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Title: Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10)
Author: Michelet, Jules, 1798-1874
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire de France - Moyen Âge; (Vol. 2 / 10)" ***

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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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Ligne 14.904: I II II I représente un arc enjambant II II.]



  OEUVRES COMPLÈTES DE J. MICHELET

  HISTOIRE

  DE FRANCE


  MOYEN ÂGE


  ÉDITION DÉFINITIVE, REVUE ET CORRIGÉE

  TOME DEUXIÈME


  PARIS
  ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
  26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
  Tous droits réservés.



  IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.



HISTOIRE

DE FRANCE



LIVRE III

TABLEAU DE LA FRANCE.


L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est le
signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre est
le serment dicté par Charles-le-Chauve à son frère, au traité de 843.
C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la France,
jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se caractérisent
chacune par une dynastie féodale. Les populations, si longtemps
flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons maintenant où
les prendre, et, en même temps qu'elles existent et agissent à part,
elles prennent peu à peu une voix; chacune a son histoire, chacune se
raconte elle-même.

La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par
laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins la
révélation de la France. Pour la première fois elle se produit dans sa
forme géographique. Lorsque le vent emporte le vain et uniforme
brouillard dont l'empire allemand avait tout couvert et tout obscurci,
le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par ses
montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent ici aux
divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, confusion
et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et fatale. Chose
bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à peu de chose
près, aux quatre-vingt-six districts des Capitulaires, d'où sont sorties
la plupart des souverainetés féodales, et la Révolution, qui venait
donner le dernier coup à la féodalité, l'a imitée malgré elle.

Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division
politique de la France, formée d'après sa division physique et
naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons
raconter l'époque féodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la désigne
aussi bien) sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne
suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées;
c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par
les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point où
nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire et
produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à leur
berceau.

Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se diviser
d'elle-même.

Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au
Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre
regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne
onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des
Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la
Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur
prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du côté
occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à l'Océan;
derrière, s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au midi. Au
loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et basse,
simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour
porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la verte et rude
Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante volcans.

Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont
que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand
mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne à
la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des temps
modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples sont
placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées, dans
leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de l'autre;
ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le fond. Ici
la Seine et Paris; là Londres et la Tamise. Mais l'Angleterre présente
à la France sa partie germanique; elle retient derrière elle les Celtes
de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France, au contraire, adossée à ses
provinces de langue germanique (Lorraine et Alsace), oppose un front
celtique à l'Angleterre. Chaque pays se montre à l'autre par ce qu'il a
de plus hostile.

L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt
parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la Meuse
et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec l'Allemagne,
sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que soit la
splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux
monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague Océan. Le
mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer elle-même ne
la sépare de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des pluies et des
basses nuées jusqu'au _por_ de Vénasque, et que la vue plonge sur
l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau monde
s'ouvre: devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un brouillard
ondoyant sous un vent éternel.

En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs
produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de
Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur vigne
amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et le vin;
tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se charge,
s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le mûrier,
l'olivier paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats du Midi
risquent toujours sous le ciel inégal de la France[1]. En longitude, les
zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les rapports intimes qui
unissent, comme en une longue bande, les provinces frontières des
Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de Dauphiné. La ceinture
océanique, composée d'une part de Flandre, Picardie et Normandie,
d'autre part de Poitou et Guyenne, flotterait dans son immense
développement, si elle n'était serrée au milieu par ce dur noeud de la
Bretagne.

[Footnote 1: _App. 1._]

       *       *       *       *       *

On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre sont une même ville dont la Seine
est la grand'rue._ Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où les
châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez de la
Seine inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche, quelles que
soient la richesse et la fertilité de la contrée, les villes diminuent
de nombre, les cultures aussi; les pâturages augmentent. Le pays est
sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux châteaux altiers de la
Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble
suivre le changement de l'architecture. Le bonnet triomphal des femmes
de Caux, qui annonce si dignement les filles des conquérants de
l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit dès Villedieu; à Saint-Malo,
il se divise, et figure au vent, tantôt les ailes d'un moulin, tantôt
les voiles d'un vaisseau. D'autre part, les habits de peau commencent à
Laval. Les forêts qui vont s'épaississant, la solitude de la Trappe, où
les moines mènent en commun la vie sauvage, les noms expressifs des
villes Fougères et Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux
grises de la Mayenne et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée.

C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la
France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le premier
regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, aux Basques
ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le Celte dans ses
landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux pays mêlés par la
conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié la géographie dans
l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans l'espace et dans le
temps.

La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend ses
champs de quartz et de schiste depuis les ardoisières de Châteaulin près
Brest jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son étendue géologique.
Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays disputé et flottant, un
_border_ comme celui d'Angleterre et d'Écosse, qui a échappé de bonne
heure à la Bretagne. La langue bretonne ne commence pas même à Rennes,
mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et Châtelaudren. De là, jusqu'à la
pointe du Finistère, c'est la vraie Bretagne, la Bretagne _bretonnante_,
pays devenu tout étranger au nôtre, justement parce qu'il est resté trop
fidèle à notre état primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui
nous aurait échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme
dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un
génie rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.

Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une fois;
souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle désespérait
presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes bretonnes plus dures
que le fer de l'étranger. Quand les hommes du Nord couraient impunément
nos côtes et nos fleuves, la résistance commença par le Breton Noménoé;
les Anglais furent repoussés au quatorzième siècle par Duguesclin; au
quinzième, par Richelieu; au dix-septième, poursuivis sur toutes les
mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté religieuse et celles
de la liberté politique n'ont pas de gloires plus innocentes et plus
pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le premier grenadier de la
République. C'est un Nantais, si l'on en croit la tradition, qui aurait
poussé le dernier cri de Waterloo: _La garde meurt et ne se rend pas._

Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et
d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, l'adversaire
de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans l'histoire de la
philosophie et de la littérature. Le Breton Pélage, qui mit l'esprit
stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier dans l'Église en
faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le Breton Abailard et
le Breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à la philosophie de
leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le dédain des faits, le
mépris de l'histoire et des langues, indiquent assez que ce génie
indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les mathématiques, avait
plus de vigueur que d'étendue[2].

[Footnote 2: _App. 2._]

Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier
siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La même
partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a produit,
sous Louis XV, Duclos, Maupertuis et La Mettrie, a donné, de nos jours,
Chateaubriand et La Mennais.

Jetons maintenant un rapide coup d'oeil sur la contrée.

À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le
Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des
corsaires et celle des négriers[3]. L'aspect de Saint-Malo est
singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que
nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans les
tableaux, dans les monuments[4]. Petite ville, riche, sombre et triste,
nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île selon le
flux ou reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où le varech
pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs, anguleux,
découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour Saint-Malo;
ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils ont eu
récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il fallait
les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues, qui
couvaient déjà l'Océan[5].

[Footnote 3: _App. 3._]

[Footnote 4: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux
de cartes, ou lourdement étagées de balustrades, qu'on voit à Tréguier
et à Landerneau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le choeur
est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes,
etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.]

[Footnote 5: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.]

À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de
Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et
vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout de
la France: tout cela dans un port serré, où l'on étouffe entre deux
montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce
port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux
vaisseaux de haut bord; il semble que ces lourdes masses vont venir à
vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale est
grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi porté à
l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et l'air du
bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe où la mer,
échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de fureur que
nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il est bien
gardé. J'y ai vu mille canons[6]. L'on y entrera pas; mais l'on n'en
sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe de
Brest[7]. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante
embarcation chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle
n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos
ports[8].

[Footnote 6: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).]

[Footnote 7: Par exemple, le _Républicain_, vaisseau de cent vingt
canons, en 1793.]

[Footnote 8: Dieppe, le Havre, La Rochelle, Cette, etc.]

Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la
limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux
ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il faut
voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues elle
entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à
quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les
soeurs sont en prière[9]. Et même dans les moments de trêve, quand
l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir
en soi: _Tristis usque ad mortem?_

[Footnote 9:

        _Goélans, goélans,
  Ramenez-nous nos maris, nos amans!_]

C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête. La
nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. Dès
que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte, hommes,
femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas arrêter
ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la
gendarmerie[10]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais on
assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache,
promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les
écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour
arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient le
doigt avec les dents[11].

[Footnote 10: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent
envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible
droit de _bris_ était, comme on sait, l'un des privilèges féodaux les
plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil: «J'ai
là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne des
rois.»]

[Footnote 11: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il
est superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparaît
chaque jour.]

L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn,
pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La vague
l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il va par
les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son champ
stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte l'homme?
L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe du Raz, aux
rochers rouges où s'abîme _l'enfer de Plogoff_, à côté de la _baie des
Trépassés_, où les courants portent les cadavres depuis tant de siècles?
C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans mal ou sans
frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la pointe du Raz, mon
vaisseau est si petit, et la mer est si grande[12]!»

[Footnote 12: _Voyage de Cambry._]

Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle poésie,
peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet fut
l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz, d'Ouessant,
les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent éteints; plus
d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, sans rougir, les
démarches pour leur mariage[13]. La femme y travaille plus que l'homme,
et dans les îles d'Ouessant elle y est plus grande et plus forte. C'est
qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au bateau, bercé et battu
par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi s'altèrent et semblent
changer de nature. Les chevaux, les lapins sont d'une étrange petitesse
dans ces îles.

[Footnote 13: _Ibid._--Dans les Hébrides et autres îles, l'homme prenait
la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas, il la
cédait à un autre. _App. 4._]

Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à
cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de
côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. Ce
que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de Sein,
triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques familles
y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, sauvent des
naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées qui donnaient
aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient leur triste et
meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec effroi de la
pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île, dans la tradition,
est le berceau de Myrdhyn, le Merlin du moyen âge. Son tombeau est de
l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de Brocéliande, sous la
fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté.

Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est
Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont
toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes du
roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements qu'on croirait ceux de la
tempête, sont les _crierien_, ombres des naufragés qui demandent la
sépulture.

À Lanvau, près Brest, s'élève, comme la borne du continent, une grande
pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et
Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez
marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments
informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route
dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses
pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou
bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites.
Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs
de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants,
quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque
chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce
premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure,
aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul
signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de
Loc-Maria-Ker, encore si peu distincts qu'on est tenté de les prendre
pour des accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils
répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des
Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et vous
forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de fatigue.
Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en filant, ont
apporté ces rocs dans leur tablier[14]. Ces pierres éparses sont toute
une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers Morlaix, témoigne du malheur
d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a été avalé par la lune[15].

[Footnote 14: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou.
Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi un
caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.]

[Footnote 15: Cet astre est toujours redoutable aux populations
celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence:
«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se
mettent à genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs
lieux, ils l'appellent Notre-Dame. _App. 5._]

Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la
ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands
monuments druidiques de Loc-Maria-Ker et de Carnac. Le premier de ces
villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec ses
îles du Morbihan_, _plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_,
regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre
mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la
moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et
sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement
conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres même
ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui passe
sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique d'oiseau de
nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et le nom de
_chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons sur les
chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de grandes
landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses plantes
jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. Cette
neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance,
affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de
paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers
Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques moutons
noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont plusieurs
sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac n'inspirent aucun
étonnement. Il en reste quelques centaines debout; la plus haute a
quatorze pieds.

Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles
haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race de
granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres y
sont très forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces
populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément
religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce
pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[16]. En Bretagne,
comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme symbole de
la nationalité. La religion y a surtout une influence politique. Un
prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt chassé du pays.
Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps indépendante de Rome
que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière essaya longtemps de se
soustraire à la primatie de Tours, et lui opposa celle de Dol.

[Footnote 16: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les
guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment
après.]

La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée
du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes du clan.
Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles;
quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et
plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils
s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe
d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage était
inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur
condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve.
Devant le plus fier des Rohan[17], ils se seraient redressés en disant,
comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_: «Et moi aussi
je suis Breton». Un mot profond a été dit sur la Vendée, et il
s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond
républicaines_[18]; républicanisme social, non politique.

[Footnote 17: On connaît les prétentions de cette famille descendue des
Mac Tiern de Léon. Au seizième siècle, ils avaient pris cette devise qui
résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»]

[Footnote 18: _App. 6._]

Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de
l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans les derniers temps pour
prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen âge.
Pour que l'Anjou prévalût au douzième siècle sur la Bretagne, il a fallu
que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et
ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour leur échapper,
s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore un siècle de
guerre entre les partis français et anglais, entre les Blois et les
Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut réuni la province
au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de Nantes la vieille
devise du château des Bourbons (_Qui qu'on grogne, tel est mon
plaisir_), alors commença la lutte légale des États, du Parlement de
Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit romain, la guerre
des privilèges provinciaux contre la centralisation monarchique.
Comprimée durement par Louis XIV[19], la résistance recommença sous
Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, écrivit avec un
cure-dents son courageux factum contre les jésuites.

[Footnote 19: Voy. les Lettres de madame de Sévigné, 1675, de septembre
en décembre. Il y eut un très grand nombre d'hommes roués, pendus,
envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.]

Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute
France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la
langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation
poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et
d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint,
devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage,
le bazvalan[20] chantait un couplet de sa composition; la jeune fille
répondait quelques vers; aujourd'hui ce sont des formules apprises par
coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux des Bretons
qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de leur pays,
n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à T*** le savant
ami de Le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne connaissent que sous le
nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six mille volumes dépareillés,
le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise séculaire, sans soin
filial, sans famille, se mourait de la fièvre entre une grammaire
irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se ranima pour me déclamer
quelques vers bretons sur un rythme emphatique et monotone qui,
pourtant, n'était pas sans charme. Je ne pus voir, sans compassion
profonde, ce représentant de la nationalité celtique, ce défenseur
expirant d'une langue et d'une poésie expirantes.

[Footnote 20: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les
filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se
présentait avec un bas bleu et un bas blanc.]

Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux
limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien
jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important peut-être
qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole
ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.

Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé
d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux
barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour
rompre la communication. À travers passe la grande Loire, tourbillonnant
entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades. _Quel torrent!_
écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime, _quel torrent
révolutionnaire que cette Loire!_

C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du Vendéen
Bonchamps, qu'au neuvième siècle le Breton Noménoé, vainqueur des
Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers
l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[21]. Mais
l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette
population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable petite
noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La _noire
ville_ d'Angers porte, non seulement dans son vaste château et dans sa
tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère féodal. Cette
église de Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de chevaliers
armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses, l'une sculptée,
l'autre nue, expriment suffisamment la destinée incomplète de l'Anjou.
Malgré sa belle position sur le triple fleuve de la Maine, et si près de
la Loire, où l'on distingue à leur couleur les eaux des quatre
provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien assez d'avoir quelque
temps réuni sous ses Plantagenets l'Angleterre, la Normandie, la
Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le bon René et ses
fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes de Naples,
d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille Marguerite
soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et Lancastre contre
York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les villes de Saumur
et de Tours, la capitale du protestantisme, et la capitale du
catholicisme[22] en France; Saumur, le petit royaume des prédicants et
du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami Henri IV bâtit
La Flèche aux jésuites. Son château de Mornay, et son prodigieux
_dolmen_[23] font toujours de Saumur une ville historique. Mais bien
autrement historique est la bonne ville de Tours, et son tombeau de
saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes de la France,
où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce grand et lucratif
pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et d'Anjou ont tant rompu de
lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, dépendaient de l'archevêché de
Tours; ses chanoines, c'étaient les Capets et les ducs de Bourgogne, de
Bretagne, et le comte de Flandre et le patriarche de Jérusalem, les
archevêques de Mayence, de Cologne, de Compostelle. Là, on battait
monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua de bonne heure la soie, les
tissus précieux et aussi, s'il faut le dire, ces confitures, ces
rillettes, qui ont rendu Tours et Reims également célèbres; villes de
prêtres et de sensualité. Mais Paris, Lyon et Nantes ont fait tort à
l'industrie de Tours. C'est la faute aussi de ce doux soleil, de cette
molle Loire; le travail est chose contre nature dans ce paresseux climat
de Tours, de Blois et de Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du
tombeau d'Agnès Sorel. Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais,
Loches, tous les favoris et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le
long de la rivière. C'est le pays du _rire_ et du _rien faire_. Vive
verdure en août comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez
du bord, l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit
fidèlement le ciel: le sable au bas, puis le saule qui vient boire dans
le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer et les îles
fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en
vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle
contrée! c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine des
monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance, mêlée
d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur de
Fontevrault[24]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un roi
voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur légua
son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide finirait par
reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous la prière des
vierges.

[Footnote 21: Charles-le-Chauve, à son tour, s'en fit élever une en
regard de la Bretagne.]

[Footnote 22: Du moins à l'époque mérovingienne].

[Footnote 23: _App. 7._]

[Footnote 24: _App. 8._]

Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus
sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la
Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge, puis
calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je parlerai
plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au midi; j'ai
parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les Ibères, vers
les Pyrénées.

Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de la
Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très divers, mais
non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent trois
bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les
contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le
Poitou est le centre du calvinisme au seizième siècle, il recrute les
armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante;
et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique et
royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux hommes
de la côte; la seconde, surtout au Bocage vendéen. Toutefois l'une et
l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme
républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme: esprit
indomptable: d'opposition au gouvernement central.

Le Poitou, est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers
que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les
Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi Jean.
Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses légistes au
Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même comme sa
Mélusine[25], assemblage de natures diverses, moitié femme et moitié
serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des mulets et des
vipères[26], que ce mythe étrange a dû naître.

[Footnote 25: Voy. les Éclaircissements.]

[Footnote 26: _App. 9._]

Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever; il
a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers,
aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école
chrétienne des Gaules. Saint-Hilaire a partagé les combats d'Athanase
pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous quelques
rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du christianisme.
C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la colonne de feu qui
guida Clovis contre les Goths. Le roi de France était abbé de
Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de Tours. Toutefois
cette dernière église, moins lettrée, mais mieux située, plus populaire,
plus féconde en miracles, prévalut sur sa soeur aînée. La dernière lueur
de la poésie latine avait brillé à Poitiers avec Fortunat; l'aurore de
la littérature moderne y parut au douzième siècle; Guillaume VII est le
premier troubadour. Ce Guillaume, excommunié pour avoir enlevé la
vicomtesse de Châtellerault, conduisit, dit-on, cent mille hommes à la
terre sainte[27], mais il emmena aussi la foule de ses maîtresses.[28]
C'est de lui qu'un vieil auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon
chevalier d'armes, et courut longtemps le monde pour tromper les dames.»
Le Poitou semble avoir été alors un pays de libertins spirituels et de
libres penseurs. Gilbert de la Porée, né à Poitiers, et évoque de cette
ville, collègue d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même
hardiesse, fut comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme
lui, mais ne se releva pas comme le logicien breton. La philosophie
poitevine naît et meurt avec Gilbert.

[Footnote 27: Il arriva avec six hommes devant Antioche.]

[Footnote 28: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous»; le comte
lui répondit: «Quand tu te peigneras.» L'évêque était chauve.]

La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle
avait commencé au neuvième siècle par la lutte que soutint contre
Charles-le-Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de
Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux
fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse et Gérard de
Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante,
et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre de
ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les
populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les
Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les
tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou
s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur
l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se
ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes
brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec
l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies
domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de
Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne
fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait
cachée.

Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent
jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette
lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans leur
vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par les
Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à l'Angleterre.
Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et de la plaine se
laissa aller au mouvement général de la France. Fontenay fournit de
grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les Brisson. La noblesse du
Poitou donna force courtisans habiles (Thouars, Mortemart, Meilleraye,
Mauléon). Le plus grand politique et l'écrivain le plus populaire de la
France appartiennent au Poitou oriental: Richelieu et Voltaire; ce
dernier, né à Paris, était d'une famille de Parthenay[29].

[Footnote 29: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette
ville, au village de Saint-Loup.]

Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres verse
ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et La Rochelle. Les
deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont fort isolées de la
France. La seconde, petite Hollande[30], répandue en marais, en canaux,
ne regarde que l'Océan, que La Rochelle. La _ville blanche_[31] comme la
ville noire, La Rochelle comme Saint-Malo, fut originairement un asile
ouvert par l'Église aux juifs, aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le
pape protégea l'une comme l'autre[32] contre les seigneurs. Elles
grandirent affranchies de dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers,
sortis de cette populace sans nom, exploitèrent les mers comme
marchands, comme pirates; d'autres exploitèrent la cour et mirent au
service des rois leur génie démocratique, leur haine des grands. Sans
remonter jusqu'au serf Leudaste, de l'île de Rhé, dont Grégoire de Tours
nous a conservé la curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal
de Sion, qui arma les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier
sous Charles IX, Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se
servir de ces intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.

[Footnote 30: _App. 10._]

[Footnote 31: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à La Rochelle, à
cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.]

[Footnote 32: _App. 11._]

La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût été
le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux sièges contre Charles IX
et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination, et ce
poignard que le maire avait déposé sur la table de l'Hôtel de Ville,
pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils cédassent
pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause protestante et son
propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port; on distingue encore à
la marée basse les restes de l'immense digue. Isolée de la mer, la ville
amphibie ne fit plus que languir. Pour mieux la museler, Rochefort fut
fondé par Louis XIV à deux pas de La Rochelle, le port du roi à côté du
port du peuple.

Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans
l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle
s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre
nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage
vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre
terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze rivières,
et pas une navigable[33] pays perdu dans ses haies et ses bois, n'était,
quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus royaliste que bien
d'autres provinces frontières, mais elle tenait à ses habitudes.
L'ancienne monarchie, dans son imparfaite centralisation, les avait peu
troublées; la Révolution voulut les lui arracher et l'amener d'un coup à
l'unité nationale; brusque et violente, portant partout une lumière
subite, elle effaroucha ces fils de la nuit. Ces paysans se trouvèrent
des héros. On sait que le voiturier Cathelineau pétrissait son pain
quand il entendit la proclamation républicaine; il essuya tout
simplement ses bras et prit son fusil[34]. Chacun en fit autant et l'on
marcha droit aux _bleus_. Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois,
dans les ténèbres, comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en
corps de peuple et en plaine. Ils étaient près de cent mille au siège
de Nantes. La guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du
_border_ écossais, celle de Vendée une iliade.

[Footnote 33: _App. 12._]

[Footnote 34: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable
cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300.000 hommes
décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service militaire,
qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un contingent
pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un seul
volontaire.]

En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et
ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de
Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais
salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé,
froid, pluvieux[35], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines
granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de
châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide et
gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre
l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le caractère
remuant et spirituel des Méridionaux y est déjà frappant. Les noms des
Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, des Pompadour, et
surtout des Turenne, indiquent assez combien les hommes de ce pays se
sont rattachés au pouvoir central et combien ils y ont gagné. Ce drôle
de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde.

[Footnote 35: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»]

Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et
celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier,
dominée à l'ouest par la masse du Mont-Dore qui s'élève entre le Pic ou
Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, aujourd'hui
paré presque partout d'une forte et rude végétation[36]. Le noyer
pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre ponce[37]. Les feux
intérieurs ne sont pas tellement assoupis que certaine vallée ne fume
encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne rappellent la Solfatare et
la Grotte du Chien. Villes noires, bâties de lave (Clermont,
Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, soit que vous parcouriez
les vastes et solitaires prairies du Cantal et du Mont-Dore, au bruit
monotone des cascades, soit que, de l'île basaltique où repose Clermont,
vous promeniez vos regards sur la fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme,
ce joli _dé à coudre_ de sept cents toises, voilé, dévoilé tour à tour
par les nuages qui l'aiment et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester.
C'est qu'en effet l'Auvergne est battue d'un vent éternel et
contradictoire, dont les vallées opposées et alternées de ses montagnes
animent, irritent les courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional,
où l'on gèle sur les laves. Aussi, dans les montagnes, la population
reste l'hiver presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une
chaude et lourde atmosphère[38]. Chargée, comme les Limousins, de je ne
sais combien d'habits épais et pesants, on dirait une race
méridionale[39] grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie,
sous ce ciel étranger. Vin grossier, fromage amer[40], comme l'herbe
rude d'où il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces,
leurs pierreries communes[41], leurs fruits communs qui descendent
l'Allier par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est
celle qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge.
Plus laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent, les terres
fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi qui
égratigne à peine le sol[42]. Ils ont beau émigrer tous les ans des
montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées.

[Footnote 36: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont
communs et grossiers, abondants il est vrai.]

[Footnote 37: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche
épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très fertile.]

[Footnote 38: _App. 13._]

[Footnote 39: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude
jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants
espagnols. (De Pradt.)]

[Footnote 40: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit
à la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais
renouvelés.]

[Footnote 41: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les
pierreries grossières de l'Auvergne.]

[Footnote 42: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que
l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans
tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur
Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la terre,
et calomniait sa fertilité.]

Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une
sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal. L'âge
n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les Dulaure,
les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses ouvriers et
tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui écrirait au
besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour la féodalité,
ami et en même temps ennemi du moyen âge[43].

[Footnote 43: 1833.]

Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans
d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans
l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[44], ces logiciens du
parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le
pape: le chancelier de l'Hospital; les Arnauld; le sévère Domat,
Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le
christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du dix-septième siècle
qui ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme
souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de
l'ancienne foi.

[Footnote 44: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat
et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hospital, d'Aigueperse; Anne
Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de Paris,
au seizième siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.]

Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi. Cette
province en marque le coin d'un accident bien rude[45]. Elle n'est
elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau de
houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille y brûle en plusieurs
lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de
volcanique[46]. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la
variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices,
tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à
l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se
revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de
trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan
d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans
l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées aux
têtes d'argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile
vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les
montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et le
mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À midi,
un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout bu d'un
trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste ville, si vous
voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous croiriez en Italie;
pour vous détromper, il suffit de regarder ces maisons de bois et de
brique; la parole brusque, l'allure hardie et vive vous rappelleront
aussi que vous êtes en France. Les gens aisés du moins sont Français; le
petit peuple est tout autre chose, peut-être Espagnol ou Maure. C'est
ici cette vieille Toulouse, si grande sous ses comtes; sous nos rois,
son Parlement lui a donné encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces
légistes violents qui portèrent à Boniface VIII le soufflet de
Philippe-le-Bel, s'en justifièrent souvent aux dépens des hérétiques;
ils en brûlèrent quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se
prêtèrent aux vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le
décapitèrent dans leur belle salle marquée de rouge[47]. Ils se
glorifiaient d'avoir le capitule de Rome, et la cave aux morts[48] de
Naples, où les cadavres se conservaient si bien. Au capitule de
Toulouse, les archives de la ville étaient gardées dans une armoire de
fer, comme celles des flamines romains; et le sénat gascon avait écrit
sur les murs de sa curie: _Videant consules ne quid respublica
detrimenti capiat._[49]

[Footnote 45: _App. 14._]

[Footnote 46: La houille forme plus des deux tiers du sol de ce
département.]

[Footnote 47: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la
Force.)]

[Footnote 48: On y conservait des morts de cinq cents ans.]

[Footnote 49: Millin.]

Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là, ou à
peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn et
la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit tout.
Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de l'Auvergne y
coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des Cévennes, le
Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec quelques coudes
plus ou moins brusques, par Rodez et Alby. Le Nord donne les rivières,
le Midi les torrents. Des Pyrénées descend l'Ariège; et la Garonne, déjà
grosse du Gers et de la Baize, décrit au nord-ouest une courbe élégante,
qu'au midi répète l'Adour dans ses petites proportions. Toulouse sépare
à peu près le Languedoc de la Guyenne, ces deux contrées si différentes
sous la même latitude. La Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux
Languedoc romain et gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit
comme une mer en face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci,
longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps anglaise de
coeur, est tournée, par l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre,
vers l'Océan, vers l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde,
y est deux fois plus large que la Tamise à Londres.

Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut
s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant
attrait. Mais le chemin est sérieux. Soit que vous preniez par Nérac,
triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long de la
côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des arbres à
liège, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans autre
compagnie que les troupeaux de moutons noirs [50] qui suivent leur
éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à la
plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur
landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères pittoresques
du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du Languedoc aux
Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux montagnes de Gap et
de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec eux, compagnons des
étoiles, dans leur éternelle solitude, demi-astronomes et demi-sorciers,
continuent la vie asiatique, la vie de Loth et d'Abraham, au milieu de
notre Occident. Mais en France les laboureurs, qui redoutent leur
passage, les resserrent dans d'étroites routes. C'est aux Apennins, aux
plaines de la Pouille ou de la campagne de Rome qu'il faut les voir
marcher dans la liberté du monde antique. En Espagne, ils règnent; ils
dévastent impunément le pays. Sous la protection de la toute-puissante
compagnie de la _Mesta_, qui emploie de quarante à soixante mille
bergers, le triomphant mérinos mange la contrée, de l'Estramadure à la
Navarre, à l'Aragon. Le berger espagnol, plus farouche que le nôtre, a
lui-même l'aspect d'une de ses bêtes, avec sa peau de mouton sur le dos,
et aux jambes son _abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec
des cordes.

[Footnote 50: _App. 15._]

La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa
grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de pics
et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse aux
deux bouts[51].Tout autre passage est inaccessible aux voitures, et
fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de l'année.
Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni Français,
les Basques à l'ouest, à l'est les Catalans et Roussillonnais[52], sont
les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et ferment; portiers
irritables et capricieux, las de l'éternel passage des nations, ils
ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien des tombeaux entre
Roncevaux et la Seu d'Urgel.

[Footnote 51: Le mot basque _murua_ signifie muraille et Pyrénées. (W.
de Humboldt.)]

[Footnote 52: A. Young, I. «Le Roussillon est vraiment une partie de
l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les
villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers. Les
pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.»--La partie centrale des
Pyrénées, le comté de Foix (Ariège), est toute française d'esprit et de
langage; peu ou point de mots catalans.]

Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer
les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont, qu'ils
racontent cette histoire anté-historique. Ils y étaient, eux, et moi je
n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse épopée
géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des
Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture
d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et chauve
_Maladetta_. Cependant une main consolante revêtit peu à peu les plaies
de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir celles des
Alpes[53]. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en belles tours; des
masses inférieures vinrent adoucir les pentes abruptes, en retardèrent
la rapidité, et formèrent du côté de la France cet escalier colossal
dont chaque gradin est un mont[54].

[Footnote 53: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la
verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de
faux.»--Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la
jolie nuance appelée _vert d'eau_.--Dralet. «Les rivières des Pyrénées,
dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme celles des
Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»]

[Footnote 54: _App. 16._]

Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[55], mais
seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux
mers, ou bien entre Bagnères et Barèges, entre le beau et le
sublime[56]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces
sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable féerie[57];
et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, éloigne les
objets[58]; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces prairies d'émeraude.
Mais bientôt succède l'horreur sauvage des grandes montagnes, qui se
cachent derrière, comme un monstre sous un masque de belle jeune fille.
N'importe, persistons, engageons-nous le long du gave de Pau, par ce
triste passage, à travers ces entassements infinis de blocs de trois et
quatre mille pieds cubes; puis les rochers aigus, les neiges
permanentes, puis les détours du gave, battu, rembarré durement d'un
mont à l'autre; enfin, le prodigieux Cirque et ses tours dans le ciel.
Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des _ponts de
neige_, et cependant tombe de treize cents pieds, la plus haute cascade
de l'ancien monde[59].

[Footnote 55: On sait que le grand poète des Pyrénées, M. Ramond, a
cherché le Mont-Perdu pendant dix ans.--Quelques-uns, dit-il,
assuraient, que le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime
du Mont-Perdu qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept
degrés.»--Le Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées
françaises, comme le Vignemale est la plus haute des Pyrénées
espagnoles.]

[Footnote 56: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la
_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira près
de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est beau!»]

[Footnote 57: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la
décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication
entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder
sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outre-passer sans en
perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois; et
s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en sauve un
peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une vision, ou celui
qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le remplacer.»]

[Footnote 58: Laboulinière.]

[Footnote 59: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur.
(Dralet.)]

Ici finit la France. Le _por_ de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce
passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le
père[60], c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique
plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre
choix, si le regard était assez perçant, Toulouse ou Saragosse. Cette
embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en
deux coups de sa durandal. C'est le symbole du combat éternel de la
France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de
l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux
versants: combien le nôtre a l'avantage[61]! Le versant espagnol, exposé
au midi, est tout autrement abrupt, sec et sauvage; le français, en
pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, fournit à
l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit
de nos boeufs[62]. Ce pays de vins et de pâturages est obligé d'acheter
nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux climat et
l'indigence; ici, la brume et la pluie, mais l'intelligence, la richesse
et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes splendides et
leurs âpres sentiers[63], ou seulement, regardez ces étrangers aux eaux
de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité du manteau, sombres,
dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque nation, ne craignez pas
que nous insultions à vos misères!

[Footnote 60: Ibid.]

[Footnote 61: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne, à
l'ouest, vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui
de Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.]

[Footnote 62: _App. 17._]

[Footnote 63: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une
ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau
monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez
tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et
la magnificence qui distinguent les grands chemins de France; au lieu de
ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays sauvage,
désert et pauvre.»]

Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, c'est
aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix mille
âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là, vous trouverez souvent à
la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le rouge du
Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon, le chapeau
rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[64]. Le voiturier basque y
viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois chevaux; il porte le
berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite le Béarnais et le
Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la langue si
prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure
rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de sa
maison, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue au
Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, d'Écosse ou d'Irlande qu'il
faut le chercher. Le Basque, aîné des races de l'Occident, immuable au
coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant lui:
Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et Sarrasins. Nos jeunes antiquités
lui font pitié. Un Montmorency disait à l'un d'eux: «Savez-vous que nous
datons de mille ans?--Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus.»

[Footnote 64: _App. 18._]

Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour
souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au neuvième siècle,
elle y fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa
tous les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturies et Léon, Aragon,
Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les
Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout peu
à peu. Leur dernier roi, Sanche-l'_Enfermé_, qui mourut d'un cancer, est
le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en effet dans ses
montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi dire par les
progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora même les
musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français. Sanche
anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte de
Champagne; c'est Roland brisant sa durandal pour la soustraire à
l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes
de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret,
aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais, par
un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris non
seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée
l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri IV:
_Lo que a de ser no puede faltar_: «Ce qui doit être ne peut manquer.»
Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. C'est une belle
expression des origines primitives de la population française comme de
la dynastie.

Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la
Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière au
centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent partout
cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y a disparu;
le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours des _Maures_,
ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y figurent, d'une
manière toute significative, le monde qui s'en va. La montagne
elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans son
existence. Les cimes décharnées qui la couronnent témoignent de sa
caducité[65]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant d'orages;
et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de forêts qui
couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache chaque jour. Les
terres végétales, que le gramen retenait sur les pentes, coulent en bas
avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé, exfolié par le chaud, par le
froid, miné par la fonte des neiges, il est emporté par les avalanches.
Au lieu d'un riche pâturage, il reste un sol aride et ruiné: le
laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne rien lui-même. Les eaux qui
filtraient doucement dans la vallée, à travers le gazon et les forêts, y
tombent maintenant en torrents, et vont couvrir ses champs des ruines
qu'il a faites. Quantités de hameaux ont quitté les hautes vallées faute
de bois de chauffage, et reculé vers la France, fuyant leurs propres
dévastations[66].

[Footnote 65: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le
chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents
ans, selon Buffon.]

[Footnote 66: _App. 19._]

Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter tous
les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les terrains
communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, et plus
tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait le
progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la
population pauvre commença d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils
escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles,
cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés
aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de
sabots[67]. En même temps le petit bétail, se multipliant sans nombre,
s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux, les
jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre surtout, la bête de
celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun,
animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la
Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte de
combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient plus le
dixième de leur nombre en l'an X[68]. Il n'a pu arrêter pourtant cette
guerre contre la nature.

[Footnote 67: Dralet.]

[Footnote 68: Id.]

Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de
ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand-de-Comminges
et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées; passez notre
petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes prairies, ses brebis
noires, ses romances catalanes, si douces à recueillir le soir de la
bouche des filles du pays. Descendez dans ce pierreux Languedoc,
suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers, au chant monotone de la
cigale. Là, point de rivières navigables; le canal des deux mers n'a pas
suffi pour y suppléer; mais force étangs salés, des terres salées aussi,
où ne croît que le salicor[69]; d'innombrables sources thermales, du
bitume et du baume, c'est une autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins
des écoles juives de Narbonne de se croire dans leur pays. Ils n'avaient
pas même à regretter la lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples
récents à Carcassonne[70].

[Footnote 69: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des
glaces de Venise.]

[Footnote 70: Trouvé.]

C'est que, malgré le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un autel,
le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies aux jambes
ne guérissent guère à Narbonne[71]. La plupart de ces villes sombres,
dans les plus belles situations du monde, ont autour d'elles des plaines
insalubres: Albi, Lodève, Agde _la noire_[72], à côté de son cratère.
Montpellier, héritière de feu Maguelone, dont les ruines sont à côté;
Montpellier, qui voit à son choix les Pyrénées, les Cévennes, les Alpes
même, a près d'elle et sous elle une terre malsaine, couverte de fleurs,
tout aromatique et comme profondément médicamentée; ville de médecine,
de parfums et de vert-de-gris[73].

[Footnote 71: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la
tête à Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en
Languedoc. Le cers (_cyrch_, impétuosité, en gallois) est le vent
d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le vent
d'Afrique, lourd et putréfiant. _App. 20._]

[Footnote 72: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs._ Elle
est bâtie de laves. Lodève est noire aussi.]

[Footnote 73: Montpellier est célèbre par ses distilleries et
parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de
Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.--Autrefois
Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves
de Montpellier y étaient seules propres.]

C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouvez partout
les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les
Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs
de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[74].
L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de
créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce
sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé; les Romains ont
enfoncé la plus profonde trace: leur Maison carrée, leur triple pont du
Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands
vaisseaux[75].

[Footnote 74: Sous François Ier, les murs de Narbonne furent réparés et
couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les
inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-relief près des
portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de
têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a
près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut
lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.--Sur les murs
d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant
d'un théâtre.]

[Footnote 75: Le canal était large de cent pas, long de deux mille et
profond de trente.]

Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante.
C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le
Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre sans
seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La
féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme
auxiliaire de l'Église, comme _familière_ de l'Inquisition. Simon de
Monfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie
féodale, gouvernée par la coutume de Paris, n'a fait que préparer
l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique.
Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique
que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit
d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous la
forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau de
Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les Pyrénées ont
toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix d'Urgel. Le
plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au doute, Bayle,
est de Carlat. De Limoux, les Chénier[76], les frères rivaux, non
pourtant, comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de Carcassonne, Fabre
d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette population la
vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence tragique. Le
Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble l'articulation et le
noeud, a été souvent froissé dans la lutte des races et des religions.
Je parlerai ailleurs de l'effroyable catastrophe du treizième siècle.
Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la montagne de Nîmes, il y a une
haine traditionnelle qui, il est vrai, tient de moins en moins à la
religion: ce sont les Guelfes et les Gibelins. Ces Cévennes sont si
pauvres et si rudes; il n'est pas étonnant qu'au point de contact avec
la riche contrée de la plaine, il y ait un choc plein de violence et de
rage envieuse. L'histoire de Nîmes n'est qu'un combat de taureaux.

[Footnote 76: _App. 21._]

Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la
légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la
Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même
différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et
Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La
conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et
l'incrédulité aussi. La Guyenne, au contraire, le pays de Montaigne et
de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme le
plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est bien pis
en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, très nobles et
très gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, comme leur Henri
IV: _Paris vaut bien une messe_; ou, comme il écrivait à Gabrielle, au
moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut périlleux!_[77] Ces
hommes veulent à tout prix réussir, et réussissent. Les Armagnacs
s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés aux Bourbons, ont fini par
donner des rois à la France.

[Footnote 77: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire
trois fois. (_Tout boun Gascoun qués pot réprenqué très coqs._)]

Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec le
génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les peuples
d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche, plus
éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée par
l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des fleuves ou
torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var à l'Hérault),
les provinces de Languedoc et de Provence forment à elles deux notre
littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux côtés ses étangs,
ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est un système complet,
un dos de montagnes ou collines avec les deux pentes: c'est lui qui
verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne. La Provence est adossée
aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les sources de ses grandes
rivières; elle n'est qu'un prolongement, une pente des monts vers le
Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le pied dans l'eau, sont ses
belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En Provence toute la vie est
au bord. Le Languedoc, au contraire, dont la côte est moins favorable,
tient ses villes en arrière de la mer et du Rhône. Narbonne,
Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des ports[78]. Aussi
l'histoire du Languedoc est plus continentale que maritime; ses grands
événements sont les luttes de la liberté religieuse. Tandis que le
Languedoc recule devant la mer, la Provence y entre, elle lui jette
Marseille et Toulon; elle semble élancée aux courses maritimes, aux
croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique.

[Footnote 78: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis, et
de Louis XIV.]

La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les
chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés
aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du Midi[79].
Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur ont bâti des
ponts[80] et commencé la fraternité de l'Occident. Les vives et belles
filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre, ont pris par la
main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré mal gré, mené la
farandole[81]. Et ils n'ont plus voulu se rembarquer. Ils ont fait en
Provence des villes grecques, mauresques, italiennes. Ils ont préféré
les figues fiévreuses de Fréjus[82] à celles d'Ionie ou de Tusculum,
combattu les torrents, cultivé en terrasses les pentes rapides, exigé le
raisin des coteaux pierreux qui ne donnent que thym et lavande.

[Footnote 79: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois
d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes,
comme depuis Avignon et Beaucaire.]

[Footnote 80: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de
construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet eut
porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda l'ordre
des _frères pontifes_, qui contribuèrent à la construction du pont du
Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.]

[Footnote 81: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue
Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms et les
rapports de plusieurs de ces danses avec le _bolero_, doivent faire
présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en France.]

[Footnote 82: _App. 22._]

Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler de
ses marais pontins, et du val d'Olioulles, et de la vivacité de tigre du
paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les arbres
du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère moins funeste
sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et subits, saisissent
mortellement. Le Provençal est trop vif pour s'emmailloter du manteau
espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la fête ordinaire de ce pays de
fêtes, il donne rudement sur la tête, quand d'un rayon il transfigure
l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il le brûle. Et les gelées brûlent
aussi. Plus souvent des orages, des ruisseaux qui deviennent des
fleuves. Le laboureur ramasse son champ au bas de la colline, ou le suit
voguant à grande eau, et s'ajoutant à la terre du voisin. Nature
capricieuse, passionnée, colère et charmante.

Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est
celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût
qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la
colère[83], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres
tourbillonnants. Le monstre, c'est le _drac_, la _tarasque_, espèce de
tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines
fêtes[84]. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage. La
fête n'est pas belle s'il n'y a pas au moins un bras cassé.

[Footnote 83: _App. 23._]

[Footnote 84: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre
enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui jette.]

Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner
contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux
pâturages. La fête de l'île, c'est la _Ferrade_. Un cercle de chariots
est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les taureaux
qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le jeune
animal, et, pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge à une
dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête écumante.

Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais non
sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la moresque,
les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à treize, la danse
des épées, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins de Gap; ou bien, à
Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des Sarrasins[85]. Pays de
militaires, des Agricola, des Baux, des Crillon; pays des marins
intrépides; c'est une rude école que ce golfe de Lion. Citons le bailli
de Suffren, et ce renégat qui mourut capitan-pacha en 1706; nommons le
mousse Paul (il ne s'est jamais connu d'autre nom); né sur mer, d'une
blanchisseuse, dans une barque battue par la tempête, il devint amiral
et donna sur son bord une fête à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas
pour cela ses vieux camarades, et voulut être enterré avec les pauvres,
auxquels il laissa tout son bien.

[Footnote 85: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval
Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.]

Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques, au
milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les campagnes
même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la la France.
Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les vainqueurs des
Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline abrupte, et resserrer le
lit du torrent. Il fallait contre une telle nature des mains libres,
intelligentes.

Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature,
dans la philosophie. La grande réclamation du Breton Pélage en faveur de
la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par Faustus,
par Cassien, par cette noble école de Lérins, la gloire du cinquième
siècle. Quand le Breton Descartes affranchit la philosophie de
l'influence théologique, le Provençal Gassendi tenta la même révolution
au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de Saint-Malo,
Maupertuis et La Mettrie, se rencontrèrent chez Frédéric, avec un athée
provençal (d'Argens).

Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi, au douzième et au
treizième siècle, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout
ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée.
C'est le pays des beaux parleurs, abondants, passionnés (au moins pour
la parole), et quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont
donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les
rhétheurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse,
démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence
méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force
du Rhône.

Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien
vaincu l'Italie au treizième siècle. Comment est-il si terne maintenant,
en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes
malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus[86], je ne vois
partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de
l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de
Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans
l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages[87], qui lui
donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je trouve
une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au sérieux,
et qui pourtant en conserve la trace[88]. Un pays traversé par tous les
peuples, aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais non, il s'est
obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il appartient,
comme l'Italie, à l'antiquité.

[Footnote 86: _App. 24._]

[Footnote 87: Dans ses jolies danses moresques, dans les _romérages_ de
ses bourgs, dans les usages de la bûche _calendaire_, des pois chiches à
certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. _App. 25._]

[Footnote 88: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade
dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible. _App. 26._]

Franchissez les tristes embouchures du Rhône obstruées et marécageuses,
comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville d'Arles. La vieille
métropole du christianisme dans nos contrées méridionales, avait cent
mille âmes au temps des Romains; elle en a vingt mille aujourd'hui; elle
n'est riche que de morts et de sépulcres[89]. Elle a été longtemps le
tombeau commun, la nécropole des Gaules. C'était un bonheur souhaité de
pouvoir reposer dans ses champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au
douzième siècle, dit-on, les habitants des deux rives mettaient, avec
une pièce d'argent, leurs morts dans un tonneau enduit de poix, qu'on
abandonnait au fleuve; ils étaient fidèlement recueillis. Cependant
cette ville a toujours décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la
primatie des Gaules; le royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale,
a passé rapide et obscur; ses grandes familles se sont éteintes.

[Footnote 89:

  Si come ad Arli, ove 'l Rodano stagna,
  Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo.

  DANTE, Inferno, c. IX.]

Quand de la côte et des pâturages d'Arles on monte aux collines
d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique la
ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes villes
qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des colonies
étrangères; la partie vraiment provençale était la moins puissante. Les
comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les Catalans de la
côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes, qui avaient jadis
délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier, Sisteron, c'est-à-dire
l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États du Midi, jusqu'à ce que
vinrent les Français qui renversèrent Toulouse, rejetèrent les Catalans
en Espagne, unirent les Provençaux, et les menèrent à la conquête de
Naples. Ce fut la fin des destinées de la Provence. Elle s'endormit avec
Naples sous un même maître. Rome prêta son pape à Avignon; les richesses
et les scandales abondèrent. La religion était bien malade dans ces
contrées, surtout depuis les Albigeois; elle fut tuée par la présence
des papes. En même temps s'affaiblissaient et venaient à rien les
vieilles libertés des municipes du Midi. La liberté romaine et la
religion romaine, la république et le christianisme, l'antiquité et le
moyen âge, s'y éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de
cette décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure
que Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi
fut sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait
chaque jour[90].

[Footnote 90: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du
poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a perdu
Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable où le
pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une ombre:

«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les voilà,
les douces collines où naquit la belle lumière, qui, tant que le ciel le
permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant les gonfle
de pleurs.

«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe, est veuve, et troubles
sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid où
j'aurais voulu vivre et mourir!

«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui ont
consumé mon coeur, quelque repos après tant de fatigues.

«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes
feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.»

  Sonnet CCLXXIX.]

La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète, me
semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus d'élan
que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt bornée par
le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y arrive pas.
Les pâturages font place aux sèches collines, parées tristement de myrte
et de lavande, parfumées et stériles.

La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de
Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume,
d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la Provence,
au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme Pétrarque
au moment de quitter ces belles contrées.

Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura, aux
chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du Berry
et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir, isolées
par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer l'unité de
la France. Il y faut des éléments plus liants, plus dociles; il faut des
hommes plus disciplinaires, plus capables de former un noyau compact,
pour fermer la France du Nord aux grandes invasions de terre et de mer,
aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est pas trop pour cela des
populations serrées du centre, des bataillons normands, picards, des
massives et profondes légions de la Lorraine et de l'Alsace.

Les Provençaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphiné
appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la
latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de
pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est.
D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis
le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la Lorraine,
attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la Moselle, à
l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de résistance et
d'opposition signale ces provinces. Cela peut être incommode au dedans,
mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles donnent aussi à la
science des esprits sévères et analytiques: Mably et Condillac son
frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois par sa mère; de
Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le grand
anatomiste[91].

[Footnote 91: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de
Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le
grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des plus
distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles Nodier,
Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le caractère de son
génie fut modifié par une éducation allemande.]

Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste
raisonneurs et intéressés[92], c'est la guerre. Qu'on parle de passer
les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayard ne manqueront pas au
Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la
frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable
usage de se faire tuer pour le pays[93]. Et les femmes s'en mêlent
souvent comme les hommes[94]. Elles ont dans toute cette zone du
Dauphiné aux Ardennes un courage, une grâce d'amazones, que vous
chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées
dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles
vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves,
filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que c'est
que souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les leurs,
fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce n'est pas
seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une femme: en
Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La
Tour-du-Pin.--La Charce ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le
génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes une
irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de
d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari,
finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays
avec Mélusine et la fée de Sassenage.

[Footnote 92: _App. 27._]

[Footnote 93: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq
mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers et
militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.]

[Footnote 94: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante
armure des princesses de la maison de Bouillon.]

Il y a dans les moeurs communes du Dauphiné une vive et franche
simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers
les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde[95], la même
bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment
les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère[96]. Sur ces
pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où siffle le
vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon coeur et le
bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par les communes
suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour les veuves, et
pour elles d'abord[97]. De là partent des émigrations annuelles. Mais
ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs d'eau, des rouliers,
des ramoneurs, comme dans le Limousin, l'Auvergne, le Jura, la Savoie;
ce sont surtout des instituteurs ambulants[98] qui descendent tous les
hivers des montagnes de Gap et d'Embrun. Ces maîtres d'école s'en vont
par Grenoble dans le Lyonnais, et de l'autre côté du Rhône. Les familles
les reçoivent volontiers; ils enseignent les enfants et aident au
ménage. Dans les plaines du Dauphiné, le paysan, moins bon et moins
modeste, est souvent bel esprit: il fait des vers, et des vers
satiriques.

[Footnote 95: Cette simplicité, ces moeurs presque patriarcales,
tiennent en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le
vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux ou
trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.--Les
domestiques mangent à la table des maîtres.--Au 1er novembre (c'est le
_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de
farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on
célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve en
Dauphiné, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.]

[Footnote 96: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de
toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées on croit qu'il
existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde l'entrée
avec une faulx.]

[Footnote 97: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de
bétail, etc., on se cotise pour la réparer.]

[Footnote 98: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents
instituteurs. (Peuchet.)]

Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la
France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie[99], eurent
intérêt de ménager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent moins des
arrière-vassaux que des petits nobles à peu près indépendants[100]. La
propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée à l'infini. Aussi la
Révolution française n'a point été sanglante à Grenoble; elle y était
faite d'avance[101]. La propriété est divisée au point que telle maison
a dix propriétaires, chacun d'eux possédant et habitant une
chambre[102]. Bonaparte connaissait bien Grenoble, quand il la choisit
pour sa première station en revenant de l'île d'Elbe[103]; il voulait
alors relever l'empire par la république.

[Footnote 99: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse
dauphinoise. On l'appelait l'_écarlate des gentilshommes_. C'est le pays
de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous Henri IV.
Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de Terrail_,
comme _loyauté de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Près de la vallée
du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la vallée Chevallereuse_.]

[Footnote 100: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et
baisant le dos de la main du seigneur, l'homme du peuple, aussi à
genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De même
à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à genoux.]

[Footnote 101: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec
un courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le
cardeur de laine Michel Lando, dans l'insurrection des Ciompi.]

[Footnote 102: Perrin Dulac. (Grenoble.)]

[Footnote 103: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat,
qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.]

À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout le
Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait dit,
de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique; ou
plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque s'étant
trouvé, au moins jusqu'au neuvième siècle, de nom ou de fait, le
véritable _defensor civitatis_. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du
Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avènement des comtes
d'Albon comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques, «avait toujours
été un franc-aleu de l'évêque». C'est aussi par des conquêtes sur les
évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die et de Valence. Ces
barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands, tantôt sur les mécréants
du Languedoc[104].

[Footnote 104: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le
seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille
calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des
Adrets et de Montbrun.--Le plus célèbre des protestants dauphinois fut
Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en
1559; il est enterré à Westminster.]

Besançon[105], comme Grenoble, est encore une république
ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble
chapitre[106]. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre
l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille du
Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis les
replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières[107]. Cependant
Frédéric-Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle.
Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la pauvre
Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie de ces
contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord, des chapelets
pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont libres, ils
couvrent les routes de la France de rouliers et de colporteurs.

[Footnote 105: L'ancienne devise de Besançon était: _Plût à Dieu!_--À
Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines, la
devise de Philippe-le-Bon: _Autre n'auray._ Plusieurs monuments de Dijon
portaient celle de Philippe-le-Hardi: _Moult me tarde._--À Besançon
naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de Charles-Quint, mort
en 1564.]

[Footnote 106: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché
en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur
trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize
quartiers, huit de chaque côté.]

[Footnote 107: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France.
On compte trente forêts sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup
de fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs,
peu de moutons; mauvaises laines.]

Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liège, comme Lyon; elle
avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande
Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes
ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun[108], placées en triangle,
formaient un terrain neutre, une île, un asile aux serfs fugitifs. Les
juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C'était le
_border_ français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait point de
barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en
Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de l'Alsace,
ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient d'autant mieux
la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des monuments
carlovingiens[109], avec ses douze grandes maisons, ses cent vingt
pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où Charlemagne et son
fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où l'on portait l'épée
devant l'abbesse[110], la Lorraine offrait une miniature de l'empire
germanique. L'Allemagne y était partout pêle-mêle avec la France,
partout se trouvait la frontière. Là aussi se forma, et dans les vallées
de la Meuse et de la Moselle, et dans les forêts des Vosges, une
population vague et flottante, qui ne savait pas trop son origine,
vivait sur le commun, sur le noble et le prêtre, qui les prenaient tour
à tour à leur service. Metz était leur ville, à tous ceux qui n'en
avaient pas, ville mixte s'il en fut jamais. On a essayé en vain de
rédiger en une coutume les coutumes contradictoires de cette Babel.

[Footnote 108: _App. 28._]

[Footnote 109: On voyait à Metz le tombeau de Louis-le-Débonnaire et
l'original des Annales de Metz, mss. de 894.--Les abeilles, dont il est
si souvent question dans les Capitulaires, donnaient à Metz son hydromel
si vanté.]

[Footnote 110: Pour être _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux
cents ans de noblesse des deux côtés.--Pour être chanoinesse, ou
_demoiselle_ à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères et
mères nobles. _App. 29._]

La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je
'm'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde
germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos qui
fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de
Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en
aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes[111] vers la rouge
cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à l'Océan; ou
peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles des deux
empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque fameuse église de
pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse qui passa trois cents
ans à écouter l'oiseau de la forêt[112].

[Footnote 111: _App. 30._]

[Footnote 112: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par
l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de
cette femme qui, sous Louis-le-Débonnaire, entendit l'orgue pour la
première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes
allemandes, la musique donne la vie et la mort.]

Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au combat
des deux races, au _Chêne des Partisans_, qu'on montre encore dans les
Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse héroïque et de
la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure dans celle de
l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier, Renard?), d'où
viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du Renard est la
grande légende du nord de la France, le sujet des fabliaux et des poèmes
populaires: un épicier de Troyes a donné au quinzième siècle le dernier
de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans la Lorraine eut des ducs
alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et qui, au dernier
siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent presque toujours en
guerre avec l'évêque et la république de Metz[113], avec la Champagne,
avec la France; mais l'un d'eux ayant épousé, en 1255, une fille du
comte de Champagne, devenus Français par leur mère, ils secondèrent
vivement la France contre les Anglais, contre le parti anglais de
Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous tuer ou prendre en combattant
pour la France, à Courtray, à Cassel, à Crécy, à Auray. Une fille des
frontières de Lorraine et Champagne, une pauvre paysanne, Jeanne d'Arc,
fit davantage: elle releva la moralité nationale; en elle apparut, pour
la première fois, la grande image du peuple, sous une forme virginale et
pure. Par elle, la Lorraine se trouvait attachée à la France. Le duc
même, qui avait un instant méconnu le roi et lié les pennons royaux à la
queue de son cheval, maria pourtant sa fille à un prince du sang, au
comte de Bar, René d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné
dans les Guise des chefs au parti catholique contre les calvinistes
alliés de l'Angleterre et de la Hollande.

[Footnote 113: À Metz, naquirent le maréchal Fabert, Custines, et cet
audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa
s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.]

En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse,
d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun et
Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places
fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les couvre
ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour masquer la
défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La grande forêt
d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'étend de tous côtés, plus vaste
qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des bourgs, des pâturages;
vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne sont là que des clairières.
Les bois recommencent toujours; toujours les petits chênes, humble et
monotone océan végétal, dont vous apercevez de temps à autre, du sommet
de quelque colline, les uniformes ondulations. La forêt était bien plus
continue autrefois. Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l'ombre,
de l'Allemagne, du Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à
Notre-Dame-de-Liesse. Bien des histoires se sont passées sous ces
ombrages; ces chênes tout chargés de gui, ils en savent long, s'ils
voulaient raconter. Depuis les mystères des druides jusqu'aux guerres du
Sanglier des Ardennes, au quinzième siècle; depuis le cerf miraculeux
dont l'apparition convertit saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et
son amant. Ils dormaient, sur la mousse, quand l'époux d'Iseult les
surprit; mais il les vit si beaux, si sages, avec la large épée qui les
séparait, qu'il se retira discrètement.

Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait
encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs
rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis,
l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de
Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux
Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant son
travail, tient sur les genoux le précieux volume de la Bibliothèque
bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la veillée[114].

[Footnote 114: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à
Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait humblement
chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs énormes pour bâtir la
sainte église de Cologne.]

Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la
Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au
vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et
blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est
finie. Les bois commencent; avec les bois, les pâturages et les petits
moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile fait
place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de limaille
de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout cela n'égaye
pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose d'intelligent,
de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée à vives arêtes.
Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la
petite Genève de Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est
pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à penser. L'habitant est
sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez les gens qui
sentent qu'ils valent mieux que leur fortune.

       *       *       *       *       *

Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté,
Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce, et
plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du
Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie
inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci
n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le
choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à
loisir la fleur délicate de la civilisation.

D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon, avec
son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les
fleuves[115]. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été
toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple
druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent l'autel
d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le vaincu
était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son discours avec
sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le fleuve, selon le
vieil usage celtique et germanique. On montre au pont de Saint-Nizier
l'_arc merveilleux_ d'où l'on précipitait les taureaux.

[Footnote 115: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer,
séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive gauche
de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon
relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de
Saint-Irénée.]

La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour
l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités
nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une
autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes
de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvières, la
montagne des pèlerins. Lyon fut le siège de l'administration romaine,
puis de l'autorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon,
Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les
terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge, cette
grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs, et
se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme Constantinople
concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les
Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terre, rien
que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle et commerçante.
L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons des
inscriptions tumulaires: _À la mémoire d'un vitrier africain_, habitant
de Lyon. _À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de
papier_[116]. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers
et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la
pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa
poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les
meistersaengers de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers,
forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent
dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau
soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs noirs ateliers
des idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon,
l'inspiration poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une
jeune marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique,
écrivit, comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de
tristesse et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de
Dieu, il faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un
caractère lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'_homme du désir_
([Grec: Potheinos], saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les
derniers temps, saint Martin, l'_homme du désir_, établit son
école[117]. Ballanche y est né[118]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean
Gerson, voulut y mourir[119].

[Footnote 116: Millin.]

[Footnote 117: Il était né à Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps
encore, on chantait l'office à Lyon sans orgues, livres, ni instruments
comme au premier âge du christianisme.]

[Footnote 118: Ainsi que Ampère, De Gerando, Camille Jordan, de
Senancour. Leurs familles du moins sont lyonnaises.]

[Footnote 119: En 1429.--Saint Rémi de Lyon soutint contre Jean Scot le
parti de Gotteschalk et de la grâce.--Selon Du Boulay, c'est à Lyon que
fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.--Sous Louis
XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze couvents.]

C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le mysticisme
ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, comme
aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le coeur de
l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés grossières
sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire aussi de
l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation intérieure de
l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des rues de Lyon, le
tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il vivait, se
créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de doux songes
et de visions; en dédommagement de la nature qui leur manquait, ils se
donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de plus de victimes
les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent leurs martyrs,
comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand Valdo, Vaudois ou
pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de revenir aux
premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple d'une touchante
fraternité; et cette union des cours ne tenait pas uniquement à la
communauté des opinions religieuses. Longtemps après les Vaudois, nous
trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent l'un l'autre, et
mettent en commun leur fortune et leur vie[120].

[Footnote 120: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs
s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.]

Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui de
la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre du
Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas. D'autre
part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne voulant point
reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville impériale. Malgré sa
belle situation sur deux fleuves, entre tant de provinces, elle ne
pouvait s'étendre. Elle avait derrière les deux Bourgognes, c'est-à-dire
la féodalité française, et celle de l'Empire; devant, les Cévennes, et
ses envieuses, Vienne et Grenoble.

En remontant de Lyon au nord, vous avez à choisir entre Chalon et
Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière
ville[121], Autun, la vieille cité druidique[122], avait jeté Lyon au
confluent du Rhône et et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle
celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et
Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La
fille, assise sur la grande route des peuples, belle, aimable et facile,
a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est restée
seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses forêts
mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui amena les
Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever Lyon contre
elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour s'appeler
Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa divinité[123], et
se fit de plus en plus romaine. Elle déchut toujours; toutes les grandes
guerres des Gaules se décidèrent autour d'elle et contre elle. Elle ne
garda pas même ses fameuses écoles. Ce qu'elle garda, ce fut son génie
austère. Jusqu'aux temps modernes, elle a donné des hommes d'État, des
légistes, le chancelier Rolin, les Montholon, les Jeannin, et tant
d'autres. Cet esprit sévère s'étend loin à l'ouest et au nord. De
Vézelay, Théodore de Bèze, l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.

[Footnote 121: _App. 31._]

[Footnote 122: Autun avait dans ses armes d'abord le serpent druidique,
puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.]

[Footnote 123: _App. 32._]

La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité
bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable
et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Chalon, puis tourner
par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon
pays, où les villes mettent des pampres dans leurs armes[124], où tout
le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux
noëls[125]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches,
plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Benigne à Dijon; près de
Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas de Chalon. Telle était la
splendeur de ces monastères, que Cluny reçut une fois le pape, le roi de
France, et je ne sais combien de princes avec leur suite, sans que les
moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus grande encore, ou du moins
plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la mère de saint Bernard;
son abbé, l'_abbé des abbés_, était reconnu pour chef d'ordre, en 1491,
par trois mille deux cent cinquante-deux monastères. Ce sont les moines
de Cîteaux qui, au commencement du treizième siècle, fondèrent les
ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade des Albigeois,
comme saint Bernard avait prêché la seconde croisade de Jérusalem. La
Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse et solennelle
éloquence. C'est de la partie élevée de la province, de celle qui verse
la Seine, de Dijon et de Montbar, que sont parties les voix les plus
retentissantes de la France, celles de saint Bernard, de Bossuet et de
Buffon. Mais l'aimable sentimentalité de la Bourgogne est remarquable
sur d'autres points, avec plus de grâce au nord, plus d'éclat au midi.
Vers Semur, madame de Chantal et sa petite-fille, madame de Sévigné; à
Mâcon, Lamartine, le poète de l'âme religieuse et solitaire; à
Charolles, Edgar Quinet, celui de l'histoire et de l'humanité[126].

[Footnote 124: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. _App. 33._]

[Footnote 125: Voy. le curieux recueil de la Monnoye.--Piron était de
Dijon (né en 1640, mort en 1727.)]

[Footnote 126: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à
Charolles. _App. 34._]

La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable de
réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux
branches des Capets, ont donné, au douzième siècle, des souverains aux
royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à tous
les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine, ni
s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des Anglais. Le
pauvre _roi de Bourges_[127], d'Orléans et de Reims, l'a emporté sur le
grand duc de Bourgogne. Les communes de France, qui avaient d'abord
soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre l'oppresseur des
communes de Flandre.

[Footnote 127: Charles VII.]

Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France.
Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et
démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait
descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et
l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit,
le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore
quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de Mâcon
trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de la
rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et d'Auxerre
n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses formes. La chair
et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la sentimentalité vulgaire.
Citons seulement Crébillon, Longepierre et Sedaine. Il nous faut quelque
chose de plus sobre et de plus sévère pour former le noyau de la France.

C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la Champagne,
de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et crayeuses. Sans
parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays est généralement
plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont chétives; les
minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières traînent leur
eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La maison, jeune
aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu sa frêle
existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, au moins de
pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, sous sa peinture
délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, indigente.

De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est
guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide
qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses
rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville autrefois
de bourgeois et de prêtres, vraie soeur de Tours, ville sucrée et tant
soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons petits draps, petit
vin admirable, des foires et des pèlerinages.

Ces villes, essentiellement démocratiques et antiféodales, ont été
l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui consacrait
l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti les forces de
la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours se divisant put
se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la quatrième
génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en mariant
leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare que _le
ventre anoblit_[128]. Cette précaution illusoire n'empêcha pas les
enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture. La
noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin ils
jetèrent la vaine honte, et se firent commerçants.

[Footnote 128: _App. 35._]

Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par
la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, des
Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était pas de
luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands et Petits
Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les Médicis,
trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de soie, de
fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise était
profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de toute
l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de coton,
des cuirs[129]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont
originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires à
tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne grâce
au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, dans ce
tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer de la
généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à peu
commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt roi de
Jérusalem, et tantôt de Navarre, il se trouvait fort bien de l'amitié de
ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des seigneurs, et qu'ils
le traitaient comme un marchand lui-même, témoin l'insulte brutale du
fromage mou que Robert d'Artois lui fit jeter au visage.

[Footnote 129: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y
bâtit Saint-Urbain, et fît représenter sur une tapisserie son père
faisant des souliers.]

Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques
transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu
contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour ironique
de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, naïveté[130]
dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des facétieux récits
sur le noble chevalier, sur l'honnête et débonnaire mari, sur M. le
curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en Champagne, en
Flandre, s'étendit en longs poèmes, en belles histoires. La liste de nos
poètes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et Guyot de Provins.
Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes leurs gestes:
Villehardouin, Joinville et le cardinal de Retz nous ont conté eux-mêmes
les croisades et la Fronde. L'histoire et la satire sont la vocation de
la Champagne. Pendant que le comte Thibault faisait peindre ses poésies
sur les murailles de son palais de Provins, au milieu des roses
orientales, les épiciers de Troyes griffonnaient sur leurs comptoirs les
histoires allégoriques et satiriques de Renard et Isengrin. Le plus
piquant pamphlet de la langue est dû en grande partie à des procureurs
de Troyes[131]: c'est la _Satyre Ménippée_.

[Footnote 130: L'ancien type du paysan du nord de la France est
l'honnête Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même,
considéré comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe
dans un désespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom
de Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé,
quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de Jean-Jean.--Ces
mots divers ne désignent pas des ridicules locaux, comme ceux
d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le plus
communément portés par les domestiques, dans la vieille France
aristocratique, étaient des noms de provinces: Lorrain, Picard, et
surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus
disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il y
ait beaucoup de malice et d'ironie.]

[Footnote 131: Passerat et Pithou, _App. 36._]

Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne
que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la
Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme a
toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois
degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi, l'éloquence et la
rhétorique bourguignonne[132]; la grâce et l'ironie champenoise. C'est
le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines
blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein de
caprice[133] et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la terre;
c'est le fils du travail, de la société[134]. Là crut aussi cette _chose
légère_[135], profonde pourtant, ironique à la fois et rêveuse, qui
retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.

[Footnote 132: Sur la montagne de Langres, naquit Diderot. C'est la
transition entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux
caractères.]

[Footnote 133: Cela doit s'entendre, non seulement du vin, mais de la
vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent capricieuses.
Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois arpents
parfaitement semblables il n'y a souvent que celui du milieu qui donne
de bon vin.]

[Footnote 134: Une terre qui, semée de froment, occuperait cinq ou six
ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, femmes
et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien le vin de
Champagne exige de façons.]

[Footnote 135: La Fontaine dit de lui-même:

  Je suis chose légère, et vole à tout sujet,
  Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet.
  À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.
  J'irais plus haut peut-être au temple de Mémoire,
  Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;
  Mais quoi! je suis volage en vers comme en amours.

«Le poète, dit Platon, est chose légère et sacrée.»]

Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le fleuve
des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse et la Seine avec la Marne
son acolyte. Ils vont, mais grossissant, pour arriver avec plus de
dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu en collines
dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. La France
devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête basse en face
de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes superbes, elle
enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de magnifiques
plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de Flandre et de
Normandie[136].

[Footnote 136: Du côté de Coutances particulièrement les figures et le
paysage sont singulièrement anglais.]

Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se
ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et
laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille
triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles
existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands
qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où
celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle?
Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si fière?
Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon une
imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes
eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange
français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, qui
a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes d'armes
et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève acerbe est la
même des deux côtés du détroit. Caen, la _ville de sapience_, conserve
le grand monument de la fiscalité anglo-normande, l'échiquier de
Guillaume-le-Conquérant. La Normandie n'a rien à envier, les bonnes
traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille, au retour des
champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs, quelques articles du
Code civil[137].

[Footnote 137: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président
d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à quatre
frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il est
nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement séparées.»--Les
Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence, dit un auteur du
onzième siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants parler comme des
orateurs...]

Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour
l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins
avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie la
conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture,
industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit d'ordinaire
par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan va parfois au
sublime: témoin tant d'héroïques marins[138], témoin le grand Corneille.
Deux fois la littérature française a repris l'essor par la Normandie,
quand la philosophie se réveillait par la Bretagne. Le vieux poème de
Rou paraît au douzième siècle avec Abailard; au dix-septième siècle,
Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la grande et
féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse haut, mais
tombe vite. Il tombe dans l'indigente correction de Malherbe, dans la
sécheresse de Mézeray, dans les ingénieuses recherches de la Bruyère et
de Fontenelle. Les héros mêmes du grand Corneille, toutes les fois
qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent volontiers d'insipides
plaideurs, livrés aux subtilités d'une dialectique vaine et stérile.

[Footnote 138: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les
Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret,
qu'ils en ont perdu la gloire.]

Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et
forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé;
_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses
campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et
grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à l'envi,
grossissent à plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent, à jouer
l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un
peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force
musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du
département du Nord.

La force prolifique des Bolg d'Irlande se retrouve chez nos Belges de
Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines, dans
ces vastes et sombres communes industrielles d'Ypres, de Gand, de
Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage. Il ne
fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en sortaient à
l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente mille hommes, tous
forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés. Contre de telles masses
la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu.

Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros
et grossiers qu'ils étaient[139], ils faisaient merveilleusement leurs
affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie,
l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel ne
fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit mieux
la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La Champagne et
la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter pour
l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans Froissart, et
dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses empereurs-historiens de
Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont encore des historiens, au
moins en ce qui concerne les moeurs publiques.

[Footnote 139: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une
foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du
_Mannekenpiss_, «le plus vieux bourgeois de la ville»; on lui donne un
habit neuf aux grandes fêtes.]

Moeurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au
nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère,
plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature
devient puissante[140]. L'histoire, le récit ne suffisent plus à
satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du
dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec le
fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture aussi
prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture normande,
aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de Corneille;
mais une architecture riche et pleine en ses formes. L'ogive s'assouplit
en courbes molles, en arrondissements voluptueux. La courbe tantôt
s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend au ventre. Ronde
et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante tour d'Anvers s'élève
doucement étagée, comme une gigantesque corbeille tressée des joncs de
l'Escaut.

[Footnote 140: _App. 37._]

Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande,
éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs
ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs.
Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins
coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent la
vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit
en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de
plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace
pas le peuple de marbre des cités d'Italie[141]. Par-dessus ces églises,
au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, l'honneur
et la joie de la commune flamande. Le même air, joué d'heure en heure
pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais combien de
générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés sur
l'établi[142].

[Footnote 141: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille
statues et figurines.]

[Footnote 142: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est
développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne.]

Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce n'est
pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de vives et
vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et des sens.
Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des hommes rouges
et des femmes blanches boivent, fument et dansent lourdement[143]. Il
faut des supplices atroces, des martyrs indécents et horribles, des
Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement belles. Au delà de
l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux profondes, sous les
hautes digues de Hollande, commence la sombre et sérieuse peinture;
Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme et Grotius[144].
Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle Anvers, le rapide
pinceau de Rubens fera les bacchanales de la peinture. Tous les mystères
seront travestis[145] dans ses tableaux idolâtriques qui frissonnent
encore de la fougue et de la brutalité du génie[146]. Cet homme
terrible, sorti du sang slave[147], nourri dans l'emportement des
Belges, né à Cologne, mais ennemi de l'idéalisme allemand, a jeté dans
ses tableaux une apothéose effrénée de la nature.

[Footnote 143: Voy. au Musée du Louvre le tableau intitulé: _Fête
Flamande_. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.]

[Footnote 144: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour
la partie flamande Rubens, et pour la wallonne ou celtique Grétry. La
spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les penseurs
ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire l'apothéose du moi
humain, et Spinoza, celle de la nature. Toutefois la philosophie propre
à la Hollande, c'est une philosophie pratique qui s'applique aux
rapports politiques des peuples: Grotius.]

[Footnote 145: Son élève, Van Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne
à genoux devant une hostie.]

[Footnote 146: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à
Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et
officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux
d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à Anvers
la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et lui,
derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au vent.
Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est horrible
de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, appuie le
pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par dessous sa main, et
rit au nez du spectateur. La copie de Van Dyck semble bien pâle à côté
du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le Portement de
Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. La Madeleine
essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère qui débarbouille
son enfant.--On peut voir au même Musée le Martyre de saint Liévin, une
scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la chair du martyr, et
qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une pince, un autre tient
dans les dents son stylet qui dégoutte de sang. Au milieu de ses
horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes carnations.--Le
Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de peindre une foule
de corps de femmes dans des attitudes passionnées; mais son
chef-d'oeuvre est peut-être cette terrible colonne de corps humains
qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.]

[Footnote 147: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus
impétueux en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de
Pologne, Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande,
Écosse, etc.]

Cette frontière des races et des langues[148] européennes est un grand
théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes poussent vite,
multiplient à étouffer, puis les batailles y pourvoient. Là se combat à
jamais la grande bataille des peuples et des races. Cette bataille du
monde, qui eut lieu, dit-on, aux funérailles d'Attila, elle se
renouvelle incessamment en Belgique, entre la France, l'Angleterre et
l'Allemagne, entre les Celtes et les Germains. C'est là le coin de
l'Europe, le rendez-vous des guerres. Voilà pourquoi elles sont si
grasses, ces plaines; le sang n'a pas le temps d'y sécher! Lutte
terrible et variée! À nous les batailles de Bouvines, Roosebeck, Lens,
Steinkerke, Denain, Fontenoy, Fleurus, Jemmapes; à eux, celles des
Éperons, de Courtray. Faut-il nommer Waterloo[149]?

[Footnote 148: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par
le traité de 1648 et par le _traité de la Barrière_ (1715). Ce nom est
significatif.--_App. 38._]

[Footnote 149: La grande bataille des temps modernes s'est livrée
précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas
en deçà de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le monticule
qu'on a élevé dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare, celtique ou
germanique.]

Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à seul:
vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous toute la
gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo? Y a-t-il tant à
s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière
levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du
baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée
dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard _de
miséricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?

Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse
Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[150] et d'Anvers
en ruines[151]. Tous les autres pays, Russie, Autriche, Italie, Espagne,
France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au couchant; le grand
vaisseau européen semble flotter, la voile enflée du vent qui jadis
souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à l'est, comme pour
braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernière terre du vieux
continent est la terre héroïque, l'asile éternel des bannis, des hommes
énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la servitude, druides
poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par les barbares, Saxons
proscrits par Charlemagne, Danois affamés, Normands avides, et
l'industrialisme flamand persécuté, et le calvinisme vaincu, tous ont
passé la mer, et pris pour patrie la grande île: _Arva, beata petamus
arva, divites et insulas_... Ainsi l'Angleterre a engraissé de malheurs
et grandi de ruines. Mais à mesure que tous ces proscrits, entassés dans
cet étroit asile, se sont mis à se regarder, à mesure qu'ils ont
remarqué les différences de races et de croyances qui les séparaient,
qu'ils se sont vus Kymry, Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et
le combat sont venus. Ç'a été comme ces combats bizarres dont on
régalait Rome, ces combats d'animaux étonnés d'être ensemble:
hippopotames et lions, tigres et crocodiles. Et quand les amphibies,
dans leur cirque fermé de l'Océan, se sont assez longtemps mordus et
déchirés, ils se sont jetés à la mer, ils ont mordu la France. Mais la
guerre intérieure, croyez-le bien, n'est pas finie encore. La Bête
triomphante a beau narguer le monde sur son trône des mers. Dans son
amer sourire se mêle un furieux grincement de dents, soit qu'elle n'en
puisse plus à tourner l'aigre et criante roue de Manchester, soit que le
taureau de l'Irlande, qu'elle tient à terre, se retourne et mugisse.

[Footnote 150: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la
reine Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient
plus que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de
lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français. Cherbourg
n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire, d'Ostende à
Brest.]

[Footnote 151: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au coeur
de l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Saint-Hélène, est une
des grandes causes pour lesquelles je suis ici: la cession d'Anvers est
un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de
Chatillon.»]

La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de
l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français
sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais.
La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur
arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de Dunkerque
et d'Anvers[152], voilà, quoi que ces hommes aient fait du reste, des
noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement obligé
envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers ceux
qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, ceux qui
rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient secouer
tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur taciturnité,
qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes.

[Footnote 152: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.]

La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service.
Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre
l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de
près l'Anglais qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est des
nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa personnalité par
la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque le moi par le
non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence des grandes
guerres anglaises, par opposition à la fois, et par composition.
L'opposition est plus sensible dans les provinces de l'Ouest et du Nord,
que nous venons de parcourir. La composition est l'ouvrage des provinces
centrales, dont il nous reste à parler.

       *       *       *       *       *

Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout devait
s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans l'espace; ce
serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la dynastie; il ne
faut pas chercher la principale séparation des eaux, ce seraient les
plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de la Saône, de la
Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation des races, ce
serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la Touraine. Non,
le centre s'est trouvé marqué par des circonstances plus politiques que
naturelles, plus humaines que matérielles. C'est un centre excentrique,
qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre de l'activité nationale,
dans le voisinage de l'Angleterre, de la Flandre et de l'Allemagne.
Protégé, et non pas isolé, par les fleuves qui l'entourent, il se
caractérise selon la vérité par le nom d'Île-de-France.

On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes
de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan.
Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils
n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les
provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens
le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible.
Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la
brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui tombe
comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit lieues, et
vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de bonne heure
l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse couper,
diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur prêtant ses
eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et la Picardie
l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues; elle se laisse serrer dans
nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les manufactures de Troyes
et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De Paris au Havre, ce n'est plus
qu'une ville. Il faut la voir entre Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle
rivière, comme elle s'égare dans ses îles innombrables, encadrées au
soleil couchant dans des flots d'or, tandis que, tout du long, les
pommiers mirent leurs fruits jaunes et rouges sous des masses
blanchâtres. Je ne puis comparer à ce spectacle que celui du lac de
Genève. Le lac a de plus, il est vrai, les vignes de Vaud, Meillerie et
les Alpes. Mais le lac ne marche point; c'est l'immobilité, ou du moins
l'agitation sans progrès visible. La Seine marche et porte la pensée de
la France, de Paris vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la
lointaine Amérique.

Paris a pour première ceinture Rouen, Amiens, Orléans, Châlons, Reims,
qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une ceinture
extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, Besançon, Metz
et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour atteindre par le Rhône
l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la vie nationale a toute sa
densité au Nord; au Midi, les cercles qu'il décrit se relâchent et
s'élargissent.

Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné au
siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé notre
jurisprudence: ÉTABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLÉANS;--COUTUMES DE
FRANCE ET DE VERMANDOIS[153]. C'est entre l'Orléanais et le Vermandois,
entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise, entre Orléans et
Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son centre, son assiette et
son point de repos. Elle l'avait cherché en vain, et dans les pays
druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les chefs-lieux des clans
galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum, urbs Arvernorum_). Elle
l'avait cherché dans les capitales de l'église Mérovingienne et
Carlovingienne, Tours et Reims[154].

[Footnote 153: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain;
en Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards,
Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.]

[Footnote 154: _App. 39._]

La France capétienne du _roi de Saint-Denys_, entre la féodale Normandie
et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à Orléans, à
Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier chanoine de
Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se rapprochent les
deux grands fleuves, le sort de cette ville a été souvent celui de la
France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne d'Arc, des Guises,
rappellent tout ce qu'elle a vu de sièges et de guerres. La sérieuse
Orléans[155] est près de la Touraine, près de la molle et rieuse patrie
de Rabelais, comme la colérique Picardie à côté de l'ironique Champagne.
L'histoire de l'antique France semble entassée en Picardie. La royauté,
sous Frédégonde et Charles-le-Chauve, résidait à Soissons[156], à Crépy,
Verberie, Attigny; vaincue par la féodalité, elle se réfugia sur la
montagne de Laon. Laon, Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et
prisons tour à tour, reçurent Louis-le-Débonnaire, Louis-d'Outremer,
Louis XI. La royale tour de Laon a été détruite en 1832; celle de
Péronne dure encore. Elle dure, la monstrueuse tour féodale des
Coucy[157].

  Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,
      Je suis le sire de Coucy.

[Footnote 155: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les
Orléanais avaient reçu le sobriquet de _guépins_. On dit aussi: «La
glose d'Orléans est pire que le texte.»--La Sologne a un caractère
analogue: «Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»]

[Footnote 156: Pepin y fut élu, en 750. Louis-d'Outre-mer y mourut.]

[Footnote 157: _App. 40._]

Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande pensée
de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes de
Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux Anglais,
et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de Louis XIV fut
dite et jugée par le Picard Saint-Simon[158].

[Footnote 158: Cette famille récente, qui prétendait remonter à
Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands écrivains
du dix-septième siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.]

Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette ardente
Picardie. Les premières communes de France sont les grandes villes
ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. Le même
pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un ermite
d'Amiens[159] avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples, à
Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon[160] la
changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda
sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république, elle
fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de Condorcet
en Camille Desmoulins, de Desmoulins en Gracchus Baboeuf[161]. Elle fut
chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France: «Je
suis vilain et très vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier rang
notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de
l'armée[162].

[Footnote 159: Pierre-l'Ermite.]

[Footnote 160: Calvin, né en 1509, mort en 1564.]

[Footnote 161: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille
Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, né à
Saint-Quentin, mort en 1797.--Béranger est né à Paris, mais d'une
famille picarde.]

[Footnote 162: Né à Pithon ou à Ham. Plusieurs généraux de la Révolution
sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons à
la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de
gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy; Boutillier,
l'auteur de la Somme rurale; l'historien Guibert de Nogent; Charlevoix;
les d'Estrées et les Genlis.]

Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilège de
l'Éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans le
coeur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge le
sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[163]. La plupart
de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, Lesueur, Goujon,
Cousin, Mansart, Lenôtre, David[164], appartiennent aux provinces
septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous regardons cette
petite France de Liège, isolée au milieu de la langue étrangère, nous y
trouvons notre Grétry[165].

[Footnote 163: J'en dis autant de l'Artois qui a produit tant de
mystiques. _App. 41._]

[Footnote 164: Claude-le-Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600,
mort en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594,
mort en 1665.--Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1665.--Jean Cousin,
fondateur de l'École française, né à Soucy près Sens, vers 1501.--Jean
Goujon, né à Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, né à Loué, à six
lieues du Mans, mort à la fin du seizième siècle.--Pierre Lescot,
l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à Paris en
1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste qui grava
quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en 1635.--Mansart,
l'architecte de Versailles et des Invalides, né à Paris en 1645, mort en
1708.--Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en 1700, etc.]

[Footnote 165: Né en 1741, mort en 1813.]

Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une
manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la
monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres;
ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un pays,
mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France exprime des
rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire Jérusalem, la croisade
du Languedoc, les communes de France et d'Angleterre et les guerres de
Bretagne; dire les Montmorency, c'est dire la féodalité rattachée au
pouvoir royal, d'un génie médiocre, loyal et dévoué. Quant aux écrivains
si nombreux qui sont nés à Paris, ils doivent beaucoup aux provinces
dont leurs parents sont sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit
universel de la France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en
Molière et Regnard, en Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général
dans le génie français; ou si l'on veut y chercher quelque chose de
local, on y distinguera tout au plus un reste de cette vieille sève
d'esprit bourgeois, esprit moyen, moins étendu que judicieux, critique
et moqueur, qui se forma d'abord de bonne humeur gauloise et d'amertume
parlementaire entre le parvis Notre-Dame et les degrés de la
Sainte-Chapelle.

Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire: le
général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment
s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il
faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de
Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la
plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait
qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de
toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas ainsi.
De toutes ces négations d'idées matérielles, locales, particulières,
résulte une généralité vivante, une chose positive, une force vive. Nous
l'avons vu en Juillet[166].

[Footnote 166: Écrit en 1833.]

C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du
centre aux extrémités, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant
organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées,
opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif, de voir
l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la
Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la
Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien entre
la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la
convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la
résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre.

Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes
organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et
cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et
Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et
Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de
Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.

La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des
secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des
fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et
guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au
centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les provinces
frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent les
traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et renouvellent
sans cesse d'une population énergique le centre énervé par le
froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de la
guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la
politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, et
elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui elles
s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se reconnaissent
à peine:

  «Miranturque novas frondes et non sua poma.»

Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle
attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités;
l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris et
la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; c'est le
sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre même. Il
semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, atténuées.
Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont grandes que par
lui. Mais plus grandes sont-elles par cette préoccupation de l'intérêt
central, que les provinces excentriques ne peuvent l'être par
l'originalité qu'elles conservent. La Picardie centralisée a donné
Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans les temps modernes. La
riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de nos jours des noms
comparables à leur opposer? Dans la France, la première gloire est
d'être Français. Les extrémités sont opulentes, fortes, héroïques, mais
souvent elles ont des intérêts différents de l'intérêt national; elles
sont moins françaises. La Convention eut à vaincre le fédéralisme
provincial avant de vaincre l'Europe.

C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses
frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque
chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France
allemande, à l'Espagne une France espagnole, à l'Italie une France
italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et
néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent
souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont
entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime pas l'ibérienne
Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la
France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une
force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par
quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse
donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux
territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure
Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et
solennelle Espagne oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue
provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds
bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère
belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la
réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la
Champagne.

Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui
l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de
côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de
Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une
Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et
l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool?
L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de l'Allemagne:
l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté poétique[167].
Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à pièce, il faut
l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce que la
centralisation est puissante, la vie commune, forte et énergique, que la
vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la beauté de notre
pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre monstrueusement forte
d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non plus le désert de la
Haute-Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y trouvez pas, comme en
Allemagne et en Italie, vingt centres de science et d'art; il n'en a
qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un
pays, une race; la France est une personne.

[Footnote 167: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela,
mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à
l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres
philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et
politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche
sont alsaciennes d'origine.]

La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans
l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en
reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.

Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et
autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsues se
trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et des
renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des organes
respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué qu'un de
ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des autres. À
mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les segments s'unir
plus intimement les uns aux autres, et l'individualité du grand tout se
prononcer davantage.... L'individualité dans les animaux composés ne
consiste pas seulement dans la soudure de tous les organismes, mais
encore dans la jouissance commune d'un nombre de parties, nombre qui
devient plus grand à mesure qu'on approche des degrés supérieurs. La
centralisation est plus complète, à mesure que l'animal monte dans
l'échelle[168].» Les nations peuvent se classer comme les animaux. La
jouissance commune d'un grand nombre de parties, la solidarité de ces
parties entre elles, la réciprocité de fonctions qu'elles exercent l'une
à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité sociale. C'est celle de la
France, le pays du monde où la nationalité, où la personnalité
nationale, se rapproche le plus de la personnalité individuelle.

[Footnote 168: Dugès.]

Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de la
vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité humaine. Le
genre humain approche chaque jour plus près de la solution de ce
problème. La formation des monarchies, des empires, sont les degrés par
où il y arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le christianisme
un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la Révolution,
l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux progrès dans cette
route. Le peuple le mieux centralisé est aussi celui qui, par son
exemple et par l'énergie de son action, a le plus avancé la
centralisation du monde.

Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit
provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la
conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner
des partis hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre
n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux
populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide
sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste.
Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de
langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties
solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a
joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis au
rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.

Ainsi s'est formé l'esprit général, universel, de la contrée. L'esprit
local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la race,
a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a été
vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles.
Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son soleil; le
Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, de la
réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature,
l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation
merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du
particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste, il
s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine est
spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de
l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la
patrie.

       *       *       *       *       *

Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette
pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares
ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel.
L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire
partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si
puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est
en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira, la
repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village natal, de
sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il compte
lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie, idée
abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à l'idée
de la patrie universelle, de la cité de la Providence.

       *       *       *       *       *

À l'époque où cette histoire est parvenue, au dixième siècle, nous
sommes bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que
l'humanité souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à
quelle longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore!
quelles rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va
s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour
amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle l'a
si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des
entrailles même du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui
grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du cour, qui
mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant
souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes
ne suffiront, pas à nous consoler.



LIVRE IV



CHAPITRE PREMIER

     L'an 1000. Le roi de France et le pape français. Robert et
     Gerbert. France féodale.


Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans
l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au
dixième siècle, à l'avènement des Capets. Chaque province a dès lors son
histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense
concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une
sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et
discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques,
terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la
naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne. Fantastique
et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on croit entendre à
la fois tout cantique, et des _Dies iræ_, et des _Alleluia_.

C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait finir
avec l'an 1000 de l'Incarnation[169]. Avant le christianisme, les
Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la prédiction
s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette terre, hôte
exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le monde du moyen
âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité antique, et il était
bien difficile d'en discerner l'ordre intime et profond. Ce monde ne
voyait que chaos en soi; il aspirait à l'ordre, et l'espérait dans la
mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de légendes, où tout
apparaissait bizarrement coloré comme à travers de sombres vitraux, on
pouvait douter que cette réalité visible fût autre chose qu'un songe.
Les merveilles composaient la vie commune. L'armée d'Othon avait bien vu
le soleil en défaillance et jaune comme du safran[170]. Le roi Robert,
excommunié pour avoir épousé sa parente, avait, à l'accouchement de la
reine, reçu dans ses bras un monstre. Le diable ne prenait plus la peine
de se cacher: on l'avait vu à Rome se présenter solennellement devant un
pape magicien. Au milieu de tant d'apparitions, de visions, de voix
étranges, parmi les miracles de Dieu et les prestiges du démon, qui
pouvait dire si la terre n'allait pas un matin se résoudre en fumée, au
son de la fatale trompette? Il eût bien pu se faire alors que ce que
nous appelons la vie fût en effet la mort, et qu'en finissant, le monde,
comme ce saint du Légendaire, _commençât de vivre et cessât de mourir_.
«Et tunc vivere incepit, morique desiit.»

[Footnote 169: _App. 42._]

[Footnote 170: Raoul Glaber.]

Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et l'effroi
du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales du dixième
et du onzième siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur roideur
contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la mort. Voyez
comme elles implorent, les mains jointes, ce moment souhaité et
terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit les faire
sortir de leurs ineffables tristesses et les faire passer du néant à
l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre monde sans espoir
après tant de ruines. L'empire romain avait croulé, celui de Charlemagne
s'en était allé aussi; le christianisme avait cru d'abord pouvoir
remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. Malheur sur malheur,
ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre chose, et l'on
attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, dans le sépulcral
_in-pace_; le serf attendait sur son sillon, à l'ombre de l'odieuse
tour; le moine attendait, dans les abstinences du cloître, dans les
tumultes solitaires du cour, au milieu des tentations et des chutes, des
remords et des visions étranges, misérable jouet du diable qui folâtrait
cruellement autour de lui, et qui le soir, tirant sa couverture, lui
disait gaiement à l'oreille: «Tu es damné[171]!»

[Footnote 171: _App. 43._]

Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur
valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à
jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir aussi
son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de l'archange
percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du cloître, du sillon,
un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs.

       *       *       *       *       *

Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités
qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que l'ordre
des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des lois
nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des malades
semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et tombait en
pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux de
pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement Saint-Martial, à
Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y entassaient. La puanteur
qui entourait l'église ne pouvait les rebuter. La plupart des évêques du
Midi s'y rendirent, et y firent porter les reliques de leurs églises. La
foule augmentait, l'infection aussi; ils mouraient sur les reliques des
saints[172].

[Footnote 172: _App. 44._]

Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le monde
depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre. «Le muid
de blé, dit un contemporain[173], s'éleva à soixante sols d'or. Les
riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les racines des
forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent aller à dévorer
des chairs humaines. Sur les chemins, les forts saisissaient les
faibles, les déchiraient, les rôtissaient, les mangeaient. Quelques-uns
présentaient à des enfants un oeuf, un fruit, et les attiraient à
l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage alla au point que la
bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si c'eût été désormais une
coutume établie de manger de la chair humaine, il y en eut un qui osa en
étaler à vendre dans le marché de Tournus. Il ne nia point, et fut
brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer cette même chair, la
mangea, et fut brûlé de même.»

[Footnote 173: Glaber.--Sur soixante-treize ans, il y en eut
quarante-huit de famines et d'épidémies.--An 987, grande famine et
épidémie--989, grande famine.--990-994, famine et mal des
_ardents_.--1001, grande famine.--1003-1008, famine et mortalité.--1010,
famine, mal des _ardents_, mortalité.--1027-1029, famine
(anthropophages).--1031-1033, famine atroce.--1035, famine,
épidémie.--1045-1046, famine en France et en Allemagne.--1053-1058,
famine et mortalité pendant cinq ans.--1059, famine de sept ans,
mortalité.]

«...Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de Castanedo, un
misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la nuit ceux qui lui
demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des ossements, et parvint
à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes d'hommes, de femmes et
d'enfants. Le tourment de la faim était si affreux que plusieurs, tirant
de la craie du fond de la terre, la mêlaient à la farine. Une autre
calamité survint: c'est que les loups, alléchés par la multitude des
cadavres sans sépulture, commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les
gens craignant Dieu ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père,
le frère son frère, la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir;
et le survivant lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent
après eux. Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant
assemblés en concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que,
puisqu'on ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on
pourrait ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne
demeurât sans culture.»

Ces excessives misères brisèrent les coeurs et leur rendirent un peu de
douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau, tremblants
eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine de se battre,
ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on allait quitter. De
vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait bien que son ennemi,
comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion de la peste de Limoges,
ils coururent de bon coeur aux pieds des évêques, et s'engagèrent à
rester désormais paisibles, à respecter les églises, à ne plus infester
les grands chemins, à ménager du moins ceux qui voyageraient sous la
sauvegarde des prêtres ou des religieux. Pendant les jours saints de
chaque semaine (du mercredi soir au lundi matin), toute guerre était
interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_, plus tard _la trêve de
Dieu_[174].

[Footnote 174: _App. 45._]

Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à
l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur l'autel
des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes portent
l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche, disent-ils;
chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou baron, j'ai donné
à telle église pour le remède de mon âme...» Ou encore: «Considérant que
le servage est contraire à la liberté chrétienne, j'affranchis un tel,
mon serf de corps, lui, ses enfants et ses hoirs.»

Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point, ils aspiraient à
quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils
se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leur demandaient
dans leurs couvents une toute petite place où se cacher. Ceux-ci
n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les ducs et
les rois de devenir moines, ou frères convers. Guillaume Ier, duc de
Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumièges, si l'abbé le
lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un capuchon et une
étamine, les emporta avec lui, les déposa dans un petit coffre, et en
garda toujours la clef à sa ceinture[175]. Hugues Ier, duc de Bourgogne,
et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien voulu aussi se faire
moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri, entrant dans l'église
de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était écrié avec le Psalmiste:
«Voici le repos que j'ai choisi, et mon habitation aux siècles des
siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit l'abbé. Celui-ci appela
l'empereur dans le chapitre des moines, et lui demanda quelle était son
intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu, répondit-il en pleurant,
renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre, et ne plus servir que
Dieu avec vos frères.--Voulez-vous donc, reprit l'abbé, promettre, selon
notre règle et à l'exemple de Jésus-Christ, l'obéissance jusqu'à la
mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien! je vous reçois comme
moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre âme; et ce que
j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte du Seigneur.
Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de l'empire que Dieu
vous a confié, et de veiller de tout votre pouvoir, avec crainte et
tremblement, au salut de tout le royaume[176].» L'empereur, lié par son
voeu, obéit à regret. Au reste, il était moine depuis longtemps; il
avait toujours vécu en frère avec sa femme. L'Église l'honore sous le
nom de saint Henri.

[Footnote 175: Guillaume de Jumièges.]

[Footnote 176: _Vie de saint Richard._]

Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de
France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était
très pieux, sage et lettré, passablement philosophe et excellent
musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_; les
rythmes _Judea et Hierusalem, Concede nobis quæsumus_, et _Cornelius
centurio_, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur l'autel de
Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone _Eripe_, et plusieurs
autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui demanda un
jour de faire quelque chose en mémoire d'elle; il écrivit alors le
rythme _O constantia martyrum_! que la reine, à cause du nom de
Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église de
Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne, pour
diriger le choeur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec les
moines et les défier au combat du chant. Aussi, comme il assiégeait
certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il avait une
dévotion particulière, il quitta le siège pour venir à Saint-Denis
diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il chantait dévotement
avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les murs du château
tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit possession; ce que
Robert attribua toujours aux mérites de saint Hippolyte[177].»

[Footnote 177: Chronique de Sithiu.]

«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme
d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par
sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette
lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet
argent fût nécessaire; et trouvant un pauvre en haillons, il lui demande
prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne savait ce
qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit d'en chercher
au plus vite. Cependant il se livrait à la prière. L'autre revient avec
un outil; le roi et le pauvre s'enferment ensemble, et enlèvent l'argent
de la lance, et le roi le met lui-même de ses saintes mains dans le sac
du pauvre en lui recommandant, selon sa coutume, de bien prendre garde
que sa femme ne le vît. Lorsque la reine vint, elle s'étonna fort de
voir sa lance ainsi dépouillée; et Robert jura par plaisanterie le nom
du Seigneur qu'il ne savait comment cela s'était fait[178].»

[Footnote 178: Helgaud.]

«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier
ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait fait
faire une châsse de cristal toute entourée d'or, où il eut soin de ne
mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer ses
grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De même, il
faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait mis un oeuf.
Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme les paroles du
Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut, celui qui dit la
vérité selon son coeur, celui dont la langue ne trompe pas, et qui n'a
jamais fait de mal à son prochain[179]!»

[Footnote 179: Id.]

La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il soupait à
Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir, il ordonna
d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se mettre aux
pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le pauvre, ne
s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or de six onces
qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. Lorsqu'on se leva
de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, indignée, se laissa
emporter contre le saint à des paroles violentes: «Quel ennemi de Dieu,
bon seigneur, a déshonoré votre robe d'or?--Personne, répondit-il, ne
m'a déshonoré; cela était sans doute plus nécessaire à celui qui l'a
pris qu'à moi, et, Dieu aidant, lui profitera.»--Un autre voleur lui
coupant la moitié de la frange de son manteau, Robert se retourna, et
lui dit: «Va-t'en, va-t'en; contente-toi de ce que tu as pris; un autre
aura besoin du reste.» Le voleur s'en alla tout confus.--Même indulgence
pour ceux qui volaient les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa
chapelle, il vit un clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel,
posait un cierge par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les
clercs se troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le
seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles
de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'âme de son
père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce
qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce
sanctuaire de piété, il appela le larron, et lui dit: «Ami Ogger,
va-t'en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que tu
as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur soit
avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et quand
il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux siens: «Pourquoi tant
vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? Le Seigneur l'a donné à
son pauvre.»--Une autre fois enfin, comme il se relevait la nuit pour
aller à l'église, il vit deux amants couchés dans un coin; aussitôt il
détacha une fourrure précieuse qu'il portait au cou, et la jeta sur ces
pécheurs. Puis il alla prier pour eux[180].»

[Footnote 180: Helgaud.]

Telle fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le
premier roi; car son père, Hugues-Capet[181], se défia de son droit, et
ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la chape,
comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert que se
passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la colère
divine fut désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme incarnée
la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore un peu;
elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter à ses
jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à travailler, à
bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de trois ans après
l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, surtout dans
l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises furent
renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles pour n'en
avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens semblaient
rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit que le monde
se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la robe blanche
des églises[182].»

[Footnote 181: _App. 46._]

[Footnote 182: Glaber.]

Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations, des
visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes reliques,
depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les saints
vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre, et
apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de
consolations[183].» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le dogme
de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans l'ombre,
éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau d'immense
poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord. «Tout cela se
trouvait annoncé comme par un présage certain dans la position même de
la croix du Seigneur quand le Sauveur y était suspendu sur le Calvaire.
En effet, pendant que l'Orient avec ses peuples féroces était caché
derrière la face du Sauveur, l'Occident, placé devant ses regards,
recevait de ses yeux la lumière de la foi dont il devait être bientôt
rempli. Sa droite toute-puissante, étendue pour le grand oeuvre de
miséricorde, montrait le Nord qui allait être adouci par l'effet de la
parole divine, pendant que sa gauche tombait en partage aux nations
barbares et tumultueuses du Midi[184].»

[Footnote 183: Glaber.]

[Footnote 184: Id.]

La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de
tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la
pensée de l'avenir et le mouvement de l'humanité. De grands signes
éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme
pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape français,
Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il appelle tous
les princes au nom de la cité sainte[185], précède d'un siècle les
prédications de Pierre-l'Ermite. Prêchée alors par un Français et sous
un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des Français, la
grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de tous les Francs
une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la profonde
sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il faut que le
monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique fonde la
papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux Français, de
Gerbert et de Robert.

[Footnote 185: _App. 47._]

Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à
Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller étudier
les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand Othon le
fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il professe aux
fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon roi Robert.
Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait déposer, et obtient
sa place par l'influence d'Hugues-Capet. Ce fut une grande chose pour
les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils aident à le faire
archevêque, il aide à les faire rois.

Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de Ravenne,
enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, Pologne),
donne des lois aux républiques; il règne par le pontificat et par la
science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il ne mourra
qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à Rome dans
une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente et réclame
le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez les musulmans.
Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se donna au diable
pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille des chiffres
arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge, et l'art de se
faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc il est à son
maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne savais pas que
j'étais logicien!_[186]»

[Footnote 186: Dante, _Inferno_, c. XXVIII:

  Tu non pensavi qu'io loico fossi!

Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont,
dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert-le-Grand. Ce qui est
remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative de
deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus forte
trace, et ressuscite au quinzième siècle dans Faust, l'inventeur de
l'imprimerie.]

Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les premiers
Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux, fut un roi
homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient généralement pour
une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul Robert-le-Fort avait
défendu le pays contre les Normands; Eudes combattit sans cesse les
empereurs qui soutenaient les derniers Carlovingiens; mais les rois qui
suivent jusqu'à Louis-le-Gros n'ont rien de militaire. Les chroniques ne
manquent pas de nous dire, à l'avènement de chacun de ces princes, qu'il
était fort _chevalereux_; nous voyons cependant qu'ils ne se soutiennent
guère que par le secours des Normands et des évêques, surtout celui de
Reims. Vraisemblablement les évêques payaient, les Normands combattaient
pour eux. Ces princes, amis des prêtres, auxquels ils devaient leur
grandeur, cherchaient sans doute par leur conseil à se rattacher au
passé, et, par de lointaines alliances avec le monde grec, à primer les
Carlovingiens en antiquité. Hugues-Capet demanda pour son fils la main
d'une princesse de Constantinople[187]. Son petit-fils Henri Ier épousa
la fille du czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules,
qui appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison
était de remonter à Alexandre-le-Grand, à Philippe, et par eux à
Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est resté
jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient les
traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière la
parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des
Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre[188].

[Footnote 187: Lettre de Gerbert.]

[Footnote 188: _App. 48._]

L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage des
prêtres, auxquels Hugues-Capet rendit ses nombreuses abbayes; l'ouvrage
aussi du duc de Normandie, Richard-sans-Peur. Celui-ci, traité si mal
dans son enfance par Louis-d'Outre-mer[189], plus d'une fois trahi par
Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les Carlovingiens.
Hugues-Capet était son pupille et son beau-frère. Il convenait
d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti ecclésiastique et à la
dynastie que ce parti élevait; il espérait sans doute y primer par
l'épée. C'était de même l'espérance de la maison normande de Blois,
Tours et Chartres; ceux-ci, qui possédaient en outre les établissements
éloignés de Provins, Meaux et Beauvais, descendaient d'un Thiébolt,
selon quelques-uns parent de Rollon, mais lié avec le roi Eudes, comme
Rollon avec Charles-le-Simple. Thiébolt avait épousé une soeur d'Eudes,
s'était fait donner Tours, et avait acquis Chartres du vieux pirate
Hastings[190]. Son fils, Thibault-le-Tricheur, épousa une fille
d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des Carlovingiens, et soutint les
Capets contre les empereurs d'Allemagne. Rivaux jaloux des Normands de
Normandie, les Normands de Blois refusèrent quelque temps de reconnaître
Hugues-Capet, en haine de ceux qui l'avaient fait roi. Mais il les
apaisa en faisant épouser à son fils, le roi Robert, la fameuse Berthe,
veuve d'Eudes Ier de Blois (fils de Thibault-le-Tricheur). Cette veuve,
héritière du royaume de Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère,
pouvait donner aux Capets quelques prétentions sur ce royaume, légué par
Rodolphe à l'Empire. Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des
empereurs, saisit-il le prétexte d'une parenté éloignée pour forcer
Robert de quitter sa femme et l'excommunier sur son refus. On connaît
l'histoire ou la fable de l'abandon de Robert, délaissé de ses
serviteurs, qui jetaient au feu tout ce qu'il avait touché, et la
légende de Berthe qui accoucha d'un monstre. On voit au portail de
plusieurs cathédrales la statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui
semble désigner l'épouse de Robert[191].

[Footnote 189: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le
sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de
Jumièges.)]

[Footnote 190: Alberic, ad ann. 904.]

[Footnote 191: _App. 49._]

Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé
Eudes, comme son père, et surnommé _le Champenois_, parce qu'il ajouta à
ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes osa
entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession du
royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; il soumit tout
jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la Lorraine
et par l'Italie, qui le voulait pour roi[192], il prétendit relever
l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers
Aix-la-Chapelle, ou il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël.
Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liège et de
Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent. Tué
en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva sur son
corps un signe caché[193] (1037).

[Footnote 192: Glaber.]

[Footnote 193: Id. C'est l'Histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse
Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles-le-Téméraire.]

Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne,
cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable que
guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et Champagne
n'eurent ni l'esprit de suite ni la ténacité de leurs rivaux de
Normandie et d'Anjou.

La maison d'Anjou n'était ni normande comme celles de Blois et de
Normandie, ni saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait
comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort
chasseur[194]. Son fils se mit au service de Charles-le-Chauve, et
combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques terres
dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, petit-fils
de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite, furent
d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, aussi bien
que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la Touraine et le
Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes. Plus unis et
plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que les Poitevins et
Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de grands avantages,
s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et poussèrent jusqu'à Saintes.
Ils succédèrent à la prépondérance qu'avaient eue un instant les comtes
de Blois et de Champagne. Quand le roi Robert fut obligé de quitter
Berthe, veuve et mère de ces comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit
épouser sa nièce Constance, fille du comte de Toulouse[195]. Le frère de
Foulques, Bouchard, était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux
importants de Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de
Paris. Ainsi le bon Robert, dans la main des Angevins, docile à sa femme
Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes et
vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui essaya
de rappeler Berthe, fut tué impunément sous ses yeux. Beauvais
appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve et la mère.
L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une lettre où il le
désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà fort mal avec
l'Église pour les biens, qu'il lui enlevait chaque jour, partit pour
Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du pape, fît un
pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de Beaulieu près
Loches: un légat la consacra, au refus des évêques. Toute la vie de ce
méchant homme fut une alternative de victoires signalées, de crimes et
de pèlerinages; il alla trois fois à la terre sainte. La dernière fois,
il revint à pied et mourut de fatigue à Metz. De ses deux femmes, il
avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé l'autre comme adultère. Mais il
fonda une foule de monastères (Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.),
bâtit force châteaux (Montrichard, Montbazon, Mirebeau,
Château-Gonthier). On montre encore à Angers sa noire TOUR DU DIABLE.
C'est le vrai fondateur de la puissance des comtes d'Anjou. Son fils,
Geoffroy Martel, défit et tua le comte de Poitiers, prit celui de Blois
et exigea la Touraine pour rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme
tuteur du jeune comte. Malgré ses discordes intérieures, la maison
d'Anjou finit par prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes
deux se lièrent par mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre.
Mais les comtes de Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un
instant, tandis que les Angevins le gardèrent du douzième au treizième
siècle, sous le nom de _Plantagenets_[196], y joignirent quelque temps
tout notre littoral de la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre
la France.

[Footnote 194: Voy. tome I, p. 323, et _App. 186._]

[Footnote 195: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire
à la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité,
bizarres d'habits comme de moeurs, rasés comme des histrions, sans foi
ni loi». _App. 50._]

[Footnote 196: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.]

L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque
temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an
1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de
Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci
dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner
la Bourgogne. Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la
Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui
les évêques et les abbés de Bourgogne, leur demandait pardon de leur
faire la guerre[197]. La liaison était ancienne entre les Capets et
les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard-le-Justicier, père de
Boson, roi de Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui fit roi
de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite lui-même;
puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne à deux
frères de Hugues-Capet. Le dernier de ces deux frères adopta le fils
de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais Bourguignon
par sa mère. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison de
Franche-Comté, attaqué par les Normands et Robert, menacé d'un autre
côté par l'empereur, qui réclamait le royaume de Bourgogne, fut
obligé de renoncer au titre de duché. Je dis au titre, car les
seigneurs étaient si puissants dans ce pays que la dignité ducale
n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé
comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne (1032). On sait
que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de
Franche-Comté à la Castille.

[Footnote 197: Il allait entreprendre le siège du couvent de
Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la
rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en personne,
et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)]

À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues-Capet
et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre le
Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la Bourgogne.
Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue victoire
d'Hugues-Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort indépendant du
Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque influence sur les
moeurs et le gouvernement de la France septentrionale. Constance, fille
du comte de Toulouse, nièce de celui d'Anjou, régna, comme on a vu, sous
Robert. Pour prolonger cette domination après la mort de son mari
(1031), elle voulait élever au trône son second fils Robert, au
préjudice de l'aîné, Henri; mais l'Église se déclara pour l'aîné. Les
évêques de Reims, Laon, Soissons, Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons,
Troyes et Langres assistèrent à son sacre, ainsi que les comtes de
Champagne et de Poitou. Le duc des Normands le prit sous sa protection,
et força Robert de se contenter du duché de Bourgogne. C'est la tige de
cette première maison de Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal.
Toutefois le Normand ne donna la royauté à Henri qu'affaiblie et
désarmée pour ainsi dire. Il se fit céder le Vexin, et se trouva ainsi
établi à six lieues de Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette
servitude et de reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui eurent
lieu contre le nouveau duc de Normandie, Guillaume-le-Bâtard. Ce
Guillaume, dont nous parlerons tout au long dans le chapitre suivant,
battit ses barons et battit le roi. Ce fut peut-être le salut de
celui-ci, que le duc ait tourné contre l'Angleterre ses armes et sa
politique.

Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restèrent spectateurs
inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent l'Europe
sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades normandes de
Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de Jérusalem, ni à
la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent tranquillement
l'empereur Henri III établir sa suprématie en Europe, et refusèrent de
seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et Lorraine, dans la
grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La royauté française n'est
guère encore qu'une espérance, un titre, un droit. La France féodale,
qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement tout excentrique.
Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne les yeux du centre
encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte de l'Empire et du
Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en Angleterre, sous le
drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la terre sainte avec toute
la France. Alors il sera temps de revenir aux Capets, et de voir
comment l'Église les prit pour instruments à la place des Normands, trop
indociles; comment elle fît leur fortune, et les éleva si haut qu'ils
furent en état de l'abaisser elle-même.



CHAPITRE II

     Onzième siècle.--Grégoire VII.--Alliance des Normands et de
     l'Église.--Conquête des Deux-Siciles et de l'Angleterre.


Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille
aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu
l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le onzième
siècle, à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut
les seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse
l'empereur des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie
et de Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et
lorsque les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la
France a la part principale dans cet événement, qui contribue si
puissamment à leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la
lutte du Sacerdoce et de l'Empire.

       *       *       *       *       *

Au onzième siècle, la querelle est entre le Saint-Pontificat romain,
et le Saint-Empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par
l'invasion des barbares, prend son nom pour lui succéder; non
seulement elle veut lui succéder dans la domination temporelle (déjà
tous les rois reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle
affecte encore une suprématie morale; elle s'intitule le
_Saint-Empire_; hors de l'Empire, point d'ordre ni de sainteté. De
même que là-haut les puissances célestes, trônes, dominations,
archanges, relèvent les unes des autres; de même l'empereur a droit
sur les rois, les rois sur les ducs, ceux-ci sur les margraves et
les barons. Voilà une prétention superbe, mais en même temps une
idée bien féconde dans l'avenir. Une société séculière prend le
titre de société sainte, et prétend réfléchir dans la vie civile
l'ordre céleste et la hiérarchie divine, mettre le ciel sur la
terre. L'empereur tient le globe dans sa main aux jours de
cérémonie; son chancelier appelle les autres souverains les _rois
provinciaux_[198], ses jurisconsultes le déclarent la _loi
vivante_[199]; il prétend établir sur la terre une sorte de paix
perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui
existe encore entre les nations.

[Footnote 198: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous
les rois dans une diète solennelle, sous Frédéric-Barberousse: _Reges
provinciales._]

[Footnote 199: Imperator est _animata lex_ in terris.]

Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En est-il
digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe? Lui
appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande
révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain poursuit
depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui va le
donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la consommation
des temps?

Ils disent que leur grand empereur Frédéric-Barberousse n'est pas mort;
il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une montagne.
Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et les
broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une table de
pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe avait crû
autour de la table et l'avait embrassée neuf fois. L'empereur, soulevant
à peine sa tête appesantie, dit seulement au berger: Les corbeaux
volent-ils encore autour de la montagne?--Oui, encore.--Ah! bon, je puis
me rendormir.

Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au
Saint-Empire du moyen âge, ni à la Sainte-Alliance des temps modernes
qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la
loi, la réconciliation définitive des nations.

Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort avec
la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce et
Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des
compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à la
dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi
joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le
suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et
candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes
empereurs de la maison de Souabe, cette race de poètes et de parfaits
chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire du monde?
Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les reconnaissait
partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le fils fugitif de
Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle de ses cheveux. Ah!
disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi Enzio qui ait de si
beaux cheveux blonds[200]. Ces beaux cheveux blonds, et ces poésies, et
ce grand courage, tout cela ne servit de rien. Le frère de saint Louis
n'en fit pas moins couper la tête au pauvre jeune Conradin, et la maison
de France succéda à la prépondérance des empereurs.

[Footnote 200: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils
eurent un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est,
selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.]

L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont il
est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque
chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme
profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le
rocher où s'élève sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur
sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé selon qu'on peut
dire qu'il est de _haut_ ou de _bas lieu_. Le voilà localisé, immobile,
fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante armure.

La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité.
Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à
l'aîné. Personne immortelle, indifférente, impitoyable, elle ne connaît
point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que dis-je? c'est
lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent, ce fier baron;
sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la forte expression
du moyen âge, il faut _qu'il serve son fief_.

Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander;
n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa
mère[201]? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas moins
que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du ciel.
Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront de là,
les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul au foyer
où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur enfance, et
peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux, nonobstant le
grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont mes frères; il
faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.

[Footnote 201: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.]

Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de
s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien
devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient corps
et biens. _Bonne aubaine_ pour lui; ils deviendraient ses _cubains;_
autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_. Tout malheureux
qui cherche asile, tout vaisseau qui brise au rivage, appartient au
seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_.

Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient les cadets
des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les barbares,
a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle devient elle-même
peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent chevaliers sous l'habit
de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques s'indignent qu'on leur présente
la pacifique mule, et qu'on veuille les aider à monter. C'est un
destrier qu'il leur faut, et ils s'élancent d'eux-mêmes[202]. Ils
chevauchent, ils chassent, ils combattent, ils bénissent à coups de
sabre, et _imposent avec la masse d'armes de lourdes pénitences_. C'est
une oraison funèbre d'évêque: _bon clerc et brave soldat._ À la bataille
d'Hastings, un abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font
tuer. Les évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et
_peu vaillant_[203]. Les évêques deviennent barons, et les barons
évêques. Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye;
ils font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands
sièges ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table,
balbutie deux mots de catéchisme[204], il est élu; il prend charge
d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son nom
les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en pas
faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester, léguer, bon
gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux glaives; tour à
tour il combat, il excommunie, il tue, damne à son choix.

[Footnote 202: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé
par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses
serviteurs considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa monture
près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le prenait pour
infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit passer de l'autre
côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et le fit appeler
aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort leste et fort
agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la sérénité de notre
Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortège ordinaire, sois donc
le compagnon de tous nos travaux.» _App. 51._]

[Footnote 203: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau
citer ces mots de l'Évangile: _Mets ton épée au fourreau_; on obtint du
pape sa déposition.]

[Footnote 204: Atto de Verceil.]

Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et
vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de l'Église
par les abstinences du célibat[205]; qu'ils eussent la splendeur
sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les consolations du
mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des fourmilières de petits
prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel leurs repas de famille, et
que du pain sacré ils gorgeassent leurs petits. Douce et sainte
espérance! ils grandiront ces petits, s'il plaît à Dieu! ils succéderont
tout naturellement aux abbayes, aux évêchés de leur père. Il serait dur
de les ôter de ces palais, de ces églises: l'église elle leur
appartient; c'est leur fief, à eux. Ainsi l'hérédité succède à
l'élection, la naissance au mérite. L'Église imite la féodalité et la
dépasse; plus d'une fois elle fit part aux filles, une fille eut en dot
un évêché[206]. La femme du prêtre marche près de lui à l'autel; celle
de l'évêque dispute le pas à l'épouse du comte.

[Footnote 205: _App. 52._]

[Footnote 206: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés: ceux de
Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et
évêques; celui de Dol pillait son église pour doter ses filles. (Lettres
du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par
Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce qu'on
refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs
bénéfices en dot à leurs filles (au neuvième siècle). Leurs femmes
prenaient publiquement la qualité de prêtresses.]

C'était fait du christianisme[207], si l'Église se matérialisait dans
l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était
dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une
telle Église n'aurait soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la
flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard,
ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le
recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit
d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité asiatique,
qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne.

[Footnote 207: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours
l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et dépassés.
(1860.)]

L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra au
coeur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était
réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans les
moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus mystique;
disons encore, la plus démocratique alors; cette vie d'abstinences était
moins recherchée des nobles. Les cloîtres se peuplaient de fils de
serfs[208]. En face de cette Église splendide et orgueilleuse, qui se
parait d'un faste aristocratique, se dressa l'autre, pauvre, sombre,
solitaire, l'Église des souffrances contre celle des jouissances. Elle
la jugea, la condamna, la purifia, lui donna l'unité. À l'aristocratie
épiscopale succéda la monarchie pontificale: l'Église s'incarna dans un
moine.

[Footnote 208: _App. 53._]

Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier. C'était
un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à cette
poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. Cet
ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.

Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur,
et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité
religieuse du moine, qu'il décida le pape à se rendre à Rome pieds nus,
et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se soumettre
à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que l'empereur
nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre; ces papes
allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait cesser les
épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes donnaient tour à tour
la papauté à leurs amants; quand le fils d'un juif, quand un enfant de
douze ans fut mis à la tête de la chrétienté. Toutefois, c'était
peut-être encore pis que le pape fût nommé par l'empereur, et que les
deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il devait arriver, comme à
Bagdad, comme au Japon, que la puissance spirituelle fût anéantie: la
vie, c'est la lutte et l'équilibre des forces; l'unité, l'identité,
c'est la mort.

Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait
qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par
la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans les
froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est par là
que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le précédèrent au
pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était plus prêtre.
Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent, enhardis par
leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent garder leurs femmes.
Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés, nos abbayes, nos cures;
qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne recula pas; le fils du
charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple contre les prêtres. Partout
la multitude se déclara contre les pasteurs mariés, et les arracha de
l'autel. Le peuple une fois débridé, un brutal instinct de nivellement
lui fit prendre plaisir à outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux
pieds ceux dont il baisait les pieds, à déchirer l'aube et briser la
mitre. Ils furent battus, souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on
but leur vin consacré, on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient,
prêchaient; un hardi mysticisme s'infiltrait dans le peuple; il
s'habituait à mépriser la forme, à la briser comme pour en dégager
l'esprit. Cette épuration révolutionnaire de l'Église lui communiqua un
immense ébranlement. Les moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait
fait mutiler la femme ou concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani,
l'anachorète farouche, courut l'Italie au milieu des menaces et des
malédictions, sans souci de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la
turpitude de l'Église[209]. C'était désigner les prêtres mariés à la
mort. Le théologien Manegold enseigna que les adversaires de la réforme
étaient tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la
mutilation d'un moine révolté[210]. L'Église, armée d'une pureté
farouche, ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de
la Tauride.

[Footnote 209: Damiani: «Lorsqu'à Lodi les boeufs gras de l'Église
m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des dents,
comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, ils se
fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui permettait le
mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu m'importe votre concile;
je regarde comme nuls et non avenus tous les conciles qui ne s'accordent
pas avec les décisions des évêques de Rome.» Ailleurs, s'adressant aux
femmes des clercs, il leur dit: «C'est à vous que je m'adresse,
séductrices des clercs, amorce de Satan, écume du Paradis, poison des
âmes, glaive des coeurs, huppes, chouettes, louves, sangsues
insatiables, etc.»]

[Footnote 210: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de
l'abbé, et peu de temps après le fit évêque.]

Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen âge
repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de
Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la
pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui
avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le
monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un péché,
tout au moins un péché véniel[211].

[Footnote 211: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un
peu plus tard.]

Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église: elle se rédima de
la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. Alors,
dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu et sa
force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la primatie
qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de France[212],
l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la monarchie féodale
elle-même personnifiée dans l'empereur, furent appelés à rendre compte.
Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux évêques, de qui la
tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la matière entend-elle
dominer l'esprit? La vertu a dompté la la nature; il faut que l'idéal
commande au réel, l'intelligence à la force, l'élection à l'hérédité.
«Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, le soleil, et la lune qui
emprunte sa lumière au soleil; sur la terre, il y a le pape, et
l'empereur qui est le reflet du pape[213]; simple reflet, ombre pâle,
qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde revenant à l'ordre
véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il y aura hiérarchie
selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le plus digne. Le pape
mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le tombeau délivré du
Christ son vicaire recevra le serment de l'empereur, et l'hommage des
rois.»

[Footnote 212: _App. 54._]

[Footnote 213: _App. 55._]

Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de
l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le
fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature que Grégoire VII fut dur
dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri III
avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux; la toute-puissance
féodale en Allemagne, une immense influence en Italie, et la prétention
de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome: il n'avait rien,
et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit de n'occuper aucun
lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas une pierre à mettre
sous sa tête, et dit en mourant ces paroles: «J'ai suivi la justice et
fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans l'exil[214]» (1073-86.)

[Footnote 214: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma
désolation sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée par
la fourbe du diable de la foi catholique; et si je tourne mes regards
vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque
plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans
l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils
gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une
ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve
aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à son
intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels je
vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que les
juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur moi-même,
je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces; de sorte
que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut de
l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours; car
si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut de la
sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à Rome,
où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme frappé de
mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui se
renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont
malheureusement que trop éloignées.»]

On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce
n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se
rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en
chemise sur la neige dans les cours du château de Canossa[215], il
fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix.
Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était
coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le
jugement, comme la réconciliation était impossible. Rien ne réconciliera
l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et la nature.

[Footnote 215: Gregor. cp.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras
étendus en croix, et demanda pardon.--«C'était la première fois, dit
Otton de Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai
beau lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.»]

La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils
d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil
empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui
étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les
vêtements royaux[216], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait
encore, de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son
salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim, il
vint à Spire, à l'église même de la Vierge qu'il avait bâtie, demander à
être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et qu'il
pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La terre même
fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture dans une cave
de Liège.

[Footnote 216: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le
vis, touché jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection
paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom
de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés
auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir,
lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son
nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils
vengeurs des fautes de leurs pères.» (Sigebert de Gembloux.)]

Dans cette lutte terrible que le saint-siège poursuivit dans toute
l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: d'abord
la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la fidèle amie de
Grégoire VII. Cette princesse, Française d'origine, avait grandi dans
l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle était alliée à la
famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était pour Henri IV. Il
portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut tué Rodolphe, le
rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde au contraire ne
connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle réhabilitait la
femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme Grégoire lui-même,
cette femme héroïque faisait la grâce et la force de son parti. Elle
soutenait le pape, combattait l'empereur et intercédait pour lui[217].

[Footnote 217: À l'entrevue de Canossa.]

Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape étaient
nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la croisade de
Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par toute l'Europe.
Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands devinrent les
soldats du saint-siége.

J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple mixte,
où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément scandinave. Sans
doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec leurs armures en forme
d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs nazaires[218], on serait
tenté de croire que ces poissons de fer sont les descendants légitimes
et purs des vieux pirates du Nord. Cependant ils parlaient français dès
la troisième génération, et n'avaient plus alors parmi eux personne qui
entendît le danois; ils étaient obligés d'envoyer leurs enfants
l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[219]. Les noms de ceux qui suivent
Guillaume-le-Bâtard, sont purement français[220]. Les conquérants de
l'Angleterre abhorraient, dit Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur
préférence était pour la civilisation romaine et ecclésiastique. Ce
génie de scribes et de légistes qui a rendu leur nom proverbial en
Europe, nous le trouvons chez eux dès le dixième et le onzième siècle.
C'est ce qui explique en partie cette multitude prodigieuse de
fondations ecclésiastiques chez un peuple qui n'était pas autrement
dévot. Le moine Guillaume de Poitiers nous dit que la Normandie était
une Égypte, une Thébaïde pour la multitude des monastères. Ces
monastères étaient des écoles d'écriture, de philosophie, d'art et de
droit. Le fameux Lanfranc, qui donna tant d'éclat à l'école du Bec,
avant de passer le détroit avec Guillaume et de devenir en quelque sorte
pape d'Angleterre, c'était un légiste italien.

[Footnote 218: Voy. la tapisserie de Bayeux.]

[Footnote 219: _App. 56._]

[Footnote 220: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barhason, Blundel,
Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, Dispencer,
Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, Lonschampe,
Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, Rous, Rond,
Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, Taverner,
Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette liste
plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste encore
plusieurs autres listes.]

Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à
présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des
héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le
cheval de l'envoyé grec[221]. En Sicile, Roger, combattant cinquante
mille Sarrasins, avec cent trente chevaliers, est renversé sous son
cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis
des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces forces
surnaturelles. Les Allemands qui les combattirent en Italie, se
moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs et
les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings, se montrent peu
marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique.

[Footnote 221: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une
chèvre, et les jette par-dessus une muraille.]

Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les anciens
Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et bons amis des
prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur fortune par l'Église,
et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la _lance de Judas_,
comme parle Dante[222]. Le héros de cette race, c'est Robert-l'AVISÉ
(Guiscard, _Wise_).

[Footnote 222: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia
corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)]

La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils
pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[223]. Il leur fallait
donc aller, comme ils disaient, _gaaignant_[224] par l'Europe. Mais
l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas au onzième siècle
facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits chevaux des
Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence. Chaque passe
des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à chaque défilé, on
voyait descendre de la montagne quelque homme d'armes avec ses varlets
et ses dogues, qui demandait péage ou bataille; il visitait le petit
bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout, et l'homme
par-dessus. Il n'y avait pas beaucoup à _gaaigner_ en voyageant ainsi.
Nos Normands s'y prenaient mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble,
bien montés, bien armés, mais de plus affublés en pèlerins de bourdons
et coquilles; ils prenaient même volontiers quelque moine avec eux.
Alors, qui eût voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec
leur accent traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins,
qu'ils s'en allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à
Saint-Jacques-de-Compostelle; on respectait d'ordinaire une dévotion si
bien armée. Le fait est qu'ils aimaient ces lointains pèlerinages: il
n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis,
c'étaient des routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur
le chemin, et l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces
pèlerinages étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de
commerce, et gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[225]. Le
meilleur négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de
saint George, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand
profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son
église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement
d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.

[Footnote 223: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune
fille resta suspendu pendant trois ans a un arbre au bord d'une rivière,
sans que personne y touchât.]

[Footnote 224: Wace, _Roman de Rou_.]

[Footnote 225: Baronius.]

C'est un pèlerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie du
'sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis dire,
trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les montagnes,
des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et d'Afrique qui
voltigeaient sur toutes les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins normands
aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les
rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec de
Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs byzantins,
et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples les établit
au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards de Capoue
(1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du
Cotentin[226], Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants;
sept des douze étaient de la même mère.

[Footnote 226: _App. 57._]

Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent de
se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède s'acheminèrent
vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier normand était
devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se défrayant sur
les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou _kata pan_)
byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à mesure qu'il
leur vint des compatriotes, et qu'ils se virent assez forts, ils
tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la Pouille et
la partagèrent en douze comtés. Cette république de condottieri avait
ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en vain de se défendre.
Ils réunirent contre les Normands jusqu'à soixante mille Italiens. Les
Normands, qui étaient, dit-on, quelques centaines d'hommes bien armés,
dissipèrent cette multitude. Alors les Byzantins appelèrent à leur
secours les Allemands leurs ennemis. Les deux empires d'Orient et
d'Occident se confédérèrent contre les fils du gentilhomme de Coutances.
Le tout-puissant empereur, Henri-le-Noir (Henri III), chargea son pape
Léon IX, qui était un Allemand de la famille impériale, d'exterminer ces
brigands. Le pape mena contre eux quelques Allemands et une nuée
d'Italiens. Au moment du combat les Italiens s'évanouirent, et
laissèrent le belliqueux pontife entre les mains des Normands. Ceux-ci
n'eurent garde de le maltraiter; ils s'agenouillèrent dévotement aux
pieds de leur prisonnier, et le contraignirent de leur donner comme fief
de l'Église tout ce qu'ils avaient pris et pourraient prendre dans la
Pouille, la Calabre, et de l'autre côté du détroit. Le pape devint,
malgré lui, suzerain du royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette
scène bizarre fut renouvelée un siècle après. Un descendant de ces
premiers Normands fit encore un pape prisonnier; il le força de recevoir
son hommage, et se fit de plus déclarer lui et ses successeurs légats du
saint-siège en Sicile. Cette dépendance nominale les rendait
effectivement indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui
fit par toute l'Europe l'objet de la guerre du Sacerdoce et de l'Empire.

La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert-l'_Avisé_
(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses
neveux[227], qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne
traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un
peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en
volant des chevaux[228], puis il passa en Sicile et en fit la conquête
sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque.
Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les
panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie
méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des
Deux-Siciles.

[Footnote 227: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard
qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que si sa place de
San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la
liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.»
Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par
ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle, pour le prier
d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit
Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»]

[Footnote 228: Gaufridus Malaterra.]

Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques, au
milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les
mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des États
barbaresques au seizième siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur
empire fut même envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les
Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus
d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes
vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les yeux sur les
brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux contre les
empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV
victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne.

Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes inspira
de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume-_le-Bâtard_ (il
s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse naissance du
côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de la fille d'un
tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura volontiers des
autres fils de sa mère[229]. Il eut d'abord bien de la peine à mettre à
la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en vint à bout. C'était
un gros homme chauve, très brave, très avide, et très _saige_, à la
manière du temps, c'est-à-dire, horriblement perfide. On prétendait
qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne, son tuteur. Un comte qui lui
disputait le Maine était mort en sortant d'un dîner de réconciliation,
et il avait mis la main sur cette province. L'Anjou et la Bretagne,
déchirées par des guerres civiles, le laissaient en repos. Il avait eu
l'adresse de suspendre la lutte habituelle de la Flandre et de la
Normandie, en épousant sa cousine Mathilde, fille du comte de Flandre.
Cette alliance faisait sa force; aussi il entra dans une grande colère
quand il apprit que le fameux théologien et légiste lombard, Lanfranc
qui enseignait à l'école monastique du Bec, parlait contre ce mariage
entre parents. Il ordonna de brûler la ferme dont subsistaient les
moines, et de chasser Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme
d'esprit, au lieu de s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté
sur un mauvais cheval boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de
Normandie, lui dit-il, fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le
parti qu'il pouvait tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et
le chargea de faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il
avait prêché. Lanfranc réussit. Guillaume et Mathilde en furent quittes
pour fonder à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.

[Footnote 229: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les
outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des
assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs: «La
peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux
d'entre eux.» (Guill. de Jumièges.) _App. 58._]

C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine,
déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs
projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre
côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir[230]. Celle-ci, pour
n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au
saint-siège. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés par
eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris bientôt
cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et fatal en
Angleterre. Mais cette opposition n'était point philosophique, comme
celle de la vieille Église irlandaise, au temps de saint Colomban et de
Jean-l'Érigène. L'Église saxonne, comme le peuple, semble avoir été
grossière et barbare[231]. Cette île était, depuis des siècles, un
théâtre d'invasions continuelles. Toutes les races du Nord, Celtes,
Saxons, Danois, semblaient s'y être donné rendez-vous, comme celles du
Midi en Sicile. Les Danois y avaient dominé cinquante ans, vivant à
discrétion chez les Saxons; les plus vaillants de ceux-ci s'étaient
enfuis dans les forêts, étaient devenus _têtes de loup_, comme on
appelait ces proscrits. Les discordes des vainqueurs avaient permis le
retour et le rétablissement d'Édouard-le-Confesseur, fils d'un roi saxon
et d'une Normande, et élevé en Normandie. Ce bon homme, qui est devenu
un saint, pour être resté vierge dans le mariage, ne put faire ni bien
ni mal. Mais le peuple lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en
lui son dernier souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue
d'Anne de Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un
court entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande.
Ami des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles
années, il fît de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un puissant
chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les Danois,
mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui ou par ses
fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex, Surrey,
Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre. On
accusait Godwin, d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard, et de
l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait ni du
roi ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son cousin
Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre. Les
Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les fils
de Godwin devinrent maîtres[232], et l'un d'eux, nommé Harold, qui avait
en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible roi pour
se faire désigner par lui pour son successeur.

[Footnote 230: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à
l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les
Normands. _App. 59._]

[Footnote 231: _App. 60._]

[Footnote 232: Guillaume de Poitiers.]

Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent
avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait désigné
Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur, qu'Édouard
l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on regardait
comme valables les donations faites au dernier moment. Guillaume déclara
cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois de Normandie ou
celles d'Angleterre[233]. Un hasard singulier avait donné à leur duc une
apparence de droit sur l'Angleterre et sur Harold, son nouveau roi.

[Footnote 233: Id.]

Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu,
vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit
qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son
frère et son neveu, qu'il retenait comme otages. Guillaume le traita
bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit
chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit
jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre[234]
après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de
Guillaume, et marier sa soeur à un comte normand. Pour mieux confirmer
cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec lui
contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les _Niebelungen_, Siegfried
devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[235]. Dans les
idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'_homme_ de Guillaume.

[Footnote 234: _App. 61._]

[Footnote 235: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de
Siegfried, pour l'humilier.]

À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans sa
nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie, qui lui parla
en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le serment que
tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et saints
reliquaires[236].» Harold répondit que le serment n'avait pas été libre,
qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté était au
peuple. «Quant à ma soeur, dit-il, elle est morte dans l'année. Veut-il
que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur un ton de douceur
et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une des conditions de
son serment, et de prendre en mariage la jeune fille qu'il avait promis
d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors Guillaume jura que
dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et poursuivre son
parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le plus sûr et le
plus ferme.

[Footnote 236: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de
Guillaume le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous fait
savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en
Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»]

Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en
rapportait au jugement du pape[237], et le procès de l'Angleterre fut
plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs d'agression
furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, l'expulsion d'un
Normand porté par Édouard à l'archevêché de Kenterbury, et remplacé par
un Saxon, enfin le serment d'Harold et une promesse qu'Édouard aurait
faite à Guillaume de lui laisser la royauté. Les envoyés normands
comparurent devant le pape: Harold fit défaut. L'Angleterre fut adjugée
aux Normands. Cette décision hardie fut prise à l'instigation
d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs cardinaux. Le diplôme en fut
envoyé à Guillaume avec un étendard bénit et un cheveu de saint Pierre.

[Footnote 237: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du
pape.» (Ingulf.)]

L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule d'hommes
d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en vint de la
Frandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de l'Aquitaine. Les
Normands, au contraire, hésitaient à aider leur seigneur dans une
entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire de leur pays une
province de l'Angleterre. La Normandie était d'ailleurs menacée par
Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait adressé à Guillaume le plus
outrageant défi. Toute la Bretagne s'était mise en mouvement comme pour
conquérir la Normandie, pendant que celle-ci allait conquérir
l'Angleterre. Conan, amenant une grande armée, entra solennellement en
Normandie, jeune, plein de confiance et sonnant du cor, comme pour
appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il sonnait, les forces lui manquèrent
peu à peu, il laissa aller les rênes, le cor était empoisonné. Cette
mort vint à point pour Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une
foule de Bretons prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer,
et le suivirent en Angleterre.

Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons
étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis les
Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis que
Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois fut
aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de
Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre ne
pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs ennemis une
grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons combattaient à
pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec de longues
lances[238]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les plus beaux
chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[239]; c'est peut-être lui
qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux normands. Les
Saxons ne bâtissaient point de châteaux[240]; ainsi une bataille perdue,
tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se défendre; et cette
bataille, il était probable qu'ils la perdraient, combattant dans un
pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une flotte seule pouvait
défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était si mal approvisionnée,
qu'après avoir croisé quelque temps dans la Manche, elle fut obligée de
rentrer pour prendre des vivres.

[Footnote 238: Voy. la tapisserie de Bayeux.]

[Footnote 239: Guillaume de Poitiers.]

[Footnote 240: Orderic Vital.]

Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de
flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de
repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses,
mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie avec
laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé. Cependant le
Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine d'aller dire au
Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume avec lui: «S'il
s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que je lui offre,
vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure et menteur, que
lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés de la bouche du
pape, et que j'en ai la bulle[241].» Ce message produisit son effet. Les
Saxons doutèrent de leur cause. Les frères même d'Harold l'engagèrent à
ne pas combattre de sa personne, puisqu'après tout, disaient-ils, il
avait juré[242].

[Footnote 241: Chronique de Normandie.]

[Footnote 242: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.]

Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que
les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants
nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra la
messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet. Guillaume
lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des reliques sur
lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de lui l'étendard
bénit par le pape.

D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades, restèrent
sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et impassibles.
Quoique Harold eût l'oeil crevé d'une flèche, les Normands eurent
d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le bruit courait que
le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette bataille trois
chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta devant les fuyards et
les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement ce qui les perdit. Ils
descendirent en plaine, et la cavalerie normande reprit le dessus. Les
lances prévalurent sur les haches. Les redoutes furent enfoncées. Tout
fut tué, ou se dispersa (1066).

Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi
saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la
Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait à saint Martin, patron des
soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des
conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse
d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en
face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il la garde
encore.»

Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards pour
les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée le
cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de
garder les bonnes lois d'Édouard-le-Confesseur; il s'attacha Londres, et
confirma les privilèges des hommes de Kent. C'était le plus belliqueux
des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée anglaise, celui
où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux conservées.
Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury, réclama contre la
tyrannie du frère de Guillaume, les privilèges des hommes de Kent, il
fut écouté favorablement du roi. Le conquérant essaya même d'apprendre
l'anglais[243], afin de pouvoir rendre bonne justice aux hommes de cette
langue. Il se piquait d'être justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un
archevêché pour une conduite peu édifiante. Cependant il fondait une
garde de châteaux, et s'assurait de tous les lieux forts.

[Footnote 243: _App. 62._]

Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les
vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus absolu
en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens auxquels il
avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils n'avaient pas
combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec les Saxons. Il
repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans doute pour
éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui l'avaient suivi le
temps de se rebuter et de se disperser. Mais, pendant son absence,
éclata une grande révolte. Les Saxons ne pouvaient se persuader qu'en
une bataille ils eussent été vaincus sans retour. Guillaume eut alors
grand besoin de ses hommes d'armes, et, cette fois, il fallut un
partage. L'Angleterre tout entière fut mesurée, décrite; soixante mille
fiefs de chevaliers y furent créés aux dépens des Saxons, et le résultat
consigné dans le livre noir de la conquête, le _Doomsday book_, le livre
du jour du Jugement. Alors commencèrent ces effroyables scènes de
spoliation dont nous avons une si vive et si dramatique histoire[244].
Toutefois il ne faudrait pas croire que tout fut ôté aux vaincus.
Beaucoup d'entre eux conservèrent des biens, et cela dans tous les
comtés. Un seul est porté pour quarante et un manoirs dans le comté
d'York[245].

[Footnote 244: Voy. l'ouvrage de M. Augustin Thierry.]

[Footnote 245: Hallam.]

On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le
conquérant:

«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels
furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous
l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés
quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très sage et
très puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses
prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, et
sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu même où
Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre, il éleva un noble monastère, y
plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut très honoré;
trois fois chaque année, il portait sa couronne, lorsqu'il était en
Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à la Pentecôte, à
Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était accompagné de
tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et évêques
diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au surplus
très rude et très sévère; aussi personne n'osait rien entreprendre
contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes des comtes qui
lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs évêchés, des abbés de
leurs abbayes, et mit des comtes en captivité; enfin, il n'épargna pas
même son propre frère Odon: il le mit en prison. Toutefois, entre autres
choses, nous ne devons pas oublier le bon ordre qu'il établit dans cette
contrée; toute personne recommandable pouvait voyager à travers le
royaume avec sa ceinture pleine d'or sans aucune vexation; et aucun
homme n'en aurait osé tuer un autre, en eût-il reçu la plus forte
injure. Il donna des lois à l'Angleterre, et par son habileté il était
parvenu à la connaître si bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il
ne sût à qui il était et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrit sur
ses registres. Le pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit
des châteaux. Il gouverna aussi l'île de Man; de plus, sa puissance lui
soumit l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté
appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis l'Irlande
par la seule renommée de son courage et sans recourir aux armes.
Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des douleurs et
mille injustices. Il laissa construire des châteaux et opprimer les
pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses sujets bien des
marcs d'or, des livres d'argent par centaines; quelquefois avec justice,
mais presque toujours injustement et sans nécessité. Il était fort avare
et d'une ardente rapacité. Il donnait ses terres à rentes aussi cher
qu'il pouvait. S'il se présentait quelqu'un qui en offrît plus que le
premier n'avait donné, le roi lui adjugeait à l'instant; un troisième
venait-il encore enchérir, le roi cédait encore au plus offrant. Il se
souciait peu de la manière criminelle dont ses baillis prenaient
l'argent des pauvres, et combien de choses ils faisaient illégalement.
Car plus ils parlaient de loi, plus ils la violaient. Il établit
plusieurs deer-friths[246], et il fit à cet égard des lois portant que
quiconque tuerait un cerf ou une biche perdrait la vue. Ce qu'il avait
établi pour les biches, il le fit pour les sangliers; car il aimait
autant les bêtes fauves que s'il eût été leur père. Il en fit autant
pour les lièvres, qu'il ordonna de laisser courir en paix. Les riches se
plaignirent, et les pauvres murmuraient; mais il était si dur qu'il
n'avait aucun souci de la haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout
la volonté du roi si l'on voulait vivre, si l'on voulait avoir des
terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme peut-il être aussi
capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire lui-même autant
au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu tout-puissant avoir
merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses fautes[247]!»

[Footnote 246: Les _deer-friths_ étaient des forêts dans lesquelles les
bêtes fauves étaient sous la protection ou _frith_ du roi.]

[Footnote 247: Chronic. Saxon.]

Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon
moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la
première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et
flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre.
Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les barons
furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le serment
des arrière-vassaux comme celui des vassaux. Le roi de France obtenait
aisément l'hommage des vassaux, mais il n'eût pas été bien venu à
demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui des barons, des
chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là cependant; une royauté
qui ne portait que sur l'hommage des grands vassaux était purement
nominale. Éloignée, par son élévation dans la hiérarchie, des rangs
inférieurs qui faisaient la force réelle, elle restait solitaire et
faible à la pointe de cette pyramide, tandis que les grands vassaux,
placés au milieu, en tenaient sous eux la base puissante.

Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le
premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du
roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de cette
immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de s'assurer
que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur universel de tous
les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à qui il voulut.
Tutelles et mariages, il fît argent de tout, mangeant le bien des
enfants dont il avait la garde-noble, tirant finance de ceux qui
voulaient épouser des femmes riches, et des femmes qui refusaient ses
protégés[248]. Ces droits féodaux existaient sur le continent, mais sous
forme bien différente. Le roi de France pouvait réclamer contre un
mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas imposer un mari à la
fille de son vassal; la garde-noble des mineurs était exercée, mais
conformément à la hiérarchie féodale; celle des arrière-vassaux l'était
au profit des vassaux et non du roi.

[Footnote 248: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour
n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la
comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure
espèce pour que le même roi tint sa paix avec la femme de Henri Pinel;
un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro
licentia comedendi_). (Hallam.)]

Indépendamment du _danegeld_, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir à
la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des
vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même un
impôt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'était une dispense d'aller à
la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels, aimaient mieux
donner quelque argent que de suivre leur aventureux souverain dans les
entreprises où il s'embarquait; et lui, il s'arrangeait fort de cet
échange. Au lieu du service capricieux et incertain des barons, il
achetait celui des soldats mercenaires, Gascons, Brabançons, Gallois et
autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au roi, et faisaient sa force contre
l'aristocratie. Elle se trouvait payer la bride et le mors que le roi
lui mettait à la bouche.

Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte et
politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour
discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eut si forte
part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à lui
seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette Église eut
son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une espèce de
patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des ordres de
celui de Rome, et qui d'autre part s'interposa souvent entre le roi et
le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des vaincus[249].
«L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de Guillaume, animé et
armé de la faveur du pape et de celle du roi, attaqua, écrasa les
prélats et les grands qui se montraient rebelles à l'autorité
royale[250].» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, lorsque Guillaume
passait sur le continent.

[Footnote 249: Voy. plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et.
Langton, etc.]

[Footnote 250: Mathieu Paris.]

Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande fut
un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de ceux
de l'Angleterre, les peuples la police tyrannique mais régulière qui
régnait dans la Grande-Bretagne.

Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette
organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la désolation
des campagnes[251]. Leur forte et compacte population prépara à
l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu les tribunaux
saxons des comtés et des _hundred_, pour resserrer d'autant les
juridictions féodales, qui d'autre part rencontraient par en haut un
obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi. Ainsi
l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer, commença à
connaître l'ordre public. Cet ordre développa une prodigieuse force
sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la conquête, malgré tant de
calamités, s'élevèrent ces merveilleux monuments que toute la puissance
du temps présent pourrait à peine égaler. Les basses et sombres églises
saxonnes s'élancèrent en flèches hardies, en majestueuses tours. Si la
diversité des races et des langues retarda l'essor de la littérature,
l'art du moins commença. C'est sur ces monuments, sur la force sociale
qu'ils révèlent qu'il faut juger la conquête, et non sur les calamités
passagères qui l'ont accompagnée.

[Footnote 251: Hallam.]

       *       *       *       *       *

Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de Rome
s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins infiniment.
Ceux de Naples dès leur origine, ceux de l'Angleterre au temps d'Henri
II et de Jean, se reconnurent pour feudataires du saint-siège. Les
Normands d'Italie tinrent souvent en respect les empereurs d'Orient et
d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux formidables du roi de
France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans réserve aux papes. En
même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires du
Cid, occupaient par mariage le royaume de Castille et fondaient celui de
Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts l'Église triomphait dans
l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en Espagne, en Angleterre
et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou accompli la croisade
contre les ennemis du pape et de la foi.

Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des
autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le
grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe
sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce
grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le
christianisme vînt au secours. Le monde du onzième siècle avait dans sa
diversité un principe commun de vie, la religion; une forme commune,
féodale et guerrière. Une guerre religieuse pouvait seule l'unir; il ne
devait oublier les diversités de races et d'intérêts politiques qui le
déchiraient qu'en présence d'une diversité générale et plus grande si
grande qu'en comparaison toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se
croire une et le devenir qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à
quoi travaillèrent les papes, dès l'an 1000. Un pape français, Gerbert,
Sylvestre II, avait écrit aux princes chrétiens au nom de Jérusalem.
Grégoire VII eût voulu se mettre à la tête de cinquante mille chevaliers
pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce fut Urbain II, Français comme
Gerbert, qui en eut la gloire. L'Allemagne avait sa croisade en Italie;
l'Espagne chez elle-même. La guerre sainte de Jérusalem, résolue en
France au concile de Clermont, prêchée par le Français Pierre-l'Ermite,
fut accomplie surtout par des Français. Les croisades ont leur idéal en
deux Français: Godefroi de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par
saint Louis. Il appartenait à la France de contribuer plus que tous les
autres au grand événement qui fit de l'Europe une nation.



CHAPITRE III

     La Croisade. 1095-1099.


Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitiés de
l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane,
s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la
croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'oeil fut
d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et que
le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce qu'elles
étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans leur vie de
religion.

L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus
vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents
ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des
croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme
vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des
Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.

L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est aussi le
dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au matérialisme
qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition héroïque
du royaume de la lumière contre celui des ténèbres, d'Iran contre Turan.
La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était dans l'unité de son
Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi. Ni l'une ni l'autre
n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de Mahomet qui ne
fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple élu pour l'imposer
à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère Israël? Le désert
arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la Judée?

Dieu est Dieu, voilà l'islamisme, c'est la religion de l'unité.
Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point
d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut
être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui
suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu
encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem;
quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre
les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les
familles sans nom commun, sans signes propres[252], sans perpétuité,
semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une maison,
et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni à l'homme ni à la
terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière vole au
désert; égaux comme les grains de sable, sous l'oeil d'un Dieu niveleur,
qui ne veut nulle hiérarchie.

[Footnote 252: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles et non
héréditaires.]

Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle que le
christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu par
les Saints, la Vierge, les Anges et Jésus, Mahomet la supprime; toute
hiérarchie périt, la divine et l'humaine. Dieu recule dans le ciel à une
profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique et l'écrase.
Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur la plaine aride.
Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le ciel, la terre,
rien entre; point de montagne qui nous rapproche du ciel, point de douce
vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme impitoyablement tendu
d'un sombre azur, comme un brûlant casque d'acier.

L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et
stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer.
Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et
terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà
que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à
Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la ventilation
du cimeterre, n'allumera plus son ardeur farouche, il va s'humaniser. Je
crains pour son austérité les paradis du harem, et ses roses solitaires
et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La chair maudite par cette
religion superbe[253] s'obstine à réclamer; la matière proscrite
revient sous autre forme, et se venge avec la violence d'un exilé qui
rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au sérail, mais elle les y
enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la Vierge, et ils se battent
depuis mille ans pour Fatema. Ils ont rejeté le Dieu-homme et repoussé
l'incarnation en haine du Christ; ils proclament celle d'Ali. Ils ont
condamné le magisme, le règne de la lumière, et ils enseignent que
Mahomet est la lumière incarnée; selon d'autres, Ali est cette lumière;
les imans, descendants et successeurs d'Ali, sont des rayons incarnés.
Le dernier de ces imans, Ismaïl, a disparu de la terre; mais sa race
subsiste, inconnue; c'est un devoir de la chercher. Les califes
fatemites d'Égypte étaient les représentants visibles de cette famille
d'Ali et de Fatema. Avant eux, ces doctrines avaient prévalu dans les
montagnes orientales de l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait
pu étouffer le magisme[254]. Elles éclatèrent au huitième et au neuvième
siècle, lorsque les fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes
ISMAÏLITES, se mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le
sabre à la main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille;
mais l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la
ruine des Abassides et du Coran.

[Footnote 253: _App. 63._]

[Footnote 254: Hammer.]

La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les Fatemites
fondèrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_; immense et
ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion et
d'athéisme[255]. La seule doctrine certaine de ces protées de
l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser
conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au
mysticisme, du mysticisme à la philosophie, au doute, à l'absolue
indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et
jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de ce
dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le
recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides,
des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et
l'indifférence du juste et de l'injuste.

[Footnote 255: _App. 64._]

Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée dans
les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où
sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux
tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle.
Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations
intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et
leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un
certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des Fatemites,
qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut (c'est-à-dire _Repaire
des vautours_); il l'appela dans son audace la _Demeure de la fortune_.
Il y fonda une association dont le fatemisme était le masque, mais dont
la secrète pensée semble avoir été la ruine de toute religion. Cette
corporation avait, comme la loge du Caire, ses savants, ses
missionnaires; Alamut était plein de livres et d'instruments de
mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les sectaires pénétraient
partout sous mille déguisements, comme médecins, astrologues, orfèvres,
etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus, c'était l'assassinat. Ces
hommes terribles se présentaient un à un pour poignarder un sultan, un
calife, et se succédaient sans peur, sans découragement, à mesure qu'on
les taillait en pièces[256]. On assure que, pour leur inspirer ce
courage furieux, le chef les fascinait par des breuvages enivrants, les
portait endormis dans des lieux de délices, et leur persuadait ensuite
qu'ils avaient goûté les prémices du paradis promis aux hommes
dévoués[257]. Sans doute à ces moyens se joignit le vieil héroïsme
montagnard, qui a fait de cette contrée le berceau des vieux libérateurs
de la Perse, et celui des modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères
se vantaient de leurs fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le
chef des Assassins prenait pour titre celui de _scheick de la Montagne_;
c'était de même celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur
l'autre versant de la même chaîne.

[Footnote 256: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à
cent vingt-quatre.]

[Footnote 257: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au
grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une tour
élevée, garnie à chaque créneau de deux _fedavis_ (dévoués); il fit un
signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de la tour.
«Si vous le désirez, dit-il au comté, tous ces hommes vont en faire
autant.»]

Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois d'Alamut
ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa domination sur la
plupart des châteaux et lieux forts des montagnes entre la Caspienne et
la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un inexprimable effroi. Les
princes, sommés de livrer leurs forteresses, n'osaient ni les céder ni
les garder; ils les démolissaient. Il n'y avait plus de sûreté pour les
rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque instant du milieu de ses plus
fidèles serviteurs s'élancer un meurtrier. Un sultan qui persécutait les
Assassins voit le matin, à son réveil, un poignard planté en terre, à
deux doigts de sa tête: il leur paya tribut, et les exempta de tout
impôt, de tout péage.

Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave
sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui
de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte et
vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des
Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille montagne
persane, en face du califat, comme le poignard près de la tête du
sultan.

Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment des
croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le
balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la
chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait, et
la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme
s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en
effet il ne résista qu'en recevant les Mongols et les Turcs,
c'est-à-dire en devenant barbare.

       *       *       *       *       *

Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange.
L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et
je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut
pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui
montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne
d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[258]; ou bien
c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt
est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité
s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines.
L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne
négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les belles
Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la persévérance de
François Ier pour la conquête d'Italie.

[Footnote 258: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _désir des figues_,
pour un ardent désir.]

La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi. Ulysse
ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son Ithaque. Dans
l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur Asgard, leur ville
des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent mieux. En courant à
l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme. Nos croisés, qui
marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem, s'aperçurent que la patrie
divine n'était point au torrent de Cédron, ni dans l'aride vallée de
Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors, et attendirent dans un espoir
mélancolique une autre Jérusalem. Les Arabes s'étonnaient en voyant
Godefroi de Bouillon assis par terre. Le vainqueur leur dit tristement:
«La terre n'est-elle pas bonne pour nous servir de siège, quand nous
allons rentrer pour si longtemps dans son sein[259]?» Ils se retirèrent
pleins d'admiration. L'Occident et l'Orient s'étaient entendus.

[Footnote 259: Guillaume de Tyr.]

Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple
monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes
antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes les
luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme
chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie par
les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même temps que
la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et soulevés au ciel
dans les gigantesques piliers, dans les arceaux aériens de nos
cathédrales.

Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis l'an
1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre et
espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et
s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin, aux
Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y portaient
d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible voyage. Heureux
qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau du Christ, et qui
pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un contemporain:
Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour vous[260]!

[Footnote 260: Pierre d'Auvergne.]

Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les pèlerins.
Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les traitèrent bien
encore. Tout changea lorsque le calife Hakem, fils d'une chrétienne, se
donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita cruellement les
chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà venu, et les Juifs
qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on n'aborda guère le
saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme aux derniers temps les
Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant sur la croix. On sait la
ridicule histoire de ce comte d'Anjou, Foulques Nerra, qui avait tant à
expier, et qui alla tant de fois à Jérusalem. Condamné par les infidèles
à salir le saint tombeau, il trouva moyen de verser au lieu d'urine un
vin précieux[261]. Il revint à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à
Metz.

[Footnote 261: Gesta Consulum Andegav.]

Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient bas. Ces hommes si
fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des torrents
de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses qu'il
plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes de
Barcelone, de Flandre, de Verdun accomplirent, dans le onzième siècle,
ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; seulement
les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'évêque de
Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put arriver.
Treize ans après les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de Bamberg et
d'Utrecht s'associèrent à quelques chevaliers Normands, et formèrent une
petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à grand'peine, et deux
mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant les Turcs, maîtres de
Bagdad et partisans de son calife, s'étant emparés de Jérusalem, y
massacrèrent indistinctement tous les partisans de l'incarnation, Alides
et chrétiens. L'empire grec, resserré chaque jour, vit leur cavalerie
pousser jusqu'au Bosphore, en face de Constantinople. D'autre part les
Fatemites tremblaient derrière les remparts de Damiette et du Caire. Ils
s'adressèrent, comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis
Comnène était déjà lié avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli
magnifiquement à son passage; ses ambassadeurs célébraient avec le génie
hâbleur des Grecs les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes
qu'on pouvait y conquérir; les lâches allaient jusqu'à vanter la beauté
de leurs filles et de leurs femmes[262], et semblaient les promettre aux
Occidentaux.

[Footnote 262: Guibert de Nogent.]

Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple et lui
communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y
avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de
l'Espagne n'était qu'une croisade; chaque jour on apprenait quelque
victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement
importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, conquérants de la
Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis un
siècle? Lorsque Sylvestre Il écrivit sa fameuse lettre au nom de
Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique et y
massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien
que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger
animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers imaginèrent
plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem, de détourner et
d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins portaient dans l'Orient;
ils chargèrent leurs galères de terre prise en Judée, rapprochèrent ce
qu'on allait chercher si loin, et se firent une Terre-Sainte dans le
Campo-Santo de Pise.

Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse du
peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères du
moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de
Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la
fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine
pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que la
puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait que
d'aller devant soi par la grande route 12 que Charlemagne avait,
disait-on, frayée autrefois[263], de marcher sans se lasser vers le
soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la
bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était
arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches.
D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été tenter
Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus simples des
créatures, une oie et une chèvre[264]. Pieuse et touchante confiance de
l'humanité enfant!

[Footnote 263: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait
lui-même commander la croisade.]

[Footnote 264: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs
montagnes sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une
vache mena Cadmus en Béotie, etc.]

Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Piètre_ (Pierre Capuchon,
ou Pierre-l'Ermite, _à Cucullo_), contribua, dit-on, puissamment par son
éloquence à ce grand mouvement du peuple[265]. Au retour d'un pèlerinage
à Jérusalem, il décida le pape français Urbain II à prêcher la croisade
à Plaisance, puis à Clermont (1095). La prédication fut à peu près
inutile en Italie; en France tout le monde s'arma. Il y eut au concile
de Clermont quatre cents évêques ou abbés mitrés. Ce fut le triomphe de
l'Église et du peuple. Les deux plus grands noms de la terre, l'empereur
et le roi de France, y furent condamnés, aussi bien que les Turcs, et la
querelle des investitures mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la
croix rouge à son épaule; les étoffes, les vêtements rouges furent mis
en pièces, et n'y suffirent pas[266].

[Footnote 265: _App. 65._]

[Footnote 266: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge
(Albéric des Trois-Fontaines).]

Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du
monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils
avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants: ils
avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de prédications; ils
se prêchaient les uns les autres, dit le contemporain, et de parole et
d'exemple. «C'était, continue-t-il, l'accomplissement du mot de Salomon:
_Les sauterelles n'ont point de rois, et elles s'en vont ensemble par
bandes._ Elles n'avaient pas pris l'essor des bonnes oeuvres, ces
sauterelles tant qu'elles restaient engourdies et glacées dans leur
iniquité. Mais dès qu'elles se furent échauffées aux rayons du soleil de
justice, elles s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de
roi; toute âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour
camarade de guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre
qu'aux Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats?...
Vous auriez vu les Écossais, couverts d'un manteau hérissé, accourir du
fond de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos
ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait
leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils faisaient
signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi chrétienne.

«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui
se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant
un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les moqueurs
eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur avoir pour
quelque argent et partaient avec ceux dont ils s'étaient d'abord
raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes qui se
préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les
vieillards tremblants sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir
les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des
chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces petits,
à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient dans leur
simplicité: N'est-ce pas là cette Jérusalem où nous allons[267]?»

[Footnote 267: Guibert de Nogent.]

Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer,
s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne s'inquiétaient
de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle. Dieu en
refuserait-il un à la délivrance du Saint-Sépulcre? Pierre-l'Ermite
marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres suivirent un
brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient _Gautier-sans-avoir_. Dans
tant de milliers d'hommes, ils n'avaient pas huit chevaux. Quelques
Allemands imitèrent les Français et partirent sous la conduite d'un des
leurs, nommé Gotteschalk. Tous ensemble descendirent la vallée du
Danube, la route d'Attila, la grande route du genre humain[268].

[Footnote 268: _App. 66._]

Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur
sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de Juifs, ils les
faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les
meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent
ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec.
Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les
chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur
fournit des vaisseaux et les fit passer en Asie, comptant sur les
flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire
qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements, et
qu'on en bâtit les murs d'une ville.

Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des
grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais bien
des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de France,
Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche Étienne de
Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume-le-Conquérant, enfin le
comte de Flandre, partirent en même temps. Tous égaux, point de chef.
Ceux-ci firent peu d'honneur à la croisade. Le gros Robert[269], l'homme
du monde qui perdit le plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem
que par désoeuvrement. Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au
bout.

[Footnote 269: Voy. _App. 66._]

Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, était, sans comparaison,
le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les
comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette grandeur lui
donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne reviendrait
pas; il emportait avec lui des sommes immenses[270]; tout le Midi le
suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon, de
Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef ecclésiastique
de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui était sujet de
Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et civilisés comme
les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de piété ni de bravoure.
On leur trouvait trop de savoir et de savoir-faire, trop de loquacité.
Les hérétiques abondaient dans leurs cités demi-moresques; leurs moeurs
étaient un peu mahométanes. Les princes avaient force concubines.
Raymond, en partant, laissa ses États à un de ses bâtards.

[Footnote 270: _App. 67._]

Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins
riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs
affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas
quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain
Bohémond, bâtard de Robert-l'Avisé, et non moins avisé que son père,
n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède,
Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté
paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégeait Amalfi, quand on lui
apprit le passage des croisés. Il s'informa curieusement de leurs noms,
de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[271]; puis, sans
mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux de voir le
portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le vit à
Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé avec
l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus grands d'une
coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de la poitrine;
il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras vigoureux, les mains
charnues et un peu grandes. À y faire attention, on s'apercevait qu'il
était tant soit peu courbé. Il avait la peau très blanche, et ses
cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient pas les oreilles, au
lieu de flotter, comme ceux des autres barbares. Je ne puis dire de
quelle couleur était sa barbe; ses joues et son menton étaient rasés; je
crois pourtant qu'elle était rousse. Son oeil, d'un bleu tirant sur le
vert de mer ([Grec: glauchon]), laissait entrevoir sa bravoure et sa
violence. Ses larges narines aspiraient l'air librement, au gré du cour
ardent qui battait dans cette vaste poitrine. Il y avait de l'agrément
dans cette figure, mais l'agrément était détruit par la terreur. Cette
taille, ce regard, il y avait en tout cela quelque chose qui n'était
point aimable, et qui même ne semblait pas de l'homme. Son sourire me
semblait plutôt comme un frémissement de menace... Il n'était
qu'artifice et ruse; son langage était précis, ses réponses ne donnaient
aucune prise[272].»

[Footnote 271: _App. 68._]

[Footnote 272: Anne Comnène.]

Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, la voix du peuple,
qui est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à
Godefroi[273], fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de
Bouillon et de Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi,
issue, dit-on, de Charlemagne, était déjà signalée par de grandes
aventures et de grands malheurs. Son père, Eustache de Boulogne,
beau-frère d'Édouard-le-Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où
les Saxons l'appelaient contre Guillaume-le-Conquérant. Son
grand-père maternel, Godefroi-le-Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier
et de Brabant, qui échoua de même en Lorraine, combattit trente ans
les empereurs à la tête de toute la Belgique, et brûla, dans
Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens. Il fut plusieurs fois
chassé, banni, captif; sa femme, Béatrix d'Este, mère de la fameuse
comtesse Mathilde, fut indignement retenue prisonnière par Henri
III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et donner la Lorraine à
la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur Henri IV fut
persécuté par les papes, et que tant de gens l'abandonnaient, le
petit-fils du proscrit, le Godefroi de la croisade, ne manqua pas à
son suzerain. L'empereur lui confia l'étendard de l'Empire, cet
étendard que la famille de Godefroi avait fait chanceler, et contre
lequel Mathilde soutenait celui de l'Église. Mais Godefroi le
raffermit: du fer de ce drapeau il tua l'anti-César, Rodolphe, le
roi des prêtres (1080), et le porta ensuite, son victorieux drapeau,
sur les murs de Borne, où il monta le premier[274]. Toutefois,
d'avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape, ce fut une
grande tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade fut
publiée, il vendit ses terres à l'évêque de Liège, et partit pour la
terre sainte. Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il
voulait aller avec une armée à Jérusalem[275]. Dix mille chevaliers
le suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Français,
Lorrains, Allemands.

[Footnote 273: Né à Bezi près Nivelle, dans un château qu'on montrait
encore à la fin du dernier siècle.]

[Footnote 274: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit voeu de
se croiser et fut guéri. (Albéric.)]

[Footnote 275: Guibert de Nogent.-Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que
le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe
contemporain, que des rois sortiraient d'elle.]

Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il
n'était pas grand de taille, et son frère Beaudoin le passait de la
tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il
fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un revers
la tête d'un boeuf ou d'un chameau[276]. En Asie, s'étant écarté, il
trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un ours: il attira
la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité de ses cruelles
morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté singulière. Il ne se
maria point, et mourut vierge à trente-huit ans[277].

[Footnote 276: Robert-le-Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le
milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in
urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» (Raoul de Caen.)]

[Footnote 277: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à
Jérusalem.]

Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15 août
1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa route
par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils de
Guillaume-le-Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le frère du roi
de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie jusqu'à la
Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres tournèrent la
Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de Saint-Gilles,
s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la Dalmatie. Bohémond,
avec ses Normands et Italiens, perça sa route par les déserts de la
Bulgarie. C'était le plus court et le moins dangereux; il valait mieux
éviter les villes, et ne rencontrer les Grecs qu'en rase campagne. La
sauvage apparition des premiers croisés, sous Pierre-l'Ermite, avait
épouvanté les Byzantins; ils se repentaient amèrement d'avoir appelé les
Francs, mais il était trop tard; ils entraient en nombre innombrable par
toutes les vallées, par toutes les avenues de l'Empire. Le rendez-vous
était à Constantinople. L'empereur eut beau leur dresser des pièges, les
barbares s'en jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de
Vermandois se laissa prendre. Alexis vit tous ces corps d'armée, qu'il
avait cru détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer
leur bon ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler
devant eux cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire
que le torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de
costumes bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité
même de ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les
Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils
s'établissaient amicalement, dans l'Empire, faisaient comme chez eux,
prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par exemple les
plombs des églises pour les revendre aux Grecs[278]. Le sacré palais
n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et d'eunuques ne
leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et d'imagination
pour se laisser saisir aux pompes terribles, au cérémonial tragique de
la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis, qui faisait l'ornement et
l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le tuer.

[Footnote 278: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite
par Pierre-l'Ermite.]

C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople pour
des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre Occident. Ces
dômes d'or, ces palais de marbre, tous les chefs-d'oeuvre de l'art
antique entassés dans la capitale depuis que l'empire s'était tant
resserré; tout cela composait un ensemble étonnant et mystérieux qui les
confondait; ils n'y entendaient rien: la seule variété de tant
d'industries et de marchandises était pour eux un inexplicable problème.
Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils avaient grande envie de tout
cela; ils doutaient même que la ville sainte valût mieux. Nos Normands
et nos Gascons auraient bien voulu terminer là la croisade; ils auraient
dit volontiers comme les petits enfants dont parle Guibert: «N'est-ce
pas là Jérusalem?»

Ils se souvinrent alors de tous les pièges que les Grecs leur avaient
dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des
aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur
imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine
et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. Bohémond et
le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de ménagements à
ces empoisonneurs, et qu'en punition il fallait prendre Constantinople.
On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre sainte. La chose était
facile s'ils se fussent accordés; mais le Normand comprit qu'en
renversant Alexis, il pourrait fort bien donner seulement l'Empire au
Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il n'était pas venu pour
faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla comme lui, et tira bon
parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce qu'il voulut par
l'empereur[279].

[Footnote 279: On le mena dans une galerie du palais où une porte,
ouverte comme par hasard, lui laissait voir une chambre remplie du haut
en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles
conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor!--Il est à
vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne
Comnène.)]

Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces
conquérants, qui pouvaient l'écraser[280], à lui faire hommage et lui
soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond,
puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains dans
les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité. Dans
la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople; ne la
possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée et pour
amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les Grecs seuls
pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce qu'on
voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des vaisseaux
surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore.

[Footnote 280: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris...
«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» (Guibert de Nogent.)]

«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter serment.
Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut l'audace
de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien, connaissant
de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte Beaudoin prit
cet insolent par la main et l'ôta de sa place, lui faisant entendre que
ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser assis à côté d'eux ceux
qui leur avaient fait hommage et qui étaient devenus leurs hommes; il
fallait, disait-il, se conformer aux usages du pays où l'on vivait.
L'autre ne répondait rien, mais il regardait l'empereur d'un air irrité,
murmurant en sa langue quelques mots qu'on, pourrait traduire ainsi:
Voyez ce rustre qui est assis tout seul, lorsque tant de capitaines sont
debout! L'empereur remarqua le mouvement de ses lèvres, et se fit
expliquer ses paroles par un interprète, mais pour le moment il ne dit
rien encore. Seulement, lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie,
se retiraient et saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux et
lui demanda qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc,
dit-il, et des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon
pays il y a, à la rencontre de trois routes, une vieille église où
quiconque a envie de se battre en duel vient prier Dieu et attendre son
adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n'a osé
venir.»--«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore trouvé
d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas[281].»

[Footnote 281: Anne Comnène.]

Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse
avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée. Les
Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés.
Ceux-ci, inhabiles dans l'art des sièges, auraient pu, avec toute leur
valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les
assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin, les Francs virent
flotter sur la ville le drapeau de l'empereur, et il leur fut signifié
du haut des murs de respecter une ville impériale[282].

[Footnote 282: _App. 69._]

Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par
les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient
encore plus de leur grand nombre. Malgré les secours des Grecs, aucune
provision ne suffisait, l'eau manquait à chaque instant sur ces arides
collines. En une seule halte, cinq cents personnes moururent de soif.
«Les chiens de chasse des grands seigneurs, que l'on conduisait en
laisse, expirèrent sur la route, dit le chroniqueur, et les faucons
moururent sur le poing de ceux qui les portaient. Des femmes
accouchèrent de douleur; elles restaient toutes nues sur la plaine, sans
souci de leurs enfants nouveau-nés[283].»

[Footnote 283: Albert d'Aix.]

Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie
légère contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment
armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés voyageait, si je
puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une seule
fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la bataille.
Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que pesaient les bras de ceux
contre lesquels ils combattaient de loin avec tant d'avantage; toutefois
la perte des croisés fut immense.

Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait
voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour
qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves
ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé, l'épée à la main, la ville de
Tarse; Beaudoin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les
premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle,
fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs et
ne voulait pas être retardé[284].

[Footnote 284: Raymond d'Agiles.]

La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre
cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent
cinquante-trois évêchés[285]. C'était là une belle proie pour le comte
de Saint-Gilles et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler
d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il pratiqua
les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée, virent flotter
sur les murs le drapeau rouge des Normands[286]. Mais il ne put les
empêcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y fortifier dans quelques
tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville une abondance funeste
après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en foule. Bientôt les
vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient réduits de nouveau à
la famine, quand une armée innombrable de Turcs vint les assiéger dans
leur conquête. Un grand nombre d'entre eux, Hugues de France, Étienne de
Blois, crurent l'armée perdue sans ressources et s'échappèrent pour
annoncer le désastre de la croisade.

[Footnote 285: Trois cent soixante églises. (Guibert de
Nogent.)--Albéric ne compte que trois cent quarante églises.]

[Footnote 286: Foulcher de Chartres.]

Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que
Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons, où
ils se tenaient blottis, que d'y mettre le feu. La religion fournit un
secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision,
annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait
la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ[287]. Il prouva
la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y brûla, mais
on n'en cria pas moins au miracle[288]. On donna aux chevaux tout ce qui
restait de fourrage, et tandis que les Turcs jouaient et buvaient,
croyant tenir ces affamés, ils sortent par toutes les portes, et en tête
la sainte lance. Leur nombre leur sembla doublé par les escadrons des
anges. L'innombrable armée des Turcs fut dispersée, et les croisés se
retrouvèrent maîtres de la campagne d'Antioche et du chemin de
Jérusalem.

[Footnote 287: _App. 70._]

[Footnote 288: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il
avait douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et
le peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher
sain et sauf, mais la foule se précipita sur lui pour déchirer ses
habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre homme,
ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.]

Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en garder
les tours[289]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part de la
croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée et de
l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on,
réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers
et leurs hommes. Le peuple, avait trouvé son tombeau dans l'Asie Mineure
et dans Antioche.

[Footnote 289: _App. 71._]

Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les Francs
contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus à enlever
aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On prétend
qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes. Les croisés qui,
dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la cité sainte,
avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés par les
assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siège, s'établir
dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il semblait que le
démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de l'armée du Christ.
Sur les murailles paraissaient des sorcières qui lançaient des paroles
funestes sur les assiégeants. Ce ne fut point par des paroles qu'on leur
répondit. Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent
une des magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[290]. Le
seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les
Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction du
vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le comte
de Saint-Gilles et pour le duc de Lorraine. Enfin les croisés ayant
fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute l'armée
attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le vendredi 15
juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de la Passion,
Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les murailles de
Jérusalem. La ville prise, le massacre fut effroyable[291]. Les croisés,
dans leur aveugle ferveur, ne tenant aucun compte des temps, croyaient
en chaque infidèle qu'ils rencontraient à Jérusalem frapper un des
bourreaux de Jésus-Christ.

[Footnote 290: Guillaume de Tyr.]

[Footnote 291: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le
siège, les plus cruels traitements de la part des infidèles. (Guillaume
de Tyr.)]

Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire
quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent, avec
larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint
tombeau. Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête,
qui aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une
enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on
interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le comte
de Saint-Gilles, le plus riche des croisés, eût été élu probablement;
mais ses serviteurs craignant de rester avec lui à Jérusalem, ils
n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent la royauté.
Ceux du duc de Lorraine, interrogés à leur tour, après avoir bien
cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il restait trop
longtemps dans les églises, au delà même des offices, qu'il allait
toujours s'enquérant aux prêtres des histoires représentées dans les
images et les peintures sacrées, au grand mécontentement de ses amis,
qui l'attendaient pour le repas[292]. Godefroi se résigna, mais il ne
voulut jamais prendre la couronne royale dans un lieu où le Sauveur en
avait porté une d'épines. Il n'accepta d'autre titre que celui d'avoué
et baron du Saint-Sépulcre. Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le
royaume, le conquérant ne fit point d'objection, il céda tout devant le
peuple, se réservant la jouissance seulement, c'est-à-dire la défense.
Dès la première année, il lui fallut battre une armée innombrable
d'Égyptiens, qui vinrent attaquer les croisés à Ascalon. C'était une
guerre éternelle, une misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi
se trouvait avoir conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait
infesté par les Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à
peine cultiver les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut
bien rester avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois
cents chevaliers[293].

[Footnote 292: Guillaume de Tyr.]

[Footnote 293: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas
la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)]

C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi,
au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe
asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y organisa
dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de l'Occident.
L'ordre hiérarchique et tout le détail de la justice féodale y fut réglé
dans les fameuses _Assises de Jérusalem_ par Godefroi et ses barons. Il
y eut un prince de Galilée, un marquis de Jaffa, un baron de Sidon. Ces
titres du moyen âge attachés aux noms les plus vénérables de l'antiquité
biblique semblent un travestissement. Que la forteresse de David fût
crénelée par un duc de Lorraine, qu'un géant barbare de l'Occident, un
Gaulois, une tête blonde masquée de fer, s'appelât le marquis de Tyr,
voilà ce que n'avait pas vu Daniel.

La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les Normands
en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade. La langue
française succéda, comme langue politique, à l'universalité de la langue
latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de Francs devint le
nom commun des Occidentaux[294]. Et quelque faible encore que fût la
royauté française, le frère du triste Philippe Ier, cet Hugues de
Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins appelé par les
Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi des rois.

[Footnote 294: _App. 72._]



CHAPITRE IV

     Suites de la Croisade. Les Communes. Abailard. Première moitié du
     douzième siècle.


Il appartient à Dieu de se réjouir sur son oeuvre et de dire: Ceci est
bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne, quand
il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a vaincu, et
qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît plus, le laisse
tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même. Alors ce n'est plus
pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec tant d'efforts, qu'à
s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de tristesse quand il eut
conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris Rome. Godefroi de Bouillon
n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il s'assit découragé sur cette
terre, et languit de reposer dans son sein. Petits et grands, nous
sommes tous en ceci Alexandre et Godefroi. L'historien comme le héros.
Le sec et froid Gibbon lui-même exprime une émotion mélancolique, quand
il a fini son grand ouvrage[295]. Et moi, si j'ose aussi parler,
j'entrevois, avec autant de crainte que de désir, l'époque où j'aurai
terminé la longue croisade à travers les siècles, que j'entreprends pour
ma patrie.

[Footnote 295: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et
agréable compagnon de ma vie.» (Mém. de Gibbon.)]

La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent
au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem
tant désirée. Six cent mille hommes s'étaient croisés. Ils n'étaient
plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent
pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents
chevaliers; quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Édesse, avec
Beaudoin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent l'Europe.
Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver la trace;
elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, sur une
route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat! Il ne faut
pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en dégoût, Godefroi
n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[296].

[Footnote 296: _App. 73._]

C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade. Ce
résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins
réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines
d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des contemporains
avant et après la croisade.

«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les
Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les uns
sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices; c'était
un spectacle assez amusant et délectable[297].»

[Footnote 297: _App. 74._]

Tout est changé après la croisade[298]. Le frère et successeur de
Godefroi, le roi Beaudoin, épouse une femme issue d'une famille illustre
«parmi les gentils du pays». Lui-même adopte leurs usages, prend une
robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à l'orientale.
Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes. Blessé, il refuse à
ses médecins la permission de blesser un prisonnier pour étudier son
mal[299]. Il a pitié d'une prisonnière musulmane qui accouche dans son
armée; il arrête sa marche, plutôt que de l'abandonner dans le
désert[300].

[Footnote 298: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un
certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud
aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»]

[Footnote 299: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers
croisés: «Dieu les punit pour avoir exercé d'affreuses violences contre
les juifs; car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force
pour contraindre personne à venir à lui.»]

[Footnote 300: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau.
(Guillaume de Tyr.)]

Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de
charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette
communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un
instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme
européen[301]. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur
entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils
ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus chrétiens, au
moins en haine des infidèles[302].

[Footnote 301: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à
leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le
veut!--Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de
nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée,
Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains,
Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens,
Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton
venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais, quoique
divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de frères et de
proches parents unis dans un même esprit par l'amour du Seigneur. Si
l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui appartenait, celui qui
l'avait trouvé le portait avec lui bien soigneusement, et pendant
plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de recherches il eût découvert
celui qui l'avait perdu, et le lui rendait de son plein gré, comme il
convient à des hommes qui ont entrepris un saint pèlerinage.»]

[Footnote 302: _App. 75._]

Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants
désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de
l'affranchissement[303]. Le grand mouvement de la croisade ayant un
instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au grand
air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et rencontrèrent
la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange, qu'on avait cru
entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus lard dans la
prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui l'opprimait
de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable qui ne
descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses vassaux, les
arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec eux, la
communauté de misère amollit son coeur. Plus d'un serf put dire au
baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le désert; je
vous ai couvert de mon corps au siège d'Antioche ou de Jérusalem.»

[Footnote 303: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»]

Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges. Dans
cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri, ce fut
souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce que
valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque. Les
parents de tant de morts se trouvèrent parents des martyrs. Ils
appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de
l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé
Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères des
rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était point
allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres avait
été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de Bouillon.

L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus
misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent ou
suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun devait disposer du
fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils s'enhardirent
à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de vendre et
d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il pouvait bien
se faire que les hommes fussent égaux.

Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas nettement
produite. On nous dit bien que dès avant l'an 1000 les paysans de la
Normandie s'étaient ameutés: mais cette tentative fut réprimée sans
peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, dispersèrent les
vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il n'en fut plus
parlé[304]. Les paysans, en général, étaient trop isolés. Leurs
_jacqueries_ devaient échouer dans tout le moyen âge. Ils étaient aussi,
malheureusement, il faut le dire, trop dégradés par l'esclavage, trop
brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux: leur victoire eût
été celle de la barbarie.

[Footnote 304: _App. 76._]

Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au
pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les
seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population de
ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter leur
force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et
commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie;
mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons,
beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers dans les villes de
passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, au
moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien laisser
un peu de liberté à ces hommes: ils portaient tout dans leurs bras, ils
auraient quitté le pays.

C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les
villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes
privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs
franchises. L'occasion, en général, fut la défense des populations
contre l'oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en
particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays féodal par
excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic Vital, la
communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que les
prêtres accompagnassent le roi aux sièges ou aux combats, avec les
bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon le
même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle
suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle
d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis-le-Gros,
après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les hommes des
communes marchant sous la bannière de leurs paroisses (1119). Mais ces
communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent plus exigeantes. Ce
fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu une fois fuir devant
leur bannière paroissiale les grands chevaux et les nobles chevaliers,
d'avoir, avec Louis-le-Gros, mis fin aux brigandages des Rochefort,
d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se dirent avec le poète du
douzième siècle: «Nous sommes hommes comme ils sont; tout aussi grand
coeur nous avons; tout autant souffrir nous pouvons[305].» Ils voulurent
tous quelques franchises, quelques privilèges; ils offrirent de
l'argent; ils surent en trouver, indigents et misérables qu'ils étaient;
pauvres artisans, forgerons ou tisserands, accueillis par grâce au pied
d'un château, serfs réfugiés autour d'une, église: tels ont été les
fondateurs de nos libertés. Ils s'ôtèrent les morceaux de la bouche,
aimant mieux se passer de pain. Les seigneurs, le roi, vendirent à
l'envi ces diplômes si bien payés.

[Footnote 305: _App. 77._]

Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit bruit.
Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de la
Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables, partagées
entre deux seigneurs laïque et ecclésiastique, s'adressèrent au roi pour
faire garantir solennellement des concessions souvent violées, et
maintinrent une liberté précaire au prix de plusieurs siècles de guerres
civiles. C'est à ces villes qu'on a plus particulièrement donné le nom
de _communes_. Ces guerres sont un petit, mais dramatique incident de la
grande révolution qui s'accomplissait silencieusement et sous des formes
diverses dans toutes les villes du nord de la France.

C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes avaient
si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de tant
d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. Les
premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois pairies
ecclésiastiques[306]. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait jeté là
les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été donné par
Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous examinerons
plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions tout autrement
importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici que montrer
en petit ce que nous trouverons plus loin sous des proportions
colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de cette terrible et
orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente mille soldats de ses
portes, battait le roi de France et emprisonnait l'empereur[307]?
Toutefois, grandes ou petites, elles furent héroïques, nos communes
picardes, et combattirent bravement. Elles eurent aussi leur beffroi,
leur tour, non pas inclinée et vêtue de marbre, comme les _miranda_
d'Italie[308], mais parée d'une cloche sonore qui n'appelait pas en vain
les bourgeois à la bataille contre l'évêque ou le seigneur. Les femmes y
allaient comme les hommes. Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à
l'attaque du château d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[309]; ainsi
plus tard Jeanne Hachette au siège de Beauvais. Gaillarde et rieuse
population d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs
légères, des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était
leur joie, au douzième siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros
cheval se risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les
cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et
effarouchaient de leurs risées la bête féodale[310].

[Footnote 306: Voy. Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.]

[Footnote 307: Maximilien, en 1492.]

[Footnote 308: _Miranda_, c'est-à-dire _les merveilles_.]

[Footnote 309: Guibert de Nogent.]

[Footnote 310: Id.]

On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt
vrai[311]. Ce sont les communes qui ont fondé le roi. Sans elles, il
n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de l'Angleterre et
des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les
communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont
les _bourgeoisies_, qui, sous la bannière du saint de la paroisse,
conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi à cheval
portait en tête la bannière de l'abbaye de Saint-Denis[312]. Vassal
comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine de
Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le
brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'exécrable
férocité des Coucy.

[Footnote 311: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la
couronne se constituassent en communes. Louis VII suivit la même
politique; à son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il
regardait comme séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerrie
d'aucuns musards de la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient
semblant de soi rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en
eut de ceux qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs
mourir et détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.»
(Gr. Chron. de Saint-Denis.)--Il abolit la commune de Vézelay.]

[Footnote 312: C'est le fameux oriflamme. Il devint l'étendard des rois
de France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin qui relevait de
l'abbaye de Saint-Denis.]

Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité
avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre
petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs de
ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants par la
vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe Ier, ou
même le brave Louis VI, le gros homme pâle[313], entre _les rouges_
Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre,
conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les Guillaume
de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou historiens, enfin
les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes des empereurs,
sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la mort de Godefroi
de Bouillon?

[Footnote 313: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle
toute sa vie. (Orderic Vital.)]

Le roi, qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? Pas
grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le
droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les
prêtres, et renouvelé par les poèmes qui commencent alors. En face de ce
droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans
héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait une
grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être bien avec
celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité d'héritier
universel était éminemment populaire. En attendant, l'Église le
soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef militaire
contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à l'époque où
Philippe Ier épousa scandaleusement Bertrade de Montfort, qu'il avait
enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de Chartres, le fameux
Yves, fulmina contre lui, le pape lança l'interdit, le concile de Lyon
condamna le roi; mais toute l'Église du Nord lui resta favorable; il eut
pour lui les évêques de Reims, Sens, Paris, Meaux, Soissons, Noyon,
Senlis, Arras, etc.

Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, avait été d'abord
surnommé l'_Éveillé_. Son règne est en effet le réveil de la royauté.
Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est pour elle
qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, pour les
évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres d'Église
étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on sentira
combien leur défenseur faisait oeuvre charitable et humaine. Il est vrai
qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour, armaient leurs
hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs pèlerins, leurs
marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs fêtes; il assurait la
grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et de Paris à Reims. Le roi
et le comte de Blois et de Champagne s'efforçaient de mettre un peu de
sécurité entre la Loire, la Seine et la Marne, petit cercle resserré
entre les grandes masses féodales de l'Anjou, de la Normandie, de la
Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la Somme. Le cercle compris entre ces
grands fiefs fut la première arène de la royauté, le théâtre de son
histoire héroïque. C'est là que le roi soutint d'immenses guerres, des
luttes terribles contre ces lieux de plaisance qui sont aujourd'hui nos
faubourgs. Nos champs prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs
Iliades. Les Montfort et les Garlande soutenaient souvent le roi; les
Coucy, les seigneurs de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre
lui; tous les environs étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait
aller encore avec quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on
ne chevauchait plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et
malencontreuse forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour de
Montlhéry exigeait un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée
de sa ville d'Orléans à sa ville de Paris.

La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry
prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les
chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses
frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à
l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le
surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna à
l'un des fils du roi sa fille et son château[314]. C'était lui donner la
route entre Paris et Orléans.

[Footnote 314: Philippe Ier disait à son fils, Louis-le-Gros: «Age,
flli, serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo
et fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.»
(Suger.)]

L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de
Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner
en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour, sentit
qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la terre
sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et matière à
quelques bons contes[315]. De son duché d'Aquitaine, ne lui souciait
guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour quelque argent
comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses hommes, toutes ses
maîtresses[316]. Pour les Languedociens, c'était une croisade non
interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse _Jourdain_ était comte
de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de Jérusalem: elle fut
offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y ruina. Les Angevins
n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les populations
commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne heure, c'était un
excellent marché; ils en tiraient les denrées du Levant, à l'envi des
Pisans et des Vénitiens.

[Footnote 315: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.]

[Footnote 316: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»]

Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre. Elle
allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la croisade,
entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils n'avaient pas
besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait bien à les
occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France, plus grand
chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons. Il commença à
devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui, cet adversaire des
petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de l'empereur Henri
IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la violence du pape[317].
Son titre faisait une telle illusion sur ses forces que, des Pyrénées,
le comte de Barcelone lui demanda du secours contre la terrible invasion
des Almoravides qui menaçaient l'Espagne et l'Europe. De même, quand le
héros de la croisade, ce glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint
implorer la compassion du peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut
faire une chose populaire en épousant la soeur de Louis-le-Gros[318].
Bohémond n'avait garde de solliciter les secours des Normands, ses
compatriotes; le comte de Barcelone se défiait de ses voisins de
Toulouse. Personne ne se défiait du roi de France.

[Footnote 317: Sigebert de Gemblours.]

[Footnote 318: Suger.]

Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux
églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le voisinage
des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des conventions, et de
là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces conquérants ne
respectaient rien. La toute petite royauté de France ne leur aurait pas
tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de l'Anjou. Le comte d'Anjou
demanda et obtint le titre de sénéchal du roi de France. C'était le
droit de mettre les plats sur la table; mais la féodalité ennoblissait
tous les offices domestiques, et le comte d'Anjou était trop puissant
pour croire qu'on pût tirer jamais parti contre lui de cette domesticité
volontaire, qui équivalait à une étroite ligue contre les Normands.

Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient contre
le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la réalité,
la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur victoire à
Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois se
rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de
résultat. Dans cette célèbre bataille du douzième siècle, il y eut, dit
Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps
chevaleresques sont les temps héroïques (1119).

Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des communes, qui
pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles étaient
conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient rien tant que de
tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer un parti bien
plus avantageux encore de la protection ecclésiastique, lorsque Calixte
II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims, où siégeaient
quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y présenta, accusa
humblement devant le pape le roi normand d'Angleterre, Henri Beauclerc,
comme le violateur du droit des gens et l'allié des seigneurs qui
désolaient les campagnes. «Les évêques, dit-il, détestaient avec raison
Thomas de Marle, brigand séditieux qui ravageait toute la province;
aussi m'ordonnèrent-ils d'attaquer cet ennemi des voyageurs et de tous
les faibles: les loyaux barons de France se réunirent à moi pour
réprimer les violateurs des lois, et ils combattirent pour l'amour de
Dieu avec toute l'assemblée de l'armée chrétienne. Le comte de Nevers,
revenant paisiblement, avec mon congé, de cette expédition, a été pris
et retenu jusqu'à ce jour par le comte Thibault, quoiqu'une foule de
seigneurs aient supplié Thibault de ma part de le remettre en liberté,
et que les évêques aient mis toute sa terre sous l'anathème.» Lorsque le
roi eut parlé, les prélats français attestèrent qu'il avait dit la
vérité. Mais le pape avait bien assez de sa lutte contre l'empereur,
sans se faire encore un ennemi du roi d'Angleterre.

Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de
l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit
d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[319]. Ce droit
n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques. Louis
d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon Dieu et
selon le monde.

[Footnote 319: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans
attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit
en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la
règle.]

Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis-le-Gros prit
sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain
de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre.
Lorsque le comte de Flandre, Charles-le-Bon, eut été massacré par les
hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea le
comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre pour
comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à regarder le
roi de France comme le ministre de la Providence.

Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses expéditions
dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de Bourges avait vendu
au roi son comté[320]. Cette possession, dont le roi était séparé par
tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de l'importance lorsqu'en
1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du Berry, appela le roi à son
secours contre le frère de son prédécesseur, qui lui disputait cette
seigneurie. Louis-le-Gros y passa avec une armée et le protégea
efficacement. Dès lors, il eut pied dans le Midi. Par deux fois, il y
fit une espèce de croisade en faveur de l'évêque de Clermont, qui se
disait opprimé par le comte d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord,
comtes de Flandre, d'Anjou, de Bretagne, et plusieurs barons normands le
suivirent volontiers. C'était un grand plaisir pour eux de faire une
campagne dans le Midi. Les réclamations du comte de Poitiers, duc
d'Aquitaine et suzerain du comte d'Auvergne, ne furent point écoutées.
Quelques années après, l'évêque du Puy-en-Velay demanda un privilège au
roi de France, prétextant l'absence de son seigneur, le comte de
Toulouse, qui était alors à la terre sainte (1134).

[Footnote 320: Il le lui avait acheté 60.000 liv. Foulques-le-Réchin
avait aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.]

On vit, dès l'an 1124, combien le roi de France était devenu puissant.
L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune aux
évêques et au roi. Son gendre, Henri Beauclerc, l'engageait d'ailleurs à
envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la ville de Reims. À
l'instant toutes les milices s'armèrent[321]. Les grands seigneurs
envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, celui
de Vermandois, le comte même de Champagne, qui faisait alors la guerre à
Louis-le-Gros en faveur du roi normand, les comtes de Flandre, de
Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent contre les Allemands, qui
n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la France du Nord, sous
Louis-le-Gros, contre l'Allemagne semblait annoncer, un siècle d'avance,
la victoire de Bouvines, comme son expédition en Auvergne fait déjà
penser à la conquête du Midi au treizième siècle.

[Footnote 321: Suger.]

Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du
peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de
Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France. Saint-Denis
et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre. Il y eut un
centre, et la vie s'y porta; un coeur de peuple y battit. Le premier
signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles et la voix
d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des communes
de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien breton. Le
disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui réveilla
l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en douter, des
soeurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette grande commune du
monde antique.

La chaîne des libres penseurs rompue, ce semblé, après
Jean-le-Scot[322], s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape
en l'an 1000. Élève à Cordoue et maître à Reims[323], Gerbert eut pour
disciple Fulbert de Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, effraya
l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le chanoine
Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait de plus
que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme vertueux est
une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme hardie habituait à
ne voir que des personnifications dans les idées qu'on avait réalisées.
Ce n'était pas moins que le passage de la poésie à la prose. Cette
hérésie logique fit horreur aux contemporains de la première croisade;
le nominalisme, comme on l'appelait, fut étouffé pour quelque temps.

[Footnote 322: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les
plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon
de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de Saxe,
puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra, Guillaume
de Jumièges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre, Guillaume de
Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel Raoul Glaber,
et un siècle après, entre une foule d'historiens de la croisade,
l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au Midi.]

[Footnote 323: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient
formées aux grands foyers ecclésiastiques: d'abord, à Poitiers, à Reims,
puis au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liège. Orléans et Angers
professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé
s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins
enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de
Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.]

Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les
Lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de Kenterbury,
combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit original,
trouva déjà le fameux argument de Descartes pour l'existence de Dieu:
«Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le concevoir[324]». Ce fut pour
lui une grande joie d'avoir fait cette découverte après une longue
insomnie. Il inscrivit sur son livre: «L'insensé a dit: Il n'y a pas de
Dieu.» Un moine osa trouver la preuve faible, et intituler sa réponse:
«Petit livre pour l'insensé[325].» Ces premiers combats n'étaient que
des préludes. Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger[326].
C'était alors la querelle des investitures, la lutte matérielle, la
guerre contre l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus
grave, dans la sphère de l'intelligence, lorsque la question descendrait
de la politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du
christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius,
Abailard après Bérenger.

[Footnote 324: Proslogium, c. II.]

[Footnote 325: Libellus pro insipiente.]

[Footnote 326: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir
ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui
avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?]

L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient
occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de Laon
et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes apparaissaient:
les Vaudois avaient traduit la Bible en langue vulgaire, les Institutes
furent aussi traduites; le droit fut enseigné en face de la théologie, à
Orléans et à Angers. L'existence de l'école de Paris était pour l'Église
un danger. Les idées, jusque-là dispersées, surveillées dans les
diverses écoles ecclésiastiques, allaient converger vers un centre. Ce
grand nom d'_Université_ commençait, dans la capitale de la France, au
moment où l'universalité de la langue française semblait presque
accomplie. Les conquêtes des Normands, la première croisade, l'avaient
porté partout, ce puissant idiome philosophique, en Angleterre, en
Sicile, à Jérusalem. Cette circonstance seule donnait à la France
centrale, à Paris, une force immense d'attraction. Le français de Paris
devint peu à peu proverbial[327]. La féodalité avait trouvé dans la
ville royale son centre politique; cette ville allait devenir la
capitale de la pensée humaine.

[Footnote 327: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle
parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à
Stratford-Athbow; car pour le français de Paris, elle n'en savait
rien.»]

Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un
beau jeune homme[328], brillant, aimable, de noble race[329]. Personne
ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les
chantait lui-même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le
temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il
fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi) ou
les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux
écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis
Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne, où brillait
Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui
soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui et le condamna au
silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, qui
était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce chevalier
errant de la dialectique, démontant les plus fameux champions. Il dit
lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à celle des tournois,
que par amour pour les combats de la parole[330]. Vainqueur dès lors et
sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où résidait Louis-le-Gros,
et où les seigneurs commençaient à venir en foule. Ces chevaliers
encourageaient un homme de leur ordre qui avait battu les prêtres sur
leur propre terrain, et qui réduisait au silence les plus suffisants des
clercs.

[Footnote 328: _App. 78._]

[Footnote 329: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et
renonça à son droit d'aînesse.]

[Footnote 330: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié
les lois.]

Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait que
pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix humaine.
Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et dogmatique de
l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du latin du moyen âge,
apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le hardi
jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, humanisait[331]. À
peine laissait-il quelque chose d'obscur et de divin dans les plus
formidables mystères. Il semblait que jusque-là l'Église eût bégayé, et
qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et facile; il traitait poliment
la religion, la maniait doucement, mais elle lui fondait dans la main.
Il ramenait la religion à la philosophie, la morale à l'humanité[332].
_Le crime n'est pas dans l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_,
dans la conscience. Ainsi plus de péché d'habitude ni d'ignorance.
_Ceux-là même n'ont pas péché qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il
fût le Sauveur._ Qu'est-ce que le péché originel? _Moins un péché qu'une
peine._ Mais alors pourquoi la Rédemption, la Passion, s'il n'y a pas eu
péché? _C'est un acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de
l'amour à celle de la crainte._

[Footnote 331: _App. 79._]

[Footnote 332: C'est, comme on sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la
tour (très mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De cette
montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au pied de
cette tour une terrible assemblée, non seulement les auditeurs
d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes, toute la
scolastique; non seulement la savante Héloïse, l'enseignement des
langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution.

Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets?
Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on en a conservé, il y aurait lieu
de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre chose.
C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout de grande
douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la sombre et dure
théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le monde, bien plus
que par sa logique et sa théorie des universaux.]

Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer et
les Alpes[333]; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se
mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans les
écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et petits,
hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle était
comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les simples
étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se taisait.

[Footnote 333: _App. 80._]

Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué par
la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une peine,
cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard se
défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le christianisme
par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt davantage en
déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il se laissait
pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la foi.

Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée,
réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'étaient
immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de martyrs
volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des
moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées
devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et facile,
qui n'avait que faire de tout cela[334].

[Footnote 334: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai
exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa
lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être
entendu.]

L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé de
Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard. Originaire
de la haute Bourgogne[335], du pays de Bossuet et de Buffon, il avait
été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux, soeur et rivale de
Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et qui fit, un
demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint Bernard trouva
Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans la pauvre
Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la _vallée
d'Absinthe_. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs qu'il lui
fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre à être autre
chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape. Forcé de
répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouva tout-puissant
malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une lettre de saint
Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de France. Lorsque le
schisme éclata par l'élévation simultanée d'Innocent II et d'Anaclet,
saint Bernard fut chargé par l'Église de France de choisir, et choisit
Innocent[336]. L'Angleterre et l'Italie résistaient: l'abbé de Clairvaux
dit un mot au roi d'Angleterre; puis, prenant le pape par la main, il le
mena par toutes les villes d'Italie, qui le reçurent à genoux. On
s'étouffait pour toucher le saint, on s'arrachait un fil de sa robe;
toute sa route était tracée par des miracles.

[Footnote 335: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar
n'est pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il était né en 1091.]

[Footnote 336: Voy. sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux
villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au
roi d'Angleterre et à l'empereur.]

Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous
l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour
et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi
d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure,
d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux
s'isoler. Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit
son biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir
demanda où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du
sang cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la
Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À peine
pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher la
croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme qu'on
croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec sa barbe
rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et faible, à
peine un peu de vie aux joues[337]. Ses prédications étaient terribles;
les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs maris; ils
l'auraient tous suivi aux monastères; Pour lui, quand il avait jeté le
souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à Clairvaux,
rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de feuilles[338],
et calmait un peu dans l'explication du Cantique des cantiques, qui
l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour.

[Footnote 337: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»]

[Footnote 338: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans
les saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu
en méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a
coutume de dire en plaisantant à ses amis qu'il n'a jamais eu en cela
d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»--Saint Bernard écrit à
un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede;
aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides
docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes stillant
dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant frumento?»]

Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès
d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la
prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher
son Dieu!

Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais
celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation
commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait. Les
hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes avec
amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et
tout-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais
venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honorée de mon
amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau dit précisément
le même mot en racontant dans ses _Confessions_ le succès de la
_Nouvelle Héloïse_.

L'Héloïse du douzième siècle était une pauvre orpheline, d'origine
incertaine, mais de naissance probablement cléricale et monastique[339].
Née vers 1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré
d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où
elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de
dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de
Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les leçons
d'Abailard. On sait le reste.

[Footnote 339: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première
abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne en Champagne; ou,
selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux
prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de
Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)]

Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119). Les
désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta pour
quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son
enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il
reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses
triomphes. Le prieuré de Maisoncelle[340], qui lui avait été offert pour
rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus dans
ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux. Les
écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit d'enseigner.
On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de saint Bernard,
assembla contre lui un concile à Soissons. Abailard faillit y être
lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses ennemis, il ne put
se faire entendre, brûla ses livres et lut, à travers ses larmes, tout
ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être examiné, ses ennemis
prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné sans l'autorisation de
l'Église.

[Footnote 340: Sur les terres de Thibault, comte de Champagne.]

Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut
obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint
Denys-l'Aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende,
c'était s'attaquer à la religion de la monarchie[341]. La cour, qui le
soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte de
Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux lieues de
Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec lui, il se
bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de la Trinité,
qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le Consolateur, le
Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était affluèrent autour
de lui; ils construisirent des cabanes, une ville s'éleva dans le
désert, à la science, à la liberté; il fallut bien qu'il remontât en
chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força encore de se taire
et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la Bretagne bretonnante,
dont il n'entendait pas la langue. C'était son sort de ne trouver aucun
repos. Ses moines bretons, qu'il voulait réformer, essayèrent de
l'empoisonner dans le calice. Dès lors, l'infortuné mena une vie
errante, et songea même, dit-on, à se réfugier en terre infidèle.
Auparavant, il voulut pourtant se mesurer une fois avec le terrible
adversaire qui le poursuivait partout de son zèle et de sa sainteté. À
l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il demanda à saint Bernard un duel
logique par-devant le concile de Sens. Le roi, les comtes de Champagne
et de Nevers, une foule d'évêques devaient assister et juger des coups.
Saint Bernard y vint avec répugnance[342], sentant son infériorité. Mais
les menaces du peuple et les cruelles inimitiés scholastiques le
tirèrent d'affaire.

[Footnote 341: Il voulut aussi réformer les moeurs du couvent. Cela
déplut à la cour, dit-il lui même. _App. 81._]

[Footnote 342: _App. 82._]

Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages
incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur haine.
On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la soumission.
Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et le peuple
ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se trouble,
s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il avait
sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape. Innocent
II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans son
disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie et appelait les
villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard. Celui-ci l'avait
prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de Cluny. L'abbé
Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au bout de deux
ans.

Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen âge, fils de
Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux[343]. Sous un autre point
de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école _humaine et
sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fénelon et Rousseau. On sait
que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait assidûment saint
Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il faut
considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Héloïse, le
républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du
_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Héloïse_, on
entrevoit la _Nouvelle_.

[Footnote 343: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la
dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme, plusieurs
s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même, qui devint le
client et l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le néant des cours
(nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent pour Salerne ou
Montpellier, où les croyants de la nature et de la science trouvaient un
abri. Voy. _Renaissance_, Introduction.]

Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de l'amante
d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen âge se
trouve si complètement effacée; ce peuple qui se souvient des dieux de
la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié Héloïse. Il
visite encore le gracieux monument qui réunit les deux époux[344], avec
autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée d'hier. C'est la
seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour.

[Footnote 344: À Paris, au cimetière de l'Est.]

La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur
d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans
l'ombre; elle n'eût voulu d'autre gloire que celle de son époux. À
l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit le
Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de
théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables
s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard Héloïse
fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans son amour
si constant et si désintéressé.

La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des
sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi je ne cherchai
que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon
désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée; je
ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni mes
voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je
trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de
ta concubine (_concubinæ vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi,
plus j'espérais gagner dans ton coeur. Oui! quand le maître du monde,
quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais
mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice
(_tua dici meretrix, quam illius imperatrix_).» Elle explique d'une
manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme
d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose messéante et déplorable, que celui
que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et le prît
pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie
ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages
des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des
servantes[345]?»

[Footnote 345: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.]

La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la
passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les
lettres de son amante; il y répond avec méthode et par chapitres. Il
intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou
bien: «À sa chère soeur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le
ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son
époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa
soeur; à Abailard, Héloïse[346]!» La passion lui arrache des mots qui
sortent tout à fait de la réserve religieuse du douzième siècle: «Dans
toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus
que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et
non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux[347].»
Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre le
voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus grand
des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il que
l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre? C'est
mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins, accepte
cette immolation volontaire[348]!»

[Footnote 346: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla
sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo Heloissa.»]

[Footnote 347: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc
offendere quam Deum vereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua
me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»]

[Footnote 348:

  ... O maxime conjux!
  O thalamis indigne meis! hoc juris habebat
  In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi,
  Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas,
  Sed quas sponte luam.]

Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les mystiques,
avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de l'âme
religieuse[349]. La femme s'y éleva pour la première fois dans les
écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son dieu
visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en sainte
Catherine et sainte Thérèse.

[Footnote 349: Comment. in epist. ad Romanos.]

La restauration de la femme eut lieu principalement au douzième siècle.
Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée
par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion
l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de la
sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il
reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme
d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions
dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir. La
femme est communément désignée, dans les écrivains ecclésiastiques et
dans les Capitulaires, par ce mot dégradant: _Vas infirmius._ Quand
Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme et
la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse Ève,
dont la séduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans ses
fils.

Un mouvement tout contraire commença au douzième siècle. Le libre
mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait
traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui
remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du Christ,
fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il veut bientôt
des Fontevrault par toute la chrétienté[350]. L'aventureuse charité de
Robert s'adressait de préférence aux grandes pécheresses; il enseignait
dans les plus odieux séjours la clémence de Dieu, son incommensurable
miséricorde. «Un jour qu'il était venu à Rouen, il entra dans un mauvais
lieu, et s'assit au foyer pour se chauffer les pieds. Les courtisanes
l'entourent, croyant qu'il est venu pour faire folie. Lui, il prêche les
paroles de vie, et promet la miséricorde du Christ. Alors, celle qui
commandait aux autres lui dit:--Qui es-tu, toi qui dis de telles choses,
tiens pour certain que voilà vingt ans que je suis entrée en cette
maison pour commettre des crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne
qui parlât de Dieu et de sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses
fussent vraies!...--À l'instant, il les fit sortir de la ville, il les
conduisit plein de joie au désert, et là, leur ayant fait faire
pénitence, il les fit passer du démon au Christ[351].»

[Footnote 350: _App. 83._]

[Footnote 351: Manuscrit de l'abbaye de Vaux-Cernay (cité, par Bayle).]

C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel
enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des
deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries amères
de ses ennemis, les désordres même auxquels ces réunions donnaient lieu,
rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il couvrait tout du
large manteau de la grâce.

La grâce prévalant sur la loi, il se fit insensiblement une grande
révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La Vierge
devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples et tous
les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie
chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de l'immaculée
conception (1134).

La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons
intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de
Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le
second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se
trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[352]. Louis
VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle[353]. Les femmes,
juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour, siègent aussi
comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires sérieuses. Le
roi de France reconnaît expressément ce droit[354]. Nous verrons Alix
de Montmorency conduire une armée à son époux, le fameux Simon de
Montfort.

[Footnote 352: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.]

[Footnote 353: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant
lui ou devant son épouse...--La septième année de notre règne, et le
premier de celui de la reine Adèle»--Adèle prit la croix avec son
mari.--Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la
régence.]

[Footnote 354: En 1134, Ermengarde de Narbonne, succédant à son frère,
demande et obtient de Louis-le-Jeune l'autorisation de juger, chose
interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _App. 84._]

Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes y
rentrent partout dans la première moitié du douzième siècle: en
Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en
Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc.
La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des moeurs et le progrès
de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent avec elles
les souverainetés dans des maisons étrangères; elles mêlent le monde,
elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la
centralisation des grandes monarchies.

Une seule entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut point
le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui transféraient
les autres États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et elle ne
donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément féminin,
l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint point du
dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit, la
perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des
choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité de
notre mobile patrie.

       *       *       *       *       *

Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous
venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative
d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été
une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu:
affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la
femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce
retentissement de la croisade, comme la croisade elle-même, devait avoir
toute sa puissance et son effet en France, chez le plus sociable des
peuples.



CHAPITRE V

     Le roi de France et le roi d'Angleterre, Louis-le-Jeune, Henri II
     (Plantagenet).--Seconde croisade; humiliation de Louis.--Thomas à
     Becket, humiliation d'Henri [seconde moitié du douzième siècle].


L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec
Guillaume-le-Conquérant au milieu du onzième siècle, n'atteignit toute
sa violence qu'au douzième, sous les règnes de Louis-le-Jeune et d'Henri
II, de Richard Coeur-de-Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa
catastrophe vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la
confiscation de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle
et demi (1209-1346).

       *       *       *       *       *

Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois
anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume-le-Bâtard à Richard
Coeur-de-Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros
furent battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il
faut pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi
d'Angleterre, tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge.

Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine
majesté immobile[355]. Il est calme et insignifiant en comparaison de
son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis-le-Gros et la
triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de France
semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi d'Angleterre, comme
son vassal et son fils; méchant fils qui bat son père. Le descendant de
Guillaume-le-Conquérant[356], quel qu'il soit, c'est un homme rouge,
cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et avide, sensuel et féroce,
glouton et ricaneur, entouré de mauvaises gens, volant et violent, fort
mal avec l'Église. Il faut dire aussi qu'il n'a pas si bon temps que le
roi de France. Il a bien plus d'affaires; il gouverne à coups de lance
trois ou quatre peuples dont il n'entend pas la langue. Il faut qu'il
contienne les Saxons par les Normands, les Normands par les Saxons,
qu'il repousse aux montagnes Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là,
le roi de France peut de son fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est
son suzerain d'abord; il est fils aîné de l'Église, fils légitime;
l'autre est le bâtard, le fils de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le
roi de France a la loi pour lui, _cette vieille mère avec son frein
rouillé, qu'on appelle la loi_[357]. L'autre s'en moque; il est fort,
il est chicaneur, en sa qualité de Normand. Dans ce grand mystère du
douzième siècle, le roi de France joue le personnage du bon Dieu,
l'autre celui du Diable. Sa légende généalogique le fait remonter d'un
côté à Robert-le-Diable, de l'autre à la fée Mélusine. «C'est l'usage
dans notre famille, disait Richard Coeur-de-Lion, que les fils haïssent
le père; du diable nous venons, et nous retournons au diable[358].»
Patience, le roi du bon Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans
doute; il est né endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme
et ses provinces[359]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui
poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout à l'heure
Philippe-Auguste ou Philippe-le-Bel.

[Footnote 355: Cela est très frappant dans leurs sceaux. Le roi
d'Angleterre est représenté sur une face assis, sur l'autre à cheval, et
brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis. _App. 85._]

[Footnote 356: _App. 86._]

[Footnote 357: «The rusty curb of old father antic the law.»
(Shakespeare.)]

[Footnote 358: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»]

[Footnote 359: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la
Guyenne, etc.]

Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit se
développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi du
peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force n'éclate
pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante, d'une
progression continue, lente et fatale comme la nature. Expression
générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout entière,
plus il la représente, plus il semble insignifiant. La personnalité est
faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être impersonnel, il
vit dans l'universalité, dans le peuple, dans l'Église, fille du peuple;
c'est un personnage profondément _catholique_ dans le sens étymologique
du mot.

Le bon roi Dagobert, Louis-le-Débonnaire, Robert-le-Pieux,
Louis-le-Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous
vrais saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier[360], celui
qui fut puissant. Le scrupuleux Louis-le-Jeune est déjà saint Louis,
mais moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et
conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois. Par
ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux: c'est presque
l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal avec
l'Église; Louis-le-Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour Valdrade,
Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade;
Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée
de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une
mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une armoire
quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa femme, la
bonne Marguerite.

[Footnote 360: _App. 87._]

       *       *       *       *       *

Louis-le-Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation
d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain de
la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait aussi
mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses vastes
États qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda bientôt à son
père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de faire de sa fille
une reine. Le jeune roi avait été élevé bien dévotement dans le cloître
de Notre-Dame[361] c'était un enfant sans aucune méchanceté, et fort
livré aux prêtres; le vrai roi fut son précepteur, Suger, abbé de
Saint-Denis[362]. Au commencement pourtant l'agrandissement de ses
États, qui se trouvaient presque triplés par son mariage, semble lui
avoir enflé le coeur. Il essaya de faire valoir les droits de sa femme
sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs amis parmi les barons, le
comte même de Champagne, refusèrent de le suivre à cette conquête du
Midi. En même temps le pape Innocent II, croyant pouvoir tout oser sous
ce pieux jeune roi, avait risqué de nommer son neveu à l'archevêché de
Bourges, métropole des Aquitaines. Saint Bernard et Pierre-le-Vénérable
réclamèrent en vain contre cette usurpation. Le neveu du pape se réfugia
sur les terres du comte de Champagne, dont la soeur venait d'être
répudiée par un cousin de Louis VII. Louis et son cousin, frappés
d'anathème par le pape, se vengèrent sur le comte de Champagne,
ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg de Vitry. Les flammes
gagnèrent malheureusement la principale église, où la plupart des
habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au nombre de treize cents,
hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt leurs cris; le vainqueur
lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y périrent.

[Footnote 361: _App. 88._]

[Footnote 362: Suger était né, probablement aux environs de Saint-Omer,
en 1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand. Lorsque Philippe Ier
confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis-le-Gros,
ce fut Suger que l'abbé en chargea.--Sa conduite, comme celle de ses
moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ep. 78); mais plus
tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ep. 309), une vie
exemplaire.--Il écrivit lui-même un livre sur les constructions qu'il
fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny ayant admiré quelque
temps les ouvrages et les bâtiments que Suger avait fait construire, et
s'étant retourné vers la très petite cellule que cet homme, éminemment
ami de la sagesse, avait arrangée pour sa demeure, il gémit
profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme nous condamne tous, il
bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais uniquement pour Dieu.» Tout
le temps, en effet, que dura son administration, il ne fit pour son
propre usage que cette humble cellule, d'à peine dix pieds en largeur et
quinze en longueur, et la fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir
sa vie, qu'il avouait avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du
monde. C'était là que, dans les heures qu'il avait de libres, il
s'adonnait à la lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il
évitait le tumulte et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là,
comme le dit un sage, il n'était jamais moins seul que quand il était
seul; là, en effet, il appliquait son esprit à la lecture des plus
grands écrivains, à quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait
avec eux, étudiait avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de
plume, que de la paille sur laquelle était étendue, non pas une fine
toile, mais une couverture assez grossière de simple laine, que
recouvraient, pendant le jour, des tapis décents.» (_Vie de Suger_, par
Guillaume, moine de Saint-Denis.)]

Cet horrible événement brisa le coeur du roi. Il devint tout à coup
docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience
était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais
permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siège de Bourges. Le pontife
avait exigé qu'il renonçât à ce serment, et Louis se repentait et
d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé.
L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se
croyait responsable de tous les sacrilèges commis pendant les trois ans
qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme timorée,
il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse, égorgé en
une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours des
Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient secourus, ils
n'avaient à attendre que la mort. Louis VII fut ému; il se crut
d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte, que son
frère aîné, mort avant Louis-le-Gros, avait pris la croix, et qu'en lui
laissant le trône il semblait lui avoir transmis l'obligation
d'accomplir son voeu (1147).

Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente,
quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le
dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel, n'était
plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près Jérusalem et
le Saint-Sépulcre. On s'était douté que la religion et la sainteté
n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui s'étend entre le
Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue matérialiste qui
localisait la religion avait perdu son empire. Suger détourna en vain le
roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la prêcha à Vézelay et,
en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût nécessaire au salut. Il
refusa d'y aller lui-même, et de guider l'armée, comme on l'en
priait[363]. Il n'y eut point cette fois l'immense entraînement de la
première croisade. Saint Bernard exagère visiblement quand il nous dit
que pour sept femmes il restait un homme. Dans la réalité, on peut
évaluer à deux cent mille hommes les deux corps d'armée qui descendirent
le Danube sous l'empereur Conrad et le roi Louis VII. Les Allemands
étaient en grand nombre cette fois. Mais une foule de princes qui
relevaient de l'Empire, les évêques de Toul et de Metz, les comtés de
Savoie et de Montferrat, tous les seigneurs du royaume d'Arles, se
réunirent de préférence à l'armée de France. Dans celle-ci marchaient
sous le roi les comtes de Toulouse, de Flandre, de Blois, de Nevers, de
Dreux, les seigneurs de Bourbon, de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et
une foule d'autres. On y voyait aussi la reine Éléonore, dont la
présence était peut-être nécessaire pour assurer l'obéissance de ses
Poitevins et de ses Gascons. C'est la première fois qu'une femme a cette
importance dans l'histoire.

[Footnote 363: _App. 89._]

Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le roi
de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir de la
première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le seul que
pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection de
l'armée, voulait visiter les saints lieux. Le roi de France préféra
cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur
d'Allemagne, Conrad, du roi de Hongrie et de l'empereur de
Constantinople, Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel et
Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi
l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de
conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands, sous
l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien n'égalait leur
impatience et leur brutal emportement. L'empereur Manuel Comnène, dont
les victoires avaient restauré l'empire grec, les servit à souhait; il
se hâta d'expédier ces barbares au delà du Bosphore, et les lança dans
l'Asie par la route la plus courte, mais la plus montagneuse, celle de
Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent occasion d'user leur bouillante
ardeur. Ces lourds soldats furent bientôt épuisés dans ces montagnes,
sur ces pentes rapides où la cavalerie turque voltigeait, apparaissant
tantôt à leur côté et tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande
dérision des Grecs, des Français même. _Pousse, pousse, Allemand_,
criaient ceux-ci. C'est un historien grec qui nous a conservé ces deux
mots sans les traduire[364].

[Footnote 364: [Grec: Poútzê, Alamáne]]

Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord
la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force
d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent,
eux aussi, dans l'intérieur du pays et y éprouvèrent les mêmes
désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit
périr. Chaque jour le roi, bien confessé et administré, se lançait à
travers la cavalerie turque[365]. Mais rien n'y faisait. L'armée aurait
péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert, auquel le
commandement fut remis comme au plus digne et sur lequel nous ne savons
malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous leurs maux
la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides et leur
vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était engagé à
fournir. L'historien Nicétas avoue lui-même que l'empereur trahissait
les croisés[366]. La chose fut visible lorsqu'ils arrivèrent à
Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y reçurent les fuyards
des Turcs. Cependant Louis s'était conduit loyalement avec Manuel. À
l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait refusé d'écouter ceux qui
lui conseillaient à son passage de s'emparer de Constantinople.

[Footnote 365: Odon de Deuil: «...Et à son retour, il demandait toujours
vêpres et compiles, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de
toutes ses oeuvres.»]

[Footnote 366: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes
le sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»]

Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait
encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en
faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons étaient
à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils déclarèrent qu'ils
iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent des vaisseaux à tous
ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné sous la garde du comte
de Flandre, du sire de Bourbon et d'un corps de cavalerie grecque que le
roi loua pour les protéger. Il donna ensuite tout ce qui lui restait à
ces pauvres gens, et s'embarqua avec Éléonore. Mais les Grecs qui
devaient les défendre les livrèrent eux-mêmes, ou les réduisirent en
esclavage; ceux qui échappèrent le durent au prosélytisme des Turcs, qui
leur firent embrasser leur religion.

Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui
s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils
pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la terre
sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des malheureux
qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut rien
entreprendre, pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, oncle de
sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa nièce
semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y retenir,
partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre sainte. Il n'y
fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur rivalité leur fit
manquer le siège de Damas, qu'ils avaient entrepris. Ils retournèrent
honteusement en Europe, et le bruit courut que Louis, pris un instant
par les vaisseaux des Grecs, n'avait été délivré que par la rencontre
d'une flotte des Normands de Sicile.

C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision.
Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux
infidèles? Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les barons
étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le péché à
lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore avait
montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré dès
Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle était
parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour mari[367].
Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un bel esclave
sarrasin. On disait qu'elle avait reçu des présents du chef des
infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de Beaugency.
Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup les vastes
provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de la France
encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui elle voudra la
prépondérance de l'Occident.

[Footnote 367: «Se monacho, non regi nupsisse.»]

Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le
divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet,
duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume-le-Conquérant, duc de Normandie,
bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la France
occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi
d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux du
roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur Étienne de
Blois, dont le fils avait épousé une soeur de Louis VII. Ainsi tout
tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival.

Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre,
dont la rivalité avec la France va nous occuper.

La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance
anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque baron
avait exercée en petit autour de son manoir, elle se reproduisit en
grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et le
servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de nos
colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre langue,
autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable férocité, nul
respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs presque égaux du
roi, comme compagnons de sa conquête; le seul comte de Moreton avait
plus de six cents fiefs[368]. Ces barons voulaient bien se dire hommes
du roi; mais réellement il n'était que le premier d'entre eux. Dans les
grandes occasions, ils devenaient les juges de ce roi. Cependant ils
auraient trop risqué à être indépendants. Peu nombreux au milieu d'un
peuple immense, qu'ils foulaient si brutalement, ils avaient besoin d'un
centre où recourir en cas de révolte, d'un chef qui put les rallier, qui
représentât la partie normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui
explique pourquoi l'ordre féodal fut si fort dans le pays même où les
vassaux plus puissants devaient être plus tentés de le mépriser.

[Footnote 368: Hallam.--Il est vrai que ces possessions étaient
dispersées: 248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en
Yorkshire, 99 dans le comté de Northampton, etc.]

La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique
et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols, elle
se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui que
remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix basse.
C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Forêt nouvelle_[369], où le
poursuivait le shériff, gardait sa meilleure flèche; les forêts ne
valaient rien pour les rois normands. C'est contre lui, tout autant que
contre les Saxons, que le baron se faisait bâtir ces gigantesques
châteaux, dont l'insolente beauté atteste encore combien peu on y a
plaint la sueur de l'homme. Ce roi si détesté ne pouvait manquer d'être
un tyran. Aux Saxons il lançait des lois terribles, sans mesure et sans
pitié. Contre les Normands, il y fallait plus de précautions; il
appelait sans cesse des soldats du continent, des Flamands, des Bretons;
gens à lui, d'autant plus redoutables à l'aristocratie normande, qu'ils
se rapprochaient par la langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des
Gallois. Plusieurs fois il n'hésita pas à se servir des Saxons
eux-mêmes[370]. Mais il y renonçait bientôt. Il n'eut pu devenir le roi
des Saxons qu'en renversant tout l'ouvrage de la conquête.

[Footnote 369: _Nove forest._ C'était un espace de trente milles que le
Conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six paroisses
et en chassant les habitants.]

[Footnote 370: Ainsi Guillaume-le-Roux et son successeur Henri Beauclerc
appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de leur
frère aîné, Robert Courte-Heuse.]

Voilà la situation où se trouva déjà le fils du Conquérant,
Guillaume-le-Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui rencontrait
partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux barons; passant et
repassant la mer; courant, avec la roideur d'un sanglier, d'un bout à
l'autre de ses États; furieux d'avidité, _merveilleux marchand de
soldats_[371], dit le chroniqueur; destructeur rapide de toute richesse;
ennemi de l'humanité, de la loi, de la nature, l'outrageant à plaisir;
sale dans les voluptés, meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère
montait sur son visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il
bredouillait des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face!

[Footnote 371: «Mirabilis militum mercator et solidator.» (Suger.)]

Les tonnes d'or passaient comme un schelling. Une pauvreté incurable le
travaillait; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa passion.
Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme ingénieux et
inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain prêtre, qui s'était
d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme devint le bras droit de
Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un rude engagement que de
remplir ce gouffre sans fond. Pour cela, il fit deux choses: il refit le
_Doomsday book_, revit et corrigea le livre de la conquête, s'assura si
rien n'avait échappé. Il reprit la spoliation en sous-oeuvre, se mit à
ronger les os déjà rongés, et sut encore en tirer quelque chose. Mais
après lui rien n'y restait. On l'avait baptisé du nom de
_Flambard_[372]. Des vaincus, il passa aux vainqueurs, d'abord aux
prêtres; il mit la main sur les biens d'Église. L'archevêque de
Kenterbury serait mort de faim sans la charité de l'abbé de Saint-Alban.
Les scrupules n'arrêtaient point Flambard. Grand justicier, grand
trésorier, chapelain du roi encore (c'était le chapelain qu'il fallait à
Guillaume), il suçait l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi
jusqu'à ce que Guillaume eût rencontré sa fin dans cette belle forêt que
le Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire
donc, de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec
lui. Le diable le prit au mot, et emporta cette âme qui lui était si
bien due.

[Footnote 372: Orderic Vital.]

Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du bâtard
Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume volé
appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant donna la
Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit Henri, le
plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?--Patience, mon fils, dit le
mourant, tout te reviendra tôt ou tard.» Le plus jeune était aussi le
plus avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le
suffisant, le scribe, le vrai Normand. Il commença partout promettre aux
Saxons, aux gens d'Église; il donna par écrit des chartes, des libertés,
tout autant qu'on voulut[373]. Il battit Robert avec des soldats
mercenaires, l'attira, le garda, bien logé, bien nourri dans un château
fort, où il vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait
que la table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui fit crever
les yeux[374]. Au reste, le fratricide et le parricide étaient, l'usage,
héréditaire de cette famille. Déjà les fils du. Conquérant avaient
combattu et blessé leur père[375]. Sous prétexte de justice féodale,
Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, livra ses
propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les
yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, essaya de les venger en
tirant elle-même une flèche contre la poitrine de son père. Les
Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du côté
maternel, n'en dégénérèrent pas.

[Footnote 373: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos
anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de
ma main, et je le confirmerai par serment.»--On dressa la charte, on en
fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se
rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math.
Paris.)]

[Footnote 374: Math. Paris.--Lingard en doute, parce qu'aucun
contemporain n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à
ses petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans
un fossé glacé, mérite-t-il ce doute?]

[Footnote 375: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le
combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent
encore, et Guillaume maudit son fils.]

Après Beauclerc (1135), la lutte fut entre son neveu, Étienne de Blois,
et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du comte
d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des comtes de
Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait les communes
commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et protégeait
également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et poètes, c'est
d'eux que descendra le fameux Thibault, le trouvère, celui qui fit
peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de Provins, au
milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne pouvait se
soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands, Brabançons,
Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et Londres. Les autres
communes d'Angleterre étaient encore à naître. Quant au clergé, Étienne
ne resta pas longtemps bien avec lui. Il défendit d'enseigner le droit
canon, et osa emprisonner des évêques. Alors Mathilde reparut. Elle
débarqua presque seule; vraie fille du Conquérant, insolente, intrépide,
elle choqua tout le monde, et brava tout le monde. Trois fois elle
s'enfuit la nuit, à pied sur la neige et sans ressources. Étienne, qui
la tint une fois assiégée, crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage
à son ennemie, et la laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita
pas mieux, quand elle le prit à son tour, abandonné de ses barons
(1153). Il fut contraint de reconnaître pour son successeur cet heureux
Henri Plantagenet, comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons
vu tout à l'heure Éléonore de Guyenne remettre sa main et ses États.

Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de
France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces.
Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses
dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France, depuis
la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette
suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en vain.
Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le laissa en
dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit la Gascogne,
il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en l'absence du comte.
Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il aurait pris Toulouse
elle-même, si le roi de France ne s'était jeté dans la ville pour la
défendre (1159). Le Toulousain fut du moins obligé de lui faire hommage.
Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone et de Provence, Henri voulait
pour un de ses fils une princesse de Savoie, afin d'avoir un pied dans
les Alpes, et de tourner la France par le midi. Au centre, il réduisit
le Berri, le Limousin, l'Auvergne, il acheta la Marche[376]. Il eut même
le secret de détacher les comtes de Champagne de l'alliance du roi.
Enfin à sa mort il possédait les pays qui répondent à quarante-sept de
nos départements, et le roi de France n'en avait pas vingt.

[Footnote 376: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le
comte partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre.
(Gaufred Vosiens.)]

Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité
singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père, Henri
Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne; son père Angevin. Il
réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était le lien des
vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les vaincus surtout
avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en lui
l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection
d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint de
gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de Galles et
de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit chercher et
trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la découverte
devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la consommation des
temps.

Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des
vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la
jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque
de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait
être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité
sous un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait
légué. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi
de Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de
Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait
confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir
impérial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc
d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce
même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les
traditions de l'école de Bologne. Dès 1124, l'évêque d'Angers était un
savant juriste[377]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de
Guillaume-le-Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord
enseigné à Bologne, et concouru à la restauration du droit. «Ce fut,
dit un des continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de
Pavie et son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les
lois de Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius
persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux
disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et
s'y fit moine[378].

[Footnote 377: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes
au treizième et au quatorzième siècle. Sous l'épiscopat de Guillaume Le
Maire (1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient
professeurs en droit (Bodin.) Sur dix-neuf évêques qui formèrent
l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à
l'Université d'Angers.]

[Footnote 378: Robert de Monte.--Orderic Vital: «La renommé de sa
science se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples
accoururent pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de
Flandre.»]

Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément, à
l'époque de l'avènement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés
par l'empereur Frédéric-Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158), lui
dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles
remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a été
accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu au
prince a force de loi; le peuple a remis tout son empire et son pouvoir
à lui et en lui_[379].»

[Footnote 379: _App. 90._]

L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes
investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal pour
la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout faire
impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du commandement
en domination superbe et violente, c'est la royauté, la tyrannie[380].»
Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de Tite-Live,
expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au fond, ce n'était
pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous un monarque, la
suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur l'Europe.

[Footnote 380: Radevicus.]

Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit par
leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout, désormais, nous
les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur dictant
tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume-le-Bâtard s'attacha
Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes absences, il lui
confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une fois il lui donna
raison contre son propre frère. L'Angevin Henri, nouveau conquérant de
l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de Bologne, qui avait
aussi étudié le droit à Auxerre[381]. Thomas à Becket, c'était son nom,
était alors au service de l'archevêque de Kenterbury. Il avait, par son
influence, retenu ce prélat dans le parti de Mathilde et de son fils.
Ayant reçu seulement les premiers ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni
laïque, il se trouvait propre à tout et prêt à tout. Mais sa naissance
était un grand obstacle; il était, dit-on, fils d'une femme sarrasine,
qui avait suivi un Saxon revenu de la terre sainte[382]. Sa mère
semblait lui fermer les dignités de l'Église, et son père celles de
l'État. Il ne pouvait rien attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de
pareilles gens pour exécuter ses projets contre les barons. Dès son
arrivée en Angleterre, Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux.
Rien ne lui résistait, il mariait les enfants des grandes maisons à ceux
des familles médiocres[383], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci,
nivelant tout. L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres
d'Étienne. Le nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de
Poitou et d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa
femme, il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne.
C'est le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu
l'homme nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et
hardi, homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon,
partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné sans
réserve à cet homme, et non seulement lui, mais son fils, son héritier.
Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père. Comme tel, il
soutenait âprement les droits du roi contre les barons, contre les
évêques normands. Il força ceux-ci, à payer l'_escuage_, malgré leurs
réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, pour être maître
en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante, il l'emmena, dans le
midi de la France, à la conquête, de Toulouse, sur laquelle Éléonore de
Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait en son propre nom, et
comme à ses dépens, douze cents chevaliers et plus de quatre mille
soldats, sans compter les gens de sa maison, assez nombreux pour former
plusieurs garnisons dans le Midi[384]. Il est évident qu'un armement si
disproportionné avec la fortune du plus riche particulier était mis sous
le nom d'un homme sans conséquence, pour moins alarmer les barons.

[Footnote 381: Lingard.]

[Footnote 382: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les
habitants de l'Occident, c'étaient _Londres_, et _Gilbert_, le nom de
son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre;
arrivée à Londres, elle courait les rues en répétant: «Gilbert!
Gilbert!» et elle retrouva celui qu'elle appelait.]

[Footnote 383: Radulph. Niger.]

[Footnote 384: _App. 91._]

Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de la
jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent d'Aragon,
les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de Carcassonne,
étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci semblait près de
conquérir ce que Louis VIII et saint Louis recueillirent sans peine
après la croisade des Albigeois. Il fallait donner l'assaut sur-le-champ
à Toulouse, sans lui laisser le temps de se reconnaître. Le roi de
France s'y était jeté, et défendait à Henri comme suzerain de rien
entreprendre contre une ville qu'il protégeait. Ce scrupule n'arrêtait
pas Becket; il conseillait de brusquer l'attaque. Mais Henri craignit
d'être abandonné de ses vassaux, s'il risquait une violation si
éclatante de la loi féodale. Le belliqueux chancelier n'eut pour
dédommagement que la gloire d'avoir combattu et désarmé un chevalier
ennemi.

L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à
Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ses barons, exigeait des
dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité normande
eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il avait été
richement doté, par la conquête. Henri voulut avoir l'Église dans sa
main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de
l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté
anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter
l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un second
lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux puissances, il
eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au seizième siècle,
entre les mains d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il lui était
commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme naguère il y
avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais le Saxon
_Breakspear_[385] venait bien d'être élu pape précisément à l'époque de
l'avènement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y répugnait: «Prenez
garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand ennemi[386].» Le roi ne
l'écouta pas, et le fit primat, au grand scandale du clergé normand.

[Footnote 385: C'est le seul Anglais qui ait été pape.]

[Footnote 386: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter
nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»]

Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siège de Kenterbury avait
été occupé par des Normands. Les rois et les barons, n'auraient pas osé
confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les archevêques
de Kenterbury n'étaient pas seulement primats d'Angleterre, ils se
trouvaient avoir en quelque sorte un caractère politique. Nous les
trouvons presque toujours à la tête des résistances nationales, depuis
le fameux Dunstan[387], qui abaissa si impitoyablement la royauté
anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui fit signer la Grande Charte
au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient être particulièrement les
gardiens des libertés de Kent, le pays le plus libre de l'Angleterre.
Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de cette curieuse contrée.

[Footnote 387: _App. 92._]

Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom,
embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé
en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme
l'avant-garde; et c'était en effet le privilège des hommes de Kent
de former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a dans tous
les temps livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le
premier à la descente. Là débarquèrent César, puis Hengist, puis
Guillaume-le-Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne.
Kent est une terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin,
y fonda son premier monastère. L'abbé de ce monastère et
l'archevêque de Kenterbury étaient seigneurs de ce pays et les
gardiens de ses privilèges. Ils conduisirent les hommes de Kent
contre Guillaume-le-Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à
Hastings, marchait de Douvres à Londres, il aperçut, selon la
légende, une forêt mouvante. Cette forêt, c'étaient les hommes de
Kent, portant devant eux un rempart mobile de branchages. Ils
tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à Guillaume la garantie
de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette douteuse victoire,
ils restèrent libres, au milieu de la servitude universelle, et ne
connurent guère d'autre domination que celle de l'Église. C'est
ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de
Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les
ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon.

La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore
aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal entre
les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons _gavel-kind_, par les
Irlandais _gabhaïl cine_ (établissement de famille) est commune, avec
certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à l'Irlande
et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre Bretagne.

Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siège de
Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent
qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du
droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume-le-Conquérant,
voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des
autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout
le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui
étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra ses hommes
des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[388].» Dans une
autre occasion, «le roi ordonna de convoquer sans délai tout le comté et
de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout Anglais, versés
dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. Arrivés à Penendin,
ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu là pendant trois jours;
et par tous ces hommes sages et honnêtes il fut décidé, accordé et jugé:
que, tout aussi bien que le roi, l'archevêque de Kenterbury doit
posséder ses terres avec pleine juridiction, en toute indépendance et
sécurité[389].»

[Footnote 388: Vie de saint Lanfranc.]

[Footnote 389: Spence.]

Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus
favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg qui
s'était dévoué pour défendre contre les Normands les libertés du pays:
«Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui qui
aima mieux mourir que de faire du tort aux siens. Jean est mort pour la
vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour
Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua le
plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier
héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut préparer,
quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même archevêque
de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les serments de
Beauclerc, lorsqu'il jura pour la seconde fois sa charte des privilèges
féodaux et ecclésiastiques.

Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que
Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux sa
nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se ressouvint
qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint Saxon, et fit oublier sa
mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura des Saxons, des pauvres,
des mendiants, revêtit leur habit grossier, mangea avec eux et comme
eux. Désormais il s'éloigna du roi, et résigna le sceau. Il y eut alors
comme deux rois, et le roi des pauvres qui siégeait à Kenterbury, ne fut
pas le moins puissant[390].

[Footnote 390: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de
se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents que
la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien il
était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son
assistance les rênes du gouvernement.]

Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait
indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il
l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas par représailles
somma plusieurs barons de restituer au siège de Kenterbury une terre que
leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il ne
connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été pris
sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de savoir si
l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque saxon
prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la bataille
d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume-le-Bâtard avait rendu si fort
dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle aujourd'hui.
Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons qu'évêques;
l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement que celui de
l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se tinrent prêts à
jurer ce qui lui plairait. Ainsi l'alarme donnée par Becket à cette
Église toute féodale mettait le roi à même de se faire accorder par elle
une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé demander.

Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon
(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au
roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après
l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église,
sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un
procès l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le
roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou épiscopale.
Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier civil. Et si
le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra son bénéfice
de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommunié sans que l'on se
soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand justicier.--Aucun
ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la permission du
roi.--Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent leurs terres par
baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les laïques.»

Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit d'Henri.
Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être sûr que les
sièges vaqueraient longtemps, comme sous Guillaume-le-Roux, qui avait
affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les évêchés
allaient être la récompense, non plus des barons peut-être, mais des
agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. L'Église, soumise
au service militaire, devenait toute féodale. Les institutions d'aumônes
et d'écoles, d'offices religieux, devaient nourrir les Brabançons et les
Cotereaux, et les fondations pieuses payer le meurtre. L'Église
anglicane, perdant avec l'excommunication l'arme unique qui lui restât,
enfermée dans l'île sans relation avec Rome, avec la communauté du monde
chrétien, allait perdre tout esprit d'universalité, de _catholicité_. Ce
qu'il y avait de plus grave, c'était l'anéantissement des tribunaux
ecclésiastiques et la suppression du _bénéfice de clergie_. Ces droits
donnaient lieu à de grands abus sans doute; bien des crimes étaient
impunément commis par des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable
barbarie, à la fiscalité exécrable des tribunaux laïques au douzième
siècle, on est obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était
alors une ancre de salut. L'Église était presque la seule voie par où
les races méprisées pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par
l'exemple des deux Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.

Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec courage
et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de timidité
et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers[391], et plus
tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud-le-Cambrien, auquel
nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description de
l'Irlande[392]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le
suivit dans l'exil au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de
Salisbury[393]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté les
messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et défendre
d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.

[Footnote 391: _App. 93._]

[Footnote 392: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le
comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à sa
place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de
nouveau par Jean-sans-Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans sa
lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa
patrie lui en garda une profonde reconnaissance. «Tant que durera notre
pays, dit un poète gallois, ceux qui écrivent et ceux qui chantent se
souviendront de ta noble audace.»]

[Footnote 393: _App. 94._]

Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre chose
que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans Thomas
Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le saint de
l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais tout autant
celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne resta pas moins
vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore la maison qui le
reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y bâtit dans son
exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun pèlerinage plus en vogue
au moyen âge que celui de saint Thomas de Kenterbury. On dit qu'en une
seule année il y vint plus de cent mille pèlerins. Selon une tradition,
on aurait, en un an, offert jusqu'à 950 livres sterling à la chapelle de
saint Thomas, tandis que l'autel de la Vierge ne reçut que quatre
livres; Dieu lui-même n'eut pas une offrande.

Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce
qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa
mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée
d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[394], ces goûts
de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur plaisait
encore. Il conserva, sous l'habit de prêtre, une âme de chevalier,
loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine les élans. Dans
une des plus périlleuses circonstances de sa vie, lorsque les barons et
les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre en pièces, l'un d'eux
osa l'appeler traître; il se retourna vivement et répliqua: «Si le
caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche se repentirait de
son insolence.»

[Footnote 394: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut
des jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller
voir l'oiseau; cela faillit le trahir.]

Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée
de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et sans
secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient ceux du
genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que Grégoire VII
avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en avait bien assez
de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric-Barberousse, le
conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la ligue lombarde, un
politique, un patriote italien; il négociait, combattait, fuyait et
revenait; il animait les partis, provoquait des désertions, faisait des
traités, fondait des villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le
plus grand roi de la chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait
déjà contre lui l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de
timides et honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par
de misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant
au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en
diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait le
patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour elle.
Étrange politique, qui devait apprendre au peuple à chercher partout
ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal de la
sainteté.

Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes les
tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De là, une
hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte. Il
succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru qu'on
en voulait à sa vie, soit qu'il fût retenu encore par ses obligations
envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un homme qui
pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part, il devait beaucoup
à Henri, de l'autre, encore plus à son Église de Kent, à celle
d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul les droits.
Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État et la
religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes âmes, de
Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.

«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église
anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela
devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été
chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes et
des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc abandonné
de Dieu.»

Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence.
Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout à
ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la montagne,
lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela, si tu veux
tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains reconnaissent
ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image des tentations du
Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les hommes du moyen âge
aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier livre en ce genre, et
le plus hardi, est celui des _Conformités du Christ et de saint
François_.

L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond, de la question,
devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut
pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que toute
cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât contre la
volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se présentât un
obstacle, c'est aussi trop fort à supporter pour cet enfant gâté de la
fortune. Il se désolait, il pleurait.

Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et
tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut
contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des
barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne,
premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis en
conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement, et se
présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande croix
d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de lui
arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils l'accusèrent
d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir célébré la messe sous
l'invocation du diable, et ils voulaient le déposer. On l'aurait tué
alors en sûreté de conscience. Le roi attendait impatiemment. Les voies
de fait commençaient déjà; quelques-uns rompaient des pailles et les lui
jetaient. L'archevêque en appela au pape, se retira lentement, et les
laissa interdits. Ce fut là la première tentation, la comparution devant
Hérode et Caïphe. Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit
dresser des tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la
ville, et fit comme la Cène avec eux[395]. La nuit même il partit, et
parvint avec peine sur le continent.

[Footnote 395: Dixit: «Sinite pauperes Christi..... omnes intrare
nobiscum, ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et
atria circumquaque discumbentium.]

Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit au
moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il bannit tous
ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous,
vieillards, femmes enceintes et petits enfants. Encore exigeait-on d'eux
au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui qui en
était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre cents,
arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer de leur
misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette procession
d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient les lettres des évêques
d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le félicitaient de la
pauvreté apostolique où il était réduit; ils espéraient que ses
abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les consolations des amis
de Job.

L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence. Réfugié
à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux, il
s'essaya aux austérités de ces moines[396]. De là il écrivit au pape,
s'accusant d'avoir été intrus dans son siège épiscopal, et déclarant
qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à Sens, avait
peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi sur les bras. Il
condamna plusieurs articles des constitutions de Clarendon, mais refusa
de voir Thomas, et se contenta de lui écrire qu'il le rétablissait dans
sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il froidement à l'exilé, allez
apprendre dans la pauvreté à être le consolateur des pauvres.»

[Footnote 396: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un
frère qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât
secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à
l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit
bientôt assez grièvement malade.» (Vita quadrip.)]

Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était
trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était
d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux.
L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un
martyr. Aussi l'accueillit-il avec faveur, ajoutant que la protection
des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il
accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier
en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya
demander vengeance contre l'_ancien archevêque_: «Et qui donc l'a
déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans ma
terre le moindre des clercs.»

Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne
recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à
Vézelay, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait prêché
la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du plus
solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il
excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les détenteurs
des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient communiqué avec
l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait nominativement six des
favoris du roi; il ne le nommait pas lui-même, et tenait encore le
glaive suspendu sur lui.

Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de
fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits,
arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête
enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit
écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux
dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il
envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître
l'antipape, et menaçait même de se faire musulman[397]; puis il
s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient
parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même
temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards,
alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de lui
donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir au pape
de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de Clarendon.
Tant il languissait de perdre son ennemi!

[Footnote 397: Jean de Salisbury.]

Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après
lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à
ce qu'il fût rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement ces
lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le pape
dans sa bourse[398]. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour les
possessions qu'ils avaient dans ses États, firent entendre doucement à
Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de France,
scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de s'écrier:
«Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que nous avons crus
morts au siècle, bannissent en vue des choses du siècle l'exilé pour la
cause de Dieu[399]?»

[Footnote 398: Id.]

[Footnote 399: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de
trois cents hommes.]

Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa
passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était
reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils, et promis de
partager ses États entre ses enfants[400]. Louis se porta donc pour
médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi
d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant
l'honneur du royaume, et l'archevêque l'honneur de Dieu.
«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos
mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants
des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français
s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des
seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois
remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort abattu[401].

[Footnote 400: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses
terres, ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.]

[Footnote 401: _App. 95._]

Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il n'eut
plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du peuple.
C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui attribue la
construction. L'architecture était un des arts dont la tradition se
perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique. Nous voyons un peu
après, dans la croisade des Albigeois, maître Théodise, archidiacre de
Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket, les titres de légiste et
d'architecte[402].

[Footnote 402: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de
Guillaume-le-Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et
magnifique produit de l'architecture romane.]

Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat,
essaya de transporter à l'archevêque d'York les droits de Kenterbury, et
lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement, il voulut, dans
l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne
sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis ce
jour il n'était plus roi», parole fatale, qui ne tomba pas en vain dans
l'oreille du jeune roi et des assistants.

Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la
cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles,
des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la
pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment
dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même, qui
devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a envahi les
biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'Église, porté la main
sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les mutilant, leur
arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se justifier par le
duel, ou par les épreuves de l'eau et du feu. Et l'on veut, au milieu de
tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se taisent, ils se tairont
les mercenaires; mais quiconque est un vrai pasteur de l'Église, se
joindra, à nous...

«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices,
être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a appelé,
moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai choisi,
par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison, d'endurer
jusqu'à la mort la proscription, l'exil, les plus extrêmes misères,
plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église. Qu'ils
agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui trouvent
dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je sais que le
mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité, je rendrai
compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de rien, ni les
présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons bientôt vous et
moi, très saint père, devant le tribunal du Christ. C'est au nom de sa
majesté, et de son jugement formidable, que je vous demande justice
contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.»

Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône étrangère.
Ceux qui nous secouraient sont épuisés; ceux qui avaient pitié de notre
exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur pape... Écrasés
par l'Église romaine, nous qui, seuls dans le monde occidental,
combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la cause du
Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra cela du haut
de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre, cette Majesté
terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous, morts ou vivants,
nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout souffrir pour l'Église.
Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes d'endurer la persécution pour sa
justice!

«...Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit
toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve,
et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus que,
par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma proscription et
la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux exilés, les innocents
sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les faibles, les pauvres de
Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la justice de Dieu. Au
contraire, sont absous les sacrilèges, les homicides, les ravisseurs
impénitents, des hommes dont j'ose dire librement que, s'ils
comparaissaient devant saint Pierre même, le monde aurait beau les
défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les envoyés du roi promettent
nos dépouilles aux cardinaux, aux courtisans. Eh bien! que Dieu voie et
juge. Je suis prêt à mourir. Qu'ils arment pour ma perte le roi
d'Angleterre, et s'ils veulent, tous les rois du monde: moi, Dieu
aidant, je ne m'écarterai de ma fidélité a l'Église, ni en la vie, ni en
la mort. Pour le reste, je remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui
que je suis proscrit; qu'il remédie et pourvoie. J'ai désormais le
ferme propos de ne plus importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à
elle, ceux qui se prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe
sur la justice et l'innocence, reviennent glorieux, à la contrition de
l'Église. Plût à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu tant de
malheureux et d'innocents!...»

Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva
plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France
avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches
trompeuses et dilatoires», et il n'était, en cela, que l'organe de toute
la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York pour
usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne
restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à
Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction,
montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir
l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se
quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils avaient
fait l'un pour l'autre, au moment de la séparation, Thomas fixa les yeux
sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une sorte de
solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.--Me prenez-vous
donc pour un traître?» répliqua, vivement le roi. L'archevêque s'inclina
et partit.

Ce dernier mot d'Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le baiser
de paix, et pour messe de réconciliation il fit dire une messe des
morts[403]. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée aux martyrs.
Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je crois bien, en
effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un martyre»; à quoi
Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit délivrée, même au prix de
mon sang!»--Le roi de France avait dit aussi: «Pour moi, je ne voudrais
pas, pour mon pesant d'or, vous conseiller de retourner en Angleterre,
s'il vous refuse le baiser de paix.» Et le comte Thibault de Champagne
ajouta: «Ce n'est pas même assez du baiser.»

[Footnote 403: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait
pas de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.]

Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort, et s'y résignait. À son
départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé lui
vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda s'il
lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en son
pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini pour
moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son serviteur la
fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abbé en badinant, entre un bon
vivant et un martyr, entre le calice du martyre et celui que vous venez
de boire?» L'archevêque répondit: «Il est vrai, j'accorde quelque chose
aux plaisirs du corps[404], mais le Seigneur est bon, il justifie
l'indigne et l'impie.»

[Footnote 404: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée
que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne
prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin
réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq
coups de discipline, autant le jour, etc.]

Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens
s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri avait
promis, ni argent ni escorte. Loin de là, il apprenait que les
détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il
passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous les
biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas le
temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable écrivit à
Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait voir plus
longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne chrétienne,
périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La nécessité me ramène,
infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y retourne, par votre
permission; j'y périrai pour la sauver, si votre piété ne se hâte d'y
pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je suis et serai toujours à
vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à moi ou aux miens, Dieu vous
bénisse, vous et vos enfants!»

Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était au
mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat et
ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port de
Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le rivage,
ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord pour le
patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au passage;
mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de l'église de
Boulogne, et que le comte, son seigneur l'envoyait les prévenir de ne
point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés se tenaient en
observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou tuer l'archevêque.
«Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la certitude d'être démembré
et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne m'arrêterais point dans ma
route. C'est assez de sept ans d'absence pour le pasteur et pour le
troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il encore, et j'irai, Dieu aidant.
Je sais pourtant certainement que j'y trouverai ma Passions.» La fête de
Noël approchait, et il voulait, à tout prix, célébrer dans son église la
naissance du Sauveur.

Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de
Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple
se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se
prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs vêtements
sous ses pas, et criaient: Béni celui qui vient au nom du Seigneur! Les
prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs paroisses. Tous
disaient que le Christ arrivait pour être crucifié encore une fois,
qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il avait souffert
pour le monde[405]. Cette foule intimida les Normands qui étaient venus
avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs épées. Pour lui, il
parvint à Kenterbury au son des hymnes et des cloches, et montant en
chaire, il prêcha sur ce texte: «Je suis venu pour mourir au milieu de
vous.» Déjà il avait écrit au pape pour lui demander de dire à son
intention les prières des agonisants[406].

[Footnote 405: Vita quadrip.; Jean de Salisbury.]

[Footnote 406: Roger de Hoveden.]

Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé quand
on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On racontait
qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs, d'hommes
armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de Kenterbury,
et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles du pape pour
mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en effet la
duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à Henri, et à
l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se connaissant
plus, s'écria: «Quoi! un homme qui a mangé mon pain, un misérable qui
est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux pieds la royauté!
le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon trône! et pas un des
lâches que je nourris n'aura le coeur de me débarrasser de ce prêtre!»
C'était la seconde fois que ces paroles homicides sortaient de sa
bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas en vain. Quatre des
chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils laissaient impuni
l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force du lien féodal,
telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient l'un à l'autre le
seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas la décision des
juges que le roi avait commis pour faire le procès à Becket. Leur
honneur était compromis, s'il mourait autrement que de leur main.

Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent tous
en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand nombre de
soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme
l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques
clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les quatre
satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte, ils leur
rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à
l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer ni
en leur nom ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le Christ du
Seigneur se taisait aussi.»

Enfin Renaud-fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer
des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre en
public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais celui qui
gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on pût tout
voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il vit bien
qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer tout le
monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant ceux-ci.»

Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre de
faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de
lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ses paroles,
et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils
l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis,
saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent:
«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous
voulez encore nous excommunier tous?» Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me
garde! il ne le fera jamais, voilà déjà trop de gens qu'il a jetés dans
les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux, agitant
leurs bras et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux assistants, ils
leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet homme, pour le
représenter en temps et lieu.--Eh quoi, dit l'archevêque, croiriez-vous
que je veux m'échapper? je ne fuirais ni pour le roi, ni pour aucun
homme vivant.--Tu as raison, dit l'un des Normands, Dieu aidant, tu
n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en vain Hugues de Morville, le
plus noble d'entre eux, et celui qui semblait devoir être le plus
raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent pas, et partirent en tumulte, avec
de grandes menaces.

La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma devant
l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier qui
travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. Les
gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le primat
de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son appartement par un
cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on allait l'y entraîner
de force, quand un des assistants fit remarquer que l'heure des vêpres
avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon devoir, j'irai à l'église»,
dit l'archevêque; et faisant porter sa croix devant lui, il traversa le
cloître à pas lents, puis marcha vers le grand autel, séparé de la nef
par une grille entr'ouverte.

Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui fermaient
les verroux des portes: «Au nom de votre voeu d'obéissance,
s'écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient
pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux des
siens qui étaient restés dehors.

À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que
Renaud-fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte
de mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant:
«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le suivirent
de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant leurs
épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors fermer la
grille du choeur; lui-même le leur défendit et quitta l'autel pour les
en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes instances de se mettre
en sûreté dans l'église souterraine ou de monter l'escalier par lequel,
à travers beaucoup de détours, on arrivait au faîte de l'édifice. Ces
deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers.
Pendant ce temps, les hommes armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est
le traître?» Becket ne répondit rien. «Où est l'archevêque?--Le voici,
répondit Becket, mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire
dans la maison de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein?
--Que tu meures.--Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant
vos épées; mais au nom de Dieu tout-puissant je vous défends de toucher
à aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce
moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules,
et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit pas
un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de
l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux, et
déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à
exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres[407].--Et se
tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit:
«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches de
moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es
mort.»--Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la
main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête. Un
second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre
terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur le
pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied le
cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a troublé le
royaume et fait insurger les Anglais.»

[Footnote 407: Thierry.]

Ils disaient en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi; eh
bien! qu'il soit roi maintenant[408]!» Et au milieu de ces bravades, ils
n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir s'il
était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et fit
jaillir la cervelle[409]. Il ne pouvait le tuer à son gré.

[Footnote 408: «Modo sit rex, modo sit rex.» Et in hoc similes illis qui
Domino in cruce pendenti insultabant.» (Vit. quadrip.)]

[Footnote 409: _Ibid._]

C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le
détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, c'est
le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux que la
mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les partisans
de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome hésitait.
Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang, couronné de son
martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury jusqu'au ciel. «Il
fut roi», comme avaient dit les meurtriers, répétant, sans le savoir, le
mot de la Passion. Tout le monde fut d'accord sur lui, le peuple, les
rois, le pape. Rome qui l'avait délaissé, le proclama saint et martyr.
Les Normands qui l'avaient tué, reçurent à Westminster les bulles de
canonisation, pleins d'une componction hypocrite et pleurant à chaudes
larmes.

Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison
épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les
rudes cilices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils se
disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile: «Véritablement, cet
homme était un juste.» Dans les récits de sa mort, tout le peuple
s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit plus complètement
la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences, on les mettait à
l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un contemporain, a été mis à mort
hors de la ville, dans un lieu profane et dans un jour que les Juifs ne
tenaient pas pour sacré; Thomas a péri dans l'église même, et dans la
semaine de Noël, le jour des Saints-Innocents.»

Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui
attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne,
l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. L'archevêque de
Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. Ceux mêmes qui
lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. Il apaisa la
clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands écrivirent à
Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger ni boire: «Nous
qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru que nous aurions
encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui d'abord avait affecté une
grande colère, finit pourtant par s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait
nulle part à la mort de Thomas; il offrit aux légats de se soumettre à
la flagellation; il mit aux pieds du pape la conquête de l'Irlande,
qu'il venait de faire; il imposa, dans cette île, le denier de saint
Pierre sur chaque maison, il sacrifia les constitutions de Clarendon,
s'engagea à payer pour la croisade, à y aller lui-même quand le pape
l'exigerait, et déclara l'Angleterre fief du saint-siège[410].

[Footnote 410: _App. 96._]

Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon
marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri,
réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de
celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs
qu'alléguait le jeune prince pour revendiquer la couronne, paraissaient
alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent sembler aujourd'hui.
D'abord, le roi lui-même, en le servant à table au jour de son
couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait. Le moyen âge
prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II suffisait pour rendre
la plupart des sujets incertains entre les deux rois. La lettre est
toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors le principe de toute
jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit._

D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une
satisfaction incomplète. Aux uns il paraissait encore souillé du sang
d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se soumettre
à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la croisade un
tribut expiatoire, le croyaient encore en état de pénitence. Un tel état
semblait inconciliable avec la royauté. Louis-le-Débonnaire en avait
paru dégradé, avili pour toujours.

Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient
encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur
père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la
nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres
enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir sacrifier
leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri lui-même
regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus puissant,
puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eut forcés de lui
faire hommage.

Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses
fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune
Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand les
envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d'Angleterre, ils
le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des habillements
royaux. «De quel roi d'Angleterre me parlez-vous? dit Louis: le voici,
le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de celui-ci, le ci-devant roi
d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre, sachez qu'il est mort depuis
le jour où son fils porte la couronne, et s'il se prétend encore roi,
après avoir, à la face du monde, résigné le royaume entre les mains de
son fils, c'est à quoi l'on portera remède avant qu'il soit peu.»

Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte de
Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de France.
Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, avec une
activité remarquable, à la défense de ses États continentaux. Mais il
entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec une
flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le comté
de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir l'Angleterre. Il
se hâta d'engager des mercenaires, des routiers brabançons et gallois.
Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se déclara vassal du
saint-siège pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, ajoutant cette
clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne nous croirons
véritables rois d'Angleterre qu'autant que les seigneurs papes nous
tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre lettre, il prie
Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de l'Église romaine.

Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à Kenterbury. Du
plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina en
habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au
tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: «C'était un
spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants.» Puis il
se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évêques, abbés, simples
moines, fut invité à donner successivement au roi quelques coups de
discipline. «Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le chroniqueur;
la différence, toutefois, c'est que l'un fut fouetté pour nos péchés,
l'autre pour les siens[411].» «Tout le jour et toute la nuit il resta en
oraison auprès du saint martyr, sans prendre d'aliment, sans sortir pour
aucun besoin. Il resta tel qu'il était venu; il ne permit pas même qu'on
mît sous lui un tapis. Après matines, il fit le tour des autels et des
corps saints; puis, de l'église supérieure, il redescendit encore dans
la crypte, au tombeau de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à
entendre la messe; il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un
flacon, et s'éloigna joyeux de Kenterbury.»

[Footnote 411: Robert du Mont.]

Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie
était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était
devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion. Tous
les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs
châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les
jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout par
la haine du joug étranger. Au douzième siècle, comme au neuvième, les
guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races
diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire à leurs
intérêts et à leur génie. La Guyenne, le Poitou, faisaient effort pour
se détacher de l'empire anglais, comme la France de Louis-le-Débonnaire
et de Charles-le-Chauve avait brisé l'unité de l'empire carlovingien.

La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs
découragements faciles, donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient
point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le centre
d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur défendait de
renouveler des tentatives d'affranchissement qui tournaient à leur
ruine. Mais c'était moins le patriotisme que l'inquiétude d'esprit, le
vain plaisir de briller dans les guerres qui armait les nobles du Midi.
On peut en juger par ce qui nous reste du plus célèbre d'entre eux, le
troubadour Bertrand de Born. Son unique jouissance était de jouer
quelque bon tour à son seigneur le roi Henri II, d'armer contre lui
quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou Richard; puis, quand tout
était en feu, d'en faire un beau sirvente dans son château de Hautefort,
comme ce Romain qui, du haut d'une tour, chantait l'incendie au milieu
de Rome embrasée. S'il y avait chance d'un peu de repos, vite ce démon
du trouble lançait aux rois une satire qui les faisait rougir du repos,
et les rejetait dans la guerre.

Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités perfides.
Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses fils, leurs
soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition des deux
familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume-le-Conquérant
et d'Henri Ier avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre la poitrine
de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son fils vaincu.
La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une femme du Midi,
cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les dressa au
parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant de races
diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en eux,
par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des
Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et les
discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais s'ils
étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se
haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne
remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le
rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou, avait
eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme leur avait
dit: «De vous il ne naîtra rien de bon.» Éléonore elle-même eut pour
amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle avait d'Henri
risquaient fort d'être les frères de leur père. On citait sur celui-ci
de mot de saint Bernard[412]: «Il vient du Diable, au Diable il
retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que saint
Bernard[413]. Cette origine diabolique était pour eux un titre de
famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc vint,
la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se réconcilier
avec son père et de ne pas imiter Absalon: «Quoi! tu voudrais, répondit
le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit de naissance?--À Dieu
ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je ne veux rien à votre
détriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit alors le comte de
Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille que nous ne nous
aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et aucun de nous n'y
renoncera jamais.»

[Footnote 412: J. Bromton.]

[Footnote 413: J. Bromton: «Richardus... asserens non esse mirandum, si
de tali genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo
revertentes et ad Diabolum transeuntes.»]

Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou,
aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle
n'allait guère à la messe, et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa
de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur laissa
son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants qu'elle avait
à sa droite; elle enleva les deux autres qu'elle tenait à gauche, sous
un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut jamais[414].
C'est à peu près l'histoire de la Mélusine de Poitou et de Dauphiné.
Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et moitié serpent,
Mélusine avait bien soin de se tenir cachée ce jour-là. Son mari
l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était Geoffroi à la
Grand'Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan, sur la porte du
fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir quelqu'un de la
famille, Mélusine paraissait la nuit sur les tours, et poussait des
cris.

[Footnote 414: Id.]

La véritable Mélusine, mêlée de natures contradictoires, mère et fille
d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guyenne. Son mari la
punit des rébellions de ses fils en la tenant prisonnière dans un
château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté
d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes
du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime
l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon
l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de
Merlin[415]:

[Footnote 415: La prophétie était: «_Aquila rupti foederis tertia
nidificatione gaudebit._»]

«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé
le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin
désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc, Aquitaine,
réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de l'Aquilon va
s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre son seigneur,
le roi du Sud...

«Dis-moi, aigle double[416], dis-moi, où donc étais-tu quand tes
aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres contre
le roi de l'Aquilon?... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton pays et
amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en pleurs, la
cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté royale au temps
de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu dansais au son de
leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine double, modère du
moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux, reviens à tes villes,
pauvre prisonnière.

[Footnote 416: «_Aquila bispertita._ Il désigne ainsi Éléonore.»]

«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes conseillers?
Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort ignominieuse;
d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis, errent en
différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute; car le roi du
Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiège. Crie donc, ne te
lasse point de crier; élève ta voix comme la trompette, pour que tes
fils l'entendent, car le jour approche où tes fils te délivreront, où tu
reverras ton pays natal[417].»

[Footnote 417: Richard de Poitiers.]

Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le
persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait
dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant,
chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le
viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait
toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[418],
héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et
lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui
n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[419].

[Footnote 418: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter,
ut incestus.»]

[Footnote 419: J. Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»]

Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait reposé
son coeur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature. C'est
comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut
qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher
Rosamonde[420], et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite à
l'égard des princesses de Bretagne et de France souleva des haines qui
ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ses fils, Henri et
Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins voir son père et
lui demander pardon; mais la trahison était si ordinaire chez ces
princes, que le vieux roi hésita pour venir, et il apprit bientôt qu'il
n'était plus temps[421].

[Footnote 420: Id.: «Huic puollæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis
architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina facile
deprehenderetur.»]

[Footnote 421: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier
Bertrand de Born. Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le
vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance, en
traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et
s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui
prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens,
sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas
faute.--Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance habituelle
que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il est vrai que
j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.--Et moi, je crois, dit le roi, que
votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, répliqua Bertrand d'un ton
grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune roi, votre fils, est
mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et la connaissance.»--Au
nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement à entendre prononcer, le
roi d'Angleterre fondit en larmes et s'évanouit. Quand il revint à lui,
il était tout changé; ses projets de vengeance avaient disparu, et il ne
voyait plus dans l'homme qui était en son pouvoir que l'ancien ami du
fils qu'il regrettait. Au lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort
ou de dépossession auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand,
sire Bertrand, lui dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez
perdu le sens pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme
qui fût au monde; et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie,
votre avoir et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes
grâces, et vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que
vous avez reçus.» (Thierry.)]

Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean.
Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le
vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même,
abjura son hommage et se déclara vassal du nouveau roi de France,
Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre, une
intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même plat
et couchaient dans le même lit. La prédication de la croisade suspendit
à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux roi se trouva
attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l'Anjou par le roi de
France, à l'ouest par les Bretons, au sud par les Poitevins. Malgré
l'intercession de l'Église, il fut obligé d'accepter la paix que lui
dictèrent Philippe et Richard; il fallut qu'il s'avouât expressément
vassal du roi de France, et se remît à sa miséricorde. Il aurait
consenti à déclarer Jean son héritier pour toutes ses provinces du
continent; c'était le plus jeune de ses fils, et, à ce qui semblait, le
plus dévoué. Quand les envoyés du roi de France vinrent le trouver,
malade et alité qu'il était, il demanda les noms des partisans de
Richard dont l'amnistie était une condition du traité. Le premier qu'on
lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant prononcer ce nom, saisi
d'un mouvement presque convulsif, il se leva sur son séant, et promenant
autour de lui des yeux pénétrants et hagards: «Est-ce bien vrai, dit-il,
que Jean, mon coeur, mon fils de prédilection, celui que j'ai chéri plus
que tous les autres, et pour l'amour duquel je me suis attiré tous mes
malheurs, s'est aussi séparé de moi?»--On lui répondit qu'il en était
ainsi, qu'il n'y avait rien de plus vrai.--«Eh bien, dit-il, en
retombant sur son lit et tournant son visage contre le mur, que tout
aille dorénavant comme il pourra, je n'ai plus souci ni de moi ni du
monde[422].»

[Footnote 422: Thierry.]

La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle
ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber sous
Jean. La cour de Rome profita de leurs revers pour faire reconnaître
deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et Jean s'avouèrent
expressément vassaux et tributaires du pape.

La puissance temporelle du saint-siège s'accrut; mais en peut-on dire
autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose dans
le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui savait si
bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au moment pour
escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une haute idée du
savoir-faire des papes, mais en même temps quelques doutes sur leur
sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre l'Allemagne. Il
s'était fort habilement défendu lui-même contre l'empereur et
l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu pour les libertés
de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause chrétienne? Un
prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le pape avait
accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr. Et
maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de l'Occident.
Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le proclamer
elle-même. Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le
pape, et le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie.
Puis l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes
ne dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent
dans Arnaldo de Brescia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans ce
qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation religieuse,
Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher ailleurs qu'à
Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de l'Église.

Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de Saint
Thomas et l'abaissement d'Henri; mais bien plutôt au roi de France.
C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait
abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait fait
porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul protecteur. Le
roi de France avait le premier dénoncé à Rome le meurtre de
l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et quoiqu'il
eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient gré. Le pape
lui-même, lorsque l'empereur l'avait chassé de l'Italie, c'est en
France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique plus d'une
fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait, c'est avec
celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les moins
interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter, c'était le
roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand. «Ton royaume,
écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni avec l'Église que
l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre également.» Dans les
temps mêmes où l'Église châtiait le roi de France, elle lui conservait
une affection maternelle. Au temps de Philippe Ir, pendant que le roi et
le royaume étaient frappés de l'interdit pour l'enlèvement de Bertrade,
tous les évêques du Nord restèrent dans son parti, et le pape Pascal II
lui-même ne se fit pas scrupule de le visiter.

En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs
milices. Sur les terres mêmes du duc de Bourgogne, Louis VII se vit
appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric-Barberousse, dont on
craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche de
l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le clergé
n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et recevant de lui
une éducation toute cléricale? Philippe Ir, couronné à sept ans, lut
lui-même le serment qu'il devait prêter[423]. Louis VI fut élevé à
l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître de Notre-Dame.
Trois de ses frères furent moines. Personne plus que lui ne regarda
avec respect et terreur les privilèges de l'Église[424]. Il révérait les
prêtres et faisait passer devant lui le moindre clerc. Il faisait trois
carêmes, égalant ou surpassant les austérités des moines. Protecteur de
Thomas de Kenterbury, il risqua un voyage périlleux en Angleterre pour
visiter le tombeau du saint. Que dis-je? le roi de France n'était-il pas
saint lui-même? Philippe Ir, Louis-le-Gros, Louis VII, touchaient les
écrouelles, et ne pouvaient suffire à l'empressement du simple peuple.
Le roi d'Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don
des miracles[425].

[Footnote 423: _App. 97._]

[Footnote 424: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend
à Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs
de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils
cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après
que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de
Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et
l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps
conservée en mémoire de ses libertés.]

[Footnote 425: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir
qu'après avoir pris le titre et les armes des rois de France.]

Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu et selon le
monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il
plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il avait
mis dans ses armes la mystique fleur de lis, où le moyen âge croyait
voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il touchait la
régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer quelques sommes au
clergé, sous prétexte de croisade.

Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son divorce,
et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage selon le
coeur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus pacifique que
guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions de la
monarchie. La _Philippide_ de Guillaume-le-Breton, imitation classique
de l'_Énéide_ par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable
caractère de Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en
héros de chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la
victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique et de
la protection de l'Église.

Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons d'abord
à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans une
forêt[426]. Le premier acte de son règne est éminemment populaire et
agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite alors en grande
réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille les Juifs.
C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un soulagement
pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient, enfermaient dans leurs
prisons, ne manquaient pas d'applaudir.

[Footnote 426: _App. 98._]

Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à
l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les rois
anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur
compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux
l'association populaire des _capuchons_[427]. Les seigneurs qui
vexaient les églises eurent le roi pour ennemi. Il attaqua le duc de
Bourgogne, son cousin, pour l'obliger à ménager les prélats de cette
province. Il défendit l'Église de Reims contre une semblable oppression.
Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager à respecter les saintes
églises de Dieu. Enfin sa victoire de Bouvines passa pour le salut du
clergé de France. On publiait que les barons d'Othon IV voulaient
partager les biens ecclésiastiques et spolier l'Église, comme faisaient
les alliés d'Othon, le roi Jean d'Angleterre et les mécréants du
Languedoc.

[Footnote 427: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun
voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au maintien
de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une petite image de
la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, ils enveloppèrent
sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels se trouvaient
quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau ardoient les mostiers
et les églises, et traînoient après eux les prêtres et les gens de
religion, et les appeloient _cantadors_ par dérision; quand ils les
battoient et tormentoient, lors disoient-ils: _cantadors, cantets_.»
(Chroniq. de Saint-Denis.)--Leurs concubines se faisaient des coiffes
avec les nappes de la communion, et brisaient les calices à coups de
pierres. (Guillaume de Nangis.)]



CHAPITRE VI

     1200. Innocent III.--Le pape prévaut, par les armes des Français
     du Nord, sur le roi d'Angleterre et l'empereur d'Allemagne, sur
     l'empire grec et sur les Albigeois.--Grandeur du roi de France.


La face du monde était sombre à la fin du douzième siècle. L'ordre
ancien était en péril, et le nouveau n'avait pas commencé. Ce n'était
plus la lutté matérielle du pape et de l'empereur, se chassant
alternativement de Rome, comme au temps d'Henri IV et de Grégoire VII.
Au onzième siècle, le mal était à la superficie, en 1200 au coeur. Un
mal profond, terrible, travaillait le christianisme. Qu'il eût voulu
revenir à la querelle des investitures, et n'avoir à combattre que sur
la question du bâton droit ou courbé! Alexandre III lui-même, le chef de
la ligue lombarde, n'avait osé appuyer Thomas Becket; il avait défendu
les libertés italiennes, et trahi celle d'Angleterre. Ainsi l'Église
allait s'isoler du grand mouvement du monde. Au lieu de le guider et le
devancer, comme elle avait fait jusqu'alors, elle s'efforçait de
l'immobiliser, ce mouvement, d'arrêter le temps au passage, de fixer la
terre qui tournait sous elle et qui l'emportait. Innocent III parut y
réussir; Boniface VIII périt dans l'effort.

Moment solennel, et d'une tristesse infinie. L'espoir de la croisade
avait manqué au monde. L'autorité ne semblait plus inattaquable; elle
avait promis, elle avait trompé. La liberté commençait à poindre, mais
sous vingt aspects fantastiques et choquants, confuse et convulsive,
multiforme, difforme. La volonté humaine enfantait chaque jour, et
reculait devant ses enfants. C'était comme dans les jours séculaires de
la grande semaine de la création: la nature, s'essayant, jeta d'abord
des produits bizarres, gigantesques, éphémères, monstrueux avortons dont
les restes inspirent l'horreur.

Une chose perçait dans cette mystérieuse anarchie du douzième siècle,
qui se produisait sous la main de l'Église irritée et tremblante:
c'était un sentiment prodigieusement audacieux de la puissance morale et
de la grandeur de l'homme. Ce mot hardi des Pélagiens: _Christ n'a rien
eu de plus que moi, je puis me diviniser par la vertu_, il est reproduit
au douzième siècle sous forme barbare et mystique. L'homme déclare que
la fin est venue, qu'en lui-même est cette fin; il croit à soi, et se
sent Dieu; partout surgissent des messies. Et ce n'est pas seulement
dans l'enceinte du christianisme, mais dans le mahométisme même, ennemi
de l'incarnation, l'homme se divinise et s'adore. Déjà les Fatemites
d'Égypte en ont donné l'exemple. Le chef des Assassins déclare aussi
qu'il est l'iman si longtemps attendu, l'esprit incarné d'Ali. Le
méhédi des Almohades d'Afrique et d'Espagne est reconnu pour tel par les
siens. En Europe, un messie paraît dans Anvers, et toute la populace le
suit[428]. Un autre, en Bretagne, semble ressusciter le vieux
gnosticisme d'Irlande[429]. Amaury de Chartres et son disciple, le
Breton David de Dinan, enseignent que tout chrétien est matériellement
un membre du Christ[430], autrement dit, que Dieu est perpétuellement
incarné dans le genre humain. Le Fils a régné assez, disent-ils; règne
maintenant le Saint-Esprit. C'est sous quelque rapport l'idée de Lessing
sur l'éducation du genre humain.

[Footnote 428: Il proclamait l'inutilité des sacrements, de la messe et
de la hiérarchie, la communauté des femmes, etc. Il marchait couvert
d'habits dorés, les cheveux tressés avec des bandelettes, accompagné de
trois mille disciples, et leur donnait de splendides festins.--_App.
99._]

[Footnote 429: Il se nommait Éon de l'Étoile. Ce nom d'Éon rappelle les
doctrines gnostiques. C'était un gentilhomme de Loudéac; d'abord ermite
dans la forêt de Brocéliande, il y reçut de Merlin le conseil d'écouter
les premières paroles de l'Évangile, à la messe. Il se crut désigné par
ces mots: «Per Eum qui venturus est judicare, etc., et se donna dès lors
pour fils de Dieu. Il s'attirait de nombreux disciples, qu'il appelait
_Sapience_, _Jugement_, _Science_, etc. _App. 100._]

[Footnote 430: _App. 101._]

Rien n'égale l'audace de ces docteurs, qui pour la plupart professent à
l'université de Paris (autorisée par Philippe-Auguste en 1200). On a cru
étouffer Abailard, mais il vit et parle dans son disciple
Pierre-le-Lombard, qui de Paris régente toute la philosophie européenne;
on compte près de cinq cents commentateurs de ce scolastique. L'esprit
d'innovation a reçu deux auxiliaires. La jurisprudence grandit à côté de
la théologie qu'elle ébranle; les papes défendent aux prêtres de
professer le droit, et ne font qu'ouvrir l'enseignement aux laïques. La
métaphysique d'Aristote arrive de Constantinople, tandis que ses
commentateurs, apportés d'Espagne, vont être traduits de l'arabe par
ordre des rois de Castille et des princes italiens de la maison de
Souabe (Frédéric II et Manfred). Ce n'est pas moins que l'invasion de la
Grèce et de l'Orient dans la philosophie chrétienne. Aristote prend
place presque au niveau de Jésus-Christ[431]. Défendu d'abord par les
papes, puis toléré, il règne dans les chaires. Aristote tout haut, tout
bas les Arabes et les Juifs, avec le panthéisme d'Averroès et les
subtilités de la kabbale. La dialectique entre en possession de tous les
sujets, et se pose toutes les questions hardies. Simon de Tournay
enseigne à volonté le pour et le contre. Un jour qu'il avait ravi
l'école de Paris et prouvé merveilleusement la vérité de la religion
chrétienne, il s'écria tout à coup: «Ô petit Jésus, petit Jésus, comme
j'ai élevé ta loi! Si je voulais, je pourrais encore mieux la
rabaisser[432].»

[Footnote 431: _App. 102._]

[Footnote 432: Math. Paris: «Dieu le punit: il devint si idiot que son
fils eut peine à lui faire rapprendre le _Pater_.»]

Telle est l'ivresse et l'orgueil du moi à son premier réveil. L'école de
Paris s'élève entre les jeunes communes de Flandre et les vieux
municipes du Midi, la logique entre l'industrie et le commerce.

Cependant un immense mouvement religieux éclatait dans le peuple sur
deux points à la fois: le rationalisme vaudois dans les Alpes, le
mysticisme allemand sur le Rhin et aux Pays-Bas.

C'est qu'en effet le Rhin est un fleuve sacré, plein d'histoire et de
mystères. Et je ne parle pas seulement de son passage héroïque entre
Mayence et Cologne, où il perce sa route à travers le basalte et le
granit. Au midi et au nord de ce passage féodal, à l'approche des villes
saintes, de Cologne, de Mayence et de Strasbourg, il s'adoucit, il
devient populaire, ses rives ondulent doucement en belles plaines; il
coule silencieux, sous les barques qui filent et les rets étendus des
pêcheurs. Mais une immense poésie dort sur le fleuve. Cela n'est pas
facile à définir; c'est l'impression vague d'une vaste, calme et douce
nature, peut-être une voix maternelle qui rappelle l'homme aux éléments,
et, comme dans la ballade, l'attire altéré au fond des fraîches ondes;
peut-être l'attrait poétique de la Vierge, dont les églises s'élèvent
tout le long du Rhin jusqu'à sa ville de Cologne, la ville des onze
mille vierges. Elle n'existait pas au douzième siècle, cette merveille
de Cologne, avec ses flamboyantes roses et ses rampes aériennes dont les
degrés vont au ciel; l'église de la Vierge n'existait pas, mais la
Vierge existait. Elle était partout sur le Rhin, simple femme allemande;
belle ou laide, je n'en sais rien, mais si pure, si touchante et si
résignée. Tout cela se voit dans le tableau de l'Annonciation à Cologne.
L'ange y présente à la Vierge, non un beau lis, comme dans les tableaux
italiens, mais un livre, une dure sentence, la passion du Christ avant
sa naissance, avant la conception toutes les douleurs du coeur maternel.
La Vierge aussi a eu sa Passion; c'est elle, c'est la femme qui a
restauré le génie allemand. Le mysticisme s'est réveillé par les
béguines d'Allemagne et des Pays-Bas[433]. Les chevaliers, les nobles
minnesingers chantaient la femme réelle, la gracieuse épouse du
landgrave de Thuringe, tant célébrée aux combats poétiques de la
Wartbourg. Le peuple adorait la femme idéale; il fallait un Dieu-femme à
cette douce Allemagne. Chez ce peuple, le symbole du mystère est la
rose; simplicité et profondeur, rêveuse enfance d'un peuple à qui il est
donné de ne pas vieillir, parce qu'il vit dans l'infini, dans l'éternel.

[Footnote 433: Math. Paris: «In Alemannia mulierum continentium, quæ se
Beguinas volunt appellari, multitudo surrexit innumerabilis, adeo ut
solam Coloniam mille vel plures inhabitarent.»--_Behgin_, du saxon
_beggen_, dans Ulphilas _bedgan_ (en allem. _beten_), prier.]

Ce génie mystique devait s'éteindre, ce semble, en descendant l'Escaut
et le Rhin, en tombant dans la sensualité flamande et l'industrialisme
des Pays-Bas. Mais l'industrie elle-même avait créé là un monde d'hommes
misérables et sevrés de la nature, que le besoin de chaque jour
renfermait dans les ténèbres d'un atelier humide; laborieux et pauvres,
méritants et déshérités, n'ayant pas même en ce monde cette place au
soleil que le bon Dieu semble promettre à tous ses enfants, ils
apprenaient par ouï-dire ce que c'était que la verdure des campagnes, le
chant des oiseaux et le parfum des fleurs; race de prisonniers, moines
de l'industrie, célibataires par pauvreté, ou plus malheureux encore par
le mariage, et souffrant des souffrances de leurs enfants. Ces pauvres
gens, tisserands la plupart, avaient bien besoin de Dieu; Dieu les
visita au douzième siècle, illumina leurs sombres demeures, et les berça
du moins d'apparitions et de songes. Solitaires et presque sauvages, au
milieu des cités les plus populeuses du monde, ils embrassèrent le Dieu
de leur âme, leur unique bien. Le Dieu des cathédrales, le Dieu riche
des riches et des prêtres, leur devint peu à peu étranger. Qui voulait
leur ôter leur foi, ils se laissaient brûler, pleins d'espoir et
jouissant de l'avenir. Quelquefois aussi, poussés à bout, ils sortaient
de leurs caves, éblouis du jour, farouches, avec ce gros et dur oeil
bleu si commun en Belgique, mal armés de leurs outils, mais terribles de
leur aveuglement et de leur nombre. À Gand, les tisserands occupaient
vingt-sept carrefours, et formaient à eux seuls un des trois membres de
la cité. Autour d'Ypres au treizième et au quatorzième siècle, ils
étaient plus de deux cent mille.

Rarement l'étincelle fanatique tombait en vain sur ces grandes
multitudes. Les autres métiers prenaient parti, moins nombreux, mais
gens forts, mieux nourris, rouges, robustes et hardis, de rudes hommes,
qui avaient foi dans la grosseur de leurs bras et la pesanteur de leurs
mains, des forgerons qui, dans une révolte, continuaient de battre
l'ennemi sur la cuirasse des chevaliers; des foulons, des boulangers,
qui pétrissaient l'émeute comme le pain; des bouchers qui pratiquaient
sans scrupule leur métier sur des hommes. Dans la boue de ces rues, dans
la fumée, dans la foule serrée des grandes villes, dans ce triste et
confus murmure, il y a, nous l'avons éprouvé, quelque chose qui porte à
la tête: une sombre poésie de révolte. Les gens de Gand, de Bruges,
d'Ypres, armés, enrégimentés d'avance, se trouvaient au premier coup de
cloche sous la bannière du burgmeister; pourquoi? Ils ne le savaient pas
toujours, mais ils ne s'en battaient que mieux. C'était le comte,
c'était l'évêque, ou leurs gens qui en étaient la cause. Ces Flamands
n'aimaient pas trop les prêtres; ils avaient stipulé, en 1193, dans les
privilèges de Gand, qu'ils destitueraient leurs curés et chapelains à
volonté.

Bien loin de là, au fond des Alpes, un principe différent amenait des
révolutions analogues. De bonne heure, les montagnards piémontais,
dauphinois, gens raisonneurs et froids, sous le vent des glaciers,
avaient commencé à repousser les symboles, les images, les croix, les
mystères, toute la poésie chrétienne. Là, point de panthéisme comme en
Allemagne, point d'illuminisme comme aux Pays-Bas; pur bon sens, raison
simple, solide et forte, sous forme populaire. Dès le temps de
Charlemagne, Claude de Turin entreprit cette réforme sur le versant
italien; elle fut reprise, au douzième siècle, sur le versant français
par un homme de Gap ou d'Embrun, de ce pays qui fournit de maîtres
d'école nos provinces du sud-est. Cet homme, appelé Pierre de Bruys,
descendit dans le Midi, passa le Rhône, parcourut l'Aquitaine, toujours
prêchant le peuple avec un succès immense. Henri, son disciple, en eut
encore plus; il pénétra au nord jusque dans le Maine; partout la foule
les suivait; laissant là le clergé, brisant les croix, ne voulant plus
de culte que la parole. Ces sectaires, réprimés un instant, reparaissent
à Lyon sous le marchand _Vaud_ ou Valdus; en Italie, à la suite
d'Arnaldo de Brescia. Aucune hérésie, dit un dominicain, n'est plus
dangereuse que celle-ci, _parce qu'aucune n'est plus durable_[434]. Il a
raison, ce n'est pas autre chose que la révolte du raisonnement contre
l'autorité. Les partisans de Valdus, les Vaudois, s'annonçaient d'abord
comme voulant seulement reproduire l'Église des premiers temps dans la
pureté, dans la pauvreté apostolique; on les appelait les pauvres de
Lyon. L'Église de Lyon, comme nous l'avons dit ailleurs, avait toujours
eu la prétention d'être restée fidèle aux traditions du christianisme
primitif. Ces Vaudois eurent la simplicité de demander autorisation au
pape; c'était demander la permission de se séparer de l'Église.
Repoussés, poursuivis, proscrits, ils n'en subsistèrent pas moins dans
les montagnes, dans les froides vallées des Alpes, premier berceau de
leur croyance, jusqu'aux massacres de Mérindol et de Cabrières, sous
François Ir, jusqu'à la naissance du Zwinglianisme et du Calvinisme, qui
les adoptèrent comme précurseurs, et reconnurent en eux, pour leur
Église récente, une sorte de perpétuité secrète pendant le moyen âge,
contre la perpétuité catholique.

[Footnote 434: Inter omnes sectas quæ sunt vel fuerunt... est
diuturnior.» (Reinerus.)]

Le caractère de la réforme au douzième siècle[435] fut donc le
rationalisme dans les Alpes et sur le Rhône, le mysticisme sur le Rhin.
En Flandre, elle fut mixte, et plus encore en Languedoc.

[Footnote 435: Nous renvoyons sur ce grand sujet au livre de M. N.
Peyrat: _Les Réformateurs de la France et de l'Italie au douzième
siècle._ 1860.]

Ce Languedoc était le vrai mélange des peuples, la vraie Babel. Placé au
coude de la grande route de France, d'Espagne et d'Italie, il présentait
une singulière fusion de sang ibérien, gallique et romain, sarrasin et
gothique. Ces éléments divers y formaient de dures oppositions. Là
devait avoir lieu le grand combat des croyances et des races. Quelles
croyances? Je dirais volontiers toutes. Ceux mêmes qui les combattirent,
n'y surent rien distinguer, et ne trouvèrent d'autre moyen de désigner
ces fils de la confusion, que par le nom d'une ville: _Albigeois._

L'élément sémitique, juif et arabe était fort en Languedoc. Narbonne
avait été longtemps la capitale des Sarrasins en France. Les Juifs
étaient innombrables. Maltraités, mais pourtant soufferts, ils
florissaient à Carcassonne, à Montpellier, à Nîmes; leurs rabbins y
tenaient des écoles publiques. Ils formaient le lien entre les chrétiens
et les mahométans, entre la France et l'Espagne. Les sciences
applicables aux besoins matériels, médecine et mathématiques, étaient
l'étude commune aux hommes des trois religions[436]. Montpellier était
plus lié avec Salerne et Cordoue qu'avec Rome. Un commerce actif
associait tous ces peuples, rapprochés plus que séparés par la mer.
Depuis les croisades surtout, le Haut-Languedoc s'était comme incliné à
la Méditerranée, et tourné vers l'Orient; les comtes de Toulouse étaient
comtes de Tripoli. Les moeurs et la foi équivoque des chrétiens de la
terre sainte avaient reflué dans nos provinces du Midi. Les belles
monnaies, les belles étoffes d'Asie[437] avaient fort réconcilié nos
croisés avec le monde mahométan. Les marchands du Languedoc s'en
allaient toujours en Asie la croix sur l'épaule, mais c'était beaucoup
plus pour visiter le marché d'Acre que le Saint-Sépulcre de Jérusalem.
L'esprit mercantile avait tellement dominé les répugnances religieuses,
que les évêques de Maguelonne et de Montpellier faisaient frapper des
monnaies sarrasines, gagnaient sur les espèces, et escomptaient sans
scrupule l'empreinte du croissant[438].

[Footnote 436: Que de choses nous leur devons: la distillation, les
sirops, les onguents, les premiers instruments de chirurgie, la
lithotritie, ces chiffres arabes que notre Chambre des comptes n'adopta
qu'au dix-septième siècle, l'arithmétique et l'algèbre, l'indispensable
instrument des sciences (1860). Voy. _Renaissance_, Introduction.]

[Footnote 437: Richard portait à Chypre un manteau de soie brodé de
croissants d'argent.]

[Footnote 438: _App. 103._]

La noblesse eût dû, ce semble, tenir mieux contre les nouveautés. Mais
ici ce n'était point cette chevalerie du Nord, ignorante et pieuse, qui
pouvait encore prendre la croix en 1200. Ces nobles du Midi étaient des
gens d'esprit qui savaient bien la plupart que penser de leur noblesse.
Il n'y en avait guère qui, en remontant un peu, ne rencontrassent dans
leur généalogie quelque grand'mère sarrasine ou juive. Nous avons déjà
vu qu'Eudes, l'ancien duc d'Aquitaine, l'adversaire de Charles-Martel,
avait donné sa fille à un émir sarrasin. Dans les romans carlovingiens,
les chevaliers chrétiens épousent sans scrupule leur belle libératrice,
la fille du sultan. À dire vrai, dans ce pays de droit romain, au
milieu des vieux municipes de l'Empire, il n'y avait pas précisément de
nobles, ou plutôt tous l'étaient; les habitants des villes, s'entend.
Les villes constituaient une sorte de noblesse à l'égard des campagnes.
Le bourgeois avait, tout comme le chevalier, sa maison fortifiée et
couronnée de tours. Il paraissait dans les tournois, et souvent
désarçonnait le noble, qui n'en faisait que rire[439].

[Footnote 439: _App. 104._]

Si l'on veut connaître ces nobles, qu'on lise ce qui reste de Bertrand
de Born, cet ennemi juré de la paix, ce Gascon qui passa sa vie à
souffler, la guerre et à la chanter. Bertrand donne au fils d'Éléonore
de Guyenne, au bouillant Richard, un sobriquet: _Oui et non_[440]. Mais
ce nom lui va fort bien à lui-même et à tous ces mobiles esprits du
Midi.

[Footnote 440: _Oc et non._]

Gracieuse, mais légère, trop légère littérature, qui n'a pas connu
d'autre idéal que l'amour, l'amour de la femme. L'esprit scolastique et
légiste envahit dès leur naissance les fameuses cours d'Amour. Les
formes juridiques y étaient rigoureusement observées dans la discussion
des questions légères de la galanterie[441]. Pour être pédantesques, les
décisions n'en étaient pas moins immorales. La belle comtesse de
Narbonne, Ermengarde (1143-1197), l'amour des poètes et des rois, décide
dans un arrêt conservé religieusement que l'époux divorcé peut fort bien
redevenir l'amant de sa femme mariée à un autre. Éléonore de Guyenne
prononce que le véritable amour ne peut exister entre époux; elle
permet de prendre pour quelque temps une autre amante afin d'éprouver la
première. La comtesse de Flandre, princesse de la maison d'Anjou (vers
1134), la comtesse de Champagne, fille d'Éléonore, avaient institué de
pareils tribunaux dans le nord de la France; et probablement ces
contrées, qui prirent part à la croisade des Albigeois, avaient été
médiocrement édifiées de la jurisprudence des dames du Midi.

[Footnote 441: _App. 105._]

Un mot sur la situation politique du Midi. Nous en comprendrons d'autant
mieux sa révolution religieuse.

Au centre, il y avait la grande cité de Toulouse, république sous un
comte. Les domaines de celui-ci s'étendaient chaque jour. Dès la
première croisade, c'était le plus riche prince de la chrétienté. Il
avait manqué la royauté de Jérusalem, mais pris Tripoli. Cette
grande puissance était, il est vrai, fort inquiétée. Au Nord, les
comtes de Poitiers, devenus rois d'Angleterre, au midi la grande
maison de Barcelone, maîtresse de la Basse-Provence et de l'Aragon,
traitaient le comte de Toulouse d'usurpateur, malgré une possession
de plusieurs siècles. Ces deux maisons de Poitiers et de Barcelone
avaient la prétention de descendre de saint Guilhem, le tuteur de
Louis-le-Débonnaire, le vainqueur des Maures, celui dont le fils
Bernard avait été proscrit par Charles-le-Chauve. Les comtes de
Roussillon, de Cerdagne, de Conflant, de Bézalu, réclamaient la même
origine. Tous étaient ennemis du comte de Toulouse. Il n'était guère
mieux avec les maisons de Béziers, Carcassonne, Albi et Nîmes. Aux
Pyrénées, c'étaient des seigneurs pauvres et braves, singulièrement
entreprenants, gens à vendre, espèces de condottieri que la fortune
destinait aux plus grandes choses; je parle des maisons de Foix,
d'Albret et d'Armagnac. Les Armagnac prétendaient aussi au comté de
Toulouse et l'attaquaient souvent. On sait le rôle qu'ils ont joué
au quatorzième et au quinzième siècle; histoire tragique,
incestueuse, impie. Le Rouergue et l'Armagnac, placés en face l'un
de l'autre, aux deux coins de l'Aquitaine, sont, comme on sait, avec
Nîmes, la partie énergique, souvent atroce, du Midi. Armagnac,
Comminges, Béziers, Toulouse, n'étaient jamais d'accord que pour
faire la guerre aux Églises. Les interdits ne les troublaient guère.
Le comte de Comminges gardait paisiblement trois épouses à la fois.
Si nous en croyons les chroniqueurs ecclésiastiques, le comte de
Toulouse, Raimond VI, avait un harem. Cette Judée de la France,
comme on a appelé le Languedoc, ne rappelait pas l'autre seulement
par ses bitumes et ses oliviers; elle avait aussi Sodome et
Gomorrhe, et il était à craindre que la vengeance des prêtres ne lui
donnât sa mer Morte.

Que les croyances orientales aient pénétré dans ce pays, c'est ce
qui ne surprendra pas. Toute doctrine y avait pris; mais le
manichéisme, la plus odieuse de toutes dans le monde chrétien, a
fait oublier les autres. Il avait éclaté de bonne heure au moyen âge
en Espagne. Rapporté, ce semble, en Languedoc de la Bulgarie et de
Constantinople[442], il y prit pied aisément. Le dualisme persan
leur sembla expliquer la contradiction que présentent également
l'univers et l'homme. Race hétérogène, ils admettaient volontiers un
monde hétérogène; il leur fallait à côté du bon Dieu un dieu mauvais
à qui ils pussent imputer tout ce que l'Ancien Testament présente de
contraire au Nouveau[443]; à ce dieu revenaient encore la
dégradation du christianisme et l'avilissement de l'Église. En
eux-mêmes, et dans leur propre corruption, ils reconnaissaient la
main d'un créateur malfaisant, qui s'était joué du monde. Au bon
Dieu l'esprit, au mauvais la chair. Celle-ci, il fallait l'immoler.
C'est là le grand mystère du manichéisme. Ici se présentait un
double chemin. Fallait-il la dompter, cette chair par l'abstinence,
jeûner, fuir le mariage, restreindre la vie, prévenir la naissance,
et dérober au démon créateur tout ce que lui peut ravir la volonté?
Dans ce système, l'idéal de la vie c'est la mort, et la perfection
serait le suicide. Ou bien, faut-il dompter la chair, en
l'assouvissant, faire taire le monstre en emplissant sa gueule
aboyante, y jeter quelque chose de soi pour sauver le reste... au
risque d'y jeter tout, et d'y tomber soi-même tout entier?

[Footnote 442: On appelait les hérétiques _Bulgares_, ou _Catharins_, du
mot grec [Grec: chatharhos], i.e. _pur_.

En conservant sur les Albigeois notre récit basé sur le poème orthodoxe
qu'a publié M. Fauriel et sur la Chronique en prose qu'on en a tirée au
quatorzième siècle, nous renvoyons à la savante histoire de M. Schmidt,
reconstruite avec les interrogatoires trouvés dans les archives de
Carcassonne et de Toulouse. Nous attendons impatiemment l'ouvrage de M.
N. Peyrat, qui a eu d'autres sources et va renouveler une histoire
écrite jusqu'ici sur le seul témoignage des persécuteurs (1860).]

[Footnote 443: Pierre de Vaux-Cernay.]

Nous savons mal quelles étaient les doctrines précises des manichéens du
Languedoc. Dans les récits de leurs ennemis, nous voyons qu'on leur
impute à la fois des choses contradictoires, qui sans doute s'appliquent
à des sectes différentes[444].

[Footnote 444: _App. 106._]

Ainsi à côté de l'Église s'élevait une autre Église dont la Rome était
Toulouse. Un Nicétas de Constantinople avait présidé près de Toulouse,
en 1167, comme pape, le concile des évêques manichéens. La Lombardie, la
France du Nord, Albi, Carcassonne, Aran, avaient été représentées par
leurs pasteurs. Nicétas y avait exposé la pratique des manichéens
d'Asie, dont le peuple s'informait avec empressement. L'Orient, la Grèce
byzantine, envahissaient définitivement l'Église occidentale. Les
Vaudois eux-mêmes, dont le rationalisme semble un fruit spontané de
l'esprit humain, avaient fait écrire leurs premiers livres par un
certain Ydros, qui, à en juger par son nom, doit aussi être un Grec.
Aristote et les Arabes entraient en même temps dans la science. Les
antipathies de langues, de races, de peuples, disparaissaient.
L'empereur d'Allemagne, Conrad, était parent de Manuel Comnène. Le roi
de France avait donné sa fille à un César byzantin. Le roi de Navarre,
Sanche-l'Enfermé, avait demandé la main d'une fille du chef des
Almohades. Richard Coeur-de-Lion se déclara frère d'armes du sultan
Malek-Adhel, et lui offrit sa soeur. Déjà Henri II avait menacé le pape
de se faire mahométan. On assure que Jean offrit réellement aux
Almohades d'apostasier pour obtenir leurs secours. Ces rois d'Angleterre
étaient étroitement unis avec le Languedoc et l'Espagne. Richard donna
une de ses soeurs au roi de Castille, l'autre à Raimond VI. Il céda même
à celui-ci l'Agénois, et renonça à toutes les prétentions de la maison
de Poitiers sur Toulouse. Ainsi les hérétiques, les mécréants,
s'unissaient, se rapprochaient de toutes parts. Des coïncidences
fortuites y contribuaient; par exemple, le mariage de l'empereur Henri
VI avec l'héritière de Sicile établit des communications continuelles
entre l'Allemagne, l'Italie et cette île toute arabe. Il semblait que
les deux familles humaines, l'européenne et l'asiatique, allassent à la
rencontre l'une de l'autre; chacune d'elles se modifiait, comme pour
différer moins de sa soeur. Tandis que les Languedociens adoptaient la
civilisation moresque et les croyances de l'Asie, le mahométisme s'était
comme christianisé dans l'Égypte, dans une grande partie de la Perse et
de la Syrie, en adoptant sous diverses formes le dogme de
l'incarnation[445].

[Footnote 445: Le mahométisme se réconcilie en ce moment dans l'Inde
avec les religions du pays, comme avec le christianisme au temps de
Frédéric II. (Note de 1833.)]

Quels devaient être dans ce danger de l'Église le trouble et
l'inquiétude de son chef visible! Le pape avait depuis Grégoire VII
réclamé la domination du monde et la responsabilité de son avenir.
Guindé à une hauteur immense, il n'en voyait que mieux les périls qui
l'environnaient. Ce prodigieux édifice du christianisme au moyen âge,
cette cathédrale du genre humain, il en occupait la flèche, il y
siégeait dans la nue à la pointe de la croix, comme quand de celle de
Strasbourg vous embrassez quarante villes et villages sur les deux rives
du Rhin. Position glissante, et d'un vertige effroyable! Il voyait de là
je ne sais combien d'armées qui venaient marteau en main à la
destruction du grand édifice, tribu par tribu, génération par
génération. La masse était ferme, il est vrai; l'édifice vivant, bâti
d'apôtres, de saints, de docteurs, plongeait bien loin son pied dans la
terre. Mais tous les vents battaient contre, de l'orient et de
l'occident, de l'Asie et de l'Europe, du passé et de l'avenir. Pas la
moindre nuée à l'horizon qui ne promît un orage.

Le pape était alors un Romain. Innocent III[446]. Tel péril, tel homme.
Grand légiste, habitué à consulter le droit sur toute question, il
s'examina lui-même, et crut à son droit. L'Église avait pour elle _la
possession actuelle_; possession ancienne, si ancienne qu'on pouvait
croire à la prescription. L'Église, dans ce grand procès, était le
défendeur, propriétaire reconnu, établi sur le fonds disputé; elle en
avait les titres: le droit écrit semblait pour elle. Le demandeur,
c'était l'esprit humain; il venait un peu tard. Puis il semblait s'y
prendre mal, dans son inexpérience, chicanant sur des textes, au lieu
d'invoquer l'équité. Qui lui eût demandé ce qu'il voulait, il était
impossible de l'entendre; des voix confuses s'élevaient pour répondre.
Tous demandaient choses différentes. En politique, ils attestaient la
république antique. En religion, les uns voulaient supprimer le culte,
et revenir aux apôtres. Les autres remontaient plus haut, et rentraient
dans l'esprit de l'Asie; ils voulaient deux dieux; ou bien préféraient
la stricte unité de l'islamisme. L'islamisme avançait vers l'Europe; en
même temps que Saladin reprenait Jérusalem, les Almohades d'Afrique
envahissaient l'Espagne, non avec des armées, comme les anciens Arabes,
mais avec le nombre et l'aspect effroyable d'une migration de peuple.
Ils 'étaient trois ou quatre cent mille à la bataille de Tolosa. Que
serait-il advenu du monde si le mahométisme eût vaincu? On tremble d'y
penser. Il venait de porter un fruit terrible: l'ordre des Assassins.
Déjà tous les princes chrétiens et musulmans craignaient pour leur vie.
Plusieurs d'entre eux communiquaient, dit-on, avec l'ordre, et
l'animaient au meurtre de leurs ennemis. Les rois anglais étaient
suspects de liaison avec les Assassins. L'ennemi de Richard, Conrad de
Tyr et de Montferrat, prétendant au trône de Jérusalem, tomba sous leurs
poignards, au milieu de sa capitale. Philippe-Auguste affecta de se
croire menacé, et prit des gardes, les premiers qu'aient eus nos rois.
Ainsi la crainte et l'horreur animaient l'Église et le peuple; les
récits effrayants circulaient. Les Juifs, vivante image de l'Orient au
milieu du christianisme, semblaient là pour entretenir la haine des
religions. Aux époques de fléaux naturels, de catastrophes politiques,
ils correspondaient, disait-on, avec les infidèles, et les appelaient.
Riches sous leurs haillons, retirés, sombres et mystérieux, ils
prêtaient aux accusations de toute espèce. Dans ces maisons toujours
fermées, l'imagination du peuple soupçonnait quelque chose
d'extraordinaire. On croyait qu'ils attiraient des enfants chrétiens
pour les crucifier à l'image de Jésus-Christ[447]. Des hommes en butte à
tant d'outrages pouvaient en effet être tentés de justifier la
persécution par le crime.

[Footnote 446: On le nomma pape à trente-sept ans... «propter honestatem
morum et scientiam litterarum, flentem, ejulantem et renitentem». _App.
107._]

[Footnote 447: On sait l'histoire du soufflet qu'un juif recevait chaque
année à Toulouse, le jour de la Passion.--Au Puy, toutes les fois qu'il
s'élevait un débat entre deux juifs, c'étaient les enfants de choeur qui
décidaient: «_afin que la grande innocence des juges corrigeât la grande
malice des plaideurs_». Dans la Provence, dans la Bourgogne, on leur
interdisait l'entrée des bains publics, excepté le vendredi, le jour de
Vénus, où les bains étaient ouverts aux baladins et aux prostituées.]

Tels apparaissaient alors les ennemis de l'Église. Les préjugés du
peuple, l'ivresse sanguinaire des haines et des terreurs, tout cela
remontait par tous les rangs du clergé jusqu'au pape. Ce serait aussi
faire trop grande injure à la nature humaine que de croire que l'égoïsme
ou l'intérêt de corps anima seul les chefs de l'Église. Non, tout
indique qu'au treizième siècle ils étaient encore convaincus de leur
droit. Ce droit admis, tous les moyens leur furent bons pour le
défendre. Ce n'était pas pour un intérêt humain que saint Dominique
parcourait les campagnes du Midi, envoyant à la mort des milliers de
sectaires[448]. Et quelle qu'ait été dans ce terrible Innocent III la
tentation de l'orgueil et de la vengeance, d'autres motifs encore
l'animèrent dans la croisade des Albigeois et la fondation de
l'inquisition dominicaine. Il avait vu, dit-on, en songe l'ordre des
dominicains comme un grand arbre sur lequel penchait et s'appuyait
l'église de Latran, près de tomber.

[Footnote 448: La date la plus sinistre, la plus sombre de toute
l'histoire est l'an 1200, le 93 de l'Église. C'est l'époque de
l'organisation de la grande police ecclésiastique basée sur la
confession. Ils ont exterminé un peuple et une civilisation. Voy.
_Renaissance_, Introduction.]

Plus elle penchait cette église, plus son chef porta haut l'orgueil.
Plus on niait, plus il affirma. À mesure que ses ennemis croissaient de
nombre, il croissait d'audace, et se roidissait d'autant plus. Ses
prétentions montèrent avec son péril, au-dessus de Grégoire VII,
au-dessus d'Alexandre III. Aucun pape ne brisa comme lui les rois. Ceux
de France et de Léon, il leur ôta leurs femmes; ceux de Portugal,
d'Aragon, d'Angleterre, il les traita en vassaux, et leur fit payer
tribut. Grégoire VII en était venu à dire, ou faire dire par ses
canonistes, que l'empire avait été fondé par le diable, et le sacerdoce
par Dieu. Le sacerdoce, Alexandre III et Innocent III le concentrèrent
dans leurs mains. Les évêques, à les entendre, devaient être nommés,
déposés par le pape, assemblés à son plaisir, et leurs jugements
réformés à Rome[449]. Là résidait l'Église elle-même, le trésor des
miséricordes et des vengeances; le pape, seul juge du juste et du vrai,
disposait souverainement du crime et de l'innocence, défaisait les rois,
et faisait les saints.

[Footnote 449: Déjà Grégoire VII avait exigé des métropolitains un
serment d'hommage et de fidélité. _App. 108._]

Le monde civil se débattait alors entre l'empereur, le roi d'Angleterre
et le roi de France; les deux premiers, ennemis du pape. L'empereur
était le plus près. C'était l'habitude de l'Allemagne d'inonder
périodiquement l'Italie[450], puis de refluer, sans laisser grande
trace. L'empereur s'en venait, la lance sur la cuisse, par les défilés
du Tyrol, à la tête d'une grosse et lourde cavalerie, jusqu'en
Lombardie, à la plaine de Roncaglia. Là paraissaient les juristes de
Ravenne et Bologne, pour donner leur consultation sur les droits
impériaux. Quand ils avaient prouvé en latin aux Allemands que leur roi
de Germanie, leur César, avait tous les droits de l'ancien empire
romain, il allait à Monza près Milan, au grand dépit des villes, prendre
la couronne de fer. Mais la campagne n'était pas belle, s'il ne poussait
jusqu'à Rome et ne se faisait couronner de la main du pape. Les choses
en venaient rarement jusque-là. Les barons allemands étaient bientôt
fatigués du soleil italien; ils avaient fait leur temps loyalement, ils
s'écoulaient peu à peu; l'empereur presque seul repassait, comme il
pouvait, les monts. Il emportait du moins une magnifique idée de ses
droits. Le difficile était de la réaliser. Les seigneurs allemands, qui
avaient écouté patiemment les docteurs de Bologne, ne permettaient guère
à leur chef de pratiquer ces leçons. Il en prit mal de l'essayer aux
plus grands empereurs, même à Frédéric-Barberousse. Cette idée d'un
droit immense, d'une immense impuissance, toutes les rancunes de cette
vieille guerre, Henri VI les apporta en naissant. C'est peut-être le
seul empereur en qui on ne retrouve rien de la débonnaireté germanique.
Il fut pour Naples et la Sicile, héritage de sa femme, un conquérant
sanguinaire, un furieux tyran. Il mourut jeune, empoisonné par sa femme,
ou consommé de ses propres violences. Son fils, pupille du pape Innocent
III, fut un empereur tout italien, un Sicilien, ami des Arabes, le plus
terrible ennemi de l'Église.

[Footnote 450: «L'Allemagne, du sein de ses nuages, lançait une pluie de
fer sur l'Italie.» (Cornel. Zanfliet.) Rome se défendait par son climat:

  Roma, ferax febrium, necis est uberrima frugum;
  Romanæ febres stabili sunt jure fideles.

  (Pierre Damien.)]

Le roi d'Angleterre n'était guère moins hostile au pape; son ennemi et
son vassal alternativement, comme un lion qui brise et subit sa chaîne.
C'était justement alors le _Coeur-de-Lion_, l'Aquitain Richard, le vrai
fils de sa mère Éléonore, celui dont les révoltes la vengeaient des
infidélités d'Henri II. Richard et Jean son frère aimaient le Midi, le
pays de leur mère: ils s'entendaient avec Toulouse, avec les ennemis de
l'Église. Tout en promettant ou faisant la croisade, ils étaient liés
avec les musulmans.

Le jeune Philippe, roi à quinze ans sous la tutelle du comte de Flandre
(1180), et dirigé par un Clément de Metz son gouverneur, et maréchal du
palais, épousa la fille du comte de Flandre, malgré sa mère et ses
oncles, les princes de Champagne. Ce mariage rattachait les Capétiens à
la race de Charlemagne, dont les comtes de Flandre étaient
descendus[451]. Le comte de Flandre rendait au roi Amiens, c'est-à-dire
la barrière de la Somme, et lui promettait l'Artois, le Valois et le
Vermandois. Tant que le roi n'avait point l'Oise et la Somme, on pouvait
à peine dire que la monarchie fût fondée. Mais une fois maître de la
Picardie, il avait peu à craindre la Flandre, et pouvait prendre la
Normandie à revers. Le comte de Flandre essaya en vain de ressaisir
Amiens, en se confédérant avec les oncles du roi[452]. Celui-ci employa
l'intervention du vieil Henri II, qui craignait en Philippe l'ami de son
fils Richard, et il obtint encore que le comte de Flandre rendrait une
partie du Vermandois (Oise). Puis, quand le Flamand fut près de partir
pour la croisade, Philippe, soutenant la révolte de Richard contre son
père, s'empara des deux places si importantes du Mans et de Tours; par
l'une il inquiétait la Normandie et la Bretagne; par l'autre, il
dominait la Loire. Il avait dès lors dans ses domaines les trois grands
archevêchés du royaume, Reims, Tours et Bourges, les métropoles de
Belgique, de Bretagne et d'Aquitaine.

[Footnote 451: Beaudoin Bras-de-Fer avait enlevé, puis épousé Judith,
fille de Charles-le-Chauve.]

[Footnote 452: Lorsque Philippe apprit les premiers mouvements de grands
vassaux, il dit sans s'étonner, en présence de sa cour, au rapport d'une
ancienne chronique manuscrite: «Jaçoit ce chose que il facent orendroit
(dorénavant) lor forces; et lor grang outraiges et grang vilonies, si me
les convient à souffrir; se à Dieu plest, ils affoibloieront et
envieilliront, et je croistrai se Dieu plest, en force et en povoir: si
en serai en tores (à mon tour) vengié à mon talent.»]

La mort d'Henri II fut un malheur pour Philippe; elle plaçait sur le
trône son grand ami Richard, avec qui il mangeait et couchait, et qui
lui était si utile pour tourmenter le vieux roi. Richard devenait
lui-même le rival de Philippe, rival brillant qui avait tous les
défauts des hommes du moyen âge, et qui ne leur plaisait que mieux. Le
fils d'Éléonore était surtout célébré pour cette valeur emportée qui
s'est rencontrée souvent chez les méridionaux[453]. À peine l'enfant
prodigue eut-il en main l'héritage paternel qu'il donna, vendit, perdit,
gâta. Il voulait à tout prix faire de l'argent comptant, et partir pour
la croisade. Il trouva pourtant à Salisbury un trésor de cent mille
marcs, tout un siècle de rapines et de tyrannie. Ce n'était pas assez:
il vendit à l'évêque de Durham le Northumberland pour sa vie. Il vendit
au roi d'Écosse Berwick, Roxburgh, et cette glorieuse suzeraineté qui
avait tant coûté à ses pères. Il donna à son frère Jean, croyant se
l'attacher, un comté en Normandie et sept en Angleterre; c'était près
d'un tiers du royaume. Il espérait regagner en Asie bien plus qu'il ne
sacrifiait en Europe.

[Footnote 453: Par exemple chez le roi Murat et le maréchal Lannes.]

La croisade devenait de plus en plus nécessaire. Louis VII et Henri II
avaient pris la croix, et étaient restés. Leur retard avait entraîné la
ruine de Jérusalem (1187). Ce malheur était pour les rois défunts un
péché énorme qui pesait sur leur âme, une tache à leur mémoire que leurs
fils semblaient tenus de laver. Quelque peu impatient que pût être
Philippe-Auguste d'entreprendre cette expédition ruineuse, il lui
devenait impossible de s'y soustraire. Si la prise d'Édesse avait décidé
cinquante ans auparavant la seconde croisade, que devait-il être de
celle de Jérusalem? Les chrétiens ne tenaient plus la terre sainte, pour
ainsi dire, que par le bord. Ils assiégeaient Acre, le seul port qui pût
recevoir les flottes des pèlerins, et assurer les communications avec
l'Occident.

Le marquis de Montferrat, prince de Tyr, et prétendant au royaume de
Jérusalem, faisait promener par l'Europe une représentation de la
malheureuse ville. Au milieu s'élevait le Saint-Sépulcre, et par-dessus
un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau du Christ.
Cette image d'opprobre et d'amer reproche perçait l'âme des chrétiens
occidentaux; on ne voyait que gens qui se battaient la poitrine et
criaient: «Malheur à moi[454]!»

[Footnote 454: Boha-Eddin.]

Le mahométisme éprouvait depuis un demi-siècle une sorte de réforme et
de restauration, qui avait entraîné la ruine du petit royaume de
Jérusalem. Les Atabeks de Syrie, Zenghi et son fils Nuhreddin, deux
saints de l'islamisme[455], originaires de l'Irak (Babylonie), avaient
fondé entre l'Euphrate et le Taurus une puissance militaire, rivale et
ennemie des Fatemites d'Égypte et des Assassins. Les Atabeks
s'attachaient à la loi stricte du Koran, et détestaient
l'interprétation, dont on avait tant abusé. Ils se rattachaient au
calife de Bagdad; cette vieille idole, depuis longtemps esclave des
chefs militaires qui se succédaient, vit ceux-ci se soumettre à lui
volontairement et lui faire hommage de leurs conquêtes. Les Alides, les
Assassins, les esprits forts, les _phelassefé_ ou philosophes, furent
poursuivis avec acharnement et impitoyablement mis à mort, tout comme
les novateurs en Europe. Spectacle bizarre: deux religions ennemies,
étrangères l'une à l'autre, s'accordaient à leur insu pour proscrire à
la même époque la liberté de la pensée. Nuhreddin était un légiste,
comme Innocent III; et son général, Salaheddin (Saladin) renversa les
schismatiques musulmans d'Égypte, pendant que Simon de Montfort
exterminait les schismatiques chrétiens du Languedoc.

[Footnote 455: _App. 109._]

Toutefois la pente à l'innovation était si rapide et si fatale, que les
enfants de Nuhreddin se rapprochèrent déjà des Alides et des Assassins,
et que Salaheddin fut obligé de les renverser. Ce Kurde, ce barbare, le
Godefroi ou le saint Louis du mahométisme, grande âme au service d'une
toute petite dévotion[456], nature humaine et généreuse qui s'imposait
l'intolérance, apprit aux chrétiens une dangereuse vérité, c'est qu'un
circoncis pouvait être un saint, qu'un mahométan pouvait naître
chevalier par la pureté du coeur et la magnanimité.

[Footnote 456: Il jeûnait toutes les fois que sa santé le lui
permettait, et faisait lire l'Alcoran à tous ses serviteurs. Ayant vu un
jour un petit enfant qui le lisait à son père, il en fut touché
jusqu'aux larmes.]

Saladin avait frappé deux coups sur les ennemis de l'islamisme. D'une
part, il envahit l'Égypte, détrôna les Fatemites, détruisit le foyer des
croyances hardies qui avaient pénétré toute l'Asie. De l'autre, il
renversa le petit royaume chrétien de Jérusalem, défit et prit le roi
Lusignan à la bataille de Tibériade[457], et s'empara de la ville
sainte. Son humanité pour ses captifs contrastait, d'une manière
frappante, avec la dureté des chrétiens d'Asie pour leurs frères. Tandis
que ceux de Tripoli fermaient leurs portes aux fugitifs de Jérusalem,
Saladin employait l'argent qui restait des dépenses du siège à la
délivrance des pauvres et des orphelins qui se trouvaient entre les
mains de ses soldats; son frère, Malek-Adhel, en délivra pour sa part
deux mille.

[Footnote 457: Avec Lusignan furent faits prisonniers le prince
d'Antioche, le marquis de Montferrat, le comte d'Édesse, le connétable
du royaume, les grands maîtres du Temple et de Jérusalem, et presque
toute la noblesse de la terre sainte.]

La France avait, presque seule, accompli la première croisade.
L'Allemagne avait puissamment contribué à la seconde. La troisième fut
populaire surtout en Angleterre. Mais le roi Richard n'emmena que des
chevaliers et des soldats, point d'hommes inutiles, comme dans les
premières croisades. Le roi de France en fit autant, et tous deux
passèrent sur des vaisseaux génois et marseillais. Cependant, l'empereur
Frédéric-Barberousse était déjà parti par le chemin de terre avec une
grande et formidable armée. Il voulait relever sa réputation militaire
et religieuse, compromise par ses guerres d'Italie. Les difficultés
auxquelles avaient succombé Conrad et Louis VII, dans l'Asie Mineure,
Frédéric les surmonta. Ce héros, déjà vieux et fatigué de tant de
malheurs, triompha encore et de la nature et de la perfidie des Grecs,
et des embûches du sultan d'Iconium, sur lequel il remporta une
mémorable victoire[458]; mais ce fut pour périr sans gloire dans les
eaux d'une méchante petite rivière d'Asie. Son fils, Frédéric de Souabe,
lui survécut à peine un an; languissant et malade, il refusa d'écouter
les médecins qui lui prescrivaient l'incontinence, et se laissa mourir,
emportant la gloire de la virginité[459], comme Godefroi de Bouillon.

[Footnote 458: L'historien prétend que les Turcs étaient plus de trois
cent mille.]

[Footnote 459: «Cum a physicis esset suggestum posse curari eum si rebus
venereis uti vellet, respondit: malle se mori, quam in peregrinatione
divinà corpus suum per libidinem maculare.»]

Cependant, les rois de France et d'Angleterre suivaient ensemble la
route de mer, avec des vues bien bien différentes. Dès la Sicile, les
deux amis étaient brouillés. C'était, nous l'avons vu par l'exemple de
Bohémond et de Raymond de Saint-Gilles, c'était la tentation des
Normands et des Aquitains, de s'arrêter volontiers sur la route de la
croisade. À la première, ils voulaient s'arrêter à Constantinople, puis
à Antioche. Le Gascon-Normand Richard eut de même envie de faire halte
dans cette belle Sicile. Tancrède, qui s'en était fait roi, n'avait pour
lui que la voix du peuple et la haine des Allemands, qui réclamaient, au
nom de Constance, fille du dernier roi et femme de l'empereur. Tancrède
avait fait mettre en prison la veuve de son prédécesseur, qui était
soeur du roi d'Angleterre. Richard n'eût pas mieux demandé que de venger
cet outrage. Déjà, sur un prétexte, il avait planté son drapeau sur
Messine. Tancrède n'eut d'autre ressource que de gagner à tout prix
Philippe-Auguste, qui, comme suzerain de Richard, le força d'ôter son
drapeau. La jalousie en était venue au point qu'à entendre les
Siciliens, le roi de France les eût sollicités de l'aider à exterminer
les Anglais. Il fallut que Richard se contentât de vingt mille onces
d'or, que Tancrède lui offrit comme douaire de sa soeur; il devait lui
en donner encore vingt mille pour dot d'une de ses filles qui épouserait
le neveu de Richard. Le roi de France ne lui laissa pas prendre tout
seul cette somme énorme. Il cria bien haut contre la perfidie de
Richard, qui avait promis d'épouser sa soeur, et qui avait amené en
Sicile, comme fiancée, une princesse de Navarre. Il savait fort bien que
cette soeur avait été séduite par le vieil Henri II; Richard demanda de
prouver la chose, et lui offrit dix mille marcs d'argent. Philippe prit
sans scrupule l'argent et la honte.

Le roi d'Angleterre fut plus heureux en Chypre. Le petit roi grec de
l'île ayant mis la main sur un des vaisseaux de Richard, où se
trouvaient sa mère et sa soeur, et qui avait été jeté à la côte, Richard
ne manqua pas une si belle occasion. Il conquit l'île sans difficulté,
et chargea le roi de chaînes d'argent. Philippe-Auguste l'attendait déjà
devant Acre, refusant de donner l'assaut avant l'arrivée de son frère
d'armes.

Un auteur estime à six cent mille le nombre de ceux des chrétiens qui
vinrent successivement combattre dans cette arène du siège d'Acre[460].
Cent vingt mille y périrent[461]; et ce n'était pas, comme à la première
croisade, une foule d'hommes de toutes sortes, libres ou serfs, mélange
de toute race, de toute condition, tourbe aveugle, qui s'en allaient à
l'aventure où les menait la fureur divine, l'oestre de la croisade.
Ceux-ci étaient des chevaliers, des soldats, la fleur de l'Europe. Toute
l'Europe y fut représentée, nation par nation. Une flotte sicilienne
était venue d'abord, puis les Belges, Frisons et Danois; puis, sous le
comte de Champagne, une armée de Français, Anglais et Italiens; puis les
Allemands, conduits par le duc de Souabe, après la mort de
Frédéric-Barberousse. Alors arrivèrent avec les flottes de Gênes, de
Pise, de Marseille, les Français de Philippe-Auguste, et les Anglais,
Normands-Bretons, Aquitains de Richard Coeur-de-Lion. Même avant
l'arrivée des deux rois, l'armée était si formidable, qu'un chevalier
s'écriait: Que Dieu reste neutre, et nous avons la victoire!

[Footnote 460: Boha-Eddin.]

[Footnote 461: Le catalogue des morts contient les noms de six
archevêques, douze évêques, quarante-cinq comtes et cinq cents
barons.--Suivant Aboulfarage, il périt cent quatre-vingt mille
musulmans.]

D'autre part, Saladin avait écrit au calife de Bagdad et à tous les
princes musulmans pour en obtenir des secours. C'était la lutte de
l'Europe et de l'Asie. Il s'agissait de bien autre chose que de la ville
d'Acre. Des esprits aussi ardents que Richard et Saladin devaient
nourrir d'autres pensées. Celui-ci ne se proposait pas moins qu'une
anticroisade, une grande expédition, où il eût percé à travers toute
l'Europe jusqu'au coeur du pays des Francs[462]. Ce projet téméraire eût
pourtant effrayé l'Europe, si Saladin, renversant le faible empire
grec, eût apparu dans la Hongrie et l'Allemagne, au moment même où
quatre cent mille Almohades essayaient de forcer la barrière de
l'Espagne et des Pyrénées.

[Footnote 462: Boha-Eddin, qui rapporte ce propos, le tenait de la
bouche même de Saladin.]

Les efforts furent proportionnés à la grandeur du prix. Tout ce
qu'on savait d'art militaire fut mis en jeu, la tactique ancienne et
la féodale, l'européenne et l'asiatique, les tours mobiles, le feu
grégeois, toutes les machines connues alors. Les chrétiens, disent
les historiens arabes, avaient apporté des laves de l'Etna et les
lançaient dans les villes, _comme les foudres dardées contre les
anges rebelles_. Mais la plus terrible machine de guerre, c'était le
roi Richard lui-même. Ce mauvais fils d'Henri II, le fils de la
colère, dont toute la vie fut comme un accès de violence furieuse,
s'acquit parmi les Sarrasins un renom impérissable de vaillance et
de cruauté. Lorsque la garnison d'Acre eut été forcée de capituler,
Saladin refusant de racheter les prisonniers, Richard les fit tous
égorger entre les deux camps. Cet homme terrible n'épargnait ni
l'ennemi, ni les siens, ni lui-même. Il revient de la mêlée, dit un
historien, tout hérissé de flèches, semblable à une pelote couverte
d'aiguilles[463]. Longtemps encore après, les mères arabes faisaient
taire leurs petits enfants en leur nommant le roi Richard; et quand
le cheval d'un Sarrasin bronchait, le cavalier lui disait: Crois-tu
donc avoir vu Richard d'Angleterre[464]?

[Footnote 463: Gaut. de Vinisauf.]

[Footnote 464: Joinville. «Le roy Richart fist tant d'armes outremer à
celle foys que il y fu, que quant les chevaus aus Sarrasins avoient
pouour d'aucun bisson, leur mestre leur disoient: Cuides-tu,
fesoient-ils à leur chevaus, que ce soit le roy Richart d'Angleterre? Et
quant les enfans aux Sarrasines bréoient, elles leur disoient: Tai-toy,
tay-toy, ou je irai querre le roy Richart qui te tuera.»]

Cette valeur et tous ces efforts produisirent peu de résultat. Toutes
les nations de l'Europe étaient, nous l'avons dit, représentées au siège
d'Acre, mais aussi toutes les haines nationales. Chacun combattait comme
pour son compte, et tâchait de nuire aux autres, bien loin de les
seconder; les Génois, les Pisans, les Vénitiens, rivaux de guerre et de
commerce, se regardaient d'un oeil hostile. Les Templiers et les
Hospitaliers avaient peine à ne pas en venir aux mains. Il y avait dans
le camp deux rois de Jérusalem, Gui de Lusignan soutenu par
Philippe-Auguste, Conrad de Tyr et Montferrat appuyé par Richard. La
jalousie de Philippe augmentait avec la gloire de son rival. Étant tombé
malade, il l'accusait de l'avoir empoisonné. Il réclamait moitié de
l'île de Chypre et de l'argent de Tancrède. Enfin il quitta la croisade
et s'embarqua presque seul, laissant là les Français honteux de son
départ[465]. Richard, resté seul, ne réussit pas mieux; il choquait tout
le monde par son insolence et son orgueil. Les Allemands ayant arboré
leurs drapeaux sur une partie des murs, il les fit jeter dans le fossé.
Sa victoire d'Assur resta inutile; il manqua le moment de prendre
Jérusalem, en refusant de promettre la vie à la garnison. Au moment où
il approchait de la ville, le duc de Bourgogne l'abandonna avec ce qui
restait de Français. Dès lors tout était perdu; un chevalier lui
montrant de loin la ville sainte, il se mit à pleurer, et ramena sa
cotte d'armes devant ses yeux, disant: «Seigneur, ne permettez pas que
je voie votre ville, puisque je n'ai pas su la délivrer[466].»

[Footnote 465: Devant Ptolémaïs, plusieurs barons français passèrent
sous les drapeaux d'Angleterre: la Chronique de Saint-Denis n'appelle
plus, depuis cette époque, le roi d'Angleterre du nom de _Richard_, mais
de _Trichard_.]

[Footnote 466: Joinville: «Tandis qu'ils estoyent en ces paroles, un
sien chevalier lui escria: Sire, Sire, venez juesques ici, et je vous
monstrerai Jérusalem.» Et quant il oy ce, il geta sa cote à armer devant
ses yex tout en plorant, et dit à Nostre-Seigneur: «Biau Sire Diex, je
te pri que tu ne seuffres que je voie ta sainte cité, puisque je ne la
puis délivrer des mains de tes ennemis.»]

Cette croisade fut effectivement la dernière. L'Asie et l'Europe
s'étaient approchées et s'étaient trouvées invincibles. Désormais, c'est
vers d'autres contrées, vers l'Égypte, vers Constantinople, partout
ailleurs qu'à la terre sainte, que se dirigeront, sous des prétextes
plus ou moins spécieux, les grandes expéditions des chrétiens.
L'enthousiasme religieux a d'ailleurs considérablement diminué; les
miracles, les révélations qui ont signalé la première croisade,
disparaissent à la troisième. C'est une grande expédition militaire, une
lutte de races autant que de religion; ce long siège est pour le moyen
âge comme un siège de Troie. La plaine d'Acre est devenue à la longue
une patrie commune pour les deux partis. On s'est mesuré, on s'est vu
tous les jours, on s'est connu, les haines se sont effacées. Le camp des
chrétiens est devenu une grande ville fréquentée par les marchands des
deux religions[467]. Ils se voient volontiers, ils dansent ensemble, et
les ménestrels chrétiens associent leurs voix au son des instrument
arabes[468]. Les mineurs des deux partis, qui se rencontrent dans leur
travail souterrain, conviennent de ne pas se nuire. Bien plus, chaque
parti en vient à se haïr lui-même plus que l'ennemi. Richard est moins
ennemi de Saladin que de Philippe-Auguste, et Saladin déteste les
Assassins et les Alides plus que les chrétiens[469].

[Footnote 467: Par exemple le camp de Ptolémaïs, en 1191.]

[Footnote 468: Les croisés furent souvent admis à la table de Saladin,
et les émirs à celle de Richard.]

[Footnote 469: Saladin envoya aux rois chrétiens, à leur arrivée, des
prunes de Damas et d'autres fruits; ils lui envoyèrent des bijoux.
Philippe et Richard s'accusèrent l'un l'autre de correspondance avec les
musulmans. Richard portait à Chypre un manteau parsemé de croissants
d'argent.--Richard fit proposer en mariage à Malek-Adhel sa soeur, veuve
de Guillaume de Sicile; sous les auspices de Saladin et de Richard, les
deux époux devaient régner ensemble sur les musulmans et les chrétiens,
et gouverner le royaume de Jérusalem. Saladin parut accepter cette
proposition sans répugnance; les imans et les docteurs de la loi en
furent fort surpris; les évêques chrétiens menacèrent Jeanne et Richard
de l'excommunication. Saladin voulut connaître les statuts de la
chevalerie, et Malek-Adhel envoya son fils à Richard, pour que le jeune
musulman fût fait chevalier dans l'assemblée des barons chrétiens.]

Pendant tout ce grand mouvement du monde, le roi de France faisait ses
affaires à petit bruit. L'honneur à Richard, à lui le profit; il
semblait résigné au partage. Richard reste chargé de la cause de la
chrétienté, s'amuse aux aventures, aux grands coups d'épée,
s'immortalise et s'appauvrit. Philippe, qui est parti en jurant de ne
point nuire à son rival, ne perd point de temps; il passe à Rome pour
demander au pape d'être délié de son serment[470]. Il entre en France à
temps pour partager la Flandre, à la mort de Philippe d'Alsace; il
oblige sa fille et son gendre, le comte de Hainaut, d'en laisser une
partie comme douaire à sa veuve; mais il garde pour lui-même l'Artois et
Saint-Omer, en mémoire de sa femme Isabelle de Flandre. Cependant, il
excite les Aquitains à la révolte, il encourage le frère de Richard à se
saisir du trône. Les renards font leur main, dans l'absence du lion. Qui
sait s'il reviendra? il se fera probablement tuer ou prendre. Il fut
pris en effet, pris par des chrétiens, en trahison. Ce même duc
d'Autriche qu'il avait outragé, dont il avait jeté la bannière dans les
fossés de Saint-Jean d'Acre, le surprit passant incognito sur ses
terres, et le livra à l'empereur Henri VI[471]. C'était le droit du
moyen âge. L'étranger qui passait sur les terres du seigneur sans son
consentement lui appartenait. L'empereur ne s'inquiéta pas du privilège
de la croisade. Il avait détruit les Normands de Sicile, il trouva bon
d'humilier, ceux d'Angleterre. D'ailleurs Jean et Philippe-Auguste lui
offraient autant d'argent que Richard en eût donné pour sa rançon. Il
l'eût gardé sans doute; mais la vieille Éléonore, le pape, les seigneurs
allemands eux-mêmes, lui firent honte de retenir prisonnier le héros de
la croisade. Il ne le lâcha toutefois qu'après avoir exigé de lui une
énorme rançon de cent cinquante mille marcs d'argent; de plus, il
fallut qu'ôtant son chapeau de sa tête, Richard lui fît hommage, dans
une diète de l'Empire. Henri lui concéda en retour le titre dérisoire du
royaume d'Arles. Le héros revint chez lui (1194), après une captivité de
treize mois, roi d'Arles, vassal de l'Empire et ruiné. Il lui suffit de
paraître pour réduire Jean et repousser Philippe. Ses dernières années
s'écoulèrent sans gloire dans une alternative de trêves et de petites
guerres. Cependant les comtes de Bretagne, de Flandre, de Boulogne, de
Champagne et de Blois étaient pour lui contre Philippe. Il périt au
siège de Chaluz, dont il voulait forcer le seigneur à lui livrer un
trésor (1199)[472]. Jean lui succéda, quoiqu'il eût désigné pour son
héritier le jeune Arthur, son neveu, duc de Bretagne.

[Footnote 470: Le pape refusa.]

[Footnote 471: Comme Richard venait d'arriver à Vienne, après trois
jours de marche, épuisé de fatigue et de faim, son valet, qui parlait le
saxon, alla changer des besants d'or et acheter des provisions au
marché. Il fit beaucoup d'étalage de son or, tranchant de l'homme de
cour et affectant de belles manières; on aperçut à sa ceinture des gants
richement brodés, tels qu'en portaient les grands seigneurs de l'époque;
cela le rendit suspect, le bruit du débarquement de Richard s'était
répandu en Autriche: on l'arrêta, et la torture lui fit tout avouer.]

[Footnote 472:

      TELUM LIMOGLÆ

  OCCIDIT LEONEM AUGLIÆ.

Une religieuse de Kenterbury fit à Richard cette épitaphe:

«L'avarice, l'adultère, le désir aveugle ont régné dix ans sur le trône
d'Angleterre; une arbalète les a détrônés.» (Rog. de Hoveden.)]

Cette période ne fut pas plus glorieuse pour Philippe. Les grands
vassaux étaient jaloux de son agrandissement; et il s'était imprudemment
brouillé avec le pape, dont l'amitié avait élevé si haut sa maison.
Philippe, qui avait épousé une princesse danoise dans l'unique espoir
d'obtenir contre Richard une diversion des Danois, prit en dégoût la
jeune barbare dès le jour des noces; n'ayant plus besoin du secours de
son père, il la répudia pour épouser Agnès de Méranie de la maison de
Franche-Comté. Ce malheureux divorce, qui le brouilla plusieurs années
avec l'Église, le condamna à l'inaction, et le rendit spectateur
immobile et impuissant des grands événements qui se passèrent alors, de
la mort de Richard et de la quatrième croisade.

Les Occidentaux avaient peu d'espoir de réussir dans une entreprise où
avait échoué leur héros, Richard Coeur-de-Lion. Cependant, l'impulsion
donnée depuis un siècle continuait de soi-même. Les politiques
essayèrent de la mettre à profit. L'empereur Henri VI prêcha lui-même
l'assemblée de Worms, déclarant qu'il voulait expier la captivité de
Richard. L'enthousiasme fut au comble; tous les princes allemands
prirent la croix. Un grand nombre s'achemina par Constantinople,
d'autres se laissèrent aller à suivre l'empereur, qui leur persuadait
que la Sicile était le véritable chemin de la terre sainte. Il en tira
un puissant secours pour conquérir ce royaume dont sa femme était
héritière, mais dont tout le peuple, normand, italien, arabe, était
d'accord pour repousser les Allemands. Il ne s'en rendit maître qu'en
faisant couler des torrents de sang. On dit que sa femme elle-même
l'empoisonna, vengeant sa patrie sur son époux. Henri, nourri par les
juristes de Bologne dans l'idée du droit illimité des Césars, comptait
se faire un point de départ pour envahir l'empire grec, comme avait fait
Robert Guiscard, puis revenir en Italie, et réduire le pape au niveau du
patriarche de Constantinople.

Cette conquête de l'empire grec, qu'il ne put accomplir, fut la suite,
l'effet imprévu de la quatrième croisade. La mort de Saladin,
l'avènement d'un jeune pape, plein d'ardeur (Innocent III), semblaient
ranimer la chrétienté. La mort d'Henri VI rassurait l'Europe alarmée de
sa puissance. La croisade prêchée par Foulques de Neuilly fut surtout
populaire dans le nord de la France. Un comte de Champagne venait d'être
roi de Jérusalem; son frère, qui lui succédait en France, prit la croix,
et avec lui la plupart de ses vassaux; ce puissant seigneur était à lui
seul suzerain de dix-huit cents fiefs. Nommons en tête de ses vassaux
son maréchal de Champagne, Geoffroi de Villehardouin, l'historien de
cette grande expédition, le premier historien de la France en langue
vulgaire; c'est encore un Champenois, le sire de Joinville, qui devait
raconter l'histoire de saint Louis et la fin des croisades. Les
seigneurs du nord de la France prirent la croix en foule, les comtes de
Brienne, de Saint-Paul, de Boulogne, d'Amiens, les Dampierre, les
Montmorency, le fameux Simon de Montfort, qui revenait de la terre
sainte, où il avait conclu une trêve avec les Sarrasins au nom des
chrétiens de la Palestine. Le mouvement se communiqua au Hainaut, à la
Flandre; le comte de Flandre, beau-frère du comte de Champagne, se
trouva, par la mort prématurée de celui-ci, le chef principal de la
croisade. Les rois de France et d'Angleterre avaient trop d'affaires;
l'Empire était divisé entre deux empereurs.

On ne songeait plus à prendre la route de terre. On connaissait trop
bien les Grecs. Tout récemment, ils avaient massacré les Latins qui se
trouvaient à Constantinople[473], et essayé de faire périr à son
passage l'empereur Frédéric-Barberousse. Pour faire le trajet par mer,
il fallait des vaisseaux; on s'adressa aux Vénitiens[474]. Ces marchands
profitèrent du besoin des croisés, et n'accordèrent pas à moins de
quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent. De plus, ils voulurent être
associés à la croisade, en fournissant cinquante galères. Avec cette
petite mise, ils stipulaient la moitié des conquêtes. Le vieux doge
Dandolo, octogénaire et presque aveugle, ne voulut remettre à personne
la direction d'une entreprise qui pouvait être si profitable à la
république et déclara qu'il monterait lui-même sur la flotte[475]. Le
marquis de Montferrat, Boniface, brave et pauvre prince, qui avait fait
les guerres saintes, et dont le frère Conrad s'était illustré par la
défense de Tyr, fut chargé du commandement en chef, et promit d'amener
les Piémontais et les Savoyards.

[Footnote 473: Un légat fut massacré, et sa tête traînée à la queue d'un
chien par les rues de la ville. On passa au fil de l'épée jusqu'aux
malades de l'hôpital Saint-Jean. On n'épargna que quatre mille des
Latins, qui furent vendus aux Turcs.]

[Footnote 474: Ce fut Villehardouin qui porta la parole.]

[Footnote 475: Villehardouin.]

Lorsque les croisés furent rassemblés à Venise, les Vénitiens leur
déclarèrent, au milieu des fêtes du départ, qu'ils n'appareilleraient
pas avant d'être payés. Chacun se saigna et donna ce qu'il avait
emporté; avec tout cela, il s'en fallait de trente-quatre mille marcs
que la somme ne fût complète[476]. Alors l'excellent doge intercéda, et
remontra au peuple qu'il ne serait pas honorable d'agir à la rigueur
dans une si sainte entreprise. Il proposa que les croisés
s'acquittassent en assiégeant préalablement, pour les Vénitiens, la
ville de Zara, en Dalmatie, qui s'était soustraite au joug des
Vénitiens, pour reconnaître le roi de Hongrie. Le roi de Hongrie avait
lui-même pris la croix; c'était mal commencer la croisade que d'attaquer
une de ses villes. Le légat du pape eut beau réclamer, le doge lui
déclara que l'armée pouvait se passer de ses directions, prit la croix
sur son bonnet ducal, et entraîna les croisés devant Zara[477], puis
devant Trieste. Ils conquirent, pour leurs bons amis de Venise, presque
toutes les villes de l'Istrie.

[Footnote 476: Un grand nombre de croisés avaient craint les difficultés
du passage par Venise, et s'étaient allés embarquer à d'autres ports.
Ces divisions faillirent plusieurs fois faire avorter toute
l'entreprise.]

[Footnote 477: Le pape menaça les croisés de l'excommunication, parce
que le roi de Hongrie, ayant pris la croix, était sous la protection de
l'Église.]

Pendant que ces braves et honnêtes chevaliers gagnent leur passage à
cette guerre, «voici venir, dit Villehardouin, une grande merveille, une
aventure inespérée et la plus étrange du monde». Un jeune prince grec,
fils de l'empereur Isaac, alors dépossédé par son frère, vient embrasser
les genoux des croisés, et leur promettre des avantages immenses, s'ils
veulent rétablir son père sur le trône. Ils seront tous riches à jamais,
l'Église grecque se soumettra au pape, et l'empereur rétabli les aidera
de tout son pouvoir à reconquérir Jérusalem. Dandolo est le premier
touché de l'infortune du prince. Il décida les croisés à _commencer la
croisade par Constantinople_. En vain le pape lança l'interdit, en vain
Simon de Montfort et plusieurs autres[478] se séparèrent d'eux et
cinglèrent vers Jérusalem. La majorité suivit les chefs, Beaudoin et
Boniface, qui se rangeaient à l'avis des Vénitiens.

[Footnote 478: _App. 110._]

Quelque opposition que mît le pape à l'entreprise, les croisés croyaient
faire oeuvre sainte en lui soumettant l'Église grecque malgré lui.
L'opposition et la haine mutuelle des Latins et des Grecs ne pouvaient
plus croître. La vieille guerre religieuse, commencée par Photius au
neuvième siècle[479], avait repris au onzième (vers l'an 1053)[480].
Cependant l'opposition commune contre les mahométans, qui menaçaient
Constantinople, semblait devoir amener une réunion. L'empereur
Constantin Monomaque fit de grands efforts; il appela les légats du
pape; les deux clergés se virent, s'examinèrent, mais dans le langage de
leurs adversaires ils crurent n'entendre que des blasphèmes, et, des
deux côtés l'horreur augmenta. Ils se quittèrent en consacrant la
rupture des deux Églises par une excommunication mutuelle (1054).

[Footnote 479: En 858, le laïque Photius fut mis à la place du
patriarche Ignace par l'empereur Michel III. Nicolas Ier prit le parti
d'Ignace. Photius anathématisa le pape en 867.]

[Footnote 480: Par une lettre du patriarche Michel à l'évêque de Trani,
sur les azymes et le sabbat, et les observances de l'Église romaine.]

Avant la fin du siècle, la croisade de Jérusalem, sollicitée par les
Comnène eux-mêmes, amena les Latins à Constantinople. Alors les haines
nationales s'ajoutèrent aux haines religieuses; les Grecs détestèrent la
brutale insolence des Occidentaux; ceux-ci accusèrent la trahison des
Grecs. À chaque croisade, les Francs qui passaient par Constantinople
délibéraient s'ils ne s'en rendraient pas maîtres, et ils l'auraient
fait sans la loyauté de Godefroi de Bouillon et de Louis-le-Jeune.
Lorsque la nationalité grecque eut un réveil si terrible sous le tyran
Andronic, les Latins établis à Constantinople furent enveloppés dans un
même massacre (avril 1182)[481]. L'intérêt du commerce en ramena un
grand nombre sous les successeurs d'Andronic, malgré le péril continuel.
C'était au sein même de Constantinople une colonie ennemie, qui appelait
les Occidentaux et devait les seconder, si jamais ils tentaient un coup
de main sur la capitale de l'empire grec. Entre tous les Latins, les
seuls Vénitiens pouvaient et souhaitaient cette grande chose.
Concurrents des Génois pour le commerce du Levant, ils craignaient
d'être prévenus par eux. Sans parler de ce grand nom de Constantinople
et des précieuses richesses enfermées dans ses murs où l'empire romain
s'était réfugié, sa position dominante entre l'Europe et l'Asie
promettait à qui pourrait la prendre le monopole du commerce et la
domination des mers. Le vieux doge Dandolo, que les Grecs avaient
autrefois privé de la vue, poursuivait ce projet avec toute l'ardeur du
patriotisme et de la vengeance. On assure enfin que le sultan
Malek-Adhel, menacé par la croisade, avait fait contribuer toute la
Syrie pour acheter l'amitié des Vénitiens, et détourner sur
Constantinople le danger qui menaçait la Judée et l'Égypte. Nicétas,
bien plus instruit que Villehardouin des précédents de la croisade,
assure que tout était préparé, et que l'arrivée du jeune Alexis ne fit
qu'augmenter une impulsion déjà donnée: «Ce fut, dit-il, un flot sur un
flot.»

[Footnote 481: Dans une lettre encyclique, où il raconte la prise de
Constantinople, Beaudoin accuse les Grecs d'avoir souvent contracté des
alliances avec les infidèles; de renouveler le baptême, de n'honorer le
Christ que par des peintures (Christum solis honorare picturis):
d'appeler les Latins du nom de _chiens_, de ne pas se croire coupables
en versant leur sang. Il rappelle la mort cruelle du légat envoyé à
Constantinople en 1183.]

Les croisés furent, dans la main de Venise, une force aveugle et brutale
qu'elle lança contre l'empire byzantin. Ils ignoraient et les motifs des
Vénitiens, et leurs intelligences, et l'état de l'empire qu'ils
attaquaient. Aussi, quand ils se virent en face de cette prodigieuse
Constantinople, qu'ils aperçurent ces palais, ces églises innombrables,
qui étincelaient au soleil avec leurs dômes dorés, lorsqu'ils virent ces
myriades d'hommes sur les remparts, ils ne purent se défendre de quelque
émotion: «Et sachez, dit Villehardouin, que il ne ot si hardi cui le
cuer ne frémist... Chacun regardoit ses armes... que par tems en aront
mestier.»

La population était grande, il est vrai, mais la ville était désarmée.
Il était convenu, entre les Grecs, depuis qu'ils avaient repoussé les
Arabes, que Constantinople était imprenable, et cette opinion faisait
négliger tous les moyens de la rendre telle. Elle avait seize cents
bateaux pêcheurs et seulement vingt vaisseaux. Elle n'en envoya aucun
contre la flotte latine; aucun n'essaya de descendre le courant pour y
jeter le feu grégeois. Soixante mille hommes apparurent sur le rivage,
magnifiquement armés, mais au premier signe des croisés ils
s'évanouirent[482]. Dans la réalité, cette cavalerie légère n'eût pu
soutenir le choc de la lourde gendarmerie des Latins. La ville n'avait
que ses fortes murailles et quelques corps d'excellentes troupes, je
parle de la garde varangienne, composée de Danois et de Saxons, réfugiés
d'Angleterre. Ajoutez-y quelques auxiliaires de Pise. La rivalité
commerciale et politique armait partout les Pisans contre les Vénitiens.

[Footnote 482: Dans un autre engagement: «Li Grieu lor tornèrent les
dos, si furent desconfiz à la première assemblée (au premier choc).»
(Villehardouin.)]

Ceux-ci avaient probablement des amis dans la ville. Dès qu'ils eurent
forcé le port, dès qu'ils se présentèrent au pied des murs, l'étendard
de Saint-Marc y apparut, planté par une main invisible, et le doge
s'empara rapidement de vingt-cinq tours. Mais il lui fallut perdre cet
avantage pour aller au secours des Francs, enveloppés par cette
cavalerie grecque qu'ils avaient tant méprisée. La nuit même, l'empereur
désespéra et s'enfuit; on tira de prison son prédécesseur, le vieil
Isaac Comnène, et les croisés n'eurent plus qu'à entrer triomphants dans
Constantinople.

Il était impossible que la croisade se terminât ainsi. Le nouvel
empereur ne pouvait satisfaire l'exigence de ses libérateurs qu'en
ruinant ses sujets. Les Grecs murmuraient, les Latins pressaient,
menaçaient. En attendant, ils insultaient le peuple de mille manières,
et l'empereur lui-même qui était leur ouvrage. Un jour, en jouant aux
dés avec le prince Alexis, ils le coiffèrent d'un bonnet de laine ou de
poil. Ils choquaient à plaisir tous les usages des Grecs, et se
scandalisaient de tout ce qui leur était nouveau. Ayant vu une mosquée
ou une synagogue, ils fondirent sur les infidèles; ceux-ci se
défendirent. Le feu fut mis à quelques maisons; l'incendie gagna, il
embrasa la partie la plus peuplée de Constantinople, dura huit jours et
s'étendit sur une surface d'une lieue.

Cet événement mit le comble à l'exaspération du peuple. Il se souleva
contre l'empereur dont la restauration avait entraîné tant de calamités.
La pourpre fut offerte pendant trois jours à tous les sénateurs. Il
fallait un grand courage pour l'accepter. Les Vénitiens qui, ce semble,
eussent pu essayer d'intervenir, restaient hors des murs, et
attendaient. Peut-être craignaient-ils de s'engager dans cette ville
immense où ils auraient pu être écrasés. Peut-être leur convenait-il de
laisser accabler l'empereur qu'ils avaient fait, pour rentrer en ennemis
dans Constantinople. Le vieil Isaac fut en effet mis à mort, et remplacé
par un prince de la maison royale, Alexis Murzuphle, qui se montra digne
des circonstances critiques où il acceptait l'empire. Il commença par
repousser les propositions captieuses des Vénitiens, qui offraient
encore de se contenter d'une somme d'argent. Ils l'auraient ainsi ruiné
et rendu odieux au peuple, comme son prédécesseur. Murzuphle leva de
l'argent, mais pour faire la guerre. Il arma des vaisseaux, et par deux
fois essaya de brûler la flotte ennemie. Le péril était grand pour les
Latins. Cependant, il était impossible que Murzuphle improvisât une
armée. Les croisés étaient bien autrement aguerris; les Grecs ne purent
soutenir l'assaut; Nicétas avoue naïvement que, dans ce moment terrible,
un chevalier latin, qui renversait tout devant lui, leur parut haut de
cinquante pieds[483].

[Footnote 483: Ailleurs il se contente de dire: «Ces Francs étaient
aussi hauts que leurs piques.»]

Les chefs s'efforcèrent de limiter les abus de la victoire; ils
défendirent, sous peine de mort, le viol des femmes mariées, des vierges
et des religieuses. Mais la ville fut cruellement pillée. Telle fut
l'énormité du butin, que cinquante mille marcs ayant été ajoutés à la
part des Vénitiens, pour dernier payement de la dette, il resta aux
Francs cinq cent mille marcs[484]. Un nombre innombrable de monuments
précieux, entassés dans Constantinople, depuis que l'empire avait perdu
tant de provinces, périrent sous les mains de ceux qui se les
disputaient, qui voulaient les partager, ou qui détruisaient pour
détruire. Les églises, les tombeaux, ne furent point respectés. Une
prostituée chanta et dansa dans la chaire du patriarche[485]. Les
barbares dispersèrent les ossements des empereurs; quand ils vinrent au
tombeau de Justinien, ils s'aperçurent avec surprise que le législateur
était encore tout entier dans son tombeau.

[Footnote 484: Villehardouin.]

[Footnote 485: Nicétas: «Les croisés se revêtaient, non par besoin, mais
pour en faire sentir le ridicule, de robes peintes, vêtement ordinaire
des Grecs; ils mettaient nos coiffures de toile sur la tête de leurs
chevaux, et leur attachaient au cou les cordons qui, d'après notre
coutume, doivent pendre par derrière; quelques-uns tenaient dans leurs
mains du papier, de l'encre et des écritoires pour nous railler, comme
si nous n'étions que de mauvais scribes ou de simples copistes. Ils
passaient des jours entiers à table; les uns savouraient des mets
délicats; les autres ne mangeaient, suivant la coutume de leur pays, que
du boeuf bouilli et du lard salé, de l'ail, de la farine, des fèves et
une sauce très forte.»]

À qui devait revenir l'honneur de s'asseoir dans le trône de Justinien,
et de fonder le nouvel empire? Le plus digne était le vieux Dandolo.
Mais les Vénitiens eux-mêmes s'y opposèrent; il ne leur convenait pas de
donner à une famille ce qui était à la république. Pour la gloire de
restaurer l'empire, elle les touchait peu; ce qu'ils voulaient, ces
marchands, c'étaient des ports, des entrepôts, une longue chaîne de
comptoirs, qui leur assurât toute la route de l'Orient. Ils prirent pour
eux les rivages et les îles; de plus, trois des huit quartiers de
Constantinople, avec le titre bizarre de _seigneurs d'un quart et demi
de l'empire grec_[486].

[Footnote 486: Sanuto.]

L'empire, réduit à un quart, fut déféré à Beaudoin, comte de Flandre,
descendant de Charlemagne et parent du roi de France. Le marquis de
Montferrat se contenta du royaume de Macédoine. La plus grande partie de
l'empire, celle même qui était échue aux Vénitiens, fut démembrée en
fiefs.

Le premier soin du nouvel empereur fut de s'excuser auprès du pape.
Celui-ci se trouva embarrassé de son triomphe involontaire. C'était un
grand coup porté à l'infaillibilité pontificale, que Dieu eût justifié
par le succès une guerre condamnée du saint-siège. L'union des deux
Églises, le rapprochement des deux moitiés de la chrétienté, avait été
consommé par des hommes frappés de l'interdit. Il ne restait au pape
qu'à réformer sa sentence et pardonner à ces conquérants qui voulaient
bien demander pardon. La tristesse d'Innocent III est visible dans sa
réponse à l'empereur Beaudoin. Il se compare au pêcheur de l'Évangile,
qui s'effraye de la pêche miraculeuse; puis il prétend audacieusement
qu'il est pour quelque chose dans le succès; qu'il a, lui aussi, _tendu
le filet_: «Hoc unum audacter affirmo, qui laxavi retia in
capturam[487].» Mais il était au-dessus de sa toute-puissance de
persuader une telle chose, de faire que ce qu'il avait dit n'eût pas été
dit, qu'il eût approuvé ce qu'il avait désapprouvé. La conquête de
l'empire grec ébranlait son autorité dans l'Occident plus qu'elle ne
retendait dans l'Orient.

[Footnote 487: Il écrivit au clergé et à l'université de France qu'on
envoyât aussitôt des clercs et des livres pour instruire les habitants
de Constantinople.]

Les résultats de ce mémorable événement ne furent pas aussi grands qu'on
eût pu le penser. L'empire latin de Constantinople dura moins encore que
le royaume latin de Jérusalem (1204-1261). Venise seule en tira
d'immenses avantages matériels. La France n'y gagna qu'en influence; ses
moeurs et sa langue, déjà portées si loin par la première croisade, se
répandirent dans l'Orient. Beaudoin et Boniface, l'empereur et le roi de
Macédoine, étaient cousins du roi de France. Le comte de Blois eut le
duché de Nicée; le comte de Saint-Paul, celui de Demotica, près
d'Andrinople. Notre historien, Geoffroi de Villehardouin, réunit les
offices de maréchal de Champagne et de Romanie. Longtemps encore après
la chute de l'empire latin de Constantinople, vers 1300, le Catalan
Montaner nous assure que dans la principauté de Morée et le duché
d'Athènes, «on parlait français aussi bien qu'à Paris[488]».

[Footnote 488: «E parlaven axi bell frances, com dins en Paris.»]



CHAPITRE VII

SUITE.

     Ruine de Jean.--Défaite de l'empereur.--Guerre des
     Albigeois.--Grandeur du roi de France. (1204-1222.)


Voilà le pape vainqueur des Grecs malgré lui. La réunion des deux
Églises est opérée. Innocent est le seul chef spirituel du monde.
L'Allemagne, la vieille ennemie des papes, est mise hors de combat; elle
est déchirée entre deux empereurs, qui prennent le pape pour arbitre.
Philippe-Auguste vient de se soumettre à ses ordres, et de reprendre une
épouse qu'il hait. L'occident et le midi de la France ne sont pas si
dociles. Les Vaudois résistent sur le Rhône, les Manichéens en Languedoc
et aux Pyrénées. Tout le littoral de la France sur les deux mers, semble
prêt à se détacher de l'Église. Le rivage de la Méditerranée et celui de
l'Océan obéissent à deux princes d'une foi douteuse, les rois d'Aragon
et d'Angleterre, et entre eux se trouvent les foyers de l'hérésie,
Béziers, Carcassonne, Toulouse, où le grand concile des Manichéens
s'est assemblé.

Le premier frappé fut le roi d'Angleterre, duc de Guyenne, voisin, et
aussi parent du comte de Toulouse, dont il élevait le fils. Le pape et
le roi de France profitèrent de sa ruine. Mais cet événement était
préparé de longue date. La puissance des rois anglo-normands ne
s'appuyait, nous l'avons vu, que sur les troupes mercenaires qu'ils
achetaient; ils ne pouvaient prendre confiance ni dans les Saxons, ni
dans les Normands. L'entretien de ces troupes supposait des ressources
et un ordre administratif étranger aux habitudes de cet âge. Ces rois
n'y suppléaient que par les exactions d'une fiscalité violente, qui
augmentaient encore les haines, rendaient leur position plus périlleuse,
et les obligeaient d'autant plus à s'entourer de ces troupes qui
ruinaient et soulevaient le peuple. Dilemme terrible, dans la solution
duquel ils devaient succomber. Renoncer à l'emploi des mercenaires,
c'était se mettre entre les mains de l'aristocratie normande; continuer
à s'en servir, c'était marcher dans une route de perdition certaine. Le
roi devait trouver sa ruine dans la réconciliation des deux races qui
divisaient l'île; Normands et Saxons devaient finir par s'entendre pour
l'abaissement de la royauté; la perte des provinces françaises devait
être le premier résultat de cette révolution.

Au moins Henri II avait amassé un trésor. Mais Richard ruina
l'Angleterre dès son départ pour la croisade. «Je vendrais Londres,
disait-il, si je pouvais trouver un acheteur[489].» D'une mer à
l'autre, dit un contemporain, l'Angleterre se trouva pauvre[490]. Il
fallut pourtant trouver de l'argent pour payer l'énorme rançon exigée
par l'empereur. Il en fallut encore lorsque Richard, de retour, voulut
guerroyer le roi de France. Tout ce qu'il avait vendu à son départ, il
le reprit sans rembourser les acheteurs. Après avoir ruiné le présent,
il ruinait l'avenir. Dès lors il ne devait plus se trouver un homme qui
voulût rien prêter ou acheter au roi d'Angleterre. Son successeur, bon
ou mauvais, habile ou inhabile, se trouvait d'avance condamné à une
pauvreté irrémédiable, à une incurable impuissance.

[Footnote 489: «Londonias quoque venderem si emptorem idoneum
invenirem.» (Guill. Neubrig.)]

[Footnote 490: Roger de Hoveden.]

Cependant le progrès des choses aurait au contraire exigé de nouvelles
ressources. La désharmonie de l'empire anglais n'avait jamais été plus
loin. Cet empire se composait de populations qui toutes s'étaient fait
la guerre avant d'être réunies sous un même joug. La Normandie ennemie
de l'Angleterre avant Guillaume, la Bretagne ennemie de la Normandie, et
l'Anjou ennemi du Poitou, le Poitou qui réclamait sur tout le Midi les
droits de duché d'Aquitaine, tous maintenant se trouvaient ensemble, bon
gré mal gré. Sous les règnes précédents, le roi d'Angleterre avait
toujours pour lui quelqu'une de ces provinces continentales. Le Normand
Guillaume et ses deux premiers successeurs purent compter sur la
Normandie, Henri II sur les Angevins, ses compatriotes; Richard
Coeur-de-Lion plut généralement aux Poitevins, aux Aquitains,
compatriotes de sa mère, Éléonore de Guyenne. Il releva la gloire des
méridionaux qui le regardaient comme un des leurs; il faisait des vers
en leur langue, il les avait en foule autour de lui: son principal
lieutenant était le Basque Marcader. Mais peu à peu ces diverses
populations s'éloignèrent des rois d'Angleterre; elles s'apercevaient
qu'en réalité, Normand, Angevin ou Poitevin, ce roi, séparé d'elles par
tant d'intérêts différents, était en réalité un prince étranger. La fin
du règne de Richard acheva de désabuser les sujets continentaux de
l'Angleterre.

Ces circonstances expliqueraient la violence, les emportements, les
revers de Jean, quand même il eût été meilleur et plus habile. Il lui
fallut recourir à des expédients inouïs pour tirer de l'argent d'un pays
tant de fois ruiné. Que restait-il après l'avide et prodigue Richard?
Jean essaya d'arracher de l'argent aux barons, et ils lui firent signer
la Grande Charte; il se rejeta sur l'Église, elle le déposa. Le pape et
son protégé, le roi de France, profitèrent de sa ruine. Le roi
d'Angleterre, sentant son navire enfoncer, jeta à la mer la Normandie,
la Bretagne. Le roi de France n'eut qu'à ramasser.

Ce déchirement infaillible et nécessaire de l'empire anglais se trouva
provoqué d'abord par la rivalité de Jean et d'Arthur son neveu.
Celui-ci, fils de l'héritière de Bretagne et d'un frère de Jean, avait
été dès sa naissance accepté par les Bretons, comme un libérateur et un
vengeur. Ils l'avaient, malgré Henri II, baptisé du nom national
d'Arthur. Les Aquitains favorisaient sa cause. La vieille Éléonore seule
tenait contre son petit-fils pour Jean son fils, pour l'unité de
l'empire anglais que l'élévation d'Arthur aurait divisé[491]. Arthur en
effet faisait bon marché de cette unité: il offrait au roi de France de
lui céder la Normandie, pourvu qu'il eût la Bretagne, le Maine, la
Touraine, l'Anjou, le Poitou et l'Aquitaine. Jean eût été réduit à
l'Angleterre. Philippe acceptait volontiers, mettait ses garnisons dans
les meilleures places d'Arthur, et, n'espérant pas s'y maintenir, il les
démolissait. Le neveu de Jean, trahi ainsi par son allié, se tourna de
nouveau vers son oncle; puis revint au parti de la France, envahit le
Poitou et assiégea sa grand'mère Éléonore dans Mirebeau. Ce n'était pas
chose nouvelle dans cette race de voir les fils armés contre leurs
parents. Cependant Jean vint au secours, délivra sa mère, défit Arthur
et le prit avec la plupart des grands seigneurs de son parti. Que devint
le prisonnier? c'est ce qu'on n'a bien su jamais. Mathieu Paris prétend
que Jean, qui l'avait bien traité d'abord, fut alarmé des menaces et de
l'obstination du jeune Breton; «Arthur disparut, dit-il, et Dieu veuille
qu'il en ait été autrement que ne le rapporte la malveillante renommée!»
Mais Arthur avait excité trop d'espérances pour que l'imagination des
peuples se soit résignée à cette incertitude. On assura que Jean l'avait
fait périr. On ajouta bientôt qu'il l'avait tué de sa propre main. Le
chapelain de Philippe-Auguste raconte, comme s'il l'eût vu, que Jean
prit Arthur dans un bateau, qu'il lui donna lui-même deux coups de
poignard, et le jeta dans la rivière, à trois milles du château de
Rouen[492]. Les Bretons rapprochaient de leur pays le lieu de la scène;
ils la plaçaient près de Cherbourg, au pied de ces falaises sinistres
qui présentent un précipice tout le long de l'Océan. Ainsi allait la
tradition grandissant de détail et d'intérêt dramatique. Enfin dans la
pièce de Shakespeare, Arthur est un tout jeune enfant sans défense, dont
les douces et innocentes paroles désarment le plus farouche assassin.

[Footnote 491: Au fait, l'Aquitaine était son héritage, et elle avait
transféré ses droits à Jean.]

[Footnote 492: Guillaume-le-Breton.]

Cet événement plaçait Philippe-Auguste dans la meilleure position. Il
avait déjà nourri contre Richard le bruit de ses liaisons avec les
infidèles, avec le Vieux de la Montagne; il avait pris des gardes pour
se préserver de ses émissaires[493]. Il exploita contre Jean le bruit de
la mort d'Arthur. Il se porta pour vengeur et pour juge du crime. Il
assigna Jean à comparaître devant la cour des hauts barons de France, la
cour des pairs, comme on disait alors d'après les romans de Charlemagne.
Déjà il l'y avait appelé pour se justifier d'avoir enlevé au comte de la
Marche, Isabelle de Lusignan. Jean demanda au moins un sauf-conduit. Il
lui fut refusé. Condamné sans être entendu, il leva une armée en
Angleterre et en Irlande, employant les dernières violences pour forcer
les barons de le suivre, jusqu'à saisir les biens de ceux qui
refusaient, à d'autres, le septième de leur revenu. Tout cela ne servit
de rien. Ils s'assemblèrent, mais une fois réunis à Portsmouth, ils lui
firent déclarer par l'archevêque Hubert qu'ils étaient décidés à ne
point s'embarquer. Au fait, que leur importait cette guerre? La plupart,
quoique Normands d'origine, étaient devenus étrangers à la Normandie.
Ils ne se souciaient pas de se battre pour fortifier leur roi contre
eux, et le mettre à même de réduire ses sujets insulaires avec ceux du
continent.

[Footnote 493: Mais il eut peine à persuader. Il suffit, pour détruire
l'accusation, d'une fausse lettre du Vieux de la Montagne que Richard
fit circuler.]

Jean s'était aussi adressé au pape, accusant Philippe d'avoir rompu la
paix et violé ses serments. Innocent se porta pour juge, _non du fief,
mais du péché_[494]. Ses légats ne décidèrent rien. Philippe s'empara de
la Normandie (1204). Jean, lui-même avait déclaré aux Normands qu'ils
n'avaient aucun secours à attendre. Il s'était plongé en désespéré dans
les plaisirs. Les envoyés de Rouen le trouvèrent jouant aux échecs, et
avant de répondre, il voulut achever la partie. «Il dînait tous les
jours splendidement avec sa belle reine, et prolongeait le sommeil du
matin jusqu'à l'heure du repas[495].» Cependant, s'il n'agissait point
lui-même, il négociait avec les ennemis de l'Église et du roi de France.
Il payait des subsides à l'empereur Othon IV, son neveu; il s'entendait
d'une part avec les Flamands, de l'autre avec les seigneurs du midi de
la France, et élevait à sa cour son autre neveu, fils du comte de
Toulouse.

[Footnote 494: Lettre d'Innocent III.]

[Footnote 495: Math. Paris: «Cum regina epulabatur quotidie splendide,
somnosque matutinales usque ad prandendi horam protraxit.--Omnimodis cum
regina sua vivebat deliciis.»]

Ce comte, le roi d'Aragon, et le roi d'Angleterre, suzerains de tout le
Midi, semblaient réconciliés aux dépens de l'Église; ils gardaient à
peine quelques ménagements extérieurs. Le danger était immense de ce
côté pour l'autorité ecclésiastique. Ce n'étaient point des sectaires
isolés, mais une Église tout entière qui s'était formée contre l'Église.
Les biens du clergé étaient partout envahis. Le nom même de prêtre était
une injure. Les ecclésiastiques n'osaient laisser voir leur tonsure en
public[496]. Ceux qui se résignaient à porter la robe cléricale,
c'étaient quelques serviteurs des nobles, auxquels ceux-ci la faisaient
prendre pour envahir sous leur nom quelque bénéfice. Dès qu'un
missionnaire catholique se hasardait à prêcher, il s'élevait des cris de
dérision. La sainteté, l'éloquence ne leur imposaient point. Ils avaient
hué saint Bernard[497].

[Footnote 496: Guillelm. de Podio Laur.]

[Footnote 497: Id.]

La lutte était imminente en 1200. L'église hérétique était organisée;
elle avait sa hiérarchie, ses prêtres, ses évêques, son pape; leur
concile général s'était tenu à Toulouse; cette ville eût été sans doute
leur Rome, et son Capitole eût remplacé l'autre. L'église nouvelle
envoyait partout d'ardents missionnaires: l'innovation éclatait dans les
pays les plus éloignés, les moins soupçonnés, en Picardie, en Flandre,
en Allemagne, en Angleterre, en Lombardie, en Toscane, aux portes de
Rome, à Viterbe. Les populations du Nord voyaient parmi elles les
soldats mercenaires, les _routiers_, pour la plupart au service
d'Angleterre, réaliser tout ce qu'on racontait de l'impiété du Midi. Ils
venaient partie du Brabant, partie de l'Aquitaine; le Basque Marcader
était l'un des principaux lieutenants de Richard Coeur-de-Lion. Les
montagnards du Midi, qui aujourd'hui descendent en France ou en Espagne
pour gagner de l'argent par quelque petite industrie, en faisaient
autant au moyen âge, mais alors la seule industrie était la guerre. Ils
maltraitaient les prêtres tout comme les paysans, habillaient leurs
femmes des vêtements consacrés, battaient les clercs et leur faisaient
chanter la messe par dérision. C'était encore un de leurs plaisirs de
salir, de briser les images du Christ, de lui casser les bras et les
jambes, de le traiter plus mal que les Juifs à la Passion. Ces routiers
étaient chers aux princes, précisément à cause de leur impiété, qui les
rendait insensibles aux censures ecclésiastiques. Un charpentier,
inspiré de la Vierge Marie, forma l'association des _capuchons_ pour
l'extermination de ces bandes. Philippe-Auguste encouragea le peuple,
fournit des troupes, et, en une seule fois, on en égorgea dix
mille[498].

[Footnote 498: Le Velay ne tarde pas à faire hommage à
Philippe-Auguste.]

Indépendamment des ravages des routiers du Midi, les croisades avaient
jeté des semences de haine. Ces grandes expéditions, qui rapprochèrent
l'Orient et l'Occident; eurent aussi pour effet de révéler à l'Europe
du Nord celle du Midi. La dernière se présenta à l'autre sous l'aspect
le plus choquant; esprit mercantile plus que chevaleresque, dédaigneuse
opulence[499], élégance et légèreté moqueuse, danses et costumes
moresques, figures sarrasines. Les aliments mêmes étaient un sujet
d'éloignement entre les deux races; les mangeurs d'ail, d'huile et de
figues rappelaient aux croisés l'impureté du sang moresque et juif, et
le Languedoc leur semblait une autre Judée.

[Footnote 499: _App. 111._]

L'Église du treizième siècle se fit une arme de ces antipathies de races
pour retenir le Midi qui lui échappait. Elle transféra la croisade des
infidèles aux hérétiques. Les prédicateurs furent les mêmes, les
bénédictins de Cîteaux.

Plusieurs réformes avaient eu lieu déjà dans l'institut de saint Benoît;
mais cet ordre était tout un peuple; au onzième siècle, se forma un
ordre dans l'ordre, une première congrégation, la congrégation
bénédictine de Cluny. Le résultat fut immense: il en sortit Grégoire
VII. Ces réformateurs eurent pourtant bientôt besoin d'une réforme[500].
Il s'en fit une en 1098, à l'époque même de la première croisade.
Cîteaux s'éleva à côté de Cluny, toujours dans la riche et vineuse
Bourgogne, le pays des grands prédicateurs, de Bossuet et de saint
Bernard. Ceux-ci s'imposèrent le travail, selon la règle primitive de
saint Benoît, changèrent seulement l'habit noir en habit blanc,
déclarèrent qu'ils s'occuperaient uniquement de leur salut, et seraient
soumis aux évêques, dont les autres moines tendaient toujours à
s'affranchir. Ainsi l'Église en péril resserrait sa hiérarchie. Plus les
Cisterciens se faisaient petits, plus ils grandirent et s'accrurent. Ils
eurent jusqu'à dix-huit cents maisons d'hommes et quatorze cents de
femmes. L'abbé de Cîteaux était appelé l'abbé des abbés. Ils étaient
déjà si riches, vingt ans après leur institution, que l'austérité de
saint Bernard s'en effraya; il s'enfuit en Champagne pour fonder
Clairvaux. Les moines de Cîteaux étaient alors les seuls moines pour le
peuple. On les forçait de monter en chaire et de prêcher la croisade.
Saint Bernard fut l'apôtre de la seconde, et le législateur des
Templiers. Les ordres militaires d'Espagne et de Portugal,
Saint-Jacques, Alcantara, Calatrava et Avis, relevaient de Cîteaux et
lui étaient affiliés. Les moines de Bourgogne étendaient ainsi leur
influence spirituelle sur l'Espagne, tandis que les princes des deux
Bourgognes lui donnaient des rois.

[Footnote 500: _App. 112._]

Toute cette grandeur perdit Cîteaux. Elle se trouva, pour la discipline,
presque au niveau de la voluptueuse Cluny. Celle-ci, du moins, avait de
bonne heure affecté la douceur et l'indulgence. Pierre-le-Venérable y
avait reçu, consolé, enseveli Abailard. Mais Cîteaux corrompue conserva,
dans la richesse et le luxe, la dureté de son institution primitive.
Elle resta animée du génie sanguinaire des croisades, et continua de
prêcher la foi en négligeant les oeuvres. Plus même l'indignité des
prédicateurs rendait leurs paroles vaines et stériles, plus ils
s'irritaient. Ils s'en prenaient du peu d'effet de leur éloquence à
ceux qui sur leurs moeurs jugeaient leur doctrine. Furieux
d'impuissance, ils menaçaient, ils damnaient, et le peuple n'en faisait
que rire.

Un jour que l'abbé de Cîteaux partait avec ses moines dans un magnifique
appareil pour aller en Languedoc travailler à la conversion des
hérétiques, deux Castillans, qui revenaient de Rome, l'évêque d'Osma et
l'un de ses chanoines, le fameux saint Dominique, n'hésitèrent point à
leur dire que ce luxe et cette pompe détruiraient l'effet de leurs
discours: «C'est pieds nus, dirent-ils, qu'il faut marcher contre les
fils de l'orgueil; ils veulent des exemples, vous ne les réduirez point
par des paroles.» Les Cisterciens descendirent de leurs montures et
suivirent les deux Espagnols.

Les Espagnols se mirent à la tête de cette croisade spirituelle. Un
Durando d'Huesca, qui avait été Vaudois lui-même, obtint d'Innocent III
la permission de former une confrérie des _pauvres catholiques_, où
pussent entrer les _pauvres de Lyon_, les Vaudois. La croyance
différait, mais l'extérieur était le même; même costume, même vie. On
espérait que les catholiques, adoptant l'habit et les moeurs des
Vaudois, les Vaudois prendraient en échange les croyances des
catholiques; enfin, que la forme emporterait le fond. Malheureusement le
zélé missionnaire imita si bien les Vaudois, qu'il en devint suspect aux
évêques, et sa tentative charitable eut peu de succès.

En même temps, l'évêque d'Osma et saint Dominique furent autorisés par
le pape à s'associer aux travaux des Cisterciens. Ce Dominique, ce
terrible fondateur de l'inquisition, était un noble Castillan[501].
Personne n'eut plus que lui le don des larmes qui s'allie si souvent au
fanatisme[502]. Lorsqu'il étudiait à Palencia, une grande famine régnant
dans la ville, il vendit tout, et jusqu'à ses livres, pour secourir les
pauvres.

[Footnote 501: «Sa prière était si ardente qu'il en devenait comme
insensé. Une nuit qu'il priait devant l'autel, le diable, pour le
troubler, jeta du haut du toit une énorme pierre qui tomba à grand bruit
dans l'église, et toucha, dans sa chute, le capuchon du saint; il ne
bougea point, et le diable s'enfuit en hurlant.» (Acta S. Dominici.)]

[Footnote 502: Lorsqu'on recueillit les témoignages pour la canonisation
de saint Dominique, un moine déposa qu'il l'avait souvent vu pendant la
messe baigné de larmes, qui lui coulaient en si grande abondance sur le
visage _qu'une goutte n'attendait pas l'autre_.]

L'évêque d'Osma venait de réformer son chapitre d'après la règle de
saint Augustin; Dominique y entra. Plusieurs missions l'ayant conduit en
France, à la suite de l'évêque d'Osma, il vit avec une pitié profonde
tant d'âmes qui se perdaient chaque jour. Il y avait tel château, en
Languedoc, où l'on n'avait pas communié depuis trente ans[503]. Les
petits enfants mouraient sans baptême. «La nuit d'ignorance couvrait ce
pays, et les bêtes de la forêt du Diable s'y promenaient
librement[504].»

[Footnote 503: Pierre de Vaux-Cernay.]

[Footnote 504: Guill. de Pod. Laur.]

D'abord, l'évêque d'Osma, sachant que la pauvre noblesse confiait
l'éducation de ses filles aux hérétiques, fonda un monastère près
Montréal, pour les soustraire à ce danger. Saint Dominique donna tout ce
qu'il possédait; et entendant dire à une femme que si elle quittait les
Albigeois elle se trouverait sans ressources, il voulait se vendre comme
esclave, pour avoir de quoi rendre encore cette âme à Dieu.

Tout ce zèle était inutile. Aucune puissance d'éloquence ou de logique
n'eût suffi pour arrêter l'élan de la liberté de penser; d'ailleurs,
l'alliance odieuse des moines de Cîteaux ôtait tout crédit aux paroles
de saint Dominique. Il fut même obligé de conseiller à l'un d'eux,
Pierre de Castelnau, de s'éloigner quelque temps du Languedoc: les
habitants l'auraient tué. Pour lui, ils ne mirent point les mains sur sa
personne; ils se contentaient de lui jeter de la boue; ils lui
attachaient, dit un de ses biographes, de la paille derrière le dos.
L'évêque d'Osma leva les mains au ciel, et s'écria: «Seigneur, abaisse
ta main et punis-les: le châtiment seul pourra leur ouvrir les
yeux[505].»

[Footnote 505: Acta S. Dominici: «Domine, mitte manum, et corrige eos,
ut eis saltem hæc vexatio tribuat intellectam!»]

On pouvait prévoir, dès l'époque de l'exaltation d'Innocent III, la
catastrophe du Midi. L'année même où il monta sur le trône pontifical,
il avait écrit aux princes des paroles de ruine et de sang[506]. Le
comte de Toulouse, Raymond VI, qui avait succédé à son père en 1194,
porta au comble le courroux du pape. Réconcilié avec les anciens ennemis
de sa famille, les rois d'Aragon comtes de basse Provence, et les rois
d'Angleterre ducs de Guyenne, il ne craignait plus rien et ne gardait
aucun ménagement. Dans ses guerres de Languedoc et de haute Provence, il
se servit constamment de ces routiers que proscrivait l'Église[507]. Il
poussa la guerre sans distinguer les terres laïques ou ecclésiastiques,
sans égard au dimanche ou au carême, chassa des évêques et s'entoura
d'hérétiques et de juifs[508].

[Footnote 506: _App. 113._]

[Footnote 507: C'était pour la plupart des Aragonais.]

[Footnote 508: _App. 114._]

Raymond VI était triomphant sur le Rhône à la tête de son armée, quand
il reçut d'Innocent III une lettre terrible qui lui prédisait sa ruine.
Le pape exigeait qu'il interrompît la guerre, souscrivît avec ses
ennemis un projet de croisade contre ses sujets hérétiques, et ouvrît
ses États aux croisés. Raymond refusa d'abord, fut excommunié, et se
soumit; mais il cherchait à éluder l'exécution de ses promesses. Le
moine Pierre de Castelnau osa lui reprocher en face ce qu'il appelait sa
perfidie; le prince, peu habitué à de telles paroles, laissa échapper
des paroles de colère et de vengeance, des paroles telles peut-être que
celles d'Henri II contre Thomas à Becket. L'effet fut le même; le
dévouement féodal ne permettait pas que le moindre mot du seigneur
tombât sans effet; ceux qu'il nourrissait à sa table croyaient lui
appartenir corps et âme, sans réserve de leur salut éternel. Un
chevalier de Raymond joignit Pierre de Castelnau sur le Rhône et le
poignarda. L'assassin trouva retraite dans les Pyrénées, auprès du comte
de Foix, alors ami du comte de Toulouse, et dont la mère et la soeur
étaient hérétiques.

Tel fut le commencement de cette épouvantable tragédie (1208). Innocent
III ne se contenta pas, comme Alexandre III, des excuses et de la
soumission du prince, il fit prêcher la croisade dans tout le nord de la
France par les moines de Cîteaux. Celle de Constantinople avait habitué
les esprits à l'idée d'une guerre sainte contre les chrétiens. Ici la
proximité était tentante; il ne s'agissait point de traverser les mers:
on offrait le paradis à celui qui aurait ici-bas pillé les riches
campagnes, les cités opulentes du Languedoc. L'humanité aussi était mise
en jeu pour rendre les âmes cruelles; le sang du légat réclamait,
disait-on, le sang des hérétiques[509].

[Footnote 509: Innoc. ep. ad Philipp. August.: «Eia igitur, miles
Christi; cia, christianissime princeps!... Clamantem ad te justi
sanguinis vocom audias.»--Ad Comit, Baron., etc.: «Eia, Christi milites!
eia, strenui militio christiano tirones!»]

La vengeance eût été pourtant difficile, si Raymond VI eût pu user de
toutes ses forces, et lutter sans ménagement contre le parti de
l'Église. C'était un des plus puissants princes, et probablement le plus
riche de la chrétienté. Comte de Toulouse, marquis de haute Provence,
maître du Quercy, du Rouergue, du Vivarais, il avait acquis Maguelonne;
le roi d'Angleterre lui avait cédé l'Agénois, et le roi d'Aragon le
Gévaudan, pour dot de leurs soeurs. Duc de Narbonne, il était suzerain
de Nîmes, Béziers, Uzès, et des comtés de Foix et Comminges dans les
Pyrénées. Mais cette grande puissance n'était pas partout exercée au
même titre. Le vicomte de Béziers, appuyé de l'alliance du comte de
Foix, refusait de dépendre de Toulouse. Toulouse elle-même était une
sorte de république. En 1202, nous voyons les consuls de cette cité
faire la guerre en l'absence de Raymond VI aux chevaliers de
l'Albigeois, et les deux partis prennent le comte pour arbitre et pour
médiateur. Sous son père, Raymond V, les commencements de l'hérésie
avaient été accompagnés d'un tel essor d'indépendance politique, que le
comte lui-même sollicita les rois de France et d'Angleterre
d'entreprendre une croisade (1178) contre les Toulousains et le vicomte
de Béziers. Elle eut lieu, cette croisade, mais sous Raymond VI, et à
ses dépens.

Toutefois, on commença par le bas Languedoc, Béziers, Carcassonne, etc.,
où les hérétiques étaient plus nombreux. Le pape eût risqué d'unir tout
le Midi contre l'Église et de lui donner un chef, s'il eût frappé
d'abord le comte de Toulouse. Il feignit d'accepter ses soumissions,
l'admit à la pénitence. Raymond s'abaissa devant tout son peuple, reçut
des mains des prêtres la flagellation dans l'église même où Pierre de
Castelnau était enterré, et l'on affecta de le faire passer devant le
tombeau. Mais la plus horrible pénitence, c'est qu'il se chargeait de
conduire lui-même l'armée des croisés à la poursuite des hérétiques, lui
qui les aimait dans le coeur, de les mener sur les terres de son neveu,
le vicomte de Béziers, qui osait persévérer dans la protection qu'il
leur accordait. Le malheureux croyait éviter sa ruine en prêtant la main
à celle de ses voisins, et se déshonorait pour vivre un jour de plus.

Le jeune et intrépide vicomte avait mis Béziers en état de résistance et
s'était enfermé dans Carcassonne, lorsqu'arriva du côté du Rhône la
principale armée des croisés; d'autres venaient par le Velay, d'autres
par l'Agénois. «Et fut tant grand le siège, tant de tentes que de
pavillons, qu'il semblait que tout le monde y fût réuni[510].»
Philippe-Auguste n'y vint pas: _il avait à ses côtés deux grands et
terribles lions_[511], le roi Jean et l'empereur Othon, le neveu de
Jean. Mais les Français y vinrent, si le roi n'y vint pas[512]: à leur
tête, les archevêques de Reims, de Sens, de Rouen, les évêques d'Autun,
Clermont, Nevers, Bayeux, Lisieux et Chartres; les comtes de Nevers, de
Saint-Pol, d'Auxerre, de Bar-sur-Seine, de Genève, de Forez, une foule
de seigneurs. Le plus puissant était le duc de Bourgogne. Les
Bourguignons savaient le chemin des Pyrénées; ils avaient brillé surtout
dans les croisades d'Espagne. Une croisade prêchée par les moines de
Cîteaux était nationale en Bourgogne. Les Allemands, les Lorrains,
voisins des Bourguignons, prirent aussi la croix en foule; mais aucune
province ne fournit à la croisade d'hommes plus habiles et plus
vaillants que l'Île-de-France. L'ingénieur de la croisade, celui qui
construisait les machines et dirigeait les sièges, fut un légiste,
maître Théodise, archidiacre de l'église Notre-Dame de Paris; c'est lui
encore qui fit, à Rome, devant le pape, l'apologie des croisés
(1215)[513].

[Footnote 510: Chron. Langued.]

[Footnote 511: Pierre de Vaux-Cernay.]

[Footnote 512: La religion semblait être devenue plus sombre et plus
austère dans le nord de la France. Sous Louis VI, le jeûne du samedi
n'était point de règle; sous son fils Louis VII, il était si
rigoureusement observé que les bouffons, les histrions, n'osaient s'en
dispenser.]

[Footnote 513: «C'était, dit Pierre de Vaux-Cernay, un homme
circonspect, prudent, et très zélé pour les affaires de Dieu, et il
aspirait sur toute chose à trouver dans le droit quelque prétexte pour
refuser au comte l'occasion de se justifier, que le pape lui avait
accordée.»]

Entre les barons, le plus illustre, non pas le plus puissant, celui qui
a attaché son nom à cette terrible guerre, c'est Simon de Montfort, du
chef de sa mère comte de Leicester. Cette famille des Montfort semble
avoir été possédée d'une ambition atroce. Ils prétendaient descendre ou
d'un fils du roi Robert, ou des comtes de Flandre, issus de Charlemagne.
Leur grand'mère Bertrade, qui laissa son mari, le comte d'Anjou, pour le
roi Philippe Ier, et les gouverna l'un et l'autre en même temps, essaya
d'empoisonner son beau-fils, Louis-le-Gros, et de donner la couronne à
ses fils. Louis eut pourtant confiance aux Montfort; c'est l'un d'eux
qui lui donna, dit-on, après sa défaite de Brenneville, le conseil
d'appeler à son secours les milices des communes sous leurs bannières
paroissiales. Au treizième siècle, Simon de Montfort, dont nous allons
parler, faillit être roi du Midi. Son second fils, cherchant en
Angleterre la fortune qu'il avait manquée en France, combattit pour les
communes anglaises et leur ouvrit l'entrée du parlement. Après avoir eu
dans ses mains le roi et le royaume, il fut vaincu et tué. Son fils
(petit-fils du célèbre Montfort, chef de la croisade des Albigeois) le
vengea en égorgeant, en Italie, au pied des autels, le neveu du roi
d'Angleterre qui venait de la terre sainte[514]. Cette action perdit
les Montfort, on prit en horreur cette race néfaste, dont le nom
s'attachait à tant de tragédies et de révolutions.

[Footnote 514: Pour venger sur lui la mort de son père qui avait été tué
en combattant contre le roi d'Angleterre, il l'attaque au pied de
l'autel, et le perce de part en part de son estoc. Il sortit ainsi de
l'église sans que Charles osât donner l'ordre de l'arrêter. Arrivé à la
porte, il y trouva ses chevaliers qui l'attendaient.--Qu'avez-vous fait?
lui dit l'un d'eux.--Je me suis vengé.--Comment? Votre père ne fut-il
pas traîné?...--À ces mots Montfort rentre dans l'église, saisit par les
cheveux le cadavre du jeune prince, et le traîne jusque sur la place
publique.]

Simon de Montfort, le véritable chef de la guerre des Albigeois, était
déjà un vieux soldat des croisades, endurci dans les guerres à outrance
des Templiers et des Assassins. À son retour de la terre sainte, il
trouva à Venise l'armée de la quatrième croisade qui partait, mais il
refusa d'aller à Constantinople; il obéit au pape et sauva l'abbé de
Vaux-Cernay, lorsqu'au grand péril de sa vie il lut aux croisés la
défense du pontife. Cette action signala Montfort et prépara sa
grandeur. Au reste, on ne peut nier que ce terrible exécuteur des
décrets de l'Église n'ait eu des vertus héroïques. Raymond VI l'avouait,
lui dont Montfort avait fait la ruine[515]. Sans parler de son courage,
de ses moeurs sévères et de son invariable confiance en Dieu, il
montrait aux moindres des siens des égards bien nouveaux dans les
croisades. Tous ses nobles ayant avec lui traversé, sur leurs chevaux,
une rivière grossie par l'orage, les piétons, les faibles, ne pouvaient
passer; Montfort repassa à l'instant, suivi de quatre ou cinq cavaliers,
et resta avec les pauvres gens, en grand péril d'être attaqué par
l'ennemi[516]. On lui tint compte aussi dans cette guerre horrible
d'avoir épargné les bouches inutiles qu'on repoussait d'une place, et
d'avoir fait respecter l'honneur des femmes prisonnières. Sa femme, à
lui-même, Alix de Montmorency, n'était pas indigne de lui; lorsque la
plupart des croisés eurent abandonné Montfort, elle prit la direction
d'une nouvelle armée et l'amena à son époux.

[Footnote 515: Guill. Podii Laur.: «J'ai entendu le comte de Toulouse
vanter merveilleusement en Simon, son ennemi, la constance, la
prévoyance, la valeur, et toutes les qualités d'un prince.»]

[Footnote 516: Pierre de Vaux-Cernay.]

L'armée assemblée devant Béziers était guidée par l'abbé de Cîteaux et
par l'évêque même de la ville, qui avait dressé la liste de ceux qu'il
désignait à la mort. Les habitants refusèrent de les livrer, et, voyant
les croisés tracer leur camp, ils sortirent hardiment pour le
surprendre. Ils ne connaissaient pas la supériorité militaire de leurs
ennemis. Les piétons suffirent pour les repousser; avant que les
chevaliers eussent pu prendre part à l'action, ils entrèrent dans la
ville pêle-mêle avec les assiégés et s'en trouvèrent maîtres. Le seul
embarras était de distinguer les hérétiques des orthodoxes: «Tuez-les
tous, dit l'abbé de Cîteaux; le Seigneur connaîtra bien ceux qui sont à
lui[517].»

[Footnote 517: «Cædite eos; novit enim Dominus qui sunt ejus.» (Cæsar
Heisterhach.)]

«Voyant cela, ceux de la ville se retirèrent, ceux qui le purent, tant
hommes que femmes, dans la grande église de Saint-Nazaire: les prêtres
de cette église firent tinter les cloches jusqu'à ce que tout le monde
fût mort. Mais il n'y eut ni son de cloche, ni prêtre vêtu de ses
habits, ni clerc qui pût empêcher que tout ne passât par le tranchant de
l'épée. Un tant seulement n'en put échapper. Ces meurtres et tueries
furent la plus grande pitié qu'on eût depuis vue ni entendue. La ville
fut pillée; on mit le feu partout, tellement que tout fut dévasté et
brûlé, comme on le voit encore à présent, et qu'il n'y demeura chose
vivante. Ce fut une cruelle vengeance, vu que le comte n'était pas
hérétique ni de la secte. À cette destruction furent le duc de
Bourgogne, le comte de Saint-Pol, le comte Pierre d'Auxerre, le comte de
Genève, appelé Gui-le-Comte, le seigneur d'Anduze, appelé Pierre
Vermont; et aussi y étaient les Provençaux, les Allemands, les Lombards;
il y avait des gens de toutes les nations du monde, lesquels y étaient
venus plus de trois cent mille, comme on l'a dit, à cause du
pardon[518].»

[Footnote 518: Chron. Langued.]

Quelques-uns veulent que soixante mille personnes aient péri; d'autres
disent trente-huit mille. L'exécuteur lui-même, l'abbé de Cîteaux, dans
sa lettre à Innocent III, avoue humblement qu'il n'en put égorger que
vingt mille.

L'effroi fut tel que toutes les places furent abandonnées sans combat.
Les habitants s'enfuirent dans les montagnes. Il ne resta que
Carcassonne, où le vicomte s'était enfermé. Le roi d'Aragon, son oncle,
vint inutilement intercéder pour lui en abandonnant tout le reste. Tout
ce qu'il obtint, c'est que le vicomte pourrait sortir lui treizième:
«Plutôt me laisser écorcher tout vif, dit le courageux jeune homme; le
légat n'aura pas le plus petit des miens, car c'est pour moi qu'ils se
trouvent tous en danger.» Cependant il y avait tant d'hommes, de femmes
et d'enfants réfugiés de la campagne, qu'il fut impossible de tenir. Ils
s'enfuirent par une issue souterraine qui conduisait à trois lieues. Le
vicomte demanda un sauf-conduit pour plaider sa cause devant les
croisés, et le légat le fit arrêter en trahison. Cinquante prisonniers
furent, dit-on, pendus, quatre cents brûlés.

Tout ce sang eût été versé en vain, si quelqu'un ne s'était chargé de
perpétuer la croisade, de veiller en armes sur les cadavres et les
cendres. Mais qui pouvait accepter cette rude tâche, consentir à hériter
des victimes, s'établir dans leurs maisons désertes et vêtir leur
chemise sanglante? Le duc de Bourgogne n'en voulut pas: «Il me semble,
dit-il, que nous avons fait bien assez de mal au vicomte, sans lui
prendre son héritage.» Les comtes de Nevers et de Saint-Pol en dirent
autant. Simon de Montfort accepta, après s'être fait un peu prier. Le
vicomte de Béziers, qui était entre ses mains, mourut bientôt, tout à
fait à propos pour Montfort[519]. Il ne lui resta plus qu'à se faire
confirmer par le pape le don des légats; il mit sur chaque maison un
tribut de trois deniers au profit de l'Église de Rome.

[Footnote 519: «... Donc fouc bruyt per tota la terre, que lo dit comte
de Montfort l'avia fait morir.» (Chron. Langued.)]

Cependant il n'était pas facile de conserver un bien acquis de cette
manière. La foule des croisés s'écoulait; Montfort avait gagné, c'était
à lui de garder, s'il pouvait. Il ne lui resta guère de cette immense
armée que quatre mille cinq cents Bourguignons et Allemands. Bientôt il
n'eut plus de troupes que celles qu'il soldait à grand prix. Il lui
fallut donc attendre une nouvelle croisade et amuser les comtes de
Toulouse et de Foix qu'il avait d'abord menacés. Le dernier profita de
ce répit pour se rendre auprès de Philippe-Auguste, puis à Rome, et
protester au pape de la pureté de sa foi. Innocent lui fit bonne mine,
et le renvoya à ses légats. Ceux-ci, qui avaient le mot, gagnèrent
encore du temps, lui assignèrent le terme de trois mois pour se
justifier, en stipulant je ne sais combien de conditions minutieuses,
sur lesquelles on pouvait équivoquer. Au terme fixé, le malheureux
Raymond accourt, espérant enfin obtenir cette absolution qui devait lui
assurer le repos. Alors maître Théodise, qui conduisait tout, déclare
que toutes les conditions ne sont pas remplies: «S'il a manqué aux
petites choses, dit-il, comment serait-il trouvé fidèle dans les
grandes?» Le comte ne put retenir ses larmes. «Quel que soit le
débordement des eaux, dit le prêtre par une allusion dérisoire, elles
n'arriveront pas jusqu'au Seigneur[520].»

[Footnote 520: Pierre de Vaux-Cernay: «In diluvio aquarum multarum ad
Deum non approximabis.»]

Cependant l'épouse de Montfort lui avait amené une nouvelle armée de
croisés. Les Albigeois, n'osant plus se fier à aucune ville, après le
désastre de Béziers et de Carcassonne, s'étaient réfugiés dans quelques
châteaux forts, où une vaillante noblesse faisait cause commune avec
eux; ils avaient beaucoup de nobles dans leur parti, comme les
protestants du seizième siècle. Le château de Minerve, qui se trouvait à
la porte de Narbonne, était une de leurs principales retraites.
L'archevêque et les magistrats de Narbonne avaient espéré détourner la
croisade de leur pays, en faisant des lois terribles contre les
hérétiques; mais ceux-ci, traqués dans tous les anciens domaines du
vicomte de Béziers, se réfugièrent en foule vers Narbonne. La multitude
enfermée dans le château de Minerve ne pouvait subsister qu'en faisant
des courses jusqu'aux portes de cette ville. Les Narbonnais appelèrent
eux-mêmes Montfort et l'aidèrent. Ce siège fut terrible. Les assiégés
n'espéraient et ne voulaient aucune pitié. Forcés de se rendre, le légat
offrit la vie à ceux qui abjureraient. Un des croisés s'en indignait:
«N'ayez pas peur, dit le prêtre, vous n'y perdrez rien; pas un ne se
convertira.» En effet, ceux-ci étaient des _parfaits_, c'est-à-dire les
premiers dans la hiérarchie des hérétiques; tous, hommes et femmes, au
nombre de cent quarante, coururent au bûcher et s'y jetèrent
d'eux-mêmes. Montfort, poussant au Midi, assiégea le fort château de
Termes, autre asile de l'église albigeoise. Il y avait trente ans que
personne dans ce château n'avait approché des sacrements. Les machines
nécessaires pour battre la place furent construites par l'archidiacre de
Paris. Il y fallut des efforts incroyables; les assiégeants plantèrent
le crucifix au haut de ces machines, pour désarmer les assiégés, ou pour
les rendre plus coupables encore s'ils continuaient de se défendre, au
risque de frapper le Christ. Parmi ceux qu'on brûla, il y en avait un
qui déclara vouloir se convertir; Montfort insista pour qu'il fût
brûlé[521]; il est vrai que les flammes refusèrent de le toucher et ne
firent que consumer ses liens.

[Footnote 521: «S'il ment, dit Montfort, il n'aura que ce qu'il mérite;
s'il veut réellement se convertir, le feu expiera ses péchés.» (Pierre
de Vaux-Cernay.)]

Il était visible qu'après s'être emparé de tant de lieux forts dans les
montagnes, Montfort reviendrait vers la plaine et attaquerait Toulouse.
Le comte, dans son effroi, s'adressait à tout le monde; à l'empereur, au
roi d'Angleterre, au roi de France, au roi d'Aragon. Les deux premiers,
menacés par l'Église et la France, ne pouvaient le secourir. L'Espagne
était occupée des progrès des Maures. Philippe-Auguste écrivit au pape.
Le roi d'Aragon en fit autant et essaya de gagner Montfort lui-même. Il
consentait à recevoir son hommage pour les domaines du vicomte de
Béziers, et pour l'assurer de sa bonne foi il lui confiait son propre
fils. En même temps, ce prince généreux, voulant montrer qu'il
s'associait sans réserve à la fortune du comte de Toulouse, lui donna
une de ses soeurs en mariage, l'autre au jeune fils du comte, qui fut
depuis Raymond VII. Il alla lui-même intercéder pour le comté au concile
d'Arles. Mais ces prêtres n'avaient pas d'entrailles. Les deux princes
furent obligés de s'enfuir de la ville, sans prendre congé des évêques,
qui voulaient les faire arrêter. Voici le traité dérisoire auquel ils
voulaient que Raymond se soumît:

«Premièrement, le comte donnera congé incontinent à tous ceux qui sont
venus lui porter aide et secours, ou viendront lui en porter, et les
renverra tous, sans en retenir un seul. Il sera obéissant à l'Église,
fera réparation de tous les maux et dommages qu'elle a reçus, et lui
sera soumis tant qu'il vivra, sans aucune contradiction. Dans tout son
pays il ne se mangera que deux espèces de viandes. Le comte Raymond
chassera et rejettera hors de ses terres tous les hérétiques et leurs
alliés. Ledit comte baillera et délivrera entre les mains desdits légats
et comte de Montfort, pour en faire à leur volonté et plaisir, tous et
chacun de ceux qu'ils lui diront et déclareront, et cela dans le terme
d'un an. Dans toutes ses terres, qui que ce soit, tant noble qu'homme de
bas lieu, ne portera aucun vêtement de prix, mais rien que de mauvaises
capes noires. Il fera abattre et démolir en son pays jusqu'à ras de
terre, et sans en rien laisser, tous les châteaux et places de défense.
Aucun des gentilshommes ou nobles de ce pays ne pourra habiter dans
aucune ville ou place, mais ils vivront tous dehors aux champs, comme
vilains et paysans. Dans toutes ses terres il ne se payera aucun péage,
si ce n'est ceux qu'on avait accoutumé de payer et lever par les anciens
usages. Chaque chef de maison payera chaque année quatre deniers
toulousains au légat, ou à ceux qu'il aura chargés de les lever. Le
comte fera rendre tout ce qui lui sera rentré des revenus de sa terre,
et tous les profits qu'il en aura eus. Quand le comte de Montfort ira et
chevauchera par ses terres et pays, lui ou quelqu'un de ses gens, tant
petits que grands, on ne lui demandera rien pour ce qu'il prendra, ni ne
lui résistera en quoi que ce soit. Quand le comte Raymond aura fait et
accompli tout ce que dessus, il s'en ira outre-mer pour faire la guerre
aux Turcs et infidèles dans l'ordre de Saint-Jean, sans jamais en
revenir que le légat ne le lui ait mandé. Quand il aura fait et accompli
tout ce que dessus, toutes ses terres et seigneuries lui seront rendues
et livrées par le légat ou le comte de Montfort, quand il leur
plaira[522].»

[Footnote 522: «À la prise de Lavaur, dit le moine de Vaux-Cernay, on
entraîna hors du château Aimery, seigneur de Montréal, et d'autres
chevaliers, jusqu'au nombre de quatre-vingts. Le noble comte ordonna
aussitôt qu'on les suspendît tous à des potences; mais dès qu'Aimery,
qui était le plus grand d'entre eux, eût été pendu, les potences
tombèrent, car, dans la grande hâte où l'on était, on ne les avait pas
suffisamment fixées en terre. Le comte, voyant que cela entraînerait un
grand retard, ordonna qu'on égorgeât les autres; et les pèlerins,
recevant cet ordre avec la plus grande avidité, les eurent bientôt tous
massacrés en ce même lieu. La dame du château, qui était soeur d'Aimery
et hérétique exécrable, fut, par l'ordre du comte, jetée dans un puits
que l'on combla de pierres; ensuite nos pèlerins rassemblèrent les
innombrables hérétiques que contenait le château, et les brûlèrent vifs
avec une joie extrême.»]

C'était la guerre qu'une telle paix. Montfort n'attaquait pas encore
Toulouse. Mais son homme, Folquet, autrefois troubadour, maintenant
évêque de Toulouse, aussi furieux dans le fanatisme et la vengeance
qu'il l'avait été autrefois dans le plaisir, travaillait dans cette
ville pour la croisade. Il y organisait le parti catholique sous le nom
de Compagnie blanche. La compagnie s'arma malgré le comte pour secourir
Montfort qui assiégeait le château de Lavaur[523]. Ce refus de secours
fut le prétexte dont celui-ci se servit pour assiéger Toulouse. Il
voulait profiter d'une armée de croisés qui venait d'arriver des
Pays-Bas et de l'Allemagne, et qui, entre autres grands seigneurs,
comptait le duc d'Autriche. Les prêtres sortirent de Toulouse, en
procession, chantant des litanies et dévouant à la mort le peuple qu'ils
abandonnaient. L'évêque demandait expressément que son troupeau fût
traité comme Béziers et Carcassonne.

[Footnote 523: Chron. Langued.]

Il était désormais visible que la religion était moins intéressée en
tout ceci que l'ambition et la vengeance. Les moines de Cîteaux, cette
année même, prirent pour eux les évêchés du Languedoc; l'abbé eut
l'archevêché de Narbonne, et prit par-dessus le titre de duc, du vivant
de Raymond, sans honte et sans pudeur. Peu après, Montfort ne sachant
plus où trouver des hérétiques à tuer pour une nouvelle armée qui lui
venait, conduisit celle-ci dans l'Agénois, et continua la croisade en
pays orthodoxe[524].

[Footnote 524: «Cependant ils trouvèrent au château de Maurillac sept
Vaudois, et les brûlèrent, dit Pierre de Vaux-Cernay, _avec une joie
indicible_.»--À Lavaur, ils avaient brûlé «d'innombrables hérétiques
_avec une joie extrême_».]

Alors tous les seigneurs des Pyrénées se déclarèrent ouvertement pour
Raymond. Les comtes de Foix, de Béarn, de Comminges, l'aidèrent à forcer
Simon de lever le siège de Toulouse. Le comte de Foix faillit l'accabler
à Castelnaudary, mais les troupes plus exercées de Montfort ressaisirent
la victoire. Ces petits princes étaient encouragés en voyant les grands
souverains avouer plus ou moins ouvertement l'intérêt qu'ils portaient à
Raymond. Le sénéchal du roi d'Angleterre, Savary de Mauléon, était avec
les troupes d'Aragon et de Foix à Castelnaudary[525]. Malheureusement
le roi d'Angleterre n'osait pas agir directement. Le roi d'Aragon était
obligé de joindre toutes ses forces à celles des autres princes
d'Espagne pour repousser la terrible invasion des Almohades qui
s'avançaient au nombre de trois ou quatre cent mille. On sait avec
quelle gloire les Espagnols forcèrent à las Navas de Tolosa les chaînes
dont les musulmans avaient essayé de se fortifier. Cette victoire est
une ère nouvelle pour l'Espagne; elle n'a plus à défendre l'Europe
contre l'Afrique; la lutte des races et des religions est terminée (16
juillet 1212).

[Footnote 525: Jean lui-même s'opposa formellement au siège de Marmande,
et menaça d'attaquer les croisés.]

Les réclamations du roi d'Aragon en faveur de son beau-frère semblèrent
alors avoir quelque poids. Le pape fut un instant ébranlé[526]. Le roi
de France ne cacha point l'intérêt que lui inspirait Raymond. Mais le
pape ayant été confirmé dans ses premières idées par ceux qui
profitaient de la croisade, le roi d'Aragon sentit qu'il fallait
recourir à la force et envoya défier Simon. Celui-ci, toujours humble et
prudent autant que fort, fit demander d'abord au roi s'il était bien
vrai qu'il l'eût défié, et en quoi, lui vassal fidèle de la couronne
d'Aragon, il avait pu démériter de son suzerain. En même temps il se
tenait prêt. Il avait peu de monde, et presque tout le peuple était pour
ses adversaires; mais les hommes de Montfort étaient des chevaliers
pesamment armés et comme invulnérables, ou bien des mercenaires d'un
courage éprouvé et qui avaient vieilli dans cette guerre. Don Pedro
avait force milices des villes, et quelques corps de cavalerie légère,
habituée à voltiger comme les Maures. La différence morale des deux
armées était plus forte encore. Ceux de Montfort étaient confessés,
administrés, et avaient baisé les reliques. Pour don Pedro, tous les
historiens, son fils lui-même, nous le représentent comme occupé de
toute autre pensée.

[Footnote 526: _App. 115._]

Un prêtre vint dire au comte: «Vous avez bien peu de compagnons en
comparaison de vos adversaires, parmi lesquels est le roi d'Aragon, fort
habile et fort expérimenté dans la guerre, suivi de ses comtes et d'une
armée nombreuse, et la partie ne serait pas égale pour si peu de monde
contre le roi et une telle multitude.» À ces mots, le comte tira une
lettre de sa bourse, et dit: «Lisez cette lettre.» Le prêtre y trouva
que le roi d'Aragon saluait l'épouse d'un noble du diocèse de Toulouse,
lui disant que c'était pour l'amour d'elle qu'il venait chasser les
Français de sa terre, et d'autres douceurs encore. Le prêtre ayant lu,
répondit: «Que voulez-vous donc dire par là?--Ce que je veux dire?
reprit Montfort. Que Dieu m'aide autant que je crains peu un roi qui
vient traverser les desseins de Dieu pour l'amour d'une femme.»

Quoi qu'il en soit de l'exactitude de ces circonstances, Montfort
s'étant trouvé en présence des ennemis, à Muret près Toulouse, il
feignit de vouloir éluder le combat, se détourna, puis, tombant sur eux
de tout le poids de sa lourde cavalerie, ils les dispersa, et en tua,
dit-on, plus de quinze mille; il n'avait perdu que huit hommes et un
seul chevalier. Plusieurs des partisans de Montfort s'étaient entendus
pour attaquer uniquement le roi d'Aragon. L'un d'eux prit d'abord pour
lui un des siens auquel il avait fait porter ses armes; puis il dit: «Le
roi est pourtant meilleur chevalier.» Don Pedro s'élança alors et dit:
«Ce n'est pas le roi, le voici.» À l'instant ils le percèrent de coups.

Ce prince laissa une longue et chère mémoire. Brillant troubadour, époux
léger; mais qui aurait eu le coeur de s'en souvenir? Quand Montfort le
vit couché par terre et reconnaissable à sa grande taille, le farouche
général du Saint-Esprit ne put retenir une larme.

L'Église semblait avoir vaincu dans le midi de la France comme dans
l'empire grec. Restaient ses ennemis du Nord, les hérétiques de Flandre,
l'excommunié Jean, et l'anti-César, Othon.

Depuis cinq ans (1208-1213), l'Angleterre n'avait plus de relations avec
le saint-siège; la séparation semblait accomplie déjà, comme au seizième
siècle. Innocent avait poussé Jean à l'extrémité, et lancé contre lui un
nouveau Thomas Becket. En 1208, précisément à l'époque où le pontife
commençait la croisade du Midi, il en fit une sous forme moins
belliqueuse contre le roi d'Angleterre, en portant un de ses ennemis à
la primatie. L'archevêque de Kenterbury, chef de l'Église anglicane,
était en outre, comme nous l'avons vu, un personnage politique. C'était
bien plus que les comtes et les lieutenants du roi, le chef de la
Kentie, de ces comtés méridionaux de l'Angleterre qui en formaient la
partie la moins gouvernable, la plus fidèle au vieil esprit breton et
saxon. Rien n'était plus important pour le roi que de mettre dans une
telle place un homme à lui; il y faisait nommer par les prélats, par son
Église normande. Mais les moines du couvent de Saint-Augustin à
Kenterbury réclamaient toujours cette élection, comme un droit
imprescriptible de leur maison, métropole primitive du christianisme
anglais.

Innocent profita de ce conflit. Il se déclara pour les moines; puis,
ceux-ci n'étant pas d'accord entre eux, il annula les premières
élections, et sans attendre l'autorisation du roi qu'il avait fait
demander, il fit élire par les délégués des moines à Rome et sous ses
yeux un ennemi personnel de Jean. C'était un savant ecclésiastique,
d'origine saxonne, comme Becket; son nom de Langton l'indique assez. Il
avait été professeur à l'Université de Paris, puis chancelier de cette
Université. Il nous reste de lui des vers galants adressés à la Vierge
Marie. Jean n'apprit pas plus tôt la consécration de l'archevêque qu'il
chassa d'Angleterre les moines de Kenterbury, mit la main sur leurs
biens, et jura que si le pape lançait contre lui l'interdit, il
confisquerait le bien de tout le clergé, et couperait le nez et les
oreilles à tous les Romains qu'il trouverait dans sa terre. L'interdit
vint et l'excommunication aussi. Mais il ne se trouva personne qui osât
en donner signification au roi. _Effecti sunt quasi canes muti, non
audentes latrare._ On se disait tout bas la terrible nouvelle; mais
personne n'osait ni la promulguer ni s'y conformer. L'archidiacre
Geoffroi s'étant démis de l'échiquier, Jean le fit périr sous une chape
de plomb. De crainte d'être abandonné de ses barons, il avait exigé
d'eux des otages. Ils n'osèrent pas refuser de communier avec lui. Pour
lui, il acceptait hardiment ce rôle d'adversaire de l'Église; il
récompensa un prêtre qui avait prêché au peuple que le roi était le
fléau de Dieu, qu'il fallait l'endurer comme le ministre de la colère
divine. Cet endurcissement et cette sécurité de Jean faisaient trembler:
il semblait s'y complaire. Il mangeait à son aise les biens
ecclésiastiques, violait les filles nobles, achetait des soldats, et se
moquait de tout. De l'argent, il en prenait tant qu'il voulait aux
prêtres, aux villes, aux Juifs; il enfermait ceux-ci quand ils
refusaient de financer, et leur arrachait les dents une à une. Il jouit
cinq ans de la colère de Dieu. Le serment de Jean c'était: Par Dieu et
ses dents! _Per dentes Dei[527]!..._ C'était le dernier terme de cet
esprit satanique que nous avons remarqué dans les rois d'Angleterre,
dans les violences furieuses de Guillaume-le-Roux et du Coeur-de-Lion,
dans le meurtre de Becket, dans les guerres parricides de cette famille.
_Mal! sois mon bien[528]!..._

[Footnote 527: Son père jurait: «Par les yeux de Dieu!»]

[Footnote 528: «Evil, be thou my good.» (Milton.)--Je regrette que
Shakespeare n'ait pas osé donner une seconde partie de _Jean_.]

Il n'avait rien à craindre tant que la France et l'Europe étaient
tournées tout entières vers la croisade des Albigeois. Mais à mesure que
le succès de Montfort fut décidé, son danger augmenta[529]. Cette
terreur, cette vie sans Dieu, où les prêtres officiaient sous peine de
mort, on sentait qu'elle ne pouvait durer. Quand plus tard Henri VIII
sépara l'Angleterre du pape, c'est qu'il se fit pape lui-même. La chose
n'était pas faisable au treizième siècle; Jean n'essaya pas. En 1212,
Innocent III, rassuré du côté du Midi, prêche la croisade contre Jean,
et chargea le roi de France d'exécuter la sentence apostolique. Une
flotte, une armée immense, furent assemblées par Philippe. De son côté,
Jean réunit, dit-on, à Douvres, jusqu'à soixante mille hommes. Mais dans
cette multitude, il n'y avait guère de gens sur qui il pût compter. Le
légat du pape, qui avait passé le détroit, lui fit comprendre son péril;
la cour de Rome voulait abaisser Jean, mais non pas donner l'Angleterre
au roi de France. Il se soumit et fit hommage au pape, s'engageant de
lui payer un tribut de mille marcs sterling d'or[530]. La cérémonie de
l'hommage féodal n'avait rien de honteux. Les rois étaient souvent
vassaux de seigneurs peu puissants, pour quelques terres qu'ils
tenaient d'eux en fief. Le roi d'Angleterre avait toujours été vassal du
roi de France pour la Normandie ou l'Aquitaine. Henri II avait fait
hommage de l'Angleterre à Alexandre III et Richard à l'empereur. Mais
les temps avaient changé. Les barons affectèrent de croire leur roi
dégradé par sa soumission aux prêtres. Lui-même cacha à peine sa fureur.
Un ermite avait prédit qu'à l'Ascension Jean ne serait plus roi; il
voulut prouver qu'il l'était encore, et fit traîner le prophète à la
queue d'un cheval qui le mit en pièces.

[Footnote 529: Le roi d'Angleterre était l'ennemi personnel des
Montfort; le grand-père de Simon, comte de Leicester, avait osé mettre
la main sur Henri II. Le frère utérin de Simon, l'un des plus vaillants
chevaliers qui combattirent à la bataille de Muret, était ce Guillaume
des Barres, homme d'une force prodigieuse, qui, en Sicile, lutta devant
les deux armées contre Richard Coeur-de-Lion, et lui donna l'humiliation
d'avoir trouvé son égal.--Le second fils de Simon de Montfort doit,
comme nous l'avons dit, poursuivre, au nom des communes anglaises, la
lutte de sa famille contre les fils de Jean. Celui-ci n'osa pas envoyer
des troupes à Raymond, son beau-frère, mais il témoigna la plus grande
colère à ceux de ses barons qui se joignaient à Montfort; lorsqu'il vint
en Guyenne, ils quittèrent tous l'armée des croisés. Des seigneurs de la
cour de Jean défendirent, contre Montfort, Castelnaudary et Marmande.]

[Footnote 530: _App. 116._]

Philippe-Auguste eût peut-être envahi l'Angleterre malgré les défenses
du légat, si le comte de Flandre ne l'eût abandonné. La Flandre et
l'Angleterre avaient eu, de bonne heure, des liaisons commerciales; les
ouvriers flamands avaient besoin de laines anglaises. Le légat
encouragea Philippe à tourner cette grande armée contre les Flamands.
Les tisserands de Gand et de Bruges n'avaient guère meilleure réputation
d'orthodoxie que les Albigeois du Languedoc. Philippe envahit en effet
la Flandre, et la ravagea cruellement. Dam fut pillée, Cassel, Ypres,
Bruges, Gand, rançonnées. Les Français assiégeaient cette dernière
ville, lorsqu'ils apprirent que la flotte de Jean bloquait la leur. Ils
ne purent la soustraire à l'ennemi qu'en la brûlant eux-mêmes, et se
vengèrent en incendiant les villes de Dam et de Lille[531].

[Footnote 531: Où pourtant on parlait français.]

Cet hiver même, Jean tenta un effort désespéré. Son beau-frère, le comte
de Toulouse, venait de perdre toutes ses espérances avec la bataille de
Muret et la mort du roi d'Aragon (12 septembre 1213). Celui d'Angleterre
dut se repentir d'avoir laissé écraser les Albigeois, qui auraient été
ses meilleurs alliés. Il en chercha d'autres en Espagne, en Afrique; il
s'adressa, dit-on, aux mahométans, au chef même des Almohades[532],
aimant mieux se damner et se donner au diable qu'à l'Église.

[Footnote 532: Math. Paris.]

Cependant il achetait une nouvelle armée (la sienne l'avait encore
abandonné à la dernière campagne); il envoyait des subsides à son neveu
Othon, et soulevait tous les princes de Belgique. Au coeur de l'hiver
(vers le 15 février 1214), il passa la mer et débarqua à La Rochelle. Il
devait attaquer Philippe par le Midi, tandis que les Allemands et les
Flamands tomberaient sur lui du côté du Nord. Le moment était bien
choisi; les Poitevins, déjà las du joug de la France, vinrent en foule
se ranger autour de Jean. D'autre part, les seigneurs du Nord étaient
alarmés des progrès de la puissance du roi. Le comte de Boulogne avait
été dépouillé par lui des cinq comtés qu'il possédait. Le comte de
Flandre redemandait en vain Aire et Saint-Omer. La dernière campagne
avait porté au comble la haine des Flamands contre les Français. Les
comtes de Limbourg, de Hollande, de Louvain, étaient entrés dans cette
ligue, quoique le dernier fût gendre de Philippe. Il y avait encore
Hugues de Boves, le plus célèbre des chefs de routiers; enfin, le pauvre
empereur de Brunswick, qui n'était lui-même qu'un routier au service de
son oncle, le roi d'Angleterre. On prétend que les confédérés ne
voulaient rien moins que diviser la France. Le comte de Flandre eût eu
Paris; celui de Boulogne, Péronne et le Vermandois. Ils auraient donné
les biens des ecclésiastiques aux gens de guerre, à l'imitation de
Jean[533].

[Footnote 533: Othon avait déclaré qu'un archevêque ne devait avoir que
douze chevaux, un évêque six, un abbé trois.]

La bataille de Bouvines, si fameuse et si nationale, ne semble pas avoir
été une action fort considérable. Il est probable que chaque armée ne
passait guère quinze ou vingt mille hommes. Philippe ayant envoyé contre
Jean la meilleure partie de ses chevaliers, avait composé en partie son
armée, qu'il conduisait lui-même, des milices de Picardie. Les Belges
laissèrent Philippe dévaster leurs terres _royalement_[534] pendant un
mois. Il allait s'en retourner sans avoir vu l'ennemi, lorsqu'il le
rencontra entre Lille et Tournay, près du pont de Bouvines (27 août
1214). Les détails de la bataille nous ont été transmis par un témoin
oculaire, Guillaume-le-Breton, chapelain de Philippe-Auguste, qui se
tenait derrière lui pendant la bataille. Malheureusement ce récit,
évidemment altéré par la flatterie, l'est bien plus encore par la
servilité classique avec laquelle l'historien-poète se croit obligé de
calquer sa Philippide sur l'_Énéide_ de Virgile. Il faut, à toute force,
que Philippe soit Énée et l'empereur Turnus. Tout ce qu'on peut adopter
comme certain, c'est que nos milices furent d'abord mises en désordre,
que les chevaliers firent plusieurs charges, que dans l'une le roi de
France courut risque de la vie; il fut tiré à terre par des fantassins
armés de crochets. L'empereur Othon eut son cheval blessé par Guillaume
des Barres, ce frère de Simon de Montfort, l'adversaire de Richard
Coeur-de-Lion, et fut emporté dans la déroute des siens. La gloire du
courage, mais non pas la victoire, resta aux routiers brabançons; ces
vieux soldats, au nombre de cinq cents, ne voulurent pas se rendre aux
Français, et se firent plutôt tuer. Les chevaliers s'obstinèrent moins,
ils furent pris en grand nombre; sous ces lourdes armures, un homme
démonté était pris sans remède. Cinq comtes tombèrent entre les mains de
Philippe-Auguste, ceux de Flandre de Boulogne, de Salisbury, de
Tecklembourg et de Dortmund. Les deux premiers, n'étant point rachetés
par les leurs, restèrent prisonniers de Philippe. Il donna d'autres
prisonniers à rançonner aux milices des communes qui avaient pris part
au combat.

[Footnote 534: Guillaume-le-Breton.]

Jean ne fut pas plus heureux dans le Midi qu'Othon dans le Nord; il eut
d'abord de rapides succès sur la Loire; il prit Saint-Florent, Ancenis,
Angers. Mais à peine les deux armées furent en présence, qu'une terreur
panique leur fit tourner le dos en même temps. Jean perdit plus vite
qu'il n'avait gagné. Les Aquitains firent à Louis tout aussi bon accueil
qu'ils avaient fait à Jean; il se tint heureux que le pape lui obtînt
une trêve pour soixante mille marcs d'argent, et il repassa en
Angleterre, vaincu, ruiné, sans ressource. L'occasion était belle pour
les barons; ils la saisirent. Au mois de janvier 1215, et de nouveau le
15 juin, ils lui firent signer l'acte célèbre, connu sous le nom de
_Grande Charte_. L'archevêque de Kenterbury, Langton, ex-professeur de
l'Université de Paris, prétendit que les libertés qu'on réclamait du roi
n'étaient autres que les vieilles libertés anglaises, reconnues déjà par
Henri Beauclerc dans une charte semblable[535]. Jean promettait aux
barons de ne plus marier leurs filles et veuves malgré elles; de ne plus
ruiner les pupilles sous prétexte de tutelle féodale ou garde-noble; aux
habitants des villes de respecter leurs franchises; à tous les hommes
libres de leur permettre d'aller et venir comme ils voudraient; de ne
plus emprisonner ni dépouiller personne arbitrairement; de ne point
faire saisir le _contenment_ des pauvres gens (outils, ustensiles,
etc.); de ne point lever, sans consentement du parlement des barons,
l'escuage ou taxe de guerre (hors les trois cas prévus par les lois
féodales); enfin, de ne plus faire prendre par ses officiers les denrées
et les voitures nécessaires à sa maison. La cour royale des plaids
communs ne devait plus suivre le roi, mais siéger au milieu de la cité,
sous l'oeil du peuple, à Westminster. Enfin, les juges, constables et
baillis devaient être désormais des personnes versées dans la science
des lois. Cet article seul transférait la puissance judiciaire aux
scribes, aux clercs, aux légistes, aux hommes de condition inférieure.
Ce que le roi accordait à ses tenanciers immédiats, ils devaient à leur
tour l'accorder à leurs tenanciers inférieurs. Ainsi, pour la première
fois, l'aristocratie sentait qu'elle ne pouvait affermir sa victoire sur
le roi qu'en stipulant pour tous les hommes libres. Ce jour-là
l'ancienne opposition des vainqueurs et des vaincus, des fils des
Normands et des fils des Saxons, disparut et s'effaça.

[Footnote 535: Hallam soupçonne ici une fraude pieuse.]

Quand on lui présenta cet acte, Jean s'écria: «Ils pourraient tout aussi
bien me demander ma couronne[536].» Il signa et tomba ensuite dans un
horrible accès de fureur, rongeant la paille et le bois, comme une bête
enfermée qui mord ses barreaux. Dès que les barons furent dispersés, il
fit publier par tout le continent que les aventuriers brabançons,
flamands, normands, poitevins, gascons, qui voudraient du service,
pouvaient venir en Angleterre et prendre les terres de ses barons
rebelles[537]; il voulait refaire sur les Normands la conquête de
Guillaume sur les Saxons. Il s'en présenta une foule. Les barons
effrayés appelèrent les rois d'Écosse et de France. Le fils de celui-ci
avait épousé Blanche de Castille, nièce de Jean. Mais cette princesse
n'était pas l'héritière immédiate de son oncle, elle ne pouvait
transmettre à son mari un droit qu'elle n'avait pas elle-même. Le pape
intervenait d'ailleurs. Il trouvait que l'archevêque de Kenterbury avait
été trop loin contre Jean. Il défendait au roi de France d'attaquer le
roi d'Angleterre, vassal de l'Église. Le jeune Louis, fils de Philippe,
feignant d'agir contre le gré de son père[538], n'en passa pas moins en
Angleterre à la tête d'une armée. Tous les comtés de la Kentie,
l'archevêque lui-même et la ville de Londres se déclarèrent pour les
Français. Jean se trouva encore une fois abandonné, seul, exilé dans son
propre royaume. Il fallut qu'il cherchât sa vie chaque jour dans le
pillage, comme un chef de routiers. Le matin il brûlait la maison où il
avait passé la nuit. Il passa quelques mois dans l'île de Wight et y
subsista de pirateries. Il portait cependant avec lui un trésor avec
lequel il comptait acheter encore des soldats. Cet argent périt au
passage d'un fleuve. Alors il perdit tout espoir, prit la fièvre et
mourut. C'était ce qui pouvait arriver de pis aux Français. Le fils de
Jean, Henri III, était innocent des crimes de son père. Louis vit
bientôt tous les Anglais ralliés contre lui, et se tint heureux de
repasser en France, en renonçant à la couronne d'Angleterre[539].

[Footnote 536: Il est dit dans la _Grande Charte_ que si les ministres
du roi la violent en quelque chose, il en sera référé au conseil des
vingt-cinq barons. «Alors ceux-ci, avec la communauté de toute la terre,
nous molesteront et poursuivront de toute façon: i.e. par la prise de
nos châteaux, etc.....» La consécration de la guerre civile, tel est le
premier essai de garantie.]

[Footnote 537: Math. Paris.]

[Footnote 538: On assembla à Melun la cour des pairs. Louis dit à
Philippe: «Monseigneur, je suis votre homme lige pour les fiefs que vous
m'avez donnés en deçà de la mer; mais quant au royaume d'Angleterre, il
ne vous appartient point d'en décider... Je vous demande seulement de ne
pas mettre obstacle à mes entreprises, car je suis déterminé a combattre
jusqu'à la mort, s'il le faut, pour recouvrer l'héritage de ma femme.»
Le roi déclara qu'il ne donnerait à son fils aucun appui.]

[Footnote 539: À en croire les Anglais, il aurait même promis de rendre,
à son avènement, les conquêtes de Philippe-Auguste.]

Innocent III était mort deux mois avant le roi Jean (1216, 16 juillet,
19 octobre), aussi grand, aussi triomphant que l'ennemi de l'Église
était abaissé. Et pourtant cette fin victorieuse avait été triste. Que
souhaitait-il donc? il avait écrasé Othon, et fait un empereur de son
jeune Italien Frédéric II: la mort des rois d'Aragon et d'Angleterre
avait montré au monde ce que c'était que de se jouer de l'Église;
l'hérésie des Albigeois avait été noyée dans de tels flots de sang,
qu'on cherchait en vain un aliment aux bûchers. Ce grand, ce terrible
dominateur du monde et de la pensée, que lui manquait-il?

Rien qu'une chose, la chose immense, infinie, à quoi rien ne supplée:
son approbation, la foi en soi. Sa confiance au principe de la
persécution ne s'était peut-être pas ébranlée; mais il lui arrivait
par-dessus sa victoire un cri confus du sang versé, une plainte à voix
basse, douce, modeste, et d'autant plus terrible. Quand on venait lui
conter que son légat de Cîteaux avait égorgé en son nom vingt mille
hommes dans Béziers, que l'évêque Folquet avait fait périr dix mille
hommes dans Toulouse, était-il possible que dans ces immenses exécutions
le glaive ne se fût point trompé? Tant de villes en cendres, tant
d'enfants punis des fautes de leurs pères, tant de péchés pour punir le
péché! Les exécuteurs avaient été bien payés: celui-ci était comte de
Toulouse et marquis de Provence[540], celui-là archevêque de Narbonne;
les autres, évêques. L'Église, qu'y avait-elle gagné? Une exécration
immense, et le pape un doute.

[Footnote 540: Dans une charte de l'an 1215. Monfort s'intitule: «Simon,
providentia Dei dux Narbonæ, comes Tolosæ, et marchio Provinciæ et
Carcassonæ vice-comes, et dominus Montis-fortis.»]

Ce fut surtout un an avant sa mort, en 1215, lorsque le comte de
Toulouse, le comte de Foix et les autres seigneurs du Midi, vinrent se
jeter à ses pieds, lorsqu'il entendit les plaintes, et qu'il vit les
larmes; alors il fut étrangement troublé. Il voulut, dit-on[541],
réparer, et ne le put pas. Ses agents ne lui permirent point une
restitution qui les ruinait et les condamnait. Ce n'est pas impunément
qu'on immole l'humanité à une idée. Le sang versé réclame dans votre
propre coeur, il ébranle l'idole à laquelle vous avez sacrifié; elle
vous manque aux jours du doute, elle chancelle, elle pâlit, elle
échappe; la certitude qu'elle laisse, c'est celle du crime accompli pour
elle.

[Footnote 541: Chronique languedocienne. _App. 117._--Les actes
d'Innocent III donnent une idée toute contraire. On peut lire surtout
ses deux lettres, jusqu'ici inédites (_Archives, Trésor des Chartes_,
reg. J. XIII-18, folio 32, et cart. J. 430), aux évêques et barons du
Midi. Il y manifeste la joie la plus vive pour les résultats de la
croisade et l'extermination de l'hérésie; bien loin d'encourager le
jeune Raymond VII à reprendre son patrimoine, il enjoint aux barons de
rester fidèles à Simon de Montfort.]

Les souhaits ou plutôt les remords d'un vieillard impuissant, s'ils
furent exprimés, devaient rester stériles. Ce ne furent ni les Raymond,
ni les Montfort qui recueillirent le patrimoine du comte de Toulouse.
L'héritier légitime ne le recouvra que pour le céder bientôt.
L'usurpateur, avec tout son courage et sa prodigieuse vigueur d'âme,
était vaincu dans le coeur, quand une pierre, lancée des murs de
Toulouse, vint le délivrer de la vie (1218)[542]. Son fils, Amaury de
Montfort, céda au roi de France ses droits sur le Languedoc; tout le
Midi, sauf quelques villes libres, se jeta dans les bras de
Philippe-Auguste[543]. En 1222, le légat lui-même et les évêques du Midi
le suppliaient à genoux d'accepter l'hommage de Montfort. C'est qu'en
effet les vainqueurs ne savaient plus que faire de leur conquête et
doutaient de s'y maintenir. Les quatre cent trente fiefs que Simon de
Montfort avait donnés pour être régis selon la Coutume de Paris,
pouvaient être arrachés aux nouveaux possesseurs s'ils ne s'assuraient
un puissant protecteur. Les vaincus, qui avaient vu en plusieurs
occasions le roi de France opposé au pape, espéraient de lui un peu plus
d'équité et de douceur.

[Footnote 542: Guill. de Pod. Laur.: «Le comte était malade de fatigue
et d'ennui, ruiné par tant de dépenses et épuisé, et ne pouvait guère
supporter l'aiguillon dont le légat le pressait sans relâche pour son
insouciance et sa mollesse; aussi priait-il, dit-on, le Seigneur de
remédier à ses maux par le repos de la mort. La veille de
Saint-Jean-Baptiste, une pierre lancée par un mangonnot lui tomba sur la
tête, et il expira sur la place.»]

[Footnote 543: _App. 118._]

Si nous jetons à cette époque un regard sur l'Europe entière, nous
découvrirons dans tous les États une faiblesse, une inconséquence de
principe et de situation qui devait tourner au profit du roi de France.

Avant l'effroyable guerre qui amena la catastrophe du Midi, don Pedro et
Raymond V avaient été ennemis des libertés municipales de Toulouse et de
l'Aragon. Le roi d'Aragon avait voulu être couronné des mains du pape,
et lui rendre hommage pour être moins dépendant des siens. Le comte de
Toulouse, Raymond V, avait sollicité lui-même les rois de France et
d'Angleterre de faire une croisade contre les libertés religieuses et
politiques de la cité de Toulouse. Représentant du principe féodal, il
eût voulu anéantir le principe municipal qui gênait son pouvoir. Le roi
d'Angleterre continuait, contre Kenterbury, contre ses barons, la lutte
d'Henri II. Enfin, l'empereur Othon de Brunswick, fils d'Henri-le-Lion,
sorti d'une famille toute guelfe, tout ennemie des empereurs, mais
Anglais par sa mère, élevé à la cour d'Angleterre, près de ses oncles,
Richard et Jean, se souvint de sa mère plus que de son père, tourna des
Guelfes aux Gibelins, tandis que la maison gibeline des princes de
Souabe était relevée par les papes, par Innocent III, tuteur du jeune
Frédéric II. Othon, abandonné des Guelfes, abandonné des Gibelins, se
trouvait renfermé dans ses États de Brunswick, et recevait une solde de
son oncle Jean pour combattre l'Église et Philippe-Auguste, qui le défit
à Bouvines. Telle était l'immense contradiction de l'Europe. Les princes
étaient contre les libertés municipales pour les libertés religieuses.
L'empereur était guelfe et le pape gibelin. Le pape, en attaquant les
rois sous le rapport religieux, les soutenait contre les peuples sous le
rapport politique. Il sacra le roi d'Aragon, il annula la Grande Charte,
et blâma l'archevêque de Kenterbury, de même qu'Alexandre III avait
abandonné Becket. Le pape renonçait ainsi à son ancien rôle de défenseur
des libertés politiques et religieuses. Le roi de France, au contraire,
sanctionnait à cette époque une foule de chartes communales. Il prenait
part à la croisade du Midi, mais seulement autant qu'il fallait pour
constater sa foi. Lui seul, en Europe, avait une position forte et
simple; à lui seul était l'avenir.



CHAPITRE VIII

     Première moitié du treizième siècle. Mysticisme. Louis IX.
     Sainteté du roi de France.


Cette lutte immense, dont nous avons présenté le tableau dans le
chapitre précédent, s'est terminée, ce semble, à l'avantage du pape. Il
a triomphé partout, et de l'empereur, et du roi Jean, et des Albigeois
hérétiques, et des Grecs schismatiques. L'Angleterre et Naples sont
devenus deux fiefs du saint-siège, et la mort tragique du roi d'Aragon a
été un grand enseignement pour tous les rois. Cependant, ces succès
divers ont si peu fortifié le pape, que nous le verrons, au milieu du
treizième siècle, abandonné d'une grande partie de l'Europe, mendiant à
Lyon la protection française; au commencement du siècle suivant,
outragé, battu, souffleté par son bon ami le roi de France, obligé enfin
de venir se mettre sous sa main, à Avignon. C'est au profit de la France
qu'auront succombé les vaincus et les vainqueurs, les ennemis de
l'Église et l'Église elle-même.

Comment expliquer cette décadence précipitée d'Innocent III à Boniface
VIII, une telle chute après une telle victoire? D'abord, c'est que la
victoire a été plus apparente que réelle. Le fer est impuissant contre
la pensée; c'est plutôt sa nature, à cette plante vivace, de croître
sous le fer, de germer et fleurir sous l'acier. Combien plus, si le
glaive se trouve dans la main qui devait le moins user du glaive, si
c'est la main pacifique, la main du prêtre; si l'agneau mord et déchire,
si le père assassine!... L'Église perdant ainsi son caractère de
sainteté, ce caractère va tout à l'heure passer à un laïque, à un roi,
au roi de France. Les peuples vont transporter leur respect au sacerdoce
laïque, à la royauté. Le pieux Louis IX porte ainsi, à son insu, un coup
terrible à l'Église.

Les remèdes mêmes sont devenus des maux. Le pape n'a vaincu le
mysticisme indépendant qu'en ouvrant lui-même de grandes écoles de
mysticisme, je parle des ordres mendiants. C'est combattre le mal par le
mal même; c'est entreprendre la chose difficile et contradictoire entre
toutes, vouloir régler l'inspiration, déterminer l'illumination,
constituer le délire! On ne joue pas ainsi avec la liberté, c'est une
lame à deux tranchants, qui blesse celui qui croit la tenir et veut s'en
faire un instrument.

Les ordres de saint Dominique et de saint François, sur lesquels le pape
essaya de soutenir l'Église en ruine, eurent une mission commune, la
prédication. Le premier âge des monastères, l'âge du travail et de la
culture, où les bénédictins avaient défriché la terre et l'esprit des
barbares, cet âge était passé. Celui des prédicateurs de la croisade,
des moines de Cîteaux et de Clairvaux, avait fini avec la croisade. Au
temps de Grégoire VII, l'Église avait déjà été sauvée par les moines
auxiliaires de la papauté. Mais les moines sédentaires et reclus ne
servaient plus guère, lorsque les hérétiques couraient le monde pour
répandre leurs doctrines. Contre de tels prêcheurs, l'Église eut ses
_prêcheurs_, c'est le nom même de l'ordre de saint Dominique. Le monde
venant moins à elle, elle alla à lui[544]. Le tiers ordre de saint
Dominique et de saint François reçut une foule d'hommes qui ne pouvaient
quitter le siècle, et cherchaient à accorder les devoirs du monde et la
perfection monastique. Saint Louis et sa mère appartenaient au tiers
ordre de saint François.

[Footnote 544: Les universités venaient de quitter saint Augustin pour
Aristote: les Mendiants remontèrent à saint Augustin.]

Telle fut l'influence commune des deux ordres. Toutefois ils eurent,
dans cette ressemblance, un caractère divers. Celui de saint Dominique,
fondé par un esprit austère, par un gentilhomme espagnol, né sous
l'inspiration sanguinaire de Cîteaux, au milieu de la croisade de
Languedoc, s'arrêta de bonne heure dans la carrière mystique, et n'eut
ni la fougue ni les écarts de l'ordre de saint François. Il fut le
principal auxiliaire des papes jusqu'à la fondation des jésuites. Les
dominicains furent chargés de régler et de réprimer. Ils eurent
l'inquisition et l'enseignement de la théologie dans l'enceinte même du
palais pontifical[545]. Pendant que les franciscains couraient le monde
dans le dévergondage de l'inspiration, tombant, se relevant de
l'obéissance à la liberté, de l'hérésie à l'orthodoxie; embrassant le
monde et l'agitant des transports de l'amour mystique, le sombre esprit
de saint Dominique s'enferma au sacré palais de Latran, aux voûtes
granitiques de l'Escurial[546].

[Footnote 545: Honorius III approuva la règle de saint Dominique, en
1216, et créa en sa faveur l'office de Maître du Sacré Palais.]

[Footnote 546: Fondé par Philippe II.]

L'ordre de saint François fut moins embarrassé; il se lança tête baissée
dans l'amour de Dieu[547]; il s'écria, comme plus tard Luther: «Périsse
la loi, vive la grâce!» Le fondateur de cet ordre vagabond fut un
marchand ou colporteur d'Assise. On appelait cet Italien _François_,
parce qu'en effet il ne parlait guère que _français_. «C'était, dit son
biographe, dans sa première jeunesse, un homme de vanité, un bouffon, un
farceur, un chanteur; léger, prodigue, hardi... Tête ronde, front petit,
yeux noirs et sans malice, sourcils droits, nez droit et fin, oreilles
petites et comme dressées, langue aiguë et ardente, voix véhémente et
douce; dents serrées, blanches, égales; lèvres minces, barbe rare, col
grêle, bras courts, doigts longs, ongles longs, jambe maigre, pied
petit, de chair peu ou point[548].» Il avait vingt-cinq ans lorsqu'une
vision le convertit. Il monte à cheval, va vendre ses étoffes à Foligno,
en rapporte le prix à un vieux prêtre, et sur son refus, jette l'argent
par la croisée. Il veut du moins rester avec le prêtre, mais son père le
poursuit; il se sauve, vit un mois dans un trou; son père le rattrape,
le charge de coups; le peuple le poursuit à coups de pierres. Les siens
l'obligent de renoncer juridiquement à tout son bien en présence de
l'évêque. C'était sa plus grande joie; il rend à son père tous ses
habits, sans garder même un caleçon: l'évêque lui jette son manteau.

[Footnote 547: Cet énervant mysticisme ne fit pas le salut de l'Église.
Le franciscain Eudes Rigaud, devenu archevêque de Rouen (1248-1269),
enregistre chaque soir dans son journal les témoignages les plus
accablants contre l'épouvantable corruption des couvents et des églises
de son diocèse. Ce journal a été publié en 1845. D'autre part la
publication du cartulaire de Saint-Bertin jette le plus triste jour sur
la vie des moines aux onzième et douzième siècles (1860). Voy.
_Renaissance_, Introduction.]

[Footnote 548: _Vie de saint François_, par Thomas de Cellano. (Thomas
de Cellano fut son disciple, et écrivit deux fois sa vie, par ordre de
Grégoire IX.)]

Le voilà lancé sur la terre; il parcourt les forêts en chantant les
louanges du Créateur. Des voleurs l'arrêtent et lui demandent qui il
est: «Je suis, dit-il, le héraut qui proclame le grand roi.» Ils le
plongent dans une fondrière pleine de neige; nouvelle joie pour le
saint; il s'en tire et poursuit sa route. Les oiseaux chantent avec lui;
il les prêche, ils écoutent: «Oiseaux, mes frères, disait-il,
n'aimez-vous pas votre Créateur, qui vous donne ailes et plumes et tout
ce qu'il vous faut?» Puis, satisfait de leur docilité, il les bénit et
leur permet de s'envoler[549]. Il exhortait ainsi toutes les créatures à
louer et remercier Dieu. Il les aimait, sympathisait avec elles; il
sauvait, quand il pouvait, le lièvre poursuivi par les chasseurs, et
vendait son manteau pour racheter un agneau de la boucherie. La nature
morte elle-même, il l'embrassait dans son immense charité. Moissons,
vignes, bois, pierres, il fraternisait avec eux tous et les appelait
tous à l'amour divin[550].

[Footnote 549: Th. Cellan.: «Fratres mei aves, multum debetis laudare
Creatorem, etc...» Un jour que des hirondelles l'empêchaient de prêcher
par leur ramage, il les pria de se taire: «Sorores meæ hirundines, etc.»
Elles obéirent aussitôt.]

[Footnote 550: Th. Cellan.: «Segetes, vineas, lapides et silvas, et
omnia speciosa camporum... terramque et ignem, aerem et ventum ad
divinum monebat amorem, etc... Omnes creaturas _fratres_ nomine
nuncupabat; _frater_ cinis, _soror_ musca, etc.»]

Cependant, un pauvre idiot d'Assise s'attacha à lui, puis un riche
marchand laissa tout pour le suivre. Ces premiers franciscains et ceux
qui se joignirent à eux, donnèrent d'abord dans des austérités
forcenées, comparables à celles des fakirs de l'Inde, se pendant à des
cordes, se serrant de chaînes de fer et d'entraves de bois. Puis, quand
ils eurent un peu calmé cette soif de douleur, saint François chercha
longtemps en lui-même lequel valait mieux de la prière ou de la
prédication[551]. Il y serait encore, s'il ne se fût avisé de consulter
sainte Claire et le frère Sylvestre; ils décidèrent pour la prédication.
Dès lors, il n'hésita plus, se ceignit les reins d'une corde et partit
pour Rome. «Tel était son transport, dit le biographe, quand il parut
devant le pape, qu'il pouvait à peine contenir ses pieds, et
tressaillait comme s'il eût dansé[552].» Les politiques de la cour de
Rome le rebutèrent d'abord; puis le pape réfléchit et l'autorisa. Il
demandait pour grâce unique de prêcher, de mendier, de n'avoir rien au
monde, sauf une pauvre église de Sainte-Marie-des-Anges, dans le petit
champ de la _Portiuncule_, qu'il rebâtit de ce qu'on lui donnait. Cela
fait, il partagea le monde à ses compagnons, gardant pour lui l'Égypte,
où il espérait le martyre; mais il eut beau faire, le sultan s'obstina à
le renvoyer.

[Footnote 551: _Vie de saint François_, par saint Bonaventure.]

[Footnote 552: Id.]

Tels furent les progrès du nouvel ordre, qu'en 1219 saint François
réunit cinq mille franciscains en Italie, et il y en avait dans tout le
monde. Ces apôtres effrénés de la grâce couraient partout pieds nus,
jouant tous les mystères dans leurs sermons, traînant après eux les
femmes et les enfants, riant à Noël, pleurant le Vendredi-Saint,
développant sans retenue tout ce que le christianisme a d'éléments
dramatiques. Le système de la grâce, où l'homme n'est plus rien qu'un
jouet de Dieu, le dispense aussi de toute dignité personnelle; c'est
pour lui un acte d'amour de s'abaisser, de s'annuler, de montrer les
côtés honteux de sa nature; il semble exalter Dieu d'autant plus. Le
scandale et le cynisme deviennent une jouissance pieuse, une sensualité
de dévotion. L'homme immole avec délices sa fierté et sa pudeur à
l'objet aimé.

C'était une grande joie pour saint François d'Assise de faire pénitence
dans les rues pour avoir rompu le jeûne et mangé un peu de volaille par
nécessité. Il se faisait traîner tout nu, frapper de coups de corde, et
l'on criait: «Voici le glouton qui s'est gorgé de poulet à votre insu!»
À Noël il se préparait, pour prêcher, une étable, comme celle où naquit
le Sauveur. On y voyait le boeuf, l'âne, le foin; pour que rien n'y
manquât, lui-même il bêlait comme un mouton, en prononçant _Bethleem_,
et quand il en venait à nommer le doux Jésus, il passait la langue sur
les lèvres et les léchait comme s'il eût mangé du miel[553].

[Footnote 553: Le foin de l'étable fit des miracles; il guérissait les
animaux malades.]

Ces folles représentations, ces courses furieuses à travers l'Europe,
qu'on ne pouvait comparer qu'aux bacchanales ou aux pantomimes des
prêtres de Cybèle, donnaient lieu, on peut le croire, à bien des excès.
Elles ne furent même pas exemptes du caractère sanguinaire qui avait
marqué les représentations orgiastiques de l'antiquité. Le tout-puissant
génie dramatique qui poussait saint François à l'imitation complète de
Jésus, ne se contenta pas de le jouer dans sa vie et sa naissance; il
lui fallut aussi la passion. Dans ses dernières années on le portait sur
une charrette, par les rues et les carrefours, versant le sang par le
côté, et imitant, par ces stigmates, ceux du Seigneur.

Ce mysticisme ardent fut vivement accueilli par les femmes, et en
revanche, elles eurent bonne part dans la distribution des dons de la
grâce. Sainte Clara d'Assise commença les Clarisses[554]. Le dogme de
l'immaculée conception devint de plus en plus populaire[555]. Ce fut le
point principal de la religion, la thèse favorite que soutinrent les
théologiens, la croyance chère et sacrée pour laquelle les Franciscains,
chevaliers de la Vierge, rompirent des lances. Une dévotion sensuelle
embrassa la chrétienté. Le monde entier apparut à saint Dominique dans
le capuchon de la Vierge, comme l'Inde l'a vu dans la bouche de Crishna,
ou comme Brama reposant dans la fleur du lotos. «La Vierge ouvrit son
capuchon devant son serviteur Dominique qui était tout en pleurs, et il
se trouvait, ce capuchon, de telle capacité et immensité qu'il contenait
et embrassait doucement toute la céleste patrie.»

[Footnote 554: Cet ordre obtint de saint François, en 1224, une règle
particulière. Agnès de Bohême l'établit en Allemagne.]

[Footnote 555: _App. 119._]

Nous avons remarqué déjà à l'occasion d'Héloïse, d'Éléonore de Guyenne
et des Cours d'amour, que, dès le douzième siècle, la femme prit sur la
terre une place proportionnée à l'importance nouvelle qu'elle avait
acquise dans la hiérarchie céleste. Au treizième, elle se trouve, au
moins comme mère et régente, assise sur plusieurs des trônes d'Occident.
Blanche de Castille gouverne au nom de son fils enfant, comme la
comtesse de Champagne pour le jeune Thibault, comme celle de Flandre
pour son mari prisonnier. Isabelle de la Marche exerce aussi la plus
grande influence sur son fils Henri III, roi d'Angleterre. Jeanne de
Flandre ne se contenta pas du pouvoir, elle en voulut les honneurs et
les insignes virils; elle réclama au sacre de saint Louis le droit du
comte de Flandre, celui de porter l'épée nue, l'épée de la France[556].

[Footnote 556: Par une singulière coïncidence, en 1250, une femme
succédait, pour la première fois, à un sultan (Chegger-Eddour à
Almoadan).]

Avant d'expliquer comment une femme gouverna la France et brisa la force
féodale au nom d'un enfant, il faut pourtant se rappeler combien toute
circonstance favorisait alors les progrès du pouvoir royal. La royauté
n'avait qu'à se laisser aller, le fil de l'eau la portait. La mort de
Philippe-Auguste n'y avait rien changé (1218). Son fils, le faible et
maladif Louis VIII, nommé, ce semble ironiquement, Louis-le-Lion, ne
joua pas moins le rôle d'un conquérant. Il échoua en Angleterre, il est
vrai, mais il prit aux Anglais le Poitou. En Flandre, il maintint la
comtesse Jeanne, lui rendant le service de garder son mari prisonnier à
la tour du Louvre. Cette Jeanne était fille de Beaudoin, le premier
empereur de Constantinople, qu'on croyait tué par les Bulgares. Un jour
le voilà qui reparaît en Flandre; sa fille refuse de le reconnaître,
mais le peuple l'accueille, et elle est obligée de fuir près de Louis
VIII, qui la ramène avec une armée. Le vieillard ne pouvait répondre à
certaines questions; et vingt ans d'une dure captivité pouvaient bien
avoir altéré sa mémoire. Il passa pour imposteur, et la comtesse le fit
périr. Tout le peuple la regarda comme parricide.

La Flandre se trouvait ainsi soumise à l'influence française; il en fut
bientôt de même du Languedoc. Louis VIII y était appelé par l'Église
contre les Albigeois, qui reparaissaient sous Raymond VII[557]. D'autre
part, une bonne partie des méridionaux désirait finir à tout prix, par
l'intervention de la France, cette guerre de tigres qui se faisait chez
eux depuis si longtemps. Louis avait prouvé sa douceur et sa loyauté au
siège de Marmande, où il essaya en vain de sauver les assiégés.
Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevêques et évêques déclarèrent
qu'ils conseillaient au roi de se charger de l'affaire des Albigeois.
Louis VIII se mit en effet en marche à la tête de toute la France du
Nord; les cavaliers seuls étaient dans cette armée au nombre de
cinquante mille. L'alarme fut grande dans le Midi. Une foule de
seigneurs et de villes s'empressèrent d'envoyer au-devant, et de faire
hommage. Les républiques de Provence, Avignon, Arles, Marseille et Nice
espéraient pourtant que le torrent passerait à côté. Avignon offrit
passage hors de ses murs; mais en même temps elle s'entendait avec le
comte de Toulouse pour détruire tous les fourrages à l'approche de la
cavalerie française. Cette ville était étroitement unie avec Raymond,
elle était restée douze ans excommuniée pour l'amour de lui. Les
podestats d'Avignon prenaient le titre de bayles ou lieutenants du comte
de Toulouse. Louis VIII insista pour passer par la ville même, et sur
son refus il l'assiégea. Les réclamations de Frédéric II, en faveur de
cette ville impériale, ne furent point écoutées. Il fallut qu'elle payât
rançon, donnât des otages et abattît ses murailles. Tout ce qu'on trouva
dans la ville, de Français et de Flamands, fut égorgé par les
assiégeants. Une grande partie du Languedoc s'effraya; Nîmes, Albi,
Carcassonne, se livrèrent, et Louis VIII établit des sénéchaux dans
cette dernière ville et à Beaucaire. Il semblait qu'il dût accomplir
dans cette campagne toute la conquête du Midi. Mais le siège d'Avignon
avait été un retard fatal; les chaleurs occasionnèrent une épidémie
meurtrière dans son armée. Lui-même il languissait, lorsque le duc de
Bretagne et les comtes de Lusignan, de la Marche, d'Angoulême et de
Champagne s'entendirent pour se retirer. Ils se repentaient tous d'avoir
aidé aux succès du roi; le comte de Champagne, amant de la reine (telle
est du moins la tradition), fut accusé d'avoir empoisonné Louis, qui
mourut peu après son départ (1226).

[Footnote 557: _App. 120._]

La régence et la tutelle du jeune Louis IX eût appartenu, d'après les
lois féodales, à son oncle Philippe-le-Hurepel (le grossier), comte de
Boulogne. Le légat du pape et le comte de Champagne, qu'on disait
également favorisés de la reine mère, Blanche de Castille, lui
assurèrent la régence. C'était une grande nouveauté qu'une femme
commandât à tant d'hommes; c'était sortir d'une manière éclatante du
système militaire et barbare qui avait prévalu jusque-là, pour entrer
dans la voie pacifique de l'esprit moderne. L'Église y aida. Outre le
légat, l'archevêque de Sens et l'évêque de Beauvais voulurent bien
attester que le dernier roi avait, sur son lit de mort, nommé sa veuve
régente. Son testament, que nous avons encore, n'en fait aucune
mention[558]. Il est douteux, d'ailleurs, qu'il eût confié le royaume à
une Espagnole, à la nièce du roi Jean, à une femme que le comte de
Champagne avait prise, dit-on, pour l'objet de ses galanteries
poétiques. Ce comte, ennemi d'abord du roi, comme les autres grands
seigneurs, n'en fut pas moins le plus puissant appui de la royauté
après la mort de Louis VIII. Il aimait sa veuve, dit-on, et, d'autre
part, la Champagne aimait la France; les grandes villes industrielles de
Troyes, de Bar-sur-Seine, etc., devaient sympathiser avec le pouvoir
pacifique et régulier du roi, plus qu'avec la turbulence militaire des
seigneurs. Le parti du roi, c'était le parti de la paix, de l'ordre, de
la sûreté des routes. Quiconque voyageait, marchand ou pèlerin, était, à
coup sûr, pour le roi. Ceci explique encore la haine furieuse des grands
seigneurs contre la Champagne, qui avait de bonne heure abandonné leur
ligue. La jalousie de la féodalité contre l'industrialisme, qui entra
pour beaucoup dans les guerres de Flandre et de Languedoc, ne fut point
certainement étrangère aux affreux ravages que les seigneurs firent dans
la Champagne, pendant la minorité de saint Louis.

[Footnote 558: _App. 121._]

Le chef de la ligue féodale, ce n'était point Philippe, oncle du jeune
roi, ni les comtes de la Marche et de Lusignan, beau-père et frère du
roi d'Angleterre, mais le duc de Bretagne, Pierre Mauclerc, descendu
d'un fils de Louis-le-Gros. La Bretagne, relevant de la Normandie, et
par conséquent de l'Angleterre aussi bien que de la France, flottait
entre les deux couronnes. Le duc était d'ailleurs l'homme le plus propre
à profiter d'une telle position. Élevé aux écoles de Paris, grand
dialecticien, destiné d'abord à la prêtrise, mais de coeur légiste,
chevalier, ennemi des prêtres, il en fut surnommé _Mauclerc_.

Cet homme remarquable, certainement le premier de son temps, entreprit
bien des choses à la fois, et plus qu'il ne pouvait: en France,
d'abaisser la royauté; en Bretagne, d'être absolu, malgré les prêtres et
les seigneurs. Il s'attacha les paysans, leur accorda des droits de
pâture, d'usage du bois mort, des exemptions de péage. Il eut encore
pour lui les seigneurs de l'intérieur du pays, surtout ceux de la
Bretagne française (Avaugour, Vitré, Fougères, Châteaubriant, Dol,
Châteaugiron); mais il tâcha de dépouiller ceux des côtes (Léon, Rohan,
le Faou, etc.). Il leur disputa ce précieux droit de _bris_, qui leur
donnait les vaisseaux naufragés. Il luttait aussi contre l'Église,
l'accusait de simonie par-devant les barons, employait contre les
prêtres la science du droit canonique qu'il avait apprise d'eux-mêmes.
Dans cette lutte, il se montra inflexible et barbare; un curé refusant
d'enterrer un excommunié, il ordonna qu'on l'enterrât lui-même avec le
corps.

Cette lutte intérieure ne permit guère à Mauclerc d'agir vigoureusement
contre la France. Il lui eût fallu du moins être bien appuyé de
l'Angleterre. Mais les Poitevins qui gouvernaient et volaient le jeune
Henri III, ne lui laissaient point d'argent pour une guerre honorable.
Il devait passer la mer en 1226; une révolte le retint. Mauclerc
l'attendait encore en 1229, mais le favori d'Henri III fut corrompu par
la régente et rien ne se trouva prêt. Elle eut encore l'adresse
d'empêcher le comte de Champagne d'épouser la fille de Mauclerc[559].
Les barons, sentant la faiblesse de la ligue; n'osaient, malgré toute
leur mauvaise volonté, désobéir formellement au roi enfant, dont la
régente employait le nom. En 1228, sommés par elle d'amener leurs hommes
contre la Bretagne, ils vinrent chacun avec deux chevaliers seulement.

[Footnote 559: _App. 122._]

L'impuissance de la ligue du Nord permit à Blanche et au légat qui la
conseillait, d'agir vigoureusement contre le Midi. Une nouvelle croisade
fut conduite en Languedoc. Toulouse aurait tenu longtemps, mais les
croisés se mirent à détruire méthodiquement toutes les vignes qui
faisaient la richesse du pays. Les indigènes avaient résisté tant qu'il
n'en coûtait que du sang. Ils obligèrent leur comte à céder. Il fallut
qu'il rasât les murs de sa ville, y reçut garnison française, y
autorisât l'établissement de l'inquisition, confirmât à la France la
possession du bas Languedoc, promît Toulouse après sa mort, comme dot de
sa fille Jeanne, qu'un des frères du roi devait épouser[560]. Quant à la
haute Provence, il la donnait à l'Église: c'est l'origine du droit des
papes sur le comtat d'Avignon. Lui-même il vint à Paris, s'humilia,
reçut la discipline dans l'église de Notre-Dame, et se constitua, pour
six semaines, prisonnier à la tour du Louvre. Cette tour, où six comtes
avaient été enfermés après Bouvines, d'où le comte de Flandre venait à
peine de sortir, où l'ancien comte de Boulogne se tua de désespoir,
était devenue le château, la maison de plaisance, où les grands barons
logeaient chacun à son tour.

[Footnote 560: _App. 123._]

La régente osa alors défier le comte de Bretagne et le somma de
comparaître devant les pairs. Ce tribunal des douze pairs, calqué sur le
nombre mystique des douze apôtres et sur les traditions poétiques des
romans carlovingiens, n'était point une institution fixe et régulière.
Rien n'était plus commode pour les rois. Cette fois, les pairs se
trouvèrent l'archevêque de Sens, les évêques de Chartres et de Paris,
les comtes de Flandre, de Champagne, de Nevers, de Blois, de Chartres,
de Montfort, de Vendôme, les seigneurs de Coucy et de Montmorency, et
beaucoup d'autres barons et chevaliers.

Leur sentence n'aurait pas fait grand'chose, si Mauclerc eût été mieux
soutenu par les Anglais et par les barons. Ceux-ci traitèrent séparément
avec la régente. Toute la haine des seigneurs, forcés de céder à
Blanche, retomba sur le comte de Champagne; il fut obligé de se réfugier
à Paris, et ne rentra dans ses domaines qu'en promettant de prendre la
croix en expiation de la mort de Louis VIII; c'était s'avouer coupable.

Tout le mouvement qui avait troublé la France du Nord, s'écoula pour
ainsi dire vers le Midi et l'Orient. Les deux chefs opposés, Thibault et
Mauclerc, furent éloignés par des circonstances nouvelles, et laissèrent
le royaume en paix. Thibault se trouva roi de Navarre par la mort du
père de sa femme; il vendit à la régente Chartres, Blois, Sancerre et
Châteaudun. Une noblesse innombrable le suivit. Le roi d'Aragon, qui, à
la même époque, commençait sa croisade contre Majorque et Valence,
amena aussi beaucoup de chevaliers, surtout un grand nombre de _faidits_
provençaux et languedociens; c'était les proscrits de la guerre des
Albigeois. Peu après, Pierre Mauclerc, qui n'était comte de Bretagne que
du chef de sa femme, abdiqua le comté, le laissa à son fils, et fut
nommé par le pape Grégoire IX général en chef de la nouvelle croisade
d'Orient.

Telle était la favorable situation du royaume à l'époque de la majorité
de saint Louis (1236). La royauté n'avait rien perdu depuis
Philippe-Auguste. Arrêtons-nous un instant ici, et récapitulons les
progrès de l'autorité royale et du pouvoir central depuis l'avènement du
grand-père de saint Louis.

Philippe-Auguste avait, à vrai dire, fondé ce royaume en réunissant la
Normandie à la Picardie. Il avait en quelque sorte fondé Paris, en lui
donnant sa cathédrale, sa halle, son pavé, des hôpitaux, des aqueducs,
une nouvelle enceinte, de nouvelles armoiries, surtout en autorisant et
soutenant son Université. Il avait fondé la juridiction royale en
inaugurant l'assemblée des pairs par un acte populaire et humain, la
condamnation de Jean et la punition du meurtre d'Arthur. Les grandes
puissances féodales s'affaissaient; la Flandre, la Champagne, le
Languedoc, étaient soumis à l'influence royale. Le roi s'était formé un
grand parti dans la noblesse; il avait créé une démocratie dans
l'aristocratie, si je puis dire; je parle des cadets: il fit consacrer
en principe qu'ils ne dépendraient plus de leurs aînés.

Le prince dans les mains duquel tombait ce grand héritage, Louis IX,
avait vingt et un ans en 1236. Il fut déclaré majeur, mais dans la
réalité, il resta longtemps encore dépendant de sa mère, la fière
Espagnole qui gouvernait depuis dix ans. Les qualités de Louis n'étaient
pas de celles qui éclatent de bonne heure; la principale fut un
sentiment exquis, un amour inquiet du devoir, et pendant longtemps le
devoir lui apparut comme la volonté de sa mère. Espagnol du côté de
Blanche[561], Flamand par son aïeule Isabelle, le jeune prince suça avec
le lait une piété ardente, qui semble avoir été étrangère à la plupart
de ses prédécesseurs, et que ses successeurs n'ont guère connue
davantage.

[Footnote 561: _App. 124._]

Cet homme qui apportait au monde un tel besoin de croire, se trouva
précisément au milieu de la grande crise, lorsque toutes les croyances
étaient ébranlées. Ces belles images d'ordre, que le moyen âge avait
rêvées, le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, qu'étaient-elles
devenues? La guerre de l'empire et du sacerdoce avait atteint le dernier
degré de violence, et les deux partis inspiraient presque une égale
horreur.

D'un côté, c'était l'empereur, au milieu de son cortège de légistes
bolonais et de docteurs arabes, penseur hardi, charmant poète et mauvais
croyant. Il avait des gardes sarrasines, une université sarrasine, des
concubines arabes. Le sultan d'Égypte était son meilleur ami[562]. Il
avait, disait-on, écrit ce livre horrible dont on parlait tant: _De
Tribus impostoribus_, Moïse, Mahomet et Jésus, qui n'a jamais été écrit.
Beaucoup de gens soupçonnaient que Frédéric pouvait fort bien être
l'Antéchrist.

[Footnote 562: _App. 125._]

Le pape n'inspirait guère plus de confiance que l'empereur. La foi
manquait à l'un, mais à l'autre la charité. Quelque désir, quelque
besoin qu'on eût de révérer encore le successeur des apôtres, il était
difficile de le reconnaître sous cette cuirasse d'acier qu'il avait
revêtue depuis la croisade des Albigeois. Il semblait que la soif du
meurtre fût devenue la génie même du prêtre. Ces hommes de paix ne
demandaient que mort et ruine, des paroles effroyables sortaient de leur
bouche. Ils s'adressaient à tous les peuples, à tous les princes, ils
prenaient tour à tour le ton de la menace et de la plainte: ils
demandaient, grondaient, priaient, pleuraient. Que voulaient-ils avec
tant d'ardeur? la délivrance de Jérusalem? Aucunement. L'amélioration
des Chrétiens, la conversion des Gentils? Rien de tout cela. Eh! quoi
donc? Du sang. Une soif horrible de sang semblait avoir embrasé le leur,
depuis qu'une fois ils avaient goûté de celui des Albigeois.

La destinée de ce jeune et innocent Louis IX fut d'être l'héritier des
Albigeois et de tant d'autres ennemis de l'Église. C'était pour lui que
Jean, condamné sans être entendu, avait perdu la Normandie, et son fils
Henri le Poitou; c'était pour lui que Montfort avait égorgé vingt mille
hommes dans Béziers, et Folquet, dix mille dans Toulouse. Ceux qui
avaient péri étaient, il est vrai, des hérétiques, des mécréants, des
ennemis de Dieu; il y avait pourtant dans tout cela bien des morts; et
dans cette magnifique dépouille, une triste odeur de sang. Voilà, sans
doute, ce qui fit l'inquiétude et l'indécision de saint Louis. Il avait
grand besoin de croire et de s'attacher à l'Église, pour se justifier à
lui-même son père et son aïeul, qui avait accepté de tels dons. Position
critique pour une âme timorée; il ne pouvait restituer sans déshonorer
son père et indigner la France. D'autre part, il ne pouvait garder, ce
semble, sans consacrer tout ce qui s'était fait, sans accepter tous les
excès, toutes les violences de l'Église.

Le seul objet vers lequel une telle âme pouvait se tourner encore,
c'était la croisade, la délivrance de Jérusalem. Cette grande puissance,
bien ou mal acquise, qui se trouvait dans ses mains, c'était là, sans
doute, qu'elle devait s'exercer et s'expier. De ce côté, il y avait tout
au moins la chance d'une mort sainte.

Jamais la croisade n'avait été plus nécessaire et plus légitime.
Agressive jusque-là, elle allait devenir défensive. On attendait dans
tout l'Orient un grand et terrible événement; c'était comme le bruit des
grandes eaux avant le déluge, comme le craquement des digues, comme le
premier murmure des cataractes du ciel. Les Mongols s'étaient ébranlés
du Nord, et peu à peu descendaient par toute l'Asie. Ces pasteurs,
entraînant les nations, chassant devant eux l'humanité avec leurs
troupeaux, semblaient, décidés à effacer de la terre toute ville, toute
construction, toute trace de culture, à refaire du globe un désert, une
libre prairie, où l'on pût désormais errer sans obstacle. Ils
délibérèrent s'ils ne traiteraient pas ainsi toute la Chine
septentrionale, s'ils ne rendraient pas cet empire, par l'incendie de
cent villes et regorgement de plusieurs millions d'hommes, à cette
beauté primitive des solitudes du monde naissant. Où ils ne pouvaient
détruire les villes sans grand travail, ils se dédommageaient du moins
par le massacre des habitants; témoin ces pyramides de têtes de morts
qu'ils firent élever dans la plaine de Bagdad[563].

[Footnote 563: Tamerlan, après avoir ruiné Damas de fond en comble, fit
frapper des monnaies portant un mot arabe dont le sens était:
DESTRUCTION.]

Toutes les sectes, toutes les religions qui se partageaient l'Asie,
avaient également à craindre ces barbares, et nulle chance de les
arrêter. Les sunnites et les schyytes, le calife de Bagdad et le calife
du Caire, les Assassins, les chrétiens de terre sainte, attendaient le
Jugement. Toute dispute allait être finie, toute haine réconciliée; les
Mongols s'en chargeaient. De là, sans doute, ils passeraient en Europe,
pour accorder le pape et l'empereur, le roi d'Angleterre et le roi de
France. Alors, ils n'auraient plus qu'à faire manger l'avoine à leurs
chevaux sur l'autel de Saint-Pierre de Rome, et le règne de l'Antéchrist
allait commencer.

Ils avançaient, lents et irrésistibles, comme la vengeance de Dieu; déjà
ils étaient partout présents par l'effroi qu'ils inspiraient. En l'an
1238, les gens de la Frise et du Danemark n'osèrent pas quitter leurs
femmes épouvantées pour aller pêcher le hareng selon leur usage sur les
côtes d'Angleterre[564]. En Syrie, on s'attendait d'un moment à l'autre
à voir apparaître les grosses têtes jaunes et les petits chevaux
échevelés. Tout l'Orient était réconcilié. Les princes mahométans, entre
autres le Vieux de la Montagne, avaient envoyé une ambassade suppliante
au roi de France, et l'un des ambassadeurs passa en Angleterre.

[Footnote 564: _App. 126._]

D'autre part, l'empereur latin de Constantinople venait exposer à saint
Louis son danger, son dénuement et sa misère. Ce pauvre empereur s'était
vu obligé de faire alliance avec les Comans, et de leur jurer amitié, la
main sur un chien mort. Il en était à n'avoir plus pour se chauffer que
les poutres de son palais. Quand l'impératrice vint, plus tard, implorer
de nouveau la pitié de saint Louis, Joinville fut obligé, pour la
présenter, de lui donner une robe. L'empereur offrait à saint Louis de
lui céder à bon compte un inestimable trésor, la vraie couronne d'épines
qui avait ceint le front du Sauveur. La seule chose qui embarrassait le
roi de France, c'est que ce commerce de reliques avait bien l'air d'être
un cas de simonie; mais il n'était pas défendu pourtant de faire un
présent à celui qui faisait un tel don à la France. Le présent fut de
cent soixante mille livres, et de plus saint Louis donna le produit
d'une confiscation faite sur les Juifs, dont il se faisait scrupule de
profiter lui-même. Il alla pieds nus recevoir les saintes reliques
jusqu'à Vincennes, et plus tard, fonda pour elles la Sainte-Chapelle de
Paris.

La croisade de 1235 n'était pas faite pour rétablir les affaires
d'Orient. Le roi champenois de Navarre, le duc de Bourgogne, le comte de
Montfort, se firent battre. Le frère du roi d'Angleterre n'eut d'autre
gloire que celle de racheter les prisonniers. Mauclerc seul y gagna
quelque chose. Cependant, le jeune roi de France ne pouvait quitter
encore son royaume, et réparer ces malheurs. Une vaste ligue se formait
contre lui; le comte de Toulouse, dont la fille avait épousé le frère du
roi, Alphonse de Poitiers, voulait tenter encore un effort pour garder
ses États, s'il n'avait pu garder ses enfants. Il s'était allié aux rois
d'Angleterre, de Navarre, de Castille et d'Aragon. Il voulait épouser ou
Marguerite de la Marche, soeur utérine d'Henri III, ou Béatrix de
Provence. Par ce dernier mariage, il eût réuni la Provence au Languedoc,
déshérité sa fille au profit des enfants qu'il eût eus de Béatrix, et
réuni tout le Midi. La précipitation fit avorter ce grand projet. Dès
1242, les inquisiteurs furent massacrés à Avignon; l'héritier légitime
de Nîmes, Béziers et Carcassonne, le jeune Trencavel, se hasarda à
reparaître. Les confédérés agirent l'un après l'autre, Raymond était
réduit quand les Anglais prirent les armes. Leur campagne en France fut
pitoyable; Henri III avait compté sur son beau-père, le comte de la
Marche, et les autres seigneurs qui l'avaient appelé. Quand ils se
virent et se comptèrent, alors commencèrent les reproches et les
altercations. Les Français n'avançaient pas moins; ils auraient tourné
et pris l'armée anglaise au pont de Taillebourg, sur la Charente, si
Henri n'eût obtenu une trêve par l'intercession de son frère Richard,
en qui Louis révéra le héros de la dernière croisade, celui qui avait
racheté et rendu à l'Europe tant de chrétiens[565]. Henri profita de ce
répit pour décamper et se retirer vers Saintes. Louis le serra de près;
un combat acharné eut lieu dans les vignes, et le roi d'Angleterre finit
par s'enfuir dans la ville, et de là vers Bordeaux (1242).

[Footnote 565: Math. Paris.]

Une épidémie, dont le roi et l'armée languirent également, l'empêcha de
poursuivre ses succès. Mais le combat de Taillebourg n'en fut pas moins
le coup mortel pour ses ennemis, et en général pour la féodalité. Le
comte de Toulouse n'obtint grâce que comme cousin de la mère de saint
Louis. Son vassal, le comte de Foix, déclara qu'il voulait dépendre
immédiatement du roi. Le comte de la Marche et sa femme, l'orgueilleuse
Isabelle de Lusignan, veuve de Jean et mère d'Henri III, furent obligés
de céder. Ce vieux comte, faisant hommage au frère du roi, Alphonse,
nouveau comte de Poitiers, un chevalier parut, qui se disait
mortellement offensé par lui, et demandait à le combattre par-devant son
suzerain. Alphonse insistait durement pour que le vieillard fit raison
au jeune homme. L'événement n'était pas douteux, et déjà Isabelle,
craignant de périr après son mari, s'était réfugiée au couvent de
Fontevrault. Saint Louis s'interposa et ne permit point ce combat
inégal. Telle fut pourtant l'humiliation du comte de la Marche que son
ennemi, qui avait juré de laisser pousser ses cheveux jusqu'à ce qu'il
eût vengé son outrage, se les fit couper solennellement devant tous les
barons, et déclara qu'il en avait assez.

En cette occasion, comme en toutes, Louis montrait la modération d'un
saint et d'un politique. Un baron n'ayant voulu se rendre qu'après en
avoir obtenu l'autorisation de son seigneur, le roi d'Angleterre, Louis
lui en sut gré, et lui remit son château sans autre garantie que son
serment[566]. Mais afin de sauver de la tentation du parjure ceux qui
tenaient des fiefs de lui et d'Henri, il leur déclara, aux termes de
l'Évangile, qu'on ne pouvait servir deux maîtres, et leur permit d'opter
librement[567]. Il eût voulu, pour ôter toute cause de guerre, obtenir
d'Henri la cession expresse de la Normandie; à ce prix, il lui eût rendu
le Poitou.

[Footnote 566: Math. Paris.]

[Footnote 567: Id.]

Telles étaient la prudence et la modération du roi. Il n'imposa pas à
Raymond d'autres conditions que celles du traité de Paris, qu'il avait
signé quatorze ans auparavant.

Cependant la catastrophe tant redoutée avait lieu en Orient. Une aile de
la prodigieuse armée des Mongols avait poussé vers Bagdad (1258); une
autre entrait en Russie, en Pologne, en Hongrie. Les Karismiens,
précurseurs des Mongols, avaient envahi la terre sainte; ils avaient
remporté à Gaza, malgré l'union des chrétiens et des musulmans, une
sanglante victoire. Cinq cents templiers y étaient restés; c'était tout
ce que l'ordre avait alors de chevaliers à la terre sainte; puis les
Mongols avaient pris Jérusalem abandonnée de ses habitants; ces
barbares, par un jeu perfide, mirent partout des croix sur les murs; les
habitants, trop crédules, revinrent et furent massacrés.

Saint Louis était malade, alité, et presque mourant, quand ces tristes
nouvelles parvinrent en Europe. Il était si mal qu'on désespérait de sa
vie, et déjà une des dames qui le gardaient voulait lui jeter le drap
sur le visage, croyant qu'il avait passé. Dès qu'il alla un peu mieux,
au grand étonnement de ceux qui l'entouraient, il fit mettre la croix
rouge sur son lit et sur ses vêtements. Sa mère eût autant aimé le voir
mort. Il promettait, lui faible et mourant, d'aller si loin, outre-mer,
sous un climat meurtrier, donner son sang et celui des siens dans cette
inutile guerre qu'on poursuivait depuis plus d'un siècle. Sa mère, les
prêtres eux-mêmes le pressaient d'y renoncer. Il fut inflexible; cette
idée qu'on lui croyait si fatale fut, selon toute apparence, ce qui le
sauva; il espéra, il voulut vivre, et vécut en effet. Dès qu'il fut
convalescent, il appela sa mère, l'évêque de Paris, et leur dit:
«Puisque vous croyez que je n'étais pas parfaitement en moi-même quand
j'ai prononcé mes voeux, voilà ma croix que j'arrache de mes épaules, je
vous la rends... Mais à présent, continua-t-il, vous ne pouvez nier que
je ne sois dans la pleine jouissance de toutes mes facultés; rendez-moi
donc ma croix; car celui qui sait toute chose sait aussi qu'aucun
aliment n'entrera dans ma bouche jusqu'à ce j'aie été marqué de nouveau
de son signe.--C'est le doigt de Dieu, s'écrièrent tous les assistants;
ne nous opposons plus à sa volonté.» Et personne, dès ce jour, ne
contredit son projet.

Le seul obstacle qui restât à vaincre, chose triste et contre nature,
c'était le pape. Innocent IV remplissait l'Europe de sa haine contre
Frédéric II. Chassé de l'Italie, il assembla contre lui un grand concile
à Lyon[568]. Cette ville impériale tenait pourtant à la France, sur le
territoire de laquelle elle avait son faubourg au delà du Rhône. Saint
Louis, qui s'était inutilement porté pour médiateur, ne consentit pas
sans répugnance à recevoir le pape. Il fallut que tous les moines de
Cîteaux vinssent se jeter aux pieds du roi, et il laissa attendre le
pape quinze jours pour savoir sa détermination. Innocent, dans sa
violence, contrariait de tout son pouvoir la croisade d'Orient; il eût
voulu tourner les armes du roi de France contre l'empereur ou contre le
roi d'Angleterre, qui était sorti un moment de sa servilité à l'égard du
saint-siège. Déjà, en 1239, il avait offert la couronne impériale à
saint Louis pour son frère, Robert d'Artois; en 1245, il lui offrit la
couronne d'Angleterre. Étrange spectacle, un pape n'oubliant rien pour
entraver la délivrance de Jérusalem, offrant tout à un croisé pour lui
faire violer son voeu[569].

[Footnote 568: Math. Paris.--«Écrasons d'abord le dragon, disait-il, et
nous écraserons bientôt ces vipères de roitelets.»]

[Footnote 569: «Les barons anglais n'osaient passer à la terre sainte,
craignant les pièges de la cour de Rome (muscipulas Romanæ curiæ
formidantes).» (Math. Paris.)]

Louis ne songeait guère à acquérir. Il s'occupait bien plutôt à
légitimer les acquisitions de ses pères. Il essaya inutilement de se
réconcilier l'Angleterre par une restitution partielle. Il interrogea
même les évêques de Normandie pour se rassurer sur le droit qu'il
pouvait avoir à la possession de cette province. Il dédommagea par une
somme d'argent le vicomte Trencavel, héritier de Nîmes et Béziers. Il
l'emmena à la croisade, avec tous les faidits, les proscrits de la
guerre des Albigeois, tous ceux que l'établissement des compagnons de
Montfort avait privés de leur patrimoine. Ainsi il faisait de la guerre
sainte une expiation, une réconciliation universelle.

Ce n'était pas une simple guerre, une expédition, que saint Louis
projetait, mais la fondation d'une grande colonie en Égypte. On pensait
alors, non sans vraisemblance, que pour conquérir et posséder la terre
sainte, il fallait avoir l'Égypte pour point d'appui. Aussi il avait
emporté une grande quantité d'instruments de labourage et d'outils de
toute espèce[570]. Pour faciliter les communications régulières, il
voulut avoir un port à lui sur la Méditerranée; ceux de Provence étaient
à son frère Charles d'Anjou: il fit creuser celui d'Aigues-Mortes.

[Footnote 570: «Ligones, Iridentes, trahas, vomeres, aratra, etc.»
(Math. Paris.)]

Il cingla d'abord vers Chypre, où l'attendaient d'immenses
approvisionnements[571]. Là il s'arrêta, et longtemps, soit pour
attendre son frère Alphonse qui lui amenait sa réserve, soit peut-être
pour s'orienter dans ce monde nouveau. Il y fut amusé par les
ambassadeurs des princes d'Asie, qui venaient observer le grand roi des
Francs. Les chrétiens vinrent d'abord, de Constantinople, d'Arménie, de
Syrie; les musulmans ensuite, entre autres les envoyés de ce Vieux de la
Montagne dont on faisait tant de récits[572]. Les Mongols mêmes
parurent. Saint Louis, qui les crut favorables au christianisme d'après
leur haine pour les autres mahométans, se ligua avec eux contre les deux
papes de l'islamisme, les califes de Bagdad et du Caire.

[Footnote 571: Joinville: «Et quant on les véoit il sembloit que ce
fussent montaingnes; car la pluie qui avoit batu les blez de lonc-temps,
les avoit fait germer par desus, si que il n'i paroit que l'erbe vert.»]

[Footnote 572: _App. 127._]

Cependant les Asiatiques revenaient de leurs premières craintes; ils se
familiarisaient avec l'idée de la grande invasion des Francs. Ceux-ci,
dans l'abondance, s'énervaient sous la séduction d'un climat corrupteur.
Les prostituées venaient placer leurs tentes autour même de la tente du
roi et de sa femme, la chaste reine Marguerite, qui l'avait suivi.

Il se décida enfin à partir pour l'Égypte. Il avait à choisir entre
Damiette et Alexandrie. Un coup de vent l'ayant poussé vers la première
ville[573], il eut hâte d'attaquer; lui-même il se jeta dans l'eau
l'épée à la main. Les troupes légères des Sarrasins, qui étaient en
bataille sur le rivage, tentèrent une ou deux charges, et, voyant les
Francs inébranlables, elles s'enfuirent à toute bride. La forte ville de
Damiette, qui pouvait résister, se rendit dans le premier effroi. Maître
d'une telle place, il fallait se hâter de saisir Alexandrie ou le
Caire. Mais la même foi qui inspirait la croisade faisait négliger les
moyens humains qui en auraient assuré le succès. Le roi d'ailleurs, roi
féodal, n'était sans doute pas assez maître pour arracher ses gens au
pillage d'une riche ville; il en fut comme à Chypre, ils ne se
laissèrent emmener que lorsqu'ils furent las eux-mêmes de leurs excès.
Il y avait d'ailleurs une excuse; Alphonse et la réserve se faisaient
attendre. Le comte de Bretagne, Mauclerc, déjà expérimenté dans la
guerre d'Orient, voulait qu'on s'assurât d'abord d'Alexandrie; le roi
insista pour le Caire. Il fallait donc s'engager dans ce pays coupé de
canaux, et suivre la route qui avait été si fatale à Jean de Brienne. La
marche fut d'une singulière lenteur; les chrétiens, au lieu de jeter des
ponts, faisaient une levée dans chaque canal. Ils mirent ainsi un mois
pour franchir les dix lieues qui sont de Damiette à Mansourah[574]. Pour
atteindre cette dernière ville, ils entreprirent une digue qui devait
soutenir le Nil et leur livrer passage. Cependant ils souffraient
horriblement des feux grégeois que leur lançaient les Sarrasins, et qui
les brûlaient sans remède, enfermés dans leurs armures[575]. Ils
restèrent ainsi cinquante jours, au bout desquels ils apprirent qu'ils
auraient pu s'épargner tant de peine et de travail. Un Bédouin leur
indiqua un gué (8 février).

[Footnote 573: _App. 128._]

[Footnote 574: Bonaparte pensait que si saint Louis avait manoeuvré
comme les Français en 1798, il aurait pu, en partant de Damiette le 8
juin, arriver le 12 à Mansourah, et le 26 au Caire.]

[Footnote 575: «Toutes les fois que nostre saint roi ooit que il nous
getoient le feu grejois, il se vestoit en son lit, et tendoit ses mains
vers notre Seigneur, et disoit en plourant: Biau Sire Diex, gardez-moy
ma gent.» (Joinville.)]

L'avant-garde, conduite par Robert d'Artois, passa avec quelque
difficulté. Les templiers, qui se trouvaient avec lui, l'engageaient à
attendre que son frère le rejoignît. Le bouillant jeune homme les traita
de lâches et se lança, tête baissée, dans la ville dont les portes
étaient ouvertes. Il laissait mener son cheval par un brave chevalier,
qui était sourd, et qui criait à tue-tête: «Sus! sus! à l'ennemi[576]!»
Les templiers n'osèrent rester derrière; tous entrèrent, tous périrent.
Les mameluks, revenus de leur étonnement, barrèrent les rues de pièces
de bois, et des fenêtres ils écrasèrent les assaillants.

[Footnote 576: Joinville: «Le bon comte de Soissons se moquoit à moy, et
me disoit: «Seneschal, lessons huer cette chiennaille, que, par la
quoife Dieu, encore en parlerons-nous de ceste journée es chambres des
dames.»]

Le roi, qui ne savait rien encore, passa, rencontra les Sarrasins; il
combattit vaillamment. «Là, où j'étois à pied avec mes chevaliers, dit
Joinville, aussi blessé vint le roi avec toute sa bataille, avec grand
bruit et grande noise de trompes, de nacaires, et il s'arrêta sur un
chemin levé; mais oncques si bel homme armé ne vis, car il paraissait
dessus toute sa gent des épaules en haut, un haume d'or à son chef, une
épée d'Allemagne en sa main.» Le soir on lui annonça la mort du comte
d'Artois, et le roi répondit «que Dieu en feust adoré de ce que il li
donnoit; et lors li choient les larmes des yex moult grosses». Quelqu'un
vint lui demander des nouvelles de son frère: «Tout ce que je sais,
dit-il, c'est qu'il est en paradis[577].»

[Footnote 577: Joinville.]

Les mameluks revenant de tous côtés à la charge, les Français
défendirent leurs retranchements jusqu'à la fin de la journée. Le comte
d'Anjou, qui se trouvait le premier sur la route du Caire, était à pied
au milieu de ses chevaliers; il fut attaqué en même temps par deux
troupes de Sarrasins, l'une à pied, l'autre à cheval; il était accablé
par le feu grégeois, et on le tenait déjà pour déconfit. Le roi le sauva
en s'élançant lui-même à travers les musulmans. La crinière de son
cheval fut toute couverte de feu grégeois. Le comte de Poitiers fut un
moment prisonnier des Sarrasins; mais il eut le bonheur d'être délivré
par les bouchers, les vivandiers et les femmes de l'armée. Le sire de
Briançon ne put conserver son terrain qu'à l'aide des machines du duc de
Bourgogne, qui tiraient au travers de la rivière. Gui de Mauvoisin,
couvert de feu grégeois, n'échappa qu'avec peine aux flammes. Les
bataillons du comte de Flandre, des barons d'outre-mer que commandait
Gui d'Ibelin, et de Gauthier de Châtillon, conservèrent presque toujours
l'avantage sur les ennemis. Ceux-ci sonnèrent enfin la retraite, et
Louis rendit grâces à Dieu, au milieu de toute l'armée, de l'assistance
qu'il en avait reçue; c'était, en effet, un miracle d'avoir pu défendre,
avec des gens à pied et presque tous blessés, un camp attaqué par une
redoutable cavalerie.

Il devait bien voir que le succès était impossible, et se hâter de
retourner vers Damiette; mais il ne pouvait s'y décider. Sans doute, le
grand nombre de blessés qui se trouvaient dans le camp rendait la chose
difficile; mais les malades augmentaient chaque jour. Cette armée,
campant sur les vases de l'Égypte, nourrie principalement des barbots du
Nil, qui mangeaient tant de cadavres, avait contracté d'étranges et
hideuses maladies. Leur chair gonflait, pourrissait autour de leurs
gencives, et pour qu'ils avalassent, on était obligé de la leur couper;
ce n'était par tout le camp que des cris douloureux comme de femmes en
mal d'enfant; chaque jour augmentait le nombre des morts. Un jour,
pendant l'épidémie, Joinville malade, et entendant la messe de son lit,
fut obligé de se lever et de soutenir son aumônier prêt à s'évanouir.
«Ainsi soutenu, il acheva son sacrement, parchanta la messe tout
entièrement: ne oncques plus ne chanta.»

Ces morts faisaient horreur; chacun craignait de les toucher et de leur
donner la sépulture; en vain le roi, plein de respect pour ces martyrs,
donnait l'exemple et aidait à les enterrer de ses propres mains. Tant de
corps abandonnés augmentaient le mal chaque jour; il fallut songer à la
retraite pour sauver au moins ce qui restait. Triste et incertaine
retraite d'une armée amoindrie, affaiblie, découragée. Le roi, qui avait
fini par être malade comme les autres, eût pu se mettre en sûreté, mais
il ne voulut jamais abandonner son peuple[578]. Tout mourant qu'il
était, il entreprit d'exécuter sa retraite par terre, tandis que les
malades étaient embarqués sur le Nil. Sa faiblesse était telle, qu'on
fut bientôt obligé de le faire entrer dans une petite maison et de le
déposer sur les genoux d'une _bourgeoise de Paris_, qui se trouvait là.

[Footnote 578: «Le roi de France eût pu échapper aux mains des
Égyptiens, soit à cheval, soit dans un bateau; mais ce prince généreux
ne voulut jamais abandonner ses troupes.» (Aboul-Mahassen.)--En revenant
de l'île de Chypre, le vaisseau de saint Louis toucha sur un rocher, et
trois toises de la quille furent emportées. On conseilla au roi de le
quitter. «À ce respondi le roy: Seigneurs, je vois que se je descens de
ceste nef, que elle sera de refus, et voy que il a céans huit cents
personnes et plus; et pour ce que chascun aime autretant sa vie comme je
fais la moie, n'oseroit nulz demourez en ceste nef, ainçois demourroient
en Cypre; parquoy, se Dieu plaît, je ne mettrai ja tant de gent comme il
a céans en péril de mort; ainçois demourrai céans pour mon peuple
sauver.» (Joinville.)]

Cependant les chrétiens s'étaient vus bientôt arrêtés par les Sarrasins,
qui les suivaient par terre et les attendaient dans le fleuve. Un
immense massacre commença; ils déclarèrent en vain qu'ils voulaient se
rendre; les Sarrasins ne craignaient autre chose que le grand nombre des
prisonniers; ils les faisaient donc entrer dans un clos, leur
demandaient s'ils voulaient renier le Christ. Un grand nombre obéit,
entre autres tous les mariniers de Joinville.

Cependant le roi et les prisonniers de marque avaient été réservés. Le
sultan ne voulait pas les délivrer, à moins qu'ils ne rendissent
Jérusalem; ils objectèrent que cette ville était à l'empereur
d'Allemagne, et offrirent Damiette avec quatre cent mille besans d'or.
Le sultan avait consenti, lorsque les mameluks, auxquels il devait sa
victoire, se révoltent et l'égorgent au pied des galères où les Français
étaient détenus. Le danger était grand pour ceux-ci; les meurtriers
pénétrèrent en effet jusqu'auprès du roi. Celui même qui avait arraché
le coeur au soudan vint au roi, sa main, tout ensanglantée, et lui dit:
«Que me donneras-tu, que je t'aie occi ton ennemi, qui t'eût fait mourir
s'il eût vécu?» Et le roi ne lui répondit oncques rien. Il en vint bien
trente, les épées toutes nues et les haches danoises aux mains dans
notre galère, continue Joinville. Je demandai à monseigneur Beaudoin
d'Ibelin, qui savoit bien le sarrasinois, ce que ces gens disoient, et
il me répondit qu'ils disoient qu'ils nous venoient les têtes trancher.
Il y avoit tout plein de gens qui se confessoient à un frère de la
Trinité, qui étoit au comte Guillaume de Flandre; mais, quant à moi, je
ne me souvins oncques de péché que j'eusse fait. Ainçois me pensai que
plus je me défendrois ou plus je me gauchirois, pis me vaudroit. Et lors
me signai et m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux qui tenoit une hache
danoise à charpentier, et dis: «Ainsi mourut sainte Agnès.» Messire Gui
d'Ibelin, connétable de Chypre, s'agenouilla à côté de moi, et je lui
dis: «Je vous absous de tel pouvoir comme Dieu m'a donné.» Mais quand je
me levai d'illec, il ne me souvint oncques de chose qu'il m'eût dite ni
racontée[579].»

[Footnote 579: Joinville. _App. 129._]

Il y avait trois jours que Marguerite avait appris la captivité de son
mari, lorsqu'elle accoucha d'un fils nommé Jean, et qu'elle surnomma
Tristan. Elle faisait coucher au pied de son lit, pour se rassurer, un
vieux chevalier âgé de quatre-vingts ans. Peu de temps avant
d'accoucher, elle s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le
chevalier le lui octroya par son serment, et elle lui dit: «Je vous
demande, par la foi que vous m'avez baillée, que si les Sarrasins
prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant qu'ils me
prennent», et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je le ferai
volontiers, car je l'avois bien pensé que je vous occirois avant qu'ils
vous eussent pris[580].»

[Footnote 580: _App. 129._]

Rien ne manquait au malheur et à l'humiliation de saint Louis. Les
Arabes chantèrent sa défaite, et plus d'un peuple chrétien en fit des
feux de joie. Il resta pourtant un an à la terre sainte pour aider à la
défendre, au cas que les mameluks poursuivissent leur victoire hors de
l'Égypte. Il releva les murs des villes, fortifia Césarée, Jaffa, Sidon,
Saint-Jean d'Acre, et ne se sépara de ce triste pays que lorsque les
barons de la terre sainte lui eurent eux-mêmes assuré que son séjour ne
pouvait plus leur être utile. Il venait d'ailleurs de recevoir une
nouvelle qui lui faisait un devoir de retourner au plus tôt en France.
Sa mère était morte: malheur immense pour un tel fils qui, pendant si
longtemps, n'avait pensé que par elle, qui l'avait quittée malgré elle
pour cette désastreuse expédition, où il devait laisser sur la terre
infidèle un de ses frères, tant de loyaux serviteurs, les os de tant de
martyrs. La vue de la France elle-même ne put le consoler: «Si
j'endurais seul la honte et le malheur, disait-il à un évêque, si mes
péchés n'avaient pas tourné au préjudice de l'Église universelle, je me
résignerais. Mais, hélas! toute la chrétienté est tombée par moi dans
l'opprobre et la confusion[581].»

[Footnote 581: Math. Paris.]

L'état où il retrouvait l'Europe n'était pas propre à le consoler. Le
revers qu'il déplorait était encore le moindre des maux de l'Église;
c'en était un bien autre que cette inquiétude extraordinaire qu'on
remarquait dans tous les esprits. Le mysticisme, répandu dans le peuple
par l'esprit des croisades, avait déjà porté son fruit, l'enthousiasme
sauvage de la liberté politique et religieuse. Ce caractère
révolutionnaire du mysticisme, qui devait se produire nettement dans les
jacqueries des siècles suivants, particulièrement dans la révolte des
paysans de Souabe, en 1525, et des anabaptistes, en 1538, il apparut
déjà dans l'insurrection des _Pastoureaux_[582], qui éclata pendant
l'absence de saint Louis. C'étaient les plus misérables habitants des
campagnes, des bergers surtout, qui, entendant dire que le roi était
prisonnier, s'armèrent, s'attroupèrent, formèrent une grande armée,
déclarèrent qu'ils voulaient aller le délivrer. Peut-être fut-ce un
simple prétexte, peut-être l'opinion que le pauvre peuple s'était déjà
formée de Louis, lui avait-elle donné un immense et vague espoir de
soulagement et de délivrance. Ce qui est certain, c'est que ces bergers
se montraient partout ennemis des prêtres et les massacraient; ils
conféraient eux-mêmes les sacrements. Ils reconnaissaient pour chef un
homme inconnu, qu'ils appelaient le grand maître de Hongrie[583]. Ils
traversèrent impunément Paris, Orléans, une grande partie de la France.
On parvint cependant à dissiper et détruire ces bandes[584].

[Footnote 582: _App. 130._]

[Footnote 583: Il prétendait avoir à la main une lettre de la Vierge
Marie, qui appelait les bergers à la terre sainte, et pour accréditer
cette fable il tenait cette main constamment fermée.]

[Footnote 584: «Quasi canes rabidi passim detruncati.» (Math. Paris.)]

Saint Louis de retour sembla repousser longtemps toute pensée, toute
ambition étrangère; il s'enferma avec un scrupule inquiet dans son
devoir de chrétien, comprenant toutes les vertus de la royauté dans les
pratiques de la dévotion, et s'imputant à lui-même comme péché tout
désordre public. Les sacrifices ne lui coûtèrent rien pour satisfaire
cette conscience timorée et inquiète. Malgré ses frères, ses enfants,
ses barons, ses sujets, il restitua au roi d'Angleterre le Périgord, le
Limousin, l'Agénois, et ce qu'il avait en Quercy et en Saintonge, à
condition qu'Henri renonçât à ses droits sur la Normandie, la Touraine,
l'Anjou, le Maine et le Poitou (1258). Les provinces cédées ne le lui
pardonnèrent jamais, et quand il fut canonisé, elles refusèrent de
célébrer sa fête.

Cette préoccupation excessive des choses de la conscience aurait ôté à
la France toute action extérieure. Mais la France n'était pas encore
dans la main du roi. Le roi se resserrait, se retirait en soi. La France
débordait au dehors.

D'une part, l'Angleterre gouvernée par des Poitevins, par des Français
du Midi, s'affranchit d'eux par le secours d'un Français du Nord, Simon
de Montfort, comte de Leicester, second fils du fameux Montfort, chef de
la croisade des Albigeois. De l'autre côté, les Provençaux sous Charles
d'Anjou, frère de saint Louis, conquirent le royaume des Deux-Siciles,
et consommèrent en Italie la ruine de la maison de Souabe.

Le roi d'Angleterre, Henri III, avait porté la peine des fautes de Jean.
Son père lui avait légué l'humiliation et la ruine. Il n'avait pu se
relever qu'en se mettant sans réserve entre les mains de l'Église;
autrement les Français lui prenaient l'Angleterre, comme ils avaient
pris la Normandie. Le pape usa et abusa de son avantage; il donna à des
Italiens tous les bénéfices d'Angleterre, ceux même que les barons
normands avaient fondés pour les ecclésiastiques de leur famille. Les
barons ne souffraient pas patiemment cette tyrannie de l'Église, et s'en
prenaient au roi qu'ils accusaient de faiblesse. Serré entre ces deux
partis, et recevant tous les coups qu'ils portaient, à qui le roi
pouvait-il se fier? à nul autre qu'à nos Français du Midi, aux Poitevins
surtout, compatriotes de sa mère.

Ces méridionaux, élevés dans les maximes du droit romain, étaient
favorables au pouvoir monarchique, et naturellement ennemis des barons.
C'était l'époque où saint Louis accueillait les traditions du droit
impérial, et introduisait, bon gré, mal gré, l'esprit de Justinien dans
la loi féodale. En Allemagne, Frédéric II s'efforçait de faire prévaloir
les mêmes doctrines. Ces tentatives eurent un sort différent; elles
contribuèrent à l'élévation de la royauté en France, et la ruinèrent en
Angleterre et en Allemagne.

Pour imposer à l'Angleterre l'esprit du Midi, il eût fallu des armées
permanentes, des troupes mercenaires, et beaucoup d'argent. Henri III ne
savait où en prendre; le peu qu'il obtenait, les intrigants qui
l'environnaient mettaient la main dessus. Il ne faut pas oublier
d'ailleurs une chose importante, c'est la disproportion qui se trouvait
nécessairement alors entre les besoins et les ressources. Les besoins
étaient déjà grands; l'ordre administratif commençait à se constituer;
on essayait des armées permanentes. Les ressources étaient faibles, ou
nulles; la production industrielle, qui alimente la prodigieuse
consommation du fisc dans les temps modernes, avait à peine commencé.
C'était encore l'âge du privilège; les barons, le clergé, tout le monde,
avaient à alléguer tel ou tel droit pour ne rien payer. Depuis la Grande
Charte surtout, une foule d'abus lucratifs ayant été supprimés, le
gouvernement anglais semblait n'être plus qu'une méthode pour faire
mourir le roi de faim.

La Grande Charte ayant posé l'insurrection en principe et constitué
l'anarchie, une seconde crise était nécessaire pour asseoir un ordre
régulier, pour introduire entre le roi, le pape et le baronnage un
élément nouveau, le peuple, qui peu à peu les mit d'accord. À une
révolution il faut un homme; ce fut Simon de Montfort; ce fils du
conquérant du Languedoc était destiné à poursuivre sur les ministres
poitevins d'Henri III la guerre héréditaire de sa famille contre les
hommes du Midi. Marguerite de Provence, femme de saint Louis, haïssait
ces Montfort, qui avaient fait tant de mal à son pays. Simon pensa qu'il
ne gagnerait rien à rester à la cour de France, et passa en Angleterre.
Les Montfort, comtes de Leicester, appartenaient aux deux pays. Le roi
Henri combla Simon; il lui donna sa soeur, et l'envoya en Guyenne
réprimer les troubles de ce pays. Simon s'y conduisit avec tant de
dureté qu'il fallut le rappeler. Alors il tourna contre le roi. Ce roi
n'avait jamais été plus puissant en apparence, ni plus faible en
réalité. Il s'imaginait qu'il pourrait acheter pièce à pièce les
dépouilles de la maison de Souabe. Son frère, Richard de Cornouailles,
venait d'acquérir, argent comptant, le titre d'empereur, et le pape
avait concédé à son fils celui de roi de Naples. Cependant toute
l'Angleterre était pleine de troubles. On n'avait su d'autre remède à la
tyrannie pontificale que d'assassiner les courriers, les agents du pape;
une association s'était formée dans ce but[585]. En 1258, un _Parlement_
fut assemblé à Oxford; c'est la première fois que les assemblées
prennent ce titre. Le roi y avait de nouveau juré la Grande Charte, et
s'était mis en tutelle entre les mains de vingt-quatre barons. Au bout
de six ans de guerres, les deux partis invoquèrent l'arbitrage de saint
Louis. Le pieux roi, également inspiré de la Bible et du droit romain,
décida qu'_il fallait obéir aux puissances_, et annula les statuts
d'Oxford, déjà cassés par le pape. Le roi Henri devait rentrer en
possession de toute sa puissance, sauf les chartes et louables coutumes
du royaume d'Angleterre antérieures aux statuts d'Oxford (1264).

[Footnote 585: _App. 131._]

Aussi les confédérés ne prirent cette sentence arbitrale que comme un
signal de guerre. Simon de Montfort eut recours à un moyen extrême. Il
intéressa les villes à la guerre, en introduisant leurs représentants
dans le Parlement. Étrange destinée de cette famille! Au douzième
siècle, un des ancêtres de Montfort avait conseillé à Louis-le-Gros,
après la bataille de Brenneville, d'armer les milices communales. Son
père, l'exterminateur des Albigeois, avait détruit les municipes du midi
de la France. Lui, il appela les communes d'Angleterre à la
participation des droits politiques, essayant toutefois d'associer la
religion à ses projets, et de faire de cette guerre une croisade[586].

[Footnote 586: La veille de la bataille de Lewes, il ordonna à chaque
soldat de s'attacher une croix blanche sur la poitrine et sur l'épaule,
et d'employer le soir suivant à des actes de religion.]

Quelque consciencieuse et impartiale que fût la décision de saint Louis,
elle était téméraire, ce semble; l'avenir devait juger ce jugement.
C'était la première fois qu'il sortait de cette réserve qu'il s'était
jusqu'alors imposée. Sans doute, à cette époque, l'influence du clergé
d'une part, de l'autre celle des légistes, le préoccupaient de l'idée du
droit absolu de la royauté. Cette grande et subite puissance de la
France, pendant les discordes et l'abaissement de l'Angleterre et de
l'Empire, était une tentation. Elle portait Louis à quitter peu à peu le
rôle de médiateur pacifique qu'il s'était contenté autrefois de jouer
entre le pape et l'empereur. L'illustre et infortunée maison de Souabe
était abattue; le pape mettait à l'encan ses dépouilles. Il les offrait
à qui en voudrait, au roi d'Angleterre, au roi de France. Louis refusa
d'abord pour lui-même, mais il permit à son frère Charles d'accepter.
C'était mettre un royaume de plus dans sa maison, mais aussi sur sa
conscience le poids d'un royaume. L'Église, il est vrai, répondait de
tout. Le fils du grand Frédéric II, Conrad, et le bâtard Manfred,
étaient, disait-on, des impies, des ennemis du pape, des princes plus
mahométans que chrétiens. Cependant, tout cela suffisait-il pour qu'on
leur prît leur héritage? et si Manfred était coupable, qu'avait-il fait
le fils de Conrad, le pauvre petit Corradino, le dernier rejeton de tant
d'empereurs? Il avait à peine trois ans.

Ce frère de saint Louis, ce Charles d'Anjou, dont son admirateur Villani
a laissé un portrait si terrible, cet _homme noir, qui dormait
peu_[587], fut un démon tentateur pour saint Louis. Il avait épousé
Béatrix, la dernière des quatre filles du comte de Provence. Les trois
aînées étaient reines[588], et faisaient asseoir Béatrix sur un
escabeau à leurs pieds. Celle-ci irritait encore l'âme violente et avide
de son mari; il lui fallait aussi un trône à elle, et n'importe à quel
prix. La Provence, comme l'héritière de Provence, devait souhaiter une
consolation pour l'hymen odieux qui la soumettait aux Français; si les
vaisseaux de Marseille assujettie portaient le pavillon de France, il
fallait qu'au moins ce pavillon triomphât sur les mers, et humiliât ceux
des Italiens.

[Footnote 587: «Ce Charles fut sage et prudent dans les conseils, preux
dans les armes, sévère, et fort redouté de tous les rois du monde,
magnanime, et de hautes pensées qui l'égalaient aux plus grandes
entreprises; inébranlable dans l'adversité, ferme et fidèle dans toutes
ses promesses, parlant peu et agissant beaucoup, ne riant presque
jamais, décent comme un religieux, zélé catholique, âpre à rendre
justice, féroce dans ses regards. Sa taille était grande et nerveuse, sa
couleur olivâtre, son nez fort grand. Il paraissait plus fait qu'aucun
autre seigneur pour la majesté royale. Il ne dormait presque point. Il
fut prodigue d'armes envers ses chevaliers; mais avide d'acquérir, de
quelque part que ce fût, des terres, des seigneuries et de l'argent pour
fournir à ses entreprises. Jamais il ne prit de plaisir aux mimes, aux
troubadours et aux gens de cour.» (Villani.)]

[Footnote 588: Femmes des rois de France et d'Angleterre, et de
l'empereur Richard de Cornouailles.]

Je ne puis raconter la ruine de cette grande et malheureuse maison de
Souabe, sans revenir sur ses destinées, qui ne sont autres que la lutte
du sacerdoce et de l'empire. Qu'on m'excuse de cette digression. Cette
famille périt; c'est la dernière fois que nous devons en parler.

La maison de Franconie et de Souabe, d'Henri IV à Frédéric-Barberousse,
de celui-ci à Frédéric II, et jusqu'à Corradino en qui elle devait
s'éteindre, présenta, au milieu d'une foule d'actes violents et
tyranniques, un caractère qui ne permet pas de rester indifférent à son
sort: ce caractère est l'héroïsme des affections privées. C'était le
trait commun de tout le parti gibelin: le dévouement de l'homme à
l'homme. Jamais, dans leurs plus grands malheurs, ils ne manquèrent
d'amis prêts à combattre et mourir volontiers pour eux. Et ils le
méritaient par leur magnanimité. C'est à Godefroi de Bouillon, au fils
des ennemis héréditaires de sa famille qu'Henri IV remit le drapeau de
l'Empire; on sait comment Godefroi reconnut cette confiance admirable.
Le jeune Corradino eut son Pylade dans le jeune Frédéric d'Autriche,
enfants héroïques que le vainqueur ne sépara pas dans la mort. La patrie
elle-même, que les Gibelins d'Italie troublèrent tant de fois, elle leur
était chère, alors même qu'ils l'immolaient. Dante a placé dans l'enfer
le chef des Gibelins de Florence, Farinata degli Uberti. Mais, de la
façon dont il en parle, il n'est point de noble coeur qui ne voudrait
place à côté d'un tel homme sur la couche de feu. «Hélas! dit l'ombre
héroïque, je n'étais pas seul à la bataille où nous vainquîmes Florence,
mais au conseil où les vainqueurs proposaient de la détruire, je parlai
seul, et la sauvai.»

Un tout autre esprit semble avoir dominé chez les Guelfes. Ceux-ci,
vrais Italiens, amis de l'Église tant qu'elle le fut de la liberté,
sombres niveleurs, voués au raisonnement sévère et prêts à immoler le
genre humain à une idée. Pour juger ce parti, il faut l'observer, soit
dans l'éternelle tempête qui fut la vie de Gênes, soit dans l'épuration
successive par où Florence descendit, comme dans les cercles d'un autre
enfer de Dante, des Gibelins aux Guelfes, des Guelfes blancs aux Guelfes
noirs, puis de ceux-ci sous la terreur de la _Société guelfe_. Là, elle
demanda, comme remède, le mal même qui lui avait fait horreur dans les
Gibelins, la tyrannie; tyrannie violente, et puis tyrannie douce, quand
le sentiment s'émoussa.

Ce dur esprit guelfe, qui n'épargna pas même Dante, qui fit sa route et
par l'alliance de l'Église et par celle de la France, crut atteindre son
but dans la proscription des nobles. On rasa leurs châteaux hors des
villes; dans les villes, on prit leurs maisons fortes; on les mit si
bas, ces Uberti de Florence, ces Doria de Gênes, que dans cette dernière
ville on anoblissait pour dégrader, et que pour récompenser un noble, on
l'élevait à la dignité de plébéien. Alors les marchands furent contents
et se crurent forts. Ils dominèrent les campagnes à leur tour, comme
avaient fait les citoyens des villes antiques. Toutefois, que
substituèrent-ils à la noblesse, au principe militaire qu'ils avaient
détruit? des soldats de louage qui les trompèrent, les rançonnèrent et
devinrent leurs maîtres, jusqu'à ce que les uns et les autres furent
accablés par l'invasion des étrangers.

Telle fut, en deux mots, l'histoire du vrai parti italien, du parti
guelfe. Quant au parti gibelin ou allemand, il périt ou changea de forme
dès qu'il ne fut plus allemand et féodal. Il subit une métamorphose
hideuse, devint tyrannie pure, et renouvela, par Eccelino et Galéas
Visconti, tout ce que l'antiquité avait raconté ou inventé des Phalaris
et des Agathocle.

L'acquisition du royaume de Naples qui, en apparence, élevait si haut la
maison de Souabe, fut justement ce qui la perdit. Elle entreprit de
former le plus bizarre mélange d'éléments ennemis, d'unir et de mêler
les Allemands, les Italiens et les Sarrasins. Elle amena ceux-ci à la
porte de l'Église; et par ses colonies mahométanes de Luceria et de
Nocéra[589], elle constitua la papauté en état de siège. Alors devait
commencer un duel à mort. D'autre part, l'Allemagne ne s'accommoda pas
mieux d'un prince tout Sicilien, qui voulait faire prévaloir chez elle
le droit romain, c'est-à-dire, le nivellement de l'ancien Empire; la
seule loi de succession, en rendant les partages égaux entre les frères,
eût divisé et abaissé toutes les grandes maisons. La dynastie de Souabe
fut haïe en Allemagne comme italienne, en Italie comme allemande ou
comme arabe; tout se retira d'elle. Frédéric II vit son beau-père, Jean
de Brienne, saisir le temps où il était à la terre sainte, pour lui
enlever Naples. Son propre fils, Henri, qu'il avait désigné son
héritier, renouvela contre lui la révolte d'Henri V contre son père,
tandis que son autre fils, le bel Enzio, était enseveli pour toujours
dans les prisons de Bologne[590]. Enfin, son chancelier, son ami le plus
cher, Pierre des Vignes, tenta de l'empoisonner. Après ce dernier coup,
il ne restait plus qu'à se voiler la tête, comme César aux ides de mars.
Frédéric abjura toute ambition, demanda à résigner tout pour se retirer
à la terre sainte; il voulait, du moins, mourir en paix. Le pape ne le
permit pas.

[Footnote 589: 1223, 1247. Nocéra fut surnommée _Nocéra de' Pagani_.]

[Footnote 590: À la mort de Corradino il voulut s'échapper, enfermé dans
un tonneau; mais une boucle de ses cheveux le trahit. «Ah! il n'y a que
le roi Enzio qui puisse avoir de si beaux cheveux blonds!....»]

Alors le vieux lion s'enfonça dans la cruauté; au siège de Parme, il
faisait chaque jour décapiter quatre de ses prisonniers. Il protégea
l'horrible Eccelino, lui donna le vicariat de l'Empire, et l'on vit par
toute l'Italie mendier leur pain des hommes, des femmes, mutilés, qui
racontaient les vengeances du vicaire impérial.

Frédéric mourut à la peine[591], et le pape en poussa des cris de joie.
Son fils Conrad n'apparut dans l'Italie que pour mourir aussi[592].
Alors l'Empire échappa à cette maison; le frère du roi d'Angleterre et
le roi de Castille se crurent tous deux empereurs. Le fils de Conrad, le
petit Corradino, n'était pas en âge de disputer rien à personne; mais le
royaume de Naples resta au bâtard Manfred, au vrai fils de Frédéric II,
brillant, spirituel, débauché, impie comme son père, homme à part, que
personne n'aima ni ne haït à demi. Il se faisait gloire d'être bâtard,
comme tant de héros et de dieux païens[593]. Tout son appui était dans
les Sarrasins, qui lui gardaient les places et les trésors de son père.
Il ne se fiait guère qu'à eux; il en avait appelé neuf mille encore de
Sicile, et dans sa dernière bataille c'est à leur tête qu'il chargeait
l'ennemi[594].

[Footnote 591: _App. 132._]

[Footnote 592: Au printemps de l'an 1254. Il n'avait que vingt-six ans.]

[Footnote 593: _App. 133._]

[Footnote 594: Dans sa fuite, en 1254, il ne trouva de refuge qu'à
Luceria. Les Sarrasins l'y accueillirent avec des transports de joie.
Avant la bataille, Manfred envoya des ambassadeurs pour négocier.
Charles répondit: «Va dire au sultan de Nocéra que je ne veux que
bataille, et qu'aujourd'hui même je le mettrai en enfer, ou il me mettra
en paradis.»]

On prétend que Charles d'Anjou dut sa victoire à l'ordre déloyal qu'il
donna aux siens, _de frapper aux chevaux_. C'était agir contre toute
chevalerie. Au reste, ce moyen était peu nécessaire; la gendarmerie
française avait trop d'avantage sur une armée composée principalement
de troupes légères. Quand Manfred vit les siens en fuite, il voulut
mourir et attacha son casque, mais il tomba par deux fois. _Hoc est
signum Dei_, dit-il; il se jeta à travers les Français et y trouva la
mort. Charles d'Anjou voulait refuser la sépulture au pauvre excommunié;
mais les Français eux-mêmes apportèrent chacun une pierre, et lui
dressèrent un tombeau[595].

[Footnote 595: Le légat du pape le fit déterrer, et jeter sur les
confins du royaume de Naples et de la campagne de Rome.]

Cette victoire facile n'adoucit pas davantage le farouche conquérant de
Naples. Il lança par tout le pays une nuée d'agents avides qui, fondant
comme des sauterelles, mangèrent le fruit, l'arbre et presque la
terre[596]. Les choses allèrent si loin que le pape lui-même, qui avait
appelé le fléau, se repentit, et fit des remontrances à Charles d'Anjou.
Les plaintes retentissaient dans toute l'Italie, et au delà des Alpes.
Tout le parti gibelin de Naples, de Toscane, Pise surtout, implorait le
secours du jeune Corradino. La mère de l'héroïque enfant le retint
longtemps, inquiète de le voir si jeune encore entrer dans cette funèbre
Italie, où toute sa famille avait trouvé son tombeau. Mais dès qu'il eut
quinze ans, il n'y eut plus moyen de le retenir. Son jeune ami, Frédéric
d'Autriche, dépouillé comme lui de son héritage, s'associa à sa fortune.
Ils passèrent les Alpes avec une nombreuse chevalerie. Parvenus à peine
dans la Lombardie, le duc de Bavière s'alarma, et laissa le jeune fils
des empereurs poursuivre son périlleux voyage, avec trois ou quatre
mille hommes d'armes seulement. Quand ils passèrent devant Rome, le pape
qu'on en avertit dit seulement: «Laissons aller ces victimes.»

[Footnote 596: À tous les emplois qui existaient dans l'ancienne
administration, Charles avait joint tous les emplois correspondants
qu'il connaissait en France, en sorte que le nombre des fonctionnaires
était plus que doublé.]

Cependant la petite troupe avait grossi: outre les Gibelins d'Italie,
des nobles espagnols réfugiés à Rome avaient pris parti pour lui, comme
dans un duel ils auraient tiré l'épée pour le plus faible; Il y avait
une grande ardeur dans cette armée. Lorsqu'ils rencontrèrent, derrière
le Tagliacozzo, l'armée de Charles d'Anjou, ils passèrent hardiment le
fleuve et dispersèrent tout ce qu'ils trouvèrent devant eux. Ils
croyaient la victoire gagnée, lorsque Charles, qui, sur l'avis d'un
vieux et rusé chevalier, s'était retiré derrière une colline avec ses
meilleurs gendarmes, vint tomber sur les vainqueurs fatigués et
dispersés. Les Espagnols seuls se rallièrent et furent écrasés.

Corradino était pris, l'héritier légitime, le dernier rejeton de cette
race formidable; grande tentation pour le féroce vainqueur. Il se
persuada, sans doute par une interprétation forcée du droit romain,
qu'un ennemi vaincu pouvait être traité comme criminel de lèse-majesté;
et d'ailleurs l'ennemi de l'Église n'était-il pas hors de tout droit? On
prétend que le pape le confirma dans ce sentiment et lui écrivit: _Vita
Corradini mors Caroli_[597]. Charles nomma parmi ses créatures des
juges pour faire le procès à son prisonnier. Mais la chose était si
inouïe qu'entre ses juges mêmes il s'en trouva pour défendre Corradino;
les autres se turent. Un seul condamna, et il se chargea de lire la
sentence sur l'échafaud. Ce ne fut pas impunément. Le propre gendre de
Charles d'Anjou, Robert de Flandre, sauta sur l'échafaud, et tua le juge
d'un coup d'épée, en disant: «Il ne t'appartient pas, misérable, de
condamner à mort si noble et si gentil seigneur!»

[Footnote 597: Giannonne.]

Le malheureux enfant n'en fut pas moins décapité avec son inséparable
ami, Frédéric d'Autriche. Il ne laissa échapper aucune plainte: «Ô ma
mère, quelle dure nouvelle on va vous rapporter de moi!» Puis il jeta
son gant dans la foule; ce gant, dit-on, fidèlement ramassé, fut porté à
la soeur de Corradino, à son beau-frère le roi d'Aragon. On sait les
Vêpres siciliennes.

Un mot encore, un dernier mot sur la maison de Souabe. Une fille en
restait, qui avait été mariée au duc de Saxe, quand toute l'Europe était
aux pieds de Frédéric II. Lorsque cette famille tomba, lorsque les papes
poursuivirent par tout le monde ce qui restait _de cette race de
vipères_[598], le Saxon se repentit d'avoir pris pour femme la fille de
l'empereur. Il la frappa brutalement; il fit plus, il la blessa au coeur
en plaçant à côté d'elle, dans son propre château et à sa table, une
odieuse concubine, à laquelle il voulait la forcer de rendre hommage.
L'infortunée, jugeant bien que bientôt il voudrait son sang, résolut de
fuir. Un fidèle serviteur de sa maison lui amena un bateau sur l'Elbe,
au pied de la roche qui dominait le château. Elle devait descendre par
une corde, au péril de sa vie. Ce n'était pas le péril qui l'arrêtait;
mais elle laissait un petit enfant. Au moment de partir, elle voulut le
voir encore et l'embrasser, endormi dans son berceau. Ce fut là un
déchirement!... Dans le transport de la douleur maternelle, elle ne
l'embrassa pas, elle le mordit. Cet enfant vécut; il est connu dans
l'histoire sous le nom de Frédéric-_le-Mordu_; ce fut le plus implacable
ennemi de son père.

[Footnote 598: «De vipereo semine Frederici secundi.»]

Jusqu'à quel point saint Louis eut-il part à cette barbare conquête de
Charles d'Anjou, il est difficile de le déterminer. C'est à lui que le
pape s'était adressé pour avoir vengeance de la maison de Souabe, «comme
à son défenseur, comme à son bras droit[599]». Nul doute qu'il n'ait du
moins autorisé l'entreprise de son frère. Le dernier et le plus sincère
représentant du moyen âge devait en épouser aveuglément la violence
religieuse. Cette guerre de Sicile était encore une croisade. Faire la
guerre aux Hohenstaufen, alliés des Arabes, c'était encore combattre les
infidèles; c'était une oeuvre pieuse d'enlever à la maison de Souabe
cette Italie du Midi qu'elle livrait aux Arabes de Sicile, de fermer
l'Europe à l'Afrique, la chrétienté au mahométisme. Ajoutez que le
principe du moyen âge, déjà attaqué de tout côté, devenait plus âpre et
plus violent dans les âmes qui lui restaient fidèles. Personne ne veut
mourir, pas plus les systèmes que les individus. Ce vieux monde, qui
sentait la vie lui échapper tout à l'heure, se contractait et devenait
plus farouche. Commençant lui-même à douter de soi, il n'en était que
plus cruel pour ceux qui doutaient. Les âmes les plus douces éprouvaient
sans se l'expliquer le besoin de se confirmer dans la foi par
l'intolérance.

[Footnote 599: Nangis.]

Croire et frapper, se donner bien de garde de raisonner et de discourir,
fermer les yeux pour anéantir la lumière, combattre à tâtons, telle
était la pensée enfantine du moyen âge. C'est le principe commun des
persécutions religieuses et des croisades. Cette idée s'affaiblissait
singulièrement dans les âmes au treizième siècle. L'horreur pour les
Sarrasins avait diminué[600]; le découragement était venu et la
lassitude. L'Europe sentait confusément qu'elle avait peu de prise sur
cette massive Asie. On avait eu le temps, en deux siècles, d'apprendre à
fond ce que c'était que ces effroyables guerres. Les croisés qui, sur la
foi de nos poèmes chevaleresques, avaient été chercher des empires de
Trébizonde, des paradis de Jéricho, des Jérusalem d'émeraudes et de
saphirs, n'avaient trouvé qu'âpres vallées, cavalerie de vautours,
tranchant acier de Damas, désert aride, et la soif sous le maigre
ombrage du palmier. La croisade avait été ce fruit perfide des bords de
la mer Morte, qui aux yeux offrait une orange, et qui dans la bouche
n'était plus que cendre. L'Europe regarda de moins en moins vers
l'Orient. On crut avoir assez fait, on négligea la terre sainte, et
quand elle fut perdue, c'est à Dieu qu'on s'en prit de sa perte: «Dieu a
donc juré, dit un troubadour, de ne laisser vivre aucun chrétien, et de
faire une mosquée de Sainte-Marie de Jérusalem? Et puisque son Fils, qui
devrait s'y opposer, le trouve bon, il y aurait de la folie à s'y
opposer. Dieu dort, tandis que Mahomet fait éclater son pouvoir. Je
voudrais qu'il ne fût plus question de croisade contre les Sarrasins,
puisque Dieu les protège contre les chrétiens[601].»

[Footnote 600: _App. 134._]

[Footnote 601: Le Chevalier du Temple, ap. Raynouard, _Choix des poésies
des Troubadours_.]

Cependant la Syrie nageait dans le sang. Après les Mongols, et contre
eux, arrivèrent les mameluks d'Égypte; cette féroce milice, recrutée
d'esclaves et nourrie de meurtres, enleva aux chrétiens les dernières
places qu'ils eussent alors en Syrie; Césarée, Arzuf, Saphet, Japha,
Belfort, enfin la grande Antioche tombèrent successivement. Il y eut je
ne sais combien d'hommes égorgés pour n'avoir pas voulu renier leur foi;
plusieurs furent écorchés vifs. Dans la seule Antioche, dix-sept mille
furent passés au fil de l'épée, cent mille vendus en esclavage.

À ces terribles nouvelles il y eut en Europe tristesse et douleur, mais
aucun élan. Saint Louis seul reçut la plaie dans son coeur. Il ne dit
rien, mais il écrivit au pape qu'il allait prendre la croix. Clément IV,
qui était un habile homme et plus légiste que prêtre, essaya de l'en
détourner; il semblait qu'il jugeât la croisade de notre point de vue
moderne, qu'il comprît que cette dernière entreprise ne produirait rien
encore. Mais il était impossible que l'homme du moyen âge, son vrai
fils, son dernier enfant abandonnât le service de Dieu, qu'il reniât ses
pères, les héros des croisades, qu'il laissât au vent les os des
martyrs, sans entreprendre de les inhumer. Il ne pouvait rester assis
dans son palais de Vincennes, pendant que le mameluk égorgeait les
chrétiens, ou tuait leurs âmes en leur arrachant leur foi. Saint Louis
entendait de la Sainte-Chapelle les gémissements des mourants de la
Palestine, et les cris des vierges chrétiennes. Dieu renié en Asie,
maudit en Europe pour les triomphes de l'infidèle, tout cela pesait sur
l'âme du pieux roi. Il n'était d'ailleurs revenu qu'à regret de la terre
sainte. Il en avait emporté un trop poignant souvenir; la désolation
d'Égypte, les merveilleuses tristesses du désert, l'occasion perdue du
martyre, c'étaient là des regrets pour l'âme chrétienne.

Le 25 mai 1267, ayant convoqué ses barons dans la grande salle du
Louvre, il entra au milieu d'eux tenant dans ses mains la sainte
couronne d'épines. Tout faible qu'il était et maladif par suite de ses
austérités, il prit la croix, il la fit prendre à ses trois fils, et
personne n'osa faire autrement. Ses frères, Alphonse de Poitiers,
Charles d'Anjou l'imitèrent bientôt, ainsi que le roi de Navarre, comte
de Champagne, ainsi que les comtes d'Artois, de Flandre, le fils du
comte de Bretagne, une foule de seigneurs; puis les rois de Castille,
d'Aragon, de Portugal et les deux fils du roi d'Angleterre. Saint Louis
s'efforçait d'entraîner tous ses voisins à la croisade, il se portait
pour arbitre de leurs différends, il les aidait à s'équiper. Il donna
soixante-dix mille livres tournois aux fils du roi d'Angleterre. En même
temps, pour s'attacher le Midi, il appelait pour la première fois les
représentants des bourgeois aux assemblées des sénéchaussées de
Carcassonne et de Beaucaire. C'est le commencement des États du
Languedoc.

La croisade était si peu populaire que le sénéchal de Champagne,
Joinville, malgré son attachement pour le saint roi, se dispensa de le
suivre. Ses paroles, à ce sujet, peuvent être données comme l'expression
de la pensée du temps:

«Avint ainsi comme Dieu voult que je me dormis à matines, et me fu avis
en dormant que je véoie le roy devant un autel à genoillons, et m'estoit
avis que plusieurs prélas revestus le vestoient d'une chesuble vermeille
de sarge de Reins.» Le chapelain de Joinville lui expliqua que ce rêve
signifiait que le roi se croiserait, et que la serge de Reims voulait
dire que la croisade «serait de petit esploit».--«Je entendi que touz
ceulz firent peché mortel, qui li loèrent l'allée.»--«De la voie que il
fist à Thunes ne weil-je riens conter ne dire, pource que je n'i fu pas,
la merci Dieu[602].»

[Footnote 602: Joinville.]

Cette grande armée, lentement rassemblée, découragée d'avance et partant
à regret, traîna deux mois dans les environs malsains d'Aigues-Mortes.
Personne ne savait encore de quel côté elle allait se diriger. L'effroi
était grand en Égypte. On ferma la bouche pélusiaque du Nil, et depuis
elle est restée comblée. L'empereur grec, qui craignait l'ambition de
Charles d'Anjou, envoya offrir la réunion des deux Églises.

Cependant l'armée s'embarqua sur des vaisseaux génois. Les Pisans,
Gibelins et ennemis de Gênes, craignirent pour la Sardaigne, et
fermèrent leurs ports. Saint Louis obtint à grand'peine que ses malades,
déjà fort nombreux, fussent reçus à terre. Il y avait plus de vingt
jours qu'on était en mer. Il était impossible, avec cette lenteur,
d'atteindre l'Égypte ou la terre sainte. On persuada au roi de cingler
vers Tunis. C'était l'intérêt de Charles d'Anjou, souverain de la
Sicile. Il fit croire à son frère que l'Égypte tirait de grands secours
de Tunis[603]; peut-être s'imagina-t-il, dans son ignorance, que de
l'une il était facile de passer dans l'autre. Il croyait d'ailleurs que
l'apparition d'une armée chrétienne déciderait le Soudan de Tunis à se
convertir. Ce pays était en relations amicales avec la Castille et la
France. Naguère saint Louis faisant baptiser à Saint-Denis un juif
converti, il voulut que les ambassadeurs de Tunis assistassent à la
cérémonie, et il leur dit ensuite: «Rapportez à votre maître que je
désire si fort le salut de son âme, que je voudrais être dans les
prisons des Sarrasins pour le reste de ma vie et ne jamais revoir la
lumière du jour, si je pouvais, à ce prix, rendre votre roi et son
peuple chrétiens comme cet homme.»

[Footnote 603: De plus, les pirates de Tunisie nuisaient beaucoup aux
navires chrétiens.]

Une expédition pacifique qui eût seulement intimidé le roi de Tunis et
l'eût décidé à se convertir, n'était pas ce qu'il fallait aux Génois,
sur les vaisseaux desquels saint Louis avait passé; la plupart des
croisés aimaient mieux la violence. On disait que Tunis était une riche
ville, dont le pillage pouvait les dédommager de cette dangereuse
expédition. Les Génois, sans égard aux vues de saint Louis, commencèrent
les hostilités en s'emparant des vaisseaux qu'ils rencontrèrent devant
Carthage. Le débarquement eut lieu sans obstacle; les Maures ne
paraissaient que pour provoquer, se faire poursuivre et fatiguer les
chrétiens. Après avoir langui quelques jours: sur la plage brûlante, les
chrétiens s'avancèrent vers le château de Carthage. Ce qui restait de la
grande rivale de Rome se réduisait à un fort gardé par deux cents
soldats. Les Génois s'en emparèrent; les Sarrasins, réfugiés dans les
voûtes ou les souterrains, furent égorgés ou suffoqués par la fumée ou
la flamme. Le roi trouva ces ruines pleines de cadavres, qu'il fît ôter
pour y loger avec les siens[604]. Il devait attendre à Carthage son
frère, Charles d'Anjou, avant de marcher sur Tunis. La plus grande
partie de l'armée resta sous le soleil d'Afrique, dans la profonde
poussière du sable soulevé par les vents, au milieu des cadavres et de
la puanteur des morts. Tout autour rôdaient les Maures qui enlevaient
toujours quelqu'un. Point d'arbres, point de nourriture végétale; pour
eau, des mares infectes, des citernes pleines d'insectes rebutants. En
huit jours la peste avait éclaté; les comtes de Vendôme, de la Marche,
de Viane, Gaultier de Nemours, maréchal de France; les sires de
Montmorency, de Piennes, de Brissac, de Saint-Briçon, d'Apremont,
étaient déjà morts. Le légat les suivit bientôt. N'ayant plus la force
de les ensevelir, on les jetait dans le canal, et les eaux en étaient
couvertes. Cependant le roi et ses fils étaient eux-mêmes malades: le
plus jeune mourut sur son vaisseau, et ce ne fut que huit jours après
que le confesseur de saint Louis prit sur lui de le lui apprendre.
C'était le plus chéri de ses enfants; sa mort, annoncée à un père
mourant, était pour celui-ci une attache de moins à la terre, un appel
de Dieu, une tentation de mourir. Aussi, sans trouble et sans regret,
accomplit-il cette dernière oeuvre de la vie chrétienne, répondant les
litanies et les psaumes, dictant pour son fils une belle et touchante
instruction, accueillant même les ambassadeurs des Grecs, qui venaient
le prier d'intervenir en leur faveur auprès de son frère Charles
d'Anjou, dont l'ambition les menaçait. Il leur parla avec bonté, il leur
promit de s'employer avec zèle, s'il vivait, pour leur conserver la
paix; mais, dès le lendemain, il entra lui-même dans la paix de Dieu.

[Footnote 604: Joinville.]

       *       *       *       *       *

Dans cette dernière nuit, il voulut être tiré de son lit et étendu sur
la cendre. Il y mourut, tenant toujours les bras en croix. «Et el jour,
le lundi, li benoiez rois tendi ses mains jointes au ciel, et dist:
Biau sire Diex, aies merci de ce pueple qui ici demeure, et le condui en
son pais, que il ne chiée en la main de ses anemis, et que il ne soit
contreint renier ton saint nom.

«En la nuit devant le jour que il trespassast, endementières (tandis)
que il se reposoit, il souspira et dit bassement: «Ô Jérusalem! ô
Jérusalem[605]!»

[Footnote 605: Petri de Condeto epist.]

La croisade de saint Louis fut la dernière croisade. Le moyen âge avait
donné son idéal, sa fleur et son fruit: il devait mourir. En
Philippe-le-Bel, petit-fils de saint Louis, commencent les temps
modernes; le moyen âge est souffleté en Boniface VIII, la croisade
brûlée dans la personne des Templiers.

L'on parlera longtemps encore de croisade, ce mot sera souvent répété:
c'est un mot sonore, efficace pour lever des décimes et des impôts. Mais
les grands et les papes savent bien entre eux ce qu'ils doivent en
penser[606]. Quelque temps après (1327), nous voyons le Vénitien Sanuto
proposer au pape une croisade commerciale: «Il ne suffisait pas,
disait-il, d'envahir l'Égypte, il fallait la ruiner.» Le moyen qu'il
proposait, c'était de rouvrir au commerce de l'Inde la route de la
Perse, de sorte que les marchandises ne passassent plus par Alexandrie
et Damiette[607]. Ainsi s'annonce de loin l'esprit moderne; le commerce,
et non la religion, va devenir le mobile des expéditions lointaines.

[Footnote 606: Pétrarque raconte qu'une fois on délibérait à Rome sur le
chef que l'on donnerait à une croisade. Don Sanche, fils d'Alphonse, roi
de Castille, fut choisi. Il vint à Rome, et fut admis au consistoire, où
l'élection devait se faire. Comme il ignorait le latin, il fit entrer
avec lui un de ses courtisans pour lui servir d'interprète. Don Sanche
ayant été proclamé roi d'Égypte, tout le monde applaudit à ce choix. Le
prince, au bruit des applaudissements, demanda à son interprète de quoi
il était question. «Le pape, lui dit l'interprète, vient de vous créer
roi d'Égypte.--Il ne faut pas être ingrat, répondit don Sanche, lève-toi
et proclame le saint-père calife de Bagdad.»]

[Footnote 607: Voy. t. III, _App. 144_ et _145._]

Que l'âge chrétien du monde ait eu sa dernière expression en un roi de
France, ce fut une grande chose pour la monarchie et la dynastie. C'est
là ce qui rendit les successeurs de saint Louis si hardis contre le
clergé. La royauté avait acquis, aux yeux des peuples, l'autorité
religieuse et l'idée de la sainteté. Le vrai roi, juste et pieux,
équitable juge du peuple, s'était rencontré. Quelle put être sur les
consciencieuses déterminations de cette âme pure et candide, l'influence
des légistes, des modestes et rusés conseillers qui, plus tard, se
firent si bien connaître? c'est ce que personne ne pouvait apprécier
encore.

L'intérêt de la royauté n'étant alors que celui de l'ordre, le pieux roi
se voyait sans cesse conduit à lui sacrifier les droits féodaux, que par
conscience et désintéressement il eût voulu respecter. Tout ce que ses
habiles conseillers lui dictaient pour l'agrandissement du pouvoir
royal, il le prononçait pour le bien de la justice. Les subtiles pensées
des légistes étaient acceptées, promulguées par la simplicité d'un
saint. Leurs décisions, en passant par une bouche si pure, prenaient
l'autorité d'un jugement de Dieu.

«Maintes foiz avint que en esté, il aloit seoir au boiz de Vinciennes
après sa messe, et se acostoioit à un chesne et nous fesoit seoir entour
li; et tout ceulz qui avoient à faire venoient parler à li; sans
destourbier de huissier ne d'autre. Et lors il leur demandoit de sa
bouche: A yl ci nullui qui ait partie? Et cil se levoient qui partie
avoient; et lors il disoit: Taisiez vous touz, et en vous déliverra l'un
après l'autre. Et lors il appeloit monseigneur Pierre des Fontaines et
monseigneur Geoffroy de Villette, et disoit à l'un d'eulz: Délivrez moi
ceste partie. Et quant il véoit aucune chose à amender en la parole de
ceulz qui parloient pour autrui, il meisme l'amendoit de sa bouche. Je
le vi aucune fois en esté, que pour délivrer sagent, il venoit ou jardin
de Paris, une cote de chamelot vestue, un seurcot de tyreteinne sanz
manches, un mentel de cendal noir entour son col, moult bien pigné et
sanz coife, et un chapel de paon blanc sur sa teste, et fesoit estendre
tapis pour nous seoir entour li.

«Et tout le peuple qui avoit à faire par devant li, estoit entour li en
estant (debout), et lors il les faisoit délivrer, en la manière que je
vous ai dit devant du bois de Vinciennes[608].»

[Footnote 608: Joinville.]

En 1256 ou 1257, il rendit un arrêt contre le seigneur de Vesnon, par
lequel il le condamna à dédommager un marchand, qui en plein jour avait
été volé dans un chemin de sa seigneurie. Les seigneurs étaient obligés
de faire garder les chemins depuis le soleil levant jusqu'au soleil
couché.

Enguerrand de Coucy, ayant fait pendre trois jeunes gens qui chassaient
dans ses bois, le roi le fit prendre et juger; tous les grands vassaux
réclamèrent et appuyèrent la demande qu'il faisait du combat. Le roi
dit: «Que aux fèz des povres, des églises, ne des personnes dont on doit
avoir pitié, l'on ne devoit pas ainsi aler avant par gage de bataille,
car l'on ne trouveroit pas de legier (facilement) aucun qui se
vousissent combatre pour teles manières de persones contre barons du
royaume...»

«Quand les barons (dit-il à Jean de Bretagne), qui de vous tenoient tout
nu à nu sanz autre moien, aportèrent devant nos lor compleinte de vos
méesmes, et ils offroient à prouver lor entencion en certains cas par
bataille contre vos; ainçois respondistes devant nos, que vos ne deviez
pas aler avant par bataille, mes par enquestes en tele besoigne; et
disiez encore _que bataille n'est pas voie de droit_[609].» Jean
Thourot, qui avait pris vivement la défense d'Enguerrand de Coucy,
s'écria ironiquement: «Si j'avais été le roi, j'aurais fait pendre tous
les barons; car un premier pas fait, le second ne coûte plus rien.» Le
roi qui entendit ce propos le rappela: «Comment, Jean, vous dites que je
devrais faire pendre mes barons? Certainement je ne les ferai pas
pendre, mais je les châtierai s'ils méfont.»

[Footnote 609: Le Confesseur.--Entre autres peines que saint Louis
infligea à Enguerrand, il lui ôta toute haute justice de bois et de
viviers, et le droit de faire emprisonner ou mettre à mort.]

Quelques gentilshommes qui avaient pour cousin _un mal homme et qui ne
se vouloit chastier_, demandèrent à Simon de Nielle, leur seigneur, et
qui avait haute justice en sa terre, la permission de le tuer, de peur
qu'il ne fût pris de justice et pendu à la honte de la famille. Simon
refusa, mais en référa au roi; le roi ne le voulut pas permettre; «car
il voloit que toute justice fut fète des malféteurs par tout son royaume
en apert et devant le pueple, et que nule justice ne fut fète en report
(secret)[610].»

[Footnote 610: Le Confesseur.]

Un homme étant venu se plaindre à saint Louis de son frère Charles
d'Anjou, qui voulait le forcer à lui vendre une propriété qu'il
possédait dans son comté, le roi fit appeler Charles devant son conseil:
«et li benoiez rois commanda que sa possession lui fust rendue, et que
il ne li feist d'ore en avant nul ennui de la possession puisque il ne
la voloit vendre ne eschangier[611].»

[Footnote 611: Id.]

Ajoutons encore deux faits remarquables qui prouvent également que, pour
se soumettre volontiers aux avis des prêtres ou des légistes, cette âme
admirable conservait un sens élevé de l'équité qui, dans les
circonstances douteuses, lui faisait immoler la lettre à l'esprit.

Regnault de Trie apporta une fois à saint Louis une lettre par laquelle
le roi avait donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne le comté de
Dammartin. Le sceau était brisé, et il ne restait que les jambes de
l'image du roi. Tous les conseillers de saint Louis lui dirent qu'il
n'était pas tenu à l'exécution de sa promesse. Mais il répondit:
«Seigneurs, veez ci séel, de quoi je usoy avant que je alasse outremer,
et voit-on cler par ce séel que l'empreinte du séel brisé est semblable
au séel entier; par quoy je n'oseroie en bonne conscience ladite contée
retenir[612].»

[Footnote 612: Joinville.]

Un vendredi saint, tandis que saint Louis lisait le psautier, les
parents d'un gentilhomme détenu au Châtelet vinrent lui demander sa
grâce, lui représentant que ce jour était un jour de pardon.

Le roi posa le doigt sur le verset où il en était: «_Beati qui
custodiunt judicium, et justitiam faciunt in omni tempore._» Puis il
ordonna de faire venir le prévôt de Paris, et continua sa lecture. Le
prévôt lui apprit que les crimes du détenu étaient énormes. Sur cela
saint Louis lui ordonna de conduire sur-le-champ le coupable au gibet.

Saint Louis s'entourait de Franciscains et de Dominicains. Dans les
questions épineuses il consultait saint Thomas. Il envoyait des
Mendiants pour surveiller les provinces, à l'imitation des _missi
dominici_ de Charlemagne[613]. Cette Église mystique le rendait fort
contre l'Église épiscopale et pontificale; elle lui donna le courage de
résister au pape en faveur des évêques, et aux évêques eux-mêmes.

[Footnote 613: _App. 135._]

Les prélats du royaume s'assemblèrent un jour, et l'évêque d'Auxerre dit
en leur nom à saint Louis: «Sire, ces seigneurs qui ci sont,
arcevesques, evesques, m'ont dit que je vous deisse que la crestienté
se périt entre vos mains.» Le roi se seigna et dist: «Or me dites
comment ce est?»--«Sire, fist-il, c'est pour ce que on prise si peu les
excommeniemens hui et le jour, que avant se lessent les gens mourir
excommenies, que il se facent absodre, et ne veulent faire satisfaction
à l'Esglise. Si vous requièrent, sire, pour Dieu et pour ce que faire le
devez, que vous commandez à vos prévoz et à vos baillifs, que touz ceulz
qui se soufferront escommeniez an et jour, que on les contreingne par la
prise de leurs biens à ce que il se facent absoudre.»--«À ce respondi le
roys que il leur commanderoit volentiers de touz ceulz dont on le feroit
certein que il eussent tort... Et le roy dist que il ne le feroit
autrement; car ce seroit contre Dieu et contre raison, se il
contreignoit, la gent à eulz absoudre, quant les clercs leur feroient
tort[614].»

[Footnote 614: Joinville.]

La France, si longtemps dévouée au pouvoir ecclésiastique, prenait au
treizième siècle un esprit plus libre. Ce royaume, allié du pape et
guelfe contre les empereurs, devenait d'esprit gibelin. Il y eut
toujours néanmoins une grande différence. Ce fut par les formes légales
qu'elle poussa, cette opposition, qui n'en fut que plus redoutable. Dès
le commencement du treizième siècle, les seigneurs avaient vivement
soutenu Philippe-Auguste contre le pape et les évêques. En 1225, ils
déclarent qu'ils laisseront leurs terres, ou prendront les armes si le
roi ne remédie aux empiètements du pouvoir ecclésiastique; l'Église,
acquérant toujours et ne lâchant rien, eût en effet tout absorbé à la
longue. En 1246, le fameux Pierre Mauclerc forme, avec le duc de
Bourgogne et les comtes d'Angoulême et de Saint-Pol, une ligue à
laquelle accède une grande partie de la noblesse. Les termes de cet acte
sont d'une extraordinaire énergie. La main des légistes est visible; on
croirait lire déjà les paroles de Guillaume de Nogaret[615].

[Footnote 615: «Attendu que la superstition des clercs (oubliant que
c'est par la guerre et le sang répandu, sous Charlemagne et d'autres,
que le royaume de France a été converti de l'erreur des gentils à la foi
catholique) absorbe tellement la juridiction des princes séculiers, que
ces fils de serfs jugent selon leur loi les libres et fils de libres,
bien que, suivant la loi des premiers conquérants, ce soient eux plutôt
que nous devrions juger.... Nous tous grands du royaume, considérant
attentivement que ce n'est pas par le droit écrit, ni par l'arrogance
cléricale, mais par les sueurs guerrières qu'a été conquis le royaume...
nous statuons que personne, clerc ou laïc, ne traîne à l'avenir qui que
ce soit devant le juge ordinaire ou délégué, sinon pour hérésie, pour
mariage et pour usure, à peine pour l'infracteur de la perte de tous ses
biens et de la mutilation d'un membre; nous avons envoyé à cet effet nos
mandataires, afin que notre juridiction revive et respire enfin, et que
ces hommes enrichis de nos dépouilles soient réduits à l'état de
l'Église primitive, qu'ils vivent dans la contemplation, tandis que nous
mènerons, comme nous le devons, la vie active, et qu'ils nous fassent
voir des miracles que depuis si longtemps notre siècle ne connaît plus.»
_App. 136._]

Saint Louis s'associa, dans la simplicité de son coeur, à cette lutte
des légistes et des seigneurs contre les prêtres, qui devait tourner à
son profit[616]; il s'associait avec la même bonne foi à celle des
juristes contre les seigneurs. Il reconnut au suzerain le droit de
retirer une terre donnée à l'Église.

[Footnote 616: En 1240, le pape ayant manifesté le projet de rompre les
trêves conclues entre lui et Frédéric II, saint Louis, pour l'en
empêcher, fait arrêter les subsides qu'il avait fait lever sur son
clergé de France par son légat.]

Plongé à cette époque dans le mysticisme, il lui en coûtait moins, sans
doute, d'exprimer une opposition si solennelle à l'autorité
ecclésiastique. Les revers de la croisade, les scandales dont le siècle
abondait, les doutes qui s'élevaient de toutes parts, l'enfonçaient
d'autant plus dans la vie intérieure. Cette âme tendre et pieuse,
blessée au dehors dans tous ses amours[617], se retirait au dedans et
cherchait en soi. La lecture et la contemplation devinrent toute sa vie.
Il se mit à lire l'Écriture et les Pères, surtout saint Augustin. Il fit
copier des manuscrits[618], se forma une bibliothèque: c'est de ce
faible commencement que la Bibliothèque Royale devait sortir. Il se
faisait faire des lectures pieuses pendant le repas, et le soir au
moment de s'endormir. Il ne pouvait rassasier son coeur d'oraisons et de
prières. Il restait souvent si longtemps prosterné, qu'en se relevant,
dit l'historien, il était saisi de vertige et disait tout bas aux
chambellans: «Où suis-je?» Il craignait d'être entendu de ses
chevaliers[619].

[Footnote 617: _App. 137._]

[Footnote 618: «Il aimoit mieux faire copier les manuscrits que de se
les faire donner par les couvents, afin de multiplier les livres.»
(Gaufred. de Bello loco.)--Les manuscrits palimpsestes (c'est-à-dire
grattés et regrattés par les moines copistes) furent comme une
Saint-Barthélemy des chefs-d'oeuvre de l'antiquité. Voir _Renaiss._,
Introd.]

[Footnote 619: Le Confesseur.]

Mais la prière ne pouvait suffire au besoin de son coeur.«Li beneoiz
rois désirroit merveilleusement grâce de lermes, et se compleignoit à
son confesseur de ce que lermes li défailloient, et li disoit
débonnèrement, humblement et privéement, que quant l'en disoit en la
létanie ces moz: Biau sire Diex, nous te prions que tu nous doignes
fontaine de lermes, li sainz rois disoit dévotement: Ô sire Diex, je
n'ose requerre fontaine de lermes; ainçois me soufisissent petites
goûtes de lermes à arouser la secherèce de mon cuer... Et aucune foiz
reconnut-il à son confesseur privéement, que aucune foiz li donna à
notre sires lermes en oroison: lesqueles, quant il les sentoit courre
par sa face souef (doucement), et entrer dans sa bouche, eles li
sembloient si savoureuses et très douces, non pas seulement au cuer, mès
à la bouche[620].»

[Footnote 620: Le Confesseur.]

Ces pieuses larmes, ces mystiques extases, ces mystères de l'amour
divin, tout cela est dans la merveilleuse petite église de saint Louis,
dans la Sainte-Chapelle. Église toute mystique, toute arabe
d'architecture, qu'il fit bâtir au retour de la croisade par Eudes de
Montreuil, qu'il y avait mené avec lui. Un monde de religion et de
poésie, tout un Orient chrétien est en ces vitraux, dans cette fragile
et précieuse peinture. Mais la Sainte-Chapelle n'était pas encore assez
retirée, et pas même Vincennes, dans ses bois alors si profonds. Il lui
fallait la Thébaïde de Fontainebleau, ses déserts de grès et de silex;
cette dure et pénitente nature, ces rocs retentissants, pleins
d'apparitions et de légendes. Il y bâtit un ermitage dont les murs ont
servi de base à ce bizarre labyrinthe, à ce sombre palais de volupté, de
crime et de caprice, où triomphe encore la fantaisie italienne des
Valois.

Saint Louis avait élevé la Sainte-Chapelle pour recevoir la sainte
couronne d'épines venue de Constantinople. Aux jours solennels, il la
tirait lui-même de la châsse et la montrait au peuple. À son insu, il
habituait le peuple à voir le roi se passer des prêtres. Ainsi David
prenait lui-même sur la table les pains de proposition. On montre
encore, au midi de la petite église, une étroite cellule qu'on croit
avoir été l'oratoire de saint Louis.

Dès le vivant de saint Louis, ses contemporains, dans leur simplicité,
s'étaient doutés qu'_il était déjà saint_, et plus saint que les
prêtres. «Tant com il vivoit, une parole pooit estre dite de li, qui est
escrite de saint Hylaire: «Ô quant très parfèt homme lai, duquel les
prestres méesmes désirrent à s'ensivre la vie!» Car mout de prestres et
de prélaz desirroient estre semblables au beneoit roi en ses vertuz et
en ses meurs; car l'on croit méesmement que il fust saint dès que il
vivoit[621].»

[Footnote 621: Le Confesseur.--«Il fesait fère le service Dieu si
solempnellement et si par loisir, que il ennuioit ausi comme à touz les
autres pour la longueur de l'ofice.»]

Tandis que saint Louis enterrait les morts, «iluecques estoient présens
tous revestu, li arcevesques de Sur et li evesques de Damiète, et leur
clergié, qui disoient le service des mors; mès ils estoupoient leur nez
pour la puour; mais onques ne fu veu au bon roy Loys estouper le sien,
tant le faisoit fermement et dévotement[622].»

[Footnote 622: Guill. de Nangis.]

Joinville raconte qu'un grand nombre d'Arméniens qui allaient en
pèlerinage à Jérusalem, vinrent lui demander de leur faire voir le
_saint roy_;--«Je alai au roy là où il se séoit en un paveillon, apuié à
l'estache (colonne) du paveillon, et séoit ou sablon sanz tapiz et sanz
nulle autre chose dezouz li. Je li dis: «Sire, il a là hors un grant
peuple de la grant Herménie qui vont en Jérusalem, et me proient, sire,
que je leur face monstrer le _saint roy_; mès je ne bée jà à baisier vos
(cependant je ne désire pas encore avoir à baiser vos reliques).» Et il
rist moult clèrement, et me dit que je l'es alasse querre; et si fis-je.
Et quant ils orent veu le roy, ils le commandèrent à Dieu et le roy
eulz[623].»

[Footnote 623: Joinville.]

Cette sainteté apparaît d'une manière bien touchante dans les dernières
paroles qu'il écrivit pour sa fille: «Chière fille, la mesure par
laquele nous devons Dieu amer, est amer le sanz mesure[624].»

[Footnote 624: Le Confesseur.]

Et dans l'instruction à son fils Philippe:

«Se il avient que aucune querele qui soit meue entre riche et povre
viegne devant toi, sostien la querele de l'estrange devant ton conseil,
ne montre pas que tu aimmes mout ta querele, jusques à tant que tu
connoisses la vérité, car cil de ton conseil pourroient estre cremetus
(craintifs) de parler contre toi, et ce ne dois tu pas vouloir. Et se tu
entens que tu tiegnes nule chose à tort, ou de ton tens, ou du tens à
tes ancesseurs, fai le tantost rendre, combien que la chose soit grant,
ou en terre, ou en deniers, ou en autre chose[625].»--«L'amour qu'il
avoit à son peuple parut à ce qu'il dit à son aisné filz en une moult
grant maladie que il ot à Fontene Bliaut. «Biau fils, fit-il, je te pri
que tu te faces amer au peuple de ton royaume; car vraiement je aimeraie
miex que un Escot venist d'Escosse et gouvernast le peuple du royaume
bien et loïalement, que tu le gouvernasses mal apertement[626].»

[Footnote 625: Le Confesseur.]

[Footnote 626: Joinville.]

Belles et touchantes paroles! il est difficile de les lire sans être
ému.



ÉCLAIRCISSEMENTS

     LUTTE DES MENDIANTS ET DE L'UNIVERSITÉ.--SAINT THOMAS.--DOUTES DE
     SAINT LOUIS.--LA PASSION, COMME PRINCIPE D'ART AU MOYEN ÂGE.


L'éternel combat de la grâce et de la loi fut encore combattu au temps
de saint Louis, entre l'Université et les Ordres Mendiants. Voici
l'histoire de l'Université: au douzième siècle, elle se détache de son
berceau, de l'école du parvis Notre-Dame, elle lutte contre l'évêque de
Paris; au treizième, elle guerroie contre les Mendiants agents du pape;
au quatorzième contre le pape lui-même. Ce corps formait une rude et
forte démagogie, où quinze ou vingt mille jeunes gens de toute nation se
formaient aux exercices dialectiques, cité sauvage dans la cité qu'ils
troublaient de leurs violences et scandalisaient de leurs moeurs[627].
C'était là toutefois depuis quelque temps la grande gymnastique
intellectuelle du monde. Dans le treizième siècle seulement, il en
sortit sept papes[628] et une foule de cardinaux et d'évêques. Les plus
illustres étrangers, l'Espagnol Raymond Lulle et l'Italien Dante,
venaient à trente et quarante ans s'asseoir au pied de la chaire de Duns
Scot. Ils tenaient à honneur d'avoir disputé à Paris. Pétrarque fut
aussi fier de la couronne que lui décerna notre Université que de celle
du Capitole. Au seizième siècle, encore, lorsque Ramus rendait quelque
vie à l'Université en attendant la Saint-Barthélemy, nos écoles de la
rue du Fouarre furent visitées de Torquato Tasso. Pur raisonnement
toutefois, vaine logique, subtile et stérile chicane[629], nos
_artistes_ (les dialecticiens de l'Université se donnaient ce nom)
devaient être bientôt primés.

[Footnote 627: Jacques de Vitri: «Meretrices publicæ ubique cleros
transeuntes quasi per violentiam pertrahebant. In una autem et cadem
domo scholæ erant superius, prostibula inferius.»]

[Footnote 628: L'antipape Anaclet, Innocent II, Célestin II (disciple
d'Abailard), Adrien IV, Alexandre III, Urbain III et Innocent III.]

[Footnote 629: Pierre-le-Chantre et d'autres écrivains contemporains
rapportent le trait suivant: «En 1171, maître Silo, professeur de
philosophie, pria un de ses disciples mourant de revenir lui faire part
de l'état où il se trouverait dans l'autre monde. Quelques jours après
sa mort, l'écolier lui apparut revêtu d'une chape toute couverte de
thèses, «de sophismatibus descripta et flamma ignis tota confecta.» Il
lui dit qu'il venait du purgatoire, et que cette chape lui pesait plus
qu'une tour: «Et est mihi data ut eam portem pro gloria quam in
sophismatibus habui.» En même temps il laissa tomber une goutte de sa
sueur sur la main du maître; elle la perça d'outre en outre. Le
lendemain Silo dit à ses écoliers:

  Linquo coax ranis, cras corvis, vanaque vanis;
  Ad logicen pergo, quæ mortis non timet ergo,

et il alla s'enfermer dans un monastère de Cîteaux.» (Bulæus.)]

Les vrais artistes du peuple au treizième siècle, orateurs, comédiens,
mimes, bateleurs enthousiastes, c'étaient les Mendiants. Ceux-ci
parlaient d'amour et au nom de l'amour. Ils avaient repris le texte de
saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» La logique, qui
avait eu de si grands effets au temps d'Abailard, ne suffisait plus. Le
monde, fatigué dans ce rude sentier, eût mieux aimer se reposer avec
saint François et saint Bonaventure sous les mystiques ombrages du
Cantique des Cantiques, ou rêver avec un autre saint Jean une foi
nouvelle et un nouvel Évangile.

Ce titre formidable: _Introduction à l'Évangile éternel_, fut mis en
effet en tête d'un livre par Jean de Parme[630], général des
Franciscains. Déjà l'abbé Joachim de Flores, le maître des mystiques,
avait annoncé que la fin des temps était venue. Jean professa que, de
même que l'ancien Testament avait cédé la place au nouveau, celui-ci
avait aussi fait son temps; que l'Évangile ne suffisait pas à la
perfection, qu'il avait encore six ans à vivre, mais qu'alors un
Évangile plus durable allait commencer, un Évangile d'intelligence et
d'esprit; jusque-là l'Église n'avait que la lettre[631].

[Footnote 630: Le pape avait écrit à l'évêque de Paris de faire détruire
ce livre sans bruit. Mais l'Université, déjà en querelle avec les Ordres
Mendiants, le fit brûler publiquement au parvis Notre-Dame. Jean de
Parme se démit du généralat; saint Bonaventure, qui lui succéda,
commença une enquête contre lui, et fit jeter en prison deux de ses
adhérents. L'un y passa dix-huit ans, l'autre y mourut.]

[Footnote 631: Hermann Cornerus.]

Ces doctrines, communes à un grand nombre de Franciscains, furent
acceptées aussi par plusieurs religieux de l'ordre de Saint-Dominique.
C'est alors que l'Université éclata. Le plus distingué de ses docteurs
était un esprit fin et dur, un Franc-Comtois, un homme du Jura,
Guillaume de Saint-Amour. Le portrait de cet intrépide champion de
l'Université s'est vu longtemps sur une vitre de la Sorbonne[632]. Il
publia contre les Mendiants une suite de pamphlets éloquents et
spirituels, où il s'efforçait de les confondre avec les Béghards et
autres hérétiques, dont les prédicateurs étaient de même vagabonds et
mendiants: _Discours sur le publicain et le pharisien; Question sur la
mesure de l'aumône et sur le mendiant valide; Traité sur les périls
prédits à l'Église pour les derniers temps_, etc. Sa force est dans
l'Écriture, qu'il possède et dont il fait un usage admirable; ajoutez le
piquant d'une satire, qui s'exprime à demi-mot. Il est trop visible que
l'auteur a un autre motif que l'intérêt de l'Église. Il y avait entre
les Universitaires et les Mendiants concurrence littéraire et jalousie
de métier. Les Mendiants avaient obtenu une chaire à Paris, en 1230,
époque où l'Université, blessée de la dureté de la régente, se retira à
Orléans et à Angers. Ils l'avaient gardée cette chaire, et l'Université
se trouvait en lutte avec deux ordres, dont le savant était
Albert-le-Grand et le logicien saint Thomas[633].

[Footnote 632: Ce portrait a été gravé en tête de ses oeuvres.
(Constance, 1732, in-4{o}.)]

[Footnote 633: MM. Jourdain et Hauréau ont démontré sur quel terrain peu
solide nos deux grands scolastiques ont cheminé (1860).--Voir
_Renaissance_, Introd.]

Ce grand procès fut débattu à Anagni par-devant le pape. Guillaume de
Saint-Amour eut pour adversaire le dominicain Albert-le-Grand,
archevêque de Mayence, et saint Bonaventure, général des
Franciscains[634]. Saint Thomas recueillit de mémoire toute la
discussion, et en fit un livre. Le pape condamna Guillaume de
Saint-Amour, mais en même temps il censura le livre de Jean de Parme,
frappant également les raisonneurs et les mystiques, les partisans de la
lettre et ceux de l'esprit[635].

[Footnote 634: _App. 138._]

[Footnote 635: Il condamna publiquement Guillaume de Saint-Amour, et
Jean de Parme avec moins d'éclat. (Bulæus.)]

Ce milieu si difficile à tenir, où l'Église essaya de s'établir et de
s'arrêter sans glisser à droite ni à gauche, il fut cherché par saint
Thomas. Venu à la fin du moyen âge, comme Aristote à la fin du monde
grec, il fut l'Aristote du christianisme, en dressa la législation,
essayant d'accorder la logique et la foi pour la suppression de toute
hérésie. Le colossal monument qu'il a élevé ravit le siècle en
admiration. Albert-le-Grand déclara que saint Thomas avait fixé la règle
qui durerait jusqu'à la consommation des temps[636]. Cet homme
extraordinaire fut absorbé par cette tâche terrible, rien autre ne s'est
placé dans sa vie; vie toute abstraite, dont les seuls événements sont
des idées. Dès l'âge de cinq ans, il prit en main l'Écriture, et ne
cessa plus de méditer. Il était du pays de l'idéalisme, du pays où
fleurirent l'école de Pythagore et l'école d'Élée, du pays de Bruno et
de Vico. Aux écoles, ses camarades l'appelaient le grand boeuf muet de
Sicile[637]. Il ne sortait de ce silence que pour dicter, et quand le
sommeil fermait les yeux du corps, ceux de l'âme restaient ouverts, et
il continuait de dicter encore. Un jour, étant sur mer, il ne s'aperçut
pas d'une horrible tempête; une autrefois, sa préoccupation était si
forte, qu'il ne lâcha point une chandelle allumée qui brûlait dans ses
doigts. Saisi du danger de l'Église, il y rêvait toujours et même à la
table de saint Louis. Il lui arriva un jour de frapper un grand coup sur
la table, et de s'écrier: «Voici un argument invincible contre les
Manichéens.» Le roi ordonna qu'à l'instant cet argument fût écrit. Dans
sa lutte avec le manichéisme, saint Thomas était soutenu par saint
Augustin; mais dans la question de la grâce, il s'écarte visiblement de
ce docteur; il fait part au libre arbitre. Théologien de l'Église, il
fallait qu'il soutînt l'édifice de la hiérarchie et du gouvernement
ecclésiastiques. Or, si l'on n'admet le libre arbitre, l'homme est
incapable d'obéissance, il n'y a plus de gouvernement possible. Et
pourtant s'écarter de saint Augustin, c'était ouvrir une large porte à
celui qui voudrait entrer en ennemi dans l'Église. C'est par cette porte
qu'est entré Luther.

[Footnote 636: _App. 139._]

[Footnote 637: Ce mot est significatif pour qui a présente la figure
rêveuse et monumentale des grands boeufs de l'Italie du sud.]

Tel est donc l'aspect du monde au treizième siècle. Au sommet, _le grand
boeuf muet de Sicile_, ruminant la question. Ici, l'homme et la liberté;
là, Dieu, la grâce, la prescience divine, la fatalité; à droite,
l'observation qui proteste de la liberté humaine; à gauche, la logique
qui pousse invinciblement au fatalisme. L'observation distingue, la
logique identifie; si on laisse faire celle-ci, elle résoudra l'homme en
Dieu, Dieu en la nature; elle immobilisera l'univers en une indivisible
unité, où se perdent la liberté, la moralité, la vie pratique elle-même.
Aussi le législateur ecclésiastique se roidit sur la pente, combattant
par le bon sens sa propre logique, qui l'eût emporté. Il s'arrêta, ce
ferme génie, sur le tranchant du rasoir entre les deux abîmes, dont il
mesurait la profondeur. Solennelle figure de l'Église, il tint la
balance, chercha l'équilibre et mourut à la peine. Le monde qui le vit
d'en bas, distinguant, raisonnant, calculant dans une région supérieure,
n'a pas su tous les combats qui purent avoir lieu au fond de cette
abstraite existence.

Au-dessous de cette région sublime, battaient le vent et l'orage.
Au-dessous de l'ange il y avait l'homme, la morale sous la métaphysique,
sous saint Thomas saint Louis. En celui-ci, le treizième siècle a sa
Passion: Passion de nature exquise, intime, profonde, que les siècles
antérieurs avaient à peine soupçonnée. Je parle du premier déchirement
que le doute naissant fit dans les âmes; quand toute l'harmonie du moyen
âge se troubla, quand le grand édifice dans lequel on s'était établi
commença à branler, quand les saints criant contre les saints, le droit
se dressant contre le droit, les âmes les plus dociles se virent
condamnées à juger, à examiner elles-mêmes. Le pieux roi de France, qui
ne demandait qu'à se soumettre et croire, fut de bonne heure forcé de
lutter, de douter, de choisir. Il lui fallut, humble qu'il était et
défiant de soi, résister d'abord à sa mère; puis se porter pour arbitre
entre le pape et l'empereur, juger le juge spirituel de la chrétienté,
rappeler à la modération celui qu'il eût voulu pouvoir prendre pour
règle de sainteté. Les Mendiants l'avaient ensuite attiré par leur
mysticisme; il entra dans le tiers-ordre de Saint-François, il prit
parti contre l'Université. Toutefois le livre de Jean de Parme, accepté
d'un grand nombre de Franciscains, dut lui donner d'étranges défiances.
On aperçoit dans les questions naïves qu'il adressait à Joinville toute
l'inquiétude qui l'agitait. L'homme auquel le saint roi se confiait peut
être pris pour le type de l'_honnête homme_ au treizième siècle. C'est
un curieux dialogue entre le mondain loyal et sincère, et l'âme pieuse
et candide, qui s'avance d'un pas dans le doute, puis recule, et
s'obstine dans la foi.

Le roi faisait manger à sa table Robert de Sorbon et Joinville: «Quant
le roi estoit en joie, si me disoit: Seneschal, or me dites les raisons
pourquoy preudomme vaut mieux que beguin (dévot). Lors si encommençoit
la noise de moy et de maistre Robert. Quant nous avions grant pièce
desputé, si rendoit sa sentence et disoit ainsi: «Maistre Robert, je
vourroie avoir le nom de preudomme, mès que je le feusse, et tout le
remenant vous demourast: car _preudomme_ est si grant chose et si bonne
chose, que ucis au nommer emplist-il la bouche[638].»

[Footnote 638: Joinville.]

«Il m'appela une foiz et me dit: Je n'ose parler à vous pour le soutil
sens dont vous estes, de chose qui touche à Dieu; et pour ce ai-je
appelé ces frères qui ci sont, que je vous weil faire une demande: la
demande fut telle: Seneschal, fit-il, quel chose est Dieu, etc...[639]»

[Footnote 639: Joinville. Il demanda ensuite a Joinville lequel il
aimerait mieux d'avoir commis un péché mortel ou d'être lépreux.
Joinville répond qu'il aimerait mieux avoir fait trente péchés
mortels.--«Et quand les frères s'en furent partis, il m'appela tout
seul, et me fit seoir à ses piez, et me dit: «Comment me deistes vous
hier ce?» Et je li dis que encore li disoie-je, et il me dit: «Vous
deisles comme hastiz musarz; car nulle si laide mezelerie n'est comme
d'estre en péché mortel, etc.»]

Saint Louis raconte à Joinville, qu'un chevalier assistant à une
discussion entre des moines et des juifs, posa une question à un des
docteurs juifs, et sur sa réponse, lui donna sur la tête un coup de son
bâton qui le renversa.--«Aussi vous di je, fist li roys, que nul, se il
n'est très bon clerc, ne doit desputer à eulz; mes l'omme lay, quant il
ot mesdire de la loy crestienne, ne doit pas défendre la loy crestienne,
sinon de l'épée, de quoi il doit donner parmi le ventre dedens, tant
comme elle y peut entrer[640].»

[Footnote 640: Id. «En la doctrine que il lessa au roi Phelipe, son
fiuz.... il y avoit une clause contenue, qui est tele: «Fai à ton pooir
les bougres et les autres mal genz chacier de ton royaume, si que la
terre soit de ce bien purgée.» (Le Confesseur.)]

Saint Louis disait à Joinville qu'au moment de la mort, le diable
s'efforce d'ébranler la foi de l'agonisant: «Et pour ce se doit on
garder et en tele manière déffendre de cest agait (piège), que en die à
l'ennemi quand il envoie tele temptacion, Va t'en, doit on dire à
l'ennemi: tu ne me tempteras jà à ce que je ne croie fermement touz les
articles de la foy, etc...[641]»

[Footnote 641: Joinville.]

Il disoit que foy et créance estoit une chose où nous devions bien
croire fermement, encore n'en feussions nous certeins mez que par oir
dire[642].»

[Footnote 642: Id.--Villani. «On vint un jour lui dire que la figure du
Christ avait apparu dans une hostie: «Que ceux qui doutent aillent le
voir; pour moi, je le vois dans mon coeur.»]

Il raconta à Joinville qu'un docteur en théologie vint trouver un jour
l'évêque Guillaume de Paris, et lui exposa en pleurant qu'il ne pouvait
«son coeur à hurter à croire au sacrement de l'autel.» L'évêque lui
demanda si lorsque le diable lui envoyait cette tentation, il s'y
complaisait: le théologien répondit qu'elle le chagrinait fort, et qu'il
se ferait hacher plutôt que de rejeter l'Eucharistie. L'évêque alors le
consola en lui assurant qu'il avait plus de mérite que celui qui n'a
point de doutes[643].

[Footnote 643: Joinville.]

       *       *       *       *       *

Quelques légers que paraissent ces signes, ils sont graves, ils méritent
attention. Lorsque saint Louis lui-même était troublé, combien d'âmes
devaient douter et souffrir en silence! ce qu'il y avait de cruel, de
poignant dans cette première défaillance de la foi, c'est qu'on hésitait
à se l'avouer. Aujourd'hui nous sommes habitués, endurcis aux tourments
du doute, les pointes en sont émoussées. Mais il faut se reporter au
premier moment où l'âme, tiède de foi et d'amour, sentit glisser en soi
le froid acier. Il y eut déchirement, mais il y eut surtout horreur et
surprise. Voulez-vous savoir ce qu'elle éprouva, cette âme candide et
croyante? Rappelez-vous vous-même le moment où la foi vous manqua dans
l'amour, où s'éleva en vous le premier doute sur l'objet aimé.

Placer sa vie sur une idée, la suspendre à un amour infini, et voir que
cela vous échappe! Aimer, douter, se sentir haï pour ce doute, sentir
que le sol fuit, qu'on s'abîme dans son impiété, dans cet enfer de glace
où l'amour divin ne luit jamais... et cependant se raccrocher aux
branches qui flottent sur le gouffre, s'efforcer de croire qu'on croit
encore, craindre d'avoir peur, et douter de son doute... Mais si le
doute est incertain, si la pensée n'est pas sûre de la pensée, cela
n'ouvre-t-il pas au doute une région nouvelle, un enfer sous l'enfer!...
Voilà la tentation des tentations; les autres ne sont rien à côté.
Celle-ci resta obscure, elle eut honte d'elle-même, jusqu'au quinzième
et au seizième siècle. Luther est là-dessus un grand maître; personne
n'a eu une plus horrible expérience de ces tortures de l'âme: «Ah! si
saint Paul vivait aujourd'hui, que je voudrais savoir de lui-même quel
genre de tentation il a éprouvé. Ce n'était pas l'aiguillon de la chair,
ce n'était point la bonne Thécla, comme le rêvent les papistes... Jérôme
et les autres Pères n'ont pas connu les plus hautes tentations; ils n'en
ont senti que de puériles, celles de la chair, qui pourtant ont bien
aussi leurs ennuis. Augustin et Ambroise ont eu la leur; _ils ont
tremblé devant le glaive_... Celle-là, c'est quelque chose de plus haut
que le désespoir causé par les péchés... lorsqu'il est dit: Mon Dieu,
mon Dieu, pourquoi m'as-tu délaissé; c'est comme s'il disait: Tu m'es
ennemi sans cause. Ou le mot de Job: Je suis juste et innocent.»

Le Christ lui-même a connu cette angoisse du doute, cette nuit de l'âme,
où pas une étoile n'apparaît plus sur l'horizon. C'est là le dernier
terme de la Passion, le sommet de la croix.

Dans cet abîme est la pensée du moyen âge. Cet âge est contenu tout
entier dans le christianisme, le christianisme dans la Passion. La
littérature, l'art, les divers développements de l'esprit humain, du
troisième siècle au quinzième, tout est suspendu à ce mystère.

Éternel mystère, qui pour avoir eu au moyen âge son idéal au Calvaire,
n'en continue pas moins encore. Oui, le Christ est encore sur la croix,
et il n'en descendra point. La Passion dure et durera. Le monde a la
sienne, et l'humanité dans sa longue vie historique, et chaque coeur
d'homme dans ce peu d'instants qu'il bat. À chacun sa croix et ses
stigmates.

Toutes les âmes héroïques, qui osèrent de grandes choses pour le genre
humain, ont connu ces épreuves. Toutes ont approché plus ou moins de cet
idéal de douleur. C'est dans un tel moment que Brutus s'écriait: «Vertu,
tu n'es qu'un nom.» C'est alors que Grégoire VII disait: «J'ai suivi la
justice et fui l'iniquité. Voilà pourquoi je meurs dans l'exil.»

Mais d'être délaissé de Dieu, d'être abandonné à soi, à sa force, à
l'idée du devoir contre le choc du monde, c'était là une redoutable
grandeur. C'était là apprendre le vrai mot de l'homme, c'était goûter
cette divine amertume du fruit de la science, dont il était dit au
commencement du monde: «Vous saurez que vous êtes des dieux, vous
deviendrez des dieux.»

Voilà tout le mystère du moyen âge, le secret de ses larmes
intarissables, et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont coulé
en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et s'amoncelant vers le
ciel, elles se sont cristallisées en gigantesques cathédrales qui
voulaient monter au Seigneur!

Assis au bord de ce grand fleuve poétique du moyen âge, j'y distingue
deux sources diverses à la couleur de leurs eaux. Le torrent épique,
échappé jadis des profondeurs de la nature païenne, pour traverser
l'héroïsme grec et romain, roule mêlé et trouble des eaux du monde
confondues. À côté coule plus pur le flot chrétien qui jaillit du pied
de la croix.

Deux poésies, deux littératures: l'une chevaleresque, guerrière,
amoureuse; celle-ci est de bonne heure aristocratique; l'autre
religieuse et populaire.

La première aussi est populaire à sa naissance. Elle s'ouvre par la
guerre contre les infidèles, par Charlemagne et Roland. Qu'il ait existé
chez nous, dès lors et même avant, des poèmes d'origine celtique où les
dernières luttes de l'Occident contre les Romains et les Allemands aient
été célébrées par les noms de Fingal ou d'Arthur, je le crois
volontiers. Mais il ne faudrait pas s'exagérer l'importance du principe
indigène, de l'élément celtique. Ce qui est propre à la France, c'est
d'avoir peu en propre, d'accueillir tout, de s'approprier tout, d'être
la France, et d'être le monde. Notre nationalité est bien puissamment
attractive, tout y vient bon gré mal gré; c'est la nationalité la moins
exclusivement nationale, la plus humaine. Le fond indigène a été
plusieurs fois submergé, fécondé par les alluvions étrangères. Toutes
les poésies du monde ont coulé chez nous en ruisseaux, en torrents.
Tandis que des collines de Galles et de Bretagne distillaient les
traditions celtiques, comme la pluie murmurante dans les chênes verts de
mes Ardennes, la cataracte des romans carlovingiens tombait des
Pyrénées. Il n'est pas jusqu'aux monts de la Souabe et de l'Alsace qui
ne nous aient versé par l'Ostrasie un flot des Niebelungen. La poésie
érudite d'Alexandre et de Troie débordait, malgré les Alpes, du vieux
monde classique. Et cependant du lointain Orient, ouvert par la
croisade, coulaient vers nous, en fables, en contes, en paraboles, les
fleuves retrouvés du paradis.

L'Europe se sut Europe en combattant l'Afrique et l'Asie: de là Homère
et Hérodote; de là nos poèmes carlovingiens, avec les guerres saintes
d'Espagne, la victoire de Charles-Martel, et la mort de Roland[644]. La
littérature est d'abord la conscience d'une nationalité. Le peuple est
unifié en un homme. Roland meurt aux passages solennels des montagnes
qui séparent l'Europe de l'africaine Espagne. Comme les Philènes
divinisés à Carthage, il consacre de son tombeau la limite de la patrie.
Grande comme la lutte, haute comme l'héroïsme, est la tombe du héros,
son gigantesque _tumulus_; ce sont les Pyrénées elles-mêmes. Mais le
héros qui meurt pour la chrétienté est un héros chrétien, un Christ
guerrier, barbare; comme Christ, il est vendu avec ses douze compagnons;
comme Christ, il se voit abandonné, délaissé. De son calvaire pyrénéen,
il crie, il sonne de ce cor qu'on entend de Toulouse à Saragosse. Il
sonne, et le traître Ganelon de Mayence, et l'insouciant Charlemagne, ne
veulent point entendre. Il sonne, et la chrétienté, pour laquelle il
meurt, s'obstine à ne pas répondre. Alors il brise son épée, il veut
mourir. Mais il ne mourra ni du fer sarrasin, ni de ses propres armes.
Il enfle le son accusateur, les veines de son col se gonflent, elles
crèvent, son noble sang s'écoule; il meurt de son indignation, de
l'injuste abandon du monde.

[Footnote 644: Voy. sur la _Chanson de Roland_, par Génin,
_Renaissance_, Introd.]

Le retentissement de cette grande poésie devait aller s'affaiblissant de
bonne heure, comme le son du cor de Roland, à mesure que la croisade,
s'éloignant des Pyrénées, fut transférée des montagnes au centre de la
Péninsule, à mesure que le démembrement féodal fit oublier l'unité
chrétienne et impériale qui domine encore les poèmes carlovingiens. La
poésie chevaleresque, éprise de la force individuelle, de l'orgueil
héroïque, qui fut l'âme du monde féodal, prit en haine la royauté, la
loi, l'unité. La dissolution de l'Empire, la résistance des seigneurs au
pouvoir central sous Charles-le-Chauve et les derniers Carlovingiens,
fut célébrée, dans _Gérard de Roussillon_, dans les _Quatre fils Aymon_,
galopant à quatre sur un même coursier: pluralité significative. Mais
l'idéal ne se pluralise pas; il est placé dans un seul, dans Renaud,
Renaud de _Montauban_[645], le héros sur sa montagne, sur sa tour; dans
la plaine les assiégeants, roi et peuple, innombrables contre un seul,
et à peine rassurés. Le roi, cet homme-peuple, fort par le nombre, et
représentant l'idée du nombre, ne peut être compris de cette poésie
féodale; il lui apparaît comme un lâche[646]. Déjà Charlemagne a fait
une triste figure dans l'autre cycle. Il a laissé périr Roland. Ici, il
poursuit lâchement Renaud, Gérard de Roussillon, il prévaut sur eux par
la ruse. Il joue le rôle du légitime et indigne Eurysthée, persécutant
Hercule et le soumettant à de rudes travaux.

[Footnote 645: _Alban_, _Alp._, mont.]

[Footnote 646: _App. 140._]

Cette contradiction apparente entre l'autorité et l'équité, qui n'est
ici, après tout, que la haine de la loi, la révolte de l'individuel
contre le général, elle est mal soutenue par Renaud, par Gérard, par
l'épée féodale. Le roi, quoi qu'ils en disent, est plus légitime; il
représente une idée plus générale, plus divine. Il ne peut être
dépossédé que par une idée plus générale encore. Le roi prévaudra sur le
baron, et sur le roi le peuple. Cette dernière idée est déjà
implicitement dans un drame satirique qui, de l'Asie à la France, a été
accueilli, traduit de toute nation; je parle du dialogue de Salomon et
de Morolf. Morolf est un Ésope, un bouffon grossier, un rustre, un
_vilain_; mais tout vilain qu'il est, il embarrasse par ses subtilités,
il humilie sur son trône le bon roi Salomon. Celui-ci, doté à plaisir de
tous les dons, beau, riche, tout-puissant, surtout savant et sage, se
voit vaincu par ce rustre malin[647]. Contre l'autorité, contre le roi
et la loi écrite, l'arme du féodal Renaud, c'est l'épée, c'est la force;
celle du bouffon populaire, tout autrement perçante, c'est le
raisonnement et l'ironie.

[Footnote 647: _Le Dit Marcoul et Salomon_, nº 7218, et fonds de
Notre-Dame N., nº 2.]

Le roi doit vaincre le baron, non seulement en puissance, mais en
popularité. L'épopée des résistances féodales doit perdre de bonne heure
tout caractère populaire, et se confiner dans la sphère bornée de
l'aristocratie. Elle doit pâlir surtout dans le Midi, où la féodalité ne
fut jamais qu'une importation odieuse, où domina toujours dans les cités
l'existence municipale, reste vivace de l'antiquité.

La pensée commune des deux cycles de Roland et de Renaud, c'est la
guerre, l'héroïsme: la guerre extérieure, la guerre intérieure. Mais
l'idée de l'héroïsme veut se compléter, elle tend à l'infini. Elle étend
son horizon; l'inconnu poétique qui flottait d'abord aux deux
frontières, aux Ardennes, aux Pyrénées, recule vers l'Orient, comme
celui des anciens poussa vers l'Occident avec leur Hespérie, de l'Italie
à l'Espagne, et de l'Espagne à l'Atlantide. Après les Iliades viennent
les Odyssées. La poésie s'en va cherchant aux terres lointaines.--Que
cherche-t-elle? L'infini, la beauté infinie, la conquête infinie. On se
souvient alors qu'un Grec, un Romain, ont conquis le monde. Mais
l'Occident n'adopte Alexandre et César qu'à condition qu'ils deviennent
Occidentaux. On leur confère l'ordre de chevalerie. Alexandre devient un
paladin; les Macédoniens, les Troyens sont aïeux des Français; les
Saxons descendent des soldats de César, les Bretons de Brutus. La
parenté des peuples indo-germaniques que la science devait démontrer de
nos jours, la poésie l'entrevoit dans sa divine prescience.

Cependant le héros n'est pas complet encore. En vain, pour y atteindre,
le moyen âge s'est exhaussé sur l'antiquité, en vain pour compléter la
conquête du monde, Aristote devenu magicien a conduit par l'air et
l'Océan l'Alexandre chevaleresque[648]. L'élément étranger ne suffisant
pas, on remonte au vieil élément indigène jusqu'au dolmen celtique,
jusqu'au tombeau d'Arthur[649]. Arthur revient, non plus ce petit chef
de clan, aussi barbare que les Saxons ses vainqueurs; non, un Arthur
épuré par la chevalerie. Il est bien pâle, il est vrai, ce roi des
preux, avec sa reine Geneviève et ses douze paladins autour de la
Table-Ronde. Ceux-ci, qu'apportent-ils au monde, après ce long sommeil
où la femme assoupit Merlin? Ils rapportent l'amour de la femme; la
femme, ce symbole de la nature, qui promet la joie infinie, et qui tient
le deuil et les pleurs. Qu'ils aillent donc, tristes amants, dans les
forêts, à l'aventure, faibles et agités, tournant dans leur interminable
épopée, comme dans ce cercle de Dante où flottent les victimes de
l'amour au gré d'un vent éternel.

[Footnote 648: Voy. le poème d'_Alexandre_, par Lambert-le-Court et
Alexandre de Paris, né à Bernay.]

[Footnote 649: _App. 141._]

Que servaient ces formes religieuses, ces initiations, cette Table des
douze, ces agapes chevaleresques à l'image de la Cène? Un effort est
tenté pour transfigurer tout cela, pour corriger cette poésie mondaine,
et l'amener à la pénitence. À côté de la chevalerie profane qui
cherchait la femme et la gloire, une autre est érigée. On lui permet à
celle-ci les guerres et les courses aventureuses. Mais l'objet est
changé. On lui laisse Arthur et ses preux, mais pourvu qu'ils
s'amendent. La nouvelle poésie les achemine, dévots pèlerins, au
mystérieux Temple où se garde le trésor sacré. Ce trésor, ce n'est point
la femme; ce n'est point la coupe profane de Dschemschid, d'Hypérion,
d'Hercule. Celle-ci est la chaste coupe de Joseph et de Salomon, la
coupe où Notre-Seigneur fit la Cène, où Joseph d'Arimathie recueillit
son précieux sang. La simple vue de cette coupe, où Graal prolonge la
vie de Titurel pendant cinq cents années. Les gardiens de la coupe et du
temple, les Templistes, doivent rester purs. Ni Arthur, ni Parceval ne
sont dignes de la toucher. Pour en avoir approché, l'amoureux Lancelot
reste comme sans vie pendant trente-quatre jours. La nouvelle chevalerie
du Graal est conférée par des prêtres; c'est un évêque qui fait Titurel
chevalier. Cette poésie sacerdotale place si haut son idéal qu'il en est
stérile et impuissant. Elle a beau exalter les vertus du Graal, il reste
solitaire; les enfants de Parceval, de Lancelot et de Gauvin, peuvent
seuls en approcher. Et quand on veut enfin réaliser le vrai chevalier,
le digne gardien du Graal, on est obligé de prendre un sir Galahad,
parfait de tout point, saint dès son vivant, mais fort ignoré. Ce héros
obscur, mis au monde tout exprès, n'a pas grande influence.

Telle fut l'impuissance de la poésie chevaleresque. Chaque jour plus
sophistique et plus subtile, elle devint la soeur de la scolastique, une
scolastique d'amour comme de dévotion. Dans le Midi, où les jongleurs la
colportaient en petits poèmes par les cours et les châteaux, elle
s'éteignit dans les raffinements de la forme, dans les entraves de la
versification la plus artificielle et la plus laborieuse qui fût jamais.
Au Nord, elle tomba de l'épopée au roman, du symbole à l'allégorie,
c'est-à-dire au vide. Décrépite, elle grimaça encore pendant le
quatorzième siècle dans les tristes imitations du triste _Roman de la
Rose_, tandis que par-dessus s'élevait peu à peu la voix de la dérision
populaire dans les contes et les fabliaux.

La poésie chevaleresque devait se résigner à mourir. Qu'avait-elle fait
de l'humanité pendant tant de siècles? L'homme qu'elle s'était plu dans
sa confiance à prendre simple, ignorant encore, muet comme Parceval,
brutal comme Roland et Renaud, elle avait promis de l'amener par les
degrés de l'initiation chevaleresque à la dignité de héros chrétien, et
elle le laissait faible, découragé, misérable. Du cycle de Roland à
celui du Graal, sa tristesse a toujours augmenté. Elle l'a mené errant
par les forêts, à la poursuite des géants et des monstres, à la
recherche de la femme. Ce sont les courses de l'Hercule antique, et
aussi ses faiblesses.

La poésie chevaleresque a peu développé son héros; elle l'a retenu à
l'état d'enfant, comme la mère imprévoyante de Parceval, qui prolonge
pour son fils l'imbécillité du premier âge. Aussi la laisse-t-il là,
cette mère. De même que Gérard de Roussillon a quitté la chevalerie et
s'est fait charbonnier, Renaud de Montauban se fait maçon, et porte des
pierres sur son dos pour aider à la construction de la cathédrale de
Cologne.

L'épopée chevaleresque, aristocratique, était la poésie de l'amour, de
la passion humaine, des prétendus heureux du monde. Le drame
ecclésiastique, autrement dit le culte, est la poésie du peuple, la
poésie de ceux qui pâtissent, des patients, la Passion divine.

L'église était alors le domicile du peuple. La maison de l'homme, cette
misérable masure où il revenait le soir, n'était qu'un abri momentané.
Il n'y avait qu'une maison, à vrai dire, la maison de Dieu. Ce n'est pas
en vain que l'Église avait droit d'asile[650]; c'était alors l'asile
universel, la vie sociale s'y était réfugiée tout entière. L'homme y
priait, la commune y délibérait, la cloche était la voix de la cité.
Elle appelait aux travaux des champs[651], aux affaires civiles,
quelquefois aux batailles de la liberté. En Italie, c'est dans les
églises que le peuple souverain s'assemblait. C'est à Saint-Marc que les
députés de l'Europe vinrent demander une flotte pour la quatrième
croisade. Le commerce se faisait autour des églises: les pèlerinages
étaient des foires. Les marchandises étaient bénites. Les animaux, comme
aujourd'hui encore à Naples, étaient amenés à la bénédiction; l'Église
ne la refusait point; elle laissait _approcher ces petits_. Naguère, à
Paris, les jambons de Pâques étaient vendus au parvis Notre-Dame, et
chacun, en les emportant, les faisait bénir. Autrefois, on faisait
mieux, on mangeait dans l'église même, et après le repas venait la
danse. L'Église se prêtait à ces joies enfantines.

[Footnote 650: Ainsi à Paris, Saint-Jacques-la-Boucherie et
Sainte-Geneviève, etc. L'abbé Lebeuf a remarqué sur la façade de cette
dernière église un énorme anneau de fer où passaient leur bras ceux qui
venaient demander asile.--C'était encore dans l'église qu'on venait
déposer les malades, en particulier ceux qui étaient atteints du _mal
des ardents_.]

[Footnote 651: La _cloche d'argent_, à Reims, sonnait le 1er mars, pour
annoncer la reprise des travaux agricoles.]

  ... Pandentemque sinus et tota veste vocantem
  Cæruleum in gremium.

Le culte était un dialogue tendre entre Dieu, l'Église et le peuple,
exprimant la même pensée. Elle et lui, sur un ton grave et passionné
tour à tour, mêlaient la vieille langue sacrée et la langue du peuple.
La solennité des prières était rompue, dramatisée de chants pathétiques,
comme ce dialogue des Vierges folles et des Vierges sages qui nous a été
conservé. Le peuple élevait la voix, non pas le peuple fictif qui parle
dans le choeur, mais le vrai peuple venu du dehors, lorsqu'il entrait,
innombrable, tumultueux, par tous les vomitoires de la cathédrale, avec
sa grande voix confuse, géant enfant, comme le saint Christophe de la
légende, brut, ignorant, passionné, mais docile, implorant l'initiation,
demandant à porter le Christ sur ses épaules colossales. Il entrait,
amenant dans l'église le hideux dragon du péché; il le traînait, soûlé
de victuailles, aux pieds du Sauveur, sous le coup de la prière qui doit
l'immoler[652]. Quelquefois aussi, reconnaissant que la bestialité était
en lui-même, il exposait dans des extravagances symboliques sa misère,
son infirmité. C'est ce qu'on appelait la fête des Fous,
_fatuorum_[653]. Cette imitation de l'orgie païenne, tolérée par le
christianisme, comme l'adieu de l'homme à la sensualité qu'il abjurait,
se reproduisait aux fêtes de l'enfance du Christ, à la Circoncision, aux
Rois, aux Saints-Innocents, et aussi aux jours où l'humanité, sauvée du
démon, tombait dans l'ivresse de la joie, à Noël et à Pâques. Le clergé
lui-même y prenait part. Ici les chanoines jouaient à la balle dans
l'église, là on traînait outrageusement l'odieux hareng du carême[654].
La bête comme l'homme était réhabilitée. L'humble témoin de la naissance
du Sauveur, le fidèle animal qui de son haleine le réchauffa tout petit
dans la crèche, qui le porta avec sa mère en Égypte, qui l'amena
triomphant dans Jérusalem, il avait sa part de la joie[655]. Sobriété,
patience, ferme résignation, le moyen âge distinguait en l'âne je ne
sais combien de vertus chrétiennes. Pourquoi eût-on rougi de lui? Le
Sauveur n'en avait pas rougi[656]... Quel mal en tout cela? Tout
n'est-il pas permis à l'enfant? Plus tard, l'Église imposa silence au
peuple, l'éloigna, le tint à distance. Mais aux premiers siècles du
moyen âge, l'Église s'effarouchait si peu de ces drames populaires
qu'elle en reproduisait sur ses murailles les traits les plus hardis. À
Rouen[657], un cochon joue du violon; à Chartres, c'est un âne[658]; à
Essonne, un évêque tient une marotte[659]. Ailleurs, ce sont les images
des vices et des péchés sculptés dans la licence d'un pieux
cynisme[660]. L'artiste n'a pas reculé devant l'inceste de Loth, ni les
infamies de Sodome[661].

[Footnote 652: Voy. _App. 31._]

[Footnote 653: Le légat, Pierre de Capoue, défendit en 1198 la
célébration de cette fête dans le diocèse de Paris. Mais elle ne cessa
guère en France que vers 1444. On la trouve en Angleterre en 1530.--En
1671, les enfants de choeur de la Sainte-Chapelle prétendaient encore
commander le jour des Saints-Innocents, et occupaient les premières
stalles, avec la chape et le bâton cantoral.--À Bayeux, le jour des
Innocents, les enfants de choeur, ayant à leur tête un petit évêque qui
faisait l'office, occupaient les stalles hautes et les chanoines les
basses.]

[Footnote 654: Voy. _App. 36._]

[Footnote 655: À Beauvais, à Autun, etc., on célébrait la fête de
l'Âne.--Ducange: «In fine missæ sacerdos versus ad populum vice: Ite,
missa est, ter hinnannabit; populus vero vice: Deo gratias, ter
respondebit: _Hinham, hinham, hinham._» _App. 142._]

[Footnote 656:

  Nostri nec poenitet illas,
  Nec te poeniteat pecoris, divine poeta.

  (VIRG.)]

[Footnote 657: Au portail septentrional de la cathédrale (portail des
Libraires).]

[Footnote 658: Sur un contrefort du clocher vieux.]

[Footnote 659: À l'église de Saint-Guenault, des rats rongent le globe
du monde.--Aristote n'échappe pas à ce rire universel. À Rouen, il est
représenté courbé, les mains à terre, et portant une femme sur son dos.]

[Footnote 660: Voy. les stalles de Notre-Dame de Rouen, de Notre-Dame
d'Amiens, de Saint-Guenault d'Essonne, etc. Dans l'église de l'Épine,
petit village près Châlon, il se trouve des sculptures très
remarquables, mais aussi très obscènes. Saint Bernard écrit vers 1125, à
Guillaume de Saint-Thierry; «À quoi bon tous ces monstres grotesques en
peinture ou en bosse qu'on met dans les cloîtres à la vue des gens qui
pleurent leurs péchés? À quoi sert cette belle difformité, ou cette
beauté difforme? Que signifient ces singes immondes, ces lions furieux,
ces centaures monstrueux?»]

[Footnote 661: C'était le sujet d'un bas-relief extérieur de la
cathédrale de Reims, que l'on a fait effacer.]

Il y avait alors un merveilleux génie dramatique, plein de hardiesse et
de bonhomie, souvent empreint d'une puérilité touchante. Personne ne
riait en Allemagne quand le nouveau curé, au milieu de sa messe
d'installation, allait prendre sa mère par la main et dansait avec elle.
Si elle était morte, elle était sauvée sans difficulté; il mettait _sous
le chandelier l'âme de sa mère_. L'amour de la mère et du fils, de Marie
et de Jésus, était pour l'Église une riche source de pathétique.
Aujourd'hui encore à Messine, le jour de l'Assomption, la Vierge, portée
par toute la ville, cherche son fils comme la Cérès de la Sicile antique
cherchait Proserpine; enfin, quand elle est au moment d'entrer dans la
grande place, on lui présente tout à coup l'image du Sauveur; elle
tressaille et recule de surprise, et douze oiseaux qui s'envolent de son
sein portent à Dieu l'effusion de la joie maternelle.

À la Pentecôte, des pigeons blancs étaient lâchés dans l'église parmi
des langues de feu; les fleurs pleuvaient, les galeries intérieures
étaient illuminées[662]. À d'autres fêtes, l'illumination était au
dehors[663]. Qu'on se représente l'effet des lumières sur ces prodigieux
monuments, lorsque le clergé, circulant par les rampes aériennes,
animait de ses processions fantastiques les masses ténébreuses, passant
et repassant le long des balustrades, sous ces ponts dentelés, avec les
riches costumes, les cierges et les chants; lorsque la lumière et la
voix tournaient de cercle en cercle, et qu'en bas, dans l'ombre,
répondait l'océan du peuple. C'était là pour ce temps le vrai drame, le
vrai mystère, la représentation du voyage de l'humanité à travers les
trois mondes, cette intuition sublime que Dante reçut de la réalité
passagère pour la fixer et l'éterniser dans la _Divina Commedia_.

[Footnote 662: À la Sainte-Chapelle on voyait descendre de la voûte la
figure d'un ange tenant un biberon d'argent, avec lequel il envoyait de
l'eau sur les mains du célébrant.--À Reims, le jour de la Dédicace, on
plaçait un cierge allumé entre chaque arcade.]

[Footnote 663: «Sur la galerie de la Vierge, à Notre-Dame de Paris,
était une Vierge et deux anges portant des chandeliers; après Laudes de
la Sexagésime, le chevecier y mettait deux cierges.» (Gilbert.)--Dans
certaines églises, le prêtre représentait au portail l'Ascension de
Notre-Seigneur.--Quelquefois même le clergé devait être obligé
d'accomplir la cérémonie dans les parties les plus élevées de l'église;
par exemple, lorsqu'on scellait des reliques sous la flèche, comme on
l'avait fait à celle de Notre-Dame de Paris.]

Ce colossal théâtre du drame sacré est rentré, après sa longue fête du
moyen âge, dans le silence et dans l'ombre. La faible voix qu'on y
entend, celle du prêtre, est impuissante à remplir des voûtes dont
l'ampleur était faite pour embrasser et contenir le tonnerre de la voix
du peuple. Elle est veuve, elle est vide, l'église. Son profond
symbolisme, qui parlait alors si haut, il est devenu muet. C'est
maintenant un objet de curiosité scientifique, d'explications
philosophiques, d'interprétations alexandrines. L'église est un musée
gothique que visitent les habiles: ils tournent autour, regardent
irrévérencieusement, et louent au lieu de prier. Encore savent-ils bien
ce qu'ils louent? Ce qui trouve grâce devant eux, ce qui leur plaît dans
l'église, ce n'est pas l'église elle-même; ce sera le travail délicat
de ses ornements, la frange de son manteau, sa dentelle de pierre,
quelque ouvrage laborieux et subtil du gothique en décadence.

Il y a ici quelque chose de grand, quel que soit le sort de telle ou
telle religion. L'avenir du christianisme n'y fait rien. Touchons ces
pierres avec précaution, marchons légèrement sur ces dalles. Un grand
mystère s'est passé ici. Je n'y vois plus que la mort, et je suis tenté
de pleurer. Le moyen âge, la France du moyen âge, ont exprimé dans
l'architecture leur plus intime pensée. Les cathédrales de Paris, de
Saint-Denis, de Reims, en disent plus que de longs récits. La pierre
s'anime et se spiritualise sous l'ardente et sévère main de l'artiste.
L'artiste en fait jaillir la vie. Il est fort bien nommé au moyen âge:
«Le maître des pierres vives», _Magister de vivis lapidibus_[664].

[Footnote 664: Surnom d'un des architectes que Ludovic Sforza fît venir
d'Allemagne pour fermer les voûtes de la cathédrale de Milan. (Gaet.
Franchetti.)]

On sait que l'Église chrétienne n'est primitivement que la basilique du
tribunal romain. L'Église s'empare du prétoire même où Rome l'a
condamnée. Le tribunal s'élargit, s'arrondit et forme le choeur. Cette
église, comme la cité romaine, est encore restreinte, exclusive; elle ne
s'ouvre pas à tous. Elle prétend au mystère, elle veut une initiation.
Elle aime encore les ténèbres des Catacombes où elle naquit; elle se
creuse de vastes cryptes qui lui rappellent son berceau. Les
catéchumènes ne sont pas admis dans l'enceinte sacrée, ils attendent
encore à la porte. Le baptistère est au dehors, au dehors le cimetière;
la tour elle-même, l'organe et la voix de l'église, s'élève à côté. La
pesante arcade romane scelle de son poids l'église souterraine,
ensevelie dans ses mystères. Il en va ainsi tant que le christianisme
est en lutte, tant que dure la tempête des invasions, tant que le monde
ne croit pas à sa durée. Mais lorsque l'ère fatale de l'an 1000 a passé,
lorsque la hiérarchie ecclésiastique se trouve avoir conquis le monde,
qu'elle s'est complétée, couronnée, fermée dans le pape, lorsque la
chrétienté, enrôlée dans l'armée de la croisade, s'est aperçue de son
unité, alors l'Église secoue son étroit vêtement, elle se dilate pour
embrasser le monde, elle sort des cryptes ténébreuses. Elle monte, elle
soulève ses voûtes, elle les dresse en crêtes hardies, et dans l'arcade
romaine reparaît l'ogive orientale.

Voilà un prodigieux entassement, une oeuvre d'Encelade. Pour soulever
ces rocs à quatre, à cinq cents pieds dans les airs[665], les géants, ce
semble, ont sué... Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa... Mais non, ce
n'est pas là une oeuvre de géants, ce n'est pas un confus amas de choses
énormes, une agrégation inorganique... Il y a eu là quelque chose de
plus fort que le bras des Titans... Quoi donc? le souffle de l'esprit.
Ce léger souffle qui passa devant la face de Daniel, emportant les
royaumes et brisant les empires; c'est lui encore qui a gonflé les
voûtes, qui a soufflé les tours au ciel. Il a pénétré d'une vie
puissante et harmonieuse toutes les parties de ce grand corps, il a
suscité d'un grain de sénevé la végétation du prodigieux arbre. L'esprit
est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la figure humaine
dans laquelle il est enfermé, comme il imprime la physionomie, comme il
en forme et déforme les traits; il creuse l'oeil de méditations,
d'expérience et de douleurs, il laboure le front de rides et de pensées,
les os mêmes, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe
au mouvement de la vie intérieure. De même, il fut l'artisan de son
enveloppe de pierre, il la façonna à son usage, il la marqua au dehors,
au dedans de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit
bien garde que rien n'y manquât de la longue vie qu'il avait vécue; il y
grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, tous
ses amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée
intime. Dès qu'une fois il eut échappé des catacombes, de la crypte
mystérieuse où le monde païen l'avait tenu[666], il la lança au ciel
cette crypte; d'autant plus profondément elle descendit, d'autant plus
haut elle monta; la flèche flamboyante échappa comme le profond soupir
d'une poitrine oppressée depuis mille ans. Et si puissante était la
respiration, si fortement battait ce coeur du genre humain, qu'il fit
jour de toutes parts dans son enveloppe; elle éclata d'amour pour
recevoir le regard de Dieu. Regardez l'orbite amaigri et profond de la
croisée gothique, de cet _oeil ogival_[667], quand il fait effort pour
s'ouvrir, au douzième siècle. Cet oeil de la croisée gothique est le
signe par lequel se classe la nouvelle architecture. L'art ancien,
adorateur de la matière, se classait par l'appui matériel du temple, par
la colonne, colonne toscane, dorique, ionique. L'art moderne, fils de
l'âme et de l'esprit, a pour principe, non la forme, mais la
physionomie, mais l'oeil; non la colonne, mais la croisée; non le plein,
mais le vide. Au douzième et au treizième siècle, la croisée, enfoncée
dans la profondeur des murs, comme le solitaire de la Thébaïde dans une
grotte de granit, est toute retirée en soi; elle médite et rêve. Peu à
peu elle avance du dedans au dehors; elle arrive à la superficie
extérieure du mur. Elle rayonne en belles roses mystiques, triomphantes
de la gloire céleste. Mais le quatorzième siècle est à peine passé que
ces roses s'altèrent; elles se changent en figures flamboyantes; sont-ce
des flammes, des coeurs ou des larmes? Tout cela peut-être à la fois.

[Footnote 665: Cette hauteur de cinq cents pieds semblerait avoir été
l'idéal auquel aspirait l'architecture allemande. Ainsi les tours de la
cathédrale de Cologne devaient, d'après les plans qui subsistent encore,
s'élever à cinq cents pieds allemands (quatre cent quarante-trois pieds
de Paris); la flèche de Strasbourg est haute de cinq cents pieds de
Strasbourg (quatre cent quarante-cinq pieds de Paris).]

[Footnote 666: À peine pourrait-on citer quelques exemples de cryptes
postérieures au douzième siècle. (Caumont.) C'est au douzième et au
treizième siècle qu'a lieu le grand élan de l'architecture ogivale.]

[Footnote 667: On donne pour racine au mot _ogive_ le mot allemand
_aug_, oeil; les angles curvilignes ressemblent aux coins de l'oeil.
(Gilbert.)]

Même progrès dans l'agrandissement successif de l'Église. L'esprit, quoi
qu'il fasse, est toujours mal à l'aise dans sa demeure; il a beau
l'étendre[668], la varier, la parer, il n'y peut tenir, il étouffe. Non,
tant belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours, vos
saints, vos fleurs de pierre, vos forêts de marbre, vos grands christs
dans leurs auréoles d'or, vous ne pouvez me contenir. Il faut qu'autour
de l'église nous bâtissions de petites églises, qu'elle rayonne de
chapelles[669]. Au delà de l'autel, dressons un autel, un sanctuaire
derrière le sanctuaire; cachons derrière le choeur la chapelle de la
Vierge; il me semble que là nous respirerons mieux; là il y aura des
genoux de femme pour que l'homme y pose sa tête qu'il ne peut plus
soutenir, un voluptueux repos par delà la croix, l'amour par delà la
mort... Mais que cette chapelle est petite encore, comme ces murs font
obstacle!... Faudra-t-il donc que le sanctuaire échappe du sanctuaire,
que l'arche se replace sous les tentes, sous le pavillon du ciel?

[Footnote 668: Au treizième siècle, le choeur devint plus long qu'il
n'était comparativement à la nef. On prolongea les collatéraux autour du
sanctuaire, et ils furent toujours bordés de chapelles.]

[Footnote 669: Ce fut surtout au onzième siècle qu'on employa
généralement cette disposition.]

Le miracle, c'est que cette végétation passionnée de l'esprit, qui
semblait devoir lancer au hasard le caprice de ses jets luxurieux, elle
se développa dans une loi régulière. Elle dompta son exubérante
fécondité au nombre, au rythme d'une géométrie savante. La géométrie et
l'art, le vrai et le beau se rencontrèrent. C'est ainsi qu'on a calculé
dans les derniers temps que la courbe la plus propre à faire une voûte
solide était justement celle que Michel-Ange avait choisie comme la plus
belle, pour le dôme de Saint-Pierre.

Cette géométrie de la beauté éclate dans le type de l'architecture
gothique, dans la cathédrale de Cologne[670]; c'est un corps régulier
qui a crû dans la proportion qui lui était propre, avec la régularité
des cristaux. La croix de l'église normale est strictement déduite de la
figure par laquelle Euclide construit le triangle équilatéral[671]. Ce
triangle, principe de l'ogive normale, peut s'inscrire à l'arc des
voûtes; il tient ainsi l'ogive également éloignée et de la disgracieuse
maigreur des fenêtres aiguës du Nord, et du lourd aplatissement des
arcades byzantines. Le nombre dix et le nombre douze, avec leurs
subdiviseurs et leurs multiples, dominent tout l'édifice. Dix est le
nombre humain, celui des doigts; douze le nombre divin, le nombre
astronomique; ajoutez-y sept, en l'honneur des sept planètes. Dans les
tours[672] et dans tout l'édifice, les parties inférieures dérivent du
carré et se subdivisent en octogone; les supérieures, dominées par le
triangle, s'exfolient en hexagone, en dodécagone[673]. La colonne a dans
le rapport de son diamètre à la hauteur les proportions de l'ordre
dorique[674]. La hauteur égale à la largeur de l'arcade, conformément au
principe de Vitruve et de Pline. Ainsi dans ce type de l'architecture
gothique subsistent les traditions de l'antiquité.

[Footnote 670: _App. 143._]

[Footnote 671: Nous empruntons cette observation, et généralement tous
les détails qui suivent, à la description de la cathédrale de Cologne,
par Boisserée (franç. et allem.),1823.]

[Footnote 672: Les églises métropolitaines avaient des tours; les
églises inférieures, seulement des clochers. Ainsi la hiérarchie se
conservait jusque dans la forme extérieure de l'église.]

[Footnote 673: De plus, le choeur est terminé par cinq côtés d'un
dodécagone, et chaque chapelle par trois côtés d'un octogone.]

[Footnote 674: Ce rapport est celui de 1 à 6, et de 1 à 7.]

L'arcade jetée d'un pilier à l'autre est large de cinquante pieds. Ce
nombre se répète dans tout l'édifice. C'est la mesure de la hauteur des
colonnes. Les bas-côtés ont la moitié de la largeur de l'arcade, la
façade en a le triple. La longueur totale de l'édifice a trois fois la
largeur totale, autrement dit neuf fois la largeur de l'arcade. La
largeur du tout est égale à la longueur du choeur et de la nef[675],
égale à la hauteur du milieu de la voûte[676]. La longueur est à la
hauteur comme deux est à cinq. Enfin l'arcade, les bas-côtés, se
reproduisent au dehors dans les contre-forts et les arcs-boutants qui
soutiennent l'édifice. Le nombre sept, le nombre des sept dons du
Saint-Esprit, des sept sacrements, est aussi celui des chapelles du
choeur; deux fois sept, celui des colonnes qui le soutiennent.

[Footnote 675: Le porche, le carré de la transversale, les chapelles
avec le bas-côté qui les sépare du choeur, sont chacun égaux à la
largeur de l'arcade principale, et en somme égaux à la largeur totale.
La largeur de la transversale, ou croisée, est, avec sa longueur totale,
dans le rapport de 2 à 5, et avec la largeur du choeur et de la nef,
dans le rapport de 2 à 3.]

[Footnote 676: La hauteur des voûtes latérales égale 2/5 de la largeur
totale, c'est-à-dire 2 fois 150/5 ou 60 pieds.--Pour la voûte du milieu,
la largeur dans l'oeuvre est à la hauteur dans le rapport de 2 à 7, et
pour les voûtes latérales, dans le rapport de 1 à 3. À l'extérieur, la
largeur principale de l'église égale la hauteur totale. La longueur est
à la hauteur dans le rapport de 2 à 5. Même rapport entre la hauteur de
chaque étage et celle de l'ensemble.]

Cette prédilection pour les nombres mystiques se retrouve dans toutes
les églises. Celle de Reims a 7 entrées; celle de Reims et de Chartres 7
chapelles autour du choeur. Le choeur de Notre-Dame de Paris a 7
arcades. La croisée est longue de 144 pieds (16 fois 9), large de 42 (6
fois 7); c'est aussi la largeur d'une des tours, et le diamètre d'une
des grandes roses; les tours de la même église ont 216 pieds (17 fois
12). On y compte 297 colonnes (297:3=99, qui, divisé par 3=33, qui,
divisé par 3=11), et 45 chapelles (5x9). Le clocher qui en surmontait la
croisée avait 104 pieds comme la voûte principale. Notre-Dame de Reims a
dans son oeuvre 408 pieds (:2 donne 204, hauteur des tours de Notre-Dame
de Paris; 204:17=12)[677]. Chartres 396 pieds (:6=66, qui divisé par
2=33=3x11). Les nefs de Saint-Ouen de Rouen et des cathédrales de
Strasbourg et de Chartres sont toutes les trois de longueur égale (244
pieds). La Sainte-Chapelle de Paris est haute de 110 pieds (110:10=11),
longue de 110, large de 27 (3e puissance de 3)[678].

[Footnote 677: La longueur extérieure est de 348 p. 8 p.; 438 est
divisible par 3, par 2, par 4, par 12; divisé par 12, il donne 365,5, le
nombre des jours de l'année plus une fraction, ce qui est un degré
encore d'exactitude.--Il y a 36 piliers-butants extérieurs, 34
intérieurs.--L'arcade du milieu est large de 35 pieds; 35 statues, 21
arcades latérales.]

[Footnote 678: Nous sommes revenus sur ce point de vue dans
l'Introduction du volume sur la _Renaissance_.]

       *       *       *       *       *

À qui appartenait cette science des nombres, cette mathématique sacrée?
Au clergé seul? On l'a cru d'abord. Mais des travaux récents (Vitet,
Église de Noyon, etc.) ont établi ce fait très-important, que
l'_architecture ogivale_, celle qu'on dit improprement gothique, est due
tout entière aux laïques, au génie mystique des maçons. L'_architecture
romane_, celle des prêtres, finit au douzième siècle.

Les maçons, cette, vaste et obscure association partout répandue, eurent
leurs loges principales à Cologne et à Strasbourg. Leur signe aussi
ancien que la Germanie, c'était le marteau de Thor. Du marteau païen,
sanctifié dans leurs mains chrétiennes, ils continuaient par le monde le
grand ouvrage du Temple nouveau, renouvelé du Temple de Salomon. Avec
quel soin ils ont travaillé, obscurs qu'ils étaient et perdus dans
l'association, avec quelle abnégation d'eux-mêmes, il faut, pour le
savoir, parcourir les parties les plus reculées, les plus inaccessibles
des cathédrales. Élevez-vous dans ces déserts aériens, aux dernières
pointes de ces flèches où le couvreur ne se hasarde qu'en tremblant,
vous rencontrerez souvent, solitaires sous l'oeil de Dieu, aux coups du
vent éternel, quelque ouvrage délicat, quelque chef-d'oeuvre d'art et de
sculpture, où le pieux ouvrier a usé sa vie. Pas un nom, pas un signe,
une lettre: il eût cru voler sa gloire à Dieu. Il a travaillé pour Dieu
seul, _pour le remède de son âme_. Un nom qu'ils ont pourtant conservé
par une gracieuse préférence, c'est celui d'une vierge qui travailla
pour Notre-Dame de Strasbourg; une partie des sculptures qui couronnent
la prodigieuse flèche, y fut placée par sa faible main[679]. Ainsi dans
la légende, le roc que tous les efforts des hommes n'avaient pu
ébranler, roule sous le pied d'un enfant[680]. C'est aussi une vierge
que la patronne des _maçons_, sainte Catherine, qu'on voit avec sa roue
géométrique, sa rose mystérieuse, sur le plan de la cathédrale de
Cologne. Une autre vierge, sainte Barbe, s'y appuie sur sa tour, percée
d'une trinité de fenêtres.

[Footnote 679: Sabine de Steinbach, fille d'Erwin de Steinbach qui
commença les tours en 1277. (1833.) Il est établi maintenant que la
flèche est de 1439. (1860.)]

[Footnote 680: C'est la légende du Mont Saint-Michel.]

Sorti du libre élan mystique, le gothique, comme on l'a dit sans le
comprendre, est le genre libre. Je dis libre, et non arbitraire. S'il
s'en fût tenu au même type[681], s'il fût resté assujetti par l'harmonie
géométrique, il eût péri de langueur. En diverses parties de
l'Allemagne, en France, en Angleterre, moins dominé par le calcul et
l'idéalisme religieux, il a reçu davantage l'empreinte variée de
l'histoire. Nos artistes ont marqué nos églises de leur ardente
personnalité[682]; on lit leur nom sur les murs de Notre-Dame de Paris,
sur les tombeaux de Rouen[683], sur les pierres tumulaires et les
méandres de l'église de Reims[684]. L'inquiétude du nom et de la gloire,
la rivalité des efforts poussa ces artistes à des actes désespérés. À
Caen, à Rouen, on retrouve l'histoire de Dédale tuant son neveu par
envie. Vous voyez dans une église de cette dernière ville, sur la même
pierre, les figures hostiles et menaçantes d'Alexandre de Berneval et de
son disciple poignardé par lui. Leurs chiens, couchés à leurs pieds, se
menacent encore. L'infortuné jeune homme, dans la tristesse d'un destin
inaccompli, porte sur sa poitrine l'incomparable rose où il eut le
malheur de surpasser son maîtres[685].

[Footnote 681: La voûte du choeur est seule achevée; elle a deux cents
pieds de hauteur. M. Boisserée a ajouté à sa _Description_ un projet de
restauration et d'achèvement, d'après les plans primitifs des
architectes qui ont été retrouvés, il y a peu années.]

[Footnote 682: On voit Ingelramme diriger les travaux à Notre-Dame de
Rouen, et construire le Bec en 1214; Robert de Luzarche bâtir, en 1220,
la cathédrale d'Amiens; Pierre de Montereau, l'abbaye de Long-Pont, en
1227; Hugues Lebergier, Saint-Nicaise de Reims, en 1229; Jean Chelle, le
portail latéral sud de Notre-Dame, en 1257, etc.]

[Footnote 683: Le tombeau de Marcdargent à Saint-Ouen.]

[Footnote 684: _App. 144._]

[Footnote 685: Berneval acheva, vers le commencement du quinzième
siècle, la croisée de Saint-Ouen, et fit en 1439 la rose du midi. Son
élève fit celle du nord, et surpassa son maître. Berneval le tua, et fut
pendu.]

Comment compter nos belles églises du treizième siècle? Je voulais du
moins parler de Notre-Dame de Paris[686]. Mais quelqu'un a marqué ce
monument d'une telle griffe de lion, que personne désormais ne se
hasardera d'y toucher. C'est sa chose désormais, c'est son fief, c'est
le majorat de Quasimodo. Il a bâti, à côté de la vieille cathédrale, une
cathédrale de poésie, aussi ferme que les fondements de l'autre, aussi
haute que ses tours. Si je regardais cette église, ce serait comme livre
d'histoire, comme le grand registre des destinées de la monarchie. On
sait que son portail, autrefois chargé des images de tous les rois de
France, est l'oeuvre de Philippe-Auguste; le portail sud-est de saint
Louis[687], le septentrional de Philippe-le-Bel[688]; celui-ci fut fondé
de la dépouille des Templiers, pour détourner sans doute la malédiction
de Jacques Molay[689]. Ce portail funèbre a dans sa porte rouge le
monument de Jean-sans-Peur[690], l'assassin du duc d'Orléans. La grande
et lourde église, toute fleurdelisée, appartient à l'histoire plus qu'à
la religion. Elle a peu d'élan, peu de ce mouvement d'ascension si
frappant dans les églises de Strasbourg et de Cologne. Les bandes
longitudinales qui coupent Notre-Dame de Paris, arrêtent l'élan; ce sont
plutôt les lignes d'un livre. Cela raconte au lieu de prier.

[Footnote 686: Alexandre III posa la première pierre de Notre-Dame de
Paris, en 1163. La façade principale fut achevée au plus tard en 1223.
La nef est également du commencement du treizième siècle.]

[Footnote 687: Il fut commencé en 1257.]

[Footnote 688: Il fut commencé en 1312 ou 1313.]

[Footnote 689: C'est au Parvis Notre-Dame qu'on le brûla.]

[Footnote 690: 1404-19.]

Notre-Dame de Paris est l'église de la monarchie; Notre-Dame de Reims,
celle du sacre. Celle-ci est achevée, contre l'ordinaire des
cathédrales. Riche, transparente, pimpante dans sa coquetterie
colossale, elle semble attendre une fête; elle n'en est que plus triste,
la fête ne revient plus. Chargée et surchargée de sculptures, couverte
plus qu'aucune autre des emblèmes du sacerdoce, elle symbolise
l'alliance du roi et du prêtre. Sur les rampes extérieures de la croisée
batifolent les diables, ils se laissent glisser aux pentes rapides, ils
font la moue à la ville, tandis qu'au pied du Clocher-à-l'Ange le peuple
est pilorié.

Saint-Denis est l'église des tombeaux; non pas une sombre et triste
nécropole païenne, mais glorieuse et triomphante, toute brillante de foi
et d'espoir, large et sans ombre, comme l'âme de saint Louis qui l'a
bâtie; simple au dehors, belle au dedans; élancée et légère, comme pour
moins peser sur les morts. La nef s'élève au choeur par un escalier qui
semble attendre le cortège des générations qui doivent monter,
descendre, avec la dépouille des rois.

À l'époque où nous sommes parvenus, l'architecture gothique avait
atteint sa plénitude, elle était dans la beauté sévère de la virginité,
moment court, moment adorable, où rien ne peut rester ici-bas. Au moment
de la beauté pure, il en succède un autre que nous connaissons bien
aussi. Vous savez, cette seconde jeunesse, quand la vie a déjà pesé,
quand la science du bien et du mal perce dans un triste sourire, qu'un
pénétrant regard s'échappe des longues paupières; alors ce n'est pas
trop de toutes les fêtes pour donner le change aux troubles du coeur.
C'est le temps de la parure et des riches ornements. Telle fut l'église
gothique à ce second âge; elle porta dans sa parure une délicieuse
coquetterie. Riches croisées coiffées de triangles imposants[691],
charmants tabernacles appendus aux portes, aux tours, comme des chatons
de diamants, fine et transparente dentelle de pierre filée au fuseau des
fées; elle alla ainsi de plus en plus ornée et triomphante, à mesure
qu'au dedans le mal augmentait. Vous avez beau faire, souffrante beauté,
le bracelet flotte autour d'un bras amaigri; vous savez trop, la pensée
vous brûle, vous languissez d'amour impuissant.

[Footnote 691: Ces triangles sont l'ornement de prédilection du
quatorzième siècle. On les ajouta alors à beaucoup de portes et de
croisées du treizième. Voyez celles de Notre-Dame de Paris.]

L'art s'enfonça chaque jour davantage dans cet amaigrissement. Il
s'acharna sur la pierre, s'en prit à elle de la vie qui tarissait, il la
creusa, la fouilla, l'amincit, la subtilisa. L'architecture devint la
soeur de la scolastique. Elle divisa et subdivisa. Son procédé fut
aristotélique, sa méthode celle de saint Thomas. Ce fut comme une série
de syllogismes de pierre qui n'atteignaient pas leur conclusion. On
trouve de la froideur dans ces raffinements du gothique, dans les
subtilités de la scolastique, dans la scolastique d'amour des
troubadours et de Pétrarque. C'est ne pas savoir ce que c'est que la
passion, combien elle est ingénieuse, opiniâtre, acharnée, subtile et
aiguë dans ses poursuites ardentes. Altérée de l'infini dont elle a
entrevu la fugitive lueur, elle donne aux sens une vivacité
extraordinaire, elle devient un verre grossissant, qui distingue et
exagère les moindres détails. Elle le poursuit, cet infini, dans
l'imperceptible bulle d'air où flotte un rayon du ciel, elle le cherche
dans l'épaisseur d'un beau cheveu blond, dans la dernière fibre d'un
coeur palpitant. Divise, divise, scalpel acéré, tu peux percer,
déchirer, tu peux fendre le cheveu et trancher l'atome, tu n'y trouveras
pas ton Dieu.

En poussant chaque jour plus avant cette ardente poursuite, ce que
l'homme rencontra, ce fut l'homme même. La partie humaine et naturelle
du christianisme se développa de plus en plus et envahit l'Église. La
végétation gothique, lassée de monter en vain, s'étendit sur la terre et
donna ses fleurs. Quelles fleurs? des images de l'homme, des
représentations peintes et sculptées du christianisme, des saints, des
apôtres. La peinture et la sculpture, les arts matérialistes qui
reproduisent le fini, étouffèrent peu à peu l'architecture[692];
celle-ci, l'art abstrait, infini, silencieux, ne put tenir contre ses
soeurs plus vives et plus parlantes. La figure humaine varia, peupla la
sainte nudité des murs. Sous prétexte de piété, l'homme mit partout son
image; elle y entra comme Christ, comme apôtre ou prophète; puis en son
propre nom, humblement couchée sur les tombeaux; qui eût refusé l'asile
du temple à ces pauvres morts? Ils se contentèrent d'abord d'une simple
dalle, où l'image était gravée; puis la dalle se souleva, la tombe
s'enfla, l'image devint une statue; puis la tombe fut un mausolée, un
catafalque de pierre qui emplit l'église, que dis-je? ce fut une
chapelle, une église elle-même. Dieu, resserré dans sa maison, fut
heureux de garder lui-même une chapelle[693].

[Footnote 692: La peinture sur vitres commence au onzième siècle. _App.
145._]

[Footnote 693: Le croirait-on, Dieu n'a pas eu un seul temple, un seul
autel, une seule image du premier au douzième siècle? Il s'agit, bien
entendu, de Dieu le Père, du Créateur. Le moindre moine qui passait
saint avait son culte, sa fête, son église. Dieu apparaît pour la
première fois à côté du Fils au commencement du treizième siècle et ne
siège à la première place qu'en 1360. Voy. _Renaissance_, Introduction.
(1860.)]

La puissante colonne grecque, également groupée, porte à son aise un
léger fronton; le faible porte sur le fort; cela est logique et humain.
L'art gothique est surnaturel, surhumain. Il est né de la croyance au
miraculeux, au poétique, à l'absurde. Ceci n'est pas une dérision;
j'emprunte le mot de saint Augustin: _Credo quia absurdum_. La maison
divine, par cela qu'elle est divine, n'a pas besoin de fortes colonnes;
si elle accepte un appui matériel, c'est pure condescendance; il lui
suffisait du souffle de Dieu. Ces appuis, elle les réduira à rien, s'il
est possible. Elle aimera à placer des masses énormes sur de fines
colonnettes. Le miracle est évident. Là est pour l'architecture gothique
le principe de vie: c'est l'architecture du miracle. Mais c'est aussi
son principe de mort. Le jour où l'amour manquera, l'étrangeté, la
bizarrerie des formes, ressortiront à loisir, et le sentiment du beau
sera choqué, tout aussi bien que la logique[694].

[Footnote 694: L'architecture tomba de la poésie au roman, du
merveilleux à l'absurde, lorsqu'elle adopta les culs-de-lampe au
quinzième siècle, lorsque les formes pyramidales dirigèrent leurs
pointes de haut en bas. Voir les clochers de Saint-Pierre de Caen, qui
semblent prêts à vous écraser.]

L'art au service d'une religion de la mort, d'une morale qui prescrit
l'annihilation de la chair, doit rencontrer et chérir le laid. La
laideur volontaire est un sacrifice, la laideur naturelle une occasion
d'humilité. La pénitence est laide, le vice plus laid. Le dieu du péché,
le hideux dragon, le diable, est dans l'église, vaincu, humilié; mais
enfin il y est. Le génie grec divinise souvent la bête; les lions de
Rome, les coursiers du Parthénon sont restés des dieux. Le gothique
bestialise l'homme, pour le faire rougir de lui-même, avant de le
diviniser. Voilà la laideur chrétienne. Où est la beauté chrétienne?
Elle est dans cette tragique image de macérations et de douleur, dans ce
pathétique regard, dans ces bras ouverts pour embrasser le monde. Beauté
effrayante, laideur adorable que nos vieux peintres n'ont pas craint
d'offrir à l'âme sanctifiée.

Dans tout le gothique, sculpture, architecture, il y avait, avouons-le,
quelque chose de complexe, de vieux, de pénible. La masse énorme de
l'église s'appuie sur d'innombrables contre-forts[695], laborieusement
dressée et soutenue, comme le Christ sur la croix. On fatigue à la voir
entourée d'étais innombrables qui donnent l'idée d'une vieille maison
qui menace, ou d'un bâtiment inachevé.

[Footnote 695: Ces béquilles architecturales exigent un continuel
raccommodage. Ces cathédrales sont d'immenses décorations qu'on ne
soutient debout que par des efforts constamment renouvelés. Elles durent
parce qu'elles changent pièce à pièce. C'est le vaisseau de Thésée. Voy.
_Renaissance_, Introduction. (1860.)]

Oui, la maison menaçait, elle ne pouvait s'achever. Cet art, attaquable
dans sa forme, défaillait aussi dans son principe social. La société
d'où il est sorti, était trop inégale et trop injuste. Le régime des
castes, si peu atténué qu'il était par le christianisme[696], subsistait
encore. L'Église sortie du peuple eut, de bonne heure, peur du peuple;
elle s'en éloigna, elle fit alliance avec la féodalité, sa vieille
ennemie, puis avec la royauté victorieuse de la féodalité. Elle
s'associa aux tristes victoires de la royauté sur les communes
qu'elle-même avait aidées à leur naissance. La cathédrale de Reims porte
au pied d'un de ses clochers l'image des bourgeois du quinzième siècle,
punis d'avoir résisté à l'établissement d'un impôt[697]. Cette figure du
peuple pilorié est un stigmate pour l'Église elle-même. La voix des
suppliciés s'élevait avec les chants. Dieu acceptait-il volontiers un
tel hommage? Je ne sais; mais il semble que des églises bâties par
corvées, élevées des dîmes d'un peuple affamé, toutes blasonnées de
l'orgueil des évêques et des seigneurs, toutes remplies de leurs
insolents tombeaux, devaient chaque jour moins lui plaire. Sous ces
pierres il y avait trop de pleurs.

[Footnote 696: Qui a supprimé l'esclavage? Personne, car il dure encore.
Le christianisme a-t-il transformé l'esclave en serf à la chute de
l'empire romain? Non, puisque le servage existait dans l'empire même
sous le nom de colonat. Les chrétiens eurent des esclaves tant que cette
forme de travail resta la plus productive. Ils en ont encore dans les
colonies. Le christianisme prêche la résignation à l'esclave et est
l'allié du maître. Voy. _Renaissance_, Introduction. (1860.)]

[Footnote 697: Ce sont huit figures de taille gigantesque servant de
cariatides. L'un des bourgeois tient une bourse d'où il tire de
l'argent, un autre porte des marques de flétrissure; d'autres, percés de
coups, présentent des rôles d'impôts lacérés.]

Le moyen âge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait soutenir
sa prétention orgueilleuse d'être le dernier mot du monde, la
_consommation_. Le temple devait s'élargir. L'humanité devait
reconnaître le Christ en soi-même. Cette intuition mystique d'un Christ
éternel, renouvelé sans cesse dans l'humanité, elle se représente
partout au moyen âge, confuse, il est vrai, et obscure, mais chaque jour
acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est spontanée et populaire,
étrangère, souvent contraire à l'influence ecclésiastique. Le peuple,
tout en obéissant au prêtre, distingue fort bien du prêtre le saint, le
Christ de Dieu. Il cultive d'âge en âge, il élève, il épure cet idéal
dans la réalité historique. Ce Christ de douceur et de patience, il
apparaît dans Louis-le-Débonnaire conspué par les évêques; dans le bon
roi Robert, excommunié par le pape; dans Godefroi de Bouillon, homme de
guerre et gibelin, mais qui meurt vierge à Jérusalem, simple _baron_ du
Saint-Sépulcre. L'idéal grandit encore dans Thomas de Kenterbury,
délaissé de l'Église et mourant pour elle. Il atteint un nouveau degré
de pureté en saint Louis, roi prêtre et roi homme. Tout à l'heure
l'idéal généralisé va s'étendre dans le peuple; il va se réaliser au
quinzième siècle, non seulement dans l'homme du peuple, mais dans la
femme, dans Jeanne-la-Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le
peuple, sera la dernière figure du Christ au moyen âge.

Cette transfiguration du genre humain qui reconnut l'image de son Dieu
en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa dans un
présent éternel ce qu'on avait cru temporaire et passé, qui mit sur la
terre un ciel, elle fut la rédemption du monde moderne, mais elle parut
la mort du christianisme et de l'art chrétien. Satan poussa sur l'église
inachevée un rire d'immense dérision; ce rire est dans les grotesques du
quinzième et du seizième siècle. Il crut avoir vaincu; il n'a jamais pu
apprendre, l'insensé, que son triomphe apparent n'est jamais qu'un
moyen. Il ne vit point que Dieu n'est pas moins Dieu, pour s'être fait
humanité; que le temple n'est pas détruit, pour être devenu grand comme
le monde.

En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen
âge achève de s'effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous
aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et notre
mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C'est en vain
que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses tours
suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses saints
font pénitence dans leurs niches de pierre... «Quand le torrent des
grandes eaux déborderait, elles n'arriveront pas jusqu'au Seigneur...»
Ce monde condamné s'en ira avec le monde romain, le monde grec, le monde
oriental. Il mettra sa dépouille à côté de leur dépouille. Dieu lui
accorde tout au plus, comme à Ézéchias, un tour de cadran. (1833.)

J'ai tiré ce volume, en grande partie, des Archives nationales. Un mot
seulement sur ces Archives, sur les fonctions qui ont fait à l'auteur un
devoir d'approfondir l'histoire de nos antiquités, sur le paisible
théâtre de ses travaux, sur le lieu qui les a inspirés. Son livre, c'est
sa vie.

Le noyau des Archives est le Trésor des chartes et la collection des
registres du Parlement. Le Trésor des chartes, et la partie de beaucoup
la plus considérable des Archives (section historique, domaniale et
topographique, législative et administrative), occupent au Marais le
triple hôtel de Clisson, Guise et Soubise; antiquité dans l'antiquité,
histoire dans l'histoire. Une tour du quatorzième siècle garde l'entrée
de la royale colonnade du palais des Soubise. On s'explique en entrant
la fière devise des Rohan, leurs aïeux: «Roi ne puis, prince ne daigne,
Rohan suis.»

Le _Trésor des chartes_ contient dans ses registres la suite des actes
du gouvernement depuis le treizième siècle, dans ses chartes, les actes
diplomatiques du moyen âge, entre autres ceux qui ont amené la réunion
des diverses provinces, les titres d'acquisition de la monarchie, ce qui
constituait, comme on le disait, _les droits du roi_. C'était le vieil
arsenal dans lequel nos rois prenaient des armes pour battre en brèche
la féodalité. Fixé à Paris par Philippe-Auguste, ce dépôt fut confié
tantôt au garde des sceaux, tantôt à un simple clerc du roi, à un
chanoine de la Sainte-Chapelle, en dernier lieu au procureur général.
Parmi ces _trésoriers des chartes_, il faut citer un Budé, deux de
Thou[698]. Les destinées de ce précieux dépôt ne furent autres que
celles de la monarchie. Chaque fois que l'autorité royale prit plus de
nerf et de ressort, on s'inquiéta du Trésor des chartes; véritable
trésor, en effet, où l'on trouvait des titres à exploiter, où l'on
péchait des terres, des châteaux, mainte fois des provinces. Les fils de
Philippe-le-Bel, cette génération avide, firent faire le premier
inventaire. Charles V, bon clerc et vrai prud'homme, quand la France,
après les guerres des Anglais, se cherchait elle-même, visita le Trésor
et s'affligea de la confusion qui s'y était mise (1371); le trésor était
comme la France. Sous Louis XI, nouvel inventaire, autre sous Charles
VIII. Sous Henri III, le désordre est au comble. De savants hommes y
aident: Brisson et du Tillet, _qui travaillent pour le roi_, emportent
et dissipent les pièces. Du Tillet écrivait alors son grand ouvrage de
la _France ancienne_, dont il a imprimé diverses parties. Mais cet
inventaire des droits de la monarchie ne fut fait que sous Richelieu.
Personne ne sut comme lui enrichir et exploiter les Archives: par toute
la France il rasait les châteaux et il rassemblait les titres; ce fut un
grand et admirable collecteur d'antiquités en ce genre. Les limiers
qu'il employa à cette chasse de diplomatique, les Du Puy, les Godefroi,
les Galand, les Marca, poursuivirent infatigablement son oeuvre,
réunissant, cataloguant, interprétant. Un des principaux fruits de ce
travail est le livre des _Droits du roy_, de Pierre Du Puy. C'est un
savant et curieux livre, étonnant d'érudition et de servilisme
intrépide. Vous verrez là que nos rois sont légitimes souverains de
l'Angleterre, qu'ils ont toujours possédé la Bretagne; que la Lorraine,
dépendance originaire du royaume _français_ d'Austrasie et de
Lotharingie, n'a passé aux empereurs que par usurpation, etc. Une telle
érudition était précieuse pour le ministre déterminé à compléter la
centralisation de la France. Du Puy allait, fouillant les archives,
trouvant des titres inconnus, colorant les acquisitions plus ou moins
légitimes; l'archiviste conquérant marchait devant les armées. Ainsi
quand on voulut mettre la main sur la Lorraine, Du Puy fut envoyé aux
archives des Trois-Évêchés; puis le duc fut sommé de montrer ses titres.
Le Languedoc fut de même défié par Galand de prouver par écrit son droit
de franc-aleu, de propriété libre. On alléguait en vain les droits
anciens, la tradition, la possession immémoriale; nos archivistes
voulaient des écrits.

[Footnote 698: Voir la notice du Du Puy, sur l'_Histoire du Trésor des
chartes_, manuscrit in-4{o} de la bibliothèque du Roi; imprimé à la fin
de son livre sur les _Droits du Roy_. (1655.) Voy. aussi Bonamy, dans
les _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_.]

Ce magasin de procès politiques, ce dépôt de tant de droits douteux,
notre Trésor des chartes était environné d'un formidable mystère. Il
fallait une lettre de cachet au trésorier des chartes pour avoir droit
de le consulter, et cette charge de trésorier finit par être réunie à
celle de procureur général au Parlement de Paris. M. d'Aguesseau
provoqua le bannissement à trente lieues de Paris contre un homme qui
était parvenu à se procurer quelques copies de pièces déposées au Trésor
des chartes et qui en faisait trafic[699].

[Footnote 699: Voir les lettres originales de d'Aguesseau, en tête d'une
copie de l'inventaire du Trésor des chartes, à la Bibliothèque du Roi,
fonds de Clairambault.]

La confiscation monarchique avait fait le Trésor des chartes; la
confiscation révolutionnaire a fait nos archives telles que nous les
avons aujourd'hui. Au vieux Trésor des chartes, prescrit désormais, sont
venus se joindre ses frères, les trésors de Saint-Denis, de
Saint-Germain-des-Prés et de tant d'autres monastères. Les vénérables et
fragiles papyri, qui portent encore les noms de Childebert, de Clotaire,
sont sortis de leur asile ecclésiastique et sont venus comparaître à
cette grande revue des morts. Dans cette concentration violente et
rapide de tant de titres, beaucoup périrent, beaucoup furent détruits:
les parchemins eurent aussi leur tribunal révolutionnaire sous le titre
de _Bureau du triage des titres_. La confiscation révolutionnaire ne
s'appuyant pas sur l'autorité des textes, des titres écrits, comme la
confiscation monarchique, n'avait que faire de ces parchemins. Son titre
unique était le _Contrat social_, comme le _Coran_ pour celui qui brûla
la bibliothèque d'Alexandrie.

Si la Révolution servit peu la science par l'examen et la critique des
monuments, elle la servit beaucoup par l'immense concentration qu'elle
opéra. Elle secoua vivement toute cette poussière: monastères, châteaux,
dépôts de tout genre, elle vida tout, versa tout sur le plancher, réunit
tout. Le dépôt du Louvre, par exemple, était comble de papiers, les
fenêtres mêmes étaient obstruées, tandis que l'archiviste louait
plusieurs pièces à l'Académie. Si l'on voulait faire des recherches, il
fallait de la chandelle en plein midi. La Révolution, une fois pour
toutes, y porta le jour.

Les Du Puy, les Marca de cette seconde époque (je parle seulement de la
science) furent deux députés de la Convention: MM. Camus et Daunou. M.
Camus, gallican comme son prédécesseur Du Puy, servit la république avec
la même passion que Du Puy la monarchie. M. Daunou, successeur de M.
Camus, fut, à proprement parler, le fondateur des Archives, et à cette
époque les archives de France devenaient celles du monde. Cette
prodigieuse classification lui appartient. C'était alors un glorieux
temps pour les Archives. Pendant que M. Daru ouvrait, pour la première
fois, les mystérieux dépôts de Venise, M. Daunou recevait les dépouilles
du Vatican. D'autre part du Nord et du Midi, arrivaient à l'hôtel
Soubise les archives d'Allemagne, d'Espagne et de Belgique; deux de nos
collègues étaient allés chercher celles de Hollande.

Aujourd'hui les Archives de la France ne sont plus celles de l'Europe.
On distingue encore sur les portes de nos salles la trace des
inscriptions qui nous rappellent nos pertes: Bulles, Daterie, etc.
Toutefois, il nous reste encore environ cent cinquante mille cartons.
Quoique les provinces refusent de laisser réunir leurs archives, quoique
même plusieurs ministères continuent de garder les leurs, l'encombrement
finira par les décider à se dessaisir. Nous vaincrons, car nous sommes
la mort, nous en avons l'attraction puissante; toute révolution se fait
à notre profit. Il nous suffit d'attendre: «Patiens, quia æternus.»

Nous recevons tôt ou tard les vaincus et les vainqueurs. Nous avons la
monarchie bel et bien enclose de l'alpha à l'oméga; la charte de
Childebert à côté du testament de Louis XVI; nous avons la République
dans notre armoire de fer, clefs de la Bastille[700], minute des Droits
de l'homme, urne des députés, et la grande machine républicaine, le coin
des assignats. Il n'y a pas jusqu'au pontificat qui ne nous ait laissé
quelque chose; le pape nous a repris ses archives, mais nous avons gardé
par représailles les brancards sur lesquels il fut porté au sacre de
l'empereur. À côté de ces jouets sanglants de la Providence, est placé
l'immuable étalon des mesures que chaque année l'on vient consulter. La
température est invariable aux Archives.

[Footnote 700: Ces divers objets ont été déposés aux Archives en vertu
des décrets de nos Assemblées républicaines.]

Pour moi, lorsque j'entrai la première fois dans ces catacombes
manuscrites, dans cette admirable nécropole des monuments nationaux,
j'aurais dit volontiers, comme cet Allemand entrant au monastère de
Saint-Vannes: «Voici l'habitation que j'ai choisie et mon repos aux
siècles des siècles!»

Toutefois je ne tardai pas à m'apercevoir, dans le silence apparent de
ces galeries, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'était pas de
la mort. Ces papiers, ces parchemins laissés là depuis longtemps ne
demandaient pas mieux que de revenir au jour. Ces papiers ne sont pas
des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples. D'abord,
les familles et les fiefs, blasonnés dans leur poussière, réclamaient
contre l'oubli. Les provinces se soulevaient, alléguant qu'à tort la
centralisation avait cru les anéantir. Les ordonnances de nos rois
prétendaient n'avoir pas été effacées par la multitude des lois
modernes. Si on eût voulu les écouter tous, comme disait ce fossoyeur au
champ de bataille, il n'y en aurait pas eu un de mort. Tous vivaient et
parlaient, ils entouraient l'auteur d'une armée à cent langues que
faisait taire rudement la grande voie de la République et de l'Empire.

Doucement, messieurs les morts, procédons par ordre, s'il vous plaît.
Tous, vous avez droit sur l'histoire. L'individuel est beau comme
individuel, le général comme général; le Fief a raison, la Monarchie
davantage, encore plus la République!... La province doit revivre;
l'ancienne diversité de la France sera caractérisée par une forte
géographie. Elle doit reparaître, mais à condition de permettre que, la
diversité s'effaçant peu à peu, l'identification du pays succède à son
tour. Revive la monarchie, revive la France! Qu'un grand essai de
classification serve une fois de fil en ce chaos. Une telle
systématisation servira, quoique imparfaite. Dût la tête s'emboîter mal
aux épaules, la jambe s'agencer mal à la cuisse, c'est quelque chose de
revivre.

Et à mesure que je soufflais sur leur poussière, je les voyais se
soulever. Ils tiraient du sépulcre qui la main, qui la tête, comme dans
le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou dans la _Danse des morts_.
Cette danse galvanique qu'ils menaient autour de moi, j'ai essayé de la
reproduire en ce livre. Quelques-uns peut-être ne trouveront cela ni
beau ni vrai; ils seront choqués surtout de la dureté des oppositions
provinciales que j'ai signalées. Il me suffit de faire observer aux
critiques qu'il peut fort bien se faire qu'ils ne reconnaissent point
leurs aïeux, que nous avons entre tous les peuples, nous autres
Français, ce don que souhaitait un ancien, le don d'oublier. Les chants
de Roland et de Renaud, etc., ont certainement été populaires; les
fabliaux leur ont succédé; et tout cela était déjà si loin au seizième
siècle, que Joachim Du Bellay dit en propres termes: «Il n'y a, dans
notre vieille littérature, que le _Roman de la Rose_.» Du temps de Du
Bellay, la France a été Rabelais, plus tard Voltaire. Rabelais est
maintenant dans le domaine de l'érudition. Voltaire est déjà moins lu.
Ainsi va ce peuple se transformant et s'oubliant lui-même.

La France une et identifiée aujourd'hui peut fort bien renier cette
vieille France hétérogène que j'ai décrite. Le Gascon ne voudra pas
reconnaître la Gascogne, ni le Provençal la Provence. À quoi je
répondrai qu'il n'y a plus ni Provence, ni Gascogne, mais une France. Je
la donne aujourd'hui, cette France, dans la diversité de ses vieilles
originalités de provinces. Les derniers volumes de cette histoire la
présenteront dans son unité (1833).



APPENDICE


1--page 4--_En latitude, les zones de la France se marquent par leurs
produits..._

Arthur Young, _Voyage agronomique_, t. II de la traduction, p. 189: «La
France peut se diviser en trois parties principales, dont la première
comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième, les oliviers.
Ces plants forment les trois districts: 1º du Nord, où il n'y a pas de
vignobles; 2º du Centre, où il n'y a pas de maïs; 3º du Midi, où l'on
trouve les vignes, les oliviers et le maïs. La ligne de démarcation
entre les pays vignobles et ceux où l'on ne cultive pas la vigne, est,
comme je l'ai moi-même observé, à Coucy, à trois lieues du nord de
Soissons; à Clermont dans le Beauvoisis, à Beaumont dans le Maine, et à
Herbignai près Guérande, en Bretagne.»--Cette limitation, peut-être trop
rigoureuse, est pourtant généralement exacte.

Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est enrichi
en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol et de
climat qui caractérise notre patrie:

«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y
voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des
châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande
partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du
seizième siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des
plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à
procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du
trouvère Thibault, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses
jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au
commencement du dix-septième siècle. Nous avons longtemps envié à la
Turquie la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents espèces
plus belles que celles des autres pays. L'orme était à peine connu en
France avant François Ier, et l'artichaut avant le seizième siècle. Le
mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du quatorzième
siècle. Fontainebleau est redevable de ses chasselas délicieux à l'île
de Chypre. Nous sommes allés chercher le saule pleureur aux environs de
Babylone; l'acacia dans la Virginie; le frêne noir et le thuya, au
Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope, aux Cordillières; le
réséda en Égypte; le millet altier, en Guinée; le ricin et le
micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brésil; la
gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; l'amomon, à
Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie; l'hémérocalle jaune,
en Sibérie; la balsamine, dans l'Inde; la tubéreuse, dans l'île de
Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, à
la Chine; la rhubarbe, en Tartane; le blé sarrasin, en Grèce; le lin de
la Nouvelle-Zélande, dans les terres australes.» Depping (_Description
de la France_, t. I, p. 51).--V. aussi de Candolle, sur la _Statistique
végétale de la France_, et A. de Humboldt, _Géographie botanique_.


2--page 7--_Le génie de la Bretagne_, etc...

Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à droite ni à
gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui semblait donner
tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement de l'homme dans
la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinoza.


3--page 8--_Saint-Malo et Nantes_, etc...

Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il pas ajouter
si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur payer tout ce
que leur doit la France?

Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des
familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie et
l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on veut
faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent, et les
moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.


4--page 11, note 3--_Dans les Hébrides et autres îles_, etc... V.
Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's Hébrides, etc. Naguère encore, le
paysan qui voulait se marier demandait femme au lord de Barra, qui
régnait dans ces îles depuis trente-cinq générations. Solin, c. XXII,
assure déjà que le roi des Hébrides n'a point de femmes à lui, mais
qu'il use de toutes.


5--page 14 et note--_Superstitions bretonnes..._

D'autres se découvrent quand l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I,
193).--Le respect des lacs et des fontaines s'est aussi conservé: ils y
apportent à certain jour du beurre et du pain. (Cambry, III, 35. Voy.
aussi Depping, 1, 76.)--Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait
solennellement, le premier jour de l'an: GUY-NA-NÉ. (Cambry, II,
26.)--Dans l'Anjou, les enfants demandaient leurs étrennes, en criant:
MA GULLANNEU (Bodin, _Recherches sur Saumur_).--Dans le département de
la Haute-Vienne en criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'années que dans
les Orcades la fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden
(? Logan, II, 360.)--La fête du Soleil se célébrerait encore dans un
village du Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (_Sur les Dialectes du
Dauphiné_, p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité,
voir paraître _trois soleils_.--À la Saint-Jean, on allait voir danser
le soleil levant. (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le
soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, _Recherches sur l'Anjou_,
I, 86.)


6--page 16--_Un mot profond a été dit sur la Vendée_, etc..

Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises de Nantes,
octobre 1832.


7--page 18--_Le dolmen de Saumur..._

C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds de long sur
dix de large et huit de haut, le tout formé de onze pierres énormes. Ce
dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un autre qu'on aperçoit
sur une colline. J'ai souvent remarqué cette disposition dans les
monuments druidiques, par exemple, à Carnac.


8--page 21--_L'abbaye de Fontevrault..._

En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de colonnes et
de pilastres, cinq grandes églises, et plusieurs statues, entre autres
celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard Coeur-de-Lion, avait
disparu.


9--page 22--_Le Poitou, le pays du mélange, des mulets..._

Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la Provence, le
Languedoc, l'Espagne même.--La naissance d'une mule est plus fêtée que
celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un âne étalon vaut jusqu'à 3,000
francs. (Dupin, _Statistique des Deux-Sèvres_.)

_Des vipères..._

Les pharmaciens en achetaient beaucoup dans le Poitou.--Poitiers
envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. (_Stat. de la Vendée_,
par l'ingénieur La Bretonnière.)


10--page 25--_Vers La Rochelle, une petite Hollande_, etc..

Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La difficulté à
vaincre, c'était moins le flux de la mer que les débordements de la
Sèvre.--Les digues sont souvent menacées.--Les _cabaniers_ (habitants de
fermes appelées cabanes) marchent avec des bâtons de douze pieds pour
sauter les fossés et les canaux.--Le _Marais mouillé_, au delà des
digues, est sous l'eau tout l'hiver. (La Bretonnière.)--Noirmoutiers est
à douze pieds au-dessous du niveau de la mer, et on trouve des digues
artificielles sur une longueur de onze mille toises.--Les Hollandais
desséchèrent le _marais du Petit-Poitou_, par un canal appelé _Ceinture
des Hollandais_. (_Statistique_ de Peuchet et Chanlaire. Voyez aussi la
_Description de la Vendée_, par M. Cavoteau, 1812.)


11--page 26--_Le pape protégea La Rochelle contre les seigneurs..._

Raymond Perraud, né à La Rochelle, évêque et cardinal, homme actif et
hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles qui défendent à
tout juge forain de les citer à son tribunal.


12--page 27--_La Vendée qui a quatorze rivières, et pas une
navigable..._

Voy. _Statist. du départ. de la Vienne_, par le préfet Cochon, an
X.--Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable jusqu'à Limoges;
depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans la Dordogne; elle
eût joint Bordeaux et Paris par la Loire; mais la Vienne a trop de
rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable jusqu'à Poitiers, de
manière à continuer la navigation de la Vienne. Châtellerault s'y est
opposé par jalousie contre Poitiers.--Si la Charente devenait navigable
jusqu'au-dessus de Civray, cette navigation, unie au Clain par un canal,
ferait communiquer en temps de guerre Rochefort, la Loire et
Paris.--Voy. aussi Texier, _Haute-Vienne_; et La Bretonnière, _Vendée_.

_N'était ni plus religieuse ni plus royaliste que bien d'autres
provinces frontières..._

J'ai déjà cité le mot remarquable de M. le capitaine Galleran.--Genoude,
_Voyage en Vendée_, 1821: «Les paysans disent: Sous le règne de M. Henri
(de Larochejaquelein).»--Ils appelaient _patauds_ ceux des leurs qui
étaient républicains. Pour dire le bon français, ils disaient _le parler
noblat_.--Les prêtres avaient peu de propriétés dans la Vendée; toutes
les forêts nationales, dit La Bretonnière (p. 6), proviennent du comte
d'Artois ou des émigrés; une seule, de cent hectares, appartenait au
clergé.


13--page 29--_Dans les montagnes d'Auvergne..._

L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou neuf heures.
(Legrand d'Aussy, p. 283.) Voy. divers détails de moeurs, dans les
_Mémoires_ de M. le comte de Montlosier, 1{er} vol.--Consulter aussi
l'élégant tableau du Puy-de-Dôme par M. Duché; les curieuses Recherches
de M. Gonod sur les antiquités de l'Auvergne; Delarbre, etc.


14--page 31--_Le Rouergue..._

C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au roi (Louis
VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées. Voy. le
_Glossaire_ de Laurière, t. I, p. 164, au mot _Commun de paix_, et la
Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile de Clermont,
publié par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et Chanlaire,
_Statistique de l'Aveyron_, et surtout l'estimable ouvrage de M.
Monteil.


15--page 34--_Dans les Landes les troupeaux de moutons noirs_, etc...

Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons noirs dans
le Roussillon (Voy. Young, t. II, p. 59) et en Bretagne. Cette couleur
n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.

_Vous les rencontrez montant des plaines_, etc...

Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'émigration des moutons est
presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de Gap et
de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix mille à
quarante mille. La route est de vingt à trente jours. (Darluc, _Hist.
nat. de Provence_, 1782, p. 303,329.)--_Statistique de la Lozère_, par
M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31: «Les moutons
quittent les basses Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin de
floréal, et arrivent sur les montagnes de la Lozère et de la Margéride,
où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le bas Languedoc au retour
des frimas.»--Laboulinière, I, 245: Les troupeaux des Pyrénées émigrent
l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.

_En Espagne, sous la protection de la compagnie de la Mesta_, etc..

_A year in Spain, by an American_, 1832: Au seizième siècle, les
troupeaux de la Mesta se composaient d'environ sept millions de têtes.
Tombés à deux millions et demi au commencement du dix-septième, ils
remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent à
cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de
bétail.--Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils
abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le
tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de leur
être favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des _entregadors_,
des _achagueros_, qui, au nom de la corporation, harcèlent et accablent
les fermiers.


16--page 36--_L'escalier colossal des Pyrénées_, etc..

Dralet, 1,5,--Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un coup et à la
fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres, dont le fond est
le sommet des plus hautes montagnes de cette partie de l'Espagne. Elles
dégénèrent bientôt en collines basses et arrondies, au delà desquelles
s'ouvre l'immense perspective des plaines de l'Aragon. Au nord, les
montagnes primitives s'enchaînent étroitement et forment une bande de
plus de quatre myriamètres d'épaisseur... Cette bande se compose de sept
ou huit rangs, de hauteur graduellement décroissante.» Cette
description, contredite par M. Laboulinière, est confirmée par M. Élie
de Beaumont. L'axe granitique des Pyrénées est du côté de la France.


17--page 38--_Comparez les deux versants_, etc..

Dralet, II, p. 197: «Le territoire espagnol, sujet à une évaporation
considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir les bêtes à
cornes; et comme les ânes, les mules et mulets se contentent d'une
pâture moins succulente que les autres animaux destinés aux travaux de
l'agriculture, ils sont généralement employés par les Espagnols pour le
labourage et le transport des denrées. Ce sont nos départements
limitrophes et l'ancienne province de Poitou, qui leur fournissent ces
animaux; et la quantité en est considérable. Quant aux animaux destinés
aux boucheries, c'est nous qui en approvisionnons aussi les provinces
septentrionales, particulièrement la Catalogne et la Biscaye. La ville
seule de Barcelone traite avec des fournisseurs français pour lui
fournir chaque jour cinq cents moutons, deux cents brebis, trente
boeufs, cinquante boucs châtrés, et elle reçoit en outre plus de six
mille cochons qui partent de nos départements méridionaux pendant
l'automne de chaque année. Ces fournitures coûtent à la ville de
Barcelone deux millions huit cent mille francs par an, et l'on peut
évaluer à une pareille somme celles que nous faisons aux autres villes
de la Catalogne. La Catalogne paie en piastres et quadruples, en huile
et lièges, en bouchons.» Les choses ont dû, toutefois, changer beaucoup
depuis l'époque où écrivait Dralet (1812).


18--page 38--_Aux foires de Tarbes_, etc..

Arthur Young, t. I, p. 57 et 116: «Nous rencontrâmes des montagnards
_qui me rappelèrent ceux d'Écosse_; nous avions commencé par en voir à
Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de grandes
culottes.»--«On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de la farine
d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne et en Souabe,
ainsi qu'à Lochabar.»--Toutefois, indépendamment de la différence de
race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre les montagnards
d'Écosse et ceux des Pyrénées: c'est que ceux-ci sont plus riches, et
sous quelques rapports plus policés que les diverses populations qui les
entourent.

_Le Béarnais et le Basque..._

Iharce de Bidassouet, Gantabres et Basques, 1825, in-8{o}: «Le peuple
basque, qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses champs,
et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de cochons,
vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des
Pyrénées...»--Laboulinière, t. III, p. 416:

  Bearnes
  Faus et courtes.
  Bigordan
  Pir que can.

«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le
Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture
mêlée d'un peu de rudesse.»--Dralet, I, 170: «Ces deux peuples _ont
d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Béarnais, forcé par les neiges de
mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et perd
de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il conserve
néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le Béarnais est
irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la crainte de la
flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir aux moyens
judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de même des
autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la Méditerranée:
tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit nulle part autant
d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du Comminges, du
Conserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont bâties le long de
cette chaîne de montagnes.»


19--page 41--_Quantité de hameaux ont quitté les hautes vallées faute de
bois de chauffage..._

Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois jusqu'en
Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait une branche
d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterels, et la défend des
neiges.-Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées vient du mot
grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été mis par les
bergers, toutes les forêts brûlèrent.»--Procès-verbal du 8 mai 1670: «Il
n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses reprises par la
malice des habitants, ou pour faire convertir les bois en prés ou
terrains labourables.»


20--page 43, note 2--_Le Cers_, etc..

Senec. Quæst. natur. I. III, c. XI: «Infestat..... Galliam Circius: cui
ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem
coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in Gallia
moraretur, et vovit et fecit.»


21--page 45--_Les deux Chénier..._

Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père était consul
général; mais leur famille était de Limoux, et leurs aïeux avaient
occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de Languedoc et de
Roussillon.


22--page 48--_Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus..._

Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles, id., III, 645.--Papon, I,
20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum vento
fastidiosa.--En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à Innocent
III qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon: «multi ex
prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, nequivimus colloquio
interesse; sicque factura est ut necessario negotium differetur.»(Epist.
Innoc. III, éd. Baluze, II, 762.) Il y eut des lépreux à Martigues
jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807. En général, les maladies
cutanées sont communes en Provence. (Millin, IV, 35.)

_Les marais pontins de la Provence..._

Il y a quatre cent mille arpents de marais. (Peuchet et Chanlaire,
_Statistique des Bouches-du-Rhône_.) Voy. aussi la _Grande Statistique_
de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4{o}.--Les marais d'Hyères rendent cette
ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des fruits
et des fleurs. De même à Fréjus. (_Statistique du Var_, par Fauchet,
préfet, an IX, p. 52, sqq.)


23--page 49--_Le Rhône symbole de la contrée..._

On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces du culte
sanguinaire de Mithra. On voit à Arles, à Tain et à Valence des autels
tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la Bâtie-Mont-Saléon,
ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en 1804, on a trouvé un
groupe mithriaque.--À Fourvières, on a trouvé un autel mithriaque
consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon consacré à
Septime-Sévère. (Millin, _passim_.)


Page 52 et note 1--_Le drac, la tarasque..._

Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en Espagne.--L'Isère
est surnommée le _serpent_, comme le Drac le _dragon_; tous deux
menacent Grenoble:

  Le serpent et le dragon
  Mettront Grenoble en savon.

--À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le
_graouilli_; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la langue
des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre dont la
ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.--À Rouen, c'est un
mannequin d'osier, la _gargouille_, à qui on remplissait autrefois la
gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait délivré la ville de
ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme saint Marcel délivra
Paris du monstre de la Bièvre, etc.


24--page 51--_Fréjus..._

«Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les communes voisines
ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de leur population.»
(Fauchet, an IX, _loc. cit._)


25--page 52 et note I--_Fidélité du peuple provençal aux vieux
usages..._

Millin, III, 346. La fête patronale de chaque village s'appelle
_Romna-Vagi_, et par corruption _Romerage_, parce qu'elle précédait
souvent un voyage de Rome que le seigneur faisait ou faisait faire
(?)--Millin, III, 336. C'est à Noël qu'on brûle le _caligneau_ ou
_calandeau_; c'est une grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et
d'huile. On criait autrefois en la plaçant: _Calene ven, tout ben ven_,
calende vient, tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre
le feu à la bûche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On
trouve le même usage en Dauphiné. (Champollion-Figeac, p. 124.) On
appelle _chalendes_ le jour de Noël. De ce mot on a fait _chalendal_,
nom que l'on donne à une grosse bûche que l'on met au feu la veille de
Noël au soir, et qui reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès
qu'elle est placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en
faisant le signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _balisa la
chalendal_. Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et
l'on ne peut pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins
par la gale.-Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois
chiches à certaines fêtes, non seulement à Marseille, mais en Italie, en
Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville
croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une
_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce jour
que s'est perpétué l'usage de manger des _sesés_.--À certaines fêtes,
les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux Panepsies.)


26--page 52, note 2--_Procession du bon roi René à Aix_, etc...

Millin, II, 299. On y voyait le duc d'Urbin (le malheureux général du
roi René) et la duchesse d'Urbin montés sur des ânes; on y voyait une
âme que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en
carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le temple de Salomon, et
l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'_abbé de la
jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc.


27--page 56--_Ces hommes de la frontière, raisonneurs et intéressés..._

On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois des traces
singulières de leur vieil esprit processif. «Les propriétaires qui
jouissent de quelque aisance parlent le français d'une manière assez
intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne
pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la
Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un
procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, leur
éducation était faite, et ils retournaient à la charrue.»
(Champollion-Figeac, _Patois du Dauphiné_, p. 67.)


28--page 60--_Metz, Toul et Verdun..._

Sur les moeurs des habitants des Trois-Évêchés et de la Lorraine en
général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui se trouve à la
bibliothèque publique de Metz: _Description exacte et fidèle du pays
Messin_, etc.--Les trois évêques étaient princes du Saint-Empire.--Le
comté de Créange et la baronnie de Fenestrange étaient deux
francs-alleus de l'Empire.


29--page 61--_On portail l'épée devant l'abbesse de Remiremont..._

Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de la
ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux états de
Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre
cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la justice
de Valdajoz (val-de-joux), consistant en dix-neuf villages; tous les
essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit.
L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un
grand _sonzier_, etc..


30--page 62--_Les légendes du Rhin..._

Un duc d'Alsace et de Lorraine, au septième siècle, souhaitait un fils;
il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui vint plus
tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et triste,
solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. Il la repoussa
d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un monastère, qui
depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre de la hauteur
Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y venaient en pèlerinage:
l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion, un roi de Danemark, un roi
de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la femme de Charlemagne et
celle de Charles-le-Gros.--À Winstein, au nord du Bas-Rhin, le diable
garde dans un château taillé dans le roc de précieux trésors.--Entre
Haguenau et Wissembourg, une flamme fantastique sort de la _fontaine de
la poix_ (Pechelbrunnen); cette flamme, c'est le _chasseur_, le fantôme
d'un ancien seigneur qui expie sa tyrannie, etc.--Le génie musical et
enfantin de l'Allemagne commence avec ses poétiques légendes. Les
ménétriers d'Alsace tenaient régulièrement leurs assemblées. Le sire de
Rapolstein s'intitulait le _Roi des Violons_. Les violons d'Alsace
dépendaient d'un seigneur, et devaient se présenter, ceux de la
Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de la Basse à Bischwiller.


31--page 70--_Les Segusii lyonnais étaient une colonie d'Autun..._

_Gallia Christiana_, t. IV.--Dans un diplôme de l'an 1189,
Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre,
quand l'un des sièges vient à vaquer, le droit de régale et
d'administration.--L'évêque d'Autun était de droit président des états
de Bourgogne.--On se rappelle les liaisons qui existaient entre saint
Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon.


32--page 70--_En vain Autun déposa sa divinité..._

Inscription trouvée à Autun:

  DEAE BIBRACTI
  P. CAPRIL PACATUS
  I II II I VIR AUGUSTA,
  V. S. L. M.

  MILLIN, I, 337.

_Et se fit de plus en plus romaine..._

Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que le
parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance. «Le
sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des bandes
fanatiques de Maricus, Boïe de la lie du peuple, qui se donnait pour un
dieu et pour le libérateur des Gaules.» (_Annal_, I. II, c. LXI.) On a
vu, au Ier vol., la révolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes saccagèrent
deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles Moeniennes, que le Grec
Eumène rouvrit sous le patronage de Constance Chlore.--François Ier
visita Autun en 1521, et la nomma «sa Rome française». Autun avait été
appelée la soeur de Rome, selon Eumène, ap. Scr. fr. I, 712, 716, 717.

_Toutes les grandes guerres des Gaules_, etc....:

Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur
Tétricus, qui y faisait frapper ses médailles.-Saccagée par les
Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451,
par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on ne
put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. (_Histoire d'Autun_,
par Joseph de Rosny, 1802.)


33--page 71--_En Bourgogne les villes mettent des pampres dans leurs
armes..._

Un bas-relief de Dijon représente les triumvirs tenant chacun un
gobelet Ce trait est local.--La culture de la vigne, si ancienne dans
ce pays, a singulièrement influé sur le caractère de son histoire, en
multipliant la population dans les classes inférieures. Ce fut le
principal théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se
révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le
roi Mâchas.

_Pays de bons vivants_, etc....

La _Fête des Fous_ se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines
jouaient à la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la
cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au
doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. (Millin, I.)


34--page 72--_L'aimable sentimentalité de la Bourgogne_, etc...

N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite ville de
Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Coeur, où mourut madame
de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le pays du
traducteur de la _Symbolique_ et de l'auteur de l'_Histoire de la
Liberté de conscience_, MM. Guigniaut et Dargaud.


35--page 74--_La coutume de Troyes déclare que_ «_le ventre anoblit_»...

Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en France, et même sous
la première race (Voy. Beaumanoir). Charles V (15 novembre 1370)
assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. À la deuxième
rédaction de la Coutume de Chaumont, les nobles de pères réclament
contre; Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La Coutume de
Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants; de là
l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de Dampierre,
vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui partagèrent
entre eux la vicomté. Par l'effet des partages successifs, Eustache de
Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un chapitre de moines. Le
second tiers fut divisé en quatre parts, et chaque part en douze lots,
lesquels se sont divisés entre diverses maisons et les domaines de la
ville et du roi.


36--page 76--_Les histoires allégoriques et satiriques de Renard et
Isengrin..._

L'esprit railleur du nord de la France éclate dans les fêtes populaires.

En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumône_ (bourgeois élu: pour
délivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'éteuf_ (ou de la balle)
(Dupin, Deux-Sèvres); _roi des arbalétriers_ avec ses chevaliers
(Cambry, Oise, II); _roi des guétifs_ ou pauvres, encore en 1770
almanach d'Artois, 1770; _roi des rosiers_ ou des jardiniers,
aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.--À Paris,
_fêtes des sous-diacres_ ou _diacres soûls_, qui faisaient un évêque des
fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons
obscènes; on mangeait sur l'autel.--À Évreux, le 1er mai, le jour de
Saint-Vital, c'était la _fête des cornards_; on se couronnait de
feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se
jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs lançaient
des _casse-museau_ (galettes).--À Beauvais, on promenait une fille et un
enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en choeur était
_hihan!_-À Reims, les chanoines marchaient sur deux files, traînant
chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de l'autre...--À
Bouchain, fête du _prévôt des étourdis_; à Chalon-sur-Saône, des
_gaillardons_; à Paris, des _enfants sans-souci_, du _régiment de la
calotte_, et de la _confrérie de l'aloyau_.--À Dijon, procession de la
_mère folle_.--À Harfleur, au mardi gras, _fête de la scie_. (Dans les
armes du président Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats
baisent les dents de la scie. Deux masques portent le _bâton friseux_
(montants de la scie). Puis on porte le _bâton friseux_ à un époux qui
bat sa femme.--Dès le temps de la conquête de Guillaume existait
l'association de la _chevalerie d'Honfleur_.


37--page 81--_Plus on avance au nord dans cette grasse Flandre_, etc...

Voy. les _Coutumes du comté de Flandre_, traduites par Legrand, Cambrai.
1719, Ier vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26: Niemandt en sal
bastaerdi wesen van de moeder: _Personne ne sera bâtard de la mère_;
mais ils succéderont à la mère avec les autres légitimes (non au père).
Ceci montre bien que ce n'est pas le motif religieux ou moral qui les
exclut de la succession du père, mais le doute de la paternité. Dans
cette Coutume, il y a communauté, partage égal dans les successions,
etc.

_La Flandre est une Lombardie prosaïque..._

Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile,
était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès
l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme
l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En
Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.


38--page 84 et note 1--_Cette frontière des races et des langues..._

La Marche, ou marquisat d'Anvers, créée par Othon II, fut donnée par
Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi de
Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un fossé
qui séparait l'Empire de la France. À Louvain, dit un voyageur, la
langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine
française.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques
(_Al-ost, Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations
celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, _l'île_).

_Les hommes poussent vite, multiplient à étouffer..._

Avant l'émigration des tisserands, en Angleterre, vers 1382, il y avait
à Louvain cinquante mille tisserands. (Forster, I, 364.) À Ypres (sans
doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en
1342.--En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées. (Oudegherst,
_Chronique de Flandre_, folio 301.)--Ce pays humide est dans plusieurs
parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme blême, on
disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»--Au reste, la Belgique a moins
souffert des inconvénients naturels de son territoire que des
révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de 1492; Gand,
par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit la grandeur
d'Amsterdam en fermant l'Escaut.


39--page 90--_... dans les chefs-lieux des clans galliques, Bourges_,
etc...

Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique. L'archevêque de
Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et métropolitain. Il
étendait sa juridiction comme patriarche sur les archevêques de Narbonne
et de Toulouse, comme primat sur ceux de Bordeaux et d'Auch
(métropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme métropolitain, il
avait anciennement onze suffragants, les évêques de Clermont,
Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres, Castres,
Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en archevêché ne lui laissa
sous sa juridiction que les cinq premiers de ces sièges.


40--page 91--_La tour des Coucy..._

La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et trois cent cinq
de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux pieds d'épaisseur.
Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le 18 septembre
1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en bas.--Un ancien
roman donne à l'un des ancêtres des Coucy neuf pieds de hauteur.
Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit placer aux Célestins de
Soissons son portrait et celui de sa première femme, de grandeur
colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement: Thomas de Marle, auteur
de la _Loi de Vervins_ (législation favorable aux vassaux), mort en
1130; Raoul Ier, le trouvère, l'amant, vrai ou prétendu, de Gabriel de
Vergy, mort à la croisade en 1191; Enguerrand VII, qui refusa l'épée de
connétable et la fit donner à Clisson, mort en 1397.--On a prétendu à
tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trône pendant la
minorité de saint Louis. (_Art de vérifier les dates_, XII, 219, sqq.)


41--page 92 et note 3--_L'Artois..._

Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a donné en un même
homme un grand poète et un grand critique, je parle de Sainte-Beuve.


42--page 103--_Le monde devait finir avec l'an 1000..._

Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266): «Dum jamjamque
adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum gregibus
suis venient pastores in conspectum pastoris æterni, etc.»--Trithemii
Chronic., ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat (Bernhardus, eremita
Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi consummandum.»--Abbas
Floriacensis, ann. 990 (Gallandius, XIV, 141): «De fine mundi coram
populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi, quod statim finito mille
annorum numero Ante-christus adveniret, et non longo post tempore
universale judicium succederet.»--Will. Godelli chronic., ap. Scr. fr.
X, 262: «Ann. Domini MX, in multis locis per orbem tali rumore audito,
timor et moeror corda plurimorum occupavit, et suspicati sunt multi
finem sæculi adesse.»--Rad. Glaber, l. IV, ibid. 49: «Æstimabatur enim
ordo temporum et elementorum præterita ab initio moderans secula in
chaos decidisse perpetuum, atque humani generis interitum.»


43--page 104--_Le diable lui disait_: «_Tu es damné!_»...

Raoul Glaber, I. V, c. I: «Astitit mihi ex parte pedum lectuli forma
homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura mediocris, collo gracili,
facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte rugosa et contracta,
depressis naribus, os exporrectum, labellis tumentibus, mento subtracto
ac perangusto, barba caprina, aures hirtas et præacutas, capillis
stantibus et incompositis, dentibus caninis, occipitio acuto, pectore
tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus, vestibus sordidis, conatu
æstuans, ac toto corpore præceps; arripiensque summitatem strati in quo
cubabam, totum terribiliter concussit lectum.....»


44--page 105--_Calamités qui précèdent l'an 1000..._

Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic. Ademari Cabannens,
ibid. 147.


Page 106--_Plusieurs tirant de la craie du fond de la terre_, etc...

Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de
l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la
glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite
sur les marchés de Java.--Alex. de Humboldt, _Tableaux de la Nature_,
trad. par Eyriès (1808), I, 200.


45--page 107--_La paix ou la trêve de Dieu..._

Glaber, l. V, c. 1: «On vit bientôt aussi les peuples d'Aquitaine et
toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant à la crainte ou
à l'amour du Seigneur, adopter successivement une mesure qui leur était
inspirée par la grâce divine. On ordonna que, depuis le mercredi soir
jusqu'au matin du lundi suivant, personne n'eût la témérité de rien
enlever par la violence, ou de satisfaire quelque vengeance
particulière, ou même d'exiger caution; que celui qui oserait violer ce
décret public payerait cet attentat de sa vie, ou serait banni de son
pays et de la société des chrétiens. Tout le monde convint aussi de
donner à cette loi le nom de _treugue_ (trêve) _de Dieu_.»


46--page 113--_Capet..._

Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure, et venait de
_Capito_, grosse tête. On sait que la grosseur de la tête est souvent un
signe d'imbécillité. Une chronique appelle _Capet_ Charles-le-Simple
(Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent., ap. Scr. fr. IX,
55).--Mais il est évident que Capet: est pris pour _Chapet_, ou
_Cappatus_.--Plusieurs chroniques françaises, écrites longtemps après,
ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X, 293, 303,
313.)--Chronic. S. Medard. Suess., ibid. IX, 56: Hugo, cognominatus
_Chapet_. Voy. aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et Chronic.
Andegav., X, 272, etc. Alberic. Tr.-Font. IX, 286: Hugo _Cappatus_, et
plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang.: IX, 82: Hugo _Capucii_.--Chron.
Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo _Caputius_.--Cette
dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le pieux Robert,
chantait les vêpres revêtu d'une chape.--L'ancien étendard des rois de
France était la chape de saint Martin; c'est de là, dit le moine de
Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire le nom de _Chapelle_:
«Capella, quo nomine Francorum reges propter cappam S. Martini quam
secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem jugiter ad bella
portabant, Sancta sua appellare solebant.» (L. I, c. IV.)


47--page 114--_La lettre où Gerbert appelle tous les princes au nom de
la cité sainte..._

Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426: «Ea quæ est Hierosolymis,
universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: «Cum bene vigeas,
immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor, spes mihi maxima
per te caput attollendi jam pene attritum. An quicquam diffiderem de te,
rerum domina, si me recognoscis tuam? Quisquamne tuorum famosam cladem
illatam mihi putare debebit ad se minime pertinere utque rerum infima
abhorrere? Et quamvis nunc dejecta, tamen habuit me orbis terrarum
optimam sui partem: penes me Prophetarum oracula, Patriarcharum
insignia; hinc clara mundi lumina prodierunt Apostoli; hinc Christi
fidem repetit orbis terrarum, apud me redemptorem suum invenit. Etenim
quamvis ubique sit divinitate, tamen hic humanitate natus, passus,
sepultus, hinc ad coelos elatus. Sed cum Propheta dixerit: «Erit
sepulchrum ejus gloriosum», paganis loca cuncta subvertentibus, tentat
Diabolus reddere inglorium. Enitere ergo, miles Christi, esto signifer
et compugnator, et quod armis nequis, consilii et opum auxilio subveni.
Quid est quod das, aut cui das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne
quod habes gratis dedit, nec tamen gratis recipit; et hic eum
multiplicat et in futuro rémunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo
crescas; et peccata relaxat, ut secum regnando vivas.»--«Les Pisans
partirent sur cette lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre
prodigieux d'infidèles en Afrique.» (Scr. fr. X, 426.)

_Ce Gerbert n'était pas moins qu'un magicien..._

Guill. Malmsbur., I. II, ap. Scr. fr. X, 243: «Non absurdum, si lilteris
mandemus quæ per omnium ora volitant.....Divinationibus et
incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus
perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium
portendit, didicil; ibi excire tenues ex inferno figuras.... Per
incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.»--Fr.
Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam nigromancia arguitur.....
a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.»--Chronic. reg. Francorum,
ibid., 301..... «Gerbertum monachum philosophum, quin potius
nigromanticum.»


48--page 117--_Les traditions romanesques du moyen âge_, etc...

Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de Cologne, César,
exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie, bat les Souabes, les
Bavarois, les Saxons, anciens soldats d'Alexandre. Il rencontre enfin
les Francs, descendus comme lui des Troyens, les gagne, les ramène en
Italie, chasse de Rome Caton et Pompée, et fonde la monarchie barbare.
(Schilter, t. I.)


49--page 118--_Une reine qui a un pied d'oie..._

P. Damiani epist., t. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua suscepit filium,
anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos etiam, virum scilicet
et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi simul excommunicavere
sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus omnem undique populum terror
invasit, ut ab ejus universi societate recederent, etc.»--Voy. la
Dissertation de Bullet sur la reine _Pédauque_ (pied-d'oie).


50--page 120--_Constance, fille du comte de Toulouse_, etc...

Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus, ibid. 262.
«Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, Candidam.» (Rad.
Glaber, 1. III, c II.)--Guillaume Taille-Fer l'avait eue d'Arsinde,
fille de Geoffroi Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de Foulques.

_Hugues de Beauvais fut tué impunément sous les yeux du roi Robert..._

Rad. Glaber, l. III, c. II: «Missi a Fulcone.... Hugonem ante regem
trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto tristis
effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.»


51--page 131--_Ces prêtres imposent des pénitences avec la masse
d'armes_, etc...

Voy. un chant suisse inséré dans le _Des Knaben Wunderhorn_.--V. aussi
_Actes du concile de Vernon_, en 845, article 8. (Baluze, II,
17.)--Dithmar. chron., l. II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna
les princes de Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit
une oreille et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut
l'achever. «Tunc ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis
luctamen victor hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates
incolumis notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et
omni Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et
servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad
dedecus sed ad honorem magis.»--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p.
197.


52--page 132--_Il ne manquait à ces vaillants prêtres_, etc...

Nicol. a Clemangis, de præsul., simon., p. 165: «Denique laïci usque
adeo persuasum habent nullos cælibes esse, ut in plerisque parochiis non
aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam habeat, quo vel sic
suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem usquequaqué sunt extra
periculum.--Voy. aussi Muratori, VI, 335. On avait déclaré que les
enfants nés d'an prêtre et d'une femme libre seraient serfs de l'Église;
ils ne pouvaient être admis dans le clergé, ni hériter selon la loi
civile, ni être entendus comme témoins. (Schroeckh, Kirchengeschichte,
p. 22, ap. Voigt, Hildebrand, als Papst Gregorius der siebente, und sein
Zeitalter, 1815.)

  Rex immortalis! quam longo tempore talis
  Mundit risus erunt, quos presbyteri genuerunt?

  Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444.


Page 132 et note 2--_Les prêtres mariés au moyen âge..._

D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542.--Il en était de même
en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron et
Harduin, abbé du Bec. «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri
publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus
hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui traductas,
si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»


53--page 133--_Les cloîtres se peuplaient de fils de serfs..._

Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit au roi:
«Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent servitute
progeniti.» (Guibertus Novigentinus, de _Vita sua_, l. III, c.
VIII.)--Voy. plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne et
Louis-le-Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un
serf.--Voy. un passage de Thégan, _App. 162_, au 1er volume.


54--p. 137--_L'adultère et la simonie du roi de France..._

Gregor. VII. epist. ad episc: «Francorum Rex vester qui non rex, sed
tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et facinoribus
polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam Franciam omne
divinum officium publice celebrari interdicite.»--Bruno, de Bello Sax.,
p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus noluisset rex obediens
existere... se eum velut putre membrum anathematis gladio ab unitate S.
Matris Ecclesiæ minabatur abscindere.»


55--page 137--_Sur la terre il y a le pape, et l'empereur qui est le
reflet du pape_, etc...

Gregorii VII epist. ad reg. Angl., ibid. 6: «Sicut ad mundi
pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus reprasentandam, Solem
et Lunam omnibus aliis eminentiora disposuit (Deus) luminaria,
sic...»--V. aussi Innoc. III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII epist.,
ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id est,
ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et imperialem.
Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole, sic...»--La
glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra sit septies
major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut pontiflcatus
dignitas quadragies septies sit major regali dignitate.»--Laurentius va
plus loin: «... Papam esse millies septingenties quater imperatore el
regibus sublimiorem.» (Gieseler, II.)


56--page 141--_Les Normands parlaient français dès la troisième
génération_, etc...

Guill. Gemetic, l. III, c. VIII: «Quem (Richard I) confestim pater
Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis exterisque
hominibus sciret aperte dare responsa.»--Voy. Depping, _Hist. des
expéditions normandes_, t. II; Estrup, _Remarques faites dans un voyage
en Normandie_, Copenhague, 1821; et _Antiquités des Ango-Normands_.--On
trouve aux environs de Bayeux _Saon_ et _Saonet_. Plusieurs familles
portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire de Charles-le-Chauve
(Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux par le mot d'_Otlingua
Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi: _Cathim_, maison du conseil.
(_Mém. de l'Acad. des Inscript._, t. XXXI, p. 242.)--Beaucoup de
Normands m'ont assuré que dans leur province on ne rencontrait guère le
blond prononcé et le roux que dans le pays de Bayeux et de Vire.

Page 142--_Les Allemands se moquaient de leur petite taille..._

Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V. 259.

  Corpora dérident Normannica, quæ breviora
  Esse videbantur.

_Dans leur guerre contre les Grecs et les Vénitiens, se montrent peu
marins..._

Gibbon, XI, 151.

_Rasés comme les prêtres..._

Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183.

_Il leur fallait aller gaaignant par l'Europe..._

Gaufred. Malaterra, l. I, c. III: «Est gens astutissima, injuriarum
ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et
dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et
avaritiam quoddam modium habens.»--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185:
«Cum fato ponderare perfîdiam, cum nummo mutare sententiam.»--Guill.
Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.

  Audit... quia gens semper Normannica prona
  Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur.

--«Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui venaient à
encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.»
(Guill. Gemetic, l. VII, XIX, XXX.)--Guill. Apul., l. I, p. 259.


57--page 144--_Les fils de Tancrède de Hauteville..._

Chronic. Malleac, ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum generis esset
ignoti et pauperculi.»--Richard. Cluniac.: «Robertus Wiscardi, vir
pauper, miles tamen.»--Alberic. ap. Leibnitzii Access. histor., p. 124:
«Mediocri parentela.»

_Ils s'en allèrent sans argent_, etc...

Gaufred. Malaterra, l. I, c. V: «Per diversa loca militariter lucrum
quærentes.»

_Le gouverneur_ (_ou Kata. pan_)...

[Grec: Kata pan], commandant général. C'est ce que Guillaume de Pouille
exprime par ce vers:

  Quod _Catapan_ Græcî, nos _juxta_ dicimus _omne_.

  L. I, p. 254.

_Cette république de condottieri_, etc...

Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison:

  Pro numero comitum bis sex statuere plateas,
  Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe.

  Id., _ibid._, p. 256.


58--page 147--_Guillaume-le-Bâtard_ (_il s'intitule ainsi lui-même_).

«Ego Guillelmus, cognomento Bastardus...» Voy. une charte citée au
douzième volume du _Recueil des Historiens de France_, p. 568.--Ce nom
de Bâtard n'était sans doute pas une injure en Normandie. On lit dans
Raoul Glaber, l. IV, c. VI (ap. Scr. fr., X, 51): «Bobertus ex concubinâ
Willelmum genuerat... cui... universos sui ducaminis principes
militaribus adstrinxit sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu
ipsius gentis in Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum
principes extitisse.»


Page 156--_C'était un gros homme chauve_, etc...

Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190: «Justæ fuit staturæ,
immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris ingentis
in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam obesitas ventris
nimium protensa.»


59--page 148, note 1--_En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition
contre les Normands..._

«Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient le duc de
Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils, mais nous
avons combattu pour notre perte, avec la terrible population d'un seul
comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens de guerre,
mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec leurs cruches aux
plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi, reconnaissant sa folie,
rougit, plein de douleur.» (Will. Gemetic, l. V, c. IV, ap. Scr. fr. X,
186.) En 1034, le roi Canut, par crainte de Robert de Normandie, aurait
offert de rendre aux fils d'Ethelred moitié de l'Angleterre. (Id., l. V,
c. XII; ibid., XI, 37.)

60--page 149--_L'Église saxonne, comme le peuple, semble avoir été
grossière et barbare..._

«Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury, avaient, longtemps avant
l'arrivée des Normands, abandonné les études des lettres et de la
religion. Les clercs se contentaient d'une instruction tumultuaire; à
peine balbutiaient-ils les paroles des sacrements, et ils
s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la grammaire. Ils buvaient
tous ensemble, et c'était là l'étude à laquelle ils consacraient les
jours et les nuits. Ils mangeaient leurs revenus à table, dans de
petites et misérables maisons. Bien différents des Français et des
Normands, qui, dans leurs vastes et superbes édifices, ne font que très
peu de dépense. De là tous les vices qui accompagnent l'ivrognerie, qui
efféminent le coeur des hommes. Aussi, après avoir combattu Guillaume
avec plus de témérité et d'aveugle fureur que de science militaire,
vaincus sans peine en une seule bataille, ils tombèrent eux et leur
patrie dans un dur esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient
alors jusqu'au milieu du genou; ils portaient des cheveux courts, et la
barbe rasée; leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, leur peau
était relevée par des peintures et des stigmates colorés; leur
gloutonnerie allait jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson
jusqu'à l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à
leurs vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent
les moeurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont
encore (au milieu du douzième siècle, époque où écrivait Guillaume de
Malmesbury) soigneux dans leurs habits jusqu'à la recherche, délicats
dans leur nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire et
ne pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque
la force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption.
Chez eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense
modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient
dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs, ils
les protègent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la
moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la
perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous les
peuples ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils rendent aux
étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils ne dédaignent
point de contracter des mariages avec leurs sujets.» (Willelm.
Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr. fr. XI,
185.)--Math. Paris (éd. 1644), p. 4: «Optimates (Saxonum)... more
christiano ecclesiam mane non petebant, sed in cubiculis et inter
uxorios amplexus matutinarum solemnia ac missarum a presbytero
festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori
qui grammaticam didicisset.»--Order. Vital, l. IV, ap. Scr. fr. XI, 242:
«Anglos agrestes et pene illiteratos invencrunt Normanni.»


61--page 150--_Harold livré à Guillaume..._

Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87: «Heraldus ei fidelitatem sancto
ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi, quamdiu superesset,
ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut anglica monarchia post
Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur; traditurum interim...
castrum Doveram.» (Voy. aussi Guill. Malmsb., ibid. 176, etc.).--Suivant
les uns, dit Wace (_Roman de Rou_, ap. Scr. fr. XIII, 223), le roi
Édouard détourna Harold de ce voyage, lui disant que Guillaume le
haïssait et lui jouerait quelque tour. (Voy. aussi Eadmer, XI, 192.)
Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer au duc la promesse du
trône d'Angleterre:

  N'en sai mie voire ocoison,
  Mais l'un et l'autre escrit trovons.

Guillaume de Jumièges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid.,
154), Orderic Vital (ibid., 234), la _Chronique de Normandie_ (XIII,
222), affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son successeur.
Eadmer même ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort, Edward, obsédé
par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de Hoved., ap. Scr.
fr. XI, 312, _Roman de Rou_ et _Chronique de Normandie_, t. XIII, p.
224.)


62--page 156--_Le conquérant essaya même d'apprendre l'anglais..._

Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem plerumque
sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas illum
compescebat.»--Il avait commencé par réprimer par des règlements sévères
la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101: «Tutæ erant a
vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu impudicarum...
vetabantur. Potare militem in tabernis non multum concessit...
seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc. Portus et quælibet
itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam fîeri jussit.» Ce
passage du panégyriste de Guillaume a été copié par le consciencieux
Orderic Vital, ibid., 238.--«L'homme faible et sans armes, dit encore
Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son cheval, partout où
il lui plaisait, sans trembler à la vue des escadrons des
chevaliers.»--«Une fille chargée d'or, dit Huntingdon, eût impunément
traversé tout le royaume.»--(Scr. fr. XI, 211.) Plus tard, la résistance
des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et le poussa à ces violences dont
retentissent toutes les Chroniques.


63--page 168--_La chair maudite par l'islamisme..._

«Chez les musulmans les mots «femmes» et «objet défendu par la
religion» peuvent se dire l'un pour l'autre. (Bibl. des Croisades, t.
IV, p. 169.)

_Ils se battent depuis mille ans pour Fatema..._

Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les musulmans
l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes (sectateurs d'Ali)
soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas moins restée vierge,
et que Dieu s'est incarné dans ses enfants. (_Description des Monuments
musulmans_ du cabinet de M. de Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202.)

_Ils proclament l'incarnation d'Ali..._

Aujourd'hui encore des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont
dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire
qu'_Ali était Dieu_ ont été persuadés que peu s'en fallait, et les
Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne
crois pas qu'il en soit loin.»--Les Schyytes disent à ce sujet que tel
était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était
impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple lui
criait: _Tu es Dieu!_--À ces mots, Ali les faisait mourir; ensuite il
les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu es
Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et, quand
ils peignent sa figure, il lui couvrent le visage. (Reinaud, II, 163.)

_Mahomet est la lumière incréée..._

Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet
était sous l'oeil de Dieu, et cette idée, substance à la fois
spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le
ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi la
Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les Occidentaux
crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces nations, dit Guibert
de Nogent, ont leur pape comme nous.» (L. V, ap. Bongars, p. 312-13.)


64--169--_Les Fatemites fondèrent au Caire la loge ou maison de la
sagesse..._

Hammer, _Histoire des Assassins_, p. 4.--La _maison de la sagesse_ n'est
peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire dont Guillaume de
Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La progression de
richesses et de grandeur semblerait correspondre à des degrés
d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de ce
précieux monument:

«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans
la ville du Caire, conduits par le Soudan, pour s'acquitter de leur
mission; ils montèrent au palais, appelé _Casher_ dans la langue du
pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant,
l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des
passages étroits et privés de jour, et à chaque porte des cohortes
d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts
répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits
dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand
jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées d'or
et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et dignes dans
toute leur étendue de ta magnificence royale; la richesse de la matière
et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et le regard avide,
charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine à s'en rassasier.
Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau limpide; on entendait les
gazouillements variés d'une multitude d'oiseaux inconnus à notre monde,
de forme et de couleur étranges, et pour chacun d'eux une nourriture
diverse et selon le goût de son espèce. Admis plus loin encore, sous la
conduite du chef des eunuques, ils trouvent des édifices aussi
supérieurs aux premiers en élégance que ceux-ci l'emportaient sur la
plus vulgaire maison. Là était une étonnante variété de quadrupèdes,
telle qu'en imagine le caprice des peintres, telle qu'en peuvent décrire
les mensonges poétiques, telle qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on
en trouve dans les pays de l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident
n'a rien vu et presque jamais rien ouï de pareil.-Après beaucoup de
détours et de corridors qui auraient pu arrêter les regards de l'homme
le plus occupé, on arriva au palais même, où des corps plus nombreux
d'hommes armés et de satellites proclamaient par leur nombre et leur
costume la magnificence incomparable de leur maître; l'aspect des lieux
annonçait aussi son opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils
furent entrés dans l'intérieur du palais, le Soudan, pour honorer son
maître selon la coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui
rendit en suppliant un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce
d'adoration. Tout à coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les
rideaux, tissus de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle
et voilaient ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il
apparut sur un trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois,
entouré d'un petit nombre de domestiques et d'eunuques familiers.»
Willelm. (Tyrens., l. XIX, c. XVII.)

_Ils menaient par neuf degrés de la, religion au mysticisme..._

Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer, à la dévotion
le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à s'élever de
l'amour du réel à celui de l'idéal.

Un poète persan dit en s'adressant à Dieu:

«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est derrière
un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes;

«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de
Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa tant de
soupirs pour celle qu'il adorait.» (Reinaud, I, 52.)

_Du mysticisme à l'absolue indifférence..._

Le principe de la doctrine ésotérique était: _Rien n'est vrai et tout
est permis._ (Hammer, p. 87.) Un imam célèbre écrivit contre les
Hassanites un livre intitulé: _De la Folie des partisans de
l'indifférence en matière de religion._


65--page 178--_Pierre-l'Ermite..._

Guibert. Nov., l. II, c. VIII: «Le petit peuple, dénué de ressources,
mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre-l'Ermite, et lui obéit
comme à son maître, du moins tant que les choses se passèrent dans notre
pays. J'ai découvert que cet homme, originaire, si je ne me trompe, de
la ville d'Amiens, avait mené d'abord une vie solitaire sous l'habit de
moine, dans je ne sais quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit
de là, j'ignore par quelle inspiration; mais nous le vîmes alors
parcourant les villes et les bourgs, et prêchant partout: le peuple
l'entourait en foule, l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté
par de si grands éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais
rendu à personne de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans
la distribution de toutes les choses qui lui étaient données. Il
ramenait à leurs maris les femmes prostituées, non sans y ajouter
lui-même des dons, et rétablissait la paix et la bonne intelligence
entre ceux qui étaient désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout
ce qu'il faisait ou disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose
de divin; en sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet,
pour les garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme
louable, mais pour le vulgaire qui aime toutes les choses
extraordinaires. Il ne portait qu'une tunique de laine, et, par-dessus,
un manteau de bure qui lui descendait jusqu'aux talons: il avait les
bras et les pieds nus, ne mangeait point ou presque point de pain, et se
nourrissait de vin et de poissons.»


66--page 180--_Tous ensemble descendirent la vallée du Danube..._

Les environs du Rhin prirent peu de part à la croisade.--Orientales
Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos, propter schisma quod
tempore inter regnum et sacerdotium fuit, hæc expeditio minus permovit.
(Alberic, ap. Leibnit. Acces., p. 119.)--Voyez Guibert, l. II, c. I.


67--page 181--_Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles..._

Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l. VII, c. viii:
Au siège de Jérusalem «il fit crier dans toute l'armée, par les hérauts,
que quiconque apporterait trois pierres pour combler le fossé recevrait
un denier de lui. Or il fallut, pour achever cet ouvrage, trois jours et
trois nuits.»--Radulph. Cadom., c. XV, ap. Muratori, V, 291: «Il fut
tout d'abord un des principaux chefs, et plus tard, lorsque l'argent des
autres s'en fut allé, le sien arriva et lui donna le pas. C'est qu'en
effet toute cette nation est économe et non point prodigue, ménageant
plus son avoir que sa réputation; effrayée de l'exemple des autres, elle
travaillait non comme les Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son
mieux.»--Raymond reçut aussi force présents d'Alexis (... quibus de die
in diem de domo regis augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap.
Bongars, p. 205). Godefroi en reçut également, mais il distribua tout au
peuple et aux autres chefs. (Willelm. Tyr., l. II, c. XII.)

_Ces gens du Midi, commerçants, industrieux, etc.._

Guibert. Nov., l. II, c. XVIII: «L'armée de Raymond ne le cédait, à
aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces
Provençaux.»--Radulph. Cadom., c. LXI: «Autant la poule diffère du
canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les moeurs, le
caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et avides,
âpres au travail; mais pour ne rien taire, peu belliqueux... Leur
prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine que tout le
courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute de
pain, ils se contentaient de racines, ne faisant pas fi des cosses de
légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils cherchaient
leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton que chantent
encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les Provençaux à la
victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient souvent par
avidité, et à leur grande honte; ils vendaient aux autres nations du
chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils pouvaient
s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque mulet bien gras,
ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une blessure mortelle, et
la bête mourait. Grande surprise de tous ceux qui, ignorant cet
artifice, avaient vu naguère l'animal gras, vif, robuste et fringant:
nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les spectateurs, effrayés
de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en, l'esprit du démon a soufflé
sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du meurtre approchaient sans
faire semblant de rien savoir, et comme on les prévenait de n'y pas
toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils, mourir de cette viande que de
faim. Ainsi celui qui supportait la perte s'apitoyait sur l'assassin,
tandis que l'assassin se moquait de lui. Alors s'abattant tous comme des
corbeaux sur ce cadavre, chacun arrachait son morceau, et l'envoyait
dans son ventre ou au marché.»


68--page 183--_Bohémond..._

Guibert, 1. III, c. I: «Lorsque cette innombrable armée, composée des
peuples venus de presque toutes les contrées de l'Occident, eut débarqué
dans la Fouille, Bohémond, fils de Robert Guiscard, ne tarda pas à en
être informé. Il assiégeait alors Amalfi. Il demanda le motif de ce
pèlerinage, et apprit qu'ils allaient enlever Jérusalem, ou plutôt le
sépulcre du Seigneur et les lieux saints, à la domination des Gentils.
On ne lui cacha pas non plus combien d'hommes, et de noble race et de
haut parage, abandonnant, pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se
portaient à cette entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils
transportaient des armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient
adoptées pour ce nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de
guerre. On lui répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière
française; qu'ils faisaient coudre à leurs vêtements, sur l'épaule ou
partout ailleurs, une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que
cela leur avait été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris
d'armes, ils s'écriaient tous humbles et fidèles: Dieu le veut!»


69--page 190--_Un matin les Francs virent flotter sur la ville le
drapeau de l'empereur_, etc...

«Il envoya en même temps de grands présents aux chefs, sollicitant leur
bienveillance par ses lettres et par la voix de ses députés; il leur
rendit mille actions de grâces pour ce loyal service, et pour
l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.» Willelm. Tyr., 1.
III, c. XII.--Il envoya, dit Guibert, I. III, c. IX, des dons infinis
aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes aumônes; il jetait ainsi
des germes de haine parmi ceux de condition moyenne, dont sa
munificence semblait se détourner.» Voy. aussi Raymond d'Agiles, p. 142.


70--page 192--_Un homme du peuple, averti par une vision_, etc...

Raymond, de Agil., p. 155: «Vidi ego hæc quæ loquor, et Dominicam
lanceam ibi (in pugna) ferebam.»--Foulcher de Chartres s'écrie: _Audile
fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit lanceam, fallaciter
occultalam forsitan_, c. X.


71--page 193--_Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de
Raymond_, etc...

«Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord grande envie de
tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il est est défendu de
verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux expédients de
Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et, lorsqu'ils
furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent les soldats de
Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette haine, ajoute-t-il,
c'était une querelle pour du fourrage, au siège d'Antioche. Des
fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés ensemble au même endroit,
et s'étaient battus à qui aurait le blé.--Depuis lors, chaque fois
qu'ils se rencontraient, ils déposaient leurs fardeaux et se chargeaient
d'une grêle de coups de poing; le plus fort emportait la proie.» C. 98,
99, p. 316.--Ensuite Raymond et les siens soutinrent l'authenticité de
la sainte lance; «parce que les autres nations, dans leur simplicité, y
apportaient des offrandes; ce qui enflait la bourse de Raymond. Mais le
rusé Bohémond (_non imprudens, multividus_, Rad. Cad., p. 317; Robert.
Mon., ap. Bongars, p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la
querelle.» C. 101, 102.


72--page 196--_Le nom de Francs devint le nom commun des Occidentaux..._

Guibert, 1. II, c. I: «L'année dernière je m'entretenais avec un
archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et je
l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que le
roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape Pascal,
ainsi que ses princes: il se moquait des Français à cette occasion,
jusqu'à les appeler par dérision _Francons_. Je lui dis alors: «Si vous
tenez les Français pour tellement faibles ou lâches que vous croyiez
pouvoir insulter par vos plaisanteries à un nom dont la célébrité s'est
étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi donc à qui le pape Urbain
s'adressa pour demander du secours contre les Turcs? N'est-ce pas aux
Français?»--Id., l. IV, c. III: «Nos princes, ayant tenu conseil,
résolurent alors de construire un fort sur le sommet d'une montagne
qu'ils avaient appelée _Malreguard_, pour s'en faire un nouveau point de
défense contre les agressions des Turcs.» La langue française dominait
donc dans l'armée des croisés. Voyez aussi les suites de la quatrième
croisade.

_Le roi de France n'en était pas moins appelé par les Grecs_: [Grec: ho
basileus tôn basileôn, kai archêgos tou Phraggichou stratou].

Mathieu Paris (ad ann. 1254) et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au roi
de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois
chrétiens.--Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs: «Dicunt
se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo naturaliter debet
esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum, ap. Bongars, p. 7.


73--page 198--_Godefroi languit et mourut..._

Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu voisine de Gentils lui
envoya des présents infectés d'un poison mortel. Godefroi s'en servit
sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita, et mourut bientôt
après. Selon d'autres, il mourut de mort naturelle.»


74--page 198--_Le langage des contemporains avant la croisade..._

Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum tandem post
multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis nobis jocundum
atque delectabile.»--Il raconte encore que le comte de Toulouse fît un
jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et le nez à ses
prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et consilio comes
claruerit non facile referendum est.»


75--page 200--_Les chrétiens de la croisade ont essayé de valoir mieux
qu'eux-mêmes..._

Guib. Nov., l. IV, c. XV: «Unde fiebat, ut nec mentio scorti, nec nomen
prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc ipso scelere,
gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam inveniri
constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere maritis,
atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»--«Les moeurs sensuelles
des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne. Après la grande
bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les bois des enfants
nouveau-nés dont les femmes turques étaient accouchées pendant le cours
de l'expédition.» Guibert, l. V.


76--page 201--_Avant l'an 1000 les paysans de la Normandie s'étaient
ameutés..._

Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici unanimes per diversos
totius normannicæ patriæ plurima agentes conventicula, juxta suos
libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum compendiis quam in
aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti juris obice, legibus
uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus, inutiles suis remisit...
His rustici expertis, festinato concionibus omissis, ad sua aratra sunt
reversi.»


77--page 203--_Ils se dirent avec le poète du douzième siècle..._

Rob. Wace, _Roman de Rou_, vers 5979-6038:

  Li païsan e li vilain
  Cil del boscage et cil del plain,
  Ne sai par kel entichement,
  Ne ki les meu primierement;
  Par vinz, par trentaines, par cenz
  Unt tenuz plusurs parlemenz...
  Privéement ont porparlè
  E plusurs l'ont entre els juré
  Ke jamez, par lur volonté,
  N'arunt seingnur ne avoé.
  Seingnur ne lur font se mal nun;
  Ne poent aveir od els raisun,
  Ne lur gaainz, ne lur laburs;
  Cheseun jur vunt a grant dolurs...
  Tute jur sunt lur bestes prises
  Pur aïes e pur servises...

  «Pur kei nus laissum damagier!
  Metum nus fors de lor dangier;
  Nus sumes homes cum il sunt,
  Tex membres avum cum il unt,
  Et altresi grans cors avum,
  Et altretant sofrir poum.
  Ne nus faut fors cuer sulement;
  Alium nus par serement,
  Nos aveir e nus defendum,
  E tuit ensemble nus tenum.
  Es nus voilent guerreier,
  Bien avum, contre un chevalier,
  Trente u quarante païsanz
  Maniables e cumbatans.»


78--page 218--_Abailard était un beau jeune homme..._

Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid. Duchesne):
«Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat
adolescentiam?»--Abelardi Liber Calamitatum mearum, p. 10: «Juvenlutis
ei formæ gratia.»

_Personne ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire_,
etc...

Abel. Liber Calam., p. 12: «Jam (à l'époque de son amour) si qua
invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta.
Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti,
frequentantur et decantantur regionibus, ab bis maxime quos vita simul
oblectabat.»--Heloissæ epist. I{a}: «Duo autem, fateor, tibi specialiter
inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras:
dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime philosophos
assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem exerciti
recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo composita
reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam dictaminis quam cantus
sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter tenebant: ut
etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non sineret immemores esse. Atque
hinc maxime in amorem tuum feminæ suspirabant. Et cum horum pars maxima
earminum nostros decantaret amores, multis me regionibus brevi tempore
nunciavit, et multarum in me feminarum accendit invidiam.»


Page 218--_Il avait renoncé à l'escrime des tournois, par amour pour les
combats de la parole..._

Liber Calam., p. 4: «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam omnibus
philosophiæ documentis prætuli, bis armis alia commutavi et trophæis
bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas disputando
perambulans provincias...»

_Les seigneurs l'encourageaient..._

Liber. Calam., p. 5: «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem
habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti mei
compos extiti.»


79--page 219--_Le hardi jeune homme simplifiait, expliquait,
popularisait, humanisait..._

«De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des docteurs. Nouveau
Pierre-l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il entraînait après lui
une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif de savoir, aventureuse
et militante, impatiente de s'élancer vers un autre Orient inconnu, et
d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ, mais le Verbe éternellement
vivant et Dieu lui-même. De l'Europe entière accouraient par milliers
ces jeunes et ardents pèlerins de la pensée, tout bardés de logique et
tout hérissés de syllogismes. «Rien ne les arrêtait, dit un
contemporain, ni la distance, ni la profondeur des vallées, ni la
hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni la mer et ses
tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le Poitou, la Gascogne,
l'Espagne l'Angleterre, la Flandre, les Teutons et les Suédois
célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et Rome, cette
maîtresse des sciences, montrait en te passant ses disciples que ton
savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques, prieur de Deuil.)
«Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs, savait tout ce qu'il est
possible de savoir.» De son école, où cinq mille auditeurs ordinairement
venaient acheter sa doctrine à prix d'or, sortirent successivement un
pape (Célestin II), dix-neuf cardinaux, plus de cinquante évêques ou
archevêques, une multitude infinie de docteurs, et avec eux une espèce
de régénération intérieure de l'Église d'Occident.» Les _Réformateurs au
douzième siècle_, par M. N. Peyrat, p. 128, 1860.


80--page 220--_Cette philosophie passa en un instant la mer et les
Alpes..._

Guill. de S. Theodor. epist. ad. S. Bern. (ap. S. Bernardi opera, t. I,
p. 302): «Libri ejus transcunt maria, transvolant Alpes.»--Saint Bernard
écrit en 1140, aux cardinaux de Rome: «Legite, si placet, librum Petri
Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim est, cum, sicut gloriatur,
a pluribus lectitetur in Curia.»

_Partout on discourait sur les mystères..._

Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere
Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum
inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis
tantum, sed a pueris et simplicibus, aut certe stultis, de S. Trinitate,
quæ Deus est, disputaretur...» S. Bernardi opera, I, 309.--S. Bern.
epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides, eviscerantur
arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie ventilantur.»


81--page 224, note 1--_Abailard voulut réformer les moeurs de l'abbaye
de Saint-Denis..._

«Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis abbatia illa
esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum videlicet ad lucra
temporalia.» Liber Calamit., p. 27.


82--page 226--_Saint Bernard vint avec répugnance au concile de Sens..._

S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab
adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis
committi ratiunculis agitandam.»

_Innocent II haïssait Abailard dans son disciple Arnaldo de Brescia..._

S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus.)...
antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnoldo de Brixia. Squama
squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem
sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in unum
adversus Dominum.»--Epist. ad episc. Constant, p. 187: «Utinam tam sanæ
esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire, homo est
neque manducans, neque bihens, solo cum diabolo esuriens et sitiens
sanguinem animarum.»--Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput columbæ, cauda
scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit, Francia repulit,
Germania abominatur, Italia non vult recipere.»--Il avait eu aussi pour
maître Pierre de Brueys. Bulæus, _Hist. Universit. Paris._, II, 155.
Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou ermite.--Trithemius
rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant aux cardinaux: «Scio
quod me brevi clam occidetis?... Ego testem invoco coelum et terram quod
annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus præcepit. Vos autem contemnitis
me et creatorem vestrum. Nec mirum si hominem me peccatorem vobis
veritatem annuntiantem morti tradituri estis, cum etiam si S. Petrus
hodie resurgeret, ei vitia vestra quæ nimis multiplicia sunt,
reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid., 106.


83--page 231--_Robert d'Arbrissel bâtit aux femmes Fontevrault_, etc...

L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en Bretagne.--Fondé vers 1100,
il comptait déjà, selon Suger, en 1145, près de cinq mille
religieuses.--Les femmes étaient cloîtrées, chantaient et priaient; les
hommes travaillaient.--Malade, il appelle ses moines, et leur dit:
«Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum permanere velitis in vestro
proposito; ut scilicet, pro animarum vestrarum salute, obediatis
ancillarum Christi præcepto. Scitis enim quia quæcumque, Deo coopérante,
alicubi ædiflcavi, earum potentatui atque dominatui subdidi... Quo
audito, pene omnes unanimi voce dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de
mourir il voulut donner un chef aux siens. «Scitis, dilectissimi mei,
quod quidquid in mundo ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum
feci: eisque potestatem omnem facultatum mearum præbui: et quod his
majus est, et me et meos discipulos, pro animarum nostrarum salute,
earum servitio submisi. Quamobrem disposui abbatissam ordinare.»
Considérant qu'une vierge élevée dans le cloître, ne connaissant que les
choses spirituelles et la contemplation, ne saurait gouverner les
affaires extérieures, et se reconnaître au milieu du tumulte du monde,
il nomme une femme veuve et lui recommande que jamais on ne prenne pour
abbesse une des femmes élevées dans le cloître.--Il recommande aussi de
parler peu, de ne point manger de chair, de se vêtir grossièrement.

_Il enseignait la nuit et le jour au milieu d'une foule de disciples des
deux sexes_, etc...

Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum
cohabitationem, in quo genere quondam peccasti, diceris plus amare...
Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per
noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut
inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges
præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis
familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter ipsas
noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel aliquando
egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus invenisti...
Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante diximus, sæpe
privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere cruciaris.» Lettre
de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel, publiée par le P.
Sirmond (Daru, _Histoire de Bretagne_, I, 320): «Taceo de juvenculis
quas sine examine religionem professas, mutata veste, per diversas
cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti temeritatem miserabilis
exitus probat; aliæ enim, urgente partu, fractis ergastulis, elapsæ
sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepereunt.» Clypeus nascentis ordinis
Fontebraldensis, t. I, p. 69.


84--page 232 et note 1--_Louis VII reconnaît expressément aux femmes le
droit de siéger comme juges..._

Voy. dans Duchesne, t. IV, la réponse du roi... «apud vos deciduntur
negotia legibus imperatorum; benignior longe est consuetudo regni
nostri, ubi si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et
hæreditatem administrare conceditur.»


85--page 236, note 1--_Sur les sceaux, le roi de France est toujours
assis..._

Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (1137, 1138, _Archives
du Royaume_, K. 40), c'est comme Dux Aquitanorum. L'exception confirme
la règle.


86--page 236--_Le descendant de Guillaume-le-Conquérant, quel qu'il
soit_, etc...

On sait l'énorme grosseur de Guillaume-le-Conquérant (Voy. plus haut).
«Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le roi de France.
Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop étroite et le corps
creva. Il dépensait pour sa table des sommes énormes (Gazas
ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebal, Guill. Malmsb., 1.
III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_
(XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique manuscrite, un trait
de violence singulière. Lorsque Baudoin de Flandre lui refusa sa fille
Mathilde, «il passa jusques en la chambre de la comtesse; il trouva la
fille au comte, si la prist par les trèces, si la traisna parmi la
chambre et défoula à ses piés.»--Son fils aîné Robert était surnommé
_Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order. Vit., ap. Scr. fr. XII,
596:...facie obesa, corpore pingui, brevique stalura, unde vulgo
_Gambaron_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait ruiner
par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602: Histrionibus et
parasitis ac meretricibus; item, p. 681).--Le second fils du Conquérant,
Guillaume-le-Roux, était de petite taille et fort replet; il avait les
cheveux blonds et plats, et le visage couperosé (Lingard, t. II de la
trad., p. 167). «Quand il mourut, dit Orderic Vital, ce fut la ruine des
routiers, des débauchés et des filles publiques, et bien des cloches ne
sonnèrent pas pour lui, qui avaient retenti longtemps pour des indigents
ou de pauvres femmes» (Scr. rer. fr. XII, 679).--Ibid. «Legitimam
conjugem nunquam habuit; sed obsconis fornicationibus et frequentibus
moechiis inexplebiliter inhæsit.» P. 635: «Protervus et lascivus.» P.
624: «se Erga Deum et ecclesiæ frequentationem cullumque frigidus
extitit.»--Suger, ibid., p. 12: «Lascivio et animi desideriis deditus...
Ecclesiarum crudelis exactor, etc.»--Huntingd., p. 216: «Luxurias scelus
lacendum exercebat, non occulte, sed ex impudentia coram sole,
etc.»--Henri Beauclerc, son jeune frère, eut de ses nombreuses
maîtresses plus de quinze bâtards. Suivant plusieurs écrivains, sa mort
fut causée par sa voracité en mangeant un plat de lamproies (Lingard,
II, 241). Ses fils, Guillaume et Richard, se souillaient des plus
infâmes débauches. (Huntingd., p. 218: «Sodomitica tabe dicebantur, et
erant irretiti.» Gervas., p. 1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe
maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr. X, 51) remarque que dès leur arrivée
dans les Gaules, les Normands eurent presque toujours pour princes des
bâtards.--Les Plantagenets semblèrent continuer cette race souillée.
Henri II était roux, défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais
toujours à cheval et à la chasse. (Petr. Blés., p. 98.) Il était, dit
son secrétaire, plus violent qu'un lion (Leo et leone truculentior, dum
vehementius excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors
de sang, son teint s'animait, sa voix tremblait d'émotion (Girald.
Cairibr., ap. Camden, p. 783). Dans un accès de rage, il mordit un page
à l'épaule. Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le
poursuivit jusque sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait
de colère la paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un
cardinal, après une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme
mentir si hardiment (Ep. S. Thom., p. 566). Sur ses successeurs, Richard
et Jean, voyez plus bas.--L'idéal, c'est Richard III, le Richard III de
Shakespeare, comme celui de l'histoire.


87--page 238--_Tous vrais saints quoique l'Église n'ait, canonisé que le
dernier..._

Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant quelques auteurs. On lit
dans une chronique française, insérée au douzième volume du _Recueil des
historiens de France_, p. 226: «Il fu mors...; sains est, bien le
savons»; et dans une chronique latine (ibid.): «...Et sanctus reputatur,
prout alias in libro vitæ suæ legimus. 9


88--page 239--_Louis VII avait été élevé dans le cloître de
Notre-Dame..._

Voy. une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90... «Ecclesiam
parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali gremio,
incipientis vito et pueritiæ nostræ exegimus tempora.»


89--page 241--_Saint Bernard refusa d'aller lui-même a la croisade..._

En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem. (Operum, t. I,
p. 85; voy. aussi p. 323.)--En 1129, il écrit à l'évêque de Lincoln, au
sujet d'un Anglais nommé Philippe, qui, parti pour la terre sainte,
s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris l'habit: «Philippus vester
volens proficisci Jerosolymam, compendium vise invenit, et cito pervenit
quo volebat... Stantes sunt jam pedes ejus in atriis Jérusalem, et quem
audierat in Euphrata, inventum in campis silvo libenter adorât in loco
ubi steterunt pedes ejus. Ingressus est sanctam civitatem... Factus est
ergo non curiosus tantum spectator, sed et devotus habitator, et civis
conscriptus Jérusalem, non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina
conjunctus est, quæ servit cum filiis suis, sed liberæ illius quæ est
sursum mater nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est» (p.
64).--Voici un passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées
exprimées par saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent
à la recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs
fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au milieu d'une
vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le cherchent
longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils ont parcouru
la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs têtes: Ô adorateurs
d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de la boue? Adorez l'autre
maison, celle que cherchent les élus!» (Ce beau fragment, dû à un jeune
orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été inséré par M. Victor Hugo dans
les notes de ses _Orientales_, p. 416 de la première édition.)


90--page 254--_Les jurisconsultes appelés par Frédéric-Barberousse_,
etc...

Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II, P. 2, p. 72.
«Scias itaque omne jus populi in condendis legibustibi concessum, tua
voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod principi placuit, legis habet
vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium et poteslatem
concesserit.»--Le conseiller de Henri II, le célèbre Ramilfe de
Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuel. reg. anglic., in
proem.).


91--page 257--_Becket conduisait en son propre nom_, etc...

Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard, p. 321: «Le
lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil le chancelier
voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le cortège
s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des airs
nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. Ils étaient suivis de
huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, et menés par cinq
cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et protégé
par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîné, tantôt en
liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale pour
distribuer à la populace; un autre portait tous les objets nécessaires à
la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier de sa chambre à
coucher, un troisième celui de sa cuisine, un quatrième portait sa
vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux autres étaient destinés à
l'usage de ses suivants. Après eux venaient douze chevaux de somme sur
chacun desquels était un singe, avec un valet (groom) derrière, sur ses
genoux; paraissaient ensuite les écuyers portant les boucliers et
conduisant les chevaux de bataille de leurs chevaliers; puis encore
d'autres écuyers, des enfants de gentilshommes, des fauconniers, les
officiers de la maison, les chevaliers et les ecclésiastiques, deux à
deux et à cheval, et le dernier de tous enfin, arrivait le chancelier
lui-même, conversant avec quelques amis. Comme il passait, on entendait
les habitants du pays s'écrier: «Quel homme doit donc être le roi
d'Angleterre, quand son chancelier voyage en tel équipage?» Steph., 20,
2.


Page 258--_Un second lui-même..._

Le prédécesseur de Becket, au siège de Kenterbury, lui écrivait: «In
aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam (Blés, epist.
78).--Petrus Cellensis: Secundum post regem in quatuor regnis quis te
ignorat?» (Marten. Thes, anecd. III.)--Le clergé anglais écrit à Thomas:
«In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut dominationis suo
loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta sunt, potestati
vestro cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos reputarit opinio,
qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist. S. Thom., p. 190.


92--page 259--_Depuis le fameux Dunstan..._

S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances à Edgar, et lui
fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur traité de
réconciliation: 1º qu'il publierait un code de lois qui apportât plus
d'impartialité dans l'administration de la justice; 2º qu'il ferait
passer à ses propres frais dans les différentes provinces des copiés des
saintes Écritures pour l'instruction du peuple.--Et même, selon Lingard,
le véritable texte d'Osbern doit être: «...Justas legum rationes
sanciret, _sancitas conscriberet_, _scriptas_ per omnes fines imperii
sui populis custodiendas mandaret au lieu de _sanctas conscriberet
seripluras_.--Lingard, _Antiquités de l'Église anglo-saxonne_, I, p.
489.


93--page 265--_La lutte de Becket fut imitée par l'évêque de
Poitiers..._

Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des instructions
plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voy. la lettre de
l'évêque ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid., 572, 575, etc.) les
lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le tenir au courant de
l'état des affaires de Thomas à Becket.--En 1166, l'évêque de Poitiers
céda, et fit sa paix avec Henri II. Joann. Saresber. epist., ibid., 523.


94--page 273--_Becket se retira fort abattu..._

Mais Louis, se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de jours après, il
le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des siens pensant qu'on
allait lui intimer l'ordre de quitter la France.--«Invenerunt regem
tristi vultu sedentem, nec, ut solebat, archiepiscopo assurgentem.
Considerantibus autem illis, et diutius facto silentio, rex tandem,
quasi invitus abeundi daret licentiam, subito mirantibus cunctis
prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad pedes archiepiscopi, cum
singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus vidisti.» Et congemirians
cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti. Nos omnes cæci sumus...
Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac culpa me miserum absolve:
regnum meum et meipsum ex hac ora tibi offero.» Gervas. Cantuar., ap.
Scr. fr. XIII, 33. _Vit. quadrip._, p. 96.


95--page 280--_Jean de Salisbury..._

Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de ce nom. Du
temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury qu'on accusa de
toutes les tentatives de l'Église de Kenterbury pour reconquérir ses
privilèges. Il écrit, en 1159: «Régis tota in me incahduit indignatio...
Quod quis nomen romanum apud nos invocat mihi imponunt; quod in
electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis examinandis, vel
umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia vindicare, mihi
imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios episcopos quid facere
oporteat solus instruam...» J. Sareber. epist., ap. Scr. fr. XVI,
496.--Dans son Policraticus (Leyde 1639,. p. 206), il avance qu'il est
bon et juste de flatter le tyran pour le tromper, et de le tuer (Aures
tyranni mulcere... tyrannum occidere... æquum et justum.).--Dans
l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un caractère
intéressé (il s'inquiète toujours de la confiscation de ses propriétés,
Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craintif, p. 509: il fait
souvent intercéder pour lui auprès de Henri II, p. 514, etc., et donne à
Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne semble guère se
piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté n'accorde au libre
arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p. 97). Il ne faut pas se
hâter de rien conclure de ce qu'il reçut les leçons d'Abailard; il vante
saint Bernard et son disciple Eugène III. (Ibid., p. 311.)


96--page 287--_Henri II déclara l'Angleterre fief du saint-siège..._

«Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a domino Alexandro
papa et catholicis ejus suceessoribus recipiemus et tenebimus regnum
Angliæ.» Baron. Annal., XII, 637.--À la fin de la même année il écrivait
encore au pape: «Vestræ jurisdictionis est regnum Angliæ, et quantum at
feudatirii juris obligationem, vobis duntaxat teneor et astringor.»
Petr. Blés., epist., ap. Scr. fr. XVI, 650.


97--page 300--_Philippe Ier, couronné à sept ans, lut lui-même le
serment qu'il devait prêter..._

Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: Ipse legit, dum adhuc septennis
esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo regno unicuique
episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.»


98--page 302--_Philippe II à quatorze ans malade de peur_, etc...

Chronica reg. Franc, ibid., 214: «.... Remansit in silva sine societate
Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem per carbonarium
fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi contigit infirmitas, quæ
distulit coronationem.»

_Il chasse et dépouille les Juifs..._

Ibid... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui baptizari
noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15.000 marcs.» Rad. de
Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, _Vita Phil. Aug._, ap. Scr.
fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs dettes, à
l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la chronique de
Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250.

_Les hérétiques furent impitoyablement livrés à l'Église..._

Guillelmi Britonis Philippidos, I. I: «Dans tout son royaume il ne
permit pas de vivre à une seule personne qui contredît les lois de
l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou
qui niât les sacrements.»


99--page 306 et note 1--_Un messie paraît dans Anvers..._

Bulæus, _Historia Universit. Pariensis_, II, 98.--Per matronas et
mulierculas... errores suos spargere.»--«Veluti rex, stipatus
satellitibus, vexillum et gladium proferentibus... declamabat.» Epistol.
Trajectens. eccles. ap. Gieseler, II, IIe partie, p. 479.


100--page 306 et note 2--_En Bretagne, Éon de l'Étoile..._

Guill. Neubrig., 1. I: «Eudo, natione Brito, agnomen habens de Stella,
illiteratus et idiota... sermone gallico Eon;... eratque per diabolicas
præstigias potens ad capiendas simplicium animas... ecclesiarum maxime
ac monasterioirum infestator.» Voy. aussi Othon de Freysingen, c. LIV,
LV, Robert du Mont, Guibert de Nogent; Bulæus, 11, 241, D. Morice, p.
100, Roujoux, _Histoire des ducs de Bretagne_, t. II.


101--page 306--_Amaury de Chartres et David de Dinan_, etc...

Rigord., ibid., p. 375: «...Quod quilibet Christianus teneatur ceredere
se esse membrum Christi.»--Concil. Paris, ibid.: «Omnia unum, quia
quidquid est, est Deus, Deus visibilibus indutus instrumentis.--Filius
incarnatus, i.e. visibili formæ subjectus.--Filius usque nunc operatus
est, sed Spiritus sanctus ex hoc nune usque ad mundi consummationem
inchoat operari.»


102--page 307--_Aristote prend place presque au niveau de
Jésus-Christ..._

Averroès, ap. Gieseler, IIe partie, p. 378: «Aristoteles est exemplar,
quod natura invenit ad demonstrandam ultimam perfectionem humanam.»
Corneille Agrippa disait, au quatorzième siècle: «Aristoteles fuit
præcursor Christi in naturalibus; sicut Joannes Baptista... in
gratuitis.» Ibid.


103--page 314--_Les évêques de Maguelonne et de Montpellier faisaient
frapper des monnaies sarrasines..._

Epistola papæ Clementis IV, episc. Maglonensi, 1266; in Thes. novo
anecd., t. II, p. 403: «Sane de moneta Miliarensi quam in tua dioecesi
facis cudi miramur plurimum cujus hoc agis consilio... Quis enim
catholicus monetam debet cudere cum titulo Machometi?... Si
consuetudinem forsan allegas, in adulterino negotio te et prædecessores
tuos accusas.»--En 1268, saint Louis écrit à son frère Alfonse, comte de
Toulouse, pour lui faire reproche de ce que dans son comtal Venaissin,
on bat monnaie avec une inscription mahométane: «In cujus (monetæ)
superscriptione sil mentio de nomine perfidi Mahometi, et dicatur ibi
esse propheta Dei; quod est ad laudem et exaltationem ipsius, et
detestationem et contemptum fidei et nominis christiani: rogamus vos
qualinus ab hujusmodi opere faciatis cudentes cessare.»--Cette lettre,
selon Bonamy (ac. des Inscr., XXX, 725), se trouverait dans un registre
longtemps perdu, et restitué au Trésor des Chartes en 1748. Cependant ce
registre n'y existe point aujourd'hui, comme je m'en suis assuré.


104--page 315--_Le bourgeois paraissait dans les tournois..._

Dans les _Preuves de l'Histoire générale du Languedoc_, t. III, p. 607,
on trouve une attestation de plusieurs _Damoisels_ (Domicelli),
chevaliers, juristes, etc. «Quod usus et consuetudo sunt et fuerunt
longissimis temporibus observati, et tanto tempore quod in contrarium
memoria non existitit in senescallia Belliquadri et in Provincia, quod
Burgenses consueverunt a nobilibus et baronibus et etiam ab
archiepiscopis et episcopis, sine principis auctoritate et licentia,
impune cingulum militare assumere, et signa militaria habere et portare,
et gaudere privilegio militari.»--Chron. Languedoc, ap. D. Vaissète,
_Preuves de l'Histoire du Languedoc_: «Ensuite parla un autre baron
appelé Valats, et il dit au comte: «Seigneur, ton frère te donne un bon
conseil (le conseil d'épargner les Toulousains), et si tu me veux
croire, tu feras ainsi qu'il t'a dit et montré; car, seigneur, tu sais
bien que la plupart sont gentilshommes, et par honneur et noblesse, tu
ne dois pas faire ce que tu as délibéré.»


105--page 315--_Les cours d'Amour..._

Raynouard, _Poésies des troubadours_, II, p. 122. La cour d'Amour était
organisée sur le modèle des tribunaux du temps. Il en existait encore
une sous Charles VI, à la cour de France; on y distinguait des
auditeurs, des maîtres des requêtes, des conseillers, des substituts du
procureur général, etc., etc.; mais les femmes n'y siégeaient pas.


106--page 319--_Dans les récits de leurs ennemis, on impute aux
Albigeois des choses contradictoires_, etc...

Selon les uns, Dieu a créé; selon d'autres, c'est le Diable (Mansi ap.
Gieseler). Les uns veulent qu'on soit sauvé par les oeuvres (Ébrard), et
les autres par la foi (Pierre de Vaux-Cernay). Ceux-là prêchent un Dieu
matériel; ceux-ci pensent que Jésus-Christ n'est pas mort en effet, et
qu'on n'a crucifié qu'une ombre. D'autre part, ces novateurs disent
prêcher pour tous, et plusieurs d'entre eux excluent les femmes de la
béatitude éternelle (Ébrard). Ils prétendent simplifier la loi, et
prescrivent cent génuflexions par jour (Heribert). La chose dans
laquelle ils semblent s'accorder, c'est la haine du Dieu de l'Ancien
Testament. «Ce Dieu qui promet et qui ne tient pas, disent-ils, c'est un
jongleur. Moïse et Josué étaient des routiers à son service.»

«D'abord il faut savoir que les hérétiques reconnaissaient deux
créateurs: l'un, des choses invisibles, qu'ils appelaient le bon Dieu;
l'autre, du monde visible, qu'ils nommaient le Dieu méchant. Ils
attribuaient au premier le Nouveau Testament, et au second l'Ancien,
qu'ils rejetaient absolument, hors quelques passages transportés de
l'Ancien dans le Nouveau, et que leur respect pour ce dernier leur
faisait admettre.

«Ils disaient que l'auteur de l'Ancien Testament était un menteur, parce
qu'il est dit dans la Genèse: «En quelque jour que vous mangiez de
l'arbre de la science du bien et du mal, vous mourrez de mort»; et
pourtant, disaient-ils, après en avoir mangé, ils ne sont pas morts. Ils
le traitaient aussi d'homicide, pour avoir réduit en cendres ceux de
Sodome et de Gomorrhe, et détruit le monde par les eaux du déluge, pour
avoir enseveli sous la mer Pharaon et les Égyptiens. Ils croyaient
damnés tous les pères de l'Ancien Testament, et mettaient saint
Jean-Baptiste au nombre des grands démons. Ils disaient même entre eux
que ce Christ qui naquit dans la Bethléem terrestre et visible et fut
crucifié à Jérusalem, n'était qu'un faux Christ; que Marie-Madeleine
avait été sa concubine, et que c'était là cette femme surprise en
adultère dont il est parlé dans l'Évangile. Pour le Christ,
disaient-ils, jamais il ne mangea ni ne but, ni ne revêtit de corps
réel, et ne fut jamais en ce monde que spirituellement au corps de saint
Paul.

«D'autres hérétiques disaient qu'il n'y a qu'un créateur, mais qu'il eut
deux fils, le Christ et le Diable. Ceux-ci disaient que toutes les
créatures avaient été bonnes, mais que ces filles dont il est parlé dans
l'Apocalypse les avaient toutes corrompues.

«Tous ces infidèles, membres de l'Antéchrist, premiers-nés de Satan,
semence de péché, enfants de crime, à la langue hypocrite, séduisant par
des mensonges le coeur des simples, avaient infecté du venin de leur
perfidie toute la province de Narbonne. Ils disaient que l'Église
romaine n'était guère qu'une caverne de voleurs, et cette prostituée
dont parle l'Apocalypse. Ils annulaient les sacrements de l'Église à ce
point qu'ils enseignaient publiquement que l'onde du sacré baptême ne
diffère point de l'eau des fleuves, et que l'hostie du très saint corps
du Christ n'est rien de plus que le pain laïque; insinuant aux oreilles
des simples ce blasphème horrible, que le corps du Christ, fût-il aussi
grand que les Alpes, il serait depuis bien longtemps consommé et réduit
à rien par tous ceux qui en ont mangé. La confirmation, la confession
étaient choses vaines et frivoles; le saint mariage une prostitution, et
nul ne pouvait être sauvé dans cet état en engendrant fils et filles.
Niant aussi la résurrection de la chair, ils forgeaient je ne sais
quelles fables inouïes, disant que nos âmes sont ces esprits angéliques
qui, précipités du ciel pour leur présomptueuse apostasie, laissèrent
dans l'air leurs corps glorieux, et que ces âmes, après, avoir passé
successivement sur la terre par sept corps quelconque, retournent,
l'expiation ainsi terminée, reprendre leurs premiers corps.

«Il faut savoir en outre que quelques-uns de ces hérétiques s'appelaient
_Parfaits_ ou _Bons Hommes_; les autres s'appelaient les _Croyants_. Les
Parfaits portaient un habillement noir, feignaient de garder la
chasteté, repoussaient avec horreur l'usage des viandes, des oeufs, du
fromage; ils voulaient passer pour ne jamais mentir, tandis qu'ils
débitaient, sur Dieu principalement, un mensonge perpétuel; ils disaient
encore que pour aucune raison on ne devait jurer. On appelait Croyants
ceux qui, vivant dans le siècle, et sans chercher à imiter la vie des
Parfaits, espéraient pourtant être sauvés dans la foi de ceux-ci; ils
étaient divisés par le genre de vie, mais unis dans la foi et
l'infidélité. Les Croyants étaient livrés à l'usure; au brigandage, aux
homicides et aux plaisirs de la chair, aux parjures et à tous les vices.
En effet, ils péchaient avec toute sécurité et toute licence, parce
qu'ils croyaient que sans restitution du bien mal acquis, sans
confession ni pénitence, ils pouvaient se sauver, pourvu qu'à l'article
de la mort ils pussent dire un _Pater_, et recevoir de leurs maîtres
l'imposition des mains. Les hérétiques prenaient parmi les Parfaits des
magistrats qu'ils appelaient diacres et évêques; les Croyants pensaient
ne pouvoir se sauver s'ils ne recevaient d'eux en mourant l'imposition
des mains. S'ils imposaient les mains à un mourant, quelque criminel
qu'il fût, pourvu qu'il pût dire un _Pater_, ils le croyaient sauvé, et,
selon leur expression, consolé; sans faire aucune satisfaction et sans
autre remède, il devait s'envoler tout droit au ciel.

«..... Certains hérétiques disaient que nul ne pouvait pécher depuis le
nombril et plus bas. Ils traitent d'idolâtrie les images qui sont dans
les églises, et appelaient les cloches les trompettes du démon. Ils
disaient encore que ce n'était pas un plus grand péché de dormir avec sa
mère ou sa soeur qu'avec toute autre. Une de leurs plus grandes folies,
c'était de croire que si quelqu'un des Parfaits péchait mortellement en
mangeant, par exemple, tant soit peu de viande, ou de fromage, ou
d'oeufs, ou de toute autre chose défendue, tous ceux qu'il avait
consolés perdaient l'Esprit-Saint, et il fallait les reconsoler; et ceux
mêmes qui étaient sauvés, le péché du consolateur les faisait tomber du
ciel.

«Il y avait encore d'autres hérétiques appelés Vaudois, du nom d'un
certain Valdus, de Lyon. Ceux-ci étaient mauvais, mais bien moins
mauvais que les autres; car ils s'accordaient avec nous en beaucoup de
choses, et ne différaient que sur quelques-unes. Pour ne rien dire de la
plus grande partie de leurs infidélités, leur erreur consistait
principalement en quatre points: en ce qu'ils portaient des sandales à
la manière des apôtres; qu'ils disaient qu'il n'était permis en aucune
façon de jurer ou de tuer; et en cela surtout que le premier venu
d'entre eux pouvait au besoin, pourvu qu'il portât des sandales, et sans
avoir reçu les ordres de la main de l'évêque, consacrer le corps de
Jésus-Christ.

«Qu'il suffise de ce peu de mots sur les sectes des hérétiques.--Lorsque
quelqu'un se rend aux hérétiques, celui qui le reçoit lui dit: «Ami, si
tu veux être des nôtres, il faut que tu renonces à toute la foi que
tient l'Église de Rome. Il répond: J'y renonce.--Reçois donc des Bons
Hommes le Saint-Esprit. Et alors il lui souffle sept fois dans la
bouche. Il lui dit encore:--Renonces-tu à cette croix que le prêtre t'a
faite, au baptême, sur la poitrine, les épaules et la tête, avec l'huile
et le chrême?--J'y renonce.--Crois-tu que cette eau opère ton salut?--Je
ne le crois pas.--Renonces-tu à ce voile qu'à ton baptême le prêtre t'a
mis sur la tête?--J'y renonce. C'est ainsi qu'il reçoit le baptême des
hérétiques et renie celui de l'Église. Alors tous lui imposent les mains
sur la tête et lui donnent un baiser, le revêtent d'un vêtement noir, et
dès lors il est comme un d'entre eux.» Petrus Vall. Sarnaii, c. I, ap.
Scr. fr. XIX, 5, 7. Extrait d'un ancien registre de l'Inquisition de
Carcassonne. (_Preuves de l'Histoire du Languedoc_, III, 371.)

_Un Nicétas de Constantinople avait présidé comme pape_, etc...

Voy. Gieseler, II, P. 2e, p. 494-Sandii Nucleus hist. eccles., IV, 404:
«Veniens papa Nicetas nomine a Constantinopoli..»

_Un certain Ydros..._

Steph. de Borb., ap. Gieseler, II, P. 2e, 508.


107--page 321 et note 1--_Innocent III..._

«Fuit... matre Claricia, de nobilibus urbis, exercitatus in cantilena et
psalmodia, statura mediocris et decorus aspectu.» Gesta Innoc. III
(Baluze, fol{o}), I, p. 1, 2.--Erfurt Chronic. S. Petrin. (1215): «Nec
similem sui scientia, facundia, decretorum et legum peritia, strenuitate
judiciorum, nec adhuc visus est habere sequentem.»


108--page 324--_Les évêques devaient être nommés, déposés par le pape_,
etc...

Décretal. Greg., 1. II, til. 28, c. XI (Alex. III): «De appellationibus
pro causis minimis interpositis volumus te tenere, quod eis, pro
quacumque levi causa fiant, non minus est, quam si pro majoribus
fierent, deferendum.»

_Le pape défaisait les rois et faisait les saints..._

Decr. Greg., 1. III, tit, 45. c. I (Alex. III): «... Etiamsi per eum
miracula plurima fierent, non liceret vobis ipsum pro Sancto, absque
auctoritate romanæ ecclesiæ publice venerari.»--Conc. Lat. IV, c. LXII:
«Reliquias inventas de novo nemo publice venerari præsumat, nisi prius
auctoritate romani pontificis fuerint approbatæ.»--Innocent III en vint
à dire (l. II, ep. 209): «Dominus Petro non solum universam ecclesiam,
sed totum reliquit seculum gubernandum.»


109--page 329--_Zenghi et son fils Nurheddin, deux saints de
l'islamisme..._

Extraits des histor. arabes, par M. Keinaud (_Bibl. des Croisades_, III,
242): «Lorsque Noureddin priait dans le temple, ses sujets croyaient
voir un sanctuaire dans un autre sanctuaire.»--Il consacrait à la prière
un temps considérable, il se levait au milieu de la nuit, faisait son
ablution et priait jusqu'au jour.»-Dans une bataille, voyant les siens
plier, il se découvrit la tête, se prosterna et dit tout haut: «Mon
Seigneur et mon Dieu, mon souverain maître, je suis Mahmoud, ton
serviteur; ne l'abandonne pas. En prenant sa défense, c'est ta religion
que tu défends. Il ne cessa de s'humilier, de pleurer, de se rouler à
terre, jusqu'à ce que Dieu lui eût accordé la victoire.»--Il faisait
pénitence pour les désordres auxquels on se livrait dans son camp, se
revêtant d'un habit grossier, couchant sur la dure, s'abstenant de tout
plaisir, et écrivant de tous côtés aux gens pieux pour réclamer leurs
prières. Il bâtit beaucoup de mosquées, de khans, d'hôpitaux, etc.
Jamais il ne voulut lever de contributions sur les maisons des sophis,
des gens de loi, des lecteurs de l'Alcoran. «Son plaisir était de causer
avec les chefs des moines, les docteurs de la loi, les Oulamas; il les
embrassait, les faisait asseoir à ses côtés sur son sopha, et
l'entretien roulait sur quelque matière de religion. Aussi les dévots
accouraient auprès de lui des pays les plus éloignés. Ce fut au point
que les émirs en devinrent jaloux.»--Les historiens arabes, ainsi que
Guillaume de Tyr, le peignent comme très rusé.

_Les esprits forts ou philosophes furent poursuivis avec acharnement..._

_Bibliothèque des Croisades_, p. 370.--On accusait Kilig Arslan d'avoir
embrassé cette secte. Noureddin lui fit renouveler sa profession de foi
à l'islamisme. «Qu'à cela ne tienne, dit Kilig Arslan; je vois bien que
Noureddin en veut surtout aux mécréants.»


Page 330--_Nuhreddin était un légiste..._

Hist. des Atabeks, ibid. Il avait étudié le droit, suivant la doctrine
d'Abou-Hanifa, un des plus célèbres jurisconsultes musulmans; il disait
toujours: Nous sommes les ministres de la loi, notre devoir est d'en
maintenir l'exécution; et quand il avait quelque affaire, il plaidait
lui-même devant le cadi.--Le premier il institua une cour de justice,
défendit la torture, et y substitua la preuve testimoniale.--Saladin se
plaint dans une lettre à Noureddin de la douceur de ses lois. Cependant
il dit ailleurs: «Tout ce que nous avons appris en fait de justice,
c'est de lui que nous le tenons.»--Saladin lui-même employait son loisir
à rendre la justice; on le surnomma le _Restaurateur de la justice sur
la terre_.


Page 330--_Salaheddin_, etc...

La générosité de Saladin à l'égard des chrétiens est célébrée avec plus
d'éclat par les historiens latins, et principalement par le continuateur
de G. de Tyr, que par les historiens arabes: on trouve dans ceux-ci
quelques passages, obscurs à la vérité, mais qui indiquent que les
musulmans avaient vu avec peine les sentiments généreux du sultan.
Michaud, _Hist. des Croisades_, II, 346.


110--page 344--_En vain Simon de Montfort et plusieurs autres se
séparèrent des croisés..._

Guy de Montfort, son frère, Simon de Néauphle, l'abbé de Vaux-Cernay,
etc. Villehardouin, p. 171.--À Corfou, un grand nombre de croisés
résolurent de rester dans cette île «riche et plenteuroise». Quand les
chefs de l'armée en eurent avis, ils résolurent de les en détourner.
«Alons à els et lor crions merci, que il aient por Dieu pitié d'els et
de nos, et que il ne se honissent, et que il ne toillent la rescousse
d'oltremer. Ensi fu li conseils accordez, et allèrent toz ensemble en
une vallée où cil tenoient lor parlemenz, et menèrent avec als le fils
l'empereor de Constantinople, et toz les evesques et toz les abbez de
l'ost. Et cùm il vindrent là, si descendirent à pié. Et cil cùm il les
virent, si descendirent de lor chevaus, et allèrent encontre, et li
baron lor cheirent as piez, mult plorant, et distrent que il ne se
moveroient tresque cil aroient créancé que il ne se mouroient d'els
(avant qu'ils n'eussent promis de ne pas les abandonner). Et quant cil
virent ce, si orent mult grant pitié, et plorèrent mult durement.»
Ibid., p. 173-177. Lorsque ceux de Zara vinrent proposer à Dandolo de
rendre la place: «Endementières (tandis) que il alla parler as contes et
as barons, icèle partie dont vos avez oi arrières, qui voloit l'ost
depecier, parlèrent as messages, et distrent lor: Pourquoy volez vos
rendre vostre cité, etc.» Ces manoeuvres firent rompre la
capitulation.--Dans Zara, il y eut un combat entre les Vénitiens et les
Français.


111--page 363--_Dans le Midi, dédaigneuse opulence..._

«Les princes et les seigneurs provençaux qui s'étaient rendus en grand
nombre pendant l'été au château de Beaucaire, y célébrèrent diverses
fêtes. Le roi d'Angleterre avait indiqué cette assemblée pour y négocier
la réconciliation de Raymond, duc de Narbonne, avec Alphonse, roi
d'Aragon; mais les deux rois ne s'y trouvèrent pas, pour certaines
raisons; en sorte que tout cet appareil ne servit à rien. Le comte de
Toulouse y donna cent mille sols à Raymond d'Agout, chevalier, qui,
étant fort libéral, les distribua aussitôt à environ dix mille
chevaliers qui assistèrent à cette cour. Bertrand Raimbaud fit labourer
tous les environs du château, et y fit semer jusques à trente mille sols
en deniers. On rapporte que Guillaume Gros de Martel, qui avait trois
cents chevaliers à sa suite, fit apprêter tous les mets dans sa cuisine
avec des flambeaux de cire. La comtesse d'Urgel y envoya une couronne
estimée quarante mille sols. Raimand de Venous fit brûler, par
ostentation, trente de ses chevaux devant toute l'assemblée.» _Histoire
du Languedoc_, t. III, p. 37.--(D'après Gaufrid. Vos., p. 321.)


112--page 363--_Cluny eut bientôt besoin d'une réforme..._

Dans une Apologie adressée à Guillaume de Saint-Thierry, saint Bernard,
tout en se justifiant du reproche qu'on lui avait fait d'être le
détracteur de Cluny, censure pourtant vivement les moeurs de cet ordre
(édit. Mabillon, t. IV, p. 33, sqq.), c. X: «Mentior, si non vidi
abbalem sexaginta equos et eo amplius in suo ducere comilatu.» c. XI:
«Omitto oratoriorum immensas altitudines..... etc.»

_Cîteaux s'éleva à côté de Cluny_, etc...

Ceux de Cluny répondaient aux attaques de Cîteaux: «Ô, ô, Pharisæorum
novura genus!...vos sancti, vos singulares...unde et habitum insoliti
coloris prætenditis, et ad distinctionem cunctorum totius fere mundi
monachorum, inter nigros vos candidos ostentatis.»


113--page 367--_Innocent III avait écrit aux princes des paroles de
ruine et de sang..._

Innocent III écrit à Guillaume, comte de Forcalquier, une lettre, sans
salut, pour l'exhorter à se croiser: «Si ad actus tuos Dominus hactenus
secundum meritorum tuorum exigentiam respexisset, posuisset te ut rotam
et sicut stipulam ante faciem venti, quinimo multiplicasset fulgura, ut
iniquitatem tuam de superficie terræ deleret, et justus lavaret munus
suas in sanguine peccatoris. Nos etiam et prædecessores nostri... non
solum in te (sicut fecimus) anathematis curassemus sententiam
promulgare, imo etiam universos fildelium populos in tuum excidium
armassemus.» Epist. Inn. III, t. I, p. 239, anno 1198.


114--page 368--_Raymond VI, comte de Toulouse..._

Nous citons le fragment suivant comme un monument de la haine des
prêtres.

«D'abord, dès le berceau, il chérit et choya toujours les hérétiques; et
comme il les avait dans sa terre, il les honora de toutes manières.
Encore aujourd'hui, à ce que l'on assure, il mène partout avec lui des
hérétiques, afin que s'il venait à mourir, il meure entre leurs
mains.--Il dit un jour aux hérétiques, je le tiens de bonne source,
qu'il voulait faire élever son fils à Toulouse, parmi eux, afin qu'il
s'instruisît dans leur foi, disons plutôt dans leur infidélité.--Il dit
encore un jour qu'il donnerait bien cent marcs d'argent pour qu'un de
ses chevaliers pût embrasser la croyance des hérétiques; qu'il le lui
avait mainte fois conseillé, et qu'il le faisait prêcher souvent. De
plus, quand les hérétiques lui envoyaient des cadeaux ou des provisions,
il les recevait fort gracieusement, les faisait garder avec soin, et ne
souffrait pas que personne en goûtât, si ce n'est lui et quelques-uns de
ses familiers. Souvent aussi, comme nous le savons de science certaine,
il adorait les hérétiques en fléchissant les genoux, demandait leur
bénédiction et leur donnait le baiser. Un jour que le comte attendait
quelques personnes qui devaient venir le trouver, et qu'elles ne
venaient point, il s'écria: «On voit bien que c'est le diable qui a fait
ce monde, puisque rien ne nous arrive à souhait.» Il dit aussi au
vénérable évêque de Toulouse, comme l'évêque me l'a raconté lui-même,
que les moines de Cîteaux ne pouvaient faire leur salut, puisqu'ils
avaient des ouailles livrées à la luxure. Ô hérésie inouïe!

«Le comte dit encore à l'évêque de Toulouse qu'il vînt la nuit dans son
palais, et qu'il entendrait la prédication des hérétiques; d'où il est
clair qu'il les entendait souvent la nuit.

«Il se trouvait un jour dans une église où on célébrait la messe; or,
il avait avec lui un bouffon, qui, comme font les bateleurs de cette
espèce, se moquait des gens par des grimaces d'histrion. Lorsque le
célébrant se tourna vers le peuple en disant: _Dominus vobiscum_, le
scélérat de comte dit à son bouffon de contrefaire le prêtre.--Il dit
une fois qu'il aimerait mieux ressembler à un certain hérétique de
Castres, dans le diocèse d'Albi, à qui on avait coupé les membres et qui
traînait une vie misérable, que d'être roi ou empereur.

«Combien il aima toujours les hérétiques, nous en avons la preuve
évidente en ce que jamais aucun légat du siège apostolique ne put
l'amener à les chasser de sa terre, bien qu'il ait fait, sur les
instances de ces légats, je ne sais combien d'abjurations.

«Il faisait si peu de cas du sacrement de mariage, que toutes les fois
que sa femme lui déplut, il la renvoya pour en prendre une autre; en
sorte qu'il eut quatre épouses, dont trois vivent encore. Il eut d'abord
la soeur du vicomte de Béziers, nommée Béatrix; après elle, la fille du
duc de Chypre; après elle, la soeur de Richard, roi d'Angleterre, sa
cousine au troisième degré; celle-ci étant morte, il épousa la soeur du
roi d'Aragon, qui était sa cousine au quatrième degré. Je ne dois pas
passer sous silence que lorsqu'il avait sa première femme, il l'engagea
souvent à prendre l'habit religieux. Comprenant ce qu'il voulait dire,
elle lui demanda exprès s'il voulait qu'elle entrât à Cîteaux; il dit
que non. Elle lui demanda encore s'il voulait qu'elle se fît religieuse
à Fontevrault; il dit encore que non. Alors elle lui demanda ce qu'il
voulait donc: il répondit que si elle consentait à se faire solitaire,
il pourvoirait à tous ses besoins; et la chose se fit ainsi....

«Il fut toujours si luxurieux et si lubrique, qu'il abusait de sa propre
soeur au mépris de la religion chrétienne. Dès son enfance, il
recherchait ardemment les concubines de son père et couchait avec elles;
et aucune femme ne lui plaisait guère s'il ne savait qu'elle eût couché
avec son père. Aussi son père, tant à cause de son hérésie que pour ce
crime énorme, lui prédisait souvent la perte de son héritage. Le comte
avait encore une merveilleuse affection pour les routiers, par les mains
desquels il dépouillait les églises, détruisait les monastères, et
dépossédait tant qu'il pouvait tous ses voisins. C'est ainsi que se
comporta toujours ce membre du diable, ce fils de perdition, ce
premier-né de Satan, ce persécuteur acharné de la croix et de l'Église,
cet appui des hérétiques, ce bourreau des catholiques, ce ministre de
perdition, cet apostat couvert de crimes, cet égout de tous les péchés.

«Le comte jouait un jour aux échecs avec un certain chapelain, et tout
en jouant il lui dit: «Le Dieu de Moïse, en qui vous «croyez, ne vous
aiderait guère à ce jeu», et il ajouta: «Que «jamais ce Dieu ne me soit
en aide!»--Une autre fois, comme le comte devait aller de Toulouse en
Provence, pour combattre quelque ennemi, se levant au milieu de la nuit,
il vint à la maison où étaient rassemblés les hérétiques toulousains, et
leur dit: «Mes «seigneurs et mes frères, la fortune de la guerre est
variable; «quoi qu'il m'arrive, je remets en vos mains mon corps et mon
«âme.» Puis il emmena avec lui deux hérétiques en habit séculier, afin
que s'il venait à mourir il mourût entre leurs mains.--Un jour que ce
maudit comte était malade dans l'Aragon, le mal faisant beaucoup de
progrès, il se fit faire une litière, et dans cette litière se fît
transporter à Toulouse; et comme on lui demandait pourquoi il se faisait
transporter en si grande hâte, quoique accablé par une grave maladie, il
répondit, le misérable! «Parce qu'il n'y «a pas de Bons Hommes dans
cette terre, entre les mains de qui je «puisse mourir.» Or, les
hérétiques se font appeler Bons Hommes par leurs partisans. Mais il se
montrait hérétique par ses signes et ses discours, bien plus clairement
encore; car il disait: «Je sais «que je perdrai ma terre pour ces Bons
Hommes; eh bien! la «perte de ma terre, et encore celle de la tête, je
suis prêt à tout «souffrir.»


115--page 383--_Le pape fut un instant ébranlé..._

Il reprocha à Montfort «d'étendre des mains avides jusque sur celles des
terres de Raymond qui n'étaient nullement infectées d'hérésie, et de ne
lui avoir guère laissé que Montauban et Toulouse...» Don Pedro d'Aragon
se plaignait qu'on envahît injustement les possessions de ses vassaux
les comtes de Foix, de Comminges et de Béarn, et que Montfort lui vint
enlever ses propres terres tandis qu'il combattait les Sarrasins. Epist.
Inn, III, 708-10.


116--page 388--_Jean se soumit et fil hommage au pape..._

Rymer, t. I, p. 111: «Johannes Dei gratia rex Angliæ.... libere
concedimus Deo et SS. Apostolis, etc., ac domino nostro papæ Innocentio
ejusque catholicis successoribus totum regnum Angliæ, et totum regnum
Hiberniæ, etc.... illa tanquam feodatarius recipientes... Ecclesia
romana mille marcas sterlingorum percipiat annualim, etc.»

_Les barons déclarèrent leur roi dégradé par sa soumission aux
prêtres..._

Malh. Paris, p. 271: «Tu Johannes lugubris memoriæ pro futuris sæculis,
ut terra tua, ab antiquo libera, ancillaret, excogitasti, factus de rege
liberrimo tributarius, firmarius, et vasallus servitutis.»


117--page 397--_Innocent III voulut, dit-on, réparer..._

«Quand le saint-père eut entendu tout ce que lui voulurent dire les uns
et les autres, il jeta un grand soupir; puis s'étant retiré en son
particulier et avec son conseil, lesdits seigneurs se retirèrent aussi
en leur logis, attendant la réponse que leur voudrait faire le
saint-père.

«Quand le saint-père se fut retiré, vinrent devers lui tous les prélats
du parti du légat et du comte de Montfort, qui lui dirent et montrèrent
que, s'il rendait à ceux qui étaient venus recourir à lui leurs terres
et seigneuries et refusait de les croire eux-mêmes, il ne fallait plus
qu'homme du monde se mêlât des affaires de l'Église, ni fît rien pour
elle. Quand tous les prélats eurent dit ceci, le saint-père prit un
livre, et leur montra à tous comment, s'ils ne rendaient pas lesdites
terres et seigneuries à ceux à qui on les avait ôtées, ce serait leur
faire grandement tort: car il avait trouvé et trouvait le comte Ramon
fort obéissant à l'Église et à ses commandements, ainsi que tous les
autres qui étaient avec lui. «Par laquelle raison, dit-il, je leur donne
congé et licence de recouvrer leurs terres et seigneuries sur ceux qui
les retiennent injustement.» Alors vous auriez vu lesdits prélats
murmurer contre le saint-père et les princes, en telle sorte qu'on eût
dit qu'ils étaient plutôt gens désespérés qu'autrement, et le saint-père
fut tout ébahi de se trouver en tel cas que les prélats fussent émus
comme ils l'étaient contre lui.

«Quand le chantre de Lyon d'alors, qui était un des grands clercs que
l'on connût dans tout le monde, vit et ouït lesdits prélats murmurer en
cette sorte contre le saint-père et les princes, il se leva, prit la
parole contre les prélats, disant et montrant au saint-père que tout ce
que les prélats disaient et avaient dit n'était autre chose sinon une
grande malice et méchanceté combinées contre lesdits princes et
seigneurs, et contre toute vérité: «Car, seigneur, dit-il, tu sais bien,
en ce qui touche le comte Ramon, qu'il t'a toujours été obéissant, et
que c'est une vérité qu'il fut des premiers à mettre ses places en tes
mains et ton pouvoir, ou celui de ton légat. Il a été aussi un des
premiers qui se sont croisés; il a été au siège de Carcassonne contre
son neveu le vicomte de Béziers, ce qu'il fit pour te montrer combien il
t'était obéissant, bien que le vicomte fût son neveu, de laquelle chose
aussi ont été faites des plaintes. C'est pourquoi il me semble,
seigneur, que tu feras grand tort au comte Ramon, si tu ne lui rends et
fais rendre ses terres, et tu en auras reproche de Dieu et du monde, et
dorénavant, seigneur, il ne sera homme vivant qui se fie en toi ou en
tes lettres, et qui y donne foi ni créance, ce dont toute l'Église
militante pourra encourir diffamation et reproche. C'est pourquoi je
vous dis que vous, évêque de Toulouse, vous avez grand tort, et montrez
bien par vos paroles que vous n'aimez pas le comte Ramon, non plus que
le peuple dont vous êtes pasteur; car vous avez allumé un tel feu dans
Toulouse, que jamais il ne s'éteindra; vous avez été la cause principale
de la mort de plus de dix mille hommes, et en ferez périr encore autant,
puisque, par vos fausses représentations, vous montrez bien persévérer
en les mêmes torts; et par vous et votre conduite la cour de Rome a été
tellement diffamée que par tout le monde il en est bruit et renommée, et
il me semble, seigneur, que pour la convoitise d'un seul homme tant de
gens ne devraient pas être détruits ni dépouillés de leurs biens.»

«Le saint-père pensa donc un peu à son affaire; et quand il eut pensé,
il dit: «Je vois bien et reconnais qu'il a été fait grand tort aux
seigneurs et princes qui sont venus devers moi; mais toutefois j'en suis
innocent, et n'en savais rien; ce n'est pas par mon ordre qu'ont été
faits ces torts, et je ne sais aucun gré à ceux qui les ont faits, car
le comte Ramon s'est toujours venu rendre vers moi comme véritablement
obéissant, ainsi que les princes qui sont avec lui.»

«Alors donc se leva debout l'archevêque de Narbonne. Il prit la parole,
et dit et montra au saint-père comment les princes n'étaient coupables
d'aucune faute pour qu'on les dépouillât ainsi, et qu'on fît ce que
voulait l'évêque de Toulouse, «qui toujours, continua-t-il, nous adonné
de très damnables conseils, et le fait encore à présent; car je vous
jure la foi que je dois à la sainte Église, que le comte Ramon a
toujours été obéissant à toi, saint-père, et à la sainte Église, ainsi
que tous les autres seigneurs qui sont avec lui; et s'ils se sont
révoltés contre ton légat et le comte de Montfort, il n'ont pas eu tort;
car le légat et le comte de Montfort leur ont ôté toutes leurs terres,
ont tué et massacré de leurs gens sans nombre, et l'évêque de Toulouse,
ici présent, est cause de tout le mal qui s'y fait, et tu peux bien
connaître, seigneur, que les paroles dudit évêque n'ont pas
vraisemblance; car si les choses étaient comme il le dit et le donne à
entendre, le comte Ramon et les seigneurs qui l'accompagnent ne seraient
venus vers toi, comme ils l'ont fait, et comme tu le vois.»

«Quand l'archevêque eut parlé, vint un grand clerc appelé maître
Théodise, lequel dit et montra au saint-père tout le contraire de ce que
lui avait dit l'archevêque de Narbonne. «Tu sais bien, seigneur, lui
dit-il, et es averti des très grandes peines que le comte de Montfort et
le légat ont prises nuit et jour avec grand danger de leurs personnes,
pour réduire et changer le pays des princes dont on a parlé, lequel
était tout plein d'hérétiques. Ainsi, seigneur, tu sais bien que
maintenant le comte de Montfort et ton légat ont balayé et détruit
lesdits hérétiques, et pris en leurs mains le pays; ce qu'ils ont fait
avec grand travail et peine, ainsi que chacun le peut bien voir; et
maintenant que ceux-ci viennent à toi, tu ne peux rien faire ni user de
rigueur contre ton légat. Le comte de Montfort a bon droit et bonne
cause pour prendre leurs terres; et si tu les lui ôtais maintenant, tu
lui ferais grand tort; car nuit et jour le comte de Montfort se
travaille pour l'Église et pour ses droits, ainsi qu'on te l'a dit.»

«Le saint-père ayant ouï et écouté chacun des deux partis, répondit à
maître Théodise et à ceux de sa compagnie qu'il savait bien tout le
contraire de leur dire, car il avait été bien informé que le légat
détruisait les bons et les justes, et laissait les méchants sans
punition, et grandes étaient les plaintes qui chaque jour lui venaient
de toutes parts contre le légat et le comte de Montfort. Tous ceux donc
qui tenaient le parti du légat et du comte de Montfort se réunirent et
vinrent devant le saint-père lui dire et le prier qu'il voulût laisser
au comte de Montfort, puisqu'il les avait conquis, les pays de Bigorre,
Carcassonne, Toulouse, Agen, Quercy, Albigeois, Foix et Comminges: «Et
s'il arrive seigneur, lui dirent-ils, que tu lui veuilles ôter lesdits
pays et terres, nous te jurons et promettons que tous nous l'aiderons et
secourrons envers et contre tous.»

«Quand ils eurent ainsi parlé, le saint-père leur dit et répondit que,
ni pour eux, ni pour aucune chose qu'ils lui eussent dite, il ne ferait
rien de ce qu'ils voulaient, et qu'homme au monde ne serait dépouillé
par lui; car, en pensant que la chose fût ainsi qu'ils le disaient, et
que le comte Ramon eût fait tout ce qu'on a dit et exposé, il ne devrait
pas pour cela perdre sa terre et son héritage; car Dieu a dit de sa
bouche «que le père ne payerait pas l'iniquité du fils, ni le fils celle
de son père», et il n'est homme qui ose soutenir et maintenir le
contraire; d'un autre côté il était bien informé que le comte de
Montfort avait fait mourir à tort et sans cause le vicomte de Béziers
pour avoir sa terre: «Car, ainsi que je l'ai reconnu, dit-il, jamais le
vicomte de Béziers ne contribua à cette hérésie... Et je voudrais bien
savoir entre vous autres, puisque vous prenez si fort parti pour le
comte de Montfort, quel est celui qui voudra charger et inculper le
vicomte, et me dire pourquoi le comte de Montfort l'a fait ainsi mourir,
a ravagé sa terre et la lui a ôtée de cette sorte?» Quand le saint-père
eut ainsi parlé, tous ses prélats lui répondirent que bon gré mal gré,
que ce fût bien ou mal, le comte de Montfort garderait les terres et
seigneuries, car ils l'aideraient à se défendre envers et contre tous,
vu qu'il les avait bien et loyalement conquises.

«L'évêque d'Osma, voyant ceci, dit au saint-père: «Seigneur, ne
t'embarrasse pas de leurs menaces, car je te le dis en vérité, l'évêque
de Toulouse est un grand vantard, et leurs menaces n'empêcheront pas que
le fils du comte Ramon ne recouvre sa terre sur le comte de Montfort. Il
trouvera pour cela aide et secours, car il est neveu du roi de France,
et aussi de celui de l'Angleterre et d'autres grands seigneurs et
princes. C'est pourquoi il saura bien défendre son droit, quoiqu'il soit
jeune.»

«Le saint-père répondit: «Seigneurs, ne vous inquiétez pas de l'enfant,
car si le comte de Montfort lui retient ses terres et seigneuries, je
lui en donnerai d'autres avec quoi il reconquerra Toulouse, Agen et
aussi Beaucaire; je lui donnerai en toute propriété le comté de
Venaissin, qui a été à l'empereur, et s'il a pour lui Dieu et l'Église,
et qu'il ne fasse tort à personne au monde, il aura assez de terres et
seigneuries.» Le comte Ramon vint donc devers le saint-père avec tous
les princes et seigneurs, pour avoir réponse sur leurs affaires et la
requête que chacun avait faite au saint-père, et le comte Ramon lui dit
et montra comment ils avaient demeuré un long temps en attendant la
réponse de leur affaire et de la requête que chacun lui avait faite. Le
saint-père dit donc au comte Ramon que pour le moment il ne pouvait rien
faire pour eux, mais qu'il s'en retournât et lui laissât son fils, et
quand le comte Ramon eut ouï la réponse du saint-père, il prit congé de
lui et lui laissa son fils; et le saint-père lui donna sa bénédiction.
Le comte Ramon sortit de Rome avec une partie de ses gens, et laissa les
autres à son fils, et entre autres y demeura le comte de Foix, pour
demander sa terre et voir s'il la pourrait recouvrer; et le comte Ramon
s'en alla droit à Viterbe pour attendre son fils et les autres qui
étaient avec lui, comme on l'a dit.

«Tout ceci fait, le comte de Foix se retira devers le saint-père pour
savoir si la terre lui reviendrait ou non; et lorsque le saint-père eut
vu le comte de Foix, il lui rendit ses terres et seigneuries, lui bailla
ses lettres comme il était nécessaire en telle occasion, dont le comte
de Foix fut grandement joyeux et allègre, et remercia grandement le
saint-père, lequel lui donna sa bénédiction et absolution de toutes
choses jusqu'au jour présent. Quand l'affaire du comte de Foix fut
finie, il partit de Rome, tira doit à Viterbe devers le comte Ramon, et
lui conta toute son affaire, comment il avait eu son absolution, et
comment aussi le saint-père lui avait rendu sa terre et seigneurie; il
lui montra ses lettres, dont le comte Ramon fut grandement joyeux et
allègre; ils partirent donc de Viterbe, et vinrent droit à Gênes, où ils
attendirent le fils du comte Ramon.

«Or, l'histoire dit qu'après tout ceci, et lorsque le fils du comte
Ramon eut demeuré à Rome l'espace de quarante jours, il se retira un
jour devers le saint-père avec ses barons et les seigneurs qui étaient
de sa compagnie. Quand il fut arrivé, après salutation faite par
l'enfant au saint-père, ainsi qu'il le savait bien faire, car l'enfant
était sage et bien morigéné, il demanda congé au saint-père de s'en
retourner, puisqu'il ne pouvait avoir d'autre réponse; et quand le
saint-père eut entendu et écouté tout ce que l'enfant lui voulut dire et
montrer, il le prit par la main, le fit asseoir à côté de lui, et se
prit à lui dire: «Fils, écoute, que je te parle, et ce que je veux te
dire, si tu le fais, jamais tu ne fauldras en rien.

«Premièrement, que tu aimes Dieu et le serves, et ne prennes rien du
bien d'autrui: le tien, si quelqu'un veut te l'ôter, défends-le, en quoi
faisant tu auras beaucoup de terres et seigneuries; et afin que tu ne
demeures pas sans terres ni seigneuries, je te donne le comté de
Venaissin avec toutes ses appartenances, la Provence et Beaucaire, pour
servir à ton entretien, jusqu'à ce que la sainte Église ait assemblé son
concile. Alors tu pourras revenir deçà les monts pour avoir droit et
raison de ce que tu demandes contre le comte de Montfort.»

«L'enfant remercia donc le saint-père de ce qu'il lui avait donné, et
lui dit: «Seigneur, si je puis recouvrer ma terre sur le comte de
Montfort et ceux qui la retiennent, je te prie, seigneur, que tu ne me
saches pas mauvais gré, et ne sois pas courroucé contre moi.» Le
saint-père lui répondit: «Quoi que tu fasses, Dieu te permet de bien
commencer et mieux achever.»

Nous avons copié mot pour mot une ancienne chronique qui n'est qu'une
traduction du _Poème des Albigeois_, sans oublier pourtant que la poésie
est fiction, sans fermer les yeux sur ce que présente d'improbable la
supposition du poète qui prête au pape l'intention de défaire tout ce
qu'il a fait avec tant de peine et une si grande effusion de sang. Voy.
la note de la page 397.


118--page 398--_Tout le Midi se jeta dans les bras de
Philippe-Auguste..._

Raymond VII écrit à Philippe-Auguste (juillet 1222): «Ad vos, domine,
sicut ad meum unicum et principale recurro refugium... humiliter vos
deprecans et exorans quatenus mei misereri velitis.» _Preuves de
l'Histoire du Langued._, III, 275.--(Décembre 1222): «Cum... Amalricus
supplicaverit nobis ut dignemini juxta beneplacitum vestrum, terram
accipere vobis et hæredibus vestris in perpetuum, quam tenuit vel tenere
debuit, ipse, vel pater suus in partibus Albigensibus et sibi vicinis,
gaudemus super hoc, desiderantes Ecclesiam et terram illam sub umbra
vestri nominis gubernari et rogantes affectuose quantum possumus,
quatenus celsæ majestatis vestræ regia potestas, intuitu regis regum, et
pro honore sanctæ matris Ecclesiæ ac regni vestri, terram prædictam ad
oblationem et resignationem dicti comitis recipiatis; et invenietis nos
et cæteros prælatos paratos vires nostras effundere in hoc negotio pro
vobis, et expendere quidquid ecclesia in partibus illis habet, vel est
habitura.» _Preuv. de l'Hist. du Langued._, III, 276.--(1223): «Dum
dudum et diu soli sederemus in Biterris civitate, singulis momentis
mortem expectantes, optataque nobis fuit in desiderio, vita nobis
existente in supplicium, hostibus fidei et pacis undique gladios suos in
capita nostra exerentibus, ecce, rex reverende, intravit kal. Maii
cursor ad nos, qui... nuntiavit nobis verbum bonum, verbum
consolationis, et totius miseriæ nostræ allevationis, quod videlicet
placet celsitudinis vestræ magnificentiæ, convocatis prælatis et
baronibus regni vestri apud Melodunum, ad tractandum super remedio et
succursu terræ, quæ facta est in horrendam desolationem et in sibilum
sempiternum, nisi Dominus ministerio regiæ dexteræ vestræ citius
succurratus, super quo, tanto moerore scalidi, tanta lugubratione
defecti respirantes, gratias primum, elevatis oculis ac manibus in
coelum, referimus altissimo, in cujus manu corda regum consistunt,
scientes hoc divinitus vobis esse inspiratum, etc.. Flexis itaque
genibus, reverendissime Rex, lacrymis in torrentem deductis, et
singultibus lacerati, regiæ supplicamus majestati quatenus vobis
inspiratæ gratiæ Dei non deesse velitis... quod universalis Ecclesiæ
imminet subversio in regno vestro, nisi vos occurratis et succurratis,
etc...» Ibid., 278.


119--page 407--_Le dogme de l'immaculée conception_, etc...

L'Église de Lyon l'avait instituée en 1134. Saint Bernard lui écrivit
une longue lettre pour la tancer de cette nouveauté (Epist. 174). Elle
fut approuvée par Alain de Lille et par Petrus Cellensis (L. VI, epist
23; IX, 9 et 10). Le concile d'Oxford la condamna en 1222.--Les
Dominicains se déclarèrent pour saint Bernard, l'Université pour
l'Église de Lyon. Bulæus, _Hist. Univ. Paris_, II, 138, IV, 618, 964.
Voyez Duns Scot, Sententiarum liber III, dist. 3, qu. I, et dist. 18,
qu. I. Il disputa, dit-on, pour l'immaculée conception, contre deux
cents Dominicains, et amena l'Université à décider: «Ne ad ullos gradus
scholasticos admitteretur ullus, qui prius non juraret se defensurum B.
Virginem a noxa originaria.» Wadding., Ann. Minorum, ann. 1394. Bulæus,
IV, p. 71.

_«La Vierge ouvrit son capuchon devant son serviteur Dominique, etc...»_

Acta SS. Theodor. de Appoldia, p. 583. «Totam coelestem patriam
amplexando dulciter continebat.»--Pierre Damiani disait que Dieu
lui-même avait été enflammé d'amour pour la Vierge. Il s'écrie dans un
sermon (Sermo XI, de Annunt. B. Mar., p. 171): «O venter
diffusiorcoelis, terris amplior, capacior elementis! etc.»--Dans un
sermon sur la Vierge, de l'archevêque de Kenterbury, Étienne Langton, on
trouve ces vers:

  Bele Aliz matin leva,
  Sun cors vesti et para,
  Ens un vergier s'en entra,
  Cink fleurettes y truva;
  Un chapelet fit en a
  De bele rose flurie.
  Pur Dieu trahez vus en là,
  Vus ki ne amez mie;

Ensuite il applique mystiquement chaque vers à la mère du Sauveur, et
s'écrie avec enthousiasme:

  Ceste est la belle Aliz,
  Ceste est la flur,
  Ceste est le lis.

  ROQUEFORT, _Poésies_ du douzième et du treizième siècle.

On a attribué au franciscain saint Bonaventure le Psalterium minus et le
Psalterium majus B. Mariæ Virginis. Ce dernier est une sorte de parodie
sérieuse où chaque verset est appliqué à la Vierge. Psalm. I: «Universas
enim foeminas vincis pulchritudine carnis!»


120--page 410--_Vingt-cinq seigneurs et dix-sept archevêques et
évêques_, etc...

Voy. la lettre des évêques du Midi à Louis VIII, _Preuves de l'Histoire
du Lang._, p. 289, et les lettres d'Honorius III, ap. Scr. fr. XIX,
699-723.


121--page 411--_Le testament de Louis VIII_, etc...

_Archives du royaume_, J, carton 401, Lettre et témoignage de
l'archevêque de Sens et de l'évêque de Beauvais.--J, carton 403,
_Testament de Louis VIII_.


122--page 413--_La régente empêcha le comte de Champagne d'épouser la
fille de Mauclerc..._

Elle lui écrivit, dit-on: «Sire Thibaud de Champaigne, j'ai entendu que
vous avez convenance et promis à prenre à femme la fille au comte Perron
de Bretaigne. Partant vous mande que si ne voulez perdre quan que vous
avez au royaume de France, que vous ne le faites. Si cher que avez tout
tant que amez au dit royaume, ne le faites pas. La raison pourquoy vous
sçavez bien. Je n'ai jamais trouvé pis qui mal m'ait voulu faire que
luy.» D. Morice, I, 158.


123--page 414--_Soumission du comte de Toulouse..._

Voy. les articles du Traité, inséré au tome III des Preuves de
l'Histoire du Languedoc, p, 329, sqq., et au tome XIX du _Recueil des
Historiens de France_, p. 219, sqq.


124--page 417--_Saint Louis, Espagnol du côte de Blanche..._

Il était parent par sa mère d'Alphonse X, roi de Castille; celui-ci lui
avait promis des secours pour la croisade; mais il mourut en 1252, et
saint Louis «en fut fort affligé.» Math. Paris, p. 565.--«À son retour,
il fît frapper, dit Villani, des monnaies où les uns voient des
menottes, en mémoire de sa captivité; les autres, les tours de
Castille.» Ce qui vient à l'appui de cette dernière opinion, c'est que
les frères de saint Louis, Charles et Alphonse, mirent les tours de
Castille dans leurs armes. Michaud, IV, 445.


125--page 417--_Le sultan d'Égypte était le meilleur ami de Frédéric
II..._

Extraits d'historiens arabes, par Reinaud (_Bibl. des Croisades_, IV,
417, sqq.). «L'émir Fakr-Eddin était entré fort avant, dit Yaféi, dans
la confiance de l'empereur; ils avaient de fréquents entretiens sur la
philosophie, et leurs opinions paraissaient se rapprocher sur beaucoup
de points.--Ces étroites relations scandalisèrent beaucoup les
chrétiens... «Je n'aurais pas tant insisté, dit-il à Fakr-Eddin, pour
qu'on me remît Jérusalem, si je n'avais craint de perdre tout crédit en
Occident; mon but n'a pas été de délivrer la ville sainte, ni rien de
semblable; j'ai voulu conserver l'estime des Francs.»-«L'empereur était
roux et chauve: il avait la vue faible; s'il avait été esclave, on n'en
aurait pas donné deux cents drachmes. Ses discours montraient assez
qu'il ne croyait pas à la religion chrétienne; quand il en parlait,
c'était pour s'en railler... etc.. Un moezzin récita près de lui un
verset de l'Alcoran qui nie la divinité de Jésus-Christ. Le sultan le
voulut punir; Frédéric s'y opposa.»--Il se fâcha contre un prêtre qui
était entré dans une mosquée l'Évangile à la main, et jura de punir
sévèrement tout chrétien qui y entrerait sans une permission
spéciale.--On a vu plus haut quelles relations amicales Richard
entretenait avec Salaheddin et Malek-Adhel.--Lorsque Jean de Brienne fut
assiégé dans son camp (en 1221), il fut comblé par le sultan de
témoignages de bienveillance. «Dès lors, dit un auteur arabe (Makrizi),
il s'établit entre eux une liaison sincère et durable, et tant qu'ils
vécurent, ils ne cessèrent de s'envoyer des présents et d'entretenir un
commerce d'amitié.» Dans une guerre contre les Kharismiens, les
chrétiens de Syrie se mirent pour ainsi dire sous les ordres des
infidèles. On voyait les chrétiens marcher leurs croix levées; les
prêtres se mêlaient dans les rangs, donnaient des bénédictions, et
offraient à boire aux musulmans dans leurs calices. Ibid., 445, d'après
Ibn-Giouzi, témoin oculaire.


126--page 420--_Les Mongols avançaient lents, irrésistibles..._

«Ils avaient, dit Mathieu Paris, ravagé et dépeuplé la grande Hongrie:
ils avaient envoyé des ambassadeurs avec des lettres menaçantes à tous
les peuples. Leur général se disait envoyé du Dieu très haut pour
dompter les nations qui lui étaient rebelles. Les têtes de ces barbares
sont grosses et disproportionnées avec leurs corps; ils se nourrissent
de chairs crues et même de chair humaine; ce sont des archers
incomparables; ils portent avec eux des barques de cuir, avec lesquelles
ils passent tous les fleuves; ils sont robustes, impies, inexorables;
leur langue est inconnue à tous les peuples qui ont quelque rapport
avec nous (quos nostra attingit notitia). Ils sont riches en troupeaux
de moutons, de boeufs, de chevaux si rapides qu'ils font trois jours de
marche en un jour. Ils portent par devant une bonne armure, mais aucune
par derrière, pour n'être jamais tentés de fuir. Ils nomment khan leur
chef, dont la férocité est extrême. Habitant la plage boréale, les mers
Caspiennes, et celles qui leur confinent, ils sont nommés Tartares, du
nom du fleuve Tar. Leur nombre est si grand qu'ils semblent menacer le
genre humain de sa destruction. Quoiqu'on eût déjà éprouvé d'autres
invasions de la part des Tartares, la terreur était plus grande cette
année, parce qu'ils semblaient plus furieux que de coutume; aussi les
habitants de la Gothie et de la Frise, redoutant leurs attaques, ne
vinrent point cette année, comme ils le faisaient d'ordinaire, sur les
côtes d'Angleterre, pour charger leurs vaisseaux de harengs: les harengs
se trouvèrent en conséquence tellement abondants en Angleterre, qu'on
les vendait presque pour rien; même dans les endroits éloignés de la
mer, on en donnait quarante ou cinquante d'excellents pour une petite
pièce de monnaie. Un messager sarrasin, puissant et illustre par sa
naissance, qui était venu en ambassade solennelle auprès du roi de
France, principalement de la part du Vieux de la Montagne, annonçait ces
événements au nom de tous les Orientaux, et il demandait du secours aux
Occidentaux, pour réprimer la fureur des Tartares. Il envoya un de ses
compagnons d'ambassade au roi d'Angleterre pour lui exposer les mêmes
choses, et lui dire que si les musulmans ne pouvaient soutenir le choc
de ces ennemis, rien ne les empêcherait d'envahir tout l'Occident.
L'évêque de Winchester, qui était présent à cette audience (c'était le
favori d'Henri III), et qui avait déjà revêtu la croix, prit d'abord la
parole en plaisantant. «Laissons, dit-il, ces chiens se dévorer les uns
les autres, pour qu'ils périssent plus tôt. Quand ensuite nous
arriverons sur les ennemis du Christ qui resteront en vie, nous les
égorgerons plus facilement, et nous en purgerons la surface de la terre.
Alors le monde entier sera soumis à l'Église catholique, et il ne
restera plus qu'un seul Pasteur et une seule bergerie.» Math. Paris, p.
318.


127--page 428--_Les envoyés du Vieux de la Montagne_, etc...

Il envoya demander au roi l'exemption du tribut qu'il payait aux
Hospitaliers et aux Templiers. «Darière l'amiral avoit un Bacheler bien
atourné, qui tenoit trois coutiaus en son poing, dont l'un entroit ou
manche de l'autre; pour ce que se l'amiral eust été refusé, il eust
présenté au roy ces trois coutiaus pour li deffier. Darière celi qui
tenoit les trois coutiaus, avoit un autre qui tenoit un bouqueran (pièce
de toile de coton) entorteillé entour son bras, que il eust aussi
présenté au roi pour li ensevelir, se il eust refusée la requeste au
Vieil de la Montaigne.» Joinville, p. 95.--«Quand le viex chevauchoit,
dit encore Joinville, il avoit un crieur devant li qui portait une hache
danoise à lonc manche tout couvert d'argent, à tout pleins de coutiaus
férus ou manche et crioit: «Tournés-vous «de devant celi qui porte la
mort des rois entre ses mains.» P. 97.

_Les Francs dans l'abondance s'énervaient..._

Joinville, p. 37: «Le commun peuple se prist aus foles femmes, dont il
avint que le roy donna congié à tout plein de ses gens, quant nous
revinmes de prison; et je li demandé pourquoy il avoit ce fait; et il me
dit que il avoit trouvé de certein, que au giet d'une pierre menue,
entour son paveillon tenoient cil leur bordiaus à qui il avoit donné
congié, et ou temps du plus grant meschief que l'ost eust onques
été.»--«Les barons qui deussent garder le leur pour bien emploier en
lieu et en tens, se pristrent à donner les grans mangers et les
outrageuses viandes.»


128--page 428--_Un coup de vent ayant poussé saint Louis vers
Damiette..._

«Il est vraisemblable que saint Louis aurait opéré