaume, qui, bien
loin d'en faire de semblables, fut seulement en état de les
entretenir.

La Forêt pénétré de toutes les civilitez qu'il recevoit
journellement aussi-bien que moi, de toute la Cour, &
voulant aussi de son côté témoigner qu'il n'étoit pas
insensible, se mit après une Montre de poche, sans m'en dire
pourtant un seul mot, & avant que je m'en aperçusse il étoit
à la fin de son Ouvrage. Quoi qu'il travaillât bien mieux en
grand qu'en petit, une Montre dans un Païs où il ne s'en
étoit jamais vû, étoit un bijou d'une valeur inestimable.
Aussi-tôt qu'il eut achevé celle-là: il alla trouver le Roi,
& après l'avoir complimenté sur les obligations que nous lui
avions, il tira cette montre de sa poche, & le suplia de
l'accepter de sa main, comme une marque sincére de sa juste
reconnoissance. Le Roi s'étant fait montrer ce que c'étoit,
en demeura interdit, il admira la beauté & l'utilité de
cette petite Machine, & lui protesta qu'il ne lui
demanderoit jamais rien, dont il put disposer, qu'il ne le
lui accordât.



CHAPITRE XI.

_Suite des Avantures de l'Auteur & de son Camarade, jusqu'à
leur départ de la Cour_.


Comme le Roi alloit voir souvent ses Femmes, il ne faut pas
demander s'il demeura long-tems à faire parade de sa Montre
devant elles: il n'y en eut aucune qui n'admirât en cela le
génie de l'Ouvrier. Car quoi-qu'elles eussent vû l'Horloge
mille fois & qu'à la derniére même elles eussent encore paru
transportées d'étonnement, ce n'étoit rien à leur avis, en
comparaison de ce joli Instrument, qui nonobstant sa
petitesse ne laissoit pas d'avoir ses mouvemens justes, &
d'indiquer toutes les parties du jour aussi nettement que
le grand. _Lidola_ entr'autres, seconde Femme du Roi, fit
de grandes tentatives pour en devenir la propriétaire; mais
le Roi, qui ne s'en vouloit pas défaire, & qui ne l'auroit
pas même pû faire, sans exciter de la jalousie entre toutes
ces Dames, & donner même du chagrin à l'Impératrice, fit
semblant de ne la pas entendre. La Reine, pour se venger de
ce peu de complaisance, lorsqu'il fut question de recevoir
le Roi après souper, qui lui avoit fait comprendre qu'il
viendroit passer la nuit avec elle, comme il le faisoit fort
souvent, ayant beaucoup plus de tendresse pour celle-là, que
pour aucune des autres, elle feignit d'être indisposée, &
fit prier le Roi de ne la point venir voir ce soir-là. Lui
qui ne se doutoit encore de rien, envoya le matin pour
savoir de ses nouvelles: il en fit autant plusieurs autres
jours de suite. Enfin voyant que cela continuoit, & que
non-seulement on recevoit ses Messagers fort cavaliérement,
mais qu'elle-même le regardoit avec un froid capable de le
glacer, lors qu'il la voyoit en passant, il se douta bien
quelle mouche l'avoit piquée. Il n'en fit pourtant point de
semblant, & voulant voir jusqu'où cette indifférence pouroit
aller, il négligea petit à petit ses visites, & s'attacha si
fort à la derniére Reine, qu'il n'alloit presque plus que
chez elle.

La Forêt, qui non plus, que moi, ne savoit rien de tout
cela, fut surpris, qu'un soir, comme il se promenoit sous
les Galeries, il s'entendit appeller par son nom. Il se
tourne à cette voix, avec précipitation, & se sentant tout
d'un coup frapé par l'éclat de la plus belle personne qu'il
eut encore vûë de sa vie (car elle étoit découverte, contre
la maxime de ce Païs-là, qui ne permet pas aux Femmes
mariées d'être sans voile, qui leur couvre presque tout le
visage, par tout où il se trouve des hommes) il demeure les
yeux fixez sur elle, sans avoir la force de lui demander ce
qu'elle veut. Vous êtes étonné, beau Genie, lui dit-elle,
allez ne vous allarmez pas, je ne vous ai appellé que pour
vous témoigner le plaisir que j'ai de vous voir, toutes les
fois que vous passez devant mon Apartement, & pour vous
donner ce _Miadɤ_, (que j'apellerai désormais Mélon:)
tenez, prenez-le, adieu. Ayant proféré ces paroles, elle
laisse aller le fruit, se retire, & ferme sa Jalousie.

La Forêt n'étoit ni insensible, ni ignorant; cependant il ne
savoit que penser de cette saillie: & comme il n'avoit pas
été assez habile pour prendre le Mélon, qui étoit tombé à
terre, il le ramassa sans rien dire, l'aporta dans notre
Chambre, & me fit confidence de ce qui venoit de lui
arriver. Aussi-tôt je me saisis du Mélon, & voulant mettre
le coûteau dedans, j'aperçus qu'il avoit été ouvert fort
subtilement vers la queuë: cela me donna occasion de le
fendre avec précaution, de peur de rien gâter, au cas qu'il
eût quelque chose dans les entrailles. Ce n'étoit certes pas
de petits grains, dont cet excellent fruit étoit rempli,
comme il l'est autrement de sa nature; un rouleau du plus
fin Parchemin en occupoit la capacité: voici ce qu'il
contenoit en langage du Païs.

_Je vous ai vû passer mille fois devant mes fenêtres, sans
vous avoir que rarement oüi parler; le Jugement que je fais
de votre esprit, par votre air dégagé, & vos rares
productions, me donne le curiosité de vous entendre causer à
mon aise: il me semble que vous ne devez rien dire que de
beau; préparez-vous à me satisfaire. Demain je vous attens
sans faute à ma Porte; ne manquez pas de vous y rendre au
premier coup que votre curieuse Machine frapera après
minuit, & vous obligerez,_ LIDOLA.

La lecture de ce Billet m'allarma, je m'en expliquai fort
sérieusement à la Forêt; mais tout ce que je pûs lui dire
fut inutile. Il étoit grand, bien-fait de sa personne,
autant vigoureux que le peut être un homme de trente ans, &
il n'étoit pas ennemi du Séxe. L'amitié que le Roi nous
portoit, lui faisoit croire qu'il auroit trop de confiance
en lui pour s'imaginer qu'il en voulut à aucune de ses
Femmes; & sans regarder aux conséquences, il résolut de
profiter de l'occasion, à quelque prix que ce fût. Ce qui
l'embarassoit le plus, étoit son peu d'éloquence, & les
petits talens qu'il avoit à s'exprimer poliment. Sa
naissance étoit assez obscure, il avoit peu fréquenté le
grand monde. Ignorant les belles maniéres & ayant meilleure
opinion de moi que de lui-même, il voulut m'engager à faire
les premiéres démarches, à porter les choses au point où il
les desiroit. Mais, outre qu'il étoit d'une taille fort
différente de la mienne, puisqu'il me surpassoit de toute la
tête, & qu'ainsi l'apas auroit été trop grossier pour y être
pris, je n'avois garde de m'embarquer dans une affaire de
cette nature: tout, cela fût incapable de le rebuter.

Le lendemain il se mit le plus proprement qu'il put, il se
pourvut de ce que doit avoir un galant homme, qui va visiter
sa Maîtresse, & chercha dans son esprit tout ce qui pouvoit
contribuër à lui plaire. Il sortit dans cet apareil, après
m'avoir dit adieu, & se trouva à point nommé au rendez-vous.
La Belle, qui étoit aparemment aux écoutes, l'ayant
découvert de loin, lui vint ouvrir doucement la porte, &
après lui avoir fait signe d'observer un profond silence,
elle le conduisit dans son Cabinet. Elle étoit dans un
deshabillé négligé, qui avoit pourtant beaucoup de pompe, &
cette négligence sembloit tirer son origine d'un pur
artifice. Un voile de fin Lin, où l'Art avoit infiniment
plus de part que la matiére, lui couvroit la tête & les
épaules: mais soit que le hazard s'en mêlât, ou qu'il y eût
du dessein & de l'adresse, sous prétexte de se servir de ce
même voile, & de l'aprocher & reculer, pour couvrir ce que
la modestie sembloit lui commander de cacher; elle faisoit
souvent entrevoir des beautez, qui auroient pû embraser un
cœur bien moins susceptible d'amour, que n'étoit celui de
la Forêt, qui n'avoit rien à l'épreuve de ces charmes. Ses
yeux s'ébloüissoient à la vûë de tant de merveilles, & comme
s'il eût été enchanté, il n'avoit pas la force d'ouvrir la
bouche, nonobstant la ferme résolution qu'il avoit prise
d'en bien conter.

Lidola voyant que son Amant ne disoit rien, fit un grand
soûpir, & jettant sur lui un regard mourant: Je vous aime,
lui dit-elle, bel Etranger: je m'étois proposée de
m'épargner la peine de vous le déclarer de bouche, croyant
qu'il vous seroit aisé de le deviner: votre silence fait
violence à ma pudeur; j'ai honte d'avoir lâché la parole:
ménagez cette déclaration, & souvenez-vous qu'il faut être
discret, lorsque l'on veut être heureux avec les Dames. Ne
ne reprochez rien, Madame, je vous en suplie, repartit fort
respectueusement la Forêt, mon silence a une éloquence, qui
vous doit suffisamment persuader des sentimens de mon
cœur. Si votre présence, poursuivit-il, m'a ôté l'usage
de la parole, ce n'a été que pour considérer avec plus de
loisir la délicatesse de vos charmes. Les paroles ne sont
pas toûjours de saison, il est des momens où les yeux
s'expriment infiniment mieux que la langue: on peut ignorer
l'art de deviner, & connoître à leurs mouvemens ce que l'ame
pense. J'ai eu tort de me taire, je l'avouë; mais je suis
heureux de n'avoir pas parlé, puisque les plus belles
expressions, dont j'aurois été capable de me servir dans un
langage, que je n'entens que d'une maniére fort imparfaite,
auroient à peine tiré dans un siécle de votre belle bouche,
ce que le silence m'a procuré dans un instant. Comment! Vous
m'aimez, Madame? O Ciel! à quel excès de joye un aveu si
tendre n'est-il pas capable de me porter? Qui l'eût jamais
crû, qu'une Reine eût pû s'abaisser jusqu'à témoigner tant
de bonté au moindre de ses Esclaves. Continuez, je vous en
supplie, je bornerai-là le plus grand de tous mes souhaits,
puisqu'il ne me doit sans doute pas être permis de penser à
autre chose.

Comme elle se disposoit à lui répondre, une Fille de
Chambre, qui entra assez brusquement, donna l'épouvente à
notre Amant; il ne pouvoit sur le champ s'imaginer ce que
cela devoit être; & sa surprise fut si grande, que les
efforts qu'il fit pour la cacher, n'empêcherent pas que l'on
ne s'en aperçût. Lidola n'en fit pourtant aucun semblant, de
peur de lui donner de la confusion. J'avois commandé, lui
dit-elle, que l'on nous aportât quelques Confitures séches,
& une Tasse d'Hidromel; vous voyez comment on exécute mes
ordres; j'espére que vous trouverez dans ce Bassin quelque
chose de votre goût. La Forêt qui étoit plus avide de
tendresses amoureuses, que de douceurs emmiellées, enrageoit
de ce qu'un témoin importun venoit interrompre leur
entretien. Il auroit mieux aimé consumer le tems en
mignardises, que de passer des moyens si précieux à manger.
Il falut pourtant, par complaisance, admirer jusqu'où alloit
sa civilité; il lui en témoigna même sa reconnoissance. La
Belle, qui ne vouloit rien négliger pour lui marquer sa
tendresse, prit la moitié d'un pavis, qu'elle lui porta
amoureusement à la bouche. Tantôt elle lui arrachoit de ses
lévres, ce qu'il avoit à demi mâché, & le mangeoit avec une
avidité inconcevable: une autre fois elle le faisoit mordre
à un morceau qu'elle-même tenoit entre ses belles dents.
Enfin il n'est badinerie qu'elle n'inventât pour augmenter
la Passion du nouvel Amant.

Les jours avoient alors autour de seize heures de longueur,
parce que le Soleil n'étoit pas fort éloigné du Signe du
Capricorne, & que cet endroit-là est situé au cinquante &
uniéme degré vingt minutes de latitude australe; de sorte
qu'ils folâtraient encore lorsque les ténébres, ou plûtôt le
crépuscule disparoissoit, & que le Flambeau céleste étoit
sur le point de dorer de ses rayons éclatans l'émail des
Campagnes fleuries. La Demoiselle fut la premiére à le
remarquer, elle en avertit la Reine. La Forêt s'en
formalisa, il s'émancipa même de lui faire des reproches de
ce qu'elle ne l'avoit pas apointé plûtôt; puisque, selon
lui, il ne valoit pas la peine qu'il fût venu-là pour n'y
rester qu'un moment. Quoique je sois un peu broüillée avec
le Roi, repartit la charmante Lidola, je ne suis pas sûre
qu'il me néglige long-tems: l'envie le pourroit prendre de
me venir voir sur le matin; & quand cela ne seroit pas, il y
a d'autres gens qui veillent sur nos actions; je serois mal
dans mes affaires, si quelqu'un vous voyoit sortir de mon
Apartemens: joüons au sûr, retirez-vous pour ce coup: Si
vous avez encore une Montre de poche, comme est celle que
vous avez donnée au Roi, ayez soin de vous en charger une
autre fois, afin qu'elle nous indique ce que nous aurons à
faire: nous pourrions bien n'avoir pas toûjours des gens
auprès de nous, qui songeassent à nous en avertir. En
achevant ces douces paroles, elle lui sauta au cou, le baisa
fort tendrement, & se retira tout d'un coup. Le tems passe
vîte dans ces agréables occasions: cependant la Forêt
n'avoit pas tellement perdu l'usage des Sens, qu'il ne
connût bien que l'heure de se retirer pressoit. Il tira un
_Kala_, qu'il donna à la Fille; & s'étant recommandé à ses
soins, il s'en retourna tout doucement chez lui.

La premiére chose, à laquelle il pensa à son retour, fut de
me faire confidence de ce qui s'étoit passé chez sa
Maîtresse. Jamais homme, à l'entendre, n'avoit parcouru une
si grande étenduë de Païs sur les Terres de l'Amour en dix
ans, qu'il venoit de faire dans une heure: enfin il étoit
en possession de tout, il ne lui manquoit plus que la
joüissance. O Ciel! m'écriai-je alors, que les Amans sont
crédules, & qu'il est aisé à l'Amour de leur en imposer: la
Forêt, la Forêt, lui dis-je, vous joüez infailliblement à
vous perdre. Le jeu, les Femmes & le Vin, ont une belle
aparence, je l'avouë; mais le trop de fréquentation n'en
vaut rien; ils causent des plaisirs courts, dont les
repentirs sont longs, & leurs plus grandes douceurs se
changent en amertume: ils ne payent que d'un faux brillant;
ceux qui se plaisent à en être éblouïs, y sont trompez
ordinairement. Souvenez-vous que je vous le dis aujourd'hui,
vous vous êtes-là engagé dans une affaire, dont vous vous
repentirez plus d'une fois. J'avois beau moraliser; tout ce
que je pouvois dire, étoit inutile. Mon Ami n'envisageoit
que le plaisir dont on le flâtoit, & tournoit le dos aux
conséquences: il se perdoit déja dans les plus agréables
idées que son esprit fût capable de former. Le pauvre homme
étoit d'un aveuglement si grand; qu'il ne voyoit pas le
précipice où il étoit sur le point de s'abîmer, il n'avoit
proprement en vûë que sa passion dominante. Son imagination
blessée lui mettoit sa Belle à chaque moment entre les bras;
& il lui parloit souvent, comme s'il avoit été couché avec
elle. Enfin, il passa assez doucement le tems qu'il resta au
lit; car, quoiqu'il ne dormit guéres, il eut de ces sortes
de rêveries, qui font plus de plaisir que le sommeil, & qui
ont cet avantage, qu'en réjoüissant l'esprit elles n'abatent
point les forces du corps.

Trois jours se passérent sans que la Forêt entendît parler
de sa Maîtresse: cet intervale le jetta dans des inquiétudes
qui pensérent lui renverser le cerveau. Il repassoit souvent
toute sa conduite; & s'il trouvoit qu'il eût quelque chose à
se reprocher, ce ne pouvait être que d'avoir été trop
respectueux. Je n'avois point encore remarqué jusqu'alors,
que les Femmes de ce Païs-là eussent aucun penchant à la
galanterie; elles me paroissoient naturellement trop simples
pour cela: mais je commençai à voir par cet échantillon,
qu'il n'en est guére nulle part, qui n'en sache bien long,
quand il s'agit de donner de l'amour aux hommes; & que si
elles ne s'échapent pas, cela ne vient que de ce que leurs
Loix sont extrêmement sévéres pour ceux qui outrepassent les
régles, ausquelles l'Himen semble les engager. Et encore
dit-on que les Rois & les Satrapes sont sujets aux mêmes
inconvéniens que les hommes de nos Quartiers, parce que ces
Messieurs ayant plus d'une Femme, chacune d'elles s'étudie à
gagner les bonnes graces de son Mari; & lorsqu'elle n'y peut
pas réüssir, cela lui donne occasion de s'attacher au
premier Sujet qui se présente: mais revenons à notre
amourette.

Le quatriéme jour, avant midi, que le Roi venoit passer un
moment à nous voir travailler; je crus dès l'abord qu'il
avoit assurément eu le vent de quelque chose: car regardant
fixement la Forêt, il lui dit: vous avez quelque chagrin,
mon Ami, votre visage n'est pas comme il m'a toûjours paru
autrefois; si j'en dois juger par vos yeux, l'intérieur de
la Machine n'est pas dans un état fort tranquille:
Seriez-vous devenu amoureux de quelque Belle de ce Canton?
L'Amour fait grands ravages en peu d'heures. Vous rougissez,
poursuivit le Roi, ditez-le moi hardiment, quoi que vous
soyez étranger, & d'une Religion bien différente de la
mienne, je vous assure que je ferai pour vous tout ce qui
est en ma puissance. Vous ne sauriez prétendre de personne
libre, que je ne voye le moyen de vous la faire épouser. Car
pour vous amuser à la bagatelle, je ne vous le conseille
pas; tout mon crédit ne seroit pas capable de vous sauver si
vous étiez pris sur le fait. Peut-être la Galanterie
régne-t-elle parmi nous, mais du moins cela est caché, &
vous n'ignorez pas que c'est un des articles de notre Loi
sur lequel le Juge se relâche le moins: Sur tout l'Adultaire
ne se pardonneroit pas à moi-même.

On a raison, Sire, reprit la Forêt, qui avoit eu le tems de
ce remettre, d'être sévére sur ce chapitre-là,
principalement par raport aux Grands; si j'avois de la
puissance, un Roi galant seroit moins exemt de châtiment
que les autres; puis qu'au lieu que ses sujets sont obligez
pour la plûpart, de s'en tenir à un seul objet, il a la
liberté d'en prendre toute une douzaine, & le plaisir par
conséquent, d'avoir chez lui toute la diversité qu'il
pourroit trouver ailleurs. C'est pourtant un bonheur,
poursuivit-il, que je n'envie point à Votre Majesté: quoique
je n'aye ni Femme, ni Maîtresse, je n'en vis pas moins
content pour cela; & si je parois un peu plus languissant
qu'à l'ordinaire, cela ne vient sans doute, que de ce que je
n'ai pas trop bien dormi les deux ou trois nuits
précédentes, car d'ailleurs je me porte parfaitement bien.
Je suis au reste, ajoûta-t'il, infiniment obligé à Votre
Majesté du desir qu'elle a de me rendre heureux, & de songer
même à me former un établissement. Si jamais j'en viens
jusqu'à me vouloir marier, je vous jure, Sire, que je m'en
raporterai uniquement à votre choix. Parlons d'autres
choses, La Forêt, interrompis-je, il n'est pas encore tems
de songer à cela. Ce sera quand vous voudrez, reprit le Roi,
de fort bonne grace, vous savez les Priviléges que donnent
la Robe que vous avez, ainsi vous n'aurez pas grand chose à
me reprocher.

Le Roi s'étant retiré là-dessus, nous dînâmes, & fîmes
diverses réflexions sur le petit entretien que nous venions
d'avoir avec lui. Cependant La Forêt ne laissoit point
passer d'après-dîner qu'il ne fit le tour des Galeries.
Lidola prenoit souvent plaisir à le voir passer devant ses
Fenêtres: elle le conduisit des yeux jusques à ce qu'elle le
perdit de vûë. La Fille de Chambre de son côté, ne cessoit
de battre la campagne pour aprendre quelque nouvelle qui
leur fut avantageuse, elle vint enfin lui annoncer qu'elle
venoit de rencontrer le Roi à la promenade avec
l'Impératrice. La Reine conclut de-là qu'il passeroit
infailliblement la nuit avec elle, ce qui lui paroissoit
d'autant plus vrai-semblable que cela ne lui avoit jamais
manqué, & sans hésiter sur ce qu'elle devoit faire, elle
chargea sa Suivante de tâcher de rencontrer La Forêt, & de
lui signifier en passant qu'elle l'attendoit à onze heures.

La jeune Fille ne fut pas long-tems à exécuter sa
Commission, elle le rencontra près de là qu'il revenoit sur
ses pas, elle s'aprocha de lui le plus qu'elle pût, & lui
dit en passant: Venez nous voir à une heure avant minuit. Je
n'ose pas dire la joye qu'il eut à l'ouïe de ces agréables
paroles, j'aurois peur, ou d'en dire trop pour être crû, ou
de n'en pas dire assez pour donner une juste idée de ses
transports. Il acheva sa tournée en si peu de tems, & avec
si peu d'attention à ce qu'il faisoit, qu'il fut chez lui
avant que de s'en apercevoir. Il seroit inutile de dire
qu'il ne songea point, il ne voulut pas seulement que je lui
en parlasse. Le peu de momens qui lui restoient, furent
employez à la Toilette, il consulta cent fois son Miroir,
qui n'étant que d'acier poli, lui donna de l'apréhension
qu'il n'eut pas bien vû toutes ses taches. Il se lava
presque tout le corps d'Eau de Senteur, se coupa & releva
ses Moustaches, il peigna & repeigna son poil noir, & se
trouvant enfin aussi beau qu'Adonis, il me souhaita le bon
soir & s'en alla. La Suivante faisoit Sentinelle; aussi-tôt
qu'elle le vît paroître elle le tira dans l'Anti-chambre, où
il n'y avoit point de clarté, & lui dit de se glisser dans
l'Apartement de sa Maîtresse.

Lidola étoit couchée dans un Lit parfumé, qui embaumoit
toute la Maison: elle avoit une coeffure négligée, la gorge
nuë, le sein gauche découvert, les bras libres, & étoit dans
la posture d'une personne assoupie, mais qui n'avoit rien
moins que sommeil. La Forêt fit si peu de bruit à son
arrivée, qu'elle ne s'en aperçût pas: l'aspect imprévû de
tant de Graces le rendirent presque immobile; ses yeux même
fixez sur le corps de cette charmante Vénus, étoient restez
sans mouvement. Un desir caché, & sur lequel il étoit
incapable de faire la moindre réfléxion, le fit pourtant
avancer de quelque pas pour l'envisager de plus près:
c'étoit comme un Aiman, qui l'attiroit d'une maniére
imperceptible, & dont la vertu étoit si efficace, qu'il s'y
seroit enfin collé malgré ses efforts. Cette adorable Beauté
ouvrant cependant casuellement les yeux, parut extrémement
étonnée de voir son Amant si près de son lit. Elle en
rougit, & s'étant mise sur son séant, & couverte d'un Voile,
qui étoit aportée sur une Chaise: Vous m'avez surprise, lui
dit-elle, & vous avez aparemment vû des choses que vous ne
deviez pas voir. Oui, Madame, reprit-il, le Destin a voulu,
& non pas vous, que j'aye eu occasion de contempler des
beautez qui ont pensé m'extasier. Cela ne rabattra pourtant
rien du respect que je vous dois, quoiqu'il ait augmenté
infiniment une passion, que je ne croyois pas pouvoir aller
plus avant. Vous mériteriez pourtant d'être puni, reprit la
Belle, de ne m'avoir pas donné d'abord des signes de votre
présence. Mais pourquoi venez-vous si-tôt, il doit faire
encore grand jour, & je ne vous avois apointé que pour onze
heures. Vous prenez le change, répondit La Forêt, & vous me
reprochez ma lenteur; je suis pourtant venu à mon tems, mais
vous ne comptez pas ce que j'ai déja été ici. Vous vous
trompez, reprit la Reine, consultez votre Montre, elle vous
aprendra que vous avez tort de me résister. Je n'ai point
de Montre, dit La Forêt, & je n'en ai même que faire: dans
ces sortes d'occasions, ma tête est une Horloge à minutes,
je n'y manquerois pas d'un moment. Vous n'avez point de
Montre! repartit Lidola, cela est surprenant que vous soyez
privé des Bijoux, dont vous-même faites part aux autres. Si
j'avois le talent de faire de si jolies Machines, je ne
voudrois pas qu'il fut dit, que je n'en aurois pas une à mon
usage, & un autre au service de ma Maîtresse. Ce compliment
mortifia un peu notre François; il connût fort bien à quoi
aboutissoit ce reproche, & enrageoit de ne l'avoir pas
prévenu. La Reine, qui le vit embarrassé, ne trouva pas bon
de le laisser davantage en peine. Je raille, dit-elle, La
Forêt, & il semble que vous cherchiez à me répondre
sérieusement: asseïez-vous sur mon lit, continua-t-elle, le
tems est précieux, ne le passons point inutilement. En même
tems elle voulut lui empoigner les mains, mais l'Amour la
rendit si foible, qu'un soûpir, qui échapa à notre passionné
Amant, lui jetta la tête sur son chevet. Les choses
prenoient un beau train, ces deux jeunes Cœurs ne
doutoient pas que le moment de leur félicité ne fut sur le
point de clorre, mais la fortune envieuse de leur bonheur,
changea en un instant toutes leurs espérances en de
mortelles inquiétudes.

Le Roi aimoit Lidola, la violence qu'il s'étoit faite de ne
la pas voir depuis si long-tems, lui étoit à charge, il ne
pouvoit plus la suporter, & le bruit qu'elle avoit fait
courir de nouveau de son indisposition, augmentant son
inquiétude, il résolut de lui tenir compagnie cette nuit-là.
La Suivante, qui se tenoit toûjours à la Jalousie, entendant
de loin un bruit confus comme d'une troupe de monde, entra
d'abord dans le doute, parce qu'il n'étoit encore minuit, &
que le Roi ne se couchoit jamais avant ce tems-là: enfin
voyant aprocher ce train, elle vint avec précipitation
donner l'allarme au quartier. Tout est perdu, Madame,
s'écria-t-elle, voici le Roi à dix pas d'ici. Quelque
échaufez que fussent nos deux Amans, le sang leur glaça
incontinent dans les vaines. La Forêt ne savoit que
devenir: il faloit prendre conseil sur le champ; on résolut
promptement de le faire passer dans un Cabinet, qui
répondoit à cette Chambre. A peine y étoit-il entré qu'un
Domestique, qui avoit pris les devans, heurta: la Femme de
Chambre se contenta de le faire attendre autant de tems
qu'elle jugeoit qu'il lui en auroit fallu pour se lever, &
ces sortes de Visites étant arrivées plus d'une fois, elle
ne fit aucun semblant d'en être surprise. Comme le Roi
suivoit de près il entra dans le même instant que la porte
venoit d'être ouverte. La Reine qui l'entendoit venir, n'eut
pas beaucoup de peine à faire la figure d'une personne
incommodée: la crainte où elle étoit, & pour elle & pour le
Galant, n'y contribuoit pas peu: & le Roi de son côté, se
persuadant qu'elle n'étoit pas des mieux, n'eut pas le
moindre soupçon de la voir plus défaite qu'à l'ordinaire. Il
lui fit plus de caresses que jamais, & lui dit que
nonobstant le mauvais état où il la voyoit, il prétendoit de
passer la nuit avec elle. Sire, repartit Lidola, vous me
faites bien de l'honneur, mais je ne suis guére en état de
donner ni de prendre du plaisir, j'apréhende que la moindre
agitation ne me fasse du mal, & je crois que j'ai besoin de
repos. Je ne veux point vous incommoder, repliqua le Roi, si
vous ne pouvez pas souffrir ma compagnie, je passerai dans
ce Cabinet; il y a un Pavillon, je pourrai me mettre dessus,
ayant résolu de rester, cette nuit ici. Cette réponse, que
la Belle n'attendoit pas, l'allarme, elle lui fit d'abord
des excuses de la froideur qu'elle lui avoit témoignée, dont
elle attribuoit la cause à son mal, & se mit à son tour à
lui faire des amitiez, le priant bien fort de se faire
deshabiller.

Aussi-tôt qu'il fut couché, & les Domestiques partis, la
Femme de Chambre trouva le moyen d'entrer dans le Cabinet,
pour consulter avec le prisonnier, de quel biais on devoit
s'y prendre pour le mettre en liberté: mais elle fut fort
surprise de ne l'y pas trouver. Il n'y avoit point de porte
que celle par où elle étoit passée, & les Fenêtres qui
étoient fermées, ne paroissoient point avoir été ouvertes.
Pendant qu'elle s'occupoit à renverser le Lit & les autres
Meubles de cet Apartement, l'embarras où étoit la Dame, par
raport à son Amant, lui fit appeller sa Fille de Chambre,
pour lui en demander des nouvelles, sous prétexte de lui
faire relever son oreille, & lui demander un peu à boire;
mais elle fut hors de peine, dès qu'elle entendit qu'il
avoit disparu, sans savoir pourtant de quelle maniére; de
sorte qu'elle dormit assez tranquillement le reste de la
nuit. La Forêt de son côté, s'étant flâté que le Roi n'étoit
venu-là que pour un moment, s'étoit par provision enfermé
dans les Lieux. Il fut extrémement trompé lors que peu de
tems aprés il entendit qu'il vouloit passer la nuit avec sa
Femme, ou du moins dans le Cabinet, où il étoit; au cas
qu'elle ne le pût pas souffrir auprès d'elle. Ce fut alors,
à ce qu'il m'a avoué depuis, plus d'une fois, qu'il fut
saisi d'une frayeur à laquelle il n'avoit jamais senti de
pareille. Il ne poivoit pas repasser par la Chambre où étoit
le Roi, sans risquer d'en être vû, il croyait garnies de
barres de fer toutes les Fenêtres de cet Apartement, outre
qu'il étoit à craindre qu'il ne fit du bruit en les ouvrant,
& encore davantage en se jettent dans le Canal, sur lequel
ce Cabinet répondoit. Ayant repassé toutes ces raisons au
plus vîte, il ne trouva point de meilleur expédient que de
se laisser couler dans l'eau par le trou de la Garderobe où
il étoit, & de se sauver ainsi à la nage.

Par bonheur pour lui, la Chambre où je couchois étoit basse,
& regardoit d'un côté sur le dehors, il vint fraper du doigt
à l'une de mes Fenêtres. Je me doutai d'abord que les
affaires n'alloient pas bien; je me levai sur le champ, &
lui ayant ouvert il fauta promptement par dessus, se
desabilla de même, & se mît au lit, où il me fit au plus
juste le détail de ses Avantures nocturnes. Vous voyez, lui
dis-je, mon cher Enfant, comment l'Amour & la Fortune vous
joüent: ils sont rarement d'intelligence; & s'ils
s'accordent, c'est pour nous tromper après doublement.
Croyez-moi, abandonnez un parti si dangereux, je vous l'ai
déja dit, vous joüez assurément à vous perdre. Ne m'en
parlez point, me répondit-il, elle en vaut la peine; &
moyennant que je la puisse seulement baiser une fois, je ne
me soucie plus de mourir. Ce qui m'embarrasse le plus, c'est
que je ne sai comment la satisfaire: elle me demande une
Montre, & je n'en ai point de prête à lui donner; il me faut
au moins huit jours, pour achever celle que nous avons entre
les mains. Elle vous demande une Montre, repris-je; voilà
qui sent bien son Amour intéressé; & quand cela ne seroit
pas, comment voulez-vous qu'elle s'en serve? Le Roi, qui le
saura d'abord, voudra aussi savoir où elle l'a prise; le
mistére se découvrira, & adieu les deux Amans. Vous avez ma
foi raison, me dit mon ami, je ne pensois pas si loin: mais
enfin il faut l'achever; entre-ci & là nous trouverons
quelque expédient, qui nous tirera d'affaire: l'Amour est
trop ingénieux, pour nous laisser en si beau chemin.

En même tems cinq ou six grands coups du Bassin de notre
Horloge, que l'on donna avec beaucoup de précipitation,
nous firent bien fort tressaillir: nous ne pouvions nous
imaginer ce que cela vouloit dire, & nous ne songions pas
que nous-mêmes avions conseillé au Roi de donner ordre que
l'on se servît de ce moyen, à l'imitation des Européens,
pour donner l'allarme, & avertir les Habitans du Canton,
qu'il se passoit quelque chose au desavantage du Quartier;
afin qu'ils y courussent unanimement, & tâchassent à y
apporter du reméde. Un homme qui passa immédiatement après,
criant au feu de toute sa force, nous tira de cette peine, &
nous jetta dans une nouvelle. Ne sachant où cet inconvénient
étoit arrivé, nous sautâmes à bas du lit, & passâmes chacun
une méchante Robe, que nous ceignîmes étroitement autour du
Corps, dans le dessein d'agir vigoureusement avec les
autres; & étant sortis nous remarquâmes incontinent que
c'étoit la Maison de la Reine Lidola qui brûloit. On aporta
des échelles de toutes parts, & à force d'eau, qui étoit-là
à discrétion, on empêcha que la flâme n'anticipât sur les
Apartemens voisins: de sorte que le dommage ne fut pas fort
considérable. Comme le feu avoit commencé dans le Cabinet où
la Forêt s'étoit caché, nous ne doutâmes point que la Femme
de Chambre, en le cherchant, n'eût fait tomber quelque
étincelle dans le Pavillon, ou sur quelqu'autre Meuble de
matiére combustible, qui avoit été cause de cet embrasement.
Cependant le Roi s'étoit retiré, aussi-tôt qu'un Domestique
lui en eût annoncé la nouvelle. Nous fûmes sur le champ lui
en témoigner notre chagrin; mais il ne s'en fit que rire, &
nous dît que la peur, ni la perte ne méritoient point notre
compliment, sur tout à l'égard d'un homme de son naturel, à
qui rien n'étoit capable d'aporter le moindre trouble. La
Reine ne fut pas bien revenuë de la peur que ce fâcheux
embrasement lui avoit causée, qu'elle mît la main à la plum,
& traça un second Billet, dont voici à peu près la teneur.

Billet à la Forêt.

_Ma Femme de Chambre a déja été en campagne; je sai votre
retraite, & je me doute bien des moyens dont vous vous êtes
servis pour la favoriser. La conjoncture étoit dangereuse,
elle m'a pour le moins autant allarmée que vous: le feu qui
a pris ensuite à mon Cabinet, par l'imprudence de mes gens,
n'étoit rien en comparaison. Que cela ne vous rebute
pourtant pas, nous serons plus heureux une autre fois: Soyez
constant & tranquille. Je vous ferai avertir lorsqu'il en
sera tems; & je prendrai si-bien mes précautions, qu'à notre
premiére vûë, je me flâte d'avoir l'occasion de vous
témoigner dans les formes que je suis véritablement votre
Amie, Lidola._

Il ne fut pas difficile à la Messagere d'Amour de faire
glisser ce Billet dans la main de notre Amant; il manqouoit
rarement de passer au déjeûner, à midi & le soir, devant la
Maison de sa Maîtresse; elle pouvoit le rencontrer, & lui
parler quand elle vouloit; parce qu'on n'y regarde pas-là de
si près. Cependant la Forêt s'étoit mis fort sérieusement
après sa Montre, & il y travailla avec tant de zéle, qu'elle
étoit prête au cinquiéme jour. Elle étoit extrémement
mignonne, la gravure de la Boëte étoit belle en perfection,
& l'Etui ne cédoit en rien à l'Ouvrage de dedans. Le soir ne
fut pas bien venu, qu'il sortit avec sa Machine en poche; &
ayant rencontré celle qu'il cherchoit, il la lui mît dans la
main, avec priére de la donner de sa part à la Reine, dans
les bonnes graces de laquelle il se recommandoit toûjours.
Si jamais personne a témoigné de la joye, ce fut Lidola, à
la vûë de cette jolie Montre: nous avons sçu qu'elle la
baisa mille fois, & se félicita elle-même d'avoir si-bien
réüssi dans son Intrigue.

Au lieu que ce beau gage de l'Amour de la Forêt dût hâter le
bonheur qu'il en attendoit pour récompense, il n'entendoit
absolument plus parler de rien: la Femme de Chambre, qui le
cherchoit autrefois avec empressement, affectoit d'éviter sa
rencontre, elle le fuyoit d'aussi loin qu'elle le voyoit
venir. Ce procédé lui donna de l'inquiétude; & comme il
n'avoit aucun lieu de soupçonner la Dame, il s'imagina que
cette Fille s'étoit choquée, de voir sa Maîtresse si bien
récompensée, là où elle n'avoit, pour ainsi dire, encore eu
rien, en comparaison des peines qu'elle avoit prises. Enfin
quelque tems après, & lorsqu'il ne pensoit presque plus à
rien, il fut tout étonné que cette même Fille l'aborda en un
endroit où il n'y avoit point de Témoins, & après avoir
lâché un soûpir: On vous trompe misérablement, lui dit-elle,
j'ai assurément pitié de vous, & je déteste hautement
l'injuste procédé de ma Maîtresse. Tout ce qu'elle a fait
jusqu'à présent, n'a été que pour vous arracher une Montre
des mains; présentement qu'elle l'a, elle m'a ordonné de
vous dire qu'elle voit trop de difficulté & de danger à vous
recevoir chez elle, qu'elle en est au desespoir, que la
douleur qu'elle en sent est inexprimable, qu'il faut qu'elle
en meure de chagrin, & quantité d'autres Chansons, qui ne
sont proprement que des défaites.

Le Roi, poursuivit-elle, fut hier chez nous: en causant il
entendit le mouvement de la Montre, aussi-tôt il demanda ce
que c'étoit, on ne put pas s'empêcher de le lui dire, il en
parut surpris, & voulut savoir comment Madame étoit parvenuë
à ce Bijou. Il s'en fallut peu que l'Ingrate, comme elle me
l'a avoüé elle-même, ne vous accusât de la lui avoir
envoyée, dans le dessein de vous servir de ce moyen-là dans
la suite, pour tâcher de la corrompre, & que vous avez même
déja essayé de le faire: mais de peur de s'embarquer dans
une affaire, où elle auroit peut-être couru autant de risque
que vous, ou du moins être en hazard de rendre la Montre,
elle lui dit que je l'avois trouvée, & que c'étoit de moi
qu'elle la tenoit. Là-dessus on m'appelle, & l'on me demanda
si cela n'étoit pas véritable: les signes d'œil que l'on
me faisoit à chaque parole, me firent bien voir que l'on
étoit dans l'embarras, & qu'il falloit par tout répondre
_Amen_. Hé bien, si cela est, reprit le Roi, je sai à qui
elle est, il est juste de la lui restituër. Je l'ai déja
voulu faire, interrompit la Reine: d'abord que ma Fille
l'eut trouvée, je me doutai bien qu'elle devoit apartenir à
ces Etrangers, qui vous ont fait la vôtre, je la leur
renvoyai dans le moment: mais, quand ma Servante eut dit de
qui elle venoit, ils protestérent qu'ils ne la reprendroient
jamais, & que leur dessein étoit même d'en faire pour
l'Impératrice, & pour toutes les autres Reines. Voilà,
ajoûta la Fille de Chambre, comme les choses se sont
passées: Vous pouvez espérer quelque récompense de votre
Présent; mais je ne pense pas que vous en receviez aucun de
votre vie. Il suffit, dit la Forêt, je vous remercie, ma
chere Enfant, je m'en souviendrai sans doute, & je prendrai
mes mesures là-dessus.

C'étoit alors après soupé, ainsi La Forêt ne tarda guére à
se rendre dans sa Chambre: il alla se coucher sans rien
dire. Vous êtes rêveur, mon Ami, lui dis-je, qu'avez-vous?
les affaires, ne vont-elles pas à souhait? Non, certes
qu'elles n'y vont pas, me répondit-il, je viens d'apprendre
ce qui ne me seroit jamais venu dans l'esprit: & là-dessus
il se mît à me raconter tout ce que cette Fille lui avoit
dit. Hé bien, interrompis-je, ne vous l'avois-je pas bien
dit? Vous en sortez pourtant encore à meilleur marché que
je ne pensois. Mais après-tout, voyez-vous bien les
conséquences de cette affaire, c'est que vous voilà embarqué
dans la nécessité de faire au plus vîte des Montres pour
toutes les Femmes du Roi, sous peine d'encourir leur
disgrace, & peut-être même la haine de ce Monarque, qui
pourroit bien vous soupçonner, si vous y manquiez, d'avoir
voulu en donner dans la vûë de la plus belle de ses Epouses:
à quoi le moindre bruit de vous avoir vû à heure induë
dehors, ou dans l'eau, ou entrer par notre Fenêtre, si tant
est qu'il y ait quelqu'un qui en ait le moindre vent,
pourroit beaucoup contribuër. Le Diable soit des Femmes,
dit-il alors en colére; jamais je ne me fierai à aucune, de
quelque qualité qu'elle soit. Tout beau, lui repartis-je,
vos emportemens ne remédieront à rien: je vois bien ce qu'il
est question de faire, poura voir du moins un peu de
relâche, il faut prier le Roi de nous permettre d'aller
passer l'Eté à notre premier Village, & nous verrons ensuite
ce que nous aurons à faire.

Le lendemain le Roi vint à son ordinaire, voir à quoi nous
nous occupions: il nous railla de l'avanture de la Montre.
La Forêt confirma tout ce que la Femme de Chambre en avoit
dit: mais il ajoûta qu'à cause qu'il faisoit chaud qu'il
travailloit plus volontiers en Hiver que dans la belle
Saison, il desireroit bien que Sa Majesté agréât que nous
allassions passer quelques mois dans notre ancien Canton. De
tout mon cœur, dit le Roi, & après avoir ordonné que l'on
nous donnât cent Piéces, il nous souhaita un heureux Voyage.
Nous allâmes aussi-tôt faire nos adieux. Le Cuisinier
entr'autres, avec lequel nous étions parfaitement bien, fut
un de ceux ausquels nous crûmes devoir acoler la botte. Cet
homme parut interdit à l'ouverture que nous lui fîmes de
notre résolution. Nous prîmes cela, l'un et l'autre comme un
effet de son amitié, & de la crainte qu'il avoit de nous
perdre pour long-tems; mais nous fûmes fort surpris,
lorsqu'ouvrant enfin la bouche il nous dit, avec des marques
de son grand étonnement: Vous vous en allez, Messieurs;
pensez-vous bien à ce que vous faites? Sçavez-vous ce que
l'on dit de vous, ou ne le sçavez-vous pas? A Dieu ne
plaise, que je vous soupçonne de la moindre mauvaise action;
vous ne m'en avez jamais donné l'occasion, & vous n'en avez
aucun sujet que je sache; mais tout le monde ne vous connoît
pas comme moi. Si vous m'en croyez, vous vous justifierez
avant que de changer de Canton; autrement vous courez risque
de passer véritablement pour des Incendiaires: ceux qui ont
répandu ce bruit, triompheront en votre absence; & qui fait
si ceux qui en doutent à l'heure qu'il est n'y ajoûteront
pas alors foi. Comment Incendiaires, repris-je? Est-ce que
l'on nous accuse de vouloir tout brûler avant que de nous en
aller? Non, répondit-il; mais on prétend que La Forêt est
celui qui a mis le feu à la Maison de la Reine Lidola. Nous
vous sommes fort obligez, lui dis-je, de votre bon
avertissement, & nous allons de ce pas nous informer de la
cause d'une injure si mal fondée: je ne pense pas qu'il nous
soit mal aisé de nous en purger. Aussi tôt que nous fûmes
sortis: Je parie dis-je à mon Camarade, que quelqu'un vous
a vû revenir au Logis à heure induë, la nuit de
l'embrasement que nous avons eu ici, & que c'est de-là que
quelque mal-intentionné aura tiré cette conclusion à votre
desavantage. Allons chez le Roi, poursuivis-je,
faisons-lui-en ouverture, nous verrons un peu ce qu'il en
dira.

Aussi-tôt que ce Monarque nous vit: Qu'y a-t-il, nous
dit-il, mes chers Amis, ne vous a-t-on pas compté les
Deniers que je vous ai assignez, ou en avez-vous besoin de
davantage? Que vous manque-t-il? dites-le moi hardiment, je
vous en conjure. Nous n'avons besoin de rien, Sire,
interrompis-je, que de la continuation de vos bonnes graces;
mais ce que nous venons d'aprendre, nous désole; & nous
resterons inconsolables à vos pieds jusques à ce que Votre
Majesté nous ait fait donner satisfaction. On nous accuse
d'avoir voulu réduire le Canton Royal en cendre: si nous
sommes coupables, nous méritons d'être châtiez; sinon la
calomnie est atroce, & nous espérons de votre clémence que
celui qui l'a inventée en sera puni exemplairement.
Bagatelles, dit le Roi, j'ai sçû cela il y a plusieurs
jours, mais j'en ai fait si peu de cas, que je n'ai pas
daigné vous en parler. Cependant pour vous contenter, je
m'en vais en faire lever des Informations au plus vîte. En
effet, ceux qui eurent cette Commission, s'en aquitérent
avec tant de diligence, que de l'un à l'autre, on parvint
dans une heure de tems à la connoissance de celui qui avoit
le premier inventé ce mensonge, & qui étoit un des Ecuyers
du Roi, homme de probité, sage & d'une modestie exemplaire.

Le Roi voulut bien à notre sollicitation le faire venir
devant lui en notre présence, & lui ayant demandé ce qui
l'avoit poussé à proférer des paroles si préjudiciables à
notre honneur. J'avois, Sire, dit-il, été quelques jours un
peu indisposé; le Médecin de la Cour, que je consultai,
m'ordonna de prendre Médecine, ce brûvage m'avoit éprouvé, &
il operoit encore trente-six heures après: étant donc obligé
de me relever la nuit pour satisfaire aux nécessitez de la
Nature, j'entendis un grand bruit dans le Canal, sur lequel
ma Chambre regarde, à l'entrée du Canton voisin. La
curiosité de savoir ce que c'étoit me fit mettre la tête à
la fenêtre, & comme il ne faisoit pas fort obscur, j'avisai
un homme, qui ayant gagné terre, remonta sur le bord,
vis-à-vis du Pavillon de la Reine, secoua ses habits, & se
mit à courir vers le Pont du Temple: là-dessus j'ouvre
doucement ma porte, je me mets après à toutes jambes, &
l'ayant observé de loin, jusques à côté du Sénat, je vis
qu'il heurta de la main à une fenêtre, & que quelqu'un la
lui ayant peu après ouverte, il entra par-là dans la Maison.
Je sçavois que c'étoit l'Apartement de ces Messieurs, leur
taille & un certain air qui leur est assez particulier, ne
m'étoit pas inconnu: un peu après la Demeure de Lidola étoit
en feu. Je demande, Sire, continua-t'il, si après tant de
circonstances, mes conjectures étoient si mal fondées, & si
de plus habiles que moi n'y auroient pas été trompez? Il y
avoit-là de l'aparence, dit le Roi, Je l'avouë, cependant il
en faut plus pour former une accusation: mais avant que de
rien décider là-dessus, que dites-vous de cela, dit le Roi à
La Forêt? Rien, Sire, répondit mon Camarade, tout ce qu'il a
raconté est véritable, la conclusion seule qu'il en tire est
fausse, ainsi je n'ai à lui reprocher que de n'avoir pas eu
assez de charité. Mon Camarade, Sire, continua-t'il, est
Astronome, c'est ce que vous n'ignorez pas, il m'a apris
depuis quelque tems à connoître les principales Etoiles: le
desir que j'ai de me perfectionner dans cette Science, me
fait lever la nuit, pour voir si le Ciel est serain, & alors
je vai faire un tour dans l'un des quatre Cantons, parce que
les Bâtimens y étant plus bas que dans celui-ci, ils me
dérobent moins la vûë des Astres. J'étois sorti ce soir-là
pour les mêmes fins, de sorte qu'ayant jetté les yeux sur
Sirius & Procion, & voulant en marchant en observer & la
situation & la distance, je m'allai malheureusement
précipiter dans le Canal sans y penser. Etourdi comme
j'étois de cette chûte inopinée, je restai quelque tems à me
reconnoître, & ne laissois pas de nager, sans savoir où je
butois, enfin j'atrapai le Bord, où cet honnête homme m'a
vû, & où je pris à grands pas, le chemin le plus direct de
ma Chambre, dans laquelle j'entrai par la Fenêtre, tant pour
ne point éveiller nos gens, que pour ne me point montrer
dans un équipage, qui les auroit sans doute fait rire. Vous
voyez, Sire, que nous convenons parfaitement bien dans nos
dépositions, mais que la cause de mon immersion est bien
autre que celle que Monsieur l'Ecuyer lui avoit attribuée;
j'espére qu'après cela il sera suffisamment convaincu de mon
innocence. Je suis fâché que ce malheur ait donné lieu à un
si mauvais jugement contre moi. Mon sort, à proprement
parler, en est la cause, c'est pourquoi je ne lui en veux
point de mal. Je vous suis obligé, reprit l'Ecuyer, & je
vous demande pardon de l'offense que je vous ai faite; j'en
ai du regret assurément: je vois bien que j'ai été trop
précipité dans cette rencontre: cela m'aprend à être plus
retenu une autre fois. Etes-vous donc tous deux contens? dit
le Roi. Oui, Sire, répondirent-ils. Hé bien, poursuivit-il,
donnez-vous la main, & qu'il n'en soit plus jamais parlé.
Là-dessus nous prîmes de nouveau, congé, & nous retirâmes
contens comme des Rois, La Forêt de sa présence d'esprit, &
moi des honnêtetez de notre Prince, & de ce que nous nous
étions tirez d'affaires à si bon marché.

Le lendemain nous partîmes, sans prendre autre chose que
chacun une Robe, & quelques bagatelles, dont nous crûmes
avoir absolument besoin. Nous avions de l'argent, nous
étions connus, & le monde est-là fort hospitalier: ainsi
nous n'avions que faire d'aprehender de passer mal notre
tems. Le Roi cependant se souvint qu'il ne nous avoit pas
demandé de quelle Voiture nous avions dessein de nous
servir: il envoya un Domestique après nous, pour nous
conjurer de disposer de ce qu'il avoit de meilleur pour son
usage, avec menaces que si nous ne le faisions pas, il ne
seroit point content de nous. Nous étions à une demi-lieuë
de-là, lors que ce Messager nous atteignît: il vouloit de
toute force nous obliger à retourner sur nos pas, ou à lui
dire comment nous voulions être menez, en Char, ou en
Gondole, afin qu'il nous fit accommoder sur le champ;
ajoûtant à chaque parole, que c'étoit la volonté de Sa
Majesté. Nous le remerciâmes de ses honnêtetez, & le priâmes
de raporter au Roi, que nous avions de la confusion de la
maniére obligeante dont il en usoit avec nous, que nous
profiterions volontiers des offres qu'il avoit la bonté de
nous faire; mais que nous avions envie de nous promener, &
de ne point passer de Village sans y rester assez de tems
pour faire connoissance avec le Juge, ou le Prêtre. Cette
réponse ne contentoit point notre homme, qui ne nous quitta
qu'avec regret, de peur, peut-être, que le Roi ne crût qu'il
s'étoit mal aquité de sa Commission.

On peut juger par cet échantillon, afin que je le dise en
passant, si nous avions sujet de nous plaindre de notre
sort, & si, excepté la fâcheuse affaire de mon Camarade,
nous n'étions pas en effet heureux. Ce n'étoit pas seulement
à la Cour, où l'on avoit des égards particuliers pour nous,
nous ne passâmes nulle part dans notre route, que tout le
monde ne s'empressat à nous faire civilité; on eût dit,
qu'il y avoit un Ordre exprès de nous recevoir comme les
premiers du Royaume.

Enfin, le dix-septiéme jour après notre départ, nous fûmes
émerveillez de rencontrer deux Domestiques de notre Juge &
de notre Prêtre, avec une Canouë chargée de Poiles, de
Hoyaux, de Pics, de Haches, d'Arcs & d'Habits, avec les
Vivres nécessaires pour faire le Voyage de la traite au
Cuivre. Ils nous racontérent, comment ces Messieurs
s'étoient mis dans la tête de nous prier de leur faire une
autre Horloge, beaucoup plus grosse que la premiére, avec
une Cloche à proportion, dont ils vouloient faire Présent au
Satrape de leur Gouvernement, afin de le porter par-là plus
aisément à leur accorder à chacun pour leurs Fils une de ses
Filles, qui, suivant ce qu'ils en disoient, devoient être
des Beautez achevées. Et comme il falloit beaucoup de Cuivre
pour cela, ils les envoyoient aux Mines pour en troquer
contre ce qu'ils leur avoient donné à y porter. Ils étoient
fournis de très-bonnes provisions, & on leur avoit permis de
rester autant de tems qu'ils voudroient à leur Voyage. Cette
nouvelle n'augmenta pas peu le chagrin de mon Camarade, il
me le témoigna sur le champ. Comment, dit-il, je me sauve
d'un endroit pour éviter le travail continuel, où l'on me
veut engager, & l'on m'en prépare d'autre dans celui ou je
venois chercher du repos, j'aimerois mieux que le Diable eût
emporté la Nation, que de donner un coup de Lime davantage
pour eux. Encore, si on y amassoit quelque chose, que nous
pûssions transporter chez nous, au cas que nous en
trouvassions un jour la commodité, mais toute notre
récompense se borne à un morceau de Métal, qui ne vaut que
quinze sols la livre en Europe. Retournons-nous-en plûtôt,
j'aime mieux hazarder cent vies, si je les avois,
poursuivit-il, pour repasser par-là où nous sommes venus, &
tâcher de retourner en notre Païs, que de rester ici
davantage.

Vous n'y pensez pas, La Forêt, lui répondis-je, & vous
n'examinez pas bien les obstacles que nous aurions à
surmonter. Nous avions de grands avantages, lorsque nous
sommes venus, que nous n'avons pas à cette heure. Nous
étions trois, tous pourvûs d'Armes à feu, & la nécessité
nous pressoit: c'est toute autre chose à l'heure qu'il est.
Croyez-moi, mon Ami, demeurons-là où nous sommes, c'est à
faire à nous occuper une partie du jour, nous en serons
d'autant plus aimez, & aussi-bien on ne peut pas être
toûjours sans rien faire. En quelque endroit que nous
soyons, nous ne pouvons avoir que la vie & le vétement, nous
l'avons ici au double. N'imitons point ceux de notre Nation,
qui par leur humeur changeante ne sauroient rester-là où ils
sont. Nous ne serons pas loin d'ici que nous ne nous
repentions d'avoir fait la folie. Enfin, je m'étendis au
long & au large, sur les difficultez qui s'opposoient à
notre retour: mais tout cela fut inutile. Il me dit tout net
qu'il s'en iroit seul, si je m'opiniâtrois à ne le point
vouloir suivre. Hé bien donc, lui dis-je, puisque vous êtes
inexorable, & que d'autre part j'ai résolu de ne vous point
abandonner, il faut prendre l'occasion de ce Bâteau par les
cheveux, & tenter de nous en servir, pour échaper par la
Caverne affreuse, car c'est ainsi qu'ils apellent encore
l'endroit par où leur premier Roi prétendoit, que la Terre
l'avoit enfanté, comme je l'ai dit plus haut.

Pendant que nous formions ce dessein, nos deux Manans
s'impatientoient de voir la fin de notre Dialogue. Je leur
dis, que nous avions eu quelque différent sur ce que nous
devions faire, retourner au Village, ou aller avec eux aux
Mines de Cuivre, où nous n'avions point encore été, & que le
résultat en étoit que nous leur tiendrions compagnie. Ils en
témoignérent bien de la joye, & pour leur en donner
davantage, nous résolûmes d'aller au premier Canton acheter
quelques flâcons des meilleures Liqueurs qu'il y auroit;
nous prîmes même encore quelques Vivres, mais nous les
persuadâmes en même tems de tirer vers la Riviére, sous
prétexte que ne l'ayant vûë qu'en un endroit, nous desirions
d'en examiner les Rivages depuis le bas jusqu'au haut: les
assurant au reste que nous leur aiderions alternativement à
tirer & à ramer, & leur fournirions toutes les choses dont
ils auroient besoin, si le courant de l'Eau, qui n'étoit
pourtant pas-là fort rapide, parce que tout le Païs est
presque de niveau, retardoit notre Voyage de quelques jours.
Les pauvres Garçons consentirent à tout ce que nous leur
proposâmes; il n'y avoit qu'une difficulté qui les
embarrassoit un peu, c'est qu'étant l'un & l'autre, d'un
Canton à quelques milles de-là, ils avoient fait état d'y
passer pour embrasser leurs Parens. Je leur fis d'abord
comprendre, que bien loin d'interrompre leur dessein, nous
le leur faciliterions. Partez, leur dis-je, dès à présent,
allez passer deux ou trois jours chez vous, cependant nous
avancerons chemin à petites journées, & ensuite vous tirerez
vers le Courant, où vous nous rateindrez bien-tôt. Ils
furent charmez de ma complaisance, & moi ravi de n'être pas
obligé de penser aux moyens de nous en défaire d'une autre
maniére.



CHAPITRE XII.

_l'Auteur quite ce beau Païs. Les moyens dont il se servit
pour en sortir: il retrouve au bord de la Mer, une partie de
l'Equipage avec lequel il avoit échoué sur les Côtes de ce
Continent,_ &c.


Aussi-tôt que ces bonnes gens nous eurent quittez, nous
prîmes notre cours vers la Riviére, demeurant toûjours dans
les divisions des Cantons, où il n'y avoit point de Maisons.
Je ne sçai si ce fut deux jours que nous restâmes en chemin,
mais il n'étoit pas loin de minuit, lorsque nous nous
trouvâmes un soir au bout des Canaux. Nous n'avions pas
songé, & personne ne nous en avoit instruit, qu'au bout de
chaque Canal il y a une Ecluse, qui sert à y tenir l'eau de
la hauteur qu'on la veut. Ce maudit passage nous allarma,
nous fûmes près d'une heure occupez, avant que d'avoir
découvert comment il en falloit ouvrir les portes. Ce fut
d'autre part un bonheur pour nous, que les Eaux d'un &
d'autre côté, ne se surpassoient pas de deux pouces en
hauteur: si la différence avoit été grande, nous n'aurions
jamais pû en sortir. Nous nous tirâmes enfin d'affaire, mais
aussi nous étions las comme des Chiens: cependant il falloit
passer outre. Le coup auroit été hazardeux à exécuter de
jour, parce qu'il n'étoit permis à personne d'entrer dans
cette Riviére, sans la permission des Juges, tant à cause de
la Pêche, que pour observer les Loix, qui défendent aux
Habitans de passer les bornes de leur Païs: au lieu que de
nuit, il n'y avoit, sembloit-il, aucun danger d'être
seulement vûs de qui que ce fût. Nous n'avions que la
profondeur de trois Cantons à passer, c'est-à-dire, de
quatre milles & demi. La Forêt, animé par un plus grand zéle
que moi, se trouvoit aussi plus épuisé que je ne l'étois; je
lui dis de prendre un peu de repos, puisqu'il suffisoit
qu'il y en eût seulement un de nous deux au Gouvernail.

Je pris justement le milieu de l'eau, & le tems étant doux &
tranquille, notre Bâteau décendoit sans qu'on y sentît aucun
mouvement. Cette tranquillité, jointe aux fatigues que nous
avions été obligez de faire, me jettérent dans un
assoupissement si grand, que je ne restai guére à
m'endormir, quelque effort que je fisse pour tenir les
paupiéres ouvertes. Cependant, nous ne laissions pas
d'avancer. De vous dire si nous fûmes assez heureux pour
rester toûjours éloignez des bords, ou si nous allâmes
quelquefois heurter contre le Rivage, c'est ce qui n'est pas
en ma puissance; nous dormions de maniére à ne nous pas
éveiller si facilement. Je n'ai jamais sçû non plus au
juste, combien de tems ce sommeil nous dura; il est
vraisemblable qu'il auroit assez duré pour nous remettre,
mais le malheur voulut qu'il fut brusquement interrompu. Un
épouventable coup que notre pauvre petit Bâteau alla donner
contre une Roche, me força à quitter la place. Je tombai
d'une si grande roideur sur un banc qui étoit devant moi,
que je me mutilai tout le visage. Mon Camarade en fut quitte
pour s'éveiller en sursaut, avec la peur de ne savoir où il
étoit, & ce que ce grand fracas vouloit dire: il avoit même
oublié qu'il étoit sur l'eau. O Dieu! qu'est ceci,
s'écria-t-il tout d'un coup, où suis-je? Quoi que je me
fusse fait beaucoup de mal, je ne me pûs pas empécher
d'éclater de rire. Etes-vous-là, me dit-il? & où
sommes-nous, je vous prie? Il fait ici plus obscur qu'en
Enfer? Ne me le demandez pas, repliquai-je, je n'en sai rien
de positif: une chose dont je suis persuadé, c'est que nous
venons de heurter de notre Bâteau contre un endroît, qui m'a
fait tomber de maniére à me casser la tête, & si je
conjecture bien, nous devons être dans le creux, que nous
avons à passer. J'étois si fort endormi, reprit-il, que je
ne songeois plus que nous étions dans une Barque. Bon Dieu,
qu'il fait noir ici, je croi que vous n'avez pas tort de
penser que nous sommes sous terre. Empoignez un Aviron,
repris-je, & tâtez un peux à quoi nous sommes demeurez
accrochez: il faut nécessairement que nous soyons arrêtez en
quelque part, car je ne sens point que nous bougions, &
l'eau décend pourtant fort vîte, si je puis en croire ma
main, assurément que le passage est ici fort étroit.

La Forêt étoit brave, mais ce gouffre épouventable
l'étonnoit, il n'osoit presque se remuër de sa place, & il
auroit déja voulu alors être resté-là où nous étions. Quand
je vis qu'il n'y avoit rien à tirer de lui, je m'avançai
doucement vers le devant, & soit des mains, ou de la Rame,
que je tenois, je reconnus que nous étions justement venus
nous fourer entre deux pointes de Rocher. Allons, allons,
dis-je alors, il n'y a point de mal, nous sommes-là où je
vous ai dit, je sens la voûte de la Montagne du bout de ma
Rame. Là-dessus, il se leva, mais quelques efforts que nous
fissions, je croi que nous restâmes autour de trois heures à
nous tirer de ce maudit piége, ensuite de quoi nous donnâmes
à droite.

Tout étoit par tout plein d'Ecueils, qui provenoient sans
doute des éclats de la Montagne, qui se détachoient de fois
à autre & qui rendoient ces passages comme impraticables.
Nous ne faisions que heurter à tout moment, tantôt contre le
fond, & un moment après contre les bords; de sorte qu'il
auroit été avantageux pour nous que le Bâteau eût été moins
vîte, mais nous ne pouvions pas l'arrêter. Cependant, le
passage s'étrécissoit de plus en plus, à mesure que nous
avancions, & il s'étrécissoit tellement, qu'il n'y avoit
plus moyen de passer. Le sang me monta alors au visage, &
dans la croyance où j'étois, que nous étions absolument
perdus, je pensai d'assommer La Forêt, pour me venger du mal
qu'il m'avoit procuré sans nécessité. Mais je me ressouvins
fort à propos que je l'avois autrefois jetté dans de
semblables embaras, & que ceux-ci n'étoient même que des
suites de nos miséres précédentes.

Nous voici pris, mon Ami, lui dis-je, je ne sai pas comment
nous nous tirerons d'ici: Si nous avions tantôt tiré à
gauche, nous nous serions sans doute mis au large, & je ne
vois pas si nous pourrons rebrousser chemin, il y a loin, &
le courant est ici trop rapide. A ces mots, il sonde, &
trouvant que ce passage n'avoit que trois ou quatre pieds de
profondeur, il se deshabille sans rien dire, & se jette tout
d'un coup à l'eau. O Ciel! m'écriai-je, que faites-vous? Il
me semble vous entendre tomber dans la Riviére. N'ayez pas
de peur, me répondit-il, la chûte est volontaire, je m'en
vai un peu examiner la profondeur & la largeur de ce
Détroit. Il ne fut pas à vingt pas de là, qu'il conjectura
être au point où ces deux Branches se réünissoient. Il me
vint annoncer cette agréable nouvelle, & y ajoûta, que nous
étions indubitablement au plus étoit. Là-dessus, je passe le
long des deux bords, & ayant remarqué qu'il n'y avoit que
deux endroits pointus, où la Roche nous empêchoit de passer,
je me mis après à grands coups de Pic & de Marteau, de sorte
qu'en moins de deux heures j'avois emporté l'une de ces
pointes. Cet exercice, avec tout ce que nous avions déja
fait, m'avoit extrémement abattu, nous prîmes quelques
alimens pour nous donner un peu de forces, & nous nous
reposâmes jusques à ce que nous fussions en état de
recommencer notre travail. La Forêt, pour m'imiter, voulut
abattre le reste de ce qui s'opposoit à notre passage, mais
soit que la pierre fût-là plus dure, ou qu'il n'agit pas
avec autant de vigueur que j'avois fait, il remarqua qu'il
n'avançoit que fort peu: il fallut que je lui aidasse, & que
nous nous missions à la besogne alternativement.

Il y avoit long-tems que nous étions occupez à cela, & il y
restoit peu de chose à faire, lors que nous entendîmes un
bruit confus comme de voix, aprocher de nous: nous nous
tînmes quelques momens coi, pour écouter avec plus
d'attention; enfin, nous reconnûmes que c'étoient des gens
qui venoient à nous. Assurément, dis-je à La Forêt, que
notre fuite n'a pas été si secrette que l'on ne l'ait
remarquée: peut-être le jour étoit-il bien avancé avant que
nous soyons entrez dans cette Emboucheure, ou que quelqu'un
nous fait épiez dans les Canaux; quoi qu'il en soit, il y a
beaucoup d'apparence qu'on en a donné à midi connoissance à
la Cour, & que le Roi a commandé qu'on envoyât du monde pour
nous prendre. Entendez-vous bien comme ils avancent,
continuai-je, les voilà à tantôt à nos trousses: que faire
présentement? Ma foi, dit La Forêt, pour ce qui est de moi,
je suis d'avis que nous nous battions jusqu'au dernier
soûpir de la vie: nous avons ici des Instrumens, qui nous
viendront bien à point pour cela, car aussi-bien si nous
nous laissons amener, j'apréhende qu'on ne nous jouë quelque
mauvais tour, & que nous n'allions aux Mines. Nullement,
répondis-je, il n'y a point de danger: le Roi est trop
debonnaire pour en agir avec nous de cette maniére, nos
Ouvrages lui font trop de plaisir, pour s'en vouloir priver
en nous bannissant; outre que nous pouvons dire avec
beaucoup de vraisemblance, que nous étant mis sur la
Riviére, à dessein d'examiner la diversité de ses Rivages,
le malheur a voulu que la nuit, les attaches de notre Bâteau
se soient défaites, sans que nous nous en soyons aperçûs, &
qu'ainsi nous avons été emportez par le courant, jusques
dans l'endroit où ces gens nous ont trouvez. On se rira de
ce petit malheur, & on sera ravi d'être venu si à propos à
notre secours.

Comme mon Camarade ouvrait la bouche pour me répondre, nous
avisâmes de la lumiére: ils n'étoient pas sans doute à plus
de trente pas de nous, & dans le même Bras où nous nous
étions engagez, mais qui faisoit comme un coude en cet
endroit-là, ce qui fut cause que nonobstant les Chandelles
qu'ils avoient, ils ne nous découvrirent pas. Etant
venus-là, leur Bâteau, qui étoit apparemment plus large que
le nôtre, se trouva tout d'un coup embarrassé: ils
témoignérent d'en être en peine. Que ferons-nous
présentement, dit l'un d'eux? Ce que nous ferons, répondit
un autre, nous nous tirerons d'ici du mieux que nous
pourrons, & irons tâcher de passer à gauche, comme nous
aurions fait, si vous vous en étiez raporté à moi. Nous
ferons tout ce qu'il vous plaira, reprit le premier, mais
pour moi, je m'imagine que tout ce que nous faisons & rien
est la même chose: il y a peut-être douze ou quinze heures
que ceux que nous cherchons ont passé par ici, il faut
qu'ils soient présentement bien loin, ou qu'ils soient péris
en quelqu'endroit, comme nous avons manqué de faire
plusieurs fois: si vous étiez tous de mon sentiment, nous
nous en retournerions, & dirions, comme il est vrai, que
nous avons trouvé des obstacles, qui nous ont empêché de
passer outre. Le Roi qui voudroit bien ravoir ces gens-là,
ne prétend pourtant pas de leur faire violence: vous savez
que l'on nous a chargez de les prier honnêtement de revenir,
& de les laisser aller en paix, au cas qu'ils n'en
voulussent rien faire. Nous pourrions dire encore, si vous
voulez, que nous les avons atteints, mais que malgré toutes
nos instances, il n'a pas été en notre puissance de les
faire revenir, à cause qu'ils ne se plaisent point parmi
nous, que leurs Maximes différent trop des nôtres, & qu'ils
veulent voir s'il n'y aura pas moyen de repasser dans leur
Païs, ou ils peuvent exercer leur Culte en toute liberté: au
lieu qu'ici ils n'osent pas même le défendre, comme ils
l'ont témoigné en diverses occasions. Allons, allons,
dirent-ils tous là-dessus, nous conviendrons en chemin de ce
que nous aurons à dire.

Nous fûmes du tems sans oser bouger, quoi-que nous ne les
entendions plus, parce que nous apréhendions qu'ils ne
changeassent de résolution; & qu'entendant nos coups de
Marteau, ils ne revinssent à la charge. De la tranquillité
où nous étions, nous passâmes aisément à l'assoupissement, &
enfin nous nous endormimes. A notre réveil, nous
recommençâmes à tarabuster avec d'autant plus d'empressement
que nous n'avions nullement chaud, & que nous étions aussi
frais & gaillards que si nous avions reposé dans un bon lit.
Ainsi nous achevâmes de briser les angles qui nous
arrêtoient, & nous ouvrîmes le passage à force de bras. Nous
trouvâmes ensuite les choses, comme mon Camarade les avoit
cruës, car nous nous sentîmes tôt après au large: mais dans
un endroit où mille Echos répondoient, & se renvoyoient
mille autres fois les paroles que nous proférions, avec une
force inexprimable. Ce prodige, qui nous auroit sans doute
charmez dans une autre occasion, nous épouventoit alors; on
eut dit de bonne foi, que c'étoient autant de Démons, qui
fendoient l'air de leurs voix monstrueuses: la frayeur que
nous en prîmes nous retint long-tems sans parler.

Nous allions alors fort lentement; & dans cet intervalle,
nous commençâmes à entendre un autre bruit confus, qui ne
ressembloit pas mal aux roulemens d'un Tonnerre un peu
éloigné. Notre peur, qui étoit déja très-grande, ne laissa
pas d'augmenter encore: il ne faut rien pour troubler
entiérement un homme qui croit être dans le danger: chacun
se donnoît la gêne pour deviner ce que c'étoit. Nous n'en
étions pas fort éloignez, lors que nous jugeâmes qu'il
falloit nécessairement qu'il y eût-là quelque endroit où il
avoit beaucoup de pente, & où l'eau tombant comme un
torrent, causoit ce tintamare que nous entendions. Ce
fut-là où notre perte nous parut inévitable. Je ne songeois
point alors à ce que l'on nous avoit conté du Portugais, qui
y avoit passé autrefois: si j'avois fait réfléxion à cela,
je ne me serois pas mis si fort en peine. Comme nous avions
des cordes, je crus qu'il étoit tems de s'en servir: nous
prîmes au plus vîte dix ou douze Pailes & Hoyaux, que nous
liâmes en un faisseau le plus étroitement que nous pûmes, &
jettâmes cet Ancre à l'eau. Le reméde fut efficace, le fond
étant raboteux, notre Machine s'acrocha en un bon endroit,
de maniére que nous n'avancions plus qu'à proportion de la
corde que nous lâchions. Au bout environ de vingt-cinq
brasses, mon Camarade, qui étoit le plus souvent devant pour
sonder de sa Rame, & sentir des deux côtez s'il ne se
présentoit point d'obstacles à notre passage, me cria tout
d'un coup que je tinsse ferme, qu'il tomboit de l'eau
d'enhaut, & qu'il étoit déja tout mouillé. Là-dessus je
l'apelle, & après être convenus que cette eau que nous
avions entenduë, & qui étoit sans doute la même qu'il
venoit de sentir, ne pouvait venir d'ailleurs que du haut de
la Montagne, d'où elle se précipitoit par quelque crévasse
dans la Riviére où nous étions, nous résolûmes d'aller
reprendre notre Ancre. A peine étions-nous à moitié-chemin
que notre Cable rompit, quoi que nous ne fissions pourtant
pas de grands efforts pour remonter: il falut se consoler de
cette perte, il n'y avoit pas moyen de la réparer, & elle
n'étoit pas considérable dans cette conjoncture. Je songeai
seulement à me ranger de côté, afin d'éviter la chûte
impétueuse du torrent que nous craignions. La Forêt, à force
de ramer, aida à mon Gouvernail à nous porter contre la
Roche: ainsi nous passâmes le plus heureusement du monde,
sans être aucunement mouillez, mais pas pourtant sans
quelque danger d'être engloutis par les roulemens &
bouillonnemens épouventables, que cette grande quantité
d'eau causoit en se précipitant de si haut: & il est
vrai-semblable que nous aurions été abîmez si nous eussions
passé de l'autre côté.

Le reste du chemin que nous avions encore à faire, ne fut
pas à beaucoup près si dangereux que le précédent: Dieu nous
fit la grace d'en voir l'issuë. Aussi le remerciâmes-nous de
bon cœur, lors que nos yeux commencérent à recouvrer la
lumiére: nous en eûmes une joye que les termes les plus
forts de notre Langue ne sauroient assez bien exprimer. Nous
ne pûmes pourtant pas immédiatement après mettre pié à
terre, les bords au commencement de cette lugubre
Embouchure, sont trop escarpez pour cela, nous fûmes obligez
de décendre encore au moins trois milles, après-quoi nous
abordâmes à gauche, dans un endroit herbeux, que la Nature
sembloit avoir fait exprès pour nous réjoüir, après être
échapez de tant de visibles dangers.

Les provisions que nous avions commencérent à nous venir
merveilleusement bien à point; nous fîmes assurément un bon
repas, & n'épargnâmes point notre Cidre. Il devoit être au
moins alors deux heures après-midi, à ce que nous en
pouvions juger par la hauteur du Soleil: d'où il paroît que
nous devions avoir resté autour de trente heures sous cette
Voûte ténébreuse. De là nous poursuivîmes notre route du
mieux que nous pûmes.

Ce Fleuve a de prodigieux détours; il est rempli de Rochers
à fleur d'eau, & de toutes sortes de hauteurs, d'Isles, qui
forment en des endroits jusqu'à dix ou douze passages
étroits & difficiles. On y trouve même des chutes
extrêmement dangereuses; cependant comme nous les passâmes
sans malheur, & sans qu'il nous y arrivât rien de si
extraordinaire qu'on ne se puisse aisément représenter dans
une Navigation de cette nature, je ne m'amuserai point à en
décrire les circonstances, de peur de fatiguer le Lecteur.

Je dirai seulement qu'environ à trente-cinq lieuës de la
Mer, cette Riviére se divise en deux Branches, dont nous
choisîmes la plus petite, parce que nous voulions rester à
gauche, & qu'il nous sembloit que l'autre s'écartoit trop de
notre route. Ce fut justement dans cette division qu'un gros
Saumon s'étant élevé hors de l'eau, jusqu'à la hauteur de
sept ou huit pieds, retomba dans notre Bâteau, où nous le
reçûmes avec bien de la joye, dans l'espérance de nous en
régaler, comme nous fîmes effectivement pendant plusieurs
jours. Quelque diligence que nous fissions, nous mîmes
pourtant un mois à notre Voyage.

La joye que nous ressentions de tirer vers notre Patrie,
sans savoir pourtant si jamais nous y rentrerions, nous
rendoit infatigables; à peine prenions-nous du repos: on eut
dit, qu'un Vaisseau nous attendoit pour nous porter en
Europe. Mais helas! lors que nous arrivâmes à l'embouchure
de la Riviére, nous nous vîmes tout à coup au bout de nos
espérances. Un trajet épouventable se présentoit-là à nos
yeux, dont le passage nous sembloit interdit pour jamais.
Tant qu'on est sur la Terre, on cherche, on invente des
moyens pour surmonter les obstacles qui se présentent; il
n'en est guére de si fâcheux dont on ne vienne à bout avec
un peu de patience & de travail: mais l'Océan impitoyable,
ôte même à ceux qu'il arrête sur ses bords, l'envie de rien
tenter pour le franchir.

Il y avoit cinq ans passez que nous avions quité ces Côtes
pour aller chercher fortune. Nous avions, à la vérité, bien
essuyé des dangers & des fatigues extraordinaires, mais nous
nous étions aussi-bien divertis; & je ne voudrois pas encore
à l'heure qu'il est, n'avoir pas vû un si beau Royaume; au
contraire, je me suis répenti mille fois de l'avoir quitté.
Mon Camarade, qui en étoit cause, ne savoit ici que dire, le
pauvre Diable étoit tout déconcerté, il fallut pourtant se
résoudre à quelque chose.

La Saison étoit encore belle, & nous étions par bonheur
fournis de quantité de bonnes choses; il n'y avoit que des
clous, que nous n'avions pas en fort grande quantité. Je fus
d'avis que la premiére chose que nous devions faire, étoit
de nous loger le mieux que nous pourrions: les Haches & les
Hoyaux, que nous avions, nous servirent fort bien à cela.
Nous bâtîmes donc, sous une espéce de Tillet d'une
merveilleuse grandeur, qui étoit à cinquante pas de la
Riviére, & par conséquent de notre Chaloupe, une belle
grande Barraque triangulaire, où nous retirâmes notre
Bagage. Les Arcs que nous avions aportez, nous furent aussi
d'un grand usage pour la Chasse, sans cela nous courions
risque de mourir de faim. Les Oiseaux n'étoient plus si
privez que nous les avions trouvez auparavant, il falloit
être bien adroit pour les surprendre.

Ce qui nous donna un peu de peine, fut de faire du feu pour
la premiére fois, parce que nous avions perdu notre Fusil, &
que le feu que nous avions conservé s'étoit éteint le jour
avant notre arrivée. L'endroit où nous étions n'étoit rempli
que de Sable & de Coquilles, nous fûmes plusieurs jours à
chercher bien avant dans les Terres avant que nous
trouvassions des cailloux propres à nous tirer d'affaire.
Lors que nous en eûmes une fois, il ne nous fut plus
difficile de nous accommoder; nous avions du linge, que nous
fîmes bien sécher aux rayons du Soleil, & nous ne manquions
point de féraille: ayant du bois à discrétion, nous n'eûmes
garde de laisser éteindre le premier feu que nous fîmes; de
sorte qu'il n'y avoit plus de danger de nous en voir de
long-tems destituez, car il y avoit toûjours des Arbres
entiers qui brûloient.

Nous restâmes autour de huit mois dans ce Canton, où nous
vivions de notre Chasse: quelquefois, pour tuër le tems, qui
nous sembloit d'une longueur mortifiante, nous nous mettions
dans notre Bâteau, & nous nous en servions à faire quelque
petite course, ou sur la Riviére, ou en Mer, suivant que le
tems & la Marée le permettoient: ou bien nous grimpions sur
les côteaux les plus élevez pour voir de loin si nous ne
découvririons point quelque malheureux Vaisseau, qui nous
pût tirer de notre fâcheuse Solitude.

Lassez enfin de rester toûjours en un même endroit, nous
résolumes d'aller faire une Promenade de quelques lieuës du
côté de l'Oüest, dans le dessein de voir, non-seulement si
nous ne pourrions pas reconnoître le lieu où notre Navire
avoit échoué, car nous n'en devions pas être fort éloignez,
mais aussi si nous ne découvririons rien de nouveau. Nous
prîmes des Vivres pour quelques jours, & nous étant levez de
grand matin, nous avançâmes vers la Grève, afin que bordant
toûjours la Mer, nous ne nous écartassions pas. Nous
marchâmes avec assez de force, & je me trompe si le
lendemain vers le soir nous n'avions fait plus de quinze
lieuës. La Rive étoit par tout uniforme, il n'y avoit aucune
diversité d'objets capables de réjoüir les yeux. Nous
montâmes sur les Dunes, qui étoient-là d'une hauteur fort
considérable, & nous vîmes que c'étoit toûjours la même
chose, aussi loin que la vûë pouvoit porter. Un petit vent
frais qui venoit du Nord-Est, nous obligea de camper la nuit
à l'abri d'une Coline, où le Sable avoit conservé beaucoup
de la chaleur qu'il avoit prise du Soleil pendant le jour.
L'Aurore ne parut pas plûtôt que nous entrâmes dans les
Terres; il y avoit-là plus de diversité, mais en récompense
les chemins en étoient bien plus mauvais. Si nous avions
voulu nous charger de Gibier, il ne tenoit qu'à nous d'en
tirer à tout bout de champ, parce que nous nous étions
fournis chacun d'un bon Arc, & qu'il y avoit-là de toutes
sortes d'Animaux en abondance.

Enfin, je crois que le cinquiéme jour après notre départ, il
pouvoit être entre deux & trois heures après midi, lors que
nous arrivâmes à notre Riviére. Comme nous nous étions un
peu écartez de la Mer, nous nous en trouvâmes de même au
moins à une lieuë & demie de distance, ce que nous
reconnumes d'abord à divers indices qui nous étoient assez
familiers. Nous en eûmes de la joye, car nous avions
apréhendé de nous écarter trop. Ce peu de chemin que nous
avions à faire, ne laissa pas de nous paroître extrêmement
long, nous le comptions comme un détour que nous aurions pû
éviter, quoi qu'en effet il eut été volontaire, & nous fûmes
ravis lors que nous aperçûmes notre Barraque de loin, parce
que nous nous flations de nous y bien reposer à notre aise.

Mais nous fûmes bien-tôt après saisis d'un frisson qui
faillit à nous glacer le sang, quand nous reconnumes que
notre Chaloupe étoit partie. Nous crûmes d'abord que nous ne
l'avions pas bien attachée, ou que l'agitation de l'eau
avoit rompu la corde qui la tenoit. La curiosité de savoir
ce qu'elle étoit devenuë, nous fit aussi-tôt lever le pas;
nous maudissions le jour que nous avions entrepris le fatal
Voyage, qui nous privoit des commoditez que nous recevions
de cette petite Machine; nous commençions même à nous
accuser réciproquement d'en avoir fait le premier la
proposition, lors que La Forêt qui marchoit à ma gauche,
ayant casuellement tourné la tête vers notre Hute, que nous
avions passée de quelques pas, s'écria tout d'un coup en
tressaillissant de peur: ô Seigneur, qu'est ceci! quel
Monstre effroyable s'est caché-là dans notre Barraque! Je me
retourne à l'instant, & je vois avec le plus grand
étonnement du monde, un gros Animal couché sur le côté, dont
nous ne pouvions découvrir que le dos, & que nous jugeâmes
au poil devoir infailliblement être un Ours.

Il ne faut pas mentir, la vûë d'un Animal aussi féroce, que
celui-là nous le paroissoit, nous donna de la frayeur. De
simples Arcs comme nous avions, n'étoient pas des armes
suffisantes pour entreprendre de l'attaquer, nous fûmes
pourtant vingt fois d'avis d'en aprocher tout doucement, le
plus qu'il nous seroit possible, de lui décocher chacun une
Fléche en même tems, & de rebander incontinent notre Arc,
afin d'être en état de l'arrêter d'un autre, au cas qu'il
lui restât assez de force pour venir à nous: mais la crainte
que nous avions de le manquer, & d'en être déchirez dans la
suite, nous fit sans bruit continuer notre route, persuadez
que s'il venoit à se réveiller, il se retireroit plûtôt du
côté des Bois, que vers le Rivage de la Mer.

On eut dit à nous voir marcher, que nous ne nous étions
servis de nos jambes de huit jours, tant nous avions oublié
les fatigues que nous avions faites; la peur nous emportoit
aussi vîte que le vent, & cela sans regarder, ni à droite,
ni à gauche; de sorte que côtoyant toûjours la Riviére, nous
nous trouvâmes à trois pas de notre Barque, sans que nous
l'eussions vûë auparavant, & que nous y songeassions
davantage. Cette vûë inopinée nous rendit la vie dans le
moment, nous nous en aprochâmes mais l'ayant trouvée
attachée, & même d'une autre maniére que nous n'avions
accoûtumé, nous crûmes avoir trouvé un autre sujet de
surprise. Notre Bâteau étoit sale, les Rames & les bâtons
n'étoient point dans l'ordre où nous les mettions. Outre
cela, nous remarquâmes une espéce de Fascine, longue de
trois brasses au moins, en forme d'Arc, avec des cordes
attachées aux deux bouts, qui étoient un peu plus bas au
bord de l'eau, & dont on s'étoit servi pour pêcher: ce qui
se confirmoit par plusieurs petits Poissons morts, dont
cette Machine étoit environnée, & que ceux qui s'en étoient
servis avoient négligé de jetter à l'eau.

Ces divers effets de l'industrie des hommes, nous firent
conclure que nous n'étions pas-là seuls; il ne s'agissoit
que de savoir quelles gens ce pouvoient être: il étoit
impossible que nous pûssions nous les représenter sociable &
civilisez, les aparences étoient vrai-semblables que ce
devoient être des Antropofages. Cependant nous enragions de
faim, nous n'avions rien conservé des Vivres que nous avions
pris, & les deux ou trois Poules que nous aportions étoient
cruës, il falloit les cuire si nous voulions les manger. Il
y avoit encore du feu près de notre Cabane, nous en voyions
la fumée aisément, mais l'Ours nous en défendoit l'aproche.
Le jour étoit sur son déclin, il falloit se déterminer à
quelque chose, si nous voulions coucher chez nous. Nous
résolumes de passer au plus vîte la Riviére dans notre
Esquif, puis nous étant rendus vis-à-vis de notre Barraque,
faire des huées & des cris épouventables, afin d'épouventer
par-là la Bête, & lui donner occasion de s'enfuïr.

Nous fîmes en effet tout ce que nous avions projetté, mais
au lieu de faire fuïr un Ours, nous fûmes fort surpris de
voir accourir deux hommes habillez de peaux jusques au
genou. Quoi que le Fleuve qui étoit assez profond, nous
séparât, nous ne laissâmes pas d'avoir peur, & de nous tenir
sur nos gardes: ils aprochérent, & nous voyant en Robe l'un
& l'autre, l'un d'eux se mit à crier qui nous étions. O
Ciel, dis-je alors, c'est Normand, je le reconnois à son
langage. Nous sommes vos Amis, répondis-je, & peut-être plus
que vous ne pensez. Repassez donc au nom de Dieu, nous
dirent-ils, & que notre habillement ne vous fasse point de
peur. Nous sommes de pauvres malheureux, abandonnez de Dieu
& des hommes, mais Chrétiens & civilisez. Il n'en fallut pas
davantage pour nous obliger à les aller joindre. Les larmes
me tombent des yeux toutes les fois que je m'en ressouviens:
leur grand changement ne nous empêcha pas de les
reconnoître: nous nous embrassâmes réciproquement avec des
marques d'une tendresse inexprimable, & pleurâmes de joye
comme des Enfans. Nous allâmes ensemble à notre Tente, où
ils nous présentérent quelques petits Poissons rôtis: mais
nous avions le cœur si serré que nous ne pouvions manger
de rien. On eut dit à nous voir, que nous étions des Statuës
de pierre, nos yeux seuls étoient restez mobiles, tout ce
que nous faisions étoit de nous regarder d'une maniére qui
faisoit assez remarquer notre étonnement.

Enfin, nous étant un peu reconnus, ils nous engagérent à
prendre des alimens, & après avoir fait mille reproches de
ce que nous les avions abandonnez, sans les en avertir, &
nous avoir protesté que pas un d'eux n'avoit douté que nous
avions été déchirez des Bêtes féroces, ils nous demandérent
où nous avions donc pû rester si long-tems, & ce que Du Puis
étoit devenu. Il falut pour les contenter, leur faire en
gros le recit de notre Voyage. Ils souhaitérent mille fois
d'avoir été en notre place: à les entendre nous avions bien
tort d'être sortis d'un si bon endroit. Ne parlons plus de
cela, leur dis-je, vous n'en savez pas encore la dixiéme
partie de ce que je vous en dirai dans la suite: La Forêt
est cause de ce que vous nous voyez ici, je n'aurois point
pensé seul à y revenir de ma vie. Demain vous nous direz
comment vous êtes venus ici à notre Barraque, & de quelle
maniére vous avez subsisté si long-tems dans ce lieu,
éloignez de tout commerce; présentement, il faut que je
prenne du repos, je ne puis en vérité plus me tenir. En
effet, je dormis comme un Loir; & il y avoit quatre heures
que nos Sauvages étoient levez avant que nous nous
éveillassions La Forêt & moi.

A peine nous fûmes-nous saluez du bon jour, que nous
rentrâmes en matiére: Normand en vouloit plus savoir que je
ne lui en avois raconté, & nous languissions d'aprendre
leurs Avantures. Il faisoit assez chaud alors, car outre que
nous étions au milieu de l'Automne, ou si vous voulez, au
mois de Mai, le Ciel étoit serain depuis bien des jours, &
le tems doux & agréable, ainsi nous allâmes nous assoir à
l'ombre de notre Barraque. Il y a quatre jours, dit
aussi-tôt Normand, qu'ayant envie de me baigner, je demandai
à mes Camarades, si quelqu'un d'eux vouloit aller avec moi
à la Riviére; Alexandre fut le seul qui résolut de
m'accompagner. Quoi que nous eussions pris chacun un Arc,
notre dessein n'étoit pourtant pas de nous amuser à chasser:
cependant une Poule à peindre, d'une beauté & d'une grosseur
extraordinaire, s'étant levée devant nous, environ à moitié
chemin, nous donna l'envie de la tuër: nous nous écartâmes
de notre route pour la suivre. On eut dit, que cet Oiseau de
bon augure nous vouloit amener ici, car d'abord qu'il étoit
à peu près à portée, il prenoit de nouveau les devans en
droite ligne, sans jamais s'écarter, ni à droite, ni à
gauche. Cela dura jusques à ce que nous vinssions donner,
pour ainsi dire, de la tête dans votre Barraque, & que nous
découvrissions le petit Bâteau. Alors la Poule disparut, &
nous ne pensâmes plus à ce qu'elle étoit devenuë. Des objets
si rares, dans une Contrée comme celle-ci, nous donnérent de
l'étonnement. Il nous vint d'abord dans l'esprit que quelque
malheureux Vaisseau devoit avoir fait naufrage par-là
autour, & que peu de gens s'en étoient sauvez, ainsi nous ne
fîmes aucune difficulté de nous présenter à l'entrée de
cette Hute, & voyant que nonobstant le Bruit que nous
faisions en parlant, personne ne paroissoit, nous entrâmes
tous deux dedans & trouvâmes quantité de choses qui nous
confirmérent dans notre pensée. Mon Camarade vouloit
néanmoins que nous nous en retournassions, & vinssions plus
forts le lendemain: mais je l'obligeai à rester, par un
principe de curiosité que j'avois de connoître le
Propriétaire d'une Demeure si artistement faite. Pour passer
le tems, nous fîmes une grande Fascine, en forme de
demi-cercle, & dont, à l'aide de votre Bâteau, nous nous
servîmes avec succès, à amener du Poisson à bord, aux
endroits où il y avoit beaucoup de Talut, & où la Riviére
avoit anticipé sur les Terres. Le troisiéme jour vous êtes
arrivez, & nous avez, Dieu merci, trouvez, dans un tems où
nous ne pensions guére les uns aux autres.



CHAPITRE XIII.

_Contenant ce qui étoit arrivé au reste de l'Equipage
pendant l'absence de l'Auteur; & la suite de leurs aventures
jusques à leur départ de ce Païs._


Vous savez, au reste, continua-t-il, que quand vous vous en
allâtes, nous étions occupez à construire une Barque pour
notre transport. Dans les commencemens chacun travailloit à
ce Vaisseau avec beaucoup d'empressement, mais à mesure que
nous voyions avancer l'Ouvrage, le zéle de nos gens se
ralentissoit. La petitesse de ce Bâtiment faisoit peur à la
plus grande partie; outre cela, on s'accoûtumoit
insensiblement sur ces Côtés Australes, où il se passoit peu
de jours qu'on ne découvrît quelque chose de nouveau &
d'utile pour le soûtien de la vie. Cinq mois s'écoulérent
avant que le petit Bâtiment fut agréé. Comment agréé,
interrompis-je, & où prîtes-vous de quoi je vous prie? Le
Capitaine, reprit-il, avoit conservé fort précieusement la
plûpart de ses Provisions: il avoit encore du Lard enfumé,
du Beure, de l'Huile, du Sel, du Biscuit, de la Chandelle:
le reste consistoit en tout ce que nous pûmes rassembler ici
de propre à substanter le Corps humain. Quand tout fut prêt,
il fit assembler l'Equipage, & ordonna à tous ceux qui
voudroient passer avec lui de se tenir prêts. Je ne veux,
nous dit-il, forcer personne, pour moi, je m'en vai hazarder
de passer: le Voyage est dangereux, mais il faut espérer que
celui qui nous a gardez jusqu'à Présent, aura soin de nous à
l'avenir. Plusieurs se déterminérent sur le champ, d'autres
ne savoient à quoi se résoudre: enfin, nous résolûmes au
nombre de seize que nous étions, de rester ensemble en ce
Païs, après pourtant que les autres nous eurent promis avec
Serment, d'employer leur crédit & leurs priéres, pour porter
le Roi de Portugal à avoir pitié de nous, & à donner ordre
au premier Vaisseau qui iroit, ou aux grandes, ou aux
petites Indes, de nous venir tirer d'ici. Nous ne nous
quittâmes qu'avec beaucoup de regret, & après avoir bien
versé des larmes. Ils levérent l'Ancre un matin à la pointe
du jour, avec un médiocre Vent de Zud-quart-au-Zud-Ouest,
qui les emporta avec tant de véhémence, à quoi le Reflux
contribuait aussi beaucoup, qu'en moins de deux heures, nous
les avions entiérement perdus de vûë. Ce départ favorable
nous faisoit envier leur bonheur, nous aurions souhaité
d'être avec eux, puisque nous ne pouvions pas douter, si
cela continuoit, qu'ils n'arrivassent en peu de tems au Cap
de Bonne Espérance. Le Vent resta ainsi plus de deux jours,
au troisiéme sur le midi il tourna, nous eûmes le cinq &
sixiéme fort mauvais tems: ainsi nous ne saurions dire ce
que les bonnes gens sont devenus.

N'étant plus attachez au rivage de la Mer, nous allâmes nous
établir dans un Valon, situé à quatre petites lieuës d'ici.
Cet endroit, qui est arrosé d'un petit Ruisseau poissonneux,
est assurément fort agréable: il y croit une grande quantité
de Racines, grosses comme des Béteraves, qui sont
excellentes lorsqu'elles sont bien cuites. Du coté du
Zud-Zud-Est, il y a un Bois d'une considérable étenduë, où
nous avons en abondance des Pommes, des Poires, des Noix, &
autres Fruits fort agréables. L'autre côté nous fournit des
Pois & des Féves autant que nous en avons besoin. Notre
Capitaine nous avoit laissé tous les Instrumens dont il
pouvoit se passer, nous avions des Armes à feu, du Plomb, de
la Poudre, des Cordes, des Haches, des Pailes, Marteaux,
Scies, Cloux, Fil, Aiguilles, Alumettes, Pots, Marmites,
Chauderons & autres Ustenciles. Nous nous chargeâmes de tout
ce Bagage, & allâmes en cet endroit-là construire deux
Barraques fort logeables, qui ont assez l'air de Maisons de
Païsans, & que nous avons si bien couvertes de Joncs, que
nous n'y craignions ni vent, ni pluye.

Il y avoit autour d'un an que nous demeurions-là, que nous
ne nous étions presque pas écartez, sur tout nous n'avions
rien vû à droite, ou du côté de l'Ouest, qui ne nous
présentoit que des hauteurs assez stériles: Personne ne
s'étoit encore avisé d'y monter jusqu'au sommet. Trois de
nos Camarades résolurent un jour d'y aller à la Chasse, & de
voir en même tems s'ils ne découvriroient rien de nouveau.
Il leur fallut autour de trois heures pour passer la
Montagne, de-là ils entrérent dans un Bois fort épais, où
ils firent deux lieuës de chemin, sans avoir aucune aparence
d'en sortir. Dans l'incertitude où ils étoient s'ils
devoient s'en retourner ou passer outre, l'un d'eux dit,
qu'il entendoit quelques voix confuses, qui avoient assez de
ressemblance à celle d'un Homme. Cela surprit un peu les
autres, ils avançoient pourtant de ce côté-là, & ayant mis
l'oreille en terre, ils reconnurent que ce qu'il avoit dit
étoit véritable: Deux furent d'avis qu'il falloit aller voir
de près ce que c'étoit, l'autre au contraire s'y opposa fort
& ferme, il soûtenoit que ce ne pouvoient être que des
Sauvages, qui ne leur donneroient aucun quartier s'ils
tomboient entre leurs mains. En même tems qu'il prononçoit
ces paroles, ils découvrirent à cent pas d'eux, & au
travers de quelques broussailles, un grand coquin, couvert
d'une peau de bête, qui les ayant sans doute aperçûs,
couroit aparemment avertir ses Compagnons qu'il y avoit
capture à faire; du moins c'est la pensée qu'ils en avoient:
ainsi ne croyant pas à propos de les attendre, ils
rebrousserent chemin, & enfilérent la venelle à toutes
jambes. L'expérience leur avoit apris qu'il faut observer le
Soleil ou les Etoiles, lors que l'on s'engage dans une
Forêt, où l'on n'est pas bien connu, ils y avoient si bien
pris garde, qu'ils en sortirent presque par le même endroit
où ils y étoient entrez. Lorsqu'ils vinrent sur les
hauteurs, ils reprirent un moment haleine; il n'y avoit
plus-là tant de danger qu'on les coupât, que dans le Bois,
où, peut-être par un principe de terreur panique, ils
s'imaginérent avoir entendu plusieurs fois du bruit, comme
de gens qui les poursuivoient.

Nous connûmes bien à leur arrivée qu'ils avoient eu
l'épouvente; ils étoient défaits & moüillez de sueur comme
s'ils étoient sortis de l'eau, mais nous ne pensions
nullement à ce qu'ils nous dirent. Nous fûmes extrémement
alarmez d'un recit si peu attendu, nous ne savions de bonne
foi si nous devions tout abandonner ou non, & aller camper
de l'autre côté de la Riviére. Les plus résolus
encouragerent les autres, on se reposa sur les armes à feu
que nous avions. Pour moi, je fus d'avis que nous devions
nous fortifier: trois ou quatre Campagnes que j'avois faites
autrefois, m'avoient apris comment il faut ce précautionner
contre l'Ennemi; on s'en raporta à ce que je trouverois à
propos de faire. Ce soir-là on se contenta de poser des
Sentinelles de peur de surprise.

Le lendemain je marquai dés la pointe du jour, un Quarré,
dont les faces avoient trente-cinq pas Géométriques de
longueur, qui environnoit nos deux maisons: nous nous mîmes
ensuite à remuer la terre d'importance, & commençâmes par un
simple Parapet de quatre pieds de hauteur, pour nous mettre
à couvert des coups des Attaquans, au cas qu'ils
s'avisassent de nous venir chercher-là. Nous rehaussâmes &
élargîmes après nos Ouvrages, tellement que le Rempart avoit
vingt pieds de base, & six de hauteur, avec un Parapet de
cinq pieds au dessus. La terre que nous avions employée à
cela, nous avoit donné un Fossé suffisamment large &
profond. Je laissai à la face opposée à celle de la
Montagne, une Echancrure de six pieds seulement, que je
couvris encore d'une petite Lunette, & où il y avoit une
sortie pourvûë d'une Traverse. Tout cela fut achevé en sept
semaines: Cependant nous n'entendions parler de rien, nous
ne pouvions pas nous empêcher de railler quelquefois ceux
qui nous l'avoient donné si chaude.

Personne au commencement n'osoit s'éloigner pour aller aux
Provisions; alors on n'en faisoit plus de difficulté, mais
cela ne dura pas long-tems. Deux des nôtres étant allez au
Soleil levant à la picorée, eurent le malheur de ne plus
revenir: peut-être furent-ils assez imprudens pour s'exposer
plus que les autres n'avoient fait, du moins ils en avoient
parlé plusieurs fois. Leur perte nous donna beaucoup
d'inquiétude: cette circonstance nous fit encore mettre des
Palissades autour de notre Forteresse.

Comme nous étions occupez à cet Ouvrage, nous aperçûmes une
troupe de monde qui décendoit de la Montagne à grands pas.
Cette vûë nous surprit, sur tout dans un tems où trois de
nos Camarades étoient allez à la Chasse, de maniére que nous
n'étions que onze. Je commandai à mes Gens de bien charger
leurs Fusils & de ne se point faire voir jusques à ce que
l'Ennemi fût parvenu au Fossé, où on le saluëroit d'une
décharge de cinq coups au moins. Quand les Drôles furent à
portée, nous reconnûmes fort bien qu'ils étoient Sauvages:
ils pouvoient être autour de soixante & dix hommes, tous
grands & bien faits, couverts de peau jusques sur les
jambes, & chargez d'Arcs & des Fléches: une grande partie
avoit des Massuës de cinq à six pieds de long. Aparemment
que les Fripons nous avoient épiez avant que de venir
attroupez, car ils ne paroissoient nullement surpris de voir
l'Ouvrage que nous avions fait. Personne des nôtres ne se
montroit, une grosse branche feuilluë que j'avois mise à
l'endroit, d'où je les observois, les empêchoit même de me
voir: de-sorte qu'il y a aparence qu'ils se flâtoient de
nous surprendre, aussi venoient-ils le plus tranquillement
qu'il leur étoit possible.

Ils aprochérent de cette sorte jusques sur le bord du Fossé;
là ils s'arrêtérent, ne sachant de quel biais s'y prendre
pour parvenir jusques dans la Place. Je ne crus pas leur
devoir donner le tems d'examiner les choses de plus près, je
dis à cinq de mes gens de tirer adroitement dessus, & de
recharger au plus vite, afin de n'être pas sans feu. Ils
s'en aquitérent effectivement si-bien, qu'ils en jetterent
trois par terre.

Ce coup les épouventa, ils ne savoient à quoi attribuër la
chute si subite de leurs Camarades: Ils avoient vû à la
verité le feu & la fumée de nos Armes, mais je doute fort
qu'ils eussent découvert ceux qui avoient tiré: ce devoit
être la Foudre, ou quelque Démon qui les eut frapez; les
cris épouventables qu'ils se mirent à faire, en regardant
tous vers le Ciel, nous le fit au moins juger. Profitons de
l'épouvente de ces misérables, dis-je à mes Camarades, que
les cinq autres donnent feu: cette décharge, avec le coup
que j'y joignis, en culbutant encore deux: cela redoubla
leur étonnement. Alors nous nous montrâmes tous à la fois,
en criant tous comme des perdus; les cinq premiers donnerent
en même tems encore feu, & en coucherent deux autres sur le
carreau. Nous les aurions tous exterminez de cette maniére,
mais ils ne furent pas si fous de rester-là plus long-tems.
Sept des plus forts se chargerent chacun d'un homme, & se
mirent à fuïr, comme si une armée les avoit poursuivis.

Les trois absens de notre bande n'étoient pas si éloignez de
l'autre côté, qu'ils ne nous entendissent fort bien tirer:
ils se doutérent bien qu'il faloit qu'il y eut quelque
chose, puis que nous n'étions pas gens à brûler notre poudre
sans une grande nécessité: ils demeurerent quelque tems
cachez dans un buisson, tout chargez de gibier qu'ils
étoient; vers le soir ils s'avancérent, & furent ravis de
voir de loin, la Sentinelle, qui se promenoit exprès sur le
Parapet, afin de montrer qu'il n'y avoit point de danger.

La crainte où nous étions que ces Scélérats ne revinssent
plus forts & mieux résolus, nous fit au plûtôt achever nos
Palissades: nous fraisâmes aussi le Rempart au défaut du
Parapet. Outre cela il fut résolu que quelques-uns de nos
gens iroient chacun à son tour aux Dunes, prendre les deux
plus petites piéces de Canon que notre Capitaine y avoit
laissées. On eut bien de la peine à les traîner jusques dans
notre Fort, cela nous prit beaucoup de tems. Nous fîmes
ensuite provision de petits cailloux, dont notre Ruisseau
étoit assez bien pourvû, afin d'en tirer à cartouches.
Cependant nous n'entendions plus parler de la moindre chose.

Huit mois se passérent de la sorte, nous ne pensions presque
plus à ces misérables, lors qu'un Dimanche à midi, que nous
étions occupez à prendre notre repas, la Sentinelle nous
donna l'alarme. Là-dessus je courus reconnoître ce que
c'étoit, & Dieu fait si je fus étonné de voir la Montagne
couverte d'une fourmillée de nos Ennemis, qui venoient comme
une troupe de Loups affamez, tâcher de nous dévorer. Il ne
faut pas mentir, le plus hardi d'entre nous trembloit de
peur, nous ne doutions point que les Coquins ne vinssent
résolus, ou de mourir, ou de vaincre, & qu'ils n'eussent
pris toutes les précautions nécessaires pour bien exécuter
leur dessein. Ils aprochoient tranquillement; j'étois
d'avis, comme la premiére fois, que nous devions nous
cacher, & attendre à tirer jusques à ce qu'ils fussent sur
le Glacis, mais le Grand crut au contraire, qu'il faloit les
intimider de bonne heure, & nous servir de notre Canon,
puisque nous en avions. En effet, d'abord que nous les vîmes
à trois ou quatre cens pas de notre Fort, on donna feu d'une
piéce. Nous ne pûmes pas voir si ce coup fit quelque effet
ou non, mais ils s'arrêtérent tout court: là-dessus nous
déchargeâmes l'autre, qui en emporta plusieurs, ce que
quelques-uns de nos Camarades, qui étoient au dessus du
vent, protestoient avoir fort bien vû. Quoi-qu'il en soit,
cela ne les épouventa pas; au contraire, ils recommencérent
leur marche, & avancérent à grands pas. Ils étoient au moins
quatre cens: ce nombre de gens résolus étoit trop supérieur
au nôtre. Aussi-tôt qu'ils furent à portée, nous fîmes feu
dessus de toute notre puissance. Tout cela ne les rebuta
point, & nonobstant la perte du monde qu'ils faisoient, ils
vinrent jusques à nos Palissades, devant lesquelles les uns
se courboient, & les autres leur montoient sur le dos, se
jettoient par dessus avec beaucoup de promptitude, & une
fureur épouventable. Nos Canons chargez de pierre faisoient
pourtant des merveilles: & avec tout cela, s'ils se fussent
avisez de nous attaquer de plusieurs côtez à la fois, comme
ils ne le firent que d'un seul, nous êtions infailliblement
perdus. Nos Fraises même nous furent d'un grand secours, ils
n'avoient point d'instrumens propres à les arracher, & ils
ne pûrent en rompre que deux. Cette ouverture donna lieu a
l'un des plus hardis de grimper jusques sur notre Parapet,
où d'autres se mettoient en posture de le suivre; mais trois
des nôtres s'étant jettez à corps perdu dessus, les
passérent au fil de l'Epée; ce qui les fit rouler du haut en
bas. Enfin, cette fougue se passa, à la vûë de trois ou
quatre des plus grands, qui commencérent à prendre la suite,
tout se mit à la débandade, & après trois heures de Combat,
ils nous abandonnérent avec infiniment plus de rapidité
qu'ils n'étoient venus à nous.

Nous fûmes ravis de cette heureuse délivrance, que nous
pouvions bien compter pour une. Le lendemain nous sortîmes
pour voir le carnage que nous avions fait; nous trouvâmes
septante-deux morts, & treize malheureux qui vivoient
encore, & que nous achevâmes à coups de crosses de Mousquet:
& après avoir fait une grande fosse, nous les jettâmes tous
dedans, de peur que leur puanteur n'infectât l'air, & nous
causât quelque maladie. Un de ceux qui étoient montez sur le
Parapet, pour punir l'audace de ces téméraires, qui
vouloient nous escalader, reçut un coup de Fléche à la
cuisse, dont il guérit peu de tems après: ce fut le seul
blessé que nous eûmes.

Cette Escarmouche redoubla de nouveau les soins que nous
prenions de notre conservation; nous redoutions toûjours nos
Ennemis batus, parce que nous apréhendions que le tems ne
les rendît sages. Mais nous ne les avons plus vûs depuis, ni
n'en avons jamais entendu parler, non plus que de nos deux
Camarades, que les Pendarts avoient assurément massacrez &
mangez.

A propos de manger, interrompis-je, il me semble qu'il est
tems de penser à sonner la nape, allons dîner si vous m'en
croyez; après nous verrons ce que nous aurons à nous dire.
Tout ce qui s'est passé depuis ce tems-là, ne mérite pas
votre attention, reprit Normand. Etes-vous encore tous en
vie? lui demandai-je. Non certes, me répondit-il, il en est
mort quatre depuis deux ans, il y en a un autre qui se porte
fort mal: peut-être que votre vûë contribuëra à son
rétablissement; je suis du moins persuadé que lui & les
autres seront charmez de vous voir. Allons les joindre, je
vous en prie, nous avons encore assez de tems aujourd'hui,
les pauvres gens ne saurons ce que nous sommes devenus.
Quoique nous ne fussions pas encore bien délassez des
fatigues des jours précédens; après avoir mangé un morceau à
la hâte, nous nous mîmes en chemin.

Le Soleil étoit couché il y avoit long-tems, lorsque nous
vînmes au gîte; mais le Ciel étoit serain, & la Lune presque
pleine. Je ne pûs pas m'empêcher de rire, lorsqu'étant à
cent pas du Fort, nous entendîmes crier: Qui va-là? & que
Normand répondit: Ami. Ce ne fut pourtant pas encore tout.
Vous n'êtes sortis que deux, dit le Factionnaire, & je vous
vois davantage; Officier, hors de la Garde. A ces mots, le
Grand fort, & vient le Fusil à la main, reconnoître qui nous
étions. J'étois charmé de cette bonne Garde, sur tout alors,
que je venois d'un Païs où l'on ne sait ce que garder
signifie. Normand qui s'étoit avancé, alla déclarer qui nous
étions. Les autres qui apréhendoient toûjours d'être
surpris, s'étoient aprochez, & l'avoient oüi, de sorte
qu'ils vinrent tous à la fois fondre sur nous, & pensérent
nous abîmer de caresses. Ce fut-là qu'il falut recommencer
le recit de nos Fortunes, & entendre de durs reproches de
n'en avoir pas profité.

Que cherchez-vous, mes Amis, dit Le Grand, des Trésors & des
Empires? Qu'avons-nous besoin d'autres choses, que de
médiocres alimens & d'un simple vétement? Vous étiez dans un
lieu où vous joüissiez de ces deux avantages à la fois: tout
le monde y est égal, il n'y a que quelques personnes pour
qui les autres ont une petite déférence volontaire, à cause
de leurs vertus, & des soins qu'ils prennent d'administrer
la Justice parmi eux; vous étiez même familiers avec le Roi,
qui vous nourrissoit de la graisse d'un Païs abondant &
fertile, d'un Païs de bénédiction & de paix, d'où les
Soldats, aussi-bien que les Bourreaux, sont bannis, & où le
sang de l'homme est sacré & à l'abri de la rage & de la
tyrannie des Grands: que vouliez vous davantage, je vous en
prie? Allez où vous voudrez, vous n'en trouverez jamais tant
ailleurs. Mais c'est le foible de la plûpart des hommes; ils
se contentent rarement de ce qu'ils possédent; en quelque
état & en quelque lieu qu'ils se trouvent, ils croyent
toûjours qu'il faut qu'ils en changent pour être heureux.

Toute cette Morale est inutile, reprit la Forêt, nous en
sommes sortis, & nous n'y retournerons point, dûssions-nous
crever de faim autre part. Il a raison, poursuivis-je, lors
que les fautes sont faites, il est inutile d'y plus penser,
à moins que ce ne soit pour nous servir d'exemple dans les
occasions. Si un bonheur semblable nous arrive une autre
fois, peut-être en saurons-nous mieux profiter.

Le lendemain nous allâmes querir le reste du bagage, que
nous avions laissé proche de la Riviére, & dont nous
croyions pouvoir tirer quelque utilité, & nous vînmes ranger
avec les autres, dans le dessein de finir-là nos jours.

Je fus fort édifié de voir le bon ordre que le Grand tenoit
dans ce Fort, pour ce qui concernoit les mœurs; il étoit
défendu, sous peine de correction publique, de proférer la
moindre parole deshonnête. Le matin & le soir il faisoit une
Priére, où tous assistoient; car encore qu'ils fussent pour
la plûpart Catholiques, ils vivoient ensemble comme s'ils
avoient été d'une même Religion. Ils faisoient tous
profession d'aimer Dieu & leur Prochain autant qu'eux-mêmes:
Chacun savoit son tour, pour aller aux Provisions, pour
faire la Cuisine, pour la Garde, & ainsi du reste: Les
autres se promenoient, ou s'occupoient à ce qu'ils
vouloient. Il nous fut assez aisé de nous accommoder aux
maximes de cette petite République. Le malade que j'avois
trouvé-là, guérit; de sorte que notre Société étoit composée
de douze personnes.

Nous fûmes vingt-sept mois ensemble, sans qu'il arrivât
aucun changement considérable parmi nous; mais alors un de
nos Camarades mourut: il s'apelloit Gascagnet, & étoit
Cévénois. Il y avoit des années qu'il étoit extrémement
incommodé d'un asthme, qui l'avoit rendu maigre comme du
bois. Lorsqu'il fut mort, je demandai la permission de
l'ouvrir; on me l'accorda volontiers. Je me servis pour
cette Opération de quelques méchans Rasoirs & Ciseaux que
mes Camarades avoient conservez. Je trouvai les poumons de
ce cadavre presque sans humeur, retirez & secs comme une
éponge. La trachée artére étoit dure, infléxible, & assez
ouverte pour y faire passer un œuf. Le foye étoit verd,
il avoit une de ses parties graveleuse, l'autre attachée aux
reins, qui paroissoit toute ulcérée. Je trouvai quatre
pierres de la grosseur d'un noyau de prune, dans la bourse
du fiel, lequel étoit jaune comme de la cire. Pour le
cœur, il paroissoit autant beau extérieurement qu'on le
pouvoit souhaiter; mais l'ayant ouvert, je trouvai une
ouverture au _septum medium_, de la grandeur d'un sou, bordé
d'une membrane, qui sans doute s'y étoit formée, pour
empêcher qu'elle ne se fermât.

J'avouë que cela me surprît, y ayant pourtant un peu fait
de réfléxion, je conjecturai que cet homme, ayant toûjours
eu de la difficulté à respirer, & ses poumons ne pouvant par
conséquent pas être suffisamment rafraîchis, la nature y
avoit voulu remédier, comme elle y suplée par d'autres voyes
aux enfans, qui sont encore dans le ventre de leur mére, &
qui en effet ne respirent point du tout, en ce que la
circulation du sang se fait en eux d'une toute autre maniére
que dans la suite. Car au lieu qu'ici, le sang contenu dans
les veines, & porté des extrémitez du corps vers le cœur,
où il entre par la veine cave, se décharge dans, la cavité
droite, d'où il passe dans la veine artérieuse, puis dans
l'artére veineuse, & de-là dans la cavité gauche du cœur,
d'où il est porté aux extrémitez de l'animal par l'aorte,
qui s'abouche par ses ramaux avec ceux de la veine cave: là
au contraire, le sang qui sort de la cavité droite, passe
immédiatement du tronc de la veine artérieuse dans l'aorte,
tandis qu'il en passe aussi immédiatement de la veine cave
dans le tronc de l'artére veineuse, qui de-là entre & se
dilate dans la cavité gauche du cœur.

Je ne remarquai rien d'extraordinaire dans les intestins.
Les uretéres & les reins étoient pleins de gravier: de sorte
qu'il n'étoit pas surprenant que ce pauvre corps se fût
toûjours plaint, & fût mort à la fleur de son âge, n'ayant
encore que trente-quatre ans. Nous l'enterrâmes dans la
Contrescarpe.

Pas six semaines après nous eûmes un horrible Tremblement de
terre, qui fut suivi d'une Tempête aussi furieuse que j'en
aye vû de ma vie. La Montagne qui étoit au Couchant de notre
Fort, se fendit en deux depuis le sommet jusqu'au pied: en
même tems un Torrent d'eau limonneuse en sortit avec une
impétuosité extraordinaire. Par bonheur il ne descendoit
point directement vers nous, autrement nos Ouvrages auroient
couru beaucoup de risque: cette ravine dura jusqu'au
lendemain; toute notre Valée étoit sous l'eau, & nous fûmes
trois jours sans pouvoir battre la Campagne. Lors que le
mauvais tems fut passé & nos prairies séchées, nous
montâmes sur la Montagne pour voir une partie des ravages
qu'il y avoit causez. Nous trouvâmes que l'ouverture dont je
viens de parler, étoit au moins de vingt Toises, ou cent
vingt pieds en bas, & de plus de cinquante en haut. Je
m'aperçûs le premier, qu'une Fontaine qui étoit proche de
sommet, avoit disparu; & comme je vis que les autres la
cherchoient, je leur recitai cet Impromptu:

  _Vous n'êtes plus, belle Fontaine,_
    _Un tourbillon fatal a fermé vos conduits:_
  _Le Ciel, quand il voudra, soulagera ma peine,_
    _Et mettra fin un jour de même à mes ennuis._

Ce changement nous surprit tous; mais ce qui nous étonna
davantage, c'est que la moitié de la Forêt, qui étoit au
bas, de l'autre côté, étoit abîmée, & qu'au lieu d'arbres
qu'il y avoit, il n'y paroissoit plus qu'un Lac d'une fort
grande étenduë. Ces prodigieux événemens nous donnérent
occasion d'admirer les Ouvrages de la Providence.

Le Grand étoit triste de la perte de cette Fontaine; parce
que souvent nous allions nous divertir par-là autour, & que
nous étions bien-aise de nous y rafraîchir de son eau, qui
étoit merveilleusement belle & claire. Il ne pouvoit pas
comprendre quelle relation ce Jet d'eau avoit avec ce Rocher
fendu: les autres en étoient encore plus étonnez que lui. Ne
voyez-vous pas, leur dis-je, que pour faire une telle
ouverture à ce grand corps, il a falu que les petites
parties, qui en composent les deux moitiez, se soient
aprochées, & qu'ainsi les conduits par où passoit l'eau, qui
formoit ce petit Jet, se sont fermez, ni plus ni moins que
les pores d'une éponge se ferment à proportion qu'on la
serre. Je ne sai si vous raillez, dit l'un d'eux, on le
diroit presque à votre mine: mais ce que vous dites-là,
paroît assez vrai-semblable. Sans doute que je raille,
repris-je, il y a une raison naturelle & phisique de ce que
vous admirez, que ceux qui ont la moindre teinture de
Philosophie, n'ignorent point. Nous ne savons ce que c'est
que Philosophie, dit le Grand; mais si vous croyez que nous
soyons capables de vous entendre, vous nous ferez plaisir
de philosopher avec nous sur notre Fontaine. Je le veux
bien, lui répondis-je, nous n'avons rien autre chose à faire
à présent, mais à condition que cela ne me fera point réputé
à pédanterie.

Le Globe que nous habitons, est composé, leur dis-je, d'un
nombre innombrable de différentes petites parties. Les
principales sont les terrestres & les aqueuses. Ce composé
tourne en vingt-quatre heures autour de son propre centre.
Comment, interrompit Le Grand, la Terre tourne? Oüi, oüi,
reprit La Forêt, je lui ai entendu expliquer ce phénoméne
ailleurs si clairement, qu'il n'y a pas lieu d'en douter.
Tant clairement qu'il vous plaira, repartit le Grand, je ne
croirai jamais rien au préjudice de mes sens, & de
l'Ecriture Sainte, où l'on trouve une quantité de passages
formels, qui ruïnent positivement ce que vous avancez. Vos
sens vous trompent souvent, cela est aisé à prouver,
continuai-je; & pour ce qui est de l'Ecriture, il est sûr
que le but du Saint Esprit n'a jamais été de nous rendre
Mathématiciens & Philosophes, puis qu'autrement il auroit
eu soin d'éclaircir des endroits de la Génése, au sujet de
la Création, qui embarassent bien des gens, & qu'un Prêtre
du Païs, où nous avons été La Forêt & moi, remarqua d'abord
qu'il en entendit parler. Il n'auroit pas manqué de même de
nous aprendre au vrai la proportion de la périférie d'un
Cercle à son diamétre, lorsqu'il traite de la Mer de cuivre,
que Salomon avoit fait mettre dans son superbe Temple, &
qu'il prétend-là être, suivant l'opinion du Vulgaire, comme
de trente à dix, ou de vingt & un à sept; au lieu qu'elle
est comme de vingt-deux à sept, ou du moins il s'en faut peu
de chose, comme cela se démontre dans les Mathématiques.
Dieu bégaye avec nous, pour se rendre intelligible, il
s'accommode au langage des hommes: lorsqu'il parle à sa
maniére, il nous est impossible de l'entendre: ce qu'il dit,
sont des mistéres que nous ne saurions pénétrer. Tout cela
est aisé à comprendre, & n'aporte ici aucune difficulté.

Suposant donc que la Terre tourne, les parties les plus
agitées doivent être celles qui s'éloignent de son centre
avec le plus d'impétuosité, comme il est facile de le
prouver par plusieurs belles expériences: cela étant, l'eau,
qui outre le mouvement de tout le corps qui est emporté, en
a un particulier, qui la rend liquide, doit par conséquent
prendre les devans. Ensuite vient l'air, qui est un autre
liquide composé de parties beaucoup plus subtiles & plus
agitées que celles de l'eau: ce qui le fait encore passer
devant, & former autour du globe terrestre une espéce de du
duvet, qui compose notre Atmosphére, & s'étend environ
jusqu'à deux lieuës de distance autour de la superficie de
la Terre: & c'est, pour le dire en chemin faisent, dans cet
Atmosphére que se forment la pluye, la neige, les éclairs,
le tonnerre & en général tous les Météores.

Attendez, dit Le Grand, selon votre Philosophie, les corps
qui sont le moins en mouvement, doivent rester le plus près
du centre de notre Globe, les parties acqueuses sont en plus
grand mouvement que les terrestres, donc l'eau doit
nécessairement couvrir toute la superficie de la Terre, &
ainsi nous devons avoir un déluge continuel: ce qui n'est
pas.

L'objection est bonne, lui répondis-je, & il est assurément
vrai que si Dieu par sa Toute-puissance aplanissoit les
Montagnes, & mettoit au niveau des Valées en général tout ce
qu'il y a de hauteurs, le sec n'aparoîtroit plus nulle part.
C'est un argument dont on pourroit peut-être même bien se
servir pour favoriser la possibilité d'un déluge universel,
n'étoit que le Texte y parle devant & après de Montagnes.
Mais vous devez considérer que la Nature ne peut pas
toûjours avoir son cours libre, à cause des obstacles qui
l'en empêchent. L'eau d'une Riviére doit, suivant les Loix
qui sont prescrites, suivre la pente de ses lits; cependant
il arrive qu'un vent impétueux l'arrête, & la fait même
remonter vers sa source. Les Montagnes & les Rochers que la
Providence a formez, sont des Barriéres, que l'Océan ne
sauroit franchir, comme la liqueur qui est dans un Vase ne
sauroit surpasser ses bords: mais abaissez ces bords, ainsi
que je le disois tantôt des Montagnes, & vous verrez
qu'elle passera d'abord par dessus.

Je reviens donc à mon sujet & je dis que n'y ayant point de
vuide dans le monde. Point de vuide dans le monde!
interrompit Le Grand. Ah! je me rends, repris-je. Non, j'ai
tort, repartit-il, de vous interrompre si souvent;
poursuivez, je vous prie, vous avez bien fait de m'arrêter,
car je connois bien que j'allois dire des sottises, je ne
dirai plus mot d'aujourd'hui. Aussi-tôt, poursuivis-je, que
quelques parties d'air ou de feu, plus subtiles & plus
agitées que les autres, montent, il faut nécessairement
qu'il en décende une quantité équivalente d'autres en même
tems, qui viennent prendre leur place, ce qui cause une
espéce de tention sur l'eau, laquelle lui fait remplir
jusqu'aux moindres intervales, où ces petites parties
peuvent pénétrer. Or il faut savoir que la plûpart des
Montagnes sont creuses vers le bas, comme vous le voyez en
celle-ci, présentement qu'elle s'est ouverte: & d'autant que
la Terre est poreuse, & pleine de crevasses & de conduits,
il arrive que la Mer force ces passages, & vient remplir ces
Montagnes creuses jusqu'au niveau de l'océan.

Je vous entends, dit Le Grand, il n'en est pas besoin de
davantage: vous voulez dire que la Mer étant aussi haute que
les plus hautes Montagnes, comme tout le monde l'avouë, &
qu'il est aisé de le voir lors que l'on est sur les Côtes,
l'air qui presse l'eau de l'Océan, la force de passer par
les bas conduits de la Terre, & à monter jusqu'au sommet des
Rochers, d'où elle sort par filets, qui forment les
Fontaines dont il s'agit, ni plus ni moins que la Liqueur
que l'on verse dans un Vase, où il y a une Pipe ou un Bras,
monte dans ce Bras à la même hauteur qu'elle est dans le
Vaisseau, & sort par là, s'il y a la moindre petite
ouverture. C'est certes raisonner en Philosophe, lui
répondis-je, votre conclusion est fort bonne, c'est dommage
que vos principes ne valent rien. Car il n'est pas vrai que
la Mer soit seulement aussi haute que les Rivages; si cela
étoit nous serions bien-tôt abîmez; c'est une erreur
populaire, dont la cause est assez connuë par ceux qui ont
seulement apris les premiers élémens de l'Optique. Mais
voici ce qui en est.

L'Eau étant parvenuë jusqu'au pied de ces Montagnes creuses,
s'échauffe par les rayons du Soleil qui pénétrent
jusques-là, & monte en vapeurs jusqu'aux voutes, où ces
parcelles d'eau se rassemblent, comme l'eau d'un Pot qui
bout, fait contre son couvercle, formant ainsi des goutes, &
ces goutes des filets, qui sortent par la premiére ouverture
qu'ils trouvent, & font que ce que nous apellons une
Fontaine, plusieurs Fontaines un Ruisseau, & plusieurs
Ruisseaux une Riviére; qui reporte à la Mer l'eau qui en
étoit venuë, & qui par conséquent ne fait que circuler comme
le sang dans les Veines d'un Animal vivant.

Hé bien, dit La Forêt, que dites-vous de cela? ce n'est
pourtant rien encore, cette explication est claire, mais
elle dépend d'autres connoissances, que je lui ai entendu
déduire ailleurs, & qu'il faut savoir nécessairememt pour
l'entendre à fond. Autres connoissances ou non, repartit Le
Grand, je trouve tout cela fort beau, & je voudrois que
notre Docteur nous voulut de même entretenir de la formation
des Météores; cela doit être extrémement divertissant. Il
vaut mieux, interrompis-je, que je vous donne quelque
teinture des Mathématiques, j'en ai apris quelque chose:
cette Science vous pourra peut-être servir, si jamais nous
sortons d'ici; du moins cela nous aidera à tuër le tems.
Tous consentirent à ma proposition avec joye. Le Grand seul,
qui étoit avide de Sciences, branloit la tête. Vous nous
avez mis-là une clause pour la Phisique, reprit-il, qui ne
m'agrée point du tout, j'entens volontiers traiter des
Ouvrages de la Nature; cependant il ne faut pas trop
exigeriger de ses Maîtres, ayez la bonté seulement, avant
que de finir cette agréable conversation, de nous dire de
quel sentiment vous êtes à l'égard du Déluge: de la maniére
que vous en venez de parler, je doute que vous suiviez le
Vulgaire: franchement avoüez-nous si vous le croyez
universel ou particulier?

Comme le Salut n'est point intéressé dans le choix que l'on
peut faire de l'un de ces deux Partis, lui répondis-je, je
n'ai fait aucune difficulté de me rendre aux raisonnemens
d'un de mes Régens de Collége, qui soûtenoit hautement qu'il
étoit impossible que toute l'eau qui est au Monde pût
couvrir la Terre jusqu'à une aussi grande hauteur que le
Texte semble le vouloir insinuër. Mais est-ce que Dieu n'est
pas Tout-puissant? interrompit Le Grand; & outre cela,
n'est-il pas dit que les bondes des Cieux furent ouvertes?
Sans doute, repris-je, mais les Théologiens ne prouvent ici
aucun Miracle: si cela étoit, je n'aurois pas le petit mot à
dire. Je ne nie point que celui qui a créé l'Univers ne
puisse faire de nouvelles Eaux quand il veut, mais je
soûtiens que s'il a créé alors des Eaux, il les a ensuite
anéanties. Et pour ce qui est des bondes des Cieux, ce sont
des expressions poëtiques & métaphoriques, dont l'Auteur se
sert pour relever l'excellence du sujet.

Comment, dit un autre, est-ce que comme il y a un Ciel de
feu, il ne pourroit pas aussi y avoir un Ciel d'eau, qui
seroit comme un Magasin inépuisable, duquel la Providence se
pourroit servir dans les occasions, soit pour humecter la
Terre en tems de sécheresse, & pour inonder de certains
Païs? Pour cela, répondit Le Grand, c'est une pure
bagatelle: le premier est une fiction des anciens
Philosophes, & le second une chimére d'enfans, que j'ai
pourtant oüi alléguer à des personnes raisonnables. Car
enfin, où placer un Ciel aquatique? Si on le met au dessus
du Firmament, il n'aura aucune liaison avec la Terre, & si
on le place au-dessous, il est impossible qu'il ne nous
cache les Etoiles fixes, puisque le moindre Brouillard nous
dérobe la vûë du Soleil. Il ne faut point chercher le reméde
si haut, seulement il faut considérer que d'abord qu'il
pleut pendant huit ou dix jours de suite en un endroit, tout
y nage: or il n'y a qu'à supposer qu'il pleut par tout d'une
égale force durant quarante jours consécutifs, & alors il me
semble que la chose n'aura pas tant de difficulté.

Vous n'y pensez pas, lui répondis-je, lorsqu'il y a beaucoup
d'humidité en un lieu, il y a trop de sécheresse dans un
autre: ce que le Soleil enleve d'un côté, les Nuës le vont
porter ailleurs. S'il devoit pleuvoir par tout avec tant de
violence, il faudroit premiérement que tout l'Océan, pour
ainsi dire, se fut élevé en vapeurs, alors tout ce qui
tomberoit ne suffiroit simplement que pour remplir les
baissiéres, d'où l'eau auroit été tirée pour former les
nuages: il en faudroit donc bien d'autres pour couvrir tout
le Globe jusqu'à la hauteur de quinze coudées au-dessus des
Alpes & du Pic des Canaries, Montagnes qui ont peut-être
deux lieuës de hauteur; vous voyez bien que cela est
impossible.

Cependant il y a une autre difficulté, qui est celle de la
grandeur de l'Arche. Mon Maître de Mathématiques a eu la
curiosité de prendre les dimensions de ce grand Bâtiment, &
de suputer le contenu de sa capacité: ensuite il a examiné
Pline, & a consulté tous les Traitez des Voyageurs, afin de
faire le dénombrement au juste de tous les différens
Animaux, dont nous avons présentement la connoissance. Enfin
il a calculé combien de Vivres il faloit à toutes ces Bêtes
& à huit Personnes pendant un An; mais quand tout cela a été
rassemblé, le Volume en étoit si grand, que le Vaisseau ne
pouvoit pas à beaucoup près le contenir. Je laisse à part
les Animaux dont nous n'avons pas encore entendu parler, &
qui sont sans doute en très-grand nombre.

Mais les mesures dont parle Moïse, dit Le Grand, nous
sont-elles bien connuës? Oüi, repartis-je, la Coudée de
laquelle le Texte fait mention, avoit un pied & demi de
longueur: & afin que vous ne pensiez pas que nous en parlons
à la volée, il faut que vous sachiez que les Anciens voyant
que les hommes ne sont pas également hauts & puissans, & que
par conséquent leurs parties doivent être à proportion fort
différentes les unes des autres, convinrent, au lieu de s'en
servir pour leurs communes mesures dans le Commerce, de
prendre quatre grains d'Orge rangez de plat l'un contre
l'autre, pour la mesure d'un travers de doigt, quatre de ces
doigts faisoit une paume, ou trois pouces, & douze pouces ou
seize doigts un pied: d'un & demi de ces pieds on en fait la
coudée, de cinq pieds le Pas de Roi ou Géométrique, au lieu
que le commun ne comprend que deux pieds & demi. La Verge
est de douze pieds: la Stade étoit composée de cent
vingt-cinq pieds, & de huit Stades le Mille d'Italie, d'où
vous voyez que les principes des Mesures inventez par les
premiers hommes, ont passé aux Grecs, aux Romains, & à
plusieurs autres Nations. Tout cela étant, il est aisé de
conclure que le Déluge dont parle Moïse n'a point été
universel par raport à la Terre, mais seulement à l'égard de
l'homme. Le Monde étoit dans son enfance, on n'avoit pas eu
le tems de se multiplier & de s'étendre au long & au large;
Dieu a inondé le Païs qui étoit habité, il n'étoit pas
nécessaire de submerger tous les autres: ainsi il suffisoit
aussi que Noé conservât seulement les espéces du Bétail qui
étoit de ces Contrées-là; l'Arche étoit suffisante pour en
loger davantage; & toutes les autres difficultez sont
levées. Car pour l'expression de tout le Monde, il est assez
ordinaire aux Ecrivains sacrez de s'en servir pour en
marquer une partie; témoin l'endroit où il est dit au sujet
de Joseph & de Marie, que tout le monde devoit être enrôlé;
personne n'ignore que tout ce monde se bornoit tout au plus
aux Païs qui étoient sous le Gouvernement de l'Empereur des
Romains.

Là-dessus chacun se retira, résolu de s'enfoncer dans
l'étude des Mathématiques, & de profiter de mes Leçons. En
effet, nous commençâmes dès le lendemain par les Elémens
d'Euclides. Quoi-qu'il y eut des Années que cet Auteur ne me
fut point passé par les mains, j'avois eu tant de soin de
repasser souvent dans mon esprit le contenu principalement
de ses six premiers Livres, que pour peu que j'en rapellasse
les idées, j'hésitois rarement dans les démonstrations que
j'en faisois. De-là nous passâmes à la Géométrie, où je
n'étois pas à la vérité si expert, outre qu'il nous auroit
falu, pour la traiter à fond, des Livres & des Instrumens
qu'il n'y avoit guéres d'aparence de recouvrer: & enfin nous
finîmes par la Fortification. J'aurois bien voulu aussi leur
enseigner un peu d'Algebre, mais Le Grand seul fut celui,
qui de fois à autre, voulait bien s'y apliquer un moment, &
encore s'en trouva-t'il rebuté, aussi-tôt que nous en vînmes
aux Equations cubiques.

Nous nous exerçâmes des Années dans ces belles Sciences, de
sorte qu'il n'y avoit point d'endroits unis & sablonneux qui
ne fussent remplis de figures géométriques, sur tout dans
les Dunes, & le long du rivage de la Mer, où nous allions
nous promener fort souvent. Un jour que nous y étions, & que
l'eau qui montoit à petits flots, nous avoit donné occasion
de nous entretenir de la cause du Flux & Reflux de l'Océan,
nous fûmes extrémement surpris de voir du côté d'Occident,
aussi loin que la vûë pouvoir porter, un corps que nous n'y
avions point encore vû auparavant. Nos sentimens furent
d'abord partagez sur ce sujet, les uns voulaient que l'eau
étant basse, ce fut la pointe de quelque Rocher qui se
montroit, d'autres prétendoient que ce fut un petit nuage,
Normand assuroit qu'il avoit vû la même chose autrefois, &
le reste soûtenoit que c'étoit un Vaisseau. Pour m'en
assurer, je fichai deux Fléches en terre, qui faisoient avec
ce corps une ligne droite, & m'étant posté derriére, je
remarquai aussi-tôt qu'il avoit changé de place, & que par
conséquent ce ne pouvoit pas être un Rocher. Nous nous
aplicquâmes ensuite à observer fort attentivement, s'il
n'arrivoit point de changement dans sa figure, comme il fait
ordinairement aux nuages, qui s'étendent, augmentent ou se
dissipent avec le tems, & n'en ayant vu aucun dans l'espace
d'une demi-heure, sinon qu'il grossissoit tant soit peu,
nous conclûmes qu'il faloit absolument que ce fut un
Vaisseau, que le Ciel nous envoyoit pour nous tirer de notre
eunuyeuse Solitude.

Le Vent fraîchissoit un peu, & il n'étoit pas midi, ainsi il
y avoit quelque espérance de le voir aprocher avant la nuit,
puisqu'il côtoyoit les terres. La Forêt, qui avoit plus peur
qu'aucun des autres, qu'une commodité si rare & si peu
attenduë, ne nous échapât, fut d'avis que quatre se devoient
mettre dans notre Chaloupe, qu'on avoit eu soin de mettre
dans la Barraque que nous avions bâtie en arrivant, & dont
nous ne nous étions presque pas servis depuis douze ans, que
nous l'y avions mise pour la premiére fois, ce qui l'avoit
bien conservée, outre que nous avions eu soin de
l'entretenir, aussi-bien que son couvert; & qu'on iroit à
merci de rames à la rencontre de ce Navire, de peur qu'il ne
s'écartât des Côtes, avant que ceux qui le menoient fussent
avertis que nous étions-là, & qu'ainsi cette négligence nous
privât d'un bien, qui peut-être ne nous arriveroit plus
jamais. On aprouva son sentiment, ainsi nous allâmes mettre
notre Bâteau en Mer, où La Forêt & trois autres entrérent.
Comme nous n'avions que deux rames, ils travailloient les
uns après les autres, mais avec tant de force, que nous les
avions perdus de vûë peu de tems après. Cependant le grand
Vaisseau aprochoit, & nous commençions à distinguer les
Voiles, lorsque nous remarquâmes que le Soleil aprochoit de
l'Horison. Nous avions au moins une lieuë & demie de chemin
à faire avant que d'arriver à la premiére loge, que nous
avions entre notre Fort & la Mer, & la Lune se levoit tard.
Ces considérations nous firent penser à notre retraite: nous
arrivâmes enfin à ce premier gîte, où nous trouvâmes encore
quelques restes de ce que nous y avions aporté le matin, ce
qui nous vint fort à propos.

Quoi que nous fussions fatiguez, il nous fut impossible de
fermer l'œil, il n'y en avoit pas un qui ne fût dans de
mortelles inquiétudes. Le matin avant le jour, nous
retournâmes le plus directement que nous pumes vers le
rivage de l'Océan. A notre arrivée nous fûmes transportez de
joye de voir le gros Bâtiment à l'Ancre, un peu plus bas, &
environ une lieuë en Mer, & en même tems deux Chaloupes qui
venoient à terre. Nous nous aprochâmes de l'endroit où elles
devoient aborder. Le Capitaine du Vaisseau ne connoissant
pas ceux qui étoient venus à son Bord, en avoit retenu deux,
leurs Camarades devoient servir de guides à huit autres, qui
étoient venus dans leur propre Esquif pour nous reconnoître.
D'abord on nous ordonna d'aller chercher notre bagage, & de
nous en revenir plûtôt qu'il seroit possible, parce que le
fond n'étoit pas-là bien propre à ancrer, s'il étoit survenu
le moindre mauvais tems, il y auroit eu du risque. Six
hommes de l'Equipage nous accompagnérent: étant venus à
notre Fort, nous nous chargeâmes de ce que nous crûmes le
meilleur, le reste demeura pour les Sauvages, si tant est
qu'il leur ait jamais pris envie d'y revenir. Quelque
diligence que nous fissions, il étoit nuit avant que nous
arrivassions au Vaisseau. La Forêt avoit déja instruit le
Capitaine des propriétez du Païs que nous quittions, ou pour
mieux dire, il avoit eu soin de lui en faire un Portrait
autant desavantageux qu'il avoit pû, de sorte que n'ayant
pas grande envie de le voir, il fit mettre aussi-tôt à la
Voile; ce qui nous donna occasion de rendre graces à Dieu de
ce qu'il nous tiroit du misérable endroit où nous avions
malheureusement échoué il y avoit 18 Ans.



CHAPITRE XIV.

_Comment l'Auteur passe des Terres Australes à Goa, où il
fut mis à l'Inquisition: Histoire d'un Chinois qu'il
rencontra dans cette Prison, & de quelle maniére ils en
sortirent._


Le Capitaine du Navire étoit Espagnol, qui ne se démentoit
point par aucune de ses actions, il avoit dans toutes les
formes, & la fierté & le génie de sa Nation: ainsi quelque
envie que j'eusse de savoir par quel cas-fortuit ce Bâtiment
avoit été conduit sur les Côtes d'une Terre où personne ne
négocie, il me fut impossible de l'aprendre. Il n'y avoit
pas un homme de l'Equipage qui en sçût rien, & je n'osois
m'adresser à ce rustre pour m'en instruire, de peur d'en
être reçû comme les autres. Le Chirurgien, qui parloit un
peu Latin, me dit seulement un jour, qu'ils venoient des
Isles de l'Amérique, où ils avoient escorté quelques
Vaisseaux Marchands, & porté des Ordres au sujet de quatre
ou cinq Navires que Mr. le Chevalier Tyssot, Gouverneur de
Surinam, avoit fait arrêter par représailles, & que l'on
vouloit qu'il relâchât; sur quoi ils avoient immédiatement
après singlé vers les Terres Australes, où ils avoient
abordé deux fois. A la premiére, continua-t'il, on n'a rien
trouvé digne de la curiosité du Capitaine: A la seconde
décente que nous avons faite, peut-être à septante ou
quatre-vingt lieuës de l'endroit où vous étiez, de dix
hommes que l'on avoit envoyez à terre, il n'en est revenu
que deux, qui étoient ceux que l'on avoit laissez pour la
garde de la Chaloupe, les autres avoient été attaquez par
les Habitans du Païs, qui les avoient poursuivis jusqu'aux
Dunes, où leurs Camarades les avoient vû prendre & hacher en
piéces, eux-mêmes ayant eu assez de peine à échaper, parce
que l'eau avoit baissé, & que leur bâteau étoit sur le sec.
Nous avions envie de débarquer encore-là où nous vous avons
trouvez, mais le recit que vous avez fait de ces
quartiers-là, en a dégoûté notre Capitaine: cela me fait
présumer qu'il y a eu un Ordre secret, ou du Roi, ou de
quelque Compagnie, de voir s'il n'y auroit pas moyen de
faire quelque heureuse découverte de ces côtez-là. Je ne
sai, dit-il encore, s'il en est dégoûté ou non, mais il me
semble avoit entendu que nous allons à Goa en droite ligne.
En effet, je remarquai, sans que je fusse pour quelles
raisons, que nous avions entiérement abandonné les terres
d'où nous venions, & que nous tirions vers le Nord-Est. Nous
ne pûmes pourtant pas achever notre Navigation tout d'une
haleine; il falut que le Capitaine relâchât à l'Isle
Bourbon, située à l'Est de Madagascar, dont elle est
distante de cinq à six degrez. Nous restâmes-là dix jours à
nous rafraîchir, & à prendre de nouvelles eaux.

Pendant ce petit séjour, nos Matelots ne cessoient de
prendre autant de bon tems que leur bourse le leur
permettoit. Le jour avant notre départ, une partie de ceux
qui étoient à terre s'énivrérent; il y en avoit un
entr'autres, natif de Séville, âgé environ de trente-cinq
ans, fort bien tourné, & qui avoit de grandes moustaches,
qu'il relevoit à chaque moment, & dont il prenoit plus de
soin que de tout le reste de son corps. Nonobstant son
ivresse, il étoit venu jusqu'à la Chaloupe, où il n'étoit
pas plûtôt entré, qu'il s'étoit endormi; les autres qui le
suivoient, l'ayant joint, se mirent, l'un à le tirer d'un
côté, l'autre à le pousser de l'autre, & à faire cent
grimaces pour s'exciter à rire réciproquement. Un jeune
Portugais, qui n'en tenoit guéres moins que lui, voulant
aussi faire des siennes, tira doucement ses ciseaux & en
emporta subtilement la moustache gauche de l'Espagnol. Cette
action les fit frémir, chacun le blâma hautement de son
imprudence, & lui prédit aussi-tôt qu'il ne lui en
arriveroit rien de bon. En effet, le lendemain au matin,
ayant sû de quelque babillard que c'étoit lui qui avoit joué
le tour, ils s'en vint au Cabestan, où l'autre travailloit à
lever l'Ancre, & sans lui dire une seule parole, lui enfonça
son coûteau jusqu'au manche dans le sein. Le Portugais se
sentant blessé, léve le levier qu'il tenoit à la main & en
décharge un si prodigieux coup sur la tête de l'Espagnol,
qu'il le jetta roide mort par terre, & lui-même ayant
ensuite fait trois ou quatre pirouettes, alla donner du nez
contre le Vibord, où il perdit presque tout son sang, dans
l'espace d'un quart d'heure, & rendit l'esprit entre mes
bras. Ainsi nous perdîmes deux braves hommes à la fois, au
grand déplaisir du Capitaine, qui en prit occasion de faire
Serment que le premier de ses gens qu'il verroit sou, il le
puniroit d'une maniére à l'en faire ressouvenir. Cela
n'empêcha pourtant pas que l'on ne mit à la Voile, & que
nous n'arrivassions heureusement à Goa le treiziéme jour
d'Avril 1663.

Cette fameuse Ville est située dans une Isle, qui porte le
même nom, de quinze mille de circuit au moins, à
l'embouchure du Fleuve Mondoüi. Elle est enrichie d'un beau
Port, d'un très-celébre Arsenal, & d'un Hôpital
incomparable. N'ayant point d'engagement dans notre
Vaisseau, le Capitaine eut la bonté de me permettre de
m'établir-là, & d'y exercer ma Profession, sans prétendre
rien pour mon Passage: mes Camarades quiterent de même pour
la plûpart, & tirérent l'un d'un côté l'autre de l'autre.

On m'indiqua une Hôtellerie, où l'Hôte me fit bien des
honnêtetez. Je n'eûs pas été une heure chez lui, qu'il ne
m'offrit de fort bonne grace, de me garder dans sa maison
_gratis_, jusqu'à ce que j'eusse trouvé une maison où
demeurer à ma fantaisie. Je soupai de grand apétit, &
m'allai coucher de bonne heure. Il faisoit chaud, ainsi
m'étant machinalement aproché du bord du lit, mon bras
gauche avoit glissé, & pendoit presque jusqu'à terre. Comme
il y avoit au moins quatre heures que j'étois-là, & que
j'avois fait mon meilleur somme, quelque chose de doux &
tiéde, qui alloit & venoit le long du dessus de ma main, me
la fit retirer en haut, sans que le sommeil me permit
pourtant de m'en apercevoir assez pour y faire réfléxion.
Etant un peu après retombée, la même chose m'arriva encore;
& ainsi plusieurs fois de suite, jusqu'à ce qu'étant enfin à
tout fait éveillé, je fus surpris de voir un Fantôme marcher
par la chambre, qui me paroissoit grand comme un Veau. Le
feu me monta au visage, je ne pouvois m'imaginer ce que
c'étoit; & quoi que j'eusse posé pour constant, que tout ce
que l'on débitoit des Sorciers & des Aparitions, n'étoit que
des Contes de Vieilles, ayant bien fermé la porte de mon
Apartement, & ne sachant point qu'il y eut d'autre lit que
celui où je couchois, je ne laissai pas alors de douter de
la vérité de mon hipotése. Cependant, cet objet effroyable,
après avoir fait quelques tours, s'avisa de revenir droit à
moi. Là-dessus, je me recule, je pousse d'un côté, à mesure
qu'il avance de l'autre; & me croyant déja à la ruelle, mon
étonnement qui étoit déja extréme, redoubla néanmoins
considérablement, lors que je sentis remuër quelque chose
derriére moi. Il ne faut biaiser, j'étois dans une angoisse
mortelle de me voir assiéger de toutes parts. Le cœur me
palpitoit d'une maniére inconcevable, je ne respirois
qu'avec difficulté, il n'y avoit pas un poil sur mon corps
où il ne pendit une goute d'eau. Enfin, dans le même instant
que l'un fait mine de vouloir se jetter d'un côté sur moi,
j'entens une voix de l'autre, qui me dit tout d'un coup:
Qu'avez-vous, vous portez-vous mal? A ces mots, je lâche un
cri épouventable, qui donnoit assez à connoître l'embarras
où je me trouvois. N'ayez point de peur, reprit-on. Et qui
êtes-vous donc repartis-je, en tremblant? Je suis Juhan,
répondit-il, Matelot dans le Vaisseau avec lequel vous venez
d'arriver. Que le Diable vous emporte, lui dis-je, vous
m'avez joué-là un tour qui me coutera sans doute la vie, je
suis à demi mort à l'heure qu'il est, & si l'on ne m'aporte
du secours il est impossible que j'en réchape. Comment
Diable êtes-vous venu ici? poursuivis-je, & qui y a-t-il
dans la Chambre plus que vous? Personne, me dit-il, & si
vous apercevez quelque chose, ce ne peut être que le chien
de notre Capitaine, qui m'a suivi hier au soir ici. Un
Chien, repris-je, il est donc aussi grand qu'un âne? C'est
le gros Barbet noir que vous avez vû cent fois, me
répondit-il: La peur grossit les objets, il vous a sans
doute paru ce qu'il n'est point. C'est donc ce pendart, lui
dis-je, qui m'est venu lécher la main trois ou quatre fois
avant que j'aye été bien éveillé. Mais encore un coup,
comment vous êtes-vous venu fourrer auprès de moi? Le
Capitaine reprit-il, étoit allé souper chez un de ses amis,
il m'a retenu-là jusqu'à dix heures, & m'a dit ensuite de
venir loger ici cette nuit. L'Hôte, à mon entrée, me dit
qu'il n'avoit point de place à me donner, mais que si
j'étois venu une heure ou deux plûtôt, j'aurois pû peut-être
m'accommoder avec un Etranger, qui ne faisoit que d'arriver
avec le Saint Jago, & s'étant expliqué plus avant, je
reconnus qu'il faloit que ce fut vous: ainsi après lui avoir
dit que nous étions venus dans le même Bord, il m'a permis
sur la parole que je lui ai donnée que vous ne vous en
formaliseriez pas, de venir prendre place auprès de vous.
Tout cela auroit été le mieux du monde: mon ami, lui
repliquai-je, si vous aviez eu la précaution de me parler en
entrant. Je l'ai voulu faire, me dit-il, mais vous dormiez
si tranquillement, que j'aurois crû faire un crime
d'interrompre ce doux repos. Ces circonstances me
rassurérent beaucoup, je me sentis reprendre petit à petit
mes esprits, néanmoins l'altération avoit été trop grande
pour n'y rien faire: d'abord qu'il fut jour je fis lever mon
Portugais, & le chargeai de donner ordre que l'on fit venir
un Chirurgien, je me fis ouvrir la vaine, & tirer seulement
cinq ou six onces de sang. Ainsi, Dieu merci, j'en fus
quitte pour la peur que j'avois euë; mais elle fut
assurément telle, qu'elle surpassoit toutes celles qui
m'avoient saisies auparavant. Mon Hôte qui ne me
reconnoissoit presque pas, fut touché de cet incident,
ensuite pourtant nous en rîmes, & il ne venoit personne chez
lui qu'il ne les en divertit.

Dix jours après je me logeai vis-à-vis des Dominicains, qui
ont-là un très-beau Monastére. Dans fort peu de tems que j'y
avois été, j'eus le bonheur de faire plusieurs Cures, qui me
firent connoître à bien des honnêtes gens. L'un des
Religieux dont je viens de parler, étant tombé d'un
Escalier, & s'étant rompu la jambe, m'envoya querir; quoi
que l'os fut fracassé, je le guéris si bien, qu'au bout de
deux mois il marchoit aussi librement qu'il avoit fait
auparavant. Cela me fit beaucoup de bien. Ce bon Religieux
ne savoit quelles caresses me faire, & tous ceux oui étoient
de son Ordre se faisoient un plaisir aussi-bien que lui, de
m'avoir en leur Compagnie à toutes mes heures de loisir, où
il faloit que je les entretinssent du recit de mes Voyages.
Outre cela, ils me recommandoient par tout où ils alloient;
ainsi mes pratiques augmentoient de jour à autre, ce qui
m'aportoit beaucoup d'argent: de sorte que je me flâtois
déja d'amasser avec le tems des biens assez considérables;
mais mon Etoile ingénieuse à m'oprimer, me suscita une
nouvelle affaire qui pensa me coûter la vie, & qui m'a
donné beaucoup de chagrin.

Les Habitans de Goa font un mélange de toutes sortes de
Religions; il y a des Payens, des Juifs & des Mahométans. La
Religion Catholique y est la dominante, & il ne s'y fait
point d'autre Exercice public. Le Clergé y est fort rigide,
& le Peuple extrémement superstitieux. Il ne faut pourtant
pas s'imaginer que cela leur vienne par un principe de
dévotion: les premiers sont d'une ignorance crasse, & les
autres débauchez jusqu'à l'excès; sur tout les femmes ont la
réputation d'être d'une lubricité inconcevable. Me trouvant
un peu à mon aise, & fréquentant les Compagnies, je
m'ingérois souvent de plaisanter sur ces mangeurs de
Crucifix & avaleurs d'Images, qui croyent pouvoir faire
couper impunément une Bourse d'une main, pour ainsi dire,
pourvû qu'ils tiennent un Chapelet de l'autre. Un homme de
ma Profession, enragé de me voir beaucoup d'occupation,
tandis qu'il avoit assez de peine à gagner maigrement sa
vie, m'ayant plusieurs fois entendu tenir de tels discours,
fut assez Scélérat pour m'aller accuser d'Hérésie à
l'Inquisition, qui est bien le plus terrible & le plus
injuste Tribunal qu'il y ait au monde. Comme j'allois
quelques jours après chez le Gouverneur, qui m'avoit envoyé
querir pour saigner un de ses Domestiques, à peine étois-je
à cinquante pas de sa Maison, qu'un Officier me vint
ordonner de le suivre. Quatre Estafiers qui
l'accompagnoient, m'environnérent dans le moment, & m'ayant
saisi au colet, ils me menérent en Prison le vingt-sixiéme
de Juin 1669. où comme au dernier des Criminels, on me mit
d'abord les fers aux pieds.

Nous étions plus de vingt personnes dans un maudit Cachot,
où il n'entre aucune lumiére. Il y a un trou profond vers le
milieu, dont le bord est à fleur de terre, qui est destiné
pour les nécessitez des Prisonniers: personne ne l'ose
presque aprocher, de peur de tomber dedans; ce qui est cause
que chacun fait ses ordures où il peut, & qu'il y a toûjours
par conséquent une puanteur insuportable.

Le premier jour de ma détention se passa en regrets & en
gémissemens, de me voir privé de la liberté, & dans
l'apréhension d'éprouver dans peu des effets de la tirannie
des Juges du monde les plus impitoyables. Mais voyant dans
la suite que tout cela n'aboutiroit à rien de bon, je crus
que le meilleur moyen de dissiper une partie de mon chagrin
étoit de chercher à m'entretenir avec le premier venu de
matiéres indifférentes. Je m'adressai pour cette fin à la
plûpart de mes Camarades: les uns ne m'entendoient pas,
parce que je ne parlois pas leur langage, & les autres
étoient si fort abatus de tristesse, qu'ils ne daignoient
pas me répondre un mot. Un seul homme, plus patient &
sociable que les autres, me voyant rebuté de toutes parts,
me dit en Portugais:

On vous fait ici un triste accueil, mais vous ne devez pas
en être surpris, il faut être d'un tempérament heureux, &
d'une grande fermeté d'ame pour ne se pas laisser abattre
dans un lieu aussi desagréable qu'est celui-ci, lors sur
tout qu'on y a été quelque tems. Pour moi, Dieu merci, je
suis dans un âge à pouvoir beaucoup souffrir, & je suis
tellement résigné aux secrets de la Providence, que je me
ris de tout ce que les hommes me peuvent faire. Voilà de
belles qualitez, lui dis-je, bien peu de gens sont capables
de tant de résolution. De quelle Religion êtes-vous,
poursuivis-je? Je suis, me dit-il, Universaliste, ou de la
Religion des honnêtes gens; j'aime Dieu de tout mon cœur,
je le crains, je l'adore, & je tâche de faire aux hommes,
sans exception, ce que je souhaite que l'on me fasse à
moi-même. Cela est bel & bon, repris-je, mais vous êtes sans
doute de quelque Communion; rarement parvient-on à l'âge où
vous êtes que l'on ne se soit déclaré pour un certain Parti.
Non, dit-il, je ne fais aucune différence d'une Société à
l'autre, il n'y en a point qui n'ait ses beautez & ses
taches, & je suis persuadé qu'il n'y a point de route où
l'on ne se puisse damner ou sauver. Assurément, repris-je,
votre langage me confirme dans l'opinion que j'ai euë il y a
long-tems, qu'il n'y a pas plus de diversité dans les
visages que dans les pensées des hommes. Cela est vrai,
reprit-il, non-seulement à l'égard de chaque homme en
particulier, mais par raport à tous les jours de la vie: ce
que nous concevions hier d'une maniére, nous l'envisageons
aujourd'hui d'une autre: l'esprit aussi bien que le corps,
est sujet à mille changemens.

Je suis Chinois, continua-t'il, & fils d'un Pére assez
accommodé, qui a pris beaucoup de soin de mon éducation, de
sorte que si je n'ai pas de grandes lumiéres, il n'a pas
tenu à lui que je ne les aye aquises. Un Jésuite
Missionaire, nommé du Bourg, ayant oüi parler de lui comme
d'un homme généreux, & dont la Famille étoit nombreuse,
trouva le moyen de s'introduire chez nous. Cet homme étoit
non-seulement civil, il paroissoit d'une piété exemplaire;
nous prenions tous un plaisir indicible à l'entendre
raisonner. Il nous mit à chacun un Catéchisme entre les
mains, qu'il nous pria de lire avec attention, & qu'il
expliquoit d'une maniére fort facile. Après cela, il y eut
chez nous, deux ou trois fois la semaine, des Conférences,
où il faut avoüer que le Pére ne négligeoit rien pour notre
instruction. Comme les matiéres qu'il traita d'abord étoient
peu ou point embarassées, qu'il ne nous parloit en général
que de la Chûte de l'homme, de sa Rédemption par le Fils de
Dieu, & de la Béatitude éternelle, on prenoit beaucoup de
goût à ses Leçons: mais enfin deux ou trois mois s'étant
écoulez, & cet Ecclésiastique, qui alloit par degrez, & qui
n'avoit pas voulu nous effaroucher, commençant à expliquer
les Prophéties, & à étaler les Mistéres de la Trinité & de
l'Incarnation, l'esprit de mon Pére ne tarda guéres aussi à
se révolter. Il ne pouvoit pas comprendre comment des hommes
raisonnables, qui se vantent d'être éclairez des lumiéres de
la Révélation, ne voyent pas que leur Culte est envelopé des
ténébres les plus épaisses du Paganisme. N'est-il pas
surprenant, dit-il, que des gens prennent plaisir à
s'aveugler eux-mêmes, jusqu'à avoir de l'horreur pour ceux
qui leur font voir à l'œil, que leurs principales
Maximes, & les Dogmes les plus essentiels de leur Religion,
sont des pauvretez, des puérilitez & des impertinences, qui
selon eux-mêmes, ont été scandale aux Juifs, & folie aux
Grecs. Sur tout, disoit-il, je fremis lorsque l'on me veut
persuader qu'un Etre souverainement parfait & immatériel,
engendre un autre Dieu corporel, égal à lui, de toute
éternité: & qu'il y a encore un autre Dieu, Esprit
indépendant, qui procéde du Fils & du Pére; chacun des trois
faisant une Personne distincte, & étant Dieu parfait, &
cependant tous les trois ne faisant qu'un seul Dieu parfait.
Assurément c'est faire une étrange chimère de l'Etre du
monde le plus simple & le moins divisible.

Le Jésuite auroit bien voulu ne s'être pas embarqué si
avant, il tâcha de lever cet obstacle par les voyes
ordinaires des Théologiens, mais n'en pouvant pas venir à
bout, il se servit de cette comparaison. Imaginez-vous, lui
dit-il, Monsieur, un Arbre qui porte des fruits sans
interruption. Dans cet Arbre, je trouve trois choses, qui
ont beaucoup de ressemblance avec la Sainte Trinité. J'y
remarque du raport entre le tronc & le Pére, entre le Fils &
les branches, & entre le Saint Esprit & les fruits. Le tronc
est comme le Pére, parce que les branches & le fruit en sont
produits: les branches sont comme le Fils, en ce qu'elles
sont produites par le tronc, comme autant de bras ou de
moyens pour distribuër aux hommes tout ce qui procéde du
tronc. Et les fruits sont comme le Saint Esprit, attendu
qu'ils nous viennent & du tronc & des branches, comme autant
d'assurances ou de témoignages de leur bonté. J'avouë que
lorsqu'il s'agit de l'éternité, il n'y a plus de
ressemblance qui paroisse, parce qu'il n'est pas bien
possible de trouver de la proportion entre le fini &
l'infini, pour quelque ancien & étendu que celui-là puisse
être. Cependant, il est encore vrai, que lorsque l'on
examine les pepins ou la semence du fruit de cet Arbre, avec
un bon Microscope, on y remarque, non seulement un Arbre
déja formé avec ses branches, mais même ses fruits; quoi
qu'avec un peu de confusion: véritable emblême de la
Divinité, considérée pendant & avant la Création du Monde;
puisque là il ne paroît qu'un Arbre en son entier, sans
distinction & de branches & de fruits. Or pour en venir
de-là à mon but, il est évident que quelque différence que
l'on mette entre le tronc, les branches & les fruits d'un
Arbre, essentiellement il n'y en a point: ce sont bien à la
vérité des parties différentes, mais toutes ces parties
ensemble ne constituent qu'un même tout. On a beau dire que
le tronc n'est point les branches, & que les branches ne
sont point le fruit; je soûtiens que cette distinction n'est
point réelle, c'est-à-dire que ces trois choses ne sauroient
subsister indépendamment l'une de l'autre, comme lors
qu'elles sont rassemblées. Pour faire un Arbre complet, tel
que nous l'avons imaginé, il faut nécessairement
l'assemblage d'un tronc, de branches & de fruits; cependant
chacun a ses usages en particulier; le premier, pour le dire
encore une fois, crée ou produit; le second, porte, se
déploye & donne; & le troisiéme confirme, par sa présence &
par ses opérations, dans la croyance où l'on est à l'égard
du second & du premier. C'est une même substance représentée
de divers côtez, un Agent qui opére en diverses maniéres,
mais qui dans le fond n'est qu'un seul, & qui ne peut être
consideré comme plusieurs sans une contradition évidente.
Dieu n'est qu'un en Essence; dans l'économie du Salut on le
considére, tantôt comme l'Auteur & le Pére du genre humain;
dans la Rédemption on le regarde comme un Fils obéïssant,
soûmis & humble, qui satisfait à la Justice de son Pére: &
lors qu'il s'agit d'apliquer & de distribuër ses graces, on
le traite de Saint Esprit.

De cette maniére & d'aucune autre, parut mon Pére, je
conçois ce que signifie le terme de Trinité: mais il y a
quelque autre chose de caché là-dedans, vous n'auriez pas
fait tant de détours sans cela; toutes ces maniéres d'agir
ne me plaisent pas: autrefois vous m'avez paru honnête
homme, maintenant je vous considére comme un fourbe: & le
prenant par le bras, il le chassa une fois pour toutes de sa
maison: puis se retournant vers nous: ne remarquez-vous pas,
nous dit-il, les absurditez qu'il y a dans les raisonnemens
de ce Sophiste? A son propre dire, ce Jesus qu'il nous
prêche tant, & qu'il fait égal à Dieu, n'a pas seulement eu
assez de crédit, pour payer par sa mort ignominieuse, la
dette que le premier homme avoit contractée, en mangeant du
fruit, dont l'usage lui avoit été défendu; puis qu'Adam, qui
selon lui, étoit créé pour vivre éternellement, a mérité
par-là, la mort éternelle & temporelle; & que Christ ne
garantit sa Postérité que de la premiére de ces morts, de
laquelle nous n'avons même aucune certitude, & que la
plûpart des Nations ignorent; au lieu qu'il n'a pas pû nous
racheter de celle que nous connoissons par l'expérience, &
qui selon lui, nous a pourtant été imposée comme un
châtiment. Et ce qu'il y a encore de plus à remarquer en
cela, c'est que cette Rédemption ne se fait qu'à des
conditions onéreuses, & beaucoup plus difficiles à exécuter
que n'étoient celles ausquelles les Juifs étoient sujets
sous l'ancienne Dispensation. Les Israëlites, selon les
Chrétiens mêmes, étoient bornez à faire de bonnes œuvres;
la Loi n'exigeoit d'eux que des aspersions & autres
Cérémonies semblables: mais sous la nouvelle Alliance, on
ajoûte aux bonnes œuvres la foi, & une foi qui soit assez
ferme pour ne révoquer en doute aucun des Mystéres de la
Religion, nonobstant qu'ils choquent la Raison & le bon
sens. Pour moi, mes Enfans, ajoûta-t-il, je renonce à des
sentimens si bizarres; je n'en veux absolument plus entendre
parler.

J'avois alors vingt-deux ans, & étois par conséquent en âge
de discrétion. Infatué que j'étois de la sainteté de mon
Directeur, je crus en conscience, malgré ce que j'en
entendois dire, devoir profiter de toutes les occasions
favorables à en tirer de salutaires instructions. Il y avoit
plusieurs endroits où il avoit fait des Prosélites, & où il
fréquentoit assidûment. Je prenois mon tems pour assister à
ses Assemblées: il en paroissoit charmé, & il me sembloit
que je profitois considérablement de ses enseignemens.
Quoi-que mes démarches se fissent avec beaucoup de
précaution, je ne pûs pas éviter que mon Pére ne s'en
aperçût; il m'en fit de fort sensibles reproches, & me
défendit, sous peine de son indignation, de plus hanter chez
un homme, qui selon lui, n'avoit en vûë que ses plaisirs,
une vaine gloire, & la ruine de notre Famille avec le tems.
Mon Pére étoit d'un naturel à ne souffrir aucune replique de
ses enfans, il faloit obéïr ou courir risque d'être châtié.

Six mois se passérent sans que je visse le Moine plus de
trois ou quatre fois: ce m'étoit une mortification
insuportable, de maniére que m'ayant fait un jour ouverture
d'un Voyage, qu'il étoit sur le point de faire à Goa, je
m'informai de la route qu'il devoit prendre, & sans en rien
dire à personne, je partis deux jours avant lui, & l'allai
attendre à quinze lieuës de chez nous. Le bon homme fut ravi
de me voir, mais lorsque je lui eus dit ce qui m'avoit porté
à le joindre, peu s'en falut qu'il ne refusât de me recevoir
en sa compagnie, à cause des conséquences. Je fus obligé de
l'assurer par serment que je soûtiendrois par tout, comme
cela étoit véritable, qu'il n'avoit eu aucune part à cette
escapade, & qu'au péril de ma vie, je tâcherois toûjours de
l'en disculper.

Quand nous fûmes arrivez ici, je le priai de me trouver
quelqu'un chez qui je pusse demeurer en qualité de
Domestique. Il ne falut pas beaucoup de tems au Pére du
Bourg à me procurer la condition que je demandois: il me
plaça chez un certain Mr. Pelciano, Médecin Portugais, qu'il
connoissoit particuliérement. Cet honnête homme qui avoit
beaucoup de considération pour moi, prit tant de soin de
m'apprendre sa Langue, que nonobstant mes occupations
ordinaires, je ne laissai pas de la parler en fort peu de
tems. Il se faisoit aussi un plaisir singulier de
m'instruire dans sa Croyance; mais comme il biaisoit moins
que le Jésuite, je fus rebuté de bien des choses, ou parce
qu'elles me paroissoient ridicules, ou à cause qu'elles me
sembloient renfermer une manifeste contradiction. J'avois de
même de la peine à concilier votre Chronologie, qui borne la
naissance du Monde à un terme d'environ six mille ans, avec
la nôtre & celle des Indiens, qui l'étendent avec beaucoup
de vrai-semblance, jusqu'à une distance presque infinie.
Outre cela, je me trouvai extrêmement embarassé à me
déterminer sur le choix que je devois faire de l'une ou de
l'autre Secte, lorsque j'apris que les Chrétiens, aussi bien
que les autres, sont divisez en un nombre de Sociétez, qui
différent assez dans leurs Sentimens pour causer entr'eux
une haine irréconciliable, & pour se damner réciproquement.
Et que même dans chacune de ces Compagnies, il se trouve je
ne sai combien de sortes d'Opinions différentes. Mon Maître,
auquel je proposois mes doutes, & qui employoit toute sa
réthorique pour me les éclaircir, prétendoit que je
préférasse la Religion Romaine à toutes les autres, parce
qu'aparemment c'étoit celle qu'il professoit. Mais étant
choqué des Superstitions ridicules qui me paroissoient
obséder ceux qui sont de cette Communion, je le priai
instamment de me dire en conscience ce qu'il me conseilloit
de faire.

Hé bien, mon enfant, me dit-il, restez ce que vous êtes;
sinon, jettez-vous du côté où vous trouverez le plus
d'avantage. Je ne veux point me servir de l'autorité de
Polibe, très-fameux Historien, environ deux cens ans avant
Christ, qui prétendoit, comme il s'en explique dans son
sixiéme Livre, _que les Dieux aussi-bien que les châtimens &
les récompenses après cette vie, ne sont que des
productions chimériques des Anciens, lesquelles seroient
fort inutiles, si l'on pouvoit former une République qui ne
fut composée que d'hommes sages: mais puisqu'il n'y a point
d'Etat dont le Peuple ne soit déréglé & méchant, il faut se
servir pour le réprimer, des terreurs paniques de l'autre
monde, les admettre, les croire, & s'y conformer
entiérement, sous peine de passer pour téméraire & privé de
l'usage de la raison_. Ce grand Homme étoit Payen, il n'est
pas juste de le citer parmi nous sur un fait de cette
conséquence: Ainsi il suffira de vous dire que c'est la
Maxime des Grands aussi-bien que des Savans, de s'accommoder
aux tems & aux conjonctures. Il est indifférent dans quelle
Eglise & avec quels Peuples on adore Dieu, moyennant qu'on
le serve avec respect & vénération. Lui seul est le Pére
commun de tous les hommes, il veut leur accorder à tous le
Salut. Ce n'est ni le nom de Catholique, de Calviniste, de
Luthérien, ou d'Anabaptiste, qui sauve les gens, c'est la
foi & les bonnes œuvres. Celui qui vit bien, est agréable
à Dieu, en quelque endroit qu'il se trouve: la Providence
qui sonde les cœurs & les reins, sait fort bien
distinguer un fidéle de cent mille impies & scélérats. La
plûpart des différens qui divisent les hommes au sujet de la
Religion, ne sont pas aussi essentiels que le prétendent les
Ecclésiastiques; il est souvent indifférent de les admettre
ou de les rejetter; & s'il y en a quelques-uns de
conséquence, il est toûjours sûr que personne ne voit notre
intérieur: il est aisé de marcher avec des Sots, & d'imiter
même leurs grimaces extérieures, sans participer à leurs
sentimens ridicules. Le Culte n'est plus attaché à un
endroit particulier, ce n'est plus sur une Montagne ou dans
Jerusalem que l'on adore: Dieu ne se paye plus de sang de
Genisse, ou de contorsions de corps; mon fils, nous
crie-t-il, donne-moi ton cœur. Cela me paroît fort
raisonnable, lui répondis-je, je vous remercie
très-humblement de votre conseil; & suivant ces Principes,
je me contenterai de conserver le titre de Chrétien, sans
m'attacher positivement à aucune Secte. Depuis ce tems-là,
continua le Chinois, j'assistai dans les Voyages que je fis
avec Monsieur Pelciano, à tous les Services Divins, sans
aucun scrupule, & sans donner aucun scandale à qui que ce
soit.

Mais pourquoi avez-vous donc été mis ici, repris-je? Je n'en
sai de bonne foi rien, me répondit-il, à moins que ce ne
soit pour avoir peut-être parlé un peu trop librement du
Mistére de l'Incarnation: car il me souvient fort bien que
je m'étois entretenu de cette matiére publiquement trois ou
quatre jours avant mon emprisonnement. Cependant c'est un
article dont je ne me tairai jamais; car encore que je me
dise Chrétien, & que je le sois en effet, je ne prétens pas
que ce soit au préjudice de l'Auteur de toutes choses:
Jesus-Christ lui-même, s'il étoit ici, me le défendroit.
Quelque grand Homme qu'ait été ce Divin Prophète, il suffit
de le croire Fils de Dieu par excellence, & c'est lui faire
une injure de l'imaginer capable de s'attribuër ce titre par
nature. On peut dire de même qu'il est véritablement notre
Médiateur, parce qu'il nous a indiqué la voye du Salut, &
les moyens d'en tenir la route. Sa Moral est
incontestablement pure, sa Vie sainte, & ses Enseignemens
divins; il en a confirmé la vérité par sa Mort. Mais qu'il
soit Dieu tout-puissant & éternel, la même essence que le
Pére, & cependant personnellement distincte de lui, &
engendré de toute éternité, conçû immédiatement du
Saint-Esprit, ou de Dieu lui-même, & né d'une Vierge
immaculée, c'est ce qu'il n'a pas prétendu, & que d'autres
lui font dire avec la plus grande injustice du monde. Il est
bien vrai, à ce que m'a dit cent fois mon Maître, que
l'Ecriture introduit Dieu, disant en parlant à lui: Tu es,
mon Fils; mais il y ajoûte incontinent après: je t'ai
aujourd'hui engendré. Et pour le terme de Vierge, il est sûr
qu'il signifie aussi jeune femme, dans la Langue originale.
Outre qu'il y a bien des gens qui prétendent que c'est tirer
le Texte par les cheveux que de vouloir aproprier ces
Passages à Jesus-Christ.

Enfin, il faut que je vous dise que les Miracles mêmes, que
l'on attribuë à ce grand Personnage, ne se doivent point
entendre à la lettre, mais dans un sens impropre & figuré,
comme on entend aussi toutes les Paraboles de l'Evangile.
C'est ainsi, par exemple, que la Tentation, qui paroît
ridicule & impossible si on la veut prendre au pied de la
lettre, ne veut rien dire, sinon, que les Rois & les Princes
des Peuples, qui sont élevez comme des montagnes au-dessus
des autres mortels, les Ecclésiastiques, ces Directeurs des
consciences, qui prêchent dans les Temples, & sacrifient sur
les Autels, aussi-bien que les pauvres Idiots que renferment
les Deserts, ne sont non plus exempts des épreuves & des
tentations les uns que les autres; mais qu'il n'y a rien qui
doive être capable de les détourner de leur devoir, & de les
empêcher de rendre leurs hommages au Monarque du Ciel & de
la Terre. Le Démoniaque est un pécheur repentant; & les
Pourceaux, dans lesquels on envoye les Démons qui les
possédent, sont des misérables abandonnez à toutes sortes de
foüillures, & abîmez dans les vices. La foi d'un fidéle
paroît par l'exemple de Pierre, quand il marche sur les
eaux; son incrédulité, lorsqu'il y enfonce: sa vertu, à
vouloir suivre son Maître dans les dangers les plus évidens,
& son infirmité à le renier au moment qu'une simple
femmelette l'accuse d'être de sa troupe, lorsqu'il est entre
les mains de ses ennemis. En un mot, tous les événemens
extraordinaires, les guérisons de boiteux, de manchots,
d'aveugles, de paralitiques & autres incommoditez
semblables, aussi-bien que la résurrection des morts, dont
l'histoire de la vie de Christ fait mention, se doivent
entendre spirituellement; car alors il n'y a aucune
difficulté à expliquer l'Ecriture, & ceux ausquels elle
paroît ridicule ou mistérieuse, la trouveront intelligible &
aisée: comme l'est aussi le Vieux Testament dès qu'on se met
sur le pied de ne le considérer que comme un composé
d'Emblêmes, d'Allégories, de Métaphores, d'Hiperboles, de
faits tipiques & de Comparaisons, inventées pour la
consolation & l'instruction des enfans de Dieu.

Ce que vous m'avez dit-là, interrompis-je, seroit capable de
nous fournir de matiére pendant bien du tems, mais je croi
que cela seroit fort inutile. Tout ce que je puis vous y
répondre, c'est que le Jésuite Du Bourg est un fin
Politique, votre Maître un Portugais Juif; & pour vous, je
vous considére comme un Volontaire, ou une personne libre, &
non pas comme un Soldat enrôlé. Tant qu'un homme ne s'est
point engagé à un Capitaine, il lui est permis d'aller
servir où il veut, sans que personne y trouve à redire; mais
du moment qu'il est enrôlé, il ne sauroit quitter sa
Compagnie sans la permission de son Chef; s'il deserte, il
est coupable, & on le punit selon les Loix. Vous vous dites
Chrétien, quoi-qu'il s'en faille beaucoup que vous ne le
soyez, tant que vous n'aurez point fait abjuration du
Paganisme, & embrassé le Parti que vous voudrez choisir
parmi les Chrétiens; vous n'êtes à proprement parler sujet à
aucune censure, & je me persuade que si ceux qui vous
détiennent ici vous connoissoient, vous n'y resteriez pas
long-tems. Dans le fond vous n'êtes point de leur
Jurisdiction, & il y a en cette Ville liberté toute entiére
pour toutes sortes de Nations. Remontrez cela à votre Juge
lorsque vous comparoîtrez devant lui, en y ajoûtant
pourtant que vous êtes Chinois, & sans faire mention du
Christianisme, je ne doute pas que vous ne vous en trouviez
bien, & que vous n'en soyez quitte pour une correction, que
vous avez assez bien méritée.

Si jamais je sors d'entre leurs pattes, reprit-il, je vous
assure que je n'y retomberai jamais: j'ai, Dieu merci, de
quoi vivre chez moi, je puis fort bien y demeurer, de la
maniére que je me le propose: & quand même nos affaires
domestiques ne m'y donneroient point d'occupation, tant que
mon Pére sera en vie, j'ai dequoi passer mon tems à faire
des Lunettes d'Aproche & des Microscopes.

Comment Microscopes, lui dis-je, où avez-vous pris cette
Science? Chez Monsieur Pelciano, reprit-il, qui est un des
habiles hommes dans cet Art, qu'il y ait dans toutes les
Indes. Le Pére Du Bourg s'en mêle aussi, & il prétend même y
exceller, mais au fond il ne fait rien qui vaille. Les
Microscopes que je fais grossissent d'une maniére
inconcevable, ils font paroître un grain de Sable de la
grosseur d'un œuf d'Autruche, une mouche semble de la
grandeur d'un Eléphant, & les corps les plus imperceptibles
à la vûë, se découvrent par-là distinctement à nos yeux. Ce
que j'ai admiré cent fois, c'est de voir à l'aide de ce
petit instrument, que nos corps sont couverts d'écailles,
arrangées les unes sur les autres, comme sur le dos d'une
carpe. Aussi mon Maître tient pour maxime, que l'air que
nous respirons est une eau subtile qui ne différe que du
plus au moins de celle des poissons: & je crois même que
notre air grossier est composé de parties beaucoup plus
grosses à proportion de la matiére subtile, que ne sauroient
être celles de l'eau à leur égard. Cette pensée est apuyée
sur les expériences que je lui en ai vû faire plusieurs
fois, & que vous ne ferez peut-être pas fâché de savoir.

Il prend deux bouteilles, l'une pleine d'eau, où il y a mis
quelque petits poissons: l'autre d'air grossier, où il y a
des Oiseaux, des Souris & des Rats, des Ecureuils, ou autres
semblables Animaux, puis il pompe l'eau de l'une, & l'air de
l'autre. En observant alors avec de certaines lunettes de
figure à peu près hiperbolique, on voit qu'il y a moins de
différence entre les parties d'eau qui sortent de l'une, &
les parties d'air qui y restent, qu'il n'y en a dans
l'autre, entre les particules de l'air & les parcelles de la
matiére subtile: à quoi l'on peut ajoûter que les poissons
vivent plus long-tems dans l'un, que ces petits Animaux dans
l'autre. Mais ces sortes de lunettes sont difficiles à
construire; du moins je n'ai pû encore jusqu'à présent y
réüssir comme il faut. A cela j'ai ouï objecter, qu'ayant
mis dans trois vases différens, fermez hermétiquement, &
remplis, le premier d'eau, le second d'air, & le troisiéme
de matiére subtile; par exemple un moineau en vie, on a
toûjours remarqué que la chair de cet animal a été corrompuë
au bout de quelques jours dans le premier, au lieu que dans
les autres il n'y est pas arrivé la moindre altération au
bout de plusieurs années. D'où il semble suivre que les
parties d'eau doivent être plus grossiéres & plus éficaces
que celles de l'air, puis qu'autrement cela dévroit aller
par dégrez, c'est à dire que si l'eau corrompt les viandes
dans huit jours, l'air le dévroit faire dans seize, & la
matiére subtile dans vingt-quatre, en suposant leurs
diférences égales; au lieu que l'on trouve que l'eau seule
est capable de cette opération. Mais il y a aparence que la
grosseur des parties a moins de part à cette dissolution,
que la figure & l'agitation dans l'agent d'un côté, &
l'arrengement de ces mêmes parties dans le patient de
l'autre; puisqu'il se trouve des corps, comme le bois de
chêne, qui se conservent bien plus long-tems dans l'eau,
qu'à l'air; & que le feu au contraire, dissout un Frêne en
un jour: où l'eau ne le sauroit faire en un siécle.

Cela est curieux, repris-je, mais sçavez-vous de quel
sentiment est votre Docteur, par raport à la production des
Animaux? Il croit, me répondit-il, qu'il n'y en a point
d'autre que celle qui se fait par la génération, quelque
raison qu'on puisse inventer en faveur de l'opinion
contraire. Car pour ce que l'on alégue des fruits au dedans
desquels on trouve des vers, sans qu'il paroisse par aucun
indice qu'ils y soient entrez par dehors, cela n'aporte
aucune difficulté. Pour s'en éclaircir, il faut remarquer
que les mouches & semblables insectes se fourrent
ordinairement dans les ouvertures qu'ils trouvent aux arbres
& aux plantes, tant pour se mettre à l'abri des injures de
l'air, que pour y trouver de quoi se nourrir lorsqu'ils sont
en sève: de sorte que s'il arrive que les œufs de cette
vermine se trouvent à l'endroit où il se doit former un
fruit, celui qui en est le plus près étant environné de la
premiére goute de l'humeur qui en sort pour sa formation, y
reste renfermé, & y vit, jusques à ce que le fruit soit
meur, ou tant qu'il y trouve de quoi se substenter; & lors
que la provision a fini, il perce l'obstacle qui l'arrête &
s'en va. Pour apuyer ce sentiment d'une preuve
incontestable, on n'a qu'à jetter les yeux sur une
noix-gale, & examiner avec soin sa production, on verra
quelque chose de surprenant.

La Noix-gale est un excrement, ou si vous voulez,
poursuivit-il, une espéce de petites pommes, qui croissent
aux feuilles des chênes, de cette maniére. Il y a de
certaines Mouches noires, qui dans la saison posent leurs
œufs délicats sur le côté inférieur des feuilles de ces
grands arbres, de peur qu'ils ne soient brûlez par l'ardeur
du Soleil: aussi-tôt que ces petits Animaux sont éclos, ils
s'apliquent à brouter la couverture qui leur fait ombre, & à
en perser les veines, afin de se nourrir du suc qui en sort
en assez grande quantité. S'il arrive alors à une de ces
bestioles de se trouver environnée d'une goute qui ait assez
de consistance, elle y reste pendant que cette goute se
fige, croit & devient enfin un fruit de la grosseur d'un
œuf de pigeon plus ou moins; & elle n'en sort que
lorsqu'elle est devenue Mouche, ou que le fruit, qu'elle a
pour ainsi dire produit, soit devenu si sec qu'il ne sauroit
plus lui servir de nourriture. Il confirma cette opinion par
d'autres argumens dont je ne me souviens pas; & conclut que
quand il ne seroit rien du tout cela, il seroit nécessaire
de le croire, à cause des fâcheuses conséquences, qui
pouroient aisément porter à donner lieu au plus, lorsque
l'on a admis le moins, & fai-le avec Lucréce, le Soleil & la
Terre, les seuls auteurs de tous les Animaux sans exception,
ce qui seroit injurieux à Dieu.

Trois semaines après mon emprisonnement je fus mené au Saint
Office. Mon Juge s'étant informé du lieu de ma naissance, de
mon âge, & de ma Religion, à quoi je répondis fur le champ,
me conjura de déclarer moi-même le sujet de ma détention,
puis qu'il n'y avoit point de meilleur moyen pour me tirer
promptement d'affaire: prétendant sans doute, qu'il en faut
agir à l'égard de ce Tribunal, comme l'on fait envers Dieu,
c'est-à-dire de confesser soi-même ses fautes, afin
d'obtenir miséricorde. Je lui protestai de n'avoir rien
fait, ni rien dit, que je me dûsse reprocher, & à quoi
personne pût légitimement trouver à redire: que Dieu étoit
témoin de mon innocence, & que ce ne pouvoit être qu'un
mal-intentionné, & peut être jaloux de ce que je faisois
bien mes affaires, qui m'avoit joué le mauvais tour de
m'acuser de quelque crime que je ne n'avois jamais commis.
Enfin, je lui fis comprendre que j'espérois beaucoup de sa
bonté, & que s'il se faisoit informer de ma vie, il seroit
bien-tôt convaincu de la vérité de ce que je lui disois.

Quinze jours après la même chose m'arriva, & ainsi jusques à
sept fois, après-quoi l'Inquisiteur me dit que puisque je
n'avois pas voulu confesser moi-même la vérité des crimes
que j'avois commis, par où j'aurois recouvré ma liberté, on
alloit m'en faire la déclaration. A même tems le Sécrétaire
lût les dépositions, qui consistoient en ce que j'avois
parlé avec mépris des Images des Saints, du Crucifix, du
Purgatoire, & de l'infaillibilité du Saint Office. Que
dites-vous de cela, dit le Juge? J'avouë, répondis-je, que
voyant le déréglement de la plûpart des Habitans de cette
Ville, je n'ai pas pû m'empêcher de dire en plusieurs
endroits, que j'étois surpris de voir que des gens, qui
auroient fait conscience de passer devant un Crucifix, fait
souvent d'une maniére abjecte, sans faire une profonde
révérence, ou négliger un seul jour de se prosterner vingt
fois devant des images de papier, ne fissent aucun scrupule
de se veautrer dans l'ordure des plus infâmes vices qui se
peuvent commettre dans une Société d'Hommes raisonnables. Il
est vrai encore que j'ai parlé du Purgatoire comme d'un lieu
que je ne croirois pas fort nécessaire, puisqu'il suffit à
un Chrétien d'être persuadé que le Sang du Sauveur le
nettoye de tous ses péchez. Et pour ce qui est de
l'Infaillibilité, poursuivis-je, je ne pense pas qu'elle se
puisse légitimement atribuër qu'à Dieu seul, tous les hommes
étant pécheurs, suivant plusieurs passages formels de la
Sainte Ecriture. J'avouë, dis-je, avoir tenu un pareil
langage; mais Dieu fait que ce n'a été que dans la vûë de
rendre gloire à son nom, & par des mouvemens d'horreur que
j'avois de voir tant de libertinage, là où l'on prétend que
la piété & la sainteté régnent dans un degré fort éminent,
sans pourtant que j'aye eu dessein de choquer la Religion,
ni le Saint Office. Vous vous émancipez trop, mon ami,
repartit l'Inquisiteur: Si vous aviez pourtant confessé
tout cela dès d'abord il ne vous en auroit pas été pire,
quoique vous n'eussiez pas laissé d'être coupable. Cependant
le Sécrétaire, qui avoit écrit mon aveu comme une déposition
dans les formes, me commanda de la signer. Là-dessus on me
fit mon procès: je fus condamné aux Galéres pour ma vie, &
tous mes biens confisquez.

Nous étions autour de cent cinquante malheureux, qui
sortîmes le huitiéme de Janvier 1670. de ce redoutable lieu,
les uns pour être exilez, comme le fut notre Chinois:
quelques-uns devoient être foüettez: il y en eut aussi trois
de brûlez tous vifs, parce qu'ils avoient été accusez de
Magie, & entre autres un pauvre vieillard de
quatre-vingt-trois ans, que deux différens Ordres de Moines
avoient privé d'un héritage fort considérable, en extorquant
du Frére de ce malheureux qui avoit de grands biens, un
Testament par lequel ils entroient en possession de tout ce
qu'il laisseroit après sa mort, sous prétexte de tirer son
ame au plûtôt du Purgatoire. Ce procédé injuste avoit si
fort aigri le vieillard, qu'il n'avoit pas pû s'empêcher
d'en témoigner son chagrin; & de jetter feu & flâmes contre
des gens qu'il croyoit les Auteurs de cette injustice: sur
quoi ils lui avoient imposé des faits dignes du feu, &
n'avoient point cessé de le poursuivre qu'ils ne l'eussent
vu en cendres.



CHAPITRE XV.

_Du départ de l'Auteur pour Lisbonne, comment il fut pris &
mené en Esclavage: de ce qui lui arriva pendant qu'il fut
Esclave._


Je fus mené dans un Navire où le Capitaine eut ordre de me
remettre entre les mains de l'Inquisiteur de Lisbonne: ainsi
nous partîmes le même mois pour le Portugal. On m'aprit en
chemin que les Galéres où j'étois condamné, étoit une
discipline, où les prisonniers étoient employez à de rudes
Ouvrages, parce que les Portugais n'ont point de Galéres sur
la mer. Cela me consola un peu dans mon malheur, il me
sembloit que ce n'étoit pas peu de me voir par-là délivré
de la rame & des cruautez qu'exercent les tirans de Commites
sur les Forçats enchaînez dans leurs Vaisseaux. Notre
navigation fut passable: nous eûmes pendant la route le plus
beau tems que nous pouvions raisonnablement espérer. Ce qui
nous arriva de plus remarquable, fut que le vingt-troisiéme
de Mars, un Puchot saisit notre Vaisseau par le grand mât de
hune, avec tant de violence, qu'il pensa le renverser;
l'Equipage se croyoit perdu, & je vis alors dans un instant
changer l'impiété en des paroles de dévotion, qui durérent
jusques à ce que ce tourbillon nous eut quité. Enfin il y
avoit long-tems que nous avions passé les Canaries; il me
semble que nous étions parvenus à la hauteur Boréale de
trente-quatre degrez, lors qu'un matin à la pointe du jour,
il parut tout-d'un-coup deux Pirates, qui se mirent à nous
Cannoner de la bonne maniére. Quoi que notre voyage eut été
heureux, il ne laissoit pas d'y avoir bien des Malades dans
notre Bord: nous nous battîmes pourtant près de deux heures,
pendant lesquelles nous eûmes douze hommes de tuez &
dix-sept de blessez. J'en demande pardon à Dieu, mais il
faut que je l'avouë, j'étois ravi de nous voir tombez entre
les mains des écumeurs de mer, puisque j'espérois par-là
recouvrer plûtôt ma liberté: il n'en alla pourtant pas comme
je pensois. Le Capitaine racheta son Navire pour une somme
d'argent, & ses vainqueurs se contentérent de prendre avec
moi trente hommes des plus robustes & des mieux disposez,
qu'ils menérent à Serselli, petite Ville sur la
Méditerranée, à vingt lieuës d'Alger, & à quatre du fleuve
Miromus. Nous débarquâmes-là le dix-huitiéme de juilles, &
fûmes vendus au plus offrant.

Mon Patron étoit Maître Charpentier de Navire, homme de
moyens, qui avoit au moins trente garçons à son Service. Au
commencement on ne se servoit de moi que pour le gros
ouvrage, porter, & servir les Ouvriers en tout ce qu'ils
avoient besoin, étoit proprement mon occupation. Ensuite
j'aidois à caréner les Vaisseaux, à les radouber, calfutrer
& brayer. Il y avoit bien de la différence de l'état où
j'étois, à celui où j'avois été pendant le séjour que
j'avois fait à Goa avant ma détention. Cependant quand je me
souvenois de ce que j'avois souffert dans l'Inquisition & de
ce que l'on me préparoit à Lisbonne, je m'estimai
extrémement heureux. En effet, j'avois un parfaitement bon
Maître: comme je faisois ce que je pouvois, il ne
m'épargnoit aussi rien de ce qui m'étoit nécessaire. Le
logement étoit bon, les vivres encore meilleurs; & il ne me
disoit jamais une mauvaise parole. Cela m'a cent fois fait
faire réfléxion sur l'idée que l'on donne aux Enfans chez
nous des Barbares & des Turcs: il semble, comme on en parle,
que ce soient des Diables; cependant je peux dire à leur
loüange, que j'ai trouvé parmi eux autant de charité,
d'humanité & de bonne foi, que parmi les Européens, & même,
si je l'ose dire, davantage; de sorte que je n'aurois eu
aucun regret de finir mes jours parmi eux. La Providence en
avoit disposé autrement; & les moyens dont Elle se servit
pour m'en tirer, ont quelque chose de fort remarquable.

Comme il n'y a rien de parfait au monde, autant que mon
Patron m'aimoit, le Maître-Valet, qui étoit Rénégat, natif
de Vienne en Autriche, & nommé Schilt, me haïssoit
mortellement. Il n'y avoit piéce que ce traître ne me fit,
lorsqu'il y avoit lieu de sauver les aparences; ainsi mon
Maître, qui voyoit assez à qui il tenoit, mais qui avoit
besoin de cet homme, fut forcé, en dépit qu'il en eût, de se
défaire de moi. Je fus vendu à un Seigneur riche & opulent,
qui demeuroit à la Campagne, environ à trois lieuës de
l'endroit où j'étois.

Ce Seigneur avoit un Fils, âgé de vingt-sept à vingt-huit
ans, qui étoit fou, & souvent même enragé. Il avoit des
intervales où il raisonnoit, dans d'autres il déchiroit ses
habits, romproit quelque-fois sa chaîne, & auroit été
capable de démembrer ceux qui se présentoient devant lui, ou
de se priver lui-même de la vie, si on ne l'en avoit
empêché. Une amourette avoit été cause de ce ravage, il
avoit aimé une fille qui ne l'a voit point voulu écouter, il
en devint au commencement rêveur, & enfin la tête lui en
tournai. Il faloit jour & nuit quelqu'un auprés de ce
malheureux; & on vouloit que ce quelqu'un eût de l'âge, de
la prudence & de la force, afin qu'il fût capable de veiller
sur ses actions. J'avois suffisamment de l'un & je n'étois
pas entiérement destitué des autres: Aussi je puis dire que
je m'y prenois d'un biais qui plaisoit fort à mes
Supérieurs. Je ne l'avois pas eu six semaines sous ma
conduite, que je n'en fisse ce que je voulois; hormis
pourtant quand il entroit en fureur, il ne respectoit alors
personne: tout ce que l'on pouvoit faire, étoit de le tenir
bien attaché, & de ne lui laisser rien à portée, à quoi il
pût aporter quelque dommage.

Cette maison, ou pour mieux dire, ce superbe Palais, étoit
l'abord de tout ce qu'il y avoit d'honnêtes gens aux
environs de-là: il y avoit éternellement des Etrangers. Un
jour il y arriva un Bacha, que l'on reçut avec des
témoignages tout particuliers d'estime & de considération.
On le logea dans une Sale fort magnifique, qui répondoit sur
la basse-cour. Vers le milieu de la nuit, ce Monsieur fut
éveillé par un prodigieux tintamare, dont toute la chambre
retentissoit. Tout Bacha qu'il étoit, cela ne laissa pas de
l'épouventer; il léve la tête, regarde de côté & d'autre, &
avise enfin à l'une des extrémitez du Salon un Animal couché
sur un tapis de Turquie, dont il ne pouvoit pas bien
discerner la figure. Il fut sur le point ou de se lever pour
l'examiner de plus près, ou de crier que l'on vint voir ce
que c'étoit. Pendant qu'il hésitoit cet objet se léve tout
d'un coup, avance vers son Pavillon, traînant une grosse
chaîne après lui, & ayant des habits tous déchirez, une
barbe qui lui couvroit la moitié du visage, la tête nuë, &
ressemblant plûtôt à un Démon qu'à un Homme. Ce spectacle le
glace, il reste sans mouvement. Ce n'est pourtant pas encore
tout: le Fantôme ne se contenta pas de faire vingt tours de
chambre, il vint se jetter à côté du Bacha, resta-là une
demi-heure couché, sans rien faire ni rien dire; & s'étant
ensuite levé, sort & tire la porte rudement sur lui. Le
matin étant venu, mon Patron fut étonné de ne point voir
paroître son Hôte, il y avoit long-tems que le déjeûner
étoit prêt, & ils s'étoient donné parole d'aller à la
promenade pour prendre de l'apétit. Enfin vers les onze
heures il envoye un domestique, pour voir doucement s'il
dormoit ou non. Cet homme ayant ouvert la porte, & s'étant
glissé dans la Chambre, avance à pas lents vers le lit, &
avise le pauvre Bacha les yeux ouverts, pâle comme un mort,
& avec tous les signes d'un homme presque sans vie. Il
retourne sur ses pas, ne fait qu'un saut jusqu'à son Maître,
& lui raporte ce qu'il avoit vû. Là-dessus toute la Maison
fut en alarme, on court au malade de toutes parts, on lui
parle, on l'examine; mot: Personne ne doute qu'il n'agonise.
Cependant quelqu'un s'étant avise de lui mettre une goute
d'esprit de vin dans la paume des mains, aux Temples & sous
les narines, on commença à remarquer qu'il revenoit. Un peu
après on l'obligea à prendre un doigt d'eau-de-vie par la
bouche, cela lui fit encore plus de bien; il reprit un peu
ses esprits; & ayant poussé un grand soûpir. O Ciel,
dit-il, que j'ai passé une rude nuit! je ne vous ai guére
d'obligation, Monsieur, ajoûta-t-il, s'adressant à mon
Maître, de m'avoir mis dans un lieu où & les Sorciers
viennent faire leur Sabat. Que veut dire cela, repartit mon
Maître? Avez-vous eu quelques songes incommodes? Nous avions
un peu bû hier au soir; vous n'êtes peut-être point
accoutumé aux excès; cela aura ébranlé votre cerveau, &
produit des objets desagréables dans la fantaisie: allons,
allons, cela ne sera rien; il faut seulement prendre un peu
de courage, un bon dîné remédiera à tout. Il ne faut,
reprit-il, accuser ici ni le vin, ni le cerveau; ce n'est
point non plus une imagination ou un Songe, j'étois
assurément dans mon bon-sens, lorsque le Diable m'est aparu:
il a resté autour de deux heures dans ma chambre, & s'est
même venu coucher quelque tems sur mon lit. Mais, Monsieur,
lui dit mon Maître, qui commençoit à se douter de quelque
chose, quelle forme ce Diable avoit-il donc prise? Il avoit
la figure d'un homme, reprit le Bacha, & nonobstant le peu
de clarté qui entroit par les fenêtres, j'ai bien remarqué
qu'il n'avoit que des haillons sur le corps, sa mine étoit
lugubre, ses jouës enfoncées &... N'en dites pas davantage,
interrompit mon Patron, je suis marri de cet accident; il
faut que je le dise à mon grand regret, l'homme que vous
avez vû est mon Fils: & ayant donné ordre qu'on l'amenât, le
Bacha tomba des nuës au moment qu'il vit le Personnage. Je
ne puis, dit-il, nier que ce ne soit-là le même Homme que
j'ai vû la nuit passée, & qui a si fort donné la gêne à mon
esprit. Il proféra ces paroles d'une maniére qui fit éclater
le fou de rire, & qui lui donna occasion de raconter
lui-même tout ce qu'il avoit fait à ce sujet. Cela aigrit le
Bacha; il demanda s'il n'y avoit personne de commis à sa
garde, & quelqu'un lui ayant répondu qu'oüi, il desira de le
voir. Aussi-tôt on me vint querir; m'étant présenté devant
lui: Est-ce vous, chien, me dit-il, qui veillez sur les
actions du Fils de Monsieur? Oüi, Seigneur, lui répondis-je.
Et, pour quelle raison l'avez-vous donc lâché cette nuit,
reprit-il? Il n'étoit point attaché, repliquai-je, depuis
quelques jours il se portoit assez bien, cela m'a empêché
d'être aussi exact à son égard que je le suis d'ordinaire,
je n'ai pas même fait difficulté de prendre du repos auprès
de lui: dans ces entrefaites il est sorti, & vous est venu
alarmer, comme je l'aprens, j'en suis assurément au
desespoir, je vous en demande pardon, une autre fois cela
n'arrivera plus. Cela n'arrivera plus, maudit chien,
reprit-il, je le crois bien, du moins à mon égard, car je
n'en reléverai pas. J'ai beaucoup de respect pour ceux
ausquels vous apartenez, cependant vous êtes heureux de ce
que je ne suis pas en état de me lever; peut-être aurois-je
de la peine à me posséder, & vous courriez risque d'avoir la
tête cassée. Retirez-vous de devant mes yeux, misérable que
vous êtes, & priez Dieu que je ne vous rencontre jamais
nulle part. Puis s'adressant à mon Maître, si vous voulez me
faire plaisir, Monsieur, lui dit-il, vous vous déferez sur
le champ de ce malheureux, afin que je n'en entende plus
parler. Il n'y avoit que quelques mois que je demeurois
dans ce Château, les autres domestiques ne m'y haïssoient
pas, & mon Maître avoit beaucoup de considération pour moi,
à cause des soins que je prenois de son Fils, qui me donnoit
éfectivement bien de la peine. Il falut néanmoins par
complaisance que le bon homme se défit de moi.

On me mena en Ville pour être vendu au premier qui me
voudroit: j'apris-là que le Maître valet, dont j'ai parlé
tantôt, étoit décedé, ainsi je fis demander à mon ancien
Patron, si mes services ne lui seroient point agréables. Il
fut charmé de me recouvrer, & moi ravi de rentrer chez une
Personne qui avoit eu pour moi tous les égards imaginables
pendant que j'avois demeuré chez lui. Environ trois semaines
après, Monsieur le Bacha, accompagné d'une troupe de beau
monde, vint voir notre Charpenterie. Je le reconnus de cent
pas; ses menaces avoient fait tant d'impression sur mon
esprit, que je me mis à fuïr de toute ma force: il se douta
que c'étoit moi, parce que s'étant trouvé mieux le lendemain
de sa vision, & sa colére ayant entiérement passé, il
s'informa de ce que j'étois devenu, & l'ayant sû, il
témoigna du chagrin de mon départ. En éfet, il aprit qu'il
ne s'étoit point trompé, ainsi il ordanna que l'on courut
après, & qu'on me dit qu'il desiroit de me parler, ajoûtant
qu'il ne me seroit fait aucun tort sur sa parole. Nonobstant
ces assurances, je n'aprochai de lui qu'en tremblant; il le
remarqua, & se prit à rire, sans doute pour me rassurer. Il
me fit plusieurs questions indifférentes, ausquelles je
répondis avec toute la soumission dont j'étois capable.
Enfin il me demanda, en cas que mon Maître se voulut bien
défaire de moi, si je ne serois pas bien aise de retourner
chez le Seigneur que je venois de quiter par sa faute? Lui
ayant fait comprendre que cela ne dépendoit pas de mon
choix, je n'avois rien à y répondre, sinon que je me
trouvois parfaitement bien-là où j'étois. Tenez-vous y donc,
me dit il, il est bien aussi agréable d'être en la compagnie
de gens sensez que de garder éternellement un Démoniaque; &
m'ayant donné pour boire à sa santé, il me renvoya à mon
travail.

Cette petite Avanture ne fut pas la seule qui m'arriva
pendant mon Esclavage; mais puisque les autres n'ont rien
d'extraordinaire, je les passe sous silence. Pour les
disputes ausquelles j'étois souvent sujet, jusqu'à être
obligé d'en venir quelque-fois aux coups, le recit en seroit
d'une si vaste étenduë, que cela pourroit ennuyer le
Lecteur. Les Turcs sont pour la plûpart ignorans, je n'avois
à entendre d'eux que des railleries froides sur notre Dieu
Crucifié, ce que je portois avec patience; parce d'un côté,
qu'ils ne croyent point en Christ, & de autre, à cause
qu'étant sur leur fumier, je n'avois aucune protection à
espérer de personne. Mais j'avois bien de la peine à me
posséder lors que j'étois assailli par des Chrétiens
Rénégats.

Il y eut entr'autres un Proposant Gascon, qui étoit bien le
plus hardi Athée, ou Déïste, que j'aye vû de mes yeux. Il
étoit d'une douceur angélique, cependant quand il se mettoit
à railler il tournoit tout en ridicule, & confondoit nos
plus grands Mistéres avec les rêveries du Talmud des Juifs,
& les Legendes de l'Eglise Romaine. Mon Pére, me dit-il un
jour, a été assassiné en allant en Pellerinage à notre Dame
de Lorette; belle récompense pour un bon Catholique comme il
étoit! Ma Mére qui faisoit profession de la Religion
Réformée, a été Dragonnée & Massacrée pour s'être opiniatrée
à ne vouloir pas obéïr aux ordres de la Cour. Et moi, j'ai
été pris des Pirates en voulant passer de France en
Hollande: ainsi pour éviter la persécution, je suis
malheureusement tombé dans l'Esclavage.

Comme je trouvai non-seulement beaucoup d'esprit & de savoir
à ce jeune homme, mais aussi beaucoup de douceur & de bonté
(car tous ceux de sa connoissance en cet endroit, se
loüoient extrémement de son naturel bien-faisant &
serviable) j'eus grande compassion de lui, & tâchai à
plusieurs reprises, de le ramener des sentimens dangereux où
il étoit, par rapport à la Religion. Nous eûmes de
fréquentes conversations là-dessus; & j'avois bonne
espérance de le pouvoir faire rentrer avec le tems dans le
bon chemin de la vérité; mais un malheureux accident lui
ôta la vie, avant que le Ciel me permit de mettre fin à
cette œuvre charitable. Il seroit trop long de raporter
ici toutes les disputes que nous eûmes ensemble; ainsi je ne
ferai que toucher légérement quelques-uns des principaux
Points.

Lors que je lui reprochai son changement de Religion, & la
profession qu'il faisoit de la Foi Mahométane, qu'il ne
croyoit pas; il me répondit, qu'après avoir bien examiné
toutes les différentes Religions qui étoient venuës à sa
connoissance, il n'avoit rien trouvé dans aucune qui pût
satisfaire une personne raisonnable; & qu'ainsi il ne voyoit
rien qui dût empêcher un homme sage, de se conformer, pour
le moins extérieurement, à la Religion dominante du Païs où
il demeure; tout de même comme on s'acommode aux habits, aux
coûtumes & aux maniéres d'un Païs, pour ne pas paroître
ridicule par sa singularité. Et puisque j'ai le moyen de
m'atirer plus de confiance & de considération parmi les gens
de ce Païs-ci, en me conformant à leur mode de Religion, je
serois bien fou, me dit-il, si je me privois de cet avantage
par un sot attachement à un autre qui est cent fois plus
absurde & impertinente que celle-ci. Je lui répondis que
j'étois extrémement surpris d'entendre parler de la sorte un
homme élevé dans la Religion Chrétienne, & qui par sa
profession la dévroit mieux connoître, pour l'avoir étudiée
à fond. C'est justement pour cela, mon Ami, me
repliqua-t-il, parce que je l'ai bien examinée, & que j'en
ai découvert tout le foible & le ridicule, que j'en parle
ainsi. Mais il y a aparence que tout âgé que vous êtes,
vous, n'avez pas encore secoüé le joug des préjugez de
l'éducation, & que vous vous tenez bonnement à ce que vous
avez apris de votre Nourrice, ou de votre Curé, sans
l'aprofondir. Je lui dis, que j'avois plus voyagé & vû le
Monde qu'il ne croyoit, & que j'avois bien entendu raisonner
des gens de différens sentimens en matiére de Religion; &
cependant que je n'en avois jamais trouvé aucune qui fut si
digne de Dieu, si convenable à l'homme, & qui eût tant de
marques de vérité que la Religion Chrétienne. Que ma
profession ne m'avoit pas permis d'étudier à fond pendant ma
jeunesse les Controverses de Religion comme lui, mais que
cependant je me faisois fort de défendre contre toutes ses
attaques les principales véritez de la Religion Chrétienne;
Comme l'Existence d'un Dieu; la Création du Monde;
l'immortalité de l'Ame; la chûte de l'Homme; la Rédemption
du Genre humain par Jesus Christ; la vérité & la Divinité de
l'Ecriture Sainte, qui sert de fondement à tout le reste; &
la nécessité....

En voilà assez, m'interromprit-il; & si vous pouvez défendre
ces Articles-là, je vous accorderai ensuite tout ce qu'il
vous plaira d'y ajoûter. Nous commencerons par le dernier si
vous voulez, & remonterons par les autres jusqu'au premier.
Vous sçavez-bien, dit-il, que les Chrétiens ne sont pas tous
d'un même sentiment par raport à l'Inspiration de l'Ecriture
sainte: les uns la tiennent toute inspirée jusqu'au moindre
mot; les autres rejettent ce sentiment, & soûtiennent
seulement en gros que par rapport à la matiére, le Saint
Esprit a tellement guidé les Ecrivains de ces Livres Sacrez,
qu'ils n'ont pu commettre aucune erreur dans les faits
qu'ils racontent, ni dans la Doctrine qu'ils enseignent.
Dites-moi je vous prie laquelle de ces deux opinions vous
prétendez soûtenir?

Je ne suis pas pour la premiére de ces deux opinions, lui
dis-je, & il me semble qu'il faut être bien dépourvû de
Raison pour la soûtenir, pour peu qu'on ait lû avec
attention les Saints Livres. Mais pour la derniére elle est
appuiée de raisons convaincantes. Je n'insisterai pas sur la
grande antiquité des premiers livres de la Sainte Ecriture,
que vous m'avoüerez pourtant être les plus anciens Monumens
qui soient au monde, & qu'ils furent écrits avant que l'Art
d'écrire fut connu aux autres Nations; Mais les choses
merveilleuses qui sont contenuës dans ces Ecritures; les
Miracles que Dieu a fait pour confirmer la Révélation; & les
Prédictions des Saints Prophétes, dont on a vû
l'accomplissement d'une grande partie, & dont on attend
celui du reste, sont des choses qui surpassent l'esprit
humain & dont il n'y a que Dieu qui puisse être l'Auteur.

Vous faites fort bien, me dit-il, de ne pas insister sur
l'antiquité de vos Livres Sacrez, parce que vous n'en
tireriez point d'avantage: Car un Roman ou une Imposture
peut être aussi ancienne & plus qu'une Histoire véritable,
cela ne conclut rien. Cependant, je suis bien loin de vous
accorder cette grande Antiquité que vous prétendez pour ces
Livres: & je vous défie, ou qui que ce soit, de pouvoir
jamais prouver qu'aucun de ces Livres ait existé avant le
tems d'Esdras, c'est-à-dire plus de 1000. ans après Moïse,
qui selon vous doit avoir écrit les premiers Livres. Aussi
en lisant avec attention les Livres atribuez à Moïse, on
trouve un très-grand nombre de passages, qui font voir
qu'ils ont été écrits long-tems après lui. Il en cita
quantité, que je passe ici sous silence pour éviter la
longueur. Mais pour votre Argument, dit-il, fondé sur les
choses merveilleuses, contenuës dans l'Ecriture; j'en tire
une Conclusion toute contraire à la vôtre: Car plus un
Livre contient de choses merveilleuses & extraordinaires,
plus il est sujet à caution. C'est ainsi que vous jugeriez
vous-même de tout autre Livre; & si vous n'en jugez pas de
même de celui-ci, ce n'est qu'un pur effet de votre
prévention, qui est bien visible, puisqu'elle va jusqu'à
tourner en preuves de la vérité d'un Livre, ce qui serviroit
à lui ôter toute croyance si on en jugeoit sans préjugé.
Quant aux Miracles dont vous faites mention, ils ne sont
raportez que dans le Livre même dont vous voulez qu'ils
soient des preuves; ainsi ils doivent plûtôt servir, comme
j'ai déja dit, à le faire rejetter. Tout homme indifférent &
sans préjugé ne reçoit une Relation ou une Histoire de
choses passées, que selon les degrez de vraisemblance qu'il
y trouve, & la tient pour fausse, ou Romanesque à mesure
qu'il y voit des faits merveilleux & extraordinaires: car la
Nature a toûjours été la même en tout tems, & la vérité a
toûjours été simple & naturelle. Pour ce qui est des
Prédictions dont vous avez parlé, tous les accomplissemens
qui sont raportez dans le même livre avec les Prédictions,
ne prouvent rien, sinon qu'ils sont partis du même Roman, &
qu'ils ont été fabriquez en même-tems; & pour ceux qu'on
prétend être arrivez depuis, les événemens ont si peu de
raport aux Prédictions dont on veut les faire passer pour
l'accomplissement, qu'il n'y a que la force des préjugez qui
y puisse faire trouver de la conformité. Il me cita grand
nombre d'exemples pour apuïer ce qu'il avoit dit, mais je
les passe ici sous silence.

Au reste, ajoûta-t-il, si vous saviez bien l'Histoire du
Canon de cette Ecriture Sainte, tant de l'ancien Testament,
que vous tenez des Juifs (nation ignorante & superstitieuse,
s'il en fût jamais) & sur la vérité & l'autenticité duquel &
de toutes ses parties, ils ne convenoient pas entr'eux, que
du Nouveau tel qu'il est admis présentement parmi la plûpart
des Chrétiens, vous y verriez tant d'ignorance, de
superstition, d'incertitude & d'embarras, que vous en auriez
honte vous-même. Là-dessus il entra dans l'Histoire du
Canon & de la maniére qu'on l'avoit formé, & du tems quand
cela se fit; me parla des factions & disputes parmi les
Membres du Concile de Loadicée & de quelques autres par
raport aux différens Evangiles, Actes, Epîtres, &c. que les
différentes Eglises ou Sociétez des Chrétiens avoient reçûs
pour véritables à l'exclusion des autres; des difficultez &
des embaras qu'il y avoit là-dessus, & comment les uns
rejettoient ce que les autres recevoient, avec les raisons
de part & d'autre, tellement que je demeurai étonné de voir
que cet homme savoit tant de choses curieuses comme sur le
bout des doigts.

Je lui alléguai un autre Argument, que j'avois oüi emploïer
par des gens de la Religion Réformée, pour prouver que la
Sainte Ecriture étoit inspirée de Dieu, à savoir que ceux à
qui Dieu partageoit de sa Grace, en lisant l'Ecriture s'en
trouvoient si pénétrez qu'ils ne pouvoient pas douter
qu'elle ne vint du St. Esprit. Mais comme je voulus agir
franchement avec lui, je lui avoüai que je ne trouvois pas
grande force dans cet Argument, parce qu'il ne sert de rien
à ceux qui ne sentent point cet effet de la Lecture de
l'Ecriture Sainte. Vous avez raison, me repliqua t-il, de
rejetter cette preuve tirée d'une prétenduë conviction
intérieure; car elle n'est qu'une suite des préjugez dont on
est imbu auparavant à cet égard, & ne prouve que
l'enthousiasme de ceux qui la prétendent sentir. Et de plus
si cet Argument étoit bon, il prouveroit la divine
inspiration de l'Alcoran; car je puis vous asseurer par ce
que je vois tous les jours parmi les bons & zélez
Mahométans, & vous pouvez l'avoir observé vous-même, qu'il y
a tout autant, & peut-être bien plus, de cette conviction
intérieure parmi eux, que parmi les plus dévots & les plus
zélez Chrétiens. Et l'expérience journaliére nous fait assez
voir, que la persuasion intérieure est capable de mener les
gens, qui se laissent entraîner par leur imagination aux
plus grandes extravagances.

Mais, continua t-il, quelle idée pouvez-vous avoir de Dieu,
qui selon vous est Maître souverain de tout l'Univers, & qui
en peut disposer toutes les parties comme il veut, si vous
croyez que pour faire connoître sa volonté au genre humain,
il lui faille employer des gens obscurs, ignorans, ou
fanatiques, pour écrire des Livres, ou pour profétiser, ou
prêcher, dans un coin reculé de la Terre, & parmi une troupe
de gens ignorans, sans que les Nations savantes & polies en
ayent aucune connoissance? Trouvez-vous que ce soit-là le
vrai moyen de faire sentir à tous les hommes une chose si
nécessaire, que la volonté de Dieu? Celui qui a tout créé &
tout arrangé selon son bon plaisir, & sans que rien pût
l'empêcher, n'a-t-il pas mis toutes choses dans l'état où il
vouloit qu'elles fussent? Et n'est-çe pas sa volonté, que ce
que nous appellons l'ordre, le cours ou la voix de la
Nature? De supposer quelqu'autre volonté particuliére dans
cet Etre infiniment parfait, c'est supposer du changement &
de l'imperfection, qui est contraire à sa nature. Et
supposer qu'il communique à certaines personnes, & qu'il
cache de beaucoup d'autres certaines régles ausquelles il
veut que tous les hommes se conforment, c'est supposer une
partialité injuste & indigne de lui. Ainsi on peut conclure
sûrement, que tout ce qu'on appelle Révélation divine dans
l'un ou l'autre Païs, n'est véritablement, qu'une Imposture,
fondée sur la foiblesse des hommes en général, & inventée
par ceux qui vouloient leur imposer dans de certaines vûës &
pour certains desseins.

Je lui répondis que si l'homme avoit demeuré dans cet état
de perfection où le Créateur le mit d'abord, if n'auroit
peut-être pas eu besoin d'une Révélation pour servir de
régle à ses actions; mais depuis qu'il a perdu ce bonheur
par sa propre faute, il est tellement gâté & enclin, à mal
faire, qu'il a besoin non-seulement de Révélations, mais
aussi des graces particuliéres du Créateur pour....

Alte-là, me dit-il, je vois que vous m'allez conter la Chûte
de l'Homme, & toutes ses suites, comme la corruption de sa
nature, le péché Originel, la Rédemption du Genre Humain,
&c. Ce sera, si vous voulez, le sujet de notre conversation
pour le reste de ce soir. Vos Théologiens, dit-il, ont bien
raison de dire que ces Mistéres sont l'écueil de la Raison
humaine; car assurément les lumiéres de la Raison son & du
bon sens n'y comprennent rien. Mais avant d'entrer dans
l'examen particulier de ces Articles, souffrez que je vous
raconte une Fable que je tiens d'un Philosophe Arabe qui a
beaucoup voyagé. Il disoit l'avoir faite pour donner à ses
amis une Idée de la Mythologie d'une certaine nation qu'il
avoit vûë.


_La Fable des Abeilles_.


Il y avoit autrefois, disoit-il, dans une Isle de l'Océan un
grand & Puissant Roi, Souverain de toute cette Isle. Son
pouvoir étoit si grand, que nul autre Roi ne l'égaloit en
Puissance; & tous ses Sujets lui étoient si soûmis, qu'il
n'avoit qu'à vouloir une chose pour qu'elle se fit: sa
volonté étoit même tellement la régle de toutes leurs
actions, qu'ils ne pouvoient faire que ce qu'il vouloit
qu'ils fissent. Sa Bonté étoit aussi grande que sa
Puissance, & la Sagesse aussi grande que l'une ou l'autre:
En un mot, il possédoit au souverain degré toutes les
perfections. Ce Roi avoit planté cette Isle, qu'il avoit
trouvée deserte, l'avoit remplie d'Habitans & d'Animaux de
toutes sortes, & l'avoit fait cultiver; en sorte qu'elle
produisoit tout ce qui étoit nécessaire, soit pour
l'entretien, soit pour l'agrément & le plaisir de tous les
Habitans.

Le Palais du Roi étoit le plus grand & le plus magnifique
qu'on puisse s'imaginer, & situé au milieu des plus beaux
jardins qu'on ait jamais vûs. Ce Monarque qui s'entendoit
parfaitement en tout, s'étoit formé un plan de ce que la
Nature pouvoit produire de plus beau, & puis donna ordre que
cela s'exécutât; ce qui fut fait sur le champ: car telle
étoit l'étenduë de sa Puissance que toutes choses tant
animées qu'inanimées se conformoient exactement à sa
volonté, & se rangeoient d'abord à son ordre. Il y avoit
encore des Parcs, des Prairies & des bois, tous d'une beauté
admirable, & remplis de toutes sortes d'Animaux, d'Oiseaux &
d'Insectes qu'on pourroit souhaiter, soit pour l'Usage, soit
pour l'Agrément. J'aurois beaucoup de choses merveilleuses à
dire si je voulois entrer dans le détail de ce qui regarde
tous ces Animaux, &c. C'est pour cette raison que je me
contenterai de vous conter ce que j'ai apris de plus
remarquable touchant une seule espéce des Insectes; c'est
des Abeilles.

Il y avoit dans cette Isle grande quantité d'Abeilles; &
comme le soin du Roi s'étendoit à tout, il fit en sorte
qu'il y eût abondance de fleurs par tout pour nourrir ces
Abeilles. Mais il y avoit dans un coin d'un des Parterres du
Jardin du Roi, une certaine espéce de fleurs ausquelles il
défendit aux Abeilles de toucher: Non pas que ces fleurs
fussent nuisibles aux Abeilles, ou que le Monarque s'en
souciât plus que d'aucunes autres fleurs; mais parce qu'il
vouloit, à ce qu'on m'a dit, éprouver leur obéïssance. Il
arriva peu de tems après, que quelques-unes des Abeilles,
oubliant l'ordre, ou s'en mettant peu en peine, s'en furent
sucer de ces fleurs. Le Roi s'en aperçût d'abord, & en fut
tellement irrité, qu'il résolut d'exterminer toutes les
Abeilles qu'il y avoit dans l'Isle, jurant même, tant sa
colere fut grande, qu'il n'en épargnerait pas une seule.
Mais quelque-tems après, quand le fort de sa colere fut
passé, il eût regret d'avoir passé une sentence si
rigoureuse; & quelque reste de pitié pour ces pauvres
Abeilles, engagea le Monarque, tout bon & miséricordieux, à
chercher quelque expédient pour les tirer d'affaire.

Le Roi avoit un Fils unique qu'il aimoit infiniment plus que
toutes les choses du monde; & il voulut que celui-ci fût le
Médiateur pour faire la Paix entre lui & les Abeilles. Mais
afin que cette Paix se pût faire d'une maniére convenable à
la dignité du Roi, & sans blesser son honneur & sa justice,
qui étoient intéressées à maintenir le serment qu'il avoit
fait, il fallut que ce Fils bien-aimé portât toutes les
peines dûës aux Abeilles, & pour cette fin qu'il devint
Abeille lui-même. Cette métamorphose s'étant donc faite, le
Fils s'alla rendre en forme d'Abeille dans une des plus
méchantes ruches de toute l'Isle; où il eût beau conseiller
aux autres Abeilles d'être plus circonspectes & de mieux
observer les ordres du Roi; elles se mocquérent de lui, le
maltraitérent & le piquérent tant qu'à la fin il en mourut.
Et ce qu'il y eût de bien pis, il eût en même-tems à essuïer
toute l'indignation & la colere du Roi son Pére, qui voulut
venger sur lui la faute des Abeilles. Dès que ce Fils fut
mort, il revint auprès de son Pére, & se mit à intercéder
pour les pauvres Abeilles dont il avoit payé la dette &
porté les peines. Ce qu'il continuë toûjours de faire, avec
tant de succès, que le Roi a pitié de plusieurs de ces
Abeilles, & leur pardonne leurs fautes, pourvû qu'elles
s'attachent entiérement à son Fils, comme beaucoup de Ruches
entiéres ont déja fait. On ne voit pas que ces Abeilles
favorisées fassent plus de miel, ou soient plus à leur aise
que les autres, mais la raison en est (à ce que leur
enseignent certains Frêlons qui se sont introduits en grand
nombre dans toutes ces Ruches) qu'elles sentiront mieux le
bien qui leur en revient, après qu'elles seront mortes.

Ce sont ces Frêlons qui enseignent aux Abeilles qui les
veulent écouter, toute cette Histoire, avec une infinité de
circonstances qu'on n'a pas touchées ici. Dans les
différentes Ruches même, & l'Histoire & les circonstances
sont tellement variées, que les unes la reçoivent d'une
maniére, les autres d'une autre, & quelques-unes n'en
croyent rien du tout. Ces derniéres sont menacées par les
Frêlons de punitions fort rigoureuses après leur mort: au
lieu que les Abeilles qui suivent leurs avis doivent
recevoir alors de grandes récompenses. Quand on leur dit
qu'il est visible que toutes les Abeilles quand elles sont
mortes tombent à terre & se consument, étant réduites en
poudre, ou en bouë; ils répondent gravement, que c'est-là
leurs corps seulement qui se consument; mais que leur
Bourdonnement, qui est quelque chose de différent de ces
corps, va joüir des récompenses, ou souffrir les peines dont
ils les ont menacez. Car ils leur font accroire, que quand
une Abeille qui a suivi les avis des Frêlons, & qui leur a
donné la plus grande partie de son Miel, vient à mourir, son
Bourdonnement va droit au Palais du Roi, & contribuë à
remplir sa grande Sale d'Audience d'une Musique dont ce
Monarque est fort charmé à ce qu'ils disent: Au lieu que le
bourdonnement d'une Abeille qui se conduit d'une autre
maniére, va après sa mort à une grande Voute sous terre, où
il est tout transi de froid, & fait un bruit fort
desagréable à cause des peines infinies qu'il y soufre. Il y
a une infinité d'autres semblables chiméres que ces Frêlons
ne cessent point d'inspirer aux pauvres Abeilles; car
s'étant dispensez de travailler, & vivant sur le travail des
Abeilles, toute leur occupation consiste à inventer de quoi
faire peur aux Abeilles & les tenir dans la dépendance; ce
qui leur reûssit si bien, qu'on voit une infinité de ces
pauvres Insectes si occupées de l'apréhension de ce qui
pourra arriver à leur bourdonnement après leur mort,
qu'elles ne sauroient manger avec plaisir le Miel qu'elles
ont fait, ni rien faire comme il faut pour le soûtien de
leur vie. Et quand il se trouve des Abeilles, qui méprisant
ces chiméres s'apliquent à leur travail, & ne prêtent point
l'oreille aux Frêlons, ils excitent les autres Abeilles
contre celles-là, & les font souvent tuër, ou pour le moins
chasser hors de leur Ruche comme dangereuses & séditieuses.
Il arrive souvent quand les Frêlons sont divisez entr'eux,
que toutes les Abeilles d'une Ruche prennent parti de l'un
ou de l'autre côté, & étant animées par les Frêlons, elles
se jettent les unes sur les autres, avec tant de violence,
que souvent on voit tuer la moitié des Abeilles d'une Ruche,
à cause qu'elles n'avoient pas conçû les chiméres des
Frêlons de la même maniére que les autres. Quelquefois même
ces Frêlons engagent des Ruches entiéres à faire la guerre à
d'autres Ruches, de maniére qu'on en voit quelquefois
plusieurs milliers de tuées de part & d'autre, uniquement
pour soûtenir de chaque côté les Chiméres de leurs Frêlons
contre celles des autres. Les Abeilles s'exposent même pour
la plûpart assez volontiers à cette tuërie, sur l'assurance
que les Frêlons, tant de l'un parti que de l'autre, leur
donnent, qu'elles rendent par-là un très-grand service au
Roi, qui leur en sçaura gré, & admettra leur bourdonnement
dans sa grande Sale, préférablement à celui de beaucoup
d'autres. Car ils prétendent savoir les Ordres & la volonté
du Roi beaucoup mieux que les autres Abeilles, à cause que
certains Frêlons, disent-ils, qui ont vécu plusieurs Siécles
avant eux, les ont apris de la propre bouche du Roi, & les
leur ont transmis, en partie gravez sur des morceaux de
cire, & en partie par les raports de leurs prédécesseurs.
C'est sur ce fondement que les Frêlons usurpent tant
d'autorité sur les Abeilles par toute l'Isle (car il y a des
Frêlons qui se sont fourez, dans presque toutes les Ruches)
& qu'ils étendent leur tyrannie jusqu'à rendre ces pauvres
Insectes tout-à-fait misérables. Ils leur défendent de sucer
sur de certains jours des fleurs dont ils leur permettent
l'usage en d'autres jours; & leur défendent de travailler à
faire leur Cire & Miel sur certains autres jours; à cause,
disent-ils, que le Roi le veut ainsi.

Après qu'il eût fini sa Fable impertinente & ridicule, qui
étoit beaucoup plus longue que je ne l'ai raportée, je lui
dis que j'en voyais fort bien le but, mais que je lui en
parlerois une autrefois; car il étoit alors trop tard & il
falut nous séparer, pour nous aller coucher. Je songeai
beaucoup cette nuit sur les moyens dont je me servirois
pour ramener cet homme de ses égaremens; & je fis dans ma
tête un plan dont j'espérois du succès. C'étois de commencer
à la premiére conversation que nous aurions ensemble, en
établissant l'existence d'un Dieu, Auteur & Créateur de
toutes choses, & puis de cette grande vérité déduire les
autres véritez principales de la Religion. Mais comme j'ai
déja dit, Dieu dans sa sage Providence ne voulut point que
mon projet s'exécutât; car quelque-tems après, ce pauvre
homme portant avec un autre une grosse poutre, il tomba & en
eût la tête écrasée; de maniére qu'il fut mort sans avoir le
tems de se reconnoître. Ce que je regardai comme une juste
punition du Ciel, à cause qu'il avoit fait un si mauvais
usage de son esprit & de son savoir. J'eus soin même de
faire remarquer cela à d'autres Libertins comme lui; mais
ils ne firent que se moquer de moi.

Il y avoit au reste, quatorze ou quinze ans que j'étois à
Sercelli, lors-qu'un jour, étant occupé à radouber un
Navire, je découvris un endroit vers le milieu, & à deux
piez de la quille, qui étoit fort ébranlé; la piéce qu'il
faloit-là devoit être considérable. Je fus obligé, pour
faire l'ouvrage bon & de durée, d'entrer dans le Vaisseau,
où il étoit resté une quantité de gros cailloux, dont on se
sert, aussi-bien que de gravier, pour lester les Navires. En
remuant ces pesants fardeaux qui m'embarassoient, j'allai
découvrir un paquet plus gros que les deux poings, roulé en
long, & lié à l'entour d'une ficelle. La peur que j'eus
qu'on n'aperçût que j'avois trouvé quelque chose, me le fit
cacher au plûtôt dans mes chausses: à midi après avoir
mangé, je m'écartai pour examiner ce que c'étoit. La
premiére envelope consistoit en un mouchoir de toile peinte;
là-dedans il y avoit un canon de bas de foye, & dans ce
canon un chausson bleu, où il y avoit une bourse qui
contenoit trois cens quatre-vingt-cinq belles & bonnes
Guinées. Mon premier soin fut de bien cacher mon trésor dans
un lieu sûr où personne ne s'aviseroit de l'aller chercher:
& nonobstant la grande joïe que j'en eûs, je me gardai bien
de faire paroître dans aucune occasion que je fusse plus
riche d'un sol qu'auparavant.

Environ six mois après, le Consul Anglois, qui se tenoit à
Alger, ayant des affaires dans notre Ville, vint avec deux
autres jeunes Messieurs pour voir si on bâtissoit quelques
Vaisseaux. Un de mes Camarades ayant justement dans ces
entrefaites, besoin d'aide pour remuër un mât auquel il
travailloit, il m'apella pour lui prêter la main: Monsieur
Elliot qui m'entendit nommer Massé, s'aprocha de moi, & me
demanda d'où j'étois. Je répondis à sa demande. J'ai un de
mes bons Amis, Marchand de soye à Londres, reprit-il, qui
est aussi du même endroit & qui s'apelle Jean Massé. Je sçai
bien, lui repartis-je, que j'ai laissé un Frére qui se
nommoit aussi Jean, qui étoit de six ans plus jeune que moi,
mais comme il y a autour de cinquante ans de cela, & que je
n'ai point reçû de nouvelles du depuis de chez nous, comme
ils n'en ont vrai-semblablement point eu des miennes, il est
impossible que je puisse rien dire de cela avec certitude.
Ce que vous me dites, interrompit le Consul, me fait croire
que vous êtes Fréres, car celui dont je parle doit avoir
environ soixante ans, & il m'a souvent entretenu d'un Frére
qu'il regrétoit beaucoup, & qu'il croyoit être péri il y a
long-tems. Là-dessus il falut que je lui disse en peu de
mots par quelle fatalité j'étois devenu Esclave en Afrique;
après-quoi il s'offrit d'en écrire à mon Frére, afin qu'il
cherchât un expédient pour me faire sortir de-là sur mes
vieux jours. Je lui déclarai alors en confidence que j'avois
de l'argent. Si cela est, me dit-il, je trouverai bien les
moyens de vous relâcher; mais il n'en faut faire aucun
semblant, laissez-moi gouverner tout cela, & ne vous mêlez
de rien: Adieu. Je lui baisai les mains, & me recommandai à
ses bonnes graces.

Un mois après, je fus tout étonné lorsque mon Maître me fit
apeller, & m'ayant pris par la main, me dit: Je suis ravi,
mon Ami, de ce que vous allez retourner dans votre Patrie.
Monsieur Elliot a traité pour votre rançon avec moi; allez
le joindre à Alger: Je vous souhaite un heureux voyage. A
ces mots je l'embrassai, & le remerciai de ses bontez, & des
égards qu'il avoit eu pour moi, depuis le jour de mon
arrivée, jusqu'au moment de ma sortie. Nous pleurâmes l'un &
l'autre comme si nous avions été proches Parens. De-là
j'allai prendre congé de mes Camarades, & me transportai
ensuite à Alger. Le Consul me reçût de la maniére du monde
la plus honnête. Je lui contai trente-cinq Guinées, qu'il me
dit que ma liberté lui devoit couter: ce qui n'étoit à la
vérité rien, mais on avoit eu égard à son crédit & à mon
âge.



CHAPITRE XVI.

_Contenant la suite des Avantures de Pierre Heudde, dont il
est parlé dans le II. Chap. & l'arrivée de l'Auteur à
Londres, &c._


Je restai plus d'un mois à Alger, avant que de m'embarquer
pour Londres. Pendant cet intervale de tems il arriva qu'un
Pirate Turc amena à Alger une Galére Françoise. Monsieur
Elliot se fit d'abord donner la liste de son équipage, afin
de voir si dans le nombre de ses Forçats, il n'y en auroit
point, dont le nom lui fût connu, & qui fût de sa Patrie. Il
en fit la Lecture en ma présence, & parut étonné d'y trouver
le nom d'un homme, qu'il avoit connu à Londres assez
particuliérement. Celui de Pierre Heudde, ne me donna pas
moins de surprise: il le remarqua, & m'en demanda la raison.
Sa curiosité m'engagea à lui en faire l'Histoire; en suite
de quoi nous nous transportâmes ensemble au lieu où l'on
avoit renfermé ces Galériens. Aussi-tôt que nous y fûmes
arrivez il s'informa de son homme, & moi je m'apliquai à
chercher le mien. Celui qu'il desiroit de voir étoit été
blessé dans le Combat, & étoit expiré il n'y avoit qu'un
quart d'heure: l'autre se trouva dans l'instant. Vous
apellez-vous Pierre Heudde? lui demandai-je. Oüi me
répondit-il. Ne vous ai-je jamais vû à Lisbonne,
continuai-je? Cela pourroit être, repartit-il, mais il
faudroit qu'il y eut bien du tems. Cela est vrai, repris-je,
puisque c'étoit, si je ne trompe, en 1643. ou 44. Il y avoit
alors-là un certain Facteur nommé van Dyk, l'avez-vous
connu? Vous pâlissez, il n'y a point de danger ici pour
vous. Assurément, il faut avouër que vous lui joüâtes un
vilain tour. Je ne sçaurois le nier, dit le Forçat, c'étoit
moi-même, qui lui enlevai une somme de trois cens Ducats. Je
demande pardon à Dieu de cet énorme péché, & des autres que
j'ai faits; J'en ai été suffisamment châtié en ce monde-ci,
j'espére qu'il me sera miséricorde dans l'autre. C'est
parler en Chrétien, lui dis-je, & vous êtes heureux de ce
que la Providence vous fait la grace d'être rependant de vos
fautes. Mais, dites-moi, je vous prie, poursuivis-je,
pourquoi, & quand vous avez été condamné aux Galéres? Le
Souvenir m'en fait frémir, Monsieur, me répondit-il, & je
voudrois que vous m'exemptassiez d'un recit si peu édifiant,
& qui ne peut que renouveller mon chagrin. Nous le loüâmes
des bons sentimens où il étoit; ensuite j'insistai sur ma
demande, où je fus soûtenu par Monsieur le Consul; de sorte
que l'ayant persuadé: Hé bien, Messieurs, je vous
contenterai, reprit-il, tant pour vous donner des marques de
mon obéïssance, que pour souscrire à la juste punition de
mes crimes.

Après le vol que j'eus fait à Mr. van Dyk, je m'embarquai
pour Nantes, ou sous le Nom de Vander Stel, & Neveu d'un
fameux Marchand de Vin de Rotterdam, je fis d'abord
connoissance avec tout ce qu'il y avoit-là de Négocians
Hollandois. Je ne sçaurois dire les caresses que ces bonnes
gens me firent; à peine se passoit-il un jour que je ne
fusse invité, chez l'un ou chez l'autre, à des repas
magnifiques. Dans ces entrefaites il arriva-là un Intendant
de Languedoc, qui avoit des habitudes avec plusieurs de ces
Messieurs chez qui je fréquentois; cela me donna occasion de
faire connoissance avec lui: il me voyoit volontiers; &
comme il étoit amateur du jeu, il fut ravi de m'y trouver de
la disposition. Quelquefois nous jouïons une partie aux
Echets, nous passions des après-dînées entiéres au Piquet;
mais toûjours sans nous faire grand mal, de part ni d'autre.
Enfin, l'étant un jour allé voir, j'eus le bonheur de le
trouver seul dans sa chambre, où il s'impatientoit, de
n'avoir Personne avec qui il pût passer le tems. Il fit
aporter des Cartes, & nous nous mîmes à jouër une partie
d'Ombre. Il étoit fort à ce jeu-là, mais je le surpassois en
finesse. Quelque dessein qu'il eût, il est sûr qu'il
m'excitoit plus à boire que de coutume; j'étois ravi de
cela, parce que je me doutois bien qu'une grande quantité de
Vin l'empêcheroit de découvrir si-tôt ma tromperie. En
effet, je lui emportai cinquante pistoles en moins de quatre
heures de tems. Il en parut étonné, & me demanda sa revanche
au Lansquenet: c'étoit justement-là où je l'attendois. Je
fis pourtant semblant de n'être pas fort versé à ce jeu-là,
& lui dis qu'à moins que la fortune ne m'en voulût comme au
précedent, il étoit impossible que je ne perdisse jusqu'à
mes chausses. Ici ma partie commença à s'échaufer plus que
jamais. Nous jouïons gros; & quoique je me laissasse gagner
de fois à autre, afin de ne le pas rebuter, environ le
minuit que nous nous quittâmes, je lui avois gagné plus de
trois mille écus, qu'il me compta deux jours après en belles
& bonnes espéces. Ce coup-là me mit merveilleusement bien
dans mes affaires. Je cousai cinq cens Ducats sur une bande
de chamois, dont je me fis une ceinture, que je portois sous
ma chemise, & l'Intendant étant parti d'un côté, je pris la
route d'Avignon de l'autre. En chemin faisant je
m'accommodai d'un Valet, & repris mon ancien nom de Heudde.

La dépense que je faisois dans ce nouveau séjour, ne faisoit
douter à personne que je n'apartinsse à des gens de la
premiére volée. Je ne faisois aucun scrupule de m'introduire
dans les meilleures Compagnies, & on se faisoit un plaisir
de m'y recevoir. Au bout de quinze jours ou trois semaines
il m'arriva casuellement de rencontrer dans la ruë une Fille
d'autour de vingt ans, qui étoit bien la plus excellente
beauté que j'eusse vû de ma vie. Je la laissai passer, &
lorsqu'elle fut à un cinquantaine de pas de moi, je me
retournai, & la suivis de loin, jusques à ce qu'elle entra
dans une Maison. Là-dessus je donnai ordre à mon Valet de
s'informer sous main si c'étoit-là le lieu de sa demeure, &
ce que faisoient ses parens. Il me vint rendre compte de
tout, & m'aprit que son Pére étoit Juif, & Marchand
Joüaillier, qui faisoit de grosses affaires. Dès le
lendemain je m'en allai le trouver, sous prétexte que je
voulois acheter un petit Diamant de vingt-cinq ou trente
pistoles; & pour lier un plus étroit commerce avec lui, je
lui dis mon nom, & le lieu de ma naissance. J'ajoûtai à cela
que je connoissois plusieurs Juifs à Amsterdam: je lui en
nommai même quelques-uns, qui ne lui étoient pas inconnus;
enfin je n'oubliai rien de tout ce que je crus capable de le
porter à me donner entrée dans sa maison, sans lui parler,
ni de femme, ni de fille. Cette premiére visite me réüssit
si bien, que je hasardai d'en tenter une seconde. J'achetai
efectivement une Bague, sur laquelle cet Usurier devoit au
moins gagner un tiers, mais ce n'étoit pas une affaire.
L'espérance d'un gain plus considérable le porta à m'inviter
de l'aller voir souvent; je profitai de sa Civilité, je me
mis aussi sur le pié de le traiter de tems en tems dans mon
hôtellerie.

Tout alloit le mieux du monde; mais je ne voyois pas que
cela avançât mon dessein, ainsi je conclus qu'il m'y falloit
prendre d'un autre biais. Comme je méditois là-dessus, il
arriva heureusement qu'à notre premiére entrevûë, il se
trouva accompagné d'un autre Juif. Je les jettai
insensiblement sur la différence des Religions; ce qui nous
engagea dans une dispute. Je fis semblant d'avoir ignoré
jusqu'alors la force de leurs argumens, & la foiblesse des
nôtres, à l'égard du Messie. L'espérance de faire un
Prosélite les fit aisément consentir à nous voir le plus
souvent qu'il se pourroit, afin d'avoir occasion de traiter
cette matiére à fond. Là-dessus je leur demandai d'assister
à leur Culte public; ils m'ouvrirent leur Sinagoge avec
joye; je me fis instruire dans leur Religion, & enfin,
convaincu de mes erreurs, par la Vérité de leurs principes,
on me circoncit, & je devins Juif. Aussi-tôt que cela fut
terminé, je fus solennellement initié dans tous leurs
Mistéres; j'avois entrée par tout, & le Sexe, qui me
regardoit comme un Saint, me faisoit part, à l'exemple des
hommes, de ses caresses & de ses honnêtetez. De mon côté, il
n'y avoit complaisance, dont je n'usasse à leur égard; sur
tout, j'avois des déférences respectueuses pour la belle
Juive, qui ne lui étoient pas desagréables. Je me mis, outre
cela, sur le pied de lui faire souvent de petits présens,
qu'elle recevoit avec plaisir, & que sa Mére ne dédaignoit
pas. Il n'y avoit que le Pére, qui ayant de grands biens à
donner à cette Fille unique, & qui ne laissoit pas d'être
avare pour cela, ne regardoit pas ce petit commerce de trop
bon œil.

Cependant je faisois le gros Monsieur, sans pourtant donner
dans l'extravagance. Cette maniére de vivre le surprenoit;
il enrageoit de savoir d'où je tirois de quoi fournir à mon
entretien; il s'en informoit à droit & à gauche, sans en
pouvoir aprendre la moindre nouvelle. Quand je vis cela,
j'envoyai mon Valet chez un Orfévre Juif, pour le prier de
lui vendre un couple de ses creusets, & de n'en dire
pourtant rien à personne. Le Jouaillier fréquentoit dans
cette Maison-là; de maniére que trois jours après mon Valet
fut tout étonné, qu'étant allé chez mon Ami, pour savoir
s'il étoit de loisir à me recevoir, il le tira à part dans
une chambre, le régala d'un verre de son meilleur Vin; &
l'ayant mis sur le chapitre des Creusets, il lui demanda
adroitement ce que je voulois faire de cela. Mon garçon, que
j'avois instruit d'avance, faisoit au commencement
l'ignorant, afin de lui donner occasion de croire qu'il y
avoit du Mistére: enfin, après bien des interrogations d'une
part, & des sermons de l'autre, que son Maître lui romproit
le cou s'il le disoit jamais à personne, il lui dit comme un
secret, qui devoit rester entr'eux deux, que je m'en servois
pour augmenter l'Or, & que j'étois un des premiers Chimistes
de l'Europe. Cette confession, qui lui paroissoit ingénuë, &
vrai-semblable, n'eut garde de tomber à terre. Mascado,
c'étoit le nom du Jouaillier, étoit ravi d'avoir découvert
ce secret; mais il ne savoit de quels moyens se servir pour
me porter à lui en faire aussi confidence. Il commença par
me sonder sur la qualité de mes éfets, s'ils consistoient en
argent, en maison, ou en fonds de terre: comment je faisois
pour tirer de l'argent de chez moi; il s'offrit ensuite de
m'en faire venir à peu de frais. Il me demanda si mon
dessein étoit de courir toûjours? s'il ne me seroit pas plus
avantageux de former un établissement fixe? & autres choses
semblables. Je répondis à tout cela d'une maniére assez
vague, & qui ne devoit pas fort le contenter. Voyant qu'il
ne pouvoit rien gagner du Maître il s'adressa pour la
seconde fois au Domestique, & à force de promesses, & d'un
petit présent qu'il lui fit, il s'assura de lui que la
premiére fois que je travaillerois au grand œuvre, il ne
manqueroit pas de l'en venir avertir.

Dix jours après je mis mes creusets au feu, & quoi que je
fusse presque en chemise, je m'étois si fort échauffé, à
force de soufler & d'agir, que le vermillon n'étoit pas plus
rouge que mon visage. Cependant, mon homme étoit couru chez
Mascado, pour l'avertir de ce qui se passoit, sous prétexte
que je l'avois envoyé acheter quelques dragmes d'eau régale;
de maniére qu'à peine l'un étoit-il de retour, que l'autre
s'en vint me demander. La servante, qui avoit été à la
porte, vint heurter à la mienne, & dit à mon Garçon qu'il y
avoit quelqu'un qui desiroit de me parler, & qu'elle avoit
déja dit que j'étois dans ma chambre. Je fis le fâché
là-dessus, & envoyai le Valet dire que je ne pouvois
recevoir personne. Le Juif se moqua de cela, & entrant
éfrontement là où j'étois. Je vous demande pardon, Monsieur,
me dit-il; étant fort retiré depuis votre conversion, je
vous croyois occupé à quelque acte religieux, & de peur
qu'un excès de dévotion ne vous rende mélancolique & rêveur,
comme il semble que vous le devinez depuis peu, j'ai pris la
liberté d'entrer sans être introduit, dans le dessein de
causer une heure avec vous, & de vous inviter à venir passer
la soirée chez moi en famille. Mais que faites-vous ici,
continua-t-il? Etes-vous devenu Chimiste? Qu'avez-vous-là
dans ces Creusets? je croi, ma foi, que vous cherchez la
pierre Philosophale. Parlons d'autre chose, lui dis-je, en
paroissant fort embarassé, il faut avoir quelque occupation
dans ce Monde, & le reste; car il n'est pas nécessaire de
vous entretenir ici du Dialogue que nous composâmes lui &
moi à cette occasion. La conclusion fut, après bien des
détours, & à condition qu'il n'en diroit rien, que je
sçavois multiplier l'or. Il ne faut pas vous le cacher,
reprit-il, j'étois surpris de la dépense que vous faites,
sans qu'il ait encore paru que vous tiriez des deniers
d'ailleurs, & que vous ayez encore parlé à personne pour
vous en faire venir. Mais votre science est-elle assurée, &
cela ne manque-t-il jamais? La premiére fois que je
travaillerai, lui répondis-je, je vous en ferai voir
l'expérience.

Quelques jours après je lui marquai éfectivement une heure,
& lui dis d'aporter en même tems dix Ducats. Il jetta en ma
présence ces dix piéces d'or dans l'un de mes Creusets, je
mis ma poudre de multiplication dans l'autre. Ensuite je
mêlai tout cela, & le remuai bien d'une verge de fer, qui
était creuse, & dans laquelle j'avois mis la valeur de
cinquante francs de poudre d'or, qui étant arrêtée par un
peu de cire, dont j'en avois fermé l'ouverture, & qui se
fondit incontinent, augmenta de cette somme la Masse de
Métail, que lui-même y avoit mise. Le tems fixé pour
l'opération étant écoulé, je lui remis entre les mains le
petit lingot, qui étoit résulté de cette fusion. Il l'alla
d'abord porter à son Ami l'Orfévre, qui lui dit que l'or
étoit du meilleur qui se pût voir. Il fut charmé de ce
secret, & commença par me vouloir porter à travailler tous
les jours. Je lui répondis que j'avois assez d'argent fait:
qu'il me suffisoit de m'occuper lorsque cela étoit
nécessaire, & que tant que je n'aurois ni feu, ni lieu, je
ne m'amuserois jamais à amasser de grands trésors. Outre
qu'il y avoit beaucoup de peine à aprêter la poudre dont
j'avois besoin, & qu'on couroit risque, en la faisant,
d'altérer sa santé, à moins que d'avoir un grand
Laboratoire, & tous les instrumens propres à un ouvrage de
cette importance. Vous baillez, Messieurs, sans doute, à
l'ouïe de toutes ces particularitez, j'en omets pourtant, de
peur de vous ennuyer, beaucoup d'autres qui ne seroient peut
être pas desagréables dans une autre conjoncture. Pour
couper court, on n'attendit pas que je parlasse de Mariage,
il se trouva des entre-méteuses, qui m'en firent elles-mêmes
la proposition. Je voulus pourtant que tout cela se fit dans
les formes; étant assuré de mon fait, je demandai la belle
Juive à ses parens, qui me l'accorderent avec des marques
d'une entiére satisfaction, & me prirent incontinent chez
eux.

Nous n'avions été guére mariez que mon Beau-Pére commença à
me parler d'affaire. Vous avez un talent, mon Fils, me
dit-il, qu'il ne faut point enfouïr: agissons pendant que
nous en avons la commodité, & amassons des biens pour nous &
pour nos décendans. Je donnai incontinent dans son sens, &
nous résolûmes de faire notre Laboratoire dans une maison de
campagne, qu'il avoit à six milles de la Ville, afin que
nous puissions y travailler en repos, & sans être aperçus
de personne. Mais je n'avois plus de poudre de
multiplication, il en faloit aprêter d'autre; & parce que
cela demandoit du tems, & ne s'exécutoit pas sans de grands
frais, & beaucoup de peine, nous résolûmes d'en faire pour
un Million au moins à la fois. Là-dessus je lui donnai la
liste des drogues, qui entroient dans cette composition,
dont la plus grande quantité étoit du Mercure. Je lui fis
donc acroire qu'il me faloit du Sel marin, & mineral, de
l'Antimoine, de la semence de Perles, du Corail, de la
Cendre de genisse, de la Corne de cerf, & de Licorne, des
yeux d'Ecrevisses de mer, de la dent d'Eléphant, du Sang de
Dragon, des grifes d'Aigles, des Oiseaux de Paradis, des
Becs de perroquet de l'Amérique, des Têtes de Vipéres, des
Os de Chameau, la Queuë d'un Crocodille, la hûre d'un
Marsouin, de la Côte de Baleine; de tous les Métaux, & de la
plûpart des Minéraux. Il étoit nécessaire qu'une certaine
quantité déterminée de tout cela infusât pendant trois
jours, dans de l'urine de brebis, mêlée avec la troisiéme
partie de sa pesanteur de bouse de vache grise, qui eut été
détrempée dans de l'eau du Rhin, l'espace de neuf jours, qui
est le quarré de trois: & le nombre cubique de cette même
quantité, savoir vingt-sept jours, où un mois périodique,
étoit le tems que l'on devoit employer pour calciner toute
cette masse, & la réduire par un feu lent, en cette
prétenduë poudre de projection.

Tout cela n'épouventa point le bon homme, l'espérance d'un
grand gain lui faisoit envisager comme aisé, ce qu'un autre
n'auroit pas trouvé faisable. Il fut donc question de
chercher ce que je lui demandois. Une partie se trouva à
Avignon, & aux environs de-là, l'autre se devoit tirer de
Hollande, où l'on trouve en effet de tout ce qu'il y a au
Monde. Je lui fis ensuite comprendre, que l'Or qui avoit une
fois passé par mes mains, ne pouvoit plus être multiplié, &
qu'ainsi il devoit tâcher de ramasser de grosses sommes,
soit qu'il en payât l'intérêt, ou qu'il les prit de ses
Amis, qui seroient bien aises de participer au profit.
L'Orfévre fut le premier auquel il fit part du secret, &
qui le pria de prendre de lui cinq cens louis, à telles
conditions qu'il voudroit. Plusieurs autres l'imitérent,
mais toûjours en cachette, & chacun sous serment de ne le
révéler à qui que ce fut, non pas même à leur propre Femme;
de sorte que l'un ignoroit absolument ce qui se faisoit avec
l'autre. A mesure que l'on recevoit de l'or, on le portoit à
la maison de campagne, où j'étois le plus souvent occupé à
mettre ordre aux choses.

Enfin, quand je vis que tout étoit sur le point d'être prêt,
je dis à mon Beau-Pére, & à ma Femme, que j'allois mettre la
derniére main à l'Ouvrage; mais que comme cela demandoit
beaucoup d'aplication, & que j'avois au moins besoin de
trois jours, je les priois de ne me venir point interrompre
avant ce tems-là. Je sortis à la porte fermante, après
m'être saisi d'un Baguier, où il y avait au moins pour
soixante mille livres de Joyaux. Dès que je fus arrivé à la
Métairie, j'allai prendre un peu de repos; puis m'étant levé
de grand matin, je me chargeai de tout ce qu'il y avoit-là
de deniers, & dis au Fermier qu'une affaire de la derniére
importance, & à laquelle je n'avois, pas pensé plûtôt,
m'apellant à Arles, s'il arrivoit que ma Femme vint-là au
bout de trois ou quatre jours, comme elle me l'avoit promis,
il ne manquât pas de l'assurer de ma part, que j'abrégerois
mon Voyage autant qu'il me seroit possible; & étant monté à
cheval, je lui dis adieu. D'abord que je fus hors de la
portée des yeux de ce Païsan, je tournai de l'autre côté, &
pris la route de Lion.

Etant arrivé dans cette fameuse Ville, il se rencontra que
le Marquis de Villeneuve vint souper dans l'hôtellerie où
j'étois logé: il eut la curiosité de me connoître. Je lui
dis que j'étois Hollandois, de la Famille de Wassenaar, &
que j'étois Cornette au service de Leurs Hautes-Puissances;
Mais qu'ayant eu le malheur de tuër en duel un Enseigne du
Régiment des Gardes du Prince d'Orange, qui apartenoit à des
Personnes de très grand crédit, j'avois été obligé
d'abandonner mon Païs, de peur des conséquences; mais que ce
qu'il y avoit de consolant pour moi, c'est que je n'étois
pas sorti les mains vuides, outre qui je m'étois fourni de
bonnes Lettres de crédit. Là-dessus ce Cavalier me fit mille
honnêtetez. Je connois votre Famille, Monsieur, me dit-il,
elle est considérable dans les Païs-Bas; & pour vous montrer
que je l'estime, si vous voulez faire une Compagnie à vos
dépens dans le Régiment de Cavalerie, que je suis sur le
point de lever, il ne tiendra qu'à vous d'être Capitaine. Je
pars pour la Cour, nous pourrons faire le Voyage ensemble, &
je me fais fort de vous faire agréer au Roi. Je vous prens
au mot Monsieur le Marquis, lui répondis-je; & tirant de mon
petit doigt un Diamant de cinq cens écus, que m'avoit fourni
le baguier que j'avois pris, & qui avoit déja plusieurs fois
éblouï les yeux de ce Colonel, voilà dequoi je vous fais
présent sur le Marché. Le lendemain je me fis faire un habit
galonné d'autour de cent pistoles; je vendis mon Cheval,
m'accommodai d'un Valet de chambre, & m'étant fourni de tout
ce qui m'étoit nécessaire, nous prîmes le Coche, qui nous
mena à Paris.

Nous n'y eûmes pas été long-tems que mon Patron me fit
expédier ma Commission, & me recommanda fortement de songer
au plus vîte à lever du Monde. Monsieur de Saint Jean, qui
étoit mon Lieutenant, me conseilla d'aller avec lui du côté
de Joinville en Champagne, où il avoit de grandes habitudes,
& où, selon lui, nous devions trouver des hommes & des
chevaux à raisonnable prix. Efectivement, à peine y
avions-nous été six semaines, que nous étions à peu près
complets. Mais outre les dépenses excessives, que je faisois
de toutes les maniéres, j'eus le malheur que mon pendart de
Valet d'Avignon, que j'avois fort mal payé de ses peines, &
qui étoit de ces endroits-là, m'ayant casuellement vû, il me
reconnut. Le fripon, tant par un principe de vengeance, que
dans la vûë d'être libéralement récompensé de ma Femme, en
donna d'abord la nouvelle à Mascado. Ce rusé Juif fit de
telles diligences, & employa des gens si puissans, que
non-seulement je fus arrêté, & mis en prison peu de tems
après; mais ayant été accusé & convaincu de la derniére
friponnerie, on me dépouilla de mes restes, & on me condamna
aux Galéres pour jamais.

Voilà, Messieurs, continua Pierre Heudde, comment on arrêta
le cours de mes infâmes débauches. Vous voyez par-là que mon
Esclavage doit avoir été long. Les plaisirs que j'ai eus,
n'ont pas égalé les peines que l'on m'a fait endurer. Celui
qui gouverne tout, l'a voulu ainsi: je souffre ses châtimens
avec patience, jusques à ce qu'il ait la bonté d'y mettre
fin. Nous le plaignîmes de son malheureux sort; & Monsieur
Elliot lui ayant donné la valeur d'un écu, l'assura dans les
dispositions où il le voyoit, qu'il tâcheroit de lui rendre
service. Nous aurions bien voulu savoir de cet infortuné, &
le lieu de sa naissance, & de quelles gens il étoit issu;
mais il ne voulut jamais nous le dire: desorte que nous nous
retirâmes, en admirant la sage conduite du Tout-Puissant, à
l'égard de ses créatures, bonnes & méchantes.

Je m'étois si peu soucié d'Alger, pendant le séjour que j'y
avois fait, & j'avois été si peu curieux d'en parcourir
tous les quartiers, que je fus émerveillé, d'abord que nous
fûmes en mer, d'y découvrir des beautez qui ne m'étoient
point venuës dans la pensée. Cette charmante Ville est
située en forme d'Amphitéatre, sur le penchant d'une haute
Montagne, de sorte qu'on la peut voir toute entiére d'un
coup d'œil, quoi qu'elle soit grande, & contienne plus de
cent mille Habitans. Il n'étoit pourtant plus tems d'y
retourner pour l'examiner, & j'en avois même fort peu
d'envie. La saison étoit agréable, & nous eûmes un Voyage si
heureux, que je n'en ressentis pas la moindre incommodité.
Enfin, j'arrivai à Londres, cette fameuse & magnifique
Ville, qui éface par son lustre tout ce que j'avois vû
auparavant, le quatriéme jour du mois de Mai 1694. âgé de
soixante & treize ans, mais fort & vigoureux pour mon âge.

La premiére chose à laquelle je pensai, fut de me faire
habiller, parce que je ne voulois point me montrer à mes
Amis dans l'équipage où j'étois. Mon hôte parloit François,
je le priai de m'envoyer querir un Tailleur, qui entendit
aussi ma Langue. Cet homme étant venu, & m'ayant mené chez
un Marchand Réfugié: pendant que nous étions occupez à voir
des étoffes, il entra un homme, qui dès qu'il eut jetté les
yeux sur moi, & entendu que j'étois un Esclave de Barbarie,
fut pris d'une hémoragie, qui lui fit perdre plus de vingt
onces de sang: il n'y avoit pas moyen de l'étancher. Chacun
mettoit en usage les remédes qu'il avoit apris, mais voyant
que tout cela étoit inutile, & que l'on parloit même de
faire venir un Chirurgien pour lui ouvrir la veine, je lui
pris le petit doigt, du côte de la narine qui saignoit, & le
liai bien fort d'une éguillée de Fil, entre l'ongle & la
premiére jointure. Ce reméde, qui ne me manqua jamais, mais
dont peu de Personnes sont capables de bien oser, fit son
éfet, & fut admiré de la Compagnie. Le Marchand, qui
connoissoit le Personnage, fit venir un verre d'eau de vie,
& l'ayant pris des mains de sa Servante: A vous, dit-il,
Monsieur Massé, il faut réparer par un peu de ces esprits,
une partie de la perte que vous venez de faire.

Quoiqu'il fût jeune lorsque je sortis de chez nous, il avoit
pourtant conservé quelques traits, qui me le firent
aussi-tôt reconnoître, outre qu'il est extrêmement marqué de
la petite vérole. Vous vous appellez donc Monsieur Massé,
lui dis-je? Oui, me répondit-il, à votre service.
Connoissez-vous, repris-je, Monsieur Elliot, Consul à Alger?
Très-particuliérement, me répondit-il. Hé bien, repris-je,
voilà une Lettre qu'il m'a chargé de vous rendre. Il prend
la Lettre, l'ouvre & se met à la lire: mais venant à
l'endroit où il étoit fait mention de moi, il la pose avec
précipitation sur le Comptoir, contre lequel il étoit apuyé,
& se jette à corps perdu sur mon cou, sans prononcer une
seule parole.

Quelque effort que j'eusse fait pour me posséder, il me fut
impossible de proférer un mot de long-tems; nous nous
tenions collez comme deux Statuës de pierre, & je croi que
nous serions morts de joye l'un sur l'autre, si on n'eût
pris soin de nous séparer. Vous sortez d'esclavage, mon
très-cher Frére, me dit-il la larme à l'œil, & vous êtes
sans doute destitué des biens du monde. Le Ciel m'a beni
pour nous deux; venez chez moi joüir le reste de vos jours,
& de mon abondance, & de votre liberté. Il est juste que
vous gouverniez à votre tour: moi, ma femme & mes enfans,
serons maintenant vos Esclaves: je veux que vous commandiez
chez moi, & je prétens être le premier à vous obéir. Je
voulus répondre à ses civilitez, & lui faire comprendre
qu'un homme de mon âge seroit un objet peu agréable à de
jeunes gens; qu'il valoit mieux que je me mise chez quelque
Etranger, qui seroit obligé en le payant de souffrir de mes
infirmitez. Mais il m'interrompit d'abord; & ayant donné
ordre au Tailleur d'achever au plus vîte mon habit, il me
mena à sa maison.

Tout ce que j'ai dit de mon Frére n'est absolument rien au
prix de ce que fit sa Famille: ma Sœur, son épouse, & mes
neveux & niéces ses enfans, pensérent me manger tout vif de
joye. On me donna un très-bel apartement pour me loger, & un
Domestique pour me servir dans toutes mes nécessitez.

Le Grand, un de mes compagnons de voyage, ayant apris mon
arrivée, me fit la grace de me venir voir. Il me raconta
comment après avoir quité Goa, il étoit passé dans l'Isle de
Java, où il avoit eu le bonheur de s'introduire chez Mr de
St Martin, qui l'avoit introduit chez Mr. Van Reden,
Gouverneur de Batavia, & par le moyen duquel il avoit eu
occasion de profiter des leçons de Mathématique, que je lui
avois données, en exerçant la Charge d'Ingénieur en
plusieurs favorables rencontres: ce qui l'avoit mis en état
de vivre honnêtement le reste de ses jours. Il m'apprît
aussi que la Forêt étoit mort en ces quartiers-là fort à son
aise; mais il ignoroit ce que les autres étoient devenus.

S'il faut rendre justice à ce galant homme, j'avouë
franchement que ses fréquentes conversations n'ont pas peu
contribué à me remettre en mémoire quantité de
circonstances, dont je n'avois presque plus la moindre idée;
& que quoiqu'il s'en faille beaucoup que cette relation soit
telle, qu'elle auroit paru au jour, si j'avois pû conserver
mes Journaux, ou que j'eusse eû par tout la commodité de
dresser de justes Mémoires; sans lui, elle auroit été encore
bien moins complete.

Si j'ai oublié bien des choses, je n'ai en récompense rien
avancé dont je n'aye été le témoin, ou qui ne me soit venu
de premiére main. Et j'aurois donné cette relation de mes
Voyages au Public il y a dix années, si des raisons fortes,
& entr'autres deux, ne m'en eussent empêché. La premiére de
ces raisons, est que mon frére ayant eu part aux grandes
Fermes en France, y avoit si-mal réüssi, qu'il s'étoit vû
obligé de tout abandonner, & de venir s'établir en
Angleterre, où il fait le moins d'éclat qu'il lui est
possible; de peur qu'on n'aprenne de ses nouvelles à la
Cour, & qu'on ne lui fasse des affaires. L'autre n'est pas
de moindre poids; elle me touche en particulier.
J'aprehendois que mon Livre ne donnât l'envie à quelque
Monarque insatiable de vouloir conquérir le Roïaume dont je
fais la description, & qu'on me forçât de servir de guide à
ceux qui seroient employez pour une expédition si dificile.
Je suis las de voyager, & mon âge ne me permet plus de
suporter les fatigues, que j'ai endurées autrefois. Mes
Neveux se sont chargez du soin de ce Manuscrit après notre
mort; de sorte que, lorsqu'on le verra, on peut être
persuadé que mon Frére & moi ne sommes plus au monde.


FIN.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Voyages et Avantures de Jaques Massé" ***

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