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Title: Les Nuits chaudes du Cap français
Author: Rebell, Hugues
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Nuits chaudes du Cap français" ***

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  3fr COLLECTION 3fr
         VARIA


  HUGUES REBELL

  LES NUITS CHAUDES
  DU CAP FRANÇAIS


  [Illustration]

  Editions Georges Cres
  Paris 21 rue Hautefeuille



  Les Nuits chaudes
  du Cap français

[Illustration]



  HUGUES REBELL

  Les Nuits chaudes
  du Cap français


  [Illustration: logo de l'éditeur]

  PARIS

  GEORGES CRÈS & Cie

  Éditions de la _Plume_

  116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116


  MCMXVIII



_A MAURICE SAILLAND_



LIVRE PREMIER



LA VENGEANCE D'UN INCONNU


Comme je visitais Bordeaux, par un matin d'été, et que je suivais, avec
un ami, une ruelle sombre conduisant à la Porte du Palais, mon regard
s'attacha sur une maison du XVIIIe siècle, aux balcons de fer renflés,
soutenus de cariatides, aux hautes fenêtres surmontées de mascarons
grimaçants. Encadrée de jardins, de hauts feuillages pleins de ténèbres,
elle semblait prendre ses aises avec les baraques étriquées, tordues,
sans doute pauvrement habitées, de son entourage, où l'on voyait du
linge et des mouchoirs rouges à sécher. En dépit de la lumière jaune et
avare qui ne l'éclairait qu'à demi, des figures sculptées assez
rudement, des amours aux jambes cagneuses et aux pieds serpentins
cabriolant sous les balustres massifs du premier étage, cette demeure
avait grand air; j'y lisais comme une expression de richesse fastueuse
et insolente; des souvenirs de ce négoce hardi qui s'en allait à travers
le monde, à la ruine ou à la fortune et qui, s'il avait réussi, étalait
au retour son triomphe et criait ses plaisirs.

Voyant que les vieux murs m'avaient rendu songeur, mon compagnon, qui
était de la ville, me dit: «Cette maison a une histoire singulière.» Je
la lui demandai. Et voici à peu près ce qu'il me conta, tandis que nous
nous faisions un chemin avec peine au milieu des marchandes de fruits
voiturant leurs éventaires et des servantes allant aux provisions, les
cheveux enroulés sous un foulard écarlate.

       *       *       *       *       *

Pour écraser l'émeute qu'avaient soulevée à Bordeaux l'arrestation des
députés girondins, l'arrêt des affaires et enfin la famine, la
Convention venait d'envoyer avec pleins pouvoirs le représentant
Tallien. C'était un homme médiocre, paisible, mais fat et ambitieux qui,
par intérêt, besoin de se distinguer, de conquérir un rang élevé dans la
République, devint tout d'un coup sanguinaire. Trouvant que
l'insurrection s'était calmée trop promptement pour sa gloire, il
affecta de découvrir partout des complots et des conspirateurs, et la
guillotine ne chôma plus.

Cependant, au milieu de ces boucheries, Tallien eut un moment d'humanité
et il se laissa attendrir. Une jeune femme, Thérésia de Cabarrus, épouse
divorcée de M. de Fontenay, se trouvant en prison comme suspecte,
s'autorisa d'une courte entrevue qu'elle avait eue naguère avec le
représentant pour lui demander justice; elle parvint à le voir, le
toucha de sa vive et agaçante beauté d'Espagnole. Tallien lui rendit la
liberté, et n'eut pas de peine ensuite à en faire sa maîtresse; sans
être beau ni agréable, c'était alors une puissance, que Thérésia, peu
farouche, et surtout intéressée, devait se plaire à conquérir. On les
vit passer sur le Cours de Tourny, enlacés comme d'humbles et obscurs
amoureux; dès lors, Bordeaux les confondit dans la même réprobation.

Thérésia, pourtant, loin de ressembler à Tallien, mettait son honneur
féminin à être bonne et s'appliquait à la miséricorde comme à une
élégance. Arracher de Tallien des passeports, parfois des levées
d'écrou; empêcher des visites domiciliaires, prévenir des condamnations,
c'était son jeu. Seulement, comme la bonté est une vertu qui mérite
récompense et qu'on ne peut guère attendre celles de l'autre monde,
Thérésia trouvait juste de faire payer ses grâces à ses obligés. Tantôt
c'était un collier de douze ou quinze mille livres, tantôt c'était
presque une fortune, vite gaspillée d'ailleurs, en joyaux, en toilette
et en fêtes.

Le ménage vivait ainsi, fort doucement, des menaces du maître et des
rémissions de la maîtresse. Il y avait bien, de temps à autre, de
légères querelles, soit que Tallien jugeât périlleuse la vente d'une
nouvelle grâce, soit que Thérésia se fût montrée trop aimable pour les
camarades du représentant. Avec des façons d'ours mal apprivoisé, il
criait à son amie: «Si tu continues, je vais te faire guillotiner.» Mais
la jeune femme lui répliquait en riant: «C'est bien! je ne t'embrasse
plus.» Et sans force armée, sans bourreau, sans pouvoirs derrière elle,
c'était encore la plus puissante.

Elle se faisait un divertissement, ou même une arme, de ces colères
qu'elle savait fugitives, dont elle humiliait ensuite Tallien, et qui le
lui rendaient plus soumis, plus attaché. Alors, semblable aux femmes qui
n'ont point à compter avec l'amour, elle sacrifiait ses adorateurs à sa
fortune.

Un matin qu'elle était encore couchée, goûtant ces voluptés de paresse
qui sont si chères aux créoles et aux méridionales, on lui apporta une
lettre qui longtemps la secoua de rires et la remplit d'une gaieté
enfantine. Bien que Thérésia eût le style emphatique et contourné dès
qu'elle se mêlait d'écrire, les manières prétentieuses de son
correspondant ne l'en amusèrent pas moins à l'excès. La tête renversée
sur l'oreiller, ayant peine à contenir son rire:

--Tiens, regarde-moi cela, dit-elle à Tallien qui travaillait près de
son lit, et elle lui tendit l'épître d'un geste nonchalant, au bout de
son bras nu.

  «Jamais l'Innocence, écrivait-on, entre autres compliments, n'a décoré
  un front plus pur que le vôtre; il rendrait l'Amour muet, et glacerait
  jusqu'au Désir, si votre bouche mutine, formée par les Grâces, en
  inspirant l'admiration, ne laissait croire aussi que les paroles
  sensibles et pitoyables lui conviennent mieux que les cruelles...»

--Hein! s'écria Thérésia, tu ne m'en as jamais écrit de pareilles!

--L'insolent, murmurait Tallien.

--Bah! fit-elle, c'est du bel esprit de province. Ça ne tire pas à
conséquence.

--Bel esprit, bel esprit! cela te plaît à dire, mais ce jargon ridicule
cache peut-être des intentions fort malhonnêtes. Je voudrais bien savoir
quel est le malotru qui s'est permis de t'adresser ces indécences. Je
lui ferais passer le goût de t'en écrire de nouvelles.

--Laisse-donc! Laisse-donc! disait Thérésia. Je suis de force à me
défendre d'un galantin.

--Tu les encourages par tes coquetteries, s'écriait Tallien furieux, et
il se promenait à grands pas, froissant la lettre, heurtant les meubles
à jeter et à briser, les uns contre les autres, les sèvres fragiles et
les riens charmants de biscuit et de cristal, dont était remplie cette
chambre féminine.

Mais Thérésia, toute joyeuse d'avoir ainsi chauffé au point voulu la
colère de Tallien, se mettait à appeler sa femme de chambre:

--Frénelle! Frénelle!

C'était le secrétaire, l'agent secret, l'auxiliaire de Thérésia;
d'ailleurs, comme sa maîtresse, jeune et jolie.

Elle accourut, riant déjà, le nez au vent, flairant quelque aventure.

--Frénelle, regardez la colère de mon mari, pour une misérable lettre
que je viens de lui montrer! Voilà comment il encourage ma confiance!

--Oh! citoyen, s'écria Frénelle, essayant de prendre un air contristé,
pouvez-vous gronder une femme si excellente, si dévouée!

Et comme le regard de Tallien, radouci mais défiant, allait de la
maîtresse à la servante:

--Allons! embrassez-vous, et que ça finisse!

Thérésia, vautrée sur le lit, à demi riante et à demi boudeuse, voyait
Tallien hésiter, glissait, se haussait vers lui, souple et massive, et
d'une bouche chaude, molle, agrandie, lui buvait un baiser.

--Ne recommence plus, disait Tallien, ça fait trop de mal!

--Mes caresses?

--Non, ces lettres...

--Mais ce n'est pourtant pas ma faute si on m'écrit, répliquait
Thérésia de cette voix claire des Espagnoles du nord, résonnante comme
un roulement de tambour.

       *       *       *       *       *

Thérésia ne cachait guère son existence. Sauf les grâces accordées aux
suspects qu'il fallait naturellement tenir secrètes si on ne voulait pas
risquer sa fortune et plus encore, elle ne laissait rien ignorer de son
ménage avec Tallien, de ses amours passées et de ses amoureux du moment.
Sa cour d'admirateurs aussi bien que ses domestiques se chargeaient de
colporter, avec les menus faits de sa maison, les médisances qui se
succédaient sur ses lèvres. L'aventure de la lettre fut bientôt la fable
de la ville.

Cet amant méprisé se nommait Dubousquens. C'était un des plus riches
négociants de Bordeaux, bel homme avec cela, jeune encore, ayant ces
façons élégantes, autoritaires et affables du haut commerce bordelais
qui était autrefois une véritable aristocratie. Il passait pour un homme
habile en affaires, assez fin dans la conduite de sa vie; et, bien que
ce ne fût pas son métier d'écrire des billets doux, on s'étonnait qu'il
eût en cette occasion montré tant de maladresse. Il fallait que Thérésia
lui eût tourné la tête. D'ordinaire il observait une réserve extrême;
et, en dehors des affaires et des réceptions obligées, son existence
s'écoulait presque mystérieuse au fond de son hôtel de la rue
Sainte-Catherine.

Il est vrai qu'il n'avait pas toujours ainsi vécu. On l'avait connu gai,
d'une prodigalité extravagante, affichant son luxe et ses débauches. Il
entretenait alors une comédienne à la mode, et c'est pour elle qu'il
avait fait bâtir ce fastueux hôtel de la Porte du Palais, où il ne
l'installa point, car les amants se brouillèrent avant qu'il ne fût
achevé. Après la rupture, Dubousquens était parti pour Saint-Domingue,
d'où arriva un beau jour cette nouvelle: «Dubousquens se marie!
Dubousquens se marie!»

Ces épousailles étaient au moins aussi inattendues que la déclaration à
Thérésia de Fontenay.

On annonça son retour, et déjà la curiosité provinciale s'éveillait,
essayant d'imaginer les qualités et les défauts de Mme Dubousquens; déjà
on préparait voeux et compliments, bals et festins, quand on vit le
négociant revenir seul. Il apparut accablé, presque méconnaissable de
visage et d'humeur.

Des bruits étranges se répandirent. Sa fiancée était morte, assassinée,
disait-on, par une femme.

Dubousquens ne revenait pourtant pas seul ainsi qu'il l'avait laissé
soupçonner. Parmi ses domestiques il ramenait une jeune fille noire,
trop belle pour n'être qu'une servante. Elle semblait réunir en sa
personne comme la séduction de deux races. Elle avait les traits fins,
les cheveux souples et soyeux, les formes élancées, je ne sais quelle
grâce légère, tout européenne; et aussi de ces grands yeux vagues qui
s'endorment ou s'illuminent sans qu'on devine pourquoi; une vie tour à
tour somnolente et furieuse, mais ne se trahissant que par l'ardeur des
gestes, le mouvement d'un sein qui s'offre, d'une croupe qui ondule, des
bonds d'animal lubrique. C'est du moins ce qu'avaient rapporté les rares
personnes qui l'avaient entrevue sur le navire, ou, en passant, par une
fenêtre entr'ouverte. On ne pouvait l'approcher davantage. Dès son
arrivée à Bordeaux, Dubousquens l'avait pour ainsi dire cloîtrée dans
son hôtel de la Porte du Palais, dont les vastes jardins étaient
défendus de toute curiosité par d'épais ombrages. Deux vieux domestiques
anglais, et ne connaissant que leur langue natale, tout dévoués à leur
maître, devaient la servir et la garder. Si tranquille et peu fréquentée
que fût la rue où donnait l'hôtel, il n'était point permis à la jeune
noire de s'y montrer. Pourtant, quelquefois, elle apparaissait un
instant au balcon. On ne l'avait jamais surprise à causer, ni même à
dire un seul mot à personne, mais elle lançait de temps à autre aux
ciels du soir de ces courtes et dolentes mélopées africaines, qui
semblent, plutôt qu'un chant développé, un soupir d'exil, un appel aux
grandes forêts de ténèbres, à la mer endormeuse de là-bas.

Chaque mois, Dubousquens, laissant le soin de ses affaires à son premier
commis Jumilhac, feignait de s'absenter de Bordeaux quelques jours. Il
allait simplement s'enfermer dans son hôtel de la Porte du Palais. Il
n'y recevait personne. Jumilhac lui-même, que seul on avait mis dans le
secret, avait défense, sous quelque prétexte que ce fût, de venir l'y
chercher.

Dans la ville, Dubousquens était aimé du peuple, auquel il faisait de
larges aumônes; envié des riches, à cause de sa grande fortune. On ne
manquait pas de commenter cette retraite et d'essayer d'en soulever le
voile. «Pauvre homme! disait-on, avec plus ou moins de pitié et de
raillerie, il a été si malheureux, il tente de se consoler.--Il se
vengerait plutôt, répliquaient les autres. Le négociant n'est peut-être
point l'homme paisible qu'il veut paraître.»

Et l'on racontait qu'il s'élevait souvent, de la maison mystérieuse, les
lamentations, des hurlements sauvages. Quelqu'un disait avoir assisté, à
la faveur des fenêtres ouvertes, à une horrible scène. Dubousquens
frappait de toute sa force la jeune noire. On entendait au milieu des
sanglots, des coups sourds sur les os ou des claques retentissantes sur
la chair nue, la voix furieuse du maître: «Ah! parle donc de tes
caresses! toutes tes caresses abominables ne valent pas un seul de ses
sourires. Tiens, donne-moi tes mains, tes mains criminelles, que je les
frappe encore! Vois-tu, je devrais te tuer comme tu l'as tuée, exécrable
fille!... Est-ce que tu pouvais te comparer, brute obscène, à celle qui
était l'Amour!» Le témoin s'était enfui, épouvanté de ces imprécations
insensées, puis, ramené par la curiosité, il avait vu Dubousquens
subitement calmé, gémissant auprès de sa victime, lui disant d'une voix
entrecoupée: «Laisse-moi baiser ton épaule, elle s'y appuyait comme
cela, t'en souviens-tu? Te rappelles-tu aussi, le jour où elle s'est
endormie contre toi?» Puis il haussait la voix comme si la colère le
dominait encore: «Ingrate! Ingrate! Elle qui t'aimait tant! As-tu connu
maîtresse si clémente!»

On prétendait qu'entre le négociant et la jeune noire, il existait
quelque sorcellerie diabolique et comme un pacte exécrable de luxure.
Depuis plus de cinq ans, ils étaient ainsi enchaînés l'un à l'autre.

Tous ces bruits vinrent aux oreilles de Thérésia de Fontenay qui s'amusa
fort d'avoir pour adorateur «l'homme à la négresse».

Elle ne comprenait rien à cette double adoration: «S'il m'aime tant,
disait-elle, que ne quitte-t-il sa miss Chocolat. Bah! coeur
d'artichaut: une feuille pour tout le monde!»

       *       *       *       *       *

Cependant, avec une persistance, une régularité inexplicable, les
épîtres amoureuses de Dubousquens arrivaient chaque matin à Thérésia.
Elle ne les montrait point à Tallien, et les mettait dans un petit
bonheur du jour où elle conservait tout ce qui lui rappelait ses
caprices ou flattait son âme vaniteuse. Bien qu'assez lasse d'une
poursuite si opiniâtre, elle avait jugé convenable de ne point repousser
brutalement une passion dont elle pouvait plus tard avoir besoin et
tirer profit; sans rien faire pour l'encourager, elle voulait attendre.

Mais ce qu'elle supportait d'abord sans trop d'ennui, lui devint bientôt
odieux. Les lettres, peu à peu, avaient changé de style. Ce n'étaient
plus d'humbles supplications, d'idolâtres prières, mais des ordres et
des menaces, puis des insultes.

Enfin la mesure fut dépassée. Un matin la servante Frénelle vit sa
maîtresse blême, tremblante d'émotion, les yeux en larmes, sauter à bas
de son lit, se précipiter vers Tallien, lui tendre un papier bouchonné,
déchiré comme si on avait voulu le détruire et qu'on se fût, après coup,
décidé à le conserver.

--Lis, lis! disait-elle. C'est inouï!

Tallien commença à haute voix, mais il s'arrêta à la première ligne:

  «Immonde prostituée, toi qui t'es vendue à tout Bordeaux, toi que le
  dernier des portefaix a pu trousser sur le pont...»

Le reste était encore plus insultant.

Comme s'il n'y avait point dans le vocabulaire commun d'assez basse
injure, on était allé chercher les mots les plus boueux que se lancent
les mariniers ivres, ceux qui n'évoquent les charmes de la femme que
pour les mépriser et les salir.

Le représentant devint pâle; la lettre tremblait entre ses doigts.

--Tallien, dit Thérésia, vas-tu laisser ta femme être la risée d'une
ville et la proie d'un misérable? Vais-je tous les jours être traitée de
la sorte!

--Comment, tous les jours?

--Oui, reprit Thérésia, ce n'est pas la première lettre de ce genre que
je reçois. J'en ai reçu vingt, trente peut-être! Je ne te les montrais
pas, pour ne pas t'attrister. Cette fois vraiment c'est trop d'outrages!
Je ne peux plus me taire, souffrir sans crier. Défends-moi, frappe le
lâche.

--Quel est le misérable, s'écriait le représentant, quel est le
misérable qui a pu écrire ces abominations!

--Tu ne vois pas! La lettre est signée!

--Comment! il a osé!... Du-bous-quens! Dubousquens! répétait Tallien,
mais je connais ce nom-là.

Il courut chercher des rapports de police, éventra des montagnes de
paperasses, et après avoir bouleversé de lourds dossiers, feuilleté et
refeuilleté de gros livres, il finit par découvrir sur une page de
calepin, une petite note ainsi conçue:

  «Dubousquens, négociant. Fortune évaluée à trente millions. Suspect
  par ses relations avec Gensonné, avec des royalistes avérés comme
  Martignac. Rôle douteux pendant l'insurrection contre-révolutionnaire.
  Depuis, a affecté des sentiments constitutionnels.

  «A des amis puissants dans tous les partis. Très lié avec Robespierre
  jeune. Très populaire dans la ville. A ménager.»

--Très populaire, répétait Tallien en secouant la tête, très populaire
et à ménager!

--Et qu'importe qu'il soit populaire! s'écria Thérésia.

Puis changeant de ton et se pendant au cou de son amant, l'étreignant
avec force:

--Voyons, m'aimes-tu, Tallien? Vas-tu souffrir qu'on insulte ta
Thérésia? Vas-tu hésiter à châtier un monstre! De quoi as-tu peur?
N'es-tu pas le maître ici? D'ailleurs, il est suspect, ce bandit. Ah! si
tu ne prends pas mieux ma défense, tu verras ce qui arrivera. Ils me
traiteront comme Théroigne, ils me battront, ils me fouleront aux pieds,
ils m'égorgeront peut-être, les infâmes!

--Sois donc tranquille! sois donc tranquille!

--Non! je ne serai pas tranquille tant que tu ne m'auras pas vengée!

       *       *       *       *       *

Le lendemain de cette scène, Jumilhac, le premier commis de Dubousquens,
fut averti du danger que courait son patron par une chanteuse du
théâtre, amie de Thérésia. Dubousquens était alors à son hôtel de la
Porte du Palais, dont l'accès était interdit à tout le monde. Mais
Jumilhac, sous le coup d'une si pressante menace, ne crut point devoir
respecter la défense, et, sans retard, il s'en fut le trouver.

A l'heure qu'il arriva, la rue était déserte. Sous le ciel clair,
l'hôtel et les jardins formaient une nuit impénétrable. Mais comme il
levait le marteau pour frapper, il surprit un mince filet de lumière aux
fenêtres du premier étage et, au même instant, un cri atroce, un
rugissement prolongé qui remplit la rue. Malgré l'émotion qu'il
éprouvait, Jumilhac heurta violemment à la porte. La curiosité, et aussi
le désir d'être utile à Dubousquens, dominaient son inquiétude. On ne
parut pas l'avoir entendu. Des cris étouffés, puis perçants, retentirent
encore; enfin, comme il s'obstinait à frapper, une fenêtre s'ouvrit, un
homme parut, demanda:

--Qui est là?

--C'est moi, Jumilhac, il faut absolument que je vous parle!

Un instant après un verrou glissait, la porte s'entrebâilla, et Jumilhac
pénétrait enfin dans la mystérieuse demeure, suivant Dubousquens à
travers des corridors obscurs, jusqu'à un vaste salon entouré de glaces
et meublé de sofas, qu'éclairait d'une lumière pâle un lustre à demi
allumé. A son entrée, il entendit soupirer, sangloter longuement dans la
pièce voisine.

--Que venez-vous faire? demanda Dubousquens, et qui vous a permis?

Sans habit, dans une fine et précieuse chemise de dentelles, mais à demi
déchirée, laissant voir son cou sillonné d'éraflures rouges et comme de
griffes profondes, Dubousquens l'effraya, avec ses yeux hagards, ses
mains sanglantes, le halètement de colère ou de passion qui soulevait sa
poitrine. Il tenait à la main une canne longue et flexible.

Jumilhac lui dit d'une voix sourde:

--Je viens vous sauver. Votre existence est en grand péril.

--Comment cela? fit Dubousquens sans se troubler.

Absorbé comme il l'était, il prêtait à peine attention aux paroles les
plus alarmantes.

--Vous avez été bien imprudent! répliqua le commis. Courtiser la
maîtresse d'un homme aussi puissant, c'était déjà dangereux; mais lui
écrire des injures!... Quel démon vous poussait à jouer aussi légèrement
votre tête?

--Que me contez-vous là? s'écria Dubousquens qui avait écouté son commis
avec la plus grande surprise.

--Mais la vérité simplement!

--Moi, j'ai courtisé une femme? Je lui ai écrit des injures? Voyons,
vous êtes fou!

--Je ne suis pas fou. On a bien reconnu votre écriture.

--Et comment s'appelait cette amoureuse que j'ignore?

Avec hésitation, du bout des lèvres, comme si les démentis formels de
son patron lui avaient enlevé son assurance, Jumilhac prononça le nom de
la gracieuse Espagnole. Dubousquens le regarda fixement. Il cherchait à
découvrir sur le visage de son commis quelque intention secrète, la
raison d'un langage qui lui paraissait extravagant.

--Thérésia de Fontenay! dit-il, mais c'est absurde, c'est insensé!
Thérésia de Fontenay! je l'ai vue juste une fois, un soir qu'elle
passait au cours de Tourny. J'ai même dit, je m'en souviens, à un ami:
«Vraiment, cette femme est au-dessous de sa réputation. Je l'aurais crue
plus belle.»

A ce moment, un rire bizarre, comme une roulade de cris aigres, un rire
qui ressemblait plutôt à un aboiement de chienne qu'à un éclat de gaieté
humaine retentit dans la pièce voisine; Dubousquens s'approcha de la
porte, y donna un coup de pied.

--Tigresse! te tairas-tu, enfin?

Et se tournant vers Jumilhac:

--Il n'y a pas d'être au monde qui m'ait fait plus de mal.

Puis il se mit à marcher à grands pas, la tête baissée, tandis qu'il
répétait sans cesse:

--Thérésia de Fontenay! mais je ne la connais pas! je ne la connais pas
plus que je n'ai connu Mme de Pompadour. Quel est le coquin assez
audacieux pour avoir osé se servir de mon nom?

--Il est adroit en tout cas, observa Jumilhac. Tous ceux qui ont vu ces
lettres n'ont pas douté qu'elles ne fussent de vous et Thérésia moins
que tout autre. Or elle est en mesure de se venger. Vous connaissez
Tallien, n'est-ce pas? Il ne lui en faut pas beaucoup pour transformer
un honnête homme en suspect.

--Mais que faire? demanda Dubousquens accablé.

--Il faut fuir, reprit Jumilhac, et sans retard. Il faut fuir dès ce
soir.

--Puis-je ainsi abandonner mes affaires, risquer ma fortune?

--Et votre vie! vous n'y pensez plus? vous ne pensez pas que vous avez
contre vous des ennemis acharnés, des amitiés compromettantes, des
jalousies. Il ne s'agit d'ailleurs que de disparaître un moment. Je vous
remplacerai pendant votre absence. Ce ne sera pas la première fois.

Dubousquens réfléchit quelque temps, puis se décidant tout à coup:

--Allons, fit-il, et il alla préparer son départ.

Il n'avait pas plutôt quitté le salon, que de la chambre voisine
s'élança, bondit et se glissa à côté de Jumilhac comme un vif et souple
animal. Le commis aperçut alors une femme noire complètement nue.

Son allure conservait quelque chose de sauvage, même de féroce; le
regard au contraire était plein d'une douceur insinuante. Jumilhac crut
lui voir autour du cou une parure de corail: c'étaient des gouttelettes
de sang qui coulaient d'une blessure toute fraîche; on eût dit qu'une
lame d'épée venait de lui entailler la peau légèrement. Ses yeux
restaient encore rouges, et humides des pleurs qu'elle venait de
répandre.

Elle alla s'étendre sur un sofa, et les bras rejetés en arrière, la tête
appuyée contre les mains, la chevelure dénouée, elle regardait devant
elle, en montrant ses dents brillantes.

Dubousquens était revenu en manteau et en bottes de voyage, prêt à
partir. Quand il vit la négresse, une grande fureur l'emporta; il la
prit par les cheveux, et la poussa du sofa à coups de pieds. Elle
s'abandonnait aux brutalités du maître sans paraître en éprouver aucune
frayeur, et ne cessait de lui montrer les dents en un rire plein de
dédain et qui semblait une menace de morsure.

--Misérable! criait Dubousquens en la frappant. Oh! je ne te laisserai
pas ainsi. Il faut que je te tue!

--A quoi songez-vous? dit Jumilhac, et il saisit le bras de Dubousquens
qui se levait pour la battre encore. Quand vous êtes en danger d'être
arrêté, ne pouvez-vous oublier vos querelles? Tenez, écoutez!

La rue retentissait d'un long piétinement. Des pas s'arrêtèrent devant
l'hôtel. Des crosses de fusil tombèrent sur le seuil. Une voix haute
cria:

--Ouvrez! au nom de la loi!

--Les bougres! fit Jumilhac, nous sommes foutus maintenant!


Cependant Dubousquens, très calme, éteignait le lustre, poussait la
négresse dans la chambre voisine, dont il fermait la porte à clef, et
priait Jumilhac de le suivre.

Ils se glissèrent doucement dans le jardin, et comme la lune était
levée, ils longèrent les murs abrités par de grands cèdres. Ils
gagnèrent ainsi une petite porte dissimulée sous les arbres. Tout en
cherchant la clef qui devait l'ouvrir:

--Un parent et moi, fit Dubousquens, sommes seuls à connaître cette
issue, et nous avons intérêt tous deux à ne point nous trahir.

--Alors, soyez sans crainte, dit Jumilhac. J'ai tout préparé pour votre
départ. Vous trouverez des chevaux à côté de Sainte-Croix. Gagnez
Soulac. Le _Scipion_ prend la mer après-demain, il vous débarquera sur
la côte d'Espagne. En cas d'ennuis, voici un passeport en règle. Je vous
apporte aussi l'argent qui est rentré cette semaine.

--Ah! mon ami, puissè-je vous rendre, un jour, tout le bien que vous me
faites en ce moment.

--Dépêchons-nous, fit Jumilhac. J'entends du bruit.

Dubousquens ouvrit alors avec précaution la petite porte. Mais il eut un
recul de terreur. Des fusils et des baudriers blancs brillaient dans la
nuit. Une troupe de gendarmes l'attendaient à sortir.

--Ah! canailles, cria-t-il, qui a pu leur dire!

Et il essaya de faire feu de ses pistolets; mais aussitôt on se jeta sur
lui, il fut désarmé en un clin d'oeil.

Comme on l'entraînait avec Jumilhac, une forme noire surgit au milieu
des gendarmes, les bouscula, glissa entre leurs mains. C'était la
négresse qui s'était échappée ou qu'on venait de délivrer. Elle se
détourna en courant, envoya du bout de ses longs doigts un baiser
ironique à Dubousquens, eut son rire étrange pareil à un aboiement de
chienne, puis elle disparut dans une ruelle.

       *       *       *       *       *

Dubousquens fut condamné à mort. Thérésia, implacable dans sa haine,
suivit d'un balcon, en compagnie de Tallien, l'exécution de son
insulteur. Il mourut courageusement, en homme qui a épuisé les plaisirs
et peut-être, au milieu de toutes les apparences du bonheur, les maux de
ce monde.

Mon guide ignore ce que devint la négresse. Elle dut quitter la France,
retourner parmi les siens, maintenant affranchis et maîtres, oublier au
milieu d'eux son servage, ses amours horribles, peut-être ses crimes.

A Bordeaux, le secret de cette vengeance et de cette union bizarre n'est
point encore éclairci. Il dort au milieu de ces vieilles murailles,
dont les mascarons grimaçants ont je ne sais quel cruel sourire. Sans
doute on craint toujours les fantômes de ce passé tragique, car les
volets clos et le seuil moussu de l'hôtel exhalent la sombre tristesse
des maisons abandonnées.

       *       *       *       *       *

Quelques jours après avoir entendu et consigné par écrit cette aventure,
le hasard nous mettait entre les mains divers manuscrits qui semblent se
rapporter à notre histoire: c'est le journal d'une dame créole, le livre
de bord d'un négrier et un cahier des mémoires d'un docteur. Plus tard
nous fîmes encore une nouvelle découverte. Nous donnerons toutes ces
pages à la suite de ce récit. Peut-être le lecteur trouvera-t-il comme
nous qu'un même lien les unit et que, contenant chacune des
renseignements spéciaux, et écrites d'un style particulier, elles n'en
forment pas moins, dans leur ensemble, comme les diverses parties d'une
même histoire.



LIVRE SECOND



JOURNAL D'UNE DAME CRÉOLE


    _Le Cap français, mai 1791._

J'ai allumé tous les flambeaux, puis je me suis mise à écrire sur mon
lit, après avoir fermé le moustiquaire. J'aurai moins peur à présent.

La nuit m'a semblé si brusque! Oh! je me rappellerai toujours cette
sortie de l'église, ce jour décoloré, cette allée d'acajous dont le
feuillage m'apparut terne et flétri. Il soufflait un vent frais, et j'ai
respiré, sous le porche, une odeur exquise, la même odeur que Mme Du
Plantier, l'autre soir, m'a fait respirer sur son corsage. On eût dit
que la traîne de sa robe s'était longuement attardée sur ce seuil. Eh
bien! je me sentais oppressée comme par un air brûlant, corrompu. Et,
lorsque le soleil est tombé dans la mer, que l'obscurité nous a envahis,
j'ai cru que mon châtiment était venu et que j'allais, à ce moment même,
cesser de vivre. Mon Dieu! avant de m'appeler, laissez-moi du moins
m'expliquer avec vous, entendez ma confession. Epargnez-moi si je n'ai
pas tout dit à votre ministre: je ne le pouvais pas!

Je m'étais bien promis ce matin de ne rien cacher; puis Mme de Létang
m'a invitée à dîner. J'ai accepté pour m'étourdir, vous le savez:
j'étais si malheureuse. Est-ce cette liqueur, ce tafia au muguet qu'elle
m'a servi à la fin du repas, qui m'a grisée? mais, lorsque plus tard, au
confessionnal, l'abbé de la Pouyade m'a demandé d'une voix un peu
surprise, inquiète même: «Est-ce tout?» j'ai répondu «oui» sans
hésitation. Je crois bien que je n'ai pas menti. Si coupable que je
sois, du moins ma confession n'a-t-elle pas été sacrilège! C'est
seulement après avoir quitté M. de la Pouyade que j'ai retrouvé avec
terreur mon péché, que je l'ai senti autour de moi qui m'étreignait, qui
m'étouffait. Ah! pourquoi l'abbé n'a-t-il pas insisté, ne m'a t-il pas
pressée de questions? Je n'aurais pas cette charge horrible sur la
conscience!

Il paraît que j'ai crié tout à l'heure, comme une suppliciée; je me
voyais damnée; dans mon désespoir, j'avais jeté mes papiers, je me
roulais sur mon lit et je mordais les draps. J'ai été bien surprise de
voir tout à coup la bonne figure un peu pleine et réjouie de M. de
Montouroy, cette forte moustache qui ombrage ses lèvres narquoises. Bien
qu'il ne soit pas méchant, cet homme me gêne toujours un peu. Gras d'une
graisse sans couleur, avec son teint noir, il ressemble à sa mère qui
est de Séville: il a, comme elle, une trivialité de gestes, une façon
bruyante de rire et de parler qui manquent tout à fait d'élégance. Il
venait d'entr'ouvrir les rideaux et d'écarter le moustiquaire. Je me
suis retournée et relevée un peu lourdement et puis, au milieu de ma
peine, j'ai ri, parce que ma chemise, dans les mouvements que j'avais
faits, s'était un peu trop troussée et que Montouroy, en entrant, avait
dû découvrir une drôle de figure.

--Vous me devez un cierge, Rose, m'a-t-il dit. (Il est familier avec moi
à la façon des Espagnols, et puis nous sommes un peu parents.)

--Pour m'avoir surprise au lit?

--Pour vous avoir empêchée de brûler. Sans moi vous flambiez comme un
champ de cannes. Le bas de vos rideaux était déjà en feu.

Je vis en effet le bord du moustiquaire tout noirci et rongé. Je
tremblai à l'idée du danger que je venais de courir, et puis je riais de
ma frayeur, parce qu'à présent j'étais en sûreté.

--Vous ne vous aperceviez de rien?

--Non. Je sentais bien un peu le roussi; seulement dans mon rêve je me
croyais en enfer: c'était de circonstance. Mais, comment étiez-vous
encore ici?

--Je suis resté pour elle, Rose. (Ici sa voix est devenue grave comme
pour un reproche.) Ne vous souvenez-vous plus de votre promesse? Ne
deviez-vous pas _lui_ parler ce soir?

Il venait aussitôt de me rappeler, sans qu'il s'en doutât, l'opprobre de
mon existence, en me parlant de cette jeune fille qu'un crime a conduite
chez moi et à laquelle j'ai pris tout son luxe, tout son bien-être,
toute sa liberté!...

Ah! qu'ai-je écrit? Moi, qui passe pour la plus pieuse, la plus
charitable des femmes! Tant pis, j'avais besoin de me confesser. Et puis
personne ne verra ce cahier, que moi--et Dieu.

--Si, mon ami, ai-je répondu, si, je me souviens bien, mais pour parler
de vous à Antoinette, il fallait trouver une occasion. Vous savez que
les jeunes filles sont capricieuses. Il suffit que je vous présente pour
qu'elle ne vous trouve pas de son goût. Venez souvent à la maison,
faites-lui votre cour. Je vous y autorise. Et vous verrez ce qu'elle
pense de vous. Je vous promets de faire tout pour la décider à une
union que je souhaite de mon côté très vivement, je vous assure. Mais je
ne me crois pas le droit de la lui imposer.

--Merci, Rose. Seulement si elle songe à moi, sachez lui faire un bel
éloge de votre serviteur.

--Je n'y manquerai pas. A présent sauvez-vous, mon cher Jacques. Si
quelque esclave vous apercevait, dès demain on dirait dans toute la
ville... vous savez quoi!

--Personne ne m'a vu ni ne me verra. Je sais marcher discrètement. A
propos, vous avez toujours cette Zinga?

--Mais oui!

--Cette horrible négresse?

--Pourquoi horrible? elle est plutôt jolie, cette enfant.

--Je n'aime pas ses yeux. J'y lis la haine, la cruauté, le goût du mal,
et puis...

--Et puis quoi? Dites, Jacques, dites vite. Je veux savoir!

Je lui avais saisi les bras, m'avançant toute vers lui, haletant contre
sa poitrine, mais il se dégagea légèrement, et me saluant avec un
sourire:

--Une autre fois! Vous savez bien qu'il est trop tard ce soir pour que
je vous parle longtemps. On dirait dans toute la ville...

--Méchant! lui criai-je comme il sortait de la chambre.

Que lui a-t-on raconté sur la négresse? Est-ce qu'il saurait quelque
chose de nos conventions atroces? Non, car il ne viendrait plus ici. Je
lui ferais peur. Sa visite doit plutôt me rassurer. Et puisque je l'ai à
ma disposition, ce jeune homme, je dois me servir de lui. C'est même
étrange que je n'y aie pas songé plus tôt. Qu'il épouse Antoinette, oui!
qu'il l'emmène et me délivre pour toujours de cette enfant dont la vue
même m'est un remords. Absente, je ne penserai plus à elle, je n'aurai
plus souvenir des événements qui l'ont conduite dans ma maison; je ne
redouterai plus que les indiscrétions, les colères de Zinga lui révèlent
le passé et me dénoncent à toute la ville. Je finirai par croire, comme
tout le monde, à ma charité. Je serai, à mes yeux mêmes, «la bonne
Madame Gourgueil».

Mais aux yeux de Dieu?...

Et si Dieu n'existait pas?... Mme du Plantier est athée; le docteur
Chiron aussi. Ce sont des êtres intelligents pourtant, aussi
intelligents que moi, et beaucoup plus instruits. Peut-être ma croyance
vient-elle de mon éducation, et de cette bête de tante qui me faisait
tout le jour, quand j'étais fillette, ânonner le catéchisme... A Paris
il y a, paraît-il, de grands esprits qui ne croient pas.

Dans cette nuit chaude, c'est en vain que j'essaie de m'assoupir. A
chaque instant des idées surgissent en moi; il faut que je reprenne mon
cahier, ma plume, et que j'écrive comme pour soulager mon esprit en feu.

Le vrai soulagement sans doute serait de parler à Antoinette. Si, enfin,
je savais ce qu'elle pense de Montouroy? si j'avais la certitude qu'elle
est prête à l'épouser. Elle partirait avec lui pour Saint-Domingue;
peut-être même le couple quitterait-il l'île; je ne la verrais plus.

       *       *       *       *       *

Un désir de causer avec elle dès à présent m'a saisie. Il m'a semblé que
le calme et la fraîcheur de la nuit seraient plus propices à notre
entretien que le jour. Puis les esclaves dorment. Zinga elle-même s'est
assoupie. Je l'entends ronfler à côté. Je ne verrai pas devant nous son
sourire railleur; elle ne soupçonnera rien; elle ne s'avisera donc pas
de m'adresser des reproches pour faire acte d'autorité.

Je me suis levée; et, sans prendre la peine de me vêtir, j'ai traversé
le corridor, je suis allée avec un flambeau jusqu'à la chambre
d'Antoinette, j'ai écarté la portière: Antoinette dort aussi elle,
doucement. C'est à peine si je perçois son souffle. J'ai été surprise.
D'ordinaire elle se couche moins tôt. Je crains de l'éveiller. Elle est
si tranquille! Pourquoi troubler cette âme d'un amour auquel elle ne
songe pas encore? Son enfance lui est légère; elle s'y attarde,
dirait-on, avec délices. C'est vrai. Cependant l'image d'un jeune amant
pourrait bien la ravir aussi. Et puis qu'importe qu'elle aime ou
qu'elle reste innocente! J'ai besoin, moi, qu'elle se marie; il faut que
je sache son opinion sur Montouroy. Elle l'aime peut-être. Et si elle ne
l'aime pas, elle l'épousera tout de même. Pourtant je ne voudrais pas
avoir trop l'air de la contraindre.

       *       *       *       *       *

Je suis entrée dans la chambre; je me suis approchée du lit. Comme sa
bouche large, charnue, entr'ouverte, comme ses paupières aux longs cils,
bien arrondies et baissées, lui donnent de grâce! Le jour, quand elle
laisse voir son regard, elle trahit moins sa pensée que dans ce sommeil
ingénu et souriant. Un peu de feu anime son teint; ses cheveux châtains,
aux touffes opulentes, sont répandus ici et là sur l'oreiller; de ses
pieds unis, elle foule les draps rejetés au bas du lit, et, comme pour
corriger ce désordre, son bras, d'un geste pudique, ramène la chemise
sur son sein.

Jamais je n'aurais soupçonné qu'elle pût être aussi jolie. J'ai eu
soudain pitié d'elle. Quelle destinée atroce m'a livré cette
malheureuse enfant!

Mais, dominant une émotion si nuisible à mes intérêts, j'ai hâté le
réveil d'Antoinette, en levant l'abat-jour du flambeau. A la clarté
subite qui tombait sur son visage, elle a ouvert les yeux, et, tout de
suite, elle a fait une moue gentille, une moue d'enfant volontaire qui
se révolte contre une pénitence.

--Je ne veux pas qu'on m'agace comme ça! s'est-elle écriée, puis en me
reconnaissant: Ah! c'est vous, madame!...

Elle avait cru que c'était une esclave qui était entrée.

--Je venais voir si vous dormiez, ma chère enfant.

--Oh! oui... et bien! il faisait si plaisant là-bas!

--Dans vos songes? A quoi rêviez-vous donc?

--Je ne sais pas... Mais je me sentais bien heureuse.

Et elle s'étirait, se retournait voluptueusement comme pour saisir,
effleurer encore ce bon sommeil qui s'enfuyait, tendant vers moi toute
la cambrure déjà robuste de ses reins, insouciante, dans l'effarement du
réveil, de ce qu'elle pouvait me montrer de ses grâces secrètes.

--Ma chérie, lui dis-je, j'aurais désiré vous parler de choses
sérieuses. Je pensais que ce soir, comme d'habitude, vous profiteriez de
la fraîcheur pour travailler à vos dentelles. Le moment me paraissait
convenable pour causer avec vous. Nous n'aurions pas eu à craindre les
visites ni les nègres. Mais puisque vous êtes couchée, je me retire.

Elle parut troublée de mes paroles: une rougeur soudaine vint colorer
son front, et ce fut d'une voix un peu tremblante qu'elle dit:

--Restez, madame, je n'ai plus envie de dormir.

Je savais bien qu'elle insisterait. Je m'assis au bord de son lit, tout
près d'elle.

--Vous avez vu aujourd'hui M. de Montouroy?...

A ces paroles, Antoinette fut encore plus émue; elle mit presque de la
colère à me répondre:

--Oui, il a été ridicule comme toujours.

--Ridicule! m'écriai-je, est-ce donc ridicule de vous trouver aimable,
de se plaire auprès de vous?

--Ah! il me trouve aimable! fit-elle en riant d'un rire forcé. Et moi je
le trouve simplement insupportable.

--Ne vous conduisez pas en fillette, continuai-je d'un ton sévère; je
vous rappelle que M. de Montouroy est mon parent, que je le reçois chez
moi: vous lui devez des égards. J'avouerai que j'avais des vues sur lui:
M. de Montouroy n'est pas un vieillard; c'est un brillant gentilhomme.

--Un fat! dit Antoinette à demi-voix, et en haussant les épaules.

J'étais irritée; je répliquai vivement:

--Vous répétez un mot d'Agathe; maintenant vous jugez tout le monde
d'après les impressions de votre amie.

Agathe de Létang est une de ces enfants dont l'aveugle tendresse d'une
mère fait des révoltées, des envieuses ou des despotes. Habituées au
plaisir comme à leur esclave, elles voudraient que tout pliât sous leurs
caprices, jusqu'à la nature, jusqu'à l'existence. Agathe ne s'explique
pas que Montouroy ait pu, au dernier bal de Mme Du Plantier, la faire
danser toute une nuit sans aussitôt s'éprendre d'amour pour elle. A
présent, auprès de toutes ses amies, elle essaie de le rendre odieux. Je
pensais bien qu'aux yeux d'Antoinette, cette aversion d'une camarade
était le principal désavantage de Montouroy.

Cependant Antoinette me répondit:

--Personne ne m'a jamais parlé de M. de Montouroy, madame.

--Alors qu'avez-vous contre lui?

--Il me déplaît.

--Antoinette, lui dis-je, je veux vous parler ce soir comme l'aurait
fait votre pauvre mère. Il ne s'agit pas d'une fantaisie enfantine, mais
de votre avenir. Vous devez déjà y songer. Que deviendrez-vous sans
fortune? Vous savez que mon affection pour vous, qui est très grande, ne
correspond malheureusement pas à mes ressources d'argent, d'une
médiocrité telle, que c'est à peine si j'ai pu vous venir en aide
jusqu'ici, et que j'ignore même si plus tard j'en aurai les moyens.

Je lui mentais avec tranquillité. Mon Dieu, pardonnez-moi! Si je fus
criminelle autrefois je suis aujourd'hui décidée au bien. Peut-être de
tout le mal que j'ai fait, naîtra-t-il une bonne action. Je ne puis
oublier mes intérêts, je le confesse, du moins ai-je le désir d'être
utile à cette enfant.

Antoinette ne perdait aucune de mes paroles comme si chaque mot, tombé
de mes lèvres, devait la perdre ou la sauver; les battements précipités
de son coeur soulevaient son sein dont l'éclat et la plénitude se
révélaient à moi pour la première fois. Touchée d'une soumission si
attentive, je continuai de la sorte:

--Mon enfant, je vous prie, ne vous fiez pas à une impression qui ne
peut durer. Dès que vous connaîtrez M. de Montouroy, soyez-en sûre, vous
l'estimerez. Il possède ces sérieuses qualités d'esprit sans lesquelles
il n'est point d'homme; il a la jeunesse, la race, la fortune, que
demander de plus? J'ai donc pensé, et justement je crois, que personne,
mieux que lui, ne saurait vous rendre heureuse.

Je n'achevais pas, qu'Antoinette se cachait la tête dans l'oreiller et
éclatait en sanglots. Je voulus la prendre contre moi et essuyer ses
larmes, mais elle se refusait à mes consolations et gémissait plus fort,
la face collée contre son lit. Lorsque j'essayais de l'attirer, elle me
repoussait avec violence.

L'écrirai-je? Au milieu des larmes qui donnaient à son teint plus de
lustre et de chaleur, elle était si belle, que je m'en voulais de mes
propositions, tout en bénissant le chagrin qui me l'avait découverte. Je
la regardais: elle était déjà femme par les proportions de son corps, et
pourtant elle conservait dans son visage gras, où les traits se
dessinaient à peine, le charme d'enveloppement et la splendeur pulpeuse
de l'enfance. La chair, dans sa blanche nudité ou sous les plis de la
chemise, formait des courbes audacieuses, ou s'effaçait en des lignes
d'une mollesse et d'une modestie adorables. Pour moi je ne me rassasiais
pas de contempler cet épanouissement vaste, ni ces flexibles
souplesses.

Alors j'ai ressenti ce que je n'avais jamais éprouvé pour elle, pour
personne. Je l'ai vraiment aimée comme ma fille, avec une tendresse
jalouse qui ne souffre point de partage. Montouroy m'a paru absurde, et
mon désir de l'unir à cette enfant, plus absurde encore. Je me suis dit
qu'il fallait garder pour moi des grâces si précieuses. Ne serait-ce pas
un sacrilège de confier cette enfant naïve, délicate, à un homme que je
connais en réalité si mal. Car enfin, qu'il soit mon parent, que je le
croie un honnête garçon, je n'en ignore pas moins son véritable
caractère. Les hommes savent si bien se déguiser jusqu'au mariage! Je
suis sûre seulement que c'est un brutal. Il suffit, pour s'en
convaincre, de l'entendre marcher, de le voir prendre un objet
quelconque avec ses grosses mains. Mon flair de femme ne s'y trompe pas.
Et j'allais lui confier Antoinette! Ne serait-elle pas infiniment
malheureuse avec lui? D'ailleurs ne serait-elle pas malheureuse avec
tout homme! Elle est si jeune; elle n'est pas en âge d'être sacrifiée.

Quelle plénitude de joie je ressens à la pensée que nous pourrons sans
doute vivre ensemble, confondre nos existences et qu'ainsi une partie du
mal que je lui ai fait autrefois sera réparé, puisque mon bien sera son
bien, qu'elle vivra de sa, de ma fortune, comme je vivrai de son
plaisir.

Dites, mon Dieu! que vous le permettez!


Elle pleurait toujours. Je me suis agenouillée sur son lit, courbée vers
elle, et effleurant son visage dans un baiser:

--Chère petite sotte, lui ai-je dit, croyez-vous que je parlais
sérieusement? C'était une épreuve, voilà tout. Je voulais voir si vous
teniez un peu à moi ou si vous désiriez quitter la maison.

--Oh! madame.

--Vous m'aimez donc un peu?

--Oh oui! Et vrai, vous ne me chasserez pas d'ici?

--Chère mignonne, Madame Gourgueil n'a pas l'habitude de faire du mal à
personne et moins encore à celles qu'elle aime.

--Je vous suis à charge, je le sens bien, allez, madame. Si je pouvais
vous aider en quoi que ce soit. Je me trouve si inutile. Et puis je suis
paresseuse!

--Vous n'avez pas besoin de vous inquiéter. Vous n'avez qu'à rester près
de moi. Votre présence suffit à me rendre heureuse. J'ai tant aimé votre
pauvre mère, ma chère mignonne. Vous me la rappelez; puis vous me faites
oublier la grande douleur de ma vie: l'enfant que Dieu n'a pas voulu me
donner et que vous remplacez.

Ses larmes coulaient plus abondantes, mais à présent c'était la joie qui
l'attendrissait ainsi. Avec quelles délices l'ai-je serrée dans mes
bras! J'étais aussi surprise qu'elle-même; la tranquillité d'âme que je
cherchais ne m'était pas venue, mais une passion inattendue,
dominatrice, qui effaçait tous les soucis, et qui se répandait en moi
brûlante, savoureuse comme un vin de fruits et de piments.

Comment ai-je pu vivre près d'elle et l'ignorer jusqu'aujourd'hui!

Je l'étreignis et je la baisai. La chérie me mit toute son âme fraîche
sur les lèvres, et je sentis ses larmes comme une rosée matinale
humecter mes joues; puis, voulant la laisser reposer, je regagnai
doucement mon lit.

J'étais à peine couchée que Zinga a paru devant mon lit, riant de ses
dents fines et de ses grosses lèvres entr'ouvertes qui me donnent à la
fois l'idée d'un fruit suave et d'une gueule venimeuse. Son être est
fait de contrastes. D'allures légères et de pieds lourds, gracieuse de
traits, mais effrayante par l'expression de sa physionomie, cette jeune
noire respire un vice naïf, une haine caressante qui me remplit
d'horreur. Dire que je pensais oublier le passé, refaire mon existence,
ne rien laisser subsister en moi de la femme d'autrefois!... et la seule
vue de cette fille moqueuse me rappelle mes fautes,--mes crimes, hélas!
Ah! si je pouvais la vendre! Mais elle sait bien que cela n'est pas
possible! elle me dénoncerait à ses nouveaux maîtres,--on ne la connaît
pas, elle, et moi on me soupçonnerait; et puis il serait si facile de
savoir tout ce que j'ai fait! Si je la tuais?... Peut-être. J'y
songerai. Ce n'est qu'une esclave, après tout. Mais les moeurs
deviennent si étranges à présent! Madame Du Plantier a eu des ennuis
pour avoir châtié trop rudement son vieux Jeannot qui, pourtant, avait
volé son argenterie. D'ailleurs cette fille, dont la présence m'est un
continuel remords, dont le sourire m'épouvante, je ne sais quelle
sorcellerie me lie à elle, me rend sa perversité délicieuse. Cependant
je lui ai crié d'une voix rude:

--Qui t'a appelée?

--_Maîtress, mo tandé-li. Pa domi. Mo çatouillé li?_ (Maîtresse, je t'ai
entendue. Tu ne dormais pas. Veux-tu que je te chatouille?)

Je l'ai vue agiter les longues ailes de perroquets dont elle vient me
caresser le soir quand je ne dors pas.

--Non, non, ai-je murmuré tout bas.

Je ne voulais pas qu'elle me touchât ce soir.

Mais soit qu'elle ne m'écoutât pas, soit qu'elle voulût agir à sa
fantaisie, elle étendit mes jambes que je lui abandonnai, et son bouquet
de plumes courut par tout mon corps, me causant une impression de
fraîcheur voluptueuse. Elle connaît bien les faiblesses de ma chair et
s'égaie à les flatter. Malgré moi, j'approchais mes seins aux caresses
des plumes, ou je dénudais mon ventre, ou bien encore, retournée, le
visage couvert de ma chevelure dénouée, honteuse à peine, je lui offrais
tous les secrets de mon corps; et, sans fin, les ailes duveteuses, d'une
touche lente, effleuraient ma peau, ou l'irritaient d'un coup brusque,
pour la calmer presque aussitôt d'un baiser lascif et attardé aux creux,
aux retraits frémissants de mon être. Elle choisissait comme à dessein
les replis minces, qui ne défendent point contre le plaisir, les caches
sombres et impures dont l'unique protection est le mystère. Elle y
égarait ses plumes, elle y glissait les doigts, et tombant à genoux
comme ivre, elle posait là tout à coup un baiser ardent qui répandait
une glace dans mon sang enflammé, puis me soulevait et m'anéantissait
de jouissance. Alors, les yeux sans lumière, brisée, prête désormais
pour la douce mort du sommeil, je tendais désespérément les bras vers
elle, afin de demander une grâce que je n'osais implorer de mes paroles.
Mais, insensible ou impitoyable, elle éclatait de rire et continuait ses
féroces dévotions.

Enfin je m'arrachai au plaisir, je me redressai, et la repoussai, elle
et son bouquet de plumes, de mes bras tendus.

--Va-t'en! Va-t'en!

Elle cessa ses jeux câlins, mais, sans pour cela, vouloir s'éloigner.
Elle se tenait immobile devant moi, les mains aux hanches; je sentis
qu'elle voulait et n'osait pas me parler.

--Allons, qu'as-tu?

--_Maîtress_, fit-elle, _mo guen kichoz pou dili_. (Maîtresse, j'ai
quelque chose à te dire.)

Mais elle hésita encore, bien que pourtant elle ne soit pas timide. Il
fallut la presser. Mes yeux, mes gestes la décidèrent enfin.

--_Maîtress, oun blang vini jodi._ (Maîtresse, un blanc est venu
aujourd'hui.)

--On est venu me voir! Et tu ne m'as pas prévenue?

--_No, Es, zot-oulé, diti, fé wé la démiselle?_ (Non, je ne t'ai pas
prévenue. «Pourrai-je, dit-il, voir la demoiselle?»)

--Comment! un inconnu a osé venir demander Antoinette! Ce n'était pas M.
de Montouroy?

--_No, pas mouché Montouroy, oun bel._ (Non, pas M. de Montouroy, un
plus bel homme.)

--Et tu ne l'as pas reçu au moins. Tu n'as rien dit à Antoinette?

--_No, lo ye rivé la kaz, diti._ (Non, il reviendra à la maison, a-t-il
dit.)

--Eh bien, tu entends: s'il reparaît ici, tu m'avertiras. Je veux
apprendre à vivre à cet insolent. Et puis, écoute encore: M. de
Montouroy reviendra demain, eh bien, tu ne le recevras pas.

--_Mouché Montouroy!_ s'écria Zinga en feignant une profonde surprise.

--Oui, M. de Montouroy. Il venait beaucoup trop de monde ici, j'y mets
ordre. Allons, Zinga, retirez-vous à présent.

Mais avec un empressement exagéré et comme une exubérance d'affection,
Zinga s'est encore agenouillée devant mon lit et m'a couvert les mains
de baisers. Puis, dénouant tout un côté de sa candale[1], elle m'a
montré des pièces d'or.

  [1] Jupe très large et courte qui s'arrête au-dessus du genou.

--_Es zot-oulé vandé mo to lang._ (Voudrais-tu me vendre ta langue?)

Je ne pus me retenir de rire; alors Zinga, vivement choquée de ma gaîté,
m'exposa très gravement son projet.

--_Savé li, savé cri ké to!_ (Je veux savoir lire, savoir écrire comme
toi!)

--Demain, lui dis-je en plaisantant, demain nous penserons à t'acheter
une langue.

Elle a noué de nouveau ses louis dans sa candale et est partie toute
joyeuse, pleine de confiance, non sans m'avoir de nouveau baisé les
mains.

Savoir lire, savoir écrire, est-ce bien utile pour une esclave? Et
pourquoi Zinga a-t-elle si grande envie de s'instruire? Est-ce pour
m'adresser cette demande qu'elle est entrée chez moi? Est-ce pour
m'avertir de cette visite, lorsque tout le jour elle me l'a laissée
ignorer? Plus je songe à cette fille, plus je suis inquiète.

J'ai bien pu subir ses caresses brutales, mais je la hais, je hais son
sourire faux, je hais son odeur huileuse dont mon lit est encore tout
imprégné. Ce soir une tache immonde souillait sa jupe, et cependant je
l'ai laissée s'approcher de moi avec sa puanteur, sa saleté, et toute
l'horreur secrète de son être, plus repoussante encore par ce que l'on
devine que par ce que laisse voir son corps. Comment donc ai-je pu la
trouver belle et quelle est aujourd'hui ma lâcheté, pour la craindre et
ne pas oser, une bonne fois, l'éloigner à jamais!

Il me semble que si elle n'était pas là, je retrouverais la paix, je me
sentirais réconciliée avec Dieu, et l'innocence d'Antoinette me rendrait
moi-même innocente ou du moins meilleure... La chère enfant! je tremble
quand je songe que sa grâce l'expose à tant de séductions misérables...
Que lui voulait aujourd'hui cet inconnu?

       *       *       *       *       *

Ce que j'ai surpris, ce qui m'est arrivé aujourd'hui, me remplit
d'inquiétude. Je crains, en voulant être trop habile, d'avoir manqué de
prudence. Il y a tant de corruption et de méchanceté dans cette société
du Cap qu'il faut à chaque instant me défendre et défendre Antoinette.
Le vice et l'envie nous entourent. La grâce d'une enfant et un peu de
fortune, il n'en faut pas davantage pour irriter toutes les convoitises.

Si Zinga voulait être silencieuse, mais elle est mariée! Je sais bien
qu'elle me caresse peut-être avec plus de plaisir que son mari. C'est un
commandeur si rude, par ses façons lourdes, son embonpoint embarrassant,
sa face épaisse de mulâtre! Quand il n'effraie pas, il provoque au rire
plus qu'à l'amour. Il ne paraît d'ailleurs pas moins brutal avec sa
femme qu'avec ses esclaves. Je crois qu'il m'est dévoué, et pourtant ce
matin, en entrant chez eux à une heure où ils ne m'attendaient point,
j'ai surpris une singulière conversation. Ils me tournaient le dos et
étaient si occupés de leur causerie qu'ils ne m'ont pas entendue.


--Pourquoi trahis-tu les tiens? disait-il, pourquoi ne me montres-tu pas
plus de confiance? Tu oublies qu'en obéissant à ce blanc, en lui
remettant ce qu'il veut, ce qui t'est facile, tu sers ta race et tu
t'enrichis avec moi.

--_Guen, Zami_ (ma richesse, c'est mon amour), a-t-elle répliqué.

--C'est à moi que tu oses dire cela? s'est-il écrié en levant sa large
paume.

Elle a éclaté de rire.

--_Pa jwé! zami. Si li kré li pa bon pou a rien, mo ke tout fen mo fen,
mo che, mo pran viand di mo voezen._ (Ah! ah! tu prends ça pour une
insulte. Tu ne crois donc pas avoir de quoi être aimé? Alors, si ça ne
te gêne pas, il faut bien que j'en aime un autre.)

--Cours donc, coquine, puisque tu as le diable au cul, mais je veux
savoir si _l'argent existe_.

--_No savé._ (Je ne sais pas.)

--Tu le sais, et tu me le diras...


J'ai eu tort d'interrompre cette dispute. J'aurais appris si Zinga a
fait à son mari quelque confidence au sujet de Mme Lafon et de l'argent
que j'ai chez moi. Mais que signifie cette phrase de mon commandeur: «Tu
sais bien qu'en obéissant à ce blanc, en lui remettant ce qu'il
veut...»? Quel est ce blanc? que veut-il? Zinga et son mari m'ont paru
tous deux fort troublés à ma vue.

Si alarmantes que soient pour moi ces paroles, divers tracas, cette
après-midi, sont venus me les faire oublier, tracas qui sont dus, je
crois bien, à la malveillance jalouse de deux amies. Je veux fixer tout
cela dans ce journal, j'y réfléchirai ensuite plus aisément et
j'aviserai mieux aux moyens de lutter contre mes ennemies secrètes et de
protéger ma chère enfant.

J'étais allée visiter avec Antoinette le moulin et la sucrerie. Nous ne
ferons la grande récolte qu'après la Saint-Jean, mais nous voulions voir
si le moulin fonctionnait bien, et je fis couper des cannes de repousse
de l'année dernière, qui étaient déjà mûres. J'expliquais à Antoinette
le système du moulin, comment les deux bras tirés par une paire de
chevaux, mettent en branle l'arbre qui, à son tour, active le jeu des
trois gros tambours entre lesquels les négresses font passer les cannes
pleines, puis les bagaces.

Mme de Létang arriva, en compagnie de l'abbé de la Pouyade, vêtus l'un
et l'autre avec une élégance telle qu'on aurait dit qu'ils allaient en
visite de cérémonie.

Mme de Létang portait une robe de taffetas, chiné à raies vertes, bordée
de blonde d'Alençon, relevée sur un jupon de taffetas rose, bordé
également de dentelles; son fichu très ouvert et à peine noué par des
ganses de soie roses laissait voir entièrement sa gorge. Une anglaise
amadis, à grands pans, lui faisait une taille d'une finesse exagérée sur
ses énormes paniers, une boucle de brillants fermait sa ceinture et une
autre pareille retenait sur son chapeau jardinière une touffe de plumes
blanches.

Je sais qu'elle a de beaux yeux noirs quoique un peu bêtes, des dents
petites et bien taillées, encore qu'elle les montre trop souvent; et,
malgré une prétention insupportable, de la physionomie, un air
langoureux qui plaisent; je sais aussi que Mme de Mauduit, qui l'a vue
se baigner nue, dit qu'elle a le corps bien fait, mais Mme de Mauduit
aurait-elle du goût et de la vue, et Mme de Létang serait-elle la plus
belle des femmes, est-ce une raison, pour s'habiller de la sorte quand
on va voir une amie et visiter un moulin? Toute cette coquetterie est
d'un fâcheux exemple pour Agathe, qui l'accompagnait, d'autant plus
qu'Agathe, habillée elle-même d'une simple robe de mousseline, devait
être jalouse de sa mère. Comme je faisais mes compliments à Mme de
Létang sur sa toilette, elle s'est retroussée pour me montrer son
jupon. L'abbé de La Pouyade était présent, elle n'a manifesté pourtant
aucun embarras; je dois ajouter que l'abbé ne laissait voir non plus
aucune gêne, et donnait son avis sur la coupe du jupon comme une
marchande de modes; je remarquai seulement un sourire malicieux sous son
nez en bec de corbeau qui semble fureter partout.

Ces manières déplacées non seulement sont nuisibles pour la réputation,
mais elles ont causé un accident des plus préjudiciables au moulin. Une
négresse travailleuse et excellente ouvrière, nommée Jacqueline, voyant
paraître une si belle toilette, n'a pu s'empêcher d'y prêter attention;
or Jacqueline était justement occupée à pousser des cannes entre les
tambours; comme les paquets qu'apportent les cabrouetières sont
quelquefois assez gros, il faut les pousser avec force pour qu'ils
s'introduisent entre les tambours; distraite par Mme de Létang,
Jacqueline riait avec un sourire envieux à ces façons de petite
maîtresse quand, tout à coup, son bras s'est trouvé engagé entre les
tambours. Avec une rapidité effroyable, nous l'avons vue se jeter,
disparaître entre les pressoirs; un cri perçant s'est fait entendre puis
un horrible hurlement étouffé par le ronflement de la machine, le
clic-clac des fouets, le trot des chevaux: le moulin tournait alors à
toute vitesse.

--Arrêtez-donc, voyons, brutes! ai-je crié à Berchoux et à Canqueteau,
les deux nègres conducteurs qui poussaient les attelages au lieu de les
arrêter comme s'ils n'avaient rien vu de l'accident.

Il était trop tard; les tambours avaient entraîné la malheureuse; le
corps avait suivi le bras; un filet de sang qui coulait du moulin et je
ne sais quelle bouillie qui engluait les cylindres étaient tout ce qui
en restait. Quant à la tête, coupée violemment par les dents
d'engrenage, elle s'était détachée du tronc et était tombée hors du
moulin. Les yeux, agrandis par le désespoir, l'épouvante, une douleur
excessive, la langue collée à la lèvre inférieure; la bouche qui
s'ouvrait comme pour crier, tout le visage révélait l'atrocité du
supplice.

L'abbé de La Pouyade s'est approché et faisant le geste de la pénitence:

--_Ego te absolvo, in nomine Domini._

--Qu'est-ce qu'il y a? a demandé Antoinette qui tournait la tête vers
les cabrouets chargés de cannes que les négresses ramenaient des champs.

--Rien, mon enfant, ai-je répondu, car je voulais l'éloigner de ce
répugnant spectacle; mais il a fallu que cette sotte d'Agathe lui apprît
l'accident:

--C'est une négresse qui vient de se faire couper la tête.

Mme de Létang s'est alors approchée, ramenant contre ses pieds sa robe
et son jupon et les relevant un peu de crainte que le sang qui coulait
du moulin ne les tachât, elle s'est mise à examiner avec curiosité la
tête de la morte.

--C'est affreux! a-t-elle fait, comme ces esclaves sont imprudentes!

--Faut-il continuer? a demandé Robert, le mulâtre qui remplaçait mon
commandeur alors absent.

--Faites porter par des négresses la tête de Jacqueline dans sa case,
lui ai-je répondu, on l'enterrera demain, et continuez le travail.

--C'est que l'un des conducteurs est son mari.

Berchoux, en effet, avait épousé Jacqueline l'année dernière, mais
l'accident ne l'émouvait guère; toujours assis sur la volée qui termine
le bras du moulin, le fouet à la main, prêt à activer ses chevaux, il
conservait un visage impassible.

--Vous le ferez fouetter ce soir, m'écriai-je, indignée de cette
indifférence; oui! vous le ferez bien fouetter, pour lui apprendre à
arrêter son attelage quand on le lui commande. C'est son insouciance
impardonnable qui est cause de cet accident.

L'abbé de La Pouyade me dit alors à mi-voix:

--Ce n'est pas un accident, mais un crime.

Et comme nous le considérions avec effroi:

--Vous vous rappelez que Berchoux s'était marié contre son gré, et par
ordre de Mme Du Plantier, continua-t-il. Cette malheureuse Jacqueline se
plaignait de l'abandon où la laissait son mari; or, voici ce que j'ai
appris récemment. Berchoux et votre autre conducteur avaient les
moeurs ordinaires des nègres musulmans; ils délaissaient les femmes
pour un commerce infâme. Et comme Jacqueline menaçait de les dénoncer,
ils ont aidé le moulin à l'écraser, quand ils pouvaient si aisément
arrêter les chevaux, empêcher que les tambours ne vinssent presser tout
le corps. Sans eux, Jacqueline aurait eu le bras coupé, mais on aurait
pu lui sauver la vie.

--Les misérables! dis-je. Quand je pense que c'est Mme Du Plantier qui
me les avait vendus et en me donnant les meilleurs renseignements!
Fiez-vous donc à vos amies.

--Cette bonne Mme Du Plantier! reprit Mme de Létang avec un sifflement.

--C'est tout simple, dit l'abbé de La Pouyade. Avec ces nègres
sodomites, elle craignait d'avoir des ennuis.

--Elle préférait que je les eusse à sa place.

--Et qu'allez-vous faire de ces deux nègres, madame? demanda l'abbé. Les
dénoncer au Conseil colonial?

--Je vais bien les sangler, ce soir... et j'espère qu'ils se corrigeront
de ce vice exécrable, mais je vous prierais, monsieur l'abbé, et vous,
ma chère amie, de ne point parler de cette aventure, qui pourrait me
causer les plus grands dommages.

Pourquoi en effet les dénoncer au Conseil?

C'est assez de perdre une bonne négresse, sans encore me priver de deux
ouvriers qui sont d'excellents travailleurs.

Mais il était dit que cette journée ne m'apporterait que des ennuis.

Nous allâmes à la sucrerie, et après que Mme de Létang se fut amusée à
voir courir les nègres, comme des démons, autour des chaudières noires,
bouillonnantes et sifflantes, et des fourneaux embrasés et crépitants,
nous fîmes mettre aux fers deux esclaves qui avaient été pris à voler du
sucre; puis nous pénétrâmes dans le magasin, et c'est ici que l'employé
se montra d'une suprême maladresse. Mme de Létang est trop absorbée par
sa toilette, les fêtes, toutes les frivolités du monde et l'abbé a
coutume de placer la vie trop haut, et il se croit trop près du ciel,
pour rien comprendre aux usages du commerce. Il était donc inutile de
les leur faire connaître. Mais l'employé, sottement, s'est mis à leur
décrire la vente. Il est vrai qu'avec une insistance et une curiosité
très indiscrète, qu'expliquerait seul le désir de vérifier d'odieuses
médisances, Mme de Létang, l'abbé et jusqu'à Agathe le pressaient de
questions. Pour compenser les pertes inévitables causées dans la récolte
et la fabrication par les négligences, les maladresses ou les vols des
noirs, il est admis que dans une vente importante ou lorsqu'on fait
affaire avec un négociant inconnu, on change le fond de quelques-unes
des barriques qu'il vous a fournies, et on le remplace par un bois plus
lourd et qui, pesant davantage, permet d'y mettre moins de sucre; ou
bien, on remplit la barrique à plusieurs reprises, de telle sorte que
le premier sirop s'étant refroidi, les sirops qu'on verse ensuite se
figent et se condensent, ce qui donne tout de suite un poids
considérable. Je sais bien que cela enlève au sucre un peu de sa finesse
mais à part des experts, je ne connais guère de gens qui puissent
s'apercevoir de ce procédé, je le répète, tout naturel. L'abbé de La
Pouyade ne s'en est pas moins permis, à ce sujet, une plaisanterie.

--Quand le bon Dieu vous demandera de goûter votre sucre, madame, prenez
garde de vous tromper de barrique.

--Oh! il est avec le ciel des accommodements, a repris Mme de Létang, et
même avec la terre d'ailleurs, quand on est jolie femme.

--Vous le savez sans doute mieux que moi, ma chère, ai-je répondu sur le
même ton.

Nous sommes tous sortis de la sucrerie de fort méchante humeur, et le
spectacle qui nous attendait, n'était point pour nous réjouir. Le
commandeur, qui était de retour, avait fait aligner une vingtaine de
jeunes négresses, dans le jardin, à quelques pas de la maison, et un
Frère des Missions les examinait une à une, leur touchant le ventre, du
bout des doigts, collant l'oreille sur leur abdomen, en des mouvements
répétés et indécis.

--Qu'est-ce que signifient toutes ces façons? m'écriai-je. Voulez-vous
me l'expliquer, mon frère?

Le petit capucin, qui avait les yeux enfoncés sous d'épais sourcils
roux, un profil pointu dur et sans barbe, m'adressa d'un coup de tête
vif, un salut dédaigneux qui me donna l'envie de le faire jeter sur la
route: les jeunes négresses, derrière lui, riaient, chuchotaient, se
pinçaient le derrière ou se heurtaient du coude. Une grosse, courte, qui
était certainement enceinte, immobile, promenait sur nous des yeux
ahuris.

--Madame, dit le capucin, d'un ton apitoyé et solennel, comme s'il
allait m'annoncer un malheur, on a rapporté à l'hôpital que vos noirs ne
se conduisent pas selon les règles de la religion et de la morale; on me
signale de grands abus, dans les relations sexuelles, et notamment,
plusieurs cas de grossesse. Or, vous savez quelle est la loi; toute
négresse convaincue d'avoir eu des relations avec un blanc est
confisquée par nos missions.

--Cela vous permet d'avoir des nègres pour rien, espèces de voleurs!

--Madame! s'écria-t-il, vous manquez au respect dû à ma robe!

--Votre robe, je vous la lèverai tout à l'heure par dessus la tête,
malotru!

--Enfin, madame, vous avez des négresses enceintes, et qui ne sont pas
mariées. Celle-ci, par exemple, ajouta-t-il en indiquant de la main le
ventre bombé de la grosse ahurie.

--Soutiendrez-vous que c'est un blanc qui l'a engrossée? Je suis veuve.
Il n'y a pas de blanc dans la plantation.

--Eh! eh! répliqua le Frère des Missions avec un air d'incrédulité des
plus insolents.

--Que prétendez-vous insinuer, misérable! m'écriai-je.

--Je ne prétends rien, madame, mais je dois vous dire, que je dois
emmener toute négresse enceinte et non mariée à l'hôpital; si elle
accouche d'un mulâtre, elle y sera retenue; si elle met au monde un
noir, elle vous sera au contraire renvoyée fort honnêtement.

--Et comment osez-vous me l'enlever sur une simple présomption?

--Oh! fit-il, ce n'est pas une simple présomption qu'un aveu de
l'intéressée.

--Quoi! elle a avoué.

La surprise un instant me paralysa; me tournant enfin vers l'esclave
incriminée:

--Oserez-vous soutenir que vous êtes enceinte d'un blanc, malheureuse!

La grosse négresse, dont sa voisine, fille dégingandée, à l'air
malicieux et sournois, pinçait le derrière, répondit oui tranquillement;
et, sans broncher, les yeux fixes, soufflée sans doute par sa camarade,
montrant le capucin du doigt, d'un geste lent:

--Li, papa!

Les négresses, à ce mot, partirent toutes d'un rire criard qui
ressemblait à un aboiement de petits chiens. Dans leur hilarité, elles
se courbaient sur les genoux, ou bien rejetaient la face en arrière;
certaines sautaient en se frappant les fesses ou le haut de la tête,
tandis que le frère, tout rouge, balbutiait des explications qu'il était
seul à entendre. La gaieté des jeunes noires nous gagna nous-mêmes, et
encouragées par notre tolérance, voilà qu'elles se mettent à danser
autour du ridicule capucin, se baissant jusqu'à terre, se relevant d'un
bond, d'une tension de reins impayable, et répétant en choeur:

--Li papa! Li papa!

Il ne manquait à la calenda qu'un tambourin. Leur derrière sonore,
qu'elles claquaient en cadence, en faisait l'office. Seule la grosse
fille qu'on avait réclamée, restait contemplatrice, de tous ces
mouvements joyeux. Le moinillon essayait de fuir, mais le cercle des
négresses s'était fermé autour de lui; et, s'il voulait s'en échapper,
une danseuse le heurtait par derrière et le renvoyait comme un ballon à
la croupe de sa voisine; ainsi secoué, il faisait, malgré lui, son tour
de ronde et ses pirouettes. Trouvant enfin que le divertissement avait
assez duré, je dis à mon commandeur de l'interrompre; sur un ordre un
peu vif et un battement de mains, les négresses se dispersèrent. Mon
capucin rajusta sa robe qu'elles avaient retroussée, chercha une de ses
sandales qu'il avait perdue, et suant, rouge de colère, il dit d'une
voix courte et rageuse:

--Je vais faire ma déclaration à l'hôpital, et je ne manquerai pas,
soyez-en sûre, madame, d'en avertir le Conseil colonial.

A peine était-il disparu que M. de La Pouyade, si indulgent d'ordinaire
à toutes nos plaisanteries, prit un air grave pour nous saluer.

--Je regrette, dit-il, qu'on ait ainsi traité ce frère, car je le
connais, sa conduite est non seulement à l'abri de tout soupçon, mais
digne des plus grands éloges.

--Pourquoi est-il venu ainsi nous ennuyer?

--Soyez persuadée, madame, répondit-il, qu'il ne vient pas de lui-même,
mais à la requête de quelque puissant personnage auquel on vous aura
méchamment dénoncée.

Quand je fus seule avec Mme de Létang, je ne manquai pas de me plaindre
d'un procédé aussi vexatoire.

--Vous savez comme moi, chère amie, me dit-elle, que ces visites ont
lieu bien rarement, mais vous avez une ennemie, et même plusieurs, qui,
sous l'apparence d'une trompeuse amitié, vous font en secret, tout le
mal qu'elles peuvent.

Un nom me vint de suite aux lèvres:

--Vous songez à Mme Du Plantier, n'est-ce pas?

Mme de Létang me répondit d'un signe de tête puis, se tournant vers
Agathe et Antoinette:

--Vous seriez bien aimables, mes chéries, de vous promener au jardin.
Nous avons, Madame Gourgueil et moi, à parler sérieusement.

Les jeunes filles nous ont fait une moue, d'ailleurs fort gracieuse,
Agathe a chuchoté à l'oreille d'Antoinette, et elles ont quitté la
galerie vitrée. Nous nous sommes assises à l'entrée, dans la nuit
ardente des hauts feuillages; la lumière lissait les palmes les plus
élevées, veloutait le parasol des cocolobas et semblait détacher
au-dessus de nos têtes le beau fruit des aciers, rouge comme une chair à
vif. Mais l'ombre était profonde autour de nous, et à nos pieds, toute
une végétation de lianes rampait et, eût-on dit, nous enlaçait,
fortifiant notre intimité.

--Ma chère, me dit vivement Mme de Létang, je vous l'affirme, Mme Du
Plantier est une catin... le mal qu'elle essaie de vous faire est
incalculable. Elle vous a longtemps calomnié auprès de M. le gouverneur.
Mais M. le gouverneur était un homme de trop bon goût pour souffrir une
vieille fée de sa tournure.

--N'est-il plus son amant? fis-je d'un ton de surprise qui n'était que
joué, car je savais fort bien que le gouverneur avait remplacé cette
ancienne maîtresse par Mme de Létang.

--Vous comprenez, répliqua-t-elle, qu'une personne de son âge, aussi mal
conservée et aussi ridicule, n'a point les amants qu'elle voudrait. Par
bonheur pour elle on la dit fort riche; sans doute fait-elle part à ses
amis de ses richesses. Il y a des gens qui ne demandent à une femme que
de telles complaisances... Ainsi cet odieux Montouroy.

--Je croyais qu'il vous faisait la cour...

--Un moment je l'ai eu à mes pieds, mais je lui ai donné de tels
camouflets qu'il est allé porter ailleurs ses hommages. Tout l'argent
qu'il gaspille au Cap avec des créatures lui vient de la Du Plantier.
Mais elle est bien forcée de s'avouer plus d'une fois l'impuissance de
ses charmes, or savez-vous le moyen qu'elle emploie pour retenir dans
ses jupons un homme qu'elle dégoûte? Elle essaie d'attirer des jeunes
filles et des plus jolies à ses collations. D'abord j'ai cru que ces
réunions étaient convenables, j'y ai envoyé Agathe; on s'est permis de
tels retroussis, de tels examens, et pour parler net de telles
indécences, que ma pauvre enfant m'est revenue deux heures après être
partie, toute rouge et en larmes. La dame qui me l'a reconduite m'a dit
qu'elle avait pris sur elle de l'emmener, tant elle s'était sentie
indignée des manières de Mme Du Plantier et de Montouroy.

--Elle avait invité aussi Antoinette, dis-je, fort satisfaite d'avoir
prévu l'aventure; mais j'ai trouvé qu'il sied à une jeune fille de ne
point trop se montrer avant son mariage. Dans ces sortes de réunions il
se noue plus d'intrigues qu'il ne s'ébauche de fiançailles.

--Vous avez mille fois raison, mais soyez sûre que Mme Du Plantier vous
en veut à mort, surtout après l'espèce d'injure que vous avez faite à
Montouroy.

--Quelle injure?

--Vous l'avez mis à la porte.

--Nullement. J'ai trouvé qu'il faisait des visites trop fréquentes aux
Ingas et qu'il paraissait désirer mon absence pour être seul avec
Antoinette; j'ai prétexté quelquefois des sorties, voulant modérer son
zèle qui me semblait excessif et compromettant, mais si j'avais su quel
homme il était, je n'aurais pas manqué, je vous le confesse, de lui dire
moi-même de ne plus revenir chez moi.

--Il est pire encore que vous ne pouviez vous l'imaginer. C'est un homme
capable de tous les crimes!

Et Mme de Létang poussa un long soupir.

--Vous avez eu à vous plaindre de lui, ma chère amie?

--Certes! fit-elle d'une voix furieuse, puis changeant de ton: Il a
répandu sur moi les calomnies les plus atroces. Peut-être, hélas!
va-t-il se révéler à vous dans toute sa méchanceté. C'est lui, n'en
doutez pas, qui a inspiré la visite du capucin.

--Comme je vous remercie, ma chère bonne, lui dis-je en lui prenant les
mains, comme je vous remercie de m'avertir ainsi. Ah! j'ai toujours mis
en vous ma plus vive affection, et je vois aujourd'hui comme elle était
bien placée!

--Et croyez que je vous aime bien aussi, pauvre chère, répartit-elle en
portant ma main à ses lèvres avec une effusion qui me toucha, je ferai
tout pour vous rendre service!

--Vous avez un bon ami dans le gouverneur?

--Il me chérit comme son enfant,... c'est un père pour moi. Il m'a
connue si jeune! Mais une telle affection, qui a la caducité de l'âge,
ne peut satisfaire un coeur tel que le mien... Allez, pauvre chère,
j'ai bien aimé, mais j'ai eu des déceptions cruelles.

Et elle éclata en sanglots.

--Notre infortune est la même, lui dis-je en l'embrassant, depuis la
mort de mon pauvre mari, rien n'a égayé mon existence.

Elle me serra frénétiquement dans ses bras, et ses lèvres vinrent se
coller aux miennes; elle me prenait à pleines mains comme si elle eût
voulu s'unir à moi, et qu'elle trouvât dans cette étreinte charnelle une
consolation.

J'étais étonnée d'un attendrissement si subit. Je songeai cependant
qu'elle pouvait m'être d'un grand secours auprès du gouverneur pour
lequel,--ce n'est pas un secret,--elle a les extrêmes complaisances que
réclament des vieillards usés et libertins; j'avoue que moi-même j'étais
grisée par le parfum intense qui montait de son jupon soulevé et de son
corsage libre; tout à coup sa main m'a surprise sous les robes, par une
curiosité plus qu'indiscrète; je ne sais si ses yeux, sa bouche
souriaient alors de volupté, de raillerie ou de tendresse; mais il m'a
paru convenable de ne pas me choquer de familiarités qui, sans être
ordinaires, n'avaient d'abord rien de répréhensible, et d'y répondre
sans contrainte: puis j'ai voulu savoir si elle était aussi bien faite
que l'assurait Madame de Mauduit; la nudité mignonne de ses petites
chairs, qui sous le tulle, la gaze, et l'ampleur des robes, se tendait,
se serrait ou bâillait à mes caresses, a tenté et retenu quelques
instants ma main paresseuse comme à un jeu énigmatique et insolite. Elle
était si émue qu'elle tremblait et soupirait contre mon épaule, je me
demande si c'était toujours de douleur. J'étais, je l'avoue, heureuse de
son émotion, qui me gagnait peu à peu, bien que ses gestes plaisants
d'abord, fussent devenus d'une brutalité trop égoïste. Tout à coup, elle
eut un tressaillement, se détacha de mes bras, mit entre nous l'espace
d'une personne, rabattit sa robe dérangée d'un geste modeste, et passa
doucement la main sur son front.

--Je rêve, dit-elle.

Une lumière rouge qui venait de la galerie, éclairait devant nous les
plantes bizarres et leur donnait une apparence humaine; les cierges des
sables, les aloès, les agas, les figuiers d'Inde, apparaissaient comme
des virilités menaçantes.

A ce moment le balcon de bois qui entoure la galerie eut un craquement.
Craignant d'être épiée, je détournai la tête. Oh! la désagréable
surprise. Zinga, appuyée sur la balustrade, se penchait vers nous et
souriait. Dès qu'elle se vit découverte, elle fit une brusque volte-face
et rentra dans la maison.

--Je me suis confiée à vous, ma chère, dit Mme de Létang, j'espère que
vous ne tromperez pas ma bonne foi.

Je ne remarquai point aussitôt l'impertinence de ces paroles prononcées
d'une voix toute nouvelle pour moi. Je répliquai sur un ton de tendre
prière:

--Mon amie, défendez-moi auprès du gouverneur, je vous en aurai une
obligation éternelle.

J'ajoutai, comme si vraiment j'étais obligée de lui faire cet aveu:

--Vous ne savez pas combien j'ai besoin de votre aide!

Elle me considéra avec étonnement, sourit, et prit une allure dégagée
qui ne lui était pas ordinaire.

--Il faut appeler Agathe, dit-elle, car il est grand temps de retourner
au Cap. Je me suis bien attardée chez vous, chère madame.

Ces mots «chère madame» semblaient effacer tout ce qui s'était passé
entre nous. Agathe arriva en sueur, et la robe un peu salie; elle avait
dû s'asseoir par terre.

--Oh! que je vous gronde, dit Mme de Létang, se met-on dans des états
pareils quand on est en visite!

Nous brusquâmes les adieux qui furent cérémonieux, et je les fis
accompagner par des lanterniers jusqu'au Cap, car la nuit était fort
sombre. A leur départ je restai quelque temps seule dans la galerie,
étendue sur un sofa, gênée, amusée, troublée par le souvenir de Mme de
Létang dont l'image la plus intime me poursuivait avec insistance.

Quand j'allai me coucher, Antoinette était dans sa chambre occupée à
écrire. Aussitôt qu'elle m'a vu entrer, elle a mis brusquement la main
sur son papier et a essayé de le faire disparaître sous un livre.

--Voyons, mon enfant, lui ai-je dit, pourquoi ces cachotteries?
montrez-moi ce que vous écriviez.

Après de longues hésitations et toute rougissante, elle m'a tendu une
lettre singulière qui commençait par ces mots: «Mon ami bien aimé.»

--C'est Agathe, madame, a-t-elle expliqué, qui a inventé ce jeu. Je suis
la fiancée, elle est le prétendu, et nous nous écrivons l'un à l'autre,
pour rire!

--Voilà un jeu, dis-je, tout à fait contraire aux bienséances, et je
vous prie, ma chère enfant, de le laisser à l'avenir à votre amie.
Qu'elle s'écrive et se réponde elle-même, autant qu'il lui plaira. Pour
vous, je vous défends un pareil amusement.

J'étais fort contrariée, et il me venait des soupçons qu'il m'était
difficile d'écarter. Au risque d'instruire la jeune imagination
d'Antoinette, je ne pus me défendre de lui demander l'emploi de sa
journée.

--Qu'avez-vous fait avec Agathe?

--Oh! madame, figurez-vous qu'elle a absolument changé d'idée; l'autre
jour elle ne pouvait pas sentir M. de Montouroy, et maintenant elle lui
embrasserait ses chaussures. Elle me dit que je devrais l'épouser.

--Et naturellement vous avez écouté votre amie, comme toujours, fis-je
vivement pour l'éprouver.

--Oh! madame, vous savez combien je déteste cet homme-là. Je n'ai pas
changé de sentiment. J'ai dit à Agathe qu'elle pouvait le garder pour
elle, s'il lui plaisait tant; mais elle ne cessait de me vanter ses
qualités comme si elle eût répété une leçon de sa maman.

--Voilà qui est extraordinaire! m'écriai-je, puis la prenant dans mes
bras et l'embrassant de toute ma force: Mon enfant, ma chère enfant, lui
disais-je, je vous prie, ne me cachez rien et aimez-moi un peu. Si vous
saviez comme je vous aime moi-même et quel malheur ce serait pour moi de
vous quitter. Je n'ai que vous au monde.

Elle avait, tandis que je l'étreignais, des yeux étonnés, puis
indifférents; elle est si neuve, si ignorante de la vie, me disais-je
d'abord, elle ne peut deviner toutes les exigences de l'amitié! et
pourtant cette froideur me devint infiniment douloureuse. Tout à coup
j'eus honte de moi-même, je m'en voulus d'étreindre ce petit corps frais
et intact, avec ces mains encore souillées d'attouchements bêtes et
inutiles. Et je la quittai en pleurant, blessée de la trouver si
insensible.

Je souffrais à cause d'elle et elle ne le savait même pas! A un amant
impitoyable, j'aurais du moins l'ivresse d'avouer mon sacrifice. Elle ne
pouvait me comprendre.

Zinga me rejoignit au moment où j'allais m'étendre sur mon lit.

--_Maîtress, pa veni, pimigno Létang._ (Maîtresse, c'est inutile que je
vienne, puisque tu aimes mieux la Létang.)

Je ne lui ai pas répondu, mais je crains d'irriter sa jalousie. Je
tenais cette misérable par les caresses. Ah! comme j'ai été dupe
aujourd'hui, et dans quel piège grossier suis-je tombée!

Oui je le vois à bien à présent: malgré ce que Mme de Létang m'a conté
sur Montouroy, elle l'aime toujours; persuadée qu'Antoinette est riche,
elle espère me détacher de mon enfant et la décider à se réfugier chez
elle, pour la marier à cet homme qui, d'après ce qu'elle m'a laissé
entendre, ne cherche que l'argent. Elle pense que ce mariage lui donnera
un nouvel ascendant sur Montouroy et lui rendra son amour. Quant à
Antoinette, elle la sacrifie sans remords, avec sa fortune.

Dire que j'ai pu me fier à cette femme et que j'avais songé un instant,
à unir Antoinette à ce gredin!

Ah! que cette journée est affligeante. Il me semble que j'ai perdu
considération, honneur, et que ma chère Antoinette n'est plus à moi.
Elle paraissait, l'autre soir, m'être si attachée! Agathe lui a-t-elle
dit du mal de moi? Je tremble que Zinga ne lui raconte la mort de Mme
Lafon.

Canaille! si tu en avais l'audace, je te tuerais!

Mais non, Antoinette n'a que l'indifférence de son âge. Je dois la
surveiller davantage, l'amuser, lui donner mille plaisirs. Il faudra
bien qu'elle m'aime.

Surtout j'aurai l'oeil sur mes ennemis.

       *       *       *       *       *

Par une soirée étouffante, nous étions tous réunis dans le salon des
jalaps: Mme de Létang, Agathe auprès d'Antoinette, Mme Du Plantier, le
docteur Chiron, l'abbé de La Pouyade et moi. De la galerie vitrée dont
les volets viennent d'être retirés, nous pouvons découvrir la mer que le
ciel, couvert de lourds nuages, a subitement assombrie et qui nous
étreint de la menace infinie et obscure de ses vagues. Elles sont
confondues en une montagne mouvante qui s'avance lentement vers nous,
qui brille ici de l'éclat dur d'un métal en fusion, et là-bas, jusqu'à
l'horizon, se creuse, plonge en une profonde vallée de ténèbres. Au
large, dans l'immensité, un lac glauque, lumineux et tranquille semble
dormir.

--Regardez donc, ma chère amie, dit Mme Du Plantier, cette admirable
clarté d'émeraudes. Cela me rappelle la jupe que je portais au bal du
gouverneur. Vous la voyez, ma chère, cette toilette qui m'avait été
envoyée de Paris?... le bas de la robe en crêpe blanc, la jupe vert
d'eau, couverte de crêpe rayé en paillon d'argent. La couturière de la
reine l'avait faite pour la comtesse de Chimay qui l'avait trouvée trop
chère, et comme j'ai absolument sa taille, c'est à peine s'il y avait eu
besoin de quelques retouches.

Mme Du Plantier parle en se rengorgeant avec un jeu bien amusant de
mentons, dont les uns ont l'air de crever, tandis que d'autres en
dessus ou en dessous naissent et grandissent.

--Ma toute belle, lui dis-je, au prochain bal du gouverneur, vous
devriez vous déguiser en paon. Cela vous irait à ravir.

--Vous croyez? a-t-elle répondu, sans comprendre.

Antoinette regardait à une fenêtre; elle avait le haut du corps un peu
penché, et ses hanches s'arrondissaient gracieusement dans l'embrasure;
cette petite sèche, maigriotte d'Agathe s'est approchée, lui a claqué
puis pincé la fesse, tandis qu'Antoinette se retournait vers elle,
souriant, se défendant, rougissant.

--Oh! maman, viens donc voir, Antoinette qui n'a rien sous ses jupes.
Moi aussi, je ne mettrai plus de chemise. Ce sera plus frais.

Mais Mme de Létang s'abandonnait toute à une contemplation qui semblait
être pour elle des plus agréables, à en juger par le mouvement de ses
narines, son sourire enivré, le vague de son regard. Elle considérait
les cacaoyers du jardin, dont les fleurs fines et abondantes formaient
sur le lisse feuillage comme une neige légère; puis, se tournant de
l'autre côté de la galerie, elle respirait les odeurs de jasmin qui
montaient des plantations. Je la contemplais: plus mince encore que sa
fille, avec des yeux énormes aux paupières en deuil, elle semble ruinée
par la passion. Son confident ordinaire, l'abbé de la Pouyade, jeune et
vieilli, tout en aspirant par une paille sa raisinade, ramène à chaque
instant sur sa culotte les longues basques de son habit, comme pour
cacher les merveilleuses jarretières en or ciselé, ornées de rubis qu'on
lui voit porter depuis quelques jours, et qu'on prétend être un cadeau
d'une pénitente. Derrière nous, à l'oreille de l'abbé qui ne l'écoute
pas, le docteur Chiron parle sans trêve, chassant, de pli en pli, dans
son gilet aux broderies ternies et à la soie tachée, le tabac qu'il
laisse fuir entre ses doigts, en se chargeant le nez.

Nous avions les nerfs un peu irrités par l'approche de l'orage et
l'odeur entêtante qui montait du jardin; Mme de Létang caressait les
cheveux de sa fille qui, serrée contre Antoinette, se livrait à des jeux
de mains si inconvenants que je me disposais à intervenir et à rappeler
une mère à cette vigilance qui est le premier de ses devoirs. Soudain,
derrière l'habitation, un cri s'éleva, perçant, exhalant quelque extrême
douleur, et nous fit tous tressaillir.

Ce cri, suivi de beaucoup d'autres, nous annonçait qu'on châtiait
quelque jeune esclave. La voix qui le poussait et qui était évidemment
une voix de petite fille, lançait une sorte de bêlement si bizarre
qu'Agathe de Létang, qui n'a pas l'âme bien pitoyable, surprise et
amusée, éclata de rire. Pour une fois et sans raison, ainsi qu'il arrive
toujours, Mme de Létang, abandonnant tout à coup cette indulgence
maternelle, dangereuse d'ordinaire, mais ici bien excusable, souffleta
par deux fois Agathe, et comme la pauvre enfant, les yeux en larmes et
rouge de honte, se levait pour quitter le salon et pleurer à son aise:

--Prenez exemple sur votre jeune amie, lui dit sa mère, je suis sûre
qu'elle a horreur de votre cruauté.

--Oh! répliqua Antoinette, j'admets qu'on frappe les vieux esclaves,
mais cela me révolte qu'on maltraite les tout petits.

--Je croyais, ma chère amie, me dit Mme Du Plantier, que, chez vous, on
ne châtiait plus les esclaves?

--Ma toute, belle, fis-je à cette remarque obligeante, je ne vais pas
soigner vos victimes, permettez-moi donc d'être seule à m'occuper des
miennes; je suffis sans effort à cette tâche, d'autant mieux que je ne
les aime pas assez pour me donner la peine, comme vous, de les envoyer
en paradis.

Mme Du Plantier avait eu dernièrement des ennuis pour avoir tué, ou du
moins contribué par un supplice horrible à faire mourir l'un de ses
nègres: tout le monde s'accorde à dire que, sans sa liaison avec le
gouverneur, elle aurait subi une condamnation. Cependant, c'est à peine
si ma répartie la blessa: elle est grasse, elle aime son repos, et
laisse passer les impertinences sans y répondre. Elle se contenta de
hausser légèrement les épaules, de baisser les yeux d'une façon
innocente, et de battre l'air plus vivement de son éventail.

--Ces cris sont insupportables! fit à demi-voix l'abbé de la Pouyade.

--Croyez bien, monsieur l'abbé, lui dis-je, que je ne suis point la
cause de cette barbarie; j'ai rarement ordonné un châtiment, cela me
répugne; j'abandonne d'ailleurs tout le soin de ma propriété à mon
commandeur.

--Un mulâtre, n'est-ce pas? demanda le docteur Chiron.

--Oui, c'est un homme instruit, fort honnête. On dit même que son père
était un riche négociant.

--Le père d'Obalukun?

--Qu'est cela, Obalukun?

--Mais votre commandeur!

--Il s'appelle Joseph Figeroux-Larougerie.

--Pour vous, madame, mais les noirs l'appellent Obalukun. Figeroux a
pris le nom de son ancien maître, un négociant de Bordeaux. Son père a
été domestique en France.

--Vous le connaissez donc bien?

--Trop, madame... Oui! Et puisque l'occasion s'en présente, permettez à
votre vieux docteur d'être sincère: vous avez, dans cette plantation,
des êtres que je tiens à vous signaler comme les plus dangereux, non
seulement pour vous, mais pour la colonie.

--Il est bien certain que Mme Gourgueil est trop bonne, dit Mme Du
Plantier d'un ton aigre.

--Trop confiante, ajouta Mme de Létang. Cependant je crois volontiers
que le docteur exagère.

--Et en quoi donc, madame, je vous le demande? La plantation des Ingas
est éloignée de la ville. Quelle défense auriez-vous contre vos
esclaves, s'il leur prenait fantaisie de se révolter?

--Pourquoi se révolteraient-ils, mon Dieu! observa l'abbé. Ne sont-ils
pas heureux ici?

--Heureux, dit le docteur en souriant, permettez-moi d'en douter; la
petite voix que nous entendons encore maintenant, et qui a fait rire
Mlle Agathe tout à l'heure, ne chanterait pas sur ce ton-là, si elle
éprouvait réellement de la félicité.

--Mais il faut bien battre les noirs de temps à autre, pour leur
décrasser la peau! D'ailleurs, je voudrais savoir qui ne les bat pas à
Saint-Domingue!

--C'est que justement ils sont peut-être fatigués d'être battus.

--Voilà le docteur parti sur sa corvette favorite, l'expédition n'est
pas près d'être terminée!

--Ah! plût au Ciel!...

--Le docteur invoque le Ciel auquel il ne croit pas, observa l'abbé.

--Il faut bien parler votre langue, monsieur. Tout ce que je voulais
dire, c'est que je désire vivement que mes soucis soient vains et mes
paroles insensées.

--Alors vous pensez, dit Mme de Létang, qu'une révolte au Cap serait
possible?

--Non seulement je la crois possible, mais inévitable.

--Vous avez trop lu Diodore, mon cher docteur, dit l'abbé qui cessa
enfin de siroter sa raisinade. Seulement nous ne sommes pas à Syracuse,
mais au Cap, colonie française. Nous ne sommes pas païens, mais
chrétiens. Ne confondons pas des époques qui n'ont aucun trait commun.
Vous ne pouvez comparer en effet aux infortunés esclaves du
paganisme--plus malheureux, plus maltraités que des bêtes
domestiques,--des êtres qui reçoivent le baptême et les autres
sacrements, qui peuvent participer aux joies et obtenir les consolations
de tous les chrétiens et qui, s'ils font le bien, jouiront avec nous du
bonheur éternel. Ce sont nos égaux après tout. Que nous leur enseignions
parfois la vertu et la civilisation avec quelque rudesse, je ne le nie
point: nous ne sommes pas parfaits, ni eux non plus. Nous sommes des
hommes.

--Puisque vous n'êtes que des hommes, il fallait agir en hommes. Vous
pouviez être bons avec les noirs si vous en aviez le désir, mais vous
deviez vous garder de leur attribuer des droits que vous étiez décidés à
ne jamais reconnaître.

L'abbé eut un mouvement d'indignation.

--Comment, à ne jamais reconnaître? Est-ce que Mme de Létang n'a pas un
hospice pour ses femmes malades? je l'ai visité, moi qui vous parle,
j'en ai admiré la propreté, l'excellente disposition; j'ai loué la
prévoyance délicate qui avait si bien secondé l'architecte. D'autres
hospices vont se construire.

--Ah! fit Mme de Létang avec ennui, car elle tient à garder le monopole
de son originalité.

--Oui, une jeune Anglaise mariée à un Français a le dessein de vous
imiter... Oh! je sens que la religion fait de grands progrès. C'est
incontestable. Ainsi on ne voit plus à Saint-Domingue les atroces
exécutions dont j'ai été témoin dans mon enfance; les moeurs
s'adoucissent.

--Dites que les nerfs s'affaiblissent, ce sera plus vrai. On est aussi
cruel, on l'est même plus qu'autrefois. Seulement on tient à proclamer
son bon coeur, sa charité, son humanité. De la sorte on peut tout se
permettre. Vos âmes vous paraissent si belles, mesdames, quand vous les
regardez, que vous n'avez plus souvenir de ce qu'ont fait vos mains, ces
inconscientes!

--Docteur, je vous prie, m'écriai-je, cessez cet entretien; vous blessez
ces dames.

--De grâce, ma bonne, laissez-le divaguer à son aise, il nous
divertirait.

Le docteur s'était levé, la face légèrement congestionnée; il s'approcha
de la fenêtre pour respirer un peu d'air, mais l'atmosphère était
toujours étouffante; alors il s'éventa, et ses cheveux blancs, qu'il
porte arrangés en perruque, s'agitèrent autour de son front et lui
firent comme une auréole burlesque. Après s'être promené quelques
minutes silencieusement, les mains croisées sur son ventre qui formait,
sous l'habit serré, de larges bourrelets de chair, il demanda, à
brûle-pourpoint:

--Enfin, madame Du Plantier, avez-vous envie de recevoir des coups de
fouet?

--Seigneur mon Dieu!

--Et vous, mademoiselle Antoinette, vous plairait-il d'éventer une
négresse, accroupie à ses côtés?

--En vérité, dit Mme du Plantier, je crois que le docteur est devenu
fou.

--Non, mesdames, je ne suis pas devenu fou. Je dis des choses très
sensées au contraire. Vous avez eu les beaux rôles assez longtemps.
Puisque vous avez proclamé l'égalité de tous les hommes, il est logique
que vos noirs jugent bon à présent de prendre votre place et de vous
donner la leur.

A ces paroles, les dames et l'abbé se regardèrent en riant et en
secouant la tête.

--Je ne vois pas, fis-je, quel rapport tout cela peut avoir avec mon
commandeur.

--Je vous parlerai de cet homme plus tard, répliqua le docteur: quand
nous serons seuls.

--Docteur, vous manquez de respect à M. l'abbé, à ces dames et à
moi-même. Nous sommes ici entre amis.

--Raison de plus pour ne rien dire!

--Antoinette va sortir, si vous l'exigez.

--C'est inutile. Plus tard vous saurez quel est l'homme et aussi quelle
est la femme en qui vous avez mis votre confiance.

--Cette pauvre Zinga! s'écria Antoinette.

--Justement, mademoiselle, cette pauvre Zinga.

--Vous allez encore l'accuser, vous! je ne vous aimerai plus.

--Tant pis. On n'est pas toujours récompensé du bien que l'on peut
faire. On se résigne.

--Enfin, docteur, on n'accuse pas sans raison. Vous ne pouvez plus vous
taire!

--Ce que j'ai à vous dire ne regarde que vous. Je puis cependant vous
citer un trait de vos fidèles serviteurs. Connaissez-vous Samuel Goring?

--Oui, dit l'abbé, et bien qu'il ne pratique pas notre religion, c'est
un excellent homme.

--C'est un quaker, dit dédaigneusement Mme Du Plantier, tandis
qu'Antoinette et Agathe, qui avait essuyé ses larmes, répétaient en
riant: «Couacre! Couacre!»

--Attendez un peu avant de le juger, continua le docteur. Samuel Goring,
sous prétexte de soigner les noirs malades, d'instruire les enfants,
d'annoncer à tous l'Evangile, leur prêche la révolte contre leurs
maîtres.

Ce fut un cri d'indignation.

--Mais c'est un maître lui aussi! Qu'aurait-il à gagner à une révolte?

--Peut-être, continua le docteur, son orgueil se flatte-t-il de
l'apaiser et de la dominer. Peut-être n'écoute-t-il que sa haine de
pauvre contre votre luxe, son animosité hautaine contre vos plaisirs!

--Et que peut avoir de commun Samuel Goring avec Joseph Figeroux?

--Ce sont deux amis, et ce qui suffirait à les rendre suspects, deux
amis secrets. Ma profession exige que je sorte souvent la nuit. Samuel
Goring a une chambre dans une maison qui se trouve tout près de la
mienne. Combien de fois Figeroux s'est attardé à causer devant la porte
du prédicateur évangélique!... Sitôt qu'ils m'entendaient sortir, ils
rentraient dans l'habitation, mais j'avais eu le temps de les voir.

--Figeroux, dis-je, est pourtant d'une sévérité cruelle; souvent j'ai dû
intervenir pour l'empêcher d'appliquer avec tant de rigueur les
châtiments. Il me répondait que je n'avais pas assez l'habitude de
commander à des noirs pour connaître les moyens de les dompter et de les
forcer au travail: «Si je ne puis à mon gré diriger la plantation,
ajoutait-il, je préfère qu'un autre que moi en prenne le soin.» Sont-ce
les paroles d'un homme qui prépare une révolution?

--Le misérable est adroit et cache bien son jeu. Mais croyez que s'il
est cruel pour les noirs, ce qui n'aurait rien d'étonnant, il ne le
laisse point paraître. Toutes les punitions, tous les supplices plutôt
qu'ils peuvent subir, sont commandés par vous!

--Grand Dieu!

--Il le dit et on le croit. C'est votre Zinga qui est chargée de porter
vos prétendus ordres de torture. Il lui a bien fait la leçon.

--Comment ose-t-elle après toutes ses démonstrations d'amitié!...

--Ah! vous comprenez que pour elle, Figeroux passe avant Mme Gourgueil.

--Serait-elle donc?...

--Ce qu'elle est, je ne saurais vous le dire. Les uns prétendent qu'elle
est sa fille, et les autres sa maîtresse. Les uns et les autres ont
peut-être raison.

--Docteur, s'écria Mme Du Plantier, il y a des jeunes filles ici!

--Si elles ne pèchent jamais que par les oreilles, madame, il n'y aura
pas grand mal.

--Cet homme est d'une inconvenance! fit à demi-voix Mme Du Plantier à
Mme de Létang dont les yeux erraient toujours sur le jardin, et qui
semblait ne pas se soucier de la conversation. Pour moi les révélations
du docteur m'avaient causé un trouble que je ne parvenais pas à cacher à
mon entourage. J'éprouvais surtout un désir violent de voir Zinga, comme
si le visage de cette fille pouvait m'apprendre sa trahison ou son
innocence. J'aurais voulu ne pas croire le docteur.

Afin d'avoir un prétexte pour la faire venir:

--Zinga, appelai-je, en entr'ouvrant le salon, apportez des raisinades.

Je pensais qu'elle était assise devant la porte. Mais je n'eus pas de
réponse. J'allais voir où elle se trouvait, lorsqu'un nouveau visiteur
entra, et que nous n'attendions point, certes! le révérend Samuel
Goring.

C'est un petit homme bossu, avec une énorme tête à jaunisse dont le
menton semble être toujours tiré, allongé par des mains invisibles. Ses
yeux vairons sont inquiets, troubles, de la couleur d'une eau saumâtre;
défiants, tournés de côté, en yeux de lapin, comme s'ils craignaient que
quelque chose ne vînt déranger la bosse de leur propriétaire; ou bien
enfoncés sous les poils roux épars qui lui tiennent lieu de sourcils,
comme s'ils ne voulaient voir le monde que de loin, en contempteurs. Les
jeunes filles aiment entendre prêcher le révérend, car, à la fin de ses
sermons, il a une manière de poser à l'extase, en levant le front vers
le ciel et en laissant la bouche toute grande ouverte à la manne divine,
qui est impayable. En ces moments-là, le manteau dont il est enveloppé
même par les plus grandes chaleurs, glisse le long de son dos contrefait
et emporte son chapeau à larges bords. Aussitôt Agathe, Antoinette,
toutes, nous nous précipitons pour le lui ramasser. Quand c'est une
jeune fille qui arrive la première, il lui donne une tape sur la joue,
et pousse au fond de lui-même un grognement sourd, mais où l'on devine
de la reconnaissance; quand c'est une de ces dames ou moi, du bout des
dents et avec une rage contenue, il se contente de dire: «Je n'avais pas
besoin de vous». Et il continue à prêcher d'une voix tour à tour
grinçante et geignarde.

Vraiment il faut avoir, comme le docteur Chiron, cette manie de
découvrir partout des choses extraordinaires, et de ne rien juger comme
le commun des mortels, pour voir dans ce pantin un homme dangereux.

Loin d'avoir peur de lui, et d'ajouter foi aux médisances, nous avons
tous pris un air de fête à son apparition. Mme Du Plantier s'est
épanouie davantage; Agathe a oublié les soufflets de sa mère; l'abbé,
qui somnolait un peu, s'est complètement réveillé, et Mme de Létang qui
rêvait, a bien voulu abaisser sur Goring son regard voluptueux. Jusqu'à
la petite négresse qu'on battait au loin, qui a cessé ses cris
subitement, comme si elle en avait senti tout à coup l'inconvenance.

--Bonjour, mon révérend, bonjour, faisait-on à Goring qui ne desserrait
pas les lèvres et n'eut même pas pour ces dames une inclination de tête.

L'abbé s'avança au-devant de Goring avec une politesse souriante:

--Mon cher rival en Jésus-Christ, commença-t-il...

Mais, voyant que le prédicateur semblait médiocrement touché de ses
avances:

--Nous travaillons l'un et l'autre pour le ciel, ajouta-t-il, dans deux
voies parallèles: je cherche à purifier les blancs...

--Et le révérend voudrait bien faire blanchir les noirs, ajouta le
docteur en haussant les épaules, et en se dirigeant vers la porte.
J'essayai vainement de le retenir.

--Je vois, dit-il, qu'il faut unir le temple à la sacristie. Si cela
vous amuse d'être la passerelle, madame, grand bien vous fasse!

--Allons, docteur, m'écriai-je, sans prendre garde à ses paroles, vous
ne partez pas... Enfin, quand vous reverra-t-on?

--Quand vous serez malade, madame, bien malade!

Et il descendit l'escalier de la galerie avec le bruit et la rapidité
d'une avalanche.

Samuel Goring détourna vers lui son regard inquiet, craignant que son
départ ne fût qu'une fausse sortie; puis, les yeux baissés, d'une voix
criarde qui avait le son d'une clef rouillée dans une vieille serrure:

--Je vous apporte, mes soeurs, une nouvelle bien réjouissante. La
société des Amis des Noirs vient d'achever sa grande oeuvre.
L'Assemblée nationale s'est rendue aux conseils de la raison et de la
vertu. Elle est, m'écrit-on de France, sur le point de promulguer ce
décret attendu depuis si longtemps, qui doit assurer à nos frères de
couleur la liberté et les droits politiques. Enfin la nature fait
entendre sa voix!

--M. Goring, dit avec malice Mme de Létang, défend les noirs avec tant
d'éloquence que je le soupçonne fort d'avoir donné son coeur à l'une
de ces belles dames d'ébène, dont les lèvres ont des baisers, m'a-t-on
dit, paradisiaques.

--Il ne s'agit point de voluptés criminelles, s'écria Goring, mais des
vertus de nos frères. Eux seuls sont animés de ces grands principes de
justice que la nature inspire. Et je vous le déclare: je serais plus
fier d'avoir pour épouse une chaste mulâtresse, que l'une de ces femmes
blanches dont les paroles ne sont que des mensonges, et les moindres
gestes un hommage au vice et à l'impudeur.

--Bravo! s'écria Mme Du Plantier.

--Le révérend, vous le savez, ajouta Mme de Létang, ne nous gâte point
de confitures. Mais j'aime cette sévérité, moi! Ça m'aiguillonne.

--Je ne parle pas pour faire plaisir, mais pour enseigner la vérité.

--Cette fois pourtant, observa l'abbé, j'ai peur que vous ne vous
abusiez. J'ai entendu parler aussi, moi, du décret prochain de
l'Assemblée nationale, ce ne sera sans doute pas celui que vous
attendez. On a l'intention, paraît-il, de laisser aux colons de couleur
qui sont libres, les droits de citoyens actifs, mais sous la réserve que
les assemblées particulières des colonies fixeront elles-mêmes les
conditions d'éligibilité. Or...

--Or, comme ces assemblées sont composées d'aristocrates...

--De blancs!...

--Vous espérez que jamais elles n'accorderont les droits demandés?

--J'en ai peur.

--Alors nous nous passerons des assemblées coloniales. Il nous suffira
que la nation se soit prononcée pour nous.

--Mais les assemblées coloniales sont aussi la nation!

--Non, elles n'en représentent que la pourriture! Mais en vain
s'opposent-elles aux revendications sacrées d'un peuple malheureux.
J'irai, dans chaque plantation, dans chaque case, s'il le faut, dire à
tous les esclaves, aux vieillards vénérables comme aux enfants
innocents, que la nation désire leur liberté.

--Faites-le, si cela vous amuse, mon révérend, répliqua Mme du Plantier.
Seulement attendez que les travaux des plantations soient finis. Nos
esclaves sont trop occupés à présent. Une telle nouvelle leur causerait
une émotion violente, les détournerait de leur labeur et pourrait nuire
à la colonie.

--Ce qui nuit à la colonie, c'est l'ignorance et le servage dans
lesquels on force à vivre des êtres sensibles, faits à l'image de Dieu.
On a trop tardé à leur apprendre ce qu'ils étaient!

--Et s'ils allaient ne plus vouloir nous servir? dit Mme de Létang.

--Ma bonne, répliquai-je, il faudrait nous soumettre et les laisser
partir. N'usons jamais de la contrainte. Elle ne produit que des fruits
sans saveur. Pour ma part je suis toute prête à me servir moi-même, à
user de mes mains, à faire la cuisine et le ménage, si cela est
nécessaire. Ma mère, qui était une fervente de Rousseau, m'a enseigné
tous les métiers. Si vous goûtiez de mes soufflés à la maréchale, vous
deviendriez gourmande.

A ce moment j'entendis comme un écroulement dans l'escalier qui
conduisait à l'office. Je sortis vivement. Le couloir était plein
d'assiettes et de verres brisés. L'auteur de ce bel exploit devait être
Cochonnette, la fille de cuisine: elle avait glissé, selon son habitude,
et laissé toute la vaisselle s'échapper de ses mains.

--Vilaine mazette! m'écriai-je, je vais te frotter le cul d'une
pimentade qui t'apprendra bien, à l'avenir, à être solide sur tes
jambes!

Et saisissant un balai de lianes, je courus après elle; mais l'avisée,
qui avait sans doute entendu mes menaces, s'était si bien cachée que je
ne parvins pas à la découvrir. Alors je songeai à Zinga dont l'absence
inexplicable pouvait causer dans le domestique plus d'un désordre, car
elle sait se faire craindre et obéir, et je me mis à la chercher dans la
maison.

Comme j'errais partout, fort en colère de ne point la rencontrer, un
bruit s'éleva de la chambre d'Antoinette. J'y entre aussitôt et ma
surprise n'est pas légère de voir un homme qui enjambe la fenêtre. Je
m'approche. Il courait à toutes jambes à travers la plantation. Bientôt
il disparut derrière les bananiers du jardin. C'était un blanc, habillé
à la mode française, et qui m'a semblé fort bien fait et élégant.

Pourquoi s'introduire ici? Dans quelle malhonnête intention?

Je m'adressais cette demande lorsque, tournant la tête, j'ai aperçu
Zinga qui, sur la pointe du pied, tout doucement, essayait de se couler
le long du lit et de se glisser hors de la chambre sans se laisser voir.
Sa mise, d'ordinaire très simple, parfois même malpropre, était cette
fois d'un soin et d'un apprêté extrêmes; elle avait une chemise de soie
à rubans, une jupe de mousseline sur une candale rayée, et elle portait
aux mains des bracelets de rassade. A mon entrée dans la chambre, elle
devait être couchée; comme mon regard s'était tourné d'abord du côté
opposé au lit, elle espérait peut-être se dérober.

Lorsqu'elle se vit découverte, elle s'adossa au lit et, d'un air
honteux, se protégea la figure de ses mains, mais entre ses doigts je la
voyais rire. Sa gaîté insultante me donna l'idée de la frapper.

--Pourquoi es-tu ici? que faisait cet homme? m'écriai-je en écartant ses
mains et en la souffletant.

Tout de suite son air narquois disparut; et ses yeux se remplirent de
larmes.

--_Maîtress!_ fit-elle d'une voix étouffée, avec un gémissement.

--Tu te moques de moi! lui dis-je, mais je vais te vendre, et sans
tarder.

Elle se redressa fièrement et, me regardant en face, d'une voix assurée:

--_Maîtress, mô libre!_

--Et que m'importe, lui criai-je, que tu sois libre! Tu serais la femme
du gouverneur, espèce de racoleuse d'hommes, traînée de boue, que je te
fouetterais comme une bozale[2].

  [2] Négresse nouvellement débarquée d'Afrique et, par suite, inexperte
  et sauvage.

Et du balai de lianes que j'avais emporté pour châtier Cochonnette, je
lui cinglai les jambes. Elle poussa un rugissement terrible, plus
honteuse que blessée; puis, au milieu de sanglots, elle criait:

--_Parler, mô, di tout ké fi, mame Lafon ki fi mouri!_ (Je parlerai moi,
je dirai tout ce que tu as fait, oui, que tu as fait mourir Mme Lafon.)

La gueuse! elle a prononcé le nom de Mme Lafon! elle m'a accusée; et
elle hurlait si fort que du salon des jalaps, mes hôtes pouvaient
l'entendre!

Je courus après elle, je la ramenai dans la chambre.

--Tais-toi, fis-je. Je te pardonne! mais je veux que tu te taises,
entends-tu!

Elle me regarda au milieu de ses larmes, avec un mauvais rire qui me fit
croire que tout ce chagrin n'était qu'une comédie, puis elle partit
sans prononcer un mot. Au même instant, j'aperçus Antoinette, qui, me
voyant chez elle, parut très surprise et devint toute rouge.

--Qu'avez-vous, mon enfant? lui dis-je et en la serrant contre moi, je
sentais son coeur battre très vivement.

Elle eut un coup d'oeil vers le lit défait et vers le jardin, et elle
arrêta sur moi un regard plein d'anxiété.

--Enfin, que se passe-t-il ici? repris-je. Que signifie cet air étonné?
Pourquoi avez-vous quitté le salon? Quel est ce mystère? Voulez-vous me
parler, Antoinette?

Comme elle demeurait la tête basse, sans ouvrir la bouche:

--Je remplace votre mère, Antoinette, rappelez-vous ce que vous me
devez. Je vous ordonne de me répondre, et tout de suite.

Mais elle ne m'obéit pas davantage. Elle était moins troublée que
moi-même; je ne le lui laissai pas voir; je fermai les volets de la
fenêtre avec une clef, comme lorsque nous allions en promenade, puis je
la laissai dans sa chambre, après avoir poussé le verrou extérieur de
la porte.

--Si vous vous décidez à parler, mademoiselle, vous m'appellerez, lui
criai-je du vestibule. En attendant, bonne soirée! On vous apportera
votre souper ici.

Je l'entendis sangloter, et pourtant j'eus le courage de m'arracher à
cette porte derrière laquelle ma chérie se lamentait; alors, il est
vrai, je sentais je ne sais quelle haine contre elle. Il m'avait même
fallu me retenir pour ne pas la battre comme j'aurais battu une enfant;
et j'étais presque heureuse d'avoir pu, sans la frapper, lui faire mal.
Ce secret qu'elle garde pour elle seule m'irrite comme un affront.
Hélas! à peine commençais-je à sentir les joies d'une affection réelle,
et déjà elle échappe à mon désir! Mon Dieu! quand je songe que c'est
près de cette enfant que j'espérais trouver le pardon et l'oubli du
passé. Pourquoi ne l'avez-vous pas voulu, Seigneur!

Au milieu de ma rage, et par une sorte d'instinct irréfléchi, je me suis
dirigée vers le salon des jalaps, comme si mes hôtes, dans une
inquiétude si cruelle, ne devaient pas m'être indifférents!

L'orage, menaçant tout à l'heure, venait d'éclater. Les coups de
tonnerre se succédaient, sourds, lointains, ou, par des explosions
soudaines, répétées par mille échos, harcelaient l'oreille et
terrifiaient comme un fléau imminent, prêt à vous anéantir. Derrière la
maison, les montagnes semblaient se rompre et s'écrouler dans des
craquements, tandis que des fenêtres de la galerie, nous voyions la mer
s'avancer en colonnes noires, hautes et profondes, pareilles à quelque
cordillère mouvante, où les lueurs brusques des éclairs révélaient des
mondes infinis. Elle crevait en torrents d'écume, qui, tels que des
trombes, s'élevaient du rivage et nous semblaient aussi élevés que les
pics les plus inaccessibles. Nous nous croyions perdus et ensevelis
quand déjà elle se retirait vaincue, hurlante et tonnante de colère,
pour accroître encore son effort et renouveler son immense menace.

--Comme à Moïse sur le Sinaï, disait Samuel Goring, les yeux fixés sur
les nuages sombres, c'est aux clartés de la foudre que se révèle à nous
la loi du Seigneur.

Mais personne ne l'écoutait plus. Mme Du Plantier, tournée contre la
muraille, poussait de petits gémissements: Mme de Létang, assise sur le
canapé, se cachait la face de ses mains, tandis qu'Agathe, agenouillée,
appuyait la tête contre les genoux de sa mère comme si elle devait y
trouver abri et sécurité. Seul, l'abbé, les mains croisées derrière le
dos, regardait froidement les palpitations flamboyantes de l'orage, les
déchirures de feu du ciel, les incendies subits qui éclairent l'horizon
et s'éteignent dans un tremblement.

--Mes soeurs, continuait Samuel Goring, écoutez la voix de Dieu!

--Tartuffe! m'écriai-je en haussant les épaules.

Je me souvenais des paroles du docteur et la colère, dont j'étais
pleine, s'étendait à tous. Cependant Zinga passait au dehors, et malgré
la pluie qui s'était mise à tomber par torrents, je courus à elle, je
l'arrêtai; puis, sans me soucier du désespoir qu'elle montrait en voyant
l'eau gâter toute sa fraîche toilette, sans m'occuper moi-même de
l'inondation qui me suffoquait:

--Zinga, dis-je, parle-moi franchement: pourquoi cette homme était-il
dans la chambre d'Antoinette?

--_Pou Figeroux pa wé mo!_ (Pour que Figeroux ne me vît pas!) a-t-elle
répondu simplement. La chambre d'Antoinette se trouve en effet à l'aile
droite de la maison, tandis que celle du mulâtre est tout à fait à
gauche.

--Alors cet homme venait pour toi?

--_Wi! pou mo!_ (Oui, pour moi!)

--C'est bien vrai? Jure-le sur ton talisman.

Mais sans s'occuper de ma demande:

--_Maîtress, moy ye tou di lo!_ (Maîtresse, je t'ai tout dit!)

Elle se secoua comme une perruche trempée sous l'averse qui redoublait,
et rentra dans la maison en courant.

A quoi bon l'interroger encore, puisque je ne puis avoir foi à ses
paroles, malgré toute mon envie de les croire véridiques.

J'ai laissé mes hôtes s'effrayer et se rassurer à la parole du quaker;
j'ai regagné ma chambre, je me suis jetée sur mon lit, et j'ai pleuré.
Zinga n'est pas venue cette nuit; elle savait bien que je l'aurais
chassée. Mais Dieu a eu pitié de moi; il m'a envoyé un rêve de délices:
j'ai vu près de moi la chérie; elle était douce et elle m'aimait.

Seigneur! je vous en supplie, faites qu'elle ne me quitte pas, qu'elle
ne s'éprenne pas d'un homme.--C'est pour son bien! elle serait si
malheureuse!

       *       *       *       *       *

Je m'étais éveillée avec tant de plaisir! Ah! je n'aurais pas prévu la
fin horrible de cette journée!

Quand je me levai, le soleil étincelait sur la mer, et une brise fraîche
m'apportait les odeurs mielleuses et acides du jardin. C'est à peine si
l'orage a laissé de traces autour de la maison tandis qu'à une
demi-lieue, la plantation de M. de Mauduit a beaucoup souffert.

Mes angoisses de la veille s'étaient dissipées à la clarté limpide du
ciel; à peine hors du lit, je courus à la chambre d'Antoinette. Je
voulais lui dire que je lui pardonnais ou, du moins, lui souffler une
excuse qui pût motiver mon pardon. La chère enfant! j'éprouve tant de
peine à lui causer le moindre chagrin! mais je ne puis vaincre l'égoïsme
cruel de mon affection. Ah! si j'étais sûre qu'elle m'aimât, j'aurais de
moins dures exigences.

Par bonheur, Antoinette n'a pas eu trop à pâtir de ma méchanceté. Ces
dames, qui connaissent l'inconstance de mon humeur, excusèrent ma
brusque disparition, l'attribuant aux nerfs ou à l'orage. Profitant
d'une courte accalmie, elles firent demander leurs palanquins et
partirent pour le Cap en même temps que l'abbé. Seule, Agathe de Létang
que le tonnerre épouvante, ne voulut pas s'en aller avec sa mère. Zinga
eut alors l'inspiration, peut-être indiscrète, mais dont je lui sais
gré, d'offrir à la jeune fille le lit d'Antoinette. Agathe accepta.
Elles ne s'attendaient ni l'une ni l'autre à trouver fermée la porte de
mon enfant. Mais Zinga ne s'émut pas de si peu. Elle devina ce qui
s'était passé entre nous; et sans crainte de ma fureur, elle vint,
pendant que je dormais, fouiller mes jupes, en retira la clef et délivra
la prisonnière. On devine si Antoinette en eut du plaisir. A trois elles
ont organisé une petite fête. Agathe, à côté de son amie, n'a plus eu
peur de l'orage; et c'est dans toutes sortes de jeux qu'Antoinette a
fini sa pénitence. Marion, la cuisinière, m'a arrêté dans le vestibule
pour tout me raconter.

Après avoir terminé ses médisances, la négresse a eu un sourire de
fierté comme d'un acte méritoire. Je lui ai montré mon indignation.

--Tu attends une récompense, moucharde, lui dis-je, mais tu devrais
plutôt attendre la rigoise pour tes méchantes dénonciations. Prends
garde une autre fois de baver ton venin sur ta jeune maîtresse. Il en
cuirait à ta peau.

Agathe et Antoinette, lasses d'avoir dansé la veille, reposaient encore.
Un souffle léger, d'un mouvement égal, soulevait leur sein. Agathe
avait la tête à demi-cachée par les cheveux dénoués d'Antoinette; frêle,
presque maigre, elle semblait chercher protection auprès de sa grande
amie dont le bras s'allongeait sur son épaule. Une ombre charmante
couvrait leurs paupières, jouait autour de leurs cils et de leurs
lèvres; elles devaient voir des choses merveilleuses et leur souriaient
en rêve.

A mon pas elles tressaillirent toutes deux, eurent des grimaces et des
attitudes plaisantes, s'étirèrent de compagnie, puis, quand elles furent
éveillées et qu'elles me reconnurent, elles laissèrent voir un léger
effroi. Les joues d'Antoinette s'empourprèrent; Agathe poussa même un
cri.

--Ne vous effrayez pas, mes chéries, fis-je, je ne veux point vous
gronder. J'en veux seulement à Antoinette comme à Agathe de ne pas me
montrer plus de confiance.

C'est tout ce que j'eus le courage de leur dire. Alors, de joie et de
surprise sans doute, car elles s'attendaient à une semonce, elles
partirent d'un éclat de rire. Ce fut délicieux comme un égouttis de
source mêlé à des trilles d'oiseau. Cette gaieté franche, trop ingénue
pour être coupable, acheva de m'enlever mes inquiétudes, et voyant que
je ne me fâchais pas, elles me racontèrent leur soirée, avec une vive
abondance de détails inutiles et gracieux.

--Nous nous sommes bien amusées, allez! madame, Zinga nous a appris à
faire du gâteau galeux... c'est un vilain nom, mais c'est follement bon.
On prend une livre de farine, une demi-livre de beurre et trois oeufs,
mais il faut que l'oeuf soit sans blanc, et puis vous détrempez la
farine avec du lait froid, et puis vous roulez la pâte, et puis... Ah!
je ne me souviens plus, tu sais, toi, Antoinette?

--Mais oui, seulement tu t'es trompée; on prend aussi du fromage fait,
tu ne te rappelles rien!

--Moi, je m'en moque... de la cuisine, seulement je l'aime; si vous
n'aviez pas dormi, madame, on vous en aurait donné à goûter. C'était
adorable!

--Prodigieux, ajoutait Antoinette. Ah! vous avez bien manqué.

--C'est que nous avons dansé, le soir, après le goûter, et de jolies
danses, celles des négresses. Si vous aviez vu les contorsions de Zinga,
on crevait de rire!

--On ne peut rien voir de plus drôle que la calenda!

--Et la chica! Elles se tortillent comme cela; on dirait qu'elles ont la
colique.

--Mais, mes enfants, ai-je observé, ces danses de négresses sont très
inconvenantes; j'avais défendu plus d'une fois à Antoinette de danser
avec nos esclaves; et votre mère, Agathe, a dû vous le défendre
également. Comment avez-vous pu oublier ainsi la modestie qui sied à des
jeunes filles?

--Oh! madame, s'écriait Agathe, je vous assure, ce n'était pas
inconvenant; il n'y avait que des négresses. On ne nous a pas vues; nous
étions les deux seules blanches.

Elles babillaient toujours lorsque le docteur Chiron qui se montre,
partout où il va, plus familier que le parent le plus proche ou l'ami
le plus intime, entra sans se faire annoncer, et comme les enfants, à
demi nues à cause de la chaleur, semblaient fort effarées de cette
visite matinale et cherchaient leurs chemises abandonnées pour se
couvrir, il eut un geste dédaigneux.

--C'est inutile, mesdemoiselles, dit-il après un brusque salut. A force
de voir les maux de l'humanité, je suis devenu insensible à ses grâces.

J'étais indignée de cette rusticité. J'essayai de le lui faire
comprendre.

--Comment, docteur! osez-vous dire...

--C'est la vérité, répliqua-t-il en riant comme s'il ne m'avait pas
entendue. Au vrai, j'exerce bien encore, quelquefois, mais c'est par
habitude et par hygiène. J'ai, pour cet office un des échantillons les
moins attrayants de la race esclave. De la sorte je ne crains pas les
égarements de la passion.

Les enfants éclatèrent de rire presque en même temps. Le docteur leur
jeta un regard de reproche.

--Oui, mesdemoiselles, reprit-il, j'ai beau avoir les cheveux blancs,
sous ma vieille peau le coeur est jeune encore.

--Mais vous disiez tout de suite, observa Agathe, que vous étiez
indifférent à nos grâces.

--Je le voudrais, seulement la nature, par malheur, n'a pas permis...

--Et la Faculté, reprit la malicieuse, a-t-elle permis au moins? c'est
là l'important.

--Allons, taisez-vous, Agathe, m'écriai-je, et vous, docteur, trêve à
ces compliments où vous me semblez à l'aise comme un chat dans une mare
à canards. Dites-moi seulement comme il se fait qu'ayant juré de ne plus
me voir qu'à mon lit de mort, vous vous trouviez sitôt devant moi.

--Mon serment, madame, n'avait rien de sérieux. On ne s'engage pas à
faire le mal. J'étais seulement irrité de voir chez vous un coquin de
l'espèce de Samuel Goring. Mais, si même nous avions été brouillés, je
n'en serais pas moins venu aujourd'hui vous apprendre des événements que
vous ignorez et que vous avez le plus grand intérêt à connaître.

Je le regardai. Son visage avait une expression grave qui m'émut.

--Je suis prête à vous écouter, lui dis-je, curieuse et assez alarmée.

Il me laissa voir qu'il ne tenait point à parler devant les jeunes
filles. Alors nous sortîmes, et évitant les oreilles indiscrètes, nous
traversâmes le jardin pour gagner un petit pavillon qui donne sur la
route du Cap et sur la mer.

Autour de nous, séparés par des canaux miroitant au soleil, s'étendaient
les champs de cannes aux larges ondulations vertes, où les élagueurs,
cachés par les hautes tiges, coupaient les feuilles sèches et mettaient
un frémissement continu. Il s'en élevait une plainte sourde, puis
vibrante, pareille à l'écroulement des vagues sur le sable, mais perdue,
comme le bourdonnement des murmures dans l'air silencieux, la joie et la
splendeur de la lumière. Le cri d'une négritte châtiée, les roulements
de la sucrerie, les bruits du travail, et les gémissements des esclaves
viennent ici se briser entre les montagnes, sont étouffés par les grands
arbres, les plantes et les cultures innombrables qui se pressent sur la
côte et dans la vallée. Les cases disparaissent au milieu du
floconnement des caféiers, sous la neige fine des cacaoyers. Et partout
de grandes feuilles de velours s'étalent, ou se courbent vers nous; les
oranges font plier les branches, et les grappes pendent sous le parasol
des cocolobas. La voix d'un esclave chante:

      _Si Bonguiè di li bon,
    Li divet gagnen so rèzon._

Si le bon Dieu dit que c'est bon, il doit avoir raison.


--Tu fais sagement, pensais-je, pauvre nègre, d'accepter le sort que
t'envoie le bon Dieu, ici il faut être heureux ou bien mourir.

Comme devant la magnificence de cette matinée, j'oubliais tout, et le
passé, et Zinga, et les appréhensions du docteur! Je me rêvais déjà un
paradis de jouissance pour moi et ma chère petite Antoinette. Ah! que
j'allais être promptement désabusée!

J'avais courbé vers le docteur une tige de canne, et je lui en faisais
remarquer la lourdeur.

--La récolte sera belle, cette année, lui dis-je.

--Oui, répliqua-t-il, si vos noirs veulent bien la faire.

--Encore! repris-je en souriant, vous êtes donc incorrigible. On ne peut
causer un instant avec vous sans que vous ne parliez de la révolte
prochaine! Comme si nos plantations n'étaient pas tranquilles! Et qui la
ferait donc, cette révolte!

--Mais, mon Dieu, les blancs d'abord, et vos esclaves ensuite. Il y a de
riches colons, qui voudraient essayer de nouvelles cultures, remplacer
la canne par le tabac; ils n'ont que faire de payer des impôts pour des
esclaves qui leur sont inutiles. Il y a des négociants qui, ayant une
quantité énorme de sucre à vendre, ne seraient point fâchés que l'on
abandonnât et même que l'on ravageât quelques plantations. Cela
renchérirait d'autant leur marchandise. D'autres enfin ont affermé des
boutiques à leurs anciens esclaves et en retireraient plus de profit si
les commerçants noirs n'étaient pas soumis à certaines impositions. Tous
ces gens-là versent, après dîner, des larmes bien sincères sur le sort
des malheureux esclaves. Ils sont de la Société des Amis des Noirs, ils
vont applaudir Samuel Goring et Figeroux qui réclament pour les hommes
de couleur les mêmes droits que pour les blancs. Ils disent que le roi
et l'Assemblée désirent leur liberté. Les noirs ne voient pas tous du
même oeil arriver cet affranchissement de nom qui leur en coûtera
peut-être un autre, moins honorable mais plus réel. Les nègres
commerçants, en effet, sont pour le moment affranchis d'impôts, et, en
dépit des entraves apportées par la loi à leur négoce, comme ils n'ont
rien à payer, ils arrivent à se faire de jolis bénéfices; les esclaves
n'ayant pas légalement le droit de vendre, les maîtres qui leur prêtent
un nom et une boutique, ne sont pas autorisés à rien leur réclamer, et
on leur donne ce qu'on veut. D'un autre côté, les noirs des plantations,
établis dans l'île depuis longtemps, ne se soucient pas d'une liberté
qui va les jeter à la porte de leurs maîtres, et leur enlever
l'assurance qu'ils ont encore de pouvoir chaque jour de leur existence
manger leur manioc et reposer leur corps sous un toit. Chose étrange!
ils se mettent avec ceux des planteurs qui tiennent encore à leurs
champs de cannes, et s'imaginent avec raison que des nègres citoyens se
croiront déshonorés de cultiver autre chose que la politique; ils
s'unissent même aux petits blancs qui ont un commerce, et redoutent que
les marchands noirs, établis par les gros négociants, ne leur fassent
une concurrence ruineuse, dès qu'ils auront le droit de tenir boutique.
Mais soyez assurée que cette union du bon sens ne tiendra pas contre
l'intérêt de quelques grosses fortunes; l'ambition, la vanité de deux ou
trois mulâtres, avides de jouer un rôle ou de venger d'anciennes
injures; la folie enfin de ces nègres bozales, récemment débarqués par
la traite et que vous affectez de considérer comme des êtres
raisonnables. Le mot de liberté à de telles oreilles signifie incendie,
pillage, viol et massacre. L'ivresse que leur versent vos beaux discours
se communiquera aux autres. Tout ce troupeau qui ne craint plus le
fouet, va se précipiter avec délices dans la barbarie.

--Nous l'en empêcherons bien!

--Il sera trop tard, madame. Déjà M. de Larnage n'a plus chez lui que
son commandeur. Tous les noirs de sa plantation se sont enfuis.

--Et où sont-ils?

--Dans les montagnes où, paraît-il, une armée s'organise. Et j'ai
d'autres exemples du même genre à vous citer. Mme Dufourcq vient d'être
assassinée par ses esclaves; ce matin même, j'apprends qu'on a pillé la
maison du gouverneur en l'absence du maître et sous les yeux de
l'intendant, désarmé ou complice.

--Mais ce n'est pas la première fois qu'on voit de pareilles aventures.
Elles sont plus ou moins fréquentes: voilà tout.

--Vous avez trop d'insouciance des événements qui ne se passent pas sous
vos yeux pour pouvoir les juger. Ils ont, à mon sens, une importance
extrême.

Nous étions arrivés au pavillon; après une telle causerie j'hésitais à y
entrer, de crainte de la continuer encore. Je lui demandai d'un ton
assez impertinent:

--Ainsi, c'est pour m'entretenir de votre «politique» que vous êtes venu
me déranger?

--Non, madame, répondit-il. Je n'ai ni le goût des paroles inutiles, ni
celui des actes impossibles. Je ne prétends point empêcher une révolte
qui est inévitable à Saint-Domingue; je veux seulement avertir mes amis
assez tôt pour qu'ils puissent se défendre. Et je venais vous répéter:
veillez à vos serviteurs!

--Ah! vous voulez encore me parler de Zinga, m'écriai-je irritée. Vous
avez dû voir pourtant que vos médisances n'avaient eu, hier, aucun
succès.

--C'est ce qui m'engage à les recommencer aujourd'hui, répartit le
docteur.

Là-dessus il entra dans le pavillon et s'assit lourdement sur un sofa,
renversant la tête sur le dossier, comme pour bien marquer qu'on ne
l'en déposséderait pas malgré lui. On ne peut échapper à cet homme-là!

Je n'en avais pas d'ailleurs l'intention. Un incident, en apparence
négligeable, semblait en effet confirmer les paroles du docteur et
éveillait mon inquiétude. Je venais de voir le révérend Samuel Goring se
glisser dans la plantation; ses yeux obliques et ridicules de lapin
effrayé étaient encore plus soucieux qu'à l'ordinaire, et il détournait
la tête à chaque instant, comme s'il craignait d'être aperçu. Une
négritte, l'ayant vu, s'inclina devant lui. Sans répondre à son salut,
le révérend, un doigt sur la bouche, lui recommanda le silence puis
continua sa route. Il disparut derrière les cacaoyers. Que signifiaient
cette visite matinale et tout ce grand mystère?

Le docteur avait suivi mon regard et il souriait de ma découverte.

--Etes-vous disposée à m'écouter, à présent? demanda-t-il.

Il n'avait pas besoin de ma réponse; j'étais assez attentive; il
commença donc son récit sans prévoir le trouble qu'il allait me causer.

«Un mois environ avant la mort de M. Mettereau, Mme Lafon, sa soeur,
reçut à Bordeaux, où elle vivait, une lettre de Saint-Domingue lui
demandant avec instance de venir s'établir dans l'île. Son frère,
écrivait-on, avait eu de grands malheurs; l'orage avait détruit ses
récoltes; il se trouvait ruiné, malade, mais un peu d'argent, en lui
enlevant de grands soucis, lui rendrait la santé, lui permettrait de
rétablir promptement ses affaires et, placé sur la plantation,
rapporterait de larges bénéfices au prêteur. La lettre, bien que signée
«Mettereau», était écrite par une main étrangère, celle, sans doute,
d'un garde-malade, ou d'un intendant. Mme Lafon avait eu toujours pour
son frère l'amitié la plus vive; depuis longtemps elle avait formé le
projet d'aller le rejoindre. Si elle avait reculé jusque-là son voyage,
c'était à cause de la santé délicate de sa fille, mais comme celle-ci
était alors bien portante, et qu'il s'agissait peut-être de sauver de la
mort un frère qu'elle aimait, elle se décida aussitôt à partir. Elle
emmenait sa fille, et, comme pour un établissement définitif dans la
colonie, elle emportait sa fortune et tout ce qu'elle avait de précieux.
Après une traversée difficile, elle débarqua à Saint-Domingue où
l'intendant de M. Mettereau vint la recevoir, pour la conduire à
l'habitation de son maître, située assez loin du Cap, dans les terres.

«Or, l'intendant savait et était alors peut-être le seul à savoir que M.
Mettereau n'existait plus; il le laissa ignorer à Mme Lafon comme à tout
le monde, et c'est alors qu'eut lieu un effroyable drame. Tandis que les
deux femmes suivaient le chemin des montagnes, pour arriver à la
Plantation Mettereau, l'intendant et les noirs qui l'accompagnent se
jettent sur les voyageuses, les maîtrisent, leur arrachent tout ce
qu'elles possèdent et, non contents de les dépouiller, veulent les
massacrer après les avoir souillées de leurs embrassements immondes. La
mère est tuée; la jeune fille échappe, et c'est chez vous qu'elle vient
chercher un refuge.

--Elle ne vint pas, fis-je vivement comme pour cacher mon émotion; des
esclaves trouvèrent Antoinette évanouie à quelques pas des Ingas. Nous
parvînmes à la ranimer, mais, de longtemps, elle ne reprit connaissance.
Vous savez, docteur, puisque vous l'avez soignée, combien dura son
délire; il était impossible de prêter un sens quelconque aux mots sans
suite qu'elle prononçait durant sa fièvre. Je l'entendais seulement
quelquefois appeler sa mère.

--Mais, depuis, ne vous a-t-elle rien dit?

--Ceci simplement: très fatiguée de la traversée, elle s'était endormie
aux côtés de Mme Lafon dans le palanquin qui devait la conduire chez son
oncle. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle fut éblouie par la lumière des
torches qui brillaient dans la nuit; des nègres aux physionomies
féroces, qui ressemblaient plus à des bêtes sauvages qu'à des hommes,
avaient commencé à lui lier les mains; elle entendait autour d'elle des
cris et des gémissements; elle voulut se débattre, on la maîtrisa, on
lui mit un bâillon, on la frappa; elle s'est évanouie de terreur sous
les coups.

--Et vous avez fait rechercher les assassins, n'est-ce pas? et, malgré
tous vos efforts vous n'avez pu les découvrir?

--Non, fis-je, effrayée de cette question.

--Moi, j'ai été plus heureux, je connais le nom de l'assassin. Oui, un
esclave que le misérable a voulu rendre complice et qui n'a été que
témoin, m'a tout raconté.

Je sentis un frisson courir dans tout mon corps, et ce fut d'une voix
tremblante que je demandai:

--Qui est-ce donc, docteur?

--Figeroux, oui, c'est Figeroux qui a machiné cet horrible guet-apens,
comme c'est lui qui a assassiné le frère de Mme Lafon, Mettereau, dont
il était l'intendant.

--N'accusez pas sans preuves! m'écriai-je presque soulagée.

J'avais craint un instant qu'il ne prononçât mon nom.

--Comment, lui dis-je, si tout cela est vrai, Figeroux n'est-il pas
arrêté?

--Le témoignage d'un seul homme, répondit-il, surtout d'un noir, n'a
pas de force contre la dénégation de tous ces esclaves que Figeroux
tient sous sa main et qui sont prêts à faire son apologie. Mais, pour
moi, ce témoignage suffit. Le noir qui m'a raconté le crime n'a aucun
intérêt à accuser Figeroux. D'ailleurs, au moment de la mort de
Mettereau, on a déjà suspecté le mulâtre; les explications qu'il a
données, l'alibi qu'il a réussi à se créer n'ont point calmé tous les
soupçons. Seulement, Figeroux impose, même aux blancs.


Je savais, hélas! mieux que personne, ce qu'il y avait de vrai et de
faux dans ce récit. Sans le vouloir, le docteur avait renouvelé pour moi
l'horrible scène; je me rappelais cette arrivée de Mme Lafon; les coups
à la grille du jardin, les cris lamentables, les hurlements; puis, dans
l'entrebâillement de la porte, l'apparition effrayante sous la lanterne,
les cheveux sanglants, la tête sanglante et qui semble détachée du
corps, et cette grande femme aux yeux élargis et sans regard, qui entre
tout à coup comme un fantôme, portant ou plutôt traînant une masse
informe, un paquet de jupes boueuses: sa fille, ma chère Antoinette!...
râlant d'une voix éteinte, stupide: «Sauvez-la! Sauvez-nous!» Tandis que
nous nous empressions, Zinga et moi, autour de l'enfant évanouie, la
mère perdit elle-même connaissance. Ah! Dieu m'est témoin que je les ai
couchées toutes les deux dans mon lit, que je les ai soignées comme
j'aurais soigné ma mère et ma fille... Mais, pour mon malheur, Zinga
était près de moi, l'immonde créature! Je la vois qui s'approche du
manteau dont j'avais débarrassé la pauvre femme, qui le regarde
curieusement, qui en fouille les poches, et puis tout bas, dans son
jargon: «Maîtresse, regardez donc! les voleurs n'ont pas été bien
adroits.» Il y avait là, dans un sac de cuir dissimulé entre les doubles
pans du manteau, tout un trésor. Mme Lafon, avant son départ, avait dû
réaliser en espèces une partie de sa fortune. Zinga ouvrit le sac et
contemplait l'or: «Voilà» disait-elle, «pour me faire plaisir, à moi!»
Elle ajoutait en me regardant: «Et à toi aussi, maîtresse.» Elle
n'ignorait pas qu'à ce moment j'étais dans un embarras extrême; un jeune
mulâtre, fils d'affranchi, furieux d'avoir été chassé de la maison,
menaçait, si je n'achetais son silence, de raconter que je l'avais
soumis, avec d'autres noirs et même des domestiques blancs, à
d'abominables luxures. Il savait si bien mêler les vérités aux mensonges
qu'il pouvait incriminer les plus innocents plaisirs et me déshonorer à
jamais. Il fallait à tout prix fermer la bouche à cette canaille, mais
j'étais alors sans argent; une mauvaise récolte, des constructions
dispendieuses, de grands frais agricoles me mettaient dans une gêne
momentanée, et un emprunt, la vente d'un titre ou d'un bien me
répugnaient. «Cette somme-là serait bien utile,» disait Zinga.--«Portez
tout de suite le manteau et le sac dans ma chambre», dis-je en affectant
de la colère, mais Zinga sourit, car elle me voyait déjà vaincue. Sans
s'occuper de mes ordres, sans paraître les entendre, elle continuait à
regarder cet or tentateur. «C'est le bon Dieu qui nous a envoyé ces
voyageuses,» faisait-elle, «et puisqu'elles sont à moitié mortes...» Un
geste affreux achevait sa pensée. Et j'avais beau m'indigner de ces
paroles, le désir me venait, à moi aussi, de profiter du hasard. Loin du
Cap, dans cette plantation isolée où tous me sont soumis, ne suis-je pas
maîtresse de mes actions!... Alors Zinga a senti combien je me défendais
mollement contre son dessein; elle a compris tout l'ascendant, toute
l'autorité que pourrait lui valoir sur moi un tel acte; peut-être aussi
l'or l'avait-elle fascinée, peut-être la haine féroce que j'avais déjà
remarquée chez elle à l'égard des femmes blanches l'enivrait-elle contre
les pauvres fugitives... Et l'horrible forfait s'est accompli. Zinga,
ensuite, a porté elle-même dans la montagne le corps de l'infortunée.
Mon Dieu! que votre miséricorde s'étende sur moi! Vous savez que je ne
fus pas la vraie coupable, que cette infâme négresse est la véritable
inspiratrice, la seule exécutante du meurtre, que ma faute n'a été que
de faiblir, de manquer de courage. Ne voulait-elle pas aussi frapper
Antoinette sous prétexte que son existence compromettrait la mienne?
Certes je devinais bien à quelle dissimulation, à quels mensonges, à
quels périls continuels allait m'entraîner cette enfant, quelles fables
il faudrait inventer pour elle et pour le monde afin d'expliquer sa
présence auprès de moi. N'importe, je n'ai pas hésité; et vous avez béni
ma charité, mon Dieu; au Cap, malgré tant de calomnies, on vante mon âme
généreuse; Antoinette me garde de la reconnaissance de l'avoir
recueillie, et je sais que cette bienfaisance me vaudra votre pardon...

Hélas! je me flatte, Zinga est toujours ici pour me rappeler ce qu'elle
a appelé mon crime, lorsqu'elle a voulu partager l'or. Ah! l'atroce nuit
où je me suis disputée, battue avec elle--une esclave!--où elle m'a
menacée de m'accuser devant le gouverneur, si je ne lui donnais pas «sa
part.» Ah! comme elle se sent bien maîtresse de mon existence, comme
elle se moque bien de mes ordres! «Sa part», c'est ma fortune! oui,
voilà ce qu'elle désire.

Et dire que pour m'épargner une calomnie ridicule, par avarice, par
lâcheté, je suis sous le coup d'une dénonciation capitale!

Il est vrai que le témoignage d'un esclave est nul devant la justice. Le
docteur m'a bien semblé le dire. Et pour en être plus sûre encore, je le
lui ai demandé:

--N'est-ce pas, docteur, on n'admet pas les plaintes des noirs au
Conseil?

Il fut surpris de ma question. Le trouble que je montrai tout d'abord au
récit du crime, lui avait laissé croire qu'il m'avait convertie à sa
méfiance et à sa haine extrême des noirs. Ma demande, au contraire, qui
tombait inopinément au milieu de son discours, lui prouvait que depuis
plusieurs minutes, je n'écoutais que d'une oreille fort distraite ses
commentaires.

--Et qu'importe! s'écria-t-il, revenant toujours à son sujet. Le nègre a
beau être dissimulé et hypocrite, il y a des circonstances où il ne peut
mentir, où il faut le croire. La loi a souvent la vue claire, mais le
regard trop rapide; elle ne distingue que les ensembles; pour se
familiariser et s'assouplir aux variétés de l'existence, elle a besoin
de l'armée des légistes. Mais aux colonies nous ne connaissons pas ces
animaux-là!

--Fort heureusement, dis-je.

Il leva les yeux et attacha sur moi un regard fixe, presque insolent,
comme pour deviner ma pensée. Mon coeur battait plus fort. Se
doutait-il de ma complicité? Etait-il venu m'arracher des aveux? Mais je
vis bientôt l'absurdité de mes craintes. Le bon docteur ne soupçonnait
rien. Déjà il s'était remis à me parler de Figeroux.

--Tout l'accuse, reprit-il. C'est seulement le surlendemain du crime que
Figeroux est venu annoncer la mort de son maître, M. Mettereau, et
s'engager chez vous en qualité de commandeur. Le médecin, mon confrère
Pasdeloup, a trouvé le corps en putréfaction; on avait essayé de
l'embaumer. Figeroux, m'a-t-on raconté, avait voulu d'abord le faire
disparaître, puis il s'était décidé à le garder sous clef jusqu'à
l'arrivée de Mme Lafon à Saint-Domingue. Il s'était sans doute proposé
d'accomplir le triple assassinat le même jour, mais le navire qui
amenait les dames Lafon subit en route des avaries et fut obligé de
faire relâche. Le voyage fut ainsi beaucoup plus long qu'il n'aurait dû
l'être, ce qui déjoua les projets du misérable.

--S'il est réellement l'assassin de Mme Lafon, dis-je, c'était bien
maladroit de se rapprocher d'Antoinette. Il n'ignorait pas, en effet,
quand il est venu chez moi, que je l'avais recueillie. Il voulait donc
se faire reconnaître?

--Oh! fit le docteur, l'assassinat a eu lieu la nuit; Figeroux avait
peut-être le visage couvert, masqué; peut-être aussi a-t-il dirigé les
meurtriers de loin et sans se montrer à ses victimes.

--Mais quel avantage pouvait-il avoir à entrer chez moi?

--Il paraît qu'après le crime, Figeroux n'a pas trouvé sur sa victime
l'or qu'il attendait, soit que Mme Lafon eût laissé tomber l'argent, au
milieu de la lutte, lorsqu'elle essaya d'échapper aux bandits, soit que
les noirs qu'il conduisait l'eussent emporté à son insu. Il s'est
imaginé que Mme Lafon l'avait confié à Antoinette. Il est entré chez
vous pour la voler, pour vous voler aussi peut-être.

--Oh! docteur, comme cette idée est étrange!

--Mais dans cette affaire tout est étrange! Pourquoi, par exemple,
Figeroux a-t-il froidement commandé qu'on violentât ces femmes. Ce ne
pouvait pas être une vengeance, et d'après tout ce qu'on sait de ses
moeurs, ce n'est pas un de ces tempéraments de fauve tels qu'on en
rencontre parfois chez les mulâtres. Froidement cruel, il n'a point
leurs passions de mâle. Il n'y a rien d'impossible à ce qu'il ait agi au
nom d'un inconnu. Je vous le répète, madame, il faut vous tenir sur vos
gardes. A votre place, moi je renverrais Figeroux.

Je ne répondais rien. La pensée de ce mulâtre que m'avait recommandé
Zinga, qu'elle m'avait presque forcée de prendre chez moi, me
remplissait d'inquiétude. Connaissait-il «mon crime», ma destinée
dépendait-elle de ces deux assassins; Figeroux allait-il, un beau soir,
devant mes esclaves insensibles, et avec l'aide de Zinga, me tuer aussi,
comme ils avaient tué Mme Lafon? Certes, les conjectures du docteur
n'avaient rien de chimérique. Et pourtant, au milieu de tant de
craintes, une image, plus puissante que les autres, s'imposait à mon
esprit. Je songeais à ma chère Antoinette. Je ne parvenais pas à
éloigner de moi une scène d'horreur, d'une obscénité révoltante. Je
voyais la délicieuse enfant se débattre au milieu de noirs fous de
luxure; je voyais sa peau délicate comme les fleurs, meurtrie,
ensanglantée par ces mains de barbares. J'entendais ses cris de douleur
et de honte. Etait-il possible, comme le docteur le prétendait, qu'on se
fût attaqué à tant de grâces, qu'un sauvage eût osé souiller une si
charmante jeunesse?

--Docteur, dis-je, qui vous fait croire qu'on a violenté ces
malheureuses femmes? Jamais Antoinette, aux rares fois où j'ai fait
allusion à la mort de sa mère, n'a paru troublée comme aurait dû l'être
une enfant, à la fois si franche et si timide, en se voyant contrainte
de cacher une telle injure. Elle m'a toujours parlé de cette nuit
horrible avec des larmes, mais sans honte ni embarras.

--Ah! madame, dit le docteur, les jeunes filles les plus franches savent
à merveille dissimuler les aventures qui les importunent. Je suis sûr
que vous-même autrefois... Allons, passons. Dans l'attitude de Mlle
Antoinette, je m'imagine qu'il y a beaucoup d'inconscience. Vous m'avez
raconté que vous l'aviez trouvée évanouie. Elle n'a donc rien senti
pendant l'opération, heureuse enfant! A moins, au contraire, qu'elle
n'ait éprouvé beaucoup de plaisir. D'où sa réserve. La coquine tient à
garder ses sensations pour elle. Voulez-vous que je vous donne un bon
conseil, madame: il ne manque pas de beaux partis au Cap, mariez la
demoiselle; elle est en âge. Vous ferez une excellente action. Mais
d'abord, n'est-ce pas, renvoyez Figeroux.

--Pourquoi parlez-vous de Figeroux au sujet d'Antoinette? m'écriai-je
toute en fureur.

En vérité cet homme a des paroles si grossières que j'avais envie de le
gifler et de le mettre à la porte, lui et ses bons conseils. Mais pour
son bonheur et pour ma plus grande angoisse, est survenu un incident qui
m'a fait oublier tant de cynisme et de rusticité.

Tout à coup, comme il considérait la plantation, il s'est levé
brusquement et, m'attirant derrière le vantail de la fenêtre ouverte,
protégée de rideaux légers de manière à laisser voir au dehors et à vous
dérober aux passants:

--Regardez Zinga! m'a-t-il chuchoté à l'oreille.

La négresse était encore mieux vêtue, plus élégante et plus parée qu'au
soir où je l'avais surprise dans la chambre d'Antoinette. Sa chemisette
fine au col de dentelles, bouffait sur une candale courte à raies roses,
dont les fentes, resserrées par des noeuds de ruban écarlate,
laissaient voir la jupe de dessous, de toile blanche. Elle avait son
collier d'agate et ses bracelets. Ainsi faite elle s'en allait la tête
haute, les paupières légèrement retombées, les yeux à peine entr'ouverts
sous les longs cils, les dents offertes dans un sourire, les narines
palpitantes à la brise de mer. Elle avait oublié ses airs railleurs et
méchants; elle semblait presque jolie dans son bonheur.

Elle passa devant la fenêtre; en même temps, à quelque distance apparut
Samuel Goring. Oubliant tout à fait que des yeux indiscrets pouvaient le
voir, le quaker courait derrière elle; il la rejoignit enfin; et, tout
essoufflé, d'une voix haletante:

--Zinga, dit-il, je vous ai attendue.

--M'enfû! répliqua-t-elle en haussant les épaules, sans le regarder et
elle voulut continuer sa marche.

Alors il l'étreignit, mais, elle, des deux mains, se dégagea, avec une
brusquerie si vive et si violente que le révérend trébucha et s'en fut
heurter la muraille de notre pavillon.

--_Ou pati, Kouraj! aguié!_ (Partez, bonne chance, adieu!) cria-t-elle
en le saluant de la main.

Mais, ivre de douleur, de rage aussi, Goring se mit à la suivre. Il ne
la suivit pas longtemps. Voyant qu'il la serrait de près, elle se
détourna à demi et, la jambe allongée, d'un coup expert de boxeuse, elle
lui envoya le pied en plein visage; puis, comme il perdait l'équilibre,
elle le poussa de sa croupe tendue et reprit sa marche en chantant la
chanson créole:

    _E si nou kontré ké roch,
    M'a kasé-yé ké mo do._

(Et si nous rencontrons quelque caillou, je le casserai avec mon dos.)


Le révérend se releva, la regarda, secoua la tête et prononça plusieurs
paroles d'une voix entrecoupée. On eût dit que les mots se collaient à
ses lèvres.

--Ils la suivent, disait-il, comme les boeufs qu'on va immoler... Que
mon esprit ne se laisse point entraîner dans les sentiers de cette
femme: elle a fait perdre la vie aux plus forts.

Et, lui tournant le dos, il s'essuya les yeux.

--Il a beau citer la Bible, observa le docteur, cela ne l'empêche pas de
pleurer.

Puis se tournant vers moi:

--J'ai envie d'aller voir où court cette fille.

--Et moi de même, dis-je. Mais si elle s'aperçoit que nous la suivons?

--Nous verrons bien ce qu'elle fera. En tout cas, nous ne nous
laisserons pas envoyer des coups de pied au visage comme ce pauvre
Goring. Nous lui en donnerons plutôt. D'ailleurs, voyez, elle a dans la
cervelle des papillons blancs; elle suit ses fantaisies, elle ne regarde
rien, elle ne nous verra pas.

Nous partîmes sans nous montrer à Goring, ce qui nous fut aisé, car le
révérend était trop absorbé par sa douleur amoureuse pour prendre garde
à ce qui se passait autour de lui.

Zinga sortit de la plantation et prit la route du Cap. Nous la suivîmes
à quelque distance. Elle s'avançait d'un pas rapide et dégagé, en
fredonnant toujours sa romance créole. Le ciel, la mer étincelaient; au
loin les monts avaient encore de grandes écharpes d'ombre, mais la
route, presque partout découverte, brûlait; un vent chaud, de temps à
autre, soulevait des tourbillons.

Sur ce chemin morne les aspics étaient nos seules rencontres. Nous les
apercevions, qui dormaient repliés au soleil. A notre approche ils
s'allongeaient, et disparaissaient brusquement dans une palpitation de
lumière.

Je regrettais déjà cette promenade d'espionnage; le docteur s'essuyait
le front; mais Zinga, alerte, marchait du même pas et chantait toujours.

    _Lontan, lontan tout moun té nwê
    San pa oun blang lasou la té
    Tan-là sa pa té kou jodi;_

    _Souvan Bonguié koutmé vini
    Pou palé ké sa moun ki bon,
    Yé pa pé li okin' fason,_

    _Tout sa moun li téki palé
    Li té, guen kichoz pou bay-yé._

(Longtemps, longtemps tout le monde fut noir, sans un blanc dessus la
terre. Temps-là n'était pas temps-ci.

Souvent Bon Dieu venait pour parler au monde qui était bon, et on
n'avait peur de lui en aucune façon.

A tous les gens à qui il parlait, il avait quelque chose à donner.)

Après deux grandes heures de marche, des ombrages de plantations
apparurent, des indigotiers, agités un instant par la brise de mer, nous
éventèrent par dessus les palissades, et des feuilles légères, détachées
de l'arbuste, vinrent courir sous nos pieds. Nous goûtâmes l'ombre et
l'odorante fraîcheur. Un parfum de vanille remplissait l'air tandis
qu'une neige blanche, s'échappant des massifs, volait devant nos yeux.
On ne voyait personne, comme si tout le monde, maîtres et esclaves,
eussent été endormis. Cependant, au milieu des champs de cannes,
s'entendaient les ciseaux d'élagage, et, sur l'écorce des cacaoyers, le
claquement sec de la rigoise qui tue les insectes rongeurs.

Zinga, apercevant les maisons du Cap, s'arrêta devant des sterculias qui
étendaient jusque sur la route leurs grandes feuilles contournées;
s'étant troussé la candale et la jupe, elle s'accroupit et pissa, puis
nous la vîmes attirer un flacon de son sein et s'oindre la croupe, le
ventre et les jambes. L'odeur était si forte qu'à cinquante pas nous en
étions comme grisés. Ayant vidé sur son corps le flacon, elle le lança
derrière elle, et reprit sa marche.

--C'est sa toilette d'amour, dis-je au docteur.

--Elle est, ma foi, bien faite, pour une négresse, fit-il pensif.

--Allez-vous donc, répliquai-je en riant, vous convertir à la
négrophilie, comme le révérend Samuel Goring!

Mais il releva la tête et étendant la main, d'un geste solennel:

--Ça, jamais, s'écria-t-il, et il ajouta à demi-voix, comme honteux:
D'ailleurs la science l'a voulu, je suis un chaste!

Derrière Zinga, nous arrivâmes au Cap, et, nous engageant dans une
petite ruelle bordée de sucreries, pleine du bruit saccadé des roues
d'écrasage, et exhalant l'odeur écoeurante des mélasses, nous suivîmes
la négresse jusqu'à une maisonnette riante et modeste, à demi-dissimulée
derrière de grands cocolobas qui formaient au-devant d'elle une petite
avenue ténébreuse et fraîche en plein soleil. Des fenêtres ouvertes
s'envolaient les sons caressants, les tendres accords d'un clavecin.
Zinga prit l'avenue, disparut vite au milieu des feuillages. Des portes
s'ouvrirent, le clavecin se tut, et j'entendis un bruit de baisers. Je
ne sais pourquoi, je me sentis irritée comme si j'avais reçu un
soufflet. J'eus envie de m'en aller, puis une curiosité insurmontable
m'attacha devant ces fenêtres; je voulus même entrer dans l'avenue.

--Où allez-vous? me dit le docteur. C'est la maison de M. Dubousquens.

--Qu'est cela, Dubousquens?

--Un négociant fort riche de Bordeaux, et le propriétaire de ces
sucreries.

--Tant pis! Il n'a pas le droit de me prendre mes esclaves. Et je le lui
dirai bien, à ce monsieur!

--Arrêtez! reprit le docteur, vous allez faire une sottise. Châtiez
Zinga, enfermez-la, dénoncez-la au Conseil colonial, mais n'allez pas
ainsi compromettre votre dignité chez un étranger! Ne vous suffit-il pas
de savoir où elle est. Je craignais qu'elle n'eût une liaison moins
inoffensive.

--Inoffensive! me récriai-je, qu'en savez-vous? Cet homme-là est
peut-être aussi, lui, un ennemi des colons. Et puis, croyez-vous que je
permettrai jamais à une esclave de s'échapper de la plantation quand il
lui en prend fantaisie? Ne lui ai-je pas confié la surveillance des
autres esclaves, la garde et le service d'Antoinette? En vérité, c'est
inouï, un tel dédain de mes ordres, un pareil oubli de ses devoirs... Et
quelle audace a cet homme de me la prendre! La religion, les moeurs,
ma réputation, il dédaigne tout cela, ce monsieur. C'est un esprit fort,
sans doute. Vous lui ressemblez, d'ailleurs. Ah! il vous sied bien de
parler de précaution et de défense. Ce sont des gens de votre sorte,
tenez, qui perdront l'île!

--Calmez-vous, madame, on va vous entendre.

--Et qu'importe qu'on m'entende. Je le voudrais, être entendue! Ce
serait une occasion de lui dire, à ce goujat, ce que je pense de sa
conduite. Ecoutez! ils s'embrassent encore... Oh! c'est trop fort; elle
prononce mon nom; elle parle de moi. Il faut que je sache ce qu'ils
disent. Approchons-nous. N'ayez pas peur, voyons, docteur! Derrière
cette haie de lianes on ne nous verra pas.

Je ne pouvais plus me contenir. L'effronterie de cette horrible fille
soulevait mon indignation et ma colère. Dire que c'était les lèvres
salies par les baisers d'un Dubousquens qu'elle venait à moi. Ah!
l'ignoble coureuse. J'avais envie de me précipiter sur elle, de la
frapper, de la déchirer de mes ongles; puis, un instant après, j'aurais
voulu m'éloigner, ne plus la voir, et ainsi oublier ma rage. Mais la
curiosité fut plus forte que mon dégoût et ma fureur. Il me fallut
rester là, devant ces fenêtres, qu'ils n'avaient même pas la pudeur de
fermer. Derrière la haie de lianes nous nous glissâmes, le docteur et
moi; de grandes feuilles retombantes de raisinier nous cachaient
suffisamment pour nous permettre de nous approcher et de tout entendre.

Je fus très étonnée que Zinga, au lieu de parler son patois, s'exprimât
à peu près comme une blanche qui n'aurait pas été à l'école.
S'était-elle donc, ainsi qu'elle en avait devant moi témoigné le désir,
«acheté une langue»? ou bien m'avait-elle trompé en feignant de ne
savoir que le créole?

Je rapporte ici la conversation qu'elle eut avec Dubousquens. Je néglige
seulement l'accent, la concision fatigante des nègres qui veulent parler
français, quelques expressions grossières ou bizarres dont le sens
m'échappe ou que j'ai oubliées.


--Je vois bien que tu ne m'aimes pas, disait-elle. Pourquoi n'es-tu pas
heureux avec moi? Est-ce que je ne sais pas t'embrasser, te donner du
plaisir? Pourquoi m'as-tu prise si tu ne m'aimes pas!

--Ne joue pas à la passion, ma fille, lui répliquait Dubousquens. Ce
serait peine perdue. Je ne suis pas un de ces serins que peut engluer la
première venue. A Paris et ailleurs, j'ai déjà entendu maintes fois un
ramage pareil au tien. Cela ne m'a pas encore tourné la tête.

--Ah! sot, sot, criait-elle, sot qui ne sais pas comprendre!

--Qu'est-ce donc que je ne sais pas comprendre?... que tu ressembles à
toutes les filles de ta sorte, que seul l'or peut te faire battre le
coeur? En vérité, cela n'est pas difficile à voir... Il faut être
raisonnable, Zinga: tu es belle, tu peux t'en vanter; dans ta race, on
n'en compte point des centaines comme toi, c'est sûr; mais vas-tu, pour
cela, exiger de l'amour de tous ceux qui t'ont payé tes baisers? Je ne
suppose pas que tu aies l'âme si despotique... ni si niaise.

Là-dessus, Dubousquens apparut à la fenêtre, haussa les épaules et eut
un coup d'oeil vague vers l'avenue. J'eus le temps de voir et
d'étudier son visage. C'était un homme d'une trentaine d'années, et,
bien qu'assez gros, de belle prestance dans son gilet brodé et sa
chemise de dentelle; il avait le regard intelligent, avec quelque chose
de ce dédain un peu fat, ordinaire aux gens d'esprit rapide et
superficiel. Son oeil n'observait pas; à demi-clos, peut-être ne se
faisait-il voir que pour laisser luire sur tous son éclair méprisant.
La graisse, qui déjà alourdissait sa face, ne lui permettait pas de
montrer cette vivacité des physionomies tout en traits, que transforment
les moindres impressions; elle était comme un déguisement de sa pensée
et une défense contre son entourage; en revanche elle accusait ses
instincts avides et violents: la luxure, peut-être la cruauté. Sa
bouche, aux lèvres charnues et saillantes, ressortait entre ses joues
grasses; les paroles, injures ou cajoleries, devaient en tomber sans
âme, sans force, inexpressives et inutiles, comme les feuilles sèches
tombent de l'arbre. On eût dit que rien chez lui ne pouvait l'émouvoir,
en dehors de l'orgueil et du plaisir, mais cette bouche appelait plus
que le plaisir égoïste, elle commandait la passion.

Nous autres femmes, les indifférents nous prennent avec tant d'aisance,
lorsque seulement nous leur soupçonnons quelque goût pour le plaisir:
nous nous piquons à leur conquête, et c'est nous, hélas! qui sommes
conquises!

Dubousquens s'était mis à siffloter à la fenêtre; cependant Zinga, qui
avait laissé passer les injures sans les interrompre, s'approcha tout à
coup, et d'une voix sourde, haletante de fureur:

--Et à qui donc me suis-je donnée pour que tu me traites ainsi! Dis-le
donc, pour voir!

Il se retourna vers elle, étonné; il n'avait point prévu que ses paroles
dédaigneuses provoqueraient chez une esclave une telle colère:

--A qui tu t'es donnée? s'écria-t-il; en vérité la demande est
plaisante. A qui! mais une colonne de mon grand registre ne suffirait
pas à inscrire le nom de tous tes amants.

Il n'achevait pas qu'une gifle, puis deux, puis trois éclataient sur sa
face. Cette dispute, dont je ne voulais rien perdre, me fit abandonner
toute prudence. Au risque d'être vue, et malgré les conseils du docteur,
j'approchai un banc et montai dessus; de la sorte, le visage encadré de
deux feuilles de raisinier, je pouvais découvrir tout ce qui se passait
dans la chambre. Mais Dubousquens, vaincu avant de combattre, avait déjà
fait sa soumission.

Il essayait d'enlacer Zinga qui détournait de lui le visage:

--Pardon, disait-il, je ne voulais pas t'offenser. Allons, Zinga,
pardonne-moi!

--Jamais, répliqua-t-elle.

Elle parvint à desserrer les mains qui la tenaient et gagna la porte.
Dubousquens courut après en criant:

--Où va-t-elle? Elle est folle, cette fille!

--Non, répondit Zinga, je ne suis pas folle. Je pars. Tu ne me verras
plus.

Il eut un sourire railleur, plein de dédain:

--Et quand viendras-tu me demander de l'argent?

Zinga lui jeta un coup d'oeil féroce; je crus qu'elle allait se
précipiter sur lui. Elle dénoua seulement l'extrémité de son mouchoir de
soie, y prit des pièces d'or et les lança violemment contre la muraille;
puis, comme écrasée par l'émotion, elle alla tomber sur un canapé en
sanglotant. Dubousquens parut très embarrassé de ce chagrin. Il
s'employa pourtant le mieux qu'il put à la consoler.

--Non, répétait-elle à toutes ses protestations, je n'ai pas besoin de
tes belles paroles, ni de tes pièces d'or: tu m'as méprisée...

--Oh! grand Dieu! s'écriait Dubousquens.

--Si! tu as cru que j'étais une de ces putains que le premier venu peut
avoir. Imbécile que tu es! Tu penses que c'est ton argent qui m'attire.
Eh bien, veux-tu que je te le dise: il me brûle, ton argent, il me
torture! Quand tu me le mets dans la main, j'ai mal là, tiens! Je
m'imagine que plus tu me donnes, plus tu me mets au-dessous de toi...
Ah! ton argent, c'est le paiement de ma liberté, de mon amour. Sans cet
argent, je ne pourrais venir ici. C'est pour ça que je l'accepte.
...N'as-tu pas vu cette sale gueule de mulâtre qui m'épie, chaque fois
que je sors de chez toi?... Il n'est pas là encore, mais il va venir
tout à l'heure... C'est mon tourment, cette face-là. Si je ne lui
rapportais rien, s'il pouvait penser que j'ai plaisir à te voir, que je
viens pour toi...

--Il te tuerait peut-être?

--Oui, il me battrait à la mort!

--Et pourquoi ne le quittes-tu pas? Pourquoi ne viens-tu pas demeurer
ici comme je te l'ai demandé?

--Oh! il est mon mari.

Dubousquens se mit à rire.

--Tu le trompes pourtant avec un bel entrain!

--Il le permet, mais il ne veut pas que je le quitte.

--On se passerait de sa volonté.

--Il peut me lancer une piaye[3]. C'est un sorcier.

  [3] Un sortilège.

--Je te défendrai contre lui.

--Et la maîtresse, la Madame Gourgueil. Je ne peux pas l'abandonner.

--J'irai lui demander de t'affranchir.

--Et quand même!... Il y a des serpents entre nous.

--Raison de plus pour t'éloigner d'elle.

--Tu ne comprends pas: il y a quelque chose d'inconnu qui nous lie.

Je tressaillis.

Allait-elle me dénoncer? Le docteur qui était tout oreilles à cet
entretien, semblait surpris. Cependant elle détourna la conversation.

--...et puis je ne veux pas que tu me parles d'elle; je ne veux pas que
tu viennes comme hier...

--N'as-tu pas été heureuse?

--J'ai été heureuse de ton baiser, et ensuite, quand j'ai pensé à toi,
j'ai eu très mal.

--Très mal, pourquoi?

--Parce que j'ai pensé que tu n'étais pas venu pour moi.

--Et pour qui donc serais-je venu?

--Pour la demoiselle... Rappelle-toi: quand tu m'as demandé avant-hier:
«Seras-tu à la villa demain à midi, Zinga?--Mais non,» t'ai-je répondu,
«tu sais bien, j'accompagne la Mme Gourgueil à la promenade. «--Alors,»
as-tu dit, «elle laisse sa maison toute seule?--Non, il y a la
demoiselle et Figeroux pour la garder.--Ah!» as-tu fait. Pourquoi es-tu
venu si ce n'est pour elle? Sans l'orage tu ne me trouvais pas.

--Je venais voir où tu demeurais, Zinga. Cela m'intéressait de connaître
la maison de mon amie et de visiter une plantation. Tout m'est encore
inconnu ici; il y a si peu de temps que je suis dans l'île!

--Ne fais pas le fourbe, pourquoi es-tu entré dans la chambre de la
demoiselle?

--Je t'avais vue à une fenêtre. J'ai essayé de trouver la chambre où
était cette fenêtre. J'ai réussi par hasard. Comment aurais-je pu savoir
où était la chambre de Mlle Antoinette!

--Tu mens, vois-tu! Je sais bien que tu mens! L'autre jour, comme tu
dormais près de moi, tu as parlé d'elle; oui, tu as prononcé son nom, et
tu as parlé aussi de l'enlever. C'est sûr! Ah! ami, ami blanc, moi qui
t'aime, comme c'est mal ce que tu m'as fait!

--Tu ne sais pas ce que tu dis.

--Oh! si. Et encore tout à l'heure, tu as parlé de Mme Gourgueil. Tu
voulais la connaître?

--Et qu'importe, bon Dieu! Je puis désirer connaître une dame de mon
pays. Je puis prendre plaisir à causer avec elle!

--Moi, je ne cause pas bien, n'est-ce pas? Tu ne me comprends pas
toujours?

--Mais si, ma petite Zinga, tu causes bien.

--Non, je ne sais pas le français, mais je vais l'apprendre, et plus
tard je saurai parler comme toi, tu verras. Alors, tu ne connaîtras plus
que moi. Tu m'aimeras seule. Est-ce qu'il y a des femmes au Cap, dans
l'île, dans ton pays de Bordeaux, qui sont plus belles que moi? Je suis
noire, c'est vrai, mais tu te souviens de la chanson: «Il y a longtemps,
longtemps, tout le monde était noir.» Je suis d'une meilleure race que
tes faces à la crême. Vois donc si les blanches ont des nênets comme
ceux-ci!

Elle ouvrait sa chemise et montrait ses seins, larges et rigides, puis,
comme il avançait les lèvres, elle évita son baiser en riant. Elle
n'avait plus envie de partir. Vite elle laissa couler candale et jupe;
vite la toile fine dont elle était enveloppée se roula, se froissa
autour de ses épaules et de ses hanches, tomba à ses pieds, et elle
apparut comme une idole de bronze. Un instant elle jouit de
l'admiration de Dubousquens qui devant cette superbe nudité avait
abandonné ses airs d'orgueil et d'insouciance, et l'attirait, la bouche
avide, les yeux brillants; mais bientôt l'idole s'anima; le corps
s'échappait, se lançait en des jeux sveltes et gracieux. Dubousquens
tendait les mains, ou les fermait sur le vide, il ne pouvait la saisir;
Zinga courait par la chambre, se glissait derrière les meubles, les
jetait au-devant de lui avec des rires gutturaux pareils au cancannage
des jeunes aras. Et ses bonds, ses détours, ses glissades, semblaient
n'être qu'une malice voluptueuse pour projeter, faire saillir davantage
les magnificences du sexe, que la gracilité de son buste rendait plus
apparentes: cette croupe vaste qui se tendait menaçante et narquoise,
ces seins énormes qui semblaient écraser la poitrine. Enfin il
l'étreignit, mais comme pour assurer sa défaite. Il l'avait prise à bras
le corps sur le canapé, et elle semblait lutter avec lui, le fouler sous
son ventre en rut, dans l'effort et sous la saccade de ses fesses
majestueuses.

--Quelle impudicité révoltante! dis-je au docteur.

--Ah! c'est une belle fille, s'écria-t-il sans m'écouter, puis comme
s'il venait de deviner mon observation: Que voulez-vous, elle va à
l'amour comme l'abeille va aux fleurs!

--Qu'elle aille où elle voudra, répliquai-je, elle devrait se souvenir
de l'instruction que je lui ai donnée. C'était bien la peine de lui
enseigner la morale!

Les baisers de Zinga ne montraient pas seulement l'obscénité abjecte de
ses penchants; ils accusaient encore un oubli plus coupable de ses
devoirs envers moi. N'est-elle pas ma servante et ne me trahit-elle
point en se livrant ainsi à un homme? En vain se croit-elle jolie,--et
certes je l'ai trouvée mieux que je ne l'avais jamais vue--sa beauté ne
serait point une excuse, au contraire! elle la doit à sa maîtresse, à la
maison qui la nourrit et l'a faite ce qu'elle est.

Je voudrais la châtier pour lui bien montrer toute l'ignominie de sa
conduite, et je n'en ai pas l'audace. Si elle parlait! certes on ne la
croirait pas, mais on pourrait me soupçonner. Je suis condamnée à
supporter ses répugnantes débauches; maîtresse, il faut me soumettre à
l'esclave. Que va dire de moi le docteur, lui qui sait maintenant à quel
point Zinga méprise mes ordres et son service? Ne va-t-il pas suspecter
mon indulgence, deviner le pacte criminel qui asservit ma volonté, et me
rend le pantin de cette gueuse?


Au moment où ils s'enlaçaient avec frénésie, un coup de sifflet retentit
derrière nous. Zinga n'y prit pas garde. Seul le plaisir semblait
inspirer les tressaillements de sa chair heureuse. Cependant un second
coup, suivi de deux autres, fit se disjoindre les amants. Zinga, encore
sur les genoux de Dubousquens, tourna la tête vers la fenêtre et,
prêtant l'oreille, parut attendre un nouvel appel.

--C'est lui, fit Zinga avec une grimace d'ennui.

--Qui donc? demanda Dubousquens.

--Figeroux.

--Ne peux-tu le laisser siffler?

--Oh! non, dit-elle toute triste, je vais aller le trouver. Il le faut
bien.

Et elle se revêtit en toute hâte, eut un baiser pressé, inattentif pour
Dubousquens qui l'étreignit avec passion. Les rôles d'amour semblaient
renversés. C'était lui, à présent, qui paraissait l'aimer.

--Ah! tes chères lèvres, disait-il, quand me les donneras-tu, Zinga?
Toutes les caresses seraient fades auprès des tiennes!

Elle eut un sourire railleur.

--Celles de «la demoiselle» sont plus douces encore.

--Méchante! cria-t-il comme elle ouvrait la porte. Et quand
reviendras-tu?

--Après-demain, à la même heure. Adieu.

--Pourquoi pas demain?

Il n'eut point de réponse; elle était déjà partie. Elle effleura
vivement la haie de lianes derrière laquelle nous étions cachés et gagna
la ruelle. Une voix en colère gronda aussitôt et nous entendîmes une
vigoureuse claquade puis des cris, des sanglots.

--Je t'apprendrai, disait la voix, à ne pas venir quand on t'appelle.

--Mais je n'entendais pas.

--Tu n'entendais pas? C'est donc qu'il t'ensorcelle, pour que tu ne
penses plus à le quitter! Sais-tu combien de temps tu es restée avec
lui? Et qu'est-ce qu'il t'a donné pour ta peine?

Nous étions sortis de notre cachette et nous assistions de loin à
l'algarade. Zinga levait le bras pour se défendre la figure contre les
coups. Mon commandeur, Joseph Figeroux, était à côté d'elle, et le
docteur, à demi-voix, me faisait observer l'expression féroce du
mulâtre. Il est singulier que moi, qui l'ai tous les jours, à toute
heure, devant les yeux, ce soit la première fois que je remarque sa
physionomie. Je la trouve astucieuse, fausse; elle annonce aussi, par
moments, une décision cruelle et hardie, que rien n'arrête. Comment ne
m'a-t-elle pas frappée plus tôt? Figeroux a donc employé un sortilège
pour m'aveugler, et pour aveugler Zinga, car qui peut attacher cette
femme à un être pareil?

En vain Figeroux eut pour père un blanc, en vain est-il affranchi, son
visage, bien plus que celui de Zinga, garde les caractères de
dissimulation et de cruauté de certains Africains. Il ne rappelle pas
ces belles races sénégalaises qui ne diffèrent des nôtres que par la
couleur, mais plutôt ces tribus sauvages de la Guinée, qui, dit-on,
boivent à certaines fêtes le sang humain. La bouche extraordinairement
lippue, et qui ne sourit jamais, le nez écrasé, retroussé, aux narines
larges, ne paraissent avides que de carnage. Le front est si bas qu'il
apparaît à peine sous la touffe blanche et fine qui s'élance de ses
cheveux, ailleurs noirs et laineux. L'oeil à fleur de visage, brillant
d'un regard fixe, inflexible, sous des sourcils toujours froncés,
donnerait à croire que l'existence n'apporte à cet homme que motifs de
colère ou de chagrin. Court, trapu, le ventre proéminent, il ressemble,
malgré l'étonnante activité de son existence, toujours en éveil et en
mouvement, à quelque planteur oisif qui ne quitte le lit que pour la
table et le palanquin. Il portait un accoutrement ridicule et
prétentieux: un tricorne de visite, l'habit de drap, que personne ne
revêt par cette chaleur, et l'épée au côté, qui n'allait guère avec sa
chemise ouverte, sa culotte de toile, ses mollets nus et ses énormes
souliers.

Il ne cessait de menacer et d'injurier sa femme dans ce créole du port,
rempli d'obscénités grossières, et que je n'entends pas toujours. Voici
du moins ce que j'ai compris.

--Veux-tu me dire ce qu'il t'a donné? répétait-il en secouant le bras de
Zinga qui se cachait toujours la figure, les coudes levés comme pour
prévenir de nouvelles violences.

--J'ai oublié de prendre l'argent, gémit-elle.

--Tu as oublié! Tu as oublié!

Les yeux du mulâtre s'élargissaient d'étonnement. Il ne pouvait
concevoir une telle négligence.

--Eh bien, je vais te donner de la mémoire, cria-t-il tout en fureur,
tandis que Zinga s'adossait à une muraille, résignée à son sort, se
protégeant seulement le plus qu'elle pouvait le dos et le visage. Il la
battit de toute la force de son poing, frappant au hasard: les épaules,
la poitrine, les hanches.

--Ah! ah! disait-il, je le vois bien, madame aime, madame a une passion;
le blanc l'a embagouinée! Le devoir à présent lui importe peu. Qu'elle
jouisse, la truie; c'est tout ce qu'elle demande. Eh bien, je t'en
donnerai des jouissances. Comment trouves-tu celle-là?

Sous les coups, Zinga soupirait, sanglotait sans répondre.

--Et veux-tu me dire aussi pourquoi tu as repoussé Samuel Goring,
pourquoi tu l'as frappé. Qu'est-ce qu'il t'avait fait?

Zinga, au milieu de ses larmes, eut un cri de révolte:

--Ah! tu ne vas pas aussi me forcer à voir cette brute-là!

--Et pourquoi donc pas?

--Il me dégoûte. Je le déteste, je l'exècre!

--Ravale ton exécration, alors, parce que tu le verras, et pas plus tard
qu'aujourd'hui. Je le veux!

--Pour l'argent qu'il me donne!

--Il ne s'agit pas d'argent. Il s'agit du bien qu'il fait à notre cause,
par ses prédications.

--Je m'en fous de ses prédications, fit Zinga. Jamais il ne me touchera.

--Tu dis? demanda Figeroux en levant sa lourde canne, répète un peu,
pour voir!

--Jamais! reprit-elle d'une voix résolue, jamais il ne me touchera.

Le mulâtre abaissa le bras, mais elle avait glissé de côté, évitant
ainsi le coup de bâton, et s'était mise à courir. Figeroux la poursuivit
quelques instants, jusqu'à ce qu'il fût hors de souffle. Alors il
s'arrêta, tout haletant, et d'une main furieuse lui jeta son bâton dans
les jambes.

--Carne! cria-t-il, je te retrouverai.

Dans sa fuite Zinga se retourna, et ramassant à pleine mains de la bouse
de vache qui séchait sur un mur, elle la lui lança au visage en éclatant
de rire. Figeroux s'essuya sa face souillée, grommela je ne sais quelle
injure et reprit sa marche lentement derrière la négresse. Il était
patient dans la vengeance.

--Vous êtes maintenant édifiée, me dit le docteur.

--Ils sont révoltants d'impudeur et de scélératesse! m'écriai-je.

--Et qu'allez-vous faire?

Il souriait en me regardant avec curiosité comme s'il avait deviné ma
réponse et déjà s'en égayait. Je lui répondis d'un ton ferme:

--Renvoyer le mulâtre et enfermer Zinga, dès que je serai de retour.

Je le quittai sur ces mots. J'étais outrée de colère, et, en ce moment,
bien décidée à traiter le couple Figeroux comme je l'avais dit. Mais la
prudence domina mon ressentiment, ou plutôt une image qui me revient
sans cesse à l'esprit, la douce image d'Antoinette, chassa toutes les
autres. Je ne songeai plus qu'au danger qu'elle pouvait courir, entre
cette Zinga jalouse et ce Dubousquens amoureux, car, j'en étais sûre,
les reproches que cette fille avait adressés à son amant étaient fondés.
Si je l'avais surpris dans la chambre d'Antoinette, c'est qu'il voulait
voir mon enfant bien aimée, lui parler, lui crier sa détestable
passion, qui sait? peut-être la déshonorer.

Zinga n'était pour lui qu'un passe-temps, une de ces luxures sans âme où
les hommes n'apportent que leur perversité, mais il aimait ou du moins
il désirait Antoinette, tout me le laissait croire, jusqu'à cette
répulsion secrète que j'éprouvais pour lui sans rien connaître de son
existence, et qui me faisait redouter de sa part de grands maux: les
pressentiments ne m'ont jamais trompée.

Je revins en toute hâte aux Ingas. Dès mon arrivée l'attitude accablée,
l'air de consternation que je remarque chez tous les esclaves
m'avertissent d'un malheur. La bouche sèche, la voix rauque, je demande
à chacun: «Antoinette! où est Antoinette?» N'obtenant pas de réponse, je
vole à la chambre de mon enfant, je la trouve enfin, mais dans quel
état, grand Dieu! La robe en lambeaux, les cheveux épars, la tête
rejetée en arrière, elle paraît morte. Hors de moi, je prends par le
bras la grosse Marion qui regarde devant elle et bouche bée; je secoue
Catherine Fuseau qui pleure, la tête dans les mains. Je menace, je
prie, j'injurie, je veux des explications: «Qu'est-il arrivé? Voyons!
Voulez-vous répondre, canailles?» Alors, au milieu de gémissements et
avec toutes sortes d'excuses pour se mettre hors de cause, Marion,
Catherine, des filles de cuisine qui surviennent, me versent leur
bavardage intarissable, se coupant la parole, se contredisant,
s'enfiévrant, parlant toutes à la fois, et ainsi elles essaient de me
raconter ou plutôt de me faire deviner l'aventure. «Les demoiselles
étaient à s'habiller, nous, nous préparions le dîner.--Dis donc que tu
dormais!--Si on peut mentir!...--Je mens point. Même que je disais: elle
fait plus de bruit à elle seule en ronflant que toute la maison en
travaillant. C'est vrai que ces demoiselles qui s'ébattent comme des
diables d'ordinaire, ne menaient cette fois pas plus de tapage que de
petites souris. On pensait qu'elles s'étaient rendormies... Mais voici
tout à coup un cri, puis deux, puis toute une suite qui partent de la
chambre de Mam'zelle, des cris à emporter le gosier de qui les pousse,
des cris qui vous entrent dans le coeur. Catherine a peur, elle veut
se sauver--Non, c'est toi!--C'est elle, maîtresse! J'ai dû l'emmener
avec la cuisinière. Nous la tenions chacune par un bras. Nous arrivons
ainsi à la chambre de mam'zelle Antoinette. Bon Dieu! qu'est-ce que nous
voyons! Des chaises renversées, les draps du lit arrachés, des traces
d'ongles sur la tapisserie comme si on s'y était accroché, mais
personne... La fenêtre était grande ouverte et, à présent, les cris
venaient du dehors; nous avons regardé dans le jardin: deux diables de
nègres, des solides et qui n'avaient pas les jarrets en coton!
décampaient si vite entre les champs de cannes, que le vent n'aurait pu
les attraper. Ils portaient dans leurs bras des robes gonflées et
frétillantes. C'étaient nos demoiselles. J'ai bien reconnu la jupe à
pois roses d'Agathe et ses petits pieds chaussés de pantoufles à rubans
amarantes, qui battaient l'une après l'autre les côtes de son voleur.
C'était elle qui criait. Antoinette, pour son compte, ne remuait pas
plus les jambes ni les lèvres qu'une statue. Comme le jardinier et
Justin venaient de notre côté, ça nous a donné du courage, nous avons
appelé: «A l'aide! à l'aide!» et nous nous sommes lancés à la poursuite
de ces brigands. L'un des diables, tout fort et tout grand qu'il était,
nous voyant à ses trousses, a senti, je crois bien, grouiller ses
entrailles. Il a lâchée mam'zelle. Paf! elle est tombée de ses bras
comme un paquet. Puis il a pris ses plus belles jambes de dimanche pour
rejoindre son compagnon qui était déjà loin, disparu derrière les
cannes. Nous sommes allées à mam'zelle qui était évanouie; et nous
l'avons portée dans sa chambre. En voilà-t-il une aventure!»

Je laissais bavarder Marion et Catherine, sans leur répondre. Dans un
autre moment je les aurais battues, mais je ne songeais qu'à Antoinette.
Agenouillée devant son lit, j'ouvris son corsage, et je passai sous ses
narines un flacon de sels. Elle avait perdu tout sentiment.

--Vite! vite! dis-je en secouant par les épaules les brutes insensibles
qui m'entouraient. Vite! vite! Courez chez le docteur Chiron.
Ramenez-le! Vous dépêcherez-vous, fainéantes!

Cependant Antoinette peu à peu reprit connaissance; je vis ses paupières
se relever lentement, les ailes de son nez palpiter; ses lèvres en
s'entr'ouvrant parurent me sourire.

--Mon enfant adorée! m'écriai-je en la serrant contre mon coeur, et
mes larmes vinrent rafraîchir son front et les ondulations souples de
ses beaux cheveux.


Lorsque le docteur entra et qu'il sut ce qui était arrivé:

--Eh bien, dit-il, on se fait enlever par les nègres à présent...
Qu'est-ce que je vous disais, madame?

A ces mots les yeux de la pauvre petite se remplirent de larmes.

--Ménagez-la, voyons, docteur! cette enfant souffre!

Il observa le pouls d'un air détaché, puis laissant tomber la main:

--Un peu de fièvre. Ce ne sera rien. Les émotions sont bonnes pour la
jeunesse, ajouta-t-il avec un rire stupide, et il ordonna, au hasard,
quelque remède.

Il semblait enchanté comme si l'événement donnait raison à ses
prophéties. Même l'enlèvement d'Agathe ne l'inquiétait pas.

--Bah! elle reviendra! Cette jeune fille avait évidemment des
dispositions au libertinage.

--Vous êtes fou, docteur!

--Ma théorie est faite, madame: point n'enlève-t-on fille qui n'y
consente. La bouche dit non, le cul dit oui... D'ailleurs, si cela
pouvait vous rendre à l'avenir plus prudente envers vos esclaves et plus
attentive à mes conseils, l'aventure aurait été excellente.

A ce moment j'aperçus Zinga qui glissait un regard sournois vers
Antoinette. L'infâme! était-elle donc complice des ravisseurs? Si j'en
étais sûre, je crois que je ne redouterais plus ni poursuites ni
vengeances. J'aurais sa vie!

--Oh! Oh! fit le docteur qui aperçut Zinga, vous ne vous décidez donc
pas à enfermer cette fille, chère madame.

--Ah! dis-je, en arrivant ici je n'ai pensé qu'à Antoinette.

Puis, comme pour lui montrer mon repentir, j'ajoutai en me tournant vers
la négresse:

--Voilà donc les conséquences de votre inconduite, coureuse!

Elle feignit une profonde surprise; la bouche entrebâillée, les yeux
innocents, elle me considérait de la tête aux pieds comme si elle ne me
reconnaissait plus et semblait attendre mes paroles:

--Je vous défends, repris-je, de sortir de la maison. Sinon...

Et je levai le bras sur elle.

Elle resta immobile quelques instants, me fixant avec insolence, puis
elle leva les épaules, et se retira, remplissant le vestibule de son
rire éclatant, de sa gaieté criarde de perroquet.

--Elle vous respecte bien, fit le docteur d'un ton ironique; j'admire,
pour ma part, votre courage. Ah! si la rosse était à moi, je la ferais
marcher, avec une bonne rigoise pour lui éventer les fesses.

Mais que n'importaient maintenant Zinga, le docteur et le monde entier!
Antoinette était là, les roses revenaient à ses joues: je n'avais plus
cette idée horrible de la mort qui m'avait accablée en entrant dans la
plantation. J'oubliais même l'enlèvement d'Agathe, je ne pensais même
pas aux angoisses ni au désespoir que devait éprouver sa pauvre mère.

--Où est Agathe? m'avait demandé la chère enfant en reprenant
connaissance.

--On l'a retrouvée, répondis-je; ne vous effrayez pas. Soyez calme.

J'étais pourtant très inquiète, mais uniquement à cause de ma chérie.
Qui avait pu ordonner cet enlèvement? Ce n'était, certes, pas l'amour
qui l'avait inspiré, car pourquoi s'attaquer à ces deux malheureuses
enfants! Je me perdais en conjectures.

--S'ils veulent t'enlever, m'écriai-je, il faudra qu'ils m'enlèvent avec
toi, car je ne te quitte plus.

Par le jardinier, je fis armer d'un fusil, et poster derrière les
cacaoyers, deux nègres dont j'ai eu déjà l'occasion d'éprouver la
fidélité.

Si quelqu'un essaie d'entrer furtivement dans la maison, ils ont ordre
de tirer.

De plus, Catherine et Marion vont transporter le lit d'Antoinette dans
ma chambre, pour que je puisse mieux veiller sur mon enfant.

Je ne me fierai plus à personne, qu'à moi-même.

Au besoin je saurai la défendre. M. le comte de Provence avait donné à
mon mari d'excellents pistolets. Ils resteront désormais sur ma table,
près de mon lit, tout chargés. Je ne suis point maladroite.

Mais qui donc a eu l'audace de commander cet enlèvement?... Je ne crois
pas que Dubousquens, ni Figeroux soient coupables. Et pourtant!... Dès
demain j'irai porter plainte au Conseil; il faudra bien qu'on découvre
les coupables et qu'on venge mon Antoinette!

       *       *       *       *       *

Au milieu de tous les périls qui me menacent et dans l'inquiétude où je
suis de perdre mon enfant, je n'espérais pas trouver un auxiliaire à la
fois si précieux et si méprisé, ni qu'une main ignoble et charitable se
tendrait vers la mienne et que je l'accepterais.

Je m'étais rendue dès le matin, au Cap, chez M. de la Pouyade. Il
reposait encore. Par mes instances auprès de son esclave, je l'avais
presque contraint de se lever et de venir entendre ma confession.

Il était accouru vers moi, l'habit à demi déboutonné, les souliers
dénoués, une barbe de la veille et la perruque de travers. N'importe!
c'était un prêtre, et j'avais si grand besoin à ce moment de me confier
à un ministre de Dieu et d'entendre, par ses lèvres, que j'étais
pardonnée d'en haut, que je l'avais, tel quel, entraîné dans l'église.

--Mon Dieu! s'écria-t-il, madame, qu'avez-vous, que vous est-il arrivé?
Le diable est-il dans votre maison, que vous venez sitôt me réveiller?

--Hélas! fis-je. Plût au ciel, mon père, qu'il fût seulement dans la
maison, mais je soupçonne qu'il est en moi.

--Ah! ah! voilà qui est amusant, par exemple. Moi qui, jusqu'ici, n'ai
exorcisé personne! Comment vais-je faire pour chasser votre démon?

--Ne riez pas, mon père, repris-je. De cruelles tentations viennent
souvent incliner au mal une nature portée instinctivement à la vertu;
mais je ne saurais me reconnaître quand je fléchis. Il me semble qu'une
autre personne emprunte alors mes sens, et mon âme désavoue des actes
auxquels elle ne prend aucune part.

--Dieu s'en réjouit là-haut, ma fille, conclut-il en aspirant une pincée
de tabac vanillé, tandis que je tombais à ses pieds, puis: Dites vos
péchés, fit-il, et avec une ironie absolument déplacée, il ajouta: Ou
plutôt ceux de votre démon.


La faute que j'avais commise ne me causait tant de trouble que parce
qu'elle atteignait ma chère enfant et l'innocence de mon amour. Une
autre ne s'en fût point émue, mais le lien qui m'unit à cet ange est
saint à mes yeux, et je ne pouvais assez me reprocher d'en avoir terni
la céleste pureté.

L'enlèvement d'Agathe, l'état dans lequel se trouvait mon enfant, tout
me conseillait de ne point me fier à des soins mercenaires, mais de
veiller moi-même sur ce bien sacré. C'est pourquoi j'avais fait
transporter dans ma chambre le lit d'Antoinette, mais la chère enfant
était trop loin encore! Le soir, je la pris tout endormie dans mes bras
et la portai dans mon lit. Oh! quelle joie lorsque je sentis son corps
contre le mien; que sa douce respiration approcha son jeune sein de ma
poitrine et l'effleura d'une caresse délicieuse! Je ne sais pourquoi à
ce moment, comme si le ciel se fût montré jaloux de mon plaisir, je me
rappelai les paroles du docteur, et un soupçon affreux traversa mon
esprit. Les brigands qui avaient attaqué la pauvre mère, avaient-ils osé
porter leurs mains sacrilèges sur l'enfant? Le doute me suppliciait. Je
voulus avoir une certitude,--dût-elle être douloureuse,--et profiter de
ce sommeil. Repoussant tout ce qui voilait le corps de mon Antoinette,
écartant ces jambes grassouillettes qui, chastement réunies, semblaient
vouloir dérober leur trésor, j'approchai une petite lampe, et penchée
vers elle, comme une mère vigilante ou un mari fervent, je découvris le
secret adorable. Dieu soit béni! les barbares n'avaient point flétri mon
enfant; la fleur chaste, à peine rosée, mince et délicate encore,
dissimulait ses annelets dans les profondeurs de la chair, parmi les
frisures d'une mousse capricieuse et dorée.

O ma chérie! m'écriai-je, se peut-il qu'un jour un mâle brutal déchire
des grâces si parfaites et arrache à ton sein tranquille un cri de
douleur! Va, je te défendrai contre leurs désirs. Je te garderai pour
moi seule, car, seule, mon affection ne blesse pas et ne sait pas
tromper.

Alors, prise d'une étrange fureur amoureuse, je pressais toute cette
jeunesse; au risque de la flétrir moi-même, j'imprégnais mes doigts de
son odeur, et mes lèvres allaient, au plus intime de son être, goûter la
saveur pénétrante, les effluves piquants et sauvages de ses organes.
J'aurais voulu m'abîmer en elle.

Cependant je la sentis soudain tressaillir; elle eut une exclamation de
lassitude ou de jouissance; je crus qu'elle appelait sa mère; à demi
éveillée, à demi somnolente, elle retourna au-dessus de ma face, comme
une narquoise figure, les charnures jumelles et l'arc tendu de son
mignon derrière, puis, de la main, légèrement et sans y prendre garde,
elle me toucha les cheveux. J'eus grand'peur qu'elle ne m'aperçût. Vite,
doucement aussi, je me redressai, soufflai la lampe; une honte froide,
puis ardente m'envahit: mon ivresse impie s'était dissipée. Il me sembla
que je venais d'insulter à ma religion; je pleurai, et plus d'une de
mes larmes vint tomber sur ce front que ma bouche, comme si elle en
était indigne, se refusait maintenant à baiser. Toute la nuit, auprès
d'Antoinette, je souffris d'une solitude désespérée. En découvrant en
elle des joies si coupables, j'avais senti comme un nouvel être qui, par
ses séductions même, semblait outrager le premier.


Avec quelle émotion, quelle voix tremblante ai-je fait ces aveux!

Dans la crainte de me rendre odieuse à mon confesseur, j'essayais, sans
lui rien cacher, de voiler ma faute le plus possible. Enfin les mots que
j'avais tant de honte à prononcer, tombèrent de mes lèvres. Jamais, je
pense, repentir plus vif n'avait courbé une femme devant un prêtre, et
toutefois une étrange ivresse se mêlait à mes remords. L'image de mon
enfant me poursuivait: nue, impudiquement offerte, elle tendait à mes
lèvres les roses naissantes de sa chair, et les délices maudites, jusque
sous le crucifix de la pénitence, précipitaient les mouvements de mon
coeur. Mais un sentiment tout autre vint m'agiter quand, jetant les
yeux sur M. de la Pouyade, je le vis sourire et jouer négligemment avec
une chaînette d'or qui soutenait son carnet.

Etait-ce donc là l'effet que produisait sur lui ma confession! Moi qui
eusse rêvé l'éclat d'une sainte colère, une de ces pénitences sanglantes
qu'imposait la primitive Eglise, à tout le moins de sincères reproches!
Cette indifférence de la part d'un prêtre me révoltait. Je fus encore
plus choquée lorsque, pour me donner l'absolution, M. de la Pouyade leva
une main où je vis, à l'annulaire, briller une améthyste, entourée de
topazes. Je ne crois point qu'il ait le titre d'évêque, et l'eût-il, de
semblables parures conviennent-elles à un ministre de Jésus-Christ?

Je me relevai tout irritée.

--Enfin, mon père, lui dis-je, que dois-je faire pour prévenir de
pareils retours?

Il était parvenu à ne plus sourire et à se composer un grave visage.

--Que sais-je? vous séparer d'elle, la marier...

--La marier! m'écriai-je avec une sorte d'indignation.

--Assurément, reprit-il, cela vaudrait mieux. Vous vous épargneriez des
tentations inutiles. Mais vous êtes assez vertueuse, madame, pour y
résister et je ne veux point vous donner de conseil à ce sujet. Le parti
que vous choisirez sera le meilleur, j'en suis convaincu.

Je sortis, plus irritée, plus émue encore que je ne l'étais à mon
arrivée. Sans doute, pour qu'on m'accueille ainsi, en souriant, j'ai dû
exagérer ma faute. Pourquoi aussi ne serais-je qu'une mère à l'égard de
cette enfant? J'ai encore la jeunesse; plus d'une fois on m'a dit que
j'étais belle, et sans cette clause horrible du testament de ce
Gourgueil, qui m'interdit un second mariage à moins que je ne renonce à
ses biens, je ne porterais plus aujourd'hui son nom odieux. Mais, au
fond, que m'importe? Quel est l'homme qui saurait être tendre,
caressant, soumis? Le successeur de ce Gourgueil dont la tyrannie m'a
été si cruelle, le continuerait; il faudrait être, comme pour l'autre,
une esclave. Et si j'avais un amant, quel scandale dans la colonie! On
s'est trop habitué à me considérer comme une des femmes les plus
vertueuses de l'île; il faut que je porte le poids de ma réputation.
Charge bien légère! Tous ces baisers barbares ne me tentent pas. Toi
seule, adorable Antoinette, tu émeus mon être de plaisir. J'oublie que
je suis une femme devant toi; tu m'as donné comme un autre sexe pour
t'aimer. O pure, innocente enfant, va! je te garderai! tu ne connaîtras
point l'étreinte odieuse qui détruirait la grâce de ton jeune corps et
te ferait sentir la douleur, toi qui jusqu'ici as ignoré tous les maux!
Je ne te demande pas aujourd'hui ton amour; je suis patiente; un jour
peut-être ta gratitude s'éveillera pour mon bienfait, mais, en
attendant, laisse-toi adorer. Que je puisse prouver, autrement que par
de vaines paroles, la force de la passion que je ressens pour toi, et
que ma chair porte en ta chair tout le feu qui la dévore. Dieu ne nous
maudira pas, ô la plus chérie; il ne peut condamner l'amour qui veut
pénétrer et défendre ta perfection. Et nous nous aimerons dans l'ombre,
mystérieusement, sans que personne au Cap puisse se douter que tu n'es
pas seulement ma fille, mais mon épouse adorée!


J'étais encore devant la maison de M. de la Pouyade lorsque je
rencontrai Mme de Létang. Ce n'était plus la femme qui se laissait
porter par l'existence avec tant d'indolence et de mollesse, et que rien
ne semblait émouvoir. Les yeux rougis et cernés, le sein soulevé de
sanglots, elle marchait très vite et comme au hasard, se heurtant contre
les pierres de la route, chancelant, paraissant avoir peine à se
soutenir. J'oubliai toute rancune, j'allai vers elle, je lui pris les
mains; elle n'eut point de larmes, ni de paroles, tant elle semblait
hébétée par la douleur.

--Consolez-vous, ma pauvre amie, lui dis-je, nous retrouverons votre
chère Agathe et nous châtierons le misérable ravisseur. Ne m'a-t-on pas
dit que le chef de la milice avait déjà commencé les recherches, et
qu'il pensait être sur une bonne piste?

Elle me regarda fixement comme si elle eût voulu trouver dans mon regard
un motif d'espérer, puis secouant la tête d'un air de désolation, elle
me quitta sans un mot. Je la vis frapper à la porte de M. de la Pouyade.
Puisse-t-il avoir témoigné quelque pitié à cette malheureuse mère! Pour
moi, sa vue m'avait atterrée; je pleurai en pensant au rapt de sa fille,
mais je songeais moins à son infortune qu'au péril de mon Antoinette.
Que deviendrais-je si elle aussi?... mais je ne veux pas croire que la
destinée me réserve des peines si cruelles; je n'y survivrais pas.
D'ailleurs nous sommes deux à présent à veiller sur elle, et deux femmes
qu'unissent l'amour et la haine ne sont-elles pas de bonnes gardiennes?

Voici comment s'est faite cette nouvelle liaison. Ah! bien étranges sont
parfois les secours que nous envoie la Providence, mais nous courons des
dangers si incroyables et nous avons des ennemis si inattendus!

Je rentrais aux Ingas en palanquin, menée à grande vitesse par mes
quatre noirs que j'activais de la voix et d'une souple badine, dans mon
impatience de revoir Antoinette. Le trouble que j'avais ressenti devant
l'abbé de la Pouyade avait cessé; je me sentais heureuse, pure de toute
faute envers Dieu comme envers mon amour, prête à aimer mon enfant avec
toute la force de mon âme et de mes sens. Déjà je me trouvais devant la
porterie lorsque je croisai un palanquin qui revenait de la maison au
galop, palanquin de fillette gâtée plus que de femme sérieuse: tout en
acajou avec des crépines dorées et des rubans de soie claire, enveloppé
de grands rideaux de mousseline à fleurs roses qui bouffaient au vent
comme des voiles. A peine eus-je le temps de le regarder; les rideaux
s'écartèrent et, embarrassée dans sa robe, entraînant les coussins,
faisant trébucher un porteur, roula et dégringola vers moi, pattes de
satin, cul doré et dentelles aux cheveux, une frétillante petite
négresse qui, à peine sur ses jambes, s'avança vers moi avec l'air
dégagé et la malice d'une jeune guenon:

--_Maame Gourgueil!_ fit-elle avec un sourire qui écarta et durcit ses
lèvres entre les dents brillantes, lorsqu'elle fut tout près de moi.

--Comment, répondis-je, me connais-tu si bien?

--_Li vue, li marquée._ (Une fois qu'on t'a vue, on ne t'oublie pas).

Et, parlant ainsi, elle tira d'une pochette de sa candale une lettre
odorante d'un parfum vif et entêtant. J'en rompis le cachet et j'y lus
cette demande singulière:

    «Madame,

  «Je vous prie d'excuser la liberté d'une simple fille qui, n'étant
  point de qualité, et n'appartenant même pas à votre race, ne saurait
  prétendre à entrer en relations avec une dame de votre rang, si des
  intérêts, qui nous sont communs, ne me pressaient de solliciter
  humblement mais avec instance, un rendez-vous. Comme il est utile pour
  l'une et l'autre que l'on ignore notre entrevue, je vous demanderai de
  venir vous-même me trouver pendant la fête qu'on donnera ce soir au
  Cap, en déguisé, ou bien voilée. Vous ne serez pas remarquée au milieu
  de la foule. Tandis que si j'allais aux Ingas, des personnes que je
  connais et ne tiens pas à rencontrer pourraient m'y voir. Vous
  demanderez la maison du sieur Pichon au bout de l'Allée des Lataniers.
  Elle est à droite. Je demeure derrière, dans un pavillon qui donne sur
  le jardin. Vous n'avez qu'à traverser la cour, vous y êtes. Encore une
  fois, madame, je déplore mon audace et les ennuis que vous doit coûter
  cette visite, et pourtant j'ose espérer que vous n'en aurez point de
  regret.

  «Daignez, Madame, accepter les sentiments de respectueux dévouement
  avec lesquels je suis votre très humble et très obéissante servante.

    «Nanette Berthier.»

Ce nom n'est que trop connu au Cap français. Nanette Berthier, que ses
amis de couleur appellent Kouma-Toulou, la Langue Joyeuse, et que nous
nommons familièrement Dodue-Fleurie, est une fort belle négresse, grande
et grasse, une véritable _pièce d'Inde_[4]. Il n'est point de
négociants, de voyageurs de passage à Saint-Domingue qui manquent
d'aller souper avec Dodue-Fleurie; ils croiraient même ignorer les
délices de l'île s'ils n'obtenaient, à prix d'or, une de ses nuits où,
dit-on, elle ne se montre jamais oisive. La lourde volupté que dégage
son corps lorsqu'elle se promène dans les rues et les jardins du Cap;
tout ce qu'il y a de grossière et ardente luxure dans le balancement de
ses hanches vastes, dans ses claquements provocateurs de langue, dans le
jeu de ses paupières bordées de longs cils, tantôt retombées comme dans
une extase, tantôt levées sur des yeux blancs, où le regard étincelle
de colère ou de dédain; ses domestiques noirs qu'elle traite comme des
animaux, mais auxquels elle donne des livrées dignes de la Cour; son
luxe, ses toilettes, ses fantaisies ruineuses, les suicides des hommes
qu'elle a désespérés par son mépris ou ses caprices, tout lui a fait une
célébrité inouïe. Elle se croit reine et elle agit en despote. Combien
a-t-elle brisé de mariages et fait pleurer de confiantes fiancées!
Personne n'ose élever la voix contre elle. Il a fallu que le fils du
gouverneur s'éprît de cette femme pour que le père alarmé et furieux
d'une telle liaison menaçât la courtisane de la faire arrêter et de
déchirer l'acte qui l'affranchissait. Alors pour quelques mois elle a
abandonné sa magnifique maison et s'est retirée dans ce logis à demi
secret qu'elle m'indique dans sa lettre, ne sortant plus et condamnant
sa porte à son ancien amoureux afin d'apaiser le père. Je ne connais pas
d'être qui me répugne davantage que cette Dodue-Fleurie. Zinga m'irrite;
Zinga m'effraie; Zinga me rappelle d'atroces souvenirs; mais que de
fois l'ai-je sentie liée et dévouée à mon être, soit qu'une caresse me
l'eût conquise, soit que la beauté de mon corps ou la supériorité de ma
race exerce sur son esprit quelque fascination, soit enfin que le fouet,
quand il m'est arrivé d'en user avec elle, lui ait fait comprendre la
force de ma volonté. Mais je n'ai jamais vu cette Dodue-Fleurie, sans
ressentir comme un soulèvement de dégoût; toute sa personne me révolte;
sous ses cotillons de soie brochés d'or et parfumés à la poudre à la
maréchale, je sens une odeur d'huile et de chair mal lavée. Elle me
produit l'impression d'une latrine décorée somptueusement, et pourtant,
moi comme les autres, je me sens dominée par elle, et si elle me regarde
en face, à la promenade, je baisse les yeux. Ah! il ne fallait pas
affranchir un pareil monstre; c'est comme si on ouvrait un cloaque, on
serait vite infecté par son débordement. Mais vais-je être injuste
envers l'être qui va sauver mon Antoinette; ne puis-je dominer ma
répugnance et accepter, quel qu'il soit, le secours que m'envoie le
Ciel!

  [4] Les colons désignaient ainsi un nègre ou une négresse jeune, en
  bonne santé et de belle conformation, tels enfin que les Portugais
  avaient coutume d'en acheter pour leurs colonies des Indes.

Dès que j'eus pris connaissance de la lettre, je dis à la petite
négrillonne que j'irais trouver sa maîtresse, le soir même. Aussitôt
elle s'inclina, fit une pirouette de bouffonne, stylée à divertir sa
maîtresse, et remonta dans le palanquin qui redescendit très vite vers
le Cap, sur les épaules de ses porteurs.

Je n'avais pas hésité un seul instant à lui donner cette réponse;
l'humiliation d'une pareille démarche ne me coûtait pas, ou plutôt
j'avais le pressentiment que cette femme allait me parler d'Antoinette
et cela seul suffisait à m'attirer chez elle. Peut-être aussi ai-je
senti dans sa lettre ce mystérieux pouvoir qu'elle exerce sur tous et
auquel il faut se soumettre, malgré soi.

Je passai la journée avec ma chère enfant; elle s'était remise peu à peu
de son émotion, mais quand elle sut que son amie Agathe avait disparu,
elle sanglota et rien ne put la consoler. Il fallait que j'eusse toutes
ces inquiétudes et qu'elle m'occupât à ce point l'esprit, pour souffrir
si courageusement les horribles douleurs d'entrailles qui vinrent me
tourmenter. Je m'imaginais qu'un cercle de fer me comprimait, me
rétrécissait le ventre de moment en moment; le mal avait des élans
brusques et des coups féroces. Parfois j'aurais eu envie de me rouler
par terre tant je souffrais, et je cachais ma torture à Antoinette de
crainte de l'ennuyer. Une minute il me fut impossible de dissimuler.
Elle m'interrogea. «Oh! ce ne sera rien,» lui dis-je. En réalité je ne
m'expliquais point ce mal subit; et je me rappelai un fait dont le
docteur Chiron m'avait parlé, peu de jours avant: l'empoisonnement d'une
maîtresse par ses esclaves. Etais-je aussi, moi, empoisonnée? La crainte
de laisser paraître une inquiétude vaine lorsque je m'étais montrée
d'abord si tranquille, m'empêcha d'appeler le docteur. Je pensai qu'il
se moquerait de moi.

Vers le soir, cependant, le mal se calma; je dis adieu à Antoinette, je
la laissai sous la garde de deux noirs en qui j'avais confiance et,
après l'avoir enfermée dans sa chambre, je descendis à pied vers le Cap,
emportant, afin de n'être point reconnue, un voile léger de tulle noir
que je me mis sur le visage, aussitôt que j'eus quitté les Ingas. Je me
faisais suivre seulement des deux fils de ma servante Manon, qui me sont
dévoués, parce que souvent je leur donne des friandises et des piécettes
à l'insu de leur mère. Ils sont les espions des autres noirs de la
plantation, et bien que l'aîné n'ait pas quinze ans, ils sont si forts,
si courageux et si hardis que je ne crains rien avec eux. Ils avaient
chacun, dissimulés dans un manteau, un petit pistolet et un poignard.
Ces sorties nocturnes sont dangereuses. Il faut vraiment que j'aime mon
Antoinette pour m'exposer ainsi.

Le soleil, étincelant encore à mon départ, m'abandonna en route. Il
tomba derrière la mer. La nuit se répandit tout à coup sur les champs de
cannes et sur les monts. Des touffes de feu, aux plus hauts sommets,
jaillirent seules de l'ombre noire dans le ciel qui, d'instant en
instant, semblait se ternir et se fermer pour nos yeux. Une tristesse
infinie pesa sur tout mon être. J'attirai mon plus jeune compagnon
contre moi.

--Pas peur, maîtresse! dit-il. Zozo et Troussot près toi.

--Et Antoinette, fis-je, connais-tu ceux qui la gardent?

--Maîtresse, sont bons.

Je ne sais pourquoi je baisai au front le petit nègre, qui, à son tour,
me lécha la main. Cette venue de l'obscurité m'apporte presque chaque
jour un frémissement extraordinaire de tendresse, d'effroi. Je me sens
perdue dans ces vastes ténèbres; j'embrasserais alors un animal dans ma
terreur de la solitude.

Cependant mes petits nègres avaient allumé les lanternes. Troussot, le
plus grand, marchait devant moi; et Zozo, à mes côtés, pour me rassurer.

De la route des Ingas j'aperçus le Cap dans une petite buée lumineuse.
Les rumeurs de la fête venaient jusqu'à nous, assourdies. Dans
l'immense repos, dans la grande solitude noire de la mer et des monts,
les lumières, le bruit de la ville ne semblaient pas prendre plus de
place que ces feux d'acacias que les nègres marrons allument en chantant
pour conjurer les démons nocturnes.

Au contraire, à peine étions-nous entrés dans le faubourg des Milices,
que je me sentis comme étouffée par la foule. En ce dimanche de la
Saint-Jean et sous l'influence des nouvelles idées, beaucoup de maîtres
ont cru devoir laisser pleine licence à leurs esclaves. Pour la première
fois je me demandai si le docteur n'avait pas raison, et je fus saisie
de frayeur quand il me fallut, pour passer, écarter des poitrines, des
épaules huileuses, me sentir effleurer par des faces noires et luisantes
où les lampes fumeuses des éventaires faisaient courir d'étranges
reflets. Il arriva que Zozo et Troussot durent frapper, jouer des
poings. J'entendis autour de moi gronder des colères; mon coeur
battait violemment, et je me disais: «S'ils devinent que j'ai peur, je
suis perdue.»

Il y avait là tous les nègres récemment débarqués, ceux que l'on n'a pu
dompter encore et qui gardent les violentes ardeurs de l'Afrique; ceux
qui ne travaillent que sous la surveillance du commandeur, au sifflement
des rigoises et la chaîne aux pieds. Par quelle étrange aberration les
avait-on lâchés ainsi? On ne voyait point de gardes de la milice, ni de
blancs, ni même de ces esclaves policés qui ont pris auprès de nous nos
moeurs, notre costume et nos façons de vivre. Point, non plus, de
serviteurs ni de marchands sauf ceux qui s'étaient installés pour la
journée. Des têtes ricaneuses et féroces d'un noir luisant comme le
bronze, sans cheveux ou bien couvertes d'une laine frisée, des têtes aux
yeux blancs, grands ouverts, fixes, aux narines larges, à la bouche
grasse, tendue dans un rire continu et montrant des dents menaçantes,
m'apparaissaient telles que ces faces d'animaux inconnus que nous voyons
dans nos insomnies, sans âme et toutes semblables; elles me frôlaient,
me reniflaient ainsi que des chiens, semblaient vouloir me happer et me
mordre. Je me croyais la proie de quelque horrible cauchemar, car les
têtes se multipliaient à l'infini, me regardant de leurs gros yeux
immobiles, avec un rire incessant. Elles semblaient de plus en plus
animées de joie furieuse et comme de délire; les bouches d'abord
muettes, puis grommelantes, devenaient orageuses; on sentait que le
mouvement des vagues humaines était plus rapide, plus violent, comme
lorsque l'on quitte les rivages pour la pleine mer. D'instant en instant
elles me heurtaient et me pressaient davantage.

Deux jeunes blanches qui s'étaient aventurées dans cette multitude,
curieuses des verroteries et des menus objets qu'offraient les petits
marchands sous les lampes, furent entraînées dans une chica ridicule et
fatigante, à trois temps, que ces nègres dansent dos à dos en
s'accroupissant, en se heurtant les fesses et en se relevant d'un élan
brusque. Au milieu de cette foule les mouvements étaient encore plus
grossiers et plus brutaux. Ces brutes lâchaient en dansant des vents
infects.

--Bola! Bola! criaient-ils lorsque les deux jeunes filles, d'abord
essayant de rire, puis effarées, muettes de terreur, se mirent à tourner
avec eux. Par ces appels ils leur demandaient de se dévêtir pour danser
nues ainsi qu'ils étaient eux-mêmes.

Comme elles ne paraissaient pas avoir même l'idée d'obéir ou de refuser,
insensibles aux plaisanteries et aux menaces, on les dépouilla, on leur
arracha cotillons, chemise, mouchoirs de cou, et des mains noires et
rugueuses assaillirent, se disputèrent ces peaux de blanches. Epouvantée
je regardais les noirs, attirée par l'ignoble spectacle comme dans le
vertige on est attiré par l'abîme; moi-même je fus entraînée, emportée
vers le tourbillon des grandes ombres bondissantes sous les lampes
fumeuses, au milieu des exhalaisons puantes de ces animaux en rut,
pincée, frappée, mordue jusqu'au sang par tout le corps. A mes cris
Troussot fit le geste de tirer son pistolet, mais Zozo l'arrêta: un
coup de feu eût causé notre massacre; avec une force étonnante pour son
âge, il m'enleva aux bras qui m'étreignaient, et, tandis que son frère
frappait à poings fermés cette canaille, il me poussa sous la tente d'un
marchand, dressée juste en face d'une petite allée qui heureusement
était déserte. Nous nous échappâmes par cette issue. Quand nous fûmes
loin des brutes, je m'arrêtai pour arranger mes vêtements. J'étais toute
meurtrie, et ils avaient déchiré ma robe. Tandis que, le jupon
retroussé, je réparais tant bien que mal le désordre de ma toilette,
Zozo vit, sur le haut de ma jambe qui était découverte, des gouttes de
sang; alors ce bon petit être colla ses lèvres sur ma blessure et la
lécha. Je fus bien touchée de cette marque d'affection, et je l'en
remerciais, quand des voix gutturales partirent autour de nous,
jacassantes et criardes. Je me serais crue transportée au milieu d'une
volière immense de perroquets. C'était une troupe de noirs qui passait;
elle nous rejeta contre une maison. Ils n'étaient pas très nombreux,
mais ils emplissaient la ruelle d'un bruit énorme; leurs pieds nus
résonnaient sur la terre comme des claques sur une peau nue; ils
chantaient ou plutôt ils criaient sur une mélopée monotone de trois
notes cette bizarre complainte:


    _Tili saba, a kouma
    I soumousso akha gni
        I assan nté
    --Nté: Mousso a bé fourou
    --Nieba, baguifing debenta
        Nté ndimata._

    _Hé gni tubabulengo
    Ouory a sota abé_

    _Kono nian-a bé
    Nté moussodé.
    --Gni dé, ibé mousso la.
    --Tyo tili kile abé fourota
    --Nieba. Tan i foula misse.
        Ni sira
    Nté ndimata_

    _Hé gni tubabulengo.
    Ouory a sota abé_

    _Nimbe a kha mina dion.
    Marka abée mousso.
    Man ouory, sira, missé.
    Tita Marka, galo diani
    Konkho bena, aman doumount
    Nté a mon dibissa kou bété
    Nté a takha sesouma koro
    Khang tombi khoto._

    _Ne gni tubabulengo.
    Ouory a sota abé._

    _Moun nté a blo sounia da foula
    Mousso ni ouory.
    Aman ke fen nté._


    _(Il y a trois jours il me dit:
    «Ta jument est belle.
    Vends-la moi.
    --Mais c'est ma femme, elle est mariée.
    --Ça ne fait rien. Je te donnerai
    cinquante pièces de guinée.»_

    _Ah! ces Européens rouges
    Ils ont tous de l'argent._

    _Dans l'oeil il avait aussi
    Ma fille aînée.
    «Est-ce ton enfant? me demande-t-il
    --Oui, elle va se marier dans un mois.
    --Ça ne fait rien. Je te donnerai
    Douze boeufs
    Et du tabac.»_

    _Ah! ces Européens rouges
    Ils ont tous de l'argent!_

    _Ils ont emmené captives
    Toutes les filles de Marka.
    Et je n'ai eu ni argent, ni boeufs, ni tabac:
    Marka démoli, le village brûlé,
    La faim est venue, je n'ai pas mangé,
    Je suis bien malheureux.
    Je n'ai plus d'autre abri contre le soleil
    Que le vieux tamarinier._

    _Ah! ces Européens rouges
    Ils ont tous de l'argent!_

    _Mais pourquoi m'as-tu laissé voler ton
    fusil à deux coups.
    Argent ni femmes maintenant ne te serviront guère.)_


Lorsque la troupe fut passée, Zozo cracha dans leur direction.

--Guiambas, dit-il, Bambaras qui sentent encore cale où maître les a
parqués, sales nègres! Ah! si moi étais maître à eux, les laisserais pas
courir comme ça!

--Et que leur ferais-tu donc?

--Tannerais cuir à eux, et bien! Sales nègres, va!

--Mais tu es un nègre, pourtant, toi aussi!

Il baissa la tête:

--Maîtresse, dit-il, les larmes aux yeux et la voix tremblante, qu'ai
fait moi à toi pou qu'insultes moi!

--Mais je ne t'insulte pas, tu es fou, voyons.

Et je lui tapotais les joues.

Je le calmais de mon mieux quand j'entendis des pas précipités; une
femme courant à toutes jambes passa près de moi, puis un homme trapu qui
la rattrapa, et enfin un troisième individu qu'ils devaient chercher à
éviter, mais qui courant plus vite qu'eux parvint à les rejoindre à
l'extrémité de la ruelle. Ils eurent ensemble une violente altercation.
Les invectives, les injures pleuvaient; les deux hommes se menaçaient de
leurs cannes hautes. La femme, muette et les bras croisés, attendait la
fin de la querelle.

--Dieu! m'écriai-je, mais c'est Zinga, et Figeroux, et Dubousquens. Les
misérables! Voilà comment ils gardent la plantation!

Nous nous étions réfugiés dans une galerie ouverte pour ne pas nous
laisser voir. Zinga provoquait Figeroux de sa voix criarde et enfantine,
avec des mots aussi grossiers que ceux que l'on entend crier aux
portefaix, et un babil gouailleur de gosseline qui sent son derrière
protégé. Elle n'employait plus ce langage prétentieux qu'elle avait
tenu à Dubousquens, mais un patois ignoble, demi-créole, demi-français,
comme si tantôt elle eût voulu n'être comprise que de Figeroux, et
tantôt au contraire n'eût parlé que pour Dubousquens, vers qui elle se
retournait avec un sourire d'intelligence, chaque fois qu'elle avait
lancé au mulâtre une bonne injure.

Elle disait:

--_Ato li pa guen soumaké. Sa pa arien._ (Il n'a pas d'argent, à
présent, mais peu importe). Fe'ai toi cornard si m'amuse!

--Je t'enlèverai la peau de la carcasse, gouapeuse! répondait Figeroux.

--Moi, te la coupe'ai, un soi', pendant toi do'mi'.

Le mulâtre leva le bras. Alors, le visage protégé de ses mains, elle dit
comme pour s'excuser:

--C'était pou rire, pou rire. Toi, n'en as pas!

Et se tournant vers Dubousquens, elle ajouta:

--I n'en a pas! I n'en a pas! Dors touzou quand z'ai envie.

Figeroux rugissait, voulait la battre, mais elle riait aux éclats,
collée à Dubousquens qui, la canne toujours levée, écartait le mulâtre.

--On vous a payé, dit-il, laissez-nous.

--L'autre m'a payé aussi, répliqua froidement Figeroux; elle lui doit sa
nuit.

A ce moment, des sanglots s'élevèrent et j'aperçus un homme qui
pleurait. La lanterne de la galerie qu'on alluma soudain au-dessus de
nous lui éclaira le visage: c'était Samuel Goring.

--Moi, dois nuit, moi, dois nuit, répétait Zinga furieuse, moi dois rien
du tout. Ze vais lui paler tout de suite, à gros coçon.

En une minute elle fut devant nous. Je ne voulais pas qu'elle m'aperçût
et je me cachai derrière un sterculia, mais c'était bien inutile; elle
était trop occupée de Samuel Goring, de Figeroux et de Dubousquens pour
glisser un regard dans la galerie.

--Viens dire à toi, fit-elle, que Zinga veut plus toi, plus zamais!

Samuel Goring tomba à genoux, joignit les mains. Mais cette timidité de
geste et d'attitude ne fit que provoquer chez Zinga des sarcasmes et des
fusées de rire.

--_Gadé li!_ disait-elle, _li ka fé so benjoli. So dé wey ton pasé trou
krab._ (Regardez-le, regardez-le! Le voilà qui fait le joli coeur avec
ses yeux pareils à des trous de crabes.)

--Au nom du Ciel! implora Goring.

--Toi pas nommer Ciel, porte malheur, répliqua-t-elle songeuse.

--Zinga, écoute-moi, tu m'avais promis...

Elle s'écria furieuse:

--Moi zamais ai promis, tu mens, coçon!

Goring tendit les mains, l'enlaça et l'étreignit avec violence.

--Toi, lacer moi, et tout de suite, veux-tu! veux-tu! Moi vais cracer
sur toi, moi vais péter sur toi, moi vais battre, tiens! tiens!

Et elle essayait de se dégager, le heurtait de sa croupe, lui envoyait
des ruades et des coups de poing; Goring recevait les coups et les
injures, mais la tenait toujours; Dubousquens dut s'interposer:

--Allons, viens, Zinga, laisse ce malheureux!

Hors d'haleine, la voix entrecoupée:

--Veux pas trouver sa sale figure touzou su route à moi, répétait-elle,
veux pas! moi hais lui!

--Puisqu'elle ne veut pas de vous, laissez-la donc s'en aller, dit à son
tour Figeroux.

Samuel Goring avait enfin lâché sa rétive maîtresse; il se releva, la
regarda s'éloigner avec Dubousquens, et ses sanglots recommencèrent.
Figeroux restait devant lui et le contemplait en haussant les épaules.

--Vous n'êtes pas un homme! dit-il. Vous ne pourrez pas prononcer votre
sermon ce soir.

--Oh! ayez pitié! soupira Goring.

--Il faut que vous parliez ce soir à l'Assemblée, dit Figeroux. Je le
veux!

--J'essaierai, dit Goring.

Les deux hommes partirent ensemble, Figeroux toujours criant et
gesticulant, Goring la tête basse et les lèvres scellées.


Je pris l'Allée des Lataniers et n'eus pas de peine à trouver la demeure
du sieur Pichon. Mais une fois rendu là, on n'est pas encore chez
Nanette. La maison Pichon en effet forme un vaste îlot de cases
africaines et de constructions européennes entourées de jardins. Quand
on a franchi la grande grille et traversé ce long couloir qui part de la
rue pour aboutir aux jardins, on se trouve devant un entrecroisement
infini d'allées et de sentes étroites, bordées de clôtures. De grands
arbres cachent les maisons et achèvent de dérouter les visiteurs
inaccoutumés. Nous heurtâmes à plusieurs portes, mais toutes restèrent
obstinément closes. Enfin nous avisâmes un passage obscur, au fond
duquel nous aperçûmes, dans une cour ombragée, des lumières aux
fenêtres. Ce devait être l'habitation de Nanette. Au hasard nous
suivîmes un corridor tortueux où brillait, dans un enfoncement de
muraille, la lueur tremblotante d'une petite lampe.

Comme nous passions devant cette lampe, une forme humaine traversa le
couloir. A sa candale de coton blanc et à sa taille un peu courte, il me
sembla que c'était une jeune esclave et je lui demandai mon chemin:

--La maison de Nanette Berthier?

On poussa un cri, une porte fut ouverte précipitamment et un flot de
lumière se répandit aussitôt dans le corridor. Je tressaillis: la
personne que j'avais prise pour une esclave venait, avant de
disparaître, de laisser voir son visage, et en vain me disais-je que mes
yeux me trompaient, j'avais bien reconnu Agathe de Létang!

Avant que je fusse revenue de ma surprise, le petit nègre qui m'avait
porté la lettre de Nanette aux Ingas, tout habillé de soie rose brochée
d'argent, vint au-devant de moi:

--Maîtresse attend Mame Gourgueil, fit-il.

Alors je quittai le corridor sombre et mal tenu pour entrer dans un
appartement vraiment extraordinaire de luxe et d'incurie, où l'on était
d'abord ébloui par une profusion de meubles en bois de rose et d'ébène,
ornés d'incrustations en or et en argent massif, où les lumières, le
cristal des lustres et les hautes glaces mettaient partout un jeu
magique de clartés, qu'adoucissaient à peine çà et là des tentures de
l'Inde aux tissus transparents. Ce rayonnement et la violence des
parfums âcres et capiteux que l'on respirait dès le seuil me
suffoquèrent presque. Mais le petit domestique m'entraînait déjà vers la
chambre de sa maîtresse, parmi des couloirs encombrés de toilettes
autrefois somptueuses, à présent défraîchies, déformées, passées de
couleurs, odorant l'étoffe ancienne et la négresse malpropre, jetées
pêle-mêle en travers du passage, dans un abandon et un désordre qui en
disaient long sur la paresse, l'insouciance et la saleté de la riche
affranchie.

Dodue-Fleurie était vautrée parmi des mousselines brodées et des soies
étincelantes, sur un petit canapé qu'elle écrasait de son corps large
et robuste. Elle semblait jouer à frôler et à froisser ces étoffes
fines, veloutées ou rudes; elle s'amusait de tous ces tissus que
l'ingéniosité des hommes avait inventés pour elle et ses pareilles. Elle
s'abîmait pour ainsi dire dans sa chair, elle rentrait dans sa
bestialité jouisseuse et triomphante.

La chambre où elle était, pareille à un bazar, ne contenait guère que
des étoffes déroulées, en pièces ou formant des toilettes pompeuses qui,
disposées aux quatre angles, et rigides sur les mannequins, semblaient
les autels de cette étrange église. Les lumières, éblouissantes dans le
vestibule, étaient ici à demi-voilées. Des tulles couvraient les lampes
et laissaient la chambre dans une pénombre où Dodue-Fleurie se laissait
deviner plutôt que voir. On distinguait seulement les lèvres épaisses
dans la large face, un regard sournois et plein de méchanceté, où
semblaient briller mille mauvais désirs; puis quelquefois, à un
mouvement capricieux ou plutôt voulu, comme un animal secret, majestueux
et mutin apparaissait à demi, dans le relèvement des jupes et
l'encadrement des dentelles: la raie d'ombre, attirante et mystérieuse,
les joues énormes, happantes ou serrées, de la Croupe. Une odeur de fin
de souper, de vin répandu et d'amour emplissait la chambre.
Dodue-Fleurie en parut incommodée, et, au moment où j'entrais, sans
paraître me voir, elle dit au petit domestique qui m'avait précédée:

--Dis à Gatte de se dépêcher à venir.

Gatte apparut brusquement, comme si elle avait entendu l'ordre de sa
maîtresse.

Hélas! quelle fut mon émotion en reconnaissant Agathe de Létang, à peine
vêtue et qui tremblait sous le regard de la négresse. Surprise et
honteuse de me voir, elle rougit tout à coup et détourna la tête.

--Vas-tu finir d'emporter la collation, limaçonne! cria Dodue-Fleurie.

J'aperçus alors, à terre, un très large plateau, tout chargé de plats,
de verres, de bouteilles, et que la pauvre Agathe, à grand'peine, et en
prenant mille précautions, essayait de transporter dans l'antichambre;
mais comme elle passait la porte, deux bouteilles se renversèrent.

--Attends, je vais t'apprendre à briser ma vaisselle, fit Dodue-Fleurie
en envoyant sa pantoufle à la tête d'Agathe, puis d'un bond elle se
précipita sur elle.

--Madame, dis-je en m'interposant, je connais mademoiselle de Létang et
je ne pense pas que ce soit pour me faire assister à des scènes si
inconvenantes que vous avez réclamé ma visite.

--Je suis confuse, confuse et charmée en même temps, madame, fit Dodue
en balbutiant, d'une voix zézayante et minaudière. Ah! ce n'est pas ici
le luxe des Ingas. Je ne suis qu'une pauvre négresse, madame, mais
prenez place près de moi. Ce que j'ai à vous dire doit vous intéresser.
Oh! je regrette bien de vous recevoir dans cette misère.

Et elle eut un rire éclatant et forcé qu'on pouvait prendre aussi bien
pour une marque d'affabilité que pour une affectation d'insolence.

--Vous êtes étonnée, continua-t-elle, que j'aie chez moi la petite
Létang, et que je ne la traite pas en princesse. Que voulez-vous? Je
regrette qu'elle soit de vos amies, mais enfin si on me disait: Dodue,
pour Madame Gourgueil, tu vas te dépouiller et recevoir cent coups de
pieds dans le derrière, je vous aime bien, ma bonne et chère madame,
(elle reprenait sa voix mielleuse, zézayante, et me baisait les mains),
je vous aime bien et tout de même je ne le ferais pas. Eh bien, avec
Létang c'est la même chose. Si je la laissais se trotter ce serait pour
moi une maladie. D'ailleurs, l'aimez-vous tant que ça! Elle ne vous aime
guère, elle, et sa mère donc! Comme elle riait, avec toutes ces dames,
de La Gourgueil. Je les ai bien entendues lorsque j'étais dans leur
maison!

--Et que disaient-elles donc de moi?

--Oh! je ne me souviens pas. Je sais seulement qu'on vous arrangeait de
jolie manière, et comme on dit, que vous auriez pu ensuite vous montrer
à la foire. Ah! ah! pauvre madame Gourgueil, bonne chère âme!

--Enfin pourquoi Agathe est-elle chez vous? Elle a été enlevée en même
temps qu'Antoinette, dans ma plantation; et, malgré vos démonstrations
d'amitié, j'ai lieu d'être inquiète d'un dévouement que les événements
semblent si fort démentir.

--C'est pour vous expliquer ce qui s'est passé et vous demander votre
aide pour plus tard que je vous ai demandée. Vous allez voir combien la
destinée nous a unies et comme nous aurions tort d'être des adversaires.

Et, après m'avoir offert de la liqueur de Barbade, et en avoir bu
elle-même un verre, elle commença ce récit que le ton sérieux, avec
lequel elle me l'a conté, me fait croire véridique:

--Je ne vous apprendrai rien, madame, en vous disant que je n'ai pas
toujours été révérée et servie comme je le suis à présent. A quatorze
ans j'étais esclave chez Mme de Létang, je travaillais aux sucreries.
Dur emploi pour une fille qui était alors d'une santé fort délicate. On
ne me ménageait point; le commandeur, qui prétendait jouir de mon corps,
avec sa face abominable, marquée de petite vérole et son corps pourri,
dans sa rage de me voir toujours lui résister, me maltraitait plus que
mes compagnes. Il ne se passait guère de jour qu'on ne m'attachât aux
trois piquets et qu'on ne me déchirât de cordes ou de lianes. Ce fut
après avoir été ainsi châtiée, alors qu'on me détachait toute sanglante,
et si brisée de coups que je pouvais à peine me tenir sur mes jambes,
que M. de Montouroy me prit à mes bourreaux; mais ne croyez pas que la
pitié lui inspira ce mouvement. Sans sortir de la sucrerie, au milieu du
travail des esclaves, avec une impudeur de blanc qui se croit tout
permis, il se jeta sur moi et, m'ayant possédée brutalement, il me
laissa évanouie. On me fit reprendre connaissance à coups de fouet; car
l'honneur d'avoir été distinguée par un maître ne me fut pas compté.
Depuis, M. de Montouroy ne cessa de me laisser voir que mon corps ne lui
était pas indifférent, mais il ne me savait aucun gré des plaisirs que
je lui donnais,--il est vrai, bien malgré moi. La nuit, il venait me
chercher dans ma case, et je restais jusqu'au matin auprès de lui.
Alors, lasse de ces caresses que je n'acceptais qu'avec dégoût, il me
fallait retourner au travail, et comme parfois je tombais de fatigue,
les coups pleuvaient sur mes épaules. M. de Montouroy assista
quelquefois à ces exécutions; il ne disait rien, quand il eût pu
facilement les arrêter. Peut-être se plaisait-il à me voir ainsi
torturée! Cependant la sensualité grossière qui l'attachait à mes jupes
ne l'empêchait pas de s'intéresser à des liaisons plus élégantes. Il
était lié avec Mme de Létang et un jour je les surpris ensemble. Il se
soucia peu de ma découverte, car il ne craignait pas,--et il avait
raison,--ma jalousie, mais il avait la sottise de ne point voir que
j'étais une fille rusée et que je mettrais à profit ce que le hasard
m'avait révélé.

«En effet, une nuit que je le savais avec sa maîtresse, j'entre dans sa
maison dont un esclave ami m'avait ouvert la porte; j'avais caché dans
mon bonnet un couteau, et passé un pistolet dans ma jupe. J'arrive au
moment où ils étaient tous deux au lit et se tenaient embrassés:
«Létang;» dis-je à ma maîtresse, «je n'ignore point que ton mari est un
jaloux, je l'ai vu te battre sur le plus léger soupçon, et je suis sûr
que, s'il vient à apprendre que tu le trompes, il n'hésitera pas à te
tuer, or je vais sur le champ le lui dire...--Je te tuerai avant,
vipère!» s'écria Montouroy qui voulut s'élancer sur moi. Mais, sortant
mon pistolet, je l'ajuste et le menace de faire feu s'il s'avance. «Je
n'ai point l'intention de rien dire,» repris-je, «si ta femme veut bien
signer mon affranchissement.» Et je lui présente la feuille qui, d'après
la loi, doit faire de moi une citoyenne. Mais Létang, qui s'est
concertée du regard avec Montouroy, se jette sur moi en même temps que
son amant, et, par la rapidité de leur agression, sans pouvoir
m'arracher mes armes, ils me mettent dans l'impossibilité de m'en
servir. «Nous allons t'apprendre à nous épier et à nous dénoncer,»
disent-ils. «Tu feras de beaux discours, je te promets, quand nous
t'aurons tuée!--Tuez-moi,» dis-je, «mais il y a des esclaves qui me
vengeront.» Et je pousse un cri d'appel. C'était une ruse. Je n'avais
personne avec moi. Mais le hasard me servit. Il y eut à ce moment un
grand bruit dans la maison: sans doute un esclave qui rentrait
furtivement de la ville s'était heurté contre un meuble, un siège
quelconque, et l'avait renversé; mais ce bruit, survenant après ma
menace, la leur rendit terrifiante. Ils crurent qu'il y avait réellement
des noirs cachés dans la maison. «Eh bien, dit Montouroy, Mme de Létang
va t'affranchir, mais décampe.--Oh! répliquai-je, pas avant d'avoir
l'acte.» Ils eurent un moment d'hésitation. «Signe, ma chère amie» fait
enfin Montouroy, «notre existence vaut plus que la liberté de cette
misérable; d'ailleurs libre ou esclave, nous la retrouverons bien un
jour.» La Létang, pâle et tremblante, signa donc mon affranchissement,
et je les laissai à leurs amours, que mon interruption avait peut-être
refroidies.

«J'étais libre, mais la liberté, quand on est pauvre, ce n'est guère que
le droit de mourir de faim. Une jeune négresse qui, bien qu'esclave de
fait, vivait avec tous les droits et toutes les richesses d'une blanche,
me prit avec elle et m'enseigna l'art d'être belle et de charmer.
Montouroy, qui avait eu pour moi un caprice charnel quand j'étais
esclave, me revint amoureux passionné. Il me prend chez lui, m'installe
place Montarcher dans un pavillon qu'il vient de faire bâtir, me couvre
d'or et de joyaux. Dès que je sentis mon pouvoir sur lui, je pris à
coeur d'être réellement sa maîtresse et de le traiter à mon tour comme
il m'avait traitée jadis. Quelle joie j'eus à l'humilier, à le mettre en
fureur, à le jeter à la porte de chez moi, à me jouer de lui devant ses
amis, mes femmes, les esclaves! Il devait me servir: à table, à la
toilette, à la garde-robe; et je m'amusais à le châtier comme un nègre.
Il souffrait tout; il semblait même heureux de souffrir. Avec moi il
était si soumis que je lui aurais commandé de se tuer, il l'aurait fait.
Mais, quand je n'étais plus devant ses yeux, il parlait de moi avec
haine et colère. Je compris que son amour n'était pas sûr, et que, si je
voulais le garder à cause de ses hautes relations et de son pouvoir
dans la colonie, je devais me l'attacher autrement que par des baisers
ou des servitudes sensuelles. L'or, en un mot, me parut nécessaire pour
le dominer, et, sans me soucier de ses plaintes, de ses menaces, de ses
colères, j'attirai chez moi tous ceux qui voulaient se ruiner et
m'enrichir.

«J'acquis une fortune en très peu de temps; lorsqu'une femme a quelque
empire sur les hommes et veut vraiment parvenir à la toute puissance, ce
n'est pour elle qu'un jeu. Mais pour avoir cet homme à moi, bien à moi,
il ne me suffisait pas qu'il fût ruiné et que moi, j'eusse des
richesses. Il fallait le compromettre, et, avec lui, tous ceux dont
j'attendais protection et honneur. Alors la destinée de ces gens
dépendrait de ma volonté.

«Voici ce que j'ai fait: j'avais eu à me plaindre, au cours de mes
relations amoureuses avec les jeunes gens de l'île, d'un certain
Mettereau qui habitait seul une plantation isolée et assez éloignée du
Cap; je savais qu'il était détesté de ses esclaves et surtout de son
commandeur, (le vôtre, madame,) ce Figeroux auquel vous avez donné toute
votre confiance. Vous pourrez voir tout à l'heure si elle était bien
placée. Je savais aussi, par cet homme, que Mettereau, très avare et peu
confiant dans les banques et les affaires, avait chez lui des monceaux
d'or. Après m'être assuré la complicité du gouverneur je décidai une
esclave qui m'est dévouée, à s'en aller trouver Montouroy et à lui
conseiller ce meurtre. Il en chargea Figeroux.

A cet aveu tranquille, je regardai Dodue-Fleurie qui semblait aussi
calme que si elle eût parlé de la pluie et du beau temps. Une pareille
sérénité dans le crime m'effraya.

--Vous êtes surprise, madame, fit-elle, mais dans ce pays-ci, et surtout
entre noirs et blancs, n'est-ce pas toujours la guerre? De vous-même ne
dit-on pas...

--Que dit-on? m'écriai-je, affectant un ton de colère pour cacher mon
émotion.

--Rien, fit Dodue avec un sourire, mais souvenez-vous que nous sommes,
que nous devons être des alliées, et vous me pardonnerez ces violences,
ces crimes s'il vous plaît de les appeler ainsi. Violences ou crimes, de
tels actes ne doivent pas répugner à quiconque est obligé de faire la
guerre, car ils sont indispensables.


Hélas! j'avais besoin de bonnes ou de mauvaises raisons pour calmer ma
conscience, et je fus plutôt reconnaissante à Dodue-Fleurie de composer
une justification qui me convenait si bien.


--Mettereau fut donc assassiné, reprit-elle, et comme vous le savez, les
meurtriers ne furent pas recherchés. J'avais dès lors le gouverneur et
Montouroy à ma merci, car je pouvais les accuser et eux, au contraire,
n'avaient aucune preuve contre moi. Le gouverneur et Montouroy avaient
trouvé dans la demeure de leur victime de quoi rétablir leur fortune,
mais vous pensez bien que j'avais gardé la meilleure part.

--Mais, fis-je tout à coup, je suis surprise que vous me fassiez de
telles confidences. Vous ne me connaissez nullement. Ne craignez-vous
pas que je vous trahisse?

--Je n'ai aucune crainte, répondit Dodue-Fleurie. Une dénonciation vous
vaudrait une vengeance de ma part et ne m'inquiéterait en rien. On ne
peut pas m'arrêter. Et d'ailleurs, je vous le répète, votre intérêt vous
commande de vous taire et de rester mon alliée.

--Ah! m'écriai-je, je n'aurais jamais soupçonné que M. de Montouroy fût
un tel criminel.

Dodue, sans répondre, me sourit de ses grosses lèvres et de ses dents
féroces que l'on imagine toujours mordant de la chair humaine.

--M. de Montouroy est en effet un malhonnête homme, dit-elle, parce
qu'il ne tient pas ses engagements. Il n'avait pas plutôt l'argent que
je lui avais procuré, qu'il songeait à un mariage qui devait l'enrichir,
l'éloigner de moi et du Cap. Or c'est un mariage qui, m'a-t-on dit, ne
vous agrée point.

--Certes! fis-je. Mais M. de Montouroy sait très bien que je
n'accorderai jamais mon consentement à un mariage qui répugne à ma
protégée. Et d'ailleurs, ajoutai-je, ce mariage ne pourrait l'enrichir,
puisqu'Antoinette n'aura rien.

--Rien! s'écria Dodue-Fleurie surprise, et elle eut encore son insolent
sourire.

--Rien que ce que je lui donnerai, répondis-je d'un ton que je
m'efforçais de rendre assuré.

--Il compte peut-être vous voler l'or avec la fille. N'a-t-il pas déjà
essayé de vous enlever Antoinette.

--Grand Dieu! c'était lui!

--Oui, lui et Figeroux.

--Le docteur m'avait bien dit que ce Figeroux était un misérable.

--Il fallait que vous n'eussiez pas d'yeux pour ne pas vous en
apercevoir.

--La canaille! je le ferai surveiller.

--Surveiller, c'est peu; il faudrait le faire disparaître, et doucement;
car le gouverneur ne souffrira pas qu'on l'accuse, mais il serait
heureux qu'il n'existât plus.

J'étais comme suffoquée d'une telle audace.

--Mais enfin, madame, lui dis-je, qui m'assure que vous êtes réellement
avec moi? Que peut vous faire le mariage de M. de Montouroy? Vous ne
pouvez l'aimer, après ce que vous m'avez dit; vous n'attendez pas la
richesse, puisque vous l'avez; et vous n'espérez pas non plus
l'accroître, puisque Montouroy a peu ou point d'argent. Je ne vois pas
quel intérêt vous lie à ma fortune et vous oppose à la sienne.

--Vous allez le savoir, fit-elle. Tant que Montouroy demeurera au Cap,
je resterai sa maîtresse; or Montouroy, s'il est sans fortune, a, comme
je vous l'ai déjà dit, une influence et des relations. Je prépare son
mariage avec la fille du gouverneur: la fille et le père sont favorables
à cette union. Une fois que Montouroy sera marié, je gouvernerai
réellement Saint-Domingue derrière eux, et croyez que je saurai en tirer
tout l'or et exercer toute l'autorité dont je suis ambitieuse.

Cette négresse me remplissait d'effroi et d'admiration. Je me demandais
si j'étais en présence d'une folle ou d'une sorte de génie monstrueux
et pervers.

--Il n'y a que deux obstacles à mon projet, continua-t-elle. Le premier,
c'est la Létang. La Létang est la maîtresse du gouverneur, elle aime
Montouroy, mais elle l'aime en despote, et ne veut pas d'un mariage qui
nuirait à sa puissance. Le gouverneur ne fera rien contre moi, mais il
ne désobéira point non plus à sa maîtresse.

«Quant à Agathe de Létang, voici comment elle est ici.

«Montouroy, ne pouvant obtenir votre consentement ni celui d'Antoinette,
décida de s'en passer. Deux nègres devaient enlever votre pupille en
votre absence. Mais les nègres trouvèrent Antoinette avec Agathe. Soit
méprise, soit crainte que la restante ne les dénonçât, ils les
enlevèrent toutes deux: seulement l'un des nègres, poursuivi et serré de
près par vos esclaves, abandonna Antoinette; l'autre revint avec Agathe
à un pavillon que possède M. de Montouroy à l'entrée du Cap. J'y étais
venue par hasard, je fus ainsi avertie de l'enlèvement avant Montouroy,
et je me réjouis que l'entreprise eût eu ce résultat. Je fis conduire
aussitôt Agathe chez moi liée et bâillonnée, dans un palanquin fermé et
entouré de mes esclaves. C'était un otage. Depuis elle n'a pas quitté
cette maison. Un nègre à la porte, et un autre dans la cour l'empêchent,
non seulement de sortir, mais encore de se montrer aux fenêtres. Je la
garderai ainsi jusqu'à ce que la mère se décide enfin à laisser le
gouverneur donner sa fille à Montouroy.

--Et quel est le second obstacle à vos projets? lui demandai-je.

--Le second, c'est vous, en ne mariant pas Antoinette.

--Jamais, dis-je, jamais Antoinette ne se mariera: elle n'aura qu'un
amour, le mien!

Le sang me montait à la face.

--C'est parfait, répliqua-t-elle, mais alors faites bonne garde. Un mari
pourtant la protégerait mieux que vous.

--Mais c'est contre les maris, quels qu'ils soient, dis-je, que je veux
la protéger. Au surplus quel pouvoir vous flattez-vous donc d'avoir,
madame, pour oser donner des ordres à des gens qui vous sont inconnus?

--Entrez ici, madame, dit à voix basse Dodue, qui entr'ouvrit une porte
et souleva des tentures, ne soufflez mot, regardez et écoutez.

Elle m'avait poussée dans une sorte de petite loge obscure mais fermée
par une glace, qui vous permettait de voir ce qui ce passait dans la
chambre voisine, sans laisser soupçonner votre présence; par une fente
assez large pratiquée dans la tapisserie, et que dissimulait un mince
rideau, je pouvais aussi entendre tout ce qui se disait à côté.

Je fus bien surprise de reconnaître la voix du docteur Chiron, de
Montouroy, de M. Léveillé, un des plus grands négociants de
Saint-Domingue, de M. de La Marzelle, le chef de la milice. Un jeune
homme disait des vers:

    _Sur les rameaux voisins, entends ces tourterelles
        Former leur doux roucoulement;
    De quel air d'amitié s'entrelacent leurs ailes!
    Vois, vois comme leurs becs sont unis tendrement;
    Ah! que ces jeux, Eglé, nous servent de modèles._

Tout près de nous le négociant Léveillé, replet, sanguin, la voix haute
et autoritaire, vint causer avec le docteur Chiron.

--Le meilleur moyen, disait-il, de servir les hommes, n'est pas de
s'abandonner aux réflexions philosophiques, mais de chercher à concilier
les intérêts de l'humanité et ceux du commerce.

--Dites votre commerce, fit le docteur.

--Je suis un sincère ami des noirs, continua Léveillé, et c'est pourquoi
je verrais sans déplaisir une révolte contre leurs oppresseurs.

--Vous seriez enchanté, j'en suis sûr, que quelques incendies de champs
de canne et de plantations vous permissent de réaliser un joli gain sur
les sucres à Londres et à Amsterdam.

--Vous insultez mon coeur, monsieur, dit Léveillé.

--C'est que j'apprécie votre caisse, continua Chiron.

Léveillé se rengorgea.

--Je n'ai jamais attendu, de mes sacrifices à la race opprimée, que sa
reconnaissance. Les larmes des noirs doivent être pour les âmes
sensibles un prix bien plus doux que tous les lauriers des conquérants.

--Je crois en effet que les lauriers vous sont assez indifférents, dit
Chiron: cela se flétrit trop vite. Quant aux larmes, vous ne pourriez,
je crois, les apprécier que si elles se solidifiaient en perles ou en
diamants, et qu'elles fissent l'objet d'un nouveau trafic. Alors il est
probable que votre amour pour les larmes des nègres vous pousserait à
battre leurs producteurs toute la journée, afin de les faire pleurer
davantage. Pour moi qui ne possède de sucre ni en cannes, ni en magasin,
mais qui tiens tant soit peu à ma vieille guenille, je n'attendrai pas,
pour quitter l'île, les larmes de reconnaissance des nègres, ni les
larmes de bienfaisance des blancs.

--Vous partez vraiment, docteur?

--Avant un mois. J'éprouve des craintes sérieuses quand je vois
l'humanité s'attendrir.

--Vous avez été élevé à l'école de Buffon, mon cher docteur, dit alors
l'abbé de la Pouyade. C'est un déiste, et comme tout déiste, un esprit
rétrograde. Je suis heureux de voir que nos esprits les plus audacieux
reconnaissent aujourd'hui la vérité du christianisme, de ce
christianisme qui doit un jour reconstituer l'humanité. Buffon, lui, n'a
pas compris le noir, il n'a pas vu quels grands principes politiques
font la base de nos institutions. L'idée de l'égalité lui échappe. Il a
surtout déshonoré son nom par le titre de comte et son extrême
sensibilité pour les hommages des femmes. Il avait d'ailleurs cette
aristocratie du talent, qui en est le poison...

--Mais il me semble, monsieur l'abbé, que vous aussi n'êtes pas
insensible _aux hommages_ des femmes, puisque vous venez chez Madame
Dodue-Fleurie.

--C'est pour une oeuvre de charité, mon cher docteur, et croyez-bien
que, malgré que ce soit une excellente créature, cela me coûte beaucoup.
La société est si mêlée ici! A part vous, moi, deux ou trois autres
personnes...

--Vous êtes bien difficile, monsieur l'abbé.

--Je ne recule jamais devant le devoir, mais permettez à mon goût de se
blesser...

--Que Monsieur votre goût se blesse, qu'il se blesse, je n'y vois pas
d'inconvénient si cela vous amuse. Mais parlons sérieusement: avez-vous
vendu vos hypothèques sur les nègres?

--Pas encore, et je venais justement ici avec l'espoir de trouver des
acquéreurs.

--C'est là votre oeuvre de charité!

--Certes, puisque je destine une partie de cet argent aux malheureux.

--Je plains vos malheureux, alors; car les hypothèques sur les nègres ne
s'achètent plus!

--Comment cela! les miennes portent sur d'excellentes plantations,
riches, en pleine prospérité.

--Je suis bien fâché, mais ces hypothèques ne s'achètent plus. Du moins
les blancs n'en veulent pas; ils craignent trop la révolution
prochaine. On m'a dit pourtant que les affranchis en prenaient encore
quelques-unes. Ils espèrent montrer par là qu'ils feront cause commune
avec nous, en cas de révolution et obtenir ainsi que le conseil colonial
leur accorde les droits des autres citoyens.

--Alors les affranchis ne sont pas pour la révolution? demanda Léveillé.
On devrait les expulser de la colonie.

--Attendez, dit l'abbé, qu'ils aient acheté mes hypothèques.

--Le sentiment de la fraternité leur fait absolument défaut, continua
Léveillé. Ils sont indignes de siéger au conseil colonial.

--Voilà comment vous aimez les noirs! dit le docteur.

--Les affranchis sont de faux nègres, réplique Léveillé. Ils devaient
partager les souffrances de leurs frères en attendant l'affranchissement
commun. Au lieu de cela, ils ont voulu devenir des blancs, prendre nos
manières, notre esprit; ils n'ont pris que nos vices. Tenez! il y a un
affranchi qui fait ce joli trafic. Vous savez qu'on récolte de moins en
moins de sucre depuis deux ans, c'est un fait. Mon affranchi se procure
du sucre inférieur, il le raffine lui-même, il le garde en magasin, et,
à l'aide de je ne sais quelle préparation, il lui donne un brillant qui
n'ajoute rien à ses qualités, mais qui fait illusion. Au moment de la
vente de la récolte, il ouvre ses magasins, en laissant croire que le
marché est encombré. Tous les propriétaires sont forcés de lui vendre à
bas prix. Telles sont les façons d'agir de nos affranchis! Ce sont, je
vous le répète, des hommes abominables.

--A dire vrai, observa le docteur, si j'avais une plantation, je
préférerais vendre ma récolte à bas prix que de la voir incendiée. Et,
coquins pour coquins, j'aime mieux ceux qui font croire à l'abondance
d'un produit que ceux qui le suppriment complètement. Qu'en pensez-vous,
jeune poète?

--Je ne connais pas les affaires, dit le chantre des tourterelles, et je
n'ai pas encore l'expérience des hommes; du moins suis-je plein de zèle
et d'ardeur pour servir la société.

--Ne vous empressez pas trop à servir ses caprices, mon jeune ami, dit
le docteur, car elle en change sans cesse, et le lendemain elle a
horreur de ceux de la veille.

--Et vous, Montouroy, dit Léveillé, vous ne prenez parti ni pour les
noirs ni pour les blancs, ni pour les affranchis?

--Je prends parti pour les honnêtes gens, répliqua Montouroy. Je suis
évidemment pour l'affranchissement des noirs, mais aussi pour que les
noirs respectent les intérêts et la fortune de leurs bienfaiteurs.

--Fourbe et sot! s'écria Dodue-Fleurie à demi-voix. Restez ici encore un
instant, madame, me dit-elle, et vous allez voir comme je le traite.

Elle sortit alors de la logette et apparut à la porte du salon.

--Toutou, appela-t-elle en tournant à demi le derrière aux saluts de
l'assistance. Allons, venez vite. J'ai besoin de vous!

Montouroy, les yeux inquiets, les gestes empressés, se hâta de sortir du
salon et de rentrer dans la chambre de la négresse. Dodue se coucha
d'abord sur le dos, puis sur le ventre; elle avait découvert son corps
vaste, elle semblait le présenter à l'adoration de Montouroy, qui
s'agenouilla devant lui.

--Lèche-moi, Toutou! dit-elle. Lave-moi. Décrasse-moi avec ta langue.
Les esclaves ne savent pas, et moi je suis trop paresseuse. Vois, je
suis pleine d'ordure et de poussière.

Montouroy prit d'abord les pieds, et sa langue habile et souple en
fouillait les doigts, en caressait les ongles, provoquait chez Dodue des
tressaillements, de petits cris, des rires; puis la langue vipérine
monta le long des jambes fortes et vint s'attarder aux courbes, aux
larges ombres, aux replis énormes de la chair comme si la nuit de ce
corps attirait Montouroy et qu'il prît plaisir à s'y enfoncer de plus en
plus, à y oublier jusqu'à son sexe, à devenir une bête inconsciente et
joyeuse de son asservissement. Et, durant ce nettoyage bizarre, Dodue
était aussi libre avec lui que si je n'eusse pas été près d'elle et
qu'il n'eût été qu'un chien. Elle laissait s'accomplir sans honte,
peut-être même provoquait-elle par une grossière malice, les mouvements
de ses organes. On eût dit que, dans son étrange orgueil, les impuretés
même de son corps lui devenaient un moyen d'humiliation et lui
procuraient un triomphe.

Le dégoût me soulevait le coeur; j'étais tellement indignée contre
Dodue et Montouroy que j'allais sortir de ma cachette, quand tout à coup
elle se releva vivement.

--Immonde brute, dit-elle, est-ce que je t'ai appelé pour que tu baises
mon visage, de ta bouche encore toute souillée! Non, non, mon visage est
à mon amant, et tu sais bien que tu ne l'es pas! Est-ce que tu es
capable d'ailleurs d'être un amant? Vois toi-même, un eunuque paraîtrait
plus un homme, et aurait des exigences moins insupportables! Va-t'en!
Va-t'en, te dis-je! Veux-tu partir, ou je prends le fouet!...

Et comme vaincu, humilié par cette colère, il se retirait, elle le
rappela un instant.

--Et je te défends d'entrer chez Gatte, fit-elle. Cette fille est à moi,
entends-tu! Au surplus, je vais te mettre à la porte, car je ne suis
pas sûre de toi.

Elle sortit un instant, appela des noirs, et j'entendis le bruit d'une
dispute puis d'une porte qu'on fermait violemment.

--Eh bien, dit-elle en revenant vers moi, ne suis-je pas bien sa
maîtresse! Et croyez, chère madame, que je pourrais traiter comme
Montouroy tous les hommes que vous venez de voir dans mon salon, qui
m'attendent depuis une heure et ne se lassent pas de mon retard. Or ce
sont les notables du Cap et de Saint-Domingue. Quant aux femmes, je sais
bien qu'elles ne me reçoivent pas, mais si je le veux, si je l'exige de
leurs maris et de leurs amants, elles m'ouvriront toutes grandes les
portes de leurs maisons. Et d'ailleurs à part vous, moi, la Létang
peut-être, est-ce que les femmes comptent à Saint-Domingue?


Me prenant alors par le bras elle m'entraîna au dehors. Je la suivais,
je lui obéissais, sentant en elle comme une force supérieure.

--Je veux vous montrer, me dit-elle, que je n'ai pas conquis ceux de
votre race pour devenir le jouet des noirs...

Elle me conduisit à quelques pas jusqu'à un terrain vague qui s'étend de
l'extrémité de la ville jusqu'au Morne des Capucins. Là grouillait,
bruissait, dans une fête qui ressemblait à une bataille, la foule des
noirs où j'avais failli disparaître tout à l'heure, à mon arrivée.

A la lueur tremblotante des lanternes, les coiffures énormes et légères,
les bonnets de tulle et de mousseline, les jupes de serge claire, les
cercles dorés des oreilles et les colliers de rassade, au-dessus et
parmi cette armée immense de têtes crépues et de corps bronzés,
flottaient comme des papillons de nuit, des insectes brillants, des
libellules et des fleurs d'eau sur un sombre marécage. La fange humaine
augmentait toujours; derrière elle, les hautes montagnes semblaient la
vomir avec sérénité; elle exhalait une odeur lourde et laineuse, de
fourrure chaude, de linge humide, de peau en sueur et d'haleines
corrompues, elle répandait une rumeur confuse, sorte de lamentation
courte, de refrain sans cesse repris, que brisaient parfois un
zézaiement de créole ou des cris gutturaux d'Africains. Tout à coup, la
lune se dégagea des nuages, enveloppa cette tourbe de sa vapeur
lumineuse, fit jaillir des ténèbres milles faces soûles et féroces,
révéla des centaines de couples en folie, accouplements horribles où les
dents, les ongles s'enfoncent dans la chair, où l'étreinte et le baiser
ressemblent à des égorgements.

--N'ayez pas peur, me dit Dodue, comme je me serrais contre elle.

Non loin de nous, il y avait une troupe de nègres, moins bruyants,
troupe d'affranchis ou d'employés à demi-libres, qui affectaient de ne
point se mêler aux autres noirs et même les repoussaient brutalement;
vêtus à l'européenne, ridicules sous la perruque, et l'habit à la
française, pareils à des voleurs couverts des dépouilles de leurs
victimes, ils me rappelaient ces monstres étranges qui, dans les
estampes du siècle dernier, viennent assaillir un saint en oraison.

Le saint était là en effet, monté sur un escabeau, droit, le bras
étendu, et sa tête sèche au long nez recourbé, au menton proéminent, se
détachait en rouge entre son chapeau plat à larges bords et le collet de
son manteau noir.

--Mais, fis-je, c'est Samuel Goring!

Dodue-Fleurie me regarda en souriant.

Goring n'avait plus sa mimique froide et son attitude figée. Il menaçait
de son poing l'auditoire.


«Fils de prostituées, criait-il de toute sa voix, vous êtes indignes de
la liberté! Vous ne méritez que le joug dont un tyran chargera vos
épaules!»


Des huées et des injures lui répondirent.

--Voici les suites de son amour malheureux pour Zinga, dis-je.

--Oui, fit Dodue, et c'est moi qui lui ai rendu Zinga infidèle, car elle
avait autrefois des complaisances pour lui. Je craignais qu'il ne
devint par trop négrophile.


«Que feriez-vous si vous étiez libres, continuait Goring en élevant les
mains, vous ne sauriez que vous abandonner à l'ivresse et à la luxure!»


Une clameur immense couvrit ces paroles, des noirs se jetèrent sur
Goring, le saisirent, l'accablèrent de coups; il s'engouffra dans la
foule qui s'ouvrit devant lui. J'entendis des voix le menacer, puis des
cris et des supplications. Enfin comme un pantin disloqué, aux loques
boueuses, vint tomber agenouillé devant nous. C'était l'infortuné
quaker. Figeroux, derrière lui, le poussait et le rouait de coups de
pied.

--Ah! canaille! criait-il, tu nous as trahis.

--Je veux que vous lui fassiez grâce, dit Dodue d'une voix forte en
s'interposant entre Figeroux et la victime.

A la vue de la négresse, mon commandeur et ses compagnons s'arrêtèrent,
haletants, frémissants devant leur proie; ils haussaient les épaules,
crachaient de dégoût et de fureur, mais ils ne touchèrent plus au
révérend qui, avec une faible lamentation, se ramassa et se traîna
lentement vers la rue des Capucins.

--Il va compromettre la révolution, gronda Figeroux.

--Et croyez-vous qu'elle serait un heureux événement pour nous? fit un
autre mulâtre. Nous n'avons rien à gagner à la liberté de ces sales
Bozales qui dansent là-bas. Mieux vaut qu'ils restent esclaves!

--Ces nègres ont confiance en nous. Nous les dirigerons. Nous pouvons
avec leur aide nous emparer du gouvernement de l'île.

--Et comment ces brutes nous comprendraient-elles? fit l'interlocuteur
de Figeroux.

Cependant le petit groupe des affranchis raisonneurs pour lesquels
devait parler le quaker se dissipait. Toute la partie houleuse et
bruyante de l'assemblée semblait les repousser.

Un vieil homme, les épaules sanglantes, les yeux chassieux et voilés,
apparut tout à coup sur l'escabeau où nous avions vu Goring. Il avait
autour de lui un grand châle dont il tirait de petits sachets en peau
huilée. Aussitôt le silence se fit dans la foule qui s'empressa autour
du vieillard.

--Macandals! Macandals! criait-on.

--On leur donne des amulettes, m'expliqua Dodue, pour les protéger. Ils
préparent quelque grande entreprise, cela est sûr.

Puis, tout à coup, se penchant vers moi, elle me dit à voix basse:

--Ne craignez-vous pas Zinga?

--Moins que Figeroux.

--Voyez, chère madame, elle est ici!

En effet, Zinga était là, avec Dubousquens. Ils étaient assis à l'écart,
à une petite table, devant des verres pleins auxquels ils ne touchaient
pas; ils parlaient sans s'occuper de la foule, sans prendre garde au
bruit. Quelques paroles que je surpris renouvelèrent mes inquiétudes.

--Si te maries, disait Zinga, m'abandonneras?

--Tu sais bien, répondait Dubousquens, que je n'épouse cette jeune fille
qu'à cause de sa fortune, et que tu viendras avec nous en France.

--Et même si elle devient ta femme n'aimeras que moi!

--Je n'aimerai que toi.

Et ils se baisèrent.

De quel mariage, de quelle jeune fille, Dubousquens voulait-il parler?

Figeroux, à ce moment, s'approcha, frappa violemment sur l'épaule de
Zinga.

--Ah! truie, fit-il. Tu nous as trahis!

Zinga ne lui répondit que par un rire sarcastique.

Puis se retournant vers lui:

--As peur? demanda-t-elle. _Es mô mem pa la ké to pou mô défand to
lapo._ (Est-ce que je ne suis pas là avec toi, pour défendre ta pelure!)

--Saleté, cria-t-il en la menaçant, tu m'avais dit que tu viendrais...

--Bien, suis là!

--Que tu viendrais, reprit-il, pour encourager Goring.

--Etais là, suffit! Pour embrasser li, peux pas. Li sent trop la
maladie.

Des cris s'élevèrent. Deux ou trois mots que je ne compris pas furent
plusieurs fois répétés.

--Les porcs! dit Figeroux, après avoir prêté l'oreille; ils fixent la
date de l'insurrection; ils la feront sans nous.

Ces paroles m'effrayèrent et j'allais interroger Dodue lorsqu'une longue
file de noirs, de négresses et de négrittes se tenant par la main et
courant, les uns derrière les autres, nous heurtèrent et nous séparèrent
brusquement de Zinga, de Dubousquens et de Figeroux. Deux vieillards,
élevant à bout de bras des serpents, suivaient ces coureurs. A un
claquement de mains des vieillards la bande forma autour d'eux une ronde
de trois rangs et se mit à danser, les hommes tournant le dos aux femmes
et se heurtant violemment de la croupe tous les trois pas.

--Ils nous empestent! fit Dodue, allons-nous-en.

--Vous avez, dis-je, plus peur de ces bozales, que des visiteurs de
votre salon.

--Nullement! répliqua-t-elle en affectant une expression d'indifférence.

--Néanmoins vous ne les gouvernez pas si aisément!

Elle haussa les épaules.

--Bah! fit-elle, une main énergique et un fouet, il n'en faut pas plus
pour les tenir dans le devoir; quant aux blancs, ce sont des lâches!

A peine nous étions-nous éloignées que nous entendîmes une fusillade.
Dodue me conta qu'après leurs danses les nègres s'amusaient souvent à
tirer des coups de feu, mais il arrivait plus d'une fois qu'ils se
faisaient partir le fusil dans les jambes ou contre le ventre, car ils
étaient déjà ivres, de cette ivresse frénétique que leur donne le tafia,
mélangé, selon les rites des sorciers, à de la poudre.

--Vous voyez, me dit-elle, que j'ai dans la main l'âme de la résistance
et celle de la révolte. C'est moi qui ai conseillé à Figeroux de réunir
ses amis, tout en sachant fort bien que Goring allait les exaspérer, et
que les noirs esclaves chasseraient les affranchis. Ceux-là seuls sont à
craindre parce que vous leur avez appris à penser... Je m'en garde le
plus possible et si j'ai l'air de protéger Figeroux, croyez-le, ce n'est
qu'en apparence... Ah! si vous vouliez, comme il serait facile de le
faire disparaître, aux Ingas, dans la montagne. Mais je vois que cela ne
vous sourit pas... Du moins veillez sur Antoinette, chère madame, et sur
votre plantation. Et, si vous épargnez Figeroux, surveillez-le, tenez-le
sous clef; le 10 août est une date dont vous devez vous méfier.

--Pourquoi?

--Parce que les esclaves préparent une révolte pour ce jour-là. Il y
aura sûrement des maisons pillées et des plantations incendiées.

--Etes-vous donc avec les révoltés, demandai-je, que vous connaissez si
bien leurs secrets?

--Oh! moi, dit-elle avec un gros rire et en se plaquant les deux mains
sur la croupe, je suis seulement pour Dodue-Fleurie! Je suis pour le
parti qui triomphera, car c'est lui que je devrai dominer. Cependant je
ne désire point que les esclaves réussissent. Qu'ai-je à gagner avec ces
fous furieux?

Là-dessus elle me dit adieu, et, ayant trouvé Troussot et Zozo dans
l'antichambre, je repris la route des Ingas. Tous les noirs s'étaient
rassemblés du côté du Morne des Capucins, et je n'eus aucune peine à
sortir du Cap. J'arrivai aux Ingas comme l'aube blanchissait le ciel. Je
me précipitai vers le lit d'Antoinette. Dieu merci! elle reposait
doucement, la bouche entr'ouverte et souriant de ce joli sourire qu'elle
a lorsqu'elle dort. Je l'embrassai sans l'éveiller et, me couchant près
d'elle, je me laissai aller au sommeil, lasse de tant d'émotions.

       *       *       *       *       *

J'ai reconnu aujourd'hui que Dodue-Fleurie ne m'avait pas trompée, et
que les périls contre lesquels elle cherche à me prémunir n'étaient
point imaginaires.

Mme de Létang qui, lors de l'enlèvement d'Agathe, a cherché querelle à
Mme Du Plantier, l'a insultée dans la rue et même, prétend-on, l'a fait
battre dans sa maison par deux noirs, s'est réconciliée subitement avec
elle; elles sont venues chez moi cet après-midi en compagnie du révérend
Goring, dont elles se moquaient si bien naguère.

--Ma chère amie, m'a dit Mme de Létang en se composant un visage sévère,
j'ai une pénible requête à vous adresser, mais j'espère que vous
comprendrez quels sentiments désintéressés me l'inspirent. L'amitié même
que je vous porte me l'a rendue nécessaire, et je dois ajouter, la pitié
que nous devons avoir pour nos semblables malheureux et persécutés.

Satisfaite de ce préambule, elle eut un coup d'oeil rapide vers Mme Du
Plantier et Samuel Goring qui, d'un signe de tête, marquèrent leur
approbation et l'engagèrent à continuer.

--Il court de fâcheux bruits sur vous, madame..., oui, de très fâcheux,
et nous avons pensé qu'il était de notre devoir, étant de vos amies, de
vous en avertir. Nous voudrions prévenir, si c'est possible, une
accusation au Conseil colonial, accusation qui est imminente, et qui
pourrait avoir pour vous les conséquences les plus déplorables.

J'étais fort troublée, mais je déguisai assez bien l'émotion que
j'éprouvais, et ce fut de l'air le plus étonné que j'accueillis
l'«avertissement».

--Pour aller de suite au fait, dit Mme de Létang avec vivacité, je vous
dirai qu'on vous accuse de séquestrer une jeune fille et de confisquer
sa fortune.

--Séquestrer Antoinette, fis-je en partant d'un éclat de rire, mais
n'est-ce pas absurde? Vous l'avez tous vue aller et venir ici; elle fait
ce qui lui plaît!

--Vous lui avez caché qu'elle possédait une fortune, et vous la retenez
chez vous comme une esclave, exigeant d'elle une affection qui ne vous
est nullement due, qu'elle aimerait mieux porter à un autre, et qu'il ne
serait peut-être pas fort décent de définir.

--Madame! m'écriai-je indignée, êtes-vous venue chez moi pour
m'insulter?

--Nous ne voulons point vous blesser, dit à son tour Mme Du Plantier, et
cependant, si les intérêts de cette malheureuse enfant l'exigent, croyez
bien que nous n'hésiterons pas à vous montrer: qu'on se met en posture
fâcheuse quand on prétend mépriser les lois de la nature et de toute
société.

--Antoinette, reprit Mme de Létang, sans me laisser répondre à cette
insolence, est en âge de se choisir un époux et de diriger elle-même sa
fortune; nous reconnaissons que vous avez pu veiller sur son enfance
avec beaucoup de dévouement, mais ce n'est plus une fillette; elle est
libre de ses actes. Vous devez remettre sa fortune au Conseil colonial
qui vous dédommagera d'ailleurs de vos sacrifices.

--Je ne réclame point de dédommagement, répondis-je avec dédain, mais
Antoinette est ma fille adoptive et je la garderai avec moi, comme
d'ailleurs elle me l'a demandé. Quant à sa fortune, je n'aurai pas à la
lui rendre, puisqu'elle n'en a point, et qu'elle n'a vécu jusqu'ici que
grâce à ma générosité.

--Nous savons très bien ce qu'il en est, dit sentencieusement Samuel
Goring.

--Par une calomnie de quelque négresse, sans doute!

--Nullement, répliqua Mme Du Plantier, et vous regretterez bientôt,
madame, d'avoir rendu notre démarche si inutile. Quelle que soit notre
amitié pour vous, nous devons considérer que le bonheur d'une jeune
fille est chose trop précieuse pour que nous vous le sacrifiions. Nous
allons déposer dès ce jour notre plainte.

--Et je déposerai aussi la mienne, dis-je, pour vos façons
inquisitoriales et révoltantes.

--Vous verrez ce qu'il en coûte de subir une enquête, dit Mme Du
Plantier.

--Surtout lorsqu'on a plus d'un reproche à s'adresser, ajouta Mme de
Létang, en me saluant de son plus ironique sourire.

Je me souvins alors de ses confidences et de ses caresses perfides.

--Sortez d'ici, madame, fis-je avec colère, sortez, et vous aussi,
parpaillot!

Goring se retourna vers moi, très calme en apparence.

--Une femme a changé la nature, prononça-t-il les yeux fermés, et le
bruit de son iniquité est monté jusqu'au Juge pour la dénoncer et la
perdre.

La Létang m'a calomniée même auprès de lui. Ils ne savent rien encore de
Mme Lafon, mais une enquête peut leur révéler l'assassinat. Et
d'ailleurs, n'ai-je pas tout à craindre de leurs soupçons avilissants
s'ils prétendent incriminer mon amour pour Antoinette? Hélas, aux yeux
de certains êtres, c'est un crime d'aimer quand ce n'est pas eux qu'on
aime.

Le docteur qui est venu me voir, m'a appris leur complot.

--Ces chères femmes, également délaissées de Montouroy, se sont
imaginées qu'en mettant en commun leur fortune, et en s'unissant pour le
marier à une grosse dot, elles l'arracheraient sans peine à une jeune
fille novice, sans expérience du plaisir, incapable de retenir près
d'elle un amant si fourbu, et pourraient ensuite se partager ses
précieuses nuits.

--Mais qu'a donc Montouroy de si séduisant pour elles?

--Le miracle tente les femmes, dit le docteur. Elles espèrent donner de
l'esprit aux sots, de l'élégance aux rustres, s'asservir les volages et
convertir les coquins. Elles aiment à défaire, à bouleverser et, si
elles s'avisent de s'éprendre d'un homme intelligent, c'est pour lui
faire commettre quelque bêtise: cela leur procure un petit frisson et
une jolie jouissance.

Les paroles du docteur ne m'avaient pas rassurée, un mot que je reçus le
lendemain, de Dodue-Fleurie, augmenta encore mes angoisses.

  «Je sais que Létang et Du Plantier, écrivait la négresse, veulent
  porter plainte contre vous, et vous enlever Antoinette; mais je les
  en empêcherai bien: pour retenir Létang, j'ai sa fille; quant à Du
  Plantier, je connais certaine histoire de succession où l'on aide à
  mourir une veille tante avec beaucoup d'empressement; histoire qu'elle
  n'aimerait guère voir divulguée, et dont je l'effraierai pour la
  forcer à se taire.

  «Si pourtant mes menaces ne suffisaient pas, je vous engagerais à
  quitter le Cap.»

Quitter le Cap, c'est perdre une partie de ma fortune, car comment
diriger cette plantation si je suis loin des Ingas, et, d'un autre côté,
comment la vendre sans perte? Enfin, pour garder avec moi Antoinette et
sauver ma liberté, je dois me résigner à tout. Je vais me préparer au
départ--et, au premier bruit d'une dénonciation, je me dérobe à vos
calomnies et à vos vengeances, misérables! qui me punissez d'avoir eu
pour vous trop d'amitié!

       *       *       *       *       *

Ce sont des heures que je n'oublierai pas: avoir fait un tel rêve de
bonheur, avoir cru à l'innocence, à l'affection, à la gratitude de
quelqu'un et être ainsi soudainement détrompée: c'est trop horrible. Ah!
mon Dieu, si criminelle que je sois, deviez-vous me châtier ainsi!

Je souffrais depuis quelque temps, après mes repas, de cruelles douleurs
d'entrailles; comme j'ai toujours eu un estomac assez délicat et que ma
gourmandise me fait rechercher plutôt les aliments agréables au goût,
qu'une saine et facile nourriture, je ne m'inquiétais pas de la cause de
ces souffrances et je tâchais de les supporter le plus patiemment
possible.

Une après-souper, mon mal, à la suite d'élans violents et inattendus,
semblait s'être calmé. Devant la véranda je jouissais avec délices des
derniers rayons du soleil. La fraîcheur était venue; les machines de la
sucrerie étaient arrêtées; les chants des noirs emplissaient la
plantation. Je me sentais rassurée, confiante. Non, me disais-je, les
craintes que j'ai eues le soir de ma visite à Dodue-Fleurie sont vaines.
Nos esclaves nous sont soumis. Et, au Cap, on n'ose rien entreprendre
contre moi. A mes côtés, Antoinette, fatiguée de la journée qui avait
été fort chaude, s'était étendue; elle dormait doucement, la tête
appuyée sur les genoux de Zinga qui, elle aussi, s'était assoupie. Zinga
se montrait depuis quelque temps si attentive à nous servir, Antoinette
et moi, que je lui avais pardonné une passion, à mes yeux, inoffensive.
Loin de suivre les conseils de Dodue-Fleurie, je ne l'avais point
envoyée aux travaux de la plantation, je la gardais auprès de moi.
Pourtant j'avais accepté une esclave que m'avait envoyée la courtisane
pour veiller sur Antoinette; lorsque Zinga s'en allait au Cap elle ne
devait pas quitter ma fille un instant. Figeroux seul était de ma part
l'objet d'une étroite surveillance, et j'attendais pour le renvoyer
d'avoir trouvé son remplaçant.

Zinga, près d'Antoinette, me paraissait plus jolie; elle l'enlaçait, et
ses mains, un peu lourdes, venaient se croiser sur son épaule, tandis
que le long de ses genoux se déroulaient les beaux cheveux d'Antoinette
dénoués, libres du réseau. Tout le corps de mon enfant était immobile,
sauf la jeune poitrine, tendrement fleurie, que les soupirs du sommeil
soulevaient lentement et laissaient entrevoir sous la chemise
entr'ouverte.

Devant ces grâces adorables, de nouveau je ressentis ce désir terrible
qui m'avait une fois jetée, ivre de joie, contre son corps; j'oublie que
Zinga est là, je lève ses robes, j'écarte avec précaution ses jambes, et
sans craindre qu'elle ne se réveille, je m'accroupis devant la chère
enfant, je me perds, je m'oublie au plus secret et au plus profond de
son être; je goûte à cette chair plus tendre que le jasmin, et qui
accuse la saveur piquante d'une plante marine. Oh! comme j'eusse voulu
qu'elle m'étouffât entre ses jambes déjà fortes! Que j'eusse souhaité
mourir ainsi en aspirant sa sève et son plaisir! Mais un effroi me
saisit tout à coup. Dans l'ombre duveteuse où j'égarais mes lèvres, il
me semblait que les frais pétales s'étaient desserrés, que plus large la
fleur s'offrait au baiser. Alors folle de curiosité impudique, et au
risque d'être surprise dans mon examen, je dévêts, comme si elle avait
été une courtisane ou une esclave, ses jambes délicates. Je pousse un
cri! Ah! mon Dieu! Mon Antoinette, l'enfant que j'avais gardée
jalousement, que j'avais tenue loin des hommes, qui n'avait jamais eu
pour amie qu'Agathe de Létang, mon Antoinette si bien surveillée, si
jalousement défendue, n'était plus vierge! Ah! la barbare déchirure!
j'avais l'idée à présent qu'Antoinette était laide, impure, qu'elle
puait! J'avais hâte de laver mes lèvres, mes doigts. Je respirais sur
son corps et sur moi l'odeur infecte de l'homme. Et pourtant j'espérais
encore, je me disais: c'est peut-être un accident.

Comme elle faisait un mouvement, je rabats sa jupe, je me relève, mais à
ce moment un papier plié s'échappe de son sein. Je le ramasse, et je
m'éloigne un peu pour le lire.

Il n'y avait que quelques mots, mais, hélas! ils étaient significatifs.

  «Achève les derniers préparatifs. Je viendrai ce soir. Fais attention.
  La Gourgueil veille. Je couvre de baisers ton corps adorable.

    «Pierre.»

J'étais si émue que mes jambes tremblaient, ma gorge était desséchée, je
pensais qu'avec l'amour de cet enfant toute la joie de l'existence
m'abandonnait. Cependant je me ressaisis, une grande colère m'agitait.
Qu'allais-je faire? les épier, les surprendre! ou bien attendant qu'il
fût parti, traiter Antoinette comme une enfant, châtier cette chair
qu'elle avait prostituée, la déchirer puisqu'elle l'avait salie. Elle me
haïrait davantage! Oui, mais j'aurais le plaisir de me venger, de
l'empêcher d'être à cet homme, à ce Pierre. Elle ne lui appartiendra
pas, me disais-je, quand je devrais l'enfermer dans une cave. Mais cet
homme parle de préparatifs dans son billet; est-ce qu'elle voudrait
s'enfuir? Je l'en empêcherai bien!

Je cherchai Zozo et Troussot; ils étaient à se promener dans la
plantation; enfin je les rejoignis.

--Veillez bien sur Mademoiselle, leur dis-je, et soyez prêts au besoin à
la défendre.

Je leur recommandai aussi de prendre leurs armes.

J'errais dans le jardin comme une insensée. La conduite de cette enfant
que je m'imaginais si innocente et si affectueuse m'anéantissait.
J'avais comme l'impression que le monde n'existait plus, tout me
paraissait transformé, tout me devenait ennemi. Dans cette plantation,
au milieu de mes esclaves, riche, gorgée de luxe et de bien-être, je me
sentais plus solitaire, plus dénuée de tout qu'une pauvresse qui mendie
son pain.

Je me décidai à interroger Antoinette et je revins à l'endroit où je
l'avais laissée avec Zinga; elles n'y étaient plus. Je me dirigeai
alors vers une allée de raisiniers où elle se promenait quelquefois
avant le coucher du soleil et qui regarde l'habitation. Les fenêtres de
sa chambre étaient ouvertes et, d'où je me trouvais, je l'entendis, sans
distinguer ses paroles, causer avec animation; Zinga l'interrompait
d'une voix forte:

--Non, ne le ferai pas, ne suis plus avec toi, plus avec toi, parce que
tu m'as trompée.

J'allais rentrer à la maison quand tout à coup Zinga vient à moi; elle a
le visage bouleversé; elle me dit d'une voix haletante, sans préambule:

--Maîtresse, on veut t'empoisonner, moi viens t'avertir.

--M'empoisonner! Qui donc oserait m'empoisonner?

J'affectais une assurance et un orgueil que j'étais loin d'avoir. En ce
moment même mes horribles douleurs m'avaient reprise; et ma voix
étranglée et le tremblement de mon corps, tout trahissait bien ma
terreur. Pourtant, les lèvres sèches, je répétais:

--Qui oserait!

--Qui? répliqua Zinga. La demoiselle!

--Antoinette! m'écriai-je, et, à l'idée d'un crime si monstrueux, il me
sembla que la lumière se retirait du ciel et que la vie s'enfuyait de
mon être.

--Oui, Antoinette, reprit Zinga d'une voix assurée, la physionomie aussi
calme, aussi tranquille que celle d'une statue.

--Misérable! misérable! m'écriai-je en la saisissant à la gorge, oses-tu
insulter mon Antoinette? Ah! tu ne mentiras plus, va! je vais te tuer.

Elle râlait et se débattait dans mon étreinte; seule la rapidité de
l'attaque avait pu me rendre un instant victorieuse; elle avait le corps
trop robuste, et Figeroux et les autres esclaves l'avaient trop bien
habituée à des luttes de ce genre pour qu'elle ne pût reprendre
l'avantage.

Elle se dégagea donc très vite et, me repoussant violemment, elle se mit
à courir dans la direction du Cap. Courant aussi, je la poursuivais.

A ce moment, j'aperçus Antoinette qui venait à sa rencontre, suivie de
Zozo et de Troussot.

--Arrêtez-la! criai-je aux noirs.

Tous trois se jetèrent sur Zinga qui, vainement, voulut les éviter; ils
lui saisirent les mains et la poussèrent devant eux, malgré les ruades,
les crachats et les injures dont elle les accablait.

--Madame, dit Antoinette, cette noire est une criminelle; vous avez mis
en elle votre confiance, et elle veut vous assassiner.

Je ne répondis rien; j'étais si surprise, si troublée que je ne savais
quelle décision prendre. Mes regards allaient de Zinga, qui rugissait,
la bouche écumante, les yeux féroces,--au visage d'Antoinette, pâle,
décomposé, les yeux cernés comme si elle avait été malade, sa jolie robe
neuve rayée de rose, toute froissée, avec une grande déchirure sur le
côté, ses cheveux épars sur ses épaules, et montrant dans toute sa
personne une angoisse que je ne lui avais jamais vue. Craignant que
Zinga ne me parlât, Antoinette fit signe aux noirs de lui plaquer la
main sur la bouche, mais comme Zinga avait été la plus forte avec moi,
elle le fut cette fois encore. Elle se délivra vite des mains qui la
retenaient; seulement au lieu de fuir, elle marcha sur Antoinette, le
visage résolu, le poing menaçant.

--Menteuse! dit-elle, veux me dénoncer, mais moi, vas t'accuser, et de
façon que tu ne pourras rien répondre!

Puis, se tournant de mon côté:

--Maîtresse, voilà ton assassin!

Antoinette frémissait d'émotion, je voyais ses lèvres remuer comme si
elle eût parlé très rapidement, mais pas un mot ne me parvenait à
l'oreille.

--Oui, disait Zinga, raconterai tout ce que t'as fait, tes salauderies,
ton putanisme, car as beau baisser les yeux, as beau zouer les modestes,
les innocentes, t'es la plus sale de toutes les saletés!

Antoinette se cachait le visage dans ses mains, puis elle recula de
quelques pas, comme si elle avait l'intention de s'éloigner, pour moi,
au lieu d'arrêter Zinga, au lieu de la battre comme je l'aurais fait il
n'y avait qu'un moment, je dis à Antoinette:

--Restez ici.

A Zinga:

--Parle!

Et aux deux noirs:

--Ne la touchez pas! Qu'elle parle librement.

Alors, après avoir repris haleine, Zinga dit:

--Maîtresse, moi te l'affirme: cette fille est une traîtresse!

--Infâme calomniatrice!

--Infâme calomniatrice! s'écria Antoinette, qui leva la main pour la
frapper.

--Taisez-vous! lui dis-je, vous vous défendrez quand Zinga aura achevé
ses aveux.

--Maîtresse, Antoinette veut empoisonner toi pour ensuite te voler et se
sauver avec celui qu'est son joli coeur, celui qui l'a épousée avant
mariage.

--Malheureuse! m'écriai-je, éperdue de douleur, tandis qu'Antoinette se
protégeait le visage de son coude tendu comme une enfant qui craint
d'être souffletée.

--Son joli coeur, si voulez savoir, maîtresse, continuait Zinga, se
nomme Moussiu Dubousquens, négociant à Bordeaux, une peau blanche qu'a
du sang pour le bourreau. Oui, des hommes comme ça, voudrais les voir au
bout d'une corde!

--Elle ment, madame! interrompit Antoinette. Ecoutez-moi, je vous en
prie! Elle me hait. Elle invente tout; il n'y a pas un mot de vrai dans
ce qu'elle vous dit. C'est elle qui mettait chaque jour du poison dans
votre vin.

--Et comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt! lui répliquai-je, moins
effrayée du crime de Zinga que de l'astuce et de la scélératesse
qu'avait montrée Antoinette.

--N'allait pas dire, disait Zinga, puisqu'elle commandait à moi.

--Et tu lui obéissais, abominable créature!

--Oui, lui obéissais. Croyais partir avec elle et Dubousquens pour
France. Moi, l'aime, Dubousquens!

--Oh! grand Dieu! s'écria Antoinette en haussant les épaules.

--Oui, l'aime, et m'a aimée aussi... Mais regrette, car il est un
porc... Etait aujourd'hui départ. Au port Charlot. Et puis ai vu que
voulaient pas m'emmener. Alors quand Antoinette m'a commandé de te
mettre ce soir, dans ta raisinade, de la mancenille, au lieu d'arsenic,
suis venue tout t'apprendre, maîtresse.

--Elle ment, répétait Antoinette, tout cela est faux!

--Et cela, est-ce faux? dis-je en lui montrant la lettre que j'avais
trouvée sur elle.

Elle eut un cri de rage, ses yeux étincelèrent; elle me saisit les mains
en m'enfonçant les ongles dans la peau.

--Rendez-moi cela, fit-elle.

Mais avant qu'elle ait pu l'atteindre, j'avais déchiré la lettre et j'en
avais soufflé au vent les morceaux.

Alors elle devint comme un animal affolé, elle me frappa au visage au
point de m'arracher des cris. Je crois bien qu'elle m'aurait toute
meurtrie si Troussot et Zozo ne s'étaient jetés sur elle et ne lui
avaient saisi les mains.

--Est-ce ainsi, dis-je, enfant dénaturée, que vous reconnaissez tout le
bien que j'ai fait pour vous.

--Le bien! le bien! ah! vous voulez rire! répondit-elle découvrant tout
à coup sa haine. Assassiner ma pauvre mère, voler ma fortune, voilà ce
que vous appelez me faire du bien. Ah! monstre, le mal que je t'ai fait
pour me défendre, pour me sauver de toi, n'est rien en comparaison de
ton crime et de mes souffrances.

A chaque insulte il me semblait descendre d'un degré l'échelle infernale
des tortures. Je m'imaginais que mon supplice était achevé, et je le
voyais renaître de minute en minute comme un incendie qui ne s'endort un
instant que pour éclater ensuite avec une ardeur plus dévorante.

--Que lui as-tu dit, misérable menteuse? fis-je en me tournant vers
Zinga.

--Tout! Antoinette sait tout.

Et l'odieuse négresse se mit à ricaner.

--C'est ma vengeance à moi! ajouta-t-elle en sifflotant d'une lèvre
narquoise.

--Ah! c'est ta vengeance, m'écriai-je, eh bien! tu vas voir la mienne.
Zozo, dis-je, Troussot, laissez Antoinette, je me charge d'elle, mais
saisissez-vous de Zinga; et conduisez-la dans la cour noire.

Elle eut un tressaillement et perdit son sourire.

--Maîtresse, suis libre!

--Je m'en moque pas mal que tu sois libre ou esclave!

--Toi peux pas me châtier. N'en as pas le droit!

--Eh bien, tu vas voir si je n'en ai pas le droit, canaille! Tu vas
mourir! Je suis la maîtresse ici.

Elle poussa un rugissement de bête qui, répété d'écho en écho, se
prolongea dans la vallée comme un sanglot immense. Mais l'excès de sa
terreur soulageait ma peine et je repris:

--Tu vas mourir, mais pas avant d'avoir souffert, d'avoir expié tes
attentats, tes trahisons. Oh! la mort serait trop douce pour toi. Oh
oui! tu vas souffrir.

Je la vis frissonner, mais bientôt, rassemblant ses forces, elle poussa
un suprême appel:

--Figeroux! à moi! à moi, Figeroux!

--Amenez Figeroux ici, dis-je à Zozo, elle l'appelle à son secours; il
est donc son complice. Il va mourir avec elle. Allons, courez le
chercher. Et s'il ne veut pas venir, que Justin et Firmin l'amènent de
force.

--Maîtresse, dit Zozo, Figeroux n'est pas là!

--Comment! m'écriai-je, c'est ainsi que vous le gardiez.

--Maîtresse, Figeroux disparu depuis deux jours.

Je songeai à la recommandation de Dodue.

--Dieu! me dis-je, nous sommes au 10 août.

Mais éloignant ces craintes, ne songeant plus qu'à ma vengeance:

--Tu vas payer pour la fuite de Figeroux, dis-je à Zinga, et, en
attendant qu'il rentre ici, avec un bâillon et enchaîné, sous les coups
des noirs, entraînez-la. Vous l'attacherez solidement par les pieds et
par les mains; et vous préparerez, ce soir, des fouets pour la
déchirer. Elle restera toute la nuit nue, exposée au vent froid; demain
le soleil brûlera ses blessures; nous les rouvrirons encore, et cette
fois on enduira ses plaies de miel, et l'on versera dans toutes les
ouvertures de sa chair des cornets de sucre pour que les fourmis et les
maringouins viennent aviver et multiplier son supplice. Ah! oui, tu vas
souffrir, Zinga!

A ces promesses de torture, la misérable voulut tenter un dernier effort
et s'arracher à ses gardiens, mais inutilement. La lutte se termina par
de cruelles lamentations qui ne cessèrent presque pas de la soirée;
interrompues une minute par des cris de douleur, elles reprirent de
nouveau et proclamèrent que Zinga, vaincue, s'abandonnait corps et âme à
ses bourreaux; que son orgueil était brisé, qu'elle n'était plus qu'une
chair sensible au mal, et sans énergie pour le braver.

Dès ce moment d'ailleurs, je ne m'occupai plus d'elle. Ma colère, dont
elle éprouvait la violence, était comme ces fleuves débordés qui
répandent au hasard la destruction. Malgré ses crimes, et le terrible
châtiment auquel je venais de la condamner, je n'avais point de
ressentiment contre elle. Elle avait disparu pour ainsi dire de mon
existence, le souvenir même des voluptés et du meurtre qui nous avaient
liées n'existait plus. Je ne pensais qu'à Antoinette, et c'était parce
que j'hésitais encore à frapper cette enfant, que je passais ma haine,
ma rage, sur la négresse.

Cependant j'avais pris Antoinette par le bras et, malgré sa résistance,
je l'entraînais dans sa chambre.

--Ignoble fille, lui dis-je, puisque vous n'avez pas voulu de mes
bontés, vous apprendrez à vos dépens que je sais aussi punir.

--On me délivrera, dit-elle.

Je la souffletai.

--Personne n'entrera ici, entendez-vous: Personne! Vous êtes à moi, et
vous resterez à moi.

Elle se mit à sangloter en arrivant chez elle; pour moi, je ne me
souciais pas de ses larmes; je m'assurai seulement que les volets des
fenêtres étaient bien fermés. Tandis que j'étais aux croisées, elle
tenta de se glisser hors de la chambre, mais je l'attrapai par sa jupe
et, la ramenant jusqu'au lit, je dénudais son corps pour le mieux
meurtrir. Alors, avec une rougeur et une confusion qui n'étaient plus
d'une enfant, elle retenait sa jupe sur ses reins et luttait
désespérément pour se sauver de mes coups.

--Corps d'impudique, disais-je en la battant, sentine de vices,
réceptacle de crimes, tu n'as pas voulu être ma fille, tu seras mon
esclave, va! et plus fouettée, plus maltraitée que les pires négresses!

En vain serrait-elle les jambes, et se collait-elle contre son lit, il
fallut bien, sous mes coups, qu'elle écartât les membres, qu'elle offrit
à mes mains impitoyables la place impure, la chair souillée et déchirée
par l'homme, pour que je la déchirasse à mon tour.

Je la laissai enfin brisée de douleur, abîmée de honte; et, l'enfermant
à clef, je me retirai dans ma chambre. Mais à peine étais-je seule que
l'espèce d'ivresse que l'on ressent à satisfaire ses haines m'abandonna;
après toutes ces exécutions je me sentis plus malheureuse, et seule dans
le monde comme dans un désert. Le plaisir et l'amour n'existent plus
pour moi, me dis-je. Toutes les souffrances que j'infligerai à
Antoinette ne me rendront pas son affection, et pourtant c'est à cela
seul que je tiens: le reste m'est indifférent.

Et j'avais envie d'aller lui demander pardon, de m'humilier devant elle,
de lui dire de prendre toute ma fortune, d'épouser qui il lui plaisait,
d'être heureuse. Son bonheur aurait fait le mien: dans l'ombre, à côté
d'elle, témoin de sa joie, j'étouffais toute jalousie, j'aimais qui
l'aimait, je m'oubliais moi-même.

Puis mon égoïsme renaissait. Oh! m'écriais-je, si elle pouvait me
revenir! A son âge l'amour est un caprice qui ne dure point. Peut-être
la douceur, la tendresse, après un peu de sévérité, me la rendront. Il
faut seulement éloigner son ami, et, durant son absence, je ferai en
sorte qu'il lui paraisse ridicule et odieux. Ce ne sera sans doute pas
difficile. Les séductions de ce Dubousquens sont si misérables!


A la nuit venue, je me décidai à rentrer dans sa chambre. Je n'entendais
plus ses sanglots. Il me sembla qu'elle s'était endormie. Alors j'ouvris
avec mille précautions et j'entrai sur la pointe du pied, retenant mon
souffle. Avec quelle amoureuse compassion j'eusse collé mes lèvres à sa
chair meurtrie, baisé ses pieds et ses mains. J'avais la confiance du
véritable amour: rien ne me semblait impossible.

Je ne pensais plus que la confidence de Zinga l'avait remplie pour moi
de haine et d'horreur; qu'à ses yeux, j'étais l'assassin de sa mère, et
qu'elle était trop ingénue pour comprendre; qu'un attachement plus fort
que le plus violent amour d'un homme, me dévouait désormais à sa vie.

Je m'approchai de son lit dans les ténèbres, espérant avoir la joie
délicieuse de caresser sa chair chaude et ferme d'enfant, mais le lit
était vide, et je la cherchais, je l'appelais vainement par la chambre,
faisant alterner les câlineries et les menaces:

--Antoinette! Antoinette! ma chérie! Viens que je te pardonne, que je
t'embrasse... Ah! immonde créature, je te châtierai, tu vas souffrir
dans ton corps vicieux, dans ta chair prostituée!... Antoinette,
voulez-vous venir à la fin!

La colère et l'angoisse égaraient ma raison. Enfin je m'aperçus que les
volets fermés à clef avaient été ouverts puis poussés du dehors. Je
descendis dans le jardin. Peut-être n'était-elle pas encore sortie de la
plantation. Je me mis à courir de tous côtés. Troussot me rencontra.

--Maîtresse, dit-il, faut venir avec toi?

--Non, fis-je, reste ici. Cherchez Antoinette. Elle vient de s'enfuir de
la maison.

Puis, me rappelant la lettre trouvée sur elle et le plaisir que prenait
Troussot à causer avec les marins.

--Sais-tu, lui demandai-je, s'il y a un navire qui part pour la France,
aujourd'hui?

--Oui, dit-il, le _Duquesne_.

Un frisson agita tout mon corps.

--Et où est-il?

--Au port Charlot.

--Donne-moi une lanterne et un manteau. Vite, je m'en vais au Cap.

--Toute seule, maîtresse?

--Oui, toute seule.

Dès que Troussot m'eut rapporté ce que je lui avais demandé, je partis.
Je ne craignais ni les attaques des nègres marrons, ni les difficultés
du chemin. Je courais à tout moment au risque de tomber dans un
précipice, me maudissant moi-même lorsque, faute de souffle, j'étais
forcée de ralentir mes pas. La lune pleine et magnifique, éclairait la
route, et devant ces monts noirs, ou enveloppés de vapeurs brillantes,
je songeais par instant à des nuits aussi belles et plus douces, où
j'aurais pu être heureuse, et qui étaient perdues pour l'amour.

Enfin j'arrive au Cap et, un moment après, je suis au port Charlot. Je
demande à un marinier:

--Le _Duquesne_?

--Madame, il a quitté le port; il est dans la rade.

Je sentis une mort froide me monter au coeur.

--Parti?

--Non, madame. Mais il appareille demain matin au petit jour.

--Alors trouve-moi une barque, et allons-y de suite.

J'activais le marinier qui ne mettait nulle hâte à démarrer.

--Si vous étiez deux, dis-je, aux avirons, nous irions plus vite.

Il me regarda étonné.

--Il n'y a pas un marin sur le quai, fit-il. C'est par hasard que
j'étais là. Tout le monde est à la fête aujourd'hui.

La traversée ne dura pas une demi-heure, durant laquelle je souffris
toutes les angoisses.

Est-elle là, me disais-je. Vais-je la trouver?

Je ne songeais même pas à Dubousquens aux bras duquel pourtant il
faudrait l'arracher.

Enfin j'aperçois le _Duquesne_, nous touchons à sa coque énorme et
sombre parmi les lumières des flots, on me jette une échelle de corde
que tient le marinier et d'où je manque de tomber dans la mer. Cependant
on me hisse tant bien que mal. Le capitaine descend du pont, vient au
devant de moi.

--Monsieur, lui dis-je, je tiens absolument à voir M. Dubousquens avant
son départ. N'est-il pas ici?

--Il n'est pas encore ici, madame, me répond-il, mais il doit
s'embarquer cette nuit avec sa jeune femme.

Il appuya sur les derniers mots comme s'il se doutait, à mon air égaré,
quel intérêt me faisait tenir à les rencontrer.

--Je les attends, dis-je.

Vainement voulut-il me détourner de mon projet. Il alléguait que seuls
les passagers pouvaient rester sur le navire. C'était une règle qu'il
devait observer, surtout à la veille d'un départ.

--Eh bien! dis-je, inscrivez-moi parmi vos passagers. Je pars avec
vous.

Et je payai le marinier qui m'avait conduite et qui retourna au port. Il
eût fallu me jeter à la mer pour me faire quitter le _Duquesne_.

Dans la crainte de manquer leur arrivée, au lieu de me retirer dans ma
cabine, je restais sur le pont, attendant toujours Dubousquens et
Antoinette, en proie à une atroce inquiétude.

Comme les lumières du Cap s'éteignaient et que la ville semblait
s'endormir, j'aperçus du côté des Ingas et au-dessus du faubourg des
Milices une lueur vive grandir sur le ciel.

Des passagers, autour de moi, prétendaient qu'une révolte venait
d'éclater au Cap.

--Bah! disait quelqu'un, les milices auront vite calmé les révoltés.

--Détrompez-vous, fit un autre, les milices sont avec les noirs.

--Ce sont les affranchis qui ont soulevé les esclaves pour faire peur
aux blancs et leur arracher l'égalité des droits, mais il se pourrait
que la révolte fût plus sérieuse qu'ils ne pensent et qu'elle tourne
contre ses organisateurs.

--Ah! ah! s'écria une voix que je connaissais, décidément je n'étais pas
mauvais prophète et je n'ai pas agi en niais en prenant mes précautions.

Je me retournai, et je reconnus le docteur Chiron; nous fûmes tous deux
assez surpris de nous rencontrer; il me fit mille questions, selon son
habitude, mais je lui répondais à peine, trop brisée d'angoisse et
l'esprit trop occupé pour prendre garde à ses paroles. Je l'entendis
seulement qui disait:

--Il commence à faire bon rentrer en France. Voyez, les scélérats ont
tenu parole: ils ont commencé à incendier le Cap.

En effet, sur trois points on voyait des colonnes d'étincelles monter
vers le ciel et se fondre dans un nuage énorme de fumée et de flammes
qui s'avançait sur le _Duquesne_.

Des débris en feu tombaient devant nous dans la mer; quelques-uns même
tombèrent à mes pieds.

Je m'étais jetée à genoux et les yeux levés au ciel:

--Mon Dieu! Mon Dieu! disais-je, sauvez mon Antoinette.

--Vous partez aussi, madame, dit le docteur Chiron. Je vous approuve.
Votre sagesse, pour être tardive, n'en est pas moins utile. Si on n'a
plus que le bout du nez à sauver, c'est toujours cela!

Une petite barque à ce moment sortit du port et s'approcha du _Duquesne_
à force de rames. Mais déjà le capitaine, effrayé de l'ardeur de
l'incendie que l'on ressentait jusque sur la mer, et des flammèches
innombrables que le vent chassait du rivage, redoutait pour son navire,
chargé de tonnes de tafia et de toutes sortes de combustibles. Bien que
l'on ne dût d'abord partir que le lendemain, il ordonna de lever l'ancre
et de mettre à la voile.

Cependant la petite barque vint, au risque de chavirer, se heurter
contre nous. Deux hommes conduisaient l'embarcation. On leur jeta une
corde et ils montèrent jusqu'à nous. Quelle fut mon émotion quand je
reconnus Zozo et Troussot. Je me précipitai vers eux et leur prenant la
main, j'attendais avec angoisse leurs premières paroles.

--Ah! maîtresse, dit Zozo, quel malheur! Figeroux arrivé avec le cancre
(il voulait dire le quaker); tout brûlé, tout massacré aux Ingas. Nous
avons pu sauver ceci.

Il me remit un lourd coffret et s'affaissa.

--Mais Antoinette, dis-je sans me soucier de sa défaillance, parlez
donc, voyons! Antoinette, où est-elle? Que m'importe l'argent que vous
m'apportez si je n'ai pas Antoinette!

Troussot qui avait le front couvert de sang, soupira d'une voix grave:

--Antoinette morte. On a tué bonne petite maîtresse!

Il me fut impossible d'en entendre davantage. On m'a dit que je suis
tombée sur le pont sans connaissance, et que, durant une partie de la
traversée, ma vie a été en péril.

       *       *       *       *       *

Aux premiers moments où la douleur sembla me faire grâce, où, après
avoir tant souffert, je me réveillais de mon mal, je reprenais les
habitudes de la vie comme afin d'avoir plus de force pour souffrir
encore, Zozo me raconta le crime atroce qui m'avait ravi toutes mes
jouissances.

Quelque temps après mon départ, Zozo avait découvert Antoinette alors
qu'elle allait sortir de la plantation pour se diriger sur le Cap; et il
l'avait ramenée dans sa chambre bien qu'Antoinette, se défendant avec
toute l'énergie du désespoir, n'eut cessé de le mordre et de le frapper.

Après l'avoir enfermée, il m'avait attendue, en compagnie de Troussot,
devant la chambre de la pauvre enfant.

Ils étaient encore à leur poste lorsque quatre nègres à la taille de
géants se jettent sur eux avant qu'ils aient le temps de se servir de
leurs armes, leur lient pieds et mains, les bâillonnent, puis, d'une
poussée ils enfoncent la porte. Montouroy les suivait. Il se précipite
sur mon enfant qui pousse des cris, se débat, lui échappe et veut sauter
par la fenêtre; il la rejoint, la renverse sur le lit, lui ouvre
brutalement les jambes. Il a un mot abominable:

--Ma jolie perruche, il faut d'abord que je te mette ma marque, que tu
sois mienne pour la vie. Après tu m'aimeras, si tu veux.

Cependant Antoinette ne cédait pas, mais luttait avec fureur, lui
mordait le visage et le battait de ses pieds.

--Venez donc me la tenir, brutes! cria Montouroy aux nègres.

Ils ne pouvaient guère lui obéir. Ils étaient en train de jouer du
couteau avec de nouveaux arrivants. En effet, Dodue-Fleurie, apprenant
par ses espions les projets de Montouroy, avait réuni tous ses esclaves
et était partie avec eux pour les Ingas; elle entra derrière Montouroy.
Elle était elle-même dans le couloir avec ses gens, un poignard à la
main; elle essayait de forcer le passage, avide de retrouver son amant,
de le surprendre, de le frapper peut-être.

Au bruit de la lutte, Montouroy avait lâché Antoinette, il s'était
élancé au milieu des combattants et, atteignant Dodue-Fleurie, il essaya
de lui enlever le poignard qu'elle levait sur lui en lui criant les plus
abominables injures.

Antoinette, se voyant seule, se hâta de fuir; et déjà, elle enjambait la
fenêtre, lorsque Zinga survint. Du poteau où la négresse était attachée,
elle avait entendu le tumulte et les cris des nègres. Elle s'imagina que
c'était Dubousquens qui arrivait avec une escorte pour enlever
Antoinette. Zozo prétend qu'il a vu Samuel Goring la détacher; Troussot
soutient au contraire que la rage que la négresse avait conçue pour ma
malheureuse enfant lui prêta une force extraordinaire et qu'elle parvint
à briser ses liens. En une minute elle fut devant la maison; elle
aperçut à la fenêtre la fugitive qui lui tournait le dos, les pieds en
l'air, prête à sauter. Elle la saisit brusquement par les jambes.
Antoinette poussa un cri, lâcha prise, tomba. Zinga se rua sur elle et
plusieurs fois lui frappa la tête contre la muraille. Des nègres de la
plantation aperçurent cette misérable s'acharnant contre mon enfant.
Comme c'était une blanche, ils ne se soucièrent point de venir à son
secours et restèrent paisibles spectateurs de cet assassinat. Antoinette
ne se défendait pas, mais de toutes ses forces elle appelait:

--A moi, Pierre! Pierre! à moi.

Les appels bientôt furent indistincts; Zinga l'avait saisie à la gorge;
on n'entendit plus que des cris rauques, puis un râle horrible qui
annonça la fin de cet égorgement. Zinga grisée de haine, n'abandonna
point sa victime, mais ne cessait de lui piétiner le corps.

--Pourriture de fillasse! criait-elle, m'as fait torturer, m'as volé mon
amour, crève donc, chienne, crève donc, catin, que ton corps pourrisse
sous la pluie, et que la chaleur en fasse une infection!

Et après ces outrages affreux, comme si rien ne pouvait apaiser sa
rage, dans le sol détrempé elle roulait mon Antoinette. Elle put
savourer tranquillement sa vengeance. Personne ne vint troubler son
infâme plaisir. Zozo et Troussot, quand on les eut délivrés,
retrouvèrent le corps tout sanglant et couvert de boue. Les membres
adorables avaient laissé dans la terre leur empreinte.

Zinga, quand elle se fut repue à souhait de cette mort, disparut.

Sans respect pour le corps de ma chère enfant, Dodue-Fleurie et
Montouroy se réconcilièrent devant lui dans une étreinte immonde.

Ils parvinrent à calmer leurs esclaves et à les ramener avec eux.

Mon Dieu, ne pouviez-vous aussi me prendre, si vous teniez à ravir cet
ange au ciel!

       *       *       *       *       *

Zinga, Dubousquens se trouvent sur le _Duquesne_; ils se sont embarqués
en pleine mer, le soir de l'incendie. Ils vivent ici en secret, dans
leur cabine, loin du capitaine, des passagers et de l'équipage, mais
comme l'animal découvre son ennemi à l'odeur, j'ai bien deviné leur
présence; et dès que j'ai pu me lever de mon lit, je les ai vus, je les
ai épiés, je les ai surpris, l'homme vautré sur la femme, qui le
baisait, qui l'embrassait, qui le caressait comme un enfant.

--Antoinette était sotte, était bête, disait Zinga: moi, je sais toutes
les caresses, les consolantes! les endormeuses! et celles qui font vivre
en une minute des existences. Oh! tu l'oublieras auprès de moi, je serai
ta petite amie, je me ferai française pour te plaire. Vois, déjà je sais
ta langue, je saurai bientôt toutes les façons des femmes de ton pays.
Et tu ne te rappelleras plus même _son_ nom.

--Tais-toi, sacrilège, tais-toi, disait-il. Oh! ce charme, cette grâce
de l'innocence, où les retrouver jamais?

--Innocente, répliquait-elle, drôle d'innocence que celle d'une
empoisonneuse!

--C'est toi, infâme! c'est toi qui lui as conseillé cet attentat, et
c'est toi qui es son assassin.

--Tant pis, disait-elle, tu l'aimeras encore cet assassin, il fera ton
plaisir!

Elle avait alors mille jeux de hanches, de doigts, d'yeux et de lèvres;
son visage se transformait, éclatait en rires inattendus, sa croupe
s'enfuyait comme un animal capricieux, ou s'étalait majestueuse comme un
dieu lourd et despotique. Dubousquens, à ces gestes luxurieux, perdait
sa tristesse, il poursuivait la négresse dans les couloirs, oubliant
cette fois qu'il n'était pas seul sur le _Duquesne_ et qu'on pouvait
surprendre leurs caresses impudiques.

A de pareils spectacles, je puis à peine contenir mon indignation. Il
pleurerait Antoinette comme je la pleure moi-même que peut-être lui
pardonnerais-je de l'avoir enlevée à mon amour, mais profaner ainsi son
souvenir auprès d'une négresse criminelle, me semble une effroyable
impiété qui réclame son châtiment.

Et chaque jour ma haine s'augmente pour cet homme qui a eu l'affection
de mon enfant--pour cette noire qui, en la dénonçant, a causé sa mort.

--Ah! chère Antoinette, me dis-je, va, je te vengerai, je frapperai tes
meurtriers.

Je me demande comment je pourrai châtier leur forfait. Oh! je trouverai
une torture digne du crime. Il le faut pour apaiser la chère morte. Il
me semble que son ombre, ensuite, me regarderait avec moins d'horreur
qu'elle ne m'adresserait plus les reproches, qu'elle me fait en songe.
Par miracle, une nuit elle est venue douce et souriante comme avant la
dénonciation de Zinga. Je l'ai serrée dans mes bras et elle m'a laissé
au matin son odeur délicieuse. Puisse Dieu permettre, en sa miséricorde,
que je me console le soir de mes douloureuses journées, et que
j'étreigne encore dans mes rêves cette grâce que je ne veux pas voir
coupable; cette grâce qui à mes yeux est toujours ingénue, toujours
innocente!

    FIN



    Cet ouvrage a été achevé d'imprimer
    LE VENDREDI 13 JUIN 1902
    par F. DEVERDUN, à Buzançais (Indre)
    pour LA PLUME.



ÉDITIONS GEORGES CRÈS & Cie


COLLECTION "VARIA" A 3 FRANCS

  HERMANN BANG: _Au Bord de la Route_, roman traduit du danois.
  VALÈRE BERNARD: _Bagatouni_, roman traduit du provençal.
  HENRI BOUTET: _L'Ame de Paris de 1914_.
  HENRI BOUTET: _Le Coeur de Paris en 1915_.
  CHARLES BOUTIN: _Le Silence du Sinaï_.
  JEANNE BROUSSAN-GAUBERT: _Reviendra-t-il?_, roman.
  G.-K. CHESTERTON: _Les Crimes de l'Angleterre_.
  ANDRÉ DELACOUR: _Le Trait d'union_.
  LOUISE DELÉTANG: _L'alcool meurtrier_, roman.
  LOUIS DELLUC: _Le Train sans yeux_, roman.
  EDOUARD DRUMONT: _Sur le Chemin de la Vie_.
  GILBERT DE VOISINS: _Les Moments perdus de John Shag_, roman.
  TRISTAN LEGAY: _Les Amours de Victor Hugo_.
  TRISTAN LEGAY: _Victor Hugo jugé par son siècle_.
  CH. LE GOFFIC: _Le Crucifié de Keraliès_, roman.
  CH. LE GOFFIC: _Bourguignottes et Pompons rouges_.
  ARTHUR MACHEN: _Le Grand Dieu Pan_, roman traduit de l'anglais.
  HELEN MATHERS: _Le Mort vivant_, suivi de _La Justice aveugle_, roman
  traduit de l'anglais.
  MARGUERITE MORENO: _Une Française en Argentine_.
  HUGUES REBELL: _Les Nuits chaudes du Cap Français_, roman.
  P. RIOUX DE MAILLOU: _Souvenirs des Autres_.


OEUVRES CHOISIES DE VICTOR HUGO

chaque volume: =1= fr. =50=


  Poèmes

  _L'Amour_                   1 vol.
  _Chansons d'Amour_          1 vol.
  _Chansons héroïques_        1 vol.
  _Famille_                   1 vol.
  _Nature_                    1 vol.


  Légendes et Contes

  _Légendes_                  1 vol.
  _Nouvelles légendes_        1 vol.
  _Contes et Récits_          1 vol.
  _Nouveaux Contes et Récits_ 1 vol.


  Théâtres

  _Hernani_                   1 vol.
  _Lucrèce Borgia-Angelo_     1 vol.
  _Marion Delorme_            1 vol.
  _Le Roi s'amuse_            1 vol.
  _Ruy Blas_                  1 vol.


  Histoire et Voyages

  _En voyage_                 1 vol.
  _La Peine de Mort_          1 vol.
  _Souvenirs d'enfance_       1 vol.
  _Souvenirs politiques_      2 vol.

  Grou-Radenez Paris.--8-20



Note de transcription:


Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Les mots indiqués =comme ceci= sont en gras dans le texte d'origine.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Les Nuits chaudes du Cap français" ***

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