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Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10)
Author: Michelet, Jules, 1798-1874
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 1 / 10)" ***

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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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corrigées.]



  OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET

  HISTOIRE

  DE FRANCE

  MOYEN ÂGE

  ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE

  TOME PREMIER

  PARIS

  ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

  26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON

  Tous droits réservés.



PRÉFACE DE 1869


Cette oeuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conçue d'un moment,
de l'éclair de Juillet. Dans ces jours mémorables, une grande lumière
se fit, et j'aperçus la France.

Elle avait des annales, et non point une histoire. Des hommes éminents
l'avaient étudiée, surtout au point de vue politique. Nul n'avait
pénétré dans l'infini détail des développements divers de son activité
(religieuse, économique, artistique, etc.). Nul ne l'avait encore
embrassée du regard dans l'unité vivante des éléments naturels et
géographiques qui l'ont constituée. Le premier je la vis comme une âme
et une personne.

L'illustre Sismondi, ce persévérant travailleur, honnête et judicieux,
dans ses annales politiques s'élève rarement aux vues d'ensemble. Et,
d'autre part, il n'entre guère dans les recherches érudites. Lui-même
avoue loyalement qu'écrivant à Genève il n'avait sous la main ni les
actes ni les manuscrits.

Au reste, jusqu'en 1830 (même jusqu'en 1836), aucun des historiens
remarquables de cette époque n'avait senti encore le besoin de
chercher les faits hors des livres imprimés, aux sources primitives,
la plupart inédites alors, aux manuscrits de nos bibliothèques, aux
documents de nos archives.

Cette noble pléïade historique qui, de 1820 à 1830, jette un si grand
éclat, MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry,
envisagea l'histoire par des points de vue spéciaux et divers. Tel fut
préoccupé de l'élément de race, tel des institutions, etc., sans voir
peut-être assez combien ces choses s'isolent difficilement, combien
chacune d'elles réagit sur les autres. La race, par exemple,
reste-t-elle identique sans subir l'influence des moeurs changeantes?
Les institutions peuvent-elles s'étudier suffisamment sans tenir
compte de l'histoire des idées, de mille circonstances sociales dont
elles surgissent? Ces spécialités ont toujours quelque chose d'un peu
artificiel, qui prétend éclaircir, et pourtant peut donner de faux
profils, nous tromper sur l'ensemble, en dérober l'harmonie
supérieure.

La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n'est
véritablement la vie qu'autant qu'elle est complète. Ses organes sont
tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions se
lient, se supposent l'une l'autre. Qu'une seule manque, et rien ne vit
plus. On croyait autrefois pouvoir par le scalpel isoler, suivre à
part chacun de nos systèmes; cela ne se peut pas, car tout influe sur
tout.

Ainsi, ou tout, ou rien. Pour retrouver la vie historique, il faudrait
patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes, tous ses
éléments. Mais il faudrait aussi, d'une passion plus grande encore,
refaire et rétablir le jeu de tout cela, l'action réciproque de ces
forces diverses, dans un puissant mouvement qui redeviendrait la vie
même.

Un maître dont j'ai eu, non le génie sans doute, mais la violente
volonté, Géricault, entrant dans le Louvre (dans le Louvre d'alors où
tout l'art de l'Europe se trouvait réuni), ne parut pas troublé. Il
dit: «C'est bien! je m'en vais le refaire.» En rapides ébauches qu'il
n'a jamais signées, il allait saisissant et s'appropriant tout. Et,
sans 1815, il eût tenu parole. Telles sont les passions, les furies du
bel âge.

Plus compliqué encore, plus effrayant était mon problème historique
posé comme _résurrection de la vie intégrale_, non pas dans ses
surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds. Nul homme
sage n'y eût songé. Par bonheur, je ne l'étais pas.

Dans le brillant matin de Juillet, sa vaste espérance, sa puissante
électricité, cette entreprise surhumaine n'effraya pas un jeune coeur.
Nul obstacle à certaines heures. Tout se simplifie par la flamme.
Mille choses embrouillées s'y résolvent, y retrouvent leurs vrais
rapports, et (s'harmonisant) s'illuminent. Bien des ressorts, inertes
et lourds s'ils gisent à part, roulent d'eux-mêmes, s'ils sont
replacés dans l'ensemble.

Telle fut ma foi du moins, et cet acte de foi, quelle que fût ma
faiblesse, agit. Ce mouvement immense s'ébranla sous mes yeux. Ces
forces variées, et de nature et d'art, se cherchèrent, s'arrangèrent,
malaisément d'abord. Les membres du grand corps, peuples, races,
contrées, s'agencèrent de la mer au Rhin, au Rhône, aux Alpes, et les
siècles marchèrent de la Gaule à la France.

Tous, amis, ennemis, dirent «que c'était vivant». Mais quels sont les
vrais signes bien certains de la vie? Par certaine dextérité, on
obtient de l'animation, une sorte de chaleur. Parfois le galvanisme
semble dépasser la vie même par ses bonds, ses efforts, des contrastes
heurtés, des surprises, de petits miracles. La vraie vie a un signe
tout différent, sa continuité. Née d'un jet, elle dure, et croît
placidement, lentement, _uno tenore_. Son unité n'est pas celle d'une
petite pièce en cinq actes, mais (dans un développement souvent
immense) l'harmonique identité d'âme.

La plus sévère critique, si elle juge l'ensemble de mon livre, n'y
méconnaîtra pas ces hautes conditions de la vie. Il n'a été nullement
précipité, brusqué; il a eu, tout au moins, le mérite de la lenteur.
Du premier au dernier volume, la méthode est la même; telle est en un
mot dans ma _Géographie_, telle en mon _Louis XV_, et telle en ma
_Révolution_. Ce qui n'est pas moins rare dans un travail de tant
d'années, c'est que la forme et la couleur s'y soutiennent. Mêmes
qualités, mêmes défauts. Si ceux-ci avaient disparu, l'oeuvre serait
hétérogène, discolore, elle aurait perdu sa personnalité. Telle
quelle, il vaut mieux qu'elle reste harmonique et un tout vivant.

       *       *       *       *       *

Lorsque je commençai, un livre de génie existait, Celui de Thierry.
Sagace et pénétrant, délicat interprète, grand ciseleur, admirable
ouvrier, mais trop asservi à un maître. Ce maître, ce tyran, c'est le
point de vue exclusif, systématique, de la perpétuité des races. Ce
qui fait, au total, la beauté de ce grand livre, c'est qu'avec ce
système, qu'on croirait fataliste, partout on sent respirer en dessous
un coeur ému contre la force fatale, l'invasion, tout plein de l'âme
nationale et du droit de la liberté.

Je l'ai aimé beaucoup et admiré. Cependant, le dirai-je? ni le
matériel, ni le spirituel, ne me suffisait dans son livre.

Le matériel, la race, le peuple qui la continue, me paraissaient avoir
besoin qu'on mît dessous une bonne forte base, la terre, qui les
portât et les nourrît. Sans une base géographique, le peuple, l'acteur
historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures chinoises
où le sol manque. Et notez que ce sol n'est pas seulement le théâtre
de l'action. Par la nourriture, le climat, etc., il y influe de cent
manières. Tel le nid, tel l'oiseau. Telle la patrie, tel l'homme.

La race, élément fort et dominant aux temps barbares, avant le grand
travail des nations, est moins sensible, est faible, effacée presque,
à mesure que chacune s'élabore, se personnifie. L'illustre M. Mill
dit fort bien: «Pour se dispenser de l'étude des influences morales et
sociales, ce serait un moyen trop aisé que d'attribuer les différences
de caractère, de conduite, à des différences naturelles
indestructibles[1].»

[Note 1: C'est le point principal sur lequel je diffère de mon savant
ami, M. Henri Martin. Du reste, ce dissentiment ne diminue en rien mon
estime sympathique pour sa grande et très belle Histoire, si
instructive, si riche de recherches et d'idées. Il a été infiniment
utile pour raviver la tradition nationale, trop effacée, que deux
histoires qui s'aident, se suppléent l'une l'autre, aient paru
simultanément.]

Contre ceux qui poursuivent cet élément de race et l'exagèrent aux
temps modernes, je dégageai de l'histoire elle-même un fait moral
énorme et trop peu remarqué. C'est le puissant _travail de soi sur
soi_, où la France, par son progrès propre, va transformant tous ses
éléments bruts. De l'élément romain municipal, des tribus allemandes,
du clan celtique, annulés, disparus, nous avons tiré à la longue des
résultats tout autres, et contraires même, en grande partie, à tout ce
qui les précéda.

La vie a sur elle-même une action de personnel enfantement, qui, de
matériaux préexistants, nous crée des choses absolument nouvelles. Du
pain, des fruits, que j'ai mangés, je fais du sang rouge et salé qui
ne rappelle en rien ces aliments d'où je les tire.--Ainsi va la vie
historique, ainsi va chaque peuple se faisant, s'engendrant, broyant,
amalgamant des éléments, qui y restent sans doute à l'état obscur et
confus, mais sont bien peu de chose relativement à ce que fit le long
travail de la grande âme.

La France a fait la France, et l'élément fatal de race m'y semble
secondaire. Elle est fille de sa liberté. Dans le progrès humain, la
part essentielle est à la force vive, qu'on appelle homme. _L'homme
est son propre Prométhée._

En résumé, l'histoire, telle que je la voyais en ces hommes éminents
(et plusieurs admirables) qui la représentaient, me paraissait encore
faible en ses deux méthodes:

_Trop peu matérielle_, tenant compte des races, non du sol, du climat,
des aliments, de tant de circonstances physiques et physiologiques.

_Trop peu spirituelle_, parlant des lois, des actes politiques, non
des idées, des moeurs, non du grand mouvement progressif, intérieur,
de l'âme nationale.

Surtout peu curieuse du menu détail érudit, où le meilleur, peut-être,
restait enfoui aux sources inédites.

Ma vie fut en ce livre, elle a passé en lui. Il a été mon seul
événement. Mais cette identité du livre et de l'auteur n'a-t-elle pas
un danger? L'oeuvre n'est-elle pas colorée des sentiments, du temps,
de celui qui l'a faite?

C'est ce qu'on voit toujours. Nul portrait si exact, si conforme au
modèle, que l'artiste n'y mette un peu de lui. Nos maîtres en histoire
ne se sont pas soustraits à cette loi. Tacite, en son Tibère, se peint
aussi avec l'étouffement de son temps, «les quinze longues années» de
silence. Thierry, en nous contant Klodowig, Guillaume et sa conquête,
a le souffle intérieur, l'émotion de la France envahie récemment, et
son opposition au règne qui semblait celui de l'étranger.

Si c'est là un défaut, il nous faut avouer qu'il nous rend bien
service. L'historien qui en est dépourvu, qui entreprend de s'effacer
en écrivant, de ne pas être, de suivre par derrière la chronique
contemporaine (comme Barante a fait pour Froissart), n'est point du
tout historien. Le vieux chroniqueur, très charmant, est absolument
incapable de dire à son pauvre valet, qui va sur ses talons, ce que
c'est que le grand, le sombre, le terrible quatorzième siècle. Pour le
savoir, il faut toutes nos forces d'analyse et d'érudition, il faut un
grand engin qui perce les mystères, inaccessibles à ce conteur. Quel
engin, quel moyen? La personnalité moderne, si puissante et tant
agrandie.

En pénétrant l'objet de plus en plus, on l'aime, et dès lors on
regarde avec un intérêt croissant. Le coeur, ému à la seconde vue,
voit mille choses invisibles au peuple indifférent. L'histoire,
l'historien, se mêlent en ce regard. Est-ce un bien? est-ce un mal? Là
s'opère une chose que l'on n'a point décrite et que nous devons
révéler:

C'est que l'histoire, dans le progrès du temps, fait l'historien bien
plus qu'elle n'est faite par lui. Mon livre m'a créé. C'est moi qui
fus son oeuvre. Ce fils a fait son père. S'il est sorti de moi
d'abord, de mon orage (trouble encore) de jeunesse, il m'a rendu bien
plus en force et en lumière, même en chaleur féconde, en puissance
réelle de ressusciter le passé. Si nous nous ressemblons, c'est bien.
Les traits qu'il a de moi sont en grande partie ceux que je lui
devais, que j'ai tenus de lui.

       *       *       *       *       *

Ma destinée m'a bien favorisé. J'ai eu deux choses assez rares, et qui
ont fait cette oeuvre.

D'abord la liberté, qui en a été l'âme.

Puis des devoirs utiles qui, en ralentissant, en retardant
l'exécution, la firent plus réfléchie, plus forte, lui donnèrent la
solidité, les robustes bases du temps.

J'étais libre par la solitude, la pauvreté et la simplicité de vie,
libre par mon enseignement. Sous le ministère Martignac (un court
moment de libéralité), on s'avisa de refaire l'École normale, et M.
Letronne, que l'on consulta, me fit donner l'enseignement de la
philosophie et de l'histoire. Mon _Précis_, mon _Vico_, publiés en
1827, lui paraissaient des titres suffisants. Ce double enseignement
que j'eus encore plus tard au Collège de France, m'ouvrait un infini
de liberté. Mon domaine sans bornes comprenait tout fait, toute idée.

Je n'eus de maître que Vico. Son principe de la force vive, de
l'_humanité qui se crée_, fit et mon livre et mon enseignement.

Je restai à bonne distance des doctrinaires, majestueux, stériles, et
du grand torrent romantique de «l'art pour l'art». J'avais mon monde
en moi. En moi j'avais ma vie, mes renouvellements et ma fécondité;
mais mes dangers aussi. Quels? mon coeur, ma jeunesse, ma méthode
elle-même, et la condition nouvelle imposée à l'histoire: non plus de
raconter seulement ou juger, mais d'_évoquer_, _refaire_,
_ressusciter_ les âges. Avoir assez de flamme pour réchauffer des
cendres refroidies si longtemps, c'était le premier point, non sans
péril. Mais le second, plus périlleux peut-être, c'était d'être en
commerce intime avec ces morts ressuscités, qui sait? d'être enfin un
des leurs?

Mes premières pages après Juillet, écrites sur les pavés brûlants,
étaient un regard sur le monde, l'histoire universelle, comme combat
de la liberté, sa victoire incessante sur le monde fatal, bref comme
un Juillet éternel.

Ce petit livre, d'un incroyable élan, d'un vol rapide, procédait à la
fois (comme j'ai fait toujours) par deux ailes, Nature et Esprit, deux
interprétations du grand mouvement général. Ma méthode y était déjà.
J'y disais en 1830 ce que j'ai dit (dans la _Sorcière_) de Satan, nom
bizarre de la liberté jeune encore, militante d'abord, négative, mais
créatrice plus tard, de plus en plus féconde.

Jouffroy venait d'articuler en 1829 le mot essentiel de la
Restauration: «Comment les dogmes finissent.» En Juillet, l'Église se
trouva désertée. Aucun libre penseur n'aurait douté alors que la
prophétie de Montesquieu sur la mort du catholicisme, ne dût bientôt
être accomplie.

J'étais sous ce rapport l'homme peut-être le plus libre du monde,
ayant eu le rare avantage de ne pas subir la funeste éducation qui
surprend les âmes avant l'âge, et d'abord les chloroformise. L'Église
était pour moi un monde étranger, de curiosité pure, comme eût été la
lune. Ce que je savais le mieux de cet astre pâli, c'est que ses jours
étaient comptés, qu'il avait peu à vivre. Mais qui succéderait?
C'était la question. Elle était embrouillée du choléra moral qui
suivit de si près Juillet, le désillusionnement, la perte des hautes
espérances. On se rua en bas. Le roman, le théâtre éclatèrent en
laideurs hardies. Le talent abondait, mais la brutalité grossière; non
pas l'orgie féconde des vieux cultes de la nature qui ont eu sa
grandeur, mais un emportement voulu de matérialité stérile. Beaucoup
d'enflure, et peu dessous.

       *       *       *       *       *

Le texte originaire qui précéda Juillet avait été _Honneur à
l'Industrie_, nouvelle reine du monde, qui dompte, subjugue la
matière.--Après Juillet, cela fut retourné: la matière, à son tour,
subjugua l'énergie humaine.

Ce dernier fait n'est pas rare dans l'histoire. Rien de plus vieux que
cette idée du droit de la matière qui veut avoir son tour. Mais ce qui
la rendait choquante chez les Saint-Simoniens, c'était la laideur
d'un Janus[2], conservant dans ce culte l'imitation servile de
l'institution catholique.

[Note 2: Ceci ne touche en rien la candeur des individus. Il y avait
des hommes admirables, les Bazard, les Barrault, les Carnot, les
Charton, les D'Eichthal, les Lemonnier, etc.]

À une séance solennelle où nous fûmes invités, Quinet et moi, nous
vîmes avec admiration dans cette religion de la banque un retour
singulier de ce qu'on disait abolir. Nous vîmes un clergé et un pape;
nous vîmes le prédicateur recevoir de ce pape par l'imposition des
mains la transmission de la Grâce. Il dit: «À bas la croix!» Mais elle
était présente par les formes sacerdotales, autoritaires, du moyen
âge. La vieille religion que l'on disait combattre, on la renouvelait
en ce qu'elle a de pire; confession, direction, rien n'y manquait. Les
_capuccini_ revenaient, banquiers, industriels. La suavité fade d'un
nouveau Molinos faisait adorer le Gésû.

Qu'on supprimât le moyen âge, à la bonne heure. Mais c'est qu'on le
volait. Cela me parut fort. En rentrant, d'un élan aveugle et
généreux, j'écrivis un mot vif pour ce mourant qu'on pillait pendant
l'agonie. Ces lignes juvéniles, étourdies si l'on veut, mais sans
doute excusables comme mouvement du coeur, n'allaient guère dans mon
petit livre inspiré de Juillet et de la Liberté, de sa victoire sur le
clergé. Elles détonnaient fort à côté de Satan, que ce livre présente
comme un mythe de la liberté. N'importe. Elles y sont, et me font rire
encore. De telles contradictions apparentes n'embarrassaient guère un
jeune artiste, de foi arrêtée, mais candide, et sans calcul, sentant
peu le péril d'être tendre pour l'ennemi.

J'étais artiste et écrivain alors, bien plus qu'historien. Il y paraît
aux deux premiers volumes (_France du moyen âge_). On n'avait pas
encore publié tous les documents qui ont éclairé ces ténèbres, l'abîme
de ces longues misères. Le grand effet d'ensemble qui en sortait pour
moi était celui d'une harmonie lugubre, symphonie colossale, dont les
dissonances innombrables frappaient encore peu mon oreille. C'est un
défaut très grave. Le cri de la Raison par Abailard, l'immense
mouvement de 1200, si cruellement étouffé, y sont trop peu sentis,
trop immolés à l'effet artistique de la grande unité.

Et pourtant aujourd'hui, ayant traversé tant d'années, des âges, des
mondes différents, en relisant ce livre, et voyant très bien ses
défauts, je dis:

«On ne peut y toucher.»

Il fut écrit dans une solitude, une liberté, une pureté, une haute
tension d'esprit, rares, vraiment singulières. Sa candeur, sa passion,
l'énorme quantité de vie qui l'anime, plaident pour lui auprès de moi,
le soutiennent devant mon regard. La droiture de la jeunesse se sent
dans les erreurs même. Les grands résultats généraux y sont, au total,
obtenus. Pour la première fois paraît l'âme de la France en sa vive
personnalité, et non moins en pleine lumière l'impuissance de
l'Église.

Impuissance radicale et constatée deux fois.

On voit, au premier volume, l'Église, reine sous Dagobert et sous les
Carlovingiens, ne pouvoir rien pour le monde, rien pour l'ordre social
(an 1000).

On voit, au second volume, comment ayant fait un roi prêtre, un roi
abbé, chanoine, son fils aîné, le roi de France, elle écrase ses
ennemis (1200), étouffe le libre esprit, n'opère nulle réforme morale.
Enfin éclipsée, dépassée par saint Louis, elle est (avant 1300)
subordonnée, dominée par l'État.

Voilà la part certaine du réel dans ces deux volumes. Mais dans celle
du mirage, de l'illusion poétique, peut-on dire que tout soit faux?
non.

Celle-ci exprime l'idée qu'un tel âge avait de lui-même, dit ce qu'il
songea et voulut. Elle le représente au vrai dans son aspiration, la
tristesse profonde, la rêverie qui le retient devant l'Église,
pleurant sous sa niche de pierre, soupirant, attendant ce qui ne vient
jamais.

Il fallait bien retrouver cette idée que le moyen âge eut de lui,
refaire son élan, son désir, son âme, avant de le juger. Qui devait
retrouver son âme? Apparemment nos grands écrivains qui tous eurent
l'éducation catholique. Comment donc se fait-il que ces génies, si
bien préparés à cela, aient tourné autour de l'Église sans y entrer,
pour ainsi dire, sans pénétrer à ce qui fut dedans? Les uns cherchent
aux échos des parvis ou des cloîtres des motifs à leurs mélodies.
D'autres, d'un grand effort et d'un puissant ciseau, fouillent les
ornements, arment les tours, les combles, de masques redoutables, de
gnomes, de diables grimaçants. Mais l'Église elle-même, ce n'est pas
tout cela. Refaisons-la d'abord.

Le singulier est là: c'est que le seul qui eût assez d'amour pour
recréer, refaire ce monde intérieur de l'Église, c'est celui qu'elle
n'éleva point, _celui qui jamais n'y communia_, qui n'eut de foi que
l'humanité même, nul credo imposé, rien que le libre esprit.

Celui-ci aborda la morte chose avec un sens humain, ayant le très
grand avantage de n'avoir pas passé par le prêtre, les lourdes
formules qui enterrèrent le moyen âge. L'incantation d'un rituel fini,
n'aurait rien fait. Tout serait resté froide cendre. Et d'autre part
si l'histoire fût venue dans sa sévérité critique, dans l'absolue
justice, je ne sais si ces morts auraient osé revivre. Ils se seraient
plutôt cachés dans leurs tombeaux.

J'avais une belle maladie qui assombrit ma jeunesse, mais bien propre
à l'historien. J'aimais la mort. J'avais vécu neuf ans à la porte du
Père-Lachaise, alors ma seule promenade. Puis j'habitai vers la
Bièvre, au milieu de grands jardins de couvents, autres sépulcres. Je
menais une vie que le monde aurait pu dire enterrée, n'ayant de
société que celle du passé, et pour amis les peuples ensevelis.
Refaisant leur légende, je réveillais en eux mille choses évanouies.
Certains chants de nourrice dont j'avais le secret, étaient d'un effet
sûr. À l'accent ils croyaient que j'étais un des leurs. Le don que
saint Louis demanda et n'obtint pas, je l'eus: «le don des larmes».

Don puissant, très fécond. Tous ceux que j'ai pleurés, peuples et
dieux, revivaient. Cette magie naïve avait une efficacité d'évocation
presque infaillible. On avait par exemple épelé, déchiffré l'Égypte,
fouillé ses tombes, non retrouvé son âme. Le climat pour les uns, pour
d'autres tels symboles de subtilité vaine, c'était l'explication. Moi
je l'ai prise au coeur d'Isis, dans les douleurs du peuple, l'éternel
deuil et l'éternelle blessure de la famille du fellah, dans sa vie
incertaine, dans les captivités, les razzias d'Afrique, le grand
commerce d'hommes, de Nubie en Syrie. L'homme enlevé au loin, lié aux
durs travaux, l'_homme fait arbre_ ou attaché à l'arbre, cloué,
mutilé, démembré, c'est l'universelle Passion de tant de dieux
(Osiris, Adonis, Iacchus, Atys, etc.). Que de Christs, et que de
Calvaires! que de complaintes funèbres! Que de pleurs sur tout le
chemin (Voy. la petite _Bible_, 1864).

Je n'ai eu nul autre art en 1833. Une larme, une seule jetée aux
fondements de l'église gothique, suffit pour l'évoquer. Quelque chose
en jaillit d'humain, le sang de la légende, et, par ce jet puissant,
tout monta vers le ciel. Du dedans au dehors, tout ressortit en
fleurs,--de pierre? non, mais des fleurs de vie.--Les sculpter?
approcher le fer et le ciseau? j'en aurais eu horreur et j'aurais cru
en voir sortir du sang!

Voulez-vous bien savoir pourquoi j'étais si tendre pour ces dieux?
c'est qu'ils meurent. Tous à leur tour s'en vont. Chacun, tout comme
nous, ayant reçu un peu l'eau lustrale et les pleurs, descend aux
pyramides, aux hypogées, aux catacombes. Hélas! qu'en revient-il?
Qu'_après trois jours_ (chacun de trois mille ans), un léger souffle
en puisse reparaître, je ne le nierai pas. L'âme Indienne n'est pas
absente de la terre; elle y revient par la tendresse qu'elle eut pour
toute vie. L'Égypte a eu en ce monde toujours un bel écho dans l'amour
de la mort et l'espoir d'immortalité. La fine âme Chrétienne, en ses
suavités, ne peut jamais sans doute s'exhaler sans retour. Sa légende
a péri, mais ce n'est pas assez. Il lui faut dépouiller la terrible
injustice (la Grâce, l'Arbitraire), qui est le noeud, le coeur, le
vrai fond de son dogme. C'est dur, mais il lui faut mourir en cela
même, accepter franchement sa pénitence, sa purification, et
l'expiation de la mort.

       *       *       *       *       *

Des sages me disaient: «Ce n'est pas sans danger de vivre à ce
point-là dans cette intimité de l'autre monde. Tous les morts sont si
bons! Toutes ces figures pacifiées et devenues si douces, ont des
puissances étranges de fantastique illusion. Vous allez parmi elles
prendre d'étranges rêves et qui sait? des attachements. Qui vit trop
là, en devient blême. On risque d'y trouver la blanche Fiancée, si
pâle et si charmante, qui boit le sang de votre coeur! Faites au moins
comme Énée, qui ne s'y aventure que l'épée à la main pour chasser ces
images, ne pas être pris de trop près (_ferro diverberat umbras_).»

L'épée! triste conseil. Quoi! j'aurais durement, quand ces images
aimées venaient à moi pour vivre, moi je les aurais écartées! Quelle
funeste sagesse!... Oh! que les philosophes ignorent parfaitement le
vrai fond de l'artiste, le talisman secret qui fait la force de
l'histoire, lui permet de passer, repasser à travers les morts!

Sachez donc, ignorants, que, sans épée, sans armes, sans quereller ces
âmes confiantes qui réclament la résurrection, l'art, en les
accueillant, en leur rendant le souffle, l'art pourtant garde en lui
sa lucidité tout entière. Je ne dis nullement l'_ironie_ où beaucoup
ont mis le fond de l'art, mais la forte dualité qui fait qu'en les
aimant, il n'en voit pas moins bien ce qu'elles sont, «que ce sont des
morts».

Les plus grands artistes du monde, les génies qui si tendrement
regardent la nature, me permettront ici une bien humble comparaison.
Avez-vous vu parfois le sérieux touchant de la jeune enfant,
innocente, et cependant émue de sa maternité future, qui berce
l'oeuvre de ses mains, de son baiser l'anime, lui dit du coeur: Ma
fille!... Si tous y touchez durement, elle se trouble et elle crie. Et
cela n'empêche pas qu'au fond elle ne sache quel est cet être qu'elle
anime, fait parler, raisonner, vivifie de son âme.

Petite image et grande chose. Voilà justement l'art en sa conception.
Telle est sa condition essentielle de fécondité. C'est l'amour, mais
c'est le sourire. C'est ce sourire aimant qui crée.

Si le sourire est dépassé, si l'ironie commence, la dure critique et
la logique, alors la vie a froid, se retire, se contracte, et l'on ne
produit rien du tout. Les faibles, les stériles, qui, en voulant
produire, mêlent à leur triste enfant des _quoique_, des _nisi_, ces
graves imbéciles ignorent qu'au froid milieu nulle vie ne surgira; de
leur néant glacé sortira... le néant.

La mort peut apparaître au moment de l'amour, dans l'élan créateur.
Mais que ce soit alors dans l'infinie tendresse, les larmes et la
pitié (c'est de l'amour encore). Aux moments très émus où je couvai,
refis la vie de l'Église chrétienne, j'énonçai sans détour la sentence
de sa mort prochaine, j'en étais attendri. La récréant par l'art, je
dis à la malade ce que demande à Dieu Ézéchias. Rien de plus.
Conclure que je suis catholique! quoi de plus insensé! Le croyant ne
dit pas cet office des morts sur un agonisant qu'il croit être
éternel.

       *       *       *       *       *

Ces deux volumes réussirent et furent acceptés du public. J'avais posé
le premier la France comme une personne. Moins exclusif que Thierry,
et subordonnant les races, j'avais marqué fortement le principe
géographique des influences locales, et, d'autre part, le travail
général de la nation qui se crée, se fait elle-même. J'avais dans mon
aveugle élan pour le gothique, fait germer du sang la pierre, et
l'Église fleurir, monter comme la fleur des légendes. Cela plut. Moins
à moi. Il y avait une grande flamme. J'y trouvai trop de subtil, trop
d'esprit, trop de système.

Quatre ans entiers s'écoulèrent avant le troisième volume (qui
commence vers 1300). En le préparant j'essayai de m'étendre, de
m'approfondir, d'être plus _humain_, plus simple. Je m'assis pour
quelque temps dans la maison de Luther, recueillant ses propos de
table, tant de paroles mâles et fortes, touchantes, qui échappaient à
ce bonhomme héroïque (1834). Mais rien ne me servit plus que le livre
de Grimm, ses _Antiquités du droit allemand_. Livre bien difficile,
où, dans tous les dialectes, tous les âges de cette langue, sont
exposés les symboles, les formules dont les Allemagnes si diverses ont
consacré les grands actes de la vie humaine (naissance, mariage et
mort, testament, vente, hommage, etc.). Je raconterai un jour la
passion incroyable avec laquelle j'entrepris de comprendre et traduire
ce livre. Je ne m'y renfermai pas. De nation à nation, j'allai
ramassant partout, j'allai de l'Indus à l'Irlande, des Védas et de
Zoroastre jusqu'à nous, thésaurisant ces formules primitives où
l'humanité révèle si naïvement tant de choses intimes et profondes
(1837).

Cela me fit un autre homme. Une transformation étrange s'opéra en moi;
il me semblait que, jusque-là âpre et subtil, j'étais vieux, et que
peu à peu, sous l'influence de la jeune humanité, moi aussi je
devenais jeune. Rafraîchi de ces eaux vives, mon coeur fut un jardin
de fleurs, comme dans la rosée du matin. Oh! l'aurore! oh! la douce
enfance! oh! bonne nature naturelle! quelle santé cela fit en moi,
après les desséchements de ma subtilité mystique! comme elle m'apparut
maigre, cette poésie byzantine, malade et stérile, étique! Je la
ménageais encore. Mais qu'elle me semblait pauvre en présence de
l'humanité! Je la possédais, celle-ci, je la tenais, je l'embrassais
et dans le détail si riche de sa variété sans bornes (feuillue comme
les forêts de l'Inde où chaque arbre est une forêt) et, en regardant
de haut, je voyais son harmonie douce, clémente, qui n'étouffe rien;
je saisissais le divin de son adorable unité.

Si richement abreuvé, alimenté de la nature, augmentant dans ma
substance, j'eus un immense accroissement de solidité dans mon art, et
(le dirai-je? mais c'est vrai) un accroissement de bonté,
l'insouciance, l'ignorance absolue des concurrences, par suite une
vaste sympathie pour l'homme (que je ne voyais guère), pour la
société, le monde (que je ne fréquentais jamais).

J'avais la sécurité d'un corps devenu ferme et fort où la bonne
nourriture a changé et remplacé par atome et molécule tout ce qui fut
faible d'abord. Je n'étais pas même effleuré des malveillances
doctrinaires. Non moins indifférent étais-je aux embûches des
catholiques. Tout ce que j'accumulais (sans y songer, sans le
vouloir), ces faits certains, innombrables, ces montagnes de vérité
qui, dans mon travail persistant, montaient, s'exhaussaient chaque
jour, tout cela se trouvait contre eux. Nul d'entre eux n'eût pu
deviner la solide, la profonde base que j'y trouvais, telle que je
n'avais ni besoin, ni idée de polémique. Ma force me faisait ma paix.
Il leur eût fallu dix mille ans pour comprendre que ce qui leur
semblait faiblesse, le doux _sens humain_, pacifique, qui allait
croissant en moi, était justement ma force et ce qui m'éloignait
d'eux[3].

[Note 3: Comme ils odorent très bien la mort, les moments où l'âme
blessée peut mollir, au moment où j'avais fait une perte sensible de
famille, un d'eux, séduisant et fin, vint me voir et me tâta. Je fus
surpris, confondu de l'idée qu'il eût pu croire avoir quelque prise
sur moi, qu'il dît qu'on pouvait s'entendre, ayant entre soi des
nuances, etc. Je lui dis ces propres paroles: «Monseigneur, avez-vous
été parfois sur la mer de glace?--Oui.--Vous avez vu telle fente, sur
laquelle d'un bord à l'autre on peut parler, converser?--Oui.--Mais
vous n'avez pas vu que cette fente est un abîme... Et telle,
Monseigneur, si profonde, qu'à travers la glace et la terre, elle
descend sans que jamais on en ait trouvé le fond. Elle va jusqu'au
centre du globe, s'en va traversant le globe, et se perd dans
l'infini.»]

Les salons demi-catholiques, bâtards, dans la fade atmosphère des amis
de Chateaubriand, auraient été pour moi peut-être un piège plus
dangereux. Le bon et aimable Ballanche, puis M. de Lamartine,
plusieurs fois voulurent me conduire à l'Abbaye-aux-Bois. Je sentais
parfaitement qu'un tel milieu, où tout était ménagement, convenance,
m'aurait trop civilisé. Je n'avais qu'une seule force, ma virginité
sauvage d'opinion, et la libre allure d'un art à moi et nouveau. Il
eût bien fallu s'arranger, se faire plus modéré, plus sage qu'il ne
me convenait de l'être. Les salons ont été pour moi dès ce moment très
hostiles. Doctrinaires et catholiques m'y ont constamment fait la
guerre, m'attaquant peu dans le détail, me louant pour me détruire et
m'ôter toute autorité: «C'est un écrivain, un poète, un homme
d'imagination.» Cela commença au moment où le premier, sortant
l'histoire du vague dont ils se contentaient, je la fondai sur les
actes, les manuscrits, l'enquête immense de mille documents variés.

Aucun historien que je sache, avant mon troisième volume (chose facile
à vérifier), n'avait fait usage des pièces inédites. Cela commença par
l'emploi que je fis, dans mon histoire, du mystérieux registre de
l'_Interrogatoire du Temple_, enfermé quatre cents ans, caché, muré,
interdit sous les peines les plus graves au Trésor de la Cathédrale,
que les Harlay en tirèrent, qui vint à Saint-Germain-des-Prés, puis à
la Bibliothèque. La Chronique, alors inédite, de Duguesclin m'aida
aussi. L'énorme dépôt des Archives me fournissait une foule d'actes à
l'appui de ces manuscrits, et pour bien d'autres sujets. C'est la
première fois que l'histoire eut une base si sérieuse (1837).

Que serais-je devenu, dans ce quatorzième siècle, si, m'attachant aux
procédés de mes prédécesseurs les plus illustres, je m'étais fait le
docile interprète de la narration du temps, son traducteur servile?
Entrant aux siècles riches en actes et en pièces authentiques,
l'histoire devient majeure, maîtresse de la chronique qu'elle domine,
épure et juge. Armée de documents certains qu'ignora cette chronique,
l'histoire, pour ainsi dire, la tient sur ses genoux comme un petit
enfant dont elle écoute volontiers le babil, mais qu'il lui faut
souvent reprendre et démentir.

Un exemple suffit pour me faire bien comprendre, celui que j'indiquais
plus haut. Dans l'agréable histoire où M. de Barante suit si
fidèlement, pas à pas, nos conteurs, Froissart, etc., il semble qu'il
ne peut pas beaucoup se tromper en s'attachant à ces contemporains.
Puis en voyant les actes, les documents divers, alors si dispersés,
aujourd'hui réunis, on reconnaît que la chronique méconnut, ignora les
grands aspects du temps. C'est un siècle déjà financier et légiste
sous forme féodale. C'est souvent Pathelin sous le masque d'Arthur.
L'avènement de l'or, du juif, le tissage des Flandres, le dominant
commerce des laines en Angleterre et en Flandre, c'est ce qui permit
aux Anglais de vaincre par des troupes régulières, en partie
mercenaires, soldées. La révolution _économique_ rendit seule
possible la révolution _militaire_, qui, par le rude échec de la
chevalerie féodale, prépara, amena la révolution _politique_. Les
tournois de Froissart, Monstrelet et la Toison d'or sont peu dans tout
cela. C'est le petit côté.

À partir de ce temps (1837) j'ai donné, de volume en volume,
l'indication, et souvent des extraits de manuscrits dont je signalai
l'importance et qu'on a publiés plus tard.

Avec de tels appuis, supérieurs à toute chronique, l'histoire va grave
et forte, avec autorité. Mais indépendamment de ces instruments
propres, les actes et les pièces, des secours infinis lui arrivent de
toutes parts.--Littérature et art, commerce, mille révélations
indirectes lui viennent et de profil lui éclairent le récit
central.--Elle entre dans un positif assuré par les divers contrôles
que donnent toutes ces formes diverses de notre activité.

Ici encore je suis obligé de le dire, j'étais seul.--On ne donnait
guère que l'histoire politique, les actes de gouvernement, quelque peu
des institutions. On ne tenait nul compte de ce qui accompagne,
explique, fonde en partie cette histoire politique, les circonstances
sociales, économiques, industrielles, celles de la littérature et de
l'idée.

Ce troisième volume (1300-1400) prend un siècle par tous ces aspects.
Il n'est pas sans défauts. Il ne dit pas comment 1300 a été
l'expiation de 1200, comment Boniface VIII a payé pour Innocent III.
Il est sévère et trop pour les légistes, pour les hommes intrépides,
qui souffletèrent l'idole par la main albigeoise du vaillant Nogaret.
Mais il est, ce volume, neuf et fort, en tirant l'histoire surtout de
la _Révolution économique_, de l'avènement de l'or, du juif et de
Satan (roi des trésors cachés). Il donne fortement le caractère très
_mercantile_ du temps.

Comment l'Angleterre et la Flandre furent mariées par la laine et le
drap, comment l'Angleterre but la Flandre, s'imprégna d'elle, attirant
à tout prix les tisserands chassés par les brutalités de la maison de
Bourgogne: c'est le grand fait. L'Angleterre enrichie nous bat à
Crécy, Poitiers et Azincourt, par des troupes réglées, qui enterrent
la chevalerie. Grande révolution sociale.

La peste noire, la danse de Saint-Gui, les flagellants, et le sabbat,
ces carnavals du désespoir, poussent le peuple, abandonné, sans chef,
à agir pour lui-même. Le génie de la France en son Danton d'alors.
Marcel, en son Paris, ses États généraux, éclate inattendu dans sa
constitution, admirable de précocité,--ajournée, effacée par la petite
sagesse négative de Charles V. Rien n'est guéri. Aggravé, au
contraire, le mal arrive à son haut paroxysme, la furieuse folie de
Charles VI.

       *       *       *       *       *

J'ai défini l'histoire _Résurrection_. Si cela fut jamais, c'est au
quatrième volume (le _Charles VI_). Peut-être, en vérité, c'est trop. Ce
fut fait d'un jet de douleur, avec l'emportement de cette âme d'alors,
sauvage, charnelle et violente, cruelle et tendre, furieuse. Comme dans
la _Sorcière_, plusieurs endroits sont diaboliques. Les morts y
dansent,--non pour rire comme dans les ironies d'Holbein,--mais dans une
douloureuse frénésie que l'on partage, qu'on gagne presque à regarder.
Cela tournoie d'une vitesse étonnante, d'une fuite terrible. Et l'on ne
respire pas. Point de halte, nulle diversion. Partout la continuité
d'une basse, émue, profonde; dessous, je ne sais quoi roule, un sourd
tonnerre du coeur.

À travers tant de sombres choses, on tombe à une grande lumière,--la
mort qui trône au Louvre,--dans un Paris désert, la mort réelle de la
France sous la figure de l'Anglais, de Lancastre. Le roi des prêtres
Henri, damné pharisien, nous dit: «que nous n'avons péri qu'à cause de
nos péchés».

Je ne lui réponds pas; que ce soient les Anglais qui lui répondent
eux-mêmes.

Ils disent qu'avant Azincourt, chaque Anglais avisa à son salut, se
confessa; les Français s'embrassèrent, se pardonnèrent et oublièrent
leurs haines.

Ils disent qu'en Espagne où Français, Anglais guerroyaient, ceux-ci
mourant de faim, les Français les nourrirent.--Je m'en tiens à cela:
c'est le parti de Dieu.

La plus grande légende de nos temps va venir. On la voit dans un germe
effrayant surgir vers 1360, et rayonner sublime, charmante,
attendrissante, en 1430 (3e et 5e volumes).

On avait entrevu la ville et les communes. Mais la campagne? qui la
sait avant le quatorzième siècle? Ce grand monde de ténèbres, ces
masses innombrables, ignorées, cela perce un matin. Dans le tome
troisième (d'érudition surtout), je n'étais pas en garde, ne
m'attendais à rien, quand la figure de _Jacques_, dressée sur le
sillon, me barra le chemin; figure monstrueuse et terrible. Une
contraction du coeur convulsive eut lieu en moi... Grand Dieu! c'est
là mon père? l'homme du moyen âge?... «Oui... Voilà comme on m'a fait!
Voilà mille ans de douleurs!...» Ces douleurs, à l'instant je les
sentis qui remontaient en moi du fond des temps... C'était lui, c'est
moi (même âme et même personne) qui avions souffert tout cela... De
ces mille ans, une larme me vint, brûlante, pesante comme un monde,
qui a percé la page. Nul (ami, ennemi) n'y passa sans pleurer.

L'aspect était terrible, et la voix était douce. Ma douleur s'en
accrut. Sous ce masque effrayant était une âme humaine. Mystère
profond, cruel. On ne le comprend pas sans remonter un peu.

Saint François, un enfant qui ne sait ce qu'il dit, et n'en parle que
mieux, dit à ceux qui demandent quel est l'auteur de l'_Imitatio_:
«L'auteur, c'est le Saint-Esprit.»

«Le Saint-Esprit, dit Joachim de Flore, c'est celui _dont le règne
arrive, après le règne de Jésus_.»

C'est l'esprit d'union, d'amour, enfin sorti de l'étouffement de la
légende. Les libres associations de confréries, de communes, furent la
plupart sous cette invocation. Tel fut, en 1200, à l'époque
albigeoise, le culte et des communes, et des chevaliers du Midi, culte
d'esprit nouveau que l'Église noya dans des torrents de sang.

L'Esprit, faible colombe, semble périr alors, s'évanouir. Il est dès
ce moment dans l'air, et se respirera partout.

Même en ce petit livre, monastique et dévot, de l'_Imitatio_, vous
trouvez des passages d'absolue solitude où manifestement l'Esprit
remplace tout, où l'on ne voit plus rien, ni prêtre ni Église. Si l'on
entend ses voix intérieures aux couvents, combien plus aux forêts,
dans la libre Église sans bornes!--L'Esprit, du fond des chênes,
parlait quand Jeanne d'Arc l'entendit, tressaillit, dit tendrement:
«Mes voix!»

Voix saintes, voix de la conscience, qu'elle porte avec elle aux
batailles, aux prisons, contre l'Anglais, contre l'Église. Là le monde
est changé. À la résignation passive du chrétien (si utile aux
tyrans), succède l'héroïque tendresse qui prend à coeur nos maux, qui
veut mettre ici bas la justice de Dieu, qui agit, qui combat, qui
sauve et qui guérit.

Qui a fait ce miracle, contraire à l'Évangile? un amour supérieur,
l'_amour dans l'action_, l'amour jusqu'à la mort, «la pitié qui estoit
au royaume de France».

Le spectacle est divin lorsque sur l'échafaud, l'enfant, abandonnée et
seule, contre le prêtre-roi, la meurtrière Église, maintient en
pleines flammes son Église intérieure, et s'envole en disant: «Mes
voix!»

Ce point est un de ceux où je dois observer combien mon histoire,
accusée si légèrement «de poésie, de passion», a gardé au contraire la
fermeté et la lucidité, même aux sujets touchants où il serait
peut-être excusable de s'aveugler. Tous ont flotté ici, vu, à travers
les larmes, la flamme du bûcher. Ému sans doute aussi, j'ai vu clair
cependant et j'ai remarqué deux choses:

1º L'innocente héroïne a fait, sans s'en douter, bien plus que
délivrer la France, elle a délivré l'avenir en posant le type nouveau,
contraire à la passivité chrétienne. Le moderne héros, _c'est le héros
de l'action_. La funeste doctrine, que notre ami Renan a trop louée
encore, la liberté passive, intérieure, occupée de son propre salut,
qui livre au Mal le monde, l'abandonne au Tyran, cette doctrine expire
au bûcher de Rouen, et sous forme mystique s'entrevoit la Révolution.

2º J'ai dans ce grand récit pratiqué et montré une chose nouvelle,
dont les jeunes pourront profiter: c'est que la _méthode historique_
est souvent l'opposé de l'_art proprement littéraire_.--L'écrivain
occupé d'augmenter les effets, de mettre les choses en saillie,
presque toujours aime à surprendre, à saisir le lecteur, à lui faire
crier: «Ah!»; il est heureux si le fait naturel apparaît un
miracle.--Tout au contraire l'historien a pour spéciale mission
d'expliquer ce qui paraît miracle, de l'entourer des précédents, des
circonstances qui l'amènent, de le ramener à la nature. Ici, je dois
le dire, j'y ai eu du mérite. En admirant, aimant cette personnalité
sublime, j'ai montré à quel point elle était naturelle.

Le sublime n'est point hors nature; c'est au contraire le point où la
nature est le plus elle-même, en sa hauteur, profondeur naturelle. Aux
quatorzième et quinzième siècles, dans l'excès des misères, dans ces
extrémités terribles, le coeur grandit. La foule est un héros. Il y
eut dans ces temps nombre de Jeanne d'Arc, au moins pour
l'intrépidité. J'en rencontre beaucoup sur ma route: exemple, ce
paysan du quatorzième siècle, le Grand Ferré; exemple, au quinzième,
Jeanne Hachette qui défend et sauve Beauvais. Ces figures de héros
naïfs m'apparaissent souvent de profil dans les histoires de nos
communes.

J'ai dit tout simplement les choses. Du moment que les Anglais
perdirent leur grand soutien, le duc de Bourgogne, ils furent très
faibles. Au contraire, les Français ralliant les forces armées,
aguerries du Midi, se trouvèrent extrêmement forts. Mais cela n'avait
pas d'accord. La personnalité charmante de cette jeune paysanne, d'un
coeur tendre, ému, gai (l'héroïque gaieté éclate dans toutes ses
réponses), fut un centre et réunit tout. Elle agit justement parce
qu'elle n'avait nul art, nulle thaumaturgie, point de féerie, point de
miracle. Tout son charme est l'humanité. Il n'a pas d'ailes, ce pauvre
ange; il est peuple, il est faible, il est nous, il est tout le monde.

       *       *       *       *       *

Dans les galeries solitaires des Archives où j'errai vingt années,
dans ce profond silence, des murmures cependant venaient à mon
oreille. Les souffrances lointaines de tant d'âmes étouffées dans ces
vieux âges se plaignaient à voix basse. L'austère réalité réclamait
contre l'art, et lui disait parfois des choses amères: «À quoi
t'amuses-tu? Es-tu un Walter Scott pour conter longuement le détail
pittoresque, les grasses tables de Philippe-le-Bon, le vain voeu du
Faisan? Sais-tu que nos martyrs depuis quatre cents ans t'attendent?
Sais-tu que les vaillants de Courtrai, de Rosebecque, n'ont pas le
monument que leur devait l'histoire?» Les chroniqueurs gagés, le
chapelain Froissart, le bavard Monstrelet ne leur suffisent pas.
C'est dans la ferme foi, l'espoir en la justice qu'ils ont donné leur
vie. Ils auraient droit de dire: «Histoire! compte avec nous. Tes
créanciers te somment! Nous avons accepté la mort pour une ligne de
toi.»

Que leur devais-je? raconter leurs combats, me placer dans leurs
rangs, me mettre de moitié aux victoires, aux défaites? Ce n'était pas
assez. Pendant les dix années de persévérance acharnée où je refis la
lutte des Communes du Nord, j'entrepris beaucoup plus. Je repris tout
de fond en comble pour leur rendre leur vie, leurs arts, surtout leur
droit.

Le droit d'abord qu'avaient sur la contrée, ces villes, c'était le
plus sacré des droits, d'avoir fait la terre même, de l'avoir prise
sur les eaux, d'avoir par les canaux fait la vie, la défense, la
circulation du pays. Elles firent et créèrent. Leurs maîtres ont
détruit. Ce monde si vivant alors, qu'il est pâle aujourd'hui!
Qu'est-ce que la Belgique tout entière devant Gand, devant Bruges,
devant cette Liège d'alors, dont chacune lançait des armées?

Je plongeai dans le peuple. Pendant qu'Olivier de la Marche,
Chastellain, se prélassent aux repas de la Toison d'or, moi je sondai
les caves où fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants
ouvriers. Leurs fortes Amitiés (ils nommaient ainsi la commune),
leurs _Franches Vérités_ (ils nommaient ainsi l'assemblée), je leur
refis tout pieusement; n'oubliant pas leurs cloches, et leur carillon
fraternel. Je remis dans sa tour mon grand ami de bronze, ce redouté
Roelandt, dont la voix solennelle, entendue de dix lieues, fit
trembler Jean-sans-Peur, Charles-le-Téméraire.

Un point très capital que les contemporains négligent et nos modernes,
c'est de distinguer fortement, de caractériser la personnalité
spéciale de chaque ville. Cela pourtant est le réel, le charme de ce
pays si varié. Je m'y suis attaché; ce m'était une religion de leur
refaire leur âme à chacune, ces vieilles et chères villes, et cela ne
se peut qu'en marquant fortement comme chaque industrie et chaque
genre de vie créaient une race d'ouvriers. J'ai mis Gand bien à part,
ses dévots, vaillants tisserands, profonde ruche de combats. À part,
l'aimable et grande Bruges, les dix-sept nations de ses marchands, les
trois cents peintres qui lui firent une Italie dans une ville. Et le
Pompeïes de la Flandre, Ypres, aujourd'hui déserte, qui lui garde son
vrai monument, la prodigieuse halle où furent tous les métiers, cette
cathédrale du travail où tout bon travailleur doit ôter son chapeau.

L'incendie de Dinand, la fin cruelle de Liège, ferment cette histoire
des Communes par une navrante tragédie. Moi-même enfant de Meuse par
ma mère, j'ai mis là un intérêt de famille. Ces pauvres Frances,
perdues dans les Ardennes, entre des peuples hostiles et des langues
opposées, m'émouvaient fort. J'ai rendu aux Liégeois le grand
rénovateur Van Eyck, qui changea la peinture. J'ai trouvé, exhumé des
cendres de Dinand, ses arts perdus, si chers au moyen âge, arts
humbles, si touchants, qui pour toute l'Europe furent les bons
serviteurs, les amis du foyer.

Comment remercier mes amis, mes vengeurs, les bons chroniqueurs
suisses, qui par bonheur arrivent avec leurs cors, leurs lances à la
grande chasse de Morat, forcent le sanglier, cette bête cruelle,
Charles-le-Téméraire? Leurs récits sont des chants de gaieté héroïque.
C'est un plaisir de voir cette effroyable enflure, piquée, tout à coup
aplatie. On est pour Louis XI incontestablement dans sa lutte de ruse
contre l'orgueil barbare, la brutalité féodale. C'est le Renard qui
prend au filet le faux lion. L'esprit au moins triomphe. La fine et
ferme prose de Comines a raison de la grosse rhétorique, de la
chevalerie contrefaite. Une ironie, mesquine encore et de malice,
digne des fabliaux, est ici dans l'histoire. Demain forte et
puissante, elle sera féconde aux grands jours de la Renaissance.

Ce bon roi Louis XI m'arrêta très longtemps. Mon quinzième siècle
sortit tout entier des actes, des pièces. Le très vaste travail de
Legrand oblige cependant de vérifier ses copies, souvent fort peu
exactes, sur les originaux (Gaignières, etc.), un travail de grande
patience.

J'entrai par Louis XI aux siècles monarchiques. J'allais m'y engager
quand un hasard me fit bien réfléchir. Un jour, passant à Reims, je
vis en grand détail la magnifique cathédrale, la splendide église du
Sacre.

La corniche intérieure où l'on peut circuler dans l'église à 80 pieds
de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un
alléluia permanent. Dans l'immensité vide on croit toujours entendre
la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On
croit voir aux fenêtres les oiseaux qu'on lâchait, quand le clergé,
oignant le roi, faisait le pacte du trône et de l'Église. Ressortant
au dehors sur les voûtes dans la vue immense qui embrasse toute la
Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du
choeur. Là un spectacle étrange m'étonna fort. La ronde tour avait
une guirlande de suppliciés. Tel a la corde au cou. Tel a perdu
l'oreille. Les mutilés y sont plus tristes que les morts. Combien ils
ont raison! quel effrayant contraste! Quoi! l'église des fêtes, cette
mariée, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement! Ce pilori
du peuple est placé au-dessus de l'autel. Mais ses pleurs n'ont-ils
pu, à travers les voûtes, tomber sur la tête des rois! Onction
redoutable de la Révolution, de la colère de Dieu! «Je ne comprendrai
pas les siècles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'établis en
moi l'âme et la foi du peuple.» Je m'adressai cela, et, après _Louis
XI_, j'écrivis la _Révolution_ (1845-1853).

On fut surpris, mais rien n'était plus sage. Après maintes épreuves
que j'ai contées ailleurs et où je vis de près l'autre rivage, mort et
rené, je fis la _Renaissance_ avec des forces centuplées. Quand je
rentrai, que je me retournai, revis mon moyen âge, cette mer superbe
de sottises, une hilarité violente me prit, et au seizième, au
dix-septième siècle, je fis une terrible fête. Rabelais et Voltaire
ont ri dans leur tombeau. Les dieux crevés, les rois pourris ont
apparu sans voile. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse
dont on se contentait, a disparu. De Médicis à Louis XIV une autopsie
sévère a caractérisé ce gouvernement de cadavres (1855-1868).

Une telle histoire était sûre d'un succès, de blesser tout ami du
faux. Mais c'est beaucoup de monde surtout le monde autorisé. Prêtres
et royalistes aboyèrent. Les doctrinaires s'efforçaient de sourire.

Cela lui fait très peu, à cette histoire patiente. Elle est forte,
solide, bien assise, et elle attendra.

Dans mes Préfaces successives, et dans mes Éclaircissements, on pourra
voir, de volume en volume les fondements qui sont dessous, l'énorme
base d'actes et de manuscrits, d'imprimés rares, etc., sur laquelle
elle porte[4].

[Note 4: Je ne veux pas anticiper ici. D'un mot ou deux seulement, je
puis dire: c'est ce livre, «ce livre d'un poète et d'un homme
d'imagination», qui, par des pièces décisives, a dit à tous ce qui
leur importait:

Aux protestants, le fait très capital de la Saint-Barthélemi sue
quinze jours d'avance à Bruxelles (papiers Granvelle, 10 août). Puis,
tant de faits sur la Révocation, qu'ils avaient bien peu éclaircie.

Aux royalistes, tout un monde de curieux faits anecdotiques; exemple,
la légende du _Masque de fer_ et la sagesse de leur reine. Les lettres
de Franklin (en 1863) ont donné là-dessus le secret d'après Richelieu,
prouvé que seul j'avais raison.

Aux financiers, le système de Law (inexpliqué par M. Thiers en 1826)
se trouve enfin à jour et par les manuscrits et par l'histoire des
Bourses de Paris et de Londres.

Pour la Révolution, que dire? La mienne est sortie tout entière (des
trois grands corps d'archives de ces temps qu'on a à Paris. Louis
Blanc (malgré son mérite, son talent que j'honore) put-il la deviner?
Put-il la faire à Londres avec quelques brochures? J'ai bien de la
peine à le croire.--Lisez au reste et comparez.)]

Voilà comment quarante ans ont passé. Je ne m'en doutais guère
lorsque je commençai. Je croyais faire un abrégé de quelques volumes,
peut-être en quatre ans, en six ans. Mais on n'abrège que ce qui est
bien connu. Et ni moi, ni personne alors ne savait cette histoire.

Après mes deux premiers volumes seulement, j'entrevis dans ses
perspectives immenses cette _terra incognita_. Je dis: «Il faut dix
ans»... Non, mais vingt, mais trente... Et le chemin allait
s'allongeant devant moi. Je ne m'en plaignais pas. Aux voyages de
découvertes, le coeur s'étend, grandit, ne voit plus que le but. On
s'oublie tout à fait. Il m'en advint ainsi. Poussant toujours plus
loin dans ma poursuite ardente, je me perdis de vue, je m'absentai de
moi. J'ai passé à côté du monde, et j'ai pris l'histoire pour la vie.

La voici écoulée. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Eh! que
demanderais-je, chère France, avec qui j'ai vécu, que je quitte à si
grand regret! Dans quelle communauté j'ai passé avec toi quarante
années (dix siècles)! Que d'heures passionnées, nobles, austères, nous
eûmes ensemble, souvent l'hiver même, avant l'aube! Que de jours de
labeur et d'études au fond des Archives! Je travaillais pour toi,
j'allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de
moi-même tout, peut-être encore plus. Le lendemain matin, te trouvant
à ma table, je me croyais le même, fort de ta vie puissante et de ta
jeunesse éternelle.

Mais comment ayant eu ce bonheur singulier d'une telle société, ayant
longues années vécu de ta grande âme, n'ai-je pas profité plus en moi?
Ah! c'est que pour te refaire tout cela il m'a fallu reprendre ce long
cours de misère, de cruelle aventure, de cent choses morbides et
fatales. J'ai bu trop d'amertumes. J'ai avalé trop de fléaux, trop de
vipères et trop de rois.

Eh bien! ma grande France, s'il a fallu pour retrouver ta vie, qu'un
homme se donnât, passât et repassât tant de fois le fleuve des morts,
il s'en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c'est
qu'il faut te quitter ici.

                                                          Paris, 1869.



TABLE DE LA PRÉFACE DE 1869

                                                                Pages.

  L'Histoire, jusqu'en 1830, suivit des points de vue spéciaux,
    surtout le point de vue politique.                              II

  Cette oeuvre, commencée en 1830, fut la première histoire
    où l'on essaya d'embrasser, dans toute sa variété, l'activité
    humaine (religieuse, économique, artistique, etc.).             IV

  Elle s'est accomplie en quarante ans, avec la continuité
    harmonique qui est propre aux choses vivantes.                   V

  Au point de vue des races, dominant chez Thierry, elle
    ajouta la terre, la géographie, etc.                            VI

  Elle montra combien ces éléments matériels sont dominés
    par le travail moral que tout peuple opère sur soi.            VII

  La France a fait la France. _L'homme est son propre
    Prométhée_ (Vico).                                            VIII

  Toute ma vie fut mêlée à cette oeuvre, mais cette oeuvre
    à mesure faisait ma vie elle-même.                         _ibid._

  Conditions que j'y apportai: la liberté, le temps. Mon
    libre enseignement favorisa, retarda le travail, en prolongea
    l'incubation.                                                    X

  Mon élan de Juillet 1830 fut non moins contraire au vieux
    principe que mes livres récents de 1862, 1864, 1869.           XII

  Mes contradictions apparentes de 1831-1832; mon éloignement
    des écoles de ce temps et de son choléra
    moral.                                                         XII

  Les deux premiers volumes, trop favorables au moyen
    âge, montrèrent pourtant l'impuissance de l'Église, qui,
    vers l'an 1000, n'aboutit qu'au chaos, et avant 1300 est
    primée par le Roi, l'État, les jurisconsultes.                  XV

  L'Histoire, comme évocation et _Résurrection_. L'art vivant
    pour refaire les dieux morts, avant leur _jugement_.
    D'une larme je refis le gothique (1833).                       XIX

  Avant le troisième volume, pendant quatre ans (1833-1837)
    je m'étendis, m'humanisai, par Luther et par
    Grimm, la poésie du droit primitif.                          XXIII

  Le sens _humain_ fit ma force et ma paix, mon insouciance
    des critiques, de la petite guerre des doctrinaires,
    des catholiques.                                              XXIV

  Mon troisième volume (en 1837) fonda l'histoire sérieusement
    sur les actes et les manuscrits.                              XXVI

  L'Histoire domina la chronique, établit ce que les contemporains
    ne voyaient nullement au quatorzième siècle,
    comment la révolution _économique_ (l'avènement de
    l'or, etc.) amène la révolution _militaire_, qui à son
    tour amène la révolution _politique_ (1360-1400).           XXVIII

  L'emportement violent du Résurrectionisme dans le
    _Charles VI_. Excès de cette méthode.                         XXXI

  L'avènement du Saint-Esprit, patron des confréries, des
    communes, successeur du dieu légendaire, de Jésus.           XXXII

  L'apparition de Jacques au quatorzième siècle, qui au
    quinzième se transfigure en Jeanne.                          XXXII

  Lucidité critique que j'ai gardée dans la sublime histoire
    de Jeanne.                                                   XXXIV

  La _méthode historique_ n'est nullement l'_art littéraire_.
    Celui-ci veut l'effet et cherche le miracle. L'histoire, tout
    au contraire, explique, supprime le miracle, montre
    que le sublime n'est rien que la nature.                      XXXV

  Huit années de travail donnèrent surtout l'histoire des
    communes du Nord, des Flandres, etc. On essaya de
    refaire, non seulement leurs luttes et leurs guerres,
    mais le droit, l'industrie, le génie spécial de chaque
    ville.                                                      XXXVII

  Après le _Louis XI_, j'ajournai les trois derniers siècles du
    gouvernement monarchique; je me créai un phare, une
    lumière; j'écrivis la _Révolution_ (en huit années,
    1845-1853).                                                    XLI

  Fortifié et éclairé par elle, je revins à la _Renaissance_ et
    à la Royauté moderne (treize années, 1855-1868).           _ibid._

  Cette histoire, jusqu'ici la plus complète, s'étend jusqu'en
    1795. Dans ses Préfaces successives et les Éclaircissements
    de chaque volume, elle donne la critique des
    sources où elle a puisé.                                   _ibid._

  Adieu de l'auteur à la France.                                 XLIII



Ce travail de trente ans sera terminé cette année, 1861. Au moment où
il s'achève, il convenait d'en relier toutes les parties dans l'unité
qu'a cherchée et voulue l'auteur.

Ce livre a une âme. C'est avant tout ce qu'il revendique. La présente
édition la fera mieux sentir.

       *       *       *       *       *

Deux écueils se présentaient pour la réimpression:

Une refonte qui eût altéré le caractère et l'individualité morale du
livre et l'eût changé comme oeuvre d'art;

Une préoccupation trop étroite de la littéralité qui eût laissé
subsister des erreurs inévitables au début et que l'auteur a signalées
dans les volumes subséquents.

L'unité de pensée qui nous a soutenu pendant ce long travail
indiquait la seule marche à suivre. Il fallait en faire saillir l'âme,
en dégager plus nettement la doctrine.

Il a suffi de supprimer çà et là quelques généralisations prématurées;
l'allure du récit est devenue plus vive et plus décidée; l'art y a
gagné sans aucune altération sensible du détail.

Quant aux additions (peu nombreuses) qui ont renouvelé certaines
parties, quand elles ne sont pas marquées dans le texte, elles ont été
sommairement indiquées dans les notes et à l'appendice.

Un remaniement considérable a été opéré dans les notes. On a rejeté à
l'appendice les preuves, les citations de textes, les indications de
noms d'auteurs. En désencombrant le texte de ces pièces à l'appui, en
donnant au récit plus de relief et d'indépendance, il importait de
conserver à part une érudition qui fait la solidité de cette histoire,
sortie (en si grande partie) des Archives et des dépôts de manuscrits.
On n'a laissé comme notes au bas des pages que ce qui a paru le
complément nécessaire du texte.

Pour le moyen âge surtout, qui a été systématiquement obscurci, il est
indispensable de démasquer des erreurs intéressées, de faire éclater
la vérité des faits par le témoignage même des contemporains.

Ces pièces justificatives, sorte d'étais et de contreforts de notre
édifice historique, pourraient disparaître à mesure que l'éducation du
public s'identifiera davantage avec les progrès même de la critique
et de la science.

Tout ceci touche surtout les deux premiers volumes. Quant aux quatre
suivants (quatorzième et quinzième siècle), la présente édition a
reproduit les précédentes, en les enrichissant de quelques additions
dues aux publications récentes.

Cette édition pouvait s'appeler la quatrième, si l'on n'eût eu égard
qu'aux volumes qui ont été réimprimés trois fois. Plusieurs ne l'ont
été que deux, mais à grand nombre. Cette diversité nous décide à ne
lui donner aucun chiffre.



HISTOIRE DE FRANCE



LIVRE PREMIER

CELTES.--IBÈRES.--ROMAINS.



CHAPITRE PREMIER

Celtes et Ibères.


«Le caractère commun de toute la race gallique, dit Strabon d'après le
philosophe Posidonius, c'est qu'elle est irritable et folle de guerre,
prompte au combat, du reste simple et sans malignité. Si on les
irrite, ils marchent ensemble droit à l'ennemi, et l'attaquent de
front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient
aisément à bout; on les attire au combat quand on veut, où l'on veut,
peu importent les motifs; ils sont toujours prêts, n'eussent-ils
d'autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la
persuasion, ils se laissent amener sans peine aux choses utiles; ils
sont susceptibles de culture et d'instruction littéraire. Forts de
leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent aisément en
grande foule, simples qu'ils sont et spontanés, prenant volontiers en
main la cause de celui qu'on opprime.» Tel est le premier regard de la
philosophie sur la plus sympathique et la plus perfectible des races
humaines.

Le génie de ces Galls ou Celtes n'est d'abord autre chose que
mouvement, attaque et conquête; c'est par la guerre que se mêlent et
se rapprochent les nations antiques. Peuple de guerre et de bruit, ils
courent le monde l'épée à la main, moins, ce semble, par avidité que
par un vague et vain désir de voir, de savoir, d'agir; brisant,
détruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du
monde naissant; de grands corps mous, blancs et blonds; de l'élan, peu
de force et d'haleine; jovialité féroce, espoir immense. Vains,
n'ayant rien encore rencontré qui tînt devant eux, ils voulurent aller
voir ce que c'était que cet Alexandre, ce conquérant de l'Asie, devant
la face duquel les rois s'évanouissaient d'effroi[5]. Que
craignez-vous? leur demanda l'homme terrible. Que le ciel ne tombe,
dirent-ils; il n'en eut pas d'autre réponse. Le ciel lui-même ne les
effrayait guère; ils lui lançaient des flèches quand il tonnait. Si
l'Océan même se débordait et venait à eux, ils ne refusaient pas le
combat, et marchaient à lui l'épée à la main. C'était leur point
d'honneur de ne jamais reculer; ils s'obstinaient souvent à rester
sous un toit embrasé. Aucune nation ne faisait meilleur marché de sa
vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin,
s'engageaient à mourir; ils montaient sur une estrade, distribuaient à
leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leurs boucliers, et
tendaient la gorge.

[Note 5: Longtemps même après la mort d'Alexandre, Cassandre, devenu
roi de Macédoine, se promenait un jour à Delphes, et examinait les
statues; ayant aperçu tout à coup celle d'Alexandre, il en fut
tellement saisi qu'il frissonna de tout son corps, et fut frappé d'un
étourdissement. (Plutarque.)]

Leurs banquets ne se terminaient guère sans bataille. La cuisse de la
bête appartenait au plus brave, et chacun voulait être le plus brave.
Leur plus grand plaisir, après celui de se battre, c'était d'entourer
l'étranger, de le faire asseoir bon gré mal gré avec eux, de lui faire
dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares étaient
insatiablement avides et curieux; ils faisaient _la presse_ des
étrangers, les enlevaient des marchés et des routes, et les forçaient
de parler. Eux-mêmes parleurs terribles, infatigables, abondants en
figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation
gutturale, c'était une affaire dans leurs assemblées que de maintenir
la parole à l'orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu'un
homme chargé de commander le silence marchât l'épée à la main sur
l'interrupteur; à la troisième sommation, il lui coupait un bon
morceau de son vêtement, de façon qu'il ne pût porter le reste[6].

[Note 6: _App. 1._]

Une autre race, celle des Ibères, paraît de bonne heure dans le midi
de la Gaule, à côté des Galls, et même avant eux. Ces Ibères, dont le
type et la langue se sont conservés dans les montagnes des Basques,
étaient un peuple d'un génie médiocre, laborieux, agriculteur, mineur,
attaché à la terre, pour en tirer les métaux et le blé. Rien n'indique
qu'ils aient été primitivement aussi belliqueux qu'ils ont pu le
devenir, lorsque, foulés dans les Pyrénées par les conquérants du midi
et du nord, se trouvant malgré eux gardiens des défilés, ils ont été
tant de fois traversés, froissés, durcis par la guerre. La tyrannie
des Romains a pu une fois les pousser dans un désespoir héroïque; mais
généralement leur courage a été celui de la résistance[7], comme le
courage des Gaulois celui de l'attaque. Les Ibères ne semblent pas
avoir eu, comme eux, le goût des expéditions lointaines, des guerres
aventureuses. Des tribus ibériennes émigrèrent, mais malgré elles,
poussées par des peuples plus puissants.

[Note 7: Il ne faut pas confondre les Ibères avec leurs voisins les
Cantabres. M. W. de Humboldt a établi cette distinction dans son
admirable petit livre sur la langue des Basques. Voyez les
Éclaircissements.]

Les Galls et les Ibères formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec
leurs vêtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux; les
Galls, couverts de tissus éclatants, amis des couleurs voyantes et
variées, comme le plaid des modernes gaëls de l'Écosse, ou bien à peu
près nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres
gigantesques de massives chaînes d'or. Les Ibères étaient divisés en
petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se liguent guère
entre elles, par un excès de confiance dans leurs forces. Les Galls,
au contraire, s'associaient volontiers en grandes hordes, campant en
grands villages dans de grandes plaines tout ouvertes, se liant
volontiers avec les étrangers, familiers avec les inconnus, parleurs,
rieurs, orateurs; se mêlant avec tous et en tout, dissolus par
légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans des plaisirs
infâmes[8] (la brutalité de l'ivrognerie appartient plutôt aux
Germains); toutes les qualités, tous les vices d'une sympathie rapide.
Il ne fallait pas trop se fier à ces joyeux compagnons. Ils ont aimé
de bonne heure à _gaber_, comme on disait au moyen âge. La parole
n'avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient, puis riaient, et
tout était dit. (_Ridendo fidem frangere._ Tit.-Liv.)

[Note 8: _App. 2._]

Les Galls ne se contentèrent pas de refouler les Ibères jusqu'aux
Pyrénées, ils franchirent ces montagnes, et s'établirent aux deux
angles sud-ouest et nord-ouest de la péninsule sous leur propre nom;
au centre, se mêlant aux vaincus, ils prirent les noms de Celtibériens
et de Lusitaniens.

Alors, ou peut-être antérieurement, les tribus ibériennes des Sicanes
et des Ligures[9] passèrent d'Espagne en Gaule et en Italie; mais en
Italie, comme en Espagne, les Galls les attaquèrent. Ceux-ci
franchirent les Alpes sous le nom d'Ambra (vaillants), resserrèrent
les Ligures sur la côte montagneuse du Rhône à l'Arno, et poussèrent
les Sicanes jusqu'en Calabre et jusqu'en Sicile.

[Note 9: Ibériens des montagnes. W. de Humboldt. Voy. les
Éclaircissements.]

Dans les deux péninsules, les Celtes vainqueurs se mêlèrent avec les
habitants des plaines centrales, tandis que les Ibères vaincus se
maintenaient aux extrémités, en Ligurie et en Sicile, aux Pyrénées et
dans la Bétique. Les Galls-Ambra d'Italie occupaient toute la vallée
du Pô, et s'étendaient dans la péninsule jusqu'à l'embouchure du
Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rasena ou Étrusques,
dont l'empire fut plus tard resserré entre la Macra, le Tibre et
l'Apennin, par de nouvelles émigrations celtiques.

Tel était l'aspect du monde gallique. Cet élément, jeune, mou et
flottant, fut de bonne heure, en Italie et en Espagne, altéré par le
mélange des indigènes. En Gaule, il eût roulé longtemps dans le flux
et le reflux de la barbarie; il fallait qu'un élément nouveau, venu du
dehors, lui apportât un principe de stabilité, une idée sociale.

Deux peuples étaient à la tête de la civilisation dans cette haute
antiquité, les Grecs et les Phéniciens. L'Hercule de Tyr allait alors
par toutes les mers, achetant, enlevant à chaque contrée ses plus
précieux produits. Il ne négligea point le grenat fin de la côte des
Gaules, le corail des îles d'Hyères; il s'informa des mines précieuses
que recelaient alors à fleur de terre les Pyrénées, les Cévennes et
les Alpes. Il vint et revint, et finit par s'établir. Attaqué par les
fils de Neptune, Albion et Ligur (ces deux mots signifient
_montagnard_[10]), il aurait succombé si Jupiter n'eût suppléé ses
flèches épuisées par une pluie de pierres. Ces pierres couvrent encore
la plaine de la Crau, en Provence. Le dieu vainqueur fonda Nemausus
(Nîmes), remonta le Rhône et la Saône, tua dans son repaire le brigand
Tauriske qui infestait les routes, et bâtit Alesia sur le territoire
Éduen (pays d'Autun). Avant son départ, il fonda la voie qui
traversait le Col de Tende, et conduisait d'Italie par la Gaule en
Espagne; c'est sur ces premières assises que les Romains bâtirent la
_Via_ Aurélia et la Domitia.

[Note 10: _Alb_, montagne, dans la langue gaélique.--_Gor_, élevé, en
basque.]

Ici, comme ailleurs, les Phéniciens ne firent que frayer la route aux
Grecs. Les Doriens de Rhodes succédèrent aux Phéniciens, et furent
eux-mêmes supplantés par les Ioniens de Phocée. Ceux-ci fondèrent
Marseille. Cette ville, jetée si loin de la Grèce, subsista par
miracle. Sur terre, elle était entourée de puissantes tribus gauloises
et liguriennes qui ne lui laissaient pas prendre un pouce de terre
sans combat. Sur mer, elle rencontrait les grandes flottes des
Étrusques et des Carthaginois, qui avaient organisé sur les côtes le
plus sanguinaire monopole; l'étranger qui commerçait en Sardaigne
devait être noyé. Tout réussit aux Marseillais; ils eurent la joie de
voir, sans tirer l'épée, la marine étrusque détruite en une bataille
par les Syracusains; puis l'Étrurie, la Sicile, Carthage, tous les
États commerçants annulés par Rome. Carthage, en tombant, laissa une
place immense que Marseille eût bien enviée, mais il n'appartenait
pas de reprendre un tel rôle à l'humble alliée de Rome, à une cité
sans territoire, à un peuple d'un génie honnête et économe, mais plus
mercantile que politique, qui, au lieu de gagner et s'adjoindre les
barbares du voisinage, fut toujours en guerre avec eux. Telles furent
toutefois la bonne conduite et la persévérance des Massaliotes, qu'ils
étendirent leurs établissements le long de la Méditerranée, depuis les
Alpes maritimes jusqu'au cap Saint-Martin, c'est-à-dire jusqu'aux
premières colonies carthaginoises. Ils fondèrent Monaco, Nice,
Antibes, Éaube, Saint-Gilles, Agde, Ampurias, Denia et quelques autres
villes.

Pendant que la Grèce commençait la civilisation du littoral
méridional, la Gaule du Nord recevait la sienne des Celtes eux-mêmes.
Une nouvelle tribu celtique, celle des Kymry (_Cimmerii?_)[11], vint
s'ajouter à celle des Galls. Les nouveaux venus, qui s'établirent
principalement au centre de la France, sur la Seine et la Loire,
avaient, ce semble, plus de sérieux et de suite dans les idées; moins
indisciplinables, ils étaient gouvernés par une corporation
sacerdotale, celle des druides. La religion primitive des Galls, que
le druidisme kymrique vint remplacer, était une religion de la nature,
grossière sans doute encore, et bien loin de la forme systématique
qu'elle put prendre dans la suite chez les gaëls d'Irlande[12]. Celle
des druides kymriques, autant que nous pouvons l'entrevoir à travers
les sèches indications des auteurs anciens, et dans les traditions
fort altérées des Kymry modernes du pays de Galles, avait une tendance
morale beaucoup plus élevée; ils enseignaient l'immortalité de l'âme.
Toutefois le génie de cette race était trop matérialiste pour que de
telles doctrines y portassent leurs fruits de bonne heure. Les druides
ne purent la faire sortir de la vie de clan; le principe matériel,
l'influence des chefs militaires subsista à côté de la domination
sacerdotale. La Gaule kymrique ne fut qu'imparfaitement organisée. La
Gaule gallique ne le fut pas du tout: elle échappa aux druides, et,
par le Rhin, par les Alpes, elle déborda sur le monde.

[Note 11: _App. 3._]

[Note 12: Voy. les Éclaircissements.]

C'est à cette époque que l'histoire place les voyages de Sigovèse et
Bellovèse, neveux du roi des Bituriges, Ambigat, qui auraient conduit
les Galls en Germanie et en Italie. Ils allèrent, sans autre guide que
les oiseaux dont ils observaient le vol. Dans une autre tradition,
c'est un mari jaloux, un Aruns étrusque, qui, pour se venger, fait
goûter du vin aux barbares. Le vin leur parut bon, et ils le suivirent
au pays de la vigne. Ces premiers émigrants, Édues, Arvernes et
Bituriges (peuples galliques de Bourgogne, d'Auvergne, de Berry),
s'établissent en Lombardie malgré les Étrusques, et prennent le nom de
_Is-Ambra_[13], is-ombriens, insubriens, synonyme de Galls; c'était le
nom de ces anciens Galls ou _Ambra_, Umbriens, que les Étrusques
avaient assujettis. Leurs frères, les Aulerces, Carnutes et Cénomans
(Manceaux et Chartrains), viennent ensuite sous un chef appelé
l'_Ouragan_, se font un établissement aux dépens des Étrusques de
Vénétie, et fondent Brixia et Vérone. Enfin les Kymry, jaloux des
conquêtes des Galls, passent les Alpes à leur tour; mais la place est
prise dans la vallée du Pô; il faut qu'ils aillent jusqu'à
l'Adriatique, ils fondent Bologne et Senagallia, ou plutôt ils
s'établissent dans les villes que les Étrusques avaient déjà fondées.
Les Galls étaient étrangers à l'idée de la cité, mesurée, figurée
d'après des notions religieuses et astronomiques. Leurs villes
n'étaient que de grands villages ouverts, comme _Mediolanum_ (Milan).
Le monde gallique est le monde de la tribu[14]; le monde
étrusco-romain, celui de la cité.

[Note 13: IS-OMBRIA, Basse-Ombrie.]

[Note 14: Quelques savants ont même douté que leurs _oppida_, au temps
de César, fussent autre chose que des lieux de refuge.]

Voilà la tribu et la cité en présence dans ce champ clos de l'Italie.
D'abord la tribu a l'avantage; les Étrusques sont resserrés dans
l'Étrurie proprement dite, et les Gaulois les y suivent bientôt. Ils
passent l'Apennin, avec leurs yeux bleus, leurs moustaches fauves,
leurs colliers d'or sur leurs blanches épaules, ils viennent défiler
devant les murailles cyclopéennes des Étrusques épouvantés. Ils
arrivent devant Clusium, et demandent des terres. On sait qu'en cette
occasion les Romains intervinrent pour les Étrusques, leurs anciens
ennemis, et qu'une terreur panique livra Rome aux Gaulois. Ils furent
bien étonnés, dit Tite-Live, de trouver la ville déserte; plus étonnés
encore de voir aux portes des maisons les vieillards qui siégeaient
majestueusement en attendant la mort; les Gaulois se familiarisèrent
peu à peu avec ces figures immobiles qui leur avaient imposé d'abord;
un d'eux s'avisa, dans sa jovialité barbare, de caresser la barbe d'un
de ces fiers sénateurs, qui répondit par un coup de bâton. Ce fut le
signal du massacre.

La jeunesse, qui s'était enfermée dans le Capitole, résista quelque
temps, et finit par payer rançon. C'est du moins la tradition la plus
probable. Les Romains ont préféré l'autre. Tite-Live assure que
Camille vengea sa patrie par une victoire, et massacra les Gaulois sur
les ruines qu'ils avaient faites. Ce qui est plus sûr, c'est qu'ils
restèrent dix-sept ans dans le Latium, à Tibur même, à la porte de
Rome. Tite-Live appelle Tibur _arcem gallici belli_. C'est dans cet
intervalle qu'auraient eu lieu les duels héroïques de Valérius Corvus
et de Manlius Torquatus contre des géants gaulois. Les dieux s'en
mêlèrent: un corbeau sacré donna la victoire à Valérius; Manlius
arracha le collier (_torquis_) à l'insolent qui avait défié les
Romains. Longtemps après c'était une image populaire; on voyait sur le
_bouclier cimbrique_, devenu une enseigne de boutique, la figure du
barbare qui gonflait les joues et tirait la langue.

La cité devait l'emporter sur la tribu, l'Italie sur la Gaule. Les
Gaulois, chassés du Latium, continuèrent les guerres, mais comme
mercenaires au service de l'Étrurie. Ils prirent part, avec les
Étrusques et les Samnites, à ces terribles batailles de Sentinum et du
lac Vadimon, qui assurèrent à Rome la domination de l'Italie, et par
suite celle du monde. Ils y montrèrent leur vaine et brutale audace,
combattant tout nus contre des gens bien armés, heurtant à grand bruit
de leurs chars de guerre les masses impénétrables des légions,
opposant au terrible _pilum_ de mauvais sabres qui ployaient au
premier coup. C'est l'histoire commune de toutes les batailles
gauloises. Jamais ils ne se corrigèrent. Il fallut toutefois de grands
efforts aux Romains, et le dévouement de Décius. À la fin, ils
pénétrèrent à leur tour chez les Gaulois, reprirent la rançon du
Capitole, et placèrent une colonie dans le bourg principal des
Sénonais vaincus, à Séna sur l'Adriatique. Toute cette tribu fut
exterminée, de façon qu'il ne resta pas un des fils de ceux qui se
vantaient d'avoir brûlé Rome.

Ces revers des Gaulois d'Italie doivent peut-être trouver leur
explication dans la part que leurs meilleurs guerriers auraient prise
à la grande migration des Gaulois transalpins, vers la Grèce et l'Asie
(an 281). Notre Gaule était comme ce vase de la mythologie galloise,
où bout et déborde incessamment la vie; elle recevait par torrents la
barbarie du Nord, pour la verser aux nations du Midi. Après l'invasion
druidique des Kymry, elle avait subi l'invasion guerrière des Belges
ou _Bolg_. Ceux-ci, les plus impétueux des Celtes, comme les Irlandais
leurs descendants[15], avaient, de la Belgique, percé leur route à
travers les Galls et les Kymry jusqu'au Midi, jusqu'à Toulouse, et
s'étaient établis en Languedoc sous les noms d'Arécomiques et de
Tectosages. C'est de là qu'ils prirent leur chemin vers une conquête
nouvelle. Galls, Kymry, quelques Germains même, descendirent avec eux
la vallée du Danube. Cette nuée alla s'abattre sur la Macédoine. Le
monde de la cité antique, qui se fortifiait en Italie par les progrès
de Rome, s'était brisé en Grèce depuis Alexandre. Toutefois cette
petite Grèce était si forte d'art et de nature, si dense, si serrée de
villes et de montagnes, qu'on n'y entrait guère impunément. La Grèce
est faite comme un piège à trois fonds. Vous pouvez entrer et vous
trouver pris en Macédoine, puis en Thessalie, puis entre les
Thermopyles et l'Isthme.

[Note 15: _App. 4._]

Les barbares envahirent avec succès la Thrace et la Macédoine, y
firent d'épouvantables ravages, passèrent encore les Thermopyles, et
vinrent échouer contre la roche sacrée de Delphes. Le dieu défendit
son temple; il suffit d'un orage et des quartiers de roches que
roulèrent les assiégés pour mettre les Gaulois en déroute. Gorgés de
vin et de nourriture, ils étaient déjà vaincus par leurs propres
excès. Une terreur panique les saisit dans la nuit. Leur brenn, ou
chef, leur recommanda, pour faciliter leur retraite, de brûler leurs
chariots et d'égorger leurs dix mille blessés[16]. Puis il but
d'autant et se poignarda. Mais les siens ne purent jamais se tirer de
tant de montagnes et de passages difficiles au milieu d'une
population acharnée.

[Note 16: _App. 5._]

D'autres Gaulois mêlés de Germains, les Tectosages, Trocmes et
Tolistoboïes, eurent plus de succès au delà du Bosphore. Ils se
jetèrent dans cette grande Asie, au milieu des querelles des
successeurs d'Alexandre; le roi de Bithynie, Nicomède, et les villes
grecques qui se soutenaient avec peine contre les Séleucides,
achetèrent le secours des Gaulois, secours intéressé et funeste, comme
on le vit bientôt. Ces hôtes terribles se partagèrent l'Asie Mineure à
piller et à rançonner: aux Trocmes, l'Hellespont; aux Tolistoboïes,
les côtes de la mer Égée; le midi, aux Tectosages. Voilà nos Gaulois
retournés au berceau des Kymry, non loin du Bosphore cimmérien; les
voilà établis sur les ruines de Troie, et dans les montagnes de l'Asie
Mineure, où les Français mèneront la croisade tant de siècles après,
sous le drapeau de Godefroi de Bouillon et de Louis le Jeune.

Pendant que ces Gaulois se gorgent et s'engraissent dans la molle
Asie, les autres vont partout, cherchant fortune. Qui veut un courage
aveugle et du sang à bon marché achète des Gaulois; prolifique et
belliqueuse nation, qui suffit à tant d'armées et de guerres. Tous les
successeurs d'Alexandre ont des Gaulois, Pyrrhus surtout, l'homme des
aventures et des succès avortés. Carthage en a aussi dans la première
guerre punique. Elle les paya mal, comme on sait[17]; et ils eurent
grande part à cette horrible guerre des Mercenaires. Le Gaulois
Autarite fut un des chefs révoltés.

[Note 17: Elle en livra quatre mille aux Romains.]

Rome profita des embarras de Carthage et de l'entr'acte des deux
guerres puniques pour accabler les Ligures et les Gaulois d'Italie.

«Les Liguriens, cachés au pied des Alpes, entre le Var et la Macra,
dans des lieux hérissés de buissons sauvages, étaient plus difficiles
à trouver qu'à vaincre; race d'hommes agiles et infatigables[18],
peuples moins guerriers que brigands, qui mettaient leur confiance
dans la vitesse de leur fuite et la profondeur de leurs retraites.
Tous ces farouches montagnards, Salyens, Décéates, Euburiates,
Oxibiens, Ingaunes, échappèrent longtemps aux armes romaines. Enfin le
consul Fulvius incendia leurs repaires, Bébius les fit descendre dans
la plaine, et Posthumius les désarma, leur laissant à peine du fer
pour labourer leurs champs (238-233 avant J.-C.).»

[Note 18: _App. 6._]

Depuis un demi-siècle que Rome avait exterminé le peuple des Sénons,
le souvenir de ce terrible événement ne s'était point effacé chez les
Gaulois. Deux rois des Boïes (pays de Bologne), At et Gall, avaient
essayé d'armer le peuple pour s'emparer de la colonie romaine
d'Ariminum; ils avaient appelé d'au delà des Alpes des Gaulois
mercenaires. Plutôt que d'entrer en guerre contre Rome, les Boïes
tuèrent les deux chefs et massacrèrent leurs alliés. Rome, inquiète
des mouvements qui avaient lieu chez les Gaulois, les irrita en
défendant tout commerce avec eux, surtout celui des armes. Leur
mécontentement fut porté au comble par une proposition du tribun
Flaminius. Il demanda que les terres conquises sur les Sénons depuis
cinquante ans fussent enfin colonisées et partagées au peuple. Les
Boïes, qui savaient par la fondation d'Ariminum tout ce qu'il en
coûtait d'avoir les Romains pour voisins, se repentirent de n'avoir
pas pris l'offensive, et voulurent former une ligue entre toutes les
nations du nord de l'Italie. Mais les Venètes, peuple slave, ennemis
des Gaulois, refusèrent d'entrer dans la ligue; les Ligures étaient
épuisés, les Cénomans secrètement vendus aux Romains. Les Boïes et les
Insubres (Bologne et Milan), restés seuls, furent obligés d'appeler
d'au delà des Alpes des Gésates, des _Gaisda_, hommes armés de gais ou
épieux, qui se mettaient volontiers à la solde des riches tribus
gauloises de l'Italie. On entraîna à force d'argent et de promesses
leurs chefs Anéroeste et Concolitan.

Les Romains, instruits de tout par les Cénomans, s'alarmèrent de cette
ligue. Le Sénat fit consulter les livres sibyllins, et l'on y lut avec
effroi que deux fois les Gaulois devaient prendre possession de Rome.
On crut détourner ce malheur en enterrant tout vifs deux Gaulois, un
homme et une femme, au milieu même de Rome, dans le marché aux boeufs.
De cette manière, les Gaulois avaient _pris possession du sol de
Rome_, et l'oracle se trouvait accompli ou éludé. La terreur de Rome
avait gagné l'Italie entière; tous les peuples de cette contrée se
croyaient également menacés par une effroyable invasion de barbares.
Les chefs gaulois avaient tiré de leurs temples les drapeaux relevés
d'or qu'ils appelaient les _immobiles_; ils avaient juré
solennellement et fait jurer à leurs soldats qu'ils ne détacheraient
pas leurs baudriers avant d'être montés au Capitole. Ils entraînaient
tout sur leur passage, troupeaux, laboureurs garrottés, qu'ils
faisaient marcher sous le fouet; ils emportaient jusqu'aux meubles des
maisons. Toute la population de l'Italie centrale et méridionale se
leva spontanément pour arrêter un pareil fléau, et sept cent
soixante-dix mille soldats se tinrent prêts à suivre, s'il le fallait,
les aigles de Rome.

Des trois armées romaines, l'une devait garder les passages des
Apennins qui conduisent en Étrurie. Mais déjà les Gaulois étaient au
coeur de ce pays et à trois journées de Rome (225). Craignant d'être
enfermés entre la ville et l'armée, les barbares revinrent sur leurs
pas, tuèrent six mille hommes aux Romains qui les poursuivaient, et
ils les auraient détruits si la seconde armée ne se fût réunie à la
première. Ils s'éloignèrent alors pour mettre leur butin en sûreté;
déjà ils s'étaient retirés jusqu'à la hauteur du cap Télamone,
lorsque, par un étonnant hasard, une troisième armée romaine, qui
revenait de la Sardaigne, débarqua près du camp des Gaulois, qui se
trouvèrent enfermés. Ils firent face des deux côtés à la fois. Les
Gésates, par bravade, mirent bas tout vêtement, se placèrent nus au
premier rang avec leurs armes et leurs boucliers. Les Romains furent
un instant intimidés du bizarre spectacle et du tumulte que présentait
l'armée barbare. «Outre une foule de cors et de trompettes qui ne
cessaient de sonner, il s'éleva tout à coup un tel concert de
hurlements, que non seulement les hommes et les instruments, mais la
terre même et les lieux d'alentour semblaient à l'envi pousser des
cris. Il y avait encore quelque chose d'effrayant dans la contenance
et les gestes de ces corps gigantesques qui se montraient aux premiers
rangs, sans autres vêtements que leurs armes; on n'en voyait aucun qui
ne fût paré de chaînes, de colliers et de bracelets d'or.»
L'infériorité des armes gauloises donna l'avantage aux Romains; le
sabre gaulois ne frappait que de taille, et il était de si mauvaise
trempe qu'il pliait au premier coup.

Les Boïes ayant été soumis par suite de cette victoire, les légions
passèrent le Pô pour la première fois, et entrèrent dans le pays des
Insubriens. Le fougueux Flaminius y aurait péri, s'il n'eût trompé les
barbares par un traité, jusqu'à ce qu'il se trouvât en force. Rappelé
par le sénat, qui ne l'aimait pas et qui prétendait que sa nomination
était illégale, il voulut vaincre ou mourir, rompit le pont derrière
lui et remporta sur les Insubriens une victoire signalée. C'est alors
qu'il ouvrit les lettres où le sénat lui présageait une défaite de la
part des dieux.

Son successeur, Marcellus, était un brave soldat. Il tua en combat
singulier le brenn Virdumar, et consacra à Jupiter Férétrien les
secondes dépouilles _opimes_ (depuis Romulus). Les Insubriens furent
réduits (222), et la domination des Romains s'étendit sur toute
l'Italie jusqu'aux Alpes.

Tandis que Rome croit tenir sous elle les Gaulois d'Italie terrassés,
voilà qu'Hannibal arrive et les relève. Le rusé Carthaginois en tira
bon parti. Il les place au premier rang, leur fait passer, bon gré,
mal gré, les marais d'Étrurie: les Numides les poussent l'épée dans
les reins. Ils ne s'en battent pas moins bien à Trasimène, à Cannes.
Hannibal gagne ces grandes batailles avec le sang des Gaulois[19]. Une
fois qu'ils lui manquent, lorsqu'il se trouve isolé d'eux dans le midi
de l'Italie, il ne peut plus se mouvoir. Cette Gaule italienne était
si vivace, qu'après les revers d'Hannibal elle remue encore sous
Hasdrubal, sous Magon, sous Hamilcar. Il fallut trente ans de guerre
(201-170), et la trahison des Cénomans, pour consommer la ruine des
Boïes et des Insubriens (Bologne et Milan). Encore les Boïes
émigrèrent-ils plutôt que de se soumettre; les débris de leur cent
douze tribus se levèrent en masse et allèrent s'établir sur les bords
du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save. Rome déclara
solennellement que l'_Italie était fermée aux Gaulois_. Cette dernière
et terrible lutte eut lieu pendant les guerres de Rome contre Philippe
et Antiochus. Les Grecs s'imaginaient alors qu'ils étaient la grande
pensée de Rome; ils ne savaient pas qu'elle n'employait contre eux que
la moindre partie de ses forces. Ce fut assez de deux légions pour
renverser Philippe et Antiochus; tandis que, pendant plusieurs années
de suite, on envoya les deux consuls, les deux armées consulaires,
contre les obscures peuplades des Boïes et des Insubriens. Rome roidit
ses bras contre la Gaule et l'Espagne; il lui suffit de toucher du
doigt les successeurs d'Alexandre pour les faire tomber.

[Note 19: Voy. mon _Histoire romaine_.]

Avant de sortir de l'Asie, elle abattit le seul peuple qui eût pu y
renouveler la guerre. Les Galates, établis en Phrygie depuis un
siècle, s'y étaient enrichis aux dépens de tous les peuples voisins,
sur lesquels ils levaient des tributs. Ils avaient entassé les
dépouilles de l'Asie Mineure dans leurs retraites du mont Olympe. Un
fait caractérise l'opulence et le faste de ces barbares. Un de leurs
chefs ou tétrarques publia que, pendant une année entière, il
tiendrait table ouverte à tout venant; et non seulement il traita la
foule qui venait des villes et des campagnes voisines, mais il faisait
arrêter et retenir les voyageurs jusqu'à ce qu'ils se fussent assis à
sa table.

Quoique la plupart d'entre les Galates eussent refusé de secourir
Antiochus, le préteur Manlius attaqua leurs trois tribus (Trocmes,
Tolistoboïes, Tectosages), et les força dans leurs montagnes avec des
armes de trait, auxquelles les Gaulois, habitués à combattre avec le
sabre et la lance, n'opposaient guère que des cailloux. Manlius leur
fit rendre les terres enlevées aux alliés de Rome, les obligea de
renoncer au brigandage, et leur imposa l'alliance d'Eumène, qui devait
les contenir.

Ce n'était pas assez que les Gaulois fussent vaincus dans leurs
colonies d'Italie et d'Asie, si les Romains ne pénétraient dans la
Gaule, ce foyer des invasions barbares. Ils y furent appelés d'abord
par leurs alliés, les Grecs de Marseille, toujours en guerre avec les
Gaulois et les Ligures du voisinage. Rome avait besoin d'être
maîtresse de l'entrée occidentale de l'Italie qu'occupaient les
Ligures du côté de la mer. Elle attaqua les tribus dont Marseille se
plaignait, puis celles dont Marseille ne se plaignait pas. Elle donna
la terre aux Marseillais, et garda les postes militaires, celui d'Aix,
entre autres, où Sextius fonda la colonie d'_Aquæ Sextiæ_. De là elle
regarda dans les Gaules.

Deux vastes confédérations partageaient ce pays: d'une part les Édues,
peuple que nous verrons plus loin étroitement uni avec les tribus des
Carnutes, des Parisii, des Senones, etc.; d'autre part, les Arvernes
et les Allobroges. Les premiers semblent être les gens de la plaine,
les Kymry, soumis à l'influence sacerdotale, le parti de la
civilisation; les autres, montagnards de l'Auvergne et des Alpes, sont
les anciens Galls, autrefois resserrés dans les montagnes par
l'invasion kymrique, mais redevenus prépondérants par leur barbarie
même et leur attachement à la vie de clan.

Les clans d'Auvergne étaient alors réunis sous un chef ou roi nommé
Bituit. Ces montagnards se croyaient invincibles. Bituit envoya aux
généraux romains une solennelle ambassade pour réclamer la liberté
d'un des chefs prisonniers: on y voyait sa meute royale composée
d'énormes dogues tirés à grands frais de la Belgique et de la
Bretagne; l'ambassadeur, superbement vêtu, était environné d'une
troupe de jeunes cavaliers éclatants d'or et de pourpre; à son côté se
tenait un barde, la _rotte_ en main, chantant par intervalles la
gloire du roi, celle de la nation arverne et les exploits de
l'ambassadeur.

Les Édues virent avec plaisir l'invasion romaine. Les Marseillais
s'entremirent, et leur obtinrent le titre d'_alliés et amis du peuple
romain_. Marseille avait introduit les Romains dans le midi des
Gaules; les Édues leur ouvrirent la Celtique ou Gaule centrale, et
plus tard les Remi la Belgique.

Les ennemis de Rome se hâtèrent avec la précipitation gallique et
furent vaincus séparément sur les bords du Rhône. Le char d'argent de
Bituit et sa meute de combat ne lui servirent pas de grand'chose. Les
Arvernes seuls étaient pourtant deux cent mille, mais ils furent
effrayés par les éléphants des Romains. Bituit avait dit avant la
bataille, en voyant la petite armée romaine resserrée en légions: «Il
n'y en a pas là pour un repas de mes chiens.»

Rome mit la main sur les Allobroges, les déclara ses sujets,
s'assurant ainsi de la porte des Alpes. Le proconsul Domitius restaura
la voie phénicienne, et l'appela _Domitia_. Les consuls qui suivirent
n'eurent qu'à pousser vers le couchant, entre Marseille et les
Arvernes (années 120-118). Ils s'acheminèrent vers les Pyrénées, et
fondèrent presque à l'entrée de l'Espagne une puissante colonie,
_Narbo Martius_, Narbonne. Ce fut la seconde colonie romaine hors de
l'Italie (la première avait été envoyée à Carthage). Jointe à la mer
par de prodigieux travaux, elle eut, à l'imitation de la métropole,
son capitole, son sénat, ses thermes, son amphithéâtre. Ce fut la Rome
gauloise, et la rivale de Marseille. Les Romains ne voulaient plus que
leur influence dans les Gaules dépendît de leur ancienne alliée.

Ils s'établissaient paisiblement dans ces contrées, lorsqu'un
événement imprévu, immense, effroyable, comme un cataclysme du globe,
faillit tout emporter, et l'Italie elle-même. Ce monde barbare que
Rome avait rembarré dans le Nord d'une si rude main, il existait
pourtant. Ces Kymry qu'elle avait exterminés à Bologne et Senagallia,
ils avaient des frères dans la Germanie. Gaulois et Allemands, Kymry
et Teutons, fuyant, dit-on, devant un débordement de la Baltique, se
mirent à descendre vers le Midi. Ils avaient ravagé toute l'Illyrie,
battu, aux portes de l'Italie, un général romain qui voulait leur
interdire le Norique, et tourné les Alpes par l'Helvétie, dont les
principales populations, Ombriens ou Ambrons, Tigurins (Zurich) et
Tughènes (Zug), grossirent leur horde. Tous ensemble pénétrèrent dans
la Gaule, au nombre de trois cent mille guerriers; leurs familles,
vieillards, femmes et enfants, suivaient dans des chariots. Au nord de
la Gaule, ils retrouvèrent d'anciennes tribus cimbriques, et leur
laissèrent, dit-on, en dépôt une partie de leur butin. Mais la Gaule
centrale fut dévastée, brûlée, affamée sur leur passage. Les
populations des campagnes se réfugièrent dans les villes pour laisser
passer le torrent, et furent réduites à une telle disette, qu'on
essaya de se nourrir de chair humaine. Les barbares, parvenus au bord
du Rhône, apprirent que de l'autre côté du fleuve c'était encore
l'empire romain, dont ils avaient déjà rencontré les frontières en
Illyrie, en Thrace, en Macédoine. L'immensité du grand empire du Midi
les frappa d'un respect superstitieux; avec cette simple bonne foi de
la race germanique, ils dirent au magistrat de la province, M.
Silanus, que _si Rome leur donnait des terres, ils se battraient
volontiers pour elle_. Silanus répondit fièrement que Rome n'avait que
faire de leurs services, passa le Rhône, et se fit battre. Le consul
P. Cassius, qui vint ensuite défendre la province, fut tué; Scaurus,
son lieutenant, fut pris, et l'armée passa sous le joug des Helvètes,
non loin du lac de Genève. Les barbares enhardis voulaient franchir
les Alpes. Ils agitaient seulement si les Romains seraient réduits en
esclavage, ou exterminés. Dans leurs bruyants débats, ils s'avisèrent
d'interroger Scaurus, leur prisonnier. Sa réponse hardie les mit en
fureur, et l'un d'eux le perça de son épée. Toutefois, ils
réfléchirent, et ajournèrent le passage des Alpes. Les paroles de
Scaurus furent peut-être le salut de l'Italie.

Les Gaulois Tectosages de Tolosa, unis aux Cimbres par une origine
commune, les appelaient contre les Romains, dont ils avaient secoué le
joug. La marche des Cimbres fut trop lente. Le consul C. Servilius
Cépion pénétra dans la ville et la saccagea. L'or et l'argent
rapportés jadis par les Tectosages du pillage de Delphes, celui des
mines des Pyrénées, celui que la piété des Gaulois clouait dans un
temple de la ville, ou jetait dans un lac voisin, avaient fait de
Tolosa la plus riche ville des Gaules. Cépion en tira, dit-on, cent
dix mille livres pesant d'or et quinze cent mille d'argent. Il dirigea
ce trésor sur Marseille, et le fit enlever sur la route par des gens à
lui, qui massacrèrent l'escorte. Ce brigandage ne profita pas. Tous
ceux qui avaient touché cette proie funeste finirent misérablement; et
quand on voulait désigner un homme dévoué à une fatalité implacable,
on disait: _Il a de l'or de Tolosa._

D'abord Cépion, jaloux d'un collègue inférieur par la naissance, veut
camper et combattre séparément. Il insulte les députés que les
barbares envoyaient à l'autre consul. Ceux-ci, bouillants de fureur,
dévouent solennellement aux dieux tout ce qui tombera entre leurs
mains. De quatre-vingt mille soldats, de quarante mille esclaves ou
valets d'armée, il n'échappa, dit-on, que dix hommes. Cépion fut des
dix. Les barbares tinrent religieusement leur serment; ils tuèrent
dans les deux camps tout être vivant, ramassèrent les armes, et
jetèrent l'or et l'argent, les chevaux même dans le Rhône.

Cette journée, aussi terrible que celle de Cannes, leur ouvrait
l'Italie. La fortune de Rome les arrêta dans la Province et les
détourna vers les Pyrénées. De là, les Cimbres se répandirent sur
toute l'Espagne, tandis que le reste des barbares les attendait dans
la Gaule.

Pendant qu'ils perdent ainsi le temps et vont se briser contre les
montagnes et l'opiniâtre courage des Celtibériens, Rome épouvantée
avait appelé Marius de l'Afrique. Il ne fallait pas moins que l'homme
d'Arpinum, en qui tous les Italiens voyaient un des leurs, pour
rassurer l'Italie et l'armer unanimement contre les barbares. Ce dur
soldat, presque aussi terrible aux siens qu'à l'ennemi, farouche comme
les Cimbres qu'il allait combattre, fut, pour Rome, un dieu sauveur.
Pendant quatre ans que l'on attendit les barbares, le peuple, ni même
le sénat, ne put se décider à nommer un autre consul que Marius.
Arrivé dans la Province, il endurcit d'abord ses soldats par de
prodigieux travaux. Il leur fit creuser la _Fossa Mariana_, qui
facilitait ses communications avec la mer, et permettait aux navires
d'éviter l'embouchure du Rhône, barré par les sables. En même temps,
il accablait les Tectosages et s'assurait de la fidélité de la
Province avant que les barbares se remissent en mouvement.

Enfin ceux-ci se dirigèrent vers l'Italie, le seul pays de l'Occident
qui eût encore échappé à leurs ravages. Mais la difficulté de nourrir
une si grande multitude les obligea de se séparer. Les Cimbres et les
Tigurins tournèrent par l'Helvétie et le Norique; les Ambrons et les
Teutons, par un chemin plus direct, devaient passer sur le ventre aux
légions de Marius, pénétrer en Italie par les Alpes maritimes et
retrouver les Cimbres aux bords du Pô.

Dans le camp retranché d'où il les observait, d'abord près d'Arles,
puis sous les murs d'_Aquæ Sextiæ_ (Aix), Marius leur refusa
obstinément la bataille. Il voulait habituer les siens à voir ces
barbares, avec leur taille énorme, leurs yeux farouches, leurs armes
et leurs vêtements bizarres. Leur roi Teutobochus franchissait d'un
saut quatre et même six chevaux mis de front; quand il fut conduit en
triomphe à Rome, il était plus haut que les trophées. Les barbares,
défilant devant les retranchements, défiaient les Romains par mille
outrages: _N'avez-vous rien à dire à vos femmes?_ disaient-ils, _nous
serons bientôt auprès d'elles._ Un jour, un de ces géants du Nord vint
jusqu'aux portes du camp provoquer Marius lui-même. Le général lui fit
répondre que, s'il était las de la vie, il n'avait qu'à s'aller
pendre; et comme le Teuton insistait, il lui envoya un gladiateur.
Ainsi il arrêtait l'impatience des siens; et cependant il savait ce
qui se passait dans leur camp par le jeune Sertorius, qui parlait leur
langue, et se mêlait à eux sous l'habit gaulois.

Marius, pour faire plus vivement souhaiter la bataille à ses soldats,
avait placé son camp sur une colline sans eau qui dominait un fleuve.
«Vous êtes des hommes, leur dit-il, vous aurez de l'eau pour du sang.»
Le combat s'engagea en effet bientôt aux bords du fleuve. Les Ambrons,
qui étaient seuls dans cette première action, étonnèrent d'abord les
Romains par leurs cris de guerre qu'ils faisaient retentir comme un
mugissement dans leurs boucliers: _Ambrons! Ambrons!_ Les Romains
vainquirent pourtant, mais ils furent repoussés du camp par les femmes
des Ambrons; elles s'armèrent pour défendre leur liberté et leurs
enfants, et elles frappaient du haut de leurs chariots sans
distinction d'amis ni d'ennemis. Toute la nuit les barbares pleurèrent
leurs morts avec des hurlements sauvages qui, répétés par les échos
des montagnes et du fleuve, portaient l'épouvante dans l'âme même des
vainqueurs. Le surlendemain, Marius les attira par sa cavalerie à une
nouvelle action. Les Ambrons-Teutons, emportés par leur courage,
traversèrent la rivière et furent écrasés dans son lit. Un corps de
trois mille Romains les prit par derrière, et décida leur défaite.
Selon l'évaluation la plus modérée, le nombre des barbares pris ou
tués fut de cent mille. La vallée, engraissée de leur sang, devint
célèbre par sa fertilité. Les habitants du pays n'enfermaient,
n'étayaient leurs vignes qu'avec des os de morts. Le village de
_Pourrières_ rappelle encore aujourd'hui le nom donné à la plaine:
_Campi putridi_, champ de la putréfaction. Quant au butin, l'armée le
donna tout entier à Marius, qui, après un sacrifice solennel, le brûla
en l'honneur des dieux. Une pyramide fut élevée à Marius, un temple à
la Victoire. L'église de Sainte-Victoire, qui remplaça le temple,
reçut jusqu'à la Révolution française une procession annuelle, dont
l'usage ne s'était jamais interrompu. La pyramide subsista jusqu'au
quinzième siècle; et Pourrières avait pris pour armoiries le triomphe
de Marius représenté sur un des bas-reliefs dont ce monument était
orné.

Cependant les Cimbres, ayant passé les Alpes Noriques, étaient
descendus dans la vallée de l'Adige. Les soldats de Catulus ne les
voyaient qu'avec terreur se jouer, presque nus, au milieu des glaces,
et se laisser glisser sur leurs boucliers du haut des Alpes à travers
les précipices. Catulus, général méthodique, se croyait en sûreté
derrière l'Adige couvert par un petit fort. Il pensait que les ennemis
s'amuseraient à le forcer. Ils entassèrent des roches, jetèrent toute
une forêt par-dessus, et passèrent. Les Romains s'enfuirent et ne
s'arrêtèrent que derrière le Pô. Les Cimbres ne songeaient pas à les
poursuivre. En attendant l'arrivée des Teutons, ils jouirent du ciel
et du sol italiens, et se laissèrent vaincre aux douceurs de la belle
et molle contrée. Le vin, le pain, tout était nouveau pour ces
barbares, ils fondaient sous le soleil du Midi et sous l'action de la
civilisation plus énervante encore.

Marius eut le temps de joindre son collègue. Il reçut des députés des
Cimbres, qui voulaient gagner du temps: _Donnez-nous_, disaient-ils,
_des terres pour nous et pour nos frères les Teutons.--Laissez-là vos
frères_, répondit Marius, _ils ont des terres. Nous leur en avons
donné qu'ils garderont éternellement._ Et comme les Cimbres le
menaçaient de l'arrivée des Teutons: _Ils sont ici_, dit-il, _il ne
serait pas bien de partir sans les saluer_, et il fit amener les
captifs. Les Cimbres ayant demandé quel jour et en quel lieu il
voulait combattre _pour savoir à qui serait l'Italie_, il leur donna
rendez-vous pour le troisième jour dans un champ, près de Verceil.

Marius s'était placé de manière à tourner contre l'ennemi le vent, la
poussière et les rayons ardents d'un soleil de juillet. L'infanterie
des Cimbres formait un énorme carré, dont les premiers rangs étaient
liés tous ensemble avec des chaînes de fer. Leur cavalerie, forte de
quinze mille hommes, était effrayante à voir, avec ses casques chargés
de mufles d'animaux sauvages, et surmontés d'ailes d'oiseaux. Le camp
et l'armée barbares occupaient une lieue en longueur. Au commencement,
l'aile où se tenait Marius, ayant cru voir fuir la cavalerie ennemie,
s'élança à sa poursuite, et s'égara dans la poussière, tandis que
l'infanterie ennemie, semblable aux vagues d'une mer immense, venait
se briser sur le centre où se tenaient Catulus et Sylla, et alors tout
se perdit dans une nuée de poudre. La poussière et le soleil
méritèrent le principal honneur de la victoire (101).

Restait le camp barbare, les femmes et les enfants des vaincus.
D'abord, revêtues d'habits de deuil, elles supplièrent qu'on leur
promît de les respecter, et qu'on les donnât pour esclaves aux
prêtresses romaines du feu (le culte des éléments existait dans la
Germanie). Puis, voyant leur prière reçue avec dérision, elles
pourvurent elles-mêmes à leur liberté. Le mariage chez ces peuples
était chose sérieuse. Les présents symboliques des noces, les boeufs
attelés, les armes, le coursier de guerre, annonçaient assez à la
vierge qu'elle devenait la compagne des périls de l'homme, qu'ils
étaient unis dans une même destinée, à la vie et à la mort (_sic
vivendum, sic pereundum_, Tacit.). C'est à son épouse que le guerrier
rapportait ses blessures après la bataille (_ad matres et conjuges
vulnera referunt; nec illæ numerare aut exigere plagas pavent_). Elle
les comptait, les sondait sans pâlir; car la mort ne devait point les
séparer. Ainsi, dans les poèmes scandinaves, Brunhild se brûle sur le
corps de Siegfrid. D'abord les femmes des Cimbres affranchirent leurs
enfants par la mort; elles les étranglèrent ou les jetèrent sous les
roues des chariots. Puis elles se pendaient, s'attachaient par un
noeud coulant aux cornes des boeufs, et les piquaient ensuite pour se
faire écraser. Les chiens de la horde défendirent leurs cadavres; il
fallut les exterminer à coups de flèches.

Ainsi s'évanouit cette terrible apparition du Nord, qui avait jeté
tant d'épouvante dans l'Italie. Le mot _cimbrique_ resta synonyme de
_fort_ et de _terrible_. Toutefois Rome ne sentit point le génie
héroïque de ces nations, qui devaient un jour la détruire; elle crut à
son éternité. Les prisonniers qu'on put faire sur les Cimbres furent
distribués aux villes comme esclaves publics, ou dévoués aux combats
de gladiateurs.

Marius fit ciseler sur son bouclier la figure d'un Gaulois tirant la
langue, image populaire à Rome dès le temps de Torquatus. Le peuple
l'appela le troisième fondateur de Rome, après Romulus et Camille. On
faisait des libations au nom de Marius, comme en l'honneur de Bacchus
ou de Jupiter. Lui-même, enivré de sa victoire sur les barbares du
Nord et du Midi, sur la Germanie et sur les _Indes Africaines_, ne
buvait plus que dans cette coupe à deux anses où, selon la tradition,
Bacchus avait bu après sa victoire des Indes[20].

[Note 20: _App. 7._]



CHAPITRE II

État de la Gaule dans le siècle qui précède la conquête. -- Druidisme.
-- Conquête de César (58-51 avant J.-C).


Ce grand événement de l'invasion cimbrique n'eut qu'une influence fort
indirecte sur les destinées de la Gaule, qui en fut le principal
théâtre. Les Kymry-Teutons étaient trop barbares pour s'incorporer
avec les tribus gauloises que le druidisme avait déjà tirées de leur
grossièreté primitive. Examinons avec quelque détail cette religion
druidique[21] qui commença la culture morale de la Gaule, prépara
l'invasion romaine, et fraya la voie au christianisme. Elle devait
avoir atteint tout son développement, toute sa maturité dans le siècle
qui précéda la conquête de César; peut-être même penchait-elle vers
son déclin; l'influence politique des druides avait du moins diminué.

[Note 21: Ce sujet a été renouvelé par le progrès des études celtiques
et l'interprétation remarquable de MM. J. Reynaud, Henri Martin,
Gatien-Arnoult (1860).]

Il semble que les Galls aient d'abord adoré des objets matériels, des
phénomènes, des agents de la nature: lacs, fontaines, pierres, arbres,
vents, en particulier le _Kirk_. Ce culte grossier fut, avec le temps,
élevé et généralisé. Ces êtres, ces phénomènes eurent leurs génies; il
en fut de même des lieux et des tribus. De là, le dieu _Tarann_,
esprit du tonnerre; _Vosège_, déification des Vosges; _Pennin_, des
Alpes; _Arduinne_, des Ardennes. De là le _Génie des Arvernes_;
_Bibracte_, déesse et cité des Édues; _Aventia_, chez les Helvètes;
_Nemausus_ (Nîmes) chez les Arécomikes, etc., etc.

Par un degré d'abstraction de plus, les forces générales de la nature,
celles de l'âme humaine et de la société furent aussi déifiées.
_Tarann_ devint le dieu du ciel, le moteur et l'arbitre du monde. Le
soleil, sous le nom de _Bel_ ou _Belen_, fit naître les plantes
salutaires et présida à la médecine; _Heus_ ou _Hesus_ à la guerre;
_Teutatès_ au commerce et à l'industrie; l'éloquence même et la poésie
eurent leur symbole dans _Ogmius_, armé comme Hercule de la massue et
de l'arc, et entraînant après lui des hommes attachés par l'oreille à
des chaînes d'or et d'ambre qui sortaient de sa bouche[22].

[Note 22: _App. 8._]

On voit qu'il y a ici quelque analogie avec l'Olympe des Grecs et des
Romains[23]. La ressemblance se changea en identité, lorsque la Gaule,
soumise à la domination de Rome, eut subi, quelques années seulement,
l'influence des idées romaines. Alors le polythéisme gaulois, honoré
et favorisé par les empereurs, finit par se fondre dans celui de
l'Italie, tandis que le druidisme, ses mystères, sa doctrine, son
sacerdoce, furent cruellement proscrits.

[Note 23: Cæsar.]

Les druides enseignaient que la matière et l'esprit sont éternels, que
la substance de l'univers reste inaltérable sous la perpétuelle
variation des phénomènes où domine tour à tour l'influence de l'eau et
du feu; qu'enfin l'âme humaine est soumise à la métempsycose. À ce
dernier dogme se rattachait l'idée morale de peines et de récompenses;
ils considéraient les degrés de transmigration inférieurs à la
condition humaine comme des états d'épreuves et de châtiment. Ils
avaient même un _autre monde_[24], un monde de bonheur. L'âme y
conservait son identité, ses passions, ses habitudes. Aux funérailles,
on brûlait des lettres que le mort devait lire ou remettre à d'autres
morts. Souvent même ils prêtaient de l'argent à rembourser dans
l'autre vie.

[Note 24: Voy. à la fin du volume, les éclaircissements sur les
traditions religieuses des Gallois et des Irlandais. J'ai rapporté ces
traditions; toutes récentes qu'elles peuvent paraître, elles portent
un caractère profondément indigène. Le mythe du castor et du lac a
bien l'air d'être né à l'époque où nos contrées occidentales étaient
encore couvertes de forêts et de marécages.]

Ces deux notions combinées de la métempsycose et d'une vie future
faisaient la base du système des druides. Mais leur science ne se
bornait pas là; ils étaient de plus métaphysiciens, physiciens,
médecins, sorciers, et surtout astronomes. Leur année se composait de
lunaisons, ce qui fit dire aux Romains que les Gaulois mesuraient le
temps par nuits et non par jours; ils expliquaient cet usage par
l'origine infernale de ce peuple, et sa descendance du dieu Pluton. La
médecine druidique était uniquement fondée sur la magie. Il fallait
cueillir le _Samolus_ à jeun et de la main gauche, l'arracher de terre
sans le regarder, et le jeter de même dans les réservoirs où les
bestiaux allaient boire; c'était un préservatif contre leurs maladies.
On se préparait à la récolte de la sélage par des ablutions et une
offrande de pain et de vin; on partait nu-pieds, habillé de blanc;
sitôt qu'on avait aperçu la plante, on se baissait comme par hasard,
et, glissant la main droite sous son bras gauche, on l'arrachait sans
jamais employer le fer, puis on l'enveloppait d'un linge qui ne devait
servir qu'une fois. Autre cérémonial pour la verveine. Mais le remède
universel, la panacée, comme l'appelaient les druides, c'était le
fameux _gui_. Ils le croyaient semé sur le chêne par une main divine,
et trouvaient dans l'union de leur arbre sacré avec la verdure
éternelle du gui un vivant symbole du dogme de l'immortalité. On le
cueillait en hiver, à l'époque de la floraison, lorsque la plante est
le plus visible, et que ses longs rameaux verts, ses feuilles et les
touffes jaunes de ses fleurs, enlacés à l'arbre dépouillé, présentent
seuls l'image de la vie, au milieu d'une nature morte et stérile.

C'était le sixième jour de la lune que le gui devait être coupé; un
druide en robe blanche montait sur l'arbre, une serpe d'or à la main,
et tranchait la racine de la plante, que d'autres druides recevaient
dans une saie blanche; car il ne fallait pas qu'elle touchât la
terre. Alors on immolait deux taureaux blancs dont les cornes étaient
liées pour la première fois.

Les druides prédisaient l'avenir d'après le vol des oiseaux et
l'inspection des entrailles des victimes. Ils fabriquaient aussi des
talismans, comme les chapelets d'ambre que les guerriers portaient sur
eux dans les batailles, et qu'on retrouve souvent à leur côté dans les
tombeaux. Mais nul talisman n'égalait l'_oeuf de serpent_[25]. Ces
idées d'oeuf et de serpent rappellent l'oeuf cosmogonique des
mythologies orientales, ainsi que la métempsycose et l'éternelle
rénovation dont le serpent était l'emblème.

[Note 25: _App. 9._]

Des magiciennes et des prophétesses étaient affiliées à l'ordre des
druides, mais sans en partager les prérogatives. Leur institut leur
imposait des lois bizarres et contradictoires; ici la prêtresse ne
pouvait dévoiler l'avenir qu'à l'homme qui l'avait profanée; là elle
se vouait à une virginité perpétuelle; ailleurs, quoique mariée, elle
était astreinte à de longs célibats. Quelquefois ces femmes devaient
assister à des sacrifices nocturnes, toutes nues, le corps teint de
noir, les cheveux en désordre, s'agitant dans des transports
frénétiques. La plupart habitaient des écueils sauvages, au milieu des
tempêtes de l'archipel armoricain. À Séna (Sein) était l'oracle
célèbre des neuf vierges terribles appelées _Sènes_ du nom de leur
île. Pour avoir le droit de les consulter, il fallait être marin et
encore avoir fait le trajet dans ce seul but. Ces vierges
connaissaient l'avenir; elles guérissaient les maux incurables; elles
prédisaient et faisaient la tempête.

Les prêtresses des Nannetes, à l'embouchure de la Loire, habitaient un
des îlots de ce fleuve. Quoiqu'elles fussent mariées, nul homme
n'osait approcher de leur demeure; c'étaient elles qui, à des époques
prescrites, venaient visiter leurs maris sur le continent. Parties de
l'île à la nuit close, sur de légères barques qu'elles conduisaient
elles-mêmes, elles passaient la nuit dans des cabanes préparées pour
les recevoir; mais, dès que l'aube commençait à paraître, s'arrachant
des bras de leurs époux, elles couraient à leurs nacelles, et
regagnaient leur solitude à force de rames. Chaque année, elles
devaient, dans l'intervalle d'une nuit à l'autre, couronnées de lierre
et de vert feuillage, abattre et reconstruire le toit de leur temple.
Si l'une d'elles par malheur laissait tomber à terre quelque chose de
ses matériaux sacrés, elle était perdue; ses compagnes se
précipitaient sur elle avec d'horribles cris, la déchiraient, et
semaient çà et là ses chairs sanglantes. Les Grecs crurent retrouver
dans ces rites le culte de Bacchus; ils assimilèrent aussi aux orgies
de Samothrace d'autres orgies druidiques célébrées dans une île
voisine de la Bretagne d'où les navigateurs entendaient avec effroi,
de la pleine mer, des cris furieux et le bruit des cymbales barbares.

La religion druidique avait sinon institué, du moins adopté et
maintenu les sacrifices humains. Les prêtres perçaient la victime
au-dessus du diaphragme, et tiraient leurs pronostics de la pose dans
laquelle elle tombait, des convulsions de ses membres, de l'abondance
et de la couleur de son sang; quelquefois ils la crucifiaient à des
poteaux dans l'intérieur des temples, ou faisaient pleuvoir sur elle,
jusqu'à la mort, une nuée de flèches et de dards. Souvent aussi on
élevait un colosse en osier ou en foin, on le remplissait d'hommes
vivants, un prêtre y jetait une torche allumée, et tout disparaissait
bientôt dans des flots de fumée et de flamme. Ces horribles offrandes
étaient sans doute remplacées souvent par des dons votifs. Ils
jetaient des lingots d'or et d'argent dans les lacs, ou les clouaient
dans les temples.

Un mot sur la hiérarchie. Elle comprenait trois ordres distincts.
L'ordre inférieur était celui des bardes, qui conservaient dans leur
mémoire les généalogies des clans, et chantaient sur la _rotte_ les
exploits des chefs et les traditions nationales; puis venait le
sacerdoce proprement dit, composé des ovates et des druides. Les
ovates étaient chargés de la partie extérieure du culte et de la
célébration des sacrifices. Ils étudiaient spécialement les sciences
naturelles appliquées à la religion, l'astronomie, la divination, etc.
Interprètes des druides, aucun acte civil ou religieux ne pouvait
s'accomplir sans leur ministère.

Les druides, ou _hommes des chênes_[26], étaient le couronnement de
la hiérarchie. En eux résidaient la puissance et la science.
Théologie, morale, législation, toute haute connaissance était leur
privilège. L'ordre des druides était électif. L'initiation, mêlée de
sévères épreuves, au fond des bois ou des cavernes, durait quelquefois
vingt années, il fallait apprendre de mémoire toute science
sacerdotale; car ils n'écrivaient rien, du moins jusqu'à l'époque où
ils purent se servir des caractères grecs.

[Note 26: _Derw_ (kymrique), _Deru_ (armoricain), _Dair_ (gaélique):
_chêne_.]

L'assemblée la plus solennelle des druides se tenait une fois l'an sur
le territoire des Carnutes, dans un lieu consacré, qui passait pour le
point central de toute la Gaule; on y accourait des provinces les plus
éloignées. Les druides sortaient alors de leurs solitudes, siégeaient
au milieu du peuple et rendaient leurs jugements. Là sans doute ils
choisissaient le druide suprême, qui devait veiller au maintien de
l'institution. Il n'était pas rare que l'élection de ce chef excitât
la guerre civile.

Quand même le druidisme n'eût pas été affaibli par ces divisions, la
vie solitaire à laquelle la plupart des membres de l'ordre semblent
s'être voués devaient le rendre peu propre à agir puissamment sur le
peuple. Ce n'était pas d'ailleurs ici comme en Égypte une population
agglomérée sur une étroite ligne. Les Gaulois étaient dispersés dans
les forêts, dans les marais qui couvraient leur sauvage pays, au
milieu des hasards d'une vie barbare et guerrière. Le druidisme n'eut
pas assez de prise sur ces populations disséminées, isolées. Elles lui
échappèrent de bonne heure.

Ainsi, lorsque César envahit la Gaule[27], elle semblait convaincue
d'impuissance pour s'organiser elle-même. Le vieil esprit de clan,
l'indisciplinabilité guerrière, que le druidisme semblait devoir
comprimer, avait repris vigueur; seulement la différence des forces
avait établi une sorte de hiérarchie entre les tribus; certaines
étaient clientes des autres; comme les Carnutes des Rhèmes, les Sénons
des Édues, etc. (Chartres, Reims, Sens, Autun).

[Note 27: _App. 10._]

Des villes s'étaient formées, espèces d'asiles au milieu de cette vie
de guerre. Mais tous les cultivateurs étaient serfs, et César pouvait
dire: Il n'y a que deux ordres en Gaule, les druides et les cavaliers
(_equites_). Les druides étaient les plus faibles. C'est un druide des
Édues qui appela les Romains.

J'ai parlé ailleurs de ce prodigieux César et des motifs qui l'avaient
décidé à quitter si longtemps Rome pour la Gaule, à s'exiler pour
revenir maître. L'Italie était épuisée, l'Espagne indisciplinable; il
fallait la Gaule pour asservir le monde. J'aurais voulu voir cette
blanche et pâle figure, fanée avant l'âge par les débauches de Rome,
cet homme délicat et épileptique, marchant sous les pluies de la
Gaule, à la tête des légions, traversant nos fleuves à la nage; ou
bien à cheval entre les litières où ses secrétaires étaient portés,
dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Rome du fond de la
Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d'hommes[28] et
domptant en dix années la Gaule, le Rhin et l'Océan du Nord (58-49).

[Note 28: Onze cent quatre-vingt-douze mille hommes avant les guerres
civiles. (Pline.)]

Ce chaos barbare et belliqueux de la Gaule était une superbe matière
pour un tel génie. De toutes parts, les tribus gauloises appelaient
alors l'étranger. Le druidisme affaibli semble avoir dominé dans les
deux Bretagnes et dans les bassins de la Seine et de la Loire. Au
midi, les Arvernes et toutes les populations ibériennes de l'Aquitaine
étaient généralement restés fidèles à leurs chefs héréditaires. Dans
la Celtique même, les druides n'avaient pu résister au vieil esprit de
clan qu'en favorisant la formation d'une population libre dans les
grandes villes, dont les chefs ou patrons étaient du moins électifs,
comme les druides. Ainsi deux factions partageaient tous les États
gaulois; celle de l'hérédité ou des chefs de clans, celle de
l'élection, ou des druides et des chefs temporaires du peuple des
villes[29]. À la tête de la seconde se trouvaient les Édues; à la tête
de la première, les Arvernes et les Séquanes. Ainsi commençait dès
lors l'opposition de la Bourgogne (Édues) et de la Franche-Comté
(Séquanes). Les Séquanes, opprimés par les Édues qui leur fermaient la
Saône et arrêtaient leur grand commerce de porcs, appelèrent de la
Germanie des tribus étrangères au druidisme, qu'on nommait du nom
commun de Suèves. Ces barbares ne demandaient pas mieux. Ils passèrent
le Rhin, sous la conduite d'un Arioviste, battirent les Édues, et leur
imposèrent un tribut; mais ils traitèrent plus mal encore les
Séquanes qui les avaient appelés; ils leur prirent le tiers de leurs
terres, selon l'usage des conquérants germains, et ils en voulaient
encore autant. Alors Édues et Séquanes, rapprochés par le malheur,
cherchèrent d'autres secours étrangers. Deux frères étaient
tout-puissants parmi les Édues. Dumnorix, enrichi par les impôts et
les péages dont il se faisait donner le monopole de gré ou de force,
s'était rendu cher au petit peuple des villes et aspirait à la
tyrannie; il se lia avec les Gaulois helvétiens, épousa une
Helvétienne, et engagea ce peuple à quitter ses vallées stériles pour
les riches plaines de la Gaule. L'autre frère, qui était druide, titre
vraisemblablement identique avec celui de divitiac que César lui donne
comme nom propre, chercha pour son pays des libérateurs moins
barbares. Il se rendit à Rome, et implora l'assistance du sénat, qui
avait appelé les Édues _parents et amis du peuple romain_. Mais le
chef des Suèves envoya de son côté, et trouva le moyen de se faire
donner aussi le titre d'ami de Rome. L'invasion imminente des Helvètes
obligeait probablement le sénat à s'unir avec Arioviste.

[Note 29: _Veir-go-breith_, gaël, homme pour le jugement. _App. 11._]

Ces montagnards avaient fait depuis trois ans de tels préparatifs,
qu'on voyait bien qu'ils voulaient s'interdire à jamais le retour. Ils
avaient brûlé leurs douze villes et leurs quatre cents villages,
détruit les meubles et les provisions qu'ils ne pouvaient emporter. On
disait qu'ils voulaient percer à travers toute la Gaule, et s'établir
à l'occident, dans le pays des Santones (Saintes). Sans doute ils
espéraient trouver plus de repos sur les bords du grand Océan qu'en
leur rude Helvétie, autour de laquelle venaient se rencontrer et se
combattre toutes les nations de l'ancien monde, Galls, Cimbres,
Teutons, Suèves, Romains. En comptant les femmes et les enfants, ils
étaient au nombre de trois cent soixante-dix-huit mille. Ce cortège
embarrassant leur faisait préférer le chemin de la province romaine.
Ils y trouvèrent à l'entrée, vers Genève, César qui leur barra le
chemin, et les amusa assez longtemps pour élever du lac au Jura un mur
de dix mille pas et de seize pieds de haut. Il leur fallut donc
s'engager par les âpres vallées du Jura, traverser le pays des
Séquanes, et remonter la Saône. César les atteignit comme ils
passaient le fleuve, attaqua la tribu des Tigurins, isolée des autres,
et l'extermina. Manquant de vivres par la mauvaise volonté de l'Édue
Dumnorix et du parti qui avait appelé les Helvètes, il fut obligé de
se détourner vers Bibracte (Autun). Les Helvètes crurent qu'il fuyait,
et le poursuivirent à leur tour. César, ainsi placé entre des ennemis
et des alliés malveillants, se tira d'affaire par une victoire
sanglante. Les Helvètes, atteints de nouveau dans leur fuite vers le
Rhin, furent obligés de rendre les armes, et de s'engager à retourner
dans leur pays. Six mille d'entre eux, qui s'enfuirent la nuit pour
échapper à cette honte, furent ramenés par la cavalerie romaine, et,
dit César, _traités en ennemis_.

Ce n'était rien d'avoir repoussé les Helvètes, si les Suèves
envahissaient la Gaule. Les migrations étaient continuelles: déjà cent
vingt mille guerriers étaient passés. _La Gaule allait devenir
Germanie._ César parut céder aux prières des Séquanes et des Édues
opprimés par les barbares. Le même druide qui avait sollicité les
secours de Rome guida César vers Arioviste et se chargea d'explorer le
chemin. Le chef des Suèves avait obtenu de César lui-même, dans son
consulat, le titre d'allié du peuple romain; il s'étonna d'être
attaqué par lui: «Ceci, disait le barbare, est ma Gaule à moi; vous
avez la vôtre... si vous me laissez en repos, vous y gagnerez; je
ferai toutes les guerres que vous voudrez, sans peine ni péril pour
vous... Ignorez-vous quels hommes sont les Germains? voilà plus de
quatorze ans que nous n'avons dormi sous un toit[30].» Ces paroles ne
faisaient que trop d'impression sur l'armée romaine: tout ce qu'on
rapportait de la taille et de la férocité de ces géants du Nord
épouvantait les petits hommes du Midi. On ne voyait dans le camp que
gens qui faisaient leur testament. César leur en fit honte: «Si vous
m'abandonnez, dit-il, j'irai toujours: il me suffit de la dixième
légion.» Il les mène ensuite à Besançon, s'en empare, pénètre jusqu'au
camp des barbares non loin du Rhin, les force de combattre, quoiqu'ils
eussent voulu attendre la nouvelle lune, et les détruit dans une
furieuse bataille: presque tout ce qui échappa périt dans le Rhin.

[Note 30: César rassure ses soldats en leur rappelant que dans la
guerre de Spartacus ils ont déjà battu les Germains.]

Les Gaulois du Nord, Belges et autres, jugèrent, non sans
vraisemblance, que, si les Romains avaient chassé les Suèves, ce
n'était que pour leur succéder dans la domination des Gaules. Ils
formèrent une vaste coalition, et César saisit ce prétexte pour
pénétrer dans la Belgique. Il emmenait comme guide et interprète le
divitiac des Édues[31]; il était appelé par les Sénons, anciens
vassaux des Édues, par les Rhèmes, suzerains du pays druidique des
Carnutes. Vraisemblablement, ces tribus vouées au druidisme, ou du
moins au parti populaire, voyaient avec plaisir arriver l'ami des
druides, et comptaient l'opposer aux Belges septentrionaux, leurs
féroces voisins. C'est ainsi que, cinq siècles après, le clergé
catholique des Gaules favorisa l'invasion des Francs contre les
Visigoths et les Bourguignons ariens.

[Note 31: C'est déjà ce divitiac qui a exploré le chemin quand César
marchait contre les Suèves.--Les Germains n'ont pas de druides, dit
César. Ils étaient, à ce qu'il semble, les protecteurs du parti
antidruidique dans les Gaules.]

C'était pourtant une sombre et décourageante perspective pour un
général moins hardi, que cette guerre dans les plaines bourbeuses,
dans les forêts vierges de la Seine et de la Meuse. Comme les
conquérants de l'Amérique, César était souvent obligé de se frayer une
route la hache à la main, de jeter des ponts sur les marais, d'avancer
avec ses légions, tantôt sur terre ferme, tantôt à gué ou à la nage.
Les Belges entrelaçaient les arbres de leurs forêts, comme ceux de
l'Amérique le sont naturellement par les lianes. Mais les Pizarre et
les Cortez, avec une telle supériorité d'armes, faisaient la guerre à
coup sur; et qu'étaient-ce que les Péruviens en comparaison de ces
dures et colériques populations des Bellovaques et des Nerviens
(Picardie, Hainaut-Flandre), qui venaient par cent mille attaquer
César? Les Bellovaques et les Suessions s'accommodèrent par
l'entremise du divitiac des Édues[32]. Mais les Nerviens, soutenus par
les Atrebates et les Veromandui, surprirent l'armée romaine en marche,
au bord de la Sambre, dans la profondeur de leurs forêts, et se
crurent au moment de la détruire. César fut obligé de saisir une
enseigne et de se porter lui-même en avant: ce brave peuple fut
exterminé. Leurs alliés, les Cimbres qui occupaient Aduat (Namur?),
effrayés des ouvrages dont César entourait leur ville, feignirent de
se rendre, jetèrent une partie de leurs armes du haut des murs, et
avec le reste attaquèrent les Romains. César en vendit comme esclaves
cinquante-trois mille.

[Note 32: Jusqu'à l'expédition de Bretagne, nous voyons le divitiac
des Édues accompagner partout César, qui sans doute leur faisait
croire qu'il rétablirait dans la Belgique l'influence du parti éduen,
c'est-à-dire druidique et populaire.]

Ne cachant plus alors le projet de soumettre la Gaule, il entreprit la
réduction de toutes les tribus des rivages. Il perça les forêts et les
marécages des Ménapes et des Morins (Zélande et Gueldre, Gand, Bruges,
Boulogne); un de ses lieutenants soumit les Unelles, Éburoviens et
Lexoviens (Coutances, Évreux, Lisieux); un autre, le jeune Crassus,
conquit l'Aquitaine, quoique les barbares eussent appelé d'Espagne les
vieux compagnons de Sertorius[33]. César lui-même attaqua les Vénètes
et autres tribus de notre Bretagne. Ce peuple amphibie n'habitait ni
sur la terre ni sur les eaux; leurs forts, dans des presqu'îles
inondées et abandonnées tour à tour par le flux, ne pouvaient être
assiégés ni par terre ni par mer. Les Vénètes communiquaient sans
cesse avec l'autre Bretagne, et en tiraient des secours. Pour les
réduire, il fallait être maître de la mer. Rien ne rebutait César. Il
fit des vaisseaux, il fit des matelots, leur apprit à fixer les
navires bretons en les accrochant avec des mains de fer et fauchant
leurs cordages. Il traita durement ce peuple dur; mais la petite
Bretagne ne pouvait être vaincue que dans la grande. César résolut d'y
passer.

[Note 33: Cæsar.]

Le monde barbare de l'Occident qu'il avait entrepris de dompter était
triple. La Gaule, entre la Bretagne et la Germanie, était en rapport
avec l'une et l'autre. Les Cimbri se trouvaient dans les trois pays;
les Helvii et les Boii dans la Germanie et dans la Gaule; les Parisii
et les Atrebates gaulois existaient aussi en Bretagne. Dans les
discordes de la Gaule, les Bretons semblent avoir été pour le parti
druidique, comme les Germains pour celui des chefs de clans. César
frappa les deux partis et au dedans et au dehors; il passa l'Océan, il
passa le Rhin.

Deux grandes tribus germaniques, les Usipiens et les Teuctères,
fatigués au nord par les incursions des Suèves comme les Helvètes
l'avaient été au midi, venaient de passer aussi dans la Gaule (55).
César les arrêta, et, sous prétexte que, pendant les pourparlers, il
avait été attaqué par leur jeunesse, il fondit sur eux à l'improviste,
et les massacra tous. Pour inspirer plus de terreur aux Germains, il
alla chercher ces terribles Suèves, près desquels aucune nation
n'osait habiter; en dix jours il jeta un pont sur le Rhin, non loin de
Cologne, malgré la largeur et l'impétuosité de ce fleuve immense.
Après avoir fouillé en vain les forêts des Suèves, il repassa le Rhin,
traversa toute la Gaule, et la même année s'embarqua pour la Bretagne.
Lorsqu'on apprit à Rome ces marches prodigieuses, plus étonnantes
encore que des victoires, tant d'audace et une si effrayante rapidité,
un cri d'admiration s'éleva. On décréta vingt jours de supplications
aux dieux. _Au prix des exploits de César_, disait Cicéron, _qu'a fait
Marius?_

Lorsque César voulut passer dans la grande Bretagne, il ne put obtenir
des Gaulois aucun renseignement sur l'île sacrée. L'Édue Dumnorix
déclara que la religion lui défendait de suivre César; il essaya de
s'enfuir, mais le Romain, qui connaissait son génie remuant, le fit
poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif; il fut tué en se
défendant.

La malveillance des Gaulois faillit être funeste à César dans cette
expédition. D'abord ils lui laissèrent ignorer les difficultés du
débarquement. Les hauts navires qu'on employait sur l'Océan tiraient
beaucoup d'eau et ne pouvaient approcher du rivage. Il fallait que le
soldat se précipitât dans cette mer profonde, et qu'il se formât en
bataille au milieu des flots. Les barbares dont la grève était
couverte avaient trop d'avantage. Mais les machines de siège vinrent
au secours et nettoyèrent le rivage par une grêle de pierres et de
traits. Cependant l'équinoxe approchait; c'était la pleine lune, le
moment des grandes marées. En une nuit la flotte romaine fut brisée,
ou mise hors hors de service. Les barbares, qui dans le premier
étonnement avaient donné des otages à César, essayèrent de surprendre
son camp. Vigoureusement repoussés, ils offrirent encore de se
soumettre. César leur ordonna de livrer des otages deux fois plus
nombreux; mais ses vaisseaux étaient réparés, il partit la même nuit
sans attendre leur réponse. Quelques jours de plus, la saison ne lui
eût guère permis le retour.

L'année suivante, nous le voyons presque en même temps en Illyrie, à
Trèves et en Bretagne. Il n'y a que les esprits de nos vieilles
légendes qui aient jamais voyagé ainsi. Cette fois, il était conduit
en Bretagne par un chef fugitif du pays qui avait imploré son secours.
Il ne se retira pas sans avoir mis en fuite les Bretons, assiégé le
roi Caswallawn dans l'enceinte marécageuse où il avait rassemblé ses
hommes et ses bestiaux. Il écrivit à Rome qu'il avait imposé un tribut
à la Bretagne, et y envoya en grande quantité les perles de peu de
valeur qu'on recueillait sur les côtes.

Depuis cette invasion dans l'île sacrée, César n'eut plus d'amis chez
les Gaulois. La nécessité d'acheter Rome aux dépens des Gaules, de
gorger tant d'amis qui lui avaient fait continuer le commandement pour
cinq années, avait poussé le conquérant aux mesures les plus
violentes. Selon un historien, il dépouillait les lieux sacrés,
mettait des villes au pillage sans qu'elles l'eussent mérité[34].
Partout il établissait des chefs dévoués aux Romains et renversait le
gouvernement populaire. La Gaule payait cher l'union, le calme et la
culture dont la domination romaine devait lui faire connaître les
bienfaits.

[Note 34: Sæpius ob prædam quam ob delictum. (Suétone.)]

La disette obligeant César de disperser ses troupes, l'insurrection
éclate partout. Les Éburons massacrent une légion, en assiègent une
autre. César, pour délivrer celle-ci, passe avec huit mille hommes à
travers soixante mille Gaulois. L'année suivante il assemble à Lutèce
les états de la Gaule. Mais les Nerviens et les Trévires, les Sénonais
et les Carnutes n'y paraissent pas. César les attaque séparément et
les accable tous. Il passe une seconde fois le Rhin, pour intimider
les Germains qui voudraient venir au secours. Puis il frappe à la fois
les deux partis qui divisaient la Gaule; il effraye les Sénonais,
parti druidique et populaire(?), par la mort d'Acco, leur chef, qu'il
fait solennellement juger et mettre à mort; il accable les Éburons,
parti barbare et ami des Germains, en chassant leur intrépide Ambiorix
dans toute la forêt d'Ardennes, et les livrant tous aux tribus
gauloises qui connaissaient mieux leurs retraites dans les bois et les
marais, et qui vinrent, avec une lâche avidité, prendre part à cette
curée. Les légions fermaient de toute part ce malheureux pays et
empêchaient que personne pût échapper.

Ces barbaries réconcilièrent toute la Gaule contre César (52). Les
druides et les chefs des clans se trouvèrent d'accord pour la première
fois. Les Édues même étaient, au moins secrètement, contre leur ancien
ami. Le signal partit de la terre druidique des Carnutes, de Genabum.
Répété par des cris à travers les champs et les villages, il parvint
le soir même à cent cinquante milles, chez les Arvernes, autrefois
ennemis du parti druidique et populaire, aujourd'hui ses alliés. Le
vercingétorix (général en chef) de la confédération fut un jeune
Arverne, intrépide et ardent. Son père, l'homme le plus puissant des
Gaules dans son temps, avait été brûlé, comme coupable d'aspirer à la
royauté. Héritier de sa vaste clientèle, le jeune homme repoussa
toujours les avances de César et ne cessa dans les assemblées, dans
les fêtes religieuses, d'animer ses compatriotes contre les Romains.
Il appela aux armes jusqu'aux serfs des campagnes, et déclara que les
lâches seraient brûlés vifs; les fautes moins graves devaient être
punies de la perte des oreilles ou des yeux.

Le plan du général gaulois était d'attaquer à la fois la Province au
midi, au nord les quartiers des légions. César, qui était en Italie,
devina tout, prévint tout. Il passa les Alpes, assura la Province,
franchit les Cévennes à travers six pieds de neige, et apparut tout à
coup chez les Arvernes. Le chef gaulois, déjà parti pour le Nord, fut
contraint de revenir; ses compatriotes avaient hâte de défendre leurs
familles. C'était tout ce que voulait César; il quitte son armée, sous
prétexte de faire des levées chez les Allobroges, remonte le Rhône, la
Saône, sans se faire connaître, par les frontières des Édues, rejoint
et rallie ses légions. Pendant que le vercingétorix croit l'attirer en
assiégeant la ville éduenne de Gergovie (Moulins), César massacre
tout dans Genabum. Les Gaulois accourent, et c'est pour assister à la
prise de Noviodunum.

Alors le vercingétorix déclare aux siens qu'il n'y a point de salut
s'ils ne parviennent à affamer l'armée romaine; le seul moyen pour
cela est de brûler eux-mêmes leurs villes. Ils accomplissent
héroïquement cette cruelle résolution. Vingt cités des Bituriges
furent brûlées par leurs habitants. Mais, quand ils en vinrent à la
grande Agendicum (Bourges), les habitants embrassèrent les genoux du
vercingétorix, et le supplièrent de ne pas ruiner la plus belle ville
des Gaules. Ces ménagements firent leur malheur. La ville périt de
même, mais par César, qui la prit avec de prodigieux efforts.

Cependant les Édues s'étaient déclarés contre César, qui, se trouvant
sans cavalerie par leur défection, fut obligé de faire venir des
Germains pour les remplacer. Labienus, lieutenant de César, eût été
accablé dans le Nord, s'il ne s'était dégagé par une victoire (entre
Lutèce et Melun). César lui-même échoua au siège de Gergovie des
Arvernes. Ses affaires allaient si mal, qu'il voulait gagner la
Province romaine. L'armée des Gaulois le poursuivit et l'atteignit.
Ils avaient juré de ne point revoir leur maison, leur famille, leurs
femmes et leurs enfants, qu'ils n'eussent au moins deux fois traversé
les lignes ennemies. Le combat fut terrible; César fut obligé de payer
de sa personne, il fut presque pris, et son épée resta entre les mains
des ennemis. Cependant un mouvement de la cavalerie germaine au
service de César jeta une terreur panique dans les rangs des Gaulois,
et décida la victoire.

Ces esprits mobiles tombèrent alors dans un tel découragement, que
leur chef ne put les rassurer qu'en se retranchant sous les murs
d'Alésia, ville forte située au haut d'une montagne (dans l'Auxois).
Bientôt atteint par César, il renvoya ses cavaliers, les chargea de
répandre par toute la Gaule qu'il avait des vivres pour trente jours
seulement, et d'amener à son secours tous ceux qui pouvaient porter
les armes. En effet, César n'hésita point d'assiéger cette grande
armée. Il entoura la ville et le camp gaulois d'ouvrages prodigieux:
d'abord trois fossés, chacun de quinze ou vingt pieds de large et
d'autant de profondeur; un rempart de douze pieds; huit rangs de
petits fossés, dont le fond était hérissé de pieux et couvert de
branchages et de feuilles; des palissades de cinq rangs d'arbres,
entrelaçant leurs branches. Ces ouvrages étaient répétés du côté de la
campagne, et prolongés dans un circuit de quinze milles. Tout cela fut
terminé en moins de cinq semaines, et par moins de soixante mille
hommes.

La Gaule entière vint s'y briser. Les efforts désespérés des assiégés
réduits à une horrible famine, ceux de deux cent cinquante mille
Gaulois qui attaquaient les Romains du côté de la campagne, échouèrent
également. Les assiégés virent avec désespoir leurs alliés, tournés
par la cavalerie de César, s'enfuir et se disperser. Le vercingétorix,
conservant seul une âme ferme au milieu du désespoir des siens, se
désigna et se livra comme l'auteur de toute la guerre. Il monta sur
son cheval de bataille, revêtit sa plus riche armure, et, après avoir
tourné en cercle autour du tribunal de César, il jeta son épée, son
javelot et son casque aux pieds du Romain sans dire un seul mot.

L'année suivante, tous les peuples de la Gaule essayèrent encore de
résister partiellement, et d'user les forces de l'ennemi qu'ils
n'avaient pu vaincre. La seule Uxellodunum (Cap-de-Nac, dans le
Quercy?) arrêta longtemps César. L'exemple était dangereux; il n'avait
pas de temps à perdre en Gaule; la guerre civile pouvait commencer à
chaque instant en Italie; il était perdu s'il fallait consumer des
mois entiers devant chaque bicoque. Il fit alors, pour effrayer les
Gaulois, une chose atroce, dont les Romains, du reste, n'avaient que
trop souvent donné l'exemple: il fit couper le poing à tous les
prisonniers.

Dès ce moment, il changea de conduite à l'égard des Gaulois: il fit
montre envers eux d'une grande douceur; il les ménagea pour les
tributs au point d'exciter la jalousie de la Province. Le tribut fut
même déguisé sous le nom honorable de _solde militaire_. Il engagea à
tout prix leurs meilleurs guerriers dans ses légions; il en composa
une légion tout entière, dont les soldats portaient une alouette sur
leur casque, et qu'on appelait pour cette raison l'_Alauda_. Sous cet
emblème tout national de la vigilance matinale et de la vive gaieté,
ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant, et jusqu'à
Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les taciturnes légions
de Pompée. L'alouette gauloise, conduite par l'aigle romaine, prit
Rome pour la seconde fois, et s'associa aux triomphes de la guerre
civile. La Gaule garda, pour consolation de sa liberté, l'épée que
César avait perdue dans la dernière guerre. Les soldats romains
voulaient l'arracher du temple où les Gaulois l'avaient suspendue:
Laissez-la, dit César en souriant, elle est sacrée.



CHAPITRE III

La Gaule sous l'Empire. -- Décadence de l'Empire. -- Gaule chrétienne.


Alexandre et César ont eu cela de commun d'être aimés, pleurés des
vaincus, et de périr de la main des leurs[35]. De tels hommes n'ont
point de patrie; ils appartiennent au monde.

[Note 35: Si l'on veut qu'Alexandre n'ait pas péri par le poison, on
ne peut nier du moins qu'il fut peu regretté des Macédoniens. Sa
famille fut exterminée en peu d'années.]

César n'avait pas détruit la liberté (elle avait péri depuis
longtemps), mais plutôt compromis la nationalité romaine. Les Romains
avaient vu avec honte et douleur une armée gauloise sous les aigles,
des sénateurs gaulois siégeant entre Cicéron et Brutus. Dans la
réalité, c'étaient les vaincus qui avaient le profit de la
victoire[36]. Si César eût vécu, toutes les nations barbares eussent
probablement rempli les armées et le sénat. Déjà il avait pris une
garde espagnole, et l'Espagnol Balbus était un de ses principaux
conseillers[37].

[Note 36: Les Romains, dit saint Augustin, n'ont nui aux vaincus que
par le sang qu'ils ont versé. Ils vivaient sous les lois qu'ils
imposaient aux autres. Tous les sujets de l'Empire sont devenues
citoyen...]

[Note 37: C'est lui qui conseilla à César de rester assis quand le
sénat, en corps, se présenta devant lui. Voy. mon _Histoire romaine_.]

Antoine essaya d'imiter César. Il entreprit de transporter à
Alexandrie le siège de l'Empire, il adopta le costume et les moeurs
des vaincus. Octave ne prévalut contre lui qu'en se déclarant l'homme
de la patrie, le vengeur de la nationalité violée. Il chassa les
Gaulois du sénat, augmenta les tributs de la Gaule[38]. Il y fonda une
Rome, _Valentia_ (c'était un des noms mystérieux de la ville
éternelle). Il y conduisit plusieurs colonies militaires, à Orange,
Fréjus, Carpentras, Aix, Apt, Vienne, etc. Une foule de villes
devinrent de nom et de privilèges _Augustales_, comme plusieurs
étaient devenues _Juliennes_ sous César[39]. Enfin, au mépris de tant
de cités illustres et antiques, il désigna pour siège de
l'administration la ville toute récente de Lyon, colonie de Vienne,
et, dès sa naissance, ennemie de sa mère. Cette ville, si
favorablement située au confluent de la Saône et du Rhône, presque
adossée aux Alpes, voisine de la Loire, voisine de la mer par
l'impétuosité de son fleuve qui y porte tout d'un trait, surveillait
la Narbonnaise et la Celtique, et semblait un oeil de l'Italie ouvert
sur toutes les Gaules.

[Note 38: Il établit, au détroit de la Manche, des douanes sur
l'ivoire, l'ambre et le verre. (Strabon.)]

[Note 39: _App. 12._]

C'est à Lyon, à Aisnay, à la pointe de la Saône et du Rhône, que
soixante cités gauloises élevèrent l'autel d'Auguste, sous les yeux de
son beau-fils Drusus. Auguste prit place parmi les divinités du pays.
D'autres autels lui furent dressés à Saintes, à Arles, à Narbonne,
etc. La vieille religion gallique s'associa volontiers au paganisme
romain. Auguste avait bâti un temple au dieu Kirk, personnification de
ce vent violent qui souffle dans la Narbonnaise, et sur un même autel
on lut dans une double inscription les noms des divinités gauloises et
romaines; Mars-Camul; Diane-Arduinna, Belen-Apollon; Rome mit Hésus et
Néhalénia au nombre des dieux indigètes.

Cependant le druidisme résista longtemps à l'influence romaine; là se
réfugia la nationalité des Gaules. Auguste essaya du moins de modifier
cette religion sanguinaire. Il défendit les sacrifices humains, et
toléra seulement de légères libations de sang.

La lutte du druidisme ne put être étrangère au soulèvement des Gaules,
sous Tibère, quoique l'histoire lui donne pour cause le poids des
impôts, augmenté par l'usure. Le chef de la révolte était
vraisemblablement un Édue, Julius Sacrovir; les Édues étaient, comme
je l'ai dit, un peuple druidique, et le nom de _sacrovir_ n'est
peut-être qu'une traduction de _druide_. Les Belges furent aussi
entraînés par Julius Florus[40].

[Note 40: Tacite, traduction de Burnouf.]

«Les cités gauloises, fatiguées de l'énormité des dettes, essayèrent
une rébellion, dont les plus ardents promoteurs furent parmi les
Trévires Julius Florus, chez les Édues Julius Sacrovir, tous deux
d'une naissance distinguée, et issus d'aïeux à qui leurs belles
actions avaient valu le droit de cité romaine. Dans de secrètes
conférences, où ils réunissent les plus audacieux de leurs
compatriotes, et ceux à qui l'indigence ou la crainte des supplices
faisait un besoin de l'insurrection, ils conviennent que Florus
soulèvera la Belgique, et Sacrovir les cités plus voisines de la
sienne... Il y eut peu de cantons où ne fussent semés les germes de
cette révolte. Les Andecaves et les Turoniens (Anjou, Touraine)
éclatèrent les premiers. Le lieutenant Acilius Aviola fit marcher une
cohorte qui tenait garnison à Lyon, et réduisit les Andecaves. Les
Turoniens furent défaits par un corps de légionnaires que le même
Aviola reçut de Visellius, gouverneur de la basse Germanie, et auquel
se joignirent des nobles gaulois, qui cachaient ainsi leur défection
pour se déclarer dans un moment plus favorable. On vit même Sacrovir
se battre pour les Romains, la tête découverte, afin, disait-il, de
montrer son courage; mais les prisonniers assuraient qu'il avait voulu
se mettre à l'abri des traits, en se faisant reconnaître. Tibère,
consulté, méprisa cet avis, et son irrésolution nourrit l'incendie.

«Cependant Florus, poursuivant ses desseins, tente la fidélité d'une
aile de cavalerie levée à Trêves et disciplinée à notre manière, et
l'engage à commencer la guerre par le massacre des Romains établis
dans le pays. Le plus grand nombre resta dans le devoir. Mais la
foule des débiteurs et des clients de Florus prit les armes; et ils
cherchaient à gagner la forêt d'Ardennes, lorsque des légions des deux
armées de Visellius et de C. Silius, arrivant par des chemins opposés,
leur fermèrent le passage. Détaché avec une troupe d'élite, Julius
Indus, compatriote de Florus, et que sa haine pour ce chef animait à
nous bien servir, dissipa cette multitude qui ne ressemblait pas
encore à une armée. Florus, à la faveur de retraites inconnues,
échappa quelque temps aux vainqueurs. Enfin, à la vue des soldats qui
assiégeaient son asile, il se tua de sa propre main. Ainsi finit la
révolte des Trévires.

«Celle des Édues fut plus difficile à réprimer, parce que cette nation
était plus puissante et nos forces plus éloignées. Sacrovir, avec des
cohortes régulières, s'était emparé d'Augustodunum (Autun), leur
capitale, où les enfants de la noblesse gauloise étudiaient les arts
libéraux: c'étaient des otages qui pouvaient attacher à sa fortune
leurs familles et leurs proches. Il distribua aux habitants des armes
fabriquées en secret. Bientôt il fut à la tête de quarante mille
hommes, dont le cinquième était armé comme nos légionnaires: le reste
avait des épieux, des coutelas et d'autres instruments de chasse. Il y
joignit les esclaves destinés au métier de gladiateur, et que dans ce
pays on nomme crupellaires. Une armure de fer les couvre tout entiers,
et les rend impénétrables aux coups, si elle les gêne pour frapper
eux-mêmes. Ces forces étaient accrues par le concours des autres
Gaulois, qui, sans attendre que leurs cités se déclarassent, venaient
offrir leurs personnes, et par la mésintelligence de nos deux
généraux, qui se disputaient la conduite de cette guerre.

«Pendant ce temps, Silius s'avançait avec deux légions, précédées d'un
corps d'auxiliaires, et ravageait les dernières bourgades des Séquanes
(Franche-Comté), qui, voisines et alliées des Édues, avaient pris les
armes avec eux. Bientôt il marche à grandes journées sur
Augustodunum... À douze milles de cette ville, on découvrit dans une
plaine les troupes de Sacrovir: il avait mis en première ligne ses
hommes bardés de fer, ses cohortes sur les flancs, et par derrière les
bandes à moitié armées. Les hommes de fer, dont l'armure était à
l'épreuve de l'épée et du javelot, tinrent seuls quelques instants.
Alors le soldat romain, saisissant la hache et la cognée, comme s'il
voulait faire brèche à une muraille, fend l'armure et le corps qu'elle
enveloppe; d'autres, avec des leviers ou des fourches, renversent ces
masses inertes, qui restaient gisantes comme des cadavres, sans force
pour se relever. Sacrovir se retira d'abord à Augustodunum; ensuite,
craignant d'être livré, il se rendit, avec les plus fidèles de ses
amis, à une maison de campagne voisine. Là, il se tua de sa propre
main; les autres s'ôtèrent mutuellement la vie, et la maison, à
laquelle ils avaient mis le feu, leur servit à tous de bûcher.»

       *       *       *       *       *

Auguste et Tibère, sévères administrateurs, et vrais Romains, avaient
en quelque sorte resserré l'unité de l'Empire, compromise par César,
en éloignant du gouvernement les provinciaux, les barbares. Leurs
successeurs, Caligula, Claude et Néron adoptèrent une marche tout
opposée. Ils descendaient d'Antoine, de l'ami des barbares; ils
suivirent l'exemple de leur aïeul; déjà le père de Caligula,
Germanicus, avait affecté de l'imiter. Caligula, né, selon Pline, à
Trèves, élevé au milieu des armées de Germanie et de Syrie, montra
pour Rome un mépris incroyable. Une partie des folies que les Romains
lui reprochèrent trouve en ceci son explication; son règne violent et
furieux fut une dérision, une parodie de tout ce qu'on avait révéré.
Époux de ses soeurs, comme les rois de l'Orient, il n'attendit pas sa
mort pour être adoré; il se fit dieu dès son vivant; Alexandre, son
héros, s'était contenté d'être fils d'un dieu. Il arracha le diadème
au Jupiter romain, et se le mit lui-même[41]. Il affubla son cheval
des ornements du consulat. Il vendit à Lyon pièce à pièce tous les
meubles de sa famille, abdiquant ainsi ses aïeux, et prostituant leurs
souvenirs. Lui-même voulut remplir l'office d'huissier-priseur et de
vendeur à l'encan, faisant valoir chaque objet, et les faisant monter
bien au delà de leur prix: «Ce vase, disait-il, était à mon aïeul
Antoine; Auguste le conquit à la bataille d'Actium.» Puis, il institua
à l'autel d'Auguste des jeux burlesques et terribles, des combats
d'éloquence, où le vaincu devait effacer ses écrits avec la langue,
ou se laisser jeter dans le Rhône. Sans doute, ces jeux étaient
renouvelés de quelque rite antique. Nous savons que c'était l'usage
des Gaulois et des Germains de précipiter les vaincus comme victimes,
hommes et chevaux. On observait la manière dont ils tourbillonnaient,
pour en tirer des présages de l'avenir. Les Cimbres vainqueurs
traitèrent ainsi tous ceux qu'ils trouvèrent dans les camps de Cépion
et de Manlius. Aujourd'hui encore la tradition désigne le pont du
Rhône d'où les taureaux étaient précipités[42].

[Note 41: Un Gaulois le contemplait en silence. «Que vois-tu donc en
moi? lui dit Caligula.--Un magnifique radotage.» L'empereur ne le fit
pas punir; ce n'était qu'un cordonnier. (Dion Cassius.)]

[Note 42: Il fit construire le phare qui éclairait le passage entre la
Gaule et la Bretagne. On a cru, dans les temps modernes, en démêler
quelques restes.]

Caligula avait près de lui les Gaulois les plus illustres (Valérius
Asiaticus et Domitius Afer); Claude était Gaulois lui-même. Né à Lyon,
élevé loin des affaires par Auguste et Tibère, qui se défiaient de ses
singulières distractions, il avait vieilli dans la solitude et la
culture des lettres, lorsque les soldats le proclamèrent malgré lui.
Jamais prince ne choqua davantage les Romains et ne s'éloigna plus de
leurs goûts et de leurs habitudes; son bégaiement barbare, sa
préférence pour la langue grecque, ses continuelles citations
d'Homère, tout en lui leur prêtait à rire; aussi laissa-t-il l'Empire
aux mains des affranchis qui l'entouraient. Ces esclaves, élevés avec
tant de soin dans les palais des grands de Rome, pouvaient fort bien,
quoi qu'en dise Tacite, être plus dignes de régner que leurs maîtres.
Le règne de Claude fut une sorte de réaction des esclaves; ils
gouvernèrent à leur tour, et les choses n'en allèrent pas plus mal.
Les plans de César furent suivis; le port d'Ostie fut creusé,
l'enceinte de Rome reculée, le dessèchement du lac Fucin entrepris,
l'aqueduc de Caligula continué, les Bretons domptés en seize jours, et
leur roi pardonné. À l'autorité tyrannique des grands de Rome, qui
régnaient dans les provinces comme préteurs ou proconsuls, on opposa
les procurateurs du prince, gens de rien, dont la responsabilité était
d'autant plus sûre, et dont les excès pouvaient être plus aisément
réprimés.

Tel fut le gouvernement des affranchis sous Claude: d'autant moins
national qu'il était plus _humain_. Lui-même ne cachait point sa
prédilection pour les provinciaux. Il écrivit l'histoire des races
vaincues, celle des Étrusques, de Tyr et Carthage, réparant ainsi la
longue injustice de Rome. Il institua pour lire annuellement ces
histoires un lecteur et une chaire au Musée d'Alexandrie; ne pouvant
plus sauver ces peuples, il essayait d'en sauver la mémoire. La sienne
eût mérité d'être mieux traitée; quels qu'aient été son incurie, sa
faiblesse, son abrutissement même, dans ses dernières années,
l'histoire pardonnera beaucoup à celui qui se déclara le protecteur
des esclaves, défendit aux maîtres de les tuer, et essaya d'empêcher
qu'on ne les exposât vieux et malades, pour mourir de faim, dans l'île
du Tibre.

Si Claude eût vécu, il eût, dit Suétone, donné la cité à tout
l'Occident, aux Grecs, aux Espagnols, aux Bretons et aux Gaulois,
d'abord aux Édues. Il rouvrit le sénat à ceux-ci, comme avait fait
César. Le discours qu'il prononça en cette occasion, et que l'on
conserve encore à Lyon sur des tables de bronze, est le premier
monument authentique de notre histoire nationale, le titre de notre
admission dans cette grande initiation du monde.

En même temps, il poursuivait le culte sanguinaire des druides.
Proscrits dans la Gaule, ils durent se réfugier en Bretagne; il alla
les forcer lui-même dans ce dernier asile; ses lieutenants déclarèrent
province romaine les pays qui forment le bassin de la Tamise, et
laissèrent dans l'ouest, à Camulodunum, une nombreuse colonie
militaire. Les légions avançaient toujours à l'ouest, renversant les
autels, détruisant les vieilles forêts, et sous Néron le druidisme se
trouva acculé dans la petite île de Mona. Suétonius Paulinus l'y
suivit: en vain les vierges sacrées accouraient sur le rivage comme
des furies, en habits de deuil, échevelées, et secouant des flambeaux;
il força le passage, égorgea tout ce qui tomba entre ses mains,
druides, prêtresses, soldats, et se fit jour dans ces forêts où le
sang humain avait tant de fois coulé.

Cependant les Bretons s'étaient soulevés derrière l'armée romaine; à
leur tête, leur reine, la fameuse Boadicée, qui avait à venger
d'intolérables outrages; ils avaient exterminé les vétérans de
Camulodunum et toute l'infanterie d'une légion. Suétonius revint sur
ses pas et rassembla froidement son armée, abandonnant la défense des
villes et livrant les alliés de Rome à l'aveugle rage des barbares;
ils égorgèrent soixante-dix mille hommes, mais il les écrasa en
bataille rangée; il tua jusqu'aux chevaux. Après lui, Céréalis et
Frontinus poursuivirent la conquête du Nord. Sous Domitien, le
beau-père de Tacite, Agricola, acheva la réduction, et commença la
civilisation de la Bretagne.

Néron fut favorable à la Gaule, il conçut le projet d'unir l'Océan à
la Méditerranée par un canal qui aurait été tiré de la Moselle à la
Saône. Il soulagea Lyon, incendié sous son règne. Aussi dans les
guerres civiles qui accompagnèrent sa chute, cette ville lui resta
fidèle. Le principal auteur de cette révolution fut l'Aquitain Vindex,
alors propréteur de la Gaule. Cet homme, «plein d'audace pour les
grandes choses,» excita Galba en Espagne, gagna Virginius, général des
légions de Germanie. Mais avant que cet accord fût connu des deux
armées, elles s'attaquèrent avec un grand carnage. Vindex se tua de
désespoir. La Gaule prit encore parti pour Vitellius; les légions de
Germanie avec lesquelles il vainquit Othon et prit Rome se composaient
en grande partie de Germains, de Bataves et de Gaulois. Rien
d'étonnant si la Gaule vit avec douleur la victoire de Vespasien. Un
chef batave, nommé Civilis, borgne comme Annibal et Sertorius, comme
eux ennemi de Rome, saisit cette occasion. Outragé par les Romains, il
avait juré de ne couper sa barbe et ses cheveux que lorsqu'il serait
vengé. Il tailla en pièces les soldats de Vitellius, et vit un instant
tous les Bataves, tous les Belges, se déclarer pour lui. Il était
encouragé par la fameuse Velléda, que révéraient les Germains comme
inspirée des dieux, ou plutôt comme si elle eût été un dieu elle-même.
C'est à elle qu'on envoya les captifs, et les Romains réclamèrent son
arbitrage entre eux et Civilis. D'autre part, les druides de la Gaule,
si longtemps persécutés, sortirent de leurs retraites, et se
montrèrent au peuple. Ils avaient ouï dire que le Capitole avait été
brûlé dans la guerre civile. Ils proclamèrent que l'empire romain
avait péri avec ce gage d'éternité, que l'empire des Gaules allait lui
succéder[43].

[Note 43: Tacit. _Hist._, l. IV., c. 51. Fatali nunc igne signum
coelestis iræ datum, et possessionem rerum humanarum transalpinis
gentibus portendi, superstitione vanâ Druidæ canebant.]

Telle était pourtant la force du lien qui unissait ces peuples à Rome,
que l'ennemi des Romains crut plus sûr d'attaquer d'abord les troupes
de Vitellius au nom de Vespasien. Le chef des Gaulois, Julius Sabinus,
se disait fils du conquérant des Gaules, et se faisait appeler César.
Aussi ne fallut-il pas même une armée romaine pour détruire ce parti
inconséquent; il suffit des Gaulois restés fidèles. La vieille
jalousie des Séquanes se réveilla contre les Édues. Ils défirent
Sabinus. On sait le dévouement de sa femme, la vertueuse Éponine. Elle
s'enferma avec lui dans le souterrain où il s'était réfugié; ils y
eurent, ils y élevèrent des enfants. Au bout de dix ans, ils furent
enfin découverts; elle se présenta devant l'empereur Vespasien,
entourée de cette famille infortunée qui voyait le jour pour la
première fois. La cruelle politique de l'empereur fut inexorable.

La guerre fut plus sérieuse dans la Belgique et la Batavie. Toutefois,
la Belgique se soumit encore; la Batavie résista dans ses marais. Le
général romain Céréalis, deux fois surpris, deux fois vainqueur, finit
la guerre en gagnant Velléda et Civilis. Celui-ci prétendit n'avoir
pas pris originairement les armes contre Rome, mais seulement contre
Vitellius, et pour Vespasien.

Cette guerre ne fit que montrer combien la Gaule était déjà romaine.
Aucune province, en effet, n'avait plus promptement, plus avidement
reçu l'influence des vainqueurs[44]. Dès le premier aspect, les deux
contrées, les deux peuples avaient semblé moins se connaître que se
revoir et se retrouver. Ils s'étaient précipités l'un vers l'autre.
Les Romains fréquentaient les écoles de Marseille, cette petite
Grèce[45], plus sobre et plus modeste que l'autre[46], et qui se
trouvait à leur porte. Les Gaulois passaient les Alpes en foule, et
non seulement avec César sous les aigles des légions, mais comme
médecins[47], comme rhéteurs. C'est déjà le génie de Montpellier, de
Bordeaux, Aix, Toulouse, etc.; tendance toute positive, toute
pratique; peu de philosophes. Ces Gaulois du Midi (il ne peut s'agir
encore de ceux du Nord), vifs, intrigants, tels que nous les voyons
toujours, devaient faire fortune et comme beaux parleurs et comme
mimes: ils donnèrent à Rome son Roscius. Cependant ils réussissaient
dans des genres plus sérieux. Un Gaulois, Trogue-Pompée, écrit la
première histoire universelle; un Gaulois, Pétronius Arbiter[48], crée
le genre du roman. D'autres rivalisent avec les plus grands poètes de
Rome; nommons seulement Varro Atacinus, des environs de Carcassonne,
et Cornélius Gallus, natif de Fréjus, ami de Virgile. Le vrai génie de
la France, le génie oratoire, éclatait en même temps. Cette jeune
puissance de la parole gauloise domina, dès sa naissance, Rome
elle-même. Les Romains prirent volontiers des Gaulois pour maîtres,
même dans leur propre langue. Le premier rhéteur à Rome fut le Gaulois
Gnipho (M. Antonius). Abandonné à sa naissance, esclave à Alexandrie,
affranchi, dépouillé par Sylla, il se livra d'autant plus à son génie.
Mais la carrière de l'éloquence politique était fermée à un malheureux
affranchi gaulois. Il ne put exercer son talent qu'en déclamant
publiquement aux jours de marché. Il établit sa chaire dans la maison
même de Jules César. Il y forma à l'éloquence les deux grands orateurs
du temps, César lui-même et Cicéron.

[Note 44: _App. 13._]

[Note 45: _App. 14._]

[Note 46: _App. 15._]

[Note 47: Pline en cite trois qui eurent une vogue prodigieuse au
premier siècle; l'un d'eux donna un million pour réparer les
fortifications de sa ville natale.]

[Note 48: Né près de Marseille.]

La victoire de César, qui ouvrit Rome aux Gaulois, leur permit de
parler en leur propre nom, et d'entrer dans la carrière politique.
Nous voyons, sous Tibère, les Montanus au premier rang des orateurs,
et pour la liberté et pour le génie. Caligula, qui se piquait
d'éloquence, eut deux Gaulois éloquents pour amis. L'un, Valérius
Asiaticus, natif de Vienne, honnête homme, selon Tacite, finit par
conspirer contre lui, et périt sous Claude par les artifices de
Messaline, comme coupable d'une popularité ambitieuse dans les Gaules.
L'autre, Domitius Afer, de Nîmes, consul sous Caligula, éloquent,
corrompu, fougueux accusateur, mourut d'indigestion. La capricieuse
émulation de Caligula avait failli lui être funeste, comme celle de
Néron le fut à Lucain. L'empereur apporte un jour un discours au
sénat; cette pièce fort travaillée, où il espérait s'être surpassé
lui-même, n'était rien moins qu'un acte d'accusation contre Domitius,
et il concluait à la mort. Le Gaulois, sans se troubler, parut moins
frappé de son danger que de l'éloquence de l'empereur. Il s'avoua
vaincu, déclara qu'il n'oserait plus ouvrir la bouche après un tel
discours, et éleva une statue à Caligula. Celui-ci n'exigea plus sa
mort; il lui suffisait de son silence.

Dans l'art gaulois, dès sa naissance, il y eut quelque chose
d'impétueux, d'exagéré, de tragique, comme disaient les anciens. Cette
tendance fut remarquable dans ses premiers essais. Le Gaulois
Zénodore, qui se plaisait à sculpter de petites figures et des vases
avec la plus délicieuse délicatesse, éleva dans la ville des Arvernes
le colosse du Mercure gaulois. Néron, qui aimait le grand, le
prodigieux, le fit venir à Rome pour élever au pied du Capitole sa
statue haute de cent vingt pieds, cette statue qu'on voyait du mont
Albano. Ainsi une main gauloise donnait à l'art cet essor vers le
gigantesque, cette ambition de l'infini, qui devait plus tard élancer
les voûtes de nos cathédrales.

Égale de l'Italie pour l'art et la littérature, la Gaule ne tarda pas
à influer d'une manière plus directe sur les destinées de l'empire.
Sous César, sous Claude, elle avait donné des sénateurs à Rome; sous
Caligula, un consul. L'Aquitain Vindex précipita Néron, éleva Galba;
le Toulousain Bec[49] (Antonius Primus), ami de Martial et poète
lui-même, donna l'Empire à Vespasien; le Provençal Agricola soumit la
Bretagne à Domitien; enfin d'une famille de Nîmes sortit le meilleur
empereur que Rome ait eu, le pieux Antonin, successeur des deux
Espagnols Trajan et Adrien, père adoptif de l'Espagnol[50] Marc
Aurèle. Le caractère sophistique de tous ces empereurs philosophes et
rhéteurs tient à leurs liaisons avec la Gaule, au moins autant qu'à
leur prédilection pour la Grèce. Adrien avait pour ami le sophiste
d'Arles Favorinus, le maître d'Aulu-Gelle, cet homme bizarre qui
écrivit un livre contre Épictète, un éloge de la laideur, un
panégyrique de la fièvre quarte. Le principal maître de Marc-Aurèle
fut le Gaulois M. Cornelius Fronto, qui, d'après leur correspondance,
paraît l'avoir dirigé bien au delà de l'âge où l'on suit les leçons
des rhéteurs.

[Note 49: Ou _Becco_. Suétone: Id valet gallinacei rostrum.--_Beck_
(Armor.), _Big_ (Cymr.), _Gob_ (Gaël.).]

[Note 50: Leurs familles, du moins, étaient originaires d'Espagne.]

Gaulois par sa naissance[51], Syrien par sa mère, Africain par son
père, Caracalla présente ce discordant mélange de races et d'idées
qu'offrait l'Empire à cette époque. En un même homme, la fougue du
Nord, la férocité du Midi, la bizarrerie des croyances orientales,
c'est un monstre, une Chimère. Après l'époque philosophique et
sophistique des Antonins, la grande pensée de l'Orient, la pensée de
César et d'Antoine s'était réveillée, ce mauvais rêve qui jeta dans le
délire tant d'empereurs, et Caligula, et Néron, et Commode; tous
possédés, dans la vieillesse du monde, du jeune souvenir d'Alexandre
et d'Hercule. Caligula, Commode, Caracalla, semblent s'être crus des
incarnations de ces deux héros. Ainsi les califes fatemites et les
modernes lamas du Thibet se sont révérés eux-mêmes comme dieux. Cette
idée, si ridicule au point de vue grec et occidental, n'avait rien de
surprenant pour les sujets orientaux de l'Empire, Égyptiens et
Syriens. Si les empereurs devenaient dieux après leur mort, ils
pouvaient fort bien l'être de leur vivant.

[Note 51: Né à Lyon.]

Au premier siècle de l'Empire, la Gaule avait fait des empereurs, au
second elle avait fourni des empereurs gaulois, au troisième elle
essaya de se séparer de l'Empire qui s'écroulait, de former un empire
gallo-romain. Les généraux qui, sous Gallien, prirent la pourpre dans
la Gaule, et la gouvernèrent avec gloire, paraissent avoir été presque
tous des hommes supérieurs. Le premier, Posthumius, fut surnommé le
restaurateur des Gaules[52]. Il avait composé son armée, en grande
partie, de troupes gauloises et franciques. Il fut tué par ses soldats
pour leur avoir refusé le pillage de Mayence, qui s'était révoltée
contre lui. Je donne ailleurs l'histoire de ses successeurs, de
l'armurier Marius, de Victorinus et Victoria, la _Mère des Légions_,
enfin de Tétricus, qu'Aurélien eut la gloire de traîner derrière son
char avec la reine de Palmyre[53]. Quoique ces événements aient eu la
Gaule pour théâtre, ils appartiennent moins à l'histoire du pays qu'à
celle des armées qui l'occupaient.

[Note 52: _App. 16._]

[Note 53: Voy. mon article ZÉNOBIE. (_Biog. univ._)]

La plupart de ces empereurs provinciaux, de ces _tyrans_, comme on les
appelait, furent de grands hommes; ceux qui leur succédèrent et qui
rétablirent l'unité de l'Empire, les Aurélien, les Probus, furent plus
grands encore. Et cependant l'Empire s'écroulait dans leurs mains. Ce
ne sont pas les barbares qu'il en faut accuser; l'invasion des Cimbres
sous la République avait été plus formidable que celles du temps de
l'Empire. Ce n'est pas même aux vices des princes qu'il faut s'en
prendre. Les plus coupables, comme hommes, ne furent pas les plus
odieux. Souvent les provinces respirèrent sous ces princes cruels qui
versaient à flots le sang des grands de Rome. L'administration de
Tibère fut sage et économe, celle de Claude douce et indulgente. Néron
lui-même fut regretté du peuple, et pendant longtemps son tombeau
était toujours couronné de fleurs nouvelles[54]. Sous Vespasien, un
faux Néron fut suivi avec enthousiasme dans la Grèce et l'Asie. Le
titre qui porta Hélagabal à l'Empire fut d'être cru petit-fils de
Septime-Sévère et fils de Caracalla.

[Note 54: _App. 17._]

Sous les empereurs, les provinces n'eurent plus, comme sous la
République, à changer tous les ans de gouverneurs. Dion fait remonter
cette innovation à Auguste. Suétone en accuse la négligence de Tibère.
Mais Josèphe dit expressément qu'il en agit ainsi «pour soulager les
peuples». En effet, celui qui restait dans une province finissait par
la connaître, par y former quelques liens d'affection, d'humanité, qui
modéraient la tyrannie. Ce ne fut plus, comme sous la République, un
fermier impatient de faire sa main, pour aller jouir à Rome. On sait
la fable du renard dont les mouches sucent le sang; il refuse l'offre
du hérisson qui veut l'en délivrer; d'autres viendraient affamées,
dit-il; celles-ci sont soûles et gorgées.

Les procurateurs, hommes de rien, créatures du prince et responsables
envers lui, eurent à craindre sa surveillance. S'enrichir, c'était
tenter la cruauté d'un maître qui ne demandait pas mieux que d'être
sévère par avidité.

Ce maître était un juge pour les grands et pour les petits. Les
empereurs rendaient eux-mêmes la justice. Dans Tacite, un accusé qui
craint les préjugés populaires veut être jugé par Tibère, comme
supérieur à de tels bruits. Sous Tibère, sous Claude, des accusés
échappent à la condamnation par un appel à l'empereur. Claude, pressé
de juger dans une affaire où son intérêt était compromis, déclare
qu'il jugera lui-même pour montrer dans sa propre cause combien il
serait juste dans celle d'autrui; personne, sans doute, n'aurait osé
décider contre l'intérêt de l'empereur.

Domitien rendait la justice avec assiduité et intelligence; souvent il
cassait les sentences des centumvirs, suspects d'être influencés par
l'intrigue[55]. Adrien consultait sur les causes soumises à son
jugement, non ses amis, mais les jurisconsultes. Septime-Sévère
lui-même, ce farouche soldat, ne se dispensa pas de ce devoir, et,
dans le repos de sa villa, il jugeait et entrait volontiers dans le
détail minutieux des affaires. Julien est de même cité pour son
assiduité à remplir les fonctions de juge. Ce zèle des empereurs pour
la justice civile balançait une grande partie des maux de l'Empire; il
devait inspirer une terreur salutaire aux magistrats oppresseurs, et
remédier dans le détail à une infinité d'abus généraux.

[Note 55: _App. 18._]

Même sous les plus mauvais empereurs, le droit civil prit toujours
d'heureux développements. Le jurisconsulte Nerva, aïeul de l'empereur
de ce nom (disciple du républicain Labéon, l'ami de Brutus et le
fondateur de l'école stoïcienne de jurisprudence), fut le conseiller
de Tibère. Papinien et Ulpien fleurirent au temps de Caracalla et
d'Hélagabal, comme Dumoulin, l'Hôpital, Brisson, sous Henri II,
Charles IX et Henri III. Le droit civil, se rapprochant de plus en
plus de l'équité naturelle, et par conséquent du sens commun des
nations, devint le plus fort lien de l'Empire et la compensation de la
tyrannie politique.

Cette tyrannie des princes, celle des magistrats bien autrement
onéreuse, n'étaient pas la cause principale de la ruine de l'Empire.
Le mal réel qui le minait ne tenait ni au gouvernement ni à
l'administration. S'il eût été simplement de nature administrative,
tant de grands et bons empereurs y eussent remédié. Mais c'était un
mal social, et rien ne pouvait en tarir la source, à moins qu'une
société nouvelle ne vînt remplacer la société antique. Ce mal était
l'esclavage; les autres maux de l'Empire, au moins pour la plupart, la
fiscalité dévorante, l'exigence toujours croissante du gouvernement
militaire, n'en étaient, comme on va le voir, qu'une suite, un effet
direct ou indirect. L'esclavage n'était point un résultat du
gouvernement impérial. Nous le trouvons partout chez les nations
antiques. Tous les auteurs nous le montrent en Gaule avant la conquête
romaine. S'il nous apparaît plus terrible et plus désastreux dans
l'Empire, c'est d'abord que l'époque romaine nous est mieux connue que
celles qui précèdent. Ensuite, le système antique étant fondé sur la
guerre, sur la conquête de l'homme (l'industrie est la conquête de la
nature), ce système devait, de guerre en guerre, de proscription en
proscription, de servitude en servitude, aboutir vers la fin à une
dépopulation effroyable. Tel peuple de l'antiquité pouvait, comme ces
sauvages d'Amérique, se vanter d'avoir mangé cinquante nations.

J'ai déjà indiqué dans mon _Histoire romaine_ comment, la classe des
petits cultivateurs ayant peu à peu disparu, les grands propriétaires,
qui leur succédèrent, y suppléèrent par les esclaves. Ces esclaves
s'usaient rapidement par la rigueur des travaux qu'on leur imposait;
ils disparurent bientôt à leur tour. Appartenant en grande partie aux
nations civilisées de l'antiquité, Grecs, Syriens, Carthaginois, ils
avaient cultivé les arts pour leurs maîtres. Les nouveaux esclaves
qu'on leur substitua[56], Thraces, Germains, Scythes, purent tout au
plus imiter grossièrement les modèles que les premiers avaient
laissés. D'imitation en imitation, tous les objets qui demandaient
quelque industrie devinrent de plus en plus grossiers. Les hommes
capables de les confectionner, se trouvant aussi de plus en plus
rares, les produits de leur travail enchérirent chaque jour. Dans la
même proportion devaient augmenter les salaires de tous ceux
qu'employait l'État. Le pauvre soldat qui payait la livre de viande
cinquante sous[57] de notre monnaie, et la plus grossière chaussure
vingt-deux francs, ne devait-il pas être tenté de réclamer sans cesse
de nouveaux adoucissements à sa misère et de faire des révolutions
pour les obtenir? On a beaucoup déclamé contre la violence et
l'avidité des soldats, qui, pour augmenter leur solde, faisaient et
défaisaient les empereurs. On a accusé les exactions cruelles de
Sévère, de Caracalla, des princes qui épuisaient le pays au profit du
soldat. Mais a-t-on songé au prix excessif de tous les objets qu'il
était obligé d'acheter sur une solde bien modique? Les légionnaires
révoltés disent dans Tacite: «On estime à dix as par jour notre sang
et notre vie. C'est là-dessus qu'il faut avoir des habits, des armes,
des tentes; qu'il faut payer les congés qu'on obtient, et se racheter
de la barbarie du centurion, etc.[58]»

[Note 56: On a trouvé à Antibes l'inscription suivante:

  D. M.
  PVERI SEPTENTRI
  ONIS ANNO XII QUI
  ANTIPOLI IN THEATRO
  BIDVO SALTAVIT ET PLA
  CVIT.

«Aux mânes de l'enfant Septentrion, âgé de douze ans, qui parut deux
jours au théâtre d'Antibes, dansa et plut.» Ce pauvre enfant est
évidemment un de ces esclaves qu'on élevait pour les louer à grand
prix aux entrepreneurs de spectacles, et qui périssaient victimes
d'une éducation barbare. Je ne connais rien de plus tragique que cette
inscription dans sa brièveté, rien qui fasse mieux sentir la dureté du
monde romain... «Parut deux jours au théâtre d'Antibes, dansa et
plut.» Pas un regret. N'est-ce pas là en effet une destinée bien
remplie! Nulle mention de parents; l'esclave était sans famille. C'est
encore une singularité qu'on lui ait élevé un tombeau. Mais les
Romains en élevaient souvent à leurs joujoux brisés. Néron bâtit un
monument «aux mânes d'un vase de cristal».]

[Note 57: Voy. M. Moreau de Jonnès, Tableau du prix moyen des denrées
d'après l'édit de Dioclétien retrouvé à Stratonicé: Une paire de
_caligæ_ (la plus grossière chaussure) coûtait 22 fr. 50 c.; la livre
de viande de boeuf ou de mouton, 2 fr. 50 c.; de porc, 3 fr. 60 c.; le
vin de dernière qualité, 1 fr. 80 c. le litre; une oie grasse, 45 fr.;
un lièvre, 33 fr.; un poulet, 13 fr.; un cent d'huîtres, 22 fr., etc.]

[Note 58: Tacite.--L'empereur finit par être obligé d'habiller et
nourrir le soldat. (Lampride.)]

Ce fut bien pis encore lorsque Dioclétien eut créé une autre armée,
celle des fonctionnaires civils. Jusqu'à lui il existait un pouvoir
militaire, un pouvoir judiciaire, trop souvent confondus. Il créa, ou
du moins compléta le pouvoir administratif. Cette institution si
nécessaire n'en fut pas moins à sa naissance une charge intolérable
pour l'Empire déjà ruiné. La société antique, bien différente de la
nôtre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l'industrie.
Consommant toujours et ne produisant plus, depuis que les générations
industrieuses avaient été détruites par l'esclavage, elle demandait
toujours davantage à la terre, et les mains qui la cultivaient, cette
terre, devenaient chaque jour plus rares et moins habiles.

Rien de plus terrible que le tableau que nous a laissé Lactance de
cette lutte meurtrière entre le fisc affamé et la population
impuissante qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. «Tellement
grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient en
comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'énormité des
impôts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs
devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts... Je ne
sais combien d'emplois et d'employés fondirent sur chaque province,
sur chaque ville, _Magistri_, _Rationales_, vicaires des préfets. Tous
ces gens-là ne connaissaient que condamnations, proscriptions,
exactions; exactions, non pas fréquentes, mais perpétuelles, et dans
les exactions d'intolérables outrages... Mais la calamité publique, le
deuil universel, ce fut quand le fléau du cens ayant été lancé dans
les provinces et les villes, les censiteurs se répandirent partout,
bouleversèrent tout: vous auriez dit une invasion ennemie, une ville
prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on
comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les bêtes, on
enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la
torture; l'esclave fidèle était torturé contre son maître, la femme
contre son mari, le fils contre son père; et faute de témoignage, on
les torturait pour déposer contre eux-mêmes; et quand ils cédaient,
vaincus par la douleur, on écrivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point
d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades,
les infirmes. On estimait l'âge de chacun, on ajoutait des années aux
enfants, on en ôtait aux vieillards; tout était plein de deuil et de
consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas à ces premiers agents;
on en envoyait toujours d'autres pour trouver davantage, et les
charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant
au hasard, pour ne pas paraître inutiles. Cependant les animaux
diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins
l'impôt pour les morts[59].»

[Note 59: _App. 19._]

Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endurées par les
hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs
dépendants, dont l'état devenait chaque jour plus voisin de
l'esclavage. C'est à eux que les propriétaires rendaient tous les
outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents
impériaux. Leur misère et leur désespoir furent au comble à l'époque
dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs
des Gaules prirent les armes sous le nom de _Bagaudes_[60]. En un
instant ils furent maîtres de toutes les campagnes, brûlèrent
plusieurs villes et exercèrent plus de ravages que n'auraient pu faire
les barbares. Ils s'étaient choisi deux chefs, Ælianus et Amandus,
qui, selon une tradition, étaient chrétiens. Il ne serait pas étonnant
que cette réclamation des droits naturels de l'homme eût été en partie
inspirée par la doctrine de l'égalité chrétienne. L'empereur Maximien
accabla ces multitudes indisciplinées. La colonne de Cussy, en
Bourgogne, semble avoir été le monument de sa victoire[61]; mais
longtemps encore après, Eumène nous parle des Bagaudes dans un de ses
panégyriques. Idace mentionne plusieurs fois les Bagaudes de
l'Espagne[62]. Salvien surtout déplore leur infortune: «Dépouillés par
des juges de sang, ils avaient perdu les droits de la liberté romaine;
ils ont perdu le nom de Romains. Nous leur imputons leur malheur, nous
leur reprochons ce nom que nous leur avons fait. Comment sont-ils
devenus _Bagaudes_, si ce n'est par notre tyrannie, par la perversité
des juges, par leurs proscriptions et leurs rapines?»

[Note 60: _App. 20._]

[Note 61: Millin.]

[Note 62: Sous les rois Rechila et Théodoric.]

Ces fugitifs contribuèrent sans doute à fortifier Carausius dans son
usurpation de la Bretagne. Ce Ménapien (né près d'Anvers) avait été
chargé d'arrêter avec une flotte les pirates francs qui passaient sans
cesse en Bretagne; il les arrêtait, mais au retour, et profitait de
leur butin. Découvert par Maximien, il se déclara indépendant en
Bretagne, et resta pendant sept ans maître de cette province et du
détroit.

L'avènement de Constantin et du christianisme fut une ère de joie et
d'espérance. Né en Bretagne, comme son père, Constance Chlore[63], il
était l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Après la
mort de son père, il réduisit le nombre de ceux qui payaient la
capitation en Gaule de vingt-cinq mille à dix-huit-mille[64]. L'armée
avec laquelle il vainquit Maxence devait appartenir en grande partie à
cette dernière province.

[Note 63: _App. 21._]

[Note 64: Eumène. Une grande partie du territoire d'Autun était sans
culture.]

Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se présente
à l'Empire comme un libérateur, un sauveur: «Loin! s'écrie-t-il, loin
du peuple les mains rapaces des agents fiscaux[65]! tous ceux qui ont
souffert de leurs concussions peuvent en instruire les présidents des
provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons à tous d'adresser
leurs plaintes à tous les comtes de province ou au préfet du prétoire,
s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels brigandages, nous
les fassions expier par les supplices qu'ils méritent.»

[Note 65: _App. 22._]

Ces paroles ranimèrent l'Empire. La vue seule de la croix triomphante
consolait déjà les coeurs. Ce signe de l'égalité universelle donnait
une vague et immense espérance. Tous croyaient arrivée la fin de leurs
maux.

Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matérielles
de la société. Les empereurs chrétiens n'y remédièrent pas mieux que
leurs prédécesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent
qu'à montrer l'impuissance définitive de la loi. Que pouvait-elle, en
effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantôt elle
s'effrayait de la dépopulation, elle essayait d'adoucir le sort du
colon, de le protéger contre le propriétaire[66], et le propriétaire
criait qu'il ne pouvait plus payer l'impôt; tantôt elle abandonnait
le colon, le livrait au propriétaire, l'enfonçait dans l'esclavage,
s'efforçait de l'enraciner à la terre; mais le malheureux mourait ou
fuyait, et la terre devenait déserte. Dès le temps d'Auguste, la
grandeur du mal avait provoqué des lois qui sacrifiaient tout à
l'intérêt de la population, même la morale[67]. Pertinax avait assuré
la propriété et l'immunité des impôts pour dix ans à ceux qui
occuperaient les terres désertes en Italie, dans les provinces et chez
les rois alliés[68]. Aurélien l'imita. Probus fut obligé de
transplanter de la Germanie des hommes et des boeufs pour cultiver la
Gaule[69]. Il fit replanter les vignes arrachées par Domitien.
Maximien et Constance Chlore transportèrent des Francs et d'autres
Germains dans les solitudes du Hainaut, de la Picardie, du pays de
Langres; et cependant la dépopulation augmentait dans les villes, dans
les campagnes. Quelques citoyens cessaient de payer l'impôt: ceux qui
restaient payaient d'autant plus. Le fisc affamé et impitoyable s'en
prenait de tout déficit aux curiales, aux magistrats municipaux.

[Note 66: _App. 23._]

[Note 67: _App. 24._]

[Note 68: Hérodien.]

[Note 69: _App. 25._]

Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut
parcourir l'effroyable code par lequel l'Empire essaye de retenir le
citoyen dans la cité qui l'écrase, qui s'écroule sur lui. Les
malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine[70]
dans l'appauvrissement général, sont déclarés les _esclaves_, les
_serfs_ de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la
cité, de répartir l'impôt à leurs risques et périls; tout ce qui
manque est à leur compte[71]. Ils ont l'honneur de payer à l'empereur
l'_aurum coronarium_. Ils sont l'_amplissime sénat_ de la cité,
l'_ordre très illustre_ de la curie[72]. Toutefois ils sentent si peu
leur bonheur qu'ils cherchent sans cesse à y échapper. Le législateur
est obligé d'inventer tous les jours des précautions nouvelles pour
fermer, pour barricader la curie. Étranges magistrats, que la loi est
obligée de garder à vue, pour ainsi dire, et d'attacher à leur chaise
curule[73]. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne,
de se faire soldats, de se faire prêtres; ils ne peuvent entrer dans
les ordres qu'en laissant leur bien à quelqu'un qui veuille bien être
curiale à leur place. La loi ne les ménage pas: «Certains hommes
lâches et paresseux désertent les devoirs de citoyens, etc., nous ne
les libérerons qu'autant qu'ils mépriseront leur patrimoine.
Convient-il que des esprits occupés de la contemplation divine
conservent de l'attachement pour leurs biens?...»

[Note 70: Au moins vingt-sept _jugera_.]

[Note 71: Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne
peuvent vendre sans autorisation. (Code Théodosien.) Le curiale qui
n'a pas d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses
biens. Les trois autres quarts appartiennent à la curie.]

[Note 72: Toutefois la loi est bonne et généreuse; elle ne ferme la
curie ni aux juifs ni aux bâtards. «Ce n'est point une tache pour
l'ordre, parce qu'il lui importe d'être toujours au complet.» (Cod.
Théod.)]

[Note 73: _App. 26._]

L'infortuné curiale n'a pas même l'espoir d'échapper par la mort à la
servitude. La loi poursuit même ses fils. Sa charge est héréditaire.
La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui élève des
victimes. Les âmes tombèrent alors de découragement. Une inertie
mortelle se répandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha
par terre de lassitude et de désespoir, comme la bête de somme se
couche sous les coups, et refuse de se relever. En vain les empereurs
essayèrent, par des offres d'immunités, d'exemptions, de rappeler le
cultivateur sur son champ abandonné[74]. Rien n'y fit. Le désert
s'étendit chaque jour. Au commencement du cinquième siècle, il y
avait, dans l'_heureuse_ Campanie, la meilleure province de tout
l'Empire, cinq cent vingt-huit mille arpents en friche.

[Note 74: _App. 27._]

Tel fut l'effroi des empereurs à l'aspect de cette désolation, qu'ils
essayèrent d'un moyen désespéré. Ils se hasardèrent à prononcer le mot
de liberté. Gratien exhorta les provinces à former des assemblées,
Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[75]: il engagea, pria,
menaça, prononça des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas.
Tout fut inutile, rien ne réveilla le peuple engourdi sous la
pesanteur de ses maux. Déjà il avait tourné ses regards d'un autre
côté. Il ne s'inquiétait plus d'un empereur impuissant pour le bien
comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la
mort sociale et l'invasion des barbares[76]. «Ils appellent l'ennemi,
disent les auteurs du temps, ils ambitionnent la captivité... Nos
frères qui se trouvent chez les barbares se gardent bien de revenir;
ils nous quitteraient plutôt pour aller les joindre; et l'on est
étonné que tous les pauvres n'en fassent pas autant, mais c'est qu'ils
ne peuvent emporter avec eux leurs petites habitations.»

[Note 75: _App. 28._]

[Note 76: _App. 29._]

       *       *       *       *       *

Viennent donc les barbares. La société antique est condamnée. Le long
ouvrage de la conquête, de l'esclavage, de la dépopulation, est près
de son terme. Est-ce à dire pourtant que tout cela se soit accompli en
vain, que cette dévorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois d'où
elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y
laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fondé la _Cité_; la
Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes.
Ces théâtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons
encore, sont le durable symbole de la civilisation fondée par les
Romains, la justification de leur conquête de la Gaule. Telle est la
force de cette organisation, qu'alors même que la vie paraîtra s'en
éloigner, alors que les barbares sembleront près de la détruire, ils
la subiront malgré eux. Il leur faudra, bon gré, mal gré, habiter sous
ces voûtes invincibles qu'ils ne peuvent ébranler; ils courberont la
tête, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome
vaincue. Ce grand nom d'Empire, cette idée de l'égalité sous un
monarque, si opposée au principe aristocratique de la Germanie, Rome
l'a déposée sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur
profit. Cultivée par l'Église, accueillie dans la tradition populaire,
elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous
amènera peu à peu à l'anéantissement de l'aristocratie, à l'égalité,
à l'équité des temps modernes.

Voilà pour l'ordre civil. Mais à côté de cet ordre un autre est
établi, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempête de
l'invasion barbare. Le titre romain de _defensor civitatis_ va partout
passer aux évêques. Dans la division des diocèses ecclésiastiques
subsiste celle des diocèses impériaux. L'universalité impériale est
détruite, mais l'universalité catholique apparaît. La primatie de Rome
commence à poindre confuse et obscure[77]. Le monde du moyen âge se
maintiendra et s'ordonnera par l'Église; sa hiérarchie naissante est
un cadre sur lequel tout se place ou se modèle. À elle, l'ordre
extérieur, et la vie intérieure. Celle-ci est surtout dans les moines.
L'ordre de Saint-Benoît donne au monde ancien, usé par l'esclavage, le
premier exemple du travail accompli par des mains libres[78]. Pour la
première fois, le citoyen, humilié par la ruine de la cité, abaisse
les regards sur cette terre qu'il avait méprisée. Cette grande
innovation du travail libre et volontaire sera la base de l'existence
moderne.

[Note 77: _App. 30._]

[Note 78: _App. 31._]

L'idée même de la personnalité libre, qui nous apparaissait confuse
dans la barbarie guerrière des clans galliques, plus distincte dans le
druidisme, dans sa doctrine d'immortalité, elle éclate au cinquième
siècle. Le Breton[79] Pélage pose la loi de la philosophie celtique,
la loi survie par Jean-l'Érigène (l'Irlandais), le Breton Abailard et
le Breton Descartes. Voyons comment fut amené ce grand événement. Nous
ne pouvons l'expliquer qu'en esquissant l'histoire du christianisme
gaulois.

[Note 79: Né, selon les uns dans notre Bretagne, selon d'autres dans
les îles Britanniques, ce qui du reste ne change rien à la question.
Il suffit qu'il ait appartenu à la race celtique.]

Depuis que la Gaule, introduite par Rome dans la grande communauté des
nations, avait pris part à la vie générale du monde, on pouvait
craindre qu'elle ne s'oubliât elle-même, qu'elle ne devînt toute
Grèce, tout Italie. Dans les villes gauloises on aurait en effet
cherché la Gaule. Sous ces temples grecs, sous ces basiliques
romaines, que devenait l'originalité du pays? Cependant hors des
villes, et surtout en s'avançant vers le Nord, dans ces vastes
contrées où les villes devenaient plus rares, la nationalité
subsistait encore. Le druidisme proscrit s'était réfugié dans les
campagnes, dans le peuple[80]. Pescennius Niger, pour plaire aux
Gaulois, ressuscita, dit-on, de vieux mystères, qui sans doute étaient
ceux du druidisme. Une femme druide promit l'empire à Dioclétien. Une
autre, lorsque Alexandre Sévère préparait une nouvelle attaque contre
l'île druidique, la Bretagne, se présenta sur son passage, et lui cria
en langue gauloise: «Va, mais n'espère point la victoire, et ne te fie
point à tes soldats.» La langue et la religion nationales n'avaient
donc pas péri. Elles dormaient silencieuses sous la culture romaine,
en attendant le christianisme.

[Note 80: _App. 32._]

Quand celui-ci parut au monde, quand il substitua au Dieu-nature le
Dieu-homme, et à la place de la triste ivresse des sens, dont l'ancien
culte avait fatigué l'humanité, les sérieuses voluptés de l'âme et les
joies du martyre, chaque peuple accueillit la nouvelle croyance selon
son génie. La Gaule la reçut avidement, sembla la reconnaître et
retrouver son bien. La place du druidisme était chaude encore: ce
n'était pas chose nouvelle en Gaule que la croyance à l'immortalité de
l'âme. Les druides aussi semblent avoir enseigné un médiateur. Aussi
ces peuples se précipitèrent-ils dans le christianisme. Nulle part il
ne compta plus de martyrs. Le Grec d'Asie, saint Pothin ([Grec:
potheinos], l'homme du désir?), disciple du plus mystique des apôtres,
fonda la mystique Église de Lyon, métropole religieuse des Gaules[81].
On y montre encore les catacombes, et la hauteur où monta le sang des
dix-huit mille martyrs. De ces martyrs, le plus glorieux fut une
femme, une esclave (sainte Blandine).

[Note 81: _App. 33._]

Le christianisme se répandit plus lentement dans le Nord, surtout dans
les campagnes. Au quatrième siècle encore, saint Martin y trouvait à
convertir des peuplades entières, et des temples à renverser[82]. Cet
ardent missionnaire devint comme un Dieu pour le peuple. L'Espagnol
Maxime, qui avait conquis la Gaule avec une armée de Bretons, ne crut
pouvoir s'affermir qu'en appelant saint Martin auprès de lui.
L'impératrice le servit à table. Dans sa vénération idolâtrique pour
le saint homme elle allait jusqu'à ramasser et manger ses miettes.
Ailleurs, on voit des vierges, dont il avait visité le monastère,
baiser et lécher la place où il avait posé les mains. Sa route était
partout marquée par des miracles. Mais ce qui recommande à jamais sa
mémoire, c'est qu'il fit les derniers efforts pour sauver les
hérétiques que Maxime voulait sacrifier au zèle sanguinaire des
évêques[83]. Les pieuses fraudes ne lui coûtèrent rien: il trompa, il
mentit, il compromit sa réputation de sainteté; pour nous, cette
charité héroïque est le signe auquel nous le reconnaissons pour un
saint.

[Note 82: Quels temples? Je serais porté à croire qu'il s'agit ici de
temples nationaux, de religions locales. Les Romains qui pénétrèrent
dans le Nord ne peuvent, en si peu de temps, avoir inspiré aux
indigènes un tel attachement pour leurs dieux. (Sulp. Sev., _Vita S.
Martini_.) Voyez les Éclaircissements.]

[Note 83: _App. 34._]

Plaçons à côté de saint Martin l'archevêque de Milan, saint Ambroise,
né à Trèves, et qu'on peut à ce titre compter pour Gaulois. On sait
avec quelle hauteur ce prêtre intrépide ferma l'Église à Théodose,
après le massacre de Thessalonique.

L'Église gauloise ne s'honora pas moins par la science que par le zèle
et la charité. La même ardeur avec laquelle elle versait son sang pour
le christianisme, elle la porta dans les controverses religieuses.
L'Orient et la Grèce, d'où le christianisme était sorti, s'efforçaient
de le ramener à eux, si je puis dire, et de le faire rentrer dans leur
sein. D'un côté les sectes gnostiques et manichéennes le rapprochaient
du parsisme; elles réclamaient part dans le gouvernement du monde pour
Ahriman ou Satan, et voulaient obliger le Christ à composer avec le
principe du mal. De l'autre, les platoniciens faisaient du monde
l'ouvrage d'un dieu inférieur; et les ariens, leurs disciples,
voyaient dans le Fils un être dépendant du Père. Les manichéens
auraient fait du christianisme une religion tout orientale, les ariens
une pure philosophie. Les Pères de l'Église gauloise les attaquèrent
également. Au troisième siècle, saint Irénée écrivit contre les
gnostiques: _De l'Unité du gouvernement du monde._ Au quatrième, saint
Hilaire de Poitiers soutint pour la consubstantialité du Fils et du
Père une lutte héroïque, souffrit l'exil comme Athanase, et languit
plusieurs années dans la Phrygie, tandis qu'Athanase se réfugiait à
Trèves près de saint Maximin, évêque de cette ville, et natif aussi de
Poitiers. Saint Jérôme n'a pas assez d'éloges pour saint Hilaire. Il
trouve en lui la grâce hellénique et «la hauteur du cothurne gaulois».
Il l'appelle «le Rhône de la langue latine». «L'Église chrétienne,
dit-il encore, a grandi et crû à l'ombre de deux arbres, saint Hilaire
et saint Cyprien (la Gaule et l'Afrique).»

Jusque-là l'Église gauloise suit le mouvement de l'Église universelle;
elle s'y associe. La question du manichéisme est celle de Dieu et du
monde; celle de l'arianisme est celle du Christ, de l'homme-Dieu. La
polémique va descendre à l'homme même, et c'est alors que la Gaule
prendra la parole en son nom. À l'époque même où elle vient de donner
à Rome l'empereur auvergnat Avitus, où l'Auvergne sous les Ferréol et
les Apollinaire[84] semble vouloir former une puissance indépendante
entre les Goths déjà établis au Midi, et les Francs qui vont venir du
Nord; à cette époque, dis-je, la Gaule réclame aussi une existence
indépendante dans la sphère de la pensée. Elle prononce par la bouche
de Pélage ce grand nom de la Liberté humaine que l'Occident ne doit
plus oublier.

[Note 84: Voyez les Éclaircissements.]

Pourquoi y a-t-il du mal au monde? Voilà le point de départ de cette
dispute[85]. Le manichéisme oriental répond: _Le mal est un dieu_,
c'est-à-dire un principe inconnu. C'est ne rien répondre, et donner
son ignorance pour explication. Le christianisme répond: Le mal est
sorti de la liberté humaine, non pas de l'homme en général, mais de
tel homme, d'Adam, que Dieu punit dans l'humanité qui en est sortie.

[Note 85: _App. 35._]

Cette solution ne satisfit qu'incomplètement les logiciens de l'école
d'Alexandrie. Le grand Origène en souffrit cruellement. On sait que ce
martyr volontaire, ne sachant comment échapper à la corruption innée
de la nature humaine, eut recours au fer et se mutila. Il est plus
facile de mutiler la chair que de mutiler la volonté. Ne pouvant se
résigner à croire qu'une faute dure dans ceux qui ne l'ont pas
commise, ne voulant point accuser Dieu, craignant de le trouver auteur
du mal, et de rentrer ainsi dans le manichéisme, il aima mieux
supposer que les âmes avaient péché dans une existence antérieure, et
que les hommes étaient des anges tombés[86]. Si chaque homme est
responsable pour lui-même, s'il est l'auteur de sa chute, il faut
qu'il le soit de son expiation, de sa rédemption, qu'il remonte à Dieu
par la vertu. «Que Christ soit devenu Dieu, disait le disciple
d'Origène, le maître de Pélage, l'audacieux Théodore de Mopsueste, je
ne lui envie rien en cela; ce qu'il est devenu, je puis le devenir par
les forces de ma nature.»

[Note 86: _App. 36._]

Cette doctrine, tout empreinte de l'héroïsme grec et de l'énergie
stoïcienne, s'introduisit sans peine dans l'Occident, où elle fût née
sans doute d'elle-même. Le génie celtique, qui est celui de
l'individualité, sympathise profondément avec le génie grec. L'Église
de Lyon fut fondée par les Grecs, ainsi que celle d'Irlande. Le clergé
d'Irlande et d'Écosse n'eut pas d'autre langue pendant longtemps.
Jean-le-Scot ou l'Irlandais renouvela les doctrines alexandrines au
temps de Charles-le-Chauve. Nous suivrons ailleurs l'histoire de
l'Église celtique.

L'homme qui proclama, au nom de cette Église, l'indépendance de la
moralité humaine, ne nous est connu que par le surnom grec de
_Pélagios_ (l'Armoricain, c'est-à-dire l'homme des rivages de la
mer[87]). On ne sait si c'était un laïque ou un moine. On avoue que sa
vie était irréprochable. Son ennemi, saint Jérôme, représente ce
champion de la liberté comme un géant; il lui attribue la taille, la
force, les épaules de Milon-le-Crotoniate. Il parlait avec peine, et
pourtant sa parole était puissante[88]. Obligé par l'invasion des
barbares de se réfugier dans l'Orient, il y enseigna ses doctrines, et
fut attaqué par ses anciens amis, saint Jérôme et saint Augustin. Dans
la réalité, Pélage, en niant le péché originel[89], rendait la
rédemption inutile et supprimait le christianisme[90]. Saint Augustin,
qui avait passé sa vie jusque-là à soutenir la liberté contre le
fatalisme manichéen, en employa le reste à combattre la liberté, à la
briser sous la grâce divine, au risque de l'anéantir. Le docteur
africain fonda, dans ses écrits contre Pélage, ce fatalisme mystique,
qui devait se reproduire tant de fois au moyen âge, surtout dans
l'Allemagne, où il fut proclamé par Gotteschalk, Tauler, et tant
d'autres, jusqu'à ce qu'il vainquît par Luther.

[Note 87: On l'appelait aussi Morgan (_môr_, mer, dans les langues
celtiques).--Il avait eu pour maître l'origéniste Rufin, qui traduisit
Origène en latin et publia pour sa défense une véhémente invective
contre saint Jérôme. Ainsi Pélage recueille l'héritage d'Origène.]

[Note 88: Saint Augustin.]

[Note 89: Il ne peut y avoir de péché héréditaire, disait Pélage, car
c'est la volonté seule qui constitue le péché. _App. 37._]

[Note 90: Origène, qui avait aussi nié le péché originel, avait pensé
que l'incarnation était une pure allégorie. Du moins on le lui
reprochait. Saint Augustin sentit bien la nécessité de cette
conséquence. Voy. le traité: _De Naturâ et Gratiâ._]

Ce n'était pas sans raison que le grand évêque d'Hippone, le chef de
l'Église chrétienne, luttait si violemment contre Pélage. Réduire le
christianisme à n'être qu'une philosophie, c'était le rendre moins
puissant. Qu'eût servi le sec rationalisme des Pélagiens, à l'approche
de l'invasion germanique? Ce n'était pas cette fière théorie de la
liberté qu'il fallait prêcher aux conquérants de l'Empire, mais la
dépendance de l'homme et la toute-puissance de Dieu.

Aussi le pélagianisme, accueilli d'abord avec faveur, et même par le
pape de Rome, fut bientôt vaincu par la grâce. En vain il fit des
concessions, et prit en Province la forme adoucie du semi-pélagianisme,
essayant d'accorder et de faire concourir la liberté humaine et la grâce
divine[91]. Malgré la sainteté du Breton Faustus[92], évêque de Riez,
malgré le renom des évêques d'Arles, et la gloire de cet illustre
monastère de Lérins[93], qui donna à l'Église douze archevêques, douze
évêques et plus de cent martyrs, le mysticisme triompha. À l'approche
des barbares, les disputes cessèrent, les écoles se fermèrent et se
turent. C'était de foi, de simplicité, de patience que le monde avait
alors besoin. Mais le germe était déposé, il devait fructifier dans son
temps.

[Note 91: Le premier qui tenta cette conciliation difficile, ce fut le
moine Jean Cassien, disciple de saint Jean Chrysostome, et qui plaida
près du pape pour le tirer d'exil. Il avança que le premier mouvement
vers le bien partait du libre arbitre, et que la grâce venait ensuite
l'éclairer et le soutenir; il ne la crut pas, comme saint Augustin,
gratuite et prévenante, mais seulement efficace. Il dédia un de ses
livres à saint Honorat, qui avait, comme lui, visité la Grèce, et qui
fonda Lérins, d'où devaient sortir les plus illustres défenseurs du
semi-pélagianisme. La lutte s'engagea bientôt. Saint Prosper
d'Aquitaine avait dénoncé à saint Augustin les écrits de Cassien, et
tous deux s'étaient associés pour le combattre. Lérins leur opposa
Vincent, et ce Faustus qui soutint contre Mamert Claudien la
matérialité de l'âme, et qui écrivit, comme Cassien, contre Nestorius,
etc. Arles et Marseille inclinaient au semi-pélagianisme. Le peuple
d'Arles chassa son évêque, saint Héros, qui poursuivait Pélage, et
choisit après lui saint Honorat; à saint Honorat succède saint
Hilaire, son parent, qui soutint comme lui les opinions de Cassien, et
fut comme lui enterré à Lérins, etc. Gennadius écrivit, au neuvième
siècle, l'histoire du semi-pélagianisme.]

[Note 92: En 447, saint Hilaire d'Arles l'oblige de s'asseoir, quoique
simple prêtre, entre deux saints évêques, ceux de Fréjus et de Riez.]

[Note 93: Lérins fut fondé par saint Honorat, dans le diocèse
d'Antibes, à la fin du quatrième siècle. Saint Hilaire d'Arles, et
saint Césaire, Sidonius de Clermont, Ennodius du Tésin, Honorat de
Marseille, Faustus de Riez, appellent Lérins l'île bienheureuse, la
terre des miracles, l'île des Saints (on donna aussi ce nom à
l'Irlande), la demeure de ceux qui vivent en Christ, etc.--Lérins
avait de grands rapports avec Saint-Victor de Marseille, fondé par
Cassien, vers 410.--Les deux couvents furent une pépinière de libres
penseurs.]



CHAPITRE IV

Récapitulation. -- Systèmes divers. -- Influence des races indigènes,
des races étrangères. -- Sources celtiques et latines de la langue
française. -- Destinée de la race celtique.


Le génie helléno-celtique s'est révélé par Pélage dans la philosophie
religieuse; c'est celui du moi indépendant, de la personnalité libre.
L'élément germanique, de nature toute différente, va venir lutter
contre, l'obliger ainsi de se justifier, de se développer, de dégager
tout ce qui est en lui. Le moyen âge est la lutte; le temps moderne
est la victoire.

Mais avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule, et
d'assister à ce nouveau mélange, j'ai besoin de revenir sur tout ce
qui précède, d'évaluer jusqu'à quel point les races diverses établies
sur le sol gaulois avaient pu modifier le génie primitif de la
contrée, de chercher pour combien ces races avaient contribué dans
l'ensemble, quelle avait été la mise de chacune d'elles dans cette
communauté, d'apprécier ce qui pouvait rester d'indigène sous tant
d'éléments étrangers.

Divers systèmes ont été appliqués aux origines de la France.

Les uns nient l'influence étrangère; ils ne veulent point que la
France doive rien à la langue, à la littérature, aux lois des peuples
qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu'à eux, on
retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le
Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de
la république, dérivent toutes les langues du Bas-Breton; intrépides
et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France,
ils voudraient lui conquérir le monde. Les historiens et les légistes
sont moins audacieux. Cependant l'abbé Dubos ne veut point que la
conquête de Clovis soit une conquête; Grosley affirme que notre Droit
coutumier est antérieur à César.

D'autres esprits, moins chimériques peut-être, mais placés de même
dans un point de vue exclusif et systématique, cherchent tout dans la
tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la
conquête. Pour eux, notre langue française est une corruption du
latin, notre droit une dégradation du droit romain ou germanique, nos
traditions un simple écho des traditions étrangères. Ils donnent la
moitié de la France à l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien
à réclamer d'elle-même. Apparemment ces grands peuples celtiques, dont
parle tant l'antiquité, c'était une race si abandonnée, si déshéritée
de la nature, qu'elle aura disparu sans laisser trace. Cette Gaule,
qui arma cinq cent mille hommes contre César, et qui paraît encore si
peuplée sous l'Empire, elle a disparu tout entière, elle s'est fondue
par le mélange de quelques légions romaines, ou des bandes de Clovis.
Tous les Français du Nord descendent des Allemands, quoiqu'il y ait si
peu d'allemand dans leur langue. La Gaule a péri, corps et biens,
comme l'Atlantide. Tous les Celtes ont péri, et s'il en reste, ils
n'échapperont pas aux traits de la critique moderne. Pinkerton ne les
laisse pas reposer dans le tombeau; c'est un vrai Saxon acharné sur
eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils n'ont eu, dit-il, rien en
propre, aucun génie original; tous les _gentlemen_ descendent des
Goths (ou des Saxons, ou des Scythes; c'est pour lui la même chose).
Il voudrait, dans son amusante fureur, qu'on instituât des chaires de
langue celtique «pour qu'on apprît à se moquer des Celtes».

Nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait choisir entre les deux
systèmes, et se déclarer partisan exclusif du génie indigène, ou des
influences extérieures. Des deux côtés, l'histoire et le bon sens
résistent. Il est évident que les Français ne sont plus les Gaulois;
on chercherait en vain, parmi nous, ces grands corps blancs et mous,
ces géants enfants qui s'amusèrent à brûler Rome. D'autre part, le
génie français est profondément distinct du génie romain ou
germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer.

Nous ne prétendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute que
notre patrie ne doive beaucoup à l'influence étrangère. Toutes les
races du monde ont contribué pour doter cette Pandore.

La base originaire, celle qui a tout reçu, tout accepté, c'est cette
jeune, molle et mobile race des Gaëls, bruyante, sensuelle et légère,
prompte à apprendre, prompte à dédaigner, avide de choses nouvelles.
Voilà l'élément primitif, l'élément perfectible.

Il faut à de tels enfants des précepteurs sévères. Ils en recevront et
du Midi et du Nord. La mobilité sera fixée, la mollesse durcie et
fortifiée; il faut que la raison s'ajoute à l'instinct, à l'élan la
réflexion.

Au Midi apparaissent les Ibères de Ligurie et des Pyrénées, avec la
dureté et la ruse de l'esprit montagnard, puis les colonies
phéniciennes; longtemps après viendront les Sarrasins. Le midi de la
France prend de bonne heure le génie mercantile des nations
sémitiques. Les juifs du moyen âge s'y sont trouvés comme chez
eux[94]. Les doctrines orientales y ont pris pied sans peine, à
l'époque des Albigeois.

[Note 94: Ils y ont été souvent maltraités, il est vrai, mais bien
moins qu'ailleurs. Ils ont eu des écoles à Montpellier, et dans
plusieurs autres villes de Languedoc et de Provence.]

Du Nord, descendent de bonne heure les opiniâtres Kymry, ancêtres de
nos Bretons et des Gallois d'Angleterre. Ceux-ci ne veulent point
passer en vain sur la terre, il leur faut des monuments; ils dressent
les aiguilles de Loc maria ker, et les alignements de Carnac; rudes et
muettes pierres, impuissants essais de tradition que la postérité
n'entendra pas. Leur druidisme parle de l'immortalité; mais il ne peut
pas même fonder l'ordre dans la vie présente; il aura seulement
décelé le germe moral qui est en l'homme barbare, comme le gui,
perçant la neige, témoigne pendant l'hiver de la vie qui sommeille. Le
génie guerrier l'emporte encore. Les Bolg descendent du Nord,
l'ouragan traverse la Gaule, l'Allemagne, la Grèce, l'Asie Mineure;
les Galls suivent, la Gaule déborde par le monde. C'est une vie, une
sève exubérante, qui coule et se répand. Les Gallo-Belges ont
l'emportement guerrier et la puissance prolifique des Bolg modernes de
Belgique et d'Irlande. Mais l'impuissance sociale de l'Irlande et de
la Belgique est déjà visible dans l'histoire des Gallo-Belges de
l'antiquité. Leurs conquêtes sont sans résultat. La Gaule est
convaincue d'impuissance pour l'acquisition comme pour l'organisation.
La société naturelle et guerrière du clan prévaut sur la société
élective et sacerdotale du druidisme. Le clan, fondé sur le principe
d'une parenté vraie ou fictive, est la plus grossière des
associations; le sang, la chair en est le lien; l'union du clan se
résume en un chef, en un homme[95].

[Note 95: Indépendamment de ce lien commun, quelques-uns se voueront à
cet homme qui les nourrit, qu'ils aiment. Ainsi prendront naissance
les _dévoués_ des Galls et des Aquitains. _App. 38._]

Il faut qu'une société commence, où l'homme se voue, non plus à
l'homme, mais à une idée. D'abord, idée d'ordre civil. Les
_agrimensores_ romains viendront derrière les légions mesurer,
arpenter, orienter selon leurs rites antiques, les colonies d'Aix, de
Narbonne, de Lyon. La cité entre dans la Gaule, la Gaule entre dans
la cité. Ce grand César, après avoir désarmé la Gaule par cinquante
batailles et la mort de quelques millions d'hommes, lui ouvre les
légions et la fait entrer, à portes renversées, dans Rome et dans le
sénat. Voilà les Gaulois-Romains qui deviennent orateurs, rhéteurs,
juristes. Les voilà qui priment leurs maîtres, et enseignent le latin
à Rome elle-même. Ils y apprennent, eux, l'égalité civile sous un chef
militaire; ils apprennent ce qu'ils avaient déjà dans leur génie
niveleur. Ne craignez pas qu'ils oublient jamais.

Toutefois la Gaule n'aura conscience de soi qu'après que l'esprit grec
l'aura éveillée. Antonin le Pieux est de Nîmes. Rome a dit: la Cité.
La Grèce stoïcienne dit par les Antonins: la Cité du monde. La Grèce
chrétienne le dit bien mieux encore par saint Pothin et saint Irénée,
qui, de Smyrne et de Patmos, apportent à Lyon le verbe de Christ.
Verbe mystique, verbe d'amour, qui propose à l'homme fatigué de se
reposer, de s'endormir en Dieu, comme Christ lui-même, au jour de la
cène, posa la tête sur le sein de celui qu'il aimait. Mais il y a dans
le génie kymrique, dans notre dur Occident, quelque chose qui repousse
le mysticisme, qui se roidit contre la douce et absorbante parole, qui
ne veut point se perdre au sein du Dieu moral que le christianisme lui
apporte, pas plus qu'il n'a voulu subir le Dieu-nature des anciennes
religions. Cette réclamation obstinée du moi, elle a pour organe
Pélage, héritier du Grec Origène.

Si ces raisonneurs triomphaient, ils fonderaient la liberté avant que
la société ne soit assise. Il faut de plus dociles auxiliaires à
l'Église, qui va refaire un monde. Il faut que les Allemands viennent;
quels que soient les maux de l'invasion, ils seconderont bientôt
l'Église. Dès la seconde génération, ils sont à elle. Il lui suffit de
les toucher, les voilà vaincus. Ils vont rester mille ans enchantés.
_Courbe la tête, doux Sicambre..._ Le Celte indocile n'a pas voulu la
courber. Ces barbares, qui semblaient prêts à tout écraser, ils
deviennent, qu'ils le sachent ou non, les dociles instruments de
l'Église. Elle emploiera leurs jeunes bras pour forger le lien d'acier
qui va unir la société moderne. Le marteau germanique de Thor et de
Charles-Martel va servir à marteler, dompter, discipliner le génie
rebelle de l'Occident.

Telle a été l'accumulation des races dans notre Gaule. Races sur
races, peuples sur peuples; Galls, Kymry, Bolg, d'autre part Ibères,
d'autres encore, Grecs, Romains; les Germains viennent les derniers.
Cela dit, a-t-on dit la France? Presque tout est à dire encore. La
France s'est faite elle-même de ces éléments dont tout autre mélange
pouvait résulter. Les mêmes principes chimiques composent l'huile et
le sucre. Les principes donnés, tout n'est pas donné; reste le mystère
de l'existence propre et spéciale. Combien plus doit-on en tenir
compte, quand il s'agit d'un mélange vivant et actif, comme une
nation; d'un mélange susceptible de se travailler, de se modifier? Ce
travail, ces modifications successives, par lesquels notre patrie va
se transformant, c'est le sujet de l'histoire de France.

Ne nous exagérons donc ni l'élément primitif du génie celtique, ni les
additions étrangères. Les Celtes y ont fait sans doute, Rome aussi, la
Grèce aussi, les Germains encore. Mais qui a uni, fondu, dénaturé ces
éléments, qui les a transmués, transfigurés, qui en a fait un corps,
qui en a tiré notre France? La France elle-même, par ce travail
intérieur, par ce mystérieux enfantement mêlé de nécessité et de
liberté, dont l'histoire doit rendre compte. Le gland primitif est peu
de chose en comparaison du chêne gigantesque qui en est sorti. Qu'il
s'enorgueillisse, le chêne vivant qui s'est cultivé, qui s'est fait et
se fait lui-même!

Et d'abord, est-ce aux Grecs qu'on veut rapporter la civilisation
primitive des Gaules? On s'est évidemment exagéré l'influence de
Marseille. Elle put introduire quelques mots grecs dans l'idiome
celtique[96]; les Gaulois, faute d'écriture nationale, purent dans les
occasions solennelles emprunter les caractères grecs[97]; mais le
génie hellénique était trop dédaigneux des barbares pour gagner sur
eux une influence réelle. Peu nombreux, traversant le pays avec
défiance et seulement pour les besoins de leur commerce, les Grecs
différaient trop des Gaulois, et de race et de langue; ils leur
étaient trop supérieurs pour s'unir intimement avec eux. Il en était
d'eux comme des Anglo-Américains à l'égard des sauvages leurs voisins;
ceux-ci s'enfoncent dans les terres et disparaissent peu à peu, sans
participer à cette civilisation disproportionnée, dont on avait voulu
les pénétrer tout d'un coup.

[Note 96: _App. 39._]

[Note 97: Strabon.]

C'est assez tard, et surtout par la philosophie, par la religion, que
la Grèce a influé sur la Gaule. Elle a aidé Pélage, mais seulement à
formuler ce qui était déjà dans le génie national. Puis, les barbares
sont venus, et il a fallu des siècles pour que la Gaule ressuscitée se
souvînt encore de la Grèce.

L'influence de Rome est plus directe; elle a laissé une trace plus
forte dans les moeurs, dans le droit et dans la langue. C'est encore
une opinion populaire que notre langue est toute latine. N'y a-t-il
pas ici pourtant une étrange exagération?

Si nous en croyons les Romains, leur langue prévalut dans la
Gaule[98], comme dans tout l'Empire. Les vaincus étaient censés avoir
perdu leur langue, en même temps que leurs dieux. Les Romains ne
voulaient pas savoir s'il existait d'autre langue que la leur. Leurs
magistrats répondaient aux Grecs en latin. C'est en latin, dit le
Digeste, que les préteurs doivent interpréter les lois.

[Note 98: _App. 40._]

Ainsi les Romains n'entendant plus que leur langue dans les tribunaux,
les prétoires et les basiliques, s'imaginèrent avoir éteint l'idiome
des vaincus. Toutefois plusieurs faits indiquent ce que l'on doit
penser de cette prétendue universalité de la langue latine. Les
Lyciens rebelles ayant envoyé un des leurs, qui était citoyen romain,
pour demander grâce, il se trouva que le citoyen ne savait pas la
langue de la Cité[99]. Claude s'aperçut qu'il avait donné le
gouvernement de la Grèce, une place si éminente, à un homme qui ne
savait pas le latin. Strabon remarque que les tribus de la Bétique,
que la plupart de celles de la Gaule méridionale, avaient adopté la
langue latine; la chose n'était donc pas si commune, puisqu'il prend
la peine de la remarquer. «J'ai appris le latin, dit saint Augustin,
sans crainte ni châtiment, au milieu des caresses, des sourires et des
jeux de mes nourrices.» C'est justement la méthode dont se félicite
Montaigne. Il paraît que l'acquisition de cette langue était
ordinairement plus pénible; autrement saint Augustin n'en ferait pas
la remarque.

[Note 99: Dion Cassius.]

Que Martial se félicite de ce qu'à Vienne tout le monde avait son
livre dans les mains; que saint Jérôme écrive en latin à des dames
gauloises, saint Hilaire et saint Avitus à leurs soeurs, Sulpice
Sévère à sa belle-mère; que Sidonius recommande aux femmes la lecture
de saint Augustin, tout cela prouve uniquement ce dont personne n'est
tenté de douter, c'est que les gens distingués du midi des Gaules,
surtout dans les colonies romaines, comme Lyon, Vienne, Narbonne,
parlaient le latin de préférence.

Quant à la masse du peuple, je parle surtout des Gaulois du Nord, il
est difficile de supposer que les Romains aient envahi la Gaule en
assez grand nombre pour lui faire abandonner l'idiome national. Les
règles judicieuses posées par M. Abel Rémusat nous apprennent qu'en
général une langue étrangère se mêle à la langue indigène en
proportion du nombre de ceux qui l'apportent dans le pays. On peut
même ajouter, dans le cas particulier qui nous occupe ici, que les
Romains, enfermés dans les villes ou dans les quartiers de leurs
légions, doivent avoir eu peu de rapports avec les cultivateurs
esclaves, avec les colons demi-serfs qui étaient dispersés dans les
campagnes. Parmi les hommes même des villes, parmi les gens
distingués, dans le langage de ces faux Romains qui parvinrent aux
dignités de l'Empire, nous trouvons des traces de l'idiome national.
Le Provençal Cornélius Gallus, consul et préteur, employait le mot
gaulois _casnar_ pour _assectator puellæ_; Quintilien lui en fait
reproche. Antonius Primus, ce Toulousain dont la victoire valut
l'Empire à Vespasien, s'appelait originairement _Bec_, mot gaulois qui
se retrouve dans tous les dialectes celtiques ainsi qu'en français. En
230, Septime-Sévère ordonne que les fidéicommis seront admis, non
seulement en latin et en grec, mais aussi _linguâ gallicanâ_[100].
Nous avons vu plus haut une druidesse parler en _langue gauloise_ à
l'empereur Alexandre-Sévère. En 473, l'évêque de Clermont, Sidonius
Apollinaris, remercie son beau-frère, le puissant Ecdicius, de ce
qu'il a fait déposer à la noblesse arverne la rudesse du langage
celtique.

[Note 100: _App. 41._]

Quelle était, dira-t-on, cette langue vulgaire des Gaulois? Y a-t-il
lieu de croire qu'elle ait été analogue aux dialectes gallois et
breton, irlandais et écossais? On serait tenté de le penser. Les mots
_Bec_, _Alp_, _bardd_, _derwidd_ (druide), _argel_ (souterrain),
_trimarkisia_ (trois cavaliers)[101]; une foule de noms de lieux
indiqués dans les auteurs classiques, s'y retrouvent encore
aujourd'hui sans changement.

[Note 101: _App. 42._]

Ces exemples suffisent pour rendre vraisemblable la perpétuité des
langues celtiques et l'analogie des anciens dialectes gaulois avec
ceux que parlent les populations modernes de Galles et Bretagne,
d'Écosse et Irlande. L'induction ne semblera pas légère à ceux qui
connaissent la prodigieuse obstination de ces peuples, leur
attachement à leurs traditions anciennes et leur haine de l'étranger.

Un caractère remarquable de ces langues, c'est leur frappante analogie
avec les langues latine et grecque. Le premier vers de l'_Énéide_, le
_fiat lux_ en latin et en grec, se trouvent être presque gallois et
irlandais[102]. On serait tenté d'expliquer ces analogies par
l'influence ecclésiastique, si elles ne portaient que sur les mots
scientifiques ou relatifs au culte; mais vous les rencontrez également
dans ceux qui se rapportent aux affections intimes ou aux
circonstances de l'existence locale[103]. On les retrouve en même
temps chez des peuples qui ont éprouvé fort inégalement l'influence
des vainqueurs et celle de l'Église, dans des pays à peu près sans
communication et placés dans des situations géographiques et
politiques très diverses, par exemple, chez nos Bretons continentaux
et chez les Irlandais insulaires.

[Note 102: _App. 43._]

[Note 103: _App. 44._]

Une langue si analogue au latin a pu fournir à la nôtre un nombre
considérable de mots, qui, à la faveur de leur physionomie latine, ont
été rapportés à la langue savante, à la langue du droit et de
l'Église, plutôt qu'aux idiomes obscurs et méprisés des peuples
vaincus. La langue française a mieux aimé se recommander de ses
liaisons avec cette noble langue romaine que de sa parenté avec des
soeurs moins brillantes. Toutefois, pour affirmer l'origine latine
d'un mot, il faut pouvoir assurer que le même mot n'est pas encore
plus rapproché des dialectes celtiques[104]. Peut-être devrait-on
préférer cette dernière source, quand y a lieu d'hésiter entre l'une
et l'autre; car apparemment les Gaulois ont été plus nombreux en Gaule
que les Romains leurs vainqueurs. Je veux bien qu'on hésite encore,
lorsque le mot français se trouve en latin et en breton seulement; à
la rigueur, le breton et le français peuvent l'avoir reçu du latin.
Mais quand ce mot se retrouve dans le dialecte gallois, frère du
breton, il est très probable qu'il est indigène, et que le français
l'a reçu du vieux celtique. La probabilité devient presque une
certitude, quand ce mot existe en même temps dans les dialectes
gaéliques de la haute Écosse et de l'Irlande. Un mot français qui se
retrouve dans ces contrées lointaines et maintenant si isolées de la
France, doit remonter à une époque où la Gaule, la Grande-Bretagne et
l'Irlande étaient encore soeurs, où elles avaient une population, une
religion, une langue analogues, où l'union du monde celtique n'était
pas rompue encore[105].

[Note 104: _App. 45._]

[Note 105: _App. 46._]

De tout ce qui précède, il suit nécessairement que l'élément romain
n'est pas tout, à beaucoup près, dans notre langue. Or, la langue est
la représentation fidèle du génie des peuples, l'expression de leur
caractère, la révélation de leur existence intime, leur Verbe, pour
ainsi dire. Si l'élément celtique a persisté dans la langue, il faut
qu'il ait duré ailleurs encore[106], qu'il ait survécu dans les moeurs
comme dans le langage, dans l'action comme dans la pensée.

[Note 106: Bien entendu (je m'en suis déjà expliqué) que les germes
primitifs sont peu de chose en comparaison de tous les développements
qu'en a tirés le travail spontané de la liberté humaine.]

J'ai parlé ailleurs de la ténacité celtique. Qu'on me permette d'y
revenir encore, d'insister sur l'opiniâtre génie de ces peuples. Nous
comprendrons mieux la France si nous caractérisons fortement le point
d'où elle est partie. Les Celtes mixtes qu'on appelle Français,
s'expliquent en partie par les Celtes purs, Bretons et Gallois,
Écossais et Irlandais. Il me coûterait d'ailleurs de ne pas dire ici
un adieu solennel à ces populations, dont l'invasion germanique doit
isoler notre France. Qu'on me permette de m'arrêter et de dresser une
pierre au carrefour où les peuples frères vont se séparer pour prendre
des routes si diverses et suivre une destinée si opposée. Tandis que
la France, subissant les longues et douloureuses initiations de
l'invasion germanique et de la féodalité, va marcher du servage à la
liberté et de la honte à la gloire, les vieilles populations
celtiques, assises aux roches paternelles et dans la solitude de leurs
îles, restent fidèles à la poétique indépendance de la vie barbare,
jusqu'à ce que la tyrannie étrangère vienne les y surprendre. Voilà
des siècles que l'Angleterre les y a en effet surprises, accablées.
Elle frappe infatigablement sur elles, comme la vague brise à la
pointe de Bretagne ou de Cornouailles. La triste et patiente Judée,
qui comptait ses âges par ses _servitudes_, n'a pas été plus durement
battue de l'Asie. Mais il y a une telle vertu dans le génie celtique,
une telle puissance de vie en ces races, qu'elles durent sous
l'outrage, et gardent leurs moeurs et leur langue.

Race de pierre[107], immuables comme leurs rudes monuments druidiques,
qu'ils révèrent encore[108]. Le jeu des montagnards d'Écosse, c'est de
soulever la roche sur la roche, et de bâtir un petit dolmen à
l'imitation des dolmens antiques[109]. Le Galicien, qui émigre chaque
année, laisse une pierre, et sa vie est représentée par un
monceau[110]. Les highlanders vous disent en signe d'amitié:
«J'ajouterai une pierre à votre _cairn_ (monument funèbre)[111].» Au
dernier siècle, ils ont encore rétabli le tombeau d'Ossian, déplacé
par l'impiété anglaise. La pierre monumentale d'Ossian (_clachan
Ossian_) se trouvant dans la ligne d'une route militaire, le général
Wade la fit enlever; on trouva dessous des restes humains avec douze
fers de flèche. Les montagnards indignés vinrent, au nombre d'environ
quatre-vingts, les recueillir, et ils les emportèrent, au son de la
cornemuse, dans un cercle de larges pierres, au sommet d'un roc, dans
les déserts du Glen-Amon occidental. La pierre, entourée de quatre
autres plus petites et d'une espèce d'enclos, garde le nom de _cairn
na huseoig_, le cairn de l'hirondelle[112].

[Note 107: Telle terre, telle race. L'idée de la délivrance, dit
Turner, ravissait les Kymry dans leur sauvage pays de Galles, dans
leur paradis de pierre; _stony Wales_, selon l'expression de
Taliesin.]

[Note 108: J. Logan: «Les Gaëls remarquent soigneusement que ceux qui
ont porté la main sur les pierres druidiques n'ont jamais prospéré.»]

[Note 109: Logan: CLACH CUID FIR, c'est lever une grosse pierre du
poids de deux cents livres environ, et la mettre sur une autre
d'environ quatre pieds de haut. Un jeune homme qui est capable de le
faire est désormais compté pour un homme, et il peut alors porter un
bonnet.--Ne semble-t-il pas que les cromlechs soient les jeux des
géants?]

[Note 110: Humboldt, _Recherches sur la langue des Basques_.]

[Note 111: Logan.]

[Note 112: _Ibid._]

Le duc d'Athol, descendant des rois de l'île de Man, siège encore
aujourd'hui, le visage tourné vers le levant[113], sur le tertre du
Tynwald. Naguère les églises servaient de tribunaux en Irlande[114].
La trace du culte du feu se trouve partout chez ces peuples, dans la
langue, dans les croyances et les traditions[115]. Pour notre
Bretagne, je rapporterai, au commencement du second volume, des faits
nombreux qui prouvent quelle est la ténacité de l'esprit breton.

[Note 113: Id.]

[Note 114: _App. 47._]

[Note 115: Voy. les Éclaircissements.]

Il semble qu'une race qui ne changeait pas lorsque tout changeait
autour d'elle eût dû vaincre par sa persistance seule, et finir par
imposer son génie au monde. Le contraire est arrivé; plus cette race
s'est isolée, plus elle a conservé son originalité primitive, et plus
elle a tombé et déchu. Rester original, se préserver de l'influence
étrangère, repousser les idées des autres, c'est demeurer incomplet et
faible. Voilà aussi ce qui a fait tout à la fois la grandeur et la
faiblesse du peuple juif. Il n'a eu qu'une idée, l'a donnée aux
nations, mais n'a presque rien reçu d'elles; il est toujours resté
lui, fort et borné, indestructible et humilié, ennemi du genre humain
et son esclave éternel. Malheur à l'individualité obstinée qui veut
être à soi seule, et refuse d'entrer dans la communauté du monde.

Le génie de nos Celtes, je parle surtout des Gaëls, est fort et
fécond, et aussi fortement incliné à la matière, à la nature, au
plaisir, à la sensualité. La génération et le plaisir de la génération
tiennent grande place chez ces peuples. J'ai parlé ailleurs des moeurs
des Gaëls antiques et de l'Irlande; la France en tient beaucoup; le
_Vert galant_ est le roi national. C'était chose commune au moyen âge
en Bretagne d'avoir une douzaine de femmes[116]. Ces gens de guerre,
qui se louaient partout[117], ne craignaient pas de faire des soldats.
Partout chez les nations celtiques les bâtards succédaient, même comme
rois, comme chefs de clan. La femme, objet du plaisir, simple jouet de
volupté, ne semble pas avoir eu chez ces peuples la même dignité que
chez les nations germaniques[118].

[Note 116: _App. 48._]

[Note 117: _App. 49._]

[Note 118: _App. 50._]

Ce génie matérialiste n'a pas permis aux Celtes de céder aisément aux
droits qui ne se fondent que sur une idée. Le droit d'aînesse leur est
odieux. Ce droit n'est autre, originairement, que l'indivisibilité du
foyer sacré, la perpétuité du dieu paternel[119]. Chez nos Celtes les
parts sont égales entre les frères, comme également longues sont leurs
épées. Vous ne leur feriez pas entendre aisément qu'un seul doive
posséder. Cela est plus aisé chez la race germanique[120]; l'aîné
pourra nourrir ses frères et ils se tiendront contents de garder leur
petite place à la table et au foyer fraternel[121].

[Note 119: Dans l'Italie antique, DEIVEI PARENTES. Voy. la lettre de
Cornélie à Caïus Gracchus.]

[Note 120: _App. 51._]

[Note 121: Ou bien ils émigrent. De là, le _wargus_ germanique, le
_ver sacrum_ des nations italiques. Le droit d'aînesse, qui équivaut
souvent à la proscription, au bannissement des cadets, devient ainsi
un principe fécond de colonies.]

Cette loi de succession égale, qu'ils appellent le _gabailcine_[122],
et que les Saxons ont pris d'eux, surtout dans le pays de Kent
(_gavelkind_), impose à chaque génération une nécessité de partage, et
change à chaque instant l'aspect de la propriété. Lorsque le
possesseur commençait à bâtir, cultiver, améliorer, la mort l'emporte,
divise, bouleverse, et c'est encore à recommencer. Le partage est
aussi l'occasion d'une infinité de haines et de disputes. Ainsi cette
loi de succession égale qui, dans une société mûre et assise, fait
aujourd'hui la beauté et la force de notre France, c'était chez les
populations barbares une cause continuelle de troubles, un obstacle
invincible au progrès, une révolution éternelle. Les terres qui y
étaient soumises sont restées longtemps à demi incultes et en
pâturages[123].

[Note 122: _App. 52._]

[Note 123: _App. 53._]

Quels qu'aient été les résultats, c'est une gloire pour nos Celtes
d'avoir posé dans l'Occident la loi de l'égalité. Ce sentiment du
droit personnel, cette vigoureuse réclamation du moi que nous avons
signalée déjà dans la philosophie religieuse, dans Pélage, elle
reparaît ici plus nettement encore. Elle nous donne en grande partie
le secret des destinées des races celtiques. Tandis que les familles
germaniques s'immobilisaient, que les biens s'y perpétuaient, que des
agrégations se formaient par les héritages, les familles celtiques
s'en allaient se divisant, se subdivisant, s'affaiblissant. Cette
faiblesse tenait principalement à l'égalité, à l'équité des partages.
Cette loi d'équité précoce a fait la ruine de ces races. Qu'elle soit
leur gloire aussi, qu'elle leur vaille au moins la pitié et le respect
des peuples auxquels elles ont de si bonne heure montré un tel idéal.

Cette tendance à l'égalité, au nivellement, qui en droit isolait les
hommes, aurait eu besoin d'être balancée par une vive sympathie qui
les rapprochât, de sorte que l'homme, affranchi de l'homme par
l'équité de la loi, se rattachât à lui par un lien volontaire. C'est
ce qui s'est vu à la longue dans notre France, et c'est là ce qui
explique sa grandeur. Par là nous sommes une nation, tandis que les
Celtes purs en sont restés au clan. La petite société du clan, formée
par le lien grossier d'une parenté réelle ou fictive[124], s'est
trouvée incapable de rien admettre au dehors, de se lier à rien
d'étranger. Les dix mille hommes du clan des Campbell ont tous été
cousins du chef[125], se sont tous appelés Campbell, et n'ont voulu
rien connaître au delà; à peine se sont-ils souvenus qu'ils étaient
Écossais. Ce petit et sec noyau du clan s'est trouvé à jamais impropre
à s'agréger. On ne peut guère bâtir avec des cailloux, le ciment ne
s'y marie pas[126]; au contraire la brique romaine a si bien pris au
ciment, qu'aujourd'hui ciment et brique forment ensemble dans les
monuments un seul morceau, un bloc indestructible.

[Note 124: _App. 54._]

[Note 125: Aussi l'obéissance de ces cousins n'est-elle pas sans
indépendance et sans fierté. Un proverbe celtique dit: «Plus forts que
le laird sont ses vassaux.» (Logan.)--_App. 55._]

[Note 126: Proverbe breton: Cent pays, cent modes; cent paroisses,
cent églises:

  Kant brot, kant kis;
  Kant parrez, kant illis.

Proverbe gallois: Deux Welches ne resteront pas en bon accord.]

Devenues chrétiennes, les populations celtiques devaient, ce semble,
s'amollir, se rapprocher, se lier. Il n'en a pas été ainsi. L'Église
celtique a participé de la nature du clan. Féconde et ardente d'abord,
on eût dit qu'elle allait envahir l'Occident. Les doctrines
pélagiennes avaient été avidement reçues en Provence, mais ce fut pour
y mourir. Plus tard encore, au milieu des invasions allemandes qui
arrivent de l'Orient, nous voyons l'Église celtique s'ébranler de
l'Occident, de l'Irlande. D'intrépides et ardents missionnaires
abordent, animés de dialectique et de poésie. Rien de plus bizarrement
poétique que les barbares odyssées de ces saints aventuriers, de ces
oiseaux voyageurs qui viennent s'abattre sur la Gaule, avant, après
saint Colomban; l'élan est immense, le résultat petit. L'étincelle
tombe en vain sur ce monde tout trempé du déluge de la barbarie
germanique. Saint Colomban, dit le biographe contemporain, eut l'idée
de passer le Rhin, et d'aller convertir les Suèves; un songe l'en
empêcha. Ce que les Celtes ne font pas, les Allemands le feront
eux-mêmes. L'Anglo-Saxon saint Boniface convertira ceux que Colomban a
dédaignés. Colomban passe en Italie, mais c'est pour combattre le
pape. L'Église celtique s'isole de l'Église universelle: elle résiste
à l'unité; elle se refuse à s'agréger, à se perdre humblement dans la
catholicité européenne. Les culdées d'Irlande et d'Écosse, mariés,
indépendants sous la règle même, réunis douze à douze en petits clans
ecclésiastiques, doivent céder à l'influence des moines anglo-saxons,
disciplinés par les missions romaines.

L'Église celtique périra comme l'État celtique a déjà péri. Ils
avaient en effet essayé, quand les Romains sortirent de l'île, de
former une sorte de république[127]. Les Cambriens et les Loégriens
(Galles et Angleterre) s'unirent un instant sous le Loégrien
Wortiguern, pour résister aux Pictes et Scots du Nord. Mais
Wortiguern, mal secondé des Cambriens, fut obligé d'appeler les
Saxons, qui, d'auxiliaires, devinrent bientôt ennemis. La Loégrie
conquise, la Cambrie résista, sous le fameux Arthur. Elle lutta deux
cents ans. Les Saxons eux-mêmes devaient être soumis en une seule
bataille par Guillaume-le-Bâtard, tant la race germanique est moins
propre à la résistance! Les Francs établis dans la Gaule ont de même
été subjugués, transformés dès la seconde génération, par l'influence
ecclésiastique.

[Note 127: _App. 56._]

Les Cambriens ont résisté deux cents ans par les armes et plus de
mille ans par l'espérance. L'indomptable espérance (_inconquerable
will_. Milton) a été le génie de ces peuples. Les _Saoson_ (Saxons,
Anglais, dans les langues d'Écosse et de Galles) croient qu'Arthur est
mort; ils se trompent, Arthur vit et attend. Des pèlerins l'ont trouvé
en Sicile, enchanté sous l'Etna. Le sage des sages, le druide Myrdhyn
est aussi quelque part. Il dort sous une pierre dans la forêt; c'est
la faute de sa Vyvyan; elle voulut éprouver sa puissance, et demanda
au sage le mot fatal qui pouvait l'enchaîner; lui qui savait tout,
n'ignorait pas non plus l'usage qu'elle devait en faire. Il le lui dit
pourtant, et, pour lui complaire, se coucha lui-même dans son
tombeau[128].

[Note 128: C'est l'histoire d'Adam et Ève, de Samson et Dalila,
d'Hercule et Omphale; mais la légende celtique est la plus touchante.
M. Quinet l'a reprise et agrandie dans son dernier poème: _Merlin
l'enchanteur_ (1860). Ce n'est pas dans une note qu'on peut parler
d'un tel livre, l'une des oeuvres capitales du siècle.]

En attendant le jour de sa résurrection, elle chante et pleure cette
grande race[129]. Ses chants sont pleins de larmes, comme ceux des
Juifs aux fleuves de Babylone. Le peu de fragments ossianiques qui
sont réellement antiques portent ce caractère de mélancolie. Nos
Bretons, moins malheureux, sont dans leur langage pleins de paroles
tristes; ils sympathisent avec la nuit, avec la mort: «Je ne dors
jamais, dit leur proverbe, que je ne meure de mort amère.» Et à celui
qui passe sur une tombe: «Retirez-vous de dessus mon trépassé!» «La
terre, disent-ils encore, est trop vieille pour produire.»

[Note 129: _App. 57._]

Ils n'ont pas grand sujet d'être gais; tout a tourné contre eux. La
Bretagne et l'Écosse se sont attachées volontiers aux partis faibles,
aux causes perdues. Les chouans ont soutenu les Bourbons, les
highlanders les Stuarts. Mais la puissance de faire des rois s'est
retirée des peuples celtiques depuis que la mystérieuse pierre, jadis
apportée d'Irlande en Écosse, a été placée à Westminster[130].

[Note 130: _App. 58._]

De toutes les populations celtiques, la Bretagne est la moins à
plaindre, elle a été associée depuis longtemps à l'égalité. La France
est un pays humain et généreux.--Les Kymry de Galles encore ont été,
sous leurs Tudors (depuis Henri VIII), admis à partager les droits de
l'Angleterre. Toutefois c'est dans des torrents de sang, c'est par le
massacre des Bardes que l'Angleterre préluda à cette heureuse
fraternité. Elle est peut-être plus apparente que réelle[131].--Que
dire de la Cornouailles, si longtemps le Pérou de l'Angleterre, qui ne
voyait en elle que ses mines? Elle a fini par perdre sa langue: «Nous
ne sommes plus que quatre ou cinq qui parlons la langue du pays,
disait un vieillard en 1776, et ce sont de vieilles gens comme moi, de
soixante à quatre-vingts ans; tout ce qui est jeune n'en sait plus un
mot[132].»

[Note 131: Les Tudors ont mis le dragon gallois dans les armes
d'Angleterre, que les Stuarts ont ensuite ornées du triste chardon de
l'Écosse; mais les farouches léopards ne les ont pas admis sur le pied
de l'égalité, pas plus que la harpe irlandaise.]

[Note 132: Mémoires de la Société des Antiquaires de Londres.]

Bizarre destinée du monde celtique! De ses deux moitiés, l'une,
quoiqu'elle soit la moins malheureuse, périt, s'efface, ou du moins
perd sa langue, son costume et son caractère. Je parle des highlanders
de l'Écosse et des populations de Galles, Cornouailles et
Bretagne[133]. C'est l'élément sérieux et moral de la race. Il semble
mourant de tristesse, et bientôt éteint. L'autre, plein d'une vie,
d'une sève indomptable, multiplie et croît en dépit de tout. On entend
bien que je parle de l'Irlande.

[Note 133: _App. 59._]

L'Irlande! pauvre vieille aînée de la race celtique, si loin de la
France, sa soeur, qui ne peut la défendre à travers les flots! L'_Île
des Saints_[134], _l'émeraude des mers_, la toute féconde Irlande, où
les hommes poussent comme l'herbe, pour l'effroi de l'Angleterre, à
qui chaque jour on vient dire: Ils sont encore un million de plus! la
patrie des poètes, des penseurs hardis, de Jean-l'Érigène, de
Berkeley, de Toland, la patrie de Moore, la patrie d'O'Connell! peuple
de parole éclatante et d'épée rapide, qui conserve encore dans cette
vieillesse du monde la puissance poétique. Les Anglais peuvent rire
quand ils entendent, dans quelque obscure maison de leurs villes, la
veuve irlandaise improviser le _coronach_ sur le corps de son
époux[135]; _pleurer à l'irlandaise_ (to weep irish), c'est chez eux
un mot de dérision. Pleurez, pauvre Irlande, et que la France pleure
aussi en voyant à Paris, sur la porte de la maison qui reçoit vos
enfants, cette harpe qui demande secours. Pleurons de ne pouvoir leur
rendre le sang qu'ils ont versé pour nous. C'est donc en vain que
quatre cent mille Irlandais ont combattu en moins de deux siècles dans
nos armées[136]. Il faut que nous assistions sans mot dire aux
souffrances de l'Irlande. Ainsi nous avons depuis longtemps négligé,
oublié les Écossais, nos anciens alliés. Cependant les montagnards
d'Écosse auront tout à l'heure disparu du monde[137]. Les hautes
terres se dépeuplent tous les jours. Les grandes propriétés qui
perdirent Rome, ont aussi dévoré l'Écosse[138]. Telle terre a
quatre-vingt-seize milles carrés, une autre vingt mille de long sur
trois de large. Les Highlanders ne seront bientôt plus que dans
l'histoire et dans Walter Scott. On se met sur les portes à Édimbourg
quand on voit passer le tartan et la claymore. Ils disparaissent, ils
émigrent; la cornemuse ne fait plus entendre qu'un air dans les
montagnes[139]:

  «Cha till, cha till, cha till sin tuile:»

  Nous ne reviendrons, reviendrons, reviendrons
                   Jamais.

[Note 134: _App. 60._]

[Note 135: Logan. C'est une improvisation en vers sur les vertus du
mort. À la fin de chaque stance, un choeur de femmes pousse un cri
plaintif. Dans les cantons éloignés d'Irlande, on s'adresse au mort et
on lui reproche d'être mort, quoiqu'il eût une bonne femme, une vache
à lait, de beaux enfants, et sa suffisance de pommes de terre.]

[Note 136: _App. 61._]

[Note 137: Logan: «Aujourd'hui les montagnards d'Écosse sont obligés,
par la misère, d'émigrer; les terres se changent partout en pâturages;
les régiments peuvent à peine s'y lever. Le piobrach peut sonner: les
guerriers n'y répondront pas.»]

[Note 138: Latifundia perdidere Italiam. (Pline.)--En Écosse, les
lairds se sont approprié les terres de leurs clans; ils ont converti
leur suzeraineté en propriété.--En Bretagne, au contraire, beaucoup de
fermiers qui tenaient la terre à titre de _domaine congéable_, sont
devenus propriétaires; les anciens propriétaires ont été dépouillés
comme seigneurs féodaux.]

[Note 139: Logan.]



LIVRE II

LES ALLEMANDS.



CHAPITRE PREMIER

Monde germanique. -- Invasion. -- Mérovingiens.


Derrière la vieille Europe celtique, ibérienne et romaine, dessinée si
sévèrement dans ses péninsules et ses îles, s'étendait un autre monde
tout autrement vaste et vague. Ce monde du Nord, germanique et slave,
mal déterminé par la nature, l'a été par les révolutions politiques.
Néanmoins ce caractère d'indécision est toujours frappant dans la
Russie, la Pologne, l'Allemagne même. La frontière de la langue, de la
population allemande, flotte vers nous dans la Lorraine, dans la
Belgique. À l'orient, la frontière slave de l'Allemagne a été sur
l'Elbe, puis sur l'Oder, et indécise comme l'Oder, ce fleuve
capricieux qui change si volontiers ses rivages. Par la Prusse, par la
Silésie, allemandes et slaves à la fois, l'Allemagne plonge vers la
Pologne, vers la Russie, c'est-à-dire vers l'infini barbare. Du côté
du Nord, la mer est à peine une barrière plus précise; les sables de
la Poméranie continuent le fond de la Baltique; là gisent sous les
eaux, des villes, des villages, comme ceux que la mer engloutit en
Hollande. Ce dernier pays n'est qu'un champ de bataille pour les deux
éléments.

Terre indécise, races flottantes. Telles du moins nous les représente
Tacite dans sa _Germania_. Des marais, des forêts, plus ou moins
étendues, selon qu'elles s'éclaircissent et reculent devant l'homme,
puis s'épaississant dans les lieux qu'il abandonne; habitations
dispersées, cultures peu étendues, et transportées chaque année sur
une terre nouvelle. Entre les forêts, des _marches_, vastes
clairières, terres vagues et communes, passage des migrations, théâtre
des premiers essais de la culture, où se groupent capricieusement
quelques cabanes. «Leurs demeures, dit Tacite, ne sont pas
rapprochées; ici, ils s'arrêtent près d'une source, là près d'un
bouquet d'arbres.» Limiter, déterminer la _marche_, c'est la grande
affaire des prud'hommes forestiers. Les limitations ne sont pas bien
précises. «Jusqu'où, disent-ils, le laboureur peut-il étendre la
culture dans la marche? aussi loin qu'il peut jeter son marteau.» Le
marteau de Thor est le signe de la propriété, l'instrument de cette
conquête pacifique sur la nature.

Il ne faudrait pourtant pas inférer de cette culture mobile, de ces
mutations de demeures, que ces populations aient été nomades. Nous ne
remarquons pas en elles cet esprit d'aventures qui a promené les
Celtes antiques, les Tartares modernes, à travers l'Europe et l'Asie.

Les premières migrations germaniques sont généralement rapportées à
des causes précises. L'invasion de l'Océan décida les Cimbres à fuir
vers le Midi, entraînant avec eux tant de peuples. La guerre et la
faim, le besoin d'une terre plus fertile, poussaient souvent les
tribus les unes sur les autres, comme on le voit dans Tacite. Mais
lorsqu'elles ont trouvé un sol fertile et défendu par la nature, elles
s'y sont tenues; témoin les Frisons, qui, depuis tant de siècles,
restent fidèles à la terre de leurs aïeux, aussi bien qu'à leurs
usages.

Les moeurs des premiers habitants de la Germanie n'étaient pas autres,
ce semble, que celles de tant de nations barbares, de quelques vives
couleurs qu'il ait plu à Tacite de les parer: l'hospitalité, la
vengeance implacable, l'amour effréné du jeu et des boissons
fermentées, la culture abandonnée aux femmes; tant d'autres traits,
attribués aux Germains comme leur étant propres, par des écrivains qui
ne connaissaient guère d'autres barbares. Toutefois, il ne faudrait
pas les confondre avec les pasteurs tartares, ou les chasseurs de
l'Amérique. Les peuplades de la Germanie, plus rapprochées de la vie
agricole, moins dispersées et sur des espaces moins vastes, se
présentent à nous avec des traits moins rudes; elles semblent moins
sauvages que barbares, moins féroces que grossières.

À l'époque où Tacite prend la Germanie, les Cimbres et Teutons
(Ingævons, Istævons) pâlissent et s'effacent à l'occident; les Goths
et les Lombards commencent à poindre vers l'orient; l'avant-garde
saxonne, les Angli, sont à peine nommés; la confédération francique
n'est pas formée encore; c'est le règne des Suèves (Hermions)[140].
Quoique diverses religions locales aient pu exister chez plusieurs
tribus, tout porte à croire que le culte dominant était celui des
éléments, celui des arbres et des fontaines. Tous les ans, la déesse
Hertha (_erd_, la terre) sortait, sur un char voilé, du mystérieux
bocage où elle avait son sanctuaire, dans une île de l'Océan du
Nord[141].

[Note 140: Tacite.]

[Note 141: _App. 62._]

Par-dessus ces races et ces religions, sur cette première Allemagne,
pâle, vague, indécise, monde enfant, encore engagé dans l'adoration de
la nature, vint se poser une Allemagne nouvelle, comme nous avons vu
la Gaule druidique établie dans la Gaule gallique par l'invasion des
Kymry. Les tribus suéviques reçurent une civilisation plus haute, un
mouvement plus hardi, plus héroïque, par l'invasion des adorateurs
d'Odin, des Goths (Jutes, Gépides, Lombards, Burgondes) et des
Saxons[142]. Quoique le système odinique fût loin sans doute d'avoir
encore les développements qu'il prit plus tard, et surtout dans
l'Islande, il apportait dès lors les éléments d'une vie plus noble,
d'une moralité plus profonde. Il promettait l'immortalité aux braves,
un paradis, un Walhalla, où ils pourraient tout le jour se tailler en
pièces, et s'asseoir ensuite au banquet du soir. Sur la terre, il leur
parlait d'une ville sainte, d'une cité des Ases, Asgard, lieu de
bonheur et de sainteté, patrie sacrée d'où les races germaniques
avaient été chassées jadis, et qu'elles devaient chercher dans leurs
courses par le monde[143]. Cette croyance put exercer quelque
influence sur les migrations barbares; peut-être la recherche de la
ville sainte n'y fut-elle pas étrangère, comme une autre ville sainte
fut plus tard le but des croisades.

[Note 142: Ceux-ci avaient égard à la position astronomique des lieux;
de là les noms de: Wisigoths, Ostrogoths, Wessex, Sussex, Essex, etc.
Les Celtes, au contraire.]

[Note 143: Dans la Saga de Regnar Lodbrog, les Normands vont à la
recherche de Rome, dont on leur a vanté les richesses et la gloire;
ils arrivent à Luna, la prennent pour Rome et la pillent. Détrompés,
ils rencontrent un vieillard qui marche avec des souliers de fer; il
leur dit qu'il va à Rome, mais que cette ville est si loin qu'il a
déjà usé une pareille paire de souliers, ce qui les décourage.]

Entre les tribus odiniques, nous remarquons une différence
essentielle. Chez les Goths, Lombards et Burgondes, prévalait
l'autorité des chefs militaires qui les menaient au combat, celle des
Amali, des Balti[144]. L'esprit de la bande guerrière, du _comitatus_,
aperçu déjà par Tacite dans les premiers Germains, était tout-puissant
chez ces peuples. «Le rôle de compagnon n'a rien dont on rougisse. Il
a ses rangs, ses degrés, le prince en décide. Entre les compagnons,
c'est à qui sera le premier auprès du prince; entre les princes, c'est
à qui aura le plus de compagnons et les plus ardents. C'est la
dignité, c'est la puissance d'être toujours entouré d'une bande
d'élite; c'est un ornement dans la paix, un rempart dans la guerre.
Celui qui se distingue par le nombre et la bravoure des siens, devient
glorieux et renommé, non seulement dans sa patrie, mais encore dans
les cités voisines. On le recherche par des ambassades; on lui envoie
des présents; souvent son nom seul fait le succès d'une guerre. Sur le
champ de bataille, il est honteux au prince d'être surpassé en
courage; il est honteux à la bande de ne pas égaler le courage de son
prince. À jamais infâme celui qui lui survit, qui revient sans lui du
combat. Le défendre, le couvrir de son corps, rapporter à sa gloire ce
qu'on fait soi-même de beau, voilà leur premier serment. Les princes
combattent pour la victoire, les compagnons pour le prince. Si la cité
qui les vit naître languit dans l'oisiveté d'une longue paix, ces
chefs de la jeunesse vont chercher la guerre chez quelque peuple
étranger; tant cette nation hait le repos! D'ailleurs, on s'illustre
plus facilement dans les hasards, et l'on a besoin du règne de la
force et des armes pour entretenir de nombreux compagnons. C'est au
prince qu'ils demandent ce cheval de bataille, cette victorieuse et
sanglante framée. Sa table, abondante et grossière, voilà la solde. La
guerre y fournit, et le pillage[145].»

[Note 144: _App. 63._]

[Note 145: Tacite.]

Ce principe d'attachement à un chef, ce dévouement personnel, cette
religion de l'homme envers l'homme, qui plus tard devint le principe
de l'organisation féodale, ne paraît pas de bonne heure chez l'autre
branche des tribus odiniques. Les Saxons semblent ignorer d'abord
cette hiérarchie de la bande guerrière dont parle Tacite. Tous égaux
sous les dieux, sous les Ases, enfants des dieux, ils n'obéissent à
leurs chefs qu'autant que ceux-ci parlent au nom du ciel. Le nom de
Saxons lui-même est peut-être identique à celui d'Ases[146]. Répartis
en trois peuplades et douze tribus, ils repoussèrent longtemps toute
autre division. Quand les Lombards envahirent l'Italie, la plupart des
Saxons refusèrent de les suivre, ne voulant pas s'assujettir à la
division militaire des dizaines et centaines que leurs alliés
admettaient. Ce ne fut que bien tard, quand les Saxons, pressés entre
les Francs et les Slaves, se mirent à courir l'Océan et se jetèrent
sur l'Angleterre, que les chefs militaires prévalurent, et que la
division des _hundreds_ s'introduisit chez eux. Quelques-uns veulent
qu'elle n'ait commencé qu'avec Alfred.

[Note 146: _App. 64._]

Il semble que les populations saxonnes, une fois établies au nord de
l'Allemagne, aient longtemps préféré la vie sédentaire. Les Goths ou
Jutes, au contraire, se livrèrent aux migrations lointaines. Nous les
voyons dans la Scandinavie, dans le Danemark, et presque en même temps
sur le Danube et sur la Baltique. Ces courses immenses ne purent avoir
lieu qu'autant que la population tout entière devint une bande, et que
le _comitatus_, le compagnonnage guerrier, s'y organisa sous des chefs
héréditaires. La pression que ces peuples exercèrent sur toutes les
tribus germaniques, obligea celles-ci à se mettre en mouvement, soit
pour faire place aux nouveaux venus, soit pour les suivre dans leurs
courses. Les plus jeunes et les plus hardis prirent parti sous des
chefs, et commencèrent une vie de guerres et d'aventures. Ceci est
encore un trait commun à tous les peuples barbares. Dans la Lusitanie,
dans la vieille Italie, les jeunes gens étaient envoyés aux montagnes.
L'exil d'une partie de la population était consacré, régularisé chez
les tribus sabelliennes, sous le nom de _ver sacrum_[147]. Ces bannis,
ou bandits (_banditi_), lancés de la patrie dans le monde, et de la
loi dans la guerre (_outlaws_), ces loups (_wargr_), comme on les
appelait dans le Nord[148], forment la partie aventureuse et poétique
de toutes les nations anciennes.

[Note 147: Voy. mon _Histoire romaine_, I.]

[Note 148: Jacob Grimm.]

La forme jeune et héroïque sous laquelle la race germanique apparut
accidentellement au vieux monde latin, on l'a prise pour le génie
invariable de cette race. Des historiens ont dit que les Germains
avaient importé en ce monde l'esprit d'indépendance, le génie de la
libre personnalité. Resterait pourtant à examiner si toutes les races,
dans des circonstances semblables, n'ont pas présenté les mêmes
caractères. Derniers venus des barbares, les Germains n'auraient-ils
pas prêté leur nom au génie barbare de tous les âges? Ne pourrait-on
même pas dire que leurs succès contre l'Empire tinrent à la facilité
avec laquelle ils s'aggloméraient en grands corps militaires, à leur
attachement héréditaire pour les familles des chefs qui les
conduisaient; en un mot, au dévouement personnel, et à la
disciplinabilité, qui, dans tous les siècles, ont caractérisé
l'Allemagne, de sorte que ce qu'on a présenté comme prouvant
l'indomptable génie, la forte individualité des guerriers germains,
marquerait au contraire l'esprit éminemment social, docile, flexible
de la race germanique[149]?

[Note 149: _App. 65._]

Cette mâle et juvénile allégresse de l'homme qui se sent fort et libre
dans un monde qu'il s'approprie en espérance, dans les forêts dont il
ne sait pas les bornes, sur une mer qui le porte à des rivages
inconnus, cet élan du cheval indompté sur les steppes et les pampas,
elle est sans doute dans Alaric, quand il jure qu'une force inconnue
l'entraîne aux portes de Rome; elle est dans le pirate danois qui
chevauche orgueilleusement l'Océan; elle est sous la feuillée où Robin
Hood aiguise sa bonne flèche contre le shériff. Mais ne la
trouvez-vous pas tout autant dans le guérillas de Galice, le D. Luis
de Calderon, _l'ennemi de la loi_? Est-elle moindre dans ces joyeux
Gaulois qui suivirent César sous le signe de l'alouette, qui s'en
allaient en chantant prendre Rome, Delphes ou Jérusalem? Ce génie de
la personnalité libre, de l'orgueil effréné du moi, n'est-il pas
éminent dans la philosophie celtique, dans Pélage, Abailard et
Descartes, tandis que le mysticisme et l'idéalisme ont fait le
caractère presque invariable de la philosophie et de la théologie
allemandes[150]?

[Note 150: _App. 66._]

Du jour où, selon la belle formule germanique, le _wargus_ a jeté la
poussière sur tous ses parents, et lancé l'herbe par-dessus son
épaule, où s'appuyant sur son bâton, il a sauté la petite enceinte de
son champ, alors, qu'il laisse aller la plume au vent[151], qu'il
délibère, comme Attila, s'il attaquera l'Empire d'Orient ou celui
d'Occident[152]: à lui l'espoir, à lui le monde!

[Note 151: Voy. les formules d'initiation du compagnonnage allemand
dans mon _Introduction à l'Histoire universelle_.]

[Note 152: Priscus.]

C'est de cet état d'immense poésie que sortit l'idéal germanique, le
Sigurd scandinave, le _Siegfried_ ou le Dietrich von Bern de
l'Allemagne. Dans cette figure colossale est réuni ce que la Grèce a
divisé, la force héroïque et l'instinct voyageur, Achille et Ulysse:
_Siegfried parcourut bien des contrées par la force de son bras_[153].
Mais ici l'homme rusé, tant loué des Grecs, est maudit dans le perfide
Hagen, meurtrier de Siegfried, Hagen à _la face pâle_ et qui n'a qu'un
oeil, dans le nain monstrueux qui a fouillé les entrailles de la
terre, qui sait tout, et qui ne veut que le mal. La conquête du Nord,
c'est Sigurd; celle du Midi, c'est Dietrich von Bern (Théodoric de
Vérone?). La silencieuse ville de Ravenne garde, à côté du tombeau de
Dante, le tombeau de Théodoric, immense rotonde dont le dôme d'une
seule pierre semble avoir été posé là par la main des géants. Voilà
peut-être le seul monument gothique qui reste au monde aujourd'hui.
Il n'a rien dans sa masse qui fasse penser à cette hardie et légère
architecture qu'on appelle gothique, et qui n'exprime en effet que
l'élan mystique du christianisme au moyen âge. Il faudrait plutôt le
comparer aux pesantes constructions pélasgiques des tombeaux de
l'Étrurie et de l'Argolide[154].

[Note 153: Niebelungen, 87.--Il semble que, dans ses admirables
compositions, Cornélius ait eu sous les yeux les _Niebelungen_
allemands plus que l'_Edda_ et les _Sagas_ scandinaves.]

[Note 154: Voy. le _Voyage_ d'Edgar Quinet, 5e volume des _Oeuvres
complètes_, 1857.]

Les courses aventureuses des Germains à travers l'Empire, et leur vie
mercenaire à la solde des Romains, les armèrent plus d'une fois les
uns contre les autres. Le Vandale Stilicon défit à Florence ses
compatriotes dans la grande armée barbare de Rhodogast. Le Scythe
Aétius défit les Scythes dans les campagnes de Châlons; les Francs y
combattirent pour et contre Attila. Qui entraîne les tribus
germaniques dans ces guerres parricides? C'est cette fatalité terrible
dont parlent l'_Edda_ et les _Niebelungen_. C'est l'or que Sigurd
enlève au dragon Fafnir, et qui doit le perdre lui-même; cet or fatal
qui passe à ses meurtriers, pour les faire périr au banquet de l'avare
Attila.

L'or et la femme, voilà l'objet des guerres, le but des courses
héroïques. But héroïque, comme l'effort; l'amour ici n'a rien
d'amollissant; la grâce de la femme, c'est sa force, sa taille
colossale. Élevée par un homme, par un guerrier (admirable froideur du
sang germanique[155]!), la vierge manie les armes. Il faut, pour venir
à bout de Brunhild, que Siegfried ait lancé le javelot contre elle;
il faut que, dans la lutte amoureuse, elle ait de ses fortes mains
fait jaillir le sang des doigts du héros... La femme, dans la Germanie
primitive, était encore courbée sur la terre qu'elle cultivait[156];
elle grandit dans la vie guerrière; elle devient la compagne des
dangers de l'homme, unie à son destin dans la vie, dans la mort (_sic
vivendum, sic pereundum._ Tacit.). Elle ne s'éloigne pas du champ de
bataille, elle l'envisage, elle y préside, elle devient la fée des
combats, la walkyrie charmante et terrible, qui cueille, comme une
fleur, l'âme du guerrier expirant. Elle le cherche sur la plaine
funèbre, comme Édith _au col de cygne_ cherchait Harold après la
bataille d'Hastings, ou cette courageuse Anglaise qui, pour retrouver
son jeune époux, retourna tous les morts de Waterloo.

[Note 155: _App. 67._]

[Note 156: _App. 68._]

       *       *       *       *       *

On sait l'occasion de la première migration des barbares dans
l'Empire. Jusqu'en 375, il n'y avait eu que des incursions, des
invasions partielles. À cette époque les Goths, fatigués des courses
de la cavalerie hunnique qui rendait toute culture impossible,
obtinrent de passer le Danube, comme soldats de l'Empire, qu'ils
voulaient défendre et cultiver. Convertis au christianisme, ils
étaient déjà un peu adoucis par le commerce des Romains. L'avidité des
agents impériaux les ayant jetés dans la famine et le désespoir, ils
ravagèrent les provinces entre la mer Noire et l'Adriatique; mais
dans ces courses même ils s'humanisèrent encore, et par les
jouissances du luxe et par leur mélange avec les familles des vaincus.
Achetés à tout prix par Théodose, ils lui gagnèrent deux fois l'Empire
d'Occident. Les Francs avaient d'abord prévalu dans cet empire, comme
les Goths dans l'autre. Leurs chefs, Mellobaud sous Gratien, Arbogast
sous Valentinien II, puis sous le rhéteur Eugène qu'il revêtit de la
pourpre, furent effectivement empereurs[157].

[Note 157: _App. 69._]

Dans cet affaissement de l'empire d'Occident, qui se livrait lui-même
aux barbares, les vieilles populations celtiques, les indigènes de la
Gaule et de la Bretagne se relevèrent et se donnèrent des chefs.
Maxime, Espagnol comme Théodose, fut élevé à l'Empire par les légions
de Bretagne (an 383). Il passa à Saint-Malo avec une multitude
d'insulaires, et défit les troupes de Gratien. Celui-ci et son Franc
Mellobaud furent mis à mort. Les auxiliaires Bretons furent établis
dans notre Armorique sous leur conan ou chef Mériadec, ou plutôt
Murdoch, qu'on désigne comme premier comte de Bretagne[158]. L'Espagne
se soumit volontiers à l'Espagnol Maxime, et ce prince habile ne tarda
pas à enlever l'Italie au jeune Valentinien II, beau-frère de
Théodose. Ainsi une armée en partie bretonne, sous un empereur
espagnol, avait réuni tout l'Occident.

[Note 158: _App. 70._]

C'est par les Germains que Théodose prévalut sur Maxime; son armée,
composée principalement de Goths, envahit l'Italie, tandis que le
Franc Arbogast opérait une diversion par la vallée du Danube. Cet
Arbogast resta tout-puissant sous Valentinien II, s'en défit et régna
trois ans sous le nom du rhéteur Eugène. C'est encore en grande partie
aux Goths que Théodose dut sa victoire sur cet usurpateur[159].

[Note 159: Ils eurent le poste d'honneur à la bataille.]

Sous Honorius, la rivalité du Goth Alaric et du Vandale Stilicon
ensanglanta dix ans l'Italie. Le Vandale, nommé par Théodose tuteur
d'Honorius, avait en ses mains l'empereur d'Occident. Le Goth, nommé
par l'empereur d'Orient, Arcadius, maître de la province d'Illyrie,
sollicitait en vain d'Honorius la permission de s'y établir. Pendant
ce temps, la Bretagne, la Gaule et l'Espagne redevinrent indépendantes
sous le Breton Constantin. La révolte d'un des généraux de cet
empereur[160], et peut-être la rivalité de l'Espagne et de la Gaule,
préparèrent la ruine du nouvel empire gaulois. Elle fut consommée par
la réconciliation d'Honorius et des Goths. Ataulph, frère d'Alaric,
épousa Placidie, soeur d'Honorius, et son successeur, Wallia, établit
ses bandes à Toulouse, comme milice fédérée au service de l'Empire (an
411). Mais cet empire n'avait plus besoin de milice en Gaule; il
abandonnait de lui-même cette province, comme il avait fait la
Bretagne, et se concentrait dans l'Italie pour y mourir. À mesure
qu'il se retirait, les Goths s'étendirent peu à peu, et dans l'espace
d'un demi-siècle ils occupèrent toute l'Aquitaine et toute l'Espagne.

[Note 160: Gérontius.]

Les dispositions de ces Goths ne furent rien moins qu'hostiles pour
la Gaule. Dans leur long voyage à travers l'Empire, il n'avaient pu
voir qu'avec étonnement et respect ce prodigieux ouvrage de la
civilisation romaine, faible et près de crouler sans doute, mais
encore debout et dans sa splendeur. Après la première brutalité de
l'invasion, ils s'étaient mis, simples et dociles, sous la discipline
des vaincus. Leurs chefs n'avaient pas ambitionné de plus beau titre
que celui de restaurateur de l'Empire. On peut en juger par les
mémorables paroles d'Ataulph qui nous ont été conservées. «Je me
souviens, dit un auteur du cinquième siècle, d'avoir entendu à
Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qu'il avait vu un certain
habitant de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous l'empereur
Théodose, et d'ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans
sa ville natale de la familiarité d'Ataulph. Il répétait souvent que
le roi des Goths, homme de grand coeur et de grand esprit, avait
coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d'abord été
d'anéantir le nom romain et de faire de toute l'étendue des terres
romaines un nouvel empire appelé Gothique, de sorte que, pour parler
vulgairement, tout ce qui était Romanie devînt Gothie, et qu'Ataulph
jouât le même rôle qu'autrefois César Auguste; mais qu'après s'être
assuré par expérience que les Goths étaient incapables d'obéissance
aux lois, à cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu'il ne
fallait point toucher aux lois, sans lesquelles la république cessait
d'être république, il avait pris le parti de chercher la gloire en
consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à
augmenter même la puissance du nom romain, afin qu'au moins la
postérité le regardât comme le restaurateur de l'Empire, qu'il ne
pouvait transporter. Dans cette vue il s'abstenait de la guerre et
cherchait soigneusement la paix[161].»

[Note 161: Paul Orose.]

Le cantonnement des Goths dans les provinces romaines ne fut pas un
fait nouveau et étrange. Depuis longtemps les empereurs avaient à leur
solde des barbares, qui, sous le titre d'hôtes, logeaient chez le
Romain et mangeaient à sa table. L'établissement des nouveaux venus
eut même d'abord un immense avantage, ce fut d'achever la
désorganisation de la tyrannie impériale. Les agents du fisc se
retirant peu à peu, le plus grand des maux de l'Empire cessa de
lui-même. Les curiales, bornés désormais à l'administration locale des
municipalités, se trouvèrent soulagés de toutes les charges dont le
gouvernement central les accablait. Les barbares s'emparèrent, il est
vrai, des deux tiers des terres[162] dans les cantons où ils
s'établirent. Mais il y avait tant de terres incultes, que cette
cession dut généralement être peu onéreuse aux Romains. Il semble que
les barbares aient conçu des scrupules sur ces acquisitions violentes,
et qu'ils aient quelquefois dédommagé les propriétaires romains. Le
poète Paulin, réduit à la pauvreté par suite de l'établissement
d'Ataulph, et retiré à Marseille, y reçut un jour avec étonnement le
prix d'une de ses terres que lui envoyait le nouveau possesseur.

[Note 162: Les Hérules et les Lombards se contentèrent du tiers.]

Les Burgundes, qui s'établirent à l'ouest du Jura, vers la même époque
que les Goths dans l'Aquitaine, avaient peut-être encore plus de
douceur. «Il paraît que cette bonhomie, qui est l'un des caractères
actuels de la race germanique, se montra de bonne heure chez ce
peuple. Avant leur entrée dans l'Empire, ils étaient presque tous gens
de métier, ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils gagnaient leur
vie à ce travail dans les intervalles de paix, et étaient ainsi
étrangers à ce double orgueil du guerrier et du propriétaire oisif qui
nourrissait l'insolence des autres conquérants barbares...
Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois, ayant reçu,
ou pris, à titre d'hospitalité, les deux tiers des terres et le tiers
des esclaves, ce qui probablement équivalait à la moitié de tout, ils
se faisaient scrupule de rien usurper au delà. Ils ne regardaient
point le Romain comme leur colon, comme leur lite, selon l'expression
germanique, mais comme leur égal en droits dans l'enceinte de ce qui
lui restait. Ils éprouvaient même devant les riches sénateurs, leurs
copropriétaires, une sorte d'embarras de parvenu. Cantonnés
militairement dans une grande maison, pouvant y jouer le rôle de
maîtres, ils faisaient ce qu'ils voyaient faire aux clients romains de
leur noble hôte, et se réunissaient pour aller le saluer de grand
matin[163].» Le poète Sidonius nous a laissé le curieux tableau d'une
maison romaine occupée par les barbares. Il représente ceux-ci comme
incommodes et grossiers, mais point du tout méchants: «À qui
demandes-tu un hymne pour la joyeuse Vénus? À celui qu'obsèdent les
bandes à la longue chevelure, à celui qui endure le jargon germanique,
qui grimace un triste sourire aux chants du Burgunde repu; il chante,
lui, et graisse ses cheveux d'un beurre rance... Homme heureux! tu ne
vois pas avant le jour cette armée de géants qui viennent vous saluer,
comme leur grand-père ou leur père nourricier. La cuisine d'Alcinoüs
ne pourrait y suffire. Mais c'est assez de quelques vers,
taisons-nous. Si on allait y voir une satire...?»

[Note 163: Aug. Thierry.]

Les Germains, établis dans l'Empire du consentement de l'empereur, ne
restèrent pas tranquilles dans la possession des terres qu'ils avaient
occupées. Ces mêmes Huns, qui autrefois avaient forcé les Goths de
passer le Danube, entraînèrent les autres Germains demeurés en
Germanie, et tous ensemble ils passèrent le Rhin. Voilà le monde
barbare déchiré sous ses deux formes. La bande, déjà établie sur le
sol de la Gaule, et de plus en plus gagnée à la civilisation
romaine[164], l'adopte, l'imite et la défend. La tribu, forme
primitive et antique, restée plus près du génie de l'Asie, suit par
troupeaux la cavalerie asiatique, et vient demander une part dans
l'Empire à ses enfants qui l'ont oubliée.

[Note 164: _App. 71._]

C'est une particularité remarquable dans notre histoire que les deux
grandes invasions de l'Asie en Europe, celle des Huns au cinquième
siècle, et celle des Sarrasins au huitième, aient été repoussées en
France. Les Goths eurent la part principale à la première victoire,
les Francs à la seconde.

Malheureusement il est resté une grande obscurité sur ces deux
événements. Le chef de l'invasion hunnique, le fameux Attila, apparaît
dans les traditions moins comme un personnage historique que comme un
mythe vague et terrible, symbole et souvenir d'une destruction
immense. Son vrai nom oriental, Etzel[165], signifie une chose
puissante et vaste, une montagne, un fleuve, particulièrement le
Volga, ce fleuve immense qui sépare l'Asie de l'Europe. Tel aussi
paraît Attila dans les _Niebelungen_, puissant, formidable, mais
indécis et vague; rien d'humain, indifférent, immoral comme la nature,
avide comme les éléments[166], absorbant comme l'eau ou le feu.

[Note 165: _App. 72._]

[Note 166: _App. 73._]

On douterait qu'il eût existé comme homme, si tous les auteurs du
cinquième siècle ne s'accordaient là-dessus, si Priscus ne nous disait
avec terreur qu'il l'a vu en face, et ne nous décrivait la table
d'Attila. Et dans l'histoire aussi elle est terrible cette table,
quoiqu'on n'y trouve pas, comme dans les _Niebelungen_, les
funérailles de toute une race. Mais c'est un grand spectacle d'y voir
à la dernière place, après les chefs des dernières peuplades barbares,
siéger les tristes ambassadeurs des empereurs d'Orient et d'Occident.
Pendant que les mimes et les farceurs excitent la joie et le rire des
guerriers barbares, lui, sérieux et grave, ramassé dans sa taille
courte et forte, le nez écrasé, le front large et percé de deux trous
ardents[167], roule de sombres pensées, tandis qu'il passe la main
dans les cheveux de son jeune fils... Ils sont là ces Grecs qui
viennent, jusqu'au gîte du lion, lui dresser des embûches; il le sait,
mais il lui suffit de renvoyer à l'empereur la bourse avec laquelle on
a cru acheter sa mort, et de lui adresser ces paroles accablantes:
«Attila et Théodose sont fils de pères très nobles. Mais Théodose, en
payant tribut, est déchu de sa noblesse; il est devenu l'esclave
d'Attila; il n'est pas juste qu'il dresse des embûches à son maître,
comme un esclave méchant.»

[Note 167: _App. 74._]

Il ne daignait pas autrement se venger, sauf quelques milliers d'onces
d'or qu'il exigeait de plus. S'il y avait retard dans le payement du
tribut, il lui suffisait de faire dire à l'empereur par un de ses
esclaves: «Attila, ton maître et le mien, va te venir voir; il
t'ordonne de lui préparer un palais dans Rome.»

Du reste, qu'y eût-il gagné, ce Tartare, à conquérir l'Empire? Il eût
étouffé dans ces cités murées, dans ces palais de marbre. Il aimait
bien mieux son village de bois, tout peint et tapissé, aux mille
kiosques, aux cent couleurs, et tout autour la verte prairie du
Danube. C'est de là qu'il partait tous les ans avec son immense
cavalerie, avec les bandes germaniques qui le suivaient bon gré, mal
gré. Ennemi de l'Allemagne, il se servait de l'Allemagne; son allié,
c'était l'ennemi des Allemands, le Vende Genséric, établi en Afrique.
Les Vendes, ayant tourné de la Germanie par l'Espagne, avaient changé
la Baltique pour la Méditerranée; ils infestaient le midi de l'Empire,
pendant qu'Attila en désolait le nord. La haine du Vende Stilicon
contre le Goth Alaric reparaît dans celle de Genséric contre les Goths
de Toulouse; il avait demandé, puis mutilé cruellement la fille de
leur roi. Il appela contre eux Attila dans la Gaule. Selon l'historien
contemporain Idace (historien peu grave, il est vrai), Attila eût été
appelé aussi par son compatriote Aétius[168], général de l'empire
d'Occident, qui voulait détruire les Goths par les Huns, et les Huns
par les Goths. Le passage d'Attila fut marqué par la ruine de Metz et
d'une foule de villes. La multitude des légendes qui se rapportent à
cette époque peut faire juger de l'impression que ce terrible
événement laissa dans la mémoire des peuples[169]. Troyes dut son
salut aux mérites de saint Loup. Dieu tira saint Servat de ce monde
pour lui épargner la douleur de voir la ruine de Tongres. Paris fut
sauvé par les prières de sainte Geneviève[170]. L'évêque Anianus
défendit courageusement Orléans. Pendant que le bélier battait les
murs, le saint évêque, en prière, demandait si l'on ne voyait rien
venir. Deux fois on lui dit que rien n'apparaissait; à la troisième,
on lui annonça qu'on distinguait un faible nuage à l'horizon:
c'étaient les Goths et les Romains qui accouraient au secours.

[Note 168: _App. 75._]

[Note 169: L'invasion d'Attila en Italie n'y avait pas laissé une
impression moins profonde. Dans une bataille qu'il livra aux Romains,
aux portes même de Rome, tout, disait-on, avait péri des deux côtés.
«Mais les âmes des morts se relevèrent et combattirent avec une
infatigable fureur trois jours et trois nuits.»]

[Note 170: Attila, dans sa retraite, massacre, selon la légende, les
onze mille vierges de Cologne.]

Idace assure gravement qu'Attila tua près d'Orléans deux cent mille
Goths, avec leur roi Théodoric. Thorismond, fils de Théodoric, voulait
le venger; mais le _prudent_ Aétius, qui craignait également le
triomphe des deux partis, va trouver la nuit Attila, et lui dit: «Vous
n'avez détruit que la moindre partie des Goths; demain il en viendra
une si grande multitude que vous aurez peine à échapper.» Attila
reconnaissant lui donne dix mille pièces d'or. Puis Aétius va trouver
le Goth Thorismond, et lui en dit autant; il lui fait craindre
d'ailleurs que, s'il ne se hâte de revenir à Toulouse, son frère
n'usurpe le trône. Thorismond, pour un aussi bon avis, lui donne aussi
dix mille _solidi_. Les deux armées s'éloignent rapidement l'une de
l'autre.

Le Goth Jornandès, qui écrit un siècle après, ne manque pas d'ajouter
aux fables d'Idace; mais chez lui toute la gloire est pour les Goths.
Dans son récit, ce n'est pas Aétius, mais Attila qui emploie la
perfidie. Le roi des Huns n'en veut qu'au roi des Goths, Théodoric. Il
emmène dans la Gaule toute la barbarie du Nord et de l'Orient. C'est
une épouvantable bataille de tout le monde asiatique, romain,
germanique. Il y reste près de trois cent mille morts. Attila, menacé
de se voir forcé dans son camp, élève un immense bûcher formé de
selles de chevaux, s'y place la torche à la main, tout prêt à y mettre
le feu.

Il y a une chose terrible dans ce récit, et qu'on ne peut guère
révoquer en doute: des deux côtés, c'étaient pour la plupart des
frères, Francs contre Francs, Ostrogoths contre Wisigoths[171]. Après
une si longue séparation, ces tribus se retrouvaient pour se combattre
et pour s'égorger. C'est ce que les chants germaniques ont exprimé
d'une manière bien touchante dans les _Niebelungen_, quand le bon
markgraf Rüdiger attaque, pour obéir à l'épouse d'Attila, les
Burgundes qu'il aime, quand il verse de grosses larmes, et qu'en
combattant Hagen il lui prête son bouclier[172]. Plus pathétique
encore est le chant d'Hildebrand et Hadubrand: le père et le fils,
séparés depuis bien des années, se rencontrent au bout du monde; mais
le fils ne reconnaît point le père, et celui-ci se voit dans la
nécessité de périr ou de tuer son fils[173].

[Note 171: Du côté des Romains étaient les Wisigoths et leur roi
Théodoric; du côté des Huns, les Ostrogoths et les Gépides. Un
Ostrogoth tua Théodoric.]

[Note 172:

  Je te donnerais volontiers mon bouclier,
  Si j'osais te l'offrir devant Chriemhild...
  N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le à ton bras.
  Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu'à la terre des Burgundes.]

[Note 173: _App. 76._]

Attila s'éloignait, et l'Empire ne pouvait profiter de sa retraite. À
qui devait rester la Gaule? Aux Goths et aux Burgundes, ce semble. Ces
peuples ne pouvaient manquer d'envahir les contrées centrales, qui,
telles que l'Auvergne, s'obstinaient à rester romaines. Mais les Goths
eux-mêmes n'étaient-ils pas romains? Leurs rois choisissaient leurs
ministres parmi les vaincus. Théodoric II employait la plume du plus
habile homme des Gaules et se félicitait qu'on admirât l'élégance des
lettres écrites en son nom. Le grand Théodoric, fils adoptif de
l'empereur Zénon et roi des Ostrogoths établis en Italie, eut pour
ministre le déclamateur Cassiodore. Sa fille, la savante Amalasonte,
parlait indifféremment le latin et le grec, et son cousin Théodat, qui
la fit périr, affectait le langage d'un philosophe.

Les Goths n'avaient que trop bien réussi à restaurer l'Empire.
L'administration impériale avait reparu, et avec elle tous les abus
qu'elle entraînait. L'esclavage avait été maintenu sévèrement dans
l'intérêt des propriétaires romains. Imbus des idées byzantines dans
leur long séjour en Orient, les Goths en avaient rapporté l'arianisme
grec, cette doctrine qui réduisait le christianisme à une sorte de
philosophie, et qui soumettait l'Église à l'État. Détestés du clergé
des Gaules, ils le soupçonnaient, non sans raison[174], d'appeler les
Francs, les barbares du Nord. Les Burgundes, moins intolérants que les
Goths, partageaient les mêmes craintes. Ces défiances rendaient le
gouvernement chaque jour plus dur et plus tyrannique. On sait que la
loi gothique a tiré des procédures impériales le premier modèle de
l'inquisition.

[Note 174: _App. 77._]

La domination des Francs était d'autant plus désirée que personne
peut-être ne se rendait compte de ce qu'ils étaient[175]. Ce n'était
pas un peuple, mais une fédération, plus ou moins nombreuse, selon
qu'elle était puissante; elle dut l'être au temps de Mellobaud et
d'Arbogast, à la fin du quatrième siècle. Alors les Francs avaient
certainement des terres considérables dans l'Empire. Des Germains de
toute race composaient sous le nom de Francs les meilleurs corps des
armées impériales et la garde même de l'empereur[176]. Cette
population flottante, entre la Germanie et l'Empire, se déclara
généralement contre les autres barbares qui venaient derrière elle
envahir la Gaule. Ils s'opposèrent en vain à la grande invasion des
Bourguignons, Suèves et Vandales, en 406; beaucoup d'entre eux
combattirent Attila. Plus tard, nous les verrons, sous Clovis, battre
les Allemands, près de Cologne, et leur fermer le passage du Rhin.
Païens encore, et sans doute indifférents dans la vie indécise qu'ils
menaient sur la frontière, ils devaient accepter facilement la
religion du clergé des Gaules. Tous les autres barbares à cette époque
étaient ariens. Tous appartenaient à une race, à une nationalité
distincte. Les Francs seuls, population mixte, semblaient être restés
flottants sur la frontière, prêts à toute idée, à toute influence, à
toute religion. Eux seuls reçurent le christianisme par l'Église
latine. Placés au nord de la France, au coin nord-ouest de l'Europe,
les Francs tinrent ferme et contre les Saxons païens, derniers venus
de la Germanie, et contre les Wisigoths ariens, enfin contre les
Sarrasins, tous également ennemis de la divinité de Jésus-Christ. Ce
n'est pas sans raison que nos rois ont porté le nom de fils aînés de
l'Église.

[Note 175: _App. 78._]

[Note 176: _App. 79._]

L'Église fit la fortune des Francs. L'établissement des Bourguignons,
la grandeur des Goths, maîtres de l'Aquitaine et de l'Espagne, la
formation des confédérations armoriques, celle d'un _royaume Romain_ à
Soissons sous le général Égidius, semblaient devoir resserrer les
Francs dans la forêt Carbonaria, entre Tournai et le Rhin[177]. Ils
s'associèrent les Armoriques, du moins ceux qui occupaient
l'embouchure de la Somme et de la Seine. Ils s'associèrent les soldats
de l'Empire, restés sans chef après la mort d'Égidius[178]. Mais
jamais leurs faibles bandes n'auraient détruit les Goths, humilié les
Bourguignons, repoussé les Allemands, si partout ils n'eussent trouvé
dans le clergé un ardent auxiliaire, qui les guida, éclaira leur
marche, leur gagna d'avance les populations.

[Note 177: Dans le long séjour qu'ils firent en Belgique, ils durent
nécessairement se mêler aux indigènes, et n'arrivèrent sans doute en
Gaule que lorsqu'ils étaient devenus en partie Belges.]

[Note 178: Ainsi les Francs s'associent contre les ariens tous les
catholiques de la Gaule.]

Voyons d'abord en quels termes modestes Grégoire de Tours parle des
premiers pas des Francs dans la Gaule. «On rapporte qu'alors
Chlogion, homme puissant et distingué dans son pays, fut roi des
Francs; il habitait Dispargum, sur la frontière du pays de Tongres.
Les Romains occupaient aussi ces pays, c'est-à-dire vers le midi
jusqu'à la Loire. Au delà de la Loire, le pays était aux Goths. Les
Burgundes, attachés aussi à la secte des ariens, habitaient au delà du
Rhône, qui coule auprès de la ville de Lyon. Chlogion, ayant envoyé
des espions dans la ville de Cambrai, et fait examiner tout le pays,
défit les Romains et s'empara de cette ville. Après y être demeuré
quelque temps, il conquit le pays jusqu'à la Somme. Quelques-uns
prétendent que le roi Mérovée, qui eut pour fils Childéric, était né
de sa race[179].»

[Note 179: Grégoire de Tours.]

Il est probable que plusieurs des chefs des Francs, par exemple ce
Childéric, qu'on nous présente comme fils de Mérovée, père de Clovis,
avaient eu des titres romains, comme au siècle précédent Mellobaud et
Arbogast. Nous voyons en effet Égidius, un général romain, un partisan
de l'empereur Majorien, un ennemi des Goths et de leur créature
l'empereur arverne Avitus, succéder au chef des Francs, Childéric,
momentanément chassé par les siens. Ce n'est pas sans doute en qualité
de chef héréditaire et national[180], c'est comme maître de la milice
impériale qu'Égidius remplace Childéric. Ce dernier, accusé d'avoir
violé des vierges libres, s'est retiré chez les Thuringiens, dont il
enlève la reine; il retourne parmi les Francs après la mort
d'Égidius, et son fils Clovis, qui lui succède, prévaut aussi sur le
patrice Syagrius, fils d'Égidius. Syagrius, vaincu à Soissons, se
réfugie chez les Goths, qui le livrent à Clovis (an 486). Celui-ci est
revêtu plus tard des insignes du consulat par l'empereur de
Constantinople, Anastase.

[Note 180: _App. 80._]

Clovis ne commandait encore qu'à la petite tribu des Francs de
Tournai, lorsque plusieurs bandes suéviques désignées sous le nom
d'_All-men_ (tous hommes ou tout à fait hommes) menacèrent de passer
le Rhin. Les Francs prirent les armes, comme à l'ordinaire, pour
fermer le passage aux nouveaux venus. En pareil cas, toutes les tribus
s'unissaient sous le chef le plus brave[181]. Clovis eut ainsi
l'honneur de la victoire commune. Il embrassa en cette occasion le
culte de la Gaule romaine. C'était celui de sa femme Clotilde, nièce
du roi des Bourguignons. Il avait fait voeu, disait-il, pendant la
bataille, d'adorer le Dieu de Clotilde, s'il était vainqueur; trois
mille de ses guerriers l'imitèrent[182]. Ce fut une grande joie dans
le clergé des Gaules, qui plaça dès lors dans les Francs l'espoir de
sa délivrance. Saint Avitus, évêque de Vienne, et sujet des
Bourguignons ariens, n'hésitait pas à lui écrire: «Quand tu combats,
c'est à nous qu'est la victoire.» Ce mot fut commenté éloquemment par
saint Remi au baptême de Clovis: «Sicambre, baisse docilement la tête;
brûle ce que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé.» Ainsi l'Église
prenait solennellement possession des barbares.

[Note 181: _App. 81._]

[Note 182: _App. 82._]

Cette union de Clovis avec le clergé des Gaules semblait devoir être
fatale aux Bourguignons. Il avait déjà essayé de profiter d'une guerre
entre leurs rois, Godegisile et Gondebaud. Il avait pour prétexte
contre celui-ci et son arianisme et la mort du père de Clotilde, que
Gondebaud avait tué; nul doute qu'il ne fût appelé par les évêques.
Gondebaud s'humilia. Il amusa les évêques par la promesse de se faire
catholique. Il leur confia ses enfants à élever. Il accorda aux
Romains une loi plus douce qu'aucun peuple barbare n'en avait encore
accordé aux vaincus. Enfin il se soumit à payer un tribut à Clovis.

Alaric II, roi des Wisigoths, partageant les mêmes craintes, voulut
gagner Clovis, et le vit dans une île de la Loire. Celui-ci lui donna
de bonnes paroles, mais immédiatement après il convoque ses Francs.
«Il me déplaît, dit-il, que ces ariens possèdent la meilleure partie
des Gaules; allons sur eux avec l'aide de Dieu, et chassons-les;
soumettons leur terre à notre pouvoir. Nous ferons bien, car elle est
très bonne (an 507).»

Loin de rencontrer aucun obstacle, il sembla qu'il fût conduit par une
main mystérieuse. Une biche lui indiqua un gué dans la Vienne. Une
colonne de feu s'éleva, pour le guider la nuit, sur la cathédrale de
Poitiers. Il envoya consulter les sorts à Saint-Martin de Tours, et
ils lui furent favorables. De son côté, il ne méconnut pas d'où lui
venait le secours. Il défendit de piller autour de Poitiers. Près de
Tours, il avait frappé de son épée un soldat qui enlevait du foin sur
le territoire de cette ville, consacrée par le tombeau de saint
Martin. «Où est, dit-il, l'espoir de la victoire, si nous offensons
saint Martin?» Après sa victoire sur Syagrius, un guerrier refusa au
roi un vase sacré qu'il demandait dans son partage pour le remettre à
saint Remi, à l'église duquel il appartenait. Peu après, Clovis,
passant ses bandes en revue, arrache au soldat sa francisque, et
pendant qu'il la ramasse, lui fend la tête de sa hache: «Souviens-toi
du vase de Soissons.» Un si zélé défenseur des biens de l'Église
devait trouver en elle de puissants secours pour la victoire. Il
vainquit en effet Alaric à Vouglé, près de Poitiers, s'avança jusqu'en
Languedoc, et aurait été plus loin si le grand Théodoric, roi des
Ostrogoths d'Italie, et beau-père d'Alaric II, n'eût couvert la
Provence et l'Espagne par une armée, et sauvé ce qui restait au fils
enfant de ce prince qui, par sa mère, se trouvait son petit-fils.

L'invasion des Francs, si ardemment souhaitée par les chefs de la
population gallo-romaine, je veux dire par les évêques, ne put
qu'ajouter pour le moment à la désorganisation. Nous avons bien peu de
renseignements historiques sur les résultats immédiats d'une
révolution si variée, si complexe. Nulle part ces résultats n'ont été
mieux analysés que dans le cours de M. Guizot.

«L'invasion, ou, pour mieux dire, les invasions, étaient des
événements essentiellement partiels, locaux, momentanés. Une bande
arrivait, en général très peu nombreuse; les plus puissantes, celles
qui ont fondé des royaumes, la bande de Clovis, par exemple,
n'étaient guère que de cinq à six mille hommes; la nation entière des
Bourguignons ne dépassait pas soixante mille hommes. Elle parcourait
rapidement un territoire étroit, ravageait un district, attaquait une
ville, et tantôt se retirait emmenant son butin, tantôt s'établissait
quelque part, soigneuse de ne pas trop se disperser. Nous savons avec
quelle facilité, quelle promptitude, de pareils événements
s'accomplissent et disparaissent. Des maisons sont brûlées, des champs
dévastés, des récoltes enlevées, des hommes tués ou emmenés captifs:
tout ce mal fait, au bout de quelques jours les flots se referment, le
sillon s'efface, les souffrances individuelles sont oubliées, la
société rentre, en apparence du moins, dans son ancien état. Ainsi se
passaient les choses en Gaule au cinquième siècle.

«Mais nous savons aussi que la société humaine, cette société qu'on
appelle un peuple, n'est pas une simple juxtaposition d'existences
isolées et passagères: si elle n'était rien de plus, les invasions des
barbares n'auraient pas produit l'impression que peignent les
documents de l'époque. Pendant longtemps, le nombre des lieux et des
hommes qui en souffraient fut bien inférieur au nombre de ceux qui
leur échappaient. Mais la vie sociale de chaque homme n'est point
concentrée dans l'espace matériel qui en est le théâtre et dans le
moment qui s'ensuit; elle se répand dans toutes les relations qu'il a
contractées sur les différents points du territoire; et non seulement
dans celles qu'il a contractées, mais aussi dans celles qu'il peut
contracter ou seulement concevoir; elle embrasse non seulement le
présent, mais l'avenir; l'homme vit sur mille points où il n'habite
pas, dans mille moments qui ne sont pas encore; et si ce développement
de sa vie lui est retranché, s'il est forcé de s'enfermer dans les
étroites limites de son existence matérielle et actuelle, de s'isoler
dans l'espace et le temps, la vie sociale est mutilée, elle n'est
plus.

«C'était là l'effet des invasions, de ces apparitions des bandes
barbares, courtes, il est vrai, et bornées, mais sans cesse
renaissantes, partout possibles, toujours imminentes. Elles
détruisaient: 1º toute correspondance régulière, habituelle, facile
entre les diverses parties du territoire; 2º toute sécurité, toute
perspective d'avenir; elles brisaient les liens qui unissent entre eux
les habitants d'un même pays, les moments d'une même vie; elles
isolaient les hommes, et pour chaque homme, les journées. En beaucoup
de lieux, pendant beaucoup d'années, l'aspect du pays put rester le
même, mais l'organisation sociale était attaquée, les membres ne
tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le
sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines; le mal
éclatait tantôt sur un point, tantôt sur l'autre: une ville était
pillée, un chemin rendu impraticable, un pont rompu; telle ou telle
communication cessait, la culture des terres devenait impossible dans
tel ou tel district: en un mot l'harmonie organique, l'activité
générale du corps social étaient chaque jour entravées, troublées;
chaque jour la dissolution et la paralysie faisaient quelque nouveau
progrès.

«Tous ces liens par lesquels Rome était parvenue, après tant
d'efforts, à unir entre elles les diverses parties du monde, ce grand
système d'administration, d'impôts, de recrutement, de travaux
publics, de routes, ne put se maintenir. Il n'en resta que ce qui
pouvait subsister isolément, localement, c'est-à-dire les débris du
régime municipal. Les habitants se renfermèrent dans les villes; là
ils continuèrent à se régir à peu près comme ils l'avaient fait jadis,
avec les mêmes droits, par les mêmes institutions. Mille circonstances
prouvent cette concentration de la société dans les cités; en voici
une qu'on a peu remarquée. Sous l'administration romaine, ce sont les
gouverneurs de province, les consulaires, les correcteurs, les
présidents, qui occupent la scène, et reviennent sans cesse dans les
lois et l'histoire; dans le sixième siècle, leur nom devient beaucoup
plus rare: on voit bien encore des ducs, des comtes, auxquels est
confié le gouvernement des provinces; les rois barbares s'efforcent
d'hériter de l'administration romaine, de garder les mêmes employés,
de faire couler leur pouvoir dans les mêmes canaux; mais ils n'y
réussissent que fort incomplètement, avec grand désordre; leurs ducs
sont plutôt des chefs militaires que des administrateurs; évidemment
les gouverneurs de province n'ont plus la même importance, ne jouent
plus le même rôle; ce sont les gouverneurs de ville qui remplissent
l'histoire; la plupart de ces comtes de Chilpéric, de Gontran, de
Théodebert, dont Grégoire de Tours raconte les exactions, sont des
comtes de ville, établis dans l'intérieur de leurs murs, à côté de
leur évêque. Il y aurait de l'exagération à dire que la province a
disparu, mais elle est désorganisée, sans consistance, presque sans
réalité. La ville, l'élément primitif du monde romain, survit presque
seule à sa ruine.»

C'est qu'une organisation nouvelle allait peu à peu se former, dont la
ville ne serait plus l'unique élément, où la campagne, comptée pour
rien dans les temps anciens, prendrait place à son tour. Il fallait
des siècles pour fonder cet ordre nouveau. Toutefois, dès l'âge de
Clovis deux choses furent accomplies, qui le préparaient de loin.

D'une part, l'unité de l'armée barbare fut assurée: Clovis fit périr
tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies[183].
L'Église, préoccupée de l'idée d'unité, applaudit à leur mort. «Tout
lui réussissait, dit Grégoire de Tours, parce qu'il marchait le coeur
droit devant Dieu[184].» C'est ainsi que saint Avitus, évêque de
Vienne, avait félicité Gondebaud de la mort de son frère, qui
terminait la guerre civile de Bourgogne. Celle des chefs francs,
wisigoths et romains, réunit sous une même main toute la Gaule
occidentale, de la Batavie à la Narbonnaise.

[Note 183: _App. 83._]

[Note 184: Prosternebat enim quotidie Deus hostes ejus sub manu
ipsius, et augebat regnum ejus, eo quod ambularet recto corde coram
eo, et faceret quæ placita erant in oculis ejus.--Ces paroles
sanguinaires étonnent dans la bouche d'un historien qui montre partout
ailleurs beaucoup de douceur et d'humanité.]

D'autre part, Clovis reconnut dans l'Église le droit le plus illimité
d'asile et de protection. À une époque où la loi ne protégeait plus,
c'était beaucoup de reconnaître le pouvoir d'un ordre qui prenait en
main la tutelle et la garantie des vaincus. Les esclaves mêmes ne
pouvaient être enlevés des églises où ils se réfugiaient. Les maisons
des prêtres devaient couvrir et protéger, comme les temples, _ceux qui
paraîtraient vivre avec eux_[185]. Il suffisait qu'un évêque réclamât
avec serment un captif, pour qu'il lui fût aussitôt rendu.

[Note 185: Lettre écrite par Clovis à un évêque, à l'occasion de sa
guerre contre les Goths.]

Sans doute, il était plus facile au chef des barbares d'accorder ces
privilèges à l'Église que de les faire respecter. L'aventure d'Attale,
enlevé comme esclave si loin de son pays, puis délivré comme par
miracle[186], nous apprend combien la protection ecclésiastique était
insuffisante. C'était du moins quelque chose qu'elle fût reconnue en
droit. Les biens immenses que Clovis assura aux églises,
particulièrement à celle de Reims, dont l'évêque était, dit-on, son
principal conseiller, durent étendre infiniment cette salutaire
influence de l'Église. Quelque bien qu'on mît dans les mains
ecclésiastiques, c'était toujours cela de soustrait à la violence, à
la brutalité, à la barbarie.

[Note 186: Grégoire de Tours.]

       *       *       *       *       *

À la mort de Clovis (an 511), ses quatre fils se trouvèrent tous rois,
selon l'usage des barbares. Chacun d'eux resta à la tête d'une des
ligues militaires que les campements des Francs avaient formées sur la
Gaule. Theuderic résidait à Metz; ses guerriers furent établis dans la
France orientale ou Ostrasie, et dans l'Auvergne. Clotaire résida à
Soissons, Childebert à Paris, Clodomir à Orléans. Ces trois frères se
partagèrent en outre les cités de l'Aquitaine.

Dans la réalité, ce ne fut pas la terre que l'on partagea, mais
l'armée. Ce genre de partage ne pouvait être que fort inégal. Les
guerriers barbares durent passer souvent d'un chef à un autre, et
suivre en grand nombre celui dont le courage et l'habileté leur
promettaient plus de butin. Ainsi lorsque Theudebert, petit-fils de
Clovis, envahit l'Italie à la tête de cent mille hommes, il est
probable que presque tous les Francs l'avaient suivi, et que bien
d'autres barbares s'étaient mêlés à eux.

La rapide conquête de Clovis, dont on connaissait mal les causes,
jetait tant d'éclat sur les Francs, que la plupart des tribus barbares
avaient voulu s'attacher à eux, comme autrefois celles qui suivirent
Attila. Les races les plus ennemies de l'Allemagne, les Germains du
Midi et ceux du Nord, les Suèves et les Saxons, se fédérèrent avec les
Francs; les Bavarois en firent autant. Les Thuringiens, au milieu de
ces nations, résistèrent, et furent accablés[187]. Les Bourguignons
de la Gaule semblaient alors plus en état de résister qu'au temps de
Clovis; leur nouveau roi, saint Sigismond, élève de saint Avitus,
était orthodoxe et aimé de son clergé. Le prétexte d'arianisme
n'existait plus. Les fils de Clovis se souvinrent que, quarante ans
auparavant, le père de Sigismond avait fait périr celui de Clotilde,
leur mère. Clodomir et Clotaire le défirent et le jetèrent dans un
puits que l'on combla de pierres. Mais la victoire de Clodomir fut
pour sa famille une cause de ruine; tué lui-même dans la bataille, il
laissa ses enfants sans défense.

[Note 187: Grégoire de Tours.--Dans la Hesse et la Franconie, ils
avaient écartelé ou écrasé sous les roues de leurs chariots plus de
deux cents jeunes filles, et en avaient ensuite distribué les membres
à leurs chiens et à leurs oiseaux de chasse. Voy. le discours de
Theuderic aux siens.]

«Tandis que la reine Clotilde habitait Paris, Childebert, voyant que
sa mère avait porté toute son affection sur les fils de Clodomir,
conçut de l'envie, et, craignant que, par la faveur de la reine, ils
n'eussent part au royaume, il envoya secrètement vers son frère le roi
Clotaire, et lui fit dire: «Notre mère garde avec elle les fils de
notre frère et veut leur donner le royaume; il faut que tu viennes
promptement à Paris, et que, réunis tous deux en conseil, nous
déterminions ce que nous devons faire d'eux, savoir, si on leur
coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, les ayant tués,
nous partagerons également entre nous le royaume de notre frère.» Fort
réjoui de ces paroles, Clotaire vint à Paris. Childebert avait déjà
répandu dans le peuple que les deux rois étaient d'accord pour élever
ces enfants au trône. Ils envoyèrent donc, au nom de tous deux, à la
reine, qui demeurait dans la même ville, et lui dirent: «Envoie-nous
les enfants, que nous les élevions au trône.» Elle, remplie de joie,
et ne sachant pas leur artifice, après avoir fait boire et manger les
enfants, les envoya en disant: «Je croirai n'avoir pas perdu mon fils,
si je vous vois succéder à son royaume.» Les enfants allèrent, mais
ils furent pris aussitôt et séparés de leurs serviteurs et de leurs
nourriciers; et on les enferma à part, d'un côté les serviteurs, et de
l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire envoyèrent à la
reine Arcadius, portant des ciseaux et une épée nue. Quand il fut
arrivé près de la reine, il les lui montra, disant: «Tes fils, nos
seigneurs, ô très glorieuse reine! attendent que tu leur fasses savoir
ta volonté sur la manière dont il faut traiter ces enfants. Ordonne
qu'ils vivent les cheveux coupés, ou qu'ils soient égorgés.»
Consternée à ce message, et en même temps émue d'une grande colère en
voyant cette épée nue et ces ciseaux, elle se laissa transporter par
son indignation, et ne sachant, dans sa douleur, ce qu'elle disait,
elle répondit imprudemment: «Si on ne les élève pas sur le trône,
j'aime mieux les voir morts que tondus.» Mais Arcadius, s'inquiétant
peu de sa douleur, et ne cherchant pas à pénétrer ce qu'elle penserait
ensuite plus réellement, revint en diligence près de ceux qui
l'avaient envoyé, et leur dit: «Vous pouvez continuer avec
l'approbation de la reine ce que vous avez commencé, car elle veut que
vous accomplissiez votre projet.» Aussitôt Clotaire, prenant par le
bras l'aîné des enfants, le jeta à terre, et, lui enfonçant son
couteau dans l'aisselle, le tua cruellement. À ses cris, son frère se
prosterne aux pieds de Childebert, et lui saisissant les genoux, lui
disait avec larmes: «Secours-moi, mon très bon père, afin que je ne
meure pas comme mon frère.» Alors Childebert, le visage couvert de
larmes, dit à Clotaire: «Je te prie, mon très cher frère, aie la
générosité de m'accorder sa vie; et si tu ne veux pas le tuer, je te
donnerai pour le racheter ce que tu voudras.» Mais Clotaire, après
l'avoir accablé d'injures, lui dit: «Repousse-le loin de toi, ou tu
mourras certainement à sa place. C'est toi qui m'as excité à cette
chose, et tu es si prompt à reprendre ta foi!» Childebert, à ces
paroles, repoussa l'enfant et le jeta à Clotaire, qui, le recevant,
lui enfonça son couteau dans le côté, et le tua comme il avait fait
son frère. Ils tuèrent ensuite les serviteurs et les nourriciers; et
après qu'ils furent morts, Clotaire, montant à cheval, s'en alla sans
se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit, avec
Childebert, dans les faubourgs. La reine, ayant fait poser ces petits
corps sur un brancard, les conduisit, avec beaucoup de chants pieux et
un deuil immense, à l'église de Saint-Pierre, où on les enterra tous
deux de la même manière. L'un des deux avait dix ans et l'autre
sept[188].»

[Note 188: Grégoire de Tours. Un troisième fils de Clodomir échappa,
et se réfugia dans un couvent. C'est saint Clodoald ou saint Cloud.]

Theuderic, qui n'avait pas pris part à l'expédition de Bourgogne, mena
les siens en Auvergne. «Je vous conduirai, avait-il dit à ses soldats,
dans un pays où vous trouverez de l'argent autant que vous en pouvez
désirer, où vous prendrez en abondance des troupeaux, des esclaves et
des vêtements.» C'est qu'en effet cette province avait jusque-là
seule échappé au ravage général de l'Occident. Tributaire des Goths,
puis des Francs, elle se gouvernait elle-même. Les anciens chefs des
tribus arvernes, les Apollinaires, qui avaient vaillamment défendu ce
pays contre les Goths, sentirent à l'approche des Francs qu'ils
perdraient au change, ils combattirent pour les Goths à Vouglé. Mais
là, comme ailleurs, le clergé était généralement pour les Francs.
Saint Quintien, évêque de Clermont, et ennemi personnel des
Apollinaires, semble avoir livré le château. Les Francs tuèrent au
pied même de l'autel un prêtre dont l'évêque avait à se plaindre.

Le plus brave de ces rois francs fut Theudebert, fils de Theuderic,
chef des Francs de l'Est, de ceux qui se recrutaient incessamment de
tous les _Wargi_ des tribus germaniques. C'était l'époque où les Grecs
et les Goths se disputaient l'Italie. Toute la politique des Byzantins
était d'opposer aux Goths, aux barbares romanisés, des barbares restés
tout barbares; c'est avec des Maures, des Slaves et des Huns que
Bélisaire et Narsès remportèrent leurs victoires. Les Grecs et les
Goths espérèrent également pouvoir se servir des Francs comme
auxiliaires. Ils ignoraient quels hommes ils appelaient. À la descente
de Theudebert en Italie, les Goths vont à sa rencontre comme amis et
alliés; il fond sur eux et les massacre. Les Grecs le croient alors
pour eux, et sont également massacrés. Les barbares changèrent les
plus belles villes de la Lombardie en un monceau de cendres,
détruisirent toute provision, et se virent eux-mêmes affamés dans le
désert qu'ils avaient fait, languissant sous le soleil du Midi, dans
les champs noyés qui bordent le Pô. Un grand nombre y périt. Ceux qui
revinrent rapportèrent tant de butin qu'une nouvelle expédition partit
peu après sous la conduite d'un Franc et d'un Suève. Ils coururent
l'Italie jusqu'à la Sicile, gâtèrent plus qu'ils ne gagnèrent; mais le
climat fit justice de ces barbares[189]. Theudebert était mort
aussi[190] dans la Gaule, au moment où il méditait de descendre la
vallée du Danube, et d'envahir l'empire d'Orient. Justinien était
pourtant son allié; il lui avait cédé tous les droits de l'Empire sur
la Gaule du Midi.

[Note 189: _App. 84._]

[Note 190: Blessé par un taureau sauvage.]

La mort de Theudebert et la désastreuse expédition d'Italie, qui
suivit de près, furent le terme des progrès des Francs. L'Italie,
bientôt envahie par les Lombards, se trouva dès lors fermée à leurs
invasions. Du côté de l'Espagne ils échouèrent toujours[191]. Les
Saxons ne tardèrent pas à rompre une alliance sans profit, et
refusèrent le tribut de cinq cents vaches qu'ils avaient bien voulu
payer. Clotaire, qui l'exigeait, fut battu par eux.

[Note 191: La première fois qu'ils l'envahirent, Childebert et
Clotaire prétendaient venger leur soeur, maltraitée par son mari
Amalaric, roi des Wisigoths, qui voulait la convertir à l'arianisme.
Elle avait envoyé à ses frères un mouchoir teint de son sang.
(Grégoire de Tours.)]

Ainsi les plus puissantes tribus germaniques échappèrent à l'alliance
des Francs. Là commence cette opposition des Francs et des Saxons qui
devait toujours s'accroître et constituer pendant tant de siècles la
grande lutte des barbares. Les Saxons, auxquels les Francs ferment
désormais la terre du côté de l'occident, tandis qu'ils sont poussés à
l'orient par les Slaves, se tourneront vers l'Océan, vers le Nord;
associés de plus en plus aux hommes du Nord, ils courront les côtes de
France[192], et fortifieront leurs colonies d'Angleterre.

[Note 192: _App. 85._]

Il était naturel que les vrais Germains devinssent hostiles pour un
peuple livré à l'influence romaine, ecclésiastique. C'est à l'Église
que Clovis avait dû en grande partie ses rapides conquêtes. Ses
successeurs s'abandonnèrent de bonne heure aux conseils des Romains,
des vaincus[193]. Et il devait en être ainsi; sans compter qu'ils
étaient bien plus souples, bien plus flatteurs, eux seuls étaient
capables d'inspirer à leurs maîtres quelques idées d'ordre et
d'administration, de substituer peu à peu un gouvernement régulier aux
caprices de la force, et d'élever la royauté barbare sur le modèle de
la monarchie impériale. Nous voyons déjà sous Theudebert, petit-fils
de Clovis, le ministre romain Parthenius, qui veut imposer des tributs
aux Francs, et qui est massacré par eux à la mort de ce roi.

[Note 193: _App. 86._]

Un autre petit-fils de Clovis, Chramne, fils de Clotaire, avait pour
confident le Poitevin Léon; pour ennemi, l'évêque de Clermont, Cantin,
créature des Francs; pour amis, les Bretons, chez lesquels il se
retira, lorsque, ayant échoué dans une tentative de révolte, il fut
poursuivi par son père. Le malheureux se réfugia avec toute sa
famille dans une cabane, où son père le fit brûler.

Clotaire, seul roi de la Gaule (558-561) par la mort de ses trois
frères, laissait en mourant quatre fils. Sigebert eut les campements de
l'Est, ou, comme parlent les chroniqueurs, le royaume d'Ostrasie; il
résida à Metz: rapproché ainsi des tribus germaniques, dont plusieurs
restaient alliées des Francs, il semblait devoir tôt ou tard prévaloir
sur ses frères. Chilpéric eut la Neustrie, et fut appelé roi de
Soissons. Gontran eut la Bourgogne; sa capitale fut Chalon-sur-Saône.
Pour le bizarre royaume de Charibert, qui réunissait Paris et
l'Aquitaine, la mort de ce roi répartit ses États entre ses frères.
L'influence romaine fut plus forte encore sous ces princes. Nous les
voyons généralement livrés à des ministres gaulois, goths ou romains.
Ces trois mots sont alors presque synonymes. Dans le commerce des
barbares, les vaincus ont pris quelque chose de leur énergie. «Le roi
Gontran, dit Grégoire de Tours, honora du patriciat Celsus, homme élevé
de taille, fort d'épaules, robuste de bras, plein d'emphase dans ses
paroles, d'à-propos dans ses répliques, exercé dans la lecture du droit;
il devint si avide qu'il spolia fréquemment les églises, etc.» Sigebert
choisit un Arverne pour envoyé à Constantinople. Nous trouvons parmi ses
serviteurs un Andarchius, «parfaitement instruit dans les oeuvres de
Virgile, dans le code Théodosien et l'art des calculs[194]».

[Note 194: Grégoire de Tours.]

C'est à ces Romains qu'il faut désormais attribuer en grande partie ce
qui se fait de bien et de mal sous les rois des Francs. C'est à eux
qu'on doit rapporter la fiscalité renaissante[195]; nous les voyons
figurer dans la guerre même, et souvent avec éclat. Ainsi, tandis que
le roi d'Ostrasie est battu par les Avares, et se laisse prendre par
eux, le Romain Mummole, général du roi de Bourgogne, bat les Saxons et
les Lombards, les force d'acheter leur retour d'Italie en Allemagne,
et de payer tout ce qu'ils prennent sur la route[196].

[Note 195: Frédégaire parle de la tyrannie fiscale d'un Protadius,
maire du palais en 605, sous Theuderic, et favori de Brunehaut.]

[Note 196: _App. 87._]

L'origine de ces ministres gaulois des rois francs était souvent très
basse. Rien ne les fait mieux connaître que l'histoire du serf
Leudaste, qui devint comte de Tours. «Leudaste naquit dans l'île de
Rhé, en Poitou, d'un nommé Léocade, serviteur chargé des vignes du
fisc. On le fit venir pour le service royal, et il fut placé dans les
cuisines de la reine; mais comme il avait dans sa jeunesse les yeux
chassieux, et que l'âcreté de la fumée leur était contraire, on le fit
passer du pilon au pétrin. Quoiqu'il parût se plaire au travail de la
pâte fermentée, il prit la fuite et quitta le service. On le ramena
deux ou trois fois, et, ne pouvant l'empêcher de s'enfuir, on le
condamna à avoir une oreille coupée. Alors, comme il n'était aucun
crédit capable de cacher le signe d'infamie dont il avait été marqué
en son corps, il s'enfuit chez la reine Marcovèfe, que le roi
Charibert, épris d'un grand amour pour elle, avait appelée à son lit à
la place de sa soeur. Elle le reçut volontiers, et l'éleva aux
fonctions de gardien de ses meilleurs chevaux. Tourmenté de vanité et
livré à l'orgueil, il brigua la place de comte des écuries, et l'ayant
obtenue, il méprisa et dédaigna tout le monde, s'enfla de vanité, se
livra à la dissolution, s'abandonna à la cupidité, et, favori de sa
maîtresse, il s'entremit de côté et d'autre dans ses affaires. Après
sa mort, engraissé de butin, il obtint par ses présents, du roi
Charibert, d'occuper auprès de lui les mêmes fonctions; ensuite, en
punition des péchés accumulés du peuple, il fut nommé comte de Tours.
Là, il s'enorgueillit de sa dignité avec une fierté encore plus
insolente, se montra âpre au pillage, hautain dans les disputes,
souillé d'adultère, et par son activité à semer la discorde et à
porter des accusations calomnieuses, il amassa des trésors
considérables.» Cet intrigant, que nous ne connaissons, il est vrai,
que par les récits de Grégoire de Tours, son ennemi personnel, essaya,
dit-il, de le perdre en le faisant accuser d'avoir mal parlé de la
reine Frédégonde. Mais le peuple s'assembla en grand nombre, et le roi
se contenta du serment de l'évêque, qui dit la messe sur trois autels.
Les évêques assemblés menaçaient même le roi de le priver de la
communion. Leudaste fut tué quelque temps après par les gens de
Frédégonde.

Les grands noms, les noms populaires de cette époque, ceux qui sont
restés dans la mémoire des hommes, sont ceux des reines, et non des
rois: ceux de Frédégonde et de Brunehaut. La seconde, fille du roi des
Goths d'Espagne, esprit imbu de la culture romaine, femme pleine de
grâce et d'insinuation, fut appelée, par son mariage avec Sigebert,
dans la sauvage Ostrasie, dans cette Germanie gauloise, théâtre d'une
invasion éternelle. Frédégonde, au contraire, génie tout barbare,
s'empara de l'esprit du pauvre roi de Neustrie, roi grammairien et
théologien, qui dut aux crimes de sa femme le nom de Néron de la
France. Elle lui fit d'abord étrangler sa femme légitime, Galswinthe,
soeur de Brunehaut; puis ses beaux-fils y passèrent, puis son
beau-frère Sigebert. Cette femme terrible, entourée d'hommes dévoués
qu'elle fascinait de son génie meurtrier, dont elle troublait la
raison par d'enivrants breuvages[197], frappait par eux ses ennemis.
Les dévoués antiques de l'Aquitaine et de la Germanie, les sectateurs
des Hassassins, qui, sur un signe de leur chef, allaient en aveugles
tuer et mourir, se retrouvent dans les serviteurs de Frédégonde.
Elle-même, belle et homicide tout entourée de superstitions
païennes[198], nous apparaît comme une Walkyrie scandinave. Elle
suppléa par l'audace et le crime à la faiblesse de la Neustrie, fit à
ses puissants rivaux une guerre de ruse et d'assassinats, et sauva
peut-être l'occident de la Gaule d'une nouvelle invasion des
barbares[199].

[Note 197: Grégoire de Tours. Frédégonde donne un breuvage à deux
clercs pour qu'ils aillent assassiner Childebert.]

[Note 198: _App. 88._]

[Note 199: «De Frédégonde te souvienne!» dit saint Ouen à son ami
Ébroin, défenseur de la Neustrie contre l'Ostrasie.--La prédominance
appartint d'abord à la Neustrie. Depuis Clovis, et avant le complet
anéantissement de l'autorité royale, sous les maires du palais, quatre
rois ont réuni toute la monarchie franque: ce sont des rois de
Neustrie:--Clotaire Ier, 558-561.--Clotaire II, 613-628.--Dagobert
Ier, 631-638.--Clovis II, 655-656.--En effet, c'était en Neustrie que
s'était établi Clovis, avec la tribu alors prépondérante.--La Neustrie
était plus centrale, plus romaine, plus ecclésiastique.--L'Ostrasie
était en proie aux fluctuations continuelles de l'émigration
germanique.]

L'époux de Brunehaut, Sigebert, roi d'Ostrasie, avait en effet appelé
les Germains. Chilpéric ne put tenir contre ces bandes. Elles se
répandirent jusqu'à Paris, incendiant tout village, emmenant tout
homme en captivité. Sigebert lui-même ne savait comment contenir ses
terribles auxiliaires, qui ne lui auraient pas laissé sur quoi
régner[200]. Il était cependant parvenu à resserrer Chilpéric dans
Tournai, il se croyait roi de Neustrie, et déjà se faisait élever sur
le pavois, lorsque deux hommes de Frédégonde, armés de couteaux
empoisonnés, sortent de la foule et le poignardent (575). Ses
ministres goths furent à l'instant massacrés par le peuple. Brunehaut,
de victorieuse, de toute-puissante qu'elle était, devint captive de
Chilpéric et de Frédégonde, qui lui laissèrent pourtant la vie[201].
Elle trouva ensuite le moyen d'échapper, grâce à l'amour qu'elle avait
inspiré à Mérovée, fils de Chilpéric. Le malheureux fut aveuglé par
sa passion au point d'épouser Brunehaut; c'était épouser la mort. Son
père le fit tuer. L'évêque de Rouen, Prétextat, homme imprudent et
léger qui avait eu l'audace de les marier, fut protégé d'abord par les
scrupules de Chilpéric; plus tard Frédégonde s'en débarrassa.

[Note 200: «Les bourgs situés aux environs de Paris furent entièrement
consumés par la flamme, dit Grégoire de Tours; l'ennemi détruisit les
maisons comme tout le reste, et emmena même les habitants en
captivité. Sigebert conjurait qu'on n'en fît rien; mais il ne pouvait
contenir la fureur des peuples venus de l'autre bord du Rhin. Il
supportait donc tout avec patience, jusqu'à ce qu'il pût revenir dans
son pays. Quelques-uns de ces païens se soulevèrent contre lui, lui
reprochant de s'être soustrait au combat; mais lui, plein
d'intrépidité, monta à cheval, se présenta devant eux, les apaisa par
des paroles de douceur, et ensuite en fit lapider un grand nombre.»]

[Note 201: Chilpéric vint à Paris prendre les trésors de Brunehaut, et
la relégua elle-même à Rouen, et ses filles à Meaux.]

Brunehaut rentra dans l'Ostrasie, où son fils enfant, Childebert II,
régnait nominalement. Mais les grands ne voulurent plus obéir à
l'influence gothique et romaine. Ils étaient même sur le point de tuer
le Romain Lupus, duc de Champagne, le seul d'entre eux qui fût dévoué
à Brunehaut. Elle se jeta au milieu des bataillons armés, et lui donna
ainsi le temps d'échapper. Les grands d'Ostrasie, sentant leur
supériorité sur la Gaule romaine de Bourgogne, où régnait Gontran,
voulaient descendre avec leurs troupes barbares dans le Midi, et
promettaient part à Chilpéric. Plusieurs des grands de la Bourgogne
les appelaient. Chilpéric y donnait la main; mais ses troupes furent
battues par le vaillant patrice Mummole, dont les succès sur les
Saxons et les Lombards avaient déjà protégé le royaume de Gontran.
D'autre part, les hommes libres d'Ostrasie, soulevés contre les
grands, peut-être à l'instigation de Brunehaut, les accusaient de
trahir le jeune roi. Il semble en effet qu'à cette époque les grands
d'Ostrasie et de Bourgogne se soient secrètement entendus pour se
délivrer des rois Mérovingiens.

Dans la Neustrie, au contraire, le pouvoir royal paraît se fortifier.
Moins belliqueuse que le royaume d'Ostrasie, moins riche que celui de
Bourgogne, la Neustrie ne pouvait subsister qu'autant que les vaincus
y reprendraient place à côté des vainqueurs. Aussi voyons-nous
Chilpéric employer des milices gauloises contre les Bretons[202]. Il
semblerait que, malgré sa férocité naturelle, Chilpéric eût essayé de
se concilier les vaincus d'une manière plus directe encore. Dans une
guerre contre Gontran, il tua un des siens qui n'arrêtait point le
pillage. En même temps il bâtissait des cirques à Soissons et à Paris,
il donnait des spectacles à l'exemple de ceux des Romains. Lui-même il
faisait des vers en langue latine[203], surtout des hymnes et des
prières. Il essaya, comme les empereurs Zénon et Anastase, d'imposer
aux évêques un CREDO de sa façon, où l'on nommerait Dieu sans faire
mention de la distinction des trois personnes. Le premier évêque
auquel il montra cette pièce la rejeta avec mépris, et l'aurait
déchirée s'il eût été plus près du prince. La patience de celui-ci
indique assez combien il ménageait l'Église[204].

[Note 202: Grégoire de Tours.]

[Note 203: _App. 89._]

[Note 204: _App. 90._]

Ces grossiers essais de résurrection de gouvernement impérial
entraînèrent le renouvellement de la fiscalité qui avait ruiné
l'Empire. Chilpéric fit faire une sorte de cadastre, exigeant, dit
Grégoire de Tours, une amphore de vin par demi-arpent. Ces exactions,
peut-être inévitables dans la lutte terrible que la Neustrie soutenait
contre l'Ostrasie secondée des barbares, n'en parurent pas moins
intolérables, après une si longue interruption. C'est sans doute pour
cette cause, tout autant que pour les meurtres dont Grégoire de Tours
nous a transmis les horribles détails, que les noms de Chilpéric et de
Frédégonde sont restés exécrables dans la mémoire du peuple. Ils
crurent eux-mêmes, lorsqu'une épidémie leur enleva leurs enfants, que
les malédictions du pauvre avaient attiré sur eux la colère du ciel.

«En ces jours-là, le roi Chilpéric tomba grièvement malade; et
lorsqu'il commençait à entrer en convalescence, le plus jeune de ses
fils, qui n'était pas encore régénéré par l'eau ni le Saint-Esprit,
tomba malade à son tour. Le voyant à l'extrémité, on le lava dans les
eaux du baptême. Peu de temps après il se trouva mieux; mais son frère
aîné, nommé Chlodebert, fut pris de la maladie. Sa mère Frédégonde, le
voyant en danger de mort, fut saisie de contrition, et dit au roi:
«Voilà longtemps que la miséricorde divine supporte nos mauvaises
actions; elle nous a souvent frappés de fièvres et autres maux, et
nous ne nous sommes pas amendés. Voilà que nous avons déjà perdu des
fils; les larmes des pauvres[205], les gémissements des veuves, les
soupirs des orphelins, vont causer la mort de ceux-ci, et il ne nous
reste plus l'espérance d'amasser pour personne; nous thésaurisons, et
nous ne savons plus pour qui. Nos trésors demeureront dénués de
possesseurs, pleins de rapine et de malédiction. Nos celliers ne
regorgeaient-ils pas de vin? Le froment ne remplissait-il pas nos
greniers? Nos trésors n'étaient-ils pas combles d'or, d'argent, de
pierres précieuses, de colliers et d'autres ornements impériaux? Et
voilà que nous perdons ce que nous avions de plus beau. Maintenant, si
tu consens, viens et brûlons ces injustes registres; qu'il nous
suffise, pour notre fisc, de ce qui suffisait à ton père, le roi
Clotaire.»

[Note 205: On peut juger de la violence de ce gouvernement par la
manière dont Chilpéric dota sa fille Rigunthe. Il fit enlever comme
esclaves, pour la suivre en Espagne, une foule de colons royaux; un
grand nombre se donnèrent la mort, et le cortège partit en chargeant
le roi de malédictions.]

«Après avoir dit ces paroles, en se frappant la poitrine de ses poings,
la reine se fit donner les registres que Marc lui avait apportés des
cités qui lui appartenaient. Les ayant jetés dans le feu, elle se tourna
vers le roi et lui dit: «Qui t'arrête? fais ce que tu me vois faire,
afin que, si nous perdons nos chers enfants, nous échappions du moins
aux peines éternelles.» Le roi, touché de repentir, jeta au feu tous les
registres de l'impôt, et, les ayant brûlés, envoya partout défendre à
l'avenir d'en faire de semblables. Après cela, le plus jeune de leurs
petits enfants mourut accablé d'une grande langueur. Ils le portèrent
avec beaucoup de douleur de leur maison de Braine à Paris, et le firent
ensevelir dans la basilique de Saint-Denis. On arrangea Chlodebert sur
un brancard, et on le conduisit à Soissons, à la basilique de
Saint-Médard. Ils le présentèrent au saint tombeau, et firent un voeu
pour lui; mais, déjà épuisé et manquant d'haleine, il rendit l'esprit au
milieu de la nuit. Ils l'ensevelirent dans la basilique de
Saint-Crépin-et-Saint-Crépinien, martyrs. Il y eut un grand gémissement
dans tout le peuple: les hommes suivirent ses obsèques en deuil, et les
femmes couvertes de vêtements lugubres, comme elles ont coutume de les
porter aux funérailles de leurs maris. Le roi Chilpéric fit ensuite de
grands dons aux églises et aux pauvres[206].»

[Note 206: Grégoire de Tours.]

«... Après le synode dont j'ai parlé, j'avais déjà dit adieu au roi,
et me préparais à m'en retourner chez moi; mais, ne voulant pas m'en
aller sans avoir dit adieu à Salvius et l'avoir embrassé, j'allai le
chercher, et le trouvai dans la cour de la maison de Braine; je lui
dis que j'allais retourner chez moi, et, nous étant éloignés un peu
pour causer, il me dit: «Ne vois-tu, pas au-dessus de ce toit ce que
j'y aperçois?--J'y vois, lui dis-je, un petit bâtiment que le roi a
dernièrement fait élever au-dessus.» Et il dit: «N'y vois-tu pas autre
chose?--Rien autre chose,» lui dis-je. Supposant qu'il parlait ainsi
par manière de jeu, j'ajoutai: «Si tu vois quelque chose de plus,
dis-le-moi.» Et lui, poussant un profond soupir, me dit: «Je vois le
glaive de la colère divine tiré et suspendu sur cette maison.» Et
véritablement les paroles de l'évêque ne furent pas menteuses; car,
vingt jours après, moururent, comme nous l'avons dit, les deux fils du
roi[207].»

[Note 207: Idem.]

Chilpéric lui-même périt bientôt, assassiné, selon les uns par un
amant de Frédégonde, selon d'autres par les émissaires de Brunehaut,
qui aurait voulu venger ses deux époux, Sigebert et Mérovée (an 584).
La veuve de Chilpéric, son fils enfant, et l'Église, et tous les
ennemis de l'Ostrasie et des barbares, se tournèrent vers le roi de
Bourgogne, le _bon_ Gontran. Celui-ci était en effet le meilleur de
tous ces Mérovingiens. On ne lui reprochait que deux ou trois
meurtres. Livré aux femmes, au plaisir, il semblait adouci par le
commerce des Romains du Midi et des gens d'Église; il avait beaucoup
de déférence pour ceux-ci; «il était, dit Frédégaire, comme un prêtre
entre les prêtres[208]».

[Note 208: Une femme guérit son fils de la fièvre quarte en lui
donnant de l'eau où elle avait fait infuser une frange du manteau de
Gontran. (Grégoire de Tours).]

Gontran se déclara le protecteur de Frédégonde et de son fils Clotaire
II. Frédégonde lui jura, et lui fit jurer par deux cents guerriers
francs, que Clotaire était bien fils de Chilpéric. Ce bon homme semble
chargé de la partie comique dans le drame terrible de l'histoire
mérovingienne. Frédégonde se jouait de sa simplicité[209]. La mort de
tous ses frères semble avoir vivement frappé son imagination. Il fit
serment de poursuivre le meurtrier de Chilpéric jusqu'à la neuvième
génération, «pour faire cesser cette mauvaise coutume de tuer les
rois». Il se croyait lui-même en péril. «Il arriva qu'un certain
dimanche, après que le diacre eut fait faire silence au peuple, pour
qu'on entendît la messe, le roi, s'étant tourné vers le peuple, dit:
«Je vous conjure, hommes et femmes qui êtes ici présents, gardez-moi
une fidélité inviolable, et ne me tuez pas comme vous avez tué
dernièrement mes frères; que je puisse au moins pendant trois ans
élever mes neveux que j'ai faits mes fils adoptifs, de peur qu'il
n'arrive, ce que veuille détourner le Dieu éternel! qu'après ma mort
vous ne périssiez avec ces petits enfants, puisqu'il ne resterait de
notre famille aucun homme fort pour vous défendre[210].»

[Note 209: Grégoire de Tours: «Gontran protégeait Frédégonde et
l'invitait souvent à des repas, lui promettant qu'il serait pour elle
un solide appui. Un certain jour qu'ils étaient ensemble, la reine se
leva et dit adieu au roi, qui la retint en lui disant: «Prenez encore
quelque chose.» Elle lui dit: «Permettez-moi, je vous en prie,
seigneur, car il m'arrive, selon la coutume des femmes, qu'il faut que
je me lève pour enfanter.» Ces paroles le rendirent stupéfait, car il
savait qu'il n'y avait que quatre mois qu'elle avait mis un fils au
monde; il lui permit cependant de se retirer.»]

[Note 210: Grégoire de Tours.]

Tout le peuple adressa des prières au Seigneur, pour qu'il lui plût de
conserver Gontran. Lui seul en effet pouvait protéger la Bourgogne et
la Neustrie contre l'Ostrasie, la Gaule contre la Germanie, l'Église,
la civilisation contre les barbares. L'évêque de Tours se déclara
hautement pour Gontran: «Nous fîmes dire (c'est Grégoire lui-même qui
parle) à l'évêque et aux citoyens de Poitiers que Gontran était
maintenant père des deux fils de Sigebert et de Chilpéric, et qu'il
possédait tout le royaume, comme son père Clotaire autrefois.»

Poitiers, rivale de Tours, ne suivit point son impulsion. Elle aima
mieux reconnaître le roi d'Ostrasie, trop éloigné pour lui être à
charge. Pour les hommes du Midi, Aquitains et Provençaux, ils crurent
que, dans l'affaiblissement de la famille mérovingienne, représentée
par un vieillard et deux enfants, ils pourraient se faire un roi qui
dépendrait d'eux. Ils appelèrent de Constantinople un Gondovald qui se
disait issu du sang des rois francs. L'histoire de cette tentative,
donnée tout au long par Grégoire de Tours, fait admirablement
connaître les grands du midi de la Gaule, les Mummole, les
Gontran-Boson, gens équivoques et doubles d'origine et de politique,
moitié Romains, moitié barbares, et leurs liaisons avec les ennemis de
la Bourgogne et de la Neustrie, avec les Grecs byzantins et les
Allemands d'Ostrasie.

«Gondovald, qui se disait fils du roi Clotaire, était arrivé à
Marseille, venant de Constantinople. Il faut ici exposer en peu de
mots quelle était son origine. Né dans les Gaules, il avait été élevé
avec soin, instruit dans les lettres, et, selon la coutume des rois de
ce pays, portait les boucles de ses cheveux flottantes sur ses
épaules; il fut présenté au roi Childebert par sa mère, qui lui dit:
«Voilà ton neveu, le fils du roi Clotaire: comme son père le hait,
prends-le avec toi, car il est de ta chair.» Celui-ci, qui n'avait pas
de fils, le prit et le garda avec lui. Cette nouvelle ayant été
annoncée au roi Clotaire, il envoya des messagers à son frère pour lui
dire: «Envoie ce jeune homme pour qu'il vienne vers moi.» Son frère le
lui envoya sans retard. Clotaire, l'ayant vu, ordonna qu'on lui coupât
la chevelure, disant: «Il n'est pas né de moi.» Après la mort de
Clotaire, le roi Charibert le reçut; mais Sigebert, l'ayant fait
venir, coupa de nouveau sa chevelure et l'envoya dans la ville
d'Agrippine, maintenant appelée Cologne. Ses cheveux étant revenus,
il s'échappa de ce lieu et se rendit près de Narsès, qui gouvernait
alors l'Italie. Là il prit une femme, engendra des fils et se rendit à
Constantinople. De là, à ce qu'on rapporte, il fut longtemps après
invité par quelqu'un à revenir dans les Gaules, et, débarquant à
Marseille, il fut reçu par l'évêque Théodore qui lui donna des
chevaux, et il alla rejoindre le duc Mummole. Mummole occupait alors,
comme nous l'avons dit, la cité d'Avignon. Mais à cause de cela le duc
Gontran-Boson se saisit de l'évêque Théodore et le fit garder,
l'accusant d'avoir introduit un étranger dans les Gaules, et de
vouloir par ce moyen soumettre le royaume des Francs à la domination
de l'empereur. Théodore produisit, dit-on, une lettre signée de la
main des grands du roi Childebert, et il dit: «Je n'ai rien fait par
moi-même, mais seulement ce qui nous a été commandé par nos maîtres et
seigneurs.»....... «Gondovald se réfugia dans une île de la mer, pour
y attendre l'événement. Le duc Gontran-Boson partagea avec un des ducs
du roi Gontran les trésors de Gondovald, et emporta, dit-on, en
Auvergne une immense quantité d'or, d'argent et d'autres choses.»

Avant de se décider pour ou contre le prétendant, le roi d'Ostrasie
envoya demander à son oncle Gontran la restitution des villes qui
avaient fait partie du patrimoine de Sigebert. «Le roi Childebert
envoya vers le roi Gontran l'évêque Égidius, Gontran-Boson, Sigewald
et beaucoup d'autres. Lorsqu'ils furent entrés, l'évêque dit: «Nous
rendons grâces au Dieu tout-puissant, ô roi très pieux, de ce
qu'après bien des fatigues il t'a remis en possession des pays qui
dépendent de ton royaume.» Le roi lui dit: «On doit rendre de dignes
actions de grâces au Roi des rois, au Seigneur des seigneurs, dont la
miséricorde a daigné accomplir ces choses; car on ne t'en doit aucune
à toi qui, par tes perfides conseils et tes parjures, as fait
incendier l'année passée tous mes États; toi qui n'as jamais tenu ta
foi à aucun homme, toi dont l'astuce est partout fameuse, et qui te
conduis partout, non en évêque, mais en ennemi de notre royaume!» À
ces paroles, l'évêque, outré de colère, se tut. Un des députés dit:
«Ton neveu Childebert te supplie de lui faire rendre les cités dont
son père était en possession.» Gontran répondit à celui-ci: «Je vous
ai déjà dit que nos traités me confèrent ces villes, c'est pourquoi je
ne veux point les rendre.» Un autre député lui dit: «Ton neveu te prie
de lui faire remettre cette sorcière de Frédégonde, qui a fait périr
un grand nombre de rois, pour qu'il venge sur elle la mort de son
père, de son oncle et de ses cousins.» Le roi lui répondit: «Elle ne
pourra être remise en son pouvoir, parce qu'elle a un fils qui est
roi; mais tout ce que vous dites contre elle, je ne le crois pas
vrai.» Ensuite Gontran-Boson s'approcha du roi comme pour lui rappeler
quelque chose; et, comme le bruit s'était répandu que Gondovald venait
d'être proclamé roi, Gontran, prévenant ses paroles, lui dit: «Ennemi
de notre pays et de notre trône, qui précédemment es allé en Orient
exprès pour placer sur notre trône un Ballomer (le roi appelait ainsi
Gondovald), homme toujours perfide et qui ne tiens rien de ce que tu
promets!» Boson lui répondit: «Toi, seigneur et roi, tu es assis sur
le trône royal, et personne n'a osé répondre à ce que tu dis; je
soutiens que je suis innocent de cette affaire. S'il y a quelqu'un,
égal à moi, qui m'impute en secret ce crime, qu'il vienne publiquement
et qu'il parle. Pour toi, très pieux roi, remets le tout au jugement
de Dieu; qu'il décide, lorsqu'il nous aura vu combattre en champ
clos.» À ces paroles, comme tout le monde gardait le silence, le roi
dit: «Cette affaire doit exciter tous les guerriers à repousser de nos
frontières un étranger dont le père a tourné la meule, et, pour dire
vrai, son père a manié la carde et peigné la laine.» Et, quoiqu'il se
puisse bien faire qu'un homme ait à la fois ces deux métiers, un des
députés répondit à ce reproche du roi: «Tu prétends donc que cet homme
a eu deux pères, un cardeur et un meunier? Cesse, ô roi, de parler si
mal; car on n'a point ouï dire qu'un seul homme, si ce n'est en
matière spirituelle, puisse avoir deux pères.» Comme ces paroles
excitaient le rire d'un grand nombre, un autre député dit: «Nous te
disons adieu, ô roi, puisque tu ne veux pas rendre les cités de ton
neveu, nous savons que la hache est entière qui a tranché la tête à
tes frères; elle te fera bientôt sauter la cervelle»; et ils se
retirèrent ainsi avec scandale. À ces mots le roi, enflammé de colère,
ordonna qu'on leur jetât à la tête pendant qu'ils se retiraient du
fumier de cheval, des herbes pourries, de la paille, du foin pourri
et la boue puante de la ville. Couverts d'ordures, les députés se
retirèrent, non sans essuyer un grand nombre d'injures et d'outrages.

Cette réponse de Gontran réunit les Ostrasiens aux Aquitains en faveur
de Gondovald. Les grands du Midi l'accueillirent[211], et sous leur
conduite il fit de rapides progrès. Il se vit bientôt maître de
Toulouse, de Bordeaux, de Périgueux, d'Angoulême. Il recevait au nom
du roi d'Ostrasie le serment des villes qui avaient appartenu à
Sigebert. Le danger devenait grand pour le vieux roi de Bourgogne. Il
savait que Brunehaut, Childebert et les grands d'Ostrasie favorisaient
Gondovald, que Frédégonde elle-même était tentée de traiter avec lui,
que l'évêque de Reims était secrètement dans son parti; tous ceux du
Midi y étaient ouvertement. La défection du parti romain
ecclésiastique, dont il s'était cru si sûr, obligea Gontran de se
rapprocher des Ostrasiens; il adopta son neveu Childebert, et le nomma
son héritier, lui rendit tout ce qu'il réclamait, et promit à
Brunehaut de lui laisser cinq des principales cités d'Aquitaine, que
sa soeur avait apportées en dot, comme ancienne possession des Goths.

[Note 211: _App. 91._]

La réconciliation des rois de Bourgogne et d'Ostrasie découragea le
parti de Gondovald. Les Aquitains montrèrent autant d'empressement à
l'abandonner qu'ils en avaient mis à l'accueillir. Il fut obligé, de
s'enfermer dans la ville de Comminges, avec les grands qui s'étaient
le plus compromis. Ceux-ci épiaient le moment de livrer le malheureux,
et de faire leur paix à ses dépens. L'un d'eux n'attendit pas même
l'occasion; il s'enfuit avec les trésors de Gondovald.

«Un grand nombre montaient sur la colline et parlaient souvent avec
Gondovald, lui prodiguant les injures et lui disant: «Es-tu ce peintre
qui, dans le temps du roi Clotaire, barbouillait dans les oratoires
les murs et les voûtes? Es-tu celui que les habitants des Gaules
avaient coutume d'appeler du nom de Ballomer? Es-tu celui qui, à cause
de ses prétentions, a si souvent été tondu et exilé par les rois des
Francs? dis-nous au moins, ô le plus misérable des hommes, qui t'a
conduit en ces lieux; qui t'a donné l'audace extraordinaire
d'approcher des frontières de nos seigneurs et rois. Si quelqu'un t'a
appelé, dis-le à haute voix. Voilà la mort présente devant tes yeux,
voilà la fosse que tu as cherchée longtemps, et dans laquelle tu viens
te précipiter. Dénombre-nous tes satellites, déclare-nous ceux qui
t'ont appelé.» Gondovald, entendant ces paroles, s'approchait et
disait du haut de la porte: «Que mon père Clotaire m'ait eu en
aversion, c'est ce que personne n'ignore; que j'aie été tondu par lui
et ensuite par mon frère, c'est ce qui est connu de tous. C'est ce
motif qui m'a fait retirer en Italie auprès du préfet Narsès; là j'ai
pris femme et engendré deux fils. Ma femme étant morte, je pris avec
moi mes enfants et j'allai à Constantinople; j'ai vécu jusqu'à ce
temps, accueilli par les empereurs avec beaucoup de bonté. Il y a
quelques années, Gontran-Boson étant venu à Constantinople, je
m'informai à lui, avec empressement, des affaires de mes frères, et je
sus que notre famille était fort diminuée, et qu'il n'en restait que
Childebert, fils de mon frère, et Gontran mon frère; que les fils du
roi Chilpéric étaient morts avec lui, et qu'il n'avait laissé qu'un
petit enfant; que mon frère Gontran n'avait pas d'enfant, et que mon
neveu Childebert n'était pas très brave. Alors Gontran-Boson, après
m'avoir exactement exposé ces choses, m'invita en disant: _Viens,
parce que tu es appelé par tous les principaux du royaume de
Childebert, et personne n'ose dire un mot contre toi, car nous savons
tous que tu es fils de Clotaire; et il n'est resté personne dans les
Gaules pour gouverner ce royaume, à moins que tu ne viennes._ Ayant
fait de grands présents à Gontran-Boson, je reçus son serment dans
douze lieux saints, afin de venir ensuite avec sécurité dans ce
royaume. Je vins à Marseille, où l'évêque me reçut avec une extrême
bonté, car il avait des lettres des principaux du royaume de mon
neveu; je m'avançai de là vers Avignon, auprès du patrice Mummole.
Mais Gontran-Boson, violant son serment et sa promesse, m'enleva mes
trésors et les retint en son pouvoir. Reconnaissez donc que je suis
roi comme mon frère Gontran; cependant, si votre esprit est enflammé
d'une si grande haine, qu'on me conduise au moins vers votre roi, et
s'il me reconnaît pour son frère, qu'il fasse ce qu'il voudra. Si vous
ne voulez pas même cela, qu'il me soit permis de m'en retourner là
d'où je suis venu. Je m'en irai sans faire aucun tort à personne.
Pour que vous sachiez que ce que je dis est vrai, interrogez Radegonde
à Poitiers et Ingiltrude à Tours; elles vous affirmeront la vérité de
mes paroles.» Pendant qu'il parlait ainsi, un grand nombre accueillait
son discours avec des injures et des outrages...

«Mummole, l'évêque Sagittaire et Waddon s'étant rendus auprès de
Gondovald, lui dirent: «Tu sais quels serments de fidélité nous
t'avons prêtés. Écoute à présent un conseil salutaire: éloigne-toi de
cette ville, et présente-toi à ton frère comme tu l'as souvent
demandé. Nous avons déjà parlé avec ces hommes, et ils ont dit que le
roi ne voulait pas perdre ton appui, parce qu'il est resté peu
d'hommes de votre race.» Mais Gondovald, comprenant leur artifice,
leur dit tout baigné de larmes: «C'est sur votre invitation que je
suis venu dans ces Gaules. De mes trésors qui comprenaient des sommes
immenses d'or et d'argent, et différents objets, une partie est dans
la ville d'Avignon, une partie a été pillée par Gontran-Boson. Quant à
moi, plaçant, après le secours de Dieu, tout mon espoir en vous, je me
suis confié à vos conseils, et j'ai toujours souhaité de régner par
vous. Maintenant, si vous m'avez trompé, répondez-en auprès de Dieu,
et qu'il juge lui-même ma cause.» À ces paroles, Mummole répondit:
«Nous ne te disons rien de mensonger, mais voilà de braves guerriers
qui t'attendent à la porte. Défais maintenant mon baudrier d'or dont
tu es ceint, pour ne pas paraître marcher avec orgueil; prends ton
épée et rends-moi la mienne.» Gondovald lui dit: «Ce que je vois dans
ces paroles, c'est que tu me dépouilles de ce que j'ai reçu et porté
par amitié pour toi.» Mais Mummole affirmait avec serment qu'on ne lui
ferait aucun mal. Ayant donc passé la porte, Gondovald fut reçu par
Ollon, comte de Bourges, et par Boson. Mummole, étant rentré dans la
ville avec ses satellites, ferma la porte très solidement. Se voyant
livré à ses ennemis, Gondovald leva les mains et les yeux au ciel, et
dit: «Juge éternel, véritable vengeur des innocents, Dieu de qui toute
justice procède, à qui le mensonge déplaît, en qui ne réside aucune
ruse ni aucune méchanceté, je te confie ma cause, te priant de me
venger promptement de ceux qui ont livré un innocent entre les mains
de ses ennemis.» Après ces paroles, ayant fait le signe de la croix,
il s'en alla avec les hommes ci-dessus nommés. Quand ils se furent
éloignés de la porte, comme la vallée au-dessous de la ville descend
rapidement, Ollon l'ayant poussé le fit tomber en s'écriant: «Voilà
votre Ballomer qui se dit frère et fils de roi.» Ayant lancé son
javelot, il voulut l'en percer; mais, l'arme, repoussée par les
cercles de la cuirasse, ne lui fit aucun mal. Comme Gondovald s'était
relevé et s'efforçait de remonter sur la hauteur, Boson lui brisa la
tête d'une pierre; il tomba aussitôt et mourut; toute la multitude
accourut; et l'ayant percé de leurs lances, ils lui lièrent les pieds
avec une corde, et le traînèrent tout à l'entour du camp. Lui ayant
arraché les cheveux et la barbe, ils le laissèrent sans sépulture dans
l'endroit où ils l'avaient tué.»

Gontran, rassuré par la mort de Gondovald, aurait fait payer aux
évêques l'appui qu'ils lui avaient prêté, s'il n'eût été lui-même
prévenu par la mort.

Cet événement, qui ouvrit la Bourgogne au roi d'Ostrasie, semblait par
suite lui livrer encore la Neustrie. Elle résista cependant; les
Ostrasiens, l'ayant envahie, s'étonnèrent de voir une forêt mobile
s'avancer contre eux; c'était l'armée neustrienne qui s'était chargée
de branchages[212]; ils s'enfuirent. Ce fut le dernier succès de
Frédégonde et de Landeric, son amant, qu'elle avait, disait-on, donné
pour remplaçant à Chilpéric. Elle mourut peu de temps après.
Childebert était mort avant elle. Toute la Gaule se trouva dans les
mains de trois enfants, les deux fils de Childebert, appelés
Theudebert II et Theuderic II, et Clotaire II, fils de Chilpéric.
Celui-ci était bien faible contre les deux autres. Il fut contraint de
céder aux Bourguignons ce qui était entre la Seine et la Loire, aux
Ostrasiens les pays entre la Seine, l'Oise et l'Ostrasie. Mais les
dissensions des vainqueurs devaient bientôt lui rendre plus qu'il
n'avait perdu.

[Note 212: Ainsi dans Shakespeare, Macbeth, acte V... «Je regardais du
côté de Birnham, quand tout à coup il m'a semblé que la forêt se
mettait en mouvement...»--De même l'armée des hommes de Kent qui
marcha contre Guillaume-le-Conquérant, après la bataille d'Hastings.]

La vieille Brunehaut avait cru régner sous Theudebert, son petit-fils,
en l'enivrant par les plaisirs. Elle n'y réussit que trop bien. Le
prince imbécile fut bientôt gouverné par une jeune esclave qui chassa
Brunehaut. Réfugiée près de Theuderic, en Bourgogne, dans un pays
livré à l'influence romaine, elle y eut plus d'ascendant. Elle fit et
défit les maires du palais, tua Bertoald, qui l'avait bien reçue, lui
substitua son amant Protadius; mais le peuple ayant mis en pièces ce
favori, elle eut encore le crédit d'élever au pouvoir un certain
Claudius. Ce gouvernement fut d'abord sans gloire. Les Ostrasiens et
les Germains leurs alliés enlevèrent au royaume de Bourgogne le
Sundgaw, le Turgaw, l'Alsace, la Champagne, et ravagèrent tout ce qui
s'étend entre les lacs de Genève et de Neufchâtel. L'effroi de ces
invasions paraît avoir réuni les populations du Midi.

«La dix-septième année de son règne, au mois de mars, dit Frédégaire,
le roi Theuderic rassembla une armée à Langres, de toutes les
provinces de son royaume, et la dirigeant par Andelot, après avoir
pris le château de Nez, il s'achemina vers la ville de Toul. Là,
Theudebert étant venu à sa rencontre, avec l'armée des Ostrasiens, ils
se livrèrent bataille dans la plaine de Toul. Theuderic l'emporta sur
Theudebert et renversa son armée. Dans ce combat, les Francs perdirent
une multitude d'hommes vaillants. Theudebert, ayant tourné le dos,
traversa le territoire de Metz, passa les Vosges, et arriva toujours
fuyant à Cologne. Theuderic le suivait de près avec son armée. Un
homme saint et apostolique Léonisius, évêque de Mayence, aimant la
vaillance de Theuderic, et haïssant la sottise de Theudebert, vint
au-devant de Theuderic, et lui dit: «Achève ce que tu as commencé, car
ton utilité exige que tu poursuives et recherches la cause du mal. Une
fable rustique raconte que le loup étant un jour monté sur la
montagne, comme ses fils commençaient déjà à chasser, il les appela à
lui sur cette montagne et leur dit: «Aussi loin que vos yeux peuvent
voir, de quelque côté que vous les tourniez, vous n'avez point d'amis,
si ce n'est quelques-uns de votre espèce. Achevez donc ce que vous
avez commencé.»

«Theuderic, ayant traversé les Ardennes, parvint à Tolbiac avec son
armée. Theudebert avec les Saxons, les Thuringiens et le reste des
nations d'outre-Rhin qu'il avait pu rassembler, marcha contre
Theuderic et lui livra une nouvelle bataille à Tolbiac. On assure que
ni les Francs, ni aucune autre nation d'autrefois, n'avaient encore
livré de combat si acharné... Cependant Theuderic vainquit encore
Theudebert, car Dieu marchait avec lui, et l'armée de Theudebert fut
moissonnée par l'épée depuis Tolbiac jusqu'à Cologne. Dans certains
lieux, les morts couvraient entièrement la face de la terre. Le même
jour Theuderic parvint à Cologne, et il y trouva tous les trésors de
Theudebert. Il envoya Berthaire, son chambellan, à la poursuite de
Theudebert, qui fuyait au delà du Rhin, accompagné de peu de
personnes. Il l'atteignit et le présenta à Theuderic, dépouillé de ses
habits royaux. Theuderic accorda à Berthaire ses dépouilles, tout son
équipage royal et son cheval; mais il envoya Theudebert, chargé de
chaînes, à Châlons.» La chronique de Saint-Bénigne rapporte que
Brunehaut, son aïeule, le fit d'abord ordonner prêtre, que bientôt
après elle le fit périr. «D'après l'ordre de Theuderic, un soldat
saisit par le pied un fils de Theudebert encore enfant, et le frappa
contre la pierre jusqu'à ce que son cerveau sortit de sa tête
brisée[213].»

[Note 213: Frédégaire.]

L'Ostrasie et la Bourgogne, réunies sous Theuderic ou plutôt sous
Brunehaut, semblaient menacer la Neustrie d'une ruine certaine. La
mort de Theuderic et l'avènement de ses trois fils enfants ne
changeaient rien à cette situation, si les ennemis de Clotaire eussent
été unis. Mais l'Ostrasie était honteuse et irritée de sa défaite
récente. En Bourgogne même, le parti romain et ecclésiastique n'était
plus pour Brunehaut. Pour être sûr de ce parti, il fallait avoir pour
soi les ecclésiastiques, les gagner à tout prix, et régner avec eux.
Brunehaut les mit contre elle en faisant assassiner saint Didier,
évêque de Vienne, qui avait voulu ramener Theuderic à sa femme
légitime, et éloigner de lui les maîtresses dont sa grand'mère
l'entourait. L'Irlandais saint Colomban, le restaurateur de la vie
monastique, ce missionnaire hardi qui réformait les rois comme les
peuples, parla à Theuderic avec la même liberté, et refusa de bénir
ses fils: «Ce sont, dit-il, les fils de l'incontinence et du crime.»
Chassé de Luxeuil et de l'Ostrasie, il se réfugia chez Clotaire II, et
sembla légitimer la cause de la Neustrie par sa présence sacrée.

Tout abandonna Brunehaut. Les grands d'Ostrasie la haïssaient, comme
appartenant aux Goths, aux Romains (ces deux mots étaient presque
synonymes); les prêtres et le peuple avaient en horreur la
persécutrice des saints[214]. Jusque-là ennemie de l'influence
germanique, elle fut obligée de s'appuyer contre Clotaire du secours
des Germains, des barbares. Déjà l'évêque de Metz, Arnolph, et son
frère Pepin (Pipin), passèrent à Clotaire avant la bataille; les
autres se firent battre, et furent mollement poursuivis par Clotaire.
Ils étaient gagnés d'avance. Le maire Warnachaire avait stipulé qu'il
conserverait cette charge pendant sa vie. La vieille Brunehaut, fille,
soeur, mère, aïeule de tant de rois, fut traitée avec une atroce
barbarie; on la lia par les cheveux, par un pied et par un bras, à la
queue d'un cheval indompté qui la mit en pièces. On lui reprocha la
mort de dix rois; on lui compta par-dessus ses crimes ceux de
Frédégonde. Le plus grand sans doute aux yeux des barbares, c'était
d'avoir restauré sous quelque rapport l'administration impériale. La
fiscalité, les formes juridiques, la prééminence de l'astuce sur la
force, voilà ce qui rendait le monde irréconciliable à l'idée de
l'ancien Empire, que les rois goths avaient essayé de relever. Leur
fille Brunehaut avait suivi leurs traces. Elle avait fondé une foule
d'églises, de monastères; les monastères alors étaient des écoles.
Elle avait favorisé les missions que le pape envoyait chez les
Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne. L'emploi de cet argent, arraché au
peuple par tant d'odieux moyens, ne fut pas sans gloire et sans
grandeur. Telle fut l'impression du long règne de Brunehaut, que celle
de l'Empire semble en avoir été affaiblie dans le nord des Gaules; le
peuple fit honneur à la fameuse reine d'Ostrasie d'une foule de
monuments romains. Des fragments de voies romaines qui paraissent
encore en Belgique et dans le nord de la France sont appelées
chaussées de Brunehaut. On montrait près de Bourges un château de
Brunehaut, une tour de Brunehaut à Étampes, la pierre de Brunehaut
près de Tournai, le fort de Brunehaut près de Cahors.

[Note 214: Moine de Saint-Gall.]

       *       *       *       *       *

La Neustrie résista sous Frédégonde; sous son fils elle vainquit.
Victoire nominale, si l'on veut, qu'elle ne devait qu'à la haine des
Ostrasiens contre Brunehaut; victoire de la faiblesse, victoire des
vieilles races, des Gaulois-Romains et des prêtres. L'année même qui
suit la victoire de Clotaire (614), les évêques sont appelés à
l'assemblée des leudes. Ils y viennent de toute la Gaule au nombre de
soixante-dix-neuf. C'est l'intronisation de l'Église. Les deux
aristocraties, laïque et ecclésiastique, dressent une _constitution
perpétuelle_. Plusieurs articles d'une remarquable libéralité indiquent
la main ecclésiastique: Défense aux juges de condamner, sans l'entendre,
un homme libre, ou même un esclave.--Quiconque viole la paix publique
doit être puni de mort.--Les leudes rentrent dans les biens dont ils ont
été dépouillés dans les guerres civiles.--L'élection des évêques est
assurée au peuple.--Les évêques sont les seuls juges des
ecclésiastiques.--Les tributs établis depuis Chilpéric et ses frères
sont abolis. Les évêques, devenus grands propriétaires, devaient, plus
que personne, profiter de cette abolition.--Ainsi commence avec Clotaire
II cette domination de l'Église, qui ne fait que se consolider sous les
Carlovingiens, et qui n'a d'autre entr'acte que la tyrannie de
Charles-Martel.

Nous savons peu de chose de Clotaire II, davantage de Dagobert. Sage,
juste et justicier, Dagobert commence son règne par faire le tour de
ses États, selon la coutume des rois barbares. Roi d'Ostrasie du
vivant de son père, il ne garda pas longtemps après lui ses ministres
ostrasiens. Les deux hommes principaux du pays, Arnolph, archevêque de
Metz, puis Pepin, son frère, furent éloignés, et firent place au
Neustrien Éga. Entouré de ministres romains, de l'orfèvre saint Éloi
et du référendaire saint Ouen, il s'occupe de fonder des couvents,
fait fabriquer des ornements d'église. Ses scribes écrivent pour la
première fois les lois barbares; on écrit les lois alors qu'elles
commencent à s'effacer. Le Salomon des Francs, comme celui des Juifs,
peuple ses palais de belles femmes[215], et se partage entre ses
concubines et ses prêtres.

[Note 215: _App. 92._]

Ce prince pacifique est l'ami naturel des Grecs. Allié de l'empereur
Héraclius, il intervient dans les affaires des Lombards et des
Wisigoths. Dans cette vieillesse précoce de tous les peuples barbares,
la décadence des Francs est encore entourée d'une sorte d'éclat.

Toutefois, il est facile d'apercevoir combien de faiblesse se cache
sous ces apparences. Dès le vivant de Clotaire, l'Ostrasie a repris
les provinces qui lui avaient été enlevées; elle a exigé un roi
particulier, et Dagobert, roi de ce pays à quinze ans, n'y a été
effectivement qu'un instrument entre les mains de Pepin et d'Arnolph.
Son père devient roi de Neustrie, l'Ostrasie réclame encore un
gouvernement particulier, et se fait donner pour roi le fils du roi,
le jeune Sigebert. Clotaire II a remis le tribut aux Lombards pour une
somme une fois payée. Les Saxons, défaits, dit-on, par les
Francs[216], se dispensent pourtant de livrer à Dagobert les cinq
cents vaches qu'ils payaient jusque-là tous les ans. Les Vendes,
affranchis des Avares par le Franc Samo, marchand guerrier qu'ils
prirent pour chef[217], repoussent le joug de Dagobert, et défont les
Francs, les Bavarois et les Lombards unis contre eux. Les Avares
fugitifs eux-mêmes s'établissent de force en Bavière, et Dagobert ne
s'en défait que par une perfidie[218]. Quant à la soumission des
Bretons et des Gascons, elle semble volontaire: ils rendent hommage
moins aux guerriers qu'aux prêtres, et le duc des Bretons, saint
Judicaël, refuse de manger à la table du roi pour prendre place à
celle de saint Ouen.

[Note 216: _App. 93._]

[Note 217: _App. 94._]

[Note 218: _App. 95._]

C'est qu'alors en effet le vrai roi, c'est le prêtre. Au milieu même
de ces bruyantes invasions de barbares, qui semblaient près de tout
détruire, l'Église avait fait son chemin à petit bruit. Forte,
patiente, industrieuse, elle avait en quelque sorte étreint toute la
société nouvelle, de manière à la pénétrer. De bonne heure elle avait
abandonné la spéculation pour l'action; elle avait repoussé la
hardiesse du pélagianisme, ajourné la grande question de la liberté
humaine.

Héritière du gouvernement municipal, l'Église était sortie des murs à
l'approche des barbares; elle s'était portée pour arbitre entre eux et
les vaincus. Et une fois hors des murs, elle s'arrêta dans les
campagnes. Fille de la cité, elle comprit que tout n'était pas dans la
cité; elle créa des évêques des champs et des bourgades, des
chorévêques[219]. Sa protection s'étendit à tous: ceux même qu'elle
n'ordonna point, elle les couvrit du signe protecteur de la tonsure.
Elle devint un immense asile. Asile pour les vaincus, pour les
Romains, pour les serfs des Romains; les serfs se précipitèrent dans
l'Église; plus d'une fois on fut obligé de leur en fermer les portes;
il n'y eut personne pour cultiver la terre. Asile pour les vainqueurs,
ils se réfugièrent dans l'Église contre le tumulte de la vie barbare,
contre leurs passions, leurs violences, dont ils souffraient autant
que les vaincus.

[Note 219: _App. 96._]

En même temps, d'immenses donations enlevaient la terre aux usages
profanes pour en faire la dot des hommes pacifiques, des pauvres, des
serfs. Les barbares donnèrent ce qu'ils avaient pris; ils se
trouvèrent avoir vaincu pour l'Église.

Les évêques du Midi, trop civilisés, rhéteurs et raisonneurs[220],
agissent peu sur les hommes de la première race. Les anciens sièges
métropolitains d'Arles, de Vienne, de Lyon même et de Bourges, perdent
de leur influence. Les évêques par excellence, les vrais patriarches
de la France, sont ceux de Reims et de Tours. Saint Martin de Tours
est l'oracle des barbares, ce que Delphes était pour la Grèce,
l'_ombilicus terrarum_, l'[Grec: outhar arourês].

[Note 220: _App. 97._]

C'est saint Martin qui garantit les traités. Les rois le consultent à
chaque instant sur leurs affaires, même sur leurs crimes. Chilpéric,
poursuivant son malheureux fils Mérovée, dépose un papier sur le
tombeau de saint Martin pour savoir s'il lui est permis de tirer le
suppliant de la basilique. Le papier resta blanc, dit Grégoire de
Tours. Ces suppliants, pour la plupart, gens farouches, et non moins
violents que ceux qui les poursuivent, embarrassent quelquefois
terriblement l'évêque; ils deviennent les tyrans de l'asile qui les
protège. Il faut voir dans le livre du bon évêque de Tours l'histoire
de cet Éberulf qui veut tuer Grégoire, qui frappe les clercs s'ils
tardent à lui apporter du vin. Les servantes du barbare, réfugiées
avec lui dans la basilique, scandalisent tout le clergé en regardant
curieusement les peintures sacrées qui en décoraient les parois.

Tours, Reims, et toutes leurs dépendances, sont exemptes d'impôts. Les
possessions de Reims s'étendent dans les pays les plus éloignés, dans
l'Ostrasie, dans l'Aquitaine. Chaque crime des rois barbares vaut à
l'Église quelque donation nouvelle. Tout le monde désire être donné à
l'Église; c'est une sorte d'affranchissement. Les évêques ne se font
nul scrupule de provoquer, d'étendre par des fraudes pieuses les
concessions des rois. Le témoignage des gens du pays les soutiendra,
s'il le faut. Tous, au besoin, attesteront que cette terre, ce
village, ont été jadis donnés par Clovis, par le bon Gontran, au
monastère, à l'évêché voisin, lequel n'en a été dépouillé que par une
violence impie. Chaque jour la connivence des prêtres et du peuple
devait ainsi enlever quelque chose au barbare, et profiter de sa
crédulité, de sa dévotion, de ses remords. Sous Dagobert, les
concessions remontent à Clovis; sous Pepin-le-Bref, à Dagobert.
Celui-ci donne en une seule fois vingt-sept bourgades à l'abbaye de
Saint-Denis. Son fils, dit l'honnête Sigebert de Gemblours, fonda
douze monastères et donna à saint Rémacle, évêque de Tongres, douze
lieues de long, douze lieues de large dans la forêt d'Ardenne.

La plus curieuse concession est celle de Clovis à saint Remi,
reproduite, ou plus probablement fabriquée, sous Dagobert:

«Clovis avait établi sa demeure à Soissons. Ce prince trouvait un
grand plaisir dans la compagnie et les entretiens de saint Remi; mais,
comme le saint homme n'avait dans le voisinage de la ville d'autre
habitation qu'un petit bien qui avait autrefois été donné à saint
Nicaise, le roi offrit à saint Remi de lui donner tout le terrain
qu'il pourrait parcourir pendant que lui-même ferait sa méridienne,
cédant en cela à la prière de la reine et à la demande des habitants
qui se plaignaient d'être surchargés d'exactions et contributions, et
qui, pour cette raison aimaient mieux payer à l'église de Reims qu'au
roi. Le bienheureux saint Remi se mit donc en chemin, et l'on voit
encore aujourd'hui les traces de son passage et les limites qu'il
marqua. Chemin faisant, un meunier repoussa le saint homme, ne voulant
pas que son moulin fût renfermé dans l'enceinte. «Mon ami, lui dit
avec douceur l'homme de Dieu, ne trouve pas mauvais que nous
possédions ensemble ce moulin.» Celui-ci l'ayant refusé de nouveau,
aussitôt la roue du moulin se mit à tourner à rebours; lors le meunier
de courir après saint Remi et de s'écrier: «Viens, serviteur de Dieu,
et possédons ensemble ce moulin.--Non, répondit le saint, il ne sera
ni à toi ni à moi.» La terre se déroba aussitôt, et un tel abîme
s'ouvrit, que jamais depuis il n'a été possible d'y établir un moulin.

«De même encore, le saint passant auprès d'un petit bois, ceux à qui
il appartenait l'empêchaient de le comprendre dans son domaine: «Eh
bien! dit-il, que jamais feuille ne vole ni branche ne tombe de ce
bois dans mon clos.» Ce qui a été en effet observé par la volonté de
Dieu, tant que le bois a duré, quoiqu'il fût tout à fait joignant et
contigu.

«De là, continuant son chemin, il arriva à Chavignon, qu'il voulut
aussi enclore, mais les habitants l'en empêchèrent. Tantôt repoussé et
tantôt revenant, mais toujours égal et paisible, il marchait toujours,
traçant les limites telles qu'elles existent encore. À la fin, se
voyant repoussé tout à fait, on rapporte qu'il leur dit: _Travaillez
toujours et demeurez pauvres et souffrants._ Ce qui s'accomplit encore
aujourd'hui, par la vertu et puissance de sa parole. Quand le roi
Clovis se fut levé après sa méridienne, il donna à saint Remi, par
rescrit de son autorité royale, tout le terrain qu'il avait enclos en
marchant; et, de ces biens, les meilleurs sont Luilly et Cocy, dont
l'Église de Reims jouit encore aujourd'hui paisiblement.

«Un homme très puissant, nommé Euloge, convaincu du crime de
lèse-majesté contre le roi Clovis, eut un jour recours à
l'intercession de saint Remi, et le saint homme lui obtint grâce de la
vie et de ses biens. Euloge, en récompense de ce service, offrit à son
généreux patron, en toute propriété, son village d'Épernay: le
bienheureux évêque ne voulut point accepter une rétribution temporelle
comme salaire de son intervention. Mais voyant Euloge couvert de
confusion et décidé à se retirer du monde, parce qu'il n'y pouvait
plus rester, ne méritant plus de vivre que par la clémence royale, au
déshonneur de sa maison, il lui donna un sage conseil, lui disant que,
s'il voulait être parfait, il vendît tous ses biens et en distribuât
l'argent aux pauvres, pour suivre Jésus-Christ. Ensuite, fixant la
valeur, et prenant dans le trésor ecclésiastique cinq mille livres
d'argent, il les donna à Euloge, et acquit à l'Église la propriété de
ses biens. Laissant ainsi à tous évêques et prêtres ce bon exemple
que, quand ils intercèdent pour ceux qui viennent se jeter dans le
sein de l'Église ou entre les bras des serviteurs de Dieu, et qu'ils
leur rendent quelque service, jamais ils ne le doivent faire en vue
d'une récompense temporelle, ni accepter en salaire des biens
passagers; mais bien au contraire, selon le commandement du Seigneur,
donner pour rien comme ils ont reçu pour rien....

«Saint Rigobert obtint du roi Dagobert des lettres d'immunité pour son
Église, lui remontrant que, sous tous les rois francs ses
prédécesseurs, depuis le temps de saint Remi et du roi Clovis, par lui
baptisé, elle avait toujours été libre et exempte de toute servitude
et charge publique. Le roi donc, voulant ratifier ou renouveler ce
privilège de l'avis de ses grands, et dans la même forme que les rois
ses prédécesseurs, ordonna que tous biens, villages et hommes,
appartenant à la sainte Église de Reims, ou à la basilique de
Saint-Remi situés ou demeurant tant en Champagne, dans la ville ou les
faubourgs de Reims, qu'en Ostrasie, Neustrie, Bourgogne, pays de
Marseille, Rouergue, Gévaudan, Auvergne, Touraine, Poitou, Limousin,
et partout ailleurs dans ses pays et royaumes, seraient à perpétuité
exempts de toute charge; qu'aucun juge public n'oserait entrer sur les
terres de ces deux saintes Églises de Dieu pour y faire leur séjour, y
rendre aucun jugement ou lever aucune taxe; enfin, qu'elles
conserveraient à toujours les immunités et privilèges à elles concédés
par les rois ses prédécesseurs...

«Ce vénérable évêque fut en fort grande amitié avec Pepin, maire du
palais, auquel il avait coutume d'envoyer fréquemment des eulogies, en
signe de bénédiction. Or, en ce moment, Pepin séjournait au village
de Gernicourt; et, ayant appris de l'évêque que cette demeure lui
plaisait, il la lui offrit, ajoutant qu'il lui donnerait en outre tout
le terrain dont il pourrait faire le tour tandis qu'il reposerait à
l'heure de midi. Rigobert, suivant donc l'exemple de saint Remi, se
mit en route et fit poser de distance en distance les limites qui se
voient encore aujourd'hui, et traça ainsi l'enceinte pour obvier à
toute contestation. À son réveil, Pepin, le trouvant de retour, lui
confirma la donation de tout le terrain qu'il venait d'enclore; et
pour indice mémorable du chemin qu'il a suivi, on y voit, en toute
saison, l'herbe plus riche et plus verte qu'en aucun autre lieu
d'alentour. Il est encore un autre miracle non moins digne d'attention
que le Seigneur se plaît à opérer sur ces terres, sans doute en vue
des mérites de son serviteur: c'est que, depuis la concession faite au
saint évêque, jamais tempête ni grêle ne fait dommage en son domaine;
et, tandis que tous les lieux d'alentour sont battus et ravagés,
l'orage s'arrête aux limites de l'Église, sans jamais oser les
franchir[221].»

[Note 221: Flodoard.]

Ainsi tout favorisait l'absorption de la société par l'Église, tout y
entrait, Romains et barbares, serfs et libres, hommes et terres, tout
se réfugiait au sein maternel. L'Église améliorait tout ce qu'elle
recevait du dehors: mais elle ne pouvait le faire sans se détériorer
d'autant elle-même. Avec les richesses l'esprit du monde entrait dans
le clergé, avec la puissance, la barbarie qui en était alors
inséparable. Les serfs devenus prêtres gardaient les vices de serfs,
la dissimulation, la lâcheté. Les fils des barbares devenus évêques
restaient souvent barbares. Un esprit de violence et de grossièreté
envahissait l'Église. Les écoles monastiques de Lérins, de
Saint-Maixent, de Reomé, de l'île Barbe, avaient perdu leur éclat; les
écoles épiscopales d'Autun, de Vienne, de Poitiers, de Bourges,
d'Auxerre, subsistaient silencieusement. Les conciles devenaient de
plus en plus rares: cinquante-quatre au sixième siècle, vingt au
septième, sept seulement dans la première moitié du huitième.

Le génie spiritualiste de l'Église se réfugia dans les moines. L'état
monastique fut un asile pour l'Église, comme l'Église l'avait été pour
la société. Les monastères d'Irlande et d'Écosse, mieux préservés du
mélange germanique, tentèrent une réformation du clergé gaulois.
Ainsi, au premier âge de l'Église, le Breton Pélage avait allumé
l'étincelle qui éclaira tout l'Occident; puis le breton Faustus, plus
modéré dans les mêmes doctrines, ouvrit la glorieuse école de Lérins.
Au second âge, ce fut encore un Celte, mais cette fois un Irlandais,
saint Colomban, qui entreprit la réforme des Gaules. Un mot sur
l'Église celtique.

Les Kymry de Bretagne et de Galles, rationalistes, les Gaëls
d'Irlande, poètes et mystiques, présentent toutefois dans leur
histoire ecclésiastique un caractère commun, l'esprit d'indépendance
et l'opposition contre Rome. Ils s'entendaient mieux avec les Grecs,
et gardèrent longtemps, malgré l'éloignement, malgré tant de
révolutions, tant de misères diverses, des relations avec les Églises
de Constantinople et d'Alexandrie. Déjà Pélage est un vrai fils
d'Origène. Quatre cents ans plus tard, l'Irlandais Scot traduit les
Pères grecs, et adopte le panthéisme alexandrin. Saint Colomban, au
septième siècle, défend aussi contre le pape de Rome l'usage grec de
célébrer la Pâque: «Les Irlandais, dit-il, sont meilleurs astronomes
que vous autres Romains[222].» Ce fut un Irlandais, un disciple de
saint Colomban, Virgile, évêque de Salzbourg, qui affirma le premier
que la terre est ronde, et que nous avons des antipodes. Toutes les
sciences étaient alors cultivées avec éclat dans les monastères
d'Écosse et d'Irlande. Ces moines, appelés _culdées_[223], ne
connaissaient guère plus de hiérarchie que les modernes presbytériens
d'Écosse. Ils vivaient douze à douze, sous un abbé élu par eux;
l'évêque n'était, conformément au sens étymologique, qu'un
surveillant. Le célibat ne paraît pas avoir été régulièrement observé
dans cette Église[224]. Elle se distinguait encore par la forme
particulière de la tonsure, et quelques autres singularités. En
Irlande, on baptisait avec du lait[225].

[Note 222: _App. 98._]

[Note 223: Solitaires de Dieu. _Deus_ et _Celare_, _Cella_, ont des
racines analogues dans les langues latine et celtique.]

[Note 224: Les femmes et les enfants des culdées réclamaient une part
dans les dons faits à l'autel. (Low.)]

[Note 225: _App. 99._]

Le plus célèbre de ces établissements des culdées est celui d'Iona,
fondé, comme presque tous, sur les ruines des écoles druidiques: Iona,
la sépulture de soixante-dix rois d'Écosse, la mère des moines,
l'oracle de l'Occident au septième et au huitième siècle. C'était la
ville des morts, comme Arles dans les Gaules et Thèbes en Égypte.

La guerre que les empereurs soutinrent contre les nombreux usurpateurs
qui sortirent de la Bretagne, dans les derniers siècles de
l'Empire[226], les papes la continuèrent contre l'hérésie celtique,
contre Pélage, contre l'Église écossaise et irlandaise. À cette
Église, toute grecque de langue et d'esprit, Rome opposa souvent des
Grecs; dès le commencement du cinquième siècle, elle envoie contre eux
Palladios, platonicien d'Alexandrie; mais les doctrines de Palladios
parurent bientôt aussi peu orthodoxes que celles qu'il attaquait. Des
hommes plus sûrs furent envoyés, saint Loup, saint Germain
d'Auxerre[227], et trois disciples de saint Germain, Dubricius,
Iltutus, et saint Patrice, le grand apôtre de l'Irlande. On sait
toutes les fables dont on a orné la vie de ce dernier; la plus
incroyable, c'est qu'il n'ait trouvé nulle connaissance de l'écriture
dans un pays que nous voyons en si peu d'années tout couvert de
monastères, et fournissant des missionnaires à tout l'Occident.
L'invasion saxonne fit trêve aux querelles religieuses; mais dès que
les Saxons furent définitivement établis, le pape envoya en Bretagne
le moine Augustin, de l'ordre de Saint-Benoît. Les envoyés de Rome
réussirent auprès des Saxons d'Angleterre, et commencèrent cette
conquête spirituelle qui devait avoir de si grands résultats. Du
monastère d'Iona, fondé précisément à la même époque par saint
Colomban, sortit son célèbre disciple, saint Colombanus[228], dont
nous avons vu le zèle hardi contre Brunehaut. Ce missionnaire ardent
et impétueux rattacha un instant la Gaule aux principes de l'Église
irlandaise.

[Note 226: Britannia, fertilis provincia tyrannorum. (Saint Jérôme.)]

[Note 227: Saint Loup naquit à Toul, épousa la soeur de saint Hilaire,
évêque d'Arles, fut moine à Lérins, puis évêque de Troyes.--Saint
Germain, né à Auxerre, fut d'abord duc des troupes de la marche
Armorique et Nervicane. De retour à Auxerre, il se livrait tout entier
à la chasse, et élevait des trophées en mémoire des succès qu'il y
obtenait. Saint Amator, évêque de la ville, l'en chassa, puis le
convertit et l'ordonna prêtre malgré lui. Il eut pour disciples sainte
Geneviève et saint Patrice. Saint Germain et saint Martin, le chasseur
et le soldat, étaient les deux saints les plus populaires de la
France. Mais saint Hubert succéda à saint Germain dans le patronage
des chasseurs.]

[Note 228: Saint Colomban explique lui-même le rapport mystique de son
nom avec les mots _jona_, _barjona_, qui signifie colombe dans les
livres saints.]

La chute des enfants de Sigebert et de Brunehaut, la réunion de
l'Ostrasie à la Neustrie, était une occasion favorable. Dans la
Neustrie, dans tout le midi des Gaules, les traces de l'invasion
disparaissant, les Germains s'étaient comme fondus dans la population
gauloise et romaine. Les races antiques reprenaient force, la Neustrie
avait repoussé l'Ostrasie sous Frédégonde, et se l'était réunie sous
Clotaire. Ce prince et son fils Dagobert, moins Francs que Romains,
devaient être favorables aux progrès de l'Église celtique, dont les
moeurs et les lumières faisaient honte au caractère barbare qu'avait
pris celle des Gaules.

Saint Colomban avait passé d'abord en Gaule avec douze compagnons. Une
foule d'autres semblent les avoir suivis pour peupler les nombreux
monastères que fondèrent ces premiers apôtres. Pour saint Colomban,
nous l'avons vu d'abord s'établir dans les plus profondes solitudes
des Vosges, sur les ruines d'un temple païen, circonstance que son
biographe remarque dans toutes les fondations du saint. Là, il reçut
bientôt les enfants de tous les grands de cette partie de la Gaule.
Mais la jalousie des évêques vint l'y troubler. La singularité des
rites irlandais prêtait à leurs attaques[229]. La liberté avec
laquelle il parla à Theuderic et Brunehaut détermina son expulsion de
Luxeuil. Reconduit par la Loire hors des Gaules, il y rentra par les
États de Clotaire II, qui le reçut avec honneur. Ce fut en effet pour
ce prince un immense avantage d'apparaître aux yeux des peuples comme
le protecteur des saints, que ses ennemis persécutaient. De là
Colomban passa en Suisse, où saint Gall, son disciple, fonda le fameux
monastère de ce nom; puis il se fixa en Italie près du Bavarois
Agilulfe, roi des Lombards; il s'y bâtit une retraite à Bobbio, et y
resta jusqu'à sa mort, quelques instances que lui fît Clotaire
vainqueur de revenir auprès de lui. C'est de là qu'il écrivit au pape
ses lettres éloquentes et bizarres, pour la réunion des Églises
irlandaise et romaine. Il y parle au nom du roi et de la reine des
Lombards; c'est, dit-il, à leur prière qu'il écrit. Peut-être les
opinions qu'il exprime sur la supériorité de l'Église d'Irlande
étaient-elles partagées par Clotaire et Dagobert, son fils. Du moins,
nous voyons ces princes multiplier par toute la France les monastères
de saint Colomban; au contraire, la race ostrasienne des Carlovingiens
doit s'unir étroitement avec le pape, et assujettir tous les
monastères à la règle de saint Benoît.

[Note 229: _App. 100._]

Des grandes écoles de Luxeuil et de Bobbio sortaient les fondateurs
d'une foule d'abbayes: saint Gall, dont nous avons parlé; saints Magne
et Théodore, premiers abbés de Kempten et Fuessen près d'Augsbourg;
saint Attale de Bobbio; saint Romaric de Remiremont; saint Omer, saint
Bertin, saint Amand, ces trois apôtres de la Flandre; saint Wandrille,
parent des Carlovingiens, fondateur de la grande école de Fontenelle
en Normandie, qui doit être à son tour la métropole de tant d'autres.
Ce fut Clotaire II qui éleva saint Amand à l'épiscopat, et Dagobert
voulut que son fils fût baptisé par ce saint. Saint Éloi, le ministre
de Dagobert, fonde en Limousin Solignac, d'où sortira saint Remacle,
le grand évêque de Liège. Il avait dit un jour à Dagobert: «Seigneur,
accordez-moi ce don, pour que j'en fasse une échelle par où vous et
moi nous monterons au ciel.»

À côté de ces écoles, on vit des vierges savantes en ouvrir d'autres
aux personnes de leur sexe. Sans parler de celles de Poitiers et
d'Arles, de celle de Maubeuge, où sainte Aldegonde écrivit ses
révélations, sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, avait été étudier en
Irlande; sainte Bertille, abbesse de Chelles, était si célèbre qu'une
foule de disciples des deux sexes affluaient autour d'elle de toute la
Gaule et de la Grande-Bretagne.

Quelle était la règle nouvelle à laquelle tant de monastères s'étaient
soumis? Les bénédictins[230] ne demandent pas mieux que de nous
persuader qu'elle n'est autre que celle de saint Benoît, et les textes
mêmes qu'ils allèguent prouvent évidemment le contraire. Par exemple,
des religieuses obtiennent de saint Donat, disciple de saint Colomban,
devenu évêque de Besançon, qu'il fera pour elles un rapprochement des
règles de saint Césaire d'Arles, de saint Benoît, de saint Colomban;
saint Projectus en fit autant pour d'autres religieuses. Ces règles
n'étaient donc pas les mêmes.

[Note 230: L'Église de Rome était fortement intéressée à supprimer les
écrits d'un ennemi, qui avait pourtant laissé dans la mémoire des
peuples une si grande réputation de sainteté. Aussi la plupart des
livres de saint Colomban ont péri. Quelques-uns se trouvaient encore
au seizième siècle à Besançon et à Bobbio, d'où ils furent, dit-on,
portés aux bibliothèques de Rome et de Milan.]

La règle de saint Colomban, opposée en ceci à la règle de saint
Benoît, ne prescrit pas l'obligation d'un travail régulier; elle
assujettit le moine à un nombre énorme de prières. En général, elle ne
porte pas cette empreinte d'esprit positif qui distingue l'autre à un
si haut degré. Elle prescrit de même l'obéissance, mais elle ne laisse
pas les peines à l'arbitraire de l'abbé; elle les indique d'avance
pour chaque délit avec une minutieuse et bizarre précision. Dans cet
étrange code pénal, bien des choses scandalisent le lecteur moderne.
«Un an de pénitence pour le moine qui a perdu une hostie; pour le
moine qui a failli avec une femme, deux jours au pain et à l'eau, un
jour seulement s'il ignorait que ce fut une faute.» En général, la
tendance est mystique; le législateur a plus égard aux pensées qu'aux
actes.--«La chasteté du moine, dit-il, s'estime par ses pensées: que
sert qu'il soit vierge de corps, s'il ne l'est d'esprit[231]?».

[Note 231: _App. 101._]

Cette réforme, doublement remarquable et par son éclat, et par sa
liaison avec le réveil des races vaincues dans les Gaules, était loin
pourtant de satisfaire aux besoins du temps. Ce n'était pas de
pratiques pieuses, d'élans mystiques qu'il s'agissait, lorsque la
barbarie pesait si lourdement, et qu'une invasion nouvelle était
toujours imminente sur le Rhin. Saint Benoît avait compris qu'il
fallait à une telle époque un monachisme plus humble, plus laborieux,
pour défricher la terre, devenue tout inculte et sauvage, pour
défricher l'esprit des barbares. Mais l'Église irlandaise, animée d'un
indomptable esprit d'individualité et d'opposition, n'était d'accord
ni avec Rome, ni avec elle-même. Saint Gall, le principal disciple de
saint Colomban, refusa de le suivre en Italie, resta en Suisse, et y
travailla pour son compte[232]. Saint Colomban, passant alors en
Italie, s'occupa de combattre l'arianisme des Orientaux; c'était se
tourner vers le monde fini, vers le passé, au lieu de regarder vers la
Germanie, vers l'avenir. Comme il était encore sur le Rhin, il eut un
instant l'idée d'entreprendre la conversion des Suèves; plus tard,
celle des Slaves. Un ange l'en détourna dans un songe, et, lui traçant
une image du monde, il lui désigna l'Italie. Ce défaut de sympathie
pour les Germains, pour les travaux obscurs de leur conversion, est-il
la condamnation de saint Colomban et de l'Église celtique? Les
missionnaires anglo-saxons, disciples soumis de Rome, vont, avec le
secours d'une dynastie ostrasienne, recueillir dans l'Allemagne cette
moisson que l'Irlande n'a pu, ou n'a pas voulu cueillir[233].

[Note 232: _App. 102._]

[Note 233: Les Bollandistes disent très bien qu'il y a entre la règle
de saint Colomban et celle de saint Benoît la même différence qu'entre
les règles des franciscains et des dominicains. C'est l'opposition de
la loi et de la grâce. L'ordre de Saint-Benoît devait prévaloir: 1º
sur le RATIONALISME des Pélagiens; 2º sur le MYSTICISME de saint
Colomban.]

       *       *       *       *       *

L'impuissance de l'Église celtique, son défaut d'unité, se retrouve
dans la monarchie qui à cette époque dominait nominalement toute la
Gaule. La dissolution définitive semble commencer avec la mort de
Dagobert. Sous lui, il est probable que l'influence ecclésiastique fut
supérieure à celle des grands. Les prêtres, dont nous le voyons
entouré, doivent avoir suivi les traditions de l'ancien gouvernement
neustrien dans sa lutte contre l'Ostrasie, c'est-à-dire contre le pays
des barbares et de l'aristocratie. Lorsque le fameux maire du palais,
Ébroin, envoya demander conseil à l'évêque de Rouen, saint Ouen, le
vieux ministre de Dagobert répondit sans hésiter: «De Frédégonde te
souvienne!»

Les grands manquèrent d'abord leur coup en Ostrasie, sous Sigebert
III, fils de Dagobert. Pepin avait été maire, puis son fils Grimoald,
et celui-ci, à la mort de Sigebert, avait essayé de faire roi un de
ses propres enfants. Il était secondé par Dido, évêque de Poitiers,
oncle du fameux saint Léger. L'oncle et le neveu étaient les chefs des
grands dans le Midi. Le vrai roi n'avait que trois ans. On se
débarrassa sans peine de cet enfant. Dido le conduisit en Irlande.
Mais les hommes libres d'Ostrasie tendirent des embûches à Grimoald,
l'arrêtèrent et l'envoyèrent à Paris, au roi de Neustrie Clovis II,
fils de Dagobert, qui le fit mourir avec son fils.

Les trois royaumes se trouvèrent ainsi réunis sous Clovis II, ou
plutôt sous Erchinoald, maire du palais de Neustrie. Pendant la
minorité des trois fils de Clovis, le même Erchinoald, puis le fameux
Ébroin, remplirent la même charge, s'appuyant du nom et de la sainteté
de Bathilde, veuve du dernier roi. C'était une esclave saxonne que
Clovis avait faite reine. Ces maires, ennemis des grands, leur
opposaient avec avantage aux yeux des peuples une esclave et une
sainte.

Quelle était précisément cette charge des _maires du palais_? M. de
Sismondi ne peut croire que le maire ait été originairement un
officier royal. Il y voit un magistrat populaire, institué pour la
protection des hommes libres, comme le justiza d'Aragon. Cette espèce
de tribun et de juge eût été appelé _morddom_, juge du meurtre. Ces
mots allemands auraient été facilement confondus avec ceux de _major
domus_, et la mairie assimilée à la charge de l'ancien comte du palais
impérial. Nul doute que le maire n'ait été souvent élu, et même de
bonne heure, aux époques de minorité ou d'affaiblissement du pouvoir
royal; mais aussi nul doute qu'il n'ait été choisi par le roi, au
moins jusqu'à Dagobert[234]. Quiconque connaît l'esprit de la
_famille_ germanique ne s'étonnera pas de trouver dans le maire un
officier du palais. Dans cette famille, la domesticité ennoblit.
Toutes les fonctions réputées serviles chez les nations du Midi sont
honorables chez celles du Nord, et en réalité elles sont rehaussées
par le dévouement personnel. Dans les _Niebelungen_, le maître des
cuisines, Rumolt, est un des principaux chefs des guerriers. Aux
festins du couronnement impérial, les électeurs tenaient à honneur
d'apporter le boisseau d'avoine, et de mettre les plats sur la table.
Chez ces nations, quiconque est grand dans le palais est grand dans le
peuple. Le _plus grand_ du palais (_major_) devait être le premier des
leudes, leur chef dans la guerre, leur juge dans la paix. Or, à une
époque où les hommes libres avaient intérêt à être sous la protection
royale, _in truste regiâ_, à devenir antrustions et leudes, le juge
des leudes dut peu à peu se trouver le juge du peuple.

[Note 234: _App. 103._]

Le maire Ébroin avait entrepris l'impossible, établir l'unité, lorsque
tout tendait à la dispersion; fonder la royauté, quand les grands se
fortifiaient de toutes parts. Les deux moyens qu'il prit pour y
parvenir étaient utiles, si on eût pu les employer. Le premier fut de
choisir les ducs et les grands dans une autre province que celle où
ils avaient leurs possessions, leurs esclaves, leurs clients; isolés
ainsi de leurs moyens personnels de puissance, ils auraient été les
simples hommes du roi, et n'auraient pas rendu les charges
héréditaires dans leur famille. En outre, Ébroin paraît avoir essayé
de rapprocher les lois, les usages divers des nations qui composaient
l'empire des Francs; cette tentative sembla tyrannique, et elle
l'était en effet à cette époque.

Aussi l'Ostrasie échappa d'abord à Ébroin; elle exigea un roi, un
maire, un gouvernement particulier. Puis, les grands d'Ostrasie et de
Bourgogne, entre autres saint Léger, évêque d'Autun, neveu de Dido,
évêque de Poitiers (tous deux étaient amis des Pepins), marchent
contre Ébroin au nom du jeune Childéric II, roi d'Ostrasie[235].
Ébroin, abandonné des grands neustriens, est enfermé au monastère de
Luxeuil. Saint Léger, qui avait contribué à la révolution, n'en
profita guère. Il fut accusé, à tort ou à droit, d'aspirer au trône,
de concert avec le Romain Victor, patrice souverain de Marseille, qui
était venu pour une affaire auprès de Childéric. Les grands du Nord
inspirèrent au roi une défiance naturelle contre le chef des grands du
Midi, et saint Léger fut enfermé à Luxeuil avec ce même Ébroin qu'il y
avait enfermé lui-même. L'adoucissement des moeurs est ici visible.
Sous les premiers Mérovingiens, un tel soupçon eût infailliblement
entraîné la mort.

[Note 235: La querelle de saint Léger et d'Ébroin enveloppait aussi
une querelle nationale, une haine de villes. Saint Léger, évêque
d'Autun, avait pour lui l'évêque de Lyon, et contre lui les évêques de
Valence et de Châlons. Ces deux villes faisaient ainsi la guerre à
leurs rivales, les deux capitales de la Bourgogne.--Lorsque saint
Léger se fut livré volontairement à ses ennemis, Autun n'en fut pas
moins obligé de se racheter. Ils voulaient chasser aussi l'évêque de
Lyon, mais les Lyonnais s'armèrent pour le défendre. Les villes
prennent évidemment part active à la querelle.]

Cependant l'Ostrasien Childéric eut à peine respiré l'air de la
Neustrie qu'il devint, lui aussi, ennemi des grands. Dans un accès de
fureur, il fit battre de verges un d'entre eux, nommé Bodilo. Ce
châtiment servile les irrita tous. Childéric II fut assassiné dans la
forêt de Chelles; les assassins n'épargnèrent pas même sa femme
enceinte et son fils enfant.

Ébroin et saint Léger sortirent de Luxeuil réconciliés en apparence,
mais ils se séparèrent bientôt pour profiter des deux révolutions qui
venaient de s'opérer en Ostrasie et en Neustrie. Les rôles étaient
changés: pendant que les grands triomphaient avec saint Léger en
Neustrie, par la mort de Childéric, les hommes libres d'Ostrasie
avaient fait revenir d'Irlande cet enfant (Dagobert II) que la famille
des Pepins avait autrefois éloigné du trône, dans l'espoir de s'y
asseoir elle-même. Les hommes libres d'Ostrasie formèrent une armée à
Ébroin, le ramenèrent triomphant en Neustrie, où ils firent dégrader,
aveugler, tuer saint Léger, comme coupable d'avoir conseillé la mort
de Childéric II. Au moment même, un autre Mérovingien était tué en
Ostrasie par les amis de saint Léger. Les deux Pepins et Martin,
petits-fils d'Arnulf, évêque de Metz, et neveux de Grimoald, firent
condamner par un conseil et poignarder Dagobert II, le roi des hommes
libres, c'est-à-dire du parti allié d'Ébroin. Ébroin vengea Dagobert
comme il avait vengé Childéric II. Il attira Martin dans une
conférence et l'y fit assassiner. Lui-même fut tué peu après par un
noble Franc qu'il avait menacé de la mort.

Cet homme remarquable avait, comme Frédégonde, défendu avec succès la
France de l'ouest, et retardé vingt années le triomphe des grands
ostrasiens. Sa mort leur livra la Neustrie. Ses successeurs furent
défaits par Pepin à Testry, entre Saint-Quentin et Péronne.

Cette victoire des grands sur le parti populaire, de la Gaule
germanique sur la Gaule romaine, ne sembla pas d'abord entraîner un
changement de dynastie. Pepin adopta le roi même au nom duquel Ébroin
et ses successeurs avaient combattu. On peut cependant considérer la
bataille de Testry comme la chute de la famille de Clovis. Peu importe
que cette famille traîne encore le titre de roi dans l'obscurité de
quelque monastère. Désormais le nom des princes mérovingiens ne sera
plus attesté comme signe de parti; ils cesseront bientôt d'être
employés même comme instruments. Le dernier terme de la décadence est
arrivé.

Selon une vieille légende, le père de Clovis ayant enlevé Basine, la
femme du roi de Thuringe, «elle lui dit la première nuit, comme ils
étaient couchés: Abstenons-nous; lève-toi, et ce que tu auras vu dans
la cour du palais, tu le diras à ta servante. S'étant levé, il vit
comme des lions, des licornes et des léopards qui se promenaient. Il
revint et dit ce qu'il avait vu. La femme lui dit alors: Va voir de
nouveau, et reviens dire à ta servante. Il sortit et vit cette fois
des ours et des loups. À la troisième fois, il vit des chiens et
d'autres bêtes chétives. Ils passèrent la nuit chastement, et quand
ils se levèrent, Basine lui dit: Ce que tu as vu des yeux est fondé en
vérité. Il nous naîtra un lion; ses fils courageux ont pour symboles
le léopard et la licorne. D'eux naîtront des ours et des loups, pour
le courage et la voracité. Les derniers rois sont les chiens, et la
foule des petites bêtes indique ceux qui vexeront le peuple, mal
défendu par ses rois[236].»

[Note 236: Grégoire de Tours.--Basine a le don de seconde vue, comme
la Brunhild de l'_Edda_. Comme Brunhild, elle se livre au plus
vaillant.]

La dégénération est en effet rapide chez ces Mérovingiens. Des quatre
fils de Clovis, un seul, Clotaire, laisse postérité. Des quatre fils
de Clotaire, un seul a des enfants. Ceux qui suivent, meurent presque
tous adolescents. Il semble que ce soit une espèce d'hommes
particulière. Tout Mérovingien est père à quinze ans, caduc à trente.
La plupart n'atteignent pas cet âge. Charibert II meurt à vingt-cinq
ans; Sigebert II, Clovis II, à vingt-six, à vingt-trois; Childéric II
à vingt-quatre; Clotaire III à dix-huit; Dagobert II à vingt-six ou
vingt-sept, etc. Le symbole de cette race, ce sont les _énervés_ de
Jumièges, ces jeunes princes à qui l'on a coupé les articulations, et
qui s'en vont sur un bateau au cours du fleuve qui les porte à
l'Océan; mais ils sont recueillis dans un monastère.

Qui a coupé leurs nerfs et brisé leurs os, à ces enfants des rois
barbares? c'est l'entrée précoce de leurs pères dans la richesse et
les délices du monde romain qu'ils ont envahi. La civilisation donne
aux hommes des lumières et des jouissances. Les lumières, les
préoccupations de la vie intellectuelle, balancent, chez les esprits
cultivés, ce que les jouissances ont d'énervant. Mais les barbares qui
se trouvent tout à coup placés dans une civilisation disproportionnée
n'en prennent que les jouissances. Il ne faut pas s'étonner s'ils s'y
absorbent et y fondent, pour ainsi dire, comme la neige devant un
brasier.

Le pauvre vieil historien Frédégaire exprime bien tristement dans son
langage barbare cet affaissement du monde mérovingien. Après avoir
annoncé qu'il essayera de continuer Grégoire de Tours: «J'aurais
souhaité, dit-il, qu'il me fût échu en partage une telle faconde, que
je pusse quelque peu lui ressembler. Mais l'on puise difficilement à
une source dont les eaux tarissent. Désormais le monde se fait vieux,
la pointe de la sagacité s'émousse en nous. Aucun homme de ce temps ne
peut ressembler aux orateurs des âges précédents, aucun n'oserait y
prétendre[237].»

[Note 237: _App. 104._]



CHAPITRE II

Carlovingiens. -- Huitième, neuvième et dixième siècle.


«L'homme de Dieu (saint Colomban), ayant été trouver Theudebert, lui
conseilla de mettre bas l'arrogance et la présomption, de se faire
clerc, d'entrer dans le sein de l'Église, se soumettant à la sainte
religion, de peur que, par-dessus la perte du royaume temporel, il
n'encourût encore celle de la vie éternelle. Cela excita le rire du
roi et de tous les assistants; ils disaient en effet qu'ils n'avaient
jamais ouï dire qu'un Mérovingien, élevé à la royauté, fût devenu
clerc volontairement. Tout le monde abominant cette parole, Colomban
ajouta: Il dédaigne l'honneur d'être clerc; eh bien! il le sera malgré
lui[238].»

[Note 238: Vie de saint Colomban.]

Ce passage nous rend sensible l'une des principales différences que
présentent la première et la seconde race. Les Mérovingiens entrent
dans l'Église malgré eux, les Carlovingiens volontairement. La tige
de cette dernière famille est l'évêque de Metz, Arnulf, qui a son fils
Chlodulf pour successeur dans cet évêché. Le frère d'Arnulf est abbé
de Bobbio; son petit-fils est saint Wandrille. Toute cette famille est
étroitement unie avec saint Léger. Le frère de Pepin-le-Bref,
Carloman, se fait moine au mont Cassin; ses autres frères sont
archevêque de Rouen, abbé de Saint-Denis. Les cousins de Charlemagne,
Adalhard, Wala, Bernard, sont moines. Un frère de Louis-le-Débonnaire,
Drogon, est évêque de Metz, trois autres de ses frères sont moines ou
clercs. Le grand saint du Midi, saint Guillaume de Toulouse, est
cousin et tuteur du fils aîné de Charlemagne. Ce caractère
ecclésiastique des Carlovingiens explique assez leur étroite union
avec le pape, et leur prédilection pour l'ordre de Saint-Benoît.

Arnulf était né, dit-on, d'un père aquitain et d'une mère suève[239].
Cet Aquitain, nommé Ansbert, aurait appartenu à la famille des
Ferreoli, et eût été gendre de Clotaire Ier. Cette généalogie semble
avoir été fabriquée pour rattacher les Carlovingiens d'un côté à la
dynastie mérovingienne, de l'autre à la maison la plus illustre de la
Gaule romaine[240]. Quoiqu'il en soit, je croirais aisément, d'après
les fréquents mariages des familles ostrasiennes et aquitaines[241],
que les Carlovingiens ont pu en effet sortir d'un mélange de ces
races.

[Note 239: _App. 105._]

[Note 240: _App. 106._]

[Note 241: _App. 107._]

Cette maison épiscopale de Metz[242] réunissait deux avantages qui
devaient lui assurer la royauté. D'une part, elle tenait étroitement à
l'Église; de l'autre, elle était établie dans la contrée la plus
germanique de la Gaule. Tout d'ailleurs la favorisait. La royauté
était réduite à rien, les hommes libres diminuaient de nombre chaque
jour. Les grands seuls, leudes et évêques, se fortifiaient et
s'affermissaient. Le pouvoir devait passer à celui qui réunirait les
caractères de grand propriétaire et de chef des leudes. Il fallait de
plus que tout cela se rencontrât dans une grande famille épiscopale,
dans une famille ostrasienne, c'est-à-dire amie de l'Église, amie des
barbares. L'Église, qui avait appelé les Francs de Clovis contre les
Goths, devait favoriser les Ostrasiens contre la Neustrie, lorsque
celle-ci, sous un Ébroin, organisait un pouvoir laïque, rival de celui
du clergé.

[Note 242: _App. 108._]

       *       *       *       *       *

La bataille de Testry, cette victoire des grands sur l'autorité
royale, ou du moins sur le nom du roi, ne fit qu'achever, proclamer,
légitimer la dissolution. Toutes les nations durent y voir un jugement
de Dieu contre l'unité de l'Empire. Le Midi, Aquitaine et Bourgogne,
cessa d'être France, et nous voyons bientôt ces contrées désignées,
sous Charles-Martel, comme _pays romains_; il pénétra, disent les
chroniques, jusqu'en Bourgogne. À l'est et au nord, les ducs
allemands, les Frisons, les Saxons, Suèves, Bavarois, n'avaient nulle
raison de se soumettre au duc des Ostrasiens, qui peut-être n'eût pas
vaincu sans eux. Par sa victoire même Pepin se trouva seul. Il se hâta
de se rattacher au parti qu'il avait abattu, au parti d'Ébroin, qui
n'était autre que celui de l'unité de la Gaule; il fit épouser à son
fils une matrone puissante, veuve du dernier maire, et chère au parti
des hommes libres. Au dehors, il essaya de ramener à la domination des
Francs les tribus germaniques qui s'en étaient affranchies, les
Frisons au nord, au midi les Suèves. Mais ses tentatives étaient loin
de pouvoir rétablir l'unité. Ce fut bien pis à sa mort; son successeur
dans la mairie fut son petit-fils Théobald, sous sa veuve Plectrude.
Le roi Dagobert III, encore enfant, se trouva soumis à un maire
enfant, et tous deux à une femme. Les Neustriens s'affranchirent sans
peine. Ce fut à qui attaquerait l'Ostrasie ainsi désarmée: les
Frisons, les Neustriens la ravagèrent, les Saxons coururent toutes ses
possessions en Allemagne.

Les Ostrasiens, foulés par toutes les nations, laissèrent là Plectrude
et son fils. Ils tirèrent de prison un vaillant bâtard de Pepin, Carl,
surnommé Marteau. Pepin n'avait rien laissé à celui-ci. C'était une
branche maudite, odieuse à l'Église, souillée du sang d'un martyr.
Saint Lambert, évêque de Liège, avait un jour, à la table royale,
exprimé son mépris pour Alpaïde, la mère de Carl, la concubine de
Pepin; le frère d'Alpaïde força la maison épiscopale et tua l'évêque
en prières. Grimoald, fils et héritier de Pepin, étant allé en
pèlerinage au tombeau de saint Lambert, il y fut tué, sans doute par
les amis d'Alpaïde. Carl lui-même se signala comme ennemi de l'Église.
Son surnom païen de _Marteau_ me ferait volontiers douter s'il était
chrétien. On sait que le marteau est l'attribut de Thor, le signe de
l'association païenne, celui de la propriété, de la conquête barbare.
Cette circonstance expliquerait comment un empire, épuisé sous les
règnes précédents, fournit tout à coup tant de soldats et contre les
Saxons et contre les Sarrasins. Ces mêmes hommes, attirés dans les
armées de Carl par l'appât des biens de l'Église qu'il leur prodigua,
purent adopter peu à peu la croyance de leur nouvelle patrie, et
préparèrent une génération de soldats pour Pepin-le-Bref et
Charlemagne. Dans cette famille tout ecclésiastique des Carlovingiens,
le bâtard, le proscrit Carl, ou Charles-Martel, offre une physionomie
à part et très peu chrétienne[243].

[Note 243: _App. 109._]

D'abord les Neustriens, battus par lui à Vincy, près de Cambrai,
appelèrent à leur aide les Aquitains, qui, depuis la dissolution de
l'empire des Francs, formaient une puissance redoutable. Eudes, leur
duc, s'avança jusqu'à Soissons, s'unit aux Neustriens, qui n'en furent
pas moins vaincus. Peut-être eût-il continué la guerre avec avantage,
mais il avait alors un ennemi derrière lui. Les Sarrasins, maîtres de
l'Espagne, s'étaient emparés du Languedoc. De la ville romaine et
gothique de Narbonne, occupée par eux, leur innombrable cavalerie se
lançait audacieusement vers le Nord, jusqu'en Poitou, jusqu'en
Bourgogne[244], confiante dans sa légèreté et dans la vigueur
infatigable de ses chevaux africains. La célérité prodigieuse de ces
brigands, qui voltigeaient partout, semblait les multiplier; ils
commençaient à passer en plus grand nombre: on craignait que, selon
leur usage, après avoir fait un désert d'une partie des contrées du
Midi, ils ne finîssent par s'y établir. Eudes, défait une fois par
eux, s'adressa aux Francs eux-mêmes; une rencontre eut lieu près de
Poitiers entre les rapides cavaliers de l'Afrique et les lourds
bataillons des Francs (732). Les premiers, après avoir éprouvé qu'ils
ne pouvaient rien contre un ennemi redoutable par sa force et sa
masse, se retirèrent pendant la nuit. Quelle perte les Arabes
purent-ils éprouver, c'est ce qu'on ne saurait dire. Cette rencontre
solennelle des hommes du Nord et du Midi a frappé l'imagination des
chroniqueurs de l'époque; ils ont supposé que ce choc de deux races
n'avait pu avoir lieu qu'avec un immense massacre[245]. Charles-Martel
poussa jusqu'en Languedoc, il assiégea inutilement Narbonne, entra
dans Nîmes et essaya de brûler les Arènes qu'on avait changées en
forteresse. On distingue encore sur les murs la trace de l'incendie.

[Note 244: En 725, ils prirent Carcassonne, reçurent Nîmes à
composition, et détruisirent Autun. En 731, ils brûlèrent l'église de
Saint-Hilaire de Poitiers.]

[Note 245: _App. 110._]

Mais ce n'est pas du côté du Midi qu'il dut avoir le plus d'affaires;
l'invasion germanique était bien plus à craindre que celle des
Sarrasins. Ceux-ci étaient établis dans l'Espagne, et bientôt leurs
divisions les y retinrent. Mais les Frisons, les Saxons, les
Allemands, étaient toujours appelés vers le Rhin par la richesse de la
Gaule et par le souvenir de leurs anciennes invasions; ce ne fut que
par une longue suite d'expéditions que Charles-Martel parvint à les
refouler. Avec quels soldats put-il faire ces expéditions? Nous
l'ignorons, mais tout porte à croire qu'il recrutait ses armées en
Germanie. Il lui était facile d'attirer à lui des guerriers auxquels
il distribuait les dépouilles des évêques et des abbés de la Neustrie
et de la Bourgogne[246]. Pour employer ces mêmes Germains contre les
Germains leurs frères, il fallut les faire chrétiens. C'est ce qui
explique comment Charles devint vers la fin l'ami des papes, et leur
soutien contre les Lombards. Les missions pontificales créèrent dans
la Germanie une population chrétienne amie des Francs, et chaque
peuplade dut se trouver partagée entre une partie païenne qui resta
obstinément sur le sol de la patrie à l'état primitif de tribu, tandis
que la partie chrétienne fournit des bandes aux armées de
Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne.

[Note 246: _App. 111._]

L'instrument de cette grande révolution fut saint Boniface, l'apôtre
de l'Allemagne. L'Église anglo-saxonne, à laquelle il appartient,
n'était pas, comme celle d'Irlande, de Gaule ou d'Espagne, une soeur,
une égale de celle de Rome; c'était la fille des papes. Par cette
Église, romaine d'esprit[247], germanique de langue, Rome eut prise
sur la Germanie. Saint Colomban avait dédaigné de prêcher les Suèves.
Les Celtes, dans leur dur esprit d'opposition à la race germanique, ne
pouvaient être les instruments de sa conversion. Un principe de
rationalisme anti-hiérarchique, un esprit d'individualité, de
division, dominait l'Église celtique. Il fallait un élément plus
liant, plus sympathique, pour attirer au christianisme les derniers
venus des barbares. Il fallait leur parler du Christ au nom de Rome,
ce grand nom qui, depuis tant de générations, remplissait leur
oreille.

[Note 247: _App. 112._]

Winfried (c'est le nom germanique de Boniface) se donna sans réserve
aux papes, et, sous leurs auspices, se lança dans ce vaste monde païen
de l'Allemagne à travers les populations barbares. Il fut le Colomb et
le Cortez de ce monde inconnu, où il pénétrait sans autre arme que sa
foi intrépide et le nom de Rome. Cet homme héroïque, passant tant de
fois la mer, le Rhin, les Alpes, fut le lien des nations; c'est par
lui que les Francs s'entendirent avec Rome, avec les tribus
germaniques; c'est lui qui, par la religion, par la civilisation,
attacha au sol ces tribus mobiles, et prépara à son insu la route aux
armées de Charlemagne, comme les missionnaires du seizième siècle
ouvrirent l'Amérique à celles de Charles-Quint. Il éleva sur le Rhin
la métropole du christianisme allemand, l'église de Mayence, l'église
de l'Empire, et plus loin, Cologne, l'église des reliques, la cité
sainte des Pays-Bas. La jeune école de Fulde, fondée par lui au plus
profond de la barbarie germanique, devint la lumière de l'Occident,
et enseigna ses maîtres. Premier archevêque de Mayence, c'est du pape
qu'il voulut tenir le gouvernement de ce nouveau monde chrétien qu'il
avait créé. Par son serment, il se voue, lui et ses successeurs, au
prince des apôtres, «qui seul doit donner le pallium aux
évêques[248]». Cette soumission n'a rien de servile. Le bon Winfried
demande au pape, dans sa simplicité, s'il est vrai que lui, pape, il
viole les canons et tombe dans le péché de simonie[249]; il l'engage à
faire cesser les cérémonies païennes que le peuple célèbre encore à
Rome, au grand scandale des Allemands. Mais le principal objet de sa
haine, ce sont les Scots (nom commun des Écossais et des Irlandais).
Il condamne leur principe du mariage des prêtres. Il dénonce au pape,
tantôt le fameux Virgile, évêque de Saltzbourg, celui qui le premier
devina que la terre est ronde, tantôt un prêtre nommé Samson, qui
supprime le baptême. Clément, autre Irlandais, et le Gaulois Adalbert
troublent aussi l'Église. Adalbert érige des oratoires et des croix
près des fontaines (peut-être aux anciens autels druidiques); le
peuple y court et déserte les églises[250]; cet Adalbert est si révéré
qu'on se dispute comme des reliques ses ongles et ses cheveux.
Autorisé par une lettre qu'il a reçue de Jésus-Christ, il invoque des
anges dont le nom est inconnu; il sait d'avance les péchés des hommes
et n'écoute pas leur confession. Winfried, implacable ennemi de
l'Église celtique, obtient de Carloman et Pepin qu'ils fassent
enfermer Adalbert. Ce zèle âpre et farouche était au moins
désintéressé. Après avoir fondé neuf évêchés et tant de monastères, au
comble de sa gloire, à l'âge de soixante-treize ans, il résigna
l'archevêché de Mayence à son disciple Lulle, et retourna simple
missionnaire dans les bois et les marais de la Frise païenne, où il
avait quarante ans auparavant prêché la première fois. Il y trouva le
martyre.

[Note 248: _App. 113._]

[Note 249: _App. 114._]

[Note 250: _App. 115._]

Quatre ans avant sa mort (752), il avait sacré roi Pepin au nom du
pape de Rome, et transporté la couronne à une nouvelle dynastie. Ce
fils de Charles-Martel, seul maire par la retraite d'un de ses frères
au mont Cassin et par la fuite de l'autre, était le bien-aimé de
l'Église. Il réparait les spoliations de Charles-Martel; il était
l'unique appui du pape contre les Lombards. Tout cela l'enhardit à
faire cesser la longue comédie que jouaient les maires du palais,
depuis la mort de Dagobert, et à prendre pour lui-même le titre de
roi. Il y avait près de cent ans que les Mérovingiens, enfermés dans
leur villa de Maumagne ou dans quelque monastère, conservaient une
vaine ombre de la royauté[251]. Ce n'était guère qu'au printemps, à
l'ouverture du champ de mars, qu'on tirait l'idole de son sanctuaire,
qu'on montrait au peuple son roi. Silencieux et grave, ce roi chevelu,
barbu (c'étaient, quel que fût l'âge du prince, les insignes obligés
de la royauté), paraissait, lentement traîné sur le char germanique,
attelé de boeufs, comme celui de la déesse Hertha. Parmi tant de
révolutions qui se faisaient au nom de ces rois, vainqueurs, vaincus,
leur sort changeait peu. Ils passaient du palais au cloître, sans
remarquer la différence. Souvent même le maire vainqueur quittait son
roi pour le roi vaincu, si celui-ci figurait mieux. Généralement ces
pauvres rois ne vivaient guère; derniers descendants d'une race
énervée, faibles et frêles, ils portaient la peine des excès de leurs
pères. Mais cette jeunesse même, cette inaction, cette innocence dut
inspirer au peuple l'idée profonde de la sainteté royale, du droit du
roi. Le roi lui apparut de bonne heure comme un être irréprochable,
peut-être comme un compagnon de ses misères, auquel il ne manquait que
le pouvoir pour en être le réparateur. Et le silence même de
l'imbécillité ne diminuait pas le respect. Cet être taciturne semblait
garder le secret de l'avenir. Dans plusieurs contrées encore, le
peuple croit qu'il y a quelque chose de divin dans les idiots, comme
autrefois les païens reconnaissaient la divinité dans les bêtes.

[Note 251: C'était comme le pontife-roi à Rome, le calife à Bagdad
dans la décadence, ou le daïro au Japon.]

Après les Mérovingiens, dit Éginhard, les Francs se constituèrent deux
rois. En effet, cette dualité se retrouve presque partout au
commencement de la dynastie Carlovingienne. Ordinairement deux frères
règnent ensemble: Pepin et Martin, Pepin et Carloman, Carloman et
Charlemagne. Quand il y a un troisième frère (par exemple Grifon,
frère de Pepin-le-Bref), il est exclu du partage.

Cette royauté de Pepin, fondée par les prêtres, fut dévouée aux
prêtres. Le descendant de l'évêque Arnulf, le parent de tant
d'évêques et de saints, donna grande influence aux prélats.

Partout les ennemis des Francs se trouvaient être ceux de l'Église:
Saxons païens, Lombards persécuteurs du pape, Aquitains spoliateurs
des biens ecclésiastiques. La grande guerre de Pepin fut contre
l'Aquitaine. Il ne fit qu'une campagne en Saxe, obtenant la liberté de
prédication pour les missionnaires[252], et laissant faire au temps.
Deux campagnes suffirent contre les Lombards, le pape Étienne était
venu lui-même implorer le secours des Francs. Pepin força les Alpes,
força Pavie, et exigea du Lombard Astolph qu'il rendît, non pas à
l'empire grec, mais à saint Pierre et au pape[253], les villes de
Ravenne, de l'Émilie, de la Pentapole et du duché de Rome. Il fallait
que les Lombards et les Grecs fussent bien peu à craindre, pour que
Pepin crût ces provinces en sûreté dans les mains désarmées d'un
prêtre.

[Note 252: De plus, un tribut de trois cents chevaux. _App. 116._]

[Note 253: Il répondit aux réclamations de l'empereur, qu'il avait
entrepris cette guerre pour l'amour de saint Pierre et la rémission de
ses péchés.]

Ce fut une bien autre guerre que celle d'Aquitaine: un mot en
expliquera la durée. Ce pays, adossé aux Pyrénées occidentales,
qu'occupaient et qu'occupent encore les anciens Ibériens, Vasques,
Guasques ou Basques (Eusken), recrutait incessamment sa population
parmi ces montagnards. Ce peuple, agriculteur de goût et de génie,
brigand par position, avait été longtemps serré dans ses roches par
les Romains, puis par les Goths. Les Francs chassèrent ceux-ci, mais
ne les remplacèrent pas. Ils échouèrent plusieurs fois contre les
Vasques et chargèrent un duc Genialis, sans doute un Romain
d'Aquitaine, de les observer (vers 600)[254]. Cependant les géants de
la montagne[255] descendaient peu à peu parmi les petits hommes du
Béarn, dans leurs grosses capes rouges, et chaussés de l'abarca de
crin, hommes, femmes, enfants, troupeaux, s'avançant vers le Nord; les
landes sont un vaste chemin. Aînés de l'ancien monde, ils venaient
réclamer leur part des belles plaines sur tant d'usurpateurs qui
s'étaient succédé, Galls, Romains et Germains. Ainsi, au septième
siècle, dans la dissolution de l'empire neustrien, l'Aquitaine se
trouva renouvelée par les Vasques, comme l'Ostrasie par les nouvelles
immigrations germaniques. Des deux côtés, le nom suivit le peuple, et
s'étendit avec lui; le Nord s'appela la _France_, le Midi la Vasconia,
la _Gascogne_. Celle-ci avança jusqu'à l'Adour, jusqu'à la Garonne, un
instant jusqu'à la Loire. Alors eut lieu le choc.

[Note 254: _App. 117._]

[Note 255: La taille des Basques est très haute, surtout en
comparaison de celle des Béarnais.]

Selon des traditions fort peu certaines, l'Aquitain Amandus, vers l'an
628, se serait fortifié dans ces contrées, battant les Francs par les
Basques, et les Basques par les Francs. Il aurait donné sa fille à
Charibert, frère de Dagobert; après la mort de son gendre, il aurait
défendu l'Aquitaine, au nom de ses petits-fils orphelins, contre leur
oncle Dagobert. Peut-être le mariage de Charibert n'est-il qu'une
fable inventée plus tard pour rattacher les grandes familles
d'Aquitaine à la première race. Toutefois, nous voyons peu après les
ducs aquitains épouser trois princesses ostrasiennes.

Les arrière-petits fils d'Amandus furent Eudes et Hubert. Celui-ci
passa dans la Neustrie, où régnait alors le maire Ébroin, puis dans
l'Ostrasie, pays de sa tante et de sa grand'mère. Il s'y fixa près de
Pepin. Grand chasseur, il courait avec eux l'immensité des Ardennes;
l'apparition d'un cerf miraculeux le décida à quitter le siècle pour
entrer dans l'Église. Il fut disciple et successeur de saint Lambert à
Maëstricht, et fonda l'évêché de Liège. C'est le patron des chasseurs,
depuis la Picardie jusqu'au Rhin.

Son frère Eudes eut une bien autre carrière; il se crut un instant roi
de toutes les Gaules: maître de l'Aquitaine jusqu'à la Loire, maître
de la Neustrie au nom du roi Chilpéric II qu'il avait dans ses mains.
Mais le sort des diverses dynasties de Toulouse, comme nous le verrons
plus tard, fut toujours d'être écrasées entre l'Espagne et la France
du Nord. Eudes fut battu par Charles-Martel, et la crainte des
Sarrasins, qui le menaçaient par derrière, le décida à lui livrer
Chilpéric. Vainqueur des Sarrasins devant Toulouse, mais alors menacé
par les Francs, il traita avec les infidèles. L'émir Munuza, qui
s'était rendu indépendant au nord de l'Espagne, se trouvait à l'égard
des lieutenants du calife dans la même position qu'Eudes par rapport à
Charles-Martel. Eudes s'unit à l'émir et lui donna sa fille. Cette
étrange alliance, dont il n'y avait pas d'exemple, caractérise de
bonne heure l'indifférence religieuse dont la Gascogne et la Guienne
nous donnent tant de preuves: peuple mobile, spirituel, trop habile
dans les choses de ce monde, médiocrement occupé de celles de l'autre;
le pays d'Henri IV, de Montesquieu et de Montaigne, n'est pas un pays
de dévots.

Cette alliance politique et impie tourna fort mal. Munuza fut resserré
dans une forteresse par Abder-Rahman, lieutenant du calife, et n'évita
la captivité que par la mort. Il se précipita du haut d'un rocher. La
pauvre Française fut envoyée au sérail du calife de Damas. Les Arabes
franchirent les Pyrénées; Eudes fut battu comme son gendre. Mais les
Francs eux-mêmes se réunirent à lui, et Charles-Martel l'aida à les
repousser à Poitiers (732). L'Aquitaine, convaincue d'impuissance, se
trouva dans une sorte de dépendance à l'égard des Francs.

Le fils d'Eudes, Hunald, le héros de cette race, ne put s'y résigner.
Il commença contre Pepin-le-Bref et Carloman (741) une lutte
désespérée, à laquelle il entreprit d'intéresser tous les ennemis
déclarés ou secrets des Francs; il alla jusqu'en Saxe, en Bavière,
chercher des alliés. Les Francs brûlèrent le Berry, tournèrent
l'Auvergne, rejetèrent Hunald derrière la Loire, et furent rappelés
par les incursions des Saxons et des Allemands. Hunald passa la Loire
à son tour et incendia Chartres. Peut-être aurait-il eu de plus grands
succès; mais il semble avoir été trahi par son frère Hatton, qui
gouvernait sous lui le Poitou. Voilà déjà la cause des malheurs futurs
de l'Aquitaine, la rivalité de Poitiers et de Toulouse.

Hunald céda, mais se vengea de son frère; il lui fit crever les yeux,
puis s'enferma lui-même pour faire pénitence dans un couvent de l'île
de Rhé. Son fils Guaifer (745) trouva un auxiliaire dans Grifon, jeune
frère de Pepin, comme Pepin en avait trouvé un dans le frère d'Hunald.
Mais la guerre du Midi ne commença sérieusement qu'en 759, lorsque
Pepin eut vaincu les Lombards. C'était l'époque où le califat venait
de se diviser. Alfonse le Catholique, retranché dans les Asturies, y
relevait la monarchie des Goths. Ceux de la Septimanie (le Languedoc,
moins Toulouse) s'agitèrent pour recouvrer aussi leur indépendance.
Les Sarrasins qui occupaient cette contrée furent bientôt obligés de
s'enfermer dans Narbonne. Un chef des Goths s'était fait reconnaître
pour seigneur par Nîmes, Maguelonne, Agde et Béziers. Mais les Goths
n'étaient pas assez forts pour reprendre Narbonne. Ils appelèrent les
Francs; ceux-ci, inhabiles dans l'art des sièges, seraient restés à
jamais devant cette place, si les habitants chrétiens n'eussent fini
par faire main basse sur les Sarrasins, et ouvrir eux-mêmes leurs
portes. Pepin jura de respecter les lois et franchises du pays.

Alors il recommença avec avantage la guerre contre les Aquitains,
qu'il pouvait désormais tourner du côté de l'Est. «Après que le pays
se fut reposé de guerres pendant deux ans, le roi Pepin envoya des
députés à Guaifer, prince d'Aquitaine, pour lui demander de rendre aux
églises de son royaume les biens qu'elles possédaient en Aquitaine. Il
voulait que ces églises jouissent de leurs terres, avec toutes les
immunités qui leur étaient jadis assurées; que ce prince lui payât,
selon la loi, le prix de la vie de certains Goths qu'il avait tués
contre toute justice; enfin qu'il remît en son pouvoir ceux des hommes
de Pepin qui s'étaient enfuis du royaume des Francs dans l'Aquitaine.
Guaifer repoussa avec dédain toutes ces demandes[256].»

La guerre fut lente, sanglante, destructrice. Plusieurs fois les
Aquitains et Basques, dans des courses hardies, pénétrèrent jusqu'à
Autun, jusqu'à Châlon. Mais les Francs, mieux organisés et s'avançant
par grandes masses, firent bien plus de mal à leurs ennemis. Ils
brûlèrent tout le Berry, arbres et maisons, et cela plus d'une fois.
Puis, s'enfonçant dans l'Auvergne, dont ils prirent les forts, ils
traversèrent, ils brûlèrent le Limousin. Puis, avec la même
régularité, ils brûlèrent le Quercy, coupant les vignes qui faisaient
la richesse de l'Aquitaine. «Le prince Guaifer, voyant que le roi des
Francs, à l'aide de ses machines, avait pris le fort de Clermont,
ainsi que Bourges, capitale de l'Aquitaine, et ville très fortifiée,
désespéra de lui résister désormais, et fit abattre les murs de toutes
les villes qui lui appartenaient en Aquitaine, savoir: Poitiers,
Limoges, Saintes, Périgueux, Angoulême, et beaucoup d'autres[257].»

[Note 256: Le continuateur de Frédégaire. _App. 118._]

[Note 257: Le continuateur de Frédégaire.]

Le malheureux se retira dans les lieux forts, sur les montagnes
sauvages. Mais chaque année lui enlevait quelqu'un des siens. Il
perdit son comte d'Auvergne, qui périt en combattant; son comte de
Poitiers fut tué en Touraine par les hommes de saint Martin de Tours.
Son oncle Rémistan, qui l'avait abandonné, puis soutenu de nouveau,
fut pris et pendu par les Francs. Guaifer lui-même fut enfin assassiné
par les siens, dont la mobilité se lassait sans doute d'une guerre
glorieuse, mais sans espoir. Pepin, triomphant par la perfidie, se vit
donc enfin seul maître de toutes les Gaules, tout-puissant dans
l'Italie par l'humiliation des Lombards, tout-puissant dans l'Église
par l'amitié des papes et des évêques, auxquels il transféra presque
toute l'autorité législative. Sa réforme de l'Église par les soins de
saint Boniface, les nombreuses translations de reliques dont il
dépouilla l'Italie pour enrichir la France, lui firent un honneur
infini. Lui-même paraissait dans les cérémonies solennelles, portant
les reliques sur ses épaules, celles entre autres de saint Austremon
et de saint Germain des Prés[258].

[Note 258: _App. 119._]

Charles[259], fils et successeur de Pepin (768), se trouva bientôt
seul maître de l'empire par la mort de son frère Carloman, comme
l'avaient été Pepin-l'Ancien par celle de Martin, et Pepin-le-Bref par
la retraite du premier Carloman. Les deux frères avaient étouffé sans
peine la guerre qui se rallumait en Aquitaine. Le vieil Hunald, sorti
de son couvent au bout de vingt-trois ans, essaya en vain de venger
son fils et d'affranchir son pays. Il fut livré lui-même par un fils
de ce frère, auquel il avait fait jadis crever les yeux. Cet homme
indomptable ne céda pas encore, il parvint à se retirer en Italie chez
Didier, roi des Lombards. Didier, à qui Charles son gendre avait
outrageusement renvoyé sa fille, soutenait par représailles les neveux
de Charles, et menaçait de faire valoir leurs droits. Le roi des
Francs passa en Italie, et assiégea Pavie et Vérone. Ces deux villes
résistèrent longtemps. Dans la première, s'était jeté Hunald, qui
empêcha les habitants de se rendre jusqu'à ce qu'ils l'eussent lapidé.
Le fils de Didier se réfugia à Constantinople, et les Lombards ne
conservèrent que le duché de Bénévent. C'était la partie centrale du
royaume de Naples; les Grecs avaient les ports. Charles prit le titre
de roi des Lombards.

[Note 259: On dit communément que CHARLEMAGNE est la traduction de
CAROLUS MAGNUS. «Challemaines si vaut autant comme grant
Challes.»--Charlemagne n'est qu'une corruption de _Carloman_,
KARL-MANN, l'homme fort. _App. 120._]

L'empire des Francs était déjà vieux et fatigué, quand il tomba aux
mains de Charlemagne, mais toutes les nations environnantes s'étaient
affaiblies. La Neustrie n'était plus rien; les Lombards pas
grand'chose; divisés quelque temps entre Pavie, Milan et Bénévent, ils
n'avaient jamais bien repris. Les Saxons, tout autrement redoutables,
il est vrai, étaient pris à dos par les Slaves. Les Sarrasins, l'année
même où Pepin se fit roi, perdirent l'unité de leur empire; l'Espagne
s'isola de l'Afrique, et se trouva elle-même affaiblie par le schisme
qui divisait le califat; ce dernier événement rassurait l'Aquitaine du
côté des Pyrénées. Ainsi deux nations restaient debout dans cet
affaissement commun de l'Occident, faibles, mais les moins faibles de
toutes: les Aquitains et les Francs d'Ostrasie. Ces derniers devaient
vaincre; plus unis que les Saxons, moins fougueux, moins capricieux
que les Aquitains, ils étaient mieux disciplinés que les uns et les
autres. «Il semble, dit M. de Sismondi (t. II, p. 267), que les Francs
avaient conservé quelque chose des habitudes de la milice romaine, où
leurs aïeux avaient servi si longtemps.» C'étaient en effet les plus
disciplinables des barbares, ceux dont le génie était le moins
individuel, le moins original, le moins poétique[260]. Les soixante
ans de guerre qui remplissent les règnes de Pepin et de Charlemagne
offrent peu de victoires, mais des ravages réguliers, périodiques; ils
usaient leurs ennemis plutôt qu'ils ne les domptaient, ils brisaient à
la longue leur fougue et leur élan. Le souvenir le plus populaire qui
soit resté de ces guerres, c'est celui d'une défaite, Roncevaux.
N'importe, vainqueurs, vaincus, ils faisaient des déserts, et dans ces
déserts ils élevaient quelque place forte[261], et ils poussaient plus
loin; car on commençait à bâtir. Les barbares avaient bien assez
cheminé; ils cherchaient la stabilité; le monde s'asseyait, au moins
de lassitude.

[Note 260: Ceci est très frappant dans leur jurisprudence. Ils
adoptent presque indifféremment la plupart des symboles dont chacun
est propre à chaque tribu germanique. Voy. Grimm.]

[Note 261: _App. 121._]

Ce qui favorisa encore l'établissement de ce monde flottant, c'est la
longueur du règne de Pepin et de Charlemagne. Après tous ces rois qui
mouraient à quinze et vingt ans, il en vint deux qui remplissent
presque un siècle de leurs règnes (741-814). Ils purent bâtir et
fonder à loisir; ils recueillirent et mirent ensemble les éléments
dispersés des âges précédents. Ils héritèrent de tout, et firent
oublier tout ce qui précédait. Il en advint à Charlemagne comme à
Louis XIV; tout data du _grand règne_. Institutions, gloire nationale,
tout lui fut rapporté. Les tribus même qui l'avaient combattu lui
attribuent leurs lois, des lois aussi anciennes que la race
germanique[262]. Dans la réalité, la vieillesse même, la décadence du
monde barbare fut favorable à la gloire de ce règne; ce monde
s'éteignant, toute vie se réfugia au coeur. Les hommes illustres de
toute contrée affluèrent à la cour du roi des Francs. Trois chefs
d'école, trois réformateurs des lettres ou des moeurs, y créèrent un
mouvement passager; de l'Irlande vint Clément, des Anglo-Saxons
Alcuin, de la Gothie ou Languedoc saint Benoît d'Aniane. Toute nation
paya ainsi son tribut; citons encore le Lombard Paul Warnefrid, le
Goth-Italien Théodulfe, l'Espagnol Agobard. L'heureux Charlemagne
profita de tout. Entouré de ces prêtres étrangers qui étaient la
lumière de l'Église, fils, neveu, petit-fils des évêques et des
saints, sûr du pape que sa famille avait protégé contre les Grecs et
les Lombards, il disposa des évêchés, des abbayes, les donna même à
des laïques. Mais il confirma l'institution de la dîme[263], et
affranchit l'Église de la juridiction séculière[264]. Ce David, ce
Salomon des Francs, se trouva plus prêtre que les prêtres, et fut
ainsi leur roi.

[Note 262: Grimm.]

[Note 263: _App. 122._]

[Note 264: _App. 123._]

Les guerres d'Italie, la chute même du royaume des Lombards, ne furent
qu'épisodiques dans les règnes de Pepin et de Charlemagne. La grande
guerre du premier est, nous l'avons vu, contre les Aquitains, celle de
Charles contre les Saxons. Rien n'indique que cette dernière ait été
motivée, comme on a semblé le croire, par la crainte d'une invasion.
Sans doute il y avait eu constamment par le Rhin une immigration des
peuples germaniques. Ils passaient en grand nombre pour trouver
fortune dans la riche contrée de l'Ouest. Ces recrues fortifiaient et
renouvelaient sans cesse les armées des Francs. Mais pour des
invasions de tribus entières, comme celles qui eurent lieu dans les
derniers temps de l'empire romain, rien ne peut faire soupçonner qu'un
pareil fait ait accompagné l'élévation de la seconde race, ni qu'elle
fût menacée elle-même de le voir renouvelé à l'avènement de
Charlemagne.

Le vrai motif de la guerre fut la violente antipathie des races
franque et saxonne, antipathie qui croissait chaque jour, à mesure que
les Francs devenaient plus Romains, depuis surtout qu'ils recevaient
une organisation nouvelle sous la main tout ecclésiastique des
Carlovingiens. Ceux-ci avaient d'abord espéré, d'après le succès de
saint Boniface, que l'Allemagne leur serait peu à peu soumise et
gagnée par les missionnaires. Mais la différence des deux peuples
devenait trop forte pour que la fusion pût s'opérer. Les derniers
progrès des Francs dans la civilisation avaient été trop rapides. Les
hommes de la _terre rouge_[265], comme s'appelaient fièrement les
Saxons, dispersés, selon la liberté de leur génie, dans leurs
_marches_, dans les profondes clairières de ces forêts où l'écureuil
courait les arbres sept lieues sans descendre, ne connaissant, ne
voulant d'autres barrières que la vague limitation de leur _gau_,
avaient horreur des terres limitées, des _mansi_ de Charlemagne. Les
Scandinaves et les Lombards, comme les Romains, orientaient et
divisaient les champs. Mais dans l'Allemagne même, il n'y a pas trace
de telle chose. Les divisions de territoire, les dénombrements
d'hommes, tous ces moyens d'ordre, d'administration et de tyrannie
étaient redoutés des Saxons. Partagés par les Ases eux-mêmes en trois
peuples et douze tribus, ils ne voulaient pas d'autre division. Leurs
_marches_ n'étaient pas absolument des terres vaines et vagues;
_ville_ et _prairie_ sont synonymes dans les vieilles langues du
Nord[266]; la prairie, c'était leur cité. L'étranger qui passe dans la
_marche_ ne doit pas se faire traîner sur sa charrue; il doit
respecter la terre, et soulever le soc.

[Note 265: Grimm.]

[Note 266: Grimm.]

Ces tribus, fières et libres, s'attachèrent à leurs vieilles croyances
par la haine et la jalousie que les Francs leur inspiraient. Les
missionnaires dont ceux-ci les fatiguaient, eurent l'imprudence de les
menacer des armes du grand Empire. Saint Libuin, qui prononça cette
parole, eût été mis en pièces sans l'intercession des vieillards
saxons; mais ils n'empêchèrent point que les jeunes gens ne brûlassent
l'église que les Francs avaient construite à Deventer[267]. Ceux-ci,
qui peut-être souhaitaient un prétexte pour brusquer par les armes la
conversion de leurs voisins barbares, marchèrent droit au principal
sanctuaire des Saxons, au lieu où se trouvaient la principale idole et
les plus chers souvenirs de la Germanie. L'Herman-saül[268],
mystérieux symbole, où l'on pouvait voir l'image du monde ou de la
patrie, d'un dieu ou d'un héros, cette statue, armée de pied en cap,
portait de la main gauche une balance, de la droite un drapeau où se
voyait une rose, sur son bouclier un lion commandant à d'autres
animaux, à ses pieds un champ semé de fleurs. Tous les lieux voisins
étaient consacrés par le souvenir de la grande et première victoire
des Germains sur l'Empire[269].

[Note 267: Ils essayèrent de brûler une église que saint Boniface
avait construite à Fritzlar, dans la Hesse. Mais le saint avait
prophétisé en la bâtissant qu'elle ne périrait jamais par le feu: deux
anges vêtus de blanc vinrent la défendre, et un Saxon qui s'était
agenouillé pour souffler le feu, fut trouvé mort dans la même
attitude, les joues encore enflées de son souffle. (Annales de
Fulde.)]

[Note 268: Colonne, ou statue de la Germanie, ou d'Arminius.]

[Note 269: _App. 124._]

Si les Francs eussent eu souvenir de leur origine germanique, ils
auraient respecté ce lieu saint. Ils le violèrent, ils brisèrent le
symbole national. Cette facile victoire fut sanctifiée par un miracle.
Une source jaillit exprès pour abreuver les soldats de Charlemagne[270].
Les Saxons, surpris dans leurs forêts, donnèrent douze otages, un par
tribu. Mais ils se ravisèrent bientôt et ravagèrent la Hesse. On aurait
tort si, d'après ce fait et tant d'autres du même genre, on accusait les
Saxons de perfidie. Indépendamment de la mobilité d'esprit propre aux
barbares, ceux qui cédaient devaient être généralement la population
attachée au sol par sa faiblesse, les femmes, les vieillards. Les
jeunes, réfugiés dans les marais, dans les montagnes, dans les cantons
du Nord, revenaient et recommençaient. On ne pouvait les contenir qu'en
restant au milieu d'eux. Aussi Charles fixa sa résidence sur le Rhin, à
Aix-la-Chapelle, dont il aimait d'ailleurs les eaux thermales, et
fortifia, bâtit dans la Saxe même le château d'Ehresbourg.

[Note 270: _App. 125._]

L'année suivante 775, il passa le Weser. Les Saxons Angariens se
soumirent, ainsi qu'une partie des Westphaliens. L'hiver fut employé à
châtier les ducs lombards qui rappelaient le fils de Didier. Au
printemps, l'assemblée ou concile de Worms jura de poursuivre la
guerre jusqu'à ce que les Saxons se fussent convertis. On sait que
sous les Carlovingiens les évêques dominaient dans ces assemblées.
Charles pénétra jusqu'aux sources de la Lippe, et y bâtit un
fort[271]. Les Saxons parurent se soumettre. Tous ceux qu'on trouva
dans leurs foyers reçurent sans difficulté le baptême. Cette cérémonie
dont sans doute ils comprenaient à peine le sens, ne semble pas avoir
jamais inspiré beaucoup de répugnance aux barbares païens. Ces
populations, plus fières que fanatiques, tenaient peut-être moins à
leur religion qu'on ne l'a cru d'après leur résistance. Sous
Louis-le-Débonnaire, les hommes du Nord se faisaient baptiser en
foule; la difficulté n'était que de trouver assez d'habits blancs;
tel s'était fait baptiser trois fois pour gagner trois habits[272].

[Note 271: Lippstadt.]

[Note 272: Un jour que l'on baptisait des Northmans, on manqua
d'habits de lin, et on donna à l'un d'eux une mauvaise chemise mal
cousue. Il la regarda quelque temps avec indignation, et dit à
l'empereur: «J'ai déjà été lavé ici vingt fois, et toujours habillé de
beau lin blanc comme neige; un pareil sac est-il fait pour un
guerrier, ou pour un gardeur de pourceaux? Si je ne rougissais d'aller
tout nu, n'ayant plus mes habits et refusant les tiens, je te
laisserais là ton manteau et ton Christ.» Moine de Saint-Gall.--Les
Avares, alliés de Charlemagne, voyant qu'il faisait manger dans la
salle leurs compatriotes chrétiens, et les autres à la porte, se
firent baptiser en foule pour s'asseoir aussi à la table impériale.]

Aussi, pendant que Charlemagne croit tout fini, et baptise les Saxons
par milliers à Paderborn, le chef westphalien Witikind revient avec
ses guerriers réfugiés dans le Nord, avec ceux mêmes du Nord, qui pour
la première fois apparaissent en face des Francs. Défait dans la
Hesse, Witikind rentre dans ses forêts et retourne chez les Danois
pour revenir bientôt.

C'était précisément l'année 778, où les armes de Charlemagne
recevaient un échec si mémorable à Roncevaux. L'affaiblissement des
Sarrasins, l'amitié des petits rois chrétiens, les prières des émirs
révoltés du nord de l'Espagne, avaient favorisé les progrès des
Francs, ils avaient poussé jusqu'à l'Èbre, et appelaient leurs
campements en Espagne une nouvelle province, sous les noms de marche
de Gascogne et marche de Gothie. Du côté oriental, tout allait bien,
les Francs étaient soutenus par les Goths; mais à l'Occident, les
Basques, vieux soldats d'Hunald et de Guaifer, les rois de Navarre et
des Asturies, qui voyaient Charlemagne prendre possession du pays et
mettre tous les forts entre les mains des Francs, s'étaient armés
sous Lope, fils de Guaifer. Au retour, les Francs attaqués par ces
montagnards perdirent beaucoup de monde dans ces _pors_ difficiles,
dans ces gigantesques escaliers que l'on monte à la file, homme à
homme, soit à pied, soit à dos de mulet; les roches vous dominent, et
semblent prêtes à écraser d'elles-mêmes ceux qui violent cette limite
solennelle des deux mondes.

La défaite de Roncevaux ne fut, assure-t-on, qu'une affaire
d'arrière-garde. Cependant Éginhard avoue que les Francs y perdirent
beaucoup de monde, entre autres plusieurs de leurs chefs les plus
distingués, et le fameux Roland. Peut-être les Sarrasins aidèrent-ils;
peut-être la défaite commencée par eux sur l'Èbre fut-elle achevée par
les Basques aux montagnes. Le nom du fameux Roland se trouve dans
Éginhard sans autre explication: _Rotlandus præfectus britannici
limitis_[273]. La brèche immense qui ouvre les Pyrénées sous les tours
de Marboré et d'où un oeil perçant pourrait voir à son choix Toulouse
ou Saragosse, n'est autre chose, comme on sait, qu'un coup d'épée de
Roland. Son cor fut pendant longtemps gardé à Blaye sur la Garonne, ce
cor dans lequel il soufflait si furieusement, dit le poète, lorsque
ayant brisé sa Durandal, il appela, jusqu'à ce que les veines de son
col en rompissent, l'insouciant Charlemagne et le traître Ganelon de
Mayence. Le traître, dans ce poème éminemment national, est un
Allemand.

[Note 273: _App. 126._]

L'année suivante (779) fut plus glorieuse pour le roi des Francs; il
entra chez les Saxons encore soulevés, les trouva réunis à Buckholz,
et les y défit. Parvenu ainsi sur l'Elbe, limite des Saxons et des
Slaves, il s'occupa d'établir l'ordre dans le pays qu'il croyait avoir
conquis; il reçut de nouveau les serments des Saxons à Ohrheim, les
baptisa par milliers, et chargea l'abbé de Fulde d'établir un système
régulier de conversion, de conquête religieuse. Une armée de prêtres
vint après l'armée de soldats. Tout le pays, disent les chroniques,
fut partagé entre les abbés et les évêques[274]. Huit grands et
puissants évêchés furent successivement créés: Minden et Alberstadt,
Verden, Brême, Munster, Hildesheim, Osnabruck et Paderborn (780-802):
fondations à la fois ecclésiastiques et militaires, où les chefs les
plus dociles prendraient le titre de comtes, pour exécuter contre
leurs frères les ordres des évêques. Des tribunaux élevés par toute la
contrée durent poursuivre les relaps, et leur faire comprendre à leurs
dépens la gravité de ces voeux qu'ils faisaient et violaient si
souvent. C'est à ces tribunaux que l'on fait remonter l'origine des
fameuses cours Wehmiques qui, véritablement, ne se constituèrent
qu'entre le treizième et le quinzième siècle[275]. Nous avons déjà vu
que les nations germaniques faisaient volontiers remonter leurs
institutions à Charlemagne. Peut-être le secret terrible de ces
procédures aura-t-il rappelé vaguement dans l'imagination des peuples
les mesures inquisitoriales employées jadis contre leurs aïeux par
les prêtres de Charlemagne; ou, si l'on veut voir dans les cours
Wehmiques un reste d'anciennes institutions germaniques, il est plus
probable que ces tribunaux d'hommes libres qui frappaient dans l'ombre
un coupable plus fort que la loi, eurent pour premier but de punir les
traîtres qui passaient au parti de l'étranger, qui lui sacrifiaient
leur patrie et leurs dieux, et qui, sous son patronage, bravaient les
vieilles lois de la contrée. Mais ils ne bravaient pas la flèche qui
sifflait à leurs oreilles, sans qu'aucune main semblât la guider; et
plus d'un pâlissait au matin, quand il voyait cloué à sa porte le
signe funèbre qui l'appelait à comparaître au tribunal invisible.

[Note 274: _App. 127._]

[Note 275: Grimm.]

Pendant que les prêtres règnent, convertissent et jugent, pendant
qu'ils poursuivent avec sécurité cette éducation meurtrière des
barbares, Witikind descend encore une fois du Nord pour tout
renverser. Une foule de Saxons se joint à lui. Cette bande intrépide
défait les lieutenants de Charlemagne près de Sonnethal (Vallée du
Soleil), et quand la lourde armée des Francs vient au secours, ils ont
disparu. Il en restait pourtant; quatre mille cinq cents d'entre eux,
qui peut-être avaient en Saxe une famille à nourrir, ne purent suivre
Witikind dans sa retraite rapide. Le roi des Francs brûla, ravagea
jusqu'à ce qu'ils lui fussent livrés. Les conseillers de Charlemagne
étaient des hommes d'Église, imbus des idées de l'Empire, gouvernement
prêtre et juriste, froidement cruel, sans générosité, sans
intelligence du génie barbare. Ils ne virent dans ces captifs que des
criminels coupables de lèse-majesté, et leur appliquèrent la loi. Les
quatre mille cinq cents furent décapités en un jour à Verden. Ceux qui
essayèrent de les venger furent eux-mêmes défaits, massacrés à Dethmol
et près d'Osnabruck. Le vainqueur, arrêté plus d'une fois dans ces
contrées humides par les pluies, les inondations, les boues profondes,
s'opiniâtra à poursuivre la guerre pendant l'hiver. Alors plus de
feuilles qui dérobent le proscrit, les marais durcis par la glace ne
le défendent plus; le soldat l'atteint, isolé dans sa cabane, au foyer
domestique, entre sa femme et ses enfants, comme la bête fauve tapie
au gîte et couvrant ses petits.

La Saxe resta tranquille pendant huit ans, Witikind lui-même s'était
rendu. Mais les Francs ne manquèrent pas pour cela d'ennemis. Les
nations dépendantes n'étaient rien moins que résignées. Dans le palais
même, ce semble, les Thuringiens tirèrent l'épée contre les Francs
qui, à l'occasion du mariage d'un de leurs chefs, voulaient les
assujettir aux lois saliques. Cette cause, et d'autres encore qui nous
sont peu connues, provoquèrent une conjuration des grands contre
Charlemagne. Ils détestaient surtout, dit-on, l'orgueil et la cruauté
de sa jeune épouse Fastrade, à qui un mari de cinquante ans ne savait
rien refuser. Les conjurés, découverts, ne nièrent pas: l'un d'eux eut
l'audace de dire: «Si l'on m'eût cru, tu n'aurais jamais passé le Rhin
vivant.» Le souverain débonnaire leur imposa pour toute peine quelques
lointains pèlerinages aux tombeaux des saints, mais il les fit tuer
sur les routes. Quelques années après, un fils naturel de Charlemagne
s'associa aux grands pour renverser son père.

Autre conjuration au dehors entre les princes tributaires. Les
Bavarois et les Lombards étaient deux peuples frères. Les premiers
avaient longtemps donné des rois aux seconds. Tassillon, duc de
Bavière, avait épousé une fille de Didier, une soeur de celle que
Charlemagne épousa et qu'il renvoya outrageusement à son père.
Tassillon se trouvait ainsi beau-frère du duc lombard de Bénévent.
Celui-ci s'entendait avec les Grecs, maîtres de la mer; Tassillon
appelait les Slaves et les Avares. Les mouvements des Bretons et des
Sarrasins les encourageaient. Mais les Francs cernèrent Tassillon avec
trois armées; vaincu sans combat, il fut accusé de trahison dans
l'assemblée d'Ingelheim, comme un criminel ordinaire, convaincu,
condamné à mort, puis rasé et enfermé au monastère de Jumièges. La
Bavière périt comme nation. Le royaume des Lombards avait péri aussi;
il en restait dans les montagnes du Midi le duché de Bénévent, que
Charlemagne ne put jamais forcer, mais qu'il affaiblit et troubla, en
opposant un concurrent au fils de Didier que les Grecs ramenaient.

Charlemagne eut un tributaire de plus, et de plus une guerre. Il en
était de même en Allemagne; parvenu sur l'Elbe, en face des Slaves, il
s'était vu obligé d'intervenir dans leurs querelles, et de seconder
les Abodrites contre les Wiltzi (ou Weletabi). Les Slaves donnèrent
des otages. L'Empire parut avoir gagné tout ce qui est entre l'Elbe et
l'Oder, s'étendant toujours, toujours s'affaiblissant.

Entre les Slaves de la Baltique et ceux de l'Adriatique, derrière la
Bavière devenue simple province, Charlemagne rencontrait les Avares,
cavaliers infatigables, retranchés dans les marais de la Hongrie, qui
de là fondaient à leur choix sur les Slaves et sur l'empire grec. Tous
les hivers, dit l'historien, ils allaient dormir avec les femmes des
Slaves. Leur camp, ou _ring_, était un prodigieux village de bois qui
couvrait toute une province, fermé de haies d'arbres entrelacés; il y
avait là les rapines de plusieurs siècles, les dépouilles des
Byzantins, entassement étrange des objets les plus brillants, les plus
inutiles aux barbares, bizarre musée de brigandage. Ce camp, d'après
un vieux soldat de Charlemagne, aurait eu douze ou quinze lieues de
tour[276], comme les villes de l'Orient, Ninive ou Babylone: tel est
le génie des Tartares. Le peuple uni en un seul camp, le reste en
pâturages déserts. Celui qui visita le chagan des Turcs au sixième
siècle, trouva le barbare qui siégeait sur un trône d'or au milieu du
désert. Celui des Avares, dans son village de bois, se faisait donner
des lits d'or massif par l'empereur de Constantinople.

[Note 276: _App. 128._]

Ces barbares, devenus voisins des Francs, auraient levé des tributs
sur eux comme sur les Grecs. Charlemagne les attaqua avec trois
armées, et s'avança jusqu'au Raab, brûlant le peu d'habitations qu'il
rencontrait; mais qu'importait aux Avares l'incendie de ces cabanes?
Cependant la cavalerie de Charlemagne s'usait dans ces déserts contre
un insaisissable ennemi, qu'on ne savait où rencontrer. Mais ce qu'on
rencontrait partout, c'étaient les plaines humides, les marais, les
fleuves débordés. L'armée des Francs y laissa tous ses chevaux.

Nous disons toujours: l'armée des Francs; mais ce peuple des Francs est
le vaisseau de Thésée. Renouvelé pièce à pièce, il n'a presque plus rien
de lui-même. C'était alors en Frise, en Saxe, tout autant qu'en
Ostrasie, que se recrutaient les armées de Charlemagne. C'est sur ces
peuples que tombaient effectivement les revers des Francs. Ce n'était
pas assez de porter chez eux le joug des prêtres, il fallait, chose
intolérable aux barbares, que, quittant le costume, les moeurs, la
langue de leurs pères, ils allassent se perdre dans les bataillons des
Francs, leurs ennemis, vainquissent, mourussent pour eux. Car ils ne
revoyaient guère leur pays, envoyés à trois ou quatre cents lieues
contre les Sarrasins de l'Espagne, ou les Lombards de Bénévent. Pour
périr, les Saxons aimèrent mieux périr chez eux. Ils massacrèrent les
lieutenants de Charlemagne, brûlèrent les églises, chassèrent ou
égorgèrent les prêtres, et retournèrent avec passion au culte de leurs
anciens dieux. Ils firent cause commune avec les Avares, au lieu de
fournir une armée contre eux. La même année, l'armée du calife Hixêm,
trouvant l'Aquitaine dégarnie de troupes, passa l'Èbre, franchit les
marches et les Pyrénées, brûla les faubourgs de Narbonne et défit avec
un grand carnage les troupes qu'avait rassemblées Guillaume-au-Court-Nez,
comte de Toulouse et régent d'Aquitaine; puis ils reprirent la route
d'Espagne, emmenant tout un peuple de captifs, et chargés de riches
dépouilles, dont le calife orna la magnifique mosquée de Cordoue. Tout
s'armait contre Charlemagne, la nature elle-même. Lorsque ces nouvelles
désastreuses lui parvinrent, il était en Souabe pour presser les travaux
d'un canal qui eût joint le Rhin au Danube, et facilité en cas
d'invasion la défense de l'Empire. Mais l'humidité de la terre et la
continuité des pluies empêchèrent l'exécution de ce travail[277]. Il en
fut comme du grand pont de Mayence qui assurait le passage de France et
d'Allemagne, et qui fut brûlé par les bateliers des deux rives.

[Note 277: _App. 129._]

Malgré tous ces revers, Charlemagne reprit bientôt l'ascendant sur des
ennemis dispersés. Il entreprit de dépeupler la Saxe, puisqu'il ne
pouvait la dompter. Il s'établit avec une armée sur le Weser, et
peut-être pour convaincre les Saxons qu'il ne lâcherait pas prise, il
appela son camp Heerstall, comme s'appelait le château patrimonial des
Carlovingiens sur la Meuse. De là, étendant de tous côtés ses
incursions, il se faisait livrer dans plus d'un canton jusqu'au tiers
des habitants. Ces troupeaux de captifs étaient ensuite chassés vers
le Midi, vers l'Ouest, établis sur de nouvelles terres au milieu de
populations toutes hostiles, toutes chrétiennes, et de langue
différente. Ainsi, les rois des Babyloniens et des Perses
transportaient les Juifs sur le Tigre, les Chalcidiens au bord du
golfe Persique. Ainsi Probus avait transplanté des colonies de Francs
et de Frisons, jusque sur les rivages du Pont-Euxin.

En même temps, un fils de Charlemagne, profitant d'une guerre civile
des Avares, entrait chez eux par le Midi avec une armée de Bavarois et
de Lombards; il passa le Danube, la Theiss, et mit enfin la main sur
ce précieux _ring_ où dormaient tant de richesses. Le butin fut tel,
dit l'annaliste, qu'auparavant les Francs étaient pauvres en
comparaison de ce qu'ils furent dès lors. Il semble que ce peuple
thésauriseur ait perdu son âme avec l'or qu'il couvait, comme le
dragon des poésies scandinaves. Il tombe dès lors dans une extrême
faiblesse. Le chagan se fait chrétien. Ceux d'entre eux qui restent
païens mangent dans des plats de bois avec les chiens à la porte des
évêques envoyés pour les convertir. Quelques années après, nous les
voyons demander humblement à Charlemagne une retraite en Bavière; ils
ne peuvent plus, disent-ils, résister aux Slaves qu'ils dominaient
auparavant.

Pour cette fois, Charlemagne commença à espérer un peu de repos. À en
juger par l'étendue de sa domination, sinon par ses forces réelles, il
se trouvait alors le plus grand souverain du monde. Pourquoi
n'aurait-il pas accompli ce que Théodoric n'avait pu faire, la
résurrection de l'Empire romain? Telle devait être la pensée de tous
ces conseillers ecclésiastiques dont il était environné. L'an 800,
Charlemagne se rend à Rome sous prétexte de rétablir le pape qui en
avait été chassé[278]. Aux fêtes de Noël, pendant qu'il est absorbé
dans la prière, le pape lui met sur la tête la couronne impériale, et
le proclame Auguste. L'empereur s'étonne et s'afflige humblement qu'on
lui impose un fardeau supérieur à ses forces[279]; hypocrisie puérile,
qu'il démentit au reste en adoptant les titres et le cérémonial de la
cour de Byzance. Pour rétablir l'Empire, il ne fallait plus qu'une
chose, marier le vieux Charlemagne à la vieille Irène, qui régnait à
Constantinople après avoir fait tuer son fils. C'était la pensée du
pape, mais non celle d'Irène, qui se garda bien de se donner un
maître[280].

[Note 278: Il avait aussi une vive affection pour le prédécesseur de
Léon, le pape Adrien. «Il alla quatre fois à Rome pour accomplir des
voeux et faire ses prières.» (Éginhard.) _App. 130._]

[Note 279: _App. 131._]

[Note 280: Un proverbe grec disait: «Ayez le Franc pour ami, mais non
pas pour voisin.»]

Une foule de petits rois ornaient la cour du roi des Francs, et
l'aidaient à donner cette faible et pâle représentation de l'Empire.
Le jeune Egbert, roi de Sussex, Eardulf, roi de Northumberland,
venaient se former dans la politesse des Francs[281]. Tous deux furent
rétablis dans leurs États par Charlemagne. Lope, duc des Basques,
était aussi élevé à sa cour. Les rois chrétiens et les émirs d'Espagne
le suivaient jusque dans les forêts de la Bavière, implorant ses
secours contre le calife de Cordoue. Alfonse, roi de Galice, étalait
de riches tapisseries qu'il avait prises au pillage de Lisbonne, et
les offrait à l'empereur. Les Édrissites de Fez lui envoyèrent aussi
une ambassade. Mais aucune ne fut aussi éclatante que celle
d'Haroun-al-Raschid, calife de Bagdad, qui crut devoir entretenir
quelques relations avec l'ennemi de son ennemi, le calife schismatique
d'Espagne. Il fit, dit-on, offrir à Charlemagne, entre autres choses,
les clefs du Saint-Sépulcre, présent fort honorable, dont certes le
roi des Francs ne pouvait abuser. On répandit que le chef des
infidèles avait transmis à Charlemagne la souveraineté de Jérusalem.
Une horloge sonnante, un singe, un éléphant étonnèrent fort les hommes
de l'Ouest[282]. Il ne tient qu'à nous de croire que le cor
gigantesque que l'on montre à Aix-la-Chapelle est une dent de cet
éléphant.

[Note 281: Éginhard. «Le roi des Northumbres, de l'île de Bretagne,
nommé Eardulf, chassé de sa patrie et de son royaume, se rendit près
de l'empereur, alors à Nimègue, lui exposa la cause de son voyage, et
partit pour Rome. À son retour de Rome, par l'entremise des légats du
pontife romain et de l'empereur, il fut rétabli dans son royaume.»]

[Note 282: _App. 132._]

C'est dans son palais d'Aix qu'il fallait voir Charlemagne[283]. Ce
restaurateur de l'Empire d'Occident avait dépouillé Ravenne de ses
marbres les plus précieux pour orner sa Rome barbare. Actif dans son
repos même, il y étudiait, sous Pierre de Pise, sous le Saxon Alcuin,
la grammaire, la rhétorique, l'astronomie; il apprenait à écrire[284],
chose fort rare alors. Il se piquait de bien chanter au lutrin, et
remarquait impitoyablement les clercs qui s'acquittaient mal de cet
office[285]. Il trouvait encore du temps pour observer ceux qui
entraient ou qui sortaient de la demeure impériale[286]. Des jalousies
avaient été pratiquées à cet effet dans les galeries élevées du palais
d'Aix-la-Chapelle. La nuit il se levait fort régulièrement pour les
matines[287]. Haute taille, tête ronde, gros col, nez long, ventre un
peu fort, petite voix, tel est le portrait de Charles dans l'historien
contemporain[288]. Au contraire, sa femme Hildegarde avait une voix
forte; Fastrade qu'il épousa ensuite exerçait sur lui une domination
virile. Il eut pourtant bien des maîtresses, et fut marié cinq fois;
mais à la mort de sa cinquième femme, il ne se remaria plus, et se
choisit quatre concubines dont il se contenta désormais. Le Salomon
des Francs eut six fils et huit filles, celles-ci fort belles et fort
légères. On assure qu'il les aimait fort, et ne voulut jamais les
marier. C'était plaisir de les voir cavalcader derrière lui dans ses
guerres et dans ses voyages[289].

[Note 283: Il choisit Aix pour y bâtir son palais, dit Éginhard, à
cause de ses eaux thermales. «Il aimait cette douce chaleur, et y
venait fréquemment nager. Il y invitait les grands, ses amis, ses
gardes, et quelquefois plus de cent personnes se baignaient avec lui.»
Il passait l'automne à chasser.]

[Note 284: «Il s'essayait à écrire, et portait d'habitude sous son
chevet des tablettes, afin de pouvoir, dans ses moments de loisir,
s'exercer la main à tracer des lettres; mais ce travail ne réussit
guère; il l'avait commencé trop tard.» (Éginhard.) _App. 133._]

[Note 285: «À une certaine fête, comme un jeune homme, parent du roi,
chantait fort bien Alleluia, le roi dit à un évêque qui se trouvait
là: «Il a bien chanté, notre clerc!» L'autre sot, prenant cela pour
une plaisanterie, et ignorant que le clerc fût parent de l'empereur,
répondit: «Les rustres en chantent autant à leurs boeufs.» À cette
impertinente réponse, l'empereur lui lança un regard terrible, dont il
tomba foudroyé.» (Moine de Saint-Gall.) _App. 134._]

[Note 286: _App. 135._]

[Note 287: _App. 136._]

[Note 288: _App. 137._]

[Note 289: _App. 138._]

La gloire littéraire et religieuse du règne de Charlemagne tient, nous
l'avons dit, à trois étrangers. Le Saxon Alcuin et l'Écossais Clément
fondèrent l'école palatine, modèle de toutes les autres qui
s'élevèrent ensuite. Le Goth Benoît d'Aniane, fils du comte de
Maguelonne, réforma les monastères, en détruisant les diversités
introduites par saint Colomban et les missionnaires irlandais du
septième siècle. Il imposa à tous les moines de l'Empire la règle de
Saint-Benoît. Combien cette réforme minutieuse et pédantesque fut
inférieure à l'institution première, c'est ce que M. Guizot a très
bien montré. Non moins pédantesque et inféconde fut la tentative de
réforme littéraire dirigée surtout par Alcuin; on sait que les
principaux conseillers de Charlemagne avaient formé une sorte
d'académie, où il siégeait lui-même sous le nom du roi David; les
autres s'appelaient Homère, Horace, etc. Malgré ces noms pompeux,
quelques poésies du Goth-Italien Théodulfe, évêque d'Orléans, quelques
lettres de Leidrade, archevêque de Lyon, méritent peut-être seules
quelque attention; pour le reste, c'est la volonté qu'il faut louer,
c'est l'effort de rétablir l'unité de l'enseignement dans l'Empire. La
seule tentative d'établir partout la liturgie romaine et le chant
grégorien coûta beaucoup à Charlemagne; entre tant de peuples et tant
de langues, il avait beau faire, la dissonance reparaissait
toujours[290]. Drogon, frère de l'Empereur, dirigeait lui-même l'école
de Metz.

[Note 290: _App. 139._]

Avec ce goût pour la littérature et pour les traditions de Rome, il ne
faut pas s'étonner que Charlemagne et son fils Louis aient aimé à
s'entourer d'étrangers, de lettrés de basse condition. «Il advint
qu'au rivage de Gaule débarquèrent, avec des marchands bretons, deux
Scots d'Hibernie, hommes d'une science incomparable dans les écritures
profanes et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise, et se mirent
à crier chaque jour à la foule qui venait pour acheter: «Si quelqu'un
veut la sagesse, qu'il vienne à nous, et qu'il la reçoive, nous
l'avons à vendre...» Enfin ils crièrent si longtemps, que les gens
étonnés, ou les prenant pour fous, firent parvenir la chose aux
oreilles du roi Charles, amateur toujours passionné de la sagesse. Il
les fit venir en toute hâte, et leur demanda s'il était vrai, comme la
renommée le lui avait appris, qu'ils eussent avec eux la sagesse. Ils
dirent: «Nous l'avons, et, au nom du Seigneur, nous la donnons à ceux
qui la cherchent dignement.» Et, comme il leur demandait ce qu'ils
voulaient en retour, ils répondirent: «Un lieu commode, des créatures
intelligentes, et ce dont on ne peut se passer pour accomplir le
pèlerinage d'ici-bas, la nourriture et l'habit.» Le Roi, plein de
joie, les garda d'abord avec lui quelque peu de temps. Puis, forcé
d'entreprendre des expéditions militaires, il ordonna à l'un d'eux,
nommé Clément, de rester en Gaule, lui confia un assez grand nombre
d'enfants de haute, de moyenne et de basse condition, et leur fit
donner des aliments selon leur besoin, et une habitation commode.
L'autre (Jean Mailros, disciple de Bède), il l'envoya en Italie, et
lui donna le monastère de Saint-Augustin, près de la ville de Pavie,
pour y ouvrir école.--Sur ces nouvelles, Albinus, de la nation des
Angles, disciple du savant Bède, voyant quel bon accueil Charles, le
plus religieux des rois, faisait aux sages, s'embarqua et vint à
lui... Charles lui donna l'abbaye de Saint-Martin, près de la ville de
Tours, afin qu'en l'absence du roi il put s'y reposer et y enseigner
ceux qui accourraient pour l'entendre[291]. Sa science porta de tels
fruits, que les modernes Gaulois ou Francs passèrent pour égaler les
Romains ou les Athéniens de l'antiquité.

[Note 291: «Albinum cognomento Alcuinum...» (Éginhard.)

Alcuin écrivait à Charlemagne: «Envoyez-moi de France quelques savants
traités aussi excellents que ceux dont j'ai soin ici (à la
bibliothèque d'York), et qu'a recueillis mon maître Ecbert; et je vous
enverrai de mes jeunes gens, qui porteront en France les fleurs de
Bretagne, en sorte qu'il n'y ait plus seulement un jardin enclos à
York, mais qu'à Tours aussi puissent germer quelques rejetons du
paradis.» Appelé en France, il devint le maître du Scot Rabanus
Maurus, fondateur de la grande école de Fulde.--Éginhard dit que
Charlemagne donnait les honneurs et les magistratures à des Scots,
estimant leur fidélité et leur valeur; et que les rois d'Écosse lui
étaient fort dévoués.--Dans sa vie de saint Césaire, dédiée à
Charlemagne, Héricus dit: «Presque toute la nation des Scots,
méprisant les dangers de la mer, vient s'établir dans notre pays avec
une suite nombreuse de philosophes.»]

«Lorsqu'après une longue absence le victorieux Charles revint en
Gaule, il se fit amener les enfants qu'il avait confiés à Clément, et
voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux de
moyenne et de basse condition présentèrent des oeuvres au-dessus de
toute espérance, confites dans tous les assaisonnements de la sagesse;
les nobles, d'insipides sottises. Alors le sage roi, imitant la
justice du Juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien
fait, et leur parla en ces termes: Mille grâces, mes fils, de ce que
vous vous êtes appliqués de tout votre pouvoir à travailler selon mes
ordres et pour votre bien. Maintenant efforcez-vous d'atteindre à la
perfection, et je vous donnerai de magnifiques évêchés et des abbayes,
et toujours vous serez honorables à mes yeux. Ensuite il tourna vers
ceux de gauche un front irrité, et, troublant leurs consciences d'un
regard flamboyant, il leur lança avec ironie, tonnant plutôt qu'il ne
parlait, cette terrible apostrophe: Vous autres nobles, vous fils des
grands, délicats et jolis mignons, fiers de votre naissance et de vos
richesses, vous avez négligé mes ordres, et votre gloire et l'étude
des lettres, vous vous êtes livrés à la mollesse, au jeu et à la
paresse, ou à de frivoles exercices. Après ce préambule, levant vers
le ciel sa tête auguste et son bras invincible, il fulmina son serment
ordinaire: Par le Roi des cieux, je ne me soucie guère de votre
noblesse et de votre beauté, quelque admiration que d'autres aient
pour vous; et tenez ceci pour dit, que, si vous ne réparez par un zèle
vigilant votre négligence passée, vous n'obtiendrez jamais rien de
Charles.

«Un de ces pauvres dont j'ai parlé, fort habile à dicter et à écrire,
fut placé par lui dans la Chapelle; c'est le nom que les rois des
Francs donnent à leur oratoire, à cause de la chape de saint Martin,
qu'ils portaient constamment au combat pour leur propre défense et la
défaite de l'ennemi.--Un jour, qu'on annonçait au prudent Charles la
mort d'un certain évêque, il demanda si le prélat avait envoyé devant
lui, dans l'autre monde, quelque chose de ses biens et du fruit de ses
travaux. Et comme le messager répondit: Seigneur, pas plus de deux
livres d'argent; notre jeune clerc soupira, et, ne pouvant contenir
dans son sein sa vivacité, il laissa malgré lui échapper, devant le
roi, cette exclamation: Pauvre viatique pour un si long voyage!
Charles, le plus modéré des hommes, après avoir réfléchi quelques
instants, lui dit: Qu'en penses-tu? Si tu avais cet évêché, ferais-tu
de plus grandes provisions pour cette longue route? Le clerc, la
bouche béante à ces paroles comme à des raisins de primeur qui lui
tombaient d'eux-mêmes, se jeta à ses pieds et s'écria: Seigneur, je
m'en remets, là-dessus, à la volonté de Dieu et à votre pouvoir. Et le
roi lui dit: Tiens-toi sous le rideau qui pend là derrière moi; tu vas
entendre combien tu as de protecteurs. En effet, à la nouvelle de la
mort de l'évêque, les gens du palais, toujours à l'affût des malheurs
ou de la mort d'autrui, s'efforcèrent, tous impatients et envieux les
uns des autres, d'obtenir pour eux la place par les familiers de
l'empereur. Mais lui, ferme dans sa résolution, refusait à tout le
monde, disant qu'il ne voulait pas manquer de parole à ce jeune homme.
Enfin, la reine Hildegarde envoya d'abord les grands du royaume, puis
elle vint elle-même trouver le roi, afin d'avoir l'évêché pour son
propre clerc. Comme il accueillit sa demande de l'air le plus
gracieux, disant qu'il ne voulait ni ne pouvait lui rien refuser, mais
qu'il ne se pardonnerait pas de tromper le jeune clerc, elle fit comme
font toutes les femmes quand elles veulent plier à leur caprice la
volonté de leurs maris. Dissimulant sa colère, adoucissant sa grosse
voix, elle s'efforçait de fléchir, par ses minauderies, l'âme
inébranlable de l'empereur, lui disant: Cher prince, mon seigneur,
pourquoi perdre l'évêché aux mains de cet enfant? Je vous en supplie,
mon très doux seigneur, ma gloire et mon appui, que vous le donniez
plutôt à mon clerc, votre serviteur fidèle. Alors le jeune homme que
Charles avait placé derrière le rideau, près de son siège, pour
écouter les sollicitations de tous les suppliants, embrassant le roi
lui-même avec le rideau, s'écria d'un ton lamentable: Tiens ferme,
seigneur roi, et ne laisse pas arracher de tes mains la puissance que
Dieu t'a confiée. Alors ce courageux ami de la vérité lui ordonna de
se montrer et lui dit: Reçois cet évêché, et aie bien soin d'envoyer,
et devant moi et devant toi-même, dans l'autre monde, de plus grandes
aumônes et un meilleur viatique pour ce long voyage dont on ne revient
pas[292].»

[Note 292: Moine de Saint-Gall.--Voy. l'amusante histoire d'un pauvre
semblablement élevé par Charles à un riche évêché.]

Toutefois quelle que fût la préférence de Charlemagne pour les
étrangers, pour les lettrés de condition servile, il avait trop besoin
des hommes de race germanique, dans ses interminables guerres, pour se
faire tout romain. Il parlait presque toujours allemand. Il voulut
même, comme Chilpéric, faire une grammaire de cette langue, et fit
recueillir les vieux chants nationaux de l'Allemagne[293]. Peut-être y
cherchait-il un moyen de ranimer le patriotisme de ses soldats; c'est
ainsi qu'en 1813, l'Allemagne ne se retrouvant plus à son réveil,
s'est cherchée dans les _Niebelungen_. Le costume germanique fut
toujours celui de Charlemagne[294], je pense qu'il n'eût pas été
politique de se présenter autrement aux soldats.

[Note 293: _App. 140._]

[Note 294: «Quand les Francs qui combattaient au milieu des Gaulois
virent ceux-ci revêtus de saies brillantes et de diverses couleurs,
épris de l'amour de la nouveauté, ils quittèrent leur vêtement
habituel, et commencèrent à prendre celui de ces peuples. Le sévère
empereur, qui trouvait ce dernier habit plus commode pour la guerre,
ne s'opposa point à ce changement. Cependant, dès qu'il vit les
Frisons, abusant de cette facilité, vendre ces petits manteaux
écourtés aussi cher qu'autrefois on vendait les grands, il ordonna de
ne leur acheter, au prix ordinaire, que de très longs et larges
manteaux. «À quoi peuvent servir, disait-il, ces petits manteaux? au
lit, je ne puis m'en couvrir; à cheval, ils ne me défendent ni de la
pluie ni du vent, et quand je satisfais aux besoins de la nature, j'ai
les jambes gelées.» (Moine de Saint-Gall.)]

Le voilà donc jouant de son mieux l'Empire, parlant souvent la langue
latine[295], formant la hiérarchie de ses officiers d'après celle des
ministres impériaux. Dans le tableau qu'Hincmar nous a laissé, rien
n'est plus imposant. L'assemblée générale de la nation, tenue
régulièrement deux fois par an, délibérait, les ecclésiastiques d'une
part, les laïques de l'autre, sur les matières proposées par le roi;
puis, réunis, ils conféraient avec un maître qui ne demandait qu'à
s'éclairer. Quatre fois par an, les assemblées provinciales se
tenaient sous la présidence des _missi dominici_. Ceux-ci étaient les
yeux de l'empereur, les messagers prompts et fidèles qui, parcourant
sans cesse tout l'Empire, réformaient, dénonçaient tout abus.
Au-dessous des _missi_, les comtes présidaient les assemblées
inférieures, où ils rendaient la justice, assistés des _boni homines_,
jurés choisis entre les propriétaires. Au-dessous encore existaient
d'autres assemblées: celles des vicaires, des centeniers; que dis-je,
les moindres bénéficiers, les intendants des fermes royales, tenaient
des plaids comme les comtes.

[Note 295: _App. 141._]

Certes, l'ordre apparent ne laisse rien à désirer, les formes ne
manquent pas; on ne comprend pas un gouvernement plus régulier.
Cependant il est visible que les assemblées générales n'étaient pas
générales; on ne peut supposer que les _missi_, les comtes, les
évêques, courussent deux fois par an après l'empereur dans les
lointaines expéditions d'où il date ses Capitulaires, qu'ils
gravîssent tantôt les Alpes, tantôt les Pyrénées, législateurs
équestres, qui auraient galopé toute leur vie de l'Èbre à l'Elbe. Le
peuple, encore bien moins. Dans les marais de la Saxe, dans les
marches d'Espagne, d'Italie, de Bavière, il n'y avait là que des
populations vaincues ou ennemies. Si le nom du _peuple_ n'est pas ici
un mensonge, il signifie l'armée. Ou bien quelques notables qui
suivaient les grands, les évêques, etc., représentaient la grande
nation des Francs, comme à Rome les trente licteurs représentaient les
trente curies aux _comitia curiata_. Quant aux assemblées des comtes,
les _boni homines_, les _scabini_ (schoeffen) qui les composent sont
élus par les comtes, avec le consentement du peuple: le comte peut les
déplacer. Ce ne sont plus là les vieux Germains jugeant leurs pairs;
ils ont plutôt l'air de pauvres décurions, présidés, dirigés par un
agent impérial. La triste image de l'empire romain se reproduit dans
cette jeune caducité de l'empire barbare. Oui, l'Empire est restauré;
il ne l'est que trop: le comte tient la place des duumvirs, l'évêque
rappelle le _défenseur des cités_; et ces _hérimans_ (hommes d'armée),
qui laissent leurs biens pour se soustraire aux accablantes
obligations qu'il leur impose, ils reproduisent les curiales
romains[296], propriétaires libres, qui trouvaient leur salut à
quitter leur propriété, à fuir, à se faire soldats, prêtres, et que la
loi ne savait comment retenir.

[Note 296: Le curiale devait avoir au moins vingt-cinq arpents de
terre; l'hériman, de trente-six à quarante-huit.]

La désolation de l'Empire est la même ici. Le prix énorme du blé, le
bas prix des bestiaux indiquent assez que la terre reste en
pâturage[297]. L'esclavage, adouci il est vrai, s'étend et gagne
rapidement. Charlemagne gratifie son maître Alcuin d'une ferme de
vingt mille esclaves. Chaque jour les grands forcent les pauvres à se
donner à eux, corps et biens; le servage est un asile où l'homme libre
se réfugie chaque jour.

[Note 297: Un boeuf, ou six boisseaux de froment valaient deux
sous;--cinq boeufs, ou une robe simple, ou trente boisseaux, dix
sous;--six boeufs, ou une cuirasse, ou trente-six boisseaux, douze
sous. (M. Desmichels.)]

Aucun génie législatif n'eût pu arrêter la société sur la pente rapide
où elle descendait. Charlemagne ne fit que confirmer les lois
barbares. «Lorsqu'il eut pris le nom d'empereur, dit Éginhard, il eut
l'idée de remplir les lacunes que présentaient les lois, de les
corriger, et d'y mettre de l'accord et de l'harmonie. Mais il ne fit
qu'y ajouter quelques articles, et encore imparfaits.»

Les Capitulaires sont en général des lois administratives, des
ordonnances civiles et ecclésiastiques. On y trouve, il est vrai, une
partie législative assez considérable, qui semble destinée à remplir
ces lacunes dont parle Éginhard. Mais peut-être ces actes, qui portent
tous le nom de Charlemagne, ne font-ils que reproduire les
Capitulaires des anciens rois francs. Il est peu probable que les
Pepins, que Clotaire II et Dagobert aient laissé si peu de
Capitulaires; que Brunehaut, Frédégonde, Ébroin, n'en aient point
laissé. Il en sera advenu pour Charlemagne ce qui serait advenu à
Justinien, si tous les monuments antérieurs du droit romain avaient
péri. Le compilateur eût passé pour législateur. La discordance du
langage et des formes qui frappe dans les Capitulaires, tend à
fortifier cette conjecture.

La partie originale des Capitulaires, c'est celle qui touche
l'administration, celle qui répond aux besoins divers que les
circonstances faisaient sentir. Il est impossible de n'y pas admirer
l'activité, impuissante, il est vrai, de ce gouvernement qui faisait
effort pour mettre un peu d'ordre dans le désordre immense d'un tel
empire, pour retenir quelque unité dans un ensemble hétérogène, dont
toutes les parties tendaient à l'isolement, et se fuyaient pour ainsi
dire l'une l'autre. La place énorme qu'occupe la législation canonique
fait sentir, quand nous ne le saurions pas du reste, que les prêtres
ont eu la part principale en tout cela. On le reconnaît mieux encore
aux conseils moraux et religieux dont cette législation est semée;
c'est le ton pédantesque des lois wisigothiques, faites, comme on
sait, par les évêques[298]. Charlemagne, comme les rois des Wisigoths,
donna aux évêques un pouvoir inquisitorial, en leur attribuant le
droit de poursuivre les crimes dans l'enceinte de leur diocèse.
Quelques passages des Capitulaires qui condamnent les abus de
l'autorité épiscopale ne suffisent pas pour nous faire douter de la
toute-puissance du clergé sous ce règne. Ils ont pu être dictés par
les prêtres de cour, par les chapelains, par le clergé central,
naturellement jaloux de la puissance locale des évêques. Charlemagne,
ami de Rome, et entouré de prêtres comme Leidrade et tant d'autres qui
ne prirent l'épiscopat que pour retraite, dut accorder beaucoup à ce
clergé sans titre qui formait son conseil habituel.

[Note 298: _App. 142._]

Cet esprit de pédanterie byzantine et gothique que nous remarquions
dans les Capitulaires éclata dans la conduite de Charlemagne,
relativement aux affaires de dogme. Il fit écrire en son nom une
longue lettre à l'hérétique Félix d'Urgel, qui soutenait, avec
l'Église d'Espagne, que Jésus comme homme était simplement fils
adoptif de Dieu. En son nom parurent encore les fameux livres
_Carolins_ contre l'adoration des images[299]. Trois cents évêques
condamnèrent à Francfort ce que trois cent cinquante évêques venaient
d'approuver à Nicée. Les hommes de l'Occident, qui luttaient dans le
Nord contre l'idolâtrie païenne, devaient réprouver les images; ceux
de l'Orient, les honorer, en haine des Arabes qui les brisaient. Le
pape, qui partageait l'opinion des Orientaux, n'osa pas cependant
s'expliquer contre Charlemagne. Il montra la même prudence lorsque
l'Église de France, à l'imitation de celle d'Espagne, ajouta au
symbole de Nicée que le Saint-Esprit procède aussi du Fils
(_Filioque_).

[Note 299: _App. 143._]

Pendant que Charlemagne disserte sur la théologie, rêve l'Empire
romain, et étudie la grammaire, la domination des Francs croule tout
doucement. Le jeune fils de Charlemagne, dans son royaume d'Aquitaine,
ayant, par faiblesse ou justice, donné, restitué toutes les
spoliations de Pepin[300], son père lui en fit un reproche; mais il ne
fit qu'accomplir volontairement ce qui déjà avait lieu de soi-même.
L'ouvrage de la conquête se défaisait naturellement; les hommes et les
terres échappaient peu à peu au pouvoir royal pour se donner aux
grands, aux évêques surtout, c'est-à-dire aux pouvoirs locaux qui
allaient constituer la république féodale.

[Note 300: _App. 144._]

Au dehors, l'Empire faiblissait de même. En Italie, il avait heurté en
vain contre Bénévent, contre Venise; en Germanie, il avait reculé de
l'Oder à l'Elbe, et partagé avec les Slaves. Et en effet, comment
toujours combattre, toujours lutter contre de nouveaux ennemis?
Derrière les Saxons et les Bavarois Charlemagne avait trouvé les
Slaves, puis les Avares; derrière les Lombards, les Grecs; derrière
l'Aquitaine et l'Èbre, le califat de Cordoue. Cette ceinture de
barbares, qu'il crut simple et qu'il rompit d'abord, elle se doubla,
se tripla devant lui; et quand les bras lui tombaient de lassitude,
alors apparut, avec les flottes danoises, cette mobile et fantastique
image du monde du Nord, qu'on avait trop oublié. Ceux-ci, les vrais
Germains, viennent demander compte aux Germains bâtards, qui se sont
faits Romains, et s'appellent l'Empire.

Un jour que Charlemagne était arrêté dans une ville de la Gaule
narbonnaise, des barques scandinaves vinrent pirater jusque dans le
port. Les uns croyaient que c'étaient des marchands juifs, africains,
d'autres disaient bretons; mais Charles les reconnut à la légèreté de
leurs bâtiments: «Ce ne sont pas là des marchands, dit-il, mais de
cruels ennemis.» Poursuivis, ils s'évanouirent. Mais l'empereur,
s'étant levé de table, se mit, dit le chroniqueur, à la fenêtre qui
regardait l'Orient, et demeura très longtemps le visage inondé de
larmes. Comme personne n'osait l'interroger, il dit aux grands qui
l'entouraient: «Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement?
Certes, je ne crains pas qu'ils me nuisent par ces misérables
pirateries; mais je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils
ont été près de toucher ce rivage, et je suis tourmenté d'une violente
douleur, quand je prévois tout ce qu'ils feront de maux à mes neveux
et à leurs peuples[301].»

[Note 301: Moine de Saint-Gall.]

Ainsi rôdent déjà autour de l'Empire les flottes danoises, grecques et
sarrasines, comme le vautour plane sur le mourant qui promet un
cadavre. Une fois deux cents barques armées fondent sur la Frise, se
remplissent de butin, disparaissent. Cependant Charlemagne assemblait
des «hommes» pour les repousser. Autre invasion: «L'Empereur assemble
des hommes en Gaule, en Germanie[302],» et bâtit dans la Frise la
ville d'Esselfeld. Athlète malheureux, il porte lentement la main à
ses blessures, pour parer les coups déjà reçus.

[Note 302: _App. 145._]

«Le roi des Northmans, Godfried, se promettait l'empire de la
Germanie. La Frise et la Saxe, il les regardait comme à lui. Les
Abotrites ses voisins, déjà il les avait soumis et rendus tributaires;
il se vantait même qu'il arriverait bientôt avec des troupes
nombreuses jusqu'à Aix-la-Chapelle, où le roi tenait sa cour. Quelque
vaines et légères que fussent ces menaces, on n'y refusait pas
cependant toute croyance; on pensait qu'il aurait hasardé quelque
chose de ce genre, s'il n'avait été prévenu par une mort
prématurée[303].»

[Note 303: _App. 146._]

Le vieil Empire se met en garde; des barques armées ferment
l'embouchure des fleuves; mais comment fortifier tous les rivages?
Celui même qui a rêvé l'unité est obligé, comme Dioclétien, de
partager ses États pour les défendre; l'un de ses fils gardera
l'Italie, l'autre l'Allemagne, le dernier l'Aquitaine. Mais tout
tourne contre Charlemagne; ses deux aînés meurent, et il faut qu'il
laisse ce faible et immense Empire aux mains pacifiques d'un saint.



CHAPITRE III

Dissolution de l'Empire carlovingien.


C'est sous Louis-le-Débonnaire, ou, pour traduire plus fidèlement son
nom, sous saint Louis, que devait s'opérer le déchirement et le
divorce des parties hétérogènes dont se composait l'Empire. Toutes
souffraient d'être ensemble. Le mal, c'était la solidarité d'une
guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de
l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation
prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé.
Sans doute Pepin, et son père _au marteau de forge_, avaient durement
battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les
ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette
intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne
méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse
en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de l'Empire, et
les ramenant tous à la règle de saint Benoît.

C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie
par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent
est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un ordre
condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice
qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale
est frappée. Les moyens sont odieux; contre Louis-le-Débonnaire, ce
fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations
diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire.

L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde
social, qu'il s'appelle Louis-le-Débonnaire, Charles Ier, ou Louis
XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa
catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non,
c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un
esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui
l'entoure et vendu par les siens.

       *       *       *       *       *

Le saint Louis du neuvième siècle[304], comme celui du treizième, fut
nourri dans les pensées de la croisade. Jeune encore, il conduisit
plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit
la grande ville de Barcelone après un siège de deux ans. Élevé par le
Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille,
il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du
Nord. Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne
voulaient; leur élève se trouva plus prêtre qu'eux, et, dans son
intraitable vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des
évêques: il leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs
éperons[305]. Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition
du plus sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la
règle bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour
les enfants[306]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et
Wala[307], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de
Charles-Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné
Charlemagne. Et le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa
les concubines de son père, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs
elles-mêmes[308].

[Note 304: _App. 147._]

[Note 305: L'Astronome.]

[Note 306: _App. 148._]

[Note 307: _App. 149._]

[Note 308: _App. 150._]

Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge
intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait
accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une
telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à
peine sa bénédiction[309]. Empereur, il écouta les plaintes des
Saxons, et leur rendit le droit de succéder[310], ôtant ainsi aux
évêques, aux gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire
passer les héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne,
réfugiés dans les Marches, étaient dépouillés par les grands et les
lieutenants impériaux des terres que Charlemagne leur avait
attribuées; Louis rendit un édit qui confirmait leurs droits[311]. Il
respecta le principe des élections épiscopales, constamment violé par
son père; il laissa les Romains élire, sans son autorisation, les
papes Étienne IV et Pascal Ier.

[Note 309: _App. 151._]

[Note 310: _App. 152._]

[Note 311: _App. 153._]

Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains
d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les
barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son
arbitrage[312]. Il siégeait au milieu des peuples comme un père facile
et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait
qu'il eût volontiers restitué l'Empire.

[Note 312: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui
se disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur d'Harold.]

Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait
rien moins que la liberté[313]. Les villes, les évêques, les peuples
se liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait
roi d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pépin. Bernard, élève
d'Adalhard et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté
d'Italie, croyait avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné.

[Note 313: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier
essai de l'Italie pour se délivrer des _barbares_. _App. 154._]

Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur celui
du neveu[314]. Charlemagne d'ailleurs avait désigné Louis; il avait
consulté les grands un à un, et obtenu leurs voix[315]. Enfin,
Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui
l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection.

[Note 314: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et
ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors,
longtemps avant le neveu.]

[Note 315: _App. 155._]

Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de
s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui
offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et
dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de
Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort.
L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution[316]. Hermengarde obtint
du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon
qu'il en mourut au bout de trois jours.

[Note 316: _App. 156._]

L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient
pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux
de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre
tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mêmes.
Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays complètement
envahi, peut-être pour la première fois; les Basques furent défaits,
et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus aidèrent contre les
Danois: un roi de ces derniers embrassa même le christianisme.
L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un évêque, dépendant
de l'archevêque de Reims[317]. Il est vrai que ces premières conquêtes
du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien des Danois fut chassé
par les siens.

[Note 317: _App. 157._]

Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant de force
et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, étendu son
influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient sa
sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et se
souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, paraître
devant lui les filles des grands de ses États et choisit la plus
belle[318]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des
nations les plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, son père,
Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui les
Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire[319]. Savante[320],
dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son mari à
l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis était déjà
favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. Bernard, fils de
son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et
encore plus celui de l'impératrice. Belle et dangereuse Ève, elle
dégrada, elle perdit son époux.

[Note 318: _App. 158._]

[Note 319: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.]

[Note 320: _App. 159._]

Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être
pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint,
ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué,
_une vertu était sortie de lui_. Il commença à se repentir de sa
sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala et
Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de
leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint
d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première fois
depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation
volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois mérovingiens, après les
plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence
de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avènement de la
conscience.

Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit pour la
royauté de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son
humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le
prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui
aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une
dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi
pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents
lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin, qu'ils furent
obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée
des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En
829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient
si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre
de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le
mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils
accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir
central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils
voulaient régner chacun chez soi.

Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres
fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le
titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre, à
Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire.
L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie.
Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé
Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette
concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais
beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration
des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre
les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se
trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne
fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut
succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se
crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père
dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne
trouva point de Cordelia.

Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés
à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux
Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son
rétablissement. Les Francs s'aperçurent que le triomphe des enfants de
Louis leur ôtait l'Empire; les Saxons, les Frisons, qui lui devaient
leur liberté, s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à
Nimègue au milieu des peuples qui le soutenaient. «Toute la Germanie y
accourut pour porter secours à l'empereur[321].» Lothaire se trouva
seul à son tour, et à la discrétion de son père; Wala, tous les chefs
de la faction, furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on
les épargnât.

[Note 321: _App. 160._]

Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le
moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le
Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau.
Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous
ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des
fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font
agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant
abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point
que personne meure pour moi[322].» Le théâtre de cette honteuse scène
fut appelé le champ du Mensonge.

[Note 322: _App. 161._]

Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une
fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne
répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter sa soeur
dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il portait
sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui
imposant une pénitence publique et si humiliante qu'il ne s'en pût
jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une
liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de
Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels il avait
exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir
fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour les
partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis
d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment;
sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et
sacrilèges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité
ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin
d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre[323].

[Note 323: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la
pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut
désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des
contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit
que violence et tyrannie.]

Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard
de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout,
s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable, pleura
et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales qu'il
avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice, et son
fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, dans la capitale de
l'Empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où Charlemagne lui
avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur l'autel.

Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva
dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes
pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils
l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de ses
cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père,
nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il
avait dressé sa confession: quelle confession! toute pleine de
calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de
Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait
tant[324], qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en
lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume des tyrans
et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple comme peuple,
comme saint et comme homme. Et son histoire n'était autre que celle de
l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces
filles des géants qui, dans la _Genèse_, séduisent les enfants de
Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de
patience, dans cet homme injurié, conspué, et bénissant tous les
outrages, on croyait reconnaître la patience de Job, ou plutôt une
image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le vinaigre ni l'absinthe.

[Note 324: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour
les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous
les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall.
(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les
Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de ces derniers.
«Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de tout son coeur
et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, suivi d'une
troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit gascon,
c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches
longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les
bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la
volonté du roi.» (L'Astronome.)--«De plus, et se trouvant absent, le
roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière
que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de
plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs
délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour
les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus
graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au
supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des
centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tache
qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.)--_App. 162._]

Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son abaissement même:
tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands (834-5), et
ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père[325], Lothaire
s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans le cours d'un été
(836), mourir tous les chefs de son parti, les évêques d'Amiens et de
Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert
de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, préfet de ses chasses, une
foule d'autres. Ebbon, déposé du siège de Reims, passa le reste de sa
vie dans l'obscurité et dans l'exil. Wala se retira au monastère de
Bobbio, près du tombeau de saint Colomban; un frère de saint Arnulf de
Metz, l'aïeul des Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Wala
y mourut l'année même où périrent tant d'hommes de son parti,
s'écriant à chaque instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle,
un homme de discorde[326]?» Ce petit-fils de Charles-Martel, ce moine
politique, ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné,
enfermé par Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et
presque roi d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer
un nom, jusque-là sans tache, aux révoltes parricides des fils de
Louis.

[Note 325: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mécontentement
contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard
semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est-à-dire
pour l'Aquitaine, même contre l'empereur. _App. 163._]

[Note 326: _App. 164._]

Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce qu'il
fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une part, il
sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils avaient
usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés, qui, il est
vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le fils de son
choix, le fils de Judith, Charles-le-Chauve. Les enfants de Pepin, qui
venait de mourir, étaient dépouillés. Louis-le-Germanique était réduit à
la Bavière. Tout était partagé entre Lothaire et Charles. Le vieil
empereur aurait dit au premier: «Voilà, mon fils, tout le royaume devant
tes yeux, partage, et Charles choisira; ou, si tu veux choisir, nous
partagerons[327].» Lothaire prit l'Orient, et Charles devait avoir
l'Occident. Louis de Bavière armait pour empêcher l'exécution de ce
traité, et par une mutation étrange, le père cette fois avait pour lui
la France, et le fils l'Allemagne. Mais le vieux Louis succomba au
chagrin et aux fatigues de cette guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis,
dit-il, mais qu'il songe à lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu,
a conduit au tombeau les cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut
à Ingelheim dans une île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et
l'unité de l'Empire mourut avec lui.

[Note 327: _App. 165._]

C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, comme le
fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards
qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre
Louis-le-Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par
opposition à Charles-le-Chauve, amenait pour contingent l'armée
d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin-le-Bref et Charlemagne.
Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes
de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la
Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que
l'indépendance.

Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre
d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour
soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la
paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de
Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les armées
furent en présence, à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: «Ils lui
offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception
des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui
céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre
jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France
en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit,
selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il
lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur
manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il
voulait avoir du temps pour réfléchir. Mais au fait Pepin n'était pas
arrivé, et Lothaire voulait l'attendre[328].»

[Note 328: Nithard.]

Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à
Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en
croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante;
si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire,
et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares[329]. Un pareil
massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette
époque d'amollissement[330] et d'influence ecclésiastique. Nous avons
déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et
de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps
déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils aimaient à
rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il
était d'ailleurs impossible aux hommes de cet âge d'expliquer par des
causes politiques la dépopulation de l'Occident et l'affaiblissement
de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus poétique à la fois
de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient péri;
il n'était resté que les lâches.

[Note 329: _App. 166._]

[Note 330: On en peut juger par la modération extraordinaire des jeux
militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se
tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les
Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti,
comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se
précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes
de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs
boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi;
mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils
venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la
jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux et brandissant
leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt
les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute
cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans
une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne
vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se
connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier quelque autre.»
(Nithard.)]

La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent
poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne
suivante, serra de près Charles-le-Chauve. Charles et Louis, toujours
en péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, et essayèrent
d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'Église,
seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le
langage populaire usité en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands
fit serment en langue romane, ou française; celui des Français (nous
pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces
paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux
peuples, sont le premier monument de leur nationalité.

Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro Christian
poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus
savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in
adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar
dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam
prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque
Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue
allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser
bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got
gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man
mit rehtu sinan bruder seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit
Lutheren irmo kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce
scadhen vverhen[331].» Le serment que les deux peuples prononcèrent,
chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue romane: «Si
Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus
meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois,
ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contrà
Lodhuwig nun lin iver[332].»

[Note 331: «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre
commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de
savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par
aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère,
tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai
aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon
frère.»--_App. 167._]

[Note 332: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère
Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je
ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nulle
aide contre Lodewig.»--Les Allemands répétèrent la même chose dans
leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.]

En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer
Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor
forbrihchit, ob ina ih nés irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh
hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne
wirdhit.»

«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de
Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes.
Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession
qu'après leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les
exemples de leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois
ayant répondu qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur
connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa
volonté, les évêques dirent: «Au nom de l'autorité divine, prenez le
royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le
conseillons, nous vous y exhortons, et vous le commandons. Les deux
frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en
référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.»

Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et
Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins,
l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se
contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques
ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les
rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il
demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume.
On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse[333],
jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à la source de la Saône,
le long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le long du
Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers du
royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes,
tous les comtés et tous les domaines royaux de ces régions en deçà des
Alpes, à l'exception de[334]...» (Traité de Verdun, 843).

[Note 333: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine
envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir vers
eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant d'attendre
son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, se hâta de
se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Kiersy; il y reçut avec
bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des Ardennes et
des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au delà de
cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits par
Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» (Nithard.)]

[Note 334: Nithard.]

«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes
sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une
connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui
pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà
écoulé, ils n'avaient pas envoyé de messagers pour parcourir toutes
les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était
Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était
impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas.
On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de
partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que
nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la
décision des évêques[335].»

[Note 335: Idem.]

L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens[336], et dont
plus tard son allié Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla
porter malheur à sa famille. Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique,
appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de
Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui, longtemps
éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si puissante.
Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles-le-Chauve, qu'on
croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de Louis-le-Débonnaire
et de Judith, et qui ressemblait à Bernard[337], paraît avoir eu en
effet l'adresse toute méridionale de ce dernier. D'abord c'est l'homme
des évêques, l'homme d'Hincmar, le grand archevêque de Reims: c'est en
quelque sorte au nom de l'Église qu'il fait la guerre à Lothaire, à
Pepin, allié des païens. Celui-ci, dirigé par les conseils d'un fils de
Bernard, n'avait pas hésité à appeler les Sarrasins, les Normands[338]
dans l'Aquitaine. Nous avons vu, par le mariage de la fille d'Eudes avec
un émir, que le christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces
alliances avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin
la Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint
jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais de
tels secours devaient lui être plus funestes qu'utiles; les peuples
détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs ravages. Livré à
Charles-le-Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier, souvent
fugitif, il n'établit que l'anarchie.

[Note 336: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux
hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est
immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les
lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les
idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau nom
de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs
seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous
la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à
son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur
avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis
craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à
cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga,
qu'ils n'envahissent ses États et n'y abolissent la religion
chrétienne.» _App. 168._]

[Note 337: _App. 169._]

[Note 338: _App. 170._]

La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855),
son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et
Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de
Provence. Charles mourut bientôt, Louis, harcelé par les Sarrasins,
prisonnier des Lombards, fut toujours malheureux, malgré son courage.
Pour Lothaire II, son règne semble l'avènement de la suprématie des
papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge pour vivre avec
la soeur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui de Trêves, et il
accusait Teutberge d'adultère et d'inceste. Elle nia longtemps, puis
avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas Ier, à qui elle s'était
adressée d'abord, refusa de croire à cet aveu. Il força Lothaire de la
reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, et y reçut la communion
des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en même temps menacé,
s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire mourut dans la
semaine, la plupart des siens dans l'année. Charles-le-Chauve et
Louis-le-Germanique profitèrent de ce jugement de Dieu; ils se
partagèrent les États de Lothaire.

Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps,
l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à
l'influence germanique, l'Église seule y était puissante; les
séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les
Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu
plus de place que les Neustriens à la cour carlovingienne. Gouvernée,
défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de
force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble qu'elle ne
présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à
moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus
riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien
excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s'étendait
une ville, ou au moins une bourgade[339]. Les plus riches étaient
Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau
de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contrée
dominait, par la dignité du siège, par la doctrine et par les
miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que
Lyon l'était dans le Midi; Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de
Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres et des ravages.
Reims succéda à leur influence sous la seconde race, étendant ses
possessions dans les provinces les plus lointaines jusque dans les
Vosges, jusqu'en Aquitaine[340]; elle fut la ville épiscopale par
excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et
eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingiens. Il
fallut que les ravages des Normands fussent passés pour que nos rois
de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, et
vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de
Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile,
choisi Laon à côté de Reims.

[Note 339: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était
autre chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les
diverses classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la
propriété et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur
dépendance. Le Père abbé était le maître; les moines, comme les
affranchis de ce maître, cultivaient les sciences, les lettres et les
arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize
autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les
offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient
seules par an à près de deux millions de notre monnaie.--Le monastère
de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les
Mérovingiens, cent mille menses.]

[Note 340: Flodoard.]

Charles-le-Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques. Avant,
après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec Lothaire, il
se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas l'Église[341].
Aussi Dieu le protège. Lorsque Lothaire arrive sur la Seine avec son
armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient partie, le fleuve
enfle miraculeusement et couvre Charles-le-Chauve[342]. Les moines,
avant de délivrer Louis-le-Débonnaire, lui avaient demandé s'il voulait
rétablir et soutenir le culte divin; les évêques interrogent de même
Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique, puis leur confèrent le
royaume. Plus tard les évêques _sont d'avis que la paix règne entre les
trois frères_[343]. Après la bataille de Fontenai, les évêques
s'assemblent, déclarent que Charles et Louis ont combattu pour l'équité
et la justice, et ordonnent un jeûne de trois jours.--«Les Francs comme
les Aquitains, dit son partisan Nithard, méprisèrent le petit nombre de
ceux qui suivaient Charles. Mais les moines de Saint-Médard de Soissons
vinrent à sa rencontre, et le prièrent de porter sur ses épaules les
reliques de saint Médard et de quinze autres saints, que l'on
transportait dans leur nouvelle basilique. Il les porta en effet sur ses
épaules en toute vénération, puis il se rendit à Reims[344]...»

[Note 341: Nithard.]

[Note 342: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repente aere sereno
tumescere coepit.»]

[Note 343: _App. 171._]

[Note 344: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles-le-Chauve
voulut assister aux cérémonies que firent les Angevins à leur rentrée
dans la ville, pour remettre dans les châsses d'argent qu'ils avaient
emportées les corps de saint Aubin et de saint Lézin.]

Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus
grande partie du pouvoir. Ainsi le Capitulaire d'Épernay (846)
confirme le partage des attributions des commissaires royaux[345]
entre les évêques et les laïques; celui de Kiersy (857) confère aux
curés un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[346]. Cette
législation tout ecclésiastique prescrit, pour remède aux troubles et
aux brigandages qui désolaient le royaume, des serments sur les
reliques que prêteront les hommes libres et les centeniers. Elle
recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace,
s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de
l'excommunication.

[Note 345: _App. 172._]

[Note 346: En 851, «Traité d'alliance et de secours mutuel entre les
trois fils de Louis-le-Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui
fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou
emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme
mariée.»]

Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le vrai roi, le vrai
pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de Reims. Il
était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de
saint Guillaume de Toulouse, et de ce Bernard, favori de Judith, dont
on croyait que Charles était le fils. Personne ne contribua davantage
à l'élévation de Charles, et n'exerça plus d'autorité en son nom dans
les premières années. C'est Hincmar qui, à la tête du clergé de
France, semble avoir empêché Louis-le-Germanique de s'établir dans la
Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands l'appelaient. Louis ayant
envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya
trois députés pour lui offrir l'indulgence de l'Église, pourvu qu'il
rachetât, par une pénitence proportionnée, le péché qu'il avait commis
en envahissant le royaume de son frère, et en l'exposant aux ravages
de son armée. Hincmar était à la tête de cette députation. «Le roi
Louis, dirent les évêques à leur retour au concile, nous donna
audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je
vous ai offensés en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner,
pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec vous. À cela Hincmar,
qui était placé le premier à sa gauche, répondit: Notre affaire sera
donc bientôt terminée, car nous venons justement vous offrir le pardon
que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'évêque
Théodoric ayant fait à Hincmar quelque observation, il reprit: Vous
n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon coeur une rancune
condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher de
l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les évêques
Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à Hincmar, et
Théodoric lui dit: Faites ce dont le seigneur roi vous prie;
pardonnez-lui.--À quoi Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde que
moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et je vous pardonne.
Mais quant aux offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre
mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils,
et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez
l'absolution, si vous le voulez.--Alors les évêques s'écrièrent:
Certainement il dit bien.--Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à
cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence
qui lui fut accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il
nous demandât conseil sur le salut qui lui était offert, et alors nous
l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions porteurs; mais il
nous répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait point de cet écrit
avant de s'être consulté avec ses évêques.»

Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à
Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des
Francs. Charles-le-Chauve s'adressa aux Pères de ce concile (en 859),
pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il
avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour
embrasser le parti de Louis-le-Germanique. La plainte du roi des
Français est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir
récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les
engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son
ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre
élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume,
qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs
acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de
Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition
ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il
m'a oint du saint-chrème, il m'a donné le diadème et le sceptre royal,
et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne
devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans
avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels
j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de
la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements.
Dans tous les temps j'ai été prompt à me soumettre à leurs corrections
paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le suis encore à
présent[347].»

[Note 347: _App. 173._]

Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique.
Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils
lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils
gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix.
«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annoncé qu'il irait
au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la rassembler,
levée en grande partie par les évêques.» «Le roi, dit l'historien de
l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de toutes les
affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple
contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait cette mission,
et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les évêques et
les comtes[348].»

[Note 348: Flodoard.]

Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis
dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires,
commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat
allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni
gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et
léthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigué eût pu
s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre
le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des
Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le
pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La
féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée.

La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de
la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la
question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède
Pélage, et Bérenger Abailard. Ce fut au neuvième siècle le
panégyriste de Wala, l'abbé de Corbie, Paschase Ratbert qui, le
premier, enseigna d'une manière explicite cette prodigieuse poésie
d'un Dieu enfermé dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini
dans l'atome. Les anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais
le temps n'était pas venu. Ce ne fut qu'au neuvième siècle, à la
veille des dernières épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla
descendre pour consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et
se laissa voir, toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau
réclamer au nom de la logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas
moins sa route à travers le moyen âge.

La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse.
Un moine allemand, un Saxon[349], Gotteschalk (gloire de Dieu) avait
professé la doctrine de la prédestination, ce fatalisme religieux qui
immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi l'Allemagne
acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrière
du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon
Gotteschalk présageait le Saxon Luther; comme Luther, Gotteschalk alla
à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses
voeux monastiques.

[Note 349: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demanda à prouver sa
doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de
poix, et en traversant un grand feu. _App. 174._]

Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines
allemandes ne pouvaient être bien accueillies dans un pays qui se
séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme s'éleva un
nouveau Pélage.

D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du
libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique
défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était
réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner,
fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale
de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de
métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes
éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup,
abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait
son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles
d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des
conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet
orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde[350],
chez lequel Gotteschalk avait été moine, et qui, le premier, avait
dénoncé ses erreurs. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un Irlandais
qui avait combattu Paschase Ratbert sur la question de l'Eucharistie,
et qui était alors en grand crédit près de Charles-le-Chauve.
L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la mère des moines,
et, comme on disait, l'_île des Saints_. Son influence sur le
continent avait diminué, il est vrai, depuis que les Carlovingiens
avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît sur celle de
saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École du Palais
avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient venus Dungal
et saint Virgile. Sous Charles-le-Chauve, les Irlandais furent mieux
accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mère Judith,
confia l'École du Palais à Jean-l'Irlandais (autrement dit le _Scot_
ou l'_Érigène_). Il assistait à ses leçons, et lui accordait le
privilège d'une extrême familiarité. On ne disait plus l'_École du
Palais_, mais le _Palais de l'École_.

[Note 350: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient été
Scots. (Low.)

Guillaume de Malmesbury rapporte l'anecdote suivante: «Jean était
assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets
ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai,
et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque
chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui
disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _Scot_? (_Quid
distat inter sottum et Scotum?_)--Rien que la table, répondit Jean,
renvoyant l'injure à son auteur.»]

Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors
pour avoir traduit, à la prière de Charles-le-Chauve, les écrits de
Denys-l'Aréopagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer
le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que ces
écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme alexandrin
avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys-l'Aréopagite dont
parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce Denys avec
l'apôtre de la Gaule.

L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre
Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les
limites où l'archevêque de Reims eût voulu sans doute le retenir.
Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître commun, il
attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit la foi,
mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture est
simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la
philosophie sont le même mot[351]. Il est vrai qu'il ne défendait la
liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber
et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence
avec laquelle Rome attaqua Jean-le-Scot prouve assez combien sa
doctrine effraya l'autorité. Disciple du Breton Pélage, prédécesseur
du Breton Abailard, cet Irlandais marque à la fois la naissance de la
philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le
mysticisme de l'Allemagne.

[Note 351: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie religion,
et réciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.»--_App.
175._]

Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du
despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était
convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin
de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles
invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si
longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée,
défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses
fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement
sauvages que ceux dont elle était délivrée.

Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort
différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du
quatrième au sixième siècle. Les barbares de cette première époque,
qui occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en
Angleterre, y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de
Bayeux a gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les
Northmen du neuvième et du dixième siècle ont adopté la langue des
peuples chez lesquels ils s'établirent. Leurs rois, Rou, de Russie et
de France (Ru-Rik, Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie
nouvelle l'idiome germanique. Cette différence essentielle entre les
deux époques des invasions me porterait à croire que les premières,
qui eurent lieu par terre, furent faites par des familles, par des
guerriers suivis de leurs femmes et de leurs enfants; moins mêlés aux
vaincus par des mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur
race et de leur langue. Les pirates de l'époque où nous sommes
parvenus semblent avoir été le plus souvent des exilés, des bannis,
qui se firent _rois de la mer_, parce que la terre leur manquait.
Loups[352] furieux, que la famine avait chassés du gîte paternel[353],
ils abordèrent seuls et sans famille[354]; et lorsqu'ils furent soûls
de pillage, lorsqu'à force de revenir annuellement, ils se furent fait
une patrie de la terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces
nouveaux Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive
nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. Quelques-uns
conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons
fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine
que non seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout
serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux,
et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon
robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de
la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes[355]. Ces
fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme
guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de
leurs ravages furent moins inspirées par le fanatisme odinique que par
la vengeance du serf et la rage de l'apostat.

[Note 352: _Wargr_, loup; _wargus_, banni. Voy. Grimm.]

[Note 353: _App. 176._]

[Note 354: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour
compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une
exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.]

[Note 355: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de
Troyes, un homme de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings.
Il était d'un village appelé Tranquille, à trois milles de la ville;
il était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui
inspira, dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents;
et cédant à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il
parvint à s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au
service de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour
procurer des vivres au reste de la nation, et que l'on appelait la
_flotte_ (flotta).»]

Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu
leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent
les barbares et les prirent pour auxiliaires. Le jeune Pepin s'en
servit contre Charles-le-Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur
secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de
Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et
d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois, les montagnes, les
torrents du Midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les
fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément
comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et
dans l'Elbe.

Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut
obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)[356], ils
vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour
avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les
néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement
dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus
furieux. Dès que leurs _dragons_, leurs _serpents_[357] sillonnaient
les fleuves; dès que le cor d'ivoire[358] retentissait sur les rives,
personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à
l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on
le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans
direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des
saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils
semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus
révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à
Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on
n'osait plus récolter. On vit les hommes mêler la terre à la farine.
Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de
trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter.
Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France.

[Note 356: _App. 177._]

[Note 357: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.]

[Note 358: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes
relatives aux Normands, par exemple dans la légende bretonne de
Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent...
Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies
sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla
trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes...
Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva
aussitôt et quitta son siège, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres;
car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il
donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant
que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce
cor, et qu'il ne craignît rien pour son avoir aussi loin que le son
pourrait être entendu des pirates.»]

Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les
évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants
comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction,
sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à
Charles-le-Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares,
négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres
d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé
captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de
l'abbé de Saint-Denis[359].

[Note 359: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit par
être réduit en cendres.]

Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le
Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs incursions.
Il me suffit d'en distinguer les trois périodes principales: celle des
incursions proprement dites, celle des stations, celle des
établissements fixes. Les stations des Northmen étaient généralement
dans des îles à l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire;
celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde-Fraisnet) en Provence, et à
Saint-Maurice-en-Valais; telle était l'audace de ces pirates, qu'ils
avaient osé s'écarter de la mer, et s'établir au sein même des Alpes,
aux défilés où se croisent les principales routes de l'Europe. Les
Sarrasins n'eurent d'établissements importants qu'en Sicile. Les
Northmans, plus disciplinables, finirent par adopter le christianisme,
et s'établirent sur plusieurs points de la France, particulièrement dans
le pays appelé de leur nom Normandie.

Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire
connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi
et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares,
ou pour les opposer les uns aux autres.

«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands qui
viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou
rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands
était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.»

«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de
Thérouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles,
remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiègent les
Normands dans le château qu'ils avaient construit en l'île dite
d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour les donner aux assiégeants à
titre de loyer, cinq mille livres d'argent, avec une quantité
considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son royaume, afin
qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se rendit à
Mehun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs
convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait
reçu Robert, l'abandonnèrent cependant, eux avec leurs compagnons,
selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives,
et se joignirent à Salomon, duc des Bretons. Un autre parti de Danois
entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Yerres,
arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à
eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère,
donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent, et se
joignent à eux.»

«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la
guerre avec les Saxons contre les Wenèdes qui sont dans le pays des
Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux
partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas
les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge
l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous
côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye,
et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une
forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant
l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins,
débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et
lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits
Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante livres
d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et
cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré.
Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les
Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne
pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il
fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon,
ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque
dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils
l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre;
mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le
féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un
grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il
s'était fait préparer lui-même.»

Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre
et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane,
l'archevêque de Reims, Hincmar écrivait au pape ce pénible aveu:
«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous
charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si
vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur
apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin,
nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des
païens...»

Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du roi, se trouvent
également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien
sans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut
disposer de quelques évêchés, humilier les évêques[360], opposer le
pape de Rome au pape de Reims. Il peut accumuler de vains titres, se
faire couronner roi de Lorraine et partager avec les Allemands le
royaume de son neveu Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa
faiblesse est au comble quand il devient empereur. En 875, la mort de
son autre neveu, Louis II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la
dignité impériale. Il prévient à Rome les fils de Louis-le-Germanique,
les gagne de vitesse, et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur.
Mais le jour même de Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique
grecque[361], son frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe
lui aussi dans le propre palais de Charles; le pauvre empereur
s'enfuit d'Italie à l'approche d'un de ses neveux, et meurt de maladie
dans un village des Alpes (877)[362].

[Note 360: _App. 178._]

[Note 361: _App. 179._]

[Note 362: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné par
un médecin juif.]

Son fils, Louis-le-Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance
qu'avait eue Charles-le-Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la
Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même
de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux grands qu'il
ne tient la couronne que de l'élection[363]. Il vit peu, ses fils
encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste jette en
passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'où la
France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais il servit
plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car ledit
roi ne put trouver personne à qui en remettre la garde[364].»

[Note 363: _App. 180._]

[Note 364: Annales de Saint-Bertin.]

Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut.
Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe
encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette
occasion[365]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur
chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la
Frise; et quand Charles-le-Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut
consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au coeur même
de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui
fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur
dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom de
son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et
l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec
Charles-le-Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans
de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le
joug du roi de Germanie, Charles-le-Gros, devenu roi de France par
l'extinction de la branche française des Carlovingiens.

[Note 365:

  Einen Kuning weiz ich,
    Heisset er Ludwig
  Der gerne Gott dienet, etc.

Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer
qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent
mille hommes. (Marianus Scotus.)]

Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avènement du prince
allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est
empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision!
Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils
commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiègent Paris
avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée,
n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, fils
de Robert-le-Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés
ne se fussent jetés dedans, et ne l'eussent défendue avec un grand
courage. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de
Charles-le-Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta
d'observer les barbares, et les détermina à laisser Paris pour ravager
la Bourgogne, qui méconnaissait encore son autorité (885-886). Cette
lâche et perfide connivence déshonorait Charles-le-Gros.

C'est une chose à la fois triste et comique de voir les efforts du
moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les
exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul
Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme
auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut
que son épée; que le Débonnaire, fils de Charlemagne, étonnait de sa
force les envoyés des Northmans et se jouait à briser leurs épées dans
ses mains[366]. Il fait dire à un soldat de Charlemagne qu'il portait
sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de petits
oiseaux[367]. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en homme,
à ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant envoyé
consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la manière dont
il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de
mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que vous m'avez vu
faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, cela n'est pas
douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard
ceint d'une épée.»

[Note 366: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les armes
que lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait
l'histoire de l'arc d'Ulysse dans l'_Odyssée_, de l'arc du roi
d'Éthiopie dans Hérodote.]

[Note 367: _App. 181._]

Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles
lui-même rendait pourtant la chose douteuse lorsque, accusant sa femme
devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il
assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût
unie depuis dix ans en légitime mariage». Il n'y avait que trop
d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire. L'infécondité
de huit reines, la mort prématurée de six rois, prouvent assez la
dégénération de cette race: elle finit d'épuisement, comme celle des
Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France dédaigne
d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles-le-Gros est
déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui
composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et non
seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les
simples seigneuries.

L'année même de sa mort (877), Charles-le-Chauve avait signé
l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes,
jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires,
chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée
par la force des choses. Charles-le-Chauve avait au contraire défendu
d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable
au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la
nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)[368]; c'était
résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les
véritables héritiers de Charles-le-Chauve. Déjà il a marié ses filles
aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre.

[Note 368: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est encore
enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince
disposera du comté.]

Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les
passes des fleuves; ils y dresseront leurs forts, ils s'y
maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince,
qui, de temps en temps, aura la tentation de ressaisir le pouvoir
qu'il abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et
mépris pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se serrent
autour de leurs défenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien
de plus populaire que la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus
de cette popularité est resté dans les romans, où Gérard de
Roussillon, où Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte
héroïque contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la
désignation commune des Carlovingiens.

Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité est
le beau-frère même de Charles-le-Chauve, Boson, qui prend le titre de
roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[369](879). Presqu'en même
temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait
aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les
Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de
Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et
le vicomte de Marseille.

[Note 369: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois évêques
du Midi et de l'Orient de la Gaule.]

Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette
famille d'Hunald et de Guaifer[370], si maltraitée par les
Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans
l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne,
Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières
veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le
vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et
d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de
la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie,
Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule.

[Note 370: _App. 182._]

À l'Est, le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux
Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie.
Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse
luttant avec avantage contre la brutalité de la force.

Au Nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les
Allemands les _forestiers_ de Flandre[371] et les comtes de
Vermandois, parents et alliés, plus ou moins fidèles, des
Carlovingiens.

[Note 371: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi que
les comtes d'Anjou.]

Mais la grande lutte est à l'Ouest, vers la Normandie et la Bretagne.
Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le Breton Nomenoé se
met à la tête du peuple, bat Charles-le-Chauve, bat les Northmans,
défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et veut faire
de la Bretagne un royaume[372]. Après lui, les Northmans reviennent en
plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et quand l'un de
ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, parvient à leur
reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la cathédrale, où il va
remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à la main à travers les
ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; les Northmans, les
Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, sont repoussés
également. Allan assemble pour la première fois les états du comté, et
le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient
par cela seul homme libre.

[Note 372: _App. 183._]

En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les
Northmans[373]. En 864, Charles-le-Chauve avait défendu aux seigneurs
d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule de
châteaux se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs hommes,
les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert-le-Fort a
péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils Eudes,
plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il
y rentre à travers le camp des Northmans[374]. Ils lèvent le siège et
vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie
Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle.
En 933 et 955, les empereurs saxons Henri-l'Oiseleur et
Othon-le-Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires
de Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn
chasse les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille,
Guillaume, en délivre la Provence (965, 971).

[Note 373: _App. 184._]

[Note 374: _App. 185._]

Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils
renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la
Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en
Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se
soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un
tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle
Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald,
tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions
nouvelles, comme, tout à l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la
Seine, sur laquelle il s'établit (911), du consentement du roi de
France, Charles-le-Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant de
s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de
la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les
autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en personne, mais
par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en baisant le pied
du roi il le jeta à la renverse. Telle était l'insolence de ces
barbares.

Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se
fortifient. La France prend consistance, et se forme peu à peu. Sur
toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes
seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation
des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la
destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la
patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins
donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour?
Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de
la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous
les membres se rapprocheront et formeront de nouveau un corps?

Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands sièges
ecclésiastiques, qui conservent la prétention de la primatie. Tours
est un centre sur la Loire; Reims en est un dans le Nord. Mais partout
le pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le
comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il y a partage. Ce
n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques obtiennent ou
conservent la seigneurie de leur cité. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon,
Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume; il en est de
même des métropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le
comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, chef de l'Église
gallicane, est longtemps l'appui fidèle des Carlovingiens[375]. Lui
seul semble s'intéresser encore à la monarchie, à la dynastie.

[Note 375: Lorsque Charles-le-Simple appela ses vassaux contre les
Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de
Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes.
(Flodoard.)--Louis-d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens
privilèges de l'Église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par
Lothaire en 955, et plus tard par les Othons.]

Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus
rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares,
le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à
armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales.
L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de
la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux
l'indépendance.

Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des
guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi
sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur
la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets
et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux
sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays.

La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, Breton de Rennes,
«simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il
trouvait dans les forêts». Charles-le-Chauve le nomma forestier de la
forêt de Nid-de-Merle[376]. Son fils, du même nom, reçut le titre de
sénéchal d'Anjou. Son petit-fils Ingelger, et les Foulques, ses
descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la
Bretagne.

[Note 376: _App. 186._]

Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce
soient des chefs saxons au service de Charles-le-Chauve[377]. Il
confie à leur premier ancêtre connu, Robert-le-Fort, la défense du
pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, à
Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus
heureux, les repousse au siège de Paris (885), et remporte sur eux une
grande victoire à Montfaucon. À l'époque de la déposition de
Charles-le-Gros, il est élu roi de France (888).

[Note 377: _App. 187._]

M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a
suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte
qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il
m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit.
La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une
netteté singulière.

«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un
mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme
entièrement étranger à la famille des Carlovingiens. Ce roi, le
premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de
France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou selon la
prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du
comte d'Anjou Robert-le-Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se
qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la
population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État
par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de
guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion
définitive de la race de Charles-le-Grand. En effet, cette race toute
germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections
de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée
par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle
venait de se fonder leur existence indépendante.

«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du
nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays,
violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et
firent sacrer roi, à Compiègne, un homme de descendance saxonne.
L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple
ou le Sot[378], ne tarda pas à justifier son exclusion du trône en se
mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant
tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla
réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée
publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et,
après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui
de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux
comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui
prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y
fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita.»

[Note 378: _App. 188._]

«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, ne
réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français. Il
fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite, se
mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume.
Charles-le-Simple parvint cependant, grâce au voisinage de
l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine.
Un reste de la vieille opinion germanique qui regardait les Welskes ou
Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait à
rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins
du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime,
Swintibald, fils naturel d'Arnulf et roi de Lorraine, envahit le
territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une
armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut
bientôt forcée de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes.
Cette grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de
Germanie une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on
avait jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[379], et
l'on promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant.
En effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut; mais à
la mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en
question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le
descendant des rois francs.

[Note 379: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans de
paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues-le-Grand
et Hugues-Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutôt qu'une
armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour à tour le
Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.]

«Charles-le-Simple, reconnu roi en 898, par une grande partie de ceux
qui avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans
aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au
chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de
l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le
duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France
contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains
ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il
avait fait avec Charles-le-Simple, et le soutint, quoique assez
faiblement, contre Rodbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en
922. Son fils Guillaume Ier suivit d'abord la même politique, et
lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se
déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et
couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années
après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles-le-Simple
et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à
ses premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya
d'une manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis,
surnommé d'Outre-mer.

«Le nouveau roi, auquel le parti français, soit par fatigue, soit par
prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant
héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une
alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le
prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette
alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande
aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion
nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire,
était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à
cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se
furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre
les deux partis qui depuis cinquante ans étaient en présence,
Hugues-le-Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre
Louis-d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué
contre Charles-le-Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction
opposée l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à
l'intervention normande, parvint à neutraliser les effets de
l'influence germanique. Toutes les forces du roi Louis et du parti
franc se brisèrent, en 945, contre le petit duché de Normandie. Le
roi, vaincu en bataille rangée, fut pris avec seize de ses comtes, et
enfermé dans la tour de Rouen, d'où il ne sortit que pour être livré
aux chefs du parti national, qui l'emprisonnèrent à Laon.

«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les
Normands, Hugues-le-Grand promit de donner sa fille en mariage à leur
duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus
voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des
puissances teutoniques, dont les principales étaient alors le roi
Othon et le comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de
tirer le roi Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des
résultats d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance
normande, en réunissant ce duché à la couronne de France, après la
restauration du roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une
cession de territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du
royaume de France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut
lieu en 946. À la tête de trente-deux légions, disent les historiens
du temps, Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait
un roi en prison et n'avait point de roi à sa tête, ne put rallier
autour de lui des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le
roi Louis fut remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque
sous les murs de Rouen; mais cette campagne brillante n'eut aucun
résultat décisif. La Normandie resta indépendante, et le roi délivré
n'eut pas plus d'amis qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les
malheurs de l'invasion, et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois
déposé, il retourna au delà du Rhin pour implorer de nouveaux
secours.

«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre
du roi Othon, en concile, à Ingelheim, pour traiter, entre autres
affaires, des griefs de Louis-d'Outre-mer contre le parti de
Hugues-le-Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur
devant cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie,
après que le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva
et parla en ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers
du comte Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me
trouver au pays d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui
était mon héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le voeu et
aux acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, peu
de temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a
déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu
ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la
seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous
ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avènement, s'il y a
quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis
prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode
et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se
présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la
partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de
l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les
instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça la
sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous
excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de
tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à
résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du
souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le
voyage de Rome pour recevoir son absolution.»

«À la mort de Louis-d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui
succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues
mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom que
lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le duché de
France. Son père, avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard ou
Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et
de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.»

Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que
la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues-Capet, sous la
tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du
Saxon Othon, roi de Germanie[380]. Ce puissant monarque semble avoir
gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, Bruno, archevêque
de Cologne et duc de Lorraine et des Pays-Bas[381]. Ces relations
expliquent suffisamment le caractère germanique que M. Thierry
remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que
Louis-d'Outre-mer, élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils
d'une princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La
prépondérance de l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon,
vainqueur des Hongrois et maître de l'Italie, justifieraient
d'ailleurs la prédilection de ces princes pour la langue du grand roi.
Pour être parents des Othons, les derniers Carlovingiens, les premiers
Capétiens, n'en furent pas plus belliqueux. Hugues-Capet et son fils
Robert, princes voués à l'Église, ne rappellent guère le caractère
aventureux de Robert-le-Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient
fait si peu de scrupule de guerroyer contre les évêques, nommément
contre l'archevêque de Reims. Mais reprenons le récit de M. Thierry.

[Note 380: «Louis-d'Outre-mer épousa Gerberge, soeur de l'empereur
Othon; le duc Hugues-le-Grand, voyant cela, afin de lui rendre coup
pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait obtenu
auprès d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux
soeurs sortirent la race impériale de Germanie et les races royales de
France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)]

[Note 381: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection
de Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux. (Flodoard.) Les
deux soeurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il vint à Aix, en
965, et jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie.
(Vie de saint Bruno.)]

Après la mort d'Othon-le-Grand, «le roi Lothaire, s'abandonnant à
l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances
germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son
royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et
séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette
expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit
qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands,
Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre,
où cette grande armée chanta en choeur un des versets du _Te Deum_.
L'empereur Othon, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il arrive
souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les Français
au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve conclue avec
le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce traité, conclu, à
ce que disent les chroniques, contre le gré de l'armée française,
ranima la querelle des deux partis, ou plutôt fournit un nouveau
prétexte à des ressentiments qui n'avaient point cessé d'exister.

«Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables
de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du côté du Rhin
pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour
impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les prétentions
de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista
grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de
France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur mécontentement
d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives
faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien
entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de
réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses deux
prédécesseurs[382], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un
compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun
moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la
minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait conclue
avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine, agression qui devait
lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à la fin du règne de
Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais chaque
jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se retirait de
lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils de
Hugues-le-Grand, Hugues, comte de l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on
surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue française du temps.
«Lothaire n'est roi que de nom, écrivait dans une de ses lettres l'un
des personnages les plus distingués du dixième siècle[383]; Hugues
n'en porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.»

[Note 382: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de M.
Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne tombèrent pas
si bas que les Mérovingiens. Si Louis-le-Bègue fut surnommé
_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois;
et les Annales de Metz vantent sa douceur et son équité.--Louis III
et Carloman remportèrent une victoire sur les Northmans
(879).--Charles-_le-Sot_ fit avec eux un traité fort utile (911). Il
battit son rival le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa
main.--Louis-d'Outre-mer montra un courage et une activité qui
n'auraient pas dû lui attirer cette satire: «Dominus in convivio, rex in
cubiculo.»--Enfin, suivant l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de
Louis-_le-Fainéant_ lui-même, la brièveté de son règne, et la valeur
dont il fit preuve au siège de Reims, ne méritaient pas ce surnom des
derniers Mérovingiens.]

[Note 383: Gerbert.]

Les difficultés de tout genre que présentait en 987 une quatrième
restauration des Carlovingiens effrayèrent les princes d'Allemagne;
ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles,
frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté
de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de
l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où
il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place,
jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un des siens.
Hugues-Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut.
Ses deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France
après la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se
conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté.

«Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, l'absence
de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son
origine dont on ne retrouvait plus de trace certaine après la
troisième génération, le désignaient comme candidat à la race
indigène, dont la restauration s'opérait en quelque sorte depuis le
démembrement de l'Empire.

«L'avènement de la troisième race est, dans notre histoire nationale,
d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, à
proprement parler, la fin du règne des Francs et la substitution d'une
royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors,
notre histoire devient simple; c'est toujours le même peuple, qu'on
suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans
les moeurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement
sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie. Un
singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît
avoir saisi l'esprit du peuple à l'avènement de la troisième race. Le
bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues-Capet, alors comte de
Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en
songe et lui avait dit: À cause de ce que tu as fait, toi et tes
descendants vous serez rois jusqu'à la septième génération,
c'est-à-dire à perpétuité[384].»

[Note 384: Chronique de Sithiu.]

Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans
exception, même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le
changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une mauvaise
cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de révolte
contre les décrets de l'Église[385]. C'était une opinion répandue
parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle famille
régnante sortait de la classe plébéienne; et cette opinion, qui se
conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa cause[386].

[Note 385: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.]

[Note 386: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de
dire: «Hugues-Capet était fils d'Hugues-le-Grand, et petit-fils de
Robert-le-Fort; mais j'ai différé de rapporter son origine, parce
qu'en remontant plus haut elle est fort obscure.»--Dante a reproduit
l'opinion populaire qui faisait descendre les Capets d'un boucher de
Paris.

  Di me son nati i Filippi i Luigi,
  Per cui novellamente è Francia retta.
  Figliuol fui d'un beccaio di Parigi,
  Quando li regi antichi vener meno,
  Tutti fuor ch'un renduto in panni bigi.]

L'avènement d'une dynastie nouvelle fut à peine remarqué dans les
provinces éloignées[387]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de
Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine
le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues-Capet?

[Note 387: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique:.....
Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'était
alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour
suzerain.]

Pendant longtemps le roi n'aura guère plus d'importance qu'un duc ou
un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins
l'égal des grands vassaux, que la royauté soit descendue de la
montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevêque de
Reims[388]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutté avec
peine contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants
seigneurs, capables de faire tête par leurs propres forces au comte
d'Anjou, au comte de Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans
leurs mains. À chaque avènement ils ont acquis un titre nouveau, pour
rançon de la royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils
voulaient bien ne pas prendre encore. Hugues-le-Grand obtient de Louis
IV le duché de Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine.

[Note 388: Déjà Charles-le-Chauve, dans la première époque de son
règne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui
dirigea Louis-le-Bègue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait
lui-même.--Son successeur Foulques fut le protecteur de
Charles-le-Simple en bas âge. Il le couronna en 893, à l'âge de
quatorze ans, traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le
fit enfin roi en 898.--Après lui, Herivée ramena à Charles-le-Simple,
en 920, ses vassaux révoltés, et raffermit sa royauté chancelante.
Seul il vint le défendre avec ses hommes contre l'invasion des
Hongrois.--Louis-d'Outre-mer fit la guerre à Héribert avec
l'archevêque Arnoul, et lui accorda le droit de battre monnaie.]

Dans l'abaissement où l'avaient réduite les derniers Carlovingiens, la
royauté n'était plus qu'un nom, un souvenir bien près d'être éteint;
transférée aux Capets, c'est une espérance, un droit vivant, qui
sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu à peu se
réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, comme avec la
seconde, par une famille de grands propriétaires, amis de l'Église. La
propriété et l'Église, la terre et Dieu, voilà les bases profondes sur
lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et refleurir.

Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avènement de la
nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000
approche, la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la
fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en
arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation.

Dans le premier, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre,
et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes
se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du
monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société.

Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à
s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais
l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité,
l'attachement au sol, à la propriété, cette condition impossible à
remplir tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle
l'est à peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera complètement que
par la féodalité.

L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par
Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est
qu'il était tout matériel, tout extérieur, c'est qu'il cachait le
désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se
trouvaient unis par force. Diversité de races, de langues et
d'esprits, défaut de communications, ignorance mutuelle, antipathies
instinctives: voilà ce que cachait cette magnifique et trompeuse unité
de l'administration romaine, plus ou moins reproduite par Charlemagne.
«Mortua quin etiam jungebat corpora vivis, tormenti genus.» C'était
une torture que cet accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on
en juge par la promptitude et la violence avec laquelle tous ces
peuples s'efforcèrent de s'arracher de l'Empire.

La matière veut la dispersion, l'esprit veut l'unité. La matière,
essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité
matérielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit
seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout
dire, il aime.

L'Église elle-même doit devenir une. L'aristocratie épiscopale a
échoué dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle
s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne à
connaître la subordination, qu'elle accepte la hiérarchie, qu'elle
devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la
dispersion matérielle apparaîtra l'invisible unité des intelligences,
l'unité réelle, celle des esprits et des volontés. Alors le monde
féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie réelle et
forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unité impériale ne
contenait que l'anarchie.

En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d'en haut,
la matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La
division se subdivise, le grain de sable aspire à l'atome. Ils
s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connaître. Chacun
dit: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche
avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme ne
sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa
vallée. Il prend racine, il s'incorpore à la terre: «Pes, modò tam
velox, pigris radicibus hæret.» Naguère, il se classait, il se jugeait
par la loi propre à sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne,
lombarde ou gothique. L'homme était une personne, la loi était
personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est
territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie.

À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes.
Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et
sur l'Empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de
Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre
royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si
vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de
Provence. On croit les réunir, et, loin de là, ils se divisent
encore. Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. La
division triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. La
vallée devient un royaume, la montagne un royaume.

L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre
sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales.
Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant
d'une manière précise le caractère original des provinces où ces
dynasties ont surgi. Chacune d'elles obéit visiblement dans son
développement historique à l'influence diverse de sol et de climat. La
liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les temps
barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, la
simple géographie est une histoire.



ÉCLAIRCISSEMENTS

DE LA PREMIÈRE ÉDITION (1833)


SUR LES IBÈRES OU BASQUES (Voy. page 8.)


Dans son livre, intitulé _Prüfung der Untersuchungen über die
Urbewohner Hispaniens, vermittelst der Waskischen Sprache_ [Berlin,
1821], M. W. de Humboldt a cherché à établir, par la comparaison des
débris de l'ancienne langue ibérique, avec la langue basque actuelle,
l'identité des Basques et des Ibères. Ces débris ne sont autre chose
que les noms de lieux et les noms d'hommes qui nous ont été transmis
par les auteurs anciens. Encore nous sont-ils parvenus bien défigurés.
Pline déclare rapporter seulement les noms qu'il peut exprimer en
latin: «Ex his digna memoratu aut latiali sermone dictu facilia, etc.»
Mela, Strabon, sont aussi arrêtés par la difficulté de rendre dans
leur langue la prononciation barbare. Ainsi les anciens ont dû omettre
précisément les noms les plus originaux. Quelques mots transmis
littéralement sur les monnaies ont la plus grande importance...

Après avoir posé les principes de l'étymologie, M. de Humboldt les
applique à la méthode suivante: 1º chercher s'il y a d'anciens noms
ibériens qui, pour le son et la signification, s'accordent (au moins
en partie) avec les mots basques usités aujourd'hui; 2º dans tout le
cours de ces recherches, et avant d'entrer dans l'examen spécial,
comparer l'impression que ces anciens noms produisent sur l'oreille
avec le caractère harmonique de la langue basque; 3º examiner si ces
anciens noms s'accorderaient avec les noms de lieux des provinces où
l'on parle le basque aujourd'hui. Cet accord peut montrer, lors même
qu'on ne trouverait pas le sens du nom, que des circonstances
analogues ont tiré d'une langue identique les mêmes noms pour
différents lieux.

Il a été conduit aux résultats suivants:

«1º Le rapprochement des anciens noms de lieux de la péninsule
ibérienne avec la langue basque montre que cette langue était celle
des Ibères, et comme ce peuple paraît n'avoir eu qu'une langue,
peuples ibères et peuples parlant le basque sont des expressions
synonymes.

«2º Les noms de lieux basques se trouvent sur toute la Péninsule sans
exception, et, par conséquent, les Ibères étaient répandus dans toutes
les parties de cette contrée.

«3º Mais dans la géographie de l'ancienne Espagne, il y a d'autres
noms de lieux qui, rapprochés de ceux des contrées habitées par les
Celtes, paraissent d'origine celtique; et ces noms nous indiquent, au
défaut de témoignage historique, les établissements des Celtes mêlés
aux Ibères.

«4º Les Ibères non mêlés de Celtes habitaient seulement vers les
Pyrénées, et sur la côte méridionale. Les deux races étaient mêlées
dans l'intérieur des terres, dans la Lusitanie et dans la plus grande
partie des côtes du Nord.

«5º Les Celtes ibériens se rapportaient, pour le langage, aux Celtes,
d'où proviennent les anciens noms de lieux de la Gaule et de la
Bretagne, ainsi que les langues encore vivantes en France et en
Angleterre. Mais vraisemblablement ce n'étaient point des peuples de
pure souche gallique, rameaux détachés d'une tige qui restât derrière
eux; la diversité de caractère et d'institution témoigne assez qu'il
n'en est pas ainsi. Peut-être furent-ils établis dans les Gaules à une
époque anté-historique, ou du moins ils y étaient établis bien avant
(avant les Gaulois?). En tous cas, dans leur mélange avec les Ibères,
c'était le caractère ibérien qui prévalait, et non le caractère
gaulois, tel que les Romains nous l'ont fait connaître.

«6º Hors de l'Espagne, vers le Nord, on ne trouve pas trace des
Ibères, excepté toutefois dans l'Aquitaine ibérique, et une partie de
la côte de la Méditerranée. Les Calédoniens nommément appartenaient à
la race celtique, non à l'ibérienne.

«7º Vers le sud, les Ibères étaient établis dans les trois grandes
îles de la Méditerranée; les témoignages historiques et l'origine
basque des noms de lieux s'accordent pour le prouver. Toutefois, ils
n'y étaient pas venus, du moins exclusivement, de l'Ibérie ou de la
Gaule, ils occupaient ces établissements de tout temps ou bien ils y
vinrent de l'Orient.

«8º Les Ibères appartenaient-ils aussi aux peuples primitifs de
l'Italie continentale? La chose est incertaine; cependant on y trouve
plusieurs noms de lieux d'origine basque, ce qui tendrait à fonder
cette conjecture.

«9º Les Ibères sont différents des Celtes, tels que nous connaissons
ces derniers par le témoignage des Grecs et des Romains, et par ce qui
nous reste de leurs langues. Cependant il n'y a aucun sujet de nier
toute parenté entre les deux nations; il y aurait même plutôt lieu de
croire que les Ibères sont une dépendance des Celtes, laquelle en a
été démembrée de bonne heure.»

Nous n'extrairons de ce travail que ce qui se rapporte directement à
la Gaule et à l'Italie. Nous reproduirons d'abord les étymologies des
noms: Basques, Biscaye, Espagne, Ibérie (p. 54).

_Basoa_, forêt, bocage, broussailles. Basi, basti, bastetani,
basitani, bastitani (bas _eta_, pays de forêt), bascontum (comme
baso-coa, appartenant aux forêts). Cette étymologie donnée par
Astallos n'est pas bonne.--Les Basques s'appellent non Basocoac, mais
_Eusc_aldunac, leur pays _Eus_calerria, _Eusqu_ererria, et leur langue
_eus_cara, _eusq_uera, _escu_ara. [La terminaison _ara_ indique le
rapport de suite, de conséquence, d'une chose à une autre; ainsi,
_ara-uz_, conformément; _ara-ua_, règle, rapport. Eusk-ara veut donc
dire à la manière basque.] Aldunac vient d'_aldea_, côté, partie;
_duna_, terminaison de l'adjectif, et _c_, marque du pluriel[389].
Erria, ara, era, ne sont que des syllabes auxiliaires. La racine est
EUSKEN, ESKEN[390], d'où les villes Vesci, Vescelia, et la
Vescitania, où se trouvait la ville d'_Osca_; deux autres _Osca_ chez
les Turduli et en Boeturie, et _Ileosca_, _Etosca_ (_Etrusca?_),
_Menosca_ (_Mendia_, montagne), Viro_vesca_; les _Auscii_ d'Aquitaine
avec leur capitale Elimberrum (Illiberris, ville neuve);
_Osqui_dates?--Le nom d'_Osca_[391] doit se rapporter à tout le peuple
des Ibères. Les sommes énormes d'_argentum oscense_ mentionnées par
Tite-Live ne peuvent guère avoir été frappées dans une des petites
villes appelées _Osca_. Florez croit que la ressemblance de l'ancien
alphabet ibérien avec celui des Osques italiens peut avoir donné lieu
à ce nom.

[Note 389: Ainsi les terminaisons _ac_, _oc_, du midi de la France,
rattacheraient les noms d'hommes et de lieux à un pluriel,
conformément au génie des _gentes_ pélasgiques, exprimé nettement dans
l'italien moderne, où les noms d'homme sont des pluriels: Alighieri,
Fieschi, etc.]

[Note 390: Vasco, Wasco, en langue basque, signifie _homme_, dit le
dictionnaire de Laramandi (édition de 1743, sous ce titre pompeux: _El
impossible vincido, arte della lingua Bascongada_, imprimé à
Salamanque). Voy. aussi Laboulinière, Voyage dans les Pyrénées
françaises, I, 235.]

[Note 391: Osca, d'_eusi_, aboyer; parler? d'_otsa_, bruit? Chaque
peuple barbare se considérait comme parlant seul un vrai langage
d'homme. En opposition à _eusc_aldunac, ils disent _er-d-al-dun-ac_;
de _arra_, _erria_, terre; ainsi _erdaldunac_, qui parlent la langue
du pays; les Basques français appellent ainsi les Français, les
Biscayens les Castillans.]

Noms basques qui se retrouvent en Gaule (p. 91):

AQUITAINE: Calagorris, Casères en Comminges.--Vasates et Basabocates, de
_Basoa_, forêt.--De même le diocèse de Bazas, entre la Garonne et la
Dordogne.--Huro, comme la ville des Cosetans (Oléron).--Bigorra, de
_bi_, deux, _gora_, haut.--Oscara, Ousche.--Garites, pays de Gavre, de
_gora_, haut.--Garoceli... (Cæsar, de Bell. Gall., I, X, et non
_Graioceli_). Auscii, de eusken, esken, vesci (osci?), nom des Basques
(leur ville est Elimberrum comme Illiberris).--Osquidates, même racine,
vallée d'Ossau, du pied des Pyrénées à Oléron.--Curianum (cap de Buch,
promontoire près duquel le bassin d'Arcachon s'enfonce dans les terres,
de _gur_, courbé.--Le rivage _Corense_ en Bétique.)--Bercorcates, même
racine; Biscarosse, bourg du district de Born, frontières de Buch.--Les
terminaisons celtiques sont _dunum_[392], _magus_, _vices_ et _briga_
(p. 96). Segodunum apud Rutenos appartient plus à la Narbonnaise qu'à
l'Aquitaine. Lugdunum apud Convenas est mixte, comme l'indique Convenæ,
Comminges. On ne les trouve pas, non plus que _briga_, chez les vrais
Aquitains. La terminaison en _riges_ paraît commune aux Celtes et aux
Basques. Chose remarquable: le seul peuple que Strabon nous désigne
comme étranger, dans l'Aquitaine, les _Bituriges_, ont un nom tout à
fait basque; de même les _Caturiges_, Celtes des Hautes-Alpes; ce sont
des établissement primitivement ibériens.

[Note 392: Toutefois, dun (dun_a_, avec l'article) est une terminaison
commune de l'adjectif basque. De _arra_, ver; ar-duna, plein de vers.
De _erstura_, angoisse; _erstura-dun-a_, plein d'angoisses.
_Eusc-al-dun-ac_, les Basques. Cala_dun_um peut signifier en basque,
contrée riche en joncs.]

Côte méridionale de la Gaule: Illiberis Bebryciorum, Vasio Vocontiorum
(Vaison) en Narbonnaise. Bebryces rappelle _briges_, et peut-être
Allo-Broges (Étienne de Byzance écrit Allobryges; selon lui, on trouve
le plus souvent, chez les Grecs, Allobryges). Cependant le scholiaste
de Juvénal dit ce mot celtique (Sat. VIII, v. 234), et signifiant
terre, contrée.

Dans le reste de la Gaule, on rencontre peu de noms analogues au
basque, excepté Bituriges[393]. Cependant Gel_duba_, comme Corduba,
Salduba, Arverni, Arvii, Ga_durci_, Caracates, Carasa, Carcaso (et
Ardyes dans le Valais), Carnutes, Carocotinum (Crotoy), Carpentoracte
(Carpentras), Corsisi, Carsis ou Cassis, Corbilo (Coiron-sur-Loire),
(Turones?) Ces analogies avec le basque sont probablement fortuites.
Le mot même de _Bri_tannia ne dériverait-il pas de cette racine
féconde? prydain, brigantes?

[Note 393: On peut cependant citer encore Mauléon en Gascogne et en
Poitou (Maulin en basque).--En Bretagne: Rennes, Batz, Alet, Morlaix.
(On trouve dans les Pyrénées: Rasez, Roedæ, pagus Redensis ou
Radensis, comme Redon, Redonas, Morlaas, etc.--On trouve encore en
Bretagne un Auvergnac, un Montauban du côté de Rennes.)--Les mots
Auch, Occitanie, Gard, Gers, Garonne, Gironde, semblent aussi
d'origine basque.--Montesquieu, Montesquiou, de Eusquen?]

_Brigan_tium en Espagne chez les Gallaïci, _Brigoe_tium en Asturie. De
même en Gaule _Brigan_tium et le port _Briv_ates.--En Bretagne, les
_Brigan_tes, et leur ville Isu_brigan_tum; le même nom de peuple se
trouve en Irlande.--_Brigan_tium, sur le lac de Constance,
_Brege_tium, en Hongrie, sur le Danube. En Gaule, sur la côte sud, les
Sego_briges_; dans l'Aquitaine propre, les Nitio_briges_ (Agen);
Samaro_briva_ (Amiens); Eburo_briva_ entre Auxerre et Troyes;
Baudo_brica_, au-dessus de Coblentz, Bonto_brice_ et ad Mageto_bria_,
entre Rhin et Moselle; en Suisse, les Lato_brigi_ et Lato_brogi_; en
Bretagne, Duro_brivæ_ et Ouro_brivæ_; Arto_briga_ (Ratisbonne) dans
l'Allemagne celtique.

Recherches de noms celtiques dans des noms de lieux ibériens (p. 100):
_Ebura_ ou _Ebora_, en Bétique et chez les Turduli, Edetani,
Carpetani, Lusitani, et Ripe_pora_ en Bétique, _Eburo_britium chez les
Lusitani; en Gaule, _Eburo_brica, _Eburo_dunum; sur la côte
méridionale, les _Eburo_nes, sur la rive gauche du Rhin, Aulerci
_Eburo_vices en Normandie; en Bretagne, _Ebora_cum, _Ebura_cum; en
Autriche, _Eburo_dunum; en Hongrie, _Ebu_rum; en Lucanie, les
_Eburi_ni? le gaulois _Epore_dorix, dans César?

Noms celtiques en Espagne.

Ebora, Ebura, Segobrigii (?), p. 102. Les _Segobriges_ sur la côte sud
de la Gaule. _Segobriga_, villes espagnoles des _Celtibériens_;
_Segontia_. Segedunum, en Bretagne. _Segodunum_, en Gaule. _Segestica_,
en Pannonie.--En Espagne, _Nemetobriga_, _Nemetates_.--_Augustonemetum_,
en Auvergne, _Nemetacum_, _Nemetocenna_, et les _Nemètes_ dans la
Germanie supérieure, _Nemausus_, Nîmes; de l'irlandais _Naomhtha_ (V.
Lluyd), sacré, saint?

Page 106.--Recherches de noms _basques_ dans les noms de lieux
celtiques. En Bretagne: Le fleuve Ilas. Isca. Isurum. Verurium. Le
promontoire Ocelum ou Ocellum. Sur le Danube, entre le Norique et la
Pannonie, Astura et le fleuve Carpis. Urbate et le fleuve Urpanus.--En
Espagne: Ula. Osca. Esurir. Le mont Solorius. Ocelum chez les
Gallaïci...

Noms _basques_ en Italie: _Iria_ apud Taurinos, comme Iria Flavia
Gallaïcorum (_iria_, ville).--_Ilienses_, en Sardaigne, Troyens?
Cependant d'habit et de moeurs libyens selon Pausanias.--_Uria_, en
Apulie, comme _Urium_ Turdulorum.--_D'ra_, eau: _Urba_ _Salovia_
Picenorum, _Urbinum_, _Urcinium_ de Corse, comme _Urce_
Bastetanorum.--_Urgo_, île entre Corse et Étrurie, comme _Urgao_ en
Bétique.--_Usentini_ en Lucanie, comme _Urso_, _Ursao_, en
Bétique.--_Agurium_, en Sicile; _Argiria_, en Espagne.--_Astura_, fleuve
et île près d'Antium.--D'_asta_, roche: _Asta_, en Ligurie, et _Asta
Turdelanorum_, etc., etc., en Espagne.--_Osci_ ne se rapporte pas à
_osca_, il est contracté d'_opici_, opci (mais pourquoi opici ne
serait-il pas une extension de _osci_?)--_Ausones_, analogue à
l'espagnol _Ausa_ et _Ausetani_. Cependant il se lie avec
_Aurunci_.--_Arsia_, en Istrie; _Arsa_, en Boeturie.--_Basta_, en
Calabre; _Basti_ apud Bastetanos.--_Basterbini_ Salentinorum,
de _basoa_, montagne, et de _erbestatu_, émigrer, changer de
pays (erria).--_Biturgia_, en Étrurie; _Bituris_, chez les
Basques.--_Hispellum_, en Ombrie.--Le Lambrus, qui se jette dans le Pô,
Lambriaca et Flavia lambris Gallaïcorum.--_Murgantia_, ville barbare en
Sicile; _Murgis_, en Espagne; _Suessa_ et _Suessula_, comme les
_Suessetani_ des Ilergètes.--_Curenses_ Sabinorum, _Gurulis_, en
Sardaigne, comme le littus _Corense_, en Bétique, et le prom. Curianum
en Aquitaine.--_Curia_, même racine que _urbs_; urvus, curvus, urvare,
urvum aratri; [Grec: horos], [Grec: aroô], [Grec: kurtos]; en allemand,
aëren, labourer; en basque, ara-tu, labourer ([Grec: arô], labourer);
_gur_, courbe; _uria_, _iria_, ville.--L'allemand _ort_ est encore de
cette famille.--Les Basques et les Romains seraient rattachés l'un à
l'autre par l'intermédiaire des Étrusques. «Je ne dis pas pour cela que
les Étrusques soient pères des Ibères ni leurs fils[394].»

[Note 394: L'aruspicine et la flûte des Vascons étaient célèbres,
comme celle des Étrusques et Lydiens, Lamprid. Alex. Sever.--_Vasca
tibia_ dans Solin, c. V;--Servius, XI Æn., et apud auctorem veteris
glossarii latino-græci. Aujourd'hui ils n'ont pas d'autre instrument
(comme les highlanders écossais la cornemuse), Strabon, l. III.]

Page 122.--C'est à tort que les Français et Espagnols confondent les
Cantabres et les Basques (Oihenart les distingue); les Cantabres en
étaient séparés par les Autrigons, et les tribus peu guerrières des
Caristii et Varduli. Chez les Cantabres, commence ce mélange de noms
de lieux que je ne trouve point chez les Basques. Les Cantabres sont
essentiellement guerriers, les Basques aussi, et même ils se vantaient
de ne pas porter de casques (Sil. It, III, 358. V. 197, IX, 232). Ceci
prouve cependant qu'ils avaient plus rarement la guerre. Enfermés dans
leurs montagnes, ils n'eurent point de guerres contre les Romains,
sauf la guerre désespérée de Calagurris (Juven., XV, 93-110).

Page 127.--Les noms basques se représentent surtout chez les Turduli
et Turdetani de la Bétique. Ainsi, il n'y avait aucune contrée de la
Péninsule où les noms de lieux n'indiquassent un peuple parlant et
prononçant comme les Basques d'aujourd'hui. Les formes infiniment
variées de la langue basque seraient inexplicables, si ce peuple
n'avait été formé de tribus très nombreuses, et dispersées autrefois
sur un vaste territoire.--_Atzean_ signifie derrière, en arrière, et
_Atzea_ l'étranger; ainsi ce peuple pensait primitivement que
l'étranger n'était que derrière lui: ceci fait croire que, depuis un
temps immémorial, ils sont établis au bout de l'Europe.

Page 149.--Les Celtes et les Ibères sont deux races différentes
(Strab.). Niebuhr pense de même contre l'opinion de Bullet, Vallancey,
etc. Les Ibères étaient plus pacifiques; en effet, les _Turduli,
Turdetani_. Au lieu de faire des expéditions, ils furent repoussés du
Rhône à l'Ouest. Ils ne faisaient pas de ligues avec d'autres, par
confiance en soi (Strab., III, 4, p. 138); aussi, point de grandes
entreprises (Florus, II, 17, 3), seulement de petits brigandages;
opiniâtres contre les Romains, mais surtout les _Celtibères_; poussés
par la tyrannie des préteurs, par la fréquente stérilité des pays de
montagnes, avec une population croissante; obligés d'éloigner d'eux
annuellement une partie des hommes en âge de porter les armes;
effarouchés par l'état de guerre permanent en Espagne, sous les
Romains.

Le monde Ibérien est antérieur au monde Celtique..... On n'en connaît
que la décadence. Les Vaccéens (Diod., V, 34) faisaient chaque année
un partage de leurs terres, et mettaient les fruits en commun, signe
d'une société bien antique.

Nous ne trouvons pas chez les Ibères l'institut des Druides et Bardes.
Aussi point d'union politique (les Druides avaient un chef unique).
Aussi moins de régularité dans la langue basque, pour revenir des
dérivés aux racines.

On accuse les Gaulois, et non les Ibères, de pédérastie (Athen. XIII,
79. Diod., V, 32); au contraire, les Ibères préfèrent l'honneur et la
chasteté à la vie (Strab., III, 4, p. 164). Les Gaulois, et non les
Ibères, bruyants, vains, etc. (Diod., V, 31, p. 157), les Ibères
méprisent la mort, mais avec moins de légèreté que les Gaulois, qui
donnaient leur vie pour quelque argent ou quelques verres de vin
(Athen., IV, 40).

Diodore assimile les Celtibères aux Lusitaniens. Les uns et les autres
semblent avoir déployé dans la guerre la ruse, l'agilité, caractère
des Ibères (Strab., III). Mais les Celtibères craignaient moins les
batailles rangées; ils avaient conservé le bouclier gaulois; les
Lusitaniens en portaient un moins long (Scutatæ citerioris provinciæ,
et cetratæ ulterioris Hispaniæ cohortes, Cæs. de B., lib. I, 39.
Cependant id. I, 48).

Les Celtibères avaient (sans doute d'après les Ibères) des bottes
tissues de cheveux (Diodore: [Grec: Trichinas eilousi knêmidas]). Les
Biscayens d'aujourd'hui ont la jambe serrée de bandes de laine, qui
vont joindre l'_abarca_, sorte de sandale.

Les montagnards vivaient deux tiers de l'année d'un pain de gland
(nourriture des Pélasges, Dodone, etc.; glandem ructante marito. Juv.
VI, 10). Les Celtibères mangeaient beaucoup de viande; les Ibères
buvaient une boisson d'orge fermentée; les Celtibères, de l'hydromel.

Les ressemblances entre les Ibères et les Celtibères sont nombreuses,
exemple: tout soin domestique abandonné aux femmes; force et
endurcissement de celles-ci, qu'on retrouve en Biscaye et provinces
voisines (et dans plusieurs parties de la Bretagne, comme à Ouessant).

Chez les Ibères et les Celtes (Aquitaine?) hommes qui dévouent leur
vie à un homme (Plut. Sertor., 14, Val. Max., VII, 6, ext. 3.--Cæs. de
B. Gall.). Val. Max., II, 6, 11, dit expressément que ces dévouements
étaient particuliers aux Ibères.

Page 158.--Les Gaulois aimaient les habits bariolés et voyants; les
Ibères, même les Celtibères, les portaient noirs de grosse laine,
comme des cheveux, leurs femmes des voiles noirs. En guerre, par
exemple à Cannes (Polyb., III, 114, Livius, XXII, 46), vêtements de
lin blanc, et par-dessus habits rayés de pourpre (c'est un milieu
entre le bariolé gaulois et la simplicité ibérienne).

Ce qu'on sait de la religion des Ibères s'applique aussi aux Celtes,
sauf une exception: _Quelques-uns_, dit Strabon (III, 4, p. 164),
_refusent aux Galliciens toute foi dans les dieux, et disent qu'aux
nuits de pleine lune les Celtibères et leurs voisins du Nord font des
danses et une fête devant leurs portes avec leurs familles, en
l'honneur d'un dieu sans nom_. Plusieurs auteurs (dont Humboldt semble
adopter le sentiment) croient voir un croissant et des étoiles sur les
monnaies de l'ancienne Espagne. Florez (Medallas, I) remarque que dans
les médailles de la Bétique (et non des autres provinces) le taureau
est toujours accompagné d'un croissant (le croissant est phénicien et
druidique; la vache est dans les armes des Basques, des Gallois,
etc.). Dans les autres provinces, on trouve le taureau, mais non le
croissant.

Nulle mention de temple, si ce n'est dans les provinces en rapport
avec les peuples méridionaux (cependant quelques noms celtiques:
exemple, Nemeto_briga_).--Strab. (III, 1, p. 138), dans un passage
obscur où il donne les opinions opposées d'Artémidore et d'Éphore sur
le prétendu temple d'Hercule au promontoire Cuneus, parle de certaines
pierres qui, dans plusieurs lieux, se trouvent trois ou quatre
ensemble, et qui ont rapport à des usages religieux (trad. fr., I,
385, III, 4, 5). Un voyageur anglais en Espagne dit qu'aux frontières
de Galice on rencontre de grands tas de pierres, la coutume étant que
tout Galicien qui émigre pour trouver du travail y mette une pierre au
départ et au retour. Arist. Polit. VII, 2, 6: Sur la tombe du guerrier
ibérien autant de lances ([Grec: obeliskous]) qu'il a tué d'ennemis.

Nous ne trouvons pas chez les Ibères, comme chez les Gaulois, l'usage
de jeter de l'or dans les lacs ou de le placer dans les lieux sacrés,
sans autre garde que la religion. Au temple d'Hercule à Cadix, il y
avait des offrandes que César fit respecter après la défaite des fils
de Pompée (Diod., c. XLIII, XXXIX); mais le culte de ce temple était
encore phénicien, même au temps d'Appien, VI, II, 35.--Justin, XLIV,
3: «La terre est si riche chez les Galiciens, que la charrue y soulève
souvent de l'or; ils ont une montagne sacrée qu'il est défendu de
violer par le fer; mais si la foudre y tombe, on peut y recueillir
l'or qu'elle a pu découvrir, comme un présent des dieux.» Voilà bien
l'or, propriété des dieux.

Page 163.--Pour les noms de lieux, point de trace des Ibères dans la
Gaule non aquitanique, ni dans la Bretagne [cependant voyez plus
haut], quoique Tacite (Agric., II) croie les reconnaître dans le teint
des Silures, dans leurs cheveux frisés et leur position géographique.
(Mannert croit les trouver en Calédonie). Il faut attendre qu'on ait
comparé le basque avec les langues celtiques. Espérons, ajoute M. de
Humboldt, qu'Ahlwardt nous fera connaître ses travaux...

Page 166.--Les anciennes langues celtiques ne peuvent avoir différé du
breton et gallois actuel; la preuve en est dans les noms de lieux et
de personnes, dans beaucoup d'autres mots, dans l'impossibilité de
supposer une troisième langue qui eût entièrement péri.

Page 173.--On peut dire des _Ibères_ ce que dit Mannert des _Ligures_,
avec beaucoup de sagacité, qu'ils ne dérivent pas des Celtes que nous
connaissons dans la Gaule, mais que pourtant ils pourraient être une
branche soeur d'une tige orientale plus ancienne.

Page 175.--Parenté fort douteuse du basque et des langues américaines.

Nous n'avons pas cru qu'on pût nous blâmer de donner un extrait de cet
admirable petit livre, qui n'est pas encore traduit.


SUR LES TRADITIONS RELIGIEUSES DE L'IRLANDE ET DU PAYS DE GALLES
(_Voy. page 39_).

Nous nous sommes sévèrement interdit, dans le texte, tout détail sur
les religions celtiques qui ne fût tiré des sources antiques, des
écrivains grecs et romains. Toutefois, les traditions irlandaises et
galloises qui nous sont parvenues sous une forme moins pure, peuvent
jeter un jour indirect sur les anciennes religions de la Gaule.
Plusieurs traits, d'ailleurs, sont profondément indigènes et portent
le caractère d'une haute antiquité: ainsi, le culte du feu, le mythe
du castor et du grand lac, etc., etc.


§ Ier.

Le peu que nous savons des vieilles religions de l'Irlande nous est
arrivé altéré, sans doute, par le plus impur mélange de fables
rabbiniques, d'interpolations alexandrines, et peut-être dénaturé
encore par les explications chimériques des critiques modernes.
Toutefois, en quelque défiance qu'on doive être, il est impossible de
repousser l'étonnante analogie que présentent les noms des dieux de
l'Irlande (Axire, Axcearas, Coismaol, Cabur) avec les Cabires de
Phénicie et de Samothrace (Axieros, Axiokersos, Casmilos, Cabeiros).
Baal se retrouve également comme Dieu suprême en Phénicie et en
Irlande. L'analogie n'est pas moins frappante avec plusieurs des dieux
égyptiens et étrusques. Æsar, dieu en étrusque (d'où Cæsar), c'est en
irlandais le dieu qui allume le feu[395]. Le feu allumé, c'est Moloch.
L'Axire irlandais, eau, terre, nuit, lune, s'appelle en même temps Ith
(prononcez Iz comme Isis), Anu Mathar, Ops et Sibbol (comme Magna
Mater, Ops et Cybèle). Jusqu'ici c'est la nature potentielle, la
nature non fécondée: après une suite de transformations, elle devient,
comme en Égypte, Neith-Nath, dieu-déesse de la guerre, de la sagesse
et de l'intelligence, etc.

[Note 395: Suivant Bullet, _Lar_, en celtique, signifie feu. En vieil
irlandais il signifie le sol d'une maison, la terre, ou bien une
famille (?).--_Lere_, tout-puissant.--_Joun_, _iauna_, en basque Dieu
(Janus, Diana). En Irlandais, _Anu_, _Ana_ (d'où Jona?) mère des
Dieux, etc., etc.]

M. Adolphe Pictet établit pour base de la religion primitive de
l'Irlande le culte des Cabires, puissances primitives, commencement
d'une série ou progression ascendante qui s'élève jusqu'au Dieu
suprême, Beal. C'est donc l'opposé direct d'un système d'émanation.

«D'une dualité primitive, constituant la force fondamentale de
l'univers, s'élève une double progression de puissances cosmiques,
qui, après s'être croisées par une transition mutuelle, viennent
toutes se réunir dans une unité suprême comme en leur principe
essentiel. Tel est, en peu de mots, le caractère distinctif de la
doctrine mythologique des anciens Irlandais, tel est le résumé de tout
notre travail.» Cette conclusion est presque identique à celle qu'a
obtenue Schelling à la suite de ses recherches sur les Cabires de
Samothrace. «La doctrine des Cabires, dit-il, était un système qui
s'élevait des divinités inférieures, représentant les puissances de la
nature, jusqu'à un Dieu supra-mondain qui les dominait toutes;» et
dans un autre endroit: «La doctrine des Cabires, dans son sens le plus
profond, était l'exposition de la marche ascendante par laquelle la
vie se développe dans une progression successive, l'exposition de la
magie universelle, de la théurgie permanente qui manifeste sans cesse
ce qui, de sa nature, est supérieur au monde réel, et fait apparaître
ce qui est invisible.

«Cette presque identité est d'autant plus frappante que les résultats
ont été obtenus par deux voies diverses. Partout je me suis appuyé sur
la langue et les traditions irlandaises, et je n'ai rapporté les
étymologies et les faits présentés par Schelling que comme des
analogies curieuses, non pas comme des preuves. Les noms d'AXIRE,
d'AXCEARAS, de COISMAOL et de CABUR, se sont expliqués par
l'irlandais, comme l'ont été par l'hébreu les noms d'AXIEROS,
d'AXIOKERSOS, de CASMILOS et de KABEIROS. Qui ne reconnaîtrait là une
connexion évidente?

«D'ailleurs Strabon parle expressément de l'analogie du culte de
Samothrace avec celui de l'Irlande. Il dit, d'après Artémidore, qui
écrivait cent ans avant notre ère: [Grec: hoti phasin eis nêson pros
tê Brettanikê, kath hên homoia tois en Xamothrakê peri tên Dêmêtran
kai tên Korên hieropoieitai]. (Ed. Casaubon, IV, p. 137.) On cite
encore un passage de Denys-le-Périégète, mais plus vague et peu
concluant (V, 365).

«Celui en qui ce système trouve son unité, c'est SAMHAN, _le mauvais
esprit_ (Satan), l'image du soleil (littéralement Samhan), le juge des
âmes, qui les punit en les renvoyant sur la terre ou en les envoyant
en enfer. Il est le _maître de la mort_ (Bal-Sab). C'était la veille
du 1er novembre qu'il jugeait les âmes de ceux qui étaient morts dans
l'année: ce jour s'appelle encore aujourd'hui la nuit de Samhan
(Beaufort et Vallancey, Collectanea de rebus hibernicis (t. IV, p.
83).--C'est le Cadmilos ou Kasmilos de Samothrace, ou le Camillus des
Étrusques, le _serviteur_ (coismaol, cadmaol, signifie en irlandais
serviteur). Samhan est donc le centre d'association des Cabires (sam,
sum, cum, indiquent l'union en une foule de langues). On lit dans un
ancien Glossaire irlandais: «_Samhandraoic, eadhon Cabur_, la magie
de Samhan, c'est-à-dire CABUR,» et il ajoute pour explication:
«Association mutuelle.» Cabur, associé; comme en hébreu, _Chaberim_;
les Consentes étrusques (de même encore _Kibir_, _Kbir_ signifie
Diable dans le dialecte maltais, débris de la langue punique. Creuzer,
Symbolique, II, 286-8). Le système cabirique irlandais trouvait encore
un symbole dans l'harmonie des révolutions célestes. Les astres
étaient appelés _Cabara_. Selon Bullet, les Basques appelaient les
sept planètes _Capirioa_ (?) Le nom des constellations signifiait en
même temps intelligence et musique, mélodie. _Rimmin_, _rinmin_,
avaient le sens de soleil, lune, étoiles; _rimham_ veut dire compter;
_rimh_, nombre (en grec [Grec: rhythmos]; en français, rime, etc.).

«Il semble que la hiérarchie des druides eux-mêmes composait une
véritable association cabirique, image de leur système religieux.

«Le chef des druides était appelé _Coibhi_[396]. Ce nom, qui s'est
conservé dans quelques expressions proverbiales des Gaëls de l'Écosse,
se lie encore à celui de _Cabire_. Chez les Gallois, les druides
étaient nommés _Cowydd_, associés[397]. Celui qui recevait
l'initiation prenait le titre de _Caw_, associé, cabire, et _Bardd
caw_ signifiait un barde gradué (Davies, Myth., 163. Owen, Welsh,
Dict.). Parmi les îles de Scilly, celle de Trescaw portait autrefois
le nom d'_Innis Caw_, île de l'association; et on y trouve des restes
de monuments druidiques (Davies). À Samothrace, l'initié était aussi
reçu comme _Cabire_ dans l'association des dieux supérieurs, et il
devenait lui-même un anneau de la chaîne magique (Schelling, Samothr.
Gottesd., p. 40).

[Note 396: Bed. Hist. Eccl., II, c. XIII: «Cui primus pontificum
ipsius Coifi continuo respondit» (premier prêtre d'Edwin, roi de
Northumbrie, converti par Paulinus au commencement du septième
siècle). Macpherson. Dissert. on the celt. antiq.--_Coibhi-draoi_,
druide coibhi, est une expresion usitée en Écosse pour désigner une
personne de grand mérite (Voy. Mac Intosh's Gaelic Proverbs, p.
34.--Haddleton, Notes on Tolland, page 279). Un proverbe gaélique dit:
«La pierre ne presse pas la terre de plus près que l'assistance de
Coibhi (bienfaisance, attribut du chef des druides?).»]

[Note 397: Davies Mythol., p. 271, 277. Ammian. Marcell., liv. XV:
«Druidæ ingeniis celsiores, ut authoritas Pythagoræ decrevit,
sodalitiis astricti consortiis, quæstionibus occultarum rerum
altarumque erecti sunt, etc.»]

«La danse mystique des druides avait certainement quelque rapport à la
doctrine cabirique et au système des nombres. Un passage curieux d'un
poète gallois, Cynddelw, cité par Davies, p. 16, d'après
l'Archéologie de Galles, nous montre druides et bardes se mouvant
rapidement en cercle et en nombres impairs, comme les astres dans leur
course, en célébrant le _conducteur_. Cette expression de nombres
impairs nous montre que les danses druidiques étaient, comme le temple
circulaire, un symbole de la doctrine fondamentale, et que le même
système de nombres y était observé. En effet, le poète gallois, dans
un autre endroit, donne au monument druidique le nom de Sanctuaire du
nombre impair.

«Peut-être chaque divinité de la chaîne cabirique avait-elle, parmi
les druides, son prêtre et son représentant. Nous avons vu déjà, chez
les Irlandais, le prêtre adopter le nom du dieu qu'il servait; et,
chez les Gallois, le chef des druides semble avoir été considéré comme
le représentant du Dieu suprême (Jamieson, Hist. of the Culdees, p.
29). La hiérarchie druidique aurait été ainsi une image microcosmique
de la hiérarchie de l'univers, comme dans les mystères de Samothrace
et d'Éleusis...

«Nous savons que les Caburs étaient adorés dans les cavernes et
l'obscurité, tandis que les feux en l'honneur de Beal étaient allumés
sur le sommet des montagnes. Cet usage s'explique par la doctrine
abstraite:

«Le monde cabirique, en effet, dans son isolement du grand principe de
lumière, n'est plus que la force ténébreuse, que l'obscure matière de
toute réalité. Il constitue comme la base ou la racine de l'univers,
par opposition à la suprême intelligence, qui en est comme le sommet.
C'était sans doute par suite d'une manière de voir analogue que les
cérémonies du culte des Cabires, à Samothrace, n'étaient célébrées que
pendant la nuit.»

On peut ajouter à ces inductions de M. Pictet que, suivant une
tradition des montagnards d'Écosse, les druides travaillaient la nuit
et se reposaient le jour (Logan, II, 351).

Le culte de Beal, au contraire, se célébrait par des feux allumés sur
les montagnes. Ce culte a laissé des traces profondes dans les
traditions populaires (Toland, XIe lettre, p. 101). Les druides
allumaient des feux sur les _cairn_, la veille du 1er mai, en
l'honneur de _Beal_, _Bealan_ (le soleil). Ce jour garde encore
aujourd'hui en Irlande le nom de la _Bealteine_, c'est-à-dire le jour
du feu de Beal. Près de Londonderry, un cairn placé en face d'un autre
cairn s'appelle _Bealteine_.--Logan, II, 326. Ce ne fut qu'en 1220 que
l'archevêque de Dublin éteignit le feu perpétuel qui était entretenu
dans une petite chapelle près de l'église de Kildare, mais il fut
rallumé bientôt et continua de brûler jusqu'à la suppression des
monastères (Archdall's mon. Hib. apud Anth. Hib., III, 240). Ce feu
était entretenu par des vierges, souvent de qualité, appelées _filles
du feu_ (inghean an dagha), ou _gardiennes du feu_ (breochuidh), ce
qui les a fait confondre avec les nonnes de sainte Brigitte.

Un rédacteur du _Gentleman's Magasine_, 1795, dit: que, se trouvant en
Irlande la veille de la Saint-Jean, on lui dit qu'il verrait à minuit
allumer les _feux en l'honneur du soleil_. Riches décrit ainsi les
préparatifs de la fête: «What watching, what vattling, what tinkling
upon pannes and candlesticks, what strewing of hearbes, what clamors,
and other ceremonies are used.»

Spenser dit qu'en allumant le feu, l'Irlandais fait toujours une prière.
À Newcastle, les cuisiniers allument les feux de joie à la Saint-Jean. À
Londres et ailleurs, les ramoneurs font des danses et des processions en
habits grotesques. Les montagnards d'Écosse passaient par le feu en
l'honneur de Beal, et croyaient un devoir religieux de marcher en
portant du feu autour de leurs troupeaux et de leurs champs.--Logan, II,
364. Encore aujourd'hui, les montagnards écossais font passer l'enfant
au-dessus du feu, quelquefois dans une sorte de poche, où ils ont mis du
pain et du fromage. (On dit que dans les montagnes on baptisait
quelquefois un enfant sur une large épée. De même en Irlande la mère
faisait baiser à son enfant nouveau-né la pointe d'une épée. Logan, I,
122.)--Id. I, 213. Les Calédoniens brûlaient les criminels entre deux
feux; de là le proverbe: «Il est entre les deux flammes de
Bheil.»--Ibid., 140. L'usage de faire courir la croix de feu subsistait
encore en 1745; elle parcourut dans un canton trente-six milles en trois
heures. Le chef tuait une chèvre de sa propre épée, trempait dans le
sang les bouts d'une croix de bois demi-brûlée, et la donnait avec
l'indication du lieu de ralliement à un homme du clan, qui courait la
passer à un autre. Ce symbole menaçait du fer et du feu ceux qui
n'iraient pas au rendez-vous.--Caumont, I, 154: Suivant une tradition,
on allumait autrefois, dans certaines circonstances, des feux sur les
_tumuli_, près de Jobourg (départem. de la Manche).--Logan, II, 64. Pour
détruire les sortilèges qui frappent les animaux, les personnes qui ont
le pouvoir de les détruire sont chargées d'allumer le _Needfire_; dans
une île ou sur une petite rivière ou lac, on élève une cabane circulaire
de pierres ou de gazon, sur laquelle on place un soliveau de bouleau; au
centre est un poteau engagé par le haut dans cette pièce de bouleau; ce
poteau perpendiculaire est tourné dans un bois horizontal au moyen de
quatre bras de bois. Des hommes, qui ont soin de ne porter sur eux aucun
métal, tournent le poteau, tandis que d'autres, au moyen de coins, le
serrent contre le bois horizontal qui porte les bras, de manière qu'il
s'enflamme par le frottement; alors on éteint tout autre feu. Ceux qu'on
a obtenus de cette manière passent pour sacrés, et on en approche
successivement les bestiaux.


§ II.

Dans la religion galloise (Voyez Davies, Myth. and rites of the
British druids, et le même, Celtic researches), le dieu suprême, c'est
le dieu inconnu, DIANA (_dianaff_, inconnu, en breton; _diana_ en
léonais, _dianan_ dans le dialecte de Vannes). Son représentant sur la
terre c'est HU le grand, ou _Ar-bras_, autrement CADWALCADER, le
premier des druides.

Le castor noir perce la digue qui soutient le grand lac, le monde est
inondé; tout périt, excepté DOUYMAN et DOUYMEC'H (_man_, _mec'h_,
homme, fille), sauvés dans un vaisseau sans voiles, avec un couple de
chaque espèce d'animaux. HU attelle deux boeufs à la terre pour la
tirer de l'abîme. Tous deux périssent dans l'effort; les yeux de l'un
sortent de leurs orbites, l'autre refuse de manger et se laisse
mourir.

Cependant Hu donne des lois et enseigne l'agriculture. Son char est
composé des rayons du soleil, conduit par cinq génies; il a pour
ceinture l'arc-en-ciel. Il est le dieu de la guerre, le vainqueur des
géants et des ténèbres, le soutien du laboureur, le roi des bardes, le
régulateur des eaux. Une vache sainte le suit partout.

Hu a pour épouse une enchanteresse, Ked ou Ceridguen, dans son domaine
de Penlym ou Penleen, à l'extrémité du lac où il habite.

Ked a trois enfants: Mor-vran (le corbeau de mer, guide des
navigateurs), la belle Creiz-viou (le milieu de l'oeuf, le symbole de
la vie), et le hideux Avagdu ou Avank-du (le castor noir). Ked voulut
préparer à Avagdu, selon les rites mystérieux du livre de Pherylt,
l'eau du vase Azeuladour (sacrifice), l'eau de l'inspiration et la
science. Elle se rendit donc dans la terre du repos, où se trouvait la
cité du juste, et s'adressant au petit Gouyon, le fils du héraut de
Lanvair, le gardien du temple, elle le chargea de surveiller la
préparation du breuvage. L'aveugle Morda fut chargé de faire bouillir
la liqueur sans interruption pendant un an et un jour.

Durant l'opération, Ked ou Ceridguen étudiait les livres astronomiques
et observait les astres. L'année allait expirer, lorsque de la liqueur
bouillonnante s'échappèrent trois gouttes qui tombèrent sur le doigt
du petit Gouyon; se sentant brûlé, il porta le doigt à sa bouche...
Aussitôt l'avenir se découvrit à lui; il vit qu'il avait à redouter
les embûches de Ceridguen, et prit la fuite. À l'exception de ces
trois gouttes, toute la liqueur était empoisonnée: le vase se renversa
de lui-même et se brisa... Cependant Ceridguen furieuse poursuivait le
petit Gouyon. Gouyon, pour fuir plus vite, se change en lièvre.
Ceridguen devient levrette et le chasse vigoureusement jusqu'au bord
d'une rivière. Le petit Gouyon prend la forme d'un poisson; Ceridguen
devient loutre et le serre de si près, qu'il est forcé de se
métamorphoser en oiseau et de s'enfuir à tire-d'aile. Mais Ceridguen
planait déjà au-dessus de sa tête sous la forme d'un épervier...
Gouyon, tout tremblant, se laissa tomber sur un tas de froment, et se
changea en grain de blé; Ceridguen se changea en poule noire, et avala
le pauvre Gouyon.

Aussitôt elle devint enceinte, et Hu-Ar-Bras jura de mettre à mort
l'enfant qui en naîtrait; mais au bout de neuf mois elle mit au monde
un si bel enfant qu'elle ne put se résoudre à le faire périr.

Hu-Ar-Bras lui conseilla de le mettre dans un berceau couvert de peau
et de le lancer à la mer. Ceridguen l'abandonna donc aux flots le 29
avril.

En ce temps-là, Gouydno avait près du rivage un réservoir qui donnait
chaque année, le soir du 1er mai, pour cent livres de poisson. Gouydno
n'avait qu'un fils, nommé Elfin, le plus malheureux des hommes, à qui
rien n'avait jamais réussi; son père le croyait né à une heure fatale.
Les conseillers de Gouydno l'engagèrent à confier à son fils
l'épuisement du réservoir.

Elfin n'y trouva rien; et comme il revenait tristement, il aperçut un
berceau couvert d'une peau, arrêté sur l'écluse... Un des gardiens
souleva cette peau, et s'écria en se tournant vers Elfin: «Regarde,
Thaliessin! quel front radieux!»--«Front radieux sera son nom,»
répondit Elfin. Il prit l'enfant et le plaça sur son cheval. Tout à
coup l'enfant entonna un poème de consolation et d'éloge pour Elfin,
et lui prophétisa sa renommée. On apporta l'enfant à Gouydno. Gouydno
demanda si c'était un être matériel ou un esprit. L'enfant répondit
par une chanson où il déclarait avoir vécu dans tous les âges, et où
il s'identifiait avec le soleil. Gouydno, étonné, demanda une autre
chanson; l'enfant reprit: «L'eau donne le bonheur. Il faut songer à
son Dieu; il faut prier son Dieu, parce qu'on ne saurait compter les
bienfaits qui en découlent... Je suis né trois fois. Je sais comment
il faut étudier pour arriver au savoir. Il est triste que les hommes
ne veuillent pas se donner la peine de chercher toutes les sciences
dont la source est dans mon sein; car je sais tout ce qui a été et
tout ce qui doit être.»

       *       *       *       *       *

Cette allégorie se rapportait au soleil, dont le nom, Thaliessin
(front radieux) devenait celui de son grand prêtre. La première
initiation, les études, l'instruction, duraient un an. Le barde alors
s'abreuvait de l'eau d'inspiration, recevait les leçons sacrées. Il
était soumis ensuite aux épreuves; on examinait avec soin ses moeurs,
sa constance, son activité, son savoir. Il entrait alors dans le sein
de la déesse, dans la cellule mystique, où il était assujetti à une
nouvelle discipline. Il en sortait enfin, et semblait naître de
nouveau; mais, cette fois, orné de toutes les connaissances qui
devaient le faire briller et le rendre un objet de vénération pour les
peuples.

On connaît encore les lacs de l'Adoration, de la Consécration, du
bosquet d'Ior (surnom de Diana). Ils offraient, près du lac, des
vêtements de laine blanche, de la toile, des aliments. La fête des
lacs durait trois jours.

Près Landélorn (Landerneau), le 1er mai, la porte d'un roc s'ouvrait
sur un lac au-dessus duquel aucun oiseau ne volait. Dans une île
chantaient des fées avec la chanteuse des mers: qui y pénétrait était
bien reçu, mais il ne fallait rien emporter. Un visiteur emporte une
fleur qui devait empêcher de vieillir; la fleur s'évanouit. Désormais
plus de passage; un brave essaye, mais un fantôme menace de détruire
la contrée... Selon Davies (Myth and rites), on trouve une tradition
presque semblable dans le Brecnockshire. Il y a aussi un lac dans ce
comté, qui couvre une ville. Le roi envoie un serviteur... on lui
refuse l'hospitalité. Il entre dans une maison déserte, y trouve un
enfant pleurant au berceau, y oublie son gant; le lendemain, il
retrouve le gant et l'enfant qui flottaient. La ville avait disparu.


SUR LES PIERRES CELTIQUES (_Voy. page 117_).

La pierre fut sans doute à la fois l'autel et le symbole de la
Divinité. Le nom même de _Cromleach_ (ou dolmen) signifie _pierre de
Crom_, le Dieu suprême (Pictet, p. 129). On ornait souvent le
Cromleach de lames d'or, d'argent ou de cuivre, par exemple le
_Crum-cruach_ d'Irlande, dans le district de Bresin, comté de Cavan
(Toland's Letters, p. 133).--Le nombre de pierres qui composent les
enceintes druidiques est toujours un nombre mystérieux et sacré:
jamais moins de douze, quelquefois dix-neuf, trente, soixante. Ces
nombres coïncident avec ceux des Dieux. Au milieu du cercle,
quelquefois au dehors, s'élève une pierre plus grande, qui a pu
représenter le Dieu suprême (Pictet, p. 134).--Enfin, à ces pierres
étaient attachées des vertus magiques, comme on le voit par le fameux
passage de Geoffroy de Montmouth (I. V). Aurelius consulte Merlin sur
le monument qu'il faut donner à ceux qui ont péri par la trahison
d'Hengist...--«Choream gigantum[398] ex Hiberniâ adduci jubeas... Ne
moveas, domine rex, vanum risum. Mystici sunt lapides, et ad diversa
medicamina salubres, gigantesque olim asportaverunt eos ex ultimis
finibus Africæ... Erat autem causa ut balnea intrà illos conficerent,
cùm infirmitate gravarentur. Lavabant namque lapides et intrà balnea
diffundebant, undè ægroti curabantur; miscebant etiam cum herbarum
infectionibus, unde vulnerati sanabantur. Non est ibi lapis qui
medicamento careat.» Après un combat, les pierres sont enlevées par
Merlin. Lorsqu'on cherche partout Merlin, on ne le trouve que «_ad
fontem_ Galabas, quem solitus fuerat frequentare.» Il semble lui-même
un de ces géants médecins.

[Note 398: Sur le bord de la Seine, près de Duclair, est une roche
très élevée, connue sous le nom de Chaise de Gargantua; près d'Orches,
à deux lieues de Blois, la _Chaise de César_; près de Tancarille, la
_Pierre Géante_, ou Pierre du géant.]

On a cru trouver sur les monuments celtiques quelques traces de
lettres ou de signes magiques. À Saint-Sulpice-sur-Rille, près de
Laigle, on remarque, sur l'un des supports de la table d'un dolmen,
trois petits croissants gravés en creux et disposés en triangle. Près
de Loc-Maria-Ker, il existe un dolmen dont la table est couverte, à sa
surface inférieure, d'excavations rondes disposées symétriquement en
cercles. Une autre pierre porte trois signes assez semblables à des
spirales. Dans la caverne de New-Grange (près Drogheda, comté de
Meath, voy. les Collect. de reb. hib. II, p. 161, etc.), se trouvent
des caractères symboliques et leur explication en ogham. Le symbole
est une ligne spirale répétée trois fois. L'inscription en ogham se
traduit par À È, c'est-à-dire _le Lui_, c'est-à-dire le Dieu sans nom,
l'être ineffable (?). Dans la caverne, il y a trois autels (Pictet, p.
132). En Écosse, on trouve un assez grand nombre de pierres ainsi
couvertes de ciselures diverses. Quelques traditions enfin doivent
appeler l'attention sur ces hiéroglyphes grossiers et à peu près
inintelligibles: les Triades disent que sur les pierres de
Gwiddon-Ganhebon «on pouvait lire les arts et les sciences du monde;»
l'astronome Gwydion ap Don fut enterré à Caernarvon «sous une pierre
d'énigmes». Dans le pays de Galles on trouve sur les pierres certains
signes, qui semblent représenter tantôt une petite figure d'animal,
tantôt des arbres entrelacés. Cette dernière circonstance semblerait
rattacher le culte des pierres à celui des arbres. D'ailleurs
l'_Ogham_ ou _Ogum_, alphabet secret des druides, consistait en
rameaux de divers arbres et assez analogues aux caractères runiques.
Telles sont les inscriptions placées sur un monument mentionné dans
les chroniques d'Écosse, comme étant dans le bocage d'Aongus, sur une
pierre du _Cairn du vicaire_, en Armagh, sur un monument de l'île
d'Arran, et sur beaucoup d'autres en Écosse.--On a vu plus haut que
les pierres servaient quelquefois à la divination. Nous rapporterons à
ce sujet un passage important de Taliesin. (N'ayant pas sous les yeux
le texte gallois, je rapporte la traduction anglaise.) «I know the
intent of the trees, I know which was decreed praise or disgrace, by
the intention of the memorial trees of the sages,» and celebrates «the
engagement of the sprigs of the trees, or of devices, and their battle
with the learned.» He could «delineate the elementary trees and
reeds», and tells us when the sprigs «were marked in the small tablet
of devices they uttered their voice.» (Logan, II, 388.)

Les arbres sont employés encore symboliquement par les Welsh et les
Gaëls; par exemple, le noisetier indique l'amour trahi. Le Calédonien
Merlin (Taliesin est Cambrien) se plaint que «l'autorité des rameaux
commence à être dédaignée». Le mot irlandais _aos_, qui d'abord
signifiait un arbre, s'appliquait à une personne lettrée; _feadha_,
bois ou arbre, devient la désignation des prophètes, ou hommes sages.
De même, en sanskrit, _bôd'hi_ signifie le figuier indien, et le
bouddhiste, le sage.

Les monuments celtiques ne semblent pas avoir été consacrés
exclusivement au culte. C'était sur une pierre qu'on élisait le chef
de clan (Voy. p. 126, _app._ 58). Les enceintes de pierres servaient
de cours de justice. On en a trouvé des traces en Écosse, en Irlande,
dans les îles du Nord (King, I, 147; Martin's Descr. of the Western
isles), mais surtout en Suède et en Norvège. Les anciens poèmes erses
nous apprennent en effet que les rites druidiques existaient parmi les
Scandinaves, et que les druides bretons en obtinrent du secours dans
le danger (Ossian's Cathlin, II, p. 216, not. édit. 1765, t. II;
Warton, t. I).

Le plus vaste cercle druidique était celui d'Avebury ou Abury, dans le
Wiltshire. Il embrassait vingt-huit acres de terre entourés d'un fossé
profond et d'un rempart de soixante-dix pieds. Un cercle extérieur,
formé de cent pierres, enfermait deux autres cercles doubles
extérieurs l'un à l'autre. Dans ceux-ci, la rangée extérieure
contenait trente pierres, l'intérieure douze. Au centre de l'un des
cercles étaient trois pierres, dans l'autre une pierre isolée; deux
avenues de pierres conduisaient à tout le monument (Voy. O'Higgin's,
Celtic druids).

Stonehenge, moins étendu, indiquait plus d'art. D'après Waltire, qui y
campa plusieurs mois pour l'étudier (on a perdu les papiers de cet
antiquaire enthousiaste, mais plein de sagacité et de profondeur), la
rangée extérieure était de trente pierres droites; le tout, en y
comprenant l'autel et les impostes, se montait à cent trente-neuf
pierres. Les impostes étaient assurés par des tenons. Il n'y a pas
d'autre exemple dans les pays celtiques du style trilithe (sauf deux à
Holmstad et à Drenthiem).

Le monument de Classerness, dans l'île de Lewis, forme, au moyen de
quatre avenues de pierres, une sorte de croix dont la tête est au sud,
la rencontre des quatre branches est un petit cercle. Quelques-uns
croient y reconnaître le temple hyperboréen dont parlent les anciens.
Ératosthènes dit qu'Apollon cacha sa flèche là où se trouvait un
temple ailé.

Je parlerai plus loin des alignements de Carnac et de Loc-Maria-Ker
(t. II. Voyez aussi le Cours de M. Caumont, I, p. 105).

Il est resté en France des traces nombreuses du culte des pierres,
soit dans les noms de lieux, soit dans les traditions populaires:

1º On sait qu'on appelait _pierre fiche_ ou _fichée_ (en celtique,
_menhir_, pierre longue, _peulvan_, pilier de pierre), ces pierres
brutes que l'on trouve plantées simplement dans la terre comme des
bornes. Plusieurs bourgs de France portent ce nom. _Pierre-Fiche_, à
cinq lieues N.-E. de Mende, en Gévaudan.--_Pierre-Fiques_, en Normandie,
à une lieue de l'Océan, à trois de Montivilliers.--_Pierrefitte_,
près Pont-l'Évêque.--_Pierrefitte_, à deux lieues N.-O.
d'Argentan.--_Pierrefitte_, à trois lieues de Falaise.--_Pierrefitte_,
dans le Perche, diocèse de Chartres, à six lieues S. de
Mortagne.--_Idem_, en Beauvoisis, à deux lieues N.-O. de
Beauvais.--_Idem_, près Paris, à une demi-lieue N. de
Saint-Denis.--_Idem_, en Lorraine, à quatre lieues de Bar.--_Idem_, en
Lorraine, à trois lieues de Mirecourt.--_Idem_, en Sologne, à neuf
lieues S.-E. d'Orléans.--_Idem_, en Berry, à trois lieues de Gien, à
cinq de Sully.--_Idem_, en Languedoc, diocèse de Narbonne, à deux lieues
et demie de Limoux.--_Idem_, dans la Marche, près Bourganeuf.--_Idem_,
dans la Marche, près Guéret.--_Idem_, en Limousin, à six lieues de
Brives.--_Idem_, en Forez, diocèse de Lyon, à quatre lieues de Roanne,
etc.

2º À Colombiers, les jeunes filles qui désirent se marier doivent
monter sur la pierre-levée, y déposer une pièce de monnaie, puis
sauter du haut en bas. À Guérande, elles viennent déposer dans les
fentes de la pierre des flocons de laine rose liés avec du clinquant.
Au Croisic, les femmes ont longtemps célébré des danses autour d'une
pierre druidique. En Anjou, ce sont les fées qui, descendant des
montagnes en filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier. En
Irlande, plusieurs dolmens sont encore appelés les lits des amants: la
fille d'un roi s'était enfuie avec son amant; poursuivie par son père,
elle errait de village en village, et tous les soirs ses hôtes lui
dressaient un lit sur la roche, etc., etc.


TRIADES DE L'ÎLE DE BRETAGNE

     Qui sont des triades de choses mémorables, de souvenirs et de
     sciences, concernant les hommes et les faits fameux qui furent en
     Bretagne, et concernant les circonstances et infortunes qui ont
     désolé la nation des Cambriens à plusieurs époques (traduites par
     Probert.--_Voy. page 423, app. 70_).

Voici les trois noms donnés à l'île de Bretagne.--Avant qu'elle fût
habitée, on l'appelait le Vert-Espace entouré des eaux de l'Océan
(the Seagirt Green Space); après qu'elle fut habitée, elle fut appelée
île de Miel, et après que le peuple eut été formé en société par
Prydain, fils d'Aedd-le-Grand, elle fut appelée l'île de Prydain. Et
personne n'a droit sur elle que la tribu des Cambriens, car les
premiers ils en prirent possession; et avant ce temps-là, il n'y eut
aucun homme vivant, mais elle était pleine d'ours, de loups, de
crocodiles et de bisons.

Voici les trois principales divisions de l'île de Bretagne.--Cambrie,
Lloégrie et Alban, et le rang de souveraineté appartient à chacun
d'eux. Et sous une monarchie, sous la voix de la contrée, ils sont
gouvernés selon les établissements de Prydain, fils d'Aedd-le-Grand;
et à la nation des Cambriens appartient le droit d'établir la
monarchie selon la voix de la contrée et du peuple, selon le rang et
le droit primordial. Et sous la protection de cette règle, la royauté
doit exister dans chaque contrée de l'île de Bretagne, et toute la
royauté doit être sous la protection de la voix de la contrée; c'est
pourquoi il y a ce proverbe: Une nation est plus puissante qu'un chef.

Voici les trois piliers de la nation dans l'île de Bretagne.--La voix
de la contrée, la royauté et la judicature d'après les établissements
de Prydain, fils d'Aedd-le-Grand. Le premier fut Hu-le-Puissant, qui
amena la nation le premier dans l'île de Bretagne; et ils vinrent de
la contrée de l'été, qui est appelée Defrobani (Constantinople?); et
ils vinrent par la mer Hazy (du Nord) dans l'île de Bretagne et dans
l'Armorique, où ils se fixèrent. Le second fut Prydain, fils
d'Aedd-le-Grand, qui le premier organisa l'état social et la
souveraineté en Bretagne. Car avant ce temps il n'y avait de justice
que ce qui était fait par faveur, ni aucune loi excepté celle de la
force. Le troisième fut Dynwal Moemud; car il fit le premier des
règlements concernant les lois, maximes, coutumes et privilèges
relatifs au pays et à la tribu. Et à cause de ces raisons ils furent
appelés les trois piliers de la nation des Cambriens.

Voici les trois tribus sociales de l'île de Bretagne.--La première fut
la tribu des Cambriens, qui vint de l'île de Bretagne avec
Hu-le-Puissant, parce qu'ils ne voulaient pas posséder un pays par
combat et conquête, mais par justice et tranquillité. La seconde fut
la tribu des Lloegriens, qui venaient de la Gascogne; ils descendaient
de la tribu primitive des Cambriens. Les troisièmes furent les
Brython, qui étaient descendus de la tribu primitive des Cambriens.
Ces tribus étaient appelées les pacifiques tribus, parce qu'elles
vinrent d'un accord mutuel, et ces tribus avaient toutes trois la
même parole et la même langue.

Les trois tribus réfugiées: Calédoniens, Irlandais, le peuple de
Galedin, qui vinrent dans des vaisseaux nus en l'île de Wight, lorsque
leur pays était inondé; il fut stipulé qu'ils n'auraient le rang de
Cambriens qu'au neuvième degré de leur descendance.

Les trois envahisseurs sédentaires: les Coraniens, les Irlandais
Pictes, les Saxons.

Les trois envahisseurs passagers: les Scandinaves; Gadwal-l'Irlandais
(conquête de 29 ans), vaincu par Caswallon, et les Césariens.

Les trois envahisseurs tricheurs: les Irlandais rouges en Alban, les
Scandinaves et les Saxons.

Voici les trois disparitions de l'île de Bretagne: la première est
celle de Gavran et ses hommes qui allèrent à la recherche des îles
vertes des inondations; on n'entendit jamais parler d'eux. La seconde
fut Merddin, le barde d'Emrys (Ambrosius, successeur de Vortigern?),
et ses neuf bardes, qui allèrent en mer dans une maison de verre; la
place où ils allèrent est inconnue. La troisième fut Madog, fils
d'Owain, roi des Galles du Nord, qui alla en mer avec trois cents
personnes dans dix vaisseaux; la place où ils allèrent est inconnue.

Voici les trois événements terribles de l'île de Bretagne: le premier
fut l'irruption du lac du débordement avec inondation sur tout le pays
jusqu'à ce que toutes personnes fussent détruites, excepté Dwyvan et
Dwyvach qui échappèrent dans un vaisseau ouvert, et par eux l'île de
Prydain fut repeuplée. Le second fut le tremblement d'un torrent de
feu jusqu'à ce que la terre fût déchirée jusqu'à l'abîme, et que la
plus grande partie de toute vie fût détruite. Le troisième fut l'été
chaud, quand les arbres et les plantes prirent feu par la chaleur
brûlante du soleil, et que beaucoup de gens et d'animaux, diverses
espèces d'oiseaux, vers, arbres et plantes, furent entièrement
détruits.

Voici les trois expéditions combinées qui partirent de l'île de
Bretagne: la première partit avec Ur, fils d'Érin, le puissant
guerrier de Scandinavie (ou peut-être le vainqueur des Scandinaves,
«the bellipotent of Scandinavia»); il vint en cette île du temps de
Gadial, fils d'Érin, et obtint secours à condition qu'il ne tirerait
de chaque principale forteresse plus d'hommes qu'il n'y présenterait.
À la première, il vint seul avec son valet Mathata Vawr; il en obtint
deux hommes, quatre de la seconde, huit de la troisième, seize de la
suivante, et ainsi de toutes en proportion, jusqu'à ce qu'enfin le
nombre ne pût être fourni par toute l'île. Il emmena soixante-trois
mille hommes, ne pouvant obtenir dans toute l'île un plus grand nombre
d'hommes capables d'aller à la guerre: les vieillards et les enfants
restèrent seuls dans l'île. Ur, le fils d'Érin, le puissant guerrier,
fut le plus habile recruteur qui eût jamais existé. Ce fut par
inadvertance que la tribu des Cambriens lui donna cette permission
stipulée irrévocablement. Les Coraniens saisirent cette occasion
d'envahir l'île sans difficulté. Aucun des hommes qui partirent ne
retourna, aucun de leurs fils ni de leurs descendants. Ils firent
voile pour une expédition belliqueuse jusque dans la mer de la Grèce,
et s'y fixant dans les pays des Galas et d'Avène (Galitia?), ils y
sont restés jusqu'à ce jour et sont devenus Grecs.

La seconde expédition combinée fut conduite par Caswallawn, le fils de
Beli et petit-fils de Manogan, et par Gwenwynwyn et Gwanar, les fils
de Lliaws, fils de Nwyvre et Arianrod, fille de Beli, leur mère. Ils
descendaient de l'extrémité de la pente de Galedin et Siluria et des
tribus combinées des Boulognèse, et leur nombre était de soixante et
un mille. Ils marchèrent avec leur oncle Caswallawn, après les
Césariens, vers le pays des Gaulois de l'Armorique, qui descendaient
de la première race des Cambriens. Et aucun d'eux, aucun de leurs fils
ne retourna dans cette île, car ils se fixèrent dans la Gascogne parmi
les Césariens, où ils sont à présent; c'était pour se venger de cette
expédition que les Césariens vinrent la première fois dans cette île.

La troisième expédition combinée fut conduite hors de cette île par
Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frère, seigneur de
Meiriadog en Armorique, où ils obtinrent terres, pouvoir et
souveraineté de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les
Romains... Et aucun d'eux ne revint; mais ils restèrent là et dans
Ystre Gyvaelwg, où ils formèrent une communauté. Par suite de cette
expédition, les hommes armés de la tribu des Cambriens diminuèrent
tellement, que les Pictes irlandais les envahirent. Voilà pourquoi
Vortigern fut forcé d'appeler les Saxons pour repousser cette
invasion. Les Saxons, voyant la faiblesse des Cambriens, tournèrent
leurs armes perfidement contre eux, et, s'alliant aux Pictes irlandais
et à d'autres traîtres, ils prirent possession du pays des Cambriens
ainsi que de leurs privilèges et de leur couronne. Ces trois
expéditions combinées sont nommées les trois grandes présomptions de
la tribu des Cambriens, et aussi les trois Armées d'argent, parce
qu'elles emportèrent de l'île tout l'or et l'argent qu'elles purent
obtenir par la fraude, par l'artifice et par l'injustice, outre ce
qu'elles acquirent par droit et par consentement. Elles furent aussi
nommées les trois Armements irréfléchis, vu qu'elles affaiblirent
l'île au point de donner occasion aux trois grandes invasions, savoir:
l'invasion des Coraniens, celle des Césariens et celle des Saxons.

Voici les trois perfides rencontres qui eurent lieu dans l'île de
Bretagne.--La première fut celle de Mandubratius, le fils de Lludd, et
de ceux qui trahirent avec lui. Il fixa aux Romains une place sur
l'étroite extrémité verte pour y aborder; rien de plus. Il n'en fallut
pas davantage aux Romains pour gagner toute l'île. La seconde fut
celle des Cambriens nobles et des Saxons... sur la plaine de
Salisbury, où fut tramé le complot des Longs-Couteaux, par la trahison
de Vortigern; car c'est par son conseil qu'à l'aide des Saxons presque
tous les notables des Cambriens furent massacrés. La troisième fut
l'entrevue de Medrawd et d'Iddawg Corn Prydain avec leurs hommes à
Nanhwynain, où ils conspirèrent contre Arthur, et par ces moyens
fortifièrent les Saxons dans l'île de Bretagne.

Les trois insignes traîtres de l'île de Bretagne.--Le premier,
Mandubratius, fils de Lludd, fils de Beli-le-Grand, qui, invitant
Jules César et les Romains à venir en cette île, causa l'invasion des
Romains. Lui et ses hommes se firent les guides des Romains, desquels
ils reçurent annuellement une quantité d'or et d'argent. C'est
pourquoi les habitants de cette île furent contraints de payer en
tribut annuel, aux Romains, 3,000 pièces d'argent jusqu'au temps
d'Owain, fils de Maxime, qui refusa de payer le tribut. Sous prétexte
de satisfaction, les Romains emmenèrent de l'île de Bretagne la
plupart des hommes capables de porter les armes et les conduisirent en
Aravie (Arabie), et en d'autres contrées lointaines d'où ils ne sont
jamais revenus. Les Romains, qui étaient en Bretagne, marchèrent en
Italie et ne laissèrent en arrière que les femmes et les petits
enfants; c'est pourquoi les Bretons furent si faibles, que, par défaut
d'hommes et de force, ils n'étaient pas capables de repousser
l'invasion et la conquête. Le second traître fut Vortigern, qui
massacra Constantin-le-Saint, saisit la couronne de l'île par la
violence et par l'injustice, qui, le premier, invita les Saxons de
venir en l'île comme auxiliaires, épousa Alice Rowen, la fille
d'Hengist, et donna la couronne de Bretagne au fils qu'il eut d'elle
et dont le nom était Gotta. De là les rois de Londres sont nommés
enfants d'Alis. C'est ainsi que les Cambriens perdirent, par
Vortigern, leurs terres, leur rang et leur couronne en Lloegrie. Le
troisième était Médrawd, fils de Llew, fils de Cynvarch; car, lorsque
Arthur marcha contre l'empereur de Rome, laissant le gouvernement de
l'île à ses soins, Médrawd ôta la couronne à Arthur par usurpation et
séduction; et, pour se l'assurer, il s'allia aux Saxons. C'est ainsi
que les Cambriens perdirent la couronne de Lloegrie et la souveraineté
de l'île de Bretagne.

Les trois traîtres méprisables qui mirent les Saxons à même d'enlever
la couronne de l'île de Bretagne aux Cambriens.--Le premier était
Gwrgi Garwlwgd, qui, après avoir goûté la chair humaine dans la cour
d'Edelfled, roi des Saxons, y prit goût au point de ne plus vouloir
d'autre viande. C'est pourquoi lui et ses gens s'unirent à Edelfled,
roi des Saxons; il fit des incursions secrètes contre les Cambriens,
lesquelles lui valurent chaque jour un garçon et une fille qu'il
mangeait. Et toutes les mauvaises gens d'entre les Cambriens vinrent à
lui et aux Saxons, et obtinrent bonne part dans le butin fait sur les
naturels de l'île. Le second fut Médrawd, qui, pour s'assurer le
royaume contre Arthur, s'unit avec ses hommes aux Saxons; cette
trahison fut cause qu'un grand nombre de Llogriens devinrent Saxons.
Le troisième fut Aeddan, le traître du Nord, qui, avec ses hommes, se
soumit aux Saxons, pour pouvoir, sous leur protection, se soutenir par
l'anarchie et le pillage. Ces trois traîtres firent perdre aux
Cambriens leurs terres et leur couronne en Lloegrie. Sans de telles
trahisons, les Saxons n'auraient jamais gagné l'île sur les Cambriens.

Les trois bardes qui commirent les trois assassinats bienfaisants de
l'île de Bretagne.--Le premier fut Call, fils de Dysgywedawg, qui tua
les deux oiseaux fauves (les fils) de Gwenddolen, fils de Ceidiaw, qui
avaient un joug d'or autour d'eux, et qui dévoraient chaque jour deux
corps de Cambriens, un à leur dîner et un à leur souper. Le second,
Ysgawnel, fils de Dysgywedawg, tua Edelfled, roi de Lloegrie, qui
prenait chaque nuit deux nobles filles de la nation cambrienne et les
violait, puis chaque matin les tuait et les dévorait. Le troisième,
Difedel, fils de Dysgywedawg, tua Gwrgi Garwlwyd, qui avait épousé la
soeur d'Edelfled, et qui commit des trahisons et des meurtres sur les
Cambriens, de concert avec Edelfled. Et ce Gwrgi tuait chaque jour
deux Cambriens, homme et fille, et les dévorait; et le samedi il
tuait deux hommes et deux filles, afin de ne pas tuer le dimanche. Et
ces trois personnes qui exécutèrent ces trois meurtres bienfaisants,
étaient bardes.

Les trois causes frivoles de combat dans l'île de Bretagne.--La
première fut la bataille de Godden, causée par une chienne, un
chevreuil et un vanneau; soixante-onze mille hommes périrent dans
cette bataille. La seconde fut la bataille d'Arderydd, causée par un
nid d'oiseau; quatre-vingt mille Cambriens y périrent. La troisième
fut la bataille de Camlan, entre Arthur et Médrawd, où Arthur périt
avec cent mille hommes d'élite des Cambriens. Par suite de ces trois
folles batailles, les Saxons ôtèrent aux Cambriens la contrée de
Lloegrie, parce que les Cambriens n'avaient plus un nombre suffisant
de guerriers pour s'opposer aux Saxons, à la trahison de Gwrgi
Garwlwyde et à la fraude de Eiddilic-le-Nain.

Les trois recèlements et décèlements de l'île de Bretagne.--Le premier
fut la tête de Bran-le-Saint, fils de Llyr, laquelle Owain, fils
d'Ambrosius, avait cachée dans la colline blanche de Londres, et, tant
qu'elle demeura en cet état, aucun accident fâcheux ne put arriver à
cette île. Le second furent les ossements de Gwrthewyn-le-Saint, qui
furent enterrés dans les principaux ports de l'île; et tandis qu'ils y
restaient, aucun inconvénient ne put arriver à cette île. Le troisième
furent les dragons, cachés par Lludd, fils de Beli, dans la forteresse
de Pharaon, parmi les rochers de Snowdon. Et ces trois recèlements
furent mis sous la protection de Dieu et des attributs divins.
L'infortune devait tomber sur l'heure et sur l'homme qui les
décèlerait. Vortigern révéla les dragons, pour se venger par là de
l'opposition des Cambriens contre lui, et il appela les Saxons sous
prétexte de combattre avec lui les Pictes irlandais. Après cela, il
révéla les ossements de Gurthewyn-le-Saint, par amour pour Rowen,
fille d'Hengist-le-Saxon. Et Arthur découvrit la tête de
Bran-le-Saint, fils de Llyr, parce qu'il dédaignait de garder l'île
autrement que par sa valeur. Ces trois choses saintes étant décelées,
les envahisseurs gagnèrent la supériorité sur la nation cambrienne.

Les trois énergies dominatrices de l'île de Bretagne.--Hu-le-Puissant,
qui amena la nation cambrienne de la contrée de l'été, nommée
Defrobani, en l'île de Bretagne; Prydain, fils d'Aedd-le-Grand, qui
organisa la nation et établit un jury sur l'île de Bretagne; et Rhitta
Gawr, qui se fit faire une robe avec les barbes des rois qu'il avait
faits prisonniers, en punition de leur oppression et de leur
injustice.

Les trois hommes vigoureux de l'île de
Bretagne.--Gwnerth-le-bon-Tireur, qui tuait avec une flèche de paille
le plus grand ours qu'on eût jamais vu; Gwgawn à la main puissante,
qui roulait la pierre de Macnarch de la vallée au sommet de la
montagne: il fallait soixante boeufs pour l'y traîner; et
Eidiol-le-Puissant, qui, dans le complot de Stonehenge, tua, avec une
bûche de cormier, six cent soixante Saxons entre le coucher du soleil
et la nuit.

Les trois faits qui causèrent la réduction de la Lloegrie et
l'arrachèrent aux Cambriens.--L'accueil des étrangers, la délivrance
des prisonniers et le présent de l'homme chauve (César? ou saint
Augustin? Ce dernier excita les Saxons à massacrer les moines et à
porter la guerre dans le pays de Galles).

Les trois premiers ouvrages extraordinaires de l'île de Bretagne.--Le
vaisseau de Nwydd Nav Neivion, qui apporta dans l'île le mâle et la
femelle de toutes les créatures vivantes, lorsque le lac de
l'inondation déborda; les boeufs aux larges cornes, de Hu-le-Puissant,
qui tirèrent le crocodile du lac sur la terre, de sorte que le lac ne
déborda plus; et la pierre de Gwyddon Ganhebon, dans laquelle sont
gravés tous les arts et toutes les sciences du monde.

Les trois hommes amoureux de l'île de Bretagne.--Le premier fut
Caswallawn, fils de Beli, épris de Flur, fille de Mygnach-le-Nain; il
marcha pour elle contre les Romains jusque dans la Gascogne, et il
l'emmena et tua six mille Césariens; pour se venger, les Romains
envahirent cette île. Le second fut Tristan, fils de Tallwch, épris
d'Essylt, fille de March, fils de Meirchion, son oncle. Le troisième
fut Cynon, épris de Morvydd, fille de Urien Rheged.

Les trois premières maîtresses d'Arthur.--La première fut Garwen,
fille de Henyn, de Tegyrn Gwyr et d'Ystrad Tywy; Gwyl, fille d'Eutaw,
de Caervorgon, et Indeg, fille d'Avarwy-le-Haut, de Radnorshine.

Les trois principales cours d'Arthur.--Caerllion sur l'Usk en Cambrie,
Celliwig en Cornwall, et Édimbourg au nord. Ce sont les trois cours où
il fêtait les trois grandes fêtes: Noël, Pâques et Pentecôte.

Les trois chevaliers de la cour d'Arthur qui gardaient le
Greal.--Cadawg, fils de Gwynlliw; Ylltud le chevalier canonisé; et
Peredur, fils d'Evrawg.

Voici les trois hommes qui portaient des souliers d'or dans l'île de
Bretagne.--Caswallawn, fils de Beli, lorsqu'il alla en Gascogne pour
obtenir Flur, fille de Mygnach-le-Nain, laquelle y avait été emmenée
clandestinement pour l'empereur César, par un homme nommé
Mwrchan-le-Voleur, roi de cette contrée et ami de Jules César; et
Caswallawn la ramena dans l'île de Bretagne. Le second Manawydan, fils
de Llyr Llediaith, quand il alla aussi loin que Dyved, imposer des
restrictions. Le troisième, Llew Llaw Gyfes, quand il alla avec
Gwydion, fils de Don, chercher un nom et un projet de sa mère Riannon.

Les trois royaux domaines qui furent établis par Rhadri-le-Grand en
Cambrie.--Le premier est Dinevor, le second Aberfraw, et le troisième
Mathravael. Dans chacun de ces trois domaines, il y a un prince ceint
d'un diadème; et le plus vieux de ces trois princes, quel qu'il soit,
doit être souverain, c'est-à-dire roi de toute la Cambrie. Les deux
autres doivent obéir à ses ordres, et ses ordres sont impératifs pour
eux. Il est le chef de la loi et des anciens dans chaque réunion
générale et dans chaque mouvement du pays et de la tribu.
(Malédictions continuelles contre Vortigern, Rowena, les Saxons, les
traîtres à la nation[399].)

[Note 399: Un roi d'Irlande, nommé Cormac, écrivit en 260 _de
Triadibus_, et quelques triades sont restées dans la tradition
irlandaise sous le nom de Fingal. Les Irlandais marchaient au combat
trois par trois; les highlanders d'Écosse sur trois de profondeur.
Nous avons déjà parlé de la _trimarkisia_.--Au souper, dit Giraldus
Cambrensis, les Gallois servent un panier de végétaux devant chaque
triade de convives; ils ne se mettent jamais deux à deux (Logan, the
Scotish Gaël).]


SUR LES BARDES (_V. page 423_).

Les bardes étudiaient pendant seize ou vingt ans. «Je les ai vus, dit
Campion, dans leurs écoles, dix dans une chambre couchés à plat ventre
sur la paille et leurs livres sous le nez.»--Brompton dit que les
leçons des bardes en Irlande se donnaient secrètement et n'étaient
confiées qu'à la mémoire (Logan, the Scotish Gaël, t. II, p. 215).--Il
y avait trois sortes de poètes: panégyristes des grands; poètes
plaisants du peuple; bouffons satiriques des paysans (Toland's
letters).--Buchanan prétend que les joueurs de harpe en Écosse étaient
tous Irlandais. Giraldus Cambrensis dit pourtant que l'Écosse
surpassait l'Irlande dans la science musicale et qu'on venait s'y
perfectionner. Lorsque Pepin fonda l'abbaye de Neville, il y fit venir
des musiciens et des choristes écossais (Logan, II, 251).--Giraldus
compare la lente modulation des Bretons avec les accents rapides des
Irlandais; selon lui, chez les Welsh chacun fait sa partie; ceux du
Cumberland chantent en parties, en octaves et à l'unisson.--Vers 1000,
le Welsh Griffith ap Cynan, ayant été élevé en Irlande, rapporta ses
instruments dans son pays, y convoqua les musiciens des deux contrées,
et établit vingt-quatre règles pour la réforme de la musique (Powel,
Hist. of Cambria).

Lorsque le christianisme se répandit dans l'Écosse et l'Irlande, les
prêtres chrétiens adoptèrent leur goût pour la musique. À table, ils
se passaient la harpe de main en main (Bède, IV, 24). Au temps de
Giraldus Cambrensis, les évêques faisaient toujours porter avec eux
une harpe.--Gunn dit dans son Enquiry: Je possède un ancien poème
gallique, où le poète, s'adressant à une vieille harpe, lui demande ce
qu'est devenu son premier lustre. Elle répond qu'elle a appartenu à un
roi d'Irlande et assisté à maint royal banquet; qu'elle a ensuite été
successivement dans la possession de Dargo, fils du druide de Beal, de
Gaul, de Fillon, d'Oscar, de O'duine, de Diarmid, d'un médecin, d'un
barde, et enfin d'un prêtre qui, dans un coin retiré, méditait sur un
livre blanc (Logan, II, 268).

Les bardes, bien qu'attachés à la personne des chefs, étaient
eux-mêmes fort respectés. Sir Richard Cristeed, qui fut chargé par
Richard II d'initier les quatre rois d'Irlande aux moeurs anglaises,
rapporte qu'ils refusèrent de manger parce qu'il avait mis leurs
bardes et principaux serviteurs à une table au-dessous de la leur
(Logan, 138).--Le joueur de cornemuse, comme celui de harpe, occupait
cette charge par droit héréditaire dans la maison du chef; il avait
des terres et un serviteur qui portait son instrument.

Le fameux joueur de cornemuse irlandais des derniers temps, Macdonald,
avait serviteurs, chevaux, etc. Un grand seigneur le fait venir un
jour pour jouer pendant le dîner. On lui place une table et une chaise
dans l'antichambre avec une bouteille de vin et un domestique derrière
sa chaise; la porte de la salle était ouverte. Il s'y présente, et dit
en buvant: «À votre santé et à celle de votre compagnie, monsieur...»
Puis, jetant de l'argent sur la table, il dit au laquais: «Il y a deux
schellings pour la bouteille, et six pences pour toi, mon garçon.» Et
il remonta à cheval (Ibid., 277-279).--La dernière école bardique
d'Irlande, _Filean school_, se tint à Typperary, sous Charles Ier
(Ibid., 247).--L'un des derniers bardes accompagnait Montrose, et
pendant sa victoire d'Inverlochy il contemplait la bataille du haut du
château de ce nom. Montrose lui reprochant de ne pas y avoir pris
part: «Si j'avais combattu, qui vous aurait chanté?» (Ibid., 215).--La
cornemuse du clan Chattan, que Walter Scott mentionne comme étant
tombée des nuages pendant une bataille en 1396, fut empruntée par un
clan vaincu, qui espérait en recevoir l'inspiration du courage, et qui
ne l'a rendue qu'en 1822 (Ibid., 298).--En 1745, un joueur de
cornemuse composa, pendant la bataille de Falkirk, un piobrach qui est
resté célèbre.--À la bataille de Waterloo, un joueur de cornemuse, qui
préparait un bel air, reçoit une balle dans son instrument; il le
foule aux pieds, tire sa claymore, et se jette au milieu de l'ennemi
où il se fait tuer (? ibid., 273-276).


SUR LA LÉGENDE DE SAINT MARTIN (_Voy. page 94_).

Cette légende du saint le plus populaire de la France nous semble
mériter d'être rapportée presque entièrement, comme étant l'une des
plus anciennes, et de plus écrite par un contemporain; ajoutez qu'elle
a servi de type à une foule d'autres.


_Ex Sulpicii Severi Vita B. Martini:_

Saint Martin naquit à Sabaria en Pannonie, mais il fut élevé en
Italie, près du Tésin; ses parents n'étaient pas des derniers selon le
monde, mais pourtant païens. Son père fut d'abord soldat, puis tribun.
Lui-même, dans sa jeunesse, suivit la carrière des armes, contre son
gré, il est vrai, car dès l'âge de dix ans il se réfugia dans l'église
et se fit admettre parmi les catéchumènes; il n'avait que douze ans,
qu'il voulait déjà mener la vie du désert, et il eût accompli son
voeu, si la faiblesse de l'enfance le lui eût permis... Un édit
impérial ordonna d'enrôler les fils de vétérans; son père le livra; il
fut enlevé, chargé de chaînes, et engagé dans le serment militaire. Il
se contenta pour sa suite d'un seul esclave, et souvent c'était le
maître qui servait; il lui déliait sa chaussure et le lavait de ses
propres mains; leur table était commune..... Telle était sa
tempérance qu'on le regardait déjà, non comme un soldat, mais comme un
moine.

«Pendant un hiver plus rude que d'ordinaire, et qui faisait mourir
beaucoup de monde, il rencontre à la porte d'Amiens un pauvre tout nu;
le misérable suppliait tous les passants, et tous se détournaient.
Martin n'avait que son manteau; il avait donné tout le reste; il prend
son épée, le coupe en deux et en donne la moitié au pauvre.
Quelques-uns des assistants se mirent à rire de le voir ainsi
demi-vêtu et comme écourté..... Mais la nuit suivante Jésus-Christ lui
apparut couvert de cette moitié de manteau dont il avait revêtu le
pauvre.

«Lorsque les barbares envahirent la Gaule, l'empereur Julien rassembla
son armée et fit distribuer le _donativum_.... Quand ce fut le tour de
Martin: «Jusqu'ici, dit-il à César, je t'ai servi; permets-moi de
servir Dieu; je suis soldat du Christ, je ne puis plus combattre.....
Si l'on pense que ce n'est pas foi, mais lâcheté, je viendrai demain
sans armes au premier rang; et au nom de Jésus, mon Seigneur, protégé
par le signe de la croix, je pénétrerai sans crainte dans les
bataillons ennemis.» Le lendemain l'ennemi envoie demander la paix, se
livrant corps et biens. Qui pourrait douter que ce fût là une victoire
du saint, qui fut ainsi dispensé d'aller sans armes au combat?

«En quittant les drapeaux, il alla trouver saint Hilaire, évêque de
Poitiers, qui voulut le faire diacre... mais Martin refusa, se
déclarant indigne; et l'évêque, voyant qu'il fallait lui donner des
fonctions qui parussent humiliantes, le fit exorciste..... Peu de
temps après, il fut averti en songe de visiter, par charité
religieuse, sa patrie et ses parents, encore plongés dans l'idolâtrie,
et saint Hilaire voulut qu'il partît, en le suppliant avec larmes de
revenir. Il partit donc, mais triste, dit-on, et après avoir prédit à
ses frères qu'il éprouverait bien des traverses. Dans les Alpes, en
suivant des sentiers écartés, il rencontra des voleurs.... L'un d'eux
l'emmena les mains liées derrière le dos.... mais il lui prêcha la
parole de Dieu, et le voleur eut foi: depuis, il mena une vie
religieuse, et c'est de lui que je tiens cette histoire. Martin
continuant sa route, comme il passait près de Milan, le diable
s'offrit à lui sous forme humaine et lui demanda où il allait; et
comme Martin lui répondit qu'il allait où l'appelait le Seigneur, il
lui dit: «Partout où tu iras, et quelque chose que tu entreprennes, le
diable se jettera à la traverse.» Martin répondit ces paroles
prophétiques: «Dieu est mon appui, je ne craindrai pas ce que l'homme
peut faire.» Aussitôt l'ennemi s'évanouit de sa présence.--Il fit
abjurer à sa mère l'erreur du paganisme; son père persévéra dans le
mal.--Ensuite, l'hérésie arienne s'étant propagée par tout le monde,
et surtout en Illyrie, il combattit seul avec courage la perfidie des
prêtres, et souffrit mille tourments (il fut frappé de verges et
chassé de la ville).... Enfin il se retira à Milan, et s'y bâtit un
monastère.--Chassé par Auxentius, le chef des ariens, il se réfugia
dans l'île Gallinaria, où il vécut longtemps de racines.

«Lorsque saint Hilaire revint de l'exil, il le suivit, et se bâtit un
monastère près de la ville. Un catéchumène se joignit à lui.....
Pendant l'absence de saint Martin, il vint à mourir, et si subitement
qu'il quitta ce monde sans baptême..... Saint Martin accourt pleurant
et gémissant.--Il fait sortir tout le monde, se couche sur les membres
inanimés de son frère..... Lorsqu'il eut prié quelque temps, à peine
deux heures s'étaient écoulées, il vit le mort agiter peu à peu tous
ses membres, et palpiter ses paupières rouvertes à la lumière. Il
vécut encore plusieurs années.

«On le demandait alors pour le siège épiscopal de Tours; mais, comme
on ne pouvait l'arracher de son monastère, un des habitants, feignant
que sa femme était malade, vint se jeter aux pieds du saint, et obtint
qu'il sortit de sa cellule. Au milieu de groupes d'habitants disposés
sur la route, on le conduisit sous escorte jusqu'à la ville. Une foule
innombrable était venue des villes d'alentour pour donner son
suffrage. Un petit nombre cependant, et quelques-uns des évêques,
refusaient Martin avec une obstination impie: «C'était un homme de
rien, indigne de l'épiscopat, et de pauvre figure, avec ses habits
misérables et ses cheveux en désordre.»..... Mais, en l'absence du
lecteur, un des assistants, prenant le psautier, s'arrête au premier
verset qu'il rencontre: c'était le psaume: _Ex ore infantium et
lactentium perfecisti laudem, ut destruas inimicum et defensorem._ Le
principal adversaire de Martin s'appelait précisément _Defensor_.
Aussitôt un cri s'élève parmi le peuple, et les ennemis du saint sont
confondus.

«Non loin de la ville était un lieu consacré par une fausse opinion
comme une sépulture de martyr. Les évêques précédents y avaient même
élevé un autel... Martin, debout près du tombeau, pria Dieu de lui
révéler quel était le martyr, et ses mérites. Alors il vit à sa gauche
une ombre affreuse et terrible. Il lui ordonne de parler: elle
s'avoue pour l'ombre d'un voleur mis à mort pour ses crimes, et qui
n'a rien de commun avec un martyr. Martin fit détruire l'autel.

«Un jour il rencontra le corps d'un gentil qu'on portait au tombeau
avec tout l'appareil de funérailles superstitieuses; il en était
éloigné de près de cinq cents pas, et ne pouvait guère distinguer ce
qu'il apercevait. Cependant, comme il voyait une troupe de paysans, et
que les linges jetés sur le corps voltigeaient agités par le vent, il
crut qu'on allait accomplir les profanes cérémonies des sacrifices;
parce que c'était la coutume des paysans gaulois de promener à travers
les campagnes, par une déplorable folie, les images des démons
couvertes de voiles blancs[400]. Il élève donc le signe de la croix,
et commande à la troupe de s'arrêter et de déposer son fardeau. Ô
prodige! vous eussiez vu les misérables demeurer d'abord roides comme
la pierre. Puis, comme ils s'efforçaient pour avancer, ne pouvant
faire un pas, ils tournaient ridiculement sur eux-mêmes; enfin,
accablés par le poids du cadavre, ils déposent leur fardeau, et se
regardent les uns les autres, consternés et se demandant à eux-mêmes
ce qui leur arrivait. Mais le saint homme, s'étant aperçu que ce
cortège s'était réuni pour des funérailles et non pour un sacrifice,
éleva de nouveau la main et leur permit de s'en aller et d'enlever le
corps.

[Note 400: Dans Grégoire de Tours (ap. Scr. Fr, II, 467), saint
Simplicius voit de loin promener par la campagne, sur un char traîné
par des boeufs, une statue de Cybèle. La Cybèle germanique, Erlha,
était traînée de même. Tacit. German.]

«Comme il avait détruit dans un village un temple très antique, et
qu'il voulait couper un pin qui en était voisin, les prêtres du lieu
et le reste des païens s'y opposèrent... «Si tu as, lui dirent-ils,
quelque confiance en ton Dieu, nous couperons nous-mêmes cet arbre,
reçois-le dans sa chute, et si ton Seigneur est comme tu le dis avec
toi, tu en réchapperas...» Comme donc le pin penchait tellement d'un
côté qu'on ne pouvait douter à quel endroit il tomberait, on y amena
le saint, garrotté... Déjà le pin commençait à chanceler et à menacer
ruine; les moines regardaient de loin et pâlissaient. Mais Martin,
intrépide, lorsque l'arbre avait déjà craqué, au moment où il tombait
et se précipitait sur lui, lui oppose le signe du salut. L'arbre se
releva comme si un vent impétueux le repoussait, et alla tomber de
l'autre côté, si bien qu'il faillit écraser la foule qui s'était crue
à l'abri de tout péril.

«Comme il voulait renverser un temple rempli de toutes les
superstitions païennes, dans le village de Leprosum (le Loroux), une
multitude de gentils s'y opposa, et le repoussa avec outrage. Il se
retira donc dans le voisinage, et là, pendant trois jours, sous le
cilice et la cendre, toujours jeûnant et priant, il supplia le
Seigneur que, puisque la main d'un homme ne pouvait renverser ce
temple, la vertu divine vînt le détruire. Alors deux anges s'offrirent
à lui, avec la lance et le bouclier, comme des soldats de la milice
céleste; ils se disent envoyés de Dieu pour dissiper les paysans
ameutés, défendre Martin, et empêcher personne de s'opposer à la
destruction du temple. Il revient, et, à la vue des paysans immobiles,
il réduit en poussière les autels et les idoles... Presque tous
crurent en Jésus-Christ.

«Plusieurs évêques s'étaient réunis de divers endroits auprès de
l'empereur Maxime, homme d'un caractère violent. Martin, souvent
invité à sa table, s'abstint d'y aller, disant qu'il ne pouvait être
le convive de celui qui avait dépouillé deux empereurs, l'un de son
trône, l'autre de la vie. Cédant enfin aux raisons que donna Maxime ou
à ses instances réitérées, il se rendit à son invitation. Au milieu du
festin, selon la coutume, un esclave présenta la coupe à l'empereur.
Celui-ci la fit offrir au saint évêque, afin de se procurer le bonheur
de la recevoir de sa main. Mais Martin, lorsqu'il eut bu, passa la
coupe à son prêtre, persuadé sans doute que personne ne méritait
davantage de boire après lui. Cette préférence excita tellement
l'admiration de l'empereur et des convives, qu'ils virent avec plaisir
cette action même, par laquelle le saint paraissait les dédaigner.
Martin prédit longtemps avant à Maxime que, s'il allait en Italie,
selon son désir, pour y faire la guerre à Valentinien, il serait
vainqueur dans la première rencontre, mais que bientôt il périrait.
C'est en effet ce que nous avons vu.

«On sait aussi qu'il reçut très souvent la visite des anges, qui
venaient converser devant lui. Il avait le diable si fréquemment sous
les yeux, qu'il le voyait sous toutes les formes. Comme celui-ci était
convaincu qu'il ne pouvait lui échapper, il l'accablait souvent
d'injures, ne pouvant réussir à l'embarrasser dans ses pièges. Un
jour, tenant à la main une corne de boeuf ensanglantée, il se
précipita avec fracas vers sa cellule, et lui montrant son bras
dégouttant de sang et se glorifiant d'un crime qu'il venait de
commettre: «Martin, dit-il, où est donc ta vertu? Je viens de tuer un
des tiens.» Le saint homme réunit ses frères, leur raconte ce que le
diable lui a appris, leur ordonne de chercher dans toutes les cellules
afin de découvrir la victime. On vint lui dire qu'il ne manquait
personne parmi les moines, mais qu'un malheureux mercenaire, qu'on
avait chargé de voiturer du bois, était gisant auprès de la forêt. Il
envoie à sa rencontre. On trouve non loin du monastère ce paysan à
demi mort. Bientôt après il avait cessé de vivre. Un boeuf l'avait
percé d'un coup de corne dans l'aine.

«Le diable lui apparaissait souvent sous les formes les plus diverses.
Tantôt il prenait les traits de Jupiter, tantôt ceux de Mercure,
d'autres fois aussi ceux de Vénus et de Minerve. Martin, toujours
ferme, s'armait du signe de la croix et du secours de la prière. Un
jour, le démon parut précédé et environné lui-même d'une lumière
éclatante, afin de le tromper plus aisément par cette splendeur
empruntée: il était revêtu d'un manteau royal, le front ceint d'un
diadème d'or et de pierreries, sa chaussure brodée d'or, le visage
serein et plein de gaieté. Dans cette parure, qui n'indiquait rien
moins que le diable, il vint se placer dans la cellule du saint
pendant qu'il était en prière. Au premier aspect, Martin fut
consterné, et ils gardèrent tous les deux un long silence. Le diable
le rompit le premier: «Martin, dit-il, reconnais celui qui est devant
toi. Je suis le Christ. Avant de descendre sur la terre, j'ai d'abord
voulu me manifester à toi.» Martin se tut et ne fit aucune réponse. Le
diable reprit audacieusement: «Martin, pourquoi hésites-tu à croire
lorsque tu vois? Je suis le Christ.--Jamais, reprit Martin, notre
Seigneur Jésus-Christ n'a prédit qu'il viendrait avec la pourpre et le
diadème. Pour moi, je ne croirai pas à la venue du Christ, si je ne le
vois tel qu'il fut dans sa Passion, portant sur son corps les
stigmates de la croix.» À ces mots, le diable se dissipe tout à coup
comme de la fumée laissant la cellule remplie d'une affreuse puanteur.
Je tiens ce récit de la bouche même de Martin; ainsi, que personne ne
le prenne pour une fable.

«Car sur le bruit de sa religion, brûlant du désir de le voir, et
aussi d'écrire son histoire, nous avons entrepris pour l'aller trouver
un voyage qui nous a été agréable. Il ne nous a entretenus que de
l'abandon qu'il fallait faire des séductions de ce monde, et du
fardeau du siècle pour suivre d'un pas libre et léger notre Seigneur
Jésus-Christ. Oh! quelle gravité, quelle dignité il y avait dans ses
paroles et dans sa conversation! Quelle force, quelle facilité
merveilleuse pour résoudre les questions qui touchent les divines
Écritures! Jamais le langage ne peindra cette persévérance et cette
rigueur dans le jeûne et l'abstinence, cette puissance de veille et de
prière, ces nuits passées comme les jours, cette constance à ne rien
accorder au repos ni aux affaires, à ne laisser dans sa vie aucun
instant qui ne fût employé à l'oeuvre de Dieu; à peine même
consacrait-il aux repas et au sommeil le temps que la nature exigeait.
Ô homme vraiment bienheureux, si simple de coeur, ne jugeant personne,
ne condamnant personne, ne rendant à personne le mal pour le mal! Et,
en effet, il s'était armé contre toutes les injures d'une telle
patience que, bien qu'il occupât le plus haut rang dans la hiérarchie,
il se laissait outrager impunément par les moindres clercs, sans pour
cela leur ôter leurs places ou les exclure de sa charité. Personne ne
le vit jamais irrité, personne ne le vit troublé, personne ne le vit
s'affliger, personne ne le vit rire; toujours le même, et portant sur
son visage une joie céleste, en quelque sorte, il semblait supérieur à
la nature humaine. Il n'avait à la bouche que le nom du Christ, il
n'avait dans le coeur que la piété, la paix, la miséricorde. Le plus
souvent même il avait coutume de pleurer pour les péchés de ceux qui
le calomniaient, et qui, dans la solitude de sa retraite, le
blessaient de leur venin et de leur langue de vipère.

«Pour moi, j'ai la conscience d'avoir été guidé dans ce récit par ma
conviction et par l'amour de Jésus-Christ. Je puis me rendre ce
témoignage que j'ai rapporté des faits notoires et que j'ai dit la
vérité.»


_Ex Sulpicii Severi Historiâ sacrâ, lib. II:_

«Un certain Marcus de Memphis apporta d'Égypte en Espagne la
pernicieuse hérésie des gnostiques. Il eut pour disciples une femme de
haut rang, Agape, et le rhéteur Helpidus. Priscillien reçut leurs
leçons... Peu à peu le venin de cette erreur gagna la plus grande
partie de l'Espagne. Plusieurs évêques en furent même atteints, entre
autres Instantius et Salvianus... L'évêque de Cordoue les dénonça à
Idace, évêque de la ville de Merida... Un synode fut assemblé à
Saragosse, et on y condamna, quoique absents, les évêques Instantius
et Salvianus, avec les laïques Helpidus et Priscillien. Ithacius fut
chargé de la promulgation de la sentence... Après de longs et tristes
débats, Idace obtint de l'empereur Gratien un rescrit qui bannit de
toute terre les hérétiques... Lorsque Maxime eut pris la pourpre et
fut entré vainqueur à Trèves, il le pressa de prières et de
dénonciations contre Priscillien et ses complices: l'empereur ordonna
d'amener au synode de Bordeaux tous ceux qu'avait infectés l'hérésie.
Ainsi furent amenés Instantius et Priscillien (Salvianus était mort).
Les accusateurs Idace et Ithacius les suivirent. J'avoue que les
accusateurs me sont plus odieux pour leurs violences que les coupables
eux-mêmes. Cet Ithacius était plein d'audace et de vaines paroles,
effronté, fastueux, livré aux plaisirs de la table... Le misérable osa
accuser du crime d'hérésie l'évêque Martin, un nouvel apôtre! Car
Martin, se trouvant alors à Trèves, ne cessait de poursuivre Ithacius
pour qu'il abandonnât l'accusation, de supplier Maxime qu'il ne
répandît point le sang de ces infortunés: c'était assez que la
sentence épiscopale chassât de leurs sièges les hérétiques; et ce
serait un crime étrange et inouï qu'un juge séculier jugeât la cause
de l'Église. Enfin, tant que Martin fut à Trèves, on ajourna le
procès; et, lorsqu'il fut sur le point de partir, il arracha à Maxime
la promesse qu'on ne prendrait contre les accusés aucune mesure
sanglante.»


_Ex Sulpicii Severi Dialogo III:_

«Sur l'avis des évêques assemblés à Trèves, l'empereur Maxime avait
décrété que des tribuns seraient envoyés en armes dans l'Espagne, avec
de pleins pouvoirs pour rechercher les hérétiques, et leur ôter la vie
et leurs biens. Nul doute que cette tempête n'eût enveloppé aussi une
multitude d'hommes pieux; la distinction n'étant pas facile à faire,
car on s'en rapportait aux yeux, et on jugeait d'un hérétique sur sa
pâleur ou son habit, plutôt que sur sa foi. Les évêques sentaient que
cette mesure ne plairait pas à Martin; ayant appris qu'il arrivait,
ils obtinrent de l'empereur l'ordre de lui interdire l'approche de la
ville s'il ne promettait de s'y tenir _en paix avec les évêques_. Il
éluda adroitement cette demande, et promit de venir _en paix avec
Jésus-Christ_. Il entra de nuit, et se rendit à l'église pour prier;
le lendemain il vient au palais... Les évêques se jettent aux genoux
de l'empereur, le suppliant avec larmes de ne pas se laisser entraîner
à l'influence d'un seul homme... L'empereur chassa Martin de sa
présence. Et bientôt il envoya des assassins tuer ceux pour qui le
saint homme avait intercédé. Dès que Martin l'apprit, c'était la nuit,
il court au palais. Il promet que, si on fait grâce, il communiera
avec les évêques, pourvu qu'on rappelle les tribuns déjà expédiés
pour la destruction des églises d'Espagne. Aussitôt Maxime accorda
tout. Le lendemain... Martin se présenta à la communion, aimant mieux
céder à l'heure qu'il était que d'exposer ceux dont la tête était sous
le glaive. Cependant les évêques eurent beau faire tous leurs efforts
pour qu'il signât cette communion, ils ne purent l'obtenir. Le jour
suivant, il sortit de la ville, et il s'en allait le long de la route,
triste et gémissant de ce qu'il s'était mêlé un instant à une
communion coupable; non loin du bourg qu'on appelle Andethanna, où la
vaste solitude des forêts offre des retraites ignorées, il laissa ses
compagnons marcher quelques pas en avant, et s'assit, roulant dans son
esprit, justifiant et blâmant tour à tour le motif de sa douleur et de
sa conduite. Tout à coup lui apparut un ange. «Tu as raison, Martin,
lui dit-il, de t'affliger et de te frapper la poitrine, mais tu ne
pouvais t'en tirer autrement. Reprends courage; raffermis-toi le
coeur, ne va pas risquer maintenant non plus seulement ta gloire, mais
ton salut.» Depuis ce jour, il se garda bien de se mêler à la
communion des partisans d'Ithacius. Du reste, comme il guérissait les
possédés plus rarement qu'autrefois, et avec moins de puissance, il se
plaignait à nous avec larmes que, par la souillure de cette communion
à laquelle il s'était mêlé un seul instant, par nécessité et non de
son propre mouvement, il sentait languir sa vertu. Il vécut encore
seize ans, n'alla plus à aucun synode, et s'interdit d'assister à
aucune assemblée d'évêques.»


_Ex Sulpicii Severi Dialogo II:_

«Comme nous lui faisions quelques questions sur la fin du monde, il
nous dit: Néron et l'Antichrist viendront après; Néron régnera en
Occident sur dix rois vaincus, et exercera la persécution jusqu'à
faire adorer les idoles des gentils. Mais l'Antichrist s'emparera de
l'empire d'Orient; il aura pour siège de son royaume et pour capitale
Jérusalem; par lui, la ville et le temple seront réparés. La
persécution qu'il exercera, ce sera de faire renier Jésus-Christ notre
Seigneur, en se donnant lui-même pour le Christ, et de forcer tous les
hommes de se faire circoncire selon la loi. Moi-même enfin je serai
tué par l'Antichrist, et il réduira sous sa puissance tout l'univers
et toutes les nations: jusqu'à ce que l'arrivée du Christ écrase
l'impie. On ne saurait douter, ajoutait-il, que l'Antichrist, conçu de
l'esprit malin, ne fût maintenant enfant, et qu'une fois sorti de
l'adolescence il ne prît l'Empire.»


EXTRAIT DE L'OUVRAGE DE M. PRICE, SUR LES RACES DE L'ANGLETERRE

(_Voy. page 116_).

MM. Thierry et Edwards ont adopté l'opinion de la persistance des
races; M. Price adopte celle de leur mutabilité. Mais il devrait être
franchement spiritualiste et expliquer les modifications qu'elles
subissent par l'action de la liberté travaillant la matière. Il n'a su
trouver à l'appui de son point de vue biblique que des hypothèses
matérialistes.

Toutefois, nous extrairons de son ouvrage quelques résultats
intéressants (An Essay on the physiognomy and physiology of the
present inhabitants of Britain, with reference to their origin, as
Goths and Celts, by the Rev. T. Price, London, 1829).

Tout ce que les anciens disent des yeux bleus et des cheveux blonds
des Germains ne désigne pas plus les Goths que les Celtes, parce qu'il
y avait des Celtes dans la Germanie. Les CIMBRES étaient des Celtes;
Pline parlant de la Baltique, et citant Philémon, dit: _Morimarusam_ à
Cimbris vocari, hoc est, mortuum mare (en welche _Môrmarw_).

L'auteur pense qu'il y a eu un changement des cheveux, du roux au
jaune et du jaune au brun: Tacite: «_Rutilæ_ Caledoniam habitantium
comæ, magni artus Germanicam originem asseverant.» Dans les triades
bretonnes, une colonie gaélique de race scot-irlandaise est appelée:
_Les rouges Gaëls d'Irlande._ Dans le vieux gaélique Duan, qui fut
récité par le barde de Malcolm III en 1057, on voit que les
montagnards avaient les cheveux _jaunes_:

    A Eolcha Alban nile
  A Shluagh fela foltbhuidle.

O ye learned Albanians all, ye learned yellow-haired hosts!

Aujourd'hui le _brun_ est la couleur dominante chez les montagnards.
Il ne faut pas croire que les hommes distingués soient d'origine
gothique et les autres Celtes. La diversité de nourriture explique la
différence, comme on le voit dans les animaux transportés dans de plus
riches pâturages (par exemple de Bretagne en Normandie).

Le climat et les habitudes changent les races; Camper remarque que
déjà les Anglo-Américains ont la face longue et étroite, l'oeil serré.
West ajoute qu'ils ont le teint moins fleuri que les Anglais. L'oeil
devient sombre dans le voisinage des mines de charbon, et partout où
l'on en brûle (?).

César attribue aux Belges une origine germanique: «... Plerosque à
Germanis ortos.» Mais Strabon dit qu'ils parlaient la langue des
Gaulois: «[Grec: Mikron exallatountas tê glôssê]...» La chronique
saxonne parle d'Hengist qui «engagea les Welsh de Kent et Sussex.» Ces
Welsh étaient des Belges selon Pinkerton. Les noms des villes belges,
en Angleterre, sont bretons.

On ne trouve pas en Angleterre de traces de sang danois.--Les NORMANDS
conquérants étaient un peuple mêlé de Gaulois, Francs, Bretons,
Flamands, Scandinaves, etc. Les hommes du Nord n'avaient pu exterminer
les habitants de la Normandie, ni même diminuer de beaucoup leur
nombre, puisque en cent soixante ans ils perdirent leur langue
scandinave pour adopter celle des vaincus. Il serait ridicule de
chercher les traces en Angleterre d'une population aussi mêlée que
l'armée de Guillaume. Il paraît que dès lors les cheveux roux étaient
rares, puisque c'était l'objet d'un surnom, Guillaume-le-Roux[401].

[Note 401: On voit, dans le moine de Saint-Gall, un pauvre qui a honte
d'être roux: «Pauperculo valde rufo, galliculâ suâ quia pileum non
habet, et de colore suo nimium erubuit, caput induto...» Lib. I, ap.
Scr. Fr., V.]

Vers York et Lancastre, où l'influence des habitudes manufacturières
ne se fait pas sentir, les Anglais sont plus grands, mais plus lourds
que dans le sud; l'oeil bleu prévaut dans le comté de Lancastre. Les
hommes du Cumberland (ce sont des Cymry, qui ont perdu leur langue
plus tôt que ceux de Cornouailles) n'ont rien qui les distingue des
Anglais du Midi.

Entre l'ÉCOSSAIS et l'Anglais, il y a une différence indéfinissable;
les traits durs et la proéminence des os des joues ne sont pas
particuliers à l'Écosse. Les montagnards sont rarement grands, mais
bien faits; généralement bruns, moins de vivacité qu'en Irlande,
taille moins haute, population plus variée. Quoi qu'on dise des
établissements des Norwégiens dans l'Ouest, c'est la même langue et la
même physionomie que dans les montagnes d'Écosse.

PAYS DE GALLES, variété infinie, nez romain très fréquent, hommes de
moyenne taille, mais fortement bâtis; on dit que la milice de
Coemarthenshire demande plus de place pour former ses lignes que
celle d'aucun autre comté. Dans le Nord, taille plus haute, beauté
classique, mais traits petits.

L'IRLANDE plus mêlée que la Grande-Bretagne; aujourd'hui étonnante
uniformité de caractère moral et physique; deux classes seulement, les
bien nourris, les mal nourris. Chez les paysans, cheveux bruns ou
noirs, noirs surtout dans une partie du sud, mais l'oeil toujours gris
ou bleu[402], sourcils bas, épais et noirs, face longue, nez petit,
tendant à relever; grande taille généralement, tous hommes bien faits;
ceci est moins vrai depuis quarante ans, par suite de la misère dans
plusieurs parties, surtout au sud. Bouche ouverte, ce qui leur donne
un air stupide; extraordinaire facilité du langage, qui contraste avec
leurs haillons. Tout mendiant est un bel esprit, un orateur, un
philosophe. Espagnols au sud de l'Irlande depuis Élisabeth. Allemands
Palatins des bords du Rhin.

[Note 402:

  Moi, je vueil l'oeil et brun le teint,
  Bien que l'oeil _verd_ toute la France adore.
                                         RONSARD.

Ode à Jacques Lepeletier,--Legrand d'Aussy, I, 369: «Les cheveux de ma
femme, qui aujourd'hui me paraissent noirs et pendants, me semblaient
alors _blonds_, luisants et bouclés. Ses yeux, qui me semblent petits,
je les trouvais _bleus_, charmants et bien fendus.» (Le Mariage;
Aliàs: Le Jeu d'Adam, le Bossu d'Arras.)]

En FRANCE, visage rond; en ANGLETERRE, ovale; en ALLEMAGNE, carré. Les
yeux plus proéminents sur le continent qu'en Angleterre.--Ni en
Normandie ni en Bourgogne il n'y a trace des hommes du Nord (excepté
vers Bayeux et Vire).

SAVOYARDS, petits, actifs; mâchoire très carrée, oeil gris, cheveux
noirs, sourcils bas, épais.

SUISSES, même mâchoire, hommes plus grands, oeil bleu ciel, avec un
éclat qui ne plaît pas toujours, cheveux bruns.

ALLEMANDS, yeux gris, cheveux bruns ou blond pâle, mâchoire angulaire,
nez rarement aquilin, mais bas à la racine; grande étendue entre les
yeux, encore plus qu'en France.

BELGES, oeil d'un parfait bleu de Prusse, plus foncé autour de l'iris,
visage plus long qu'en Allemagne.

Je croirais volontiers (ce que ne dit pas l'auteur) que, par l'action
du temps et de la civilisation, les cheveux ont pu brunir, les yeux
noircir, c'est-à-dire prendre le caractère d'une vie plus intense.


SUR L'AUVERGNE AU CINQUIÈME SIÈCLE (_Voy. page 144_).

Au cinquième siècle, l'Auvergne se trouva placée entre les invasions
du Midi et du Nord, entre les Goths, les Burgundes et les Francs. Son
histoire présente alors un vif intérêt, c'est celle de la dernière
province romaine.

Sa richesse et sa fertilité étaient pour les barbares un puissant
attrait. Sidonius Apollin., l. IV, epist. XXI (ap. Scrip. rer. Franc.,
t. I, p. 793):

«Taceo territorii (il parle de la Limagne) peculiarem jocunditatem;
taceo illud æquor agrorum, in quo sine periculo quæstuosæ fluctuant in
segetibus undæ; quod industrius quisque quo plus frequentat, hoc minùs
naufragat; viatoribus molle, fructuosum aratoribus, venatoribus
voluptuosum: quod montium cingunt dorsa pascuis, latera vinetis, terrona
villis, saxosa castellis, opaca lustris, aperta culturis, concava
fontibus, abrupta fluminibus: quod denique hujusmodi est, ut semel visum
advenis, multis patriæ oblivionem sæpè persuadeat.»--Carmen VII, p. 804:

  ........ Foecundus ab urbe
  Pollet ager, primo qui vix proscissus aratro
  Semina tarda sitit, vel luxuriante juvenco,
  Arcanam exponit piceà pinguedine glebam.

Childebert disait (en 531): Quand verrai-je cette belle Limagne!
«Velim Arvernam Lamanem, quæ tantæ jocunditatis gratià refulgere
dicitur, oculis cernere!» Theuderic disait aux siens: «Ad Arvernos me
sequimini, et ego vos inducam in patriam ubi aurum et argentum
accipiatis, quantùm vestra potest desiderare cupiditas; de quâ pecora,
de quâ mancipia, de quâ vestimenta in abundantiam adsumatis.» (Greg.
Tur., l. III, c. IX, 11.)

Les barbares alliés de Rome n'épargnaient pas non plus l'Auvergne dans
leur passage. Les Huns, auxiliaires de Litorius, la traversèrent en
437 pour aller combattre les Wisigoths et la mirent à feu et à sang
(Sidon. Panegyr. Aviti, p. 805. Paulin., l. VI, vers. 116).
L'avènement d'un empereur auvergnat, en 455, lui laissa quelques
années de relâche. Avitus fit la paix avec les Wisigoths; Théodoric II
se déclara l'ami et le soldat de Rome (Ibid., p. 810... Romæ sum, te
duce, amicus, Principe te, miles).--Mais, à la mort de Majorien (461),
il rompit le traité et prit Narbonne; dès lors, l'Auvergne vit arriver
et monter rapidement le flot de la conquête barbare, et bientôt (474)
la cité des Arvernes (Clermont), l'antique Gergovie, surnagea seule,
isolée sur sa haute montagne ([Grec: Gergouian, eph hypsêlou orous
keimenên]). Strabon, l. IV.--Quæ posita in altissimo monte omnes
aditus difficiles habebat (Cæsar, l. VI, c. XXXVI. Dio Cass., l. XL).

Sidon. Apollin., l. III, epist. IV (ann. 474: «Oppidum nostrum, quasi
quemdam sui limitis oppositi obicem, circumfusarum nobis gentium arma
terrificant. Sic æomulorum sibi in medio positi lacrymabilis præda
populorum, suspecti Burgundionibus, proximi Gothis, nec impugnantûm
irâ nec propugnantûm caremus invidiâ.»--L. VII, ad Mamert. «Rumor est
Gothos in Romanum solum castra movisse. Huic semper irruptioni nos
miseri Arverni janua sumus. Namque odiis inimicorum hinc peculiaria
fomenta subministramus, quia, quod necdùm terminos suos ab Oceano in
Rhodanum Ligeris alveo limitaverunt, solam sub ope Christi moram de
nostro tantùm obice patiuntur. Circumjectarum vero spatium tractumque
regionum jampridem regni minacis importuna devoravit impressio.»

Ainsi livrée à elle-même, abandonnée des faibles successeurs de
Majorien, l'Auvergne se défendit héroïquement, sous le patronage d'une
puissante aristocratie. C'était la maison d'Avitus avec ses deux
alliées, les familles des Apollinaires et des Ferréols; toutes trois
cherchèrent à sauver leur pays, en unissant étroitement sa cause à
celle de l'empire.

Aussi les Apollinaires occupaient-ils dès longtemps les plus hautes
magistratures de la Gaule (l. I, Epist. III): «Pater, socer, avus,
proavus præfecturis urbanis prætorianisque, magisteriis palatinis
militaribusque micuerunt.» Sidonius lui-même épousa, ainsi que
Tonantius Ferréol, une fille de l'empereur Avitus, et fut préfet de
Rome sous Anthemius (Scr. Fr. I, 783).

Tous ils employèrent leur puissance à soulager leur pays accablé par
les impôts et la tyrannie des gouverneurs.--En 469, Tonantius Ferréol
fit condamner le préfet Arvandus, qui entretenait des intelligences
avec les Goths.--Sidon., l. I, ep. VII: «Legati provinciæ Galliæ
Tonantius Ferreolus prætorius, Afranii Syagrii consulis è filia nepos;
Thaumastus quoque et Petronius, verborumque scientiâ præditi, et inter
principalia patriæ nostræ decora ponendi, prævium Arvandum publico
nomine accusaturi cum gestis decretalibus insequuntur. Qui inter
cætera quæ sibi provinciales agenda mandaverant, interceptuas litteras
deferebant... Hæc ad regem Gothorum charta videbatur emitti, pacem cum
græco imperatore (Anthemio) dissuadens, Britannos super Ligerim sitos
oppugnari oportere demonstrans, cum Burgundionibus jure gentium
Gallias dividi debere confirmans.»--Ferréol avait lui-même administré
la Gaule et diminué les impôts. Sid., l. VII, ep. XII: «...Prætermisit
stylus noster Gallias tibi administratas tune quùm maxime incolumes
erant... propterque prudentiam tantam providentiamque, currum tuum
provinciales cum plausum maximo accentu spontanies subiisse
cervicibus; quia sic habenas Galliarum moderabere, ut possessor
exhaustus tributario jugo relevaretur.»--Avitus, dans sa jeunesse,
avait été député par l'Auvergne à Honorius, pour obtenir une réduction
d'impôts (Panegyr. Aviti, vers. 207). Sidonius dénonça et fit punir
(471) Seronatus, qui opprimait l'Auvergne et la trahissait comme
Arvandus. L. II, ep. I: «Ipse Catilina sæculi nostri... implet
quotidie sylvas fugientibus, villas hospitibus, altaria reis, carceres
clericis: exultans Gothis, insultansque Romanis, illudens præfectis,
colludensque numerariis: leges Theodosianas calcans, Theodoricianasque
proponens veteresque culpas, nova tributa perquirit.--Proinde moras
tuas citus explica, et quicquid illud est quod te retentat, incide...»

Ces derniers mots s'adressent au fils d'Avitus, au puissant
Ecdicius... «Te expectat palpitantium civium extrema libertas.
Quicquid sperandum, quicquid desperandum est, fieri te medio, te
præsule placet. Si nullæ a republicâ vires, nulla præsidia, si nullæ,
quantùm rumor est, Anthemii principis opes: statuit te auctore
nobilitas seu patriam dimittere, seu capillos.»

Ecdicius, en effet, fut le héros de l'Auvergne; il la nourrit pendant
une famine, leva une armée à ses frais, et combattit contre les Goths
avec une valeur presque fabuleuse: il leur opposait les Burgundes, et
attachait la noblesse arverne à la cause de l'Empire, en
l'encourageant à la culture des lettres latines.

Gregor. Turon., l. II, c. XXIV: «Tempore Sidonii episcopi magna
Burgundiam fames oppressit, Cumque populi per diversas regiones
dispergerentur... Ecdicius quidam ex senatoribus... misit pueros suos
cum equis et plaustris per vicinas sibi civitates, ut eos qui hâc
inopiâ vexabantur, sibi adducerent. At illi euntes, cunctos pauperes
quotquot invenire potuerunt, adduxêre ad domum ejus. Ibique eos per
omne tempus sterilitatis pascens, ab interitu famis exemit. Fuereque,
ut multi aiunt, ampliùs quam quatuor millia... Post quorum discessum,
vox ad eum è coelis lapsa pervenit: «Ecdici, Ecdici, quia fecisti rem
hanc, tibi et semini tuo panis non deerit in sempiternum.--Sidon. l.
III, epist. III: «Si quandò, nunc maxime, Arvernis meis desideraris,
quibus dilectio tui immane dominatur, et quidem multiplicibus ex
causis... Mitto istîc ob gratiam pueritiæ tuæ undique gentium
confluxisse studia litterarum, tuæque personæ debitum, quod sermonis
Celtici squamam depositura nobilitas, nunc oratorio stylo, nunc etiam
camoelanibus modis imbuebatur. Illud in te affectum principaliter
universitatis accendit, quod quos olim Latinos fieri exegeras,
barbaros deinceps esse vetuisti... Hinc jam per otium in urbem reduci,
quid tibi obviàm processerit officiorum, plausuum, fletuum, gaudiorum,
magis tentant vota conjicere, quàm verba reserare... Dùm alii osculis
pulverem tuum rapiunt, alii sanguine ac spumis piuguia lupata
suscipiunt;... hìc licet multi complexibus tuorum tripudiantes
adhærescerent, in te maximus tamen lætitiæ popularis impetus
congerebatur, etc... Taceo deinceps collegisse te privatis viribus
publici exercitûs speciem... te aliquot supervenientibus cuneos
mactâsse turmales, e numero tuorum vix binis ternisve post prælium
desideratis.»

En 472, le roi des Goths, Euric, avait conquis toute l'Aquitaine, à
l'exception de Bourges et de Clermont (Sidon., l. VII, Ep. V).
Ecdicius put prolonger quelque temps une guerre de partisans dans les
montagnes et les gorges de l'Auvergne (Scr. Fr. XII, 53... Arvernorum
difficiles aditus et obviantia castella).--Renaud, selon la tradition,
n'osa entrer dans l'Auvergne, et se contenta d'en faire le tour. Sans
doute, comme plus tard au temps de Louis-le-Gros, les Auvergnats
abandonnèrent les châteaux pour se réfugier dans leur petite mais
imprenable cité (loc. cit.: Præsidio civitatis, quia peroptime erat
munita, relictis montanis acutissimis castellis, se commiserunt).
Sidonius en était alors évêque; il instituait, pour repousser ces
Ariens, des prières publiques: «Non nos aut ambustam murorum faciem,
aut putrem sudium cratem, aut propugnacula vigilum trita pectoribus
confidimus opitulaturum: solo tamen invectarum te (Mamerte) auctore,
Rogationum palpamur auxilio; quibus inchoandis instituendisque populus
arvernus, et si non effectu pari, affectu certe non impari, coepit
initiari, et ob hoc circumfusis necdùm dat terga terroribus.» (L.
VII, Ep. ad Mamert.)

On a vu qu'Ecdicius repoussa les Goths; l'hiver les força de lever le
siège (Sidon., l. III, Ep. VII). Mais, en 475, l'empereur Népos fit la
paix avec Euric, et lui céda Clermont. Sidonius s'en plaignit
amèrement (l. VII, Ep. VII): «Nostri hic nunc est infelicis anguli
status, cujus, ut fama confirmat, melior fuit sub bello quàm sub pace
conditio. Facta est servitus nostra pretium securitatis alienæ.
Arvernorum, proh dolor! servitus, qui, si prisca replicarentur,
audebant se quondam fratres Latio dicere, et sanguine ab Iliaco
populos computare (et ailleurs:... Tellus... quæ Latio se sanguine
tollit altissimam. Panegyr. Avit., v. 139)... Hoccine meruerunt
inopia, flamma, ferrum, pestilentia, pingues cædibus gladii, et macri
jejuniis præliatores!»

Ecdicius, ne voyant plus d'espoir, s'était retiré auprès de l'empereur
avec le titre de Patrice. (Sidon., l. V, Ep. XVI; l. VIII, ep. VII;
Jornandès, c. XLV.)--Euric relégua Sidoine dans le château de Livia, à
douze milles de Carcassonne, mais il recouvra la liberté en 478, à la
prière d'un Romain, secrétaire du roi des Goths, et fut rétabli dans
le siège de Clermont (Sidon., l. VIII, Ep. VIII). Lorsqu'il mourut
(484), ce fut un deuil public: «Factum est post hæc, ut accedente
febre ægrotare coepisset; qui rogat suos ut eum in ecclesiam ferrent.
Cùmque illuc inlatus fuisset, conveniebat ad eum multitudo virorum ac
mulierum, simulque etiam et infantium plangentium atque dicentium:
«Cur nos deseris, pastor bone, vel cui nos quasi orphanos derelinquis?
Numquid erit nobis post transitum tuum vita?... Hæc et his similia
populis cum magno fletu dicentibus...» Greg. Tur., l. II, c. XXIII.

Malgré la conquête d'Euric, les Arvernes durent jouir d'une certaine
indépendance.--Alaric, il est vrai, les enrôle dans sa milice pour
combattre à Vouglé (507); mais on les voit pourtant élire
successivement pour évêques deux amis des Francs, deux victimes des
soupçons des Ariens, Burgundes et Goths: en 484, Apruncule, dont
Sidoine mourant avait prédit la venue (Greg. Tur., l. II, c. XXIII),
et saint Quintien en 507, l'année même de la bataille de Vouglé.

Les grandes familles de Clermont conservèrent aussi sans doute une
partie de leur influence. On trouve parmi les évêques de Clermont un
Avitus «non infimis nobilium natalibus ortus» (Scr. Fr. II, 220,
note), qui fut élu par «l'assemblée de tous les Arvernes». (Greg.
Tur., l. IV, c. XXXV), et fut très populaire (Fortunat, l. III, Carm.
26). Un autre Avitus est évêque de Vienne.--Un Apollinaire fut évêque
de Reims. Le fils de Sidonius fut évêque de Clermont après saint
Quintien; c'était lui qui avait commandé les Arvernes à Vouglé: «Ibi
tunc Arvernorum populus, qui cum Apollinare venerat, et primi qui
erant ex senatoribus, conruerunt.» Greg. Tur., l. II, c. XXXVII.

De ce passage et de quelques autres encore, on pourrait induire que
cette famille avait été originairement à la tête des clans arvernes.

Greg. Tur., l. III, c. II: «Cùm populus (Arvernorum) sanctum
Quintianum, qui de Rutheno ejectus fuerat, elegisset, Alchima et
Placidina, uxor sororque Apollinaris, ad sanctum Quintianum venientes,
dicunt: «Sufficiat, domine, senectuti tuæ quod es episcopus ordinatus.
Permittat, inquiunt, pietas tua servo tuo Apollinari locum hujus
honoris adipisci...» Quibus ille: «Quid ego, inquit, præstabo, cujus
potestati nihil est subditum? sufficit enim ut orationi vacans,
quotidianum mihi victum præstet ecclesia.»--Les Avitus semblent
n'avoir été pas moins puissants. Leur terre portait leur nom
(_Avitacum._ Sidonius en donne une longue et pompeuse description
(carmen XVIII). Ecdicius, le fils d'Avitus, semble entouré de
_dévoués_. Sidonius lui écrit (l. III, Ep. III): «... Vix duodeviginti
equitum sodalitate comitatus, aliquot millia Gothorum... transisti...
Cùm tibi non daret tot pugna socios, quot solet mensa convivas.»--Le
nom même d'Apollinaire indique peut-être une famille originairement
sacerdotale. Le petit-fils de Sidonius, le sénateur Arcadius, appela
en Auvergne Childebert au préjudice de Theuderic (530), préférant sans
doute sa domination à celle de l'ami de saint Quintien, du barbare roi
de Metz (Greg. Tur., l. III, c. IX, sqq.).

Un Ferréol était évêque de Limoges en 585 (Scr. Fr. II, 296.) Un
Ferréol occupa le siège d'Autun avant saint Léger. On sait que la
généalogie des Carlovingiens les rattache aux Ferréols. Un capitulaire
de Charlemagne (ap. Scr. F. V, 744) contient des dispositions
favorables à un Apollinaire, évêque de Riez (Riez même s'appelait
_Reii Apollinares_).--Peut-être les Arvernes eurent-ils grande part à
l'influence que les Aquitains exercèrent sur les Carlovingiens. Raoul
Glaber attribue aux Aquitains et aux Arvernes le même costume, les
mêmes moeurs et les mêmes idées (l. III, ap. Scr. Fr. X, 42).


SUR LA CAPTIVITÉ DE LOUIS II (_Voy. page 314_).

  Audite omnes fines terre orrore cum tristitia,
      Quale scelus fuit factum Benevento civitas.
      Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto.
  Beneventani se adunârunt ad unum consilium,
      Adalferio loquebatur et dicebant principi:
      Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus.
  Celus magnum preparavit in istam provinciam,
      Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum,
      Plures mala nobis fecit, rectum est moriar.
  Deposuerunt sancto pio de suo palatio;
      Adalferio illum ducebat usque ad pretorium,
      Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium.
  Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio;
      Et ipse sancte pius incipiebat dicere:
      Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus,
  Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus,
      Modo vero surrexistis adversus me consilium,
      Nescio pro quid causam vultis me occidere.
  Generatio crudelis veni interficere,
      Eclesieque sanctis Dei venio diligere,
      Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est.
  Kalidus ille temtador, ratum atque nomine
      Cororum imperii sibi in caput pronet et dicebat populo:
      Ecce sumus imperator, possum vobis regero.
  Leto animo habebat de illo quo fecerat;
      A demonio vexatur, ad terram ceciderat,
      Exierunt multæ turmæ videre mirabilia.
  Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium:
      Multa gens paganorum exit in Calabria,
      Super Salerno pervenerunt, possidere civitas.
  Juratum est ad Surete Dei reliquie
      Ipse regnum defendendum, et alium requirere.

«Écoutez, limites de la terre, écoutez avec horreur, avec tristesse,
quel crime a été commis dans la ville de Bénévent. Ils ont arrêté
Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bénéventins se sont assemblés
en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le
renvoyons en vie, sans doute nous périrons tous. Il a préparé de
cruelles vengeances contre cette province: il nous enlève notre
royaume, il nous estime comme rien; il nous a accablés de maux: il est
bien juste qu'il périsse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont
fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prétoire, et lui,
il paraissait se réjouir de sa persécution comme un saint dans le
martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de
l'empire; lui-même il disait au peuple: Vous venez à moi comme
au-devant d'un voleur avec des épées et des bâtons; un temps était où
je vous ai soulagés, mais à présent vous avez comploté contre moi, et
je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour détruire la
race des infidèles; je suis venu pour rendre un culte à l'Église et
aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait été
répandu sur la terre. Le tentateur a osé mettre sur sa tête la
couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous
pouvons vous gouverner, et il s'est réjoui de son ouvrage; mais le
démon le tourmente et l'a renversé par terre, et la foule est sortie
pour être témoin du miracle. Le grand maître Jésus-Christ a prononcé
son jugement: la foule des païens a envahi la Calabre; elle est
parvenue à Salerne pour posséder cette cité: mais nous jurons sur les
saintes reliques de Dieu de défendre ce royaume et d'en conquérir un
autre.»


SUR LES COLLIBERTS, CAGOTS, CAQUEUX, GÉSITAINS, ETC.

On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une
population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention,
et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les
savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés,
jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires plus ou moins
plausibles, mais peu décisives.

Ducange dérive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. «Il
semble, dit-il, que les Colliberts n'étaient ni tout à fait esclaves,
ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou
les donner, et confisquer leur terre.--«Iratus graviter contra eum,
dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere,
et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei
(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Gloss.).» On les
affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tabul.
Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap.
Ducange). Enfin un auteur dit:

  Libertate carens Colibertus dicitur esse;
  De servo factus liber, Libertus, etc.

(Ebrardus Betum; ibid. Vid. Acta pontific. Cenoman., ap. Scr. Fr. X,
385). Mais, d'un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts
parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XXI, XXVII, LV). Ils
étaient sans doute en général _serfs sous conditions_, et dans une
situation peu différente de celle des _homines de capite_. Le Domesday
Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets à des
redevances: «Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere debent
de capite tres denarios» (Liber chart. S. Cyrici Nivern., nº 83, ap.
Ducange).

C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on trouve
le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'île de Maillezais
les représente comme une peuplade de pêcheurs qui s'était établie sur
la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie singulière.--«In
extremis quoque insulæ, supra Separis alveum quoddam genus hominum,
piscando quæritans victum, nonnulla tuguria confecerat, quod à
majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus à _cultu
imbrium_ descendere putatur.» Il ajoute que les Normands en
détruisirent une grande quantité, et qu'on chante encore cet
événement: «Deleta cantatur maxima multitudo.»

Dans la Bretagne, c'étaient les _Caqueux_, _Caevus_, _Cacous_[403],
_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager
dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten.
Anecdot., IV, 1142). Le parlement de Rennes fut obligé d'intervenir
pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de
cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition,
qui réduisait ceux qui n'avaient pas de terre à mourir de faim, fut
modifiée en 1477 par le duc François.

[Note 403: Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur langage
_coërse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppôts.]

En Guyenne, c'étaient les _Cahets_; chez les Basques et les Béarnais,
dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_,
_Capots_, _Caffos_, _Crétins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_.

D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept Cagots
ou Crétins pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. 73). Ils
avaient une porte et un bénitier à part, à l'église, et un arrêt du
parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de paraître
en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme en
Bretagne). En 1460, les États du Béarn demandèrent à Gaston qu'il fût
défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les
pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur
ancienne marque d'un pied d'oie ou de canard. Le prince ne répondit
pas à cette demande. En 1606, les États de Soule leur interdisent
l'état de meunier (Marca, p. 71).

Marca dérive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient
alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la
nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens
fors manuscrits donnent celui de _Chrestiaas_, ou chrétiens; dans
l'usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu où
ils habitent s'appelle le quartier des Chrétiens.

Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens
(crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On
les appelait aussi _pelluti_ et _comati_: cependant les Aquitains
laissaient également croître leurs cheveux.

Ce qui pourrait encore les faire considérer comme les débris d'une
race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques,
sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les
Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89).

Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, restés après la
retraite des infidèles, surnommés peut-être _Caas-Goths_, par
dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés
Chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L'isolement où ils vivent
semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les
actes du concile de Mayence, chap. V: «Les catéchumènes ne doivent
point manger avec les baptisés ni les baiser; encore moins les
gentils.» Et d'un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en
janvier 1340 à Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des
Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux
écartés. «Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs
fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand
nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure,
des habitations séparées et enfermées de murailles, pour être
éloignés du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur
familiarité dangereuse; mais à présent ces infidèles étendent leur
quartier ou le quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les
chrétiens, et quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux
mêmes feux, se servent des mêmes bancs, et ont une communication
scandaleuse et dangereuse.» (Voy. Laboulinière, I, 82.)

Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I) vient de Chrétien,
bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu'on donne à ces idiots,
parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On
leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort on
conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements.

Dans une requête qu'ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les
prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes que
leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant, dès l'an 1000, les Cagots
sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et
l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l'appui de leur
témoignage, c'est que, dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants
des Albigeois sont encore appelés _Caignards_, corruption de
_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le
pied de canard dont il est parlé dans l'histoire des Cagots de Béarn.
Rabelais, pour la même raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois
Savoyards[404].

[Note 404: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec
l'histoire de Berthe, la _reine pédauque_ (pes aucæ, pied d'oie. Voy.
mon IIe volume). Un passage de Rabelais indique qu'on voyait une image
de la reine Pédauque à Toulouse. Les contes d'Eutrapel nous apprennent
qu'on jurait à Toulouse _par la quenouille de la reine Pédauque_.
Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine Berthe
filait_ (Bullet, Mythologie française).]

Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi
nommés _Gésitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frappé de la
lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins
croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur
inhérente à leur race en se soumettant au baptême chrétien, ou en
buvant le sang des enfants chrétiens.--Le P. Grégoire de Rostrenen
(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lépreux. En
espagnol: _gafo_, lépreux; _gafi_, lèpre. L'ancien for de Navarre,
compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_
et les traite comme ladres. Le for de Béarn distingue pourtant les
Cagots des lépreux: le port d'armes leur est défendu, et il est permis
aux ladres.

De Bosquet, lieutenant général au siège de Narbonne, dans ses notes
sur les lettres d'Innocent III, croît reconnaître les _Capots_ dans
certains marchands juifs désignés dans les Capitulaires de
Charles-le-Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. ann. 877, c. XXXI).

Dralet pense que ce furent des goîtreux qui formèrent ces races. Les
premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goîtres, parce
que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on
trouve peu de goîtreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins
froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud y
adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce
qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, où elles sont
soumises à une très faible pression atmosphérique et ne peuvent
s'imprégner d'air. (De même on voit beaucoup de goîtres à Chantilly,
parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains où la pression de
l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, février 1832.)

Au reste, peut-être doit-on admettre à la fois les opinions diverses
que nous avons rapportées; tous ces éléments entrèrent sans doute
successivement dans ces races maudites, qui semblent les parias de
l'Occident.



APPENDICE


1--page 7--... _parleurs terribles_, etc...

[Grec: Hoson achrêston poiêsai to loipon], Strab., l. IV, ap. Scr. R.
Fr. I, 30.--Remarquons combien les anciens ont été frappés de
l'instinct rhéteur et du caractère bruyant des Gaulois. _Nata in vanos
tumultus gens_ (Tit. Liv. à la prise de Rome).--Les crieurs publics,
les trompettes, les avocats, étaient souvent Gaulois. _Insuber, id
est, mercator et præco._ Cic. Fragm. or. contra Pisonem.--Voyez aussi
tout le discours Pro Fonteio.--_Pleraque Gallia duas res
industriosissime persequitur, virtutem bellicam et argutè loqui._
(Cato). [Grec: Apeilêtai, kai anatatikoi, kai tetragôdêmenoi.] Diodor.
Sic., lib. IV.


2--page 9--... _dissolus par légèreté_...

Diodor. Sicul., l. V, ap. Scr. Fr., I, 310.--Strab., l. IV.--Athen.,
l. XIII, c. VIII.--Nous trouvons plus tard, chez les Celtes de
l'Irlande et de l'Angleterre, quelque trace des moeurs dissolues de la
Gaule antique. Le docteur Leland, t. I, p. 14, dit que les Irlandais
regardaient l'adultère comme «une galanterie pardonnable». O'Halloran,
I, 394.--Lanfranc, saint Anselme et le pape Adrien, dans son fameux
bref à Henri II, leur reprochent l'inceste.--Voy. Usser., Syl. epis.,
70, 94, 95.--Saint Bernard, in Vit. S. Malach., 1932, sqq. Girald.
Cambr., 742, 743.


3--page 12--... _des Kymry_ (_Cimmerii_?)...

Appien (Illyr., p. 1196, et de B. civ., I, p. 625) et Diodore (lib. V,
p. 309) disent que les Celtes étaient Cimmériens.--Plutarque (in
Mario) fait entendre la même chose.--«Les Cimmériens, dit Éphore
(apud Strab., V, p. 375), habitent des souterrains qu'ils appellent
_argillas_.» Le mot _argel_ veut dire souterrain, dans les poésies des
Kymry de Galles (W. Archaiol., I, p. 80, 152).--Les Cimbres juraient
par un taureau. Les armes de Galles sont deux vaches.--Plusieurs
critiques allemands distinguent toutefois les Cimmériens des Cimbres,
et ceux-ci des Kymry. Ils rattachent les Cimbres à la race germanique.


4--page 16--... _des Belges_...

La fougue, la promptitude et la mobilité des résolutions caractérisent
également les _Bolg_ d'Irlande, de Belgique et de Picardie (Bellovaci,
Bolci, Bolgæ, Belgæ, Volci, etc), et ceux du midi de la France, malgré
les mélanges divers de races.

Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont désignés
par le nom de _Fir-Bholg_. Ausone (de Clar. Urb. Narbo.,) témoigne que
le nom primitif des Tectosages était Bolg: «Tectosagos primævo nomine
_Bolgas_.» Cicéron leur donne celui de _Belgæ_: «Belgarum
Allobrogumque testimoniis credere non timetis?» (Pro Man. Fonteio).
Les manuscrits de César portent indifféremment _Volgæ_ ou
_Volcæ_.--Enfin saint Jérôme nous apprend que l'idiome des _Tectosages
était le même que celui de Trèves_, ville capitale de la Belgique. Am.
Thierry, I, 131.


5--page 17--_Leur brenn leur recommanda_, etc...

Ses derniers avis furent suivis pour ce qui regardait les blessés, car
le nouveau brenn fit égorger dix mille hommes qui ne pouvaient
soutenir la marche; mais il conserva la plus grande partie des
bagages.--Diod. Sic., XXII, 870.--S'il y avait des enfants qui
parussent plus gras que les autres, ou nourris d'un meilleur lait, les
Gaulois, dans l'invasion de Grèce, buvaient leur sang et se
rassasiaient de leur chair. Pausanias, l. X, p. 650.--Après le combat,
les Grecs donnèrent la sépulture à leurs morts; mais les Kymro-Galls
n'envoyèrent aucun héraut redemander les leurs, s'inquiétant peu
qu'ils fussent enterrés ou qu'ils servissent de pâture aux bêtes
fauves et aux vautours. Pausan., l. X, p. 619.--À Égée, ils jetèrent
au vent les cendres des rois de Macédoine. Plut., Pyrrh., Diod. ex
Val.--Lorsque le brenn eut connu, par les rapports des transfuges, le
dénombrement des troupes grecques, pleins de mépris pour elles, il se
porta en avant d'Héraclée, et attaqua les défilés, dès le lendemain,
au lever du soleil, «sans avoir consulté sur le succès futur de la
bataille, remarque un écrivain ancien, aucun prêtre de sa nation, ni,
à défaut de ceux-ci, aucun devin grec.» Pausan., liv. X, p. 648. Am.
Thierry, _passim_.--Le brenn dit, à Delphes: «Locupletes deos largiri
hominibus oportere... eos nullis opibus egere, ut qui eas largiri
hominibus soleant.» Justin, XXIV, 6.


6--19--_Les Ligures_...

Florus II, 3, trad. de M. Ragon.--La vigueur des Liguriens faisait
dire proverbialement: Le plus fort Gaulois est abattu par le plus
maigre Ligurien. Diod., V, 39. Voy. aussi liv. XXXIX, 2. Strabon, IV.
Les Romains leur empruntèrent l'usage des boucliers oblongs, _scutum
ligusticum_. Liv. XLIV, 35. Leurs femmes, qui travaillaient aux
carrières, s'écartaient un instant quand les douleurs de l'enfantement
les prenaient, et après l'accouchement elles revenaient au travail.
Strabon, III. Diod. IV. Les Liguriens conservaient fidèlement leurs
anciennes coutumes, par exemple, celle de porter de longs cheveux. On
les appelait _Capillati_.--Caton dit dans Servius: «Ipsi unde oriundi
sint exactâ memoriâ, illiterati, mendaces, quæ sunt et vera minùs
meminêre.» Nigidius Figulus, contemporain de Varron, parle dans le
même sens.


7--page 36--_Marius enivré de sa victoire sur les barbares_...

Valer. Max., l. III, c. VII.--Sallust. de B. Jug., ad. calc: «Ex eâ
tempestate spes atque opes civitatis in illo sitæ.»--Vell. Paterc, l.
II, c. XII: «Videtur meruisse.... ne ejus nati rempublicam
poeniteret.»--Florus, l. III, c. III: «Tam lætum tamque felicem
liberatæ Italiæ assertique imperii nuntium..... populus Romanus
accepit per ipsos, si credere fas est, deos, etc.»--Plut., in Mario.


8--page 38--_Le terrible Kirk_, etc...

KIRK. Maxim. Tyr., Serm. 18.--Senec., Quæst. nat., l. V, c.
XVII.--Posidon., ap. Strab., l. IV.--P. Oros., l. V, c. XVI. Greg.
Turon, de Glor. confess., c. V. Dans le moine de Saint-Gall,
_Circinus_ est synonyme de _Boreas_.--TARANIS. Lucan., l. I.--VOSÈGE.
Inscript. Grut., p. 94.--PENNIN, liv. XXI, c. XXXVIII.--ARDOINNE,
Inscript. Grut.--GENIO ARVERNORUM. Reines., app. 5.--BIBRACTE, Inscr.
ap. Scr. rer. Fr., I, 24.--NEMAUSUS. Grut., p. 111. Spon., p.
169.--AVENTIA. Grut., p. 110.--BELENUS. Auson., carm. II.--Tertull.,
Apolog. c. XXIV.--HESUS. Dans un bas-relief trouvé sous l'église de
Notre-Dame de Paris, en 1711, on voit Hésus couronné de feuillage, à
demi-nu, une cognée à la main, et le genou gauche appuyé sur un arbre
qu'il coupe.--OGMIUS. L'écriture sacrée des Irlandais s'appelait
_Ogham_. Voy. Toland O'Halloran, et Vallancey et Beaufort, dans les
_Collectanea de Rebus Hibernicis_, etc.


9--page 41--_L'oeuf de serpent_...

Cet oeuf prétendu paraît n'avoir été autre chose qu'une échinite, ou
pétrification d'oursin de mer.

Durant l'été, dit Pline, on voit se rassembler dans certaines cavernes
de la Gaule des serpents sans nombre, qui se mêlent, s'entrelacent, et
avec leur salive, jointe à l'écume qui suinte de leur peau, produisent
cette espèce d'oeuf. Lorsqu'il est parfait, ils l'élèvent et le
soutiennent en l'air par leurs sifflements; c'est alors qu'il faut
s'en emparer avant qu'il ait touché la terre. Un homme, aposté à cet
effet, s'élance, reçoit l'oeuf dans un linge, saute sur un cheval qui
l'attend, et s'éloigne à toute bride, car les serpents le poursuivent
jusqu'à ce qu'il ait mis une rivière entre eux et lui. Il fallait
l'enlever à une certaine époque de la lune; on l'éprouvait en le
plongeant dans l'eau; s'il surnageait, quoique entouré d'un cercle
d'or, il avait la vertu de faire gagner les procès et d'ouvrir un
libre accès auprès des rois. Les druides le portaient au cou,
richement enchâssé, et le vendaient à très haut prix.


10--page 45--_Lorsque César envahit la Gaule_...

Sur les révolutions de la province romaine, entre Marius et César,
voyez Am. Thierry. Une grande partie de l'Aquitaine suivit l'exemple
de l'Espagne, et se déclara pour Sertorius; c'est de la Gaule que
Lépidus envahit l'Italie. Mais le parti de Sylla l'emporta.
L'Aquitaine fut réduite par Pompée. Il y fonda des colonies militaires
à Toulouse, à Biterræ (Béziers), à Narbonne (an 75), et réunit tous
les bannis qui infestaient les Pyrénées dans sa nouvelle ville de
_Convenæ_ (réunion d'hommes rassemblés de tous pays); c'est
Saint-Bertrand de Comminges. Le principal agent des violences du parti
de Sylla en Gaule avait été un Fonteius, que Cicéron trouva moyen de
faire absoudre. (Voy. le _Pro Fonteio_.) La Gaule romaine eut tant à
souffrir que les députés des Allobroges furent au moment d'engager
leur patrie dans la conjuration de Catilina. Voy. mon _Histoire
romaine_.


11--page 46, note--_Ver-go-breith_...

Cæs., l. I, c. XVI. «_Vergobretum_, qui creatur annuus et vitæ necisque
in suos habet potestatem.»--L. VII, XXXIII. «Legibus Æduorum iis qui
summum magistratum obtinerent, excedere ex finibus non liceret... quùm
leges duo ex unâ familiâ, vivo utroque, non solùm magistratus creari
vetarent, sed etiam in senatu esse prohiberent.»--L. V, c. VII. «Esse
ejusmodi imperia, ut non minùs haberet juris in se (regulum?),
multitudo, quàm se in multitudine...» _et passim_.


12--page 62--_Villes Juliennes, Augustales_...

César établit des vétérans de la 10e légion à Narbonne, qui prit alors
les surnoms de _Julia_, _Julia Palerna_, _colonia Decumanorum_.
Inscript. ap. Pr. de l'Hist. du Languedoc.--Arles, _Julia_, _Paterna
Arelate_.--Biterræ, _Julia Biterra_. Scr. fr. I, 135.--Bibracte,
_Julia Bibracte_, etc.--Sous Auguste, Nemausus joignit à son nom celui
d'_Augusta_, et prit le titre de colonie romaine. Il en fut de même
d'_Alba Augusta_ chez les Helves; d'_Augusta_, chez les
Tricastins.--_Augusto nemetum_ devint la capitale des
Arvernes.--Noviodunum prit le nom d'_Augusta_; Bibracte,
d'_Augustodunum_, etc. Am. Thierry, III, 281.


13--page 73--_Combien la Gaule était déjà romaine_... Strab.,
l. IV: «Rome soumit les Gaulois bien plus aisément que les
Espagnols.»--Discours de Claude, ap. Tacit., Annal. II, c. XIV: «Si
cuncta bella recenseas, nullum breviore spatio quàm adversùs Gallos
confectum: continua inde ac firma pax.»--Hirtius ad Cæs., l. VIII, c.
XLIX: «Cæsar... defessam tot adversis præliis Galliam, conditione
parendi meliore, facile in pace continuit.»--Dio C., l. LII, ap. Scr. R.
Fr. I, p. 520: «Auguste défendit aux sénateurs de sortir de l'Italie
sans son autorisation; ce qui s'observe encore aujourd'hui; aucun
sénateur ne peut voyager, si ce n'est en Sicile ou en Narbonnaise.»


14--page 73--_Marseille, cette petite Grèce_...

Strab., l. IV, ap. Scr. Fr. I, 9. «Cette ville avait rendu les Gaulois
tellement _philhellènes_, qu'ils écrivaient en grec jusqu'aux formules
des contrats, et aujourd'hui elle a persuadé aux Romains les plus
distingués de faire le voyage de Massalie, au lieu du voyage
d'Athènes.»--Les villes payaient sur les revenus publics des sophistes
et des médecins. Juvénal: «De conducendo loquitur jam rhetore
Thule.»--Martial (l. VII, 87) se félicite de ce qu'à Vienne les femmes
même et les enfants lisent ses poésies.--Les écoles les plus célèbres
étaient celles de Marseille, d'Autun, de Toulouse, de Lyon, de
Bordeaux. Ce fut dans cette dernière que persista le plus longtemps
l'enseignement du grec.


15.--page 73--... _cette petite Grèce, plus sobre et plus modeste que
l'autre_...

Strab., ibid. «Chez les Marseillais, on ne voit point de dot au-dessus
de cent pièces d'or; on n'en peut mettre plus de cinq à un habit, et
autant pour l'ornement d'or.»-Tacit. Vit. Agricol., c. IV: «Arcebat
eum (Agricolam) ab inlecebris peccantium, præter ipsius bonam
integramque naturam, quôd statim parvulus sedem ac magistram studiorum
Massiliam habuerit, locum græcâ comitate et provinciali parcimoniâ
mixtum ac bene compositum.» On trouve dans Athénée, l. XII, c. V, un
proverbe qui semble contredire ces autorités ([Grec: pleusais eis
Massalian]).


16--page 77--_Posthumius... le restaurateur des Gaules_...

Zozim., l. I.--P. Oros., liv. VII: «Invasit tyrannidem, multo quidem
reipublicæ commodo.»--Trebell. Pollio, ad. ann. 260: Posthumius...
Gallias ab omnibus circumfluentibus barbaris validissime
vindicavit.--Nimius amor ergà Posthumium omnium erat in Gallicâ gente
populorum, quôd submotis omnibus germanicis gentibus, romanum in
pristinam securitatem revocasset imperium. Ab omni exercitu et ab
omnibus Gallis Posthumius gratanter acceptus talem se præbuit per
annos septem, ut Gallias instauraverit.»--On lit sur une médaille de
Posthumius: RESTITUTORI GALLIÆ. Script. Fr. I, 538.


17--page 78--_Les provinces respirèrent sous ces princes cruels_...

_Tibère._ Dans l'affaire de Sérénus, Tibère se déclara pour les
accusateurs, _contrà morem suum_. Tacite, _Annal._, l. IV, c.
XXX.--«Accusatores, si facultas incideret, poenis afficiebantur.» L.
VI, c. XXX.--Les biens d'un grand nombre d'usuriers ayant été vendus
au profit du fisc: «Tulit opem Cæsar, disposito per mensas millies
sestertio, factâque mutuandi copiâ sine usuris per triennium, si
debitor populo in duplum prædiis cavisset. Sic refecta fides.»
_Annal._, liv. VI, c. XVII.--«Præsidibus onerandas tributo provincias
suadentibus rescripsit: Boni pastoris esse tondere pecus, non
deglubere.» Sueton. in Tiber., c. XXXII.--«Principem præstitit, et si
varium, commodiorem tamen sæpius, et ad utilitates publicas proniorem.
Ac primo eatenus interveniebat, ne quid perperam fieret... Et si quem
reorum elabi gratiâ rumor esset, subitus aderat, judicesque...
religionis et noxæ de quâ cognoscerent, admonebat: atque etiam si qua
in publicis moribus desidiâ aut malâ consuetudine labarent, corrigenda
suscepit.» C. XXXIII.-«Ludorum ac munerum impensas corripuit,
mercedibus scenicorum rescissis, paribusque gladiatorum ad certum
numerum redactis..; adhibendum supellectili modum censuit. Annonamque
macelli, senatûs arbitratu, quotannis temperandam, etc.--Et
parcimoniam publicam exemplo quoque juvit.» C. XXXIV.--«Neque
spectacula omnino edidit.» C. XLVII.--«In primis tuendæ pacis à
grassaturis ac latrociniis seditionumqne licentiâ, curam habuit,
etc.»--«Abolevit et jus moremque asylorum, quæ usquam erant.» C.
XXXVII.

_Néron._ «Non defuerunt qui per longum tempus vernis æstivisque
floribus tumulum ejus ornarent, ac modo imagines prætextatas in
Rostris præferrent, modo edicta, quasi viventis, et brevi magno
inimicorum malo reversuri. Quin etiam Vologesus, Parthorum rex, missis
ad senatum legatis de instaurandâ societate, hoc etiam magnopere
oravit, ut Neronis memoria coleretur. Denique cùm post viginti annos
exstitisset conditionis incertæ, qui se Neronem esse jactaret, tam
favorabile nomen ejus apud Parthos fuit, ut vehementer adjutus, et vix
redditus sit.» Suet., in Nerone, c. LVII.


18--page 80--_Les empereurs rendaient eux-mêmes la justice_...

_Tibère._ «Petitum est a principe cognitionem exciperet: quod ne reus
quidem abnuebat, studia populi et patrum metuens: contra, Tiberium
spernendis rumoribus validum... veraque... judice ab uno facilius
discerni: odium et invidiam apud multos valere... Paucis familiarium
adhibitis, minas accusantium, et hinc preces audit, integramque causam
ad senatum remittit. Tacit.» _Annal._, III, c. X.

«Messalinus... à primoribus civitatis revincebatur: iisque instantibus
ad imperatorem provocavit.» Tacit. _Annal._, l. VI, c. V.--«Vulcatius
Tullinus, ac Marcellus, senatores, et Calpurnius, eques romanus,
appellato principe instantem damnationem frustrati.» Ibid., l. XII, c.
XXVIII.--Deux délateurs puissants, Domitius Afer et P. Dolabella,
s'étant associés pour perdre Quintilius Varus, «restitit tamen senatus
et opperiendum imperatorem censuit, quod unum urgentium malorum
suffugium in tempus erat.» Ibid., liv. IV, c. LXVI.

_Claude._ Alium interpellatum ab adversariis de propriâ lite,
negantemque cognitionis rem, sed ordinarii juris esse, agere causam
confestim apud se coegit, proprio negotio documentum daturum, quàm
æquus judex in alieno negotio futurus esset.» Sueton., in Claudio, c.
V.

_Domitien._ «Jus diligenter et industrie dixit, plerumque et in foro
pro tribunali extra ordinem ambitiosas centumvirorum sententias
recidit.» Suet. in Dom., c. VIII.


19--page 85--_Lutte meurtrière entre le fisc et la population_...

Lactant. de M. persecut. c. VII, 23. «Adeo major esse coeperat
numerus accipientium quàm dantium... Filii adversus parentes
suspendebantur...»--Une sorte de guerre s'établit entre le fisc et la
population, entre la torture et l'obstination du silence. «Erubescit
apud eos, si quis non inficiando tributa, in corpore vibices ostendat.»
Ammian. Marc., in Comment. Cod. Theod., lib. XI, tit. 7, leg. 3a.


20--page 85--_Sous le nom de Bagaudes_...

Prosper Aquit., in Chronic: «Omnia penc Galliarum servitia in
_Bagaudam_ conspiravêre.»--Ducange, vº BAGAUDÆ, BACAUDÆ, ex Paul.
Oros., l. VII, c. XV; Eutrop., lib. IX; Hieronymus in Chronico Euseb.:
«Diocletianus consortem regni Herculium Maximianum assumit, qui,
rusticorum multitudine oppressa, quæ factioni suæ Bacaudarum nomen
indiderat, pacem Gallis reddit.» Victor Scotti: «Per Galliam excita
manu agrestium ac latronum, quos Bagaudas incolæ vocant, etc.» Pæanius
Eutropii interpres Gr.: «[Grec: Stasiazontos de en Gallois tou
agroikikou, kai Bakaudas kalountas tous sunkrotêthentas, onoma de esti
touto turannous dêloun epichôrious]...» [Grec: _Bageuein_] est vagari
apud Suidam. At cùm Gallicam vocem esse indicet Aurelius Victor, quid
si à _Bagat_, _vel Bagad_, quæ vox Armoricis et Wallis, proinde
veteribus Gallis, turmam sonat, et hominum collectionem?--Catholicum
Armoricum: «_Bagat_, Gall., assemblée, multitude de gens,
troupeau.--Cæterum _Baogandas_, seu _Baogaudas_ habet prima Salviani
editio, ann. 1530.--_Baugaredos_ vocat liber de Castro Ambasiæ, num.
8. _Baccharidas_, Idacius in Chronico, in Diocletiano.--Non desunt,
qui Parisienses vulgo _Badauts_ per ludibrium appellant, tanquam à
primis Bagaudis ortum duxerint.--Turner, Hist. of A. I. _Bagach_, in
Irish, is war-like. _Bagach_, in Erse, is fighting.--_Bagad_, in
Welsh, is multitude.--Saint-Maur-des-Fossés, près Paris, s'appelait le
château des Bagaudes. Voy. Vit. S. Baboleni.


21--page 86--_Constantin, né en Bretagne_...

Schæpflin adopte cependant une autre opinion. V. sa dissertation:
_Constantinus Magnus non fuit Britannicus._ Bâle, 1741, in-4{o}.


22--page 87--_Lois de Constantin_...

«Cessent jam nunc rapaces officialium manus...» Lex Constantini in
Cod. Theod., lib. I, tit. VII, leg. 1a.--Si quis est cujuscumque loci,
ordinis, dignitatis, qui se in quemcumque judicum, comitum, amicorum,
vel palatinorum meorum, aliquid... manifeste probare posse confidit,
quod non integre, atque juste gessisse videatur, intrepidus et securus
accedat; interpellet me, ipse audiam omnia;... si probaverit, ut dixi,
ipse me vindicabo de eo, qui me usque ad hoc tempus simulatâ
integritate deceperit. Illum autem, qui hoc prodiderit, et
comprobaverit, in dignitatibus et rebus augebo.» (Ex lege Constantini
in Cod. Theod., lib. I, tit. I, leg. 4a.)--«Si pupilli, vel viduæ,
aliique fortuno injuriâ miserabiles, judicium nostræ serenitatis
oraverint, præsertim cùm alicujus potentiam perhorrescant, cogantur
eorum adversarii examini nostro suî copiam facere.» Ex lege
Constantini, lib. I, tit. leg. 2a.--«A sextâ indictione... ad
undecimam nuper transactam, tàm curiis, quàm possessori... reliqua
indulgemus: ita ut quæ in istis viginti annis... sive in speciebus,
sive pecuniâ... debentur, nomine reliquorum omnibus concedantur: nihil
de his viginti annis speret publicorum cumulus horreorum, nihil arca
amplissimæ præfecturæ, nihil utrumque nostrum ærarium.» Constantini in
Cod. Theod., lib. XI, tit. XXVIII, leg. 16a.--«Quinque annorum reliqua
nobis remisisti», dit Eumène à Constantin. (V. Ammian. Marc. in Comm.
Cod. Theod., lib. XI, tit. XXVIII, leg. 1a.)


23--page 87.--_Tantôt la loi essayait de protéger le colon contre le
propriétaire_... _tantôt elle le livrait_...

«Quisquis colonus plus a domino exigitur, quàm ante consueverat et
quam in anterioribus temporibus exactum est, adeat judicem... et
facinus comprobet: ut ille qui convincitur ampliùs postulare, quàm
accipere consueverat, hoc facere in posterum prohibeatur, prius
reddito quod superexactione perpetratâ noscitur extorsisse.»
(Constant, in Cod. Justinian., lib. XI, tit. XLIX.)

«Apud quemcumque colonus juris alieni fuerit inventus, is non solùm
eumdem origini suæ restituat... ipsos etiam colonos, qui fugam
meditantur, in servilem conditionem ferro ligari conveniet, ut officia
quæ liberis congruunt, merito servilis condemnationis compellantur
implere». Ex lege Constantini in Cod. Theod., lib. V, leg. 9a, l.
I.--«Si quis colonus originalis, vel inquilinus, ante triginta annos
de possessione discessit, neque ad solum genitale... repetitus est,
omnis ab ipso, vel a quo forte possidetur, calumnia penitus
excludatur...» Ex lege Hon. et Theod. in Cod. Theod., lib. V, tit. X,
leg. 1a.--«In causis civilibus hujusmodi hominum generi adversus
dominos, vel patronos aditum intercludimus, et vocem negamus
(exceptis superexactionibus in quibus retro principes facultatem eis
super hoc interpellandi præbuerunt).» Arc. et Hon., in Cod. Justin.,
lib. XI, tit. XLIX.--«Si quis alienum colonum suscipiendum,
retinendumve crediderit, duas auri libras ei cogatur exsolvere, cujus
agros transfugâ cultore vacuaverit: ita ut eumdem cum omni peculio suo
et agnitione restituat». Theod. et Valent., in Cod. Just., lib. XI.
tit. LI, leg. 1a.

La loi finit par identifier le colon à l'esclave: «Le colon change de
maître avec la terre vendue.» Valent. Theod. et Arc., in Cod. Justin.,
lib. XI, tit. XLIX, leg. 2a.--Cod. Just., LI. «Que les colons soient
liés par le droit de leur origine, et bien que, par leur condition,
ils paraissent des ingénus, qu'ils soient tenus pour serfs de la terre
sur laquelle ils sont nés.»--Cod. Justin., tit. XXXVII. «Si un colon
se cache ou s'efforce de se séparer de la terre où il habite, qu'il
soit considéré comme ayant voulu se dérober frauduleusement à son
patron, ainsi que l'esclave fugitif.» Voyez le Cours de Guizot, t.
IV.--M. de Savigny pense que leur condition était, en un sens, pire
que celle des esclaves; car il n'y avait, à son avis, aucun
affranchissement pour les colons.


24.--page 88--... _la morale sacrifiée à l'intérêt de la
population_...

Par la loi Julia, le coelebs ne peut rien recevoir d'un étranger, ni
de la plupart de ses _affines_, excepté celui qui prend «concubinam,
liberorum quærendorum causâ».


25--page 88--_Probus_, etc..., _transplantèrent des Germains pour
cultiver la Gaule_...

Probi Epist. ad senatum, in Vopisc. «Arantur Gallicana rura barbaris
bobus, et juga germanica captiva præbent nostris colla cultoribus.»

Voyez Aurel. Vict., in Cæsar.--Vopisc. ad ann. 281.--Eutrop. lib.
IX.--Euseb. Chronic.--Sueton., in Domit., c. VII.

Eumen., Panegyr. Constant.: «Sicut tuo, Maximiane Auguste, nutu
Nerviorum et Treverorum arva jacentia letus postliminio restitutus, et
receptus in leges Francus excoluit: ita nunc per victorias tuas,
Constanti Cæsar invicte, quidquid infrequens Ambiano et Bellovaco et
Tricassino solo Lingonicoque restabat, barbaro cultoro revirescit...»
etc.


26--page 89--_Les Curiales_...

Cod. Theod., l. X, t. XXXI. «Non ante discedat quàm, insinuato judici
desiderio, proficiscendi licentiam consequatur.»

Ibid., l. XII, t. XVIII. «Curiales omnes jubemus interminatione
moneri, ne civitates fugiant aut deserant, rus habitandi causâ; fundum
quem civitati prætulerint scientes fisco esse sociandum, eoque rure
esse carituros, cujus causâ impios se, vitando patriam,
demonstrarint.»

L. _si cohortalis_ 30. Cod. Theod., l. VIII, t. IV. «Si quis ex his
ausus fuerit affectare militiam... ad conditionem propriam
retrahatur.--Cette disposition désarmait tous les propriétaires.

«Quidam ignaviæ sectatores, desertis civitatum muneribus, captant
solitudines ac secreta...» L. _quidam_ 63, Cod. Theod., l. XII, t.
I.--«Nec enim eos aliter, nisi contemptis patrimoniis, liberamus.
Quippe animos divinâ observatione devinctos non decet patrimoniorum
desideriis occupari.» L. _curiales_, 104, ibid.


27--page 90--_Le désert s'étendit chaque jour_...

Constantini, in Cod. Justin., l. XI, t. LVIII, lex. l. «Prædia deserta
decurionibus loci cui subsunt assignari debent, cum immunitate
triennii.»

«Honorii indulgentiâ Campaniæ tributa, aliquot jugerum velut
desertorum et squalidorum... Quingena viginti octo millia quadraginta
duo jugera, quæ Campania provincia, juxta inspectorum relationem et
veterum monumenta chartarum, in desertis et squalidis locis habere
dignoscitur, iisdem provincialibus concessimus, et chartas superfluæ
descriptionis cremari censemus.» Arc. et Hon., in Cod. Theod., lib.
XI, tit. XXVIII, l. II.


28--page 90--_Gratien_, etc... _hasardèrent des assemblées_...

En 382, une loi porta: «Soit que toutes les provinces réunies
délibèrent en commun, soit que chaque province veuille s'assembler en
particulier, que l'autorité d'aucun magistrat ne mette ni obstacle ni
retard à des discussions qu'exige l'intérêt public.» L. _sive
integra_, 9, Cod. Theod., l. XX, t. XII. Voyez Raynouard, Histoire du
Droit municipal en France, I, 192.

Voici les principales dispositions de la loi de 418:--I. L'assemblée
est annuelle.--II. Elle se tient aux ides d'août.--III. Elle est
composée des honorés, des possesseurs et des magistrats de chaque
province.--IV. Si les magistrats de la Novempopulanie et de
l'Aquitaine, qui sont éloignées, se trouvent retenus par leurs
fonctions, ces provinces, selon la coutume, enverront des députés.--V.
La peine contre les absents sera de cinq livres d'or pour les
magistrats, et de trois pour les honorés et les curiales.--VI. Le
devoir de l'assemblée est de délibérer sagement sur les intérêts
publics. Ibid., p. 199.


29--page 90--_Le peuple implorait l'invasion des barbares_...

Mamertin., in Panegyr. Juliani: «Aliæ, quas a vastitate barbaricâ
terrarum intervalla distulerant, judicum nomine a nefariis latronibus
obtinebantur ingenua indignis cruciatibus corpora (lacerabantur); nemo
ab injuriâ liber... ut jam barbari desiderarentur, ut præoptaretur a
miseris fortuna captorum.»--P. Oros... «Ut inveniantur quidam Romani,
qui malint inter barbaros pauperem libertatem, quàm inter Romanos
tributariam servitutem.»--Salvian. de Provid., l. V. «Malunt enim sub
specie captivitatis vivere liberi, quàm sub specie libertatis esse
captivi... nomen civium Romanorum aliquando... magno æstimatum... nunc
ultro repudiatur.--Sic sunt... quasi captivi jugo hostium pressi:
tolerant supplicium necessitate, non voto: animo desiderant
libertatem, sed summam sustinent servitutem. Leviores his hostes, quàm
exactores sunt, et res ipsa hoc indicat; ad hostes fugiunt, ut vim
exactionis evadant. Una et consentiens illic Romanæ plebis oratio, ut
liceat eis vitam... agere cum barbaris... Non solum transfugere ab eis
ad nos fratres nostri omnino nolunt, sed ut ad eos confugiant, nos
relinquunt; et quidam mirari satis non possunt, quod hoc non omnes
omnino faciunt tributarii pauperes... nisi quod una causa tantum est,
quâ non faciunt, quia transfere illuc... habitatiunculas familiasque
non possunt; nam cùm plerique eorum agellos ac tabernacula sua
deserant, ut vim exactionis evadant... Nonnulli eorum... qui... fugati
ab exactoribus deserunt... fundos majorum expetunt, et coloni divitum
fiunt.»--V. aussi, dans Priscus, l'Histoire d'un Grec réfugié près
d'Attila.


30--page 92--_La primatie de Rome commence à poindre_...

Au commencement du cinquième siècle, Innocent Ier avance quelques
timides prétentions, invoquant la coutume et les décisions d'un
synode. (Epist. 2: «Si majores causæ in medium fuerint devolutæ, ad
sedem apostolicam, sicut synodus statuit et beata consuetudo exigit,
post judicium episcopale referantur.--Epist. 29: Patres non humanâ sed
divinâ decrevere sententiâ, ut quidquid, quamvis de disjunctis
remotisque provinciis ageretur, non prius ducerent finiendum, nisi ad
hujus sedis notitiam pervenirent).»--On disputait beaucoup sur le sens
du célèbre passage: _Petrus es_, etc., et saint Augustin et saint
Jérôme ne l'interprétaient pas en faveur de l'évêché de Rome.
(Augustin, de divers. Serm., 108. Id., in Evang. Joan., tract.
124.--Hieronym., in Amos, 6, 12. Id. adv. Jovin., l. I). Mais saint
Hilaire, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, saint Chrysostome,
etc., se prononcent pour la prétention contraire. À mesure qu'on
avance dans le cinquième siècle, on voit peu à peu tomber
l'opposition; les papes et leurs partisans élèvent plus haut la voix
(Concil., Ephes. ann. 431, actio III.--Leonis I, Epist. 10: «Divinæ
cultum religionis ita Dominus instituit, ut veritas per apostolicam
tubam in salutem universitatis exiret... ut (id officium) in B. Petri
principaliter collocaret.--Epist. 12: Curam quam universis ecclesiis
principaliter ex divinâ institutione debemus, etc., etc.»--Enfin
Léon-le-Grand prit le titre de _chef de l'Église universelle_ (Leonis
I epist., 103, 97).


31--page 92--_Le premier exemple du travail accompli par des mains
libres_...

Régula S. Bened., c. 48: Otiositas inimica est animæ... «L'oisiveté
est ennemie de l'âme: aussi les frères doivent être occupés, à
certaines heures, au travail des mains; dans d'autres, à de saintes
lectures.»--Après avoir réglé les heures du travail, il ajoute: «Et si
la pauvreté du lieu, la nécessité ou la récolte des fruits tient les
frères constamment occupés, qu'ils ne s'en affligent point, car ils
sont vraiment moines s'ils vivent du travail de leurs mains, ainsi
qu'ont fait nos pères et les apôtres.»

Ainsi, aux Ascètes de l'Orient, priant solitairement au fond de la
Thébaïde, aux Stylites, seuls sur leur colonne, aux [Grec: Euchitai]
errants, qui rejetaient la loi et s'abandonnaient à tous les écarts
d'un mysticisme effréné, succédèrent en Occident des communautés
attachées au sol par le travail. L'indépendance des cénobites
asiatiques fut remplacée par une organisation régulière, invariable;
la règle ne fut plus un recueil de conseils, mais un code.


32--page 93--_Le druidisme proscrit s'était réfugié dans le peuple_...

Ælianus Spartianus, in Pescenn. Nigro. Vopisc, in Numeriano: «Cùm apud
Tungros in Galliâ, quâdam in cauponâ moraretur, et cum druide quâdam
muliere rationem convictûs sui quotidiani faceret, at illa diceret:
Diocletiane, nimium avarus, nimium parcus es; joco, non serio,
Diocletianum respondisse fertur: Tunc ero largus, cùm imperator fuero.
Post quod verbum druida dixisse fertur: Diocletiane, jocari noli: nam
imperator eris, cùm Aprum occideris.--Id. in Diocletiano, Dicebat
(Diocletianus) quodam tempore Aurelianum Gallicanas consuluisse
druidas, sciscitantem utrum apud ejus posteros imperium permaneret:
tùm illas respondisse dixit: Nullius clarius in republicâ nomen quàm
Claudii posterorum futurum.»

Æl. Lamprid. in Alex. Sever. «Mulier druida eunti exclamavit gallico
sermone: Vadas, nec victoriam speres, nec militi tuo credas.»


33--page 94--_Saint Pothin fonda l'Église de Lyon_...

C'est à cette époque, vers 177, sous le règne de Marc-Aurèle, que l'on
place les premières conversions et les premiers martyrs de la Gaule.
Sulpic. Sever., Hist. sacra, ap. Scr. fr. I, 573: Sub Aurelio...
persecutio quinta agitata ac tùm primùm intrà Gallias martyria
visa.--Avec saint Pothin moururent quarante-six martyrs. Gregor.
Turonens. de Glor. martyr., l. I, c. XLIX.--En 202, sous Sévère, saint
Irénée, d'abord évêque de Vienne, puis successeur de saint Pothin,
souffrit le martyre avec neuf mille (selon d'autres, dix-huit mille)
personnes de tout sexe et de tout âge. Un demi-siècle après lui, saint
Saturnin et ses compagnons auraient fondé sept autres évêchés. Passio
S. Saturn., ap. Greg. Tur., l. I, c. XXVIII: «Decii tempore, viri
episcopi ad prædicandum in Gallias missi sunt:...Turonicis Gatianus,
Arelatensibus Trophimus, Narbonæ Paulus, Tolosæ Saturninus, Parisiacis
Dionysius, Arvernis Stremonius, Lemovicinis Martialis, destinatus
episcopus.--Le pape Zozime réclame la suprématie pour Arles. Epist. I,
ad. Episc. Gall.


34--page 95--_Saint Martin._--_Saint Ambroise_...

Id. ibid., ap. Scr. Fr. I, 573. V. aussi Grég. de Tours, l. X, c.
XXXI.--Saint Ambroise, qui se trouvait en même temps à Trèves, se
joignit à lui (Ambros., Epist. 24, 26). Saint Martin avait fondé un
couvent à Milan, dont saint Ambroise occupa bientôt le siège (Greg.
Tur., l. X, c. XXXI). On sait quelle résistance Ambroise opposa aux
Milanais qui l'appelaient pour évêque. Il fallut aussi employer la
ruse, et presque la violence, pour faire accepter à saint Martin
l'évêché de Tours. (Sulp. Sev., loco citato.)


35--page 97--_Pourquoi y a-t-il du mal au monde_...

Euseb. Hist. eccl., V, 37, ap. Gieseler's Kirchengeschichte, I, 139.
[Grec: Poluthrullêton para tois airesiôtais zêtêma to pothen ê
kakia;]--Tertullian., de præser. hæret., c. VII, ibid.: «Eædem materiæ
hæreticos et philosophos volutantur, iidem retractus implicantur, unde
malum et quare? et unde homo et quomodo?»


36--page 97--_Origène_...

S. Hieronym. ad Pammach.: «In libro [Grec: Êeri archôn] loquitur:...
quod in hoc corpore quasi in carcere sunt animæ relegatæ, et antequàm
homo fieret in Paradiso, inter rationales creaturas in coelestibus
commoratæ sunt.»--Saint Jérôme lui reproche ensuite d'allégoriser
tellement le Paradis, qu'il lui ôte tout caractère historique (quod
sic Paradisum allegoriset, ut historiæ auferat veritatem, pro
arboribus angelos, pro fluminibus virtutes coelestes intelligens,
totamque Paradisi continentiam tropologicâ interpretatione subvertat).
Ainsi, Origène rend inutile, en donnant une autre explication de
l'origine du mal, le dogme du péché originel, et en même temps il en
détruit l'histoire. Il en nie la nécessité, puis la réalité.--Il
disait aussi que les démons, anges tombés comme les hommes,
viendraient à résipiscence, et seraient heureux avec les saints (et
cum sanctis ultimo tempore regnaturos). Ainsi cette doctrine, toute
stoïcienne, s'efforçait d'établir une exacte proportion entre la faute
et la peine; elle rendait l'homme seul responsable; mais la terrible
question revenait tout entière; il restait toujours à expliquer
comment le mal avait commencé dans une vie antérieure.


37--page 99 note--_Pélage, en niant le péché originel,_ etc...

«Quærendum est, peccatum voluntatis an necessitatis est! Si
necessitatis est peccatum, non est; si voluntatis, vitari potest.»
Donc, ajoutait-il, l'homme peut être sans péché; c'est le mot de
Théodore de Mopsueste: «Quærendum utrum debeat homo sine peccato esse?
Procul dubio debet. Si debet, potest. Si præceptum est,
potest.»--Origène aussi ne demandait pour la perfection que «la
liberté aidée de la loi et de la doctrine».


38--page 106, note--... _les dévoués des Galls et des Aquitains_...

Cæsar, B. Gall, l. III, c. XXII: «Devoti, quos illi soldurios
appellant... Neque adhùc repertus est quisquam qui, eo interfecto,
cujus se amicitiæ devovisset, mori recusaret.»--Athenæus, l. VI, c.
XIII:... [Grec: Adiatomon ton tôn Sôtianôn basilea (ethnos de touto
Keltikon) exakosious echein logadas peri auton, ous kaleisthai upo
Galatôn Silodourous ellênisti euchôlimaious].--Zaldi ou Saldi, cheval,
dans la langue basque.


39--page 109--_Quelques mots grecs dans l'idiome celtique_...

M. Champollion-Figeac en a reconnu jusque dans le Dauphiné.--On
retrouve à Marseille, sous forme chevaleresque, la tradition de la
reconnaissance d'Ulysse et de Pénélope.--Naguère encore l'Église de
Lyon suivait les rites de l'Église grecque.--Il paraît que les
médailles celtiques antérieures à la conquête romaine offrent une
grande ressemblance avec les monnaies macédoniennes. Caumont, Cours
d'Antiq. monument., I, 249.--Tout cela ne me semble pas suffisant pour
conclure que l'influence grecque ait modifié profondément, intimement,
le génie gaulois. Je crois plutôt à l'analogie primitive des deux
races qu'à l'influence des communications.


40--page 110--_Si nous en croyons les Romains, leur langue prévalut
dans la Gaule_...

S. August., de Civ. Dei, l. XIX, c. VII: «At enim opera data est ut
imperiosa civitas non solùm jugum, verum etiam linguam suam domitis
gentibus, per pacem societatis, imponeret.»

Val. Max., l. II, c. II: «Magistratus verô prisci, quantopere suam
populique romani majestatem retinentes se gesserint, hinc cognosci
potest, quod, inter cætera obtinendæ gravitatis indicia, illud quoque
magnâ cum perseverantiâ custodiebant, ne Græcis unquam nisi latine
responsa darent. Quin etiam ipsâ linguæ volubilitate, quâ plurimum
valent, excussâ, per interpretem loqui cogebant; non in urbe tantùm
nostrâ, sed etiam in Græciâ et Asiâ; quo scilicet latinæ vocis honos
per omnes gentes venerabilior diffunderetur.»

L. _Decreta_, D. l. XLII, t. I: «Decreta a prætoribus latine interponi
debent.»--Tibère s'excusa auprès du sénat d'employer le mot grec de
_monopole_... «Adeo ut monopolium nominaturus, prius veniam postulant
quôd sibi verbo peregrino utendum esset; atque etiam in quodam decreto
patrum, cùm [Grec: emblêma] recitaretur, commutandam censuit vocem.»
Suet. in Tiber., c. LXXI.


41--page 112--_Dans le langage_... _des traces de l'idiome
national_...

Dès le huitième siècle, le mariage des deux langues gauloise et latine
paraît avoir donné lieu à la formation de la langue romane. Au
neuvième siècle, un Espagnol se fait entendre d'un Italien (Acta SS.
Ord. S. Ben., sec. III, P. 2a, 258). C'est dans cette langue romane
_rustique_ que le concile d'Auxerre défend de faire chanter par des
jeunes filles des cantiques mêlés de latin et de roman, tandis qu'au
contraire ceux de Tours, de Reims et de Mayence (813, 847) ordonnent
de traduire les prières et les homélies; c'est enfin dans cette langue
qu'est conçu le fameux serment de Louis-le-Germanique à
Charles-le-Chauve, premier monument de notre idiome national.--Le
latin et le gaulois durent, sans aucun doute, y entrer, suivant les
localités, dans des proportions très différentes. Un Italien a pu
écrire, vers 960: «Vulgaris nostra lingua quæ latinitati vicina est»
(Martène, Vet. Scr. I, 298): ce qui explique pourquoi la langue
vulgaire provençale était commune à une partie de l'Espagne et de
l'Italie; mais rien ne nous dit qu'il en fût de même de la langue
vulgaire du milieu et du nord de la Gaule. Grégoire de Tours (l.
VIII), en racontant l'entrée de Gontran à Orléans, distingue nettement
la langue latine de la langue vulgaire. En 995, un évêque prêche en
gaulois (gallice. Concil. Hardouin, V, 734). Le moine de Saint-Gall
donne le mot _veltres_ (lévriers) pour un mot de la langue gauloise
(gallica lingua). On lit dans la vie de saint Columban (Acta SS. sec.
II, p. 17): «Ferusculam, quam vulgo homines _squirium_ vocant (un
écureuil).» Il est curieux de voir poindre ainsi peu à peu, dans un
patois méprisé, notre langue française.


42--page 113--_La langue vulgaire des Gaulois, analogue aux dialectes
gallois_, etc...

_Alb_, d'où: Alpes, Albanie; _penn_, pic, d'où Apennins, Alpes
Pennines.--_Bardd_, [Grec: Bardoi], ap. Strab., l. IV, et Diod., l. V.
Bardi, ap. Amm. Marc., l. XV, etc.--_Derwydd_ (V. note, p. 43);
aujourd'hui encore en Irlande, _Drui_ signifie magicien;
_Druidheacht_, magie; Toland's Letters, p. 58. Dans le pays de Galles,
on appelle les amulettes de verre: _gleini na Droedh_, verres des
druides.--_Trimarkisia_, de _tri_, trois, et _marc_, cheval. Owen's
welsch Dictionn. Armstrong's gael dict. «Chaque cavalier gaulois, dit
Pausanias, l. X, ap. Scr. fr. I, 469) est suivi de deux serviteurs qui
lui donnent au besoin leurs chevaux; c'est ce qu'ils appellent dans
leur langue Trimarkisia ([Grec: trimarkisia]), du mot celtique
_marca_.»--À ces exemples, on en pourrait joindre beaucoup d'autres.
On retrouve le _gæsum_. (javelot gaulois) des auteurs classiques dans
les mots galliques: _gaisde_, armé; _gaisg_, bravoure, etc. Le
_cateia_, dans _gath-teht_ (prononcez ga-té). La _rotta_, ou _chrotta_
(Fortunat., VII, 8), dans le gaélique _cruit_, le cymrique _crwdd_,
est la _roite_ du moyen âge.--Le _sagum_, dans l'armoric _sae_, etc.,
etc.


43--page 113--_Le premier vers de l'Énéide, le Fiat lux_, etc...

Il n'y a pas un homme illettré en Irlande, Galles et Écosse du Nord,
qui ne comprenne:

            Arma  virumque(ac)  cano    Trojæ  qui  primus  ab   oris.
  GAELIQ.   _Arm   agg fer      can             pi  pim     fra  or._
  GALLOIS.  _Arvau ac  gwr      canwyv  Troiaub cw  priv    o    or._

   [Grec:    Gênêtêthô    phaos    kai      egeneto   phaos.]
            _G'ennnet     pheos    agg      genneth   pheor,_
            _Ganed        fawdd    ac y     genid     fawdd_

             Fiat         lux      et (ac)  lux       facta  fuit.
            _Feet         lur      agg      lur       feet   fet._
            _Tydded       lluch    a        lluch     a      feithied._

                                          Cambro-Briton, janvier 1822.


44--page 113--_Analogies dans les mots_, etc...

ARDENNÆ: l'article _ar_, et _den_ (cymr.), _don_ (bas-bret.),
_domhainn_ (gaël.), profond.--ARELATE: _ar_, sur, et _lath_ (gaël),
_llaeth_ (cymr.), marais.--AVENIO: _abhainn_ (gaël), _avon_ (cymr.),
eau.--BATAVIA: _bat_, profond, et _av_, eau.--GENABUM (Orléans, et de
même GENÈVE): _cen_, pointe, et _av_, eau.--MORINI (le Boulonnais):
_môr_, mer.--RHODANUS: _rhed-an_, _rhod-an_, eau rapide (Adelung.
Dict. gaël. et welsch.), etc.


45--page 114--... _le même mot plus rapproché des dialectes celtiques
que du latin_...

On peut citer les exemples suivants:

                    _Breton.    Gallois.   Irlandais.   Latin._

  Bâton                                    batta        baculus.
  Bras                          braich                  brachium.
  Carriole, chariot  carr                  carr         currus.
  Chaîne             chadden               caddan       catena.
  Chambre            cambr                              camera.
  Cire                                     ceir         cera.
  Dent                          dant                    dens.
  Glaive             Glaif                              gladius.
  Haleine            halan      alan                    halitus.
  Lait                          laeth      laith        lac, lactis.
  Matin              mintin                madin        manè, matutinus.
  Prix               pris                  pris         pretium.
  Soeur              choar                 seuar        soror.


46--page 115--... _à une époque où l'union du monde celtique n'était
pas rompue encore_...

Ces idées que je hasarde ici trouvent leur démonstration complète et
invincible dans le grand ouvrage que M. Edwards va publier sur les
langues de l'occident de l'Europe. Puisque j'ai rencontré le nom de
mon illustre ami, je ne puis m'empêcher d'exprimer mon admiration sur
la méthode vraiment scientifique qu'il suit depuis vingt ans dans ses
recherches sur l'histoire naturelle de l'homme. Après avoir pris
d'abord son sujet du point de vue extérieur (_Influence des agents
physiques sur l'homme_), il l'a considéré dans son principe de
classification (_Lettres sur les races humaines_). Enfin il a cherché
un nouveau principe de classification dans le _langage_, et il a
entrepris de tirer du rapprochement des langues les lois
philosophiques de la parole humaine. C'est avoir saisi le point par où
se confondent l'existence extérieure de l'homme et sa vie
intime.--Ceci était écrit en 1832.--En 1842, nous avons eu le malheur
de perdre cet excellent ami.--M. Edwards, né dans les colonies
anglaises, était originaire du pays de Galles.


47--page 117--... _les églises servaient de tribunaux en Irlande_...

Partout où le christianisme ne détruisit pas les cercles druidiques,
ils continuèrent à servir de cours de justice.--En 1380, Alexandre
lord de Stewart Badenach tint cour _aux pierres debout_ (the Standing
Stones) du conseil de Kingusie.--Un canon de l'Église écossaise défend
de tenir des cours de justice dans les églises.


48--page 118--... _en Bretagne_... _une douzaine de femmes_...

Guillelm. Pictav., ap. Scr. Fr. XI, 88: «La confiance de Conan II
était entretenue par le nombre incroyable de gens de guerre que son
pays lui fournissait; car il faut savoir que dans ce pays, d'ailleurs
fort étendu, un seul guerrier en engendre cinquante; parce que,
affranchis des lois de l'honnêteté et de la religion, ils ont chacun
dix femmes, et même davantage.»--Le comte de Nantes dit à
Louis-le-Débonnaire: «Coeunt frater et ipsa soror, etc.» Ermold.
Nigellus, l. III, ap. Scr. Fr. VI, 52.--Hist. Brit. Armoricæ, ibid.
VII, 52: «Sorores suas, neptes, consanguineas, atque alienas mulieres
adulterantes, necnon et hominum, quod pejus est, interfectores...
diabolici viri.»--César disait des Bretons de la Grande-Bretagne:
«Uxores habent deni duodenique inter se communes, et maxime fratres
cum fratribus et parentes cum liberis. Sed si qui sunt ex his nati,
eorum habentur liberi, a quibus primùm virgines quæque ductæ sunt.»
Bell. Gall., l. V, c. XIV.--V. aussi la lettre du synode de Paris à
Nomenoé (849), ap. Scr. Fr. VII, 504, et celle du concile de
Savonnières aux Bretons (859), ibid., 584.


49--page 118--_Les Bretons qui se louaient partout_...

Ducange, Glossarium. On disait: un _Breton_ pour un soldat, un
routier, un brigand. Guibert, de Laude B. Mariæ, c. X.--Charta an.
1395: «Per illas partes transierunt gentes armorum, Britones et
pillardi, et amoverunt quatuor jumenta.»--On disait aussi _Breton_,
pour: conseiller de celui qui se bat en duel. Édit de Philippe-le-Bel:
«... et doit aler cius ki a apelet devant, et ses _Bretons_ porte sen
escu devant lui.» Carpentier, Supplément au Glossaire de
Ducange.--(Breton, bretteur? bretailleur?)--Willelm. Malmsbur., ap.
Scr. Fr. XIII, 13: «Est illud genus hominum egens in patriâ, aliàsque
externo ære laboriosæ vitæ mercatur stipendia; si dederis, nec vilia,
sine respectu juris et cognationis, detrectans prælia; sed pro
quantitate nummorum ad quascumque voles partes obnoxium.»


50--page 118--... _la femme, objet du plaisir_...

Elle est esclave chez les Germains même, comme chez les Celtes. C'est
la loi commune des âges où règne sans partage la brutalité de la
force.

Strabon, Dion, Solin, saint Jérôme, s'accordent sur la licence des
moeurs celtiques.--O'Connor dit que la polygamie était permise chez eux;
Derrick, qu'ils changeaient de femme une fois ou deux par an; Campion,
qu'ils se mariaient pour un an et un jour.--Les Pictes d'Écosse
prenaient leurs rois de préférence dans la ligne féminine (Fordun, apud
Low, Hist. of Scotland); de même chez les Naïrs du Malabar, dans le pays
le plus corrompu de l'Inde, la ligne féminine est préférée, la
descendance maternelle semblant seule certaine.--C'est peut-être comme
mères des rois que Boadicea et Cartismandua sont reines des Bretons,
dans Tacite.--Les lois galloises limitent à trois cas le droit qu'a le
mari de battre sa femme (lui avoir souhaité malheur à sa barbe, avoir
tenté de le tuer, ou commis adultère). Cette limitation même indique la
brutalité des maris.--Cependant l'idée de l'égalité apparaît de bonne
heure dans le mariage celtique. Les Gaulois, dit César (B. Gall., lib.
VI, 17) apportaient une portion égale à celle de la femme, et le produit
du tout était pour le survivant. Dans les lois de Galles, l'homme et la
femme pouvaient également demander le divorce. En cas de séparation, la
propriété était divisée par moitié. Enfin dans les poésies ossianiques,
bien modifiées il est vrai par l'esprit moderne, les femmes partagent
l'existence nuageuse des héros. Au contraire, elles sont exclues du
Walhalla scandinave.


51--page 119--... _qu'un seul doive posséder_...

Le partage égal tombe de bonne heure en désuétude dans l'Allemagne; le
Nord y reste plus longtemps fidèle. V. Grimm, Alterthümer, p. 475, et
Mittermaier, Grundsatze des deutschen Privatrechts, 3e ausg., 1827, p.
730.--J'ai lu dans un voyage (de M. de Staël, si je ne me trompe) une
anecdote fort caractéristique. Le voyageur français, causant avec des
ouvriers mineurs, les étonna fort en leur apprenant que beaucoup
d'ouvriers français avaient un peu de terre qu'ils cultivaient dans
les intervalles de leurs travaux. «Mais quand ils meurent, à qui passe
cette terre?--Elle est partagée également entre leurs enfants.» Nouvel
étonnement des Anglais. Le dimanche suivant, ils mettent aux voix
entre eux les questions suivantes: «Est-il bon que les ouvriers aient
des terres?» Réponse unanime: «Oui.» «Est-il bon que ces terres soient
partagées et ne passent pas exclusivement à l'aîné?» Réponse unanime:
«Non.»


52--page 119--_Cette loi de succession égale_, etc...

V. mon IIIe vol. et les ouvrages de Sommer, Robinson, Palgrave,
Dalrymple, Sullivan, Hasted, Low, Price, Logan, les _Collectanea de
Rebus Hibernicis_, et les Usances de Rohan, Brouerec, etc. Blackstone
n'y a rien compris.


53--page 120--... _une cause continuelle de troubles_...

Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Saxons, I, 233), ce qui livra la
Bretagne aux Saxons, ce fut la coutume du gavelkind, qui subdivisait
incessamment les héritages des chefs en plus petites tyrannies. Il en
cite deux exemples remarquables.


54--page 120--_La petite société du clan_, etc...

On sait qu'en Bretagne on donne le titre d'oncle au cousin qui est
supérieur d'un degré. Cette coutume tendait évidemment à resserrer les
liens de parenté.--En général, l'esprit de clan a été plus fort en
Bretagne qu'on ne l'imagine, bien qu'il domine moins chez les Kymry
que chez les Gaëls.


55--page 121, note--_Les cousins du chef_...

Logan, I, 192. Le jeune chef de clan Rannald, venant prendre
possession et voyant la quantité de bêtes qu'on avait tuées pour
célébrer son arrivée, remarqua que quelques poules auraient suffi.
Tout le clan s'insurgea, et déclara qu'il ne voulait rien avoir à
faire avec un chef de poules. Les Frasers, qui avaient élevé le jeune
chef, livrèrent un combat sanglant où ils furent défaits et le chef
tué.


56--page 122--... _ils avaient essayé une sorte de république_...

Suivant Gildas, p. 8, les Saxons avaient une prophétie selon laquelle
ils devaient ravager la Bretagne cent cinquante ans et la posséder
cent cinquante (interpolation cambrienne?).

  A serpent with chains
  Towering and plundering
  With armed wings
      From Germania...
                     (Taliesin, p. 94, et apud Turner, I, p. 312.)

Nous rapporterons aussi la fameuse prophétie de Myrdhyn, d'après
Geoffroi de Montmouth, qui nous a transmis les traditions religieuses
de la Bretagne renfermées autrefois dans les livres d'exaltation,
comme disaient les Latins (_libri exaltationis_):

«Wortigern étant assis sur la rive d'un lac épuisé, deux dragons en
sortirent, l'un blanc et l'autre rouge.» Le rouge chasse le blanc; le
roi demande à Myrdhyn ce que cela signifie.... Myrdhyn pleure; le
blanc c'est le Breton, le rouge c'est le Saxon...--«Le sanglier de
Cornouailles foulera leurs cols sous ses pieds. Les îles de l'Océan
lui seront soumises, et il possédera les ravins des Gaules. Il sera
célèbre dans la bouche des peuples, et ses actions seront la
nourriture de ceux qui les diront. Viendra le lion de la justice; à
son rugissement trembleront les tours des Gaules et les dragons des
îles. Viendra le bouc aux cornes d'or, à la barbe d'argent. Le souffle
de ses narines sera si fort qu'il couvrira de vapeurs toute la surface
de l'île. Les femmes auront la démarche des serpents, et tous leurs
pas seront remplis d'orgueil. Les flammes du bûcher se changeront en
cygnes qui nageront sur la terre comme dans un fleuve. Le cerf aux dix
rameaux portera quatre diadèmes d'or. Les six autres rameaux seront
changés en cornes de bouviers, qui ébranleront, par un bruit inouï,
les trois îles de Bretagne. La forêt en frémira, et elle s'écriera par
une voix humaine: «Arrive, Cambrie, ceins Cornouailles à ton côté, et
dis à Guintonhi: La terre t'engloutira.»

Ce qui précède est emprunté à la traduction qu'en a donnée Edgar
Quinet dans les épopées françaises inédites du douzième siècle. Voici
la suite:

«Alors il y aura massacre des étrangers. Les fontaines de l'Armorique
bondiront, la Cambrie sera remplie de joie, les chênes de
Cornouailles verdiront. Les pierres parleront; le détroit des Gaules
sera resserré... Trois oeufs seront couvés dans le nid, d'où sortiront
renard, ours et loup. Surviendra le géant de l'iniquité, dont le
regard glacera le monde d'effroi.»

                                       (Galfrid. Monemutensis, l. IV.)


57--page 123--_En attendant_... _elle chante cette grande race_...

Voici la plus populaire des chansons galloises: elle est mêlée
d'anglais et de gallois.

  Doux est le champ du joyeux barde,
          _Ar hyd y Nôs_ (toute la nuit);
  Doux le repos des pasteurs fatigués,
          _Ar hyd y Nôs_;
  Et pour les coeurs oppressés de chagrin,
  Obligés d'emprunter le masque de la joie,
  Il y a trêve jusqu'au matin,
          _Ar hyd y Nôs_.
                        (Cambro-Briton, novembre 1819.)


58--page 124--... _la puissance de faire des rois_, etc..

On couronnait le roi d'Irlande sur une pierre noirâtre, appelée la
Pierre du Destin. Elle rendait un son clair, si l'élection était
bonne. (Voyez Toland, p. 138.) D'Iona elle fut transportée dans le
comté d'Argyle, puis à Scone, où l'on inaugurait les rois d'Écosse.
Édouard Ier la fit placer, en 1300, à Westminster, sous le siège du
couronnement. Les Écossais conservent l'oracle suivant: «Le peuple
libre de l'Écosse fleurira, si cet oracle n'est point menteur: partout
où sera la pierre fatale, il prévaudra par le droit du ciel.» Logan,
I, 197.--En Danemark et en Suède, comme dans l'Irlande et l'Écosse,
c'était sur une pierre qu'on faisait l'inauguration des chefs.--Id.,
page 198. Sur une belle colline verte, aux environs de Lanark, est une
pierre creusée de main d'homme, où siégeait Wallace pour conférer avec
ses chefs.


59--page 125--_Une moitié du monde celtique perd sa langue_, etc...

Voyez le Cambro-Briton (avec cette épigraphe: KYMRI FU, KYMRI
FUD).--Plusieurs lois défendaient aux Irlandais de parler le celtique,
et de même aux Gallois, vers 1700.--Cambro-Briton, déc. 1821. Dans les
principales écoles galloises, surtout dans le Nord, le gallois, loin
d'être encouragé, a été depuis plusieurs années défendu sous peine
sévère. Aussi les enfants le parlent incorrectement, n'en connaissent
point la grammaire, et sont incapables de l'écrire. Mais il semble que
les langues celtiques se soient réfugiées dans les académies. En 1711,
le pays de Galles avait soixante-dix ouvrages imprimés dans sa langue:
il en a aujourd'hui plus de dix mille. Logan, the Scotish Gaël,
1831.--Le costume n'a pas été moins persécuté que la langue. En 1585,
le parlement défendit de paraître aux assemblées en habit irlandais.
(Toutefois les Irlandais ont quitté leur costume au milieu du
dix-septième siècle, plus aisément que les highlanders d'Écosse.)--On
lit dans un journal écossais, de 1750, qu'un meurtrier fut acquitté
parce que sa victime portait la tartane.


60--page 125--... _l'Irlande, l'île des Saints_...

Giraldus Cambrensis (Topograph. Hiberniæ, III, c. XXIX) reproche à
l'Irlande de ne pas compter parmi ses saints un seul martyr. «Non fuit
qui faceret hoc bonum: non fuit usque ad unum!» Moritz, archevêque de
Cashel, répondit que l'Irlande pouvait du moins se vanter d'un grand
nombre de personnages dont la science avait éclairé l'Europe. «Mais
peut-être, ajouta-t-il, aujourd'hui que votre maître, le roi
d'Angleterre, tient la monarchie entre ses mains, nous pourrons
ajouter des martyrs à la liste de nos saints.»--O'Halloran, Introduct.
to the hist. of Ireland. Dublin, 1803, p. 177.


61--page 126--_Quatre cent mille Irlandais dans nos armées_...

O'Halloran prétend que, d'après les registres du ministère de la
guerre, depuis l'an 1691 jusqu'à l'an 1745 inclusivement, quatre cent
cinquante mille Irlandais se sont enrôlés sous les drapeaux de la
France. Peut-être ceci doit-il s'entendre de tous les Irlandais entrés
dans nos armées jusqu'en 1789.


62--page 131--_Chez les Germains, le culte des éléments_...

Lorsque saint Boniface alla convertir les Hessois... «alii lignis et
fontibus clanculo, alii autem aperte sacrificabant, etc.» Acta SS.
ord. S. Ben., sect. III, in S. Bonif.

Tacit. Germania, c. XL: «Ils adorent ERTHA, c'est-à-dire la
Terre-Mère. Ils croient qu'elle intervient dans les affaires des
hommes et qu'elle se promène quelquefois au milieu des nations. Dans
une île de l'Océan est un bois consacré, et dans ce bois un char
couvert dédié à la déesse. Le prêtre seul a le droit d'y toucher; il
connaît le moment où la déesse est présente dans ce sanctuaire; elle
part traînée par des vaches, et il la suit avec tous les respects de
la religion. Ce sont alors des jours d'allégresse; c'est une fête pour
tous les lieux qu'elle daigne visiter et honorer de sa présence. Les
guerres sont suspendues; on ne prend point les armes; le fer est
enfermé. Ce temps est le seul où ces barbares connaissent, le seul où
ils aiment la paix et le repos; il dure jusqu'à ce que, la déesse
étant rassasiée du commerce des mortels, le même prêtre la rende à son
temple. Alors le char et les voiles qui le couvrent, et si on les en
croit, la divinité elle-même, sont baignés dans un lac solitaire. Des
esclaves s'acquittent de cet office, et aussitôt après le lac les
engloutit. De là une religieuse terreur et une sainte ignorance sur
cet objet mystérieux, qu'on ne peut voir sans périr.»

Le _Castum nemus_ de Tacite ne serait-il pas l'île Sainte des Saxons,
_Heiligland_, à l'embouchure de l'Elbe, appelée aussi _Fosetesland_,
du nom de l'idole qu'on y adorait (... a nomine dei sui falsi FOSETE,
Fosetesland est appellata. Acta SS. ord. S. Bened., sect. 1, p. 25)?
Les marins la révéraient encore au onzième siècle, selon Adam de
Brème. Pontanus la décrit en 1530.--Les Anglais possèdent depuis 1814
cette île danoise, berceau de leurs aïeux (elle a pour armes un
vaisseau voguant à pleines voiles); mais la mer, qui a anéanti
North-Strandt en 1634, a presque détruit Heiligland en 1649. Elle est
formée de deux rocs, comme le Mont-Saint-Michel et le rocher de
Delphes. V. Turner, Hist. of the Anglo-Saxons, I, 125.


63--page 132--... _des Amali, des Balti_...

Jornandès (c. XIII, XIV) a donné la généalogie de Théodoric, le
quatorzième rejeton de la race des AMALI, depuis Gapt, l'un des Ases
ou demi-dieux.--BALTHA ou BOLD (hardi, brave). «Origo mirifica», dit
le même auteur, c. XXIX. C'est à cette race illustre qu'appartenait
Alaric.--La famille des Baux, de Provence et de Naples, se disait
issue des Balti. Voyez Gibbon, V, 430.


64--page 134--_Saxons, Ases_...

Saxones, Saxen, Sacæ, Asi, Arii?--Turner, I, 115. Saxones, i. e.
_Sakai-Suna_, fils des Sacæ, conquérants de la Bactriane.--Pline dit
que les Sakai établis en Arménie s'appelaient _Saccassani_ (l. VI, c.
XI); cette province d'Arménie s'appela _Saccasena_. (Strab., l. XI, p.
776-8). On trouve des _Saxoi_ sur l'Euxin (Stephan de urb. et pop., p.
657). Ptolémée appelle _Saxons_ un peuple scythique sorti des Sakai.


65--page 136--... _l'esprit de la race germanique_...

Distinguons soigneusement de la Germanie primitive deux formes sous
lesquelles elle s'est produite à l'extérieur; premièrement, les bandes
aventureuses des barbares qui descendirent au Midi, et entrèrent dans
l'Empire comme conquérants et comme soldats mercenaires; deuxièmement,
les pirates effrénés qui, plus tard, arrêtés à l'ouest par les Francs,
sortirent d'abord de l'Elbe, puis de la Baltique, pour piller
l'Angleterre et la France. Les uns et les autres commirent d'affreux
ravages. Au premier contact des races, lorsqu'il n'y avait encore ni
langues, ni habitudes communes, les maux furent grands sans doute,
mais les vaincus n'oublièrent aucune exagération pour ajouter
eux-mêmes à leur effroi.


66--page 136--... _le mysticisme et l'idéalisme_, etc...

J'ai parlé dans un autre ouvrage de la profonde impersonnalité du
génie germanique et j'y reviendrai ailleurs. Ce caractère est souvent
déguisé par la force sanguine, qui est très remarquable dans la
jeunesse allemande; tant que dure cette ivresse de sang, il y a
beaucoup d'élan et de fougue. L'impersonnalité est toutefois le
caractère fondamental (V. mon _Introduction à l'Histoire
universelle_). C'est ce qui a été admirablement saisi par la sculpture
antique, témoin les bustes colossaux des captifs Daces, qui sont dans
le Bracchio Nuovo du Vatican et les statues polychromes qu'on voit
dans le vestibule de notre Musée. Les Daces du Vatican, dans leurs
proportions énormes, avec leur forêt de cheveux incultes, ne donnent
point du tout l'idée de la férocité barbare, mais plutôt celle d'une
grande force brute, comme du boeuf et de l'éléphant, avec quelque
chose de singulièrement indécis et vague. Ils voient sans avoir l'air
de regarder, à peu près comme la statue du Nil dans la même salle du
Vatican, et la charmante Seine de Vietti, qui est au Musée de Lyon.
Cette indécision du regard m'a souvent frappé dans les hommes les plus
éminents de l'Allemagne.


67--page 138--_Élevée par un guerrier, la vierge_, etc...

V. le commencement du Nialsaga.--Salvian. de Provident., liv. VII.
«Gotorum gens perfida, sed pudica est. Saxones crudelitate efferi, sed
castitate mirandi.»


68--page 139--... _la femme cultivait la terre_...

Tacit. Germ., c. XV. «Fortissimus quisque... nihil agens, delegatâ
domûs et penatium et agrorum curâ feminis senibusque, et infirmissimo
cuique ex familiâ.»


69--page 140--_Mellobaud, Arbogast_, etc...

Zozim., l. IV, ap. Script. Fr. I, 584:--Paul. Oros., l. VII, c. XXXV:
«Eugenium tyrannum creare ausus est, legitque hominem, cui titulum
imperatoris imponeret, ipse acturus imperium.» Prosper. Aquitan., ann.
394. Marcelin. Chron. ap. Scr. Fr. I, 640.--Claudien (IV Consul.
Honor. v. 74) dit dédaigneusement:

  Hunc sibi Germanus famulum delegerat exul.


70--page 140--_Mériadec, ou Murdoch,_...

Triades de l'île, de Bretagne, trad. par Probert, p. 381. «La
troisième expédition combinée fut conduite hors de cette île par
Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frère, seigneur de
Meiriadog, en l'Armorique, où ils obtinrent terres, pouvoir et
souveraineté de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les
Romains... et aucun d'eux ne revint, mais ils restèrent là et dans
Ystre Gyvaelwg, où ils formèrent une communauté.»--En 462, on voit au
concile de Tours un évêque des Bretons.--En 468, Anthemius appelle de
la Bretagne et établit à Bourges douze mille Bretons. Jornandès, de
Reb. Geticis, c. XLV.--Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Sax., p.
282), les Bretons ne s'établirent dans l'Armorique qu'en 532, comme le
dit la Chronique du Mont-Saint-Michel.--Au reste, il y eut sans doute
de toute antiquité, entre la Grande-Bretagne et l'Armorique, un flux
et reflux continuel d'émigrations, motivé par le commerce et surtout
par la religion (V. César). On ne peut disputer que sur l'époque d'une
colonisation conquérante.


71--page 145--... _la bande de plus en plus gagnée à la civilisation
romaine_...

Procope oppose les Goths aux nations germaniques. De Bello Gothico, l.
III, c. XXXIII, ap. Scr. Fr. II, 41.--Paul Orose, ap. Scr. Fr. I.
«Blande, mansuete, innocenterque vivunt, non quasi cum subjectis, sed
cum fratribus.»


72--page 146--_Le nom oriental d'Attila, Etzel_...

«Etzel, Atzel, Athila, Athela, Ethela.--Atta, Atti, Aetti, Vater,
signifient, dans presque toutes les langues, et surtout en Asie, père,
juge, chef, roi.--C'est le radical des noms du roi marcoman Attalus,
du Maure Attala, du Scythe Atheas, d'Attalus de Pergame, d'Atalrich,
Eticho, Ediko.--Mais il y a un sens plus profond et plus large. ATTILA
est le nom du Volga, du Don, d'une montagne de la province
d'Einsiedeln, le nom général d'un mont ou d'un fleuve. Il aurait ainsi
un rapport intime avec l'ATLAS des mythes grecs.» Jac. Grimm,
Aldeutsche Walder, I, 6.


73--page 146--... _Attila, avide comme les éléments_...

On voit dans Priscus et Jornandès les Grecs et les Romains l'apaiser
souvent par des présents (Priscus, in Corp. Hist. Byzantinæ, I,
72.--Genséric le détermine, par des présents, à envahir la
Gaule.--Pour réparation d'un attentat à sa vie, il exige une
augmentation de tribut, etc.).--Dans le Wilkina-saga, c. LXXXVII, il
est appelé le plus avide des hommes; c'est par l'espoir d'un trésor
que Chriemhild le décide à faire venir ses frères dans son palais.


74--page 147--... _le front percé de deux trous ardents_...

Jornandès, de rebus Getic, ap. Duchesne, I, 226: «Formâ brevis, lato
pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus barbâ, canis
aspersus, simo naso, teter colore, originis suæ signa referens.»--Amm.
Marcel., XXXI, 1. «Hunni... pandi, ut bipedes existimes bestias: vel
quales in commarginandis pontibus effigiati stipites dolantur
incompti.»--Jornandès, c. XXIV. «Species pavendâ nigredine, sed veluti
quædam (si dici fas est) offa, non facies, habensque magis puncta quàm
lumina.»


75--page 148--... _appelé par son compatriote Aétius_...

Greg. Tur., l. II, ap. Scr. Fr. I, 163: «Gaudentius, Aetii pater,
Scythiæ provinciæ primoris loci.»--Jornandès dit (ap. Scr. Fr. I, 22):
«Fortissimorum Moesiorum stirpe progenitus, in Dorostenâ
civitate.»--Aétius avait été otage chez les Huns (Greg. Tur., loc.
cit.).--Parmi les ambassadeurs d'Attila étaient Oreste, père
d'Augustule, le dernier empereur d'Occident, et le Hun Édecon, père
d'Odoacre, qui conquit l'Italie. Voyez la relation de Priscus.


76--page 150--_Le chant d'Hildebrand et Hadubrand_...

Le chant d'Hildebrand et Hadubrand a été retrouvé et publié en 1812
par les frères Grimm. Ils le croient du huitième siècle. Je ne puis
m'empêcher de reproduire ce vénérable monument de la primitive
littérature germanique. Il a été traduit par M. Gley (Langue des
Francs, 1814) et par M. Ampère (Études hist. de Chateaubriand).
J'essaye ici d'en donner une traduction nouvelle.

«J'ai ouï dire qu'un jour, au milieu des combattants, se défièrent
Hildibraht et Hathubraht, le père et le fils... Ils arrangeaient
leurs armures, se couvraient de leurs cottes d'armes, se ceignaient,
bouclaient leurs épées; ils marchaient l'un sur l'autre. Le noble et
sage Hildibraht demande à l'autre, en paroles brèves: Qui est ton père
entre les hommes du peuple, et de quelle race es-tu? Si tu veux me
l'apprendre, je te donne une armure à trois fils. Je connais toute
race d'hommes.--Hathubraht, fils d'Hildibraht, répondit: Les hommes
vieux et sages qui étaient jadis me disaient que Hildibraht était mon
père; moi, je me nomme Hathubraht. Un jour il s'en alla vers l'Orient,
fuyant la colère d'Othachr (Odoacre?); il alla avec Théothrich
(Théodoric?) et un grand nombre de ses serviteurs. Il laissa au pays
une jeune épouse assise dans sa maison, un fils enfant, une armure
sans maître, et il alla vers l'Orient. Le malheur croissant pour mon
cousin Dietrich, et tous l'abandonnant, lui, il était toujours à la
tête du peuple, et mettait sa joie aux combats. Je ne crois pas qu'il
vive encore.--Dieu du ciel, seigneur des hommes, dit alors Hildibraht,
ne permets point le combat entre ceux qui sont ainsi parents! Il
détache alors de son bras une chaîne travaillée en bracelet que lui
donna le roi, seigneur des Huns. Laisse-moi, dit-il, te faire ici ce
don!--Hathubraht répondit: C'est avec le javelot que je puis recevoir,
et pointe contre pointe! Vieux Hun, indigne espion, tu me trompes avec
tes paroles. Dans un moment je te lance mon javelot. Vieil homme,
espérais-tu donc m'abuser? Ils m'ont dit, ceux qui naviguaient vers
l'Ouest, sur la mer des Vendes, qu'il y eut une grande bataille où
périt Hildibraht, fils d'Heeribraht.--Alors, reprit Hildibraht, fils
d'Heeribraht: Je vois trop bien à ton armure que tu n'es point un
noble chef, que tu n'as pas encore vaincu... Hélas! quelle destinée
est la mienne! J'erre depuis soixante étés, soixante hivers, expatrié,
banni. Toujours on me remarquait dans la foule des combattants; jamais
ennemi ne me traîna, ne m'enchaîna dans son fort. Et maintenant, il
faut que mon fils chéri me perce de son glaive, me fende de sa hache,
ou que moi je devienne son meurtrier. Sans doute, il peut se faire, si
ton bras est fort, que tu enlèves à un homme de coeur son armure, que
tu pilles son cadavre; fais-le, si tu en as le droit, et qu'il soit le
plus infâme des hommes de l'Est, celui qui te détournerait du combat
que tu désires. Braves compagnons, jugez dans votre courage lequel
aujourd'hui sait le mieux lancer le javelot, lequel va disposer des
deux armures.--Là-dessus, les javelots aigus volèrent et s'enfoncèrent
dans les boucliers; puis ils en vinrent aux mains, les haches de
pierre sonnaient, frappant à grands coups les blancs boucliers. Leurs
membres en furent quelque peu ébranlés, non leurs jambes
toutefois...»


77--page 151--_Les Goths, délestés du clergé des Gaules_...

«Cùm jam terror Francorum resonaret in his partibus, et omnes eos
amore desiderabili cuperent regnare, sanctus Aprunculus, Lingonicæ
civitatis episcopus, apud Burgundiones coepit haberi suspectus. Cùmque
odium de die in diem cresceret, jussum est ut clàm gladio feriretur.
Quo ad eum, perlato nuntio, nocte a castro Divionensi... demissus,
Arvernis advenit ibique... datus est episcopus.--Multi jam tunc ex
Galliis habere Francos dominos summo desiderio cupiebant. Unde factum
est, ut Quintianus Ruthenorum episcopus... ab urbe depelleretur.
Dicebant enim ei: «quia desiderium tuum est, ut Francorum dominatio
teneat terram hanc...» Orto inter eum et cives scandalo, Gotthos qui
in hâc urbe morabantur, suspicio attigit, exprobrantibus civibus quod
velit se Francorum ditionibus subjugare; consilioque accepta,
cogitaverunt eum perfodere gladio. Quod cùm viro Dei nuntiatum
fuisset, de nocte consurgens, ab urbe Ruthenâ egrediens, Arvernos
advenit. Ibique à sancto Eufrasio episcopo... benigne susceptus est,
decedente ab hoc mundo Apollinari, cùm hæc Theodorico regi nuntiata
fuissent, jussit inibi sanctum Quintianum constitui... dicens: Hic ob
nostri amoris zelum ab urbe suâ ejectus est.--Hujus tempore jam
Chlodovechus regnabat in aliquibus urbibus in Galliis, et ob hanc
causam hic pontifex suspectus habitus à Gotthis, quod se Francorum
ditionibus subdere vellet, apud urbem Tholosam exilio condemnatus, in
eo obliit... Septimus Turonum episcopus Volusianus... et octavus
Verus... pro memoratæ causæ zelo suspectus habitus à Gotthis in
exilium deductus vitam finivit.» Greg. Tur., lib. II, c. XXIII, XXVI;
l. X, c. XXXI. V. aussi c. XXVI et Vit. Fartr. ap. Scr. Fr., t. III,
p. 408.


78--page 152--... _les Francs_...

En 254, sous Gallien, les Francs avaient envahi la Gaule et percé à
travers l'Espagne jusqu'en Mauritanie. (Zozime, l. I, p. 646. Aurel.
Victor, c. XXXIII.) En 277, Probus les battit deux fois sur le Rhin et
en établit un grand nombre sur les bords de la mer Noire. On sait le
hardi voyage de ces pirates, qui partirent, ennuyés de leur exil, pour
aller revoir leur Rhin, pillant sur la route les côtes de l'Asie, de
la Grèce et de la Sicile, et vinrent aborder tranquillement dans la
Frise ou la Batavie (Zozime, I, 666).--En 293, Constance transporta
dans la Gaule une colonie franque.--En 358, Julien repoussa les
Chamaves au delà du Rhin et soumit les Saliens, etc.--Clovis (ou mieux
Hlodwig) battit Syagrius en 486.--Greg. Tur., l. II, c. IX: «Tradunt
multi eosdem de Pannoniâ fuisse digressos, et primùm quidem litora
Rheni amnis incoluisse: dehinc transacto Rheno, Thoringiam
transmeasse.»


79--page 152--... _les Francs dans les armées impériales_...

Amm. Marcellin, l. XV, ad ann. 355... «Franci, quorum eâ tempestate in
Palatio multitude florebat...»--Lorsque l'empereur Anastase envoya
plus tard à Clovis les insignes du consulat, les titres romains
étaient déjà familiers aux chefs des Francs.--Agathias dit, peu après,
que les Francs sont les plus civilisés des barbares, et qu'ils ne
diffèrent des Romains que par la langue et le costume.--Ce n'est pas à
dire que ce costume fût dépourvu d'élégance. «Le jeune chef Sigismer,
dit Sidonius Apollinaris, marchait précédé ou suivi de chevaux
couverts de pierreries étincelantes; il marchait à pied, paré d'une
soie de lait, brillant d'or, ardent de pourpre; avec ces trois
couleurs s'accordaient sa chevelure, son teint et sa peau. Les chefs
qui l'entouraient étaient chaussés de fourrures. Les jambes et les
genoux étaient nus. Leurs casaques élevées, étroites, bigarrées de
diverses couleurs, descendaient à peine aux jarrets, et les manches ne
couvraient que le haut du bras. Leurs saies vertes étaient bordées
d'une bande écarlate. L'épée, pendant de l'épaule à un long baudrier,
ceignait leurs flancs couverts d'une rhénone. Leurs armes étaient
encore une parure.» Sidon. Apollin., l. IV, Epist. XX, ap. Scr. Fr. I,
793.--«Dans le tombeau de Childéric Ier, découvert en 1653 à Tournai,
on trouva autour de la figure du roi son nom écrit en lettres
romaines, un globe de cristal, un stylet avec des tablettes, des
médailles de plusieurs empereurs... Il n'y a rien dans tout cela de
trop barbare.» Chateaubriand, Études historiques, III, 212.--Saint
Jérôme (dans Frédégaire) croit les Francs, comme les Romains,
descendants des Troyens, et rapporte leur origine à un Francion, fils
de Priam. «De Francorum vero regibus, beatus Hieronimus, qui jam olim
fuerant, scripsit quod prius... Priamum habuisse regem... cùm Troja
caperetur... Europam media ex ipsis pars cum Francione eorum rege
ingressa fuit... cum uxoribus et liberis Rheni ripam occuparunt...
Vocati sunt Franci, multis post temporibus, cum ducibus externas
dominationes semper negantes.» Fredeg., c. II.--On sait combien cette
tradition a été vivement accueillie au moyen âge.


80--page 154--_Ce n'est pas en qualité de chef national_, etc...

Plusieurs critiques anglais et allemands pensent maintenant, comme
l'abbé Dubos, que la royauté des Francs n'avait rien de germanique,
mais qu'elle était une simple imitation des gouverneurs impériaux,
_præsides_, etc. Voy. Palgrave, Upon the Commonwealth of the England,
1832, Ier vol.--En 406, les Francs avaient tenté vainement de défendre
les frontières contre la grande invasion des barbares, et à plusieurs
reprises ils avaient obtenu des terres comme soldats romains.
Sismondi, I, 174.--Enfin, les Bénédictins disent dans leurs préface
(Scr. r. Fr. I, LIII): «Il n'y a rien, ni dans l'histoire, ni dans les
lois des Francs, dont on puisse inférer que les habitants des Gaules
aient été dépouillés d'une partie de leurs terres pour former des
terres saliques aux Francs.»


81--page 155--_Les Francs s'unissaient sous le chef le plus brave_...

Les passages suivants montrent à quel point ils étaient indépendants
de leurs rois: «Si tu ne veux pas aller en Bourgogne avec tes frères,
disent les Francs à Théodoric, nous te laisserons là et nous
marcherons avec eux.» Greg. Tur., l. III, c. XI.--Ailleurs les Francs
veulent marcher contre les Saxons qui demandent la paix.--«Ne vous
obstinez pas à aller à cette guerre où vous vous perdrez, leur dit
Clotaire Ier; si vous voulez y aller, je ne vous suivrai pas.» Mais
alors les guerriers se jetèrent sur lui, mirent en pièces sa tente,
l'en arrachèrent de force, l'accablèrent d'injures, et résolurent de
le tuer s'il refusait de partir avec eux. Clotaire, voyant cela, alla
avec eux, malgré lui.» Ibid., l. IV, c. XIV.--Le titre de roi était
primitivement de nulle conséquence chez les barbares. Ennodius, évêque
de Paris, dit d'une armée du grand Théodoric: _Il y avait tant de
rois_ dans cette armée, que leur nombre était au moins égal à celui
des soldats qu'on pouvait nourrir avec les subsistances exigées des
habitants du district où elle campait.»


82--page 155--_Clovis embrassa le culte de la Gaule romaine_...

Greg. Tur., l. II, c. XXXI.--Sigebert et Chilpéric n'épousent
Brunehaut et Galswinthe qu'après leur avoir fait abjurer
l'arianisme.--Chlotsinde, fille de Clotaire Ier; Ingundis, femme
d'Ermengild; Berthe, femme du roi de Kent, convertirent leurs maris.


83--page 161--_Clovis fit périr tous les petits rois des Francs_...

Il envoya secrètement dire au fils du roi de Cologne,
Sigebert-le-Boiteux: «Ton père vieillit et boite de son pied malade.
S'il mourait, je te rendrais son royaume avec mon amitié...» Chlodéric
envoya des assassins contre son père et le fit tuer, espérant obtenir
son royaume... Et Clovis lui fit dire: «Je rends grâces à ta bonne
volonté, et je te prie de montrer tes trésors à mes envoyés; après
quoi tu les posséderas tous.» Chlodéric leur dit: «C'est dans ce
coffre que mon père amassait ses pièces d'or.» Ils lui dirent: «Plonge
ta main jusqu'au fond pour trouver tout.» Lui l'ayant fait et s'étant
tout à fait baissé, un des envoyés leva sa hache et lui brisa le
crâne.--Clovis, ayant appris la mort de Sigebert et de son fils, vint
dans cette ville, convoqua le peuple, et dit: «Je ne suis nullement
complice de ces choses, car je ne puis répandre le sang de mes
parents; cela est défendu. Mais puisque tout cela est arrivé, je vous
donnerai un conseil; voyez s'il peut vous plaire. Venez à moi, et
mettez-vous sous ma protection.» Le peuple applaudit avec grand bruit
de voix et de boucliers, l'éleva sur le pavois, et le prit pour
roi.--Il marcha ensuite contre Chararic..., le fit prisonnier avec son
fils, et les fit tondre tous les deux. Comme Chararic pleurait, son
fils lui dit: «C'est sur une tige verte que ce feuillage a été coupé,
il repoussera et reverdira bien vite. Plût à Dieu que pérît aussi vite
celui qui a fait tout cela!» Ce mot vint aux oreilles de Clovis... Il
leur fit à tous deux couper la tête. Eux morts, il acquit leur
royaume, et leurs trésors, et leur peuple.--Ragnacaire était alors roi
à Cambrai... Clovis, ayant fait faire des bracelets et des baudriers
de faux or (car ce n'était que du cuivre doré), les donna aux leudes
de Ragnacaire pour les exciter contre lui... Ragnacaire fut battu et
fait prisonnier avec son fils Richaire... Clovis lui dit: «Pourquoi
as-tu fait honte à notre famille en te laissant enchaîner? Mieux
valait mourir.» Et levant sa hache, il la lui planta dans la tête.
Puis se tournant vers Richaire, il lui dit: «Si tu avais secouru ton
père, il n'eût pas été enchaîné.» Et il le tua de même d'un coup de
hache.--Rignomer fut tué par son ordre dans la ville du Mans... Ayant
tué de même beaucoup d'autres rois et ses plus proches parents, il
étendit son royaume sur toutes les Gaules. Enfin, ayant un jour
assemblé les siens, il parla ainsi de ses parents qu'il avait lui-même
fait périr: «Malheureux que je suis, resté comme un voyageur parmi des
étrangers, et qui n'ai plus de parents pour me secourir si l'adversité
venait!» Mais ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort; il ne
parlait ainsi que par ruse et pour découvrir s'il avait encore quelque
parent, afin de le tuer.» Greg. Tur., l. II, XLII.


84--page 168--_Le climat fit justice de ces barbares_...

L'expédition de Theudebert ne fut pas la dernière des Francs en
Italie. En 584, le roi Childebert alla en Italie; ce qu'apprenant les
Lombards, et craignant d'être défaits par son armée, ils se soumirent
à sa domination, lui firent beaucoup de présents, et promirent de lui
demeurer fidèles et soumis. Le roi, ayant obtenu d'eux ce qu'il
désirait, retourna dans les Gaules, et ordonna de mettre en mouvement
une armée qu'il fit marcher en Espagne. Cependant il s'arrêta.
L'empereur Maurice lui avait donné, l'année précédente, cinquante
mille sols d'or pour chasser les Lombards de l'Italie. Ayant appris
qu'il avait fait la paix avec eux, il redemanda son argent; mais le
roi, se confiant en ses forces, ne voulut pas seulement lui répondre
là-dessus.» Greg. Tur., l. VI, c. XLII.


85--page 169--_Les Saxons se tourneront vers l'Océan_...

Sidon. Apollin., l. VIII, Epist. IX: «Istic (à Bordeaux) Saxona
cærulum videmus assuetum antè salo, solum timere. «Carmen VIII:

  Quin et Armoricus piratam Saxona tractus
  Sporabat, cui pelle salum sulcare Britannum
  Ludus, et assuto glaucum mare findere lembo.


86--page 169--_Les successeurs de Clovis s'abandonnent aux conseils
des Romains_...

Clovis lui-même choisit des Romains pour les envoyer en ambassade,
Aurelianus en 481, Paternus en 507 (Greg. Tur. Epist., c. XVIII, XXV).
On rencontre une foule de noms romains autour de tous les rois
germains: un Aridius est le conseiller assidu de Gondebaud (Greg.
Tur., l. II, c. XXXII).--Arcadius, sénateur arverne, appelle
Childebert Ier dans l'Auvergne et s'entremet pour le meurtre des
enfants de Clodomir (Id., l. III, c. IX, XVIII).--Asteriolus et
Secundinus, «tous deux sages et habiles dans les lettres et la
rhétorique,» avaient beaucoup de crédit (en 547) auprès de Theudebert
(Ibid., c. XXXIII).--Un ambassadeur de Gontran se nomme Félix (Greg.
Tur., l. VIII, c. XIII); son _référendaire_, Flavius (l. V, c. XLVI).
Il envoie un Claudius pour tuer Eberulf dans Saint-Martin de Tours (l.
VII, c. XXIX).--Un autre Claudius est _chancelier_ de Childebert II
(Greg. de Mirac. S. Martini, l. IV).--Un _domestique_ de Brunehaut se
nomme Flavius (Greg. Tur., l. IX, c. XIX). À son favori Protadius
succède «le Romain Claudius, fort lettré et agréable conteur»
(Fredegar., c. XXVIII). Dagobert a pour ambassadeurs Servatus et
Paternus, pour généraux Abundantius et Venerandus, etc. (Gesta
Dagoberti, _passim_)... etc., etc.--Sans doute plus d'un roi
mérovingien perdit dans ce contact avec les vaincus la rudesse
barbare, et voulut apprendre avec ses favoris l'élégance latine:
Fortunat écrit à Charibert:

    Floret in eloquio lingua latina tuo.
  Qualis es in proprià docto sermone loquelà
    Qui nos Romano vincis in eloquio?

--«Sigebertus erat elegans et versutus.»--Sur Chilpéric, V. plus
bas.--Les Francs semblent avoir eu de bonne heure la perfidie
byzantine: «Franci mendaces, sed hospitales (sociables?).» Salvian.,
l. VII, p. 169. «Si pejeret Francus, quid novi faceret; qui perjurium
ipsum sermonis genus esse putat, non criminis.» Salvian., l. IV, c.
XIV.--«Franci, quibus familiare est ridendo fidem frangere.» Flav.
Vopiscus in Proculo.


87--page 171--_Le Romain Mummole bat les Saxons_...

Lorsque les Saxons rentrèrent dans leur pays, ils trouvèrent la place
prise: «Au temps du passage d'Alboin en Italie, Clotaire et Sigebert
avaient placé, dans le lieu qu'il quittait, des Suèves et d'autres
nations; ceux qui avaient accompagné Alboin, étant revenus du temps de
Sigebert, s'élevèrent contre eux et voulurent les chasser et les faire
disparaître du pays; mais eux leur offrirent la troisième partie des
terres, disant: «Nous pouvons vivre ensemble sans nous combattre.» Les
autres, irrités parce qu'ils avaient auparavant possédé ce pays, ne
voulaient aucunement entendre à la paix. Les Suèves leur offrirent
alors la moitié des terres, puis les deux tiers, ne gardant pour eux
que la troisième partie. Les autres le refusant, les Suèves leur
offrirent toutes les terres et tous les troupeaux, pourvu seulement
qu'il renonçassent à combattre; mais ils n'y consentirent pas, et
demandèrent le combat. Avant de le livrer, ils traitèrent entre eux du
partage des femmes des Suèves, et de celle qu'aurait chacun après la
défaite de leurs ennemis qu'ils regardaient déjà comme morts; mais la
miséricorde de Dieu, qui agit selon sa justice, les obligea de tourner
ailleurs leurs pensées; le combat ayant été livré, sur vingt-six mille
Saxons, vingt mille furent tués, et des Suèves, qui étaient six mille
quatre cents, quatre-vingts seulement furent abattus, et les autres
obtinrent la victoire. Ceux des Saxons qui étaient demeurés après la
défaite jurèrent, avec des imprécations, de ne se couper ni la barbe
ni les cheveux jusqu'à ce qu'ils se fussent vengés de leurs ennemis;
mais ayant recommencé le combat, ils éprouvèrent encore une plus
grande défaite, et ce fut ainsi que la guerre cessa.» Greg. Tur., l.
V, c. XV. V. aussi Paul Diacre, De Gestis Langobardorum, ap. Muratori,
I.


88--page 173--_Frédégonde, entourée de superstitions païennes_...

Une affranchie, possédée de l'esprit de Python, riche, vêtue d'habits
magnifiques, se réfugie auprès de Frédégonde. (Greg. Tur., l. VII,
CXLIV.)--Claudius promet à Frédégonde et à Gontran de tuer Eberulf,
meurtrier de Chilpéric, dans la basilique de Tours: «Et cùm iter
ageret, ut consuetudo est barbarorum, auspicia intendere coepit.
Simulque interrogare multos si virtus beati Martini de præsenti
manifestaretur in perfidis.» C. XXIX.

Le paganisme est encore très fort à cette époque. Dans un concile où
assistèrent Sonnat, évêque de Reims, et quarante évêques, on décide
«que ceux qui suivent les augures et autres cérémonies païennes, ou
qui font des repas superstitieux avec des païens, soient d'abord
doucement admonestés et avertis de quitter leurs anciennes erreurs;
que s'ils négligent de le faire, et se mêlent aux idolâtres et à tous
ceux qui sacrifient aux idoles, ils soient soumis à une pénitence
proportionnée à leur faute.» Flodoard, l. II, c. V.--Dans Grégoire de
Tours (l. VIII, c. XV), saint Wulfilaïc, ermite de Trèves, raconte
comment il a renversé (en 585) la Diane du lieu et les autres
idoles.--Les conciles de Latran, en 402, d'Arles, en 452, défendent le
culte des pierres, des arbres et des fontaines. On lit dans les canons
du concile de Nantes, en 658: «Summo decertare debent studio episcopi
et eorum ministri, ut arbores dæmonibus consecratæ quas vulgus colit,
et in tantâ veneratione habet ut nec ramum nec surculum indè audeat
amputare, radicitus excindantur atque comburantur. Lapides quoque quos
in ruinosis locis et silvestribus dæmonum ludificationibus decepti
venerantur, ubi et vota vovent et deferunt, funditus effodiantur,
atque in tali loco projiciantur, ubi nunquàm a cultoribus suis
inveniri possint. Omnibusque interdicatur ut nullus candelam vel
aliquod munus alibi deferat nisi ad ecclesiam Domino Deo suo...»
Sirmund., t. III, Conc. Galliæ. V. aussi le vingt-deuxième canon du
Concile de Tours, en 567, et les Capitulaires de Charlemagne, ann.
769.


89--page 176--_Chilpéric faisait des vers en langue latine_...

Greg. Tur., liv. VII, CXLV.--«Sed versiculi illi, dit Grégoire de
Tours, nulli penitus metricæ conveniunt rationi.» Liv. V, c.
XLV.--Cependant la tradition lui attribue l'épitaphe suivante sur
Saint-Germain-des-Prés:

  Ecclesiæ speculum, patriæ vigor, ara reorum,
    Et pater, et medicus, pastor amorque gregis,
  Germanus virtute, fide, corde, ore beatus,
    Carne tenet tumulum, mentis honore polum.
  Vir cui dura nihil nocuerunt fata sepulcri:
    Vivit enim, nam mors quem tulit ipsa timet.
  Crevit adhùc potiùs justus post funera; nam qui
    Fictile vas fuerat, gemma superna micat.
  Hujus opem et meritum mutis data verba loquuntur,
    Redditus et cæcis prædicat ore dies.
  Nunc vir apostolicus, rapiens de carne trophæum,
    Jure triumphali considet arce throni.
                                       (Apud Aimoin., l. III, c. x.)

Il ajouta des lettres à l'alphabet... «et misit epistolas in universas
civitates regni sui, ut sic pueri docerentur, ac libri antiquitus
scripti, planatipumice rescriberentur.» Greg. Tur., l. V, XLV.


90--page 176--... _combien il ménageait l'Église_...

Voy. dans Grég. de Tours (l. VI, c. XXII) sa clémence envers un évêque
qui avait dit, entre autres injures, qu'en passant du royaume de
Gontran dans celui de Chilpéric, il passait de paradis en
enfer.--Cependant, ailleurs il se plaint amèrement des évêques (ibid.,
l. VI, c. XLVI): «Nullum plus odio habens quàm ecclesias: aiebat enim
plerùmque: Ecce pauper remansit fiscus noster, ecce divitiæ nostræ ad
ecclesias sunt translatæ; nulli penitus, ni soli episcopi regnant:
periit honor noster, et transiit ad episcopos civitatum.»


91--page 186.--_Les grands du Midi accueillirent Gondovald_...

«Comme Gondovald cherchait de tous côtés des secours, quelqu'un lui
raconta qu'un certain roi d'Orient, ayant enlevé le pouce du martyr
saint Serge, l'avait implanté dans son bras droit, et que lorsqu'il
était dans la nécessité de repousser ses ennemis, il lui suffisait
d'élever le bras avec confiance; l'armée ennemie, comme accablée de la
puissance du martyr, se mettait en déroute. Gondovald s'informa avec
empressement s'il y avait quelqu'un en cet endroit qui eût été jugé
digne de recevoir quelques reliques de saint Serge. L'évêque Bertrand
lui désigna un certain négociant nommé Euphron, qu'il haïssait, parce
qu'avide de ses biens, il l'avait fait raser autrefois, malgré lui,
pour le faire clerc, mais Euphron passa dans une autre ville et revint
lorsque ses cheveux eurent repoussé. L'évêque dit donc: «Il y a ici
un certain Syrien nommé Euphron, qui, ayant transformé sa maison en
une église, y a placé les reliques de ce saint; et, par le pouvoir du
martyr, il a vu s'opérer plusieurs miracles, car, dans le temps que la
ville de Bordeaux était en proie à un violent incendie, cette maison,
entourée de flammes, en fut préservée.» Aussitôt Mummole courut
promptement avec l'évêque Bertrand à la maison du Syrien, y pénétra de
force, et lui ordonna de montrer les saintes reliques. Euphron s'y
refusa; mais, pensant qu'on lui tendait des embûches par méchanceté,
il dit: «Ne tourmente pas un vieillard et ne commets pas d'outrages
envers un saint; mais reçois ces cent pièces d'or et retire-toi.»
Mummole insistant, Euphron lui offrit deux cents pièces d'or; mais il
n'obtint point à ce prix qu'ils se retirassent sans avoir vu les
reliques. Alors Mummole fit dresser une échelle contre la muraille
(les reliques étaient cachées dans une châsse au haut de la muraille,
contre l'autel), et ordonna au diacre d'y monter. Celui-ci, étant donc
monté au moyen de l'échelle, fut saisi d'un tel tremblement lorsqu'il
prit la châsse, qu'on crut qu'il ne pourrait descendre vivant.
Cependant, ayant pris la châsse attachée à la muraille, il l'emporta.
Mummole, l'ayant examinée, y trouva l'os du doigt du saint, et ne
craignit pas de le frapper d'un couteau. Il avait placé un couteau sur
la relique et frappait dessus avec un autre. Après bien des coups qui
eurent grand'peine à le briser, l'os, coupé en trois parties, disparut
soudainement. La chose ne fut pas agréable au martyr, comme la suite
le montra bien.»--Ces Romains du Midi respectaient les choses saintes
et les prêtres bien moins que les hommes du Nord. On voit un peu plus
loin qu'un évêque ayant insulté le prétendant à table, les ducs
Mummole et Didier l'accablèrent de coups.--Greg. Tur., l. VII, ap.
Scr. Rer. Fr., t. II, p. 302.


92--page 197--_Dagobert, le Salomon des Francs_...

Fredegar., c. LX: «Luxuriæ suprà modum deditus, tres habebat, ad
instar Salomonis, reginas, maximè et plurimas concubinas... Nomina
concubinarum, eò quod plures fuissent, increvit huic chronicæ inseri.»


93--page 198--_Les Saxons défaits par les Francs_, etc...

Gesta Dagob., c. I. ap. Scr. Rer. Fr., II, 580. «Clotharius tum
præcipue illud memorabile suæ potentiæ posteris reliquit indicium,
quod rebellantibus adversus se Saxonibus, ita eos armis perdomuit, ut
omnes virilis sexus ejusdem terræ incolas, qui gladii, quem tùm forte
gerebat, longitudinem excesserint, peremerit.»


94--page 198--... _le Franc Samo_...

Fredegar., c. XLVIII. «Homo quidam, nomine Samo, natione Francus, de
pago Sennonago, plures secum negotiantes adscivit; ad exercendum
negotium in Sclavos, cognomento Winidos, perrexit. Sclavi jàm contra
Avaros, cognomento Chunos... coeperant bellare... Cùm Chuni in
exercitu contra gentem quamlibet adgrediebant, Chuni pro castris
adunato illorum exercitu stabant; Winidi vero pugnabant, etc... Chuni
ad hyemandum annis singulis in Sclavos veniebant; uxores Sclavorum et
filias eorum stratu sumebant... Winidi, cernentes utilitatem Samonis,
eum super se eligunt regem. Duodecim uxores ex genere Winidorum
habebat.»


95--page 198--_Les Avares défaits par une perfidie_...

Fredegar., c. LXXII: «Cùm dispersi per domos Bajoariorum ad hyemandum
fuissent, consilio Francorum Dagobertus Bajoariis jubet ut Bulgaros
illos cum uxoribus et liberis unusquisque in domo suâ in unâ nocte
Bajoarii interficerent: quod protinùs a Bajoariis est impletum.»


96--page 199--... _des chorévêques_...

[Grec: Tou chôrou episkopoi],--Dans les Capitulaires de Charlemagne,
on les nomme: «Episcopi villani;»--Hincmar, opusc. 33, c. XVI:
_vicani_.--Canones Arabici Nicænæ Synodi: «Chorepiscopus est loco
episcopi, super villas et monasteria, et sacerdotes villarum.»--Voy.
le Glossaire de Ducange, t. II.


97--page 199--_Les évêques du Midi, trop civilisés_...

Saint Domnole, aimé de Clotaire pour avoir souvent caché ses espions
du vivant de Childebert, allait en récompense être élevé au siège
d'Avignon. Mais il supplie le roi «ne permitteret simplicitatem illius
inter senatores sophisticos ac judices philosophicos fatigari».
Clotaire le fit évêque du Mans. Greg. Turon., l. VI, c. IX.


98--page 207--«_Les Irlandais sont meilleurs astronomes_, etc...»

Dans l'île d'Anglesey, il y a deux places appelées encore le Cercle de
l'Astronome, _Cærrig-Bruydn_, et la Cité des Astronomes, _Cær-Edris_.
Rowland, Mona antiqua, p. 84. Low, Hist. of Scotl., p. 277.


99--page 207--_En Irlande on baptisait avec du lait_...

Carpentier, Suppl. au Gloss. de Ducange: In Hyberniâ lac adhibitum
fuisse ad baptizandos divitum filios, qui domi baptizabantur, testis
est Bened, abbas Petroburg.» T. I, p. 30. (On plongeait trois fois les
enfants dans de l'eau, ou dans du lait si les parents étaient riches;
le Concile de Cashel (1171) ordonna de baptiser à l'église.)--Ex
Concil. Neocesariensi, in vet. Poenitentiali, discimus infantem posse
baptizari inclusum in utero materno, cujus hæc sunt verba: «Prægnans
mulier baptizetur, et postea infans.»--On voyait souvent en Irlande
des évêques mariés. O'Halloran, t. III.--Au neuvième siècle, les
Bretons se rapprochaient par la liturgie et la discipline de l'Église
bretonne anglaise. Louis-le-Débonnaire, remarquant que les religieux
de l'abbaye de Landévenec portaient la tonsure dans la forme usitée
chez les Bretons insulaires, leur ordonna de se conformer en cela,
comme en tout, aux décisions de l'Église de Rome. D. Lobineau, preuves
II, 26.--D. Morice, preuves I, 228.


100--page 210--_Saint Colomban dans les Vosges_, etc...

Nous avons son éloquente réponse à un concile assemblé contre
lui.--Biblioth. max. Patrum, III, Epist. 2, ad Patres cujusdam
gallicanæ super quæstiones paschæ congregatæ: «Unum deposco a vestrâ
sanctitate ut... quia hujus diversitatis author non sim, ac pro
Christo salvatore, communi Domino ac Deo, in has terras peregrinus
processerim, deprecor vos per communem Dominum qui judicaturum... ut
mihi liceat cum vestrâ pace et charitate in his sylvis silere et
vivere juxtà ossa nostrorum fratrum decem et septem defunctorum, sicut
usque nunc licuit nobis inter vos vixisse duodecim annis... Capiat nos
simul, oro, Gallia, quos capiet regnum coelorum, si boni simus meriti.
Confiteor conscientiæ meæ secreta, quod plus credo traditioni patriæ
meæ...»


101--page 213--_La règle de saint Colomban_...

Bibl. max. PP., XII, p. 2. La base de la discipline est l'obéissance
absolue, jusqu'à la mort. «Obedientia usque ad quem modum definitur?
Usque ad mortem certe, quia Christus usque ad mortem obedivit Patri
pro nobis.»--Quelle est la mesure de la prière?: «Est vera orandi
traditio, ut possibilitas ad hoc destinati sine fastidio voti
prævaleat.» Celui qui perd l'hostie aura pour punition un an de
pénitence.--Qui la laisse manger aux vers, six mois.--Qui laisse le
pain consacré devenir rouge, vingt jours.--Qui le jette dans l'eau par
mépris, quarante jours.--Qui le vomit par faiblesse d'estomac, vingt
jours;--par maladie, dix jours.--Six coups, douze coups, douze psaumes
à réciter, etc., pour celui qui n'aura pas répondu amen au bénédicité,
qui aura parlé en mangeant, qui n'aura pas fait le signe de la croix
sur sa cuiller (qui non signaverit cochlear quo lambit), ou sur la
lanterne allumée par un plus jeune frère.--Cent coups à celui qui fait
un ouvrage à part.--Dix coups à celui qui a frappé la table de son
couteau ou qui a répandu de la bière.--Cinquante à celui qui ne s'est
pas courbé pour prier, qui n'a pas bien chanté, qui a toussé en
entonnant les psaumes, qui a souri pendant l'oraison, ou qui s'amuse à
conter des histoires.--Celui qui raconte un péché déjà expié sera mis
au pain et à l'eau pour un jour (pour que l'on ne réveille pas en soi
les tentations passées?).--«Si quis monachus dormierit in unâ domo cum
muliere, duos dies in pane et aquâ; si nescivit quod non debet, unum
diem.--Castitas vera monachi in cogitationibus judicatur... et quid
prodest virgo corpore, si non sit virgo mente?»


102--page 213--_Saint Gall resta en Suisse_...

Pour se dispenser de suivre Colomban en Italie, saint Gall prétendait
avoir la fièvre... «Ille vero existimans eum pro laboribus ibi
consummandis amore loci detentum, viæ longioris detrectare laborem,
dicit ei: Scio, frater, jam tibi onerosum esse tantis pro me laboribus
fatigari; tamen hoc discessurus denuntio, ne, vivente me in corpore,
missam celebrare præsumas.»--Un ours vint servir saint Gall dans sa
solitude, et lui apporter du bois pour entretenir son feu. Saint Gall
lui donna un pain: «Hoc pacto montes et colles circumpositos habeto
communes.» Poétique symbole de l'alliance de l'homme et de la nature
vivante dans la solitude.


103--page 216--_Le maire du palais choisi par le roi_...

«In infantiâ Sigiberti omnes Austrasii, cùm eligerent Chrodinum majorem
domûs... Ille respuens... Tunc Gogonem eligunt.» Greg. Tur., Epitom., c.
LVIII.--Ann. 628. «Defuncto Gundoaldo..., Dagobertus rex Erconaldum,
virum illustrem, in majorem domûs statuit...»--656. «Defuncto
Erconaldo..., Franci, in incertum vacillantes, præfinito consilio
Ebruino hujus honoris altitudine majorem domo in aulâ regis statuunt»
(Dagobert était mort et ils avaient _élu_ pour roi Clotaire III). Gesta
Reg. Fr., c. XXLII, XLV.--626. «Clotarius II... cum proceribus et leudis
Burgundiæ Trecassis conjungitur, cùm eos sollicitâsset, si vellent
mortuo jàm Warnachario, alium in ejus honoris gradum sublimare. Sed
omnes, unanimiter denegantes, se nequaquàm velle majorem domus eligere,
regisgratiam obnixe petentes cum rege transigere...» Fredegar., c. LIV,
ap. Scr. Fr., II, 435.--641. «Flaochatus, genere Francus, Major domûs in
regnum Burgundiæ, electione pontificum et cunctorum ducum, à Nantichilde
reginâ in hunc gradum honoris nobiliter stabilitur.» Id. c. LXXXIX,
ibid. 447.--M. Pertz, dans son ouvrage intitulé: «Geschichte der
Merowingischen Hausmeier (1819),» a réuni tous les noms par lesquels on
désignait les maires du palais:--Major domûs regiæ, domûs regalis, domûs
palatii, domûs in palatio, palatii, in aulâ.--Senior domûs.--Princeps
domûs.--Princeps palatii.--Præpositus palatii.--Præfectus domûs
regiæ.--Præfectus palatii.--Præfectus aulæ.--Rector palatii.--Nutritor
et bajulus regis? (Fredeg. c. LXXXVI.)--Rector aulæ, imo totius
regni.--Gubernator palatii.--Moderator palatii.--Dux palatii, Custos
palatii et Tutor regni.--Subregulus.--Ainsi le maire devient presque le
roi, et réciproquement _gouverner le royaume_ s'exprima par _gouverner
le palais_. «Bathilda regina, quæ cum Chlotario, filio Francorum,
regebat palatium.»


104--page 221--_Frédégaire exprime cet affaissement_...

Fredegarius, ap. Scr. Rer. Fr. II, 414: «Optaveram et ego ut mihi
succumberet talis dicendi facundia, ut vel paululum esset ad instar.
Sed rarius hauritur, ubi non est perennitas aquæ. Mundus jàm senescit,
ideoque prudentiæ acumen in nobis tepescit, nec quisquam potest hujus
temporis, nec præsumit oratoribus præcedentibus esse consimilis.»


105--page 223--_Arnulf né d'un père aquitain et d'une mère suève_...

Acta SS. ord. S. Ben., sæc. II.--Dans une Vie de saint Arnoul, par un
certain Umno, qui prétend écrire par ordre de Charlemagne, il est dit:
«Carolus... cui fuerat trivatus Arnolfus.--... regem Chlotarium, cujus
filiam, Bhlithildem nomine, Ansbertus, vir aquitanicus præpotens
divitiis et genere, in matrimonium accepit, de quâ Burtgisum genuit,
patrem B. hujus Arnulfi.»--Et plus loin: «Natus est B. Arnulfus
aquitanico patre, sueviâ matre in castro Lacensi (à Lay, diocèse de
Tulle), in comitatu Calvimontensi.»


106--page 223--... _la famille des Ferroli_...

V. Lefebvre, Disquisit., et Valois, Rerum. Fr. lib. VIII et XVII. On
trouve dans l'ancienne vie de saint Ferréol: «Sanctus Ferreolus,
natione Narbonensis a nobilissimis parentibus originem duxit; hujus
genitor Anspertus, ex magno senatorum genere prosapiam nobilitatis
deducens, accepit Chlotarii, regis Francorum, filiam, vocabulo
Blitil.»--Le moine Ægidius, dans ses additions à l'histoire des
évêques d'Utrecht, composée par l'abbé Harigère, dit que Bodegisile ou
Boggis, fils d'Anspert, possédait cinq duchés en Aquitaine. D'après
cette généalogie, les guerres de Charles-Martel et Eudes, de Pepin et
d'Hunald, auraient été des guerres de parents.


107--page 223--..._des mariages des familles ostrasiennes et
aquitaines_...

V. l'importante charte de 845 (Hist. du Lang., I, preuves, p. 85, et
notes, p. 688. L'authenticité en a été contestée par M. Rabanis). Les
ducs d'Aquitaine Boggis et Bertrand épousèrent les Ostrasiennes Ode et
Bhigberte. Eudes, fils de Boggis, épousa l'Ostrasienne Waltrude. Ces
mariages donnèrent occasion à saint Hubert, frère d'Eudes, de
s'établir en Ostrasie, sous la protection de Pepin, et d'y fonder
l'évêché de Liège.


108--page 224--_Cette maison épiscopale de Metz_...

La maison Carlovingienne donne trois évêques de Metz en un siècle et
demi, Arnulf, Chrodulf et Drogon. Les évêques étant souvent mariés
avant d'entrer dans les ordres, transmettaient sans peine leur siège à
leurs fils ou petits-fils. Ainsi les Apollinaires prétendaient
héréditairement à l'évêché de Clermont. Grégoire de Tours dit au sujet
d'un homme qui voulait le supplanter: «Il ne savait pas, le misérable,
qu'excepté cinq, tous les évêques qui avaient occupé le siège de Tours
étaient alliés de parenté à notre famille.» (L. V, c. L, ap. Scr. Fr.
II, 264.)


109--page 226--_Charles-Martel, physionomie très peu chrétienne_...

À en croire quelques auteurs, la France, à cette époque, eût pensé
devenir païenne.--Bonifac., Epist. 32, ann. 742: «Franci enim, ut
seniores dicunt, plus quàm per tempus LXXX annorum synodum non
fecerunt, nec archiepiscopum habuerunt, nec Ecclesiæ canonica jura
alicubi fundabant vel renovabant.»--Hincmar., epist. 6, c. XIX.
«Tempore Caroli principis... in Germanicis et Belgicis ac Gallicanis
provinciis omnis religio Christianitatis pene fuit abolita, ita ut...
multi jàm in orientalibus regionibus idola adorarent, et sine baptismo
manerent.»


110--page 227--_Ce choc de deux races_... _immense massacre_...

Selon Paul Diacre (l. VI) les Sarrasins perdirent trois cent
soixante-quinze mille hommes.--Isidore de Béja a raconté cette guerre
vingt-deux ans après la bataille, dans un latin barbare. Une partie de
son récit est en rimes, ou plutôt en assonances. (On retrouve
l'assonance dans la chanson des habitants de Modène, composée vers
924):

  Abdirraman multitudine repletam
  Sui exercitûs prospiciens terram,
  Montana Vaccorum disecans,
  Et fretosa el plana percalcans,
  Trans Francorum intus experditat
  . . . . . . . . . . . . . . . . .
                        (Isidor. Pacensis, ap. Scr. Rer. Fr. II, 721.)


111.--page 228--... _Charles-Martel distribuait les dépouilles des
évêques_...

Chronic. Virdun., ap. Scr. Fr., III, 364. «Tantâ enim profusione
thesaurus totius ærarii publici dilapidatus est, tanta dedit
militibus, quos soldarios vocari mos obtinuit (soldarii, soldurii? on
a vu que les dévoués de l'Aquitaine s'appelaient ainsi)..., ut non ei
suffecerit thesaurus regni, non deprædatio urbium... non exspoliatio
ecclesiarum et monasteriorum, non tributa provinciarum. Ausus est
etiam, ubi hæc defecerunt, terras ecclesiarum diripere, et eas
commilitonibus illis tradere, etc..»--Flodoard, l. II, c. XII: Quand
Charles-Martel eut défait ses ennemis, il chassa de son siège le pieux
Rigobert, son parrain, qui l'avait tenu sur les saints fonts de
baptême, et donna l'évêché de Reims à un nommé Milon, simple tonsuré
qui l'avait suivi à la guerre. Ce Charles-Martel, né du concubinage
d'une esclave, comme on le lit dans les Annales des rois Francs, plus
audacieux que tous les rois ses prédécesseurs, donna non seulement
l'évêché de Reims, mais encore beaucoup d'autres du royaume de France,
à des laïques et à des comtes; en sorte qu'il ôta tout pouvoir aux
évêques sur les biens et les affaires de l'Église. Mais tous les maux
qu'il avait faits à ce saint personnage et aux autres Églises de
Jésus-Christ, par un juste jugement, le Seigneur les fit retomber sur
sa tête; car on lit dans les écrits des Pères que saint Euchère, jadis
évêque d'Orléans, dont le corps est déposé au monastère de
Saint-Trudon, s'étant mis un jour en prière, et absorbé dans la
méditation des choses célestes, fut ravi dans l'autre vie; et là, par
révélation du Seigneur, vit Charles tourmenté au plus bas des enfers.
Comme il en demandait la cause à l'ange qui le conduisait, celui-ci
répondit que, par la sentence des saints qui, au futur jugement,
tiendront la balance avec le Seigneur, il était condamné aux peines
éternelles pour avoir envahi leurs biens. De retour en ce monde, saint
Euchère s'empressa de raconter ce qu'il avait vu à saint Boniface, que
le saint-siège avait délégué en France pour y rétablir la discipline
canonique; et à Fulrad, abbé de Saint-Denis et premier chapelain du
roi Pepin, leur donnant pour preuve de la vérité de ce qu'il
rapportait sur Charles-Martel, que, s'ils allaient à son tombeau, ils
n'y trouveraient point son corps. En effet, ceux-ci étant allés au
lieu de la sépulture de Charles, et ayant ouvert son tombeau, il en
sortit un serpent, et le tombeau fut trouvé vide et noirci comme si le
feu y avait pris.»


112--page 228--_L'Église anglo-saxonne, romaine d'esprit_...

Acta SS. ord. S. Ben., sæc. III. Le Pape Zacharie écrit à saint
Boniface: «Provincia in quâ natus et nutritus es, quam et in gentem
Anglorum et Saxonum in Britanniâ insulâ primi prædicatores ab
apostolicâ sede missi, Augustinus, Laurentius, Justus et Honorius,
novissime vero tuis temporibus Theodorus, ex græco latinus, arte
philosophus et Athenis eruditus, Romæ ordinatus, pallio sublimatus, ad
Britanniam præfatam transmissus, judicabat et gubernabat...» Ce
Théodore, moine grec de Tarse en Cilicie, avait été envoyé pour
remplir le siège de Kenterbury, par le pape Vitalien; il était fort
savant en astronomie, en musique, en métrique, en langues grecque et
latine; il apporta un Homère et un saint Chrysostome. Il était conduit
par Adrien, moine napolitain, né en Afrique, non moins savant, et qui
avait été deux fois en France. (Usque hodie supersunt de eorum
discipulis, qui latinam græcamque linguam æque ut propriam norunt.)
Sous eux, le moine northumbrien Benedict Biscop fit venir des artistes
de France, et bâtit dans le Northumberland le monastère de Weremouth,
selon l'architecture romaine; les murs étaient ornés de peintures
achetées à Rome et de vitres apportées de France. Un maître chanteur
avait été appelé de Saint-Pierre de Rome. (Beda, Hist. Abbat.
Viremuth.)--Théodore et Adrien eurent pour élèves Alcuin et Aldhelm,
parent du roi Ina, le premier Saxon qui ait écrit en latin, selon
Camden; il chantait lui-même ses _Cantiones Saxonicæ_ dans les rues, à
la populace. Guill. Malmesbury le qualifie: «Ex acumine Græcum, ex
nitore Romanum, ex pompâ Anglum.» (Warton, Diss. on the introd. of
learning into England, I, CXXII.)


113--page 230--_Boniface se voue au pape_...

Bonifac, Epist. 105: «Decrevimus in nostro synodali conventu et
confessi sumus fidem catholicam, et unitatem, et subjectionem Romanæ
Ecclesiæ, fine tenus vitæ nostræ, velle servare: sancto Petro et
vicario ejus velle subjici... Metropolitanos pallia ab illâ sede
quærere: et per omnia, præcepta Petri Canonice sequi desiderare, ut
inter oves sibi commendatas numeremur.»


114--page 230--_Il demande au pape, dans sa simplicité_, etc...

Le pape écrit à Boniface: «Talia nobis a te referuntur, quasi nos
corruptores simus canonum et Patrum rescindere traditiones studeamus:
ac per hoc (quod absit) cum nostris clericis in simoniacam hæresim
incidamus, expetentes et accipientes ab illis præmia, quibus tribuimus
pallia. Sed hortamur, carissime frater, ut nobis deinceps tale aliquid
minime scribas...» Acta SS. ord. S. Ben., sæc. III, 75.


115--page 230--_Adalbert_, etc...

Saint Boniface écrit au pape Zacharie: «Maximus mihi labor fuit
adversus duos hæreticos pessimos..., unus qui dicitur Adelbert,
natione Gallus, alter qui dicitur Clemens, genere Scotus.--Fecit
quoque (Adelbert) cruciculas et auratoriola in campis et ad fontes...;
ungulas quoque et capillos dedit ad honorificandum et portandum cum
reliquiis S. Petri, principis apostolorum.» Epist. 135.


116--page 233, note--... _un tribut de trois cents chevaux_...

Annal. Met., ap. Script. Fr., V, 336. Le cheval était la principale
victime qu'immolaient les Perses et les Germains. Le pape Zacharie
(Epist. 142) recommande à Boniface d'empêcher qu'on ne mange de chair
de cheval, sans doute comme viande de sacrifice.


117--page 234--_Les Francs contre les Vasques_, etc..

Fredegar. Scholast., c. XXI. Je doute fort que les Francs, qui furent
battus par eux dans la jeunesse de leur empire, leur aient imposé un
tribut, comme le prétend Frédégaire, sous les faibles enfants de
Brunehaut.


118--page 238--_Guaifer repoussa ces demandes_...

Voy. aussi Eginhard, Annal., ibid., 199: «Cùm res quæ ad ecclesias...
pertinebant, reddere noluisset.--Spondet se ecclesiis sua jura
redditurum, etc.»


119--page 239--_Pepin portant les reliques_...

Secunda S. Austremonii translatio, ap. Scr. Rer. Fr. V, 433. «Rex, ad
instar David regis... oblita regali purpurâ, præ gaudio omnem illam
insignem vestem lacrymis perfundebat, et antè sancti martyris exequias
exultabat, ipsiusque sacratissima membra propriis humeris evehebat.
Erat autem hiems.»--Translat. S. Germani Pratens., ibid., 428
«...mittentes, tâm ipse quàm optimates ab ipso electi, manus ad
feretrum.»


120--page 239, note 3--_Charlemagne_...

Les Chroniques de Saint-Denys disent elles-mêmes Challes et
Challemaines, pour Charles et Carloman (maine, corruption française de
_mann_; comme _lana_, laine, etc.). On trouve dans la Chronique de
Théophane un texte plus positif encore. Il appelle Carloman [Grec:
Karoullomagnos]; Scr. Fr., V, 187. Les deux frères portaient donc le
même nom.--Au dixième siècle, Charles-le-Chauve gagna aussi à
l'ignorance des moines latins le surnom de Grand, comme son aïeul.
Épitaph., ap. Scr. Fr., VII, 322:

            ... Nomen qui nomine duxit
  De magni magnus, de Caroli Carolus.

C'est ainsi que les Grecs se sont trompés sur le nom d'Élagabal, dont
ils ont fait, bon gré, mal gré, Héliogabal, du grec _Hélios_, soleil.


121--page 241--... _dans ces déserts ils élevaient quelque place
forte_...

Fronsac (Francicum ou Frontiacum) en Aquitaine (Eginh., Annal., ap.
Scr. Fr., V, 201); et en Saxe, la ville que les chroniques désignent
sous le nom de _Urbs Karoli_ (Annal. Franc, ibid., p. 11), un fort sur
la Lippe (p. 29), Ehresburg, etc.


122--page 242--_Charlemagne confirma la dîme_...

Capitulare ann. 789, c. VII. «De decimis, ut unusquisque suam decimam
donet, atque per jussionem pontificis dispensetur.»--Capitulatio de
Saxon., ann. 791, c. XVI: «Undecunque censûs aliquid ad fiscum
pervenerit..., decima pars ecclesiis et sacerdotibus reddatur.» C.
XVII: «Omnes decimam partem substantiæ et laboris sui dent, tàm
nobiles quàm ingenui, similiter et liti.»--Voy. aussi Capitul.
Francoford., ann. 794, c. XXIII.--Dès l'an 567, on trouve mention de
la dîme dans une lettre pastorale des évêques de Touraine; une
constitution de Clotaire et les Actes du concile de Mâcon, en 588, la
prescrivent expressément. Ducange, II, 1334, v{o} DECIMÆ.


123--page 242--... _affranchit l'Église de la juridiction séculière_.

Capitul. add. ad leg. Langob., ann. 801, c. I. «Volumus primo, ut
neque abbates, neque presbyteri, neque diaconi, neque subdiaconi,
neque quislibet de clero, de personis suis ad publica, vel ad
secularia judicia trahantur vel distringantur, sed a suis episcopis
judicati justitiam faciant.»--Cf. Capitul. Aquisgr., ann. 789, c.
XXXVII.--Capitul. Francoford., ann. 794, c. IV: «Statutum est a domino
rege et S. Synodo, ut episcopi justifias faciant in suas parochias...
Comites quoque nostri veniant ad judicium episcoporum.»


124--page 245--... _la première victoire des Germains sur l'Empire_.

Stapfer, art. ARMINIUS, dans la Biogr. univers.: «Les lieux voisins de
Dethmold sont encore pleins de souvenirs de ce mémorable événement. Le
champ qui est au pied de Teutberg s'appelle encore Wintfeld, ou Champ
de la Victoire; il est traversé par le Rodenbeck, ou Ruisseau de sang,
et le Knochenbach, ou Ruisseau des os, qui rappelle ces ossements
trouvés, six ans après la défaite de Varus, par les soldats de
Germanicus venus pour leur rendre les derniers honneurs. Tout près de
là est Feldrom, le champ des Romains; un peu plus loin, dans les
environs de Pyrmont, le Herminsberg, ou mont d'Arminius, couvert des
ruines d'un château qui porte le nom de Harminsbourg, et sur les bords
du Weser, dans le même comté de la Lippe, on trouve Varenholz, le bois
de Varus.


125--page 245--... _la victoire des Francs sanctifiée par un miracle_,
etc...

Eginhard. Annal., ap. Script. Fr., V, 201. «Ne diutius siti confectus
laboraret exercitus, divinitus factum creditur ut quâdam die, cùm
juxta morem, tempore meridiano, cuncti quiescerent, prope montem qui
castris erat contiguus tanta vis aquarum in concavitate cujusdam
torrentis eruperit, ut exercitui cuncto sufficeret.»--Poetæ Saxonici
Annal., l. I.


126--page 248--_Le nom du fameux Roland_...

Eginhard, vita Karoli, ap. Scr. Fr., V, 93.--Voy. aussi Eginhard.
Annal., ibid., 203.--Poet. Sax., l. I, ibid., 143.--Chroniques de
Saint-Denys, l. I, c. VI.--Les autres chroniques ne parlent point de
cette déroute.--Sur les poèmes carlovingiens, voyez le cours de M.
Fauriel, et l'excellente thèse de M. Monin: _Sur le Roman de
Roncevaux_, 1832.


127--page 249--... _un système de conversion_...

Il prit pour otages quinze des plus illustres, et les remit à la garde
de l'archevêque de Reims, Vulfar, auquel il accordait la plus grande
confiance. Vulfar avait été précédemment revêtu des fonctions de
Missus Dominicus en Champagne. Flodoard. Hist. Remens., l. II, c.
XVIII. «Le très sage et très habile Charles, dit le biographe de
Louis-le-Débonnaire, savait s'attacher les évêques. Il établit par
toute l'Aquitaine des comtes et des abbés, et beaucoup d'autres
encore, qu'on nomme des _Vassi_, de la race des Francs; il leur confia
le soin du royaume, la défense des frontières et le gouvernement des
fermes royales.» Astronom. Vita Ludov. Pii. c. 3, ap. Scr. Fr., VI,
88.--Les abbés remplissent ici des fonctions militaires. Charlemagne
écrit à un abbé de Saxe de venir avec des hommes bien armés et des
vivres pour trois mois. Caroli M. Epist., 21, ap. Scr. Fr., V, 633.

Vita S. Sturmii, abbat. Fuld., ap. Scr. Fr., V, 447. «Karolus...
assumptis universis sacerdotibus, abbatibus, presbyteris... totam
illam provinciam in parochias episcopales divisit... Tunc pars maxima
beato Sturmio populi et terræ illius ad procurandum commititur.»
Annal. Franc., ap. Scr. Fr., V, 26. «Divisitque ipsam patriam inter
presbyteros et episcopos, seu et abbates, ut in eis baptizarent et
prædicarent.»--Idem, Chron. Moissiac., ibid. 71.


128--page 253--... _le camp des Avares_...

Monach. S. Galli, l. II, c. II. «Terra Hunorum novem circulis
cingebatur... Tàm latus fuit unus circulus... quantùm est spatium de
castro Turonico ad Constantiam... Ita vici et villæ erant locatæ, ut
de aliis ad alias vox humana posset audiri. Contra eadem quoque
ædificia, inter inexpugnabiles illos muros, portæ non satis latæ erant
constitutæ... Item de secundo circulo, qui similiter ut primus erat
exstructus; viginti miliaria Teutonica quæ sunt quadraginta Italica,
ad tertium usque tendebantur; similiter usque ad nonum; quamvis ipsi
circuli alius alio multo contractiores fuerunt... Ad has ergo
munitiones per ducentos et eo ampliùs annos, qualescumque omnium
occidentalium divitias congregantes... orbem occiduum pene vacuum
dimiserunt.»


129--page 255--... _un canal du Rhin au Danube_...

Eginh. Annal., ad ann. 793. «On avait persuadé au roi que si l'on
creusait entre le Rednitz et l'Altmul un canal assez grand pour
contenir des vaisseaux, on pourrait naviguer facilement du Rhin au
Danube, parce que l'une de ces rivières se jette dans le Danube et
l'autre dans le Mein. Aussitôt il vint dans ce lieu avec toute sa
cour, y réunit une grande multitude, et employa à cette oeuvre toute
la saison de l'automne. Le canal fut donc creusé sur deux mille pas de
longueur et trois cents pieds de largeur, mais en vain, car au milieu
d'une terre marécageuse déjà imprégnée d'eau par sa nature, et inondée
par des pluies continuelles, l'entreprise ne put s'achever: autant les
ouvriers avaient tiré de terre pendant le jour, autant il en retombait
pendant la nuit, à la même place. Pendant ce travail, on lui apporta
deux nouvelles fort déplaisantes: les Saxons s'étaient révoltés de
tous côtés; les Sarrasins avaient envahi la Septimanie, engagé un
combat avec les comtes et les gardes de cette frontière, tué beaucoup
de Francs, et ils étaient rentrés chez eux victorieux.»


130--page 257, note--_Charlemagne et le pape Adrien_...

Eginh. Kar. M. c. 19: «Nuntiato Adriani obitu, quem amicum præcipuum
habebat, sic flevit, ac si fratrem aut carissimum filium amisisset.»
C. XVII: «Nec ille toto regni sui tempore quicquam duxit antiquius,
quàm ut urbs Roma suâ operâ suoque labore veteri polleret
auctoritate...»--Voy. les lettres d'Adrien à Charlemagne. (Scr. Fr. V,
403, 544, 545, 546, etc.)


131--page 257--... _le couronnement de Charlemagne_...

Eginh. Annal., p. 215. «Coram altari, ubi ad orationem se
inclinaverat, Leo papa coronam capiti ejus imposuit.»--Eginh. Vit.
Kar. M., ibid. 100. «Quod primo in tantum adversatus est, ut
affirmaret se eo die, quamvis præcipua festivitas esset, ecclesiam non
intraturum fuisse, si pontificis consilium præscire potuisset.»


132--page 258--_Les présents d'Haroun_...

«Ce que le poète disait impossible:

  Aut Ararim Parthus bibet, aut Germania Tigrim,

parut alors, dit le moine de Saint-Gall, une chose toute simple, à
cause des relations de Charles avec Haroun. En témoignage de ce fait,
j'appellerai toute la Germanie, qui, du temps de votre glorieux père
Louis (il s'adresse à Charles-le-Chauve), fut contrainte de payer un
denier par chaque tête de boeuf et par chaque manse dépendant du
domaine royal, pour le rachat des chrétiens qui habitaient la terre
sainte. Dans leur misère, ils imploraient leur délivrance de votre
père, comme anciens sujets de votre bisaïeul Charles et de votre aïeul
Louis.» Monach. Sangall., l. II, c. XIV.


133--page 258--_Charlemagne actif dans son repos même_, etc...

Eginh. in Karol. M., c. XXV. «Il apprit la grammaire sous le diacre
Pierre de Pise, et eut pour maître, dans les autres études, Albinus,
surnommé Alcuin, également diacre, né en Bretagne, et de race saxonne,
homme d'une science universelle, et sous la direction duquel il donna
beaucoup de temps et de travail à la rhétorique et à la dialectique,
mais surtout à l'astronomie. Il apprenait aussi le calcul et étudiait
le cours des astres avec une curieuse et ardente sagacité.»--«Dans les
dernières années de sa vie, il ne fit plus que s'occuper de prières et
d'aumônes et corriger des livres. La veille de sa mort, il avait
soigneusement corrigé, avec des Grecs et des Syriens, les évangiles de
saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean.» Thegan.
de Gestis Ludov. Pii, c. VII, ap. Scr. Fr. VI, 76.--Il envoya aussi «à
son meilleur ami», le pape Adrien, un Psautier en latin, écrit en
lettres d'or, et avec une dédicace en vers. (Eginh. ap. Script. Rer.
Franc., t. V, p. 402.) Aussi l'ensevelit-on avec un Évangile d'or à la
main. (Monach. Engolism. in Kar. M., ibid. 186.)


134--page 259--_Il se piquait de bien chanter au lutrin_...

Eginh. in Kar. M., c. XXVI. «Il perfectionna soigneusement la lecture
et le chant sacrés, car il s'y entendait admirablement, quoiqu'il ne
lût jamais lui-même en public, et qu'il ne chantât qu'à demi voix et
en choeur.»--Mon. Sangall., l. I, c. VII. «Jamais, dans la basilique
du docte Charles, il ne fut besoin de désigner à chacun le passage
qu'il devait lire, ni d'en marquer la fin avec de la cire ou avec
l'ongle; tous savaient si bien ce qu'ils avaient à lire, que si on
leur disait à l'improviste de commencer, jamais il ne les trouvait en
faute. Lui-même, il levait le doigt ou un bâton, ou envoyait quelqu'un
aux clercs, assis loin de lui, pour désigner celui qu'il voulait faire
lire. Il marquait la fin, par un son guttural, que tous attendaient en
suspens, tellement que, soit qu'il fît signe après la fin d'un sens,
ou à un repos au milieu de la phrase, ou même avant le repos, personne
ne reprenait trop haut ou trop bas, quelque étrange commencement que
cela pût faire. En sorte que, bien que tous ne comprissent pas,
c'était dans son palais que se trouvaient les meilleurs lecteurs, et
nul n'osa entrer parmi ses choristes (fût-il même connu d'ailleurs)
qui ne sût bien lire et bien chanter.»


135--page 259--... _pour observer ceux qui entraient_...

Mon. S. Galli, l. I, c. XXXII. «Quæ (mensiones) ita circa palatium
peritissimi Caroli ejus dispositione constructæ sunt, ut ipse per
cancellos solarii sui cuncta posset videre, quæcumque ab intrantibus
vel exeuntibus quasi latenter fierent. Sed et ita omnia procerum
habitacula a terrâ erant in sublime suspensa, ut sub eis non solum
militum milites et eorum servitores, sed omne genus hominum ab
injuriis imbrium vel nivium, vel gelu, caminis possent defendi, et
nequaquàm tamen ab oculis acutissimi Caroli valerent abscondi.»


136--page 259--_La nuit, il se levait pour les matines_...

Eginh. in Kar. M., c. XXVI. «Ecclesiam mane et vespere, item nocturnis
horis et sacrificii tempore, quoad eum valetudo permiserat, impigrè
frequentabat.»--Mon. Sangall., l. I, c. XXXIII: «Gloriosissimus
Carolus ad nocturnas laudes pendulo et profundissimo pallio utebatur.»


137--page 259--_Portrait de Charlemagne_...

Eginh. in Kar. M., c. XXII. «Corpore fuit amplo atque robusto, staturâ
eminenti, quæ tamen justam non excederet... apice corporis rotundo,
oculis prægrandibus ac vegetis, naso paululum mediocritatem
excedente... Cervix obesa et brevior, venterque projectior... Voce
clarâ quidem, sed quæ minùs corporis formæ conveniret.--Medicos pene
exosos habebat, quod ei in cibis assas, quibus assuetus erat,
dimittere, et elixis adsuescere suadebant.»--Permis aux grandes
Chroniques de Saint-Denys, écrites si longtemps après, de dire qu'il
fendait un chevalier d'un coup d'épée, et qu'il portait un homme armé
debout sur la main. On a proportionné l'empereur à l'empire, et conclu
que celui qui régnait de l'Elbe à l'Èbre devait être un géant.


138--page 259--_C'était plaisir de les voir cavalcader derrière
lui_...

Id. ibid., c. XIX: «Numquàm iter sine illis faceret. Adequitabant ei
filii, filiæ vero pone sequebantur... Quæ cùm pulcherrimæ essent et ab
eo plurimum diligerentur, mirum dictu quod nullam earum cuiquam aut
suorum aut exterorum nuptum dare voluit. Sed omnes secum usque ad
obitum suum in domo suâ retinuit, dicens se earum contubernio carere
non posse. Ac propter hoc, alias felix, adversæ fortunæ malignitatem
expertus est. Quod tamen ita dissimulavit, ac si de eis nunquam
alicujus probri suspicio exorta, vel fama dispersa fuisset.»


139--page 260--... _la dissonance reparaissait toujours_...

V. un passage curieux d'une vie de saint Grégoire, ap. Scrip. Rer. Fr.
t. V, p. 445.--V. aussi la vie de Charlemagne, par un moine
d'Angoulême (ap. Scr. Fr. V, 185).--Mon. Sangall., l. 1, c. X. «Voyant
avec douleur que le chant était divers selon les diverses provinces,
il demanda au pape douze clercs instruits dans la psalmodie. Mais, par
malice, lorsqu'on les eut dispersés de côté et d'autre, ils se mirent
à enseigner tous des méthodes différentes. Charles indigné se plaignit
au pape, et le pape les mit en prison.»


140--page 265--_Charlemagne fit recueillir les vieux chants nationaux
de l'Allemagne_...

Eginh. in Kar. M., c. XXIX. «Barbara et antiquissima carmina, quibus
veterum regum actus ac bella canebantur, scripsit, memoriæque
mandavit. Inchoavit et grammaticam patrii sermonis.»--Suivant Éginhard
(c. XIV) Charlemagne donna au mois des noms significatifs dans la
langue allemande (mois d'hiver, mois de boue, etc.); mais, selon la
remarque de M. Guizot, on les trouve en usage chez différents peuples
germains avant le temps de Charlemagne.


141--page 266--... _parlant souvent la langue latine_...

Eginh. in Kar: M. c. XXV. «Latinam ita didicit, ut æque, illâ ac
patriâ linguâ orare esset solitus; græcam vero melius intelligere quam
pronunciare poterat.»--Poeta Saxon., l. V, ap. Scr. Fr. V, 176:

  ..... Solitus linguâ sæpe est orare latinâ;
  Nec græcæ prorsus nescius extiterat.

«Telle était sa faconde, qu'il en ressemblait à un pédagogue (ut
didasculus appareret; alibi dicaculus, petit plaisant).»


142--page 270--_Dans les Capitulaires, le ton pédantesque_...

On pourrait multiplier les exemples. Capitul. anni 802, ap. Scr. Fr.
V, 659. «Placuit ut unusquisque ex propriâ personâ se in sancto Dei
servitio secundum Dei præceptum et secundum sponsionem suam pleniter
conservare studeat secundum intellectum et vires suas; quia ipse
domnus imperator non omnibus singulariter necessariam potest exhibere
curam.» Capitul. anni 806, ibid. 677. «Cupiditas in bonam partem
potest accipi et in malam. In bonam juxta apostolum, etc.--Avaritia
est alienas res appetere, et adeptas nulli largiri. Et juxta
apostolum, hæc est radix omnium malorum. Turpe lucrum exercent qui per
varias circumventiones lucrandi causâ inhoneste res quaslibet
congregare decertant.»


143--page 270--_Les livres Carolins contre l'adoration des images_...

Carol. libr. I, c. XXI. «Solus igitur Deus colendus, solus adorandus,
solus glorificandus est, de quo per prophetam dicitur: exaltatum est
nomen ejus solius, etc.»


144--p. 271--... _son fils Louis ayant restitué toutes les spoliations
de Pepin_...

Je crois qu'il faut entendre ainsi cette dilapidation du domaine que
Charlemagne reprocha à son fils. Ce domaine avait dû se former de
toutes les violences de la conquête. Le caractère scrupuleux de Louis,
et les réparations qu'il fit plus tard à d'autres nations maltraitées
par les Francs, autorisent à interpréter ainsi sa conduite en
Aquitaine. Voici le texte de l'historien contemporain: «In tantum
largus, ut antea nec in antiquis libris nec in modernis temporibus
auditum est, ut villas regias quæ erant et avi et tritavi (Pepin et
Charles-Martel), fidelibus suis tradidit eas in possessiones
sempiternas... Fecit enim hoc diu tempore.» Theganus, de gestis Ludov.
Pii, c. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78.


145--page 273--«_L'Empereur assemble des hommes en Gaule, en
Germanie_...»

Annal. Franc., ad ann. 810, ap. Scr. Fr. V, 59. «Nuntium accepit
classem CC navium de Nortmannia Frisiam appulisse... Missis in omnes
circumquaque regiones ad congregandum exercitum nuntiis...»--Ibid., ad
ann. 809. Cumque ad hoc per Galliam atque Germaniam homines
congregasset...»


146--page 273--«_Le roi des Northmans, Godfried_, etc...»

Eginh. in Kar. M., c. XIV. «Godefridus adeo vanâ spe inflatus erat, ut
totius sibi Germanise promitteret potestatem, etc.»--V. aussi Annal.
Franc., ap. Scr. Fr. V, 57, Hermann. Contract., ibid. 366.


147--page 275--_Le saint Louis du neuvième siècle_...

Il y a une singulière ressemblance entre les portraits que l'histoire
nous a laissés de Louis-le-Débonnaire et de saint Louis. «Imperator
erat... manibus longis, digitis redis, tibiis longis et ad mensuram
gracilibus, pedibus longis.» Theganus, de Gest. Ludov. Pii, c. XIX,
ap. Scr. Fr. VI, 78.--«Ludovicus (saint Louis) erat subtilis et
gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum anglicum
(angelicum?), et faciem gratiosam.» Salimbeni, 302; ap. Raumer,
Geschichte der Hohenstauffen, IV, 271.--L'un et l'autre se gardaient
soigneusement de rire aux éclats. «Numquam in risu imperator exaltavit
vocem suam, nec quando in festivitatibus ad lætitiam populi
procedebant themilici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad
mensam coram eo: tunc ad memsuram coram eo ridebat populus; ille
numquam vel dentes candidos suos in risu ostendit.» Thegan. ibid.--Sur
la gravité de saint Louis et son horreur pour les baladins et les
musiciens, V. le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montré le même
désir de réparer par des restitutions les injustices de leurs pères.


148--page 276--_Réforme des monastères_, etc....

Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. «Regulam B. Benedicti
tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati Basilii dicta
necnon Pachomii regulam scandere nitens.»--Astronom., c. XXXVIII, ap.
Scr. Fr. VI, 100: «Ludovicus... fecit componi ordinarique librum
canonicæ vitæ normam gestantem; misit... qui transcribi facerent...
itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo monachos strenuæ
vitæ per omnia, qui per omnia monachorum euntes redeuntesque
monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quàm
feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.»


149--page 276--_Louis renvoya, dans leur couvent Adalhard et Wala_...

S. Adhalardi Vita, ibid., 277. «Invidiâ... pulsus præsentibus bonis,
dignitate, exutus vulgi existimatione foedatus... exilium tulit.»--Acta
SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 464: «Wala... cujus Augustus, efficaciam
auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius esset, patrui ejus filius,
decrevit humiliari, cujuslibet instinctu, et redigi inter infimos.»--P.
492. Un jour il dit à Louis-le-Débonnaire: «Velim, reverendissime
imperator Auguste, dicas nobis tuis quid est quod tantùm propriis
interdum relictis officiis, ad divina te transmittis.»--Astronom., c.
XXI: «Timebatur quàm maxime Wala, summi apud Carolum imperatorem
habitus loci, ne forte aliquid sinistri contra imperatorem moliretur.»


150--page 276--_Le palais impérial eut sa réforme_...

Astronom., c. XXI: «Moverat ejus animum jamdudum, quanquam naturâ
mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio exercebatur
paterno; quo solo domus paterna inurebatur nævo... Misit... qui...
aliquos stupri immanitate et superbiæ fastu, reos majestatis caute ad
adventum usque suum adservarent.»--C. XXIII: «Omnem coetum femineum,
qui permaximus erat, palatio excludi judicavit præter paucissimas.
Sororum autem quæque in sua, quæ a patre acceperat, concessit.»


151--page 276--_Roi d'Aquitaine, il s'était réduit à une telle
pauvreté_...

Astronom., c. VII.--Le roi Louis donna bientôt une preuve de sa
sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était
naturelle. Il régla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux
différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le
recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient: Doué,
Chasseneuil, Audiac et Ébreuil. Ainsi chacune, quand son tour
revenait, pouvait suffire à la dépense du service royal. Après cette
sage disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les
approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_.
Les gens de guerre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde,
considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et la
cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des
autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser
subsister un impôt si dur pour ses sujets. À la même époque, sa
libéralité déchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de
blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son père, qu'à son
exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements
militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres réformes, félicitant
son fils de ses heureux progrès.»--Voy. aussi Thegan, De gestis, etc.


152--page 276--_Empereur, il rendit aux Saxons le droit de
succéder_...

Astronom, c. XXIV. «Saxonibus atque Frisonibus jus paternæ
hæreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant,
imperatoriâ restituit clementiâ... Post hæc easdem gentes semper sibi
devotissimas habuit.»


153--page 277--... _confirma les droits des chrétiens d'Espagne_...

Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486, 487:
«Jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri
præceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de
deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui
postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus
suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub
quali convenientiâ atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et
ipsi possideant, et suæ posteritati derelinquant, etc.»


154--page 277, note 3--... _premier essai de l'Italie pour se délivrer
des barbares_...

«Omnes civitates regni et principes Italiæ in hæc verba conjuraverunt,
sed et omnes aditus, quibus in Italiam intratur, positis obicibus et
custodiis obserarunt.»--Astronom., c. XXIX.--V. aussi Eginh. Annal.,
ap. Scr. F. VI, 177.


155--page 278--_Charlemagne avait désigné Louis_, etc...

Thegan., c. VI. «Cùm intellexisset appropinquare sibi diem obitus sui,
vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu, episcopis,
abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans omnes a
maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id est
imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes responderunt
Dei esse admonitionem illius rei.»--Il avait aussi consulté Alcuin au
tombeau de saint Martin de Tours: «Quo in loco tenens manum Albini,
ait secrete: Domine magister, quem de his filiis meis videtur tibi in
isto honore quem indigno quanquam dedit mihi Deus, habere me
successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens, novissimum illorum,
sed humilitate clarissimum, ob quam a multis despicabilis notabatur,
ait: Habebis Ludovicum humilem successorem eximium.» Acta SS. ord. S.
Bened., sec. IV, p. 156.


156--page 278--_Louis ne pouvait consentir à l'exécution de Bernard_,
etc...

Astron., c. XXX. «Cum lege judicioque Francorum deberent capitali
invectione feriri, suppressâ tristiori sententiâ, luminibus orbarit
consensit, licet multis obnitentibus, et adnimadverti in eos totâ
severitate legali cupientibus.» Thegan., ibid., 79. «Judicium mortale
imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum luminibus
privârunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator, magno cum
dolore flevit mullo tempore.»


157--page 278--_La Suède eut un évêque dépendant de l'archevêque de
Reims_...

S. Anscharii vita, ibid., 305. «In civitate Hammaburg sedem constituit
archiepiscopalem.»--Ibid., 306. «Ebo (archiep. Remensis) quemdam...
pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum, etc.»


158--page 279--_Louis choisit la plus belle. Judith_, etc...

Astron., c. LXXX. «Undecumque abductas procerum filias inspiciens,
Judith.»--Thegan., c. XXVI. «Accepit filiam Velfi ducis, qui erat de
nobilissimâ stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith, quæ erat ex
parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam constituit.
Erat enim pulchra valde.»--L'évêque Friculfe lui écrit: «Si agitur de
venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas visus vel
auditus nostræ parvitatis comperit, reginas.» Scr. Fr. VI, 355.


159--page 279--_Savante_...

V. les épîtres dédicatoires du célèbre Raban de Fulde et de l'évêque
Friculfe. Celui-ci lui écrit: «In divinis et liberalibus studiis, ut
tuæ eruditionis cognovi facundiam, obstupui.» Script. Fr. VI, 355,
356.--Walafrid versus, ibid., 268:

  Organa dulcisono percurrit pectine Judith.
  O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda.
  Ludere jam pedibus...
  Quidquid enim tibimet sexûs subtraxit egestas,
  Reddidit ingeniis culta atque exercita vita.

--Annal. Met., ibid., 212. «Pulchra nimis et sapientiæ floribus optime
instructa.»


160--page 282--_Une diète fut assemblée à Nimègue_...

Astron., c. XLV. «Hi qui imperatori contraria sentiebant, alicubi in
Franciâ conventum fieri generalem volebant. Imperator autem clanculo
obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens Germanis.
Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi
convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio
futura.» Louis se réconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace
de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--«Quos
postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique
imperatoris judicio legali, tanquam reos majestatis, decernerent
capitali sententià feriri, nullum ex eis permisit occidi.»--Voy. aussi
Annal. Bertinian., ibid. 193.


161--page 282--... _l'empereur se voyant abandonné_, etc...

Thegan., c. XLII. «Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus propter
me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant ab eo.»


162--page 284--_Ebbon, l'un de ces fils de serfs_, etc...

Thegan., c. XLIV. «Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium
servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te
purpurâ et pallio, et tu eum induisti cilicio... Patres tui fuerunt
pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi
principis... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job insultabant,
reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant, legales servi ejus
erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi molesti fuerunt ei, et
maxime hi quos ex servili conditione honoratos habebat, cum his qui ex
barbaris nationibus ad hoc fastigium perducti sunt.»--Id., c. XX:
«Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex vilissimis servis summi
pontifices fierent, et hoc non prohibuit...» Puis vient une longue
invective contre les parvenus.


163--page 285, note--_Tous se trouvaient d'accord_...

Nithardi historiæ, l. I, c. IV, ap. Scr. Fr. VII, 12. «Occurrebat
universæ plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem
dimiserant.»--C. V: «Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant,
poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.»--Tous
les peuples revenaient à Louis: «Gregatim populi tam Franciæ quam
Burgundiæ, necnon Aquitaniæ sed et Germaniæ coeuntes, calamitatis
querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc.» Astronom., c.
XLIX.


164--page 286--_Wala_... «_un homme de discorde_...»

Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: «Virum rixæ virumque
discordiæ se progenitum frequenter ingemuerit.»--Pascase Radbert,
auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis-le-Débonnaire et
sous son fils Charles-le-Chauve, crut prudent de déguiser ses
personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle _Arsenius_;
Adhalard, _Antonius_; Louis-le-Débonnaire, _Justinianus_; Judith,
_Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis-le-Germanique, _Gratianus_;
Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et _Amisarius_.


165--page 286--_Le vieil empereur aurait dit à Lothaire_...

Nithard., l. I, c. XII: «Ecce, fili, ut promiseram, regnum omne coram
te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris, partium
electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus, similiter partium
electio tua erit.--Quod idem cum per triduum dividere vellet, sed
minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit, deprecans
ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi
concederetur... Testati quod pro nullâ re aliâ, nisi solâ ignorantiâ
regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut ægrius valuit,
regnum omne absque Bajoariâ cum suis divisit; et a Mosâ partem
Australem Lodharius cum suis elegit Occiduam verò, ut Carolo
conferretur, consensit.»


166--page 288--... _bataille si sanglante qu'elle eût épuisé
l'Empire_...

Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. «In quâ pugnâ ità Francorum vires
attenuatæ sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in posterum
sufficerent.»--«Dans cette bataille, dit une autre chronique écrite au
temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la France, de
l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne, se tuèrent
mutuellement.» Hist. reg. Franc., 259.


167--page 290--_Serment de Louis-le-Germanique et de
Charles-le-Chauve_...

Nithard., l. III, c. V. ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la
traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais
je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux
de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une
époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des
proportions différentes dans les langues naissantes de l'Europe.
(Voy., aux Éclaircissements, le chant barbare composé sur la captivité
de Louis II.)


168--page 293--_Le secours que Lothaire avait demandé aux païens_...

Voy. aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de Fulde,
an 842, la Chronique d'Hermann. Contract., ap. Scr. Fr. VII, 232, etc.


169--page 293--_Charles-le-Chauve qui ressemblait à Bernard_...

Thegan., c. XXXVI. «Impii... dixerunt Judith reginam violatam esse à
duce Bernhardo.»--Vita venerab. Walæ, ap. Scr. Fr. VI, 289.--Agobardi
Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr. VII, 286: «Et os
ejus mire ferebat, naturâ adulterium maternum prodente.»


170--page 293--_Pepin n'avait pas hésité à appeler les Sarrasins, les
Normands_...

Annal. Bertin, ap. Scr. Fr. VII, 66. Chronic. S. Benigni Divion.,
ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. «Nortmanni... a Pippino
conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam
adventaverant.»


171--page 296--_Les moines avaient demandé à Louis-le-Débonnaire_,
etc...

Nithard., l. I, c. III. «Percontari... si respublica ei restitueretur,
an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum divinum.»

_Les évêques interrogent de même Charles-le-Chauve_, etc... Nithard,
l. IV, c. I. «Palam illos percontati sunt... an secundum Dei
voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se velle... aiunt: Et
auctoritate divinâ ut illud suscipiatis, et secundum Dei voluntatem
illud regatis monemus, hortamur atque præcipimus.»

_Plus tard les évêques sont d'avis que la paix règne entre les trois
frères._ Nithard, ibid., c. III. «Solito more, ad episcopos
sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos
fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata
concedunt.»


172--page 297--_Le Capitulaire d'Épernay_, etc...

C'est par erreur qu'un historien récent a dit que ce pouvoir avait été
conféré aux évêques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31, Capitul.
Sparnac. ann. 846, art. 20. «Missos ex utroque ordine... mittatis...»

_Le Capitulaire de Kiersy_, etc. Capitul. Car. Calvi; ap Scr. Fr. VII,
630. «Ut unusquisque presbyter imbreviet in suâ parrochiâ omnes
malefactores, etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare
noluerint, ad episcopi præsentiam perducantur.»


173--page 300--_La plainte de Charles-le-Chauve contre Venilon_,
etc...

Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard
expressément qu'il a _élu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III epist.
(ap. Hinc. op. II, 198): «Ego cum collegis meis et cæteris Dei ac
progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub
conditione debitas leges servandi.»


174--page 302--_Gotteschalk avait professé la doctrine de la
prédestination_...

Voy. sur cette affaire les textes qu'a réunis Gieseler,
Kirchengeschichte, II, 101, sqq.


175--page 305--_Pour Jean Érigène l'Écriture est un texte livré à
l'interprétation_...

J. Erig. De nat. divis., l. I, c. LXVI... «Il ne faut pas croire que,
pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se
serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de
similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre
faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore
grossiers et enfantins.» Dans le Traité [Grec: Peri phuseôs merismou],
l'autorité, est dérivée de la raison, nullement la raison de
l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison paraît
sans valeur, etc.


176--p. 306, note.--_Les pirates_... _que la famine avait chassés du
gîte paternel_...

La faim fut le génie de ces rois de la mer. Une famine qui désola le
Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq ans à l'exil
les fils puînés. Odio Cluniac, ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de Mor.
Duc. Normann., l. I. Guill. Gemetic, l. I, c. IV, 5.--Un Saga
irlandais dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur
argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur
mer. Watzdæla, ap. Barth., 438.

«Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses
compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe
des lances: c'était leur habitude. Il en reçut le nom de Barnakall,
sauveur des enfants.» Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme
guerrier des compagnons du chef s'exaltait jusqu'à la frénésie, ils
prenaient le nom de _Bersekir_ (insensés, fous furieux). La place du
Bersekir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur
pour leurs héros (V. l'Edda Sæmundar, l'Hervarar-Saga, et plusieurs
Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdæla-Saga, le nom de Bersekir
devient un reproche. Barthol., 345.--«Furore bersekico si quis
grassetur, relegatione puniatur.» Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of
the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.


177--page 308--_Depuis qu'Harold eut obtenu de Louis une province pour
un baptême_, etc...

Thegan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80. «Quem imperator elevavit de
fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit ei.» Astronom.,
c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal. Bertin., ann.
870. «Cependant furent baptisés quelques Normands, amenés pour cela à
l'empereur par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu des présents, ils
s'en retournèrent vers les leurs, et après le baptême ils se
conduisirent de même qu'auparavant, en Normands et comme des païens.»


178--page 313--_Ce roi peut disposer de quelques évêchés_, etc...

Annal. Bertin, ann. 859. «Charles distribua aux laïques certains
monastères, qui n'étaient jamais accordés qu'à des clercs.--Ann. 862:
L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donnée déraisonnablement à son
fils Hludowic, il la donna sans plus de raison à Hubert, clerc marié.»
Pendant longtemps il avait laissé vacante la place d'abbé, et l'avait
gardée à son profit. En 861, il en avait fait autant des abbayes de
Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il récompensait, en leur
donnant des abbayes, les transfuges qui passaient dans son
parti.--Ann. 865. «Il nomma de sa pleine autorité, avant que la cause
eût été jugée, Vulfade à l'archevêché de Bourges, etc.,
etc...»--Flodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait
désapprouvé la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu
de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et
brisa, pour la lire, les sceaux des archevêques, etc.--Voyez aussi
dans les Annales de Saint-Bertin, an 876, sa conduite dure et hautaine
envers les évêques assemblés au concile de Ponthion.--En 867, il avait
exigé des évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de
savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des
constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le
payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expéditions
militaires, il se fit peu de scrupule de piller les églises. Ibid.,
ann. 851.--On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi (Lotharius
adversus Karolum occasione suspectæ fidei queritur... Multa catholicæ
fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur.
Ibid., ann. 855).--Nous le voyons même humilier l'archevêque de Reims,
auquel il devait tout, en donnant la primatie à celui de
Sens.--Hincmar avait plusieurs côtés faibles et vulnérables. D'une
part, il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs
désapprouvaient la déposition. De l'autre, il s'était compromis dans
l'affaire de Gotteschalk, et par des procédés illégaux envers
l'hérétique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait
aussi ses violences à l'égard de son neveu Hincmar, évêque de Laon,
jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à la
primatie de Reims.


179--page 313--_Charles-le-Chauve sous la dalmatique grecque_...

Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII, 27. «De Italiâ in Galliam rediens,
novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam talari
dalmaticâ indutus et balteo desuper accinctus pendente usque ad pedes,
necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper imposito,
dominicis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat... Græcas
glorias optimas arbitrabatur...»


180--page 313--_Louis-le-Bègue avoue qu'il ne tient la couronne que de
l'élection_...

Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VIII, 27. «Ego Ludovicus misericordiâ
Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus... polliceor
servaturum leges et statuta populo, etc.»


181--page 316--_Le moine de Saint-Gall fait dire à un soldat de
Charlemagne_, etc...

Mon. Sangall., l. II, c. XX. Is cum Behemanos, Wilzoz et Avaros in
modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili suspenderet...
aiebat: «Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel certe novem de
illis hastâ meâ perforatos et nescio quid murmurantes, huc illucque
portare solebam.»


182--page 318--_Le duché de Gascogne est rétabli_, etc...

Voy. la charte de 845, par laquelle Charles-le-Chauve refuse de
_confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons Vandregisile
et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avaient faits à l'église
d'Alahon (diocèse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p. 688 et p.
85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien patrimoine
de ses aïeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de propriétés et _de
droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agénois_, le _Quercy_, le _pays
d'Arles_, le _Périgueux_, la _Saintonge_ et le _Poitou_. Les
bénédictins ne trouvent dans l'état matériel et la forme de cette
pièce aucun motif d'en suspecter l'authenticité. Ce serait le
testament de l'ancienne dynastie aquitanique, réfugiée chez les
Basques, léguant à l'Église espagnole tout ce qu'elle a jamais possédé
en France. Du tiers de la France, le don est réduit par
Charles-le-Chauve à quelques terres en Espagne, sur lesquelles il
n'avait pas grand'chose à prétendre (1833). M. Rabanis a contesté
l'authenticité de la charte d'Alahon (1841).


183--page 319--_Le Breton Noménoé veut faire de la Bretagne un
royaume_...

Histor Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. «... In corde suo cogitavit ut
se regem faceret... Reperit ut episcopos totius suæ regionis manu
Francorum regiâ factos, aliquâ seductione a sedibus suis expelleret,
et alios concessione suâ constitutos in locis illorum subrogaret, et
si sic fierit posset, faciliter per hoc ad regiam dignitatem
ascenderet.»


184--page 319--_En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de
s'armer contre les Northmans_...

Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: «Vulgus promiscuum inter
Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in Sequanâ
consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est eorum
conjuratio, a potentioribus nostris facile interficiuntur.»


185--page 320--_Eudes rentre à Paris à travers le camp des
Northmans_...

Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: «Nortmanni, ejus reditum
præscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille, emisso equo,
a dextris et sinistris adversarios cædens, civitatem ingressus.»


186--page 323--_Torthulf_...

Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256. «Torquatus...
seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copiâ silvestri et
venatico exercitio victitans, etc.» Voy. aussi (ibid.) Pactius
Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.


187--page 323--_Les Capets_... _des chefs saxons au service de
Charles-le-Chauve_...

Aimoin de Saint-Fleury, qui écrivit en 1005, dit formellement
Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils Eudes et Rotbert.
Acta SS. ord. S. Bened., P. II, sec. IV, p. 357. Albéric des
Trois-Fontaines, qui écrivit deux siècles plus tard, n'a donc pas été,
comme l'a cru M. Sismondi, le premier à donner cette généalogie. Les
rois Robert et Eudes furent fils de Robert-le-Fort, marquis de la
race des Saxons... Mais les historiens ne nous apprennent rien de plus
sur cette race.» Ibid., 285.--Guillaume de Jumièges: «Robert, comte
d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux fils, le prince Eudes et
Robert, frère d'Eudes.» Item, Chron. de Strozzi, ap. Scr. Fr. X,
278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis VIII: «Le royaume passa de
la race de Charles à celle des comtes de Paris, qui provenaient
d'origine saxonne.»--Helgald, Vie de Robert, c. I. «L'auguste famille
de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes et humbles paroles,
avait sa souche en Ausonie.» (Ausoniâ, il faut peut-être lire
Saxoniâ?)--Quelques historiens font naître Robert en Neustrie; les uns
à Seez (Saxia, civitas Saxonum), les autres à Saisseau (Saxiacum). V.
la préface du tome X des Historiens de France. Toutes ces opinions se
concilient et se confirment par leur divergence même, en admettant que
Robert-le-Fort descendait des Saxons établis en Neustrie, et
particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait _littus
Saxonicum_. Les noms de _Séez_, de _Saisseau_, de la rivière de _Sée_,
etc., ont évidemment la même origine.


188--page 324--_Charles, surnommé le Simple ou le Sot_...

Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: «Fuit in occiduis partibus
quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice dictus.»
Rad. Glaber, l. I, c. I, ibid., IV: «Carolum _Hebetem_ cognominatum.»
Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum _Simplicem_.»--Chron. S.
Maxent,, ap. Scr. Fr. IX, 8: «Karolus _Follus_.» Richard. Pictav.,
ibid., 22: «Karolus Simplex, sive _Stultus_.»


FIN DU TOME PREMIER.



TABLE DES MATIÈRES

                                                                 Pages

  PRÉFACE DE 1869.                                                   I

    Table de la Préface.                                          XLVI


  LIVRE I.--CELTES.--IBÈRES.--ROMAINS.


  CHAPITRE Ier. _Celtes et Ibères._                                  5

    Race gauloise ou celtique; génie sympathique; tendance à
    l'action: ostentation et rhétorique.                       _ibid._

    Race ibérienne; génie moins sociable; esprit de résistance.      8

    Les Galls refoulent les Ibères et les suivent au delà des
    Pyrénées et des Alpes.                                           9

    Colonies dans le midi de la Gaule.                              10

    1º Établissements des Phéniciens.                               11

    2º Établissements des Ioniens de Phocée. Marseille.        _ibid._

    Invasions celtiques dans le nord de la Gaule.                   12

    1º Invasion et établissement des Kymry. Supériorité morale
    des Kymry sur les Galls. Druidisme.                             12

    Passage des Galls, puis des Kymry, en Italie. Guerre contre
    les Étrusques. Lutte de la tribu contre la cité.                13

    Intervention des Romains. Prise de Rome, 388.                   15

    Revers des Gaulois; victoires de la cité sur la tribu.     _ibid._

    2º Invasion des Belges ou Bolg. Leurs établissements dans
    le Languedoc.                                                   16

    Expéditions des Gaulois en Grèce et en Asie.                    18

    Gaulois mercenaires.                                            19

    Insurrection des Gaulois d'Italie, Boïes et Insubres.           19

  222. Rome accable les Boïes, puis les Insubres.                   22

      Hannibal relève les Gaulois.                                  23

  201-170. Ruine des Boïes et Insubres. _L'Italie fermée aux
      Gaulois._                                                     23

      Rome accable les Gaulois d'Asie ou Galates.                   24

      Première expédition des Romains dans la Gaule.           _ibid._

  112. Invasion des Cimbres et des Teutons. Défaites des
      Romains.                                                      28

  102-101. Marius. Extermination des Teutons et des Cimbres.        32


  CHAPITRE II. _État de la Gaule dans le siècle qui précède la
  conquête. -- Druidisme. -- Conquête de César._                    37

      Première religion des Galls. Culte de la nature.              38

      Religion des Kymry ou druidisme. Dogme moral de
      l'immortalité de l'âme, des peines et des récompenses.        39

      Science druidique. Astrologie, médecine. Samolus, gui,
      oeuf de serpent.                                              40

      Prêtresses et prophétesses. Vierge de Sein. Sacrifices
      humains.                                                      41

      Hiérarchie sacerdotale. Druides, Ovates, Bardes.              43

      Assemblées des druides dans le pays des Carnutes.             44

      Impuissance du druidisme pour fonder une société. La
      Gaule lui échappe. Triomphe de l'esprit de clan.              45

      César.--État intérieur de la Gaule. Deux partis: 1º le
      parti gallique ou des chefs de clans (Arvernes et Séquanes);
      2º le parti kymrique ou du druidisme (Édues, etc.);
      l'hérédité et l'élection.                                     46

      Les Séquanes appellent contre les Édues les Suèves, qui
      oppriment les uns et les autres.                              47

      Un Édue, Dumnorix, appelle les Helvètes.                      48

      Un Druide, frère de Dumnorix, appelle les Romains.       _ibid._

  58. César repousse les Helvètes.                                  48

      et chasse les Suèves.                                         49

      Les Gaulois du nord se coalisent contre César, appelé par
      les Édues, les Sénons et les Rhèmes.                     _ibid._

  57. Guerre pénible de César contre les peuples de la Belgique.    50

  56. Il réduit les tribus des rivages et l'Armorique.              51

  55. Il fallait frapper les deux partis qui divisaient la Gaule,
      dans la Germanie et dans la Bretagne.

      1º César passe le Rhin.                                       52

      2º Il passe en Bretagne.                                      53

  54-53. L'insurrection éclate en Gaule de toutes parts.            55

      Soulèvement et extermination des Éburons.                _ibid._

  52. Soulèvement des deux partis, kymrique et gallique (Carnutes,
      Arvernes, etc.).                                              56

      César accourt de l'Italie, prend Genabum et Noviodunum.  _ibid._

      Soulèvement des Édues.                                        57

      César assiège dans Alésia le Vercingétorix.                   58

  51. Il la prend et réduit rapidement la Gaule.                    59


  CHAPITRE III. _La Gaule sous l'Empire. -- Décadence de l'Empire.
  -- Gaule chrétienne._                                             61

    César, génie cosmopolite, favorable aux vaincus, fait entrer
    les Gaulois dans la cité.                                  _ibid._

    Antoine, imitateur de César. Réaction d'Octave; il repousse
    les Gaulois de la cité, et impose à la Gaule la forme
    romaine.                                                        62

    Association du paganisme romain à la religion gallique.         63

    Persécution du druidisme. La Gaule soulevée par les Trévires et
    les Édues.                                                 _ibid._

    Caligula, Claude, Néron, descendants d'Antoine, favorables aux
    vaincus.                                                        67

    Caligula, né à Trèves, institue les jeux du Rhône à Lyon.  _ibid._

    Claude, né à Lyon; il rouvre la cité aux Gaulois.               68

    Persécution des druides. Réduction de la Bretagne.              70

    Néron. La Gaule prend parti pour Galba et pour Vitellius.       71

    Révoltes de Civilis et de Sabinus contre Vespasien.             72

    Relations de Rome et de la Gaule. Action réciproque.            74

    Influence de la Gaule sur les destinées de l'Empire. Empereurs
    gaulois.                                                        76

    Essai d'un empire gallo-romain. Posthumius, etc.                77

    Décadence de l'Empire. La faute n'en est point aux Empereurs
    ni à l'administration.                                          78

    Substitution des esclaves aux petits cultivateurs. Extinction
    graduelle et nécessaire de la population esclave.               81

    Point d'industrie. La société absorbe et ne produit point.
    Misère universelle, fiscalité intolérable.                      83

    Révolte des _Bagaudes_.                                         85

    Constantin. Espoir de l'Empire.                                 86

    Dépopulation croissante. Misère des Curiales.                   88

    Condamnation de la société antique.                             91

    Toutefois Rome laisse en Gaule l'ordre civil, la _Cité_.   _ibid._

    Gaule chrétienne.                                               92

    Le christianisme y a mis l'ordre ecclésiastique.                92

    Les moines de Saint-Benoît commencent le travail libre.    _ibid._

    La nationalité gauloise se réveille dans le christianisme.      94

    Un Grec fonde la mystique Église de Lyon.                       95

    Saint Irénée, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Martin. _ibid._

    Idée de la personnalité libre, loi de la philosophie celtique,
    posée par le Breton Pélage.                                     98

    Les Pélagiens, disciples d'Origène. Sympathie du génie grec et
    du génie gaulois.                                               98

    Lutte de saint Augustin contre les Pélagiens.                   99

    Semi-pélagianisme de la Provence.                              100

    Le rationalisme des Pélagiens était prématuré.             _ibid._


  CHAPITRE IV. _Récapitulation. -- Systèmes divers. -- Influence des
  races indigènes. -- des races étrangères. -- Sources celtiques
  et latines de la langue française. -- Destinée de la race
  celtique._                                                       102

    Systèmes divers. Les uns rapportent tout le développement de la
    nationalité française à l'élément indigène, les autres à
    l'influence étrangère.                                         103

    Défaut commun de ces deux systèmes exclusifs.                  104

    Récapitulation. Gaëls, Ibères, Kymry, Bolg, Grecs, Romains.    105

    La France résulte du travail de la liberté sur ces éléments.   109

    N'a-t-on pas exagéré l'influence grecque?                  _ibid._

      et l'influence romaine?                                      110

    Est-il vrai que la langue latine ait été universelle?          111

    De la langue vulgaire gauloise et de l'analogie qu'elle a pu
    présenter avec les modernes dialectes celtiques.               113

    Ténacité des races celtiques.                                  115

    Destinée malheureuse des races restées pures.                  118

    Galles et Bretagne, Irlande et Highland d'Écosse.          _ibid._


  LIVRE II.--LES ALLEMANDS.


  CHAPITRE Ier. _Monde germanique. -- Invasion. -- Mérovingiens._  128

    Monde germanique, flottant et vague.                       _ibid._

    Première Allemagne, ou Allemagne suévique.                     131

    L'invasion des tribus ordiniques (Goths, Lombards,
    Burgundes;--Saxons) y apporte une civilisation plus haute. _ibid._

    Goths, Lombards et Burgundes; chefs militaires.                132

    Saxons; Ases, descendants des dieux.                           134

    Génie impersonnel de la race germanique.                       135

    L'héroïsme commun aux barbares n'a-il pas été pris à tort pour
    le caractère propre des Germains?                          _ibid._

    Esprit d'aventure des temps héroïques. Sigurd.                 137

    But des courses héroïques: l'Or et la Femme. Brunhild.         138

  375. Première migration des barbares dans l'Empire. Invasion des
      Goths.                                                       139

  383. Soulèvement des populations celtiques de Gaule et de
      Bretagne; Maxime, Constantin.                                140

  412. Établissement des Goths dans l'Aquitaine. Désorganisation
      de la tyrannie impériale.                                    142

  413. Établissement des Burgundes à l'ouest du Jura.              144

  451. Invasion des Huns dans la Gaule. Attila.                    146

      Résistance des Goths. Bataille de Châlons. Combat fratricide
      des tribus germaniques. Retraite des Huns.                   149

      Civilisation romaine des Goths. Résurrection de la tyrannie
      impériale.                                                   150

      Le clergé appelle les Francs dans la Gaule.                  151

      L'Église soutient les Francs catholiques contre les Goths
      et Burgundes ariens.                                         153

  486. Commencement de l'invasion franque. Syagrius vaincu.        154

  496. Clovis. Il repousse les tribus suéviques (Allemands) et
      embrasse le christianisme.                                   155

  507. Victoire des Francs sur les Goths.                          156

      L'invasion franque achève la dissolution de l'organisation
      romaine.                                                     157

  511. Les fils de Clovis (Theuderic, Clotaire, Childebert,
      Clodomir) se partagent les conquêtes, ou plutôt l'armée.     162

  523-534. Guerres contre les Thuringiens et les Burgundes.        163

      Mort de Clodomir. Meurtre de ses enfants.                    164

      Expédition de Theuderic en Auvergne.                         166

  539. Expédition de Theudebert en Italie.--Revers des Francs.     167

      Les tribus germaniques se soulèvent contre les Francs.       168

  558-561. Réunion sous Clotaire Ier.                              170

  561. Partage entre les quatre fils de Clotaire (Sigebert,
      Chilpéric, Gontran, Charibert).                          _ibid._

      Les Francs livrés a l'influence romaine et
      ecclésiastique.                                          _ibid._

      Frédégonde, femme de Chilpéric, roi de Neustrie. Brunehaut,
      femme de Sigebert, roi d'Ostrasie.                           172

      Sigebert appelle les Germains contre Chilpéric; meurt
      assassiné.                                                   173

      En Neustrie, essai de résurrection du gouvernement impérial.
      Fiscalité oppressive.                                        175

  584. Meurtre de Chilpéric.                                       179

      Gontran, roi de Bourgogne, protège Frédégonde et son fils
      Clotaire II contre l'Ostrasie.                               180

      La Gaule méridionale essaye de se donner un roi, Gondovald.  181

      Childebert, roi d'Ostrasie, soutient Gondovald contre
      Gontran.                                                     184

      Gontran se réconcilie avec Childebert. Abandon et mort de
      Gondovald.                                                   185

      Mort de Gontran, de Frédégonde et de Childebert.             191

      Theudebert II en Ostrasie, Theuderic II en Bourgogne,
      Clotaire II en Neustrie.                                     191

      Victoires de Theuderic II sur Theudebert II. L'Ostrasie
      réunie à la Bourgogne. Puissance de Brunehaut.               192

  613. Abandon, défaite et mort de Brunehaut.                      194

      Victoire de la Neustrie, c'est-à-dire des Gaulois-Romains.   196

  613-638. Clotaire II. Dagobert.--Faiblesse réelle de la
      Neustrie.                                                    197

      Règne de l'Église. L'Église asile des races vaincues.        198

      Centres ecclésiastiques de la Gaule, Reims et Tours.         200

      L'Église absorbe tout, se matérialise, et devient barbare.   205

      Le spiritualisme se réfugie dans les moines.                 206

      La réforme vient de l'Église celtique, éclairée et
      florissante.                                             _ibid._

      Arrivée de saint Colomban.                                   207

      Règle de saint Colomban (mort en 615).                       209

      Impuissance de cette réforme.                                212

      Dissolution de la monarchie neustrienne.                     213

      Clovis II réunit les trois royaumes. Minorité de ses trois
      fils. Puissance des maires du Palais, Erchinoald et Ébroin.  215

  660-681. Lutte d'Ébroin contre l'Ostrasie et la Bourgogne. Mort
      de saint Léger (678).                                        216

  687. Victoire des grands d'Ostrasie sur la Neustrie et le parti
      populaire. Bataille de Testry.                               219

      Dégénération des Mérovingiens.                               220


  CHAPITRE II.--_Carlovingiens. -- Huitième, neuvième et dixième
  siècles:_                                                        222

      Origine ecclésiastique des Carlovingiens.                    223

      La bataille de Testry achève et légitime la dissolution.     224

      Impuissance de Pepin et de l'Ostrasie.                       225

  715-741. Carl Martel. Physionomie païenne de ce chef des
      Francs.                                                  _ibid._

      Il bat les Neustriens, les Aquitains, les Sarrasins.         226

  732. Bataille de Poitiers.                                       227

      Il refoule les Frisons, les Saxons, les Allemands.           228

      Il dépouille le clergé.                                  _ibid._

      Puis il se réconcilie avec l'Église. Mission de saint
      Boniface dans la Germanie.                                   229

  752. Saint Boniface sacre roi Pepin au nom du pape.              231

      Guerres de Pépin contre les ennemis de l'Église, Saxons,
      Lombards, Aquitains.                                         232

      Situation de l'Aquitaine. Progrès des Basques.               233

      Amandus (628). Puissance de son arrière-petit-fils Eudes.    234

      Eudes s'allie aux Sarrasins, est battu par Charles-Martel.   235

  741. Arrestation et défaite d'Hunald.                            236

  745. Guaifer, fils d'Hunald.                                     237

  739. Pépin défait Guaifer et ravage le midi de la Gaule.         238

      Puissance de Pépin, fondée sur l'appui de l'Église.      _ibid._

  768. Charlemagne et Carloman. Révolte d'Hunald. Charlemagne, roi
      des Lombards.                                                239

      La faiblesse des nations environnantes, la vieillesse du
      monde barbare, la longueur des règnes de Pépin et de son
      fils, n'ont-elles pas fait illusion sur la grandeur réelle
      de Charles?                                                  241

      La grande guerre fut contre les Saxons. La cause fut-elle
      l'imminence d'une invasion?                                  243

  772. Première expédition en Saxe. Charles fixe sa résidence à
      Aix-la-Chapelle.                                             245

  775-777. Passage du Weser. Soumission des Saxons Angariens.
      Charlemagne baptise les vaincus à Paderborn.                 246

  778. Guerre d'Aquitaine et d'Espagne. Défaite de Roncevaux.      247

  779. Reprise de la guerre de Saxe. Victoire de Buckholz.         249

      Organisation ecclésiastique de la Saxe. Fondation de huit
      évêchés. Tribunaux d'inquisiteurs.                       _ibid._

  782. Witikind descend du Nord, et défait les Francs à Sonnethal. 250

      Massacre de Verden. Victoires de Dethmold et d'Osnabruck.
      Soumission de Witikind.                                      251

      Conjuration contre Charlemagne.                          _ibid._

  787. Ligue des Bavarois et des Lombards.                         252

      Guerre contre les Slaves; l'empire Franc s'étend et
      s'affaiblit. Guerre contre les Avares.                       253

  791. Révolte des Saxons. Invasion des Sarrasins.                 254

  796-797. Charlemagne entreprend la dépopulation de la Saxe.      255

  800. Voyage de Charlemagne à Rome. Le pape le proclame empereur. 256

      Pâle représentation de l'Empire.--Ambassade
      d'Haroun-al-Raschid.                                         257

      Zèle de Charlemagne pour la culture des lettres latines et
      les cérémonies du culte.                                     258

      Ses femmes et ses filles.                                    259

      Réforme des moines par saint Benoît d'Aniane.                260

      Littérature pédantesque et vide.                         _ibid._

      Préférence de Charlemagne pour les étrangers et les gens de
      basse condition.                                             260

      Apparences d'administration.                                 267

      Misère de l'Empire.                                          268

      Que penser de la gloire législative de Charlemagne?      _ibid._

      Caractère ecclésiastique des Capitulaires.                   269

      Intervention de Charlemagne dans les affaires de dogme.      270

      La domination des Francs s'écroule.                          271

      Premières apparitions des pirates du Nord.                   272

      L'Empire se met vainement en défense.                        273


  CHAPITRE III. _Dissolution de l'Empire carlovingien._            274

      L'empire Franc aspire à se diviser.                      _ibid._

  814. Louis réforme les évêques, les monastères, le palais
      impérial.                                                    275

      Il se montre favorable aux vaincus, veut réparer et
      restituer.                                                   276

      Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis.
      Supplice de Bernard.                                         277

      Soulèvement des Slaves, des Basques, des Bretons.            278

      Mariage de Louis avec Judith.                                279

  822. Il veut faire une pénitence publique.                       280

  820-829. Incursions des Northmans.                           _ibid._

  830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur, Lothaire,
      Louis, Pepin.                                                280

      Lothaire enferme Louis dans un monastère.                    281

      Les Germains le délivrent.                               _ibid._

  833. Lothaire redevient maître de son père.                      282

      et lui impose une pénitence publique.                    _ibid._

      Indignation et soulèvement de l'Empire.                      283

  834-835. Lothaire, abandonné, s'enfuit en Italie.                285

  839. L'empereur partage ses États entre ses fils.                286

      Il meurt, et avec lui l'unité de l'Empire.               _ibid._

  841. Pepin et l'Aquitaine se joignent à Lothaire contre les rois
      de Germanie et de Neustrie. Défaite de Lothaire à
      Fontenaille.                                                 287

  842. Alliance et serment de Charles et Louis.                    289

      Les évêques lui confèrent le droit de régner.                290

  843. Partage de l'Empire. Traité de Verdun.                      291

      L'appui de l'Église fait prévaloir Charles et Louis sur
      Lothaire et Pepin.                                           293

      Puissance de l'Église dans la Neustrie. Reims, la ville
      épiscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale.      295

      Charles-le-Chauve remet la plus grande partie du pouvoir à
      l'Église.                                                    296

      Le vrai roi est l'archevêque de Reims. Hincmar.              298

      Le royaume de Neustrie était une république théocratique.    300

      Deux événements brisent ce gouvernement spirituel et temporel:
      1º les hérésies; 2º les incursions des Northmans.            301

      Question de l'Eucharistie.                               _ibid._

      Question de la prédestination. L'Allemand Gotteschalk.       302

      Hincmar défend le libre arbitre, et appelle à son aide
      Jean-le-Scot.                                                303

      Les Northmans. Caractère de leurs incursions.                305

      Impuissance du roi et des évêques.                           310

      Charles-le-Chauve s'éloigne des évêques et n'en est que
      plus faible.                                                 313

  875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie.             _ibid._

      Louis-le-Bègue et ses fils.                              _ibid._

  884. Charles-le-Gros réunit tout l'empire de Charlemagne.        314

      Siège de Paris par les Normands.                         _ibid._

      Faiblesse et lâcheté de Charles-le-Gros.                     315

  888. Déposition de Charles-le-Gros. Extinction de la dynastie
      carlovingienne.                                              316

      Fondation des diverses dominations locales; féodalité.   _ibid._

      Les fondateurs de la féodalité ferment la France aux
      incursions barbares.                                         317

      Les Northmans renoncent au brigandage et s'établissent en
      France (Normandie).                                          321

      Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres
      ecclésiastiques.                                             322

      Les deux familles des Capets et des Plantagenets.            323

      La famille populaire et nationale des Capets succède aux
      Carlovingiens.                                               325

      Charles-le-Simple se met sous la protection du roi de
      Germanie.                                                _ibid._

      Le parti carlovingien l'emporte.                         _ibid._

  898. Charles-le-Simple reconnu roi.                              326

  936. Louis-d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon.        327

      Opposition d'Hugues-le-Grand, soutenu par les Normands.  _ibid._

  954. Minorité de Lothaire et d'Hugues-Capet. Prépondérance de la
      Germanie.                                                    330

  987. Hugues-Capet. Avènement de la troisième race.               334


  ÉCLAIRCISSEMENTS                                                 341

      Sur les Ibères et les Basques.                               341

      Sur les traditions religieuses de l'Irlande et du pays de
      Galles.                                                      350

      Sur les pierres celtiques.                                   359

      Triades de l'île de Bretagne.                                362

      Sur les Bardes.                                              367

      Sur la légende de saint Martin.                              372

      Extrait de l'ouvrage de M. Price, sur les races de
      l'Angleterre.                                                381

      Sur l'Auvergne au cinquième siècle.                          384

      Sur la captivité de Louis II.                                390

      Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains, etc.         391


  APPENDICE.--Notes.                                               397


FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.





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