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Title: Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III
Author: Vidocq, Eugène François, 1775-1857
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



MÉMOIRES

DE

VIDOCQ,

CHEF DE LA POLICE DE SURETÉ

JUSQU'EN 1827,

AUJOURD'HUI PROPRIÉTAIRE ET FABRICANT DE PAPIERS A SAINT-MANDÉ.

     Que l'on n'accuse pas ces pages d'être licencieuses, ce ne sont pas
     là ces récits de Pétrone, qui portent le feu dans l'imagination, et
     font des prosélytes à l'impureté. Je décris les mauvaises mœurs,
     non pour les propager, mais pour les faire haïr. Qui pourrait ne
     pas les prendre en horreur, puisqu'elles produisent le dernier
     degré de l'abrutissement?

     MÉMOIRES, _tome_ III.


TOME TROISIÈME.


PARIS,

TENON, LIBRAIRE-ÉDITEUR,

RUE HAUTEFEUILLE, Nº 30.

1829.



MÉMOIRES

DE

VIDOCQ.



CHAPITRE XXXII.

     M. de Sartines et M. Lenoir.--Les filous avant la révolution.--Le
     divertissement d'un lieutenant-général de police.--Jadis et
     aujourd'hui.--Les muets de l'abbé Sicard et les coupeurs de
     bourse.--La mort de Cartouche.--Premiers voleurs agents de la
     Police.--Les enrôlements volontaires et les bataillons
     coloniaux.--Les bossus alignés et les boiteux mis au pas.--Le
     fameux Flambard et la belle Israélite.--Histoire d'un chauffeur
     devenu mouchard; son avancement dans la garde nationale
     parisienne.--On peut être patriote et _grinchir_.--Je donne un
     croc-en-jambe à Gaffré.--Les meilleurs amis du monde.--Je me
     méfie.--Deux heures à Saint-Roch.--Je n'ai pas les yeux dans ma
     poche.--Le vieillard dans l'embarras.--Les dépouilles des
     fidèles.--Filou et mouchard, deux métiers de trop.--Le danger de
     passer devant un corps de garde.--Nouveau croc-en-jambe à
     Gaffré.--Goupil me prend pour un dentiste.--Une attitude.


Je ne sais quelle espèce d'individus MM. de Sartines et Lenoir
employaient pour faire la police des voleurs, mais ce que je sais bien,
c'est que sous leur administration les filous étaient privilégiés, et
qu'il y en avait bon nombre dans Paris. Monsieur le lieutenant-général
se souciait peu de les réduire à l'inaction, ce n'était pas là son
affaire; seulement il n'était pas fâché de les connaître, et de temps à
autre, quand il les savait habiles, il les faisait servir à son
divertissement.

Un étranger de marque venait-il visiter la Capitale, vite M. le
lieutenant-général mettait à ses trousses la fleur des filous, et une
récompense honnête était promise à celui d'entre eux qui serait assez
adroit pour lui voler sa montre ou quelque autre bijou de grand prix.

Le vol consommé, M. le lieutenant-général en était aussitôt averti, et
quand l'étranger se présentait pour réclamer, il était émerveillé; car à
peine avait-il signalé l'objet, que déjà il lui était rendu.

M. de Sartines, dont on a tant parlé et dont on parle tant encore à tort
et à travers, ne s'y prenait pas autrement pour prouver que la police de
France était la première police du monde. De même que ses prédécesseurs,
il avait une singulière prédilection pour les filous, et tous ceux dont
il avait une fois distingué l'adresse, étaient bien certains de
l'impunité. Souvent il leur portait des défis; il les mandait alors dans
son cabinet, et lorsqu'ils étaient en sa présence, «Messieurs, leur
disait-il, il s'agit de soutenir l'honneur des filous de Paris; on
prétend que vous ne ferez pas tel vol.....; la personne est sur ses
gardes, ainsi prenez vos précautions et songez bien que j'ai répondu du
succès.»

Dans ces temps d'heureuse mémoire, M. le lieutenant-général de police ne
tirait pas moins vanité de l'adresse de ses filous, que feu l'abbé
Sicard de l'intelligence de ses muets; les grands seigneurs, les
ambassadeurs, les princes, le roi lui-même étaient conviés à leurs
exercices. Aujourd'hui on parie pour la vitesse d'un coursier, on
pariait alors pour la subtilité d'un coupeur de bourse; et dans la
société souhaitait-on s'amuser, on empruntait un filou à la police,
comme maintenant on lui emprunte un gendarme. M. de Sartines en avait
toujours dans sa manche une vingtaine des plus rusés, qu'il gardait pour
les menus plaisirs de la cour; c'étaient d'ordinaire des marquis, des
comtes, des chevaliers, ou tout au moins des gens qui avaient toutes les
manières des courtisans, avec lesquels il était d'autant plus aisé de
les confondre, qu'au jeu, un même penchant pour l'escroquerie
établissait entre eux une certaine parité.

La bonne compagnie, dont les mœurs et les habitude ne différaient
pas essentiellement de celles des filous, pouvait, sans se compromettre,
les admettre dans son sein. J'ai lu, dans des mémoires du règne de Louis
XV, qu'on les priait pour une soirée, comme de nos jours on prie,
l'argent à la main, le _célèbre prestidigitateur_, M. Comte, ou quelque
cantatrice en renom.

Plus d'une fois, à la sollicitation d'une duchesse, un voleur réputé
pour ses bons tours fut tiré des cabanons de Bicêtre; et si, mis à
l'épreuve, ses talents répondaient à la haute opinion que la dame s'en
était formée, il était rare que, pour se maintenir en crédit, peut-être
aussi par galanterie, M. le lieutenant-général n'accordât pas la liberté
d'un sujet si précieux. A une époque où il y avait des grâces et des
lettres de cachet dans toutes les poches, la gravité d'un magistrat,
quelque sévère qu'il fût, ne tenait pas contre une espiéglerie de
coquin, pour peu qu'elle fût comique ou bien combinée: dès qu'on avait
étonné ou fait rire, on était pardonné. Nos ancêtres étaient indulgents
et beaucoup plus faciles à égayer que nous; ils étaient aussi beaucoup
plus simples et beaucoup plus candides: voilà sans doute pourquoi ils
faisaient tant de cas de ce qui n'était ni la simplicité, ni la
candeur..... A leurs yeux, un roué était le _nec plus ultrà_ de
l'admirable; ils le félicitaient, ils l'exaltaient, ils aimaient à
conter ses prouesses et à se les faire conter. Ce pauvre Cartouche,
quand on le conduisit à la Grève, toutes les dames de la cour fondaient
en larmes; c'était une désolation.

Sous l'ancien régime, la police n'avait pas deviné tout le parti que
l'on peut tirer des voleurs: elle ne les regardait que comme moyen de
récréation, et ce n'a été que plus tard qu'elle imagina de remettre
entre leurs mains une portion de la vigilance qui doit s'exercer pour la
sûreté commune. Naturellement, elle dut donner la préférence aux voleurs
les plus fameux, parce qu'il était probable qu'ils étaient les plus
intelligents. Elle en choisit quelques-uns dont elle fit ses agents
secrets: ceux-ci ne renonçaient pas à faire du vol leur principal moyen
d'existence, mais ils s'engageaient à dénoncer les camarades qui les
seconderaient dans leurs expéditions: à ce prix, ils devaient rester
possesseurs de tout le butin qu'ils feraient, sans que l'on pût les
rechercher jamais pour les crimes auxquels ils auraient participé.
Telles étaient les conditions de leur pacte avec la police; quant au
salaire, ils n'en recevaient point, c'était déjà une assez grande faveur
que de pouvoir se livrer à la rapine impunément. Cette impunité
n'expirait qu'avec le flagrant délit, lorsque l'autorité judiciaire
intervenait, ce qui était assez rare.

Long-temps on n'avait admis dans la police de sûreté que des voleurs non
encore condamnés ou libérés: vers l'an VI de la République, on y fit
entrer des forçats évadés qui briguaient les emplois d'agents secrets,
afin de se maintenir sur le pavé de Paris. C'était là des instruments
fort dangereux, aussi ne s'en servait-t-on qu'avec une extrême défiance,
et dès l'instant qu'ils cessaient d'être utiles, on se hâtait de s'en
débarrasser. D'ordinaire, on leur décochait quelque nouvel agent secret
qui, en les entraînant dans une fausse démarche, les compromettait et
fournissait ainsi le prétexte de leur arrestation. Les _Richard_, les
_Cliquet_, les _Mouille-Farine_, les _Beaumont_, et beaucoup d'autres
qui avaient été des limiers de la police, furent tous reconduits au
bagne, où ils ont terminé leur carrière, accablés des mauvais
traitements que leur prodiguaient d'anciens compagnons qu'ils avaient
trahis; alors c'était l'usage, les agents faisaient la guerre aux
agents, et le champ restait aux plus astucieux.

Une centaine de ces individus que j'ai déjà cités, les _Compère_, les
_César Viocque_, les _Longueville_, les _Simon_, les _Bouthey_, les
_Goupil_, les _Coco-Lacour_, les _Henri Lami_, les _Doré_, les _Guillet,
dit Bombance_, les _Cadet Pommé_, les _Mingot_, les _Dalisson_, les
_Edouard Goreau_, les _Isaac_, les _Mayer_, les _Cavin_, les _Bernard
Lazarre_, les _Lanlaire_, les _Florentin_, les _Cadet Herries_, les
_Gaffré_, les _Manigant_, les _Nazon_, les _Levesque_, les _Bordarie_,
faisaient en quelque sorte la navette dans les prisons, où ils
s'envoyaient les uns les autres, s'accusant mutuellement, et certes, ce
n'était pas à faux; car tous volaient, et il fallait bien qu'ils fussent
coutumiers du fait: sans le vol comment auraient-ils vécu, puisque la
police ne s'inquiétait pas de pourvoir à leur subsistance?

Dans l'origine, les voleurs qui voulurent avoir deux cordes à leur arc,
furent en très petit nombre: l'accueil que dans les prisons l'on faisait
aux faux-frères n'était guère propre à les multiplier. Imaginer qu'ils
étaient retenus par une sorte de loyauté, ce serait mal connaître les
voleurs; si la plupart d'entre eux ne dénonçaient pas, c'est qu'ils
craignaient d'être assassinés. Mais bientôt il en fut de cette crainte
comme de l'appréhension de tout péril qu'il est indispensable
d'affronter, elle s'affaiblit graduellement. Plus tard, le besoin
d'échapper à l'arbitraire dont la police était armé, contribua à
propager parmi les voleurs l'habitude de la délation.

Lorsque, sans autre forme de procès, et seulement parce que c'était le
bon plaisir de la police, on claquemurait jusqu'à nouvel ordre les
individus réputés _voleurs incorrigibles_ (dénomination absurde dans un
pays où l'on n'a jamais rien fait pour leur amendement), plusieurs de
ces malheureux, fatigués d'une détention dont ils n'entrevoyaient pas le
terme, s'avisèrent d'un singulier expédient pour obtenir leur liberté.
Les _voleurs réputés incorrigibles_ étaient aussi, dans leur genre, une
espèce de _suspects_: réduits à envier le sort des condamnés, puisque du
moins ces derniers étaient élargis à l'expiration de leur peine, afin
d'être jugés, ils imaginèrent de se faire dénoncer pour de petits vols,
que souvent ils n'avaient pas commis; quelquefois même le délit pour
lequel ils désiraient être traduits, leur avait été cédé, moyennant une
légère rétribution, par le dénonciateur leur compère; bien heureux alors
ceux qui avaient des crimes à revendre! Ils vidaient plus d'un broc
dans la cantine, à la santé de l'acquéreur de leur méfait. C'était un
beau jour pour le dénoncé volontaire que celui où il était extrait de
Bicêtre pour être conduit à la Force, moins beau pourtant que celui où,
amené devant ses juges, il entendait prononcer une sentence en vertu de
laquelle il ne serait plus enfermé que quelques mois. Ce laps de temps
écoulé, sa sortie, qu'il attendait avec tant d'impatience, lui était
enfin annoncée; mais, entre les deux guichets, des estaffiers venaient
se saisir de sa personne; et il retombait comme auparavant sous la
juridiction du préfet de police, qui le faisait écrouer de nouveau à
Bicêtre, où il restait indéfiniment.

Les femmes n'étaient pas mieux traitées, et la prison de _Saint-Lazare_
regorgeait de ces infortunées que des rigueurs illégales réduisaient au
désespoir.

Le préfet ne se lassait pas de ces incarcérations; mais il vint un
moment où, faute d'espace, il dût songer à déblayer les cachots; ceux,
du moins, où les hommes étaient entassés. Il fit, en conséquence,
suggérer à ces prétendus incorrigibles qu'il dépendait d'eux de mettre
fin à leur captivité, et qu'on délivrerait sur le champ des feuilles de
route à tous ceux qui demanderaient à prendre du service dans les
bataillons coloniaux. Aussitôt il y eut une foule d'enrolés volontaires.
Tous étaient persuadés qu'on les laisserait rejoindre librement; on le
leur avait promis: mais qu'elle ne fut pas leur surprise, quand la
gendarmerie vint s'emparer d'eux pour les traîner de brigade en brigade
jusqu'à leur destination? Dès-lors les prisonniers ne durent plus être
très empressés d'endosser l'uniforme; le préfet, s'apercevant que leur
zèle s'était tout à coup refroidi, prescrivit au geolier de les
solliciter de s'engager, et s'ils refusaient, ce singulier recruteur
avait ordre de les y contraindre à force de mauvais traitements. On peut
être sûr qu'un geolier, en pareil cas, fait toujours plus qu'on n'exige
de lui. Celui de Bicêtre sollicitait non-seulement les prisonniers
valides, mais encore ceux qui ne l'étaient pas; point d'infirmité,
quelque grave qu'elle fût, qui pût être à ses yeux un motif d'exemption:
tout lui convenait, les bossus, les borgnes, les boiteux et jusques aux
vieillards. En vain réclamaient-ils: le préfet avait décidé qu'ils
seraient soldats, et, bon gré, mal gré, on les transportait dans les
îles d'Oléron où de Ré, où des chefs choisis parmi ce qu'il y avait de
plus brutal dans l'armée, les traitaient comme des nègres[11].
L'atrocité de cette mesure fut cause que plusieurs jeunes gens qui ne se
souciaient pas d'être soumis à un semblable régime, offrirent à la
police de devenir ses auxiliaires; Coco-Lacour fut un des premiers à
tenter cette voie de salut, la seule qui fût ouverte. On fit d'abord
quelques difficultés de l'admettre; mais à la fin, persuadé qu'un homme
qui hantait les voleurs depuis sa plus tendre enfance était une
excellente acquisition, le préfet consentit à l'inscrire sur le contrôle
des agens secrets. Lacour avait pris l'engagement formel de devenir
honnête homme; mais pouvait-il persévérer dans cette résolution? Il
était sans solde, et quand on a bon appétit, l'estomac crie souvent plus
haut que la conscience.

Etre mouchard et n'être pas payé, je crois qu'il n'est pas de pire
condition: c'est à-la-fois être mouchard et voleur, aussi l'évidence de
la nécessité établissait-elle contre les agents secrets une prévention
qui les faisait toujours condamner, qu'ils fussent innocents ou
coupables. Un brigand, pour se venger d'eux, s'avisait-il de les
désigner comme ses complices, preuves ou non, il leur était impossible
de se faire absoudre.

Je pourrais rapporter une foule de circonstances dans lesquelles, bien
qu'étrangers au crime pour lequel ils étaient traduits, des agents
secrets ont succombé devant les tribunaux; je me bornerai à consigner
ici les deux faits suivants.

M. Amar, accusateur public, se rendait à sa campagne; en descendant de
voiture, il s'aperçoit que la vache qui contenait ses effets a été
enlevée: furieux contre les auteurs de cet attentat, il se promet de
mettre tout en œuvre pour parvenir à les connaître; il veut appeler
sur leur tête la sévérité des lois. C'était une peine correctionnelle
qu'ils avaient encourue, mais M. Amar ne peut se résoudre à regarder
comme simple délit un vol qui s'est commis à son préjudice; le châtiment
serait trop doux, c'est un crime qu'il lui faut, et à cet effet il
présente une requête au grand-juge afin de faire décider cette question,
_si l'effraction après le vol consommé constitue une circonstance
aggravante?_

M. Amar provoquait une décision affirmative, et elle fut rendue telle
qu'il la désirait. Sur ces entrefaites, les voleurs, dont l'audace avait
allumé la bile du criminaliste, furent découverts et arrêtés. Ils
avaient été trouvés nantis, il leur eût été difficile de nier; mais ils
soupçonnèrent un ancien confrère de les avoir dénoncés: c'était le nommé
Bonnet, agent secret; ils le signalèrent comme leur complice, et Bonnet,
quoiqu'innocent, fut ainsi qu'eux condamné à douze ans de fers.

Plus tard deux autres agents secrets, Cadet _Herries_ et _Ledran_, son
beau-frère, ayant volé des malles, et les ayant vidées pour s'en adjuger
le contenu, les entreposèrent chez deux de leurs collègues, _Tormel_
père et fils, qui, signalés ensuite par eux à la perquisition, furent
atteints et convaincus d'un larcin dont les dénonciateurs seuls avaient
eu les profits. Soit à Bicêtre, soit à la Force, il ne se passait pas
de jour que je ne visse arriver quelques-uns de ces messieurs, et que je
ne les entendisse se reprocher réciproquement leur turpitude. Du matin
au soir, ces mouchards surnuméraires étaient à se quereller, et ce
furent leurs ignobles débats qui me révélèrent combien le métier que
j'allais embrasser était périlleux. Cependant je ne désespérais pas
d'échapper aux dangers de la profession, et toutes les mésaventures dont
j'étais le témoin étaient autant d'expériences d'après lesquelles je me
prescrivais des règles de conduite, qui devaient rendre mon sort moins
précaire que celui de mes devanciers.

Dans le second volume de ces Mémoires j'ai parlé du juif Gaffré, sous
les ordres de qui je fus en quelque sorte placé au moment de mon entrée
à la police. Gaffré était alors le seul agent secret salarié. Je ne lui
fus pas plutôt adjoint, qu'il eut la fantaisie de se défaire de moi; je
feignis de ne pas pressentir son intention, et, s'il se proposait de me
perdre, de mon côté je méditais de déjouer ses projets. J'avais à faire
à forte partie; Gaffré était retors. Quand je le connus, on le citait
comme le doyen des voleurs; il avait commencé à huit ans, et à dix-huit
il avait été fouetté et marqué sur la place du Vieux-Marché, à Rouen. Sa
mère, qui était la maîtresse du fameux _Flambard_, chef de la police de
cette ville, avait d'abord tenté de le sauver; mais quoiqu'elle fût
l'une des plus belles israélites de son temps, les magistrats
n'accordèrent rien à ses charmes: Gaffré était trop _maron_ (coupable);
Vénus en personne n'aurait pas eu la puissance de fléchir ses juges. Il
fut banni. Toutefois, il ne sortit pas de France; et lorsque la
révolution eût éclaté, il ne tarda pas à reprendre le cours de ses
exploits dans une bande de chauffeurs, parmi lesquels il figura sous le
nom de _Caille_.

Ainsi que la plupart des voleurs, Gaffré avait perfectionné son
éducation dans les prisons; il y était devenu universel, c'est-à-dire
qu'il n'y avait point de genre de _grinchir_ dans lequel il ne fût passé
maître. Aussi, contre l'usage, n'adopta-t-il aucune spécialité; il était
essentiellement l'homme de l'occasion; tout lui convenait, depuis
l'_escarpe_ jusqu'à la _tire_ (depuis l'assassinat jusqu'à la
filouterie). Cette aptitude générale, cette variété de moyens l'avaient
conduit à s'amasser un petit pécule. Il avait, comme on dit, du foin
dans ses bottes, et il aurait pu vivre sans _travailler_; mais les gens
de la caste de Gaffré sont laborieux, et bien qu'il fût assez largement
rétribué par la police, il ne cessait pas d'ajouter à ses appointements
le produit de quelques aubaines illicites, ce qui ne l'empêchait pas
d'être fort considéré dans son quartier (alors le quartier _Martin_) où,
ainsi que son acolyte _Francfort_, autre juif, il avait été nommé
capitaine de la garde nationale.

Gaffré craignait que je ne le supplantasse; mais le vieux renard n'était
pas assez habile pour me cacher ses appréhensions: je l'observai, et ne
tardai pas à découvrir qu'il manœuvrait pour me faire tomber dans un
piége; j'eus l'air d'y donner tête baissée, et il jouissait déjà
intérieurement de sa victoire, lorsque, voulant me monter un coup que je
devinai; il fut pris dans ses propres filets, et, par suite de
l'événement, enfermé pendant huit mois au dépôt.

Je ne fis jamais connaître à Gaffré que j'avais soupçonné sa perfidie;
quant à lui, il continua de dissimuler la haine qu'il me portait, si
bien qu'en apparence nous étions les meilleurs amis du monde. Il en
était de même de plusieurs voleurs-agents secrets, avec lesquels je me
liai pendant ma détention. Ces derniers me détestaient cordialement, et
quoique nous nous fissions bonne mine, ils pouvaient se flatter d'être
payés de retour. _Goupil_, le Saint-Georges de la savatte, était du
nombre de ceux qui me poursuivaient de leur intimité; constamment
attaché à ma personne, il remplissait l'office du tentateur, mais il ne
fut ni plus heureux ni plus adroit que Gaffré. Les _Compère_, les
_Manigant_, les _Corvet_, les _Bouthey_, les _Leloutre_, essayèrent
aussi de jeter le grapin sur moi; je fus invulnérable, grâce aux
conseils de M. Henry.

Gaffré ayant recouvré sa liberté, ne renonça pas à son dessein de me
compromettre: avec Manigant et Compère, il complota de me faire _payer_
(condamner); mais persuadé que pour avoir échoué une première fois, il
ne laisserait pas de revenir à la charge, j'étais sans cesse sur la
défiance. Je l'attendais donc de pied ferme, lorsqu'un jour qu'une
solennité religieuse devait attirer beaucoup de monde à Saint-Roch, il
m'annonça qu'il avait reçu l'ordre de s'y rendre avec moi. «J'emmène
aussi, me dit-il, les amis Compère et Manigant; comme on est informé que
dans ce moment il existe à Paris beaucoup de voleurs étrangers, ils nous
signaleront ceux qui pourraient être de leur connaissance.»--Emmenez
qui vous voudrez, lui répondis-je, et nous partîmes. Quand nous
arrivâmes, il y avait une affluence considérable; le service exigeait
que nous ne fussions pas tous réunis sur un même point; Manigant et
Gaffré allaient en avant. Tout-à-coup, dans l'endroit où ils sont, je
remarque que l'on serre un vieillard. Pressé contre un pilier, le brave
homme ne sait plus où donner de la tête, il ne crie pas, par respect
pour le saint lieu, cependant toute sa figure est bouleversée, sa
perruque est en désarroi; il a perdu terre; son chapeau, qu'il suit des
yeux avec une notable anxiété, rebondit d'épaules en épaules, tantôt
s'éloignant, tantôt se rapprochant, mais roulant toujours. «Messieurs,
je vous en prie», sont les seuls mots qu'il prononce d'un ton piteux,
«je vous en prie»; et tenant d'une main sa canne à pomme d'or, de
l'autre sa tabatière et son mouchoir, il agite en l'air deux bras qu'il
voudrait bien pouvoir ramener à hauteur de sa ceinture. Je comprends
qu'on lui soulève sa montre; mais que puis-je y faire? je suis trop
éloigné du vieillard; d'ailleurs l'avis que je donnerais serait tardif,
et puis Gaffré n'est-il pas témoin et acteur de cette scène? s'il ne
dit rien, sans doute qu'il a ses motifs pour se taire. Je pris le parti
le plus sage, je gardai le silence, afin de voir venir; et dans l'espace
de deux heures que dura la cérémonie, j'eus l'occasion d'observer cinq
ou six de ces presses factices dans lesquelles j'apercevais toujours
Gaffré et Manigant. Ce dernier, qui est aujourd'hui au bagne de Brest,
où il subit une condamnation à douze années de fers, était à cette
époque un des plus rusés filous de la capitale; il excellait à faire
passer l'argent de la poche des autres dans la sienne; pour lui, la
transmutation des métaux se réduisait à un simple déplacement qu'il
opérait avec une incroyable agilité.

La petite séance qu'il fit dans l'église de Saint-Roch ne fut pas des
plus productives; cependant, sans compter la montre du vieillard, elle
avait fait entrer dans son gousset deux bourses et quelques autres
objets de peu de valeur.

La cérémonie terminée, nous allâmes dîner chez un traiteur; les fidèles
faisaient les frais de ce repas, rien n'y fut épargné. On but
copieusement, et au dessert on me mit dans la confidence de ce qu'il eût
été impossible de me cacher: d'abord il ne fut question que des
bourses, dans lesquelles on trouva cent soixante-quinze francs, espèces
sonnantes. La carte payée, il restait cent francs, et l'on m'en donna
vingt pour ma part, en me recommandant la discrétion: comme l'argent n'a
pas de nom, je crus qu'il n'y avait pas d'inconvénient à accepter. Les
convives se montrèrent enchantés de m'avoir _affranchi_, et deux flacons
de Beaune furent vidés pour célébrer mon initiation. On ne parla pas de
la montre; je n'en dis rien non plus pour ne pas paraître plus instruit
que l'on voulait que je ne le fusse, mais j'étais tout yeux et tout
oreilles, et je ne tardai pas à acquérir la certitude que la montre
était au pouvoir de Gaffré. Alors je me mis à contrefaire l'homme ivre,
et prétextant un besoin, je priai le garçon de service de me donner
l'indication qui m'était nécessaire. Il me conduisit, et dès que je fus
seul, j'écrivis au crayon un billet ainsi conçu:

«Gaffré et Manigant viennent de voler une montre dans l'église
Saint-Roch; dans une heure, à moins qu'ils ne changent d'idée, ils
passeront au marché Saint-Jean. Gaffré est porteur de l'objet.»

Je descendis en toute hâte, et tandis que Gaffré et ses complices me
croyaient encore au cinquième étage, occupé de mettre du cœur sur le
carreau, j'étais dans la rue, d'où j'expédiai un courrier à M. Henry. Je
remontai sans perdre de temps; mon absence n'avait pas été trop longue;
quand je reparus, j'étais hors d'haleine, et rouge comme un coq. On me
demanda si je me sentais soulagé.

--«Oui, beaucoup, balbutiai-je, en tombant presque sur la table.

--»Tiens-toi donc, me dit Manigant.

--»Il voit double, observa Gaffré.

--»Est-il Pompette, reprit Compère! l'est-il! mais le grand air le
remettra.»

On me fit donner de l'eau sucrée. «N.. de D...! m'écriai-je, de l'eau à
moi! à moi de l'eau!

--»Oui, prends, ça te fera du bien!

--»Tu crois?»

Je tends mon bras: au lieu de saisir le verre je le renverse, et il se
brise. Je me livrai ensuite à quelques lazzis d'ivrogne qui égayèrent la
société, et quand je supposai que M. Henry avait eu le temps de recevoir
ma dépêche et de prendre ses mesures, je revins insensiblement à mon
sang-froid.

En nous retirant, je vis avec plaisir que notre itinéraire n'était pas
changé. Nous nous dirigeâmes en effet vers le marché Saint-Jean; il y
avait là un corps-de-garde. Lorsque j'aperçus de loin les soldats assis
devant la porte, je doutais d'autant moins que leur présence sur la voie
publique ne fût le résultat de mon message, que l'inspecteur Ménager
était en observation derrière eux. Quand nous passâmes, ils vinrent à
nous, et nous prenant poliment par le bras, ils nous invitèrent à entrer
au poste. Gaffré ne pouvait s'imaginer ce que cela signifiait; il
supposait que les soldats étaient dans l'erreur. Il voulut argumenter,
on le somma d'obéir et bientôt après il fallut se soumettre à la
fouille. Ce fut par moi que l'on commença, l'on ne trouva rien; vint
ensuite le tour de Gaffré, il n'était pas à son aise; enfin la fatale
montre sort de son gousset; il est un peu déconcerté, mais au moment où
on l'examine, et surtout lorsqu'il entend le commissaire dire à son
secrétaire, _écrivez: une montre entourée de brillants_, il pâlit et me
regarde. Avait-il quelque soupçon de ce qui s'était passé? je ne le
pense pas; car il étais convaincu que j'ignorais le vol de la montre,
et, de plus, il était certain que, même en étant instruit, puisque je
ne l'avais pas quitté, je n'aurais pu _manger le morceau_.

Gaffré, interrogé, prétendit avoir acheté la montre: on fut persuadé
qu'il mentait; mais la personne volée ne s'étant pas présentée pour
réclamer, il ne fut pas possible de le condamner. On le retint néanmoins
administrativement, et après un assez long séjour à Bicêtre, il fut
envoyé en surveillance à Tours, d'où il revint plus tard à Paris. Ce
scélérat y est mort en 1822.

Dans ce temps, la police avait si peu de confiance en ses agents, qu'il
n'était sorte d'expédients auxquels elle ne recourût pour les éprouver.
Un jour on me détacha Goupil, qui vint me faire une singulière
proposition.

«Tu sais bien, me dit-il, François le cabaretier.

»--Oui, qu'est-ce qu'il y a?

»--Si tu veux, nous lui arracherons une dent.

»--Et comment cela?

»--Voilà déjà plusieurs fois qu'il s'adresse à la préfecture pour
obtenir la permission de rester ouvert une partie de la nuit, on lui a
toujours refusé, et je lui ai donné à entendre qu'il ne dépendrait que
de toi de lui faire accorder ce qu'il demande.

»--Tu as eu tort; car je ne puis rien.

»--Tu ne peux rien: belle nouvelle! Certainement tu ne peux rien, mais
tu peux toujours le bercer de l'espoir que tu lui feras obtenir.

»--C'est vrai, mais que lui en reviendra-t-il?

»--Dis plutôt que nous en reviendra-t-il? François, si tu t'y prends
bien, est un _messière_ qui financera. Il est déjà averti que tu fais la
pluie et le beau temps dans l'administration; il a bonne opinion de toi,
ainsi, pas de doute, il jouera du pouce à la première réquisition.

»--Tu penses qu'il lâchera la monnaie?

»--Si je le pense, mon ami, il se f... autant de six cents francs comme
d'un liard; nous empoignerons les enjeux: c'est le point essentiel,
après on le promène.

»--A la bonne heure; mais s'il se fâche?

»--Eh bien! on l'envoie promener; au surplus, ne t'inquiète pas, je me
charge de tout. Pas de _broderie_ (écrit), par exemple, tu connais le
proverbe, _les écrits sont des mâles, et les paroles sont des femelles_.

»--C'est çà, autant en emporte le vent; point de reçu, et empochons.

»--Et mille zieux! oui, arrive qui plante, c'est des choux, on est
quitte pour nier. En attendant, je vais _battre comptoir_, et il faudra
bien qu'il _aboule_.» Goupil me prend alors la main, et me la serrant
dans la sienne, il continue: «Je me rends de ce pas chez François, je
t'annoncerai pour ce soir, je serai censé t'avoir donné rendez-vous pour
huit heures, et tu ne viendras qu'à onze, parce que, soi-disant, tu
auras été retardé; à minuit, on nous dira de sortir, alors tu feras
semblant de t'en formaliser, et François saisira l'occasion pour te
pousser la botte. Tu es un homme d'_estoque_, le reste va sans dire. Au
revoir.»

»--Au revoir, répondis-je; nous nous séparâmes. Mais à peine étions-nous
dos-à-dos, que Goupil revint sur ses pas.

»--Ah ça! me dit-il, tu sais qu'à des fois la plume vaut mieux que le
pigeon, il me faut de la plume, ou sinon...» Soudain prenant une
attitude disloquée, ouvrant une bouche énorme, balançant ses mains à
six pouces du sol, comme s'il eût voulu raser le pavé, il compléta la
menace par une retraite de corps et par une avancée des jambes dans
lequel la mobilité de ses pieds n'était pas ce qu'il y avait de moins
grotesque.

»--C'est bien, dis-je à Goupil, tu ne m'avalera pas. Nous partagerons,
c'est convenu.

»--Foi de _grinche_?

»--Oui, sois tranquille.»

Goupil prit aussitôt le chemin de la Courtille, où il allait assez
fréquemment, et moi celui de la préfecture de police, où j'instruisis M.
Henry de la proposition que l'on m'avait faite. «J'espère, me dit ce
chef, que vous ne vous prêterez pas à cette intrigue.» Je lui protestai
que je n'y étais nullement disposé, et il témoigna qu'il me savait bon
gré de l'avoir averti. «Actuellement, ajouta-t-il, je vais vous donner
une preuve de l'intérêt que je vous porte,» et il se leva pour prendre
dans son casier un carton qu'il ouvrit: «Vous voyez qu'il est plein; ce
sont des rapports contre vous: il n'en manque pas, et pourtant je vous
emploie, c'est que je ne crois pas un mot de ce qu'ils disent.» Ces
rapports étaient l'œuvre des inspecteurs et des officiers de paix,
qui, par esprit de jalousie, m'accusaient de voler continuellement:
c'était là leur refrain, c'était aussi celui des voleurs que j'avais
fait prendre en flagrant délit; ils me dénonçaient comme leur complice,
mais quand de toutes parts de défavorables préventions me rendaient
accessible, je défiais la calomnie, je bravais ses atteintes, et ses
traits venaient se briser contre le rempart d'airain d'une vérité qui, à
force d'_alibi_ incontestables ou d'impossibilités d'un autre genre,
devenait resplendissante d'évidence. Accusé chaque jour pendant seize
ans, jamais je ne fus traduit; une seule fois je fus interrogé par M.
Vigny, juge d'instruction; la plainte qui m'avait amené devant lui
offrait quelques probabilités, je n'eus qu'à paraître, elles
s'évanouirent, et je fus renvoyé sur-le-champ.



CHAPITRE XXXIII.

     Un enfonceur enfoncé.--La provocation.--Les loups, les agneaux et
     les voleurs.--Ma profession de foi.--_La bande à Vidocq_ et le
     Vieux de la Montagne.--Il n'y a plus de morale dans la Police.--Mes
     agents calomniés.--Il _n'est si bon matou, qui attrappe une souris
     avec des mitaines_.--L'instrument du péché.--Mettez des
     gants.--Desplanques, ou l'amour de l'indépendance; où diable
     va-t-il se nicher?--Le réglement et MM. Delaveau et Duplessis.--Les
     roulettes ambulantes et les _trop philantropes_.--_Les bonnes
     mœurs, les bonnes lettres, les bonnes études._--Les jésuites de
     robe longue et de robe courte.--L'empire du cotillon.--Dureté des
     voleurs qui se croient corrigés.--Coco-Lacour et un _ancien
     ami_.--_Castigat ridendo mores._


_Gaffré_ et _Goupil_ ayant échoué dans leurs manœuvres pour me
compromettre, Corvet voulut à son tour essayer si je ne succomberais
pas. Un matin ayant besoin de me procurer divers renseignements, je me
rendis chez cet agent dont la femme était aussi attachée à la police. Je
trouvai les deux époux dans leur logement, et quoique je ne les connusse
que pour avoir coopéré avec eux à quelques découvertes de peu
d'importance, ils mirent tant de bonne grâce à me donner les
renseignements que je demandais, qu'en homme qui a le savoir vivre des
gens avec lesquels il se trouve en rapport, je leur fis l'offre de les
régaler d'une bouteille de vin au plus prochain cabaret: Corvet seul
accepta, et nous allâmes ensemble nous installer dans un cabinet
particulier.

Le vin était excellent; nous en bûmes une bouteille, puis deux, puis
trois. Un cabinet particulier et trois bouteilles de vin, il n'en faut
pas tant pour disposer à la confidence. Depuis une heure environ, je
croyais m'apercevoir que Corvet avait quelque ouverture à me faire;
enfin, étant un peu lancé, «Écoute Vidocq, me dit-il, en posant
bruyamment son verre sur la table, t'es un bon enfant, mais t'es pas
franc avec les amis; nous savons bien que tu _travailles_, mais t'es une
_lime sourde_ (un dissimulé): sans ça nous pourrions faire de bonnes
affaires.»

J'eus d'abord l'air de ne pas comprendre.

«Tiens, reprit-il, t'as _beau battre_, on ne m'en conte pas à moi; je
n'ai pas vu de ton urine, mais je sais de quoi qui retourne. Je vais te
parler comme si t'étais mon frère, après ça je pense que tu n'auras
plus de détours. C'est bon de servir la police, c'est juste; mais aussi
on ne gagne pas le diable: un petit écu c'est pas sitôt changé que c'est
rien du tout. Vois-tu, si tu veux être discret, il y a deux ou trois
affaires que _je reluque_, nous les ferons ensemble, ça ne nous
empêchera pas par après d'enfoncer les amis.»

--«Comment, lui dis-je, tu veux abuser de la confiance que l'on a en
toi? ce n'est pas brave, et je te jure que si on le savait à la
boutique, on ne se gênerait pas pour t'envoyer passer deux ou trois ans
à Bicêtre.»

--«Ah! te voilà comme les autres, reprit Corvet? ça te va-t-il pas bien
de faire le délicat? t'es délicat, toi! laisse donc: on te connaît pas
p'têtre.»

Je lui témoignai mon étonnement de ce qu'il me tenait un pareil langage,
et j'ajoutai que j'étais persuadé qu'il n'avait que l'intention de
m'éprouver, ou peut être de me tendre un piége.

«Un piége! s'écria-t-il, un piége! moi vouloir te faire de la peine!
plutôt _être gerbé à vioque_ (jugé à vie): faut être bien _mézière_
(nigaud) pour le supposer. Je vas pas par quatre chemins; quand je dis
quelque chose, c'est que c'est ça: avec moi il y a pas de porte de
derrière; et la preuve que c'est pas comme tu crois, c'est que je vais
te confier que pas plus tard qu'à ce soir je fais un _chopin_. J'ai déjà
préparé tout mon _bataclan_, les fausses clés ont été essayées; si tu
veux venir avec moi, tu verras comme je m'arrange.»

--«Je m'en doute; ou tu as perdu la tête, ou tu ne serais pas fâché de
m'entortiller.»

--«Allons donc, est-ce que j'aurais assez peu de sentiment pour ça?
(Haussant la voix). Puisque je te dis que tu ne mettras pas la main à la
pâte. Que te faut-il donc de plus? Je ferai l'affaire avec ma femme,
c'est pas la première fois que je l'emmène; mais il ne tient qu'à toi
que ce soit la dernière. A deux hommes il y a toujours plus de
ressource. Pour ce qui est d'aujourd'hui, ça te regarde pas; tu nous
attendras dans un café, au coin de la rue de la Tabletterie. C'est
presque en face de la maison où nous serons à _grinchir_, et sitôt que
tu nous verras sortir, tu nous suivras, nous irons vendre les objets, et
t'auras ta part. Après tu seras maître de ne plus te méfier de nous.
C'est-il ça parler?

Il y avait une telle apparence de sincérité dans ce discours, que
véritablement je ne savais plus à quoi m'en tenir sur le compte de
Corvet. Cherchait-il un associé, ou se proposait-il de me perdre? Je
n'ai encore que des doutes à cet égard, mais dans un cas comme dans
l'autre, il m'était manifeste que Corvet était un coquin. De son propre
aveu, sa femme et lui commettaient des vols. S'il avait dit vrai, il
était de mon devoir de faire en sorte de le livrer à la justice; si au
contraire il avait menti dans le seul espoir de m'entraîner à une action
criminelle pour me dénoncer, il était bon de pousser l'intrigue vers son
dénouement, afin de montrer à l'autorité qu'à vouloir me tenter, c'était
perdre son temps.

J'avais essayé de détourner Corvet du dessein dont il m'entretenait,
lorsque je vis qu'il persistait, je feignis de m'être laissé séduire.

«Allons, lui dis-je, puisque c'est un parti pris, j'accepte ton offre.»

Aussitôt il m'embrasse, et le rendez-vous est donné pour quatre heures,
chez un marchand de vin. Corvet retourna chez lui, et dès qu'il m'eut
quitté, j'écrivis à M. Allemain, commissaire de police, rue du
Cimetière-Saint-Nicolas, pour l'informer du vol qui devait se commettre
dans la soirée; je lui donnai en même temps toutes les instructions qui
lui étaient nécessaires pour parvenir à saisir les coupables en flagrant
délit.

A l'heure convenue j'étais au poste: Corvet et sa femme ne tardèrent pas
à venir; je consommai avec eux le demi-setier de rigueur, et quand ils
eurent pris cet encouragement, ils s'acheminèrent vers la besogne. Un
instant après je les vis entrer dans une allée de la rue de la
_Haumerie_. Le commissaire avait si bien pris ses mesures, qu'il arrêta
les deux époux au moment où, chargés de butin, ils sortaient de la
chambre qu'ils avaient dévalisée. Ce couple, si intéressant, fut
condamné à dix ans de fers.

Pendant les débats, Corvet et sa digne compagne prétendirent que j'avais
joué auprès d'eux le rôle de provocateur. Certainement, dans la conduite
que j'avais tenue, il n'y avait pas l'ombre de ce qui peut caractériser
la provocation: d'ailleurs, en matière de vol, je ne pense pas qu'il y
ait de provocation possible. Un homme est honnête ou il ne l'est pas;
s'il est honnête, aucune considération ne sera assez puissante pour le
déterminer à commettre un crime: s'il ne l'est pas, il ne lui manque que
l'occasion, et n'est-il pas évident qu'elle s'offrira tôt ou tard? Et
si cette occasion fait une victime, le voleur ne peut-il pas devenir
assassin? Sans doute celui qui travaillerait à démoraliser un être
faible et à lui inculquer des principes pernicieux, pour se ménager
l'atroce plaisir de le livrer ensuite au bourreau, serait le plus infâme
des scélérats. Mais quand un individu est perverti? quand il s'est
déclaré en état d'hostilité contre ses semblables, l'attirer dans un
piége, l'allècher par la proie qu'il convoite, mais qu'il ne pourra
saisir, lui donner enfin à flairer l'appât auquel il doit se prendre,
n'est-ce pas rendre un véritable service à la société? Ce n'est pas la
brebis que l'on montre au loup qui crée son instinct déprédateur. Il en
est de même du penchant au vol; il est préexistant à l'action, et
l'action s'accomplira infailliblement; car, dans un temps ou dans
l'autre, le voleur sera à portée de l'accomplir. Ce qui est important,
c'est qu'il entreprenne de nuire dans des conditions telles qu'il y ait
commencement d'exécution sans préjudice pour personne; ainsi le fait est
constaté, et la société par un attentat surveillé, est préservée d'une
foule d'attentats, dont l'auteur, long-temps ignoré, aurait peut-être
joui d'une impunité fatale. En définitive, on ne me persuadera jamais
que ce soit un mal de jeter à la vipère le lambeau d'étoffe sur lequel
doit s'épuiser son venin.

Dans une grande ville comme Paris, il ne manque pas de cœurs
gangrenés, d'âmes profondément criminelles; mais chacun des brigands que
renferme cette cité, n'a pas sur le front un signe patibulaire. Il en
est d'assez adroits pour fournir une longue carrière de crimes avant
d'être découverts. Ceux-là sont coupables; il ne s'agit plus que de les
atteindre et de les convaincre, c'est-à-dire de les prendre la main dans
le sac. Eh bien! lorsque des individus de cette espèce m'étaient
signalés, soit parce que leurs relations et leurs allures les rendaient
suspects, soit parce qu'ils menaient joyeuse vie sans qu'on leur connût
de moyens d'existence, pour couper court à leurs exploits, c'était moi
qui leur tendais le sac; et je l'avoue sans honte, je ne m'en faisais
pas scrupule. Les voleurs sont des gens dont la nature est de
s'approprier le bien d'autrui, à peu près comme les loups sont des
animaux voraces, dont la nature est de s'attaquer aux troupeaux. On ne
peut guère confondre les loups avec les agneaux; mais s'il était
possible que les uns fussent cachés dans la peau des autres, un berger,
quand il lui aurait été démontré que des coups de dents ont été donnés,
serait-il blâmable, pour éviter les atteintes futures, de tenter la
voracité de tous ceux qu'il suppose capables de mordre? On peut y
compter, celui qui mord n'est jamais que celui qui est enclin à mordre.
Si Corvet et sa femme ont volé, c'est que déjà, de fait ou d'intention,
ils étaient voleurs. D'un autre côté, je ne les ai point provoqués; j'ai
tout simplement adhéré à leur proposition. On m'objectera qu'en les
menaçant, je pouvais les empêcher de commettre le vol qu'ils avaient
prémédité; mais les menacer, ce n'était pas les corriger: aujourd'hui
ils se seraient abstenu, demain ils auraient levé un nouveau lièvre; et
certes pour le tirer, ils ne m'auraient pas fait appeler. Qu'en
advenait-il? que la responsabilité morale du délit dont ils se seraient
rendus coupables pesait sur moi avec toutes ses conséquences. Et puis,
si Corvet avait reçu la mission de m'impliquer dans une mauvaise
affaire, sous la promesse d'être revendiqué par le préfet de police,
après l'événement, le soin de ma sûreté personnelle ne me prescrivait-il
pas de prendre mes précautions, de manière à dégoûter des trames de
cette espèce et ceux qui les inventeraient et ceux qui s'en rendraient
les agens; c'est là du moins le résultat que j'obtenais, en dénonçant
Corvet au commissaire du quartier où il devait opérer, au lieu de le
dénoncer à la préfecture. En suivant cette marche, j'étais assuré que
s'il avait été mis en avant, on le désavouerait, et que la justice
aurait son cours.

Si j'ai insisté sur le fait de la provocation dans cette affaire, c'est
que c'était là le grand moyen de défense de la plupart des accusés que
j'avais fait prendre en flagrant délit. On verra, dans le chapitre
suivant, que l'idée de recourir à une si pitoyable excuse, leur fut
souvent suggérée par mes ennemis. Le récit d'un complot ourdi par quatre
des agens de ma brigade, les nommés _Utinet_, _Chrestien_, _Decostard_
et _Coco-Lacour_, montrera à quoi se réduisent les imputations les plus
fortes dirigées contre moi.

Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur la provocation à
des attentats politiques. Le mécontentement, légitime ou non,
l'exaltation, l'exaspération, le fanatisme même, ne constituent pas un
état de perversité; mais ils peuvent produire une sorte d'aveuglement
momentané sous l'influence duquel l'homme le plus probe, le citoyen le
plus vertueux sera facilement égaré. Des raisonnements captieux, des
combinaisons perfides, une intrigue dont il n'aperçoit pas les fils,
peuvent le conduire dans l'abîme. Satan vient et le transporte sur la
montagne d'où il lui fait découvrir les royaumes de la terre; il lui
montre tout un arsenal de chimères, des armées, des canons, des soldats,
les peuples prêts à se soulever contre l'oppression. Il le séduit par
des impossibilités, et pour des impossibilités, il le salue du titre de
libérateur; et le malheureux, dont l'imagination marche rêveuse dans des
espaces imaginaires, croit enfin avoir trouvé un point d'appui et un
levier pour remuer le monde. Poussé par le plus exécrable des démons, il
ose prononcer son rêve; l'enfer a ses témoins, ses juges, et le délire
se termine au pied de l'échafaud: telle est, en peu de mots, l'histoire
des _patriotes_ de 1816 sollicités par l'infâme _Schilkin_. Mais
revenons à la brigade de sûreté.

Après la formation de cette brigade, les officiers de paix et leurs
agents, qui m'en voulaient déjà beaucoup, crièrent à l'abomination: ce
furent eux qui semèrent sur mon compte les bruits les plus absurdes; ils
imaginèrent le surnom de _bande à Vidocq_, qui fut appliqué au
personnel de la police de sûreté; ils publièrent que ce personnel
n'était composé que de forçats libérés ou d'anciens filous habiles à
faire la bourse et la montre. «Peut-on, disaient-ils, permettre à un
pareil homme de s'entourer de la sorte? n'est-ce pas mettre à sa
discrétion la vie et l'argent des citoyens?» D'autres fois ils me
comparaient au Vieux de la montagne: «quand il voudra, il nous égorgera
tous, prétendait le respectable M. Yvrier, n'a-t-il pas ses Séïdes?
C'est une infamie! Dans quel temps vivons-nous? poursuivait-il, il n'y a
plus de morale, pas même à la police.» Le bon homme!!! avec sa morale!
Au surplus, ce n'était pas là ce qui l'inquiétait; messieurs les
officiers de paix nous auraient volontiers pardonné d'avoir été aux
galères, si le préfet avait pu ne pas s'apercevoir que quand il
s'agissait de découvrir un voleur ou de l'arrêter, on devait un peu plus
compter sur nous que sur eux. Notre adresse et notre expérience les
tuaient dans l'opinion des magistrats: aussi, lorsqu'il leur fut
démontré que tous leurs efforts pour faire prononcer mon renvoi étaient
inutiles, changèrent-ils de batteries; ils ne m'attaquèrent plus
directement, mais ils attaquèrent mes agents, et tous les moyens de les
rendre odieux à l'autorité leur semblèrent bons. S'était-il commis un
vol, soit à l'entrée d'un théâtre, soit à l'intérieur, vite ils
rédigeaient un rapport, et les membres de la terrible brigade étaient
désignés comme les auteurs présumés. Il en était de même chaque fois que
dans Paris il y avait de grands rassemblements; messieurs les officiers
de paix ne laissaient pas échapper une seule de ces occasions de faire
le procès à la brigade;... il ne se perdait pas un chat qu'on ne lui
reprochât de l'avoir volé.

Fatigué à la fin de ces perpétuelles inculpations, je résolus d'y mettre
un terme. Pour réduire au silence messieurs les officiers de paix, je ne
pouvais pas couper les bras à mes agents, ils en avaient besoin; mais
afin de tout concilier, je leur signifiai qu'à l'avenir ils eussent à
porter constamment des gants de peau de daim, et je leur déclarai que le
premier d'entre eux que je rencontrerais dehors sans être ganté, serait
expulsé immédiatement.

Cette mesure déconcerta tout-à-fait la malveillance: désormais il était
impossible de reprocher à mes agents de _travailler_ dans la foule.
Messieurs les officiers de paix, qui n'ignoraient pas qu'il n'est point
de main adroite, si elle n'est complétement nue, restèrent bouche close,
ils savaient le proverbe: _Il n'est si bon matou qui attrape une souris
avec des mitaines_. Ce fut le matin à l'ordre que je fis connaître aux
agents l'expédient que j'avais trouvé pour faire cesser toutes les
clabauderies auxquelles ils étaient en butte.

«Messieurs, leur dis-je, on ne veut pas plus croire à votre probité
qu'on ne croit à la chasteté des prêtres. Eh bien! pour donner tort aux
incrédules, j'ai pensé qu'il n'y avait rien de si naturel, dans un cas
comme dans l'autre, que de paralyser le membre qui peut être
l'instrument du péché; chez vous, messieurs, ce sont les mains: je sais
que vous êtes incapables d'en faire un mauvais usage, mais pour éviter
tout prétexte au soupçon, j'exige que dorénavant vous ne sortiez qu'avec
des gants.»

Cette précaution, je dois le dire, n'était pas commandée par la conduite
de mes agents, puisqu'aucun des voleurs ou forçats que j'ai employé ne
s'est compromis aussi long-temps qu'il a fait partie de la brigade;
quelques-uns sont retombés dans le crime, mais s'ils sont devenus
coupables, ce n'a été qu'après avoir été renvoyés. Vu les antécédents et
la position de ces hommes, le pouvoir que j'exerçais sur eux était en
quelque sorte arbitraire; pour les maintenir dans le devoir, il fallait
une volonté de fer et une résolution plus forte encore. Mon ascendant
sur eux, provenait surtout de ce qu'ils ne m'avaient pas connu avant mon
entrée dans la police: plusieurs m'avaient vu soit à la Force, soit à
Bicêtre; mais je n'avais jamais été que leur camarade de détention, et
je pouvais les mettre au défi de citer une affaire à laquelle j'eusse
participé, soit avec d'autres, soit avec eux.

Il est à remarquer que la plupart de mes agents étaient des libérés, que
j'avais moi-même arrêtés à l'époque ou ils s'étaient brouillés avec la
justice. A l'expiration de leur peine, ils venaient me prier de les
enrôler, et lorsque je leur reconnaissais de l'intelligence, je les
utilisais pour le service de sûreté: une fois admis dans la brigade, ils
s'amendaient momentanément, mais sous un seul rapport; ils ne volaient
plus: quand au reste, ils étaient toujours des êtres perdus de débauche,
adonnés au vin, aux femmes et surtout au jeu; plusieurs d'entre eux y
allaient perdre leurs appointements du mois, au lieu de payer le
traiteur ou le tailleur qui leur donnait des vêtements. En vain
faisais-je en sorte de leur laisser le moins de loisirs possibles, ils
en trouvaient toujours assez pour s'entretenir dans de vicieuses
habitudes. Obligés de consacrer dix-huit heures par jour à la police,
ils se dépravaient moins que s'ils eussent été des sinécuristes; mais
toujours est-il que de temps à autre ils se permettaient des incartades;
et quand elles étaient légères, ordinairement je les leur pardonnais.
Pour les traiter avec moins d'indulgence, il aurait fallu que je ne
connusse pas ce vieil adage qui dit qu'_il est impossible d'empêcher la
rivière de couler_. Tant que leurs torts n'étaient que de l'inconduite,
je devais me borner à la réprimande; souvent les mercuriales que je leur
adressais étaient autant de coups d'épée dans l'eau, mais quelquefois
aussi, suivant les caractères, elles produisaient de l'effet. D'ailleurs
tous les agents sous mes ordres étaient persuadés qu'ils étaient de ma
part l'objet d'une continuelle surveillance, et ils ne se trompaient
pas; car j'avais _mes mouches_, et par elles j'étais instruit de tout ce
qu'ils faisaient: enfin, de loin comme de près, je ne les perdais
jamais de vue, et toute infraction au réglement qui traçait leurs
obligations[12] était aussitôt réprimée. Ce qui paraîtra surprenant,
c'est que, dans toutes les circonstances où le service l'exigeait, ces
hommes, indisciplinables à tant d'égards, se pliaient à ma volonté, lors
même qu'il y avait du péril à le faire. Nul autre que moi, j'ose le
dire, n'eût obtenu d'eux un pareil dévouement.

En général, j'ai reconnu que parmi les membres composant la brigade,
ceux qui prenaient ce qu'on appelle du cœur à l'ouvrage, finissaient
par devenir des sujets supportables; c'est-à-dire que sortis d'une
ornière pour entrer dans une autre, ils y marchaient sans se déranger de
leur chemin. Ceux, au contraire, que rebutait le travail, retombaient
dans une irrégularité dont les suites leur étaient toujours funestes.
J'eus notamment l'occasion de faire une observation de ce genre sur un
nommé _Desplanques_, qui remplissait dans mon bureau les fonctions de
secrétaire.

Ce Desplanques était un jeune homme bien élevé; il avait de l'esprit,
une rédaction facile, une belle écriture, et quelques autres talents qui
auraient pu le mettre à même de prendre un rang honorable dans le monde.
Malheureusement il était possédé de la manie du vol, et, pour comble de
disgrâce, il était paresseux au plus haut degré. C'était un voleur qui
avait le tempérament des escrocs, ce qui revient à dire qu'il n'était
propre à rien de ce qui nécessite de l'assiduité et de l'énergie. Comme
il n'était pas exact et s'acquittait fort mal de sa besogne, il
m'arrivait assez fréquemment de le gronder. «Vous vous plaignez sans
cesse de ma négligence, me répondait-il, avec vous il faudrait être
esclave; ma foi, je ne suis pas accoutumé à être tenu.» Desplanques
sortait du bagne, où il avait passé six ans.

En l'admettant dans la brigade, j'avais cru faire une excellente
acquisition, mais je ne tardai pas à me convaincre qu'il était
incorrigible, et je me vis contraint de le renvoyer. Sans ressource
alors, il recourut au seul moyen d'existence qui, dans une telle
situation, puisse se concilier avec l'amour de l'oisiveté. Un soir
passant dans la rue du Bac, devant la boutique d'un changeur, il brise
un carreau, enlève une sébille pleine d'or et se sauve. Au même instant
on entend crier au voleur, et l'on se met à sa poursuite. A ces mots
_arrêtez, arrêtez_, officieusement répétés de loin en loin, Desplanques
redouble de vitesse, bientôt il sera hors d'atteinte; mais au détour
d'une rue, il se jette dans les bras de deux agents ses anciens
camarades: la rencontre était fatale. Il veut s'échapper, inutiles
efforts; les agents l'entraînent et le conduisent chez le commissaire,
où le flagrant délit est aussitôt constaté. Desplanques était en état de
récidive: on le condamna aux travaux forcés à perpétuité; il est
aujourd'hui à Toulon, où il subit sa peine.

Des gens qui veulent juger de tout sans avoir été à même de s'éclairer
par les faits, ont prétendu que des agents sortis de la caste des
voleurs, devaient nécessairement entretenir avec eux des intelligences,
ou du moins les ménager aussi long-temps qu'ils étaient assez adroits
pour ne pas venir se brûler à la chandelle. Je puis attester que les
voleurs n'ont pas de plus cruels ennemis que les libérés qui se sont
ralliés à la bannière de la police; et que ces derniers à l'exemple de
tous les transfuges ne déploient jamais plus de zèle que quand il s'agit
de _servir un ami_, c'est-à-dire d'arrêter un ex-camarade. En général,
un voleur qui se croit corrigé est sans pitié pour ses anciens
confrères: plus il aura été intrépide dans son temps, plus il se
montrera implacable à leur égard.

Un jour les nommés _Cerf, Macolein et Dorlé_, sont amenés au bureau
comme prévenus de vols; en les voyant, Coco-Lacour, long-temps leur
compagnon et leur intime, est comme transporté d'indignation, il se lève
et apostrophe Dorlé en ces termes:

«LACOUR. Eh bien! monsieur le drôle, vous ne voulez donc pas vous
corriger?

»DORLÉ. Je ne vous comprends pas M. Coco, de la morale!

»LACOUR, _furieux_. Qu'appelez-vous Coco? Sachez que ce nom n'est pas le
mien, je me nomme Lacour; oui Lacour, entendez-vous?

»DORLÉ. Ah! mon dieu, je ne le sais que trop, vous êtes Lacour; mais
vous n'avez sans doute pas oublié que lorsque nous étions camarades,
vous ne vouliez pas d'autre nom que Coco, et tous les _amis_ ne vous ont
jamais appelé»autrement.--Dis donc Cerf, as-tu déjà vu un coco de
cette force?

»CERF, _haussant les épaules_. Il n'y a plus d'enfants, tout le monde
s'en mêle; monsieur Lacour!!!

»LACOUR. C'est bon, c'est bon, autres temps, autres mœurs; _castigat
ridendo mores_; je sais que dans ma jeunesse j'ai pu avoir des
égarements; mais....»

Lacour essaya d'arranger quelques phrases dans lesquelles il fit entrer
le mot honneur; mais Dorlé qui n'était pas d'humeur à écouter sa
remontrance, lui ferma la bouche en lui rappelant toutes les occasions
dans lesquelles ils avaient _travaillé_ ensemble. Maintes fois Lacour a
éprouvé des désagréments de ce genre: lui arrivait-il de reprocher à des
voleurs leur ténacité au métier, c'était toujours par des impertinences
qu'il était récompensé de ses bonnes intentions.



CHAPITRE XXXIV.

     _Dieu vous bénisse!_--Les conciliabules.--L'héritage
     d'Alexandre.--Les _cancans_ et les prophéties.--Le salut en
     spirale.--Grande conjuration.--Enquête.--Révélations au sujet d'un
     _Monseigneur le dauphin_.--Je suis innocent.--La fable souvent
     reproduite.--Les Plutarque du pilier littéraire et l'imprimeur
     Tiger.--L'histoire admirable et pourtant véridique du fameux
     Vidocq.--Sa mort, en 1875.


Une fois parvenu au poste de chef de la police de sûreté, je n'eus plus
à me garantir des piéges dans lesquels on avait si souvent cherché à
m'attirer. Le temps des épreuves était passé; mais il fallut me tenir en
garde contre la basse jalousie de quelques-uns de mes subordonnés qui
convoitaient mon emploi, et mettaient tout en œuvre afin de parvenir
à me supplanter. _Coco-Lacour_ fut notamment l'un de ceux qui se
donnèrent le plus de mal, pour me caresser et me nuire tout ensemble. Au
moment où ce patelin se détournait de cinquante pas, et aurait renversé
toutes les chaises d'une église pour venir me saluer d'un mielleux _Dieu
vous bénisse!_ lorsque, par hasard, il m'avait entendu éternuer, j'étais
bien sûr qu'il y avait anguille sous roche. Personne moins que moi ne se
méprenait sur ces petites attentions d'un homme qui se prosterne quand à
peine il est besoin de s'incliner. Mais, comme j'avais la conscience que
je faisais mon devoir, il m'importait peu que ces démonstrations d'une
politesse outrée fussent vraies ou fausses. Il ne se passait guère de
jours que mes mouches ne vinssent m'avertir que _Lacour_ était l'ame de
certains conciliabules où se tenaient toute espèce de propos sur mon
compte; il projetait, disait-on, de me faire tomber; et il s'était formé
un parti qui conspirait avec lui: j'étais le tyran qu'il fallait
abattre. D'abord, les conjurés se contentèrent de clabauder; et comme
ils avaient sans cesse ma chute en perspective, pour se faire
mutuellement plaisir, ils se la prédisaient à l'envi, et chacun d'eux se
partageait d'avance l'héritage d'_Alexandre_. J'ignore si cet héritage
est échu au plus _digne_; mais ce que je sais bien, c'est que mon
successeur ne se fit pas faute de menées plus ou moins adroites pour
réussir à se le faire adjuger avant mon abdication.

Des clabauderies et des _cancans_, Lacour et ses affidés passèrent à des
trames plus réelles; et à l'approche des assises, pendant lesquelles
devaient être jugés les nommés _Peyois_, _Leblanc_, _Berthelet_ et
_Lefebure_, prévenus de vol avec effraction, à l'aide d'une pince ou
_monseigneur le dauphin_, ils répandirent le bruit que j'étais à la
veille d'une catastrophe, et que vraisemblablement je ne m'en tirerais
pas les chausses nettes.

Cette prophétie, lancée chez tous les marchands de vin des environs du
Palais de Justice, me fut promptement rapportée; mais je ne m'en
inquiétais pas plus que de tant d'autres qui ne s'étaient pas réalisées;
seulement, je crus m'apercevoir que Lacour redoublait à mon égard de
souplesse et de petits soins; il me saluait plus respectueusement et
plus affectueusement encore que de coutume; ses yeux, à la faveur de ce
mouvement en spirale qu'il imprime à sa tête, lorsqu'il vise à donner
les grâces de l'homme comme il faut, évitaient de plus en plus la
rencontre des miens. A la même époque, je remarquai chez trois autres de
mes agents, _Chrestien_, _Utinet_ et _Decostard_, un redoublement
d'ardeur pour le service et de complaisance qui m'étonnait. J'étais
instruit que ces messieurs avaient de fréquentes conférences avec
Lacour; moi-même, sans songer le moins du monde à épier leurs démarches,
dans mon intérêt personnel, je les avais surpris chuchotant et
s'entretenant de moi. Un soir, entr'autres, en passant dans la cour de
la Sainte-Chapelle (car ils complotaient jusque dans le sanctuaire),
j'avais entendu l'un d'eux se réjouir de ce que _je ne parerais pas la
botte qu'on allait me porter_. Quelle était cette botte? je ne m'en
faisais pas une idée, lorsque Peyois et ses co-accusés ayant été
traduits, les débats judiciaires me révélèrent une machination atroce,
tendant à établir que j'étais l'instigateur du crime qui les avait
amenés sur les bancs. _Peyois prétendait que s'étant adressé à moi, pour
me demander si je connaissais un recruteur qui eut un remplaçant à
fournir, je lui avais proposé de voler pour mon compte, et que même je
lui avais donné trois francs pour acheter la pince avec laquelle il
avait été pris faisant effraction chez le sieur Labatty._ _Berthelet_ et
_Lefebure_ confirmaient le dire de _Peyois_, et un marchand de vins,
nommé _Leblanc_, qui, impliqué comme eux, paraissait avoir été le
véritable bailleur de fonds pour l'acquisition de l'instrument, les
encourageait à persévérer dans un système de défense qui, s'il était
admis, devait avoir nécessairement pour effet de le faire absoudre. Les
avocats qui plaidèrent dans cette cause ne manquèrent pas de tirer tout
le parti possible de la prétendue instigation qui m'était imputée; et
comme ils parlaient d'après leur conviction, s'ils ne déterminèrent pas
le jury à rendre une décision favorable à leurs clients, du moins
parvinrent-ils à jeter dans l'esprit des juges et du public de terribles
préventions contre moi. Dès lors, je crus qu'il était urgent de me
disculper, et certain de mon innocence, je priai M. le préfet de police
de vouloir bien ordonner une enquête, dans le but de constater la
vérité.

Peyois, Berthelet et Lefebure venaient d'être condamnés; j'imaginais que
n'ayant plus désormais aucun intérêt à soutenir le mensonge, ils
confesseraient qu'ils m'avaient calomnié; je présumais, en outre, que
dans le cas où leur conduite aurait été le résultat d'une suggestion,
ils ne feraient plus difficulté de nommer les conseillers de l'imposture
qu'ils avaient audacieusement soutenue devant la justice. Le préfet
ordonna l'enquête que je sollicitai, et au moment où il confiait le soin
de la diriger à M. _Fleuriais_, commissaire de police pour le quartier
de la cité, un premier document, sur lequel je n'avais pas compté,
préluda à ma justification: c'était une lettre de Berthelet au marchand
de vins Leblanc, qui avait été déclaré non-coupable; je la transcris
ici, parce qu'elle montre à quoi se réduisent les accusations que l'on
n'a cessé de diriger contre moi, tout le temps que j'ai été attaché à la
police, et depuis que j'ai cessé de lui appartenir. Voici cette pièce,
dont je reproduis jusqu'à l'orthographe:

     A MONSIEUR

     Monsieur _le Blanc_, maître marchand de vin, demeurant barrière du
     Combat, boulvard de la Chopinette, au signe de la Crois, à proche
     Paris.

     «Monsieur, je vous Ecris Cette lettre Cest pour m'enformer de
     l'état de votre santée Et au meme tamps pour vous prévenir que nous
     sommes pourvus an grace de notre jugement. Vous ne doutez pas de ma
     malheureuse position. C'est pourquoi que je vous previens que si
     vous mabandonné, je ferais de nouvelle Révélation de la peine que
     vous avez fourny et qui a deplus été trouvé chés vous, dont vous
     n'ignorés pas ce que nous avons caché à la justice a cette Egard,
     et dont un chef de la police a été cités dans cette affaire qui
     était innocant Et qu'on a cherché à rendre victime, vous n'ignorés
     pas les promesse que vous m'avés faite dans votre chambre pour vous
     soutenir dans le tribunal, vous n'ignorés pas que j'ai vendu le suc
     et de la chandelle à votre femme C'est pourquoi si vous mabandonné
     je ne vous regarderés pas pour un nomme daprés toutes vos belles
     promesse.

     «Rappelés vous que la justice ne pert pas ces droit et que je
     pourés vous faire appellés en....

     «Vous navés Rien a craindre cette a passer secréttement BERTHELET.»

     _Et plus bas:_ «japrouve Lecriture ci desus.»

Suivant l'usage, cette lettre, qui devait passer si secrètement, fut
remise au geolier qui, en ayant pris connaissance, la fit aussitôt
parvenir à la préfecture de police. Leblanc n'ayant pu, par conséquent,
ni répondre ni venir au secours de Berthelet, ce dernier perdit
patience, et, en exécution des menaces qu'il avait faites, il m'écrivit,
de la Conciergerie, une autre lettre ainsi conçue:

    Ce 29 septembre 1823.

    «Monsieur

Daprès les debats de la cours dassise Et le resumée du président qui
porte a charge Daprès la De claration du nommé Peyois qui par une Fosse
de claration faite par lui au tribunal d'un Ecul de 3 fr. que vous lui
aviez donnés pour acheté linstrument qui a Cassés la porte à Monsieur
Labbaty.

»Moi Berthelet En présence des autoritées veux faire Reconnaître la
véritée Et votre innoncence je déclare 1º savoir ou la peince a eté
achetée 2º de la maison dou elle est sorty 3º et le nom de celui qui la
fourny avec véritée

    «BERTHELET.»

_Et plus bas:_ «j'approuve leCriture ci Desue.»

Plus bas encore, le sceau de la maison de justice, et cette mention de
la main du chef des employés de la Conciergerie... «_lecriture cidessus
et la signature est celle de Berthelet_.»

    «EGLY.»

Berthelet, interrogé par M. Fleuriais, déclara que la pince avait coûté
quarante-cinq sous; qu'elle avait été achetée au faubourg du Temple,
chez un marchand fripier, et que Leblanc, instruit de l'usage qu'on
devait en faire, avait avancé l'argent pour la payer. «Le marché conclu,
poursuivit Berthelet, Leblanc, qui était resté un peu en arrière, me
dit: _Si on te demande ce que tu veux faire de la pince, tu diras que tu
es tailleur de cristaux, et que tu en as besoin pour serrer la roue de
ton métier. Si on te demande tes papiers, tu me feras venir et je dirai
que tu es mon apprenti._ J'allai le rejoindre ayant pince à la main, et
il me dit de la lui donner, pour la mettre sous sa redingotte, dans la
crainte que je ne fusse rencontré par des agents. Leblanc me conduisit
de suite chez lui. En arrivant, son premier soin fut de descendre à sa
cave, pour y déposer la pince. Je remontai au premier où je trouvai
Lefebure, à qui je dis que j'avais acheté la pince. Le soir même, après
avoir bu jusqu'à dix heures, Lefebure, Peyois et moi, nous allâmes
rotonde du Temple, dans une petite rue dont je ne sais pas le nom;
Peyois, tandis que Lefebure et moi nous faisions le guet, pratiqua
trente-trois trous au moyen d'une vrille, dans le volet d'une marchande
lingère. Le couteau dont se servait Peyois pour couper l'entre deux des
trous, ayant cassé, et notre coup ayant manqué, nous nous retirâmes;
nous allâmes ensuite à la halle, contre la pointe Saint-Eustache, où
Peyois, se servant de la pince dont j'ai parlé, essaya de faire sauter
la porte d'un mercier. Quelqu'un de l'intérieur ayant demandé ce qu'on
voulait, nous prîmes la fuite; il était alors deux heures et demie du
matin. Nous allâmes tous les trois à l'hôtel d'Angleterre, où Peyois
remit à la bourgeoise de la maison, qu'il connaissait, un parapluie
qu'il avait avec lui.

»Avant d'y entrer, Peyois avait remis à une marchande de café qui était
en plein air, près le Palais-Royal, la pince qui était enveloppée dans
un sac. Nous sortîmes de l'hôtel d'Angleterre à près de cinq heures du
matin, et Peyois reprit à la marchande de café la pince qu'il lui avait
donnée à garder. Je dois dire que cette femme ignorait ce que c'était.
Peyois s'en alla chez Leblanc, son bourgeois, et emporta la pince avec
lui. Lefebure et moi ne nous quittâmes plus, et nous retournâmes chez
Leblanc à cinq heures du soir, où nous restâmes jusqu'à dix. Leblanc me
remit un briquet phosphorique pour nous servir au besoin, ainsi qu'un
bout de chandelle. Je m'étais même amusé avec la pointe d'un couteau à
tracer sur ce briquet, qui était en plomb, la lettre L qui commence le
nom de Leblanc. Peyois, Lefebure et moi, nous sortîmes ensemble. Peyois
ayant pris sur lui la pince, la passa à la barrière et nous la remit
après. Il s'arrêta en chemin, pour aller dans une maison garnie avec
Victoire Bigan, et Lefebure et moi nous allâmes commettre chez Labbaty
le vol par suite duquel nous avons été arrêtés. La pince et une partie
des effets qui avaient été volés, furent portés par Lefebure chez
Leblanc.

»_Leblanc, qui a été mis en jugement avec nous, m'avait engagé à ne pas
le charger et à ne pas démentir Peyois, qui devait dire que c'était M.
Vidocq qui lui avait donné trois francs pour acheter la pince; et il
m'avait promis de me donner une somme d'argent, si je voulais soutenir
la même chose; j'y avais consenti, craignant qu'en disant la vérité mon
affaire ne devint plus mauvaise._» (Déclaration du 3 octobre 1823.)

_Lefebure_, qui comparut ensuite, sans avoir pu communiquer avec
Berthelet, confirma la déclaration de ce dernier, en ce qui concernait
Leblanc. «Si je n'ai pas dit, ajouta-t-il, que c'est lui qui a fourni à
Berthelet l'argent pour acheter la pince, c'est que Peyois m'avait
engagé à dire que c'était lui Peyois qui l'avait achetée. Peyois étant
compromis dans ce vol, n'avait pas voulu charger Leblanc qui lui faisait
du bien et qui pouvait lui en faire davantage par la suite.»

Un sieur _Egly_, chef des employés de la Conciergerie, et les nommés
_Lecomte_ et _Vermont_, détenus dans cette maison, ayant été entendus
par M. Fleuriais, rapportèrent plusieurs conversations dans lesquelles
Berthelet, Lefebure et Peyois étaient convenus devant eux qu'ils
m'avaient inculpé à tort. Dans leur témoignage, tous les condamnés
s'accordaient à dire que je les avais constamment détournés de faire le
mal. Vermont raconta, en outre, qu'un jour les ayant blâmés de ce qu'ils
m'avaient compromis sans motif, ils lui répondirent: «_Bah! nous nous
f....... bien de cela, nous aurions compromis le Père éternel, pour nous
sauver; mais ça a mal réussi._»

Peyois, qui était le plus jeune des condamnés mit moins de franchise
dans ses réponses; son amitié pour Leblanc le porta d'abord à cacher une
partie de la vérité; cependant il ne put s'empêcher de reconnaître que
j'étais étranger à l'achat de la pince.

«Pendant, dit-il, toute l'instruction qui a précédé ma mise en jugement,
et devant la cour d'assises, j'ai affirmé et soutenu que c'était M.
Vidocq qui m'avait donné trois francs, pour acheter la pince à l'aide de
laquelle a été commis le vol qui m'a fait arrêter, ainsi que Berthelet,
Leblanc, Lefebure et autres. J'ai persisté à dire toujours la même
chose, espérant que cela pourrait ou diminuer ou alléger ma peine.
J'avais pensé à ce moyen, parce que des prisonniers m'avaient dit qu'il
pourrait me servir. Je dois à la vérité de déclarer aujourd'hui que M.
Vidocq ne m'a point donné l'argent en question pour acheter la pince;
que c'est moi qui l'ai achetée de mon argent: cette pince me coûta
quarante-huit sous, et je l'ai achetée chez un ferrailleur en boutique,
qui demeure dans la première rue à droite en entrant dans la rue des
Arcis, du côté du pont Notre-Dame. Je ne connais pas le nom du
ferailleur; mais je pourrais facilement faire connaître sa boutique,
qui, au surplus, est la deuxième à droite, en descendant dans cette rue.
C'est le huit ou le neuf mars dernier que j'en fis l'achat; le
ferrailleur et sa femme étaient dans la boutique; c'était la première
fois que j'achetais quelque chose chez eux.»

Trois jours après, Peyois ayant été transféré à Bicêtre, écrivit au chef
de la deuxième division de la préfecture de police une lettre dans
laquelle il confessait qu'il en avait constamment imposé à la justice,
et témoignait le désir de faire des révélations sincères: cette fois, la
vérité toute entière allait être connue. _Utinet_, _Chrestien_,
_Decostard_, _Coco-Lacour_, qui étaient venus à l'audience déposer dans
le sens de l'imposture, furent tout à coup dévoilés: il devint évident
que Chrestien avait fait jouer les ressorts de l'intrigue qui devait
amener mon expulsion de la police. Une déclaration que reçut le maire de
Gentilly, mit au grand jour toute l'infamie de cette machination,[13]
dont _Lacour_, _Chrestien_, _Decostard_ et _Utinet_ s'étaient promis le
succès le plus complet. C'étaient eux qui m'avaient envoyé Peyois,
lorsqu'il était venu me trouver sous le prétexte de me demander si je ne
pourrais pas lui indiquer un recruteur qui eût besoin d'un remplaçant;
c'étaient encore eux qui avaient engagé Berhtelet à se présenter dans
mon bureau, pour me donner des avis sur certains vols qui devaient se
commettre. Ils avaient ainsi dressé, pour le soutien de l'accusation
sous le poids de laquelle ils projetaient de m'accabler, un échafaudage
de vraisemblance résultant de mes rapports avec les voleurs
antérieurement à leur arrestation. Selon toutes les apparences, il
n'était pas impossible qu'ils eussent quelque temps fermé les yeux sur
les expéditions de Peyois et consors, à la condition que s'il leur
arrivait d'être pris en flagrant délit, ils adopteraient un système de
défense conforme à leurs intérêts. Il n'existait pas de vestige d'une
transaction de ce genre, mais elle devait avoir eu lieu, et les
démarches de mes agents, soit pendant l'instruction de la procédure,
soit depuis la condamnation des coupables, ne permettent pas d'élever le
moindre doute à cet égard. Peyois est arrêté, aussitôt Utinet et
Chrestien se rendent à la Force, et ont avec lui un entretien dans
lequel ils lui persuadent que c'est seulement en m'accusant qu'il pourra
faire prendre à son affaire une tournure favorable; que s'il veut ne pas
être condamné, il n'a qu'à les faire appeler l'un et l'autre comme
témoins de ce qu'il leur convient qu'il avance; qu'ils soutiendront son
assertion, et déposeront dans le même sens que lui, que même ils diront
qu'ils m'ont vu lui donner la somme de trois francs.

Les deux agents ne se bornent pas à ces conseils; pour être certains, à
tout événement, que Peyois ne se rétractera pas, ils lui disent qu'ils
ont à leur disposition un protecteur puissant, dont l'influence le
préservera de toute espèce de condamnation, et qui, si par hasard une
condamnation était inévitable, aurait encore les bras assez longs pour
faire casser le jugement.

Les débats ouverts, _Utinet_, _Chrestien_, _Lacour_ et _Decostard_
s'empressent de venir attester les faits qui me sont imputés par
_Peyois_. Cependant, ce jeune homme, à qui ils ont promis l'impunité,
est frappé par le verdict; alors, appréhendant qu'enfin éclairé sur sa
position, il ne les fasse repentir de l'avoir trompé, en dévoilant leurs
perfidies, ils se hâtent de ranimer son espoir, et non-seulement ils
exigent de lui qu'il se pourvoie en cassation, mais encore ils offrent
de lui donner un défenseur à leurs frais et s'engagent à payer tous les
dépens que cet appel occasionera. La mère de Peyois est également
obsédée par ces intrigants; ils lui font les mêmes offres de service et
les mêmes promesses; Lacour, Decostard et Chrestien l'entraînent chez le
sieur _Bazile_, marchand de vin, place du Palais de Justice; et là, en
présence d'une bouteille de vin et de la femme _Leblanc_, ils déploient
toute leur éloquence pour démontrer à la mère Peyois que si elle les
seconde et que son fils soit docile à leurs avis, il leur sera facile de
le sauver; _soyez tranquille_, lui dit Chrestien, _nous ferons tout ce
qu'il faudra faire_.

Telles furent les lumières que produisit l'enquête; il devint évident
pour les magistrats que l'incident de la pince fournie par Vidocq était
une invention de mes agents; et depuis l'on a brodé sur ce fonds une
foule de récits plus ou moins bizarres, que les Plutarque du _Pilier
littéraire_ ne manqueront pas de donner pour authentiques, si jamais il
prend fantaisie à l'imprimeur Tiger ou à son successeur d'ajouter à la
collection de livres forains, _l'Histoire admirable et pourtant
véridique des faits, gestes et aventures mémorables, extraordinaires ou
surprenantes du célèbre Vidocq, avec le portrait de ce grand mouchard,
représenté en personne naturelle et vivante, tel qu'il était avant sa
mort, arrivée sans accident le jour de son décès, en sa maison de
Saint-Mandé, à l'heure de minuit, le 22 juillet de l'an de grâce 1875_.



CHAPITRE XXXV.

     Les nouvellistes de malheur.--L'Écho de la rue de Jérusalem et
     lieux circonvoisins.--Toujours Vidocq.--Feu les Athéniens et défunt
     Aristide.--L'ostracisme et les coquilles.--La patte du chat.--Je
     fais des voleurs.--Les deux Guillotin.--Le cloaque Desnoyers.--Le
     chaos et la création.--Monsieur Double-Croche et la cage à
     poulets.--Une mise décente.--Le suprême bon ton.--Guerre aux
     _modernes_.--_Le cadran bleu de la Canaille._--Une société bien
     composée.--Les Orientalistes et les Argonautes.--Les gigots des
     prés salés.--La queue du chat.--Les pruneaux et la
     _chahut_.--Riboulet et Manon la Blonde.--L'Entrée triomphale.--Le
     petit père noir.--Deux ballades.--L'hospitalité.--L'ami de
     collége.--_Les Enfants du Soleil._


Je demande pardon au lecteur de l'avoir entretenu si longuement de mes
tribulations, et des petites malices de mes agents: j'aurais bien désiré
lui épargner l'ennui d'un chapitre qui n'intéresse que ma réputation;
mais, avant d'aller plus loin, j'avais à cœur de montrer qu'il n'est
pas toujours bon, bien qu'on ne prête qu'aux riches, d'ajouter foi aux
sornettes que débitent mes ennemis. Que n'ont pas imaginé les mouchards,
les voleurs et les escrocs, qui n'éprouvaient pas moins les uns que les
autres le besoin de me voir évincé de la police?

«Un tel est _enfoncé_, racontait un _ami_ à sa femme, lorsque le matin
ou le soir il revenait au gîte.

--»Pas possible!

--»Eh! mon Dieu! comme je te dis.

--»Par qui donc?

--»Faut-il le demander? par ce gueux de _Vidocq_.»

Deux de ces faiseurs d'affaires, qui sont nombreux sur le pavé de Paris,
se rencontraient-ils:

«Tu ne sais pas la nouvelle? ce pauvre Harrisson est à la Force.

--»Tu plaisantes.

--»Je voudrais plaisanter; il était en train de traiter d'une partie de
marchandises, j'aurais eu mon droit de commission; eh bien! mon cher, le
diable s'en est mêlé; en prenant livraison il a été arrêté.

--»Et par qui?

--»_Par Vidocq._

--»Le misérable!»

Une capture d'une haute importance était-elle annoncée dans les bureaux
de la préfecture; avais-je saisi quelque grand criminel, dont les plus
fins matois d'entre les agents avaient cent fois perdu la piste, tout
aussitôt les mouches de bourdonner: «C'est _encore ce maudit Vidocq_ qui
a empoigné celui-là.» C'étaient dans la gent moucharde des
récriminations à n'en plus finir: tout le long des rues de Jérusalem et
de Sainte-Anne, de cabaret en cabaret, l'écho répétait avec l'accent du
dépit, _encore Vidocq! toujours Vidocq!_ et ce nom résonnait plus
désagréablement aux oreilles de la cabale, qu'à celles de feu les
Athéniens le surnom de _Juste_, qui leur avait fait prendre en grippe
défunt Aristide.

Quel bonheur pour la clique des voleurs, des escrocs et des mouchards,
si, tout exprès pour leur offrir un moyen de se délivrer de moi, on
avait ressuscité en leur faveur la loi de l'_Ostracisme_! Comme alors
ils auraient rejoint leurs _coquilles_! Mais, sauf les conspirations du
genre de celles dont _M. Coco_ et ses complices se promettaient un si
fortuné dénouement, que pouvaient-ils faire? Dans la ruche, on imposait
silence aux frélons. «_Voyez Vidocq_, leur disaient les chefs; prenez
exemple sur lui; quelle activité il déploie! toujours sur pied, jour et
nuit, il ne dort pas; avec quatre hommes comme lui, on répondrait de la
sûreté de la capitale.»

Ces éloges irritaient les endormis, mais il ne les tentaient pas; se
réveillaient-ils, ce n'était jamais que la verre à la main; et au lieu
de se rendre à tire-d'aile où les appelait le devoir, ils se formaient
en petit comité, et s'amusaient à me _travailler le casaquin_, qu'on me
passe l'expression, elle n'est pas de moi.

«Non, il n'est pas possible, disait l'un; pour prendre ainsi _marons_
les voleurs, il faut qu'il s'entende avec eux.

--»Parbleu! reprenait un autre, c'est lui qui les met en œuvre; il se
sert de la patte du chat.....

--»Oh! c'est un malin singe, ajoutait un troisième.»

Puis un quatrième, brochant sur le tout, s'écriait d'un ton sententieux:
«Quand il n'a pas de voleurs, il en fait.»

Or, voici comment je faisais des voleurs.

Je ne pense pas que parmi les lecteurs de ces Mémoires, il s'en trouve
un seul qui, même par cas fortuit, ait mis les pieds chez
_Guillotin_.--Eh! quoi, me dira-t-on, Guillotin!»

    Ce savant médecin,
    Que l'amour du prochain
    Fit mourir de chagrin.

Vous n'y êtes pas; il s'agit bien ici du fameux docteur qui.... Le
Guillotin dont je parle est tout simplement un modeste frelateur de
vins, dont l'établissement, fort connu des voleurs du plus bas étage,
est situé en face de ce _cloaque Desnoyers_, que les riboteurs de la
barrière appellent le _grand salon_ de la Courtille. Un ouvrier peut
encore être honnête jusqu'à un certain point, et se risquer, en passant,
chez le _papa Desnoyers_. S'il n'a pas _froid aux yeux_, et qu'au bâton
ainsi qu'à la savatte, il s'entende à moucher les malins, il se pourra,
les gendarmes aidant, qu'il en soit quitte pour quelques horions, et
n'ait à payer d'autre écot que le sien. Chez _Guillotin_, il ne s'en
tirera pas à si bon marché, surtout s'il y est venu proprement couvert
et avec le gousset passablement garni.

Que l'on se figure une salle carrée assez vaste, dont les murs, jadis
blancs, ont été noircis par des exhalaisons de toute espèce: tel est,
dans toute sa simplicité, l'aspect d'un temple consacré au culte de
_Bachus_ et de _Terpsychore_; d'abord, par une illusion d'optique assez
naturelle, on n'est frappé que de l'exiguïté du local, mais l'œil
venant à percer l'épaisse atmosphère de mille vapeurs qui ne sont pas
inodores, l'étendue se manifeste par les détails qui s'échappent du
chaos. C'est l'instant de la création, tout s'éclaircit, le brouillard
se dissipe, il se peuple, il s'anime, des formes apparaissent, on se
meut, on s'agite, ce ne sont pas des ombres vaines, c'est au contraire
de la matière qui se croise et s'entrelace dans tous les sens. Que de
béatitudes! qu'elle joyeuse vie! jamais pour des _épicuriens_, tant de
félicités ne furent rassemblées, ceux qui aiment à se vautrer y ont la
main, de la fange partout: plusieurs rangées de tables, sur lesquelles,
sans qu'on les essuie jamais, se renouvellent cent fois le jour les plus
dégoûtantes libations, encadrent un espace réservé à ce qu'on appelle
les danseurs. Au fond de cet antre infect, s'élève, supportée par quatre
pieux vermoulus, une sorte d'estrade construite avec des débris de
bateaux, que dissimule le grossier assemblage de deux ou trois lambeaux
de vieille tapisserie. C'est sur cette cage à poulets qu'est juchée la
musique: deux clarinettes, un crincrin, le trombone retentissant, et
l'assourdissante grosse caisse, cinq instruments dont les mouvements
cadencés de la béquille de monsieur _Double-Croche_, petit boiteux qui
prend le titre de chef d'orchestre, régularise les terribles accords.
Ici, tout est harmonie, les visages, les costumes, les mets que l'on
prépare: _une mise décente est de rigueur_; il n'y a pas de bureau où
l'on dépose les cannes, les parapluies et les manteaux: l'on peut entrer
avec son crochet, mais l'on est prié de laisser son équipage à la porte
(le mannequin); les femmes sont _coiffées en chien_, c'est-à-dire les
cheveux à volonté, et le mouchoir perché au sommet de la tête, où par un
nœud formé en avant, ses coins dessinent une rosette, ou si vous
l'aimez mieux une cocarde qui menace l'œil à la manière de celle des
mulets provençaux. Pour les hommes, c'est la veste avec accompagnement
de casquette et col rabattant, s'ils ont une chemise, qui est la tenue
obligée: la culotte n'est pas nécessaire; le suprême bon ton serait le
bonnet de police d'un canonnier, le dolman d'un hussard, le pantalon
d'un lancier, les bottes d'un chasseur, enfin la défroque surannée de
trois ou quatre régiments ou la garde-robe d'un champ de bataille, pas
de _fanfan_ ainsi costumé qui ne soit la coqueluche de ces dames, tant
elles adorent la cavalerie, et ont un goût prononcé pour les habillés de
toutes les réformes; mais rien ne leur plaît comme des moustaches et le
charivari rouge, orné de son cuir.

Dans cette réunion, le chapeau de feutre, à moins qu'il ne soit défoncé
ou privé de ses bords, n'apparaît que de loin en loin; on ne se souvient
pas d'y avoir vu un habit, et quiconque oserait s'y montrer en
redingotte, à moins d'être un habitué serait bien sûr de s'en aller en
gilet rond. En vain demanderait-il grâce pour ces pans dont s'offusquent
les regards de la noble assemblée; trop heureux si après avoir été
baffoué et traité de _moderne_ à l'unanimité, il n'en laisse qu'un seul
entre les mains de cette belle jeunesse, qui, dans ses rages de gaieté,
hurle plutôt qu'elle ne chante ces paroles si caractéristiques:

    Laissez-moi donc, j'veux m'en aller:
    Tout débiné z'à la Courtille;
    Laissez-moi donc, j'veux m'en aller
    Tout débiné chez Desnoyers!

Desnoyers est le _Cadran bleu de la Canaille_, mais avant de franchir le
seuil du cabaret de Guillotin, la canaille elle-même y regarde à deux
fois, de telle sorte que dans ce réceptacle on ne voit que des filles
publiques avec leurs souteneurs, des filous de tous genres, quelques
escrocs du dernier ordre, et bon nombre de ces pertubateurs nocturnes,
intrépides faubouriens, qui font deux parts de leur existence, l'une
consacrée au tapage, l'autre au vol. On se doute bien que l'argot est la
seule langue que l'on parle dans cette aimable société; c'est presque
toujours du français, mais tellement détourné de sa signification
primitive, qu'il n'est pas un membre de l'illustre compagnie des
_quarante_ qui pût se flatter d'y comprendre goutte; et pourtant les
abonnés de Guillotin ont aussi leurs puristes; ceux-là prétendent que
l'argot a pris naissance à Lorient, et sans croire qu'on puisse leur
contester la qualité d'_Orientalistes_, ils se l'appliquent sans plus de
façon, comme aussi celle d'_Argonautes_, lorsqu'il leur est arrivé
d'achever leurs études sous la direction des argousins, en faisant dans
le port de Toulon, _la navigation dormante_ à bord d'un vaisseau rasé.
Si les notes étaient de mon goût, je pourrais saisir aux cheveux
l'occasion d'en faire quelques-unes de très savantes, peut-être irais-je
jusqu'à la dissertation, mais je suis en train de peindre le paradis
des faiseurs d'orgies, les couleurs sont broyées, achevons le tableau.

Si l'on boit chez Guillotin, on y mange également, et les mystères de la
cuisine de ce lieu de délices valent bien la peine d'être dévoilés. Le
petit père Guillotin n'a pas de boucher, mais il a son équarrisseur; et
dans ses casseroles de cuivre, dont le vert-de-gris n'empoisonne pas, le
cheval fourbu se transforme en bœuf à la mode, les cuisses du caniche
mis à mort dans la rue Guénegaud deviennent des gigots des prés salés,
et la magie d'une sauce raffermissante donne au veau mort-né de la
laitière l'apétissant coup d'œil du _Pontoise_. La chère assure-t-on,
y est exquise en hiver, quand il tombe du verglas; et sous M. Delaveau,
si parfois dans l'été le pain était hors de prix, durant le _massacre
des innocents_, on était certain d'y trouver du mouton à bon compte.

Dans ce pays des métamorphoses, le lièvre n'eut jamais droit de
bourgeoisie, il a cédé sa place au lapin, et le lapin... que les rats
sont heureux! _oh fortunati nimium si... nôrint..._ c'est le magister de
Saint-Mandé qui me prête la citation; on me dit que c'est du latin,
peut-être est-ce du grec ou de l'hébreu, n'importe, je m'abandonne,
advienne que pourra, à la volonté de Dieu; mais toujours est-il que si
les rats avaient pu voir ce que j'ai vu, à moins que d'être une race
ingrate et perverse, ils auraient ouvert une souscription pour ériger
une statue au _libérateur_ petit père Guillotin.

Un soir, pressé par ce besoin qu'un bon Français ne satisfait jamais
seul, je me lève pour chercher une issue; je pousse une porte, elle
cède; à la fraîcheur de l'air, je reconnais que je suis dans une cour;
l'endroit est propice, je m'avance à tâtons, tout-à-coup je fais un faux
pas, on avait vraisemblablement dérangé quelques pavés, je tends les
bras pour me retenir, et tandis que de l'un je saisis un poteau, de
l'autre j'empoigne quelque chose de fort doux et de fort long. J'étais
dans les ténèbres, il me semble voir briller quelques étincelles, et au
toucher, je crois reconnaître certain appendice velu de la colonne
vertébrale d'un quadrupède; j'en tiens une botte, je tire dessus, et il
me reste à la main un paquet de dépouilles avec lequel je rentre dans la
salle, au moment même où M. _Double-Croche_, désignant les figures aux
danseurs, s'égosille à crier _la queue du chat_.

Il ne faut pas demander si l'on saisit l'à-propos; il se fit dans
l'assemblée un miaulement général, mais ce n'était au plus qu'une
plaisanterie, les amateurs de gibelotte miaulèrent comme les autres, et
après avoir enfoncé leurs casquettes, «allons, dirent-ils en se léchant
les doigts, au petit bonheur! Coiffé de chat, nourri de même, nous ne
manquerons pas de sitôt; la mère des matous n'est pas morte.»

Les pratiques du papa Guillotin consomment d'ordinaire plus en huile
qu'en coton, cependant je puis affirmer que, de mon temps, il s'est fait
dans son cabaret quelques ripailles qui, distraction faite des liquides,
n'eussent pas coûté d'avantage au café _Riche_ ou chez _Grignon_. Il me
souvient de six individus, les nommés _Driancourt_, _Vilattes_,
_Pitroux_ et trois autres, qui trouvèrent le moyen d'y dépenser 166
francs dans une soirée. A la vérité, chacun d'eux avait amené sa
particulière. Le bourgeois les avait sans doute quelque peu écorchés,
mais ils ne s'en plaignaient pas, et ce quart-d'heure que Rabelais
trouve si dur à passer, ne leur arracha pas la moindre objection; ils
payèrent grandement, sans oublier le pour-boire du garçon. Je les fis
arrêter pendant qu'ils acquittaient le montant de la carte, qu'ils
n'avaient pas même pris le temps d'examiner. Les voleurs sont généreux
quand ils ont rencontré une bonne veine. Ceux-là venaient de commettre
plusieurs vols considérables, qu'ils expient aujourd'hui dans les bagnes
de France.

On a peine à croire qu'au centre de la civilisation, il puisse exister
un repaire si hideux que l'antre Guillotin, il faut comme moi l'avoir
vu: Hommes ou femmes, tout le monde y fumait en dansant, la pipe passait
de bouche en bouche, et la plus aimable galanterie que l'on pût faire
aux nymphes qui venaient à ce rendez-vous, étaler leurs grâces dans les
postures et attitudes de l'indécente _chahut_, était de leur offrir le
_pruneau_, c'est-a-dire, la chique sentimentale, ou le tabac roulé,
soumis ou non, suivant le degré de familiarité, à l'épreuve d'une
première mastication.

Les officiers de paix et les inspecteurs étaient de trop grands
seigneurs pour se lancer au milieu d'un public pareil, ils s'en tenaient
au contraire soigneusement à l'écart, évitant un contact qui leur
répugnait; moi aussi j'étais dégoûté, mais en même temps j'étais
persuadé que pour découvrir et atteindre les malfaiteurs, il ne fallait
pas attendre qu'ils vinssent se jeter dans nos bras; je me décidai donc
à aller les chercher, et pour ne pas faire des explorations sans
résultat, je m'attachai surtout à connaître les endroits qu'ils
fréquentaient par prédilection, ensuite comme le pêcheur qui a rencontré
un vivier, je jetai ma ligne à coup sûr. Je ne perdais pas mon temps à
vouloir, comme on dit, trouver une aiguille dans une botte de foin:
quand on veut avoir de l'eau, à moins que la rivière ne soit à sec, il
est ridicule de compter sur la pluie; mais je quitte la métaphore, et
m'explique: tout cela signifie que le mouchard qui se propose de
travailler utilement à la destruction des voleurs, doit autant que
possible vivre avec eux, afin de saisir l'occasion d'appeler sur leur
tête la vindicte des lois. C'était ce que je faisais, et c'était aussi,
ce que mes rivaux appelaient _faire des voleurs_; j'en ai fait de la
sorte bon nombre, notamment à l'époque de mes débuts dans la police.
Dans une après-midi de l'hiver de 1811, j'eus le pressentiment, qu'une
séance chez Guillotin, ne serait pas infructueuse. Sans être
superstitieux, je ne sais pourquoi j'ai toujours cédé à des inspirations
de ce genre; je mis donc à contribution mon vestiaire, et après m'être
accommodé de manière à n'avoir pas l'air _d'un moderne_, je partis de
chez moi avec un autre agent secret, le nommé Riboulet, _arsouille_
consommé, que toutes les houris de la _guinche_ (de la guinguette)
revendiquaient comme leur chevalier, bien qu'il donnât aussi dans les
_cotonneuses_ (fileuses de coton) qui voyaient en lui le plus agréable
des _faubouriens_. Pour l'excursion projetée, une femme était un bagage
indispensable; Riboulet avait sous la main celle qui nous convenait,
c'était sa maîtresse en titre, une fille publique nommée _Manon_ la
Blonde, qu'il avait pris l'engagement de faire respecter. En deux coups
de temps elle eût fait un polisson de ses bas de laine, serré les
cordons de taille de sa robe écarlate, passé son schall gris angora à
bordure blanche, chaussé ses galoches à pantoufles, rejoint ses cheveux,
et donné au fichu dont elle recouvrait son chef cet aspect de crânerie
qui n'est pas obligatoire pour le négligé. Manon était à la joie de son
cœur de faire le panier à deux anses.

Nous nous acheminons ainsi, bras dessus bras dessous, vers la Courtille.
Arrivés au cabaret, nous commençons par nous attabler dans un coin, afin
d'être plus à portée d'examiner ce qui se passe. Riboulet était un de
ces hommes dont la seule présence commande l'empressement, il n'avait
pas parlé ni moi non plus que nous étions servis. «Tu vois, me dit-il,
le _daron_ sait l'ordonnance, le _pivois_ (le vin), le rôti et la
salade. Je demandai s'il n'était pas possible d'avoir de la matelotte.

--»De l'anguille, s'écria Manon, on t'en f....ra; du _cabot avec des
pleurants_ (du chien de mer et des oignons), c'est assez bon.» Je
n'insistai pas, et nous nous mîmes tous trois à dévorer avec autant
d'appétit que si nous n'eussions pas connu les secrets du papa
Guillotin.

Pendant ce repas, un bruit qui se fit entendre du côté de la porte
attira notre attention. C'étaient des vainqueurs qui faisaient leur
entrée triomphale: mâles et femelles, ils étaient au nombre de six,
formant trois couples d'individus qui n'avaient plus figure humaine;
tous avaient ou des égratignures au visage ou les yeux au beurre noir:
au désordre sanglant de leur toilette, à la fraîcheur de leur
débraillement, il était aisé d'apercevoir qu'ils étaient les héros d'une
_batterie_, dans laquelle de part et d'autre on s'était administré force
coups de poings. Ils s'avancèrent vers notre table:

--«L'UN DES HÉROS. Pardon le z'amis; y a-t'y place pour nous z'ici?

--»MOI. Nous serons un peu gênés, mais c'est égal, en se serrant....

--»RIBOULET (m'adressant la parole). Allons donc, cadet, tire la
_carrante_ (table) pour les camarades.

--»MANON (aux arrivants). Ces dames sont de votre société?

--»UNE DES HÉROÏNES. Quéque tu dis? (se tournant vers ses compagnes),
quéqu'elle dit?

--»LE HÉROS DE CELLE-CI. Tais ta gueule, _Titine_ (Célestine), madame
t'insulte pas.

Toute la troupe s'assied.

--»UN HÉROS. Eh! par ici, mon fi Guillotin; _un petit père noir de
quatre ans à huit Jacques_ (un broc de quatre litres à huit sous).

--»GUILLOTIN. On y va, on y va.

--»LE GARÇON (ayant le broc à la main). Trente-deux sous, s'il vous
plaît.

»Les v'là tes trente-deux pieds de nez, _t'as donc tafe de Nozigue_ (tu
te méfies donc de nous)?

LE GARÇON. Non, mes enfants, mais c'est la mode, ou, comme vous voudrez,
la règle de la maison».

Le vin coule dans tous les verres, on remplit aussi les nôtres: «Excusez
de la liberté, dit alors celui qui avait versé.

»--Il n'y a pas de mal, répondit Riboulet.

»--Vous savez, une politesse en vaut une autre.

»--Oh! il ne faudra pas me l'entonner.

»--Eh oui, buvons! qui payera? ça sera les _pantres_.

»--Tu l'as dit, mon homme, _dessalons-nous_.»

Nous nous dessalâmes si bien, que vers les dix heures du soir tout ce
qu'il y avait de sympathique entre nous se manifestait déjà par des
protestations à perte de vue, et par des explosions de cette tendresse
avinée, qui met en dehors toutes les infirmités du cœur humain.

Quand fut venu l'instant de se retirer, nos nouvelles connaissances, et
surtout leurs femmes, étaient dans une complète ivresse; Riboulet et sa
maitresse n'étaient que gais: ainsi que moi, ils avaient conservé leur
tête; mais pour paraître à l'unisson, nous affections d'être hors d'état
de pouvoir marcher: formés en bande, parce que de la sorte les coups de
vent sont moins à craindre, nous nous éloignâmes du théâtre de nos
plaisirs.

Alors, afin de neutraliser par la puissance d'un refrain les
dispositions chancelantes de notre bataillon, Riboulet, d'une voix dont
les cordes vibraient dans la lie, se mit à chanter, dans le plus pur
argot du bon temps, une de ces ballades à reprises qui sont aussi
longues qu'un faubourg:

    En roulant de _vergne en vergne_[14]
    Pour apprendre _à goupiner_,[15]
    J'ai rencontré la _mercandière_,[16]
    Lonfa malura dondaine,
    Qui du _pivois solisait_,[17]
    Lonfa malura dondé.

    J'ai rencontré la mercandière,
    Qui du pivois solisait.
    Je lui _jaspine en bigorne_,[18]
    Lonfa malura dondaine,
    Qu'as tu donc à _morfiller_?[19]
    Lonfa malura dondé.

    Je lui jaspine en bigorne,
    Qu'as-tu donc à morfiller?
    J'ai du _chenu pivois sans lance_,[20]
    Lonfa malura dondaine,
    Et du _larton savonné_,[21]
    Lonfa malura dondé.

    J'ai du chenu pivois sans lance
    Et du larton savonné,
    _Une lourde, une tournante_,[22]
    Lonfa malura dondaine,
    Et un _pieu pour roupiller_,[23]
    Lonfa malura dondé.

    Une lourde, une tournante
    Et un pieu pour roupiller.
    _J'enquille dans sa cambriole_,[24]
    Lonfa malura dondaine,
    Espérant de l'_entifler_,[25]
    Lonfa malura dondé.

    J'enquille dans sa cambriole,
    Espérant de l'entifler,
    Je _rembroque au coin du rifle_,[26]
    Lonfa malura dondaine,
    Un _messière qui pionçait_,[27]
    Lonfa malura dondé.

    Je rembroque au coin du rifle
    Un messière qui pionçait;
    J'ai _sondé dans ses vallades_,[28]
    Lonfa malura dondaine,
    Son _carle j'ai pessigué_,[29]
    Lonfa malura dondé.

    J'ai sondé dans ses vallades,
    Son carle j'ai pessigué,
    Son _carle, aussi sa tocquante_,[30]
    Lonfa malura dondaine,
    Et ses _attaches de cé_,[31]
    Lonfa malura dondé.

    Son carle, aussi sa tocquante
    Et ses attaches de cé,
    Son _coulant et sa montante_,[32]
    Lonfa malura dondaine,
    Et son _combre galuché_,[33]
    Lonfa malura dondé.

    Son coulant, et sa montante,
    Et son combre galuché,
    Son _frusque_, aussi sa _lisette_,[34]
    Lonfa malura dondaine,
    Et ses _tirants brodanchés_,[35]
    Lonfa malura dondé.

    Son frusque, aussi sa lisette,
    Et ses tirants brodanchés.
    _Crompe, crompe, mercandière_,[36]
    Lonfa malura dondaine,
    Car nous serions _béquillés_,[37]
    Lonfa malura dondé.

    Crompe, crompe, mercandière,
    Car nous serions béquillés.
    Sur la _placarde de vergne_,[38]
    Lonfa malura dondaine,
    Il nous faudrait _gambiller_,[39]
    Lonfa malura dondé.

    Sur la placarde de Vergne
    Il nous faudrait gambiller,
    _Allumés_ de toutes ces _largues_[40]
    Lonfa malura dondaine,
    Et du _trepe_ rassemblé[41],
    Lonfa malura dondé.

    Allumés de toutes ces largues,
    Et du trepe rassemblé,
    Et de ces _charlots bons drilles_[42],
    Lonfa malura dondaine,
    Tous _aboulant goupiner_[43],
    Lonfa malura dondé.

Riboulet ayant débité ses quatorze couplets, Manon la Blonde, voulut
aussi faire admirer l'étendue de son organe. «Eh, les autres! dit-elle,
en v'la z'une que j'ai zapprise à Lazarre, _prêtez loche_ et _rebectez_
après moi:

    Un jour à la Croix-Rouge,
    Nous étions dix à douze.

Elle s'interrompt, «comme aujourd'hui.»

    Nous étions dix à douze,
    Tous _grinches_ de renom;[44]
    Nous attendions la _sorgue_[45],
    Voulant _poisser des bogues_[46]
    Pour faire du _billon_.[47]   (_bis._)

    Partage ou non partage,
    Tout est à notre usage;
    _N'épargnons le poitou_.[48]
    _Poissons_ avec adresse[49]
    _Messières_ et _gonzesses_,[50]
    Sans _faire de regoût_,[51]        (_bis._)

    Dessus le pont au Change
    Certain Argent-de-change
    _Se criblait au charron_.[52]
    _J'engantai sa toquante_,[53]
    Ses _attaches brillantes_,[54]
    Avec ses _billemonts_.[55]       (_bis._)

    Quand _douze plombes crossent_[56]
    Les _pègres_ s'en retournent[57]
    Au _tapis_ de Montron.[58]
    Montron ouvre _ta lourde_,[59]
    Si tu veux que _j'aboule_[60]
    Et _piausse en ton bocson_.[61]     (_bis._)

    Montron _drogue_ à sa _larque_,[62]
    _Bonnis_-moi donc _giroffle_[63]
    Qui sont ces _pègres_-là?[64]
    Des _grinchisseurs de bogues_,[65]
    _Esquinteurs de boutoques_,[66]
    Les _connobres_-tu pas?[67]       (_bis._)

    Et vite ma _culbute_;[68]
    Quand je vois mon _affure_[69]
    Je suis toujours _paré_.[70]
    Du plus grand cœur du monde
    Je vais à la _profonde_[71]
    Pour vous donner du frais.      (_bis._)

    Mais déjà la _patrarque_,[72]
    Au clair de la _moucharde_,[73]
    Nous _reluque_ de loin.[74]
    L'aventure est étrange,
    C'était l'Argent-de-change
    Que suivaient les _roussins_.[75]      (_bis._)

    A des fois l'on _rigole_,[76]
    Ou bien l'on _pavillonne_,[77]
    Qu'on devrait _lansquiner_.[78]
    _Raille_, _griviers_ et _cognes_[79],
    Nous ont pour la _cigogne_[80]
    Tretous _marrons paumés_.[81]     (_bis._)

Ce final que nous prîmes, pour ainsi dire, dans la bouche de Manon,
avant qu'elle eût achevé de le prononcer, fut répété huit à dix fois de
manière à faire frémir les vitres de tout le quartier. Après cet élan
d'une hilarité bachique, les premières fumées du vin, qui sont
d'ordinaire les plus vives, venant peu à peu à se dissiper, nous
entrâmes en conversation. Le chapitre des confidences, suivant la
coutume, s'ouvrit en façon d'interrogatoire. Je ne me fis pas tirer
l'oreille pour répondre, allant toujours au-delà de ce qu'on désirait
savoir: étranger à Paris, je n'avais connu Riboulet qu'à son passage
dans la prison de Valenciennes, lorsqu'il avait été reconduit à son
corps comme déserteur; c'était un _ami de collége_, (un camarade de
détention) que j'avais retrouvé. Pour le surplus, j'eus soin de me
représenter sous des couleurs qui les charmèrent: j'étais un sacripan
fini, je ne sais pas ce que je n'avais pas fait, et j'étais prêt à tout
faire. Je me déboutonnais pour les engager à se déboutonner à leur tour,
c'est une tactique qui m'a souvent réussi: bientôt les camarades
bavardèrent comme des pies, et je fus au courant de leurs affaires tout
aussi-bien que si je ne les eusse jamais quittés. Ils m'apprirent leurs
noms, leur demeure, leurs exploits, leurs revers, leur espoir: ils
avaient vraiment rencontré l'homme qui était digne de leur confiance; je
leur revenais, je leur convenais, tout était dit.

De semblables explications altèrent toujours plus ou moins: tous les
rogomistes qui se trouvaient sur notre chemin nous devaient quelque
chose: plus de cent poissons furent bus en l'honneur de notre nouvelle
liaison, nous ne devions plus nous séparer. «Viens avec nous, viens, me
disaient-ils.» Ils étaient si pressants, que n'ayant pas la force de me
dérober à leurs instances je consentis à les reconduire chez eux, rue
des _Filles-Dieu_, nº 14, où ils logeaient dans une maison garnie. Une
fois dans leur galetas, il me fut impossible de refuser de partager leur
lit: on ne se fait pas d'idée, comme ils étaient bons enfants; moi je
l'étais aussi, et ils en étaient d'autant plus persuadés que le compère
Riboulet, durant une heure environ que je fis semblant de dormir leur
fit de moi à voix basse un éloge, dont la moitié même ne pouvait être
vraie, sans que j'eusse mérité dix condamnations à perpétuité. Je
n'étais pas né coiffeur, comme certain personnage que le spirituel
_Figaro_ exposait sur la sellette du ridicule, j'étais né coiffé, et
j'avais un bonheur à faire mourir de chagrin toute une génération
d'honnêtes gens. Enfin Riboulet, m'avait si bien mis dans les papiers de
nos hôtes, que dès la pointe du jour ils me proposèrent d'être
d'expédition avec eux, pour un vol qu'ils allaient commettre rue de _la
Verrerie_.

Je n'eus que le temps de faire avertir le chef de la deuxième division,
qui prit si bien ses mesures, qu'ils furent arrêtés porteurs des objets
volés. Riboulet et moi, nous étions restés en _gaffe_, afin de donner
l'éveil en cas d'alerte, croyaient les voleurs, mais plus réellement
pour voir si la police était à son poste. Quand ils passèrent près de
nous, tous trois emballés dans un fiacre d'où ils ne pouvaient nous
apercevoir. «Eh bien! me dit Riboulet, les voilà comme dans la chanson
de Manon, _tretous paumés marrons_.» Ils furent pareillement tretous
condamnés, et si les noms de _Debuire_, de _Rolé_, d'Hippolyte dit _la
Biche_ sont encore inscrits sur le contrôle des bagnes, c'est parce que
j'ai passé une soirée chez Guillotin AUX ENFANTS DU SOLEIL.



CHAPITRE XXXVI.

     Un habitué de la _Petite Chaise_.--Je ne suis pas trop calé.--Une
     chambre à dévaliser.--Les oranges du père Masson.--Le tas de
     pierres.--Il ne faut pas se compromettre.--Un déménagement
     nocturne.--Le voleur bon enfant.--Chacun son goût.--Ma première
     visite à Bicêtre.--A bas Vidocq!--Superbe discours.--Il y a de quoi
     frémir.--L'orage s'appaise.--On ne me tuera pas.


Souvent les voleurs tombaient sous ma coupe à l'instant où je m'y
attendais le moins: on eût que leur mauvais génie les poussait à venir
me trouver. Ceux qui se jetaient ainsi dans la gueule du loup étaient,
il faut en convenir, terriblement chanceux, ou diablement stupides. A
voir avec quelle facilité la plupart d'entre eux s'abandonnaient,
j'étais toujours étonné qu'ils eussent choisi une profession dans
laquelle, pour écarter les périls, tant de précautions sont
nécessaires: quelques-uns étaient d'une bonhomie telle, que je regardais
presque comme miraculeuse l'impunité dont ils avaient joui jusqu'au
moment où ils m'avaient rencontré pour leurs péchés. Il est incroyable
que des individus, créés exprès pour donner dans tous les panneaux,
aient attendu ma venue à la police pour se faire prendre. Avant moi, la
police était donc faite en dépit du bon sens, ou bien encore, j'étais
favorisé par de singuliers hasards; dans tous les cas, il est, comme on
dit, des hasards qui valent du neuf: on en jugera par le récit suivant.

Un jour vers la brune, vêtu en ouvrier des ports, j'étais assis sur le
parapet du quai de Gèvres, lorsque je vis venir à moi un individu que je
reconnus pour être un des habitués de la _Petite Chaise_ et du _Bon
Puits_, deux cabarets fort renommés parmi les voleurs.

--«Bon soir, Jean Louis, me dit cet individu en m'accostant.

--»Bon soir, mon garçon.

--»Que diable fais-tu là? t'as l'air triste à _coquer le taffe_ (à faire
peur).

--»Que veux-tu, mon homme? quand on _cane la pégrène_ (crève de faim),
on _rigole pas_ (on ne rit pas).

--»_Caner la pégrène!_ c'est un peu fort, toi qui passe pour un _ami_
(voleur).

--»C'est pourtant comme ça.

--»Allons, viens que nous buvions une chopine chez _Niguenac_; j'ai
encore vingt _Jacques_ (sous), il faut les _tortiller_ (manger).»

Il m'emmène chez le marchand de vin, demande _une cholette_ (un
demi-litre), me laisse seul un instant, et revient avec deux livres de
pommes de terre: «Tiens, me dit-il, en les déposant toutes fumantes sur
la table, en voilà des goujons pêchés à coups de pioche dans la plaine
des Sablons, ils ne sont pas frits ceux-là.

--»C'est des _oranges_, si tu demandais du sel.....

--»De la _morgane!_ mon fils, ça coûte pas cher».

Il se fait apporter de la _morgane_, et bien qu'une heure auparavant
j'eusse fait un excellent dîner chez Martin, je tombai sur les pommes de
terre, et les dévorai comme si je n'eusse pas mangé de deux jours.

«C'est affaire à toi, me dit-il, comme tu joue _des dominos_ (des
dents), à te voir, on croirait que tu _morfiles_ (mords) dans de la
_crignole_ (viande).

»Eh! mon dieu, tout ce qui passe par la _gargoine_ (bouche) emplit le
_beauge_ (ventre).

»--Je sais bien, je sais bien».

Les bouchées se succédaient avec une prodigieuse rapidité; je ne faisais
que tordre et avaler; je ne conçois pas comment je n'en fus pas étouffé,
mon estomac n'avait jamais été plus complaisant. Enfin je suis venu à
bout de ma ration: ce repas terminé, mon camarade m'offre une chique, et
me parle en ces termes:

«Foi d'ami, et comme je m'appelle _Masson_, qui est le nom de mon père
et du sien, je t'ai toujours regardé comme un bon enfant; je sais que
t'as eu de grands malheurs, on me l'a dit, mais le diable n'est pas
toujours à la porte d'un pauvre homme, et si tu veux, je puis te faire
gagner quelque chose.

--»Ça ne serait pas sans faute, car je suis _panné_, dieu merci! ni peu
ni trop.

--»Mais assez.... Je le vois, je le vois (il regarde mes habits, qui
sont passablement déguenilles); ça s'apperçoit que pour le quart-d'heure
tu n'es pas heureux.

--»Oh! oui; j'ai fièrement besoin de me _recaler_.

--»En ce cas, viens avec moi, _je suis maître d'une cambriole_ (je puis
ouvrir une chambre), que je _rincerai_ (dévaliserai) ce soir.

--»Conte-moi donc ça, car pour entrer dans l'affaire, il faut que je la
connaisse.

--»Que t'es _sinve_ (simple) c'est pas nécessaire pour _faire le gaffe_
(pour guetter.)

--»Oh! si ce n'est que ça, je suis ton homme, seulement tu peux bien me
dire en deux mots.....

--»Ne t'inquiète pas, te dis-je, mon plan est tiré, c'est de l'argent
sûr; la _fourgatte_ (receleuse) est à deux pas. Sitôt _servi_, sitôt
_bloqui_ (sitôt volé, sitôt vendu), _il y a gras_, je t'en fais bon.

--»Il y a gras? Eh bien! marchons.»

Masson me conduit sur le boulevart Saint-Denis, que nous longeons
jusqu'à un gros tas de pierres. Là, il s'arrête, regarde autour de lui
pour s'assurer que personne ne nous observe, puis s'étant approché du
tas, il dérange quelques moellons, plonge son bras dans la cavité qu'ils
fermaient, et en ramène un trousseau de clefs. «J'ai maintenant toutes
les herbes de la Saint-Jean, me dit-il,» et nous prenons ensemble le
chemin de la Halle au Blé. Parvenus dans le pourtour, il m'indique à peu
de distance, et presque en face du corps-de-garde, une maison dans
laquelle il doit s'introduire. «A présent, mon ami, ajoute-t-il, ne va
pas plus loin, attends-moi et ouvre l'œil, je vais voir si la _larque
est décarée_, (si la femme qui occupe la chambre est sortie)».

Masson ouvre la porte de l'allée, mais il ne l'a pas plutôt refermée sur
lui, que je cours au poste où, m'étant fait reconnaître du chef, je
l'avertis à la hâte qu'un vol est au moment de se commettre, et qu'il
n'y a pas de temps à perdre, si l'on veut saisir le voleur nanti des
objets qu'il emporte. L'avis donné, je me retire et retourne à l'endroit
où Masson m'avait laissé. A peine y suis-je, quelqu'un s'avance vers
moi: «Est-ce toi Jean Louis?

--»Oui, c'est moi, répondis-je, en exprimant mon étonnement de ce qu'il
revenait les mains vides.

--»Ne m'en parle pas! un diable de voisin qui est arrivé sur le carré
m'a dérangé dans mon opération; mais ce qui est différé n'est pas perdu.
Minute, minute! laisse bouillir le mouton, tu verras tout-à-l'heure; il
ne faut pas se compromettre.»

Bientôt il me quitte de nouveau et ne tarde pas à reparaître chargé d'un
énorme paquet, sous le poids duquel il semble s'affaisser. Il passe
devant moi sans dire mot; je le suis; et marchant en serre-files, deux
hommes de garde, armés seulement de leur baïonnette, l'observent en
faisant le moins de bruit possible.

Il importait de savoir où il allait déposer son fardeau: il entra rue du
Four, chez une marchande (la _Tête-de-Mort_), où il ne resta que peu de
temps. «C'était lourd, me dit-il en sortant, et pourtant j'ai encore un
bon voyage à faire.»

Je le laisse agir; il remonte dans la chambre dont il effectuait le
déménagement: dix minutes à peine se sont écoulées, il redescend portant
sur sa tête un lit complet, matelats, coussins, draps et couverture. Il
n'avait pas eu le temps de le défaire, aussi sur le point de franchir le
seuil, gêné par la porte qui était trop étroite, et ne voulant pas
lâcher sa proie, faillit-il tomber à la renverse; mais il reprit
promptement son équilibre, se mit en marche et me fit signe de
l'accompagner. Au détour de la rue, il se rapproche de moi et me dit à
voix basse:

--«Je crois que j'y retournerai une troisième fois, si tu veux tu
monteras avec moi, tu m'aideras à décrocher les rideaux du lit et les
grands de la croisée.

--»C'est entendu, lui répondis-je, quand on couche sur la _plume de la
Beauce_ (la paille), des rideaux, c'est du luxe.

--»Oui, c'est du lusque, reprit-il en souriant; par ainsi, assez causé,
ne vas pas plus loin, je te prendrai en repassant.»

Masson poursuit son chemin, mais à deux pas de là l'on nous arrête l'un
et l'autre. Conduits d'abord au corps-de-garde et ensuite chez le
commissaire, nous sommes interrogés.

--«Vous êtes deux, dit l'officier public à Masson (me désignant), quel
est cet homme? Sans doute un voleur comme toi.

--»Quel est cet homme? Est-ce que je le sais? demandez-lui ce qu'il est;
quand je l'aurai vu encore une fois et puis celle-là, ça fera deux.

--»Vous ne me direz pas que vous n'êtes pas de connivence, puisque l'on
vous a rencontrés ensemble.

--»Il n'y a pas de connivence, mon respectable commissaire: il allait
d'un côté, je venais par l'autre, voilà tout à coup quand il passe à
fleur de moi, je sens quelque chose qui me glisse, c'était un _auryer_
(oreiller). Je lui dis comme ça: je crois qu'il va prendre un billet de
parterre, ça serait de le relever, il le relève: là dessus la garde est
arrivée, on nous a _paumé_ tous les deux; c'est ce qui fait que je suis
devant vous, et que je veux mourir si ce n'est pas la pure vérité.
Demandez-lui plutôt.»

La fable était assez bien trouvée, je n'eus garde de démentir Masson,
j'abondai au contraire dans son sens; enfin le commissaire parut
convaincu. «Avez-vous des papiers? me dit-il.» J'exhibe un permis de
séjour, qui est jugé fort en règle, et mon renvoi est aussitôt prononcé.
Une satisfaction bien marquée se peignit dans les traits de Masson,
lorsqu'il entendit ces mots: _Allez vous coucher_, qui m'étaient
adressés: c'était la formule de ma mise en liberté, et il en était si
joyeux, qu'il fallait être aveugle pour ne pas s'en apercevoir.

On tenait le voleur, il ne s'agissait plus que de saisir la receleuse
avant qu'elle eût fait disparaître les objets déposés chez elle: la
perquisition eut lieu immédiatement, et surprise au milieu de
témoignages matériels dont l'évidence l'accablait, la _Tête-de-Mort_ fut
enlevée à son commerce au moment où elle s'y attendait le moins.

Masson fut conduit au dépôt de la préfecture. Le lendemain, suivant un
usage établi de temps immémorial, parmi les voleurs, lorsqu'un de leurs
collaborateurs est _enflacqué_, je lui envoyai une miche ronde de quatre
livres, un jambonneau et un petit écu. On me rapporta qu'il avait été
sensible à cette attention, mais il ne soupçonnait pas encore que celui
qui lui faisait tenir le denier de la confraternité, était la cause de
sa mésaventure. Ce fut seulement à la _Force_ qu'il apprit, que
_Jean-Louis_ et _Vidocq_ étaient le même individu: alors il imagina un
singulier moyen de défense: il prétendit que j'étais l'auteur du vol
dont il était accusé, et qu'ayant eu besoin de lui pour le transport des
effets, j'étais allé le chercher; mais ce conte longuement développé
devant la cour, ne fit pas fortune, Masson eut beau se prévaloir de son
innocence, il fut condamné à la réclusion.

Peu de temps après j'assistais au départ de la chaîne, Masson, qui ne
m'avait pas vu depuis son arrestation, m'aperçoit à travers la grille.

--«Hé bien! me dit-il, vous voilà monsieur Jean Louis; c'est pourtant
vous qui m'avez emballé. Ah! si j'avais su que vous étiez Vidocq, je
vous en aurais payé des _oranges_!

--»Tu m'en veux donc bien, n'est-ce pas? toi qui m'as proposé de
t'accompagner?

--»C'est vrai, mais vous ne m'avez pas dit que vous étiez _raille_
(mouchard).

--»Si je te l'avais dit, j'aurais trahi mon devoir, et ça ne t'aurait
pas empêché de _rincer la cambriole_, tu aurais seulement remis la
partie.

--»Vous n'en êtes pas moins un fichu coquin. Moi qui étais de si bon
cœur! Tenez, j'aimerais mieux rester ici tant que l'ame me battra
dans le corps, que d'être libre comme vous et de m'avoir déshonoré.

--»Chacun son goût.

--»Il est joli, votre goût!... un mouchard! c'est-ti pas beau?

--»C'est toujours aussi beau que de voler; d'ailleurs, sans nous que
deviendraient les honnêtes gens?»

A ces mots, il partit d'un grand éclat de rire. «Les honnêtes gens!
répéta-t-il, tiens, tu me fais rire que je n'en ai pas l'envie
(l'expression dont il se servit, était un peu moins congrue.) Les
honnêtes gens! ce qui deviendraient?... tais-toi donc, ça ne t'inquiète
guère; quand t'étais _au pré_, tu chantais autrement.

--»Il y reviendra, dit un des condamnés qui nous écoutaient.

--»Lui! s'écria Masson, on n'en voudrait pas; à la bonne heure un brave
garçon! ça peut aller partout.»

Toutes les fois que l'exercice de mes fonctions m'appelait à Bicêtre,
j'étais sûr qu'il me faudrait essuyer des reproches de la nature de ceux
qui me furent adressés par Masson. Rarement j'entrais en discussion avec
le prisonnier qui m'apostrophait; cependant je ne dédaignais pas
toujours de lui répondre, dans la crainte qu'il ne lui vint à l'idée,
non que je le méprisais, mais que j'avais peur de lui. En me trouvant en
présence de quelques centaines de malfaiteurs qui avaient tous plus ou
moins à se plaindre de moi, puisque tous m'avaient passé par les mains
ou par celles de mes agents, on sent qu'il m'était indispensable de
montrer de la fermeté; mais cette fermeté ne me fut jamais plus
nécessaire que le jour où je parus pour la première fois au milieu de
cette horrible population.

Je ne fus pas plutôt l'agent principal de la police de sûreté, que,
jaloux de remplir convenablement la tâche qui m'était confiée, je
m'occupai sérieusement d'acquérir toutes les notions dont je pensais
avoir besoin pour mon état. Il me parut utile de classer dans ma
mémoire, autant que possible, les signalements de tous les individus qui
avaient été repris de justice. J'étais ainsi plus apte à les
reconnaître, si jamais ils venaient à s'évader, et à l'expiration de
leur peine, il me devenait plus facile d'exercer à leur égard la
surveillance qui m'était prescrite. Je sollicitai donc de M. Henry
l'autorisation de me rendre à Bicêtre avec mes auxiliaires, afin
d'examiner pendant l'opération du ferrement, et les condamnés de Paris
et ceux de province, qui d'ordinaire venaient prendre le collier avec
eux. M. Henry me fit de nombreuses observations pour me détourner d'une
démarche dont les avantages ne lui semblaient pas aussi bien démontrés
que l'imminence du danger auquel j'allais m'exposer.

«Je suis informé, me dit-il, que les détenus ont comploté de vous faire
un mauvais parti. Si vous vous présentez au départ de la chaîne, vous
leur offrez une occasion qu'ils attendent depuis long-temps; et ma foi!
quelque précaution que l'on prenne, je ne réponds pas de vous.» Je
remerciai ce chef de l'intérêt qu'il me témoignait, mais en même temps
j'insistai pour qu'il m'accordât l'objet de ma demande, et il se décida
enfin à me donner l'ordre qu'il m'importait d'obtenir.

Le jour fixé pour le ferrement, je me transporte à Bicêtre, avec
quelques-uns de mes agents. J'entre dans la cour, soudain des hurlements
affreux se font entendre, des cris: _à bas les mouchards! à bas le
brigand! à bas Vidocq!_ partent de toutes les croisées, où les
prisonniers, montés sur les épaules les uns des autres et la face collée
contre les barreaux, sont rassemblés en groupe. Je fais quelques pas,
les vociférations redoublent; de toutes parts l'air retentit
d'invectives et de menaces de mort, proférées avec l'accent de la
fureur: c'était un spectacle vraiment infernal que celui de ces visages
de cannibales, sur lesquels se manifestaient par d'horribles
contractions la soif du sang et le désir de la vengeance. Il se faisait
dans toute la maison un vacarme épouvantable; je ne pus me défendre
d'une impression de terreur, je me reprochais mon imprudence, et peu
s'en fallut que je ne prisse le parti de battre en retraite; mais tout
à coup je sens renaître mon courage. «Eh quoi! me dis-je, tu n'as pas
tremblé lorsque tu attaquais ces scélérats dans leurs repaires; ils sont
ici sous les verroux et leur voix t'effraie! allons, dussions-nous
périr, faisons tête à l'orage, et qu'ils ne puissent pas croire t'avoir
intimidé!»

Ce retour à une résolution plus conforme à l'opinion que je devais
donner de moi, fut assez prompt pour ne pas laisser le temps de
remarquer ma faiblesse; bientôt j'ai recouvré toute mon énergie; ne
redoutant plus rien, je promène fièrement mes regards sur toutes les
croisées, je m'approche même de celles du rez-de-chaussée. A ce moment,
les prisonniers éprouvent un nouvel accès de rage; ce ne sont plus des
hommes, ce sont des bêtes féroces qui rugissent; c'est une agitation, un
bruit, on eût dit que Bicêtre allait s'arracher de ses fondements et que
les murs de ses cabanons allaient s'entr'ouvrir. Au milieu de ce
brouhaha, je fais signe que je veux parler; un morne silence succède à
la tempête, on écoute: «Tas de canaille, m'écriai-je, que vous sert de
brailler? C'est quand je vous ai _emballés_ qu'il fallait, non pas
crier, mais vous défendre. En serez-vous plus gras, pour m'avoir dit des
injures? Vous me traitez de mouchard, eh bien! oui, je suis mouchard,
mais vous l'êtes aussi, puisqu'il n'est pas un seul d'entre vous qui ne
soit venu offrir de me vendre ses camarades, dans l'espoir d'obtenir une
impunité que je ne puis ni ne veux accorder. Je vous ai livrés à la
justice parce que vous étiez coupables.--Je ne vous ai pas épargnés, je
le sais; quel motif aurais-je eu de garder des ménagements? Y a-t-il ici
quelqu'un que j'aie connu libre et qui puisse me reprocher d'avoir
jamais _travaillé_ avec lui? Et puis, lors même que j'aurais été voleur,
dites-moi ce que cela prouverait, sinon que je suis plus adroit ou plus
heureux que vous, puisque je n'ai jamais été pris _marron_.--Je défie le
plus malin de montrer un écrou qui constate que j'aie été accusé de vol
ou d'escroquerie. Il ne s'agit pas d'aller chercher midi à quatorze
heures, opposez-moi un fait, un seul fait, et je m'avoue plus coquin que
vous tous.--Est-ce le métier que vous désapprouvez? que ceux qui me
blâment le plus sous ce rapport me répondent franchement, ne leur
arrive-t-il pas cent fois le jour de désirer être à ma place?»

Cette harangue pendant laquelle on ne m'interrompit pas fut couverte de
huées. Bientôt les vociférations et les rugissements recommencèrent;
mais je n'éprouvais plus qu'un seul sentiment, celui de l'indignation:
transporté de colère, je devins d'une audace presque au-dessus de mes
forces. On annonce que les condamnés vont être amenés dans la cour des
fers: je vais me poster sur leur passage, au moment où ils se présentent
à l'appel, et résolu à vendre chèrement ma vie, j'attends là qu'ils
osent accomplir leurs menaces. Je l'avoue, intérieurement je désirais
que l'un d'eux tentât de porter la main sur moi, tant m'animait le désir
de la vengeance. Malheur a qui m'eût provoqué! mais aucun de ces
misérables ne fit le moindre mouvement, et j'en fus quitte pour essuyer
de foudroyants regards, auxquels je ripostai avec cette assurance qui
déconcerte un ennemi. L'appel terminé, un bourdonnement sourd est le
prélude d'un nouveau tumulte: on vomit des imprécations contre moi,
_qu'il vienne donc! il reste à la porte_, répètent les condamnés en
accollant à mon nom les épithètes les plus grossières. Poussé à bout
par cette espèce de défi injurieux, j'entre avec un de mes agents, et me
voilà au milieu de deux cent brigands, la plupart arrêtés par moi:
_allons, amis! courage!_ leur criaient des cabanons où ils étaient
enfermés les condamnés à la réclusion, _cernez le gros cochon, tuez-le,
qu'il n'en soit plus parlé_.

C'était le cas ou jamais de payer de front: «Allons, messieurs, dis-je
aux forçats, tuez-le, on dira qu'il est venu au monde comme ça. Vous
voyez qu'on vous donne de bons conseils: essayez.» Je ne sais quelle
révolution s'opéra alors dans leur esprit, mais plus je me trouvais en
quelque sorte à leur discrétion, plus ils paraissaient s'appaiser. Vers
la fin du ferrement, ces hommes, qui avaient juré de m'exterminer,
s'étaient tellement radoucis que plusieurs d'entr'eux me prièrent de
leur rendre quelques légers services. Ils n'eurent pas à se repentir
d'avoir compté sur mon obligeance, et le lendemain, à l'heure du départ,
après m'avoir adressé leurs remercîments, ils me firent des adieux
pleins de cordialité. Tous étaient changés du noir au blanc; les plus
mutins de la veille étaient devenus souples, respectueux, du moins dans
l'apparence, et presque rampants.

Cette expérience fut pour moi une leçon dont je n'ai pas perdu le
souvenir: elle me démontra qu'avec des gens de cette trempe, on est
toujours fort quand on déploie de la fermeté: pour les tenir
éternellement en respect, il suffit de leur en avoir imposé une seule
fois. A partir de cette époque, je ne laissai plus passer un départ de
la chaîne sans aller voir ferrer les condamnés; et, sauf quelques
exceptions, il ne m'arriva plus d'être insulté. Les condamnés s'étaient
accoutumés à me voir, si je ne fusse pas venu, il semblait qu'il leur
eût manqué quelque chose; et en effet presque tous avaient des
commissions à me donner. Au moment où ils tombaient sous l'empire de la
mort civile, j'étais, pour ainsi dire, leur exécuteur testamentaire.
Chez le plus petit nombre, les ressentiments n'étaient pas effacés, mais
rancune de voleur ne dure pas. Pendant dix-huit ans que j'ai fait la
guerre aux _grinches_, petits ou grands, j'ai été souvent menacé; bien
des forçats renommés pour leur intrépidité, ont fait le serment de
m'assassiner aussitôt qu'ils seraient libres, tous ont été parjures et
tous le seront. Veut-on savoir pourquoi? C'est que la première, la seule
affaire pour un voleur, c'est de voler; celle-là l'occupe
exclusivement. S'il ne peut faire autrement, il me tuera pour avoir ma
bourse, ceci est du métier; il me tuera pour anéantir un témoignage qui
le perdrait, le métier le permet encore; il me tuera pour échapper au
châtiment; mais quand le châtiment est subi, à quoi bon? Les voleurs
n'assassinent pas à leur temps perdu.



CHAPITRE XXXVII.

     L'utilité d'un bon estomac.--L'occurence suspecte.--La procession
     des ballots.--Les hirondelles de la Grève.--La commodité d'un
     fiacre.--Les fredaines de ces messieurs.--Le garçon de
     chantier.--Il n'y a plus de _fiat_ du tout.--Madame Bras ou la
     marchande scrupuleuse.--Annette ou la bonne femme.--On ne mange pas
     toujours.--Le premier qui fut roi.--_Vidocq enfoncé_; pièce
     nouvelle, dont le dernier acte se passe au corps-de-garde.--Je joue
     le rôle de Vidocq.--Représentation à mon
     bénéfice.--Applaudissements unanimes.--La pomme rouge.--Le grand
     casuel.--L'inspection des papiers.--Je fais évader un voleur.--Le
     vétéran qui prend un potage.--L'auteur du _Pied-de-Mouton_.--Les
     bas et les madras accusateurs.--J'ai perdu ma pièce de cinq
     francs.--Le soufflet et le marchand de vin.--Je suis arrêté.--La
     ronde du commissaire.--Ma délivrance.--La chute du
     bandeau.--_Vidocq l'enfonceur_ reconnu dans Vidocq
     l'enfoncé.--Souhaitez-vous un bon conseil?--Gare à la caboche!


Une nuit dont j'avais passé la moitié dans les mauvais lieux de la
Halle, espérant y rencontrer quelques voleurs, qui, dans un accès de
cette bonhomie que produisent deux ou trois coups de _paff_ versés à
propos, se laisseraient _tirer la carotte_ sur leurs affaires passées,
présentes et futures, je me retirais assez mécontent d'avoir, au
détriment de mon estomac, avalé en pure perte bon nombre de petits
verres de cet esprit mitigé, auquel le _vitriol_ donne du montant,
lorsque, tout près du coin de la rue _des Coutures-Saint-Gervais_,
j'aperçus plusieurs individus blottis dans des embrasures de portes. A
la lueur des réverbères, je ne tardai pas à distinguer auprès d'eux des
paquets dont on s'efforçait de dissimuler le volume, mais dont la
blancheur indiscrète ne pouvait manquer d'attirer les regards. Des
paquets à cette heure, et des hommes qui cherchent l'abri d'une
embrasure, au moment où il ne tombe pas une goutte d'eau; il ne fallait
pas une forte dose de perspicacité pour trouver, dans un tel concours de
circonstances, tout ce qui caractérise une occurence suspecte. J'en
conclus que les hommes sont des voleurs, et les paquets le butin qu'ils
viennent de faire. «C'est bon, me dis-je, ne faisons mine de rien,
suivons le cortége quand il se mettra en marche, et s'il passe devant un
corps de garde, _enfoncé_!... dans le cas contraire, je les mène coucher
chez eux, je prends leur numéro, et je leur envoie la police.» Je file
en conséquence mon nœud, sans paraître m'inquiéter de ce que je
laisse derrière moi; à peine ai-je fait dix pas, l'on m'appelle:
_Jean-Louis!_ c'est la voix d'un nommé _Richelot_ que j'avais souvent
rencontré dans des réunions de voleurs: je m'arrête.

«Eh! bon soir, Richelot, lui dis-je; que diable fais-tu à cette heure
dans ce quartier? Est-tu seul? Comme tu as l'air effrayé!

--»On le serait à moins, je viens de manquer d'être _enflaqué_ sur le
boulevard du Temple.

--»Enflaqué! et pourquoi?

--»Pourquoi! tiens, avance, vois-tu les amis et les _baluchons_
(ballots)?

--»Tu m'en diras tant! si vous êtes _fargués de camelotte grinchie_...
(si vous êtes chargés de marchandise volée).»

Je m'approche, soudain toute la bande se lève, et dès qu'ils sont
debout, je reconnais _Lapierre_, _Commery_, _Lenoir_ et _Dubuisson_;
tous quatre s'empressent de me faire bon accueil et de me tendre la main
de l'amitié.

«COMMERY. Va, nous l'avons échappé belle, j'en ai encore le _palpitant_
(le cœur) qui bat la générale; pose ta main là-dessus, sens-tu comme
il fait tic-tac?

»MOI. Ce n'est rien.

»LAPIERRE. Oh! c'est que nous avons eu la _moresque_ (la peur) d'une
fière force: je sais bien que quand je m'ai senti les _verds_[82] au dos
_le treffe me faisait trente et un_.

»DUBUISSON. Et par-dessus le marché, les _hirondelles de la Grève_[83]
que nous nous sommes rendus nez-à-nez avec leurs chevaux, au détour,
presque en face la Gaîté.

»MOI. Que vous êtes _niolles_ (bêtes)! Il fallait faire _gaffer un
roulant pour y planquer les paccins_ (il fallait faire stationner un
fiacre, afin d'y placer les paquets). Vous n'êtes que des _pégriots_
(mauvais voleurs).

»RICHELOT. _Pégriots_ tant que tu voudras; mais nous n'avons pas de
roulant, et il faut se tirer de là, c'est pour ça que nous nous sommes
jetés dans les petites rues.

»MOI. Et où allez-vous maintenant? Si je puis vous être utile à quelque
chose....

»RICHELOT. Si tu veux marcher en éclaireur et venir avec nous jusque
dans la rue Saint-Sébastien, où nous allons déposer ces _fredaines_, tu
auras _ton fade_ (ta part).

»MOI. Avec plaisir, les amis.

»RICHELOT. En ce cas, passe devant, et _allume_ si tu _remouches la sime
ou la patraque_ (et regarde si tu vois des bourgeois ou la patrouille).»

Aussitôt Richelot et ses compagnons se saisissent des paquets, et je me
porte en avant. Le trajet fut heureux, nous arrivâmes sans encombre à
la porte de la maison; chacun de nous se déchausse pour faire moins de
bruit en montant. Nous voici sur le palier du troisième: on nous
attendait; une porte s'ouvre doucement et nous entrons dans une vaste
chambre faiblement éclairée, dont le locataire, que je reconnais, est un
garçon de chantier qui avait déjà été repris de justice: bien qu'il ne
me connaisse pas, ma présence paraît l'inquiéter, et pendant qu'il aide
à cacher les paquets sous le lit, je crois remarquer qu'il adresse à
voix basse une question, dont la réponse hautement articulée me dévoile
la teneur.

»RICHELOT. C'est Jean-Louis, un bon enfant; sois tranquille, _il est
franc_.

»LE LOCATAIRE. Tant mieux! il y a aujourd'hui tant de _railles_ et de
_cuisiniers_, qu'il n'y a plus de _fiat_ du tout.

»LAPIERRE. Calme! calme! j'en réponds comme de moi, c'est un ami et un
français.

»LE LOCATAIRE. Puisque c'est comme ça, je m'en rapporte. Là-dessus,
buvons la goutte.» (Il monte sur une espèce de tabouret, et passant son
bras sur la corniche d'une vieille armoire, il en ramène une vessie
pleine). «La v'la _l'enflée_, c'est de _l'eau d'affe_ (eau-de-vie),
elle est toute _mouchique_, celle-là! c'est moi qui l'ai _entolée_
(entrée); allons, _Jean-Louis_, à toi l'_entame_.

»MOI. Volontiers (je verse dans un genieu verd, et je bois). C'est
fichu! elle est bonne; ça fait du bien par où ça passe; à ton tour
Lapierre, rince-toi le gosier.

Le genieu et la vessie passent de main en main, et quand chacun s'est
suffisamment abreuvé, nous nous jetons sur le lit en travers, jusqu'au
lendemain. Au petit jour, on entend dans la rue le cri d'un ramoneur (on
sait que dans Paris, les savoyards sont les coqs des quartiers déserts).

»RICHELOT (secouant son voisin). Eh! Lapierre, allons-nous chez la
_fourgatte_ (recéleuse)?

»LAPIERRE. Laisse-moi dormir.

»RICHELOT. Voyons, bouge-toi donc.

»LAPIERRE. Vas-y seul, ou emmène Lenoir.

»RICHELOT. Tiens plutôt, toi, qui lui a déjà _bloqui_ (vendu), c'est
plus sûr.

»LAPIERRE. F....-moi la paix, j'ai trop sommeil.

»MOI. Eh mon dieu! que vous êtes féniants! je vais y aller, moi, si
vous voulez m'indiquer sa demeure.

»RICHELOT. T'as raison, Jean-Louis, mais la _fourgatte_ ne t'a pas
encore vu, elle ne veut _fourguer_ (recéler) qu'à nous. Puisque tu te
proposes, nous irons ensemble?

»MOI. Oui, à nous deux, ça fera qu'une autre fois elle connaîtra ma
_frimousse_.»

Nous partons. La _fourgatte_ restait rue de Bretagne, nº 14, dans la
maison d'un charcutier, qui vraisemblablement était le propriétaire.
Richelot entre dans la boutique, et s'informe si madame _Bras_ est chez
elle; _oui_, lui répond-on et après avoir enfilé l'allée, nous grimpons
l'escalier jusqu'au troisième. Madame Bras n'est pas sortie, mais elle
tient à l'honneur, et ne veut absolument rien recevoir dans le jour. «Au
moins, lui dit Richelot, si vous ne pouvez pas prendre à présent la
marchandise, donnez-nous un à-compte: allez, c'est du bon butin, et puis
vous savez que nous sommes honnêtes.

--»C'est vrai, mais pour vos beaux yeux je ne puis pas me compromettre;
revenez ce soir, la nuit tous chats sont gris.» Richelot la prit par
tous les bouts pour lui arracher quelques pièces, mais elle fut
inexorable, et nous nous retirâmes sans avoir rien obtenu. Mon
compagnon pestait, jurait, tempêtait; il fallait l'entendre.

«Eh! lui dis-je, ne croirait-on pas que tout est perdu? pourquoi te
chagriner? Qui refuse muse: si elle ne veut pas, un autre voudra; viens
avec moi chez ma _fourgatte_, je suis sûr qu'elle nous prêtera quatre ou
cinq _tunes_ de cinq _balles_ (pièces de cinq francs.)»

Nous nous rendons rue Neuve-Saint-François, où j'avais mon domicile.
D'un coup de sifflet, je me fais entendre d'Annette; elle descend
rapidement, et vient nous rejoindre au coin de la vieille rue du Temple.

--«Bonjour, madame.

--»Bonjour, Jean-Louis.

--»Tenez, si vous étiez bonne enfant, vous me prêteriez vingt francs, et
ce soir je vous les rendrais.

--»Oui, ce soir! si vous avez gagné quelque chose, vous irez à la
Courtille.

--»Non, je vous assure que je serai exact.

--»C'est-il bien vrai? je ne veux pas vous refuser, venez avec moi,
tandis que votre camarade ira vous attendre au cabaret du coin de la rue
de l'_Oseille_.

Seul avec Annette, je lui donnai mes instructions, et lorsque je fus
certain qu'elle m'avait bien compris, j'allai rejoindre Richelot au
cabaret «voilà, lui dis-je en lui montrant les vingt francs, ce qui
s'appelle une _larque_, et une bonne!

--»Parbleu! il n'y a qu'à lui _bloquir_ les _pacins_.

--»Est-ce qu'elle en voudrait? Elle ne _fourgue_ que de la _blanquette_,
des _bogues_ et des _bréguilles_ (elle n'achète que de l'argenterie, des
montres et des bijoux.)

--»C'est dommage, car c'est une bonne b..., c'est comme ça qu'il m'en
faudrait une.»

Après avoir vidé notre chopine, nous nous mîmes en route pour regagner
le logis, où nous rentrâmes avec une oie normande de première taille et
une assiette assortie à la Lyonnaise. Je mis en même temps l'argent en
évidence, et comme il était destiné à nous ravitailler, notre hôte alla
nous chercher douze litres de vin et trois pains de quatre livres. Nous
avions si bon appétit que toutes ces provisions ne firent en quelque
sorte que paraître et disparaître. La vessie ou _l'enflée_ d'_eau
d'aff_, fut pressée jusqu'à la dernière goutte. Notre réfection prise,
on parla de procéder à l'ouverture des paquets; ils contenaient du linge
magnifique, des draps, des chemises d'une finesse extrême, des robes
garnies de superbes malines brodées, des cravattes, des bas, etc.; tous
ces objets étaient encore mouillés. Les voleurs me racontèrent qu'ils
avaient fait cette capture dans une des plus belles maisons de la rue de
l'Échiquier, où ils s'étaient introduits par une croisée, dont ils
avaient brisé les barreaux de fer.

L'inventaire terminé, j'ouvris l'avis de faire divers lots, afin de ne
pas tout vendre dans le même endroit. J'insinuai qu'on leur donnerait
autant pour chaque moitié que pour la totalité, et qu'il valait mieux
deux fois qu'une. Les camarades se rangèrent de mon opinion, et l'on fit
deux parts du butin. Maintenant il s'agissait d'opérer le placement: ils
étaient déjà sûrs de la vente d'un lot, mais il leur fallait un
acquéreur pour le surplus: un marchand d'habits, nommé la _Pomme-Rouge_,
restant rue de la Juiverie, fut l'individu que je leur indiquai. Depuis
long-temps il m'était signalé comme achetant du premier venu. Il se
présentait une occasion de le mettre à l'épreuve, je ne voulais pas la
laisser échapper; car s'il succombait, le résultat de mes combinaisons
était bien plus beau, puisqu'au lieu d'un recéleur, j'en faisais arrêter
deux, et que je faisais ainsi d'une pierre trois coups.

Il fut convenu qu'on ferait des offres à mon homme, mais on ne pouvait
rien tenter avant la nuit, et jusque là il y avait de quoi s'ennuyer
mortellement. Que dire? parmi les voleurs, le commun des martyrs n'a pas
assez de ressources dans l'esprit pour se tenir compagnie plus d'un
quart d'heure. Que faire? les _grinches_ ne font rien, quand ils ne
_travaillent_ pas, et quand ils _travaillent_, ils ne font rien.
Cependant il faut tuer le temps, nous avons encore quelqu'argent devant
nous, on vote du vin par acclamation, et nous voilà de nouveau occupés
de fêter Bacchus. Les fils de Mercure boivent sec et dru; mais l'on ne
peut pas toujours boire. Si encore les buveurs étaient comme le tonneau
des Danaïdes, ouverts par un bout et défoncés par l'autre, le dégoût ne
proviendrait pas de plénitude! Malheureusement chacun a sa capacité, et
quand, entre la vessie et le cerveau, le fleuve dont l'embouchure est
trop petite remonte vers sa source, il n'y a pas à dire mon bel ami, si
l'on veut éviter le débordement, il faut chômer; c'est ce que firent nos
compagnons. Comme ils pensaient avoir besoin de leur tête pour un peu
plus tard, et que déjà un épais brouillard s'amoncelait sous la voûte
osseuse qui couvre le souverain régulateur de nos actions, afin de ne
pas perdre _la boussole_, ils cessèrent insensiblement de faire de leur
bouche un entonnoir, et ne l'ouvrirent plus que pour jaboter. De quoi
s'entretenaient-ils? La conversation qu'ils eussent été très embarrassés
d'alimenter autrement roulait sur les camarades qui étaient au _pré_,
sur ceux qui étaient en _gerbement_ (en jugement). Ils parlaient aussi
des _railles_ (mouchards).

«A propos de _railles_, dit le garçon de chantier, vous n'êtes pas sans
avoir entendu parler d'un fameux coquin, qui s'est fait _cuisinier_
(mouchard), Vidocq; le connaissez-vous, vous autres?

»TOUS ENSEMBLE (je fais chorus). Oui, oui, de nom simplement.

»DUBUISSON. Je crois bien qu'on en parle! On dit qu'il vient du _pré_
(bagne), où il était _gerbé_ à 24 _longes_ (condamné à 24 ans).

»LE GARÇON DE CHANTIER. Tu n'y es pas, _couillé_ (nigaud)! Ce Vidocq
est un _grinche_, qui était pire qu'_à vioque_ (à vie), à cause de ses
évasions. Il est sorti parce qu'il a promis de faire _servir l'zamis_.
Ce n'est que pour ça qu'on le tient z'à Paris. C'est z'un malin; quand
il veut faire _enflaqué_ z'_un pègre_, il tâche pour se faire ami z'avec
lui, et sitôt qu'il est z'ami, il lui _refile_ des objets _grinchis_
dans ses poches, et puis tout est dit; z'ou bein il _l'emmène_ su z'une
affaire, pour qu'il soit servi _marron_. C'est lui a z'_emballé Bailli_,
_Jacquet_ et _Martinot_. Oh mon Dieu oui! c'est lui; que je vous conte
comme il les a _étourdis_.

--»ENSEMBLE (je fais encore chorus). Étourdis, que c'est bien dit!

--»LE GARÇON DE CHANTIER. Étant z'à boire avec un autre brigand comme
lui, vous savez bien, le faubourien Riboulet, l'homme à Manon.

--»ENSEMBLE. Manon la Blonde?

--»LE GARÇON DE CHANTIER. C'est ça, juste. On parle de chose et d'autre.
Vidocq dit comme ça qu'il vient du _pré_, qu'il voudrait trouver des
amis pour _goupiner_. Les autres _coupent dans le pont_ (donnent dans le
panneau). Il les _entortille_ si bien, qu'il les _mène_ su zune
affaire, rue du Grand-Zurleur. C'était censé qu'il ferait le _gaffe_. Le
gaffe pour la _raille_ (pour la police), car sitôt _fargués_, sitôt
_marrons_. On les emmène tous, et pendant ce temps-là le gueusard
_décare_ (se sauve) avec son camarade. Ainsi voilà comme il s'y prend
pour faire tomber les bons enfants. C'est lui qui a fait _buter_
(guillotiner) tous les chauffeurs, dont il était le premier en tête.»

Chaque fois que le narrateur s'interrompait, nous nous rafraîchissions
d'un coup de vin. Lapierre profitant d'une de ces poses, prend la
parole.

--«Qu'est-ce qu'il nous _embête_? Il parle comme mon _C...hien_ (dans la
langue de ces messieurs, ces deux mots _embêter_ et _chien_ ont des
synonymes, qu'ils employèrent, mais je m'abstiens de les rapporter); il
veut _jaspiner_. Crois-tu que ça nous amuse? moi, je veux m'amuser.

--»LE GARÇON DE CHANTIER. Qué don que tu veux faire toi? s'il y avait
des _brêmes_ (cartes), on pourrait _flouer_ (jouer).

--»LAPIERRE. Ah! ce que je veux faire, je veux jouer la _mislocq_ (la
comédie).

--»LE GARÇON DE CHANTIER. Allons, Monsieur Tarma! (Talma)

--»LAPIERRE. Est-ce que je peux jouer seul?

--»ROUSSELOT. Nous t'aiderons, mais quelle pièce?

--»DUBUISSON. La pièce de César, tu sais bien ous qu'il y en a z'un qui
dit; le premier qui fut roi fut z'un sorda zheureux.

--»LAPIERRE. C'est pas tout ça, il faut jouer la pièce de _Vidocq
enfoncé_ après avoir vendu ses frères comme Joseph.»

Je ne savais trop que penser de cette singulière boutade; cependant,
sans me déconcerter, je m'écriai tout-à-coup, c'est moi qui ferai
Vidocq. On dit, qu'il est gros, ça fera _ma balle_ (ça me convient).

--«T'es gros, me dit Lenoir, mais il est bien plus gros encore.

--»C'est égal, observa Lapierre, Jean-Louis n'est pas trop mal comme ça;
va, il pèse son poids.

--»Allons, il ne faut pas tant de beurre pour un quarteron, se prit à
dire Rousselot en transportant une table dans un des coins de la
chambre. Toi, Jean-Louis, et toi, Lapierre, plantez-vous là; Lenoir,
Dubuisson et Etienne, ainsi s'appelait le garçon de chantier, vont se
mettre à l'autre bout: ils feront l'z'_amis_, et moi, z'en face sur le
_pieu_ (lit), ous que je fais public.

--»Quoi que c'est public? reprend Etienne.

--»Eh oui! le monde, si t'entends mieux. Est-il buche, le garçon de
chantier?

--»Je suis t'un spectateur.

--»Et non! fichu bête, c'est moi. T'es un _ami_; à ton posse, v'la le
spectaque qui va commencer.»

Nous sommes censés dans une guinguette de la Courtille: chacun cause de
son côté, je me lève, et sous prétexte de demander du tabac, je lie
conversation avec les amis de l'autre table, je lance quelques mots
d'argot, on voit que _j'entrave_ (que je suis au fait de la langue), on
me fait un sourire d'intelligence que je rends, et il devient constant
que nous sommes gens de même métier. Dès lors arrivent les politesses
d'usage, c'est un verre de plus qu'il faut. Je déplore la dureté des
temps. Je me plains de ne pouvoir _goupiner_: on me plaint, on se
plaint. Nous entrons dans la période de l'attendrissement et de la
pitié; je maudis _la raille_ (la police), on la maudit aussi; je peste
contre le _quart deuil_ (le commissaire) de mon quartier qui ne _m'a pas
à la bonne_ (qui ne m'aime pas), les amis se regardent, ils délibèrent
des yeux et se consultent sur l'opportunité ou les inconvénients de mon
affiliation.... On me prend la main, on me la presse, je _rends_; il est
convenu qu'on peut compter sur moi. Ensuite vient la proposition.... Le
rôle que je joue est, à quelques variantes près, celui que je jouerai
incessamment.... Seulement je charge un peu, en mettant des objets volés
dans la poche des amis.... Alors se fait entendre une salve générale
d'applaudissements, accompagnés de gros éclats de rire.... Bien _tapé_!
bien _tapé_! s'écrient à la fois les acteurs et le témoin de cette
scène.

--«_Bien tapé_, je ne dis pas non, reprit Richelot, mais v'la le
_Bourguignon_ (le soleil) qui baisse, il est temps de _bloquir_
(vendre), la pièce s'achèvera dans le _roulant_ (fiacre), ou bien en
revenant de _fourguer_. Je vais en chercher un, c'est-il votre
sentiment, les autres?

--»Oui, oui. Partons.»

Le drame était en bon train, nous approchions de la péripétie, mais elle
devait être toute autre que ces messieurs ne l'avaient prévu, car le
dénouement ne devait nullement répondre au titre de la pièce. Nous
montâmes tous en voiture, et nous ordonnâmes au cocher d'arrêter au coin
de la rue de Bretagne et de celle de Touraine. Le nommé Bras, l'un des
recéleurs restait à quatre pas. Dubuisson, Commery et Lenoir mirent pied
à terre, emportant avec eux la partie de marchandises qu'on était
convenu de lui vendre. Pendant qu'ils étaient à conclure le marché, je
vis, en mettant la tête à la portière, qu'Annette avait parfaitement
rempli mes intentions. Des inspecteurs que j'aperçus les uns stationnant
le nez en l'air comme pour chercher un numéro, d'autres se promenant de
long en large, en manière de désœuvrés, ne rôdaient sans doute dans
ces environs que parce qu'ils y avaient été appostés.

Après dix minutes d'attente, nous fûmes rejoints par les camarades, qui
étaient allés chez Bras; ils avaient retiré 125 francs d'objets qui
valaient au moins six fois plus; n'importe, on tenait les noyaux et on
n'était pas mécontent d'avoir réalisé, tant on était pressé de jouir.

Il nous restait les paquets que nous avions réservés pour la
_Pomme-Rouge_. Parvenus rue de la Juiverie, Richelot me dit: «ah ça!
c'est toi qui vas _bloquir_, tu connais le _fourgat_.

--»Ça ne serait pas le plan, lui répondis-je, je lui dois de l'argent,
et nous sommes brouillés.»

Je ne devais rien à la _Pomme-Rouge_, mais nous nous étions vus, et il
savait bien que j'étais Vidocq; il aurait donc été imprudent de me
montrer: je laissai les amis arranger les affaires, et à leur retour,
comme l'apparition d'Annette dans le voisinage de la boutique, me
donnait la certitude que la police était en mesure d'agir, je fis la
motion de congédier le fiacre et d'aller souper dans le cabaret du
_Grand-Casuel_, sur le quai Pelletier, au coin de la rue Planche-Mibray.

Depuis la visite chez la _Pomme-Rouge_, nous étions riches de
quatre-vingts francs de plus, ainsi la somme à notre disposition était
assez considérable pour que nous pussions tailler en plein drap, sans
crainte de nous trouver à court; mais nous n'eûmes pas le loisir de nous
mettre en dépense: à peine avons-nous soufflé dans nos verres, que la
garde entre, et après elle une kirielle d'inspecteurs: il fallait voir
comme à l'aspect des vétérans et des mouchards tous les visages
s'alongèrent, ce ne fut qu'un cri: _nous sommes servis_.... L'officier
de paix Thibault nous invite à exhiber nos papiers; les uns n'en ont
pas, d'autres ne sont pas en règle, je suis du nombre de ces derniers.
«Allons! commande l'officier de paix, assurez-vous de tous ces
gaillards-là, ce qui est bon à prendre est bon à rendre.» On nous
attache deux à deux, et l'on nous emmène chez le commissaire. Lapierre
était accouplé avec moi. «As-tu de bonnes jambes? lui dis-je tout
bas.--Oui, me répond-il,» et quand nous sommes à hauteur de la rue de la
Tannerie, tirant un couteau que j'avais caché dans ma manche, je coupe
la corde. «Courage! Lapierre, courage! m'écriai-je.» D'un coup de coude
dans la poitrine, je renverse le vétéran qui me tenait sous le bras;
peut-être était-ce le même qui depuis est devenu la pâture de l'ours
Martin; que ce fût lui ou non, je m'esquive, et en deux enjambées je
suis dans une petite ruelle qui conduit à la Seine. Lapierre me suit, et
nous parvenons ensemble à gagner le quai des Ormes.

On avait perdu notre trace, j'étais enchanté de m'être sauvé, sans avoir
été obligé de me faire reconnaître. Lapierre ne l'était pas moins que
moi, car n'ayant pas encore eu le temps de la réflexion, il était loin
de me supposer une arrière-pensée; cependant, si j'avais favorisé son
évasion, c'était dans l'espoir de m'introduire sous ses auspices dans
quelqu'autre association de voleurs. En fuyant avec lui, j'éloignais les
soupçons que ses compagnons et lui-même auraient pu concevoir à mon
sujet, et je les maintenais dans la bonne opinion qu'ils avaient de moi.
De la sorte, j'espérais me ménager de nouvelles découvertes: puisque
j'étais agent secret, il était de mon devoir de me _brûler_ le moins
possible.

Lapierre était libre, mais je le gardais à vue, et j'étais prêt à le
livrer du moment qu'il ne me serait plus utile.

Nous allâmes toujours courant jusque sur le port de l'hôpital, où nous
étant enfin arrêtés, nous entrâmes dans un cabaret pour reprendre
haleine et nous reposer. J'y fis venir une chopine afin de nous remettre
les sens: «Hein! dis-je à Lapierre, en v'là une fière de suée.

--»Oh! oui, elle est dure à avaler celle-là.

--»Et encore plus à digérer, n'est-ce pas?

--»On ne m'ôtera pas de l'idée....

--»Quoi?

--»Tiens, buvons.»

Il n'eut pas plutôt vidé son verre, qu'il devint de plus en plus pensif,
«non, non, reprit-il on ne me l'ôtera pas de l'idée.

--»Ah ça, voyons, explique-toi.

--»Et quand je m'expliquerais.

--»Tu as raison; vas, tu ferais bien mieux de retirer les bas que tu as
à tes pieds, et la cravatte qui est à ton cou.»

Lapierre était à peu près dans la même tenue que le célèbre auteur _du
pied de mouton_, lorsque, pour descendre dans le jardin du Palais-Royal,
il n'avait d'autre chaussure que les bas à jours et les souliers de
satin blanc de sa maîtresse. Comme il me semblait apercevoir dans les
yeux de l'ami le point noir de la méfiance, qui, si l'on n'y prend
garde, grandit avec tant de rapidité, j'étais bien aise de lui donner
une de ces marques d'intérêt, dont l'effet est de rassurer un esprit
ombrageux: tel était mon but, en lui conseillant de retrancher de sa
toilette quelques objets de peu de valeur, que, pendant la revue du
butin, ses associés et lui avaient immédiatement appliqués à leur usage.
«Que veux-tu que j'en fasse, me dit Lapierre?

--»On les jette à l'eau.

--»Pas si bête! des bas de soie tout neufs, et un madras qui n'est pas
encore ourlé.

--»Belles foutaises!

--»_Tu planches_ (tu veux rire), mon homme, jette donc les tiens.»

Je lui fais observer que je n'avais rien sur moi qui pût me
compromettre, «tu es comme les lièvres, ajoutai-je, tu perds la mémoire
en courant, ne te souviens-tu pas qu'il n'y a pas eu de cravatte pour
moi, et avec des mollets de cette taille (je relevais mon pantalon), ne
veux-tu pas que j'aille mettre des bas de femme? Bon pour vous autres
qui irez au paradis en joie.

»--Nous sommes montés sur des flûtes, que tu veux dire? (en même temps
s'étant déchaussé, il tournait et retournait les bas qu'il enveloppa
dans le madras).»

Les voleurs sont tout à la fois avares et prodigues: il sentait la
nécessité de faire disparaître ces pièces de conviction, mais le cœur
lui saignait de s'en défaire sans aucun profit pour lui. Ce qui est le
produit du vol est souvent si chèrement payé, que le sacrifice en est
toujours pénible.

Lapierre voulut à toute force, vendre les bas et le madras; nous
allâmes ensemble rue de la _Bûcherie_, les offrir à un marchand qui nous
en donna quarante-cinq sous. Lapierre paraissait avoir pris son parti
sur la catastrophe du _Grand-Casuel_; cependant il était contraint dans
ses manières, et si je jugeais bien de ce qui se passait à son
intérieur, malgré mes efforts pour me réhabiliter dans son opinion, je
lui étais terriblement suspect. De semblables dispositions n'étaient
guère favorables à mes projets; persuadé dès lors qu'il ne me restait
qu'à finir avec lui le plus promptement possible, je dis à Lapierre: «Si
tu veux, nous irons souper à la place Maubert.

--»Je le veux bien, me répond-il.»

Je l'emmène aux _Deux-Frères_, où je demande du vin, des côtelettes de
porc frais et du fromage. A onze heures, nous étions encore attablés;
tout le monde se retire, et l'on nous apporte notre compte, qui se monte
à quatre francs cinquante centimes. Aussitôt je me fouille, «_Ma pièce
de cinq francs! ma pièce de cinq francs!_ où est-elle?» Je m'en informe
à toutes mes poches, je me tâte de la tête aux pieds; «Mon dieu! je
l'aurai perdue en courant; cherche, Lapierre, ne l'aurais-tu pas?

--»Non, je n'ai que mes quarante-cinq sous et pas un f..... avec.

--»Donne toujours, je vais tâcher d'arranger ça avec les parents de la
fille.» J'offre au cabaretier deux francs cinquante centimes, en lui
promettant de lui apporter le surplus le lendemain; mais il n'entend pas
de cette oreille-là. «Ah! vous croyez, dit-il, qu'il n'y a qu'à venir
s'empiffrer ici et me payer ensuite en monnaie de singe.

--»Mais, lui fis-je observer, c'est un accident qui peut arriver au plus
honnête homme.

--»Contes que tout cela! Quand on est désargenté on se le brosse, ou
l'on prend un litre, et l'on ne va pas se taper un souper à _l'œil_
(à crédit).

--»Ne vous fâchez pas, mon brave; si cela accommodait les épinards, à la
bonne heure.

--»Allons! pas tant de raisons, payez-moi, ou je vais envoyer chercher
la garde.

--»La garde! tiens, voilà pour elle et pour toi, lui dis-je, en
accompagnant ces paroles d'un geste de mépris fort usité parmi les gens
du peuple.

--»Ah, gredin! ce n'est pas assez d'emporter ma marchandise,
s'écrie-t-il en me mettant son poing sous le nez.--Ne frappe pas,
répliquai-je à l'apostrophe, ne frappe pas, ou.....» Il s'avance, et de
main de maître, je lui applique un soufflet.

Pour le coup, c'était une rixe; Lapierre prévoit que cela va devenir du
vilain, il juge qu'il est temps de jouer des _fuseaux_; mais au moment
où il se dispose à gagner plus au pied qu'à la toise, sauf à moi à me
débarbouiller comme je pourrais, le garçon le saisit à la gorge en
criant _au voleur_!

Le poste était à deux pas, les soldats accourent, et, pour la seconde
fois de la journée, nous voici placés entre deux rangées de ces
chandelles de Maubeuge, dont la mèche sent la poudre à canon. Mon
camarade essaya de démontrer au caporal qu'il n'y avait pas de sa faute,
mais l'ancien ne se laissa pas fléchir, et l'on nous enferma au violon:
dès lors, Lapierre devient taciturne et triste comme un père de La
Trappe; il ne desserre plus les dents; enfin, vers les deux heures du
matin, le commissaire fait sa ronde, il demande qu'on lui présente les
personnes arrêtées, Lapierre paraît le premier, on lui dit qu'il sortira
s'il consent à payer. On m'appelle à mon tour; j'entre dans le cabinet,
je reconnais M. Legoix, il me reconnaît également; en deux mots je lui
explique ce dont il s'agit, je lui indique l'endroit où ont été vendus
les bas et la cravatte, et tandis qu'il se hâte d'aller saisir ces
objets indispensables pour faire condamner Lapierre, je retourne auprès
de ce dernier. Il n'était plus silencieux. «Le bandeau est tombé, me
dit-il, je vois ce qu'il en est, c'est fait à la main.

--»C'est bien! tu joues ton rôle, mais moi je te parlerai plus
franchement. Oui, c'est fait à la main, et si tu veux que je te le dise,
je crois que c'est toi qui nous a fait _emballer_.

--»Non, mon ami, ce n'est pas moi; j'ignore qui, mais je te soupçonne
plus que qui que ce soit.» A ces mots, je me fâche, il s'emporte; aux
menaces succèdent les voies de fait, nous nous battons et l'on nous
sépare. Dès que nous ne sommes plus ensemble, je retrouve ma pièce de
cent sous, et comme le cabaretier n'avait pas porté en compte le
soufflet qu'il avait reçu, elle me suffit non-seulement pour satisfaire
toutes ses réclamations, mais encore pour offrir à messieurs du
corps-de-garde, je ne dirai pas le coup de l'étrier, mais cette petite
goutte de la délivrance que le _péquin_ paie volontiers. Ce tribut
acquitté, il n'y avait plus de motif de me retenir: je filai sans faire
mes adieux à Lapierre, qui était bien recommandé, et le lendemain je sus
que le succès le plus complet avait couronné mon œuvre: les deux
époux _Bras_ et _la Pomme Rouge_ avaient été surpris au milieu des
preuves matérielles de l'infâme trafic auquel ils se livraient; on avait
saisi sur les voleurs les effets qu'ils avaient immédiatement appliqués
à leur usage, et ils avaient été contraints d'avouer... Lapierre seul
avait tenté la voie de la dénégation; mais confronté au marchand de la
rue de la Bûcherie, il finit par reconnaître l'homme, les bas et le
madras accusateurs. Toute la bande, voleurs et recéleurs, fut écrouée à
la Force, dans l'expectative du jugement: là ils ne tardèrent pas à
apprendre que le camarade qui avait joué le personnage de _Vidocq
enfoncé_, était _Vidocq l'enfonceur_. Grande fut la surprise; comme ils
durent s'en vouloir de s'être enferrés d'eux-mêmes avec un comédien de
mon espèce! L'arrêt confirmé, tous furent dirigés sur le bagne. La
veille de leur départ, j'étais présent lorsqu'on leur passa le fatal
collier. En me voyant, ils ne purent s'empêcher de sourire.

«Contemple ton ouvrage, me dit Lapierre; te voilà content, gredin!

--»Je n'ai du moins aucun reproche à me faire, ce n'est pas moi qui vous
ai recommandé de voler. Ne m'avez-vous pas appelé? Pourquoi être si
confiants? Quand on fait un métier comme le vôtre, il faut un peu mieux
se tenir sur ses gardes.

--»C'est égal, dit Commery, t'as beau en _coquer_ (dénoncer) tu
_rabattras au pré_ (tu retourneras aux galères).

--»En attendant, bon voyage! Retenez ma place, et si jamais vous revenez
à _Pantin_ (Paris), ne vous laissez plus prendre au traquenard.»

Après cette riposte, ils se mirent à converser entre eux:

«Il se f... encore de nous, disait Rousselot; c'est bon, je lui garde un
chien de ma chienne.

--»Pour ton honneur, ne parle pas, lui répliqua le garçon de chantier,
c'est toi qui l'as amené. Puisque tu le connaissais, tu devais savoir
_qu'il était à la manque_ (capable de trahir).

--»Eh oui! c'est Rousselot qui nous vaut ça, soupira la Pomme-Rouge,
sous le marteau, dont le coup déjà lancé faillit lui rompre la tête.

--»Ne bouge donc pas, recommanda avec brutalité le serrurier de
l'établissement. Toujours est-il, reprit le recéleur, que c'est lui qui
a _vendu la calebasse_, et que sans lui....

--»Te tiendras-tu, mâtin? gare à _la caboche_!»

Ces mots furent les derniers que j'entendis; mais en m'éloignant, je
vis, à certains gestes, que le colloque s'animait de plus en plus. Que
se disaient-ils? je n'en sais rien.



CHAPITRE XXXVIII.

     Allons à Saint Cloud.--L'aspirant mouchard.--Le système des
     diversions ou les trompeuses amorces.--Une visite matinale.--Le
     désordre d'une chambre à coucher.--Singulières remarques.--Néant au
     rapport.--Ce sont d'honnêtes gens dans le faubourg
     Saint-Marceau.--Les pattes du dindon.--Prenez garde à vos
     souliers.--Sacrifice au dieu des ventrus, _Deus est in nobis._--La
     langue de monsieur Judas.--Le nectar du policier.--Explication du
     mot _Traiffe_.--Les deux maîtresses.--L'homme qui s'arrête
     lui-même.--Le contentement donne des ailes.--Le nouvel
     Épictète.--Un monologue.--L'incrédulité désespérante.--Métamorphose
     d'un Tilbury en _philosophes_.--La tradition.--La maîtresse d'un
     prince russe.--Le pain de munition et les sorbets de Tortoni.--La
     mère Bariole.--Le vieux sérail ou l'enfer d'une femme
     entretenue.--Les courtisanes et les chevaux de fiacre.--L'amie de
     tout le monde.--L'invulnérable.--Le tableau des Sabines.--L'Arche
     sainte.--La tire-lire.--_Infandum regina jubes_.... Haine aux
     épaulettes.--Ah! petit fourrier!--Les bons sentiments.--L'étrange
     religion.--Le billet de loterie et la châsse de
     Sainte-Geneviève.--Il n'est pas de petite économie.--Exemple de
     fidélité remarquable.--Pénélope.--Le serment des filles.--Je te
     connais, beau masque.--Voyage dans Paris.--Louison la
     blagueuse.--Necéssité n'a pas de loi.--Le monstre.--Une
     furie.--Devoir cruel.--Émilie au violon.--Retour chez la
     Bariole.--La petite bouteille des amis.--Le trépied de la
     Sybille.--Philémon et Baucis.--Joséphine Réal, ou les fruits d'une
     bonne éducation.--Réflexions philosophiques sur la concorde et sur
     la mort.--Trois arrestations.--Un traître puni.--Un trait pour la
     nouvelle Morale en action.--Une mise en liberté.--Réponse aux
     critiques.


Dans l'été de 1812, un voleur de profession, nommé _Hotot_, aspirait
depuis long-temps à se faire réintégrer dans l'emploi d'agent secret,
qu'il avait exercé avant mon admission dans la police, vint m'offrir ses
services pour la fête de Saint-Cloud. On sait que c'est l'une des plus
brillantes des environs de Paris, et que, vu l'affluence, les filous ne
manquent jamais de s'y rendre en grand nombre. Nous étions au vendredi,
lorsque Hotot fut amené chez moi par un camarade. Sa démarche me parut
d'autant plus extraordinaire, que précédemment j'avais donné sur son
compte des renseignements par suite desquels il avait été traduit devant
la Cour d'assises. Peut-être ne cherchait-il à se rapprocher de moi que
pour être plus à portée de me jouer quelque mauvais tour: telle fut ma
première pensée; toutefois je lui fis bon accueil, et lui témoignai même
ma satisfaction de ce qu'il n'avait pas douté de ma volonté de lui être
utile. Je mis tant de sincérité apparente dans mes protestations de
bienveillance à son égard, qu'il lui fut impossible de ne pas laisser
pénétrer ses intentions; un changement subit qui s'opéra dans sa
physionomie me convainquit tout d'un coup qu'en acceptant sa
proposition, je favorisais des projets dont il n'avait pas l'envie de me
faire confidence. Je vis qu'il s'applaudissait intérieurement de m'avoir
pris pour dupe. Quoi qu'il en soit, je feignis d'avoir en lui la plus
grand confiance, et il fut convenu entre nous que le surlendemain
dimanche, il irait à deux heures se poster aux environs du bassin
principal, afin de nous signaler des voleurs de sa connaissance qui,
m'avait-il dit, viendraient _travailler_ dans cet endroit.

Le jour fixé, je me rendis à Saint-Cloud avec les deux seuls agents qui
fussent alors sous mes ordres. En arrivant au lieu désigné, je cherche
Hotot, je me promène en long, en large; j'examine de tous les côtés,
point d'Hotot; enfin, après une heure et demie d'attente, perdant
patience, je détache un de mes estafiers dans la grande allée, en lui
recommandant d'explorer la foule, afin de tâcher d'y découvrir notre
auxiliaire, dont l'inexactitude m'était tout aussi suspecte que le zèle.

L'estafier cherche une heure entière; las de parcourir dans tous les
sens le jardin et le parc, il revient, et m'annonce qu'il n'a pu
rencontrer Hotot. Un instant après, je vois accourir ce dernier, il est
tout en nage: «Vous ne savez pas, nous dit-il, je viens d'_amorcer six
grinches_, mais ils vous ont aperçus, et ils ont décampé; c'est fâcheux,
car ils _mordaient_, mais ce qui est différé n'est pas perdu, je les
rejoindrai une autre fois.»

J'eus l'air de prendre ce conte pour argent comptant, et Hotot fut bien
persuadé que je ne révoquais pas en doute sa véracité. Nous passâmes
ensemble la plus grande partie de la journée, et ne nous quittâmes que
vers le soir. Alors j'entrai au poste de la gendarmerie, où les
officiers de paix m'apprirent que plusieurs montres avaient été volées,
dans une direction toute opposée à celle dans laquelle, d'après les
indications d'Hotot, s'était exercée notre surveillance. Il me fut
démontré, dès lors, qu'il nous avait attirés sur un point, afin de
pouvoir manœuvrer plus à son aise sur un autre. C'est une vieille
ruse qui rentre dans la tactique des diversions et des faux avis donnés
par des voleurs pour n'avoir pas à craindre la police.

Hotot, à qui je me gardai bien de faire le moindre reproche, imagina que
j'étais complétement sa dupe; mais si je ne disais rien, je n'en pensais
pas moins, et tout en lui faisant amitié de plus en plus, tandis qu'il
méditait de réitérer l'espièglerie de Saint-Cloud, je me réservais de
l'enfoncer à la première occasion. Notre liaison étant en bon train,
elle se présenta plutôt que je n'aurais osé l'espérer. Un matin, en
revenant avec Gaffré du faubourg Saint-Marceau, où nous avions passé la
nuit, il me prit la fantaisie de faire, à l'improviste, une visite à
l'ami Hotot. Nous n'étions pas loin de la rue
_Saint-Pierre-aux-Bœufs_, où il demeurait. Je propose à mon camarade
de veille d'y venir avec moi, il consent à m'accompagner; nous montons
chez Hotot, je frappe, il ouvre, et paraît surpris de nous voir. «Quel
miracle! à cette heure.

--»Cela t'étonne, lui dis-je, nous venons te payer la goutte.

--»Si c'est ça, soyez les bien-venus.» En même temps, il se renfonce
dans son lit. «Où est-elle cette goutte?

--»Gaffré va nous faire le plaisir d'aller la chercher.» Je fouille dans
ma poche, et comme Gaffré, en sa qualité de Juif, était moins avare de
ses pas que de son argent, il se charge volontiers de la commission, et
descend. Pendant son absence, je remarquai que Hotot avait l'air fatigué
d'un homme qui s'est couché plus tard ou plus matin que de coutume, la
chambre était en outre dans cet état de désordre qui tient à une
circonstance extraordinaire; ses vêtements, plutôt jetés qu'ils
n'avaient été posés, semblaient avoir reçu une averse; ses souliers
étaient couverts d'une boue blanchâtre et encore humide. Pour ne pas
conclure de tous ces indices que Hotot venait de rentrer, il eût fallu
ne pas être Vidocq. Pour le moment, je ne tirai pas d'autre conséquence;
mais bientôt mon esprit se promène de conjectures en conjectures, et je
conçois des soupçons que je me garde bien d'exprimer; je ne veux pas
même être curieux, c'est-à-dire, indiscret, et, de crainte d'inquiéter
notre ami, je ne lui adresse pas la moindre question. Nous parlons de la
pluie et du beau temps, mais plus du beau temps que de la pluie, et
quand il ne nous reste plus rien à boire, nous nous retirons.

Une fois dehors, je ne pus m'empêcher de communiquer à Gaffré les
remarques que j'avais faites; «Ou je me trompe fort, lui dis-je, ou il a
découché; il y avait quelqu'expédition en l'air.

--»Je le crois; car ses habits sont encore mouillés, et puis ses
escarpins sont-ils crottés! Oh! il n'a pas marché dans la poussière.»

Hotot ne songeait guères que nous nous entretenions de lui, cependant
les oreilles durent lui corner. _Où est-il allé? qu'a-t-il fait?_ nous
demandions-nous l'un à l'autre; peut-être _est-il affilié à quelque
bande_. Gaffré n'était pas moins intrigué que moi, et il s'en fallait
que les suppositions qui lui venaient à l'idée fussent favorables à la
probité d'Hotot.

A midi, selon l'usage, nous allâmes rendre compte de nos observations de
la nuit; notre rapport était fort peu intéressant; le mot _néant_ y
était écrit tout du long. «Ah! nous dit M. Henry, ce sont d'honnêtes
gens dans le faubourg Saint-Marceau! j'aurais été bien mieux avisé de
vous envoyer sur le boulevart Saint-Martin; il paraît que ces messieurs
les voleurs de plomb recommencent leur jeu; ils en ont enlevé plus de
quatre cent cinquante livres dans un bâtiment en construction. Le
gardien, qui les a poursuivis sans pouvoir les atteindre, assure qu'ils
étaient au nombre de quatre; c'est pendant la grande pluie qu'ils ont
fait le coup.

--»Pendant la grande pluie! parbleu! m'écriai-je, vous connaissez un des
voleurs.

--»Et qui donc?

--»Hotot.

--»Celui qui a servi la police, et qui demande à y rentrer?

--»Celui-là même.»

Je racontai à M. Henri mes remarques du matin, et comme il resta
convaincu que j'avais raison, je me mis aussitôt en campagne, afin de
changer promptement en évidence ce qui n'était encore que présomptions.
Le commissaire du quartier où avait été commis le vol, se transporta
avec moi sur les lieux, et nous trouvâmes dans un endroit du sol
l'empreinte très profonde de deux souliers ferrés: la terre s'était
affaissée sous le poids d'un homme. Ces vestiges pouvaient fournir de
précieuses indications, on prit des précautions pour qu'ils ne fussent
pas effacés; j'étais presque certain qu'ils s'adapteraient parfaitement
à la chaussure de Hotot, j'engageai en conséquence Gaffré à venir avec
moi chez lui, et afin de pouvoir procéder à la vérification, à l'insu du
coupable, j'imagine un moyen que voici: arrivés au domicile de Hotot,
nous faisons un train d'enfer à sa porte. «Lève-toi donc, lève-toi donc,
nous apportons la pâtée.» Il s'éveille, donne un tour de clef et nous
entrons en chancellant, comme des individus qui ont un peu plus qu'un
commencement d'ivresse. «Eh bien! dit Hotot, je vous en fais mon
compliment, vous avez chauffé le four de bonne heure.

--»C'est pour ça, mon ami, lui répliquai-je, que nous venons pour
enfourner. Toi qui es si malin, ajoutai-je, en lui montrant sous son
enveloppe une emplète que nous avions faite en route, devine ce qu'il y
a là dedans.

--»Comment veux-tu que je devine?» Alors déchirant un des coins du
papier, je mets à découvert les pattes d'une volaille.

--»Ah, sacredieu! s'écrie-t-il, c'est un dindon.

--»Eh oui, c'est ton frère...., et comme tu le vois, c'est aux pieds
qu'on connaît ces animaux-là; comprends-tu _l'apologe_ à présent?

--»Qu'est-ce qu'il dit?

--»Je dis qu'il est rôti.

--»Oh bah! vous vous serez fait gourer, de la venaison!

--»De la venaison! tiens, sens-moi ça plutôt.» Je lui passe la volaille,
et tandis qu'il la flaire et la retourne dans tous les sens, Gaffré se
baisse, ramasse les souliers et les fourre dans son chapeau.

--»Et combien que ça coûte, ste bête?

--»_Un rondin_, _deux balles_ et _dix Jacques_.

--»N.. de D...! sept livres dix sous! c'est le prix d'une paire de
souliers.

--»Comme tu dis, mon homme, repartit l'escamoteur en se frottant les
mains.

--»Ce n'est pas l'embarras, il y a de quoi mordre; et puis l'odeur, elle
est fameuse, c'est-t'i alléchant!... Ce sacré Jules! c'est à faire à
lui.

--»N'est-ce pas que je m'y connais?

--»C'est vrai; qu'est-ce qui découpe? d'abord je ne fais rien, moi.

--»Bien entendu, nous te servirons; il y a-t-il un couteau dans la
cassine?

--»Oui, cherche dans le tiroir de la commode.

Je trouve en effet un couteau; maintenant, il s'agit de trouver un
prétexte de sortie pour Gaffré. «Ah, ça, lui dis-je, pendant que je
mettrai le couvert, tu vas me faire un plaisir, c'est d'aller dire chez
moi qu'on ne m'attende pas pour dîner.

--»C'est ça, et puis vous me casserez le ventre. Oh! non, pas de ça, je
ne quitte pas la place avant d'avoir gobé les vivres.

--»Nous ne les goberons pas sans boire.

--»Aussi vais-je faire monter du liquide.

--»Il ouvre la croisée et appelle le marchand de vin. De cette façon,
il n'y a pas mèche à me faire la queue.»

Gaffré était comme la plupart des agents de police, sauf _la manque_ (la
perfidie), bon enfant, mais un _peu licheur_, c'est-à-dire gourmand
comme une chouette. Chez lui, la gueule passait toujours avant le
métier, aussi, bien qu'il eut pincé les souliers, ce qui était
l'important de l'affaire, je vis qu'il serait impossible de le décider à
abandonner le terrain, tant qu'il n'aurait pas pris sa part du déjeûner.
Je me hâtai donc de dépecer l'oiseau, et quand le vin fut arrivé:
«Allons, à table, dis-je à mon gastronome, chique et vas-t'en.»

La table était le lit de Hotot, sur lequel, sans autre fourchette que
celle du père Adam, nous fîmes à ce dieu qui est en nous, c'est-à-dire
au dieu des _Ventrus_, députés ou non, un sacrifice à la manière des
anciens. Nous mangions comme des Ogres, et le repas fut promptement
terminé. «Actuellement, me dit Gaffré, je puis marcher; je ne sais pas
si tu es comme moi, mais quand le soleil me luit dans l'estomac, je ne
suis bon à rien: quand le coffre est plein, c'est différent.

--»En-ce cas, file.

--»C'est ce que je fais.»

Aussitôt il prend son chapeau, et s'en va.

«Ah! le voilà parti, dit Hotot, du ton d'un homme qui n'était pas fâché
d'être seul un instant avec moi. Eh bien! mon ami Jules, reprit-il, il
n'y aura donc jamais de place pour Hotot.

--»Que veux-tu? il faut prendre patience, ça viendra.

--»Il ne tiendrait pourtant qu'à toi de me donner un bon coup d'épaule;
M. Henry t'écoute, et si tu lui disais deux mots....

--»Ce ne sera pas pour aujourd'hui, car je m'attends à un galop soigné;
Gaffré ne l'échappera pas non plus, car voici deux jours que nous ne
sommes pas allés au rapport.»

Ce mensonge n'était pas fait sans intention: il ne fallait pas que Hotot
put me croire informé du vol auquel je présumais qu'il avait participé:
il était sans défiance, je l'entretenais dans cette sécurité, et dans la
crainte qu'il ne songeât à se lever, je ramenai la conversation sur les
points qui l'intéressaient le plus. Il me parla successivement de
plusieurs affaires. «Ah! me dit-il en soupirant, si j'étais assuré de
rentrer à la police avec un traitement de douze à quinze cents
_balles_, j'en pourrais fournir de ces renseignements!... avec cela que
je tiens en ce moment un petit vol avec effraction, ce serait un vrai
cadeau à faire à M. Henry.

--»Ah oui!

--»Eh oui, dis donc! trois voleurs, _Berchier_ dit _Bicêtre_, _Caffin_
et _Linois_, que je réponds de lui donner _marons_; aussi sûr comme toi
et moi ça fait deux.

--»Si tu le peux, que ne parles-tu? ça te ferait une belle entrée de
jeu?

--»Je sais bien, mais....

--»N'as-tu pas peur de te mettre en avant? Si tu rends des services,
sois tranquille, je me fais fort de te faire admettre.

--»Ah! mon ami, tu me mets du baume dans le sang; tu me ferais admettre?

--»Vas, ce n'est pas difficile.

--»Là-dessus, buvons un coup, s'écria Hotot, comme transporté de joie.

--»Oui, buvons, à ta réception prochaine!

--»Plutôt aujourd'hui que demain.»

Hotot était enchanté, il se faisait déjà un plan de conduite; il formait
des rêves de bonheur; il avait dans les jambes ces inquiétudes de
l'espoir, qui s'agite à la perspective d'une jouissance prochaine: je
tremblais qu'il ne voulût descendre de son lit; enfin on frappe: c'est
Gaffré, tenant à la main une demi-bouteille d'eau-de-vie, qu'Annette lui
a remise. _Traiffe_, me dit, en entrant mon collègue l'israélite, dans
cet argot hébreux, qui était sans doute la langue favorite de notre
patron, monsieur Judas. _Traiffe_ ou _maron_ sont une seule et même
chose. Comme je me pique d'être un hébraïsant de bonne force, je compris
de suite et vis à qui j'avais à faire. Tandis que je versais au néophyte
le nectar du _policien_, Gaffré remit en place les souliers. Nous
continuâmes de causer et de boire, et avant de nous retirer, je sus que
le vol du plomb était celui dont Hotot se proposait de signaler les
auteurs. Le père Bellemont, férailleur, rue de la Tannerie, fut le
réceleur qu'il me désigna.

Ces détails étaient intéressants, je dis à Hotot que j'allais
sur-le-champ en donner connaissance à M. Henry, et lui recommandai de
s'informer de l'endroit où les trois voleurs avaient couché. Il me
promit de m'indiquer leur gîte, et quand nous fûmes convenus de nos
faits, nous nous séparâmes. Gaffré ne m'avait pas quitté. «Eh! bien me
dit-il, c'est lui, les souliers s'adaptent parfaitement; c'est que
l'empreinte est si profonde! En sautant par la croisée, il aura pesé de
tout son corps.» Ceci était l'explication du mot _traiffe_, je n'en
avais que faire. Déjà je m'étais rendu compte de la conduite de Hotot,
et je concevais très bien le rôle qu'il voulait jouer. D'abord, il était
clair qu'il avait commis le vol dans l'intention d'en tirer un produit,
mais il chassait deux lièvres à la fois; et en dénonçant ses complices,
il atteignait un second but, celui de se rendre intéressant aux yeux de
la police, afin d'obtenir d'être réemployé. Je frémis en pensant aux
conséquences d'une combinaison pareille. Le scélérat! me dis-je en
moi-même, je ferai en sorte qu'il reçoive la récompense de son crime; et
si les malheureux qui l'ont secondé dans son expédition sont condamnés,
il est trop juste qu'il partage leur sort. Je n'hésitai pas à le croire
le plus coupable de tous: d'après ce que je savais de son caractère, il
me semblait fort probable qu'il les eût entrainés uniquement pour se
ménager l'occasion de manigancer ce qu'on appelle une _affaire_,
j'allais même jusqu'à penser qu'il se pourrait bien qu'ayant volé seul,
il eût trouvé convenable d'accuser de son méfait des individus que leur
immoralité rendait suspects. Dans chacune de ces hypothèses, Hotot était
toujours un grand coquin; je résolus d'en délivrer la société.

Je savais qu'il avait deux maîtresses, l'une Émilie Simonet, qui avait
eu plusieurs enfants de lui, et avec laquelle il vivait maritalement;
l'autre Félicité Renaud, fille publique, qui l'aimait à l'adoration. Je
songeai à tirer parti de la rivalité de ces deux femmes, et cette fois
ce fut par la jalousie que je me proposais de faire tenir le flambeau
qui devait éclairer la justice. Hotot était déjà gardé à vue. Dans
l'après-midi, je suis averti qu'il est aux Champs-Élysées avec
_Félicité_, je vais l'y rejoindre, et le prenant à part, je lui confie
que j'ai besoin de lui pour une affaire de la plus haute importance.

«Vois-tu, lui dis-je, il s'agit de te faire arrêter pour être conduit au
dépôt, où tu tireras la _carotte_ à un _grinche_ que nous allons
emballer ce soir. Comme tu seras au violon avant lui, il ne se doutera
pas que tu es un _mouton_, et quand on l'amènera, il te sera plus facile
de te lier avec lui.»

Hotot accepta la proposition avec enthousiasme. «Ah! soupira-t-il, me
voilà donc mouchard! Vas, tu peux compter sur moi; mais il faut
auparavant que je dise adieu à Félicité.» Il retourna vers elle, et
comme l'heure des séductions nocturnes ou de la croisière en plein-vent
approchait, elle ne le gourmanda pas de ce qu'il la quittait trop tôt.

«A présent que tu es débarrassé de ta particulière, je vais te donner
tes instructions: Tu sais bien la petite tabagie qui est sur le
boulevard Montmartre, en face le théâtre des Variétés?

--»Oui; Brunet?

--»Justement: tu vas aller là; tu te placeras dans le fonds de la
boutique, avec une bouteille de bierre, et quand tu verras entrer deux
des inspecteurs de l'officier de paix Mercier.... Tu les connaîtras
bien?

--»Si je les reconnaîtrais! c'est à moi que tu demandes ça, un ancien
troupier?»

--»Puisque tu les reconnaîtras, c'est bon; quand ils entreront, tu leur
feras signe que c'est toi; vois-tu, c'est pour qu'ils ne te confondent
pas avec un autre.

--»Sois tranquille, ils ne me confondront pas.

--»Sais-tu que ce serait désagréable, s'ils allaient empoigner un
bourgeois?

--»Il n'y aura pas de méprise: est-ce que je ne serai pas là? et puis le
signe. Ce signe, c'est tout.

--»Tu as bien compris?

--»Ah! mais, dis donc, me prends-tu pour un cornichon? Je ne leur
laisserai pas seulement le temps de chercher des yeux.

--»C'est ça. D'abord, ils ont la consigne: sitôt qu'ils t'apercevront,
ils savent ce qu'ils doivent faire; ils t'arrêteront et te conduiront au
poste du Lycée, où tu resteras deux ou trois heures; c'est afin que
celui que tu dois confesser t'ait déjà vu au violon, et qu'en te
revoyant ensuite au dépôt, il n'en soit pas étonné.

--»Ne t'inquiète pas, je _battrai_ si bien, que je défie le plus malin
de ne pas me croire _emballé_ pour tout de bon. Au surplus, tu verras si
je suis à mon article.» Il tôpait de si bonne foi, que véritablement je
regrettais d'être obligé de le tromper de la sorte; mais en me retraçant
sa conduite à l'égard de ses camarades, cette velléïté de pitié que
j'avais ressentie un instant se dissipa sans retour. Il me donne la
main, et le voilà parti: il marche avec la vélocité de la satisfaction,
la terre ne le porte plus. De mon côté, non moins rapide que lui, je
vole à la préfecture, où je trouve les inspecteurs que j'avais annoncés;
l'un d'eux était le nommé _Cochois_, aujourd'hui gardien à Bicêtre: je
leur dis de quelle manière ils doivent agir, et je les suis. Ils entrent
dans la tabagie.

A peine en ont-ils franchi le seuil, Hotot, fidèle à la recommandation
que je lui ai faite, s'indique du doigt, en montrant sa poitrine, comme
un homme qui dit c'est moi; à ce signe, les inspecteurs vont droit à lui
et l'invitent à leur exhiber ses papiers de sûreté; Hotot, fier comme
Artaban, leur répond qu'il n'en a pas. «En ce cas, lui disent-ils, vous
allez venir avec nous.» Et pour l'empêcher de fuir, si par hasard il lui
en prenait la fantaisie, on l'attache avec des cordes. Pendant cette
opération, une sorte de contentement intérieur se peignait dans les
regards de Hotot: il était heureux de se sentir garotté: il bénissait
ses liens, il les contemplait presque avec amour; car, suivant lui tout
cet appareil de précaution n'existait que pour la forme; et au fonds,
comme je ne sais plus trop quel philosophe de l'antiquité, il pouvait
se vanter d'être _libre dans ses chaînes_; aussi disait-il tout bas aux
inspecteurs: «Le diable m'enlève si je me sauve! _Les palettes et les
paturons ligotés_ (les mains et les pieds attachés)! on ne s'y prendrait
pas autrement pour ficeler un _enfant de chœur_ (pain de sucre):
c'est fort bien, c'est ce qui s'appelle _goupiner_ (travailler).»

Il était environ huit heures du soir lorsque Hotot fut mis au violon; à
onze heures, on n'avait pas encore amené l'individu qu'il devait
confesser; ce retard lui parut extraordinaire. Peut-être cet individu
s'était-il dérobé à la poursuite, peut-être avait-il avoué. Dès-lors le
secours du _mouton_ devenait inutile; j'ignore quelles conjectures
formait le prisonnier; tout ce que je sais, c'est qu'à la fin, ennuyé de
ce qu'on ne venait pas, et imaginant qu'on l'avait oublié, il pria le
chef du poste de faire prévenir le commissaire de police qu'il était
encore là. «S'il est là, qu'il y reste, dit le commissaire, cela ne me
regarde pas.» Et cette réponse, transmise à Hotot, ne réveilla en lui
d'autre idée que celle de la négligence des inspecteurs. «Si encore
j'avais soupé, répétait-il, avec l'accent comico-piteux de cette
larmoyante gaîté qui est moins touchante que risible: ils s'en moquent;
peut-être qu'ils sont dans un coin à s'empâter, et moi je suis ici à
siffler la linotte.» Deux ou trois fois il appela, tantôt le caporal,
tantôt le sergent, pour leur conter ses doléances; il n' y eut pas
jusqu'à l'officier de garde qu'il ne suppliât de le laisser sortir. «Je
reviendrai, s'il le faut, lui protestait-il; que risquez-vous, puisque
je ne suis emballé que _pour la frime_?»

Malheureusement l'officier, qui nous rapporta le lendemain ces détails,
était un de ces incrédules dont l'obstination est désespérante. Hotot
n'était tourmenté que par son appétit; pour les gens qui croient aux
remords, c'était bien une présomption d'innocence, mais pour les gens
qui ne croient qu'aux _ficelles_... La fatalité voulut que monsieur
l'officier fut de ce nombre; et puis, comme il lui était interdit de
rien prendre sur lui, quelque envie qu'il en aurait eue; il tira une
bonne fois le verrou sur Hotot, qui, ne pouvant revenir de l'étourderie
des inspecteurs, faisait entendre à travers la porte ce monologue
entrecoupé, où se peignaient des alternatives tout-à-fait grotesques de
résignation et d'impatience.

«Oh! mais, c'est un peu fort de café, sans compter le marc; ils m'y
laisseront passer la nuit!....; impossible, ils vont venir..... Pas plus
d'inspecteurs que de beurre sur la main... P'têtre qui se seront trouvés
aretardés... Que je voudrais être derrière eux, comme je te les
remuerais!...; s'il n'y a pas de leur faute, il n'y a rien à dire...
Décidément, ils m'ont planté là pour raverdir..... Cependant, tant qu'on
n'aura pas amené ma nouvelle connaissance.... Oh! pour le coup c'est se
f..... du pauvre monde.... Dans le fait, s'il n'est pas empoigné, ils ne
peuvent pas non plus..... Il n'y a pas de bon sens, moi qui n'ai rien
pris depuis que je suis levé.... Allons! messieurs, quand il vous
plaira, à votre aise, je suis là... Sont-ils chiens! sont-ils chiens!...
On ne fait pas toujours ce qu'on veut.... Coquin de sort! C'en est-il là
d'une sévère?...; sévère ou non, je suis bloqué; quand je m'en
mangerais..... Ne parlons pas de manger.... Comme mes boyaux crient....;
parbleu! ils crieraient à moins: à la fin, c'est que ça crie
vengeance!... Au fait, c'est l'état du métier; j'en ai l'étrenne....;
oui, je suis joliment étrenné, il faut en convenir.... Est-ce qu'ils se
seraient fait casser la gueule?... Le tour est fameux, par exemple....
Jeûne, mon cadet, jeûne; comme c'est régalant!... Bah! bah! on ne meurt
pas pour mal avoir, déjeûnerai mieux demain.... Je gagerais qu'ils s'en
tapent une culotte, les gredins!... Si je les tenais....; ce n'est pas
l'embarras, la farce, elle est bonne... Nom d'un D...! triple nom d'un
D.... Eh bien! qu'est-ce qu'y a, garçon, tu te fâches... A la force
aussi, la faim fait sortir le loup du bois...; sors donc, sors donc....,
comme c'est facile...; si encore j'avais mon dindon d'à ce matin...; si
mon ami Jules était ici.... il ne sait pas, car s'il savait....»

Hotot disait comme le peuple, _si le roi savait_; mais tandis qu'il
déplorait mon ignorance, et qu'il était si loin de prévoir les suites
d'une arrestation qu'il supposait simulée, explorant les petites rues
aux alentours de la place du Châtelet, j'avais rejoint _Émilie Simonet_,
dans l'un de ces misérables taudis, où, pour l'agrément des petites
bourses, une dame de maison tient des liqueurs et des filles, qui
s'amènent mutuellement la pratique et se servent d'enseigne sans être de
meilleur aloi les unes que les autres. Ici les liqueurs sont comme
l'entrée secrète du bureau de loterie, un moyen de tromper l'espion;
l'amateur honteux s'introduit sous le prétexte de prendre un petit
verre, et il s'empoisonne deux fois. C'est dans ces espèces de cafés
borgnes que les rebuts de la prostitution s'amoncèlent, et s'écoulent à
la faveur de l'ivrognerie ou de la pauvreté du chaland; plus d'une
ci-devant beauté, aujourd'hui réduite à l'humble caraco de drap, à la
jupe de moleton et aux sabots, si elle ne préfère les _philosophes_
(souliers à quinze, vingt et vingt-cinq sols), y exploite la tradition
bien obscure, quoique récente, de ces charmes, qui lui valurent
l'amazone et le voile vert qu'elle promenait naguères dans les
cavalcades de Montmorency, ou bien l'élégant tilbury qui la portait à
Bagatelle. J'ai vu de ces déchéances, et pour n'en citer qu'un exemple
entre mille: l'une des camarades d'Émilie (elle se nommait _Caroline_),
avait été la maîtresse d'un prince russe; aux jours de sa splendeur,
cent mille écus par an ne suffisaient pas au train de sa maison; elle
avait eu des équipages, des chevaux, des laquais, des courtisans; elle
avait été belle; très belle, et tout cela s'était évaporé: elle était
camarade d'Émilie, et peut-être plus dégradée qu'elle. Constamment
absorbée par des spiritueux, elle n'avait plus un instant lucide. La
dame de maison, qui pourvoyait à sa toilette, car Caroline ne possédait
plus une loque, était obligée de la veiller comme le lait sur le feu,
pour qu'elle ne vendît pas ses effets; cent fois elle avait été ramenée
au gîte, nue comme un ver; elle avait tout bu, jusqu'à sa chemise. Telle
est la triste condition de ces créatures, qui, presque toutes, ont eu
dans leur vie une veine d'opulence; après avoir jeté l'or à pleines
mains, sans être moins prodigues, elles en viennent à convoiter le pain
de la caserne; et le palais que délectèrent les sorbets de Tortoni,
trouve de la saveur aux patates de la Grève. C'est à cette catégorie des
courtisanes qu'appartiennent ces demoiselles, qui font les délices des
maçons, des commissionnaires et des porteurs d'eau; entretenues par les
libertins de cette classe laborieuse dont les libéralités forment leur
casuel, à leur tour, quand elles ne sont pas grugées par un maître
d'armes, un banquiste, ou un chanteur des rues, elles entretiennent des
voleurs, ou tout au moins, si elles _sont de la haute_ (en bonne
position), à charge de revanche, elles les soulagent durant les
détresses du cachot et de la morte-saison.

La camarade de la princesse _Caroline_, _Émilien, Simonet_, ou madame
Hotot, était précisément de ce calibre; c'était un bon cœur fini: ce
fut chez la _mère Bariole_ que je la rencontrai. La mère Bariole, bonne
femme s'il en fut jamais, et honnête autant qu'il soit possible de
l'être dans sa profession, jouit d'une espèce de considération parmi les
débauchés qui hantent ces boutiques en parties doubles, révoltants
portiques d'un sanctuaire, où bravant tous les dégoûts, la volupté et la
misère se caressent tour à tour. Depuis près d'un demi-siècle, son
établissement est la Providence et le dernier refuge de ces _Laïs_, que
les conséquences de leur déshonneur et le temps rapide dans ses outrages
ont précipitées sous la même juridiction que le ruisseau et la borne;
c'est le vieux sérail où ne doit pas pénétrer celui qui ne cherche qu'à
réjouir son esprit par des images gracieuses: là, point d'enchanteresse!
l'_Armide_ de la Chaussée-d'Antin n'est plus qu'une hideuse gourgandine,
qui, entre l'hôpital et la prison, alternant de l'un à l'autre, épuise,
à son corps défendant, les vicissitudes d'une carrière dont les
dernières espérances sont sur le pavé. Dans cet asile, le luxe de la rue
Vivienne a fait place à la friperie du _Temple_; et telle qui, durant
l'éphémère triomphe de ses attraits, dédaignait, à peine effleurés, les
prémices de la mode, trouve encore de quoi se parer de ces atours
flétris, tombés de chute en chute au vestiaire de la mère Bariole. Ainsi
voit-on l'aridelle du fiacre reprendre avec fierté le harnais qui
l'humiliait au temps où sa croupe arrondie faisait la gloire d'un
brillant attelage. Si la comparaison manque de noblesse, du moins
est-elle juste.

Ce serait une histoire bien curieuse, et surtout bien profitable à la
morale, que celle de quelques-unes des pensionnaires de madame Bariole:
peut-être serait-il à propos d'y joindre la biographie de cette
vénérable matrone, qui, placée pendant cinquante ans à la source des
coups de poings, des coups de pieds, des coups de sabres, a traversé
cette longue période sans atrapper seulement une égratignure; amie de la
police, amie des voleurs, amie des soldats, enfin amie de tout le monde,
elle s'est conservée invulnérable au milieu des échauffourées sans
nombre, et des mille et une batailles dont elle a été témoin. _Sabin_ ou
_Romain_, lorsque le combat s'engageait à propos de ces dames, malheur à
qui aurait touché un cheveu de la mère!.... Son comptoir était comme
l'arche sainte, il était le territoire neutre que respectaient même les
bouteilles lancées. Voilà ce qui s'appelle être chérie! pas une des
Sabines qui n'eût versé son sang pour elle; il fallait voir le matin
comme elles s'empressaient de lui donner leurs rêves pour les mettre à
la loterie......; et à l'approche du terme, quand l'épargne destinée à
acquitter le loyer était insuffisante, parce que la tire-lire de
prévoyance avait été écornée, les pauvres filles se donnaient-elles du
mal pour combler le _déficit_! Quelle désolation, si madame, pour
satisfaire son propriétaire, était réduite à engager ses timballes
d'argent? Dans quoi ferait-elle chauffer la petite chopine de vin sucré
qu'elle avale souvent _avec son suisse_, ou dans la compagnie de sa
commère, lorsque geignant ensemble, et déplorant la dureté des temps,
nez à nez, coudes sur table, elles se content leurs peines à petites
gorgées? Cette chère mère Bariole, que de fois elle mit au Mont-de-Piété
pour régaler d'huîtres et de vin blanc la milice du _bureau des
mœurs_! Comme les inspecteurs la trouvaient généreuse, et les voleurs
compatissante! Confidente de ces derniers, elle ne les trahit jamais;
elle écoutait aussi avec intérêt les plaintes des compagnons sans
ouvrage; et semant le pois pour recueillir la fève, augurait-elle bien
de l'avenir d'un individu, sous le semblant de l'amitié, elle lâchait le
verre de consolation, voire même la créature à crédit, si le désargenté
_batteur de flemme_ (désœuvré), était un remplaçant près de toucher
_son beurre_. «_Travaillez_, mes enfants, disait-elle aux _ouvriers_
dans tous les genres; avec moi, pour être bien venu, il faut que l'on
_travaille_.» Elle ne faisait pas la même recommandation aux militaires,
mais elle gagnait leur affection par ses sollicitudes sans fin, au sujet
de l'appel et du contre-appel.... Elle maudissait avec eux la salle de
police, et pour achever de leur plaire, en cas de rixe, elle n'envoyait
chercher la garde qu'à la dernière extrémité. Elle détestait les
colonels, les capitaines, les adjudants, les sous-lieutenants, enfin
toutes les épaulettes; mais les galons, elle en raffolait; et rien
n'égalait sa tendresse pour les sous-officiers en général, notamment
pour les petits fourriers qui lui semblaient gentils; elle était leur
mère à tous. «Ah petit fourrier! ai-je entendu souvent, quand vous
reviendrez avec le sergent, amenez donc le major.

--»Oui, maman Bariole; et entre les heures d'exercice, la maison ne
désemplissait pas.»

_Maman_ Bariole vit encore, mais depuis que je ne suis plus obligé de la
voir, j'ignore si son établissement s'est maintenu sur le même pied. A
l'époque où je la connaissais, elle avait pour moi tous les égards
auxquels un mouchard peut prétendre. Elle fut aux anges quand je lui
demandai _Émilie Simonet_, qui était sa favorite. Madame Bariole crut
que je venais jeter le mouchoir dans son harem.

«Tu ne me l'aurais pas demandée, que je te l'aurais donnée.

--»Elle est donc votre préférée?

--»Que veux-tu? j'aime les femmes qui prennent soin de leurs enfants; si
elle les avait mis _là bas_, je ne l'aurais jamais regardée. Ces pauvres
petits êtres, ça ne demande pas à naître; pourquoi que des chrétiens
n'auraient pas autant de naturel que des animaux? Sa dernière est ma
filleule..., c'est le portrait de Hotot, tout craché....; je voudrais
que tu la voie, elle grandit comme un petit champignon: va, elle ne sera
pas bête celle-là; il n'y a pas à dire, elle comprend déjà tout....

--»Elle est précoce...

--»Oui, et jolie; c'est un amour: laisse faire seulement qu'elle ait
l'âge d'une pièce de quinze sols, je suis sûre qu'elle gagnera à sa mère
de l'argent gros comme elle. Avec une fille, il y a toujours de la
ressource.

--»Je sais bien.

--»Oui, oui, le bon Dieu la bénira, Emilie; avec ça que depuis un bout
de temps elle n'a pas de malheur avec les hommes.

--»Est-ce que le bon Dieu se mêle de çà?

--»Ah parguié! vous autres qui êtes des parpaillots, vous ne croyez en
rien.

--»Vous avez donc de la religion, mère Bariole?

--»Je le crois bien que j'en ai; je n'aime pas les prêtres, mais c'est
tout de même; il n'y a pas encore huit jours que j'ai fait faire une
neuvaine à Sainte-Geneviève pour avoir un terne au tirage de Bruxelles;
on a passé le billet sous la châsse.

--»Et le bout de cierge, l'avez-vous fait brûler?

--»Tais-toi donc, payen.

--»Je parie que vous avez du buis de Pâques à la tête de votre lit.

--»Un peu, mon neveu! avec eux ne faudrait-il pas vivre comme des
bêtes?»

La Bariole, qui n'aimait pas à être contrariée au sujet de sa croyance,
se mit à appeler Émilie. «_Dépêche-toi_, lui cria-t-elle: attends, mon
garçon, je vais voir si elle a fini.

--»Vous ferez bien, car je suis pressé.»

Émilie parut bientôt avec un caporal des pompiers, qui, sans regarder
derrière lui, prit immédiatement congé d'elle.

--«Puisqu'il ne songe pas à son cassis, observa la Bariole, il n'y a
qu'à le remettre dans la bouteille.

--»Je le boirai, dit Émilie.

--»Pas de ça, Lisette.

--»Vous plaisantez.... il est payé. (buvant) Tiens, il y a des mouches.

--»Ça te rendra le cœur gai, m'écriai-je.

--»Ah bien! je ne croyais pas si bien dire. C'est toi, Jules! et
qu'est-ce que tu fais donc dans le quartier?

--»J'ai su que tu étais ici, et je me suis dit: faut que je voie la
femme à Hotot, je lui paierai chopine en passant. Agathe, commanda la
Bariole, servez une chopine;» et Agathe aussitôt faisant, suivant
l'usage, mine de descendre à la cave, fila par derrière, chez le
marchand de vin, d'où elle rapporta un litre, dont elle réserva les
trois quarts en baptisant le reste, afin d'obtenir la quantité.

«Il n'est pas drogué celui-là! me dit Emilie, pendant que je versais
dans son verre, vois-tu? il fait des bouilles, c'est bon signe; j'en
boirai encore aujourd'hui.»

Je lui faisais un grand plaisir en offrant d'humecter ses poumons, mais
ce n'était qu'un premier pas pour m'attirer sa confiance; il fallait la
faire arriver insensiblement au chapitre de ses griefs contre Hotot; je
ménageai assez habilement les transitions pour ne lui inspirer aucune
crainte; d'abord je commençai par déplorer mon sort: les filles, quand
on se lamente à propos de malheurs qui sont à leur portée, ne tardent
pas à faire chorus; j'en ai vu plusieurs avant la seconde chopine fondre
en larmes comme des Madeleines; à la troisième, je devenais leur
meilleur ami; alors elles n'y tenaient plus, tout ce qu'elles avaient
sur le cœur partait par une explosion soudaine, c'était le moment de
ces épanchements dont l'exorde est toujours: _en fait de traverses,
chacun a les siennes_. Émilie, qui dans la journée avait déjà
passablement avalé la _douleur_, ne tarda pas à exhaler sa plainte au
sujet de sa rivale et des infidélités de Hotot.

«C'est-il pas encore un fier lapin que ton Hotot? des _cochons_ comme
ça! ça mérite-t-il pas d'avoir des femmes? Te faire des traits pour une
Félicité! entre nous, ce n'est pas le diable que Félicité, et si j'avais
à faire un choix, je te signe mon billet que c'est à toi que je
donnerais la préférence.

--»Voilà encore Jules _qui bat_ (se moque). Tu prends ton café. Je sais
bien que Félicité est _méyeure_ (plus belle) que moi; mais si je ne suis
pas si _gironde_ (gentille), j'ai un bon cœur; tu l'as vu lorsque je
lui portais _le pagne à la Lorcefé_ (la provision à la Force); c'est là
qu'il a pu juger si j'avais de la _probité_ (bonté).

--»Pour ça c'est la vérité, tu avais bien soin de lui, j'en ai été
témoin.

--»N'est-ce pas, Jules, que j'ai tout fait pour lui? ce vilain _rouchi_
(mal tourné) échignez-vous donc le tempérament! Je me suis-t'i dérangée
une minute de mon commerce? Je ne crois pas qui y ait une centime à
reprendre sur ma conduite; une épouse légitime qui serait mariée, et
tout, n'en aurait pas fait plus.

--»Qu'est-ce que tu dis? elle n'en aurait pas fait tant.

--»Oh! non, bien sûr, ce n'est pas encore ça, il n'ignore pas comme je
suis sujette aux enfants, quand il a été des quinze mois _enflaqué_,
j'ai-t'i pondu sans lui? C'est-t'i de la vertu? qu'il en trouve donc
beaucoup comme ça, jusqu'à me priver de tout; il n'y a que mon soulier
qui sait ça, s'il pouvait parler il en dirait long; en a-t-il eu de ces
pièces de dix sous qui passaient devant le nez à la Bariole? Il devrait
pourtant s'en souvenir, mais graissez les bottes d'un vilain....

--»Tu as bien raison! Ce n'est pas Félicité qui lui en aurait donné.

--»Félicité! elle lui en aurait plutôt mangé si elle avait pu. Mais
c'est toujours celles-là qu'on aime le mieux, (elle soupire, boit et
soupire encore). Ah! ça, puisque nous sommes là tous les deux, les as-tu
vus ensemble? dis-moi la vérité, foi d'Émilie Simonet, qui est mon vrai
nom, que tout ce qui m'est entré ou m'entrera dans le cornet me serve de
poison, que je meure sur la place ou que je _sois servie marron au
premier messière que je grinchirai_ (prise sur le fait au premier
individu que je volerai), si je lui en ouvre simplement la bouche.

--»Que veux-tu que je te dise? Vous êtes toutes des bavardes.

--»Parole d'honneur, (prenant l'air et le ton solennels) sur la cendre
de mon père, qui est mort comme tu existes.....»

Cette formule homérique n'est plus usitée que parmi les prêtresses de
_Vénus-Cloacine_. D'où leur est-elle venue? je n'en sais rien. Peut-être
quelque fille de blanchisseuse aurait-elle juré par les cendres de sa
mère.... mais sur _la cendre de mon père_! ces mots sont bien pis que ce
_nébuleux_ prophétique qui fit trembler Fontenelle: ils renferment toute
une _monographie_. Dans la bouche d'une femme qui vise à jouer
l'honnêteté, ils sont toujours de fort mauvais augure, quelle que soit
sa mise ou son état actuel, sans courir le risque de se tromper, on peut
lui dire je te _connais, beau masque_. Ce serment, vu la qualité des
personnes qui le prodiguent, m'a toujours semblé si burlesque, que
jamais il n'a été prononcé devant moi sans qu'il ne m'ait pris aussitôt
une irrésistible envie de rire.

«Ris donc, ris donc, me dit Emilie, n'est-ce pas que c'est bien risible?
Vas, tais-tois donc: c'est vrai, avec lui il n'y a pas de plaisir, il
ne croit à rien.

--»Je veux être la plus grande coquine qu'il n'y ait pas sous la calotte
des cieux; sur tout ce que j'ai de plus cher au monde; sur la vie de mon
enfant, que c'est un serment que je ne fais jamais; que tous les
malheurs m'arrivent si je lui parle de toi.» En même temps, retirant en
avant le pouce de sa main droite, dont l'ongle engagé sous la rangée
supérieure de ses dents, s'échappe avec un léger bruit..... elle ajoute,
en crachant et se signant à la fois. «Tiens, Jules, c'est sacré; ainsi,
tu vois, c'est comme si le notaire y avait passé.»

Pendant cet entretien, notre chopine avait été plusieurs fois
renouvelée; plus nous buvions, plus la Pénélope de Hotot devenait
pressante, et me protestait de sa discrétion.

«Voyons, mon petit Jules, quéque ça te fait? Quand je te promets qu'il
n'en saura rien.

--»Allons, t'es si bonne fille, que je vas te dire tout ce qu'il en est;
mais t'es avertie, ne _mange pas le morceau_, sinon gare à toi, je t'en
voudrais à la mort; Hotot est mon ami, entends-tu?

--»Il n'y a pas de risques, et quand on me dit quelque chose (montrant
de la main sa poitrine), c'est là.....; c'est mort.

--»Hé bien! je suis allé ce soir aux Champs-Élysées; j'ai vu ton homme
avec Félicité, ils ont d'abord disputé: elle disait qu'il t'avait mis
dans sa chambre de la rue _Saint-Pierre-aux-Bœufs_..... Il lui a juré
que non, et qu'il n'avait plus de fréquentations avec toi. Tu sens bien
que, vis-à-vis d'elle, je n'ai pas pu faire autrement que de dire comme
lui. Ils se sont _ramijotés_ (réconciliés); et, d'après des mots de leur
conversation, je répondrais bien que la nuit de hier à aujourd'hui, il a
couché avec Félicité, place du Palais-Royal.

--»Oh! pour ça, c'est pas vrai, car il a été avec des amis.

--»Avec _Caffin, Bicêtre et Linois_; Hotot m'a conté ça.

--»Comment donc, il t'a dit ça? il m'avait pourtant bien défendu de t'en
parler; voilà comme il est, et puis après, s'il lui arrivait de la
peine, il me _f........ du tabac_ (battrait).

--»N'as-tu pas peur? Vas, c'est pas moi qui ferais jamais un trait à un
ami; si je suis _rousse_ (mouchard), il me reste encore des sentiments!

--»Je sais bien, mon pauvre Jules, que tu as été forcé d'entrer à la
_boutique_ plutôt que de retourner _au pré_ (bagne).

--»C'est tout de même, à la boutique ou non, je suis brave; et si
j'avais quelqu'un à faire de la peine, ce ne serait pas à Hotot.

--»T'as bien raison, mon pauvre lapin, faut jamais trahir les camarades;
et mon homme, dis-moi, où donc qu'il est allé avec sa...? (Molière eût
dit le mot, le lecteur le cherchera).

--»Veux-tu le savoir? ils sont allés se _piausser_ (se coucher) chez
Bicêtre. Par exemple, je ne te donnerai pas l'adresse, car je ne l'ai
pas demandée.

--»Ah! ils sont chez Bicêtre! c'est bon, c'est bon.... Je vais joliment
te les _révolter_.

--»J'irai avec toi; c'est-ti loin qui demeure?

--»Tu connais la rue du Bon-Puits?

--»Oui.

--»Eh bien! c'est là, chez Lahire, au quatrième. Sois tranquille, elle
portera de mes marques. Jules, as-tu une pièce de six liards, que je lui
taille des soupieds sur la _frimousse_?

--»Je n'en ai pas.

--»C'est égal, j'ai ma clé dans mon mouchoir..... Ah! ils vont voir beau
bruit. Il me semble que je sentais ça ce matin, trois valets dans mes
cartes.

--»Écoute, c'est pas tout que des choux... Ça ne serait pas le plan de
te montrer s'ils n'y sont pas. T'as confiance en moi, laisse-moi faire:
je monterai d'abord; si je reste, tu sauras ce que ça veut dire, c'est
que j'aurais trouvé les oiseaux.

--»C'est ça! c'est pas bête; il faut être sûr avant de faire du _renaud_
(du tapage).»

Nous arrivons rue du Bon-Puits, j'entre; après m'être assuré que Bicêtre
est au gîte, je rejoins Émilie, dont le vin et la jalousie avaient
achevé de troubler la cervelle.

»Regarde, si ce n'est pas jouer de malheur! ils viennent de partir avec
_Bicêtre_ et sa femme pour aller souper chez Linois; je me suis informée
où, on n'a pas pu me le dire.

--»P'têtre bien qu'ils n'ont pas voulu; mais c'est rien, c'est rien; je
sais ousque loge Linois; c'est chez sa mère. Tu m'accompagneras; tu
l'iras demander pour rien _brûler_. (qu'on ne se doute de rien).

--»Ah ça! vas-tu me trimballer jusqu'à demain?

--»C'est bon, Jules, tu me refuses! Ah! mon Minet, fuse pas, fuse pas,
tu verras que t'auras pas à t'en repentir.... Je te ferais plutôt une
_souris_ (baiser).»

Le moyen de résister à une souris? Je me laissai entraîner dans la rue
Jocquelet, et là je grimpai à un sixième étage, où je vis Linois, qui ne
me connaissait que de nom.

«Je cherche après Hotot, lui dis-je, vous ne l'auriez pas vu?--Non, me
répondit-il.» Et comme il était couché, je me retirai après lui avoir
souhaité une bonne nuit.

«Faut-il avoir du guignon! j'ai encore fait corvée; ils sont venus, mais
ils sont partis prendre Caffin qui doit payer le vin..... Où
demeure-t-il, Caffin?

--»Pour ce qui est de celui-là, je serais bien embarrassée de le dire;
mais comme c'est un _paillasson_ (coureur de femmes), je suis certaine
de le savoir aux femmes de la _Place aux Veaux_. Viens, je t'en prie.

--»Veux-tu me faire faire les quatre coins de Paris? il se fait tard, et
je n'ai pas le temps.

--»Je t'en prie, Jules, ne me quitte pas, les _inspecteurs à la flan_
(inspecteurs ordinaires) n'auraient qu'à _m'emballer_.»

Comme la complaisance était utile, je ne me fis pas trop tirer
l'oreille. Je me dirigeai avec Émilie, du côté de la place aux Veaux,
et, de _canons_ en _canons_, prenant du courage dans chaque cabaret,
nous volons ensemble à l'endroit où j'espère compléter les
renseignements qui me sont nécessaires. Nous volons, l'expression est
hardie, car, malgré le soutien de mon bras, Émilie, trop abreuvée, avait
une peine infinie à mettre un pied devant l'autre. Mais plus sa marche
devenait chancelante, plus elle était communicative, si bien qu'elle me
découvrit les plus secrètes pensées de son infidèle; je sus d'elle tout
ce qu'il m'importait de savoir sur le compte de Hotot, et j'eus la
satisfaction de me convaincre que je ne m'étais pas trompé en le jugeant
capable d'avoir lui-même dirigé les voleurs qu'il se proposait de livrer
à la police. A une heure du matin j'étais encore en exploration avec mon
guide, Émilie se promettant de retrouver Hotot, et moi de découvrir
Caffin, lorsqu'une nommée _Louison la blagueuse_, dont nous fîmes la
rencontre, nous annonça que ce dernier était avec _Émilie Taquet_, et
qu'il passerait la nuit, ou chez la _Bariole_, ou chez la _Blondin_, qui
était aussi en possession d'héberger les amours. «Merci, ma petite, dit
aussitôt la fille Simonet à la consœur qui nous donnait cette
précieuse indication. C'est bien ça, poursuivit-elle, Bicêtre est avec
sa femme, Linois et Caffin sont avec la leur, Hotot est avec Félicité,
chacun sa chacune: le scélérat! il aura ma vie ou j'aurai la sienne; ça
m'est égal de mourir (grinçant les dents et s'arrachant les cheveux);
Jules, m'abandonne pas, faut que je les tue, mon ami, faut que je les
tue!» Pendant cette rage de vengeance, nous ne laissions pas de gagner
du terrain; enfin nous voici au coin de la rue des Arcis. «Qué que t'as
donc, _Mélie_?» articule une voix rauque, qui semble s'échapper par un
soupirail. A la lueur du réverbère, je distingue une femme accroupie,
dans la posture qui a fait imaginer cette estampe: _Nécessité n'a pas de
loi_. Elle se lève et s'approche de nous: «C'est la _petite Madelon_,
s'écrie Émilie.

--»Ah! ma grosse, ne me pale pas, je suis t'en rivolution: t'as pas vu
Caffin, à ce soir?

--»Caffin, que tu dis?

--»Oui, Caffin.

--»Ils sont chez la mère Bariole.»

Il n'est point d'heure indue quand on consomme. D'ailleurs, Émilie était
de la maison. Nous entrons, et nous apprenons qu'en effet Caffin est au
logis, mais que Hotot n'a pas paru. A cette nouvelle, madame Hotot
imagine qu'on veut lui cacher le pot aux roses. «Oui, vous soutenez le
vice, dit-elle à la Bariole, rendez-moi mon homme, vieille ci! vieille
ça!» Il ne me souvient plus trop des épithètes qu'elle accumula; ce fut,
durant un quart d'heure, un feu roulant, entretenu par une succession de
verres de _camphre_ (eau-de-vie), jetés dans un vin que déjà faisait
fermenter la jalousie. «Auras-tu bientôt fini, avec tes raisons?
interrompit la Bariole, qui était bon cheval de trompette. Ton homme!
ton homme! il est au moulin, le diable le retourne. Me l'as-tu donné à
garder, ton homme? c'est-t'i pas un beau _moniau_? l'homme à tout le
monde! Ah bien! des hommes comme ça, j'en ai plein...... Tu crois qu'il
est avec Caffin? vas plutôt voir; monte à la chambre à _Taquet_,» Émilie
ne se le fait pas dire deux fois; elle procède en effet à la
vérification et revient. «Te voilà contente, lui dit la Bariole?

--»Il n'y a que Caffin.

--»Te l'avais-je pas dit?

--»Ous qu'il est, le monstre! mais, ous qu'il est?

--»Si tu veux, lui dis-je, je te mènerai où il est.

--»Ah! mène-moi-zy... fais çà pour moi, Jules!

--»C'est qu'il y a loin d'ici à l'_Hôtel d'Angleterre_.

--»Tu penses qu'il y est?

--»J'en répondrais; il y sera allé passer une heure ou deux, pour
attendre que Félicité ait fini sa soirée, et de là il aura été la
retrouver rue Froid-Manteau.»

_Émilie_ ne doutait pas que je n'eusse parfaitement deviné, aussi ne
tenait-elle plus en place; elle crevait dans sa peau, et ne me laissait
ni paix ni trève que je n'eusse consenti à entreprendre avec elle le
voyage de l'_Hôtel d'Angleterre_. Le trajet me parut long, car j'étais
le cavalier d'une dame dont le centre de gravité, vacillant à l'excès,
me donnait fort à faire pour garder moi-même mon équilibre; cependant,
moitié traînant la belle, moitié la portant, je parvins avec elle dans
la rue Saint-Honoré, à la porte du repaire où elle comptait rencontrer
_son objet_. Nous parcourons les salles. Sans crainte de déranger
d'amoureux tête-à-tête, nous donnons notre coup-d'œil dans chacun des
cabinets qui forment, sur les corridors, une double rangée d'_à parte_.
Hotot n'y était pas, et la rivale de Félicité était aux cent coups, ses
yeux s'échappaient de leur orbite, ses lèvres se couvraient d'écume;
elle pleurait, elle fulminait, c'était une épileptique, une énergumène;
échevelée, pâle, le visage horriblement contracté, et les cordes du cou
tendues, elle offrait l'aspect hideux d'une de ces myologies
cadavéreuses auxquelles le fluide galvanique a rendu le mouvement.
Terribles effets de l'amour et de l'eau de vie, de la jalousie et du
vin! Toutefois, dans la crise qui l'agitait, Émilie ne me perdait pas de
vue, elle s'attachait à moi, et jurait de ne pas me quitter qu'elle
n'eût rejoint l'ingrat qui lui causait tant de tourments; mais elle
n'avait plus rien à m'apprendre, et il y avait assez long-temps que je
la traînais pour souhaiter me débarrasser d'elle; je lui fis entendre
que j'allais m'enquérir si Félicité était rentrée, ce qui était facile,
puisqu'elle habitait dans une maison à portier.

Émilie, qui jusque-là avait eu tant à se louer de ma complaisance, ne
pouvait que me savoir bon gré de la nouvelle preuve de zèle que
j'offrais de lui donner; je sors sans qu'elle manifeste le dessein de me
suivre, et au lieu de m'acquitter de la commission que j'avais
sollicitée, je me rends au corps-de-garde du Château-d'Eau, où, m'étant
fait reconnaître du chef du poste, je le priai de la faire arrêter et de
la tenir au secret le plus rigoureux. Sans doute, il m'en coûta d'en
venir à cette cruelle extrémité: après tout le mouvement qu'elle s'était
donné, l'on en conviendra, Émilie méritait un meilleur sort, du moins
pour cette nuit; elle la passa au violon. Combien le devoir est
quelquefois pénible à remplir! Personne mieux que moi ne savait où était
le bien-aimé qu'elle maudissait; ne fallut-il pas me priver de la
satisfaction de le rendre innocent à ses pleurs, quand elle le supposait
coupable?

Peut-être, avant d'aller plus loin, ne sera-t-il pas inutile de dire
pourquoi j'avais fait arrêter Hotot: c'était pour qu'il n'eût pas le
temps de se désimpliquer, soit en faisant disparaître les traces de sa
participation au vol, soit en stipulant son impunité avec la police.
Mais la tendre Émilie, quels motifs de la séquestrer? N'avais-je pas à
redouter son retour chez la Bariole, où, dans la loquacité de l'ivresse,
elle pouvait rabacher des réminiscences dont Caffin ferait son profit?
On m'objectera qu'elle était hors d'état de se tenir debout; je ne le
contesterai pas, mais le lecteur voudra bien se souvenir que justement
d'après l'expérience des enfants et des ivrognes, certains philosophes
ont été induits à penser que l'homme, la femme y comprise, fut
originairement un quadrupède. Émilie, ne fût-ce qu'à quatre pattes,
aurait pu regagner ses pénates, et alors, pour peu que sa langue lui
revînt, mes démarches étaient infailliblement divulguées.

Après toutes ces précautions, Hotot étant déjà sous ma coupe, il ne me
restait plus qu'à m'assurer de ses trois complices: je savais où prendre
chacun d'eux. Je me fis accompagner par deux agents de la préfecture; et
bientôt, ce fut au nom de la loi que je me présentai de nouveau chez la
Bariole; «Ah! me dit la mère, quand je t'ai vu traîner tes culottes par
ici, je m'ai méfié que cela ne sentait pas bon. Qu'est-ce que j'offrirai
à ces messieurs? ajouta-t-elle, en s'adressant aux deux inspecteurs,
vous prendrez bien quelque chose: voyons votre goût; de la petite
bouteille? c'est celle des amis.» Et tout en parlant, elle se baissait
pour fouiller dans son comptoir, où elle prit, au milieu d'un paquet de
chiffons, un vieux flacon doré, qui contenait le précieux liquide: «Je
suis obligée de la cacher, car avec ces demoiselles... allez, on est
bien à plaindre lorsqu'on a affaire aux femmes. Je promets que si je
trouvais à vendre mon fonds... Que ceux qui ont de quoi vivre sont
heureux! Regardez, je n'ai pas seulement de quoi m'avoir un fauteuil....
En v'là z'un qui est comme l'écorché de la Pitié, on lui voit les os.

--»Ah oui! parlons de votre sopha, il a de beaux cheveux avec son pied
recousu et ses crins au vent, dit une jeune fille, qui, au moment de
notre entrée, dormait penchée sur une table dans un des coins de la
salle, c'est bien le cas de dire que c'est comme _Philémon et Baucis_.

--»Ah! c'est toi, c'est la petite _Réal_, je ne te voyais pas. Qu'est-ce
qu'elle chante, mameselle comme il faut avec son _Philémis_ et
_Beau_.... Comment que tu dis donc?

--»Je dis, répondit Fifine, qu'il est comme le trépied de la Sybille.

»C'est bon, c'est bon; c'est le fauteuil du tripier: tu ne diras pas
toujours çà; on le fera rempailler. C'est que, voyez-vous, elle a reçu
de l'inducation, ce n'est pas une fichue bête comme moi: voilà ce que
c'est d'appartenir à des parents. Oh bah! j'en sais bien assez pour
manger mon bien. Allons, viens, _Fifine_, tordre le cou à ce
porichinelle; il y en a z'un pour toi.

--»Vous êtes bien bonne, madame.

--»Au moins, ne vas pas le dire aux autres.»

La rasade est versée, une double rangée de perles se forme à la surface
du Coignac.

«Elle est délicieuse; je dis qu'elle est dans le _costico Barbaro_,
observa Fifine.

--»Eh bien! messieurs, reprit la Bariole, ça va-t-il rester pour les
capucins? Enflons, je trinque avec vous; _à la vôtre_! mes enfants. Dire
que nous sommes ici tous bien d'accord, et qu'il nous faudra mourir un
jour! C'est si gentil d'être d'accord, quand on est tous amis
z'ensemble! Ah! mon Dieu, oui, il nous faudra mourir, c'est ce qui me
chiffonne; et avoir tant de tracas sur cette terre; c'est plus fort que
moi; il n'y a pas de minute où ça ne me repasse par l'idée... Mais
soyons honnêtes, c'est le principal, avec ça on peut toujours aller tête
levée.... Que ce qui n'est pas à nous ne nous tente pas. En tous cas, je
peux mourir quand je voudrai, on ne me reprochera pas la tête d'un
épingle. Ah ça, qu'est-ce qui vous amène donc à cette heure, mes
enfants? c'est pas pour mes femmes? elles sont toutes tranquilles; vous
en avez un échantillon, montrant Fifine, v'là la plus dérangée. Ah! mais
à propos, Jules, qu'as-tu donc fait de Mélie?

--»Je te conterai ça plus tard, donne-nous de la chandelle.

--»Je parie que c'est après Caffin que tu cherches. Bon débarras, je
t'assure, un _mangeur de blanc_! (homme qui vit aux dépens des filles).

--»Un batteur de femmes! interrompit Fifine.

--»On ne voit pas souvent de son argent, à celui-là, reprit la Bariole.
Tiens, Jules, regarde un peu sur l'ardoise sa dépense et le gain de sa
femme; elle ne fait pas seulement assez pour lui. Que Paris serait bien
purgé, si on pouvait tous les enfoncer!» elle voulait me conduire à la
chambre du _mangeur_, mais comme je savais le chemin tout aussi bien
qu'elle, je la remerciai de son obligeance: «La seconde porte, nous
dit-elle, la clef est dessus;» je ne pouvais me tromper, j'entre, et je
signifie à Caffin qu'il est mon prisonnier.

--»Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dit Caffin en s'éveillant;
comment, Jules, c'est toi qui _m'emballes_?

--»Que veux-tu, mon ami? je ne suis pas sorcier, si l'on ne t'avait pas
_coqué_ (dénoncé), je ne viendrais pas interrompre ton sommeil.

--»Ah! te voilà encore avec tes couleurs; t'as tort, mon fils, c'est de
la vieille amadou, ça ne prend pas.

--»Comme tu voudras, c'est ton affaire, mais si ce qu'on dit est vrai,
ton compte est bon, _t'iras au pré_.

--»Oui, crois ça et bois de l'eau, tu seras jamais saoul.

--»Enfin, faut-il te mettre le nez dessus, pour que tu dises c'en est?
Écoute, je n'ai pas d'intérêt à te _battre comptoir_. Je te le répète,
je ne puis pas deviner, et si l'on ne m'avait pas dit que vous avez
_grinchi_ du _gras-double_ (volé du plomb) sur le boulevart
Saint-Martin, où vous avez failli être arrêtés par le gardien, tu
n'aurais pas maintenant ma visite. C'est-il clair? Sur quatre que vous
étiez, il y en a un qui a _tortillé_ (avoué); devine qui; si tu le
nommes, je te dirai c'est lui.»

Caffin réfléchissant un instant, puis relevant brusquement sa tête,
comme un cheval qui capuchonne, «Tiens, Jules, me dit-il, je vois bien
qu'il y a parmi nous une canaille qui a _mangé_; fais-moi conduire
devant le quart-d'œil (commissaire) je _mangerai_ aussi. Faut t'i
être gueux, pour vendre des camarades argent comptant, surtout quand on
est _grinche_? Toi, c'est autre chose, tu t'es rendu _rousse_ (mouchard)
par force; je suis bien sûr que si tu trouvais un bon coup à faire, tu
brûlerais la politesse à la _cuisine_ (police).

--»Comme tu dis, mon ami, si j'avais su ce que je sais, je te réponds
que je ne serais pas là, mais quand je m'en bouleverserais les sens,
c'est fait, il n'y a plus à y revenir.

--»Où vas-tu me mener de ce pas?

--»Au poste de la place du Châtelet, et si t'es décidé à avouer la
vérité, je vais faire prévenir le commissaire.

--»Oui, fais-le venir, je veux enfoncer ce coquin d'Hotot, car il n'y a
pas d'autre que lui qui a pu manger.»

Le commissaire arrive, Caffin lui fait l'aveu de son crime, mais, en
même temps, il ne néglige pas de charger Hotot, et il le désigne comme
son complice unique. On voit que ce n'était pas un faux-frère. Ses deux
amis ne montrèrent pas moins de loyauté: surpris également au chaud du
lit, et interrogés séparément, ils ne purent faire autrement de se
reconnaître coupables; Hotot qu'ils accusèrent de leur malheur, fut le
seul que chacun d'eux inculpa. Malgré cette noblesse de sentiments,
digne d'être citée parmi les beaux traits de la _Nouvelle morale en
action_, ce généreux trio fut envoyé aux galères, et le perfide Hotot
fut condamné à leur tenir compagnie. Il est aujourd'hui au bagne, où
vraisemblablement il se garde bien de rappeler les particularités les
plus curieuses de son arrestation.

Émilie Simonet en fut quitte pour environ six heures de captivité. Quand
on la remit en circulation, elle était à demi asphyxiée par les boissons
qu'elle avait prises; elle n'entendait plus, elle ne parlait plus, elle
ne voyait plus, et n'avait pas gardé le moindre souvenir de ce qui
s'était passé. A la première lueur qui se fit dans sa mémoire, elle
demanda son amant, et sur cette réponse d'une de ses compagnes «il est à
la _Lorcefé_ (Force),» «Le malheureux! s'écria-t-elle, qu'avait-il
besoin d'aller chercher le plomb sur les toits; auprès de moi,
n'avait-il pas tout ce qui lui fallait?» Depuis, l'infortunée Émilie
s'est montrée inconsolable, et modèle exemplaire d'une douleur qui
s'empoisonne chaque jour; si le matin on ne la voyait qu'un petit _peu
bue_, chaque soir elle était morte... ivre. Terrible effet de l'amour et
de l'eau-de-vie, de l'eau-de-vie et de l'amour!

Un vol de peu de conséquence m'a fourni l'occasion de tracer des
peintures bien hideuses; cependant elles ne sont encore que les
esquisses très incomplètes d'une réalité abominable, dont l'autorité,
qui doit être la promotrice de toute bonne civilisation, nous délivrera
lorsqu'elle le voudra. Souffrir que des gouffres de corruption, où le
peuple s'abîme corps et ame, soient incessamment ouverts, c'est un déni
de morale, c'est un outrage à la nature, c'est un crime de
lèze-humanité: que l'on n'accuse pas ces pages d'être licencieuses, ce
ne sont pas là ces récits de Pétrone, qui portent le feu dans
l'imagination et font des prosélytes à l'impureté. Je décris les
mauvaises mœurs, non pour les propager, mais pour les faire haïr: qui
pourrait avoir lu ce chapitre, et ne pas les prendre en horreur,
puisqu'elles produisent le dernier degré de l'abrutissement?



CHAPITRE XXXIX.

     Je m'effraie de ma renommée.--L'approche d'une grande fête.--Les
     voleurs classés.--Les _rouletiers_ aux abois.--Un déluge de
     dénonciations.--Je faillis la gober.--Le matelas, les fausses clés
     et la pince.--La confession par vengeance.--Le terrible
     Limodin.--La manie de moucharder.--La voleuse qui se dénonce.--Le
     bon fils.--L'évadé malencontreux.--Le gâteau des rois et la reine
     de la fêve.--Le baiser perfide.--La difficulté tournée.--Le panier
     de la blanchisseuse.--L'enfant volé.--Le parapluie qui ne met pas à
     couvert.--La moderne Sapho.--La liberté n'est pas le premier des
     biens.--Les inséparables.--Héroïsme de l'amitié.--Le vice a ses
     vertus.


Lorsqu'un individu passablement organisé rapporte toutes ses
observations à un objet unique, rarement dans la spécialité à laquelle
cet objet appartient, il ne se crée pas cette sorte de compétence qui
résulte de l'habileté. C'est là toute l'histoire de ma grande aptitude à
découvrir les voleurs. Dès que je fus agent secret, je n'eus plus
qu'une seule pensée, et tous mes efforts tendirent à réduire autant que
possible, à l'inaction, les misérables qui, voulant méconnaître les
ressources du travail, ne cherchent leur subsistance que dans les
atteintes plus ou moins criminelles au droit de propriété. Je ne me fis
point illusion sur le genre de succès que j'ambitionnais, et je n'avais
pas la folle prétention de croire que je parviendrais à extirper le vol;
mais en faisant aux voleurs une guerre à outrance, j'espérais le rendre
moins fréquent. J'ose dire que le bonheur de mes débuts surpassa mon
attente et celle de M. Henry. A mon gré, ma réputation grandit même avec
beaucoup trop de rapidité, car la réputation trahissait le mystère de
mon emploi, et du moment que j'étais connu, il fallait, ou que je
renonçasse à servir police, ou que je la servisse ostensiblement. Dès
lors, ma tâche devenait bien plus difficile: cependant les obstacles ne
m'effrayèrent pas, et comme je ne manquais ni de zèle, ni de dévouement,
je pensai qu'il me serait encore possible de ne pas déchoir de la bonne
opinion que l'autorité avait conçue de moi. Désormais, il n'y avait plus
moyen de feindre avec les malfaiteurs. Le masque tombé, à leurs yeux,
je devenais un mouchard et rien de plus. Toutefois, j'étais un mouchard
en meilleure situation que la plupart de mes confrères, et lorsque je ne
pouvais pas faire autrement que de me mettre en évidence, les temps de
ma mission secrète devaient me profiter encore, soit par les relations
que j'avais conservées, soit par l'ample provision de signalements et de
renseignements de toute espèce que j'avais classés dans ma mémoire.
J'aurais pu alors, à l'exemple de certain roi de Portugal, mais plus
sûrement que lui, juger les gens sur la mine, et désigner aux sbires les
êtres dangereux dont il convenait de purger la société: l'arbitraire
dont la police était pourvue à cette époque, et la faculté des
détentions administratives, qui faisait sa puissance, me laissaient une
prodigieuse latitude pour exercer mon savoir physiognomonique, appuyé de
notions positives. Mais il me semblait que dans l'intérêt public, il
était bon d'agir avec un peu moins de légèreté. Certes, rien ne m'eût
été si aisé que d'encombrer les prisons: les voleurs, et l'on qualifiait
ainsi quiconque avait été mis en jugement pour un fait contraire à la
probité, n'ignoraient pas que leur sort était entre les mains du premier
comme du dernier agent, et que pour les faire renfermer indéfiniment à
Bicêtre, il suffisait d'un rapport vrai ou faux. Ceux surtout qui
avaient déjà été repris de justice, étaient les plus exposés à subir les
conséquences de ces sortes de dénonciations, qu'on ne prenait pas même
la peine de contrôler. Il y avait en outre dans la capitale une foule
d'individus _mal notés_, ou mal famés, à tort ou à raison, qui n'étaient
pas traités avec plus de ménagement. Ce mode de répression avait des
inconvénients graves, puisqu'il pouvait frapper l'innocent comme le
coupable, celui qui s'était amendé comme celui qui se montrait
incorrigible: certes, quand une fête ou une solennité quelconque devait
amener à Paris un grand concours d'étrangers, pour débarrasser le pavé,
il était fort commode de faire ce que l'on appelait _une raffle_: mais
la circonstance passée, il fallait remettre en liberté tous les détenus
contre lesquels il ne s'élevait que des présomptions, et les
associations pour le crime sortaient toutes formées, par le moyen même
que l'on employait pour les dissoudre. Tel qui, en s'isolant de sa vie
antérieure, était rentré dans des voies honnêtes, se trouvait forcément
rendu à des habitudes vicieuses, et reprenait malgré lui ses anciennes
fréquentations. Tel autre, réputé mauvais sujet, était à la veille de
changer de conduite, et, jeté parmi des brigands, confondu avec eux, il
était perdu sans retour. Le système suivi était donc des plus
déplorables, j'en imaginai un autre qui consistait, non à sévir contre
les suspects, mais à faire prendre en flagrant délit ceux qui étaient
justement suspectés. A cet effet, je classai les voleurs d'après le
genre que chacun d'eux affectionnait le plus particulièrement, et dans
chaque catégorie j'eus soin de me ménager des intelligences, afin d'être
instruit de ce qui s'y passait; de façon qu'il ne se commettait pas un
vol que je n'en fusse informé, et que l'on ne m'en fît connaître les
principaux auteurs. Assez ordinairement mes espions, hommes ou femmes,
car j'en avais de l'un et de l'autre sexe, avaient participé au crime;
je le savais, mais dans la persuasion où j'étais qu'ils ne tarderaient
pas à m'être livrés à leur tour par quelqu'autre faux-frère qui les
devancerait dans la dénonciation, je consentais à les laisser
provisoirement derrière le rideau.

Cette tolérance était de telle nature, que la justice n'y perdait rien;
dénoncés ou dénonciateurs, tous arrivaient au même but, le bagne; il n'y
avait d'impunité pour personne. Sans doute, il me répugnait de recourir
à de tels auxiliaires, et surtout de me taire sur leur compte lorsque
j'étais convaincu de leur culpabilité, mais la sûreté de Paris
l'emportait sur des considérations qui n'eussent été que morales. «Si je
parle, me disais-je, quand j'avais affaire à un indicateur de cette
espèce, je ferai condamner un coquin, mais si je ne l'épargne
aujourd'hui, cinquante de ses affidés, qu'il est prêt à me livrer, vont
échapper à la vindicte des lois,» et ce calcul me prescrivait une
transaction qui durait aussi long-temps qu'elle était utile à la
société. Entre les voleurs et moi les hostilités n'en étaient pas moins
permanentes, seulement je souffrais que l'ennemi parlementât, et
j'accordais tacitement des sauvegardes, des sauf-conduits et des trèves,
qui expiraient d'elles-mêmes à la première infraction. Le faux-frère
devenant victime d'un autre faux-frère; je n'avais plus la puissance de
m'interposer entre le délit et la répression, et le délinquant perfide
succombait, trahi par un délinquant non moins perfide que lui. Ainsi, je
faisais servir les voleurs à la destruction des voleurs; c'était là ma
méthode, elle était excellente, et pour ne pas en douter, il suffira de
savoir qu'en moins de sept années, j'ai mis sous la main de la justice
plus de quatre mille malfaiteurs. Des classes entières de voleurs
étaient aux abois, de ce nombre était celle des _rouletiers_ (qui
dérobent les chargements sur les voitures); j'avais à cœur de les
réduire entièrement, je tentai l'entreprise, mais elle faillit me
devenir funeste: je n'ai jamais oublié le propos de M. Henry, à cette
occasion. «Ce n'est pas tout de bien faire, il faut encore prouver que
l'on a bien fait.»

Deux des plus intrépides _rouletiers_, les nommés _Gosnet_ et _Doré_,
effrayés de mes efforts pour anéantir leur industrie, prirent tout à
coup le parti de se dévouer à la police, et en très peu de temps, ils me
procurèrent l'arrestation de bon nombres de leurs camarades, qui furent
tous condamnés. Ils paraissaient zélés, je devais à leurs indications
quelques découvertes de la plus haute importance, et notamment celle de
plusieurs recéleurs d'autant plus dangereux que, dans le commerce, ils
jouissaient d'une grande réputation de probité. Après des services de
cette nature, il me sembla que l'on pouvait compter sur eux; je
sollicitai donc leur admission en qualité d'agents secrets, avec un
traitement de cent cinquante francs par mois. Ils ne souhaitaient rien
de plus, disaient-ils, c'était à ces cent cinquante francs que se
bornait leur ambition: je le croyais du moins; et comme je voyais en eux
mes futurs collègues, je leur témoignai une confiance presque sans
bornes: on va voir comment ils la justifièrent.

Depuis quelques mois, deux ou trois rouletiers des plus adroits étaient
arrivés à Paris, où ils ne s'endormaient pas. Les déclarations
pleuvaient à la Préfecture; ils faisaient des coups d'une hardiesse
inconcevable, et il était d'autant plus difficile de les prendre sur le
fait, qu'ils ne sortaient que de nuit, et que, dans leurs expéditions
sur les routes qui avoisinent la capitale, ils étaient toujours armés
jusqu'aux dents. La capture de tels brigands ne pouvait que me faire
honneur; pour l'effectuer, j'étais prêt à affronter tous les périls,
lorsqu'un jour Gosnet, avec qui je m'étais souvent entretenu à ce sujet,
me dit: «Écoute, Jules, si tu veux que nous ayons _marons_ Mayer, Victor
_Marquet_ et son frère, il n'est qu'un moyen, c'est de venir coucher
chez nous, alors nous serons plus à même de sortir aux heures
convenables.» Je devais croire que Gosnet était de bonne foi; je
consentis à aller m'installer momentanément dans le logement qu'il
occupait avec Doré, et bientôt nous commençâmes ensemble des
explorations nocturnes sur les routes que fréquentaient assez
habituellement Mayer et les deux Marquet. Nous les y rencontrâmes
plusieurs fois, mais ne voulant les saisir qu'en action, ou tout au
moins porteurs du butin qu'ils venaient de faire, nous fûmes obligés de
les laisser passer. Nous avions déjà fait quelques-unes de ces
promenades sans résultat, quand il m'arriva de remarquer chez mes
compagnons un certain je ne sais quoi qui me fit concevoir des
inquiétudes; il y avait dans leurs manières avec moi quelque chose de
contraint; peut-être se promettaient-ils de me jouer quelque mauvais
tour. Je ne pouvais lire dans leur pensée, mais à tout hasard, je
n'allai plus avec eux sans avoir sur moi des pistolets, dont je m'étais
muni à leur insu.

Une nuit que nous devions sortir sur les deux heures du matin, l'un
d'eux, c'était Doré, se plaint tout à coup de coliques qui le font
horriblement souffrir; les douleurs deviennent de plus en plus aiguës,
il se tord, il se plie en deux; il est évident que dans cet état il ne
pourra marcher. Le partie est en conséquence remise au lendemain, et
puisqu'il n'y a rien à faire, je me rejette sur le flanc, et m'endors.
Peu d'instants après je m'éveille en sursaut, je crois avoir entendu
frapper à la porte; des coups redoublés me prouvent que je ne me suis
pas trompé. Que veut-on? Est-ce nous que l'on demande? Ce n'est pas
probable, puisque personne ne connaît notre retraite. Cependant un de
mes compagnons va se lever, je lui fais signe de se tenir coi; il ne
s'élance pas moins de son lit; alors, à voix basse, je lui recommande
d'écouter, mais sans ouvrir; il se place près de la porte, Gosnet,
couché dans la chambre contiguë, ne bougeait pas. On continue de
frapper, et, par mesure de précaution, je me hâte de passer mon pantalon
et ma veste; Doré, après en avoir fait autant, retourne se mettre aux
aguets; mais tandis qu'il prête l'oreille, sa maîtresse me lance un coup
d'œil tellement expressif, que je n'ai pas de peine à l'interpréter;
je soulève mon matelas du côté des pieds, que vois-je? un énorme paquet
de fausses clefs et une pince. Tout est éclairci, j'ai deviné le
complot, et afin de le déjouer, je m'empresse, sans mot dire, de placer
les clés dans mon chapeau et la pince dans mon pantalon; puis
m'approchant de la porte, je vais écouter à mon tour; on cause tout
bas, et je ne puis rien comprendre de ce qui se dit; cependant je
présume qu'une visite si matinale n'est pas sans but; j'attire Doré dans
la seconde pièce, et là je le préviens que je vais tâcher de savoir ce
que c'est.

«Comme tu voudras, me dit-il.» On frappe de nouveau. Je demande qui est
là? «M. Gosnet, n'est-ce pas ici?» s'enquiert-on d'une voix doucereuse.

--»M. Gosnet, c'est l'étage au-dessous, la pareille porte.

--»Merci, excusez de vous avoir éveillé.

--»Il n'y a pas de mal.»

On descend, j'ouvre sans faire de bruit, et en deux sauts je suis aux
latrines, j'y précipite d'abord la pince, je me prépare à y jeter les
clefs, mais on entre derrière moi, et je reconnais un inspecteur, le
nommé _Spiquette_, attaché au cabinet du juge d'instruction: il me
reconnaît également. «Ah! me dit-il, c'est après vous qu'on cherche.

«Après moi, et pourquoi?

--»Eh! mon Dieu, pour rien; c'est M. Vigny, juge d'instruction, qui
désire vous voir et vous parler.

--»Si ce n'est que cela, je vais remettre ma culotte et je suis à vous.

--»Dépêchez-vous, que je prenne votre place, et attendez-moi.»

J'attends l'inspecteur, et nous redescendons ensemble. La chambre est
pleine de gendarmes et de mouchards; M. Vigny est au milieu d'eux:
aussitôt il me donne lecture d'un mandat d'amener décerné contre moi,
ainsi que contre mes hôtes et leurs femmes: ensuite, pour remplir le
vœu d'une commission rogatoire, il ordonne la perquisition la plus
exacte. Il ne me fut pas difficile de voir d'où le coup partait, surtout
lorsque _Spiquette_, soulevant le matelas, et surpris, sans doute, de ne
rien trouver, regarda d'une certaine façon _Gosnet_, qui avait l'air
tout stupéfait. Son désappointement ne m'échappa pas; je m'aperçus qu'il
était passablement contrarié; quant à moi, pleinement rassuré:
«Monsieur, dis-je, au magistrat, je vois avec peine que dans l'espoir de
se rendre intéressant, on vous a fait faire un pas de clerc. On vous a
trompé, il n'y a rien ici de suspect; d'ailleurs M. Gosnet ne le
souffrirait pas; n'est-ce pas, M. Gosnet, que vous ne le souffririez
pas? Répondez donc à monsieur le juge.» Il ne pouvait faire autrement
que de confirmer mon dire, mais il ne parla que du bout des lèvres, et
il ne fallait pas être sorcier pour pénétrer le fonds de son ame.

La perquisition terminée, on nous fit monter dans deux fiacres après
nous avoir garottés, et l'on nous conduisit au Palais, où nous fûmes
déposés dans une petite salle appelée la _Souricière_. Enfermé avec
Gosnet et Doré, je me gardai bien d'exprimer les soupçons que je formais
sur leur compte. A midi, l'on nous interroge, et vers le soir on nous
transfère, mes deux compagnons à la Force, et moi à Sainte-Pélagie. Je
ne sais comment cela se fit, mais le trousseau de clefs, que je gardais
dans mon chapeau, resta imperceptible pour tous ces observateurs qui
d'ordinaire encombrent le guichet d'une prison. Bien que l'on n'eût pas
négligé de me fouiller, on ne le trouva pas, et je n'en fus pas fâché.
J'écrivis sur-le-champ à M. Henry, pour lui annoncer la trame qu'on
avait ourdie contre moi, je n'eus pas de peine à le convaincre que
j'étais innocent, et deux jours après, je recouvrai ma liberté. Je
reparus à la préfecture avec les clefs si heureusement dérobées à toutes
les investigations. Je m'estimais heureux d'avoir échappé au péril, car
je m'étais trouvé à deux doigts de ma perte; sans la maîtresse de Doré
et sans ma présence d'esprit, nul doute que je ne fusse retombé sous la
juridiction des argousins... Porteur d'instruments à voleurs, j'étais
frappé par une nouvelle condamnation dont ma qualité d'évadé suppléait
les motifs, enfin j'étais ramené au bagne. M. Henry me réprimanda au
sujet d'une imprudence qui avait failli m'être si fatale. «Voyez, me
dit-il, où vous en seriez, si Gosnet et Doré avaient conduit cette
intrigue avec un peu plus d'adresse: Vidocq, ajouta-t-il, prenez garde à
vous, ne poussez pas trop loin le dévouement; surtout ne vous mettez
plus à la discrétion des voleurs; vous avez beaucoup d'ennemis.
N'entreprenez rien sans y avoir mûrement réfléchi; avant de risquer une
démarche à l'avenir venez me consulter.» Je profitai de l'avis et je
m'en trouvai bien.

Gosnet et Doré ne restèrent pas long-temps à la Force: à leur sortie,
j'allai les voir, mais je ne laissai pas apercevoir que je soupçonnais
leur perfidie: toutefois, pressé de prendre ma revanche pour une partie
que je n'avais pas perdue, je leur décochai un _mouton_, et ne tardai
pas à apprendre qu'ils avaient commis un vol, dont toutes les preuves
étaient faciles à produire. Arrêtés et condamnés, ils eurent pendant
quatre ans le temps de penser à moi. Quand la sentence qui fixait leur
sort eut été rendue, je ne manquai pas de leur faire une visite; lorsque
je leur racontai comment j'avais connu et déjoué leurs projets, ils
pleurèrent de rage. Gosnet, ramené dans les prisons d'Auray, d'où il
s'était évadé, imagina un moyen de vengeance qui ne lui réussit pas:
feignant le repentir, il fit appeler un prêtre, et, sous le prétexte de
lui faire une confession générale, il lui avoua un bon nombre de vols,
dans lesquels il eut soin de m'impliquer. Le confesseur, à qui ma
prétendue participation n'avait pas été confiée sous le sceau du secret,
adressa à la préfecture une note dans laquelle j'étais violemment
inculpé; mais les révélations de Gosnet n'eurent pas le résultat qu'il
s'en était promis.

Ce fut l'arbitraire que l'on déployait contre les voleurs qui propagea
parmi eux la manie de s'entre-dénoncer, et les poussa, s'il est permis
de s'exprimer ainsi, au comble de la démoralisation. Auparavant, ils
formaient, au sein de la société, une société à part, qui ne comptait
ni traîtres, ni transfuges; mais lorsqu'on se mit à les proscrire en
masse, au lieu de serrer leurs rangs, dans leur effroi, ils jetèrent un
cri d'allarme qui légitimait tout expédient de salut, au détriment même
de l'ancienne loyauté: une fois que le lien qui unissait entre eux les
membres de la grande famille des larrons eut été rompu, chacun d'eux,
dans son intérêt privé, ne se fit plus scrupule de livrer ses camarades.
Aux approches des crises, qui coïncidaient toutes avec des époques
marquantes, telles que le premier jour de l'an, la fête de l'Empereur,
ou toute autre solennité, il fallait voir comme les dénonciations
pleuvaient à la deuxième division. Pour échapper à ce que les agents
appelaient le _bel ordre_, c'est-à-dire l'ordre d'arrêter tous les
individus réputés voleurs, c'était à qui fournirait à la police le plus
d'indications utiles. Ils ne manquaient pas, les suspects, qui
s'empressaient de jouer les bons serviteurs en lançant les mouchards sur
ceux d'entre leurs camarades dont le domicile n'était pas connu: aussi
ne fallait-il pas long-temps pour remplir les prisons. On pense bien que
dans ces battues générales, il était impossible qu'il ne se commît pas
une multitude d'abus; les plus révoltantes injustices restaient souvent
sans réparation: de malheureux ouvriers qui, à l'expiration d'une simple
peine correctionelle, s'étaient remis au travail, et s'efforçaient par
leur bonne conduite d'effacer le souvenir de leurs torts passés, se
trouvaient enveloppés dans la mesure et confondus avec des voleurs de
profession; il n'y avait pas même pour eux possibilité de réclamer:
entassés au dépôt, le lendemain ils étaient amenés devant le terrible
Limodin, qui leur faisait subir un interrogatoire. Quel interrogatoire,
grand Dieu! «_Ton nom, ta demeure? tu as subi un jugement?_

--»_Oui, Monsieur, mais depuis je travaille, et...._

--»_C'est assez, à un autre._

--»_Mais Monsieur Limodin, je vous...._

--»_Paix! à un autre; c'est entendu, j'espère._»

Celui à qui l'on imposait silence allait alléguer en sa faveur les
meilleures raisons. Libéré depuis plusieurs années, il pouvait produire
des preuves de son honnêteté, faire attester par mille témoins qu'il
avait contracté des habitudes laborieuses, enfin, qu'il était
irréprochable sous tous les rapports, mais M. Limodin n'avait pas le
loisir de l'entendre. «On n'en finirait pas, disait-il, si l'on voulait
s'occuper de pareilles _babioles_.» Quelquefois, dans une matinée, cet
interrogateur brutal expédiait de la sorte jusqu'à cent personnes,
hommes ou femmes, qu'il dépêchait les uns à Bicêtre, les autres à
Saint-Lazare. Il était sans pitié; à ses yeux, rien ne pouvait racheter
un instant d'égarement: combien de pauvres diables sortis des voies du
crime n'y ont été rejetés que par lui! Plusieurs des victimes de cette
implacable sévérité se repentaient d'un amendement dont on ne leur
tenait pas compte, et juraient, dans leur exaspération, de devenir des
brigands fieffés. «Que nous a servi d'être honnêtes, disaient
quelquefois ces infortunés? voyez comme on nous traite; autant vaudrait
être coquin toute sa vie. Pourquoi faire des lois, si on ne les observe
pas? A quoi bon nous avoir condamnés à temps, si l'on n'admet pas que
nous puissions nous corriger? C'était plus tôt fait de nous juger à
perpétuité ou à mort, puisqu'une fois que nous sommes dans le bon
chemin, on nous empêche d'y rester.» J'ai entendu une multitude de
récriminations de ce genre, presque toujours elles étaient fondées.
«Voilà quatre ans que je suis sorti de Sainte-Pélagie, disait devant
moi un de ces détenus; depuis ma libération j'ai toujours travaillé dans
la même boutique, ce qui prouve que je ne me dérangeais pas, et qu'on
était content de moi; eh bien! on m'a envoyé à Bicêtre sans que j'aie
commis de délit, et seulement parce que j'ai subi deux années de
prison.»

Cette atroce tyrannie était sans doute ignorée du préfet, je me plais à
le croire; cependant c'était en son nom qu'elle s'exerçait. Avoués ou
secrets, les agents étaient alors des êtres bien redoutables, car leurs
rapports étaient reçus comme articles de foi; arrêtaient-ils un homme du
peuple, s'ils le signalaient comme voleur dangereux et incorrigible, et
c'était toujours la formule, tout était dit, l'homme était écroué sans
rémission; c'était l'âge d'or des mouchards, puisque chacun de ces
attentats à la liberté individuelle leur valait une prime; à la vérité,
cette prime n'était pas forte, ils avaient un petit écu par capture,
mais pour un petit écu, que ne fera pas un mouchard, s'il n'y a point de
danger à courir? Au surplus, si la somme était modique, ils visaient au
nombre, afin qu'elle fût souvent répétée: d'un autre côté, les voleurs
qui désiraient acheter leur liberté par des services, dénonçaient
également, à tort et à travers, tous ceux qu'ils avaient connus, qu'ils
fussent corrigés ou non; à ce prix, ils obtenaient de rester à Paris;
mais bientôt les détenus usant de représailles, ils allaient forcément
leur tenir compagnie.

On ne se fait pas d'idée du nombre d'individus que les détentions
administratives ont précipités dans des récidives qu'ils auraient
évitées si l'on eût renoncé plutôt à cet abominable système de
persécution. Si on les eût laissés tranquilles, jamais ils ne se fussent
compromis; mais quelle que fût leur résolution, on les mettait dans la
nécessité de redevenir voleurs. Quelques libérés, c'était une exception,
obtenaient, à l'expiration de leur peine, de n'être pas envoyés _en
suspicion_ à Bicêtre, mais alors même, on ne leur donnait aucune espèce
de papiers, de telle sorte qu'il leur était impossible de se procurer de
l'ouvrage; ceux-là avaient la ressource de mourir de faim, mais on ne se
résigne pas volontiers à un si cruel supplice; ils ne mouraient pas et
volaient: le plus ordinairement, ils dénonçaient et volaient à la fois.

Cette rage de mouchardise fit d'incroyables progrès: les faits pour le
prouver sont tellement abondants, que je ne suis embarrassé que du
choix. Souvent, dans la disette des larcins à me signaler, les
dénonciateurs me révélaient, en les imputant à d'autres, des crimes qui
devaient motiver leur propre condamnation. Je vais citer des exemples:

Une nommée Bailly, ancienne voleuse, enfermée à Saint-Lazare, me fait
appeler pour me donner des renseignements. Je me rends auprès d'elle, et
elle me déclare que si je m'engage à la faire mettre en liberté, elle
m'indiquera les auteurs de cinq vols, dont deux avec effraction.
J'accepte le marché; et les détails qu'elle me communique sont si
précis, que déjà je crois n'avoir plus qu'à tenir ma promesse.
Cependant, en réfléchissant aux diverses circonstances qu'elle m'a
rapportées, je m'étonne qu'elle ait pu en être instruite aussi
parfaitement. Elle m'avait désigné les personnes volées; l'une d'elles
était un sieur Frédéric, _rue Saint-Honoré, passage Virginie_. Je vais
d'abord chez lui, et dans le cours des informations que je prends,
j'acquiers la certitude que la révélatrice est seule l'auteur du vol
commis au préjudice de ce traiteur: je poursuis mon enquête, et partout
c'est son signalement que l'on me donne.

Il ne s'agissait plus que de procéder à la vérification. Les plaignants
sont introduits à Saint-Lazare, et là, sans être vus de la fille Bailly,
que je leur montre au milieu de ses compagnes, ils la reconnaissent
parfaitement: une confrontation légale s'en suivit, et la fille Bailly,
accablée par l'évidence, fit des aveux qui lui valurent huit ans de
réclusion. Elle eut tout le temps de dire son _meâ culpâ_. Cette femme
avait accusé de ses vols deux de ses camarades, contre lesquelles une
moralité suspecte aurait pu faire élever des présomptions. Une autre
voleuse, surnommée _la Belle Bouchère_, m'ayant fait des révélations de
même nature que celles de la fille Bailly, ne fut pas plus heureuse
qu'elle.

Un nommé Ouasse, dont le père devait plus tard être impliqué dans le
procès de l'épicier Poulain, me signale trois individus, comme auteurs
d'un vol avec effraction, commis la veille, rue
Saint-Germain-l'Auxerrois, chez un débitant de tabac. Je me transporte
sur les lieux, je m'informe, et bientôt j'acquiers la preuve
incontestable que Ouasse, récemment libéré, n'est pas étranger au crime.
Je dissimule; mais en me servant de lui, je m'y prends si bien, qu'il
est arrêté comme complice, et condamné à la réclusion. Cette mésaventure
aurait dû le corriger de la manie de dénoncer, mais voulant à tout prix
être mouchard, il fit au procureur du roi de Versailles diverses
déclarations mensongères, qui lui valurent deux ou trois ans de prison.
J'ai déjà dit que les voleurs ne gardent pas rancune: à peine sorti,
Ouasse accourt chez moi, c'est encore un vol dont il vient me donner
avis. Je fais vérifier d'après son indication, le vol était réel. Mais
le croirait-on? le voleur était Ouasse; atteint et convaincu, il fut
condamné de nouveau. Pendant sa détention, ce misérable ayant appris
l'arrestation de son père, se hâta de m'adresser des révélations à
l'appui de l'accusation dirigée contre ce dernier; mon devoir était de
les transmettre à l'autorité, je le fis, mais ce ne fut pas sans
éprouver toute l'indignation que devait exciter la conduite de ce fils
dénaturé.

Dans mon emploi, c'eût été me priver d'un moyen de police des plus
efficaces, que de rompre en visière avec les voleurs; aussi, ne me
suis-je jamais entièrement isolé d'eux: tout en leur faisant la chasse,
je paraissais encore prendre intérêt à leur sort. Étais-je chien ou
loup? Tel était le doute qu'il me convenait de laisser dans leur
esprit; et ce doute, si favorable à la calomnie, toutes les fois que
l'on m'a imputé une connivence, qui dans la réalité n'existait pas, n'a
jamais bien été éclairci pour eux. Voilà pourquoi les voleurs se sont
rendus en quelques sorte les artisans de l'espèce de renommée que je me
suis acquise; ils imaginaient que j'étais ouvertement leur ennemi, mais
qu'intérieurement je ne demandais pas mieux que de les protéger;
quelquefois ils allaient jusqu'à me plaindre d'être obligé de faire un
métier comme celui que je faisais, et pourtant ils m'aidaient eux-mêmes
à le faire.

Parmi les voleurs de profession, il en était bien peu qui ne
regardassent comme un bonheur d'être consulté par la police pour un
renseignement, ou employés pour un coup de main; presque tous se
seraient mis en quatre pour lui donner des preuves de zèle, dans la
persuasion qu'elles leur vaudraient, sinon une immunité entière, du
moins quelques ménagements. Ceux qui redoutaient le plus son action
étaient presque toujours les plus disposés à la servir. Je me rappelle à
ce sujet l'aventure d'un forçat libéré, le nommé Boucher, dit cadet
Poignon. Il y avait plus de trois semaines que j'étais à sa recherche,
quand le hasard me le fit rencontrer dans un cabaret de la rue
Saint-Antoine, à l'enseigne du _Bras d'Or_. J'étais seul, et il était en
nombreuse compagnie: tenter de le saisir _ex abrupto_, c'eût été
m'exposer à le manquer, car il pouvait se faire qu'il voulût se défendre
et qu'il fût soutenu. Boucher avait été agent de police, je l'avais
connu dans cet emploi, et même nous étions assez bien ensemble: il me
vient dans l'idée de l'aborder comme ami, et de lui monter un coup à ma
manière. J'entre au cabaret, et allant droit à la table où il est assis,
je lui tends la main, en lui disant: «Bonjour, mon ami Cadet.

--»Tiens, v'la l'ami Jules, veux-tu te raffraîchir, demande un verre ou
prends le mien.

--»Le tien est bon, tu n'as pas la gale aux dents: (je bois) ah ça! je
voudrais bien te dire un mot en particulier.

--»Avec plaisir, mon fils, je suis t'a toi.»

Il se lève et je le prends sous le bras; «Tu te souviens, lui dis-je, du
petit matelot, qui était de ta chaîne.

--»Oui, oui, un petit gros court, qui était du deuxième cordon, n'est-ce
pas?

--»C'est ça tout juste, du moins je le pense; le reconnaîtrais-tu?

--»Ce serait mon père que je ne le connaîtrais pas mieux; il me semble
encore le voir sur le banc treize; faire des _patarasses_ (bourrelets
pour garantir les jambes) pour les fagots (_forçats_).

--»Je viens d'arrêter un particulier, j'ai bien idée que c'est lui, mais
je n'en suis pas sûr; en attendant, je l'ai mis au poste de Birague, et
comme j'en sortais, je t'ai vu entrer ici: Parbleu! me suis-je dit, ça
se rencontre bien; v'là Cadet, il pourra me dire si je me suis trompé.

--»Je suis tout prêt, mon garçon, si ça peut t'obliger; mais avant de
partir, nous allons boire un coup (s'adressant à ses camarades), mes
amis, ne vous impatientez pas, c'est l'affaire d'une minute, et je suis
t'à vous.»

Nous partons, arrivés à la porte du poste, la politesse exige que je le
laisse entrer le premier, je lui fais les honneurs; il va jusqu'au fond
de la salle, examine partout autour de lui, et cherche en vain
l'individu dont je lui ai parlé: «Hé! me dit-il, d'où qu'il est ce
_fagot_, que je le _remouche_ (le considère)?» J'étais alors près de la
porte, j'aperçois, incrusté dans le mur, un débris de miroir, tel qu'il
s'en trouve dans la plupart des corps-de-garde, pour la commodité des
fashionnables de la garnison, j'appelle Boucher, en lui montrant le
débris réflecteur: «Tiens, lui dis-je, c'est par ici qu'il faut
regarder.» Il regarde, et se tournant de mon côté: «Ah! ça, Jules, tu
blagues, je ne vois que toi zet moi dans c'te glace, mais l'arrêté, où
qu'il est l'arrêté?

--»Apprends qu'il n'y a personne ici d'arrêté que toi: tiens, voilà le
mandat qui te concerne.

--»Ah! pour ça, c'est un vrai tour de gueusard!

--»Tu ne sais donc pas que dans ce monde c'est au plus malin.

--»Au plus malin, tant que tu voudras, ça ne te portera pas bonheur, de
monter des coups à de bons enfants.»

Lorsque la voie pour arriver à une découverte importante était hérissée
de difficultés, les voleuses m'étaient peut-être d'un plus grand secours
que les voleurs. En général, les femmes ont des moyens de s'insinuer
qui, dans les explorations de police, les rendent bien supérieures aux
hommes; alliant le tact à la finesse, elles sont en outre douées d'une
persévérance qui les conduit toujours au but. Elles inspirent moins de
défiance, et peuvent s'introduire partout sans éveiller les soupçons;
elles ont, en outre, un talent tout particulier pour se lier avec les
domestiques et les portières; elles s'entendent fort bien à établir des
rapports et à bavarder sans être indiscrètes; communicatives en
apparence, alors même qu'elles sont le plus sur la réserve, elles
excellent à provoquer les confidences. Enfin, à la force près, elles ont
au plus haut degré toutes les qualités qui constituent l'aptitude à la
mouchardise; et, lorsqu'elles sont dévouées, la police ne saurait avoir
de meilleurs agents.

M. Henry, qui était un homme habile, les employa souvent dans les
affaires les plus épineuses, et rarement il n'a pas eu à se louer de
leur intelligence. A l'exemple de ce chef, dans mainte occasion, j'ai eu
recours au ministère des mouchardes; presque toujours j'ai été satisfait
de leurs services. Cependant, comme les mouchardes sont des êtres
profondément pervertis, et plus perfides peut-être que les mouchards,
avec elles, pour ne pas être trompé, j'avais besoin d'être constamment
sur mes gardes. Le trait suivant montrera qu'il ne faut pas toujours
croire au zèle dont elles font parade.

J'avais obtenu la liberté de deux voleuses en renom, à la condition
qu'elles serviraient fidèlement la police. Elles avaient antérieurement
donné des preuves de leur savoir-faire, mais, employées sans traitement,
et obligées de se livrer au vol pour subsister, elles s'étaient fait
reprendre en flagrant délit: la peine qu'elles subissaient pour ces
nouveaux méfaits fut celle dont j'abrégeai la durée. _Sophie_ Lambert et
la fille _Domer_, surnommée _la belle Lise_, furent dès lors en relation
directe avec moi. Un matin, elles vinrent me dire qu'elles étaient
certaines de procurer à la police l'arrestation du nommé _Tominot_,
homme dangereux, que l'on avait long-temps recherché; elles venaient
assuraient-elles, de déjeûner avec lui, et il devait dans la soirée les
rejoindre chez un marchand de vin de la rue Saint-Antoine. Dans toute
autre circonstance, j'aurais pu être dupe de la supercherie de ces
femmes; mais Tominot avait été arrêté par moi la veille, et il était
assez difficile qu'elles eussent déjeûné avec lui. Je voulus savoir
néanmoins jusqu'où elles pousseraient l'imposture, et je promis de les
accompagner à leur rendez-vous. J'y allai en effet; mais, comme on le
pense bien, Tominot ne vint pas. Nous attendîmes jusqu'à dix heures;
enfin Sophie, jouant l'impatience, s'informa près du garçon de cave,
s'il n'était pas venu un monsieur les demander.

--»Celui avec qui vous avez déjeûné, répondit le garçon? il est venu un
peu avant la brune, il m'a chargé de vous dire qu'il ne pourrait pas se
trouver avec vous ce soir, mais que ce serait pour demain.»

Je ne doutai pas que le garçon ne fût un compère à qui l'on avait fait
la leçon, mais je feignis de ne point concevoir de soupçon, et me
résignai à voir combien de temps ces dames me promèneraient. Pendant une
semaine entière, elles me conduisirent tantôt dans un endroit, tantôt
dans un autre; nous devions toujours y trouver Tominot, et jamais nous
ne le rencontrions. Enfin, le 6 janvier, elles me jurent de l'amener; je
vais les attendre, mais elles reparaissent sans lui, et m'allèguent de
si bonnes raisons qu'il m'est impossible de me fâcher; je me montre au
contraire très satisfait des démarches qu'elles ont faites, et pour leur
témoigner combien je suis content d'elles, j'offre de les régaler d'un
gâteau des Rois: elles acceptent, et nous allons ensemble nous installer
au _Petit Broc_, rue de la _Verrerie_. Nous tirons la fève; la royauté
écheoit à Sophie, elle est heureuse comme une reine. On mange, on boit,
on rit, et quand approche le moment de se séparer, on propose de mettre
le comble à cette gaieté par quelques coups d'eau-de-vie; mais de
l'eau-de-vie de marchand de vin, fi donc! c'est bon tout au plus pour
des forts de la Halle, et je suis trop galant pour que ma reine s'enivre
d'un breuvage indigne d'elle. A cette époque, j'étais établi
distillateur près du Tourniquet-Saint-Jean; j'annonce que je vais aller
chez moi chercher la fine goutte. A cette nouvelle, la compagnie saute
d'enthousiasme, on me recommande d'aller et de revenir bien vite; je
pars, et deux minutes après, je reparais avec une demi-bouteille de
Coignac, qui fut vidée en un clin-d'œil. La chopine se trouvant à
sec: «Ah çà! vous voyez que je suis un bon enfant, dis-je à mes deux
commères, il s'agit de me rendre un service.

--»Deux, mon ami Jules, s'écria Sophie, voyons, parle.

--»Eh bien! voilà ce que c'est. Un de mes agents viennent d'arrêter
deux voleuses; on présume qu'elles ont chez elles une grande quantité
d'objets volés, mais pour faire perquisition, il faudrait connaître leur
domicile, et elles refusent de l'indiquer; elles sont maintenant au
poste du marché Saint-Jean, si vous y alliez, vous tâcheriez de leur
arracher leur secret. Une heure ou deux vous suffiront pour leur tirer
les vers du nez: ça vous sera bien aisé, vous qui êtes des malignes.

--»Sois tranquille, mon cher Jules, me dit Sophie, nous nous
acquitterons de la commission; tu sais que l'on peut s'en rapporter à
nous; tu nous enverrais au bout du monde, que nous y irions pour te
faire plaisir, du moins moi.

--»Et moi, donc, reprit _la belle Lise_.

--»En ce cas, vous allez porter un mot au chef du poste, afin qu'il vous
reconnaisse.» J'écris un billet que je cachète; je le leur remets et
nous sortons ensemble; à peu de distance du marché Saint-Jean, nous nous
séparons, et tandis que je reste en observation, la reine et sa compagne
se dirigent vers le corps-de-garde. Sophie entre la première, elle
présente le billet, le sergent le lit: «C'est bien, vous voici toutes
deux; caporal, prenez avec vous quatre hommes et conduisez ces dames à
la préfecture.» Ce commandement était fait en vertu d'un ordre que
j'avais remis au sergent pendant ma sortie pour aller chercher la
goutte, il était ainsi conçu: «Monsieur le chef du poste fera conduire
sous sûre et bonne escorte, à la préfecture de police, les nommées
_Sophie Lambert_ et _Lise Domer_, arrêtées par les ordres de M. le
Préfet.»

Ces dames durent alors faire de singulières réflexions; sans doute
qu'elles devinèrent que je m'étais lassé d'être leur jouet. Quoi qu'il
en soit, j'allai les voir le lendemain au dépôt, et leur demandai
comment elles avaient trouvé le tour.

«Pas mal, répondit Sophie, pas mal, nous ne l'avons pas volé; puis
s'adressant à Lise, aussi c'est ta faute à toi, pourquoi vas-tu chercher
un homme qui est enfoncé.

--»Le savais-je? Ah! vas, si je l'avais su, je te promets bien...... et
puis, que veux-tu, c'est un enfant de fait, il n'y a plus qu'à le
bercer.

--»Tout ça est bel et bon, si encore on nous disait pour combien nous
serons à Lazarre; parle donc, Jules, sais-tu?

--»Six mois au moins.

--»Ce n'est que ça! s'écrièrent-elles ensemble.

--»Six mois, c'est rien du tout, continua Sophie, c'est bientôt passé,
un coup qu'on est là. Enfin, mon doux bénin Jésus, à la volonté du
préfet!»

Elles en eurent pour un mois de moins que je ne leur avais annoncé. Dès
qu'elles furent libres, elles vinrent me trouver pour me donner de
nouveaux renseignements. Cette fois, ils étaient exacts. Une
particularité assez remarquable, c'est que les voleuses sont plus
ordinairement incorrigibles que les voleurs. Sophie Lambert ne put
jamais prendre sur elle de renoncer à son péché d'habitude. Dès l'âge de
dix ans, elle avait débuté dans la carrière du vol, et elle n'en avait
pas vingt-cinq, que plus d'un tiers de sa vie s'était écoulé dans les
prisons.

Peu de temps après mon entrée à la police, je la fis arrêter et
condamner à deux années de détention. C'était principalement dans les
hôtels garnis qu'elle exerçait sa coupable industrie; on n'était pas
plus habile à déjouer la vigilance des portiers, ni plus féconde en
expédients pour échapper à leurs questions. Une fois introduite, elle
faisait une halte sur chaque palier pour donner son coup-d'œil:
apercevait-elle une clé sur quelque porte, elle la faisait tourner sans
bruit dans la serrure, se glissait dans la chambre, et si la personne
qui l'occupait était endormie, quelque léger qu'elle eût le sommeil,
Sophie avait la main encore plus légère, et en moins de rien, montres,
bijoux, argent, tout passait dans sa _gibecière_, c'était le nom qu'elle
donnait à une poche secrète que recouvrait son tablier. Le locataire que
Sophie visitait était-il éveillé, elle en était quitte pour faire des
excuses, en déclarant qu'elle s'était trompée. S'éveillait-il pendant
qu'elle opérait; sans se déconcerter, elle courait à son lit, et le
pressant dans ses bras. «Ah! pauvre petit Mimi, disait-elle, viens donc
que je te baise!... Ah! monsieur, je vous demande bien pardon! Comment,
ce n'est pas ici le nº 17? je croyais être chez mon amant.»

Un matin, un employé, qu'elle était en train de dévaliser, ayant tout à
coup ouvert les yeux, l'aperçoit auprès de sa commode: il fait un
mouvement de surprise, aussitôt Sophie, de jouer sa scène; mais
l'employé est entreprenant, il veut profiter de la prétendue méprise;
si Sophie résiste, un son d'argent, produit des agitations de la lutte,
peut trahir le but de la visite..., si elle cède, le péril est encore
plus grand...... Que faire? pour toute autre, la conjoncture serait des
plus embarrassantes; Sophie n'est plus cruelle, mais à l'aide d'un
mensonge, elle tourne la difficulté, et l'employé satisfait, lui permet
d'effectuer sa retraite. Il ne perdit à ce jeu que sa bourse, sa montre
et six couverts.

Cette créature était une intrépide: deux fois elle donna tête baissée
dans mes filets, mais après sa libération, en vain essayai-je de
l'attirer dans le piége: il n'y avait plus de surveillance à laquelle
elle ne réussît à se soustraire, tant elle était sur ses gardes.
Cependant ce que je n'attendais plus de mes efforts pour la prendre en
flagrant délit, je le dus à une circonstance tout-à-fait fortuite.

Sorti de chez moi à la petite pointe du jour, je traversais la place du
Châtelet, lorsque je me rencontre face à face avec Sophie: elle m'aborde
avec aisance. «Bonjour, Jules, où vas-tu donc si matin? je gage que tu
vas enfoncer quelque ami?

--»Cela se pourrait..., ce qu'il y a de sûr c'est que ce n'est pas toi;
mais où vas-tu toi-même?

--»Je pars pour Corbeil, où je vais voir ma sœur qui doit me placer
dans une maison. Je suis lasse de manger du _collége_ (de la prison), je
_rengrâcie_ (je m'amende), veux-tu boire la goutte?

--»Volontiers, c'est moi qui régale, un poisson chez _Leprêtre_, à six
sols.

--»Allons, je te laisse faire, mais dépêchons-nous, que je ne manque pas
la diligence, tu m'y accompagneras, n'est-ce pas? c'est dans la rue
Dauphine.

--»Impossible, j'ai affaire à _La Chapelle_, je suis déjà en retard,
tout ce que je puis c'est de prendre un petit verre sur le pouce.»

Nous entrons chez Leprêtre, en buvant nous échangeons encore deux ou
trois paroles, et je lui dis _adieu_.

--«Adieu? Jules, bonne réussite!»

Tandis que Sophie s'éloigne, je détourne la rue de la Haumerie, et cours
me cacher au coin de celle Planche-Mibray; de là, je la vois filer sur
le Pont-au-Change, elle marche à grands pas et regarde à chaque instant
derrière elle; il est certain qu'elle craint d'être suivi, j'en conclus
qu'il serait à propos de la suivre; je gagne donc le pont Notre-Dame,
et le franchissant avec rapidité, j'arrive assez tôt sur le quai pour ne
pas perdre sa trace.... Parvenue dans la rue Dauphine, elle entre
effectivement au bureau des voitures de Corbeil; mais, persuadé que son
départ n'est qu'une fable imaginée pour me tromper sur le but de son
apparition matinale, je me tapis dans une allée d'où je puis épier sa
sortie. Tandis que je suis ainsi en vedette, un fiacre vient à passer,
je m'y installe, et je promets au cocher un bon pour-boire, s'il suit
adroitement une femme que je lui désignerai. Pour le moment, nous
devions stationner: bientôt la diligence part, Sophie, n'y est pas, je
l'aurais parié; mais quelques minutes après, elle se présente à la porte
cochère, examine avec soin de tous côtés, et prenant son essort, elle
enfile la rue Christine. Elle entre successivement dans plusieurs
maisons garnies, mais à son allure, il est aisé de reconnaître que
l'occasion ne s'est pas offerte; d'ailleurs, elle persiste à explorer le
même quartier..., j'en tire la conséquence naturelle qu'elle a
manœuvré sans succès, et comme je suis persuadé que sa tournée n'est
pas finie, je me garde bien de l'interrompre. Enfin, rue de la Harpe,
elle entre dans l'allée d'une fruitière, et un instant après, elle
reparaît portant au bras un énorme panier de blanchisseuse, elle en
avait sa charge. Toutefois elle ne laissait pas d'aller très vîte; elle
fut bientôt dans la rue des Mathurins-Saint-Jaques, puis dans celle des
Mâçons-Sorbonne. Malheureusement pour Sophie, il est un passage qui
communique de la rue de la Harpe à la rue des Mâçons; c'est là qu'après
avoir mis pied à terre, je cours m'embusquer et quand elle arrive à la
hauteur de l'issue, je débouche, et nous nous trouvons nez à nez. A mon
aspect, elle change de couleur et veut parler, mais son trouble est si
grand, qu'elle ne peut venir à bout de s'exprimer. Cependant elle se
remet peu à peu, et feignant d'être hors d'elle-même, «Tu vois, me
dit-elle, une femme en colère; ma blanchisseuse qui devait m'apporter
mon linge à la diligence, m'a manqué de parole, je viens de lui retirer,
et vais le faire repasser chez une de mes amies; cela m'a empêché de
partir.

--»C'est comme moi, en allant à la Chapelle, j'ai rencontré quelqu'un
qui m'a dit que mon homme était dans ce quartier; c'est là ce qui m'y
amène.

--»Tant mieux; si tu veux m'attendre, je vais à deux pas porter mon
panier, et nous mangerons une côtelette.

--»Ce n'est pas la peine, je..... Eh! mais, qu'est-ce que j'entends?»

Sophie et moi nous restons stupéfaits: des cris aigus s'échappent du
panier, je lève le linge qui le recouvre, et je vois.... un enfant de
deux à trois mois, dont les vagissements auraient déchiré le tympan d'un
mort.

«Eh bien! dis-je à Sophie, le poupon est sans doute à toi? Pourrais-tu
me dire de quel sexe il est?»

--»Allons! me voilà encore enfoncée; je me souviendrai de celle-là; et
si jamais on me demande le sujet pourquoi, je pourrai répondre: rien,
presque rien, une affaire d'enfant. Une autre fois, quand je volerai du
linge, j'y regarderai.

--»Et ce parapluie, en est-il?

--»Eh! mon Dieu! oui..... Comme tu vois, j'avais pourtant de quoi me
mettre à couvert, ça n'a pas empêché; quand la chance y est, on a beau
faire....»

Je conduisis Sophie chez M. de Fresne, commissaire de police, dont le
bureau était dans le voisinage. Le parapluie fut gardé comme pièce de
conviction, quant à l'enfant qu'elle avait enlevé à son insu, on le
rendit immédiatement à sa mère. La voleuse en eut pour ses cinq ans de
prison. C'était, je crois, la cinquième ou sixième condamnation qu'elle
subissait; depuis, elle s'est encore fait reprendre de justice, et je ne
serais pas surpris qu'elle fût toujours à Saint-Lazare. Sophie ne voyait
rien que de très naturel au métier qu'elle faisait, et la répression,
lorsqu'elle ne pouvait l'éviter, était pour elle un accident tout comme
un autre. La prison ne lui faisait pas peur, loin de là, elle était en
quelque sorte sa sphère; Sophie y avait contracté ces goûts plus que
bizarres, que ne justifie pas l'exemple de l'antique Sapho, et sous les
verroux, les occasions de s'abandonner à ses honteuses dépravations
étaient plus fréquentes; ce n'était pas, comme on le voit, sans motifs
qu'elle prisait si peu la liberté. Était-elle arrêtée, l'événement lui
causait bien quelque peine, mais ce n'était qu'une impression passagère,
et elle se consolait bientôt par la perspective des mœurs qui lui
plaisaient. C'était un bien étrange caractère que celui de cette femme;
que l'on en juge: une nommée _Gillion_, avec qui elle vivait dans une
coupable intimité, est prise en commettant un vol; Sophie, qui
l'assistait, parvient à s'échapper, elle n'a plus rien à craindre, mais
ne pouvant supporter d'être séparée de son amie, elle se fait dénoncer,
et n'est contente qu'au moment où l'on lui lit l'arrêt qui va encore les
réunir pour deux ans. La plupart des créatures de cette espèce se font
un jeu de la prison; j'en ai vu plusieurs traduites pour un délit
qu'elles avaient commis seules, accuser de complicité une camarade, et
celle-ci, quoique innocente, se faire un mérite de se résigner à la
condamnation.



CHAPITRE XL.

     Nos amis les ennemis.--Le bijoutier et le curé.--L'honnête
     homme.--La cachette et la cassette.--Une bénédiction du ciel et le
     doigt de Dieu.--Fatale nouvelle.--Nous sommes ruinés.--L'amour du
     prochain.--Les Cosaques sont innocents.--100,000 francs, 50,000
     francs, 10,000 francs, ou la récompense au rabais.--Le faux
     soldat.--L'entorse de commande.--La tonnelière de Livry.--La petite
     réputation locale.--Je suis juif.--Mon pélerinage avec la
     religieuse de Dourdans.--Le phénix des femmes.--Ma métamorphose en
     domestique allemand.--Mon arrestation.--Je suis incarcéré.--Le
     hâcheur de paille.--Mon entrée en prison.--Les étrangers ont des
     amis partout.--Le rat d'église.--L'habit viande.--Les boutons de ma
     redingotte.--Ce qu'entend toujours un ivrogne.--Mon histoire.--La
     bataille de Montereau.--J'ai volé mon maître.--Projets
     d'évasion.--Voyage en Allemagne.--La poule noire.--Confidence au
     procureur du roi.--Mon extraction.--Ma fuite avec un compagnon
     d'infortune.--Cent mille écus de diamants.--Le _minimum_.


Peu de temps avant la première invasion, M. Sénard, l'un des plus riches
bijoutiers du Palais-Royal, étant allé voir son ami le curé de Livry, le
trouva dans ces perplexités que causaient alors généralement l'approche
de nos bons amis les ennemis. Il s'agissait de soustraire à la rapacité
de messieurs les Cosaques, d'abord les vases sacrés, et ensuite son
petit pécule. Après avoir long-temps hésité, bien que par état il dût
avoir l'habitude des enterrements, monsieur le curé se décida à enfouir
les objets qu'il se proposait de sauver, et monsieur Sénard qui, comme
la plupart des gobe-mouches et des avares, imaginait que Paris serait
livré au pillage, résolut de mettre à couvert de la même manière tout ce
qu'il y avait de précieux dans sa boutique. Il fut convenu que les
richesses du pasteur et celles du marchand seraient déposées dans le
même trou. Mais ce trou, qui le creusera? Un homme chante au lutrin,
c'est la perle des honnêtes gens, le père Moiselet; oh! pour celui-là,
on peut avoir en lui toute espèce de confiance: un liard qui ne serait
pas à lui, il ne le détournerait pas; depuis trente ans, en sa qualité
de tonnelier, il avait le privilége exclusif de mettre en bouteilles les
vins du presbytère, où il s'en buvait d'excellents. Marguillier,
sacristain, sommelier, sonneur, _factotum_ de l'église et dévoué à son
desservant, jusqu'à se relever à toute heure, s'il en était besoin, il
avait toutes les qualités d'un excellent serviteur, sans compter la
discrétion, l'intelligence et la piété. Dans une conjoncture aussi
grave, il était évident qu'on ne pouvait jeter les yeux que sur
Moiselet, ce fut lui que l'on choisit; et la cachette, disposée avec
beaucoup d'art, fut bientôt prête à recevoir le trésor qu'elle devait
préserver; six pieds de terre furent jetés sur les espèces du curé,
auxquelles faisaient compagnie des diamants pour une valeur de cent
mille écus, que M. Sénard avait enfermés dans une petite boîte. La fosse
comblée, le sol fut si parfaitement applani, qu'on se serait donné au
diable que depuis la création il n'avait pas été remué. «Ce brave
Moiselet, disait M. Sénard, en se frottant les mains, il nous a arrangé
cela à merveille. Ma foi, messieurs les Cosaques, vous aurez le nez fin,
si vous trouvez celle-là.» Au bout de quelques jours, les armées
coalisées font de nouveaux progrès, et voilà que des nuées de Kirguiz,
de Kalmouks et de Tartares de toutes les hordes et de toutes les
couleurs, s'éparpillent dans la campagne aux environs de Paris. Ces
hôtes incommodes sont, comme on le sait, fort avides de butin; ils font
partout un ravage épouvantable, point d'habitation qui ne leur paie
tribut; mais dans leur ardeur de piller, ils ne se bornent pas à la
superficie, tout leur appartient, jusqu'au centre du globe, et pour ne
pas être frustrés dans leurs prétentions, intrépides géologues, ils font
une foule de sondes qui, au grand regret des naturels du pays, leur
révèlent qu'en France, les mines d'or ou d'argent sont moins profondes
qu'au Pérou. Une semblable découverte était bien faite pour les mettre
en goût, ils fouillèrent avec une activité sans pareille, et le vide
qu'ils produisirent dans bien des cachettes, fit le désespoir des Crésus
de plus d'un canton. Les maudits Cosaques! Cependant l'instinct si sûr
qui les guidait où il y avait à prendre, ne les conduisait pas à la
cachette du curé. C'était comme une bénédiction du ciel, chaque matin le
soleil se levait, et rien de nouveau; rien de nouveau non plus, quand il
se couchait.

Décidément on ne pouvait s'empêcher de reconnaître le doigt de Dieu dans
l'impénétrabilité du mystère de l'inhumation opérée par Moiselet. M.
Sénard en était si touché, que nécessairement il dut se mêler des
actions de grâces aux prières qu'il faisait pour la conservation et le
repos de ses diamants. Persuadé que ses vœux seraient exaucés, dans
sa sécurité croissante il commençait à dormir sur l'une et l'autre
oreille, lorsqu'un beau jour, ce devait être un vendredi, Moiselet plus
mort que vif, accourt chez le curé: «Ah! monsieur, je n'en puis plus.

--»Qu'avez-vous donc, Moiselet?

--»Je n'oserai jamais vous le dire. Mon pauvre M. le curé, ça m'a porté
un coup, j'en suis encore saisi à toutes les places. On m'ouvrirait les
veines qu'il n'en sortirait pas une goutte de sang.

--»Mais qu'est-ce qu'il y a? Vous m'effrayez.

--»La cachette.....

--»Miséricorde! je n'ai pas besoin d'en apprendre davantage. Oh! que la
guerre est un terrible fléau! Jeanneton, Jeanneton, allons donc vite,
mes souliers et mon chapeau.

--»Mais, monsieur, vous n'avez pas déjeûné.

--»Oh! il s'agit bien de déjeûner.

--»Vous savez que quand vous sortez à jeun vous avez des
tiraillements....

--»Mes souliers, te dis-je.

--»Et puis vous vous plaindrez de votre estomac.

--«Je n'en ai plus besoin d'estomac. Non je n'en ai plus besoin, nous
sommes ruinés.

--«Nous sommes ruinés.... Jésus-Maria! mon doux Sauveur! est-il
possible?... Ah! monsieur, courez donc.... courez donc.»

Pendant que le curé s'accommodait à la hâte, et qu'impatient par la
difficulté de passer ses boucles, il ne pouvait jamais se chausser assez
vite, Moiselet, du ton le plus lamentable, lui faisait le récit de ce
qu'il avait vu: «En êtes-vous bien sûr? lui dit le curé, peut-être
n'ont-ils pas tout pris.

--»Ah! monsieur, Dieu le veuille! Mais je n'ai pas eu le cœur d'y
regarder.»

Ils se dirigèrent ensemble vers la vieille grange, où ils reconnurent
que l'enlèvement était complet. En contemplant l'étendue de son malheur,
le curé faillit tomber à la renverse, Moiselet de son côté était dans un
état à faire pitié, le cher homme s'affligeait plus encore que si la
perte lui eût été personnelle. Il fallait entendre ses soupirs et ses
gémissements. Ceci était l'effet de l'amour du prochain. M. Sénard ne se
doutait guère qu'à Livry, la désolation était si grande. Quel désespoir
quand il reçut la nouvelle de l'événement! A Paris, la police est la
providence des gens qui ont perdu. La première idée de M. Sénard, et la
plus naturelle, fut que le vol dont il avait à se plaindre était le fait
des Cosaques; dans cette hypothèse, la police n'y pouvait pas
grand'chose, mais M. Sénard ne s'avisa-t-il pas de soupçonner que les
Cosaques étaient innocents; et par un certain lundi que j'étais dans le
cabinet de M. Henry, j'y vis entrer un de ces petits hommes secs et
vifs, qu'au premier aspect on peut juger intéressés et défiants: c'était
M. Sénard, il expose assez brièvement sa mésaventure, et finit par une
conclusion qui n'était pas trop favorable à Moiselet. M. Henry pensa
comme lui que ce dernier devait être l'auteur de la soustraction, et je
fus de l'avis de M. Henry. «C'est très bien, observa celui-ci, mais
notre opinion n'est fondée que sur des conjectures, et si Moiselet ne
fait pas d'imprudence, il sera impossible de le convaincre.

--»Impossible? s'écria M. Sénard, que vais-je devenir? Mais non, je
n'aurai pas en vain imploré votre secours, ne savez-vous pas tout, ne
pouvez-vous pas tout, quand vous le voulez? Mes diamants! mes pauvres
diamants, je donnerais tout à l'heure cent mille francs pour les
recouvrer.

--»Vous donneriez le double, que si le voleur a pris toutes ses
précautions, nous ne saurions rien.

--»Ah! monsieur, vous me désespérez, reprit le bijoutier, en pleurant à
chaudes larmes et se jetant aux genoux du chef de division. Cent mille
écus de diamants! s'il faut que je les perde, j'en mourrai de chagrin;
je vous en conjure, ayez pitié de moi.

--»Ayez pitié, cela vous est bien aisé à dire; cependant, si votre homme
n'est pas trop retors, en le faisant surveiller et circonvenir par
quelque agent adroit, peut-être viendrons-nous à bout de lui arracher
son secret.

--»Combien je vous aurais de reconnaissance! oh! je ne tiens pas à
l'argent; cinquante mille francs seront la récompense du succès.

--»Eh bien! Vidocq, qu'en pensez-vous?

--»L'affaire est épineuse, répondis-je à M. Henry, mais si je m'en
chargeais, je ne serais pas surpris d'en venir à mon honneur.

--»Ah! me dit M. Sénard en me pressant affectueusement la main, vous me
rendez la vie; n'épargnez rien, je vous en prie, monsieur Vidocq; faites
toutes les dépenses nécessaires pour arriver à un heureux résultat, ma
bourse vous est ouverte, aucun sacrifice ne me coûtera. Comment! vous
croyez réussir?

--»Oui, monsieur, je le crois.

--»Allons, faites-moi retrouver ma cassette, et il y a dix mille francs
pour vous, oui, dix mille francs, le grand mot est lâché, je ne m'en
dédis pas.»

Malgré les rabais successifs de M. Sénard, à mesure que la découverte
lui semblait plus probable, je promis de faire pour l'effectuer, tout ce
qui serait en mon pouvoir. Mais avant de rien entreprendre, il fallait
qu'une plainte eût été portée: M. Sénard ainsi que le curé, se rendirent
en conséquence à Pontoise, et par suite de leur déclaration, le délit
ayant été constaté, Moiselet fut arrêté et interrogé. On le prit par
tous les bouts pour le déterminer à s'avouer coupable, mais il persista
à se dire innocent, et faute de preuves du contraire, la prévention
allait s'évanouir, lorsque, pour consolider son existence, s'il était
possible, je mis en campagne un de mes agents. Celui-ci, revêtu de
l'uniforme militaire et le bras gauche en écharpe, s'introduit avec un
billet de logement chez la femme de Moiselet; il est censé sortir de
l'hôpital et ne devoir faire à Livry qu'un séjour de quarante-huit
heures, mais, peu d'instants après son arrivée, il fait une chute, et
une entorse de commande vient tout à coup le mettre hors d'état de
continuer sa route. Dès lors, il lui devient indispensable de s'arrêter,
et le maire décide qu'il sera l'hôte de la tonnelière jusqu'à nouvel
ordre.

Madame Moiselet est une de ces bonnes grosses réjouies à qui il ne
déplaît pas de vivre sous le même toit qu'un conscrit blessé; elle prend
assez gaîment son parti sur l'accident qui retient le jeune soldat près
d'elle, d'ailleurs, il peut la consoler de l'absence de son mari, et
comme elle n'a pas atteint sa trente-sixième année, elle est encore dans
l'âge où une femme ne dédaigne pas les consolations. Ce n'est pas tout,
les mauvaises langues reprochent à madame Moiselet de n'aimer pas le vin
bu, c'est sa petite réputation locale! Le prétendu soldat ne manque pas
de caresser tous les faibles par lesquels elle est accessible; d'abord
il se rend utile, et afin d'achever de se concilier les bonnes grâces de
sa bourgeoise, de temps en temps, pour lui payer bouteille, il défait
les courroies d'une ceinture passablement garnie.

La tonnelière est charmée de tant de prévenances; le soldat sait
écrire, il devient son secrétaire, mais les lettres qu'elle adresse à
son cher époux sont de nature à ne pas le compromettre; pas la moindre
expression à double entente, c'est l'innocence qui s'entretient avec
l'innocence. Le secrétaire plaint madame Moiselet, il s'apitoie sur le
compte du détenu, et pour provoquer des ouvertures, il fait parade de
cette morale large, qui admet tous les moyens de s'enrichir; mais madame
est trop renardée pour être dupe de ce langage; constamment sur le
qui-vive, elle n'est pas moins circonspecte dans ses paroles que dans
ses démarches. Enfin, après une expérience de quelques jours, il m'est
démontré que mon agent, malgré son habileté, ne retirera aucun fruit de
sa mission. Je me propose alors de manœuvrer en personne, et déguisé
en marchand colporteur, je me mets à parcourir les environs de Livry.
J'étais un de ces juifs qui tiennent de tout, draps, bijoux, rouennerie,
etc., etc., et j'acceptais en échange, de l'or, de l'argent, des
pierreries, enfin tout ce qui m'était offert. Une ancienne voleuse, qui
connaissait les localités, m'accompagnait dans ma tournée, c'était la
veuve d'un fameux voleur, _Germain Boudier_, dit le _père Latuile_, qui,
après avoir subi une demi-douzaine de jugements, venait de mourir à
Sainte-Pélagie: elle-même avait été retenue seize ans dans les prisons
de Dourdans, où les apparences de modestie et de dévotion qu'elle
affichait l'avaient fait surnommer _la Religieuse_. Personne n'était
plus habile à moucharder les femmes, ou à les tenter par l'appât des
colifichets et des ajustements: elle avait ce qu'on appelle le fil au
suprême degré. Je me flattais que madame Moiselet, séduite par son
éloquence et par nos marchandises, se laisserait aller à mettre en
dehors les écus du curé, ou quelque brillant de la plus belle eau, voire
même le calice ou la patène, dans le cas où le troc serait de son goût;
mon calcul fut mis en défaut, la tonnelière n'était pas pressée de
jouir, et sa coquetterie ne la fit pas succomber. Madame Moiselet était
le Phénix des femmes, je l'admirai, et puisqu'il n'y avait aucune
épreuve à laquelle elle ne résistât, convaincu que je perdrais mon temps
à faire sur elle un nouvel essai de mes stratagèmes, je songeai à ne
plus expérimenter que sur son mari. Bientôt, le juif colporteur fut
métamorphosé en un domestique allemand, et sous ce travestissement, je
commençai à rôder aux alentours de Pontoise, dans le dessein de me
faire arrêter. Je cherchai les gendarmes en ayant l'air de les éviter,
si bien qu'à la première rencontre, ils supposèrent que je ne les
cherchais pas, et me sommèrent de leur exhiber mes papiers. On se doute
bien que je n'en avais pas: partant ils m'ordonnèrent de marcher avec
eux et me conduisirent devant un magistrat, qui, ne comprenant rien au
baragouin par lequel je répondais à ses questions, désira connaître le
fonds de mes poches, dans lesquelles exacte perquisition fut
immédiatement faite en sa présence. Elles contenaient passablement
d'argent et quelques objets dont on devait s'étonner que je fusse
possesseur. Le magistrat, curieux comme un commissaire, veut absolument
savoir d'où proviennent les objets et l'argent, je l'envoie paître en
proférant deux ou trois jurons tudesques des mieux conditionnés, et lui,
pour m'apprendre à être plus poli une autre fois m'envoie en prison.

Me voici sous les verroux; au moment de mon arrivée, les prisonniers
étaient en récréation dans la cour; le geolier m'introduit parmi eux, et
me présente en ces termes: «Je vous amène un hacheur de paille, tâchez
de le comprendre, si vous pouvez.» Aussitôt on s'empresse autour de
moi, et je suis accueilli par une salve de _Landsman_ et de _Meiner_ à
n'en plus finir. Pendant cette réception, je cherchais des yeux le
tonnelier de Livry, il me parut que ce devait être une sorte de paysan
demi-bourgeois, qui, prenant part au concert de saluts qui m'étaient
adressés, avait prononcé le _Landsman_ de ce ton doucereux, que
contractent presque toujours les rats d'église qui ont l'habitude de
vivre des miettes de l'autel. Celui-là n'était pas trop gras, tant s'en
fallait, mais on voyait que c'était sa constitution, et à part sa
maigreur, il était resplendissant de santé: il avait le cerveau étroit,
de petits yeux bruns à fleur de tête, une bouche énorme, et bien qu'en
détaillant ses traits, on pût en remarquer quelques-uns de fort mauvais
augure, de l'ensemble résultait pourtant cet air benin qui ferait ouvrir
à un diable les portes du paradis; ajoutez, pour compléter le portrait,
que dans son costume le personnage était au moins en arrière de quatre
ou cinq générations, circonstance qui, dans un pays ou les Gérontes sont
en possession de faire les réputations de probité, établit toujours une
présomption en faveur de l'individu. Je ne sais pourquoi je me figurais
que Moiselet devait être au fait de ce raffinement du coquin, qui, pour
se donner des apparences de bonhomie et se concilier les suffrages des
vieillards, ne manque pas de s'habiller comme eux. En l'absence d'autres
signes plus caractéristiques, une paire de lunettes campées sur un nez
superbe, de larges boutons attachés sur un habit noisette de nuance
claire et de forme carrée, une culotte courte, un chapeau à trois cornes
vieux style, et des bas chinés auraient eu le privilége d'attirer mon
attention. La mise et la figure se trouvant réunies, j'avais bien des
motifs de croire que je devinais juste. Je voulus m'en assurer. «Mossiè,
Mossiè,» dis-je en m'adressant au prisonnier, dans lequel il me semblait
avoir reconnu Moiselet. «Écoute Mossiè _hapit fiante_» (ignorant son
nom, je le désignais ainsi parce que son habit était presque couleur de
chair). «Sacreminte, tertaiffle, langue à moi pas tourne: goute
françons, moi misérâple, moi trink vind, ferme trink vind for guelt,
schwardz vind.» J'indique du doigt son chapeau qui est noir, il ne me
comprend pas, mais je lui fais signe de boire, et je deviens pour lui
parfaitement intelligible. Tous les boutons de ma redingotte étaient des
pièces de vingt francs, j'en donne une à mon homme, il demande qu'on
nous apporte du vin, et bientôt après j'entends un porte-clefs, crier:
«_Père Moiselet, je vous en ai monté deux bouteilles._» _L'habit viande_
est donc Moiselet, je le suis dans sa chambre, et nous nous mettons à
boire comme deux sonneurs; deux autres bouteilles arrivent, nous ne
procédions que par couple. Moiselet, en sa qualité de chantre, de
tonnelier, de sacristain, etc., etc., n'est pas moins ivrogne que
bavard, il entonne à faire plaisir, et ne décesse pas de parler en
baragouinant comme moi: «_Moi, aimer beaucoup les Hâllemâgne, me
disait-il, pour vous couche ici, brave kinserlique._» Et le geolier
étant venu trinquer avec nous, il le pria de dresser un lit pour moi à
côté du sien.

«Pour vous contente kinserlique?

--»Moi contente tu te même.

--»Pour vous beaucoup trinque.

--»Moi trinque tuchur.

--»Toujours trinque! ah bonne camarade;» et il fait encore venir du vin.

La consommation allait bon train, après deux ou trois heures de ce
régime, je feins de me trouver étourdi. Moiselet, pour me remettre, me
fait donner une tasse de café sans sucre; au café succèdent les verres
d'eau, on ne se fait pas d'idée des soins que me prodigue mon nouvel
ami; mais quand l'ivresse y est, c'est comme la mort, on a beau faire...
L'ivresse m'accable, je me couche et m'endors, du moins Moiselet le
croit. Cependant je le vis très distinctement, à plusieurs reprises,
remplir mon verre et le sien, et les avaler tous les deux. Le lendemain
à mon réveil, il me paya la goutte, et pour paraître de bon compte, il
me remit trois francs cinquante centimes, qui, suivant lui, étaient ce
qui me revenait de ma pièce de vingt francs. J'étais un excellent
compagnon, Moiselet s'en était aperçu, il ne pouvais plus me quitter;
j'achevai avec lui la pièce de vingt francs, et j'en entamai une de
quarante, qui fila avec la même rapidité; lorsqu'il vit celle-ci tirer à
sa fin, il craignit que ce ne fût la dernière. «Pour vous bouton,
encore? me dit-il, avec un ton d'anxiété des plus comiques.» Je lui
montre une nouvelle pièce. «Ah! vous encore gros bouton, s'écrie-t-il en
sautant de joie.»

Le gros bouton eut la même destination que les précédents, enfin à force
de boire ensemble, il vient un moment où Moiselet entend et parle ma
langue presque aussi bien que moi: nous pouvons alors nous conter nos
peines. Moiselet était très curieux de connaître mon histoire; celle que
je lui fabriquai était appropriée au genre de confiance que je
souhaitais lui inspirer. «Pour moi venir France avec maître à moi, moi
l'y être tomestique. Maître à moi, maréchal Autriche, Autriche peaucoup
l'or en son famile; maître à moi l'y être michante, michante encore plis
que dafantache; tuchur pinir, tuchur schelag; schlag l'y être pas ponne;
maître à moi, emporté mon personne avec régiment en Montreau.....
Montreau...., ô Jésus mingotte! grouss, grouss pataille, peaucoup monte
capout maq, dormir tuchur. Franz, Napoléon, patapon, poum, poum, Prisse,
Autriche, Rousse, tous estourbe.... Moi peur pour estourbe; moi chemine,
chemine avec eine gross pitin, que âfre maître à moi dans le hâfre-sac,
sir ma chival; moi pas pitin ditout, miserâple; moi quitte maître, moi
tu de suite pitin, pli miserâple, peaucoup l'or, peaucoup petite qui
prille, peaucoup quelle heure il est.... Galope galope Fritz; moi
appelle Fritz en mon maisson, galop Fritz, en Pondi, halte Fritz, où lé
harpre i tuche lé harpre, moi affre créssé, et mettre hâfre-sac pas
fissiple, et si moi bartir Allemagne, prentre hâfre-sac, et moi riche;
maîtresse à moi riche, père à moi riche, tu le monte riche.» Bien que la
narration ne fût pas des plus claires, le père Moiselet se la traduisit
sans se méprendre sur le fait: il vit très bien que pendant la bataille
de Montereau, je m'étais enfui avec le porte-manteau de mon maître, et
que je l'avais caché dans la forêt de Bondy. La confidence ne l'étonna
pas, elle eut même pour effet de me concilier de plus en plus son
affection. Ce redoublement d'amitié, après un aveu qui ne signalait en
moi qu'un voleur, me prouva qu'il avait la conscience très vaste. Dès
lors je restai convaincu qu'il savait mieux que personne où étaient
passés les diamants de M. Sénard, et qu'il ne tiendrait qu'à lui de m'en
donner des bonnes nouvelles. Un soir qu'après avoir bien dîné, je lui
vantais les délices d'outre-Rhin, il poussa un long soupir et me demanda
s'il y avait du bon vin dans le pays.

«Ia, ia, lui répondis-je, pon fin et charmante mamesselle.

--»Charmante mamesselle aussi?

--»Ia, ia.

--»Landsman, vous contente, moi partir avec vous?

--»Ia, ia, fréli, ia, moi bien contente.

--»Ah! vous bien contente, eh bien! moi quitte France, quitte vieille
femme; (il me montre par ses doigts que madame Moiselet a trente-cinq
ans), et dans pays à vous, moi prends petite mamesselle, pas plis quince
ans.

--»Ia, goute, goute eine neuve mamesselle, pas l'enfant encore. Ah! fou
être eine petite friponne.»

Moiselet revint plus d'une fois à son projet d'émigration; il y songeait
très sérieusement, mais pour émigrer, il fallait être libre, et l'on ne
se pressait pas de nous donner la clé des champs. Je lui suggérai la
pensée de s'évader avec moi à la première occasion; et quand il m'eut
promis que nous ne nous quitterions plus, pas même pour dire tout bas un
dernier adieu à madame son épouse, je fus certain qu'il ne tarderait pas
à tomber dans mes filets. Cette certitude résultait d'un raisonnement
fort simple: Moiselet, me disais-je, veut me suivre en Allemagne; on ne
voyage pas avec des coquilles; il compte y bien vivre, il est vieux, et,
comme le roi Salomon, il se propose de se passer la fantaisie d'une
petite Abisag de Sunem. Oh! pour le coup, le père Moiselet a trouvé la
poule noire; ici il est dépourvu d'argent, sa poule noire n'est donc pas
ici; mais où est-elle? Nous le saurons bien, puisqu'il est convenu que
nous sommes désormais inséparables.

Dès que mon commensal eut fait toutes ses réflexions, et que, la tête
pleine de ses châteaux en Allemagne, il fut bien décidé à s'expatrier,
j'adressai au procureur du roi une lettre dans laquelle, en me faisant
reconnaître comme agent supérieur de la police de sûreté, je le priai
d'ordonner que je fusse extrait avec Moiselet, lui pour être conduit à
Livry, et moi à Paris.

L'ordre ne se fit pas long-temps attendre, le geolier vint nous
l'annoncer la veille de son exécution, et j'eus encore toute la nuit
devant moi pour fortifier Moiselet dans ses résolutions; il y persistait
plus que jamais, et accueillit presque avec transport la proposition que
je lui fis de nous échapper la plutôt possible des mains de notre
escorte. Il lui tardait tant de se mettre en route qu'il n'en dormit
pas. Au jour, je lui donnait à entendre que je pensais qu'il était un
voleur aussi: «Pour fous, gripp aussi, lui dis-je; oh! schlim, schlim
Françous, toi pas parlir, toi spispouf tute même.» Il ne répondit pas,
mais quand, avec mes doigts crispés à la normande, il me vit faire le
geste de prendre, il ne put s'empêcher de sourire avec cette expression
pudibonde du _Oui_ que l'on n'ose prononcer. Le tartuffe avait de la
vergogne; vergogne de dévot, s'entend.

Enfin vient le moment tant désiré d'une extraction, qui va nous mettre à
même d'accomplir nos desseins. Il y a trois grandes heures que Moiselet
est prêt; pour lui donner du courage, je n'ai pas négligé de le pousser
au vin et à l'eau-de-vie, et il ne sort de la prison qu'après avoir reçu
tous ses sacrements.

Nous ne sommes attachés qu'avec une corde très mince; chemin faisant, il
me fait signe qu'il ne sera pas difficile de la rompre. Il ne se doute
guères que ce sera rompre le charme qui l'a préservé jusqu'alors. Plus
nous allons, plus il me témoigne qu'il met en moi l'espoir de son salut;
à chaque minute, il me réitère la prière de ne pas l'abandonner, et moi
de répondre: «_Ia, Françous, ia moi pas lâchir vous._» Enfin, nous
touchons à l'instant décisif; la corde est rompue, je franchis le fossé
qui nous sépare d'un taillis. Moiselet, qui a retrouvé ses jambes de
quinze ans, s'élance après moi; un des gendarmes met pied à terre pour
nos poursuivre, mais le moyen de courir et surtout de sauter avec des
bottes à l'écuyère et un grand sabre; tandis qu'il fait un circuit pour
nous joindre, nous disparaissons dans le fourré, et bientôt nous sommes
hors d'atteinte.

Un sentier que nous suivons nous conduit dans le bois de Vaujours. Là,
Moiselet s'arrête, et après avoir promené ses regards autour de lui, il
se dirige vers des broussailles. Je le vois alors se baisser et plonger
son bras dans une touffe des plus épaisses, d'où il ramène une bèche; il
se relève brusquement, fait quelques pas sans proférer un seul mot, et
quand nous sommes près d'un bouleau sur lequel je remarque plusieurs
branches cassées, il ôte avec prestesse son chapeau et son habit, et se
met en devoir de creuser la terre; il y allait de si grand cœur qu'il
fallait bien que la besogne avançât. Tout à coup il se renverse, et en
s'échappant de sa poitrine, le ah prolongé de la satisfaction m'apprend
que sans avoir eu besoin de faire tourner la baguette, il a su découvrir
un trésor. On croirait que le tonnelier va tomber en syncope, mais il se
remet promptement; encore quelques coups de bêche, la chère boîte est à
nu, il s'en empare. Je me saisis en même temps de l'instrument
explorateur, et changeant subitement de langage, je déclare en très bon
français, à l'ami des kaiserliques, qu'il est mon prisonnier. «Pas de
résistance, lui dis-je, ou je vous brise la tête.» A cette menace, il
crut rêver, mais lorsqu'il se sentit appréhender par cette main de fer
qui a dompté les plus vigoureux scélérats, il dut être convaincu que ce
n'était pas un songe. Moiselet fut doux comme un mouton; je lui avais
juré de ne pas le lâcher, je lui tins parole. Pendant le trajet pour
arriver au poste de la brigade de gendarmerie où je le déposai, il
s'écria à plusieurs reprises: «Je suis perdu; qui aurait jamais dit ça?
il avait l'air si bonasse!» Traduit aux assises de Versailles, Moiselet
fut condamné à six mois de réclusion.

M. Sénard fut au comble de la joie d'avoir retrouvé ses cent mille écus
de diamants. Fidèle à son système de rabais, il réduisit de moitié la
récompense, encore eut-on de la peine à lui arracher les cinq mille
francs, sur lesquels j'avais été obligé d'en dépenser plus de deux
mille; je vis le moment où j'en aurais été pour les frais.



CHAPITRE XLI.

     Les glaces enlevées.--Un beau jeune homme.--Mes quatre états.--La
     fringale.--Le connaisseur.--Le Turc qui a vendu ses
     odalisques.--Point de complices.--Le général
     Bouchu.--L'inconvénient des bons vins.--Le petit saint Jean.--Le
     premier dormeur de France.--Le grand uniforme et les billets de
     banque.--La crédulité d'un recéleur.--Vingt-cinq mille francs de
     flambés.--L'officieux.--Capture de vingt-deux voleurs.--L'adorable
     cavalier.--Le parent de tout le monde.--Ce que c'est d'être
     lancé.--Les Lovelaces de carcan.--L'aumônier du régiment.--Surprise
     au café Hardi.--L'Anacréon des galères.--Encore une petite
     chanson.--Je vais à l'affût aux Tuileries.--Un grand seigneur.--Le
     directeur de la police du château.--Révélations au sujet de
     l'assassinat du duc de Berry.--Le géant des voleurs.--Paraître et
     disparaître.--Une scène par madame de Genlis.--Je suis
     accoucheur.--Les synonymes.--La mère et l'enfant se portent
     bien.--Une formalité.--Le baptême.--Il n'y a pas de dragées.--Ma
     commère à Saint-Lazarre.--Un pendu.--L'allée des voleurs.--Les
     médecins dangereux.--Craignez les bénéfices.--Je revois d'anciens
     amis.--Un dîner au Capucin.--J'enfonce les Bohémiens.--Un tour chez
     la duchesse.--On retrouve les objets.--Deux montagnes ne se
     rencontrent pas.--La bossue moraliste.--La foire de
     Versailles.--Les insomnies d'une marchande de nouveautés.--Les
     ampoules et la chasse aux punaises.--Amour et tyrannie.--Le
     grillage et les rideaux verts.--Scènes de jalousie.--Je m'éclipse.


Peu de temps après la difficile exploration qui fut si fatale au
tonnelier, je fus chargé de rechercher les auteurs d'un vol de nuit,
commis, à l'aide d'escalade et d'effraction, dans les appartements du
prince de Condé, au palais Bourbon. Des glaces d'un très grand volume en
avaient disparu, et leur enlèvement s'était effectué avec tant de
précaution, que le sommeil de deux cerbères, qui suppléaient à la
vigilance du concierge, n'en avait pas été troublé un instant. Les
parquets dans lesquels ces glaces étaient enchassées n'ayant point été
endommagés, je fus d'abord porté à croire qu'elles en avaient été
extraites par des ouvriers miroitiers ou tapissiers; mais à Paris, ces
ouvriers sont nombreux, et parmi eux, je n'en connaissais aucun sur qui
je pusse, avec quelque probabilité, faire planer mes soupçons. Cependant
j'avais à cœur de découvrir les coupables, et pour y parvenir, je me
mis en quête de renseignements. Le gardien d'un atelier de sculpture,
établi près du quinconce des invalides, me fournit la première
indication propre à me guider: vers trois heures du matin, il avait vu
près de sa porte, plusieurs glaces gardées par un jeune homme qui
prétendait avoir été obligé de les entreposer dans cet endroit, en
attendant le retour de ses porteurs, dont le brancard s'était rompu.
Deux heures après, le jeune homme ayant ramené deux commissionnaires,
leur avait fait enlever les glaces, et s'était dirigé avec eux du côté
de la fontaine des Invalides. Au dire du gardien, l'individu qu'il
signalait pouvait être âgé d'environ vingt-trois ans, et n'avait guères
que cinq pieds un pouce; il était vêtu d'une redingotte de drap
gris-foncé, et avait une assez jolie figure. Ces données ne me furent
pas immédiatement utiles, mais elles me conduisirent indirectement à
trouver un commissionnaire qui, le lendemain du vol, avait transporté
des glaces d'une belle grandeur, rue Saint-Dominique, où il les avait
déposées dans le petit hôtel Caraman. Il se pouvait bien que ces glaces
ne fussent pas celles qui avaient été volées; et puis, en supposant que
ce fussent elles, qui me répondait qu'elles n'avaient pas changé de
domicile et de propriétaire? On m'avait désigné la personne qui les
avaient reçues; je résolus de m'introduire chez elle, et pour ne lui
inspirer aucune crainte, ce fut dans l'accoutrement d'un cuisinier que
je résolus de m'offrir à ses regards. La veste d'indienne et le bonnet
de coton sont les insignes de la profession; je m'en affuble, et après
m'être bien pénétré de l'esprit de mon rôle, je me rends au petit hôtel
de Caraman, où je monte au premier. La porte est fermée; je frappe, on
m'ouvre; c'est un fort beau jeune homme, qui s'enquiert du motif qui
m'amène. Je lui remets une adresse, et lui dis qu'informé qu'il avait
besoin d'un cuisinier, je prenais la liberté de venir lui offrir mes
services. «Mon Dieu! mon ami, me répondit-il, vous êtes probablement
dans l'erreur, l'adresse que vous me donnez ne porte pas mon nom; comme
il y a deux rues Saint-Dominique, c'est sans doute dans l'autre qu'il
vous faut aller.»

Tous les Ganimèdes n'ont pas été ravis dans l'Olympe: le beau garçon qui
me parlait affectait des manières, des gestes, un langage qui, joints à
sa mise, me montrèrent tout d'un coup à qui j'avais affaire. Je pris
aussitôt le ton d'un initié aux mystères des _ultra-philanthropes_, et
après quelques signes qu'il comprit parfaitement, je lui exprimai
combien j'étais fâché qu'il n'eût pas besoin de moi: «Ah! monsieur, lui
dis-je, je préférerais rester avec vous, lors même que vous ne me
donneriez que la moitié de ce que je puis gagner ailleurs; si vous
saviez combien je suis malheureux; voilà six mois que je suis sans
place, et je ne mange pas tous les jours...... Croiriez-vous qu'il y a
bientôt trente-six heures que je n'ai rien pris?

--«Vous me faites de la peine, mon bon ami; comment donc, vous êtes
encore à jeun! allons, allons, vous dînerez ici.»

J'avais en effet une faim capable de donner au mensonge que je venais de
faire toutes les apparences d'une vérité: un pain de deux livres, une
moitié de volaille, du fromage et une bouteille de vin qu'il me servit,
ne séjournèrent pas long-temps sur la table; une fois rassasié, je me
mis à l'entretenir de ma fâcheuse position. «Voyez, monsieur, lui
dis-je, s'il est possible d'être plus à plaindre; je sais quatre
métiers, et des quatre je ne puis en utiliser un seul; tailleur,
chapelier, cuisinier; je fais un peu de tout, et n'en suis pas plus
avancé. Mon premier état était tapissier-miroitier.

--«Tapissier-miroitier, reprit-il vivement!»

Et sans lui laisser le temps de réfléchir à l'imprudence de cette espèce
d'exclamation: «Eh oui! poursuivis-je, tapissier-miroitier; c'est celui
de mes quatre métiers que je connais le mieux, mais les affaires vont si
mal qu'on ne fait presque plus rien en ce moment.

--«Tenez, mon ami, me dit le charmant jeune homme, en me présentant un
petit verre, c'est de l'eau-de-vie, cela vous fera du bien; vous ne
sauriez croire combien vous m'intéressez, je veux vous donner de
l'ouvrage pour quelques jours.

--»Ah! monsieur, vous êtes trop bon, vous me rachetez la vie; dans quel
genre, s'il vous plaît, vous conviendrait-il de m'occuper?

--»Dans l'état de miroitier.

--»Si vous avez des glaces à arranger, trumeau, Psyché, bonheur du jour,
joie de Narcisse, n'importe, vous n'avez qu'à me les confier, je vous
ferai, comme on dit, voir un plat de mon métier.

--»J'ai des glaces de toute beauté; elles étaient à ma campagne, d'où je
les ai fait revenir, de peur qu'il ne prît à messieurs les Cosaques la
fantaisie de les briser.

--»Vous avez très bien fait; mais pourrait-on les voir?

--»Oui, mon ami.»

Il me fait passer dans un cabinet, et à la première vue, je reconnais
les glaces du palais Bourbon. Je m'extasie sur leur beauté, sur leur
dimension, et après les avoir examinées avec la minutieuse attention
d'un homme qui s'y entend, je fais l'éloge de l'ouvrier qui les a
démontées sans en avoir endommagé le tain.

«L'ouvrier, mon ami, me dit-il, l'ouvrier, c'est moi; je n'ai pas voulu
que personne y touchât, pas même pour les charger sur la voiture.

--»Ah! monsieur, je suis fâché de vous donner un démenti, mais ce que
vous me dites est impossible, il faudrait être du métier pour
entreprendre une besogne semblable, et encore le meilleur ouvrier n'en
viendrait-il pas à bout seul.» Malgré l'observation, il persista à
soutenir qu'il n'avait pas eu d'aide; et comme il ne m'eût servi à rien
de le contrarier, je n'insistai pas.

Un démenti était une impolitesse dont il aurait pu se formaliser, il ne
me parla pas avec moins d'aménité, et après m'avoir à peu près donné ses
instructions, il me recommanda de revenir le lendemain, afin de me
mettre au travail le plutôt possible. «N'oubliez-pas, d'apporter votre
diamant, je veux que vous me débarrassiez de ces ceintres qui ne sont
plus de mode.»

Il n'avait plus rien à me dire, et je n'avais plus rien à apprendre: je
le quittai et allai rejoindre deux de mes agents, à qui je donnai le
signalement du personnage, en leur prescrivant de le suivre dans le cas
où il sortirait. Un mandat était nécessaire pour opérer l'arrestation,
je me le procurai, et bientôt après, ayant changé de costume, je revins,
assisté du commissaire de police et de mes agents, chez l'amateur de
glaces, qui ne m'attendait pas sitôt. Il ne me remit pas d'abord; ce ne
fut que vers la fin de la perquisition, que m'examinant plus
attentivement, il me dit: «Je crois vous reconnaître: n'êtes-vous pas
cuisinier?

--«Oui, monsieur, lui répondis-je; je suis cuisinier, tailleur,
chapelier, miroitier, et qui plus est, mouchard pour vous servir.» Mon
sang-froid le déconcerta tellement qu'il n'eut plus la force de
prononcer un seul mot.

Ce monsieur se nommait Alexandre _Paruitte_, outre les glaces et deux
Chimères en bronze doré qu'il avait prises au palais Bourbon, on trouva
chez lui quantité d'objets, provenant d'autres vols. Les inspecteurs qui
m'avaient accompagné dans cette expédition se chargèrent de conduire
Paruitte au dépôt, mais chemin faisant, ils eurent la maladresse de le
laisser échapper. Ce ne fut que dix jours après que je parvins à le
rejoindre à la porte de l'ambassadeur de sa Hautesse le sultan Mahmoud;
je l'arrêtai au moment où il montait dans le carrosse d'un Turc qui
vraisemblablement avait vendu ses odalisques.

Je suis encore à m'expliquer comment, malgré des obstacles que les plus
experts d'entre les voleurs jugeraient insurmontables, Paruitte a pu
effectuer le vol qui lui a procuré deux fois l'occasion de me voir.
Cependant il paraît constant qu'il n'avait point de complices, puisque,
dans le cours de l'instruction, par suite de laquelle il a été condamné
aux fers, aucun indice, même des plus légers, n'a pu faire supposer la
participation de qui que ce soit.

A peu-près à l'époque où Paruitte enlevait les glaces du palais Bourbon,
des voleurs s'introduisirent nuitamment rue de Richelieu, numéro 17,
dans l'hôtel de Valois, où ils dévalisèrent M. le maréchal-de-camp
Bouchu. On évaluait à une trentaine de mille francs les effets dont ils
s'étaient emparés. Tout leur avait été bon, depuis le modeste mouchoir
de coton jusqu'aux torsades étoilées du général; ces messieurs, habitués
à ne rien laisser traîner, avaient même emporté le linge destiné à la
blanchisseuse. Ce système, qui consiste à ne pas vouloir faire grâce
d'une loque à la personne que l'on vole, est parfois fort dangereux pour
les voleurs, car son application nécessite des recherches et entraîne
des lenteurs qui peuvent leur devenir funestes. Mais, en cette occasion,
ils avaient opéré en toute sûreté; la présence du général dans son
appartement leur avait été une garantie qu'ils ne serait pas troublés
dans leur entreprise, et ils avaient vidé les armoires et les malles
avec la même sécurité qu'un greffier qui procède à un inventaire après
décès. Comment, va-t-on me dire, le général était présent? Hélas! oui;
mais quand on prend sa part d'un excellent dîner, qu'on ne se doute
guère de ce qu'il en adviendra! Sans haine et sans crainte, sans
prévision surtout, on passe gaîment du Beaune au Chambertin, du
Chambertin au Clos-Vougeot, du Clos-Vougeot au Romanée; puis, après
avoir ainsi parcouru tous les crus de la Bourgogne, en montant l'échelle
des renommées, on se rabat en Champagne sur le pétillant _Aï_, et trop
heureux alors le convive qui, plein des souvenirs de ce joyeux
pélerinage, ne s'embrouille pas au point de ne pouvoir retrouver son
logis! Le général, à la suite d'un banquet de ce genre, s'était maintenu
dans la plénitude de sa raison, je me plais du moins à le croire, mais
il était rentré chez lui accablé de sommeil, et comme, dans cette
situation, on est plus pressé de gagner son lit que de fermer une
fenêtre, il avait laissé la sienne ouverte pour la commodité des allants
et des venants. Quelle imprudence! Pour qu'il s'endormît, il n'avait pas
fallu le bercer: j'ignore s'il avait fait d'agréables songes, mais ce
qui demeura constant pour moi, à la lecture de la plainte qu'il avait
déposée, c'est qu'il s'était réveillé comme un petit saint Jean.

Quels individus l'avaient dépouillé de la sorte? Il n'était pas aisé de
les découvrir; et, pour le moment, tout ce que l'on pouvait dire d'eux,
avec certitude, c'est qu'ils avaient ce qu'on appelle du _toupet_,
puisque après avoir rempli certaines fonctions dans la cheminée de la
chambre où reposait le général, abominables profanateurs, ils avaient
poussé l'irrévérence jusqu'à se servir de ses brevets, de manière à
prouver qu'ils le tenaient pour le premier dormeur de France.

J'étais bien curieux de connaître les insolents à qui devait être imputé
un vol accompagné de circonstances si aggravantes. A défaut d'indices
d'après lesquels je pusse essayer de me tracer une marche, je me laissai
aller à cette inspiration qui m'a si rarement trompé. Il me vint tout à
coup à l'idée que les voleurs qui s'étaient introduits chez le général
pourraient bien faire partie de la clientelle d'un nommé Perrin,
ferrailleur, que l'on m'avait depuis long-temps signalé comme un des
recéleurs les plus intrépides. Je commençai par faire surveiller les
approches du domicile de Perrin, qui était établi rue de la Sonnerie,
numéro 1; mais au bout de quelques jours, cette surveillance n'ayant eu
aucun résultat, je restai persuadé que, pour atteindre le but que je
m'étais proposé, il était nécessaire d'employer la ruse. Je ne pouvais
pas m'aboucher avec Perrin, car il savait qui j'étais, mais je fis la
leçon à l'un de mes agents qui ne devait pas lui être suspect. Celui-ci
va le voir; on cause de choses et d'autres; on en vient à parler des
affaires: «Ma foi, dit Perrin, on n'en fait pas de trop bonnes.

--»Comment les voulez-vous donc, répartit l'agent? je crois que ceux qui
ont été chez ce général, dans l'hôtel de Valois, n'ont pas à se
plaindre. Quand je pense que seulement dans son grand uniforme il avait
caché pour vingt-cinq mille francs de billets de banque.»

Perrin, était pourvu d'une telle dose de cupidité et d'avarice, que s'il
était possesseur de l'habit, ce mensonge, qui lui révélait une richesse
sur laquelle il ne comptait pas, devait nécessairement faire sur lui une
impression de joie qu'il ne serait pas le maître de dissimuler; si
l'habit lui avait passé par les mains, et que déjà il en eût disposé,
c'était une impression contraire qui devait se manifester: j'avais prévu
l'alternative. Les yeux de Perrin ne brillèrent pas tout à coup, le
sourire ne vint pas se placer sur ses lèvres, mais en un instant son
visage devint de toutes les couleurs; en vain s'efforçait-il de déguiser
son trouble, le sentiment de la perte se prononçait chez lui avec tant
de violence qu'il se mit à frapper du pied et à s'arracher les cheveux:
«Ah! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il, ces choses-là ne sont faites que
pour moi, faut-il que je sois malheureux!

--»Eh bien! qu'avez-vous donc? est-ce que vous auriez acheté....?

--»Eh! oui, je l'ai acheté, ça se demande-t-il? mais je l'ai revendu.

--»Vous savez à qui?

--»Sûrement je sais à qui: au fondeur du passage Feydeau, pour qu'il
brûle les broderies.

--»Allons, ne vous désespérez pas, il y a peut-être du remède, si le
fondeur est un honnête homme....»

Perrin, faisant un saut: «Vingt-cinq mille francs de flambés! vingt-cinq
mille francs! ça ne se trouve pas sous le pied d'un cheval; mais
pourquoi aussi me suis-je tant pressé? Si je m'en croyais, je me
ficherais des coups.

--»Eh bien, moi, si j'étais à votre place, je tâcherais tout simplement
de ravoir les broderies avant qu'elles soient mises au creuset....
Tenez, si vous voulez, je me charge d'aller chez le fondeur, je lui
dirai qu'ayant trouvé le placement des broderies pour des costumes de
théâtre, vous désirez les racheter. Je lui offrirai un bénéfice, et
probablement il ne fera aucune difficulté de me les remettre.»

Perrin, jugeant l'expédient admirable, accepta la proposition avec
enthousiasme, et l'agent, pressé de lui rendre service, accourut pour me
donner avis de ce qui s'était passé. Aussitôt, muni des mandats de
perquisition, je fis une descente chez le fondeur: les broderies étaient
intactes, je les remis à l'agent pour les reporter à Perrin, et au
moment où ce dernier, impatient de saisir les billets, donnait le
premier coup de ciseaux dans les parements, je parus avec le
commissaire... On trouva chez Perrin toutes les preuves du trafic
illicite auquel il se livrait: une foule d'objets volés fut reconnue
dans ses magasins. Ce recéleur, conduit au dépôt, fut immédiatement
interrogé, mais il ne donna d'abord que des renseignements vagues, dont
il n'y eut pas moyen de tirer parti.

Après sa translation à la Force, j'allai le voir pour le solliciter de
faire des révélations, je ne pus obtenir de lui que des signalements et
des indications; il ignorait, disait-il, les noms des personnes de qui
il achetait habituellement. Néanmoins, le peu qu'il m'apprit m'aida à
former des soupçons plausibles, et à rattacher mes soupçons à des
réalités. Je fis passer successivement devant lui une foule de suspects,
et sur sa désignation, tous ceux qui étaient coupables furent mis en
jugement. Vingt-deux furent condamnés aux fers; parmi les contumaces
était un des auteurs du vol commis au préjudice du général Bouchu.
Perrin fut atteint et convaincu de recel; mais, attendu l'utilité des
renseignements qu'il avait fournis, on ne prononça contre lui que le
_minimum_ de la peine.

Peu de temps après, deux autres recéleurs, les frères _Perrot_, dans
l'espoir de disposer les juges à l'indulgence, imitèrent la conduite de
Perrin, non-seulement en faisant des aveux, mais en déterminant
plusieurs détenus à signaler leurs complices. Ce fut d'après leurs
révélations que j'amenai sous la main de la justice deux voleurs fameux,
les nommés _Valentin_ et _Rigaudi_ dit _Grindesi_.

Jamais peut-être à Paris il n'y eut un plus grand nombre de ces
individus qui cumulent les professions de voleur et de chevalier
d'industrie, que dans l'année de la première restauration. L'un des plus
adroits et des plus entreprenants était le nommé _Winter_ de
Sarre-Louis.

Winter n'avait pas plus de vingt-six ans; c'était un de ces beaux bruns,
dont certaines femmes aiment les sourcils arqués, les longs cils, le nez
proéminent et l'air mauvais sujet. Winter avait en outre la taille
élancée et l'aspect dégagé qui ne messied pas du tout à un officier de
cavalerie légère; aussi donnait-il la préférence au costume militaire,
qui faisait le mieux ressortir tous les avantages de sa personne.
Aujourd'hui il était en hussard, demain en lancier, d'autres fois il
paraissait sous un uniforme de fantaisie. Au besoin, il était chef
d'escadron, commandant d'état-major, aide-de-camp, colonel, etc.; il ne
sortait pas des grades supérieurs, et pour s'attirer encore plus de
considération, il ne manquait pas de se donner une parenté
recommandable: il fut tour à tour le fils du vaillant Lasalle, celui du
brave Winter, colonel des grenadiers à cheval de la garde impériale; le
neveu du général compte de Lagrange, et le cousin germain de Rapp;
enfin, il n'y avait pas de nom qu'il n'empruntât, ni de famille illustre
à laquelle il ne se vantât d'appartenir. Né de parents aisés, Winter
avait reçu une éducation assez brillante pour être à la hauteur de
toutes ces métamorphoses, l'élégance de ses formes et une tournure des
plus distinguées complétaient l'illusion.

Peu d'hommes avaient mieux débuté que Winter: jeté de bonne heure dans
la carrière des armes, il obtint un avancement assez rapide; mais devenu
officier, il ne tarda pas à perdre l'estime de ses chefs, qui, pour le
punir de son inconduite, l'envoyèrent à l'île de Rhé, dans un des
bataillons coloniaux. Là il se comporta quelque temps de manière à faire
croire qu'il s'était corrigé. Mais on ne lui eut pas plutôt accordé un
grade, que s'étant permis de nouvelles incartades, il se vit obligé de
déserter pour se soustraire au châtiment. Il vint alors à Paris où ses
exploits, soit comme escroc, soit comme filou, lui valurent bientôt le
triste honneur d'être signalé à la police comme l'un des plus habiles
dans ce double métier.

Winter, qui était ce qu'on appelle lancé, fit une foule de dupes dans
les classes les plus élevées de la société; il fréquentait des princes,
des ducs, des fils d'anciens sénateurs; et c'était sur eux ou sur les
dames de leurs sociétés clandestines qu'il faisait l'expérience de ses
funestes talents. Celles-ci surtout, quelque averties qu'elles fussent,
ne l'étaient jamais assez pour ne pas céder à l'envie de se faire
dépouiller par lui. Depuis plusieurs mois, la police était à la
recherche de ce séduisant jeune homme, qui, changeant sans cesse
d'habits et de logements, lui échappait toujours au moment où elle se
flattait de le saisir, lorsqu'il me fut ordonné de me mettre en chasse
afin de tenter sa capture.

Winter était un de ces Lovelaces de carcan, qui ne trompent jamais une
femme sans la voler. J'imaginai que parmi ses victimes, il s'en
trouverait au moins une qui, par esprit de vengeance, serait disposée à
me mettre sur les traces de ce monstre. A force de chercher, je crus
avoir rencontré cette auxiliaire bénévole; mais comme par fois ces
sortes d'Arianes, tout abandonnées qu'elles sont, répugnent à immoler un
perfide, je résolus de n'aborder celle-ci qu'avec précaution. Avant de
rien entreprendre, il fallait sonder le terrain, je me gardai donc bien
de manifester des intentions hostiles à l'égard de Winter, et pour ne
pas effaroucher ce reste d'intérêt, qui, en dépit des procédés indignes,
subsiste toujours dans un cœur sensible, ce fut en qualité d'aumônier
du régiment qu'il était censé commander, que je m'introduisis près de la
ci-devant maîtresse du prétendu colonel. Mon costume, mon langage, la
manière dont je m'étais grimé, étant en parfaite harmonie avec le rôle
que je devais jouer, j'obtins d'emblée la confiance de la belle
délaissée, qui me donna à son insu tous les renseignements dont j'avais
besoin. Elle me fit connaître sa rivale préférée, qui déjà fort
maltraitée par Winter, avait encore la faiblesse de le voir, et ne
pouvait s'empêcher de faire pour lui de nouveaux sacrifices.

Je me mis en rapport avec cette charmante personne, et pour être bien vu
d'elle, je m'annonçai comme un ami de la famille de son amant; les
parents de ce jeune étourdi m'avaient chargé d'acquitter ses dettes, et
si elle consentait à me ménager une entrevue avec lui, elle pouvait
compter qu'elle serait satisfaite la première. Madame *** n'était pas
fâchée de trouver cette occasion de réparer les brèches faites à son
petit avoir; un matin elle me fit remettre un billet pour m'avertir que
le soir même, elle devait dîner avec son amant sur le boulevard du
Temple, à _la Galiote_. Dès quatre heures, j'allai, déguisé en
commissionnaire, me poster près de la porte du restaurant; et il y avait
environ deux heures que je faisais faction, lorsque je vis venir de loin
un colonel de hussards, c'était Winter, suivi de deux domestiques; je
m'approche, et m'offre à garder les chevaux; on accepte, Winter met pied
à terre, il ne peut m'échapper, mais ses yeux ayant rencontré les miens,
d'un saut il s'élance sur son coursier, pique des deux et disparaît.

J'avais cru le tenir, mon désappointement fut grand. Toutefois je ne
désespérais pas de l'appréhender. A quelque temps de là, je fus informé
qu'il devait se rendre au café Hardi, sur le boulevard des Italiens: je
l'y devançai avec quelques-uns de mes agents, et quand il arriva, tout
avait été si bien disposé, qu'il n'eut plus qu'à monter dans un fiacre,
dont j'avais fait les frais. Conduit devant le commissaire de police, il
voulut soutenir qu'il n'était pas Winter, mais malgré les insignes du
grade qu'il s'était conféré, et la longue brochette de décorations
fixées sur sa poitrine, il fut bien et dûment constaté qu'il était
l'individu désigné dans le mandat dont j'étais porteur.

Winter fut condamné à huit ans de réclusion; il serait aujourd'hui
libéré, mais un faux dont il se rendit coupable durant sa détention à
Bicêtre, lui ayant valu un supplément de huit ans de galères, à
l'expiration de la première peine, il fut envoyé au bagne, où il est
encore. Il partit en déterminé. Cet aventurier ne manquait pas d'esprit;
il est, assure-t-on, l'auteur d'une foule de chansons, fort en vogue
parmi les forçats, qui le regardent comme leur Anacréon. Voici l'une de
celles qu'on lui attribue.


AIR: de l'_Heureux pilote_.

    Travaillant d'ordinaire,
    La _sorgue_ dans _Pantin_,[84]
    Dans mainte et mainte affaire
    Faisant très bon _choppin_.[85]
    Ma gente _cambriote_,[86]
    _rendoublée_ de _camelotte_,[87]
    De la _dalle_ au _flaquet_;[88]
    Je vivais sans disgrâce,
    Sans _regoût_ ni morace,[89]
    Sans _taff_ et sans regret.[90]

    J'ai fait par _comblance_[91]
    _Gironde larguecapé_,[92]
    _Soiffant picton sans lance_,[93]
    _Pivois non maquillé_,[94]
    _Tirants, passe à la rousse_,[95]
    _Attaches de gratousse_,[96]
    _Combriot galuché_.[97]
    Cheminant en bon drille,
    Un jour à la Courtille,
    J'm'en étais _enganté_.[98]

    En faisant nos gambades,
    un grand _messière franc_[99]
    Voulant faire parade,
    Serre un _bogue d'orient_.[100]
    Après la _gambriade_,[101]
    _Le filant sus l'estrade_,[102]
    _D'esbrouf je l'estourbis_,[103]
    _J'enflaque sa limace_,[104]
    Son _bogue_, ses _frusques_, ses _passes_,[105]
    J'm'en fus au _fouraillis_.[106]

    Par contretemps, ma _largue_,
    Voulant se piquer d'honneur,
    Craignant que je la nargue,
    Moi qui n'suis pas _taffeur_,[107]
    Pour gonfler ses _valades_,
    _Encasque dans un rade_,[108]
    _Sert des sigues_ à foison;[109]
    On la _crible à la grive_,[110]
    Je _m'la donne_ et m'esquive,[111]
    Elle est _pommée maron_.[112]

    Le _quart d'œil_ lui _jabotte_[113]
    _Mange sur tes nonneurs_,[114]
    Lui tire une carotte,
    Lui _montant la couleur_.[115]
    L'on vient, on me _ligotte_,[116]
    Adieu ma _cambriote_,
    Mon _beau pieu_, mes _dardants_.[117]
    Je monte à la _cigogne_,[118]
    On me _gerbe à la grotte_[119]
    Au _tap_ et pour douze ans.[120]

    Ma largue n'sera plus gironde,
    Je serai _vioc_ aussi;[121]
    Faudra, pour plaire au monde,
    Clinquant, _frusque_, _maquis_.[122]
    Tout passe dans la _tigne_,[123]
    Et quoiqu'on en _jaspine_,[124]
    C'est in f.... _flanchet_.[125]
    Douz, _longes de tirade_,[126]
    Pour une _rigolade_,[127]
    Pour un moment d'attrait.

Winter, lorsque je l'arrêtai, avait beaucoup des confrères dans Paris:
les Tuileries étaient notamment l'endroit où l'on rencontrait le plus de
ces brillants voleurs, qui se recommandaient à la publique vénération,
en se parant effrontément des croix de toutes les chevaleries. Aux yeux
de l'observateur qui sait s'isoler des préventions de parti, le Château
était alors moins une résidence royale qu'une forêt infestée de
brigands. Là affluaient une foule de galériens, d'escrocs, de filous de
toute espèce, qui se présentaient comme les anciens compagnons d'armes
de Charette, des La Roche-Jaquelin, des Stoflet, des Cadoudal, etc. Les
jours de revue et de grande réception, on voyait accourir au rendez-vous
tous ces prétendus héros de la fidélité. En ma qualité d'agent supérieur
de la police secrète de sûreté, je pensai qu'il était de mon devoir de
surveiller ces royalistes de circonstances. Je me postai donc sur leur
passage, soit dans les appartements, soit au dehors, et bientôt je fus
assez heureux pour en réintégrer quelques-uns dans les bagnes.

Un dimanche qu'avec un de mes auxiliaires, j'étais à l'affut sur la
place du Carousel, nous aperçûmes, sortant du _pavillon de Flore_, un
personnage dont le costume, non moins riche qu'élégant, attirait tous
les regards: ce personnage était tout au moins un grand seigneur;
n'eût-il pas été chamarré de cordons, on l'aurait reconnu à la
délicatesse de ses broderies, à la fraîcheur de sa plume, au nœud
étincelant de son épée.... mais aux yeux d'un homme de police, tout ce
qui reluit n'est pas or. Celui qui m'accompagnait prétendit, en me
faisant remarquer le grand seigneur, qu'il y avait une ressemblance
frappante entre lui et le nommé Chambreuil, avec qui il s'était trouvé
au bagne de Toulon. J'avais l'occasion de voir Chambreuil; j'allai me
placer devant lui, afin de le regarder de face, et malgré l'habit à la
française, le jabot à points d'Angleterre, le crapaud, les manchettes,
je reconnus sans peine l'ex-forçat: c'était bien Chambreuil, un fameux
faussaire, à qui ses évasions avaient fait un grand renom parmi les
galériens. Sa première condamnation datait de nos belles campagnes
d'Italie. A cette époque, il avait suivi nos phalanges pour être plus à
portée d'imiter les signatures de leurs fournisseurs. Il avait un
véritable talent pour ce genre d'imitation, mais ayant trop prodigué les
preuves de son habileté, il avait fini par s'attirer une condamnation à
trois ans de fers. Trois ans sont bientôt écoulés, Chambreuil ne put
cependant se résoudre à subir sa prison, il s'évada, et accourut à
Paris, où, pour vivre honorablement, il mit en circulation bon nombre de
billets de portefeuilles qu'il fabriquait lui-même. On lui fit encore un
crime de cette industrie; traduit devant les tribunaux, il succomba et
fut envoyé à Brest, où, en vertu d'une sentence, il devait faire un
séjour de huit ans. Chambreuil parvint de nouveau à rompre son banc;
mais comme le faux était sa ressource ordinaire, il se fit reprendre
une troisième fois, et fit partie d'une chaîne que l'on expédia pour
Toulon. A peine arrivé, il tenta encore de brûler la politesse à ses
gardiens; arrêté et ramené au bagne, il fut placé dans la trop fameuse
salle nº 3, où il fit son temps, augmenté de trois années.

Pendant cette détention, il chercha à se distraire, partageant ses
loisirs entre la dénonciation et l'escroquerie qui n'étaient pas moins
de son goût l'une que l'autre: son moyen de prédilection était des
lettres imaginaires, qui, à sa sortie du bagne, lui valurent deux ans de
réclusion dans la prison d'Embrun. Chambreuil venait d'y être conduit,
lorsque S. A. R. le duc d'Angoulême, passant dans cette ville, il fit
tenir à ce prince un placet dans lequel il se représentait comme un
ancien vendéen, un serviteur dévoué, à qui son royalisme avait attiré
des persécutions. Chambreuil fut immédiatement élargi, et bientôt après,
il recommença à user de sa liberté comme il avait fait toujours.

Quand nous le découvrîmes, à l'étalage qu'il faisait, il nous fut aisé
de juger qu'il était dans une bonne veine de fortune; nous le suivîmes
un instant afin de nous assurer que c'était bien lui, et dès qu'il n'y
eut plus de doute, je l'abordai de front, et lui déclarai qu'il était
mon prisonnier. Chambreuil crut alors m'imposer en me crachant au visage
une effrayante série de qualités et de titres dont il se disait revêtu.
Il n'était rien moins que directeur de la police du Château, et chef des
haras de France; et moi j'étais un misérable dont il ferait châtier
l'insolence. Malgré la menace, je ne persistai pas moins à vouloir qu'il
montât dans un fiacre; et comme il faisait difficulté d'obéir, nous
prîmes sur nous de l'y contraindre par la violence.

En présence de M. Henry, M. le directeur de la police du Château ne se
déconcerta pas; loin de là, il prit un ton de supériorité arrogante, qui
fit trembler les chefs de la préfecture; tous redoutaient que je n'eusse
commis une méprise. «On n'a pas d'idée d'une audace pareille, s'écriait
Chambreuil, c'est une insulte pour laquelle j'exige une réparation. Je
vous montrerai qui je suis, et nous verrons s'il vous sera permis d'user
envers moi d'un arbitraire que le ministre n'aurait pas osé se
permettre.» Je vis le moment où on allait lui faire des excuses et me
réprimander. On ne doutait pas que Chambreuil ne fut un ancien forçat,
mais on craignait d'avoir offensé en lui un homme puissant, comblé des
faveurs de la cour. Enfin, je soutins avec tant d'énergie qu'il n'était
qu'un imposteur, que l'on ne put pas se dispenser d'ordonner une
perquisition à domicile. Je devais assister le commissaire de police
dans cette opération, à laquelle il fallait que Chambreuil fût présent;
chemin faisant, ce dernier me dit à l'oreille, «mon cher Vidocq, il y a
dans mon secrétaire des pièces qu'il m'importe de faire disparaître,
promets-moi de les retirer, et tu n'auras pas à t'en repentir.

--»Je te le promets.

--»Tu les trouveras sous un double fonds, dont je t'expliquerai le
secret.» Il m'indiqua comment je devais m'y prendre. Je retirai en effet
les papiers de l'endroit où ils étaient, mais pour les joindre aux
pièces qui légitimaient son arrestation. Jamais faussaire n'avait
disposé avec plus de soin l'échaffaudage de sa supercherie: on trouva
chez lui une grande quantité d'imprimés, les uns avec cette suscription:
_Haras de France_; les autres avec celle-ci: _Police du Roi_; des
feuilles à la _Tellière_ portant les intitulés du ministère de la
guerre, des états de services, des brevets, des diplômes, et un registre
de correspondance toujours ouvert, comme par mégarde, afin de mieux
tromper l'espion, étaient autant de pièces probantes des hautes
fonctions que Chambreuil s'attribuait. Il était censé en relation avec
les plus éminents personnages: les princes, les princesses lui
écrivaient; leurs lettres et les siennes étaient transcrites en regard
les unes des autres, et, ce qui paraîtra bien étrange, c'est qu'il
s'entretenait aussi avec le préfet de police, dont la réponse se
trouvait sur le registre menteur, en marge d'une de ses missives.

Les lumières que la perquisition avait fournies corroborèrent si
complétement mes assertions au sujet de Chambreuil, qu'on n'hésita plus
à l'envoyer à la Force en attendant sa mise en jugement.

Devant le tribunal, il fut impossible de l'amener à confesser qu'il
était le forçat que je m'opiniâtrais à reconnaître. Il produisit, au
contraire, des certificats authentiques par lesquels il était constaté
qu'il n'avait pas quitté la Vendée depuis l'an II. Entre lui et moi les
juges furent un instant embarrassés de prononcer; mais je réunis tant et
de si fortes preuves à l'appui de mes dires, que l'identité ayant été
reconnu, il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, et enfermé au
bagne de Lorient, où il ne tarda pas à reprendre ses anciennes habitudes
de dénonciateur. C'est ainsi qu'à l'époque de l'assassinat du duc de
Berry, de concert avec un nommé Gérard _Carette_, il écrivit à la police
qu'ils avaient des révélations à faire au sujet de ce crime affreux. On
connaissait Chambreuil, on ne le crut pas; mais quelques personnes,
assez absurdes pour imaginer que Louvel avait des complices, demandèrent
que Carette fût amené à Paris; Carette fit le voyage, et l'on n'apprit
rien de plus que ce que l'on savait.

L'année 1814 fut l'une des plus remarquables de ma vie, principalement
sous le rapport des captures importantes que j'opérai coup sur coup. Il
en est quelques-unes qui donnèrent lieu à des incidents assez bizarres.
Au surplus, puisque je suis en train de coudre des narrations les unes
aux autres, je vais raconter.

Depuis près de trois ans, un homme d'une stature presque gigantesque
était signalé comme l'auteur d'un grand nombre de vols commis dans
Paris. Au portrait que tous les plaignants faisaient de cet individu, il
était impossible de ne pas reconnaître le nommé _Sablin_, voleur
excessivement adroit et entreprenant, qui, libéré de plusieurs
condamnations successives, dont deux aux fers, avait repris l'exercice
du métier, avec tous les avantages de l'expérience des prisons. Divers
mandats furent décernés contre Sablin; les plus fins limiers de la
police furent lancés à ses trousses; on eut beau faire, il se dérobait à
toutes les poursuites; et si l'on était averti qu'il s'était montré
quelque part, lorsqu'on y arrivait, il n'était déjà plus temps de
découvrir sa trace. Tout ce qu'il y avait d'inspecteurs à la préfecture
s'étant à la fin lassé de courir après cet invisible, ce fut à moi que
revint la tâche de le chercher et de le saisir, si faire se pouvait.
Pendant plus de quinze mois, je ne négligeai rien pour parvenir à le
rencontrer; mais il ne faisait jamais dans Paris que des apparitions de
quelques heures, et sitôt un vol commis, il s'éclipsait sans qu'il fût
possible de savoir où il était passé. Sablin n'était en quelque sorte
connu que de moi, aussi, de tous les agents, étais-je celui qu'il
redoutait le plus. Comme il voyait de loin, il s'y prenait si bien pour
m'éviter, qu'il ne me fut pas donné une seule fois d'apercevoir même son
ombre.

Cependant, comme le manque de persévérance n'est pas mon défaut, je
finis par être informé que Sablin venait de fixer sa résidence à
Saint-Cloud, où il avait loué un appartement. A cette nouvelle, je
partis de Paris, de manière à n'arriver qu'à la tombée de la nuit; on
était alors en novembre, et il faisait un temps affreux. Quand j'entrai
dans Saint-Cloud, tous mes vêtements étaient trempés: je ne pris pas
même le temps de les faire sécher, et dans l'impatience de vérifier si
je ne m'étais pas embarqué sur un faux avis, je pris, au sujet du nouvel
habitant, quelques renseignements desquels il résultait qu'une femme,
dont le mari marchand forain, avait près de cinq pieds dix pouces, était
récemment emménagée dans la maison de la mairie.

Les tailles de cinq pieds dix pouces ne sont pas communes, même parmi
les Patagons: je ne doutai plus que l'on ne m'eût indiqué le véritable
domicile de Sablin. Toutefois, comme il était trop tard pour m'y
présenter, je remis ma visite au lendemain, et pour être bien certain
que notre homme ne m'échapperait pas, malgré la pluie je me décidai à
passer la nuit devant sa porte. J'étais en vedette avec un de mes
agents; au point du jour, on ouvre, et je me glisse doucement dans la
maison, afin d'y pousser une reconnaissance; je veux m'assurer s'il est
temps d'agir. Mais, près de mettre le pied sur la première marche de
l'escalier, je m'arrête, quelqu'un descend.... C'est une femme, dont les
traits altérés et la démarche pénible révèlent un état de souffrance: à
mon aspect, elle jette un cri, et remonte; je la suis, et m'introduisant
avec elle dans le logement dont elle a la clef; je m'entends annoncer
par ces mots prononcés avec effroi: «_Voilà Vidocq!_» Le lit est dans la
seconde pièce, j'y cours; un homme est encore couché, il lève la tête,
c'est Sablin; je me précipite sur lui, et avant qu'il ait pu se
reconnaître, je lui passe les menottes.

Pendant cette opération, madame, tombée sur une chaise, poussait des
gémissements, elle se tordait et paraissait en proie à une douleur
horrible. «Et qu'a donc votre femme, dis-je à Sablin?

»--Ne voyez-vous pas qu'elle est dans les _mals_? Toute la nuit, ça été
le même train; quand vous l'avez rencontrée, elle sortait pour aller
chez madame _Tire-monde_.»

En ce moment, les gémissements redoublent: «Mon Dieu! mon Dieu! je n'en
puis plus, je me meurs, messieurs, ayez pitié de moi; que je souffre
donc! Aie, aie, à mon secours.» Bientôt ce ne sont plus que des sons
entrecoupés. Pour ne pas être touché d'une telle situation, il aurait
fallu avoir un cœur de bronze. Mais que faire? Il est évident qu'ici
une sage-femme serait très nécessaire.... Cependant, par qui l'envoyer
chercher? nous ne sommes pas trop de deux pour garder un gaillard de la
force de Sablin.... Je ne puis sortir, je ne puis non plus me résoudre à
laisser mourir une femme; entre l'humanité et le devoir, je suis
réellement l'homme le plus embarrassé du monde. Tout à coup un souvenir
historique, très bien mis en scène par madame de Genlis, vient m'ouvrir
l'esprit; je me rappelle le grand monarque, faisant auprès de Lavallière
l'office d'accoucheur. Pourquoi, me dis-je, serais-je plus délicat que
lui? Allons vite, un chirurgien; c'est moi qui le suis. Soudain je mets
habit bas, en moins de vingt-cinq minutes, madame Sablin est délivrée:
c'est un fils, un fils superbe à qui elle a donné le jour. J'emmaillote
le poupon, après lui avoir fait la toilette de la première entrée ou de
la première sortie, car je crois qu'ici les deux expressions sont
synonymes; et quand la cérémonie est terminée, en contemplant mon
ouvrage, j'ai la satisfaction de voir que la mère et l'enfant se portent
bien.

Maintenant il s'agit de remplir une formalité, l'inscription du nouveau
né sur les registres de l'état civil; nous étions tout portés, je
m'offre à servir de témoin, et lorsque j'ai signé, madame Sablin me dit:
«Ah! monsieur Jules, pendant que vous y êtes vous devriez bien nous
rendre un service.

--»Lequel?

--»Je n'ose vous le demander.

--»Parlez, si c'est possible....?

--»Nous n'avons pas de parrain, auriez-vous la bonté de l'être?

--»Autant moi qu'un autre. Où est la marraine?»

Madame Sablin nous pria d'appeler une de ses voisines, et dès que
celle-ci fut prête, nous allâmes à l'église, accompagnés de Sablin,
j'avais mis dans l'impossibilité de se sauver. Les honneurs de ce
parrainage ne me coûtèrent pas moins de cinquante francs, et pourtant il
n'y eut pas de dragées au baptême.

Malgré le chagrin qu'il éprouvait, Sablin était tellement pénétré de
mes procédés qu'il ne put s'empêcher de m'en témoigner sa
reconnaissance.

Après un bon déjeûner que nous nous fîmes apporter dans la chambre de
l'accouchée, j'emmenai son mari à Paris, où il fut condamné à cinq ans
de prison. Devenu garçon de guichet à la Force, où il subissait sa
peine, Sablin trouva, dans cet emploi, non-seulement le moyen de bien
vivre, mais encore celui de s'amasser, aux dépens des prisonniers et des
personnes qui venaient les visiter, une petite fortune qu'il se
proposait de partager avec son épouse; mais, à l'époque où il fut
libéré, ma commère, madame Sablin, qui aimait aussi à s'approprier le
bien d'autrui, était en expiation à Saint-Lazarre. Dans l'isolement où
le jetait la détention de sa ménagère, Sablin fit comme tant d'autres,
il tourna à mal, c'est-à-dire qu'ayant un soir pris sur lui le fruit de
ses économies, qu'il avait converties en or, il alla au jeu et perdit
tout. Deux jours après, on le trouva pendu dans le bois de Boulogne: il
avait choisi pour s'accrocher un des arbres de l'_Allée des Voleurs_.

Ce n'était pas, comme on l'a vu, sans m'être donné beaucoup de peine,
que j'étais parvenu à livrer Sablin aux tribunaux. Certes si toutes les
explorations eussent nécessité autant de pas et de démarches, je n'y
aurais pas suffi; mais presque toujours le succès se faisait moins
attendre, et quelquefois il était si prompt que j'en étais moi-même
étonné. Peu de jours après mon aventure de Saint-Cloud, le sieur
Sebillotte, marchand de vin, rue de Charenton, nº 145, se plaignit
d'avoir été volé: suivant sa déclaration, les voleurs s'étant introduits
chez lui, à l'aide d'escalade, entre sept et huit heures du soir, lui
avaient enlevé douze mille francs, espèces sonnantes, deux montres d'or
et six couverts d'argent. Il y avait eu effraction tant à l'intérieur
qu'à l'extérieur. Enfin, toutes les circonstances de ce crime étaient si
extraordinaires, que l'on conçut sur la véracité de M. Sebillotte des
doutes que j'eus la mission d'éclaircir. Un entretien que j'eus avec lui
me convainquit de reste que sa plainte ne mentionnait que des faits très
réels.

M. Sebillotte était propriétaire, il y avait chez lui plus que de
l'aisance, et il ne devait rien; par conséquent, je ne voyais pas dans
sa situation l'ombre d'un motif pour que le vol dont il se plaignait
fût simulé, cependant ce vol était de telle nature, que pour le
commettre, il avait fallu connaître parfaitement les êtres de la maison.
Je demandai à M. Sebillotte quelles personnes fréquentaient le plus
habituellement son cabaret; et quand il m'en eût désigné quelques-unes,
il me dit: «C'est à peu près tout, sauf les passants, et puis ces
étrangers qui ont guéri ma femme; ma foi, nous avons été bien heureux de
les rencontrer! la pauvre diablesse était souffrante depuis trois ans,
ils lui ont donné un remède qui lui a fait bien du bien.

--»Les voyez-vous souvent ces étrangers?

--»Ils venaient ici prendre leurs repas, mais depuis que ma femme va
mieux, on ne les voit que de loin en loin.

--»Savez-vous quels sont ces gens? Peut-être auront-ils remarqué?...

--»Ah, monsieur, s'écria madame Sebillotte, qui prenait part à la
conversation, n'allez pas les soupçonner, ils sont honnêtes, j'en ai la
preuve.

--»Oh oui! reprit le mari, elle en a la preuve; qu'elle vous conte ça:
vous verrez. Raconte donc à monsieur....

Alors madame Sebillotte commença son récit en ces termes: «Oui,
monsieur, ils sont honnêtes, j'en mettrais ma main au feu. Enfin
figurez-vous, il n'y a pas plus de quinze jours, c'était justement la
semaine d'après le terme; j'étais occupée à compter l'argent de nos
loyers, quand une des femmes qui sont avec eux est venue à entrer;
c'était celle qui m'a donné le remède dont j'ai éprouvé un si grand
soulagement; et il n'y a pas à dire qu'elle m'ait pris un sou pour ça,
bien au contraire. Vous sentez bien que je ne puis pas faire autrement
que de la voir avec plaisir. Je la fis asseoir à côté de moi, et pendant
que je mettais les pièces par cent francs, voilà qu'elle en aperçoit une
où il y a ce gros père, appuyé sur deux jeunesses, avec une peau sur les
épaules, en manière de sauvage, qui tient un bâton; ah! me dit-elle, en
avez-vous beaucoup de cette façon-là?

--»Pourquoi, lui dis-je?

--»C'est que, voyez-vous, ça vaut cent quatre sous. Autant vous en aurez
à ce prix, autant mon mari vous en prendra, si vous voulez les mettre à
part.

--»Je croyais qu'elle plaisantait, mais le soir, je n'ai jamais été
plus surprise que de la voir, son mari était avec elle, nous avons
vérifié ensemble notre argent, et comme il s'est trouvé parmi trois
cents pièces de cent sous de celles qui lui convenaient, je les lui ai
cédées, et il m'a compté soixante francs de bénéfice. Ainsi jugez,
d'après cela, si ce sont d'honnêtes gens, puisqu'il n'aurait tenu qu'à
eux de les avoir troc pour troc.»

A l'œuvre, on connaît l'ouvrier: la dernière phrase de madame
Sebillotte me disait assez de quelle espèce d'honnêtes gens elle faisait
l'éloge: il ne m'en fallut pas davantage pour être certain que le vol
dont je devais rechercher les auteurs, avait été commis par des
Bohémiens. Le fait de l'échange était dans leur manière, et puis madame
Sebillotte, en me les dépeignant, ne fit que me confirmer de plus en
plus dans l'opinion que je m'étais formée.

Je quittai bien vite les deux époux, et dès ce moment tous les teints
basanés me devinrent suspects. Je cherchais dans ma tête où je pourrais
en trouver le plus de cette nuance, lorsque, passant sur le boulevard du
Temple, j'aperçois, attablés dans un espèce de cabaret, appelé _la
Maison rustique_, deux individus dont le teint cuivré et l'étrange
tournure éveillent dans mon esprit quelques réminiscences de mon séjour
à Malines. J'entre, qui vois-je? _Christian_ avec un de ses affidés, qui
est également de ma connaissance: je vais droit à eux, et présentant la
main à Christian, je le salue du nom de _Coroin_, il m'examine un
instant, puis mes traits lui revenant à la mémoire, _ah!_ s'écrie-t-il,
en me sautant au cou avec transport, _voilà mon ancien ami_.

Il y avait si long-temps que nous ne nous étions vus, que
nécessairement, après les compliments d'usage, nous avions bien des
questions à nous adresser mutuellement. Il voulut savoir quelle avait
été la cause de mon départ de Malines, lorsque je l'avais quitté sans le
prévenir; je lui fis un conte qu'il eut l'air de croire. «C'est bien, me
dit-il, que cela soit vrai ou non, je m'en rapporte; d'ailleurs je te
retrouve, c'est le point essentiel. Ah! vas, les autres seront bien
contents de te revoir. Ils sont tous à Paris, _Caron_, _Langarin_,
_Ruffler_, _Martin_, _Sisque_, _Mich_, _Litle_, enfin jusque à la mère
_Lavio_ qui est avec nous..., et _Betche_ donc.... la petite _Betche_.

--»Ah oui, ta femme?

--»C'est elle qui aura du plaisir. Si tu es ici à six heures, la réunion
sera complète. Nous nous sommes donné rendez-vous pour aller au
spectacle ensemble. Tu seras de la partie, j'espère: d'abord puisque te
voilà, nous ne nous quittons plus; tu n'as pas dîné?

--»Non.

--»Ni moi non plus; nous allons entrer au _Capucin_.

--»Au Capucin, soit, c'est tout près.

--»Oui, à deux pas, au coin de la rue d'Angoulême.»

Le marchand de vin-traiteur, dont l'établissement porte pour enseigne la
grotesque image d'un disciple de Saint-François, jouissait alors de la
faveur de ce public aux yeux duquel la quantité en tout a toujours plus
de prix que la qualité; et puis pour ces célébrateurs du dimanche ou du
lundi, pour ces bons vivants qui se mettent _en riole_ sur semaine,
n'est-il pas bien doux d'avoir un endroit, où, sans faire trop mauvaise
chère, et sans blesser personne, on puisse se présenter dans toutes
tenues possibles, dans toutes les longueurs de barbe, dans tous les
degrés d'ivresse?

Tels étaient les avantages que l'on avait au Capucin, sans compter
l'immense tabatière bannale, toujours ouverte sur le comptoir du
bourgeois, pour l'agrément de quiconque, en passant, souhaitait se
régaler d'une petite prise. Il était quatre heures quand nous nous
installâmes dans ce lieu de liberté et de jouissance. Jusqu'à six
heures, l'intervalle était long; j'étais impatient de revenir à la
_Maison rustique_, où devaient se rassembler les compagnons de
Christian. Après le repas, nous allâmes les rejoindre; ils étaient au
nombre de six; en les abordant, Christian leur parle dans son langage;
aussitôt, on m'entoure, on m'accueille, on m'embrasse, on me fête à
l'envi; la satisfaction brille dans tous les regards. «Point de comédie,
point de comédie, s'écrient les nomades d'une voix unanime.

--»Vous avez raison, dit Christian, point de comédie, nous irons au
spectacle une autre fois; buvons, mes enfans, buvons.

--»Buvons, répètent les Bohémiens.»

Le vin et le punch coulent à grands flots. Je bois, je ris, je cause, et
je fais mon métier. J'observe les visages, les tics, les gestes, etc.,
rien ne m'échappe; je récapitule quelques indications qui m'ont été
fournies par monsieur et madame Sebillotte, et l'histoire des pièces de
cent sous, qui n'avait été pour moi que le principe d'une conjecture,
devient la base d'une conviction entière. Christian, je n'en doute pas,
Christian, ou ses affidés, sont les auteurs du vol dénoncé à la police.
Combien je m'applaudis alors d'un coup-d'œil fortuit, donné si à
propos à l'intérieur de la _Maison rustique_! Mais ce n'est pas tout que
d'avoir découvert les coupables: j'attends que les cerveaux soient
raisonnablement exaltés par les sublimations alcoholiques, et quand
toute la société est dans un état où il ne faut qu'une chandelle pour en
voir deux, je sors et cours en toute hâte au théâtre de la Gaîté, où,
après avoir fait appeler l'officier de paix de service, je l'avertis que
je suis avec des voleurs, et me concerte avec lui pour que dans une
heure ou deux au plus, il nous fasse tous arrêter, hommes et femmes.

L'avis donné, je fus promptement de retour. On ne s'était pas aperçu de
mon absence; mais à dix heures, la maison est cernée; l'officier de paix
se présente, et avec lui un formidable cortége de gendarmes et de
mouchards; on attache chacun de nous séparément, et l'on nous entraîne
au corps-de-garde. Le commissaire nous y avait précédé; il ordonne une
fouille générale. Christian, qui prétend se nommer _Hirch_, s'efforce en
vain de dissimuler les six couverts d'argent de M. Sebillotte, et sa
compagne, madame _Villemain_, c'est ainsi qu'elle prétend s'appeler, ne
peut dérober à une investigation des plus rigoureuses les deux montres
en or, mentionnées dans la plainte; les autres sont aussi obligés de
mettre en évidence de l'argent et des bijoux, dont on les débarrasse.

J'étais bien curieux de savoir quelles réflexions cet événement
suggérerait à mes anciens camarades: je croyais lire dans leurs yeux que
je ne leur inspirais pas la moindre défiance, et je ne me trompais pas,
car à peine fûmes-nous au violon, qu'ils me firent presque des excuses
d'avoir été la cause involontaire de mon arrestation: «Tu ne nous en
veux pas? me dit Christian, mais qui diable aussi se serait attendu à ce
qui vient d'arriver? Tu as bien fait de dire que tu ne nous connaissais
pas; sois tranquille, nous nous garderons bien de dire le contraire; et
comme on n'a rien trouvé sur toi qui puisse te compromettre, tu es bien
sûr qu'on ne te retiendra pas.» Christian me recommanda ensuite d'être
discret, au sujet de son nom véritable, et de ceux de ses compagnons:
«Au reste, ajouta-t-il, la recommandation est superflue, puisque tu n'es
pas moins intéressé que nous à garder le silence à cet égard.»

J'offris aux Bohémiens de leur consacrer les premiers moments de ma
liberté; et dans l'espoir que je ne tarderais pas à être élargi, ils
m'indiquèrent leurs domiciles, afin qu'à ma sortie, je pusse aller
prévenir leurs complices. Vers minuit, le commissaire me fit extraire,
sous le prétexte de m'interroger, et nous nous transportâmes aussitôt au
_Marché Lenoir_, où restaient la fameuse _Duchesse_ ainsi que trois
autres des affidés de Christian que nous arrêtâmes à la suite d'une
perquisition qui mit entre nos mains toutes les preuves nécessaires pour
les faire déclarer coupables.

Cette bande était composée de douze individus, six hommes et six femmes;
ils furent tous condamnés, les uns aux fers, les autres à la réclusion.
Le marchand de vin de la rue de Charenton recouvra ses bijoux, ses
couverts, et la plus grande partie de son argent.

Madame Sebiliotte fut dans la joie. Le spécifique des Bohémiens avait
eu pour effet de rendre sa santé moins chancelante, la nouvelle des
douze mille francs retrouvés la guérit radicalement; et, sans doute
aussi, l'expérience qu'elle avait faite ne fut pas perdue pour elle;
elle se sera souvenu qu'une fois dans sa vie il avait failli lui en
cuire d'avoir vendu cent quatre sous des pièces de cinq francs: _Chat
échaudé craint l'eau froide_.

Cette rencontre des Bohémiens est presque miraculeuse; mais dans le
cours des dix-huit années que j'ai été attaché à la police, il m'est
arrivé plus d'une fois d'être fortuitement rapproché de personnes avec
lesquelles le hasard m'avait mis en contact durant les agitations de ma
jeunesse. A propos d'occurrences de ce genre, je ne puis résister à
l'envie de consigner dans ce chapitre une de ces mille réclamations
absurdes qu'il me fallait entendre chaque jour; celle-ci me procura une
bien singulière reconnaissance.

Un matin, tandis que j'étais occupé à rédiger un rapport, on m'annonce
qu'une dame fort bien mise désire me parler: elle a, me dit-on, à vous
entretenir d'une affaire des plus importantes. J'ordonne de la faire
entrer. Elle entre: «Je vous demande pardon de vous avoir dérangé; vous
êtes monsieur Vidocq? c'est à monsieur Vidocq que j'ai l'honneur de
parler?

--»Oui, madame; que puis-je pour votre service?

--»Beaucoup, monsieur; vous pouvez me rendre l'appétit et le sommeil...
Je ne dors plus, je ne mange plus... Qu'on est malheureuse d'être
sensible!... Ah! monsieur, que je plains les personnes qui ont de la
sensibilité; je vous jure, c'est un bien triste présent que le ciel leur
a fait là!...... Il était si intéressant, si bien élevé..... Si vous
l'aviez connu, vous n'auriez pas pu vous empêcher de l'aimer......
Pauvre Garçon!......

--»Mais, madame, daignez vous expliquer; peut-être me faites-vous perdre
un temps précieux.

--»Il était ma seule consolation....

--»Enfin, de quoi s'agit-il?

--»Je n'aurai pas la force de vous le dire. (Elle fouille dans son sac,
d'où elle tire un imprimé qu'elle me remet en détournant la vue). Lisez
plutôt.

--»Ce sont les Petites-Affiches que vous me donnez-là; sans doute vous
vous méprenez.

--»Je le voudrais, monsieur, je le voudrais. Je vous en supplie, jetez
les yeux sur le numéro 32740, dans mon affliction je ne saurais vous en
dire davantage. Ah! qu'il est cruel..... (Des larmes s'échappent de ses
yeux, la parole expire sur ses lèvres, elle est agitée par des sanglots,
elle paraît éprouver des suffocations.) Ah! j'étouffe! j'étouffe! je
sens quelque chose qui me remonte... Ah! ah! ah! ah! ah.....»

Je tends un siége à la dame, et tandis qu'elle s'abandonne à sa douleur,
je tourne deux ou trois feuillets pour arriver au numéro 32740, c'est
sous la rubrique des effets perdus; la page est trempée de larmes; je
lis: _Petit épagneul, longues soies argentées oreilles tombantes; il est
parfaitement coiffé; une marque de feu au-dessus de chaque œil;
physionomie excessivement spirituelle, et queue en trompette formant
l'oiseau de paradis. Il est très caressant de son naturel, ne mange que
du blanc de volaille, et répond au nom de_ Garçon, _prononcé avec
douceur. Sa maîtresse est dans la désolation: cinquante francs de
récompense à qui le ramènera rue de Turenne, numéro 23._ «Eh bien!
madame, que voulez-vous que je fasse pour _Garçon_? les chiens ne sont
pas de ma compétence. Je veux bien que celui-là ait été fort aimable.

--»Oh! oui, monsieur, aimable! c'est le mot, soupira la dame avec un
accent qui allait au cœur; et de l'intelligence! on n'en a pas plus
que cela; il ne me quittait pas..... Ce cher Garçon! croiriez-vous que
pendant nos saints exercices de la mission, il avait l'air aussi
recueilli que moi? Enfin, on l'admirait, c'était édifiant..... Hélas!
dimanche dernier, nous allions encore ensemble au salut, je le portais
sous mon bras; vous savez que ces petits êtres ont toujours des
besoins....; au moment d'entrer à l'église, je le pose à terre, pour
qu'il fasse ses nécessités; j'avance quelques pas afin de ne pas le
gêner, et quand je me retourne... plus de Garçon... J'appelle, Garçon!
Garçon...! Il avait disparu... Je manque la bénédiction pour courir
après; et.... jugez de mon malheur, il ne m'a pas été possible de le
retrouver. C'est pourquoi je viens aujourd'hui près de vous, afin que
vous ayez l'extrême bonté d'envoyer à sa recherche. Je paierai tout ce
qu'il faudra; mais, surtout, qu'on ne le brutalise pas, car je
répondrais qu'il n'y a pas de sa faute.

--»Ma foi, madame, qu'il y ait de sa faute ou non, cela ne me regarde
pas; votre réclamation n'est pas de la nature de celles qu'il m'est
permis d'écouter; s'il fallait ici nous occuper de chiens, de chats,
d'oiseaux, nous n'en finirions pas.

--»C'est bien, monsieur; puisque vous le prenez sur ce ton, je
m'adresserai à son Excellence... Si l'on n'a pas de la complaisance pour
les personnes qui pensent bien... Savez-vous que j'appartiens à la
Congrégation, et que....

--»Que vous apparteniez au diable, si vous voulez....» Je ne puis pas
achever; une difformité que je remarque tout à coup dans la dévote
maîtresse de Garçon, provoque de ma part un éclat de rire tel, qu'elle
en est tout-à-fait déconcertée.

«N'est-ce pas que je suis bien risible? dit-elle; riez, monsieur, riez.»

Au moment où ma subite gaîté s'appaise un peu. «Pardonnez, madame, à ce
mouvement dont je n'ai pas été le maître; j'ignorais d'abord à qui
j'avais affaire, maintenant je sais à quoi m'en tenir. Vous déplorez
donc bien la perte de Garçon?

--»Ah! monsieur, je n'y survivrai pas.

--»Vous n'avez donc jamais éprouvé de perte à laquelle vous ayez été
plus sensible?

--»Non, monsieur.

--»Cependant, vous eûtes un mari en ce monde; vous eûtes un fils; vous
avez eu des amants....

--»Moi, monsieur? je vous trouve bien osé....

--»Oui, madame Duflos, vous avez eu des amants; vous en avez eu.
Rappelez-vous une certaine nuit de Versailles....» A ces mots, elle me
considère plus attentivement; le rouge lui monte au visage: «Eugène,
s'écrie-t-elle!» et elle s'enfuit.

Madame Duflos était cette marchande de nouveautés, dont j'avais été
quelque temps le commis, lorsque, pour me dérober aux recherches de la
police d'Arras, j'étais venu me cacher dans Paris. C'était une drôle de
femme que madame Duflos; elle avait une tête superbe, l'œil hautain,
le sourcil en relief, le front majestueux; sa bouche, relevée par les
coins, était plus grande que nature, mais elle était ornée de
trente-deux dents d'une éclatante blancheur; des cheveux d'un beau noir
et un nez aquilin à cheval sur une petite moustache passablement
fournie, donnaient à sa physionomie un air qui eût peut-être été
imposant, si sa poitrine placée entre deux bosses, et son cou plongé
dans ces doubles épaules, n'eussent fait naître l'idée d'un
polichinelle. Elle était environ quarante ans quand je la vis pour la
première fois: sa mise était des plus recherchées, et elle visait à se
donner un port de reine; mais du haut de la chaise où elle était perchée
de telle façon que ses genoux s'élevaient de beaucoup au-dessus du
comptoir, elle ressemblait moins à une Sémiramis qu'à l'idole grotesque
de quelque pagode indienne. En l'apercevant sur cette espèce de trône,
j'eus beaucoup de peine à tenir mon sérieux; cependant je ne dérogeai
point à la gravité de la circonstance, et j'eus assez d'empire sur moi
pour convertir en salutations respectueuses des dispositions d'un tout
autre genre. Madame Duflos tira de son sein un gros lorgnon, à l'aide
duquel elle se mit à me regarder, et quand elle m'eût toisé de là tête
aux pieds «Que souhaite, monsieur, me dit-elle?» J'allais répondre,
mais un commis qui s'était chargé de ma présentation, lui ayant dit que
j'étais le jeune homme dont il lui avait parlé, elle me fixe de nouveau
et me demande si je m'entends au commerce. En fait de commerce, j'étais
assez novice, je garde le silence; elle réitère la question, et comme
elle manifeste de l'impatience, je me vois forcé de ne m'expliquer.
«Madame, lui dis-je, je ne connais pas le commerce de nouveautés, mais
avec du zèle et de là persévérance, j'espère parvenir à vous satisfaire,
surtout si vous avez la bonté de m'aider de vos conseils.

--»Eh bien! vous me faites plaisir, j'aime que l'on soit franc; je vous
accepte, vous remplacerez Théodore.

--»Dès qu'il vous conviendra, madame, je suis à vos ordres.

--»En ce cas, je vous arrête, et à dater d'aujourd'hui, je vous prends à
l'essai.»

Mon installation eut lieu sur-le-champ. En ma qualité de dernier commis,
c'était à moi qu'était dévolue la tâche d'approprier le magasin et
l'atelier, où une vingtaine de jeunes filles, toutes plus jolies les
unes que les autres, étaient occupées à façonner des colifichets
destinés à tenter la coquetterie provinciale. Jeté au milieu de cet
essaim de beautés, je me crus transporté au sérail, et convoitant tantôt
la brune, tantôt la blonde, je me proposais de faire circuler le
mouchoir, lorsque, dans la matinée du quatrième jour, madame Duflos qui
avait sans doute surpris quelque œillade, m'invita à passer dans son
cabinet: «M. Eugène, me dit-elle, je suis fort mécontente de vous; vous
n'êtes ici que depuis très peu de temps, et déjà vous vous permettez de
former des desseins criminels au sujet des jeunes personnes que
j'occupe. Je vous avertis que cela ne me convient pas du tout, du tout,
du tout.»

Confondu de ce reproche mérité, et ne pouvant imaginer comment elle
avait deviné mes intentions, je ne lui répondis que par quelques paroles
insignifiantes. «Vous seriez bien embarrassé de vous justifier,
reprit-elle; je sais bien qu'à votre âge vous ne pouvez guères vous
passer d'avoir une inclination; mais ces demoiselles ne sont votre fait
sous aucun rapport: d'abord elles sont trop jeunes, ensuite elles sont
sans fortune; à un jeune homme il faut quelqu'un qui puisse subvenir à
ses besoins, quelqu'un de raisonnable.» Pendant cette morale, madame
Duflos, nonchalamment étendue sur une chaise longue, roulait des yeux
dont les mouvements eussent infailliblement produit un bruyant
désopilement de ma rate, si sa bonne ne fût venue très à propos lui dire
qu'on la demandait au magasin.

Ainsi finit cet entretien, qui me démontra la nécessité de me tenir
désormais sur mes gardes. Sans renoncer à mes prétentions, je ne parus
plus voir qu'avec indifférence les ouvrières de ma patronne, et je fus
assez habile pour mettre en défaut sa pénétration; sans cesse elle
veillait sur moi, épiait mes gestes, mes paroles, mes regards; mais elle
ne fut frappée que d'une seule chose, la rapidité de mes progrès. Je
n'avais pas fait un mois d'apprentissage, et déjà je savais vendre un
schall, une robe de fantaisie, une guimpe, un bonnet, comme le plus
ergoté des commis. Madame était enchantée, elle eut même la bonté de me
dire que si je continuais à me montrer docile à ses leçons, elle ne
désespérait pas de faire de moi le coq de la nouveauté. «Mais surtout,
ajouta-t-elle, plus de familiarité avec les poulettes; vous m'entendez,
M. Eugène, vous m'entendez. Et puis j'ai encore une recommandation à
vous faire, c'est de ne pas vous négliger sous le rapport de la
toilette, c'est si gentil un homme bien mis! Au surplus, dorénavant,
c'est moi qui veux vous habiller, laissez-moi faire, et vous verrez si
je ne fais pas de vous un petit Amour.» Je remerciai madame Duflos, et
comme je craignais qu'avec son goût extravagant, elle ne me transformât
en Cupidon à peu près comme elle s'était transformée en Vénus, je lui
dis que je désirais lui épargner le soin d'une métamorphose qui me
paraissait impossible; mais que si elle se bornait aux avis, je les
recevrais avec reconnaissance et m'empresserais de les mettre à profit.

A quelque temps de là (c'était quatre jours avant la Saint-Louis),
madame Duflos m'annonça que voulant, suivant son usage, aller à la foire
de Versailles avec une partie de marchandises, elle avait jeté les yeux
sur moi pour l'accompagner. Nous partîmes le lendemain, et quarante-huit
heures après, nous étions établis sur le Champ-de-Foire. Un domestique
qui nous avait suivi couchait dans la boutique; quant à moi, je logeais
avec madame à l'auberge; nous avions demandé deux chambres, mais, vu
l'affluence des étrangers, on ne put nous en donner qu'une; il fallut
se résigner. Le soir, madame se fit apporter un grand paravent, dont
elle se servit pour séparer la pièce en deux, de manière que nous
devions être chacun à notre particulier. Avant d'aller nous coucher,
elle me sermonna pendant une heure. Enfin nous montons: madame passe
chez elle, je lui souhaite le bon soir, et en deux minutes je suis au
lit. Bientôt elle laisse échapper quelques soupirs, c'est sans doute
l'effet de la fatigue qu'elle a éprouvée pendant la journée; elle
soupire encore, mais la chandelle est éteinte, et je m'endors. Tout à
coup je suis interrompu dans mon premier somme, il me semble que l'on a
prononcé mon nom; j'écoute... _Eugène_, c'est la voix de madame Duflos;
je ne réponds pas; «Eugène, appelle-t-elle de nouveau, avez-vous bien
fermé la porte?

--»Oui, Madame.

--»Je pense que vous vous trompez; voyez-y, je vous prie, et surtout
assurez-vous si le verrou est bien poussé; on ne saurait prendre trop de
précautions dans les auberges.»

Je procède à la vérification, et reviens me coucher. A peine me suis-je
replacé sur le côté gauche, que madame commence à se plaindre. «Quel
mauvais lit! on est rongé punaises, impossible de fermer l'œil! Et
vous, Eugène, avez-vous de ces insectes insupportables?» Je fais la
sourde oreille, elle reprend: «Eugène, répondez donc, ayez-vous, comme
moi, des punaises?

--»Ma foi, Madame, je n'en ai pas encore senti.

--»Vous êtes bien heureux, je vous en fais mon compliment, car moi,
elles me dévorent, j'ai des ampoules d'une grosseur.....; si cela
continue, je passerai une nuit blanche.»

Je garde le silence, mais force à moi est de le rompre, lorsque madame
Duflos, exaspérée par la souffrance, et ne sachant plus, entre les
picotements et les démangeaisons, de quel bois faire flèche, se mit à
crier à tue-tête: «Eugène! Eugène! mais levez-vous donc, je vous prie,
et faites-moi le plaisir d'aller dire à l'aubergiste qu'il vous donne de
la lumière, pour faire la chasse à ces maudites bêtes. Dépêchez-vous,
mon ami, je suis dans un enfer.»

Je descends, et remonte avec une chandelle allumée, que je dépose sur le
_somno_, auprès de la couchette de ma bourgeoise. Comme j'étais ce
qu'on appelle en petite tenue de dragon, c'est-à-dire le paniau volant
ou la bannière au vent, je me retirai bien vite, autant pour ménager la
pudeur de madame Duflos, que pour échapper aux séductions d'un négligé
galant, dans lequel il me semblait qu'il y avait du dessein. Mais, à
peine ai-je fait le tour du paravent, madame Duflos jette un cri. «Ah!
qu'elle est grosse, c'est un monstre, je n'aurai jamais la force de la
tuer; comme elle court, elle va s'échapper. Eugène! Eugène! venez ici,
je vous en supplie.» Il n'y avait pas à reculer; nouveau Thésée, je me
risque, et, m'approchant du lit, «Où est-il, dis-je, où est-il le
Minotaure, que je l'extermine?

--»Je vous en conjure, monsieur Eugène, ne plaisantez pas comme cela...
Tenez, tenez, la voilà qui court; l'apercevez-vous sous l'oreiller? A
présent elle descend... quelle vitesse! il semble qu'elle sente ce que
vous lui réservez.»

J'eus beau faire diligence, je ne pus ni atteindre ni voir le dangereux
animal. Je cherchai partout où il aurait pu se glisser; je me donnai
tout le mouvement imaginable pour le découvrir, ce fut peine inutile; le
sommeil nous gagna pendant cet exercice, et à mon réveil, si, par un
retour sur le passé, je fus porté à réfléchir que madame Duflos avait
été plus heureuse que l'épouse de Putiphar, j'eus la douleur de penser
que je n'avais pas eu toute la vertu de Joseph.

Dès ce moment, j'eus la mission de veiller toutes les nuits à ce que
madame ne fût plus incommodée par les punaises. Mon service de jour en
devint considérablement plus doux. Les égards, les prévenances, les
petits présents, ne m'étaient pas épargnés; j'étais, ainsi que le
conscrit de Charlet, nourri, chaussé, habillé et couché avec le
gouvernement aux frais de la princesse. Par malheur, la princesse était
quelque peu jalouse, et le gouvernement tant soit peu despotique. Madame
Duflos ne demandait pas mieux, sous plus d'un rapport, que je m'amusasse
comme un bossu; mais elle entrait dans des fureurs toutes les fois
qu'elle me voyait jeter les yeux sur une femme. A la fin, excédé de
cette tyrannie, je lui déclarai un soir que j'étais décidé à m'en
affranchir. «Ah! vous voulez me quitter, me dit-elle, nous verrons!»
puis s'armant d'un couteau, elle s'élance pour m'en percer le cœur.
J'arrêtai son bras, et sa rage s'étant appaisée, je m'engageai à rester,
sous la condition qu'elle serait plus raisonnable. Elle promit; mais,
dès le lendemain, des rideaux de taffetas vert furent adaptés au
grillage du cabinet où j'étais relégué, depuis que madame avait jugé à
propos de m'employer exclusivement à la tenue de ses livres. Cette
mesure était d'autant plus vexatoire, que désormais il n'y avait plus
moyen d'avoir en perspective le personnel du magasin. Madame Duflos
était par trop ingénieuse à m'isoler du reste de la terre; chaque jour
c'était nouvelle précaution pour m'accaparer. Enfin mon esclavage devint
si rigoureux, que tout le monde s'apercevait de la tendresse dont
j'étais l'objet. Les demoiselles de boutique, qui étaient bien aise de
mettre martel en tête à la bourgeoise, venaient à chaque instant me
parler, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre; cette pauvre
madame Duflos en était tourmentée c'était une pitié... A toute heure du
jour, il me fallait essuyer des reproches c'était des scènes à n'en plus
finir. Je ne me sentis pas la force de rester plus long-temps soumis à
un pareil régime. Afin d'éviter un éclat qui, dans ma position, aurait
pu me compromettre (j'étais alors évadé du bagne), je fis secrètement
retenir ma place à la diligence, et je filai. J'étais loin de supposer
à cette époque que vingt ans plus tard, je reverrais dans les bureaux de
la police, la petite bossue de la rue Saint-Martin; c'est le proverbe
qui l'a voulu: _Deux montagnes ne se rencontrent pas_.......



CHAPITRE XLII.

     Le boucher bon enfant.--Trop parler nuit.--L'innocence du petit
     vin.--Un assassinat.--Les magistrats de Corbeil.--La levée du
     corps.--L'adresse accusatrice.--Si ce n'est pas toi, c'est ton
     frère.--La blessure perfide.--C'est lui.--Le front de Caïn.--Le
     réveil matinal.--Arrestation de deux époux.--Un coupable.--J'en
     cherche un autre.--L'accusé de libéralisme.--Les goguettes, ou les
     bardes du quai du Nord.--Une couleur.--Les chansons
     séditieuses.--J'aide à la cuisine.--Le vin de
     propriétaire.--L'homme irréprochable.--Translation à la
     préfecture.--Une confession.--Résurrection d'un marchand de
     volaille.--Une scène de somnambulisme.--La confrontation.--_Habemus
     confitentes reos_.--Deux amis s'embrassent.--Un souper sous les
     verroux.--Départ de Paris.


Depuis environ quatre mois, un grand nombre d'assassinats et de vols à
main armée avaient été commis sur les routes à proximité de la capitale,
sans qu'il eût été possible de découvrir les auteurs de ces crimes: en
vain la police s'était-elle attachée à faire surveiller quelques
individus mal famés, toutes ses démarches avaient été infructueuses,
lorsqu'un nouvel attentat, accompagné d'horribles circonstances, vint
fournir des indices d'après lesquels il fut enfin permis d'espérer que
l'on atteindrait les coupables. Un nommé Fontaine, boucher, établi à la
Courtille, se rendait à une foire dans l'arrondissement de Corbeil; muni
de sa sacoche, dans laquelle il y avait une somme de quinze cents
francs, il avait dépassé la Cour-de-France et s'avançait à pied dans la
direction d'Essonne, quand, à très peu de distance d'une auberge où il
s'était arrêté pour prendre quelques rafraîchissements, il fit la
rencontre de deux hommes assez proprement vêtus. Le soleil étant sur son
déclin, Fontaine n'était pas fâché de voyager en compagnie; il accoste
les deux inconnus, et aussitôt il entre en conversation avec eux.
«Bonsoir, messieurs, leur-dit-il.

--»Bonsoir l'ami, lui répond-t-on.»

Le colloque engagé, «Savez-vous, reprend le boucher, qu'il commence à
faire nuit?

--»Que voulez-vous? c'est la saison.

--»A la bonne heure, mais c'est qu'il me reste encore à faire un bon
bout de chemin.

--»Et où allez-vous donc, sans être trop curieux?

--»Où je vais? à Milly, acheter des moutons.

--»En ce cas, si vous le permettez, nous ferons route ensemble; puisque
c'est à Corbeil que nous allons, ça ne peut pas mieux tomber.

--»C'est vrai, reprit le boucher, ça ne peut pas mieux tomber: aussi
vais-je profiter de votre société; quand on a de l'argent sur soi,
voyez-vous, il n'est rien de tel que de ne pas être seul.

--»Ah! vous avez de l'argent!

--»Je le crois bien que j'en ai, et une assez forte somme.

--»Nous aussi nous en avons, mais, il nous est avis que dans le canton
il n'y a pas de danger.

--»Vous croyez? au surplus j'ai là de quoi me défendre, ajouta-t-il, en
montrant son bâton; et puis, avec vous autres, savez-vous bien que les
voleurs y regarderaient à deux fois?

--»Ils ne s'y frotteraient pas.

--»Non, sacredieu, ils ne s'y frotteraient pas.»

Tout en s'entretenant de la sorte, le trio arrive à la porte d'une
maisonnette que le rameau de genièvre signale comme un cabaret.
Fontaine propose à ses compagnons de vider avec lui une bouteille. On
entre; c'est du Beaugency, huit sols le litre; on s'attable, le bon
marché, l'occasion, l'innocence du petit vin, l'on ne s'en va pas sur
une seule jambe; il y a là plus d'un motif de prolonger la station;
chacun veut payer son écot. Trois quarts d'heure s'écoulent, et
lorsqu'on se décide à lever le siége, Fontaine, qui avait un peu trop
levé le coude, était un peu plus qu'en pointe de gaîté. Dans une telle
situation, quel homme garde de la défiance!

Fontaine s'applaudit d'avoir trouvé de bons vivants; persuadé qu'il ne
saurait mieux faire que de les prendre pour guides, il s'abandonne à
eux, et les voilà tous trois engagés dans un chemin de traverse. Il
allait en avant avec un des inconnus, l'autre les suivait de près;
l'obscurité était complète, on voyait à peine à quatre pas; mais le
crime a l'œil du lynx, il perce les ténèbres les plus épaisses;
tandis que Fontaine ne s'attend à rien, le bon vivant resté en arrière
le vise à la tête et lui assène de son gourdin un coup qui le fait
chanceler: surpris, il veut se retourner, un second coup le renverse; au
même instant l'autre brigand, armé d'un poignard, se précipite sur lui
et le frappe jusqu'à ce qu'il le croie mort. Fontaine s'est long-temps
débattu, mais à la fin il a succombé; les assassins s'emparent alors de
sa sacoche, et après l'avoir fouillé, ils s'éloignent, le laissant
baigné dans son sang. Bientôt vient à passer un voyageur, il entend des
gémissements; c'était Fontaine, que le fraicheur de l'air avait rappelé
à la vie. Le voyageur s'approche, s'empresse de lui prodiguer les
premiers soins, et court ensuite demander du secours aux habitations les
plus voisines; on fait avertir sur-le-champ les magistrats de Corbeil;
le procureur du roi arrive sur le lieu du meurtre, il interroge les
personnes présentes et s'enquiert des moindres circonstances: vingt-huit
blessures plus ou moins profondes attestent combien les assassins
avaient craint que leur victime n'échappât. Fontaine cependant peut
encore prononcer quelques paroles; mais il est trop faible pour donner
tous les renseignements dont la justice peut avoir besoin. On le
transporte à l'hôpital, et deux jours après, une amélioration notable
dans sa situation donne l'espoir que l'on parviendra à le sauver.

La levée du corps avait été faite avec la plus minutieuse exactitude; on
n'avait rien négligé de ce qui pouvait conduire à la découverte des
assassins: des vestiges de pas avaient été calqués, des boutons, des
fragments de papier teints de sang avaient été recueillis; sur l'un de
ces fragments, qui paraissait avoir servi à essuyer la lame d'un couteau
trouvé non loin de là, on remarquait quelques caractères tracés à la
main... mais ils étaient sans suite et ne pouvaient par conséquent
fournir des indices dont il fût facile de tirer parti. Toutefois, le
procureur du roi attachant une haute importance à l'explication de ces
signes, on explora de nouveau les approches du lieu où Fontaine avait
été trouvé gisant, et un second morceau de papier, ramassé dans l'herbe,
présenta l'apparence d'une adresse tronquée. En examinant avec
attention, on parvint à déchiffrer ces mots:

       _A Monsieur Rao_
    _marchand de vins, bar_
                    _Roche_
                        _Cli_

Ce morceau de papier semblait avoir fait partie d'un imprimé; mais de
quelle nature était cet imprimé? c'est ce qu'il fut impossible
d'éclaircir. Quoi qu'il on soit, comme en pareille occasion il n'est pas
si petite circonstance qu'il ne soit bon de constater en attendant des
lumières certaines, on prit note de tout ce qui pouvait contribuer à
l'instruction.

Les magistrats qui rassemblèrent ces premières données méritent des
éloges pour le zèle et l'habileté qu'ils déployèrent. Dès qu'ils eurent
rempli cette partie de leur mission, ils se rendirent en toute hâte à
Paris, afin de s'y concerter avec l'autorité judiciaire et
administrative. Sur leur demande, on m'aboucha immédiatement avec eux,
et muni du procès-verbal qu'ils avaient dressé, je mis en campagne pour
rechercher les assassins. La victime les avait signalés; mais devais-je
m'en rapporter aux renseignements qui me venaient de cette source? Peu
d'hommes dans un grand danger conservent assez de présence d'esprit pour
bien voir, et cette fois, je devais d'autant plus suspecter le
témoignage de Fontaine, qu'il était plus précis. Il racontait que
pendant la lutte, qui avait été longue, l'un des assaillants, tombé sur
les genoux, avait jeté un cri de douleur, et que l'instant d'après il
avait dit à son complice qu'il éprouvait une vive souffrance. D'autres
remarques qu'il prétendait avoir faites me paraissaient extraordinaires,
d'après l'état où il s'était trouvé. Il m'était difficile de croire
qu'il fût bien sûr de ses réminiscences. Je me proposai néanmoins d'en
faire mon profit; mais avant tout, il convenait d'adopter pour mon
exploration un point de départ plus positif. L'adresse tronquée était,
suivant moi, une énigme qu'il fallait d'abord deviner; je me mis
l'esprit à la torture, et sans beaucoup d'efforts, je ne tardai pas à me
convaincre que, sauf le nom, sur lequel il ne me restait plus que des
doutes, elle pouvait se rétablir ainsi: _A Monsieur......... marchand de
vins, barrière Rochechouart, chaussée de Clignancourt_. Il était donc
évident que les assassins s'étaient trouvés en contact avec un marchand
de vins de ce quartier, peut-être même ce marchand de vins était-il un
des auteurs du crime. Je dressai mes batteries de manière à savoir
promptement la vérité, et avant la fin de la journée, je fus persuadé
que je ne me trompais pas en faisant planer tous les soupçons sur le
nommé Raoul. Cet individu ne m'était pas connu sous de très bons
auspices: il passait pour un des contrebandiers les plus intrépides de
la ligne, et le cabaret qu'il tenait était le rendez-vous d'une foule de
mauvais sujets qui venaient y faire des orgies. Raoul avait en outre
pour femme la sœur d'un forçat libéré, et j'étais instruit qu'il
avait des accointances avec toute espèce de gens mal famés. En un mot,
sa réputation était abominable, et lorsqu'un crime était dénoncé, s'il
n'y avait pas participé, on était du moins autorisé à lui dire: _Si ce
n'est pas toi, c'est ton frère ou quelqu'un des tiens_.

Raoul était en quelque sorte en état de perpétuelle prévention, soit par
lui, soit par ses alentours. Je résolus de faire surveiller les
approches de son cabaret, et je donnai l'ordre à mes agents d'avoir
l'œil sur toutes les personnes qui le hantaient, afin de s'assurer si
dans le nombre il ne s'en trouverait pas une qui fût blessée au genou.
Pendant que les observateurs étaient au poste que je leur avais assigné,
des informations que je fis de mon côté me conduisirent à apprendre que
Raoul recevait habituellement chez lui un ou deux garnements d'assez
mauvaise mine, avec lesquels il paraissait intimement lié. Les voisins
affirmaient qu'on les voyait toujours aller ensemble, qu'ils faisaient
de fréquentes absences, et ils ne doutaient pas que le plus fort de son
commerce ne fût la contrebande. Un marchand de vin qui était le plus à
portée de voir tout ce qui se passait au domicile de Raoul, me dit qu'il
avait remarqué que son confrère sortait souvent à la brune et ne
rentrait que le lendemain, ordinairement excédé de fatigue et crotté
jusqu'à l'échine. On me raconta encore que Raoul avait une cible dans
son jardin, et qu'il s'exerçait à tirer le pistolet. Tels étaient les
propos qui me revenaient de toutes parts.

Dans le même temps, mes agents me rapportèrent avoir vu chez Raoul un
homme qu'ils présumaient être un des assassins signalés: celui-ci ne
boitait pas, mais il marchait avec peine, et son costume était en tout
semblable à celui que Fontaine avait décrit. Les agents ajoutaient que
cet homme se faisait constamment accompagner de sa femme, et que les
deux époux étaient fort liés avec Raoul. On était de plus certain qu'ils
logeaient au premier étage d'une maison de la rue Coquenard. Toutefois,
dans la crainte de donner l'éveil sur l'objet de démarches que la
prudence prescrivait de faire le plus secrètement possible, on n'avait
pas jugé à propos de pousser plus loin l'investigation.

Ce rapport fortifiait toutes mes conjectures; je ne l'eus pas plutôt
reçu, que je songeai à aller me poster aux aguets à proximité de la
maison qui m'avait été désignée. Il était nuit, j'attendis le jour, et
avant qu'il parût, j'étais en vedette dans la rue Coquenard; j'y restai
à faire le pied de grue jusqu'à quatre heures de l'après-midi, et je
commençais véritablement à m'impatienter, quand les agents me montrèrent
un individu dont les traits et le nom me revinrent soudain à la mémoire.
C'est lui, me dirent-ils; en effet, à peine eus-je aperçu le nommé
_Court_, que d'après le souvenir de ses antécédents, je fus convaincu
qu'il était l'un des assassins que je cherchais; sa moralité, qui était
des plus suspectes, lui avait dans maintes occasions attiré de terribles
désagréments; il venait de subir une détention de six mois, et je me
rappelai très bien l'avoir arrêté comme prévenu de fraude à main armée.
C'était un de ces êtres dégradés qui, comme Caïn, portent sur le front
une sentence de mort.

Sans être grand prophète, on aurait pu hardiment prédire à celui-là
qu'il était destiné à l'échafaud. Un de ces pressentiments qui ne m'ont
jamais trompé m'avertit qu'il touchait enfin au terme de la carrière
périlleuse dans laquelle sa fatalité l'avait poussé. Cependant ne
voulant pas agir avec trop de précipitation, je fis une enquête, dans le
but de m'assurer s'il avait des moyens d'existence; on ne lui en
connaissait aucun, et il était de notoriété publique qu'il ne possédait
rien et ne travaillait pas. Les voisins, que j'interrogeai,
s'accordèrent tous à dire qu'il menait une conduite des plus
irrégulières; en somme, Court ainsi que Raoul étaient regardés comme des
bandits achevés; on les eût condamnés sur la mine. Quant à moi, qui
avais des motifs pour voir en eux de francs scélérats, que l'on juge si
leur culpabilité m'était démontrée: aussi me hâtai-je de solliciter des
mandats afin d'être autorisé à les saisir.

L'ordre d'opérer leur capture me fut donné, et dès le jour suivant,
avant le lever du soleil, je me présentai à-la porte de Court. Parvenu
sur le palier du premier, je frappe.

«Qui est-là? demande-t-on.

--»Ouvre, c'est Raoul; et je contrefais la voix de ce dernier.»

Aussitôt je l'entends se presser d'accourir, et quand il eut ouvert,
supposant qu'il parlait à son ami: «Est-ce qu'il y a du nouveau? me
dit-il.

--»Oui, oui, répondis-je, il y en a du nouveau.»

Je n'avais pas achevé de prononcer ces mots, qu'à la lueur du
crépuscule, il s'aperçut que je l'avais trompé. «Ah! s'écria-t-il, avec
un mouvement d'effroi, _c'est M. Jules_!» (C'était le nom que me
donnaient les filles et les voleurs.)

--»_M. Jules!_» répéta la femme de Court, encore plus épouvantée que
lui.

«Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? dis-je au couple alarmé d'un réveil si
matinal, n'avez-vous pas peur? Je ne suis pas si diable que noir.

--»C'est vrai, observa le mari, M. Jules est un bon enfant; il m'a déjà
_emballé_, mais c'est égal, je ne lui en veux pas.

--»Je le crois bien, repris-je, est-ce ma faute à moi si tu fais la
_maltouse_? (contrebande.)

--»La maltouse! répartit Court, de l'accent rassuré d'un homme qui se
sent soulagé d'un grand poids, la maltouse! ah! M. Jules, vous le savez
bien, si cela était, avec vous je ne m'en cacherais pas. Vous pouvez
d'ailleurs faire le _rapiot_ (perquisition).»

Pendant qu'il se tranquillisait de plus en plus, je me mis en devoir de
fouiller le logement, où furent trouvés une paire de pistolets chargés
et amorcés, des couteaux, des vêtements qui paraissaient fraîchement
lavés, et quelques autres objets dont j'effectuai la saisie.

Il ne s'agissait plus que de compléter l'expédition: si j'eusse arrêté
le mari en laissant la femme libre, nul doute qu'elle n'eût averti Raoul
de ce qui venait de se passer. Je les conduisis tous deux au poste de la
place Cadet. Court, que j'avais garrotté, redevint tout-à-coup sombre et
pensif; les précautions que j'avais prises lui causaient de
l'inquiétude; sa femme me semblait aussi en proie à de terribles
réflexions. Ils furent consternés, lorsqu'une fois au corps-de-garde ils
m'entendirent faire la recommandation de les séparer et de les garder à
vue. J'avais prescrit de pourvoir à leurs besoins; mais ils n'avaient ni
faim, ni soif. Lorsqu'on questionnait Court à ce sujet, il ne répondait
que par un signe de tête négatif; il fut dix-huit heures sans desserrer
les dents; il avait l'œil fixe et la physionomie immobile. Cette
impassibilité m'indiquait que trop qu'il était coupable. En pareille
circonstance, j'ai presque toujours remarqué les deux extrêmes, un morne
silence ou une insupportable volubilité de paroles.

Court et sa femme étant en lieu de sûreté, il restait à m'emparer de
Raoul. Je me transportai chez lui; il n'y était pas; le garçon qui
gardait sa boutique me dit qu'il avait couché à Paris, où il avait un
pied à terre; mais que, comme c'était dimanche, il ne manquerait pas
d'arriver de bonne heure.

L'absence de Raoul était un contre-temps que je n'avais pu prévoir, je
tremblai qu'avant de rentrer il ne lui eût prit la fantaisie de dire
bonjour à son ami. Dans ce cas, il était certainement instruit de son
arrestation, et il était probable qu'il se mettrait en mesure de
m'échapper. Je craignais encore qu'il ne nous eût vus au moment de
l'expédition de la rue Coquenard, et mes appréhensions redoublèrent
lorsque le garçon m'eut déclaré que son bourgeois avait sa demeure de
ville dans le faubourg Montmartre. Il n'y était jamais allé et ne
pouvait m'enseigner l'endroit; mais, présumait-il, c'était aux environs
de la place Cadet; chaque renseignement qu'il me donnait me confirmait
dans mes craintes, car peut-être Raoul ne tardait-il tant que parce
qu'il se doutait de quelque chose. A neuf heures il n'était pas de
retour: le garçon que j'interrogeai, mais sans dire rien qui pût lui
inspirer de la défiance, ne concevait pas qu'il ne fût pas encore
installé à son comptoir; il était vraiment inquiet. La domestique, en
préparant le déjeûner que j'avais commandé pour mes agents et pour moi,
exprimait son étonnement de ce que son maître et surtout sa maîtresse
étaient moins exacts que de coutume; elle redoutait qu'ils n'en eussent
été empêchés par quelque accident. «Si je savais leur adresse, me
disait-elle, j'enverrais voir s'ils sont morts.»

J'étais bien persuadé qu'ils ne l'étaient pas: mais qu'étaient-ils
devenus? A midi nous étions sans nouvelles, et je croyais définitivement
que la mèche était éventée, quand le garçon de boutique, qui depuis un
instant s'était mis en faction devant la porte, accourut en disant: «Le
voici.»

--»Qui me demande? dit Raoul.»

Mais à peine a-t-il franchi le seuil, qu'il me reconnaît.

--«Ah! bonjour, M. Jules, me dit-il en venant à moi, qui est-ce qui vous
amène aujourd'hui dans notre quartier?»

Il était loin de penser que ce fût à lui que j'avais affaire. Pour ne
pas l'effrayer, j'essayai de lui donner le change sur l'objet de ma
visite.

«Ah çà, lui dis-je, vous vous avisez donc d'être libéral?

--»Libéral?

--»Oui, oui, libéral, et de plus on vous accuse.... mais ce n'est pas
ici que nous pouvons nous expliquer; il faut que je vous parle en
particulier.

--»Volontiers: montez au premier, et je vous suis.»

Je montai, en faisant signe à mes agents de veiller sur Raoul, et de se
saisir de sa personne s'il faisait mine de vouloir sortir. Le malheureux
n'y songeait même pas, et j'en eus bientôt la preuve, puisqu'il vint
aussitôt me trouver comme il l'avait promis. Il m'aborda avec un air
presque jovial; je fus charmé de le voir dans cette sécurité.

«A présent, lui dis-je, que nous voilà seuls, nous pouvons causer à
notre aise; je vais vous conter pourquoi je suis venu. Vous ne devinez
pas?

--»Ma foi non.

--»Vous avez déjà été chagriné à cause des _goguettes_[128], que vous
vous obstinez à tenir dans votre cabaret, malgré la défense qui vous en
a été faite. La police est informée que tous les dimanches, ici, il y a
des réunions dans lesquelles on chante des couplets contre le
gouvernement. Non-seulement on sait que vous recevez chez vous un
ramassis de gens suspects, mais encore on est averti qu'aujourd'hui même
vous les attendez en assez grand nombre, de midi à quatre heures: vous
voyez, que quand elle le veut la police n'ignore rien. Ce n'est pas
tout, on prétend que vous avez entre les mains une foule de chansons
séditieuses ou immorales, dont le recueil est si soigneusement caché,
que pour le découvrir, il nous a été recommandé de ne venir que
déguisés, et de ne pas agir avant que les messieurs de la goguette aient
ouvert leur séance. Je suis bien fâché que l'on m'ait chargé d'une
mission aussi désagréable; mais j'ignorais que j'étais envoyé chez
quelqu'un de ma connaissance, autrement je me serais récusé; car, avec
vous, que me sert un déguisement?

--»C'est juste, répondit Raoul, ça ne peut pas prendre......

--»N'importe, continuai-je, il vaut encore mieux que ce soit moi qu'un
autre; vous savez que je ne vous veux pas de mal, ainsi ce que vous avez
de mieux à faire, c'est de me remettre toutes les chansons qui sont en
votre possession..... ensuite, pour éviter de nouveaux désagréments, si
j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne plus recevoir des hommes dont
les opinions peuvent vous compromettre.

--»Je ne croyais pas, observa Raoul, que la politique fût de votre
ressort?

--»Que voulez-vous, mon ami? quand on est de la boutique, il faut faire
un peu de tout. Ne sommes-nous pas des chevaux à toute selle?

--»Enfin, vous faites ce qu'on vous commande. C'est égal, aussi vrai que
je m'appelle Clair Raoul, je puis bien vous jurer que j'ai été dénoncé à
faux. Faut-il que le monde soit canaille...! Moi qui ne cherche qu'à
gagner ma pauvre vie. On a bien raison de dire qu'il y a toujours des
envieux. Mais écoutez, M. Jules, avec moi il n'y a pas de porte de
derrière, faites mieux que ça, restez ici toute la journée avec vos
messieurs, vous verrez si je vous en impose.

--»J'y consens, mais pas de bamboche au moins; c'est que vous êtes un
cadet à faire disparaître les chansons: surtout pas d'intelligence au
dehors. C'est que si vous faisiez prévenir les chanteurs de la
goguette......

--»Pour qui que vous me prenez? répliqua Raoul avec vivacité, si je vous
donne ma parole de ne rien faire, je suis incapable d'y manquer: on a de
l'honneur ou l'on n'en a pas. D'ailleurs, pour prouver que je n'ai pas
de mauvaises intentions, vous n'avez qu'à ne pas me quitter; je m'engage
à ne souffler mot à qui que ce soit, pas même à ma femme, quand elle
reviendra: de la sorte, vous serez bien sûr......... Par exemple, il
faudra que vous me permettiez de découper mes viandes.

--»Avec plaisir, ne sais-je pas qu'il faut que service se fasse? Je suis
même tout prêt à vous donner un coup de main.

--»Vous êtes trop bon, M. Jules; cependant ce n'est pas de refus.

--»Allons, lui dis-je, à l'ouvrage.»

Nous descendons ensemble. Raoul s'arme d'un grand couperet, et bientôt
les manches retroussées jusqu'aux coudes, une serviette étalée devant
moi, je l'aide à dépécer le veau qui ce jour là était destiné, avec la
salade de rigueur, à faire les délices des Lucullus du cabaret. Du veau
je passe au mouton; tant bien que mal, nous parons quelques douzaines de
côtelettes; nous arrondissons le gigot, qui est la pièce de luxe de la
barrière; j'arrache la queue à deux ou trois dindons, je donne un tour
aux abattis, et quand il ne nous reste plus rien à faire dans la
cuisine, je me rends utile à la cave, où j'assiste en amateur à la
fabrication du _vin propriétaire_ à six sols le litre.

Pendant cette opération, j'étais seul en face de Raoul, près de qui je
jouais le rôle de l'_ami intime_, je ne le quittais non plus que son
ombre ou que son tranchelard. J'avoue que plusieurs fois je tremblai
qu'il ne vînt à soupçonner le motif pour lequel je le veillais de si
près; alors il m'aurait infailliblement égorgé, et je serais tombé sous
ses coups sans qu'il eût été possible de me secourir; mais il ne voyait
en moi qu'un familier de l'inquisition politique, et à l'égard des
imputations séditieuses dirigées contre lui, il était parfaitement
tranquille.

Il y avait près de quatre heures que je faisais les fonctions de second
chef d'office, lorsque le commissaire de police (aujourd'hui chef de la
2e division), que j'avais fait prévenir, arriva enfin. J'étais au
rez-de-chaussée; d'aussi loin que je l'aperçus, je courus à lui, et
après l'avoir prié de ne se présenter que dans quelques minutes, je
revins auprès de Raoul.

«Le diable les emporte, lui dis-je, actuellement ne prétendent-ils pas
que ce n'est pas ici que nous devrions être, mais à votre domicile de
Paris?

--»Si ce n'est que cela, me répondit-il, allons-y.

--»Allons-y, et puis quand nous y serons, il nous faudra revenir à la
chaussée de Clignancourt. Oh! l'on n'est pas chiche de nos pas. Tenez,
si j'étais à votre place, tandis que nous y sommes, j'irais solliciter
le commissaire de police de faire perquisition dans mon cabaret, ce
serait un moyen de le disposer à penser que l'on vous a suspecté à
tort.»

Raoul jugeant le conseil excellent, fit la démarche que je lui
suggérais; le commissaire accéda à son désir, et la perquisition fut
faite avec le plus grand soin: elle ne produisit rien.

«Eh bien! s'écria Raoul, avec ce ton de satisfaction qui semble annoncer
l'homme irréprochable, êtes-vous bien avancés maintenant? pour des
torche..... faire tant d'embarras! j'aurais assassiné que ce ne serait
pas pis.»

L'assurance avec laquelle il articula ce dernier membre de phrase me
déconcerta; j'eus presque des scrupules de l'avoir cru coupable;
pourtant il l'était, et l'impression qui lui était favorable s'effaça
promptement de mon esprit. Il est douloureux de penser qu'un brigand,
les mains encore fumantes du sang de sa victime, puisse sans frissonner
proférer des paroles qui rappellent son attentat. Raoul était calme, il
était triomphant, Quand nous montâmes en fiacre pour nous transporter à
son domicile de Paris, on eût dit qu'il allait à la noce.

«Ma femme, répétait-il, sera bien surprise de me voir en si bonne
compagnie.»

Ce fut elle qui vint nous ouvrir. A notre aspect son visage n'éprouva
pas la moindre altération: elle nous offrit des siéges; mais comme nous
n'avions pas de temps à perdre, sans avoir égard à sa politesse, le
commissaire et moi nous nous mîmes en devoir de procéder à la nouvelle
perquisition. Raoul était présent; il nous guidait avec une complaisance
extrême.

Afin de rendre vraisemblable l'histoire que je lui avais faite, c'était
aux papiers que l'on devait s'attacher de préférence. Il me donna la
clef de son secrétaire. Je m'empare d'une liasse, et la première pièce
sur laquelle se portent mes regards est une assignation, dont une partie
est déchirée. Soudain, je me retrace la forme du lambeau sur lequel est
écrite l'adresse annexée au procès-verbal des magistrats de Corbeil.....
Ce lambeau s'adapte évidemment à la déchirure. Le commissaire, à qui je
fais part de mon observation, est de mon avis. Raoul ne nous vit d'abord
qu'avec indifférence examiner l'assignation; peut-être n'y prenait-il
pas garde, mais tout à coup ses muscles se contractent, il pâlit, et
s'élançant vers le tiroir d'une commode qui renferme des pistolets
chargés, il va s'en saisir, lorsque, par un mouvement non moins rapide,
mes agents se précipitent sur lui, et le mettent hors d'état de faire
résistance.

Il était près de minuit quand Raoul et sa femme furent amenés à la
préfecture: Court y arriva un quart d'heure après. Les deux complices
furent enfermés séparément. Jusque là l'on n'avait contre eux que des
présomptions et des semi-preuves. Je me proposai de les confesser
pendant qu'ils étaient encore dans la stupeur. Ce fut d'abord sur Court
que j'essayai mon éloquence; je le pris ce qu'on appelle par tous les
bouts; j'employai toute espèce d'arguments pour le convaincre qu'il
était dans son intérêt de faire des aveux.

«Croyez-m'en, lui disais-je, déclarez toute la vérité; pourquoi vous
opiniâtrer à cacher ce que l'on sait? Au premier interrogatoire que vous
allez subir, vous verrez que l'on est plus instruit que vous ne le
pensez. Tous les gens que vous avez attaqués ne sont pas morts, on
produira contre vous des témoignages foudroyants; vous aurez gardé le
silence, mais vous n'en serez pas moins condamné; l'échafaud n'est pas
ce qu'il y a de plus terrible, ce sont les tourments, les rigueurs dont
on punira votre obstination. Justement irrités contre vous, les
magistrats ne vous laisseront ni paix ni trêve, jusqu'à l'heure de
l'exécution; on vous obsédera, on vous fera périr à petit feu; si vous
vous taisez, la prison sera pour vous un enfer; parlez, au contraire,
montrez du repentir, de la résignation, et puisque vous ne pouvez
échapper à votre sort, tâchez au moins que les juges vous plaignent et
désirent vous traiter avec humanité.»

Pendant cette exhortation, qui fut beaucoup plus longue, Court était
intérieurement très agité. Lorsque je lui annonçai que tous les gens
attaqués par lui n'étaient pas morts, il changea de couleur et détourna
la vue. Je remarquai qu'insensiblement il perdait contenance, sa
poitrine se gonflait visiblement, il respirait avec peine. Enfin, à
quatre heures et demie du matin, il me saute au cou, des larmes coulent
en abondance de ses yeux.

»Ah! M. Jules, s'écria-t-il en sanglottant, je suis un grand coupable;
je vais tout vous raconter.»

Je m'étais bien gardé de dire à Court de quel assassinat il était
accusé; comme probablement il avait commis plus d'un meurtre, je ne
voulus rien spécifier; j'espérais qu'en restant dans des termes vagues,
en m'abstenant de toute désignation trop précise, il me mettrait
peut-être sur la voie d'un crime autre que celui pour lequel il était
poursuivi. Court réfléchit un instant.

«Eh bien! oui, c'est moi qui ai assassiné le marchand de volailles.
Fallait-il qu'il eût l'ame chevillée dans le corps! Le pauvre diable! en
être revenu après un assaut pareil! Voici comment cela s'est fait, M.
Jules: que je meure sur l'heure si je mens.... Ils étaient plusieurs
Normands qui s'en retournaient après avoir débité leur marchandise à
Paris.... Je les croyais chargés d'argent; j'allai en conséquence les
attendre au passage: j'arrête les deux premiers qui se présentent, mais
je ne trouve presque rien sur eux.... J'étais alors dans la plus
affreuse nécessité; c'était la misère qui me poussait; je sentais que ma
femme manquait de tout, ça me saignait le cœur. Enfin, pendant que je
me livre au désespoir, j'entends le bruit d'une voiture: je cours,
c'était celle d'un marchand de volailles. Je le surprends à moitié
endormi; je le somme de me donner sa bourse; il se fouille, je le
fouille moi-même: il possédait en tout _quatre-vingts francs_.
Quatre-vingts francs! qu'est-ce que c'est quand on doit à tout le monde?
J'avais deux termes à payer; mon propriétaire avait menacé de me mettre
à la porte. Pour comble de disgrâce, j'étais harcelé par d'autres
créanciers. Que vouliez-vous que je fisse avec quatre-vingts francs? La
rage m'empoigne, je prends mes pistolets et les décharge tous les deux
dans la poitrine du _messière_. Quinze jours après, on m'a donné la
nouvelle qu'il était encore vivant... Jugez si j'ai été surpris! aussi
depuis ce moment je n'ai pas eu une minute de repos; je me doutais bien
qu'il me jouerait quelque mauvais tour.

--»Vos craintes étaient fondées, lui dis-je: mais le marchand de
volaille n'est pas le seul que vous avez assassiné; et ce boucher que
vous avez criblé de coups de couteau, après lui avoir enlevé sa sacoche?

--»Pour celui-là, reprit le scélérat, Dieu veuille avoir son ame! Je
répondrais bien que s'il dépose contre moi, ce ne sera qu'au jugement
dernier.

--»Vous êtes dans l'erreur, le boucher n'en mourra pas.

--»Ah! tant mieux, s'écria Court.

--»Non il n'en mourra pas, et je dois vous prévenir qu'il a signalé,
vous et vos complices de manière à ce qu'on ne puisse pas s'y
méprendre.»

Court essaya de soutenir qu'il n'avait pas de complices; mais il n'eut
pas la force de persister long-temps dans le mensonge, et il finit par
m'indiquer Clair Raoul. J'insistai pour qu'il m'en nommât d'autres, ce
fut en vain: je dus provisoirement me contenter des aveux qu'il venait
de faire, et dans la crainte qu'il n'imaginât de les rétracter, je fis
immédiatement appeler le commissaire, en présence de qui il les réitéra
dans les plus grands détails.

C'était sans doute une première victoire que d'avoir déterminé Court à
se reconnaître coupable et à signer ses déclarations, mais il m'en
restait une seconde à remporter: il s'agissait d'amener Raoul à suivre
l'exemple de son ami. Je pénétrai sans bruit dans la pièce où il était:
Raoul dormait; je prends des précautions pour ne pas l'éveiller, et
m'étant placé près de lui, je parle bas dans la direction de son
oreille; il remue légèrement, ses lèvres s'agitent, je présume qu'en
lui adressant des questions, il y répondra; sans élever la voix, je
l'interroge sur son affaire; il articule quelques paroles
inintelligibles, mais il m'est impossible de donner un sens à ce qu'il
dit. Cette scène de somnambulisme durait depuis près d'un quart d'heure,
lorsqu'à cette interpellation, _qu'avez-vous fait du couteau_? Il
éprouva un sursaut, proféra quelques mots entrecoupés, et tourna ses
regards de mon côté.

En me reconnaissant, il tressaillit d'étonnement et d'épouvante: on eût
dit qu'à son intérieur il venait de se livrer un combat dont il
tremblait que j'eusse été le témoin. A l'air d'anxiété avec lequel il me
considérait, je vis qu'il cherchait à lire dans mes yeux ce qui s'était
passé. Peut-être pendant son sommeil s'était-il trahi. Il avait le front
couvert de sueur, une pâleur mortelle était répandue sur ses traits; il
s'efforçait de sourire en grinçant les dents malgré lui. L'image que
j'avais devant moi était celle d'un damné à qui sa conscience donne la
torture.... c'était Oreste poursuivi par les Euménides. Les dernières
vapeurs d'un songe affreux n'étaient pas encore dissipées.... je saisis
la circonstance: ce n'était pas la première fois que j'avais pris le
cauchemar pour mon auxiliaire.

«Il paraît, dis-je à Raoul, que vous venez de faire un rêve bien
terrible? vous avez beaucoup parlé et considérablement souffert; je vous
ai éveillé pour vous délivrer des tourments que vous enduriez et des
remords auxquels vous étiez en proie. Ne vous fâchez pas de ce langage,
il n'est plus temps de dissimuler; les révélations de votre ami Court
nous ont tout appris; la justice n'ignore aucun des détails du crime qui
vous est imputé; ne vous défendez pas d'y avoir participé, l'évidence,
contre laquelle vous ne pouvez rien, résulte des dires de votre
complice. Si vous vous retranchez dans un système de dénégation, sa voix
vous confondra en présence de vos juges, et si ce n'est pas assez de son
témoignage, le boucher que vous avez assassiné près de Milly paraîtra
pour vous accuser.»

A ce moment, j'examinai la figure de Raoul, et je la vis se décomposer;
mais se remettant graduellement, il me répondit avec fermeté:

«M. Jules, vous voulez m'entortiller, c'est peine perdue: vous êtes
malin, mais je suis innocent. Pour ce qui est de Court, on ne me
persuadera pas qu'il soit coupable, encore moins qu'il m'ait inculpé,
surtout quand il n'y a pas l'ombre de vraisemblance qu'il ait pu le
faire.»

Je déclarai de nouveau à Raoul qu'il cherchait inutilement à me dérober
la connaissance de la vérité. Au surplus, ajoutais-je, je vais vous
confronter à votre ami, et nous verrons si vous osez le démentir.
«Faites-le venir, repartit Raoul, je ne demande pas mieux; je suis
certain que Court est incapable d'une mauvais action. Pourquoi
voulez-vous qu'il aille s'accuser d'un crime qu'il n'a pas commis, et
m'y impliquer de gaîté de cœur, à moins qu'il ne soit fou, et il ne
peut pas l'être? Tenez, M. Jules, je suis si sûr de ce que j'avance, que
s'il dit qu'il a assassiné et que j'étais avec lui, je consens à passer
pour le plus grand scélérat que la terre ait porté; je reconnaîtrai pour
vrai tout ce qu'il dira, j'en prends l'engagement, quitte à monter avec
lui sur le même échafaud. Mourir de ça ou mourir d'autre chose, la
guillotine ne me fait pas peur. Si Court parle, eh bien! tout est dit,
la nappe est mise; il roulera deux têtes sur le plancher.»

Je le laissai dans ces dispositions, et j'allai proposer l'entrevue à
son camarade. Celui-ci refusa, m'alléguant qu'après avoir avoué, il
n'aurait jamais la force de regarder Raoul. «Puisque j'ai signé ma
déclaration, disait-il, faites-la lui lire, elle suffira pour le
convaincre; d'ailleurs il connaît mon écriture.» Cette répugnance, à
laquelle je ne m'étais pas attendu, me contrariait d'autant plus, que
souvent, en moins d'une seconde, j'ai vu les idées d'un prévenu changer
du blanc au noir; je m'efforçai donc de la vaincre, et je parvins assez
promptement à décider Court à faire ce que je désirais. Enfin, je mets
les deux amis en présence; ils s'embrassent, et improvisant une ruse que
je ne lui avais pas suggérée, bien qu'elle secondât merveilleusement mes
projets, Court dit à Raoul: «Eh bien! tu as donc fait comme moi, tu as
confessé notre crime? tu as bien fait.»

Celui à qui s'adressait cette phrase fut un instant comme anéanti; mais
reprenant bientôt ses esprits: «Ma foi, M. Jules, c'est bien joué; vous
nous avez tiré la carotte au parfait. A présent, comme je suis un homme
de parole, je veux tenir celle que je vous ai donnée, en ne vous cachant
rien;» et sur-le-champ il se mit à me faire un récit qui confirmait
pleinement celui de son complice. Ces nouvelles révélations ayant été
reçues par le commissaire dans les formes voulues par la loi, je restai
à causer avec les deux assassins; ils furent dans la conversation d'une
gaîté qui ne tarissait pas; c'est l'effet ordinaire de l'aveu sur les
plus grands criminels. Je soupai avec eux, ils burent raisonnablement.
Leur physionomie était redevenue calme; il n'y avait plus de vestige de
la catastrophe de la veille: on voyait que c'était une affaire arrangée;
en avouant, ils avaient pris l'engagement de payer leur dette à la
justice. Au dessert, je leur annonçai que nous partirions dans la nuit
pour Corbeil; «en ce cas, dit Raoul, ce n'est pas la peine de nous
coucher,» et il me pria de lui faire apporter un jeu de cartes. Quand
arriva la voiture qui devait nous emmener, ils étaient à faire leur cent
de piquet aussi paisiblement que de bons bourgeois.

Ils montèrent dans le coucou sans que cela parût leur faire la plus
légère impression. Nous n'étions pas encore à la barrière d'Italie,
qu'ils ronflaient comme des bienheureux; à huit heures du matin ils ne
s'étaient pas éveillés, et nous entrions dans la ville.



CHAPITRE XLIII.

     Arrivée à Corbeil.--Sornettes populaires.--La foule.--Les
     gobe-mouches.--La bonne compagnie.--Poulailler et le capitaine
     Picard.--Le dégoût des grandeurs.--Le marchand de dindons.--Le
     général Beaufort.--L'idée qu'on se fait de moi.--Grande terreur
     d'un sous-préfet.--Les assassins et leur victime.--Le
     repentir.--Encore un souper.--Mettez des couteaux.--Révélations
     importantes, etc., etc.


Le bruit de notre arrivée se répandit en un instant. Les habitants
accoururent pour voir les assassins du boucher; j'étais aussi pour eux
un objet de curiosité. Dans cette occasion, je ne fus pas fâché
d'apprendre ce que l'on pensait de moi à six lieues de la Capitale; je
me faufilai dans la foule assemblée devant la porte de la prison, et là
je n'eus qu'à prêter l'oreille pour entendre les propos les plus
singuliers; _c'est lui_! _c'est lui_! répétaient les spectateurs, en se
haussant sur la pointe des pieds, chaque fois que le guichet s'ouvrait
pour laisser entrer ou sortit un de mes agents.

«Tiens, le vois-tu? disait l'un, c'est ce petit mauricaud qui n'a pas
cinq pieds.

--»Bah! un avorton comme ça, j'en aurais cinquante comme lui à mes
trousses....

--»Un avorton! il est toujours assez grand pour te fiche ta tournée:
d'abord il tire la savate comme un ange, et puis il a une manière de
vous passer la jambe.

--»Tais-toi donc, est-ce qu'on ne connaît pas les couleurs aussi bien
que lui?

--»C'est ce grand mince, disait un autre, a-t-il l'air méchant, avec ses
cheveux roux!

--»Oh! il est comme un échalat; il m'est avis qu'une main dans la poche
je le ploierais en deux.

--»Toi?

--»Oui, moi.

--»Ah! tu crois qu'il se laisserait empoigner? pas si bête! il viendrait
soi-disant pour te parler amicablement, puis au moment où tu t'y
attendrais le moins, ce serait un coup de poing qui t'arriverait dans le
_brochet_ (le creux de l'estomac), ou suivant qu'il trouverait sa
belle, il te saluerait d'une _mure_ (coup de poing sur le nez) que tu
en verrais trente-six chandelles.

--»Monsieur a raison, observait en me regardant un gros bourgeois à
lunettes, qui était mon plus proche voisin, c'est un être bien
extraordinaire que ce Vidocq; on prétend que quand il veut arrêter
quelqu'un, il a un coup à lui qui le rend tout de suite maître de son
homme.

--»Je me suis laissé dire, c'était un charretier qui prenait la parole,
qu'il a toujours aux pieds des souliers avec des _caboches_ (gros
clous), et qu'en vous donnant une poignée de main, il vous lève sur l'os
de la jambe une tartine de longueur.

--»Faites donc attention où vous marchez, gros butor, s'écriait une
jeune fille, dont le charretier venait maladroitement d'écraser les
cors.

--Ȃa vous fait jouir la belle enfant, ripostait le rustre, ce n'est
rien; vous en verrez bien d'autres avant que de mourir; si Vidocq avec
le talon de sa botte vous écrasait le _gros arpion_ (gros orteil).....

--»Vraiment! qu'il y vienne donc!

--»Il serait gêné; c'est encore un cadet...»

A ce moment, je pris part à la conversation; «Mademoiselle, dis-je au
charretier, a de trop jolis yeux pour que Vidocq, tant méchant soit-il,
veuille lui faire du mal.

--»Oh! on n'ignore pas qu'il n'est pas si rude avec les femmes. D'abord
c'est un gaillard qu'on dit qu'il lui en faut. Oui, il lui en faut, et
qu'il est fameusement porté là-dessus. Mais ce n'est pas tout ça: j'en
voulais venir que quand on écrase le gros arpion à un particulier, tant
fort soit-il, il n'y a pas de milieu, il faut qu'il descende, et si on
ne le ramasse pas, il reste sur la place.»

Il se fit alors un brouhaha.--Ah! ah! ah!

«Qu'est-ce qu'il y a?

--»A bas le chapeau!

--»Eh! l'homme à la perruque!

--»C'est-il les assassins?

--»Le voilà! le voilà!

--»Et qui donc?

--»Ne poussez donc pas tant.

--»Polisson, voulez-vous finir avec vos mains?

--»Donnez-lui un soufflet.

--»Comme les femmes sont imprudentes, se risquer dans un état pareil!

--»Aie, aie!

--»Montez sur mon épaule.

--»Eh! là-bas, vous n'êtes pas de verre.

--»Sont-ils fous de faire tant de bruit?

--»C'est rien! c'est rien! c'est un exempt.

--»Y en a-t-il de ces mouchards!

--»Des mouchards! il n'y en a que quatre.»

Quand ces criailleries cessèrent, le flux et le reflux de la multitude
m'avaient transporté au milieu d'un groupe nouveau, où une douzaine de
gobe-mouches s'entretenaient aussi de moi.

PREMIER GOBE-MOUCHE (celui-là avait des cheveux blancs). «Oui, monsieur,
il a été condamné pour cent un ans de galères: un relevé de mort.

SECOND GOBE-MOUCHE.»Cent et un ans! c'est plus d'un siècle.

UNE VIEILLE FEMME.»Ah! grand Dieu! qu'est-ce que vous me faites
l'honneur de me dire? cent et un ans! comme dit cet autre, ce n'est pas
un jour.

TROISIÈME GOBE-MOUCHE.»Non! non, ce n'est pas un jour, c'est un beau
bail.

QUATRIÈME GOBE-MOUCHE.»Il avait donc assassiné?

CINQUIÈME GOBE-MOUCHE.»Quoi! vous ne savez pas ça? C'est un scélérat
couvert de crimes; il a tout fait. Vingt fois il a mérité la guillotine,
mais comme c'est un adroit coquin, on lui a fait grâce de la vie.

LA VIEILLE FEMME.»C'est-il vrai qu'il a été fouetté marqué?

PREMIER GOBE-MOUCHE.»Certainement, madame, avec un fer chaud sur les
deux épaules; je vous réponds que si on les mettait à nu, on y
trouverait la fleur de lis.

AUTRE GOBE-MOUCHE. (Son numéro d'ordre ne me revient pas; je me rappelle
seulement qu'il était vêtu de noir, et coiffé à l'oiseau royal, c'était,
à ce que je présume, un des marguillers de la paroisse.) «La fleur de
lis? c'est bien mieux que cela, puisqu'il est assujetti à porter un
anneau à la jambe, c'est un fait que je tiens du commissaire.

MOI.»Laissez donc, avec votre anneau, est-ce qu'on ne le verrait pas?

LE GOBE-MOUCHE NOIR. (Sèchement).»Non, monsieur, on ne le verrait pas.
D'abord, ne vous mettez pas dans la tête que ce soit un anneau de fer du
poids de quatre ou cinq livres; c'est un anneau d'or, tout léger, et
presque imperceptible. Ah! parbleu, s'il s'avisait comme moi de porter
des culottes courtes, ça sauterait aux yeux, mais le pantalon cache
tout. Le pantalon, jolie mode! ça nous vient de la révolution, c'est
comme la Titus, on ne distingue plus un honnête homme d'un galérien. Je
vous le demande, messieurs, si ce Vidocq était parmi nous, ne
seriez-vous pas bien aise de vous trouver dans la compagnie d'un tel
misérable? qu'en pensez-vous, chevalier?

UN CHEVALIER DE SAINT-LOUIS.»Pour mon compte, je n'en serais pas très
flatté, et vous, M. de la Potonière?

M. DE LA POTONIÈRE.»Dans le fait, ce n'est pas un si grand honneur; un
forçat, et qui pis est, un espion de police! Si encore il n'arrêtait que
des brigands de l'espèce de ceux que l'on vient d'amener aujourd'hui, ce
serait pain béni; mais savez-vous à quelle condition on l'a tiré du
bagne? Pour obtenir sa liberté, il s'est engagé à livrer cent individus
par mois, et il n'y a pas à dire, coupables ou non, il faut qu'il les
trouve, autrement il serait bien sûr d'être reconduit où on l'a pris;
par exemple, s'il dépasse le nombre, il a une prime. Est-ce ainsi que
cela se passe en Angleterre, sir Wilson?

SIR WILSON.»Non, le gouvernement de la Grande-Bretagne n'a point encore
admis de pareille commutation de peine. Je ne connais pas votre M.
Vidocq, mais si c'est un brigand, il l'est beaucoup moins sans doute que
ceux qui tiennent suspendue sur sa tête l'épée, qui tombe du moment
qu'il y a impossibilité pour lui de remplir un marché abominable.
O'méara, qui n'est pas plus que moi partisan de notre ministère, vous
attestera qu'il ne s'est pas encore avili à ce point. Vous vous taisez,
docteur, parlez donc.

LE DOCTEUR O'MÉARA.»Il ne lui aurait plus manqué que d'avoir choisi
parmi les héros de Tyburn ou de Botany-Bey, les agents qui répondent de
la sûreté de Londres; quand les voleurs font la chasse aux voleurs, on
n'est jamais certain qu'ils ne finiront pas par s'entendre, et alors,
que devient la chasse?

LE CHEVALIER DE SAINT-LOUIS.»C'est juste; il est inconcevable que, dans
tous les temps, la police n'ait jamais employé que des hommes tarés; il
y a tant d'honnêtes gens!

MOI.»Monsieur accepterait la place de Vidocq?

LE CHEVALIER.»Moi! monsieur, Dieu m'en garde!

MOI.»Eh Bien! ne demandez donc pas l'impossible.

SIR WILSON.»L'impossible! jusqu'à ce que la police de France, qui n'est
qu'une institution ténébreuse, une machination perpétuelle, ait cessé
d'être l'espionnage, et soit devenue la force visible pour le maintien
de l'ordre public et de la sûreté de tous.»

UNE ANGLAISE (au milieu de trois ou quatre officiers en demi-solde, qui
paraissent lui faire leur cour, peut-être était-ce lady Owinson). «Le
général entend toutes ces choses à merveille.

UN DES OFFICIERS.»Ah! voici le général Beaufort, avec la famille Picard.

LADY OWINSON.»Ah! bonjour, général; je dois vous faire mes compliments
de condoléance, car on m'a conté l'événement de votre tabatière: chez
nous, il y a un vieux proverbe qui dit, _qu'il vaut mieux s'éveiller
sous la table de la taverne que de s'exposer à dormir dans le fossé_.

LE GÉNÉRAL (avec aigreur).»C'est une leçon qui aurait pu profiter au
boucher.

LADY OWINSON.»Et à vous, général. Mais à propos, que ne vous
adressez-vous à Vidocq pour retrouver votre tabatière?

LE GÉNÉRAL.»A Vidocq! un voleur, un chauffeur, un gredin! si je savais
respirer le même air que lui, je me pendrais tout de suite. Que je
m'adresse à Vidocq!

LE CAPITAINE PICARD.»Et pourquoi pas? s'il peut vous faire rendre
l'objet.

LE GÉNÉRAL.»Ah! voilà comme vous êtes, vous (avec un ton de
supériorité). Mon ami Picard, on s'aperçoit que vous êtes un enfant de
la balle.

LE CAPITAINE.»Merci, général.

LE GÉNÉRAL.»N'êtes-vous pas le fils d'un capitaine de maréchaussée? Ne
m'avez-vous pas dit cent fois que votre père avait arrêté le fameux
Poulailler?

LADY OWINSON.»Le fameux Poulailler? Ah! M. Picard, contez-nous donc ça,
le fameux Poulailler.

M. PICARD.»Puisque vous le commandez, madame; cependant, c'est bien
long, et puis, c'est une histoire que tout le monde connaît.

LADY OWINSON.»Je vous en prie, M. Picard.

M. PICARD.»C'était un bien adroit voleur que Poulailler; depuis
Cartouche on n'avait pas vu son pareil. Je n'en finirais pas si je
voulais vous dire seulement le quart de ce que ma mère m'en a rapporté;
la bonne femme a bientôt quatre-vingts ans, elle se souvient de loin.

LE GÉNÉRAL BEAUFORT.»Au fait, avocat, pas de digression.

LADY OWINSON.»Général, n'interrompez donc pas. Allons, M. Picard...

M. PICARD.»Pour vous abréger, la Cour était à Fontainebleau; on y
célébrait des réjouissances à l'occasion d'un mariage. Mon père, qui
était capitaine de maréchaussée, reçoit dans la nuit un exprès qui lui
annonce qu'à la suite d'un bal, plusieurs individus déguisés en grands
seigneurs ont disparu, emportant avec eux les parures en diamants de la
plupart des dames qui figuraient dans les quadrilles. Il y en avait pour
une somme considérable. Cet enlèvement s'était effectué avec tant
d'audace et de subtilité, qu'il était tout naturel de l'attribuer à
Poulailler. On l'avait vu, à la tête d'une cavalcade de six hommes,
superbement montés, prendre la route de Paris. Il était à présumer que
c'étaient les voleurs, et qu'ils passeraient à Essonne. Mon père s'y
rendit sur-le-champ, et là, il apprit que la cavalcade était descendue à
l'auberge _du Grand-Cerf_, c'est aujourd'hui la maison déserte qu'on
appelle la ferme. Ils étaient tous couchés, et leurs chevaux étaient à
l'écurie. Mon père voulut d'abord s'emparer des chevaux; ils les trouva
sellés, bridés, et ferrés à rebours, si bien qu'ils semblaient aller
dans l'endroit d'où ils venaient.

LADY OWINSON.»Voyez un peu quelle ruse! Ils les savent toutes, ces
brigands!

M. PICARD.»Mon père fit couper les sous-ventrières, et aussitôt il monta
à la chambre de Poulailler; mais averti par un des siens qui faisait le
guet, celui-ci avait déjà levé le pied, et toute la bande s'était
dispersée dans la campagne. Il n'y avait pas de temps à perdre pour se
mettre à leur poursuite. Mon père ne s'arrêta qu'à la Cour-de-France, où
on lui dit qu'on avait vu entrer un beau monsieur dans un cabaret, qu'il
avait un habit tout couvert d'or et des belles plumes sur son chapeau.
Pas de doute, c'est Poulailler. Mon père va droit au cabaret, le beau
monsieur y était: _au nom du roi, je vous arrête_, lui dit mon père.
«Ah! mon bon monsieur, ne m'arrêtez pas, je ne suis pas celui que vous
croyez, je suis qu'un pauvre diable, qui menait à Paris un troupiau de
dindons; j'ai rencontré sur mon chemin un seigneur qui me les a achetés,
et qui a troqué sa défroque contre la mienne; je n'ai pas perdu au
change, sans compter qu'il m'a bien payé ma marchandise quinze beaux
louis d'or, qu'il m'a donnés... si c'est lui que vous cherchez, ne lui
faites pas de mal... c'est un si brave homme! Il m'a dit comme ça qu'il
était dégoûté de vivre avec les grands, et qu'il voulait tâter de la vie
des petits... Si vous le voyez sur la route, on dirait, ma foi de Dieu!
qu'il n'a fait que ça depuis qu'il est au monde; il gaule ses dindons,
dame, il faut voir! il n'y a pas de danger qu'ils s'écartent.» Mon père
n'eut pas plus tôt reçu ce renseignement qu'il se mit à galoper après le
nouveau marchand de dindons; il l'eut atteint promptement. Poulailler se
voyant découvert, voulut prendre la fuite; mon père le gagna de vitesse:
alors le brigand lui tira deux coups de pistolet: mais, sans se
déconcerter, mon père sauta de cheval, saisit Poulailler à la gorge, et
après l'avoir terrassé, il le garrotta. Je vous réponds que c'était un
rude homme que ce Poulailler, mais mon père l'était aussi.

LE GÉNÉRAL BEAUFORT.»Eh bien! capitaine Picard, je n'avais donc pas tort
de dire que vous êtes un enfant de la balle.

MOI (au général Beaufort).»Général, je vous demande pardon, mais plus je
vous considère, plus il me semble que j'ai l'honneur de vous connaître;
ne commandiez-vous pas les gendarmes à Mons?

LE GÉNÉRAL.»Oui, mon ami, en 1793.... Nous étions avec Dumouriez et le
duc d'Orléans actuel.

MOI.»C'est cela, général, j'étais sous vos ordres.

LE GÉNÉRAL. (me tendant la main avec enthousiasme).»Eh! venez donc, mon
camarade, que je vous embrasse; je vous retiens à dîner. Messieurs, je
vous présente un de mes anciens gendarmes; il est taillé en force,
celui-là, j'espère qu'il aurait bien arrêté Poulailler; n'est-ce pas, M.
Picard!»

Pendant que le général pressait mes mains dans les siennes, un gendarme
m'ayant aperçu parmi les spectateurs, vint à moi, et me touchant
légèrement l'épaule: «M. Vidocq, me dit-il, le procureur du roi vous
demande.» Soudain, tout autour de moi, je vis les visages s'alonger
d'une étrange façon. _Quoi_! _c'est Vidocq_? et puis _c'est Vidocq_,
_c'est Vidocq_, répétait-on, et les plus empressés donnaient force coups
de coude pour se faire jour jusqu'à moi. On se montait les uns sur les
autres pour me voir ou de plus près ou de plus loin. Toute cette masse
de curieux s'imaginait vraisemblablement que je n'avais pas figure
humaine; les exclamations de surprise que je saisissais à la volée m'en
donnèrent la preuve; il en est quelques-unes que je n'ai pas oubliées.
_Tiens, il est blond! je le croyais brun... on le dit si mauvais, il
n'en a pourtant pas l'air... c'est ce gros réjoui!... fiez-vous donc à
la mine._

Telles étaient à peu près les observations que le public faisait en
prenant mon signalement. Il y avait une telle affluence, que je
n'arrivai pas sans peine auprès du procureur du roi: ce magistrat me
chargea de conduire les prévenus devant le juge d'instruction. Court,
que j'emmenai le premier, parut intimidé quand il se vit en présence de
plusieurs personnes: je l'exhortai à renouveler ses aveux; il le fit
sans trop de difficulté, pour tout ce qui était relatif à l'assassinat
du boucher; mais interrogé au sujet du marchand de volailles, il
rétracta ce qu'il m'avait dit, et il fut impossible de l'amener à
déclarer qu'il avait d'autres complices que Raoul. Celui-ci, introduit
dans le cabinet, ne balança pas à confirmer tous les faits consignés
dans le procès-verbal de l'interrogatoire qu'il avait subi à la suite de
son arrestation. Il raconta longuement et avec un imperturbable
sang-froid tout ce qui s'était passé entre eux et le malheureux
Fontaine, jusqu'à l'instant où il l'avait frappé. «L'homme, dit-il,
n'était qu'étourdi par les deux coups de bâton; lorsque je vis qu'il ne
tombait pas, je m'approchai de lui comme pour le soutenir; j'avais à la
main le couteau qui est ici sur la table.» En même temps, il s'élance
vers le bureau, saisit brusquement l'instrument de son crime, fait deux
pas en arrière, et roulant deux yeux dans lesquels la fureur étincelle,
il prend une attitude menaçante. Ce mouvement auquel on ne s'était pas
attendu glaça d'épouvante toute l'assistance; le sous-préfet faillit se
trouver mal; moi-même, je n'étais pas sans quelque frayeur: cependant,
persuadé qu'il était prudent de n'attribuer ce mouvement de Raoul qu'à
un bon motif, «Eh! messieurs, que craignez-vous? dis-je en souriant,
Raoul est incapable de commettre une lâcheté et de mésuser de la
confiance qu'on lui témoigne; il n'a pris le couteau que pour vous
mettre à même de mieux juger le geste.--Merci, M. Jules, me dit cet
homme, charmé de l'explication, et en déposant tranquillement le couteau
sur la table; il ajouta: «J'ai voulu seulement vous montrer comment je
m'en suis servi.»

La confrontation des prévenus avec Fontaine était indispensable pour
compléter les préliminaires de l'instruction: on consulte le médecin,
afin de savoir si l'état du malade lui permet de soutenir une si rude
épreuve, et sur sa réponse affirmative, Court et Raoul sont amenés à
l'hôpital. Introduits dans la salle où est le boucher, ils cherchent des
yeux leur victime. Fontaine a la tête enveloppée, sa figure est
recouverte de linges, il est méconnaissable, mais près de lui sont
exposés les vêtements et la chemise qu'il portait lorsqu'il fut si
cruellement assailli. «Ah! pauvre Fontaine! s'écrie Court en tombant à
genoux au pied du lit que décorent ces sanglants trophées, pardonnez aux
misérables qui vous ont mis dans cet état; puisque vous en êtes
réchappé, c'est une permission de Dieu; il a voulu vous conserver pour
que nous portions la peine de nos méfaits. Pardon! pardon! répétait
Court en cachant son visage dans ses mains.» Pendant qu'il s'exprimait
ainsi, Raoul, qui s'était également agenouillé, gardait le silence, et
paraissait plongé dans une affliction profonde. «Allons! debout, et
regardez le malade en face, leur dit le juge que j'accompagnais.» Ils se
levèrent. «Otez de ma vue ces assassins, s'écria Fontaine, je ne les ai
que trop reconnus à leur figure et au son de leur voix.»

Cette reconnaissance et la vue des coupables étaient plus que
suffisantes pour établir que Court et Raoul avaient assassiné le
boucher; mais j'étais en outre convaincu qu'ils avaient bon nombre
d'autres crimes à se reprocher, et que, pour les commettre, ils avaient
dû être plus de deux; c'était là encore un secret qu'il m'importait de
leur arracher; je résolus de ne pas les quitter sans qu'ils me l'eussent
révélé tout entier. Au retour de la confrontation, je fis servir dans la
prison à souper pour les prévenus et pour moi; le concierge me demanda
s'il fallait mettre des couteaux sur la table. «Oui, oui, lui dis-je,
mettez des couteaux.» Mes deux convives mangèrent avec autant d'appétit
que s'ils eussent été les plus honnêtes gens du monde. Quand ils eurent
une légère pointe de vin, je les ramenai adroitement sur la pensée de
leurs crimes. «Vous n'avez pas le fonds mauvais, leur dis-je, je
gagerais que vous avez été entraînés; c'est quelque scélérat qui vous a
perdus. Pourquoi ne pas en convenir? puisque vous avez ressenti un
mouvement de compassion et de repentir lorsque vous avez vu Fontaine, il
m'est démontré que vous voudriez, au prix de votre sang, n'avoir pas
versé celui que vous avez répandu. Eh bien! si vous vous taisez sur vos
complices, vous êtes responsables de tout le mal qu'ils feront.
Plusieurs des personnes que vous avez attaquées ont déposé que vous
étiez au moins quatre dans vos expéditions.

--»Elles se sont trompées, répliqua Raoul, parole d'honneur, M. Jules;
nous n'avons jamais été plus de trois, l'autre est un ancien lieutenant
des douanes, qui se nomme _Pons Gérard_, il reste tout près de la
frontière, dans un petit village entre la Capelle et Hirson, département
de l'Aisne. Mais, si vous voulez l'arrêter, je vous préviens que c'est
un lapin qui n'a pas froid aux yeux.

--»Non, dit Court, il n'est pas facile à brider, et si vous ne prenez
pas toutes vos précautions, il vous donnera du fil à retordre.

--»Oh! c'est un rude compère, reprit Raoul. Vous n'êtes pas manchot non
plus, M. Jules, mais dix comme vous ne lui feraient pas peur; en tout
cas, vous êtes averti: d'abord, s'il a vent que vous le cherchez, il n'y
a pas loin de chez lui en Belgique, il filera; si vous le surprenez, il
résistera. Ainsi, trouvez moyen de le prendre endormi.

--»Oui, mais il ne dort guères, observa Court.»

Je m'informai des habitudes de Pons Gérard et me fis donner son
signalement. Dès que j'eus obtenu tous les renseignements dont je
pensais avoir besoin pour m'assurer de sa personne, songeant à faire
constater les révélations que je venais d'entendre, je proposai aux deux
prisonniers d'écrire sur-le-champ à celui des magistrats qui avait
caractère pour recevoir leurs aveux. Raoul mit la main à la plume, et
lorsqu'il eut achevé, bien qu'il fût près d'une heure du matin, je
portai moi-même la lettre au procureur du roi; elle était à peu près
conçue en ces termes:

«Monsieur, revenus à des sentiments plus conformes à notre position, et
mettant à profit les conseils que vous nous avez donnés, nous sommes
décidés à vous faire connaître tous les crimes dont nous nous sommes
rendus coupables, et à vous signaler notre troisième complice. Nous vous
prions, en conséquence, de vouloir bien venir près de nous, afin de
recevoir nos déclarations.»

Le magistrat s'empressa de se rendre à la prison, et Court, ainsi que
Raoul, répétèrent devant lui tout ce qu'ils m'avaient dit de Pons
Gérard. J'avais maintenant à m'occuper de ce dernier; comme il ne
fallait pas lui laisser le temps d'apprendre la mésaventure de ses
camarades, j'obtins de suite l'ordre d'aller l'arrêter.



CHAPITRE XLIV.

     Voyage à la frontière.--Un brigand.--La mère Bardou.--Les
     indications d'une petite fille.--La délibération.--J'aborde mon
     homme.--La reconnaissance simulée.--Quel gaillard!--Les deux font
     la paire.--Le faux contrebandier.--L'avis perfide.--Le brigand
     pétrifié.--Il ne faut pas tenter le diable.--Je délivre le pays
     d'un fléau.--L'Hercule à la peau d'ours.--Le mangeur de tabac.


Déguisé en marchand de chevaux, je partis avec les agents _Goury_ et
_Clément_, qui passaient pour mes garçons. Nous fîmes si grande
diligence, que, malgré la rigueur de la saison et la difficulté des
chemins (on était dans l'hiver), nous arrivâmes à la Capelle le
lendemain soir, veille de la foire. Je connaissais le pays, je l'avais
parcouru étant militaire, aussi n'eus-je besoin que d'un instant pour
m'orienter et prendre langue. Tous les habitants à qui je parlai de Pons
Gérard me le peignirent comme un brigand qui ne vivait que de fraude et
de rapine, son nom était un sujet d'effroi, tout le monde tremblait
devant lui; les autorités locales, auxquelles il était dénoncé
journellement, n'osaient le réprimer. Enfin c'était un de ces êtres
terribles qui font la loi à tout ce qui les entoure: quoi qu'il en fût,
peu accoutumé à reculer devant une entreprise périlleuse, je n'en
persistai pas moins à vouloir tenter l'aventure. Tout ce que j'entendais
dire de Pons piquait mon amour-propre, mais comment en venir à mon
honneur? je n'en savais encore rien; en attendant l'inspiration, je
déjeûnai avec mes agents, et quand nous nous fûmes suffisamment garni
l'estomac, nous nous mîmes en route pour aller à la recherche du
complice de Raoul et de Court. Ceux-ci m'avaient indiqué une auberge
isolée qui était un repaire de contrebandiers. Pons y venait
fréquemment, il était fort connu de l'aubergiste, qui, le regardant
comme une de ses meilleures pratiques, lui portait beaucoup d'intérêt.
Cette auberge m'avait été si parfaitement désignée, que je n'eus pas
besoin d'autres indications pour la trouver. Escorté de mes deux
compagnons, j'arrive, j'entre, sans plus de façon je m'assieds, et
prenant les manières d'un homme qui n'est pas étranger aux usages de la
maison.

«Bonjour, la mère Bardou. Comment que ça va?

--»Bonjour, mes enfants, soyez les bien-venus, ça va comme vous voyez, à
la douce; que peut-on vous servir?

--»A dîner, nous mourons de faim.

--»Ce sera bientôt prêt; passez dans la salle et chauffez-vous.»

Tandis qu'elle met le couvert, j'entame la conversation avec elle.

«Je suis sûr que vous ne me remettez pas.

--»Attendez donc.

--»Vous m'avez vu vingt fois l'hiver dernier, avec Pons, quand nous
venions pendant la nuit.

--»Quoi! c'est vous?

--»Je crois bien que c'est moi.

--»Je vous remets parfaitement.

--»Et le compère Gérard, qu'en faites-vous? Toujours bien portant?

--»Oh! pour ça, oui, il a bu ici la goutte à ce matin, en allant
travailler à la maison _Lamare_.»

J'ignorais complétement où était située cette maison, mais comme j'étais
censé au fait des localités, je me gardai bien de m'en enquérir.
J'espérais d'ailleurs que sans adresser de question directe, je
parviendrais à me la faire indiquer. A peine avalons-nous les premières
bouchées, la mère Bardou vient me dire! «Vous parliez de Gérard toute à
l'heure, sa fille est là.

--»Laquelle?

--»La plus petite.»

Aussitôt je me lève, je cours vers la petite, je l'embrasse avant
qu'elle ait eu le temps de me regarder, je l'interloque en lui demandant
successivement, et coup sur coup, des nouvelles de chacun des membres de
sa famille. Quand elle m'eut répondu, je lui dis: «Allons, c'est bien,
tu es une belle fille, tiens, voilà une pomme, tu vas la manger, et puis
après nous irons ensemble chez ta mère.» Notre repas fut promptement
terminé, alors je sortis avec la petite fille que je suivis. Elle se
dirigea d'abord vers la demeure de sa mère, mais une fois que je fus
certain que l'aubergiste ne pouvait plus nous apercevoir, «Écoute donc,
petite, dis-je à notre guide, sais-tu où est la _maison Lamare_?

--«C'est là-bas, me répondit-elle, en me montrant avec son doigt de
l'autre côté d'Hirson.

--»A présent, tu diras à ta mère que tu as vu trois amis de ton père,
qu'elle prépare à souper pour quatre, nous reviendrons avec lui. Au
revoir, mon enfant.»

La fille de Gérard poursuivit son chemin, et nous ne tardâmes pas à nous
trouver vis-à-vis de la maison Lamare; mais là il n'y avait point de
travailleurs; un paysan que je questionnai, me dit qu'ils étaient un peu
plus loin: nous continuâmes de marcher, et parvenus sur une éminence, je
vis en effet une trentaine d'hommes occupés de réparer la grande route.
Gérard, en sa qualité de piqueur, devait être au milieu de ce groupe.
Nous avançons: à cinquante pas des travailleurs, je fais remarquer à mes
agents un individu dont la figure et la tournure me semblent tout-à-fait
conformes au signalement qui m'a été donné. Je ne doute pas que ce ne
soit Gérard, mes agents partagent mon avis; mais Gérard est trop bien
entouré pour aller le saisir; seul, sa témérité le rendrait redoutable,
et si ses compagnons prennent sa défense, n'est-il pas vraisemblable que
nous échouerons dans l'exécution du mandat! La conjoncture était
embarrassante; à la moindre démonstration, de notre part, Gérard pouvait
ou nous faire un mauvais parti, ou nous échapper en gagnant la
frontière. Jamais je n'avais senti davantage la nécessité de la
prudence. Dans cette occasion, je consultai mes deux agents, c'étaient
deux hommes intrépides: «Faites ce que vous voudrez, me répondirent-ils,
nous sommes prêts à vous seconder en tout, dussions-nous y sauter le
pas.--Eh bien! leur dis-je, suivez moi, et n'agissez que lorsqu'il en
sera temps; si nous ne sommes pas les plus forts, peut-être serons-nous
les plus malins.»

Je vais droit à l'individu que je suppose être Gérard, mes deux agents
se tiennent à quelques pas de moi; plus j'approche, plus je suis
convaincu que je ne me suis pas trompé; enfin j'aborde mon homme, et
sans autre préambule, je lui prends la tête dans mes mains et
l'embrasse. «Bonjour, Pons, comment te portes-tu? ta femme et tes
enfants sont-ils en bonne santé?» Pons est comme étourdi d'un salut
aussi brusque, il paraît étonné, il m'examine.

--»Ma foi, me dit-il, je veux bien que le diable m'emporte si je te
connais. Qui es-tu?

--»Comment, tu ne me reconnais pas, je suis donc bien changé?

--»Non, ma foi, je ne te remets pas du tout, dis-moi ton nom; j'ai bien
vu cette figure-là quelque part, mais il m'est impossible de me souvenir
où et quand.»

Alors je me penchai à son oreille, et je lui dis: «Je suis un ami de
Court et de Raoul, ce sont eux qui m'envoient.

--»Ah! dit-il, en me pressant affectueusement la main, et se tournant du
côté des travailleurs, faut-il que j'aie peu de mémoire? je ne connais
que lui! un ami, nom de D....! un ami! Viens donc, que je t'embrasse.»
Et il me serrait dans ses bras à m'étouffer.

Pendant cette scène, les agents ne me perdaient pas de vue; Pons, les
apercevant, me demanda s'ils étaient avec moi.» Ce sont mes garçons, lui
répondis-je.

--»Je m'en étais douté. Ah! ça, ce n'est pas tout tu dois avoir besoin
de te rafraîchir, ces messieurs aussi; il nous faut boire un coup.

--»Je le veux bien; ça ne nous fera pas de mal.

--»Ce n'est-il pas guignonnant! dans ce fichu pays de loups, on ne peut
rien trouver, ce n'est qu'à Hirson, à une grande lieue d'ici, que nous
aurons du vin; tu y as sans doute passé?

--»Eh bien! allons à Hirson.»

Pons dit adieu à ses camarades et nous partîmes ensemble. Chemin
faisant, je me livrai à des observations d'où il me fut aisé de conclure
qu'on ne m'avait pas exagéré la force de cet homme. Il n'était pas d'une
haute stature, il avait tout au plus cinq pieds quatre pouces; mais il
était carré dans sa taille. Sa figure brune, lors même qu'elle n'eût pas
été hâlée par le soleil, se distinguait par l'énergie de ses traits
vigoureusement tracés. Il avait des épaules, un cou, des cuisses, des
bras énormes; ajoutez à cela de gros favoris, une barbe bleue
excessivement fournie, des mains courtes, très larges et velues jusqu'au
bout des doigts. Son air dur, impitoyable, appartenait à l'une de ces
physionomies qui peuvent rire parce qu'elles sont mobiles, mais sur
lesquelles jamais le sourire ne vient se placer.

Tandis que nous marchions côte à côte, je voyais que Pons me considérait
de la tête aux pieds: «Tudieu, me dit-il, en s'arrêtant un instant,
comme pour me contempler: Quel gaillard! tu peux te vanter que tu
remplis joliment ta culotte de peau.

--»N'est-ce pas? le daim ne fait pas un pli.

--»Je ne suis pas mince non plus, et en nous voyant, on peut bien dire
que les deux font la paire. Ce n'est pas comme ce criquet, ajouta-t-il
en désignant Clément, qui était le plus petit des agents de ma brigade;
combien que j'en avalerais comme ça à mon déjeûner?

--»Ne t'y fie pas, répliquai-je.

--»C'est possible, quelquefois ces bas-du-cul, c'est tout nerfs.»

Après ces propos de gens qui n'ont rien de mieux à dire, Pons me demanda
des nouvelles de ses amis. Je lui dis qu'ils étaient en bonne santé,
mais que comme ils ne l'avaient pas vu depuis _l'affaire d'Avesnes_, je
les avais laissés fort inquiets de ce qu'il était devenu (l'affaire
d'Avesnes était un assassinat: lorsque je lui en parlai, il ne sourcilla
pas).

«Eh! qui est-ce qui t'amène dans ce pays, me dit Pons, ferais-tu la
_maltouse_, par hasard?

--»Comme tu le dis, mon homme, je suis venu ici pour passer en fraude
une bande de chevaux; on m'a fait entendre que tu pourrais me donner un
coup de main.

--»Ah! tu peux compter sur moi, me protesta Pons». Et en causant de la
sorte, nous arrivons à Hirson, où il nous fait entrer chez un horloger
qui débitait du vin. Nous voici tous quatre attablés; on nous sert, et
tout en buvant, je ramène la conversation sur Court et Raoul. «A l'heure
qu'il est, lui dis-je, ils sont peut-être bien dans l'embarras.

--»Et pourquoi cela?

--»Je n'ai pas voulu te l'apprendre tout de suite, mais il leur est
survenu un malheur: ils ont été arrêtés, et je crains bien qu'ils ne
soient encore en prison.

--»Et le motif?

--»Le motif, je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que j'étais à
déjeûner avec Court chez Raoul, lorsque la police y a fait une descente,
on nous a ensuite interrogés tous les trois; j'ai été aussitôt relâché.
Quant aux autres, on les a retenus, et ils sont au secret, et tu ne
serais pas encore averti de ce qui leur est arrivé, si Raoul n'avait pu,
en revenant de chez l'interrogateur, me dire deux mots en particulier;
c'était pour que je te prévienne d'être sur tes gardes, parce qu'on lui
avait parlé de toi: je ne t'en dirai pas davantage.

--»Qui donc vous a arrêtés, me demanda Pons, qui paraissait consterné de
l'événement?

--»C'est Vidocq.

--»Oh! le gredin! mais, qu'est-ce que c'est donc que ce Vidocq, qui fait
tant parler de lui? Je n'ai jamais pu le voir en face; une fois
seulement j'ai aperçu par derrière un particulier qui entrait chez
Causette, on m'a dit que c'était lui, mais je n'en sais rien, et je
paierais volontiers quelques bouteilles de bon vin à celui qui me le
montrerait.

--»Il n'est pas si difficile de le rencontrer, puisqu'il est toujours
par voies et par chemins.

--»Qu'il ne tombe pas sous ma coupe; s'il était ici, je lui ferais
passer un mauvais quart d'heure.

--»Eh! tu es comme les autres, s'il était là, tu te tiendrais coi, et tu
serais encore le premier à lui offrir un coup à boire. (En disant ces
mots, je tendais mon verre, et il versait.)

--»Moi! je lui offrirais de la m..... plutôt.

--»Tu lui offrirais un coup à boire, te dis-je.

--»Allons donc, plutôt mourir!

--»En ce cas, tu peux mourir quand tu voudras; c'est moi, et je
t'arrête.

--»Quoi! quoi! comment?

--»Oui, je t'arrête, et en approchant ma face contre la sienne, je te
dis, couillé, que tu es _servi_, et que si tu bronches, je te mange le
nez. Clément, mettez les menottes à monsieur.»

On ne se figure pas quel fut l'étonnement de Pons. Tous ses traits
étaient bouleversés; ses yeux semblaient s'échapper de leur orbite, ses
joues étaient frémissantes, ses dents claquaient, ses cheveux se
dressaient: peu à peu ces symptômes d'une crispation qui n'agitait que
le haut du corps s'effacèrent, et il s'opéra une autre révolution. Quand
on lui eut attaché les bras, il resta vingt-cinq minutes immobile, et
comme pétrifié; il avait la bouche béante, sa langue était collée à son
palais, et ce ne fut qu'après des efforts réitérés qu'il parvint à l'en
détacher; il cherchait en vain de la salive pour humecter ses lèvres; en
moins d'une demi-heure, le visage de ce scélérat, successivement pâle,
jaune, livide, offrit toutes les nuances d'un cadavre qui se décompose.
Enfin, sorti de cette espèce de léthargie, Pons articula ces mots:
«Quoi! vous êtes Vidocq! Si je l'avais su lorsque tu m'as accosté,
j'aurais purgé la terre d'un f.... gueux.

--»C'est bon, lui dis-je, je te remercie; en attendant, tu as donné dans
le panneau, et tu me dois quelques bonnes bouteilles de vin: au surplus
je t'en tiens quitte; tu voulais voir Vidocq, je te l'ai montré. Une
autre fois cela t'apprendra à ne pas tenter le diable.»

Les gendarmes, que je fis appeler après l'arrestation de Pons, ne
pouvaient en croire leurs yeux. Pendant la perquisition qu'il nous était
ordonné de faire à son domicile, le maire de sa commune se confondit
envers nous en actions de grâces. «Quel éminent service, nous disait-il,
vous avez rendu au pays! il était notre épouvantail à tous. Vous nous
avez délivré d'un véritable fléau.» Tous les habitants étaient
satisfaits de voir Pons entre nos mains, et pas un d'eux qui ne
s'émerveillât de ce que la capture de ce scélérat s'était effectuée sans
coup férir.

La perquisition terminée, nous allâmes coucher à la Capelle. Pons était
attaché avec un de mes agents, qui ne le quittait ni jour ni nuit. A la
première halte je le fis déshabiller, afin de m'assurer qu'il n'avait
aucune arme cachée. En le voyant nu, je doutai un instant que ce fût un
homme; tout son corps était couvert de poils noirs, touffus et luisants:
on l'eût pris pour l'Hercule Farnèse, enveloppé dans la peau d'un ours.

Pons paraissait assez tranquille, il ne se passait rien d'extraordinaire
dans sa personne; seulement le lendemain je m'aperçus que pendant la
nuit, il avait avalé plus d'un quarteron de tabac à fumer. J'avais déjà
fait la remarque que, dans de grandes anxiétés, les hommes qui ont
l'habitude du tabac sous une forme ou sous une autre, en font toujours
un usage immodéré. Je savais qu'il n'est pas de fumeur qui achève plus
promptement une pipe qu'un condamné à mort, soit lorsqu'il vient
d'entendre sa sentence au tribunal, soit aux approches du supplice; mais
je n'avais pas encore vu un malfaiteur dans la position de Pons,
introduire en si grande quantité dans son estomac, une substance qui,
par son acrimonie, ne peut avoir que de funestes effets. Je craignis
qu'il n'en fût incommodé; peut-être avait-il l'intention de
s'empoisonner; je lui fis retirer le tabac qui lui restait, et je
prescrivis de ne le lui rendre que par petite partie, à condition qu'il
se bornerait à le mâcher. Pons se soumit à l'ordonnance, il n'avala plus
de tabac, et il n'y eut pas apparence que celui qu'il avait avalé lui
eût fait le moindre mal.



CHAPITRE XLV

     Une visite à Versailles.--Les grandes bouches et les petits
     morceaux.--La résignation.--Les transes d'un criminel.--C'est
     soi-même qui fait son sort.--Le sommeil d'un meurtrier.--Les
     nouveaux convertis.--Ils m'invitent à leur exécution.--Réflexions
     au sujet d'une boîte en or.--Le _Meg des Megs_.--Il n'y a pas de
     honte. L'heure fatale.--Nous nous retrouverons là-bas.--La
     _Carline_.--Les deux _Jean de la vigne_.--J'embrasse deux têtes de
     mort.--L'esprit de vengeance.--Dernier adieu.--L'éternité.


Je revins directement à Paris. Je conduisis Pons à Versailles, où Court
et Raoul étaient détenus. En arrivant, j'allai les voir. «Eh bien! leur
dis-je, notre homme est arrêté.

--»Vous l'avez? dit Court, ah! tant mieux!

--»Il ne l'a pas volé, s'écria Raoul; je suis sûr qu'il aura fait une
belle vie!

--»Lui? répliquai-je, il a été doux comme un mouton.

--»Quoi! il ne s'est pas défendu!... Hein, vois-tu, Raoul? il ne s'est
pas défendu!

--»Ces terribles-là, ils ont une grande bouche, mais ils n'avalent que
les petits morceaux.

--»Les renseignements que vous m'avez donnés, leur dis-je, n'ont pas été
perdus.»

Avant de partir de Versailles, je voulus par reconnaissance procurer une
distraction aux deux prisonniers, en les faisant dîner avec moi. Ils
acceptèrent avec une satisfaction marquée, et tout le temps que nous
passâmes ensemble, je ne vis plus sur leur front le plus léger nuage de
tristesse: ils étaient plus que résignés, je ne serais pas surpris
qu'ils fussent redevenus honnêtes gens, leur langage semblait du moins
l'indiquer. «Il faut convenir, mon pauvre Raoul, disait Court, que nous
faisions un fichu métier.

--»Oh! ne m'en parle pas: tout métier qui fait pendre son maître......

--»Et puis, ce n'est pas tout ça, être dans des transes continuelles,
n'avoir pas un instant de tranquillité, trembler à l'aspect de chaque
nouveau visage.

--»C'est bien vrai, partout il me semblait voir des mouchards ou des
gendarmes déguisés; le plus petit bruit, mon ombre quelquefois me
mettaient sens dessus dessous.

--»Et moi, dès qu'un inconnu me regardait, je m'imaginais qu'il prenait
mon signalement, et à la chaleur qui me montait, je sentais bien que
malgré moi je rougissais jusque dans le blanc des yeux.

--»Qu'on ne sait guère ce qu'il en est, quand on commence à donner dans
le travers! si c'était à refaire, j'aimerais mieux mille fois me brûler
la cervelle.

--»J'ai deux enfants, mais s'ils devaient mal tourner je recommanderais
plutôt à leur mère de les étouffer de suite.

--»Si nous nous étions donné autant de peine pour bien faire, que nous
en avons pris pour faire le mal, nous ne serions pas ici; nous serions
plus heureux.

--»Que veux-tu? c'est notre sort.

--»Ne me dis pas ça.... c'est soi-même qui fait son sort..... la
destinée, c'est des bêtises; il n'y a pas de destinée, et sans les
mauvaises fréquentations, je sens bien que je n'étais pas né pour être
un coquin. Te souviens-tu, à chaque coup que nous venions de faire,
combien je prenais de la _consolation_? C'est que j'avais sur l'estomac
comme un poids de cinq cents livres, j'en aurais avalé une velte que ça
ne me l'aurait pas retiré.

--»Et moi, je sentais comme un fer chaud qui me brûlait le cœur; je
me mettais sur le côté gauche pour dormir, si je m'assoupissais, c'était
le reste: on aurait dit que j'avais les cinq cents millions de diables à
mes trousses; à des fois on me surprenait avec mes habits pleins de
sang, enterrant un cadavre, ou bien encore l'emportant sur mon dos. Je
m'éveillais, j'étais trempé comme une soupe; l'eau coulait de mon front,
qu'on l'aurait ramassée à la cuillère; après cela il n'y avait plus
moyen de fermer l'œil: mon bonnet me gênait, je le tournais et le
retournais de cent façons; c'était toujours un cercle de fer qui me
serrait la tête, avec deux pointes aiguës qui s'enfonçaient de chaque
côté dans les tempes.

--»Ah! tu as aussi éprouvé ça. On croirait que c'est des aiguilles.

--»C'est p't-être tout ça qu'on appelle des remords.

--»Remords ou non, toujours est-il que c'est un fier tourment. Tenez, M.
Jules, je n'y pouvais plus durer, il était temps que ça finisse:
d'honneur, c'était assez comme ça. D'autres vous en voudraient, moi je
dis que vous nous avez rendu service; qu'en dis-tu, Raoul?

--»Depuis que nous avons tout avoué, je me trouve comme en paradis, au
prix de ce que j'étais auparavant. Je sais bien que nous avons un fichu
moment à passer, mais ils n'étaient pas non plus à la noce ceux que nous
avons tué: d'ailleurs, c'est bien le moins que nous servions d'exemple.»

Au moment de me séparer d'eux, Raoul et Court me demandèrent en grâce de
venir les voir aussitôt qu'ils seraient condamnés; je le leur promis et
tins parole. Deux jours après le prononcé du jugement qui les condamnait
à mort, je me rendis près d'eux. Quand je pénétrai dans leur cachot, ils
poussèrent un cri de joie. Mon nom retentit sous ces voûtes sombres
comme celui d'un libérateur; ils témoignèrent que ma visite leur faisait
le plus grand plaisir, et ils demandèrent à m'embrasser. Je n'eus pas la
force de leur refuser. Ils étaient attachés sur un lit de camp, où ils
avaient les fers aux pieds et aux mains; j'y montai, et ils me
pressèrent contre leur sein avec la même effusion de cœur que de
véritables amis qui se retrouvent après une longue et douloureuse
séparation. Une personne de ma connaissance, qui était présente à cette
entrevue, eut une très grande frayeur en me voyant ainsi en quelque
sorte à la discrétion de deux assassins. «Ne craignez rien, lui dis-je.

--»Non, non, ne craignez rien, dit Raoul avec vivacité, nous, faire du
mal à monsieur Jules! il n'y a pas de risques.

--»Monsieur Jules! proféra Court, c'est ça un homme; nous n'avons que
lui d'ami, et ce qui m'en plaît, c'est qu'il ne nous a pas abandonnés.»

Comme j'allais me retirer, j'aperçus auprès d'eux deux petits livres
dont l'un était entr'ouvert (c'étaient des _Pensées chrétiennes_): «Il
paraît; leur dis-je, que vous vous livrez à la lecture; est-ce que vous
donneriez dans la dévotion, par hasard?

--»Que voulez-vous? me répondit Raoul, il est venu ici un _ratichon_ (un
ecclésiastique) pour nous _reboneter_ (nous confesser); c'est lui qui
nous a laissé ça. Il y a tout de même là-dedans des choses que, si on
les suivait, le monde serait meilleur qu'il est.

--»Oh! oui, b........t meilleur! On a beau dire, la religion ce n'est
pas de la bamboche; nous n'avons pas été mis sur terre pour y crever
comme des chiens.»

Je félicitai ces nouveaux convertis de l'heureux changement qui s'était
opéré en eux. «Qui aurait dit, il n'y a pas deux mois, reprit Court, que
je me serais laissé embêter par un calotin!

--»Et moi, observa Raoul, tu sais comme je les avais dans le _piffe_;
mais quand on est dans notre passe, on y regarde à deux fois: ce n'est
pas que la mort m'épouvante, je m'en f... comme de boire un verre d'eau.
Vous verrez comme j'irai là, monsieur Jules.

--»Ah! oui, me dit Court, il faudra venir.

--»Je vous le promets.

--»Parole d'honneur?

--»Parole d'honneur.»

Le jour fixé pour l'exécution, je me rendis à Versailles; il était dix
heures du matin lorsque j'entrai dans la prison, les deux patients
s'entretenaient avec leurs confesseurs. Ils ne m'eurent pas plutôt
aperçu que, se levant précipitamment, ils vinrent à moi.

RAOUL (me prenant les mains). «Vous ne savez pas le plaisir que vous
nous faites, tenez, on était en train de nous graisser nos bottes.

MOI.»Que je ne vous dérange pas.

COURT.»Vous, monsieur Jules, nous déranger! plaisantez-vous?

RAOUL.»Il faudrait que nous n'eussions pas dix minutes devant nous, pour
ne pas vous parler; (se tournant vers les ecclésiastiques) ces messieurs
nous excuseront.

LE CONFESSEUR DE RAOUL.»Faites, mes enfants, faites.

COURT.»C'est qu'il n'y en a pas beaucoup comme monsieur Jules; tel que
vous le voyez, c'est pourtant lui qui nous a _emballés_, mais ça n'y
fait rien.

RAOUL.»Si ce n'avait pas été lui, c'était un autre.

COURT.»Et qui ne nous aurait pas si bien traités.

RAOUL.»Ah! monsieur Jules, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait
pour nous.

COURT.»Un ami n'en ferait pas autant.

RAOUL.»Et par dessus le marché venir encore nous voir faire la culbute!

MOI. (leur offrant du tabac, dans l'espoir de changer la
conversation).»Allons, une prise, c'est du bon.

RAOUL (aspirant avec force).»Pas mauvais! (il éternue à plusieurs
reprises) c'est un billet de sortie, n'est-ce pas, monsieur Jules?

MOI.»Cela se dit.

RAOUL.»Je suis pourtant bien malade.» (Dans ce moment, il prend ma
boîte, et après l'avoir ouverte pour en faire les honneurs, il
l'examine.) «Elle est belle, la _fonfière_ (tabatière)! Dis donc, Court,
sais-tu ce que c'est que ça?

COURT (détournant la vue). C'est de l'or.

RAOUL.»Tu as bien raison de regarder de l'autre côté; l'or, c'est la
perdition des hommes. Tu vois où ça nous a conduits.

COURT.»Dire que pour une saloperie pareille, on se fait arriver tant de
peine! N'aurait-il pas mieux valu travailler? Tu avais des parents
honnêtes, moi aussi, au jour d'aujourd'hui, nous ne ferions pas
déshonneur à nos familles.

RAOUL.»Oh! ce n'est pas là mon plus grand regret. Ce sont les
_messières_ que nous avons escarpés.... les malheureux!

COURT (l'embrassant).»Tu fais bien de te repentir. Celui qui donne la
mort à ses semblables n'est pas fait pour vivre. C'est un monstre!

LE CONFESSEUR DE COURT.»Allons, mes enfants, le temps s'écoule.

RAOUL.»Ils ont beau dire, le _Meg des Megs_ (l'Être suprême), s'il y en
a un, ne nous pardonnera jamais.

LE CONFESSEUR DE COURT.»La miséricorde de Dieu est inépuisable....
Jésus-Christ, mourant sur la croix, a intercédé auprès de son père pour
le bon larron.

COURT.»Puisse-t-il intercéder pour nous!

L'UN DES CONFESSEURS.»Élevez votre ame à Dieu, mes enfants,
prosternez-vous et priez.»

Les deux patients me regardent comme pour me consulter sur ce qu'ils
doivent faire; ils semblent craindre que je ne les accuse de faiblesse.

MOI.»Il n'y a pas de honte.

RAOUL (à son camarade).»Mon ami, recommandons-nous.»

Raoul et Court s'agenouillent: ils restent environ quinze minutes dans
cette position.... ils sont plutôt recueillis qu'absorbés. L'horloge
sonne, c'est onze heures et demie, ils se regardent et disent ensemble,
_dans trente minutes, ce sera fait de nous_! En prononçant ces mots, ils
se lèvent; je vois qu'ils veulent me parler, je m'étais tenu un instant
à l'écart, je m'approche. «Monsieur Jules, me dit Court, si c'était un
effet de votre bonté, nous vous demanderions un dernier service.

--»Quel est-il? je suis tout prêt à vous obliger.

--»Nous avons nos femmes à Paris. J'ai ma femme... ça me brise le
cœur... c'est plus fort que moi!» Ses yeux se remplissent de larmes,
sa voix s'altère, il ne peut achever.

--»Eh bien! Court, dit Raoul, qu'as-tu donc? ne vas tu pas faire
l'enfant? Je ne te reconnais pas là, mon garçon; es-tu un homme ou ne
l'es-tu pas? Parce que tu as ta femme; est-ce que je n'ai pas aussi la
mienne? allons! un peu de courage.

--»C'est passé à présent, reprit Court, ce que j'avais à vous dire,
monsieur Jules, c'est que nous avons nos femmes, et que sans vous
commander, nous voudrions bien vous charger de quelques petites
commissions pour elles.»

Je leur promis de m'acquitter de toutes celles qu'ils me donneraient, et
lorsqu'ils m'eurent exposé leurs intentions, je leur renouvelai
l'assurance qu'elles seraient religieusement remplies.

RAOUL.»J'étais bien sûr que vous ne nous refuseriez pas.

COURT.»Avec les bons enfants, il y a toujours de la ressource.... Ah!
monsieur Jules, comment nous reconnaître de tout ça?

RAOUL.»Si ce que dit le _rebonneteur_ (confesseur) _n'est pas de la
blague_, un jour nous nous retrouverons là-bas.

MOI.»Il faut l'espérer, peut-être plutôt que vous ne pensez.

COURT.»Ah! c'est un voyage que l'on fait le plus tard que l'on peut.
Nous sommes bien près du départ.

RAOUL.»Monsieur Jules, votre montre va-t-elle bien?

MOI.»Je crois qu'elle avance. (Je la tire.)

RAOUL.»Voyons-la. Midi.

COURT.»La _Carline_ (la mort), Dieu! comme elle nous galoppe!

RAOUL.»La grande aiguille va toucher la petite. Nous ne nous ennuyons
pas avec vous, M. Jules.... mais il faut se quitter. Tenez, prenez ces
_babillards_, nous n'en avons plus besoin. (Les babillards étaient les
deux Pensées chrétiennes).

COURT.»Et ces _deux Jean de la vigne_ (les crucifix), prenez-les aussi;
cela fera qu'au moins vous aurez souvenance de nous.» On entend un bruit
de voitures: les deux condamnés pâlissent.

RAOUL.»Il est bon d'être repentant, mais est-ce que je vas faire le
c....., par hasard? oh! non, pas de bravades comme il y en a d'aucuns,
mais soyons fermes.

COURT.»C'est cela: fermes et contrits.

Le bourreau arrive. Au moment d'être placés sur la charrette, les
patients me font leurs adieux: «_C'est pourtant deux têtes de mort que
vous venez d'embrasser_, me dit Raoul.»

Le cortège s'avance vers le lieu du supplice. Raoul et Court sont
attentifs aux exhortations de leurs confesseurs; tout à coup je les vois
tressaillir: une voix a frappé leur oreille, c'est celle de _Fontaine_,
qui, rétabli de ses blessures, est venu se mêler à la foule des
spectateurs. Il est animé par l'esprit de vengeance; il s'abandonne aux
transports d'une joie atroce. Raoul l'a reconnu; d'un coup-d'œil,
qu'accompagne l'expression muette d'une pitié méprisante, il semble me
dire que la présence de cet homme lui est pénible. Fontaine était près
de moi, je lui ordonnai de s'éloigner; et par un signe de tête, Raoul et
son camarade me témoignèrent qu'ils me savaient gré de cette attention.

Court fut exécuté le premier; monté sur l'échafaud, il me regarda encore
comme pour me demander si j'étais content de lui. Raoul ne montra pas
moins de fermeté; il était dans la plénitude de la vie; par deux fois sa
tête rebondit sur le fatal plancher, et son sang jaillit avec tant de
force, qu'à plus de vingt pas des spectateurs en furent couverts.

Telle fut la fin de ces deux hommes, dont la scélératesse était moins
l'effet d'un mauvais naturel que celui d'un contact avec des êtres
pervertis, qui, au sein même de la société générale, forment une société
distincte, qui a ses principes, ses vertus et ses vices. Raoul n'avait
pas plus de trente-huit ans; il était grand, élancé, agile et vigoureux;
son sourcil était élevé; il avait l'œil petit, mais vif, et d'un noir
étincelant; son front, sans être déprimé, fuyait légèrement en arrière;
ses oreilles étaient tant soit peu écartées, et semblaient être entées
sur deux protubérances, comme celles des Italiens, dont il avait le
teint cuivré. Court avait une de ces figures qui sont des énigmes
difficiles à expliquer; son regard n'était pas louche, mais il était
couvert, et l'ensemble de ses traits n'avait, à vrai dire, ni bonne ni
mauvaise signification; seulement des saillies osseuses prononcées, soit
à la base de la région frontale, soit aux deux pommettes, dénotaient
quelqu'instinct de férocité. Peut-être ces indices d'un appétit
sanguinaire s'étaient-ils développés par l'habitude du meurtre.....
D'autres détails, qui appartenaient plus particulièrement au jeu de sa
physionomie, avaient un sens non moins profond; à les considérer, on y
voyait quelque chose de maudit qui inquiétait et faisait frémir. Court
était âgé de quarante-cinq ans, et depuis sa jeunesse, il était entré
dans la carrière du crime! Pour jouir d'une si longue impunité, il lui
avait fallu une forte dose d'astuce et de finesse.

Les commissions qui me furent confiées par ces deux assassins étaient de
nature à prouver que leur cœur était encore accessible à de bons
sentiments; je m'en acquittai avec ponctualité: quant aux présents
qu'ils me firent, je les ai conservés, et l'on peut voir chez moi les
deux Pensées chrétiennes et les deux crucifix.

Pons Gérard, que l'on ne put pas convaincre de meurtre, fut condamné aux
travaux forcés à perpétuité.

FIN DU TOME TROISIÈME.



TABLE

DES MATIÈRES

Du Tome troisième.


Pages.

CHAPITRE XXXII M. de Sartines et M. Lenoir.--Les
filous avant la révolution.--Le divertissement
d'un lieutenant-général de police.--Jadis
et aujourd'hui.--Les muets de l'abbé Sicard et
les coupeurs de bourse.--La mort de Cartouche.--Premiers
voleurs agents de la police.
Les enrôlements volontaires et les bataillons
coloniaux.--Les bossus alignés et les boiteux
mis au pas.--Le fameux Flambard et la belle
israélite.--Histoire d'un chauffeur devenu mouchard;
son avancement dans la garde nationale
parisienne.--On peut être patriote et _grinchir_.--Je
donne un croc-en-jambe à Gaffré.--Les
meilleurs amis du monde.--Je me méfie.--Deux
heures à Saint-Roch.--Je n'ai pas les
yeux dans ma poche.--Le vieillard dans l'embarras.--Les
dépouilles des fidèles.--Filou
et mouchard, deux métiers de trop.--Le danger
de passer devant un corps-de-garde.--Nouveau
croc-en-jambe à Gaffré.--Goupil me
prend pour un dentiste.--Une attitude.                                 1

CHAPITRE XXXIII Un enfonceur enfoncé.--La
provocation.--Les loups, les agneaux et les
voleurs.--Ma profession de foi.--_La bande
à Vidocq_ et le Vieux de la Montagne.--Il n'y a
plus de morale dans la police.--Mes agents
calomniés.--Il _n'est si bon matou qui attrape
une souris avec des mitaines_.--L'instrument du
péché.--Mettez des gants.--Desplanques,
ou l'amour de l'indépendance; où diable va-t-il
se nicher?--Le réglement de MM. Delavau
et Duplessis.--Les roulettes ambulantes et les
_trop-philanthropes_.--_Les bonnes mœurs_, _les
bonnes lettres_, _les tonnes études_.--Les jésuites
de robe longue et de robe courte.--L'empire
du cotillon.--Dureté des voleurs qui se croient,
corrigés.--Coco-Lacour et un _ancien ami_.--_Castigat
ridendo mores._                                                       28

CHAPITRE XXXIV _Dieu vous bénisse._--Les conciliabules.--L'héritage
d'Alexandre.--Les
_cancans_ et les prophéties.--Le salut en spirale.--Grande
conjuration.--Enquête.--Révélations
au sujet d'un _Monseigneur le dauphin_.--Je
suis innocent.--La fable souvent reproduite.--Les
Plutarques du pilier littéraire
et l'imprimeur Tiger.--L'histoire admirable et
pourtant véridique du fameux Vidocq.--Sa
mort, en 1875.                                                        52

CHAPITRE XXXV Les nouvellistes de malheur.--L'écho
de la rue de Jérusalem et lieux circonvoisins.--Toujours
Vidocq.--Feus les Athéniens
et défunt Aristide.--L'ostracisme et les coquilles.--La
patte du chat.--Je fais des voleurs.--Les
deux Guillotin.--Le cloaque Desnoyers.--Le
chaos et la création.--Monsieur Double-Croche
et la cage à poulet.--Une mise
décente.--Le suprême bon ton.--Guerre aux
_modernes_.--_Le Cadran bleu de la canaille._--Une
société bien composée.--Les orientalistes
et les argonautes.--Les gigots des prés salés.--La
queue du chat.--Les pruneaux et la
_chahut_.--Riboulet et Manon la Blonde.--L'entrée
triomphale.--Le petit père noir.--Deux
ballades.--L'hospitalité.--L'ami de
collége.--_Les Enfants du Soleil._                                    73

CHAPITRE XXXVI Un habitué de la _Petite-Chaise_.--Je
ne suis pas trop calé.--Une chambre à
dévaliser.--Les oranges du père Masson.--Le
tas de pierres.--Il ne faut pas se compromettre.--Un
déménagement nocturne.--Le
voleur bon enfant.--Chacun son goût.--Ma
première visite à Bicêtre.--A bas Vidocq!--Superbe
discours.--Il y a de quoi frémir.--l'orage s'appaise.--On ne me tuera pas.  102

CHAPITRE XXXVII L'utilité d'un bon estomac.--L'occurence
suspecte.--La procession des
ballots.--Les Hirondelles de la Grève.--La
commodité d'un fiacre.--Les fredaines de ces
messieurs.--Le garçon de chantier.--Il n'y
a plus de _fiat_ du tout.--Madame Bras, ou la
marchande scrupuleuse.--Annette ou la
bonne femme.--On ne mange pas toujours.--Le
premier qui fut roi.--_Vidocq enfoncé_,
pièce nouvelle, dont le dernier acte se passe
au corps-de-garde.--Je joue le rôle
de Vidocq.--Représentation à mon bénéfice.--Applaudissements
unanimes.--La
Pomme rouge.--Le Grand casuel.--L'inspection
des papiers.--Je fais évader un
voleur.--Le vétéran qui prend un potage.--L'auteur
du _Pied-de-Mouton_.--Les bas et les
madras accusateurs.--J'ai perdu ma pièce de
cinq francs.--Le soufflet et le marchand de
vin.--Je suis arrêté.--La ronde du commissaire.--Ma
délivrance.--La chute du
bandeau.--_Vidocq l'enfonceur_ reconnu dans
Vidocq l'enfoncé.--Souhaitez-vous un bon
conseil?--Gare à la caboche.                                         122

CHAPITRE XXXVIII Allons à Saint-Cloud.--L'aspirant
mouchard.--Le système des diversions,
ou les trompeuses amorces.--Une visite matinale.--Le
désordre d'une chambre à coucher.--Singulières
remarques.--Néant au
rapport.--Ce sont d'honnêtes gens dans le
faubourg Saint-Marceau.--Les pattes du dindon.--Prenez
garde à vos souliers.--Sacrifice
au dieu des ventrus. _Deus est in nobis._--La
langue de monsieur Judas.--Le nectar du
policien.--Explication du mot _Traiffe_.--Les
deux maîtresses.--L'homme qui s'arrête
lui-même.--Le contentement donne des ailes.--Le
nouvel Epictète.--Un monologue.--L'incrédulité
désespérante.--Métamorphose
d'un tilbury en _philosophes_.--La tradition.--La
maîtresse d'un prince russe.--Le pain de
munition et les sorbets de Tortoni.--La mère
Bariole.--Le vieux sérail ou l'enfer d'une
femme entretenue.--Les courtisanes et les chevaux
de fiacre.--L'amie de tout le monde.--L'invulnérable.--Le
tableau des Sabines.--L'Arche
sainte.--La tire-rire.--_Infandum
regina jubes_....--Haine aux épaulettes.--Ah!
petit fourier!--Les bons sentiments.--L'étrange
religion.--Le billet de loterie et la
châsse de Sainte-Geneviève.--Il n'est pas de
petite économie.--Exemple de fidélité remarquable.--Pénélope.--Le
serment des filles.--Je te connais, beau masque.--Voyage dans
Paris.--Louison la blagueuse.--Nécessité
n'a pas de loi.--Le monstre.--Une furie.--Devoir
cruel.--Emilie au violon.--Retour
chez la Bariole.--La petite bouteille des
amis.--Le trépied de la Sybille.--Philémon
et Baucis.--Joséphine Réal, ou les fruits d'une
bonne éducation.--Réflexions philosophiques
sur la concorde et la mort.--Trois arrestations.--Le
traître puni.--Un trait pour la
nouvelle Morale en action.--Une mise en liberté.--Réponse
aux critiques.                                                       152

CHAPITRE XXXIX Je m'effraie de ma renommée.--L'approche
d'une grande fête.--Les voleurs
classés.--Les _rouletiers_ aux abois.--Un déluge
de dénonciations.--Je faillis la gober.--Le
matelas, les fausses clés et la pince.--La confession
par vengeance.--Le terrible Limodin.--La
manie de moucharder.--La voleuse qui
se dénonce.--Le bon fils.--L'évadé malencontreux.--Le
gâteau des rois et la reine de la fève.--Le
baiser perfide.--La difficulté tournée.--Le
panier de la blanchisseuse.--L'enfant volé.--Le
parapluie qui ne met pas à couvert.--La
moderne Sapho.--La liberté n'est pas le premier
des biens.--Les inséparables.--Héroïsme
de l'amitié.--Le vice a ses vertus.                                  208

CHAPITRE XL Nos amis les ennemis.--Le bijoutier
et le curé.--L'honnête homme.--La
cachette et la cassette.--Une bénédiction du
ciel et le doigt de Dieu.--Fatale nouvelle.--Nous
sommes ruinés.--L'amour du prochain.--Les
cosaques sont innocents.--100,000 francs,
50,000 francs, 10,000 francs ou la récompense
au rabais.--Le faux soldat.--L'entorse de
commande.--La tonnelière de Livry.--La
petite réputation locale.--Je suis juif.--Mon
pélerinage avec la religieuse de Dourdans.--Le
phénix des femmes.--Ma métamorphose
en domestique allemand.--Mon arrestation.--Je
suis incarcéré.--Le hacheur de paille.--Mon
entrée en prison.--Les étrangers ont
des amis partout.--Le rat d'église.--L'habit
viande.--Les boutons de ma redingote.--Ce
qu'entend toujours un ivrogne.--Mon histoire.--La
bataille de Montereau.--J'ai volé mon
maître.--Projet d'évasion.--Voyage en Allemagne.--La
poule noire.--Confidence au procureur
du roi.--Ma fuite avec un compagnon
d'infortune.--Cent mille écus de diamants.--Le
_minimum_.                                                           250

CHAPITRE XLI Les glaces enlevées.--Un beau
jeune homme.--Mes quatre états.--La fringale.--Le
connaisseur.--Le Turc qui a vendu
ses odalisques.--Point de complices.--Le
général Bouchu.--L'inconvénient des bons
vins.--Le petit saint Jean.--Le premier
dormeur de France.--Le grand uniforme et
les billets de banque.--La crédulité d'un recéleur.--Vingt-cinq
mille francs de flambés.--L'officieux.--Capture
de vingt-deux voleurs.--L'adorable
cavalier.--Le parent de
tout le monde.--Ce que c'est d'être lancé.--Les
Lovelaces de carcan.--L'aumônier du régiment.--Surprise
au café Hardi.--L'Anacréon
des galères.--Encore une petite chanson.--Je
vais à l'affût aux Tuileries.--Un
grand seigneur.--Le directeur de la police du
Château.--Révélations au sujet de l'assassinat
du duc de Berry.--Le géant des voleurs.--Paraître
et disparaître.--Une scène, par madame
de Genlis.--Je suis accoucheur.--Les
Synonymes.--La mère et l'enfant se portent
bien.--Une formalité.--Le baptême.--Il
n'y a pas de dragées.--Ma commère à Saint-Lazarre.--Un
pendu.--L'allée des voleurs.--Le
médecin dangereux.--Craignez les bénéfices.--Je
revois d'anciens amis.--Un
dîner au Capucin.--J'enfonce les Bohémiens.--Un
tour chez la duchesse.--On retrouve les
objets.--Deux montagnes ne se rencontrent
pas.--La bossue moraliste.--La foire de Versailles.--Les
insomnies d'une marchande de
nouveautés.--Les ampoules et la chasse aux
punaises.--Amour et tyrannie.--Le grillage
et les rideaux verts.--Scènes de jalousie.--Je
m'éclipse.                                                           274

CHAPITRE XLII Le boucher bon enfant.--Trop
parler nuit.--L'innocence du petit vin.--Un
assassinat.--Les magistrats de Corbeil.--La
levée du corps.--L'adresse accusatrice.--Si ce n'est pas toi, c'est ton frère.--La
blessure perfide.--C'est lui.--Le front de
Caïn.--Le réveil matinal.--Arrestation de
deux époux.--Un coupable.--J'en cherche
un autre.--L'accusé de libéralisme.--Les
goguettes, ou les bardes du quai du Nord.--Une
couleur.--Les chansons séditieuses.--J'aide
à la cuisine.--Le vin de propriétaire.--L'homme
irréprochable.--Translation
à la préfecture.--Une confession.--Résurrection
d'un marchand de volailles.--Une
scène de somnambulisme.--La confrontation.--_Habemus
confitentes reos._--Deux amis
s'embrassent.--Un souper sous les verroux.--Départ
de Paris.                                                            339

CHAPITRE XLIII Arrivée à Corbeil.--Sornettes
populaires.--La foule.--Les gobe-mouches.--La
bonne compagnie.--Poulailler et le capitaine
Picard.--Le dégoût des grandeurs.--Le
marchand de dindons.--Le général Beaufort.--L'idée
qu'on se fait de moi.--Grande
terreur d'un sous préfet.--Les assassins et
leur victime.--Le repentir.--Mettez des couteaux.--Révélations
importantes, etc., etc.                                              373

CHAPITRE XLIV Voyage à la frontière.--Un brigand.--La
mère Bardou.--Les indications
d'une petite fille.--La délibération.--J'aborde
mon homme.--La reconnaissance simulée.--Quel
gaillard!--Les deux font la paire.--Le
faux contrebandier.--L'avis perfide.--Le
brigand pétrifié.--Il ne faut pas tenter le diable.--Je
délivre le pays d'un fléau.--L'Hercule à
la peau d'ours.--Le mangeur de tabac.                                394

CHAPITRE XLV Une visite à Versailles.--Les
grandes bouches et les petits morceaux.--La
résignation.--Les transes d'un criminel.--C'est
soi-même qui fait son sort.--Le sommeil
d'un meurtrier.--Les nouveaux convertis.--Ils
m'invitent à leur exécution.--Réflexions
au sujet d'une boîte en or.--Le _Meg
des Megs_.--Il n'y a pas de honte.--L'heure
fatale.--Nous nous retrouverons là-bas.--La
_Carline_.--Les deux _Jean de la vigne_.--J'embrasse
deux têtes de mort.--L'esprit de
vengeance.--Dernier adieu.--L'éternité.                              409

FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME.


NOTES:

[1] Aujourd'hui lieutenant-général.

[2] On sera peut-être surpris de cette facilité, mais on cesserait de
s'en étonner en apprenant par combien de témoignages de complaisance le
cours de la justice est entravé chaque jour. N'a-t-on pas vu récemment à
la cour d'assises de Cahors, la moitié des habitants d'une commune
déposer sur un fait patent, dans un sens tout opposé que l'autre moitié.

[3] En Angleterre, on assomme avec des sacs pleins de sable...; en
Provence, on substitue aux sacs une peau d'anguille, dont un seul coup
appliqué entre les deux épaules, suffit pour détacher les poumons, et
par conséquent pour donner la mort.

[4] Le nom était sur le point de m'échapper, quand je me suit souvenu
fort à propos qu'il est souvent imprudent de désigner les masques. Le
mari de la femme dont il est ici question a été quelque temps le
directeur d'un des théâtres de la capitale. Il est vivant; on ne blâmera
pas ma discrétion.

[5] _Histoire des Sociétés secrètes de l'armée, et des Conspirations
militaires qui ont eu pour objet la destruction du gouvernement de
Bonaparte_; 2e édition, Paris, chez Gide fils, rue St-Marc, nº 20.

[6] Le colonel Aubry, inspecteur-général de l'artillerie, mort à
trente-trois ans. Il succomba peu de jours après la bataille de Dresde,
où il avait eu les deux jambes emportées par un boulet.

[7] Entre les pièces que je produisis était la suivante que je transcris
ici parce qu'elle relate les motifs de ma condamnation, en même temps
qu'elle prouve la démarche faite en ma faveur par M. le
procureur-général Ranson, pendant ma dernière détention à Douai.

    Douai, le 20 janvier 1809.

LE PROCUREUR-GÉNÉRAL IMPÉRIAL _près la cour de justice criminelle du
département du Nord_.

«Atteste que le nommé _Vidocq_ a été condamné le 7 nivôse an 5, à huit
ans de fers, pour avoir fait un faux ordre de mise en liberté.

»Qu'il paraît que _Vidocq_ était détenu pour cause d'insubordination, ou
autre délit militaire, et que le faux pour raison duquel il a été
condamné n'a eu d'autre but que celui de favoriser l'évasion d'un de ses
compagnons de prison.

»Le procureur-général atteste encore que d'après les renseignemens par
lui pris au greffe de la Cour, que ledit _Vidocq_ s'est évadé de la
maison de justice au moment où l'on allait le transférer au bagne, qu'il
a été repris, qu'il s'est encore évadé, et que repris de nouveau. M.
_Ranson_ alors procureur-général a eu l'honneur d'écrire à son
Excellence le ministre de la justice pour le consulter sur la question
de savoir, si, le temps écoulé depuis la condamnation de _Vidocq_ et sa
réarestation pourrait compter pour le libérer de sa peine.

»Qu'une première lettre étant restée sans réponse, M. Ranson en a écrit
plusieurs, et que _Vidocq_ interprétant le silence de son Excellence
d'une manière défavorable pour lui, s'est évadé de rechef.

»Le procureur-général ne peut représenter aucune de ces lettres, parce
que les registres et papiers de M. Ranson son prédécesseur, ont été
enlevé par sa famille, qui a refusé de les réintégrer au parquet.»

    ROSIE.



[8] Il est aujourd'hui établi rue Neuve-de-Seine. C'est à sa porte qu'a
été assassinée la _belle ecuillère_.

[9] Le Tableau suivant, qui offre la récapitulation des arrestations
pendant l'année 1817, montre l'importance des opérations de la brigade
de sûreté:

  Assassins ou meurtriers                                 15
  Voleurs avec attaques ou par violences                   5
    -- avec effraction, escalade ou fausses clefs        108
      _D'autre part_                                     128

  Voleurs dans les maisons garnies                        12
    -- à la détourne et au bonjour                       126
    -- à la tire et filous                                73
    -- à la gêne et au flouant                            17
  Recéleurs nantis d'objets volés                         38
  Évadés des fers ou des prisons                          14
  Forçats libérés ayant rompu leur ban                    43
  Faussaires, escrocs, prévenus d'abus de confiance       46
  Vagabonds, voleurs renvoyés de Paris                   229
  En vertu de mandats de Son Excellence                   46
  Perquisitions et saisies d'objets volés                 39
                                                         ----
                       TOTAL                             811



[10] Lorsqu'il était alloué des millions pour les dépenses de la police,
on ne conçoit pas que l'on pût recourir à de si pitoyables ressources.
Du 20 juillet au 4 août, les jeux tenus sous l'autorisation de M.
Delavau rapportèrent une somme de 4,364 fr. 20 cent. C'était l'argent
des ouvriers, des apprentifs, auxquels on inoculait ainsi la plus
funeste de toutes les passions. On ne croirait pas qu'un fonctionnaire,
qu'un magistrat essentiellement religieux, ait pu se prêter à une mesure
d'une telle immoralité: qu'on lise cependant la pièce suivante.

     PRÉFECTURE DE POLICE.

    Paris, le 13 janvier 1823

     «Nous, conseiller d'état, préfet de police, etc.,

     »Arrêtons ce qui suit:

     »A compter de ce jour, les sieurs DRISSENN et RIPAUD, précédemment
     autorisés à tenir sur la voie publique un jeu de _trou-madame_,
     feront partie de la brigade particulière de sûreté, sous les ordres
     du sieur VIDOCQ, chef de cette brigade.

     »Ils continueront à tenir ce jeu, mais il leur sera adjoint six
     autres personnes qui feront également le service d'agents secrets.

    »Le conseiller d'état, préfet, etc.

        »_Signé_ G. DELAVAU.

      »Pour copie conforme, le secrétaire-général,

          »L. DEFOUGERES.»



[11] Les bataillons coloniaux, à une époque où la France n'avait plus de
colonies, étaient destinés à devenir les égoûts de notre armée de terre.
Les officiers de ces corps étaient presque tous de méchants garnements
déshonorés par leur inconduite, et moins faits pour porter l'épée que le
bâton de l'argousin. Lorsque le despotisme impérial existait dans toute
sa vigueur, les bataillons coloniaux se recrutèrent d'une foule de
citoyens honorables, militaires ou non, que les Fouché, les Rovigo, les
Clarke, immolaient à leurs caprices ou à ceux du maître dont ils étaient
les esclaves. Des généraux, des colonels, des adjudants-commandants, des
magistrats, des prêtres, furent envoyés comme simples soldats dans les
îles de Ré et d'Oléron. La police avait réuni dans cet exil, bon nombre
de royalistes et de patriotes à cheveux blancs, qu'elle soumettait à la
même discipline que les voleurs réputés incorrigibles. Le commandant
Latapie faisait marcher au pas les uns et les autres.

[12] Je mets ce Réglement sous les yeux du lecteur, afin de lui prouver
que, sans me mêler de politique, j'avais assez d'occupation.

     PRÉFECTURE DE POLICE.

     _Réglement pour la brigade particulière de sûreté._

     _Art._ I. «La brigade particulière de sûreté se divise en quatre
     escouades. Chacun des agents commandant une escouade reçoit ses
     instructions de son chef de brigade, et celui-ci reçoit les notes
     de surveillance et de recherches du chef de la deuxième division de
     la préfecture de police, avec lequel il doit se concerter tous les
     jours, et autant de fois qu'il sera nécessaire pour le maintien de
     l'ordre et de la sûreté des personnes et des propriétés. Il lui
     rendra compte, tous les matins, du résultat de la surveillance
     exercée la veille et pendant la nuit par cette brigade, chaque chef
     d'escouade devant lui faire son rapport particulier.

     II.»Les agents particuliers exerceront une surveillance sévère et
     active pour prévenir les délits; ils arrêteront, tant sur la voie
     publique que dans les cabarets et autres lieux semblables, les
     individus évadés des fers et des prisons; les forçats libérés qui
     ne pourront leur justifier d'avoir obtenu la permission de résider
     à Paris; ceux qui ont été renvoyés de la capitale dans leurs foyers
     pour y rester sous la surveillance de l'autorité locale,
     conformément au Code pénal, et qui seraient revenus à Paris sans
     autorisation, ainsi que ceux qu'ils surprendraient en flagrant
     délit. Ils conduiront ces derniers devant le commissaire de police
     du quartier, auquel ils feront leur rapport, pour lui faire
     connaître le motif de l'arrestation des prévenus. En cas d'absence
     de ce fonctionnaire public, ils les consigneront au poste le plus
     voisin, et les fouilleront soigneusement devant le commandant du
     poste, afin qu'ils puissent constater provisoirement la nature des
     objets trouvés sur eux. Ils demanderont toujours aux délinquants
     leur demeure, pour la vérifier de suite, et en cas de fausse
     indication de domicile, ils en feront part au commissaire de
     police, qui constatera alors leur vagabondage. Ils lui indiqueront
     aussi les témoins qui pourraient être entendus, et dont ils auront
     eu soin de se procurer les noms et demeures.

     III.»Les agents particuliers de la sûreté ne pourront consigner
     dans les postes que les individus mentionnés en l'article
     précédent. Ils ne pourront ensuite les en extraire que sur un ordre
     écrit de leur chef de brigade, auquel ils sont tenus de rendre
     compte de leurs opérations, ou en vertu d'un ordre supérieur.

     IV.»Les agents de police ne pourront s'introduire dans une maison
     particulière pour arrêter un prévenu de délit, sans être muni d'un
     mandat, et sans être accompagnés d'un commissaire de police, s'il y
     a perquisition à faire au domicile.

     V.»Les agents de police devront, en tout temps, marcher isolément,
     afin de mieux examiner les personnes qui passent sur la voie
     publique, et ils feront de fréquentes stations dans les carrefours
     les plus passagers.

     VI.»La circonspection, la véracité et la discrétion étant des
     qualités indispensables pour tout agent de police, ils ne peuvent y
     manquer sans être sévèrement punis.

     VII.»Il est défendu aux agents de police de diriger leur
     surveillance, soit de jour, soit de nuit, dans un autre quartier de
     la ville que celui qui leur aura été indiqué par leur chef, à moins
     d'un événement extraordinaire, qui l'eût exigé, et dont ils
     rendraient compte.

     VIII.»Il est également défendu aux agents de police d'entrer dans
     les cabarets et autres lieux publics pour s'y attabler et boire
     avec des femmes publiques ou autres individus susceptibles de les
     compromettre. Ceux qui se prendraient de boisson, qui
     entretiendraient des liaisons secrètes et habituelles avec des
     voleuses ou filles publiques, ou vivraient maritalement avec elles,
     seront punis sévèrement.

     IX.»Le jeu étant celui de tous les vices qui conduit le plus
     promptement l'homme à commettre des bassesses, il est expressément
     défendu aux agents de police de s'y livrer. Ceux qui seraient
     trouvés à jouer de l'argent dans un lieu quelconque, seront
     sur-le-champ suspendus de leurs fonctions. [A] X.»Les agents de
     police sont tenus de rendre compte à leur chef de brigade de leur
     emploi de leur temps.

     XI.»La première contravention aux défenses faites dans les articles
     précédents, sera punie par une retenue de deux journées
     d'appointement; en cas de récidive, cette retenue sera doublée,
     sans préjudice d'une punition plus grave, s'il y a lieu.

     XII.»Le chef de la brigade est spécialement chargé de veiller à
     l'exécution du présent réglement. Cette exécution est aussi
     particulièrement recommandée aux chefs d'escouades qui reçoivent
     ses ordres, et doivent lui rendre compte, chaque jour, de
     l'exécution de ceux qu'ils auront reçus de lui, comme de ceux
     qu'ils auront été à portée de donner eux-mêmes aux agents qu'ils
     dirigent.

    _Fait à la Préfecture de police, le      1818._

      _Le Ministre d'État, Préfet de Police_,

        _Signé_, COMTE ANGLÈS.

          Par Son Excellence,

      _Le Secrétaire-général de la Préfecture_,

        _Signé_ FORTIS.



Sous M. Delaveau, je voulus ajouter quelques articles à cette charte de
la brigade; mais le dévôt préfet, qui couvrait de ses roulettes
ambulantes Paris et la banlieue, refusa de donner sa sanction à un
réglement dans lequel les jeux étaient anathématisés. J'avais aussi
classé parmi les attributions de mes agents, le droit de pourchasser sur
le _Quai de l'École_, aux _Champs Élisées_, et dans tous les lieux
publics, cette foule de misérables, de tout rang et de tout âge, qui
s'abandonnent ou se prostituent à un goût honteux qui semblait avoir
émigré avec les jésuites. Je sollicitai souvent la répression de ces
désordres, messieurs Delaveau et Duplessis firent constamment la sourde
oreille; enfin il me fut impossible de leur faire comprendre; que la loi
qui punit les attentats aux mœurs est applicable à messieurs les
_trop-philanthropes_, toutes les fois qu'ils ne vont pas chercher les
ténèbres _intra-muros_. Je n'ai pas encore pu m'expliquer pourquoi de si
hideuses dépravations étaient en quelque sorte privilégiées; peut-être
existait-il une secte qui, pour se détacher du monde au moins par un
côté, et se soustraire à la plus douce des influences, avait juré haine
à la plus belle moitié de l'humaine espèce; peut-être qu'à l'instar de
la société des _bonnes lettres_ et de celle des _bonnes études_, il
s'était formé une société des _bonnes mœurs_: les mœurs
jésuitiques. Je n'en sais rien, mais en peu d'années le mal a fait tant
de progrès, que je conseille à nos dames d'y prendre garde; si cela
continue, adieu l'empire du cotillon; de robe courte ou longue, les
jésuites n'aiment que la leur.

[13] Cette pièce, à laquelle j'en aurais pu joindre beaucoup d'autres,
renferme toute ma justification: je la reproduis ici textuellement:

     DÉCLARATIONS

     _Des nommés Peyois et Lefebure, relatives au sieur Vidocq,
     faussement accusé d'avoir fourni de l'argent pour acheter une
     pince, à l'aide de laquelle un vol s'est commis._

     (Deuxième division.--Premier bureau.--Nº 70,465.)

«Aujourd'hui treize octobre mil huit cent vingt-trois, à dix heures du
matin, nous Guillaume Recodère, maire de la commune de Gentilly, d'après
les ordres de M. le conseiller d'état préfet de police, nous sommes
transporté en la maison centrale de détention de Bicêtre, où étant,
avons fait comparaître par-devant nous, au greffe de ladite prison,
André Peyois, détenu par suite d'un jugement qui le condamne à la peine
des fers, auquel, après avoir présenté une lettre adressée au chef de la
deuxième division de la préfecture de police, commençant par ces mots
«_pardonnez à la liberté_, et finissant par ceux-ci «_dont ma mère m'a
donné l'avertit_», ladite lettre datée du dix du courant et signée
Peyois, avons fait invitation de nous dire s'il la reconnaissait pour
avoir été par lui souscrite et signée, et s'il en avouait tout le
contenu.

»A répondu, qu'il connaît parfaitement cette lettre pour être la même
que celle qu'il a adressée à M. Parisot, chef de la deuxième division à
la préfecture de police, elle est signée par lui. Le corps de cette
lettre n'a pas été écrit par lui, il ne sait pas assez bien écrire pour
cela, mais ce qu'elle contient a été dicté à l'écrivain (le nommé
Lemaître, détenu en cette même prison), par lui déclarant, et pour
preuve de ce qu'il avance, il est disposé à nous déclarer oralement tous
les faits et circonstances contenus en icelle, sans qu'il soit besoin de
notre part de les rappeler à sa mémoire, par la lecture de son contenu;
en conséquence, il déclare «que lors de l'instruction de l'affaire qui
l'amena au banc des accusés, et à la suite de laquelle il fut condamné à
la peine des fers, quand il soutint publiquement que le sieur Vidocq lui
avait donné une somme de trois francs pour acheter la pince à l'aide de
laquelle il avait commis le vol, cause de sa condamnation, il dit un
fait non-seulement inexact, mais tout-à-fait faux, car jamais pareille
avance et pour pareil motif ne lui fut faite par ce fonctionnaire, et
jamais encore, dans cette circonstance comme dans toute autre, il n'a
reçu de lui aucun secours en argent; s'il avança cette fausseté en plein
tribunal, il le fit à la suite de mauvais conseils qui lui furent donnés
par les nommés Utinet et Chrestien, qui lui persuadèrent que par ce
moyen seulement son affaire prendrait une tournure favorable, et qu'il
ne serait pas condamné, d'autant mieux que s'il les faisait appeler l'un
et l'autre comme témoins de ce qu'il avançait, ils soutiendraient son
assertion, et qu'ils déposeraient dans le même sens que lui, et que même
ils diraient qu'ils avaient vu donner la somme de trois francs; ils
allèrent même plus loin, ils lui persuadèrent qu'ils avaient à leur
disposition un protecteur puissant, dont l'influence devait garantir lui
déclarant, de tout espèce de condamnation, ou si cette condamnation
devenait inévitable, devait lui servir utilement pour faire casser son
jugement.

»Ce fut encore par le conseil de ces deux individus, qu'il fit appeler à
l'audience les nommés _Lacour_ et _Decostard_, qui déposèrent les mêmes
faits imputés par lui, déclarant, au sieur Vidocq, quoiqu'ils fussent
absolument faux.

»Après sa condamnation, ces mêmes individus exigèrent de lui qu'il se
mît en appel, en lui promettant de lui fournir à leurs frais un
défenseur, et de payer tout ce que cet appel occasionerait de dépens.
Sur cette dernière circonstance, on pourra entendre la mère, à lui
déclarant, qui reçut de la part de _Lacour_ et _Decostard_ les mêmes
promesses et les mêmes avances; elles lui furent faites chez un marchand
de vin, place du Palais de Justice, qu'on appelle M. Bazile. Sa mère
demeure avec son mari, rue du faubourg Saint-Denis, nº 143, chez M.
Restauret, propriétaire.

»Ainsi, il doit, pour la satisfaction de sa conscience, et pour rendre
hommage à la justice et à la vérité, désavouer ce qu'il a dit en plein
tribunal, au désavantage du sieur Vidocq, contre sa moralité et contre
son honneur; il en demande humblement pardon.

»Pour corroborer la déclaration qu'il vient de faire, il nous invite à
entendre le nommé Lefebure, son co-accusé, et condamné comme lui dans la
même affaire, qui est dans cette prison, lequel doit savoir par qui, et
avec quel argent fut achetée la pince que j'avais dit avoir été payée de
l'argent de M. Vidocq.»

Lecture à lui faite de sa déclaration, a dit qu'elle contient vérité,
qu'il y persiste, et a signé.

    _Signé_ PEYOIS.

Ensuite, avons fait appeler le nommé Lefebure, ci-dessus désigné et
détenu en cette maison, auquel nous avons demandé s'il savait comment le
nommé Peyois, s'était procuré la pince à l'aide de laquelle le vol qui a
motivé leur condamnation commune, fut commis.

A répondu que deux ou trois jours avant que le vol ne fût commis, il
avait vu cet instrument entre les mains dudit Peyois, qui, avant
l'instruction de son affaire, lui avait toujours dit que c'était lui qui
l'avait achetée trois francs; mais jamais il ne dit que c'était M.
Vidocq qui lui avait donné l'argent. Ce fut au tribunal, et pendant
l'instruction de leur affaire, qu'il sut pour la première fois que
c'était M. Vidocq qui lui avait fourni les moyens de l'acheter.

Qui est tout ce qu'a dit savoir, lecture à lui faite de sa déclaration,
a dit qu'elle contient vérité, qu'il y persiste, et a signé.

    _Signé_ LEFEBURE.

Dont et de tout quoi il a été rédigé le présent procès-verbal, pour être
icelui transmis à M. le conseiller d'état préfet de police, dont acte,
les jours, mois et an que dessus.

    _Signé_ RECODÈRE.



[14] Ville en ville.

[15] Travailler.

[16] La marchande.

[17] Vendait du vin.

[18] Je lui demande en argot.

[19] Manger.

[20] Bon vin sans eau.

[21] Pain blanc.

[22] Une porte et une clé.

[23] Un lit pour dormir.

[24] J'entre dans sa chambre.

[25] De m'arranger avec elle.

[26] Je remarque au coin du feu.

[27] Un homme qui dormait.

[28] Fouillé dans ses poches.

[29] Son argent j'ai pris.

[30] Son argent et sa montre.

[31] Boucles d'argent.

[32] Sa chaîne et sa culotte.

[33] Chapeau galonné.

[34] Son habit et sa veste.

[35] Bas brodés.

[36] Sauve-toi, marchande.

[37] Pendus.

[38] Sur la place de Ville.

[39] Danser.

[40] Regardés de toutes ces femmes.

[41] Peuple.

[42] Voleurs, bons enfants.

[43] Tous venant voler.

[44] Voleurs.

[45] La nuit.

[46] Des montres.

[47] De l'argent.

[48] Prenons nos précautions.

[49] Volons.

[50] Bourgeois et bourgeoise.

[51] Éveiller les soupçons.

[52] Criait au voleur.

[53] Je lui pris sa montre.

[54] Ses boucles en diamant.

[55] Ses billets.

[56] Minuit sonne.

[57] Les voleurs.

[58] Au cabaret.

[59] Ta porte.

[60] Donne de l'argent.

[61] Couche dans ton logis.

[62] Demande à sa femme.

[63] Dis-donc, la belle.

[64] Ces voleurs-là.

[65] Voleurs de montres.

[66] Enfonceurs de boutiques.

[67] Ne les connais-tu pas.

[68] Culotte.

[69] Bénéfice.

[70] Prêt.

[71] Cave.

[72] Patrouille.

[73] La lune.

[74] Regarde.

[75] Mouchard.

[76] Rit.

[77] Plaisante.

[78] Pleurer.

[79] Exempt, soldats et gendarmes.

[80] Palais de Justice.

[81] Pris en flagrant délit.

[82] Fantassins de la garde de Paris, dont l'uniforme était vert.

[83] Dragons de Paris.

[84] Le soir dans Paris.

[85] Bon coup.

[86] Chambre.

[87] Pleine de marchandises.

[88] De l'argent au gousset.

[89] Sans crainte ni inquiétude.

[90] Sans peur.

[91] Par surcroît.

[92] Une jolie maîtresse.

[93] Buvant du vin sans eau.

[94] Du vin non frelaté.

[95] Bas, escarpins.

[96] Beau jabot de dentelles.

[97] Chapeau galonné.

[98] Enmouraché.

[99] Bourgeois.

[100] Une montre d'or.

[101] La danse.

[102] Le suivant sur le boulevard.

[103] Je l'étourdi.

[104] Je passe sa chemise.

[105] Je vole sa montre, ses habits, ses souliers.

[106] L'endroit où l'on recèle.

[107] Peureux.

[108] Entre dans une boutique.

[109] Vole des louis.

[110] On crie sur elle à la garde.

[111] Je m'enfuis.

[112] Prise en flagrant délit.

[113] Le commissaire l'interroge.

[114] Dénonce tes complices.

[115] Faire un conte.

[116] On me garotte.

[117] Mon beau lit, mes amours.

[118] Au tribunal.

[119] On me condamne aux galères.

[120] A l'exposition.

[121] Vieux.

[122] Du rouge.

[123] Dans ce monde.

[124] Quoi qu'on en dise.

[125] Lot.

[126] Douze ans de fers.

[127] Une bamboche.

[128] En 1815 et 1816, il y eut dans Paris un grand nombre de réunions
chantantes, connues sous le nom de _goguettes_. Ces espèces de
souricières politiques se formèrent d'abord sous les auspices de la
police, qui les peupla de ses agent. C'était là qu'en trinquant avec les
ouvriers, ces derniers les _travaillaient_, afin de les envelopper dans
de fausses conspirations. J'ai vu plusieurs de ces rassemblements
prétendus patriotiques; les individus qui s'y montraient le plus exaltés
étaient toujours des mouchards, et il était aisé de les reconnaître; ils
ne respectaient rien dans leurs chansons; la haine et ses outrages les
plus grossiers y étaient prodigués à la famille royale...... et ces
chansons, payées sur _les fonds secrets_ de la rue de Jérusalem, étaient
l'œuvre des mêmes auteurs que les hymnes de la Saint-Louis et de la
Saint-Charles. Depuis feu M. le chevalier de Piis, feu Esménard, on sait
que les Bardes du quai du Nord ont le privilége des inspirations
contradictoires. La police a ses lauréats, ses ménestrels et ses
troubadours; elle est, comme on le voit, une institution très gaie;
malheureusement elle n'est pas toujours en train de chanter ou de faire
chanter. Trois têtes tombèrent, celles de Carbonneau, Pleignier,
Tolleron, et les goguettes furent fermées: on n'en avait plus
besoin..... le sang avait coulé.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome III" ***

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