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Title: Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome II
Author: Vidocq, Eugène François, 1775-1857
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome II" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



MÉMOIRES

DE

VIDOCQ,

CHEF DE LA POLICE DE SURETÉ,

JUSQU'EN 1827,

AUJOURD'HUI PROPRIÉTAIRE ET FABRICANT DE PAPIERS A SAINT-MANDÉ.

     Que l'on m'approuve ou non, j'ai la conscience d'avoir fait mon
     devoir; d'ailleurs, lorsqu'il s'agit d'atteindre des scélérats qui
     sont en guerre ouverte avec la société, tous les moyens sont bons,
     sauf la provocation.

             MÉMOIRES, tome II

TOME SECOND.

PARIS,

TENON, LIBRAIRE-ÉDITEUR

RUE HAUTEFEUILLE, Nº 30.

1828.



MÉMOIRES

DE

VIDOCQ.



CHAPITRE XV.

     Un recéleur.--Dénonciation.--Premiers rapports avec la
     police.--Départ de Lyon.--La méprise.


D'après les dangers que je courais en restant avec Roman et sa troupe,
on peut se faire une idée de la joie que je ressentis de les avoir
quittés. Il était évident que le gouvernement, une fois solidement
assis, prendrait les mesures les plus efficaces pour la sûreté de
l'intérieur. Les débris de ces bandes qui, sous le nom de _Chevaliers du
Soleil_ ou de _Compagnie de Jésus_, devaient leur formation à l'espoir
d'une réaction politique, ajournée indéfiniment, ne pouvaient manquer
d'être anéantis, aussitôt qu'on le voudrait. Le seul prétexte honnête de
leur brigandage, le royalisme, n'existait plus, et quoique les Hiver,
les Leprêtre, les Boulanger, les Bastide, les Jausion, et autres fils de
famille, se fissent encore une gloire d'attaquer les courriers, parce
qu'ils y trouvaient leur profit, il commençait à n'être plus du bon ton
de prouver que l'on pensait bien en s'appropriant par un coup de main
l'argent de l'état. Tous ces _incroyables_, à qui il avait semblé
piquant d'entraver, le pistolet au poing, la circulation des dépêches et
la concentration du produit des impôts, rentraient dans leurs foyers,
ceux qui en avaient, ou tâchaient de se faire publier ailleurs, loin du
théâtre de leurs exploits. En définitive, l'ordre se rétablissait, et
l'on touchait au terme où des brigands, quelque fût leur couleur ou leur
motif, ne jouiraient plus de la moindre considération. J'aurais eu le
désir, dans de telles circonstances, de m'enrôler dans une bande de
voleurs, que, abstraction faite de l'infamie que je ne redoutais plus,
je m'en fusse bien gardé, par la certitude d'arriver promptement à
l'échafaud. Mais une autre pensée m'animait, je voulais fuir, à quelque
prix que ce fût, les occasions et les voies du crime; je voulais rester
libre. J'ignorais comment ce vœu se réaliserait; n'importe, mon parti
était pris: j'avais fait, comme on dit, une croix sur le bagne. Pressé
que j'étais de m'en éloigner de plus en plus, je me dirigeai sur Lyon,
évitant les grandes routes jusqu'aux environs d'Orange; là, je trouvai
des rouliers provençaux, dont le chargement m'eut bientôt révélé qu'ils
allaient suivre le même chemin que moi. Je liai conversation avec eux,
et comme ils me paraissaient d'assez bonnes gens, je n'hésitai pas à
leur dire que j'étais déserteur, et qu'ils me rendraient un très grand
service, si, pour m'aider à mettre en défaut la vigilance des gendarmes,
ils consentaient à m'impatroniser parmi eux. Cette proposition ne leur
causa aucune espèce de surprise: il semblait qu'ils se fussent attendus
que je réclamerais l'abri de leur inviolabilité. A cette époque, et
surtout dans le midi, il n'était pas rare de rencontrer des braves, qui,
pour fuir leurs drapeaux, s'en remettaient ainsi prudemment _à la garde
de Dieu_. Il était donc tout naturel que l'on fut disposé à m'en croire
sur parole. Les rouliers me firent bon accueil; quelque argent que je
laissai voir à dessein acheva de les intéresser à mon sort. Il fut
convenu que je passerais pour le fils du maître des voitures qui
composaient le convoi. En conséquence, on m'affubla d'une blouse; et
comme j'étais censé faire mon premier voyage, on me décora de rubans et
de bouquets, joyeux insignes qui, dans chaque auberge, me valurent les
félicitations de tout le monde.

Nouveau _Jean de Paris_, je m'acquittai assez bien de mon rôle; mais les
largesses nécessaires pour le soutenir convenablement portèrent à ma
bourse de si rudes atteintes, qu'en arrivant à la Guillotière, où je me
séparai de _mes gens_, il me restait en tout vingt-huit sous. Avec de si
minces ressources, il n'y avait pas à songer aux hôtels de la place des
Terreaux. Après avoir erré quelque temps dans les rues sales et noires
de la seconde ville de France, je remarquai, rue des Quatre-Chapeaux,
une espèce de taverne, où je pensais que l'on pourrait me servir un
souper proportionné à l'état de mes finances. Je ne m'étais pas trompé:
le souper fut médiocre, et trop tôt terminé. Rester sur son appétit est
déjà un désagrément; ne savoir où trouver un gîte en est un autre. Quand
j'eus essuyé mon couteau, qui pourtant n'était pas trop gras, je
m'attristai par l'idée que j'allais être réduit à passer la nuit à la
belle étoile, lorsqu'à une table, voisine de la mienne, j'entendis
parler cet allemand corrompu, qui est usité dans quelques cantons des
Pays-Bas, et que je comprenais parfaitement. Les interlocuteurs étaient
un homme et une femme déjà sur le retour; je les reconnus pour des
Juifs. Instruit qu'à Lyon, comme dans beaucoup d'autres villes, les gens
de cette caste tiennent des maisons garnies, où l'on admet volontiers
les voyageurs en contrebande, je leur demandai s'ils ne pourraient pas
m'indiquer une auberge. Je ne pouvais mieux m'adresser: le Juif et sa
femme étaient des logeurs. Ils offrirent de devenir mes hôtes, et je les
accompagnai chez eux, rue Thomassin. Six lits garnissaient le local dans
lequel on m'installa; aucun d'eux n'était occupé, et pourtant il était
dix heures; je crus que je n'aurais pas de camarades de chambrée, et je
m'endormis dans cette persuasion.

A mon réveil, des mots d'une langue qui m'était familière, viennent
jusqu'à moi.

--«Voilà six _plombes_ et une _mèche_ qui _crossent_, dit une voix qui
ne m'était pas inconnue;......... tu _pionces_ encore. (Voilà six
heures et demie qui sonnent; tu dors encore.)

--»Je crois bien;.... nous avons voulu _maquiller à la sargue_ chez un
_orphelin_, mais le _pautre_ était chaud; j'ai vu le moment où il
faudrait _jouer du vingt-deux_;... et alors il y aurait eu du
_raisinet_. (Nous avons voulu voler cette nuit chez un orfèvre, mais le
bourgeois était sur ses gardes; j'ai vu le moment où il faudrait jouer
du poignard; et alors il y aurait eu du sang!)

--»Ah! ah! tu as peur d'aller à l'abbaye de _Monte-à-regret_...... Mais
en _goupinant_ comme çà, on n'_affure_ pas d'_auber_. (Ah! ah! tu as
peur d'aller à la guillotine.... Mais en travaillant de la sorte, on
n'attrape pas d'argent.)

--»J'aimerais mieux faire _suer le chêne_ sur le _grand trimard_, que
d'_écorner_ les _boucards_:.... on a toujours les _lièges_ sur le dos.
(J'aimerais mieux assassiner sur la grande route que de forcer des
boutiques;... on a toujours les gendarmes sur le dos.)

--»Enfin, vous n'avez rien _grinchi_... Il y avait pourtant de belles
_foufières_, des _coucous_, des _brides d'Orient_. Le _guinal_ n'aura
rien à mettre au _fourgat_. (Enfin, vous n'avez rien pris.... Il y avait
pourtant de belles tabatières, des montres, des chaînes d'or. Le Juif
n'aura rien à recéler.)

--»Non. Le _carouble_ s'est _esquinté_ dans la _serrante_; le _rifflard_
a battu _morasse_, et il a fallu _se donner de l'air_. (Non. La fausse
clef s'est cassée dans la serrure; le bourgeois a crié au secours, et il
a fallu se sauver.)

--»Hé! les autres, dit un troisième interlocuteur, ne balancez donc pas
tant le _chiffon rouge_; il y a là un _chêne_ qui peut prêter _loche_.
(Ne remuez pas tant la langue; il y a là un homme qui peut prêter
l'oreille.)»

L'avis était tardif: cependant on se tut. J'entr'ouvris les yeux pour
voir la figure de mes compagnons de chambrée, mais mon lit étant le plus
bas de tous, je ne pus rien apercevoir. Je restais immobile pour faire
croire à mon sommeil, lorsqu'un des causeurs s'étant levé, je reconnus
un évadé du bagne de Toulon, Neveu, parti quelques jours avant moi. Son
camarade saute du lit,... c'est Cadet-Paul, autre évadé;....... un
troisième, un quatrième individu se mettent sur leur séant, ce sont
aussi des forçats.

Il y avait de quoi se croire encore à la salle nº 3. Enfin, je quitte à
mon tour le grabat; à peine ai-je mis le pied sur le carreau, qu'un cri
général s'élève: «C'est Vidocq!!!» On s'empresse; on me félicite. L'un
des voleurs du garde-meuble, Charles Deschamps, qui s'était sauvé peu de
jours après moi, me dit que tout le bagne était dans l'admiration de mon
audace et de mes succès. Neuf heures sonnent: on m'emmène déjeûner aux
Brotaux, où je trouve les frères Quinet, Bonnefoi, Robineau, Métral,
Lemat, tous fameux dans le midi. On m'accable de prévenances, on me
procure de l'argent, des habits, et jusqu'à une maîtresse.

J'étais là, comme on voit, dans la même position qu'à Nantes. Je ne me
souciais pas plus qu'en Bretagne, d'exercer le métier de mes _amis_,
mais je devais recevoir de ma mère un secours pécuniaire, et il fallait
vivre en attendant. J'imaginai que je parviendrais à me faire nourrir
quelque temps sans _travailler_. Je me proposais rigoureusement de
n'être qu'en subsistance parmi les voleurs; mais l'homme propose, et
Dieu dispose. Les évadés, mécontens de ce que, tantôt sous un prétexte,
tantôt sous un autre, j'évitais de concourir aux vols qu'ils
commettaient chaque jour, me firent dénoncer sous main pour se
débarrasser d'un témoin importun, et qui pouvait devenir dangereux. Ils
présumaient bien que je parviendrais à m'échapper, mais ils comptaient
qu'une fois reconnu par la police, et n'ayant plus d'autre refuge que
leur bande, je me déciderais à prendre parti avec eux. Dans cette
circonstance, comme dans toutes celles du même genre où je me suis
trouvé, si l'on tenait tant à m'embaucher, c'est que l'on avait une
haute opinion de mon intelligence, de mon adresse, et surtout de ma
force, qualité précieuse dans une profession où le profit est trop
souvent rapproché du péril.

Arrêté, passage Saint-Côme, chez Adèle Buffin, je fus conduit à la
prison de Roanne. Dès les premiers mots de mon interrogatoire, je
reconnus que j'avais été vendu. Dans la fureur où me jeta cette
découverte, je pris un parti violent, qui fut en quelque sorte mon début
dans une carrière tout-à-fait nouvelle pour moi. J'écrivis à M. Dubois,
commissaire général de police, pour lui demander à l'entretenir en
particulier. Le même soir, on me conduisit dans son cabinet. Après lui
avoir expliqué ma position, je lui proposai de le mettre sur les traces
des frères Quinet, alors poursuivis pour avoir assassiné la femme d'un
mâçon de la rue Belle-Cordière. J'offris en outre de donner les moyens
de se saisir de tous les individus logés tant chez le Juif que chez
Caffin, menuisier, rue Écorche-Bœuf. Je ne mettais à ce service
d'autre prix que la liberté de quitter Lyon. M. Dubois devait avoir été
plus d'une fois dupe de pareilles propositions; je vis qu'il hésitait à
s'en rapporter à moi. «Vous doutez de ma bonne foi, lui dis-je, la
suspecteriez-vous encore, si m'étant échappé dans le trajet pour
retourner à la prison, je revenais me constituer votre prisonnier?--Non,
me répondit-il.--Eh bien! vous me reverrez bientôt, pourvu que vous
consentiez à ne faire à mes surveillants aucune recommandation
particulière.» Il accéda à ma demande: l'on m'emmena. Arrivé au coin de
la rue de la Lanterne, je renverse les deux estaffiers qui me tenaient
sous les bras, et je regagne à toutes jambes l'Hôtel-de-Ville, où je
retrouve M. Dubois. Cette prompte apparition le surprit beaucoup; mais,
certain dès lors qu'il pouvait compter sur moi, il permit que je me
retirasse en liberté.

Le lendemain, je vis le Juif, qu'on nommait Vidal; il m'annonça que nos
amis étaient allés loger à la Croix-Rousse, dans une maison qu'il
m'indiqua. Je m'y rendis. On connaissait mon évasion, mais, comme on
était loin de soupçonner mes relations avec le commissaire général de
police, et qu'on ne supposait pas que j'eusse deviné d'où partait le
coup qui m'avait frappé, on me fit un accueil fort amical. Dans la
conversation, je recueillis sur les frères Quinet des détails que je
transmis la même nuit à M. Dubois, qui, bien convaincu de ma sincérité,
me mit en rapport avec M. Garnier, secrétaire général de police,
aujourd'hui commissaire à Paris. Je donnai à ce fonctionnaire tous les
renseignements nécessaires, et je dois dire qu'il opéra de son côté avec
beaucoup de tact et d'activité.

Deux jours avant qu'on effectuât, d'après mes indications, une descente
chez Vidal, je me fis arrêter de nouveau. On me reconduisit dans la
prison de Roanne, où arrivèrent le lendemain Vidal lui-même, Caffin,
Neveu, Cadet-Paul, Deschamps, et plusieurs autres qu'on avait pris du
même coup de filet; je restai d'abord sans communication avec eux, parce
que j'avais jugé convenable de me faire mettre au secret. Quand j'en
sortis, au bout de quelques jours, pour être réuni aux autres
prisonniers, je feignis une grande surprise de trouver là tout mon
monde. Personne ne paraissait avoir la moindre idée du rôle que j'avais
joué dans les arrestations. Neveu, seul, me regardait avec une espèce de
défiance; je lui en demandai la cause; il m'avoua qu'à la manière dont
on l'avait fouillé et interrogé, il ne pouvait s'empêcher de croire que
j'étais le dénonciateur. Je jouai l'indignation, et, dans la crainte que
cette opinion ne prît de la consistance, je réunis les prisonniers, je
leur fis part des soupçons de Neveu, en leur demandant s'ils me
croyaient capable de vendre mes camarades; tous répondirent
négativement, et Neveu se vit contraint de me faire des excuses. Il
était bien important pour moi que ces soupçons se dissipassent ainsi,
car j'étais réservé à une mort certaine s'ils se fussent confirmés. On
avait vu à Roanne plusieurs exemples de cette justice distributive que
les détenus exerçaient entre eux. Un nommé Moissel, soupçonné d'avoir
fait des révélations, relativement à un vol de vases sacrés, avait été
assommé dans les cours, sans qu'on pût jamais découvrir avec certitude
quel était l'assassin. Plus récemment, un autre individu, accusé d'une
indiscrétion du même genre, avait été trouvé un matin pendu avec un lien
de paille aux barreaux d'une fenêtre; les recherches n'avaient pas eu
plus de succès.

Sur ces entrefaites, M. Dubois me manda à son cabinet, où, pour écarter
tout soupçon, on me conduisit avec d'autres détenus, comme s'il se fût
agi d'un interrogatoire. J'entrai le premier: le commissaire général me
dit qu'il venait d'arriver à Lyon plusieurs voleurs de Paris, fort
adroits, et d'autant plus dangereux, que, munis de papiers en règle, ils
pouvaient attendre en toute sécurité l'occasion de faire quelque coup,
pour disparaître aussitôt après: c'étaient Jallier dit _Boubanec_,
Bouthey dit _Cadet_, Garard, Buchard, Mollin dit _le Chapellier_,
Marquis dit _Main-d'Or_, et quelques autres moins fameux. Ces noms, sous
lesquels ils me furent désignés, m'étaient alors tout-à-fait inconnus;
je le déclarai à M. Dubois, en ajoutant qu'il était possible qu'ils
fussent faux. Il voulait me faire relâcher immédiatement, pour qu'en
voyant ces individus dans quelque lieu public, je pusse m'assurer s'ils
ne m'avaient jamais passé sous les yeux; mais je lui fis observer
qu'une mise en liberté aussi brusque ne manquerait pas de me
compromettre vis-à-vis des détenus, dans le cas où le bien du service
exigerait qu'on m'écrouât de nouveau. La réflexion parut juste, et il
fut convenu qu'on aviserait au moyen de me faire sortir le lendemain,
sans inconvénient.

Neveu, qui se trouvait parmi les détenus extraits en même temps que moi
pour subir l'interrogatoire, me succéda dans le cabinet du commissaire
général. Après quelques instants, je l'en vis sortir fort échauffé: je
lui demandai ce qui lui était advenu.

«--Croirais-tu, me dit-il, que le _curieux_ m'a demandé si je voulais
_macaroner des pègres de la grande vergne_, qui viennent d'arriver
ici?..... S'il n'y a que moi pour les _enflaquer_, ils pourront bien
_décarer de belle_. (Croirais-tu que le commissaire m'a demandé si je
voulais faire découvrir des voleurs qui viennent d'arriver de Paris?
S'il n'y a que moi pour les faire arrêter, ils sont bien sûrs de se
sauver.)

»--Je ne te croyais pas si _Job_, repris-je, songeant rapidement au
moyen de tirer parti de cette circonstance... J'ai promis de
_reconobrer_ tous les _grinchisseurs_, et de les faire _arquepincer_.
(Je ne te croyais pas si niais... Moi, j'ai promis de reconnaître tous
les voleurs, et de les faire arrêter.)

»--Comment! tu te ferais _cuisinier_;...... d'ailleurs tu ne les
_conobres_ pas. (Comment! tu te ferais mouchard;.... d'ailleurs tu ne
les connais pas.)

»--Qu'importe?.... on me laissera _fourmiller_ dans la _vergne_, et je
trouverai bien moyen de me _cavaler_, tandis que tu seras encore avec le
_chat_. (Qu'importe? on me laissera courir la ville, et je trouverai
bien moyen de m'évader, tandis que toi tu resteras avec le geôlier.)»

Neveu fut frappé de cette idée; il témoignait un vif regret d'avoir
repoussé les offres du commissaire général; et comme je ne pouvais me
passer de lui pour aller à la découverte, je le pressai fortement de
revenir sur sa première décision; il y consentit, et M. Dubois, que
j'avais prévenu, nous fit conduire tous deux un soir, à la porte du
grand théâtre, puis aux Célestins, où Neveu me signala tous nos hommes.
Nous nous retirâmes ensuite, escortés par les agents de police, qui nous
serraient de fort près. Pour le succès de mon plan et pour ne pas me
rendre suspect, il fallait pourtant faire une tentative, qui confirmât
au moins l'espoir que j'avais donné à mon compagnon; je lui fis part de
mon projet en passant rue Mercière, nous entrâmes brusquement dans un
passage, dont je tirai la porte sur nous, et pendant que les agents
couraient à l'autre issue, nous sortîmes tranquillement par où nous
étions entrés. Lorsqu'ils revinrent, tout honteux de leur gaucherie,
nous étions déjà loin.

Deux jours après, Neveu, dont on n'avait plus besoin, et qui ne pouvait
plus me soupçonner, fut arrêté de nouveau. Pour moi, connaissant alors
les voleurs qu'on voulait découvrir, je les signalai aux agents de
police, dans l'église de Saint-Nizier, où ils s'étaient réunis un
dimanche, dans l'espoir de faire quelque coup à la sortie du salut. Ne
pouvant plus être utile à l'autorité, je quittai ensuite Lyon pour me
rendre à Paris, où, grâce à M. Dubois, j'étais sûr d'arriver sans être
inquiété.

Je partis en diligence par la route de la Bourgogne; on ne voyageait
alors que de jour. A Lucy-le-Bois, où j'avais couché comme tous les
voyageurs, on m'oublia au moment du départ, et lorsque je m'éveillai,
la voiture était partie depuis plus de deux heures; j'espérais la
rejoindre à la faveur des inégalités de la route, qui est très montueuse
dans ces cantons; mais, en approchant Saint-Brice, je pus me convaincre
qu'elle avait trop d'avance sur moi pour qu'il me fût possible de la
rattraper; je ralentis alors le pas. Un individu qui cheminait dans la
même direction, me voyant tout en nage, me regarda avec attention, et me
demanda si je venais de Lucy-le-Bois; je lui dis qu'effectivement j'en
venais, et la conversation en resta là. Cet homme s'arrêta à
Saint-Brice, tandis que je poussais jusqu'à Auxerre. Excédé de fatigue,
j'entrai dans une auberge, où, après avoir dîné, je m'empressai de
demander un lit.

Je dormais depuis quelques heures, lorsque je fus réveillé par un grand
bruit qui se faisait à ma porte. On frappait à coups redoublés; je me
lève demi habillé; j'ouvre, et mes yeux encore troublés par le sommeil
entrevoient des écharpes tricolores, des culottes jaunes et des
parements rouges. C'est le commissaire de police flanqué d'un
maréchal-des-logis et de deux gendarmes; à cet aspect, je ne suis pas
maître d'une première émotion: «Voyez comme il pâlit, dit-on à mes
côtés...... Il n'y a pas de doute, c'est lui;» Je lève les yeux, je
reconnais l'homme qui m'avait parlé à Saint-Brice, mais rien ne
m'expliquait encore le motif de cette subite invasion.

--«Procédons méthodiquement, dit le commissaire........: cinq pieds cinq
pouces,..... c'est bien ça,...... cheveux blonds,... sourcils et barbe
_idem_,... front ordinaire,....... yeux gris,.... nez fort,..... bouche
moyenne,.... menton rond,.... visage plein,... teint coloré,... assez
forte corpulence.»

--C'est lui, s'écrient le maréchal-des-logis, les deux gendarmes et
l'homme de Saint-Brice.

--«Oui, c'est bien lui, dit à son tour le commissaire... Redingotte
bleue,.... culotte de casimir gris,... gilet blanc,... cravatte noire.»
C'était à peu près mon costume.

--«Eh bien! ne l'avais-je pas dit, observe avec une satisfaction marquée
l'officieux guide des sbires.... c'est un des voleurs!»

Le signalement s'accordait parfaitement avec le mien. Pourtant je
n'avais rien volé; mais dans ma situation, je ne devais pas moins en
concevoir des inquiétudes. Peut-être n'était-ce qu'une méprise;
peut-être aussi..... l'assistance s'agitait, transportée de joie. «Paix
donc, s'écria le commissaire, puis tournant le feuillet, il continua. On
le reconnaîtra facilement à son accent italien très prononcé.... Il a de
plus le pouce de la main droite fortement endommagé par un coup de feu.»
Je parlai devant eux; je montrai ma main droite, elle était en fort bon
état. Tous les assistants se regardèrent; l'homme de Saint-Brice,
surtout, parut singulièrement déconcerté; pour moi, je me sentais
débarrassé d'un poids énorme. Le commissaire, que je questionnai à mon
tour, m'apprit que la nuit précédente un vol considérable avait été
commis à Saint-Brice. Un des individus soupçonnés d'y avoir participé
portait des vêtements semblables aux miens, et il y avait identité de
signalement. C'était à ce concours de circonstances, à cet étrange jeu
du hasard qu'était due la désagréable visite que je venais de recevoir.
On me fit des excuses que j'accueillis de bonne grâce, fort heureux d'en
être quitte à si bon marché; toutefois, dans la crainte de quelque
nouvelle catastrophe, je montai le soir même dans une patache qui me
transporta à Paris, d'où je filai aussitôt sur Arras.



CHAPITRE XVI.

     Séjour à Arras.--Travestissements.--Le faux
     Autrichien.--Départ.--Séjour à Rouen.--Arrestation.


Plusieurs raisons que l'on devine ne permettaient pas que je me rendisse
directement à la maison paternelle: je descendis chez une de mes tantes,
qui m'apprit la mort de mon père. Cette triste nouvelle me fut bientôt
confirmée par ma mère, qui me reçut avec une tendresse bien faite pour
contraster avec les traitements affreux que j'avais éprouvés dans les
deux années qui venaient de s'écouler. Elle ne desirait rien tant que de
me conserver près d'elle; mais il fallait que je restasse constamment
caché; je m'y résignai: pendant trois mois, je ne quittai pas la maison.
Au bout de ce temps, la captivité commençant à me peser, je m'avisai de
sortir, tantôt sous un déguisement, tantôt sous un autre. Je pensais
n'avoir pas été reconnu, lorsque tout à coup le bruit se répandit que
j'étais dans la ville; toute la police se mit en quête pour m'arrêter; à
chaque instant on faisait des visites chez ma mère, mais toujours sans
découvrir ma cachette: ce n'est pas qu'elle ne fût assez vaste,
puisqu'elle avait dix pieds de long sur six de large; mais je l'avais si
adroitement dissimulée, qu'une personne qui plus tard acheta la maison,
l'habita près de quatre ans sans soupçonner l'existence de cette pièce;
et probablement elle l'ignorerait encore, si je ne la lui eusse pas
révélée.

Fort de cette retraite, hors de laquelle je croyais qu'il serait
difficile de me surprendre, je repris bientôt le cours de mes
excursions. Un jour de mardi gras, je poussai même l'imprudence jusqu'à
paraître au bal Saint-Jacques, au milieu de plus de deux cents
personnes. J'étais en costume de marquis; une femme avec laquelle
j'avais eu des liaisons m'ayant reconnu, fit part de sa découverte à une
autre femme, qui croyait avoir eu à se plaindre de moi, de sorte qu'en
moins d'un quart d'heure tout le monde su sous quels habits Vidocq
était caché. Le bruit en vint aux oreilles de deux sergents de ville,
Delrue et Carpentier, qui faisaient un service de police au bal. Le
premier, s'approchant de moi, me dit à voix basse qu'il désirait me
parler en particulier. Une esclandre eût été fort dangereuse; je sortis.
Arrivé dans la cour, Delrue me demanda mon nom. Je ne fus pas embarrassé
pour lui en donner un autre que le mien, en lui proposant avec politesse
de me démasquer s'il l'exigeait. «Je ne l'exige pas, me dit-il;
cependant je ne serais pas fâché de vous voir.--En ce cas, répondis-je,
ayez la complaisance de dénouer les cordons de mon masque, qui se sont
mêlés....» Plein de confiance, Delrue passe derrière moi; au même
instant, je le renverse par un brusque mouvement d'arrière corps; un
coup de poing envoie rouler son acolyte à terre. Sans attendre qu'ils se
relèvent, je fuis à toutes jambes dans la direction des remparts,
comptant les escalader et gagner la campagne; mais à peine ai-je fait
quelques pas, que, sans m'en douter, je me trouve engagé dans un
cul-de-sac, qui avait cessé d'être une rue depuis que j'avais quitté
Arras.

Pendant que je me fourvoyais de la sorte, un bruit de souliers ferrés
m'annonça que les deux sergents s'étaient mis à ma poursuite; bientôt je
les vis arriver sur moi sabre en main. J'étais sans armes.... Je saisis
la grosse clef de la maison, comme si c'eût été un pistolet; et, faisant
mine de les coucher en joue, je les force à me livrer passage; «Passe
tin quemin, François, me dit Carpentier d'une voix altérée;... n'va mie
faire de bêtises». Je ne me le fis pas dire deux fois: en quelques
minutes je fus dans mon réduit.

L'aventure s'ébruita, malgré les efforts que firent, pour la tenir
secrète, les deux sergents qu'elle couvrit de ridicule. Ce qu'il y eut
de fâcheux pour moi, c'est que les autorités redoublèrent de
surveillance, à tel point qu'il me devint tout-à-fait impossible de
sortir. Je restai ainsi claquemuré pendant deux mois, qui me semblèrent
deux siècles. Ne pouvant plus alors y tenir, je me décidai à quitter
Arras: on me fit une pacotille de dentelles, et, par une belle nuit, je
m'éloignai, muni d'un passeport qu'un nommé Blondel, l'un de mes amis,
m'avait prêté; le signalement ne pouvait pas m'aller, mais faute de
mieux, il fallait bien que je m'en accommodasse; au surplus, on ne me
fit en route aucune objection.

Je vins à Paris, où, tout en m'occupant du placement de mes
marchandises, je faisais indirectement quelques démarches, afin de voir
s'il ne serait pas possible d'obtenir la révision de mon procès.
J'appris qu'il fallait, au préalable, se constituer prisonnier; mais je
ne pus jamais me résoudre à me mettre de nouveau en contact avec des
scélérats que j'appréciais trop bien. Ce n'était pas la restreinte qui
me faisait horreur; j'aurais volontiers consenti à être enfermé seul
entre quatre murs; ce qui le prouve, c'est que je demandai alors au
ministère à finir mon temps à Arras, dans la prison des fous; mais la
supplique resta sans réponse.

Cependant mes dentelles étaient vendues, mais avec trop peu de bénéfice
pour que je pusse songer à me faire de ce commerce un moyen d'existence.
Un commis voyageur, qui logeait rue Saint-Martin, dans le même hôtel que
moi, et auquel je touchai quelques mots de ma position, me proposa de me
faire entrer chez une marchande de nouveautés qui courait les foires. La
place me fut effectivement donnée, mais je ne l'occupai que dix mois:
quelques désagréments de service me forcèrent à la quitter pour revenir
encore une fois à Arras.

Je ne tardai pas à reprendre le cours de mes excursions semi-nocturnes.
Dans la maison d'une jeune personne à laquelle je rendais quelques
soins, venait très fréquemment la fille d'un gendarme. Je songeai à
tirer parti de cette circonstance, pour être informé à l'avance de tout
ce qui se tramerait contre moi. La fille du gendarme ne me connaissait
pas; mais comme dans Arras, j'étais le sujet presque habituel des
entretiens, il n'était pas extraordinaire qu'elle parlât de moi, et
souvent, en des termes fort singuliers. «Oh! me dit-elle un jour, on
finira par l'attraper, ce coquin-là; il y a d'abord notre lieutenant (M.
Dumortier, aujourd'hui commissaire de police à Abbeville)qui lui en veut
trop pour ne pas venir à bout de le pincer; je gage qu'il donnerait de
bien bon cœur un jour de sa paie pour le tenir.--Si j'étais à la
place de votre lieutenant, et que j'eusse bien envie de prendre Vidocq,
repartis-je, il me semble qu'il ne m'échapperait pas.

--»A vous, comme aux autres;... il est toujours armé jusqu'aux dents.
Vous savez bien qu'on dit qu'il a tiré deux coups de pistolets à M.
Delrue et à M. Carpentier...... Et puis ce n'est pas tout, est-ce qu'il
ne se change pas à volonté en botte de foin.

--»En botte de foin? m'écriai-je, tout surpris de la nouvelle faculté
qu'on m'accordait... en botte de foin?...... mais comment?

--»Oui, monsieur... Mon père le poursuivait un jour; au moment de lui
mettre la main sur le collet, il ne saisit qu'une botte de foin...... Il
n'y a pas à dire, toute la brigade a vu la botte de foin, qui a été
brûlée dans la cour du quartier.»

Je ne revenais pas de cette histoire. On m'expliqua depuis que les
agents de l'autorité, ne pouvant venir à bout de se saisir de moi,
l'avaient répandue et accréditée en désespoir de cause, parmi les
superstitieux Artésiens. C'est par le même motif, qu'ils insinuaient
obligeamment que j'étais _la doublure_ de certain loup-garou, dont les
apparitions très problématiques glaçaient d'effroi les fortes têtes du
pays. Heureusement ces terreurs n'étaient pas partagées par quelques
jolies femmes à qui j'inspirais de l'intérêt, et si le démon de la
jalousie ne se fût tout-à-coup emparé de l'une d'entre elles, les
autorités ne se seraient peut-être pas de long-temps occupées de moi.
Dans son dépit, elle fut indiscrète, et la police, qui ne savait trop
ce que j'étais devenu, acquit encore une fois la certitude que
j'habitais Arras.

Un soir que, sans défiance et seulement armé d'un bâton, je revenais de
la rue d'Amiens, en traversant le pont situé au bout de la rue des
Goguets, je fus assailli par sept à huit individus. C'étaient des
sergents de ville déguisés; ils me saisirent par mes vêtements; et déjà
ils se croyaient assurés de leur capture, lorsque, me débarrassant par
une vigoureuse secousse, je franchis le parapet et me jetai dans la
rivière. On était en décembre; les eaux étaient hautes, le courant très
rapide; aucun des agents n'eut la fantaisie de me suivre; ils
supposaient d'ailleurs qu'en allant m'attendre sur le bord, je ne leur
échapperais pas; mais un égoût que je remontai me fournit l'occasion de
déconcerter leur prévoyance, et ils m'attendaient encore, que déjà
j'étais installé dans la maison de ma mère.

Chaque jour je courais de nouveaux dangers, et chaque jour la nécessité
la plus pressante me suggérait de nouveaux expédients de salut.
Cependant, à la longue, suivant ma coutume, je me lassai d'une liberté
que le besoin de me cacher rendait illusoire. Des religieuses de la rue
de...... m'avaient quelque temps hébergé. Je résolus de renoncer à leur
hospitalité, et je rêvai en même temps au moyen de me montrer en public
sans inconvénient. Quelques milliers de prisonniers autrichiens étaient
alors entassés dans la citadelle d'Arras, d'où ils sortaient pour
travailler chez les bourgeois, ou dans les campagnes environnantes; il
me vint à l'idée que la présence de ces étrangers pourrait m'être utile.
Comme je parlais allemand, je liai conversation avec l'un d'entre eux,
et je réussis à lui inspirer assez de confiance pour qu'il me confessât
qu'il était dans l'intention de s'évader..... Ce projet était favorable
à mes vues; ce prisonnier était embarrassé de ses vêtements de
_Kaiserlik_; je lui offris les miens en échange, et, moyennant quelque
argent que je lui donnai, il se trouva trop heureux de me céder ses
papiers. Dès ce moment, je fus Autrichien aux yeux des Autrichiens
eux-mêmes, qui, appartenant à différents corps, ne se connaissaient pas
entre eux.

Sous ce nouveau travestissement, je me liai avec une jeune veuve qui
avait un établissement de mercerie dans la rue de.....; elle me trouvait
de l'intelligence; elle voulut que je m'installasse chez elle; et
bientôt nous courûmes ensemble les foires et les marchés. Il était
évident que je ne pouvais la seconder qu'en me faisant comprendre des
acheteurs. Je me forgeai un baragouin semi-tudesque, semi-français, que
l'on entendait à merveille, et qui me devint si familier,
qu'insensiblement j'oubliai presque que je savais une autre langue. Du
reste, l'illusion était si complète, qu'après quatre mois de
cohabitation, la veuve ne soupçonnait pas le moins du monde que le
soi-disant _Kaiserlik_ était un de ses amis d'enfance. Cependant elle me
traitait si bien, qu'il me devint impossible de la tromper plus
long-temps: un jour je me risquai à lui dire enfin qui j'étais, et
jamais femme, je crois, ne fut plus étonnée. Mais, loin de me nuire dans
son esprit, la confidence ne fit en quelque sorte que rendre notre
liaison plus intime, tant les femmes sont éprises parfois de ce qui
s'offre à elles sous les apparences du mystère ou de l'aventureux! et
puis n'éprouvent-elles pas toujours du charme à connaître un mauvais
sujet? Qui, mieux que moi, a pu se convaincre que souvent elles sont la
providence des forçats évadés et des condamnés fugitifs?

Onze mois s'écoulèrent sans que rien vînt troubler ma sécurité.
L'habitude qu'on avait pris de me voir dans la ville, mes fréquentes
rencontres avec des agents de police, qui n'avaient même pas fait
attention à moi, tout semblait annoncer la continuation de ce bien-être,
lorsqu'un jour que nous venions de nous mettre à table dans
l'arrière-boutique, trois figures de gendarmes se montrent, à travers
une porte vitrée; j'allais servir le potage; la cuillère me tombe des
mains. Mais, revenant bientôt de la stupéfaction où m'avait jeté cette
incursion inattendue, je m'élance vers la porte, je mets le verrou, puis
sautant par une croisée, je monte au grenier d'où, gagnant par les toits
la maison voisine, je descends précipitamment l'escalier qui doit me
conduire dans la rue. Arrivé à la porte, elle est gardée par deux
gendarmes....... Heureusement ce sont des nouveaux venus qui ne
connaissent aucune de mes physionomies. «Montez donc, leur dis-je, le
brigadier tient l'homme, mais il se débat..... Montez, vous donnerez un
coup de main;.... moi je vais chercher la garde.» Les deux gendarmes se
hâtent de monter et je disparais.

Il était évident qu'on m'avait vendu à la police; mon amie d'enfance
était incapable d'une pareille noirceur, mais elle avait sans doute
commis quelque indiscrétion. Maintenant qu'on avait l'éveil sur moi,
devais-je rester à Arras? il eût fallu me condamner à ne plus sortir de
ma cachette. Je ne pus me résigner à une vie si misérable, et je pris la
résolution d'abandonner définitivement la ville. La mercière voulut à
toute force me suivre: elle avait des moyens de transport; ses
marchandises furent promptement emballées. Nous partîmes ensemble; et
comme cela se pratique presque toujours en pareil cas, la police fut
informée la dernière de la disparition d'une femme dont il ne lui était
pas permis d'ignorer les démarches. D'après une vieille idée, on présuma
que nous gagnerions la Belgique, comme si la Belgique eût encore été un
pays de refuge; et tandis qu'on se mettait à notre poursuite dans la
direction de l'ancienne frontière, nous nous avancions tranquillement
vers la Normandie par des chemins de traverse, que ma compagne avait
appris à connaître dans ses explorations mercantiles.

C'était à Rouen que nous avions projeté de fixer notre séjour. Arrivé
dans cette ville, j'avais sur moi le passe-port de Blondel, que je
m'étais procuré à Arras; le signalement qu'il me donnait était si
différent du mien, qu'il était indispensable de me mettre un peu mieux
en règle.

Pour y parvenir, il fallait tromper une police devenue d'autant plus
vigilante et ombrageuse, que les communications des émigrés en
Angleterre se faisaient par le littoral de la Normandie. Voici comment
je m'y pris. Je me rendis à l'Hôtel-de-Ville, où je fis viser mon
passe-port pour le Hâvre. Un visa s'obtient d'ordinaire assez
facilement; il suffit que le passe-port ne soit pas périmé; le mien ne
l'était pas. La formalité remplie, je sors; deux minutes après, je
rentre dans le bureau, je m'informe si l'on n'a pas trouvé un
porte-feuille...... personne ne peut m'en donner des nouvelles; alors je
suis désespéré; des affaires pressantes m'appellent au Hâvre; je dois
partir le soir même et je n'ai plus de passe-port.

--«N'est-ce que cela? me dit un employé... Avec le registre des visa, on
va vous donner un passe-port par duplicata.» C'était ce que je voulais;
le nom de Blondel me fut conservé, mais du moins, cette fois, il
s'appliquait à mon signalement. Pour compléter l'effet de ma ruse,
non-seulement je partis pour le Hâvre, ainsi que je l'avais annoncé,
mais encore je fis réclamer par les petites affiches le portefeuille,
qui n'était sorti de mes mains que pour passer dans celles de ma
compagne.

Au moyen de ce petit tour d'adresse, ma réhabilitation était complète.
Muni d'excellents papiers, il ne me restait plus qu'à faire une fin
honnête; j'y songeai sérieusement. En conséquence, je pris, rue
Martainville, un magasin de mercerie et de bonneterie, où nous faisions
de si bonnes affaires, que ma mère, à qui j'avais fait sous main tenir
de mes nouvelles, se décida à venir nous joindre. Pendant un an, je fus
réellement heureux; mon commerce prenait de la consistance, mes
relations s'étendaient, le crédit se fondait, et plus d'une maison de
banque de Rouen se rappelle peut-être encore le temps où la signature de
_Blondel_ était en faveur sur la place; enfin, après tant d'orages, je
me croyais arrivé au port, quand un incident que je n'avais pu prévoir
fit commencer pour moi une nouvelle série de vicissitudes..... La
mercière avec laquelle je vivais, cette femme qui m'avait donné les plus
fortes preuves de dévoûment et d'amour, ne s'avisa-t-elle pas de brûler
d'autres feux que ceux que j'avais allumés dans son cœur. J'aurais
voulu pouvoir me dissimuler cette infidélité, mais le délit était
flagrant; il ne restait pas même à la coupable la ressource de ces
dénégations bien soutenues, à l'abri desquelles un mari commode peut se
figurer qu'il ignore.

Autrefois, je n'eusse pas subi un tel affront sans me livrer à toute la
fougue de ma colère:.... comme l'on change avec le temps! Témoin de mon
malheur, je signifiai froidement l'arrêt d'une séparation que je résolus
aussitôt: prières, supplications, promesses d'une meilleure conduite,
rien ne put me fléchir: je fus inexorable..... J'aurais pu pardonner
sans doute, ne fût-ce que par reconnaissance; mais qui me répondait que
celle qui avait été ma bienfaitrice romprait avec mon rival? et ne
devais-je pas craindre que dans un moment d'épanchement, elle ne me
compromît par quelque confidence? Nous fîmes donc par moitié le partage
de nos marchandises; mon associée me quitta; depuis, je n'ai plus
entendu parler d'elle.

Dégoûté du séjour de Rouen par cette aventure, qui avait fait du bruit,
je repris le métier de marchand forain; mes tournées comprenaient les
arrondissements de Mantes, Saint-Germain et Versailles, où je me formai
en peu de temps une excellente clientelle; mes bénéfices devinrent
assez considérables pour que je pusse louer à Versailles, rue de la
Fontaine, un magasin avec un pied-à-terre, que ma mère habitait pendant
mes voyages. Ma conduite était alors exempte de tous reproches; j'étais
généralement estimé dans le cercle que je parcourais; enfin, je croyais
avoir lassé cette fatalité qui me rejetait sans cesse dans les voies du
déshonneur, dont tous mes efforts tendaient à m'éloigner, quand, dénoncé
par un camarade d'enfance, qui se vengeait ainsi de quelques démêlés que
nous avions eus ensemble, je fus arrêté à mon retour de la foire de
Mantes. Quoique je soutinsse opiniâtrement que je n'étais pas Vidocq,
mais _Blondel_, comme l'indiquait mon passeport, on me transféra à
Saint-Denis, d'où je devais être dirigé sur Douai. Aux soins
extraordinaires qu'on prit pour empêcher mon évasion, je vis que j'étais
_recommandé_; un coup d'œil que je jetai sur la feuille de la
gendarmerie me révéla même une précaution d'un genre tout particulier:
voici comment j'y étais désigné.

              SURVEILLANCE SPÉCIALE.

     «VIDOCQ (Eugène-François), _condamné à mort par contumace_. Cet
     homme est excessivement entreprenant et dangereux.»

Ainsi, pour tenir en haleine la vigilance de mes gardiens, on me
représentait comme un grand criminel. Je partis de Saint-Denis, en
charrette, garrotté de manière à ne pouvoir faire un mouvement, et
jusqu'à Louvres l'escorte ne cessa d'avoir les yeux sur moi; ces
dispositions annonçaient des rigueurs qu'il m'importait de prévenir; je
retrouvai toute cette énergie à laquelle j'avais déjà dû tant de fois la
liberté.

On nous avait déposés dans le clocher de Louvres, transformé en prison;
je fis apporter deux matelas, une couverture et des draps, qui, coupés
et tressés, devaient nous servir à descendre dans le cimetière; un
barreau fut scié avec les couteaux de trois déserteurs enfermés avec
nous; et à deux heures du matin, je me risquai le premier. Parvenu à
l'extrémité de la corde, je m'aperçus qu'il s'en fallait de près de
quinze pieds qu'elle n'atteignît le sol: il n'y avait pas à hésiter; je
me laissai tomber. Mais, comme dans ma chute sous les remparts de
Lille, je me foulai le pied gauche, et il me devint presque impossible
de marcher; j'essayais néanmoins de franchir les murs du cimetière,
lorsque j'entendis tourner doucement la clef dans la serrure. C'était le
geôlier et son chien, qui n'avaient pas meilleur nez l'un que l'autre:
d'abord le geôlier passa sous la corde sans la voir, et le mâtin près
d'une fosse où je m'étais tapis, sans me sentir. Leur ronde faite, ils
se retirèrent; je pensais que mes compagnons suivraient mon exemple;
mais personne ne venant, j'escaladai l'enceinte; me voilà dans la
campagne. La douleur de mon pied devient de plus en plus aiguë....
Cependant je brave la souffrance; le courage me rend des forces, et je
m'éloigne assez rapidement. J'avais à peu près parcouru un quart de
lieue; tout à coup j'entends sonner le tocsin; on était alors à la
mi-mai. Aux premières lueurs du jour, je vois quelques paysans armés
sortir de leurs habitations pour se répandre dans la plaine;
probablement ils ignoraient de quoi il s'agissait; mais ma jambe
écloppée était un indice qui devait me rendre suspect; j'étais un visage
inconnu; il était évident que les premiers qui me rencontreraient
voudraient, à tout événement, s'assurer de ma personne.... Valide,
j'eusse déconcerté toutes les poursuites; il n'y avait plus qu'à me
laisser empoigner, et je n'avais pas fait deux cents pas, que, rejoint
par les gendarmes, qui parcouraient la campagne, je fus appréhendé au
corps, et ramené dans le maudit clocher.

La triste issue de cette tentative ne me découragea pas. A Bapaume, on
nous avait mis à la citadelle, dans une ancienne salle de police, placée
sous la surveillance d'un poste de conscrits du 30e de ligne; une
seule sentinelle nous gardait; elle était au bas de la fenêtre, et assez
rapprochée des prisonniers pour qu'ils pussent entrer en conversation
avec elle; c'est ce que je fis. Le soldat à qui je m'adressai me parut
d'assez bonne composition; j'imaginai qu'il me serait aisé de le
corrompre.... Je lui offris cinquante francs pour nous laisser évader
pendant sa faction. Il refusa d'abord, mais, au ton de sa voix et à
certain clignotement de ses yeux, je crus m'apercevoir qu'il était
impatient de tenir la somme; seulement il n'osait pas. Afin de
l'enhardir, j'augmentai la dose, je lui montrai trois louis, et il me
répondit qu'il était prêt à nous seconder; en même temps, il m'apprit
que son tour reviendrait de minuit à deux heures. Nos conventions
faites, je mis la main à l'œuvre; la muraille fut percée de manière à
nous livrer passage; nous n'attendions plus que le moment opportun pour
sortir. Enfin, minuit sonne, le soldat vient m'annoncer qu'il est là; je
lui donne les trois louis, et j'active les dispositions nécessaires.
Quand tout est prêt, j'appelle: Est-il temps? dis-je à la sentinelle.
«--Oui, dépêchez-vous, me répond-t-elle,» après avoir un instant hésité.
Je trouve singulier qu'elle ne m'ait pas répondu de suite; je crois
entrevoir quelque chose de louche dans cette conduite; je prête
l'oreille, il me semble entendre marcher; à la clarté de la lune,
j'aperçois aussi l'ombre de plusieurs hommes sur les glacis; plus de
doute, nous sommes trahis. Cependant, il peut se faire que j'aie trop
précipité mon jugement; pour m'en assurer, je prends de la paille, je
fais à la hâte un mannequin, que j'habille; je le présente à l'issue que
nous avions pratiquée; au même instant, un coup de sabre à pourfendre
une enclume m'apprend que je l'ai échappé belle, et me confirme de plus
en plus dans cette opinion, qu'il ne faut pas toujours se fier aux
conscrits. Soudain la prison est envahie par les gendarmes; on dresse un
procès-verbal, on nous interroge, on veut tout savoir; je déclare que
j'ai donné trois louis; le conscrit nie; je persiste dans ma
déclaration; on le fouille, et l'argent se retrouve dans ses souliers;
on le met au cachot.

Quant à nous, on nous fit de terribles menaces, mais comme on ne pouvait
pas nous punir, on se contenta de doubler nos gardes.... Il n'y avait
plus moyen de s'échapper, à moins d'une de ces occasions que j'épiais
sans cesse; elle se présenta plus tôt que je ne l'aurais espéré. Le
lendemain était le jour de notre départ; nous étions descendus dans la
cour de la caserne; il y régnait une grande confusion, causée par la
présence simultanée d'un nouveau transport de condamnés et d'un
détachement de conscrits des Ardennes, qui se rendaient au camp de
Boulogne. Les adjudants disputaient le terrain aux gendarmes pour former
les pelotons et faire l'appel. Pendant que chacun comptait ses hommes,
je me glisse furtivement dans la civière d'une voiture de bagage qui se
disposait à sortir de la cour.... Je traversai ainsi la ville, immobile,
et me faisant petit autant que je le pouvais, afin de n'être pas
découvert. Une fois hors des remparts, il ne me restait plus qu'à
m'esquiver; je saisis le moment où le charretier, toujours altéré, comme
les gens de son espèce, était entré dans un bouchon pour se rafraîchir;
et tandis que ses chevaux l'attendaient sur la route, j'allégeai sa
voiture d'un poids dont il ne la supposait pas chargée. J'allai aussitôt
me cacher dans un champ de colza; et quand la nuit fut venue, je
m'orientai.



CHAPITRE XVII.

     Le camp de Boulogne.--La rencontre.--Les recruteurs sous l'ancien
     régime.--M. Belle-Rose.


Je me dirigeai à travers la Picardie sur Boulogne. A cette époque,
Napoléon avait renoncé à son projet d'une descente en Angleterre; il
était allé faire la guerre à l'Autriche avec sa grande armée; mais il
avait encore laissé sur les bords de la Manche de nombreux bataillons.
Il y avait dans les deux camps, celui de gauche et celui de droite, des
dépôts de presque tous les corps et des soldats de tous les pays de
l'Europe, des Italiens, des Allemands, des Piémontais, des Hollandais,
des Suisses, et jusqu'à des Irlandais.

Les uniformes étaient très variés; leur diversité pouvait être favorable
pour me cacher..... Cependant je crus que ce serait mal me déguiser que
d'emprunter l'habit militaire. Je songeai un instant à me faire soldat
en réalité. Mais, pour entrer dans un régiment, il eût fallu avoir des
papiers; et je n'en avais pas. Je renonçai donc à mon projet. Cependant
le séjour à Boulogne était dangereux, tant que je n'aurais pas trouvé à
me fourrer quelque part.

Un jour que j'étais plus embarrassé de ma personne et plus inquiet que
de coutume, je rencontrai sur la place de la haute ville un sergent de
l'artillerie de marine, que j'avais eu l'occasion de voir à Paris; comme
moi, il était Artésien; mais, embarqué presque enfant sur un vaisseau de
l'état, il avait passé la plus grande partie de sa vie aux colonies;
depuis, il n'était pas revenu au pays, et il ne savait rien de ma
mésaventure. Seulement il me regardait comme un bon vivant; et quelques
affaires de cabaret, dans lesquelles je l'avais soutenu avec énergie,
lui avaient donné une haute opinion de ma bravoure.

«Te voilà, me dit-il, Roger-Bontemps; et que fais-tu donc à
Boulogne?--Ce que j'y fais? Pays, je cherche à m'employer à la suite de
l'armée.--Ah! tu cours après un emploi; sais-tu que c'est diablement
difficile de se placer aujourd'hui; tiens, si tu veux suivre un
conseil.... Mais, écoute, ce n'est pas ici que l'on peut s'expliquer à
son aise; entrons chez Galand.» Nous nous dirigeâmes vers une espèce de
rogomiste, dont le modeste établissement était situé à l'un des angles
de la place. «Ah! bonjour, Parisien, dit le sergent au
cantinier.--Bonjour, père Dufailli, que peut-on vous offrir? une
_potée_; du doux ou du rude?--Vingt-cinq dieu! papa Galand, nous
prenez-vous pour des rafalés? C'est la fine rémoulade qu'il nous faut,
et du vin à trente, entendez-vous?» Puis il s'adressa à moi: «N'est-il
pas vrai, mon vieux, que les amis des amis sont toujours des amis. Tope
là», ajouta-t-il en me frappant dans la main; et il m'entraîna dans un
cabinet où M. Galand recevait les pratiques de prédilection.

J'avais grand appétit, et je ne vis pas sans une bien vive satisfaction
les apprêts d'un repas dont j'allais prendre ma part. Une femme de
vingt-cinq à trente ans, de la taille, de la figure et de l'humeur de
ces filles qui peuvent faire le bonheur de tout un corps-de-garde, vint
nous mettre le couvert: c'était une petite Liégeoise bien vive, bien
enjouée, baragouinant son patois, et débitant à tout propos de grosses
polissonneries, qui provoquaient le rire du sergent, charmé qu'elle eût
autant d'esprit. «C'est la belle-sœur de notre hôte, me dit-il;
j'espère qu'elle en a _des bossoirs_; c'est gras comme une pelotte, rond
comme une _bouée_; aussi est-ce un plaisir.» En même temps Dufailli,
arrondissant la forme de ses mains, lui faisait des agaceries de
matelot, tantôt l'attirant sur ses genoux (car il était assis), tantôt
appliquant sur sa joue luisante un de ces baisers retentissants, qui
révèlent un amour sans discrétion.

J'avoue que je ne voyais pas sans peine ce manége, qui ralentissait le
service, lorsque mademoiselle Jeannette (c'était le nom de la
belle-sœur de M. Galand) s'étant brusquement échappée des bras de mon
Amphitryon, revint avec une moitié de dinde fortement assaisonnée de
moutarde, et deux bouteilles qu'elle plaça devant nous.

«A la bonne heure! s'écria le sergent; voilà de quoi chiquer les vivres
et pomper les huiles, et je vais m'en acquitter du bon coin. Après çà,
nous verrons, car, dans la cassine, tout est à notre discrétion; je n'ai
qu'à faire signe. N'est-il pas vrai, mademoiselle Jeannette? Oui, mon
camarade, continua-t-il, je suis le patron de céans.»

Je le félicitai sur tant de bonheur; et nous commençâmes l'un et l'autre
à manger et à boire largement. Il y avait long-temps que je ne m'étais
trouvé à pareille fête; je me lestai d'importance. Force bouteilles
furent vidées; nous allions, je crois, déboucher la septième, lorsque le
sergent sortit, probablement pour satisfaire un besoin, et rentra
presque aussitôt, ramenant avec lui deux nouveaux convives; c'étaient un
fourrier et un sergent-major. «Vingt-cinq dieu! j'aime la société,
s'écria Dufailli; aussi, Pays, viens-je de faire deux recrues: je m'y
entends à recruter; demandez plutôt à ces Messieurs.

»Oh, c'est vrai, répartit le fourrier, à lui le coq, le papa Dufailli,
pour inventer des emblèmes et embêter le conscrit: quand j'y pense,
fallait-il que je fusse loff pour donner dans un godan pareil!--Ah! tu
t'en souviens encore?--Oui, oui, notre ancien, je m'en souviens, et le
major aussi, puisque vous avez eu le toupet de l'engager en qualité de
notaire du régiment.

--»Eh bien! n'a-t-il pas fait son chemin? et, mille noms d'une pipe! ne
vaut-il pas mieux être le premier comptable d'une compagnie de
canonniers, que de gratter le papier dans une étude? Qu'en dis-tu,
fourrier?--Je suis de votre avis; pourtant...--Pourtant, pourtant, tu me
diras peut-être, toi, que tu étais plus heureux, quand, dès le patron
minet, il te fallait empoigner l'arrosoir, et te morfondre à jeter du
ratafia de grenouilles sur tes tulipes. Nous allions nous embarquer à
Brest sur _l'Invincible_; tu ne voulais partir que comme jardinier
fleuriste du bord: allons t'ai-je dit, va pour jardinier fleuriste; le
capitaine aime les fleurs, chacun son goût, mais aussi chacun son
métier; j'ai fait le mien. Il me semble que je te vois encore: étais-tu
emprunté, lorsqu'au lieu de t'employer à cultiver des plantes marines,
comme tu t'y attendais, on t'envoya faire la manœuvre de haubans sur
du trente-six, et lorsqu'il te fallut mettre le feu au mortier sur la
bombarde! c'était là le bouquet! Mais ne parlons plus de çà, et buvons
un coup. Allons, Pays, verse donc à boire aux camarades.»

Je me mis en train d'emplir les verres. «Tu vois, me dit le sergent,
qu'ils ne m'en veulent plus: aussi à nous trois maintenant ne
faisons-nous plus qu'une paire d'amis. Ce n'est pas l'embarras, je les
ai fait _joliment_ donner dans le panneau; mais tout çà n'est rien; nous
autres recruteurs de la marine, nous ne sommes que de la Saint-Jean
auprès des recruteurs d'autre fois; vous êtes encore des blancs-becs, et
vous n'avez pas connu Belle-Rose; c'est celui-là qui avait le truque.
Tel que vous me voyez, je n'étais pas trop niolle, et cependant il
m'emmaillota le mieux du monde. Je crois que je vous ai déjà conté çà,
mais, à tout hasard, je vais le répéter pour le Pays.

»Dans l'ancien régime, voyez-vous, nous avions des colonies, l'île de
France, Bourbon, la Martinique, la Guadeloupe, le Sénégal, la Guyane, la
Louisiane, Saint-Domingue, etc. A présent, çà fait brosse; nous n'avons
plus que l'île d'Oléron; c'est un peu plus que rien, ou, comme dit cet
autre, c'est un pied à terre, en attendant le reste. La descente aurait
pu nous rendre tout çà. Mais bah! la descente, il n'y faut plus songer,
c'est une affaire faite: la flottille pourrira dans le port et puis on
fera du feu avec la défroque. Mais je m'aperçois que je cours une bordée
et que je vais à la dérive; en avant donc Belle-Rose! car je crois que
c'est de Belle-Rose que je vous parlais.

»Comme je vous le disais c'était un gaillard qui avait le fil; et puis
dans ce temps là, les jeunes gens n'étaient pas si allurés
qu'aujourd'hui.

»J'avais quitté Arras à quatorze ans, et j'étais depuis six mois à Paris
en apprentissage chez un armurier, quand un matin le patron me chargea
de porter au colonel des carabiniers, qui demeurait à la Place Royale,
une paire de pistolets qu'il lui avait remis en état. Je m'acquittai
assez lestement de la commission; malheureusement ces maudits pistolets
devaient faire rentrer dix-huit francs à la boutique; le colonel me
compta l'argent et me donna la pièce. Jusque là c'était à merveille;
mais ne voilà-t-il pas, qu'en traversant la rue du Pélican, j'entends
frapper à un carreau. Je m'imagine que c'est quelqu'un de connaissance,
je lève le nez, qu'est-ce que je vois? une madame de Pompadour qui, ses
appas à l'air, se carrait derrière une vitre plus claire que les
autres; et qui, par un signe de la tête, accompagné d'un aimable
sourire, m'engageait à monter. On eût dit d'une miniature mouvante dans
son cadre. Une gorge magnifique, une peau blanche comme de la neige, une
poitrine large, et par-dessus le marché une figure ravissante, il n'en
fallait pas tant pour me mettre en feu; j'enfile l'allée, je monte
l'escalier quatre à quatre, on m'introduit près de la princesse: c'était
une divinité!--Approche, mon miston, me dit-elle, en me frappant
légèrement sur la joue, tu vas me faire ton petit cadeau, n'est-ce pas?

»Je fouille alors en tremblant dans ma poche, et j'en tire la pièce que
le colonel m'avait donnée.--Dis-donc petit, continua-t-elle, je crois,
ma foi de Dieu, que t'es Picard. Eh bien! je suis ta payse: oh! tu
paieras bien un verre de vin à ta payse!

»La demande était faite de si bonne grâce! je n'eus pas la force de
refuser; les dix-huit francs du colonel furent entamés. Un verre de vin
en amène un autre, et puis deux, et puis trois et puis quatre, si bien
que je m'enivrai de boisson et de volupté. Enfin la nuit arriva, et, je
ne sais comment cela se fit, mais je m'éveillai dans la rue, sur un banc
de pierre, à la porte de l'hôtel des Fermes...

»Ma surprise fut grande, en regardant autour de moi; elle fut plus
grande encore quand je vis le fond de ma bourse:..... les oiseaux
étaient dénichés......

»Quel moyen de rentrer chez mon bourgeois? Où aller coucher? Je pris le
parti de me promener en attendant le jour; je n'avais point d'autre but
que de tuer le temps, ou plutôt de m'étourdir sur les suites d'une
première faute. Je tournai machinalement mes pas du côté du marché des
Innocents. Fiez-vous donc aux payses! me disais-je en moi-même; me voilà
dans de beaux draps! encore s'il me restait quelque argent...

»J'avoue que, dans ce moment, il me passa de drôles d'idées par la
tête..... J'avais vu souvent afficher sur les murs de Paris:
Portefeuille perdu, avec mille, deux mille et trois mille francs de
récompense à qui le rapporterait. Est-ce que je ne m'imaginai pas que
j'allais trouver un de ces portefeuilles; et dévisageant les pavés un à
un, marchant comme un homme qui cherche quelque chose; j'étais très
sérieusement préoccupé de la possibilité d'une si bonne aubaine, lorsque
je fus tiré de ma rêverie par un coup de poing qui m'arriva dans le
dos.--Eh bien! Cadet, que fais-tu donc par ici si matin?--Ah! c'est toi,
Fanfan, et par quel hasard dans ce quartier à cette heure?

»Fanfan était un apprenti pâtissier, dont j'avais fait la connaissance
aux Porcherons; en un instant, il m'eut appris que depuis six semaines
il avait déserté le four, qu'il avait une maîtresse qui fournissait aux
appointements, et que, pour le quart d'heure, il se trouvait sans asile,
parce qu'il avait pris fantaisie au monsieur de sa particulière de
coucher avec elle. Au surplus, ajouta-t-il, je m'en bats l'œil; si je
passe la nuit à la Souricière, le matin je reviens au gîte, et je me
rattrappe dans la journée. Fanfan le pâtissier me paraissait un garçon
dégourdi; je supposais qu'il pourrait m'indiquer quelque expédient pour
me tirer d'affaire; je lui peignis mon embarras.

--»Ce n'est que çà, me dit-il; viens me rejoindre à midi au cabaret de
la barrière des Sergents; je te donnerai peut-être un bon conseil: dans
tous les cas, nous déjeunerons ensemble.»

»Je fus exact au rendez-vous. Fanfan ne se fit pas attendre; il était
arrivé avant moi: aussitôt que j'entrai, on me conduisit dans un cabinet
où je le trouvai en face d'une cloyère d'huîtres, attablé entre deux
femelles, dont l'une, en m'apercevant, partit d'un grand éclat de
rire.--Et qu'a-t-elle donc celle-là, s'écria Fanfan?--Eh! Dieu me
pardonne, c'est le _pays_!--C'est la _payse_! dis-je à mon tour, un peu
confus.--Oui, mon minet, c'est la payse. Je voulus me plaindre du
méchant tour qu'elle m'avait joué la veille; mais, en embrassant Fanfan,
qu'elle appelait _son lapin_, elle se prit à rire encore plus fort, et
je vis que ce qu'il y avait de mieux à faire, était de prendre mon parti
en brave.

»--Eh bien! me dit Fanfan, en me versant un verre de vin blanc, et
m'alongeant une douzaine d'huîtres, tu vois qu'il ne faut jamais
désespérer de la Providence; les pieds de cochon sont sur le gril:
aimes-tu les pieds de cochon? Je n'avais pas eu le temps de répondre à
sa question, que déjà ils étaient servis. L'appétit avec lequel je
dévorais était tellement affirmatif, que Fanfan n'eut plus besoin de
m'interroger sur mon goût. Bientôt le Chablis m'eut mis en gaité;
j'oubliai les désagréments que pourrait me causer le mécontentement de
mon bourgeois, et comme la compagne de ma payse m'avait donné dans
l'œil, je me lançai à lui faire ma déclaration. Foi de Dufailli! elle
était gentille à croquer; elle me rendit la main.

--»Tu m'aimes donc bien, me dit Fanchette, c'était le nom de la
perronnelle.--Si je vous aime!--Eh bien! si tu veux, nous nous marierons
ensemble.--C'est çà, dit Fanfan, mariez-vous; pour commencer, nous
allons faire la noce. Je te marie, Cadet, entends-tu? Allons,
embrasses-vous; et en même-temps, il nous empoigna tous deux par la tête
pour rapprocher nos deux visages.--Pauvre chéri, s'écria Fanchette, en
me donnant un second baiser, sans l'aide de mon ami; sois tranquille, je
te mettrai au pas.

»J'étais aux anges; je passai une journée délicieuse. Le soir, j'allai
coucher avec Fanchette; et, sans vanité, elle s'y prit si bien qu'elle
eût tout lieu d'être satisfaite de moi.

»Mon éducation fut bientôt faite. Fanchette était toute fière d'avoir
rencontré un élève qui profitait si bien de ses leçons; aussi me
récompensait-elle généreusement.

»A cette époque, les notables venaient de s'assembler. Les notables
étaient de bons pigeons; Fanchette les plumait, et nous les mangions en
commun. Chaque jour c'étaient des bombances à n'en plus finir. Nous
ont-ils fait faire des gueuletons, ces notables, nous en ont-ils fait
faire! Sans compter que j'avais toujours le gousset garni!

»Fanchette et moi nous ne nous refusions rien: mais que les instants du
bonheur sont courts!... Oh! oui, très-courts!

»Un mois de cette bonne vie s'était à peine écoulé, que Fanchette et ma
payse furent arrêtées et conduites à la Force. Qu'avaient-elles fait? je
n'en sais rien; mais comme les mauvaises langues parlaient du saut d'une
montre à répétition, moi, qui ne me souciais pas de faire connaissance
avec M. le lieutenant général de police, je jugeai prudent de ne pas
m'en informer.

»Cette arrestation était un coup que nous n'avions pas prévu; Fanfan et
moi, nous en fûmes attérés. Fanchette était si bonne enfant! Et puis,
maintenant que devenir, plus de ressources, me disais-je; la marmite
est renversée; adieu les huîtres, adieu le Chablis, adieu les petits
soins. N'aurait-il pas mieux valu rester à mon étau? De son côté, Fanfan
se reprochait d'avoir renoncé à ses brioches.

»Nous nous avancions ainsi tristement sur le quai de la Ferraille,
lorsque nous fûmes tout à coup réveillés par le bruit d'une musique
militaire, deux clarinettes, une grosse caisse et des cimballes. La
foule s'était rassemblée autour de cet orchestre porté sur une
charrette, au-dessus de laquelle flottaient un drapeau et des panaches
de toutes les couleurs. Je crois qu'on jouait l'air, _Où peut-on être
mieux qu'au sein de sa famille?_ Quand les musiciens eurent fini, les
tambours battirent un banc; un monsieur galonné sur toutes les coutures
se leva et prit la parole, en montrant au public une grande pancarte sur
laquelle était représenté un soldat en uniforme.--Par l'autorisation de
Sa Majesté, dit-il, je viens ici pour expliquer aux sujets du roi de
France les avantages qu'il leur fait en les admettant dans ses colonies.
Jeunes gens qui m'entourez, vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du
pays de Cocagne; c'est dans l'Inde qu'il faut aller pour le trouver ce
fortuné pays; c'est là que l'on a de tout à gogo.

»Souhaitez-vous de l'or, des perles, des diamants? les chemins en sont
pavés; il n'y a qu'à se baisser pour en prendre, et encore ne vous
baissez vous pas, les Sauvages les ramassent pour vous.

»Aimez-vous les femmes? il y en a pour tous les goûts: vous avez d'abord
les négresses, qui appartiennent à tout le monde; viennent ensuite les
créoles, qui sont blanches comme vous et moi, et qui aiment les blancs à
la fureur, ce qui est bien naturel dans un pays où il n'y a que des
noirs; et remarquez bien qu'il n'est pas une d'elles qui ne soit riche
comme un Crésus, ce qui, soit dit entre nous, est fort avantageux pour
le mariage.

»Avez-vous la passion du vin? c'est comme les femmes, il y en a de
toutes les couleurs, du Malaga, du Bordeaux, du Champagne, etc. Par
exemple, vous ne devez pas vous attendre à rencontrer souvent du
Bourgogne; je ne veux pas vous tromper, il ne supporte pas la mer, mais
demandez de tous les autres crus du globe, à six blancs la bouteille, vu
la concurrence, on sera trop heureux de vous en abreuver. Oui,
messieurs, à six blancs, et cela ne vous surprendrais quand vous saurez
que, quelquefois cent, deux cents, trois cents navires tous chargés de
vins, sont arrivés en même temps dans un seul port. Peignez-vous alors
l'embarras des capitaines: pressés de s'en retourner, ils déposent leur
cargaison à terre, en faisant annoncer que ce sera leur rendre service
de venir puiser gratis à même les tonneaux.

»Ce n'est pas tout: croyez-vous que ce ne soit pas une grande douceur
que d'avoir sans cesse le sucre sous sa main?

»Je ne vous parle pas du café, des limons, des grenades, des oranges,
des ananas, et de mille fruits délicieux qui viennent là sans culture
comme dans le Paradis terrestre, je ne dis rien non plus de ces liqueurs
des Iles, dont on fait tant de cas, et qui sont si agréables, que, sauf
votre respect, il semble, en les buvant, que le bon Dieu et les anges
vous pissent dans la bouche.

»Si je m'adressais à des femmes ou à des enfants, je pourrais leur
vanter toutes ces friandises; mais je m'explique devant des hommes.

»Fils de famille, je n'ignore pas les efforts que font ordinairement les
parents pour détourner les jeunes gens de la voie qui doit les conduire
à la fortune; mais soyez plus raisonnables que les papas et surtout que
les mamans.

»Ne les écoutez-pas, quand ils vous diront que les Sauvages mangent les
Européens à la croque-au-sel: tout cela était bon au temps de Christophe
Colomb, ou de Robinson Crusoé.

»Ne les écoutez-pas, quand ils vous feront un monstre de la fièvre
jaune; la fièvre jaune? eh! messieurs, si elle était aussi terrible
qu'on le prétend, il n'y aurait que des hôpitaux dans le pays: et Dieu
sait qu'il n'y en a pas un seul?

»Sans doute on vous fera encore peur du climat, je suis trop franc pour
ne pas en convenir: le climat est très chaud, mais la nature s'est
montrée si prodigue de rafraîchissements, qu'en vérité il faut y faire
attention pour s'en apercevoir.

»On vous effraiera de la piqûre des maringouins, de la morsure des
serpents à sonnettes. Rassurez-vous; n'avez-vous pas vos esclaves
toujours prêts à chasser les uns? quant aux autres, ne font-ils pas du
bruit tout exprès pour vous avertir?

»On vous fera des contes sur les naufrages. Apprenez que j'ai traversé
les mers cinquante-sept fois; que j'ai vu et revu le _bon homme
tropique_; que je me soucie d'aller d'un pôle à l'autre comme d'avaler
un verre d'eau, et que sur l'Océan où il n'y a ni trains de bois, ni
nourrices, je me crois plus en sûreté à bord d'un vaisseau de 74, que
dans les casemates du coche d'Auxerre, ou sur la galliote qui va de
Paris à Saint-Cloud. En voilà bien assez pour dissiper vos craintes. Je
pourrais ajouter au tableau de ces agréments;... je pourrais vous
entretenir de la chasse, de la pêche: figurez-vous des forêts où le
gibier est si confiant, qu'il ne songe pas même à prendre la fuite, et
si timide, qu'il suffit de crier un peu fort pour le faire tomber;
imaginez des fleuves et des lacs où le poisson est si abondant, qu'il
les fait déborder. Tout cela est merveilleux, tout cela est vrai.

»J'allais oublier de vous parler des chevaux: des chevaux, messieurs, on
ne fait pas un pas sans en rencontrer par milliers;.... on dirait des
troupeaux de moutons; seulement ils sont plus gros: êtes-vous amateurs?
voulez-vous vous monter? vous prenez une corde dans votre poche; il est
bon qu'elle soit un peu longue; vous avez la précaution d'y faire un
nœud coulant; vous saisissez l'instant où les animaux sont à paître,
alors ils ne se doutent de rien; vous vous approchez doucement, vous
faites votre choix, et quand votre choix est fait, vous lancez la corde;
le cheval est à vous, il ne vous reste plus qu'à l'enfourcher ou à
l'emmener à la longe, si vous le jugez à propos: car notez bien qu'ici
chacun est libre de ses actions.

»Oui, messieurs, je le répète, tout cela est vrai, très vrai,
excessivement vrai: la preuve, c'est que le roi de France, Sa Majesté
Louis XVI, qui pourrait presque m'entendre de son palais, m'autorise à
vous offrir de sa part tant de bienfaits. Oserais-je vous mentir si près
de lui?

»Le roi veut vous vêtir, le roi veut vous nourrir, il veut vous combler
de richesses; en retour, il n'exige presque rien de vous: point de
travail, bonne paie, bonne nourriture, se lever et se coucher à volonté,
l'exercice une fois par mois, la parade à la Saint-Louis; pour celle-là,
par exemple, je ne vous dissimule pas que vous ne pouvez pas vous en
dispenser, à moins que vous n'en ayez obtenu la permission, et on ne la
refuse jamais. Ces obligations remplies, tout votre temps est à vous.
Que voulez-vous de plus? un bon engagement? vous l'aurez; mais
dépêchez-vous, je vous en préviens; demain peut-être il ne sera plus
temps; les vaisseaux sont en partance, on n'attend plus que le vent pour
mettre à la voile... Accourez donc, Parisiens, accourez. Si, par hasard,
vous vous ennuyez d'être bien, vous aurez des congés quand vous voudrez:
une barque est toujours dans le port, prête à ramener en Europe ceux qui
ont la maladie du pays; elle ne fait que ça. Que ceux qui désirent avoir
d'autres détails viennent me trouver; je n'ai pas besoin de leur dire
mon nom, je suis assez connu; ma demeure est à quatre pas d'ici, au
premier réverbère, maison du marchand de vin. Vous demanderez M.
Belle-Rose.

»Ma situation me rendit si attentif à ce discours, que je le retins mot
pour mot, et quoiqu'il y ait bientôt vingt ans que je l'ai entendu, je
ne pense pas en avoir omis une syllabe.

»Il ne fit pas moins d'impression sur Fanfan. Nous étions à nous
consulter, lorsqu'un grand escogriffe, dont nous ne nous occupions pas
le moins du monde, appliqua une calotte à Fanfan, et fit rouler son
chapeau par terre.--Je t'apprendrai, lui dit-il, Malpot, à me regarder
de travers. Fanfan était tout étourdi du coup; je voulus prendre sa
défense; l'escogriffe leva à son tour la main sur moi; bientôt nous
fûmes entourés; la rixe devenait sérieuse; le public prenait ses places;
c'était à qui serait aux premières. Tout à coup un individu perce la
foule; c'était M. Belle-Rose: Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dit-il; et
en désignant Fanfan, qui pleurait, je crois que monsieur a reçu un
soufflet: cela ne peut pas s'arranger; mais monsieur est brave, je lis
ça dans ses yeux; cela s'arrangera. Fanfan voulut démontrer qu'il
n'avait pas tort, et ensuite qu'il n'avait pas reçu de soufflet. C'est
égal, mon ami, répliqua Belle-Rose; il faut absolument
s'allonger.--Certainement, dit l'escogriffe, cela ne se passera pas
comme ça. Monsieur m'a insulté, il m'en rendra raison; il faut qu'il y
en ait un des deux qui reste sur la place.

--»Eh bien! soit, l'on vous rendra raison, répondit Belle-Rose; je
réponds de ces messieurs: votre heure?--La vôtre?--Cinq heures du
matin, derrière l'archevêché. J'apporterai des fleurets.

»La parole était donnée, l'escogriffe se retira, et Belle-Rose frappant
sur le ventre de Fanfan, à l'endroit du gilet où l'on met l'argent, y
fit résonner quelques pièces, derniers débris de notre splendeur
éclipsée: Vraiment, mon enfant, je m'intéresse à vous, lui dit-il, vous
allez venir avec moi; monsieur n'est pas de trop, ajouta-t-il en me
frappant aussi sur le ventre, comme il avait fait à Fanfan.

»M. Belle-Rose nous conduisit dans la rue de la Juiverie, jusqu'à la
porte d'un marchand de vin, où il nous fit entrer. Je n'entrerai pas
avec vous, nous dit-il; un homme comme moi doit garder le décorum; je
vais me débarrasser de mon uniforme, et je vous rejoins dans la minute.
Demandez du cachet rouge et trois verres. M. Belle-Rose nous quitta. Du
cachet rouge, répéta-t-il en se retournant, du cachet rouge.

»Nous exécutâmes ponctuellement les ordres de M. Belle-Rose, qui ne
tarda pas à revenir, et que nous reçûmes chapeau bas.--Ah ça! mes
enfants, nous dit-il, couvrez-vous; entre nous, pas de cérémonies; je
vais m'asseoir; où est mon verre? le premier venu, je le saisis à la
première capucine, (il l'avale d'un trait). J'avais diablement soif;
j'ai de la poussière plein la gorge.

»Tout en parlant, M. Belle-Rose lampa un second coup; puis, s'étant
essuyé le front avec son mouchoir, il se mit les deux coudes sur la
table, et prit un air mystérieux qui commença à nous inquiéter.

«Ah ça! mes bons amis, c'est donc demain que nous allons en découdre.
Savez-vous, dit-il à Fanfan, qui n'était rien moins que rassuré, que
vous avez affaire à forte partie, une des premières lames de France: il
pelotte Saint-Georges.--Il pelotte Saint-Georges! répétait Fanfan d'un
ton piteux en me regardant.--Ah mon Dieu oui, il pelotte Saint-Georges;
ce n'est pas tout, il est de mon devoir de vous avertir qu'il a la main
extrêmement malheureuse.--Et moi donc! dit Fanfan.--Quoi! vous
aussi?--Parbleu! je crois bien, puisque, quand j'étais chez mon
bourgeois, il ne se passait pas de jour que je ne cassasse quelque
chose, ne fût-ce qu'une assiette.--Vous n'y êtes pas, mon garçon, reprit
Belle-Rose: on dit d'un homme qu'il a la main malheureuse, quand il ne
peut pas se battre sans tuer son homme.

»L'explication était très claire; Fanfan tremblait de tous ses membres;
la sueur coulait de son front à grosses gouttes; des nuages blancs et
bleus se promenaient sur ses joues rosacées d'apprenti pâtissier, sa
face s'alongeait, il avait le cœur gros, il suffoquait; enfin il
laissa échapper un énorme soupir.

»Bravo! s'écria Belle-Rose, en lui prenant la main dans la sienne;
j'aime les gens qui n'ont pas peur... N'est-ce pas que vous n'avez pas
peur? Puis, frappant sur la table: Garçon! une bouteille, du même,
entends-tu? c'est monsieur qui régale... Levez-vous donc un peu, mon
ami, fendez-vous, relevez-vous, alongez le bras, pliez la saignée,
effacez-vous; c'est ça. Superbe, superbe, délicieux! Et pendant ce
temps, M. Belle-Rose vidait son verre. Foi de Belle-Rose, je veux faire
de vous un tireur. Savez-vous que vous êtes bien pris; vous seriez très
bien sous les armes, et il y en a plus de quatre parmi les maîtres qui
n'avaient pas autant de dispositions que vous. Que c'est dommage que
vous n'ayez pas été montré. Mais non, c'est impossible; vous avez
fréquenté les salles:--Oh! je vous jure que non, répondit
Fanfan.--Avouez que vous vous êtes battu.--Jamais.--Pas de modestie; à
quoi sert de cacher votre jeu? est-ce que je ne vois pas bien....--Je
vous proteste, m'écriai-je alors, qu'il n'a jamais tenu un fleuret de sa
vie.--Puisque monsieur l'atteste, il faut bien que je m'en rapporte:
mais, tenez, vous êtes deux malins; ce n'est pas aux vieux singes qu'on
enseigne à faire des grimaces: confessez-moi la vérité, ne craignez-vous
pas que j'aille vous trahir? ne suis-je plus votre ami? Si vous n'avez
pas de confiance en moi, il vaut autant que je me retire. Adieu
messieurs, continua Belle-Rose d'un air courroucé, en s'avançant vers la
porte, comme pour sortir.

»Ah! monsieur Belle-Rose, ne nous abandonnez pas, s'écria Fanfan;
demandez plutôt à Cadet si je vous ai menti: je suis pâtissier de mon
état; est-ce de ma faute si j'ai des dispositions? j'ai tenu le rouleau,
mais...--Je me doutais bien, dit Belle-Rose, que vous aviez tenu
quelque chose. J'aime la sincérité; la sincérité, vous l'avez; c'est la
principale des vertus pour l'état militaire; avec celle-là l'on va loin;
je suis sûr que vous ferez un fameux soldat. Mais pour le moment, ce
n'est pas de cela qu'il s'agit. Garçon, une bouteille de vin. Puisque
vous ne vous êtes jamais battu, le diable m'emporte si j'en crois
rien..... et après une minute de silence: c'est égal; mon bonheur à moi,
c'est de rendre service à la jeunesse: je veux vous enseigner un coup,
un seul coup. (Fanfan ouvrait de grands yeux.) Vous me promettez bien de
ne le montrer à qui que ce soit.--Je le jure, dit Fanfan.--Eh bien, vous
serez le premier à qui j'aurai dit mon secret. Faut-il que je vous aime!
un coup auquel il n'y a pas de parade! un coup que je gardais pour moi
seul. N'importe, demain il fera jour, je vous initierai.»

«Dès ce moment Fanfan parut moins consterné, il se confondit en
remercîments envers M. Belle-Rose, qu'il regardait comme un sauveur; on
but encore quelques rasades au milieu des protestations d'intérêt d'une
part, et de reconnaissance de l'autre; enfin, comme il se faisait tard,
M. Belle-Rose prit congé de nous, mais en homme qui connaît son monde.
Avant de nous quitter, il eut l'attention de nous indiquer un endroit où
nous pourrions aller nous reposer. Présentez-vous de ma part, nous
dit-il, au Griffon, rue de la Mortellerie; recommandez-vous de moi,
dormez tranquilles, et vous verrez que tout se passera bien. Fanfan ne
se fit pas tirer l'oreille pour payer l'écot; au revoir, nous dit
Belle-Rose, je vendrai vous réveiller.

»Nous allâmes frapper à la porte du Griffon, où l'on nous donna à
coucher. Fanfan ne put fermer l'œil: peut-être était-il impatient de
connaître le coup que M. Belle-Rose devait lui montrer; peut-être
était-il effrayé; c'était plutôt ça.

»A la petite pointe du jour, la clef tourne dans la serrure: quelqu'un
entre, c'est M. Belle-Rose. Morbleu! est-ce qu'on dort les uns sans les
autres? branle-bas général partout, s'écrie-t-il. En un instant nous
sommes sur pied. Quand nous fûmes prêts, il disparut un moment avec
Fanfan, et bientôt après ils revinrent ensemble.--Partons, dit
Belle-Rose; surtout pas de bêtises; vous n'avez rien à faire, quarte
bandée, et il s'enfilera de lui-même.

»Fanfan, malgré la leçon, n'était pas à la noce: arrivé sur le terrain,
il était plus mort que vif; notre adversaire et son témoin étaient déjà
au poste.--C'est ici qu'on va s'aligner, dit Belle-Rose, en prenant les
fleurets qu'il m'avait remis, et dont il fit sauter les boutons; puis,
mesurant les lames: Il n'y en aura pas un qui en ait dans le ventre six
pouces de plus que l'autre. Allons! prenez moi çà, M. Fanfan,
continua-t-il, en présentant les fleurets en croix.

»Fanfan hésite; cependant, sur une seconde invitation, il saisit la
monture, mais si gauchement qu'elle lui échappe. Ce n'est rien, dit
Belle-Rose en ramassant le fleuret qu'il remet à la main de Fanfan,
après l'avoir placé vis-à-vis de son adversaire. Allons! en garde! on va
voir qui est-ce qui empoignera les zharicots.

»Un moment, s'écrie le témoin de ce dernier, j'ai une question à faire
auparavant.--Monsieur, dit-il en s'adressant à Fanfan, qui pouvait à
peine se soutenir, n'est ni prévôt ni maître?--Qu'est-ce que c'est?
répond Fanfan du ton d'un homme qui se meurt.--D'après les lois du
duel, reprit le témoin, mon devoir m'oblige à vous sommer de déclarer
sur l'honneur si vous êtes prévôt ou maître? Fanfan garde le silence et
adresse un regard à M. Belle-Rose, comme pour l'interroger sur ce qu'il
doit dire. Parlez donc, lui dit encore le témoin.--Je suis,... je
suis,... je ne suis qu'apprenti, balbutia Fanfan.--Apprenti, on dit
amateur, observa Belle-Rose.--En ce cas, continua le témoin, monsieur
l'amateur va se déshabiller, car c'est à sa peau que nous en
voulons.--C'est juste, dit Belle-Rose, je n'y songeais pas; on se
déshabillera: vite, vite, M. Fanfan, habit et chemise bas.

»Fanfan faisait une fichue mine; les manches de son pourpoint n'avaient
jamais été si étroites: il se déboutonnait par en bas et se reboutonnait
par en haut. Quand il fut débarrassé de son gilet, il ne put jamais
venir à bout de dénouer les cordons du col de sa chemise, il fallut les
couper; enfin, sauf la culotte, le voilà nu comme un ver. Belle-Rose lui
redonne le fleuret: Allons! mon ami, lui dit-il, en garde!--Défends-toi,
lui crie son adversaire; les fers sont croisés, la lame de Fanfan
frémit et s'agite: l'autre lame est immobile; il semble que Fanfan va
s'évanouir.--C'en est assez, s'écrient tout-à-coup Belle-Rose et le
témoin, en se jetant sur les fleurets; c'en est assez, vous êtes deux
braves; nous ne souffrirons pas que vous vous égorgiez; que la paix soit
faite, embrassez-vous, et qu'il n'en soit plus question. Sacredieu! il
ne faut pas tuer tout ce qui est gras.... Mais c'est un intrépide ce
jeune homme. Appaisez-vous donc, M. Fanfan.

»Fanfan commença à respirer; il se remit tout-à-fait quand on lui eut
prouvé qu'il avait montré du courage; son adversaire fit pour la frime
quelques difficultés de consentir à un arrangement; mais à la fin il se
radoucit; on s'embrassa; et il fut convenu que la réconciliation
s'achèverait en déjeûnant au parvis Notre-Dame, à la buvette des
chantres; c'était là qu'il y avait du bon vin!

»Quand nous arrivâmes, le couvert était mis, le déjeûner prêt: on nous
attendait.

»Avant de nous attabler, M. Belle-Rose prit Fanfan et moi en
particulier.--Eh bien! mes amis, nous dit-il, vous savez à présent ce
que c'est qu'un duel; ce n'est pas la mer à boire; je suis content de
vous, mon cher Fanfan, vous vous en êtes tiré comme un ange. Mais il
faut être loyal jusqu'au bout: vous comprenez ce que parler veut dire;
il ne faut pas souffrir que ce soit lui qui paie.

»A ces mots le front de Fanfan se rembrunit, car il connaissait le fond
de notre bourse. Eh! mon Dieu, laissez bouillir le mouton, ajouta
Belle-Rose, qui s'aperçut de son embarras, si vous n'êtes pas en argent,
je réponds pour le reste; tenez, en voulez-vous de l'argent? voulez-vous
trente francs? en voulez-vous soixante? entre amis, on ne se gêne pas;
et là-dessus il tira de sa poche douze écus de six livres: à vous deux,
dit-il, ils sont tous à la vache, cela porte bonheur.

»Fanfan balançait: Acceptez, vous rendrez quand vous pourrez. A cette
condition, on ne risque rien d'emprunter. Je poussai le coude à Fanfan,
comme pour lui dire: prends toujours. Il comprit le signe, et nous
empochâmes les écus, touchés du bon cœur de M. Belle-Rose.

»Il allait bientôt nous en cuire. Ce que c'est quand on n'a pas
d'expérience. Oh! il avait du service M. Belle-Rose!

»Le déjeuner se passa fort gaiement: on parla beaucoup de l'avarice des
parents, de la ladrerie des maîtres d'apprentissage, du bonheur d'être
indépendant, des immenses richesses que l'on amasse dans l'Inde: les
noms du Cap, de Chandernagor, de Calcutta, de Pondichéry, de Tipoo-Saïb,
furent adroitement jetés dans la conversation; on cita des exemples de
fortunes colossales faites par des jeunes gens que M. Belle-Rose avait
récemment engagés. Ce n'est pas pour me vanter, dit-il, mais je n'ai pas
la main malheureuse; c'est moi qui ai engagé le petit Martin, eh bien!
maintenant, c'est un Nabab; il roule sur l'or et sur l'argent. Je
gagerais qu'il est fier; s'il me revoyait, je suis sûr qu'il ne me
reconnaîtrait plus. Oh! j'ai fait diablement des ingrats dans ma vie!
Que voulez-vous? c'est la destinée de l'homme!

»La séance fut longue... Au dessert, M. Belle-Rose remit sur le tapis
les beaux fruits des Antilles; quand on but des vins fins: Vive le vin
du Cap; c'est celui-là qui est exquis, s'écriait-il; au café, il
s'extasiait sur le Martinique; on apporta du Coignac: Oh! oh! dit-il, en
faisant la grimace, ça ne vaut pas le tafia, et encore moins l'excellent
rhum de la Jamaïque; on lui versa du parfait-amour: Çà se laisse boire,
observa Belle-Rose, mais ce n'est encore que de la petite bierre auprès
des liqueurs de la célèbre madame Anfous.

»M. Belle-Rose s'était placé entre Fanfan et moi. Tout le temps du repas
il eut soin de nous. C'était toujours la même chanson: _videz donc vos
verres_, et il les remplissait sans cesse. Qui m'a bâti des poules
mouillées de votre espèce? disait-il d'autres fois; allons! un peu
d'émulation, voyez-moi, comme j'avale çà.

»Ces apostrophes et bien d'autres produisirent leur effet. Fanfan et
moi, nous étions ce qu'on appelle bien pansés, lui surtout.--M.
Belle-Rose, c'est-il encore bien loin les colonies, Chambernagor,
Sering-a-patame? c'est-il encore bien loin? répétait-il de temps à
autre, et il se croyait embarqué, tant il était dans les
branguesindes.--Patience! lui répondit enfin Belle-Rose, nous
arriverons: en attendant, je vais vous conter une petite histoire. Un
jour que j'étais en faction à la porte du gouverneur...--Un jour qu'il
était gouverneur, redisait après lui Fanfan.--Taisez-vous donc, lui dit
Belle-Rose, en lui mettant la main sur la bouche, c'est quand je n'étais
encore que soldat, poursuivit-il. J'étais tranquillement assis devant
ma guérite, me reposant sur un sopha, lorsque mon nègre, qui portait mon
fusil...... Il est bon que vous sachiez que dans les colonies, chaque
soldat a son esclave mâle et femelle; c'est comme qui dirait ici un
domestique des deux sexes, à part que vous en faites tout ce que vous
voulez, et que s'ils ne vont pas à votre fantaisie, vous avez sur eux
droit de vie et de mort, c'est-à-dire que vous pouvez les tuer comme on
tue une mouche. Pour la femme, ça vous regarde encore, vous vous en
servez à votre idée.... j'étais donc en faction, comme je vous disais
tout à l'heure; mon nègre portait mon fusil.....

»M. Belle-Rose à peine achevait de prononcer ces mots, qu'un soldat en
grande tenue entra dans la salle où nous étions, et lui remit une lettre
qu'il ouvrit avec précipitation: C'est du ministre de la marine, dit-il;
M. de Sartine m'écrit que le service du roi m'appelle à Surinam. Eh
bien! va pour Surinam. Diable, ajouta-t-il en s'adressant à Fanfan et à
moi, voilà pourtant qui est embarrassant; je ne comptais pas vous
quitter sitôt; mais, comme dit cet autre, qui compte sans son hôte
compte deux fois; enfin, c'est égal.

»M. Belle-Rose, prenant alors son verre de la main droite, frappait à
coups redoublés sur la table. Pendant que les autres convives
s'esquivaient un à un, enfin une fille de service accourut. La carte, et
faites venir le bourgeois. Le bourgeois arrive en effet, avec une note
de la dépense.--C'est étonnant! comme cela se monte! observa Belle-Rose,
cent quatre-vingt-dix livres douze sols, six deniers! Ah! pour le coup,
M. Nivet, vous voulez nous écorcher tout vifs? Voilà d'abord un article
que je ne vous passerai pas: quatre citrons vingt-quatre sols. Il n'y en
a eu que trois; première réduction. Peste, papa Nivet, je ne suis plus
surpris si vous faites vos orges. Sept demi-tasses; c'est joli; il
paraît qu'il fait bon vérifier: nous n'étions que six. Je suis sûr que
je vais encore découvrir quelque erreur....... Asperges, dix-huit
livres; c'est trop fort.--En avril! dit M. Nivet, de la primeur!--C'est
juste, continuons: petits pois, artichaux, poisson. Le poisson d'avril
n'est pas plus cher que l'autre, voyons un peu les fraises...
vingt-quatre livres...... il n'y a rien à dire..... Quant au vin, c'est
raisonnable... A présent, c'est à l'addition que je vous attends: pose
zéro, retiens un, et trois de retenus.... Le total est exact, les 12
sols sont à rabattre, puis les 6 deniers, reste 190 livres. Me
trouvez-vous bon pour la somme, papa Nivet?...--Oh! oh! répondit le
traiteur; hier oui, aujourd'hui non;.... crédit sur terre tant que vous
voudrez, mais une fois que vous serez dans le sabot, où voulez-vous que
j'aille vous chercher? à Surinam? au Diable les pratiques
d'outre-mer!... Je vous préviens que c'est de l'argent qu'il me faut, et
vous ne sortirez pas d'ici sans m'avoir satisfait. D'ailleurs, je vais
envoyer chercher le guet, et nous verrons....

»M. Nivet sortit fort courroucé en apparence.

»Il est homme à le faire, nous dit Belle-Rose; mais il me vient une
idée, aux grands maux les grands remèdes. Sans doute que vous ne vous
souciez pas plus que moi d'être conduits à M. Lenoir, entre quatre
chandelles. Le roi donne 100 francs par homme qui s'engage; vous êtes
deux, cela fait 200 francs,... vous signez votre enrôlement, je cours
toucher les fonds, je reviens et je vous délivre. Qu'en dites-vous?

»Fanfan et moi nous gardions le silence.--Quoi! vous hésitez? j'avais
meilleure opinion de vous, moi qui me serais mis en quatre... et puis,
en vous engageant vous ne faites pas un si mauvais marché...... Dieu!
que je voudrais avoir votre âge, et savoir ce que je sais!..... Quand on
est jeune il y a toujours de la ressource. Allons! continua-t-il en nous
présentant du papier, voilà le moment de battre monnaie, mettez votre
nom au bas de cette feuille.

»Les instances de M. Belle-Rose étaient si pressantes, et nous avions
une telle appréhension du guet, que nous signâmes.--C'est heureux,
s'écria-t-il. A présent, je vais payer; si vous êtes fâchés, il sera
toujours temps, il n'y aura rien de fait; pourvu cependant que vous
rendiez les espèces; mais nous n'en viendrons pas là..... Patience, mes
bons amis, je serai promptement de retour.

»M. Belle-Rose sortit aussitôt, et bientôt après nous le vîmes
revenir.--La consigne est levée, à présent, nous dit-il, libre à nous
d'évacuer la place ou de rester;... mais vous n'avez pas encore vu
madame Belle-Rose, je veux vous faire faire connaissance avec elle;
c'est ça une femme! de l'esprit jusqu'au bout des ongles.

»M. Belle-Rose nous conduisit chez lui; son logement n'était pas des
plus brillants: deux chambres sur le derrière d'une maison d'assez mince
apparence, à quelque distance de l'arche Marion. Madame Belle-Rose était
dans un alcove au fond de la seconde pièce, la tête exhaussée par une
pile d'oreillers. Près de son lit étaient deux béquilles, et non loin de
là, une table de nuit, sur laquelle étaient un crachoir, une tabatière
en coquillage, un gobelet d'argent et une bouteille d'eau de vie en
vuidange. Madame Belle-Rose pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante
ans; elle était dans un négligé galant, une fontange et un peignoir
garnis de malines. Son visage lui faisait honneur. Au moment où nous
parûmes, elle fut saisie d'une quinte de toux.--Attendez qu'elle ait
fini, nous dit M. Belle-Rose. Enfin, la toux se calma. Tu peux parler,
ma mignonne?--Oui mon minet, répondit-elle.--Eh bien! tu vas me faire
l'amitié de dire à ces messieurs quelle fortune on fait dans les
colonies.--Immense, M. Belle-Rose, immense!--Quels partis on y trouve
pour le mariage.--Quels partis? superbes, M. Belle-Rose, superbes! la
plus mince héritière a des millions de piastres.--Quelle vie on y
fait?--Une vie de chanoine, M. Belle-Rose.

»--Vous l'entendez, dit le mari, je ne le lui fais pas dire.»

»La farce était jouée. M. Belle-Rose nous offrit de nous rafraîchir d'un
coup de rhum: nous trinquâmes avec son épouse, en buvant à sa santé, et
elle but à notre bon voyage.--Car je pense bien, ajouta-t-elle, que ces
messieurs sont des nôtres. Cher ami, dit-elle à Fanfan, vous avez une
figure comme on les aime dans ce pays-là: épaules carrées, poitrine
large, jambe faite au tour, nez à la Bourbon. Puis, en s'adressant à
moi:--Et vous aussi; oh! vous êtes des gaillards bien membrés.....--Et
des gaillards qui ne se laisseront pas marcher sur le pied, reprit
Belle-Rose; monsieur, tel que tu le vois, a fait ses preuves ce
matin.--Ah! monsieur a fait ses preuves, je lui en fais mon compliment,
approchez donc, mon pauvre Jésus, que je vous baise; j'ai toujours aimé
les jeunes gens, c'est ma passion à moi; chacun la sienne. Tu n'es pas
jaloux, Belle-Rose, n'est-ce pas?--Jaloux! et de quoi? monsieur s'est
conduit comme un Bayard: aussi j'en informerai le corps; le colonel le
saura; c'est de l'avancement tout de suite, caporal au moins, si on ne
le fait pas officier;... Hein! quand vous aurez l'épaulette, vous
redresserez-vous! Fanfan ne se sentait pas de joie. Quant à moi, sûr de
n'être pas moins brave que lui, je me disais: S'il avance, je ne
reculerai pas. Nous étions tous deux assez contents.

»--Je dois vous avertir d'une chose, poursuivit le recruteur:
recommandés comme vous l'êtes, il est impossible que vous ne fassiez pas
des jaloux; d'abord, il y a partout des envieux, dans les régiments
comme ailleurs,... mais souvenez-vous que si l'on vous manque d'une
syllabe, c'est à moi qu'ils auront affaire.... Une fois que j'ai pris
quelqu'un sous ma protection.... enfin, suffit. Écrivez-moi.--Comment!
dit Fanfan, vous ne partez donc pas avec nous?--Non, répondit
Belle-Rose, à mon grand regret; le ministre a encore besoin de moi: je
vous rejoindrai à Brest. Demain, à huit heures, je vous attends ici,
pas plus tard; aujourd'hui je n'ai pas le loisir de rester plus
long-temps avec vous; il faut que le service se fasse; à demain.

»Nous prîmes congé de madame Belle-Rose, qui voulut aussi m'embrasser.
Le lendemain nous accourûmes à sept heures et demie, réveillés par les
punaises qui logeaient avec nous au Griffon.--Vivent les gens qui sont
exacts! s'écria Belle-Rose, en nous voyant; moi je le suis aussi. Puis,
prenant le ton sévère: Si vous avez des amis et des connaissances, il
vous reste la journée pour leur faire vos adieux. Actuellement, voici
votre feuille de route: il vous revient trois sous par lieue et le
logement, place au feu et à la chandelle. Vous pouvez brûler des étapes
tant qu'il vous plaira, çà ne me regarde pas; mais n'oubliez pas surtout
que si l'on vous rencontre demain soir dans Paris, c'est la maréchaussée
qui vous conduira à votre destination.

»Cette menace cassa bras et jambes à Fanfan ainsi qu'à moi. Le vin était
tiré, il fallait le boire: nous prîmes notre parti. De Paris à Brest, il
y a un fameux ruban de queue; malgré les ampoules, nous faisions nos
dix lieues par jour. Enfin nous arrivâmes; et ce ne fut pas sans avoir
mille fois maudit Belle-Rose. Un mois après, nous fûmes embarqués. Dix
ans après, jour pour jour, je passai caporal d'emblée, et Fanfan devint
appointé; il est crevé à Saint-Domingue pendant l'expédition de Leclerc;
c'est le pian des Nègres qui l'a emporté: c'était un fameux lapin. Quant
à moi, j'ai encore bon pied bon œil; le coffre est solide, et s'il
n'y a pas d'avarie, je me fais fort de vous enterrer tous. J'ai essuyé
bien des traverses dans ma vie; j'ai été trimballé d'une colonie à
l'autre; j'ai roulé ma bosse partout, je n'en ai pas amassé davantage;
c'est égal, les enfants de la joie ne périront pas.... Et puis quand il
n'y en a plus il y en a encore», poursuivit le sergent Dufailli, en
frappant sur les poches de son uniforme râpé, et en relevant son gilet
pour nous montrer une ceinture de cuir qui crevait de plénitude. «Je dis
qu'il y en a du beurre à la cambuse, et du jaune, sans compter qu'avant
peu les Anglais nous feront le prêt. La compagnie des Indes me doit
encore un décompte; c'est quelque trois mâts qui me l'apporte.--En
attendant, il fait bon avec vous, père Dufailli, dit le fourrier.--Très
bon, répéta le sergent-major.»--Oui, très bon, pensai-je tout bas, en me
promettant bien de cultiver une connaissance que le hasard me rendait si
à propos.



CHAPITRE XIX.

     Continuation de la même journée.--La Contemporaine.--Un adjudant de
     place.--Les filles de la mère Thomas.--Le lion d'argent.--Le
     capitaine Paulet et son lieutenant.--Les corsaires.--Le
     bombardement.--Le départ de lord Landerdale.--La comédienne
     travestie.--Le bourreau des crânes.--Neuvième Henri et ses
     demoiselles.--Je m'embarque.--Combat naval.--Le second de Paulet
     est tué.--Prise d'un brick de guerre.--Mon sosie; je change de
     nom.--Mort de Dufailli.--Le jour des rois.--Une frégate coulée.--Je
     veux sauver deux amants.--Une tempête.--Les femmes des pêcheurs.


Tout en faisant la scène du recruteur, le père Dufailli avait bu presque
à chaque phrase. Il était d'opinion que les paroles coulent mieux quand
elles sont humectées; il aurait pu tout aussi-bien les tremper avec de
l'eau, mais il en avait horreur, depuis, disait-il, qu'il était tombé à
la mer: c'était en 1789 que cet accident lui était arrivé. Aussi
advint-il que, moitié parlant, moitié buvant, il s'enivra sans s'en
apercevoir. Enfin il vint un moment où il fut saisi d'une incroyable
difficulté de s'exprimer: il avait ce qu'on appelle la langue épaisse.
Ce fut alors que le fourrier et le sergent-major songèrent à se retirer.

Dufailli et moi nous restâmes seuls; il s'endormit, se pencha sur la
table, et se mit à ronfler, pendant qu'en digérant de sang-froid,
j'étais livré à mes réflexions. Trois heures s'étaient écoulées, et il
n'avait pas achevé son somme. Quand il se réveilla, il fut tout surpris
de voir quelqu'un auprès de lui; il ne m'aperçut d'abord qu'à travers un
épais brouillard, qui ne lui permit pas de distinguer mes traits;
insensiblement cette vapeur se dissipa, et il me reconnut; c'était tout
ce qu'il pouvait. Il se leva en chancelant, se fit apporter un bol de
café noir, dans lequel il renversa une salière, avala ce liquide à
petites gorgées et, ayant passé son demi-espadon, il se pendit à mon
bras, en m'entraînant vers la porte; mon appui lui était on ne peut plus
nécessaire: il était la vigne qui s'attache à l'ormeau. «Tu vas me
remorquer, me dit-il, et moi je te piloterai. Vois-tu le télégraphe,
Qu'est-ce qu'il dit avec ses bras en l'air? il signale que le Dufailli
est vent dessus vent dedans;... le Dufailli, mille Dieu! navire de
trois cents tonneaux au moins. Ne t'inquiète pas, il ne perd pas le nord
Dufailli.»--En même temps, sans me quitter le bras, il retira son
chapeau, et le posant sur le bout de son doigt, il le fit pirouetter,
«Voilà,.... ma boussole; attention! Je retiens la corne du côté de la
cocarde;... le cap sur la rue des Prêcheurs; en avant, marche!» commanda
Dufailli, et nous prîmes ensemble le chemin de la basse ville, après
qu'il se fût recoiffé en tapageur.

Dufailli m'avait promis un conseil, mais il n'était guères en état de me
le donner. J'aurais bien désiré qu'il recouvrât sa raison;
malheureusement le grand air et le mouvement avaient produit sur lui un
effet tout contraire. En descendant la grande rue, il nous fallut entrer
dans cette multitude de cabarets dont le séjour de l'armée l'avait
peuplée; partout nous faisions une station plus ou moins longue, que
j'avais soin d'abréger le plus possible; chaque bouchon, selon
l'expression de Dufailli, était une relâche qu'il était indispensable de
visiter, et chaque relâche augmentait la charge qu'il avait déjà tant de
peine à porter.--«Je suis soul comme un gredin, me disait-il par
intervalles, et pourtant je ne suis pas un gredin, car il n'y a que les
gredins qui se soûlent, n'est-ce pas, mon ami?»

Vingt fois je fus tenté de l'abandonner, mais Dufailli à jeun pouvait
être ma providence; je me rappelai sa ceinture pleine, et pour le perdre
de vue, je comprenais trop bien qu'il avait d'autres ressources que sa
paie de sergent. Parvenu en face de l'église, sur la place d'Alton, il
lui prit la fantaisie de faire cirer se souliers. «A la cire française,
dit-il, en posant le pied sur la sellette: c'est de l'œuf,
entends-tu?--Suffit, mon officier, répondit l'artiste.» A ce moment,
Dufailli perdit l'équilibre; je crus qu'il allait tomber, et m'approchai
pour le soutenir. «Eh! pays, n'as-tu pas peur, parce qu'il y a du
roulis? j'ai le pied marin.» En attendant, le pinceau, remué avec
agilité, donnait un nouveau lustre à sa chaussure. Quand elle fut
complétement barbouillée de noir:--«Et le coup de fion, dit Dufailli,
c'est-il pour demain?» En même temps il offrait un sou pour
salaire.--«Vous ne me faites pas riche, mon sergent.--Je crois qu'il
raisonne: prends garde que je te f... ma botte...» Dufailli fait le
geste; mais, dans ce mouvement, son chapeau ébranlé tombe à terre;
chassé par le vent, il roule sur le pavé; le décrotteur court après et
le lui rapporte.--«Il ne vaut pas deux liards, s'écrie Dufailli;
n'importe, tu es un bon enfant.» Puis, fouillant dans sa poche, il en
ramène une poignée de guinées: «Tiens, voilà pour boire à ma
santé.--Merci, mon colonel,» dit alors le décrotteur, qui proportionnait
les titres à la générosité.

«Actuellement, me dit Dufailli, qui semblait peu à peu reprendre ses
esprits, il faut que je te mène dans les bons endroits.» J'étais décidé
à l'accompagner partout où il irait; je venais d'être témoin de sa
libéralité, et je n'ignorais pas que les ivrognes sont gens les plus
reconnaissants du monde envers les personnes qui se dévouent à leur
faire compagnie. Je me laissai donc piloter suivant son désir, et nous
arrivâmes dans la rue des Prêcheurs. A la porte d'une maison neuve d'une
construction assez élégante, était une sentinelle et plusieurs soldats
de planton: «C'est là, me dit-il.--Quoi! c'est là? est-ce que vous me
conduisez à l'état-major?--L'état-major, tu veux rire; je te dis que
c'est là la belle blonde, Magdelaine; ou, pour mieux dire, madame
quarante mille hommes, comme on l'appelle ici.--Impossible, pays, vous
vous trompez.--Je n'ai pas la berlue peut-être, ne vois-je pas le
factionnaire»? Dufailli s'avança aussitôt, et demande si l'on peut
entrer.--«Retirez-vous, lui répond brusquement un maréchal-des-logis de
dragons, vous savez bien que ce n'est pas votre jour.»--Dufailli
insiste.--«Retirez-vous, vous dis-je, reprend le sous-officier, où je
vous conduis à la place.» Cette menace me fit trembler.

L'obstination de Dufailli pouvait me perdre; cependant il n'eût pas été
prudent de lui communiquer mes craintes; ce n'était d'ailleurs pas le
lieu: je me bornai à lui faire quelques observations qu'il retorquait
toujours, il ne connaissait rien.--«Je me f... de la consigne, le soleil
luit pour tout le monde: liberté, égalité ou la mort», répétait-il, en
se tordant pour échapper aux efforts que je faisais afin de le
retenir.--«Égalité, te dis-je;» et, dans une attitude renversée, il me
regardait sous le nez avec cette fixité stupide de l'homme que l'excès
des liqueurs fermentées a réduit à l'état de la brute.

Je désespérais d'en venir à bout, lorsqu'à ce cri: _Aux armes_, suivi de
cet avis: «Canonnier, sauvez-vous, voilà l'adjudant, voilà Bévignac», il
se redresse tout-à-coup. Une douche qui descend de cinquante pieds, sur
la tête d'un maniaque, n'a pas un effet si rapide, pour le rendre à son
bon sens. Ce nom de Bévignac fit une singulière impression sur les
militaires qui formaient tapisserie devant le rez-de-chaussée de
l'habitation occupée par la belle blonde. Ils s'entre-regardaient les
uns les autres sans oser, pour ainsi dire, respirer, tant ils étaient
terrifiés. L'adjudant, qui était un grand homme sec, déjà sur le retour,
se mit à les compter en gesticulant avec sa canne; jamais je n'avais vu
de visage plus courroucé; sur cette face maigre et alongée,
qu'accompagnaient deux ailes de pigeon sans poudre, il y avait quelque
chose qui indiquait que, par habitude, M. Bévignac était en révolte
ouverte contre l'indiscipline. Chez lui la colère était passée à l'état
chronique; ses yeux étaient pleins de sang; une horrible contraction de
sa mâchoire annonça qu'il allait parler.--«Trou dé dious! tout est
tranquille! vous savez l'ordre, rien qui les officiers, trou dé dious!
et chaque son tour.» Puis, nous apercevant, et avançant sur nous la
canne levée:--«Eh! qu'est-ce qu'il fait ici cé sergent des biguernaux?»
J'imaginai qu'il voulait nous frapper.--«Allons! c'est rien,
poursuivit-il, je vois qué _tu es ivre_, s'adressant à Dufailli; un
coup de boisson, c'est pardonnable, mais va té coucher, et qué jé té
rencontré plus.--Oui mon commandant», répondit Dufailli, à
l'exhortation, et nous redescendîmes la rue des Prêcheurs.

Je n'ai pas besoin de dire quelle était la profession de la belle
blonde; je l'ai suffisamment indiquée. Magdelaine la Picarde était une
grande fille, âgée de vingt-trois ans environ, remarquable par la
fraîcheur de son teint autant que par la beauté de ses formes; elle se
faisait gloire de n'appartenir à personne, et par principe de
conscience, elle croyait se devoir tout entière à l'armée et à l'armée
tout entière: fifre ou maréchal d'empire, tout ce qui portait l'uniforme
était également bien accueilli chez elle; mais elle professait un grand
mépris pour ce qu'elle appelait les péquins. Il n'y avait pas un
bourgeois qui pût se vanter d'avoir eu part à ses faveurs; elle ne
faisait même pas grand cas des marins, qu'elle qualifiait de culs
goudronnés, et qu'elle rançonnait à plaisir, parce qu'elle ne pouvait
pas se décider à les regarder comme des soldats: aussi disait-elle
plaisamment qu'elle avait la marine pour entreteneur, et la ligne pour
amant. Cette fille, que j'eus l'occasion de visiter plus tard, fit
long-temps les délices des camps, sans que sa santé en fût altérée; on
la supposait riche. Mais, soit que Magdelaine, comme j'ai pu m'en
convaincre, ne fût pas intéressée, soit que, comme dit le proverbe, ce
qui vient de la flûte s'en retourne au tambour, Magdelaine mourut en
1812 à l'hôpital d'Ardres, pauvre, mais fidèle à ses drapeaux; deux ans
de plus, et comme une autre fille très connue dans Paris, depuis le
désastre de Waterloo, elle aurait eu la douleur de se dire la _veuve de
la grande armée_.

Le souvenir de Magdelaine vit encore disséminé sur tous les points de la
France, je dirais même de l'Europe, parmi les débris de nos vieilles
phalanges. Elle était la Contemporaine de ce temps-là, et si je n'avais
pas la certitude qu'elle n'est plus, je croirais la retrouver dans la
Contemporaine de ce temps-ci. Toutefois, je ferai observer que
Magdelaine, bien qu'elle eût les traits un peu hommasses, n'avait rien
d'ignoble dans la figure; la nuance de ses cheveux n'était pas de ce
blond fade qui frise la filasse; les reflets dorés de ses tresses
étaient en parfaite harmonie avec le bleu tendre de ses yeux; son nez ne
se dessinait point disgracieusement dans la courbe anguleuse de la
proéminence aquiline. Il y avait du messalin dans sa bouche, mais aussi
quelque chose de gracieux et de franc; et puis, Magdelaine ne faisait
que son métier; elle n'écrivait pas, et ne connaissait de la police que
les sergents de ville ou les gardes de nuit, à qui elle payait à boire
pour son repos.

La satisfaction que j'éprouve, après plus de vingt ans, à tracer le
portrait de Magdelaine, m'a fait un instant oublier Dufailli. Il est
bien difficile de déraciner une idée d'un cerveau troublé par les fumées
du vin. Dufailli avait fourré dans sa tête de terminer la journée chez
les filles; il n'en voulut pas démordre. A peine avions-nous fait
quelques pas, que, regardant derrière lui, «Il est filé, me dit-il,
allons! viens ici», et, abandonnant mon bras, il monta trois marches
pour heurter à une petite porte, qui, après quelques minutes,
s'entr'ouvrit afin de livrer passage à un visage de vieille femme. «Qui
demandez-vous?--Qui nous demandons, répondit Dufailli; et nom d'un nom!
vous ne reconnaissez plus les amis?--Ah! c'est vous, papa Dufailli; il
n'y a plus de place.--Il n'y a plus de place pour les amis!!! tu veux
rire, la mère, c'est un plan que tu nous tires là.--Non, foi d'honnête
femme; tu sais bien, vieux coquin, que je ne demanderais pas mieux;
mais j'ai Thérèse, mon aînée, qui est en occupation avec le capitaine
des guides-interprètes, et Pauline, la cadette, avec le général
Chamberlhac; repassez dans un quart d'heure mes enfants. Vous serez bien
sages, n'est-ce pas?--A qui dites-vous ça? est-ce que nous avons l'air
de tapageurs?--Je ne dis pas, mes enfants; mais, voyez-vous, la maison
est tranquille; jamais plus de bruit que vous n'en entendez; aussi c'est
tous gens comme il faut qui viennent ici: le général en chef, le
commissaire-ordonnateur, le munitionnaire général; ce ne sont pas les
pratiques qui manquent, Dieu merci! j'aurais cinquante filles que je
n'en serais pas embarrassée.--C'est ça une bonne mère, s'écria Dufailli.
Ah çà! maman Thomas, reprit-il, en se posant sur l'œil une pièce
d'or, tu n'y songes pas, de vouloir nous faire droguer pendant un quart
d'heure; est-ce qu'il n'y aurait pas quelque petit coin?--Toujours
farceur comme à son ordinaire, papa Dufailli; il n'y a pas mèche à lui
refuser: allons! vite, vite! entrez qu'on ne vous voie pas; cachez-vous
là, mes enfants, et _motus_.»

Madame Thomas nous avait mis en entrepôt derrière un vieux paravent,
dans une salle basse, qu'il était indispensable de traverser pour
sortir. Nous n'eûmes pas le temps de perdre patience: mademoiselle
Pauline vint nous trouver la première; après avoir reconduit le général,
elle dit quelques paroles à l'oreille de sa mère, et s'attabla avec nous
autour d'un flacon de vin du Rhin.

Pauline n'avait pas encore atteint sa quinzième année, et déjà elle
avait le teint plombé, le regard impudique, le langage ordurier, la voix
rauque, et le dégoûtant fumet de nos courtisanes de carrefour. Cette
ruine précoce m'était destinée; ce fut à moi qu'elle prodigua ses
caresses. Thérèse était mieux assortie au front chauve de mon compagnon;
à qui il tardait qu'elle fût libre; enfin, un mouvement rapide de bottes
à la hussarde, garnies de leurs éperons, annonça que le cavalier prenait
congé de sa belle. Dufailli, trop empressé, se lève brusquement de son
siége, mais ses jambes se sont embarrassées dans son demi-espadon; il
tombe, entraînant avec lui le paravent, la table, les bouteilles et les
verres. «Excusez, mon capitaine, dit-il, en cherchant à se remettre
debout; c'est la faute de la muraille.--Oh! il n'y a pas
d'indiscrétion, repartit l'officier», qui, bien qu'un peu confus, se
prêtait de bonne grâce à le relever, pendant que Pauline, Thérèse et
leur mère, étaient saisies d'un rire inextinguible. Dufailli une fois
sur ses pieds, le capitaine se retira, et comme la chute n'avait
occasioné ni contusion ni blessure, rien n'empêcha de nous livrer à la
gaîté. Je jetterai un voile sur le reste des événements de cette soirée:
nous étions dans un des bons endroits que connaissait Dufailli, tout s'y
passa comme dans un mauvais lieu. Plus d'un de mes lecteurs sait à quoi
s'en tenir; qu'il me suffise de leur apprendre qu'à une heure du matin
j'étais enseveli dans le plus profond sommeil, lorsque je fus subitement
réveillé par un épouvantable vacarme. Sans soupçonner ce que ce pouvait
être, je m'habillai en toute hâte, et bientôt les cris à la garde, à
l'assassin, poussés par la mère Thomas, m'avertirent que le danger
approchait de nous. J'étais sans armes; je courus aussitôt à la chambre
de Dufailli, pour lui demander son briquet, dont j'étais assuré de faire
un meilleur usage que lui. Il était temps, le gîte venait d'être envahi
par cinq ou six matelots de la garde, qui, le sabre en main,
accouraient tumultueusement pour nous remplacer. Ces messieurs ne
s'étaient promis ni plus ni moins que de nous faire sauter par la
fenêtre; et comme ils menaçaient, en outre, de mettre tout à feu et à
sang dans la maison, madame Thomas, de sa voix aiguë, sonnait à tue tête
un tocsin d'alarme qui mit tout le quartier en émoi. Quoique je ne fusse
pas homme à m'effrayer facilement, j'avoue que je ne pus me défendre
d'un mouvement de crainte. La scène quelle qu'elle fût, pouvait avoir
pour moi un dénouement très fâcheux.

Toutefois, j'étais résolu à faire bonne contenance. Pauline voulait à
toute force que je m'enfermasse avec elle. «Mets le verrou, me
disait-elle, mets le verrou, je t'en supplie.» Mais le galetas dans
lequel nous étions n'était pas inexpugnable; je pouvais y être bloqué;
je préférai défendre les approches de la place, plutôt que de m'exposer
à y être pris comme un rat dans la souricière. Malgré les efforts de
Pauline pour me retenir, je tentai une sortie. Bientôt je fus aux prises
avec deux des assaillants: je fonçai sur eux, le long d'un étroit
corridor, et j'y allais avec tant d'impétuosité, qu'avant qu'ils se
fussent reconnus, acculés, en rompant précipitamment, à la dernière
marche d'une espèce d'échelle de meunier par laquelle ils étaient
montés, ils firent la culbute en arrière et dégringolèrent jusqu'en bas,
où ils s'arrêtèrent moulus et brisés. Alors Pauline, sa sœur, et
Dufailli, pour rendre la victoire plus décisive, lancèrent sur eux tout
ce qui leur tomba sous la main, des chaises, des pots de chambre, une
table de nuit, un vieux dévidoir et divers autres ustensiles de ménage.
A chaque projectile qui leur arrivait, mes adversaires, étendus sur le
carreau, poussaient des cris de douleur et de rage. En un instant
l'escalier fut encombré. Ce tapage nocturne ne pouvait manquer de donner
l'éveil dans la place: des gardes de nuit, des agents de police et des
patrouilles s'introduisirent dans le domicile de madame Thomas. Il y
avait, je crois, plus de cinquante hommes sous les armes; il se faisait
un tumulte épouvantable. Madame Thomas essayait de démontrer que sa
maison était tranquille; on ne l'écoutait pas; et ces mots, dont
quelques-uns étaient très significatifs: «Emmenez cette femme! allons,
coquine, suis-nous...... allez chercher une civière..... empoignez-moi
tout ça», nous arrivaient du rez-de-chaussée. «Rafle générale, rafle
générale, et désarmez-les. Je vous apprendrai, tas dé canaille, à faire
du train.» Ces paroles, prononcées avec l'accent provençal et
entremêlées de quelques interjections occitaniques, qui, de même que
l'ail et le piment, sont des fruits du pays, nous firent assez connaître
que l'adjudant Bévignac était à la tête de l'expédition. Dufailli ne se
souciait pas de tomber en son pouvoir. Quant à moi, on sait que j'avais
d'excellentes raisons pour vouloir lui échapper. «_A l'escalier, bloquez
lé passage, à l'escalier, trou dé dious_», commandait Bévignac. Mais
pendant qu'il s'époumonait de la sorte, j'avais eu le temps d'attacher
un drap à la croisée, et les obstacles qui nous séparaient de la force
armée, n'avaient pas encore disparu, que Pauline, Thérèse, Dufailli et
moi, étions déjà hors d'atteinte. Cette menace: «_Ne vous inquiétez pas,
je vous repêcherai_», que nous entendîmes de loin, ne fit qu'exciter
notre hilarité; le danger était passé.

Nous délibérâmes où nous irions achever la nuit; Thérèse et Pauline
proposèrent de sortir de la ville et de faire une excursion pastorale
dans la campagne, où il y a toujours des lits pour tout le monde. «Non,
non, dit Dufailli, au plus près, au _Lion d'argent_, chez Boutrois». Il
fut convenu que l'on se réfugierait dans cet hôtel. M. Boutrois, bien
qu'il fût heure indue, nous ouvrit avec une cordialité enchanteresse.
«Eh bien! dit-il à Dufailli, j'ai appris que vous aviez touché votre
part des prises; c'est fort bien fait à vous de venir nous voir; j'ai de
l'excellent Bordeaux. Ces dames souhaitent-elles quelque chose? Une
chambre à deux lits, je vois çà.» En même temps M. Boutrois, armé d'un
trousseau de clefs et la chandelle à la main, se mit en devoir de nous
conduire à la chambre qu'il nous destinait. «Vous serez là comme chez
vous. D'abord, on ne viendra pas vous troubler; quand on donne la pâtée
au commandant d'armes, au chef militaire de la marine et à notre
commissaire général de police, vous sentez qu'on n'oserait pas.... Par
exemple, ajouta-t-il, il y a madame Boutrois qui ne plaisante pas; aussi
me garderai-je bien de lui dire que vous n'êtes pas seuls; c'est une
bonne femme madame Boutrois, mais les mœurs; voyez-vous, les
mœurs! sur cet article elle n'entend pas raison; elle est stricte.
Des femmes ici! si elle le soupçonnait seulement, elle croirait que tout
est perdu: avec ça qu'elle a des filles! Eh! mon Dieu, ne faut-il pas
vivre avec les vivants? Je suis philosophe moi, pourvu qu'il n'y ait pas
de scandale.... Et quand il y en aurait;... chacun se divertit à sa
manière, l'essentiel est que ça ne porte préjudice à personne.»

M. Boutrois nous débita encore bon nombre de maximes de cette force,
après quoi il nous déclara que sa cave était bien fournie, et qu'elle
était toute à notre service. «Quant à la crémaillère, ajouta-t-il, à
l'heure qu'il est, elle est un peu froide, mais que votre seigneurie
donne ses ordres, et en deux coups de temps tout sera prêt.» Dufailli
demanda du Bordeaux et du feu, quoiqu'il fît assez chaud pour que l'on
pût s'en passer.

On apporta le Bordeaux; cinq ou six grosses bûches furent jetées dans le
foyer, et une ample collation s'étala devant nous; une volaille froide
occupait le centre de la table, et formait la pièce de résistance d'un
repas improvisé, où tout avait été calculé pour un énorme appétit.
Dufailli voulait que rien ne nous manquât, et M. Boutrois, certain
d'être bien payé, était de son avis. Thérèse et sa sœur dévoraient
tout des yeux; pour moi, je n'étais pas non plus en trop mauvaise
disposition.

Pendant que je découpais la volaille, Dufailli dégustait le Bordeaux.
«_Délicieux! délicieux_»! répétait-il, en le savourant en gourmet; puis
il se mit à boire à grand verre, et à peine avions-nous commencé à
manger, qu'un sommeil invincible le cloua dans son fauteuil, où il
ronfla jusqu'au dessert comme un bienheureux. Alors il se réveille:
«Diable, dit-il, il vente grand frais; où suis-je donc? Est-ce qu'il
gêlerait par hasard? Je suis tout je ne sais comment?--Oh! il a plus de
la moitié de son pain de cuit, s'écria Pauline, qui me tenait tête ni
plus ni moins qu'un sapeur de la garde.--Il est mort dans le dos le
papa, dit à son tour Thérèse, en ouvrant une espèce de bonbonnière
d'écaille, dans laquelle était du tabac; une prise, mon ancien, çà vous
éclaircira la vue.» Dufailli accepta la prise; et si je mentionne cette
circonstance, très peu importante en elle-même, c'est que j'oubliais de
dire que la sœur de Pauline avait déjà dépassé la trentaine, et que
de ce seul fait qu'elle reniflait du tabac comme un greffier ou comme un
clerc de commissaire, on peut aisément tirer la conséquence qu'elle
n'était plus de la première jeunesse.

Quoi qu'il en soit, Dufailli en faisait ses choux gras. «Je l'aime la
petite, s'écria-t-il quelquefois; c'est une bonne enfant.--«Oh! tu ne
m'apprends rien de neuf, lui répondait Thérèse, depuis qu'il y a une
péniche dans la rade, il n'est pas un équipage que je n'aie passé en
revue, et je défie qu'un matelot puisse me dire plus haut que mon nom;
quand on sait se faire respecter.....--L'enfant dit vrai, reprenait
Dufailli, je l'aime, moi, parce qu'elle est franche; aussi prétends-je
lui faire un sort.--Ah! ah! ah! un sort, s'écria Pauline en riant; puis
s'adressant à moi, et toi, m'en feras-tu un de sort?»

La conversation allait se continuer sur ce pied, lorsque nous entendîmes
venir du côté du port une troupe d'hommes bottés qui faisaient grand
bruit en marchant. «_Vive le capitaine Paulet!_ criaient-ils, _vive le
capitaine!_» Bientôt cette troupe s'arrêta devant l'hôtel. «Eh! _père
Boutrois, père Boutrois_», appelait-on coup sur coup et en même temps.
Les uns essayaient d'ébranler la porte, d'autres secouaient le marteau
d'une force incroyable, ceux-ci se pendaient au cordon de la sonnette,
ceux-là lançaient des pierres dans les volets.

A ce carillon, je tressaillis, j'imaginais que notre asile allait être
violé de nouveau; Pauline et sa sœur n'étaient pas trop rassurées;
enfin l'on descend l'escalier quatre à quatre, la porte s'ouvre, il
semble que ce soit une digue qui vient de se briser. Le torrent se
précipite, un mélange confus de voix articule des sons auxquels nous ne
comprenons rien. «_Pierre, Paul, Jenny, Elisa, toute la maison; ma
femme, lève-toi._ Ah! mon Dieu! ils dorment comme des souches.» On eût
dit que le feu était à la maison. Bientôt nous entendîmes aller et venir
les portes; c'est un mouvement, un bruit inconcevables, c'est une
servante qui se plaint en termes grossiers d'une familiarité indécente,
ce sont des éclats d'un rire bruyant; des bouteilles s'entre-choquent.
Les plats, les assiettes, les verres remués précipitamment, le
tournebroche qu'on remonte, concourent à ce charivari; l'argenterie
résonne, et des jurons anglais et français, jetés pêle-mêle au milieu
du vacarme, font retentir les airs. «Pays, me dit Dufailli, c'est de la
joie, ou je ne m'y connais pas. Qu'ont-ils donc ces mâlins-là,
qu'ont-ils donc? Est-ce qu'ils ont enlevé les gallions d'Espagne? ce
n'est pas la route pourtant!»

Dufailli se creusait l'esprit pour trouver la cause de cette allégresse,
sur laquelle je ne pouvais lui donner aucun éclaircissement, quand M.
Boutrois, la face toute radieuse, entra pour nous demander du feu. «Vous
ne savez pas, nous dit-il, _la Revanche_ vient de rentrer dans le port.
Notre Paulet a encore fait des siennes: a-t-il du bonheur!... une
capture de trois millions sous le canon de Douvres.--Trois millions!
s'écria Dufailli, et je n'y étais pas!--Dis donc, ma sœur, trois
millions! s'écria de son côté Pauline, en bondissant comme un jeune
chevreau.--Trois millions! répéta Thérèse; Dieu! que je suis contente!
allons-nous en avoir!--Voilà bien les femmes, reprit Dufailli, l'intérêt
avant tout; et songez donc plutôt à votre mère, dans ce moment
peut-être, elle est à l'ombre.--La mère Thomas, une vieille,....» je
n'ose pas répéter ici la qualification que lui donna Thérèse.--C'est
joli! observa M. Boutrois, une fille! tes père et mère honorera, afin de
vivre longuement.--Je n'en puis pas revenir, trois millions, disait
Dufailli; contez-nous donc ça, papa Boutrois.... Notre hôte s'excusa sur
ce qu'il n'en avait pas le loisir; d'ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais
pas, et je suis pressé.»

Le tintamarre se continue; je reconnais que l'on range des chaises; un
instant après, le silence qui se fit m'annonça que les mâchoires étaient
occupées. Il était vraisemblable que la suspension du tapage serait de
quelques heures; je proposai alors à la société de se mettre dans le
porte-feuille; chacun fut de mon avis, nous nous couchâmes pour la
seconde fois, et comme nous touchions aux approches du jour; pour ne pas
être incommodés par la lumière, et récupérer à notre aise le temps
perdu, nous eûmes la précaution de tirer le rideau... Le lecteur ne
trouvera pas mauvais que la cottonnade flambée qui devait prolonger pour
nous la durée de cette nuit orageuse, dérobe à ses regards les actes
clandestins d'une orgie dont il ne tardera pas à connaître le dénoûment.

Tout ce que je puis dire, c'est que notre réveil était moins éloigné que
je ne le pensais; les marins mangent vite et boivent long-temps. Des
chants à faire frémir les vitres vinrent tout à coup interrompre notre
repos; quarante voix discordantes entre elles répétaient en chœur, le
refrain fameux de l'hymne de _Roland_. «Au Diable les chanteurs! s'écria
Dufailli, je faisais le plus beau rêve;... j'étais à Toulon: y es-tu
allé à Toulon, pays?--Je répondis à Dufailli, que je connaissais Toulon,
mais que je ne voyais pas quel rapport il pouvait y avoir entre le plus
beau rêve et cette ville--J'étais forçat, reprit-il, je venais de
m'évader.» Dufailli s'aperçoit que le récit de ce songe fait sur moi une
impression pénible, que je n'étais pas le maître de dissimuler. «Eh!
bien, qu'as-tu donc, pays? n'est-ce pas un rêve que je te raconte? je
venais de m'évader; ce n'est pas un mauvais rêve, je crois, pour un
forçat; mais ce n'est pas tout, je m'étais enrôlé parmi des corsaires,
et j'avais de l'or gros comme moi.»

Quoique je n'aie jamais été superstitieux, j'avoue que je pris le rêve
de Dufailli pour une prédiction sur mon avenir; c'était peut-être un
avis du ciel pour me dicter une détermination. Cependant, disais-je en
moi-même, jusqu'à présent, je ne vaux guère la peine que le ciel
s'occupe de moi, et je ne vois pas non plus qu'il s'en soit trop occupé.
Bientôt je fis une autre réflexion; il me passa par la tête, que le
vieux sergent pourrait bien avoir voulu faire une allusion. Cette idée
m'attrista; je me levai, Dufailli s'aperçut que je prenais un air plus
sombre que de coutume. «Eh! qu'as-tu donc, pays? s'écria-t-il; il est
triste comme un bonnet de nuit.--Est-ce que par hazard on t'aurait vendu
des pois qui ne veulent pas cuire? me dit Pauline en me saisissant
brusquement par le bras, comme pour me tirer de ma rêverie.--Est-il
maussade, observa Thérèse.--Taisez-vous, reprit Dufailli; vous parlerez
quand on vous le permettra; en attendant, dormez; dormez esclaves,
répéta-t-il, et ne bougez-pas; nous allons revenir.»

Aussitôt il me fit signe de le suivre; j'obéis, et il me conduisit dans
une salle basse, où était le capitaine Paulet, avec les hommes de son
équipage, la plupart ivres d'enthousiasme et de vin. Des que nous
parûmes, ce ne fut qu'un cri: «Voilà _Dufailli_! voilà
_Dufailli_!--Honneur à l'ancien, dit Paulet; puis, offrant à mon
compagnon un siége à côté de lui: Pose toi là, mon vieux: on a bien
raison de dire que la providence est grande. M. Boutrois, appelait-il,
M. Boutrois, du bichops, comme s'il en pleuvait; va! il n'y aura pas de
misère après ce temps-ci, reprit Paulet, en pressant la main de
Dufailli.» Depuis un moment Paulet ne cessait pas d'avoir les yeux sur
moi. «Il me semble que je te connais, me dit-il; tu as déjà porté le
hulot, mon cadet.»

Je lui répondis que j'avais été embarqué sur le corsaire _le Barras_,
mais que quant à lui, je pensais ne l'avoir jamais vu.--«En ce cas nous
ferons connaissance; je ne sais, ajouta-t-il, mais tu m'as encore l'air
d'un bon chien; d'un chien à tout faire, comme on dit. Eh! les autres,
n'est-ce pas qu'il a l'air d'un bon chien? j'aime des trognes comme ça.
Assieds-toi à ma droite, main fieux, queu carrure! en a-t-il des
épaules! Ce blondin fera encore un fameux péqueux de rougets (pêcheur
d'Anglais.)» En achevant de prononcer ces mots, Paulet me coiffa de son
bonnet rouge. «Il ne lui sied point mal, à cet éfant», remarqua-t-il
avec un accent picard, dans lequel il y avait beaucoup de bienveillance.

Je vis tout d'un coup que le capitaine ne serait pas fâché de me
compter parmi les siens. Dufailli, qui n'avait pas encore perdu l'usage
de la parole, m'exhorta vivement à profiter de l'occasion; c'était le
bon conseil qu'il avait promis de me donner, je le suivis. Il fut
convenu que je ferais la course, et que, dès le lendemain, on me
présenterait à l'armateur, M. Choisnard, qui m'avancerait quelqu'argent.

Il ne faut pas demander si je fus fêté par mes nouveaux camarades; le
capitaine leur avait ouvert un crédit de mille écus dans l'hôtel, et
plusieurs d'entre eux avaient en ville des réserves dans lesquelles ils
allèrent puiser. Je n'avais pas encore vu pareille profusion. Rien de
trop cher ni de trop recherché pour des corsaires. M. Boutrois, pour les
satisfaire, fut obligé de mettre à contribution la ville et les
environs; peut-être même dépêcha-t-il des courriers, afin d'alimenter
cette bombance, dont la durée ne devait pas se borner à un jour. Nous
étions le lundi, mon compagnon n'était pas dégrisé le dimanche suivant.
Quant à moi, mon estomac répondait de ma tête, elle ne reçut pas le
moindre échec.

Dufailli avait oublié la promesse que nous avions faite à nos
particulières; je l'en fis souvenir, et, quittant un instant la
société, je me rendis auprès d'elles, présumant bien qu'elles
s'impatientaient de ne pas nous voir revenir. Pauline était seule; sa
sœur était allée s'informer de ce qu'était devenue sa mère: elle
rentra bientôt.--«Ah! malheureuses que nous sommes, s'écria-t-elle en se
jetant sur le lit, avec un mouvement de désespoir.--Eh! bien, qu'y
a-t-il donc? lui dis-je.--Nous sommes perdues, me répondit-elle, le
visage inondé de larmes: on en a transporté deux à l'hôpital; ils ont
les reins cassés; un garde de nuit a été blessé, et le commandant de
place vient de faire fermer la maison. Qu'allons-nous devenir? où
trouver un asile?--Un asile, lui dis-je, on vous en trouvera toujours
un; mais la mère, où est-elle?» Thérèse m'apprit que sa mère, d'abord
emmenée au violon, venait d'être conduite à la prison de la ville, et
qu'il était bruit qu'elle n'en serait pas quitte à bon marché.

Cette nouvelle me donna de sérieuses inquiétudes: la mère Thomas allait
être interrogée, peut-être avait-elle déjà comparu au bureau de la
place, ou chez le commissaire-général de police: sans doute qu'elle
aurait nommé ou qu'elle nommerait Dufailli. Dufailli compromis, je
l'étais aussi; il était urgent de prévenir le coup. Je redescendis en
toute hâte pour me concerter avec mon sergent, sur le parti à prendre.
Heureusement, il n'était pas encore hors d'état d'entendre raison: je ne
lui parlai que du danger qui le menaçait; il me comprit, et, tirant de
sa ceinture une vingtaine de guinées: «Voilà, me dit-il, de quoi
m'assurer du silence de la mère Thomas»; puis, appelant un domestique de
l'hôtel, il lui remit la somme, en lui recommandant de la faire tenir
sur-le-champ à la prisonnière. «C'est le fils du concierge, me dit
Dufailli; il a les pieds blancs, il passe partout, et avec çà, c'est un
garçon discret.»

Le commissionnaire fut promptement de retour; il nous raconta que la
mère Thomas, interrogée deux fois, n'avait nommé personne; qu'elle avait
accepté avec reconnaissance la gratification, et qu'elle était bien
résolue, _la tête sur le billot_, à ne rien dire qui pût nous porter
préjudice; ainsi, il devint clair pour moi que je n'avais rien à
craindre de ce côté. «Et les filles, qu'en ferons-nous, dis-je à
Dufailli?--Les filles, il n'y a qu'à les emballer pour Dunkerque, je
fais les frais du voyage.» Aussitôt nous montons ensemble pour signifier
l'ordre de ce départ. D'abord, elles parurent étonnées; cependant, après
quelques raisonnements pour leur prouver qu'il était de leur intérêt de
ne pas rester plus long-temps à Boulogne; elles se décidèrent à nous
faire leurs adieux. Dès le soir même elles se mirent en route. La
séparation s'opéra sans efforts; Dufailli avait largement financé; et
puis, il y avait de l'espoir que nous nous reverrions: deux montagnes ne
se rencontrent pas... on sait le reste du proverbe. En effet, nous
devions les retrouver plus tard, dans un musicos qu'achalandait la
grande renommée du célèbre Jean-Bart, dont une descendante, au sein de
sa patrie même, se consacrait aux plaisirs des émules de son aïeul.

La mère Thomas recouvra sa liberté, après une détention de six mois.
Pauline et sa sœur, alors ramenées dans le giron maternel, par
l'amour du sol natal, reprirent leur train de vie habituel. J'ignore si
elles ont fait fortune; ce ne serait pas impossible. Mais faute de
renseignements, je termine ici leur histoire, et je continue la mienne.

Paulet et les siens s'étaient à peine aperçus de notre absence; que
déjà nous étions de retour; l'on chanta, l'on but, l'on mangea,
alternativement, et tout à la fois, sans désemparer, jusqu'à minuit,
confondant ainsi tous les repas dans un seul. Paulet et Fleuriot, son
second, étaient les héros de la fête: au physique comme au moral, ils
étaient les véritables antipodes l'un de l'autre. Le premier était un
gros homme court, râblé, carré; il avait un cou de taureau, des épaules
larges, une face rebondie, et dans ses traits quelque chose du lion; son
regard était toujours ou terrible ou affectueux; dans le combat, il
était sans pitié, partout ailleurs il était humain, compatissant. Au
moment d'un abordage, c'était un démon; au sein de sa famille, près de
sa femme et de ses enfants, sauf quelque reste de brusquerie, il avait
la douceur d'un ange; enfin c'était un bon fermier, simple, naïf et rond
comme un patriarche, impossible de reconnaître le corsaire; une fois
embarqué, il changeait tout à coup de mœurs et de langage, il
devenait rustre et grossier outre mesure, son commandement était celui
d'un despote d'Orient, bref et sans réplique; il avait un bras et une
volonté de fer, malheur à qui lui résistait. Paulet était intrépide et
bon homme, sensible et brutal, personne plus que lui n'avait de la
franchise et de la loyauté.

Le lieutenant de Paulet était un des êtres les plus singuliers que
j'eusse rencontrés: doué d'une constitution des plus robustes, très
jeune encore, il l'avait usée dans des excès de tous genres; c'était un
de ces libertins qui, à force de prendre par anticipation des à-compte
sur la vie, dévorent leur capital en herbe. Une tête ardente, des
passions vives, une imagination exaltée, l'avaient de bonne heure poussé
en avant. Il ne touchait pas à sa vingtième année et le délâbrement de
sa poitrine, accompagné d'un dépérissement général, l'avaient contraint
de quitter l'arme de l'artillerie dans laquelle il était entré à
dix-huit ans; maintenant, ce pauvre garçon n'avait plus que le souffle,
il était effrayant de maigreur; deux grands yeux, dont la noirceur
faisait ressortir la pâleur mélancolique de son teint, étaient en
apparence tout ce qui avait survécu dans ce cadavre, où respirait
cependant une ame de feu. Fleuriot n'ignorait pas que ses jours étaient
comptés. Les oracles de la faculté lui avaient annoncé son arrêt de
mort, et la certitude de sa fin prochaine lui avait suggéré une étrange
résolution: voici ce qu'il me conta à ce sujet. «Je servais, me dit-il,
dans le cinquième d'artillerie légère, où j'étais entré comme enrôlé
volontaire. Le régiment tenait garnison à Metz: les femmes, le manége,
les travaux de nuit au polygone, m'avaient mis sur les dents; j'étais
sec comme un parchemin. Un matin on sonne le bouteselle; nous partons;
je tombe malade en route, on me donne un billet d'hôpital, et, peu de
jours après, les médecins voyant que je crache le sang en abondance,
déclarant que mes poumons sont hors d'état de s'accommoder plus
long-temps des mouvements du cheval: en conséquence, on décide que je
serai envoyé dans l'artillerie à pied; et à peine suis-je rétabli, que
la mutation proposée par les docteurs est effectuée. Je quitte un
calibre pour l'autre, le petit pour le gros, le six pour le douze,
l'éperon pour la guêtre; je n'avais plus à panser le poulet-dinde, mais
il fallait faire valser la demoiselle sur la plate-forme, embarrer,
débarrer à la chèvre, rouler la brouette, piocher à l'épaulement,
endosser la bricolle, et, pis que cela, me coller sur l'échine la valise
de La Ramée, cette éternelle peau de veau, qui a tué à elle seule plus
de conscrits que le canon de Marengo. La peau de veau me donna comme on
dit, le coup de bas; il n'y avait plus moyen d'y résister. Je me
présente à la réforme, je suis admis; il ne s'agissait plus que de
passer l'inspection du général; c'était ce gueusard de Sarrazin; il vint
à moi:--Je parie qu'il est encore poitrinaire celui-là, n'est-ce pas que
tu es poitrinaire?--Phtysiaque du second degré, répond le major.--C'est
ça, je m'en doutais; je le disais, ils le seront tous, épaules
rapprochées, poitrine étroite, taille effilée, visage émacié. Voyons tes
jambes; il y a quatre campagnes là dedans, continua le général, en me
frappant sur le mollet: maintenant que veux-tu? ton congé? tu ne l'auras
pas. D'ailleurs, ajouta-t-il, il n'y a de mort que celui qui s'arrête:
vas ton train... à un autre... Je voulus parler... A un autre, répéta le
général, et tais-toi.

»L'inspection terminée, j'allai me jeter sur le lit de camp. Pendant que
j'étais étendu sur la plume de cinq pieds, réfléchissant à la dureté du
général, il me vint à la pensée que peut-être je le trouverais plus
traitable, si je lui étais recommandé par un de ses confrères. Mon père
avait été lié avec le général Legrand; ce dernier était au camp
d'Ambleteuse; je songeai à m'en faire un protecteur. Je le vis. Il me
reçut comme le fils d'un ancien ami, et me donna une lettre pour
Sarrazin, chez qui il me fit accompagner par un de ses aides-de-camp. La
recommandation était pressante; je me croyais certain du succès. Nous
arrivons ensemble au camp de gauche, nous nous informons de la demeure
du général, un soldat nous l'enseigne, et nous voici à la porte d'une
barraque délabrée, que rien ne signale comme la résidence du chef; point
de sentinelle, point d'inscription, pas même de guérite. Je heurte avec
la monture de mon sabre: _Entrez_, nous crie-t-on, avec l'accent et le
ton de la mauvaise humeur; une ficelle que je tire soulève un loquet de
bois, et le premier objet qui frappe nos regards en pénétrant dans cet
asile, c'est une couverture de laine dans laquelle, couchés côte à côte
sur un peu de paille, sont enveloppés le général et son nègre. Ce fut
dans cette situation qu'ils nous donnèrent audience. Sarrazin prit la
lettre, et, après l'avoir lue sans se déranger, il dit à
l'aide-de-camp:--Le général Legrand s'intéresse à ce jeune homme, eh
bien! que désire-t-il? que je le réforme? il n'y pense pas.--Puis,
s'adressant à moi:--Tu en seras bien plus gras quand je t'aurai réformé!
oh! tu as une belle perspective dans tes foyers: si tu es riche, mourir
à petit feu par le supplice des petits soins; si tu es pauvre, ajouter à
la misère de tes parents, et finir dans un hospice: je suis médecin,
moi, c'est un boulet qu'il te faut, la guérison au bout; si tu ne
l'attrappes pas, le sac sera ton affaire, ou bien la marche et
l'exercice te remettront, c'est encore une chance. Au surplus, fais
comme moi, bois du chenic, cela vaut mieux que des juleps ou du
petit-lait. En même-temps il étendit le bras, saisit par le cou une
énorme dame-jeanne qui était auprès de lui, et emplit une _canette_
qu'il me présenta; j'eus beau m'en défendre, il me fallut avaler une
grande partie du liquide qu'elle contenait; l'aide-de-camp ne put pas
non plus se dérober à cette étrange politesse: le général but après
nous, son nègre, à qui il passa la _canette_, acheva ce qui restait.

»Il n'y avait plus d'espoir de faire révoquer la décision de laquelle
j'avais appelé; nous nous retirâmes très mécontents. L'aide-de-camp
regagna Ambleteuse, et moi le fort Châtillon, où je rentrai plus mort
que vif. Dès ce moment, je fus en proie à cette tristesse apathique qui
absorbe toutes les facultés; alors j'obtins une exemption de service;
nuit et jour je restais couché sur le ventre, indifférent à tout ce qui
se passait autour de moi, et je crois que je serais encore dans cette
position, si, par une nuit d'hiver, les Anglais ne se fussent avisés de
vouloir incendier la flottille. Une fatigue inconcevable, quoique je ne
fisse rien, m'avait conduit à un pénible sommeil. Tout à coup je suis
réveillé en sursaut par une détonnation; je me lève, et, à travers les
carreaux d'une petite fenêtre, j'aperçois mille feux qui se croisent
dans les airs. Ici ce sont des traînées immenses comme l'arc-en-ciel;
ailleurs des étoiles qui semblent bondir en rugissant: l'idée qui me
vint d'abord fut celle d'un feu d'artifice. Cependant un bruit pareil à
celui des torrents qui se précipitent en cascades du haut des rochers,
me causa une sorte de frémissement; par intervalles, les ténèbres
faisaient place à cette lumière rougeâtre, qui doit être le jour des
enfers; la terre était comme embrasée. J'étais déjà agité par la
fièvre, je m'imagine que mon cerveau grossit. On bat la générale;
j'entends crier aux armes! et de la plante des pieds aux cheveux, la
terreur me galoppe; un véritable délire s'empare de moi. Je saute sur
mes bottes, j'essaie de les mettre; impossible, elles sont trop
étroites; mes jambes sont engagées dans les tiges, je veux les retirer,
je ne puis pas en venir à bout. Durant ces efforts, chaque seconde
accroît ma peur: enfin tous les camarades sont habillés; le silence qui
règne autour de moi m'avertit que je suis seul, et tandis que de toutes
parts on court aux pièces, sans m'inquiéter de l'incommodité de ma
chaussure, je fuis en toute hâte à travers la campagne, emportant mes
vêtements sous mon bras.

»Le lendemain, je reparus au milieu de tout mon monde, que je retrouvai
vivant. Honteux d'une poltronnerie dont je m'étonnais moi-même, j'avais
fabriqué un conte qui, si on eût pu le croire, m'aurait fait la
réputation d'un intrépide. Malheureusement on ne donna pas dans le
paquet aussi facilement que je l'avais imaginé; personne ne fut la dupe
de mon mensonge; c'était à qui me lancerait des sarcasmes et des
brocards; je crevais dans ma peau, de dépit et de rage; dans toute autre
circonstance, je me serais battu contre toute la compagnie; mais j'étais
dans l'abattement, et ce ne fut que la nuit suivante que je recouvrai un
peu d'énergie.

»Les Anglais avaient recommencé à bombarder la ville; ils étaient très
près de terre, leurs paroles venaient jusqu'à nous, et les projectiles
des mille bouches de la côte, lancés de trop haut, ne pouvaient plus que
les dépasser. On envoya sur la grève des batteries mobiles, qui, pour se
rapprocher d'eux le plus possible, devaient suivre le flux et reflux.
J'étais premier servant d'une pièce de douze; parvenus à la dernière
limite des flots, nous nous arrêtons. Au même instant, on dirige sur
nous une grêle de boulets; des obus éclatent sous nos caissons, d'autres
sous le ventre des chevaux. Il est évident que malgré l'obscurité, nous
sommes devenus un point de mire des Anglais. Il s'agit de riposter, on
ordonne de changer d'encastrement, la manœuvre s'exécute; le caporal
de ma pièce, presqu'aussi troublé que je l'étais la veille, veut
s'assurer si les tourillons sont passés dans l'encastrement de tir, il
y pose une main; soudain il jette un cri de douleur que répètent tous
les échos du rivage; ses doigts se sont aplatis sous vingt quintaux de
bronze; on s'efforce de les dégager, la masse qui les comprime ne pèse
plus sur eux, qu'il se sent encore retenu; il s'évanouit, quelques
gouttes de chenaps me servent à le ranimer, et je m'offre à le ramener
au camp; sans doute on crut que c'était un prétexte pour m'éloigner.

»Le caporal et moi nous cheminions ensemble: au moment d'entrer dans le
parc, que nous devions traverser, une fusée incendiaire tombe entre deux
caissons pleins de poudre; le péril est imminent; quelques secondes
encore, le parc va sauter. En gagnant au large, je puis trouver un abri;
mais je ne sais quel changement s'est opéré en moi, la mort n'a plus
rien qui m'effraie; plus prompt que l'éclair, je m'élance sur le tube de
métal, d'où s'échappent le bitume et la roche enflammés: je veux
étouffer le projectile, mais, ne pouvant y parvenir, je le saisis,
l'emporte au loin, et le dépose à terre, dans l'instant même où les
grenades qu'il renferme éclatent et déchirent la tole avec fracas.

»Il existait un témoin de cette action: mes mains, mon visage, mes
vêtements brûlés, les flancs déjà charbonnés d'un caisson, tout déposait
de mon courage. J'aurais été fier sans un souvenir; je n'étais que
satisfait: mes camarades ne m'accableraient plus de leurs grossières
plaisanteries. Nous nous remettons en route. A peine avons-nous fait
quelques pas, l'atmosphère est en feu, sept incendies sont allumés à la
fois, le foyer de cette vive et terrible lumière est sur le port; les
ardoises pétillent à mesure que les toits sont embrasés; on croirait
entendre la fusillade; des détachements, trompés par cet effet, dont ils
ignorent la cause, circulent dans tous les sens pour chercher l'ennemi.
Plus près de nous, à quelque distance des chantiers de la marine, des
tourbillons de fumée et de flamme s'élèvent d'un chaume, dont les
ardents débris se dispersent au gré des vents; des cris plaintifs
viennent jusqu'à nous, c'est la voix d'un enfant; je frémis; il n'est
plus temps peut-être; je me dévoue, l'enfant est sauvé, et je le rends à
sa mère, qui, s'étant écartée un moment, accourait éplorée pour le
secourir.

»Mon honneur était suffisamment réparé: on n'eût plus osé me taxer de
lâcheté; je revins à la batterie, où je reçus les félicitations de tout
le monde. Un chef de bataillon qui nous commandait alla jusqu'à me
promettre la croix, qu'il n'avait pu obtenir pour lui-même, parce que,
depuis trente ans qu'il servait, il avait eu le malheur de se trouver
toujours derrière le canon, et jamais en face. Je me doutais bien que je
ne serais pas décoré avant lui, et grâces à ses recommandations, je ne
le fus pas non plus. Quoi qu'il en soit, j'étais en train de
m'illustrer, toutes les occasions étaient pour moi. Il y avait entre la
France et l'Angleterre des pourparlers pour la paix. Lord Lauderdale
était à Paris en qualité de plénipotentiaire, quand le télégraphe y
annonça le bombardement de Boulogne; c'était le second acte de celui de
Copenhague. A cette nouvelle, l'Empereur, indigné d'un redoublement
d'hostilités sans motif, mande le lord, lui reproche la perfidie de son
cabinet, et lui enjoint de partir sur-le-champ. Quinze heures après,
Lauderdale descend ici au _Canon d'Or_. C'est un Anglais, le peuple
exaspéré veut se venger sur lui; on s'attroupe, on s'ameute, on se
presse sur son passage, et quand il paraît, sans respect pour
l'uniforme des deux officiers qui sont sa sauve-garde, de toutes parts
on fait pleuvoir sur lui des pierres et de la boue. Pâle, tremblant,
défait, le lord s'attend à être sacrifié; mais, le sabre au poing, je me
fais jour jusqu'à lui: _Malheur à qui le frapperait!_ m'écriai-je alors.
Je harangue, j'écarte la foule, et nous arrivons sur le port, où, sans
être exposé à d'autres insultes, il s'embarque sur un bâtiment
parlementaire. Il fut bientôt à bord de l'escadre anglaise, qui, le soir
même, continuai de bombarder la ville. La nuit suivante, nous étions
encore sur le sable. A une heure du matin, les Anglais, après avoir
lancé quelques congrèves, suspendent leur feu: j'étais excédé de
fatigue, je m'étends sur un affût, et je m'endors. J'ignore combien de
temps se prolongea mon sommeil, mais quand je m'éveillai, j'étais dans
l'eau jusqu'au cou, tout mon sang était glacé; mes membres engourdis, ma
vue, comme ma mémoire, s'était égarée. Boulogne avait changé de place,
et je prenais les feux de la flottille pour ceux de l'ennemi. C'était là
le commencement d'une maladie fort longue, pendant laquelle je refusai
opiniâtrement d'entrer à l'hôpital. Enfin l'époque de la convalescence
arriva; mais comme j'étais trop lent à me rétablir, on me proposa de
nouveau pour la réforme, et cette fois je fus congédié malgré moi, car
j'étais maintenant de l'avis du général Sarrazin.

»Je ne voulais plus mourir dans mon lit, et m'appliquant le sens de ces
paroles, _il n'y a de mort que celui qui s'arrête_, pour ne pas
m'arrêter, je me jetai dans une carrière où, sans travaux trop pénibles,
il y a de l'activité de toute espèce. Persuadé qu'il me restait peu de
temps à vivre, je pris la résolution de bien l'employer: je me fis
corsaire; que risquais-je? je ne pouvais qu'être tué, et alors je
perdais peu de chose; en attendant, je ne manque de rien, émotions de
tous les genres, périls, plaisirs, enfin je ne m'arrête pas.»

Le lecteur sait à présent quels hommes étaient le capitaine Paulet et
son second. A peine restait-il le soufle à ce dernier, et au combat,
comme partout, il était le boute-en-train. Parfois semblait-il absorbé
dans de sombres pensers, il s'en arrachait par une brusque secousse, sa
tête donnait l'impulsion à ses nerfs, et il devenait d'une turbulence
qui ne connaissait pas de bornes: point d'extravagance, point de
saillie singulière dont il ne fût capable; dans cette excitation
factice, tout lui était possible, il eût tenté d'escalader le ciel. Je
ne puis pas dire toutes les folies qu'il fit dans le premier banquet
auquel Dufailli m'avait présenté; tantôt il proposait un divertissement,
tantôt un autre; enfin le spectacle lui passa par l'esprit: «Que
donne-t-on aujourd'hui? _Misanthropie et Repentir._ J'aime mieux les
_Deux Frères_. Camarades! qui de vous veut pleurer? Le capitaine pleure
tous les ans à sa fête. Nous autres garçons, nous n'avons pas de ces
joies-là. Ce que c'est quand on est père de famille! Allez-vous
quelquefois à la comédie, notre supérieur? il faut voir çà, il y aura
foule. Tout beau monde, des pêcheuses de crevettes en robes de soie;
c'est la noblesse du pays. O Dieu! le ciel est poignardé! des manchettes
à des cochons. N'importe; il faut la comédie à ces dames; encore, si
elles entendaient le français? le français! ah bien oui! allez donc vous
y faire mordre; je me souviens du dernier bal; des particulières, quand
on les invite à danser, qui vous répondent, _je suis reteinte_.--Ah çà!
auras-tu bientôt fini d'écorner le pays? dit Paulet à son lieutenant,
qu'aucun des corsaires n'avait interrompu.--Capitaine, reprit celui-ci,
j'ai fait ma motion; personne ne dit mot, personne ne veut pleurer; au
revoir, je vais pleurer tout seul.»

Fleuriot sortit aussitôt; alors le capitaine commença de nous faire son
éloge: «c'est un cerveau brûlé, dit-il, mais pour la bravoure, il n'y a
pas son pareil sous la calotte des cieux.» Puis il poursuivit en nous
racontant comment il devait à la témérité de Fleuriot la riche capture
qu'il venait de faire. Le récit était animé et piquant, malgré les cuirs
dont l'assaisonnait Paulet, qui avait une habitude bien bizarre, celle
de fausser la liaison en prodiguant le _t_ toutes les fois qu'il était
avec ses compagnons de bord, et l'_s_ lorsque, dans les relations
civiles, ou dans les jours de fête, il se croyait obligé à plus
d'urbanité: ce fut avec force _t_ qu'il fit la description presque
burlesque d'un combat dans lequel, suivant sa coutume, il avait avec la
barre du cabestan assommé une douzaine d'Anglais. La soirée s'avançait;
Paulet, qui n'avait pas encore revu sa femme et ses enfants, allait se
retirer, lorsque revint Fleuriot; il n'était pas seul: «Capitaine,
dit-il, en entrant, comment trouvez-vous le gentil matelot que je viens
d'engager? j'espère que le bonnet rouge n'a jamais coiffé un plus joli
visage?--C'est vrai, répondit Paulet, mais est-ce un mousse que tu
m'amènes-là? il n'a pas de barbe... eh! parbleu, ajouta-t-il, en élevant
la voix avec surprise, c'est une femme!» Puis continuant avec un
étonnement encore plus marqué: «Je ne me trompe pas, c'est la Saint
***[1]--Oui, reprit Fleuriot, c'est Élisa, l'aimable moitié du directeur
de la troupe qui fait les délices de Boulogne, elle vient avec nous se
réjouir de notre bonheur.--Madame parmi des corsaires, je lui en fais
mon compliment, poursuivit le capitaine, en lançant à la comédienne
travestie ce regard du mépris qui n'est que trop expressif; elle va
entendre de belles choses; il faut avoir le diable au corps; une
femme!--Allons donc! notre chef, s'écria Fleuriot, ne dirait-on pas que
des corsaires sont des cannibales; ils ne la mangeront pas. D'ailleurs,
vous savez le refrain:

    Elle aime à rire, elle aime à boire,
    Elle aime à chanter comme nous.

Quel mal y a-t-il à ça?--Aucun, mais la saison est propice pour la
course, tout mon équipage est en parfaite santé, et il n'y a pas besoin
ici de madame pour qu'il se porte bien.» A ces mots, prononcés avec
humeur, Élisa baissa la vue. «Chère enfant, ne rougissez pas, dit
Fleuriot, le capitaine plaisante...--Non, morbleu! je ne plaisante pas,
je me souviens de la Saint-Napoléon, où tout l'état-major, à commencer
par le maréchal Brune, était à pied; il n'y eut pas de petite guerre ce
jour-là: madame sait pourquoi, ne me forcez pas à en dire davantage.»

Élisa, que ce langage humiliait, n'était pas à se repentir d'avoir
accompagné Fleuriot: dans le trouble qui l'agitait, elle essaya de
justifier son apparition _au Lion d'argent_, avec cette douceur de ton,
ces manières gracieuses, cette aménité de physionomie, que des mœurs
très licencieuses semblent exclure: elle parla d'_admiration_, de
_gloire_, de _vaillance_, d'_héroïsme_, et, afin de prendre Paulet par
les sentiments, elle fit un appel à sa galanterie, en le qualifiant de
chevalier français. La flatterie a toujours plus ou moins d'empire sur
les âmes; Paulet devint presque poli, les _s_ lui revinrent à la bouche
avec autant de profusion que s'il eût été endimanché; il s'excusa du
mieux qu'il put, obtint son pardon d'Élisa, et prit congé de ses
convives, en leur recommandant de s'amuser: sans doute, ils ne
s'ennuyèrent pas. Quant à moi, il me fut impossible de rester éveillé;
je gagnai donc mon lit, où je ne vis et n'entendis rien. Le lendemain,
j'étais frais et gaillard... Fleuriot me conduisit chez l'armateur, qui,
sur ma bonne mine, me fit l'avance de quelques pièces de cinq francs.
Sept jours après, huit d'entre nos camarades étaient entrés à
l'hôpital... Le nom de la comédienne Saint *** avait disparu de
l'affiche. On dit qu'afin de se mettre promptement en lieu sûr, elle
avait profité de la chaise de poste d'un colonel, qui, tourmenté du
besoin de jouer jusqu'aux plumets de son régiment, avait fait tout
exprès le voyage de Paris.

J'attendais avec impatience le moment de nous embarquer. Les pièces de
cinq francs de M. Choisnard étaient comptées, et si elles me faisaient
vivre, elles ne me mettaient guère à même de faire figure; d'un autre
côté, tant que j'étais à terre, j'avais à redouter quelque fâcheuse
rencontre: Boulogne était infesté d'un grand nombre de mauvais
garnements. Les Mansui, les Tribout, les Salé, tenaient des jeux sur le
port, où ils dépouillaient les conscrits, sous la direction d'un autre
bandit, le nommé Canivet, qui, à la face de l'armée et de ses chefs,
osait s'intituler _le bourreau des crânes_. Il me semble encore voir
cette légende sur son bonnet de police, où étaient figurés une tête de
mort, des fleurets et des ossements en sautoir. Canivet était comme le
fermier ou plutôt le suzerain de petit paquet, des dés, etc. C'était de
lui que relevaient une foule de maîtres, prévôts, bâtonistes, tireurs de
savattes et autres praticiens, qui lui payaient tribut pour avoir le
droit d'exercer le métier d'escroc; il les surveillait sans cesse, et
quand il les soupçonnait de quelqu'infidélité, d'ordinaire il les
punissait par des coups d'épée. J'imaginais que dans cette lie, il était
impossible qu'il n'y eût pas quelque échappé des bagnes; je craignais
une reconnaissance, et mes appréhensions étaient d'autant plus fondées,
que j'avais entendu dire que plusieurs forçats libérés avaient été
placés, soit dans le corps des sapeurs, soit dans celui des ouvriers
militaires de la marine. Depuis quelque temps, on ne parlait que de
meurtres, d'assassinats, de vols, et tous ces crimes présentaient les
caractères auxquels on peut reconnaître l'œuvre de scélérats exercés;
peut-être dans le nombre des brigands s'en trouvait-il quelques-uns de
ceux avec qui j'avais été lié à Toulon. Il m'importait de les fuir, car,
mis de nouveau en contact avec eux, j'aurais eu bien de la peine à
éviter d'être compromis. On sait que les voleurs sont comme les filles:
quand on se propose d'échapper à leur société et à leurs vices, tous se
liguent pour empêcher la conversion; tous revendiquent le camarade qui
renonce au mal, et c'est pour eux une espèce de gloire de le retenir
dans l'état abject dont ils ne veulent ni sortir, ni laisser sortir les
autres. Je me rappelais mes dénonciateurs de Lyon, et les motifs qui les
avaient portés à me faire arrêter. Comme l'expérience était récente, je
fus disposé tout naturellement à en faire mon profit et à me mettre sur
mes gardes: en conséquence, je me montrais dans les rues le plus
rarement possible; je passais presque tout mon temps à la basse ville,
chez une madame Henri, qui prenait des corsaires en pension, et leur
faisait crédit sur la perspective de leurs parts de prises. Madame
Henri, dans la supposition où elle aurait été mariée, était une fort
jolie veuve encore très avenante, bien qu'elle approchât de ses
trente-six ans; elle avait auprès d'elle deux filles charmantes, qui,
sans cesser d'être sages, avaient la bonté de donner des espérances à
tout beau garçon que la fortune favorisait. Quiconque dépensait son or
dans la maison était le bien venu; mais celui qui dépensait le plus
était toujours le plus avant dans les bonnes grâces de la mère et des
filles, aussi long-temps qu'il dépensait. La main de ces demoiselles
avait été promise vingt fois, vingt fois peut-être elles avaient été
fiancées, et leur réputation de vertu n'en avait reçu aucun échec. Elles
étaient libres dans leurs paroles; dans leur conduite elles étaient
réservées, et quoiqu'elles ne se fissent pas blanches de leur innocence,
personne ne pouvait se vanter de leur avoir fait faire un faux pas.
Cependant, combien de héros de la mer avaient subi l'influence de leurs
attraits! combien de soupirants, trompés par des agaceries sans
conséquence, s'étaient flattés d'une prédilection, qui devait les
conduire au bonheur! et puis, comment ne pas se méprendre sur les
véritables sentiments de ces chastes personnes, dont l'amabilité
constante avait toujours l'air d'une préférence? Le matador
d'aujourd'hui était fêté, choyé; on lui prodiguait mille petits soins,
en lui permettait certaines privautés, un baiser, par exemple, pris à la
dérobée; on l'encourageait par des œillades, on lui donnait des
conseils d'économie, en poussant adroitement à la consommation; on
réglait l'emploi de son argent, et si les fonds baissaient, ce qui avait
lieu ordinairement à son insu, ce n'était que par l'offre généreuse d'un
prêt qu'il apprenait la pénurie de ses finances; jamais on ne
l'éconduisait: sans témoigner ni indifférence ni tiédeur, on attendait
que la nécessité et l'amour le fissent voler à de nouveaux périls. Mais
à peine le navire qui emportait l'amant avait-il mis à la voile, et
voguait-il vers les chances heureuses sur lesquelles étaient hypothéqués
un hymen éventuel, et une somme légère que l'on avait pris l'engagement
de rendre au centuple, que déjà il était remplacé par quelqu'autre
fortuné mortel; si bien que dans la maison de madame Henri, les
adorateurs faisaient la navette, et que ses deux demoiselles étaient
comme deux citadelles qui, toujours investies, toujours près de se
rendre, en apparence, ne succombaient jamais. Quand l'un levait le
siége, l'autre le reprenait; il y avait de l'illusion pour tout le
monde, et il n'y avait que de l'illusion. Cécile, l'une des filles de
madame Henri, avait pourtant dépassé sa vingtième année; elle était
enjouée, rieuse à l'excès, écoutait tout sans rougir, jusqu'à la
gravelure, et ne se fâchait qu'à l'attouchement. Hortense, sa sœur,
ne s'en fâchait même pas; elle était plus jeune, et son caractère était
plus naïf; parfois elle disait des choses... mais il semblait que du
miel et de l'eau de fleur d'orange coulaient dans les veines de ces deux
enfants, tant, en toute occasion, elles étaient douces et calmes. Dans
leur cœur, il n'y avait rien d'inflammable, et quoiqu'elles ne se
signassent pas pour un propos leste, ou qu'elles ne s'étonnassent pas du
geste un peu trop familier d'un matelot, elles n'en méritaient pas
moins, assure-t-on, le surnom qu'on a donné à la bergère de Vaucouleurs,
ainsi qu'à une petite ville de la Picardie.

Ce fut au foyer de cette famille si recommandable, que je vins m'asseoir
pendant un mois avec une assiduité dont je m'étonnais moi-même,
partageant mes heures entre le piquet, la gaudriole et la petite bière:
cet état d'une inaction qui me pesait, cessa enfin. Paulet voulut
reprendre le cours de ses exploits habituels: nous nous mîmes en chasse;
mais les nuits n'étaient plus assez obscures, et les jours étaient
devenus trop longs: toutes nos captures se réduisirent à quelques
misérables bateaux de charbon, et à un sloop de peu de valeur, sur
lequel nous trouvâmes je ne sais plus quel lord, qui, dans l'espoir de
recouvrer de l'appétit, avait entrepris avec son cuisinier une promenade
maritime. On l'envoya dépenser ses revenus et manger des truites à
Verdun.

La morte-saison approchait, et nous n'avions presque pas fait de butin.
Le capitaine était taciturne et triste comme un bonnet de nuit; Fleuriot
se désespérait, il jurait, il tempêtait du matin au soir; du soir au
matin il était dans un véritable accès de rage; tous les hommes de
l'équipage, suivant une expression fort usitée parmi les gens du peuple,
se mangeaient les sangs... Je crois qu'avec des dispositions semblables,
nous aurions attaqué un vaisseau à trois ponts. Il était minuit: sortis
d'une petite anse auprès de Dunkerque, nous nous dirigions vers les
côtes d'Angleterre; tout à coup la lune, apparaissant à travers une
clairière de nuages, répand sa lumière sur les flots du détroit; à peu
de distance, des voiles blanchissent; c'est un brick de guerre qui
sillonne la vague luisante; Paulet l'a reconnu: «Mes enfants, nous
crie-t-il, il est à nous, tout le monde à plat-ventre, et je vous
réponds du poste.» En un instant il nous eut conduits à l'abordage. Les
Anglais se défendaient avec fureur; une lutte terrible s'engagea sur
leur pont. Fleuriot, qui, selon sa coutume, y était monté le premier,
tomba au nombre des morts: Paulet fut blessé; mais il se vengea, et
vengea son second: il assomma tout autour de lui; jamais je n'avais vu
une boucherie pareille. En moins de dix minutes, nous fûmes les maîtres
du bord, et le pavillon aux trois couleurs fut hissé à la place du
pavillon rouge. Douze des nôtres avaient succombé dans cette action, où
de part et d'autre fut déployé un égal acharnement.

Entre ceux qui avaient péri, était un nommé Lebel, dont la ressemblance
avec moi était si frappante, que journellement elle donnait lieu aux
plus singulières méprises. Je me rappelai que mon _Sosie_ avait des
papiers fort en règle. Parbleu! ruminai-je en moi-même, l'occasion est
belle; on ne sait pas ce qui peut arriver: Lebel va être jeté aux
poissons; il n'a pas besoin de passeport, et le sien m'irait à
merveille.

L'idée me paraissait excellente: je ne craignais qu'une chose, c'était
que Lebel n'eût déposé son portefeuille dans les bureaux de l'armateur.
Je fus au comble de la joie, en le palpant sur sa poitrine; aussitôt je
m'en emparai sans être vu de personne, et quand on eut lancé à la mer
les sacs de sable, dans lesquels, pour mieux les retenir à fond, on
avait placé les cadavres, je me sentis soulagé d'un grand poids, en
songeant que désormais j'étais débarrassé de ce Vidocq qui m'avait joué
tant de mauvais tours.

Cependant, je n'étais pas encore complétement rassuré; Dufailli, qui
était notre capitaine d'armes, connaissait mon nom. Cette circonstance
me contrariait: pour n'avoir rien à redouter de lui, je résolus de le
déterminer à me garder le secret, en lui faisant une fausse confidence.
Inutile précaution: j'appelle Dufailli, je le cherche sur le brick, il
n'y était pas; je vais à bord de _la Revanche_, je cherche, j'appelle
encore, point de réponse; je descends dans la soute aux poudres, pas de
Dufailli. Qu'est-il devenu? Je monte à la cambuse: auprès d'un baril de
genièvre et de quelques bouteilles, j'aperçois un corps étendu: c'est
lui; je le secoue, je le retourne... il est noir... il est mort.

Telle fut la fin de mon protecteur, une congestion cérébrale, une
apoplexie foudroyante ou une asphyxie, causée par l'ivresse, avait
terminé sa carrière. Depuis qu'il existait des sergents d'artillerie de
marine, on n'en citait pas un qui eût bu avec autant de persévérance. Un
seul trait le caractérisera: ce prince des ivrognes le racontait comme
le plus beau de sa vie. C'était le jour des Rois, Dufailli avait attrapé
la fève: pour honorer sa royauté, ses camarades le font asseoir sur une
civière portée par quatre canonniers; c'était le pavois sur lequel on
l'élevait. A chaque brancard pendaient des bidons d'eau-de-vie provenant
de la distribution du matin; juché sur cette espèce de palanquin
improvisé, Dufailli faisait une pose devant chaque baraque du camp, où
il buvait et faisait boire aux acclamations d'usage. Ces stations furent
si souvent réitérées, qu'à la fin la tête lui tourna; et que sa majesté
éphémère, introduite dans une escouade, avala, presque sans la mâcher,
une livre de lard qu'elle prit pour du fromage de Gruyère: la substance
était indigeste, Dufailli, rentré dans sa baraque, se jette sur son
lit; il éprouve des soulèvements de cœur, il veut réprimer ces
mouvements expansifs, l'éruption a lieu, la crise passe, il s'endort, et
n'est tiré de sa léthargie profonde que par le grognement d'un chien et
les coups de griffes d'un chat, qui, postés à proximité du cratère, se
disputaient... O dignité de l'homme, qu'étais-tu devenue? A ce hideux
tableau, qui ne reconnaîtrait que nul, plus que Dufailli, n'était fait
pour donner des leçons de tempérance aux enfants des Spartiates?

Je me suis arrêté un instant pour donner un dernier coup de pinceau à
_mon pays_; il n'est plus, que Dieu lui fasse paix! Je reviens à bord du
brick, où Paulet m'avait laissé avec le capitaine de prise et cinq
hommes de l'équipage de la _Revanche_. A peine avions-nous fermé les
écoutilles pour nous assurer de nos prisonniers, que nous nous
rapprochâmes de la côte afin de la longer le plus possible jusqu'à
Boulogne; mais quelques coups de canon, tirés par les Anglais avant
l'abordage, avaient appelé dans notre direction une de leurs frégates.
Elle força de voiles pour nous canonner, et bientôt elle fut si près de
nous, que ses boulets nous dépassèrent; elle nous suivit ainsi jusqu'à
la hauteur de Calais. Alors la mer devenant houleuse, et un vent
impétueux chassant au rivage, nous crûmes qu'elle s'éloignerait, dans la
crainte de se briser sur des rescifs; elle n'était déjà plus maîtresse
de ses manœuvres; poussée vers la terre, elle eut à lutter à la fois
contre tous les éléments déchaînés: s'échouer était pour elle l'unique
moyen de salut, il ne fut pas tenté. En un clin-d'œil, la frégate fut
précipitée sous les feux croisés des batteries _de la côte de fer_, de
la jetée, du fort Rouge: de partout on faisait pleuvoir sur elle des
bombes, des boulets ramés et des obus. Au milieu du bruit effroyable de
mille détonations, un cri de détresse se fait entendre, et la frégate
s'abîme dans les flots, sans qu'il soit possible de lui porter secours.

Une heure après, le jour parut; de loin en loin; soulevés par les
vagues, flottaient quelques débris. Un homme et une femme s'étaient
attachés sur un mât, ils agitaient un mouchoir; nous allions doubler le
cap Grenet lorsque nous aperçûmes leurs signaux. Il me semblait que nous
pouvions sauver ces malheureux; j'en fis la proposition au capitaine de
prises, et sur son refus de mettre la chaloupe à notre disposition,
dans l'élan d'une pitié que je n'avais pas encore ressentie, je me
laissai emporter à la menace de lui faire sauter la cervelle. «Allons
donc! me dit-il avec un sourire dédaigneux, et en haussant les épaules,
le capitaine Paulet a plus d'humanité que toi, il les a vus, et ne bouge
pas: c'est qu'il n'y a rien à faire. Ils sont là-bas, nous sommes ici,
avec le gros temps, chacun pour soi; nous avons fait assez de pertes
comme çà, quand il n'y aurait que Fleuriot.»

Cette réponse me rendit à mon sang-froid, et me fit comprendre que nous
courions nous-mêmes un danger plus grand que je ne le supposais: en
effet, les vagues s'amoncelaient; au-dessus; se jouant les guoilans et
les mauves qui mêlaient leurs cris aigus au sifflement de l'aquilon; à
l'horizon, de plus en plus obscurci, se projetaient de longues bandes
noires et rouges; l'aspect du ciel était affreux, tout annonçait une
tempête. Heureusement Paulet avait habilement calculé le temps et les
distances; nous manquâmes la passe de Boulogne, mais, non loin de là, au
Portel, nous trouvâmes un refuge et la sécurité du rivage. En débarquant
dans cet endroit, nous vîmes couchés sur la grève les deux infortunés
que j'aurais si bien voulu secourir; le reflux les avait apportés sans
vie sur la terre étrangère, où nous devions leur donner la sépulture:
c'étaient peut-être deux amans. Je fus touché de leur sort, mais
d'autres soins m'arrachèrent à mes regrets. Toute la population du
village, femmes, enfants, vieillards, était accourue sur la côte. Les
familles de cent cinquante pêcheurs se livraient au désespoir, à la vue
de frêles embarcations que foudroyaient six vaisseaux de ligne anglais,
dont les masses solides affrontaient la mer en courroux. Chaque
spectateur, avec une anxiété qu'il est plus aisé de concevoir que de
décrire, ne suivait des yeux que la barque à laquelle il s'intéressait,
et, selon qu'elle était submergée ou se trouvait hors de péril,
c'étaient des cris, des pleurs, des lamentations, ou des transports
d'une joie extravagante. Des femmes, des filles, des mères, des épouses,
s'arrachaient les cheveux, déchiraient leurs vêtements, se roulaient par
terre, en vomissant des imprécations et des blasphèmes; d'autres, sans
croire insulter à tant de douleur, et sans songer à remercier le ciel,
vers lequel l'instant d'auparavant elles levaient des mains suppliantes,
dansaient, chantaient, et, le visage encore inondé de pleurs,
manifestaient tous les symptômes de l'allégresse la plus vive; les
vœux les plus fervents, le patronage du bienheureux saint Nicolas,
l'efficacité de son intercession, tout était oublié. Peut-être, un jour
plus tard, allait-on s'en souvenir, peut-être devait-il y avoir un peu
de compassion pour le prochain, mais pendant la tempête l'égoisme était
là... On me l'avait dit: _chacun pour soi_.



CHAPITRE XX.

     Je suis admis dans l'artillerie de marine.--Je deviens
     caporal.--Sept prisonniers de guerre.--Sociétés secrètes de
     l'armée, _les olympiens_.--Duels singuliers.--Rencontre d'un
     forçat.--Le comte de L***, mouchard politique.--Il
     disparaît.--L'incendiaire.--On me promet de l'avancement.--Je suis
     trahi.--Encore une fois la prison.--Licenciement de l'armée de la
     Lune.--Le soldat gracié.--Un de mes compagnon est passé par les
     armes.--Le bandit piémontais.--Le sorcier du camp.--Quatre
     assassins mis en liberté.--Je m'évade.


Dès le soir même je retournai à Boulogne, où j'appris que, d'après un
ordre du général en chef, tous les individus qui, dans chaque corps,
étaient signalés comme mauvais sujets, devaient être immédiatement
arrêtés et embarqués à bord des bâtiments armés en course. C'était une
espèce de presse qu'on allait exercer pour purger l'armée, et mettre un
terme à sa démoralisation, qui commençait à devenir alarmante. Ainsi,
désormais il n'y avait plus moyen de m'isoler qu'en quittant _la
Revanche_, sur laquelle, pour réparer les pertes du dernier combat,
l'armateur ne manquerait pas d'envoyer quelques-uns de ces hommes dont
le général jugeait à propos de se défaire. Puisque Canivet et ses
affidés ne devaient plus reparaître dans les camps, je crus qu'il n'y
avait plus aucun inconvénient à me faire soldat. Muni des papiers de
Lebel, je m'enrôlai dans une compagnie de canonniers de marine, qui
faisait alors le service de la côte; et comme Lebel avait autrefois été
caporal dans cette arme, j'obtins ce grade à la première vacance,
c'est-à-dire quinze jours après mon admission. Une conduite régulière et
la parfaite intelligence des manœuvres, que je connaissais comme un
artilleur de la vieille roche, me valurent promptement la bienveillance
de mes chefs. Une circonstance qui aurait dû me la faire perdre acheva
de me concilier leur estime.

J'étais de garde au fort de l'Eure: c'était pendant les grandes marées,
il faisait un temps affreux; des montagnes d'eau balayaient la
plate-forme avec une telle violence, que les pièces de trente-six
n'étaient plus immobiles dans leurs embrasures; à chaque renouvellement
de la lame, on eût dit que le fort entier allait être emporté. Tant que
la Manche ne serait pas plus calme, il était plus qu'évident qu'aucun
navire ne se montrerait: la nuit venue, je supprimai donc les
sentinelles, permettant ainsi aux soldats du poste que je commandais de
goûter les douceurs du lit de camp jusqu'au lendemain. Je veillais pour
eux, ou plutôt je ne dormais pas, parce que je n'avais pas besoin de
sommeil, lorsque sur les trois heures du matin, quelques mots que je
reconnais pour de l'anglais, frappent mon oreille, en même temps que
l'on heurte à la porte placée au bas de l'escalier qui conduit à la
batterie. Je crus que nous étions surpris: aussitôt j'éveille tout le
monde; je fais charger les armes, et déjà je m'apprête à vendre
chèrement ma vie, quand, à travers la porte, j'entends la voix et les
gémissements d'une femme qui implore notre assistance. Bientôt je
distingue clairement ces paroles françaises: «_Ouvrez, nous sommes des
naufragés_.»--J'hésite un moment; cependant, après avoir pris mes
précautions, pour immoler le premier qui se présenterait avec des
intentions hostiles, j'ouvre, et je vois entrer une femme, un enfant et
cinq matelots, qui étaient plus morts que vifs. Mon premier soin fut de
les faire réchauffer; ils étaient mouillés jusqu'aux os, et transis de
froid. Mes canonniers et moi, nous leur prêtâmes des chemises et des
vêtements, et dès qu'ils se furent un peu remis, ils me racontèrent
l'accident qui nous procurait l'honneur de leur visite. Partis de la
Havane sur un trois-mâts, et à la veille de terminer une heureuse
traversée, ils étaient venus se briser contre le môle de pierre qui nous
renfermait, et n'avaient échappé à la mort qu'en se précipitant des
hunes sur la batterie. Dix-neuf de leurs compagnons de voyage, parmi
lesquels le capitaine, avaient été engloutis dans les flots.

La mer nous tint encore bloqués huit jours, sans que l'on osât envoyer
une chaloupe pour nous relever. Au bout de ce temps, je fus ramené à
terre avec mes naufragés, que je conduisis moi-même chez le chef
militaire de la marine, qui me félicita comme si je les eusse fait
prisonniers. Si c'était là une brillante capture, c'était bien le cas de
dire qu'elle ne m'avait _coûté qu'une peur_. Quoi qu'il en soit, dans la
compagnie, elle fit concevoir la plus haute opinion de moi.

Je continuai à remplir mes devoirs avec une exactitude exemplaire; trois
mois s'écoulèrent, et je ne méritais que des éloges; je me proposais
d'en mériter toujours; mais une carrière aventureuse ne cesse pas de
l'être tout d'un coup. Une fatale propension à laquelle j'obéissais
malgré moi, et souvent à mon insu, me rapprochait constamment des
personnes ou des objets qui devaient le plus s'opposer à ce que je
maîtrisasse ma destinée: ce fut à cette singulière propension, que, sans
être agrégé aux sociétés secrètes de l'armée, je dus d'être initié à
leurs mystères.

C'est à Boulogne que ces sociétés prirent naissance. La première de
toutes, quoi qu'en ait pu dire M. Nodier, dans son Histoire des
_Philadelphes_[2], fut celle des _olympiens_, dont le fondateur apparent
fut un nommé Crombet de Namur; elle ne se composa d'abord que
d'aspirants et d'enseignes de la marine, mais elle ne tarda pas à
prendre de l'accroissement, et l'on y admit des militaires de toutes les
armes, principalement de l'artillerie.

Crombet, qui était fort jeune, (il n'était qu'aspirant de première
classe), se démit de son titre de chef des olympiens, et rentra dans les
rangs des frères, qui élurent un _vénérable_, et se constituèrent avec
des formes maçonniques. La société n'avait pas encore de but politique,
ou du moins si elle en avait un, il n'était connu que des membres
influents. Le but avoué était l'avancement mutuel: l'_olympien_ qui
s'élevait devait concourir de tout son pouvoir à l'élévation des
_olympiens_ qui étaient dans des grades inférieurs. Pour être reçu, si
l'on appartenait à la marine, il fallait être au moins aspirant de
seconde classe, et au plus capitaine de vaisseau; si l'on servait dans
les troupes de terre, la limite allait du colonel à
l'adjudant-sous-officier inclusivement. Je n'ai pas entendu dire que
dans leurs réunions, les olympiens aient jamais agité des questions qui
eussent trait à la conduite du gouvernement, mais on y proclamait
l'égalité, la fraternité, et l'on y prononçait des discours qui
contrastaient beaucoup avec les doctrines impériales.

A Boulogne, les olympiens se rassemblaient habituellement chez une
madame Hervieux, qui tenait une espèce de café borgne peu fréquenté.
C'était là qu'ils tenaient leurs séances, et qu'ils faisaient leurs
réceptions, dans une salle qui leur était consacrée.

Il y avait à l'Ecole militaire, ainsi qu'à l'École polytechnique, des
loges qui étaient affiliées aux olympiens. En général, l'initiation se
réduisait à des mots de passe, à des signes et à des attouchements que
l'on enseignait aux récipiendaires; mais les véritables adeptes savaient
et voulaient autre chose. Le symbole de la société expliquait assez les
intentions de ces derniers; un bras armé d'un poignard sortait de la
nue; au-dessous l'on voyait un buste renversé: c'était celui de César.
Ce symbole, dont le sens se révèle de lui-même, était empreint sur le
sceau des diplômes. Ce sceau avait été modelé en relief par un canonnier
nommé Beaugrand ou Belgrand, employé à la direction de l'artillerie; on
en avait ensuite obtenu le creux en cuivre au moyen de la fonte
rectifiée par la ciselure.

Pour être reçu olympien, il fallait avoir fait preuve de courage, de
talent et de discrétion. Les militaires d'un mérite distingué étaient
ceux que l'on cherchait à enrôler de préférence. On faisait en sorte,
autant que possible, d'attirer dans la société les fils des patriotes
qui avaient protesté contre l'érection du trône impérial, ou qui avaient
été persécutés. Sous l'empire, il suffisait d'appartenir à une famille
de mécontents, pour se trouver dans la catégorie des admissibles.

Les chefs véritables de cette association étaient dans l'ombre, et ne
communiquaient pas leurs projets. Ils complotaient le renversement du
despotisme, mais ils ne mettaient personne dans leur confidence. Il
fallait que les hommes au moyen desquels ils espéraient que ce résultat
s'accomplirait, fussent des conjurés à leur insu. Personne ne devait
leur proposer de conspirer, mais ils devaient en trouver la force et la
volonté dans leur propre situation. C'est en vertu de cette combinaison
que les olympiens finirent par se recruter jusque dans les derniers
rangs des armées tant de terre que de mer.

Un sous-officier ou un soldat marquait-il, par son instruction, par
l'énergie de son caractère, par sa fermeté, par son esprit
d'indépendance, les olympiens l'attiraient à eux, et bientôt il entrait
dans cette confraternité, où l'on s'engageait, sous la foi du serment, à
se donner les uns aux autres _aide et protection_. L'appui réciproque
que l'on se promettait semblait être le seul lien de la société; mais au
fond il y avait une préméditation cachée. On savait, d'après une longue
expérience, que sur cent individus admis, à peine dix obtiendraient un
avancement proportionné à leur mérite: ainsi, sur cent individus, il
était probable qu'avant peu d'années on compterait quatre-vingt-dix
ennemis de l'ordre de choses dans lequel il leur avait été impossible de
se caser. C'était le comble de l'adresse d'avoir classé de la sorte,
sous une dénomination commune, des hommes entre lesquels on était
certain qu'il y aurait plus tard l'affinité du mécontentement, des
hommes qui seraient irrités, et qui, fatigués de l'injustice, ne
manqueraient pas de saisir avec empressement l'occasion de se venger.
Ainsi se trouvait fomentée une ligue qui, pour s'ignorer elle-même, n'en
avait pas une existence moins réelle. Les éléments d'une conspiration
étaient rapprochés: ils se perfectionnaient, se développaient de plus en
plus; mais il ne devait point y avoir de conspirateurs tant que cette
conspiration n'éclaterait pas; on attendait le moment propice.

Les olympiens précédèrent de plusieurs années les _philadelphes_, avec
lesquels ils se confondirent plus tard. L'origine de leur société est un
peu antérieure à l'époque du sacre de Napoléon. On assure qu'ils se
réunirent pour la première fois à l'occasion de la disgrâce de l'amiral
Truguet, destitué parce qu'il avait voté contre le consulat à vie. Après
la condamnation de Moreau, la société, constituée sur des bases plus
larges, compta un grand nombre de Bretons et de Francs-Comtois. Parmi
ces derniers, était Oudet, qui puisa chez les olympiens la première idée
de la philadelphie.

Les olympiens existèrent près de deux années sans que le gouvernement
parût s'en inquiéter. Enfin, en 1806, M. Devilliers, commissaire-général
de police à Boulogne, écrivit à Fouché pour lui dénoncer leurs
rassemblements; il ne les signalait pas comme dangereux, mais il croyait
de son devoir de les faire surveiller, et il n'avait près de lui aucun
agent à qui il pût confier une pareille tâche; il priait, en
conséquence, le ministre d'envoyer à Boulogne un de ces mouchards
exercés que la police politique a toujours sous la main. Le ministre
répondit au commissaire-général, qu'il le remerciait beaucoup de son
zèle pour le service de l'Empereur, mais que depuis long-temps on avait
l'œil sur les _olympiens_, ainsi que sur plusieurs autres sociétés du
même genre; que le gouvernement était assez fort pour ne pas les
craindre dans le cas où elles conspireraient; que, d'ailleurs, il ne
pouvait plus y avoir que des trames d'idéologues, dont l'Empereur ne se
souciait nullement, et que, selon toute apparence, les olympiens étaient
des rêveurs, et leur réunion une de ces puérilités maçonniques inventées
pour amuser des niais.

Cette sécurité de Fouché n'était pas réelle, car à peine eut-il reçu
l'avis qui lui avait été transmis par M. Devilliers, qu'il manda dans
son cabinet le jeune comte de L...., qui était initié aux secrets de
presque toutes les sociétés de l'Europe. «L'on m'écrit de Boulogne, lui
dit-il, qu'il vient de se former dans l'armée une espèce de société
secrète sous le titre d'_olympiens_: on ne me fait pas connaître le but
de l'association; mais on m'annonce qu'elle a des ramifications très
étendues..... Peut-être se rattache-t-elle aux conciliabules qui se
tiennent chez Bernadotte ou chez la Staël. Je sais bien ce qui se passe
ici: Garat, qui me croit son ami, et qui a la bonhommie de supposer que
je suis encore patriote, ni plus ni moins qu'en 93, me raconte tout. Il
y a des jacobins qui imaginent que je regrette la république, et que je
pourrais travailler à la rétablir: ce sont des sots que j'exile ou que
je place, suivant que cela me convient.... Truguet, Rousselin, Ginguené
ne font pas un pas, ne disent pas un mot que je n'en sois aussitôt
averti... Ce sont des gens peu redoutables, comme toute la clique de
Moreau; ils bavardent beaucoup et agissent peu. Cependant, depuis
quelque temps, ils semblent vouloir se faire un parti dans l'armée; il
m'importe de savoir ce qu'ils veulent; les olympiens sont peut-être une
de leurs créations. Il serait bien utile que vous vous fissiez recevoir
olympien; vous me révèleriez les mystères de ces messieurs, et alors je
verrais quelles mesures il faut prendre.»

Le comte de L*** répondit à Fouché que la mission qu'il lui proposait
était délicate; que les olympiens ne faisaient probablement aucune
réception sans avoir pris auparavant des informations sur le compte du
récipiendaire; qu'en outre, on ne pouvait pas être admis, si l'on
n'appartenait pas à l'armée. Fouché réfléchit un instant sur ces
obstacles, puis, prenant la parole: «J'ai, dit-il, découvert un moyen de
vous faire initier promptement. Vous vous rendrez à Gênes: là vous
trouverez un détachement de conscrits liguriens qui doivent
incessamment être dirigés sur Boulogne, pour y être incorporés dans le
huitième régiment d'artillerie à pied. Parmi eux est un comte Boccardi,
que sa famille a vainement cherché à faire remplacer.... Vous offrez de
partir à la place du noble Génois; et, pour lever à cet égard toute
espèce de difficultés, je vous fais remettre un certificat constatant
que vous avez, sous le nom de _Bertrand_, satisfait aux lois sur la
conscription. Au moyen de cette pièce, vous êtes agréé, et vous partez
avec le détachement. Arrivé à Boulogne, vous aurez affaire à un
colonel[3] fanatique de maçonnerie, d'illuminisme, d'hermétisme, etc.
Vous vous ferez reconnaître, et comme vous êtes dans les hauts grades,
il ne manquera pas de vous protéger. Vous pourrez alors lui faire, au
sujet de votre origine, toutes les ouvertures que vous jugerez à propos.
Ces confidences auront d'abord pour effet d'atténuer l'espèce de
défaveur qui s'attache toujours à la qualité de remplaçant; elles vous
attireront ensuite la considération des autres chefs. Mais il est
indispensable que l'on croie qu'il y a eu pour vous nécessité de vous
faire soldat: Sous votre véritable nom, vous étiez en butte à des
persécutions de la part de l'Empereur: c'est pour échapper à la
proscription que vous vous êtes caché dans un régiment. Voilà votre
histoire: elle circulera dans les camps, et l'on ne doutera pas que vous
ne soyez une victime et un ennemi du système impérial.... Je n'ai pas
besoin d'entrer dans de plus longs détails.... Le reste s'effectuera
tout seul.... Au surplus, je m'en remets entièrement à votre sagacité.»

Muni de ces instructions, le comte de L*** partit pour l'Italie, et
bientôt après il revint en France avec les conscrits liguriens. Le
colonel Aubry l'accueillit comme un frère que l'on revoit après une
longue absence. Il le dispensa des manœuvres et de l'exercice,
assembla la loge du régiment pour le recevoir et le fêter, lui fit mille
politesses, l'autorisa à se mettre en bourgeois, et le traita, en un
mot, avec la plus grande distinction.

En peu de jours, toute l'armée sut que M. Bertrand était un personnage:
on ne pouvait pas lui donner les épaulettes; on le nomma sergent, et
les officiers, oubliant pour lui seul qu'il était sur les degrés
inférieurs de la hiérarchie militaire, n'hésitèrent pas à l'admettre
dans leur intimité. M. Bertrand était devenu véritablement l'oracle du
corps; il avait de l'esprit, une instruction très variée, et l'on était
disposé à le trouver plus instruit et plus spirituel encore qu'il ne
l'était. Quoi qu'il en fut, il ne tarda pas à se lier avec plusieurs
olympiens, qui tinrent à singulier honneur de le présenter à leurs
frères. M. Bertrand fut initié, et dès qu'il eut réussi à se mettre en
communication avec les sommités de l'Olympe, il adressa des rapports au
ministre de la police.

Ce que je viens de raconter de la société des olympiens et de M.
Bertrand, je le tiens de M. Bertrand lui-même, et pour légitimer la
vérité de mon récit, il ne sera peut-être pas superflu de dire par
quelles circonstances il fut amené à me faire confidence de la mission
dont il était chargé et à me révéler des particularités dont il est fait
mention ici pour la première fois.

Rien de plus fréquent à Boulogne que le duel, dont la funeste manie
avait gagné jusqu'aux paisibles Néerlandais de la flotille sous les
ordres de l'amiral Werhwel. Il y avait surtout, non loin du camp de
gauche, au pied d'une colline, un petit bois dans le voisinage duquel on
ne passait jamais, quelle que fut l'heure du jour, sans voir sur la
lisière une douzaine d'individus engagés dans ce qu'on appelle une
affaire d'honneur. C'est dans cet endroit qu'une amazone célèbre, la
demoiselle Div... tomba sous le fer d'un ancien amant, le colonel
Camb...., qui ne l'ayant pas reconnue sous des habits d'homme, avait
accepté d'elle une provocation à un combat singulier. La demoiselle
Div.., qu'il avait abandonnée pour une autre, avait voulu périr de sa
main.

Un jour que, de l'extrémité du plateau que peuplait la longue file des
baraques du camp de gauche, j'abaissais mon regard sur le théâtre de
cette scène sanglante, j'aperçus à quelque distance du petit bois deux
hommes dont l'un marchait sur l'autre, qui battait en retraite à travers
la plaine; à leurs pantalons blancs, je reconnus les champions pour
Hollandais; je m'arrêtai un instant à les considérer. Bientôt
l'assaillant rétrograda à son tour; enfin se faisant mutuellement peur,
ils rétrogradèrent en même temps, en agitant leurs sabres, puis l'un
d'eux venant à s'enhardir, lança son briquet à son adversaire, et le
poursuivit jusqu'à la berge d'un fossé, que cet adversaire ne put
franchir. Alors chacun d'eux renonçant à se servir de son sabre, même
comme projectile, un combat à coups de poing s'engagea entre ces hommes
qui vidèrent ainsi leur querelle. Je m'amusais de ce duel grotesque,
quand je vis tout près d'une ferme où nous allions quelquefois manger du
_codiau_ (espèce de bouillie blanche faite avec de la farine et des
œufs), deux individus qui, débarrassés de leurs habits, se
préparaient à mettre l'épée à la main, en présence de leurs témoins, qui
étaient d'un côté un maréchal-des-logis du dixième régiment de dragons,
et de l'autre, un fourrier de l'artillerie. Bientôt les fers se
croisèrent; le plus petit des combattants était un sergent des
canonniers, il rompait avec une intrépidité sans égale; enfin après
avoir parcouru de la sorte une cinquantaine de pas, je crus qu'il allait
être percé de part en part, lorsque tout à coup il disparut comme si la
terre se fût entr'ouverte sous lui; aussitôt un grand éclat de rire se
fit entendre. Après ce premier mouvement d'une gaieté bruyante, les
assistants se rapprochèrent, je les vis se baisser. Poussé par un
sentiment de curiosité, je me dirigeai vers eux, et j'arrivai fort à
propos pour les aider à retirer d'un trou pratiqué pour l'écoulement
d'une auge à pourceaux, le pauvre diable dont la disparition subite
m'avait frappé d'étonnement. Il était presque asphyxié, et tout couvert
de fange des pieds à la tête; le grand air lui rendit assez vite l'usage
de ses sens, mais il n'osait respirer, il craignait d'ouvrir la bouche
et les yeux, tant le liquide dans lequel il avait été plongé était
infect. Dans cette fâcheuse situation, les premières paroles qu'il
entendit furent des plaisanteries: je me sentis révolté de ce manque de
générosité, et cédant à ma trop juste indignation, je lançai à
l'antagoniste de la victime ce coup-d'œil provocateur qui, de soldat
à soldat, n'a pas besoin d'être interprété. «Il suffit, me dit-il, je
t'attends de pied ferme.» A peine suis-je en garde, que sur ce bras qui
oppose un fleuret à celui que j'ai ramassé, je remarque un tatouage
qu'il me semble reconnaître: c'était la figure d'une ancre, dont la
branche était entourée des replis d'un serpent. «Je vois la queue,
m'écriai-je, gare à la tête»; et en donnant cet avertissement, je me
fendis sur mon homme que j'atteignis au têton droit. «Je suis blessé,
dit-il alors, est-ce au premier sang?--Oui, au premier sang, lui
répondis-je.» et sans plus attendre, je me mis en devoir de déchirer ma
chemise, pour panser sa blessure. Il fallut lui découvrir la poitrine;
j'avais deviné la place de la tête du serpent, qui venait comme lui
mordre l'extrémité du sein; c'était là que j'avais visé.

En voyant que j'examinais alternativement ce signe et les traits de son
visage, mon adversaire ne laissait pas de concevoir de l'inquiétude; je
m'empressai de le rassurer, par ces paroles: que je lui dis à l'oreille:
«Je sais qui tu es; mais ne crains rien, je suis discret.»--Je te
connais aussi, me répondit-il, en me serrant la main, et je me tairai.»
Celui qui me promettait ainsi son silence, était un forçat évadé du
bagne de Toulon. Il m'indiqua son nom d'emprunt, et m'apprit qu'il était
maréchal-des-logis-chef au 10e de dragons, où il éclipsait par son
luxe tous les officiers du régiment.

Tandis qu'avait lieu cette reconnaissance, l'individu dont j'avais pris
la défense, en véritable redresseur de torts, essayait de laver, dans
un ruisseau, le plus gros de la souillure dont il était couvert; il
revint promptement auprès de nous: tout le monde était plus calme; il ne
fut plus question du différend, et l'envie de rire avait fait place à un
désir sincère de réconciliation.

Le maréchal-des-logis-chef, que je n'avais blessé que très légèrement,
proposa de signer la paix _au Canon d'or_, où il y avait toujours
d'excellentes matelottes, et des canards plumés d'avance. Il nous y paya
un déjeûner de prince, qui se prolongea jusqu'au souper, dont sa partie
adverse fit les frais.

La journée complète on se sépara. Le maréchal-des-logis-chef me fit
promettre de le revoir, et le sergent ne fut pas content que je ne
l'eusse accompagné chez lui.

Ce sergent était M. Bertrand; il occupait dans la haute ville, un
logement d'officier supérieur; dès que nous y fûmes seuls, il me
témoigna sa reconnaissance avec toute la chaleur dont est capable, après
boire, un poltron que l'on a sauvé d'un grand danger: il me fit des
offres de service de toute espèce, et comme je n'en acceptais aucune,
«Vous croyez peut-être, me dit-il, que je ne puis rien; il n'est point
de petit protecteur, mon camarade; si je ne suis que sous-officier,
c'est que je ne veux pas être autre chose; je n'ai point d'ambition, et
tous les olympiens sont comme moi; ils font peu de cas d'une misérable
distinction de grade.»--Je lui demandai ce qu'étaient les
olympiens.--«Ce sont, me répondit-il, des gens qui adorent la liberté et
préconisent l'égalité: voudriez-vous être olympien? pour peu que cela
vous tente, je me charge de vous faire recevoir.»

Je remerciai M. Bertrand, et j'ajoutai que je ne voyais pas trop la
nécessité de m'enrôler dans une société sur laquelle devait tôt ou tard
se porter l'attention de la police.--«Vous avez raison, reprit-il, en me
marquant un véritable intérêt, ne vous faites pas recevoir, car tout
cela finira mal.» Et alors il commença à me donner sur les olympiens les
détails que j'ai consignés dans ces mémoires; puis comme il était encore
sous l'influence confidentielle et singulièrement expansive du
Champagne, dont nous nous étions abreuvés: il me révéla sous le sceau du
secret, la mission qu'il était venu remplir à Boulogne.

Après cette première entrevue, je continuai de voir M. Bertrand, qui
resta encore quelque temps à son poste d'_observateur_. Enfin, l'époque
arriva où, suffisamment instruit, il demanda et obtint un congé d'un
mois: il allait, disait-il, recueillir une succession considérable; mais
le mois expiré, M. Bertrand ne revint pas; le bruit se répandit qu'il
avait emporté une somme de douze mille francs que lui avait confiée le
colonel Aubry, à qui il devait ramener un équipage et des chevaux: une
autre somme destinée à des emplètes pour le compte du régiment, était
passée de la même manière dans l'actif de M. Bertrand. On sut qu'à
Paris, il était descendu rue Notre-Dame-des-Victoires, à l'hôtel de
Milan, où il avait exploité à outrance un crédit imaginaire.

Toutes ces particularités constituaient une mystification, dont les
dupes n'osèrent pas même se plaindre sérieusement. Seulement il fut
constaté que M. Bertrand avait disparu: on le jugea, et comme déserteur
il fut condamné à cinq ans de travaux publics. Peu de temps après,
arriva l'ordre d'arrêter les principaux d'entre les olympiens, et de
dissoudre leur société. Mais cet ordre ne put être exécuté qu'en partie:
les chefs, avertis que le gouvernement allait sévir contre eux, et les
jeter dans les cachots de Vincennes, ou de toute autre prison d'état,
préférèrent la mort à une si misérable existence. Cinq suicides eurent
lieu le même jour. Un sergent-major du vingt-cinquième de ligne et deux
sergents d'un autre corps, se firent sauter la cervelle. Un capitaine
qui, la veille, avait reçu son brevet de chef de bataillon, se coupa la
gorge avec un rasoir... Il était logé au _Lion d'argent_; l'aubergiste,
M. Boutrois, étonné de ce que, suivant sa coutume, il ne descendait pas
pour déjeuner avec les autres officiers, frappe à la porte de sa
chambre: le capitaine était alors placé au-dessus d'une cuvette qu'il
avait disposée pour recevoir son sang; il remet précipitamment sa
cravatte, ouvre, essaie de parler, et tombe mort. Un officier de marine
qui montait une prame chargée de poudre, y mit le feu, ce qui entraîna
l'explosion de la prame voisine. La terre trembla à plusieurs lieues à
la ronde; toutes les vitres de la basse ville furent brisées; les
façades de plusieurs maisons sur le port s'écroulèrent; des débris de
gréement, des mâtures brisées, des lambeaux de cadavres furent jetés à
plus de dix-huit cents toises. Les équipages des deux bâtiments
périrent..... Un seul homme fut sauvé, comme par miracle: c'était un
matelot qui était dans les hunes; le mât avec lequel il fut emporté
jusque dans la nue, retomba perpendiculairement dans la vase du bassin,
qui était à sec, et s'y planta à une profondeur de plus de six pieds. On
trouva le matelot vivant; mais dès ce moment il eut perdu l'ouïe et la
parole, qu'il ne recouvra jamais.

A Boulogne, on fut surpris de la coïncidence de ces événements. Des
médecins prétendirent que cette simultanéité de suicides avait été
déterminée par une disposition résultant d'un état particulier de
l'atmosphère. Ils invoquaient à l'appui de leur opinion une observation
faite à Vienne en Autriche, où, l'été précédent, grand nombre de jeunes
filles, entraînées comme par une sorte de frénésie s'étaient précipitées
le même jour.

Quelques personnes croyaient expliquer ce qu'il y avait d'extraordinaire
dans cette circonstance, en disant que rarement un suicide, quand il est
ébruité, n'est pas accompagné de deux ou trois autres. En résumé, le
public sut d'autant moins à quoi s'en tenir, que la police, qui
craignait de laisser apercevoir tout ce qui pouvait caractériser
l'opposition au régime impérial, faisait, à dessein, circuler les bruits
les plus étranges; les précautions furent si bien prises qu'à cette
occasion le nom d'olympien ne fut pas même prononcé une seule fois dans
les camps; cependant la cause de tant d'aventures tragiques était dans
les dénonciations de M. Bertrand. Sans doute il fut récompensé, j'ignore
de quelle manière; mais ce qui me paraît probable, c'est que la haute
police, satisfaite de ses services, dut continuer de l'employer,
puisque, quelques années plus tard, on le rencontra en Espagne, dans le
régiment d'Isembourg, où devenu lieutenant, il n'était pas regardé comme
un moins bon gentilhomme que les Montmorenci, les Saint-Simon, et autres
rejetons de quelques-unes des plus illustres maisons de France qui
avaient été placés dans ce corps.

Peu de temps après la disparition de M. Bertrand, la compagnie dont je
faisais partie fut détachée à Saint-Léonard, petit village à une lieue
de Boulogne. Là notre tâche se bornait à la garde d'une poudrière, dans
laquelle avait été emmagasinée une grande quantité de munitions de
guerre. Le service n'était pas pénible, mais le poste était réputé
dangereux: plusieurs factionnaires y avaient été assassinés, et l'on
croyait que les Anglais avaient résolu de faire sauter ce dépôt.
Quelques tentatives du même genre, qui avaient eu lieu dans les dunes
sur divers points, ne laissaient aucun doute à cet égard. Nous avions
donc des raisons assez fortes pour déployer une continuelle vigilance.

Une nuit que c'était mon tour de garde, nous sommes subitement réveillés
par un coup de fusil: aussitôt tout le poste est sur pied; je
m'empresse, suivant l'usage, d'aller relever la sentinelle: c'était un
conscrit dont la bravoure ne m'inspirait pas une grande confiance; je
l'interroge; et, d'après ses réponses, je conclus qu'il s'est effrayé
sans motif. Je visite les dehors de la poudrière, qui était une vieille
église; je fais fouiller les approches: on n'aperçoit rien, aucun
vestige de pas d'homme. Persuadé alors que c'était une fausse alerte, je
réprimande le conscrit, et le menace de la salle de police. Cependant,
de retour au corps de garde, je lui fais de nouvelles questions; et le
ton affirmatif avec lequel il proteste qu'il a vu quelqu'un, les détails
qu'il me donne, commencent à me faire croire qu'il ne s'est point laissé
aller à une vaine terreur; il me vient des pressentiments; je sors, et
me dirige une seconde fois vers la poudrière, dont je trouve la porte
entre-baillée; je la pousse, et, de l'entrée, mes regards sont frappés
des faibles reflets d'une lumière qui se projette entre deux hautes
rangées de caisses à cartouche. J'enfile précipitamment cette espèce de
corridor; parvenu à l'extrémité, je vois...... une lampe allumée sous
une des caisses qui débordait les autres; la flamme touche au sapin, et
déjà se répand une odeur de résine. Il n'y a pas un instant à perdre;
sans hésiter, je renverse la lampe, je retourne la caisse, et avec mon
urine j'éteins les restes de l'incendie. L'obscurité la plus complète me
garantissait que j'avais coupé court à l'embrasement. Mais je ne fus pas
sans inquiétude tant que l'odeur ne se fut pas entièrement dissipée.
J'attendis ce moment pour me retirer. Quel était l'incendiaire? je
l'ignorais, seulement il s'élevait de fortes présomptions dans mon
esprit; je soupçonnai le garde-magasin, et afin de connaître la vérité,
je me rendis sur-le-champ à son domicile. Sa femme y était seule; elle
me dit que, retenu à Boulogne pour des affaires, il y avait couché, et
qu'il rentrerait le lendemain matin. Je demandai les clefs de la
poudrière; il les avait emportées. L'enlèvement des clefs acheva de me
convaincre qu'il était coupable. Toutefois, avant de faire mon rapport,
je revins à dix heures pour m'assurer s'il était de retour; il n'avait
pas encore reparu.

Un inventaire auquel on procéda dans la même journée, prouva que le
garde devait avoir le plus grand intérêt à anéantir le dépôt qui lui
était confié: c'était l'unique moyen de couvrir les vols considérables
qu'il avait commis. Quarante jours se passèrent sans qu'on sût ce que
cet homme était devenu. Des moissonneurs trouvèrent son cadavre dans un
champ de blé; un pistolet était près de lui.

C'était ma présence d'esprit qui avait prévenu l'explosion de la
poudrière: j'en fus récompensé par de l'avancement; je devins sergent,
et le général en chef, qui voulut me voir, promit de me recommander à la
bienveillance du ministre. Comme je me croyais le pied à l'étrier, et
que je désirais faire mon chemin, je m'appliquais surtout à faire perdre
à Lebel toutes les mauvaises habitudes de Vidocq, et si la nécessité
d'assister aux distributions de vivres, ne m'avait de temps à autre
appelé à Boulogne, j'aurais été un sujet accompli; mais à chaque fois
que je venais en ville, je devais une visite au maréchal-des-logis-chef
des dragons, contre lequel j'avais pris le parti de M. Bertrand, non
qu'il l'exigeât; mais je sentais la nécessité de le ménager: alors
c'était un jour entier consacré à la ribotte, et malgré moi je dérogeais
à mes projets de réforme.

A l'aide de la supposition d'un oncle sénateur, dont la succession,
disait-il, lui était assurée, mon ancien collègue du bagne menait une
vie fort agréable; le crédit dont il jouissait en sa qualité de fils de
famille était en quelque sorte illimité. Point de richard boulonnais qui
ne tînt à honneur d'attirer chez lui un personnage d'une si haute
distinction. Les papas les plus ambitieux ne souhaitaient rien tant que
de l'avoir pour gendre, et parmi les demoiselles, c'était à qui
réussirait à fixer son choix; aussi avait-il le privilége de puiser à
volonté dans la bourse des uns, et de tout obtenir de la complaisance
des autres. Il avait un train de colonel, des chiens, des chevaux, des
domestiques: il affectait le ton et les manières d'un grand seigneur, et
possédait au suprême degré l'art de jeter de la poudre aux yeux et de se
faire valoir. C'était au point que les officiers eux-mêmes, qui
d'ordinaire sont si bêtement jaloux des prérogatives de l'épaulette,
trouvaient très naturel qu'il les éclipsât. Ailleurs qu'à Boulogne, cet
aventurier eût tardé d'autant moins à être reconnu pour un chevalier
d'industrie, qu'il n'avait, pour ainsi dire, reçu aucune éducation;
mais, dans une cité où la bourgeoisie, de création toute récente,
n'avait pu encore adopter de la bonne compagnie que le costume, il lui
était facile d'en imposer.

Fessard était le véritable nom du maréchal-des-logis-chef, que l'on ne
connaissait dans le bagne que sous celui d'_Hippolyte_; il était, je
crois, de la Basse-Normandie: avec tous les dehors de la franchise, une
physionomie ouverte et l'air évaporé d'un jeune étourdi, il avait ce
caractère cauteleux que la médisance attribue aux habitants de Domfront;
c'était, en un mot, un garçon retors, et pourvu de toutes les rubriques
propres à inspirer de la confiance. Un pouce de terre dans son pays lui
aurait fourni l'occasion de mille procès, et serait devenu son point de
départ pour arriver à la fortune en ruinant le voisin; mais Hippolyte ne
possédait rien au monde; et, ne pouvant se faire plaideur, il s'était
fait escroc, puis faussaire, puis..... on va voir; je n'anticiperai pas
sur les événements.

Chaque fois que je venais en ville, Hippolyte me payait à dîner. Un
jour, entre la poire et le fromage, il me dit: «Sais-tu que je
t'admire; vivre en ermite à la campagne, se mettre à la portion congrue,
et n'avoir pour tout potage que vingt-deux sous par jour; je ne conçois
pas que l'on puisse se condamner à des privations pareilles; quant à
moi, j'aimerais mieux mourir. Mais tu fais tes _chopins_ (coups) à la
sourdine, et tu n'es pas sans avoir quelque ressource.» Je lui répondis
que ma solde me suffisait, que d'ailleurs j'étais nourri, habillé, et
que je ne manquais de rien. «A la bonne heure, reprit-il; cependant il y
a ici des _grinchisseurs_, et tu as sans doute entendu parler de
_l'armée de la Lune_; il faut te faire affilier; si tu veux, je
t'assignerai un arrondissement: tu exploiteras les environs de
Saint-Léonard.»

J'étais instruit que l'armée de la Lune était une association de
malfaiteurs, dont les chefs s'étaient jusque là dérobés aux
investigations de la police. Ces brigands, qui avaient organisé
l'assassinat et le vol dans un rayon de plus de dix lieues,
appartenaient à tous les régiments. La nuit, ils rôdaient dans les camps
ou s'embusquaient sur les routes, faisant de fausses rondes et de
fausses patrouilles, et arrêtant quiconque présentait l'espoir du plus
léger butin. Afin de n'éprouver aucun obstacle dans la circulation, ils
avaient à leur disposition des uniformes de tous les grades. Au besoin,
ils étaient capitaines, colonels, généraux, et ils faisaient à propos
usage des mots d'ordre et de ralliement, dont quelques affidés, employés
probablement à l'état-major, avaient soin de leur communiquer la série
par quinzaine.

D'après ce que je savais, la proposition d'Hippolyte était bien faite
pour m'effrayer: ou il était un des chefs de l'armée de la Lune, ou il
était un des agents secrets envoyés par la police pour préparer le
licenciement de cette armée, peut-être était-il l'un et l'autre..... Ma
situation vis-à-vis de lui était embarrassante.... Le fil de ma destinée
allait se nouer encore..... Je ne pouvais plus, comme à Lyon, me tirer
d'affaire en dénonçant le provocateur. A quoi m'eût servi la
dénonciation dans le cas où Hippolyte aurait été un agent? Je me bornai
donc à rejeter sa proposition, en lui déclarant avec fermeté que j'étais
résolu à rester honnête homme. «Tu ne vois pas que je plaisante, me
dit-il, et tu prends la chose au sérieux: je voulais seulement te
sonder. Je suis charmé, mon camarade, de te trouver dans de tels
sentiments, C'est tout comme moi, ajouta-t-il; je suis rentré dans le
bon chemin; le Diable à présent ne m'en ferait pas sortir.» Puis, la
conversation changeant d'objet, il ne fut plus question de l'armée de la
Lune.

Huit jours après l'entrevue pendant laquelle Hippolyte m'avait fait une
ouverture si promptement rétractée, mon capitaine, en passant
l'inspection des armes, me condamna à vingt-quatre heures de salle de
police, pour une tache qu'il prétendait avoir aperçu dans mon
fourniment. Cette maudite tache, j'eus beau me crever les yeux pour la
découvrir, je ne pus jamais en venir à bout. Quoiqu'il en soit, je me
rendis à la garde du camp sans me plaindre: vingt-quatre heures, c'est
sitôt écoulé! C'était le lendemain à midi que devait expirer ma
peine.... A cinq heures du matin, j'entends le trot des chevaux, et
bientôt après le dialogue suivant s'établit: «_Qui vive?_--France.--Quel
régiment?--Corps impérial de la gendarmerie.» A ce mot de gendarmerie,
j'éprouvai un frémissement involontaire. Tout à coup la porte s'ouvre,
et l'on appelle _Vidocq_. Jamais ce nom, tombé à l'improviste au milieu
d'une troupe de scélérats, ne les a plus consternés que je ne le fus en
ce moment. «Allons, suis-nous,» me cria le brigadier; et, pour être sûr
que je ne m'échapperai pas, il prend la précaution de m'attacher. On me
conduisit aussitôt à la prison, où je me fis donner un lit à la pistole.
J'y trouvai nombreuse et bonne compagnie. «Ne le disais-je pas? s'écrie,
en me voyant entrer, un soldat de l'artillerie, qu'à son accent je
reconnais pour Piémontais; tout le camp va arriver ici... En voilà
encore un d'enflaqué; je parie ma tête à couper que c'est ce gueux de
maréchal-des-logis-chef de dragons qui lui a joué le tour. On ne lui
cassera pas la gueule à ce brigand là!--Et va donc le chercher, ton
maréchal-des-logis-chef, interrompit un second prisonnier, qui me parut
aussi être du nombre des nouveaux venus; s'il a marché toujours, il est
bien loin à présent, depuis la semaine dernière qu'il a levé le pied.
Tout de même, avouez, camarades, que c'est un fin matois. En moins de
trois mois, quarante mille francs de dettes dans la ville. C'est-il ça
du bonheur! Et les enfants qu'il a faits.... Pour ceux-là je ne voudrais
pas être obligé de les reconnaître.... Six demoiselles enceintes, des
premières bourgeoises!!! Elles croyaient tenir le bon Dieu par les
pieds.... les voilà bien loties!....--Oh! oui, dit un porte-clefs qui
s'occupait de préparer mon coucher; il a fait bien du dégât, ce
monsieur; aussi gare à lui, s'il se laisse mettre le grappin dessus: on
l'a porté déserteur. On le rattrappera.--Prends garde de le perdre,
répartis-je; on le rattrappera comme on a rattrappé M. Bertrand.--Et
quand on le rattrapperait, reprit le Piémontais; ça m'empêcherait-il
d'aller me faire guillotiner à Turin? D'ailleurs, je le répète! je
parierais bien ma tête à couper..... Eh que veut-il donc le _boudsarone_
avec sa tête à couper? s'écria un quatrième interlocuteur; nous sommes
enfoncés; il n'y a plus à y revenir. Eh bien! n'importe par qui!» Ce
dernier avait raison. D'ailleurs, il était tout-à-fait superflu de
s'égarer dans le champ des conjectures, et il fallait être aveugle pour
ne pas reconnaître dans Hippolyte l'auteur de notre arrestation. Quant à
moi, je ne pouvais pas m'y tromper, puisqu'à Boulogne il était le seul
qui sût que je fusse un évadé du bagne.

Plusieurs militaires de différentes armes vinrent contre leur gré
compléter une chambrée, dans laquelle étaient réunis les principaux
chefs de l'armée de la Lune. Rarement la prison d'une petite ville
présente un plus curieux assemblage de délinquants: le _prévôt_,
c'est-à-dire l'ancien de la salle, nommé Lelièvre, était un pauvre
diable de soldat qui, condamné à mort depuis trois ans, avait sans cesse
en perspective la possibilité de l'expiration du sursis en vertu duquel
il vivait encore. L'empereur, à la clémence de qui il avait été
recommandé, lui avait fait grâce; mais comme ce pardon n'avait point été
constaté, et que l'avis officiel indispensable pour qu'il reçût son
effet n'avait pas été transmis au grand-juge, Lelièvre continuait à être
retenu prisonnier; tout ce que l'on avait osé en faveur de ce
malheureux, c'était de suspendre l'exécution jusqu'au moment où se
présenterait une occasion d'appeler une seconde fois sur lui l'attention
de l'empereur. Dans cet état, où son sort était fort incertain, Lelièvre
flottait entre l'espoir de la liberté, et la crainte de la mort: il
s'endormait avec l'un et s'éveillait avec l'autre. Tous les soirs il se
croyait à la veille de sortir, et tous les matins il s'attendait à être
fusillé; tantôt gai jusqu'à la folie, tantôt sombre et rêveur, il
n'avait jamais un instant de calme parfait. Faisait-il sa partie à la
drogue ou au mariage, tout à coup il s'interrompait au milieu de son
jeu, jetait les cartes, se frappait le front avec les poings, faisait
cinq ou six sauts, en se démenant comme un possédé, puis finissait par
se jeter sur son grabat, où, couché sur le ventre, il restait des heures
entières dans l'abattement. L'hôpital était la maison de plaisance de
Lelièvre, et s'il s'ennuyait par trop, il allait y chercher les
consolations de sœur Alexandrine, qui avait toutes les dévotions du
cœur, et sympathisait avec toutes les infortunes. Cette fille si
compatissante s'intéressait vivement au prisonnier, et il le méritait,
car Lelièvre n'était point un criminel, mais une victime, et l'arrêt
porté contre lui était l'effet injuste de cette conviction trop souvent
imposée aux Conseils de guerre, que, dût périr l'innocent, quand il y a
urgence de réprimer certains désordres, la conscience et l'humanité des
juges doivent se taire devant la nécessité de faire un exemple. Lelièvre
était du très petit nombre de ces hommes qui, bronzés contre le vice,
peuvent sans danger pour leur moralité rester en contact avec ce qu'il y
a de plus impur. Il s'acquittait des fonctions de prévôt avec autant
d'équité que s'il eût été revêtu d'une magistrature réelle; jamais il ne
rançonnait un arrivant; se bornant à lui expliquer la règle de ses
devoirs de détenu, il tâchait de lui rendre plus supportables les
premiers instants de sa captivité, et faisait en quelque sorte plutôt
les honneurs de la prison, qu'il n'en exerçait l'autorité.

Un autre caractère s'attirait le respect et l'affection des prisonniers,
_Christiern_, que nous nommions le Danois, ne parlait pas français, il
ne comprenait que par signes, mais son intelligence semblait deviner la
pensée; il était triste, méditatif, bienveillant; dans ses traits, il y
avait un mélange de noblesse, de candeur et de mélancolie, qui séduisait
et touchait en même temps. Il portait l'habit de matelot, mais les
boucles flottantes et artistement arrangées de sa longue chevelure
noire, l'éclatante blancheur de son linge, la délicatesse de son teint
et de ses manières, la beauté de ses mains, tout annonçait en lui un
homme d'une condition plus relevée. Quoique le sourire fût souvent sur
ses lèvres, Christiern paraissait en proie à un profond chagrin, mais il
le renfermait en lui, et personne ne savait même pour quelle cause il
était détenu. Un jour cependant on l'appelle; il était occupé à tracer
sur la vître avec un silex le dessin d'une marine, c'était là sa seule
distraction; quelquefois c'était le portrait d'une femme dont il aimait
à reproduire la ressemblance. Nous le vîmes sortir; bientôt après on le
ramena, et à peine le guichet se fut-il refermé sur lui, que tirant d'un
petit sac de cuir un livre de prières, il y lut avec ferveur. Le soir il
s'endormit comme de coutume jusqu'au lendemain, que le son du tambour
nous avertit qu'un détachement pénétrait dans la cour de la prison;
alors il s'habilla précipitamment, donna sa montre et son argent à
Lelièvre, qui était son camarade de lit; puis, ayant baisé à plusieurs
reprises un petit Christ, qu'il portait habituellement sur la poitrine,
il serra la main à chacun de nous. Le concierge, qui avait assisté à
cette scène, était vivement ému. Lorsque Christiern fut parti: «On va le
fusiller, nous dit-il, toute la troupe est assemblée: ainsi dans un
quart d'heure tous ses maux seront finis. Voyez un peu ce que c'est
quand on n'est pas heureux. Ce matelot, que vous avez pris pour un
Danois, est né natif de Dunkerque; son véritable nom est Vandermot; il
servait sur la corvette l'Hirondelle, quand il fut fait prisonnier par
les Anglais; jeté à bord des pontons, comme tant d'autres, il était
fatigué de respirer un air infect, et de crever de faim, lorsqu'on lui
offrit de le tirer de ce tombeau s'il consentait à s'embarquer sur un
bâtiment de la compagnie des Indes. Vandermot accepta, au retour le
bâtiment fut capturé par un corsaire. Vandermot fut conduit ici avec le
reste de l'équipage. Il devait être transféré à Valenciennes; mais, au
moment du départ, un interprète l'interroge, et l'on s'aperçoit à ses
réponses qu'il n'est pas familiarisé avec la langue anglaise: aussitôt,
des soupçons s'élèvent, il déclare qu'il est sujet du roi de Danemarck,
mais comme il ne peut fournir aucune preuve à l'appui de cette
déclaration, on décide qu'il restera sous ma garde jusqu'à ce que le
fait soit éclairci. Quelques mois s'écoulent: on ne songeait plus
vraisemblablement à Vandermot: une femme, accompagnée de deux enfants se
présente à la geôle; elle demande Christiern;--mon mari! s'écrie-t-elle,
en le voyant.--Mes enfants, ma femme! et il se précipite dans leurs
bras.--Que vous êtes imprudent? dis-je tout bas à l'oreille de
Christiern. Si je n'étais pas seul!--le lui promis d'être discret, il
n'était plus temps: dans la joie de recevoir de ses nouvelles, sa
femme, à qui il avait écrit, et qui le croyait mort, avait montré sa
lettre à ses voisins, et déjà parmi eux des officieux l'avaient dénoncé:
les misérables! ce sont eux aujourd'hui qui l'envoient à la mort. Pour
quelques vieux pierriers dont était armé le navire qu'il montait, un
navire qui a amené sans combattre, on le traite comme s'il avait porté
les armes contre sa patrie. Convenez que les lois sont injustes.--Oh!
oui, les lois sont injustes», répétèrent plusieurs des assistants, que
je vis se grouper autour d'un lit pour jouer aux cartes, et boire du
chenic. «A la ronde, mon père en aura, dit l'un d'eux en faisant passer
le verre.--Allons donc! dit un second, qui remarquait l'air de
consternation de Lelièvre, dont il secoua le bras, ne va-t-il pas se
désoler celui-là? aujourd'hui son tour, demain le nôtre.»

Ce colloque, atrocement prolongé, dégénéra en horribles plaisanteries;
enfin le son du tambour et des fifres, que l'écho de la rive répétait
sur plusieurs points, nous indiqua que les détachements des divers corps
se mettaient en marche pour regagner le camp. Un morne silence régna
dans la prison pendant quelques minutes; nous pensions tous que
Christiern avait subi son sort; mais au moment où, les yeux couverts du
fatal bandeau, il venait de s'agenouiller, un aide-de-camp était
accouru, et avait révoqué le signal donné à la mousqueterie. Le patient
avait revu la lumière; il allait être rendu à sa femme et à ses enfants,
et c'était au maréchal Brune, qui avait accédé à leurs prières, qu'il
était redevable du bienfait de la vie. Christiern, ramené sous les
verroux, ne se possédait pas de joie; on lui avait donné l'assurance
qu'il recouvrerait promptement sa liberté. L'empereur était supplié de
lui accorder sa grâce, et la demande, faite au nom du maréchal lui-même,
était si généreusement motivée, qu'il était impossible de douter du
succès.

Le retour de Christiern était un événement dont nous ne manquâmes pas de
le féliciter: on but à la santé du revenant, et l'arrivée de six
nouveaux prisonniers, qui payèrent leur bienvenue avec une grande
libéralité, fut un sujet de plus de réjouissance. Ces derniers, que
j'avais connus la plupart pour avoir fait partie de l'équipage de
Paulet, venaient subir une détention de quelques jours, punition qui
leur avait été infligée parce que, laissés à bord d'une prise, ils
avaient, au mépris des lois de la guerre, dépouillé un capitaine
anglais. Comme ils n'avaient pas été contraints à restituer, ils
apportaient avec eux des guinées, qu'ils dépensaient rondement. Nous
étions tous satisfaits: le geôlier, qui recueillait jusqu'aux moindres
gouttes de cette pluie d'or, était si content de ses hôtes nouveaux,
qu'il se relâchait à plaisir de sa surveillance. Cependant, il y avait
dans notre salle trois individus condamnés à la peine capitale,
Lelièvre, Christiern, et le Piémontais Orsino, ancien chef de barbets,
qui, ayant rencontré, près d'Alexandrie un détachement de conscrits
dirigés sur la France, s'était glissé dans leurs rangs, où il avait pris
la place et le nom d'un déserteur de bonne volonté. Orsino, depuis qu'il
était sous les drapeaux, avait tenu une conduite irréprochable; mais il
s'était perdu par une indiscrétion: sa tête avait été mise à prix dans
son pays, et c'était à Turin qu'elle devait tomber. Cinq autres
prisonniers étaient sous le poids des plus graves accusations. C'étaient
d'abord quatre marins de la garde, deux Corses et deux Provençaux, à qui
l'on imputait l'assassinat d'une paysanne dont ils avaient volé la croix
d'or et les boucles d'argent. Le cinquième avait, ainsi qu'eux, fait
partie de l'armée de la Lune; on lui attribuait d'étranges facultés: au
dire des soldats, il avait la puissance de se rendre invisible; il se
métamorphosait aussi comme il lui plaisait, et avait en outre le don de
l'omniprésence; enfin c'était un sorcier, et tout cela parce qu'il était
bossu _ad libitum_, facétieux, caustique, grand conteur, et qu'ayant
escamoté sur les places, il exécutait assez adroitement quelques tours
de gibecière. Avec de tels pensionnaires, peu de geôliers n'eussent pas
pris des précautions extraordinaires; le nôtre ne nous considérait que
comme d'excellentes pratiques, il fraternisait avec nous. Puisque,
moyennant salaire, il pourvoyait à tous nos besoins, il ne pouvait pas
se figurer que nous voulussions le quitter, et jusqu'à un certain point
il avait raison; car Lelièvre et Christiern n'avaient pas la moindre
envie de s'évader; Orsino était résigné; les marins de la garde ne se
doutaient pas même que l'on pût leur faire un mauvais parti, le sorcier
comptait sur l'insuffisance des preuves, et les corsaires, toujours en
goguette, n'engendraient pas de mélancolie. J'étais le seul à nourrir
des projets; mais, justement pour ne pas me laisser pénétrer,
j'affectais d'être sans souci, si bien qu'il semblait que la prison fût
mon élément, et que chacun était induit à présumer que je m'y trouvais
comme le poisson dans l'eau. Je ne m'y grisai pourtant qu'une seule
fois, ce fut en l'honneur du retour de Christiern. La nuit tout le monde
ronflait, sur les deux heures du matin, j'éprouve une soif ardente,
j'avais le feu dans le corps; je me lève et à demi éveillé je me dirige
vers la croisée: je veux boire; infernale méprise! Je m'aperçois qu'au
lieu de puiser au bidon, c'est dans le baquet que j'ai plongé mon
gogueneau; je suis empoisonné. Au jour, je n'étais pas encore parvenu à
réprimer les plus épouvantables contractions d'estomac: un porte-clefs
entre pour annoncer que l'on va faire la corvée; c'est une occasion de
prendre le grand air, et cela contribuera peut-être à me remettre le
cœur; je m'offre à la place d'un corsaire, dont je revêts les habits;
et, en traversant la cour, je rencontre un sous-officier de ma
connaissance, qui arrivait la capote sur le bras. Il m'annonça qu'ayant
fait du bruit au spectacle, et condamné à un mois de prison, il venait
de lui-même se faire écrouer. «En ce cas, lui dis-je, tu vas commencer
tes fonctions dès à présent; voici le baquet.» Le sous-officier était
accommodant; il ne se fit pas tirer l'oreille; et, pendant qu'il faisait
la corvée, je passai roide devant la sentinelle, qui ne fit pas
attention à moi.

Sorti du château, je pris aussitôt mon essor vers la campagne, et ne
m'arrêtai qu'au pont de Brique, dans un petit ravin, où je réfléchis un
instant aux moyens de déjouer les poursuites; j'eus d'abord la fantaisie
de me rendre à Calais, mais ma mauvaise étoile m'inspira de revenir à
Arras. Dès le soir même, j'allai coucher dans une espèce de ferme qui
était un relais de maréyeurs. L'un d'eux, qui était parti de Boulogne
trois heures après moi, m'apprit que toute la ville était plongée dans
la tristesse par l'exécution de Christiern. «On ne parle que de ça, me
dit-il; on s'attendait que l'Empereur lui ferait grâce, mais le
télégraphe a répondu qu'il fallait le fusiller.... Il l'avait déjà
échappé belle; aujourd'hui on lui a fait son affaire. C'était une pitié
de l'entendre demander _pardon! pardon!_ en essayant de se relever,
après la première décharge; et les cris des chiens qui se trouvaient
derrière, et qui avaient attrapé des balles! il y avait de quoi
arracher l'ame, mais ils ne l'ont pas moins achevé à bout portant;
c'est-il ça une destinée!»

Quoique la nouvelle que me donnait le maréyeur m'affligeât, je ne pus
pas m'empêcher de penser que la mort de Christiern faisait diversion à
mon évasion, et comme rien de ce qu'il me disait ne m'indiquait qu'on se
fût aperçu que je manquais à l'appel, j'en conçus une très grande
sécurité. J'arrivai à Béthune sans accident; je voulus aller y loger
chez une ancienne connaissance de régiment. Je fus fort bien accueilli,
mais, quelque prudent que l'on soit, il y a toujours des imprévisions.
J'avais préféré à l'auberge l'hospitalité d'un ami: j'étais venu me
brûler à la chandelle, car l'ami s'était marié récemment, et le frère de
sa femme était du nombre de ces réfractaires dont le cœur, insensible
à la gloire, ne palpitait que pour la paix. Il s'ensuivait tout
naturellement que le domicile que j'avais choisi, et même celui de tous
les parents du jeune homme, étaient fréquemment visités par messieurs
les gendarmes. Ces derniers envahirent la demeure de mon ami long-temps
avant le jour; sans respecter mon sommeil, ils me sommèrent d'exhiber
mes papiers. A défaut de passeport que je pusse leur montrer, j'essayai
de leur donner quelques explications; c'était peine perdue. Le
brigadier, qui depuis un instant me considérait avec une attention toute
particulière, s'écria tout à coup: «Je ne me trompe pas, c'est bien lui,
j'ai vu ce drôle à Arras: c'est Vidocq!» Il fallut me lever, et un quart
d'heure après j'étais installé dans la prison de Béthune.

Peut-être qu'avant d'aller plus loin le lecteur ne sera pas fâché
d'apprendre ce que devinrent les camarades de captivité que j'avais
laissés à Boulogne; je puis dès à présent satisfaire leur curiosité, du
moins à l'égard de quelques-uns. On a vu que Christiern avait été
fusillé; c'était un excellent sujet. Lelièvre, qui était également un
brave homme, continua d'espérer et de craindre jusqu'en 1811, que le
typhus mit un terme à cette alternative. Les quatre matelots de la garde
étaient des assassins: par une belle nuit ils furent mis en liberté, et
envoyés en Prusse, où deux d'entre eux reçurent la croix d'honneur sous
les murs de Dantzick; quant au sorcier, il fut aussi relaxé sans
jugement. En 1814, il se nommait Collinet, et était devenu
quartier-maître d'un régiment westphalien, dont il avait imaginé de
sauver la caisse à son profit. Cet aventurier, pressé de placer son
argent, se dirigeait à tire d'ailes sur la Bourgogne, lorsqu'aux
environs de Fontainebleau, il tomba au milieu d'un pulk de cosaques, à
qui il fut obligé de rendre ses comptes; ce fut son dernier jour, ils le
tuèrent à coups de lances.

Mon séjour à Béthune ne fut pas long: dès le lendemain de mon
arrestation, on me mit en route pour Douai, où je fus conduit sous bonne
escorte.



CHAPITRE XXI.

     On me ramène à Douai.--Recours en grâce.--Ma femme se marie.--Le
     plongeon dans la Scarpe.--Je voyage en officier.--La lecture des
     dépêches.--Séjour à Paris.--Un nouveau nom.--La femme qui me
     convient.--Je suis marchand forain.--Le commissaire de
     Melun.--Exécution d'Herbaux.--Je dénonce un voleur; il me
     dénonce.--La chaîne à Auxerre.--Je m'établis dans la
     capitale.--Deux échappés du bagne.--Encore ma femme.--Un recel.


A peine avais-je mis le pied dans le préau que le procureur-général
Rauson, que mes évasions réitérées avaient irrité contre moi, parut à la
grille, en s'écriant: «Eh bien! Vidocq est arrivé?»Lui a-t-on mis les
fers?--Eh! monsieur, lui dis-je, que vous ai-je donc fait pour me
vouloir tant de mal? Parce que je me suis évadé plusieurs fois? est-ce
donc un si grand crime? Ai-je abusé de cette liberté qui a tant de prix
à mes yeux? Lorsqu'on m'a repris, n'étais-je pas toujours occupé de me
créer des moyens honnêtes d'existence? Oh! je suis moins coupable que
malheureux! Ayez pitié de moi, ayez pitié de ma pauvre mère; s'il faut
que je retourne an bagne, elle en mourra!»

Ces paroles et l'accent de vérité avec lequel je les prononçai, firent
quelque impression sur M. Rauson: il revint le soir, me questionna
longuement sur la manière dont j'avais vécu depuis ma sortie de Toulon,
et comme à l'appui de ce que je disais, je lui offrais des preuves
irrécusables, il commença à me témoigner quelque bienveillance. «Que ne
formez-vous, me dit-il, une demande en grâce, ou tout au moins en
commutation de peine? Je vous recommanderai au grand-juge.» Je remerciai
le magistrat de ce qu'il voulait bien faire pour moi; et, le même jour,
un avocat de Douai, M. Thomas, qui me portait un véritable intérêt, vint
me faire signer une supplique qu'il avait eu la bonté de rédiger.

J'étais dans l'attente de la réponse, lorsqu'un matin on me fit appeler
au greffe: je croyais que c'était la décision du ministre qu'on allait
me transmettre. Impatient de la connaître, je suivis le porte-clefs avec
la prestesse d'un homme qui court au-devant d'une bonne nouvelle. Je
comptais voir le procureur-général, c'est ma femme qui s'offre à mes
regards; deux inconnus l'accompagnent. Je cherche à deviner quel peut
être l'objet de cette visite, lorsque, du ton le plus dégagé, madame
Vidocq me dit: «Je viens vous faire signifier le jugement qui prononce
notre divorce: comme je vais me remarier, il m'a fallu remplir cette
formalité. Au surplus, voici l'huissier qui va vous donner lecture de
l'acte.»

Sauf ma mise en liberté, on ne pouvait rien m'annoncer de plus agréable
que la dissolution de ce mariage; j'étais à jamais débarrassé d'un être
que je détestais. Je ne sais plus si je fus le maître de contenir ma
joie, mais à coup sûr ma physionomie dut l'exprimer, et si, comme j'ai
de fortes raisons de le croire, mon successeur était présent, il put se
retirer convaincu que je ne lui enviais nullement le trésor qu'il allait
posséder.

Ma détention à Douai se prolongeait horriblement. J'étais à l'ombre
depuis cinq grands mois, et rien n'arrivait de Paris. M. le
procureur-général m'avait témoigné beaucoup d'intérêt, mais l'infortune
rend défiant, et je commençai à craindre qu'il m'eût leurré d'un vain
espoir, afin de me détourner de m'enfuir jusqu'au moment du départ de la
chaîne: frappé de cette idée, je revins avec ardeur à mes projets
d'évasion.

Le concierge, le nommé Wettu, me regardant d'avance comme amnistié,
avait pour moi quelques égards; nous dînions même fréquemment
tête-à-tête dans une petite chambre, dont l'unique croisée donnait sur
la Scarpe. Il me sembla qu'au moyen de cette ouverture, qu'on avait
négligé de griller, sur la fin d'un repas, un jour ou l'autre, il me
serait facile de lui brûler la politesse; seulement il était essentiel
de m'assurer d'un déguisement, à la faveur duquel, une fois sorti, je
pourrais me dérober aux recherches. Je mis quelques amis dans ma
confidence, et ils tinrent à ma disposition une petite tenue d'officier
d'artillerie légère, dont je me promettais bien de faire usage à la
première occasion. Un dimanche soir, j'étais à table avec le concierge
et l'huissier Hurtrel; le Beaune avait mis ces messieurs en gaîté; j'en
avais fait venir force bouteilles. «Savez-vous, mon gaillard, me dit
Hurtrel, qu'il n'aurait pas fait bon vous mettre ici, il y a sept ans.
Une fenêtre sans barreaux! Peste! je ne m'y serais pas fié.--Allons
donc, papa Hurtrel, il faudrait être de liège, lui répliquai-je, pour se
risquer à faire le plongeon de si haut; la Scarpe est bien profonde pour
quelqu'un qui ne sait pas nager.--C'est vrai, observa le concierge»; et
la conversation en resta là; mais mon parti était pris. Bientôt il
survint du monde, le concierge se mit à jouer, et au moment où il était
le plus occupé de sa partie, je me précipitai dans la rivière.

Au bruit de ma chute, toute la société courut à la fenêtre, tandis que
Wettu appelait à grands cris la garde et les porte-clefs pour se mettre
à ma poursuite. Heureusement le crépuscule permettait à peine de
distinguer les objets; mon chapeau, que j'avais d'ailleurs jeté à
dessein sur la rive, fit croire que j'étais immédiatement sorti de la
rivière, pendant que je continuai à nager dans la direction de la _porte
d'eau_, sous laquelle je passai avec d'autant plus de peine, que j'étais
transi de froid, et que mes forces commençaient à s'épuiser. Une fois
hors la ville, je gagnai la terre; mes vêtements, trempés d'eau,
pesaient plus de cent livres; je n'en pris pas moins ma course, et ne
m'arrêtai qu'au village de Blangy, situé à deux lieues d'Arras. Il était
quatre heures du matin; un boulanger qui chauffait son four, fit sécher
mes habits, et me fournit quelques aliments. Dès que je fus restauré, je
me remis en route, et me dirigeai vers Duisans, où restait la veuve d'un
ancien capitaine de mes amis. C'était chez elle qu'un exprès devait
m'apporter l'uniforme que l'on s'était procuré pour moi à Douai. Je ne
l'eus pas plutôt reçu, que je me rendis à Hersin, où je ne me cachai que
peu de jours chez un de mes cousins. Des avis, qui me parvinrent fort à
propos, m'engagèrent à déguerpir: je sus que la police, convaincue que
j'étais dans le pays, allait ordonner une battue; elle était même sur la
voie de ma retraite; résolu à lui échapper, je ne l'attendis pas.

Il était clair que Paris seul pouvait m'offrir un refuge: mais pour
aller à Paris, il était nécessaire de revenir sur Arras, et si je
passais dans cette ville, j'étais infailliblement reconnu. J'avisai donc
au moyen d'éluder la difficulté: la prudence me suggéra de monter dans
la carriole d'osier de mon cousin, qui avait un excellent cheval, et
était le premier homme du monde pour la connaissance des chemins de
traverse. Il me répondit, sur sa réputation de parfait conducteur, de me
faire tourner, les remparts de ma cité natale, il ne m'en fallait pas
davantage, mon travestissement devait faire le reste. Je n'étais plus
Vidocq, à moins qu'on n'y regardât de trop près, aussi en arrivant au
pont du Gy, vis-je sans trop d'effroi, huit chevaux de gendarmes
attachés à la porte d'une auberge. J'avoue que je me fusse bien passé de
la rencontre, mais elle se présentait face à face, et ce n'était qu'en
l'affrontant qu'elle pouvait cesser d'être périlleuse. «Allons! dis-je à
mon cousin, c'est ici qu'il faut payer de toupet; pied à terre, et vite,
vite, fais-toi servir quelque chose.» Aussitôt il descend et se présente
dans l'auberge avec cette allure d'un luron dégourdi, qui ne redoute pas
l'œil de la brigade. «Eh bien! lui dirent les gendarmes, est-ce ton
cousin Vidocq que tu conduis?--Peut-être, répondit-il en riant,
regardez-y.» Un gendarme s'approcha en effet de la carriole, mais plutôt
par un simple mouvement de curiosité que poussé par un soupçon. A la vue
de mon uniforme, il porta respectueusement la main au chapeau. «Salut,
capitaine», me dit-il, et bientôt après il monta à cheval avec ses
camarades. «Bon voyage, leur cria mon cousin, en faisant claquer son
fouet; si vous l'empoignez, vous nous l'écrirez.--Va ton train, reprit
le maréchal-des-logis qui commandait le peloton, nous savons le gîte, et
le mot d'ordre est Hersin: demain, à cette heure, il sera coffré.»

Nous continuâmes notre route fort paisiblement; cependant il me vint une
crainte: des insignes militaires pouvaient m'exposer à quelques chicanes
qui auraient pour moi un résultat désagréable. La guerre de Prusse était
commencée, et l'on voyait peu d'officiers à l'intérieur, à moins qu'ils
n'y fussent ramenés par quelque blessure. Je me décidai à porter le bras
en écharpe: c'était à Iéna que j'avais été mis hors de combat, et si
l'on m'interrogeait, j'étais prêt à donner sur cette journée
non-seulement tous les détails que j'avais lus dans les bulletins, mais
encore tous ceux que j'avais pu recueillir, en entendant une foule de
récits vrais ou mensongers faits par des témoins, oculaires ou non. Au
total, j'étais ferré sur ma bataille d'Iéna, et je pouvais en parler à
tout venant avec connaissance de cause: personne n'en savait plus long
que moi: Je m'acquittai parfaitement de mon rôle à Beaumont, où la
lassitude du cheval, qui avait fait trente-cinq lieues en un jour et
demi, nous obligea de faire halte. J'avais déjà pris langue dans
l'auberge, lorsque je vis un maréchal-des-logis de gendarmes aller droit
à un officier de dragons, et l'inviter à exhiber ses papiers. Je
m'approchai à mon tour du maréchal-des-logis, et je le questionnai sur
le motif de cette précaution. «Je lui ai demandé sa feuille de route, me
répondit-il, parce que quand tout le monde est à l'armée, ce n'est pas
en France qu'est la place d'un officier valide.--Vous avez raison mon
camarade, lui dis-je, il faut que le service se fasse»; et en même
temps, pour qu'il ne lui prît pas la fantaisie de s'assurer si j'étais
en règle, je l'invitai à dîner avec moi. Pendant le repas, je gagnai
tellement sa confiance, qu'il me pria, quand je serais à Paris, de
m'occuper de lui faire obtenir son changement de résidence. Je promis
tout, et il était content: car, afin de le servir, je devais user de mon
crédit, qui était très grand, et de celui des autres, qui l'était encore
davantage. En général, on n'est point chiche de ce qu'on n'a pas. Quoi
qu'il en soit, les flacons se vuidaient avec rapidité, et mon convive,
dans l'enthousiasme d'une protection qui lui venait si à propos,
commençait à me tenir de ces discours sans suite, précurseurs de
l'ivresse, lorsqu'un gendarme lui remit un paquet de dépêches. Il
rompit les bandes d'une main incertaine, et voulut essayer de lire, mais
ses yeux obscurcis ayant rendu inutile toute tentative de ce genre, il
me pria de le suppléer dans ses fonctions; j'ouvre une lettre, et les
premiers mots qui frappent mes regards sont ceux-ci: _brigade d'Arras_.
Je parcours de la vue, c'était l'avis de mon passage à Beaumont; on
ajoutait que je devais avoir pris la diligence du _Lion d'argent_.
Malgré mon trouble, je lus le signalement en le dénaturant: «bon! bon!
dit le très sobre et très vigilant maréchal-des-logis, la voiture ne
passe que demain matin, on s'en occupera», et il voulut recommencer à
boire sur de nouveaux frais, mais ses forces trompèrent son courage; on
fut obligé de l'emporter dans son lit, au grand scandale de toute
l'assistance, qui répétait avec indignation: «Un maréchal-de-logis! un
homme gradé! se mettre dans des états pareils!»

On pense bien que je n'attendis pas le réveil de l'homme gradé; à cinq
heures, je pris place dans la diligence de Beaumont, qui le même jour me
conduisit sans encombre à Paris, où ma mère, qui n'avait pas cessé
d'habiter Versailles, vint me rejoindre. Nous demeurâmes ensemble
quelques mois dans le faubourg Saint-Denis, où nous ne voyions
personne, à l'exception d'un bijoutier nommé Jacquelin, que je dus,
jusqu'à un certain point, mettre dans ma confidence, parce qu'à Rouen il
m'avait connu sous le nom de _Blondel_. Ce fut chez Jacquelin que je
rencontrai une dame de B...., qui tient le premier rang dans les
affections de ma vie. Madame de B..., ou Annette, car c'est ainsi que je
l'appelais, était une assez jolie femme, que son mari avait abandonnée
par suite de mauvaises affaires. Il s'était enfui en Hollande, et depuis
long-temps il ne lui donnait plus de ses nouvelles. Annette était donc
entièrement libre; elle me plut; j'aimais son esprit, son intelligence,
son bon cœur; j'osai le lui dire; elle vit d'abord, sans trop de
peine, mes assiduités, et bientôt nous ne pûmes plus exister l'un sans
l'autre. Annette vint demeurer avec moi; et, comme je reprenais l'état
de marchand de nouveautés ambulant, il fut décidé qu'elle
m'accompagnerait dans mes courses. La première tournée que nous fîmes
ensemble fut des plus heureuses. Seulement, à l'instant ou je quittais
Melun, l'aubergiste chez lequel j'étais descendu m'avertit que le
commissaire de police avait témoigné quelque regret de n'avoir pas
examiné mes papiers, mais que ce qui était différé n'était pas perdu,
et qu'à mon prochain passage, il se proposait de me faire une visite.
L'avis me surprit; il fallait que j'eusse déjà été désigné comme
suspect. Aller plus loin, c'était peut-être me compromettre: je rabattis
aussitôt sur Paris, me promettant bien de ne plus faire d'excursion tant
que je n'aurais pas réussi à rendre moins défavorables les chances qui
se réunissaient contre moi.

Parti de très grand matin, j'arrivai de bonne heure au faubourg
Saint-Marceau: à mon entrée, j'entends des colporteurs hurler cette
finale: _qui condamne deux particuliers très connus à être fait mourir
aujourd'hui en place de Grève_. J'écoute: il me semble que le nom
d'Herbaux a résonné à mon oreille; Herbaux, l'auteur du faux qui a causé
tous mes malheurs! J'écoute plus attentivement encore, mais avec un
saisissement involontaire, et cette fois le crieur, dont je me suis
approché, répète la sentence avec des variantes: _Voici l'arrêt du
tribunal criminel du département de la Seine, qui condamne à la peine de
mort les nommes Armand Saint-Léger, ancien marin, né à Bayonne, et César
Herbaux, forçat libéré, né à Lille, atteints et convaincus
d'assassinat_, etc.

Il n'y avait plus à en douter: le misérable qui m'avait perdu allait
porter sa tête sur l'échafaud. L'avouerai-je? ce fut une impression de
joie que je ressentis, et pourtant je frémissais. Tourmenté de nouveau
dans mon existence, agité d'inquiétudes sans cesse renaissantes, j'eusse
voulu anéantir cette population des prisons et des bagnes, qui, après
m'avoir lancé dans l'abîme, pouvait m'y maintenir par ses cruelles
révélations. On ne s'étonnera donc pas de l'empressement avec lequel je
courus au Palais de Justice, afin de m'assurer par moi-même de la
vérité: il n'était pas encore midi, et j'eus toutes les peines du monde
à arriver jusqu'à la grille, auprès de laquelle je pris position, en
attendant l'instant fatal.

Quatre heures sonnent enfin. Le guichet s'ouvre: un homme paraît le
premier dans la charrette....; c'est Herbaux. La figure couverte d'une
pâleur mortelle, il affiche une fermeté que dément l'agitation
convulsive de ses traits. Il affecte de parler à son compagnon, qui déjà
est hors d'état de l'entendre. Au signal du départ, Herbaux, d'un front
qu'il s'efforce de rendre audacieux, promène ses regards sur la foule;
ses yeux rencontrent les miens.... Il fait un mouvement; son teint
s'anime... Le cortége a passé. Je restai aussi immobile que les
faisceaux de bronze auxquels je m'étais attaché, et je me serais sans
doute encore long-temps oublié dans cette attitude, si un inspecteur du
Palais ne m'eût enjoint de me retirer. Vingt minutes après, une voiture
chargée d'un panier rouge, et escortée par un gendarme, traversa au trot
le Pont-au-Change, se dirigeant vers le cimetière des condamnés. Alors,
le cœur serré, je m'éloignai, et regagnai le logis en faisant les
plus tristes réflexions.

J'ai appris depuis que, pendant sa détention à Bicêtre, Herbaux avait
exprimé le regret de m'avoir fait condamner innocent. Le crime qui avait
conduit ce scélérat à l'échafaud était un assassinat commis de
complicité avec Saint-Léger sur une dame de la place Dauphine. Ces deux
misérables s'étaient introduits chez leur victime, sous le prétexte de
lui donner des nouvelles de son fils, qu'ils avaient vu, disaient-ils, à
l'armée.

Quoiqu'en définitive l'exécution d'Herbaux ne dût avoir aucune influence
directe sur ma position, elle me consterna: j'étais épouvanté de m'être
trouvé en contact avec des brigands, destinés au bourreau; mes
souvenirs me ravalaient à mes propres yeux; je rougissais en quelque
sorte en face de moi-même; j'aurais souhaité perdre la mémoire, et mener
une démarcation impénétrable entre le passé et le présent, car, je ne le
voyais que trop, l'avenir était dans la dépendance du passé, et j'étais
d'autant plus malheureux, qu'une police à qui il n'est pas toujours
donné d'agir avec discernement, ne me permettait pas de m'oublier. Je me
voyais de nouveau à la veille d'être traqué comme une bête fauve. La
persuasion qu'il me serait interdit de devenir honnête homme me livrait
presque au désespoir: j'étais silencieux, morose, découragé. Annette
s'en aperçut; elle demanda à me consoler; elle proposait de se dévouer
pour moi; elle me pressait de questions; mon secret m'échappa: je n'ai
jamais eu lieu de m'en repentir. L'activité, le zèle et la présence
d'esprit de cette femme me devinrent très utiles. J'avais besoin d'un
passeport; elle détermina Jacquelin à me prêter le sien; et, pour me
mettre à même d'en faire usage, celui-ci me donna, sur sa famille et sur
ses relations, les renseignements les plus complets. Muni de ces
instructions, je me remis en voyage, et parcourus toute la
Basse-Bourgogne. Presque partout il me fallut montrer que j'étais en
règle: si l'on eût comparé l'homme avec le signalement, il eût été
facile de découvrir la fraude; mais nulle part on ne me fit
d'observation; et, pendant plus d'un an, à quelques alertes près qui ne
valent pas la peine d'être ici mentionnées, le nom de Jacquelin me porta
bonheur.

Un jour que j'avais déballé à Auxerre, en me promenant tranquillement
sur le port, je rencontrai le nommé Paquay, voleur de profession, que
j'avais vu à Bicêtre, où il subissait une détention de six années. Il
m'eût été fort agréable de l'éviter, mais il m'accosta presque à
l'improviste; et, dès les premières paroles qu'il m'adressa, je pus me
convaincre qu'il ne serait pas prudent d'essayer de le méconnaître. Il
était très curieux de savoir ce que je faisais; et comme j'entrevis dans
sa conversation qu'il se proposait de m'associer à des vols, j'imaginai,
pour me débarrasser de lui, de parler de la police d'Auxerre, que je lui
représentai comme très vigilante; et par conséquent très redoutable. Je
crus observer que l'avis faisait impression; je chargeai le tableau,
jusqu'à ce qu'enfin, après m'avoir écouté avec une très inquiète
attention, il s'écria tout à coup: «Diable! il paraît qu'il ne fait pas
bon ici; le coche part dans deux heures; si tu veux, nous
détalerons.--C'est cela, lui répondis-je; s'il s'agit de filer, je suis
ton homme.» Puis, sur ce, je le quittai, après avoir promis de le
rejoindre aussitôt que j'aurais terminé quelques préparatifs qui me
restaient à faire. C'est une si pitoyable condition que celle du forçat
évadé, que, s'il ne veut pas être dénoncé, ou être impliqué dans quelque
attentat, il est toujours réduit à prendre l'initiative, c'est-à-dire à
se faire dénonciateur. Rendu à l'auberge, j'écrivis donc la lettre
suivante au lieutenant de gendarmerie, que je savais être à la piste des
auteurs d'un vol récemment commis dans les bureaux de la diligence.

       *       *       *       *       *

  «MONSIEUR,

»Une personne qui ne veut pas être connue vous prévient que l'un des
auteurs du vol commis dans les bureaux des messageries de votre ville,
va partir, à six heures, par le coche, pour se rendre à Joigny, où
l'attendent probablement ses complices. Afin de ne pas le manquer, et de
l'arrêter en temps utile, il serait bon que deux gendarmes déguisés
montassent avec lui dans le coche; il est important que l'on s'y prenne
avec prudence, et qu'on ne perde pas de vue l'individu, car c'est un
homme fort adroit.»

Cette missive était accompagnée d'un signalement si minutieusement
tracé, qu'il était impossible de s'y méprendre. L'instant du départ
arrivé, je me rends sur les quais en prenant des chemins détournés, et
de la fenêtre d'un cabaret, où je m'étais posté, j'aperçois Paquay qui
entre dans le coche: bientôt après s'embarquent les deux gendarmes, que
je reconnais à certaine encolure que l'on conçoit, mais qu'on ne saurait
analyser. Par intervalles, ils se passent mutuellement un papier sur
lequel ils jettent les yeux; enfin leurs regards s'arrêtent sur mon
homme, dont le costume, contre l'habitude des voleurs, était une
mauvaise enseigne. Le coche démarre, et je le vois s'éloigner avec
d'autant plus de plaisir, qu'il emporte tout à la fois Paquay, ses
propositions et même ses révélations, si, comme je n'en doutais pas, il
avait eu la fantaisie d'en faire.

Le surlendemain de cette aventure, tandis que j'étais en train de faire
l'inventaire de mes marchandises, j'entends un bruit extraordinaire, je
mets la tête à la fenêtre: c'est la chaîne, que conduisent Thiéry et ses
argouzins! A cet aspect si terrible et si dangereux pour moi, je me
retire brusquement, mais dans mon trouble je casse un carreau; soudain
tous les regards se portent de ce côté; j'aurais voulu être aux
entrailles de la terre. Ce n'est pas tout, pour mettre le comble à mon
inquiétude, quelqu'un ouvre ma porte, c'est l'aubergiste _du Faisan_,
madame _Gelat_. «Venez donc, M. Jacquelin, venez donc voir passer la
chaîne, me crie-t-elle!..... Oh! il y a long-temps qu'on n'en a pas vu
une si belle!... ils sont au moins cent cinquante, et de fameux
gaillards encore!... Entendez-vous comme ils chantent?» Je remerciai mon
hôtesse de son attention, et, feignant d'être occupé, je lui dis que je
descendrais dans un moment. «Oh! ne vous pressez pas, me répondit-elle,
vous avez le temps,... ils couchent ici dans nos écuries. Et puis, si
vous souhaitez causer avec leur chef, on va lui donner la chambre à côté
de la vôtre.» Le lieutenant Thiéry, mon voisin! A cette nouvelle, je ne
sais pas ce qui se passa dans moi; mais je pense que si madame Gelat
m'eût observé, elle aurait vu mon visage pâlir et tous mes membres
s'agiter comme par une espèce de tressaillement. Le lieutenant Thiéry,
mon voisin! Il pouvait me reconnaître, me signaler, un geste, un rien
pouvait me trahir: aussi me donnais-je bien garde de me montrer. La
nécessité d'achever mon inventaire légitimait mon manque de curiosité.
Je passai une nuit affreuse. Enfin, à quatre heures du matin, le départ
de l'infernal cortége me fut annoncé par le cliquetis des fers: je
respirai.

Il n'a pas souffert celui qui n'a pas connu des transes pareilles à
celles dans lesquelles me jeta la présence de cette troupe de bandits et
de leurs gardiens. Reprendre des fers que j'avais brisés au prix de tant
d'efforts, cette idée me poursuivait sans cessé: mon secret, je ne le
possédais pas seul, il y avait des forçats par le monde, si je les
fuyais, je les voyais prêts à me livrer: mon repos, mon existence
étaient menacés partout, et toujours. Un coup d'œil, le nom d'un
commissaire, l'apparition d'un gendarme, la lecture d'un arrêt, tout
devait exciter et entretenir mes alarmes. Que de fois j'ai maudit les
pervers qui, trompant ma jeunesse, avaient souri à l'élan désordonné de
mes passions, et ce tribunal qui, par une condamnation injuste, m'avait
précipité dans un gouffre dont je ne pouvais plus secouer la souillure,
et ces institutions qui ferment la porte au repentir!...... J'étais hors
de la société, et pourtant je ne demandais qu'à lui donner des
garanties; je lui en avais donné, j'en atteste ma conduite invariable à
la suite de chacune de mes évasions, mes habitudes d'ordre, et ma
fidélité scrupuleuse à remplir tous mes engagements.

Maintenant il s'élevait dans mon esprit quelques craintes au sujet de ce
Paquay, dont j'avais provoqué l'arrestation; en y réfléchissant, il me
sembla que dans cette circonstance j'avais agi bien légèrement; j'avais
le pressentiment de quelque malheur: ce pressentiment se réalisa.
Paquay, conduit à Paris, puis ramené à Auxerre, pour une confrontation,
apprit que j'étais encore dans la ville; il m'avait toujours soupçonné
de l'avoir dénoncé, il prit sa revanche. Il raconta au geôlier tout ce
qu'il savait sur mon compte. Celui-ci fit son rapport à l'autorité, mais
ma réputation de probité était si bien établie dans Auxerre, où je
faisais des séjours de trois mois, que, pour éviter un éclat fâcheux, un
magistrat dont je tairai le nom me fit appeler et m'avertit de ce qui
se passait. Je n'eus pas besoin de lui confesser la vérité, mon trouble
la lui révéla tout entière; je n'eus que la force de lui dire: «Ah!
monsieur! je voulais être honnête homme!» Sans me répondre, il sortit et
me laissa seul; je compris son généreux silence. En un quart d'heure
j'eus perdu de vue Auxerre, et, de ma retraite, j'écrivis à Annette,
pour l'instruire de cette nouvelle catastrophe. Afin de détourner les
soupçons, je lui recommandai de rester encore une quinzaine de jours _au
Faisan_, et de dire à tout le monde que j'étais allé à Rouen pour y
faire des emplettes, ce terme expiré, Annette devait me rejoindre à
Paris; elle y arriva en effet le jour que je lui avais indiqué. Elle
m'apprit que le lendemain de mon départ, des gendarmes déguisés
s'étaient présentés à mon magasin pour m'arrêter, et que ne m'ayant pas
trouvé, ils avaient dit qu'on ne s'en tiendrait pas là, et qu'on
finirait par me découvrir.

Ainsi on allait continuer les recherches: c'était là un contre-temps qui
dérangeait tous mes projets: signalé sous le nom de Jacquelin, je me vis
réduit à le quitter et à renoncer encore une fois à l'industrie que je
m'étais créée.

Il n'y avait plus de passeport, quelque bon qu'il fût, qui pût me mettre
à l'abri dans les cantons que je parcourais d'ordinaire; et dans ceux où
l'on ne m'avait jamais vu, il était vraisemblable que mon apparition
insolite éveillerait des soupçons. La conjoncture devenait terriblement
critique. Quel parti prendre? c'était là mon unique préoccupation,
lorsque le hasard me procura la connaissance d'un marchand tailleur de
la cour Saint-Martin: il désirait vendre son fonds. J'en traitai avec
lui, persuadé que je ne serais nulle part plus en sûreté qu'au cœur
d'une capitale, où il est si aisé de se perdre dans la foule. En effet,
il s'écoula près de huit mois sans que rien vînt troubler la
tranquillité dont nous jouissions, ma mère, Annette et moi. Mon
établissement prospérait: chaque jour il prenait de l'accroissement. Je
ne me bornais plus, comme mon prédécesseur à la confection des habits;
je faisais aussi le commerce des draps, et j'étais peut-être sur le
chemin de la fortune, quand tout pour un matin mes tribulations
recommencèrent.

J'étais dans mon magasin; un commissionnaire se présente et me dit que
l'on m'attend chez un traiteur de la rue Aumaire; je présume qu'il
s'agit de quelque marché à conclure, je me rends aussitôt dans l'endroit
indiqué. On m'introduit dans un cabinet, et j'y trouve deux échappés du
bagne de Brest: l'un d'eux était ce Blondy, qu'on a vu diriger la
malheureuse évasion de Pont-à-Luzen: «Nous sommes ici depuis dix jours,
me dit-il, et nous n'avons pas le sou. Hier, nous t'avons aperçu dans un
magasin; nous avons appris qu'il était à toi, et ça m'a fait plaisir, je
l'ai dit à l'ami..... Maintenant nous ne sommes plus si inquiets, car on
te connaît, tu n'es pas homme à laisser des camarades dans l'embarras.»

L'idée de me voir à la merci de deux bandits que je savais capables de
tout, même de me vendre à la police, ne fût-ce que pour me faire pièce,
quitte à se perdre eux-mêmes, était accablante. Je ne laissai pas
d'exprimer combien j'étais satisfait de me trouver avec eux; j'ajoutai
que n'étant pas riche, je regrettais de ne pouvoir disposer en leur
faveur que de cinquante francs: ils parurent se contenter de cette
somme, et, en me quittant, ils m'annoncèrent qu'ils étaient dans
l'intention de se rendre à Châlons-sur-Marne, où ils avaient,
disaient-ils, des _affaires_. J'eusse été trop heureux qu'ils se
fussent pour toujours éloignés de Paris, mais, en me faisant leurs
adieux, ils me promettaient de revenir bientôt, et je restais effrayé de
leur prochain retour. N'allaient-ils pas me considérer comme leur vache
à lait, et mettre un prix à leur discrétion? Ne seraient-ils pas
insatiables....? Qui me répondait que leurs exigences se borneraient à
la possibilité? Je me voyais déjà le banquier de ces messieurs et de
beaucoup d'autres, car il était à présumer que, suivant la coutume
usitée parmi les voleurs, si je me lassais de les satisfaire, ils me
repasseraient à leurs connaissances pour me rançonner sur de nouveaux
frais; je ne pouvais être bien avec eux que jusqu'au premier refus;
parvenu à ce terme, il était hors de doute qu'ils me joueraient quelque
méchant tour. Avec de tels garnements à mes trousses, on comprendra que
je n'étais pas à mon aise! Il s'en fallait que ma situation fût
plaisante, elle fut encore empirée par une bien funeste rencontre.

On se souvient, ou on ne se souvient pas, que ma femme, après son
divorce, avait convolé à de secondes noces: je la croyais dans le
département du Pas-de-Calais, tout occupée de faire son bonheur et celui
de son nouveau mari, lorsque dans la rue du Petit-Carreau, je me
trouvai nez à nez avec elle; impossible de l'éviter, elle m'avait
reconnue. Je lui parlai donc, et, sans lui rappeler ses torts à mon
égard, comme le délabrement de sa toilette me montrait de reste qu'elle
n'était pas des plus heureuses, je lui donnai quelque argent. Peut-être
imagina-t-elle alors que c'était-là une générosité intéressée, cependant
il n'en était rien. Il ne m'était pas même venu à la pensée que
l'ex-dame Vidocq pût me dénoncer. A la vérité, en me remémoriant plus
tard nos anciens demêlés, je jugeai que mon cœur m'avait tout-à-fait
conseillé dans le sens de la prudence; je m'applaudis alors de ce que
j'avais fait, et il me parut très convenable que cette femme, dans sa
détresse, pût compter sur moi pour quelques secours; détenu ou éloigné
de Paris, je n'étais plus à même de soulager sa misère. Ce devait être
pour elle une considération qui devait la déterminer à garder le
silence, je le crus du moins; on verra plus tard si je m'étais trompé.

L'entretien de mon ex-femme était une charge à laquelle je m'étais
résigné, mais cette charge, je n'en connaissais pas tout le poids. Une
quinzaine s'était écoulée depuis notre entrevue; un matin, on me fait
prier de passer rue de l'Échiquier: je m'y rends, et au fond d'une cour,
dans un rez-de-chaussée assez propre quoique médiocrement meublé, je
revois non-seulement ma femme, mais encore, ses nièces et leur père, le
terroriste Chevalier, qui venait de subir une détention de six mois,
pour vol d'argenterie: un coup d'œil suffit pour me convaincre que
c'était une famille qui me tombait sur les bras. Tous ces gens-là
étaient dans le plus absolu dénuement; je les détestais, je les
maudissais, et pourtant je n'avais rien de mieux à faire que de leur
tendre la main. Je me saignai pour eux. Les réduire au désespoir, c'eût
été me perdre, et plutôt que de revenir en la puissance des argouzins,
j'étais résolu à faire le sacrifice de mon dernier sou.

A cette époque, il semblait que le monde entier se fût ligué contre moi;
à chaque instant il me fallait dénouer les cordons de ma bourse, et pour
qui? pour des êtres qui, regardant ma libéralité comme obligatoire,
étaient prêts à me trahir aussitôt que je ne leur paraîtrais plus une
ressource assurée. Quand je rentrai de chez ma femme, j'eus encore une
preuve du malheur attaché à la condition de forçat évadé, Annette et ma
mère étaient en pleurs. En mon absence, deux hommes ivres m'avaient
demandé, et sur la réponse que je n'y étais pas, ils s'étaient répandus
en invectives et en menaces, qui ne me laissaient aucun doute sur la
perfidie de leurs intentions. Au portrait que me fit Annette de ces deux
individus, il me fut aisé de reconnaître Blondy et son camarade Duluc.
Je n'eus pas la peine de deviner leurs noms; d'ailleurs ils avaient
donné une adresse avec injonction formelle d'y porter _quarante francs_,
c'était plus qu'il ne fallait pour me mettre sur la voie; car, à Paris,
il n'y avait qu'eux de capables de m'intimer un pareil ordre. Je fus
obéissant, très obéissant; seulement, en payant ma contribution à ces
deux coquins, je ne pus m'empêcher de leur faire observer qu'ils avaient
agi fort inconsidérement. «Voyez le beau coup que vous avez fait, leur
dis-je, on ne savait rien à la _cassine_ et vous avez _mangé le
morceau_! (vous avez tout dit) ma femme, qui a l'établissement en son
nom, va peut-être vouloir me mettre à la porte, et alors il me faudra
_gratter les pavés_ (vivre dans la misère).--Tu viendras _grinchir_
(voler) avec nous, me répondirent les deux brigands.»

J'essayai de leur démontrer qu'il vaut infiniment mieux devoir son
existence au travail que d'avoir sans cesse à redouter l'action d'une
police, qui, tôt ou tard, enveloppe les malfaiteurs dans ses filets.
J'ajoutai que souvent un crime conduit à un autre; que tel croit risquer
le carcan, qui court tout droit à la guillotine, et la conclusion de mon
discours fut qu'ils feraient sagement de renoncer à la périlleuse
carrière qu'ils avaient embrassée.

«Pas mal! s'écria Blondy, quand j'eus achevé ma mercuriale.. Pas mal!
Pourrais-tu pas en attendant nous indiquer quelque _cambriole à rincer_
(quelque chambre à dévaliser)? c'est que, vois-tu, nous sommes comme
Arlequin, nous avons plus besoin d'argent que d'avis». Et ils me
quittèrent en me riant au nez. Je les rappelai pour leur protester de
mon dévouement, et les priai de ne plus reparaître à la maison. «Si ce
n'est que çà, me dit Duluc, on s'en abstiendra.--Eh! oui, l'on s'en
abstiendra, répéta Blondy, puisque çà déplaît à madame.»

Ce dernier ne s'abstint pas long-temps. Dès le surlendemain, à la tombée
de la nuit, il se présenta à mon magasin, et demanda à me parler en
particulier. Je le fis monter dans ma chambre. «Nous sommes seuls,» me
dit-il, en faisant d'un coup d'œil la revue du local; et quand il se
crut assuré qu'il n'y avait pas de témoins, il tira de sa poche onze
couverts d'argent et deux montres d'or, qu'il posa sur le guéridon:
«quatre cents _balles_ (francs) tout cela... ce n'est pas cher... les
_bogues d'orient et la blanquelle_ (les montres d'or et l'argenterie).
Allons, _aboule du carle_ (compte-moi de l'argent).--Quatre cents
balles, répondis-je tout troublé par une aussi brusque sommation, je ne
les ai pas.--Peu m'importe. Va _bloquir_ (vendre).--Mais si l'on veut
savoir!...--Arrange-toi; il me faut du _poussier_ (de la monnaie), ou si
tu aimes mieux, je t'enverrai des chalands de la préfecture..... Tu
entends ce que parler veut dire..... Du poussier, et pas tant de façon.»

Je ne l'entendais que trop bien... Je me voyais déjà dénoncé, privé de
l'état que je m'étais fait, reconduit au bagne... Les quatre cents
francs furent comptés.



CHAPITRE XXII.

     Encore un brigand.--Ma carriole d'osier.--Arrestation des deux
     forçats.--Découverte épouvantable.--Saint-Germain veut m'embaucher
     pour un vol.--J'offre de servir la police.--Perplexités
     horribles.--On veut me prendre au chaud du lit.--Ma
     cachette.--Aventure comique.--Travestissements sur
     travestissements.--Chevalier m'a dénoncé.--Annette au dépôt de la
     Préfecture.--Je me prépare à quitter Paris.--Deux faux
     monnoyeurs.--On me saisit en chemise.--Je suis conduit à Bicêtre.


Me voilà recéleur! J'étais criminel malgré moi; mais enfin je l'étais,
puisque je prêtais les mains au crime: on ne conçoit pas d'enfer pareil
à celui dans lequel je vivais. Sans cesse j'étais agité; remords et
crainte, tout venait m'assaillir à la fois; la nuit, le jour, à chaque
instant, j'étais sur le qui vive. Je ne dormais plus, je n'avais plus
d'appétit, le soin de mes affaires ne m'occupait plus, tout m'était
odieux. Tout! non, j'avais près de moi Annette et ma mère. Mais ne me
faudrait-il pas les abandonner?... Tantôt, je frémis à cette
réminiscence de mes appréhensions, ma demeure se transformait en un
abominable repaire, tantôt elle était envahie par la police, et la
perquisition mettait au grand jour les preuves d'un méfait qui allait
attirer sur moi la vindicte des lois. Harcelé par la famille Chevalier,
qui me dévorait; tourmenté par Blondy, qui ne se lassait pas de me
soutirer de l'argent; épouvanté de ce qu'il y avait d'horrible et
d'incurable dans ma position, honteux d'être tyrannisé par les plus
viles créatures que la terre eût porté, irrité de ne pouvoir briser
cette chaîne morale qui me liait irrévocablement à l'opprobre du genre
humain, je me sentis poussé au désespoir, et pendant huit jours je
roulai dans ma tête les plus sinistres projets. Blondy, l'exécrable
Blondy, était celui surtout contre qui se tournait toute ma rage. Je
l'aurais étranglé de bon cœur, et pourtant je l'accueillais encore,
je le ménageais. Emporté, violent comme je l'étais, tant de patience
était un miracle, c'était Annette qui me la commandait. Oh! que je
faisais alors des vœux bien sincères pour que, dans une des
excursions fréquentes que faisait Blondy, quelque bon gendarme pût lui
mettre la main sur le collet! Je me flattais que c'était là un
événement très prochain, mais chaque fois qu'une absence un peu plus
longue que de coutume me faisait présumer que j'étais enfin délivré de
ce scélérat, il reparaissait, et avec lui revenaient tous mes soucis.

Un jour, je le vis arriver avec Duluc et un ex-employé des droits
réunis, nommé Saint-Germain, que j'avais connu à Rouen, où, comme tant
d'autres, il ne jouissait que provisoirement de la réputation d'honnête
homme. Saint-Germain, pour qui j'étais le négociant Blondel, fut fort
étonné de la rencontre; mais il suffit de deux mots de Blondy pour lui
donner la clef de toute mon histoire: j'étais un _fieffé coquin_; la
confiance prit la place de l'étonnement, et Saint-Germain, qui, à mon
aspect, avait d'abord froncé le sourcil, se dérida. Blondy m'apprit
qu'ils allaient partir tous trois pour les environs de Senlis, et me
pria de lui prêter la carriole d'osier dont je me servais pour courir
les foires. Heureux d'être débarrassé de ces garnements à ce prix, je
m'empressai de leur donner une lettre pour la personne qui la remisait.
On leur livra la voiture avec les harnais; ils se mirent en route, et je
restai dix jours sans recevoir de leurs nouvelles: ce fut Saint-Germain
qui m'en apporta. Un matin, il entra chez moi, il avait l'air effaré et
paraissait excédé de fatigue. «Eh bien! me dit-il, les camarades sont
arrêtés.» Arrêtés! m'écriai-je, dans le transport d'une joie que je ne
pus contenir; mais, reprenant aussitôt mon sang-froid, je demandai des
détails, en affectant d'être consterné. Saint-Germain me raconta fort
briévement comme quoi Blondy et Duluc avaient été arrêtés, uniquement
parce qu'ils voyageaient sans papiers; je ne crus rien de ce qu'il
disait, et je ne doutai pas qu'ils n'eussent fait quelque coup. Ce qui
me confirma dans mes soupçons, c'est qu'à la proposition que je fis de
leur envoyer de l'argent, Saint-Germain répondit qu'ils n'en avaient que
faire. En s'éloignant de Paris, ils possédaient cinquante francs à eux
trois; certes, avec une somme aussi modique il leur aurait été bien
difficile de faire des économies; comment advenait-il qu'ils ne fussent
pas encore au dépourvu? la première idée qui me vint fut qu'ils avaient
commis quelque vol considérable, dont ils ne se souciaient pas de me
faire confidence; je découvris bientôt qu'il s'agissait d'un attentat
beaucoup plus grave.

Deux jours après le retour de Saint-Germain, il me prit la fantaisie
d'aller voir ma carriole, qu'il avait ramenée: je remarquai d'abord
qu'on en avait changé la plaque. En visitant l'intérieur, j'aperçus sur
la doublure de coutil blanc et bleu des taches rouges fraîchement
lavées; puis, ayant ouvert le coffre pour prendre la clef d'écrou, je le
trouvai rempli de sang, comme si l'on y eût déposé un cadavre. Tout
était éclairci, la vérité s'annonçait plus épouvantable encore que mes
conjectures; je n'hésitai pas: plus intéressé peut-être que les auteurs
du meurtre, à en faire disparaître les traces, la nuit suivante je
conduisis la voiture sur les bords de la Seine; parvenu au-dessus de
Bercy, dans un lieu isolé, je mis le feu à de la paille et à du bois sec
dont je l'avais bourrée, et je ne me retirai que lorsqu'elle eût été
réduite en cendres.

Saint-Germain, à qui je communiquai le lendemain mes remarques, sans lui
dire toutefois que j'eusse brûlé ma carriole, m'avoua enfin que le
cadavre d'un roulier assassiné par Blondy, entre Louvres et Dammartin, y
avait été caché jusqu'à ce qu'on eut trouvé l'occasion de le jeter dans
un puits. Cet homme, l'un des plus audacieux scélérats que j'aie
rencontrés, parlait de ce forfait comme s'il se fût entretenu de
l'action la plus innocente: c'était le rire sur les lèvres et du ton le
plus détaché, qu'il en énumérait jusqu'aux moindres circonstances. Il me
faisait horreur, je l'écoutais dans une sorte de stupéfaction; quand je
l'entendis me déclarer qu'il lui fallait l'empreinte des serrures d'un
appartement dont je connaissais le locataire, mes terreurs furent à leur
comble. Je voulus lui faire quelques observations. «Eh que ça me fait à
moi? me répondit-il, en affaires comme en affaires; parce que tu le
connais!... raison de plus: tu sais les êtres, tu me conduiras et nous
partagerons... Allons! ajouta-t-il, il n'y a pas à tortiller, il me faut
l'empreinte.» Je feignis de me rendre à son éloquence: «Des scrupuleux
comme ça!... tais-toi donc! reprit Saint-Germain, tu me fais _suer_
(l'expression dont il se servit était un peu moins congrue). Enfin, à
présent c'est dit, nous sommes de moitié.«Grand Dieu! quelle
association! ce n'était guères la peine de me réjouir de la mésaventure
de Blondy: je tombais véritablement de fièvre en chaud mal. Blondy
pouvait encore céder à certaines considérations, Saint-Germain jamais,
et il était bien plus impérieux dans ses exigences. Exposé à me voir
compromis d'un instant à l'autre, je me déterminai à faire une démarche
auprès de M. Henry, chef de la division de sûreté à la préfecture de
police: j'allai le voir; et après lui avoir dévoilé ma situation, je lui
déclarai que si l'on voulait tolérer mon séjour à Paris, je donnerais
des renseignements précieux sur un grand nombre de forçats évadés, dont
je connaissais la retraite et les projets.

M. Henry me reçut avec assez de bienveillance, mais, après avoir
réfléchi un moment à ce que je lui disais, il me répondit qu'il ne
pouvait prendre aucun engagement vis-à-vis de moi. «Cela ne doit point
vous empêcher de me faire des révélations, continua-t-il, on jugera
alors à quel point elles sont méritoires, et peut-être...»--Ah!
Monsieur, point de peut-être, ce serait risquer ma vie: vous n'ignorez
pas de quoi sont capables les individus que je désire vous signaler, et
si je dois être reconduit au bagne après que quelque partie d'une
instruction juridique aura constaté que j'ai eu des rapports avec la
police, je suis un homme mort.--«En ce cas, n'en parlons plus.» Et il me
laissa partir sans même me demander mon nom.

J'avais l'ame navrée de l'insuccès de cette tentative. Saint-Germain ne
pouvait manquer de revenir: il allait me sommer de lui tenir ma parole;
je ne savais plus que faire: devais-je avertir la personne que nous
étions convenus de dévaliser ensemble? S'il eût été possible de me
dispenser d'accompagner Saint-Germain, il aurait été moins dangereux de
donner un pareil avis; mais j'avais promis de l'assister, il n'y avait
pas d'apparence que je pusse, sous aucun prétexte, me dégager de ma
promesse; je l'attendais comme on attend un arrêt de mort. Une semaine,
deux semaines, trois semaines se passèrent dans ces perplexités. Au bout
de ce temps je commençai à respirer; après deux mois je fus tranquillisé
tout-à-fait; je croyais que, comme ses deux camarades, il s'était fait
arrêter quelque part. Annette, je m'en souviendrai toujours, fit une
neuvaine, et _brûla_ au moins une douzaine de cierges, _à leur
intention_. «Mon Dieu! s'écriait-elle quelquefois, faites-moi la grâce
qu'ils restent où ils sont!» La tourmente avait été de longue durée; les
instants de calme furent bien courts, ils précédèrent la catastrophe qui
devait décider de mon existence.

Le 3 mai 1809, au point du jour, je suis éveillé par quelques coups
frappés à la porte de mon magasin; je descends pour voir de quoi il
s'agit, et je me dispose à ouvrir, lorsque j'entends un colloque à voix
basse: «C'est un homme vigoureux, disent les interlocuteurs, prenons nos
précautions!» Plus de doute sur les motifs de cette visite matinale; je
remonte à la hâte dans ma chambre; Annette est instruite de ce qui se
passe; elle ouvre la fenêtre, et, tandis qu'elle entame la conversation
avec les agents, m'esquivant en chemise par une issue qui donne sur le
carré, je gagne rapidement les étages supérieurs. Au quatrième, je vois
une porte entre ouverte, et m'introduis: je regarde; j'écoute: je suis
seul. Dans un renfoncement au-dessous du lambris, se trouve un lit caché
par un lambeau de damas cramoisi en forme de rideau: pressé par la
circonstance, et certain que déjà l'escalier est gardé, je me jette sous
les matelas; mais à peine m'y suis-je blotti, quelqu'un entre; on parle,
je reconnais la voix, c'est celle d'un jeune homme nommé Fossé, dont le
père, monteur en cuivre, était couché dans la pièce contiguë; un
dialogue s'établit:


     SCÈNE PREMIÈRE

     _Le Père, la Mère, le Fils._


     _Le fils._ «Vous ne savez pas, papa? on cherche le tailleur;... on
     veut l'arrêter; toute la maison est en l'air... Entendez-vous la
     sonnette?... Tiens, tiens, les voilà qui sonnent chez l'horloger.

»_La mère._ Laisse-les sonner, te mêle pas de çà; les affaires des
     autres nous regardent pas: (_à son mari_) allons mon homme,
     habille-toi donc, ils n'auraient qu'à venir.

     _Le père._»(_Bâillant; il est à présumer qu'en même temps il se
     frottait le front_). Le diable les emporte! et qu'est-ce qu'ils
     veulent donc au tailleur?

     _Le fils._»Je ne sais pas, papa; mais ils sont joliment du monde,
     et des mouchards, et des gendarmes, qui mènent le commissaire avec
     eux.

     _Le père._»C'est pt'être rien du tout seulement.

     _La mère._»Et qu'est-ce qu'il peut avoir fait? un tailleur!

     _Le père._»Qu'est-ce qu'il peut avoir fait...? il peut avoir
     fait;... ah! j'y suis...! puisqu'il vend du drap; il aura fait des
     habits avec des marchandises anglaises.

     _La mère._»Il aura, comme on dit, employé des denrées coroniales;
     tu me fais rire, toi: est-ce qu'on l'arrêterait pour ça?

     _Le père._»Je le crois bien qu'on l'arrêterait pour ça, et le
     blocus continental, c'est-il pour des prunes qu'on l'a décrété?

     _Le fils._»Le blocus continental! qu'est-ce que ça veut dire
     papa...? ça va-t-il sur l'eau?

     _La mère._»Ah oui! dis-nous donc ce que ça veut dire, et mets-nous
     ça au plus juste?

     _Le père._»Ça veut dire, que le tailleur va pt'être bien être
     bloqué.

     _La mère._»Oh! mon Dieu! le pauvre homme! je suis sûre qu'ils vont
     l'emmener... des criminels comme ça, qui ne sont pas coupables, si
     ça ne dépendait que de moi... je crois que je les cacherais dans ma
     chemise.

     _Le père._»Sais-tu qui fait du volume le tailleur? c'est un fameux
     corps!

     _La mère._»C'est égal, je le cacherais tout de même. Je voudrais
     qu'il vienne ici. Tu te souviens de ce déserteur?...

     _Le père._»Chut! chut! les voilà qui montent.

     SCÈNE DEUXIÈME

     _Les précédents, le Commissaire, des Gendarmes, des Mouchards._

     Dans ce moment, le commissaire et ses estafiers, après avoir
     parcouru la maison du haut en bas, arrivent sur le pallier du
     quatrième.

     _Le commissaire._ «Ah! la porte est ouverte. Je vous demande pardon
     du dérangement, mais c'est dans l'intérêt de la société.... Vous
     avez pour voisin un grand scélérat, un homme capable de tuer père
     et mère.

     _La femme._»Quoi, monsieur _Vidocq_?

     _Le commissaire._»Oui, _Vidocq_, madame, et je vous enjoins, dans
     le cas où vous ou votre mari lui auriez donné asile, de me le
     déclarer sans délai.

     _La femme._»Ah! monsieur le commissaire, vous pouvez chercher
     partout, si ça vous fait plaisir,.... nous, donner asile à
     quelqu'un!...

     _Le commissaire._»D'abord, cela vous regarde, la loi est
     excessivement sévère! c'est un article sur lequel elle ne
     plaisante pas, et vous vous exposeriez à des peines très graves;
     pour un condamné à la peine capitale, il n'y va rien moins que
     de...

     _Le mari_ (vivement).»Nous ne craignons rien, monsieur le
     commissaire.

     _Le commissaire._»Je le crois,..... je m'en rapporte parfaitement à
     vous. Cependant pour n'avoir rien à me reprocher, vous me
     permettrez de faire ici une petite perquisition, c'est une simple
     formalité d'usage. (_S'adressant à sa suite._) Messieurs, les
     issues sont bien gardées?»

Après une visite assez minutieuse de la pièce du fond, le commissaire
revient dans celle où je suis.--Et dans ce lit, dit-il, en levant le
lambeau de damas cramoisi, pendant que du côté des pieds, je sentais
remuer un des coins du matelas, que l'on laissa retomber
nonchalamment.--«Pas plus de Vidocq que sur la main. Allons! il se sera
rendu invisible, reprit le commissaire, il faut y renoncer.» On
n'imaginerait jamais de quel énorme poids ces paroles me soulagèrent.
Enfin toute la bande des alguasils se retira; la femme du monteur en
cuivre les accompagna avec force politesses, et je me trouvais seul
avec le père, le fils et une petite fille, qui ne me croyaient pas si
près d'eux. Je les entendis me plaindre. Mais bientôt madame Fossé
accourut en montant l'escalier quatre à quatre; elle était tout
essouflée; j'eus encore la vedette.


     SCÈNE TROISIÈME

     _Le Mari, la Femme et le Fils._

     _La femme._»Oh! mon Dieu, mon Dieu! Combien qu'il y a de monde
     d'amassé dans la rue..... Allez! on en dit de belles sur le compte
     de M. Vidocq, j'espère qu'on en dégoise, et de toutes les couleurs.
     Tout de même, il faut qu'il y ait quelque chose de vrai; il n'y a
     jamais de feu sans fumée... Je sais bien toujours que c'était un
     fier _faigniant_ que ton monsieur Vidocq: pour un maître tailleur,
     il avait plus souvent les bras que les jambes croisées.

     _Le mari._»Te voilà encore comme les autres à faire des
     suppositions; vois-tu comme t'es mauvaise langue;... d'ailleurs, il
     n'y a qu'un mot qui serve, ça nous regarde pas. Je suppose encore
     que ça nous regarderait; eh bien! de quoi qu'ils l'accusent,
     qu'est-ce qu'ils chantent? je ne suis pas curieux...

     _La femme._»Qu'est-ce qu'ils chantent, ça fait trembler seulement
     rien que d'y penser... Quand on dit d'un homme qu'il a été condamné
     à être fait mourir pour assassinat. Je voudrais que t'entende le
     petit tailleur de dessus de la place.

     _Le mari._»Bah! jalousie de métier.

     _La femme._»Et la portière du nº 27, qui dit comme ça qu'elle est
     bien sûre qu'elle l'a vu sortir tous les soirs avec un gros bâton,
     si bien déguisé qu'elle ne le reconnaissait pas.

     _Le mari._»La portière dit ça?

     _La femme._»Et qu'il allait attendre le monde dans les
     Champs-Elysées.

     _Le mari._»Faut-il que tu sois bête!

     _La femme._»Ah! faut-il que je sois bête! le rogomiste est p't-être
     bête aussi, quand il dit que c'est tous voleurs qui viennent là
     dedans, et qu'il a vu M. Vidocq avec des visages qui avaient
     mauvaise mine.

     _Le mari._»Eh bien! qui avaient mauvaise mine, après....

     _La femme._»Après, après, toujours est-il que le commissaire a dit
     à l'épicier que c'est rien qui vaille,... et pire que ça,
     puisqu'il a ajouté que c'était un grand coupable, que la justice ne
     pouvait venir à bout de rattraper.

     _Le mari._»Et tu la gobes.... t'es joliment encore de ton pays;...
     tu crois le commissaire, toi, tu ne vois pas que c'est un quart
     qu'il bat; et puis, tiens, on ne me mettra jamais dans la tête que
     M. Vidocq soit un malhonnête homme, il m'est avis, au contraire,
     que c'est un bon enfant, un homme rangé. Au surplus, qu'il soit ce
     qu'il voudra, ça nous regarde pas; mêlons-nous de notre ouvrage;
     voilà l'heure qui s'avance,... il faut valser. Allons, _preste_ au
     travail!»

La séance est levée: le père, la mère, le fils et une petite fille,
toute la famille Fossé part, et je reste sous clef, réfléchissant aux
insinuations perfides de la police, qui, pour me priver de l'assistance
des voisins, s'attachait à me représenter comme un infâme scélérat. J'ai
vu souvent depuis employer cette tactique, dont le succès se fonde
toujours sur d'atroces calomnies, tactique révoltante, en ce qu'elle est
injuste; tactique maladroite, en ce qu'elle produit un effet tout
contraire à celui qu'on en attend, puisqu'alors les personnes qui
eussent prêté main-forte pour l'arrestation d'un voleur, peuvent en être
empêchées par la crainte de lutter contre un homme que le sentiment de
son crime et la perspective de l'échafaud doivent pousser au désespoir.

Il y avait près de deux heures que j'étais enfermé: il ne se faisait
aucun bruit dans la maison, ni dans la rue; les groupes s'étaient
dispersés; je commençais à me rassurer, lorsqu'une circonstance bien
ridicule vint compliquer ma situation. Un besoin des plus pressants
s'annonçait par des coliques d'une telle violence, que, ne voyant dans
la chambre aucun vase approprié à la nécessité, je me trouvais dans le
plus cruel embarras; à force de fureter dans tous les coins et recoins,
j'aperçois enfin une marmite en fonte... Il était temps, je la découvre,
et......... à peine ai-je terminé, que j'entends fourrer une clef dans
la serrure; je replace précipitamment le couvercle, et vite je me glisse
de nouveau dans ma retraite: on entre; c'est la femme Fossé avec sa
fille; un instant après viennent le père et le fils.


     SCÈNE DERNIÈRE

     _Le Père, la Mère, les Enfants et Moi._

     _Le père._ «Eh bien! ce restant de soupe d'hier n'est pas encore
     réchauffé?

     _La mère._»Il n'est pas arrivé qu'il crie déjà: on va le mettre sur
     le feu, ton restant de soupe;... avec lui, on dirait que la foire
     est sur le pont.

     _Le père._»Est-ce que tu crois qu'ils n'ont pas faim, ces enfants?

     _La mère._»Eh mon Dieu! on ne peut pas aller plus vite que les
     violons;... ils attendront; ils feront comme moi: tu ferais bien
     mieux de souffler, que de bougonner.

     _Le père_ (_soufflant_).»Elle est donc gelée ta marmite?... ah je
     crois qu'elle chante,... entends-tu?

     _La mère._»Non; mais je sens..., ce n'est pas possible autrement,
     il y a quelqu'un.....

     _Le père._»C'est les choux d'hier;.... c'est pt'être bien toi...?
     François rit, je parie que c'est lui...?

     _Le fils._»Voilà comme il est papa, il inculpe tout le monde.

     _Le père._»C'est que vois-tu, comme on connaît les singes on les
     adore; je sais que tu es un cadet sujet à caution. Oh Dieu! que ça
     pue! ah ça? crois-tu être dans une écurie (_haussant le ton_)?
     Est-ce dans une écurie que tu crois être (_s'adressant à sa
     femme_)? Voyons, si c'est toi, dis-le moi?

     _La mère._»Est-il drôle, à présent? il veut toujours que ce soit
     moi...; c'est qu'elle ne se passe pas cette odeur.

     _Le père._»C'est de plus fort en plus fort.

     _La petite fille._»Maman, ça bout.

     _La mère._»Maudit couvercle! je me suis brûlée.

     _Tous ensemble._»O Dieu! quelle infection!

     _La mère._»C'est une peste: on n'y tient pas... Fossé ouvre donc la
     fenêtre.

     _Le père._»Vous le voyez, madame, c'est encore un des tours de
     votre fils...

     _Le fils._»Papa, je te jure que non.

     _Le père._»Tais-toi, fichu paresseux... la preuve n'est pas
     convaincante...? monsieur ne peut pas aller au cinquième...; il
     serait trop fatigué de monter un étage...; il se foulerait la
     rate..., tu plains donc bien tes pas...; sois tranquille, je te
     corrigerai.

     _Le fils._»Mais papa...

     _Le père._»Ne me raisonne pas..., tu vois ce manche à ballet..., il
     ne tient à rien que je te le casse sur le dos: avance ici que je te
     donne ta danse... avance, te dis-je? je t'apprendrai... Ah! tu me
     nies...

     _Le fils_ (_pleurant_.)»Mais, oui, puisque ce n'est pas moi.

     _Le père._»Tu es capable de tout:... comme dit cet autre, tous
     menteurs, tous voleurs.

     _La mère._»Pourquoi ne pas dire la vérité?

     _Le père._»Oh non! il aimera mieux que je lui fiche une paye...,
     d'aussi bien, il va l'avoir... Ah! tu veux que je te donne ta
     tournée? ma femme, ferme la fenêtre, à cause des voisins.

     _La mère._»Gare à toi! François, ça se gâte..., gare à toi!»

Nul doute, l'action va s'engager; sans hésiter, je soulève matelas,
draps, couverture, et écartant brusquement le lambeau de damas, je me
montre à la famille stupéfaite de mon apparition. Ou imaginerait
difficilement à quel point ces braves gens furent surpris. Pendant
qu'ils s'entre-regardent sans mot dire, j'entreprends de leur raconter
le plus brièvement possible comme quoi je m'étais introduit chez eux;
comme quoi je m'étais caché sous les matelas, comme quoi... Il est
inutile de dire que l'on rit beaucoup de l'aventure de la marmite, et
qu'il ne fut plus question de battre personne. Le mari et la femme
s'étonnaient que je n'eusse pas été étouffé dans ma cachette; ils me
plaignirent, et, avec une cordialité dont les exemples ne sont pas rares
parmi les gens du peuple, ils m'offrirent des rafraîchissements, qui
étaient bien nécessaires après une matinée si laborieuse.

On doit penser que je fus sur les épines, aussi long-temps que cette
scène n'eut pas touché au dénouement... Je suais à grosses gouttes; dans
tout autre moment, je m'en fusse amusé; mais je songeais aux suites de
la découverte inévitable qui se préparait, et personne moins que moi
n'était en état d'apprécier tout ce qu'il y avait de burlesque dans la
situation... Me croyant perdu, j'aurais pu hâter l'instant fatal; c'eût
été couper court à mes perplexités: une réflexion sur la mobilité des
circonstances m'inspira de voir venir: je savais par plus d'une
expérience qu'elles déconcertent quelquefois les plans les mieux conçus,
comme aussi elles triomphent des cas les plus désespérés.

D'après l'accueil que me faisait la famille Fossé, il était probable
que je n'aurais pas à me repentir d'avoir attendu l'événement: toutefois
je n'étais pas pleinement rassuré; cette famille n'était pas heureuse;
et ne pouvait-il pas se faire que cette première impression de
bienveillance et de compassion, dont ne se défendent pas toujours les
hommes les plus pervers, fit place à l'espoir d'obtenir quelque
récompense en me livrant à la police? et puis, en supposant même que mes
hôtes fussent ce qu'on appelle _francs du collier_, étais-je à l'abri
d'une indiscrétion? Sans être doué d'une grande perspicacité, Fossé
devina le secret de mes inquiétudes, qu'il réussit à dissiper par des
protestations dont la sincérité ne devait pas se démentir.

Ce fut lui qui se chargea de veiller à ma sûreté; il commença par
pousser des reconnaissances à la suite desquelles il m'informa que les
agents de police, persuadés que je n'avais pas quitté le quartier,
s'étaient établis en permanence dans la maison et dans les rues
adjacentes; il m'apprit aussi qu'il était question de faire une seconde
visite chez tous les locataires. De tous ces rapports, je conclus qu'il
était urgent de déguerpir, car il était vraisemblable que cette fois
l'on fouillerait à fond les logements.

La famille Fossé, comme la plupart des ouvriers de Paris, était dans
l'usage d'aller souper chez un marchand de vin du voisinage, ou elle
portait ses provisions; il fut convenu que j'attendrais ce moment pour
sortir avec elle. Jusqu'à la nuit, j'avais le temps de prendre mes
mesures: je m'occupai d'abord à faire parvenir de mes nouvelles à
Annette: ce fut Fossé qui organisa le message. Il eût été de la dernière
imprudence qu'il se mît en communication directe avec elle. Voici ce
qu'il fit: il se rendit dans la rue de Grammont, où il acheta un pâté,
dans lequel il glissa le billet qu'on va lire:

«Je suis en sûreté. Tiens-toi sur tes gardes: ne te fie à personne. Ne
te laisse pas prendre à des promesses qu'on n'a ni l'intention ni le
pouvoir de tenir. Renferme-toi dans ces quatre mots, _je ne sais pas_.
Fais la bête, c'est le meilleur moyen de me prouver que tu as de
l'esprit. Je ne peux pas te donner de rendez-vous, mais quand tu
sortiras, prends toujours la rue Saint-Martin et les boulevarts. Surtout
ne te retourne pas, je réponds de tout.»

Le pâté confié à un commissionnaire de la place Vendôme, et adressé à
_madame Vidocq_, tomba, ainsi que je l'avais prévu, dans les mains des
agents qui en permirent la remise, après avoir pris connaissance de la
dépêche; ainsi je me trouvai avoir atteint deux buts à la fois, celui de
les tromper, en leur persuadant que je n'étais plus dans le quartier, et
celui de rassurer Annette, en lui faisant savoir que j'étais hors de
danger. L'expédient m'avait réussi; enhardi par ce premier succès, je
fus un peu plus calme pour effectuer les préparatifs de ma retraite.
Quelqu'argent que j'avais pris à tout hasard sur ma table de nuit,
servit à me procurer un pantalon, des bas, des souliers, une blouse
ainsi qu'un bonnet de coton bleu destiné à compléter mon déguisement.
Quand l'heure du souper fut venue, je sortis de la chambre avec toute la
famille, portant sur ma tête, par surcroît de précautions, une énorme
platée de haricots et de mouton, dont l'appétissant fumet expliquait
assez quel était le but de notre excursion. Le cœur ne m'en battit
pas moins en me trouvant face à face, sur le carré du second, avec un
agent que je n'avais pas d'abord aperçu, caché dans une encoignure.
«Soufflez votre chandelle, cria-t-il brusquement à Fossé.--Et pourquoi?
répliqua celui-ci, qui n'avait pris de la lumière que pour ne pas
éveiller les soupçons.--Allons! pas tant de raisons, reprit le
mouchard,» et il souffla lui-même la chandelle. Je l'aurais volontiers
embrassé! Dans l'allée, nous tombâmes encore sur plusieurs de ses
confrères qui, plus polis que lui, se rangèrent pour nous livrer
passage. Enfin nous étions dehors. Lorsque nous eûmes détourné l'angle
de la place, Fossé prit le plat, et nous nous séparâmes. Afin de ne pas
attirer l'attention, je marchai fort lentement jusqu'à la rue des
Fontaines: une fois là, je ne m'amusais pas, comme disent les Allemands,
à compter les boutons de mon habit, je pris ma course dans la direction
du boulevard du Temple, et fendant l'air, j'étais arrivé à la rue de
Bondy, qu'il ne m'était pas encore venu à l'idée de me demander où
j'allais.

Cependant il ne suffisait pas d'avoir échappé à une première
perquisition, les recherches pouvaient devenir des plus actives. Il
m'importait de dérouter la police, dont les nombreux limiers ne
manqueraient pas, suivant l'usage, de tout négliger pour ne s'occuper
que de moi. Dans cette conjoncture très critique, je résolus d'utiliser
pour mon salut les individus que je regardais comme mes dénonciateurs.
C'étaient les Chevalier, que j'avais vus la veille, et qui dans la
conversation que j'avais eue avec eux, avaient laissé échapper
quelques-uns de ces mots qu'on ne s'explique qu'après coup: convaincu
que je n'avais plus aucun ménagement à garder vis-à-vis de ces
misérables, je résolus de me venger d'eux, en même temps que je les
forcerais à rendre gorge autant qu'il dépendrait de moi. C'était à une
condition tacite que je les avais obligés, ils avaient violé la foi des
traités; contrairement à leur intérêt même, ils avaient fait le mal, je
me proposais de les punir d'avoir méconnu leur intérêt.

Le chemin n'est pas trop long du boulevard à la rue de l'Echiquier; je
tombai comme une bombe au domicile des Chevalier, dont la surprise en me
voyant libre, confirma tous mes soupçons. Chevalier imagina d'abord un
prétexte pour sortir; mais, fermant la porte à double tour, et mettant
la clef dans ma poche, je sautai sur un couteau de table, et dis à mon
beau-frère que s'il poussait un cri, c'était fait de lui et des siens.
Cette menace ne pouvait manquer de produire son effet; j'étais au milieu
d'un monde qui me connaissait, et que devait épouvanter la violence de
mon désespoir. Les femmes restèrent plus mortes que vives, et Chevalier,
pétrifié, immobile comme la fontaine de grès sur laquelle il s'appuyait,
me demanda, d'une voix éteinte, ce que j'exigeais de lui: «Tu vas le
savoir, lui répondis-je.»

Je débutai par la réclamation d'un habit complet que je lui avais fourni
le mois d'auparavant, il me le rendit; je me fis donner en outre une
chemise, des bottes et un chapeau; tous ces objets avaient été achetés
de mes deniers, c'était une restitution qui m'était faite. Chevalier
s'exécuta en rechignant; je crus lire dans ses yeux qu'il méditait
quelque projet, peut-être avait-il à sa disposition un moyen de faire
savoir aux voisins l'embarras dans lequel le jetait ma présence: la
prudence me prescrivit d'assurer ma retraite en cas d'une perquisition
nocturne. Une fenêtre donnant sur un jardin était fermée par deux
barreaux de fer, j'ordonnai à Chevalier d'en enlever un, et comme, en
dépit de mes instructions, il s'y prenait avec une excessive maladresse,
je me mis moi-même à l'ouvrage, sans qu'il s'aperçût que le couteau qui
lui avait tant inspiré d'effroi était passé de mes mains dans les
siennes. L'opération terminée, je ressaisis cette arme. «Maintenant, lui
dis-je, ainsi qu'aux femmes, qui étaient terrifiées, vous pouvez aller
vous coucher.» Quant à moi, je n'étais guères en train de dormir; je me
jetai sur une chaise, où je passai une nuit fort agitée. Toutes les
vicissitudes de ma vie me revinrent successivement à l'esprit; je ne
doutai pas qu'il n'y eût une malédiction sur moi;... en vain fuyais-je
le crime, le crime venait me chercher, et cette fatalité, contre
laquelle je me roidissais avec toute l'énergie de mon caractère,
semblait prendre plaisir à bouleverser mes plans de conduite en me
mettant incessamment aux prises avec l'infamie et la plus impérieuse
nécessité.

Au point du jour je fis lever Chevalier, et lui demandai s'il était en
fonds. Sur sa réponse, qu'il ne possédait que quelques pièces de
monnaie, je lui fis l'injonction de se munir de quatre couverts d'argent
qu'il devait à ma libéralité, de prendre son permis de séjour et de me
suivre. Je n'avais pas précisément besoin de lui, mais il eût été
dangereux de le laisser au logis, car il aurait pu donner l'éveil à la
police et la diriger sur mes traces avant que j'eusse pu prendre mes
dimensions. Chevalier obéit. Je redoutais moins les femmes: comme
j'emmenais avec moi un otage précieux, et que d'ailleurs elles ne
partageaient pas tout-à-fait les sentiments de ce dernier, je me
contentai, en partant, de les enfermer à double tour, et par les rues
les plus désertes de la capitale, même en plein midi, nous gagnâmes les
Champs-Élysées. Il était quatre heures du matin; nous ne rencontrâmes
personne. C'était moi qui portait les couverts; je me serais bien gardé
de les laisser à mon compagnon, il fallait que je pusse disparaître sans
inconvénient, s'il lui était arrivé de s'insurger ou de faire une
esclandre. Heureusement, il fut fort docile; au surplus, j'avais sur moi
le terrible couteau, et Chevalier, qui ne raisonnait pas, était persuadé
qu'au moindre mouvement qu'il ferait, je le lui plongerais dans le
cœur: cette terreur salutaire, qu'il éprouvait d'autant plus vivement
qu'il n'était pas irréprochable, me répondait de lui.

Nous nous promenâmes long-temps aux alentours de Chaillot; Chevalier,
qui ne prévoyait pas comment tout cela finirait, marchait machinalement
à mes côtés; il était anéanti et comme frappé d'idiotisme. A huit
heures, je le fis monter dans un fiacre et le conduisis au passage du
bois de Boulogne, où il engagea en ma présence, et sous son nom, les
quatre couverts, sur lesquels on lui prêta cent francs. Je m'emparai de
cette somme; et, satisfait d'avoir si à propos recouvré en masse ce
qu'il m'avait extorqué en détail, je remontai avec lui dans la voiture,
que je fis arrêter sur la place de la Concorde. Là, je descendis, mais
après lui avoir fait cette recommandation, «Souviens-toi d'être plus
circonspect que jamais; si je suis arrêté, quel que soit l'auteur de mon
arrestation, prends garde à toi.» J'intimai au cocher de le mener grand
train, rue de l'Échiquier, nº 23; et pour être certain qu'il ne prenait
pas une autre direction, je restai un instant à l'examiner; ensuite de
quoi je me rendis en cabriolet, chez un fripier de la _Croix-Rouge_, qui
me donna des habits d'ouvrier en échange des miens. Sous ce nouveau
costume, je m'acheminai vers l'esplanade des Invalides, pour m'informer
s'il y aurait possibilité d'acheter un uniforme de cet établissement.
Une jambe de bois, que je questionnai sans affectation, m'indiqua, rue
Saint-Dominique, un brocanteur chez qui je trouverais l'équipement
complet. Ce brocanteur était, à ce qu'il paraît, assez bavard de son
naturel. «Je ne suis pas curieux, me dit-il (c'est le préambule
ordinaire de toutes les demandes indiscrètes): vous avez tous vos
membres, sans doute l'uniforme n'est pas pour vous.--Pardon, lui
répondis-je; et comme il manifestait de l'étonnement, j'ajoutai que je
devais jouer la comédie.--Et dans quelle pièce?--Dans l'_Amour
filial_.»

Le marché conclu, j'allai aussitôt à Passy, où, chez un logeur qui était
dans mes intérêts, je me hâtai d'effectuer la métamorphose. Il ne fallut
pas cinq minutes pour faire de moi le plus manchot des invalides; mon
bras rapproché vers le défaut de ma poitrine et tenu adhérent au torse
par une sangle et par la ceinture de ma culotte, dans laquelle il était
engagé, avait entièrement disparu: quelques chiffons introduits dans la
partie supérieure d'une des manches, dont l'extrémité venait se
rattacher sur le devant du frac, jouaient le moignon à s'y méprendre, et
portaient l'illusion au plus haut degré: une pommade dont je me servis
pour teindre en noir mes cheveux et mes favoris, acheva de me rendre
méconnaissable. Sous ce travestissement, j'étais tellement sûr de
déconcerter le savoir physiognomonique des observateurs de la rue de
Jérusalem et autres, que dès le soir même j'osai me montrer dans le
quartier Saint-Martin. J'appris que la police, non-seulement occupait
toujours mon logement, mais encore qu'on y faisait l'inventaire des
marchandises et du mobilier. Au nombre des agents que je vis allant et
venant, il fut aisé de me convaincre que les recherches se poursuivaient
avec un redoublement d'activité bien extraordinaire pour cette époque,
où la vigilante administration n'était pas trop zélée toutes les fois
qu'il ne s'agissait pas d'arrestations politiques. Effrayé d'un
semblable appareil d'investigation, tout autre que moi aurait jugé
prudent de s'éloigner de Paris sans délai, au moins pour quelque temps.
Il eût été convenable de laisser passer l'orage; mais je ne pouvais me
décider à abandonner Annette au milieu des tribulations que lui causait
son attachement pour moi. Dans cette occasion, elle eut beaucoup à
souffrir; enfermée au dépôt de la préfecture, elle y resta vingt-cinq
jours au secret, d'où on ne la tirait que pour lui faire la menace de la
faire pourrir à Saint-Lazarre, si elle s'obstinait à ne pas vouloir
indiquer le lieu de ma retraite. Le poignard sur le sein, Annette
n'aurait pas parlé. Qu'on juge si j'étais chagrin de la savoir dans une
si déplorable situation; je ne pouvais pas la délivrer: dès qu'il
dépendit de moi, je m'empressai de la secourir. Un ami à qui j'avais
prêté quelques centaines de francs, me les ayant rendus, je lui fis
tenir une partie de cette somme; et, plein de l'espoir que sa détention
finirait bientôt, puisqu'après tout on n'avait à lui reprocher que
d'avoir vécu avec un forçat évadé, je me disposais à quitter Paris, me
réservant, si elle n'était pas élargie avant mon départ, de lui faire
connaître plus tard sur quel point je me serais dirigé.

Je logeais rue Tiquetonne, chez un mégissier, nommé Bouhin, qui
s'engagea, moyennant rétribution, à prendre pour lui, un passeport qu'il
me cèderait. Son signalement et le mien étaient exactement conformes:
comme moi, il était blond, avait les yeux bleus, le teint coloré, et,
par un singulier hasard, sa lèvre supérieure droite était marquée d'une
légère cicatrice; seulement sa taille était plus petite que la mienne;
mais pour se grandir et atteindre ma hauteur, avant de se présenter sous
la toise du commissaire, il devait mettre deux ou trois jeux de cartes
dans ses souliers. Bouhin recourut en effet à cet expédient, et bien
qu'au besoin je pusse user de l'étrange faculté de me rappetisser à
volonté de quatre à cinq pouces, le passeport qu'il me vendit me
dispensait de cette réduction. Pourvu de cette pièce, je m'applaudissais
d'une ressemblance qui garantissait ma liberté, lorsque Bouhin (j'étais
installé dans son domicile depuis huit jours), me confia un secret qui
me fit trembler: cet homme fabriquait habituellement de la fausse
monnaie, et pour me donner un échantillon de son savoir-faire, il coula
devant moi huit pièces de cinq francs, que sa femme passa dans la même
journée. On ne devine que trop tout ce qu'il y avait d'alarmant pour moi
dans la confidence de Bouhin.

D'abord j'en tirai la conséquence que vraisemblablement, d'un instant à
l'autre, son passeport serait une très mauvaise recommandation aux yeux
de la gendarmerie; car, d'après le métier qu'il faisait, Bouhin devait
tôt ou tard se trouver sous le coup d'un mandat d'amener; partant,
l'argent que je lui avais donné était furieusement aventuré, et il s'en
fallait qu'il y eût de l'avantage à être pris pour lui. Ce n'était pas
tout: vu cet état de suspicion qui, dans les préventions du juge et du
public, est toujours inséparable de la condition de forçat évadé,
n'était-il pas présumable que Bouhin, traduit comme faux monnoyeur, je
serais considéré comme son complice? La justice a commis tant d'erreurs!
condamné une première fois quoique innocent, qui me garantissait que je
ne le serais pas une seconde? Le crime, qui m'avait été à tort imputé,
par cela seul qu'il me constituait faussaire, rentrait nominalement
dans l'espèce de celui dont Bouhin se rendait coupable. Je me voyais
succombant sous une masse de présomptions et d'apparences telles,
peut-être, que mon avocat, honteux de prendre ma défense, se croirait
réduit à implorer pour moi la pitié de mes juges. J'entendais prononcer
mon arrêt de mort. Mes appréhensions redoublèrent, quand je sus que
Bouhin avait un associé: c'était un médecin nommé Terrier, qui venait
fréquemment à la maison. Cet homme avait un visage patibulaire; il me
semblait qu'à la seule inspection de sa figure, toutes les polices du
monde dussent se mettre à ses trousses; sans le connaître, je me serais
fait l'idée qu'en le suivant il était presque impossible de ne pas
remonter à la source de quelque attentat. En un mot il était une
fâcheuse enseigne pour tout endroit dans lequel on le voyait entrer.
Persuadé que ses visites porteraient malheur au logis, j'engageai Bouhin
à renoncer à une industrie aussi chanceuse que celle qu'il exerçait; les
meilleures raisons ne purent rien sur son esprit; tout ce que j'obtins à
force de supplications, fut que, pour éviter de donner lieu à une
perquisition qui certainement me livrerait à la police, il suspendrait
et la fabrication, et l'émission des pièces aussi long-temps que je
resterais chez lui, ce qui n'empêcha pas que deux jours après je le
surprisse à travailler encore au grand œuvre. Cette fois je jugeai à
propos de m'adresser à son collaborateur; je lui représentai sous les
couleurs les plus vives les dangers auxquels ils s'exposaient. «Je vois,
me répondit le médecin, que vous êtes encore un peureux comme il y en a
tant. Quand on nous découvrirait, qu'est-ce qu'il en serait? il y en a
bien d'autres qui ont fait le trébuchet sur la place de Grève; et puis
nous n'en sommes pas là: voilà quinze ans que j'ai pris _messieurs de la
chambre_ pour mes changeurs, et personne ne s'est jamais douté de rien:
ça ira tant que ça ira: au surplus, mon camarade, ajouta-il avec humeur,
si j'ai un conseil à vous donner, c'est de vous mêler de vos affaires.»

A la tournure que prenait la discussion, je vis qu'il était superflu de
la continuer, et que je ferais sagement de me tenir sur mes gardes: je
sentis plus que jamais la nécessité de quitter Paris le plus tôt
possible. On était au mardi; j'aurais voulu partir dès le lendemain;
mais, averti qu'Annette serait mise en liberté à la fin de la semaine,
je me proposais de différer mon départ jusqu'à sa sortie, lorsque le
vendredi, sur les trois heures du matin, j'entendis frapper légèrement à
la porte de la rue: la nature du coup, l'heure, la circonstance, tout me
fait pressentir que l'on vient m'arrêter: sans rien dire à Bouhin, je
sors sur le carré; je monte: parvenu au haut de l'escalier, je saisis la
gouttière, je grimpe sur le toit, et vais me blottir derrière un tuyau
de cheminée.

Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé: en un instant la maison fut
remplie d'agents de police, qui furetèrent partout. Surpris de ne pas me
trouver, et avertis sans doute par mes vêtements laissés auprès de mon
lit, que je m'étais enfui en chemise, ce qui ne me permettait pas
d'aller bien loin, ils induisirent que je ne pouvais pas avoir pris la
voie ordinaire. A défaut de cavaliers que l'on pût envoyer à ma
poursuite, on manda des couvreurs, qui explorèrent toute la toiture, où
je fus trouvé et saisi, sans que la nature du terrain me permît de
tenter une résistance qui n'aurait abouti qu'à un saut des plus
périlleux. A quelques gourmades près, que je reçus des agents, mon
arrestation n'offrit rien de remarquable: conduit à la préfecture, je
fus interrogé par M. Henry, qui, se rappelant parfaitement la démarche
que j'avais faite quelques mois auparavant, me promit de faire tout ce
qui dépendrait de lui pour adoucir ma position; on ne m'en transféra pas
moins à la Force, et de là à Bicêtre, où je devais attendre le prochain
départ de la chaîne.



CHAPITRE XXIII.

     On me propose de m'évader.--Nouvelle démarche auprès de M.
     Henry.--Mon pacte avec la police.--Découvertes
     importantes.--Coco-Lacour.--Une bande de voleurs.--Les inspecteurs
     sous clef.--La marchande d'asticots et les assassins.--Une fausse
     évasion.


Je commençai à me dégoûter des évasions et de l'espèce de liberté
qu'elles procurent: je ne me souciais pas de retourner au bagne; mais, à
tout prendre, je préférais encore le séjour de Toulon à celui de Paris,
s'il m'eût fallu continuer de recevoir la loi d'êtres semblables aux
Chevalier, aux Blondy, aux Duluc, aux Saint-Germain. J'étais dans ces
dispositions, au milieu de bon nombre de ces piliers de galères, que je
n'avais que trop bien eu l'occasion de connaître, lorsque plusieurs
d'entre eux me proposèrent de les aider à tenter une _fugue_ par la
cour des _Bons Pauvres_. Autrefois le projet m'eût souri; je ne le
rejetai pas, mais j'en fis la critique en homme qui a étudié les
localités, et de manière à me conserver cette prépondérance que me
valaient mes succès réels, et ceux que l'on m'attribuait, je pourrais
dire aussi ceux que je m'attribuais moi-même; car dès qu'on vit avec des
coquins, il y a toujours avantage à passer pour le plus scélérat et le
plus adroit: telle était aussi ma réputation très bien établie. Partout
où l'on comptait quatre condamnés, il y en avait au moins trois qui
avaient entendu parler de moi; pas de fait extraordinaire depuis qu'il
existait des galériens, qu'on ne rattachât à mon nom. J'étais le général
à qui l'on fait honneur de toutes les actions des soldats: on ne citait
pas les places que j'avais emportées d'assaut, mais il n'y avait pas de
geôlier dont je ne pusse tromper la vigilance, pas de fers que je ne
vinsse à bout de rompre, pas de muraille que je ne réussisse à percer.
Je n'étais pas moins renommé pour mon courage et mon habileté, et l'on
avait l'opinion que j'étais capable de me dévouer en cas de besoin. A
Brest, à Toulon, à Rochefort, à Anvers, partout enfin, j'étais considéré
parmi les voleurs comme le plus rusé et le plus intrépide. Les plus
malins briguaient mon amitié, parce qu'ils pensaient qu'il y avait
encore quelque chose à apprendre avec moi, et les plus novices
recueillaient mes paroles comme des instructions dont ils pourraient
faire leur profit. A Bicêtre, j'avais véritablement une cour, on se
pressait autour de ma personne, on m'entourait, c'étaient des
prévenances, des égards, dont on se ferait difficilement une idée....
Mais maintenant toute cette gloire des prisons m'était odieuse; plus je
lisais dans l'ame des malfaiteurs, plus ils se mettaient à découvert
devant moi, plus je me sentais porté à plaindre la société de nourrir
dans son sein une engeance pareille. Je n'éprouvai plus ce sentiment de
la communauté du malheur qui m'avait autrefois inspiré; de cruelles
expériences et la maturité de l'âge m'avaient révélé le besoin de me
distinguer de ce peuple de brigands, dont je méprisais les secours et
l'abominable langage. Décidé, quoiqu'il en pût advenir, à prendre parti
contre eux dans l'intérêt des honnêtes gens, j'écrivis à M. Henry pour
lui offrir de nouveau mes services, sans autre condition que de ne pas
être reconduit au bagne, me résignant à finir mon temps dans quelque
prison que ce fût.

Ma lettre indiquait avec tant de précision l'espèce de renseignements
que je pourrais donner, que M. Henry en fut frappé; une seule
considération l'arrêtait, c'était l'exemple de plusieurs individus
prévenus ou condamnés, qui, après avoir pris l'engagement de guider la
police dans ses recherches, ne lui avaient donné que des avis
insignifiants, ou bien encore avaient fini eux-mêmes par se faire
prendre en flagrant délit. A cette considération si puissante, j'opposai
la cause de ma condamnation[4], la régularité de ma conduite toutes les
fois que j'avais été libre, la constance de mes efforts pour me procurer
une existence honnête; enfin j'exhibai ma correspondance, mes livres, ma
comptabilité, et j'invoquai le témoignage de toutes les personnes avec
lesquelles je m'étais trouvé en relation d'affaires, et spécialement
celui de mes créanciers, qui tous avaient la plus grande confiance en
moi.

Les faits que j'alléguais militaient puissament en ma faveur: M. Henry
soumit ma demande au préfet de police M. Pasquier qui décida qu'elle
serait accueillie. Après un séjour de deux mois à Bicêtre, je fus
transféré à la Force; et, pour éviter de m'y rendre suspect, on affecta
de répandre parmi les prisonniers que j'étais retenu comme impliqué dans
une fort mauvaise affaire dont l'instruction allait commencer. Cette
précaution, jointe à ma renommée, me mit tout-à-fait en bonne odeur. Pas
de détenu qui osât révoquer en doute la gravité du cas qui m'était
imputé. Puisque j'avais montré tant d'audace et de persévérance pour me
soustraire à une condamnation de huit ans de fers, il fallait bien que
j'eusse la conscience chargée de quelque grand crime, capable si jamais
j'en étais reconnu l'auteur, de me faire monter sur l'échafaud. On
disait donc tout bas et même tout haut, à la Force, en parlant de moi:
«C'est _un escarpe_ (un assassin)»; et comme dans le lieu où j'étais, un
assassin inspire d'ordinaire une grande confiance, je me gardais bien de
réfuter une erreur si utile à mes projets. J'étais alors loin de prévoir
qu'une imposture que je laissais volontairement s'accréditer, se
perpétuerait au-delà de la circonstance, et qu'un jour, en publiant mes
Mémoires, il ne serait pas superflu de dire que je n'ai jamais commis
d'assassinat. Depuis qu'il est question de moi dans le public, on lui a
tant débité de contes absurdes sur ce qui m'était personnel! quels
mensonges n'ont pas inventés pour me diffamer des agents intéressés à me
représenter comme un vil scélérat! Tantôt j'avais été marqué et condamné
aux travaux forcés à perpétuité; tantôt l'on ne m'avait sauvé de la
guillotine qu'à condition de livrer à la police un certain nombre
d'individus par mois, et aussitôt qu'il en manquait un seul, le marché
devenait résiliable; c'est pourquoi, affirmait-on, à défaut de
véritables délinquants, j'en amenais de ma façon. N'est-on pas allé
jusqu'à m'accuser d'avoir, au _café Lamblin_, introduit un couvert
d'argent dans la poche d'un étudiant? J'aurai plus tard l'occasion de
revenir sur quelques-unes de ces calomnies dans plusieurs chapitres des
volumes suivants, où je mettrai au grand jour les moyens de la police,
son action, ses mystères; enfin tout ce qui m'a été dévoilé,... tout ce
que j'ai su.

L'engagement que j'avais pris n'était pas aussi facile à remplir que
l'on pourrait le croire. A la vérité, j'avais connu une foule de
malfaiteurs, mais, incessamment décimée par les excès de tous genres,
par la justice, par l'affreux régime des bagnes et des prisons, par la
misère, cette hideuse génération avait passé avec une inconcevable
rapidité; une génération nouvelle occupait la scène, et j'ignorais
jusqu'aux noms des individus qui la composaient: je n'étais pas même au
fait des notabilités. Une multitude de voleurs exploitaient alors la
capitale, et il m'aurait été impossible de fournir la plus mince
indication sur les principaux d'entre eux; il n'y avait que ma vieille
renommée qui pût me mettre à même d'avoir des intelligences dans
l'état-major de ces Bédouins de notre civilisation; elle me servit, je
ne dirai pas au-delà, mais autant que je pouvais le désirer. Il
n'arrivait pas un voleur à la Force qu'il ne s'empressât de rechercher
ma compagnie; ne m'eût-il jamais vu, pour se donner du relief aux yeux
des camarades, il tenait à amour-propre de paraître avoir été lié avec
moi. Je caressais cette singulière vanité; par ce moyen, je me glissai
insensiblement sur la voie des découvertes; les renseignements me
vinrent en abondance, et je n'éprouvai plus d'obstacles à m'acquitter de
ma mission.

Pour donner la mesure de l'influence que j'exerçais sur l'esprit des
prisonniers, il me suffira de dire que je leur inoculais à volonté mes
opinions, mes affections, mes ressentiments; ils ne pensaient et ne
juraient que par moi: leur arrivait-il de prendre en grippe un de nos
codétenus, parce qu'ils croyaient voir en lui ce qu'on appelle un
_mouton_, je n'avais qu'à répondre de lui, il était réhabilité
sur-le-champ. J'étais à la fois un protecteur puissant et un garant de
la franchise quand elle était suspectée. Le premier dont je me rendis
ainsi caution était un jeune homme que l'on accusait d'avoir servi la
police, en qualité d'agent secret. On prétendait qu'il avait été à la
solde de l'inspecteur général Veyrat, et l'on ajoutait qu'allant au
rapport chez ce chef, il avait enlevé le panier à l'argenterie.... Voler
chez l'inspecteur, ce n'était pas là le mal, mais aller au rapport!...
Tel était pourtant le crime énorme imputé à _Coco Lacour_ aujourd'hui
mon successeur. Menacé par toute la prison, chassé, rebuté, maltraité,
n'osant plus même mettre le pied dans les cours, où il aurait été
infailliblement assommé, Coco vint solliciter ma protection, et pour
mieux me disposer en sa faveur, il commença par me faire des confidences
dont je sus tirer parti. D'abord j'employai mon crédit à lui faire faire
sa paix avec les détenus, qui abandonnèrent leurs projets de vengeance;
on ne pouvait lui rendre un plus signalé service. Coco, autant par
reconnaissance que par désir de parler, n'eût bientôt plus rien de caché
pour moi. Un jour, il venait de paraître devant le juge d'instruction:
«Ma foi, dit-il à son retour, je joue de bonheur,... aucun des
plaignants ne m'a reconnu: cependant, je ne me regarde pas comme sauvé;
il y a par le monde un diable de portier à qui j'ai volé une montre
d'argent: comme j'ai été obligé de causer long-temps avec lui, mes
traits ont dû se graver dans sa mémoire; et s'il était appelé, il
pourrait bien se faire qu'il y eût du déchet à la confrontation;
d'ailleurs, ajouta-t-il, par état, les portiers sont physionomistes.»
L'observation était juste; mais je fis observer à Coco, qu'il n'était
pas présumable que l'on découvrît cet homme, et que vraisemblablement il
ne se présenterait jamais de lui-même, puisque jusqu'alors il avait
négligé de le faire; afin de le confirmer dans cette opinion, je lui
parlai de l'insouciance ou de la paresse de certaines gens, qui n'aiment
pas à se déplacer. Ce que je dis du déplacement amena Coco à nommer le
quartier dans lequel habitait le propriétaire de la montre: s'il m'avait
indiqué la rue et le numéro, je n'aurais eu plus rien à désirer. Je me
gardai bien de demander un renseignement si complet, c'eût été me
trahir; et puis la donnée pour l'investigation me semblait suffisante:
je l'adressai à M. Henry, qui mit en campagne ses explorateurs. Le
résultat des recherches fut tel que je l'avais prévu: on déterra le
portier, et Coco, confronté avec lui, fut accablé par l'évidence. Le
tribunal le condamna à deux ans de prison.

A cette époque, il existait à Paris une bande de forçats évadés, qui
commettaient journellement des vols, sans qu'il y eût espoir de mettre
un terme à leurs brigandages. Plusieurs d'entre eux avaient été arrêtés
et absous faute de preuves: opiniâtrement retranchés dans la dénégation,
ils bravaient depuis long-temps la justice, qui ne pouvait leur opposer
ni le flagrant délit ni des pièces de conviction; pour les surprendre
nantis il aurait fallu connaître leur domicile, et ils étaient si
habiles à le cacher, qu'on n'était jamais parvenu à le découvrir. Au
nombre de ces individus était un nommé France, dit _Tormel_, qui en
arrivant à la Force, n'eut rien de plus pressé que de me faire demander
dix francs pour passer à la pistole: j'étais tout aussi pressé de les
lui envoyer. Dès lors il vint me rejoindre, et comme il était touché du
procédé, il n'hésita pas à me donner toute sa confiance. Au moment de
son arrestation, il avait soustrait deux billets de mille francs aux
recherches des agents de police, il me les remit, en me priant de lui
avancer de l'argent au fur et à mesure de ses besoins. «Tu ne me connais
pas, me dit-il, mais les billets répondent; je te les confie, parce que
je sais qu'ils sont mieux dans tes mains que dans les miennes: plus tard
nous les changerons, aujourd'hui ça serait louche, il vaut mieux
attendre.» Je fus de l'avis de France, et, suivant qu'il le désirait, je
lui promis d'être son banquier: je ne risquais rien.

Arrêté pour vol avec effraction, chez un marchand de parapluies du
passage Feydeau, France avait été interrogé plusieurs fois, et
constamment il avait déclaré n'avoir point de domicile. Pourtant la
police était instruite qu'il en avait un; et elle était d'autant plus
intéressée à le connaître, qu'elle avait presque la certitude d'y
trouver des instruments à voleurs, ainsi qu'un dépôt d'objets volés.
C'eût été là une découverte de la plus haute importance, puisqu'alors on
aurait eu des preuves matérielles. M. Henry me fit dire qu'il comptait
sur moi pour arriver à ce résultat: je manœuvrai en conséquence, et
je sus bientôt qu'au moment de son arrestation, France occupait, au coin
de la rue Montmartre et de la rue Notre-Dame-des-Victoires, un
appartement loué au nom d'une receleuse appelée Joséphine Bertrand.

Ces renseignements étaient positifs; mais il était difficile d'en faire
usage sans me compromettre vis-à-vis de France, qui, ne s'étant ouvert
qu'à moi seul, ne pourrait soupçonner que moi de l'avoir trahi: je
réussis cependant, et il se doutait si peu que j'eusse abusé de son
secret, qu'il me racontait toutes ses inquiétudes, à mesure que se
poursuivait l'exécution du plan que j'avais concerté avec M. Henry. Du
reste, la police s'était arrangée de telle sorte, qu'elle semblait
n'être guidée que par le hasard: voici comment elle s'y prit.

Elle mit dans ses intérêts un des locataires de la maison qu'avait
habité France; ce locataire fit remarquer au propriétaire que depuis
environ trois semaines, on n'apercevait plus aucun mouvement dans
l'appartement de madame Bertrand: c'était donner l'éveil et ouvrir le
champ aux conjectures. On se souvint d'un individu qui allait et venait
habituellement dans cet appartement; on s'étonna de ne plus le
rencontrer; on parla de son absence, le mot de disparition fut prononcé;
d'où la nécessité de faire intervenir le commissaire, puis l'ouverture
en présence de témoins; puis la découverte d'un grand nombre d'objets
volés dans le quartier, et, enfin, la saisie des instruments dont on
s'était servi pour consommer les vols. Il s'agissait maintenant de
savoir ce qu'était devenue Joséphine Bertrand: on alla chez les
personnes qu'elle avait indiquées pour les informations lorsqu'elle
était venue louer, mais on ne put rien apprendre sur le compte de cette
femme; seulement on sut qu'une fille Lambert, qui lui avait succédé dans
le logement de la rue Montmartre, venait d'être arrêtée; et comme cette
fille était connue pour la maîtresse de France, on en a vite conclu que
les deux individus devaient avoir un gîte commun. France fut en
conséquence conduit sur les lieux: reconnu par tous les voisins, il
prétendit qu'il y avait méprise de leur part; mais les jurés devant qui
il fut amené en décidèrent autrement, et il fut condamné à huit ans de
fers.

France une fois convaincu, on put aisément se porter sur les traces de
ses affidés: deux des principaux étaient les nommés Fossard et
Legagneur. On se fût emparé d'eux, mais la lâcheté et la maladresse des
agents les firent échapper aux recherches que je dirigeais. Le premier
était un homme d'autant plus dangereux, qu'il excellait dans la
fabrication des fausses clefs. Depuis quinze mois, il semblait défier la
police, lorsqu'un jour j'appris qu'il demeurait chez un perruquier
Vieille rue du Temple, en face de l'égoût. L'arrêter hors de chez lui
était chose à peu près impossible, attendu qu'il était fort habile à se
déguiser, et qu'il devinait un agent de plus de deux cents pas; d'un
autre côté, il valait bien mieux le saisir au milieu de l'attirail de sa
profession et des produits de ses labeurs. Mais l'expédition présentait
des obstacles; Fossard, quand on frappait à sa porte, ne répondait
jamais, et il était probable qu'en cas de surprise, il s'était ménagé
une issue et des facilités pour gagner les toits. Il me parut que le
seul moyen de s'emparer de lui, c'était de profiter de son absence pour
s'introduire et s'embusquer dans son logement. M. Henry fut de mon avis:
on fit crocheter la porte en présence d'un commissaire, et trois agents
se placèrent dans un cabinet contigu à l'alcove. Près de soixante et
douze heures se passèrent sans que personne arrivât: à la fin du
troisième jour, les agents, dont les provisions étaient épuisées,
allaient se retirer, lorsqu'ils entendirent mettre une clef dans la
serrure: c'était Fossard qui rentrait. Aussitôt deux des agents,
conformément aux ordres qu'ils avaient reçus, s'élancent du cabinet et
se précipitent sur lui; mais Fossard s'armant d'un couteau qu'ils
avaient oublié sur la table, leur fit une si grande peur, qu'ils lui
ouvrirent eux-mêmes la porte que leur camarade avait fermée; après les
avoir mis à son tour sous clef, Fossard descendit tranquillement
l'escalier, laissant aux trois agents tout le loisir nécessaire pour
rédiger un rapport auquel il ne manquait rien, si ce n'est la
circonstance du couteau, que l'on se garda bien de mentionner. On verra
dans la suite de ces Mémoires comment, en 1814, je parvins à arrêter
Fossard; et les particularités de cette expédition ne sont pas les moins
curieuses de ce récit.

Avant d'être transféré à la conciergerie, France, qui n'avait pas cessé
de croire à mon dévouement, m'avait recommandé l'un de ses amis intimes;
c'était Legagneur, forçat évadé, arrêté rue de la Mortellerie, au moment
où il exécutait un vol à l'aide de fausses clefs, cet homme privé de
ressources par suite du départ de son camarade, songea à retirer de
l'argent qu'il avait déposé chez un receleur de la rue Saint-Dominique,
au Gros-Caillou. Annette, qui venait me voir très assidument à la
Force, et me secondait quelquefois avec beaucoup d'adresse dans mes
recherches, fut chargée de la commission; mais, soit méfiance, soit
volonté de s'approprier le dépôt, le receleur accueillit fort mal la
messagère, et comme elle insistait, il alla jusqu'à la menacer de la
faire arrêter. Annette revint nous annoncer qu'elle avait échoué dans sa
démarche. A cette nouvelle, Legagneur voulait dénoncer le receleur:
cette résolution n'était que l'effet d'un premier mouvement de colère.
Devenu plus calme, Legagneur jugea plus convenable d'ajourner sa
vengeance, et surtout de se la rendre profitable. «Si je le dénonce, me
dit-il, non-seulement il ne m'en reviendra rien, mais il peut se faire
qu'on ne le trouve pas en défaut, j'aime mieux attendre à ma sortie, je
saurai bien le faire _chanter_» (contribuer).

Legagneur n'ayant plus d'espoir en son receleur, se détermina à écrire à
deux de ses complices, Marguerit et Victor Desbois, qui étaient des
voleurs en renom: convaincu de cette vérité bien ancienne, que les
petits présents entretiennent l'amitié, en échange des secours qu'il
demandait, il leur envoya quelques empreintes de serrures qu'il avait
prises pour son usage particulier. Legagneur eut encore recours à
l'intermédiaire d'Annette; elle trouva les deux amis rue des Deux-Ponts,
dans un misérable entresol, espèce de taudis où ils ne se rendaient
jamais sans avoir pris auparavant toutes leurs précautions. Ce n'était
pas là leur demeure. Annette, à qui j'avais recommandé de faire tout ce
qui dépendrait d'elle pour la connaître, eut le bon esprit de ne pas les
perdre de vue. Elle les suivit pendant deux jours sous des déguisements
différents, et, le troisième, elle put m'affirmer qu'ils couchaient
petite rue Saint-Jean, dans une maison ayant issue sur des jardins. M.
Henry, à qui je ne laissai pas ignorer cette circonstance, prescrivit
toutes les mesures qu'exigeaient la nature de la localité, mais ses
agents ne furent ni plus braves ni plus adroits que ceux à qui Fossard
avait échappé. Les deux voleurs se sauvèrent par les jardins, et ce ne
fut que plus tard que l'on parvint à les arrêter rue
Saint-Hyacinthe-Saint-Michel.

Legagneur ayant été à son tour conduit à la Conciergerie, fut remplacé
dans ma chambre par le fils d'un marchand de vin de Versailles, le nommé
Robin, qui, lié avec tous les escrocs de la capitale, me donna par forme
de conversation, les renseignements les plus complets, tant sur leurs
antécédents que sur leur position actuelle et leurs projets. Ce fut lui
qui me signala comme forçat évadé le prisonnier _Mardargent_, qui
n'était retenu que comme déserteur. Celui-ci avait été condamné à
vingt-quatre ans de fers. Il avait vécu dans le bagne; à l'aide de mes
notes et de mes souvenirs, nous fûmes promptement en pays de
connaissance; il crut, et il ne se trompait pas, que je serais joyeux de
retrouver d'anciens compagnons d'infortune; il m'en indiqua plusieurs
parmi les détenus, et je fus assez heureux pour faire réintégrer aux
galères bon nombre de ces individus, que la justice, à défaut de preuves
suffisantes, aurait peut-être lancés de nouveau dans la circulation
sociale. Jamais on n'avait fait de plus importantes découvertes que
celles qui marquèrent mon début dans la police: à peine m'étais-je
enrôlé dans cette administration, et déjà j'avais fait beaucoup pour la
sûreté de la capitale et même pour celle de la France entière. Raconter
tous mes succès en ce genre, ce serait abuser de la patience des
lecteurs; cependant je ne crois pas devoir passer sous silence une
aventure qui précéda de peu de mois ma sortie de prison.

Une après-midi, il se manifesta quelque tumulte dans la cour; il s'y
livrait un furieux combat à coups de poings. A pareille heure, c'était
un événement fort ordinaire, mais cette fois il y avait autant à s'en
étonner que d'un duel entre Oreste et Pilade. Les deux champions,
Blignon et Charpentier, dit _Chante-à-l'heure_, étaient connus pour
vivre dans cette intimité révoltante qui n'a pas même d'excuse dans la
plus rigoureuse claustration. Une rixe violente s'était engagée entre
eux; on prétendait que la jalousie les avait désunis: quoi qu'il en
soit, lorsque l'action eut cessé, _Chante-à-l'heure_, couvert de
contusions, entra à la cantine pour se faire bassiner; je faisais alors
ma partie de piquet. _Chante-à-l'heure_, irrité de sa défaite, ne se
possédait plus; bientôt l'eau-de-vie du pansement qu'il buvait sans s'en
apercevoir, l'animant encore, il se trouva dans cette situation d'esprit
où les épanchements deviennent un besoin.

--«Mon ami, me dit-il, car tu es mon ami, toi;... vois-tu comme il m'a
arrangé ce gueux de Blignon?... mais il ne le portera pas en paradis!...

--«Laisse tout cela, lui répartis-je, il est plus fort que toi,... il
faut prendre ton parti. Quand tu te ferais assommer une seconde fois?

--»Oh! ce n'est pas çà que je veux dire!... Si je voulais, il ne
battrait plus personne, ni moi, ni d'autres. On sait ce que l'on
sait!...

--»Eh! que sais-tu? m'écriai-je, frappé du ton dont il avait prononcé
ces derniers mots.

--»Oui, oui, reprit _Chante-à-l'heure_, toujours plus exaspéré, il a
bien fait de me pousser à bout; je n'aurais qu'à _jaspiner_ (jaser)...
Il serait bientôt _fauché_ (guillotiné).

--»Eh! tais-toi donc, lui dis-je en affectant d'être incrédule; vous
êtes tous taillés sur le même patron; quand vous en voulez à quelqu'un,
on dirait qu'il n'y a qu'à souffler sur sa tête pour la faire tomber.

--»Tu crois ça, s'écria _Chante-à-l'heure_, en frappant du poing sur la
table; si je te disais qu'_il a escarpé une largue_ (assassiné une
femme)!

--»Pas si haut, _Chante-à-l'heure_, pas si haut, lui dis-je, en me
mettant mystérieusement un doigt sur la bouche. Tu sais bien qu'à la
_Lorcefée_ (la Force) les murs ont des oreilles. Il ne s'agit de
_servir de belle_ (dénoncer à faux) un camarade.

--»Qu'appelles-tu _servir de belle_, répliqua-t-il, plus irrité à mesure
que je feignais de vouloir l'empêcher de parler; quand je te dis qu'il
ne tient qu'à moi de lui donner un _redoublement de fièvre_ (révéler un
nouveau fait à charge.)

--»Tout cela est bon, repris-je, mais pour faire mettre un homme sur _la
planche au pain_ (traduire devant la cour d'assises), il faut des
preuves!

--»Des preuves, est-ce que le _boulanger_ (le diable) en manque
jamais?... Écoute.... tu connais bien la marchande d'asticots qui se
tient au bas du pont Notre-Dame?

--»Une ancienne _ogresse_ (femme qui loue des effets aux filles), la
maîtresse de Chatonnet, la femme du bossu.--Tout juste!--Eh bien! il y a
trois mois que Blignon et moi nous étions à _bouffarder_ tranquillement
dans un estaminet de la rue Planche-Mibray, lorsqu'elle vint nous y
trouver. Il y a gras, nous dit-elle, et pas loin d'ici, rue de la
Sonnerie! Puisque vous êtes de bons enfants, je veux vous l'enseigner.
C'est une vieille femme qui reçoit de l'argent pour beaucoup de monde;
il y a des jours qu'elle a quinze et vingt mille francs, or ou billets;
comme elle rentre souvent à la _sorgue_ (à la nuit), il faudrait lui
couper le cou et la f..... à la rivière, après avoir _poissé ses
philippes_ (pris son argent). D'abord qu'elle nous a fait la
proposition, nous ne voulions pas en entendre parler, parce que nous ne
faisions pas l'_escarpe_ (l'assassinat), mais cette emblêmeuse nous a
tant tourmentés, en nous répétant qu'il y avait _gras_ (beaucoup
d'argent), et que d'ailleurs il n'y avait pas grand mal à _étourdir_
(tuer) une vieille femme, que nous nous sommes laissés aller. On tomba
d'accord que la marchande d'asticots nous avertirait du jour et du
moment favorables. Ça me contrariait pourtant de m'_enflaquer_
là-dedans, parce que, vois-tu, quand on n'est pas habitué à faire la
chose, ça fait toujours un effet. Enfin, n'importe, tout était convenu,
lorsque le lendemain, aux _Quatre-Cheminées_, près de Sèvres, nous avons
rencontré Voivenel avec un autre _grinche_ (voleur). Blignon leur a
parlé de l'affaire, mais en témoignant qu'il avait de la répugnance pour
le crime. Alors ils proposèrent de nous donner un coup de main, si
toutefois nous y consentions.--Volontiers, répondit Blignon, quand il y
en a pour deux, il y en a pour quatre. Voilà donc qu'est décidé, ils
devaient être de _mèche_ (de complicité) avec nous. Depuis ce jour le
camarade de Voivenel était toujours sur notre dos; il n'aspirait qu'au
moment. Enfin la marchande d'asticots nous fait prévenir; c'était le 30
décembre. Il faisait du brouillard. C'est pour aujourd'hui, me dit
Blignon. Vous me croirez si vous le voulez, foi de grinche, j'avais
envie de ne pas y aller, mais entraîné, je suivis la vieille avec les
autres, et, le soir, au moment où, sa recette terminée, elle sortait de
chez un M. Rousset, loueur de carosses, dans le cul de sac de la Pompe,
nous l'avons expédiée. C'est l'ami de Voivenel qui l'a _chourinée_
(frappée à coups de couteau), pendant que Blignon, après l'avoir
entortillée dans son mantelet, la tenait par derrière. Il n'y a que moi
qui ne m'en suis pas mêlé, mais j'ai tout vu, puisqu'ils m'avaient
planté à faire le _gaf_ (le guet), et j'en sais assez pour faire _gerber
à la passe_ (guillotiner) ce gueux de Blignon.»

_Chante-à-l'heure_ me raconta en détail et avec une rare insensibilité
toutes les circonstances de ce meurtre. J'entendis jusqu'au bout ce
récit abominable, faisant à chaque instant d'incroyables efforts pour
cacher mon indignation: chaque parole qu'il prononçait était de nature à
faire dresser les cheveux de l'homme le moins susceptible d'émotions.
Quand ce scélérat eut achevé de me retracer avec une horrible fidélité
les angoisses de la victime, je l'engageai de nouveau à ne pas perdre
son ami Blignon; mais, en même temps, je jetai habilement de l'huile sur
le feu, que je semblais vouloir éteindre. Je me proposais d'amener
_Chante-à-l'heure_ à faire de sang froid à l'autorité l'horrible
révélation à laquelle l'avait poussé la colère. Je désirais en outre
pouvoir fournir à la justice les moyens de conviction qui lui étaient
nécessaires pour frapper les assassins. Il y avait beaucoup à éclaircir.
Peut-être _Chante-à-l'heure_ ne m'avait-il fait qu'une fable qui lui
aurait été suggérée par le vin et l'esprit de vengeance. Quoi qu'il en
soit, je fis à M. Henry un rapport, dans lequel je lui exposais mes
doutes, et bientôt il me fit savoir que le crime que je lui dénonçais
n'était que trop réel. M. Henry m'engageait en même temps à faire en
sorte de lui procurer des renseignements précis sur toutes les
circonstances qui avaient précédé et suivi l'assassinat, et dès le
lendemain je dressai mes batteries pour les obtenir. Il était difficile
de faire arrêter les complices sans que l'on pût soupçonner d'où partait
le coup; dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, le hasard se
mit de moitié avec moi. Le jour venu, j'allai éveiller
_Chante-à-l'heure_ qui, encore malade de la veille, ne put se lever; je
m'assis sur son lit, et lui parlai de l'état complet d'ivresse dans
lequel je l'avais vu, ainsi que des indiscrétions qu'il avait commises:
le reproche parut l'étonner; je lui répétai un ou deux mots de
l'entretien que j'avais eu avec lui, sa surprise redoubla; alors il me
protesta qu'il était impossible qu'il eut tenu un pareil langage, et
soit qu'effectivement il eut perdu la mémoire, soit qu'il se défiât de
moi, il essaya de me persuader qu'il n'avait pas le moindre souvenir de
ce qui s'était passé. Qu'il mentît ou non, je saisis cette assertion
avec avidité, et j'en profitai pour dire à _Chante-à-l'heure_ qu'il ne
s'était pas borné à me raconter confidentiellement toutes les
circonstances de l'assassinat, mais encore qu'il les avait exposées à
haute voix dans le chauffoir, en présence de plusieurs détenus qui
avaient tout aussi-bien entendu que moi.--«Ah! malheureux que je suis,
s'écria-t-il, en montrant la plus grande affliction: qu'ai-je fait? A
présent comment me tirer de là?--Rien de plus aisé, lui répondis-je, si
l'on te questionne au sujet de la scène d'hier, tu diras: ma foi, quand
je suis ivre, je suis capable de tout, surtout si j'en veux à quelqu'un,
je ne sais pas ce que je n'inventerais pas.»

_Chante-à-l'heure_ prit le conseil pour argent comptant. Le même jour,
un nommé _Pinson_ qui passait pour un mouton, fut conduit de la Force à
la préfecture de police: cette translation ne pouvait s'effectuer plus à
propos; je m'empressai de l'annoncer à _Chante-à-l'heure_, en ajoutant
que tous les prisonniers pensaient que Pinson n'était extrait que parce
qu'il allait faire quelques révélations. A cette nouvelle, il parut
consterné. «Etait-il dans le chauffoir? me demanda-t-il aussitôt; je lui
dis que je n'y avais pas fait attention.» Alors il me communiqua plus
franchement ses alarmes, et j'obtins de lui de nouveaux renseignements
qui, transmis sur-le-champ à M. Henry, firent tomber sous la main de la
police tous les complices de l'assassinat, parmi lesquels la marchande
d'asticots et son mari. Les uns et les autres furent mis au secret;
_Blignon_ et _Chante-à-l'heure_, dans le bâtiment neuf; la marchande
d'asticots, son mari, Voivenel et le quatrième assassin dans
l'infirmerie, ou ils restèrent très long-temps. La procédure
s'instruisit, et je ne m'en occupai plus: elle n'eut aucun résultat,
parce qu'elle avait été mal commencée dès le principe: les accusés
furent absous.

Mon séjour, tant à Bicêtre qu'à la Force, embrasse une durée de vingt-un
mois, pendant laquelle il ne se passa pas de jours que je ne rendisse
quelque important service; je crois que j'aurais été un _mouton
perpétuel_, tant on était loin de supposer la moindre connivence entre
les agents de l'autorité et moi. Les concierges et les gardiens ne se
doutaient même pas de la mission qui m'était confiée. Adoré des voleurs;
estimé des bandits les plus déterminés, car ces gens-là ont aussi un
sentiment qu'ils appellent de l'estime, je pouvais compter en tout temps
sur leur dévouement: tous se seraient fait hacher pour moi; ce qui le
prouve c'est qu'à Bicêtre le nommé _Mardargent_, dont j'ai déjà parlé,
s'est battu plusieurs fois contre des prisonniers qui avaient osé dire
que je n'étais sorti de la Force que pour servir la police. Coco-Lacour
et Goreau, détenus dans la même maison comme voleurs incorrigibles, ne
prirent pas ma défense avec moins de générosité. Alors, peut-être,
auraient-ils eu quelque raison de me taxer d'ingratitude puisque je ne
les ai pas plus ménagés que les autres, mais le devoir commandait;
qu'ils reçoivent aujourd'hui le tribut de ma reconnaissance, ils ont
plus concouru qu'ils ne pensent aux avantages que la société a pu
retirer de mes services.

M. Henry ne laissa pas ignorer au préfet de police les nombreuses
découvertes qui étaient dues à ma sagacité. Ce fonctionnaire, à qui il
me représenta comme un homme sur lequel l'on pouvait compter, consentit
enfin à mettre un terme à ma détention. Toutes les mesures furent prises
pour que l'on ne crut pas que j'eusse recouvré ma liberté. On vint me
chercher à la Force, et l'on m'emmena sans négliger aucune des
précautions rigoureuses: on me mit les menotes, et je montai dans la
cariole d'osier, mais il était convenu que je m'évaderais en route; et
en effet je m'évadai. Le même soir toute la police était à ma
recherche. Cette évasion fit grand bruit, surtout à la Force, où mes
amis la célébrèrent par des réjouissances: ils burent à ma santé et me
souhaitèrent un bon voyage!



CHAPITRE XXIV.

     M. Henry surnommé l'_Ange malin_.--MM. Bertaux et Parisot.--Un mot
     sur la Police.--Ma première capture.--Bouhin et Terrier sont
     arrêtés d'après mes indications.


Les noms de M. le baron Pasquier et de M. Henry ne s'effaceront jamais
de mon souvenir. Ces deux hommes généreux furent mes libérateurs!
combien je leur dois d'actions de grâces! ils m'ont rendu plus que la
vie; pour eux je la sacrifierais mille fois, et je pense que l'on me
croira quand on saura que souvent je l'exposai pour obtenir d'eux une
parole, un regard de satisfaction.

Je respire, je circule librement, je ne redoute plus rien: devenu agent
secret, j'ai maintenant des devoirs tracés, et c'est le respectable M.
Henry qui se charge de m'en instruire: car c'est sur lui que repose
presque toute la sûreté de la capitale. Prévenir les crimes, découvrir
les malfaiteurs, et les livrer à l'autorité, c'est à ces points
principaux que l'on doit rapporter les fonctions qui m'étaient confiées.
La tâche était difficile à remplir. M. Henry prit le soin de guider mes
premiers pas; il m'aplanit les difficultés, et si par la suite j'ai
acquis quelque célébrité dans la police, je l'ai due à ses conseils,
ainsi qu'aux leçons qu'il m'a données... Doué d'un caractère froid et
réfléchi, M. Henry possédait au plus haut degré ce tact d'observation
qui fait démêler la culpabilité sous les apparences les plus innocentes;
il avait une mémoire prodigieuse, et une étonnante pénétration: rien ne
lui échappait; ajoutez à cela qu'il était excellent physionomiste. Les
voleurs ne l'appelaient que l'_Ange malin_, et à tous égards il méritait
ce surnom; car chez lui l'aménité était la compagne de la ruse. Rarement
un grand criminel, interrogé par lui, sortait de son cabinet sans avoir
avoué son crime, ou donné à son insu quelques indices, qui laissaient
l'espoir de le convaincre. Chez M. Henry, il y avait une sorte
d'instinct qui le conduisait à la découverte de la vérité; ce n'était
pas de l'acquis, et quiconque aurait voulu prendre sa manière pour
arriver au même résultat, se serait fourvoyé; car sa manière n'en était
pas une; elle changeait avec les circonstances: personne plus que lui
n'était attaché à son état: il couchait comme on dit dans l'ouvrage, et
était à toute heure à la disposition du public. On n'était pas obligé
alors de ne venir dans les bureaux qu'à midi, et de faire souvent
antichambre pendant des quarts de journées, ainsi que cela se pratique
aujourd'hui. Passionné pour le travail, il n'était rebuté par aucune
espèce de fatigue; aussi après trente-cinq ans de service, est-il sorti
de l'administration accablé d'infirmités. J'ai vu quelquefois ce chef
passer deux ou trois nuits par semaine, et la plupart du temps pour
méditer sur les instructions qu'il allait me donner, et pour parvenir à
la prompte répression des crimes de tous genres. Les maladies, et il en
a eu de très graves, n'interrompaient presque pas ses labeurs: c'était
dans son cabinet qu'il se faisait traiter; enfin c'était un homme comme
il y en a peu: peut-être même comme il n'y en a point. Son nom seul
faisait trembler les voleurs, et quand ils étaient amenés devant lui,
tant audacieux fussent-ils, presque toujours ils se troublaient, ils se
coupaient dans leurs réponses; car tous étaient persuadés qu'il lisait
dans leur intérieur.

Une remarque que j'ai souvent eu l'occasion de faire, c'est que les
hommes capables sont toujours les mieux secondés; serait-ce en vertu de
ce vieux proverbe, _qui se ressemble s'assemble_? Je n'en sais rien;
mais ce que je n'ai pas oublié, c'est que M. Henry avait des
collaborateurs dignes de lui: de ce nombre était M. Bertaux,
interrogateur d'un grand mérite: il avait un talent particulier pour
saisir une affaire, quelle qu'elle fût: ses trophées sont dans les
dossiers de la préfecture. Près de lui, j'aime à mentionner le chef des
prisons, M. Parisot, qui suppléait M. Henry avec une grande habileté.
Enfin, MM. Henry, Bertaux et Parisot formaient un véritable _triumvirat_
qui conspirait sans cesse contre le brigandage: l'extirper de Paris, et
procurer aux habitants de cette immense cité une sécurité à toute
épreuve, tel était leur but, telle était leur unique pensée, et les
effets répondaient pleinement à leur attente. Il est vrai qu'à cette
époque, il existait entre les chefs de la police une franchise, un
accord, une cordialité qui ont disparu depuis cinq à six ans.
Aujourd'hui, chefs ou employés, tous sont dans la défiance les uns des
autres; tous se craignent réciproquement; c'est un état d'hostilités
continuelles; chacun dans son confrère redoute un dénonciateur, il n'y a
plus de convergence, plus d'harmonie entre les divers rouages de
l'administration: et d'où cela vient-il? de ce qu'il n'y a plus
d'attributions distinctes et parfaitement définies; de ce que personne,
à commencer par les sommités, ne se trouve à sa place. D'ordinaire à son
avénement, le préfet lui-même était étranger à la police; et c'est dans
l'emploi le plus éminent qu'il vient y faire son apprentissage: il
traîne à sa suite une multitude de protégés, dont le moindre défaut est
de n'avoir aucune capacité spéciale; mais qui, faute de mieux, savent le
flatter et empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui. C'est ainsi que
tantôt sous une direction, tantôt sous une autre, j'ai vu s'organiser,
ou plutôt se désorganiser la police: chaque mutation de préfet y
introduisait des novices, et faisait éliminer quelques sujets
expérimentés. Je dirai plus tard quelles sont les conséquences de ces
changements, qui ne sont commandés que par le besoin de donner des
appointements aux créatures du dernier venu. En attendant je vais
reprendre le fil de ma narration.

Dès que je fus installé en qualité d'agent secret, je me mis à battre le
pavé, afin de me reconnaître, et de me mettre à même de travailler
utilement. Ces courses, dans lesquelles je fis un grand nombre
d'observations, me prirent une vingtaine de jours, pendant lesquels je
ne fis que me préparer à agir: j'étudiais le terrain. Un matin je fus
mandé par le chef de la division: il s'agissait de découvrir un nommé
Watrin, prévenu d'avoir fabriqué et mis en circulation de la
fausse-monnaie et des billets de banque. Watrin avait déjà été arrêté
par les inspecteurs de police; mais suivant leur usage, ils n'avaient
pas su le garder. M. Henry me donna toutes les indications qu'il jugeait
propres à me mettre sur ses traces; malheureusement ces indications
n'étaient que de simples données sur ses anciennes habitudes; tous les
endroits qu'il avait fréquentés m'étaient signalés; mais il n'était pas
vraisemblable qu'il y vînt de sitôt, puisque dans sa position, la
prudence lui prescrivait de fuir tous les lieux où il était connu. Il ne
me restait donc que l'espoir de parvenir jusqu'à lui par quelque voie
détournée; lorsque j'appris que dans une maison garnie où il avait logé,
sur le boulevart du Mont-Parnasse, il avait laissé des effets. On
présumait que tôt ou tard il se présenterait pour les réclamer, ou tout
au moins qu'il les ferait réclamer par une autre personne: c'était aussi
mon avis. En conséquence, je dirigeai sur ce point toutes mes
recherches, et après avoir pris connaissance du manoir, je m'embusquai
nuit et jour à proximité, afin de surveiller les allant et les venant.
Cette surveillance durait déjà depuis près d'une semaine; enfin las de
ne rien apercevoir, j'imaginai de mettre dans mes intérêts le maître de
la maison, et de louer chez lui un appartement ou je m'établis avec
Annette, ma présence ne pouvait paraître suspecte. J'occupais ce poste
depuis une quinzaine, quand un soir, vers les onze heures, je fus averti
que Watrin venait de se présenter, accompagné d'un autre individu.
Légèrement indisposé, je m'étais couché plus tôt que de coutume: je me
lève précipitamment, je descends l'escalier quatre à quatre; mais
quelque diligence que je fisse, je ne pus atteindre que le camarade de
Watrin. Je n'avais pas le droit de l'arrêter; mais je pressentais qu'en
l'intimidant, je pourrais obtenir de lui quelques renseignements; je le
saisis, je le menace, bientôt il me déclare en tremblant qu'il est
cordonnier, et que Watrin demeure avec lui, rue des
Mauvais-Garçons-St.-Germain, nº 4; il ne m'en fallait pas davantage. Je
n'avais passé qu'une mauvaise redingotte sur ma chemise: sans prendre
d'autres vêtements, je cours à l'adresse qui m'était donnée, et j'arrive
devant la maison au moment où quelqu'un va sortir, persuadé que c'est
Watrin, je veux le saisir, il m'échappe, je m'élance après lui dans
l'escalier; mais au moment de l'atteindre, un coup de pied qu'il
m'envoie dans la poitrine me précipite de vingt marches; je m'élance de
nouveau, et d'une telle vitesse, que pour se dérober à la poursuite, il
est obligé de s'introduire chez lui par une croisée du carré: alors
heurtant à sa porte, je le somme d'ouvrir, il s'y refuse. Annette
m'avait suivi, je lui ordonne d'aller chercher la garde, et tandis
qu'elle se dispose à m'obéir, je simule le bruit d'un homme qui descend.
Watrin trompé par cette feinte, veut s'assurer si effectivement je
m'éloigne, il met la tête à la croisée: c'était là ce que je demandais,
aussitôt je le prends aux cheveux; il m'empoigne de la même manière, et
une lutte s'engage. Cramponné au mur de refend qui nous sépare, il
m'oppose une résistance opiniâtre; cependant je sens qu'il faiblit; je
rassemble toutes mes forces pour une dernière secousse; déjà il n'a plus
que les pieds dans sa chambre, encore un effort et il est à moi; je le
tire avec vigueur, et il tombe dans le corridor. Lui arracher le
tranchet dont il était armé; l'attacher, et l'entraîner dehors fut
l'affaire d'un instant: accompagné seulement d'Annette, je le conduisis
à la préfecture, où je reçus d'abord les félicitations de M. Henry, et
ensuite celles du préfet de police, qui m'accorda une récompense
pécuniaire. Watrin était un homme d'une adresse rare, il exerçait une
profession grossière, et pourtant il s'était adonné à des contre-façons
qui exigent une grande délicatesse de main. Condamné à mort il obtint un
sursis à l'heure même où il devait être conduit au supplice; l'échafaud
était dressé, on le démonta, les amateurs en furent pour un déplacement
inutile: tout Paris s'en souvient. Le bruit s'était répandu qu'il allait
faire des révélations, mais comme il n'avait rien à dire, quelques jours
après la sentence reçut son exécution.

Watrin était ma première capture: elle était importante; le succès de
ce début éveilla la jalousie des officiers de paix et des agents sous
leurs ordres; les uns et les autres se déchaînèrent contre moi; mais ce
fut vainement. Ils ne me pardonnaient pas d'être plus adroit qu'eux: les
chefs m'en savaient au contraire beaucoup de gré. Je redoublai de zèle
pour mériter de plus en plus la confiance de ces derniers.

Vers cette époque, un grand nombre de pièces de cinq francs fausses
avaient été jetées dans la circulation du commerce. On m'en montra
plusieurs; en les examinant, il me sembla reconnaître le faire de mon
dénonciateur _Bouhin_ et de son ami le docteur _Terrier_. Je résolus de
m'assurer de la vérité: en conséquence je me mis à épier les démarches
de ces deux individus, mais comme je ne pouvais les suivre de trop près,
attendu qu'ils me connaissaient, et que je leur aurais inspiré de la
défiance, il m'était difficile d'obtenir les lumières dont j'avais
besoin. Toutefois, à force de persévérance, je parvins à acquérir la
certitude que je ne m'étais pas trompé, et les deux faux-monnoyeurs
furent arrêtés au moment de la fabrication: quelque temps après ils
furent condamnés à mort et exécutés. On a répété dans le public, d'après
un bruit accrédité par les inspecteurs de police, que le médecin
Terrier avait été entraîné par moi, et que je lui avais en quelque sorte
mis à la main les instruments de son crime. Que le lecteur se rappelle
la réponse qu'il me fit lorsque, chez Bouhin, j'essayai de le déterminer
à renoncer à sa coupable industrie, et il jugera si Terrier était homme
à se laisser entraîner.



CHAPITRE XXV.

     Je revois Saint-Germain.--Il me propose l'assassinat de deux
     vieillards.--Les voleurs de réverbères.--Le petit-fils de
     Cartouche.--Discours sur les agens provocateurs.--Grandes
     perplexités.--Annette me seconde encore.--Tentative de vol chez un
     banquier de la rue Hauteville.--Je suis tué.--Arrestation de
     Saint-Germain et de Boudin, son complice.--Portraits de ces deux
     assassins.


Dans une capitale aussi populeuse que Paris, les mauvais lieux sont
d'ordinaire en assez grand nombre; c'est là que tous les hommes tarés se
donnent rendez-vous: afin de les rencontrer et de les surveiller, je
fréquentais assiduement les endroits mal famés, m'y présentant tantôt
sous un nom, tantôt sous un autre, et changeant très souvent de costume
comme une personne qui a besoin de se dérober à l'œil de la police.
Tous les voleurs que je voyais habituellement auraient juré que j'étais
un des leurs. Persuadés que j'étais fugitif, ils se seraient mis en
quatre pour me cacher, car non-seulement ils avaient en moi pleine et
entière confiance, mais encore ils m'affectionnaient; aussi
m'instruisaient-ils de leurs projets, et s'ils ne me proposaient pas de
m'y associer, c'est qu'ils craignaient de me compromettre, attendu ma
position de forçat évadé. Tous n'avaient pourtant pas cette délicatesse,
on va le voir.

Il y avait quelques mois que je me livrais à mes investigations
secrètes, lorsque le hasard me fit rencontrer ce Saint-Germain dont les
visites m'avaient consterné tant de fois. Il était avec un nommé
_Boudin_, que j'avais vu restaurateur, rue des Prouvaires, et que je
connaissais comme on connaît un hôte chez qui l'on va de temps à autre
prendre sa réfection en payant. Boudin n'eût pas de peine à me remettre,
il m'aborda même avec une espèce de familiarité, à laquelle j'affectais
de ne pas répondre: «Vous ai-je donc fait quelque chose, me dit-il, pour
que vous ayiez l'air de ne pas vouloir me parler?--Non; mais j'ai appris
que vous avez été mouchard.--Ce n'est que ça, eh bien! oui, je l'ai été
mouchard; mais lorsque vous en saurez la raison, je suis sûr que vous ne
m'en voudrez pas.

--»Certainement, me dit Saint-Germain, tu ne lui en voudras pas: Boudin
est un bon garçon, et je réponds de lui comme de moi. Dans la vie il y a
souvent des passes qu'on ne peut pas prévoir; si Boudin a accepté la
place dont tu parles, ce n'a été que pour sauver son frère; au surplus,
tu dois savoir que s'il avait de mauvais principes, je ne serais pas son
ami.» Je trouvai la garantie de Saint-Germain excellente, et je ne fis
plus aucune difficulté de parler à Boudin.

Il était bien naturel que Saint-Germain me racontât ce qu'il était
devenu depuis sa dernière disparition, qui m'avait fait tant de plaisir.
Après m'avoir complimenté sur mon évasion, il m'apprit que depuis que
j'avais été arrêté, il avait recouvré son emploi, mais qu'il n'avait pas
tardé à le perdre de nouveau, et qu'il se trouvait encore une fois
réduit aux expédients. Je le priai de me donner des nouvelles de Blondi
et de Duluc.--«Mon ami, dit-il, les deux qui ont escarpé le roulier avec
moi, on les a fauchés à Beauvais.» Quand il m'annonça que ces deux
scélérats avaient enfin porté la peine de leurs crimes, je n'éprouvai
qu'un seul regret, c'est que la tête de leur complice ne fût pas tombée
sur le même échafaud.

Après que nous eûmes vidé ensemble plusieurs bouteilles de vin, nous
nous séparâmes. En me quittant, Saint-Germain ayant remarqué que j'étais
assez mesquinement vêtu, me demanda ce que je faisais, et comme je lui
dis que je ne faisais rien, il me promit de songer à moi, si jamais il
se présentait une bonne occasion. Je lui fis observer que, sortant
rarement dans la crainte d'être arrêté, il pourrait bien se faire que
nous ne nous rencontrassions pas de sitôt;--«Tu me verras quand tu
voudras, me dit-il, j'exige même que tu viennes me voir?» Quand je le
lui eûs promis, il me remit son adresse, sans s'informer de la mienne.

Saint-Germain n'était plus un être aussi redoutable pour moi, je me
croyais même intéressé à ne le plus perdre de vue; car si je devais
m'attacher à surveiller les malfaiteurs, personne plus que lui n'était
signalé à mon attention. Je concevais enfin l'espoir de purger la
société d'un pareil monstre. En attendant, je faisais la guerre à toute
la tourbe de coquins qui infestaient la capitale. Il y eut un moment où
les vols de tous genres se multiplièrent d'une manière effrayante: on
n'entendait parler que de rampes enlevées, de devantures forcées, de
plombs dérobés; plus de vingt réverbères furent pris successivement,
rue Fontaine-au-Roi, sans que l'on pût atteindre les voleurs qui étaient
venus les décrocher. Pendant un mois consécutif, des inspecteurs avaient
été aux aguets afin de les surprendre, et la première nuit qu'ils
suspendirent leur surveillance, les réverbères disparurent encore:
c'était comme un défi porté à la police. Je l'acceptai pour mon compte,
et, au grand désappointement de tous les Argus du quai du Nord, en peu
de temps je parvins à livrer à la justice ces effrontés voleurs, qui
furent tous envoyés aux galères. L'un d'entre eux se nommait
_Cartouche_: j'ignore s'il avait subi l'influence du nom, ou s'il
exerçait un talent de famille: peut-être était-il un descendant du
célèbre Cartouche? Je laisse aux généalogistes le soin de décider la
question.

Chaque jour je faisais de nouvelles découvertes; on ne voyait entrer
dans les prisons que des gens qui y étaient envoyés d'après mes
indications, et pourtant aucun d'eux n'avait même la pensée de m'accuser
de l'avoir fait écrouer. Je m'arrangeai si bien, qu'au dedans comme au
dehors, rien ne transpirait; les voleurs de ma connaissance me tenaient
pour le meilleur de leurs camarades, les autres s'estimaient heureux de
pouvoir m'initier à leurs secrets, soit pour le plaisir de s'entretenir
avec moi, soit aussi parfois pour me consulter. C'était notamment hors
barrière que je rencontrais tout ce monde. Un jour que je parcourais les
boulevarts extérieurs, je fus accosté par Saint-Germain, Boudin était
encore avec lui. Ils m'invitèrent à dîner; j'acceptai, et au dessert,
ils me firent l'honneur de me proposer d'être le troisième dans un
assassinat. Il s'agissait d'expédier deux vieillards qui demeuraient
ensemble dans la maison que Boudin avait habitée rue des Prouvaires.
Tout en frémissant de la confidence que me firent ces scélérats, je
bénis le pouvoir invisible qui les avait poussés vers moi: j'hésitai
d'abord à entrer dans le complot, mais à la fin je feignis de me rendre
à leurs vives et pressantes sollicitations, et il fut convenu qu'on
attendrait le moment favorable pour mettre à exécution cet abominable
projet. Cette résolution prise, je dis au revoir à Saint-Germain ainsi
qu'à son compagnon; et, décidé à prévenir le crime, je me hâtai de faire
un rapport à M. Henry, qui me manda aussitôt, afin d'obtenir de plus
amples détails au sujet de la révélation que je venais de lui faire. Son
intention était de s'assurer si j'avais été réellement sollicité, ou
si, par un dévouement mal entendu, je n'aurais pas eu recours à des
provocations. Je lui protestai que je n'avais pris aucune espèce
d'initiative, et comme il crut reconnaître la vérité de cette
déclaration, il m'annonça qu'il était satisfait; ce qui ne l'empêcha pas
de me faire sur les agents provocateurs un discours dont je fus pénétré
jusqu'au fond de l'ame. Que ne l'ont-ils entendu comme moi ces
misérables qui, depuis la restauration, ont fait tant de victimes, l'ère
renaissante de la légitimité n'aurait pas, dans quelques circonstances,
rappelé les jours sanglants d'une autre époque? «Retenez bien, me dit M.
Henry, en terminant, que le plus grand fléau dans les sociétés est
l'homme qui provoque. Quand il n'y a point de provocateurs, ce sont les
forts qui commettent les crimes, parce que ce ne sont que les forts qui
les conçoivent. Des êtres faibles peuvent être entraînés, excités; pour
les précipiter dans l'abîme, il suffit souvent de chercher un mobile
dans leurs passions ou dans leur amour-propre: mais celui qui tente ce
moyen de les faire succomber est un monstre! C'est lui qui est le
coupable, et c'est lui que le glaive devrait frapper. En police,
ajouta-t-il, il vaut mieux ne pas faire d'affaire que d'en créer.»

Quoique la leçon ne me fût pas nécessaire, je remerciai M. Henry, qui me
recommanda de m'attacher aux pas des deux assassins et de ne rien
négliger pour les empêcher d'arriver à l'exécution. «La police, me
dit-il encore, est instituée autant pour réprimer les malfaiteurs que
pour les empêcher de faire le mal, et il vaut toujours mieux avant
qu'après.» Conformément aux instructions que m'avait donné M. Henry, je
ne laissai pas passer un jour sans voir Saint-Germain et son ami Boudin.
Comme le coup qu'ils avaient projeté devait leur procurer assez
d'argent, j'en conclus qu'il ne leur semblerait pas extraordinaire que
je montrasse un peu d'impatience. «Eh bien! à quand la fameuse affaire?
leur disais-je chaque fois que nous étions ensemble?--A quand? me
répondait Saint-Germain, la poire n'est pas mûre: lorsqu'il sera temps,
ajoutait-il, en me désignant Boudin, voilà l'ami qui nous avertira.»
Déjà plusieurs réunions avaient eu lieu, et rien ne se décidait;
j'adressai encore la question d'usage. «Ah! cette fois, me répondit
Saint-Germain, c'est pour demain, nous t'attendons pour délibérer.»

Le rendez-vous fut donné hors de Paris; je n'eus garde d'y manquer;
Saint-Germain ne fut pas moins exact. «Écoute, me dit-il, nous avons
réfléchi à l'affaire, elle ne peut s'exécuter quant à présent, mais nous
en avons une autre à te proposer, et je te préviens d'avance qu'il faut
y mettre de la franchise et répondre oui ou non. Avant de nous occuper
de l'objet qui nous amène ici, je te dois une confidence qui nous a été
faite hier: le nommé _Carré_, qui t'a connu à la Force, prétend que tu
n'en es sorti qu'à la condition de servir la police, et que tu es un
agent secret.»

A ces mots d'_agent secret_, je me sentis comme suffoqué; mais bientôt
je me fus remis, et il faut bien que rien n'ait paru extérieurement,
puisque Saint-Germain qui m'observait attendit que je lui donnasse une
explication. Cette présence d'esprit qui ne m'abandonne jamais me la fit
trouver sur-le-champ. «Je ne suis pas surpris, lui dis-je, que l'on
m'ait représenté comme un agent secret, je sais la source d'un pareil
conte. Tu n'ignores pas que je devais être transféré à Bicêtre; chemin
faisant, je me suis évadé, et je suis resté à Paris, faute de pouvoir
aller ailleurs. Il faut vivre où l'on a ses ressources. Malheureusement
je suis obligé de me cacher; c'est en me déguisant que j'échappe aux
recherches, mais il est toujours quelques individus qui me
reconnaissent, ceux, par exemple, avec lesquels j'ai vécu dans une
certaine intimité. Parmi ces derniers, ne peut-il pas s'en trouver qui,
soit dessein de me nuire, soit motif d'intérêt, jugent à propos de me
faire arrêter? Eh bien! pour leur en ôter l'envie, toutes les fois que
je les ai crus capables de me dénoncer, je leur ai dit que j'étais
attaché à la police.

--»Voilà qui est bien, reprit Saint-Germain, je te crois; et pour te
donner une preuve de la confiance que j'ai en toi, je vais te faire
connaître ce que nous devons faire ce soir. Au coin de la rue d'Enghien
et de la rue Hauteville, il demeure un banquier dont la maison donne sur
un assez vaste jardin, qui peut favoriser notre expédition et notre
fuite. Aujourd'hui le banquier est absent, et la caisse, dans laquelle
il y a beaucoup d'or et d'argent, ainsi que des billets de banque, n'est
gardée que par deux personnes; nous sommes déterminés à nous en emparer
dès ce soir même. Jusqu'à présent, nous ne sommes que trois pour
exécuter le coup, il faut que tu sois le quatrième. Nous avons compté
sur toi; si tu refuses, tu nous confirmeras dans l'opinion que tu es un
mouchard.»

Comme j'ignorais l'arrière-pensée de Saint-Germain, j'acceptai avec
empressement: Boudin et lui parurent contents de moi. Bientôt je vis
arriver le troisième, que je ne connaissais pas, c'était un cocher de
cabriolet, nommé _Debenne_: il était père de famille, et s'était laissé
entraîner par ces misérables. L'on se mit à causer de choses et
d'autres; quant à moi j'avais déjà prémédité comment je m'y prendrais
pour les faire arrêter sur le fait, mais quel ne fut pas mon étonnement,
lorsqu'au moment de payer l'écot, j'entendis Saint-Germain nous adresser
la parole en ces termes: «Mes amis, quand il s'agit de jouer sa tête, on
doit y regarder de près; c'est aujourd'hui que nous allons faire cette
partie que je ne veux pas perdre; pour que la chance soit de notre côté,
voici ce que j'ai décidé, et je suis sûr que vous applaudirez tous à la
mesure: c'est vers minuit que nous devons nous introduire tous quatre
dans la maison en question; Boudin et moi nous nous chargeons de
l'intérieur; quant à vous deux, vous resterez dans le jardin, prêts à
nous seconder en cas de surprise. Cette opération, si elle réussit,
comme je le pense, doit nous donner de quoi vivre tranquilles pendant
quelque temps; mais il importe pour notre sûreté réciproque que nous ne
nous quittions plus jusqu'à l'heure de l'exécution.»

Cette finale, que je feignis de ne pas avoir bien entendue, fut répétée.
Pour cette fois, me disais-je, je ne sais pas trop comment je me tirerai
d'affaire: quel moyen employer? Saint-Germain était un homme d'une
témérité rare, avide d'argent, et toujours prêt à verser beaucoup de
sang pour s'en procurer. Il n'était pas encore dix heures du matin,
l'intervalle jusqu'à minuit était assez long; j'espérais que pendant le
temps qui nous restait à attendre, il se présenterait une occasion de me
dérober adroitement et d'avertir la police. Quoi qu'il dût en arriver,
j'adhérai à la proposition de Saint-Germain, et ne fis pas la moindre
objection contre une précaution, qui était bien la meilleure garantie
que l'on pût avoir de la discrétion de chacun. Quand il vit que nous
étions de son avis, Saint-Germain, qui, par ses qualités énergiques et
sa conception, était véritablement le chef du complot, nous adressa des
paroles de satisfaction. «Je suis bien aise, nous dit-il, de vous
trouver dans ces sentiments; de mon côté, je ferai tout ce qui dépendra
de moi pour mériter d'être long-temps votre ami.»

Il était convenu que nous irions tous ensemble chez lui, à l'entrée de
la rue Saint-Antoine: un fiacre nous conduisit jusqu'à sa porte. Arrivés
là, nous montâmes dans sa chambre, où il devait nous tenir en charte
privée jusqu'à l'instant du départ. Confiné entre quatre murailles, face
à face avec ces brigands, je ne savais à quel saint me vouer: inventer
un prétexte pour sortir était impossible, Saint-Germain m'eût deviné de
suite, et au moindre soupçon, il était capable de me faire sauter la
cervelle. Que devenir? je pris mon parti, et me résignai à l'événement,
quel qu'il fût; il n'y avait rien de mieux à faire que d'aider de bonne
grâce aux apprêts du crime: ils commencèrent aussitôt. Des pistolets
sont apportés sur la table pour être déchargés et rechargés: on les
examine; Saint-Germain en remarque une paire qui lui semble hors d'état
de faire le service: il la met de côté. «Pendant que vous allez démonter
les batteries, nous dit-il, je vais aller changer _ces pieds de
cochon_.» Et il se dispose à sortir.--«Un moment, lui fis-je observer,
d'après notre convention personne ne doit quitter ce lieu sans être
accompagné.--C'est vrai, me répond-il, j'aime que l'on soit fidèle à ses
engagements; aussi, viens avec moi.--Mais ces messieurs?--Nous les
enfermerons à double tour.» Ce qui fut dit fut fait: j'accompagne
Saint-Germain; nous achetons des balles, de la poudre et des pierres;
les mauvais pistolets sont échangés contre d'autres, et nous rentrons.
Alors on achève des préparatifs qui me font frémir: le calme de Boudin,
aiguisant sur un grès deux couteaux de table, était horrible à voir.

Cependant le temps s'écoulait, il était une heure, et aucun expédient de
salut ne s'était présenté. Je bâille, je m'étends, je simule l'ennui,
et, passant dans une pièce voisine de celle où nous étions, je vais me
jeter sur un lit comme pour me reposer: après quelques minutes, je
parais encore plus fatigué de cette inaction, et je m'aperçois que les
autres ne le sont pas moins que moi. «Si nous buvions, me dit
Saint-Germain.--Admirable idée, m'écriai-je en sautant d'aise, j'ai
justement chez moi un panier d'excellent vin de Bourgogne; si vous
voulez nous allons l'envoyer chercher.» Tout le monde fut d'avis qu'il
ne pourrait arriver plus à point, et Saint-Germain dépêcha son portier
vers Annette, à qui il était recommandé de venir avec la provision. On
tomba d'accord de ne rien dire devant elle, et tandis que l'on se promet
de faire honneur à ma largesse, je me jette une seconde fois sur le lit,
et je trace au crayon ces lignes: «Sortie d'ici, déguise-toi, et ne nous
quitte plus, Saint-Germain, Boudin, ni moi; prends garde surtout d'être
remarquée: aie bien soin de ramasser tout ce que je laisserai tomber, et
de le porter là bas.» Quoique très courte, l'instruction était
suffisante: Annette en avait déjà reçu de semblables, j'étais sûr
qu'elle en comprendrait tout le sens.

Annette ne tarda pas à paraître avec le panier de vin. Son aspect fit
renaître la gaieté; chacun la complimenta; quant à moi, pour lui faire
fête, j'attendis qu'elle se disposât à repartir, et alors en
l'embrassant je lui glissai le billet.

Nous fîmes un dîner copieux, après lequel j'ouvris l'avis d'aller seul
avec Saint-Germain reconnaître les lieux, et en examiner de jour la
disposition, afin de parer à tout en cas d'accident. Cette prudence
était naturelle, Saint-Germain ne s'en étonna pas; seulement j'avais
proposé de prendre un fiacre, et il jugea plus convenable d'aller à
pied. Parvenu à l'endroit qu'il me désigna comme le plus favorable à
l'escalade, je le remarquai assez bien pour l'indiquer de manière à ce
qu'on ne s'y méprit pas. La reconnaissance effectuée, Saint-Germain me
dit qu'il nous fallait du crêpe noir pour nous couvrir la figure: nous
nous dirigeons vers le Palais-Royal, afin d'en acheter, et tandis qu'il
entre dans une boutique, je prétexte un besoin, et vais m'enfermer dans
un cabinet d'aisance, où j'eus le temps d'écrire tous les renseignements
qui pouvaient mettre la police à même de prévenir le crime.

Saint-Germain, qui n'avait pas cessé de me garder à vue autant que
possible, me conduisit ensuite dans un estaminet, où nous bûmes quelques
bouteilles de bière. Sur le point de rentrer au repaire, j'aperçois
Annette qui épiait mon retour: tout autre que moi ne l'aurait pas
reconnue sous son déguisement. Certain qu'elle m'a vu, près de franchir
le seuil, je laisse tomber le papier et m'abandonne à mon sort.

Il m'est impossible de rendre toutes les terreurs auxquelles je fus en
proie, en attendant le moment de l'expédition. Malgré les
avertissements que j'avais donnés, je craignais que les mesures ne
fussent tardives, et alors le crime était consommé: pouvais-je seul
entreprendre d'arrêter Saint-Germain et ses complices? je l'eusse tenté
sans succès; et puis, qui me répondait que, l'attentat commis, je ne
serais pas jugé et puni comme l'un des fauteurs? Il m'était revenu que
dans maintes circonstances, la police avait abandonné ses agents; et que
dans d'autres elle n'avait pu empêcher les tribunaux de les confondre
avec les coupables. J'étais dans ces transes cruelles, lorsque
Saint-Germain me chargea d'accompagner _Debenne_, dont le cabriolet
destiné à recevoir les sacs d'or et d'argent, devait stationner au coin
de la rue. Nous descendons; en sortant je revois encore Annette, qui me
fait signe qu'elle s'est acquittée de mon message. Au même instant
Debenne me demande où sera le rendez-vous; je ne sais quel bon génie me
suggéra alors la pensée de sauver ce malheureux; j'avais observé qu'il
n'était pas foncièrement méchant, et il me semblait plutôt poussé vers
l'abîme par le besoin et par des conseils perfides, que par la funeste
propension au crime. Je lui assignai donc son poste à un autre endroit
que celui qui m'avait été indiqué, et je rejoignis Saint-Germain et
Boudin, à l'angle du boulevart Saint-Denis. Il n'était encore que dix
heures et demie; je leur dis que le cabriolet ne serait prêt que dans
une heure, que j'avais donné la consigne à Debenne, qu'il se placerait
au coin de la rue du Faubourg-Poissonnière, et qu'il accourrait à un
signal convenu; je leur fis entendre que trop près du lieu où nous
devions agir, la présence d'un cabriolet pouvant éveiller des soupçons,
j'avais jugé plus convenable de le tenir à distance: et ils approuvèrent
cette précaution.

Onze heures sonnent: nous buvons la goutte dans le Faubourg-Saint-Denis,
et nous nous dirigeons vers l'habitation du banquier. Boudin et son
complice marchaient la pipe à la bouche; leur tranquillité m'effrayait.
Enfin, nous sommes au pied du poteau qui doit servir d'échelle.
Saint-Germain me demande mes pistolets; à ce moment je crus qu'il
m'avait deviné, et qu'il voulait m'arracher la vie: je les lui remets;
je m'étais trompé: il ouvre le bassinet, change l'amorce, et me les
rend. Après avoir fait une opération semblable aux siens et à ceux de
Boudin, il donne l'exemple de grimper au poteau, et tous deux, sans
discontinuer de fumer, s'élancent dans le jardin. Il faut les suivre;
parvenu, en tremblant, au sommet du mur, toutes mes appréhensions se
renouvellent: la police a-t-elle eu le temps de dresser son embuscade?
Saint-Germain ne l'aurait-il pas devancée? Telles étaient les questions
que je m'adressais à moi-même, tels étaient mes doutes; enfin, dans
cette terrible incertitude, je prends une résolution, celle d'empêcher
le crime, dussé-je succomber dans une lutte inégale, lorsque
Saint-Germain, me voyant encore à cheval sur le chaperon, et
s'impatientant de ma lenteur, me crie: «Allons donc, descends.» A peine
il achevait ces mots, qu'il est tout à coup assailli par un grand nombre
d'hommes, Boudin et lui font une vigoureuse résistance. On fait feu de
part et d'autre, les balles sifflent, et, après un combat de quelques
minutes, on s'empare des deux assassins. Plusieurs agents furent blessés
dans cette action; Saint-Germain et son accolyte le furent aussi. Simple
spectateur de l'engagement, je ne devais avoir éprouvé aucun accident
fâcheux; cependant pour soutenir mon rôle jusqu'au bout, je tombai sur
le champ de bataille comme si j'eusse été mortellement frappé: l'instant
d'après on m'enveloppa dans une couverture, et je fus ainsi transporté
dans une chambre où étaient Boudin et Saint-Germain: ce dernier parut
vivement touché de ma mort; il répandit des larmes, et il fallut
employer la force pour l'empêcher de se précipiter sur ce qu'il croyait
n'être plus qu'un cadavre.

Saint-Germain était un homme de cinq pieds huit pouces, dont les muscles
étaient vigoureusement tracés; il avait une tête énorme, et de petits
yeux, un peu couverts, comme ceux des oiseaux de nuit; son visage,
profondément sillonné par la petite vérole, était fort laid, et pourtant
il ne laissait pas que d'être agréable, parce qu'on y découvrait de
l'esprit et de la vivacité: en détaillant ses traits, on lui trouvait
quelque chose de la hyène ou du loup, surtout si l'on faisait attention
à la largeur de ses mâchoires, dont les saillies étaient des plus
prononcées. Tout ce qui était de l'instinct des animaux de proie
prédominait dans cette organisation; il aimait la chasse avec fureur, et
la vue du sang le réjouissait; ses autres passions étaient le jeu, les
femmes et la bonne chair. Comme il avait le ton et les manières de la
bonne compagnie, qu'il s'exprimait avec facilité, et était presque
toujours vêtu avec élégance, on pouvait dire qu'il était un brigand
bien élevé; quand il y était intéressé, personne n'avait plus d'aménité
et de liant que lui: dans toute autre circonstance, il était dur et
brutal. A quarante-cinq ans, il avait vraisemblablement commis plus d'un
meurtre; et il n'en était pas moins joyeux compagnon lorsqu'il se
trouvait avec des gens de son espèce. Son camarade Boudin était d'une
bien plus petite stature: il avait à peine cinq pieds deux pouces; il
était gros et maigre; avec un teint livide, il avait l'œil noir et
vif, quoique très enfoncé. L'habitude de manier le couteau de cuisine,
et de couper des viandes, l'avait rendu féroce. Il avait les jambes
arquées: c'est une difformité que j'ai observée chez plusieurs assassins
de profession, et chez quelques autres individus réputés méchants.

Je ne me souviens pas qu'aucun événement de ma vie m'ait procuré plus de
joie que la capture de ces deux scélérats: je m'applaudissais d'avoir
délivré la société de deux monstres, en même temps que je m'estimais
heureux d'avoir dérobé au sort qui leur était réservé, le cocher
Debenne, qu'ils eussent entraîné avec eux. Cependant tout ce que
j'éprouvais de contentement n'était que relatif à ma situation, et je
n'en gémissais pas moins de cette fatalité qui me plaçait sans cesse
dans l'alternative de monter sur l'échafaud ou d'y faire monter les
autres.

La qualité d'_agent secret_ préservait, il est vrai, ma liberté, je ne
courais plus les mêmes dangers auxquels un forçat évadé est exposé, je
n'avais plus les mêmes craintes; mais tant que je n'étais pas gracié,
cette liberté dont je jouissais n'était qu'un état précaire, puisqu'à la
volonté de mes chefs, elle pouvait m'être ravie d'un instant à l'autre.
D'un autre côté, je n'ignorais pas quel mépris s'attache au ministère
que je remplissais. Pour ne pas me dégoûter de mes fonctions et des
devoirs qui m'étaient prescrits, j'eus besoin de les raisonner, et dans
ce mépris qui planait sur moi, je ne vis plus que l'effet d'un préjugé.
Ne me dévouais-je pas chaque jour dans l'intérêt de la société? C'était
le parti des honnêtes gens que je prenais contre les artisans du mal, et
l'on me méprisait!... J'allais chercher le crime dans l'ombre, je
déjouais des trames homicides, et l'on me méprisait!... Harcelant les
brigands jusque sur le théâtre de leurs forfaits, je leur arrachais le
poignard dont ils s'étaient armés, je bravais leur vengeance, et l'on
me méprisait!... Dans un rôle différent, mais plus près du glaive de
Thémis, il y avait de l'honneur à provoquer sans périls la vindicte des
lois, et l'on me méprisait!... Ma raison l'emporta, et j'osai affronter
l'ingratitude, l'iniquité de l'opinion.



CHAPITRE XXVI.

     Je hante les mauvais lieux.--Les inspecteurs me
     trahissent.--Découverte d'un receleur.--Je l'arrête.--Stratagème
     employé pour le convaincre.--Il est condamné.


Les voleurs, un instant effrayés par quelques arrestations que j'avais
fait effectuer coup sur coup, ne tardèrent pas à reparaître plus
nombreux et plus audacieux peut-être qu'auparavant. Parmi eux étaient
plusieurs forçats évadés, qui ayant perfectionné dans les bagnes un
savoir-faire très dangereux, étaient venus l'exercer dans Paris, où leur
présence répandait la terreur. La police résolut de mettre un terme aux
expéditions de ces bandits. Je fus en conséquence chargé de les
pourchasser, et je reçus l'ordre de me concerter à l'avance avec les
officiers de paix et de sûreté, toutes les fois que je serais à portée
de leur faire opérer une capture: on voit quelle était ma tâche, je me
mis à parcourir tous les mauvais lieux de l'intérieur et des environs.
En peu de jours je parvins à connaître tous les repaires où je pourrais
rencontrer les malfaiteurs: la barrière de la Courtille, celles du
Combat et de Ménilmontant étaient les endroits où ils se rassemblaient
de préférence. C'était là leur quartier-général, ils y étaient
constamment en force, et malheur à l'agent qui serait venu les y
trouver, n'importe pour quel motif: ils l'auraient infailliblement
assommé; les gendarmes n'osaient même plus s'y montrer, tant cette
réunion de mauvais sujets était imposante. Moins timide, je n'hésitai
pas à me risquer au milieu de cette tourbe de misérables, je les
fréquentais, je fraternisais avec eux, et j'eus bientôt l'avantage
d'être regardé par eux comme un des leurs. C'est en buvant dans la
compagnie de ces messieurs, que j'apprenais les crimes qu'ils avaient
commis ou ceux qu'ils préméditaient; je les circonvenais avec tant
d'adresse, qu'ils ne faisaient pas difficulté de me découvrir leur
demeure ou celle des femmes avec lesquelles ils vivaient en
concubinage. Je puis dire que je leur inspirais une confiance sans
bornes, et si quelqu'un d'entre eux, plus avisé que ses confrères, se
fût permis d'exprimer sur mon compte le moindre soupçon, je ne doute pas
qu'ils ne l'en eussent puni à l'instant même. Aussi obtins-je d'eux tous
les renseignements dont j'avais besoin, de telle sorte que quand je
donnais le signal d'une arrestation, il était presque certain que les
individus seraient pris ou en flagrant délit ou nantis d'objets volés
qui légitimeraient leur condamnation.

Mes explorations _intra muros_ n'étaient pas moins fructueuses: je
hantais successivement tous les tripots des environs du Palais-Royal,
l'hôtel d'Angleterre, les boulevarts du Temple, les rues de la Vannerie,
de la Mortellerie, de la Planche-Mibray, le marché Saint-Jacques, la
Petite-Chaise, les rues de la Juiverie, de la Calandre; le Châtelet, la
place Maubert et toute la Cité. Il ne se passait pas de jour que je ne
fisse les plus importantes découvertes; point de crimes commis ou à
commettre dont toutes les circonstances ne me fussent révélées; j'étais
partout, je savais tout, et l'autorité, quand je l'appelais à
intervenir, n'était jamais trompée par mes indications. M. Henry
s'étonnait de mon activité et de mon omniprésence: il m'en félicita,
tandis que plusieurs officiers de paix et des agents subalternes ne
rougirent pas de s'en plaindre. Les inspecteurs, peu habitués à passer
plusieurs nuits par semaine, trouvaient trop pénible le service en
quelque sorte permanent, que je leur occasionnais; ils murmuraient.
Quelques-uns même furent assez indiscrets, ou assez lâches, pour trahir
l'_incognito_ à la faveur duquel je manœuvrais si utilement. Cette
conduite leur attira des réprimandes sévères, mais ils n'en furent ni
plus circonspects, ni plus dévoués.

Il n'était guères possible de vivre presque constamment parmi les
malfaiteurs, sans qu'ils me proposassent de m'associer à leurs coups; je
ne refusais jamais, mais à l'approche de l'exécution, j'inventais
toujours un prétexte pour ne pas aller au rendez-vous. Les voleurs sont
en général des êtres si stupides, qu'il n'y avait pas d'excuse absurde
que je ne pusse leur faire admettre: j'affirmerai même que souvent, pour
les tromper, il n'a pas fallu me mettre en frais de ruse. Une fois
arrêtés, ils n'en voyaient pas plus clair; au surplus, en les supposant
moins bêtes, les mesures avaient été prises de telle façon qu'il ne
pouvait pas leur venir à la pensée de me suspecter. J'en ai vu
s'échapper au moment de l'arrestation et accourir à l'endroit où ils
savaient me rencontrer, pour me donner la fâcheuse nouvelle de la prise
de leurs camarades.

Rien de plus aisé quand on est bien avec les voleurs, que d'arriver à
connaître les recéleurs; je parvins à en découvrir plusieurs, et les
indices que je donnai pour les convaincre furent si positifs, qu'ils ne
manquèrent pas de suivre leur clientelle dans les bagnes. On ne lira
peut-être pas sans intérêt, le récit des moyens que j'employai pour
délivrer la capitale de l'un de ces hommes dangereux.

Depuis plusieurs années, on était à sa piste, et l'on n'avait pas encore
réussi à le prendre en flagrant délit. De fréquentes perquisitions
faites à son domicile n'avaient produit aucun résultat, pas la moindre
marchandise qui pût fournir une preuve contre lui: pourtant on était
assuré qu'il achetait aux voleurs, et plusieurs d'entre eux, qui étaient
loin de me croire attaché à la police, me l'avaient indiqué comme un
homme solide, à qui l'on pouvait se confier. Les renseignements sur son
compte ne manquaient pas; mais il fallait le saisir nanti d'objets
volés. M. Henry avait tout mis en œuvre pour parvenir à ce but: soit
maladresse de la part des agents, soit adresse de la part du recéleur,
on avait toujours échoué. On voulut savoir si je serais plus heureux; je
tentai l'entreprise, et voici ce que je fis: posté à quelque distance de
la demeure du recéleur, je le guettai sortir. Il se montre enfin, dès
qu'il est dehors, je le suis quelques pas dans la rue, et l'accoste tout
à coup en l'appelant d'un autre nom que le sien; il affirme que je me
trompe, je soutiens le contraire; il persiste à dire que je suis dans
l'erreur, je lui déclare à mon tour que je le reconnais parfaitement
pour un individu qui, depuis long-temps, est l'objet des recherches de
la police de Paris et des départements. «Mais vous vous méprenez, me
dit-il, je m'appelle un tel, et je demeure à tel endroit.--Je n'en crois
rien.--Ah! pour le coup, c'est trop fort, voulez-vous que je vous le
prouve?» Et je consens à ce qu'il demande, sous la condition qu'il
m'accompagnera au poste le plus voisin. «Volontiers, me dit-il.»
Aussitôt nous nous acheminons ensemble vers un corps-de-garde, nous
entrons; je l'invite à m'exhiber ses papiers: il n'en a pas. Je demande
alors qu'on le fouille, et l'on trouve sur lui trois montres et
vingt-cinq doubles napoléons, que je mets en dépôt en attendant qu'il
soit conduit chez le commissaire. Un mouchoir enveloppait ces objets, je
m'en empare; et après m'être déguisé en commissionnaire, je cours à la
maison du recéleur: sa femme y était avec quelques autres personnes;
elle ne me connaissait pas, je lui dis que je désire lui parler en
particulier: et quand je suis seul avec elle, je tire de ma poche le
mouchoir, et le lui présente comme un signe de reconnaissance. Elle
ignore encore quel est le motif de ma visite, et pourtant ses traits se
décomposent; elle se trouble: «Je ne vous apporte pas une trop bonne
nouvelle, lui dis-je: votre mari vient d'être arrêté, on le retient au
poste où l'on a saisi tout ce qu'il avait sur lui, et, d'après quelques
mots échappés aux mouchards, il craint d'avoir été vendu; c'est pourquoi
il vous prie de déménager de suite ce que vous savez bien, si vous le
souhaitez je vous donnerai un coup de main; mais je vous préviens qu'il
n'y a pas de temps à perdre.»

L'avis était pressant; la vue du mouchoir et la description des objets
auxquels il avait servi d'enveloppe, ne laissait aucun doute sur la
vérité du message. La femme du recéleur donna à plein collier dans le
piége que je lui tendais. Elle me chargea d'aller chercher trois
fiacres, et de revenir aussitôt. Je sortis pour m'acquitter de la
commission; mais, chemin faisant, je donnai à l'un de mes affidés
l'ordre de ne pas perdre de vue les voitures, et de les faire arrêter
dès qu'il en recevrait le signal. Les fiacres sont à la porte; je
remonte au logis, et déjà le déménagement se prépare: la maison est
encombrée d'objets de tous genres, pendules, candelabres, vases
étrusques, draps, casimirs, toile, mousseline, etc. Toutes ces
marchandises étaient extraites d'un cabinet dont l'entrée était masquée
par une grande armoire si bien adaptée, qu'il aurait été impossible de
s'apercevoir de la fraude. J'aidai au chargement, et quand il fut
terminé, l'armoire ayant été remise en place, la femme du recéleur me
pria de la suivre; je fis ce qu'elle désirait, et dès qu'elle fut dans
l'un des fiacres, prête à se mettre en route, je levai une des glaces,
et soudain nous fumes entourés. Les deux époux, traduits devant la cour
d'assises, succombèrent sous le poids d'une accusation à l'appui de
laquelle il existait une masse formidable de témoignages matériels
irrécusables.

Peut-être blâmera-t-on le stratagème auquel j'ai recouru, afin de
débarrasser Paris d'un recéleur qui était un véritable fléau pour cette
capitale. Que l'on approuve ou non, j'ai la conscience d'avoir fait mon
devoir; d'ailleurs, lorsqu'il s'agit d'atteindre des scélérats qui sont
en guerre ouverte avec la société, tous les moyens sont bons, sauf la
provocation.



CHAPITRE XXVII.

     La bande de Gueuvive.--Une fille me met sur les traces du chef.--Je
     dîne avec les voleurs.--L'un d'eux me donne à coucher.--Je passe
     pour un forçat évadé.--J'entre dans un complot contre moi-même.--Je
     m'attends à ma porte.--Un vol, rue Cassette.--Grande
     surprise.--Gueuvive et quatre des siens sont arrêtés.--La fille
     Cornevin me désigne les autres.--Une fournée de dix-huit.


A peu près vers le temps où je fis succomber le recéleur, une espèce de
bande s'était formée dans le faubourg Saint-Germain, qu'elle exploitait
de préférence aux autres quartiers de Paris. Elle se composait
d'individus qui paraissaient dans la dépendance d'un chef, nommé
_Gueuvive_, dit _Constantin_, dit _Antin_, par abréviation; car parmi
les voleurs, de même que parmi les souteneurs de filles, les claqueurs
et les escrocs, c'est un usage de ne se faire appeler que par la
dernière syllabe du prénom.

Gueuvive, ou Antin, était un ancien maître d'armes, qui, après avoir
fait le métier de spadassin, aux gages des courtisanes du plus bas
étage, accomplissait dans l'état de voleur, les vicissitudes de la vie
de mauvais sujet. Il était, assurait-on, capable de tout, et bien qu'on
ne pût pas prouver qu'il eût commis des meurtres, on ne doutait pas
qu'au besoin il hésitât à verser le sang. Sa maîtresse avait été
assassinée dans les Champs-Élysées, et on l'avait fortement soupçonné
d'être l'auteur de ce crime. Quoi qu'il en soit, Gueuvive était un homme
très entreprenant, d'une audace à toute épreuve, et d'une effronterie
extraordinaire; du moins ses camarades le tenaient pour tel, et il
jouissait parmi eux d'une sorte de célébrité.

Depuis long-temps la police avait l'œil fixé sur Gueuvive et sur ses
complices; mais elle n'avait pu les atteindre, et chaque jour quelque
nouvel attentat contre la propriété, annonçait qu'ils n'étaient pas
oisifs. Enfin, on résolut bien sérieusement de mettre un terme aux
méfaits de ces brigands, je reçus en conséquence l'ordre de me porter à
leur recherche, et de tâcher de les prendre, comme on dit, la main dans
le sac. On insistait principalement sur ce dernier point, qui était de
la plus haute importance. Je m'affublai donc d'un costume convenable,
et le soir même je me mis en campagne dans le faubourg Saint-Germain,
dont je parcourus les mauvais lieux. A minuit, j'entre chez un nommé
Boucher, rue Neuve-Guillemain, je prends un petit verre avec des filles
publiques, et tandis que je suis dans leur compagnie, j'entends, à une
table voisine de la mienne, résonner le nom de Constantin; j'imagine
d'abord qu'il est présent, je questionne adroitement une fille. «Il
n'est pas là, me dit-elle, mais il y vient tous les jours avec ses
amis.» Au ton dont elle me parla, je crus m'apercevoir qu'elle était
très au fait des habitudes de ces messieurs; je l'engageai à souper avec
moi, dans l'espoir de la faire jaser; elle accepta, et lorsqu'elle fut
passablement animée par l'effet des liqueurs fermentées, elle s'expliqua
d'autant plus ouvertement, que mon costume, mes gestes et surtout mon
langage la confirmaient dans l'idée que j'étais un _ami_ (voleur). Nous
passâmes une partie de la nuit ensemble, et je ne me retirai que
lorsqu'elle m'eut instruit des endroits que fréquentait Gueuvive.

Le lendemain, à midi, je me rendis chez Boucher. J'y retrouvai ma
particulière de la veille; à peine suis-je entré, elle me reconnaît.
«Te voilà, me dit-elle, si tu veux parler à Gueuvive, il est ici;» et
elle m'indiqua un individu de 28 à 30 ans, vêtu assez proprement,
quoiqu'en veste; il avait environ cinq pieds six pouces, une assez jolie
figure, des cheveux noirs, de beaux favoris, de belles dents; c'était
bien ainsi qu'on me l'avait dépeint. Sans hésiter, je l'accoste, en le
priant de me donner une pipe de tabac; il m'examine, me demande si j'ai
été militaire; je lui réponds que j'ai servi dans les hussards, et
bientôt, le verre à la main, nous entamons une conversation sur les
armées.

Tout en buvant, le temps se passe, on parle de dîner, Gueuvive me dit
qu'il a arrangé une partie, et que si je veux en être, je lui ferais
plaisir. Ce n'était pas le cas de refuser, je me rends sans plus de
façon à son invitation, et nous allons à la barrière du Maine, où
l'attendaient quatre de ses amis. En arrivant, nous nous mîmes à table;
aucun des convives ne me connaissait; j'étais pour eux un visage
nouveau; aussi fut-on assez circonspect. Néanmoins, quelques mots
d'argot, lâchés par intervalles, ne tardèrent pas à m'apprendre que tous
les membres de cette aimable compagnie étaient des _ouvriers_
(voleurs).

Ils voulurent savoir ce que je faisais; je leur bâtis un conte à ma
manière, et d'après ce que je leur dis, ils crurent non-seulement que je
venais de la province, mais encore que j'étais un voleur qui cherchait à
s'accrocher à quelque chose. Je ne m'expliquai pas positivement à cet
égard, mais affectant certaines manières qui trahissent la profession,
je leur laissai entrevoir que j'étais assez embarrassé de ma personne.

Le vin ne fut pas épargné, il délia toutes les langues, si bien qu'avant
la fin du repas, je sus la demeure de Gueuvive, celle de Joubert, son
digne acolyte, ainsi que les noms de plusieurs de leurs camarades. Au
moment de nous séparer, je fis entendre que je ne savais trop où aller
coucher; Joubert offrit de m'emmener chez lui, et il me conduisit rue
Saint-Jacques, nº 99, où il occupait une chambre au second étage sur le
derrière; là, je partageai avec lui le lit de sa maîtresse, la fille
Cornevin.

L'entretien fut long: avant de nous endormir Joubert m'accablait de
questions. Il tenait absolument à connaître quels étaient mes moyens
d'existence, il s'enquérait si j'avais des papiers sa curiosité était
inépuisable: pour la satisfaire, j'éludais ou je mentais, mais en
cherchant toujours à lui faire concevoir que j'étais un confrère. Enfin
il me dit, comme s'il m'avait deviné: «_Ne battez plus, vous êtes un
grinche._ (Ne dissimulez plus, vous êtes un voleur.)» Je parus ne pas
comprendre ces paroles, il me les expliqua en français; et ayant l'air
de prendre la mouche, je lui répondis qu'il se trompait, que s'il
prétendait me plaisanter de la sorte, je serais obligé de me retirer.
Joubert se tut, et il ne fut plus question de rien jusqu'au lendemain
dix heures, que Gueuvive vint nous réveiller.

Il fut convenu que nous irions déjeûner à la Glacière. Nous partîmes.
Chemin faisant, Gueuvive me prit à part, et me dit: «Écoute, je vois que
tu es un bon garçon, je veux te rendre service; ne sois pas si
dissimulé, dis-moi qui tu es et d'où tu sors?» Quelques demi-confidences
lui ayant donné à penser que je pourrais bien être un échappé du bagne
de Toulon, il me recommanda d'être discret avec ses camarades: «Ce sont,
ajouta-t-il, les meilleurs enfants du monde, mais un peu bavards.

--»Oh! je suis sur mes gardes, lui répliquai-je; et puis je ne crois pas
moisir à Paris, il y a trop de mouchards pour que j'y sois en sûreté.

--»C'est vrai, me dit-il, mais si tu n'es pas connu de Vidocq, tu n'as
rien à craindre, surtout avec moi, qui flaire ces gredins-là comme les
corbeaux sentent la poudre.

--»Quant à moi, repris-je, je ne suis pas si malin. Cependant si j'étais
en présence de Vidocq, d'après la description qu'on m'en a faite, ses
traits sont si bien gravés dans ma tête, qu'il me semble que je le
reconnaîtrais tout de suite.

--»Tais-toi donc, on voit bien que tu ne connais pas le pélerin!
Figure-toi qu'il se change à volonté: le matin, par exemple, il sera
habillé comme te voilà; à midi, ce n'est plus ça; le soir c'est encore
autre chose. Pas plus tard qu'hier, ne l'ai-je pas rencontré en
général?... mais je n'ai pas été dupe du déguisement; d'ailleurs, il a
beau faire, lui comme les autres, je les devine au premier coup
d'œil, et si tous mes amis étaient comme moi, il y a long-temps qu'il
aurait sauté le pas.

--»Bah! lui fis-je observer, tous les Parisiens en disent autant, et il
est toujours là.

--»Tu as raison, me dit-il; mais, pour te prouver que je ne suis pas
comme ces badauds, si tu veux m'accompagner, dès ce soir nous irons
l'attendre à sa porte, et nous lui ferons son affaire.»

J'étais bien aise de savoir s'il savait effectivement ma demeure; je lui
promis de le seconder, et, vers la brune, il fut convenu que chacun de
nous mettrait dans son mouchoir dix pièces de deux sous en cuivre, afin
d'en administrer quelques bons coups à ce gueux de Vidocq, lorsqu'il
entrerait chez lui ou en sortirait.

Les mouchoirs sont préparés, et nous nous mettons en route; Constantin
était déjà un peu dans le train, il nous conduisit rue
Neuve-Saint-François, tout juste devant la maison nº 14, où je demeurais
en effet. Je ne concevais pas comment il s'était procuré mon adresse;
j'avoue que cette circonstance m'inquiéta, et que dès lors il me sembla
bien étrange qu'il ne me connût pas physiquement. Nous fîmes plusieurs
heures de faction, et Vidocq, comme on le pense bien, ne parut pas.
Constantin était on ne peut plus contrarié de ce contretemps. «Il nous
échappe aujourd'hui, me dit-il, mais, je te jure que je le
rencontrerai, et il me paiera cher la garde qu'il nous a fait monter.»

A minuit nous nous retirâmes, en remettant la partie au lendemain. Il
était assez piquant de me voir mettre en réquisition pour coopérer à un
guet-apens dirigé contre moi. Constantin me sut beaucoup de gré de ma
bonne volonté: dès ce moment, il n'eut plus de secret pour moi; il
projetait de commettre un vol rue Cassette, il me proposa d'en être; je
lui promis d'y participer, mais en même temps je lui déclarai que je ne
pouvais ni ne voulais sortir la nuit sans papiers. «Eh bien! me dit-il,
tu nous attendras à la chambre.»

Enfin le vol eut lieu, et comme l'obscurité était grande, Constantin et
ses compagnons, qui voulaient voir clair en marchant, eurent la
hardiesse de décrocher un réverbère, que l'un d'eux portait devant le
cortége. En rentrant, ils plantèrent ce fanal au milieu de la chambre,
et se mirent à faire la revue du butin. Ils étaient au comble de la
joie, en contemplant les résultats de leur expédition; mais à peine
cinquante minutes s'étaient écoulées depuis leur retour, qu'on frappe à
la porte; les voleurs étonnés se regardent les uns les autres sans
répondre. C'était une surprise que je leur avais ménagé. On frappe
encore; Constantin alors, commandant par un signe le silence, dit à voix
basse: «C'est la police, j'en suis sûr.» Soudain, je me lève et me
glisse sous un lit: les coups redoublent, on est forcé d'ouvrir.

Au même instant, un essaim d'inspecteurs envahit la chambre, on arrête
Constantin et quatre autres voleurs; on fait une perquisition générale:
on visite le lit dans lequel est la maîtresse de Joubert, on sonde même
le dessous de la couchette avec une canne, et l'on ne me trouve pas. Je
m'y attendais.

Le commissaire de police dresse un procès-verbal; on inventorie les
marchandises volées, et on les emballe pour la préfecture avec les cinq
voleurs.

L'opération terminée, je sortis de ma cachette; j'étais alors avec la
fille Cornevin, qui, ne pouvant assez s'étonner de mon bonheur auquel
elle ne comprenait rien, m'engagea à rester chez elle: «Y songez-vous?
lui répondis-je? la police n'aurait qu'à revenir!» et je la quittai, en
lui promettant de la rejoindre à l'Estrapade.

J'allai chez moi prendre du repos, et à l'heure indiquée, je fus exact
au rendez-vous. La fille Cornevin m'y attendait. C'était sur elle que je
comptais pour obtenir la liste complète de tous les amis de Joubert et
de Constantin: comme j'étais bon enfant avec elle, elle me mit
promptement en rapport avec eux, et en moins de quinze jours, grace à un
auxiliaire que je lançais dans la troupe, je réussis à les faire arrêter
les mains pleines; ils étaient au nombre de dix-huit: ainsi que
Constantin, ils furent tous condamnés aux galères.

Au moment du départ de la chaîne, Constantin, m'ayant aperçu, devint
furieux; il voulut se répandre en invectives contre moi; mais, sans
m'offenser de ses grossières apostrophes, je m'approchai de lui et lui
dis avec sang-froid, qu'il était bien surprenant qu'un homme tel que
lui, qui connaissait Vidocq, et jouissait de la précieuse faculté de
sentir un mouchard d'aussi loin que les corbeaux sentent la poudre, se
fût laissé dindonner de la sorte.

Attéré, confondu, par cette foudroyante réplique, Constantin baissa les
yeux et se tut.



CHAPITRE XXVIII.

     Les agens de police pris parmi les forçats libérés, les voleurs,
     les filles publiques et les souteneurs.--Le vol toléré.--Mollesse
     des inspecteurs.--Coalition des mouchards.--Ils me
     dénoncent.--Destruction de trois classes de voleurs.--Formation
     d'une bande de nouvelle espèce.--Les frères Delzève.--Comment
     découverts.--Arrestation de Delzève jeune.--Les étrennes d'un
     préfet de police.--Je m'affranchis du joug des officiers de paix et
     des inspecteurs.--On en veut à mes jours.--Quelques anecdotes.


Je n'étais pas le seul agent secret de la police de sûreté: un Juif
nommé Gaffré m'était adjoint. Il avait été employé avant moi, mais comme
ses principes n'étaient pas les miens, nous ne fûmes pas long-temps
d'accord. Je m'aperçus qu'il avait une mauvaise conduite, j'en avertis
le chef de division, qui, ayant reconnu la vérité de mon rapport,
l'expulsa et lui donna l'ordre de quitter Paris. Quelques individus sans
autre aptitude au métier que cette espèce de rouerie que l'on acquiert
dans les prisons, étaient également attachés à la police de sûreté,
mais ils n'avaient point de traitement fixe, et n'étaient rétribués que
par capture. Ces derniers étaient des condamnés libérés. Il y avait
aussi des voleurs en exercice, dont on tolérait la présence à Paris, à
la condition de faire arrêter les malfaiteurs qu'ils parviendraient à
découvrir: souvent, quand ils ne pouvaient mieux faire, il leur arrivait
de livrer leurs camarades. Après les voleurs tolérés, venaient en
troisième ou en quatrième ligne, toute cette multitude de méchants
garnements qui vivaient avec des _filles publiques mal famées_. Cette
caste ignoble donnait par fois des renseignements fort utiles pour
arrêter les filous et les escrocs; d'ordinaire, ils étaient prêts à
fournir toute espèce d'indications pour obtenir la liberté de leurs
maîtresses, lorsqu'elles étaient détenues. On tirait encore parti des
femmes qui vivaient avec ces voleurs connus et incorrigibles qu'on
envoyait de temps en temps faire un tour à Bicêtre: c'était là le rebut
de l'espèce humaine, et pourtant il avait été jusqu'alors indispensable
de s'en servir; car une expérience malheureusement trop longue avait
démontré que l'on ne pouvait compter ni sur le zèle ni sur
l'intelligence des inspecteurs. L'intention de l'administration n'était
pas d'employer à la recherche des voleurs des hommes non soudoyés, mais
elle était bien aise de profiter de la bonne volonté de ceux qui, par un
intérêt quelconque, ne se dévouaient à la police que sous la réserve
qu'ils resteraient derrière le rideau, et jouiraient de certaines
immunités. M. Henry avait compris depuis long-temps combien il était
dangereux de faire usage de ces couteaux à deux tranchants; depuis
long-temps il avait songé à s'en délivrer, et c'était dans cette vue
qu'il m'avait enrôlé dans la police, qu'il voulait purger de tous les
hommes dont le penchant au vol était bien avéré. Il est des cures que
les médecins n'opèrent qu'en faisant usage du poison: il peut se faire
que la lèpre sociale ne puisse se guérir que par des moyens analogues;
mais ici le poison avait été administré à trop forte dose; ce qui le
prouve, c'est que presque tous les agents secrets de cette époque ont
été arrêtés par moi en flagrant délit, et que la plupart sont encore
dans les bagnes.

Lorsque j'entrai à la police, tous ces agents secrets des deux sexes
durent naturellement se liguer contre moi: prévoyant que leur règne
allait finir, ils firent tout ce qui dépendait d'eux pour le prolonger.
Je passais pour inflexible et impartial; je ne voulais pas ce qu'ils
appelaient prendre des deux mains, il était juste qu'ils se déclarassent
mes ennemis. Ils n'épargnèrent pas les attaques pour me faire succomber:
inutiles efforts! je résistai à la tempête, comme ces vieux chênes dont
la tête se courbe à peine, malgré la violence de l'ouragan.

Chaque jour j'étais dénoncé, mais la voix de mes calomniateurs était
impuissante. M. Henry, qui avait l'oreille du préfet, lui répondait de
mes actions, et il fut décidé que toute dénonciation dirigée contre moi
me serait immédiatement communiquée, et qu'il me serait permis de la
réfuter par écrit. Cette marque de confiance me fit plaisir, et sans me
rendre ni plus dévoué ni plus attaché à mes devoirs, elle me prouva du
moins que mes chefs savaient me rendre justice, et rien au monde
n'aurait été capable de me faire déroger au plan de conduite que je
m'étais tracé.

En toutes choses, pour réussir, il faut un peu d'enthousiasme. Je
n'espérais pas rendre honorable la qualité d'_agent secret_; mais je me
flattais d'en remplir les fonctions avec honneur. Je voulais que l'on
me jugeât intègre, incorruptible, intrépide, infatigable; j'aspirais
aussi à paraître en toute occasion capable et intelligent: le succès de
mes opérations contribua à donner de moi cette opinion. Bientôt M. Henry
ne fit plus rien sans me consulter; nous passions ensemble les nuits à
combiner des moyens de répression, qui devinrent si efficaces, qu'en peu
de temps le nombre des plaintes en vol fut considérablement diminué:
c'est que le nombre des voleurs de tout genre s'était réduit en
proportion. Je puis même dire qu'il y eut un moment où les voleurs
d'argenterie dans l'intérieur des maisons, ceux qui dévalisent les
voitures et chaises de poste, ainsi que les filous faisant la montre et
la bourse, ne donnaient plus signe de vie. Plus tard, il devait s'en
former une génération nouvelle, mais pour la dextérité il était
impossible qu'elle égalât jamais les Bombance, les Marquis, les
Boucault, les Compère, les Bouthey, les Pranger, les Dorlé, les La Rose,
les Gavard, les Martin, et autres rusés coquins, que j'ai réduits à
l'inaction. Je n'étais pas décidé à laisser à leurs successeurs le
loisir d'acquérir une si rare habileté.

Depuis environ six mois, je marchais seul, sans autres auxiliaires que
quelques femmes publiques, qui s'étaient dévouées, lorsqu'une
circonstance imprévue vint me faire sortir de la dépendance des
officiers de paix, qui jusqu'alors avaient su adroitement faire
rejaillir sur eux le mérite de mes découvertes. Cette circonstance eut
l'avantage pour moi de mettre en évidence la mollesse et l'ineptie des
inspecteurs, qui s'étaient plaint avec tant d'amertume de ce que je leur
donnais trop d'occupations. Pour arriver au fait, je vais reprendre la
narration de plus haut.

En 1810, des vols d'un genre nouveau et d'une hardiesse inconcevable
vinrent tout à coup donner l'éveil à la police sur l'existence d'une
bande de malfaiteurs d'une nouvelle espèce.

La presque totalité des vols avait été commise à l'aide d'escalade et
d'effraction; des appartements situés au premier et même au deuxième
étage avaient été dévalisés par ces voleurs extraordinaires, qui
jusqu'alors ne s'étaient attaqués qu'aux maisons riches: il était même
aisé de remarquer que ces coquins s'y prenaient de manière à indiquer
qu'ils avaient une parfaite connaissance des localités.

Tous mes efforts pour découvrir ces adroits voleurs étaient restés sans
succès, lorsqu'un vol dont l'exécution semblait présenter
d'insurmontables obstacles fut commis rue Saint-Claude, près celle de
Bourbon-Villeneuve, dans un appartement au deuxième au-dessus de
l'entresol, dans la maison même où demeurait le commissaire de police du
quartier. La corde de la lanterne suspendue à la porte de ce
fonctionnaire avait servi d'échelle.

Une musette (petit sac de toile dans lequel on donne l'avoine aux
chevaux stationnaires) avait été laissée sur le lieu du crime; ce qui
fit présumer que les voleurs pouvaient être des cochers de fiacre, ou
tout au moins que des fiacres avaient aidé à l'expédition.

M. Henry m'engagea à prendre des renseignements sur les cochers, et je
parvins à savoir que la musette avait appartenue à un nommé _Husson_,
conduisant le fiacre nº 712; je fis mon rapport, Husson fut arrêté, et
par lui on eut des notions sur deux frères nommés _Delzève_, dont l'aîné
ne tarda pas non plus à être sous la main de la police: ce dernier,
interrogé par M. Henry, fut amené à faire quelques révélations
importantes, qui firent arrêter le nommé _Métral_, employé en qualité
de frotteur dans la maison de l'impératrice Joséphine. Ce dernier était
signalé comme le recéleur de la bande, composée presqu'en entier de
Savoyards, nés dans le département du Léman. La continuation de mes
recherches me conduisit à m'assurer de la personne des frères _Pissard_,
de _Grenier_, de _Lebrun_, de _Piessard_, de _Mabou_, dit
l'_Apothicaire_, de _Serassé_, de _Durand_, enfin de vingt-deux, qui
plus tard furent tous condamnés aux fers.

Ces voleurs étaient pour la plupart commissionnaires, frotteurs ou
cochers, c'est-à-dire qu'ils appartenaient à une classe d'individus dans
laquelle la probité était une tradition, et qui de temps immémorial
était réputée honnête parmi les Parisiens; tous dans leur quartier
étaient regardés comme des hommes éprouvés, incapables de convoiter même
le bien d'autrui, et cette considération qu'on leur accordait les
rendait d'autant plus redoutables que les personnes qui les employaient,
soit à scier le bois, soit à tout autre ouvrage, étaient sans défiance à
leur égard, et les laissaient s'introduire partout. Quand on sut qu'ils
étaient impliqués dans une affaire criminelle, à peine osait-on croire
qu'ils fussent coupables; moi-même je balançai quelque temps à le
supposer. Cependant, il fallut se rendre à l'évidence des faits, et la
vieille renommée des Savoyards, dans une capitale ou elle était restée
intacte durant des siècles, s'évanouit sans retour.

Dans le courant de 1812, j'avais livré à la justice les principaux
membres de la bande. Cependant Delzève jeune n'avait pas encore été
atteint, et continuait de se dérober aux investigations de la police,
lorsque, le 31 décembre, M. Henry me dit: «Je crois que si nous nous y
prenions bien, nous viendrions à bout d'arrêter l'_Écrevisse_ (surnom de
Delzève); voici le jour de l'an, il ne peut manquer d'aller voir la
blanchisseuse qui lui a si souvent donné asile, ainsi qu'à son frère:
j'ai le pressentiment qu'il y viendra, soit ce soir, soit dans la nuit,
soit enfin demain dans la matinée.»

Je fus de l'avis de M. Henry, et il m'ordonna en conséquence d'aller,
avec trois inspecteurs, me placer en surveillance à proximité du
domicile de la blanchisseuse, qui restait rue des Grésillons, faubourg
Saint-Honoré, à la Petite-Pologne.

Je reçus cet ordre avec cette satisfaction qui m'a constamment présagé
la réussite. Accompagné des trois inspecteurs, je me rends à sept
heures du soir au lieu indiqué. Il faisait un froid excessif; la terre
était couverte de neige, l'hiver n'avait pas encore été si rigoureux.

Nous nous postons aux aguets: après plusieurs heures, les inspecteurs
transis, et ne pouvant plus résister, me proposent de quitter la
station; j'étais moi-même à moitié gelé, n'ayant pour me garantir qu'un
vêtement fort léger de commissionnaire; je fis d'abord quelques
observations, et quoiqu'il m'eût été fort agréable de me retirer, il fut
convenu que nous resterions jusqu'à minuit. A peine cette heure fixée
pour notre départ a-t-elle sonné, ils me somment de tenir ma promesse,
et nous voilà abandonnant un poste qu'il nous était prescrit de garder
jusqu'au jour.

Nous nous dirigeons vers le Palais-Royal, un café est encore ouvert;
nous entrons pour nous réchauffer, et après avoir pris un bol de vin
chaud, nous nous séparons, chacun dans l'intention de gagner notre
logis. Tout en m'acheminant vers le mien, je réfléchis à ce que je viens
de faire: «eh quoi! me disais-je, oublier si vite les instructions qui
m'ont été données! tromper de la sorte la confiance du chef, c'est une
lâcheté impardonnable! Ma conduite me semblait non-seulement
répréhensible, mais encore je pensais qu'elle méritait la punition la
plus sévère. J'étais au désespoir d'avoir suivi l'impulsion des
inspecteurs: décidé à réparer ma faute, je prends le parti de retourner
seul au poste qui m'était assigné, bien résolu à y passer la nuit,
dussé-je mourir sur la place. Je reviens donc à la Pologne, et me
blottis dans un coin pour ne pas être aperçu par Delzève, dans le cas où
il lui prendrait fantaisie de venir.

Il y avait une heure et demie que j'étais dans cette position; mon sang
se congelait; je sentais faiblir mon courage, tout à coup il me vient
une idée lumineuse: non loin de là est un dépôt de fumier et d'autres
immondices, dont la vapeur révèle un état de fermentation: ce dépôt est
ce que l'on nomme la voierie; j'y cours, et après avoir creusé dans un
endroit une fosse assez profonde pour y descendre jusqu'à hauteur de la
ceinture, je m'enfonce dans le trou, où une douce chaleur rétablit la
circulation dans mes veines.

A cinq heures du matin, je n'avais pas quitté ma retraite, où, sauf
l'odeur, j'étais assez bien. Enfin la porte de la maison qui m'était
signalée s'ouvre pour donner passage à une femme qui ne la referme pas.
Aussitôt, sans faire de bruit, je m'échappe de la voierie, et peu
d'instants après j'entre dans la cour; j'examine, mais je ne vois de
lumière nulle part.

Je savais que les associés de Delzève avaient une manière de s'appeler
en sifflant; leur coup de sifflet qui était celui des cochers, m'était
connu; je l'imite, et à la deuxième fois j'entends crier: «_Qui
appelle?_

--»C'est le _Chauffeur_ (cocher de qui Delzève avait appris à conduire)
qui siffle l'_Écrevisse_.

--»Est-ce toi, me crie encore la même voix (c'était Delzève).

--»Oui, c'est le Chauffeur qui te demande, descends.

--»J'y vais, attends-moi une minute.

--»Il fait trop froid, lui répliquai-je; je vais t'attendre chez le
rogomiste du coin, dépêche-toi, entends-tu?»

Le rogomiste avait déjà ouvert: on sait qu'un premier jour de l'an, ils
ont des pratiques matinales. Quoi qu'il eu fût, je n'étais pas tenté de
boire. Afin de tromper Delzève par une feinte, j'ouvre la porté de
l'allée, et l'ayant laissée bruyamment retomber sans sortir, je vais me
cacher sous un escalier dans la cour. Bientôt après Delzève descend, je
l'aperçois: marchant alors droit à lui, je le saisis au collet, et lui
mettant le pistolet sur la poitrine, je lui notifie qu'il est «mon
prisonnier. Suis-moi, lui dis-je, et songe bien qu'au moindre geste je
te casse un membre: au surplus, je ne suis pas seul.»

Muet de stupéfaction, Delzève ne répond mot et me suit machinalement; je
lui ordonne de me remettre ses bretelles, il obéit: dès ce moment je fus
maître de lui, il ne pouvait plus me résister ni fuir.

Je me hâtai de l'emmener. L'horloge frappait six heures comme nous
entrions dans la rue du Rocher, un fiacre vint à passer, je lui fis
signe d'arrêter; l'état où le cocher me voyait dut lui inspirer quelque
crainte pour la propreté de sa voiture; mais j'offris de lui payer
double course; et, séduit par l'appât du gain, il consentit à nous
recevoir. Nous voici donc roulant sur le pavé de Paris. Pour être plus
en sûreté, je garrotte mon compagnon, qui, ayant repris ses sens,
pouvait avoir le désir de s'insurger: j'aurais pu, comptant sur ma
force, ne pas employer ce moyen, mais comme je me proposais de le
confesser, je ne voulais pas me brouiller avec lui, et des voies de
fait, lors même qu'il les aurait provoquées par une rébellion, auraient
eu infailliblement ce résultat.

Delzève réduit à l'impossibilité de s'évader, je tâchai de lui faire
entendre raison; afin de l'amadouer, je lui offre de se rafraîchir, il
accepte; le cocher nous procure du vin, et sans avoir de but fixe, nous
continuons de nous promener en buvant.

Il était encore de bonne heure: persuadé qu'il y aurait quelque avantage
pour moi à prolonger le tête-à-tête, je propose à Delzève de l'emmener
déjeuner dans un endroit où nous trouverons des cabinets particuliers.
Il était alors tout-à-fait apaisé et paraissait sans rancune; il ne
repousse pas l'invitation, et je le conduis au _Cadran bleu_. Mais avant
d'y arriver, il m'avait déjà donné de précieux renseignements sur bon
nombre de ses affidés, encore libres dans Paris, et j'étais convaincu
qu'à table, il se déboutonnerait complétement. Je lui fis entendre que
le seul moyen de se rendre intéressant aux yeux de la justice, était de
faire des révélations; et afin de fortifier sa résignation, je lui
décochai quelques arguments d'une certaine philosophie que j'ai toujours
employée avec succès pour la consolation des prévenus; enfin, il était
parfaitement disposé quand la voiture s'arrêta à la porte du
restaurateur. Je le fis aussitôt monter devant moi, et au moment de
faire ma carte, je lui dis que, désirant pouvoir manger avec
tranquillité, je le priais de me permettre de l'attacher à ma manière.
Je consentais à lui laisser dans toute sa plénitude le jeu des bras et
de la fourchette, à table on ne saurait désirer d'autre liberté. Il ne
s'offensa point de la précaution, et voici ce que je fis: avec les deux
serviettes, je lui liai chaque jambe aux pieds de sa chaise, à trois ou
quatre pouces du parquet, ce qui l'empêchait de tenter de se mettre
debout, sans risquer de se briser la tête.

Il déjeûna avec beaucoup d'appétit, et me promit de répéter en présence
de M. Henry tout ce qu'il m'avait confessé. A midi, nous prîmes le café;
Delzève était en pointe de vin, et nous repartîmes en fiacre,
tout-à-fait réconciliés et bons amis: dix minutes après, nous étions à
la préfecture. M. Henry était alors entouré de ses officiers de paix,
qui lui faisaient leur cour du jour de l'an. J'entre et lui adresse ce
salut: «J'ai l'honneur de vous souhaiter la bonne et heureuse année,
accompagné du fameux Delzève.»

»Voilà ce qu'on appelle des étrennes, me dit M. Henry, en apercevant le
prisonnier.» Puis s'adressant aux officiers de paix et de sûreté: «Il
serait à désirer, messieurs, que chacun de vous en eût de semblables à
offrir à M. le préfet.» Immédiatement après, il me remit l'ordre de
conduire Delzève au dépôt, et me dit avec bonté: «Vidocq, allez vous
reposer, je suis content de vous.»

L'arrestation de Delzève me valut d'éclatants témoignages de
satisfaction; mais en même-temps elle ne fit qu'augmenter la haine que
me vouaient les officiers de paix, et leurs agents. Un seul, M. Thibaut,
ne cessa pas de me rendre justice.

Faisant chorus avec les voleurs, et les malveillants, tous les employés
qui n'étaient pas heureux en police, jetaient feu et flamme contre moi:
à les entendre, c'était un scandale, une abomination, d'utiliser mon
zèle pour purger la société des malfaiteurs qui troublent son repos.
J'avais été un voleur célèbre, il n'y avait sorte de crimes que je
n'eusse commis: tels étaient les bruits qu'ils se plaisaient à
accréditer. Peut-être en croyaient-ils une partie; les voleurs du moins
étaient persuadés que j'avais, comme eux, exercé le métier; en le disant
ils étaient de bonne foi. Avant de tomber dans mes filets, il fallait
bien qu'ils pussent supposer que j'étais un des leurs; une fois pris,
ils me regardaient comme un faux-frère; mais je n'en étais pas moins, à
leurs yeux, _un grinche de la haute pègre_ (voleur du grand genre);
seulement je volais avec impunité, parce que la police avait besoin de
moi: c'était là le conte que l'on faisait dans les prisons. Les
officiers de paix et les agents en sous-ordre n'étaient pas fâchés de le
répandre comme une vérité, et puis peut-être, en devenant l'écho des
misérables qui avaient à se plaindre de moi, ne présumaient-ils pas
mentir autant qu'ils le faisaient; car, en ne se donnant pas la peine de
vérifier mes antécédents, jusqu'à un certain point, ils étaient
excusables de penser que j'avais été voleur, puisque de temps
immémorial, tous les agents secrets avaient exercé cette noble
profession. Ils savaient qu'ainsi avaient commencé les _Goupil_, les
_Compère_, les _Florentin_, les _Lévesque_, les _Coco-Lacour_, les
_Bourdarie_, les _Cadet Herriez_, les _Henri Lami_, les _César-Vioque_,
les _Bouthey_, les _Gafré_, les _Manigant_, enfin tous ceux qui
m'avaient précédé ou qui m'étaient adjoints; ils avaient vu la plupart
de ces agents tomber en récidive, et comme je leur semblais, avec
raison, beaucoup plus rusé, beaucoup plus actif, beaucoup plus
entreprenant qu'eux, ils en conclurent que j'étais le plus adroit des
mouchards, c'est que si j'avais été le plus adroit des voleurs. Cette
erreur de raisonnement, je la leur pardonne; il n'en est pas de même de
cette assertion, intentionnellement calomnieuse, que je volais tous les
jours.

M. Henry, frappé de l'absurdité d'une pareille imputation, leur répondit
par cette observation: «S'il est vrai, leur dit-il, que Vidocq commet
journellement des vols, c'est une raison de plus pour vous accuser
d'incapacité: il est seul, vous êtes nombreux, vous êtes instruits qu'il
vole, comment se fait-il que vous ne le preniez pas sur le fait? seul il
est parvenu à saisir en flagrant délit plusieurs de vos collègues, et
vous ne pouvez, à vous tous, lui rendre la pareille!!!»

Les inspecteurs auraient été fort embarrassés de répondre, ils se
turent; mais comme il était trop évident que l'inimitié qu'ils me
portaient irait toujours croissant, le préfet de police prit le parti de
me rendre indépendant. Dès ce moment, je fus libre d'agir comme je le
jugerais convenable au bien du service, je ne reçus plus d'ordre direct
que de M. Henry, et ne fus astreint à rendre compte de mes opérations
qu'à lui seul.

J'eusse redoublé de zèle, s'il eût été possible. M. Henry ne craignait
pas que mon dévouement se ralentit; mais comme déjà il se trouvait des
gens qui en voulaient à mes jours, il me donna un auxiliaire qui fut
chargé de me suivre à distance, et de veiller sur moi, afin de prévenir
les coups qu'on aurait eu l'intention de me porter dans l'ombre.
L'isolement dans lequel on m'avait placé favorisa singulièrement mes
succès; j'arrêtai une multitude de voleurs qui auraient encore
long-temps échappé aux recherches, si je n'eusse pas été affranchi de la
tutelle des officiers de paix et du cortége des inspecteurs; mais plus
souvent en action, je finis aussi par être plus connu. Les voleurs
jurèrent de se défaire de moi: maintes fois je faillis tomber sous leurs
coups; ma force physique, et, j'ose dire, mon courage, me firent sortir
victorieux des guets-apens les mieux combinés. Plusieurs tentatives,
dans lesquelles les assaillants furent toujours maltraités, leur
apprirent que j'étais décidé à vendre chèrement ma vie.



CHAPITRE XXIX.

     Je cherche deux _grinches_ fameux.--La maîtresse de piano ou encore
     _une mère des voleurs_.--Une métamorphose, ce n'est pas la
     dernière.--Quelques scènes d'hospitalité.--La fabrique de fausses
     clefs.--Combinaison pour un coup de filet superbe.--Perfidie d'un
     agent.--La mèche est éventée.--La mère Noël se vole et m'accuse de
     l'avoir volée.--Mon innocence reconnue.--La calomniatrice à
     Saint-Lazarre.


Il est bien rare qu'un forçat s'évade avec l'intention de s'amender; le
plus souvent il ne se propose que de gagner la capitale, afin d'y
exercer la funeste habileté qu'il a pu acquérir dans les bagnes, qui,
ainsi que la plupart de nos prisons, sont des écoles où l'on se
perfectionne dans l'art de s'approprier le bien d'autrui. Presque tous
les grands voleurs ne sont devenus experts qu'après avoir séjourné aux
galères plus ou moins de temps. Quelques-uns ont subi cinq ou six
condamnations avant d'être des _grinches_ en renom: tels étaient le
fameux _Victor Desbois_ et son camarade _Mongenet_, dit le _Tambour_,
qui, dans diverses apparitions à Paris, ont commis un grand nombre de
ces vols que le peuple aime à raconter comme preuve d'adresse et
d'audace.

Ces deux hommes qui, depuis plusieurs années, étaient de tous les
départs de la chaîne, et parvenaient toujours à s'échapper, étaient
encore une fois à Paris: la police en fut informée, et je reçus l'ordre
de me mettre à leur recherche. Tout faisait présumer qu'ils avaient des
accointances avec d'autres condamnés, non moins dangereux. On
soupçonnait une maîtresse de piano, dont le fils, le nommé _Noël_, dit
aux _bésicles_, était un célèbre brigand, de donner par fois asile à ces
derniers. Madame Noël était une femme bien élevée; elle était excellente
musicienne, et, dans la classe moyenne des bourgeois qui l'appelaient à
donner des leçons à leurs demoiselles, elle passait pour une artiste
distinguée. Elle courait le cachet dans le Marais et dans le quartier
Saint-Denis, où l'élégance de ses manières, la pureté de son langage,
une légère recherche dans le costume, et certains airs de cette grandeur
qui ne s'efface pas tout-à-fait par des revers de fortune, laissaient
croire qu'elle pouvait appartenir à l'une de ces nombreuses familles
auxquelles la révolution n'avait plus laissé que de la morgue et des
regrets. A la voir et à l'entendre, quand on ne la connaissait pas,
madame Noël était une petite femme fort intéressante; bien plus, il y
avait quelque chose de touchant dans son existence; c'était un mystère,
on ne savait ce qu'était devenu son mari. Quelques personnes assuraient
qu'elle était tombée de bonne heure dans le veuvage; d'autres qu'elle
avait été délaissée; on prétendait aussi qu'elle était une victime de la
séduction. J'ignore laquelle de ces conjectures se rapprochait le plus
de la vérité, mais ce que je sais bien, c'est que madame Noël était une
petite brune, dont l'œil vif et le regard lutin, se conciliaient
cependant avec des apparences de douceur que semblaient confirmer
l'amabilité de son sourire et le son de sa voix dans laquelle il y avait
beaucoup de charme. Il y avait de l'ange et du démon dans cette figure,
mais plus du démon que de l'ange; car les années avaient développé les
traits qui caractérisent les mauvaises pensées.

Madame Noël était obligeante et bonne, mais c'était uniquement pour les
individus qui avaient eu quelque démêlé avec la justice; elle les
accueillait comme la mère d'un soldat accueille les camarades de son
fils. Pour être bien venu auprès d'elle il suffisait d'être du _même
régiment_ que _Noël aux besicles_, et alors autant par amour pour lui
que par goût peut-être, elle aimait à rendre service; aussi était-elle
regardée comme la mère des voleurs, c'était chez elle qu'ils
descendaient; c'était elle qui pourvoyait à tous leurs besoins; elle
poussait la complaisance jusqu'à leur chercher de l'_ouvrage_, et quand
un passeport était indispensable pour leur sûreté, elle n'était pas
tranquille qu'elle n'eût réussi à le leur procurer. Madame Noël avait
beaucoup d'amies parmi les personnes de son sexe; c'était, d'ordinaire
au nom de l'une d'elles que le passeport était pris; à peine était-il
délivré, une bonne lessive d'acide muriatique oxygéné faisait
disparaître l'écriture, et le signalement du monsieur, ainsi que le nom
qu'il lui convenait de prendre remplaçaient le signalement féminin.
Madame Noël avait même d'habitude sous sa main une raisonnable provision
de ces passeports lavés, qui étaient comme des chevaux à toute selle.

Tous les galériens étaient les enfans de madame Noël, seulement elle
choyait plus particulièrement ceux qui s'étaient trouvés en relation
avec son fils: elle avait pour eux un dévouement sans bornes; sa maison
était ouverte à tous les évadés dont elle était le rendez-vous; et il
faut bien que parmi ces gens-là il y ait de la reconnaissance, puisque
la police était informée qu'ils venaient souvent chez _la mère Noël_
pour le seul plaisir de la voir: elle était la confidente de tous leurs
projets, de toutes leurs aventures, de toutes leurs alarmes: enfin ils
se confiaient à elle sans restriction, et ils étaient certains de sa
fidélité.

La mère Noël ne m'avait jamais vu, mes traits lui étaient tout-à-fait
inconnus, bien que souvent elle eût entendu prononcer mon nom. Il ne
m'était donc pas difficile de me présenter à elle sans lui inspirer de
craintes, mais l'amener à m'indiquer la retraite des hommes qu'il
m'importait de découvrir, était le but que je me proposais, et je
présumais que je n'y parviendrais pas sans beaucoup d'adresse. D'abord,
je résolus de me faire passer pour un évadé; mais il était nécessaire
d'emprunter le nom d'un voleur que son fils ou les camarades de son fils
lui eussent peint sous des rapports avantageux. Un peu de ressemblance
était en outre indispensable: je cherchai si dans le nombre des forçats
de ma connaissance il n'en existait pas un qui eût été lié avec _Noël
aux besicles_, et je n'en découvris aucun qui fût à peu près de mon âge,
ou dont le signalement eût quelque analogie avec le mien. Enfin, à force
de me mettre l'esprit à la torture et de solliciter ma mémoire, je me
souvins d'un nommé _Germain_, dit _Royer_, dit _Capitaine_, qui avait
été dans l'intimité de Noël, et quoiqu'il ne me ressemblât pas le moins
du monde, il fut le personnage que je me proposais de représenter.

Germain, ainsi que moi, s'était plusieurs fois échappé des bagnes,
c'était là tout ce qu'il y avait de commun entre nous; il avait à
peu-près mon âge, mais il était plus petit que moi: il avait les cheveux
bruns, les miens étaient blonds; il était maigre, et je ne manquais pas
d'embonpoint; son teint était basané, j'avais la peau très blanche et le
teint fort clair; ajoutez à cela que Germain était pourvu d'un nez
excessivement long, qu'il prenait une grande quantité de tabac, et qu'il
avait constamment au dehors comme au dedans les narines obstruées par
une roupie considérable, ce qui lui donnait une voix nazillarde.

J'avais fort à faire pour jouer le personnage de Germain. La difficulté
ne m'effraya pas: mes cheveux, coupés à la manière du bagne, furent
teints en noir ainsi que ma barbe, après que je l'eus laissée croître
pendant huit jours; afin de me brunir le visage, je le lavai avec une
décoction de brou de noix; et pour compléter l'imitation, je simulai la
roupie en me garnissant le dessous du nez d'une espèce de couche de café
rendue adhérente au moyen de la gomme arabique; cet agrément n'était pas
superflu, car il contribuait à me donner l'accent nazillard de Germain.
Mes pieds furent également arrangés avec beaucoup d'art; je me fis venir
des ampoules, en me frottant d'une espèce de composition dont on m'avait
communiqué la recette à Brest. Je dessinai les stigmates des fers; et
quand toute cette toilette fut terminée, je pris l'accoutrement qui
convient à la position. Je n'avais rien négligé pour donner de la
vraisemblance à la métamorphose, ni les souliers ni la chemise marqués
des terribles lettres G. A. L.: le costume était parfait, il n'y
manquait que quelques centaines de ces insectes qui peuplent les
solitudes de la pauvreté et qui furent je crois, avec les sauterelles et
les crapauds, une des sept plaies de la vieille Egypte; je m'en
procurai à prix d'argent; et dès qu'ils se furent acclimatés, ce qui est
l'affaire d'une minute, je me dirigeai vers la demeure de la mère Noël,
qui restait rue Ticquetone.

J'arrive, je frappe; elle ouvre, un coup-d'œil la met au fait; elle
me fait entrer, je vois que je suis seul avec elle, je vais lui dire qui
je suis. «Ah! mon pauvre garçon, s'écria-t-elle, on n'a pas besoin de
demander d'où vous venez; je suis sûre que vous avez faim?--Ah? oui,
bien faim, lui répondis-je, il y a vingt-quatre heures que je n'ai rien
pris.» Aussitôt, sans attendre d'explication, elle sort et revient avec
une assiette de charcuterie et une bouteille de vin qu'elle dépose
devant moi. Je ne mange pas, je dévore, je m'étouffais, pour aller plus
vite; tout avait disparu, qu'entre une bouchée et l'autre je n'avais pas
placé un mot. La mère Noël était enchantée de mon appétit; quand la
table fut rase, elle m'apporta la goutte. «Ah! maman, lui dis-je, en me
jetant à son cou pour l'embrasser, vous me rendez la vie, Noël m'avait
bien dit que vous étiez bonne.» Et je partis de là pour lui raconter que
j'avais quitté son fils depuis dix-huit jours, et pour lui donner des
nouvelles de tous les condamnés auxquels elle s'intéressait. Les détails
dans lesquels j'entrais étaient si vrais et si connus, qu'il ne pouvait
lui venir à l'idée que je fusse un imposteur.

«Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de moi, continuai-je, j'ai
essuyé beaucoup de traverses, on me nomme _Germain_, dit _Capitaine_,
vous devez me connaître de nom?

--«Oui, oui, mon ami, me dit-elle, je ne connais que vous, ô mon Dieu,
mon fils et ses amis m'ont assez entretenu de vos malheurs: soyez le
bien venu, mon cher Capitaine. Mais grand Dieu! comme vous êtes fait;
vous ne pouvez pas rester dans l'état où je vous vois. Il paraît même
que vous êtes incommodé par un vilain bétail qui vous tourmente:
attendez, je vais vous faire changer de linge et faire en sorte de vous
vêtir plus convenablement.»

J'exprimai ma reconnaissance à la mère Noël, et quand je crus pouvoir le
faire sans inconvénient, je m'informai de ce qu'étaient devenus Victor
Desbois et son camarade Mongenet. «Desbois et le Tambour, ah! mon cher,
ne m'en parlez pas, me répondit-elle, ce coquin de Vidocq leur a causé
bien de la peine: depuis qu'un nommé Joseph (Joseph Longueville, ancien
inspecteur de police), dont ils ont fait deux fois la rencontre dans
cette rue, leur a dit qu'ils venaient dans ce quartier, pour ne pas
tomber sous sa coupe ils ont été contraints d'évacuer.

--»Quoi! ils ne sont plus dans Paris, m'écriai-je, un peu désappointé.

--»Oh! ils ne sont pas loin, reprit la mère Noël, ils n'ont pas quitté
les environs de la _Grande vergne_, j'ai même encore l'avantage de les
voir de loin à loin, j'espère bien qu'ils ne tarderont pas à me faire
une petite visite. Je crois qu'ils seront bien aise de vous trouver ici.

--»Oh! je vous assure, lui dis-je, qu'ils n'en seront pas plus
satisfaits que moi, et si vous pouviez leur écrire, je suis bien certain
qu'ils s'empresseraient de m'appeler auprès d'eux.

--»Si je savais où ils sont, reprit madame Noël, j'irais moi-même les
chercher pour vous faire plaisir; mais j'ignore leur retraite, et ce que
nous avons de mieux à faire, c'est de prendre patience et de les
attendre.»

En ma qualité d'arrivant, j'excitais toute la sollicitude de la mère
Noël, elle ne s'occupait que de moi. «Etes-vous connu de Vidocq et de
ses deux chiens, Lévesque et Compère, me demanda-t-elle?

--»Hélas! oui, répondis-je, ils m'ont déjà arrêté deux fois.

--»En ce cas, prenez garde, Vidocq est souvent déguisé; il revêt tous
les costumes pour arrêter les malheureux comme vous.»

Nous causions depuis environ deux heures, lorsque madame Noël offrit de
me faire prendre un bain de pieds; j'acceptai, il fut bientôt prêt.
Quand je me déchaussai, elle faillit se trouver mal. «Que je vous
plains, me dit-elle dans un accès de sa sensibilité maternelle, combien
vous devez souffrir; mais aussi pourquoi ne pas l'avoir dit tout de
suite, ne mériteriez-vous pas d'être grondé?» Et tout en m'adressant des
reproches, elle se mit en devoir de me visiter les pieds; puis après
avoir percé chaque ampoule, elle y passa de la laine, et m'oignit avec
une pommade dont elle m'assura que l'effet serait des plus prompts. Il y
avait quelque chose d'antique dans les soins de cette touchante
hospitalité, seulement ce qui manquait à la poésie de l'action, c'est
que je fusse quelque illustre voyageur, et la mère Noël une noble
étrangère. Le pansement terminé, elle m'apporta du linge blanc, et
comme elle songeait à tout, elle me remit en même temps un rasoir en me
recommandant de me faire la barbe. «Je verrai ensuite, ajouta-t-elle, à
vous acheter des vêtements d'ouvrier au Temple, c'est le vestiaire
général des gens dans la débigne. Enfin, n'importe, le hasard vaut
souvent du neuf.»

Dès que je fus approprié, la mère Noël me conduisit dans le dortoir:
c'était une pièce qui servait aussi d'attelier pour la fabrication des
fausses-clefs; l'entrée en était masquée par des robes pendues à un
porte-manteau. «Voilà, me dit-elle, un lit dans lequel vos amis ont
couché plus de quatre fois: il n'y a pas de danger que la police vous
déterre ici; vous pouvez dormir sur l'une et l'autre oreille.

--»Ce n'est pas sans faute, répondis-je;» et je sollicitai d'elle la
permission de prendre quelque repos: elle me laissa seul. Trois heures
après je fus censé m'être éveillé; je me levai et la conversation
recommença. Il fallait être ferré pour tenir tête à la mère Noël: pas
une habitude des bagnes qu'elle ne connût sur le bout du doigt: elle
avait retenu non-seulement les noms de tous les voleurs qu'elle avait
vus; mais encore elle était instruite des moindres particularités de la
vie de la plupart des autres; et elle racontait avec enthousiasme
l'histoire des plus fameux, notamment celle de son fils, pour qui elle
avait presque autant de vénération que d'amour.

«Ce cher fils, vous seriez donc bien contente de le revoir, lui dis-je?

--»Oh! oui bien contente.

--»Eh bien! c'est un bonheur dont je crois que vous jouirez bientôt,
Noël a tout disposé pour une évasion, à présent il n'attend plus que le
moment propice.»

Madame Noël était heureuse de l'espoir d'embrasser son fils; elle
versait des larmes d'attendrissement. J'avoue que j'étais moi-même
vivement ému; c'était au point que je mis un instant en délibération si,
pour cette fois, je ne transigerais pas avec mes devoirs d'agent secret;
mais en réfléchissant aux crimes que la famille Noël avait commis, en
songeant surtout à l'intérêt de la société, je restai ferme et
inébranlable dans ma résolution de poursuivre mon entreprise jusqu'au
bout.

Dans le cours de notre conversation, la mère Noël me demanda si j'avais
_quelque affaire en vue_ (un projet de vol), et après avoir offert de
m'en procurer une, dans le cas où je n'en aurais pas, elle me questionna
pour savoir si j'étais habile à fabriquer les clefs; je lui répondis que
j'étais aussi adroit que _Fossard_. «S'il en est ainsi, me dit-elle, je
suis tranquille, vous serez bientôt remonté, et elle ajouta, puisque
vous êtes adroit, je vais acheter chez le quincailler une clef que vous
ajusterez à mon verrou de sûreté, afin de la garder sur vous de manière
à pouvoir entrer et sortir quand il vous plaira.»

Je lui témoignai combien j'étais pénétré de son obligeance; et comme il
se faisait tard, j'allai me coucher en songeant au moyen de me tirer de
ce guépier sans courir le risque d'être assassiné, si par hasard les
coquins que je cherchais y venaient avant que j'eusse pris mes mesures.

Je ne dormis pas, et me levai aussitôt que j'entendis la mère Noël
allumer son feu: elle trouva que j'étais matinal, et me dit qu'elle
allait me chercher ce dont j'avais besoin. Un instant après, elle
m'apporta une clef non évidée, me donna des limes avec un petit étau que
je fixai au pied du lit, et dès que je fus pourvu de ces outils, je me
mis à l'œuvre, en présence de mon hôtesse, qui voyant que je m'y
connaissais, me fit compliment sur mon travail; ce qu'elle admirait le
plus, c'était la manière expéditive dont je m'y prenais; en effet, en
moins de quatre heures j'eus fait une clef très ouvragée; je l'essayai,
elle ouvrait presque dans la perfection, quelques coups de lime en
firent un chef-d'œuvre: et comme les autres je me trouvai maître de
m'introduire au logis quand bon me semblerait.

J'étais le pensionnaire de madame Noël. Après le dîner, je lui dis que
j'avais envie de faire un tour à la brune, afin de m'assurer si une
affaire que j'avais _en vue_ était encore faisable, elle approuva mon
idée, mais en me recommandant de bien faire attention à moi. «Ce brigand
de Vidocq, observa-t-elle, est bien à craindre, et si j'étais à votre
place, avant de rien entreprendre, j'aimerais mieux attendre que mes
pieds fussent guéris.--Oh! je n'irai pas loin, lui répondis-je, et je ne
tarderai pas à être de retour.» L'assurance que je reviendrais
promptement parut la tirer d'inquiétude. «Eh! bien allez», me dit-elle,
et je sortis en boîtant.

Jusque là tout s'arrangeait au gré de mes désirs; on ne pouvait être
plus avant dans les bonnes graces de la mère Noël: mais en restant dans
sa maison, qui me répondait que je n'y serais pas assommé? Deux ou
trois forçats ne pouvaient-ils pas venir à la fois, me reconnaître et me
faire un mauvais parti? Alors, adieu les combinaisons, il fallait donc
sans perdre le fruit des amitiés de la mère Noël, me prémunir contre un
pareil danger; il eut été trop imprudent de lui laisser soupçonner que
j'avais des raisons d'éviter les regards de ses habitués, en conséquence
je tâchai de l'amener à m'éconduire elle-même, c'est-à-dire à me
conseiller dans mon intérêt de ne plus coucher chez elle.

J'avais remarqué que la femme Noël était très liée avec une fruitière
qui habitait dans la maison; je détachai à cette femme le nommé Manceau,
l'un de mes affidés que je chargeai de lui demander secrètement et avec
maladresse des renseignements sur le compte de madame Noël. J'avais
dicté les questions, et j'étais d'autant plus certain que la fruitière
ne manquerait pas de divulguer la démarche, que j'avais prescrit à mon
affidé de lui recommander la discrétion.

L'événement prouva que je ne m'étais pas trompé, mon agent n'eût pas
plutôt rempli sa mission que la fruitière s'empressa d'aller rendre
compte de ce qui s'était passé à la mère Noël, qui, à son tour, ne
perdit pas de temps pour me faire part de la confidence. Postée en
vedette sur le pas de la maison de l'officieuse voisine, d'aussi loin
qu'elle m'aperçut, elle vint droit à moi, et, sans préambule, elle
m'invita à la suivre; je rebroussai chemin, et quand nous fûmes sur la
place des Victoires, elle s'arrêta, regarda autour d'elle, et après
s'être assurée que personne ne nous avait remarqués, elle s'approcha de
moi, et me raconta ce qu'elle avait appris. «Ainsi, dit-elle en
finissant, vous voyez, mon pauvre Germain, qu'il ne serait pas prudent à
vous de coucher à la maison, vous ferez même bien de vous abstenir d'y
venir dans le jour.» La mère Noël ne se doutait guères que ce
contre-temps, dont elle se montrait véritablement affligée, était mon
ouvrage. Afin de détourner de plus en plus les soupçons, je feignis
d'être encore plus chagrin qu'elle, je maudis, avec accompagnement de
deux ou trois jurons, ce gueux de Vidocq, qui ne nous laissait point de
repos; je pestai contre la nécessité où il me réduisait d'aller chercher
un gîte hors de Paris, et je pris congé de la mère Noël, qui, en me
souhaitant bonne chance et un prompt retour, me glissa dans la main une
pièce de trente sous.

Je savais que Desbois et Montgenet étaient attendus; j'étais en outre
informé qu'il y avait des allants et des venants qui hantaient le logis,
que la mère Noël y fût ou qu'elle n'y fût pas; c'était même assez
ordinairement pendant qu'elle donnait ses leçons en ville. Il
m'importait de connaître tous ces abonnés.... Pour y parvenir, je fis
déguiser quelques auxiliaires, et les appostai au coin de la rue, où,
confondus avec les commissionnaires, leur présence ne pouvait être
suspecte.

Ces précautions prises, pour me donner toutes les apparences de la
crainte je laissai s'écouler deux jours sans aller voir la mère Noël. Ce
délai expiré, je me rendis un soir chez elle, accompagné d'un jeune
homme que je présentai comme le frère d'une femme avec laquelle j'avais
vécu, et qui m'ayant rencontré par hasard, au moment où je me disposais
à sortir de Paris, m'avait donné asile. Le jeune homme était un agent
secret; j'eus soin de dire à la mère Noël qu'il avait toute ma
confiance, qu'elle pouvait le considérer comme un second moi-même, et
que comme il n'était pas connu des mouchards, je l'avais choisi pour en
faire mon messager auprès d'elle, toutes les fois que je ne jugerais pas
prudent de me montrer. «Désormais, ajoutai-je, c'est lui qui sera notre
intermédiaire, il viendra tous les deux ou trois jours afin d'avoir de
vos nouvelles et de celles de nos amis.

--»Ma foi, me dit la mère Noël, vous avez bien perdu, vingt minutes plus
tôt vous auriez vu ici une femme qui vous connaît bien.

--»Eh qui donc?

--»La sœur de Marguerit.

--»C'est juste, elle m'a vu souvent avec son frère.

--»Aussi, quand je lui ai parlé de vous, vous a-t-elle dépeint trait
pour trait; un maigriot, m'a-t-elle dit, qui a toujours du tabac plein
le nez.»

Madame Noël regrettait beaucoup que je ne fusse pas arrivé avant le
départ de la sœur de Marguerit, mais pas autant sans doute que je
m'applaudissais d'avoir échappé à une entrevue qui aurait déjoué tous
mes projets: car si cette femme connaissait Germain, elle connaissait
aussi Vidocq, et il était impossible qu'elle prît l'un pour l'autre, la
différence était si grande! Quoique je me fusse grimmé de manière à
faire illusion, la ressemblance, si parfaite dans la description,
n'était pas à l'épreuve d'un examen approfondi, et surtout des souvenirs
de l'intimité. La mère Noël me donna donc un avertissement très utile,
en me racontant qu'elle avait assez souvent la visite de la sœur de
Marguerit. Dès lors je me promis bien que cette fille ne me verrait
jamais en face, et, pour éviter de me trouver avec elle, toutes les fois
que je devais venir, je me faisais précéder de mon prétendu beau-frère,
qui, lorsqu'elle n'y était pas, avait ordre de me le faire savoir, en
appliquant du bout du doigt un pain à cacheter sur la vitre. A ce
signal, j'accourais, et mon aide-de-camp allait se mettre aux aguets
dans les environs, afin de m'épargner toute surprise désagréable. Non
loin de là étaient d'autres auxiliaires à qui j'avais remis la clef de
la mère Noël, pour qu'ils fussent prêts à me secourir en cas de danger;
car, d'un instant à l'autre, il pouvait se faire que je tombasse à
l'improviste au milieu des évadés, ou que les évadés m'ayant reconnu
tombassent sur moi, et alors un coup de poing lancé dans un carreau de
l'une des croisées, devait indiquer que j'avais besoin de renfort pour
égaliser la partie.

On voit que toutes mes mesures étaient prises. Le dénouement approchait;
nous étions au mardi; une lettre des hommes que je cherchais annonça
leur arrivée pour le vendredi suivant. Le vendredi devait être pour eux
un jour _néfaste_. Dès le matin, j'allai m'établir dans un cabaret du
voisinage, et afin de ne pas leur fournir une occasion de m'observer,
dans la supposition où, suivant leur usage, ils passeraient et
repasseraient dans la rue avant d'entrer au domicile de la mère Noël,
j'y envoyai mon prétendu beau-frère, qui revint bientôt après me dire
que la sœur de Marguerit n'y était pas, et que je pouvais me
présenter en toute sûreté. «Tu ne me trompes pas»? observai-je à cet
agent dont la voix me parut sensiblement altérée; aussitôt je le
regardai de cet œil qui plonge jusqu'au fond de l'ame, et je crus
remarquer dans les muscles de son visage quelques-unes de ces
contractions encore mal arrêtées qui dénotent un individu qui se compose
pour mentir; enfin, un je ne sais quoi semblait m'indiquer que j'avais
affaire à un traître. C'était la première impression qui me frappait
comme un jet de lumière: nous étions dans un cabinet particulier; sans
balancer, je saisis mon homme au collet, et lui dis, en présence de ses
camarades, que j'étais instruit de sa perfidie; et que si, à l'instant
même, il ne me l'avouait pas, c'en était fait de lui. Épouvanté, il
balbutia quelques mots d'excuse, et en tombant à mes genoux, il confessa
qu'il avait tout dit à la mère Noël.

Cette indiscrétion, si je ne l'avais pas devinée, m'aurait peut-être
coûté la vie: cependant je n'écoutai pas mon ressentiment personnel, ce
n'était que dans l'intérêt de la société que j'étais fâché d'échouer si
près du port. Le traître Manceau fut arrêté, et tout jeune qu'il était,
comme il avait de vieux péchés à expier, on l'envoya à Bicêtre, et
ensuite à l'île d'Oléron, où il a fini sa carrière.

On se doute bien que les évadés ne revinrent plus dans la rue
Tiquetonne, mais ils n'en furent pas moins arrêtés peu de temps après.

La mère Noël ne me pardonnait pas le mauvais tour que je lui avais joué;
afin de prendre sa revanche, elle imagina, tout pour un jour, de faire
disparaître de chez elle la presque totalité de ses effets, et quand
elle eut opéré cet enlèvement, elle sortit sans fermer sa porte, et
revint en criant qu'elle était volée. Les voisins sont pris à témoins,
une déclaration est faite chez le commissaire, et la mère Noël me
désigne comme le voleur, attendu, assurait-elle, que j'avais eu une clef
de sa chambre. L'accusation était grave: elle fut envoyée sur-le-champ à
la préfecture de police, et le surlendemain j'en reçus communication. Ma
justification n'était pas difficile. M. le préfet ainsi que M. Henry
virent de suite l'imposture, et les perquisitions qu'ils ordonnèrent
furent si bien dirigées, que les effets soustraits par la mère Noël
furent tous retrouvés. On eut la preuve qu'elle m'avait calomnié, et
pour lui donner le temps de s'en repentir, on l'enferma six mois à
Saint-Lazare.

Telles furent l'issue et la suite d'une entreprise dans laquelle je
n'avais pourtant pas manqué de prévoyance; j'ai souvent réussi avec des
combinaisons moins faites pour conduire au succès.



CHAPITRE XXX.

     Les officiers de paix envoyés à la poursuite d'un voleur
     célèbre.--Ils ne parviennent pas à le découvrir.--Grande colère de
     l'un d'entre eux.--Je promets de nouvelles étrennes au préfet.--Les
     rideaux jaunes et la bossue.--Je suis un bon bourgeois.--Un
     commissionnaire me _fait aller_.--La caisse de la préfecture de
     police.--Me voici charbonnier.--Les terreurs d'un marchand de vin
     et de madame son épouse.--Le petit Normand qui pleure.--Le danger
     de donner de l'eau de Cologne.--Enlèvement de mademoiselle
     Tonneau.--Une perquisition.--Le voleur me prend pour son
     compère.--Inutilité des serrures.--Le saut par la croisée.--La
     glissade, et les coutures rompues.


On a vu quels désagréments m'a causé l'infidélité d'un agent: je savais
depuis long-temps qu'il n'est de secret bien gardé que celui qu'on ne
confie pas; mais la triste expérience qu'il m'avait fallu faire me
convainquit de plus en plus de la nécessité d'opérer seul toutes les
fois que je le pourrais, et c'est ce que je fis, ainsi qu'on va le voir,
dans une occasion très importante.

Après avoir subi plusieurs condamnations, deux évadés des îles, les
nommés Goreau et Florentin, dit _Chatelain_, dont j'ai déjà parlé,
étaient détenus à Bicêtre comme voleurs incorrigibles. Las du séjour
dans ces cabanons, où l'on est comme enterré vivant, ils firent parvenir
à M. Henry une lettre dans laquelle ils offraient de fournir des
indices, au moyen desquels il serait possible de se saisir de plusieurs
de leurs camarades qui commettaient journellement des vols dans Paris.
Le nommé Fossard, condamné à perpétuité, et plusieurs fois évadé des
bagnes, était celui qu'ils désignaient comme le plus adroit de tous, en
même-temps qu'ils le représentaient comme le plus dangereux. «Il était,
écrivaient-ils, d'une intrépidité sans égale, et il ne fallait l'aborder
qu'avec des précautions, attendu que, toujours armé jusqu'aux dents, il
avait formé la résolution de brûler la cervelle à l'agent de police qui
serait assez hardi pour vouloir l'arrêter.»

Les chefs supérieurs de l'administration ne demandaient pas mieux que de
délivrer la capitale d'un garnement pareil: leur première idée fut de
m'employer à le découvrir; mais les donneurs d'avis ayant fait observer
à M. Henry que j'étais trop connu de Fossard et de sa concubine pour ne
pas faire manquer une opération si délicate, dans le cas où l'on m'en
chargerait, il fut décidé que l'on recourrait au ministère des
officiers de paix. On mit donc à leur disposition les renseignements
propres à les diriger dans leurs recherches; mais, soit qu'ils ne
fussent pas heureux, soit qu'ils ne se souciassent pas de rencontrer
Fossard, _qui était armé jusqu'aux dents_, ce dernier continua ses
exploits, et les nombreuses plaintes auxquelles son activité donna lieu
annoncèrent que, malgré leur zèle apparent, ces messieurs, suivant leur
coutume, faisaient plus de bruit que de besogne.

Il en résulta que le préfet, qui aimait que l'on fit plus de besogne que
de bruit, les manda un jour, et leur adressa des reproches qui durent
être assez sévères, à en juger par le mécontentement qu'en cette
occasion ils ne purent s'empêcher de manifester.

On venait justement de leur laver la tête, lorsqu'il m'arriva, sur le
marché Saint-Jean, de faire la rencontre de M. Yvrier, l'un d'entre eux:
je le salue; il vient à moi, et, presque bouffi de colère, il m'aborde
en me disant: «Ah! vous voilà, monsieur le grand faiseur, vous êtes la
cause que nous venons de recevoir des réprimandes au sujet d'un nommé
Fossard, forçat évadé, que l'on prétend être à Paris. A entendre M. le
préfet, on croirait que dans l'administration il n'est que vous qui
soyez capable de quelque chose. Si Vidocq, nous a-t-il dit, eût été
envoyé à sa poursuite, nul doute qu'il ne fut depuis long-temps arrêté.
Allons, voyons, M. Vidocq, tâchez un peu de le trouver, vous qui êtes si
adroit, prouvez que vous avez autant de malice qu'on vous en attribue.»

M. Yvrier était un vieillard, et j'eus besoin de respecter son âge pour
ne pas rétorquer avec humeur son impertinente apostrophe. Quoique je me
sentisse piqué du ton d'aigreur qu'il prenait en me parlant, je ne me
fâchai point, et me contentai de lui répondre que pour le moment je
n'avais guère le loisir de m'occuper de Fossard; que c'était une capture
que je réservais pour le premier janvier, afin de l'offrir en étrennes à
M. le préfet, comme l'année d'auparavant j'avais offert le fameux
Delzève.

«Allez votre train, reprit M. Yvrier, irrité de ce persiflage, la suite
nous montrera qui vous êtes; un présomptueux, un faiseur d'embarras.» Et
il me quitta en murmurant entre ses dents quelques autres qualifications
que je ne compris pas.

Après cette scène, j'allai au bureau de M. Henry, à qui je la racontai.
«Ah! ils sont courroucés, me dit-il en riant; tant mieux! c'est une
preuve qu'ils reconnaissent votre habileté: ces messieurs, je le vois,
ajouta M. Henry, sont comme les eunuques du sérail, parce qu'ils ne
peuvent rien faire, ils ne veulent pas que les autres fassent.» Il me
donna ensuite l'indication suivante:

_Fossard demeure à Paris, dans une rue qui conduit de la halle au
boulevard, c'est-à-dire à partir de la rue Comtesse-d'Artois jusqu'à la
rue Poissonnière, en passant par la rue Montorgueil, et le
Petit-Carreau; on ignore à quel étage il habite, mais on reconnaîtra les
croisées de son appartement à des rideaux jaunes en soie, et à d'autres
rideaux en mousseline brodée. Dans la même maison, reste une petite
bossue, couturière de son état, et amie de la fille qui vit avec
Fossard._

Le renseignement, ainsi qu'on le voit, n'était pas tellement précis que
l'on pût aller droit au but.

Une femme bossue et des rideaux jaunes, avec accompagnement d'autres
rideaux de mousseline brodée, n'étaient certes pas faciles à trouver
sur un espace aussi vaste que celui que je devais explorer. Sans doute
le concours de ces trois circonstances devait s'y présenter plus d'une
fois. Combien de bossues, tant vieilles que jeunes, ne compte-t-on pas
dans Paris; et puis des rideaux jaunes, qui pourrait les nombrer? En
résumé, les données étaient assez vagues: cependant il fallait résoudre
le problème. J'essayai si, à force de recherches, mon bon génie ne me
ferait pas mettre le doigt sur le bon endroit.

Je ne savais pas trop par où commencer; toutefois, comme je prévoyais
que dans mes courses, c'était principalement à des femmes du peuple,
c'est-à-dire à des commères, filles ou non, que j'allais avoir à faire,
je fus bientôt fixé sur l'espèce de déguisement qu'il me convenait de
prendre. Il était évident que j'avais besoin de l'_air d'un monsieur
bien respectable_. En conséquence, au moyen de quelques rides factices,
de la queue, du crêpé à frimas, de la grande canne à pomme d'or, du
chapeau à trois cornes, des boucles, de la culotte et de l'habit à
l'avenant, je me métamorphosai en un de ces bons bourgeois de soixante
ans, que toutes les vieilles filles trouvent bien conservé: j'avais
tout-à-fait l'aspect et la mise d'un de ces richards du Marais, dont la
face rougeaude et engageante accuse l'aisance, et la velléité de faire
le bonheur de quelque infortunée sur le retour. J'étais bien sûr que
toutes les bossues auraient voulu de moi, et puis j'avais la mine d'un
si brave homme, qu'il était impossible que l'on ne se fît pas scrupule
de me tromper.

Travesti de la sorte, je me mis à parcourir les rues, le nez en l'air,
en prenant note de tous les rideaux de la couleur qui m'était signalée.
J'étais si occupé de ce recensement, que je n'entendais et ne voyais
rien autour de moi. Si j'eusse été un peu moins cossu, on m'eût pris
pour un métaphysicien, ou peut-être pour un poète qui cherche un
hémistiche dans la région des cheminées: vingt fois je faillis être
écrasé par des cabriolets; de tous côtés j'entendais crier _gare!_
_gare!_ et en me retournant, je me trouvais sous la roue, ou bien encore
j'embrassais un cheval: quelquefois aussi, pendant que j'essuyais
l'écume dont ma manche était couverte, un coup de fouet m'arrivait à la
figure, ou, quand le cocher était moins brutal, c'étaient des
gentillesses de la nature de celles-ci: _Ote-toi donc, vieux sourdieau_;
on alla même, je m'en souviens, jusqu'à m'appeler _vieux lampion_.

Ce n'était pas l'affaire d'un jour, que cette revue des rideaux jaunes;
j'en inscrivis plus de cent cinquante sur mon carnet, j'espère qu'il y
avait du choix. Maintenant, n'avais-je pas travaillé, comme on dit, pour
le roi de Prusse? ne se pouvait-il pas que les rideaux derrière lesquels
se cachait Fossard, eussent été envoyés chez le dégraisseur, et
remplacés par des rideaux blancs, verts ou rouges? n'importe, si le
hasard pouvait m'être contraire, il pouvait aussi m'être favorable. Je
pris donc courage, et quoiqu'il soit très pénible pour un sexagénaire de
monter et de descendre cent cinquante escaliers, c'est-à-dire de passer
et de repasser devant environ sept cent cinquante étages; de devider
plus de trente mille marches, ou deux fois la hauteur du Chimboraçao,
comme je me sentais bonnes jambes et longue haleine, j'entrepris cette
tâche, soutenu par un espoir du même genre que celui qui faisait voguer
les Argonautes à la conquête de la Toison d'or. C'était ma bossue que je
cherchais: dans ces ascensions, sur combien de carrés n'ai-je pas fait
sentinelle pendant des heures entières, dans la persuasion que mon
heureuse étoile me la montrerait? L'héroïque don Quichote n'était pas
plus ardent à la poursuite de Dulcinée; je frappais chez toutes les
couturières, je les examinais toutes les unes après les autres: point de
bossues, toutes étaient faites à ravir; ou si, par cas fortuit, elles
avaient une bosse, ce n'était point une déviation de la colonne
vertébrale, mais l'une de ces exubérances qui peuvent se résoudre à la
maternité, ou partout ailleurs, sans le secours de l'orthopédie.

Plusieurs jours se passèrent ainsi, sans que je rencontrasse l'ombre de
mon objet; je faisais un métier d'enfer, tous les soirs j'étais échiné,
et il fallait recommencer tous les matins. Encore si j'avais osé faire
des questions, peut-être quelque ame charitable m'eût-elle mis sur la
voie; mais je craignais de me brûler à la chandelle: enfin, fatigué de
ce manége, j'avisai à un autre moyen.

J'avais remarqué que les bossues sont en général babillardes et
curieuses; presque toujours ce sont elles qui font les propos du
quartier, et quand elles ne les font pas, elles les enregistrent pour
les besoins de la médisance: rien ne doit se passer qu'elles n'en soient
averties. Partant de cette donnée, je fus induit à en conclure que, sous
le prétexte de faire sa petite provision, l'inconnue qui m'avait déjà
fait faire tant de pas, ne devait pas plus que les autres, négliger de
venir tailler la bavette obligée près de la laitière, du boulanger, de
la fruitière, de la mercière, ou de l'épicier. Je résolus en conséquence
de me mettre en croisière à portée du plus grand nombre possible de ces
organes du cancan; et comme il n'est pas de bossue qui, dans la
convoitise d'un mari, ne s'attache à faire parade de tous les mérites de
la ménagère, je me persuadai que la mienne se levant matin, je devais,
pour la voir, arriver de bonne heure sur le théâtre de mes observations:
j'y vins dès le point du jour.

J'employai la première séance à m'orienter: à quelle laitière une bossue
devait-elle donner la préférence? nul doute, y eût-il un peu plus de
chemin à faire, que ce ne fût à la plus bavarde et à la mieux
achalandée. Celle du coin de la rue Thévenot me parut réunir cette
double condition: il y avait autour d'elle des petits pots pour tout le
monde, et au milieu d'un cercle très bien garni, elle ne cessait pas de
parler et de servir; les pratiques y faisaient la queue, et
vraisemblablement aussi elle faisait la queue aux pratiques; mais ce
n'était pas ce qui m'inquiétait; l'important pour moi, c'est que j'avais
reconnu un point de réunion, et je me promis bien de ne pas le perdre de
vue.

J'en étais à ma seconde séance; aux aguets comme la veille, j'attendais
avec impatience l'arrivée de quelque Ésope femelle, il ne venait que de
jeunes filles, bonnes ou grisettes à la tournure dégagée, à la taille
svelte, au gentil corsage, pas une d'elles qui ne fût droite comme un I;
j'en étais au désespoir..... Enfin mon astre paraît à l'horizon: c'est
le prototype, la Vénus des bossues, Dieu! qu'elle était jolie, et que la
partie la plus sensible de son signalement était admirablement tournée;
je ne me lassais pas de contempler cette saillie que les naturalistes
auraient dû, je crois, prendre en considération, pour compter une race
de plus dans l'espèce humaine; il me semblait voir une de ces fées du
moyen âge, pour lesquelles une difformité était un charme de plus. Cet
être surnaturel, ou plutôt _extra-naturel_, s'approcha de la laitière,
et après avoir causé quelque temps, comme je m'y étais attendu, elle
prit sa crême; c'était du moins ce qu'elle demandait; ensuite elle entra
chez l'épicier, puis elle s'arrêta un moment vers la tripière qui lui
donna du mou, probablement pour son chat; puis, ses emplettes terminées,
elle enfila, dans la rue du Petit-Carreau, l'allée d'une maison dont le
rez-de-chaussée était occupé par un marchand boisselier. Aussitôt mes
regards se portèrent sur les croisées; mais ces rideaux jaunes après
lesquels je soupirais, je ne les aperçus pas. Cependant, faisant cette
réflexion, qui s'était déjà présentée à mon esprit, que des rideaux,
quelle qu'en soit la nuance, n'ont pas l'inamovibilité d'une bosse de
première origine, je projetai de ne pas me retirer sans avoir eu un
entretien avec le petit prodige dont l'aspect m'avait tant réjoui. Je me
figurais malgré mon désappointement sur l'une des circonstances
capitales d'après lesquelles je devais me guider, que cet entretien me
fournirait quelques lumières.

Je pris le parti de monter: parvenu à l'entresol, je m'informe à quel
étage demeure une petite dame tant soit peu bossue. «C'est de la
couturière que vous voulez parler, me dit-on, en me riant au nez.--Oui,
c'est la couturière que je demande, une personne qui a une épaule un peu
hasardée.» On rit de nouveau, et l'on m'indique le troisième sur le
devant. Bien que les voisins fussent très obligeants, je fus sur le
point de me fâcher de leur hilarité goguenarde: c'était une véritable
impolitesse; mais ma tolérance était si grande, que je leur pardonnai
volontiers de la trouver comique, et puis n'étais-je pas un bon homme?
je restai dans mon rôle. On m'avait désigné la porte, je frappe, on
m'ouvre: c'est la bossue, et après les excuses d'usage sur l'importunité
de la visite, je la prie de vouloir bien m'accorder un instant
d'audience; ajoutant que j'avais à l'entretenir d'une affaire qui
m'était personnelle.

--«Mademoiselle, lui dis-je avec une espèce de solennité, après qu'elle
m'eut fait prendre un siége en face d'elle, vous ignorez le motif qui
m'amène près de vous, mais quand vous en serez instruite, peut-être que
ma démarche vous inspirera quelque intérêt.»

La bossue imaginait que j'allais lui faire une déclaration; le rouge lui
montait au visage, et son regard s'animait, bien qu'elle s'efforçât de
baisser la vue. Je continuai:

--«Sans doute vous allez vous étonner qu'à mon âge on puisse être épris
comme à vingt ans.

--»Eh! monsieur, vous êtes encore vert, me dit l'aimable bossue, dont je
ne voulais pas plus long-temps prolonger l'erreur.

--»Je me porte assez bien, repris-je, mais ce n'est pas de cela qu'il
s'agit. Vous savez que dans Paris il n'est pas rare qu'un homme et une
femme vivent ensemble sans être mariés.

--»Pour qui me prenez-vous? monsieur, me faire une proposition
pareille?» s'écria la bossue, sans attendre que j'eusse achevé ma
phrase.--La méprise me fit sourire. «Je ne viens point vous faire de
proposition, repartis-je; seulement je désire que vous ayez la bonté de
me donner quelques renseignements sur une jeune dame qui, m'a-t-on dit,
habite dans cette maison avec un monsieur qu'elle fait passer pour son
mari.--Je ne connais pas cela, répondit séchement la bossue.--Alors je
lui donnai _grosso modo_ le signalement de Fossard et de la demoiselle
Tonneau, sa maîtresse.--Ah! j'y suis, me dit-elle, un homme de votre
taille et de votre corpulence à peu près, ayant environ de trente à
trente-deux ans, beau cavalier; la dame, une brune piquante, beaux yeux,
belles dents, grande bouche, des cils superbes, une petite moustache; un
nez retroussé, et avec tout cela une apparence de douceur et de
modestie. C'est bien ici qu'ils ont demeuré, mais ils sont déménagés
depuis peu de temps.» Je la priai de me donner leur nouvelle adresse, et
sur sa réponse qu'elle ne la savait pas, je la suppliai en pleurant de
m'aider à retrouver une malheureuse créature que j'aimais encore malgré
sa perfidie.

La couturière était sensible aux larmes que je répandais; je la vis tout
émue, je chauffai de plus en plus le pathétique. «Ah! son infidélité me
causera la mort; ayez pitié d'un pauvre mari, je vous en conjure; ne me
cachez pas sa retraite, je vous devrai plus que la vie.»

Les bossues sont compatissantes; de plus, un mari est à leurs yeux un si
précieux trésor; tant qu'elles ne l'ont pas en leur possession, elles ne
conçoivent pas que l'on puisse devenir infidèle: aussi ma couturière
avait-elle l'adultère en horreur; elle me plaignit bien sincèrement, et
me protesta qu'elle désirerait m'être utile. «Malheureusement,
ajouta-t-elle, leur déménagement ayant été fait par des commissionnaires
étrangers au quartier, j'ignore complétement où ils sont passés et ce
qu'ils sont devenus, mais si vous voulez voir le propriétaire?» La bonne
foi de cette femme était manifeste. J'allai voir le propriétaire; tout
ce qu'il put me dire, c'est qu'on lui avait payé son terme, et qu'on
n'était pas venu aux renseignements.

A part la certitude d'avoir découvert l'ancien logement de Fossard, je
n'étais guères plus avancé qu'auparavant. Néanmoins je ne voulus pas
abandonner la partie sans avoir épuisé tous les moyens d'enquête.
D'ordinaire, d'un quartier à l'autre, les commissionnaires se
connaissent; je questionnai ceux de la rue du Petit-Carreau, à qui je me
représentai comme un mari trompé, et l'un d'eux me désigna l'un de ses
confrères qui avait coopéré à la translation du mobilier de mon rival.

Je vis l'individu qui m'était indiqué, et je lui contai ma prétendue
histoire: il m'écouta; mais c'était un malin, il avait l'intention de me
faire aller. Je feignis de ne pas m'en apercevoir, et pour le
récompenser de m'avoir promis qu'il me conduirait le lendemain à
l'endroit où Fossard était emménagé, je lui donnai deux pièces de cinq
francs, qui furent dépensées le même jour, à la Courtille, avec une
fille de joie.

Cette première entrevue eut lieu le surlendemain de Noël (27 décembre).
Nous devions nous revoir le 28. Pour être en mesure au 1er janvier,
il n'y avait pas de temps à perdre. Je fus exact au rendez-vous; le
commissionnaire, que j'avais fait suivre par des agents, n'eut garde
d'y manquer. Quelques pièces de cinq francs passèrent encore de ma
bourse dans la sienne; je dus aussi lui payer à déjeûner; enfin il se
décida à se mettre en route, et nous arrivâmes tout près d'une jolie
maison, située au coin de la rue Duphot et de celle Saint-Honoré. «C'est
ici, me dit-il; nous allons voir chez le marchand de vin du bas, s'ils y
sont toujours.» Il souhaitait que je le régalasse une dernière fois. Je
ne me fis pas tirer l'oreille; j'entrai, nous vidâmes ensemble une
bouteille de Beaune, et quand nous l'eûmes achevé, je me retirai avec la
certitude d'avoir enfin trouvé le gîte de ma prétendue épouse et de son
séducteur. Je n'avais plus que faire de mon guide; je le congédiai, en
lui témoignant toute ma reconnaissance; et pour m'assurer que, dans
l'espoir de recevoir des deux mains, il ne me trahirait pas, je
recommandai aux agents de le veiller de près, et surtout de l'empêcher
de revenir chez le marchand de vin. Autant que je m'en souviens, afin de
lui en ôter la fantaisie, on le mit à l'ombre: dans ce temps-là, on n'y
regardait pas de si près; et puis soyons plus francs: ce fut moi qui le
fis coffrer; c'était une juste représaille. «Mon ami, lui dis-je, j'ai
remis à la police, un billet de cinq cents francs, destiné à
récompenser celui qui me ferait retrouver ma femme. C'est à vous qu'il
appartient, aussi vais-je vous donner une petite lettre pour aller le
toucher.» Je lui donnai en effet la petite lettre qu'il porta à M.
Henri. «Conduisez monsieur à la caisse,» commanda ce dernier à un garçon
de bureau; et la caisse était la chambre Sylvestre, c'est-à-dire le
dépôt, où mon commissionnaire eût le temps de revenir de sa joie.

Il ne m'était pas encore bien démontré que ce fût la demeure de Fossard
qui m'avait été indiquée. Cependant je rendis compte à l'autorité de ce
qui s'était passé, et, à toute échéance, je fus immédiatement pourvu du
mandat nécessaire pour effectuer l'arrestation. Alors le richard du
Marais se changea tout-à-coup en charbonnier, et dans cette tenue, sous
laquelle, ni ma mère ni les employés de la préfecture qui me voyaient le
plus fréquemment, ne surent pas me deviner, je m'occupai à étudier le
terrain sur lequel j'étais appelé à manœuvrer.

Les amis de Fossard, c'est-à-dire ses dénonciateurs, avaient recommandé
de prévenir les agents chargés de l'arrêter, qu'il avait toujours sur
lui un poignard et des pistolets dont un à deux coups était caché dans
un mouchoir de batiste, qu'il tenait constamment à la main. Cet avis
nécessitait des précautions; d'ailleurs, d'après le caractère connu de
Fossard, on était convaincu que, pour se soustraire à une condamnation
pire que la mort, un meurtre ne lui coûterait rien. Je voulus faire en
sorte de ne pas être victime, et il me sembla qu'un moyen de diminuer
considérablement le danger était de s'entendre à l'avance avec le
marchand de vin dont Fossard était le locataire. Ce marchand de vin
était un brave homme[5], mais la police a si mauvaise renommée, qu'il
n'est pas toujours aisé de déterminer les honnêtes gens à lui prêter
assistance. Je résolus de m'assurer de sa coopération en le liant par
son propre intérêt. J'avais déjà fait quelques séances chez lui sous mes
deux déguisements, et j'avais eu tout le loisir de prendre connaissance
des localités, et de me mettre au courant du personnel de la boutique;
j'y revins sous mes habits ordinaires, et, m'adressant au bourgeois, je
lui dis que je désirais lui parler en particulier. Il entra avec moi
dans un cabinet, et là je lui tins à peu-près ce discours: «Je suis
chargé de vous avertir de la part de la police que vous devez être volé,
le voleur qui a préparé le coup, et qui peut-être doit l'exécuter
lui-même, loge dans votre maison, la femme qui vit avec lui vient
quelquefois s'installer dans votre comptoir, auprès de votre épouse, et
c'est en causant avec elle, qu'elle est parvenue à se procurer
l'empreinte de la clef qui sert à ouvrir la porte par laquelle on doit
s'introduire. Tout a été prévu: le ressort de la sonnette destinée à
vous avertir, sera coupé avec des cisailles, pendant que la porte sera
encore entre-baillée. Une fois dedans, on montera rapidement à votre
chambre, et si l'on redoute le moins du monde votre réveil, comme vous
avez affaire à un scélérat consommé, je n'ai pas besoin de vous
expliquer le reste.--On nous _escofiera_,» dit le marchand de vin
effrayé; et il appela aussitôt sa femme pour lui faire part de la
nouvelle. «Eh bien! ma chère amie, fiez-vous donc au monde! cette madame
Hazard, à qui l'on donnerait le bon Dieu sans confession, est-ce qu'elle
ne veut pas nous faire couper le cou? Cette nuit même, on doit venir
nous égorger.--Non, non, dormez tranquilles, repris-je, ce n'est pas
pour cette nuit: la recette ne serait pas assez bonne; on attend que les
Rois soient passés; mais si vous êtes discrets, et que vous consentiez à
me seconder, nous y mettrons bon ordre.»

Madame Hazard était la demoiselle Tonneau, qui avait pris ce nom le seul
sous lequel Fossard fût connu dans la maison; j'engageai le marchand de
vin et sa femme, qui étaient épouvantés de ma confidence, à accueillir
les locataires dont je leur avais révélé le projet, avec la même
bienveillance que de coutume. Il ne faut pas demander s'ils furent tout
disposés à me servir. Il fut convenu entre nous que, pour voir passer
Fossard et être plus à même d'épier l'occasion de le saisir, je me
cacherais dans une petite pièce au bas d'un escalier.

Le 29 décembre, de grand matin, je vins m'établir à ce poste; il faisait
un froid excessif; la faction fut longue, et d'autant plus pénible que
nous étions sans feu; immobile et l'œil collé contre un trou pratiqué
dans le volet, il s'en fallait que je fusse à mon aise. Enfin, vers les
trois heures, il sort, je le suis: c'est bien lui; jusqu'alors il
m'était resté quelques doutes. Certain de l'identité, je veux
sur-le-champ mettre le mandat à exécution, mais l'agent qui m'accompagne
prétend avoir aperçu le terrible pistolet: afin de vérifier le fait, je
précipite ma marche, je dépasse Fossard, et, revenant sur mes pas, j'ai
le regret de voir que l'agent ne s'est pas trompé. Tenter l'arrestation,
c'eût été s'exposer, et peut-être inutilement. Je me décidai donc à
remettre la partie, et en me rappelant que quinze jours auparavant, je
m'étais flatté de ne livrer Fossard que le 1er janvier, je fus
presque satisfait de ce retard; jusque-là je ne devais point me relâcher
de ma surveillance.

Le 31 décembre, à onze heures, au moment où toutes mes batteries étaient
dressées, Fossard rentre; il est sans défiance, il monte l'escalier en
fredonnant; vingt minutes après, la disparition de la lumière indique
qu'il est couché: voici le moment propice. Le commissaire et des
gendarmes avertis par mes soins attendaient au plus prochain
corps-de-garde que je les fisse appeler: ils s'introduisent sans bruit,
et aussitôt commence une délibération sur les moyens de s'emparer de
Fossard, sans courir le risque d'être tué ou blessé; car on était
persuadé qu'à moins d'une surprise, ce brigand se défendrait en
déterminé.

Ma première pensée fut de ne pas agir avant le jour. J'étais informé que
la compagne de Fossard descendait de très bonne heure pour aller
chercher du lait; on se fût alors saisi de cette femme, et après lui
avoir enlevé sa clef, on serait entré à l'improviste dans la chambre de
son amant; mais ne pouvait-il pas arriver que, contre son habitude,
celui-ci sortît le premier? cette réflexion me conduisit à imaginer un
autre expédient.

La marchande de vin, pour qui, suivant ce que j'avais appris, M. Hazard
était plein de prévenances, avait près d'elle un de ses neveux: c'était
un enfant de dix ans, assez intelligent pour son âge, et d'autant plus
précoce dans le désir de gagner de l'argent, qu'il était normand. Je lui
promis une récompense, à condition que sous prétexte d'indisposition de
sa tante, il irait prier madame Hazard de lui donner de l'eau de
Cologne. J'exerçai le petit bonhomme à prendre le ton piteux qui
convient en pareille circonstance, et quand je fus content de lui, je me
mis en devoir de distribuer les rôles. Le dénouement approchait: je fis
déchausser tout mon monde, et je me déchaussai moi-même, afin de ne pas
être entendu en montant. Le petit bonhomme était en chemise; il sonne,
on ne répond pas; il sonne encore: «Qui est là? demanda-t-on.--C'est
moi, madame Hazard; c'est Louis; ma tante se trouve mal et vous prie de
lui donner un peu d'eau de Cologne: elle se meurt! j'ai de la lumière.»

La porte s'ouvre; mais à peine la fille Tonneau se présente, deux
gendarmes vigoureux l'entraînent en lui posant une serviette sur la
bouche pour l'empêcher de crier. Au même instant, plus rapide que le
lion qui se jette sur sa proie, je m'élance sur Fossard; stupéfait de
l'événement, et déjà lié, garotté dans son lit, il est mon prisonnier,
qu'il n'a pas eu le temps de faire un seul geste, de proférer un seul
mot: son étonnement fut si grand, qu'il fut près d'une heure avant de
pouvoir articuler quelques paroles. Quand on eut apporté de la lumière,
et qu'il vit mon visage noirci, et mes vêtements de charbonnier, il
éprouva un tel redoublement de terreur que je pense qu'il se crut au
pouvoir du Diable. Revenu à lui, il songea à ses armes, ses pistolets,
son poignard, qui étaient sur la table de nuit, son regard se porta de
ce côté, il fit un soubresaut, mais ce fut tout: réduit à l'impuissance
de nuire, il fut souple et se contenta de ronger son frein.

Perquisition fut faite au domicile de ce brigand réputé si redoutable,
on y trouva une grande quantité de bijoux, des diamants et une somme de
huit à dix mille francs. Pendant que l'on procédait à la recherche,
Fossard ayant repris ses esprits me confia que sous le marbre du
_somno_, il y avait encore dix billets de mille francs: prends-les, me
dit-il, nous partagerons ou plutôt tu garderas pour toi ce que tu
voudras. Je pris en effet les billets comme il le désirait. Nous
montâmes en fiacre et bientôt nous arrivâmes au bureau de M. Henry, où
les objets trouvés chez Fossard furent déposés. On les inventoria de
nouveau; lorsqu'on vint au dernier article: «Il ne nous reste plus qu'à
clore le procès-verbal, dit le commissaire, qui m'avait accompagné pour
la régularité de l'expédition.--Un moment, m'écriai-je, voici encore dix
mille francs que m'a remis le prisonnier.» Et j'exhibai la somme, au
grand regret de Fossard, qui me lança un de ces coups d'œil, dont le
sens est: _voilà un tour que je ne te pardonnerai pas_.

Fossard débuta de bonne heure dans la carrière du crime. Il appartenait
à une famille honnête, et avait même reçu une assez bonne éducation. Ses
parents firent tout ce qui dépendait d'eux pour l'empêcher de
s'abandonner à ses inclinations vicieuses. Malgré leurs conseils, il se
jeta à corps perdu dans la société des mauvais sujets. Il commença par
voler des objets de peu de valeur; mais bientôt ayant pris goût à ce
dangereux métier et rougissant sans doute d'être confondu avec les
voleurs ordinaires, il adopta ce que ces messieurs appellent _un genre
distingué_. Le fameux Victor Desbois et Noël aux bésicles, que l'on
compte encore aujourd'hui parmi les notabilités du bagne de Brest,
étaient ses associés: ils commirent ensemble les vols qui ont motivé
leur condamnation à perpétuité. Noël, à qui son talent de musicien et sa
qualité de professeur de piano, donnaient accès dans une foule de
maisons riches, y prenait des empreintes, et Fossard se chargeait
ensuite de fabriquer les clefs. C'était un art dans lequel il eût défié
les Georget, et tous les serruriers mécaniciens du globe. Point
d'obstacles qu'il ne vînt à bout de vaincre: les serrures les plus
compliquées, les secrets les plus ingénieux et les plus difficiles à
pénétrer ne lui résistaient pas long-temps.

On conçoit quel parti devait tirer d'une si pernicieuse habileté, un
homme qui avait en outre tout ce qu'il faut pour s'insinuer dans la
compagnie des honnêtes gens et y faire des dupes; ajoutez qu'il avait un
caractère dissimulé et froid, et qu'il alliait le courage à la
persévérance. Ses camarades le regardaient comme le prince des voleurs;
et de fait, parmi les _grinches de la haute pègre_, c'est-à-dire, dans
la haute aristocratie des larrons, je n'ai connu que Cognard, le
prétendu Pontis, comte de Sainte-Hélène, et Jossas, dont il est parlé
dans le premier volume de ces Mémoires, qui puissent lui être comparés.

Depuis que je l'ai fait réintégrer au bagne, Fossard a fait de
nombreuses tentatives pour s'évader. Des forçats libérés qui l'ont vu
récemment, m'ont assuré qu'il n'aspirait à la liberté que pour avoir le
plaisir de se venger de moi. Il s'est, dit-on, promis de me tuer. Si
l'accomplissement de ce dessein dépendait de lui, je suis bien sûr qu'il
tiendrait parole, ne fût-ce que pour donner une preuve d'intrépidité.
Deux faits que je vais rapporter donneront une idée de l'homme.

Un jour Fossard était en train de commettre un vol dans un appartement
situé à un deuxième étage: ses camarades qui faisaient le guet à
l'extérieur, eurent la maladresse de laisser monter le propriétaire,
qu'ils n'avaient sans doute pas reconnu: celui-ci met la clef dans la
serrure, ouvre, traverse plusieurs pièces, arrive dans un cabinet et
voit le voleur en besogne: il veut le saisir; mais Fossard se mettant en
défense, lui échappe; une croisée est ouverte devant lui, il s'élance,
tombe dans la rue sans se faire de mal, et disparaît comme l'éclair.

Une autre fois, pendant qu'il s'évade, il est surpris sur les toits de
Bicêtre; on lui tire des coups de fusil; Fossard, que rien ne saurait
déconcerter, continue de marcher sans rallentir ni presser le pas, et
parvenu au bord du côté de la campagne, il se laisse glisser. Il y avait
de quoi se rompre le coup cent fois, il n'eut pas la moindre blessure,
seulement la commotion fut si forte que tous ses vêtements éclatèrent.



CHAPITRE XXXI.

     Une rafle à la Courtille.--La Croix-Blanche.--Il est avéré que je
     suis un mouchard.--Opinion du peuple sur mes agens.--Précis sur la
     brigade de sûreté.--772 arrestations.--Conversion d'un grand
     pécheur.--Biographie de _Coco-Lacour_.--M. Delavau et le _trou
     madame_.--Enterrinement de mes lettres de grâce.--Coup-d'œil sur
     la suite de ces mémoires.--Je puis parler, je parlerai.


A l'époque de l'arrestation de Fossard, la brigade de sûreté existait
déjà, et depuis 1812, époque à laquelle elle fut créée, je n'étais plus
agent secret. Le nom de Vidocq était devenu populaire, et beaucoup de
gens pouvaient l'appliquer à une figure qui était la mienne. La première
expédition qui m'avait mis en évidence, avait été dirigée contre les
principaux lieux de rassemblement de la Courtille. Un jour M. Henry
ayant exprimé l'intention d'y faire faire une rafle chez Dénoyez,
c'est-à-dire, dans la guinguette la plus fréquentée par les tapageurs et
les mauvais sujets de toute espèce; M. Yvrier, l'un des officiers de
paix présents, observa que pour exécuter cette mesure, ce ne serait pas
assez d'un bataillon. «Un bataillon, m'écriai-je aussitôt, et pourquoi
pas la grande-armée? Quant à moi, continuai-je, qu'on me donne huit
hommes et je réponds du succès.» On a vu que M. Yvrier est fort
irritable de son naturel, il se fâcha tout rouge, et prétendit que je
n'avais que du babil.

Quoi qu'il en soit, je maintins ma proposition, et l'on me donna l'ordre
d'agir. La croisade que j'allais entreprendre était dirigée contre des
voleurs, des évadés, et bon nombre de déserteurs des bataillons
coloniaux. Après avoir fait ample provision de menottes, je partis avec
deux auxiliaires et huit gendarmes. Arrivé chez Dénoyez, suivi de deux
de ces derniers, j'entre dans la salle; j'invite les musiciens à faire
silence, ils obéissent; mais bientôt se fait entendre une rumeur à
laquelle succède le cri réitéré de _à la porte_, _à la porte_. Il n'y a
pas de temps à perdre, il faut imposer aux vociférateurs, avant qu'ils
s'échauffent au point d'en venir à des voies de fait. Sur-le-champ
j'exhibe mon mandat, et au nom de la loi, je somme tout le monde de
sortir, les femmes exceptées. On fit quelque difficulté d'obtempérer à
l'injonction; cependant au bout de quelques minutes, les plus mutins se
résignèrent, et l'on se mit en train d'évacuer. Alors je me postai au
passage, et dès que je reconnaissais un ou plusieurs des individus que
l'on cherchait, avec de la craie blanche je les marquais d'une croix sur
le dos: c'était un signe pour les désigner aux gendarmes qui les
attendant à l'extérieur, les arrêtaient, et les attachaient au fur et à
mesure qu'ils sortaient. On se saisit de la sorte de trente-deux de ces
misérables, dont on forma un cordon qui fut conduit au plus prochain
corps-de-garde, et de là à la préfecture de police.

La hardiesse de ce coup de main fit du bruit parmi le peuple qui
fréquente les barrières; en peu de temps il fut avéré pour tous les
crocs et autres méchants garnements qu'il y avait par le monde un
mouchard qui s'appelait _Vidocq_. Les plus crânes d'entre eux se
promirent de me tuer à la première rencontre. Quelques-uns tentèrent
l'aventure; mais ils furent repoussés avec perte, et les échecs qu'ils
éprouvèrent me firent une telle renommée de terreur, qu'à la longue elle
rejaillit sur tous les individus de ma brigade: il n'y avait pas de
criquet parmi eux qui ne passât pour un Alcide: c'était au point
qu'oubliant de qui il s'agissait je me sentais presque le frisson,
lorsque des gens du peuple sans me connaître, s'entretenaient en ma
présence, ou de mes agents ou de moi. Nous étions tous des colosses: le
_vieux de la montagne_ inspirait moins d'effroi, les séïdes n'étaient ni
plus dévoués, ni plus terribles. Nous cassions bras et jambes; rien ne
nous résistait; et nous étions partout. J'étais invulnérable; d'autres
prétendaient que j'étais cuirassé des pieds à la tête, ce qui revient au
même quand on n'est pas réputé peureux.

La formation de la brigade suivit de fort près l'expédition de la
Courtille. J'eus d'abord quatre agents, puis six, puis dix, puis douze.
En 1817 je n'en avais pas davantage, et cependant avec cette poignée de
monde, du 1er janvier au 31 décembre, j'effectuai sept cent
soixante-douze arrestations et trente-neuf perquisitions ou saisies
d'objets volés[6].

Du moment où les voleurs surent que je devais être appelé aux fonctions
d'agent principal de la police de sûreté, ils se crurent perdus. Ce qui
les inquiétait le plus, c'était de me voir entouré d'hommes qui, ayant
vécu et _travaillé_ avec eux, les connaissaient tous. Les captures que
je fis en 1813 n'étaient pas encore aussi nombreuses qu'en 1817, mais
elles le furent assez pour augmenter leurs alarmes. En 1814 et 1815, un
essaim de voleurs parisiens, libérés des pontons anglais, où ils étaient
prisonniers, revint dans la capitale, où ils ne tardèrent pas à
reprendre leur premier métier: ceux-là ne m'avaient jamais vu, je ne les
avais pas vus non plus, et ils se flattaient d'échapper facilement à ma
surveillance; aussi à leur début furent-ils d'une activité et d'une
audace prodigieuses. En une nuit seulement, il y eut au faubourg
Saint-Germain dix vols avec escalade et effraction; pendant plus de six
semaines, on n'entendit parler que de hauts faits de ce genre. M. Henry,
désespéré de ne trouver aucun moyen de réprimer ce brigandage, était
constamment aux aguets, et je ne découvrais rien. Enfin, après bien des
veilles, un ancien voleur que j'arrêtai, me fournit quelques indices, et
en moins de deux mois, je parvins à mettre sous la main de la justice
une bande de vingt-deux voleurs, une de vingt-huit, une troisième de
dix-huit, et quelques autres de douze, de dix, de huit, sans compter les
isolés, et bon nombre de recéleurs qui allèrent grossir la population
des bagnes. Ce fut à cette époque que l'on m'autorisa à recruter ma
brigade de quatre nouveaux agents, pris parmi les voleurs qui avaient eu
l'avantage de connaître les nouveaux débarqués avant leur départ.

Trois de ces vétérans, les nommés _Goreau_, _Florentin_ et
_Coco-Lacour_, depuis long-temps détenus à Bicêtre, demandaient avec
instance à être employés, ils se disaient tout-à-fait convertis, et
juraient de vivre désormais honnêtement du produit de leur travail,
c'est-à-dire du traitement que leur allouerait la police. Ils étaient
entrés dès l'enfance dans la carrière du crime, je pensais que s'ils
étaient fermement décidés à changer de conduite, personne ne serait plus
à même qu'eux de rendre d'importants services; j'appuyai donc leur
demande, et bien que, pour les retenir, on m'opposât la crainte des
récidives, auxquelles les deux derniers surtout étaient sujets, à force
de sollicitations et de démarches, motivées sur l'utilité dont ils
pouvaient être, j'obtins qu'ils fussent mis en liberté. Coco-Lacour,
contre lequel on était le plus prévenu, parce qu'étant agent secret, on
lui avait imputé à tort ou à raison, l'enlèvement de l'argenterie de
l'inspecteur-général Veyrat, est le seul qui ne m'ait pas donné lieu de
me repentir d'avoir alors en quelque sorte répondu de lui. Les deux
autres me forcèrent bientôt à les expulser: j'ai su depuis qu'ils
avaient subi une nouvelle condamnation à Bordeaux. Quant à Coco, il me
parut qu'il tiendrait parole et je ne me trompai pas. Comme il avait
beaucoup d'intelligence et un commencement d'instruction, je le
distinguai et j'en fis mon secrétaire. Plus tard, à l'occasion de
quelques remontrances que je lui fis, il donna sa démission, avec deux
de ses camarades, _Decostard_ dit _Procureur_ et un nommé _Chrétien_.
Aujourd'hui que Coco-Lacour est à la tête de la police de sûreté, en
attendant qu'il publie ses mémoires, peut-être sera-t-il intéressant de
montrer par quelles vicissitudes il a dû passer avant d'arriver au poste
que j'ai occupé si long-temps. Il y a dans sa vie bien des motifs d'être
indulgent à son égard, et dans son amendement radical sous les rapports
capitaux de puissantes raisons de ne jamais désespérer qu'un homme
perverti vienne enfin à résipiscence. Les documents d'après lesquels je
vais esquisser les principaux traits de l'histoire de mon successeur
sont des plus authentiques. Voici d'abord quelles traces de son
existence, il a laissées à la préfecture de police; j'ouvre les
_registres de sûreté_, et je transcrits:

«_Lacour_, Marie-Barthélemy, âgé de onze ans, demeurant rue du Lycée,
écroué à la Force le 9 ventôse an IX, comme prévenu de tentative de vol;
et onze jours après, condamné à un mois de prison par le tribunal
correctionnel.

»_Le même_, arrêté le 2 prairial suivant, et reconduit de nouveau à la
Force, comme prévenu de vol de dentelles dans une boutique. Mis en
liberté ledit jour par l'officier de police judiciaire du 2e
arrondissement.

»_Le même_, enfermé à Bicêtre le 23 thermidor an X, par ordre de M. le
préfet; mis en liberté le 28 pluviose an XI, et conduit à la préfecture.

»_Le même_, entré à Bicêtre le 6 germinal an XI, par ordre du préfet;
remis à la gendarmerie le 22 floréal suivant, pour être conduit au
Hâvre.

»_Le même_, âgé de 17 ans, filou connu, déjà plusieurs fois arrêté comme
tel, enrôlé volontairement à Bicêtre, en juillet 1807, pour servir dans
les troupes coloniales; remis le 31 dudit mois à la gendarmerie pour
être conduit à sa destination. Évadé de l'île de Rhé dans la même année.

»_Le même Lacour_ dit _Coco_, (Barthélemy) ou Louis, _Barthélemy_, âgé
de 21 ans, né à Paris, commissionnaire en bijoux, demeurant faubourg
Saint-Antoine, nº 297. Conduit à la Force le 1er décembre 1809, comme
prévenu de vol; condamné à deux ans de prison par jugement du tribunal
correctionnel le 18 janvier 1810, conduit ensuite au ministère de la
marine comme déserteur.

»_Le même_, conduit à Bicêtre le 22 janvier 1812, comme voleur
incorrigible. Conduit à la préfecture le 3 juillet 1816.»

Lacour dans sa jeunesse a offert un bien triste exemple des dangers
d'une mauvaise éducation. Tout ce que je sais de lui depuis sa
libération semble démontrer qu'il était né avec un excellent naturel.
Malheureusement il appartenait à des parents pauvres. Son père, tailleur
et portier dans la rue du Lycée, ne s'occupa pas trop de lui pendant ces
premières années d'où dépendent souvent la destinée des hommes. Je crois
même que _Coco_ resta orphelin en bas-âge. Ce qu'il y a de certain,
c'est qu'il grandit, pour ainsi dire, sur les genoux de ses voisines,
les courtisanes et les modistes du _palais Égalité_; comme elles le
trouvaient gentil, elles lui prodiguaient des douceurs et des caresses,
et lui inculquaient en même temps ce qu'elles appellent de la malice. Ce
furent ces dames qui prirent soin de son enfance; constamment elles
l'attiraient auprès d'elles: il était leur récréation, leur bijou, et
lorsque les devoirs de l'état ne leur laissaient pas le loisir de tant
d'innocence, le petit Coco allait dans le jardin se mêler à ces
grouppes de polissons qui, entre le bouchon et la toupie, tiennent
l'école mutuelle des tours de passe-passe. Eduqué par des filles,
instruit par des apprentis filous, il n'est pas besoin de dire de quels
genres étaient les progrès qu'il fit. La route qu'il suivait était semée
d'écueils. Une femme qui se croyait sans doute, appelée à lui imprimer
une meilleure direction, le recueillit chez elle: c'était la _Maréchal_,
qui tenait une maison de prostitution, place des Italiens. Là Coco fut
très bien nourri, mais sa complaisance était la seule des qualités
morales que son hôtesse prit à tâche de développer. Il devint très
complaisant: il était au service de tout le monde, et s'accommodait à
tous les besoins de l'établissement dont les moindres détails lui
étaient familiers. Cependant le jeune Lacour avait ses jours et ses
heures de sortie, il sut, à ce qu'il paraît, les employer, puisque avant
sa douzième année il était cité comme l'un des plus adroits voleurs de
dentelles, et qu'un peu plus tard ses arrestations successives lui
assignèrent le premier rang parmi les voleurs _au bonjour_, dits les
_chevaliers grimpants_. Quatre ou cinq ans de séjour à Bicêtre où, par
mesure administrative, il fut enfermé comme voleur dangereux et
incorrigible, ne le corrigèrent pas; mais là du moins, il apprit l'état
de bonnetier, et reçut quelque instruction. Insinuant, flexible, pourvu
d'une voix douce et d'un visage efféminé sans être joli, il plut à un M.
Mulner qui, condamné à seize ans de travaux forcés, avait obtenu la
faveur d'attendre à Bicêtre l'expiration de sa peine. Ce prisonnier, qui
était le frère d'un banquier d'Anvers, ne manquait pas de connaissances:
afin de se procurer une distraction, il fit de Coco son élève, et il est
à présumer qu'il le poussa avec amour, puisqu'en très peu de temps Coco
fut en état de parler et d'écrire sa langue à peu près correctement. Les
bonnes grâces de M. Mulner ne furent pas l'unique avantage que Lacour
dut à un extérieur agréable. Durant toute sa captivité, une nommée
_Elisa l'Allemande_, qui était éprise de lui, ne cessa pas de lui
prodiguer des secours: cette fille qui lui sauva véritablement la vie,
n'a, dit-on, éprouvé de sa part que de l'ingratitude.

Lacour est un homme dont la taille n'excède pas cinq pieds deux pouces,
il est blond et chauve, a le front étroit, on pourrait dire humilié,
l'œil bleu mais terne, les traits fatigués, et le nez légèrement
aviné à son extrémité: c'est la seule portion de sa figure sur laquelle
la pâleur ne soit pas empreinte. Il aime à l'excès la parure et les
bijoux, et fait un grand étalage de chaînes et de breloques; dans son
langage il affectionne aussi beaucoup les expressions les plus
recherchées dont il affecte de se servir à tout propos. Personne n'est
plus poli que lui, ni plus humble; mais au premier coup d'œil on
s'aperçoit que ce ne sont pas là les manières de la bonne compagnie: ce
sont les traditions du beau monde, telles qu'elles peuvent encore
arriver dans les prisons, et dans les endroits que Lacour a dû
fréquenter. Il a toute la souplesse des reins qu'il faut pour se
maintenir dans les emplois, et de plus, une étonnante facilité de
génuflexion. Tartuffe, avec qui il a, du reste, quelque ressemblance, ne
s'en acquitterait pas mieux.

Lacour devenu mon secrétaire, ne put jamais comprendre que, pour le
_decorum_ de la place qu'il occupait, sa compagne successivement
fruitière et blanchisseuse, depuis qu'elle n'était plus autre chose, ne
ferait pas mal de se choisir une industrie un peu plus relevée. Une
discussion s'éleva entre nous à ce sujet, et plutôt que de me céder, il
préféra abandonner le poste. Il se fit marchand colporteur et vendit des
mouchoirs dans les rues. Mais bientôt, rapporte la chronique, il se
donna à la congrégation, et s'enrôla sous la bannière des jésuites: dès
lors il fut en odeur de sainteté auprès de MM. Duplessis et Delavau.
Lacour a toute la dévotion qui devait le rendre recommandable à leurs
yeux. Un fait que je puis attester, c'est qu'à l'époque de son mariage,
son confesseur, qui tenait les cas réservés, lui ayant infligé une
pénitence des plus rigoureuses, il l'accomplit dans toute son étendue.
Pendant un mois, se levant à l'aube du jour, il alla les pieds nus de la
rue Sainte-Anne au Calvaire, seul endroit où il lui fût encore permis de
rencontrer sa femme, qui était aussi en expiation.

Après l'avénement de M. Delavau, Lacour eut un redoublement de ferveur;
il demeurait alors rue Zacharie, et bien que l'église Saint-Séverin fût
sa paroisse, pour entendre la messe il se rendait tous les dimanches à
Notre-Dame, où le hasard le plaçait toujours près ou en face du nouveau
préfet et de sa famille. On ne peut que savoir gré à Lacour d'avoir fait
un si complet retour sur lui-même; seulement il est à regretter qu'il ne
s'y soit pas pris vingt ans plus tôt: mieux vaut tard que jamais.

Lacour a des mœurs fort douces, et s'il ne lui arrivait pas parfois
de boire outre mesure, on ne lui connaîtrait d'autre passion que celle
de la pêche: c'est aux environs du Pont-Neuf qu'il jette sa ligne; de
temps à autre il consacre encore quelques heures à ce silencieux
exercice; près de lui est assez habituellement une femme, occupée de lui
tendre le ver: c'est madame Lacour, habile autrefois à présenter de plus
séduisantes amorces. Lacour se livrait à cet innocent plaisir, dont il
partage le goût avec Sa Majesté Britannique et le poète Coupigny,
lorsque les honneurs vinrent le chercher: les envoyés de M. Delavau le
trouvèrent sous l'arche Marion: ils le prirent à sa ligne, comme les
envoyés du sénat romain prirent Cincinnatus à sa charrue. Il y a
toujours dans la vie des grands hommes des rapports sous lesquels on
peut les comparer: peut-être madame Cincinnatus vendait-elle aussi des
effets aux filles de son temps. C'est aujourd'hui le commerce de la
légitime moitié de Coco-Lacour: mais c'en est assez sur le compte de mon
successeur; je reviens à l'historique de la brigade de sûreté.

Ce fut dans le cours des années 1823 et 1824 qu'elle prit son plus grand
accroissement: le nombre des agents dont elle se composait fut alors,
sur la proposition de M. Parisot, porté à vingt et même à vingt-huit, en
y comprenant huit individus alimentés du produit des jeux que le préfet
autorisait à tenir sur la voie publique[7]. C'était avec un personnel
si mince qu'il fallait surveiller plus de douze cents libérés des fers,
de la réclusion ou des prisons; exécuter annuellement de quatre à cinq
cents mandats, tant du préfet que de l'autorité judiciaire; se procurer
des renseignements, entreprendre des recherches et des démarches de
toute espèce, faire les rondes de nuit, si multipliées et si pénibles
pendant l'hiver; assister les commissaires de police dans les
perquisitions ou dans l'exécution des commissions rogatoires, explorer
les diverses réunions publiques, au dedans comme au dehors; se porter à
la sortie des spectacles, aux boulevards, aux barrières, et dans tous
les autres lieux, rendez-vous ordinaires des voleurs et des filous.
Quelle activité ne devaient pas déployer vingt-huit hommes pour suffire
à tant de détails, sur un si vaste espace, et sur tant de points à la
fois! Mes agents avaient le talent de se multiplier, et moi celui de
faire naître et d'entretenir chez eux l'émulation du zèle et du
dévouement: je leur donnai l'exemple. Point d'occasion périlleuse où je
n'aie payé de ma personne, et si les criminels les plus redoutables ont
été arrêtés par mes soins, sans vouloir tirer gloire de ce que j'ai
fait, je puis dire que les plus hardis ont été saisis par moi. Agent
principal de la police particulière de sûreté, j'aurais pu, en ma
qualité de chef, me confiner, rue Sainte-Anne, en mon bureau; mais, plus
activement, et surtout plus utilement occupé, je n'y venais que pour
donner mes instructions de la journée, pour recevoir les rapports, ou
pour entendre les personnes qui, ayant à se plaindre de vols, espéraient
que je leur en ferais découvrir les auteurs.

Jusqu'à l'heure de ma retraite, la police de sûreté, la seule
nécessaire, celle qui devrait absorber la majeure partie des fonds
accordés par le budjet, parce que c'est à elle principalement qu'ils
sont affectés, la police de sûreté, dis-je, n'a jamais employé plus de
trente hommes, ni coûté plus de 50,000 francs par an, sur lesquels il
m'en était alloué cinq.

Tels ont été, en dernier lieu, l'effectif et la dépense de la brigade de
sûreté: avec un si petit nombre d'auxiliaires, et les moyens les plus
économiques, j'ai maintenu la sécurité au sein d'une capitale peuplée de
près d'un million d'habitants; j'ai anéanti toutes les associations de
malfaiteurs, je les ai empêchées de se reproduire, et depuis un an que
j'ai quitté la police, s'il ne s'en est pas formé de nouvelles, bien que
les vols se soient multipliés, c'est que tous les _grands maîtres_ ont
été relégués dans les bagnes, lorsque j'avais la mission de les
poursuivre, et le pouvoir de les réprimer.

Avant moi, les étrangers et les provinciaux regardaient Paris comme un
repaire, où jour et nuit il fallait être constamment sur le _qui vive_;
où tout arrivant, bien qu'il fût sur ses gardes, était certain de payer
sa bienvenue. Depuis moi, il n'est pas de département où, année commune,
il ne se soit commis plus de crimes, et des crimes plus horribles que
dans le département de la Seine: il n'en est pas non plus où moins de
coupables soient restés ignorés, où moins d'attentats aient été impunis.
A la vérité, depuis 1814 la continuelle vigilance de la garde nationale
avait puissamment contribué à ces résultats. Nulle part cette vigilance
des citoyens armés n'était plus nécessaire, plus imposante; mais l'on
conviendra aussi qu'au moment où le licenciement forcé de nos troupes et
la désertion des soldats étrangers déversaient dans nos cités, et plus
particulièrement dans la métropole, une multitude de mauvais sujets,
d'aventuriers, et de nécessiteux de toutes les nations, malgré la
présence de la garde nationale, il dut encore beaucoup rester à faire,
soit à la brigade de sûreté, soit à son chef. Aussi avons-nous fait
beaucoup, et si j'aime à payer aux gardes nationaux le tribut d'éloges
qu'ils méritent; si, éclairé par l'expérience de ce que j'ai vu durant
leur existence et depuis l'ordonnance de dissolution, je déclare que
sans eux Paris ne saurait offrir aucune sécurité, c'est que toujours
j'ai trouvé chez eux une intelligence, une volonté d'assistance, un
concert de dévouement au bien public que je n'ai jamais rencontrés ni
parmi les soldats ni parmi les gendarmes, dont le zèle ne se manifeste,
la plupart du temps, que par des actes de brutalité, après que le danger
est passé. J'ai créé pour la police de sûreté actuelle une infinité de
précédents, et les traditions de ma manière n'y seront pas de sitôt
oubliées; mais, quelle que soit l'habileté de mon successeur, aussi
long-temps que Paris restera privé de sa garde civique, on ne parviendra
pas à réduire à l'inaction les malfaiteurs dont une génération nouvelle
s'élève, du moment qu'on ne peut plus les surveiller à toutes les heures
et sur tous les points à la fois. Le chef de la police de sûreté ne peut
être partout, et chacun de ses agents n'a pas cent bras comme Briarée.
En parcourant les colonnes des journaux, on est effrayé de l'énorme
quantité de vols avec effraction qui se commettent chaque nuit, et
pourtant les journaux en ignorent plus des neuf dixièmes. Il semble
qu'une colonie de forçats soit venue récemment s'établir sur les bords
de la Seine. Le marchand même, dans les rues les plus passagères et les
plus populeuses, n'ose plus dormir; le Parisien appréhende de quitter
son logis pour la plus petite excursion à la campagne; on n'entend plus
parler que d'escalades, de portes ouvertes à l'aide de fausses-clefs,
d'appartements dévalisés, etc., etc., et pourtant nous sommes encore
dans la saison la plus favorable aux malheureux: que sera-ce donc quand
l'hiver fera sentir ses rigueurs, et que, par l'interruption des
travaux, la misère atteindra un plus grand nombre d'individus? car en
dépit des assertions de quelques procureurs du Roi, qui veulent à toute
force ignorer ce qui se passe autour d'eux, la misère doit enfanter des
crimes; et la misère, dans un état social mal combiné, n'est pas un
fléau dont on puisse se préserver toujours, même quand on est laborieux.
Les moralistes d'un temps où les hommes étaient clair-semés ont pu dire
que les paresseux seuls sont exposés à mourir de faim; aujourd'hui tout
est changé, et si l'on observe, on ne tarde pas à se convaincre,
non-seulement qu'il n'y a pas de l'ouvrage pour tout le monde, mais
encore que dans le salaire de certains labeurs, il n'y a pas de quoi
satisfaire aux premiers besoins. Si les circonstances se présentent
aussi graves que l'on peut les prévoir, quand le commerce est
languissant, que l'industrie s'évertue en vain à chercher un écoulement
à ses produits; et qu'elle s'appauvrit à mesure qu'elle crée, comment
rémédier à un mal si grand? Sans doute il vaudrait mieux soulager les
nécessiteux, que de songer à réprimer leur désespoir; mais, dans
l'impuissance de faire mieux, et si près de la crise, ne doit-on pas,
avant tout, fortifier les garanties de l'ordre public? et quelle
garantie est préférable à la présence continuelle d'une garde
bourgeoise, qui veille et agit sans cesse sous les auspices de la
légalité et de l'honneur? Suppléera-t-on à une institution si noble, si
généreuse par une police élastique, dont les cadres puissent s'étendre
ou se restreindre à volonté? ou mettra-t-on sur pied des légions
d'agents pour les congédier aussitôt que l'on croira pouvoir se passer
de leurs services. Il faudrait ignorer que la police de sûreté s'est
recrutée jusqu'à ce jour dans les prisons et dans les bagnes, qui sont
comme l'école normale des mouchards à voleurs et la pépinière d'où l'on
doit les tirer. Employez de tels gens en grand nombre, et essayez de les
renvoyer après qu'ils auront acquis la connaissance des moyens de
police, ils reviendront à leur premier métier, avec quelques chances de
succès de plus. Toutes les éliminations, lorsque j'ai jugé à propos d'en
opérer parmi mes auxiliaires, m'ont démontré la vérité d'une semblable
assertion. Ce n'est pas que des membres de ma brigade, et elle était
toute composée d'individus ayant subi des condamnations, ne soient
devenus incapables d'une action contraire à la probité; j'en citerais
plusieurs à qui je n'aurais pas hésité à confier des sommes
considérables sans en exiger de reçu; sans même les compter, mais ceux
qui s'étaient amendés de la sorte étaient toujours en minorité: ce qui
ne veut pas dire (sauf la profession) qu'il y eût là moins d'honnêtes
gens, proportion gardée, que dans d'autres classes auxquelles il est
honorable d'appartenir. J'ai vu parmi les notaires, parmi les agents de
change, parmi les banquiers, des détenteurs infidèles, accepter presque
gaîment l'infamie dont ils s'étaient couverts. J'ai vu un de mes
subordonnés, forçat libéré, se brûler la cervelle, parce qu'il avait eu
le malheur de perdre au jeu la somme de cinq cents francs, dont il
n'était que le dépositaire. Consignerait-on beaucoup de pareils suicides
dans les annales de la Bourse, et pourtant!.... mais il ne s'agit point
ici de faire l'apologie de la brigade de sûreté sous un point de vue
étranger à son service. C'était l'inconvénient d'un personnel
considérable de mouchards que je me proposais de prouver, et cet
inconvénient ressort de tout ce que j'ai dit, même abstraction faite du
danger qu'il y a pour la moralité du peuple, à le laisser se
familiariser avec cette idée que toute condamnation est un noviciat ou
un acheminement à une existence assurée, et que la police n'est autre
chose que les invalides des galères.

C'est à partir de la formation de la brigade de sûreté qu'aura commencé
véritablement l'intérêt de ces Mémoires. Peut-être trouvera-t-on que
j'ai trop long-temps entretenu le public de ce qui ne m'était que
personnel, mais il fallait bien que l'on sût par quelles vicissitudes
j'ai dû passer pour devenir cet Hercule à qui il était réservé de purger
la terre d'épouvantables monstres et de balayer l'étable d'Augias. Je ne
suis pas arrivé en un jour; j'ai fourni une longue carrière
d'observations et de pénibles expériences. Bientôt, et j'ai déjà donné
quelques échantillons de mon savoir-faire, je raconterai mes travaux,
les efforts que j'ai dû entreprendre, les périls que j'ai affrontés, les
ruses, les stratagêmes auxquels j'ai eu recours pour remplir ma mission
dans toute son étendue, et faire de Paris la résidence la plus sûre du
monde. Je dévoilerai les expédients des voleurs, les signes auxquels on
peut les reconnaître. Je décrirai leurs mœurs, leurs habitudes; je
révèlerai leur langage et leur costume, suivant la spécialité de chacun;
car les voleurs, selon le fait dont ils sont coutumiers, ont aussi un
costume qui leur est propre. Je proposerai des mesures infaillibles pour
anéantir l'escroquerie et paralyser la funeste habileté de tous ces
_faiseurs d'affaires_, chevaliers d'industrie, faux courtiers, faux
négociants, etc., qui, malgré Sainte-Pélagie, et justement en raison du
maintien inutile et barbare de la _contrainte par corps_, enlèvent
chaque jour des millions au commerce. Je dirai les manèges et la
tactique de tous ces fripons pour faire des dupes. Je ferai plus, je
désignerai les principaux d'entre eux, en leur imprimant sur le front un
sceau qui les fera reconnaître. Je classerai les différentes espèces de
malfaiteurs, depuis l'assassin jusqu'au filou, et les formerai en
catégories plus utiles que les catégories de La Bourdonnaie, à l'usage
des proscripteurs de 1815, puisque du moins elles auront l'avantage de
faire distinguer à la première vue les êtres et les lieux auxquels la
méfiance doit s'attacher. Je mettrai sous les yeux de l'honnête homme
tous les piéges qu'on peut lui tendre, et je signalerai au criminaliste
les divers échappatoires au moyen desquels les coupables ne réussissent
que trop souvent à mettre en défaut la sagacité des juges.

Je mettrai au grand jour les vices de notre instruction criminelle et
ceux plus grands encore de notre système de pénalité, si absurde dans
plusieurs de ses parties. Je demanderai des changements, des révisions,
et l'on accordera ce que j'aurai demandé, parce que la raison, de
quelque part qu'elle vienne, finit toujours par être entendue. Je
présenterai d'importantes améliorations dans le régime des prisons et
des bagnes; et, comme je suis plus touché qu'aucun autre des souffrances
de mes anciens compagnons de misère, condamnés ou libérés, je mettrai le
doigt sur la plaie, et serai peut-être assez heureux pour offrir au
législateur philanthrope les seules données d'après lesquelles il est
possible d'apporter à leur sort un adoucissement qui ne soit point
illusoire. Dans des tableaux aussi variés que neufs, je présenterai les
traits originaux de plusieurs classes de la société, qui se dérobent
encore à la civilisation, ou plutôt qui sont sorties de son sein pour
vivre à côté d'elle, avec tout ce qu'elle a de hideux. Je reproduirai
avec fidélité la physionomie de ces castes de parias, et je ferai en
sorte que la nécessité de quelques institutions propres à épurer, ainsi
qu'à régulariser les mœurs d'une portion du peuple, résulte de ce
qu'ayant été plus à portée de les étudier que personne, j'ai pu en
donner une connaissance plus parfaite. Je satisferai la curiosité, sous
plus d'un rapport; mais ce n'est pas là le dernier but que je me
propose, il faut que la corruption en soit diminuée, que les atteintes à
la propriété soient plus rares, que la prostitution cesse d'être une
conséquence forcée de certains malheurs de position, et que des
dépravations si honteuses, que ceux qui s'y abandonnent ont été mis hors
la loi pour la peine qu'elle devrait infliger, comme pour la protection
qu'elle réserve à chacun, disparaissent enfin ou ne soient plus, par
leur impudente publicité, un perpétuel sujet de scandale pour l'homme
qui comprend le vœu de la nature, et sait le respecter. Ici le mal
vient de haut; pour l'extirper, c'est aux sommités sociales qu'il est
besoin de s'attaquer. De grands personnages sont entachés de cette
lèpre, qui dans ces derniers temps a fait d'effrayants progrès. A
l'aspect des noms vénérés inscrits sur la liste de ces modernes
Sardanapales, on ne peut s'empêcher de gémir sur les faiblesses de
l'humanité, et cette liste ne mentionne encore que ceux qui ont été
réduits à faire ou à laisser intervenir la police à propos des
désagréments qu'ils s'étaient attirés par leur turpitude.

L'on a répandu dans le public que je ne parlerais pas de la police
politique; je parlerai de toutes les polices possibles, depuis celle des
jésuites jusqu'à celle de la Cour; depuis la police des filles (bureau
des mœurs) jusqu'à la police diplomatique (espionnage pour le compte
des trois puissances, la Russie, l'Angleterre et l'Autriche); je
montrerai tous les rouages grands et petits de ces machines qui sont
toujours montées non en vue du bien général, mais pour le service de
celui qui y introduit la goutte d'huile, c'est-à-dire pour le compte du
premier venu s'il dispose des deniers du trésor; car qui dit police
politique dit institution créée et maintenue par le désir de s'enrichir
aux dépens d'un gouvernement dont on entretient les alarmes; qui dit
police politique dit aussi besoin d'être inscrit au budjet pour des
dépenses secrètes, besoin d'assigner une destination occulte à des fonds
visiblement et souvent illégalement perçus (l'impôt sur les filles et
mille autres tributs de détails), besoin pour certains administrateurs
de se rendre indispensables, importants, en faisant croire à des dangers
pour l'état; besoin enfin de concussions au profit d'un vil ramas
d'aventuriers, d'intrigants, de joueurs, de banqueroutiers, de
délateurs, etc. Peut-être serai-je assez heureux pour démontrer
l'inutilité de ces agents perpétuels destinés à prévenir des attentats
qui ne se répètent que de loin à loin, des crimes qu'ils n'ont jamais
prévus, des complots qu'ils n'ont jamais déjoués lorsqu'ils étaient
réels, ou lorsqu'ils n'en avaient pas eux-mêmes ourdi la trame. Je
m'expliquerai sur toutes ces choses sans ménagements, sans crainte, sans
passion; je dirai toute la vérité, soit que je parle comme témoin, soit
que je parle comme acteur.

J'ai toujours eu un profond mépris pour les mouchards politiques, par
deux motifs: c'est que, ne remplissant pas leur mission, ils sont des
frippons, et la remplissant, dès qu'ils arrivent à des personnalités,
ils sont des scélérats. Cependant, par ma position, je me suis trouvé
en relation avec la plupart de ces espions gagés; ils m'étaient tous
connus directement ou indirectement, je les nommerais tous.... je le
puis, je n'ai point partagé leur infamie; seulement j'ai vu la mine et
la contre-mine d'un peu plus près qu'un autre. Je sais quels ressorts
les polices et les contre-polices mettent en jeu. J'ai appris et
j'enseignerai comment on peut se garantir de leur action: comment on
peut se jouer d'elles, les dérouter dans leurs combinaisons perfides ou
malveillantes, et même quelquefois les mystifier. J'ai tout observé,
tout entendu, rien ne m'est échappé, et ceux qui m'ont mis à même de
tout observer et de tout entendre, n'étaient pas de faux-frères, puisque
j'étais à la tête d'une des fractions de la police, et qu'ils pouvaient
avoir l'opinion que j'étais un des leurs: ne puisions nous pas à la même
caisse?

L'on me croira ou l'on ne me croira pas, mais jusqu'ici j'ai fait
quelques aveux assez humiliants pour que l'on ne doute pas que si
j'eusse été dévoué à la police politique, je ne le confessasse sans
détours. Les journaux, qui ne sont pas toujours bien informés, ont
prétendu que l'on m'avait aperçu dans divers rassemblements; que
j'avais été d'expédition avec ma brigade pendant les troubles de juin,
pendant les missions, à l'enterrement du général Foy, à l'anniversaire
de la mort du jeune Lallemand, aux écoles de droit et de médecine,
lorsqu'il s'agissait de faire triompher les doctrines de la
congrégation. On aurait pu m'apercevoir partout ou il y avait foule;
mais qu'aurait-il été juste d'en conclure? que je cherchais les voleurs
et les filous où il est probable qu'ils viendront _travailler_. Je
surveillais les coupeurs de bourse, partisans ou non de la Charte, mais
je défie qu'aucun _empoigné_ pour cri qualifié séditieux ait pu
reconnaître dans _l'empoigneur_ l'un de mes agents. Il n'y a point
d'échange possible entre le mouchard politique et le mouchard à voleurs.
Leurs attributions sont distinctes: l'un n'a besoin que du courage
nécessaire pour arrêter d'honnêtes gens, qui d'ordinaire ne font point
de résistance. Le courage de l'autre est tout différent, les coquins ne
sont pas si dociles. Un bruit qui dans le temps prit quelque
consistance, c'est que, reconnu par un porteur d'eau, au milieu d'un
groupe d'étudiants qui ne voulaient pas des leçons de M. le professeur
Récamier, j'avais failli être assommé par eux. Je déclare ici que ce
bruit n'avait aucun fondement. Un mouchard fut effectivement signalé,
menacé et même maltraité; ce n'était pas moi, et j'avoue que je n'en fus
pas fâché; mais je me fusse trouvé en présence des jeunes gens qui lui
firent cette avanie, je n'aurais pas balancé à leur décliner mon nom;
ils auraient bientôt compris que Vidocq ne pouvait avoir rien à démêler
avec des fils de famille qui _ne faisaient ni la bourse ni la montre_.
Si je fusse venu parmi eux, je me serais conduit de façon à ne m'attirer
aucune espèce de désagréments, et il aurait été évident pour tous que ma
mission ne consistait pas à tourmenter des individus déjà trop
exaspérés. L'homme qui se sauva dans une allée pour se dérober à leur
courroux était le nommé Godin, officier de paix. Au surplus, je le
répète, ni les cris séditieux, ni les autres délits d'opinion n'étaient
de ma compétence, et eût-on proféré, moi présent, la plus
insurrectionnelle de toutes les acclamations, je ne me serais pas cru
obligé de m'en apercevoir. La police politique se passe de troupes
régulières, elle a toujours pour les grandes occasions des volontaires,
soldés ou non, prêts à seconder ses desseins; en 1793, elle déchaîna les
_septembriseurs_, ils sortaient de dessous terre, ils y rentrèrent
après les massacres. Les briseurs de vitres, qui, en 1827, préludèrent
au carnage de la rue Saint-Denis, n'étaient pas, je le pense, de la
brigade de sûreté. J'en appelle à M. Delavau, j'en appelle au directeur
Franchet; les condamnés libérés ne sont pas ce qu'il y a de pire dans
Paris, et dans plus d'une circonstance on a pu acquérir la preuve qu'ils
ne se plient pas à tout ce qu'on peut exiger d'eux. Mon rôle, en matière
de police politique, s'est borné à l'exécution de quelques mandats du
procureur du roi et des ministres; mais ces mandats eussent été exécutés
sans moi, et ils présentaient d'ailleurs toutes les conditions de la
légalité. Et puis aucune puissance humaine, aucun appât de récompense,
ne m'aurait déterminé à agir conformément à des principes et à des
sentiments qui ne sont pas les miens; l'on restera convaincu de ma
véracité en ce point, lorsqu'on saura pour quels motifs je me suis
volontairement démis de l'emploi que j'occupais depuis quinze ans;
lorsqu'on connaîtra la source et le pourquoi de ce conte ridicule,
d'après lequel j'aurais été pendu à Vienne pour avoir tenté d'assassiner
le fils de Napoléon; lorsque j'aurai dit à quelle trame jésuitique se
rattache le fait controuvé de l'arrestation d'un voleur, qui aurait été
saisi récemment derrière ma voiture, au moment où je passais place
Baudoyer.

En composant ces Mémoires, je m'étais d'abord résigné à des ménagements
et à des restrictions que prescrivait ma situation personnelle, c'était
là de la prudence. Quoique gracié depuis 1818, je n'étais pas hors de
l'atteinte des rigueurs administratives: les lettres de pardon que j'ai
obtenues, à défaut d'une révision qui m'eût fait absoudre, n'étaient pas
entérinées; et il pouvait arriver que l'autorité, encore maîtresse
d'user envers moi du plus ample arbitraire, me fît repentir de
révélations qui n'excèdent pas les limites de notre liberté
constitutionnelle. Maintenant qu'en son audience solennelle du 1er
juillet dernier, la cour de Douai a proclamé que les droits qui
m'avaient été ravis par une erreur de la justice, m'étaient enfin
rendus, je n'omettrai rien, je ne déguiserai rien de ce qu'il convient
de dire, et ce sera encore dans l'intérêt de l'état et du public que je
serai indiscret: cette intention ressortira de toutes les pages qui vont
suivre. Afin de la remplir de manière à ne rien laisser à désirer, et de
ne tromper sous aucun rapport l'attente générale, je me suis imposé une
tâche bien pénible pour un homme plus habitué à agir qu'à raconter,
celle de refondre la plus grande partie de ces Mémoires. Ils étaient
terminés, j'aurais pu les donner tels qu'ils étaient, mais, outre
l'inconvénient d'une funeste circonspection, le lecteur aurait pu y
reconnaître les traces d'une influence étrangère, qu'il m'avait fallu
subir à mon insu. En défiance contre moi-même, et peu fait aux exigences
du monde littéraire, je m'étais soumis à la révision et aux conseils
d'_un soi-disant homme de lettres_. Malheureusement, dans ce censeur,
dont j'étais loin de soupçonner le mandat clandestin, j'ai rencontré
celui qui, moyennant une prime, s'était chargé de dénaturer mon
manuscrit, et de ne me présenter que sous des couleurs odieuses, afin de
déconsidérer ma voix et d'ôter toute importance à ce que je me proposais
de dire. Un accident des plus graves, la fracture de mon bras droit dont
j'ai failli subir l'amputation, était une circonstance favorable à
l'accomplissement d'un pareil projet. Aussi s'est-on hâté de mettre à
profit le temps pendant lequel j'étais en proie à d'horribles
souffrances. Déjà le premier volume et partie du second étaient imprimés
lorsque toute cette intrigue s'est découverte. Pour la déjouer
complétement, j'aurais pu recommencer sur de nouveaux frais, mais
jusqu'alors il ne s'agissait que de mes propres aventures, et bien qu'on
m'y montre constamment sous le jour le plus défavorable, j'ai espéré,
qu'en dépit de l'expression et du mauvais arrangement puisque, en
dernière analyse, les faits s'y trouvent, on saurait les ramener à leur
juste valeur et en tirer des conséquences plus justes. Toute cette
portion du récit qui n'est relative qu'à ma vie privée, je l'ai laissée
subsister; j'étais bien le maître de souscrire à un sacrifice
d'amour-propre: ce sacrifice, je l'ai fait, au risque d'être taxé
d'impudeur pour une confession dont on a dissimulé ou perverti les
motifs; il marque la limite entre ce que je devais conserver et ce que
je devais détruire. Depuis mon admission parmi les corsaires de
Boulogne, on s'appercevra facilement que c'est moi seul qui tiens la
plume. Cette prose est celle que M. le baron Pasquier avait la bonté
d'approuver, pour laquelle il avait même une prédilection qu'il ne
cachait pas. J'aurais dû me souvenir des éloges qu'il donnait à la
rédaction des rapports que je lui adressais: quoi qu'il en soit, j'ai
réparé le mal autant qu'il était en mon pouvoir, et malgré le surcroît
d'occupation qui résulte pour moi de la direction d'un grand
établissement industriel que je viens de former, résolu à ce que mes
_Mémoires soient véritablement la police dévoilée et mise à nu_, je n'ai
pas hésité à y reprendre en sous-œuvre tout ce qui est relatif à
cette police. La nécessité d'un pareil travail a dû occasionner des
retards, mais elle les justifie en même temps, et le public n'y perdra
rien. Plutôt, Vidocq sous le coup d'une condamnation, n'eût parlé
qu'avec une certaine réserve, aujourd'hui c'est Vidocq, citoyen libre,
qui s'explique avec franchise.


FIN DU TOME SECOND.



TABLE

DES MATIÈRES

Du Tome second.


                                                                  Pages.

CHAPITRE XV Un recéleur.--Dénonciation.--Premiers
rapports avec la police.--Départ de
Lyon.--La méprise                                                      1

CHAPITRE XVI Séjour à Arras.--Travestissements.--Le
faux Autrichien.--Départ.--Séjour à
Rouen.--Arrestation                                                   20

CHAPITRE XVII Le camp de Boulogne.--La rencontre.--Les
recruteurs sous l'ancien régime.--M.
Belle-Rose                                                            42

CHAPITRE XIX Continuation de la même journée.--La
Contemporaine.--Un adjudant de place.--Les
filles de la mère Thomas.--Le lion
d'argent.--Le capitaine Paulet et son lieutenant.--Les
corsaires.--Le bombardement.--Le
départ de lord Lauderdale.--La comédienne
travestie.--Le bourreau des crânes.--Madame
Henri et ses demoiselles.--Je
m'embarque.--Combat naval.--Le second de
Paulet est tué.--Prise d'un brick de guerre.--Mon
Sosie; je change de nom.--Mort de
Dufailli.--Le jour des Rois.--Une frégate
coulée.--Je veux sauver deux amants.--Une
tempête.--Les femmes des pêcheurs                                     86

CHAPITRE XX Je suis admis dans l'artillerie de
marine.--Je deviens caporal.--Sept prisonniers
de guerre.--Sociétés secrètes de l'armée,
_les Olympiens_.--Duels singuliers.--Rencontre
d'un forçat.--Le comte de L*, mouchard politique.--Il
disparaît.--L'incendiaire.--On
me promet de l'avancement.--Je suis trahi.--Encore
une fois la prison.--Licenciement de
l'armée de la lune.--Le soldat gracié.--Un
de mes compagnons est passé par les armes.--Le
bandit piémontais.--Le sorcier du camp.--Quatre
assassins mis en liberté.--Je m'évade                                149

CHAPITRE XXI On me ramène à Douai.--Recours
en grâce.--Ma femme se marie.--Le plongeon
dans la Scarpe.--Je voyage en officier.--La
lecture des dépêches.--Séjour à Paris.--Un
nouveau nom.--La femme qui me convient.--Je
suis marchand forain.--Le commissaire
de Melun.--Exécution d'Herbaux.--Je dénonce
un voleur, il me dénonce.--La chaîne
à Auxerre.--Je m'établis dans la capitale.--Deux
échappés du bagne.--Encore ma femme.--Un
recel                                                                198

CHAPITRE XXII Encore un brigand.--Ma
carriole d'osier.--Arrestation des deux forçats.--Découverte
épouvantable.--Saint-Germain veut
m'embaucher pour un vol.--J'offre de servir
la police.--Perplexités horribles.--On veut
me prendre au chaud du lit.--Ma cachette.--Aventure
comique.--Travestissements sur travestissements.--Chevalier
m'a dénoncé.--Annette
au dépôt de la Préfecture.--Je me
prépare à quitter Paris.--Deux faux monnoyeurs.--On
me saisit en chemise.--Je suis
conduit à Bicêtre                                                    228

CHAPITRE XXIII On me propose de m'évader.--Nouvelle
démarche auprès de M. Henry.--Mon
pacte avec la police.--Découvertes importantes.--Coco-Lacour.--Une
bande de voleurs.--Les
inspecteurs sous clef.--La marchande
d'asticots et les assassins.--Une fausse évasion                     266

CHAPITRE XXIV M. Henry surnommé l'_Ange
malin_.--MM. Bertaux et Parisot.--Un mot
sur la Police.--Ma première capture.--Bouhin
et Terrier sont arrêtés d'après mes indications                      296

CHAPITRE XXV Je revois Saint-Germain.--Il me
propose l'assassinat de deux vieillards.--Les
voleurs de réverbères.--Le petit-fils de Cartouche.--Discours
sur les agents provocateurs.
Grandes perplexités.--Annette me seconde
encore.--Tentative de vol chez un banquier
de la rue Hauteville.--Je suis tué.--Arrestation
de Saint-Germain et de Bouhin, son
complice.--Portraits de ces deux assassins                           307

CHAPITRE XXVI Je hante les mauvais lieux.--Les
inspecteurs me trahissent.--Découverte d'un
recéleur.--Je l'arrête.--Stratagème employé
pour le convaincre.--Il est condamné                                 330

CHAPITRE XXVII La bande de Gueuvive.--Une
fille me met sur les traces du chef.--Je dîne
avec les voleurs.--L'un d'eux me donne à
coucher.--Je passe pour un forçat évadé.--J'entre
dans un complot contre moi-même.--Je
m'attends à ma porte.--Un vol, rue Cassette.--Grande
surprise.--Gueuvive et quatre des
siens sont arrêtés.--La fille Cornevin me désigne
les autres.--Une fournée de dix-huit                                 339

CHAPITRE XXVIII Les agents de police pris parmi
les forçats libérés, les voleurs, les filles publiques
et les souteneurs.--Le vol toléré.--Mollesse
des inspecteurs.--Coalition des mouchards.--Ils
me dénoncent.--Destruction
de trois classes de voleurs.--Formation d'une
bande de nouvelle espèce.--Les frères Delzève.
Comment découverts.--Arrestation de Delzève
jeune.--Les étrennes d'un préfet de
police.--Je m'affranchis du joug des officiers
de paix et des inspecteurs.--On en veut à mes
jours.--Quelques anecdotes                                           350

CHAPITRE XXIX Je cherche deux _grinches_ fameux.--La
maîtresse de piano, ou _encore une mère
des voleurs_.--Une métamorphose, ce n'est
pas la dernière.--Quelques scènes d'hospitalité.--La
fabrique de fausses clefs.--Combinaisons
pour un coup de filet.--Perfidie d'un
agent.--La mèche est éventée.--La mère
Noël se vole et m'accuse de l'avoir volée.--Mon
innocence reconnue.--La calomniatrice à
Saint-Lazare                                                         369

CHAPITRE XXX Les officiers de paix envoyés à la
poursuite d'un voleur célèbre.--Ils ne parviennent
pas à le découvrir.--Grande colère de
l'un d'entre eux.--Je promets de nouvelles
étrennes au préfet.--Les rideaux jaunes et la
bossue.--Je suis un bon bourgeois.--Un commissionnaire
me _fait aller_.--La caisse de la
préfecture de police.--Me voici charbonnier.--Les
terreurs d'un marchand de vin et de
madame son épouse.--Le petit Normand qui
pleure.--Le danger de donner de l'eau de Cologne.--Enlèvement
de mademoiselle Tonneau.--Une
perquisition.--Le voleur me prend
pour son compère.--Inutilité des serrures.--Le
saut par la croisée.--La glissade, et les
coutures rompues                                                     392

CHAPITRE XXXI Une rafle à la Courtille.--La
Croix-Blanche.--Il est avéré que je suis un
mouchard.--Opinion du peuple sur mes agents.--Précis
sur la brigade de sûreté.--772 arrestations.--Conversion
d'un grand pécheur.--Biographie
de _Coco-Lacour_.-- . Delavau et
le _trou-madame_.--Entérinement de mes lettres
de grâce.--Coup-d'œil sur la suite de ces Mémoires.--Je
puis parler, je parlerai                                             420


FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.



NOTES:

[1]
Le nom était sur le point de m'échapper, quand je me suit souvenu fort à
propos qu'il est souvent imprudent de désigner les masques. Le mari de
la femme dont il est ici question a été quelque temps le directeur d'un
des théâtres de la capitale. Il est vivant; on ne blâmera pas ma
discrétion.

[2] _Histoire des Sociétés secrètes de l'armée, et des Conspirations
militaires qui ont eu pour objet la destruction du gouvernement de
Bonaparte_; 2e édition, Paris, chez Gide fils, rue St-Marc, nº 20.

[3] Le colonel Aubry, inspecteur-général de l'artillerie, mort à
trente-trois ans. Il succomba peu de jours après la bataille de Dresde,
où il avait eu les deux jambes emportées par un boulet.

[4] Entre les pièces que je produisis était la suivante que je transcris
ici parce qu'elle relate les motifs de ma condamnation, en même temps
qu'elle prouve la démarche faite en ma faveur par M. le
procureur-général Ranson, pendant ma dernière détention à Douai.

     Douai, le 20 janvier 1809.

LE PROCUREUR-GÉNÉRAL IMPÉRIAL _près la cour de justice criminelle du
département du Nord_.

«Atteste que le nommé _Vidocq_ a été condamné le 7 nivôse an 5, à huit
ans de fers, pour avoir fait un faux ordre de mise en liberté.

»Qu'il paraît que _Vidocq_ était détenu pour cause d'insubordination, ou
autre délit militaire, et que le faux pour raison duquel il a été
condamné n'a eu d'autre but que celui de favoriser l'évasion d'un de ses
compagnons de prison.

»Le procureur-général atteste encore que d'après les renseignemens par
lui pris au greffe de la Cour, que ledit _Vidocq_ s'est évadé de la
maison de justice au moment où l'on allait le transférer au bagne, qu'il
a été repris, qu'il s'est encore évadé, et que repris de nouveau. M.
_Ranson_ alors procureur-général a eu l'honneur d'écrire à son
Excellence le ministre de la justice pour le consulter sur la question
de savoir, si, le temps écoulé depuis la condamnation de _Vidocq_ et sa
réarestation pourrait compter pour le libérer de sa peine.

»Qu'une première lettre étant restée sans réponse, M. Ranson en a écrit
plusieurs, et que _Vidocq_ interprétant le silence de son Excellence
d'une manière défavorable pour lui, s'est évadé de rechef.

»Le procureur-général ne peut représenter aucune de ces lettres, parce
que les registres et papiers de M. Ranson son prédécesseur, ont été
enlevé par sa famille, qui a refusé de les réintégrer au parquet.»

     ROSIE.

[5] Il est aujourd'hui établi rue Neuve-de-Seine. C'est à sa porte qu'a
été assassinée la _belle ecuillère_.

[6] Le Tableau suivant, qui offre la récapitulation des arrestations
pendant l'année 1817, montre l'importance des opérations de la brigade
de sûreté:

  _D'autre part_                                        128
   Assassins ou meurtriers                               15
   Voleurs avec attaques ou par violences                 5
     -- avec effraction, escalade ou fausses clefs      108
   Voleurs dans les maisons garnies                      12
     -- à la détourne et au bonjour                     126
     -- à la tire et filous                              73
     -- à la gêne et au flouant                          17
   Recéleurs nantis d'objets volés                       38
   Évadés des fers ou des prisons                        14
   Forçats libérés ayant rompu leur ban                  43
   Faussaires, escrocs, prévenus d'abus de confiance     46
   Vagabonds, voleurs renvoyés de Paris                 229
   En vertu de mandats de Son Excellence                 46
   Perquisitions et saisies d'objets volés               39
                                                       ----
                        TOTAL                           811



[7] Lorsqu'il était alloué des millions pour les dépenses de la police,
on ne conçoit pas que l'on pût recourir à de si pitoyables ressources.
Du 20 juillet au 4 août, les jeux tenus sous l'autorisation de M.
Delavau rapportèrent une somme de 4,364 fr. 20 cent. C'était l'argent
des ouvriers, des apprentifs, auxquels on inoculait ainsi la plus
funeste de toutes les passions. On ne croirait pas qu'un fonctionnaire,
qu'un magistrat essentiellement religieux, ait pu se prêter à une mesure
d'une telle immoralité: qu'on lise cependant la pièce suivante.

     PRÉFECTURE DE POLICE.

     Paris, le 13 janvier 1823

     «Nous, conseiller d'état, préfet de police, etc.,

     »Arrêtons ce qui suit:

     »A compter de ce jour, les sieurs DRISSENN et RIPAUD, précédemment
     autorisés à tenir sur la voie publique un jeu de _trou-madame_,
     feront partie de la brigade particulière de sûreté, sous les ordres
     du sieur VIDOCQ, chef de cette brigade.

     »Ils continueront à tenir ce jeu, mais il leur sera adjoint six
     autres personnes qui feront également le service d'agents secrets.

     »Le conseiller d'état, préfet, etc.

     »_Signé_ G. DELAVAU.

     »Pour copie conforme, le secrétaire-général,

      »L. DEFOUGERES.»





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome II" ***

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