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Title: Cours Familier de Littérature (Volume 16) - Un entretien par mois
Author: Lamartine, Alphonse de, 1790-1869
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours Familier de Littérature (Volume 16) - Un entretien par mois" ***

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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTÉRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE



                    TOME SEIZIÈME.



                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
                        1863


L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
l'étranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTÉRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                          XVI


Paris.--Typographie: Firmin Didot frères, imprimeurs de l'Institut et
de la Marine, rue Jacob, 56.



COURS FAMILIER

DE

LITTÉRATURE.

XCIe ENTRETIEN.

VIE DU TASSE. (PREMIÈRE PARTIE)


I.

De tous les hommes qui ont illustré leur nom dans les oeuvres de
l'esprit, le Tasse est peut-être celui dont la vie et l'oeuvre se
confondent le mieux dans une conformité plus complète. Son oeuvre est
un poëme, sa vie une poésie: en lui naissance, patrie, nature, génie,
vie, amour, infortune et mort, tout est d'un poëte. On ne sait, quand
on le lit, si c'est l'homme qui est le poëme ou si c'est le poëme qui
est l'homme. Nous allons écrire son histoire le plus poétiquement
aussi que nous le pourrons; d'une main qui dans un autre âge écrivit
des vers; mais nous n'ajouterons aucune circonstance ou aucune couleur
imaginaire à la merveilleuse vérité de ce récit. Les études de vingt
ans d'un de ces hommes studieux que l'enthousiasme attache aux grandes
renommées avec une sorte de piété littéraire comme la curiosité
attache certains érudits à la pierre sépulcrale des vieilles tombes
pour déchiffrer des épitaphes, M. Black, et nos propres recherches en
Italie pendant de longues années de loisir, nous ont révélé sur la vie
aventureuse et mystérieuse du Tasse tout ce qui avait été jusqu'ici
énigme, conjecture ou préjugé historique. Ce récit en sera peut-être
moins romanesque, mais quel roman eut jamais l'intérêt de la vérité?
M. Black, guidé par la vie du Tasse, écrite en 1600 par le marquis
Manso, qui avait connu et aimé le poëte, et par l'histoire plus
récente de l'abbé Serassi, a suivi trace à trace, dans toutes les
archives et dans toutes les bibliothèques d'Italie, pendant dix ans,
les moindres lueurs de vérité qui pouvaient recomposer le vrai jour
sur la vie de son héros; moi-même, une sorte de piété semblable à une
parenté des âmes m'attira de bonne heure vers ce nom comme un pèlerin
vers un sépulcre. C'est d'un sépulcre en effet que naquit en nous ce
premier culte de mon imagination et de mon coeur pour le chantre de _à
Jérusalem délivrée_.


II.

Un soir d'automne de l'année 1812 je visitais pour la première fois
Rome, ville presque déserte alors par l'enlèvement du pape et par la
dispersion des pontifes de l'Église romaine, que Napoléon avait
emprisonnés à Savone. On ne rencontrait dans les rues que des soldats
français du général Miollis, gouverneur de Rome, et des bandes de
pauvres moines affamés portant la pioche ou roulant la brouette pour
gagner quelques _baïoques_ (monnaie romaine) en déblayant les
monuments de l'antiquité de leur propre ville, à la solde des barbares
étrangers. C'était la dispersion de Babylone par la main de ce même
guerrier que le pape avait si docilement couronné pour appuyer son
autel sur le trône. J'ai revu bien souvent depuis la Ville éternelle,
mais jamais sa physionomie désolée ne me parut convenir davantage
qu'alors à la mélancolie de son nom. Rome est le sépulcre du passé;
les sépulcres doivent être dans les solitudes, le bruit et les pompes
du monde sur un tombeau sont des contre-sens qui choquent l'âme.
L'Italie est en deuil des religions et des empires, le bruit et la
joie attristent dans cette maison de douleur.


III.

Je passais mes journées solitaires à errer souvent sans guide dans les
rues et parmi les monuments de Rome; plus j'étais jeune, plus ces
images de vétusté se reflétaient en poignantes impressions sur mon
esprit. La jeunesse, en qui la vie semble inépuisable, parce qu'elle
est neuve, se complaît à ces images de mort; elles ne sont pour elle
que la mélancolique poésie de la destruction et du renouvellement des
choses humaines. Ces vestiges de la fortune et des siècles semés sous
ses pas ne lui paraissent que des empreintes gigantesques et
mystérieuses d'un fleuve qui a roulé ces débris dans le vaste lit du
temps; elle ne croit pas que ce fleuve revienne jamais sur son cours
pour l'entraîner elle-même avec les hommes et les choses du temps
présent.


IV.

Ce jour-là, le caprice ou le hasard m'avaient conduit dans les
quartiers les plus suburbains et les plus indigents de Rome. Après
avoir suivi une longue rue presque déserte sur laquelle s'ouvraient
seulement les hautes fenêtres grillées de fer d'un hôpital des
pauvres, je passai sous des voûtes de haillons séchant au soleil, que
des blanchisseuses suspendent à des cordes tendues d'un côté de la rue
à l'autre, et qui flottent au vent comme des voiles déchirées pendent
aux vergues après la tempête. On n'entendait sortir des fenêtres
démantelées de ces maisons que les voix criardes des _Transtévérines_
qui s'appelaient d'un grenier à l'autre, les pleurs d'enfants qui
demandaient le lait de leurs mères, et le bruit sourd et cadencé des
berceaux de bois que ces pauvres mères remuaient du pied pour les
endormir; on n'apercevait çà et là sur le seuil des maisons ou sur les
balcons que quelques figures pâles et amaigries de femmes élevant
leurs bras grêles au-dessus de leurs têtes pour atteindre le linge que
le soleil avait séché; de temps en temps une jeune fille demi-nue, à
la taille élancée, au profil antique, au geste de statue, à la
chevelure noire et aussi lustrée que l'aile du corbeau, apparaissait
sur un de ces balcons sous des nuages flottants de haillons parmi les
pots de basilic et de laurier-rose, comme ces giroflées qui pendent
aux murailles en ruine, trop haut pour être respirées ou cueillies par
le passant. Ces belles apparitions de la nature, parmi ces laideurs et
ces vulgarités de la misère romaine, attestaient encore, dans cette
noble et forte race, la puissance éternelle de la séve qui produisit
jadis tant de gloire et en qui germe toujours la beauté.


V.

À l'extrémité de cette rue immonde, une rampe rapide, gravissant le
flanc d'une des sept collines, montait vers un petit monastère
inconnu, qui s'élevait dans une lueur du soleil au-dessus de la fumée
et du brouillard du faubourg, comme un promontoire éclairé des rayons
du jour qui s'éteint, pendant que la mer à ses pieds est déjà dans
l'ombre de la brume. On apercevait au-dessus du mur d'enceinte de ce
couvent les cimes vertes de quelques orangers qui contrastaient avec
la teinte sale et grisâtre des pierres, et qui faisaient imaginer
entre les murs du cloître un petit pan de terre végétale, une oasis de
prière, une ombre, une fraîcheur, peut-être une fontaine, peut-être un
jardin, peut-être le cimetière du couvent. La petite cloche du
campanile, comme une voix timide qui craignait d'éveiller l'étranger
maître à Rome, tintait l'Angelus du soir aux solitaires et aux pauvres
femmes du quartier: cette cloche avait dans son timbre argentin
quelque chose du gazouillement de l'alouette qui s'élève d'un champ
moissonné devant les pas du glaneur. La joie et la tristesse se
fondaient dans son accent; le site élevé, la touffe de verdure, le son
de la clochette, la lueur sereine du soleil sur ce groupe de
murailles, attirèrent machinalement mes pas vers le couvent. Je gravis
lentement la rampe pavée de cailloux luisants du Tibre, entre lesquels
la mousse et les herbes parasites poussaient sans être foulées. À
droite, de hautes murailles grises, percées de meurtrières, dominaient
la rampe; à gauche, un parapet en pierre soutenait le chemin et
laissait voir par-dessus ses dalles l'océan immobile et brumeux des
rues, des débris, des clochers, des ruines de Rome, qui s'étendait
sans bornes sous le regard et qui se confondait avec l'horizon des
montagnes de la Sabine.


VI.

Au sommet de la rampe, une petite place pavée s'ouvrait à droite comme
une cour extérieure et banale du petit édifice; quelques bancs de
pierre polie, adossés aux murs du couvent, semblaient posés là par
l'architecte pour laisser respirer les pieux solitaires sur le seuil,
avant de sonner à la porte, ou pour laisser contempler à loisir aux
visiteurs le magnifique horizon du cours du Tibre, du tombeau colossal
d'Adrien, du Colisée, des aqueducs et des pins noirâtres du _monte
Pincio_, qui se disputaient de là le regard.

Cette petite place ou plutôt cette cour était enceinte d'un côté par
le portail modeste, mais cependant architectural, de la chapelle des
moines; de l'autre, par la porte basse et sans décoration du couvent;
à côté de cette porte pendait une chaînette de fer pour sonner le
portier; en face de la rampe et entre les deux portes de l'église et
du monastère, un petit portique ouvert, élevé d'une ou deux marches,
et dont les arceaux étaient divisés par des colonnettes de pierre
noire, offrait son ombre aux pèlerins; quelques médaillons de marbre
incrustés dans le mur et quelques fresques délavées par les pluies
d'hiver étaient le seul ornement de ce portique; un vieil oranger au
tronc noir, ridé, tortu comme celui des chênes verts qui croissent aux
rafales d'un cap penché sur la mer, élançait son lourd feuillage
au-dessus du mur du parapet et semblait regarder éternellement les
côtes de la mer de Naples, sa patrie. Je m'assis un moment sur le banc
de pierre à son ombre. J'ignorais tout de ce site jusqu'au nom, mais
il semblait m'attacher à ce banc comme si l'âme du site, _genius
loci_, avait parlé à voix basse à mon âme. Je me disais _qu'il faisait
bon là_, comme l'apôtre; j'aimais cette avenue de solitude et de
misère par laquelle j'y étais monté, cet escarpement qui le séparait
de la foule, cet horizon qui portait la pensée au-delà des siècles, ce
silence, ces portes fermées, ce mystère, cet arbre isolé, ce seuil
d'église, ce monastère vide, ces dalles polies sous le portique par
les pas, par les genoux et peut-être par les larmes des voyageurs tels
que moi, cherchant sur les hauts lieux l'entretien avec leurs pensées
et les inspirations de la solitude. Je me disais qu'après une vie
agitée et peut-être avant les orages et les mécomptes de cette vie, il
serait doux d'avoir son tombeau sous ces orangers, d'y dormir ou d'y
rêver, car l'homme est si essentiellement un être pensant qu'il ne
peut croire au sommeil sans rêve, même de la tombe; j'y écoutais
mourir le sourd murmure de la grande ville qui s'assoupissait à mes
pieds, semblable au bruit d'une mer qui diminue à mesure qu'on
s'élève sur le promontoire; j'y regardais les derniers rayons du
soleil, dorant comme des phares les pans de murailles jaunies du
Colisée. Cependant je ne sais quelle curiosité amoureuse du site et de
sa paix me poussait à connaître aussi les cloîtres intérieurs et le
jardin que ces murs dérobaient à mes regards; je m'y figurais des
mystères de recueillement et de charmes secrets.

Sans savoir si l'édifice était vide ou encore habité par quelques
vieillards laissés par charité dans la maison pour y sonner, par
souvenir, l'heure des anciens offices, je tirai moi-même, timidement,
la petite chaînette de fer qui pendait contre le mur de la porte: la
cloche intérieure tinta avec mille échos dans les corridors. Il se
passa un long intervalle de temps entre le tintement de la sonnette et
la moindre rumeur dans le couvent: j'allais me retirer croyant n'avoir
éveillé que ses échos, quand le bruit lointain d'un pas de vieillard,
lent et alourdi par des sandales à semelles de bois, retentit du fond
du monastère. Un frère, vêtu de bure brune, une corde pour ceinture,
un capuchon de laine relevé sur le visage, quelques rares cheveux
blancs ramenés en couronne sur ses tempes, ouvrit la porte et me
demanda en italien si je désirais visiter le tombeau du Tasse. «Le
tombeau du Tasse?» m'écriai-je: «est-ce que je serais ici à
_Saint-Onufrio_?» car j'avais lu les belles pages de Chateaubriand sur
le couvent et l'oranger de Saint-Onufrio. «Oui,» me dit négligemment
le frère, et il m'ouvrit sans autre entretien la porte extérieure de
la chapelle, et, me montrant du geste une tablette de marbre incrustée
dans le pavé de l'église, j'y tombai à genoux, et j'y lus
l'inscription célèbre par sa simplicité, que le marquis Manso, l'ami
du poëte, obtint la permission de faire graver sur la pierre nue qui
couvrait le cercueil de son ami.

             D. O. M.
          TORQUATI TASSI
               OSSA
            HIC JACENT.
          HOC NE NESCIUS
           ESSES HOSPES,
  FRATRES HUJUS ECCLESIÆ POSUERUNT.

C'est-à-dire:

                    Ici gisent
                      les os
                de Torquato Tasso.
                      Visiteur,
  les frères de ce couvent ont posé cette pierre pour que
               tu saches qui tu foules!

Cette humble pierre sur une si glorieuse mémoire me parut l'achèvement
de la destinée poétique de ce grand homme. Je ne regrettais pas pour
lui un plus somptueux monument: en fait de tombe, la plus ignorée est
la plus désirable; les survivants chers savent la trouver, les
indifférents la profanent, les ennemis l'outragent. Plus de bruit au
moins autour de ce lit du dernier sommeil!

Je restai si longtemps agenouillé sur cette pierre et absorbé dans mon
culte de jeune homme, pour le chantre de l'ingrate Léonora, que le
frère fut contraint à me rappeler l'heure, et qu'au moment où je
sortis de l'église pour cueillir une feuille de l'oranger de
Saint-Onufrio, la dernière lueur du soleil s'était éteinte sur les
cimes les plus élevées des monts de la Sabine; en rentrant lentement à
mon logement par les rues ténébreuses de Rome, je songeai que le plus
touchant poëme du Tasse serait le poëme de sa propre vie, s'il se
rencontrait un poëte égal à lui pour l'écrire.


VII.

Un autre hasard de voyageur m'ayant arrêté un jour à Ferrare, j'allai
visiter l'hôpital dans lequel le Tasse avait été enfermé. Son cachot,
ou plutôt sa loge, est un petit réduit de quelques pieds carrés, dans
lequel on descend une ou deux marches aujourd'hui, mais qui devait
être alors de niveau avec la cour de l'hospice. Une fenêtre ouvre à
côté de la porte sur la même cour d'hospice et éclaire la loge. Le lit
du malade ou du prisonnier était au fond, en face de la porte. La
muraille grattée par les visiteurs curieux de reliques avait perdu son
ciment, et laissait voir les briques rouges de la muraille à laquelle
était adossée la couche du poëte. Cette demeure, quoique mélancolique,
n'avait rien de sinistre ou de lugubre. On conçoit que le pauvre
captif, emprisonné soit pour cause d'indiscrétion dans ses amours,
soit pour cause d'égarement momentané et partiel de sa raison, servi
et soigné par les frères ou par les soeurs de cet hospice, pourvu de
livres et de papier, attablé devant cette fenêtre où les rayons de
soleil passent à travers les pampres entrelacés aux barreaux et visité
par sa belle imagination dans ses heures de calme, ait trouvé quelque
consolation dans ce séjour où ses amis et même les étrangers venaient
s'entretenir librement avec lui.

Quoiqu'il en soit, je détachai pieusement avec mon couteau quelques
fragments de la brique la plus rapprochée du chevet du lit du Tasse,
et qui devait avoir entendu de plus près les soupirs et les
gémissements du prisonnier; je les emportai comme un morceau de la
croix de ce calvaire poétique, et je les fis enchâsser depuis dans un
anneau d'or que je porte toujours à mon doigt. À quelques pas de là,
je visitai aussi la petite maisonnette carrée et le petit jardin de
chartreux de l'Arioste, l'Homère du badinage, l'Horace et le Voltaire
de l'Italie, mais plus ailé qu'Horace et plus gracieux que Voltaire.
Celui-là n'avait porté son imagination que dans ses poëmes; sa vie
avait eu la médiocrité et la régularité du bon sens. Sous le poëte on
sentait le philosophe à caractère sobre; l'Arioste se retrouvait dans
sa maison.

  Parva sed apta mihi, etc.

Rentré le soir à l'hôtellerie, à Ferrare, et encore tout ému de mes
impressions dans le cachot du Tasse, j'écrivis les strophes suivantes
qui n'ont jamais, je crois, été imprimées.

  LE CACHOT DU TASSE.

  Homme ou Dieu, tout génie est promis au martyre:
  Du supplice plus tard on baise l'instrument;
  L'homme adore la croix où sa victime expire
  Et du cachot du Tasse enchâsse le ciment.

  Prison du Tasse ici, de Galilée à Rome,
  Échafaud de Sidney, bûchers, croix ou tombeaux,
  Ah! vous donnez le droit de bien mépriser l'homme
  Qui veut que Dieu l'éclaire et qui hait ses flambeaux!

  Grand parmi les petits, libre chez les serviles,
  Si le génie expire, il l'a bien mérité;
  Il voit dresser partout aux portes de nos villes
  Ces gibets de la gloire et de la vérité.

  Loin de nous amollir, que ce sort nous retrempe!
  Sachons le prix du don, mais ouvrons notre main.
  Nos pleurs et notre sang sont l'huile de la lampe
  Que Dieu nous fait porter devant le genre humain!

Quelques années avant, admis par l'obligeante familiarité du grand-duc
de Toscane dans la bibliothèque réservée du palais _Pitti_ à Florence,
j'avais souvent feuilleté à loisir avec ce prince lettré les
manuscrits inédits de la main du Tasse conservés dans ce trésor des
lettres. Beaucoup de pages de ces poésies intimes expliquent les
mystères de son âme et de sa vie.

Toutes ces circonstances accidentelles, jointes au culte que j'avais
conçu dès mon enfance pour le poëte de la _Jérusalem_, me portèrent à
étudier pas à pas les traces de sa vie; ces dispositions furent
fortifiées à Naples dans l'hiver de 1821 par la lecture accidentelle
aussi du volume in-quarto de Black, ce commentateur infatigable de mon
poëte. Elles furent confirmées enfin en 1844 par de fréquents
pèlerinages à Sorrente, délicieuse patrie, non du poëte seulement,
mais de la poésie. C'est ainsi que je fus amené à raconter la vie du
Tasse: on voit que nul n'y était mieux préparé, sinon par l'érudition,
au moins par l'enthousiasme et par l'adoration de son modèle: mais
commençons.


VIII.

Il est rare (nous l'avons déjà remarqué ailleurs) qu'un grand homme,
surtout dans les lettres, où la fortune n'est pour rien dans la
gloire, il est rare qu'un grand homme sorte tout à coup de lui-même
comme un hasard sans précédent et sans préparation d'une famille
illettrée. Le génie semble s'accumuler et s'amonceler lentement,
successivement et presque héréditairement pendant plusieurs
générations dans une même race par des prédispositions et des
manifestations de talents plus ou moins parfaits, jusqu'au degré où il
éclôt enfin dans sa perfection dans un dernier enfant de cette
génération prédestinée au génie; en sorte qu'un homme illustre n'est
en réalité qu'une famille accumulée et résumée en lui, le dernier
fruit de cette séve qui a coulé de loin dans ses veines. Ce phénomène
du génie hérité, accumulé, croissant et enfin fructifiant dans un
grand homme frappe l'esprit en étudiant, dans l'histoire ou dans la
biographie, les origines morales des hommes supérieurs. Une famille
n'arrive pas à la gloire du premier coup; il y a croissance dans la
famille comme dans l'individu; la nature procède par développement
successif et non par explosions soudaines; un génie qui se croit né de
lui-même est né du temps; ce phénomène se remarque également dans le
Tasse.


IX.

La famille _dei Tassi_, qui devait produire un jour le plus grand
poëte épique, héroïque et chevaleresque de l'Italie, était originaire
du pays qui enfanta aussi Virgile. Les Tassi, race noble et militaire,
déjà connus au douzième siècle, avaient leur château dans les environs
de Bergame, non loin de Mantoue, terre féconde, qui ne paraît pas, au
premier aspect, favorable à l'imagination, mais qui voit d'en bas les
Alpes d'un côté, les Apennins de l'autre, et à qui ces deux hauts
horizons noyés dans un ciel limpide inspirent on ne sait quelle
grandeur et quelle élévation sereines, qu'on retrouve dans Virgile,
dans le Tasse, dans Pétrarque, tous poëtes de la basse Italie.

Les ancêtres du poëte étaient seigneurs de Cornello, château fort
situé sur une montagne du versant des Alpes non loin de Bergame. Après
la fin des guerres civiles ils étaient descendus à Bergame, où leur
famille subsiste encore aujourd'hui. Le père du poëte s'appelait
_Bernardo Tasso_, il était né en 1493; orphelin de bonne heure, et
sans fortune, il fut élevé par un de ses oncles, évêque de Ricannoti.
Ses progrès dans les lettres et surtout dans la poésie furent rapides;
les vers écrits par lui avant l'âge de dix-huit ans peuvent rivaliser
avec ceux de son fils. L'évêque de Ricannoti, ayant péri par la main
d'un assassin en 1520, laissa Bernardo sans appui; il entra comme tous
les gentilshommes sans autre fortune que son talent et son épée au
service de Guido Rangoni, général des armées du pape. Il fut envoyé
par Rangoni et par le Pontife à Paris pour solliciter du roi François
Ier l'envoi d'une armée en Italie au secours du pape emprisonné par
les Impériaux. Il réussit dans son ambassade. Après la malheureuse
expédition de François Ier, Bernardo entra au service de la duchesse
de Ferrare; il était épris alors d'une beauté célèbre dans ces cours,
Ginevra Malatesta, célébrée aussi par l'Arioste et par tous les poëtes
du temps comme l'Hélène sans tache de l'Italie. Bernardo osait aspirer
à la main de Ginevra. Le choix qu'elle fit d'un autre époux l'attrista
sans décourager son admiration pour elle; il lui demande dans ses odes
désintéressées de lui permettre seulement de l'adorer de loin jusqu'à
la mort et de lui promettre dans une autre vie le retour platonique de
la passion qu'il lui a vouée sur la terre. Ces poésies sont un cadre
digne du nom et de la merveilleuse beauté de Ginevra; on voit que les
amours malheureux pour les princesses étaient un exemple de père en
fils dans la maison des Tassi.


X.

Attristé de l'ingratitude de Ginevra, Bernardo Tasso quitta la cour de
Ferrare; il alla à Venise imprimer les vers qu'il avait composés sur
ses amours, en les dédiant à celle qui les avait inspirés.

Le bruit que firent ces poésies en Italie parvint jusqu'à _Ferrante
Sanseverino_, prince de Salerne; ce prince lettré appela Bernardo à sa
cour. Le poëte redevenu guerrier accompagna le prince de Salerne dans
ses expéditions militaires en Italie et en Afrique. Au retour d'une
ambassade en Espagne il épousa à Naples _Porcia de Rossi_, jeune
héritière d'une illustre maison de Pistoia en Toscane, mais dont la
famille habitait alors Naples. Ce mariage fit la félicité de Bernardo
Tasso. Les charmes, l'amour et les vertus de Porcia lui firent oublier
Ginevra; cette félicité fut à peine altérée par le refroidissement du
prince de Salerne qui le congédia de son service et l'exila de sa cour
avec une pension de deux cents ducats, on ne sait pour quel motif.
Bernardo Tasso se retira à Sorrente dans une délicieuse retraite,
entre Salerne et Naples, sur le promontoire avancé dont les deux
golfes de Salerne et de Naples, en se creusant sur ses flancs, font
la terrasse fleurie de deux mers.


XI.

Dans ce jardin de délices, sous le ciel le plus tiède de l'univers, au
sein du loisir et de l'amour, à l'âge où le coeur s'apaise et où
l'esprit se possède, époux d'une des femmes les plus belles et les
plus lettrées de l'Italie, écrivant, pour le plaisir plus que pour la
gloire, le poëme chevaleresque d'_Amadis_, déjà père d'une fille au
berceau, dont les traits rappelaient la beauté de sa mère, possesseur
d'une fortune plus que suffisante à ce séjour champêtre, Bernardo
jouissait de tout ce qui fait le rêve des hommes modérés dans leurs
désirs. Une haie de lauriers, un bois d'orangers, enserraient, du côté
des montagnes de _Castellamare_, sa maison ouverte au soleil du midi
et à la brise embaumée des golfes. Nous avons nous-même respiré
souvent ces brises au pied de ces mêmes lauriers noueux, dont les
feuilles tombèrent sur le berceau du Tasse.

C'est là que naquit, en effet, Torquato Tasso; peut-on s'étonner
qu'un enfant d'un tel père et d'une telle mère, né et élevé dans un
tel séjour, au sein d'une telle félicité et d'une telle poésie, soit
devenu le poëte le plus tendre et le plus mélodieux de son siècle? _Et
in Arcadia ego!_ Y eut-il jamais une plus poétique Arcadie? Quelques
semaines avant la naissance de cet enfant ardemment désiré par sa
mère, Bernardo Tasso écrivait de Sorrente à sa soeur Afra, religieuse
cloîtrée dans un couvent à Bergame:

«Ma petite fille est très-belle et me donne l'espérance qu'elle aura
une vie aussi heureuse et aussi honorable que nous pouvons le désirer;
mon premier fils nous a été enlevé par la mort, il est maintenant
devant Dieu notre Créateur, où il prie pour notre salut. Ma Porcia est
enceinte de sept mois; que ce soit d'une fille ou d'un fils, l'enfant
me sera également et souverainement cher; puisse seulement Dieu, qui
me le donne, le faire naître avec la crainte du Seigneur! Priez avec
vos saintes soeurs les nonnes, pour que le ciel me conserve la mère,
qui est ici-bas mes seules délices.»

Les prières du père, de la mère et de la tante furent exaucées;
l'enfant, qui fut Torquato Tasso, naquit à Sorrente, le 12 mars 1544.
Son enfance, comme celle des hommes prodigieux, fut, dans la tradition
des paysans et des matelots de Sorrente, pleine de prodiges. Nous ne
les rapporterons pas; c'est l'atmosphère fabuleuse des grands hommes,
l'imagination frappée voit plus beau que nature ce que la nature
ordinaire ne peut expliquer. Le premier jour de la naissance de
Torquato fut le dernier jour de la félicité de son père. Il apportait
avec lui le malheur avec la gloire en naissant, triste et commune
compensation des voeux satisfaits.

Bernardo fut contraint de quitter sa femme à peine accouchée, pour
suivre le prince de Salerne à la guerre en Piémont et en Espagne. Le
vice-roi de Naples fut parrain de l'enfant; à son retour de l'armée,
le père emmena sa femme et ses enfants à Salerne où il acheva le poëme
d'_Amadis_. Conduit de là en Allemagne par le prince de Salerne, qui
allait négocier avec l'empereur, il fut condamné comme rebelle au roi
d'Espagne, par le vice-roi de Naples, et dépouillé, par confiscation,
de sa maison à Salerne et de tous les trésors qu'elle contenait; sa
femme Porcia, réfugiée à Naples, dans une situation presque
indigente, y continua l'éducation de ses enfants. Logée dans une
petite maison peu éloignée du collége des jésuites, elle conduisait
elle-même, avant le lever du jour, le jeune Torquato, âgé de treize
ans, une lanterne à la main, à la porte du collége; les progrès de
l'enfant répondaient à la tendre sollicitude de la mère. Pendant ces
années d'exil, le père, envoyé à Paris par le prince de Salerne, pour
solliciter une seconde expédition française contre Naples, vivait
retiré à Saint-Germain, retouchant son poëme d'_Amadis_ et adressant
des vers italiens à Marguerite de Valois. Désespérant de l'expédition
française contre Naples, il se réfugia à Rome, où il reçut
l'hospitalité dans le palais du cardinal Hippolyte d'Este. Il y avait
donné rendez-vous à sa femme Porcia et à ses enfants; mais Porcia,
persécutée à cause de son mari par le vice-roi de Naples, et par ses
propres frères qui refusaient de lui payer sa dot, fut contrainte
d'entrer dans un monastère et de prendre le voile au couvent de
_San-Festo_.

Son fils, arraché de ses bras, obtint seul l'autorisation d'aller
rejoindre son père à Rome; il raconte lui-même, dans la strophe
suivante, le déchirement de deux coeurs que la fortune séparait pour
toujours:

«La cruelle fortune m'arracha, presque encore enfant, du sein de ma
mère; ah! je me souviendrai toujours, en soupirant, de quels baisers
humides de ses larmes, et de quelles ardentes prières emportées,
hélas! par les vents, elle attendrit nos adieux! Je ne devais plus
jamais me revoir visage à visage avec celle qui me pressait dans ses
bras, avec des noeuds si étroitement serrés et si inextricables. Ah!
malheureux, je suivis comme Ascagne ou Camille, d'un pas chancelant,
mon père errant sur la terre.»

L'infortuné père, en recevant son fils Torquato à Rome et en achevant
son éducation, ne put jamais obtenir que les portes du couvent
s'ouvrissent, à Naples, pour sa chère Porcia; elle mourut soudainement
à Naples, soit de ses angoisses, soit du poison préparé par ses
proches, qui craignaient qu'elle ne revendiquât un jour ses biens
retenus par eux.

Nous possédons une lettre de Bernardo Tasso qui semble confirmer ces
soupçons.

«La fortune,» dit-il dans cette lettre, «non contente de toutes mes
adversités passées, vient, pour me rendre complétement malheureux, de
m'enlever cette jeune et charmante femme, mon épouse, et de détruire
par cette mort toute espérance de félicité pour moi, le seul soutien
de mes pauvres enfants et la seule perspective de consolation qui me
restât pour mes vieux jours; je la pleure nuit et jour et je m'accuse
de sa mort, parce que je n'aurais jamais dû, par une vaine ambition de
grandeur, ou par un attachement trop grand à mon prince, l'avoir
abandonnée ainsi que mes petits enfants et le gouvernement domestique
de ma maison, entre les mains non de ses frères, mais plutôt de ses
plus cruels ennemis!... Mais Dieu l'a permis ainsi pour punir en elle
mes propres iniquités, et pour empoisonner par sa mort le reste des
jours, peut-être, hélas! trop longs, qui me restent à vivre!... Je
déplore par-dessus tout la promptitude de cette mort, qui n'a été
précédée que d'une maladie de trente-six heures, suite, comme je le
conjecture, ou du poison ou d'un brisement de coeur. Je gémis sur le
sort de ma fille, qui malheureusement pour elle reste vivante, jeune,
sans direction, entre les mains de ses ennemis, sans autre ami que son
misérable père, pauvre, âgé, loin d'elle et disgracié de la fortune.
Je prie Dieu de m'accorder la patience, car, si mon désespoir et mes
malheurs ne trouvent pas bientôt quelque remède, je ne sais ce qui
adviendra de moi.

«Je fais les derniers efforts, ajoute-t-il, pour arracher ma pauvre
fille des mains de ses ennemis, pour qu'il ne lui arrive pas ce qui
est arrivé à sa malheureuse mère, laquelle (je le tiens pour avéré) a
été empoisonnée par ses frères pour se libérer de sa dot.»

«Je sais,» dit-il dans une lettre à sa soeur Afra, la nonne de
Bergame, «que plus j'adorai cette jeune femme, moins je devrais
m'affliger de sa perte, puisque la mort est la fin de toutes les
adversités dans l'océan desquelles elle était incessamment plongée à
cause de moi. Quelle perspective humaine nous restait-il à lui offrir
pour nous faire désirer la continuation de sa vie? Hélas! aucune...
Avec une haute intelligence, avec autant de prudence que de vertus et
de charmes, elle était restée par suite de mon bannissement dans une
sorte de veuvage sans parents ou avec des parents pires que des
étrangers; sans amis pour l'aider de leurs conseils dans l'adversité,
en sorte qu'elle vivait dans un continuel état de crainte ou
d'anxiété; elle était jeune, elle était belle; elle était si jalouse
de son honneur que depuis mon exil elle avait souvent désiré d'être
vieille et disgraciée de figure! Elle aimait tant notre fils Torquato
et moi que, forcée de vivre loin de nous, sans espoir d'être jamais
tranquille et heureux ensemble, son coeur était torturé de mille
angoisses comme celui de Tityus, dévoré par les vautours; elle
désirait vivre avec moi, fût-ce même en enfer,» ajoute-t-il.
«Résignons-nous donc à ce qui finit ses peines!»

On voit par ces lettres que la mère du Tasse était une de ces femmes
rares qui forment de leur sang les hommes supérieurs, poëtes,
philosophes, héros. Les grandes mères font les grands fils: il n'y a
presque pas d'exception à cette vérité dans l'histoire.


XII.

C'est dans cette tristesse de coeur et dans cette gêne de son père à
Rome que Torquato, séparé de sa mère par la mort, et de sa soeur
Cornélia par l'absence, contracta cette mélancolie, charme de ses
vers, malheur de son existence. Ceux dont l'enfance fut triste ne
renaissent jamais complétement à la joie, dit Sénèque, dans des vers
qui semblent d'hier:

  Pectora longis habitata malis
  Non sollicitas ponunt curas;
  Proprium hoc miseros sequitur vitium,
  Nunquam rebus credere lætis,
  Redeat felix fortuna licet.

«Les coeurs comprimés par de longues et précoces infortunes ne
déposent jamais complétement les soucis qui ont pesé sur leur
jeunesse; c'est le propre des malheureux de ne jamais croire aux
choses heureuses, même quand la fortune souriante revient à eux.»

On voit dans une lettre du jeune Torquato écrite de Rome, à cette
époque, à la belle et puissante protectrice de tous les génies et de
toutes les adversités, la célèbre Vittoria Colonna, combien ce jeune
homme sentait prématurément les malheurs de son père et de sa soeur.
C'est pour cette soeur demeurée en captivité à Naples que Torquato
implorait Vittoria Colonna.

«Assister un pauvre gentilhomme qui, sans aucun tort de sa part et
pour demeurer, au contraire, fidèle à l'honneur, est tombé dans le
malheur et dans l'indigence, est le privilége d'un esprit noble et
magnanime tel que le vôtre; et sans cette assistance, Madame, mon
pauvre vieux père mourra bientôt de désespoir, et vous perdrez en lui
un de vos admirateurs les plus affectionnés et les plus dévoués. Le
porteur de cette lettre vous dira que Scipion Rossi, mon oncle, veut
marier ma soeur avec un pauvre gentilhomme qui ne lui promet qu'une
vie misérable. C'est une grande infortune, Madame, de perdre ses
richesses, mais la pire est de se dégrader du rang où la nature nous
fit naître. Mon pauvre vieux père n'a plus que nous deux, et, depuis
que le sort lui a enlevé sa fortune et une femme qu'il aimait plus que
son âme, il ne peut penser sans désespoir à être privé par la cupidité
de ses oncles d'une fille chérie, dans le sein de laquelle il espérait
reposer le peu de jours qui lui restent à vivre. Nous n'avons plus
d'amis à Naples, nos parents y sont nos ennemis; et, à cause de ces
circonstances, chacun craint de nous tendre la main.... Mon angoisse
est telle, excellente dame, que le désordre de mon esprit se
communique à mes paroles; c'est à Votre Excellence à se représenter
l'excès des peines qu'il m'est impossible d'exprimer!»

Pendant ces touchantes et vaines démarches de son fils pour délivrer
sa soeur de la tyrannie de ses oncles et pour soulager son père, ce
pauvre père exhalait sa douleur de la perte de Porcia dans une ode
égale aux plus amoureuses complaintes de Pétrarque. La poésie,
l'indigence, la mort, les larmes, la religion, l'adolescence, la
vieillesse, également dépourvues de secours dans le grenier d'un
cardinal à Rome, étaient _le père et la mère_, comme dit Job, du poëte
futur de l'Italie.

L'approche de l'armée des Impériaux qui venaient assiéger Rome, et la
crainte de tomber dans les mains des Espagnols, ses ennemis,
chassèrent Bernardo de ce dernier asile; il envoya son fils à Bergame
aux soins d'un prêtre de ses parents, pour achever son éducation.
Quant à lui, seul, à pied, ne portant pour tout bagage que deux
chemises et son poëme manuscrit d'_Amadis_, il se mit en route pour
Ravenne et pour Venise, où il espérait faire imprimer son poëme.
Heureusement pour lui, le duc d'Urbin, qui estimait son caractère et
son talent, apprit par hasard son passage à travers ses États; il
l'arrêta à Pesaro et lui donna l'hospitalité dans une maison de
campagne située sur les collines qui entourent la ville, où les
prairies, les bois, les eaux et la vue de la mer Adriatique, formaient
un horizon inspirateur pour le poëte fatigué des vicissitudes du sort.
Il s'y livra en paix, et dans la société lettrée de la cour du duc
d'Urbin, à la révision de son poëme.

Pendant ce doux loisir du père, le jeune Torquato continuait ses
études à Bergame, dans la maison d'une grande dame de la famille des
Tassi, qui traitait l'enfant comme son fils. Elle se refusait par
tendresse à le rendre à son père, qui l'appelait près de lui à Pesaro.
Plus tard, Torquato y rejoignit son père. Le duc d'Urbin, charmé de la
figure, du caractère et du talent précoce de Torquato, en fit le
compagnon d'étude et l'ami de son propre fils Francisco. Un maître
illustre, Corrado, présidait à l'éducation du prince et du
gentilhomme. Une amitié qui survécut au malheur et à la mort du Tasse,
et dont on trouve des traces touchantes dans les lettres du duc
d'Urbin, ne tarda pas à éclore entre les deux adolescents. Le départ
de Bernardo Tasso pour Venise, où il rappela bientôt son fils auprès
de lui, interrompit malheureusement, après deux ans de repos, cette
douce intimité. Il employait son fils à copier, à corriger et même
quelquefois à achever son poëme. Cette occupation et la société des
poëtes de Venise décidèrent de plus en plus la vocation du jeune
Torquato vers la poésie. Il apprit avec horreur, à cette époque, que
sa soeur Cornélia, mariée à un jeune gentilhomme de Sorrente nommé
Sersale, avait été enlevée par les Turcs dans une des fréquentes
descentes qu'ils faisaient sur les côtes d'Italie. Les angoisses du
père et du fils se calmèrent bientôt en apprenant que les Turcs
avaient respecté la rare beauté de Cornélia, et l'avaient rendue à son
mari pour une modique rançon.


XIII.

La publication du poëme d'_Amadis_ n'améliora pas le sort des deux
proscrits. À l'exception du duc d'Urbin, qui continua à combler
l'auteur de sa faveur et de ses bienfaits, Bernardo Tasso ne reçut des
autres princes de France et d'Italie, auxquels il adressa son oeuvre,
que des louanges et des remercîments. Il se retira à Mantoue, et
envoya Torquato étudier la jurisprudence à Padoue. Cette étude, si
aride et si opposée aux études poétiques dont il avait pris l'habitude
et l'exemple chez son père, rebuta le jeune homme. Il conçut, à
Padoue, la première idée d'un poëme chevaleresque qui pût rivaliser
avec l'_Amadis_ de son père, et il écrivit en quelques mois le poëme
du paladin _Rinaldo_. Il le dédia, à la fin du douzième chant, au
cardinal Louis d'Este, son protecteur à Rome, et à son père Bernardo
Tasso, dans des strophes attendries par la piété filiale.

«Mais, avant de paraître devant celui pour lequel tu n'es qu'un
indigne hommage,» dit-il à son poëme, «présente-toi d'abord à celui
qui fut choisi par le ciel pour me donner, de son propre sang, la vie;
c'est par lui que je chante, que je respire, que j'existe, et, s'il y
a quelque chose de bon en moi, c'est de lui seul que j'ai tout reçu!»

Le père s'affligea d'abord, puis s'enorgueillit bientôt après de cette
oeuvre imparfaite et prématurée, mais _merveilleuse_, dit-il, dans ses
lettres, _d'un enfant de dix-sept ans!_ Il consentit à l'impression du
poëme, et autorisa son fils à renoncer à l'étude de la jurisprudence,
pour se livrer tout entier à l'étude des lettres et à la philosophie.
La renommée naissante dont la publication du poëme de _Rinaldo_
entoura le nom de Torquato le fit convier par l'université de Bologne
à venir honorer ses leçons de sa présence. C'est à Bologne qu'il
chercha, avec l'instinct du génie, le sujet d'une épopée moderne égale
aux grandes épopées nationales d'Homère et de Virgile, et qu'il trouva
ce sujet dans les croisades. Cette épopée avait sur l'_Iliade_ et
l'_Énéide_ l'avantage d'être universelle dans le monde alors chrétien.
La religion commune est une patrie commune; il y eut dans le choix du
sujet autant de génie que dans le poëme lui-même; les croisades, qui
avaient été l'héroïque folie des siècles précédents, étaient restées
la tradition héroïque des peuples chrétiens. Celui qui ferait de ces
traditions une épopée chrétienne serait assisté dans son oeuvre,
non-seulement par l'imagination, mais par la foi des hommes; il serait
l'Homère d'un culte vivant au lieu d'être l'Homère de fables mortes.

Torquato, de plus, était sincèrement et tendrement religieux; il se
sentait poussé vers son poëme non-seulement par la poésie, mais par
la piété; c'était le _croisé_ du génie poétique, aspirant à égaler,
par la gloire et par la sainteté de ses chants, les croisés de la
lance qu'il allait célébrer. Les noms de toutes les familles nobles ou
souveraines de l'Occident devraient revivre dans ce catalogue épique
de leurs exploits, et attirer sur le poëte la reconnaissance et la
faveur des châteaux et des cours. Les croisades étaient le
_nobiliaire_ de l'Europe, le poëte serait l'arbitre et le distributeur
de l'immortalité parmi les descendants de ces familles; enfin le poëte
n'était pas seulement poëte dans Torquato, il était chevalier. Un sang
héroïque coulait dans ses veines, il rougissait de polir des vers au
lieu de tenir l'épée de ses pères; célébrer des exploits guerriers lui
semblait associer son nom aux héros qui les avaient accomplis sur les
champs de bataille; la religion, la chevalerie et la poésie, la gloire
du ciel, celle de la terre, celle de la postérité, se réunissaient
pour lui conseiller cette oeuvre. Les poëtes, en ce temps, étaient les
héros de l'esprit au niveau des héros de l'épée; le chevalier ne
dérogeait pas en célébrant dans ces chants les hauts faits dont il
avait la source dans son sang, l'idéal dans son âme. Tels furent les
instincts qui portèrent le Tasse à choisir pour gloire l'épopée, et
pour sujet les croisades.

La première esquisse de ce poëme, et quelques centaines de vers des
premiers chants conservés à Rome dans la bibliothèque du Vatican,
donnent la date précise de la pensée du Tasse en 1564. De Bologne, il
se rendit à Mantoue pour rejoindre son père; mais, quand il arriva à
la cour de Mantoue, son père en était déjà reparti pour retourner à
Rome. Torquato, présenté à la cour de Ferrare par une de ses
protectrices, Claudia Rangoni, fut enfin admis à titre de chevalier et
de courtisan officiel parmi les familiers du cardinal d'Este, frère du
prince régnant à Ferrare.


XIV.

Les princes de la maison souveraine d'Este, une des plus puissantes
d'Italie, étaient les seconds Médicis de l'Italie en deçà des
Apennins; les armes, les lettres, les arts, les grandes charges à la
cour des papes, les cardinalats, les papautés même, fréquents dans
leur maison, leurs richesses enfin, faisaient de la cour de ces
princes, à Ferrare, une autre Rome, une autre Florence. La cour de
Léon X lui-même n'a pas été illustrée, parmi les siècles, par deux
noms plus immortels que les noms de l'Arioste et du Tasse, ces deux
clients de ces grands Mécènes du seizième siècle à Ferrare.

Le prince régnant à Ferrare, au moment où le Tasse entrait au service
du cardinal d'Este son frère, était Alphonse II, fils et successeur
d'Hercule II. Alphonse était, selon l'historien le mieux informé,
Muratori, brave, juste, magnifique, religieux, passionné pour la
gloire des lettres et des arts; ces qualités, dit-il, étaient
obscurcies dans ce noble caractère par un mélange d'orgueil, de
caprice, de susceptibilité, de ressentiment implacable contre ceux
dont il croyait avoir reçu quelques offenses. Le luxe de sa cour
éclipsait même celui des Médicis; l'écrivain français Montaigne, à
l'occasion de sa visite à Ferrare, s'extasie, dans ses notes de
voyages, sur la prodigieuse splendeur de cette cour, sur le nombre des
courtisans, et sur la magnificence des fêtes et des costumes. La cour
du cardinal Louis d'Este, le plus jeune des frères d'Alphonse II, se
composait de plus de cinq cents chevaliers, courtisans, officiers ou
serviteurs.

Ce jeune prince, que Torquato Tasso avait connu dans son adolescence à
Rome, avait toutes les qualités de son frère, mais il y joignait de
plus la constance dans ses amitiés, la modestie, la solidité et la
grâce du caractère qui le faisaient adorer; il reçut Torquato en ami
plutôt qu'en maître, ne lui demandant pour tout service que
d'illustrer sa cour et sa famille par l'éclat de renommée littéraire
qui commençait à rayonner de son nom. Le Tasse admis, dès le premier
jour, dans la familiarité intime du cardinal, fut témoin, peu de temps
après son arrivée à Ferrare, de l'entrée solennelle de Barbara, fille
de l'empereur d'Allemagne Ferdinand Ier, et soeur de l'empereur
Maximilien II, qui venait épouser le duc de Ferrare, Alphonse II.
Pendant les fêtes, tournois et spectacles donnés à l'occasion de ce
mariage, et qui durèrent six jours et six nuits, le Tasse fut présenté
à Lucrézia et à Léonora, les deux charmantes soeurs du duc et du
cardinal. Ces princesses accueillirent le jeune favori de leur frère,
dont elles connaissaient déjà les vers par le _Rinaldo_, comme un
homme qui mériterait bientôt la faveur du monde, et qui promettait un
rayon de plus à la gloire de leur maison. L'extrême jeunesse et la
beauté pensive de Torquato ajoutèrent l'attrait et la tendresse à cet
accueil. La nature, en effet, semblait s'être complu à personnifier la
poésie dans le poëte; son portrait par le marquis Manso, son ami, qui
l'avait décrit dans son adolescence, à Sorrente et à Rome, rappelle le
gracieux portrait de _Raphaël d'Urbin_, le génie enfant, avec un trait
de plus dans le regard, la fierté martiale du chevalier qui sent
l'héroïsme dans son sang.

«Torquato,» dit le marquis Manso, qui l'avait revu après ses malheurs
et à un autre âge, «était un homme si accompli de forme, de stature et
de visage, que, parmi les hommes de la plus haute taille, il pouvait
être admiré comme un des plus imposants et des plus merveilleusement
proportionnés; son teint était frais, coloré, bien que dès sa jeunesse
les études, les veilles, et plus tard les revers et les souffrances,
eussent donné un peu de pâleur et de langueur à ses traits. La couleur
de ses cheveux et de sa barbe tenait le milieu entre le noir et le
blond, dans une telle proportion cependant, que le sombre l'emportait
sur le clair, mais que ce mélange indécis des deux teintes donnait à
sa chevelure quelque chose de doux, de chatoyant et de fin; son front
était élevé et proéminent, si ce n'est vers les tempes, où il
paraissait déprimé par la réflexion; la ligne de ce front, d'abord
perpendiculaire au-dessus des yeux, déclinait ensuite vers la
naissance de ses cheveux qui ne tardèrent pas à se reculer eux-mêmes
vers le haut de la tête, et à le laisser de bonne heure presque
chauve; les orbites de l'oeil étaient bien arqués, ombreux, profonds
et séparés par un long intervalle l'un de l'autre; ses yeux eux-mêmes
étaient grands, bien ouverts, mais allongés et rétrécis dans les
coins; leur couleur était de ce bleu limpide qu'Homère attribue aux
yeux de la déesse de la sagesse et des combats, Pallas; leur regard
était en général grave et fier, mais ils semblaient par moments
retournés en dedans, comme pour y suivre les contemplations
intérieures de son esprit souvent attaché aux choses célestes; ses
oreilles, bien articulées, étaient petites; ses joues plus ovales
qu'arrondies, maigres par nature et décolorées alors par la
souffrance; son nez était large et un peu incliné sur la bouche; sa
bouche large aussi et _léonine_; ses lèvres étaient minces et pâles;
ses dents grandes, régulièrement enchâssées et éclatantes de
blancheur; sa voix claire et sonore tombait à la fin des phrases avec
un accent plus grave encore et plus pénétrant; bien que sa langue fût
légère et souple, sa parole était plutôt lente que précipitée, et il
avait l'habitude de répéter souvent les derniers mots; il souriait
rarement, et, quand il souriait par hasard, c'était d'un sourire
gracieux, aimable, sans aucune malice et quelquefois avec une triste
langueur; sa barbe était clair-semée et, comme je l'ai déjà dépeinte,
d'une couleur de châtaigne; il portait noblement sa tête sur un cou
flexible, élevé et bien conformé; sa poitrine et ses épaules étaient
larges, ses bras longs, libres dans leurs mouvements; ses mains
très-allongées mais délicates et blanches, ses doigts souples, ses
jambes et ses pieds allongés aussi, mais bien sculptés, avec plus de
muscles toutefois que de chair; en résumé, tout son corps
admirablement adapté à sa figure; tous ses membres étaient si adroits
et si lestes que, dans les exercices de chevalerie, tels que la lance,
l'épée, la joute, le maniement du cheval, personne ne le surpassait.
Cependant, ajoute Manso, il ne parlait pas en public, devant les
princes ou devant les académies avec autant de force, d'assurance et
de grâce dans l'accent, qu'il y avait de perfection dans le style et
dans les pensées, peut-être parce que son esprit, trop recueilli dans
ses pensées, portait toutes ses forces au cerveau, et n'en laissait
pas assez pour animer le reste de son corps; néanmoins, dans toutes
ses actions, quelque chose qu'il eût à dire ou à faire, il découvrait
à l'observateur le moins attentif une grâce virile et une mâle beauté,
principalement dans sa contenance, qui resplendissait d'une si
naturelle majesté qu'elle imposait, même à ceux qui ne savaient pas
son nom et son génie, l'admiration, l'étonnement et le respect.»

Manso dit que Torquato avait la vue courte et faible par la
continuelle lecture à laquelle il se livrait sans repos, et même par
celle de sa propre écriture prodigieusement fine et souvent illisible.

Le costume habituel du Tasse était, ajoute Manso, conforme à la
gravité et à la simplicité de goût d'un homme qui se respecte lui-même
jusque dans ses vêtements. Son vêtement ordinaire, dès sa jeunesse,
était toujours noir, sans aucun des ornements et des broderies en
usage de son temps; il n'était, en général, suivi que d'un seul page;
mais, quoique sobre, son costume était éloigné de la négligence. Il
aimait le linge blanc et fin, et il en faisait faire d'amples
provisions; mais il le portait sans lacet et sans broderie. Pour ses
aliments, il n'aimait que les choses légères, douces, sucrées; il
avait une invincible répugnance à tout ce qui était fort ou amer; il
ne buvait que de l'eau légèrement coupée des vins liquoreux de Grèce
et de Chypre; tout était tempéré dans ses goûts comme dans son âme. Sa
conversation, sans vivacité et sans saillies, coulait de ses lèvres
avec naturel, lenteur et mélancolie; il ne causait point pour éblouir,
mais pour se répandre dans le sein de l'amitié, soit par retour de sa
pensée sur les adversités de son berceau, soit par pressentiment de
ses malheurs futurs. L'ombre de la mélancolie, planant sur ses traits,
mêlait un intérêt tendre et une pitié vague à l'admiration que son nom
et sa personne inspiraient partout où il paraissait.

Tel est le portrait minutieux qu'un contemporain et un ami trace du
Tasse; ce portrait est parfaitement conforme à celui que nous
possédons nous-même, copié sur le portrait original, peint sur le
Tasse vivant à Florence, et qui nous a été prêté par notre illustre
ami, le marquis Gino Caponi, homme digne de vivre dans sa galerie en
société avec ces grands hommes de sa patrie.


XV.

La mort du pape interrompit brusquement ces fêtes à Ferrare. Le
cardinal Louis d'Este partit pour Rome afin d'assister au conclave;
Torquato resta à Ferrare. Pendant l'absence de son protecteur les deux
princesses ses soeurs, Lucrézia et Léonora d'Este, filles de Renée de
France, admirent le jeune poëte dans leur familiarité. Lucrézia,
l'aînée, avait trente et un ans; la seconde, trente. Toutes deux d'une
beauté célèbre, quoique différente, et d'un esprit cultivé, elles
rassemblaient dans leur personne la grâce de la France et la passion
de l'Italie. L'une et l'autre avaient reçu dans le palais lettré de
Ferrare l'éducation presque virile des maîtres, des philosophes et des
poëtes les plus éminents de ce siècle. Léonora, à ces études sévères,
avait joint l'étude de la poésie et excellait elle-même dans la langue
des vers. D'une beauté plus idéale et plus délicate que sa soeur, elle
évitait souvent, sous prétexte d'une santé plus frêle, les cérémonies
et les fêtes de la cour. Renfermée et recueillie dans ses appartements
et dans ses jardins hors de la ville, elle n'apparaissait qu'entourée
du mystère de sa vertu et de son génie. Ses charmes, plus voilés, n'en
avaient que plus de prestige: elle était la divinité cachée de tous
les courtisans, de tous les princes, de tous les poëtes de Ferrare ou
de l'Italie. Son entretien avait la grâce, le demi-jour et la douce
intimité de sa vie; cette tristesse attendrissait les coeurs, mais la
piété de son âme, toute consacrée aux pensées divines, décourageait
l'amour. On n'osait aimer une beauté transfigurée en angélique
apparition, au milieu d'une cour galante et souvent licencieuse
d'Italie. L'impression que Léonora fit sur le Tasse, la première fois
qu'il la vit dans une des dernières fêtes du mariage d'Alphonse et de
Barbara, se devine plus qu'elle ne s'exprime dans quelques vers de sa
pastorale de l'_Aminta_, qu'il écrivait pendant l'absence du cardinal
d'Este.

«Ah! que vis-je alors! s'écrie le poëte, déjà touché à son insu,
qu'entendis-je!... Je vis des divinités célestes et charmantes, et,
parmi ces nymphes et ces sirènes... je restai frappé de stupeur, et je
me sentis tout à coup grandir moi-même à la hauteur de ce que
j'admirais... Rempli d'une vie inconnue, inondé d'une divinité
intérieure toute nouvelle... je chantais les exploits et les héros,
dédaignant désormais les humbles idylles...»


XVI.

Cependant, soit que la distance et le respect eussent intimidé l'aveu
de ces sentiments pour Léonora d'Este, soit qu'il eût voulu dérober
sous un autre nom les hommages poétiques secrets qu'il adressait dans
son coeur à Léonora, le Tasse affecta de célébrer quelque temps dans
ses vers une autre beauté de la cour de Ferrare. C'était Lucrézia
Bendidio, jeune fille d'illustre naissance, à laquelle presque tous
les poëtes du temps adressaient leurs soupirs et leurs sonnets. Mais
Lucrézia favorisait les voeux d'un autre courtisan, poëte aussi, nommé
Pigna, et qui était secrétaire et favori du duc régnant, Alphonse II.
Léonora elle-même prévint le Tasse du danger de cette rivalité
poétique avec un homme si puissant sur l'esprit de son frère. Le poëte
se tut et chanta sous des noms de nymphe ou de bergère le seul et
véritable objet de sa passion.

La nouvelle de la dernière maladie de son père l'arracha pour quelque
temps aux séductions et aux dangers de la cour de Ferrare. Le duc de
Mantoue avait pris soin de la vieillesse de Bernardo Tasso, il l'avait
nommé gouverneur de la petite forteresse d'Ostie sur le Pô. C'est là
que le père du Tasse expira après une courte maladie, à l'âge de
soixante-seize ans, le 4 septembre 1569. Torquato était arrivé à temps
à Ostie pour recevoir les adieux et les bénédictions de ce tendre
père. Son héritage, dilapidé d'avance par des serviteurs avides et
infidèles, ne suffit ni aux frais de sa maladie ni à ceux de ses
funérailles. Torquato consacra à ces pieux devoirs quelques ducats
empruntés sur gage aux juifs usuriers de Ferrare. L'infortuné
Bernardo, consolé au moins par la présence de son fils, n'avait
témoigné à sa dernière heure que la joie d'aller rejoindre, dans le
sein de Dieu, cette Porcia qu'il avait tant aimée, et de laisser sur
la terre, pour perpétuer son nom, un fils dont la tendresse et la
gloire naissante le récompensaient de ses longues adversités.


XVII.

Après avoir remercié le duc de Mantoue de la protection qu'il avait
donnée à son père, le Tasse se hâta de retourner à Ferrare pour
assister au mariage de la soeur de Léonora, Lucrézia d'Este, avec le
prince d'Urbin, Marie de la Rovère. L'isolement dans lequel le mariage
de sa soeur laissa Léonora à la cour de Ferrare parut redoubler encore
l'inclination qui la portait vers le Tasse. Cette faveur de la
princesse pour le poëte était trop pure pour qu'elle cherchât à la
dérober aux regards des courtisans. Léonora, idole du peuple de
Ferrare par sa beauté et par ses talents poétiques, avait en même
temps une si juste réputation de vertu et de piété qu'on la regardait
dans tout le duché comme l'intermédiaire visible de la Providence, et
qu'on attribuait à ses prières la vertu surnaturelle de fléchir le
ciel et d'écarter les fléaux. On trouve une trace de cette croyance
populaire dans les vers d'un poëte du temps, Philippe Binaschi:

«Quand les ondes soulevées du Pô firent trembler leurs rives et
menacèrent d'engloutir Ferrare et ses campagnes, une seule prière de
toi, chaste Léonora, détourna de ton peuple les justes et terribles
colères du ciel!»


XVIII.

Le Tasse s'encouragea de plus en plus à son poëme par la faveur que
lui témoignait la princesse. La gloire n'était plus seulement pour lui
dans une vaine et froide renommée, mais dans l'applaudissement d'une
femme adorée qui donnait un coeur à cette gloire. Il en écrivit six
chants en quelques mois, avec la double inspiration de la poésie et
de l'amour. Il s'était décidé enfin à l'écrire dans le rhythme
chantant de l'Arioste, son prédécesseur et son modèle, c'est-à-dire en
stances régulières de dix vers, sorte de récitatif admirablement
approprié au récit, assez musical pour soutenir l'haleine, pas assez
pour fatiguer l'oreille.

L'Arioste avait assoupli ce mètre à la poésie légère, le Tasse allait
l'élever à la poésie héroïque. C'était une grande audace au Tasse
d'affronter de si près dans Ferrare la comparaison avec l'Homère du
badinage italien. Nous trouvons dans une lettre de Voltaire à Chamfort
du 16 novembre 1774, une appréciation admirablement juste de cet
Arioste que le Tasse allait surpasser dans le sujet, en l'imitant dans
la forme. Nous sommes heureux de rencontrer dans l'esprit si juste et
si infaillible de Voltaire notre propre opinion de l'immense
supériorité de l'Arioste sur son copiste naïf mais négligé, la
Fontaine.

«À propos, Monsieur,» dit Voltaire, «vous me reprochez, mais avec
votre politesse et vos grâces ordinaires, d'avoir dit que la Fontaine
n'était pas assez peintre. Il me souvient en effet d'avoir dit
autrefois qu'il n'était pas un peintre aussi fécond, aussi varié,
aussi animé que l'Arioste, et c'était à propos de _Joconde_; j'avoue
mon hérésie au plus aimable prêtre de notre Église.

«Vous me faites sentir plus que jamais combien la Fontaine est
charmant dans ses bonnes fables; je dis dans les bonnes, car les
mauvaises sont bien mauvaises; mais que l'Arioste est supérieur à lui
et à tout ce qui m'a jamais charmé, par la fécondité de son génie
inventif, par la profusion de ses images, par la profonde connaissance
du coeur humain, sans faire jamais le docteur; par ces railleries si
naturelles dont il assaisonne les choses les plus terribles! J'y
trouve toute la grande poésie d'Homère avec plus de variété, toute
l'imagination des _Mille et une Nuits_, la sensibilité de Tibulle, les
plaisanteries de Plaute, toujours le merveilleux et le simple. Les
exordes de tous ses chants sont d'une morale si vraie et si enjouée!
N'êtes-vous pas étonné qu'il ait pu faire un poëme de plus de quarante
mille vers, dans lequel il n'y a pas un morceau ennuyeux, pas une
ligne qui pèche contre la langue, pas un tour forcé, pas un mot
impropre? Et encore ce poëme est tout en stances!

«Je vous avoue que cet Arioste est mon homme ou plutôt un dieu, comme
disent messieurs de Florence, _il divin' Ariosto_. Pardonnez-moi ma
folie. La Fontaine est un charmant enfant, que j'aime de tout mon
coeur; mais laissez-moi en extase devant _messer Ludovico_, qui
d'ailleurs a fait des épîtres comparables à celles d'Horace. _Multæ
sunt mansiones in domo patris mei_, il y a plusieurs places dans la
maison de mon père; vous occupez une de ces places. Continuez,
Monsieur, réhabilitez notre siècle; je le quitte sans regret. Ayez
surtout grand soin de votre santé. Je sais ce que c'est que d'avoir
été quatre-vingt-un ans malade.

«Je suis toujours très-fâché de mourir sans vous avoir vu.»


XIX.

Ce jugement du meilleur juge en imagination et en légèreté de main
dans les rhythmes atteste assez la prodigieuse difficulté que le Tasse
abordait en s'exposant lui-même à la comparaison avec l'Arioste, son
maître. Mais la jeunesse, l'amour et la passion de la gloire pour
mériter l'amour, osent tout et triomphent de tout. Les six premiers
chants de _la Jérusalem délivrée_ ne furent qu'une aspiration
mélodieuse et continue du coeur du poëte au coeur et à l'enthousiasme
de Léonora. Ces huit mois furent certainement l'extase la plus
prolongée et la plus féconde qui ait jamais transporté l'imagination
du poëte et de l'amant au-dessus des tristes réalités de la vie.

Un second départ du cardinal d'Este pour la France, où il possédait
d'immenses terres de l'Église appelées bénéfices, interrompit encore
cette félicité. Le Tasse suivit son prince à la cour de Charles IX, il
s'y lia d'une amitié littéraire avec le poëte français Ronsard.
Ronsard était une sorte de Pétrarque français, qui tentait de donner à
la poésie naissante de son pays les ailes de l'imagination italienne
et la sphère élevée du platonisme attique; mais le génie gaulois,
prosaïque et trivial, rabaissa bientôt cette poésie au niveau de
terre. Un esprit sagace mais commun, Boileau, ravala Ronsard et
méprisa le Tasse. La médiocrité sage, personnifiée dans Boileau,
triompha comme toujours en France des nobles témérités du génie. Sur
la foi d'un vers de Boileau, le seul poëme épique moderne digne de ce
nom passa pendant deux siècles, en France, pour une fausse dorure sur
un vil métal. L'impuissance d'admirer qui vient de l'impuissance de
comprendre a une puissance de dénigrement dont Ronsard et le Tasse ont
été longtemps les victimes parmi nous.

Le Tasse continuait lentement son poëme pendant le voyage du cardinal
d'Este en France; il en écrivit plusieurs chants dans l'abbaye de
Châlis, qui appartenait au cardinal. Il se délassait de ce travail en
écrivant aussi quelques notes sur la nature du pays et sur le
caractère des habitants; il compare, avec assez de justesse pour un
étranger, la France à l'Italie; il attribue, comme Montesquieu, la
mobilité du génie français à l'inconstante variété du climat. Ce fut
là qu'il encourut, on ne sait pas précisément pourquoi, la disgrâce du
cardinal son maître. C'était l'année où se tramait le massacre de la
Saint-Barthélemy; tout était trouble, lutte et dissimulation, en
France, entre les catholiques et les protestants. Le cardinal d'Este,
par des raisons de famille, penchait vers la modération et la
conciliation des partis dans le royaume. La princesse Marguerite,
soeur de Charles IX, était la maîtresse du duc de Guise et elle
espérait l'épouser un jour; on la donna malgré elle à Henri IV, roi de
Navarre, qu'elle n'aimait pas. Le ressentiment de cette princesse s'en
accrut contre le parti protestant, qui était celui de son mari; elle
paraît avoir communiqué au Tasse sa colère contre ce parti. Le Tasse
était également dévoué au duc de Guise, chef militaire et politique du
parti catholique. Ces deux liaisons du Tasse avec Marguerite et le duc
de Guise lui faisaient blâmer trop haut la longanimité du cardinal
d'Este envers les _hérétiques_. Une lettre inédite du poëte semble
indiquer clairement que ce fut le motif de sa disgrâce: «Peut-être,
dit-il dans cette lettre, ai-je dû le refroidissement du cardinal au
trop grand zèle que j'ai montré pour le parti catholique en France, ou
par ressentiment de ce que je manifestais pour la religion plus de
sollicitude que cela ne convenait à la politique de certains ministres
de la cour de Ferrare.» L'écrivain français Balzac assure que la
négligence du cardinal envers son poëte fut poussée jusqu'à lui
retirer son traitement et à lui refuser tout moyen de renouveler ses
vêtements, usés par un an de séjour en France. «Il partit de Paris,»
dit Balzac, «avec le même habit qu'il portait en y arrivant.»

C'était aux approches de la Saint-Barthélemy; il se rendit à Rome avec
son ami Manzuoli, un des secrétaires du cardinal, et fut accueilli par
le pape Pie V, auquel il adressa une ode latine qui lui mérita sa
faveur.

                                                             LAMARTINE

(_La suite au prochain entretien._)



XCIIe ENTRETIEN

VIE DU TASSE.

(DEUXIÈME PARTIE.)


I.

Mais une autre faveur plus tendre et plus durable que celle des rois,
des papes et des cardinaux, veillait de loin sur lui malgré sa
disgrâce; c'était celle des deux charmantes princesses de Ferrare,
Lucrézia, duchesse d'Urbin, et Léonora, toujours restée à la cour de
son frère. Elles se concertèrent pour obtenir d'Alphonse II, leur
frère, qu'il attachât à sa personne le jeune Torquato, gloire future
de leur maison, et déjà souci secret de leur coeur. Alphonse céda à
leurs sollicitations; il prit Torquato à son service personnel, il lui
accorda une pension de seize couronnes d'or par mois, et il le
dispensa de toute fonction et de toute assiduité pour le laisser tout
entier à la poésie, seul service digne de son génie.

Comblé de ces faveurs dont il devinait la source, ce qui les lui
rendait plus chères, il accourut à Ferrare au mois de mai 1572.
Alphonse et ses soeurs le reçurent en favori de la famille. On lui
permit d'aller faire un court séjour à Rome pour consulter les
érudits, les théologiens et les critiques du temps, sur les chants
déjà achevés de son poëme. Auguste ne traita pas Virgile avec plus de
libéralité quand ce poëte voulut aller en Grèce et en Troade pour
polir ses oeuvres. Le Tasse s'exprime ainsi lui-même dans sa
correspondance sur Alphonse:

«Ce prince me releva avec la main de mon obscure fortune, au grand
jour, et à l'estime de sa cour; il me fit passer de l'indigence à la
richesse, il donna lui-même une considération et un prix de plus à mes
productions poétiques, en assistant fréquemment et attentivement à la
lecture de mes vers, et en traitant leur auteur avec toutes sortes
d'égards et de marques d'admiration; il m'admit honorablement et
familièrement à sa table et à ses entretiens; il ne me refusa aucune
des faveurs que je lui demandai.»

La félicité du Tasse à Ferrare, à cette époque, était de nature à
inspirer l'envie. Jeune, beau, illustre déjà par les promesses de son
génie, honoré de la faveur intime de son prince, admiré de cette soeur
d'Alphonse que toute l'Italie regardait comme supérieure à la Béatrix
de Dante, à la Laure de Pétrarque, cher même comme un ami à cette
autre soeur Lucrézia, maintenant duchesse d'Urbin, qui partageait pour
lui le penchant de Léonora, enivré des plus légitimes perspectives de
gloire poétique et peut-être des plus douces illusions de grandeur par
l'amour mystérieux de Léonora, achevant lentement dans le loisir des
délicieux jardins de _Bello Sguardo_, ce Versailles des ducs de
Ferrare, le poëme qui devait élever son nom au-dessus du nom de ses
protecteurs, rien ne manquait à sa félicité que ce qui manque à toutes
les choses humaines: la durée.

La mort de la jeune duchesse de Ferrare, Barbara d'Autriche, et celle
du cardinal Hippolyte d'Este, oncle d'Alphonse, répandirent le deuil
sur cette cour. Le Tasse écrivit à Alphonse des consolations où la
tendresse s'unit au respect; le poëte perdait lui-même, dans le
cardinal Hippolyte d'Este, un de ses protecteurs les plus déclarés et
les plus puissants à Rome. C'est ce cardinal qui venait de construire
à Tivoli, non loin des cascades et des ruines de la villa de Mécène,
ce merveilleux palais d'Este et ces jardins, type de ceux d'Armide, où
les édifices, les terrasses, les grottes, les arbres, les fleurs et
l'eau jaillissant ou courant dans des canaux harmonieux, remplissaient
l'oreille de mélodies éternelles semblables aux concerts des harpes
éoliennes. C'est là qu'il convoquait tous les poëtes et tous les
artistes de l'Italie à jouir des magnificences et à concourir à la
gloire de la maison d'Este. Le Tasse, recommandé à son oncle par
Léonora, avait déjà joui une fois de l'accueil de ce cardinal, dans
son premier voyage à Rome.


II.

Alphonse se rendit à Rome pour recueillir l'héritage de son oncle; il
y passa l'hiver de 1572 à 1573. L'absence de ce prince laissa le Tasse
à Ferrare dans une familiarité plus recueillie avec sa soeur Léonora.
C'est sous l'empire des plus tendres rêveries de son âge qu'il
interrompit alors ses chants épiques, et qu'il écrivit sa délicieuse
pastorale de l'_Aminta_, drame amoureux et tragique dont l'amour est
le sujet, dont des bergers et des bergères sont les personnages, et
dont les vallées, les montagnes, les forêts, sont la scène. L'_Aminta_
est à la _Jérusalem délivrée_ ce que les _Églogues_ de Virgile sont à
l'_Énéide_: une diversion légère et gracieuse d'un poëte souverain,
qui change d'instrument sans changer de souffle, qui dépose un moment
la trompette épique pour le chalumeau des bergers. Dans l'_Aminta_ du
Tasse, comme dans les _Églogues_ de Virgile, le poëte paraît d'autant
plus parfait qu'il est moins tendu; il semble se complaire à racheter
la simplicité du sujet par l'inimitable perfection des images, des
sons et des vers. Il se surpassa lui-même en jouant avec son génie; on
sent en lisant l'_Aminta_ que tous ces vers inondés de lumière, de
sérénité et de passion, furent écrits pour l'oreille, pour le coeur,
et sous les regards d'intelligence d'une amante chaste, muette, mais
adorée. Les larmes mêmes y sont douces, l'amour y rend tout mélodieux
jusqu'aux sanglots. Un tel poëte faisait respirer de tels parfums pour
enivrer Léonora en s'enivrant lui-même, sous le nuage qui dérobait
leur intelligence à tous les yeux.


III.

Alphonse, à son retour de Rome, fit représenter l'_Aminta_ au
printemps de 1573 dans ses jardins de Bello Sguardo; le succès de
cette tragédie pastorale fut immense et universel. L'Italie retentit
du nom de l'auteur, son succès créa un genre de composition
littéraire dans l'Europe lettrée. Le _Pastor fido_, de Guarini, fut
peu de temps après la plus heureuse imitation de l'_Aminta_ du Tasse;
mais le Tasse lui-même ne parut pas attacher à cette oeuvre de sa
jeunesse l'importance qui s'y attacha dans le goût du temps; il
aspirait avant tout à la gloire épique, ce sommet de l'art selon son
siècle; il ne voulut pas donner la mesure de son génie dans un
monument inférieur à l'épopée. Il refusa de laisser imprimer
l'_Aminta_: sa seule édition était dans la mémoire de Léonora, pour
qui il avait écrit ce drame de naïf amour. Ce ne fut que pendant sa
captivité dans l'hospice de Sainte-Anne qu'une copie de l'_Aminta_,
dérobée par un des spectateurs de cette pastorale, tomba entre les
mains des _Aldes_, célèbres imprimeurs de Venise, qui la répandirent
par leurs presses dans toute l'Europe. Ce ne fut qu'alors aussi qu'on
remarqua dans quelques vers de l'_Aminta_ une sorte de pressentiment
secret et prophétique de l'état mental du poëte, qui semblait décrire
les premiers symptômes de sa mélancolie.

«Ah! tu ne sais pas ce que Tircis m'écrivait, quand, dans le délire de
sa passion pour moi, il errait en forcené à travers les forêts, et
qu'il excitait tout à la fois la dérision et la pitié des pasteurs et
des nymphes! Non pas que ce qu'il écrivait portât les signes de la
démence, bien que ses actes fussent déjà souvent d'un insensé!...»


IV.

Le succès prodigieux de l'_Aminta_ en Italie, la faveur du duc
régnant, la bienveillance voilée, mais persévérante, de Léonora,
éveillèrent la jalousie des poëtes, des courtisans, et même des
ministres à la cour de Ferrare, contre un jeune étranger que la
naissance, la beauté, le génie, l'amour peut-être, pouvaient élever
au-dessus de tous ses rivaux. Une ligue muette se forma de toutes ces
vanités et de toutes ces ambitions contre lui. En voyant cette ombre
de la haine et de l'envie sur ses pas, il devint ombrageux lui-même;
son imagination lui fit soupçonner l'inimitié dans tous les coeurs,
une embûche à tous ses pas. C'est le premier symptôme de cette
mélancolie qui n'est pas, qui ne fut jamais en lui la démence, mais
qui n'est plus la raison.

On accuse la fortune d'être hostile aux grands génies littéraires,
poétiques, artistiques: nous n'admettons pas qu'un grand don de
l'esprit soit une hostilité ou une malédiction de la fortune; nous
conviendrons plutôt que les grandes imaginations, quand elles ne sont
pas en équilibre parfait avec les autres facultés du bon sens et du
raisonnement, portent leur malheur en elles-mêmes. Tout ce qui est
excessif est défaut; tout ce qui n'est pas harmonie est désordre dans
notre organisation. Cette sensibilité exquise, qui est la première
condition de toute supériorité dans les beaux-arts, est aussi le
tourment de ceux qui la possèdent. Un philosophe anglais a remarqué
avec une admirable justesse que «si la nature douait un être d'une
faculté de sentir et de penser trop supérieure à la faculté de sentir
et de penser du commun des hommes, cet être en apparence privilégié ne
pourrait pas vivre dans le milieu humain, ou vivrait le plus infortuné
de tous les êtres. Avec des sens plus délicats, plus impressionnables,
plus raffinés; avec des sensations plus vives et plus pénétrantes;
avec un goût plus délicat, que tous les objets dont il est entouré
blesseraient ou ne pourraient satisfaire; obligé de vivre toujours
dans une sphère qui répugnerait à la perfection de ses organes, il
vivrait de souffrance, ou périrait de désir.»

Or, si cette impossibilité de vivre est absolue pour un être qui
serait complétement supérieur à la généralité des hommes, cette
difficulté de vivre heureux est relative dans les êtres doués
seulement d'une sensibilité supérieure de quelques degrés à celle de
leurs semblables. Les hommes à puissante imagination, tels que le
Tasse, sont au nombre de ces victimes de leur propre supériorité.
Beaucoup imaginer, c'est beaucoup prétendre; beaucoup penser, c'est
beaucoup souffrir; être grand, c'est être disproportionné dans un
monde de médiocrités ou de petitesses; être disproportionné, c'est
être déplacé; être déplacé, c'est créer autour de soi des inimitiés,
c'est éprouver soi-même une inimitié involontaire et générale contre
tous ceux qui ne vous cèdent pas la place aussi vaste que la demandent
vos facultés supérieures. Telle est la loi des êtres qui sont jetés
dans le monde avec une prodigalité de nature trop disproportionnée au
moule humain; ils sont malheureux, mais sont-ils malheureux parce
qu'ils sont trop complets? non, ils sont malheureux parce qu'ils ne
le sont pas assez; ils sont à plaindre, parce qu'une seule de leurs
facultés est excessive, et que les autres facultés correspondantes
sont inférieures. S'il y avait égalité, équilibre, harmonie entre
toutes leurs facultés; si la sensibilité était contre-balancée par la
raison, l'imagination par la justesse, l'enthousiasme par le bon sens,
la passion par le devoir, la douleur par la force, ces hommes
puissants dans une seule aptitude deviendraient puissants dans toutes,
et leur supériorité spéciale, qui fait leur malheur, se changerait en
une supériorité universelle qui ferait la gloire de l'humanité.

Tels furent les véritables grands hommes dans l'antiquité et dans tous
les temps, les Homère, les Aristote, les Socrate, les Cicéron, les
Solon, les Virgile, les Raphaël, les Michel-Ange, les Shakespeare, les
Racine, les Fénelon, les poëtes, philosophes, législateurs, hommes
d'État, orateurs, artistes, chez lesquels une imagination grandiose
était en rapport exact avec une infaillible raison. Ces hommes
subirent sans doute les vicissitudes ordinaires de la vie de leurs
semblables: mais la fortune ne parut pas s'acharner sur eux de
préférence aux autres hommes; ils n'accusèrent point le sort d'une
partialité exceptionnelle; ils furent plus grands sans être plus
misérables; pourquoi? parce qu'ils furent plus complets, parce que
cette même supériorité pondérée d'intelligence, qui leur servit à
créer leurs oeuvres, leur servit aussi à affronter, à supporter ou à
vaincre les difficultés de la vie. Ils furent carrés égaux sur leurs
quatre faces, offrant la même étendue d'imagination, de raison, de
force et de résistance à la vie. S'ils n'eussent été grands que d'un
seul côté, ils auraient faibli comme le Tasse ou comme J.-J. Rousseau;
et le monde inintelligent aurait accusé leur mauvaise fortune: c'est
leur imparfaite nature qu'il fallait accuser. Un préjugé puéril met
les poëtes en suspicion de démence; ce préjugé est né assez
naturellement, dans le monde, de l'opinion que l'imagination prédomine
exclusivement dans les poëtes, et que cette prédominance de
l'imagination seule les prédispose à l'égarement d'esprit. Cela est
vrai des mauvais poëtes, qui n'ont pas cultivé leur raison à l'égal de
leur imagination; cela est souverainement faux des bons poëtes, qui
sont la raison transcendante et créatrice, vivifiée et colorée par
l'imagination, l'harmonie suprême de l'intelligence, et qui sont par
cela même les plus raisonnables des hommes.

Dans le Tasse, la sensibilité et l'imagination seules étaient
supérieures; la raison, qui ne manquait pas à sa poésie, manquait à sa
vie; l'intelligence était saine, le caractère était égaré; sa
mélancolie, faiblesse de sa trame, comme dans Rousseau, obscurcissait
sa raison.

Ce fut le malheur de son organisation qui amena celui de sa destinée.


V.

La duchesse d'Urbin, soeur compatissante de Léonora, informée par elle
des tristesses et des langueurs du Tasse, l'invita à venir passer
quelques mois de l'été auprès d'elle, dans son palais de délices de
_Castel Durante_, près de Pezaro. Ce site avait été, dès son enfance,
propice au Tasse; il y vit représenter l'_Aminta_ avec les mêmes
applaudissements qu'à Ferrare; il y composa en l'honneur de Lucrézia,
toujours belle dans sa maturité, ce fameux sonnet de la rose, devenu
depuis le proverbe poétique et consolateur des beautés dont la fleur
survit à leur printemps:

«Dans l'âpre primeur de tes années, dit le poëte à Lucrézia, tu
ressemblais à la rose purpurine qui n'ouvre encore son sein ni aux
tièdes rayons ni à la fraîche aurore, mais qui, pudique et virginale,
s'enveloppe de son vert feuillage; ou plutôt (car une chose mortelle
ne peut souffrir la comparaison avec toi) tu étais pareille à l'aube
céleste qui, brillante et humide dans un ciel serein, emperle de ses
pleurs les campagnes et embaume les collines de ses senteurs; et
maintenant les années moins vertes de ta vie ne t'ont rien enlevé de
tes charmes; et bien qu'indifférente et négligée dans ta parure,
aucune beauté puissante, parée de ses plus riches atours, ne peut
s'égaler à toi: ainsi plus resplendissante est la fleur à l'heure où
elle déplie ses feuilles odorantes; ainsi le soleil, à la moitié de
son cours, étincelle de plus d'éclat et brûle de plus de flamme qu'à
son premier matin.»

Le duc et la duchesse d'Urbin, sachant que les grâces faites au Tasse
étaient les plus douces flatteries au coeur de Léonora, lui firent
présent d'un anneau orné d'un magnifique rubis, qu'il vendit plus tard
à Mantoue comme sa dernière ressource contre la faim, pendant ses
misères. Le Tasse revint à Ferrare avec le prince et la princesse,
pour assister au second départ du cardinal Louis d'Este pour la
France. Le départ de ce frère chéri coûta des larmes à Léonora; le
Tasse s'efforça de la consoler dans ses vers, qui respirent une
respectueuse compassion à ses peines.


VI.

Son poëme enfin terminé, en 1575, le poëte résolut, avant de le livrer
à l'impression, d'aller encore une fois le soumettre à Rome à la
révision et à la critique des premiers littérateurs de l'Italie. Soit
mécontentement fondé du sort subalterne dans lequel Alphonse le
laissait languir à la cour; soit inquiétude d'esprit, suite de sa
mélancolie croissante; soit ingratitude envers Léonora dont l'amitié
ne pouvait plus suffire à son orgueil, on voit, dans les lettres du
Tasse de cette date, un dessein arrêté de quitter Ferrare après avoir
payé sa dette à Alphonse en lui dédiant son épopée: «J'irai vivre à
Rome, écrit-il, fût-ce dans l'indigence.» Il paraît, par sa
correspondance inédite de cette date, que ce dessein d'abandonner la
cour de Ferrare, dessein connu d'Alphonse par des lettres tombées dans
ses mains, fit redouter à ce prince que le Tasse n'eût l'intention de
passer au service des Médicis et de déshériter ainsi sa maison de la
gloire d'avoir protégé les deux grands poëtes épiques de l'Italie:
l'Arioste et l'auteur de la _Jérusalem délivrée_. Du jour où Alphonse
soupçonna cette défection de son poëte favori, la conduite de ce
prince envers le Tasse changea; la défiance et la froideur succédèrent
à la familiarité. La maison d'Este et la maison de Médicis, bien que
liées par des mariages et des traités, se disputaient entre elles non
pas tant le sol que les hommes illustres de l'Italie. La gloire
d'avoir donné un nouveau Virgile à l'Ausonie intéressait plus
l'orgueil et la passion d'immortalité d'Alphonse, que la possession
d'une province de plus annexée à ses États. L'ambition de ce siècle
était littéraire, philosophique, artistique; la renaissance des
lettres avait ennobli le coeur des princes et des peuples. Un peintre,
un architecte, un sculpteur, un poëte faisait pencher la balance entre
Rome, Florence, Ferrare, Naples, Milan; c'était le génie qui donnait
la supériorité et la gloire. Le spiritualisme avait triomphé des
armes; les grands hommes de lettres effaçaient les héros. La crainte
de perdre le Tasse, et avec le Tasse l'honneur d'avoir produit le plus
accompli des poëmes, était devenue une passion jalouse dans le coeur
du duc de Ferrare.

Cependant la douce intervention de Léonora et de sa soeur Lucrézia
paraît avoir suspendu ou tempéré l'effet du mécontentement de leur
frère. Le Tasse obtint l'autorisation de se rendre à Rome, à Padoue, à
Venise, pour épurer son poëme de tout ce qui pouvait blesser les plus
légers scrupules de la théologie, de la philosophie, de la langue ou
du goût. Il partit et revint à Ferrare sans avoir réussi à faire
imprimer son poëme à Venise, parce qu'on n'y accordait pas de
privilége de propriété aux auteurs.

Il y trouva le duc Alphonse de plus en plus refroidi envers lui par de
nouvelles découvertes des négociations poursuivies secrètement par le
Tasse avec les Médicis. La duchesse d'Urbin s'efforça de réconcilier
le prince et le poëte; Léonora, plus tendre et plus active encore dans
son intérêt, conjura le Tasse d'accepter d'elle-même les avantages que
son frère s'obstinait à lui faire attendre.

«Hier,» dit le Tasse, dans une lettre confidentielle à son ami
Scalabrino, «Madame Léonore m'a dit dans la conversation, sans que
rien eût amené un pareil sujet, que jusqu'alors ses revenus avaient
été extrêmement bornés; mais qu'à présent que sa fortune s'était
améliorée par l'héritage de sa mère, elle serait heureuse d'ajouter à
mon traitement, de son trésor, tout ce qui pourrait m'assister; ceci,
je ne l'ai pas recherché ni ne le rechercherai jamais, et je n'aurai
jamais recours ni au duc ni à ses soeurs; mais, s'ils m'accordent
d'eux-mêmes une faveur, quelque petite soit-elle, bien loin de la
refuser, je la recevrai avec reconnaissance.»

Les biographes et les commentateurs les plus versés dans les mystères
de la cour de Ferrare en ce moment, ont cru que la froideur avec
laquelle le Tasse accueillit la gracieuse prévenance de son amie
Léonora tenait à une passion passagère qu'il affichait pour une autre
Léonora qui éclipsait toutes les beautés de son temps. C'était
Léonora, comtesse de Scandiano, alors en visite à la cour d'Alphonse.
Le sonnet du Tasse adressé à la comtesse de Scandiano semble, par
l'amoureuse recherche de ses images, justifier ce commérage de palais,
recueilli par la postérité, qui recueille tout des grands hommes. La
comtesse de Scandiano était célèbre surtout par la beauté de ses
lèvres autrichiennes; cette circonstance est nécessaire à
l'intelligence de ces vers:

«Cette lèvre, colorée par les roses, s'avance légèrement humide et
enflée comme par un artifice de l'amour lui-même, pour faire une
insidieuse tentation au baiser.

«Amants, qu'aucun de vous ne soit assez hardi pour céder au désir, et
pour s'approcher de plus en plus de ce serpent qui s'y cache pour
blesser le coeur.

«Moi qui fus jadis rompu à ces amoureuses embûches, je les découvre et
je vous les dénonce, ô jeunes amants!

«Ces roses de ces lèvres, comme les pommes de Tantale, s'avancent et
se retirent; l'Amour seul y reste avec son dard et ses torches pour
vous blesser et vous consumer!»

De tels vers, adressés à la plus jeune et à la plus enivrante des
beautés de la cour d'Alphonse, devaient être amers à Léonora, si les
sentiments de Léonora dépassèrent jamais l'enthousiasme et l'amitié
d'une femme vertueuse pour un respectueux adorateur.

C'est quelques jours après avoir adressé ces vers à la comtesse de
Scandiano, qu'il consentit, sur quelques scrupules des critiques
romains qui examinaient son poëme, à supprimer le bel épisode d'Olinde
et de Sophronie, une des grâces les plus déplacées, mais les plus
séduisantes, de son récit. L'opinion générale du temps est que le
Tasse avait célébré la beauté et l'amour de Léonora d'Este sous les
traits et sous le nom de Sophronie. Effacer ce portrait pour quelques
mécontentements de courtisan, pour une inconstance de coeur ou pour un
scrupule de critique, n'était pas seulement une offense au poëme,
c'était une offense gratuite au coeur de Léonora, innocente des
sévérités de son frère.

L'indulgente Léonora, pardonnant à la fois à l'amant et au poëte,
supplia le Tasse de venir passer une partie de l'été, seul avec elle,
dans une délicieuse villa au bord du Pô, nommée _Casandoli_. L'ingrat
Torquato suivit la princesse à Casandoli, séjour de paix et
d'intimité; mais il s'en échappait souvent pour revenir à Ferrare
adorer et célébrer, dans des vers passionnés, la comtesse de
Scandiano. La faveur dont il paraissait jouir auprès de la comtesse,
et celle que lui continuait, malgré son inconstance apparente, la
douce Léonora, redoublèrent contre lui la jalousie et la haine de ses
ennemis, surtout du célèbre poëte Guarini, son rival en poésie
pastorale, auteur du _Pastor Fido_, oeuvre égale à l'_Aminta_ du
Tasse.

L'amitié même se changea en trahison et en piége contre lui. Ayant
acquis la certitude qu'un de ses amis les plus intimes avait abusé de
sa familiarité, dans sa maison, pour ouvrir avec de fausses clefs ses
cassettes, et pour épier ses secrets d'amour et ses vers, il lui fit
des reproches publics de sa félonie, en plein jour, sur la grande
place du palais. Le traître donna un démenti et un soufflet au Tasse;
le poëte provoqua l'insulteur à un duel loyal selon les usages de la
chevalerie du temps; mais, au lieu du combat, le lâche recourut à
l'assassinat; il fondit inopinément avec quelques estafiers sur le
Tasse, qui se promenait en plein midi dans la ville. Le poëte, atteint
de quelques légères blessures, tira sa dague, para les coups, fondit à
son tour sur ses assassins, en blessa quelques-uns et contraignit les
autres à la fuite.

Le récit des circonstances de cet assassinat, qu'on trouve dans les
lettres de la main du Tasse lui-même conservées à la bibliothèque
Pitti, et que j'y ai lues, dément les circonstances romanesques
ajoutées par ses premiers biographes à cette aventure. Ces lettres
démentent surtout les prétendues persécutions et la fausse complicité
de la cour de Ferrare dans ce crime.

«Après ce combat,» dit-il, «je me suis renfermé deux jours dans ma
chambre, d'où je ne suis sorti que pour faire deux visites, l'une à la
duchesse d'Urbin, l'autre à Madame Léonora; et comme on ne parlait
plus de cette rencontre, j'imaginai qu'elle était complétement
assoupie. Hier, cependant, je fus invité de la part de Son Altesse à
l'accompagner à sa campagne, où Elle se rendait avec quelques
familiers. Ce matin même, Crispo, conseiller intime et suprême du duc
dans toutes les matières qui concernent la justice, me fit appeler et
me répéta quelques bonnes et aimables paroles du duc, prononcées en
public, la veille, et témoignant de toute son estime et de toute son
affection pour moi; paroles qui ont été confirmées par beaucoup
d'autres. Il ajouta que je ne devais pas m'étonner si mon affaire
avait marché lentement, attendu que ces lenteurs avaient été calculées
pour s'emparer plus sûrement des coupables; mais qu'à présent que le
duc était informé qu'ils s'étaient enfuis hors de ses États, on
allait procéder contre eux avec la dernière rigueur. J'ai la certitude
que le duc a donné ses ordres en conséquence.»


VII.

Soit par la félonie de ses amis devenus ses assassins, soit par sa
propre indiscrétion à lire ou à réciter ses vers en public, le Tasse
apprit, peu de temps après, qu'on imprimait, à son insu, la _Jérusalem
délivrée_ dans plusieurs villes d'Italie à la fois. Ce coup parut
abattre son courage; il s'adressa au duc de Ferrare pour prévenir ce
larcin de sa gloire et de sa fortune. La lettre qu'Alphonse écrivit en
faveur du Tasse aux souverains d'Italie atteste un zèle aussi ardent
que son amitié pour le poëte. L'original de cette dépêche est sous nos
yeux: Alphonse y proteste aussi énergiquement contre cette infidélité
qu'il aurait pu le faire contre l'envahissement d'une de ses
provinces; on voit aussi par une lettre du cardinal de San Sisto,
ministre du pape Grégoire XIII, au gouverneur de Pérouse, que les
intentions d'Alphonse furent accomplies, et qu'on interdit sévèrement
partout les éditions subreptices de la _Jérusalem_.

Le Tasse néanmoins, consterné d'une publicité qui lui dérobait les
bénéfices de son oeuvre, et qui la faisait circuler avant la dernière
perfection qu'il y apportait encore, parut accuser injustement la cour
de Ferrare de connivence ou d'indifférence dans cette affaire. Invité
aux fêtes de Modène, au mois de janvier 1577, par la comtesse
Tarquinia Molza, égale en beauté et en génie poétique à Vittoria
Colonna, il se plaint, du sein des délices, de son malheur, et semble
en accuser déjà ses bienfaiteurs. «J'espérais trouver la tranquillité
d'esprit ici,» écrit-il, «et j'y éprouve autant de misère qu'à
Ferrare; mais je suis résolu à prendre toute chose en patience et à
sourire à l'adversité. Cependant je suis de plus en plus décidé à ne
pas quitter le service du duc, car, outre que mes obligations envers
lui sont telles que, quand je lui sacrifierais ma vie, ce ne serait
pas encore assez pour payer ma dette, je crains bien de ne pas trouver
à une autre cour plus de repos que dans ses États; les maux que je
subis sont de telle nature qu'ils m'atteindront partout ailleurs
autant qu'à Ferrare.»

Ces lettres sont d'autant moins suspectes d'adulation pour le duc de
Ferrare, qu'elles sont écrites hors des États de ce prince, et
adressées à un de ses ennemis, Scipion Gonzague, parent et ami des
Médicis. Quelques expressions attestent déjà, dans ces lettres, que le
Tasse portait son mal en lui-même, et ne l'attribuait pas encore à la
famille d'Este, qui le comblait d'égards, d'amitié, et peut-être
d'amour.


VIII.

Cette résolution même, manifestée par le poëte, de ne jamais
abandonner la cour de Ferrare pour celle des Médicis, offensa et
refroidit Scipion Gonzague, son ami.

«Je vois que vous êtes offensé,» lui écrit le Tasse quelques jours
après, sans doute en réponse à des reproches: «pardonnez-moi; je ne
sais quoi trouble mon esprit!» Sa mélancolie, comme celle de Rousseau,
se caractérisait de plus en plus par la mobilité de ses résolutions,
et par les soupçons les plus injurieux contre ses meilleurs amis. La
gloire de son nom, accrue par la cupidité des éditeurs de la
_Jérusalem_, était cependant déjà tellement sans rivale dans toute
l'Italie, qu'un propre neveu du grand Arioste lui écrivait à Modène
pour lui décerner la couronne et la suprématie sur son oncle même.

Le Tasse, dans sa réponse pleine de sens, de modestie et d'admiration
pour l'Arioste, son modèle et son maître, décline cette gloire. «Cette
couronne, dit-il, elle est avec justice sur le front homérique de
votre oncle, et il serait plus difficile de l'en arracher que
d'arracher à Hercule sa massue!»

Pendant l'hiver suivant, 1578, qu'il passa à Ferrare, toujours absorbé
dans la correction de son poëme, on voit se développer son humeur
ombrageuse dans ses lettres à ses amis. Ainsi, dans plusieurs lettres
au marquis de Monti, dans le duché d'Urbin, il se plaint de ne pouvoir
garder un serviteur sûr autour de lui, et il conjure le marquis de
Monti de lui envoyer un de ses vassaux pour domestique; il ajoute que,
pour prévenir toute pensée de trahison dans ce serviteur étranger, il
fallait préalablement l'avertir, au nom du duc d'Urbin son souverain,
qu'il serait puni de mort s'il trahit jamais le poëte à qui on
l'adresse. Ne sont-ce pas là toutes les ombres qui flottèrent plus
tard sur l'imagination malade de J.-J. Rousseau, et qui lui firent
jeter quatre de ses enfants à l'hospice des enfants abandonnés sans
marque de reconnaissance, de peur que ses fils, sollicités au
parricide par ses ennemis, ne devinssent un jour les assassins de leur
père? La même démence produit les mêmes symptômes dans ces grands
hommes. Ils sont plus dénaturés dans Rousseau, ils sont aussi bizarres
dans le Tasse.

Ces symptômes s'accrurent dans l'été suivant jusqu'au délire: il
imagina que ses persécuteurs invisibles l'avaient dénoncé à
l'inquisition pour quelques irrégularités poétiques de foi, ou pour
quelques allusions aux fables mythologiques semées, à son insu, dans
ses vers. Le duc de Ferrare et les princesses ses soeurs poussèrent la
condescendance à ses craintes imaginaires jusqu'à lui faire écrire,
par les inquisiteurs, qu'ils avaient fait examiner attentivement son
poëme par les théologiens, et qu'on l'absolvait à jamais de toute
faute et de toute peine encourue devant l'Église.

Cette assurance ne le calma que pour un jour; ses anxiétés
persistèrent et troublèrent jusqu'à la fureur sa raison. Un soir, dans
l'appartement de la duchesse d'Urbin, au palais, il tira son poignard
du fourreau et le lança contre un des serviteurs de la duchesse, dans
lequel il crut reconnaître un traître ou un ennemi. On s'empara de lui
et on l'enferma dans un appartement de la cour du palais, non comme un
coupable, mais comme un malade. On trouve la preuve de cet acte
d'insanité dans la correspondance de Maffio Veniero, Vénitien résidant
alors à Ferrare, et qui était chargé d'écrire à la cour des Médicis
les nouvelles de la cour d'Este. Certes, si l'emprisonnement du Tasse
eût été gratuit de la part d'Alphonse, le correspondant des Médicis
n'aurait pas disculpé le duc de Ferrare de cette impiété envers le
génie.

«Le Tasse a été renfermé hier, écrit Veniero, pour avoir, dans la
chambre de la duchesse d'Urbin, lancé un poignard à un des serviteurs
de la princesse; _mais il a été enfermé plutôt à cause de sa maladie,
et dans l'intérêt de sa guérison, que pour le punir_. Le poëte
persévère à se croire criminel du crime d'hérésie et à s'imaginer
qu'on veut l'empoisonner. Je pense que ces désordres de son esprit
viennent de quelques humeurs mélancoliques qui pèsent sur le coeur et
sur le cerveau. L'événement d'ailleurs est bien déplorable, soit que
l'on considère son génie ou sa bonté.»

Que peuvent répondre les accusateurs gratuits de la maison d'Este,
dans cette circonstance, à une preuve aussi authentique de leur
innocence, écrite sur place aux ennemis de cette maison par
l'ambassadeur de ces ennemis?


IX.

Le Tasse, revenu à son bon sens, écrivit à Alphonse pour le prier de
lui rendre la liberté. L'écuyer d'Alphonse, Coccapani, ami et
admirateur du poëte, remit lui-même la supplique et la réponse.
Alphonse chargea l'écuyer de tranquilliser le Tasse et de l'assurer
que sa détention n'était que temporaire et curative. Peu de jours
après, Alphonse vint en effet ouvrir lui-même la porte au poëte, et,
pour hâter sa convalescence, il l'envoya, libre et suivi d'amis et de
médecins, dans son délicieux palais d'été de Bello Sguardo. Le Tasse
reconnaît lui-même plus tard, dans deux passages de ses oeuvres,
écrits hors des États de Ferrare (huitième et dixième volume de ses
lettres), que le duc de Ferrare, dans cette circonstance, lui montra
l'affection «non d'un maître, mais d'un frère et d'un père.»

La paix, la solitude, l'amitié, ne suffirent pas à apaiser son
imagination inquiète à Bello Sguardo. Il voulut, comme s'il se fût
craint lui-même, s'enfermer pour le reste de sa vie dans le monastère
des Franciscains de Ferrare. Le duc répondit à la supplique que le
Tasse lui adressa de Bello Sguardo pour obtenir son congé et son
agrément, qu'il ne s'opposait nullement à ce que le malade fût remis
aux pères franciscains, si ces religieux consentaient à le recevoir et
à répondre de sa santé par leurs soins; il ajoute que, dans le cas
contraire, le Tasse pouvait revenir habiter, libre, son appartement au
palais de Ferrare, où il serait servi et soigné comme auparavant par
deux serviteurs de la cour. Mais les lettres de l'écuyer, ami du
Tasse, au grand-duc, à cette époque, disent que l'état de l'esprit du
poëte était plus affligeant que jamais, et qu'il «fatiguait ses
confesseurs par des _montagnes de folies_, débitées comme des
accusations contre lui-même.»


X.

Les religieux franciscains de Ferrare consentirent charitablement à
recevoir le malade. Il passa quelques jours dans le couvent avec cette
paix qui semble, au premier moment, tomber sur l'âme, des cloîtres.
«Je suis tellement satisfait des pères, écrit-il lui-même au duc
Alphonse, qu'aussitôt que ma santé sera rétablie, je suis
invariablement décidé à demander à Votre Altesse la permission de me
faire _frate_ franciscain.»

Ce charme dura peu; à peine enfermé dans le couvent, il se persuada
que l'absolution qu'il avait reçue de ses hérésies imaginaires par
l'inquisition, n'était pas valable; et il adressa une supplique aux
cardinaux et au pape, à Rome, pour obtenir d'eux la ratification de
sa sécurité. Cette supplique attesterait seule sa démence; elle est
aux archives de Modène.

«Votre Seigneurie,» dit-il en s'adressant à Scipion Gonzague, son
intercesseur à Rome, «comprendra la situation dans laquelle je me
trouve..... Suis-je tout à fait fou ou seulement malade d'esprit?.....
Je suis trop cruellement tourmenté..... Je ne vois qu'une manière de
me rendre la paix de l'âme et de tranquilliser mes pensées..... Et je
conjure Votre Seigneurie, par l'ancienne amitié qui exista entre nous,
par la grande affection qu'elle me porte et par sa charité chrétienne,
d'agir envers moi, dans cette affaire, avec la même franchise qu'Elle
m'a toujours montrée; présentez ma supplique au cardinal de Pise ou à
tout autre cardinal attaché à l'inquisition, et ne vous laissez
dissuader par personne de présenter ma supplique, sous prétexte que je
ne suis pas en parfaite santé d'esprit..... Mais présentez ma
supplique au cardinal de Pise..... Employez toute votre influence,
toute votre autorité à Rome!..... Travaillez de tous vos efforts à ce
que Monseigneur le duc découvre la vérité, puisque, depuis le
commencement de cette affaire, je puis lui révéler bien des choses et
reconnaître mes fautes et me soumettre au traitement des
médecins!..... Telle est ma détresse, que je n'ai que vous au monde à
qui je puisse me fier, et, si vous m'assurez que ma supplique aux
cardinaux sera présentée, je vivrai enfin en paix!» Le reste de la
lettre est un désordre si inextricable de mots et de pensées, qu'elle
devient complétement inintelligible; elle se termine par une
invocation à Scipion de veiller à la sûreté du Tasse, et de faire
intervenir le cardinal de Médicis pour obtenir qu'on lui rende la
liberté.

On reconnaît avec douleur, dans cette incohérence d'idées absurdes et
d'expressions tronquées, tous les symptômes d'un égarement d'esprit
trop réel.

«Je confesse mes fautes, écrit-il à la même date au duc de Ferrare,
j'avoue que je suis atteint de mélancolie; mais Votre Altesse est
trompée, Elle croit qu'Elle m'a fait absoudre par l'inquisition, et il
n'en est rien. Je suis poursuivi plus que jamais par elle; ô grand
prince! obtenez-moi cette absolution, et je me soumettrai sans
résistance à tous les remèdes! Car je suis fou, mais pas cependant si
fou qu'on le pense.»

Les chaleurs de l'été de 1577 accrurent tellement ses dispositions
maladives, qu'il tomba dans cette terreur stupéfiante dont J.-J.
Rousseau fut saisi dans l'asile que l'amitié de Hume lui avait procuré
en Angleterre, quand il se sauva en France, comme s'il eût été
poursuivi par ses assassins. Le Tasse, comme on l'a vu, n'avait
d'autre prison à cette époque que ses propres appartements dans le
palais de Ferrare, ou dans la villa de Bello Sguardo, sous la
surveillance de deux serviteurs de la cour. La fuite était facile.
Tout porte à croire qu'elle fut favorisée par la tendre pitié de
Léonora et de sa soeur, la bonne duchesse d'Urbin, qui n'eurent qu'à
faire fermer les yeux aux deux domestiques du palais. On peut supposer
aussi qu'Alphonse lui-même ne s'opposa pas sérieusement à une évasion
qui le délivrait de l'apparence, toujours odieuse, d'être le geôlier
du génie. L'indifférence que ce prince montra bientôt après à
l'éloignement ou au retour du poëte confirme cette supposition; rien
jusqu'à cette époque ne révéla que de l'affection et de la pitié dans
le coeur d'Alphonse pour le Tasse. Ce ne fut que plus tard que la
sollicitude changea de caractère, et qu'une aigreur cruelle parut
succéder dans ce prince à la pitié.


XI.

Quoi qu'il en soit de cette tolérance ou de cette connivence probable
de la cour de Ferrare à la fuite du malade, le Tasse, sous l'empire
des terreurs du fer, du poison, de la damnation, qui obsédaient son
imagination, s'évada de ses appartements dans la nuit du 30 juillet
1579, et seul, à pied, sans argent, fuyant les chemins fréquentés,
s'enfonça dans les gorges des Apennins. Tout porte à croire aussi
qu'il ne fut point poursuivi dans sa fuite, car la beauté de ses
traits, l'égarement de sa physionomie, l'élégance de son costume, ne
pouvaient manquer de signaler son passage et de révéler ses traces aux
poursuites du duc de Ferrare. Toute la prudence du poëte se borna à
éviter les grandes villes, telles que Bologne, Florence, Rome, qui se
trouvaient sur sa route, à suivre les chemins les moins frayés et à ne
demander l'hospitalité que dans les hameaux ou dans les chaumières.
Cette fuite du Tasse, de cette cour qui avait élevé sa fortune
jusqu'à l'amour d'une princesse, vers ce village de Sorrente, où il
espérait retrouver l'obscurité et la paix de son berceau, égale en
poésie et en pathétique les plus touchantes imaginations de son poëme.

Il y a au fond du coeur des hommes nés sensibles une passion ou une
maladie de plus que dans les autres hommes: c'est la passion ou la
maladie des lieux qui les ont vus naître et dont le nom, le site, le
ciel, les montagnes, les mers, les arbres, les images, évoqués tout à
coup par un puissant souvenir, se lèvent devant leur imagination avec
une telle réalité et une telle attraction du coeur, qu'il faut mourir
ou les revoir. C'est une sorte de mirage moral qui suscite des
horizons de verdure, de fontaines et de lacs de l'aridité du désert;
c'est le coup qui frappe au coeur le soldat du Tyrol ou de l'Helvétie,
quand il entend, à mille lieues de son pays, une note du chant du
pasteur des Alpes rassemblant ses troupeaux, et qui le fait languir et
se consumer de désir, jusqu'à ce qu'il ait respiré de nouveau une
haleine de sa première patrie; c'est cette nostalgie, véritable
démence du souvenir, surajoutée à une autre démence, qui dirigeait
instinctivement et comme à son insu le Tasse vers le royaume de
Naples. Comme tous les malheureux et comme tous les malades, il
espérait changer de fortune et de santé en changeant de lieux; il ne
pouvait croire qu'il ne retrouverait pas le bonheur de ses premières
années et le repos de coeur et d'esprit dans le site où il les avait
laissés en quittant Sorrente; il y revoyait son père, sa mère, sa
soeur; il savait que ce père, exilé par ses ennemis, reposait, dans
une tombe d'emprunt, sur la rive fangeuse du Pô; il savait que Porcia,
sa mère, ensevelie dans ses larmes, dormait sous les froides dalles du
couvent de San-Sisto; mais il lui restait une soeur chérie, mariée à
un pauvre gentilhomme de Sorrente, et qui habitait avec ses enfants la
maison et le jardin où il avait lui-même reçu le jour. C'est vers
Sorrente qu'il s'avançait comme à tâtons dans sa lente marche; c'est
là qu'il retrouvait d'avance, en imagination, sa liberté, sa raison,
sa santé, ses tendresses de famille. Son imagination ne le trompait
pas dans ce doux rêve; il y aurait retrouvé tout cela s'il avait pu se
retrouver lui-même.

Voilà ce que j'ai éprouvé moi-même quand j'ai été obligé de vendre la
maison de mon père, à Milly, pour payer mes créanciers.


XII.

Cette soeur du Tasse, Cornélia, objet, comme on l'a vu, de tant de
sollicitude de son père et de son frère, avait été mariée malgré eux,
par ses oncles avides, à un gentilhomme de Sorrente, nommé Mazio
Sersale, qui l'aimait, à condition qu'il ne réclamerait jamais la
fortune de sa femme dans la dot de leur soeur Porcia, femme de
Bernardo Tasso. Dix-huit années s'étaient écoulées depuis ce mariage;
la jeune et belle Cornélia était devenue une grave et tendre mère de
famille; elle avait perdu son mari; elle continuait à vivre seule et
dans une médiocrité presque indigente dans sa maison à Sorrente, sans
autre fortune que les orangers et les figuiers du petit domaine de ses
pères. Elle ne savait presque rien de son père et de son frère, si ce
n'est que l'un était mort, et que l'autre était devenu un chevalier et
un poëte de renom à la cour de la maison d'Este, à Ferrare. Elle
espérait que ce frère, si chéri d'elle dans son enfance, protégerait
un jour de sa fortune et de son crédit ses petits enfants. Un bruit
vague de disgrâce et de revers était cependant venu jusqu'à elle, par
les Franciscains du couvent de Salerne et de Sorrente, qui
correspondaient avec leurs frères de Ferrare; et ces revers, loin
d'attiédir ses tendresses pour ce frère absent, n'avaient fait qu'y
ajouter la sollicitude et la pitié.

Cependant le Tasse, ayant laissé Rome et la mer sur sa droite, s'était
enfoncé dans les vallées des Abruzzes. C'est une chaîne abrupte et
boisée de montagnes habitées par des pasteurs; elles s'avancent comme
un long cap entre le golfe de Gaëte, le golfe de Naples et le golfe de
Salerne, à peine séparé de Sorrente par un haut promontoire, en
approchant de San-Germano, d'Itri, de Fondi, de Gaëte et de Naples. Le
Tasse, soit qu'il craignît d'être reconnu par des émissaires du duc de
Ferrare lancés à sa poursuite, soit plutôt que, par suite de sa
maladie mentale, il voulût éprouver sa soeur elle-même avant de se
découvrir à elle, changea ses habits de gentilhomme, usés et déchirés
par la longue route, contre les habits d'un berger des Abruzzes. C'est
dans ce costume, que sa barbe négligée et son teint hâlé par le
soleil rendaient plus complet et plus vraisemblable, qu'il arriva
enfin quelques jours après à la porte de sa soeur.

Ici, nous le laisserons, pour ainsi dire, parler lui-même par la
bouche de son ami, le marquis Manso, à qui il raconta depuis la scène
véritablement homérique ou biblique de sa reconnaissance par sa soeur.

«Étant entré dans le village et dans la maison de sa soeur, il la
trouva seule, dit-il, avec ses servantes, car elle était maintenant
veuve, et ses deux fils en bas âge n'étaient pas en ce moment à la
maison. Ayant été introduit auprès d'elle, il s'annonça comme un
messager chargé de lui apporter des lettres et des nouvelles de son
frère. Ces lettres, que la soeur ouvrit avec empressement, disaient
que Torquato courait des dangers extrêmes pour sa vie, à moins qu'il
ne fût sauvé par l'assistance de sa soeur, à laquelle il demandait
quelques lettres de recommandation dont il avait le plus pressant
besoin. Il s'en référait pour les détails aux explications que le
messager donnerait de vive voix à Cornélia.

«Consternée et terrifiée par cette lecture, Cornélia, après avoir
fait rafraîchir le faux berger, couvert de sueur et de poussière, se
hâta de lui demander les explications annoncées par la lettre de son
frère. Le Tasse, exagérant dans ce récit les périls imaginaires
auxquels il se croyait exposé, raconta une histoire si vraisemblable,
en termes si pathétiques, que sa soeur s'évanouit de terreur et de
tendresse en l'écoutant. Convaincu alors de l'amour de sa soeur pour
lui, et se reprochant à lui-même une feinte qui avait causé tant
d'angoisses à Cornélia, il commença à la rassurer avec de meilleures
paroles, et il finit par se découvrir à elle pour ce qu'il était, mais
peu à peu, néanmoins, et par degrés, de peur que la surprise et la
joie, succédant sans préparation à tant de douleur, ne lui causassent
un autre évanouissement qui, cette fois, pourrait être mortel.

«Lorsque la tendre Cornélia fut instruite et tranquillisée, et qu'elle
eut pleinement entendu de la bouche de son frère les causes de sa
fuite et de son déguisement, elle résolut de le retenir secrètement
dans sa maison, sans révéler le mystère qu'à ses deux enfants et à ses
plus discrets familiers. On convint de dire aux autres que l'étranger
était un cousin venu de Bergame à Naples pour quelques affaires, et
qui avait voulu profiter du voisinage pour visiter pendant quelques
semaines ses parents de Sorrente.»

L'aspect des lieux où il avait respiré la première fleur de la vie, la
tendresse de cette soeur dont le coeur concentrait pour lui toute la
famille éteinte ou dispersée, celle de ses deux neveux à qui la mère
avait inculqué l'affection et l'enthousiasme pour cet oncle si grand
et si malheureux; cette hospitalité si sûre et si chaude, reçue dans
ces beaux lieux et pour ainsi dire dans l'âme même de cette soeur,
avaient produit, comme par enchantement, sur le Tasse tout l'effet
qu'il avait rêvé. Il avait dépouillé le vieil homme à chacun de ses
pas sur la route des Abruzzes. Il retrouvait en lui l'homme de ses
fraîches années. Le lieu, les montagnes, le climat, l'horizon, la mer,
achevaient le prodige; l'imagination se guérissait par les belles et
douces images de ce délicieux séjour.

«Le Tasse étant maintenant rendu à une complète sécurité,» dit son
confident le plus intime de cette période de sa vie, le marquis Manso,
«passa le reste de l'été dans la maison de sa soeur. On peut se
figurer son bonheur en se retrouvant ainsi sous le toit paternel, et
jouissant d'un bien-être qu'il n'avait jamais goûté que dans ses
souvenirs et à une époque où son jeune âge l'empêchait de l'apprécier
comme aujourd'hui. La beauté et la variété de ce site enchanté
complétaient sa joie. La contrée était délicieuse en toutes saisons et
favorable aux méditations de l'esprit, mais particulièrement riche en
fraîcheur et en douceur d'atmosphère, pendant ces étés où des chaleurs
excessives rendent les autres sites inhabitables. Ce bien-être à
Sorrente pendant les chaleurs vient du mouvement des vagues qui
lèchent les falaises, de l'ombre des arbres, de l'haleine continuelle
des brises du large, de la fraîcheur et de la limpidité des ruisseaux
qui tombent des montagnes de Salerne, qui murmurent entre les collines
et qui serpentent dans les vallées. Ajoutez-y la fertilité de ce vaste
plateau, la sérénité de l'air, le calme habituel des flots endormis
dans la baie, les oiseaux, les poissons, les fruits exquis qui
semblent rivaliser de saveur, d'abondance et de variété pour la table
de l'homme; et, certainement, quand on considère la réunion de tant de
beautés et de tant d'avantages dans un tel site, l'oeil et l'esprit
sont forcés de convenir que Sorrente est un vaste et miraculeux
jardin, tracé par la nature avec une admirable prodigalité de soins,
et perfectionné par l'art avec une diligente assiduité de travail.
Dans les promenades incessantes du Tasse, parmi les enchantements de
ce séjour natal, Antonio et Alessandro Sersale, ses deux neveux,
étaient ses compagnons et ses guides. Ces deux adolescents donnaient,
depuis leur enfance, les signes de cette bonté de caractère et de
cette grâce de manières qui les ont rendus depuis chers à tous les
proches et à tous leurs compatriotes.»


XIII.

«Cornélia, sa soeur, non contente d'entourer de ses soins et de sa
tendresse le frère qui lui était rendu, voulut affermir encore sa
convalescence par les soins des plus habiles médecins de Salerne et
de Naples. Le Tasse suivit sous ses yeux le traitement que ces hommes
de l'art appliquaient au soulagement de la mélancolie, traitement
conforme à celui qu'il avait suivi à Ferrare, mais secondé ici par
l'air natal, la sécurité, la sollicitude d'une soeur.»

La force revint avec la santé; mais l'inquiétude d'esprit revint avec
la force. À peine le Tasse fut-il rentré dans la pleine possession de
son intelligence, qu'il commença à se fatiguer de ce repos, cherché si
loin et à travers tant d'aventures. La privation de ses livres,
laissés à Ferrare, de ses manuscrits, du bruit de sa renommée qui
s'amortissait dans la solitude à Sorrente; la monotonie de la maison
rustique de sa soeur; la société douce, mais stérile, de ses deux
neveux, dont l'enfance ne s'élevait pas assez haut pour lui dans la
sphère de la poésie et de la philosophie qu'il habitait à la cour de
Ferrare; peut-être même l'absence de ces agitations de l'esprit qui
fatiguent la vie, mais qui l'occupent, ne tardèrent pas à lui faire
désirer un autre séjour. Il est juste d'ajouter à cette inconstance du
poëte le sentiment délicat de la gêne que sa présence imposait à une
soeur dont l'indigence suffisait à peine à la nourriture de ses deux
fils et de ses deux filles. Ce sentiment perce dans une lettre du
Tasse à un de ses amis:

«Tu verras de plus, dit-il, dans une lettre écrite par ma soeur, son
extrême pauvreté, et la nécessité où je suis de venir à son aide, et
comment, dans un si excessif dénûment, moi-même j'ai été obligé
cependant de lui donner quelque assistance.»

Tous ces motifs, et peut-être aussi le remords d'avoir attristé le
coeur de sa constante protectrice Léonora, dont la tendresse survivait
à ses propres inconstances, retournèrent ses pensées vers Ferrare. Il
écrivit, à l'insu de sa soeur, des lettres de repentir au duc, à la
duchesse d'Urbin, à Léonora. Léonora seule lui répondit, avec l'accent
découragé d'une tendresse qui n'espère plus de retour, mais qui
n'abandonne pas même celui dont elle désespère.

Ce silence du duc de Ferrare et de la duchesse d'Urbin inquiéta de
nouveau le Tasse sur la réception qui l'attendait à cette cour. Il
voulut se prémunir contre le ressentiment d'Alphonse en intéressant à
sa cause les deux ambassadeurs de ce prince résidant à Rome. Ces
ambassadeurs, ainsi que le cardinal Albano, intercédèrent pour lui
auprès du duc de Ferrare; ils obtinrent, non sans peine, pour leur
protégé l'autorisation de retourner à cette même cour d'où il s'était
évadé si peu de mois auparavant. Ils assurèrent que, bien que sa
guérison ne fût pas complète, on pouvait espérer que son repentir et
sa raison le rendraient digne de recouvrer la faveur de ses
protecteurs.

Alphonse répondit de sa propre main au cardinal Albano une lettre que
nous possédons, et qui prouve assez que le séquestre mis sur les
papiers et sur les poésies du Tasse à Ferrare, n'avait d'autre objet
que d'en prévenir la destruction par les mains d'un insensé, dans un
de ses accès de mélancolie.

«J'ai tardé à répondre, dit Alphonse au cardinal Albano, à la lettre
que vous m'avez écrite concernant Torquato, parce que je désirais vous
envoyer ses manuscrits en même temps que ma réponse. Une très-grave
indisposition de ma soeur, la duchesse d'Urbin, m'a empêché jusqu'ici
de les recueillir tous, car un certain nombre de ces écrits sont entre
les mains de la duchesse. Nous nous occupons maintenant de les
rassembler, et ils seront bientôt en ordre; je vous le fais savoir,
et je désire que vous le fassiez savoir à la soeur du Tasse, parce
que cette dame a écrit, à moi et à ma soeur, sur cet objet; ils seront
remis aussitôt que possible entre vos mains, ou aux mains du Tasse
lui-même; et, de plus, on aura pour lui les plus grands égards et les
plus grandes sollicitudes, non-seulement en paroles, mais en faits...»

Le Tasse, malgré les conseils du cardinal Albano, qui s'efforçait de
le retenir à Rome, était impatient de retourner à Ferrare; le duc
finit par y consentir.

«En ce qui touche Torquato,» écrivit le duc, le 22 mai 1578, à son
ambassadeur à Rome, «mon intention est que vous lui disiez qu'il est
libre de faire ce qui lui conviendra, et que s'il veut revenir vers
nous, nous serons nous-mêmes satisfaits de le recevoir. Il sera
préalablement nécessaire cependant de constater qu'il a été réellement
affligé de mélancolie, et que ces soupçons de malice et de prétendues
persécutions qu'il a semés contre nous en Italie, n'ont pas d'autre
origine que cette humeur mélancolique; en preuve de ceci est cette
accusation absurde qu'il nous a imputée d'avoir eu l'intention de le
mettre à mort, quoique nous l'ayons toujours caressé et traité avec
la plus extrême faveur; il m'eût été bien facile d'exécuter ce
sinistre projet, si j'avais eu jamais la démence de le concevoir.

«Pour ces motifs, s'il désire revenir, il faut qu'il prenne d'abord la
résolution bien arrêtée de se tenir en repos, et de se laisser traiter
de sa maladie par les médecins. Quant à ce qui regarde ses soupçons et
les expressions dont il s'est servi par le passé, je ne l'en accuse
pas; seulement, une fois qu'il sera ici, s'il ne consent pas à se
laisser traiter et soigner, nous donnerons des ordres pour qu'il soit
expulsé définitivement de nos États, avec défense d'y jamais rentrer.
Ce que je viens de dire suffit s'il se détermine à revenir; s'il
préfère rester à Rome ou ailleurs, nous donnerons ordre pour que les
choses qui lui appartiennent et qui sont entre les mains de Coccapani
(ami du Tasse, écuyer du prince) lui soient adressées, et il peut
écrire sur cela à Coccapani.»

Y a-t-il une meilleure preuve qu'une telle lettre, que le duc Alphonse
ne tendait point de piége au Tasse pour l'attirer dans ses États, et
pour l'y plonger dans les cachots? Y a-t-il une preuve plus évidente
qu'Alphonse ne punissait pas dans le Tasse l'audace d'aimer sa soeur
Léonora? Comment ce prince, s'il avait eu l'arrière-pensée de torturer
le Tasse dans ses cachots, aurait-il employé ses ambassadeurs à le
détourner de revenir dans ses États? Comment aurait-il mis des
conditions si sensées et si bien stipulées d'avance à ce retour?
Comment enfin, si la présence du Tasse à sa cour et son amour pour sa
soeur avaient été le scandale et l'offense du Tasse envers lui,
aurait-il permis au poëte de revenir auprès de cette même soeur, et de
renouveler publiquement l'offense dont il avait à se plaindre? Il
faudrait supposer Alphonse plus insensé que sa victime! Ces
suppositions n'ont aucune base réellement historique. La vérité est
moins poétique et plus nette; mais elle est la vérité; il faut la
dire, dût-elle renverser les hypothèses entièrement chimériques bâties
par les romanciers sur le scandale de la passion de Torquato pour
Léonora. C'est peu connaître l'Italie et les moeurs de ses cours
voluptueuses, que de supposer qu'un amour chevaleresque entre un
gentilhomme de haute naissance, devenu le plus grand homme d'Italie,
et une princesse libre de sa main et de son coeur, chérie de son
frère, honorée de toute la cour, eût été un crime si monstrueux et si
irrémissible aux yeux d'Alphonse. Si ce prince avait eu sur les
sentiments de sa soeur une si inquiète susceptibilité, comment
aurait-il rapproché depuis tant d'années le Tasse de Léonora? Comment
aurait-il encouragé la familiarité littéraire et domestique entre ses
deux soeurs et le poëte courtisan, ornement de sa cour? Comment, au
commencement de la mélancolie du Tasse, aurait-il remis lui-même le
malade aux soins de Léonora, son amie, dans la solitude de la maison
de plaisance qu'elle habitait pendant l'été? Comment la douce et
tendre Léonora, devenue riche par l'héritage de sa mère, et confidente
nécessaire de la fuite du Tasse, aurait-elle laissé son amant
s'évader, sans habits et sans argent, de Bello Sguardo? Comment,
enfin, instruite comme elle devait l'être des ressentiments de son
frère, n'aurait-elle pas déconseillé à cet amant de revenir se livrer
à la vengeance d'Alphonse?

Nous verrons, dans la suite du récit, que cette supposition,
incompatible avec le caractère, la vertu, la situation de Léonora, n'a
pas plus de réalité dans le caractère et dans la conduite du Tasse
lui-même. D'un côté, une tendre admiration mêlée de pitié pour le
génie d'un grand poëte, qui était en même temps le plus beau et le
plus héroïque des jeunes courtisans de la maison d'Este; une
reconnaissance chevaleresque et poétique de l'autre côté pour une
femme accomplie, que son rang et sa piété élevaient au-dessus des
soupçons: voilà les seuls rapports que l'histoire sérieuse puisse
constater entre Léonora et le Tasse. Nous sommes obligé d'ajouter que,
si le Tasse eut des torts à se reprocher dans le cours de ses
relations avec la belle et tendre Léonora, ce ne furent pas des torts
de passion, mais des torts d'inconstance, et peut-être d'ingratitude.
Mais on ne peut accuser de rien un infortuné comme le Tasse et comme
J.-J. Rousseau, dont l'imagination égare le coeur. Plût à Dieu que le
crime du Tasse eût été l'excès d'amour pour Léonora! L'origine de
cette démence en honorerait au moins les conséquences, et, au lieu de
plaindre un malade dans un hospice, on adorerait en lui une victime
dans son cachot!


XIV.

Le Tasse partit de Rome à cheval avec l'ambassadeur d'Alphonse,
Gualengo, et fut accueilli à Ferrare comme un convalescent revenu à la
santé, et non comme un coupable rentré en grâce. On ne lui parla même
pas de sa fuite; il redevint l'ornement et l'orgueil de cette cour
lettrée. On voit néanmoins dans ses lettres que cette faveur purement
littéraire dont il jouissait à la cour commençait à offenser son
ambition, et qu'il aspirait à des honneurs plus conformes à sa
naissance et à son goût pour les armes et pour les affaires.

«Alphonse, écrit-il, semble vouloir me condamner à une existence
oisive et efféminée; il me traite en fugitif du Parnasse, relégué dans
les jardins d'Épicure.» Il confesse, un peu plus loin, qu'au lieu de
suivre les conseils des médecins qu'on lui impose, il se livre à
quelques excès de table et de vin. «Sans égard, dit-il, pour ma santé
et pour ma vie, j'ai volontairement aggravé mon mal par les excès
d'une intempérance sans borne, de telle façon que ma mort pourrait en
être la conséquence (8e volume des Lettres). Je l'ai fait,
ajoute-t-il, d'abord pour complaire au duc et gagner sa faveur;
ensuite pour dompter mon corps, et par conformité à ce que j'ai lu
dans certains philosophes grecs, que l'ivresse était quelquefois
salutaire. J'ai pensé enfin qu'il serait bon de montrer ainsi au duc
que, si j'avais péché autrefois par trop d'ombrages et de défiance, je
me livrais maintenant à lui avec un abandon sans réserve.»

Comment concilier cet aveu avec les aspirations éthérées et
désintéressées d'une passion aussi exclusive et aussi immatérielle
qu'un noble amour?


XV.

Cette ambition trompée du Tasse ne tarda pas à donner à ses paroles,
d'abord respectueuses, le ton du reproche, et bientôt de l'invective
contre la cour d'Alphonse. Ses amis lui conseillèrent de s'éloigner
pour éviter le juste ressentiment du prince. Il fit un voyage à
Mantoue, où il avait des parents et des amis de son père. Le jeune
fils du duc de Mantoue le combla d'enthousiasme et de déférence; mais
ce prince, encore enfant, ne pouvait puiser dans le trésor de son
père. Le Tasse, dépourvu de ressources, fut obligé de vendre à des
juifs de Mantoue le magnifique rubis qu'il avait reçu autrefois de la
duchesse d'Urbin, soeur de Léonora. Cet argent lui servit à se rendre
à Venise. L'égarement de sa raison y frappa tellement les
indifférents, que l'ambassadeur de François de Médicis à Venise écrit,
le 12 juillet 1578, à sa cour:

«Le Tasse est ici, agité d'esprit; et, bien qu'on ne puisse pas dire
que son esprit soit complétement sain, cependant les symptômes qu'il
manifeste sont plutôt ceux de la mélancolie que de la démence. Il
demande à entrer, et même avec un modique traitement, à votre service;
ses facultés poétiques ne sont nullement affectées; il compose une ode
admirable pour Votre Altesse. Je vous supplie de m'écrire un mot de
consolation que je puisse montrer à cet infortuné génie. Peut-être
qu'un peu d'argent apaiserait cette guerre de pensées diverses qui
troublent sa tête.»

Le Tasse n'attendit pas la réponse, et partit pour les États du duc
d'Urbin, mari de Lucrézia d'Este. Le jeune duc d'Urbin avait
indignement congédié sa femme Lucrézia, qu'il trouvait trop âgée pour
lui, malgré ses talents et ses charmes. Il était malséant au Tasse,
favori de Lucrézia, d'aller implorer la protection du mari qui la
répudiait si cruellement. Il s'oublia néanmoins jusqu'à supplier ce
prince d'être son asile et son port, comme il l'avait dit du duc de
Ferrare.

«Je suis, lui dit-il, _votre créature_! J'en ferai profession le reste
de ma vie, et je vous prie de me traiter comme tel; je vous donne tout
droit et toute souveraineté sans réserve sur ma liberté; je baise
votre main, et je vous jure que chacune des paroles que je viens
d'écrire de ma main étaient auparavant écrites dans mon coeur!»


XVI.

Bientôt, aussi mécontent de son nouveau protecteur que du duc de
Ferrare, il partit à pied de la cour du duc d'Urbin pour se rendre à
la cour de Turin, où son poëme avait popularisé son nom.

Le récit qu'il fait de son voyage à travers le Piémont est digne de
l'auteur de la pastorale héroïque de l'_Aminta_, et rappelle les
voyages pédestres de J.-J. Rousseau à travers le Chablais, retracés
avec tant de charme dans les Confessions.

«C'était la saison, dit le Tasse, où le vigneron est occupé à presser
les grappes pour en faire ruisseler le vin, et où les arbres (enlacés
de pampres dans ces plaines) sont déjà à moitié dépouillés de leurs
fruits. Dans le costume d'un simple voyageur, je chevauchais entre
Novare et Verceil, commençant à m'apercevoir que le jour baissait, et
que des nuages chargés de pluie s'abattaient des montagnes sur la
plaine. Je pressai de l'éperon mon cheval, quand, ô surprise!
j'entendis une meute de chiens qui se ruait avec de grands cris de mon
côté. Je me retournai et je vis un bouquetin des Alpes poursuivi par
deux lévriers pleins d'ardeur; comme il était fatigué, ils
l'atteignirent bientôt, il expira presque à mes pieds. Au même instant
vint un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, beau, élégant,
mince et musculeux, qui, grondant et frappant les chiens, leur arracha
l'animal qu'ils avaient tué. Il le donna à un paysan qui le chargea
sur son épaule et qui, sur un signe du jeune homme, s'éloigna d'un pas
rapide. Alors celui-ci, se tournant vers moi, me dit: Noble étranger,
où allez-vous, je vous prie? Je vais à Verceil, lui répondis-je, mais
je voudrais n'y pas arriver trop tard. Cela se pourrait peut-être,
reprit-il, mais la rivière qui coule devant la ville et qui sépare les
frontières du Piémont de celles de Milan, a tellement grossi qu'il
serait dangereux de la passer. Je vous engage donc à accepter
l'hospitalité pour cette nuit dans une petite maison que j'ai de ce
côté-ci de la rivière; vous y serez mieux que dans aucun autre
voisinage. Tandis qu'il me parlait ainsi, je le regardais avec
attention, et je crus découvrir en lui quelque chose d'extrêmement
noble et gracieux; je vis bien, quoiqu'il fût à pied, que j'avais
affaire à une personne au-dessus du vulgaire. Donnant alors mon cheval
à celui qui me l'avait loué et qui m'accompagnait, je dis au jeune
homme que j'acceptais son offre, lors même que je pourrais continuer
ma route. En conséquence je me plaçai derrière lui. J'irai devant,
dit-il, non pas que je me croie supérieur à vous, mais c'est pour vous
conduire. Plût à Dieu, repris-je, que la fortune, qui m'envoie
aujourd'hui un si noble guide, me fût aussi favorable dans toutes les
autres circonstances! Je me tus et je suivis en silence; il se
retournait fréquemment et m'examinait de la tête aux pieds, comme pour
deviner qui j'étais; sentant qu'il était convenable de satisfaire
jusqu'à un certain point sa curiosité, je lui dis: C'est la première
fois que je vois ce pays, car quoique, dans un voyage en France, j'aie
traversé autrefois le Piémont, c'était par une autre route; mais je ne
saurais regretter d'avoir pris celle-ci, car le pays est très-beau et
il est habité par des gens d'une parfaite courtoisie. Lui ayant ainsi
fourni l'occasion de causer, il sembla ne pouvoir cacher plus
longtemps son désir de savoir qui j'étais: Dites-moi, je vous prie,
reprit-il, qui vous êtes, quelle est votre patrie, et quel est le
hasard qui vous amène dans ces contrées. Je suis né, répliquai-je,
d'une mère napolitaine, et à Naples, ville célèbre d'Italie; mon père
était de Bergame, en Lombardie; je cache mon nom, et telle est son
obscurité que, si je me nommais, cela ne vous apprendrait rien; je
fuis la persécution d'un prince et de la fortune, et je vais chercher
un refuge en Savoie. Vous vous retirez, dit-il, dans les États d'un
prince juste, magnanime et affable. Après avoir parlé ainsi, il
n'insista pas davantage sur ce sujet: il voyait que je ne voulais pas
me faire connaître. Après avoir marché environ cinq cents pas, nous
arrivâmes au bord de la rivière la Sezia; elle s'élançait avec la
rapidité d'une flèche décochée par un Parthe; elle avait tellement
grossi qu'elle submergeait ses bords. Là, j'appris de quelques paysans
que le batelier ne voulait pas quitter la rive opposée et qu'il avait
refusé de passer des cavaliers français, bien qu'ils lui eussent
offert une belle récompense. La nécessité, dis-je alors en me tournant
du côté du jeune homme qui m'avait servi de guide, me contraint de ne
pas refuser votre invitation; je dois dire que je l'aurais également
acceptée si j'avais eu à choisir. J'aurais mieux aimé, reprit-il,
devoir cette faveur à votre volonté qu'à la fortune; mais enfin,
quoiqu'il en soit, j'aurai le plaisir de vous donner l'hospitalité.
Telle était la courtoisie de ses paroles, que je devins de plus en
plus convaincu qu'il était d'une noble extraction, et que son esprit
était à la hauteur de sa naissance. Heureux d'avoir rencontré un
pareil hôte, je lui dis que je serais charmé de profiter de son offre
le plus tôt possible; à ces mots, il me montra sa maison. Elle était
peu éloignée du bord de la rivière: c'était un bâtiment neuf, à
plusieurs étages; sur le devant s'étendait une pelouse plantée
d'arbres; de chaque côté de la porte il y avait un escalier de
vingt-cinq belles marches. À l'entrée était un salon assez grand et
presque carré; deux portes à droite et deux portes à gauche
conduisaient à différents appartements; la même disposition était
répétée dans les autres étages. Vis-à-vis de la porte par laquelle
nous étions entrés, il se trouvait une autre porte qui donnait sur un
escalier par lequel on descendait dans une cour autour de laquelle
régnaient les offices et les chambres des domestiques. On voyait au
delà un grand jardin planté d'arbres à fruits; il était admirablement
dessiné et entretenu avec beaucoup de soin. Les murs du salon étaient
tapissés en cuir doré; le reste de l'ameublement annonçait une grande
recherche; au milieu était une table couverte de vases de porcelaine
blancs comme la neige, pleins des fruits les plus variés et les plus
beaux. Cette habitation, dis-je, est extrêmement commode et élégante,
et doit certainement être occupée par un grand seigneur qui n'a laissé
rien à désirer dans cette retraite champêtre; on y trouvait, au centre
des bois, tous les raffinements du luxe des villes. Mais, ajoutai-je,
vous en êtes peut-être le maître? Non, répondit-il, elle appartient à
mon père; Dieu veuille lui accorder une longue vie! Quoiqu'il ait
passé la plus grande partie de sa vie à la campagne, cependant il
n'est pas tout à fait étranger aux habitudes du monde et des cours;
il a un frère qui est depuis longtemps à la cour du pape; il est l'ami
du cardinal Vercelli, dont le rare mérite est en grande estime dans ce
pays.

«Dans quelle partie de l'Italie ou de l'Europe, répondis-je, où ce bon
cardinal est connu, n'est-il pas estimé? Tandis que nous étions ainsi
à converser vint un jeune homme, moins âgé que l'autre, mais non moins
beau, qui nous dit que son père était rentré, et, en effet, il arriva
aussitôt suivi d'un valet à pied et d'un autre à cheval. C'était un
homme d'un âge très-mûr, plus près de soixante ans que de cinquante;
il avait l'air tout à la fois bienveillant et vénérable; la blancheur
de ses cheveux et de sa barbe, qui semblait ajouter à son âge,
augmentait la dignité de sa personne. M'avançant alors vers ce bon
père de famille, je le saluai avec le respect dû à ses années et à son
extérieur. Il se tourna du côté de son fils aîné et lui dit d'un air
gracieux: D'où nous vient cet hôte? je ne me rappelle pas de l'avoir
vu, soit ici, soit ailleurs... Il vient de Novare, répondit le jeune
homme, et il va à Turin. Au même instant, s'approchant de son père,
il lui parla à voix basse. Celui-ci cessa aussitôt ses questions, et
dit: Quel qu'il soit, il est le bienvenu dans une maison où l'on aime
à honorer et à secourir les étrangers. Je le remerciai de sa
courtoisie. Plaise à Dieu, ajoutai-je, que je puisse un jour
reconnaître cette généreuse hospitalité! Pendant ce temps un
domestique ayant apporté de l'eau, nous nous lavâmes les mains, et
nous nous mîmes à table. En ma qualité d'étranger on m'avait réservé
la place d'honneur. À la fin du souper on servit des melons et
d'autres fruits en abondance.»

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)



XCIIIe ENTRETIEN.

VIE DU TASSE.

(TROISIÈME PARTIE.)


I.

Le Tasse, après avoir énuméré les plats, raconte comment son hôte
vénérable vint à parler de ces fruits et des autres mets, produits de
sa basse-cour. Passant d'un sujet à un autre, il s'étendit sur
l'économie domestique et particulièrement sur l'agriculture. Notre
poëte traita lui-même ces divers sujets avec une grande supériorité;
mais, lorsqu'il eut parlé en termes sublimes et un peu mystérieux de
la création du monde et des mouvements du soleil, il nous raconte que
son hôte se mit à l'examiner avec une plus grande attention, et dit,
après un moment de silence, qu'il voyait bien qu'il avait donné
l'hospitalité à un personnage plus illustre qu'il ne l'avait d'abord
supposé, et que peut-être c'était celui dont on s'entretenait
vaguement dans le pays, qui, étant tombé dans l'infortune par suite de
quelque faiblesse, était aussi digne, par la nature de sa faute, du
pardon des hommes, qu'il était digne de leur admiration par son génie.


II.

Cette aventure fit, malgré sa simplicité, une vive et douce impression
sur le Tasse. Le moindre poids soulevé du coeur oppressé lui rend
l'élasticité et la vie; le Tasse se complut à célébrer depuis cette
hospitalité du gentilhomme de Novare, dans son charmant dialogue du
_Père de famille_. On ne peut guère douter que l'épisode d'Herminie
chez le jardinier, dans la _Jérusalem_, ne soit une réminiscence de
cette soirée chez l'hôte champêtre. On sent que le poëte retouchait
sans cesse son ouvrage, pour y ajouter de nouvelles descriptions ou de
nouveaux détails.

Il arriva le surlendemain aux portes de Turin; son costume flétri par
la route, son dénûment d'argent et de lettres pour le gouverneur, lui
firent refuser l'entrée par les gardes; il fut contraint à traverser
de nouveau le Pô et à aller, suivant son habitude, demander un asile
pour la nuit au couvent des Capucins. Ce couvent, situé au sommet
d'une des collines escarpées qui bordent le fleuve et dominent de
très-haut la ville, est un des sites les plus pittoresques qu'un poëte
pût imaginer pour son repos. Il rappelle les deux monastères de
Monte-Oliveto à Naples et de Saint-Onufrio à Rome, qui donnèrent plus
tard au poëte, l'un l'asile de ses derniers beaux jours, l'autre
l'éternel asile de son tombeau.

Le Tasse, à son réveil, alla entendre la messe dans la chapelle des
capucins. Par une de ces providences qui manquent rarement aux hommes
en apparence abandonnés du sort, et qui ressemblent à un sourire dans
les larmes, un homme de lettres, Ingegneri, qui habitait pendant la
belle saison la colline de Turin, entra dans la chapelle au bruit de
la clochette qui appelait les paysans à la messe. Il reconnut le
Tasse, qu'il avait vu et cultivé à Ferrare, dans l'étranger agenouillé
au pied d'une colonne. Il l'attendit à la porte de l'église,
l'accueillit comme la gloire errante et méconnue de l'Italie, répondit
de lui aux gardiens de la ville et le conduisit chez le marquis
Philippe d'Este.

Le marquis d'Este, oncle de Léonora, avait épousé une princesse de la
maison de Savoie; il s'était établi à Turin, où il commandait la
cavalerie de l'armée. Il reçut chez lui le Tasse comme un serviteur de
la maison d'Este. Le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, honora le poëte
qui portait avec lui l'illustration et l'immortalité; il le conjura de
s'attacher à lui et lui offrit un traitement et des distinctions
analogues à la situation qu'il occupait à la cour d'Alphonse.

«Sachez, illustrissime seigneur, écrit le Tasse au cardinal Albano, à
Rome, que je suis à Turin, à la cour du marquis d'Este, auquel j'ai un
désir infini de m'attacher à cause de ma dépendance de son illustre
famille et de mon affection pour son beau-frère; il désire aussi me
prendre à son service; mais telle est l'instabilité de mon caractère
et de ma fortune, que rien, dans ces engagements, ne peut paraître
stable, à moins qu'une autre main ne stipule pour moi plus que je ne
peux garantir moi-même. Or il n'y a que Votre Seigneurie qui, par le
poids de son autorité sur moi, puisse fixer les irrésolutions de mon
esprit, dans le cas où il chancellerait par inconstance ou par folie.

«Par les os de mon père, qui vous servit avec tant de fidélité,
établissez-moi invariablement ici; moi, je vous promets, de mon côté,
que, bien que mon infirmité puisse me rendre coupable de quelque
mobilité de résolution, cependant, ni pour aucune fantaisie
d'imagination, ni pour la mort même, je ne me laisserai entraîner à
une action qui ne serait pas bonne et honorable! Et soyez certain que
je serai désormais aussi plein de reconnaissance que je me suis montré
jusqu'ici plein d'ombrages et de soupçons!»

Quand on considère que ces aveux de sa propre inconstance, de sa
propre folie et de sa propre injustice, sont écrits par le Tasse à
son protecteur le plus intime et le plus bienveillant à Rome; qu'ils
sont écrits de Turin, où le Tasse était à l'abri de toute influence et
de toute crainte du duc de Ferrare; qu'il y demande avec une telle
passion la faveur de s'éloigner à jamais du séjour de ce prince,
peut-on considérer sa démence comme une calomnie d'Alphonse, et sa
passion persévérante pour Léonora comme le mobile et la cause de ses
infortunes?


III.

La réponse véritablement paternelle du cardinal Albano à cette lettre
est un modèle de charité samaritaine; elle ne confirme que trop les
accusations que le Tasse portait contre lui-même; la voici. Si la
première mouille les yeux de pitié, la seconde les mouille
d'admiration; il est impossible de n'être pas aussi convaincu
qu'attendri en lisant ces touchantes paroles:

  «Illustre seigneur!

«Vous ne pourriez avoir trouvé une meilleure méthode pour obtenir
votre pardon, recouvrer votre honneur, et pour me consoler moi et vos
amis, que de confesser vos torts et de détruire vous-même, dans tous
les esprits, une opinion aussi ridicule qu'odieuse (ses prétendues
persécutions). Dieu fasse que vous reconnaissiez pleinement votre
erreur, et que cela vous soit une leçon pour l'avenir! Et cela sera
ainsi, je l'espère, car je vous jure, sur mon honneur, qu'il n'y a
personne au monde qui vous persécute ou qui songe seulement à vous
nuire ou à vous menacer; mais, au contraire, chacun vous aime et
désire ardemment que vous viviez....

«Vos craintes, vos suspicions, sont, je vous assure, complétement
imaginaires; chassez-les donc, je vous en conjure, de votre esprit! Si
vous le faites, nous vous chérirons et nous vous honorerons tous; si
vous ne le faites pas, vous perdrez à la fois votre santé et votre
honneur; et, malgré votre sollicitude à fuir la mort, dont vous vous
croyez poursuivi, en errant comme vous faites, tantôt ici, tantôt là,
il n'est pas douteux que cette vie vagabonde ne soit précisément pour
vous votre perte; croyez-en quelqu'un qui vous aime avec tant de
tendresse que moi. Tranquillisez-vous, et livrez-vous à vos travaux
littéraires; jouissez d'être auprès du marquis d'Este, qui est un si
noble et si vertueux protecteur; en outre, comme il faut enfin laisser
sur les chemins cette humeur maladive qui vous travaille, et que cela
ne peut avoir lieu sans quelques remèdes de médecins, résignez-vous à
vous laisser gouverner pour votre santé par les médecins et à obéir
aux conseils de vos protecteurs et de vos amis, au nombre desquels
sachez bien que je suis et que je serai toujours celui qui vous
chérira et qui vous soignera avec le plus de tendresse!

«Que Dieu vous ait sous sa sainte protection!... Rome, le 29 novembre
1578.»

Qu'opposer à des témoignages pareils, quand on considère que le
cardinal Albano était un ami des Médicis peu favorable à la maison
d'Este? Qu'opposer aussi à cette protection empressée du marquis
Philippe d'Este, prodiguée à un poëte qui aurait été poursuivi par la
haine de son neveu Alphonse, pour cause du déshonneur de Léonora, sa
nièce? Tout proteste, dans les faits et dans les paroles, contre toute
persécution du Tasse à cette époque.


IV.

La maladie du Tasse avait des accès et des intermittences qui
laissaient au malade l'exercice de son génie. Les conseils du cardinal
Albano, les bontés du marquis d'Este, les admirations de la princesse
Marie de Savoie et des dames de la cour pour le poëte qui avait élevé
dans son poëme les femmes jusqu'à l'héroïsme, rassurèrent
l'imagination du Tasse. Quelques-uns des vers écrits par lui à cette
époque, pour une des cinq dames qui suivaient la princesse de Savoie,
attestent que l'image de Léonora avait fait place à une autre image,
qui n'éclairait pas seulement, mais qui consumait son coeur.

«Je loue les autres et je les admire,» dit-il dans ces vers à la belle
inconnue; «mais toi, je te célèbre et je t'adore! Je marche à ta
seule clarté; ta pensée féconde mon génie; ta présence tempère et
rafraîchit seule les brûlures de mon coeur; toutes les fleurs et tous
les fruits que j'ai pu cueillir dans les saisons de mon printemps et
de mon été, ne sont que les parures destinées à orner ton autel dans
les jours de fête qui me restent!»

De tels amours retentissant dans de tels vers à Turin, à Ferrare,
chantés dans le palais même de l'oncle de Léonora, n'auront-ils pas
été le plus douloureux dédain ou le plus cruel outrage à cette
infortunée princesse, si Léonora a été pour le Tasse plus qu'une
bienfaitrice et une amie? Mais cet amour même et l'enthousiasme de la
cour, à Turin, ne purent prévaloir sur l'inconstance du poëte. Il
écrivit, au printemps de 1579, à son protecteur le cardinal Albano,
pour lui retirer les paroles données et pour réclamer son intervention
auprès du duc de Ferrare. Après cette seconde évasion, il réclamait
l'autorisation d'un second retour; le duc Alphonse accorda tout au
cardinal, retour, traitement, somme d'argent pour le voyage, amnistie,
faveur.

Le marquis d'Este s'efforça en vain de modérer cette impatience de
quitter Turin; il engagea amicalement le poëte à attendre quelques
semaines, après lesquelles il le conduirait lui-même à Ferrare et le
réconcilierait avec son neveu Alphonse. Le Tasse n'écouta rien; il
arriva inopinément et inopportunément à Florence, la veille du jour où
Alphonse allait épouser, en troisièmes noces, Marguerite de Gonzague,
fille du duc de Mantoue. Dans la préoccupation de cette noce et de ces
fêtes, au milieu du concours de princes et de princesses accourus de
toute l'Italie pour y assister, le retour du Tasse fut inaperçu, le
bruit de sa démence éloignait de lui les indifférents; la duchesse
d'Urbin, Léonora elle-même, affligées des outrages que les évasions et
les accusations du Tasse avaient faites à la réputation de leur frère
et à la gloire de leur maison, étaient refroidies, au moins en
apparence, pour le poëte. Le Tasse oublia qu'il avait à se faire
pardonner des torts plus qu'à exiger des faveurs. Sa colère, contre
l'oubli dans lequel on le laissait, s'emporta publiquement jusqu'aux
plus violentes invectives contre la maison d'Este.

Alphonse, à qui ces outrages furent rapportés, fit emprisonner le
Tasse, soit comme malade, soit comme criminel d'État, dans l'hôpital
Sainte-Anne de Ferrare, maison qui servait à la fois d'hospice aux
infirmes, de prison aux coupables, de refuge aux insensés. C'est de ce
jour que le prince, jusque-là indulgent et même généreux, mérita et
assuma sur son nom les malédictions de la postérité. Le Tasse était
trop sacré pour être traité en fou, il était trop fou pour être traité
en criminel, il était trop malheureux pour être jeté sans pitié à ces
gémonies des vivants, parmi les balayures du monde. Un accès de
délire, dont la nature seule était coupable, n'était pas un crime;
Alphonse, en le punissant comme d'un crime, devint plus criminel que
sa victime.

Tous les écrivains du temps se sont efforcés de découvrir les motifs
d'une cruauté si contraire aux sentiments qu'Alphonse avait manifestés
jusque-là pour le Tasse: les uns ont aggravé cette cruauté en
prétendant que la démence du Tasse était une calomnie et un prétexte;
les autres l'ont attribuée à la découverte des amours du Tasse et de
Léonora; le plus grand nombre, à la crainte que le Tasse libre n'allât
porter à quelque autre cour d'Italie la gloire de son génie et la
dédicace de son poëme. Aucun de ces motifs n'explique la dure
captivité du poëte; nous avons trop de preuves de la réalité de sa
démence, nous avons trop d'indices de l'innocence de Léonora; les
deux évasions du Tasse des États de Ferrare, avant cette captivité,
sont le démenti, de fait, le plus formel à ces suppositions.

Quelle gloire pouvait retirer la maison d'Este d'une dédicace d'un
poëme qui lui était déjà dédié, arrachée par sept ans de captivité aux
yeux de l'Italie entière? Cette gloire, arrachée par la torture,
n'aurait-elle pas été au contraire la flétrissure éternelle
d'Alphonse, devenu le bourreau de son poëte? Les papes, les cardinaux
à Rome, les Médicis à Florence, les Gonzague à Mantoue, les Sforza à
Milan, la maison de Savoie à Turin, la république de Venise, où le
Tasse comptait déjà tant d'admirateurs et tant d'amis, n'allaient-ils
pas protester unanimement contre l'ignominie de la maison d'Este?
Cette supposition impliquerait d'ailleurs le mystère le plus profond
répandu par Alphonse sur l'état d'esprit et sur le supplice de sa
victime. Or le Tasse avait promené partout sa démence ou sa
mélancolie; il avait été incarcéré en pleine publicité, au milieu des
fêtes d'un mariage, en présence de tous les princes et de tous les
ministres d'Italie rassemblés à Ferrare pour ces fêtes.

Les seuls motifs plausibles auxquels on puisse raisonnablement
attribuer la cruauté et la brutalité de l'emprisonnement du Tasse sont
donc une démence réitérée et presque incurable, et l'odieuse
impatience que les nouveaux accès de cette démence avaient suscitée
contre le Tasse dans l'esprit du duc de Ferrare. Le crime de ce prince
fut de vouloir, ou punir un insensé qui n'avait pas conscience de son
délire, ou guérir par la sévérité et par la violence un délire sacré
qui ne pouvait être guéri que par la douceur, la compassion et la
charité. Le prince, en agissant ainsi, fut plus insensé que le poëte,
et plus féroce que la nature: l'amitié se lassa en lui, et l'ami se
changea en persécuteur. C'est par là qu'il encourut les justes
malédictions de la postérité. Les grands hommes sont sacrés par la
nature et par la Providence. Dieu, qui a donné le génie en garde aux
princes ou aux nations, ne le donna pas comme un jouet que ces princes
ou ces nations peuvent rejeter ou briser selon leur caprice, mais
comme un dépôt dont ils doivent compte à la postérité. Malheur aux
princes ou aux républiques qui méconnaissent, qui persécutent ou qui
négligent ces élus de l'avenir: les infortunes des grands hommes sont
l'éternelle accusation des nations ou des souverains.


V.

La réclusion du Tasse dans une chambre basse d'un hospice de fous, la
solitude, la honte, l'abjection, l'appareil de la force, le
tête-à-tête avec ses pensées quelquefois lucides, souvent égarées, le
désespoir enfin, déchirant ses mains contre des murailles sourdes et
insensibles, aggravèrent péniblement l'état mental du prisonnier, et
l'irritèrent jusqu'à la frénésie. Une tradition unanime de Ferrare
accuse le prieur de l'hôpital Sainte-Anne, nommé _Mosti_, d'avoir
aggravé par sa dureté et par son mépris la triste situation du malade.
Ce Mosti était un de ces vils envieux de la gloire vivante, qui ne
pardonnent pas à un de leurs contemporains de rivaliser avec les
grands hommes ensevelis et consacrés dans leur gloire acquise. Il
était fanatique de l'Homère de Ferrare, le divin Arioste; et le crime
du Tasse, à ses yeux, était d'oser entrer en parallèle avec cette
mémoire. Il jouissait d'humilier les partisans du Tasse en leur
montrant leur idole dégradée et privée de sens dans une loge de fous.
C'est à ce prieur de Sainte-Anne qu'on attribue généralement les
indignes traitements qui déshonorèrent la cour de Ferrare. Mais ce
prieur avait auprès de lui un neveu d'un âge tendre, nommé Julio
Mosti, qui compensait autant qu'il était en lui par ses assiduités,
ses entretiens, ses tendresses, la dureté de son oncle. Les jeunes
gens et les femmes, ces deux charités visibles des malheureux, sont
partout la Providence des persécutés: on trouve toujours un disciple
ou une femme au pied de l'instrument du supplice, au seuil du cachot
ou sur la pierre des sépulcres.

Le Tasse dut ses premières consolations à ce jeune homme, qui fit sans
doute rougir son oncle de son inhumanité. Il reprit assez de calme
pour écrire à Scipion Gonzague une élégie de sa propre misère.

«Hélas! malheureux que je suis, dit-il dans cette lettre à Scipion
Gonzague; moi qui ai été assez prédestiné pour écrire, outre deux
poëmes épiques du ton le plus héroïque, quatre tragédies, et tant
d'ouvrages en prose pour le charme ou pour l'utilité du genre humain;
moi qui me flattais de terminer ma vie dans une nuée de gloire, j'ai
perdu toute perspective d'honneur et de renommée! Je me regarderais
maintenant comme trop heureux si je pouvais seulement, sans crainte du
poison, étancher à satiété la soif qui me consume, et, comme l'homme
de la condition la plus vulgaire, passer mes jours en paix, mais
libre, dans quelque pauvre chaumière de paysan! Ce serait assez pour
moi de n'y être pas avili, et, si je ne pouvais pas y vivre à la
manière des hommes, de pouvoir du moins y boire à ma soif comme les
brutes qui se désaltèrent aux ruisseaux et aux fontaines!... La
crainte surtout d'une prison perpétuelle accroît ma mélancolie! Les
indignités que je subis l'augmentent encore; la squalidité de ma
barbe, mes cheveux hérissés, mon costume délabré, la saleté de mon
linge, les immondices de mon cachot, me pénètrent de répugnance; mais,
par-dessus tout, je suis obsédé par la solitude, qui fut toujours ma
plus cruelle ennemie, tellement qu'à l'époque où j'étais le mieux
portant, après quelques heures de solitude, j'étais obligé de sortir
pour aller chercher la compagnie des hommes. Je suis sûr que si un
seul de ceux qui ont nourri pour moi le plus léger attachement me
voyait dans cet état, il ne pourrait s'empêcher de fondre en larmes de
compassion.»

Jules Mosti se cachait de son oncle pour transmettre ces lettres du
Tasse et lui rapporter les réponses. Le Tasse s'était vivement attaché
à ce jeune homme; il lui communiquait les vers qu'il composait encore
dans sa prison, et lui permettait d'en prendre des copies sous ses
yeux. Une de ces poésies les plus pathétiques est l'ode qu'il adressa
à Lucrézia et à Léonora, les deux soeurs de son persécuteur, les deux
amies de ses belles années.

«À vous deux, disent ces vers, nées dans le même sein, nourries toutes
petites ensemble du même lait!... À vous, les deux soeurs du grand et
invincible Alphonse! C'est à vous que je m'adresse! À vous, en qui
brillent dans une si parfaite harmonie l'honnêteté, le génie,
l'honneur, la beauté, la gloire!... C'est à vous que je veux raconter
ma disgrâce, et retracer, hélas! à moitié, à travers mes sanglots,
l'histoire de mes malheurs! C'est en vous que je veux raviver quelque
mémoire de moi et quelque mémoire de vous-mêmes!... votre accueil si
gracieux, mes belles années écoulées près de vous, ce que je suis, ce
que je fus, ce que j'implore, le lieu où je languis, ce qui m'y
conduisit, ce qui m'y renferma, hélas! ce qui m'inspira confiance et
ce qui me perdit!

«Tout cela, je vous le rappelle en pleurant, ô vous! deux illustres
descendantes des rois et des héros! Et si les paroles manquent à mon
angoisse, les larmes abondent à défaut des vers; je pleure malheureux
et je repleure les lyres, les trompettes, les couronnes de laurier,
les études, les plaisirs, les affaires, les banquets, les loges, les
palais où je fus avec vous, tantôt noble serviteur, tantôt compagnon
familier de vos fêtes!... Je pleure ma liberté, ma santé, hélas! et
les lois de l'humanité violées en moi!...

«Quoi donc me sépare aujourd'hui des autres fils d'Adam? Et quelle
Circé m'a relégué parmi les brutes?... hélas! dans un état pire
encore!... Car, ou dans le tronc, ou dans le rameau, l'oiseau vient
s'abriter et construire son nid, et la bête féroce choisit sa tanière;
la nature les guide et leur offre les eaux pures, douces,
rafraîchissantes, le pré, la colline, la montagne; respirant l'air
salubre et vital, le ciel libre et la lumière qui les enveloppe, les
réchauffe, les ravive...

«Ah! j'ai mérité mes peines! J'ai été coupable, je le confesse! Mais
coupable de la langue, non du coeur! Et maintenant, je demande pitié!
Et si vous, vous ne compatissez pas, qui compatira? qui implorera pour
moi dans mes détresses, si vous, vous n'implorez pas?

«Va donc où je t'adresse, ô ma plainte! Le bonheur n'est pas avec moi;
et, là où tu vas, si tu ne vas pas avec confiance, il n'y a plus de
confiance à avoir ici-bas.»


VI.

Cette ode, une des plus admirables que le Tasse ait jamais écrite,
aussi touchante et plus poétique que l'ode écrite par Gilbert, insensé
aussi dans l'hôpital de Paris, prouve que le poëte conservait tout son
génie en pleurant la perte de sa raison. C'est que le génie n'est que
la vibration d'une des cordes de l'organisation intellectuelle de
l'homme, et que la raison est l'harmonie de toutes ces cordes
ensemble. Une des cordes de l'instrument peut être saine, intacte,
sonore, et l'harmonie générale être détruite par la tension excessive
ou par la rupture d'une des fibres. L'intelligence immatérielle, ou ce
qu'on nomme l'âme, a été assujettie, par une loi incompréhensible de
son Créateur, à ne voir juste au dehors d'elle-même et en elle-même
que par le miroir des sens. Altérez ou brisez une partie de ce miroir,
l'intelligence verra juste dans la partie invulnérée du miroir; elle
verra faux ou elle ne verra rien que ténèbres dans la partie lésée de
la glace. C'est ce qui explique ces folies partielles où l'homme est
génie d'un côté, démence de l'autre. Le Tasse, Gilbert, Rousseau,
n'étaient que des fractions de génie. La nature n'avait brisé en eux
qu'un coin du miroir qui leur réfléchissait l'univers: plaignons
l'homme, et demandons à Dieu moins d'éclat et moins de ténèbres.


VII.

Une lettre pleine de l'éloquence du désespoir, adressée au même
moment par le Tasse au cardinal Albert d'Autriche, frère de l'empereur
Rodolphe, pour solliciter l'intervention de l'empereur auprès
d'Alphonse, témoigne de la même vigueur d'esprit au milieu de la même
infirmité de raison.

«Je suis ce Torquato Tasso, dit-il dans cette lettre, qui écrivis il y
a peu de jours à l'empereur, votre frère. Si vous ne m'assistez pas,
mon nom pourrait bien ne pas parvenir à la postérité! Quoi!
faudrait-il que l'insensé qui, par une frénésie de gloire, brûla le
temple d'Éphèse, soit parvenu à la postérité, malgré la convention que
les Grecs avaient faite de ne jamais prononcer son nom, et que mon
nom, à moi, tombe dans l'oubli?»

Mais, pendant cette dure captivité, la protectrice du Tasse, Léonora,
mourut de langueur dans le palais de Ferrare. Soit que cette mort lui
ait été cachée jusqu'à sa sortie de prison; soit qu'il ait craint, en
exprimant sa douleur, d'irriter davantage le duc de Ferrare; soit
encore que le neveu du geôlier, son jeune confident, pressentant
quelque danger à laisser ébruiter les expressions du désespoir de
Torquato, en ait anéanti le témoignage, rien n'indique, dans les
lettres ou dans les poésies du Tasse à cette époque, un contre-coup de
cette mort sur son coeur. On n'a pas retrouvé au milieu de ce déluge
de vers qui coulent de sa prison avec ses larmes et ses plaintes un
seul qui ait été adressé à cette mémoire ou à ce tombeau. La belle et
pieuse Léonora avait été au moins sa Providence à la cour de son frère
pendant les plus brillantes années de sa jeunesse. Trompée peut-être
par l'inconstance de son poëte, elle avait tourné toutes ses pensées
vers le ciel, sans cesser d'excuser et de protéger celui dont elle
avait aimé au moins l'imagination et la gloire: la reconnaissance
seule aurait exigé davantage.

Elle mourut en réputation de sainteté parmi le peuple de Ferrare; les
médailles que nous avons sous les yeux, et ses portraits, la
représentent comme le profil de la mélancolie et de la douceur; des
yeux bleus, une chevelure noire, un front sans nuage, une bouche où
l'intelligence fine donne de l'agrément à un sourire naturellement
rêveur, un ovale arrondi des joues, un port de tête un peu incliné en
avant, comme celui d'une figure qui écoute, ou comme le buste d'une
princesse qui se penche pour accueillir avec pitié les malheureux,
enfin la grâce française de sa mère mêlée à la gravité pensive d'une
Italienne, font aimer cette femme, que son tendre intérêt pour le
Tasse associe à jamais à son immortalité. Aimée, servie ou négligée
par l'infortuné poëte dont elle avait protégé les premiers chants,
Léonora d'Este mérita du moins de rester, avec Laure et Béatrice, une
de ces figures qui deviennent les saintes femmes du ciel ou du
Calvaire de la poésie.

«Elle désirait vivement la mort, écrit son frère le cardinal d'Este au
cardinal Albano. Vous pouvez être sûr de son éternelle félicité dans
le séjour de la bonté et de la piété.» Elle n'avait que quarante-deux
ans quand elle mourut.


VIII.

Cependant, soit par la connivence secrète du duc Alphonse, pressé de
constater et de revendiquer pour son nom la gloire du patronage sur
la _Jérusalem délivrée_, soit par l'avidité des libraires de Venise,
de Vicence, de Lyon, les éditions subreptices et inexactes de ce poëme
paraissaient en foule à la ruine et au désespoir du prisonnier. Il se
résolut enfin à en faire donner, sous ses propres yeux, une édition
avouée et correcte. Son ami Ingegneri, qui se fit renfermer avec lui
pour ce dessein, copia en six jours le poëme tout entier. La
publication du poëme, stérile pour la fortune du poëte, fut au moins
propice à l'adoucissement de sa captivité.

L'enthousiasme pour son nom devint si passionné et si unanime,
qu'Alphonse n'osa retenir plus longtemps dans une loge de fou celui
que l'Italie et la France proclamaient à l'envi le Virgile de son
siècle. Un appartement salubre et décent fut affecté, dans l'intérieur
de l'hôpital Sainte-Anne, à la réclusion du poëte. Il put y recevoir
de rares visiteurs; le voyageur français Montaigne, en contemplant
cette triste ruine, s'apitoya sur la dégradation du génie.

La princesse de Mantoue et Scipion de Gonzague son ami vinrent le
visiter dans sa prison; la princesse Marphise d'Este, cousine
d'Alphonse, et le prince de Guastallo lui apportèrent des hommages et
des présents; le cardinal Albano, son protecteur à Rome, lui écrivit
pour lui conseiller de mériter sa délivrance complète en parlant du
duc de Ferrare en termes plus respectueux qu'il n'avait fait
jusque-là.

Mais les accès de sa mélancolie, seule véritable cause de sa réclusion
prolongée, succédaient fréquemment à des améliorations momentanées de
son état. Il en donne lui-même de tristes témoignages dans le récit
des apparitions qui troublent ou consolent sa solitude, et dans ses
prétendus entretiens avec un esprit céleste dont il est visité. Il
écrit à ses médecins qu'il se croit ensorcelé; il confère avec des
capucins de sa maladie. On doit reconnaître que le duc de Ferrare, à
cette époque, cherchait sincèrement à le guérir de ses imaginations,
derniers assauts de son mal, en lui procurant les distractions propres
à évaporer ses songes. On le menait visiter les églises et les
monastères; on le conduisait même par l'ordre du duc aux mascarades du
carnaval; on le laissait passer des jours et des semaines dans les
maisons de ses amis. Il raconte lui-même les fêtes de Ferrare
auxquelles il avait assisté dans la maison de Gianlucco, un de ses
admirateurs; ce dialogue, écrit dans sa prison, est intitulé _les
Mascarades_.

Une crise décisive et favorable, attribuée par lui à un miracle de la
Vierge, se produisit dans son état au printemps de 1586. Il rentra
dans la plénitude, sinon de ses forces, au moins de son intelligence.
Le duc de Mantoue, de la maison de Gonzague, qui n'avait pas cessé de
s'intéresser à lui depuis le voyage qu'il avait fait autrefois à
Mantoue avec son père, vint à Ferrare, et passa chaque jour plusieurs
heures dans sa prison. Ce prince, charmé du rétablissement du poëte,
demanda le Tasse au duc de Ferrare. Le duc de Ferrare n'hésita pas à
consentir à la liberté et au départ du poëte pour la cour de Mantoue.
Cette condescendance empressée d'Alphonse aux désirs du duc de Mantoue
dément assez l'odieuse pensée qu'on attribue au duc de Ferrare,
d'avoir voulu faire mourir le Tasse dans une éternelle captivité, de
peur que ce grand homme ne portât son génie et sa gloire à une autre
cour. Les Gonzagues, alliés aux Médicis, étaient précisément les
princes dont il aurait eu le plus à redouter le patronage pour le
Tasse. Le tort d'Alphonse était d'avoir traité pendant sept ans un
délire de génie comme un crime vulgaire.

Le Tasse, après avoir résidé quelques semaines libre à Ferrare, dans
la maison de l'ambassadeur des Médicis Serassi, pour s'occuper de
recueillir sa fortune et ses manuscrits, partit le 15 juillet 1586 de
Ferrare, sans avoir vu une dernière fois Alphonse. Le duc devait
répugner à contempler sa victime, le poëte à remercier son geôlier. Le
duc de Mantoue emmena lui-même le Tasse avec lui; il fut reçu à la
cour de Mantoue comme une conquête que la maison de Gonzague faisait
sur celle d'Este. La jeune princesse Léonora de Médicis le combla d'un
enthousiasme qui ressemblait à un culte; ses malheurs semblaient
relever son génie. Le vieux duc de Mantoue, père du libérateur du
Tasse, charmé de voir son fils lié d'affection avec le premier des
poëtes d'Italie, lui fit préparer des appartements somptueux dans son
propre palais, le vêtit du costume et des armes d'un chevalier, et
ordonna qu'il fût traité par ses serviteurs comme le plus illustre des
hôtes.

Le Tasse s'enivra de cette liberté, de ce respect et de ce bien-être
si différents des chaînes, des hontes, des peines d'esprit et de
corps qu'il venait de supporter pendant six ans de captivité.

«Je suis à Mantoue, écrit-il à son ami Licinio, logé auprès de
l'illustrissime prince, servi par ses domestiques de tout ce que je
puis désirer, fêté par Leurs Altesses sous tous les rapports; ici je
jouis d'une bonne table, d'excellents fruits, d'un pain savoureux,
d'un vin doux et sucré, tel que mon père l'aimait tant, d'admirable
poisson, d'abondant gibier et surtout d'un air pur; peut-être
cependant, ajoute-t-il, que l'air de Bergame, ma patrie, est encore
plus sain... Je veux rester à Mantoue, parce que mon appartement y est
magnifique, et que le prince m'y comble de courtoisie; j'y veux jouir
d'abord de tout l'été et même de l'hiver prochain. Cependant,»
poursuit-il, «je suis encore poursuivi et obsédé, malgré les soins des
médecins, par mes imaginations et mes fantômes.»

Il y acheva, à la requête de la princesse Léonora de Médicis, sa
tragédie commencée, de _Torrismond_; il y repolit les derniers chants
de la _Jérusalem_.

Mais, après quelques mois de séjour dans cet Éden de poésie, il
commença, selon son usage, à se lasser du repos, à soupçonner qu'il
n'était pas libre, à quitter Mantoue, à se plaindre de ce que les
égards dont on l'avait environné à son arrivée n'avaient plus le même
caractère de vivacité et de chaleur, et à parler d'aller à Loretto
pour y implorer un nouveau prodige de la Vierge. «Le sérénissime
prince, dit-il, me laisse bien circuler dans toute la ville de
Mantoue, suivi par un seul page; mais je ne me sens pas sûr d'être
libre; d'ailleurs je suis aussi mélancolique ici qu'à Ferrare, j'ai
besoin d'être guéri ailleurs.» Plus loin: «Je ne puis continuer,
écrit-il, à vivre dans une ville où toute la noblesse ne me cède pas
le premier rang; c'est là mon humeur et mon principe!» Cependant le
souvenir de la perte de Léonora d'Este occupait si peu son coeur que,
pendant le carnaval de 1587, à Mantoue, la beauté d'une des jeunes
femmes de cette cour parut faire une impression puissante sur son
esprit. «Peut-être vous en dis-je trop dans une lettre, écrit-il à
Mori, un de ses confidents; mais jamais je n'ai été plus humilié de
n'être plus un heureux poëte qu'en ce moment; je passe un délicieux
carnaval au milieu d'un cercle nombreux de belles et gracieuses
femmes. En vérité, si ce n'était la crainte de paraître trop
impressionnable ou trop inconstant en faisant un nouveau choix,
j'aurais réfléchi sur laquelle de ces beautés je devais porter mes
pensées.»

La grande-duchesse de Toscane, sans doute à l'instigation de la jeune
princesse de Mantoue sa fille, envoya au poëte un riche présent en
argent, pour payer le voyage qu'il se proposait de faire à Florence.
Mais, au lieu de partir pour Florence, il partit pour Bergame où le
souvenir de ses aïeux l'attirait. Il ne tarda pas à se lasser de
l'accueil que lui fit sa famille et sa ville natale. «Je ne jouis,
écrit-il au cardinal Albano, que d'une ombre de liberté; je n'aurai de
repos qu'à Rome.» La mort du vieux duc de Mantoue et l'élévation au
trône du jeune prince de Mantoue, son ami, le rappelèrent encore dans
cette ville. Ce prince s'efforça, même par des refus d'argent, de le
détourner de son voyage de Rome. Rien ne put le retenir: il s'achemina
au mois d'octobre 1587 vers Rome, sans autre bagage qu'un
porte-manteau contenant son linge, et une malle pleine de ses livres
et de ses manuscrits. «J'irai en pèlerin, en marchant, à cheval, à
pied, par mer ou par terre, mais j'irai, écrit-il à Alario; je suis si
malade que je passe pour fou aux yeux des autres et à mes propres
yeux.»

Son voyage néanmoins fut un triomphe, partout où il se fit reconnaître
à ses amis et à ses admirateurs. Il s'arrêta d'abord à Bologne, chez
son ami Constantin; la ville savante se pressa tout entière à la porte
de son hôte; de là il alla à Loretto; arrivé sans argent à la porte de
la ville, il écrivit à don Ferrante Gonzagua, qui se trouvait par
dévotion à Loretto, de lui prêter dix écus pour continuer son voyage.
Le gouverneur de Loretto, informé par don Ferrante de la présence du
Tasse, sortit en grand cortége pour complimenter le poëte et pour lui
offrir tout ce qui pourrait faciliter et honorer sa visite au
sanctuaire. Le Tasse accomplit pieusement le pèlerinage, et composa
une ode à la Vierge, pleine d'invocation et de repentir. Soulagé par
le voeu qu'il avait fait à son autel de ne plus consacrer ses chants
qu'aux choses immortelles, il reprit à cheval la route de Rome, y
arriva le 4 novembre, et descendit chez Scipion Gonzague, qui le reçut
en père.

Ses lettres du commencement de novembre débordent de joie et de
félicitations qu'il s'adresse à lui-même, pour avoir accompli son
projet de venir chercher la santé, le repos, la gloire à Rome. Ses
lettres, à la fin du même mois, portent déjà l'accent du
désillusionnement et de la plainte. «Je suis à Rome, écrit-il, et, à
mon inconcevable peine, j'y vois déjà le renversement de toutes mes
espérances; je suis au désespoir, surtout par la nécessité où je me
vois de devenir encore un courtisan, métier dont j'abhorre le nom,
sans parler de la chose; mais, plutôt que de le recommencer, je
m'enfuirai dans un désert, tant je suis las des cours et du monde!»


IX.

Sixte-Quint régnait alors; pape en tout l'opposé de Léon X, ce
Périclès de la Rome moderne, Sixte-Quint dédaigna même d'accorder une
audience au poëte. Le Tasse se persuada que ce refus humiliant venait
des intrigues secrètes du duc de Ferrare, et même du duc de Mantoue
auprès du Pontife. «Ils ont résolu de me tuer ou de me pousser au
suicide,» écrit-il ce jour-là à Licinio. Son inconstance et ses
plaintes incessantes avaient aliéné ou refroidi tous ses anciens
protecteurs à Rome, même le cardinal Albano. Il écrivit à sa soeur une
lettre que nous possédons aussi, du 14 novembre 1587, pour sonder le
dernier coeur qui lui restait ouvert dans le monde, et pour lui
annoncer son prochain départ pour Sorrente. Sa soeur lui devait de la
reconnaissance, car il avait placé ses deux fils, ses neveux, l'un au
service du duc de Mantoue, l'autre à la cour du duc de Parme. Dans
cette lettre pathétique il fait à la pauvre Cornélia le tableau le
plus désolant de sa situation.

«Malade de corps, égaré d'esprit, le coeur oppressé, la mémoire
perdue, les amis devenus indifférents, la fortune obstinément adverse,
au milieu de tant de causes de désespoir j'espère au moins que vous
vivez encore pour me recevoir une seconde fois en habit de mendiant,
car je ne puis me présenter dans aucun autre!

«Je vous conjure d'avoir plus d'égard à mon génie qu'à ma misère,
car, si je le voulais bien, je pourrais facilement trouver cinq cents
écus de traitement et même plus; mais, malade comme je le suis, que
puis-je envisager, si ce n'est de mourir dans un hôpital? Ô madame ma
chère soeur, mon état est incurable; je vous supplie, par la mémoire
et l'âme de notre père et de notre mère qui nous ont nourris, de
permettre que je vienne auprès de vous, je ne dis pas pour goûter,
mais au moins pour respirer cet air des lieux où je suis né! pour me
consoler moi-même, par la vue de notre mer et de nos jardins, pour
m'envelopper de votre tendresse, pour boire de ce vin et de cette eau
qui soulagèrent autrefois mes infirmités! Dites-moi aussi s'il y a
quelque espoir de recouvrer une partie de cet héritage de notre mère,
au sujet duquel vous m'avez écrit; car autrement je ne vois pas
comment vivre, et avec cela tout mal sera supportable et léger, et je
remercierai Dieu de sa miséricorde, s'il permet au moins que j'expire
dans vos bras, au lieu d'expirer dans les bras indifférents des
domestiques d'un hôpital d'incurables!»

Hélas! cette soeur, son unique refuge sur la terre, était destinée à
mourir avant lui de ses propres peines. Une lettre d'un capucin du
couvent de Sorrente, qui mentionne cette mort en passant, laisse
croire que le Tasse ne revit jamais sa soeur.


X.

Il partit de Rome à la fin de mars 1588; l'accueil qu'il reçut dans sa
patrie fut le premier et le dernier sourire de sa fortune. Naples,
alors à demi espagnole, contrée de poésie, de chevalerie et d'amour,
avait retrouvé tout son génie national dans son poëte. Elle
l'accueillit comme sa propre gloire et voulut le venger des critiques
jalouses des Toscans et des Romains, exprimés avec mépris dans un
jugement de l'Académie florentine de la Crusca, contre la _Jérusalem_.
Les lettres y étaient cultivées avec passion par la jeune noblesse
d'Espagne, de Sicile et de Naples, qui voyait dans le Tasse un autre
Virgile et un autre Sannazar. Le comte de Paleno, fils du grand
amiral du royaume, alla à sa rencontre, à cheval, avec un cortége
d'honneur et voulut loger le poëte dans le palais de son père. Le
Tasse, ennuyé, comme on l'a vu, du métier de courtisan, préféra
recevoir l'hospitalité tranquille des moines du couvent de Monte
Oliveto.

Le couvent de Monte Oliveto, sorte d'Escurial de Naples, mais Escurial
délicieux au lieu de l'Escurial funèbre de Madrid, rivalisait de site
et d'horizon avec le monastère napolitain de San Martino, le plus
poétique ermitage de l'univers. Quoique enfermé dans l'enceinte de la
ville si peuplée et si bruyante de Naples, le couvent de Monte
Oliveto, couronnant de ses cloîtres une colline d'où le regard plane
par-dessus les toits et les quais sur la vaste mer, renfermait dans
son enceinte, inaccessible aux rumeurs de la grande ville, des bois de
lauriers, des jardins d'orangers, des fontaines aux murmures calmants
et rafraîchissants. On n'y entendait que les chants sourds des
religieux dans leur église, leurs pas sur les dalles des longs
cloîtres, et le retentissement régulier des vagues du golfe sur la
plage sonnante de la Maddalena, selon l'expression d'Alfieri. Le
Tasse y apercevait de sa fenêtre, au soleil levant, la pointe du cap
avancé de Sorrente, les sombres verdures et les murs blanchissants de
la chère patrie de son enfance. L'air natal, l'évaporation de ses
chimères à la lumière splendide de ce ciel, le sentiment de la
sécurité dans ce port de sa vie, l'admiration de la jeunesse
chevaleresque de Naples, les soins attentifs des religieux, fiers d'un
hôte si illustre, dissipèrent en peu de jours, comme à son premier
voyage, la mélancolie du poëte. Il se lia d'une amitié, d'abord
poétique, puis intime, avec le marquis Manso de Villa, jeune seigneur
qui méritait le rôle de Mécène du seizième siècle, et qui, après avoir
été l'ami du Tasse, devint plus tard l'ami de Milton, attachant ainsi,
par la plus rare des fortunes, son souvenir par des liens de coeur aux
deux plus immortelles épopées du monde chrétien.

«Je ne trouverai jamais d'éloquence, lui dit le Tasse dans ses
billets, qui arrive à égaler votre tendre courtoisie pour moi, ni
d'images qui puissent peindre votre modestie.»

Le Tasse, protégé par tant de hautes influences à Naples, intenta un
procès pour réclamer la dot considérable de sa mère, retenue par les
oncles de Porcia, et cinq mille écus des propriétés confisquées de son
père Bernardo Tasso. Il espérait au moins obtenir du roi d'Espagne une
indemnité égale à dix années de revenu de ces biens; les légistes
napolitains lui promettaient le gain de ces deux procès. Son grand nom
sollicitait pour lui, il l'agrandissait encore par des vers et des
chants nouveaux ajoutés à loisir à son poëme; il composait, à la
requête des religieux de Monte Oliveto, un poëme pieux sur l'origine
de leur ordre, pour leur exprimer sa reconnaissance de leur magnifique
et tendre hospitalité. Il quittait quelquefois ses appartements dans
le couvent, soit pour aller s'attendrir, pleurer et chanter sur le
seuil de la maison de sa soeur à Sorrente, soit pour aller habiter la
maison de campagne du marquis de Villa, à Bizaccio.

Les lettres du marquis de Villa y décrivent familièrement la vie du
Tasse à la campagne:

«Le seigneur Tasso, dit son hôte, est devenu un grand chasseur; il
brave toutes les intempéries de la saison et des lieux. Quand le temps
est contraire, nous passons les journées et les longues heures du soir
à écouter de la musique et des canzones; car un de ses plus vifs
plaisirs est d'entendre nos improvisateurs rustiques, dont il envie la
facilité à versifier, la nature, à ce qu'il prétend, ayant été moins
prodigue envers lui à cet égard. Quelquefois aussi nous dansons avec
les jeunes filles de Bizaccio, un des divertissements qui lui fait le
plus de plaisir; mais plus souvent nous restons assis au coin du feu,
et nous y revenons souvent sur l'esprit qu'il prétend lui être apparu
à Ferrare; et véritablement il m'en parle de telle sorte que je ne
sais trop qu'en dire et qu'en penser.»

Pendant cette douce détente de l'âme et de l'adversité du poëte, son
poëme, revu et perfectionné, se multipliait en Italie et en France
avec la rapidité surnaturelle d'une oeuvre qui correspondait
précisément au siècle, aux moeurs, à la religion, aux contrées de
l'Europe, dans lesquelles il devenait, en naissant, national. C'est
ici le moment de juger l'oeuvre pendant le repos et le glorieux
salaire de l'ouvrier.


XI.

La _Jérusalem délivrée_ est l'épopée de la chevalerie. Arioste et ses
prédécesseurs en avaient fait l'épopée légère et badine; le Tasse en
faisait l'épopée héroïque.

La chevalerie était née en Europe du contact de la barbarie du Nord
avec le christianisme du Midi. La férocité septentrionale et le
christianisme oriental avaient produit, par leur union, cette fleur
étrange de civilisation destinée à une brillante et courte floraison
en Occident. Les exploits réels ou fabuleux des compagnons de
Charlemagne, convertis par des ermites à une religion de douceur et
d'ascétisme, avaient laissé dans les imaginations populaires des
traditions tout à la fois héroïques et saintes, où la lance et la
croix s'entrelaçaient dans un contre-sens pittoresque. L'invasion des
Sarrasins en Espagne, en Calabre, en France, avait exercé la
chevalerie à des guerres entre les musulmans et les chrétiens,
champions de deux cultes opposés, qui avaient créé une espèce d'Olympe
chrétien aussi peuplé de fables et de prodiges populaires que l'Olympe
d'Homère. Les croisades, dernier grand choc religieux entre l'Occident
et l'Orient, avaient rempli l'imagination des peuples de combats, de
miracles, de héros, auxquels la distance ajoutait encore son prestige.
Dans ces guerres intentées pour la cause de Dieu, tout paraissait
grandiose, surhumain, surnaturel. La crédulité était prête à tout
croire, la poésie n'avait qu'à paraître; c'était évidemment le temps
d'un poëme épique, et ce poëme épique ne pouvait pas avoir d'autre
scène que l'Orient, d'autre sujet que les croisades. Un tel poëme
n'est pas l'oeuvre d'un homme, il est l'oeuvre d'un temps. Voltaire a
dit: «Les Français n'ont pas la tête épique.» Il nous semble plus
juste de dire: Les âges où nous vivons ne sont pas épiques. Quand la
crédulité manque, le prophète ne prophétise plus; or le poëte est le
prophète de l'imagination des hommes.


XII.

Mais le poëme de la _Jérusalem délivrée_ est-il bien un poëme épique
dans la sévère acception du mot? et le Tasse, quelque poétique qu'il
soit, peut-il être placé par la dernière postérité au rang d'Homère,
de Virgile, des grands épiques de l'Inde ou de la Perse? Nous ne le
pensons pas.

Qu'est-ce que l'épopée? C'est l'histoire imaginaire, l'histoire
altérée par les fables, l'histoire encadrée dans la poésie, mais enfin
l'histoire, c'est-à-dire le récit, conforme aux temps, aux moeurs, aux
costumes, aux événements, d'une des grandes races qui ont apparu sur
la scène du monde, ou d'un des grands faits qui ont imprimé leur trace
profonde sur la terre. Le poëte qui chante un de ces récits doit donc
le chanter avec les accents et les images que la riche imagination lui
prête; mais il est tenu aussi à le chanter dans un mode sérieux,
conforme à la réalité de la nature humaine à l'époque où il la met en
scène, conforme surtout à la vérité des moeurs de ses héros; en un
mot, le poëme épique, pour être national, humain, religieux, immortel,
doit être vrai, au moins dans l'événement, dans la nation, dans le
caractère et dans le costume de ses personnages. Sans cette vérité, le
poëme n'est plus épique, il est romanesque; le poëte ne chante plus,
il joue avec son imagination et avec celle de ses auditeurs; on
l'admire encore, on ne le croit plus; il fait partie des fables, il ne
fait plus corps avec les traditions sérieuses, historiques,
nationales, religieuses du genre humain. Il a chanté des aventures, il
n'a pas chanté l'épopée.

C'est cette différence fondamentale entre Homère et le Tasse qui nous
semble juger les deux poëtes et les deux poëmes. Homère a fait le
poëme épique, le Tasse a fait le poëme romanesque de son temps; l'un a
chanté une épopée, l'autre a chanté des aventures. Homère a écrit un
poëme épique, le Tasse a écrit un opéra en vingt chants: l'un est un
poëte, l'autre est un _trouvère_, mais le plus accompli des trouvères,
le trouvère immortel de la chevalerie, de la religion et de l'amour.


XIII.

Qu'est-ce que le récit, en effet, dans la _Jérusalem délivrée_? Un
roman de paladin sur un ton plus sérieux, mais avec des inventions
aussi capricieuses et aussi invraisemblables que celles de l'Arioste
ou des contes arabes des Mille et une Nuits.

Qu'est-ce que les caractères? Un composé d'héroïsme, de fanatisme, de
jactance chevaleresque parfaitement uniforme dans les héros chrétiens
et dans les héros musulmans; une chevalerie banale et générale qui ne
laisse différencier les personnages que par le costume, le casque ou
le turban.

Qu'est-ce que les moeurs? Une véritable mascarade épique, où les
guerriers des deux races et des deux cultes se confondent dans une
galanterie commune, où les femmes elles-mêmes, les femmes cloîtrées et
invisibles de l'Orient, Clorinde, Armide, Herminie, travesties tantôt
en bergères de pastorales, tantôt en amazones de théâtres, tantôt en
sorcières de sabbat, soupirent des amours de bergerie, livrent des
combats d'Hercule, opèrent des enchantements et des sortiléges,
transforment des héros en bêtes, en poissons, en monstres bizarres,
sortent tout à coup de leur tente ou de leur armure de fer, vêtues en
nymphes d'opéra ou en princesses de cour, pour parler le langage
affecté et langoureux d'héroïnes de roman ou de muses d'académie.
Aucune vraisemblance, aucune vérité, aucune conformité à la poésie, à
la nature des lieux, des temps et des choses. C'est un drame
entièrement imaginaire et fantastique, qui pourrait aussi bien se
jouer entre des ombres dans la lune, qu'entre des chrétiens et des
musulmans dans la Palestine; un rêve, en un mot, au lieu d'une
réalité.

Mais un rêve chanté en vers immortels, mais un roman tissu et raconté
avec une telle prodigalité d'imagination, de piété, d'héroïsme, de
tendresse, que le lecteur, oubliant les temps, les lieux, les moeurs,
en suit du coeur les touchantes aventures avec autant d'intérêt que si
c'était une histoire; mais des scènes qui rachètent par le pathétique
des situations et des sentiments l'inconséquence et l'étrangeté de la
conception; mais un charme comparable à l'enchantement de son Armide,
charme qui découle de chaque strophe, qui vous enivre de mélodie comme
le pavot d'Orient de ses visions, et qui vous livre sans résistance
aux ravissantes rêveries de cet opium poétique; mais un style surtout
coloré de telles images, et chantant avec de telles harmonies, qu'on
s'éblouit de sa splendeur, et qu'on se laisse volontairement bercer de
sa musique, comme au roulis d'une gondole vénitienne pendant une nuit
d'illumination à travers les façades de palais de la ville des
merveilles. C'est ce style, c'est cette poésie, c'est ce vers jeune,
étincelant, musical, trempé de soleil d'Orient, de sang héroïque, de
larmes, de mélancolie, qui a fait vivre et qui fera vivre
éternellement ce poëme.

Le Tasse, il est vrai, n'a donné la vie qu'à des fantômes, mais ces
fantômes, qui n'ont point de corps, ont un coeur; voilà pourquoi ils
ne mourront pas. La _Jérusalem délivrée_ sera à jamais le poëme épique
de la jeunesse, des femmes et de l'amour. Le Tasse restera à jamais
aussi le poëte des beaux jours de la vie où l'imagination sourit à ses
premiers songes. Il ne sera ni le poëte sévère de la raison, ni celui
de la vérité, ni celui de la religion; mais il sera le poëte de
l'enchantement. Conçu à dix-huit ans, terminé à vingt-cinq ans, ce
poëme conservera le caractère de l'adolescence de son auteur: le
vague, la fleur, l'étonnement, la puberté de l'âme.


XIV.

M. de Chateaubriand l'a jugé avec plus de sévérité que nous, parce
qu'il était peut-être plus critique et moins poëte que le Tasse.

«Il n'y a, dit-il, dans les temps modernes que deux beaux sujets de
poëme épique, les _Croisades_ et la _Découverte du nouveau monde_.
Malfilâtre se proposait de chanter la dernière; les Muses regrettent
encore que ce jeune poëte ait été surpris par la mort avant d'avoir
exécuté son dessein. Toutefois ce sujet a, pour un Français, le défaut
d'être étranger. Or c'est un autre principe de toute vérité, qu'il
faut travailler sur un fond antique, ou, si l'on choisit une histoire
moderne, qu'il faut chanter sa nation.

«Les croisades rappellent la _Jérusalem délivrée_: ce poëme est un
modèle parfait de composition. C'est là qu'on peut apprendre à mêler
les sujets sans les confondre; l'art avec lequel le Tasse vous
transporte d'une bataille à une scène d'amour, d'une scène d'amour à
un conseil, d'une procession à un palais magique, d'un palais magique
à un camp, d'un assaut à la grotte d'un solitaire, du tumulte d'une
cité assiégée à la cabane d'un pasteur; cet art, disons-nous, est
admirable. Le dessin des caractères n'est pas moins savant; la
férocité d'Argant est opposée à la générosité de Tancrède, la grandeur
de Soliman à l'éclat de Renaud, la sagesse de Godefroi à la ruse
d'Aladin; il n'y a pas jusqu'à l'ermite Pierre, comme l'a remarqué
Voltaire, qui ne fasse un beau contraste avec l'enchanteur Ismen.
Quant aux femmes, la coquetterie est peinte dans Armide, la
sensibilité dans Herminie, l'indifférence dans Clorinde. Le Tasse eût
parcouru le cercle entier des caractères de femmes, s'il eût
représenté la _mère_. Il faut peut-être chercher la raison de cette
omission dans la nature de son talent, qui avait plus d'enchantement
que de vérité, et plus d'éclat que de tendresse.

«Homère semble avoir été particulièrement doué de génie, Virgile de
sentiment, le Tasse d'imagination. On ne balancerait pas sur la place
que le poëte italien doit occuper, s'il faisait quelquefois rêver sa
Muse, en imitant les soupirs du cygne de Mantoue. Mais le Tasse est
presque toujours faux quand il fait parler le coeur; et, comme les
traits de l'âme sont les véritables beautés, il demeure nécessairement
au-dessous de Virgile.

«Au reste, si la _Jérusalem_ a une fleur de poésie exquise, si l'on y
respire l'âge tendre, l'amour et les déplaisirs du grand homme
infortuné qui composa ce chef-d'oeuvre dans sa jeunesse, on y sent
aussi les défauts d'un âge qui n'était pas assez mûr pour la haute
entreprise d'une épopée. L'octave du Tasse n'est presque jamais
pleine; et son vers, trop vite fait, ne peut être comparé au vers de
Virgile, cent fois retrempé au feu des Muses. Il faut encore remarquer
que les idées du Tasse ne sont pas d'une aussi belle _famille_ que
celles du poëte latin. Les ouvrages des anciens se font reconnaître,
nous dirons presque, à leur _sang_. C'est moins chez eux, ainsi que
parmi nous, quelques pensées éclatantes, au milieu de beaucoup de
choses communes, qu'une belle troupe de pensées qui se conviennent, et
qui ont toutes comme un air de parenté: c'est le groupe des enfants de
Niobé, nus, simples, pudiques, rougissants, se tenant par la main avec
un doux sourire, et portant pour seul ornement dans leurs cheveux une
couronne de fleurs.

«D'après la _Jérusalem_, on sera du moins obligé de convenir qu'on
peut faire quelque chose d'excellent sur un sujet chrétien. Et que
serait-ce donc, si le Tasse eût osé employer les grandes machines du
christianisme? Mais on voit qu'il a manqué de hardiesse. Cette
timidité l'a forcé d'user des petits ressorts de la magie, tandis
qu'il pouvait tirer un parti immense du tombeau de Jésus-Christ qu'il
nomme à peine, et d'une terre consacrée par tant de prodiges. La même
timidité l'a fait échouer dans son _ciel_. Son _enfer_ a plusieurs
traits de mauvais goût. Ajoutons qu'il ne s'est pas assez servi du
mahométisme, dont les rites sont d'autant plus curieux qu'ils sont
peu connus. Enfin il aurait pu jeter un regard sur l'ancienne Asie,
sur cette Égypte si fameuse, sur cette grande Babylone, sur cette
superbe Tyr, sur les temps de Salomon et d'Isaïe. On s'étonne que sa
muse ait oublié la harpe de David, en parcourant Israël. N'entend-on
plus sur le sommet du Liban la voix des prophètes? Leurs ombres
n'apparaissent-elles pas quelquefois sous les cèdres et parmi les
pins? Les anges ne chantent-ils plus sur Golgotha, et le torrent de
Cédron a-t-il cessé de gémir? On est fâché que le Tasse n'ait pas
donné quelque souvenir aux patriarches: le berceau du monde, dans un
petit coin de la _Jérusalem_, ferait un assez bel effet.»

Ce jugement est d'un chrétien plus que d'un poëte. Un poëte aurait
oublié le sujet pour adorer les détails. Nous n'en citerons que deux,
qui n'ont rien qui les dépasse en grâce et en mélancolie dans aucun
poëme épique: la fuite d'Herminie du champ de bataille, au sixième
chant, et la mort de Clorinde au douzième.

Nous emprunterons, pour ces citations, la seule traduction peut-être
qui ait égalé jamais et quelquefois surpassé en goût le modèle; c'est
celle du consul Lebrun, homme de lettres studieux et exquis, avant
d'être homme d'État et collègue de Bonaparte à la première
magistrature de la république.

«Cependant la belle Herminie est emportée par son cheval dans
l'épaisseur d'une antique forêt: sans sentiment et presque sans vie,
ses mains tremblantes laissent flotter ses guides: le coursier fuit et
se précipite par mille sentiers, par mille détours; enfin les
chrétiens la perdent de vue et leur poursuite est inutile.

«Pleins de colère, la honte sur le front, épuisés de lassitude, ils
reviennent à leur poste: tels, après une chasse longue et pénible, des
chiens qui ont perdu dans les bois la trace de la bête qu'ils
poursuivaient, reviennent haletants, l'oeil morne et la tête baissée:
cependant la princesse fuit toujours; craintive, éperdue, elle n'ose
regarder en arrière si on la suit encore.

«Elle fuit toute la nuit; tout le jour elle erre sans conseil et sans
guide: elle ne voit que ses larmes, elle n'entend que ses cris: enfin,
au moment où le soleil détèle ses coursiers et se plonge dans
l'Océan, elle arrive sur les bords du Jourdain, met pied à terre et se
couche sur le sable.

«Elle ne se repaît que de ses maux, elle ne s'abreuve que de ses
larmes: mais le sommeil, ce doux consolateur des humains, qui leur
apporte le repos et l'oubli de leurs peines, vient assoupir ses sens
et ses douleurs et la couvre de ses ailes bienfaisantes. Cependant
l'amour, sous mille formes différentes, trouble encore la paix de son
coeur.

«Le gazouillement des oiseaux qui saluent l'aurore, le fleuve qui
murmure, le zéphyr qui se joue avec les ondes et soupire à travers les
feuillages, la réveillent aux premiers rayons du jour: elle ouvre des
yeux languissants et promène ses regards sur les asiles solitaires des
bergers; elle croit entendre une voix qui la rappelle à la douleur et
aux larmes.

«Elle pleure; mais tout à coup ses gémissements sont interrompus par
des chants qui se mêlent aux accords des musettes champêtres; elle se
lève et se traîne à pas lents vers l'endroit d'où viennent ces sons;
elle voit un vieillard assis à l'ombre et travaillant une corbeille
d'osier; son troupeau paît auprès de lui, et son oreille est attentive
aux chants de trois jeunes bergers qui l'entourent.

«À la vue soudaine d'armes inconnues, ils se troublent et s'effrayent;
mais Herminie les salue, les rassure, découvre ses beaux yeux et sa
blonde chevelure: Heureux bergers, leur dit-elle, continuez vos jeux
et vos ouvrages; ces armes ne sont point destinées à troubler vos
travaux ni vos chants.

«Ô vieillard, ajoute-t-elle, comment, au milieu du vaste incendie qui
dévore ces contrées, êtes-vous en paix dans cet asile, sans craindre
la guerre et ses fureurs? Il lui répond: Ô mon fils, ma famille et mes
troupeaux ont toujours été à l'abri des injures et des outrages, et le
bruit des combats n'a point encore troublé notre retraite.

«Peut-être le ciel propice veille sur l'humble innocence et la
protége; peut-être que, semblable à la foudre qui épargne les vallons
et ne frappe que la cime des montagnes, la fureur de ces étrangers
n'écrase que la tête altière des rois. Notre pauvreté vile et méprisée
ne tente point l'avidité du soldat.

«Pauvreté vile et méprisée, et cependant si chère à mon coeur! Je ne
désire ni les sceptres ni les trésors; les soucis de l'ambition ou de
l'avarice n'habitent point dans mon âme; une onde pure me désaltère,
et je ne crains point qu'une main perfide y mêle des poisons; mes
brebis, mon jardin, fournissent à ma table frugale des mets qui ne me
coûtent que des soins.

«Comme nos besoins, nos désirs sont bornés; mes enfants gardent mon
troupeau, et je ne dois rien à des mains mercenaires. Les chevreaux
qui bondissent dans la plaine, les poissons qui se jouent dans les
ondes, les oiseaux qui étalent au soleil leur superbe plumage, voilà
mes spectacles et mes plaisirs.

«Il fut un temps où, séduit par les illusions de la jeunesse, je
connus d'autres désirs; je dédaignai la houlette des bergers et je
fuis loin des lieux qui m'avaient vu naître: je vécus à Memphis; je
fus admis dans le palais des rois; quoique intendant des jardins, je
vis, je connus la cour et ses injustices.

«Jouet longtemps d'une trompeuse espérance, je souffris les rebuts et
les dégoûts; enfin mes beaux jours s'écoulèrent, et avec eux mon
espoir et mon ambition. Je pleurai les loisirs de cette vie simple et
paisible; je soupirai après le repos que j'avais perdu; je dis enfin:
Adieu, grandeur! adieu, palais! et, rendu à nos bois, j'y retrouvai la
paix et le bonheur.

«Pendant qu'il parle, Herminie attentive recueille un discours dont la
douceur l'enchante; la sagesse du vieillard pénètre son coeur et calme
l'orage de ses sens. Enfin, après de longues réflexions, elle se
détermine à s'arrêter dans cette solitude, au moins jusqu'à ce que la
fortune favorise son retour.

«Ô mortel trop heureux d'avoir connu la disgrâce, si le ciel ne
t'envie point la douce destinée dont tu jouis, aie pitié de mes
malheurs! Reçois-moi dans ce fortuné séjour; je veux y vivre avec toi;
peut-être sous ces ombrages mon coeur se soulagera du poids mortel qui
l'accable.

«Si, comme le stupide vulgaire, tu étais avide de cet or, de ces
pierreries qu'il adore, tu pourrais avec moi satisfaire tes désirs. À
ces mots des larmes s'échappent de ses yeux; elle raconte une partie
de ses infortunes et le berger attendri mêle ses pleurs avec les
siens.

«Ensuite il la console et l'accueille avec la tendresse d'un père; il
la conduit sous sa chaumière auprès d'une vieille épouse à qui le ciel
fit un coeur comme le sien; la fille des rois revêt de rustiques
habits; un voile grossier couvre ses cheveux; mais son regard, son
maintien, tout dit qu'elle n'est point une habitante des bois.

«Ces vils habits n'éclipsent point son éclat, sa fierté, sa noblesse;
la majesté brille encore sur son front au milieu des plus humbles
emplois; la houlette à la main, elle conduit les troupeaux et les
ramène; sa main exprime le suc de leurs mamelles et presse le laitage.

«Souvent, pendant que ses brebis, couchées à l'ombre, évitent l'ardeur
du soleil, elle grave des chiffres amoureux sur l'écorce des lauriers
et des hêtres; elle y retrace l'histoire et les malheurs de sa flamme;
en parcourant les traits que sa main a formés, un torrent de larmes
inonde ses joues.

«Elle dit en pleurant: Arbres confidents de mes peines, conservez
l'histoire de mes douleurs! Si jamais un fidèle amant vient reposer
sous votre ombre, sa pitié s'éveillera à la vue de mes tristes
aventures; il dira sans doute: Ah! l'amour et la fortune payèrent trop
mal tant de constance et de fidélité!

«Peut-être, si le ciel daigne écouter les prières des mortels,
peut-être l'insensible, un jour, viendra dans ces bois; il tournera
ses regards sur la tombe qui renfermera ma froide et triste dépouille,
et il donnera enfin à mes malheurs quelques soupirs et quelques
larmes, hélas! trop tardives.

«Du moins, si je vécus infortunée, quelque félicité suivra mon ombre:
mes cendres éteintes jouiront d'un bonheur que je n'ai pu goûter.
Ainsi parlait cette amante égarée aux arbres insensibles et sourds.
Deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux. Cependant Tancrède,
que le hasard conduit, va la chercher loin des lieux qui la cachent.

«Les traces qu'il a suivies ont dirigé sa course dans la forêt: mais
des ombres épaisses y répandent l'horreur et les ténèbres: il ne peut
plus reconnaître les vestiges; il s'abandonne à ses incertitudes;
toujours son oreille attentive cherche à démêler, ou le bruit des
armes, ou le bruit des chevaux.

«Si le vent murmure à travers les feuilles, si quelque oiseau,
quelque bête sauvage agitent les rameaux, il croit entendre son
amante: il la cherche, et soupire après l'avoir cherchée en vain. Il
sort enfin de la forêt; un bruit sourd se fait entendre; la clarté de
la lune le conduit par des routes inconnues vers les lieux d'où ces
sons semblent partir.

«Il y arrive, et voit du sein d'un rocher jaillir une onde claire et
limpide, qui se précipite et roule avec un doux murmure sur un lit
bordé de gazon: en proie à sa douleur, il s'arrête, il jette un cri;
l'écho seul y répond; enfin l'aurore se lève, etc., etc.»

Si l'on ajoute à cette situation et à ces images la mélodie évanouie
des stances, trouvera-t-on dans Homère ou dans Virgile un plus
délicieux contraste des champs de bataille et de la nature pastorale?

Le baptême et la mort de Clorinde, tuée dans un combat de nuit par la
main de Tancrède qui l'adore, et de qui elle reçoit la mort au lieu de
l'amour, ne le cède en pathétique à aucune scène des grandes épopées,
et ici ce pathétique est chrétien par l'immortelle vie que l'amant
meurtrier apporte à son amante avec l'eau du baptême dans son casque.
Lisons encore:

«À l'instant la colère se rallume et le combat se ranime: quel combat!
leurs forces sont éteintes, ils ne connaissent point l'adresse, il ne
leur reste que la rage: ils se déchirent. Sanglants, couverts de
blessures, ils ne tiennent plus à la vie que par leur fureur.

«Telle on voit la mer Égée, lorsque les vents qui soulevaient ses
flots sont rentrés dans leurs grottes profondes: le calme ne règne
point encore sur son sein, et ses ondes obéissent toujours au
mouvement dont elles furent agitées. Tels les deux guerriers, quoique
épuisés et sans vigueur, sentent encore l'impulsion de leur fureur
première.

«Mais enfin l'heure fatale qui doit finir la vie de Clorinde est
arrivée: Tancrède atteint son beau sein de la pointe de son épée. Le
fer s'y enfonce et s'abreuve de son sang, l'habit qui couvre sa gorge
délicate en est inondé: elle sent qu'elle va mourir; ses genoux
fléchissent et se dérobent sous elle.

«Tancrède poursuit sa victoire; et, la menace à la bouche, il la
pousse, il la presse; elle tombe: mais dans le moment un rayon céleste
l'éclaire; la vérité descend dans son coeur, et d'une infidèle en
fait une chrétienne. D'une voix mourante, elle prononce en tombant ces
paroles dernières:

«Ami, tu as vaincu; je te pardonne: toi-même, pardonne à mon malheur.
Je ne te demande point de grâce pour un corps qui bientôt n'a plus
rien à craindre de tes coups; mais aie pitié de mon âme. Que tes
prières, qu'une onde sacrée versée par tes mains, lui rendent le calme
et l'innocence. Ces tristes et douloureux accents retentissent au
coeur de Tancrède, le pénètrent, éteignent son courroux et de ses yeux
arrachent des larmes involontaires.

«Non loin de là un ruisseau jaillit en murmurant du sein de la
montagne: il y court, il y remplit son casque et revient tristement
s'acquitter d'un saint et pieux ministère. Il sent trembler sa main,
tandis qu'il détache le casque et qu'il découvre le visage du guerrier
inconnu: il la voit, il la reconnaît; il reste sans voix et sans
mouvement: ô fatale vue! funeste reconnaissance!

«Il allait mourir; mais soudain il rappelle toutes ses forces autour
de son coeur: étouffant la douleur qui le presse, il se hâte de rendre
à son amante une vie immortelle pour celle qu'il lui a ôtée. Au son
des paroles sacrées qu'il prononce, Clorinde se ranime; elle sourit,
une joie calme se peint sur son front et y éclaircit les ombres de la
mort. Elle semblait dire: Le ciel s'ouvre et je m'en vais en paix.

«Sur ses joues la pâleur des violettes se mêle à la blancheur des lis:
elle fixe ses yeux éteints vers le ciel, et, soulevant sa main froide
et glacée, elle la présente comme un gage de paix à son amant. Dans
cette attitude, elle expire et paraît s'endormir.

«À cet aspect, les forces que Tancrède avait recueillies le quittent
et l'abandonnent: il se remet tout entier sous la main de la douleur
qui serre son coeur et le glace. La mort est sur son front et dans
tous ses sens. Immobile, sans couleur et sans voix, rien ne vit plus
en lui que son désespoir.

«Les derniers liens qui arrêtaient son âme se brisaient l'un après
l'autre: elle allait suivre l'âme de son amante, quand le hasard ou le
besoin amena dans ces lieux une troupe de chrétiens.

«Le chef reconnaît le héros à ses armes: il accourt; il reconnaît
aussi Clorinde, et son coeur est percé de douleur. Sans la croire
chrétienne, il ne veut pas laisser ce beau corps à la fureur des
bêtes farouches: il les fait porter l'un et l'autre sur les bras de
ses soldats, et marche à la tente de Tancrède.

«Dans ce mouvement lent et tranquille, le guerrier ne reprend point
encore l'usage de ses sens; mais de faibles soupirs prouvent qu'il
conserve un reste de vie. Le corps de son amante, immobile et glacé,
porte partout l'empreinte du trépas. Enfin on les dépose l'un et
l'autre dans une tente séparée.»

De telles citations suffisent pour donner à ceux à qui la langue du
Tasse est étrangère de quoi pressentir le génie de son poëme. On
conçoit la popularité d'une pareille poésie dans un siècle où le
fanatisme des croisades n'était pas encore éteint, où les traditions
de la chevalerie subsistaient encore, et où la passion poétique de la
renaissance italienne faisait des poëtes tels que Dante, Pétrarque, le
Tasse, les véritables héros de l'esprit humain.

Le Tasse jouissait complétement de sa gloire; l'envie ne l'avait pas
poursuivi jusque-là; sa mélancolie s'affaiblissait en lui avec l'âge
et avec la vie. Il savourait au sein de l'amitié ces heures plus
calmes du soir que la Providence semble réserver aux grands hommes
malheureux comme une compensation de leurs traverses, et comme une
aube de leur immortalité.


XV.

Son inquiétude cependant l'arracha encore une fois de ce doux loisir.
Il dit adieu à ses hôtes du monastère de Monte Oliveto, où il avait
passé des jours si heureux. Il partit pour Rome; il y fut déçu par la
froideur de la réception de ses anciens protecteurs, jaloux peut-être
de ce qu'il en avait trouvé de plus affectueux à Naples; il fut obligé
de chercher un asile dans le couvent de _Santa Maria Nuova_. «J'ai
retrouvé ici,» écrit-il, «toutes mes peines, mais non mes amis; je
n'ai pas même de quoi acquitter les droits de douane pour mes livres
et mes hardes; j'ai grand besoin de six écus, et je vous conjure de me
les prêter. Je n'ai trouvé à me loger dans aucune hôtellerie ou dans
aucun palais; mon neveu Antonio m'abandonne; il est impossible de
vivre ici sans un cheval, et je n'ai ni cheval ni ami pour me conduire
dans son carrosse, ni robe de chambre, ni pelisse, ni vêtements d'été,
ni chemises, ni rien!.... Si le duc de Mantoue ne vient pas à mon
secours, je vais mourir sur le grabat d'un hospice.»

Le duc de Mantoue pourvut à tout, et lui envoya cent ducats pour son
voyage, s'il se décidait à revenir à Mantoue. Mais ces cent ducats lui
furent retenus par l'agent du duc de Mantoue à Rome, de peur qu'il
n'en fît sans doute un autre usage. Sa détresse continua d'être
déplorable; une fièvre lente le consumait. «Probablement,» écrit-il au
mois d'octobre 1589, «j'irai bientôt épuiser ailleurs ma mauvaise
fortune, quand je serai devenu aussi importun à ces bons religieux de
Santa Maria Nuova que je le suis devenu à ces cardinaux couverts de
pourpre, de qui je ne puis même obtenir une audience.»

Il sortit en effet au mois de novembre de son asile, volontairement ou
forcément, pour aller mendier un lit de malade dans l'hôpital des
Bergamasques, ses compatriotes à Rome. Cet hôpital avait été fondé par
ses ancêtres. La Providence lui donnait le lit que la charité de sa
famille avait préparé pour d'autres malheureux; le cardinal Gonzague,
de retour à Rome, le retira dans son palais. «Mais cette hospitalité,»
écrit le Tasse, «bien loin d'être un soulagement, n'est qu'une
aggravation pour moi, car le cardinal, cette fois, et sa maison,
témoignent si peu de considération pour ma personne, et un tel mépris
de ma mauvaise fortune obstinée, qu'il ne m'admet point à sa table,
qu'il ne me fournit ni un lit, ni une chambre, ni un service décent à
mon mérite et à ses anciennes grâces pour moi!»

Il passa l'hiver de 1589 à 1590 dans cet isolement et dans cet
abandon. Au printemps de 1590, le grand-duc de Toscane l'invita à
venir honorer sa cour et Florence de sa présence. Le Tasse partit avec
un envoyé des Médicis chargé de pourvoir aux nécessités et à la
dignité de son voyage. Arrivé au mois d'avril à Florence, il alla, par
souvenir des religieux de Monte Oliveto à Naples, loger aux portes de
la ville, dans un monastère d'Olivetani, situé, comme celui de
Naples, sur un monticule boisé de cyprès qui domine, du sein de
l'ombre et du silence, les murs de la ville, et le cours pittoresque
et opulent de l'Arno.

Le grand-duc et les gentilshommes de sa cour comblèrent le poëte
d'accueil, d'honneurs et de libéralités. La Toscane entière, jalouse
de Ferrare, de Naples et de Rome, sembla s'étudier à faire oublier au
Tasse les envieux dénigrements de l'Académie de la Crusca. On ne sait
par quel revirement de fortune ou d'humeur on le retrouve deux mois
après, dans ses lettres, fatigué de Florence, et demandant à son ami
Constantin un asile dans le palais de Santa Trinità à Rome, pour y
finir ses jours. «En vérité,» dit-il, «la vie est un triste
pèlerinage, et je suis maintenant au terme du mien! Il faut peu de
chose à ma vie. À peine pendant tout le cours de cet été ai-je acheté
quatre melons pour ma nourriture; une soupe de laitue et quelques
courges me suffisent; mais j'avoue que je me ruine en médicaments.» Le
marquis de Villa, son ami de Naples, lui envoya quelques ducats pour
renouveler ses habits et pour rentrer décemment à Rome.

Le Tasse y arriva pendant le conclave qui nomma Grégoire XIV pape. Ce
pape, dont il espérait plus que de Sixte-Quint, trompa encore ses
espérances; il fut logé pauvrement mais amicalement chez son fidèle
Constantin, qui était de retour à Rome; il craignait même d'importuner
cet ami.

«Maintenant,» lui écrit-il, «me voilà décidément précipité du faîte de
mes vaines illusions; je suis décidé à fuir de ce monde, à m'enfuir de
la foule dans la solitude, de l'agitation dans le repos. Envoyez-moi
mes hardes à Maria del Popolo, monastère enfoui dans les arbres hors
des murs de Rome. Dans mon opinion, je ne puis trouver un site plus
solitaire et moins exposé aux outrages odieux! (De votre chambre,
pendant votre absence, le 7 février 1591.)»

Constantin, en rentrant, courut chercher le Tasse à Santa Maria del
Popolo, lui fit honte de ses défiances, le ramena au logis, et
quelques jours après l'accompagna lui-même à Mantoue.


XVI.

Le duc et la jeune duchesse Léonora de Médicis, sa femme, le
comblèrent de consolations, de paix et d'honneurs. Il fit sous leurs
auspices une édition de ses poésies lyriques en trois volumes. Mais
bientôt, malgré les efforts presque filials de sa protectrice pour le
retenir à Mantoue, il repartit pour Rome; il ne fit que traverser
cette ville; il se rendit à Naples pour y suivre son éternel procès.
Le pape Aldobrandini, qui, sous le nom de Clément VIII, régnait en ce
moment à Rome, lui était plus propice que ses prédécesseurs. Le
cardinal Cinthio, neveu d'Aldobrandini, avait la passion des lettres
et le culte du Tasse; il honora le grand poëte, non-seulement pour
illustrer le règne de son oncle, mais pour satisfaire son propre
coeur, ému jusqu'à la tendresse de pitié pour le génie malheureux. Le
cardinal Cinthio voulait à lui seul venger l'injustice du siècle et
l'injustice de la nature envers le Tasse.


XVII.

Le poëte profita de ces favorables dispositions du neveu du pape pour
faire recommander sa cause à Naples, au gouvernement et aux légistes.
Il alla lui-même à Naples assister aux plaidoiries; ses avocats
réclamaient pour lui, des princes d'Avellino, la moitié du palais
Gambacorti, qui avait appartenu à sa mère Porcia, et qu'il avait
habité lui-même pendant son enfance. Les avocats de la maison
d'Avellino osèrent lui opposer sa démence, qui le rendait,
disaient-ils, incapable d'intenter légalement un procès. On répondit
pour lui ce que Sophocle, accusé par son fils de faiblesse d'esprit à
quatre-vingts ans, avait répondu pour lui-même, «Or l'homme capable
d'avoir produit les chefs-d'oeuvre de génie de son siècle prouvait
assez par ses vers l'intégrité de son intelligence.»

Toutefois le procès, embarrassé en formalités, subissait
d'interminables délais. Le Tasse, lassé, s'achemina une dernière fois
vers Rome; la noblesse napolitaine lui fit cortége jusqu'à Capoue; son
passage dans cette ville lettrée parut aux habitants de Capoue un
événement assez important pour être consigné comme un honneur dans les
archives de la ville. Ses amis de Naples prirent congé de lui aux
portes de Capoue.

Arrivé à Mola di Gaëta, délicieux promontoire où les ruines de la
villa de Cicéron, recouvertes de bois d'orangers et de pampres,
laissent voir les grottes et les bains de marbre du grand orateur,
lavés éternellement par les vagues transparentes de la mer de
Tyrrhène, le Tasse et les voyageurs réunis en caravane, qui se
rendaient avec lui à Rome, n'osèrent avancer plus loin; un chef de
bandits nommé Marco Sciarra, descendu des Abruzzes, interceptait le
passage.

«Hier,» écrivit le Tasse à son ami Constantin, «le chef de brigands
Sciarra a pillé et tué sur la route plusieurs voyageurs; toute la
contrée retentit des cris de terreur et des gémissements des femmes;
j'ai voulu seul aujourd'hui marcher en avant, et essayer de teindre de
sang l'épée que vous m'avez donnée.» Il sortit en effet à la tête de
quelques braves chevaliers de Mola di Gaëta, pour éclairer
intrépidement la route; son caractère héroïque et chevaleresque
abordait avec audace les plus grands périls. Mais ici son courage lui
fut inutile, son nom avait suffi: le brigand Sciarra, qui chantait
déjà, dans ses rochers, les stances épiques de la _Jérusalem_, ainsi
que les gondoliers de Venise les chantent encore sur les lagunes,
ayant appris que le Tasse était au nombre des voyageurs arrêtés par la
peur de sa bande à Mola di Gaëta, lui envoya un sauf-conduit avec les
expressions du respect et de l'enthousiasme. Le Tasse refusant d'en
profiter et de séparer son sort de celui de ses compagnons de route,
Sciarra étendit dans un second message sa protection sur tous ceux qui
seraient de la suite du poëte; il lui rendit, à son apparition sur la
route entre Itri et Fondi, tous les honneurs qu'il refusait aux rois,
donnant ainsi aux rois eux-mêmes l'exemple du culte pour le génie.
Déjà une exception semblable avait été faite par les brigands de
l'Apennin, entre Bologne et Florence, en faveur de l'Arioste; peuple
étrange, où les brigands mêmes ne sont pas étrangers au prestige des
lettres, et où le crime lui-même se désarme devant les élus de la
gloire comme devant les élus de Dieu.


XVIII.

Le cardinal Cinthio accueillit le Tasse avec les mêmes honneurs qui
l'avaient accueilli partout sur sa route. Le poëte reconnaissant
résolut de dédier à ce jeune homme la _Jérusalem conquise_, poëme
épique sur le même sujet que la _Jérusalem délivrée_, que le Tasse
avait composé par piété, pendant son séjour au monastère de Monte
Oliveto à Naples. La _Jérusalem conquise_, épurée des épisodes trop
profanes, mais aussi des grâces de la _Jérusalem délivrée_, était
destinée, selon lui, à effacer ce premier poëme de la mémoire des
hommes, et à immortaliser son nom sur la terre en assurant son salut
dans le ciel. Le Tasse se trompait; on ne sent dans la _Jérusalem
conquise_ ni moins de force ni moins de style que dans la _Jérusalem
délivrée_, mais on y sent moins de charme; la fleur du génie est
flétrie, le parfum s'est envolé avec elle; c'est le parfum qui avait
enivré le siècle, c'est encore le parfum que la postérité a voulu
respirer. Malheur aux poëtes qui refont leurs oeuvres: la poésie est
de premier mouvement, ce n'est pas le travail et la réflexion qui la
donnent, c'est l'inspiration; on ne respire pas à midi le souffle
matinal de l'aurore; la jeunesse dans le poëte fait partie du charme;
le génie est comme la beauté, il a son instant.


XIX.

Le jeune cardinal, fier de cet hommage, appela de Venise à Rome ce
même éditeur Ingegneri, qui avait copié en six jours la _Jérusalem
délivrée_, dans le cachot du Tasse et sous ses yeux, pour copier,
corriger et éditer la _Jérusalem conquise_. Elle parut en 1593, le
jour où Cinthio fut promu à la pourpre par son oncle Clément VIII. Le
Tasse ébaucha en 1594 un autre poëme de _la Création_, en vers libres
et non rimés. Les premiers chants seuls existent; le charme musical
des stances rimées y manque, et la sévérité métaphysique du sujet y
contraste péniblement avec l'amoureuse imagination du poëte.

Pendant qu'il écrivait ce poëme, les nécessités de son procès et les
instances de ses amis le rappelèrent encore à Naples. Il quitta, non
sans regrets cette fois, ses appartements dans le Vatican, la table
des cardinaux dont il était le convive, et surtout la tendre
familiarité du neveu du pape. Il descendit à Naples au monastère de
San Severino, où le marquis Manso et tous les seigneurs lettrés de
Naples lui firent une cour assidue d'amis; néanmoins son instinct
voyageur lui fit tourner bientôt ses regards vers Ferrare. Il écrivit
à Alphonse d'Este pour se réconcilier avec lui; mais Alphonse,
justement offensé de ce que le poëte avait effacé dans sa _Jérusalem_
nouvelle la stance dédicatoire: «O magnanimo Alphonso!» par laquelle
il lui avait dédié la première _Jérusalem_, ne daigna pas répondre à
ses lettres; Le Tasse insista en vain, en jurant à Alphonse qu'il ne
se consolait pas de l'avoir offensé, et qu'il n'avait d'autre désir
que de consacrer le reste de ses jours à son service. Le silence
répondit seul à cette mobilité de sentiment.

Mais, pendant que le Tasse négociait ainsi en vain son raccommodement
avec la maison d'Este, son ami le jeune cardinal Cinthio négociait
pour lui auprès du pape son oncle le couronnement poétique au
Capitole, la royauté du génie consacrée par la religion, par le sénat
et par le peuple.

Le Tasse, si nous en croyons les lettres du marquis Manso de Villa,
son confident à Naples, reçut avec plus de répugnance que d'ivresse
l'annonce de son couronnement. Son âme, dit Manso, de plus en plus
détachée du monde, et absorbée dans les pensées éternelles, voyait
trop le néant de toutes choses pour croire à l'éternité d'une couronne
de laurier, bien que ce laurier eût été consacré sur le front de
Pétrarque. Il ne consentit à cette solennité que parce qu'il n'osa pas
contrister Cinthio et le pape en la refusant; mais il retarda sous de
vains prétextes son retour à Rome. «J'irai, dit-il enfin au marquis
Manso, qui lui reprochait son hésitation, j'irai, mais ce sera pour
mourir, et non pour me parer de la couronne.»


XX.

Il partit enfin à la fin d'octobre; il visita en chemin le monastère
du mont Cassin, et s'y arrêta quelques jours pour méditer sur le
tombeau de saint Benoît, un des patrons qu'il s'était choisis dans le
ciel.

Son ami le cardinal Cinthio, les membres de la famille du pape, les
prélats de la cour des deux neveux, et la foule de leurs courtisans
s'étaient rendus à sa rencontre hors des portes de Rome. C'était le 10
novembre 1594. Le lendemain il fut conduit par le même cortége à
l'audience du pape.

«La couronne que je vous destine, lui dit le pontife, recevra de vous
autant de lustre qu'elle en confère aux autres poëtes.» La mauvaise
saison fit remettre le couronnement au printemps. Le poëte passa
l'hiver à se préparer à la mort plus qu'à ce vain triomphe; on lit
avec attendrissement une lettre de lui à Ingegneri, son éditeur de
Venise, dans laquelle il lui recommande d'imprimer toutes ses oeuvres,
avec ou sans profit pécuniaire pour l'auteur. «S'il en résulte quelque
argent, dit-il en finissant, il sera consacré à ma sépulture.»


XXI.

Une lettre du prélat Nores, qui était alors à la cour du pape Clément
VIII, lettre datée du 15 mars 1595 et adressée à Vincenzo Pinelli,
donne sur le Tasse, à cette époque de sa vie, d'intéressants et
pittoresques détails:

«J'envoie à Votre Seigneurie deux sonnets du Tasse: dans l'un il
célèbre l'anniversaire du couronnement du pape; dans l'autre il loue
et il sollicite, selon son habitude, son auguste bienveillance. Sa
Sainteté les a gracieusement reçus et a libéralement récompensé leur
auteur en lui accordant deux cents écus de pension en Italie; c'est
plus que ce que la _Jérusalem délivrée_ lui a jamais produit. La joie
du poëte peut à peine se dépeindre; le brevet de cette pension lui a
été apporté par monsignor Paolini. Ce dernier étant resté à dîner avec
le cardinal, le Tasse voulut absolument leur présenter la serviette,
lorsqu'ils se lavèrent les mains, malgré notre insistance pour la lui
ôter. Monseigneur dit alors avec juste raison, je crois, qu'il ne
désirait pas d'autre distinction après sa mort que l'honneur qu'il
avait reçu ce jour-là du Tasse. Cette marque de déférence est d'autant
plus remarquable de la part de notre poëte qu'il est de sa nature
assez fier, peu propre aux obséquiosités du courtisan et à toute
espèce d'adulation.

«Sa manière d'être me rappelle souvent un mot de signor Ansaldo Cebà,
qui pouvait, disait-il, deviner le caractère et les penchants secrets
de quelqu'un par la simple lecture de ses vers. Vous connaissez la
gravité et la tenue du Tasse, combien il est digne dans sa parole, sa
tournure, son maintien, dans chacun de ses gestes. Il a la conscience
de ce qu'il vaut, et dans toute sa conduite il montre ce légitime
orgueil qui est inséparable du génie. Dernièrement je lui demandai
avec candeur quel était celui de nos poëtes qui, selon lui, méritait
la première place. À mon avis, répondit-il, la seconde est due à
l'Arioste. Et la première? repris-je.... Il sourit et détourna la tête
pour me donner à entendre, je crois, que la première lui appartenait.
Dans sa seconde _Jérusalem_ ou _Jérusalem reconquise_, comme il la
nomme, il fait allusion à lui-même, et, quoique avec modestie, il se
compare néanmoins et se préfère à l'Arioste. Il s'exprime ainsi:

  «E' d'angelico suon canora tromba
  Faccia quella tacer, ch'oggi rimbomba.

«Un jour que le père Biondo, célèbre prédicateur, confesseur du
cardinal, était avec nous dans l'antichambre, en attendant son tour
d'être reçu, et que nous parlions du Dante, il le blâma d'avoir parlé
de lui-même en termes trop présomptueux. Il ajouta qu'il avait vu un
Dante avec des annotations par Muretus, et qu'à propos de ce vers:

      «Sì ch'io fui sesto tra cotanto senno,
  «Et je fus la sixième de ces grandes intelligences,

«Muretus avait écrit en marge: «_Diable! vraiment?_ Là-dessus le Tasse
se mit en colère, et s'écria que Muretus était un pédant, qu'il
admirait l'audace d'un si mince compagnon. Il ajouta que le poëte a
quelque chose de divin; que les Grecs le nommaient d'après un attribut
de la divinité, voulant dire par là que rien dans l'univers ne mérite
le nom de créateur, si ce n'est Dieu et le poëte. Il est juste alors,
continua-t-il, qu'il connaisse sa propre valeur, qu'il ne se ravale
pas lui-même. Il cita un passage du _Lysias_ de Platon, d'où, il
résulte que ce philosophe, loin de blâmer un poëte qui se loue
lui-même, l'exhorte au contraire à ne pas s'estimer moins qu'il ne
vaut. Je cherchai ensuite ce passage et le trouvai presqu'au
commencement du dialogue. À la marge se trouvait cette note de la main
de mon père: Alors Lodovico Ariosto doit être considéré comme un
mauvais poëte, car il dit au commencement:

«Celle dont l'amour m'a rendu presque insensé!

«Quelques jours après, le Tasse m'ayant fait le plaisir de me venir
voir, comme cela lui arrive souvent, je lui montrai cette note dont il
fut ravi, et ayant pris la plume il écrivit dessous: _Divin!_ Je tiens
à aussi grand honneur d'avoir ce mot sur mon livre que monsignor
Paolini peut le faire de s'être essuyé les mains avec une serviette
présentée par le Tasse. J'ai réuni tous ces fragments parce que je me
suis souvenu de la satisfaction que vous a causée une lettre que je
vous ai écrite l'année dernière au sujet de ce grand poëte. Rome, le
15 mars 1595.»


XXII.

Peu de jours avant celui qui était fixé pour son triomphe poétique, le
Tasse reçut du pape une pension viagère de deux cents écus romains, et
le duc d'Avellino, contre qui il plaidait à Naples, lui fit offrir,
outre deux mille ducats de rente, une somme considérable en argent
comptant, pour le désintéresser dans le procès. Mais, comme si la
fortune n'avait voulu lui sourire, comme la gloire, que d'un sourire
de dérision, quand il ne pourrait plus jouir ni de ses biens ni de sa
renommée, le printemps, ces _ides_ de mars des hommes d'imagination,
redoubla ses langueurs de corps et ses agitations d'esprit.

Il supplia le cardinal Cinthio de lui permettre de quitter ses
appartements trop bruyants et trop pompeux du Vatican, pour aller
habiter l'humble monastère de Saint-Onufrio, sorte d'ermitage au
sommet d'une colline élevée et silencieuse à Rome (le mont Janicule).
Le cardinal lui prêta sa voiture, deux domestiques de sa maison pour
le conduire dans cette retraite, et envoya un de ses gentilshommes
annoncer au prieur du couvent et à ses religieux l'hôte illustre
qu'ils allaient recevoir.

Au moment où la voiture du cardinal montait la rampe rapide de
Saint-Onufrio, un orage de foudre, de grêle et de pluie éclatait sur
la ville et fit craindre aux religieux que les mules épouvantées ne
précipitassent la voiture sur la pente escarpée de la colline. Le
prieur et les frères, debout sur le seuil, reçurent le poëte, et
pressentirent à sa maigreur, à sa faiblesse et à sa pâleur, qu'il ne
sortirait de leur hospitalité que pour l'hospitalité du sépulcre. Ils
l'accueillirent en homme dont la vie ou la mort devait également
porter un éternel honneur à leur maison. Ils le logèrent dans une
cellule d'où le regard s'étendait sur le solennel et poétique horizon
de Rome; ils lui prodiguèrent les respects, les pitiés, les soins
qu'on doit à un hôte presque divin, qui emprunte votre toit pour
retourner au ciel d'où il est descendu.

Le Tasse ne se fit aucune illusion sur son état; il écrivit, le
lendemain de son installation à Saint-Onufrio, une touchante lettre à
son ami Constantin. Nous la traduisons comme la dernière parole
échappée de son coeur.

«Que dira mon pauvre ami Antonio quand il apprendra la mort de son
Tasse? Et dans mon opinion la chose ne tardera pas! Le terme de ma vie
approche d'heure en heure; aucun médicament ne calme le mal qui s'est
joint à tous mes autres maux, en sorte que, comme un rapide torrent,
je me sens entraîné sans pouvoir opposer ni résistance ni obstacle à
son cours. Il ne me convient plus, dans un tel état, de parler de ma
mauvaise fortune obstinée, ou de me plaindre de l'ingratitude du monde
qui a remporté sa victoire en me conduisant indigent à ma tombe,
tandis que j'avais toujours espéré que cette gloire (quelque chose que
soit la gloire) que mon siècle va tirer de mes écrits ne m'aurait pas
laissé mourir sans récompense.

«J'ai demandé à être transporté au monastère de Saint-Onufrio, non pas
seulement parce que l'air, au jugement des médecins, y est le plus pur
de Rome, mais aussi et surtout afin de pouvoir de ce lieu élevé, et
grâce aux dévots religieux de ce couvent, y commencer de plus près mon
entretien avec le ciel.

«Priez Dieu pour moi, et soyez assuré que, de même que je vous ai
toujours chéri et honoré dans le présent, maintenant, dans cette vie
plus réelle que je vais commencer, je ferai pour vous tout ce qui me
sera inspiré par la plus tendre et la plus parfaite charité du coeur;
et dans ces sentiments je recommande vous et moi à la divine
miséricorde.

«De Rome, au couvent de Saint-Onufrio.»


XXIII.

Le Tasse languit encore quelques jours, affaibli lentement par la
fièvre qui le consumait; les soins les plus affectueux entourèrent ses
derniers moments. Les médecins du cardinal Cinthio et ceux du pape,
qui le visitaient, lui annoncèrent enfin que leur art était sans
ressource contre son mal, et qu'il fallait se préparer aux derniers
adieux. Il reçut cet arrêt comme une délivrance, éleva les mains au
ciel pour remercier Dieu, et ne s'entretint plus que des choses
éternelles. La foi était si jeune et si vive en ce siècle à Rome,
qu'aucun doute n'en altérait la sécurité, et qu'on passait de cette
vie à l'autre, comme si du sein des ténèbres mortelles on eût vu luire
les splendeurs visibles du ciel chrétien. Le Tasse se confessa avec
larmes, et fut descendu sur les bras des frères de Saint-Onufrio dans
la chapelle, pour y recevoir, sur les lèvres, le corps transfiguré de
ce Christ dont il avait été le poëte. On le rapporta anéanti de
faiblesse et d'extase dans sa cellule; son ami, le cardinal Cinthio,
apprenant qu'il touchait aux derniers moments, sollicita de son oncle
le pape la bénédiction et l'indulgence plénière qui remet tous les
péchés aux mourants par la main du vicaire du Christ. «Le pape,» dit
un témoin oculaire, «soupira et plaignit amèrement la destinée d'un si
grand homme, enlevé avant le temps à l'Italie et à sa gloire; il
accorda à son neveu tout ce qui lui était demandé pour sa
consolation.»

Cinthio accourut à Saint-Onufrio apporter lui-même à son ami cette
suprême faveur de son oncle. Le Tasse la reçut comme il aurait reçu de
son Créateur lui-même son assurance de béatitude éternelle. «Voilà,»
s'écria-t-il en joignant les mains, «voilà le char triomphal sur
lequel je désire être couronné, non pas du laurier du poëte, mais de
la gloire des saints dans le ciel!»

À l'exemple de Virgile, mais dans un autre sentiment, il demanda au
cardinal Cinthio de réunir, autant que cela lui serait possible, tous
ses écrits et de les livrer aux flammes; craignant, disait-il, que les
ornements profanes et les voluptueux épisodes dont il avait embelli
ses poëmes ne fussent indignes des célestes vérités qu'il avait voulu
chanter. Cinthio leurra ses pieux scrupules d'une exécution
impossible, puisque vingt éditions et des traductions sans nombre
avaient déjà répandu ses chants dans la mémoire des hommes. Mais le
Tasse, après ce sacrifice qu'il crut consommé, s'endormit avec
confiance au murmure des psaumes du poëte couronné que le cardinal son
ami, le prieur et deux frères du couvent, récitaient à haute voix
auprès de son lit. Son dernier soupir se confondit ainsi avec le
murmure d'un hymne du poëte: _In manus tuas, Domine, commendo spiritum
meum_, balbutia-t-il en rouvrant les yeux à l'aurore du vingt-sixième
jour d'avril; et il expira.

Le cardinal Cinthio lui ferma les yeux de ses propres mains; il ne
voulut pas que ce grand homme quittât la terre autrement que dans le
triomphe qui lui était dû; il posa lui-même la couronne de laurier sur
le front du mort, il revêtit le cadavre de la magnifique toge romaine
qui lui était destinée, et il fit accomplir le couronnement posthume
au Capitole, avec tout l'appareil préparé, depuis si longtemps, pour
cette cérémonie. L'amitié de Cinthio fit ainsi pour le Tasse ce que
l'amour avait fait pour Inès. La ville entière assista à ce triomphe
de la poésie devenu ainsi le triomphe de la mort. Jamais le sort, en
effet, n'avait préparé aux poëtes futurs une plus saisissante et plus
éternelle image de la déception des pensées humaines, que dans ce
triomphe où le triomphateur n'assistait que mort à sa victoire, et où
la fortune, qui avait tenu si longtemps la couronne suspendue sur le
front d'un grand homme, ne livrait cette couronne qu'à un tombeau!

Les peintres et les statuaires qui suivaient le char funéraire
dessinèrent et sculptèrent à l'envi ce visage maigre, pâle, osseux,
creusé par le doigt de la mort aux tempes, les yeux éteints sous les
lourdes paupières, les lèvres scellées par l'éternel silence, et le
front chauve couronné d'un funèbre laurier. C'est le portrait le plus
répandu du Tasse dans tous les musées d'Italie. On y retrouve, hélas!
jusque dans le calme de la mort, on ne sait quelle obliquité des
traits du visage, qui rappelle la démence luttant avec le génie.


XXIV.

On rapporta, avec les mêmes honneurs, le cadavre du Capitole au
monastère de Saint-Onufrio, où il fut enseveli aux flambeaux, sous une
dalle de la chapelle, comme il l'avait demandé.

Le cardinal Cinthio, aussi fidèle à sa mémoire qu'à sa vie, lui fit
préparer un sépulcre monumental. Son autre ami, le marquis Manso, de
Naples, accouru à Rome pour pleurer sur le cercueil de son ami,
revendiqua le droit de revêtir aussi sa cendre d'une pierre et d'une
épitaphe. Cinthio ne voulut céder à personne l'honneur et la
consolation de construire le sépulcre du Tasse. L'un et l'autre
méritaient également cette préférence: ils avaient devancé leur siècle
dans la tendresse pour un malheureux et dans le culte pour un grand
homme. La postérité les associe à son tour dans son estime et dans sa
reconnaissance.


XXV.

Ainsi vécut, ainsi mourut, ainsi triompha le Tasse, mais après sa
mort. Cependant, quelle que soit la pitié que ses malheurs inspirent
aux coeurs généreux, cette pitié ne doit pas se tourner en colère et
en accusations injustes contre l'ingratitude de l'humanité envers les
génies qui l'honorent. L'histoire ne déclame pas comme la rhétorique,
elle raconte; les malheurs du Tasse furent le tort de la nature, bien
plus que le tort de la société.

Né d'une race à la fois chevaleresque et poétique, élevé par une mère
d'élite et par un père déjà glorieux, recueilli dans la fleur de son
adolescence par un prince qui lui ouvrit pour ainsi dire sa propre
famille, protégé, aimé peut-être par la soeur charmante de ce prince,
qui fut pour lui, sinon une amante, du moins une autre soeur, et qui
lui pardonna tout, même ses négligences et ses distractions de
sentiment que tant d'autres femmes ne pardonnent jamais, illustre
avant l'âge de la gloire par des poëmes que la religion et la nation
popularisaient à mesure qu'ils tombaient de sa plume; disputé comme un
joyau de gloire entre la maison d'Este, la maison de Médicis, la
maison de Gonzague, la maison de la Rovère, ces grands patrons des
lettres en Italie; misérable et errant par sa propre insanité, mais
non par la persécution de ses ennemis; comblé d'enthousiasme et de
soins par la jeune princesse Léonora de Médicis; chéri à Turin, désiré
à Florence, appelé à Rome; retrouvant à Naples, toutes les fois qu'il
voulait s'y réfugier, la patrie, l'amitié, la paix d'esprit,
l'admiration d'une foule de disciples fiers d'être ses compatriotes;
enfin rappelé pour le triomphe à Rome par un neveu du souverain de la
chrétienté, fanatique de son génie et providence de sa fortune;
mourant dans ses bras avec la couronne du poëte en perspective et le
triomphe pour tombeau: on ne voit rien dans une telle vie qui soit de
nature à accuser l'ingratitude humaine, excepté quelques années de
cruelle séquestration dans un hospice de fous, qui n'accusent pas,
mais qui dégradent un peu son protecteur devenu son geôlier; mais
cette infortune n'est-elle pas souvent, dans l'économie d'une grande
destinée, l'ombre qui fait mieux ressortir la note pathétique, qui
attendrit le coeur de la postérité, et qui donne à la gloire quelque
chose d'une compassion enthousiaste du monde? Bonheur amer, mais
bonheur de plus dans la mémoire des grands hommes persécutés ou
méconnus!

Tel fut le Tasse, malheureux par lui-même plus que par les autres;
mais son infortune est pour beaucoup dans l'adoration que son nom
inspira aux jeunes gens et aux femmes, qui aiment à trouver dans la
vie de leur poëte autant de poésie que dans ses vers!

Selon nous, s'il n'est pas le chantre le plus épique de la religion du
Christ, il est au moins le plus mélodieux narrateur en vers parmi tous
les chantres modernes de l'Occident.

Ce n'est pas le poëte, c'est le _conteur_ divin.

                                                            LAMARTINE.



XCIVe ENTRETIEN.

ALFRED DE VIGNY.

(PREMIÈRE PARTIE.)


I.

J'ai toujours été l'ami et l'admirateur de cet homme de bien et de
talent que la France vient de perdre, et, quand la maladie est venue
lentement l'atteindre, je me suis toujours promis, si j'avais le
malheur de lui survivre, de payer mon faible hommage à son modeste
génie, à son caractère, à ses vertus. Fussé-je mort avant lui, comme
c'était mon droit, à coup sûr il aurait fait de même envers ma
mémoire; il aurait taillé sa pierre et l'aurait incrustée dans un
monument d'amitié pour me faire honorer et excuser par la postérité.
Je dirai mieux, il l'aurait cimentée d'une de ses larmes, car il avait
trop de grandeur pour être envieux, trop de justice pour être
exigeant, trop de tendresse pour garder rancune, même à ce qu'il
considérait comme une faiblesse humaine.

Cet homme était M. de Vigny.


II.

Il était, comme moi, de race militaire; son père, gentilhomme comme le
mien, habitait dans la Touraine, jardin de la France, un petit fief
pastoral et agricole, où il s'était retiré après avoir été persécuté
en 1792 et 1793, et forcé de briser son épée de capitaine d'infanterie
pour ne pas fausser son serment de fidélité au roi martyrisé par le
peuple.

Alfred de Vigny y naquit neuf ans après cette date: c'était le moment
où la nature, décimée par la révolution, se vengeait des meurtres et
des proscriptions qu'on lui avait fait subir, en produisant de doubles
moissons d'épis. Une foule d'hommes éminents dans les lettres
naissaient pour combler les vides que Roucher et André Chénier avaient
faits en livrant leurs têtes à l'échafaud. C'est ainsi qu'après
Marius, Sylla, Antoine et les proscriptions sanguinaires des triumvirs
dans l'île du Reno, auprès de Modène, Rome livra jusqu'à Cicéron au
poignard des délateurs, et qu'Horace, Virgile, Ovide, Tibulle et une
foule d'autres hommes de génie se hâtèrent autour du trône d'Auguste,
pour qu'il n'y eût point de vide dans la gloire romaine, point
d'interrègne dans la famille de Romulus.


III.

Commençons par son portrait à vingt-cinq ans, car peu de ses
contemporains l'ont connu, tant c'était un solitaire de la foule; il
passait seul dans les rues, sur les promenades, le long de nos quais;
on le remarquait à l'élégance de son costume, à la noblesse sans
affectation de son attitude, à la sérénité de son beau visage, à la
douceur affable de son regard; on se disait: «C'est quelqu'un
au-dessus du vulgaire, c'est un diplomate étranger, c'est un jeune
homme sur le front duquel la Providence a écrit une grandeur future.»
On s'arrêtait, mais on ne savait pas son nom.


IV.

Je vais vous faire son portrait exact, la moyenne de son apparence,
tel qu'il était dans son brillant uniforme de mousquetaire en 1822,
tel qu'il était en 1825, enfin tel qu'il était en 1863, quelques mois
avant sa mort; toujours jeune et agréable d'esprit, sans que le temps
eût presque rien changé à sa taille et à son visage, excepté quelques
légères nuances imperceptibles de transition, entre les cheveux qui
menaçaient de blanchir et les ondes molles et blondes de sa chevelure
qu'il laissait flotter sur le collet de son habit. Cheveux de sa mère
sans doute, qu'il soignait en souvenir d'elle, ne voulant rien livrer
aux ciseaux, de ce qui lui rappelait une image adorée de femme et de
mère! Cette coquetterie de costume, qu'on aurait pu prendre pour une
affectation, n'était qu'un pieux sentiment filial, une relique vivante
qui se renouvelait sur sa tête, et qui donnait à sa physionomie
pensive et souriante quelque chose de la pudeur, de la grâce et de
l'abandon de la femme. Cela lui donnait aussi un peu de la douce
majesté de Platon ou de la candide et éternelle enfance de Bernardin
de Saint-Pierre; cheveux fins, luisants, ruisselants d'inspiration,
autour desquels avaient flotté sous les bananiers les immortelles
images de _Paul et Virginie_.


V.

Le front d'Alfred de Vigny, dégagé de ses cheveux rejetés en arrière,
était moulé comme celui d'un philosophe essénien de la Judée pour une
pensée sensible mais toujours sereine. Poli et légèrement teinté de
blanc et de carmin, il était modelé pour réfléchir au dehors la
pensée qui luisait au dedans; une gracieuse dépression des tempes
l'infléchissait en se rapprochant des yeux. On voyait qu'il y avait,
non pas effort, mais attention continue dans les nerfs et dans les
muscles qui formaient l'encadrement des regards; bien que cette
attention intérieure et tournée en dedans produisît involontairement
une certaine tension des paupières qui rétrécissait le globe de
l'oeil, la couleur bleu de mer, de ce liquide qu'aucune ombre ne
tachait, et la franchise amicale de son coup d'oeil qui ne cherchait
jamais à pénétrer dans le regard d'autrui, mais qui s'étalait jusqu'au
fond de l'âme chez lui, inspirait à l'instant confiance absolue dans
cet homme. C'était limpide comme un firmament. Qu'aurait-il eu à
cacher? Il n'avait jamais conçu la pensée de tromper personne; feindre
lui aurait paru une demi-duplicité. Il n'y avait, grâce à ce regard en
complète sécurité, ni matin, ni soir, ni nuit, sur cette physionomie;
tout y était plein soleil de l'âme. Il laissait regarder et il
regardait lui-même sans épier quoi que ce fût dans le regard de son
interlocuteur; ce qu'il n'éprouvait pas, il ne le soupçonnait pas. La
lumière éblouit d'elle-même, on ne voit pas l'ombre.


VI.

Son nez fin et mince cependant descendait en ligne droite sur sa
bouche; ses lèvres, rarement fermées, avaient le pli habituel d'un
sourire en songe; son menton solide était carrément dessiné; il
portait bien l'ovale, ni trop fermé, ni trop ouvert, de sa figure. Son
teint avait conservé jusque sous l'impression de sa maladie, douce
quoique mortelle, la fraîcheur et la blancheur rose de celui d'une
vierge. Il y avait plus en lui d'un immortel que d'un malade. Sa voix
avait le timbre grave et égal d'un esprit qui parle de haut aux
hommes; je n'ai jamais entendu la plus légère altération dans cette
voix: il eût été l'orateur d'un autre monde, parlant à celui-ci. Sa
main était très-belle; ses dix doigts, réunis et collés ensemble,
s'étendaient avec un mouvement régulier et calme vers son
interlocuteur, comme dans la démonstration la plus pacifique: ce geste
de vieillard portait la conviction, jamais la colère, dans l'âme de
ceux qui l'écoutaient; c'était le geste de la conviction. Il écoutait
peu la réponse; s'il n'avait pas convaincu, il se retirait modestement
du groupe et il se taisait. Sa taille n'était ni petite ni haute, mais
admirablement proportionnée; telle à vingt ans, telle à cinquante: le
temps n'y touchait pas; ni gras, ni maigre, la matière n'avait rien à
faire avec cette nature éthérée et immuable; tempérament du bonheur
inaltérable aux passions: il en avait cependant, mais il les contenait
par le sang-froid de son caractère; elles n'étaient pour lui que les
tentations de la vie éprouvées en silence, parce qu'elles ne
demandaient rien à la vanité, mais qu'elles étaient toutes discrètes
comme l'amitié, mystérieuses comme l'amour.

Tel était l'homme presque parfait avec lequel j'ai eu le bonheur
d'être lié, depuis le jour où il répandit son nom dans le monde,
jusqu'à aujourd'hui où je le pleure; notre liaison n'a jamais eu ni
une ivresse ni une déception, même aux jours les plus orageux de mon
existence, parce qu'il a compris mes faiblesses comme j'ai compris sa
raison. Mes passions m'ont toujours laissé la justice, et à lui son
indulgence. Entre cette raison d'un côté et cette indulgence de
l'autre, quelle place pouvait-il y avoir que pour l'estime réciproque
et la mutuelle amitié?


VII.

Le père d'Alfred de Vigny avait émigré. Il ne rentra en France avec
les Bourbons qu'en 1814; il était, comme son fils unique le fut plus
tard, officier d'infanterie et chevalier de Saint-Louis. Il se logea à
Paris, dans une modeste maison, rue du Faubourg-Saint-Honoré, en face
du palais actuel de l'Élysée, où j'ai eu moi-même mon appartement en
1848. Homme d'un esprit littéraire, il s'y lia avec Émile Deschamps et
avec son frère, également lettrés, qui logeaient dans le voisinage. Il
mourut en 1821, dans ce même appartement qui avait servi d'asile à son
retour des pays étrangers. Les rudes fatigues et la guerre de
l'émigration, qui lui avaient infligé leurs traces et qui l'avaient
courbé en deux avant l'âge, n'enlevaient rien, non plus que la
modicité de ses ressources, à la bonté, à l'enjouement, à la grâce de
son humeur. Il avait épousé, vers la fin de la révolution, une jeune
personne d'une haute distinction, fille de l'amiral marquis de
Baraudin, cousin de l'illustre Bougainville.

....................................................................

Cette mère, aussi ferme d'esprit que tendre de coeur, se dévoua tout
entière à son fils unique, après la mort de son mari. Ce n'était pas
seulement son enfant, c'était son image. M. de Vigny ne la quitta
jamais. C'est d'elle qu'il prit, avec ses beaux cheveux blonds, cette
angélique douceur, cette fierté chevaleresque et ce dégoût du cynisme
démocratique qui faisait de lui un aristocrate. «Nous avons élevé cet
enfant pour le roi,» écrivait madame la comtesse de Vigny, en 1814, au
ministre de la guerre, en lui demandant la faveur d'admettre son fils
dans les gendarmes de la Maison-Rouge, corps de noblesse qui, avec les
_gardes du corps_ et les mousquetaires, donnait le rang d'officier aux
fils de l'aristocratie déshéritée et un appointement de
sous-lieutenant dans l'armée. Ce fut la même année et le même mois où
j'entrai, aux mêmes conditions et au même titre, dans les gardes du
corps. Fils de la guerre et de la fidélité, Vigny aimait d'origine
l'une et l'autre. Il se conduisit, le 20 mars 1815, comme aurait fait
son père. Il accompagna, à cheval, le roi et les princes jusqu'à
Béthune; fut licencié avec nous, le 31 décembre de la même année,
après le retour du roi, qui fit le sacrifice de ces corps privilégiés
à sa réconciliation avec l'armée de Bonaparte; il entra, comme
sous-lieutenant d'abord, dans la légion de Seine-et-Oise, et un an
après avec le même grade dans la garde royale, au 5e régiment
d'infanterie: devenu capitaine après treize ans de service, sa faible
constitution le fit mettre au traitement de réforme. Ses camarades et
le ministre de la guerre le regrettèrent comme un officier de grande
espérance, qui serait parvenu, avec le temps et la guerre, aux
premiers emplois de l'armée.


VIII.

L'amour filial qu'il portait à sa mère, les premiers vers qu'il avait
composés dans ses loisirs militaires et qui lui faisaient justement
espérer une autre grandeur, le consolèrent de cette interruption de sa
carrière naturelle. Les Turcs ont une expression historique par
laquelle ils définissent vaguement, mais heureusement, certaines
natures et certains hommes qui ne trouvent pas leur définition juste
dans les catégories de la vie sociale, et qui donnent cependant une
dénomination très-honorable et très-distincte aux individualités
éminentes de leur civilisation. Cette dénomination est celle de
_tchilibi_. J'ai souvent demandé aux Orientaux le sens vrai de ce mot:
«_Tchilibi_, me répondaient-ils, ne signifie officiellement aucune
dignité positive, aucun emploi précis dans l'empire; mais il signifie
plus: cette expression représente une dignité intellectuelle et
morale, une distinction qui n'est point accordée par le sultan, mais
par le concours libre, spontané, incontestable et inaliénable de
l'opinion publique. On est _tchilibi_ comme on est chez vous un
_honnête homme_ par excellence: un homme distingué, éminent, un homme
à part. C'est la charge de ceux qui n'en ont pas d'autres que leur
propre respectabilité, respectabilité célèbre, qui, lorsqu'elle se
multiplie de père en fils dans une famille, finit par former un surnom
de la race.»

Or c'était précisément, comme celui de gentilhomme par excellence, le
seul titre ambitionné par M. de Vigny, le type de sa vie, le signe
distinctif de son caractère, l'aristocratie de sa nature, le rôle
innomé de sa vie. Il ne voulait rien que ce qu'il portait en lui-même:
le PARFAIT GENTILHOMME. C'était un rôle difficile à une époque où la
noblesse inverse était odieuse, et où la démocratie mal comprise
haïssait le gentilhomme et se vengeait de ses prétentions par une
chanson de Béranger. Mais cela ne le troublait pas; il avait en lui du
sang d'émigré et le dédain inné pour les faveurs plébéiennes souvent
aussi mal acquises que les faveurs de cour. Ce rôle s'associait
très-bien avec une certaine célébrité littéraire, modeste et à
demi-jour, qui ne demandait rien à personne, mais qui se créait
elle-même, et qui savait attendre sa sanction de la postérité.

M. de Vigny se fit donc tchilibi français, se renferma en lui-même
avec sa mère et quelques amis, et laissa, de temps en temps,
s'échapper quelques vers qui ne ressemblaient à rien de ce qui avait
paru jusque-là. Il était particulièrement sensible à ce mérite. Il
convenait que l'originalité de cette poésie fut en rapport avec
l'originalité de l'écrivain.

Ce fut l'époque où je le connus. Le connaître et l'aimer, c'était une
même chose. Je l'ai aimé jusqu'à son dernier jour.


IX.

Les premiers vers qu'il laissa transpirer furent, selon moi, les plus
parfaits de ses vers. Les voici: que le lecteur les juge!

  MOÏSE.

  (POÈME.)

  «Le soleil prolongeait sur la cime des tentes
  Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,
  Ces larges traces d'or qu'il laisse dans les airs,
  Lorsqu'en un lit de sable il se couche aux déserts.
  La pourpre et l'or semblaient revêtir la campagne.
  Du stérile Nébo gravissant la montagne,
  Moïse, homme de Dieu, s'arrête, et, sans orgueil,
  Sur le vaste horizon promène un long coup d'oeil.
  Il voit d'abord Phasga, que des figuiers entourent;
  Puis, au-delà des monts que ses regards parcourent,
  S'étend tout Galaad, Éphraïm, Manassé,
  Dont le pays fertile à sa droite est placé;
  Vers le midi, Juda, grand et stérile, étale
  Ses sables où s'endort la mer occidentale;
  Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli,
  Couronné d'oliviers, se montre Nephtali;
  Dans des plaines de fleurs magnifiques et calmes
  Jéricho s'aperçoit, c'est la ville des palmes;
  Et, prolongeant ses bois, des plaines de Phégor
  Le lentisque touffu s'étend jusqu'à Ségor.
  Il voit tout Canaan, et la terre promise,
  Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise.
  Il voit, sur les Hébreux étend sa grande main,
  Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.

       *       *       *       *       *

  Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte,
  Pressés au large pied de la montagne sainte,
  Les enfants d'Israël s'agitaient au vallon
  Comme les blés épais qu'agite l'aquilon.
  Dès l'heure où la rosée humecte l'or des sables
  Et balance sa perle au sommet des érables,
  Prophète centenaire, environné d'honneur,
  Moïse était parti pour trouver le Seigneur.
  On le suivait des yeux aux flammes de sa tête.
  Et, lorsque du grand mont il atteignit le faîte,
  Lorsque son front perça le nuage de Dieu
  Qui couronnait d'éclairs la cime du haut lieu,
  L'encens brûla partout sur les autels de pierre,
  Et six cent mille Hébreux, courbés dans la poussière,
  À l'ombre du parfum par le soleil doré,
  Chantèrent d'une voix le cantique sacré;
  Et les fils de Lévi, s'élevant sur la foule,
  Tels qu'un bois de cyprès sur le sable qui roule,
  Du peuple avec la harpe accompagnant les voix,
  Dirigeaient vers le ciel l'hymne du Roi des Rois.

       *       *       *       *       *

  Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,
  Dans le nuage obscur lui parlait face à face.

  «Il disait au Seigneur: «Ne finirai-je pas?
  Où voulez-vous encor que je porte mes pas?
  Je vivrai donc toujours puissant et solitaire?
  Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.
  Que vous ai-je donc fait pour être votre élu?
  J'ai conduit votre peuple où vous avez voulu.
  Voilà que son pied touche à la terre promise.
  De vous à lui qu'un autre accepte l'entremise,
  Au coursier d'Israël qu'il attache le frein;
  Je lui lègue mon livre et la verge d'airain.

       *       *       *       *       *

  «Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances,
  Ne pas me laisser homme avec mes ignorances,
  Puisque du mont Horeb jusques au mont Nébo
  Je n'ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau?
  Hélas! vous m'avez fait sage parmi les sages!
  Mon doigt du peuple errant a guidé les passages;
  J'ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois;
  L'avenir à genoux adorera mes lois;
  Des tombes des humains j'ouvre la plus antique,
  La mort trouve à ma voix une voix prophétique,
  Je suis très-grand, mes pieds sont sur les nations,
  Ma main fait et défait les générations.--
  Hélas! je suis, Seigneur, puissant et solitaire,
  Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre!

       *       *       *       *       *

  «Hélas! je sais aussi tous les secrets des cieux,
  Et vous m'avez prêté la force de vos yeux.
  Je commande à la nuit de déchirer ses voiles;
  Ma bouche par leur nom a compté les étoiles,
  Et, dès qu'au firmament mon geste l'appela,
  Chacune s'est hâtée en disant: Me voilà.
  J'impose mes deux mains sur le front des nuages
  Pour tarir dans leurs flancs la source des orages;
  J'engloutis les cités sous les sables mouvants;
  Je renverse les monts sous les ailes des vents;
  Mon pied infatigable est plus fort que l'espace;
  Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe,
  Et la voix de la mer se tait devant ma voix.
  Lorsque mon peuple souffre, ou qu'il lui faut des lois,
  J'élève mes regards, votre esprit me visite;
  La terre alors chancelle et le soleil hésite,
  Vos anges sont jaloux et m'admirent entre eux,
  Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux;
  Vous m'avez fait vieillir puissant et solitaire,
  Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.

       *       *       *       *       *

  «Sitôt que votre souffle a rempli le berger,
  Les hommes se sont dit: Il nous est étranger;
  Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,
  Car ils venaient, hélas! d'y voir plus que mon âme.
  J'ai vu l'amour s'éteindre et l'amitié tarir,
  Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.
  M'enveloppant alors de la colonne noire,
  J'ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,
  Et j'ai dit dans mon coeur: Que vouloir à présent?
  Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,
  Ma main laisse l'effroi sur la main qu'elle touche,
  L'orage est dans ma voix, l'éclair est sur ma bouche;
  Aussi, loin de m'aimer, voilà qu'ils tremblent tous,
  Et, quand j'ouvre les bras, on tombe à mes genoux.
  Ô Seigneur! j'ai vécu puissant et solitaire,
  Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre.»

       *       *       *       *       *

  «Or le peuple attendait, et, craignant son courroux,
  Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux;
  Car, s'il levait les yeux, les flancs noirs du nuage
  Roulaient et redoublaient les foudres de l'orage,
  Et le feu des éclairs, aveuglant les regards,
  Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts.
  Bientôt le haut des monts reparut sans Moïse.--
  Il fut pleuré.--Marchant vers la terre promise,
  Josué s'avançait pensif et pâlissant,
  Car il était déjà l'élu du Tout-Puissant.»

                                                        Écrit en 1822.

Que dire après un pareil début?

Qu'un grand poëte vient de naître;

Que ce poëte ne ressemble à personne;

Que les sentiments exprimés dans son poëme sont aussi neufs que
grandioses;

Que la mélancolie du génie qui fait subir sa solitude à un grand homme
n'a jamais trouvé ni un pareil type ni une expression si neuve et si
excentrique;

Que les vers sont dignes du stérile Nébo, et que l'éternel Jéhova les
a inspirés comme il les a entendus retentir dans les échos sonores du
désert.

Toutes les oreilles capables de les supporter en restèrent
retentissantes. Quant à moi, je ne pus jamais les oublier. Byron
n'avait rien de plus désespéré; Hugo, rien de plus stoïque; Moïse
semblait avoir ressuscité pour se plaindre de sa grandeur. Vigny
laissa se prolonger pendant toute sa vie ce retentissement de sa
grande âme. Sa mère se réjouit d'avoir porté, dans l'exil de Babylone,
l'enfant qui réveillait sa patrie par des accents si sacrés.


X.

Elle vivait alors une partie considérable de l'année dans son petit
château du _manoir-Giraud_, du pays d'Anjou. Elle y avait élevé son
fils; il lui était cher et sacré comme son berceau. C'était une maison
à tourelles gothiques, encadrée dans de beaux ombrages; il la
dessinait souvent avec goût et talent. Il aimait à montrer ses dessins
domestiques à ses amis. Il composait ses dessins avec cette poésie du
coeur, et de la main qui attachait un souvenir à chaque fenêtre et une
intention à chaque branchage. C'est ainsi que de Maistre, l'auteur du
_Voyage autour de ma chambre_, relégué et marié en Russie, peignait
son petit manoir de Bissy dans la belle vallée de Chambéry, qu'il
m'apportait à Paris en 1842, et qui décore aujourd'hui seul ma
chambre. La petite terre de M. de Vigny consistait surtout en vignoble
comme celle d'Horace dans la pittoresque Sabine; il transformait son
vin en eau-de-vie pour en augmenter un peu le produit. Ces soins
domestiques lui laissaient le loisir non-seulement de méditer et de
polir ses vers, mais encore de se livrer comme Frédéric II à son goût
pour la musique, et en particulier pour la flûte, le plus doux et le
plus pastoral des instruments, celui qui s'allie le mieux avec la
solitude et la campagne; il y retrouvait l'âme de Théocrite de Sicile,
et il excellait dans cet instrument. C'était le seul bruit qu'on
entendît sortir de sa demeure à travers les silencieux ombrages de
l'Anjou. L'amour de l'étude, les tendres soins qu'il rendait à sa
mère, qui était en même temps son univers, des promenades dans la
campagne, des lectures, les semences et les récoltes de ses champs,
remplissaient le reste; de grandes espérances de célébrité littéraire
occupaient ses rêves. Il se sentait trop de talent pour envier
personne. Il se croyait une destinée à lui seul, qui lui donnait la
sécurité de son avenir sans empiéter sur aucun de ses contemporains.
Pour devenir grand il n'avait besoin de rapetisser personne. Il aimait
tous ses rivaux; l'éther, selon lui, était assez vaste pour contenir,
sans les froisser, toutes les étoiles. Comme il n'y avait aucun
orgueil offensif dans ce pressentiment de lui-même, il n'y avait aussi
aucun dédain; toute la littérature en France lui rendait en amitié son
indulgence.

La poésie était son premier goût.

En ce temps-là il en écrivait beaucoup, mais lentement, comme on doit
écrire pour la postérité. Le temps présent lui importait peu; il
visait longtemps et très-haut.

Indépendamment de quelques poëmes très-courts, mais très-parfaits
d'exécution, tels que _le Cor_, où l'on retrouve l'instinct musical de
son âme, et qu'il écrivit pendant un voyage dans les Pyrénées avec sa
mère, et que voici:

LE COR.

(POÈME.)

  I.

  J'aime le son du cor, le soir, au fond des bois,
  Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois,
  Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille,
  Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

  Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré,
  J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré!
  Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques
  Qui précédaient la mort des paladins antiques.

  Ô montagnes d'azur! ô pays adoré!
  Rocs de la Frazona, cirque de Marboré,
  Cascades qui tombez des neiges entraînées,
  Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées;

  Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,
  Dont le front est de glace et le pied de gazons!
  C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre
  Les airs lointains d'un cor mélancolique et tendre.

  Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit,
  De cette voix d'airain fait retentir la nuit;
  À ses chants cadencés autour de lui se mêle
  L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.

  Une biche attentive, au lieu de se cacher,
  Se suspend immobile au sommet du rocher,
  Et la cascade unit, dans une chute immense,
  Son éternelle plainte aux chants de la romance.

  Âmes des chevaliers, revenez-vous encor?
  Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor?
  Roncevaux! Roncevaux! dans ta sombre vallée
  L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée?


  II.

  «Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui.
  Il reste seul debout, Olivier près de lui,
  L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore.
  Roland, tu vas mourir, rends-toi! criait le More;

  «Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents.--
  Il rugit comme un tigre, et dit: «Si je me rends,
  Africain, ce sera lorsque les Pyrénées
  Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées.»

  «--Rends-toi donc! répond-il, ou meurs, car les voilà.
  Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
  Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme,
  Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.

  «--Merci, cria Roland; tu m'as fait un chemin.»
  Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main,
  Sur le roc affermi comme un géant s'élance,
  Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.


  III.

  «Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux
  Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.
  À l'horizon déjà, par leurs eaux signalées,
  De Luz et d'Argelès se montraient les vallées.

  «L'armée applaudissait. Le luth du troubadour
  S'accordait pour chanter les saules de l'Adour;
  Le vin français coulait dans la coupe étrangère;
  Le soldat, en riant, parlait à la bergère.

  «Roland gardait les monts; tous passaient sans effroi.
  Assis nonchalamment sur un noir palefroi
  Qui marchait revêtu de housses violettes,
  Turpin disait, tenant les saintes amulettes:

  «Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu;
  Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu.
  Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes
  Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.

  «Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor.»
  Ici l'on entendit le son lointain du cor.
  L'empereur étonné, se jetant en arrière,
  Suspend du destrier la marche aventurière.

  «Entendez-vous? dit-il.--Oui, ce sont des pasteurs
  Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs,
  Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée
  Du nain vert Obéron qui parle avec sa fée.»

  «Et l'empereur poursuit; mais son front soucieux
  Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux.
  Il craint la trahison, et tandis qu'il y songe
  Le cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.

  «Malheur! c'est mon neveu! malheur! car si Roland
  Appelle à son secours, ce doit être en mourant.
  Arrière, chevaliers, repassons la montagne!
  Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne!


  IV.

  «Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux;
  L'écume les blanchit; sous leurs pieds, Roncevaux
  Des feux mourants du jour à peine se colore.
  À l'horizon lointain fuit l'étendard du More.

  «--Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent?
  --J'y vois deux chevaliers: l'un mort, l'autre expirant.
  Tous deux sont écrasés par une roche noire;
  Le plus fort, dans sa main, élève un cor d'ivoire,
  Son âme en s'exhalant nous appela deux fois.»

     *       *       *       *       *

  «Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois!»

                                                 Écrit à Pau, en 1825.

Il méditait un poëme plus étendu sur le mode amer et mystérieux de
lord Byron: _Dolorida_. C'est une beauté trahie qui empoisonne par
jalousie son amant, qui jouit de ses tortures dont il ignore la cause,
et qui au moment de son dernier soupir lui révèle son crime, par un
vers qui éclate comme la lueur d'un poignard tiré du fourreau:

  Le reste du poison qu'hier je t'ai versé!

Cette imitation eut un grand succès. Elle en aurait moins
aujourd'hui. L'imagination française était alors byronienne. Un
mystère d'honneur paraissait nécessaire à l'effet de toute oeuvre
poétique.

Mais une autre imitation plus étudiée tentait déjà l'âme douce et
tendre de Vigny.

Thomas Moore, Irlandais d'un grand talent aussi, venait de publier les
_Amours des anges_ et _Lalla Rookh_, poëmes indiens. Il était alors à
Paris, jouissant dans un applaudissement universel de la fleur et de
la primeur de son talent. Je le voyais souvent chez Mme la duchesse de
Broglie, fille de Mme de Staël, et femme dont la beauté, la vertu,
l'enivrement mystique et la piété céleste, devaient ravir le poëte
irlandais et faire croire à la _soeur des anges_ que Vigny voulait
créer pour type idéal des amours sacrés. Cela répondait au temps où la
piété de Chateaubriand et d'autres poëtes confondait le ciel et la
terre dans les mêmes adorations. Moi aussi, je rêvais alors un grand
poëme ébauché seulement depuis, _la Chute d'un ange_, qui devait
former un épisode d'une oeuvre en vingt-quatre chants, pendant que
Vigny, moins ambitieux, mais plus heureux, donnait au public son
_Éloa_ sous le titre de mystère.


XI.

Éloa, dans le mystère de M. de Vigny, est née d'une larme de
Jésus-Christ qu'il pleura du premier mouvement sur Lazare en apprenant
sa mort et en venant le ressusciter pour ses soeurs. Cela ne ressemble
guère à M. Renan, mais l'imagination sera toujours du côté du coeur.
Cette origine d'Éloa, quoique un peu précieuse et affectée, était
poétique et religieuse à la fois. Tout le monde, las de douter,
s'efforçait de croire. Donner pour base à un beau poëme la première
larme de compassion divine versée par un ami divin sur la mort d'un
ami humain, larme si douce au Dieu des mondes qu'il la recueille, la
divinise et l'anime en la faisant la première soeur des anges, c'était
être dans le coeur du nouveau siècle.

Éloa, accueillie dans la famille angélique par l'entremise des esprits
supérieurs, apprend d'eux que les anges tombent et que Lucifer, le
plus beau d'entre eux, habite loin d'eux l'enfer. La Pitié dont elle
est née la trouble et l'envahit; elle ne peut être heureuse si un être
et le plus beau des êtres souffre; elle s'agite, s'enfuit du firmament
et pénètre dans les bas lieux où languit Lucifer, son invisible souci.

  ..............................................
  ..............................................
  «Souvent parmi les monts qui dominent la terre
  S'ouvre un puits naturel, profond et solitaire;
  L'eau qui tombe du ciel s'y garde, obscur miroir
  Où, dans le jour, on voit les étoiles du soir.
  Là, quand la villageoise a, sous la corde agile,
  De l'urne, au fond des eaux, plongé la frêle argile,
  Elle y demeure oisive, et contemple longtemps
  Ce magique tableau des astres éclatants,
  Qui semble orner son front, dans l'onde souterraine,
  D'un bandeau qu'envieraient les cheveux d'une reine.
  Telle, au fond du Chaos qu'observaient ses beaux yeux,
  La Vierge, en se penchant, croyait voir d'autres Cieux.
  Ses regards, éblouis par des Soleils sans nombre,
  N'apercevaient d'abord qu'un abîme et que l'ombre,
  Mais elle y vit bientôt des feux errants et bleus
  Tels que des froids marais les éclairs onduleux;
  Ils fuyaient, revenaient, puis s'échappaient encore;
  Chaque étoile semblait poursuivre un météore;
  Et l'Ange, en souriant au spectacle étranger,
  Suivait des yeux leur vol circulaire et léger.
  Bientôt il lui sembla qu'une pure harmonie
  Sortait de chaque flamme à l'autre flamme unie:
  Tel est le choc plaintif et le son vague et clair
  Des cristaux suspendus au passage de l'air,
  Pour que, dans son palais, la jeune Italienne
  S'endorme en écoutant la harpe éolienne.
  Ce bruit lointain devint un chant surnaturel,
  Qui parut s'approcher de la fille du Ciel;
  Et ces feux réunis furent comme l'aurore
  D'un jour inespéré qui semblait près d'éclore.
  À sa lueur de rose un nuage embaumé
  Montait en longs détours dans un air enflammé,
  Puis lentement forma sa couche d'ambroisie,
  Pareille à ces divans où dort la molle Asie.
  Là, comme un Ange assis, jeune, triste et charmant,
  Une forme céleste apparut vaguement.

       *       *       *       *       *

  «Quelquefois un enfant de la Clyde écumeuse,
  En bondissant parcourt sa montagne brumeuse,
  Et chasse un daim léger que son cor étonna,
  Des glaciers de l'Arven aux brouillards du Crona,
  Franchit les rocs mousseux, dans les gouffres s'élance,
  Pour passer le torrent aux arbres se balance,
  Tombe avec un pied sûr, et s'ouvre des chemins
  Jusqu'à la neige encor vierge des pas humains.
  Mais bientôt, s'égarant au milieu des nuages,
  Il cherche les sentiers voilés par les orages;
  Là, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux,
  S'il a vu, dans la nue et ses vagues réseaux,
  Passer le plaid léger d'une Écossaise errante,
  Et s'il entend sa voix dans les échos mourante,
  Il s'arrête enchanté, car il croit que ses yeux
  Viennent d'apercevoir la soeur de ses aïeux,
  Qui va faire frémir, ombre encore amoureuse,
  Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse;
  Il cherche alors comment Ossian la nomma,
  Et, debout sur sa roche, appelle Évir-Coma.

       *       *       *       *       *

  «Non moins belle apparut, mais non moins incertaine,
  De l'Ange ténébreux la forme encor lointaine,
  Et des enchantements non moins délicieux
  De la Vierge céleste occupèrent les yeux.
  Comme un cygne endormi qui seul, loin de la rive,
  Livre son aile blanche à l'onde fugitive,
  Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait
  Sur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait.
  Sa robe était de pourpre, et, flamboyante ou pâle,
  Enchantait les regards des teintes de l'opale.
  Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d'un bandeau;
  C'était une couronne ou peut-être un fardeau:
  L'or en était vivant comme ces feux mystiques
  Qui, tournoyants, brûlaient sur les trépieds antiques.
  Son aile était ployée, et sa faible couleur
  De la brume des soirs imitait la pâleur.
  Des diamants nombreux rayonnent avec grâce
  Sur ses pieds délicats qu'un cercle d'or embrasse;
  Mollement entourés d'anneaux mystérieux,
  Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux.
  Il agite sa main d'un sceptre d'or armée,
  Comme un roi qui d'un mont voit passer son armée,
  Et, craignant que ses voeux ne s'accomplissent pas,
  D'un geste impatient accuse tous ses pas.
  Son front est inquiet; mais son regard s'abaisse,
  Soit que, sachant des yeux la force enchanteresse,
  Il veuille ne montrer d'abord que par degrés
  Leurs rayons caressants encor mal assurés,
  Soit qu'il redoute aussi l'involontaire flamme
  Qui dans un seul regard révèle l'âme à l'âme.
  Tel que dans la forêt le doux vent du matin
  Commence ses soupirs par un bruit incertain
  Qui réveille la terre et fait palpiter l'onde;
  Élevant lentement sa voix douce et profonde,
  Et prenant un accent triste comme un adieu,
  Voici les mots qu'il dit à la fille de Dieu.»

Lucifer fait à Éloa la séduisante confidence de son prétendu crime et
de sa disgrâce. Je suis l'amour, dit-il, le complément des êtres; il
décrit merveilleusement les délices qu'il leur donne. Éloa est
attendrie et charmée. Elle passe au parti de l'ange de l'amour, son
amant. Elle l'aime.

  «Éloa sans parler disait: Je suis à toi!
  Et l'ange de la nuit dit tout bas: Sois à moi!»

Ils s'aiment, elle tombe dans son sein; il lui révèle alors d'un mot
cruel qu'il est Satan, et qu'il triomphe de l'avoir perdue!


XII.

_Éloa_ confirma sa renommée de grand poëte parmi la jeunesse de Paris.
La conception, malgré son défaut d'afféterie et de mignardise, la
méritait en effet; mais c'était une conception, cela sortait de
l'esprit, cela n'était pas une explosion du coeur. On ne fait pas la
poésie, on la trouve dans son coeur. Le temps de ces poëmes ou de ces
opuscules épiques était passé.

Le reste du volume, à _Moïse_ près, parut empreint des mêmes qualités
et des mêmes défauts. Vigny se fit un nom, mais ce nom, concentré dans
quelques salons, ne fut pas suffisamment populaire. Cette célébrité
sourde et à demi-voix ne répondait pas assez à ses désirs de gloire.

Mais en 1827 Walter Scott, l'Arioste sérieux, mais l'Arioste en prose,
de l'Écosse, remplissait l'Europe entière de ses romans historiques.
M. de Vigny les lisait comme nous; la nature un peu féminine de son
talent le portait naturellement à l'imitation. Il chercha un sujet
dans l'histoire de sa province; il le trouva dans le fils charmant,
ingrat et tragique du maréchal d'Effiat, ce Cinq-Mars tour à tour
favori de Louis XIII, rival à la fois et jouet du cardinal de
Richelieu;--son jouet et bientôt sa victime.--Le sujet était très
riche, la politique s'y mêlait à l'amour. M. de Vigny le traita en
grand maître de l'art. Treize éditions en peu d'années lui révélèrent
son immense succès. Si l'on veut en connaître tout l'intérêt, il faut
le lire en entier; si l'on veut en déguster le style, lisez seulement
les parties purement descriptives de ce bel ouvrage. Le drame, qu'on a
accusé de ne pas se rapprocher assez de l'exactitude de l'histoire
dans les scènes secondaires, n'a qu'un défaut: c'est celui du genre,
c'est celui de Walter Scott lui-même. C'est un roman; du moment où
vous quittez le terrain solide et précis de l'histoire, il ne faut pas
prétendre à y rentrer. Le roman historique est un mensonge, et le plus
dangereux de tous, puisque l'histoire ici ne sert que de faux témoin à
l'invention; c'est mentir avec vraisemblance, c'est tromper avec
autorité. Ce m'a toujours paru l'extrême danger de ce genre de
composition littéraire, inventé par Mme de Genlis, idéalisé par
Walter Scott, popularisé en France par M. de Vigny. En bonne police
littéraire, ce devrait être interdit: Dieu et les hommes n'ont pas
livré la vérité historique, héritage du genre humain, au caprice
adultère de l'imagination des hommes. C'est un texte, il est par cela
même sacré! L'excellent esprit de M. de Vigny était de sa nature
propre à comprendre cette vérité. Mais le talent a ses licences, il
les justifie en les couvrant de fleurs. Les chefs-d'oeuvre portent
avec eux leur pardon. _Cinq-Mars_ est un chef-d'oeuvre.

Lisez le début seulement du livre, cette splendide description de la
Touraine, pays paternel de l'auteur:

«Connaissez-vous cette contrée que l'on a surnommée le jardin de la
France, ce pays où l'on respire un air si pur dans les plaines
verdoyantes arrosées par un grand fleuve? Si vous avez traversé, dans
les mois d'été, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la Loire
paisible avec enchantement, vous aurez regretté de ne pouvoir
déterminer, entre les deux rives, celle où vous choisiriez votre
demeure, pour y oublier les hommes auprès d'un être aimé. Lorsque l'on
accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse de
perdre ses regards dans les riants détails de la rive droite. Des
vallons peuplés de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets,
des coteaux jaunis par les vignes, ou blanchis par les fleurs du
cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissants, des
jardins de roses d'où sort tout à coup une tour élancée, tout rappelle
la fécondité de la terre ou l'ancienneté de ses monuments, et tout
intéresse dans les oeuvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur
a été inutile: il semble que, dans leur amour d'une aussi belle
patrie, seule province de France que n'occupa jamais l'étranger, ils
n'aient pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus
léger grain de son sable. Vous croyez que cette vieille tour démolie
n'est habitée que par les oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de
vos chevaux, la tête riante d'une jeune fille sort du lierre poudreux,
blanchi sous la poussière de la grande route; si vous gravissez un
coteau hérissé de raisins, une petite fumée vous avertit tout à coup
qu'une cheminée est à vos pieds; c'est que le rocher même est habité,
et que des familles de vignerons respirent dans ses profonds
souterrains, abritées dans la nuit par la terre nourricière qu'elles
cultivent laborieusement pendant le jour. Les bons Tourangeaux sont
simples comme leur vie, doux comme l'air qu'ils respirent, et forts
comme le sol puissant qu'ils fertilisent. On ne voit sur leurs traits
bruns ni la froide immobilité du Nord, ni la vivacité grimacière du
Midi; leur visage a, comme leur caractère, quelque chose de la candeur
du vrai peuple de saint Louis; leurs cheveux châtains sont encore
longs et arrondis autour des oreilles comme les statues de pierre de
nos vieux rois; leur langage est le plus pur français, sans lenteur,
sans vitesse, sans accent; le berceau de la langue est là, près du
berceau de la monarchie.

«Mais la rive gauche de la Loire se montre plus sérieuse dans ses
aspects: ici c'est Chambord que l'on aperçoit de loin, et qui, avec
ses dômes bleus et ses petites coupoles, ressemble à une grande ville
de l'Orient; là c'est Chanteloup, suspendant au milieu de l'air son
élégante pagode. Non loin de ces palais un bâtiment plus simple attire
les yeux des voyageurs par sa position magnifique et sa masse
imposante; c'est le château de Chaumont. Construit sur la colline la
plus élevée du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec
ses hautes murailles et ses énormes tours; de longs clochers
d'ardoises les élèvent aux yeux, et donnent à l'édifice cet air de
couvent, cette forme religieuse de tous nos vieux châteaux, qui
imprime un caractère plus grave aux paysages de la plupart de nos
provinces. Des arbres noirs et touffus entourent de tous côtés cet
ancien manoir, et de loin ressemblent à ces plumes qui environnaient
le chapeau du roi Henri; un joli village s'étend au pied du mont, sur
le bord de la rivière, et l'on dirait que ses maisons blanches sortent
du sable doré; il est lié au château, qui le protége par un étroit
sentier qui circule dans le rocher; une chapelle est au milieu de la
colline; les seigneurs descendaient et les villageois montaient à son
autel: terrain d'égalité, placé comme une ville neutre entre la misère
et la grandeur, qui se sont trop souvent fait la guerre.

«Ce fut là que, dans une matinée du mois de juin 1659, la cloche du
château ayant sonné à midi, selon l'usage, le dîner de la famille qui
l'habitait, il se passa dans cette antique demeure des choses qui
n'étaient pas habituelles. Les nombreux domestiques remarquèrent
qu'en disant la prière du matin à toute la maison assemblée, la
maréchale d'Effiat avait parlé d'une voix moins assurée et les larmes
dans les yeux, qu'elle avait paru vêtue d'un deuil plus austère que de
coutume. Les gens de la maison et les Italiens de la duchesse de
Mantoue, qui s'était alors retirée momentanément à Chaumont, virent
avec surprise des préparatifs se faire tout à coup. Le vieux
domestique du maréchal d'Effiat, mort depuis six mois, avait repris
ses bottes, qu'il avait juré précédemment d'abandonner pour toujours.
Ce brave homme, nommé Granchamp, avait suivi partout le chef de la
famille dans les guerres et dans ses travaux de finances; il avait été
son écuyer dans les unes et son secrétaire dans les autres; il était
revenu d'Allemagne depuis peu de temps, apprendre à la mère et aux
enfants les détails de la mort du maréchal, dont il avait reçu les
derniers soupirs à Luzzelstein; c'était un de ces fidèles serviteurs
dont les modèles sont devenus trop rares en France, qui souffrent des
malheurs de la famille et se réjouissent de ses joies, désirent qu'il
se forme des mariages pour avoir à élever de jeunes maîtres, grondent
les enfants et quelquefois les pères, s'exposent à la mort pour eux,
les servent sans gages dans les révolutions, travaillent pour les
nourrir, et, dans les temps prospères, les suivent et disent: «Voilà
nos vignes,» en revenant au château. Il avait une figure sévère
très-remarquable, un teint fort cuivré, des cheveux gris argentés, et
dont quelques mèches, encore noires comme ses sourcils épais, lui
donnaient un air dur au premier aspect; mais un regard pacifique
adoucissait cette première impression. Cependant le son de sa voix
était rude. Il s'occupait beaucoup ce jour-là de hâter le dîner, et
commandait à tous les gens du château, vêtus de noir comme lui.

«--Allons, disait-il, dépêchez-vous de servir pendant que Germain,
Louis et Étienne vont seller leurs chevaux; M. Henry et nous, il faut
que nous soyons loin d'ici à huit heures du soir. Et vous, messieurs
les Italiens, avez-vous servi votre jeune princesse? Je gage qu'elle
est allée lire avec ses dames au bout du parc ou sur les bords de
l'eau. Elle arrive toujours après le premier service, pour faire lever
tout le monde de table.

«--Ah! mon cher Granchamp, dit à voix basse une jeune femme de chambre
qui passait et s'arrêta, ne faites pas songer à la duchesse; elle est
bien triste, et je crois qu'elle restera dans son appartement. Santa
Maria! je vous plains de voyager aujourd'hui; partir un vendredi, le
13 du mois, et le jour de Saint-Gervais et de Saint-Protais, le jour
des deux martyrs! J'ai dit mon chapelet toute la matinée pour M. de
Cinq-Mars; mais en vérité je n'ai pu m'empêcher de songer à tout ce
que je vous dis; ma maîtresse y pense aussi bien que moi, toute grande
dame qu'elle est; ainsi n'ayez pas l'air d'en rire.

«En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau à
travers la grande salle à manger, et disparut dans un corridor,
effrayée de voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du
salon.»

Et la dernière page, qui est de l'histoire, écrite par un complice
présent à l'exécution:

«.... C'est par l'une de ces imprévoyances qui empêchent
l'accomplissement des plus généreuses entreprises que nous n'avons pu
sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions dû penser que,
préparés à la mort par de longues méditations, ils refuseraient nos
secours; mais cette idée ne vint à aucun de nous; dans la
précipitation de nos mesures, nous fîmes encore la faute de nous trop
disséminer dans la foule, ce qui nous ôta le moyen de prendre une
résolution subite. J'étais placé, pour mon malheur, près de
l'échafaud, et je vis s'avancer jusqu'au pied nos malheureux amis, qui
soutenaient le pauvre abbé Quillet, destiné à voir mourir son élève,
qu'il avait vu naître. Il sanglotait et n'avait que la force de baiser
les mains des deux amis. Nous nous avançâmes tous, prêts à nous
élancer sur les gardes au signal convenu; mais je vis avec douleur
M. de Cinq-Mars jeter son chapeau loin de lui d'un air de dédain. On
avait remarqué notre mouvement, et la garde catalane fut doublée
autour de l'échafaud. Je ne pouvais plus voir; mais j'entendis
pleurer. Après les trois coups de trompette ordinaires, le greffier
criminel de Lyon, étant à cheval assez près de l'échafaud, lut l'arrêt
de mort que ni l'un ni l'autre n'écoutèrent. M. de Thou dit à M. de
Cinq-Mars:--Eh bien! cher ami, qui mourra le premier? Vous souvient-il
de saint Gervais et de saint Protais?

«--Ce sera celui que vous jugerez à propos, répondit Cinq-Mars.

«Le second confesseur, prenant la parole, dit à M. de Thou:--Vous
êtes le plus âgé.

«--Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s'adressant à M. le Grand, lui
dit:--Vous êtes le plus généreux, vous voulez bien me montrer le
chemin de la gloire du ciel?

«--Hélas! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du précipice; mais
précipitons-nous dans la mort généreusement, et nous surgirons dans la
gloire et le bonheur du ciel.

«Après quoi il l'embrassa et monta l'échafaud avec une adresse et une
légèreté merveilleuses. Il fit un tour sur l'échafaud, et considéra
haut et bas toute cette grande assemblée, d'un visage assuré et qui ne
témoignait aucune peur, et d'un maintien grave et gracieux; puis il
fit un autre tour, saluant le peuple de tous côtés, sans paraître
reconnaître aucun de nous, mais avec une face majestueuse et
charmante; puis il se mit à genoux, levant les yeux au ciel, adorant
Dieu et lui recommandant sa fin: comme il baisait le crucifix, le Père
cria au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les
bras, joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la même
demande au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne grâce à genoux devant
le bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au
ciel, et demanda au confesseur:--Mon Père, serai-je bien ainsi? Puis,
tandis que l'on coupait ses cheveux, il éleva les yeux au ciel et dit
en soupirant:--Mon Dieu, qu'est-ce que ce monde? mon Dieu, je vous
offre mon supplice en satisfaction de mes péchés!

«--Qu'attends-tu? que fais-tu là? dit-il ensuite à l'exécuteur qui
était là, et n'avait pas encore tiré son couperet d'un méchant sac
qu'il avait apporté. Son confesseur, s'étant approché, lui donna une
médaille; et lui, d'une tranquillité d'esprit incroyable, pria le Père
de tenir le crucifix devant ses yeux, qu'il ne voulut point avoir
bandés. J'aperçus les deux mains tremblantes du vieil abbé Quillet,
qui élevait le crucifix. En ce moment, une voix claire et pure comme
celle d'un ange entonna l'_Ave maris stella_. Dans le silence
universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au pied de
l'échafaud; le peuple répéta le chant sacré. M. de Cinq-Mars embrassa
plus étroitement le poteau, et je vis s'élever une hache faite à la
façon des haches d'Angleterre. Un cri effroyable du peuple, jeté de la
place, des fenêtres et des tours, m'avertit qu'elle était retombée et
que la tête avait roulé jusqu'à terre; j'eus encore la force,
heureusement, de penser à mon âme et de commencer une prière pour lui;
je la mêlai avec celle que j'entendais prononcer à haute voix par
notre malheureux et pieux ami de Thou. Je me relevai, et le vis
s'élancer sur l'échafaud avec tant de promptitude, qu'on eût dit qu'il
volait. Le Père et lui récitèrent les psaumes; il les disait avec une
ardeur de séraphin, comme si son âme eût emporté son corps vers le
ciel; puis, s'agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme celui
d'un martyr, et devint plus martyr lui-même. Je ne sais si Dieu voulut
lui accorder cette grâce; mais je vis avec horreur le bourreau,
effrayé sans doute du premier coup qu'il avait porté, le frapper sur
le haut de la tête, où le malheureux jeune homme porta la main; le
peuple poussa un long gémissement, et s'avança contre le bourreau: ce
misérable, tout troublé, lui porta un second coup, qui ne fit encore
que l'écorcher et l'abattre sur le théâtre, où l'exécuteur se roula
sur lui pour l'achever. Un événement étrange effrayait le peuple
autant que l'horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de
Cinq-Mars, tenant son cheval comme à un convoi funèbre, s'était
arrêté au pied de l'échafaud, et, semblable à un homme paralysé,
regarda son maître jusqu'à la fin, puis tout à coup, comme frappé de
la même hache, tomba mort sous le coup qui avait fait tomber la tête.

«Je vous écris ces tristes détails à bord d'une galère de Gênes, où
Fontrailles, Gondi, d'Entraigues, Beauvau, du Lude, moi et tous les
conjurés, sommes retirés. Nous allons en Angleterre attendre que le
temps ait délivré la France du tyran que nous n'avons pu détruire.
J'abandonne pour toujours le service du lâche prince qui nous a
trahis.»


XIII.

_Stello_ avait paru; quelque chose qui rappelait Sterne, inconséquent,
décousu, fragmentaire, doux, fort, sensible, ému et plaisant tour à
tour; livre multicolore où perçait la philosophie stoïque à travers
la raillerie gauloise. Le succès en fut remarquable et dure encore
parmi les sectaires de ce bon coeur et de ce beau génie. Mais cela
n'atteignait pas la foule, c'était encore un volume d'élite: il
fallait à M. de Vigny descendre à cette foule pour remonter. Il songea
au théâtre.

Il y songeait. Mais la révolution de 1830, qu'il vit avec déplaisir et
qui lui enlevait le roi de sa jeunesse et les salons de sa gloire
naissante, le confirma dans l'idée d'écrire pour ce public anonyme qui
ne donne pas la gloire, mais l'engouement. Il écrivit le drame
révolutionnaire ou plutôt socialiste de _Chatterton_. Voici comment,
dans le secret de son amour-propre, il le jugea lui-même le jour où il
déposa la plume encore humide et chaude qui venait de l'écrire.


DERNIÈRE NUIT DE TRAVAIL

DU 29 AU 30 JUIN 1834.

                                                 Ceci est la question.

«Je viens d'achever cet ouvrage austère dans le silence d'un travail
de dix-sept nuits. Les bruits de chaque jour l'interrompaient à
peine, et, sans s'arrêter, les paroles ont coulé dans le moule
qu'avait creusé ma pensée.

«À présent que l'ouvrage est accompli, frémissant encore des
souffrances qu'il m'a causées, et dans un recueillement aussi saint
que la prière, je le considère avec tristesse, et je me demande s'il
sera inutile, ou s'il sera écouté des hommes.--Mon âme s'effraye pour
eux en considérant combien il faut de temps à la plus simple idée d'un
seul pour pénétrer dans le coeur de tous.

«Déjà, depuis deux années, j'ai dit par la bouche de _Stello_ ce que
je vais répéter bientôt par celle de _Chatterton_, et quel bien ai-je
fait? Beaucoup ont lu ce livre et l'ont aimé comme livre, mais peu de
coeurs, hélas! en ont été changés.

«Les étrangers ont bien voulu en traduire les mots par les mots de
leur langue, et leurs pays m'ont ainsi prêté l'oreille. Parmi les
hommes qui m'ont écouté, les uns ont applaudi la composition des trois
drames suspendus à un même principe, comme trois tableaux à un même
support; les autres ont approuvé la manière dont se nouent les
arguments aux preuves, les règles aux exemples, les corollaires aux
propositions; quelques-uns se sont attachés particulièrement à
considérer les pages où se pressent les idées laconiques, serrées
comme les combattants d'une épaisse phalange; d'autres ont souri à la
vue des couleurs chatoyantes ou sombres du style; mais les coeurs
ont-ils été attendris?--Rien ne me le prouve. L'endurcissement ne
s'amollit point tout à coup par un livre. Il fallait Dieu lui-même
pour ce prodige. Le plus grand nombre a dit en jetant ce livre:
Cette idée pouvait en effet se défendre. Voilà qui est un assez bon
plaidoyer!--Mais la cause, ô grand Dieu! la cause pendante à votre
tribunal, ils n'y ont plus pensé!

«La cause? c'est le martyre perpétuel et la perpétuelle immolation du
Poëte.--La cause? c'est le droit qu'il aurait de vivre.--La cause?
c'est le pain qu'on ne lui donne pas.--La cause? c'est la mort qu'il
est forcé de se donner.

«D'où vient ce qui se passe? Vous ne cessez de vanter l'intelligence,
et vous tuez les plus intelligents. Vous les tuez, en leur refusant le
pouvoir de vivre selon les conditions de leur nature.--On croirait, à
vous voir en faire si bon marché, que c'est une chose commune qu'un
Poëte.--Songez donc que lorsqu'une nation en a deux en dix siècles,
elle se trouve heureuse et s'enorgueillit. Il y a tel peuple qui n'en
a pas un, et n'en aura jamais. D'où vient donc ce qui se passe?
Pourquoi tant d'astres éteints dès qu'ils commençaient à poindre?
C'est que vous ne savez pas ce que c'est qu'un Poëte, et vous n'y
pensez pas.

  Auras-tu donc toujours des yeux pour ne pas voir,
  Jérusalem!

«Trois sortes d'hommes, qu'il ne faut pas confondre, agissent sur les
sociétés par les travaux de la pensée, mais se remuent dans des
régions qui me semblent éternellement séparées.

«L'homme habile aux choses de la vie, et toujours apprécié, se voit,
parmi nous, à chaque pas. Il est convenable à tout et convenable en
tout. Il a une souplesse et une facilité qui tiennent du prodige. Il
fait justement ce qu'il a résolu de faire, et dit proprement et
nettement ce qu'il veut dire. Rien n'empêche que sa vie soit prudente
et compassée comme ses travaux. Il a l'esprit libre, frais et dispos,
toujours présent et prêt à la riposte. Dépourvu d'émotions réelles, il
renvoie promptement la balle élastique des bons mots. Il écrit les
affaires comme la littérature, et rédige la littérature comme les
affaires. Il peut s'exercer indifféremment à l'oeuvre d'art et à la
critique, prenant dans l'une la forme à la mode, dans l'autre la
dissertation sentencieuse. Il sait le nombre de paroles que l'on peut
réunir pour faire les apparences de la passion, de la mélancolie, de
la gravité, de l'érudition et de l'enthousiasme. Mais il n'a que de
froides velléités de ces choses, et les devine plus qu'il ne les sent;
il les respire de loin comme de vagues odeurs de fleurs inconnues. Il
sait la place du mot et du sentiment, et les chiffrerait au besoin. Il
se fait le langage des genres, comme on se fait le masque des visages.
Il peut écrire la comédie et l'oraison funèbre, le roman et
l'histoire, l'épître et la tragédie, le couplet et le discours
politique. Il monte de la grammaire à l'oeuvre, au lieu de descendre
de l'inspiration au style; il sait façonner tout dans un goût vulgaire
et joli, et peut tout ciseler avec agrément, jusqu'à l'éloquence de
la passion.--C'est l'HOMME DE LETTRES.

«Cet homme est toujours aimé, toujours compris, toujours en vue; comme
il est léger et ne pèse à personne, il est porté dans tous les bras où
il veut aller; c'est l'aimable roi du moment, tel que le dix-huitième
siècle en a tant couronnés.--Cet homme n'a nul besoin de pitié.

«Au-dessus de lui est un homme d'une nature plus forte et meilleure.
Une conviction profonde et grave est la source où il puise ses oeuvres
et les répand à larges flots sur un sol dur et souvent ingrat. Il a
médité dans la retraite sa philosophie entière; il la voit toute d'un
coup d'oeil: il la tient dans sa main comme une chaîne, et peut dire à
quelle pensée il va suspendre son premier anneau, à laquelle aboutira
le dernier, et quelles oeuvres pourront s'attacher à tous les autres
dans l'avenir. Sa mémoire est riche, exacte et presque infaillible;
son jugement est sain, exempt de troubles autres que ceux qu'il
cherche, de passions autres que ses colères contenues; il est studieux
et calme. Son génie, c'est l'attention portée au degré le plus élevé,
c'est le bon sens à sa plus magnifique expression. Son langage est
juste, net, franc, grand dans son allure et vigoureux dans ses coups.
Il a surtout besoin d'ordre et de clarté, ayant toujours en vue le
peuple auquel il parle, et la voie où il conduit ceux qui croient en
lui. L'ardeur d'un combat perpétuel enflamme sa vie et ses écrits. Son
coeur a de grandes révoltes et des haines larges et sublimes qui le
rongent en secret, mais que domine et dissimule son exacte raison.
Après tout, il marche le pas qu'il veut, sait jeter des semences à une
grande profondeur, et attendre qu'elles aient germé, dans une
immobilité effrayante. Il est maître de lui et de beaucoup d'âmes
qu'il entraîne du nord au sud, selon son bon vouloir; il tient un
peuple dans sa main, et l'opinion qu'on a de lui le tient dans le
respect de lui-même, et l'oblige à surveiller sa vie.--C'est le
véritable, LE GRAND ÉCRIVAIN.

«Celui-là n'est pas malheureux; il a ce qu'il a voulu avoir; il sera
toujours combattu, mais avec des armes courtoises; et quand il donnera
des armistices à ses ennemis, il recevra les hommages des deux camps.
Vainqueur ou vaincu, son front est couronné.--Il n'a nul besoin de
votre pitié.

«Mais il est une autre sorte de nature, nature plus passionnée, plus
pure et plus rare. Celui qui vient d'elle est inhabile à tout ce qui
n'est pas l'oeuvre divine, et vient au monde à de rares intervalles,
heureusement pour lui, malheureusement pour l'espèce humaine. Il y
vient pour être à charge aux autres, quand il appartient
complétement à cette race exquise et puissante qui fut celle des
grands hommes inspirés.--L'émotion est née avec lui si profonde et
si intime, qu'elle l'a plongé, dès l'enfance, dans des extases
involontaires, dans des rêveries interminables, dans des inventions
infinies. L'imagination le possède par-dessus tout. Puissamment
construite, son âme retient et juge toute chose avec une large
mémoire et un sens droit et pénétrant; mais l'imagination emporte
ses facultés vers le ciel aussi irrésistiblement que le ballon
enlève la nacelle. Au moindre choc elle part, au plus petit souffle
elle vole et ne cesse d'errer dans l'espace qui n'a pas de routes
humaines. Fuite sublime vers des mondes inconnus, vous devenez
l'habitude invincible de son âme! Dès lors, plus de rapports avec
les hommes qui ne soient altérés et rompus sur quelques points. Sa
sensibilité est devenue trop vive; ce qui ne fait qu'effleurer les
autres le blesse jusqu'au sang; les affections et les tendresses de
sa vie sont écrasantes et disproportionnées; ses enthousiasmes
excessifs l'égarent; ses sympathies sont trop vraies; ceux qu'il
plaint souffrent moins que lui, et il se meurt des peines des
autres. Les dégoûts, les froissements et les résistances de la
société humaine le jettent dans des abattements profonds, dans de
noires indignations, dans des désolations insurmontables, parce
qu'il comprend tout trop complétement et trop profondément, et parce
que son oeil va droit aux causes qu'il déplore ou dédaigne, quand
d'autres yeux s'arrêtent à l'effet qu'ils combattent. De la sorte,
il se tait, s'éloigne, se retourne sur lui-même et s'y enferme comme
dans un cachot. Là, dans l'intérieur de sa tête brûlée, se forme et
s'accroît quelque chose de pareil à un volcan. Le feu couve
sourdement et lentement dans ce cratère, et laisse échapper ses
laves harmonieuses, qui d'elles-mêmes sont jetées dans la divine
forme des vers. Mais le jour de l'éruption, le sait-il? On dirait
qu'il assiste en étranger à ce qui se passe en lui-même, tant cela
est imprévu et céleste! Il marche consumé par des ardeurs secrètes
et des langueurs inexplicables. Il va comme un malade et ne sait où
il va; il s'égare trois jours, sans savoir où il s'est traîné, comme
fit jadis celui qu'aime le mieux la France; il a besoin de _ne rien
faire_, pour faire quelque chose en son art. Il faut qu'il ne fasse
rien d'utile et de journalier pour avoir le temps d'écouter les
accords qui se forment lentement dans son âme, et que le bruit
grossier d'un travail positif et régulier interrompt et fait
infailliblement évanouir.--C'est LE POËTE.--Celui-là est retranché
dès qu'il se montre: toutes vos larmes, toute votre pitié pour lui!

«Pardonnez-lui et sauvez-le. Cherchez et trouvez pour lui une vie
assurée, car à lui seul il ne saura trouver que la mort!--C'est dans
la première jeunesse qu'il sent sa force naître, qu'il pressent
l'avenir de son génie, qu'il étreint d'un amour immense l'humanité et
la nature, et c'est alors qu'on se défie de lui et qu'on le repousse.

«Il crie à la multitude: C'est à vous que je parle, faites que je
vive! Et la multitude ne l'entend pas; elle répond: Je ne te comprends
point! Et elle a raison.

«Car son langage choisi n'est compris que d'un très-petit nombre
d'hommes choisi lui-même. Il leur crie: Écoutez-moi, et faites que je
vive! Mais les uns sont enivrés de leurs propres oeuvres, les autres
sont dédaigneux et veulent dans l'enfant la perfection de l'homme, la
plupart sont distraits et indifférents, tous sont impuissants à faire
le bien. Ils répondent: Nous ne pouvons rien! Et ils ont raison.

«--Il crie au pouvoir: Écoutez-moi, et faites que je ne meure pas.
Mais le pouvoir déclare qu'il ne protége que les intérêts positifs, et
qu'il est étranger à l'intelligence, dont il a ombrage; et cela
hautement déclaré et imprimé, il répond: Que ferais-je de vous? Et il
a raison. Tout le monde a raison contre lui. Et lui, a-t-il tort?--Que
faut-il qu'il fasse? Je ne sais; mais voici ce qu'il peut faire.

«Il peut, s'il a de la force, se faire soldat, et passer sa vie sous
les armes; une vie agitée, grossière, où l'activité physique _tuera_
l'activité morale. Il peut, s'il en a la patience, se condamner aux
travaux du chiffre, où le calcul _tuera_ l'illusion. Il peut encore,
si son coeur ne se soulève pas trop violemment, courber et amoindrir
sa pensée, et cesser de chanter pour écrire. Il peut être Homme de
lettres, ou mieux encore; si la philosophie vient à son aide, et s'il
peut se dompter, il deviendra utile et grand écrivain; mais à la
longue, le jugement aura _tué_ l'imagination, et avec elle, hélas! le
vrai Poëme qu'elle portait dans son sein.

«Dans tous les cas il _tuera_ une partie de lui-même; mais, pour ces
demi-suicides, pour ces immenses résignations, il faut encore une
force rare. Si elle ne lui a pas été donnée, cette force, ou si les
occasions de l'employer ne se trouvent pas sur sa route, et lui
manquent, même pour s'immoler; si, plongé dans cette lente destruction
de lui-même, il ne s'y peut tenir, quel parti prendre?

«Celui que prit Chatterton: se tuer tout entier; il reste peu à faire.

«Le voilà donc criminel! criminel devant Dieu et les hommes. Car LE
SUICIDE EST UN CRIME RELIGIEUX ET SOCIAL. Qui veut le nier? qui pense
à dire autre chose?--C'est ma conviction, comme c'est, je crois, celle
de tout le monde. Voilà qui est bien entendu.--Le devoir et la raison
le disent. Il ne s'agit que de savoir si le désespoir n'est pas
quelque chose d'un peu plus fort que la raison et le devoir.

«Certes, on trouverait des choses bien sages à dire à Roméo sur la
tombe de Juliette, mais le malheur est que personne n'oserait ouvrir
la bouche pour les prononcer devant une telle douleur. Songez à ceci!
la Raison est une puissance froide et lente qui nous lie peu à peu par
les idées qu'elle apporte l'une après l'autre, comme les liens
subtils, déliés et innombrables de Gulliver; elle persuade, elle
impose quand le cours ordinaire des jours n'est que peu troublé; mais
le Désespoir véritable est une puissance dévorante, irrésistible, hors
des raisonnements, et qui commence par tuer la pensée d'un seul coup.
Le Désespoir n'est pas une idée; c'est une chose, une chose qui
torture, qui serre et qui broie le coeur d'un homme comme une
tenaille, jusqu'à ce qu'il soit fou et se jette dans la mort comme
dans les bras d'une mère.

«Est-ce lui qui est coupable, dites-le-moi? ou bien est-ce la
société, qui le traque ainsi jusqu'au bout?

«Examinons ceci; on peut trouver que c'en est la peine.

«Il y a un jeu atroce, commun aux enfants du Midi; tout le monde le
sait. On forme un cercle de charbons ardents; on saisit un scorpion
avec des pinces et on le pose au centre. Il demeure d'abord immobile
jusqu'à ce que la chaleur le brûle; alors il s'effraye et s'agite. On
rit. Il se décide vite, marche droit à la flamme, et tente
courageusement de se frayer une route à travers les charbons; mais la
douleur est excessive, il se retire. On rit. Il fait lentement le tour
du cercle et cherche partout un passage impossible. Alors il revient
au centre et rentre dans sa première mais plus sombre immobilité.
Enfin, il prend son parti, retourne contre lui-même son dard
empoisonné, et tombe mort sur-le-champ. On rit plus fort que jamais.

«C'est lui sans doute qui est cruel et coupable, et ces enfants sont
bons et innocents!

«Quand un homme meurt de cette manière, est-il donc suicide? C'est la
société qui le jette dans le brasier.

«Je le répète, la religion et la raison, idées sublimes, sont des
idées cependant, et il y a telle cause de désespoir extrême qui tue
les idées d'abord et l'homme ensuite: la faim, par exemple.--J'espère
être assez positif. Ceci n'est pas de l'idéologie.

«Il me sera donc permis peut-être de dire timidement qu'il serait bon
de ne pas laisser un homme arriver jusqu'à ce degré de désespoir.

«Je ne demande à la société que ce qu'elle peut faire. Je ne la
prierai point d'empêcher les peines de coeur et les infortunes
idéales, de faire que Werther et Saint-Preux n'aiment ni Charlotte ni
Julie d'Étanges; je ne la prierai pas d'empêcher qu'un riche
désoeuvré, roué et blasé, ne quitte la vie par dégoût de lui-même et
des autres. Il y a, je le sais, mille idées de désolation auxquelles
on ne peut rien.--Raison de plus, ce me semble, pour penser à celles
auxquelles on peut quelque chose.

«L'infirmité de l'inspiration est peut-être ridicule et malséante; je
le veux. Mais on pourrait ne pas laisser mourir cette sorte de
malades. Ils sont toujours peu nombreux, et je ne puis me refuser à
croire qu'ils ont quelque valeur, puisque l'humanité est unanime sur
leur grandeur, et les déclare immortels sur quelques vers: quand ils
sont morts, il est vrai.

«Je sais bien que la rareté même de ces hommes inspirés et malheureux
semblera prouver contre ce que j'ai écrit.--Sans doute, l'ébauche
imparfaite que j'ai tentée de ces natures divines ne peut retracer que
quelques traits des grandes figures du passé. On dira que les
symptômes du génie se montrent sans enfantement ou ne produisent que
des oeuvres avortées; que tout homme jeune et rêveur n'est pas poëte
pour cela; que des essais ne sont pas des preuves; que quelques vers
ne donnent pas des droits.--Et qu'en savons-nous? Qui donc nous donne
à nous-mêmes le droit d'étouffer le gland en disant qu'il ne sera pas
chêne?

«Je dis, moi, que quelques vers suffiraient à les faire reconnaître de
leur vivant, si l'on savait y regarder. Qui ne dit à présent qu'il eût
donné tout au moins une pension alimentaire à André Chénier sur l'ode
de _la Jeune Captive_ seulement, et l'eût déclaré poëte sur les trente
vers de _Myrto_? Mais je suis assuré que, durant sa vie (et il n'y a
pas longtemps de cela), on ne pensait pas ainsi; car il disait:

  Las du mépris des sots qui suit la pauvreté,
  Je regarde la tombe, asile souhaité.

«Jean La Fontaine a gravé pour vous d'avance sur sa pierre avec son
insouciance désespérée:

  Jean s'en alla comme il était venu,
  Mangeant son fonds avec son revenu.

«Mais, sans ce _fonds_, qu'eût-il fait? à quoi, s'il vous plaît,
_était-il bon_? Il vous le dit: à dormir et ne rien faire. Il fût
infailliblement mort de faim.

«Les beaux vers, il faut dire le mot, sont une marchandise qui ne
plaît pas au commun des hommes. Or la multitude seule multiplie le
salaire; et, dans les plus belles des nations, la multitude ne cesse
qu'à la longue d'être _commune_ dans ses goûts et d'aimer ce qui est
_commun_. Elle ne peut arriver qu'après une lente instruction donnée
par les esprits d'élite; et, en attendant, elle écrase sous tous ses
pieds les talents naissants, dont elle n'entend même pas les cris de
détresse.

«Eh! n'entendez-vous pas le bruit des pistolets solitaires? Leur
explosion est bien plus éloquente que ma faible voix. N'entendez-vous
pas ces jeunes désespérés qui demandent le pain quotidien, et dont
personne ne paye le travail? Eh quoi! les nations manquent-elles à ce
point de superflu? Ne prendrons-nous pas, sur les palais et les
milliards que nous donnons, une mansarde et un pain pour ceux qui
tentent sans cesse d'idéaliser leur nation malgré elle? Cesserons-nous
de leur dire: Désespère et meurs; _despair and die_?--C'est au
législateur à guérir cette plaie, l'une des plus vives et des plus
profondes de notre corps social; c'est à lui qu'il appartient de
réaliser dans le présent une partie des jugements meilleurs de
l'avenir, en assurant quelques années d'existence seulement à tout
homme qui aurait donné un seul gage du talent divin. Il ne lui faut
que deux choses: la vie et la rêverie; le PAIN et le TEMPS.

       *       *       *       *       *

«Voilà le sentiment et le voeu qui m'a fait écrire ce drame; je ne
descendrai pas de cette question à celle de la forme d'art que j'ai
créée. La vanité la plus vaine est peut-être celle des théâtres
littéraires. Je ne cesse de m'étonner qu'il y ait eu des hommes qui
aient pu croire de bonne foi, durant un jour entier, à la durée des
règles qu'ils écrivaient. Une idée vient au monde tout armée, comme
Minerve; elle revêt en naissant la seule armure qui lui convienne et
qui doive dans l'avenir être sa forme durable: l'une, aujourd'hui,
aura un vêtement composé de mille pièces; l'autre, demain, un vêtement
simple. Si elle paraît belle à tous, on se hâte de calquer sa forme et
de prendre sa mesure; les rhéteurs notent ses dimensions pour qu'à
l'avenir on en taille de semblables. Soin puéril!--Il n'y a ni maître
ni école en poésie; le seul maître, c'est celui qui daigne faire
descendre dans l'homme l'émotion féconde, et faire sortir les idées de
nos fronts, qui en sont brisés quelquefois.

«Puisse cette forme ne pas être renversée par l'assemblée qui la
jugera dans six mois! avec elle périrait un plaidoyer en faveur de
quelques infortunés inconnus; mais je crois trop pour craindre
beaucoup.--Je crois surtout à l'avenir et au besoin universel de
choses sérieuses; maintenant que l'amusement des yeux par des
surprises enfantines fait sourire tout le monde au milieu même de ses
grandes aventures, c'est, ce me semble, le temps du DRAME DE LA
PENSÉE.

«Une idée qui est l'examen de l'âme devait avoir dans sa forme l'unité
la plus complète, la simplicité la plus sévère. S'il existait une
intrigue moins compliquée que celle-ci, je la choisirais. L'action
matérielle est assez peu de chose pourtant. Je ne crois pas que
personne la réduise à une plus simple expression que moi-même je ne
vais le faire:--C'est l'histoire d'un homme qui a écrit une lettre le
matin, et qui attend la réponse jusqu'au soir; elle arrive, et le
tue.--Mais ici l'action morale est tout. L'action est dans cette âme
livrée à de noires tempêtes; elle est dans les coeurs de cette jeune
femme et de ce vieillard qui assistent à la tourmente, cherchant en
vain à retarder le naufrage, et luttent contre un ciel et une mer si
terribles que le bien est impuissant, et entraîné lui-même dans le
désastre inévitable.

«J'ai voulu montrer l'homme spiritualiste étouffé par une société
matérialiste, où le calculateur avare exploite sans pitié
l'intelligence et le travail. Je n'ai point prétendu justifier les
actes désespérés des malheureux, mais protester contre l'indifférence
qui les y contraint. Peut-on frapper trop fort sur l'indifférence si
difficile à éveiller, sur la distraction si difficile à fixer? Y
a-t-il un autre moyen de toucher la société que de lui montrer la
torture de ses victimes?

«Le Poëte était tout pour moi; Chatterton n'était qu'un nom d'homme,
et je viens d'écarter à dessein des faits exacts de sa vie pour ne
prendre de sa destinée que ce qui la rend un exemple à jamais
déplorable d'une noble misère.

«Toi que tes compatriotes appellent aujourd'hui _merveilleux enfant_!
que tu aies été juste ou non, tu as été malheureux; j'en suis certain,
et cela me suffit.--Âme désolée, pauvre âme de dix-huit ans!
pardonne-moi de prendre pour symbole le nom que tu portais sur la
terre, et de tenter le bien en ton nom.»

                                          Écrit du 20 au 30 juin 1834.


XIV.

Or nous, à notre tour, examinons la pensée de l'oeuvre et l'idée
elle-même.

Il y avait à Londres, peu d'années avant la révolution, un jeune homme
d'une méchante nature, d'une profonde immoralité, et d'une immoralité
naturelle qui s'appelle ingratitude; il annonçait de plus un certain
talent d'écrivain et de poëte. Il s'appelait Chatterton. Lisez les
mémoires du temps, vous verrez sa conduite. Nous n'avons heureusement
pas en France de nature aussi perverse (le crime en dehors), mais il y
a des cas où le vice vaut le crime. Il cherche des bienfaiteurs, il en
trouve et il écrit contre eux. Enfin, discrédité par son odieux
renversement de coeur et d'esprit, il finit par s'adresser à un riche
bourgeois de la Cité, qui lui offre une place de valet de chambre dans
sa maison avec de bons appointements. L'offre était sincère,
Chatterton s'indigne; son orgueil se révolte contre la servilité
apparente d'un emploi qui exige fidélité, attachement et vertu. Il
prend cette offre pour une insulte; il rentre humilié chez lui, et se
brûle la cervelle d'un coup de pistolet pour se punir de ses fautes et
pour se venger par le suicide d'une société qui ne veut pas le
privilégier sur ses semblables, et qui exige non-seulement des
services, mais de l'honneur dans tous ceux qu'elle fait vivre. Ce coup
de pistolet retentit comme une accusation contre le monde. On remonte
à la cause, on trouve au fond l'orgueil d'un grand homme dans l'âme
d'un misérable. Le rideau tombé, les actes se dévoilent, ils font
horreur aux bons sentiments; mais comme l'Angleterre, pays de la
liberté individuelle et audacieuse, est en même temps le pays du
paradoxe, une partie de l'opinion des jeunes gens et des femmes se
laisse prendre à l'amorce du coup de pistolet et fait de Chatterton un
martyr de génie et de vertu. Martyr de génie! il n'y a qu'à lire ses
vers. Martyr de vertu! il n'y a qu'à lire sa vie.

C'est l'anathème de la prétention.


XV.

M. de Vigny, cependant, ébranlé par les secousses de la révolution qui
vient d'éclater, à son insu possédé par la haine féodale contre ceux
qui viennent d'expulser son roi et dont il est heureux de se venger,
prend en main la cause de ce coupable et malheureux Chatterton, le
compose comme la cause d'un poëte et d'un homme _incompris_, et en
fait un dangereux chef-d'oeuvre, un manifeste socialiste touchant,
contre le sens commun et contre la société de droit et de devoir
commun aussi. Mais il le compose avec génie. Voyons ce génie, et, tout
en blâmant l'auteur, étudions l'ouvrage; et, si nous ne connaissions
pas Chatterton, voyons si nous n'aurions pas pleuré!



CHATTERTON.

ACTE PREMIER.


La scène représente un vaste appartement; arrière-boutique opulente et
confortable de la maison de John Bell. À gauche du spectateur, une
cheminée pleine de charbon de terre allumé. À droite, la porte de la
chambre à coucher de Kitty Bell. Au fond, une grande porte vitrée: à
travers les petits carreaux on aperçoit une riche boutique; un grand
escalier tournant conduit à plusieurs portes étroites et sombres,
parmi lesquelles se trouve la porte de la petite chambre de
Chatterton.

Le Quaker lit dans un coin de la chambre, à gauche du spectateur. À
droite est assise Kitty Bell; à ses pieds un enfant assis sur un
tabouret; une jeune fille debout à côté d'elle.


SCÈNE PREMIÈRE.

LE QUAKER, KITTY BELL, RACHEL.


KITTY BELL, =à sa fille, qui montre un livre à son frère.=

Il me semble que j'entends parler monsieur; ne faites pas de bruit,
enfants.

=Au Quaker.=

Ne pensez-vous pas qu'il arrive quelque chose?

=Le Quaker hausse les épaules.=

Mon Dieu! votre père est en colère! certainement, il est fort en
colère; je l'entends bien au son de sa voix.--Ne jouez pas, je vous en
prie, Rachel.

=Elle laisse tomber son ouvrage et écoute.=

Il me semble qu'il s'apaise, n'est-ce pas, monsieur?

=Le Quaker fait signe que oui, et continue sa lecture.=

N'essayez pas ce petit collier, Rachel; ce sont des vanités du monde
que nous ne devons pas même toucher.--Mais qui donc vous a donné ce
livre-là? C'est une Bible; qui vous l'a donnée, s'il vous plaît? Je
suis sûre que c'est le jeune monsieur qui demeure ici depuis trois
mois.


RACHEL.

Oui, maman.


KITTY BELL.

Oh! mon Dieu! qu'a-t-elle fait là!--Je vous ai défendu de rien
accepter, ma fille, et rien surtout de ce pauvre jeune homme.--Quand
donc l'avez-vous vu, mon enfant? Je sais que vous êtes allée ce matin,
avec votre frère, l'embrasser dans sa chambre. Pourquoi êtes-vous
entrés chez lui, mes enfants? C'est bien mal!

=Elle les embrasse.=

Je suis certaine qu'il écrivait encore, car depuis hier au soir sa
lampe brûlait toujours.


RACHEL.

Oui, et il pleurait.


KITTY BELL.

Il pleurait! Allons, taisez-vous! ne parlez de cela à personne; vous
irez rendre ce livre à M. Tom quand il vous appellera; mais ne le
dérangez jamais, et ne recevez de lui aucun présent. Vous voyez que,
depuis trois mois qu'il loge ici, je ne lui ai même pas parlé une
fois, et vous avez accepté quelque chose, un livre. Ce n'est pas
bien.--Allez... allez embrasser le bon quaker.--Allez, c'est bien le
meilleur ami que Dieu nous ait donné.

=Les enfants courent s'asseoir sur les genoux du Quaker.=


LE QUAKER.

Venez sur mes genoux tous deux, et écoutez-moi bien.--Vous allez dire
à votre bonne petite mère que son coeur est simple, pur et
véritablement chrétien; mais qu'elle est plus enfant que vous dans sa
conduite, qu'elle n'a pas assez réfléchi à ce qu'elle vient de vous
ordonner, et que je la prie de considérer que rendre à un malheureux
le cadeau qu'il a fait, c'est l'humilier et lui faire mesurer toute sa
misère.


KITTY BELL =s'élance de sa place.=

Oh! il a raison! il a mille fois raison!--Donnez, donnez-moi ce livre,
Rachel.--Il faut le garder, ma fille! le garder toute la vie.--Ta mère
s'est trompée.--Notre ami a toujours raison.


LE QUAKER, =ému et lui baisant la main.=

Ah! Kitty Bell! Kitty Bell! âme simple et tourmentée!--Ne dis point
cela de moi.--Il n'y a pas de sagesse humaine.--Tu le vois bien, si
j'avais raison au fond, j'ai eu tort dans la forme.--Devais-je avertir
les enfants de l'erreur légère de leur mère?--Il n'y a pas, ô Kitty
Bell, il n'y a pas si belle pensée à laquelle ne soit supérieur un des
élans de ton coeur chaleureux, un des soupirs de ton âme tendre et
modeste.

=On entend une voix tonnante.=


KITTY BELL, =effrayée.=

Oh! mon Dieu! encore en colère.--La voix de leur père me répond là!

=Elle porte la main à son coeur.=

Je ne puis plus respirer.--Cette voix me brise le coeur.--Que lui
a-t-on fait? encore une colère comme hier au soir.

=Elle tombe sur un fauteuil.=

J'ai besoin d'être assise.--N'est-ce pas comme un orage qui vient? et
tous les orages tombent sur mon pauvre coeur.


LE QUAKER.

Ah! je sais ce qui monte à la tête de votre seigneur et maître: c'est
une querelle avec les ouvriers de sa fabrique.--Ils viennent de lui
envoyer, de Norton à Londres, une députation pour demander la grâce
d'un de leurs compagnons. Les pauvres gens ont fait bien vainement une
lieue à pied!--Retirez-vous tous les trois... vous êtes inutiles
ici.--Cet homme-là vous tuera... c'est une espèce de vautour qui
écrase sa couvée.

=Kitty Bell sort, la main sur son coeur, en s'appuyant sur la tête de
son fils, qu'elle emmène avec Rachel.=


SCÈNE II.

LE QUAKER, JOHN BELL, UN GROUPE D'OUVRIERS.


LE QUAKER, =seul, regardant arriver John Bell.=

Le voilà en fureur... Voilà l'homme riche, le spéculateur heureux;
voilà l'égoïste par excellence, le juste selon la loi.


JOHN BELL, =vingt ouvriers le suivent en silence et s'arrêtent contre
la porte.=

=Aux ouvriers, avec colère.=

Non, non, non, non!--Vous travaillerez davantage, voilà tout.


UN OUVRIER, =à ses camarades.=

Et vous gagnerez moins, voilà tout.


JOHN BELL.

Si je savais qui a répondu cela, je le chasserais sur-le-champ comme
l'autre.


LE QUAKER.

Bien dit, John Bell! tu es beau précisément comme un monarque au
milieu de ses sujets.


JOHN BELL.

Comme vous êtes quaker, je ne vous écoute pas, vous; mais si je savais
lequel de ceux-là vient de parler! Ah!... l'homme sans foi que celui
qui a dit cette parole! Ne m'avez-vous pas tous vu compagnon parmi
vous? Comment suis-je arrivé au bien-être que l'on me voit? Ai-je
acheté tout d'un coup toutes les maisons de Norton avec sa fabrique?
Si j'en suis le seul maître à présent, n'ai-je pas donné l'exemple du
travail et de l'économie? N'est-ce pas en plaçant les produits de ma
journée que j'ai nourri mon année? Me suis-je montré paresseux ou
prodigue dans ma conduite?--Que chacun agisse ainsi, et il deviendra
aussi riche que moi. Les machines diminuent votre salaire, mais elles
augmentent le mien; j'en suis très-fâché pour vous, mais très-content
pour moi. Si les machines vous appartenaient, je trouverais très-bon
que leur production vous appartînt; mais j'ai acheté les mécaniques
avec l'argent que mes bras ont gagné: faites de même, soyez laborieux,
et surtout économes.--Rappelez-vous bien ce sage proverbe de nos
pères: _Gardons bien les sous, les schellings se gardent eux-mêmes._
Et à présent, qu'on ne me parle plus de Tobie; il est chassé pour
toujours. Retirez-vous sans rien dire, parce que le premier qui
parlera sera chassé, comme lui, de la fabrique, et n'aura ni pain, ni
logement, ni travail dans le village.

=Ils sortent.=


LE QUAKER.

Courage, ami! je n'ai jamais entendu au parlement un raisonnement plus
sain que le tien.


JOHN BELL =revient encore irrité et s'essuyant le visage.=

Et vous, ne profitez pas de ce que vous êtes quaker pour troubler
tout, partout où vous êtes.--Vous parlez rarement, mais vous devriez
ne parler jamais.--Vous jetez au milieu des actions des paroles qui
sont comme des coups de couteau.


LE QUAKER.

Ce n'est que du bon sens, maître John; et quand les hommes sont fous,
cela leur fait mal à la tête. Mais je n'en ai pas de remords;
l'impression d'un mot vrai ne dure pas plus que le temps de le dire;
c'est l'affaire d'un moment.


JOHN BELL.

Ce n'est pas là mon idée: vous savez que j'aime assez à raisonner avec
vous sur la politique; mais vous mesurez tout à votre toise, et vous
avez tort. La secte de vos quakers est déjà une exception dans la
chrétienté, et vous êtes vous-même une exception parmi les
quakers.--Vous avez partagé tous vos biens entre vos neveux; vous ne
possédez plus rien qu'une chétive subsistance, et vous achevez votre
vie dans l'immobilité et la méditation.--Cela vous convient, je le
veux; mais ce que je ne veux pas, c'est que, dans ma maison, vous
veniez, en public, autoriser mes inférieurs à l'insolence.


LE QUAKER.

Eh! que te fait, je te prie, leur insolence? Le bêlement de tes
moutons t'a-t-il jamais empêché de les tondre et de les manger?--Y
a-t-il un seul de ces hommes dont tu ne puisses vendre le lit? Y
a-t-il dans le bourg de Norton une seule famille qui n'envoie ses
petits garçons et ses filles tousser et pâlir en travaillant tes
laines? Quelle maison ne t'appartient pas et n'est chèrement louée par
toi? Quelle minute de leur existence ne t'est pas donnée? Quelle
goutte de sueur ne te rapporte un schelling? La terre de Norton, avec
les maisons et les familles, est portée dans ta main comme le globe
dans la main de Charlemagne.--Tu es le baron absolu de ta fabrique
féodale.


JOHN BELL.

C'est vrai, mais c'est juste.--La terre est à moi, parce que je l'ai
achetée; les maisons, parce que je les ai bâties; les habitants, parce
que je les loge; et leur travail, parce que je les paye. Je suis juste
selon la loi.


LE QUAKER.

Et la loi est-elle juste selon Dieu?


JOHN BELL.

Si vous n'étiez quaker, vous seriez pendu pour parler ainsi.


LE QUAKER.

Je me pendrais moi-même plutôt que de parler autrement, car j'ai pour
toi une amitié véritable.


JOHN BELL.

S'il n'était vrai, docteur, que vous êtes mon ami depuis vingt ans, et
que vous avez sauvé un de mes enfants, je ne vous reverrais jamais.


LE QUAKER.

Tant pis, car je ne te sauverais plus toi-même, quand tu es plus
aveuglé par la folie jalouse des spéculateurs que les enfants par la
faiblesse de leur âge.--Je désire que tu ne chasses pas ce malheureux
ouvrier.--Je ne te le demande pas, parce que je n'ai jamais rien
demandé à personne, mais je te le conseille.


JOHN BELL.

Ce qui est fait est fait.--Que n'agissent-ils tous comme moi!--Que
tout travaille et serve dans leur famille.--Ne fais-je pas travailler
ma femme, moi?--Jamais on ne la voit, mais elle est ici tout le jour;
et, tout en baissant les yeux, elle s'en sert pour travailler
beaucoup.--Malgré mes ateliers et mes fabriques aux environs de
Londres, je veux qu'elle continue à diriger du fond de ses
appartements cette maison de plaisance, où viennent les lords, au
retour du parlement, de la chasse ou de Hyde-Park. Cela me fait de
bonnes relations que j'utilise plus tard.--Tobie était un ouvrier
habile, mais sans prévoyance.--Un calculateur véritable ne laisse rien
subsister d'inutile autour de lui.--Tout doit rapporter, les choses
animées et inanimées.--La terre est féconde, l'argent est aussi
fertile, et le temps rapporte l'argent.--Or les femmes ont des années
comme nous, donc c'est perdre un bon revenu que de laisser passer ce
temps sans emploi.--Tobie a laissé sa femme et ses filles dans la
paresse; c'est un malheur très-grand pour lui, mais je n'en suis pas
responsable.


LE QUAKER.

Il s'est rompu le bras dans une de tes machines.


JOHN BELL.

Oui, et même il a rompu la machine.


LE QUAKER.

Et je suis sûr que dans ton coeur tu regrettes plus le ressort de fer
que le ressort de chair et de sang: va, ton coeur est d'acier comme
tes mécaniques.--La Société deviendra comme ton coeur, elle aura pour
Dieu un lingot d'or et pour Souverain-Pontife un usurier.--Mais ce
n'est pas ta faute, tu agis fort bien selon ce que tu as trouvé autour
de toi en venant sur la terre; je ne t'en veux pas du tout, tu as été
conséquent, c'est une qualité rare.--Seulement, si tu ne veux pas me
laisser parler, laisse-moi lire.

=Il reprend son livre et se retourne dans son fauteuil.=


JOHN BELL =ouvre la porte de sa femme avec force.=

Mistress Bell! venez ici.

       *       *       *       *       *

Ce sophisme chattertonien admis, quelle admirable et naturelle
exposition en action de la pièce et des caractères! comme le malheur
du jeune homme, comme la gracieuse pitié des enfants, comme
l'oppression des ouvriers, comme l'orgueil satisfait et en règle du
bourgeois riche de son travail, font pressentir ce qui va se passer en
mettant le coeur du spectateur en complicité avec l'auteur! Il n'y a
pas un plus habile début de drame dans Molière lui-même. On voit que
M. de Vigny a aiguisé sa lame à loisir et que le coup portera.

Chatterton, pâli par les études d'une longue nuit d'insomnie, paraît.
Le deuxième acte est simple et naïf, d'un effet immense et cependant
sans événement. Il y a dans la maison un vieux médecin quaker, ami de
Chatterton, protecteur de Mme Kitty Bell, femme du bourgeois.
Chatterton, en se promenant avec son ami le quaker, rencontre quelques
jeunes lords; revoyant lord Talbot, un de ses camarades de collége, il
craint d'en être reconnu et manifeste au quaker ses sinistres
pressentiments. En effet lord Talbot et ses amis entrent quelques
moments après chez M. et Mme Bell, ils ont à demi-voix un entretien
railleur avec Chatterton; s'étonnant de le trouver logé si pauvrement,
ils devinent qu'il aime la femme innocente du bourgeois. Le bourgeois
ne s'alarme pas trop de ces insinuations. Il espère que l'amitié de
Chatterton lui vaudra la faveur de cette riche et puissante cohue de
grands seigneurs. Il les invite à souper. Kitty Bell parle pour la
première fois à son hôte, qu'elle croit riche aussi maintenant, et le
prie de prendre un appartement plus convenable à sa fortune. Je suis
_ouvrier en livres_: _cet atelier me suffit_, répond-il. Elle se
retire; Chatterton délibère avec le quaker à la manière de Werther
avec Charlotte. Le suicide transpire dans tous ses mots. Le quaker,
après sa demi-confidence, jette des soupçons dans l'âme pure de Kitty
Bell.

L'acte IIIe n'est au commencement qu'un long et sublime monologue de
Chatterton s'efforçant à travailler dans sa chambre froide. Nous le
donnons ici tout entier comme un chef-d'oeuvre de la douleur, le
voici:


ACTE TROISIÈME.

La chambre de Chatterton, sombre, petite, pauvre, sans feu; un lit
misérable et en désordre.


SCÈNE PREMIÈRE.


CHATTERTON.

=Il est assis sur le pied de son lit et écrit sur ses genoux.=

Il est certain qu'elle ne m'aime pas.--Et moi, je n'y veux plus
penser.--Mes mains sont glacées, ma tête est brûlante.--Me voilà seul
en face de mon travail.--Il ne s'agit plus de sourire et d'être bon!
de saluer et de serrer la main! toute cette comédie est jouée: j'en
commence une autre avec moi-même.--Il faut, à cette heure, que ma
volonté soit assez forte pour saisir mon âme, et l'emporter tour à
tour dans le cadavre ressuscité des personnages que j'évoque, et dans
le fantôme de ceux que j'invente! Ou bien il faut que, devant
Chatterton malade, devant Chatterton qui a froid, qui a faim, ma
volonté fasse poser avec prétention un autre Chatterton, gracieusement
paré pour l'amusement du public, et que celui-là soit décrit par
l'autre; le troubadour par le mendiant. Voilà les deux poésies
possibles, ça ne va pas plus loin que cela! Les divertir ou leur faire
pitié; faire jouer de misérables poupées, ou l'être soi-même et faire
trafic de cette singerie! Ouvrir son coeur pour le mettre en étalage
sur un comptoir! S'il a des blessures, tant mieux! il a plus de prix:
tant soit peu mutilé, on l'achète plus cher!

=Il se lève.=

Lève-toi, créature de Dieu, faite à son image, et admire-toi encore
dans cette condition!

=Il rit et se rassied.=

=Une vieille horloge sonne une demi-heure, deux coups.=

--Non, non!

L'heure t'avertit; assieds-toi, et travaille, malheureux! Tu perds ton
temps en réfléchissant; tu n'as qu'une réflexion à faire, c'est que tu
es pauvre.--Entends-tu bien? un pauvre!

Chaque minute de recueillement est un vol que tu fais; c'est une
minute stérile.--Il s'agit bien de l'idée, grand Dieu! ce qui
rapporte, c'est le mot. Il y a tel mot qui peut aller jusqu'à un
schelling; la pensée n'a pas cours sur la place.

Oh! loin de moi,--loin de moi, je t'en supplie, découragement glacé!
mépris de moi-même, ne viens pas achever de me perdre! Détourne-toi!
détourne-toi! car, à présent, mon nom et ma demeure, tout est connu;
et si demain ce livre n'est pas achevé, je suis perdu! oui, perdu!
sans espoir!--Arrêté, jugé, condamné! jeté en prison!

Oh! dégradation! oh! honteux travail!

=Il écrit.=

Il est certain que cette jeune femme ne m'aimera jamais.--Eh bien! ne
puis-je cesser d'avoir cette idée?

=Long silence.=

J'ai bien peu d'orgueil d'y penser encore.--Mais qu'on me dise donc
pourquoi j'aurais de l'orgueil. De l'orgueil de quoi? je ne tiens
aucune place dans aucun rang. Et il est certain que ce qui me
soutient, c'est cette fierté naturelle. Elle me crie toujours à
l'oreille de ne pas ployer et de ne pas avoir l'air malheureux.--Et
pour qui donc fait-on l'heureux quand on ne l'est pas? Je crois que
c'est pour les femmes. Nous posons tous devant elles.--Les pauvres
créatures, elles te prennent pour un trône, ô Publicité! vile
Publicité! toi qui n'es qu'un pilori où le profane passant peut nous
souffleter. En général, les femmes aiment celui qui ne s'abaisse
devant personne. Eh bien! par le Ciel, elles ont raison.--Du moins,
celle-ci qui a les yeux sur moi ne me verra pas baisser la tête.--Oh!
si elle m'eût aimé!

=Il s'abandonne à une longue rêverie dont il sort violemment.=

Écris donc, malheureux, évoque donc ta volonté!--Pourquoi est-elle si
faible? N'avoir pu encore lancer en avant cet esprit rebelle qu'elle
excite et qui s'arrête!--Voilà une humiliation toute nouvelle pour
moi!--Jusqu'ici je l'avais toujours vue partir avant son maître; il
lui fallait un frein, et cette nuit c'est l'éperon qu'il lui
faut.--Ah! ah! l'immortel! Ah! ah! le rude maître du corps! Esprit
superbe, seriez-vous paralysé par ce misérable brouillard qui pénètre
dans ma chambre délabrée? suffit-il, orgueilleux, d'un peu de vapeur
froide pour vous vaincre?

=Il jette sur ses épaules la couverture de son lit.=

L'épais brouillard! il est tendu au dehors de ma fenêtre comme un
rideau blanc, ou comme un linceul.--Il était pendu ainsi à la fenêtre
de mon père la nuit de sa mort.

=L'horloge sonne trois quarts.=

Encore! le temps me presse: et rien n'est écrit!

=Il lit.=

Harold! Harold!... ô Christ! Harold... le duc Guillaume...

Eh! que me fait cet Harold, je vous prie?--Je ne puis comprendre
comment j'ai écrit cela.--

=Il déchire le manuscrit en parlant.--Un peu de délire le prend.=

J'ai fait le catholique; j'ai menti. Si j'étais catholique, je me
ferais moine et trappiste. Un trappiste n'a pour lit qu'un cercueil,
mais au moins il y dort.--Tous les hommes ont un lit où ils dorment;
moi, j'en ai un où je travaille pour de l'argent.

=Il porte la main à sa tête.=

Où vais-je? où vais-je? Le mot entraîne l'idée malgré elle... Ô Ciel!
la folie ne marche-t-elle pas ainsi? Voilà qui peut épouvanter le plus
brave... Allons! calme-toi.--Je relisais ceci... Oui!... Ce poëme-là
n'est pas assez beau!... Écrit trop vite!--Écrit pour vivre!--Ô
supplice! La bataille d'Hastings!... Les vieux Saxons!... Les jeunes
Normands!... Me suis-je intéressé à cela? non. Et pourquoi donc en
as-tu parlé?--Quand j'avais tant à dire sur ce que je vois.

=Il se lève et marche à grands pas.=

--Réveiller de froides cendres, quand tout frémit et souffre autour de
moi; quand la Vertu appelle à son secours et se meurt à force de
pleurer; quand le pâle Travail est dédaigné; quand l'Espérance a perdu
son ancre; la Foi, son calice; la Charité, ses pauvres enfants;
lorsque la Terre crie et demande justice au Poëte de ceux qui la
fouillent sans cesse pour avoir son or, et lui disent qu'elle peut se
passer du Ciel.

Et moi! qui sens cela, je ne lui répondrais pas! Si! par le Ciel! je
lui répondrai. Je frapperai du fouet les méchants et les hypocrites.
Je dévoilerai Jérémiah-Miles et Warton.

Ah! misérable! Mais... c'est la Satire! tu deviens méchant.

=Il pleure longtemps avec désolation.=

Écris plutôt sur ce brouillard qui s'est logé à la fenêtre comme à
celle de ton père.

=Il s'arrête.=

=Il prend une tabatière sur sa table.=

Le voilà, mon père!--Vous voilà! Bon vieux marin! franc capitaine de
haut bord, vous dormiez la nuit, vous, et le jour vous vous battiez!
Vous n'étiez pas un Paria intelligent comme l'est devenu votre pauvre
enfant. Voyez-vous, voyez-vous ce papier blanc? s'il n'est pas rempli
demain, j'irai en prison, mon père, et je n'ai pas dans la tête un mot
pour noircir ce papier, parce que j'ai faim.--J'ai vendu, pour manger,
le diamant qui était là, sur cette boîte, comme une étoile sur votre
beau front. Et à présent je ne l'ai plus et j'ai toujours la faim. Et
j'ai aussi votre orgueil, mon père, qui fait que je ne le dis
pas.--Mais vous qui étiez vieux et qui saviez qu'il faut de l'argent
pour vivre, et que vous n'en aviez pas à me donner, pourquoi
m'avez-vous créé?

=Il jette la boîte.--Il court après, se met à genoux et pleure.=

Ah! pardon, pardon, mon père! mon vieux père en cheveux blancs!--Vous
m'avez tant embrassé sur vos genoux!--C'est ma faute! j'ai cru être
poëte! C'est ma faute; mais je vous assure que votre nom n'ira pas en
prison! Je vous le jure, mon vieux père. Tenez, tenez, voilà de
l'opium! si j'ai par trop faim... je ne mangerai pas, je boirai.

=Il fond en larmes sur la tabatière où est le portrait.=

Quelqu'un monte lourdement mon escalier de bois.--Cachons ce trésor.

=Cachant l'opium.=

Et pourquoi? ne suis-je donc pas libre? plus libre que jamais?--Caton
n'a pas caché son épée. Reste comme tu es, Romain, et regarde en face.

=Il pose l'opium au milieu de sa table.=


Le quaker survient, il voit l'opium, il devine que c'est l'instrument
de la mort; il avoue, pour sauver le poëte, que Kitty Bell l'adore, et
que s'il se tue il en tuera deux!--Eh bien, je vivrai! s'écrie
Chatterton, et il écrit à M. Bekford, le lord-maire de Londres, pour
en obtenir audience et protection.

M. Bekford, averti par lord Talbot, arrive lui-même, et propose à
Chatterton un emploi de cent livres pour commencer. Il ne dit pas
lequel. Chatterton croit que c'est un emploi de commis. Il accepte. Le
quaker triomphe de sa courageuse résignation. Chatterton rentre dans
sa chambre; il voit que c'est un emploi servile. Il prend la
résolution de mourir. Il jette au feu tous ses papiers.


--Skirner sera payé! dit-il.--Libre de tous! égal à tous, à
présent!--Salut, première heure de repos que j'aie goûtée!--Dernière
heure de ma vie, aurore du jour éternel, salut!--Adieu, humiliation,
haines, sarcasmes, travaux dégradants, incertitudes, angoisses,
misères, tortures du coeur, adieu! Ô quel bonheur! je vous dis
adieu!--Si l'on savait! si l'on savait ce bonheur que j'ai..., on
n'hésiterait pas si longtemps!

=Ici, après un instant de recueillement durant lequel son visage prend
une expression de béatitude, il joint les mains et poursuit:=

Ô Mort, Ange de délivrance, que ta paix est douce! j'avais bien raison
de t'adorer, mais je n'avais pas la force de te conquérir.--Je sais
que tes pas seront lents et sûrs. Regarde-moi, Ange sévère, leur ôter
à tous la trace de mes pas sur la terre.

=Il jette au feu tous ses papiers.=

Allez, nobles pensées écrites pour tous ces ingrats dédaigneux,
purifiez-vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi!

=Il lève les yeux au ciel et déchire lentement ses poëmes, dans
l'attitude grave et exaltée d'un homme qui fait un sacrifice solennel.=


SCÈNE VIII.

CHATTERTON, KITTY BELL.

Kitty Bell sort lentement de sa chambre, s'arrête, observe Chatterton,
et va se placer entre la cheminée et lui.--Il cesse tout à coup de
déchirer ses papiers.


KITTY BELL, =à part.=

Que fait-il donc? je n'oserai jamais lui parler! Que brûle-t-il? cette
flamme me fait peur, et son visage éclairé par elle est lugubre.

=À Chatterton.=

N'allez-vous pas rejoindre mylord?


CHATTERTON =laisse tomber ses papiers; tout son corps frémit.=

Déjà!--Ah! c'est vous!--Ah! madame! à genoux! par pitié! oubliez-moi.


KITTY BELL.

Eh! mon Dieu! pourquoi cela? qu'avez-vous fait?


CHATTERTON.

Je vais partir.--Adieu!--Tenez, madame, il ne faut pas que les femmes
soient dupes de nous plus longtemps. Les passions des poëtes
n'existent qu'à peine. On ne doit pas aimer ces gens-là; franchement
ils n'aiment rien; ce sont des égoïstes. Le cerveau se nourrit aux
dépens du coeur. Ne les lisez jamais et ne les voyez pas; moi, j'ai
été plus mauvais qu'eux tous.


KITTY BELL.

Mon Dieu! pourquoi dites-vous: J'ai été?


CHATTERTON.

Parce que je ne veux plus être poëte; vous le voyez, j'ai déchiré
tout.--Ce que je serai ne vaudra guère mieux, mais nous verrons.
Adieu!--Écoutez-moi!... Vous avez une famille charmante; aimez-vous
vos enfants?


KITTY BELL.

Plus que ma vie, assurément.


CHATTERTON.

Aimez donc votre vie pour ceux à qui vous l'avez donnée.


KITTY BELL.

Hélas! ce n'est que pour eux que je l'aime.


CHATTERTON.

Eh! quoi de plus beau dans le monde, ô Kitty Bell! avec ces anges sur
vos genoux, vous ressemblez à la divine Charité.


KITTY BELL.

Ils me quitteront un jour.


CHATTERTON.

Rien ne vaut cela pour vous!--C'est là le vrai dans la vie! Voilà un
amour sans trouble et sans peur. En eux est le sang de votre sang,
l'âme de votre âme: aimez-les, madame, uniquement et par-dessus tout.
Promettez-le-moi!


KITTY BELL.

Mon Dieu! vos yeux sont pleins de larmes, et vous souriez.


CHATTERTON.

Puissent vos beaux yeux ne jamais pleurer et vos lèvres sourire sans
cesse! Ô Kitty! ne laissez entrer en vous aucun chagrin étranger à
votre paisible famille.


KITTY BELL.

Hélas! cela dépend-il de nous?


CHATTERTON.

Oui! oui!... Il y a des idées avec lesquelles on peut fermer son
coeur.--Demandez-en au Quaker, il vous en donnera.--Je n'ai pas le
temps, moi; laissez-moi sortir.

=Il marche vers sa chambre.=


KITTY BELL.

Mon Dieu! comme vous souffrez!


CHATTERTON.

Au contraire.--Je suis guéri.--Seulement j'ai la tête brûlante. Ah!
bonté! bonté! tu me fais plus de mal que leurs noirceurs.


KITTY BELL.

De quelle bonté parlez-vous? Est-ce de la vôtre?


CHATTERTON.

Les femmes sont dupes de leur bonté. C'est par bonté que vous êtes
venue. On vous attend là-haut! J'en suis certain. Que faites-vous
ici?


KITTY BELL, =émue profondément et l'air hagard.=

À présent, quand toute la terre m'attendrait, j'y resterais.


CHATTERTON.

Tout à l'heure je vous suivrai.--Adieu! adieu!


KITTY BELL, =l'arrêtant.=

Vous ne viendrez pas?


CHATTERTON.

J'irai.--J'irai.


KITTY BELL.

Oh! vous ne voulez pas venir.


CHATTERTON.

Madame! cette maison est à vous, mais cette heure m'appartient.


KITTY BELL.

Qu'en voulez-vous faire?


CHATTERTON.

Laissez-moi, Kitty. Les hommes ont des moments où ils ne peuvent plus
se courber à votre taille et s'adoucir la voix pour vous. Kitty Bell,
laissez-moi.


KITTY BELL.

Jamais je ne serai heureuse si je vous laisse ainsi, monsieur.


CHATTERTON.

Venez-vous pour ma punition? Quel mauvais génie vous envoie?


KITTY BELL.

Une épouvante inexplicable.


CHATTERTON.

Vous serez plus épouvantée si vous restez.


KITTY BELL.

Avez-vous de mauvais desseins, grand Dieu?


CHATTERTON.

Ne vous en ai-je pas dit assez? Comment êtes-vous là?


KITTY BELL.

Eh! comment n'y serais-je plus?


CHATTERTON.

Parce que je vous aime, Kitty.


KITTY BELL.

Ah! monsieur, si vous me le dites, c'est que vous voulez mourir.


CHATTERTON.

J'en ai le droit, de mourir.--Je le jure devant vous, et je le
soutiendrai devant Dieu!


KITTY BELL.

Et moi, je jure que c'est un crime; ne le commettez pas.


CHATTERTON.

Il le faut, Kitty, je suis condamné.


KITTY BELL.

Attendez seulement un jour pour penser à votre âme.


CHATTERTON.

Il n'y a rien que je n'aie pensé, Kitty.


KITTY BELL.

Une heure seulement pour prier.


CHATTERTON.

Je ne peux plus prier.


KITTY BELL.

Et moi! je vous prie pour moi-même. Cela me tuera.


CHATTERTON.

Je vous ai avertie! il n'est plus temps.


KITTY BELL.

Et si je vous aime, moi!


CHATTERTON.

Je l'ai vu, et c'est pour cela que j'ai bien fait de mourir; c'est
pour cela que Dieu peut me pardonner.


KITTY BELL.

Qu'avez-vous donc fait?


CHATTERTON.

Il n'est plus temps, Kitty; c'est un mort qui vous parle.


KITTY BELL, =à genoux, les mains au ciel.=

Puissances du ciel! grâce pour lui.


CHATTERTON.

Allez-vous-en... Adieu!


KITTY BELL, =tombant.=

Je ne le puis plus...


CHATTERTON.

Eh bien donc! prie pour moi sur la terre et dans le ciel.

=Il la baise au front et remonte l'escalier en chancelant; il ouvre sa
porte et tombe dans sa chambre.=


KITTY BELL.

Ah!--Grand Dieu!

=Elle ouvre la fiole.=

Qu'est-ce que cela?--Mon Dieu! pardonnez-lui.


SCÈNE IX.

KITTY BELL, LE QUAKER.


LE QUAKER, =accourant.=

Vous êtes perdue... Que faites-vous ici?


KITTY BELL, =renversée sur les marches de l'escalier.=

Montez vite! montez, monsieur, il va mourir; sauvez-le... s'il est
temps.

=Tandis que le Quaker s'achemine vers l'escalier, Kitty Bell cherche à
voir, à travers les portes vitrées, s'il n'y a personne qui puisse
donner du secours; puis, ne voyant rien, elle suit le Quaker avec
terreur, en écoutant le bruit de la chambre de Chatterton.=


LE QUAKER, =en montant à grands pas, à Kitty Bell.=

Reste, reste, mon enfant, ne me suis pas.

=Il entre chez Chatterton et s'enferme avec lui. On devine des soupirs
de Chatterton et des paroles d'encouragement du Quaker. Kitty Bell
monte à demi évanouie en s'accrochant à la rampe de chaque marche;
elle fait effort pour tirer à elle la porte, qui résiste et s'ouvre
enfin. On voit Chatterton mourant et tombé sur le bras du Quaker. Elle
crie, glisse à demi morte sur la rampe de l'escalier, et tombe sur la
dernière marche.=

=On entend John Bell appeler de la salle voisine.=


JOHN BELL.

Mistress Bell!

=Kitty se lève tout à coup comme par ressort.=


JOHN BELL, =une seconde fois.=

Mistress Bell!

=Elle se met en marche et vient s'asseoir lisant sa Bible et balbutiant
tout bas des paroles qu'on n'entend pas. Ses enfants accourent et
s'attachent à sa robe.=


LE QUAKER, =du haut de l'escalier.=

L'a-t-elle vu mourir? l'a-t-elle vu?

=Il va près d'elle.=

Ma fille! ma fille!


JOHN BELL, =entrant violemment et montant deux marches de l'escalier.=

Que fait-elle ici? Où est ce jeune homme? Ma volonté est qu'on
l'emmène!


LE QUAKER.

Dites qu'on l'emporte, il est mort.


JOHN BELL.

Mort!


LE QUAKER.

Oui, mort à dix-huit ans! Vous l'avez tous si bien reçu, étonnez-vous
qu'il soit parti!


JOHN BELL.

Mais...


LE QUAKER.

Arrêtez, monsieur, c'est assez d'effroi pour une femme.

=Il la regarde et la voit mourante.=

Monsieur, emmenez ses enfants! Vite, qu'ils ne la voient pas.

=Il arrache les enfants des pieds de Kitty, les passe à John Bell, et
prend leur mère dans ses bras. John Bell les prend à part et reste
stupéfait. Kitty Bell meurt dans les bras du Quaker.=


JOHN BELL, =avec épouvante.=

Eh bien! eh bien! Kitty! Kitty! qu'avez-vous?

=Il s'arrête en voyant le Quaker s'agenouiller.=


LE QUAKER, =à genoux.=

Oh! dans ton sein! dans ton sein, Seigneur, reçois ces deux martyrs!

=Le Quaker reste à genoux, les yeux tournés vers le ciel jusqu'à ce que
le rideau soit baissé.=

Voilà la pièce!--Qu'on juge de l'effet.--Le sentiment avait noyé le
sophisme; il n'y a pas de critique devant une larme. Chatterton avait
fait pleurer. L'ivresse d'une admiration méritée succéda à l'émotion
de la scène, et la France compta un grand dramatiste de plus.

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)



XCVe ENTRETIEN.

ALFRED DE VIGNY.

(DEUXIÈME PARTIE.)


I.

Vigny fut exalté. Voici comment il parle lui-même de cette soirée.
Nous la voyons se renouveler encore aujourd'hui.

LES REPRÉSENTATIONS DU DRAME

JOUÉ LE 12 FÉVRIER 1835 À LA COMÉDIE-FRANÇAISE.

«Ce n'est pas à moi qu'il appartient de parler du succès de ce drame;
il a été au-delà des espérances les plus exagérées de ceux qui
voulaient bien le souhaiter. Malgré la conscience qu'on ne peut
s'empêcher d'avoir de ce qu'il y a de passager dans l'éclat du
théâtre, il y a aussi quelque chose de grand, de grave et presque
religieux dans cette alliance contractée avec l'assemblée dont on est
entendu, et c'est une solennelle récompense des fatigues de
l'esprit.--Aussi serait-il injuste de ne pas nommer les interprètes à
qui l'on a confié ses idées dans un livre qui sera plus durable que
les représentations du drame qu'il renferme. Pour moi, j'ai toujours
pensé que l'on ne saurait rendre trop hautement justice aux acteurs,
eux dont l'art difficile s'unit à celui du poëte dramatique, et
complète son oeuvre.--Ils parlent, ils combattent pour lui, et offrent
leur poitrine aux coups qu'il va recevoir, peut-être; ils vont à la
conquête de la gloire solide qu'il conserve, et n'ont pour eux que
celle d'un moment. Séparés du monde qui leur est bien sévère, leurs
travaux sont perpétuels, et leur triomphe va peu au-delà de leur
existence. Comment ne pas constater le souvenir des efforts qu'ils
font tous, et ne pas écrire ce que signerait chacun de ces
spectateurs qui les applaudissent avec ivresse?

«Jamais aucune pièce de théâtre ne fut mieux jouée, je crois, que ne
l'a été celle-ci, et le mérite en est grand; car, derrière le drame
écrit, il y a comme un second drame que l'écriture n'atteint pas, et
que n'expriment pas les paroles. Ce drame repose dans le mystérieux
amour de Chatterton et de Kitty Bell; cet amour qui se devine toujours
et ne se dit jamais; cet amour de deux êtres si purs qu'ils n'oseront
jamais se parler, ni rester seuls qu'au moment de la mort, amour qui
n'a pour expression que de timides regards, pour message qu'une Bible,
pour messagers que deux enfants, pour caresses que la trace des lèvres
et des larmes que ces fronts innocents portent de la jeune mère au
jeune poëte; amour que le quaker repousse toujours d'une main
tremblante et gronde d'une voix attendrie. Ces rigueurs paternelles,
ces tendresses voilées, ont été exprimées et nuancées avec une
perfection rare et un goût exquis. Assez d'autres se chargeront de
juger et de critiquer les acteurs; moi je me plais à dire ce qu'ils
avaient à vaincre, et en quoi ils ont réussi.

«L'onction et la sérénité d'une vie sainte et courageuse, la douce
gravité du quaker, la profondeur de sa prudence, la chaleur passionnée
de ses sympathies et de ses prières, tout ce qu'il y a de sacré et de
puissant dans son intervention paternelle, a été parfaitement exprimé
par le talent savant et expérimenté de M. Joanny. Ses cheveux blancs,
son aspect vénérable et bon, ajoutaient à son habileté consommée la
naïveté d'une réalisation complète.

«Un homme très-jeune encore, M. Geffroy, a accepté et hardiment abordé
les difficultés sans nombre d'un rôle qui, à lui seul, est la pièce
entière. Il a dignement porté ce fardeau, regardé comme pesant par les
plus savants acteurs. Avec une haute intelligence il a fait comprendre
la fierté de Chatterton dans sa lutte perpétuelle, opposée à la
candeur juvénile de son caractère; la profondeur de ses douleurs et de
ses travaux, en contraste avec la douceur paisible de ses penchants;
son accablement, chaque fois que le rocher qu'il roule retombe sur lui
pour l'écraser; sa dernière indignation et sa résolution subite de
mourir, et par-dessus tous ces traits, exprimés avec un talent
souple, fort et plein d'avenir, l'élévation de sa joie lorsque enfin
il a délivré son âme et la sent libre de retourner dans sa véritable
patrie.

«Entre ces deux personnages s'est montrée, dans toute la pureté idéale
de sa forme, Kitty Bell, l'une des rêveries de Stello. On savait
quelle tragédienne on allait revoir dans Mme Dorval; mais avait-on
prévu cette grâce poétique avec laquelle elle a dessiné la femme
nouvelle qu'elle a voulu devenir? Je ne le crois pas. Sans cesse elle
fait naître le souvenir des Vierges maternelles de Raphaël et des plus
beaux tableaux de la Charité;--sans efforts elle est posée comme
elles; comme elles aussi, elle porte, elle emmène, elle assied ses
enfants, qui ne semblent jamais pouvoir être séparés de leur gracieuse
mère; offrant ainsi aux peintres des groupes dignes de leur étude, et
qui ne semblent pas étudiés. Ici sa voix est tendre jusque dans la
douleur et le désespoir; sa parole lente et mélancolique est celle de
l'abandon et de la pitié; ses gestes, ceux de la dévotion
bienfaisante; ses regards ne cessent de demander grâce au ciel pour
l'infortune; ses mains sont toujours prêtes à se croiser pour la
prière; on sent que les élans de son coeur, contenus par le devoir,
lui vont être mortels aussitôt que l'amour et la terreur l'auront
vaincue. Rien n'est innocent et doux comme ses ruses et ses
coquetteries naïves pour obtenir que le quaker lui parle de
Chatterton. Elle est bonne et modeste jusqu'à ce qu'elle soit
surprenante d'énergie, de tragique grandeur et d'inspirations
imprévues, quand l'effroi fait enfin sortir au dehors tout le coeur
d'une femme et d'une amante. Elle est poétique dans tous les détails
de ce rôle qu'elle caresse avec amour, et dans son ensemble qu'elle
paraît avoir composé avec prédilection, montrant enfin sur la scène
française le talent le plus accompli dont le théâtre se puisse
enorgueillir.

«Ainsi ont été représentés les trois grands caractères sur lesquels
repose le drame. Trois autres personnages, dont les premiers sont les
victimes, ont été rendus avec une rare vérité. John Bell est bien
l'égoïste, le calculateur bourru; bas avec les grands, insolent avec
les petits. Le lord-maire est bien le protecteur empesé, sot, confiant
en lui-même, et ces deux rôles sont largement joués. Lord Talbot,
bruyant, insupportable et obligeant sans bonté, a été représenté avec
élégance, ainsi que ses amis importuns.

«J'avais désiré et j'ai obtenu que cet ensemble offrît l'aspect sévère
et simple d'un tableau flamand, et j'ai pu ainsi faire sortir quelques
vérités morales du sein d'une famille grave et honnête; agiter une
question sociale, et en faire découler les idées de ces lèvres qui
doivent les trouver sans effort, les faisant naître du sentiment
profond de leur position dans la vie.

«Cette porte est ouverte à présent, et le peuple le plus impatient a
écouté les plus longs développements philosophiques et lyriques.

«Essayons à l'avenir de tirer la scène du dédain où sa futilité
l'ensevelirait infailliblement en peu de temps. Les hommes sérieux et
les familles honorables qui s'en éloignent pourront revenir à cette
tribune et à cette chaire, si l'on y trouve des pensées et des
sentiments dignes de graves réflexions.»


II.

Un autre amour était caché sous cet amour de Chatterton pour Kitty
Bell... Mme Dorval était l'idéal de M. de Vigny et du public. Cet
amour avait vraisemblablement ajouté son pathétique au pathétique de
la situation. Tout fut complet, excepté la morale, dans cette oeuvre.
On aurait en vain parlé raison à ce public, on aurait en vain
représenté à cet enthousiasme socialiste que la société ne doit à
personne, et surtout à un enfant de dix-huit ans comme Chatterton, que
le prix réel de ses services, et non le prix auquel il évalue ses
rêves; qu'il n'y a rien d'humiliant dans un emploi servile bien
rétribué, quand cet emploi, qui est celui des dix-neuf vingtièmes de
la population, est honorable; que le cri de haine contre la société
étayée ainsi est le cri d'un fou qui veut avoir raison contre la
nature des choses, et que le suicide à dix-huit ans par impatience est
l'acte d'un frénétique. Tout cela fût tombé à froid devant la
chaleureuse émotion de M. de Vigny. Ah! combien depuis ne s'est-il pas
accusé d'avoir plaidé cette cause absurde contre laquelle il s'est
armé avec moi et les bons esprits en 1848! Il avait senti, il n'avait
pas pensé. La pensée et le sentiment ne se mirent d'accord en lui qu'à
l'épreuve; et il ne se pardonna cette glorieuse faute qu'après l'avoir
courageusement expiée. Les grands poëtes doivent surveiller leur
sujet. Werther avait fait des suicides de fantaisie, Chatterton fit
des suicides de scepticisme.


III.

Ainsi, poëte lyrique de premier ordre dans _Moïse_, poëte dramatique
de première sensibilité dans _Chatterton_, romancier de première
conception dans _Cinq-Mars_, il ne manquait à M. de Vigny qu'un sujet
fécond pour être philosophe de première vérité. Il le chercha, et il
le trouva dans notre civilisation française de la dernière année de
nos révolutions. Le sujet était neuf et prodigieusement difficile. Le
titre seul l'exprimait, mais l'exprimait mal: _Servitude et Grandeur
militaires._ C'était le sujet de l'_armée_. Servitude? il n'y en a
point dans le dévouement nécessaire à son pays ou à son roi. Grandeur?
il n'y en a point dans l'obéissance volontaire aux crimes d'un peuple
ou d'un homme. _Discipline et Honneur_: c'était le véritable titre. M.
de Vigny le sentit à la fin de son livre, mais c'était trop précis et
trop étroit pour le grandiose de sa conception. Il s'arrêta au
premier.


IV.

L'armée française est un mystère pour un pays qui doit être fort et
qui veut être libre. Fort? c'est être _un_. Libre? c'est être
délibérant: entre ces deux mots qui expriment la _France_, il y a
opposition organique. On ne peut être à la fois discipliné comme un
couvent et libre comme un sénat. Il faut un terme qui concilie ces
deux nécessités de notre territoire et de notre caractère. Nécessité
d'être fort, prêt à tout, dans une nation _méditerranéenne_,
circonscrite par _trois millions_ de soldats ou de matelots, aux
ordres absolus des huit puissances militaires qui nous menacent en
Europe, à toute heure: qui peut nier cette évidence? C'est un fait;
nous n'y pouvons rien; Dieu et la force des choses nous ont donné la
France ainsi constituée. Toutes les constitutions, toutes les
déclamations, n'y changent rien; nous changerons cent fois de
gouvernement, nous ne changerons point de nature. Les pays les plus
libres subiront toujours la dictature de leur situation géographique;
de là, la nécessité d'être _un_, pour prendre les armes à propos et
vite, et pour agir et réagir, soit pour la guerre offensive, soit pour
la guerre défensive, avec l'ensemble et la vigueur d'un seul homme. La
loi exceptionnelle à toutes les lois, la loi militaire ou la
_discipline_, est donc la loi, la loi la plus sacrée parce qu'elle est
la loi vitale de la France. Or, c'est la loi qui fait la _servitude_
volontaire, selon l'expression de M. de Vigny. Ce n'est pas la loi qui
fait les hommes délibérants et libres. Cette loi du caractère français
ne vient qu'après, si elle peut venir. Le secret de nos oscillations
perpétuelles entre la _servitude_ nécessaire et la liberté impossible
n'est que dans cette balance incessante entre la discipline de l'armée
et l'âme révolutionnaire de la nation.

Je pourrais ajouter ici ce qui a échappé à M. de Vigny, c'est que
l'armée forte et dictatoriale de la France lui est aussi énergiquement
commandée, depuis quelques années, pour les garanties intérieures de
la société industrielle au dedans, que par ses ennemis au dehors. Une
nation qui compte dans sa population active sept millions d'ouvriers,
trois cent mille seulement dans sa capitale; une nation où deux ou
trois millions de ces ouvriers, jeunes, vigoureux, impressionnables,
facilement émus, ou séditieux, peuvent être tous les jours, par
l'industrie nouvelle des chemins de fer, transportés en masse
désordonnée dans cette capitale ou sur un point quelconque du
territoire, pour y imposer leur volonté indisciplinée, souveraine,
irresponsable, a besoin, sous peine de mort, d'une armée nombreuse,
puissante, obéissante, pour contre-balancer cette foule du _mont
Aventin_. Autrement, la servitude militaire serait bien promptement
déplacée, et, pour n'avoir pas voulu de l'esclavage momentané et
discipliné de l'armée, nous aurions à perpétuité l'esclavage cent fois
pire du prolétaire, l'armée des factions, des passions, des
insurrections, le mal sans remède, la fin turbulente des sociétés, le
désordre à domicile.

C'est ce que le bon sens français a merveilleusement compris en 1793,
en 1830, en 1848 surtout.

Aussi remarquez avec quel ensemble et quelle promptitude l'armée et
ses généraux se sont ralliés comme un seul homme à la république qui
leur répugnait, et aux hommes de ce gouvernement qu'ils ne
connaissaient pas, même de nom. L'armée d'Alger, de _quatre-vingt
mille hommes_, sous les ordres directs des princes de la maison
d'Orléans, n'a pas même eu une hésitation d'une heure. Elle a remis
son épée au premier commissaire nommé par nous, et a laissé partir
avec regret, mais avec dignité, ses princes. Elle avait cependant beau
jeu pour leur rester fidèle; réunie en masses, debout sur un sol
séparé de nous par la mer, elle n'avait qu'à se grouper sous son
drapeau et défier, l'arme à la main, nos envoyés et nos escadres;
c'était la longue impunité de la sédition militaire!

En France, avant que la fumée du coup de feu du matin entre l'armée du
roi et les combattants du peuple fût dissipée, le général Bugeaud,
déjà soumis par la discipline et le patriotisme à la cause qu'il
combattait quelques heures plus tôt, m'écrivait pour me dire qu'il se
retirait dans ses foyers, mais que, le jour où l'on aurait besoin de
lui pour la patrie, il était à la république. Je lui répondais que je
comptais sur lui pour commander l'armée du Rhin. Le général Cavaignac,
influencé par une lettre de sa mère, inspirée par moi, qui l'avait
sollicité au nom du pays, partait trois mois après d'Alger, et venait
accepter de nos mains le commandement de l'armée que nous avions un
moment écartée de Paris pour éviter la corruption ou les rixes, mais
que nous faisions rentrer bataillon par bataillon pour défendre la
société menacée. Le général Subervie, brave soldat et brave citoyen
mal récompensé et calomnié par des ambitions obscures, prenait le
ministère de la guerre; La Moricière, le bras en écharpe d'une balle
du peuple, venait à l'Hôtel-de-Ville quatre heures après le combat et
prenait le commandement de Paris; le général Pélissier, le
commandement des vingt mille hommes de _gardes mobiles_, évoqués dans
la nuit par moi-même pour opposer en eux à la force désordonnée de la
révolution la force infaillible de la discipline; Bedeau, de même.
Vous n'auriez pas trouvé dans l'état-major de la république, armée ou
flotte, un nom qui ne fût pas la veille dans l'état-major de la
royauté; pas un chef, pas un régiment, ne firent défaut à la patrie.
Le gouvernement n'eut qu'un souci, leur assigner les postes les plus
périlleux; ils étaient la France. Notre désir était la paix d'abord
pour ne pas donner deux accès de fièvre à l'Europe à la fois. Mais,
grâce à l'armée, reportée par nous à cinq cent mille hommes, nous
étions prêts à la guerre comme à la paix. L'honneur en revient à M.
Garnier-Pagès et à M. Duclerc, ces deux économes de la patrie, ces
Colbert et ces Louvois de la république, qui surent réveiller
courageusement le patriotisme de l'argent pour sauver l'argent
lui-même en le forçant à acheter du fer.

En trois mois, l'armée, entraînée par la nation, couvrait la France à
Paris et partout. Voilà l'instinct des peuples, voilà la loi des lois,
l'unité de l'armée et sa discipline.

On me dira avec raison: «Mais cette loi, en sauvant le sol de
l'étranger, compromit la liberté des citoyens à l'intérieur.» C'est
vrai; je n'ai rien à répondre, de tristes événements confirmeraient
l'objection. Un avantage est toujours balancé par un danger, ce danger
est aussi évident que cet avantage; choisissons le moindre: vaut-il
mieux que le sol soit perdu avec la grande race qu'il porte? Vaut-il
mieux que cette race s'expose de temps en temps à perdre sa liberté
par une dictature de son armée? En d'autres terme: vaut-il mieux vivre
désarmés devant l'Europe ou désarmés devant soi-même? Que le
patriotisme, la première vertu des nations, réponde.

D'ailleurs le joug de l'armée se brise et rend la liberté relative au
peuple après une éclipse d'une certaine durée; rien n'est éternel,
surtout en France. Le pays se retrouvera libre, grâce à l'armée. Il
n'y a donc pas à hésiter entre les services et les dangers de l'armée
en France. S'il faut que quelque chose soit exposé, il vaut
indubitablement mieux que ce soit un mode de gouvernement de la France
que la France elle-même.


V.

Pendant que je me suis trouvé, malgré moi, presque dictateur en
France, et chargé de fonder de bonne foi le gouvernement républicain
de mon pays, je me suis presque tous les jours posé cette redoutable
question: «Faut-il dissoudre l'armée (ce qui nous était possible)? et,
une fois dissoute, comment la recomposer pour qu'elle préserve à la
fois le territoire et la liberté?»

Ma première pensée fut, non pas de la réduire, c'eût été trahir la
patrie, mais de la faire plus départementale que nationale, c'est-à-dire
de la diviser organiquement en quelques grands corps recrutés dans
certaines zones départementales du pays, y résidant toujours sous
l'influence de l'opinion locale et sous le commandement de généraux
pris, autant que possible, dans les mêmes provinces, de peur que
l'ascendant naturel d'un _Auguste_ popularisé par le nom de _César_ ne
pût disposer de l'armée entière et rétablir l'empire, oeuvre des
soldats, au lieu de la république ou de la monarchie tempérée, oeuvre
des citoyens.--Les raisons que je me donnais à moi-même pour cette
organisation de nos forces étaient puissantes. Une considération
m'arrêta: je savais bien que le parti républicain extrême, tout-puissant
alors, me seconderait, et que nous l'emporterions aisément dans les
conseils. Mais que devenait l'unité de l'armée? Et sans l'unité que
devenaient la force et la discipline?--J'y renonçai avec regret, et je
préférai consciencieusement laisser courir à la France les _hasards
césariens_, qui, de trois choses, en sauvaient deux, le sol et l'armée,
et qui ne laissaient qu'une troisième chose en souffrance, la liberté
intérieure. Ai-je bien ou mal raisonné? Le temps nous le dira.


VI.

C'est là la question que M. de Vigny, homme de lettres, résolut de
traiter à fond par le sentiment dans son beau livre de _Servitude et
Grandeur militaires_. Il ne se déguise rien de l'abaissement des
caractères individuels de l'armée, d'un côté; de la beauté des
dévouements, de l'autre. Mais, en homme d'État français, il finit par
se prononcer comme moi pour le dévouement, c'est-à-dire pour l'armée.
Il le fit épiquement, c'est-à-dire en récits successifs et dramatiques
tels que ceux dont nous allons vous donner l'exemple dans les deux
citations suivantes. Ne m'accusez pas de leur longueur. On n'abrége
pas l'émotion, on n'analyse pas une larme.


VII.

Il allait seul à cheval de Paris à Lille.--Il pleuvait.

«En examinant avec attention cette raie jaune de la route, dit-il, j'y
remarquai, à un quart d'heure environ, un petit point noir qui
marchait. Cela me fit plaisir, c'était quelqu'un. Je n'en détournai
plus les yeux. Je vis que ce point noir allait comme moi dans la
direction de Lille, et qu'il allait en zigzag, ce qui annonçait une
marche pénible. Je hâtai le pas et je gagnai du terrain sur cet objet,
qui s'allongea un peu et grossit à ma vue. Je repris le trot sur un
sol plus ferme et je crus reconnaître une sorte de petite voiture
noire. J'avais faim, j'espérai que c'était la voiture d'une
cantinière, et, considérant mon pauvre cheval comme une chaloupe, je
lui fis faire force de rames pour arriver à cette île fortunée, dans
cette mer où il s'enfonçait jusqu'au ventre quelquefois.

«À une centaine de pas, je vins à distinguer clairement une petite
charrette de bois blanc, couverte de trois cercles et d'une toile
cirée noire. Cela ressemblait à un petit berceau posé sur deux roues.
Les roues s'embourbaient jusqu'à l'essieu; un petit mulet qui les
tirait était péniblement conduit par un homme à pied qui tenait la
bride. Je m'approchai de lui et le considérai attentivement.

«C'était un homme d'environ cinquante ans, à moustaches blanches, fort
et grand, le dos voûté à la manière des vieux officiers d'infanterie
qui ont porté le sac. Il en avait l'uniforme, et l'on entrevoyait une
épaulette de chef de bataillon sous un petit manteau bleu court et
usé. Il avait un visage endurci mais bon, comme à l'armée il y en a
tant. Il me regarda de côté sous ses gros sourcils noirs, et tira
lestement de sa charrette un fusil qu'il arma, en passant de l'autre
côté de son mulet, dont il se faisait un rempart. Ayant vu sa cocarde
blanche, je me contentai de montrer la manche de mon habit rouge, et
il remit son fusil dans la charrette, en disant:

«--Ah! c'est différent, je vous prenais pour un de ces lapins qui
courent après nous. Voulez-vous boire la goutte?

«--Volontiers, dis-je en m'approchant, il y a vingt-quatre heures que
je n'ai bu.

«Il avait à son cou une noix de coco, très-bien sculptée, arrangée en
flacon, avec un goulot d'argent, et dont il semblait tirer assez de
vanité. Il me la passa, et j'y bus un peu de mauvais vin blanc avec
beaucoup de plaisir; je lui rendis le coco.

«--À la santé du roi! dit-il en buvant; il m'a fait officier de la
Légion d'honneur, il est juste que je le suive jusqu'à la frontière.
Par exemple, comme je n'ai que mon épaulette pour vivre, je reprendrai
mon bataillon après, c'est mon devoir.

«En parlant ainsi comme à lui-même, il remit en marche son petit
mulet, en disant que nous n'avions pas de temps à perdre; et comme
j'étais de son avis, je me remis en chemin à deux pas de lui. Je le
regardais toujours sans questionner, n'ayant jamais aimé la bavarde
indiscrétion assez fréquente parmi nous.

«Nous allâmes sans rien dire durant un quart de lieue environ. Comme
il s'arrêtait alors pour faire reposer son pauvre petit mulet, qui me
faisait peine à voir, je m'arrêtai aussi et je tâchai d'exprimer l'eau
qui remplissait mes bottes à l'écuyère, comme deux réservoirs où
j'aurais eu les jambes trempées.

«--Vos bottes commencent à vous tenir aux pieds, dit-il.

«Il y a quatre nuits que je ne les ai quittées, lui dis-je.

«--Bah! dans huit jours vous n'y penserez plus, reprit-il avec sa voix
enrouée; c'est quelque chose que d'être seul, allez, dans des temps
comme ceux où nous vivons. Savez-vous ce que j'ai là-dedans?

«--Non, lui dis-je.

«--C'est une femme.

«Je dis:--Ah!--sans trop d'étonnement, et je me remis en marche
tranquillement, au pas. Il me suivit.

«--Cette mauvaise brouette-là ne m'a pas coûté bien cher, reprit-il,
ni le mulet non plus; mais c'est tout ce qu'il me faut, quoique ce
chemin-là soit un _ruban de queue_ un peu long.

«Je lui offris de monter mon cheval quand il serait fatigué; et,
comme je ne lui parlais que gravement et avec simplicité de son
équipage, dont il craignait le ridicule, il se mit à son aise tout à
coup, et, s'approchant de mon étrier, me frappa sur le genou en me
disant:

«--Eh bien! vous êtes un bon enfant, quoique dans les Rouges.

«Je sentis dans son accent amer, en désignant ainsi les quatre
Compagnies-Rouges, combien de préventions haineuses avaient données à
l'armée le luxe et les grades de ces corps d'officiers.

«--Cependant, ajouta-t-il, je n'accepterai pas votre offre, vu que je
ne sais pas monter à cheval et que ce n'est pas mon affaire, à moi.

«--Mais, commandant, les officiers supérieurs comme vous y sont
obligés.

«--Bah! une fois par an, à l'inspection, et encore sur un cheval de
louage. Moi, j'ai toujours été marin, et depuis fantassin; je ne
connais pas l'équitation.

«Il fit vingt pas en me regardant de côté de temps à autre, comme
s'attendant à une question; et, comme il ne venait pas un mot, il
poursuivit:

«--Vous n'êtes pas curieux, par exemple! cela devrait vous étonner, ce
que je dis là.

«--Je m'étonne bien peu, dis-je.

«--Oh! cependant, si je vous contais comment j'ai quitté la mer, nous
verrions.

«--Hé bien, repris-je, pourquoi n'essayez-vous pas? cela vous
réchauffera, et cela me fera oublier que la pluie m'entre dans le dos
et ne s'arrête qu'à mes talons.

«Le bon chef de bataillon s'apprêta solennellement à parler, avec un
plaisir d'enfant. Il rajusta sur sa tête le schako couvert de toile
cirée, et il donna ce coup d'épaule que personne ne peut se
représenter s'il n'a servi dans l'infanterie, ce coup d'épaule que
donne le fantassin à son sac pour le hausser et alléger un moment son
poids; c'est une habitude du soldat qui, lorsqu'il devient officier,
devient un tic. Après ce geste convulsif, il but encore un peu de vin
dans son coco, donna un coup de pied d'encouragement dans le ventre du
petit mulet, et commença.


VIII.

«--Vous saurez d'abord, mon enfant, que je suis né à Brest; j'ai
commencé par être enfant de troupe, gagnant ma demi-ration et mon
demi-prêt dès l'âge de neuf ans, mon père étant soldat aux gardes.
Mais comme j'aimais la mer, une belle nuit, pendant que j'étais à
Brest, je me cachai à fond de cale d'un bâtiment marchand qui partait
pour les Indes; on ne m'aperçut qu'en pleine mer, et le capitaine aima
mieux me faire mousse que de me jeter à l'eau. Quand vint la
Révolution, j'avais fait du chemin, et j'étais à mon tour devenu
capitaine d'un petit bâtiment marchand assez propre, ayant écumé la
mer pendant quinze ans. Comme l'ex-marine royale, vieille bonne
marine, ma foi! se trouva tout à coup dépeuplée d'officiers, on prit
des capitaines dans la marine marchande. J'avais eu quelques affaires
de flibustiers que je pourrai vous dire plus tard: on me donna le
commandement d'un brick de guerre nommé _le Marat_.

«Le 28 fructidor 1797, je reçus ordre d'appareiller pour Cayenne. Je
devais y conduire soixante soldats et un _déporté_ qui restait des
cent quatre-vingt-treize que la frégate _la Décade_ avait pris à bord
quelques jours auparavant. J'avais ordre de traiter cet individu avec
ménagement, et la première lettre du Directoire en renfermait une
seconde, scellée de trois cachets rouges, au milieu desquels il y en
avait un démesuré. J'avais défense d'ouvrir cette lettre avant le
premier degré de latitude nord, du vingt-sept au vingt-huitième de
longitude, c'est-à-dire près de passer la ligne.

«Cette grande lettre avait une figure toute particulière. Elle était
longue, et fermée de si près que je ne pus rien lire entre les angles
ni à travers l'enveloppe. Je ne suis pas superstitieux, mais elle me
fit peur, cette lettre. Je la mis dans ma chambre, sous le verre d'une
mauvaise petite pendule anglaise clouée au-dessus de mon lit. Ce
lit-là était un vrai lit de marin comme vous savez qu'ils sont. Mais
je ne sais, moi, ce que je dis: vous avez tout au plus seize ans, vous
ne pouvez pas avoir vu ça.

«La chambre d'une reine ne peut pas être aussi proprement rangée que
celle d'un marin, soit dit sans vouloir nous vanter. Chaque chose a sa
petite place et son petit clou. Rien ne remue. Le bâtiment peut rouler
tant qu'il veut sans rien déranger. Les meubles sont faits selon la
forme du vaisseau et de la petite chambre qu'on a. Mon lit était un
coffre. Quand on l'ouvrait, j'y couchais; quand on le fermait,
c'était mon sofa et j'y fumais ma pipe. Quelquefois c'était ma table,
alors on s'asseyait sur deux petits tonneaux qui étaient dans la
chambre. Mon parquet était ciré et frotté comme de l'acajou, et
brillant comme un bijou: un vrai miroir! Oh! c'était une jolie petite
chambre! Et mon brick avait bien son prix aussi. On s'y amusait
souvent d'une fière façon, et le voyage commença cette fois assez
agréablement, si ce n'était... Mais n'anticipons pas.

«Nous avions un joli vent nord-nord-ouest, et j'étais occupé à mettre
cette lettre sous le verre de ma pendule, quand mon _déporté_ entra
dans ma chambre; il tenait par la main une belle petite de dix-sept
ans environ. Lui me dit qu'il en avait dix-neuf; beau garçon,
quoiqu'un peu pâle, et trop blanc pour un homme. C'était un homme
cependant, et un homme qui se comporta dans l'occasion mieux que bien
des anciens n'auraient fait: vous allez le voir. Il tenait sa petite
femme sous le bras; elle était fraîche et gaie comme un enfant. Ils
avaient l'air de deux tourtereaux. Ça me faisait plaisir à voir, moi.
Je leur dis:

«--Eh bien, mes enfants! vous venez faire visite au vieux capitaine;
c'est gentil à vous. Je vous emmène un peu loin; mais tant mieux, nous
aurons le temps de nous connaître. Je suis fâché de recevoir madame
sans mon habit; mais c'est que je cloue cette grande coquine de
lettre. Si vous vouliez m'aider un peu?

«Ça faisait vraiment de bons petits enfants. Le petit mari prit le
marteau, et la petite femme les clous, et ils me les passaient à
mesure que je les demandais; et elle me disait: _À droite! à gauche!
capitaine!_ tout en riant, parce que le tangage faisait ballotter la
pendule. Je l'entends encore d'ici avec sa petite voix: _À gauche! à
droite! capitaine!_ Elle se moquait de moi.--Ah! je dis, petite
méchante! je vous ferai gronder par votre mari, allez.--Alors elle lui
sauta au cou et l'embrassa. Ils étaient vraiment gentils, et la
connaissance se fit comme ça. Nous fûmes tout de suite bons amis.

«Ce fut aussi une jolie traversée. J'eus toujours un temps fait
exprès. Comme je n'avais jamais eu que des visages noirs à mon bord,
je faisais venir à ma table, tous les jours, mes deux petits amoureux.
Cela m'égayait. Quand nous avions mangé le biscuit et le poisson, la
petite femme et le mari restaient à se regarder comme s'ils ne
s'étaient jamais vus. Alors je me mettais à rire de tout mon coeur et
me moquais d'eux. Ils riaient aussi avec moi. Vous auriez ri de nous
voir comme trois imbéciles, ne sachant ce que nous avions. C'est que
c'était vraiment plaisant de les voir s'aimer comme ça! Ils se
trouvaient bien partout; ils trouvaient bon tout ce qu'on leur
donnait. Cependant ils étaient à la ration comme nous tous; j'y
ajoutais seulement un peu d'eau-de-vie suédoise quand ils dînaient
avec moi, mais un petit verre, pour tenir mon rang. Ils couchaient
dans un hamac, où le vaisseau les roulait comme ces deux poires que
j'ai là dans mon mouchoir mouillé. Ils étaient alertes et contents. Je
faisais comme vous, je ne questionnais pas. Qu'avais-je besoin de
savoir leur nom et leurs affaires, moi, passeur d'eau? Je les portais
de l'autre côté de la mer, comme j'aurais porté deux oiseaux de
paradis.

«J'avais fini, après un mois, par les regarder comme mes enfants. Tout
le jour, quand je les appelais, ils venaient s'asseoir auprès de moi.
Le jeune homme écrivait sur ma table, c'est-à-dire sur mon lit; et,
quand je voulais, il m'aidait à faire mon _point_: il le sut bientôt
faire aussi bien que moi; j'en étais quelquefois tout interdit. La
jeune femme s'asseyait sur un petit baril et se mettait à coudre.

«Un jour qu'ils étaient posés comme cela, je leur dis:

«Savez-vous, mes petits amis, que nous faisons un tableau de famille
comme nous voilà? Je ne veux pas vous interroger, mais probablement
vous n'avez pas plus d'argent qu'il ne vous en faut, et vous êtes
joliment délicats tous deux pour bêcher et piocher comme font les
déportés à Cayenne. C'est un vilain pays, de tout mon coeur, je vous
le dis; mais moi, qui suis une vieille peau de loup desséchée au
soleil, j'y vivrais comme un seigneur. Si vous aviez, comme il me
semble (sans vouloir vous interroger), tant soit peu d'amitié pour
moi, je quitterais assez volontiers mon vieux brick, qui n'est plus
qu'un sabot à présent, et je m'établirais là avec vous, si cela vous
convient. Moi, je n'ai pas plus de famille qu'un chien, cela m'ennuie;
vous me feriez une petite société. Je vous aiderais à bien des choses;
et j'ai amassé une bonne pacotille de contrebande assez honnête, dont
nous vivrions, et que je vous laisserais lorsque je viendrais à
tourner l'oeil, comme on dit poliment.

«Ils restèrent tout ébahis à se regarder, ayant l'air de croire que je
ne disais pas vrai; et la petite courut, comme elle faisait toujours,
se jeter au cou de l'autre, et s'asseoir sur ses genoux, toute rouge
et en pleurant. Il la serra bien fort dans ses bras, et je vis aussi
des larmes dans ses yeux; il me tendit la main et devint plus pâle
qu'à l'ordinaire. Elle lui parlait bas, et ses grands cheveux blonds
s'en allèrent sur son épaule; son chignon s'était défait comme un
câble qui se déroule tout à coup, parce qu'elle était vive comme un
poisson: ces cheveux-là, si vous les aviez vus! c'était comme de l'or.
Comme ils continuaient à se parler bas, le jeune homme lui baisant le
front de temps en temps, elle pleurant, cela m'impatienta.

«--Hé bien, ça vous va-t-il? leur dis-je à la fin.

«--Mais... mais, capitaine, vous êtes bien bon, dit le mari; mais
c'est que... vous ne pouvez pas vivre avec des _déportés_, et... Il
baissa les yeux.

«--Moi, dis-je, je ne sais pas ce que vous avez fait pour être
déportés, mais vous me direz ça un jour, ou pas du tout, si vous
voulez. Vous ne m'avez pas l'air d'avoir la conscience bien lourde, et
je suis bien sûr que j'en ai fait bien d'autres que vous dans ma vie,
allez, pauvres innocents! Par exemple, tant que vous serez sous ma
garde, je ne vous lâcherai pas, il ne faut pas vous y attendre; je
vous couperais plutôt le cou comme à deux pigeons. Mais, une fois
l'épaulette de côté, je ne connais plus ni amiral ni rien du tout.

«--C'est que, reprit-il en secouant tristement sa tête brune, quoique
un peu poudrée, comme cela se faisait encore à l'époque, c'est que je
crois qu'il serait dangereux pour vous, capitaine, d'avoir l'air de
nous connaître. Nous rions parce que nous sommes jeunes; nous avons
l'air heureux, parce que nous nous aimons; mais j'ai de vilains
moments quand je pense à l'avenir, et je ne sais pas ce que deviendra
ma pauvre Laure.

«Il serra de nouveau la tête de la jeune femme sur sa poitrine:

«--C'était bien là ce que je devais dire au capitaine; n'est-ce pas,
mon enfant, que vous auriez dit la même chose?

«Je pris ma pipe et je me levai, parce que je commençais à me sentir
les yeux un peu mouillés, et que ça ne me va pas, à moi.

«--Allons! allons! dis-je, ça s'éclaircira par la suite. Si le tabac
incommode madame, son absence est nécessaire.

«Elle se leva, le visage tout en feu et tout humide de larmes, comme
un enfant qu'on a grondé.

«--D'ailleurs, me dit-elle en regardant ma pendule, vous n'y pensez
pas, vous autres; et la lettre!

«Je sentis quelque chose qui me fit de l'effet. J'eus comme une
douleur aux cheveux quand elle me dit cela.

«--Pardieu! je n'y pensais plus, moi, dis-je. Ah! par exemple, voilà
une belle affaire! Si nous avions passé le premier degré de latitude
nord, il ne me resterait plus qu'à me jeter à l'eau.--Faut-il que
j'aie du bonheur, pour que cette enfant-là m'ait rappelé la grande
coquine de lettre!

«Je regardai vite ma carte marine, et quand je vis que nous en avions
encore pour une semaine au moins, j'eus la tête soulagée, mais pas le
coeur, sans savoir pourquoi.

«--C'est que le Directoire ne badine pas pour l'article obéissance!
dis-je. Allons, je suis au courant cette fois-ci encore. Le temps a
filé si vite que j'avais tout à fait oublié cela.

«Eh bien, monsieur, nous restâmes tous trois le nez en l'air à
regarder cette lettre, comme si elle allait nous parler. Ce qui me
frappa beaucoup, c'est que le soleil, qui glissait par la claire-voie,
éclairait le verre de la pendule et faisait paraître le grand cachet
rouge, et les autres petits, comme les traits d'un visage au milieu du
feu.

«--Ne dirait-on pas que les yeux lui sortent de la tête? leur dis-je
pour les amuser.

«--Oh! mon ami, dit la jeune femme, cela ressemble à des taches de
sang.

«--Bah! bah! dit son mari en la prenant sous le bras, vous vous
trompez, Laure; cela ressemble au billet de _faire part_ d'un mariage.
Venez vous reposer, venez; pourquoi cette lettre vous occupe-t-elle?

«Ils se sauvèrent comme si un revenant les avait suivis, et montèrent
sur le pont. Je restai seul avec cette grande lettre, et je me
souviens qu'en fumant ma pipe je la regardais toujours, comme si ses
yeux rouges avaient attaché les miens, en les humant comme font les
yeux de serpent. Sa grande figure pâle, son troisième cachet, plus
grand que les yeux, tout ouvert, tout béant comme une gueule de
loup... cela me mit de mauvaise humeur; je pris mon habit et je
l'accrochai à la pendule, pour ne plus voir ni l'heure ni la chienne
de lettre.

«J'allai achever ma pipe sur le pont. J'y restai jusqu'à la nuit.

«Nous étions alors à la hauteur des îles du cap Vert. _Le Marat_
filait, vent en poupe, ses dix noeuds sans se gêner. La nuit était la
plus belle que j'aie vue de ma vie près du tropique. La lune se levait
à l'horizon, large comme un soleil; la mer la coupait en deux, et
devenait toute blanche comme une nappe de neige couverte de petits
diamants. Je regardais cela en fumant, assis sur mon banc. L'officier
de quart et les matelots ne disaient rien et regardaient comme moi
l'ombre du brick sur l'eau. J'étais content de ne rien entendre.
J'aime le silence et l'ordre, moi. J'avais défendu tous les bruits et
tous les feux. J'entrevis cependant une petite ligne rouge presque
sous mes pieds. Je me serais bien mis en colère tout de suite; mais
comme c'était chez mes petits _déportés_, je voulus m'assurer de ce
qu'on faisait avant de me fâcher. Je n'eus que la peine de me baisser,
je pus voir, par le grand panneau, dans la petite chambre, et je
regardai.

«La jeune femme était à genoux et faisait ses prières. Il y avait une
petite lampe qui l'éclairait. Elle était en chemise; je voyais d'en
haut ses épaules nues, ses petits pieds nus, et ses grands cheveux
blonds tout épars. Je pensai à me retirer, mais je me dis:--Bah! un
vieux soldat, qu'est-ce que ça fait? Et je restai à voir.

«Son mari était assis sur une petite malle, la tête sur ses mains, et
la regardait prier. Elle leva la tête en haut comme au ciel, et je vis
ses grands yeux bleus mouillés comme ceux d'une Madelaine. Pendant
qu'elle priait, il prenait le bout de ses longs cheveux et les baisait
sans faire de bruit. Quand elle eut fini, elle fit un signe de croix
en souriant avec l'air d'aller au paradis. Je vis qu'il faisait comme
elle un signe de croix, mais comme s'il en avait honte. Au fait, pour
un homme, c'est singulier!

«Elle se leva debout, l'embrassa, et s'étendit la première dans son
hamac, où il la jeta sans rien dire, comme on couche un enfant dans
une balançoire. Il faisait une chaleur étouffante: elle se sentait
bercée avec plaisir par le mouvement du navire et paraissait déjà
commencer à s'endormir. Ses petits pieds blancs étaient croisés et
élevés au niveau de sa tête, et tout son corps enveloppé de sa longue
chemise blanche. C'était un amour, quoi!

«--Mon ami, dit-elle en dormant à moitié, n'avez-vous pas sommeil? il
est bien tard, sais-tu?

«Il restait toujours le front sur ses mains sans répondre. Cela
l'inquiéta un peu, la bonne petite, et elle passa sa jolie tête hors
du hamac, comme un oiseau hors de son nid, et le regarda la bouche
entr'ouverte, n'osant plus parler.

«Enfin il lui dit:

«--Eh, ma chère Laure! à mesure que nous avançons vers l'Amérique, je
ne puis m'empêcher de devenir plus triste. Je ne sais pourquoi, il me
paraît que le temps le plus heureux de notre vie aura été celui de la
traversée.

«--Cela me semble aussi, dit-elle; je voudrais n'arriver jamais.

«Il la regarda en joignant les mains avec un transport que vous ne
pouvez pas vous figurer.

«--Et cependant, mon ange, vous pleurez toujours en priant Dieu,
dit-il; cela m'afflige beaucoup, parce que je sais bien ceux à qui
vous pensez, et je crois que vous avez regret de ce que vous avez
fait.

«--Moi, du regret! dit-elle avec un air bien peiné; moi, du regret de
t'avoir suivi, mon ami! Crois-tu que, pour t'avoir appartenu si peu,
je t'aie moins aimé? N'est-on pas une femme, ne sait-on pas ses
devoirs à dix-sept ans? Ma mère et mes soeurs n'ont-elles pas dit que
c'était mon devoir de vous suivre à la Guyane? N'ont-elles pas dit que
je ne faisais là rien de surprenant? Je m'étonne seulement que vous en
ayez été touché, mon ami; tout cela est naturel. Et à présent je ne
sais comment vous pouvez croire que je regrette rien, quand je suis
avec vous pour vous aider à vivre, ou pour mourir avec vous si vous
mourez.

«Elle disait tout ça d'une voix si douce qu'on aurait cru que c'était
une musique. J'en étais tout ému et je dis:

«--Bonne petite femme, va!

«Le jeune homme se mit à soupirer en frappant du pied et en baisant
une jolie main et un bras nu qu'elle lui tendait.

«--Oh! Laurette! ma Laurette! disait-il, quand je pense que si nous
avions retardé de quatre jours notre mariage, on m'arrêtait seul et je
partais tout seul, je ne puis me pardonner.

«Alors la belle petite pencha hors du hamac ses deux beaux bras
blancs, nus jusqu'aux épaules, et lui caressa le front, les cheveux et
les yeux, en lui prenant la tête comme pour l'emporter et le cacher
dans sa poitrine. Elle sourit comme un enfant, et lui dit une quantité
de petites choses de femme, comme moi je n'avais jamais rien entendu
de pareil. Elle lui fermait la bouche avec ses doigts pour parler
toute seule. Elle disait, en jouant et en prenant ses longs cheveux
comme un mouchoir pour lui essuyer les yeux:

«--Est-ce que ce n'est pas bien mieux d'avoir avec toi une femme qui
t'aime, dis, mon ami? Je suis bien contente, moi, d'aller à Cayenne;
je verrai des sauvages, des cocotiers comme ceux de Paul et Virginie,
n'est-ce pas? Nous planterons chacun le nôtre. Nous verrons qui sera
le meilleur jardinier. Nous nous ferons une petite case pour nous
deux. Je travaillerai toute la journée et toute la nuit, si tu veux.
Je suis forte; tiens, regarde mes bras;--tiens, je pourrais presque te
soulever. Ne te moque pas de moi; je sais très-bien broder d'ailleurs;
et n'y a-t-il pas une ville quelque part par là où il faille des
brodeuses? Je donnerai des leçons de dessin et de musique si l'on veut
aussi; et si l'on y sait lire, tu écriras, toi.

«Je me souviens que le pauvre garçon fut si désespéré qu'il jeta un
grand cri lorsqu'elle dit cela.

«--Écrire!--criait-il,--écrire!

«Et il se prit la main droite avec la gauche en la serrant au poignet.

«--Ah! écrire! pourquoi ai-je jamais su écrire! Écrire! mais c'est le
métier d'un fou!... J'ai cru à leur liberté de la presse!--Où avais-je
l'esprit? Eh! pourquoi faire? pour imprimer cinq ou six pauvres idées
assez médiocres, lues seulement par ceux qui les aiment, jetées au feu
par ceux qui les haïssent, ne servant rien qu'à nous faire persécuter!
Moi, encore passe; mais toi, bel ange, devenue femme depuis quatre
jours à peine! qu'avais-tu fait? Explique-moi, je te prie, comment je
t'ai permis d'être bonne à ce point de me suivre ici? Sais-tu
seulement où tu es, pauvre petite? Et où tu vas, le sais-tu? Bientôt,
mon enfant, vous serez à seize cents lieues de votre mère et de vos
soeurs... et pour moi! tout cela pour moi!

«Elle cacha sa tête un moment dans le hamac; et moi d'en haut je vis
qu'elle pleurait; mais lui d'en bas ne voyait pas son visage; et quand
elle le sortit de la toile, c'était en souriant pour lui donner de la
gaieté.

«--Au fait, nous ne sommes pas riches à présent, dit-elle en riant aux
éclats; tiens, regarde ma bourse, je n'ai plus qu'un louis tout seul.
Et toi?

«Il se mit à rire aussi comme un enfant:

«--Ma foi, moi, j'avais encore un écu, mais je l'ai donné au petit
garçon qui a porté ta malle.

«--Ah, bah! qu'est-ce que ça fait? dit-elle en faisant claquer ses
petits doigts blancs comme des castagnettes; on n'est jamais plus gai
que lorsqu'on n'a rien; et n'ai-je pas en réserve les deux bagues de
diamants que ma mère m'a données? cela est bon partout et pour tout,
n'est-ce pas? Quand tu le voudras nous les vendrons. D'ailleurs, je
crois que le bonhomme de capitaine ne dit pas toutes ses bonnes
intentions pour nous, et qu'il sait bien ce qu'il y a dans la lettre.
C'est sûrement une recommandation pour nous au gouverneur de Cayenne.

«--Peut-être, dit-il; qui sait?

«--N'est-ce pas? reprit sa petite femme; tu es si bon que je suis sûre
que le gouvernement t'a exilé pour un peu de temps, mais ne t'en veut
pas.

«Elle avait dit cela si bien! m'appelant le bonhomme de capitaine, que
j'en fus tout remué et tout attendri; et je me réjouis même, dans le
coeur, de ce qu'elle avait peut-être deviné juste sur la lettre
cachetée. Ils commençaient encore à s'embrasser; je frappai du pied
vivement pour les faire finir.

«Je leur criai:

«--Eh! dites donc, mes petits amis! on a l'ordre d'éteindre tous les
feux du bâtiment. Soufflez-moi votre lampe, s'il vous plaît.

«Ils soufflèrent la lampe, et je les entendis rire en jasant tout bas
dans l'ombre comme des écoliers. Je me remis à me promener seul sur
mon tillac en fumant ma pipe. Toutes les étoiles du tropique étaient à
leur poste, larges comme de petites lunes. Je les regardai en
respirant un air qui sentait frais et bon.

«Je me disais que certainement ces bons petits avaient deviné la
vérité, et j'en étais tout ragaillardi. Il y avait bien à parier qu'un
des cinq directeurs s'était ravisé et me les recommandait; je ne
m'expliquais pas bien pourquoi, parce qu'il y a des affaires d'État
que je n'ai jamais comprises, moi; mais enfin je croyais cela, et,
sans savoir pourquoi, j'étais content.

«Je descendis dans ma chambre, et j'allai regarder la lettre sous mon
vieil uniforme. Elle avait une autre figure; il me sembla qu'elle
riait, et ses cachets paraissaient couleur de rose. Je ne doutai plus
de sa bonté, et je lui fis un petit signe d'amitié.

«Malgré cela, je remis mon habit dessus; elle m'ennuyait.

«Nous ne pensâmes plus du tout à la regarder pendant quelques jours,
et nous étions gais; mais, quand nous approchâmes du premier degré de
latitude, nous commençâmes à ne plus parler.

«Un beau matin je m'éveillai assez étonné de ne sentir aucun
mouvement dans le bâtiment. À vrai dire, je ne dors jamais que d'un
oeil, comme on dit, et, le roulis me manquant, j'ouvris les deux yeux.
Nous étions tombés dans un calme plat, et c'était sous le 1° de
latitude nord, au 27° de longitude. Je mis le nez sur le pont: la mer
était lisse comme une jatte d'huile; toutes les voiles ouvertes
tombaient collées aux mâts comme des ballons vides. Je dis tout de
suite:--J'aurai le temps de te lire, va! en regardant de travers du
côté de la lettre.--J'attendis jusqu'au soir, au coucher du soleil.
Cependant il fallait bien en venir là: j'ouvris la pendule, et j'en
tirai vivement l'ordre cacheté.--Eh bien! mon cher, je le tenais à la
main depuis un quart d'heure que je ne pouvais pas encore lire. Enfin
je me dis:--C'est par trop fort! et je brisai les trois cachets d'un
coup de pouce; et le grand cachet rouge, je le broyai en
poussière.--Après avoir lu, je me frottai les yeux, croyant m'être
trompé.

«Je relus la lettre tout entière; je la relus encore; je recommençai
en la prenant par la dernière ligne, et remontant à la première. Je
n'y croyais pas. Mes jambes flageolaient un peu sous moi, je m'assis;
j'avais un certain tremblement sur la peau du visage; je me frottai
un peu les joues avec du rhum, je m'en mis dans le creux des mains, je
me faisais pitié à moi-même d'être si bête que cela; mais ce fut
l'affaire d'un moment; je montai prendre l'air.

«Laurette était ce jour-là si jolie, que je ne voulus pas m'approcher
d'elle: elle avait une petite robe blanche toute simple, les bras nus
jusqu'au col, et ses grands cheveux tombants comme elle les portait
toujours. Elle s'amusait à tremper dans la mer son autre robe au bout
d'une corde, et riait en cherchant à arrêter les goëmons, plantes
marines semblables à des grappes de raisin, et qui flottent sur les
eaux des Tropiques.

«--Viens donc voir les raisins! viens donc vite! criait-elle; et son
ami s'appuyait sur elle, et se penchait, et ne regardait pas l'eau,
parce qu'il la regardait d'un air tout attendri.

«Je fis signe à ce jeune homme de venir me parler sur le gaillard
d'arrière. Elle se retourna. Je ne sais quelle figure j'avais, mais
elle laissa tomber sa corde; elle le prit violemment par le bras, et
lui dit:

«--Oh! n'y va pas, il est tout pâle.

«Cela se pouvait bien; il y avait de quoi pâlir. Il vint cependant
près de moi sur le gaillard; elle nous regardait, appuyée contre le
grand mât. Nous nous promenâmes longtemps de long en large sans rien
dire. Je fumai un cigare que je trouvais amer, et je le crachai dans
l'eau. Il me suivait de l'oeil; je lui pris le bras; j'étouffais, ma
foi! ma parole d'honneur! j'étouffais.

«--Ah çà! lui dis-je enfin, contez-moi donc, mon petit ami, contez-moi
un peu votre histoire. Que diable avez-vous donc fait à ces chiens
d'avocats qui sont là comme cinq morceaux de roi? Il paraît qu'ils
vous en veulent fièrement! C'est drôle!

«Il haussa les épaules en penchant la tête (avec un air si doux, le
pauvre garçon!) et me dit:

«--Oh! mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, allez: trois couplets de
vaudeville sur le Directoire, voilà tout.

«--Pas possible! dis-je.

«--Oh! mon Dieu, si! Les couplets n'étaient même pas trop bons. J'ai
été arrêté le 15 fructidor et conduit à la Force; jugé le 16, et
condamné à mort d'abord, et puis à la déportation par bienveillance.

«--C'est drôle! dis-je. Les directeurs sont des camarades bien
susceptibles; car cette lettre que vous savez me donne l'ordre de vous
fusiller.

«Il ne répondit pas, et sourit en faisant une assez bonne contenance
pour un jeune homme de dix-neuf ans. Il regarda seulement sa femme, et
s'essuya le front, d'où tombaient des gouttes de sueur. J'en avais
autant au moins sur la figure, moi, et d'autres gouttes aux yeux.

«Je repris:

«--Il paraît que ces citoyens-là n'ont pas voulu faire votre affaire
sur terre, ils ont pensé qu'ici çà ne paraîtrait pas tant. Mais pour
moi c'est fort triste; car vous avez beau être un bon enfant, je ne
peux pas m'en dispenser; l'arrêt de mort est là en règle, et l'ordre
d'exécution signé, parafé, scellé; il n'y manque rien.

«Il me salua très-poliment en rougissant.

«Je ne demande rien, capitaine, dit-il avec une voix aussi douce que
de coutume; je serais désolé de vous faire manquer à vos devoirs. Je
voudrais seulement parler un peu à Laure, et vous prier de la protéger
dans le cas où elle me survivrait, ce que je ne crois pas.

«--Oh! pour cela, c'est juste, lui dis-je, mon garçon; si cela ne vous
déplaît pas, je la conduirai à sa famille à mon retour en France, et
je ne la quitterai que quand elle ne voudra plus me voir. Mais, à mon
sens, vous pouvez vous flatter qu'elle ne reviendra pas de ce coup-là;
pauvre petite femme!

«Il me prit les deux mains, les serra et me dit:

«--Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce qu'il vous
reste à faire, je le sens bien; mais qu'y pouvons-nous? Je compte sur
vous pour lui conserver le peu qui m'appartient, pour la protéger,
pour veiller à ce qu'elle reçoive ce que sa vieille mère pourrait lui
laisser, n'est-ce pas? pour garantir sa vie, son honneur, n'est-ce
pas? et aussi pour qu'on ménage toujours sa santé.--Tenez, ajouta-t-il
plus bas, j'ai à vous dire qu'elle est très-délicate; elle a souvent
la poitrine affectée jusqu'à s'évanouir plusieurs fois par jour; il
faut qu'elle se couvre bien toujours. Enfin vous remplacerez son père,
sa mère et moi autant que possible, n'est-il pas vrai? Si elle pouvait
conserver les bagues que sa mère lui a données, cela me ferait bien
plaisir. Mais, si on a besoin de les vendre pour elle, il le faudra
bien. Ma pauvre Laurette! voyez comme elle est belle!

«Comme ça commençait à devenir par trop tendre, cela m'ennuya, et je
me mis à froncer le sourcil; je lui avais parlé d'un air gai pour ne
pas m'affaiblir; mais je n'y tenais plus:--Enfin, suffit, lui dis-je,
entre braves gens on s'entend de reste. Allez lui parler, et
dépêchons-nous.

«Je lui serrai la main en ami; et comme il ne quittait pas la mienne
et me regardait avec un air singulier.

«--Ah çà! si j'ai un conseil à vous donner, ajoutai-je, c'est de ne
pas parler de ça. Nous arrangerons la chose sans qu'elle s'y attende,
ni vous non plus, soyez tranquille; ça me regarde.

«--Ah! c'est différent, dit-il, je ne savais pas... cela vaut mieux en
effet. D'ailleurs, les adieux! les adieux, cela affaiblit.

«--Oui, oui, lui dis-je, ne soyez pas enfant, ça vaut mieux. Ne
l'embrassez pas, mon ami, ne l'embrassez pas, si vous pouvez, ou vous
êtes perdu.

«Je lui donnai encore une bonne poignée de main, et je le laissai
aller. Oh! c'était dur pour moi tout cela.

«Il me parut qu'il gardait, ma foi! bien le secret; car ils se
promenèrent, bras dessus bras dessous, pendant un quart d'heure, et
ils revinrent, au bord de l'eau, reprendre la corde et la robe qu'un
des mousses avait repêchées.

«La nuit vint tout à coup. C'était le moment que j'avais résolu de
prendre. Mais ce moment a duré pour moi jusqu'au jour où nous sommes,
et je le traînerai toute ma vie comme un boulet.

       *       *       *       *       *

«Ici le vieux commandant fut forcé de s'arrêter. Je me gardai de
parler, de peur de détourner ses idées; il reprit en frappant sa
poitrine:

       *       *       *       *       *

«--Ce moment-là, je vous le dis, je ne peux pas encore le comprendre.
Je sentis la colère me prendre aux cheveux, et en même temps je ne
sais quoi me faisait obéir et me poussait en avant. J'appelai les
officiers, et je dis à l'un d'eux;

«--Allons, un canot à la mer... puisque à présent nous sommes des
bourreaux! Vous y mettrez cette femme, et vous l'emmènerez au large,
jusqu'à ce que vous entendiez des coups de fusil. Alors vous
reviendrez.--Obéir à un morceau de papier! car ce n'était que cela
enfin! Il fallait qu'il y eût quelque chose dans l'air qui me poussât.
J'entrevis de loin ce jeune homme... oh! c'était affreux à voir!...
s'agenouiller devant sa Laurette, et lui baiser les genoux et les
pieds. N'est-ce pas que vous trouvez que j'étais bien malheureux?...

«Je criai comme un fou:--Séparez-les! nous sommes tous des
scélérats!--Séparez-les... La pauvre République est un corps mort!
Directeurs, Directoire, c'en est la vermine! Je quitte la mer! Je ne
crains pas tous vos avocats; qu'on leur dise ce que je dis, qu'est-ce
que ça me fait? Ah! je me souciais d'eux en effet! J'aurais voulu les
tenir, je les aurais fait fusiller tous les cinq, les coquins! Oh! je
l'aurais fait; je me souciais de la vie comme de l'eau qui tombe là,
tenez... Je m'en souciais bien!... une vie comme la mienne... Ah! bien
oui! pauvre vie... va!...

       *       *       *       *       *

«Et la voix du commandant s'éteignit peu à peu et devint aussi
incertaine que ses paroles; et il marcha en se mordant les lèvres et
en fronçant le sourcil dans une distraction terrible et farouche. Il
avait de petits mouvements convulsifs et donnait à son mulet des coups
du fourreau de son épée, comme s'il eût voulu le tuer. Ce qui
m'étonna, ce fut de voir la peau jaune de sa figure devenir d'un rouge
foncé. Il défit et entr'ouvrit violemment son habit sur la poitrine,
la découvrant au vent et à la pluie. Nous continuâmes ainsi à marcher
dans un grand silence. Je vis bien qu'il ne parlerait plus de
lui-même, et qu'il fallait me résoudre à questionner.

«--Je comprends bien, lui dis-je, comme s'il eût fini son histoire,
qu'après une aventure aussi cruelle on prenne son métier en horreur.

«--Oh! le métier; êtes-vous fou? me dit-il brusquement, ce n'est pas
le métier! Jamais le capitaine d'un bâtiment ne sera obligé d'être un
bourreau, sinon quand viendront des gouvernements d'assassins et de
voleurs, qui profiteront de l'habitude qu'a un pauvre homme d'obéir
aveuglément, d'obéir toujours, d'obéir comme une malheureuse
mécanique, malgré son coeur.

«En même temps il tira de sa poche un mouchoir rouge dans lequel il se
mit à pleurer comme un enfant. Je m'arrêtai un moment comme pour
arranger mon étrier, et, restant derrière la charrette, je marchai
quelque temps à la suite, sentant qu'il serait humilié si je voyais
trop clairement ses larmes abondantes.

«J'avais deviné juste, car, au bout d'un quart d'heure environ, il
vint aussi derrière son pauvre équipage, et me demanda si je n'avais
pas de rasoirs dans mon porte-manteau; à quoi je lui répondis
simplement que, n'ayant pas encore de barbe, cela m'était fort
inutile. Mais il n'y tenait pas, c'était pour parler d'autre chose. Je
m'aperçus cependant avec plaisir qu'il revenait à son histoire, car il
me dit tout à coup:

«--Vous n'avez jamais vu de vaisseau de votre vie, n'est-ce pas?

«--Je n'en ai vu, dis-je, qu'au panorama de Paris, et je ne me fie pas
beaucoup à la science maritime que j'en ai tirée.

«--Vous ne savez pas, par conséquent, ce que c'est que le bossoir?

«--Je ne m'en doute pas, dis-je.

«--C'est une espèce de terrasse de poutres qui sort de l'avant du
navire, et d'où l'on jette l'ancre en mer. Quand on fusille un homme,
on le fait placer là ordinairement, ajouta-t-il plus bas.

«--Ah! je comprends, parce qu'il tombe de là dans la mer.

«Il ne répondit pas, et se mit à décrire toutes les sortes de canots
que peut porter un brick, et leur position dans le bâtiment; et puis,
sans ordre dans ses idées, il continua son récit avec cet air affecté
d'insouciance que de longs services donnent infailliblement, parce
qu'il faut montrer à ses inférieurs le mépris du danger, le mépris des
hommes, le mépris de la vie, le mépris de la mort et le mépris de
soi-même; et tout cela cache, sous une dure enveloppe, presque
toujours une sensibilité profonde.--La dureté de l'homme de guerre est
comme un masque de fer sur un noble visage, comme un cachot de pierre
qui renferme un prisonnier royal.

       *       *       *       *       *

«--Ces embarcations tiennent six hommes, reprit-il. Ils s'y jetèrent
et emportèrent Laure avec eux, sans qu'elle eût le temps de crier et
de parler. Oh! voici une chose dont aucun honnête homme ne peut se
consoler quand il en est cause. On a beau dire, on n'oublie pas une
chose pareille!... Ah! quel temps il fait!--Quel diable m'a poussé à
raconter ça! quand je raconte cela, je ne peux plus m'arrêter, c'est
fini. C'est une histoire qui me grise comme le vin de Jurançon.--Ah!
quel temps il fait!--Mon manteau est traversé.

«Je vous parlais, je crois, encore de cette petite Laurette!--La
pauvre femme!--Qu'il y a des gens maladroits dans le monde! l'officier
fut assez sot pour conduire le canot en avant du brick. Après cela, il
est vrai de dire qu'on ne peut pas tout prévoir. Moi, je comptais sur
la nuit pour cacher l'affaire, et je ne pensais pas à la lumière des
douze fusils faisant feu à la fois. Et, ma foi! du canot elle vit son
mari tomber à la mer, fusillé.

«S'il y a un Dieu là-haut, il sait comment arriva ce que je vais vous
dire; moi, je ne le sais pas, mais on l'a vu et entendu comme je vous
vois et vous entends. Au moment du feu, elle porta la main à sa tête
comme si une balle l'avait frappée au front, et s'assit dans le canot
sans s'évanouir, sans crier, sans parler, et revint au brick quand on
voulut et comme on voulut. J'allai à elle, je lui parlai longtemps et
le mieux que je pus. Elle avait l'air de m'écouter et me regardait en
face, en se frottant le front. Elle ne comprenait pas, et elle avait
le front rouge et le visage tout pâle. Elle tremblait de tous ses
membres comme ayant peur de tout le monde. Ça lui est resté. Elle est
encore de même, la pauvre petite! idiote, ou comme imbécile, ou folle,
comme vous voudrez. Jamais on n'en a tiré une parole, si ce n'est
quand elle dit qu'on lui ôte ce qu'elle a dans la tête.

«De ce moment-là je devins aussi triste qu'elle, et je sentis quelque
chose en moi qui me disait: _Reste devant elle jusqu'à la fin de tes
jours, et garde-la_; je l'ai fait. Quand je revins en France, je
demandai à passer avec mon grade dans les troupes de terre, ayant pris
la mer en haine parce que j'y avais jeté du sang innocent. Je cherchai
la famille de Laure. Sa mère était morte. Ses soeurs, à qui je la
conduisis folle, n'en voulurent pas, et m'offrirent de la mettre à
Charenton. Je leur tournai le dos, et je la gardai avec moi.

«--Ah! mon Dieu! si vous voulez la voir, mon camarade, il ne tient
qu'à vous.--Serait-elle là-dedans? lui dis-je.--Certainement! tenez!
attendez.--Hô! hô! la mule...


IX.

«Et il arrêta son pauvre mulet, qui me parut charmé que j'eusse fait
cette question. En même temps il souleva la toile cirée de sa petite
charrette, comme pour arranger la paille qui la remplissait presque,
et je vis quelque chose de bien douloureux. Je vis deux yeux bleus,
démesurés de grandeur, admirables de forme, sortant d'une tête pâle,
amaigrie et longue, inondée de cheveux blonds, tout plats. Je ne vis
en vérité que ces deux yeux, qui étaient tout dans cette pauvre femme,
car le reste était mort. Son front était rouge; ses joues creuses et
blanches avaient des pommettes bleuâtres; elle était accroupie au
milieu de la paille, si bien qu'on en voyait à peine sortir ses deux
genoux, sur lesquels elle jouait aux dominos toute seule. Elle nous
regarda un moment, trembla longtemps, me sourit un peu, et se remit à
jouer. Il me parut qu'elle s'appliquait à comprendre comment sa main
droite battrait sa main gauche.

«--Voyez-vous, il y a un mois qu'elle joue cette partie-là, me dit le
chef de bataillon; demain, ce sera peut-être un autre jeu qui durera
longtemps. C'est drôle, hein?

«En même temps il se mit à replacer la toile cirée de son schako, que
la pluie avait un peu dérangée.

«--Pauvre Laurette! dis-je, tu as perdu pour toujours, va.

«J'approchai mon cheval de la charrette, et je lui tendis la main;
elle me donna la sienne machinalement, et en souriant avec beaucoup de
douceur. Je remarquai avec étonnement qu'elle avait à ses longs doigts
deux bagues de diamants; je pensai que c'étaient encore les bagues de
sa mère, et je me demandai comment la misère les avait laissées là.
Pour un monde entier je n'en aurais pas fait l'observation au
commandant; mais, comme il me suivait des yeux, et voyait les miens
arrêtés sur les doigts de Laure, il me dit avec un certain air
d'orgueil:

«--Ce sont d'assez gros diamants, n'est-ce pas? Ils pourraient avoir
leur prix dans l'occasion, mais je n'ai pas voulu qu'elle s'en
séparât, la pauvre enfant. Quand on y touche, elle pleure, elle ne les
quitte pas. Du reste, elle ne se plaint jamais, et elle peut coudre de
temps en temps. J'ai tenu parole à son pauvre petit mari, et, en
vérité, je ne me repens pas. Je ne l'ai jamais quittée, et j'ai dit
partout que c'était ma fille qui était folle. On a respecté ça. À
l'armée tout s'arrange mieux qu'on ne le croit à Paris, allez!--Elle a
fait toutes les guerres de l'Empereur avec moi, et je l'ai toujours
tirée d'affaire. Je la tenais toujours chaudement. Avec de la paille
et une petite voiture, ce n'est jamais impossible. Elle avait une
tenue assez soignée, et moi, étant chef de bataillon, avec une bonne
paye, ma pension de la Légion d'honneur et le mois Napoléon, dont la
solde était double, dans le temps, j'étais tout à fait au courant de
mon affaire, et elle ne me gênait pas. Au contraire, ses enfantillages
faisaient rire quelquefois les officiers du 7e léger.

«Alors il s'approcha d'elle et lui frappa sur l'épaule, comme il eût
fait à son petit mulet.

«--Eh bien, ma fille! dis donc, parle donc un peu au lieutenant qui
est là; voyons, un petit signe de tête.

«Elle se remit à ses dominos.

«--Oh! dit-il, c'est qu'elle est un peu farouche aujourd'hui, parce
qu'il pleut. Cependant elle ne s'enrhume jamais. Les fous, ça n'est
jamais malade, c'est commode de ce côté-là. À la Bérésina et dans
toute la retraite de Moscou, elle allait nu-tête.--Allons, ma fille,
joue toujours, va, ne t'inquiète pas de nous; fais ta volonté, va,
Laurette!

«Elle lui prit la main qu'il appuyait sur son épaule, une grosse main
noire et ridée; elle la porta timidement à ses lèvres et la baisa
comme une pauvre esclave. Je me sentis le coeur serré par ce baiser,
et je tournai bride violemment.

«--Voulons-nous continuer notre marche, commandant? lui dis-je; la
nuit viendra avant que nous soyons à Béthune.

«Le commandant racla soigneusement avec le bout de son sabre la boue
jaune qui chargeait ses bottes; ensuite il monta sur le marchepied de
la charrette, ramena sur la tête de Laure le capuchon de drap d'un
petit manteau qu'elle avait. Il ôta sa cravate de soie noire et la mit
autour du cou de sa fille adoptive; après quoi il donna le coup de
pied au mulet, fit son mouvement d'épaule et dit:--En route, mauvaise
troupe!--Et nous repartîmes.

«La pluie tombait toujours tristement; le ciel gris et la terre grise
s'étendaient sans fin; une sorte de lumière terne, un pâle soleil,
tout mouillé, s'abaissait derrière de grands moulins qui ne tournaient
pas. Nous retombâmes dans un grand silence.

«Je regardais mon vieux commandant; il marchait à grands pas, avec une
vigueur toujours soutenue, tandis que son mulet n'en pouvait plus, et
que mon cheval même commençait à baisser la tête. Ce brave homme ôtait
de temps à autre son schako pour essuyer son front chauve et quelques
cheveux gris de sa tête, ou ses gros sourcils, ou ses moustaches
blanches, d'où tombait la pluie. Il ne s'inquiétait pas de l'effet
qu'avait pu faire sur moi son récit. Il ne s'était fait ni meilleur ni
plus mauvais qu'il n'était. Il n'avait pas daigné se dessiner. Il ne
pensait pas à lui-même, et au bout d'un quart d'heure il entama, sur
le même ton, une histoire bien plus longue sur une campagne du
maréchal Masséna, où il avait formé son bataillon en carré contre je
ne sais quelle cavalerie. Je ne l'écoutai pas, quoiqu'il s'échauffât
pour me démontrer la supériorité du fantassin sur le cavalier.

«La nuit vint, nous n'allions pas vite. La boue devenait plus épaisse
et plus profonde. Rien sur la route et rien au bout. Nous nous
arrêtâmes au pied d'un arbre mort, le seul arbre du chemin. Il donna
d'abord ses soins à son mulet, comme moi à mon cheval. Ensuite il
regarda dans la charrette, comme une mère dans le berceau de son
enfant. Je l'entendais qui disait:--Allons, ma fille, mets cette
redingote sur tes pieds, et tâche de dormir.--Allons, c'est bien! elle
n'a pas une goutte de pluie.--Ah! diable! elle a cassé ma montre, que
je lui avais laissée au cou!--Oh! ma pauvre montre d'argent!--Allons,
c'est égal; mon enfant, tâche de dormir. Voilà le beau temps qui va
venir bientôt.--C'est drôle! elle a toujours la fièvre; les folles
sont comme ça. Tiens, voilà du chocolat pour toi, mon enfant.

«Il appuya la charrette à l'arbre, et nous nous assîmes sous les
roues, à l'abri de l'éternelle ondée, partageant un petit pain à lui
et un à moi; mauvais souper.

«--Je suis fâché que nous n'ayons que ça, dit-il; mais ça vaut mieux
que du cheval cuit sous la cendre avec de la poudre dessus, en manière
de sel, comme on en mangeait en Russie. La pauvre petite femme, il
faut bien que je lui donne ce que j'ai de mieux; vous voyez que je la
mets toujours à part. Elle ne peut pas souffrir le voisinage d'un
homme depuis l'affaire de la lettre. Je suis vieux, et elle a l'air de
croire que je suis son père; malgré cela, elle m'étranglerait si je
voulais l'embrasser seulement sur le front. L'éducation leur laisse
toujours quelque chose, à ce qu'il paraît, car je ne l'ai jamais vue
oublier de se cacher comme une religieuse.--C'est drôle, hein?

«Comme il parlait d'elle de cette manière, nous l'entendîmes soupirer
et dire: _Ôtez ce plomb! ôtez-moi ce plomb!_ Je me levai, il me fit
rasseoir.

«--Restez, restez, me dit-il, ce n'est rien; elle dit ça toute sa vie,
parce qu'elle croit toujours sentir une balle dans sa tête. Ça ne
l'empêche pas de faire tout ce qu'on lui dit, et cela avec beaucoup de
douceur.

«Je me tus, en l'écoutant avec tristesse. Je me mis à calculer que, de
1797 à 1815, où nous étions, dix-huit années s'étaient ainsi passées
pour cet homme.--Je demeurai longtemps en silence à côté de lui,
cherchant à me rendre compte de ce caractère et de cette destinée.
Ensuite, à propos de rien, je lui donnai une poignée de main pleine
d'enthousiasme. Il en fut étonné.

«--Vous êtes un digne homme, lui dis-je. Il me répondit:

«--Eh! pourquoi donc? Est-ce à cause de cette pauvre femme?... Vous
sentez bien, mon enfant, que c'était un devoir. Il y a longtemps que
j'ai fait abnégation.

«Et il me parla encore de Masséna.

«Le lendemain, au jour, nous arrivâmes à Béthune, petite ville laide
et fortifiée, où l'on dirait que les remparts, en resserrant leur
cercle, ont pressé les maisons l'une sur l'autre. Tout y était en
confusion, c'était le moment d'une alerte. Les habitants commençaient
à retirer les drapeaux blancs des fenêtres, et à coudre les trois
couleurs dans leurs maisons. Les tambours battaient la générale; les
trompettes sonnaient _à cheval_, par ordre de M. le duc de Berry. Les
longues charrettes picardes portaient les Cent-Suisses et leurs
bagages; les canons des Gardes du Corps courant aux remparts, les
voitures des princes, les escadrons des Compagnies-Rouges se formant,
encombraient la ville. La vue des Gendarmes du roi et des
Mousquetaires me fit oublier mon vieux compagnon de route. Je joignis
ma compagnie, et je perdis dans la foule la petite charrette et ses
pauvres habitants. À mon grand regret, c'était pour toujours que je
les perdais.

«Ce fut la première fois de ma vie que je lus au fond d'un vrai coeur
de soldat. Cette rencontre me révéla une nature d'homme qui m'était
inconnue, et que le pays connaît mal et ne traite pas bien; je la
plaçai dès lors très-haut dans mon estime. J'ai souvent cherché depuis
autour de moi quelque homme semblable à celui-là et capable de cette
abnégation de soi-même entière et insouciante. Or, durant quatorze
années que j'ai vécu dans l'armée, ce n'est qu'en elle, et surtout
dans les rangs dédaignés et pauvres de l'infanterie, que j'ai retrouvé
ces hommes de caractère antique, poussant le sentiment du devoir
jusqu'à ses dernières conséquences, n'ayant ni remords de l'obéissance
ni honte de la pauvreté, simples de moeurs et de langage, fiers de la
gloire du pays, et insouciants de la leur propre, s'enfermant avec
plaisir dans leur obscurité, et partageant avec les malheureux le pain
noir qu'ils payent de leur sang.

«J'ignorai longtemps ce qu'était devenu ce pauvre chef de bataillon,
d'autant plus qu'il ne m'avait pas dit son nom, et je ne le lui avais
pas demandé. Un jour cependant, au milieu de 1825, je crois, un vieux
capitaine d'infanterie de ligne à qui je le décrivis, en attendant la
parade, me dit:

«--Eh! pardieu, mon cher, je l'ai connu, le pauvre diable! C'était un
brave homme; il a été _descendu_ par un boulet à Waterloo. Il avait en
effet laissé aux bagages une espèce de fille folle que nous menâmes à
l'hôpital d'Amiens, en allant à l'armée de la Loire, et qui y mourut,
furieuse, au bout de trois jours.

«--Je le crois bien, dis-je; elle n'avait plus son père nourricier!

«--Ah! bah! _père!_ qu'est-ce que vous dites donc? ajouta-t-il d'un
air qu'il voulait rendre fin et licencieux.

«--Je dis qu'on bat le rappel, repris-je en sortant. Et moi aussi,
j'ai fait abnégation.»


Qui n'a pleuré? qui n'a senti ici jusqu'au fond des entrailles
l'horrible obéissance de ce soldat qui a remis sa volonté dans celle
de son chef, à qui son chef commande un véritable crime qui tue deux
êtres en un, et qui se voit obligé d'obéir en mer, et quand l'ordre ne
peut plus être discuté?--On me répond: Il pouvait déchirer l'ordre et
mourir lui-même. C'est vrai, mais quelle est la constitution d'armée
qui suppose dans chaque soldat un Brutus?


X.

Le livre continue ainsi de catastrophe en catastrophe. Nous ne dirons
qu'un mot de la dernière. C'est le récit de la mort d'un brave et
modeste officier de la garde royale, tué de sang-froid sur un pont par
un de ces étourdis d'enfants de Paris, sans savoir pourquoi il tue.
L'étourderie brutale est le caractère de ces enfants de la rue qui
n'ont d'autre morale que leur instinct railleur à tout prix, et qui se
croient des héros parce qu'ils ont entendu dire qu'il suffisait pour
cela de tuer ou d'être tué. Le récit est touchant, nous vous
conseillons de le lire et de le faire lire à ce peuple plus
inconsidéré que cruel.


XI.

Il conclut qu'à défaut de vertu divine, il reste à la société une
belle vertu humaine, l'_honneur_, cette vertu inconséquente qui
cherche sa récompense en soi-même, et qui vit d'illusion. Ces
considérations sont très-belles; les voici: à défaut de la vertu
réelle qui descend de Dieu, et qui remonte à lui, l'honneur est un
semblant de vertu, une échelle du néant posée contre le vide, et
conduisant au vide et au néant. Mais l'ombre d'une si belle chose que
la vertu est encore belle. La société ne pouvant vivre que de vertu,
l'honneur lui en masque l'absence; il faut la respecter comme
l'illusion d'une chose divine; c'est la vertu de l'armée, à qui on
n'en enseigne pas d'autre.

«Ce n'est pas sans dessein que j'ai essayé de tourner les regards de
l'armée vers cette GRANDEUR PASSIVE, qui repose toute dans
l'_abnégation_ et la _résignation_. Jamais elle ne peut être
comparable en éclat à la grandeur de l'action où se développent
largement d'énergiques facultés; mais elle sera longtemps la seule à
laquelle puisse prétendre l'homme armé, car il est armé presque
inutilement aujourd'hui. Les grandeurs éblouissantes des conquérants
sont peut-être éteintes pour toujours. Leur éclat passé s'affaiblit,
je le répète, à mesure que s'accroît, dans les esprits, le dédain de
la guerre, et, dans les coeurs, le dégoût de ses cruautés froides. Les
armées permanentes embarrassent leurs maîtres. Chaque souverain
regarde son armée tristement; ce colosse assis à ses pieds, immobile
et muet, le gêne et l'épouvante; il n'en sait que faire, et craint
qu'il ne se tourne contre lui. Il le voit dévoré d'ardeur et ne
pouvant se mouvoir. Le besoin d'une circulation impossible ne cesse de
tourmenter le sang de ce grand corps, ce sang qui ne se répand pas et
bouillonne sans cesse. De temps à autre, des bruits de grandes guerres
s'élèvent et grondent comme un tonnerre éloigné; mais ces nuages
impuissants s'évanouissent, ces bombes se perdent en grains de sable,
en traités, en protocoles, que sais-je!--La philosophie a heureusement
rapetissé la guerre; les négociations la remplacent; la mécanique
achèvera de l'annuler par ses inventions.

«Mais en attendant que le monde, encore enfant, se délivre de ce jouet
féroce, en attendant cet accomplissement bien lent, qui me semble
infaillible, le soldat, l'homme des armées, a besoin d'être consolé de
la rigueur de sa condition. Il sent que la patrie, qui l'aimait à
cause des gloires dont il la couronnait, commence à le dédaigner pour
son oisiveté, ou le haïr à cause des guerres civiles dans lesquelles
on l'emploie à frapper sa mère.--Ce gladiateur, qui n'a plus même les
applaudissements du cirque, a besoin de prendre confiance en lui même,
et nous avons besoin de le plaindre pour lui rendre justice, parce
que, je l'ai dit, il est aveugle et muet; jeté où l'on veut qu'il
aille, en combattant aujourd'hui telle cocarde, il se demande s'il ne
la mettra pas demain à son chapeau.

«Quelle idée le soutiendra, si ce n'est celle du devoir et de la
parole jurée? Et dans les incertitudes de sa route, dans ses scrupules
et ses rapports pesants, quel sentiment doit l'enflammer et peut
l'exalter dans nos jours de froideur et de découragement?

«Que nous reste-t-il de sacré?

«Dans le naufrage universel des croyances, quels débris où se puissent
rattacher encore les mains généreuses? Hors l'amour du _bien-être_ et
du luxe d'un jour, rien ne se voit à la surface de l'abîme. On
croirait que l'égoïsme a tout submergé; ceux même qui cherchent à
sauver les âmes et qui plongent avec courage se sentent prêts à être
engloutis. Les chefs des partis politiques prennent aujourd'hui le
catholicisme comme un mot d'ordre et un drapeau; mais quelle foi
ont-ils dans ses merveilles, et comment suivent-ils sa loi dans leur
vie?--Les artistes le mettent en lumière comme une précieuse médaille,
et se plongent dans ses dogmes comme dans une source épique de poésie;
mais combien y en a-t-il qui se mettent à genoux dans l'église qu'ils
décorent?--Beaucoup de philosophes embrassent sa cause et la plaident,
comme des avocats généreux celle d'un client pauvre et délaissé; leurs
écrits et leurs paroles aiment à s'empreindre de ses couleurs et de
ses formes, leurs livres aiment à s'orner de ses dorures gothiques,
leur travail entier se plaît à faire serpenter, autour de la croix, le
labyrinthe habile de leurs arguments; mais il est rare que cette croix
soit à leur côté dans la solitude.--Les hommes de guerre combattent et
meurent sans presque se souvenir de Dieu. Notre siècle sait qu'il est
ainsi, voudrait être autrement et ne le peut pas. Il se considère d'un
oeil morne, et aucun autre n'a mieux senti combien est malheureux un
siècle qui se voit.

«À ces signes funestes, quelques étrangers nous ont crus tombés dans
un état semblable à celui du Bas-Empire, et des hommes graves se sont
demandé si le caractère national n'allait pas se perdre pour toujours.
Mais ceux qui ont su nous voir de plus près ont remarqué ce caractère
de mâle détermination qui survit en nous à tout ce que le frottement
des sophismes a usé déplorablement. Les actions viriles n'ont rien
perdu, en France, de leur vigueur antique. Une prompte résolution
gouverne des sacrifices aussi grands, aussi entiers que jamais. Plus
froidement calculés, les combats s'exécutent avec une violence
savante.--La moindre pensée produit des actes aussi grands que jadis
la foi la plus fervente. Parmi nous, les croyances sont faibles, mais
l'homme est fort. Chaque fléau trouve cent Belzunces. La jeunesse
actuelle ne cesse de défier la mort par devoir ou par caprice, avec un
sourire de Spartiate, sourire d'autant plus grave que tous ne croient
pas au festin des dieux.

«Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru
solide. Je l'ai vu d'abord avec incertitude, et, dans le premier
moment, je n'y ai pas cru. J'ai craint de l'examiner, et j'ai
longtemps détourné de lui mes yeux. Ensuite, parce que j'étais
tourmenté du souvenir de cette première vue, je suis revenu malgré moi
à ce point visible, mais incertain. Je l'ai approché, j'en ai fait le
tour, j'ai vu sous lui et au-dessus de lui, j'y ai posé la main, je
l'ai trouvé assez fort pour servir d'appui dans la tourmente, et j'ai
été rassuré.

«Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une
pensée confuse; c'est un sentiment né avec nous, indépendant des
temps, des lieux, et même des religions; un sentiment fier,
inflexible, un instinct d'une incomparable beauté, qui n'a trouvé que
dans les temps modernes un nom digne de lui, mais qui déjà produisait
de sublimes grandeurs dans l'antiquité, et la fécondait comme ces
beaux fleuves qui, dans leur source et leurs premiers détours, n'ont
pas encore d'appellation. Cette foi, qui me semble rester à tous
encore et régner en souveraine dans les armées, est celle de
l'HONNEUR.

«Je ne vois point qu'elle se soit affaiblie et que rien l'ait usée. Ce
n'est point une idole, c'est, pour la plupart des hommes, un dieu et
un dieu autour duquel bien des dieux supérieurs sont tombés. La chute
de tous leurs temples n'a pas ébranlé sa statue.

«Une vitalité indéfinissable anime cette vertu bizarre, orgueilleuse,
qui se tient debout au milieu de tous nos vices, s'accordant même
avec eux au point de s'accroître de leur énergie.--Tandis que toutes
les vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous
élever, celle-ci paraît venir de nous-mêmes et tendre à monter
jusqu'au ciel.--C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire née
de la terre, sans palme céleste après la mort; c'est la vertu de la
vie.

«Telle qu'elle est, son culte, interprété de manières diverses, est
toujours incontesté. C'est une Religion mâle, sans symbole et sans
images, sans dogme et sans cérémonie, dont les lois ne sont écrites
nulle part;--et comment se fait-il que tous les hommes aient le
sentiment de sa sérieuse puissance? Les hommes actuels, les hommes de
l'heure où j'écris sont sceptiques et ironiques pour toute chose hors
pour elle. Chacun devient grave lorsque son nom est prononcé.--Ceci
n'est point théorie, mais observation.--L'homme, au nom d'Honneur,
sent remuer quelque chose en lui qui est comme une part de lui-même,
et cette secousse réveille toutes les forces de son orgueil et de son
énergie primitive. Une fermeté invincible le soutient contre tous et
contre lui-même à cette pensée de veiller sur ce tabernacle pur, qui
est dans sa poitrine comme un second coeur où siégerait un dieu. De là
lui viennent des consolations intérieures d'autant plus belles, qu'il
en ignore la source et la raison véritables; de là aussi des
révélations soudaines du Vrai, du Beau, du Juste; de là une lumière
qui va devant lui.

«L'Honneur, c'est la conscience, mais la conscience exaltée.--C'est le
respect de soi-même et de la beauté de sa vie porté jusqu'à la passion
la plus ardente. Je ne vois, il est vrai, nulle unité dans son
principe; et toutes les fois que l'on a entrepris de le définir, on
s'est perdu dans les termes; mais je ne vois pas qu'on ait été plus
précis dans la définition de Dieu. Cela prouve-t-il contre une
existence que l'on sent universellement?

«C'est peut-être là le plus grand mérite de l'Honneur, d'être si
puissant et toujours beau, quelle que soit sa source!... Tantôt il
porte l'homme à ne pas survivre à un affront, tantôt à le soutenir
avec un éclat et une grandeur qui le réparent et en effacent la
souillure. En d'autres temps il invente de grandes entreprises, des
luttes magnifiques et persévérantes, des sacrifices inouïs lentement
accomplis et plus beaux par leur patience et leur obscurité que les
élans d'un enthousiasme subit, ou d'une violente indignation; il
produit des actes de bienfaisance que l'évangélique charité ne
surpassa jamais; il a des tolérances merveilleuses, de délicates
bontés, des indulgences divines et de sublimes pardons. Toujours et
partout il maintient dans toute sa beauté la dignité personnelle de
l'homme.

«L'Honneur, c'est la pudeur virile.

«La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est la chose sacrée
que cette chose inexprimable!

«Pesez ce que vaut, parmi nous, cette expression populaire,
universelle, décisive et simple cependant:--Donner sa parole
d'honneur.

«Voilà que la parole humaine cesse d'être l'expression des idées
seulement, elle devient la parole par excellence, la parole sacrée
entre toutes les paroles, comme si elle était née avec le premier mot
qu'ait dit la langue de l'homme; et comme si, après elle, il n'y avait
plus un mot digne d'être prononcé, elle devient la promesse de l'homme
à l'homme, bénie par tous les peuples; elle devient le serment même,
parce que vous y ajoutez le mot: Honneur.

«Dès lors, chacun a sa parole et s'y attache comme à sa vie. Le joueur
a la sienne, l'estime sacrée, et la garde; dans le désordre des
passions, elle est donnée, reçue, et, toute profane qu'elle est, on la
tient saintement. Cette parole est belle partout, et partout
consacrée. Ce principe, que l'on peut croire inné, auquel rien
n'oblige que l'assentiment intérieur de tous, n'est-il pas surtout
d'une souveraine beauté lorsqu'il est exercé par l'homme de guerre?

«La parole, qui trop souvent n'est qu'un mot pour l'homme de haute
politique, devient un fait terrible pour l'homme d'armes; ce que l'un
dit légèrement ou avec perfidie, l'autre l'écrit sur la poussière avec
son sang, et c'est pour cela qu'il est honoré de tous, par-dessus
tous, et que beaucoup doivent baisser les yeux devant lui.

«Puisse, dans ses nouvelles phases, la plus pure des Religions ne pas
tenter de nier ou d'étouffer ce sentiment de l'Honneur qui veille en
nous comme une dernière lampe dans un temple dévasté! qu'elle se
l'approprie plutôt, et qu'elle l'unisse à ses splendeurs en la posant,
comme une lueur de plus, sur son autel, qu'elle veut rajeunir. C'est
là une oeuvre divine à faire.--Pour moi, frappé de ce signe heureux,
je n'ai voulu et ne pouvais faire qu'une oeuvre bien humble et tout
humaine, et constater simplement ce que j'ai cru voir de vivant encore
en nous.--Gardons-nous de dire de ce dieu antique de l'Honneur que
c'est un faux dieu, car la pierre de son autel est peut-être celle du
Dieu inconnu. L'aimant magique de cette pierre attire et attache les
coeurs d'acier, les coeurs des forts.--Dites si cela n'est pas, vous,
vous mes braves compagnons, vous à qui j'ai fait ces récits, ô
nouvelle légion Thébaine, vous dont la tête se fit écraser sur cette
pierre du Serment, dites-le, vous tous, Saints et Martyrs de la
religion de l'HONNEUR.»

                                          Écrit à Paris, 20 août 1835.


XII.

Là s'arrêtent les oeuvres imprimées de M. de Vigny.

Il en reçut la récompense en 1845, par sa nomination à l'Académie
française. Cette journée fut empoisonnée pour lui par le discours
ironique, railleur, malveillant, d'un homme illustre, chargé par
l'Académie de lui répondre.

Ce discours ressemble aux sifflets de l'insulteur public des Romains,
qui perçait à travers les acclamations du triomphe. Je n'y étais pas;
mais, en le lisant, je ne reconnus ni l'insulteur ni l'insulté. La
seule réponse de M. de Vigny fut le silence. Je fus révolté en le
lisant: eût-on à se plaindre d'un collègue, il y a des jours de
bonheur et de joie qu'il ne faut pas corrompre d'une injure, surtout
quand on ne peut pas être relevé. Mais M. de Vigny n'avait
certainement donné à personne le droit d'une vengeance, pas même d'une
rancune. Je n'ai jamais su de quoi pouvait venir ce caprice
d'acrimonie qui donnait le droit de douter de la bonté de coeur de ce
vieillard. «Vous êtes un homme de bien que j'ai toujours voulu prendre
pour un homme d'État, parce que la fortune, maîtresse des destinées,
vous a fait naître illustre, riche et beau. Vous n'avez jamais rien
écrit que quelques pages à vingt ans, pour flatter le despotisme dont
la faveur donnait des emplois et de l'or. Mais, académiquement, vous
êtes trop fier de votre néant, pour que je puisse vous répondre par
des critiques. Où les prendrais-je? Le néant n'a pas de rival, et la
critique ne mord pas sur rien. Je suis réduit au silence! Ce n'est pas
tout d'avoir la physionomie d'un homme agréable, il faut encore avoir
l'âme d'un héros ou la parole d'un orateur: sans cela, il faut être
poli si l'on ne tient pas à être juste!»

M. le directeur ne fut ni poli ni juste. Il a dû se repentir bien des
fois avant sa mort de ce mauvais coup de langue à deux tranchants
envers un homme d'honneur d'autant plus facile à asphyxier de faux
éloges qu'il était incapable de comprendre deux sens dans une parole.
C'était la loyauté même, poussée jusqu'à la naïveté. Il se serait cru
déshonoré de comprendre ce qu'il se sentait incapable de dire.


XIII.

Il perdit son admirable mère vers 1837. Elle était souffrante et
infirme depuis plusieurs années; il ne quittait ni sa maison ni son
chevet, dans la rue des Écuries-d'Artois, où il est mort lui-même.
Elle était sa société et son souci, comme si, au lieu d'être sa mère,
elle eût été son enfant. Aucun soin ne lui coûtait pour elle; il était
jaloux de ceux qu'il ne lui rendait pas. Elle mourut en le bénissant.


XIV.

Quelques années avant cette perte, il avait épousé, à Pau, Mlle Lydia
Bunbury. C'était une jeune Anglaise, d'une candeur et d'une bonté
modestes, qui lui assurait le bonheur; elle lui promettait aussi un
jour une immense fortune.

Il jouit assez longtemps de cette fortune en espérance. Ses rêves d'or
lui permettaient toutes les illusions de la bienfaisance. La perte
irréparable d'un procès lui enleva tout. Il ne s'occupa qu'à consoler
lui-même sa jeune femme.

Son angélique bonté, qui l'attacha à elle, lui tint lieu de tout; il
n'avait point de dettes qui l'obligeassent à se dévouer à des
créanciers; il avait des amis. Il avait l'estime et la gloire modeste
de ses travaux auprès d'une épouse digne de son coeur; il fut pour
elle ce qu'il avait été pour sa mère. Il la soigna malade jusqu'à la
veille de sa propre mort. Elle connaissait toutes ses vertus, elle
l'adorait: il l'aimait lui-même comme un enfant infirme. Il n'avait
qu'une crainte, en se sentant atteint lui-même dans son principe de
vie, c'était de mourir avant elle, et de la léguer à des mains
étrangères. C'était comme une lutte de coeur à qui mourrait le
premier. Quand elle fut morte, il y a quelques mois, il se sentit
soulagé de son principal souci. Il attendit patiemment sa propre fin,
qui ne pouvait tarder beaucoup.

J'ai compris, par moi-même, ce soulagement du coeur, quand Dieu daigne
se charger du dépôt sacré que vous craignez de laisser après vous,
sans affection et sans providence, ici-bas.

Que les âmes railleuses fassent une ironie de cette consolation du
désespéré; Dieu qui la donne les juge: il suffit.


XV.

On a dit (et je le crois vrai) que M. de Vigny, libre désormais de ses
préférences politiques, avait nourri l'espérance d'être appelé au rôle
de gouverneur du Prince impérial. On a attribué à cette arrière-pensée
sa présence à Compiègne pendant les fêtes de l'empire. L'année
dernière, il n'était pas courtisan, mais il pouvait aspirer tout bas à
un rôle historique. Je lui en parlai un jour chez moi, tête à tête,
sans approbation ni blâme. Il ne nia ni ne confirma ce bruit; il me
jura seulement qu'on ne lui avait jamais fait à ce sujet aucune
ouverture. J'ignore sa pensée secrète à cet égard; le rôle était
grand, et il était libre.

Ses opinions politiques étaient au fond monarchiques, mais ses moeurs,
aristocratiques avant tout. La monarchie légitime pour le pays, pour
lui une belle carrière militaire couronnée par une haute dignité et
un grade illustre sous une maison royale de son choix, c'était l'idéal
de sa vie. 1830 avait tout renversé en lui. Il m'avait su gré de
m'être retiré alors et d'avoir sacrifié toute ambition à l'honneur de
mes affections.

Quand 1848 m'appela sur une autre scène inattendue, il ne me blâma
pas, il me calomnia encore moins; il ne cessa pas d'être à mes côtés
pour me donner applaudissement, courage et conseil.--«Vous faites, me
disait-il souvent, ce qu'il y a de mieux à faire: la république
actuellement peut seule nous réunir et nous sauver. Marchez et
combattez les excès, la France est avec vous!»


XVI.

Quand j'eus fini mon rôle, il quitta lui-même Paris et se retira
quatre ans de suite dans sa retraite féodale de Touraine, mettant les
forêts entre lui et le tumulte menaçant des élections, des ambitions,
des dissensions civiles qui nous menacèrent tous. Il ne revint à Paris
qu'après le coup d'État qu'il ne m'appartient pas de caractériser
aujourd'hui. La monarchie de ses pères écartée, il ne lui restait que
l'empire. Il était trop honnête homme et trop patriote pour chercher
dans le socialisme un appui ou une vengeance. Il se repentait de
l'avoir flatté et encouragé littérairement dans _Chatterton, ce toast
de vin de Champagne, au dessert d'une utopie mal conçue et
malfaisante_; il le redoutait pour la société comme la mort.
République comme moi, empire comme Napoléon, celui qui le délivrerait
de ce cauchemar des prolétaires était son idole. Il voulait un sauveur
à tout prix, même au prix du parlementarisme, qu'il n'estimait pas
plus que moi. Son honneur ne lui imposait pas les mêmes réserves. Il
ne cacha point ses inclinations vers l'empire.

Il avait connu à Londres le jeune Napoléon sans lui donner ni
encouragement ni promesses. Il ne voulait pas lui-même placer un
obstacle de plus sur la route d'une restauration que son père avait
ramenée de l'exil. Il se conduisit en homme d'honneur, et resta
neutre entre la fortune possible et sa fortune arriérée. À son retour,
le coup d'État avait prononcé; il se décida pour Napoléon. C'était le
sauveur pour lui: il ne protesta pas contre ce qu'il appelait le
salut. Il se déclara impérialiste modéré; cela ne l'empêcha pas de me
voir, et cela ne m'empêcha pas de l'aimer. J'avais vu d'assez haut les
choses pour ne pas accuser légèrement les hommes. Nous avions été amis
depuis le premier jour, nous devions l'être jusqu'au dernier! Nous le
fûmes. De grandes catastrophes venant de me frapper, je quittai Paris
en m'informant de lui et en lui envoyant mes adieux. J'appris qu'il
était mieux, et peu de jours après je lus la nouvelle de sa belle et
douce mort dans les journaux. _Nulli flebilior!_

Que la France se souvienne qu'elle a perdu en lui un grand écrivain,
un grand homme de bien, mais surtout le plus galant homme du siècle.

Adieu, mon cher Vigny! vous voilà arrivé, quoique plus jeune que moi,
devant Celui qui nous crée et qui nous juge, dans ce monde où toutes
nos petites passions meurent avant nous, où nous ne serons appréciés
ni par nos amis ni par nos ennemis, mais sur le type éternel du bien
ou du mal que nous avons fait! Vous n'avez fait que du bien! Je vous
tends la main d'ici-bas, tendez-moi la vôtre de là-haut. Il n'y a plus
d'hommes où vous êtes, il n'y a que l'Être infiniment bon. Vous êtes
bon, allez à lui!

                                                            LAMARTINE.



XCVIe ENTRETIEN.

ALFIERI.

SA VIE ET SES OEUVRES.

(PREMIÈRE PARTIE.)


I.

L'instabilité des opinions humaines est telle qu'il y a des
enthousiasmes de circonstance et des modes dans la postérité.
N'avons-nous pas vu récemment renaître et remourir la mode de Dante,
très-grand mais très-barbare poëte du moyen âge de l'Italie, et placer
son illisible poëme épique à mille piques au-dessus des poëmes,
aujourd'hui avilis, du Tasse, de l'Arioste et de Pétrarque, ces trois
royautés légitimes de l'art italien? Si nous parcourions les
différents pays de l'Europe, nous trouverions partout le même
phénomène du caprice des critiques. J'en suis moi-même un exemple. Je
ne crains pas de l'avouer aujourd'hui.

Quand je sortis des colléges, et que mes parents, pour me
perfectionner dans les arts et dans les lettres, me firent voyager, le
poëte piémontais Alfieri venait de mourir. Son amie, dont nous allons
beaucoup vous parler, venait de lui faire élever un lourd et assez
plat monument funéraire à côté des tombeaux de Machiavel et de
Michel-Ange (ces vrais grands hommes!) dans l'église de Santa-Croce à
Florence. Canova, manquant de souffle, de force et de grâce cette
fois, lui avait prêté son ciseau, mais non son génie; un socle, gros
comme la terre, pour offrir un champ assez vaste à la longueur des
épitaphes, porte une statue colossale de l'Italie drapée, qui se
penche et qui pleure sur le médaillon exigu de son faux grand homme.

En un mot, Alfieri venait d'entrer dans l'immortalité sous les
auspices des Piémontais, qui avaient besoin d'un citoyen et d'un
poëte; et, comme l'amour est indispensable en Italie pour un grand
homme, témoin Béatrice pour Dante, Léonore pour le Tasse, Laure pour
Pétrarque, la comtesse d'Albany, épouse peu fidèle du dernier des
Stuarts, et amante peu constante d'Alfieri, avait consenti à ce que
son nom royal décorât le mausolée. Elle voulut bien passer pour
Béatrice, qui n'avait que dix ans quand Dante l'entrevit, pour
Léonore, qui était douairière quand Tasse lui récita ses strophes
épiques, et pour Laure, qui eut douze enfants en attendant le chaste
Pétrarque.


II.

Moi-même, n'ayant à cette époque d'autre littérature et d'autre
opinion que l'opinion et la littérature banales, j'achetai à Paris,
chez le grand Didot, la fameuse édition en douze volumes des
déclamations classiques, appelées tragédies, une édition aussi de la
vie amoureuse d'Alfieri, et je m'obstinai à m'en nourrir pendant trois
ou quatre ans comme d'un évangile tragique, malgré le mortel ennui
que je prenais candidement alors pour un effet du génie. J'excepte ses
mémoires, dans lesquels ce Jean-Jacques Rousseau gentilhomme raconte
d'abord des obscénités très-sales, puis des amours très-intéressantes
avec une amante royale, enlevée un peu scandaleusement à son vieil
époux, le prétendant à la couronne d'Angleterre. J'étais de bonne foi
comme un enfant à qui on a dit tout bas: «Admire cet immense génie,
encore peu connu ou pas connu du tout dans ce monde des lettrés que tu
viens de feuilleter pendant tes études; c'est un grand homme tout
entier, c'est un Italien du temps de Machiavel, c'est un Romain du
temps de Tacite! C'est un citoyen passionné pour l'antique liberté que
la Providence des nations vient de faire revivre à Turin, pour donner
le ton aux murmures confus du Piémont abâtardi sous ses rois et sous
ses prêtres! C'est le poëte du civisme! C'est un Lucain! Un héros, la
lyre à la main, qui chante comme Achille et qui combattrait comme lui.
Il fallait un grand citoyen au monde pour le régénérer en le charmant;
le voilà! prends et lis! Et de plus c'est un mystère, on n'en parle
qu'à demi-voix, parce que la langue toscane imitée des vieux Toscans,
rude et tendue comme du vandale, et forcée comme par des tenailles,
est inconnue aux Italiens eux-mêmes, en sorte que cet homme réunit en
lui tous les prestiges, l'inconnu, l'antique, la vigueur masculine des
écrivains du seizième siècle: un Tacite en vers du dix-huitième!
Qu'est-ce que Boccace, Machiavel, l'Arioste, le Tasse, à côté de ce
chevalier de la liberté sous sa cuirasse de fer? Qu'est-ce que Racine,
Voltaire, Rousseau, et tous nos Français efféminés et plagiaires,
auprès de ce Sénèque retrouvé pour faire rougir les peuples de leur
servitude, et pour faire trembler les tyrans de leur audace?»


III.

Je m'empressai de croire tout cela, et, pendant deux ans du plus
prétentieux des ennuis, je n'ouvris pas d'autre livre que mes douze
volumes d'Alfieri. Je trouvais bien quelquefois que cette belle langue
italienne où le _si suona_ était bien rude et bien martelée, que cela
ne ressemblait guère ni à la délicieuse et claire harmonie du Tasse,
ni à l'amoureuse et rieuse mélodie de l'Arioste, ni à l'énergie
nationale, sensée et abondante de Machiavel; que cet effort continu de
l'écrivain, en tendant l'esprit du lecteur, lui donnait plus de peine
que de plaisir; que les banalités rhétoriciennes, quand on les
pressait bien dans la main, ne laissaient que des cailloux mal polis
dans l'esprit; que Dieu avait fait de la facilité la vraie grâce de
l'élocution, et que tout ce qui était difficile n'était pas réellement
beau. Mais, quand j'avouais ces scrupules aux Italiens lettrés, ils
étaient si infatués de leur grand déclamateur qu'ils me donnaient tort
à l'unanimité, et que, écrasé par leur enthousiasme, je me reprochais
d'avoir froid avec ce Vésuve dans ma poche, qui aurait dû fondre
toutes les neiges. La vraie raison, c'est que je n'étais pas du pays,
et que la mode du temps ne m'avait pas plié suffisamment à cet
enthousiasme de convention.


IV.

Le fait est que les Italiens de 1812, honteux de n'avoir participé que
d'esprit au grand drame français et européen de la révolution
française, avaient résolu d'avoir dans un seul homme un grandissime
poëte et un grandissime citoyen. C'était, si vous voulez, une lubie
nationale (bien que l'étoffe ne manque pas pour les grands hommes dans
ce pays de toutes les grandeurs); c'était un caprice héroïque et
poétique: mais le caprice était universel et sincère, par conséquent
jusqu'à un certain point respectable. L'Angleterre avait eu
Shakespeare, la France Corneille, l'Allemagne Goethe et Schiller, ces
frères jumeaux de la scène: pourquoi donc l'Italie moderne, dont le
génie et la langue valent bien la langue et le génie de l'Angleterre,
de l'Allemagne et de la France, n'aurait-elle que des rimeurs de
_sonnets_? Non, il lui fallait un tragique, un tragique digne d'elle,
un tragique aussi riche d'imagination que Shakespeare, aussi grandiose
et aussi forcené que Corneille, aussi surnaturel que Goethe, aussi
tendre que Schiller, et de plus il fallait que toutes ces supériorités
de poëte se rencontrassent confondues avec une supériorité de
caractère et de volonté, que cet homme à la fois littéraire et
politique allumât la torche de ses actions à l'étincelle de son génie,
et fît glorieusement agir l'Italie après l'avoir fascinée!

Ils cherchèrent de toute part l'homme vrai ou imaginaire qui pouvait
représenter ce rôle chez eux, et, après avoir vainement cherché dans
toutes les capitales de l'Ausonie, ils finirent par porter les yeux
sur le gentilhomme piémontais Vittorio Alfieri, qui ne demandait pas
mieux que de faire à Turin et que de se faire à lui-même l'illusion
d'un grand tragique et d'un grand citoyen. Cela fait, il n'y eut plus
d'hésitation, car les peuples tiennent plus à ce qu'ils imaginent qu'à
ce qu'ils possèdent. La preuve en est que tous les vrais grands hommes
sont persécutés, et que tous les sophistes font des fanatiques de
leurs sophismes.

Or voici ce que c'était que Vittorio Alfieri. Écoutez-moi bien: je
vais vous raconter ici la partie intéressante de sa vie, d'après
lui-même, d'après ses amis, d'après sa maîtresse, d'après son
successeur dans le coeur de cette femme. Je ne l'ai pas connu
personnellement, lui, mais j'ai connu très-intimement ses parents; son
neveu, homme distingué, président du sénat à Turin; ses commensaux de
tous les soirs à Florence; la comtesse d'Albany, son idole; sa
chambre, vide à peine; sa bibliothèque, pleine encore de volumes grecs
ouverts sur sa table. Quand j'entrai chez lui, son lit de mort était,
pour ainsi dire, encore chaud, et il venait d'être emporté sous son
pesant mausolée à Santa-Croce, dans une société de morts
très-supérieurs à lui: Michel-Ange, Machiavel, et, je crois, Galilée!


V.

Il était né en 1749 à Asti, jolie petite ville piémontaise, élégante,
et riche par ses bons vins, au pied des Alpes, dans la grande plaine
du Piémont. Asti ressemble à Mâcon, au luxe près des belles maisons,
que l'emphase italienne appelle palais. La famille d'Alfieri était
noble; mais, comme en Italie la noblesse et les arts de la main ne
s'excluent pas, un de ses oncles paternels était architecte du roi,
d'autres étaient militaires, commandaient à Coni ou en Sardaigne. Son
père, marié tard à une jolie veuve d'Asti, mourut encore jeune. Sa
veuve se remaria encore après lui, elle eut ainsi des enfants de
plusieurs lits. Il avait hérité seul de son père d'environ quarante
mille livres de rente avant d'être en âge de les administrer et d'en
jouir. Envoyé à l'université de Turin, comme toute la jeune noblesse,
il y passa huit ans, qu'il raconte aussi puérilement que son âge,
cherchant avec un soin jaloux et ridicule à y faire remarquer à ses
biographes futurs quelques symptômes de son prodigieux génie tragique;
il n'y découvre que des enfantillages sans goût et sans valeur. On
voit que les _Confessions_ de J.-J. Rousseau sont un modèle qu'il
cherche à imiter. Mais, s'il en a les vices, il n'en a ni
l'originalité ni la grâce. Qu'importe au lecteur que J.-J. Rousseau
ait sali de son urine la marmite d'un voisin, ou qu'Alfieri ait eu la
tête teigneuse et porté deux ou trois fois perruque dans son enfance?
Le cynisme de l'un, l'infirmité de l'autre, n'indiquent que l'incurie
ou la malpropreté de leurs gardiens: leur gloire future (si gloire il
y a) n'a rien à faire avec ces vilenies; les polissonneries ne sont
pas de l'histoire. Un trait de caractère, un indice de sensibilité,
disent quelque chose; une saleté ne dit rien que l'orgueil de celui
qui s'en vante.


VI.

À seize ans il sort de l'université aussi ignorant qu'il y est entré.
Il commence, avec la permission du roi et sous un gouverneur donné par
la cour, quelques voyages prématurés à Gênes, à Milan, à Florence, à
Sienne, à Rome et à Naples.

«Nous arrivâmes à Naples le second jour des fêtes de Noël: on pouvait
se croire au printemps. L'entrée de Capo di China, par les Études et
la rue de Tolède, me présenta cette ville comme la plus riante et la
plus peuplée que j'eusse encore vue jusque-là, et demeurera toujours
présente à ma mémoire. Plus tard, ce fut autre chose, lorsqu'il fallut
aller nous loger à une espèce de cabaret, dans le plus obscur et le
plus sale cul-de-sac de la ville. Et il le fallait bien: toutes les
hôtelleries un peu propres étaient remplies d'étrangers. Cette
contrariété répandit de la tristesse sur mon séjour à Naples, car le
lieu que j'habite, joyeux ou non, a toujours eu sur mon faible
cerveau une irrésistible influence jusque dans l'âge le plus avancé.

«Dès les premiers jours, notre ministre me présenta dans plusieurs
maisons; et, soit à cause des spectacles publics, soit pour le nombre
des fêtes particulières et la variété des amusements, le carnaval me
parut plus brillant et plus agréable qu'aucun de ceux que j'eusse
encore vus à Turin. Et cependant, au milieu de ce tourbillon nouveau
et continuel, entièrement libre de ma personne, avec ma fortune, mes
dix-huit ans et une figure avenante, je trouvais au fond de toutes ces
choses la satiété, l'ennui, la douleur. Mon plaisir le plus vif,
c'était la musique des bouffes au théâtre nouveau; mais toujours cette
mélodie, si délicate qu'elle fût, me laissait dans l'âme un long et
triste murmure de mélancolie; et alors s'éveillaient en moi, par
milliers, les idées les plus sombres et les plus funestes. J'y
trouvais un plaisir amer, et j'allais m'en nourrir solitairement sur
les plages retentissantes de Chiaja et de Portici. J'avais fait
connaissance avec quelques jeunes seigneurs de Naples, mais sans me
lier avec eux; mon caractère assez sauvage ne me permettait pas de
rechercher les autres, et cette sauvagerie, vivement empreinte sur mon
visage, empêchait les autres de me rechercher à leur tour. Il en était
de même avec les femmes: je me sentais beaucoup de penchant pour
elles, mais je ne trouvais de charme qu'à celles qui étaient modestes,
sans pouvoir jamais plaire qu'à celles qui ne l'étaient point;
toujours mon coeur restait vide. En outre, possédé du désir de voyager
au-delà des monts, j'évitais avec soin de me laisser surprendre dans
quelque lien d'amour. Aussi, pendant ce premier voyage, je ne donnai
dans aucun piége. Tout le jour, je courais dans ces petits cabriolets
si divertissants, pour voir les merveilles qui étaient à quelque
distance; pour les voir, non, je n'en étais aucunement curieux, et
d'ailleurs je n'y entendais rien, mais pour le plaisir de la route. Je
n'étais jamais las d'aller, mais, dès que je m'arrêtais, aussitôt je
souffrais.

«Lorsque je fus présenté à la cour, quoique le roi Ferdinand IV n'eût
alors que quinze ou seize ans, je lui trouvai néanmoins une
très-grande ressemblance de tenue avec les trois autres souverains que
j'avais vus jusque-là: c'étaient mon excellent roi Charles-Emmanuel,
déjà vieillissant, le duc de Modène, gouverneur de Milan, et le
grand-duc de Toscane, Léopold, fort jeune aussi; d'où je conclus fort
bien, depuis lors, que tous les princes n'avaient entre eux qu'un seul
visage, et que toutes les cours n'étaient qu'une même antichambre.
Pendant mon séjour à Naples, j'eus recours une seconde fois à la ruse;
ce fut pour obtenir de la cour de Turin, par l'entremise de notre
ministre de Sardaigne, la permission de quitter mon gouverneur et de
continuer seul mon voyage. Je vivais avec ces jeunes gens en parfaite
intelligence, et le précepteur ne me causait jamais, non plus qu'à
eux, le moindre déplaisir. Toutefois, comme de ville en ville on avait
besoin de s'entendre pour le logis, et de se mouvoir de concert, et
que le bonhomme était toujours irrésolu, changeant et temporiseur,
cette dépendance me blessait. Il fallut donc me résoudre à prier le
ministre d'écrire en ma faveur à Turin, pour y témoigner de ma bonne
conduite, et assurer que j'étais parfaitement en état de me diriger
moi-même et de voyager seul. La chose réussit à ma grande
satisfaction, et j'en contractai une vive reconnaissance envers le
ministre, qui, de son côté, m'ayant pris en affection, fut le premier
qui me mit dans la tête de me livrer désormais à l'étude de la
politique, pour entrer dans la carrière diplomatique. La proposition
me plut fort, et il me parut alors que, de toutes les servitudes,
c'était la moins servile. Je tournai donc ma pensée de ce côté, sans
pour cela commencer aucune étude. Renfermant mon désir en moi-même, je
ne le communiquai à qui que ce fût; en attendant, je me bornai à tenir
en toute occasion une conduite régulière et décente, peut-être
au-dessus de mon âge. Mais en ceci mon naturel me servait mieux encore
que ma volonté. J'ai toujours eu de la gravité dans mes moeurs et dans
mes manières, sans hypocrisie toutefois, mettant de l'ordre, je le
dirais volontiers, dans le désordre même, et n'ayant presque jamais
failli qu'à bon escient.

«En attendant, je vivais en tout et partout inconnu à moi-même, ne me
croyant aucune capacité pour quoi que ce fût au monde, ne me sentant
de vocation décidée que pour cette mélancolie continuelle, ne goûtant
ni paix ni repos, et ne sachant jamais bien ce que je désirais:
j'obéissais aveuglément à ma nature sans la connaître ni l'étudier en
rien. Plusieurs années après seulement, je m'aperçus que mon malheur
ne venait que du besoin, ou, pour mieux dire, de la nécessité de
sentir en même temps mon coeur occupé d'un noble amour, et ma pensée
d'une oeuvre élevée; chaque fois que l'une de ces deux choses m'a fait
défaut, je suis resté incapable de l'autre, dégoûté, ennuyé et
tourmenté au-delà de toute expression.

«Cependant, pour faire l'essai de ma nouvelle et pleine indépendance,
le carnaval à peine fini, je voulus absolument m'en aller seul à
Rome.»


VII.

De Rome à Venise, sans plus de profit ni de plaisir, il ne sent rien
et ne fait rien sentir. Rentré à Turin, il obtient la permission de
traverser les Alpes et de venir en France. Même néant dans ses
impressions.

«C'était, je ne me rappelle pas bien quel jour du mois d'août, mais
entre le 15 et le 20, par une matinée couverte, froide et pluvieuse;
je quittais cet admirable ciel de Provence et d'Italie, et jamais je
n'avais vu de tels brouillards sur ma tête, surtout au mois d'août.
Aussi, lorsque j'entrai à Paris par ce misérable faubourg
Saint-Marceau, et qu'il me fallut ensuite avancer comme à travers un
sépulcre fétide et fangeux vers le faubourg Saint-Germain, où j'allais
loger, mon coeur se serra fortement, et je n'ai pas souvenance d'avoir
éprouvé, dans ma vie, pour cause si petite, une plus douloureuse
impression. Tant se hâter, tant s'essouffler, se bercer de toutes les
folles illusions d'une imagination ardente, pour venir s'abîmer ainsi
dans ce cloaque impur! En descendant à l'hôtel, je me trouvais déjà
complétement désabusé, et, n'eût été la fatigue et la honte immense
qui en eût rejailli sur moi, je repartais immédiatement.

«Lorsque ensuite je parcourus l'un après l'autre tous les recoins de
Paris, chaque jour ajouta quelque chose à mon désenchantement. La
médiocrité et le goût barbare des constructions; la ridicule et
mesquine magnificence du petit nombre de maisons qui prétendent au
titre de palais; la saleté et le gothique des églises; l'architecture
vandale des théâtres de cette époque, et tant, tant, tant d'objets
déplaisants qui, tous les jours, passaient devant mes yeux, sans
compter le plus amer de tous, ces visages plâtrés de femmes si laides
et si sottement attifées; tout cela n'était pas assez racheté à mes
yeux par le grand nombre et la beauté des jardins, l'éclat et
l'élégance des promenades où se portait le beau monde, le goût, la
richesse et la foule innombrable des équipages, la sublime façade du
Louvre, la multitude des spectacles, bons pour la plupart, et toutes
les choses du même genre.

«Cependant le mauvais temps continuait avec une obstination
incroyable; depuis plus de quinze jours que j'étais à Paris, je
n'avais pas encore salué le soleil, et mes jugements sur les moeurs,
plus poétiques que philosophiques, se ressentaient toujours un peu de
l'influence de l'atmosphère. Cette première impression de Paris s'est
si profondément gravée dans ma tête que maintenant encore
(c'est-à-dire au bout de vingt-trois ans) elle est encore dans mes
idées et dans mon imagination, bien que sur beaucoup de points ma
raison la combatte et la condamne.

«La cour était à Compiègne, où elle devait rester tout le mois de
septembre, et l'ambassadeur de Sardaigne, pour qui j'avais des
lettres, n'étant point alors à Paris, je n'y connaissais âme qui vive,
si ce n'est quelques étrangers que j'avais déjà rencontrés et
pratiqués dans différentes villes de l'Italie. Eux-mêmes ne
connaissaient personne à Paris. Je partageais donc mon temps entre les
promenades, les théâtres, les filles et ma mélancolie habituelle.
J'attrapai ainsi la fin de novembre, époque à laquelle l'ambassadeur
quitta Fontainebleau et revint habiter Paris. Il me présenta dans
différentes maisons, particulièrement chez les ministres des autres
puissances. Il y avait un petit pharaon chez l'ambassadeur d'Espagne,
et je jouai pour la première fois. Je ne gagnai ni ne perdis beaucoup;
mais le jeu aussi m'ennuya vite, comme tous mes passe-temps de Paris;
ce qui me détermina à partir pour Londres au mois de janvier. Las de
Paris, dont je ne connaissais guère que les rues, et déjà, en somme,
passablement refroidi dans ma passion pour les choses nouvelles, je
finissais toujours par les trouver de beaucoup au-dessous
non-seulement de l'idée que je m'en étais faite dans mon imagination,
mais des simples réalités que j'avais pu voir en divers endroits de
l'Italie. Londres enfin acheva de m'apprendre à bien connaître et à
bien apprécier et Naples, et Rome, et Venise, et Florence.

«Avant mon départ pour Londres, l'ambassadeur m'ayant offert de me
présenter à la cour de Versailles, j'acceptai, curieux de voir une
cour plus grande que celles que j'avais vues jusque alors, quoique
parfaitement désabusé à l'égard des unes et des autres. Ce fut le 1er
janvier 1768, un jour plus intéressant à cause des différentes
cérémonies qui s'y pratiquent. On m'avait bien prévenu que le roi
n'adressait la parole qu'aux étrangers de distinction, et, qu'il me
parlât ou non, je n'y tenais guère. Cependant je ne pus me faire au
maintien superbe de ce roi Louis XV, qui, mesurant de la tête aux
pieds la personne qu'on lui présentait, ne témoignait par aucun signe
l'impression qu'il en recevait. Mais si l'on disait à un géant: J'ai
l'honneur de vous présenter une fourmi, le géant, la regardant,
sourirait, ou dirait peut-être: Oh! le pauvre petit animal! S'il se
taisait, son visage le dirait pour lui. Mais ce dédaigneux silence
cessa de m'affliger lorsque, un moment après, je vis le roi répandre
autour de lui cette monnaie de son regard sur des objets bien plus
importants que je ne l'étais. Après une courte prière qu'il fit entre
deux prélats, dont l'un, si j'ai bonne mémoire, était cardinal, le roi
se dirigea vers la chapelle et rencontra sur son passage, entre deux
portes, le prévôt des marchands, premier officier de la municipalité
de Paris, qui lui balbutia le petit compliment d'usage pour le premier
de l'an. Le monarque taciturne lui répondit par un mouvement de tête,
et, se retournant vers l'un des courtisans qui le suivaient, il
demanda où étaient restés les échevins, qui d'ordinaire accompagnent
le prévôt. Alors une voix sortit de la foule des courtisans, et dit
facétieusement: _Ils sont restés embourbés._ Toute la cour se prit à
rire; le monarque lui-même daigna sourire, et passa outre pour se
rendre à la messe qui l'attendait. L'inconstante fortune a voulu qu'un
peu plus de vingt ans après je visse à Paris, dans l'Hôtel-de-Ville,
un autre roi Louis recevoir avec beaucoup plus de bonté un compliment
bien différent que lui adressait un autre prévôt, sous le titre de
maire, le 17 juillet 1789 (Bailly); et alors c'était le tour des
courtisans de _rester embourbés_ sur la route de Versailles à Paris,
quoique ce fût en plein été; mais sur cette route la fange alors était
en permanence. Peut-être je bénirais Dieu de m'avoir rendu témoin de
ces choses, si je n'étais trop convaincu que le règne de ces rois
plébéiens peut devenir encore plus funeste à la France et au monde que
celui des rois capétiens.»


VIII.

Il passe son temps à Londres au métier de cocher amateur, montant à
cheval le matin et conduisant le soir sur son siége son compagnon de
voyage de rue en rue; de là en Hollande, où il croit aimer, à La Haye,
une charmante Hollandaise récemment mariée; séparé d'elle par une
convenance de situation, il fait semblant de vouloir mourir et se
laisse facilement ramener à la vie par son domestique. Il repart pour
Turin; il passe six mois à la campagne chez sa soeur, lisant Voltaire,
dont les vers l'ennuient, dont la prose l'enchante; Montesquieu,
Helvétius, Plutarque, enfin, qui l'instruit et l'enchaîne.

Il repart pour visiter le reste de l'Europe; autant lire une
géographie. De Pétersbourg à Turin, il voit tout, sans éprouver même
une sensation. Il revient au gîte, comme s'il ne l'avait pas quitté.
Arrêté à Londres, il se croit encore amoureux d'une belle et suspecte
Anglaise, amoureuse de son groom. Le mari, éclairé par le groom, le
surprend et lui donne pour la forme un léger coup d'épée au bras. Il
craint un procès d'adultère et se croit ruiné s'il l'affronte; il ne
tarde pas à se glacer et revient encore à Turin, où il reste deux ans;
il devient le _chevalier servant_ d'une dame qu'il n'estime pas et
qu'il n'aime guère, puis il la quitte et se _fait lier_ par son valet
de chambre sur sa chaise pour s'empêcher d'aller la revoir! Quelle
fantaisie risible l'amoureux prend pour le sublime de la volonté!
Quand l'envie de sortir est passée, il se fait tranquillement
démailloter par son complaisant serviteur, et s'en va souper en ville.
Des niaiseries pareilles peuvent-elles être écrites par un homme
sérieux?

Une détestable ébauche de tragédie classique, intitulée _Cléopâtre_,
et quelques sonnets sans sel et sans miel, que l'auteur lit à ses
commensaux aux applaudissements de l'auditoire, sont le fruit de cette
séquestration: puis il va, déguisé en Apollon, au bal masqué de Turin,
et il y récite à tout venant des complaintes misérablement rimées où
sa Béatrice n'est guère ménagée. Tout cela ne détermine pas encore sa
vocation tragique. Et ainsi finit le récit de sa jeunesse.


IX.

Il s'aperçut alors que deux choses lui manquaient seulement pour être
un Sophocle: un génie et une langue.

Le piémontais n'est pas une langue: c'est un patois, moitié vaudois,
moitié allobroge, moitié génois, moitié milanais, moitié français,
tout, hors de l'italien. En français les places étaient prises, en
piémontais il n'y avait que les places burlesques à prendre; le
burlesque n'a que le patois pour s'exprimer, et le piémontais a de
véritables chefs-d'oeuvre dans ce dialecte. Mais Alfieri ne pouvait
pas avilir son prétentieux génie au grotesque. Il lui fallait donc
l'italien; mais quel italien? Il y en avait de toute sorte: l'italien
de Naples, moitié espagnol, moitié francisé, moitié grec, moitié
lazzarone; on ne pouvait tenter ce mélange, plus propre à faire rire
que pleurer. Il y avait le romain, langue sonore, majestueuse,
grandiose, mais le pape et les cardinaux étaient là; la liberté
souriait à la langue, mais les hommes imposaient la servitude sacrée,
cela ne pouvait convenir à l'ennemi poétique de toute tyrannie. Il y
avait le vénitien, mais c'était si frêle et si doux que cela ne
pouvait être _susurré_ que par des lèvres de femme, cela répugnait à
la virilité des héros; il y avait le milanais, c'était mêlé d'allemand
et de français, plus jargon que langue; il y avait le génois et le
piémontais, cela n'avait ni syntaxe, ni accent, ni sens, patois de
peuples qui ne s'appartiennent pas et qui s'entendent entre eux contre
leurs conquérants par signes plus que par le langage.

Enfin il y avait le toscan, la vieille langue étrusque de Machiavel,
de Michel-Ange, de Dante, rugueuse, nerveuse, un peu sauvage, un peu
latine, brève, forte, concentrant en peu de mots un grand sens, telle
que Dante l'a chantée, telle que Machiavel l'a écrite, langue faite
pour des héros, des poëtes, des philosophes, et qui ne s'entend bien
qu'à Florence, entre les deux rives de l'Arno et à Pistoia, langue
locale s'il en fut jamais, héritière d'un peuple qui n'a point
d'héritage sur la terre, langue de puritains et de pédants, qui
prétendent avec raison être à eux seuls l'Italie classique... C'est
celle-là qu'Alfieri choisit. Mais la savoir exigeait une seconde
naissance; il fallait aller dans le pays de ces grands hommes pour y
prendre leur accent avec l'extrait baptistaire de leur génie. Alfieri
s'y décida pour l'amour du toscan. Il commença par aller passer six
mois à Florence, au milieu des académiciens de la Crusca; il bégaya
leur vocabulaire et il crut avoir retrouvé l'italien, comme les
voyageurs qui remontent à la quatrième cataracte d'Égypte croient
rapporter les sources du Nil. Il revint à Turin; il essaya quelques
scènes de tragédie, alla passer quelques mois à Asti pour y cuver ses
connaissances nouvelles, et s'aperçut qu'il ne savait rien.

Il prit alors une des plus fortes résolutions qu'un héros ou un homme
de lettres puisse prendre au commencement de sa vie, celle de
s'expatrier pour l'amour du dialecte ou de la gloire: mais il lui
fallait un prétexte; il le trouva dans je ne sais quelle haine idéale
du despotisme de la maison de Savoie. Ce prétexte était faux, car le
despotisme italien-piémontais de la maison de Savoie à Turin était
bien paternel et bien doux, en comparaison du despotisme autrichien
d'un archiduc Léopold, régnant absolu à Florence, sous le nom et avec
les armes d'un proconsul allemand. N'importe, tout est bon pour
colorer un sophisme de conduite par un sophisme de raisonnement. Les
prétextes ne sont pas difficiles en logique.


X.

Mais ce n'était pas tout encore: il fallait dépayser non-seulement son
prétendu génie, mais sa fortune toute féodale et toute territoriale à
Asti. Pour cela, la permission du roi était nécessaire. Quelle raison
à donner à un prince bon, mais absolu, que la haine mortelle de sa
soi-disant tyrannie! Alfieri n'avait ni tant de folie ni tant
d'audace; aussi il tourna humblement la difficulté. Il persuada
facilement au marquis de Cumiana, son beau-frère, et à sa soeur,
attachés par des emplois à la cour, qu'il voulait leur donner tous ses
biens en perdant la moitié au moins, en échange d'une rente viagère
d'environ trente ou quarante mille livres à condition qu'il irait
librement voyager et résider par tout l'univers. On eut bien de la
peine à accomplir cet arrangement, si nuisible à ses intérêts, si
favorable à sa famille. Enfin, on y parvint; il est probable que le
roi se vit sans trop de peine délivré d'un sujet excentrique, mauvais
poëte, grand déclamateur, qui méprisait son pays, et qui s'en allait
_toscaniser_ chez un autre souverain.


XI.

Aussitôt que le contrat fut dressé et signé, Alfieri partit pour la
Toscane.

«Je partis dans les premiers jours de mai, muni comme de coutume de la
permission qu'il fallait obtenir du roi pour sortir de ses bienheureux
États. Le ministre à qui je la demandai me répondit que j'avais déjà
été, l'année d'avant, en Toscane.--C'est pour cela, répliquai-je, que
je me propose d'y retourner encore cette année.--Cette permission me
fut accordée; mais ce mot me donna à penser, et fit dès lors germer
dans ma tête le dessein que moins d'un an après je mis pleinement à
exécution, et qui me dispensa dans la suite de demander aucune
permission de ce genre. Comme ce second voyage devait se prolonger
plus que l'autre, et qu'à mes rêves de véritable gloire il se mêlait
encore quelques bouffées de vanité, j'emmenai avec moi plus de gens et
de chevaux, afin de marier ainsi deux rôles qui rarement vont d'accord
ensemble, le rôle de poëte et celui de grand seigneur. J'eus donc huit
chevaux à ma suite et un équipage digne d'un pareil train. Je pris la
route de Gênes, où je m'embarquai avec mon bagage et une petite
calèche, laissant mes chevaux suivre la voie de terre par Lerici et
Sarzana. Ils y arrivèrent heureusement et avant moi. Pour moi, la
felouque où j'étais, presque en vue de Lerici, fut ramenée en arrière
par un coup de vent, et je fus forcé de débarquer à Rapallo, qui
n'était guère qu'à deux postes de Gênes. Ayant pris terre sur cette
côte et me lassant d'attendre que le vent redevînt favorable pour
reprendre la route de Lerici, je laissai la felouque avec mes effets,
et, prenant avec moi quelques chemises, mes écrits dont je ne me
séparais plus et un seul de mes gens, j'enfourchai un bidet de poste,
et, à travers les précipices de l'Apennin dépouillé, je me rendis à
Sarzana, où je trouvai mes chevaux, et où il me fallut attendre la
felouque plus de huit jours. Bien que j'eusse là mes chevaux pour me
distraire, comme je n'avais, en fait de livres, que mon petit Horace
et mon Pétrarque de poche, je m'ennuyai beaucoup à Sarzana. Un prêtre,
frère du maître de poste, me prêta un Tite-Live dont les oeuvres ne
m'étaient pas tombées dans les mains depuis l'académie, où je ne
l'avais ni compris ni goûté. Quoique passionné admirateur de la
rapidité de Salluste, cependant la sublimité du sujet et la majesté
des discours de Tite-Live me frappèrent vivement. Ayant lu dans cet
historien la mort de Virginie et les discours enflammés d'Icilius,
j'en fus si transporté qu'aussitôt l'idée me vint d'en faire une
tragédie; et je l'aurais écrite d'un trait, si ne m'avait troublé
l'attente continuelle de cette maudite felouque dont l'arrivée serait
venue m'interrompre dans le feu de la composition.

«Ici, pour l'intelligence du lecteur, je dois dire ce que j'entends
par ces mots dont je me sers si souvent, _concevoir_, _développer_ et
_mettre en vers_. Je m'y prends toujours à trois fois pour donner
l'être à chacune de mes tragédies, et j'y gagne le bénéfice du temps,
si nécessaire pour bien asseoir une oeuvre de cette importance, qui,
pour peu qu'elle vienne au monde contrefaite, a grand'peine ensuite à
se redresser. _Concevoir_ une tragédie, ce que j'appelle ainsi, c'est
donc distribuer mon sujet en scènes et en actes, établir et fixer le
nombre des personnages; puis, en deux petites pages de mauvaise prose,
résumer, pour ainsi dire, scène par scène, ce qu'ils diront et ce
qu'ils doivent faire. Reprendre ensuite ce premier feuillet, et,
fidèle à la trace de mes indications, remplir les scènes, dialoguer en
prose, comme elle vient, la tragédie tout entière, sans écarter une
seule pensée, quelle qu'elle soit, et écrire avec toute la verve que
je puis avoir, sans prendre garde aux termes, c'est là ce que
j'appelle _développer_. J'appelle enfin _versifier_, non-seulement
mettre la prose en vers, mais, avec un esprit à qui j'ai laissé le
temps de se reposer, choisir parmi les longueurs du premier jet les
pensées les meilleures, les élever à la forme et à la poésie. Il faut
ensuite, comme dans toute autre composition, limer, retrancher,
changer. Mais si d'abord la tragédie n'était ni dans la conception,
ni dans le développement, je doute que plus tard elle se retrouvât
dans cette étude du détail. C'est là le procédé que j'ai suivi dans
toutes mes compositions dramatiques, à commencer par le _Philippe_, et
j'ai pu me convaincre qu'il compte au moins pour les deux tiers de
l'oeuvre. Et en effet, après un certain temps, ce qu'il en fallait
pour oublier complétement cette première distribution de scènes, quand
il m'arrivait de reprendre ce feuillet, je sentais tout-à-coup, à
chaque scène, gronder dans mon coeur et dans mon esprit un assaut
tumultueux de sentiments et de pensées qui m'excitaient, et, pour
ainsi dire, me forçaient à écrire; j'en concluais aussitôt que ce
premier plan était bon et tiré des entrailles mêmes du sujet. Si, au
contraire, je ne retrouvais pas cet enthousiasme, égal ou même
supérieur à ce qu'il était quand j'écrivais cette esquisse, je la
changeais ou la brûlais. Le premier plan approuvé, le développement
allait très-vite; j'en écrivais un acte par jour, quelquefois plus,
rarement moins; et d'ordinaire, dès le sixième jour, la tragédie était
née, sinon faite. De cette façon, n'admettant de juge que mon propre
sentiment, toutes les tragédies que je n'ai pu écrire ainsi, et avec
cette fureur d'enthousiasme, jamais je ne les ai achevées, ou, si je
les ai terminées, jamais du moins je ne les ai mises en vers. Tel fut
le sort d'un _Charles Ier_, qu'immédiatement après le _Philippe_
j'entrepris de développer en français; au troisième acte de l'ébauche,
mon coeur et ma main se glacèrent en même temps, et si bien que ma
plume se refusa absolument à poursuivre. Même chose arriva à une
tragédie de _Roméo et Juliette_, que je développai pourtant tout
entière, mais avec effort et non sans me reprendre. Quelques mois
après, quand je voulus revenir à cette malheureuse esquisse et la
relire, elle me glaça tellement le coeur, et j'entrai contre moi dans
une telle colère, qu'au lieu d'en poursuivre l'ennuyeuse lecture, je
la jetai au feu. De cette méthode, que j'ai voulu caractériser avec
détail, il est peut-être résulté une chose: c'est que mes tragédies
dans leur ensemble, et malgré les nombreux défauts que j'y vois, sans
compter tous ceux que peut-être je n'y vois pas, ont du moins le
mérite d'être, ou, si l'on veut, de paraître pour la plupart venues
d'un seul jet et rattachées à un seul noeud, de telle sorte que les
pensées, le style, l'action du cinquième acte s'identifient
étroitement avec la disposition, le style, les pensées du quatrième,
et ainsi de suite, en remontant jusqu'aux premiers vers du premier, ce
qui a du moins l'avantage de provoquer, en la soutenant, l'attention
de l'auditeur, et d'entretenir la chaleur de l'action. La tragédie
ainsi développée, lorsqu'il ne reste plus au poëte d'autre souci que
de la versifier à son aise, et de distinguer le plomb de l'or,
l'inquiétude que communique à l'esprit le travail des vers et cette
passion de l'éloquence, si difficile à satisfaire, ne sauraient nuire
en rien au transport et à l'enthousiasme qu'il faut aveuglément suivre
dès que l'on veut concevoir et créer une oeuvre terrible et
passionnée. Si ceux qui viendront après moi jugent que cette méthode
m'a conduit à mon but plus heureusement que d'autres, cette petite
digression pourra, avec le temps, éclairer et fortifier quelque
disciple de l'art que je professe. Si je me suis abusé, d'autres
peut-être s'aideront de ma méthode pour en trouver une meilleure.

«Je reprends le fil de ma narration. Enfin arriva à Lerici cette
felouque si impatiemment attendue; je m'emparai de ma garde-robe et
je partis immédiatement de Sarzana pour Pise, ayant ajouté à mon
bagage poétique cette _Virginie_ de plus, sujet qui allait
merveilleusement à mon humeur. Je m'étais bien promis de ne pas rester
cette fois plus de deux jours à Pise; je me flattais de profiter
davantage sous le rapport de la langue à Sienne, où l'on parle mieux
et où il y a moins d'étrangers, sans compter que, durant le séjour que
j'avais fait à Pise, l'année d'auparavant, je m'étais épris à moitié
d'une belle et noble demoiselle, que ses parents m'auraient sans doute
accordée pour femme, quoique riche, si je l'avais demandée. Mais
quelques années de plus m'avaient mûri sur ce point, et ce n'était
plus le temps où, à Turin, j'avais consenti que mon beau-frère
demandât pour moi cette jeune fille, qui, à son tour, ne voulut pas de
moi. Cette fois, je ne voulus pas laisser demander pour moi celle-ci
qui assurément ne m'eût pas refusé. Elle me convenait autant par son
caractère que sous tout autre rapport, et je dois ajouter qu'elle ne
me plaisait pas médiocrement. Mais j'avais maintenant huit ans de
plus, j'avais vu, bien ou mal, presque toute l'Europe, et l'amour de
la gloire, qui était entré dans mon âme, cette passion pour l'étude,
cette nécessité d'être ou de me faire libre pour devenir un intrépide
et véridique auteur, étaient autant d'aiguillons qui me faisaient
passer outre, autant de raisons qui me criaient dans le fond de mon
coeur que sous la tyrannie c'est déjà bien assez, si ce n'est trop, de
vivre seul, et que jamais, pour peu que l'on y songe, il ne faut y
être ni mari ni père. Je passai donc l'Arno, et me voici à Sienne. Je
bénirai toujours le moment où j'y arrivai, car je m'y composai un
petit cercle de six ou sept hommes doués de sens, de jugement, de goût
et d'instruction, ce qu'on aura peine à croire d'un pays aussi petit.
Mais j'en distinguai un entre tous, c'était le respectable Francesco
Gori Gandellini: j'en ai souvent parlé dans mes divers écrits, et sa
douce et chère mémoire ne sortira jamais de mon coeur. Une sorte de
ressemblance entre nos caractères, une même façon de penser et de
sentir (bien plus rare, bien plus remarquable chez lui, dont la vie
était si différente de la mienne), un besoin mutuel de soulager nos
coeurs du poids des mêmes passions, que fallait-il de plus pour nous
unir bientôt d'une vive amitié? Ce noeud sacré d'une franche amitié
était, et il est toujours, dans ma manière de penser et de vivre, un
besoin de première nécessité. Mais ma nature austère, réservée,
difficile, me rend, et, tant que je vivrai, me rendra peu propre à
inspirer à d'autres ce sentiment qu'à mon tour je n'accorde pas sans
une extrême difficulté. Cela fait que je n'aurai connu dans le cours
de ma vie qu'un très-petit nombre d'amis; mais je me vante de n'en
avoir eu que de bons, et qui tous valaient mieux que moi. Pour ma
part, je n'ai jamais cherché dans l'amitié qu'un épanchement
réciproque des faiblesses de l'humanité, où je demande à la raison et
à la tendresse de mon ami de corriger chez moi et d'améliorer ce qu'il
y trouverait à blâmer, de fortifier, au contraire, et d'élever encore
le peu de choses louables par où l'homme peut se rendre utile aux
autres, et s'honorer lui-même. Telle est, par exemple, la faiblesse de
vouloir devenir auteur, et c'est là surtout que les nobles et
affectueux conseils de Gandellini me furent d'un grand secours et
m'encouragèrent beaucoup. Le très-vif désir que j'éprouvais de mériter
l'estime de cet homme rare donna tout-à-coup comme un nouveau ressort
à mon esprit, et à mon intelligence une vivacité qui ne me laissait ni
paix ni trêve, tant que je n'avais pas composé une oeuvre qui fût ou
me parût digne de lui. Je n'ai jamais joui de l'entier exercice de mes
facultés intellectuelles et créatrices, que mon coeur ne se trouvât
auparavant rempli et satisfait, et que mon esprit ne se sentît appuyé,
soutenu par une main estimable et chère. Cet appui, au contraire,
venait-il à me manquer, et à me laisser, pour ainsi dire, seul au
monde, me regardant comme un être inutile à tous, et qui n'était aimé
de personne, je tombais alors dans de tels accès de mélancolie, de
désenchantement et de dégoût sur toute chose, et ces accès se
renouvelaient si fréquemment que je passais des journées entières, et
même des semaines, sans vouloir, sans pouvoir toucher un livre ou une
plume.

«Pour obtenir et mériter l'approbation d'un homme aussi estimable que
Gori l'était à mes yeux, je travaillai, cet été, avec beaucoup plus
d'ardeur que je n'avais fait encore. C'est de lui que me vint l'idée
de mettre au théâtre la conjuration des Pazzi. Le fait m'était
complétement inconnu, et il me conseilla de le chercher dans
Machiavel de préférence à tout autre historien. Et c'est ainsi que,
par une étrange rencontre, ce divin auteur qui devait aussi faire, un
jour, mes plus chères délices, venait, une seconde fois, se placer
sous ma main, grâce à un autre ami véritable, semblable sous bien des
rapports à ce cher d'Acunha que j'avais tant aimé, mais beaucoup plus
savant et plus instruit que ce dernier. Et en effet, quoique le
terrain ne fût pas encore assez préparé pour recevoir et féconder une
telle semence, je lus néanmoins çà et là, pendant le mois de juillet,
bien des fragments de Machiavel, outre le récit du fait de la
conjuration; et alors non-seulement je conçus sans différer le plan de
ma tragédie, mais, épris de cette façon de dire si originale et si
puissante, il me fallut laisser là pour quelques jours toutes mes
autres études, et, comme inspiré de ce génie sublime, écrire d'une
haleine les deux livres de _la Tyrannie_, tels ou à peu près que je
les imprimai quelques années plus tard. Ce fut l'épanchement d'un
esprit trop plein et blessé dès l'enfance par les flèches de
l'oppression détestée qui pèse sur le monde. Si j'avais su reprendre
un tel sujet dans un âge plus mûr, je l'aurais sans doute traité un
peu plus savamment, et l'histoire serait venue au secours de mes
opinions. Mais quand j'ai imprimé ce livre, je n'ai pas voulu, avec le
froid des années et le pédantisme de mon petit savoir, étouffer le feu
de la jeunesse, et la généreuse, la légitime indignation que j'y vois
briller à chaque page, et dont l'éclat n'ôte rien à une sorte de
franche et véhémente logique qui me paraît y dominer le reste. Que si
j'y remarquai aussi des erreurs ou des déclamations, ce sont filles
d'inexpérience et non de mauvaise volonté que je voulus également y
laisser. Aucune fin cachée, aucun sentiment de vengeance personnelle
ne me dicta cet écrit. J'ai pu me tromper dans ma façon de sentir, ou
écrire avec trop de passion. Mais peut-il y avoir excès dans la
passion que l'on éprouve pour le juste et pour le vrai, surtout quand
il s'agit de la faire partager aux autres? Je me suis borné à dire ce
que je pensais, moins peut-être que je ne sentais. Dans l'ardeur
bouillante de cet âge, raisonner et juger n'étaient peut-être qu'une
noble et généreuse manière de sentir.»


XII.

Ici nous approchons du seul véritable intérêt de cette vie, l'amour
conçu par Alfieri pour la comtesse d'Albany, reine légitime
d'Angleterre, se rendant alors à Florence avec son vieux mari, le
prétendant Charles-Édouard, héros de roman dans sa jeunesse, découragé
et avili par l'adversité.

Alfieri raconte ainsi cette aventure:

«Après avoir ainsi soulagé mon âme ulcérée de sa haine contre la
tyrannie, haine conçue en naissant et chaque jour plus vive, je sentis
aussitôt se réveiller mon ardeur pour les oeuvres théâtrales; mais
auparavant, ayant lu mon petit livre à mon ami et à un très-petit
nombre d'autres personnes, je le cachetai pour le mettre à part, et
n'y pensai plus pendant nombre d'années. Cependant, ayant repris le
cothurne, je développai en très-peu de temps et tout ensemble,
l'_Agamemnon_, l'_Oreste_ et la _Virginie_. Pour ce qui est
d'_Oreste_, il m'était venu un scrupule avant de le développer; mais,
comme ce scrupule était chose mesquine en soi et peu digne d'arrêter,
mon ami me le leva avec quelques mots. J'avais conçu cette tragédie à
Pise, l'année d'avant, et j'en avais pris le sujet dans l'_Agamemnon_
de Sénèque, pièce détestable, s'il en fut. L'hiver arriva, et, me
trouvant alors à Turin, un jour que je passais mes livres en revue,
j'ouvris par hasard un volume du théâtre de Voltaire, où le premier
mot qui s'offrit à moi ce fut: _Oreste, tragédie_. Je fermai aussitôt
le livre, dépité de me connaître un tel rival parmi les modernes. Je
n'avais jamais su qu'il eût fait une tragédie de ce nom. Je pris alors
quelques avis, et l'on me dit que c'était une des bonnes tragédies de
l'auteur. Cette réponse m'avait singulièrement refroidi dans le
dessein de donner suite à mon plan. Me trouvant donc à Sienne, ainsi
que je l'ai dit, et ayant achevé de développer l'_Agamemnon_, sans
ouvrir même une seule fois celui de Sénèque, pour ne pas devenir
plagiaire, lorsque je me vis sur le point de développer l'_Oreste_,
j'allai consulter mon ami, je lui racontai le fait, et le priai de me
prêter celui de Voltaire pour y jeter un coup d'oeil, et voir si je
devais ou non faire le mien. Gori refusa de me prêter l'_Oreste_
français, et me dit:--Commencez par écrire le vôtre avant de lire
celui-ci, et, si vous êtes né pour la tragédie, le vôtre pourra valoir
plus ou moins ou autant que cet autre _Oreste_, mais du moins sera-ce
bien le vôtre.--Je fis ce qu'il me dit, et ce noble et généreux
conseil devint pour moi dès lors un système. Toutes les fois depuis
que j'ai entrepris de traiter des sujets déjà traités par d'autres
modernes, je n'ai voulu lire leur ouvrage qu'après avoir esquissé et
versifié le mien; si je l'avais vu au théâtre, je cherchais aussitôt à
ne plus m'en souvenir, ou si malgré moi je m'en souvenais, je
m'attachais à faire, autant que possible, le contraire en tout de ce
qu'ils avaient fait. Somme toute, j'y ai gagné, ce me semble, une
physionomie et une allure tragiques, où peut-être il y a fort à
reprendre, mais qui, à coup sûr, sont de moi.

«Ce séjour à Sienne de près de cinq mois fut donc un véritable baume
pour mon intelligence, et en même temps pour mon esprit. Outre les
compositions dont j'ai parlé, j'y continuai avec persévérance et avec
fruit l'étude des classiques latins, de Juvénal entre autres, qui me
frappa vivement, et que dans la suite je n'ai cessé de relire non
moins qu'Horace. Mais à l'approche de l'hiver, qui, à Sienne, n'est
nullement agréable, comme d'ailleurs je n'étais pas encore bien guéri
de ce besoin de changer de lieux, qui est une maladie de la jeunesse,
au mois d'octobre, je me décidai à aller à Florence, sans savoir au
juste si j'y passerais l'hiver, ou si je m'en retournerais à Turin.
Mais je m'y étais à peine établi tant bien que mal, pour essayer d'y
séjourner un mois, qu'une circonstance nouvelle m'y fixa, et pour
ainsi dire m'y enferma pour bien des années. Cette circonstance me
détermina heureusement à renoncer pour toujours à ma patrie, et je
trouvai enfin dans des chaînes d'or, qui tout à coup me retinrent
doucement, cette liberté littéraire sans laquelle jamais je n'eusse
fait rien de bon, si tant est que j'aie fait quelque chose de bon.

«Pendant l'été précédent, que j'avais tout entier passé à Florence,
comme je l'ai dit, j'y avais souvent rencontré, sans la chercher, une
belle et très-aimable dame. Étrangère de haute distinction, il n'était
guère possible de ne la point voir et de ne pas la remarquer, plus
impossible encore, une fois vue et remarquée, de ne pas lui trouver
un charme infini. La plupart des seigneurs du pays et tous les
étrangers qui avaient quelque naissance étaient reçus chez elle; mais,
plongé dans mes études et ma mélancolie, sauvage et fantasque de ma
nature, et d'autant plus attentif à éviter toujours entre les femmes
celles qui me paraissaient les plus aimables et les plus belles, je ne
voulus pas, à mon premier voyage, me laisser présenter dans sa maison.
Néanmoins il m'était arrivé très-souvent de la rencontrer dans les
théâtres et à la promenade. Il m'en était resté dans les yeux et en
même temps dans le coeur une première impression très-agréable; des
yeux très-noirs et pleins d'une douce flamme, joints (chose rare) à
une peau très-blanche et à des cheveux blonds, donnaient à sa beauté
un éclat dont il était difficile de ne pas demeurer frappé, et auquel
on échappait malaisément. Elle avait vingt-cinq ans; un goût très-vif
pour les lettres et les beaux-arts; un caractère d'ange, et, malgré
toute sa fortune, des circonstances domestiques, pénibles et
désagréables, qui ne lui permettaient d'être ni aussi heureuse ni
aussi contente qu'elle l'eût mérité. Il y avait là trop de doux
écueils pour que j'osasse les affronter.

«Mais dans le cours de cet automne, pressé à plusieurs reprises par un
de mes amis de me laisser présenter à elle, et me croyant désormais
assez fort, je me risquai à en courir le danger, et je ne fus pas
longtemps à me sentir pris, presque sans m'en apercevoir. Toutefois,
encore chancelant entre le _oui_ et le _non_ de cette flamme nouvelle,
au mois de décembre je pris la poste, et je m'en allai à franc étrier
jusqu'à Rome, voyage insensé et fatigant, dont je ne rapportai pour
tout fruit que mon sonnet sur Rome, que je fis, une nuit, dans une
pitoyable auberge de Baccano, où il me fut impossible de fermer
l'oeil. Aller, rester, revenir, ce fut l'affaire de douze jours. Je
passai et repassai par Sienne, où je revis mon ami Gori, qui ne me
détourna pas de ces nouvelles chaînes, dont j'étais plus d'à moitié
enveloppé; aussi mon retour à Florence acheva bientôt de me les river
pour toujours. L'approche de cette quatrième et dernière fièvre de mon
coeur s'annonçait heureusement pour moi par des symptômes bien
différents de ceux qui avaient marqué l'accès des trois premières.
Dans celles-ci, je n'étais pas ému, comme dans la dernière, par une
passion de l'intelligence, qui, se mêlant à celle du coeur et lui
faisant contre-poids, formait, pour parler comme le poëte, un mélange
ineffable et confus qui, avec moins d'ardeur et d'impétuosité, avait
cependant quelque chose de plus profond, de mieux senti, de plus
durable. Telle fut la flamme qui, à dater de cette époque, vint
insensiblement se placer à la tête de toutes mes affections, de toutes
mes pensées, et qui désormais ne peut s'éteindre qu'avec ma vie. Ayant
fini par m'apercevoir au bout de deux mois que c'était là la femme que
je cherchais, puisque, loin de trouver chez elle, comme dans le
vulgaire des femmes, un obstacle à la gloire littéraire, et de voir
l'amour qu'elle m'inspirait me dégoûter des occupations utiles, et
rapetisser, pour ainsi dire, mes pensées, j'y trouvais, au contraire,
un aiguillon, un encouragement et un exemple pour tout ce qui était
bien, j'appris à connaître, à apprécier un trésor si rare, et dès lors
je me livrai éperdument à elle. Et certes je ne me trompai pas,
puisque, après dix années entières, à l'heure où j'écris ces
enfantillages, désormais, hélas! entré dans la triste saison des
désenchantements, de plus en plus je m'enflamme pour elle, à mesure
que le temps va détruisant en elle ce qui n'est pas elle, ces frêles
avantages d'une beauté qui devait mourir. Chaque jour mon coeur
s'élève, s'adoucit, s'améliore en elle, et j'oserai dire, j'oserai
croire qu'il en est d'elle comme de moi, et que son coeur, en
s'appuyant sur le mien, y puise une force nouvelle.»


XIII.

Deux écrivains très-remarquables, le premier par son zèle ardent pour
la vérité, le second par le talent et le style, M. de Reumont,
ministre de Prusse en Toscane, et M. Saint-René Taillandier, rédacteur
de la _Revue des Deux-Mondes_, viennent de nous fournir des documents
raisonnés sur cette liaison d'Alfieri et de la comtesse d'Albany. Nous
allons nous en servir librement: cependant, sous beaucoup de rapports,
j'en ai plus qu'eux dans ma mémoire. J'ai connu moi-même la reine
détrônée à Florence; j'ai été très-lié avec ses amis les plus intimes
à Paris en 1792; j'ai vu tous les jours M. Fabre de Montpellier, l'ami
d'Alfieri et le successeur du poëte auprès de son amie, pendant
qu'avant M. de Reumont je résidais à Florence, de 1820 à 1829.


XIV.

Qu'était-ce que le prétendant Charles-Édouard? qu'était-ce que la
comtesse d'Albany? Le voici d'abord:

Charles-Édouard, petit-fils de Charles Ier, le roi décapité par
Cromwell, était fils de Jacques III, le premier prétendant héroïque et
malheureux, célébré par Walter Scott, le romancier des rois détrônés,
qui venge les prétendants de l'histoire. Jacques III, après ses revers
et sa fuite en Écosse, vivait à Rome, traité en roi par le pape. Il
avait deux fils, Charles-Édouard d'abord, dont il est ici question, et
le duc d'York, nommé, à vingt ans, cardinal. En 1745, Jacques III
permit à son fils Charles-Édouard, alors très-jeune, d'aller tenter
en Écosse la seconde aventure d'une restauration des Stuarts.
Charles-Édouard débarque en Écosse, réunit les clans écossais; avec
50,000 francs et quelques armes il s'empare d'Édimbourg et gagne la
bataille de Preston-Pans; en 1746 il est défait à l'irrévocable
bataille de Culloden. Il fuit à travers les Orcades, et, après de
tragiques aventures, il débarque en Bretagne, près de Morlaix, et se
rend à Paris avec quelques amis compromis dans sa cause. Ni Louis XV,
qui venait de conclure la paix avec l'Angleterre, ni l'Espagne, qui
suivait la politique française, ni Frédéric le Grand, roi de Prusse,
qui avait besoin de ménager l'Angleterre, tout en admirant et en
célébrant de sa plume le jeune prétendant vaincu, ne consentirent à
lui prêter d'appui. Il resta à Paris, humilié de cet abandon et vivant
obscur, en attendant un remords de Louis XV. La cour le traitait en
héros digne d'une couronne; le Dauphin lui-même, père de Louis XVI,
lui laissait espérer un autre avenir avec un autre règne.


XV.

Cependant le roi de France voulait rester fidèle au traité
d'Aix-la-Chapelle, par lequel il s'interdisait d'appuyer les Stuarts
contre la maison de Hanovre. Il lui offrait hors de ses États une
hospitalité princière. «Je ne céderai qu'à la violence,» répondait le
jeune souverain. Louis XV, placé entre la fidélité à sa parole et
l'infidélité à son honneur de roi, le fit arrêter à l'Opéra le 10
décembre 1748.

Un chroniqueur, l'avocat Barbier, rend compte ainsi de l'événement à
cette date:

«ÉVÉNEMENT D'ÉTAT, écrit l'avocat Barbier dans son journal.--Hier
mardi, 10 décembre, on a commandé vingt-cinq hommes par compagnie du
régiment des gardes-françaises pour l'après-midi, avec poudre et
plomb, sans tambour. Ce jour, le prince Édouard, connu sous le nom du
Prétendant, avait la première loge à l'Opéra, à son ordinaire; il y
est arrivé sur les cinq heures, avec deux seigneurs anglais de sa
cour. Aussitôt qu'il a été descendu de carrosse pour entrer dans le
cul-de-sac de l'Opéra, M. de Vaudreuil, major du régiment des gardes,
lui a dit qu'il était chargé de l'ordre du roi pour l'arrêter, et,
dans le moment même, six sergents aux gardes, qui étaient en habits
bourgeois, l'ont saisi par les deux bras et par les deux jambes et
l'ont enlevé de terre; on lui a jeté et passé sur-le-champ un cordon
de soie, qui lui a embrassé et serré les deux bras... Il s'est,
dit-on, un peu trouvé mal; on l'a passé ainsi par la porte du fond du
cul-de-sac qui rend dans la cour des cuisines du Palais-Royal; on l'a
mis dans un carrosse de remise dans lequel M. de Vaudreuil l'a
accompagné.» «Ainsi garrotté comme un malfaiteur, dépouillé de son
épée, de ses pistolets (car on poussa l'indignité jusqu'à fouiller ses
poches), il est conduit immédiatement au château de Vincennes. Toutes
les précautions avaient été prises pour que l'arrestation et
l'enlèvement eussent lieu sans résistance. Sur la place des Victoires,
autour du Palais-Royal, dans toutes les rues voisines de l'Opéra, on
remarqua pendant cette soirée du 10 un déploiement de troupes tout à
fait inusité.» «On craignait apparemment une émeute du peuple,» dit le
journaliste. «Des gardes-françaises, la baïonnette au bout du fusil, et
des cavaliers du guet, qui attendaient la voiture place des Victoires,
l'enveloppèrent au passage et lui servirent d'escorte. Neuf de ces
hommes, vêtus de redingotes et portant des flambeaux, éclairaient ce
triste cortége. Le guet à cheval, ajoute Barbier, l'a conduit le long
du faubourg, et il y avait des détachements de soldats aux gardes, de
distance en distance, le long des allées de Vincennes.» Pendant ce
temps, les deux gentilshommes écossais qui accompagnaient le prince
étaient entraînés dans le corps-de-garde du cul-de-sac de l'Opéra,
puis jetés dans des fiacres et conduits à la Bastille.

«À huit heures du matin, Charles-Édouard partait de Vincennes et on le
reconduisait jusqu'à la frontière suisse. Cette seconde expédition fut
moins brutale que la première.» M. de Férussy, lieutenant général des
armées du roi, prit place auprès du prince dans une chaise de poste,
«plus par honneur qu'autrement.» Le fait restait le même néanmoins, et
l'opinion y voyait une tache à notre honneur. «On avait défendu dans
les cafés de Paris de parler du prince Édouard, parce que l'on se
donnait la liberté de blâmer le roi.»

Il fut conduit de Vincennes hors du royaume avec décence, mais le cri
public protesta pour lui. Il se cacha sur le continent; il osa
reparaître deux fois à Londres, où il conféra avec ses partisans le
duc de Beaufort, lord Somerset, le comte Westmoreland. Il rentra à
Liége et y vécut obscur et immobile, avec la fille d'un serviteur
dévoué de son père, miss Clémentine Walkmischaw, qu'il avait ramenée
d'Écosse où elle s'était attachée à lui. Elle passait pour sa femme
légitime, portait son nom, et avait une fille de lui que nous
retrouverons bientôt modèle de son sexe. Ses amis murmurèrent et le
sommèrent de renvoyer miss Clémentine, infidèle, disaient-ils, à sa
cause. Il s'y refusa avec énergie; mais, quelque temps après, elle
quitta elle-même le prince, sous prétexte de mettre sa fille au
couvent à Paris. Ce coup lui fut terrible: l'abandon de ce qui vous a
aimé dans le malheur est le pire des malheurs. Il le sentit trop; il
chercha sa consolation dans le sommeil de ses facultés, et il se fit
une habitude de l'ivresse, oubli volontaire du sort.

Ce fut alors que la cour de France, lasse de l'oublier totalement,
songea à réveiller dans ce sang des Stuarts une rivalité toujours
possible au sang ennemi des Stuarts en donnant des héritiers à
Charles-Édouard. M. de Reumont, son biographe, prend trop à la lettre
les imputations alors prématurées des ambassadeurs d'Angleterre contre
les moeurs de ce prince.

«J'apprends, écrit lord Stanley à sa cour, que le fils du Prétendant se
met à boire dès qu'il se lève, et que chaque soir ses valets sont
obligés de le porter ivre-mort dans son lit. Les émigrés eux-mêmes
commencent à faire peu de cas de sa personne...» «Ces grossières
habitudes, qui ne le quittèrent plus, éloignèrent en effet un grand
nombre de ses anciens partisans. Son père, son frère le cardinal,
eussent essayé en vain de le rappeler au sentiment de lui-même; il
passait des années entières sans leur donner signe de vie. À la mort de
son père, en 1766, il quitta sa résidence du pays de Liége; il vint
présider à Rome cette petite cour organisée un peu puérilement par
Jacques III, et qui ne rappelait guère, faute d'argent, celle de Jacques
II à Saint-Germain. La responsabilité nouvelle qui pesait sur lui, ce
titre de roi qu'il portait, les marques de dévouement que lui
prodiguait encore son entourage, la présence et les conseils de son
frère, rien ne put l'arracher à l'ivrognerie. _Il signor principe_,
ainsi l'appelaient les Romains, continuait à chercher dans le vin
l'oubli de ses infortunes, et une fois ivre il battait ses gens, ses
amis, les lords et les barons de sa cour, comme il battait à
Preston-Pans les soldats du général Cope. Un jour, en 1770, le duc de
Choiseul, qui avait songé un instant à la restauration des Stuarts, fait
exprimer au Prétendant le désir de lui parler très-confidentiellement à
Paris. Charles-Édouard arrive, et rendez-vous est pris pour le soir
même, à minuit, dans l'hôtel du duc de Choiseul. La conférence doit
avoir lieu en présence du maréchal de Broglie, chargé de soumettre au
prince le plan d'une descente en Angleterre. À l'heure convenue, le duc
et le maréchal sont là, munis d'instructions et de notes;
Charles-Édouard ne paraît pas. Ils attendent, ils attendent encore,
espérant qu'il va venir d'un instant à l'autre. Une demi-heure se passe,
l'heure s'écoule. Enfin le maréchal s'apprête à prendre congé de son
hôte, quand un roulement de voiture se fait entendre dans la cour.
Quelques instants après, Charles-Édouard entrait dans le salon, mais si
complétement ivre, qu'il eût été incapable de soutenir la moindre
conversation. Le duc de Choiseul vit bien qu'il n'y avait rien à faire
avec un prétendant comme celui-là, et dès le lendemain il lui donna
l'ordre de quitter la France au plus tôt.

«Tel était l'homme que le duc d'Aiguillon faisait venir à Paris
l'année suivante, en 1771, et à qui il offrait, au nom de la France,
une pension de deux cent quarante mille livres, s'il consentait à
épouser sans délai la jeune princesse de Stolberg. Puisqu'on ne
pouvait faire de Charles-Édouard un chef d'expédition capable de tenir
l'Angleterre en échec, on voulait du moins qu'il laissât des
héritiers, que la famille des Stuarts ne s'éteignît pas, que le parti
jacobite fût toujours soutenu par l'espérance, et que ces divisions de
la Grande-Bretagne pussent servir à point nommé les intérêts de la
France. Le duc d'Aiguillon ne s'adressait plus, comme le duc de
Choiseul, au héros d'Édimbourg et de Preston-Pans; il lui disait
simplement: «Soyez époux et père...» Égoïstes calculs de la politique!
Le ministre de Louis XV s'était-il demandé si Charles-Édouard, avec
ses habitudes invétérées d'ivrognerie, n'était pas, à cinquante et un
ans, le plus misérable des vieillards, et si une âme pouvant encore
aimer habitait les ruines de son corps?

«La jeune femme que le duc d'Aiguillon destinait à ce vieillard
n'avait pas accompli sa dix-neuvième année.
Louise-Maximiliane-Caroline-Emmanuel, princesse de Stolberg, était
née à Mons, en Belgique, le 20 septembre 1752. Elle appartenait par
son père à l'une des plus nobles familles de la Thuringe, et se
rattachait par sa mère, fille du prince de Hornes, à l'antique
lignée de Robert Bruce, qui donna des rois à l'Écosse du moyen âge.
Son père, le prince Gustave-Adolphe de Stolberg-Gedern, étant mort
dans cette bataille de Leuthen où le grand Frédéric défit si
complétement le prince de Lorraine et le maréchal Daun, malgré la
supériorité de leurs forces, la princesse se trouva veuve bien jeune
encore avec quatre filles, dont la dernière n'avait que trois ans.
L'impératrice Marie-Thérèse n'oublia pas la famille du général qui
était mort sous ses drapeaux; elle accorda une pension à sa veuve et
assura le sort de ses filles. Il y avait alors dans les possessions
flamandes de la maison d'Autriche des abbayes pourvues de dotations
considérables, et dont les dignités, c'est-à-dire les revenus,
appartenaient de droit à la plus haute aristocratie de l'empire. On
choisissait les abbesses, les supérieures, parmi les princesses des
maisons souveraines, et pour mériter le titre de chanoinesse il
fallait montrer dans sa famille, tant en ligne maternelle que
paternelle, au moins huit générations de nobles. Les filles de la
princesse de Stolberg obtinrent tour à tour cette distinction, qui
leur procura de riches mariages, car les chanoinesses de ces abbayes
ne faisaient pas voeu de renoncer au monde; elles trouvaient au
contraire dans cette singulière alliance avec l'Église une occasion
de briller plus sûrement parmi les privilégiés de la fortune. Élevée
d'abord dans un couvent, Louise de Stolberg fut bientôt chanoinesse
comme ses soeurs, et chanoinesse de l'abbaye de Sainte-Vandru, dont
la supérieure était la princesse de Lorraine Anne-Charlotte, soeur
de l'empereur d'Allemagne François Ier, belle-soeur de l'impératrice
Marie-Thérèse. Dès l'âge de dix-sept ans, la jeune chanoinesse
attirait tous les regards dans cette société d'élite. Si elle était
Allemande par la naissance et par le nom, elle était surtout
Française par le tour de ses idées, et tous les prestiges de la
grâce étaient encore embellis chez elle par une merveilleuse
vivacité d'esprit. Instruite sans pédantisme, passionnée pour les
arts sans nulle affectation, Louise de Stolberg semblait faite pour
régner avec grâce sur l'aristocratie intellectuelle de son époque,
dans les plus pures régions de la société polie.

«Sans doute elle ne connaissait de la vie de Charles-Édouard que sa
période héroïque, la période de 1745 à 1748, lorsque le duc de
Fitz-James vint lui offrir la main de l'héritier des Stuarts. Comment
une telle offre ne l'eût-elle point séduite? C'était une couronne
qu'on lui présentait, dit M. de Reumont, une couronne tombée
assurément, mais si brillante encore de l'éclat que lui avaient donné
plusieurs siècles sur un des premiers trônes de l'univers, une
couronne illustre autrefois et consacrée de nouveau par la majesté de
l'infortune, par le dévouement de ses serviteurs, par le hardi courage
de l'homme qui avait essayé de la ressaisir tout entière.»

«L'affaire fut menée secrètement. La mère de la princesse ne demanda
pas l'autorisation de l'impératrice Marie-Thérèse, craignant que la
politique autrichienne ne s'opposât à un mariage qui devait
nécessairement irriter l'Angleterre; elle se rendit à Paris avec sa
fille, et c'est là que le mariage fut contracté par procuration le 28
mars 1772. Le duc de Fitz-James avait reçu tous les pouvoirs de
Charles-Édouard pour signer l'acte en son nom. La jeune femme,
accompagnée de sa mère, se rendit ensuite à Venise et s'y embarqua
pour Ancône. C'était dans la Marche d'Ancône, à Lorette, que le
mariage devait être célébré; mais, des difficultés étant survenues,
une grande famille italienne établie non loin d'Ancône, à Macerata, la
famille Compagnoni Marefochi, offrit au prince son château pour la
cérémonie. Charles-Édouard s'y était rendu en toute hâte dès qu'il
avait appris le départ de sa fiancée, chargeant un de ses amis, lord
Carlyll, d'aller recevoir la princesse à Lorette et de la conduire à
Macerata. La célébration du mariage eut lieu le 17 avril 1772.
C'était, chose singulière, un vendredi saint. Monseigneur Peruzzini,
évêque de Macerata et de Tolentino, bénit l'union des fiancés dans la
chapelle du château en présence d'un petit nombre de témoins.
Charles-Édouard n'avait oublié aucun de ses titres; ce vieillard, usé
par l'intempérance, qui s'agenouille péniblement sur ces coussins de
velours auprès de cette jeune femme aux yeux bleus, aux cheveux
blonds, éblouissante de grâce et de beauté, c'est Charles III, roi
d'Angleterre, de France et d'Irlande, défenseur de la foi. Les témoins
étaient sir Edmond Ryan, major au régiment de Berwick, monseigneur
Ranieri Finochetti, gouverneur général des Marches, Camille Compagnoni
Marefochi et Antoine-François Palmucci de Pellicani, patriciens de
Macerata. Une médaille fut frappée pour perpétuer le souvenir de cet
événement; sur l'une des faces, on voyait le portrait de
Charles-Édouard, sur l'autre celui de la jeune femme, et la légende,
inscrite aussi sur la muraille de la chapelle, portait ces mots en
latin: _Charles III, né en 1720, roi d'Angleterre, de France et
d'Irlande. 1766. Louise, reine d'Angleterre, de France et d'Irlande.
1772._

«Deux jours après le mariage, le soir de Pâques, les nouveaux époux
quittèrent le château de Macerata et se dirigèrent à petites journées
vers Rome, où ils firent leur entrée le 22 avril. Ce fut presque une
entrée royale. Charles-Édouard, depuis six ans, était en instance
auprès de la cour de Rome pour obtenir la reconnaissance de son titre
de roi, comme son père l'avait obtenue naguère du pape Clément XI.
Espérant toujours que le souverain pontife finirait par lui accorder
cette faveur, dont Jacques III avait joui pendant quarante-huit ans,
il n'avait rien négligé pour maintenir son rang dans une occasion
aussi solennelle. Quatre courriers galopaient devant les équipages;
puis venaient cinq voitures attelées de six chevaux, la première, où
se trouvaient le prince et la princesse, les deux suivantes, réservées
à la maison de Charles III, les deux dernières au cardinal d'York et à
ses gens. Une foule immense se pressait sur leur passage; les
étrangers, les Anglais surtout, si nombreux à Rome, se mêlaient
avidement à une population toujours curieuse de ces spectacles, et
l'on peut dire que l'entrée de Charles III avec sa jeune femme dans la
capitale du monde catholique fut un des événements de l'année 1772.
Événement d'un jour, et bien vite oublié! Ce bruit, cet éclat, ce
concours du peuple, tout cela ne valait point pour Charles-Édouard un
simple mot tombé de la bouche du pape. Vainement fit-il notifier au
cardinal secrétaire d'État l'arrivée du _roi et de la reine
d'Angleterre_; on n'était plus au temps de Clément XI, et le sage
Clément XIV, assis alors sur le siége de saint Pierre, ne voulait pas
exposer le gouvernement romain à des difficultés graves pour l'inutile
et dangereux plaisir de protester contre les arrêts de l'histoire.

«Lorsque le président de Brosses, en 1739, visitait la ville de Rome,
il pouvait dire à propos du fils de Jacques II, père de
Charles-Édouard: «On le traite ici avec toute la considération due à
une majesté reconnue pour telle. Il habite place des Saints-Apôtres,
dans un vaste logement... Les troupes du pape y montent la garde comme
à Monte-Cavallo, et l'accompagnent lorsqu'il sort... Il ne manque pas
de dignité dans ses manières. Je n'ai vu aucun prince tenir un grand
cercle avec autant de grâce et de noblesse.» En 1772, il n'y avait
plus à Rome de roi d'Angleterre reconnu par le saint-siége, il n'y
avait plus de garde papale à la porte de son hôtel, plus de cortége
militaire pour l'escorter par la ville; le prétendu Charles III était
simplement Charles Stuart, ou bien encore le comte d'Albany, comme il
se nommait lui-même dans ses voyages. Quant à la _reine_ Louise, le
peuple romain, pour ne pas lui enlever tout à fait sa royauté,
l'appelait la «reine des apôtres,» du nom de la place où était situé
le palais Muti, occupé depuis un demi-siècle par les descendants de
Charles Ier. Elle aurait pu être la reine des salons de Rome, s'il y
avait eu à Rome des salons où le roi et la reine d'Angleterre eussent
pu maintenir leur rang. Plus tard, auprès d'un des rois de la poésie,
la princesse Louise retrouvera sa royauté perdue; elle aura une cour
d'écrivains et d'artistes, elle distribuera des grâces, et le chantre
des _Méditations_, jeune, inconnu, d'une voix timide, ira lire et
faire consacrer ses premiers vers dans le royal salon de la comtesse
d'Albany. En attendant ces jours de fête, les prétentions de
Charles-Édouard la condamnaient à l'isolement.»


XVI.

C'est ainsi que Louise de Stolberg devint reine exilée de la
Grande-Bretagne. Ses premières années de mariage à Rome ne trompèrent
pas entièrement ses espérances. Malgré quelques excès habituels de
vin, le prince qu'elle avait épousé avait l'extérieur et la grâce d'un
roi détrôné, mais pouvant encore se réhabiliter pour le trône. Une
circonstance où l'étiquette allait déterminer la cour de Rome à lui
refuser authentiquement l'étiquette de la royauté l'obligea à quitter
son palais romain et à aller habiter Florence. L'archiduc Léopold,
deuxième fils de Marie-Thérèse, y régnait alors en expectative.

La Toscane était le noviciat de l'empire. C'était un prince
philosophe, extrêmement libéral d'institutions dans un pays où il
semblait faire l'essai des principes de la révolution française,
tempérée par un despotisme populaire sans danger. Ses moeurs avaient
la licence de ses principes. Ses excès en ce genre passent toute
vraisemblance: il ne vit point le prétendant anglais, mais il le reçut
dans ses États sans ombrage. Cet oubli de son rang acheva d'enlever à
Charles-Édouard le soin de sa dignité. Sir Horace Mann, envoyé
d'Angleterre en Toscane, lui rendait ce triste témoignage: il
maltraitait sa femme de toutes les manières.


XVII.

C'est peu de temps avant cette lettre d'Horace Mann qu'Alfieri arriva
avec sa suite et quatorze chevaux anglais à Florence pour s'établir en
Toscane. Nous avons vu plus haut en quels termes il raconte lui-même
son arrivée.

De ce jour, l'expatriation complète du jeune Alfieri est accomplie. Il
parle du Piémont et de ses souverains en Coriolan vengeur; il passe
son temps librement en sigisbé assidu et toléré dans la maison de son
ami. Le féroce ennemi des rois ne comprend pas les reines dans son
aversion. La cour qu'il leur fait est innocente à ses yeux, pourvu que
l'amour et sa vanité l'autorisent. Florence, où les moeurs de l'Italie
triomphent, n'aperçoit pas même de scandale; tout le monde, même le
grand-duc Léopold, prend parti pour l'infortunée jeune femme,
persécutée par son mari, consolée par son poëte. Il ne faut pas juger
ces rapports comme on les aurait jugés en France; en fait de moeurs
conjugales le pays des sigisbés absout tout.

Alfieri cependant écrit tranquillement des tragédies nouvelles, la
_Conjuration des Pazzi_, _don Garcia_, _Oreste_, en défi de Voltaire
qu'il méprise et qu'il insulte comme Français, _Rosemonde_,
_Timoléon_, _Octavie_; il fouille toutes les histoires antiques ou
modernes pour y découvrir un prétexte à tragédie. On l'applaudit de
confiance. Un jeune poëte étranger avec quinze beaux chevaux dans ses
écuries, ami ou amant d'une jeune et belle reine et _affectant_ une
horreur de la royauté qui commençait à poindre alors, ne pouvait pas
trouver des critiques bien sévères dans un genre inusité encore en
Toscane. On ne lisait pas, mais on vantait à voix basse son double
héroïsme, héroïsme d'opinion dans ses oeuvres, héroïsme de boudoir
dans sa vie. Il commence à passer pour grand poëte sur la foi de
quelques essais d'édition à Sienne, et de quelques lectures chez Mme
d'Albany.

Voici en quels termes le diplomate anglais Dutens, attaché alors à la
diplomatie britannique, à Florence, raconte la scène qui affranchit la
comtesse de la tyrannie de son mari:

«Il était convenu,» dit-il, «entre Mme d'Albany et Alfieri, qu'elle
profiterait de la première occasion de se soustraire à son mari. Le
grand-duc, informé du projet, l'approuvait sans réserve. Une amie de
la comtesse, Mme Orlandini, qui descendait de la famille jacobite du
marquis d'Ormonde, était dans la confidence, ainsi que son cavalier
servant, gentilhomme irlandais, nommé Gehegan. Le difficile était de
déjouer la surveillance du comte, qui ne la quittait pas un instant,
et la mettait littéralement sous clef chaque fois qu'il était obligé
de sortir sans elle. À la promenade, à la messe, partout on le voyait
à ses côtés, comme un gardien hargneux. Enfin, on tomba d'accord sur
le plan; chacun apprit son rôle, et au jour fixé, à l'heure dite, la
petite comédie fut enlevée avec un merveilleux ensemble. Un matin, Mme
Orlandini vint déjeuner chez la comtesse et lui proposa, en sortant de
table, d'aller faire une visite au couvent des Dames-Blanches (_le
Bianchette_), pour y admirer certains travaux d'aiguille, véritables
merveilles d'élégance. «Volontiers, dit la comtesse, si mon mari le
permet.» Le comte n'y voit nul obstacle; on monte en voiture, on part,
on arrive au couvent, non loin duquel on rencontre M. Gehegan, qui se
trouvait là comme par hasard. La comtesse et Mme Orlandini descendent
les premières et franchissent les degrés du seuil. Elles sonnent; la
porte s'ouvre et se referme immédiatement sur elles. «Parbleu!
monsieur le comte, s'écrie M. Gehegan, qui les suivait, ces
religieuses sont d'une exquise politesse: elles viennent de me jeter
la porte au nez!» Charles-Édouard s'avançait d'un pas traînant.
«Attendez, dit-il, je saurai bien me faire ouvrir.» Il monte les
marches du perron et frappe le seuil d'une main impatiente. Personne
ne répond à cet appel; il frappe encore, il frappe à coups redoublés:
même immobilité dans le vestibule. Il est évident qu'on lui refuse
l'entrée du cloître. Alors sa colère éclate, il secoue si violemment
et marteaux et sonnettes qu'il faut bien que l'abbesse intervienne. La
voilà qui ouvre le guichet. «Monsieur, dit-elle sans s'émouvoir, la
comtesse d'Albany a cherché un asile dans ce couvent; elle y est sous
la protection de Son Altesse impériale et royale la grande-duchesse.»

«Dire la stupéfaction et la fureur de Charles-Édouard, ce serait chose
impossible. Rentré chez lui, il s'adresse au grand-duc; mais toutes
ses plaintes, toutes ses prières, toutes ses protestations sont
vaines: Pierre-Léopold aimait la justice sommaire et ne rendait pas
compte de ses actes. Pendant ce temps, la comtesse d'Albany, qui
n'avait pas l'intention de finir ses jours dans le couvent des
Dames-Blanches, faisait de son côté des démarches couronnées d'un
meilleur succès. La scène que nous venons de raconter se passait dans
la première semaine du mois de décembre 1780; le lendemain ou le
surlendemain, la comtesse écrivit à son beau-frère, le cardinal
d'York, lui demandant sa protection et un asile à Rome. Le plus pressé
pour elle était de quitter Florence, où elle pouvait craindre tous les
jours quelque tentative désespérée du comte. Voici ce que le cardinal
lui répondait le 15 décembre. Il faut citer cette lettre tout entière,
avec ses incorrections de style et son orthographe; on y verra ce que
la société italienne pensait de cette singulière aventure. N'oublions
pas que, parmi les défenseurs de la comtesse, celui qui porte ici la
parole est certainement le moins suspect: le cardinal Henry d'York est
le propre frère de Charles-Édouard, comte d'Albany.

                                       «Frascati, ce 15 décembre 1780.

«Ma très-chère soeur, je ne puis vous exprimer l'affliction que j'ai
soufferte en lisant votre lettre du 9 de ce mois. Il y a longtemps que
j'ai prévu ce qui est arrivé, et votre démarche, faite de concert avec
la cour, a garanti la droiture des motifs que vous avez eus pour la
faire. Du reste, ma très-chère soeur, vous ne devez pas mettre en
doute mes sentiments envers vous, et jusqu'à quel point j'ai plaint
votre situation: mais, de l'autre côté, je vous prie de faire
réflexion que, dans ce qui regarde votre indissoluble union avec mon
frère, je n'ai eu aucune autre part que celle d'y donner mon
consentement de formalité après que le tout était conclu, sans que
j'en aie eu la moindre information par avance, et pour ce qui regarde
le temps après l'effectuation de votre mariage, personne ne peut être
témoin plus que vous-même de l'impossibilité dans laquelle j'ai
toujours été de vous donner le moindre secours dans vos peines et
afflictions. Rien ne peut être plus sage ni plus édifiant que la
pétition que vous faites de venir à Rome dans un couvent, avec les
circonstances que vous m'indiquez: aussi je n'ai pas perdu un moment
de temps pour aller à Rome expressément pour vous servir et régler le
tout avec notre très-saint père, les bontés duquel envers vous et
envers moi je ne saurais vous exprimer. J'ai pensé à tout ce qui
pouvait vous être de plus décent et agréable, et j'ai eu la
consolation que le saint-père a eu la bonté d'approuver toutes mes
idées. Vous serez dans un couvent où la reine ma mère a été pendant du
temps; le roi mon père en avait une prédilection toute particulière.
On y sait vivre plus que dans aucun couvent de Rome. On y parle
français: il y a quelques religieuses d'un mérite très-distingué.
Monseigneur Lascaris en est à la tête. Votre nom de comtesse d'Albany
vous mettra à l'abri de mille tracasseries, sans déroger en rien au
respect qui vous est dû, et sur ma parole, vous en recevrez des
marques de tout côté. Pour ce qui regarde votre sortie pour prendre
l'air, qui est trop nécessaire à votre santé, le saint-père a eu la
bonté de me laisser l'arbitre sur cet arrangement-là, moyennant quoi
vous pouvez être tranquille sur ce point comme sur beaucoup d'autres
choses qu'il ne me convient pas de traiter en détail avec vous. Il
suffit que vous soyez sûre d'être en bonnes mains, et que je ne me
retire jamais de confesser au public l'assistance que je vous dois
dans votre situation, étant sûr et très-sûr que vous ferez honneur aux
conseils ou avertissements que je pourrai prendre la liberté de vous
donner dans quelques occasions, et qui sûrement n'auront d'autre objet
que votre vrai bien devant Dieu et les hommes. On écrit très fort au
nonce par cet ordinaire, pour régler avec la cour où vous êtes les
moyens de votre départ sûr et tranquille: il faut vous en rapporter à
eux. Je m'imagine que vous viendrez avec Mme de Marzan et au surplus
deux filles de chambre. Enfin, ma très-chère soeur, tranquillisez
votre esprit; laissez-vous régler par ceux qui vous sont attachés, et
surtout ne dites jamais à qui que se soit que vous ne voulez jamais
entendre parler de retour avec votre mari. N'ayez pas peur que, sans
un miracle évident, je n'aurais jamais le courage de vous le
conseiller; mais comme il est probable que le bon Dieu a permis ce qui
vient d'arriver, pour vous émouvoir à la pratique d'une vie édifiante
par laquelle la pureté de vos intentions et la justice de votre cause
seront justifiées aux yeux de tout le monde, il peut se faire aussi
que le Seigneur ait voulu, par le même moyen, opérer la conversion de
mon frère. Il est vrai aussi que, si je n'ose me flatter du second,
j'ai un vrai pressentiment du premier, qui me console infiniment dans
le comble de mon chagrin. Adieu, ma très-chère soeur, ne pensez à
rien. Monseigneur Lascaris, Cantini et moi, pensons à tout ce qui est
nécessaire. Je suis plein de sentiments pour vous,

«Votre très-affectionné frère,

                                                  «HENRY, _cardinal_.»

«Le lendemain, 16 décembre, un bref du pape Pie VI, adressé à la
comtesse d'Albany, lui annonçait que les dispositions du cardinal
étaient complétement approuvées, et qu'un asile sûr attendait la
royale fugitive dans le couvent des Ursulines. La comtesse quitta
aussitôt le cloître des Dames-Blanches et prit la route de Rome. Ce ne
fut pas toutefois sans des appréhensions très-vives: on savait la
fureur du comte, on connaissait la violence de son caractère, et il
fallait bien avouer qu'il ne manquait pas de bonnes raisons en ce
moment pour se faire justice à lui-même. N'avait-il pas des serviteurs
prêts à tout? Ne pouvait-il rattraper sa proie? Dans cette espèce de
lutte ouverte entre le grand-duc et lui, son honneur n'était-il pas
doublement engagé? On craignait en un mot que le partisan de 1745 ne
retrouvât sa vigueur juvénile pour cette expédition d'un nouveau
genre; il fallait donc être en mesure d'empêcher un coup de main. Un
soir, au tomber de la nuit, une voiture sortit du cloître des
Dames-Blanches, emportant la belle réfractaire; une escorte de
cavaliers armés galopait à ses côtés; sur le siége étaient Alfieri et
M. Gehegan, tous deux déguisés en cochers et le pistolet au poing. Ils
occupèrent ce poste pendant plusieurs lieues, et ne revinrent à
Florence qu'après avoir laissé la jeune femme à l'abri de tout péril.
Le voyage en effet s'accomplit sans accident, et la comtesse, arrivée
à Rome, fut reçue avec les plus vives marques d'affection et de
respect par son beau-frère le cardinal.

«Alfieri, dans ses Mémoires, se garde bien de raconter ce singulier
épisode; il revendique pourtant avec assurance l'honneur d'avoir fait
son devoir. «On a pu, dit-il, me noircir à cette occasion, on a pu
forger contre moi des calomnies que je ne m'abaisserai pas à relever;
quiconque est dans le secret de l'aventure trouvera qu'il n'était pas
si aisé de se bien comporter en une pareille affaire et de la mener à
bonne fin, comme je crois l'avoir fait.» La comtesse une fois réfugiée
en lieu sûr, Alfieri fut bien obligé, par convenance au moins, de
rester quelques mois à Florence. Ce qu'il y souffrit des tourments de
l'absence, il l'a dit lui-même avec sa vivacité habituelle.»

«Elle partit donc pour Rome», continue Alfieri sans dire comment; il
l'accompagna dans les premières postes, le pistolet au poing, avec
l'Anglais Gehegan, ami de son ami, en sorte que deux cavaliers
servants enlevaient deux femmes à leurs maris dans la même voiture. À
Poggibonsi les amoureux se séparèrent: «Je restai par convenance à
Florence, comme un aveugle qu'on abandonne. Je sentis véritablement
alors et dans le fond de l'âme que sans elle je ne vivais qu'à moitié.
Absolument inhabile à toute occupation, à toute oeuvre élevée, et
n'ayant plus aucun souci de cette gloire si ardemment aimée, ni de
moi-même, il est donc bien clair que si dans cette affaire j'avais
travaillé avec zèle pour le plus grand bien de mon amie, je n'avais
rien fait pour le mien, puisqu'il n'y avait pas pour moi de plus grand
malheur que celui de ne plus la voir. Je ne pouvais avec décence la
suivre à Rome immédiatement; je ne pouvais non plus me tenir à
Florence. J'y restai cependant jusqu'à la fin de janvier 1781; mais
les semaines étaient pour moi des années, et je ne savais plus ni
travailler ni lire. Je pris enfin le parti de m'en aller à Naples
chercher quelque remède; et l'on se doute bien que si je choisis
Naples, c'est que pour s'y rendre il faut passer par Rome.

«Il y avait déjà plus d'un an que s'étaient dissipés les derniers
brouillards de mon second accès d'avarice. J'avais placé en deux fois
plus de 160,000 fr. dans les rentes viagères de France, ce qui rendait
mon existence indépendante du Piémont. J'étais revenu à des dépenses
raisonnables.»

                                                            LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)


FIN DU SEIZIÈME VOLUME.





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