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Title: Oeuvres, Tome II - Voyage en Égypte et en Syrie
Author: Volney, C.-F. (Constantin-François), 1757-1820
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres, Tome II - Voyage en Égypte et en Syrie" ***

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produced from images available at the Bibliothèque nationale
de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



VOYAGE

EN ÉGYPTE ET EN SYRIE,

PENDANT

LES ANNÉES 1783, 1784 ET 1785,

SUIVI

DE CONSIDÉRATIONS SUR LA GUERRE DES RUSSES ET DES TURKS,

PUBLIÉES EN 1788 ET 1789.

PAR C. F. VOLNEY,

COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,
HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.

TOME PREMIER.

[Illustration: colophon]

PARIS,

PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.
FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.

M DCCC XXV.



OEUVRES

DE C. F. VOLNEY.

DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.

TOME II.

IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

RUE JACOB, Nº 24.



ÉTAT PHYSIQUE

DE

L'ÉGYPTE.



CHAPITRE PREMIER.

De l'Égypte en général, et de la ville d'Alexandrie.


C'est en vain que l'on se prépare, par la lecture des livres, au
spectacle des usages et des moeurs des nations; il y aura toujours loin
de l'effet des récits sur l'esprit à celui des objets sur les sens. Les
images tracées par des sons n'ont point assez de correction dans le
dessin, ni de vivacité dans le coloris; leurs tableaux conservent
quelque chose de nébuleux, qui ne laisse qu'une empreinte fugitive et
prompte à s'effacer. Nous l'éprouvons surtout, si les objets que l'on
veut nous peindre nous sont étrangers; car l'imagination ne trouvant pas
alors des termes de comparaison tout formés, elle est obligée de
rassembler des membres épars pour en composer des corps nouveaux; et
dans ce travail prescrit vaguement et fait à la hâte, il est difficile
qu'elle ne confonde pas les traits et n'altère pas les formes. Doit-on
s'étonner si, venant ensuite à voir les modèles, elle n'y reconnaît pas
les copies qu'elle s'en est tracées, et si elle en reçoit des
impressions qui ont tout le caractère de la nouveauté?

Tel est le cas d'un Européen qui arrive, transporté par mer, en Turkie.
Vainement a-t-il lu les histoires et les relations; vainement, sur leurs
descriptions, a-t-il essayé de se peindre l'aspect des terrains, l'ordre
des villes, les vêtements, les manières des habitants; il est neuf à
tous ces objets, leur variété l'éblouit; ce qu'il en avait pensé se
dissout et s'échappe, il reste livré aux sentiments de la surprise et de
l'admiration.

Parmi les lieux propres à produire ce double effet, il en est peu qui
réunissent autant de moyens qu'Alexandrie en Égypte. Le nom de cette
ville, qui rappelle le génie d'un homme si étonnant; le nom du pays, qui
tient à tant de faits et d'idées; l'aspect du lieu, qui présente un
tableau si pittoresque; ces palmiers qui s'élèvent en parasol; ces
maisons à terrasse, qui semblent dépourvues de toit; ces flèches grêles
des minarets, qui portent une balustrade dans les airs, tout avertit le
voyageur qu'il est dans un autre monde. Descend-il à terre, une foule
d'objets inconnus l'assaille par tous ses sens; c'est une langue dont
les sons barbares et l'accent âcre et guttural effraient, son oreille;
ce sont des habillements d'une forme bizarre, des figures d'un
caractère étrange. Au lieu de nos visages nus, de nos têtes enflées de
cheveux, de nos coiffures triangulaires, et de nos habits courts et
serrés, il regarde avec surprise ces visages brûlés, armés de barbe et
de moustaches; cet amas d'étoffe roulée en plis sur une tête rase; ce
long vêtement qui, tombant du cou aux talons, voile le corps plutôt
qu'il ne l'habille; et ces pipes de six pieds; et ces longs chapelets
dont toutes les mains sont garnies; et ces hideux chameaux qui portent
l'eau dans des sacs de cuir; et ces ânes sellés et bridés, qui
transportent légèrement leur cavalier en pantoufles; et ce marché mal
fourni de dattes et de petits pains ronds et plats; et cette foule
immonde de chiens errants dans les rues; et ces espèces de fantômes
ambulants qui, sous une draperie d'une seule pièce, ne montrent d'humain
que deux yeux de femme. Dans ce tumulte, tout entier à ses sens, son
esprit est nul pour la réflexion; ce n'est qu'après être arrivé au gîte
si désiré quand on vient de la mer, que, devenu plus calme, il considère
avec réflexion ces rues étroites et sans pavé, ces maisons basses et
dont les jours rares sont masqués de treillages, ce peuple maigre et
noirâtre, qui marche nu-pieds, et n'a pour tout vêtement qu'une chemise
bleue, ceinte d'un cuir ou d'un mouchoir rouge. Déjà l'air général de
misère qu'il voit sur les hommes, et le mystère qui enveloppe les
maisons, lui font soupçonner la rapacité de la tyrannie, et la défiance
de l'esclavage. Mais un spectacle qui bientôt attire toute son
attention, ce sont les vastes ruines qu'il aperçoit du côté de la terre.
Dans nos contrées, les ruines sont un objet de curiosité: à peine
trouve-t-on, aux lieux écartés, quelque vieux château dont le
délabrement annonce plutôt la désertion du maître, que la misère du
lieu. Dans Alexandrie, au contraire, à peine sort-on de la ville neuve
dans le continent, que l'on est frappé de l'aspect d'un vaste terrain
tout couvert de ruines. Pendant deux heures de marche, on suit une
double ligne de murs et de tours, qui formaient l'enceinte de l'ancienne
Alexandrie. La terre est couverte des débris de leurs sommets; des pans
entiers sont écroulés; les voûtes enfoncées, les créneaux dégradés, et
les pierres rongées et défigurées par le salpêtre. On parcourt un vaste
intérieur sillonné de fouilles, percé de puits, distribué par des murs à
demi enfouis, semé de quelques colonnes anciennes, de tombeaux modernes,
de palmiers, de nopals[1], et où l'on ne trouve de vivant, que des
chacals, des éperviers et des hiboux. Les habitants, accoutumés à ce
spectacle, n'en reçoivent aucune impression; mais l'étranger, en qui les
souvenirs qu'il rappelle s'exaltent par l'effet de la nouveauté,
éprouve une émotion qui souvent passe jusqu'aux larmes, et qui donne
lieu à des réflexions dont la tristesse attache autant le coeur que leur
majesté élève l'ame.

Je ne répéterai point les descriptions faites par tous les voyageurs,
des antiquités remarquables d'Alexandrie. On trouve dans Norden, Pocoke,
Niebhur, et dans les lettres que vient de publier Savary, tous les
détails sur les bains de Cléopâtre, sur ses deux obélisques, sur les
catacombes, les citernes, et sur la colonne mal appelée de Pompée[2].
Ces noms ont de la majesté; mais les objets vus en original perdent de
l'illusion des gravures. La seule colonne, par la hardiesse de son
élévation, par le volume de sa circonférence, et par la solitude qui
l'environne, imprime un vrai sentiment de respect et d'admiration.

Dans son état moderne, Alexandrie est l'entrepôt d'un commerce assez
considérable. Elle est la porte de toutes les denrées qui sortent de
l'Égypte vers la Méditerranée, les riz de Damiât exceptés. Les Européens
y ont des comptoirs, où des facteurs traitent de nos marchandises par
échanges. On y trouve toujours des vaisseaux de Marseille, de Livourne,
de Venise, de Raguse et des états du grand-seigneur; mais l'hivernage y
est dangereux. Le port neuf, le seul où l'on reçoive les Européens,
s'est tellement rempli de sable, que dans les tempêtes les vaisseaux
frappent le fond avec la quille; de plus, ce fond étant de roche, les
câbles des ancres sont bientôt coupés par le frottement; et alors un
premier vaisseau chassé sur un second le pousse sur un troisième, et de
l'un à l'autre ils se perdent tous. On en eut un exemple funeste il y a
16 à 18 ans; 42 vaisseaux furent brisés contre le môle, dans un coup de
vent du nord-ouest; et depuis cette époque, on a de temps à autre essuyé
des pertes de 14, de 8, de 6, etc. Le port vieux, dont l'entrée est
ouverte par la bande de terre appelée cap des Figues[3], n'est pas sujet
à ce désastre; mais les Turks n'y reçoivent que des bâtiments musulmans.
Pourquoi, dira-t-on en Europe, ne réparent-ils pas le port neuf? C'est
qu'en Turkie l'on détruit sans jamais réparer. On détruira aussi le port
vieux, où l'on jette depuis 200 ans le lest des bâtiments. L'esprit turk
est de ruiner les travaux du passé et l'espoir de l'avenir; parce que
dans la barbarie d'un despotisme ignorant, il n'y a point de lendemain.

Considérée comme ville de guerre, Alexandrie n'est rien. On n'y voit
aucun ouvrage de fortification; le _phare_ même, avec ses hautes tours,
n'en est pas un. Il n'a pas quatre canons en état, et pas un canonnier
qui sache pointer. Les 500 janissaires qui doivent former sa garnison,
réduits à moitié, sont des ouvriers qui ne savent que fumer la pipe. Les
Turks sont heureux que les _Francs_ soient intéressés à ménager cette
ville. Une frégate de Malte ou de Russie suffirait pour la mettre en
cendres: mais cette conquête serait inutile. Un étranger ne pourrait s'y
maintenir, parce que le terrain est sans eau. Il faut la tirer du Nil
par un _kalidj_[4], ou un canal de 12 lieues, qui l'amène chaque année
lors de l'inondation. Elle remplit les souterrains ou citernes creusés
sous l'ancienne ville, et cette provision doit durer jusqu'à l'année
suivante. L'on sent que si un étranger voulait s'y établir, le canal lui
serait fermé.

C'est par ce canal seulement qu'Alexandrie tient à l'Égypte; car, par sa
position hors du Delta, et par la nature de son sol, elle appartient
réellement au désert d'Afrique: ses environs sont une campagne de sable,
plate, stérile, sans arbres, sans maisons, où l'on ne trouve que la
plante[5] qui donne la soude, et une ligne de palmiers qui suit la trace
des eaux du Nil par le _kalidj_.

Ce n'est qu'à Rosette, appelée dans le pays _Rachid_, que l'on entre
vraiment en Égypte: là, l'on quitte les sables blanchâtres qui sont
l'attribut de la plage, pour entrer sur un terreau noir, gras et léger,
qui fait le caractère distinctif de l'Égypte; alors, aussi pour la
première fois, on voit les eaux de ce Nil si fameux: son lit, encaissé
dans deux rives à pic, ressemble assez bien à la Seine entre Auteuil et
Passy. Les bois de palmiers qui le bordent, les vergers que ses eaux
arrosent, les limoniers, les orangers, les bananiers, les pêchers et
d'autres arbres, donnent par leur verdure perpétuelle, un agrément à
Rosette, qui tire surtout son illusion du contraste d'Alexandrie et de
la mer que l'on quitte. Ce que l'on rencontre de là au Kaire est encore
propre à la fortifier.

Dans ce voyage, qui se fait en remontant par le fleuve, on commence à
prendre une idée générale du sol, du climat et des productions de ce
pays si célèbre. Rien n'imite mieux son aspect, que les marais de la
basse Loire, ou les plaines de la Flandre; mais il faut en supprimer la
foule des maisons de campagne et des arbres, et y substituer quelques
bois clairs de palmiers et de sycomores, et quelques villages de terre
sur des élévations factices. Tout ce terrain est d'un niveau si égal et
si bas, que lorsqu'on arrive par mer, on n'est pas à trois lieues de la
côte, au moment où l'on découvre à l'horizon les palmiers et le sable
qui les supporte; de là, en remontant le fleuve, on s'élève par une
pente si douce, qu'elle ne fait pas parcourir à l'eau plus d'une lieue à
l'heure. Quant au tableau de la campagne, il varie peu; ce sont toujours
des palmiers isolés ou réunis, plus rares à mesure que l'on avance; des
villages bâtis en terre et d'un aspect ruiné; une plaine sans bornes,
qui, selon les saisons, est une mer d'eau douce, un marais fangeux, un
tapis de verdure ou un champ de poussière; de toutes parts un horizon
lointain et vaporeux, où les yeux se fatiguent et s'ennuient; enfin,
vers la jonction des deux bras du fleuve, l'on commence à découvrir dans
l'est les montagnes du Kaire, et dans le sud tirant vers l'ouest, trois
masses isolées que l'on reconnaît à leur forme angulaire pour les
pyramides. De ce moment, l'on entre dans une vallée qui remonte au midi,
entre deux chaînes de hauteurs parallèles. Celle d'orient, qui s'étend
jusqu'à la mer Rouge, mérite le nom de montagne par son élévation
brusque, et celui de désert par son aspect nu et sauvage; mais celle du
couchant n'est qu'une crête de rocher couvert de sable, que l'on a bien
définie en l'appelant digue ou chaussée naturelle. Pour se peindre en
deux mots l'Égypte, que l'on se représente d'un côté une mer étroite et
des rochers; de l'autre d'immenses plaines de sable, et au milieu, un
fleuve coulant dans une vallée longue de 150 lieues, large de 3 à 7,
lequel, parvenu à 30 lieues de la mer, se divise en deux branches, dont
les rameaux s'égarent sur un terrain libre d'obstacles, et presque sans
pente.

Le goût de l'histoire naturelle, ce goût si répandu à l'honneur du
siècle, demandera sans doute des détails sur la nature du sol et des
minéraux de ce grand terrain; mais malheureusement la manière dont on y
voyage est peu propre à satisfaire sur cette partie. Il n'en est pas de
la Turkie comme de l'Europe; chez nous, les voyages sont des promenades
agréables; là, ils sont des travaux pénibles et dangereux. Ils sont tels
surtout pour les Européens, qu'un peuple superstitieux s'opiniâtre à
regarder comme des sorciers, qui viennent enlever par magie des trésors
gardés sous les ruines par des génies. Cette opinion ridicule, mais
enracinée, jointe à l'état de guerre et de trouble habituel, ôte toute
sûreté et s'oppose à toute découverte. On ne peut s'écarter seul dans
les terres; on ne peut pas même s'y faire accompagner. On est donc borné
aux rivages du fleuve, et à une route connue de tout le monde; et cette
marche n'apprend rien de neuf. Ce n'est qu'en rassemblant ce que l'on a
vu par soi-même et ce que d'autres ont observé, que l'on peut acquérir
quelques idées générales. D'après un pareil travail, on est porté à
établir que la charpente de l'Égypte entière, depuis _Asouan_ (ancienne
Syène) jusqu'à la Méditerranée, est un lit de pierre calcaire,
blanchâtre et peu dure, tenant des coquillages dont les analogues se
trouvent dans les deux mers voisines[6]. Elle a cette qualité dans les
pyramides et dans le rocher libyque qui les supporte. On la retrouve la
même dans les citernes, dans les catacombes d'Alexandrie, et dans les
écueils de la côte où elle se prolonge. On la retrouve, encore dans la
montagne de l'Est, à la hauteur du Kaire et les matériaux de cette ville
en sont composés. Enfin, c'est cette même pierre calcaire, qui forme les
immenses carrières qui s'étendent de _Saouâdi_ à _Manfaloût_, dans un
espace de plus de 25 lieues, selon le témoignage de Siccard. Ce
missionnaire nous apprend aussi que l'on trouve des marbres dans la
vallée des _Chariots_, au pied des montagnes qui bordent la mer Rouge,
et dans les montagnes au nord-est d'_Asouan_. Entre cette ville et la
cataracte, sont les principales carrières de granit rouge; mais il doit
en exister d'autres plus bas, puisque sur la rive opposée de la mer
Rouge, les montagnes d'Oreb, de Sinaï, et leurs dépendances, à deux
journées vers le nord, en sont formées[7]. Non loin d'_Asouan_, vers-le
nord-est, est une carrière de pierre serpentine, employée brute par les
habitants à faire des vases qui vont au feu. Dans la même ligne, sur la
mer Rouge, était jadis une mine d'émeraudes dont on a perdu la trace. Le
cuivre est le seul métal dont les anciens aient fait mention pour ces
contrées. La route de Suez est le local où l'on trouve le plus de
cailloux dits d'Égypte, quoique le fonds soit une pierre calcaire, dure
et sonnante: c'est aussi là qu'on a recueilli des pierres que leur forme
a fait prendre pour du bois pétrifié. En effet, elles ressemblent à des
bûches taillées en biseau par les bouts, et sont percées de petits trous
que l'on prendrait volontiers pour des trachées; mais le hasard, en
m'offrant une veine considérable de cette espèce, dans la route des
Arabes Haouatât[8], m'a prouvé que c'était un vrai minéral[9].

Des objets plus intéressants sont les deux lacs de Natron, décrits par
le même Siccard; ils sont situés dans le désert de _Chaïat_ ou de
Saint-Macaire, à l'ouest du Delta. Leur lit est une espèce de fosse
naturelle, de 3 à 4 lieues de long, sur un quart de large; le fond en
est solide et pierreux. Il est sec pendant 9 mois de l'année; mais en
hiver il transsude de la terre une eau d'un rouge violet, qui remplit
le lac à 5 ou 6 pieds de hauteur; le retour des chaleurs la faisant
évaporer, il reste une couche de sel épaisse de 2 pieds, et très-dure,
que l'on détache à coups de barre de fer. On en retire jusqu'à 36,000
quintaux par an. Ce phénomène, qui indique un sol imprégné de sel, est
répété dans toute l'Égypte. Partout où l'on creuse, on trouve de l'eau
saumâtre, contenant du natron, du sel marin et un peu de nitre. Lors
même qu'on inonde les jardins pour les arroser, on voit, après
l'évaporation et l'absorption de l'eau, le sel effleurir à la surface de
la terre; et ce sol, comme tout le continent de l'Afrique et de
l'Arabie, semble être de sel, ou le former.

Au milieu de ces minéraux de diverses qualités, au milieu de ce sable
fin et rougeâtre, propre à l'Afrique, la terre de la vallée du Nil se
présente avec des attributs qui en font une classe distincte. Sa couleur
noirâtre, sa qualité argileuse et liante, tout annonce son origine
étrangère; et en effet, c'est le fleuve qui l'apporte du sein de
l'Abissinie: l'on dirait que la nature s'est plu à former par art une
île habitable dans une contrée à qui elle avait tout refusé. Sans ce
limon gras et léger, jamais l'Égypte n'eût rien produit: lui seul semble
contenir les germes de la végétation et de la fécondité; encore ne les
doit-il qu'au fleuve qui le dépose.



CHAPITRE II.

Du Nil, et de l'extension du Delta.


Toute l'existence physique et politique de l'Égypte dépend du Nil: lui
seul subvient à ce premier besoin des êtres organisés, le besoin de
l'eau, si fréquemment senti dans les climats chauds, si vivement irrité
par la privation de cet élément. Le Nil seul, sans le secours d'un ciel
avare de pluie, porte partout l'aliment de la végétation; par un séjour
de trois mois sur la terre, il l'imbibe d'une somme d'eau capable de lui
suffire le reste de l'année. Sans son débordement, on ne pourrait
cultiver qu'un terrain très-borné, et avec des soins très-dispendieux;
et l'on a raison de dire qu'il est la mesure de l'abondance, de la
prospérité, de la vie. Si le Portugais Albukerque eût pu exécuter son
projet de le dériver de l'Éthiopie dans la mer Rouge, cette contrée si
riche ne serait qu'un désert aussi sauvage que les solitudes qui
l'environnent. A voir l'usage que l'homme fait de ses forces, doit-on
reprocher à la nature de ne lui en avoir pas accordé davantage?

C'est donc à juste titre que les Égyptiens ont eu dans tous les temps,
et conservent même de nos jours, un respect religieux pour le Nil[10];
mais il faut pardonner à un Européen, si, lorsqu'il les entend vanter la
beauté de ses eaux, il sourit de leur ignorance. Jamais ces eaux
troubles et fangeuses n'auront pour lui le charme des claires fontaines
et des ruisseaux limpides; jamais, à moins d'un sentiment exalté par la
privation, le corps d'une Égyptienne, hâlé et ruisselant d'une eau
jaunâtre, ne lui rappellera les Naïades sortant du bain. Six mois de
l'année l'eau du fleuve est si bourbeuse, qu'il faut la faire déposer
pour la boire[11]: pendant les trois mois qui précèdent l'inondation,
réduite à une petite profondeur, elle s'échauffe dans son lit, devient
verdâtre, fétide et remplie de vers; et il faut recourir à celle que
l'on a reçue et conservée dans les citernes. Dans toutes les saisons,
les gens délicats ont soin de la parfumer. Au reste, l'on ne fait en
aucun pays un aussi grand usage d'eau. Dans les maisons, dans les rues,
partout, le premier objet qui se présente est un vase d'eau, et le
premier mouvement d'un Égyptien est de le saisir et d'en boire un grand
trait, qui n'incommode point, grace à l'extrême transpiration. Ces
vases, qui sont de terre cuite non vernissée, laissent filtrer l'eau au
point qu'ils se vident en quelques heures. L'objet que l'on se propose
par ce mécanisme est d'entretenir l'eau bien fraîche, et l'on y parvient
d'autant mieux qu'on l'expose à un courant d'air plus vif. Dans quelques
lieux de la Syrie l'on boit l'eau qui a transsudé; mais en Égypte l'on
boit celle qui reste dans le vase.

Depuis quelques années, l'action du Nil sur le terrain de l'Égypte est
devenue un problème qui partage les savants et les naturalistes. En
considérant la quantité de limon que le fleuve dépose, et en rapprochant
les témoignages des anciens des observations des modernes, plusieurs
pensent que le Delta a pris un accroissement considérable tant en
élévation qu'en étendue. Savary vient de donner plus de poids à cette
opinion, dans les Lettres qu'il a publiées sur l'Égypte; mais comme les
faits et les autorités qu'il allègue me donnent des résultats différents
des siens, je crois devoir porter nos contradictions au tribunal du
public. La discussion en devient d'autant plus nécessaire que ce
voyageur ayant demeuré deux ans sur les lieux, son témoignage ne
tarderait pas de passer en loi: établissons les questions, et traitons
d'abord de l'agrandissement du Delta.

Un historien grec, qui a dit sur l'Égypte ancienne presque tout ce que
nous en savons, et ce que chaque jour constate, Hérodote d'Halicarnasse,
écrivait, il y a 22 siècles:

«L'Égypte, où abordent les Grecs (le Delta), est une terre acquise, un
don du fleuve, ainsi que tout le pays marécageux qui s'étend en
remontant jusqu'à trois jours de navigation»[12].

Les raisons qu'il allègue de cette assertion prouvent qu'il ne la
fondait pas sur des préjugés. «En effet, ajoute-t-il, le terrain de
l'Égypte, qui est un limon noir et gras, diffère absolument, et du sol
de l'Afrique, qui est de sable rouge, et de celui de l'Arabie, qui est
argileux et rocailleux... Ce limon est apporté de l'Éthiopie par le
Nil... et les coquillages que l'on trouve dans le désert prouvent assez
que jadis la mer s'étendait plus avant dans les terres.»

En reconnaissant cet empiètement du fleuve si conforme à la nature,
Hérodote n'en a pas déterminé les proportions. Savary a cru pouvoir le
suppléer: examinons son raisonnement.

_En croissant en hauteur_, «l'Égypte[13] s'est aussi augmentée en
longueur; entre plusieurs faits que l'histoire présente, j'en choisirai
un seul. Sous le règne de Psammétique, les Milésiens abordèrent avec
trente vaisseaux à l'embouchure Bolbitine, aujourd'hui celle de Rosette,
et s'y fortifièrent. Ils bâtirent une ville qu'ils nommèrent _Metelis_
(_Strabo_, lib. XVII): c'est la même que _Faoué_, qui, dans les
vocabulaires coptes, a conservé le nom de _Messil_. Cette ville,
autrefois port de mer, s'en trouve actuellement éloignée de 9 lieues:
c'est l'espace dont le Delta s'est prolongé depuis Psammétique jusqu'à
nous.»

Rien de si précis au premier aspect que ce raisonnement; mais en
recourant à l'original, dont Savary s'autorise, on trouve que le fait
principal manque. Voici le texte de Strabon, traduit à la lettre[14].

«Après l'embouchure Bolbitine, est un cap sablonneux et bas, appelé
_Corne de l'Agneau_, lequel s'étend assez loin (en mer); puis vient la
_Guérite de Persée_ et le _Mur des Milésiens_: car les Milésiens, au
temps de Kyaxares, roi des Mèdes, qui fut aussi le temps de Psammétique,
roi d'Égypte, ayant abordé avec trente vaisseaux à l'embouchure
Bolbitine, ils descendirent à terre, et construisirent l'ouvrage qui
porte leur nom. Quelque temps après, s'étant avancés vers le nome de
Saïs, et ayant battu les troupes d'_Inarès_ dans un combat sur le
fleuve, ils fondèrent la ville de _Naucratis_, un peu au-dessous de
_Schedia_. Après le _Mur des Milésiens_, en allant vers l'embouchure
Sebennytique, sont des lacs, tels que celui de Rutos, etc.»

Tel est le passage de Strabon au sujet des Milésiens; on n'y voit pas la
moindre mention de _Metelis_, dont le nom même n'existe pas dans son
ouvrage. C'est Ptolomée qui l'a fourni à d'Anville[15], sans le
rapporter aux Milésiens: et à moins que Savary ne prouve l'identité de
_Metelis_ et du _mur Milésien_ par des recherches faites sur les lieux,
on ne doit pas admettre ses conclusions.

Il a pensé qu'Homère lui offrait un témoignage analogue dans les
passages où il parle de la distance de l'île du Phare à l'Égypte: le
lecteur va juger s'il est plus fondé. Je cite la traduction de madame
Dacier[16], moins brillante, mais plus littérale qu'aucune autre; et ici
le littéral nous importe le plus.

«Dans la mer d'Égypte, vis-à-vis du Nil,» raconte Ménélas, «il y a une
certaine île qu'on appelle le Phare; elle est éloignée d'une des
embouchures de ce fleuve, d'autant de chemin qu'en peut faire en un jour
un vaisseau qui a le vent en poupe.» Et plus bas, Protée dit à Ménélas:
«Le destin inflexible ne vous permet pas de revoir votre patrie.... que
vous ne soyez retourné encore dans le fleuve Égyptus, et que vous n'ayez
offert des hécatombes parfaites aux immortels.

«Il dit,» reprend Ménélas, «et mon coeur fut saisi de douleur et de
tristesse, parce que ce dieu m'ordonnait de rentrer dans le fleuve
Égyptus, dont le chemin est difficile et dangereux.»

De ces passages, et surtout du premier, Savary veut induire que le
Phare, aujourd'hui joint au rivage, en était jadis très-éloigné: mais
lorsque Homère parle de la distance de cette île, il ne l'applique pas à
ce _rivage_ en face, comme l'a traduit le voyageur; il l'applique _à la
terre d'Égypte_, au _fleuve du Nil_. En second lieu, par _journée de
navigation_, on aurait tort d'entendre l'espace indéfini que pouvaient
parcourir les vaisseaux ou, pour mieux dire, les bateaux des anciens. En
usitant ce terme, les Grecs lui attribuaient une valeur fixe de 540
stades. Hérodote[17], qui nous apprend expressément ce fait, en donne
un exemple quand il dit que le Nil a empiété sur la mer le terrain qui
va en remontant jusqu'à trois jours de navigation; et les 1,620 stades
qui en résultent, reviennent au calcul plus précis de 1,500 stades,
qu'il compte ailleurs d'Héliopolis à la mer. Or, en prenant avec
d'Anville les 540 stades pour 27,000 toises, ou près d'un
demi-degré[18], on trouve, par le compas, que cette mesure est la
distance du Phare au Nil même; elle s'applique surtout à deux tiers de
lieue au-dessus de Rosette, dans un local où l'on a quelque droit de
placer la ville qui donnait son nom à l'embouchure Bolbitine; et il est
remarquable que c'était celle que fréquentaient les Grecs, et où
abordèrent les Milesiens, un siècle et demi après Homère. Rien ne prouve
donc l'empiètement du Delta ou du continent aussi rapide qu'on le
suppose; et si l'on voulait le soutenir, il resterait à expliquer
comment ce rivage, qui n'a pas gagné une demi-lieue depuis Alexandre, en
gagna 11 dans le temps infiniment moindre qui s'écoula de Ménélas à ce
conquérant[19].»

Il existait un moyen plus authentique d'évaluer cet empiètement; c'est
la mesure positive de l'Égypte, donnée par Hérodote. Voici son texte:
«La largeur de l'Égypte sur la mer, depuis le golfe Plintinite jusqu'au
marais Serbonide, près du Casius, est de 3,600 stades; et sa longueur de
la mer à Héliopolis est de 1,500 stades.»

Ne parlons que de ce dernier article, le seul qui nous intéresse. Par
des comparaisons faites avec cette sagacité qui lui était propre,
d'Anville a prouvé que le stade d'Hérodote doit s'évaluer entre 50 et 51
toises de France. En prenant ce dernier terme, les 1,500 stades
équivalent à 76,000 toises, qui, à raison de 57,000 au degré sous ce
parallèle, donnent un degré et près de 20 minutes et demie. Or, d'après
les observations astronomiques de Niebuhr, voyageur du roi de Danemarck
en 1761[20], la différence de latitude entre Héliopolis (aujourd'hui la
Matarée) et la mer, étant d'un degré 29 minutes sous Damiât, et d'un
degré 24 minutes sous Rosette, il en résulte d'un côté 3 minutes et
demie, ou une lieue et demie d'empiètement; et 8 minutes et demie, ou 3
lieues et demie de l'autre: c'est-à-dire que l'ancien rivage répond à
11,800 toises au-dessous de Rosette; ce qui s'éloigne peu du sens que je
trouve au passage d'Homère, tandis que, sur la branche de Damiât,
l'application tombe 950 toises au-dessous de cette ville. Il est vrai
qu'en mesurant immédiatement par le compas, la ligne du rivage remonte
environ 3 lieues plus haut du côté de Rosette, et tombe sur Damiât même;
ce qui vient du triangle opéré par la différence de longitude. Mais
alors _Bolbitine_, mentionnée par Hérodote, est hors de limite; et il
n'est plus vrai que Busiris (Abousir) soit, comme le dit Hérodote[21],
au milieu du Delta. On ne doit pas le dissimuler; ce que les anciens
rapportent, et ce que nous connaissons du local, n'est point assez
précis pour déterminer rigoureusement les empiètements successifs. Pour
raisonner sûrement, il faudrait des recherches semblables à celles de
Choiseul-Gouffier sur le Méandre[22], il faudrait des fouilles sur le
terrain; et de pareils travaux exigent une réunion de moyens qui n'est
donnée qu'à peu de voyageurs. Il y a surtout ici cette difficulté que le
terrain sablonneux qui forme le bas Delta, subit d'un jour à l'autre de
grands changements. Le Nil et la mer n'en sont pas les seuls agents; le
vent lui-même en est un puissant: tantôt il comble des canaux et
repousse le fleuve, comme il a fait pour l'ancien bras Canopique; tantôt
il entasse le sable et ensevelit les ruines, au point d'en faire perdre
le souvenir. Niebuhr en cite un exemple remarquable. Pendant qu'il était
à Rosette (en 1762), le hasard fit découvrir dans les collines de sable
qui sont au sud de la ville, diverses ruines anciennes, et entre autres
vingt belles colonnes de marbre d'un travail grec, sans que la tradition
pût dire quel avait été le nom du lieu[23]. Tout le désert adjacent m'a
paru dans le même cas. Cette partie jadis coupée de grands canaux et
remplie de villes, n'offre plus que des collines d'un sable jaunâtre,
très-fin, que le vent entasse au pied de tout obstacle, et qui souvent
submerge les palmiers. Aussi, malgré le travail de d'Anville, ne peut-on
se tenir assuré de l'application qu'il a faite de plusieurs lieux
anciens au local actuel.

Savary a été beaucoup plus exact dans ce qu'il rapporte d'une de ces
révolutions du Nil[24], par laquelle il paraît que jadis ce fleuve coula
tout entier dans la Libye, au sud de Memphis. Mais le récit d'Hérodote
lui-même, dont il tire ce fait, souffre des difficultés. Ainsi, lorsque
cet historien dit, d'après les prêtres d'Héliopolis, que Menès, premier
roi d'Égypte, barra le coude que faisait le fleuve, deux lieues et quart
(cent stades) au-dessus de Memphis[25], et qu'il creusa un lit nouveau à
l'orient de cette ville, ne s'ensuit-il pas que Memphis avait été
jusqu'alors dans un désert aride, loin de toute eau; cette hypothèse
peut-elle s'admettre? Peut-on croire littéralement à ces immenses
travaux de _Menès_, qui aurait fondé une ville citée comme existante
avant lui; qui aurait creusé des canaux et des lacs, jeté des ponts,
construit des palais, des temples, des quais, etc.: et tout cela dans
l'origine première d'une nation, et dans l'enfance de tous les arts? Ce
Menès lui-même est-il un être historique, et les récits des prêtres sur
cette antiquité ne sont-ils pas tous mythologiques? Je suis donc porté à
croire que le cours barré par Menès était seulement une dérivation
nuisible à l'arrosement du Delta; et cette conjecture paraît d'autant
plus probable, que, malgré le témoignage d'Hérodote, cette partie de la
vallée, vue des pyramides, n'offre aucun étranglement qui fasse croire à
un ancien obstacle. D'ailleurs, il me semble que Savary a trop pris sur
lui de faire aboutir à la digue mentionnée au-dessus de Memphis, le
grand ravin appelé _bahr bela ma_, ou _fleuve sans eau_, comme indiquant
l'ancien lit du Nil. Tous les voyageurs cités par d'Anville le font
aboutir au Faïoume, dont il paraît une suite plus naturelle[26]. Pour
établir ce fait nouveau, il faudrait avoir vu les lieux; et je n'ai
jamais ouï dire au Kaire que Savary se soit avancé plus au sud que les
pyramides de _Djizé_. La formation du Delta, qu'il déduit de ce
changement, répugne également à se concevoir; car, _dans cette
révolution subite_, comment imaginer _que le poids énorme des eaux, qui
vint se jeter à l'entrée du golfe[27], fit refluer celles de la mer_? Le
choc de deux masses liquides ne produit qu'un mélange, dont il résulte
bientôt un niveau commun; en faisant abonder plus d'eau, on dut couvrir
davantage. Il est vrai que le voyageur ajoute: _Les sables et le limon
que le Nil entraîne s'y amoncelèrent; l'île du Delta, peu considérable
d'abord, sortit des eaux de la mer, dont elle recula les limites_. Mais
comment une île sort-elle de la mer? Les eaux courantes aplanissent
bien plus qu'elles n'amoncellent: ceci nous conduit à la question de
l'exhaussement.



CHAPITRE III.

De l'exhaussement du Delta.


Hérodote, qui l'a connue aussi bien que la précédente, ne s'est pas
expliqué davantage sur ses proportions; mais il a rapporté un fait dont
Savary s'appuie pour tirer des conséquences positives. Voici le précis
de son raisonnement:

«Du temps de Moeris, qui vivait 500 ans avant la guerre de Troie[28], 8
coudées suffisaient pour inonder le Delta (_Hérod._, lib. II) dans toute
son étendue. Lorsque Hérodote vint en Égypte, il en fallait 15; sous
l'empire des Romains, 16; sous les Arabes, 17: aujourd'hui le terme
favorable est 18, et le Nil croît jusqu'à 22. Voilà donc, dans l'espace
de 3,284 ans, le Delta élevé de quatorze coudées.»

Oui, si l'on admet les faits tels qu'ils sont présentés; mais en les
reprenant dans leurs sources, on trouve des accessoires qui dénaturent
et les principes et les conséquences. Citons d'abord le texte
d'Hérodote.

«Les prêtres égyptiens,» dit cet auteur[29], rapportent qu'au temps du
roi Moeris, le Nil inondait le Delta, en s'élevant seulement à 8
coudées. De nos jours, s'il n'en atteint 16 ou au moins 15, il ne se
répand pas sur le pays. Or, depuis la mort de Moeris jusqu'à ce moment,
il ne s'est pas encore écoulé 900 ans.»

Calculons: de Moeris à Hérodote, 900 ans.

    d'Hérodote à l'an 1777, 2,237, ou,
    si l'on veut,                        2,240
                                        ______
          TOTAL                 3,140

Pourquoi cette différence de 144 ans en excès dans le calcul de Savary?
pourquoi suit-il d'autres comptes que ceux de son auteur? Mais passons
sur la chronologie.

Du temps d'Hérodote, il fallait 16 coudées, ou au moins 15 pour inonder
le Delta. Du temps des Romains, il n'en fallait pas davantage: 15 et 16
sont toujours le terme désigné:

_Avant Pétrone_, dit Strabon[30], _l'abondance ne régnait en Égypte que
quand le Nil s'élevait à quatorze coudées_. Mais ce gouverneur obtenant
par art ce que refusait la nature, on a vu _sous sa préfecture
l'abondance régner à_ 12. Les Arabes ne s'expriment pas autrement. Il
existe un livre en leur langue qui contient le tableau de toutes les
crues du Nil, depuis la 27^{e} année de l'hégire (622) jusqu'à la
875^{e} (1470); et cet ouvrage constate que, dans les époques les plus
récentes, toutes les fois que le Nil a 14 coudées de profondeur dans son
lit, il y a récolte et provision pour une année; que s'il en a 16, il y
a provision pour deux ans; mais au-dessous de 14 et arrivant à 18, il y
a disette; ce qui revient exactement au récit d'Hérodote. Le livre que
je cite est arabe, mais ses résultats sont aux mains de tout le monde;
il suffit de consulter le mot _Nil_ dans la Bibliothèque orientale de
d'Herbelot, ou les _extraits_ de Kâlkâchenda, dans le _Voyage_ du
docteur Shaw.

La nature des coudées ne peut faire équivoque. Fréret, d'Anville et
Bailly ont prouvé que la coudée égyptienne, toujours définie 24 doigts,
égalait 20 et demi de nos pouces[31]; et la coudée actuelle, appelée
_drâa masri_, est précisément divisée en 24 doigts, et revient à 20 et
demi de nos pouces. Mais les colonnes employées pour mesurer la hauteur
du fleuve ont subi une altération qu'il importe de ne pas omettre.

«Dans les premiers temps que les Arabes occupèrent l'Égypte,» a dit
_Kâlkâchenda_, «ils s'aperçurent que, lorsque le Nil n'atteignait pas le
terme de l'abondance, chacun s'empressait de faire sa provision pour
l'année; ce qui troublait incontinent l'ordre public. On en porta
plainte au kalif Omar, qui donna ordre à _Amrou_ d'examiner la chose; et
voici ce qu'Amrou lui manda: Ayant fait les recherches que vous nous
avez prescrites, nous avons trouvé que quand le Nil monte à 14 coudées,
il procure une récolte _suffisante_ pour l'année; que s'il atteint 16
coudées, elle est _abondante_; mais qu'à 12 et à 18 elle est mauvaise.
Or, ce fait étant connu du peuple par les proclamations d'usage, il
s'ensuit des mesures qui portent du trouble dans le commerce.»

Omar, pour remédier à cet abus, eût peut-être voulu abolir les
proclamations; mais la chose n'étant pas praticable, il imagina, sur
l'avis d'Abou-taaleb, un expédient qui vint au même but. Jusqu'alors la
_colonne de mesure_, dite _nilomètre_[32], avait été divisée par coudées
de 24 doigts; Omar la fit détruire, et, lui en substituant une autre
qu'il établit dans l'île de Rouda, il prescrivit que les 12 coudées
inférieures fussent composées de 28 doigts au lieu de 24, pendant que
les coudées supérieures resteraient comme auparavant à 24. De là il
arriva que désormais, lorsque le Nil marqua 12 coudées sur la colonne,
il en avait réellement 14; car ces 12 coudées ayant chacune 4 doigts en
excès, il en résultait une surabondance de 48 doigts ou deux coudées.
Alors, quand on proclama 14 coudées, terme d'une récolte _suffisante_,
l'inondation était réellement au degré _d'abondance_: la multitude,
partout trompée par les mots, s'en laissa imposer. Mais cette altération
n'a pu échapper aux historiens arabes; et ils ajoutèrent que les
colonnes du _Said_ ou haute Égypte continuèrent d'être divisées par 24
doigts; que le terme 18 (vieux style) fut toujours nuisible; que 19
était très-rare, et 20 presqu'un prodige[33].

Rien n'est donc moins constant que la progression alléguée, et nous
pouvons établir contre elle un premier fait: que dans une période connue
de 18 siècles, l'état du Nil n'a pas changé. Comment arrive-t-il donc
aujourd'hui qu'il se montre si différent? Comment, depuis l'an 1473,
a-t-il passé si subitement de 15 à 22? Ce problème me paraît facile à
résoudre. Je n'en chercherai pas l'explication dans les faits physiques,
mais dans les accessoires de la chose. Ce n'est point le Nil qui a
changé; c'est la colonne, ce sont ses dimensions. Le mystère dont les
Turcs l'enveloppent empêche la plupart des voyageurs de s'en assurer;
mais Pocoke, qui parvint à la voir en 1739, rapporte que tout était
confus et inégal dans l'échelle des coudées. Il observe même qu'elle lui
parut neuve, et cette circonstance fait penser que les Turks, à
l'imitation d'Omar, se sont permis une nouvelle altération. Enfin, il
est un fait qui lève tout doute à cet égard: Niebuhr[34], qu'on ne
suspectera pas d'avoir imaginé une observation, ayant mesuré en 1762 les
vestiges de l'inondation sur un mur de Djizé, a trouvé que, le 1^{er}
juin, le Nil avait baissé de vingt-quatre pieds de France. Or
vingt-quatre pieds réduits en coudées, à raison de vingt pouces et demi
chacune, font précisément quatorze coudées un pouce. Il est vrai qu'il
reste encore dix-huit jours de décroissance; mais en les portant à une
demi-coudée par une estimation dont Pocoke fournit les termes de
comparaison,[35] on n'a que quatorze coudées et demie, qui reviennent
exactement au calcul ancien.

Il est un dernier fait allégué par Savary, auquel je ne puis non plus
souscrire sans restrictions. «_Depuis mon séjour en Égypte_,» dit-il,
lettre 1^{re}, p. 14, j'ai fait deux fois le tour du Delta, je l'ai même
traversé par le canal de Menoufe. Le fleuve coulait à pleines rives dans
les grandes branches de Rosette, de Damiette, et dans celles qui
traversent l'intérieur du pays; mais il ne débordait pas sur la terre,
excepté dans les lieux bas, où l'on saignait les digues pour arroser les
campagnes couvertes de riz.»

_De là il conclut_ «que le Delta est actuellement dans la situation la
plus favorable pour l'agriculture, parce qu'en perdant l'inondation,
cette île a gagné, chaque année, les trois mois que la Thébaïde reste
sous les eaux.» Il faut l'avouer, rien de plus étrange que ce gain. Si
le Delta a gagné à n'être plus inondé, pourquoi désira-t-on si fort de
tout temps l'inondation?--_Les saignées y suppléent._--Mais on a tort de
comparer le Delta aux marais de la Seine. L'eau n'est à fleur de terre
que vers la mer; partout ailleurs, elle est inférieure au niveau du sol,
et le rivage s'élève d'autant plus qu'on remonte davantage. Enfin, si
je dois citer mon témoignage, j'atteste que descendant du Kaire à
Rosette par le canal de Menoufe, j'ai observé, les 26, 27 et 28
septembre 1783, que, quoique les eaux se retirassent depuis plus de
quinze jours, les campagnes étaient encore submergées en partie, et
qu'elles portaient aux lieux découverts les traces de l'inondation. Le
fait allégué par Savary ne peut donc être attribué qu'à une mauvaise
inondation; et l'on ne doit point croire que l'exhaussement ait changé
l'état du Delta[36], ni que les Égyptiens soient réduits à n'avoir plus
d'eau que par des moyens mécaniques, aussi dispendieux que bornés.[37]

Il nous reste à résoudre la difficulté des huit coudées de Moeris, et je
ne pense pas qu'elle ait des causes d'une autre nature. Il paraît
qu'après ce prince, il arriva une révolution dans les mesures, et que
d'une coudée l'on en fit deux. Cette conjecture est d'autant plus
probable, que du temps de Moeris, l'Égypte ne formait pas un même
royaume; il y en avait au moins trois d'Asouan à la mer. Sésostris, qui
fut postérieur à Moeris, les réunit par conquête. Mais après ce prince,
ils rentrèrent dans leur division, qui dura jusqu'à Psammetik. Cette
révolution dans les mesures conviendrait très-bien à Sésostris qui en
opéra une générale dans le gouvernement. C'est lui qui établit des lois
et une administration nouvelles; qui fit élever des digues et des
chaussées pour asseoir les villes et les villages, et creuser une
quantité de canaux telle, dit Hérodote,[38] que l'Égypte abandonna les
chariots dont elle avait jusqu'alors fait usage.

Au reste, il est bon d'observer que les degrés de l'inondation ne sont
pas les mêmes par toute l'Égypte. Ils suivent au contraire une règle de
diminution graduelle, à mesure que le fleuve descend. A Asouan, le
débordement est d'un sixième plus fort qu'au Kaire; et lorsque dans
cette dernière ville on compte vingt-sept pieds, à peine en a-t-on
quatre à Rosette et à Damiât. La raison en est qu'outre la masse d'eau
qu'absorbent les terrains, le fleuve resserré dans un seul lit et dans
une vallée étroite, s'élève davantage: quand au contraire il a passé le
Kaire, n'étant plus contenu par les montagnes, et se divisant en mille
rameaux, il arrive nécessairement que sa nappe perd en profondeur ce
qu'elle gagne en surface.

On jugera sans doute, d'après ce que j'ai dit, que l'on s'est trop tôt
flatté de connaître les termes précis de l'agrandissement et de
l'exhaussement du Delta. Mais en rejetant des circonstances illusoires,
je ne prétends pas nier le fond même des faits; leur existence est trop
bien attestée par le raisonnement et par l'inspection du terrain. Par
exemple, l'exhaussement du sol me paraît prouvé par un fait sur lequel
on a peu insisté. Quand on va de Rosette au Kaire, dans les eaux basses,
comme en mars, on remarque, à mesure que l'on remonte, que le rivage
s'élève graduellement au-dessus de l'eau; en sorte que si à Rosette il
en excède de deux pieds de niveau, il l'excède de trois et quatre dès
Faoué, et de plus de douze au Kaire[39]: or, en raisonnant sur ce fait,
on en peut tirer la preuve d'un exhaussement par dépôt; car la couche du
limon étant en proportion avec l'épaisseur des nappes d'eau qui la
déposent, elle doit être plus forte ou plus faible, selon que ces
nappes sont plus ou moins profondes, et nous ayons vu qu'elles observent
une gradation analogue d'Asouan à la mer.

D'un autre côté, l'accroissement du Delta s'annonce d'une manière
frappante par la forme de l'Égypte sur la Méditerranée. Quand on en
considère la projection sur une carte, on voit que le terrain qui est
dans la ligne du fleuve, ce terrain formé d'une matière étrangère, a
pris une saillie demi-circulaire, et que les lignes du rivage d'Arabie
et d'Afrique qu'il déborde, ont une direction rentrante vers le fond du
Delta, qui décèle que jadis ce terrain fut un golfe que le temps a
rempli.

Ce comblement, commun à tous les fleuves, s'est exécuté par un mécanisme
qui leur est également commun: les eaux des pluies et des neiges roulant
des montagnes dans les vallées, ne cessent d'entraîner les terres
qu'elles arrachent par leur chute. La partie pesante de ces débris,
comme les cailloux et les sables, s'arrête bientôt, si un courant rapide
ne la chasse. Mais si les eaux ne trouvent qu'un terreau fin et léger,
elles s'en chargent en abondance, et en roulent les bancs avec facilité.
Le Nil, qui a trouvé de pareils matériaux dans l'Abissinie et l'Afrique
intérieure, s'en est servi pour hâter ses travaux; ses eaux s'en sont
chargées, son lit s'en est rempli; souvent même il s'en embarrasse au
point d'être gêné dans son cours. Mais quand l'inondation lui rend ses
forces, il chasse ces bancs vers la mer, en même temps qu'il en amène
d'autres pour la saison suivante: arrivées à son embouchure, les boues
s'entassent et forment des grèves, parce que la pente ne donne plus
assez d'action au courant, et parce que la mer forme un équilibre de
résistance. La stagnation qui s'ensuit force la partie ténue, qui
jusqu'alors avait surnagé, à se déposer, et elle se dépose surtout aux
lieux où il y a moins de mouvement, tels que les rivages. Ainsi la côte
s'enrichit peu à peu des débris du pays supérieur du Delta même; car si
le Nil enlève à l'Abissinie pour donner à la Thébaïde, il enlève à la
Thébaïde pour porter au Delta, et au Delta pour porter à la mer. Partout
où ses eaux ont un courant, il dépouille le même sol qu'il enrichit.
Quand on remonte au Kaire dans les eaux basses, on voit partout les
bords taillés à pic, s'écrouler par pans. Le Nil qui les mine par le
pied, privant d'appui leur terre légère, elle tombe dans son lit. Dans
les grandes eaux, elle s'imbibe, se délaye; et lorsque le soleil et la
sécheresse reviennent, elle se gerce et s'écroule encore par grands pans
que le Nil entraîne. C'est ainsi que plusieurs canaux se sont comblés,
et que d'autres se sont élargis, en élevant sans cesse le lit du fleuve.
Le plus fréquenté de nos jours, celui qui vient de _Nadir_ à la branche
de Damiât, est dans ce cas. Ce canal, creusé d'abord de main d'homme,
est devenu semblable à la Seine en plusieurs endroits. Il supplée même
à la branche-mère qui va de _Batn el Baqara_ à _Nadir_, et qui se comble
au point que si on ne la dégorge pas, elle finira par devenir terre
ferme: la raison en est que le fleuve tend sans cesse à la ligne droite
dans laquelle il a plus de force; c'est par cette même raison qu'il a
préféré la branche Bolbitine, qui n'était d'abord qu'un canal factice, à
la branche Canopique[40].

De ce mécanisme du fleuve, il résulte encore que les principaux
comblemens doivent se faire sur la ligne des plus grandes embouchures et
du plus fort courant; l'aspect du terrain est conforme à cette théorie.
En jetant l'oeil sur la carte, on s'aperçoit que la saillie des terres
est surtout dans la direction des branches de Rosette et de Damiât. Le
terrain latéral et l'intermédiaire sont demeurés lac et marais indivis
entre le continent et la mer, parce que les petits canaux qui s'y
rendent n'ont pu opérer qu'un comblement imparfait. Ce n'est qu'avec la
plus grande lenteur que les dépôts et les limons s'élèvent; sans doute
même ce moyen ne parviendrait jamais à les porter au-dessus des eaux,
s'il ne s'y joignait un autre agent plus actif qui est la mer. C'est
elle qui travaille sans relâche à élever le niveau des rives basses
au-dessus de ses propres eaux. En effet, les flots venant expirer sur
le rivage, poussent le sable et le limon qu'ils rencontrent en arrivant;
leur battement accumule ensuite cette digue légère, et lui donne un
exhaussement qu'elle n'eût jamais pris dans les eaux tranquilles. Ce
fait est sensible pour quiconque marche au bord de la mer, sur un rivage
bas et mouvant: mais il faut que la mer n'ait pas de courant sur la
plage; car si elle perd aux lieux où elle est en _remous_, elle gagne à
ceux où elle est en mouvement. Quand les grèves sont enfin à fleur
d'eau, la main des hommes s'en empare. Mais au lieu de dire qu'elle en
élève le niveau au-dessus de l'eau, on devrait dire qu'elle abaisse le
niveau de l'eau au-dessous, vu que les canaux que l'on creuse,
rassemblent en de petits espaces les nappes qui étaient répandues sur de
plus grands[41]. C'est ainsi que le Delta a dû se former avec une
lenteur qui a demandé plus de siècles que nous n'en connaissons; mais le
temps ne manque pas à la nature[42].

Il reste certainement beaucoup d'observations à faire ou à recommencer
dans ce pays; mais, comme je l'ai déja dit, elles ont de grandes
difficultés. Pour les vaincre, il faudrait du temps, de l'adresse et de
la dépense; à bien des égards même, les obstacles accessoires sont plus
graves que ceux du fond. M. le baron de Tott en a fait une épreuve
récente pour le nilomètre. En vain a-t-il tenté de séduire les gardiens;
en vain a-t-il donné et promis des sequins aux _crieurs_, pour en
obtenir les vraies hauteurs du Nil; leurs rapports contradictoires ont
prouvé leur mauvaise foi ou leur ignorance commune. On dira peut-être
qu'il faudrait établir des colonnes dans des maisons particulières; mais
ces opérations, simples en théorie, sont impossibles en pratique: on
s'exposerait à des risques trop graves. Cette curiosité même que les
Francs portent avec eux, chagrine de plus en plus les Turks. Ils pensent
que l'on en veut à leur pays; et ce qui se passe de la part des Russes,
joint à des préjugés répandus, affermit leurs soupçons. C'est un bruit
général dans l'empire à ce moment, que _les temps prédits sont arrivés;
que la puissance et la religion des Musulmans vont être détruites; que
le roi Jaune va venir établir un empire nouveau, etc._ Mais il est temps
de reprendre nos idées.

Je passe légèrement sur la saison[43] du débordement, assez connue; sur
sa gradation insensible et non subite comme celle de nos rivières; sur
ses diversités qui le montrent tantôt faible et tantôt fort, quelquefois
même nul: cas très-rare, mais dont on cite deux ou trois exemples. Tous
ces objets sont trop connus pour les répéter; on sait également que les
causes de ces phénomènes qui furent une énigme pour les anciens[44],
n'en sont plus une pour les Européens. Depuis que leurs voyageurs leur
ont appris que l'Abissinie et la partie adjacente de l'Afrique sont
inondées de pluie en mai, juin et juillet, ils ont conclu, avec raison,
que ce sont ces pluies qui, par la disposition du terrain, affluant de
mille rivières, se rassemblent dans une même vallée, pour venir sur des
rives lointaines offrir le spectacle imposant d'une masse d'eau qui
emploie trois mois à s'écouler. On laisse aux physiciens grecs cette
action des vents de nord ou étésiens, qui, par une prétendue pression,
arrêtaient le cours du fleuve; il est même étonnant qu'ils aient jamais
admis cette explication; car le vent n'agissant que sur la surface de
l'eau, il n'empêche point le fond d'obéir à la pente. En vain des
modernes ont allégué l'exemple de la Méditerranée, qui, par la durée des
vents d'est, découvre la côte de Syrie d'un pied ou un pied et demi,
pour recouvrir de la même quantité celles d'Espagne et de Provence, et
qui, par les vents d'ouest, opère l'inverse: il n'y a aucune comparaison
entre une mer sans pente et un fleuve, entre la nappe de la Méditerranée
et celle du Nil, entre vingt-six pieds et dix-huit pouces.



CHAPITRE IV.

Des vents et de leurs phénomènes.


Ces vents du nord, dont le retour a lieu chaque année aux mêmes époques,
ont un emploi plus vrai, celui de porter en Abissinie une prodigieuse
quantité de nuages. Depuis avril jusqu'en juillet, on ne cesse d'en
voir remonter vers le sud, et l'on serait quelquefois tenté d'en
attendre de la pluie; mais cette terre brûlée leur demande en vain un
bienfait qui doit lui revenir sous une autre forme. Jamais il ne pleut
dans le Delta en été; dans tout le cours de l'année même, il y pleut
rarement, et en petite quantité. L'année 1761, observée par Niebuhr, fut
un cas extraordinaire que l'on cite encore. Les accidens que les pluies
causèrent dans la basse Égypte, dont une foule de villages, bâtis en
terre, s'écroulèrent, prouvent assez qu'on y regarde comme rare cette
abondance d'eau. Il faut d'ailleurs observer qu'il pleut d'autant moins
que l'on s'élève davantage vers le Saïd. Ainsi, il pleut plus souvent à
Alexandrie et à Rosette qu'au Kaire, et au Kaire qu'à _Minié_. La pluie
est presque un prodige à _Djirdjé_. Nous autres habitants de contrées
humides, nous ne concevons pas comment un pays peut subsister sans
pluie[45]; mais dans l'Égypte, outre la somme d'eau dont la terre fait
provision lors de l'inondation, les rosées qui tombent dans les nuits
d'été suffisent à la végétation. Les melons d'eau, connus à Marseille
sous le nom de _pastèques_, du mot arabe _battik_, en sont une preuve
sensible; car souvent ils n'ont au pied qu'une poussière sèche; et
cependant leurs feuilles ne manquent pas de fraîcheur. Ces rosées ont de
commun avec les pluies qu'elles sont plus abondantes vers la mer, et
plus faibles à mesure qu'elles s'en éloignent; et elles en diffèrent en
ce qu'elles sont moindres l'hiver, et plus fortes l'été. A Alexandrie,
dès le coucher du soleil, en avril, les vêtements et les terrasses sont
trempés comme s'il avait plu. Comme les pluies encore, ces rosées sont
fortes ou faibles, à raison de l'espèce du vent qui souffle. Le sud et
le sud-est n'en donnent point; le nord en apporte beaucoup, et l'ouest
encore davantage. On explique aisément ces différences, quand on observe
que les deux premiers viennent des déserts de l'Afrique et de l'Arabie,
où ils ne trouvent pas une goutte d'eau; que le nord, au contraire, et
l'ouest chassent sur l'Égypte l'évaporation de la Méditerranée, qu'ils
traversent, l'un dans sa largeur, et l'autre dans toute sa longueur. Je
trouve même, en comparant mes observations à ce sujet en Provence, en
Syrie et en Égypte, à celles de Niebuhr en Arabie et à Bombai, que cette
position respective des mers et des continents est la cause des diverses
qualités d'un même vent qui se montre pluvieux dans un pays, pendant
qu'il est toujours sec dans l'autre; ce qui dérange beaucoup les
systèmes des astrologues anciens et modernes, sur les influences des
planètes.

Un autre phénomène aussi remarquable, est le retour périodique de chaque
vent, et son appropriation, pour ainsi dire, à certaines saisons de
l'année. L'Égypte et la Syrie offrent en ce genre une régularité digne
de fixer l'attention.

En Égypte, lorsque le soleil se rapproche de nos zones, les vents qui se
tenaient dans les parties de l'est, passent aux rumbs de nord, et s'y
fixent. Pendant juin, ils soufflent constamment nord et nord-ouest;
aussi est-ce la vraie saison du passage au Levant, et un vaisseau peut
espérer de jeter l'ancre en Cypre ou à Alexandrie, le quatorzième et
quelquefois le onzième jour de son départ de Marseille. Les vents
continuent en juillet de souffler nord, variant à droite et à gauche du
nord-ouest au nord-est. Sur la fin de juillet, dans tout le cours d'août
et la moitié de septembre, ils se fixent nord pur, et ils sont modérés,
plus vifs le jour, plus calmes la nuit; alors même il règne sur la
Méditerranée une bonace générale, qui prolonge les retours en France
jusqu'à soixante-dix et quatre-vingt jours.

Sur la fin de septembre, lorsque le soleil repasse la ligne, les vents
reviennent vers l'est, et sans y être fixés, ils en soufflent plus que
d'aucun autre rumb, le nord seul excepté. Les vaisseaux profitent de
cette saison, qui dure tout octobre et une partie de novembre, pour
revenir en Europe, et les traversées pour Marseille sont de trente à
trente-cinq jours. A mesure que le soleil passe à l'autre tropique, les
vents deviennent plus variables, plus tumultueux; leurs régions les plus
constantes sont le nord, le nord-ouest et l'ouest. Ils se maintiennent
tels en décembre, janvier et février, qui, pour l'Égypte comme pour
nous, sont la saison d'hiver. Alors les vapeurs de la Méditerranée,
entassées et appesanties par le froid de l'air, se rapprochent de la
terre, et forment les brouillards et les pluies. Sur la fin de février
et en mars, quand le soleil revient vers l'équateur, les vents tiennent
plus que dans aucun autre temps des rumbs du midi. C'est dans ce dernier
mois, et pendant celui d'avril, qu'on voit régner le sud-est, le sud pur
et le sud-ouest. Ils sont mêlés d'ouest, de nord et d'est; celui-ci
devient le plus habituel sur la fin d'avril; et pendant mai, il partage
avec le nord l'empire de la mer, et rend les retours en France encore
plus courts que dans l'autre équinoxe.


DU VENT CHAUD, OU KAMSÎN.

Ces vents du sud dont je viens de parler, ont en Égypte le nom générique
de vents de _cinquante_ (jours)[46], non qu'ils durent cinquante jours
de suite, mais parce qu'ils paraissent plus fréquemment dans les 50
jours qui entourent l'équinoxe. Les voyageurs les ont fait connaître en
Europe sous le nom de vents _empoisonnés_[47], ou, plus correctement,
_vents chauds du désert_. Telle est en effet leur propriété; elle est
portée à un point si excessif, qu'il est difficile de s'en faire une
idée sans l'avoir éprouvée; mais on en peut comparer l'impression à
celle qu'on reçoit de la bouche d'un four banal, au moment qu'on en tire
le pain. Quand ces vents commencent à souffler, l'air prend un aspect
inquiétant. Le ciel, toujours si pur en ces climats, devient trouble; le
soleil perd son éclat, et n'offre plus qu'un disque violacé. L'air n'est
pas nébuleux, mais gris et poudreux, et réellement il est plein d'une
poussière très-déliée qui ne se dépose pas et qui pénètre partout. Ce
vent, toujours léger et rapide, n'est pas d'abord très-chaud; mais à
mesure qu'il prend de la durée, il croît en intensité. Les corps animés
le reconnaissent promptement au changement qu'ils éprouvent. Le poumon,
qu'un air trop raréfié ne remplit plus, se contracte et se tourmente. La
respiration devient courte, laborieuse; la peau est sèche, et l'on est
dévoré d'une chaleur interne. On a beau se gorger d'eau, rien ne
rétablit la transpiration. On cherche en vain la fraîcheur; les corps
qui avaient coutume de la donner trompent la main qui les touche. Le
marbre, le fer, l'eau, quoique le soleil soit voilé, sont chauds. Alors
on déserte les rues, et le silence règne comme pendant la nuit. Les
habitants des villes et des villages s'enferment dans leurs maisons, et
ceux du désert dans leurs tentes ou dans les puits creusés en terre, où
ils attendent la fin de ce genre de tempête. Communément elle dure trois
jours: si elle passe, elle devient insupportable. Malheur aux voyageurs
qu'un tel vent surprend en route loin de tout asile! ils en subissent
tout l'effet, qui est quelquefois porté jusqu'à la mort. Le danger est
surtout au moment des rafales; alors la vitesse accroît la chaleur au
point de tuer subitement avec des circonstances singulières; car tantôt
un homme tombe frappé entre deux autres qui restent sains, et tantôt il
suffit de se porter un mouchoir aux narines, ou d'enfoncer le nez dans
un trou de sable, comme font les chameaux, ou de fuir au galop comme
font les Arabes qui sentent venir la _mofette_, nom qui paraît en effet
convenir à cet air: il est d'ailleurs constant qu'il est plus dangereux
de Mossul à Bagdad qu'en aucun autre lieu; ce que l'on attribue à la
qualité sulfureuse et minéralogique du pays qu'il parcourt depuis
l'Euphrate. Il est remarquable qu'il n'incommode pas les caravanes qui
sont alors sur la route de Damas à Alep; à Bagdad, il est mortel sur
les minarets, sur les terrasses, sur le pont, et non dans les lieux bas.
Si l'on ajoute qu'aussitôt après la mort il y a hémorrhagie par le nez
et par la bouche, que le cadavre demeure chaud, enfle, devient bleu, et
se déchire aisément, il paraîtra de plus en plus probable que cet air
meurtrier est un air inflammable, chargé dans certains cas d'acide
sulfureux.

Une autre qualité de ce vent est son extrême sécheresse; elle est telle,
que l'eau dont on arrose un appartement s'évapore en peu de minutes. Par
cette extrême aridité, il flétrit et dépouille les plantes; et en
pompant trop subitement l'émanation des corps animés, il crispe la peau,
ferme les pores, et cause cette chaleur fébrile qui accompagne toute
transpiration supprimée.

Ces vents chauds ne sont point particuliers à l'Égypte; ils ont lieu en
Syrie, plus cependant sur la côte et dans le désert que sur les
montagnes. Niebuhr les a trouvés en Arabie, à Bombai, dans le Diarbekr;
l'on en éprouve aussi en Perse, en Afrique, et même en Espagne: partout
leurs effets se ressemblent, mais leur direction diffère selon les
lieux. En Égypte, le plus violent vient du sud-sud-ouest; à la _Mekke_,
il vient de l'est; à _Surate_, du nord; à _Barsa_, du nord-ouest; à
_Bagdad_, de l'ouest; et en _Syrie_, du sud-est. Ce contraste, qui
embarrasse au premier coup d'oeil, devient à la réflexion le moyen de
résoudre l'énigme. En examinant les sites géographiques, on trouve que
c'est toujours des continents déserts que vient le vent chaud; et en
effet, il est naturel que l'air qui couvre les immenses plaines de la
Lybie et de l'Arabie, n'y trouvant ni ruisseaux, ni lacs, ni forêts, s'y
échauffe par l'action d'un soleil ardent, par la réflexion du sable, et
prenne le degré de chaleur et de sécheresse dont il est capable. S'il
survient une cause quelconque qui détermine un courant à cette masse,
elle s'y précipite, et porte avec elle les qualités étonnantes qu'elle a
acquises. Il est si vrai que ces qualités sont dues à l'action du soleil
sur les sables, que ces mêmes vents n'ont point dans toutes les saisons
la même intensité. En Égypte, par exemple, on assure que les vents du
sud, en décembre et janvier, sont aussi froids que le nord; et la raison
en est que le soleil, passé à l'autre tropique, n'embrase plus l'Afrique
septentrionale, et que l'Abissinie, si montueuse, est couverte de neige:
il faut que le soleil se soit rapproché de l'équateur pour produire ces
phénomènes. Par une raison semblable, le sud a un effet bien moindre en
Chypre, où il arrive rafraîchi par les vapeurs de la Méditerranée. Dans
cette île, c'est le nord qui le remplace; on s'y plaint qu'en été il est
d'une chaleur insupportable, pendant qu'il est glacial en hiver: ce qui
résulte évidemment de l'Asie mineure, qui, dans l'été, est embrasée,
pendant qu'en hiver elle est couverte de glaces. Au reste, ce sujet
offre une foule de problèmes faits pour piquer la curiosité d'un
physicien. Ne serait-il pas en effet intéressant de savoir:

1º D'où vient ce rapport des saisons et de la marche du soleil à
l'espèce des vents et aux régions d'où ils soufflent?

2º Pourquoi, sur toute la Méditerranée, les rumbs de nord sont les plus
habituels, au point que sur 12 mois on peut dire qu'ils en règnent 9?

3º Pourquoi les vents d'est reviennent si régulièrement après les
équinoxes, et pourquoi à cette époque il y a communément un coup de vent
plus fort?

4º Pourquoi les rosées sont plus abondantes en été qu'en hiver; et
pourquoi les nuages étant un effet de l'évaporation de la mer, et
l'évaporation étant plus forte l'été que l'hiver, il y a cependant plus
de nuages l'hiver que l'été?

5º Enfin pourquoi la pluie est si rare en Égypte, et pourquoi les nuages
se rendent de préférence en Abissinie?

Mais il est temps d'achever le tableau physique que j'ai commencé.



CHAPITRE V.

Du climat et de l'air.


Le climat de l'Égypte passe avec raison pour très-chaud, puisqu'en
juillet et août le thermomètre de Réaumur se soutient, dans les
appartements les plus tempérés, à 24 et 25 degrés au-dessus de la
glace[48]. Au Saïd, il monte encore plus haut, quoique je ne puisse rien
dire de précis à cet égard. Le voisinage du soleil, qui dans l'été est
presque perpendiculaire, est sans doute une cause première de cette
chaleur; mais quand on considère que d'autres pays, sous la même
latitude, sont plus frais, on juge qu'il en existe une seconde cause
aussi puissante que la première, laquelle est le niveau du terrain peu
élevé au-dessus de la mer. A raison de cette température, l'on ne doit
distinguer que deux saisons en Égypte, le printemps et l'été,
c'est-à-dire la fraîcheur et les chaleurs. Ce second état dure depuis
mars jusqu'en novembre, et même dès la fin de février le soleil, à neuf
heures du matin, n'est pas supportable pour un Européen. Dans toute
cette saison, l'air est embrasé, le ciel étincelant, et la chaleur
accablante pour les corps qui n'y sont pas habitués. Sous l'habit le
plus léger, et dans l'état du plus grand repos, on fond en sueur. Elle
devient même si nécessaire, que la moindre suppression est une maladie;
en sorte qu'au lieu du salut ordinaire, _Comment vous portez-vous?_ on
devrait dire: _Comment suez-vous?_ L'éloignement du soleil tempère un
peu ces chaleurs. Les vapeurs de la terre, abreuvée par le Nil, et
celles qu'apportent les vents d'ouest et du nord, absorbant le feu
répandu dans l'air, procurent une fraîcheur agréable, et même des froids
piquants, si l'on en voulait croire les naturels et quelques négociants
européens; mais les Égyptiens, presque nus et accoutumés à suer,
frissonnent à la moindre fraîcheur. Le thermomètre, qui se tient au plus
bas en février à 9 et 8 degrés de Réaumur au-dessus de la glace, fixe
nos idées à cet égard, et l'on peut dire que la neige et la grêle sont
des phénomènes que tel Égyptien de cinquante ans n'a jamais vus. Quant à
nos négociants, ils doivent leur sensibilité à l'abus des fourrures; il
est porté au point que dans l'hiver ils ont souvent deux ou trois
enveloppes de renard, et que dans les ardeurs de juin ils conservent
l'hermine ou le petit-gris; ils prétendent que la fraîcheur qu'on
éprouve à l'ombre en est une raison indispensable; et en effet les
courants du nord et d'ouest, qui règnent presque toujours, établissent
une assez grande fraîcheur partout où le soleil ne donne pas: mais le
noeud secret et plus véritable est que la pelisse est le galon de la
Turkie et l'objet favori du luxe; elle est l'enseigne de l'opulence,
l'étiquette de la dignité, parce que l'investiture des places
importantes est toujours constatée par le présent d'une pelisse, comme
si l'on voulait dire à l'homme qu'on revêt, qu'il est désormais assez
grand seigneur pour ne s'occuper qu'à transpirer.

Avec ces chaleurs et l'état marécageux qui dure trois mois, on pourrait
croire que l'Égypte est un pays malsain: ce fut ma première pensée en y
arrivant; et lorsque je vis au Kaire les maisons de nos négociants
assises le long du _Kalidi_, où l'eau croupit jusqu'en avril, je crus
que les exhalaisons devaient leur causer bien des maladies; mais leur
expérience trompe cette théorie: les émanations des eaux stagnantes, si
meurtrières en Chypre et à Alexandrette, n'ont point cet effet en
Égypte. La raison m'en paraît due à la siccité habituelle de l'air,
établie, et par le voisinage de l'Afrique et de l'Arabie, qui aspirent
sans cesse l'humidité, et par les courants perpétuels des vents qui
passent sans obstacle. Cette siccité est telle, que les viandes
exposées, même en été, au vent du nord, ne se putréfient point, mais se
dessèchent et se durcissent à l'égal du bois. Les déserts offrent des
cadavres ainsi desséchés, qui sont devenus si légers, qu'un homme
soulève aisément d'une seule main la charpente entière d'un chameau[49].

A cette sécheresse, l'air joint un état salin dont les preuves s'offrent
partout. Les pierres sont rongées de natron, et l'on en trouve dans les
lieux humides de longues aiguilles cristallisées que l'on prendrait pour
du salpêtre. Le mur du jardin des jésuites au Kaire, bâti avec des
briques et de la terre, est partout recouvert d'une croûte de ce natron,
épaisse comme un écu de 6 livres; et lorsqu'on a inondé les carrés de ce
jardin avec l'eau du _Kalidj_, on voit, à sa retraite, la terre
brillante de toutes parts de cristaux blancs que l'eau n'a certainement
pas apportés, puisqu'elle ne donne aucun indice de sel au goût et à la
distillation.

C'est sans doute cette propriété de l'air et de la terre, jointe à la
chaleur, qui donne à la végétation une activité presque incroyable dans
nos climats froids. Partout où les plantes ont de l'eau, leurs
développements se font avec une rapidité prodigieuse. Quiconque va au
Kaire ou à Rosette peut constater que l'espèce de courge appelée _qara_,
pousse en 24 heures des filons de près de 4 pouces de long. Mais une
observation importante, par laquelle je termine, est que ce sol paraît
exclusif et intolérant. Les plantes étrangères y dégénèrent rapidement:
ce fait est constaté par des observations journalières. Nos négociants
sont obligés de renouveler chaque année les graines, et de faire venir
de Malte des choux-fleurs, des betteraves, des carottes et des salsifis.
Ces graines semées réussissent d'abord très-bien; mais si l'on sème
ensuite les graines qu'elles produisent, il n'en résulte que des plantes
étiolées. Pareille chose est arrivée aux abricots, aux poires et aux
pêches qu'on a transportés à Rosette. La végétation de cette terre
paraît trop brusque pour bien nourrir des tissus spongieux et charnus;
il faudrait que la nature s'y fût accoutumée par gradation, et que le
climat se les fût appropriés par les soins de la culture.



ÉTAT POLITIQUE

DE

L'ÉGYPTE.



CHAPITRE PREMIER.

Des diverses races des habitants de l'Égypte.


Au milieu des révolutions qui n'ont cessé d'agiter la fortune des
peuples, il est peu de pays qui aient conservé purs et sans mélange leur
habitants naturels et primitifs. Partout cette même cupidité qui porte
les individus à empiéter sur leurs propriétés respectives, a suscité les
nations les unes contre les autres: l'issue de ce choc d'intérêts et de
forces a été d'introduire dans les états un étranger vainqueur, qui,
tantôt usurpateur insolent, a dépouillé la nation vaincue du domaine que
la nature lui avait accordé; et tantôt conquérant plus timide ou plus
civilisé, s'est contenté de participer à des avantages que son sol natal
lui avait refusés. Par-là se sont établies dans les états des races
diverses d'habitants, qui quelquefois, se rapprochant de moeurs et
d'intérêts, ont mêlé leur sang; mais qui, le plus souvent, divisés par
des préjugés politiques ou religieux, ont vécu rassemblés sur le même
sol sans jamais se confondre. Dans le premier cas, les races, perdant
par leur mélange les caractères qui les distinguaient, ont formé un
peuple homogène où l'on n'a plus aperçu les traces de la révolution.
Dans le second, demeurant distinctes, leurs différences perpétuées sont
devenues un monument qui a survécu aux siècles, et qui peut, en quelques
cas, suppléer au silence de l'histoire.

Tel est le cas de l'Égypte: enlevée depuis 23 siècles à ses
propriétaires naturels, elle a vu s'établir successivement dans son sein
des Perses, des Macédoniens, des Romains, des Grecs, des Arabes, des
Géorgiens, et enfin cette race de Tartares connus sous le nom de Turks
ottomans. Parmi tant de peuples, plusieurs y ont laissé des vestiges de
leur passage; mais comme dans leur succession ils se sont mêlés, il en
est résulté une confusion qui rend moins facile à connaître le caractère
de chacun. Cependant on peut encore distinguer dans la population de
l'Égypte quatre races principales d'habitants.

La 1^{re} et la plus répandue est celle des Arabes, qu'on doit diviser
en 3 classes: 1º La postérité de ceux qui, lors de l'invasion de ce pays
par Amrou, l'an 640, accoururent de l'Hedjâz et de toutes les parties
de l'Arabie s'établir dans ce pays justement vanté par son abondance.
Chacun s'empressa d'y posséder des terres, et bientôt le Delta fut
rempli de ces étrangers, au préjudice des Grecs vaincus. Cette première
race, qui s'est perpétuée dans la classe actuelle des _fellâhs ou
laboureurs_ et des artisans, a conservé sa physionomie originelle; mais
elle a pris une taille plus forte et plus élevée: effet naturel d'une
nourriture plus abondante que celle des déserts. En général les paysans
d'Égypte atteignent 5 pieds 4 pouces; plusieurs vont à 5 pieds 6 et 7;
leur corps est musculeux sans être gras, et robuste comme il convient à
des hommes endurcis à la fatigue. Leur peau hâlée par le soleil est
presque noire; mais leur visage n'a rien de choquant. La plupart ont la
tête d'un bel oval, le front large et avancé, et sous un sourcil noir un
oeil noir, enfoncé et brillant; le nez assez grand, sans être aquilin;
la bouche bien taillée et toujours de belles dents. Les habitans des
villes, plus mélangés, ont une physionomie moins uniforme, moins
prononcée. Ceux des villages, au contraire, ne s'alliant jamais que dans
leurs familles, ont des caractères plus généraux, plus constants, et
quelque chose de rude dans l'aspect, qui tire sa cause des passions
d'une ame sans cesse aigrie par l'état de guerre et de tyrannie qui les
environne.

2º Une deuxième classe d'Arabes est celle des Africains ou
Occidentaux[50], venus à diverses reprises et sous divers chefs se
réunir à la première; comme elle, ils descendent des conquérants
musulmans qui chassèrent les Grecs de la Mauritanie; comme elle, ils
exercent l'agriculture et les métiers; mais ils sont plus spécialement
répandus dans le _Saïd_, où ils ont des villages et même des princes
particuliers.

3º. La 3^{e} classe est celle des _Bedouins_ ou hommes des déserts[51],
connus des anciens sous le nom de _Scenites_, c'est-à-dire habitant sous
des tentes. Parmi ceux-là, les uns, dispersés par familles, habitent les
rochers, les cavernes, les ruines et les lieux écartés où il y a de
l'eau; les autres, réunis par tribus, campent sous des tentes basses et
enfumées, et passent leur vie dans un voyage perpétuel. Tantôt dans le
désert, tantôt sur les bords du fleuve, ils ne tiennent à la terre
qu'autant que l'intérêt de leur sûreté ou la subsistance de leurs
troupeaux les y attachent. Il est des tribus qui, chaque année, après
l'inondation, arrivent du sein de l'Afrique pour profiter des herbes
nouvelles, et qui au printemps se renfoncent dans le désert; d'autres
sont stables en Égypte, et y louent des terrains qu'ils ensemencent et
changent annuellement. Toutes observent entre elles des limites
convenues qu'elles ne franchissent point, sous peine de guerre. Toutes
ont à peu près le même genre de vie, les mêmes usages, les mêmes moeurs.
Ignorants et pauvres, les Bédouins conservent un caractère original,
distinct des nations qui les environnent. Pacifiques dans leur camp, ils
sont partout ailleurs dans un état habituel de guerre. Les laboureurs,
qu'ils pillent, les haïssent; les voyageurs, qu'ils dépouillent, en
médisent; les Turks, qui les craignent, les divisent et les corrompent.
On estime que leurs tribus en Égypte pourraient former trente mille
cavaliers; mais ces forces sont tellement dispersées et désunies, qu'on
les y traite comme des voleurs et des vagabonds.

Une seconde race d'habitants est celle des _Coptes_, appelés en arabe
_el Qoubt_. On en trouve plusieurs familles dans le Delta; mais le grand
nombre habitent le _Saïd_, où ils occupent quelquefois des villages
entiers. L'histoire et la tradition attestent qu'ils descendent du
peuple dépouillé par les Arabes, c'est-à-dire de ce mélange d'Égyptiens,
de Perses, et surtout de Grecs qui, sous les Ptolémées et les
Constantins, ont si long-temps possédé l'Égyte. Ils diffèrent des Arabes
par leur religion, qui est le christianisme; mais ils sont encore
distincts des chrétiens par leur secte, qui est celle d'Eutychès. Leur
adhésion aux opinions théologiques de cet homme leur a attiré de la part
des autres Grecs des persécutions qui les ont rendus irréconciliables.
Lorsque les Arabes conquirent le pays, ils en profitèrent pour les
affaiblir mutuellement. Les _Coptes_ ont fini par expulser leurs rivaux;
et comme ils connaissent de tout temps l'administration intérieure de
l'Égypte, ils sont devenus les dépositaires des registres des terres et
des tribus. Sous le nom d'_écrivains_, ils sont au Kaire les
_intendants_, les _secrétaires_ et les _traitants_ du gouvernement et
des beks. Ces _écrivains_, méprisés des _Turks_ qu'ils servent, et haïs
des paysans qu'ils vexent, forment une espèce de corps dont est chef
l'écrivain du _commandant_ principal. C'est lui qui dispose de tous les
emplois de cette partie, qu'il n'accorde, selon l'esprit de ce
gouvernement, qu'à prix d'argent.

On prétend que le nom de _Coptes_ leur vient de la ville de _Coptos_, où
ils se retirèrent, dit-on, lors des persécutions des Grecs; mais je lui
crois une origine plus naturelle et plus ancienne. Le terme arabe
_Qoubti_, un _Copte_, me semble une altération évidente du grec
_Ai-goupti-os_, un _Égyptien_; car on doit remarquer que _y_ était
prononcé _ou_ chez les anciens Grecs, et que les Arabes n'ayant, ni _g_
devant _a o u_, ni la lettre _p_, remplacent toujours ces lettres par
_q_ et _b_: les _Coptes_ sont donc proprement les représentans des
_Égyptiens_[52]; et il est un fait singulier qui rend cette acception
encore plus probable. En considérant le visage de beaucoup d'individus
de cette race, j'y ai trouvé un caractère particulier qui a fixé mon
attention: tous ont un ton de peau jaunâtre et fumeux, qui n'est ni grec
ni arabe; tous ont le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez écrasé, la
lèvre grosse; en un mot, une vraie figure de mulâtre. J'étais tenté de
l'attribuer au climat[53], lorsque, ayant été visiter le Sphinx, son
aspect me donna le mot de l'énigme. En voyant cette tête caractérisée
_nègre_ dans tous ses traits, je me rappelai ce passage remarquable
d'Hérodote, où il dit[54]: _Pour moi, j'estime que les Colches sont une
colonie des Égyptiens, parce que, comme eux, ils ont la peau noire et
les cheveux crépus_; c'est-à-dire, que les anciens Égyptiens étaient de
vrais nègres de l'espèce de tous les naturels d'Afrique[55]; et dès lors
on explique comment leur sang, allié depuis plusieurs siècles à celui
des Romains et des Grecs, a dû perdre l'intensité de sa première
couleur, en conservant cependant l'empreinte de son moule originel. On
peut même donner à cette observation une étendue très-générale, et poser
en principe que la physionomie est une sorte de monument propre en bien
des cas à constater ou éclaircir les témoignages de l'histoire, sur les
origines des peuples. Parmi nous, un laps de neuf cents ans n'a pu
effacer la nuance qui distinguait les habitans des Gaules, de ces
_hommes du Nord_, qui, sous Charles-le-Gros, vinrent occuper la plus
riche de nos provinces. Les voyageurs qui vont par mer de Normandie en
Danemarck, parlent avec surprise de la ressemblance fraternelle des
habitans de ces deux contrées, conservée malgré la distance des lieux et
des temps. La même observation se présente, quand on passe de Franconie
en Bourgogne; et si l'on parcourait avec attention la France,
l'Angleterre ou toute autre contrée, on y trouverait la trace des
émigrations écrite sur la face des habitans. Les Juifs n'en portent-ils
pas d'ineffaçables, en quelque lieu qu'ils soient établis? Dans les
états où la noblesse représente un peuple étranger introduit par
conquête, si cette noblesse ne s'est point alliée aux indigènes, ses
individus ont une empreinte particulière. Le sang kalmouque se distingue
encore dans l'Inde; et si quelqu'un avait étudié les diverses nations
de l'Europe et du nord de l'Asie, il retrouverait peut-être des
analogies qu'on a oubliées.

Mais en revenant à l'Égypte, le fait qu'elle rend à l'histoire offre
bien des réflexions à la philosophie. Quel sujet de méditation, de voir
la barbarie et l'ignorance actuelle des Coptes, issues de l'alliance du
génie profond des Égyptiens et de l'esprit brillant des Grecs; de penser
que cette race d'hommes noirs, aujourd'hui notre esclave et l'objet de
nos mépris, est celle-là même à laquelle nous devons nos arts, nos
sciences, et jusqu'à l'usage de la parole; d'imaginer enfin que c'est au
milieu des peuples qui se disent les plus amis de la liberté et de
l'humanité, que l'on a sanctionné le plus barbare des esclavages, et mis
en problème _si les hommes noirs ont une intelligence de l'espèce des
blancs_!

Le langage est un autre monument dont les indications ne sont pas moins
justes ni moins instructives. Celui dont usaient ci-devant les _Coptes_,
s'accorde à constater les faits que j'établis. D'un côté, la forme de
leurs lettres et la majeure partie de leurs mots démontrent que la
nation grecque, dans un séjour de mille ans, a imprimé fortement son
empreinte sur l'Égypte[56]; mais d'autre part, l'alphabet copte a cinq
lettres, et le dictionnaire beaucoup de mots qui sont comme les débris
et les restes de l'ancien égyptien. Ces mots, examinés avec critique,
ont une analogie sensible avec les idiomes des anciens peuples
adjacents, tels que les Arabes, les Éthiopiens, les Syriens et même les
riverains de l'Euphrate; et l'on peut établir comme un fait certain que
toutes ces langues ne furent que des dialectes dérivés d'un fonds
commun. Depuis plus de trois siècles, celui des Coptes est tombé en
désuétude; les Arabes conquérants, en dédaignant l'idiome des peuples
vaincus, leur ont imposé avec leur joug, l'obligation d'apprendre leur
langue. Cette obligation même devint une loi, lorsque, sur la fin du
premier siècle de l'_hedjire_, le kalife _Ouâled I^{er}_ prohiba la
langue grecque dans tout son empire: de ce moment l'arabe prit un
ascendant universel; et les autres langues, reléguées dans les livres,
ne subsistèrent plus que pour les savants qui les négligèrent. Tel a été
le sort du copte dans les livres de dévotion et d'église, les seuls
connus où il existe: les prêtres et les moines ne l'entendent plus; et
en Égypte comme en Syrie, musulman ou chrétien, tout parle arabe et
n'entend que cette langue.

Il se présente à ce sujet des observations qui, dans la géographie et
l'histoire, ne sont pas sans importance. Les voyageurs, en traitant des
pays qu'ils ont vus, sont dans l'usage et souvent dans l'obligation de
citer des mots de la langue qu'on y parle. C'est une obligation, par
exemple, s'il s'agit de noms propres de peuples, d'hommes, de villes, de
rivières et d'autres objets particuliers au pays; mais de là est survenu
l'abus, que transportant les mots d'une langue à l'autre, on les a
défigurés à les rendre méconnaissables. Ceci est arrivé surtout aux pays
dont je traite; et il en est résulté, dans les livres d'histoire et de
géographie, un chaos incroyable. Un Arabe qui saurait le français, ne
reconnaîtrait pas dans nos cartes dix mots de sa langue, et nous-mêmes
lorsque nous l'avons apprise, nous éprouvons le même inconvénient. Il a
plusieurs causes.

1º L'ignorance où sont la plupart des voyageurs de la langue arabe, et
surtout de sa prononciation; et cette ignorance a été cause que leur
oreille, novice à des sons étrangers, en a fait une comparaison vicieuse
aux sons de leur propre langue.

2º La nature de plusieurs prononciations qui n'ont point d'analogies
dans la langue où on les transporte. Nous l'éprouvons tous les jours
dans le _th_ des Anglais et dans le _jota_ des Espagnols: quiconque ne
les a pas entendus, ne peut s'en faire une idée; mais c'est bien pis
avec les Arabes, dont la langue a trois voyelles et sept à huit
consonnes étrangères aux Européens. Comment les peindre pour leur
conserver leur nature, et ne les pas confondre avec d'autres qui font
des sens différents[57]?

3º Enfin, une troisième cause de désordre est la conduite des écrivains
dans la rédaction des livres de cartes. En empruntant leurs
connaissances de tous les Européens qui ont voyagé en Orient, ils ont
adopté l'orthographe des noms propres, telle qu'ils l'ont trouvée dans
chacun; mais ils n'ont pas fait attention que les diverses nations de
l'Europe, en usant également des lettres romaines, leur donnent des
valeurs différentes. Par exemple, l'_u_ des Italiens n'est pas notre
_u_, mais _ou_; leur _gh_, n'est pas _gé_, mais _gué_; leur _c_, n'est
pas _cé_, mais _tché_: de là une diversité apparente de mots qui sont
cependant les mêmes. C'est ainsi que celui qu'on doit écrire en
français, _chaik_ ou _chêk_, est écrit tour à tour _schek_[58], _shekh_,
_schech_, _sciek_, selon qu'on l'a tiré de l'anglais, de l'allemand ou
de l'italien, chez qui ces combinaisons de _sh_, _sch_, _sc_, ne sont
que notre _che_. Les Polonais écriraient _szech_, et les Espagnols,
_chej_; cette différence de finale, _j_, _ch_, et _kh_, vient de ce que
la lettre arabe est le _jota_ espagnol, _ch_ allemand[59], qui n'existe
point chez les Anglais, les Français et les Italiens. C'est encore par
des raisons semblables, que les Anglais écrivent _Rooda_, l'île que les
Italiens écrivent _Ruda_, et que nous devons prononcer comme les Arabes,
_Rouda_; que Pocoke écrit _harammé_, pour _harâmi_, un _voleur_; que
Niebuhr écrit _dsjebel_, pour _djebel_, une _montagne_; que d'Anville,
qui a beaucoup usé de mémoires anglais, écrit _Shâm_ pour _Châm_, la
_Syrie_, _wadi_ pour _ouâdi_, une vallée, et mille autres exemples.

Par là, comme je l'ai dit, s'est introduit un désordre d'orthographe qui
confond tout; et si l'on n'y remédie, il en résultera pour le moderne,
l'inconvénient dont on se plaint pour l'ancien. C'est avec leur
ignorance des langues _barbares_, et avec leur manie d'en plier les sons
à leur gré, que les Grecs et les Romains nous ont fait perdre la trace
des noms originaux, et nous ont privés d'un moyen précieux de
reconnaître l'état ancien dans celui qui subsiste. Notre langue, comme
la leur, a cette délicatesse; elle dénature tout, et notre oreille
rejette comme barbare tout ce qui lui est inusité. Sans doute il est
inutile d'introduire des sons nouveaux; mais il serait à propos de nous
rapprocher de ceux que nous traduisons, et de leur assigner, pour
représentants, les plus rapprochés des nôtres, en leur ajoutant des
signes convenus. Si chaque peuple en faisait autant, la nomenclature
deviendrait une, comme ses modèles[60]; et ce serait un premier pas vers
une opération qui devient de jour en jour plus pressante et plus facile,
un alphabet général qui puisse convenir à toutes les langues, ou du
moins à celles de l'Europe. Dans le cours de cet ouvrage, je citerai le
moins qu'il me sera possible de mots arabes; mais lorsque j'y serai
obligé, qu'on ne s'étonne pas si je m'éloigne souvent de l'orthographe
de la plupart des voyageurs. A en juger par ce qu'ils ont écrit, il ne
paraît pas qu'aucun ait saisi les vrais éléments de l'alphabet arabe, ni
connu les principes à suivre dans la translation des mots à notre
écriture[61]. Je reviens à mon sujet.

Une troisième race d'habitants en Égypte est celle des _Turks_, qui sont
les maîtres du pays, ou qui du moins en ont le titre. Dans l'origine,
ce nom de Turk n'était point particulier à la nation à qui nous
l'appliquons; il désignait en général des peuples répandus à l'orient et
même au nord de la mer Caspienne, jusqu'au-delà du lac Aral, dans les
vastes contrées qui ont pris d'eux leur dénomination de
_Tourk-estân_[62]. Ce sont ces mêmes peuples dont les anciens Grecs ont
parlé sous le nom de Parthes, de Massagètes, et même de Scythes, auquel
nous avons substitué celui de _Tartares_. Pasteurs et vagabonds comme
les Arabes bedouins, ils se montrèrent, dans tous les temps, guerriers
farouches et redoutables. Ni Kyrus ni Alexandre ne purent les subjuguer;
mais les Arabes furent plus heureux. Environ quatre-vingts ans après
Mahomet, ils entrèrent, par ordre du kalife _Ouâled I_, dans les pays
des Turks, et leur firent connaître leur religion et leurs armes. Ils
leur imposèrent même des tributs; mais l'anarchie s'étant glissée dans
l'empire, les gouverneurs rebelles se servirent d'eux pour résister aux
_kalifes_, et ils furent mêlés dans toutes les affaires. Ils ne
tardèrent pas d'y prendre un ascendant qui dérivait de leur genre de
vie. En effet, toujours sous des tentes, toujours les armes à la main,
ils formaient un peuple guerrier, et une milice rompue à toutes les
manoeuvres des combats. Ils étaient divisés, comme les Bedouins, en
tribus ou _camps_, appelés dans leur langue _ordou_, dont nous avons
fait _horde_, pour désigner leurs peuplades. Ces tribus, alliées ou
divisées entre elles pour leurs intérêts, avaient sans cesse des guerres
plus ou moins générales; et c'est à raison de cet état, que l'on voit
dans leur histoire plusieurs peuples également nommés _Turks_,
s'attaquer, se détruire et s'expulser tour à tour. Pour éviter la
confusion, je réserverai le nom de _Turks_ propres à ceux de
Constantinople, et j'appellerai _Turkmans_ ceux qui les précédèrent.

Quelques hordes de _Turkmans_ ayant donc été introduites dans l'empire
arabe, elles parvinrent en peu de temps à faire la loi à ceux qui les
avaient appelées comme alliées ou comme stipendiaires. Les _kalifes_ en
firent eux-mêmes une expérience remarquable. _Motazzam_[63], frère et
successeur d'_Almamoun_, ayant pris pour sa garde un corps de Turkmans,
se vit contraint de quitter Bagdad à cause de leurs désordres. Après
lui, leur pouvoir et leur insolence s'accrurent au point qu'ils
devinrent les arbitres du trône et de la vie des princes; ils en
massacrèrent trois en moins de trois ans. Les kalifes, délivrés de cette
première tutelle, ne devinrent pas plus sages. Vers 935,
_Radi-b'ellah_[64] ayant encore déposé son autorité dans les mains d'un
Turkman, ses successeurs retombèrent dans les premières chaînes; et sous
la garde des _emirs-el-omara_, ils ne furent plus que des fantômes de
puissance. Ce fut dans les désordres de cette anarchie qu'une foule de
_hordes_ turkmanes pénétrèrent dans l'empire, et qu'elles fondèrent
divers états indépendants, plus ou moins passagers, dans le _Kerman_, le
_Korasan_, à _Iconium_, à _Alep_, à _Damas_ et en _Égypte_.

Jusqu'alors les Turks actuels, distingués par le nom d'_Ogouzians_,
étaient restés à l'orient de la Caspienne et vers le Djihoun; mais dans
les premières années du 13^{e} siècle, _Djenkiz-Kan_ ayant amené toutes
les tribus de la haute Tartarie contre les princes de _Balk_ et de
_Samarqand_, les Ogouzians ne jugèrent pas à propos d'attendre les
_Mogols_: ils partirent sous les ordres de leur chef _Soliman_, et
poussant devant eux leurs troupeaux, ils vinrent (en 1214) camper dans
l'_Aderbedjân_, au nombre de cinquante mille cavaliers. Les Mogols les y
suivirent, et les poussèrent plus à l'ouest dans l'Arménie. Soliman
s'étant noyé (en 1220) en voulant passer l'Euphrate à cheval, _Ertogrul_
son fils prit le commandement des hordes, et s'avança dans les plaines
de l'Asie mineure, où des pâturages abondants attiraient ses troupeaux.
La bonne conduite de ce chef lui procura dans ces contrées une force et
une considération qui firent rechercher son alliance par d'autres
princes. De ce nombre fut le Turkman _Ala-el-din_, sultan à Iconium. Cet
Ala-el-din se voyant vieux et inquiété par les Tartares de
_Djenkiz-Kan_, accorda des terres aux Turks d'Ertogrul, et le fit même
général de toutes ses troupes. Ertogrul répondit à la confiance du
sultan, battit les _Mogols_, acquit de plus en plus du crédit et de la
puissance, et les transmit à son fils _Osman_, qui reçut d'un
_Ala-el-din_, successeur du premier, le Qofetân, le tambour et les
queues de cheval, symboles du commandement chez tous les Tartares. Ce
fut cet _Osman_ qui, pour distinguer ses _Turks_ des autres, voulut
qu'ils portassent désormais son nom, et qu'on les appelât _Osmanlès_,
dont nous avons fait Ottomans[65]. Ce nouveau nom devint bientôt
redoutable aux Grecs de Constantinople, sur qui Osman envahit des
terrains assez considérables pour en faire un royaume puissant. Bientôt
il lui en donna le titre, en prenant lui-même, en 1300, la qualité de
_soltân_, qui signifie _souverain absolu_. On sait comment ses
successeurs, héritiers de son ambition et de son activité, continuèrent
de s'agrandir aux dépens des Grecs; comment de jour en jour, leur
enlevant des provinces en Europe et en Asie, ils les resserrèrent jusque
dans les murs de Constantinople; et comment enfin Mahomet II, fils
d'Amurat, ayant emporté cette ville en 1453, anéantit ce rejeton de
l'empire de Rome. Alors les Turks, se trouvant libres des affaires
d'Europe, reportèrent leur ambition sur les provinces du midi. Bagdâd,
subjuguée par les Tartares, n'avait plus de kalifes depuis deux cents
ans[66]; mais une nouvelle puissance formée en Perse, avait succédé à
une partie de leurs domaines. Une autre, formée dans l'Égypte, dès le
dixième siècle, et subsistant alors sous le nom de _Mamlouks_, en avait
détaché la Syrie et le Diarbekr. Les Turks se proposèrent de dépouiller
ces rivaux. _Bayazid_, fils de Mahomet, exécuta une partie de ce dessein
contre le _sofi_ de Perse, en s'emparant de l'Arménie; et Sélim son fils
le compléta contre les _Mamlouks_. Ce sultan les ayant attirés près
d'Alep en 1517, sous prétexte de l'aider dans la guerre de Perse, tourna
subitement ses armes contre eux, et leur enleva de suite la Syrie et
l'Égypte, où il les poursuivit. De ce moment le sang des Turks fut
introduit dans ce pays; mais il s'est peu répandu dans les villages. On
ne trouve presque qu'au Kaire des individus de cette nation: ils y
exercent les arts, et occupent les emplois de religion et de guerre.
Ci-devant ils y joignaient toutes les places du gouvernement; mais
depuis environ trente ans, il s'est fait une révolution tacite, qui,
sans leur ôter le titre, leur a dérobé la réalité du pouvoir.

Cette révolution a été l'ouvrage d'une quatrième et dernière race, dont
il nous reste à parler. Ses individus, nés tous au pied du Caucase, se
distinguent des autres habitans par la couleur blonde de leurs cheveux,
étrangère aux naturels de l'Égypte. C'est cette espèce d'hommes que nos
croisés y trouvèrent dans le treizième siècle, et qu'ils appelèrent
_Mamelus_, ou plus correctement _Mamlouks_. Après avoir demeuré presque
anéantis pendant deux cent trente ans sous la domination des Ottomans,
ils ont trouvé moyen de reprendre leur prépondérance. L'histoire de
cette milice, les faits qui l'amenèrent pour la première fois en Égypte,
la manière dont elle s'y est perpétuée et rétablie, enfin son genre de
gouvernement, sont des phénomènes politiques si bizarres, qu'il est
nécessaire de donner quelques pages à leur développement.



CHAPITRE II.

Précis de l'histoire des Mamlouks.


Les Grecs de Constantinople, avilis par un gouvernement despotique et
bigot, avaient vu, dans le cours du septième siècle, les plus belles
provinces de leur empire devenir la proie d'un peuple nouveau. Les
Arabes, exaltés par le fanatisme de _Mahomet_, et plus encore par le
délire de jouissances jusqu'alors inconnues, avaient conquis, en
quatre-vingts ans, tout le nord de l'Afrique jusqu'aux Canaries, et tout
le midi de l'Asie jusqu'à l'Indus et aux déserts tartares. Mais le livre
du _prophète_, qui enseignait la méthode des ablutions, des jeûnes et
des prières, n'avait point appris la science de la législation, ni ces
principes de la morale naturelle, qui sont la base des empires et des
sociétés. Les Arabes savaient vaincre et nullement gouverner: aussi
l'édifice informe de leur puissance ne tarda-t-il pas de s'écrouler. Le
vaste empire des _kalifes_, passé du despotisme à l'anarchie, se
démembra de toutes parts. Les gouverneurs temporels, désabusés de la
sainteté de leur chef spirituel, s'érigèrent partout en souverains, et
formèrent des états indépendants. L'Égypte ne fut pas la dernière à
suivre cet exemple; mais ce ne fut qu'en 969[67] qu'il s'y établit une
puissance régulière, dont les princes, sous le nom de _kalifes
fâtmîtes_, disputèrent à ceux de Bagdâd jusqu'au titre de leur dignité.
Ces derniers, à cette époque, privés de leur autorité par la milice
turkmane, n'étaient plus capables de réprimer ces prétentions. Ainsi les
_kalifes_ d'Égypte restèrent maîtres paisibles de ce riche pays, et ils
en eussent pu former un état puissant. Mais toute l'histoire des Arabes
s'accorde à prouver que cette nation n'a jamais connu _la science du
gouvernement_. Les souverains d'Égypte, despotes comme ceux de Bagdâd,
marchèrent par les mêmes routes à la même destinée. Ils se mêlèrent de
querelles de sectes, ils en firent même de nouvelles, et persécutèrent
pour avoir des prosélytes. L'un d'eux, nommé _Hâkem-b'amr-ellâh_[68],
eut l'extravagance de se faire reconnaître pour dieu incarné, et la
barbarie de mettre le feu au Kaire pour se désennuyer. D'autres
dissipèrent les fonds publics par un luxe bizarre. Le peuple foulé les
prit en aversion; et leurs courtisans, enhardis par leur faiblesse,
aspirèrent à les dépouiller. Tel fut le cas d'_Adhad-el-dîn_, dernier
rejeton de cette race. Après une invasion des croisés, qui lui avaient
imposé un tribut, un de ses généraux, déposé, le menaça de lui enlever
un pouvoir dont il se montrait peu digne. Se sentant incapable de
résister par lui-même, et sans espoir dans sa nation qu'il avait
aliénée, il eut recours aux étrangers. En vain le raisonnement et
l'expérience de tous les temps lui dictaient que ces étrangers,
dépositaires de sa personne, en seraient aussi les maîtres; une première
imprudence en nécessita une seconde: il appela une race de Turkmans et
de Kourdes qui s'étaient fait un état dans le nord de la Syrie, et il
implora _Nour-el-dîn_, souverain d'Alep, qui dévorant déja l'Égypte, se
hâta d'y envoyer une armée. Elle délivra effectivement _Adhad_ du tribut
des Francs et des prétentions de son général; mais le kalife ne fit que
changer d'ennemis: on ne lui laissa que l'ombre de la puissance; et
_Selâh-el-dîn_, qui prit, en 1171, le commandement des troupes, finit
par le faire étrangler. C'est ainsi que les Arabes d'Égypte furent
assujettis à des étrangers, dont les princes commencèrent une nouvelle
dynastie dans la personne de _Selâh-el-dîn_.

Pendant que ces choses se passaient en Égypte, pendant que les croisés
d'Europe se faisaient chasser de Syrie pour leurs désordres, des
mouvements extraordinaires préparaient d'autres révolutions dans la
haute Asie. Djenkiz-Kan, devenu seul chef de presque toutes les hordes
tartares, n'attendait que le moment d'envahir les états voisins: une
insulte faite à des marchands sous sa protection, détermina sa marche
contre le sultan de Balk et l'orient de la Perse. Alors, c'est-à-dire
vers 1218, ces contrées devinrent le théâtre d'une des plus sanglantes
calamités dont l'histoire des conquérants fasse mention. Les Mogols, le
fer et la flamme à la main, pillant, égorgeant, brûlant, sans
distinction d'âge ni de sexe, réduisirent tout le pays du Sihoun au
Tigre en un désert de cendres et d'ossements. Ayant passé au nord de la
Caspienne, ils poussèrent leurs ravages jusque dans la Russie et le
Cuban. Ce fut cette expédition, arrivée en 1227, dont les suites
introduisirent les Mamlouks en Égypte. Les Tartares, las d'égorger,
avaient ramené une foule de jeunes esclaves des deux sexes; leurs camps
et les marchés de l'Asie en étaient remplis. Les successeurs de
_Selâh-el-dîn_, qui, à titre de _Turkmans_, conservaient des
correspondances vers la Caspienne, virent dans cette rencontre une
occasion de se former à bon marché une milice dont ils connaissaient la
beauté et le courage. Vers l'an 1230, l'un d'eux fit acheter jusqu'à
12,000 jeunes gens qui se trouvèrent _Tcherkâsses_, _Mingreliens_ et
_Abazans_. Il les fit élever dans les exercices militaires, et en peu de
temps il eut une légion des plus beaux et des meilleurs soldats de
l'Asie, mais aussi des plus mutins, comme il ne tarda pas de
l'éprouver. Bientôt cette milice, semblable aux gardes prétoriennes,
lui fit la loi. Elle fut encore plus audacieuse sous son successeur,
qu'elle déposa. Enfin, en 1250, peu après le désastre de saint Louis,
ces soldats tuèrent le dernier prince _turkman_, et lui substituèrent un
de leurs chefs, avec le titre de _sultan_[69], en gardant pour eux celui
de _Mamlouks_, qui signifie un esclave militaire[70].

Telle est cette milice d'esclaves devenus despotes, qui depuis plusieurs
siècles régit les destins de l'Égypte. Dès l'origine, les effets
répondirent aux moyens: sans contrat social entre eux que l'intérêt du
moment, sans droit public avec la nation que celui de la conquête, les
Mamlouks n'eurent pour règle de conduite et de gouvernement que la
violence d'une soldatesque effrenée et grossière. Le premier chef qu'ils
élurent, ayant occupé cet esprit turbulent à la conquête de la Syrie, il
obtint un règne de 17 ans; mais depuis lui pas un seul n'est parvenu à
ce terme. Le fer, le cordon, le poison, le meurtre public ou
l'assassinat privé, ont été le sort d'une suite de tyrans, dont on
compte 47 dans une espace de 257 ans. Enfin, en 1517, Sélim, sultan des
Ottomans, ayant pris et fait pendre Toumâm-bek, leur dernier chef, mit
fin à cette dynastie[71].

Selon les principes de la politique turke, Sélim devait exterminer tout
le corps des Mamlouks; mais une vue plus raffinée le fit pour cette fois
déroger à l'usage. Il sentit, en établissant un pacha dans l'Égypte, que
l'éloignement de la capitale deviendrait une grande tentation de
révolte, s'il lui confiait la même autorité que dans les autres
provinces. Pour parer à cet inconvénient, il combina une forme
d'administration telle, que les pouvoirs, partagés entre plusieurs
corps, gardassent un équilibre qui les tînt tous dans sa dépendance: la
portion des Mamlouks échappés à son premier massacre lui parut propre à
ce dessein. Il établit donc un _diouân_, ou _conseil_ de régence, qui
fut composé du pacha et des chefs des 7 corps militaires. L'office du
pacha fut de notifier à ce conseil les ordres de la _Porte_, de faire
passer le tribut, de veiller à la sûreté du pays contre les ennemis
extérieurs, de s'opposer à l'agrandissement des divers partis; de leur
côté, les membres du conseil eurent le droit de rejeter les ordres du
pacha, en motivant les refus; de le déposer même, et de ratifier toutes
les ordonnances civiles ou politiques. Quant aux _Mamlouks_, il fut
arrêté qu'on prendrait parmi eux les 24 gouverneurs ou beks des
provinces: on leur confia le soin de contenir les Arabes, de veiller à
la perception des tributs et à toute la police intérieure; mais leur
autorité fut purement passive, et ils ne durent être que les instruments
des volontés du conseil. L'un d'eux, résidant au Kaire, eut le titre de
_chaik-el-beled_[72], qu'on doit traduire par _gouverneur de la ville_,
dans un sens purement civil, c'est-à-dire, sans aucun pouvoir militaire.

Le sultan établit aussi des tributs, dont une partie fut destinée à
soudoyer 20,000 hommes de pied et un corps de 12,000 cavaliers,
résidants sur le pays: l'autre, à procurer à la Mekke et à Médine des
provisions de blé dont elles manquent; et la troisième, à grossir le
kazné ou trésor de Constantinople, et à soutenir le luxe du _sérail_.
Du reste, le peuple, qui devait subvenir à ces dépenses, ne fut compté,
comme l'a très-bien observé Savary, que comme un agent passif, et resta
soumis comme auparavant à toute la rigueur d'un despotisme militaire.

Cette forme de gouvernement n'a pas mal répondu aux intentions de Sélim,
puisqu'elle a duré plus de 2 siècles; mais depuis 50 ans, la Porte
s'étant relâchée de sa vigilance, il s'est introduit des nouveautés dont
l'effet a été de multiplier les _Mamlouks_; de reporter en leurs mains
les richesses et le crédit, et enfin, de leur donner sur les Ottomans un
ascendant qui a réduit à peu de chose le pouvoir de ceux-ci. Pour
concevoir cette révolution, il faut connaître par quels moyens les
_Mamlouks_ se sont perpétués et multipliés en Égypte.

En les voyant subsister en ce pays depuis plusieurs siècles, on croirait
qu'ils s'y sont reproduits par la voie ordinaire de la génération; mais
si leur premier établissement fut un fait singulier, leur perpétuation
en est un autre qui n'est pas moins bizarre. Depuis 550 ans qu'il y a
des _Mamlouks_ en Égypte, pas un seul n'a donné lignée subsistante; il
n'en existe pas une famille à la seconde génération: tous leurs enfants
périssent dans le premier ou le second âge. Les Ottomans sont presque
dans le même cas, et l'on observe qu'ils ne s'en garantissent qu'en
épousant des femmes indigènes, ce que les _Mamlouks_ ont toujours
dédaigné[73]. Qu'on explique pourquoi des hommes bien constitués, mariés
à des femmes saines, ne peuvent naturaliser sur les bords du Nil un sang
formé aux pieds du Caucase, et qu'on se rappelle que les plantes
d'Europe refusent également d'y maintenir leur espèce; on pourra hésiter
de croire ce double phénomène; mais il n'en est pas moins constant, et
il ne paraît pas nouveau; les anciens ont des observations qui y sont
analogues: ainsi, lorsque Hippocrate[74] dit que chez les Scythes et les
Égyptiens, tous les individus se ressemblent, et que ces deux nations
ne ressemblent à aucune autre; lorsqu'il ajoute que dans le pays de ces
deux peuples, le climat, les saisons, les éléments et le terrain ont une
uniformité qu'ils n'ont point ailleurs, n'est-ce pas reconnaître cette
espèce d'intolérance dont je parle? Quand de tels pays impriment un
caractère si particulier à ce qui leur appartient, n'est-ce pas une
raison de repousser tout ce qui leur est étranger? Il semble alors que
le seul moyen de naturalisation pour les animaux et pour les plantes,
est de se ménager une affinité avec le climat, en s'alliant aux espèces
indigènes; et les _Mamlouks_, ainsi que je l'ai dit, s'y sont refusés.
Le moyen qui les a perpétués et multipliés est donc le même qui les y a
établis; c'est-à-dire qu'ils se sont régénérés par des esclaves
transportés de leur pays originel. Depuis les Mogols, ce commerce n'a
pas cessé sur les bords du Kuban et du Phase[75]; comme en Afrique, il
s'y entretient, et par les guerres que se font les nombreuses peuplades
de ces contrées, et par la misère des habitants qui vendent leurs
propres enfants pour vivre. Ces esclaves des deux sexes, transportés
d'abord à Constantinople, sont ensuite répandus dans tout l'empire, où
ils sont achetés par les gens riches. Les Turks, en s'emparant de
l'Égypte, auraient dû sans doute y prohiber cette dangereuse
marchandise: ne l'ayant pas fait, ils se sont attiré le revers qui
aujourd'hui les dépossède; ce revers a été préparé de longue main par
plusieurs abus. Depuis long-temps la Porte négligeait les affaires de
cette province. Pour contenir les pachas, elle avait laissé le divan
étendre son pouvoir, et les chefs des _janissaires_ et des _azâbs_
étaient devenus tout-puissants. Les soldats eux-mêmes, devenus citoyens
par les mariages qu'ils avaient contractés, n'étaient plus les créatures
de Constantinople. Un changement arrivé dans la discipline avait aggravé
le désordre. Dans l'origine, les sept corps militaires avaient des
caisses communes; et quoique la société fût riche, les particuliers, ne
disposant de rien, ne pouvaient rien. Les chefs, que cette disposition
gênait, eurent le crédit de la faire abolir, et ils obtinrent la
permission de posséder des propriétés foncières, des terres et des
villages. Or, comme ces terres et ces villages dépendaient des
gouverneurs _mamlouks_, il fallut les ménager, pour qu'ils ne les
grevassent point. De ce moment, les _beks_ acquirent une influence sur
les gens de guerre, qui jusqu'alors les avaient dédaignés; et cette
influence devint d'autant plus grande, que leur gestion leur procurait
des richesses considérables: ils les employèrent à se faire des amis et
des créatures; ils multiplièrent leurs esclaves, et après les avoir
affranchis, ils les poussèrent de tout leur crédit aux grades de la
milice et du gouvernement. Ces parvenus conservant pour leurs patrons un
respect que l'usage de l'Orient consacre, ils leur formèrent des
factions dévouées à toutes leurs volontés. Telle fut la marche par
laquelle _Ybrahim_, l'un des kiâyas[76] ou colonels vétérans des
_janissaires_, parvint vers 1746 à se saisir de tous les pouvoirs: il
avait tellement multiplié et avancé ses affranchis, que sur les 24 beks
que l'on devait compter, il y en avait 8 de sa _maison_. Il en retirait
une prépondérance d'autant plus certaine, que le pacha laissait toujours
des places vacantes pour en percevoir les émoluments. D'autre part, ses
largesses lui avaient attaché les officiers et les soldats de son corps.
Enfin l'association de _Rodoan_, le plus accrédité des colonels _azâbs_,
mettait le sceau à sa puissance. Le pacha, maîtrisé par cette faction,
ne fut plus qu'un fantôme, et les ordres du sultan s'évanouirent devant
ceux d'Ybrahim. A sa mort, arrivée en 1757, sa _maison_, c'est-à-dire
ses affranchis, divisés entre eux, mais réunis contre les autres,
continuèrent de faire la loi. Rodoan, qui avait succédé à son collègue,
ayant été chassé et tué par une cabale de jeunes _beks_, on vit divers
_commandants_ se succéder dans un assez court espace. Enfin, vers 1766,
un des principaux acteurs des troubles, _Ali-bek_, qui pendant plusieurs
années a fixé l'attention de l'Europe, prit un ascendant décidé sur ses
rivaux, et sous le titre d'_émir-hadj_ et de _chaik-el-beled_, parvint à
s'arroger toute la puissance. L'histoire des Mamlouks étant liée à la
sienne, nous allons continuer l'une en exposant l'autre.



CHAPITRE III.

Précis de l'histoire d'Ali-Bek[77].


La naissance d'Ali-bek est soumise aux mêmes incertitudes que celle de
la plupart des _Mamlouks_. Vendus en bas âge par leurs parents, ou
enlevés par des ennemis, ces enfants conservent peu le souvenir de leur
origine et de leur patrie, souvent même ils les cèlent. L'opinion là
plus accréditée sur Ali est qu'il naquit parmi les Abazans, l'un des
peuples qui habitent le Caucase, et dont les esclaves sont les plus
recherchés[78]. Les marchands qui font ce commerce le transportèrent,
dans l'une de leurs cargaisons annuelles, au Kaire: il y fut acheté par
les frères Isaac et Yousef, juifs douaniers, qui en firent présent à
Ybrahim Kiâya. On estime qu'il pouvait avoir alors 12 à 14 ans; mais les
Orientaux, tant musulmans que chrétiens, ne tenant point de registres de
naissance, on ne sait jamais leur âge précis. Ali, chez son nouveau
patron, remplit les fonctions des Mamlouks, qui sont presque en tout
celles des pages chez les princes. Il reçut l'éducation d'usage, qui
consiste à bien manier un cheval, à tirer la carabine et le pistolet, à
lancer le _djerid_, à frapper du sabre, et même un peu, à lire et à
écrire. Dans tous ces exercices, il montra une pétulance qui lui valut
le surnom turk de _djendâli_, c'est-à-dire, _fou_. Mais les soucis de
l'ambition parvinrent à le calmer. Vers l'âge de 18 à 20 ans, son patron
lui laissa croître la barbe, c'est-à-dire, qu'il l'affranchit; car chez
les Turks un visage sans moustaches et sans barbe n'appartient qu'aux
esclaves et aux femmes, et de là cette impression défavorable qu'ils
reçoivent du premier aspect de tout Européen. En l'affranchissant,
Ybrahim lui donna une femme, des revenus, et le promut au grade de
_kâchef_ ou _gouverneur_ de district; enfin il le mit au rang des 24
beks. Ces divers grades, le crédit et les richesses qu'il y acquit,
éveillèrent l'ambition d'Ali-bek. La mort de son patron, arrivée en
1757, ouvrit à ses projets une libre carrière. Il se mêla dans toutes
les intrigues qui se firent pour élever ou supplanter les commandants.
Rodoan Kiâya lui dut sa ruine. Après Rodoan, diverses factions portèrent
tour à tour leurs chefs à sa place. Celui qui l'occupait en 1762, était
Abd-el-Rahmân, peu puissant par lui-même, mais soutenu par plusieurs
maisons confédérées. Ali était alors _chaik-el-beled_; il saisit le
moment qu'Abd-el-Rahmân conduisait la caravane de la Mekke, pour le
faire exiler; mais lui-même eut bientôt son tour, et fut condamné à
passer à Gaze. Gaze, dépendant d'un pacha turk, n'était point un lieu
assez agréable ni assez sûr pour qu'il acceptât cet exil; aussi n'en
prit-il la route que par feinte, et dès le troisième jour il tourna vers
_Saïd_, où il fut rejoint par ses partisans. Ce fut à Djirdjé qu'un
séjour de 2 ans mûrit sa tête, et qu'il prépara les moyens d'obtenir et
d'assurer le pouvoir qu'il ambitionnait. Les amis que son argent lui fit
au Kaire l'ayant enfin rappelé en 1766, il parut subitement dans cette
ville, et en une seule nuit il tua 4 beks de ses ennemis, en exila 4
autres, et se trouva désormais chef du parti le plus nombreux. Devenu
dépositaire de toute l'autorité, il résolut de l'employer à s'agrandir
encore davantage. Son ambition ne se borna plus au simple titre de
_commandant_ ni de _quaiem-maquam_. La suzeraineté de Constantinople
offensa son orgueil, et il n'aspira pas moins qu'au titre de _sultan_
d'Égypte. Toutes ses démarches furent relatives à ce but: il chassa le
pacha, qui n'était plus qu'un être de représentation; il refusa le
tribut accoutumé; enfin, en 1768, il battit monnaie à son propre
coin[79]. La Porte ne vit pas sans indignation ces atteintes à son
autorité; mais pour les réprimer il eût fallu une guerre ouverte, et les
circonstances n'étaient pas favorables. L'Arabe _Dâher_, établi dans
_Acre_, tenait en échec la Syrie; et le divan de Constantinople, occupé
des affaires de la Pologne et des prétentions des Russes, n'avait
d'attention que pour le Nord. On tenta la voie usitée des capidjis; mais
le poison ou le poignard surent toujours prévenir le cordon qu'ils
portaient. _Ali-bek_, profitant des circonstances, poussa de plus en
plus ses entreprises et ses succès. Depuis plusieurs années, une partie
du Saïd était occupée par des chaiks arabes peu soumis. L'un d'eux,
nommé _Hammâm_, y formait une puissance capable d'inquiéter. Ali
commença par se délivrer de ce souci, et sous prétexte que ce chaik
recélait un dépôt confié par Ybrahim Kiâya, et qu'il accueillait des
rebelles, il envoya contre lui, en 1769, un corps, de Mamlouks commandé
par son favori Mohammad-bek qui détruisit en une seule journée Hammâm et
sa puissance.

La fin de cette même année vit une autre expédition dont les suites
devaient rejaillir jusque sur l'Europe. Ali-bek arma des vaisseaux à
_Suez_, et les chargeant de Mamlouks, il ordonna au bek _Hasan_ d'aller
occuper Djedda, port de la Mekke, pendant qu'un corps de cavalerie, sous
la conduite de _Mohammad-bek_, marcha par terre à la Mekke même, qui fut
prise sans coup férir et livrée au pillage. Son dessein était de faire
de Djedda l'entrepôt du commerce de l'Inde; et ce projet suggéré par un
jeune négociant vénitien[80] admis à sa confiance, devait faire
abandonner le trajet par le cap de Bonne-Espérance, et lui substituer
l'ancienne route de la Méditerranée et de la mer Rouge. Mais, sans
parler du revers qui termina cette entreprise[81], la suite des faits a
prouvé qu'on s'était trop pressé, et qu'avant d'introduire l'or dans un
pays, il faut y établir des lois.

Cependant Ali-bek, vainqueur d'un chaik du Saïd, et du chérif de la
Mekke, se crut fait désormais pour commander au monde entier. Ses
courtisans lui dirent qu'il était aussi puissant que le sultan de
Constantinople, et il le crut comme ses courtisans. Un peu de
raisonnement lui eût démontré que la proportion de l'Égypte au reste de
l'empire n'en fait qu'un bien petit état, et que 7 ou 8,000 cavaliers
qu'il commandait étaient peu de chose en comparaison de 100,000
janissaires dont le sultan pouvait disposer; mais les Mamlouks ne savent
point de géographie; et Ali, qui voyait l'Égypte de près, la trouvait
plus grande que la Turkie qu'il voyait de loin. Il résolut donc de
commencer le cours de ses conquêtes. La Syrie, qui était à sa porte, fut
naturellement la première qu'il se proposa: tout favorisait ses vues. La
guerre des Russes, ouverte en 1769, occupait toutes les forces des Turks
dans le Nord. Le chaik Dâher, révolté, était un allié puissant et
fidèle; enfin les concussions du pacha de Damas, en disposant les
esprits à la révolte, offraient la plus belle occasion d'envahir son
gouvernement, et de mériter le titre de libérateur des peuples. Ali
saisit très-bien cet ensemble, et il ne différa de se mettre en
mouvement, qu'autant que l'exigeaient les préparatifs nécessaires.
Toutes les mesures étant prises, il publia, en décembre 1770, un
manifeste contre _Osman_, pacha de Damas, et il envoya 500 Mamlouks
occuper Gaze, pour s'assurer l'entrée de la Palestine. Osman n'apprit
pas plus tôt l'invasion, qu'il accourut. Les Mamlouks, effrayés de sa
diligence et du nombre de ses troupes, se tinrent, la bride en main,
prêts à fuir au premier signal; mais _Dâher_, l'homme le plus diligent
qu'ait vu depuis long-temps la Syrie, _Dâher_ accourut d'Acre, et les
tira d'embarras. Osman, campé près de Yâfa, prit la fuite sans rendre de
combat. Dâher occupa Yâfa, Ramlé et toute la Palestine, et la route
resta ouverte à la grande armée qu'on attendait.

Elle arriva sur la fin de février 1771: les gazettes du temps, qui
comptèrent 60,000 hommes, ont fait croire en Europe que c'était une
armée semblable à celles de Russie ou d'Allemagne; mais les Turks, et
surtout ceux de l'Asie, diffèrent encore plus des Européens par l'état
militaire que par les usages et les moeurs. Il s'en faut beaucoup que
60,000 hommes, chez eux, soient 60,000 soldats comme les nôtres. L'armée
dont il s'agit en est un exemple: elle pouvait monter réellement à
40,000 têtes qu'il faut classer comme il suit; savoir, 5,000 Mamlouks,
tous à cheval, et c'était là véritablement l'armée; environ 1,500
Barbaresques à pied, et pas d'autre infanterie. Les Turks n'en
connaissent pas; chez eux, l'homme à cheval est tout. En outre, chaque
Mamlouk ayant à sa suite deux valets à pied armés d'un bâton, il en
résulte 10,000 valets; plus, un excédant de valets et de _serrâdjs_ ou
valets à cheval pour les beks et kâchefs, évalué 2,000, et tout le reste
vivandiers et goujats: voilà cette armée, telle que me l'ont dépeinte
en Palestine des personnes qui l'ont vue et suivie. Elle était commandée
par le favori d'_Ali-bek, Mohammad-bek_, surnommé _Aboudâhâb_, ou père
de l'or, à raison du luxe de sa tente et de ses harnais. Quant à l'ordre
et à la discipline, il n'en faut pas faire mention. Les armées des
Mamlouks et des Turks ne sont qu'un amas confus de cavaliers sans
uniformes, de chevaux de toute taille et de toutes couleurs, marchant
sans observer ni rangs, ni distributions. Cette foule s'achemina vers
Acre, laissant sur son passage les traces de son indiscipline et de sa
rapacité: là se fit la réunion des troupes du chaik Dâher, qui
consistaient en 1,500 _Safadiens_[82] à cheval, commandés par son fils
_Ali_; en 1,200 cavaliers _Mottouâlis_, ayant pour chef le chaik
_Nâsif_, et à peu près 1,000 Barbaresques à pied. Cette réunion opérée,
et le plan concerté, l'on marcha vers Damas dans le courant d'avril.
Osman, qui avait eu le loisir de se préparer, avait de son côté
rassemblé une armée nombreuse et aussi mal ordonnée. Les pachas de
Saïd[83], de Tripoli et d'Alep s'étaient joints à lui, et ils
attendaient l'ennemi sous les murs mêmes de Damas. Il ne faut pas
s'imaginer ici des mouvements combinés, tels que ceux qui, depuis 100
ans, ont fait de la guerre parmi nous une science de calcul et de
réflexion. Les Asiatiques n'ont pas les premiers éléments de cette
conduite. Leurs armées sont des _cohues_, leurs marches des pillages,
leurs campagnes des incursions, leurs batailles des batteries; le plus
fort ou le plus hardi va chercher l'autre, qui souvent fuit sans combat;
s'il attend de pied ferme, on s'aborde, on se mêle; on tire les
carabines, on rompt des lances, on se taille à coups de sabre; on n'a
presque jamais de canon, et lorsqu'il y en a, il est de peu de service.
La terreur se répand souvent sans raison: un parti fuit; l'autre le
presse, et crie victoire. Le vaincu subit la loi du vainqueur, et
souvent la campagne finit avec la bataille.

Tel fut en partie ce qui se passa en Syrie en 1771. L'armée d'Ali-bek et
de Dâher marcha contre Damas. Les pachas l'attendirent; on s'approcha,
et le 6 juin on en vint à une affaire décisive: les Mamlouks et les
Safadiens fondirent avec tant de fureur sur les Turks, que ceux-ci,
épouvantés du carnage, prirent la fuite; les pachas ne furent pas les
derniers à se sauver; les alliés, maîtres du terrain, s'emparèrent sans
effort de la ville qui n'avait ni soldats ni murs. Le château seul
résista. Ses murailles ruinées n'avaient pas un canon, encore moins de
canonniers; mais il y avait un fossé marécageux, et derrière les ruines
quelques fusiliers; et cela suffit pour arrêter cette armée de
cavaliers: cependant, comme les assiégés étaient vaincus par l'opinion,
ils capitulèrent le troisième jour, et la place devait être livrée le
lendemain, lorsque le point du jour amena la plus étrange des
révolutions. Au moment que l'on attendait le signal de la reddition,
Mohammad fait tout à coup crier la retraite, et tous ses cavaliers
tournent vers l'Égypte. En vain Ali-Dâher et Nâsif surpris, accourent et
demandent la cause d'un retour si incroyable: le _Mamlouk_ ne répond à
leurs instances que par une menace hautaine, et tout décampe en
confusion. Ce ne fut pas une retraite, mais une fuite; on eût dit que
l'ennemi les chassait l'épée dans les reins; la route de Damas au Kaire
fut couverte de piétons, de cavaliers épars, de munitions et de bagages
abandonnés. On attribua dans le temps cette aventure bizarre à un
prétendu bruit de la mort d'Ali-bek; mais le vrai noeud de l'énigme fut
une conférence secrète qui se passa de nuit dans la tente de
Mohammad-bek. Osman ayant vu que la force était sans succès, employa la
séduction. Il trouva moyen d'introduire chez le général égyptien un
agent délié qui, sous prétexte de traiter de pacification, tenta de
semer la révolte et la discorde. Il insinua à Mohammad que le rôle qu'il
jouait était aussi peu convenable à son honneur qu'à sa sûreté; qu'il se
trompait s'il croyait que le sultan dût laisser impunies les saillies
d'Ali-bek; que c'était un sacrilége de violer une ville sainte comme
Damas, l'une des deux portes de la _Kîabé_[84]; qu'il s'étonnait que lui
Mohammad préférât à la faveur du sultan celle d'un de ses esclaves, et
qu'il plaçât un second maître entre son souverain et lui; que d'ailleurs
on savait que ce maître, en l'exposant chaque jour à de nouveaux
dangers, le sacrifiait, et à son ambition personnelle, et à la jalousie
de son kiâya, le Copte _Rezq_. Ces raisons, et surtout ces deux
dernières, qui portaient sur des faits connus, frappèrent vivement
Mohammad et ses beks: aussitôt ils délibérèrent, et se lièrent par
serment sur le _sabre_ et le _Qôran_; ils décidèrent qu'on partirait
sans délai pour le Kaire. Ce fut en conséquence de ce dessein qu'ils
décampèrent si brusquement, en abandonnant leur conquête: ils marchèrent
avec tant de précipitation, que le bruit de leur arrivée ne les précéda
au Kaire que de six heures. Ali-bek en fut épouvanté, et il eût désiré
de punir sur-le-champ son général; mais Mohammad parut si bien
accompagné, qu'il n'y eut pas moyen de rien tenter contre sa personne:
il fallut dissimuler, et Ali-bek s'y soumit d'autant plus aisément,
qu'il devait sa fortune bien plus encore à cet art qu'à son courage.

Privé tout à coup des fruits d'une guerre dispendieuse, Ali-bek ne
renonça pas à ses projets. Il continua d'envoyer des secours à son
allié Dâher, et il prépara une seconde armée pour l'année 1772; mais la
fortune, lasse de faire pour lui plus que sa prudence, cessa de le
favoriser. Un premier revers fut la perte de plusieurs _cayâsses_ ou
bateaux qu'un corsaire russe enleva à la vue de Damiât, au moment qu'ils
portaient des riz à Dâher; mais un autre accident bien plus grave, fut
l'évasion de Mohammad-bek. Ali-bek avait de la peine à oublier l'affaire
de Damas; néanmoins, par un reste de cet amour que l'on a pour ceux à
qui l'on a fait du bien, il ne pouvait se décider à un coup violent,
quand un propos glissé par le négociant vénitien qui jouissait de sa
confiance, vint l'y déterminer. «Les sultans des Francs,» disait un jour
Ali-bek à cet Européen, de qui je le tiens, «les sultans des Francs
ont-ils des enfants aussi riches que mon fils Mohammad? Non, seigneur,
lui répondit le courtisan: ils s'en donnent bien de garde; car ils
prétendent que les enfants trop grands sont souvent pressés d'hériter de
leurs pères.» Ce mot pénétra comme un trait dans le coeur d'Ali-bek. De
ce moment il vit dans Mohammad un rival dangereux, et il résolut sa
perte. Pour l'effectuer sans risques, il envoya d'abord un ordre à
toutes les portes du Kaire de ne laisser sortir aucun Mamlouk dans la
soirée ou pendant la nuit; puis il fit signifier à Mohammad d'aller
sur-le-champ en exil au Saïd. Il comptait, par cette contradiction, que
Mohammad serait arrêté aux portes, et que les gardiens s'emparant de sa
personne, on en aurait bon marché; mais le hasard trompa ces mesures
vagues et timides. La fortune voulut que par un malentendu, on crût
Mohammad chargé d'ordres particuliers d'Ali. On le laissa passer avec sa
suite, et de ce moment tout fut perdu. Ali-bek, instruit de la méprise,
le fit poursuivre; mais Mohammad tint une contenance si menaçante, qu'on
n'osa l'attaquer. Il se retira au Saïd, frémissant de colère et plein du
désir de la vengeance. Un autre danger l'y attendait. Ayoub-bek,
lieutenant d'Ali, feignant d'entrer dans les ressentiments de l'exilé,
l'accueillit avec transport, et jura sur le sabre et le Qôran de faire
cause commune avec lui. Peu de temps après on surprit des lettres de cet
Ayoub à Ali, par lesquelles il lui promettait incessamment la tête de
son ennemi. Mohammad, ayant découvert la trame, fit saisir le traître;
et, après lui avoir coupé les poings et la langue, il l'envoya au Kaire
recevoir la récompense de son patron.

Cependant les Mamlouks, jaloux de la fortune et las des hauteurs
d'Ali-bek, désertèrent en foule vers son rival. Les Arabes de _Hammâm_,
par ressentiment et par espoir de butin, se joignirent à eux. En
quarante jours Mohammad se vit assez fort pour descendre du Saïd et
venir camper à 4 lieues du Kaire. Ali-bek, troublé de son approche,
hésita sur le parti qu'il devait prendre, et prit le plus mauvais.
Craignant de se voir trahi s'il marchait en personne, il fit avancer un
corps de troupes sous la conduite d'Ismaël-bek, dont il avait lieu de se
défier, et lui-même campa avec sa maison aux portes du Kaire. Ismaël,
qui avait trempé dans l'affaire de Damas, ne fut pas plus tôt en
présence de l'ennemi, qu'il passa de son côté; ses troupes,
déconcertées, se replièrent en fuyant vers le Kaire: pendant qu'elles se
rejoignaient au corps de réserve, les Arabes et les Mamlouks qui les
poursuivaient les attaquèrent si brusquement que la déroute devint
générale. Ali-bek perdant courage ne songea plus qu'à sauver ses trésors
et sa personne. Il rentra précipitamment dans la ville, et, pillant à la
hâte sa propre maison, il prit la fuite vers Gaze, suivi de 800 Mamlouks
qui s'attachèrent à sa fortune. Il voulait passer sur-le-champ jusqu'à
Acre, chez son allié Dâher; mais les habitants de Nâblous et de Yâfa lui
fermèrent la route. Il fallut que Dâher vînt lui-même lever les
obstacles. L'Arabe le reçut avec cette simplicité et cette franchise qui
de tout temps ont fait le caractère de sa nation, et il l'emmena à Acre.
Saïde alors assiégée par les troupes d'Osman et par les Druzes,
demandait des secours. Il alla les porter, et Ali l'y accompagna. Leurs
troupes réunies formaient environ 7,000 cavaliers. A leur approche les
Turks levèrent le siége, et se retirèrent à une lieue au nord de la
ville, sur la rivière d'_Aoula_. Ce fut là que se livra, en juillet
1772, la bataille la plus considérable et la plus méthodique de toute
cette guerre. L'armée turke, trois fois plus forte que celle des deux
alliés, fut complètement battue. Les sept pachas qui la commandaient
prirent la fuite, et Saïde resta à _Dâher_, et à son gouverneur
_Degnizlé_. De retour à _Acre_, Ali-bek et Dâher allèrent châtier les
habitants de Yâfa, qui s'étaient révoltés pour garder à leur profit un
dépôt de munitions et de vêtements qu'une flottille d'Ali y avait laissé
avant qu'il fût chassé du Kaire. La ville, occupée par un chaik de
_Nâblous_, ferma ses portes, et il fallut l'assiéger. Cette expédition
commença en juillet, et dura 8 mois, quoique Yâfa n'eût pour enceinte
qu'un vrai mur de jardin sans fossé; mais en Syrie et en Égypte on est
encore plus novice dans la guerre de siége que dans celle de campagne:
enfin les assiégés capitulèrent en février 1773. Ali, désormais libre,
ne songea plus qu'à repasser au Kaire. _Dâher_ lui offrait des secours;
les Russes, avec qui Ali avait contracté une alliance en traitant
l'affaire du corsaire, promettaient de le seconder: seulement il fallait
du temps pour rassembler ces moyens épars, et Ali s'impatientait. Les
promesses de Rezq, son oracle et son kiâya, irritaient encore sa
pétulance. Ce Copte ne cessait de lui dire que l'heure de son retour
était venue; que les astres en présentaient les signes les plus
favorables; que la perte de Mohammad était présagée de la manière la
plus certaine. Ali, qui, comme tous les Turks, croyait fermement à
l'astrologie, et qui se fiait d'autant plus à Rezq, que souvent ses
prédictions avaient réussi, ne pouvait plus supporter de délais. Les
nouvelles du Kaire achevèrent de lui faire perdre patience. Dans les
premiers jours d'avril on lui remit des lettres signées de ses amis, par
lesquelles ils lui marquaient qu'on était las de son ingrat esclave, et
qu'on n'attendait que sa présence pour le chasser. Sur-le-champ il
arrêta son départ, et sans donner aux Russes le temps d'arriver, il
partit avec ses Mamlouks et 1,500 Safadiens commandés par _Osman_, fils
de _Dâher_; mais il ignorait que les lettres du Kaire étaient une ruse
de Mohammad; que ce bek les avait exigées par violence pour le tromper
et l'attirer dans un piége qu'il lui tendait. En effet, Ali, s'étant
engagé dans le désert qui sépare Gaze de l'Égypte, rencontra près de
_Salêhie_ un corps de 1,000 Mamlouks d'élite qui l'attendaient. Ce corps
était conduit par le jeune bek _Mourâd_, qui, épris de la femme
d'Ali-bek, l'avait obtenue de Mohammad au cas qu'il livrât la tête de
cet illustre infortuné. A peine Mourâd eut-il aperçu la poussière qui
annonçait au loin les ennemis, que fondant sur eux avec sa troupe, il
les mit en désordre; pour comble de bonheur il rencontra Ali-bek dans la
mêlée, l'attaqua, le blessa au front d'un coup de sabre, le prit et le
conduisit à Mohammad. Celui-ci, campé deux lieues en arrière, reçut son
ancien maître avec ce respect exagéré si familier aux _Turks_ et cette
sensibilité que sait feindre la perfidie. Il lui donna une tente
magnifique, recommanda qu'on en prît le plus grand soin, se dit mille
fois _son esclave, baisant la poussière de ses pieds_; mais le troisième
jour ce spectacle se termina par la mort d'Ali-bek, due, selon les uns,
aux suites de sa blessure, selon les autres, au poison: les deux cas
sont si également probables, qu'on n'en peut rien décider.

Ainsi se termina la carrière de cet homme, qui, pendant quelque temps,
avait fixé l'attention de l'Europe, et donné à bien des politiques
l'espérance d'une grande révolution. On ne peut nier qu'il n'ait été un
homme extraordinaire; mais l'on s'en fait une idée exagérée, quand on le
met dans la classe des grands hommes: ce que racontent de lui des
témoins dignes de foi, prouve que s'il eut le germe des grandes
qualités, le défaut de culture les empêcha de prendre ce développement
qui en fait de grandes vertus. Passons sur sa crédulité en astrologie,
qui détermina plus souvent ses actions que des motifs réfléchis. Passons
aussi sur ses trahisons, ses parjures, l'assassinat même de ses
bienfaiteurs[85], par lesquels il acquit ou maintint sa puissance. Sans
doute, la morale d'une société anarchique est moins sévère que celle
d'une société paisible; mais en jugeant les ambitieux par leurs propres
principes, on trouvera qu'Ali-bek a mal connu ou mal suivi son plan
d'agrandissement, et qu'il a lui-même préparé sa perte. On a droit
surtout de lui reprocher trois fautes: 1º Cette imprudente passion de
conquêtes, qui épuisa sans fruit ses revenus et ses forces, et lui fit
négliger l'administration intérieure de son propre pays. 2º Le repos
précoce auquel il se livra, ne faisant plus rien que par ses
lieutenants; ce qui diminua parmi les Mamlouks le respect qu'on avait
pour lui, et enhardit les esprits à la révolte. 3º Enfin, les richesses
excessives qu'il entassa sur la tête de son favori, et qui lui
procurèrent le crédit dont il abusa. En supposant Mohammad vertueux, Ali
ne devait-il pas craindre la séduction des adulateurs, qui en tout pays
se rassemblent autour de l'opulence? Cependant il faut admirer dans
Ali-bek une qualité qui le distingue de la foule des tyrans qui ont
gouverné l'Égypte: si les vices d'une mauvaise éducation l'empêchèrent
de connaître la vraie gloire, il est du moins constant qu'il en eut le
désir; et ce désir ne fut jamais celui des âmes vulgaires. Il ne lui
manqua que d'être approché par des hommes qui en connussent les routes;
et parmi ceux qui commandent, il en est peu dont on puisse faire cet
éloge.

Je ne puis passer sous silence une observation que j'ai entendu faire
au Kaire. Ceux des négocians européens qui ont vu le règne d'Ali-bek et
sa ruine, après avoir vanté la bonté de son administration, son zèle
pour la justice et sa bienveillance pour les Francs, ajoutent avec
surprise que le peuple ne le regretta point; ils en prennent occasion de
répéter ces reproches d'inconstance et d'ingratitude qu'on a coutume de
faire au peuple; mais en examinant tous les accessoires, ce fait ne m'a
pas paru si bizarre qu'il en a l'apparence. En Égypte, comme en tous
pays, les jugements du peuple sont dictés par l'intérêt de sa
subsistance; c'est selon que ses gouverneurs la lui rendent aisée ou
difficile, qu'il les aime ou les hait, les blâme ou les approuve: et
cette manière de juger ne peut être ni aveugle ni injuste. En vain lui
diront-ils que l'honneur de l'empire, la gloire de la nation,
l'encouragement du commerce et des beaux-arts exigent telle ou telle
opération. Le besoin de vivre doit passer avant tout; et quand la
multitude manque de pain, elle a du moins le droit de refuser sa
reconnaissance et son admiration. Qu'importait au peuple d'Égypte
qu'Ali-bek conquît le Saïd, la Mekke et la Syrie, si ses conquêtes ne
rendaient pas son sort meilleur? Et il en devint pire; car ces guerres
aggravèrent les contributions par leurs frais. La seule expédition de la
Mekke coûta vingt-six millions de France. Les sorties de blé
qu'occasionnèrent les armées, jointes au monopole de quelques
négociants en faveur, causèrent une famine qui désola le pays pendant
tout le cours de 1770 et 1771. Or, quand les habitans du Kaire et les
paysans des villages mouraient de faim, avaient-ils tort de murmurer
contre Ali-bek? avaient-ils tort de condamner le commerce de l'Inde, si
tous ses avantages devaient se concentrer en quelques mains? Quand Ali
dépensait 225,000 livres pour l'inutile poignée d'un _kandjar_[86], si
les joailliers vantaient sa magnificence, le peuple n'avait-il pas le
droit de détester son luxe? Cette libéralité, que ses courtisans
appelaient vertu, le peuple, aux dépens de qui elle s'exerçait,
n'avait-il pas raison de l'appeler vice? Était-ce un mérite à cet homme
de prodiguer un or qui ne lui coûtait rien? Était-ce une justice de
satisfaire, aux dépens du public, ses affections ou ses obligations
particulières, comme il fit avec son panetier[87]? On ne peut le nier,
la plupart des actions d'Ali-bek offrent bien moins les principes
généraux de la justice et de l'humanité, que les motifs d'une ambition
et d'une vanité personnelles. L'Égypte n'était à ses yeux qu'un domaine,
et le peuple un troupeau dont il pouvait disposer à son gré. Doit-on
s'étonner après cela, si les hommes qu'il traita en maître impérieux,
l'ont jugé en mercenaires mécontents?



CHAPITRE IV.

Précis des événements arrivés depuis la mort d'Ali-bek jusqu'en 1785.


Depuis la mort d'Ali-bek, le sort des Égyptiens ne s'est pas amélioré:
ses successeurs n'ont pas même imité ce qu'il y avait de louable dans sa
conduite. _Mohammad-bek_, qui prit sa place au mois d'avril 1773, n'a
montré, pendant deux ans de règne, que les fureurs d'un brigand et les
noirceurs d'un traître. D'abord, pour colorer son ingratitude envers son
patron, il avait feint de n'être que le vengeur des droits du sultan, et
le ministre de ses volontés; en conséquence, il avait envoyé à
Constantinople le tribut interrompu depuis six ans, et le serment d'une
obéissance sans bornes. Il renouvela sa soumission à la mort d'Ali-bek;
et, sous prétexte de prouver son zèle pour le sultan, il demanda la
permission de faire la guerre à l'Arabe _Dâher_. La Porte, qui eût
elle-même sollicité cette démarche comme une faveur, se trouva trop
heureuse de l'accorder comme une grace: elle y ajouta le titre de pacha
du Kaire, et Mohammad ne songea plus qu'à cette expédition. On pourra
demander quel intérêt politique avait un gouverneur d'Égypte à détruire
l'Arabe _Dâher_, rebelle en Syrie. Mais ici la politique n'était pas
plus consultée qu'en d'autres occasions. Les mobiles étaient des
passions particulières, et entre autres un ressentiment personnel à
Mohammad-bek. Il ne pouvait oublier une lettre sanglante que _Dâher_ lui
avait écrite lors de la révolution de Damas, ni toutes les démarches
hostiles que le chaik avait faites contre lui en faveur d'Ali-bek.
D'ailleurs la cupidité se joignait à la haine. Le ministre de Dâher,
_Ybrahim-Sabbâr_[88], passait pour avoir entassé des trésors
extraordinaires, et l'Égyptien voyait, en perdant Dâher, le double
avantage de s'enrichir et de se venger. Il ne balança donc pas à
entreprendre cette guerre, et il en fit les préparatifs avec toute
l'activité que donne la haine. Il se munit d'un train d'artillerie
extraordinaire; il fit venir des canonniers étrangers, et il en confia
le commandement à l'Anglais Robinson; il fit transporter de Suez un
canon de 16 pieds de longueur, qui restait depuis long-temps inutile.
Enfin, au mois de février 1776, il parut en Palestine avec une armée
égale à celle qu'il avait menée contre Damas. A son approche, les gens
de Dâher qui occupaient _Gaze_, ne pouvant espérer de s'y soutenir, se
retirèrent; il s'en empara, et sans s'arrêter il marcha contre Yâfâ.
Cette ville, qui avait une garnison, et dont les habitants avaient tous
l'habitude de la guerre, se montra moins docile que Gaze, et il fallut
l'assiéger. L'histoire de ce siége serait un monument curieux de
l'ignorance de ces contrées dans l'art militaire; quelques faits
principaux en donneront une idée suffisante.

_Yâfâ_, l'ancienne Ioppé, est située sur un rivage dont le niveau
général est peu élevé au-dessus de la mer. Le seul emplacement de la
ville se trouve être une colline en pain de sucre, d'environ 130 pieds
perpendiculaires. Les maisons, distribuées sur la pente, offrent le coup
d'oeil pittoresque des gradins d'un amphithéâtre; sur la pointe est une
petite citadelle qui domine le tout; le bas de la colline est enceint
d'un mur sans rempart, de 12 à 14 pieds de haut, sur 2 ou 3
d'épaisseur. Les créneaux qui règnent sur son faîte sont les seuls
signes qui le distinguent d'un mur de jardin. Ce mur, qui n'a point de
fossé, est entouré de jardins, où les limons, les oranges et les
poncires acquièrent dans un sol léger une grosseur prodigieuse: voilà la
ville qu'attaquait Mohammad. Elle avait pour défenseurs 5 à 600
_Safadiens_ et autant d'habitants, qui, à la vue de l'ennemi, prirent
leur sabre et leur fusil à pierre et à mèche. Ils avaient quelques
canons de bronze de 24 livres de balles, sans affûts; il les élevèrent
tant bien que mal sur quelques charpentes faites à la hâte: et comptant
le courage et la haine pour la force, ils répondirent aux sommations de
l'ennemi par des menaces et des coups de fusil.

Mohammad, voyant qu'il fallait les emporter de vive force, vint asseoir
son camp devant la ville; mais le Mamlouk savait si peu les règles de
l'art, qu'il se plaça à demi-portée du canon; les boulets qui tombèrent
sur ses tentes l'avertirent de sa faute: il recula: nouvelle expérience,
nouvelle leçon; enfin il trouva la mesure, et se fixa: on planta sa
tente, où le luxe le plus effréné fut déployé de toutes parts: on dressa
tout autour et sans ordre, celles des Mamlouks; les Barbaresques firent
des huttes avec les troncs et les branches des orangers et des
limoniers; et la suite de l'armée s'arrangea comme elle put: on
distribua, tant bien que mal, quelques gardes, et, sans faire de
retranchements, on se réputa campé. Il fallait dresser des batteries; on
choisit un terrain un peu élevé vers le sud-est de la ville, et là,
derrière quelques murs de jardin, on pointa 8 pièces de gros canons à
200 pas de la ville, et l'on commença de tirer, malgré les fusiliers de
l'ennemi, qui, du haut des terrasses, tuèrent plusieurs canonniers. Tout
cet ordre paraîtra si étrange en Europe, que l'on sera tenté d'en
douter; mais ces faits n'ont pas 11 ans: j'ai vu les lieux, j'ai entendu
nombre de témoins oculaires, et je regarde comme un devoir de n'altérer
ni en bien ni en mal des faits sur lesquels l'esprit d'une nation doit
être jugé.

On sent qu'un mur de 3 pieds d'épaisseur et sans rempart fut bientôt
ouvert d'une large brèche; il fallut, non pas y monter, mais la
franchir. Les Mamlouks voulaient qu'on le fît à cheval; mais on leur fit
comprendre que cela était impossible; et, pour la première fois, ils
consentirent à marcher à pied. Ce dut être un spectacle curieux de les
voir avec leurs immenses culottes de _sailles_ de Venise, embarrassés de
leurs beniches retroussés, le sabre courbe à la main et le pistolet au
côté, avancer en trébuchant parmi les décombres d'une muraille. Ils
crurent avoir tout surmonté, quand ils eurent franchi cet obstacle; mais
les assiégés, qui jugeaient mieux, attendirent qu'ils eussent débouché
sur le terrain vide qui est entre la ville et le mur; là ils les
assaillirent, du haut des terrasses et des fenêtres des maisons, d'une
telle grêle de balles, que les Mamlouks n'eurent pas même l'envie de
mettre le feu; ils se retirèrent, persuadés que cet endroit était un
coupe-gorge impénétrable, puisqu'on n'y pouvait entrer à cheval.
Mourâd-bek les ramena plusieurs fois, toujours inutilement. Mohammad-bek
séchait de désespoir, de rage et de soucis: 46 jours se passèrent ainsi.
Cependant les assiégés, dont le nombre diminuait par les attaques
réitérées, et qui ne voyaient pas qu'on leur préparât des secours du
côté d'_Acre_, s'ennuyaient de soutenir seuls la cause de Dâher. Les
musulmans surtout se plaignaient que les chrétiens, occupés à prier, se
tenaient plus dans les églises qu'au champ de bataille. Quelques
personnes ouvrirent des pourparlers: on proposa d'abandonner la place si
les Égyptiens donnaient des sûretés: on arrêta des conditions, et l'on
pouvait regarder le traité comme conclu, lorsque dans la sécurité qu'il
occasionait, quelques Mamlouks entrèrent dans la ville. La foule les
suivit, ils voulurent piller, on voulut se défendre, et l'attaque
recommença; l'armée alors s'y précipita en foule, et la ville éprouva
les horreurs du sac; femmes, enfants, vieillards, hommes faits, tout fut
passé au fil du sabre; et Mohammad, aussi lâche que barbare, fit ériger
sous ses yeux, pour monument de sa victoire, une pyramide de toutes les
têtes de ces infortunés: on assure qu'elles passaient 1200. Cette
catastrophe, arrivée le 19 mai 1776, répandit la terreur dans tout le
pays. Le chaik Dâher même s'enfuit d'Acre, où son fils Ali le remplaça.
Cet Ali, dont la Syrie célèbre encore l'active intrépidité, mais qui en
a terni la gloire par ses révoltes perpétuelles contre son père; cet Ali
crut que Mohammad, avec qui il avait fait un traité, le respecterait;
mais le Mamlouk, arrivé aux portes d'Acre, lui déclara que, pour prix de
son amitié, il voulait la tête de Dâher même. Ali, trompé, rejeta le
parricide, et abandonna la ville aux Égyptiens; ils la pillèrent
complètement: à peine les négociants français furent-ils épargnés;
bientôt même ils se virent dans un danger affreux. Mohammad, instruit
qu'ils étaient dépositaires des richesses d'Ybrahim, Kiâya de Dâher,
leur déclara que s'ils ne les restituaient, il les ferait tous égorger.
Le dimanche suivant était assigné pour cette terrible recherche, quand
le hasard vint les délivrer, eux et la Syrie, de ce fléau. Mohammad,
saisi d'une fièvre maligne, périt en 2 jours à la fleur de l'âge[89].
Les chrétiens de Syrie sont persuadés que cette mort fut une punition du
prophète Élie, dont il viola l'église sur le Carmel. Ils racontent même
que, dans son agonie, il le vit plusieurs fois sous la forme d'un
vieillard, et qu'il s'écriait sans cesse: _Otez-moi ce vieillard qui
m'assiége et m'épouvante_. Mais ceux qui approchèrent de ce général dans
ses derniers moments, ont rapporté au Kaire, à des personnes dignes de
foi, que cette vision, effet du délire, avait son origine dans le
souvenir de meurtres particuliers, et que la mort de Mohammad fut due
aux causes bien naturelles d'un climat connu pour malsain, d'une chaleur
excessive, d'une fatigue immodérée et des soucis cuisants que lui avait
causés le siége de Yâfa. Il n'est pas hors de propos de remarquer à ce
sujet, que si l'on écrivait l'histoire des chrétiens de Syrie et
d'Égypte, elle serait aussi remplie de prodiges et d'apparitions qu'au
temps passé.

Cette mort ne fut pas plus tôt connue, que toute cette armée, par une
déroute semblable à celle de Damas, prit en tumulte le chemin de
l'Égypte. Mourâd-bek, à qui la faveur de Mohammad avait acquis un grand
crédit, se hâta de regagner le Kaire, pour y disputer le commandement à
Ybrahim-bek. Celui-ci, également affranchi et favori du mort, n'eut pas
plus tôt appris l'état des affaires, qu'il prit des mesures pour
s'assurer une autorité dont il était dépositaire depuis l'absence de son
patron. Tout annonçait une guerre ouverte; mais les deux rivaux,
mesurant chacun leurs moyens, se trouvèrent une égalité qui leur fit
craindre l'issue d'un combat. Ils prirent le parti de la paix, et ils
passèrent un accord, par lequel l'autorité resta indivise, à condition
cependant qu'Ybrahim conserverait le titre de _chaik-el-beled_, ou de
_commandant_: l'intérêt de leur sûreté commune décida surtout cet
arrangement. Depuis la mort d'Ali-bek, les beks et les kachefs, issus de
sa _maison_[90], frémissaient en secret de voir la puissance passée aux
mains d'une faction nouvelle; la supériorité de Mohammad, ci-devant leur
égal, avait blessé leurs prétentions; celle de ses esclaves leur parut
encore plus insupportable: ils résolurent de s'en affranchir; et ils
commencèrent des intrigues et des cabales qui aboutirent à former une
ligue contre Ybrahim et Mourâd. Elle eut pour chef cet Ismaël-bek qui
avait trahi Ali-bek, et qui restait seul bek de la création d'Ybrahim
Kiâfa. Il se conduisit avec tant d'artifice, que Mourâd et Ybrahim
furent obligés d'évacuer le Kaire de leur propre mouvement; ils se
réfugièrent sous la protection du château; mais Ismaël les y ayant
assiégés, ils prirent le parti de passer au Saïd. Peu après, la conduite
tyrannique de ce chef leur procura une foule de transfuges avec lesquels
ils revinrent l'attaquer, et ils le chassèrent à leur tour. Ismaël
dépossédé s'enfuit à Gaze, d'où il passa par mer à _Derné_ à l'ouest
d'Alexandrie, et se rendit par le désert au Saïd. D'autre part,
_Hasan-bek_, ci-devant gouverneur de Djedda, ayant été exilé du Kaire et
s'étant pareillement réfugié au Saïd, ces deux chefs s'unirent
d'intérêts, et formèrent un parti qui subsiste encore. Mourâd et
Ybrahim, inquiets de sa durée, ont tenté plusieurs fois de le détruire,
sans en pouvoir venir à bout. Ils avaient fini par accorder aux rebelles
un district au-dessus de Djirdjé; mais ces Mamlouks, qui ne soupirent
qu'après les délices du Kaire, ayant fait quelques mouvements en 1783,
Mourâd-bek crut devoir faire une tentative pour les exterminer:
j'arrivai dans le temps qu'il en faisait les préparatifs. Ses gens,
répandus sur le Nil, arrêtaient tous les bateaux qu'ils rencontraient,
et, le bâton à la main, forçaient les malheureux patrons de les suivre
au Kaire; chacun fuyait pour se dérober à une corvée qui ne devait
rapporter aucun salaire. Dans la ville, on avait imposé une contribution
de 500,000 dahlers[91] sur le commerce; on forçait les boulangers et les
divers marchands à fournir leurs denrées au-dessous du prix qu'elles
leur coûtaient, et toutes ces extorsions, si abhorrées en Europe,
étaient des choses d'usage. Tout fut prêt dans les premiers jours
d'avril, et Mourâd partit pour le Saïd. Les nouvelles de Constantinople
et celles d'Europe qui les répètent, peignirent dans le temps cette
expédition comme une guerre considérable, et l'armée de Mourâd comme une
puissante armée; elle l'était relativement à ses moyens et à l'état de
l'Égypte; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle ne passait pas 2,000
cavaliers. A voir l'altération habituelle des nouvelles de
Constantinople, il faut croire, ou que les Turks de la capitale
n'entendent rien aux affaires de l'Égypte et de la Syrie, ou qu'ils
veulent en imposer aux Européens. Le peu de communication qu'il y a
entre ces parties éloignées de l'empire, rend le premier cas plus
probable que le second. D'un autre côté, il semblerait que la résidence
de nos négociants dans les diverses échelles dût nous éclaircir; mais
les négociants, renfermés dans leurs _kans_ comme dans des prisons, ne
s'embarrassent que peu de tout ce qui est étranger à leur commerce, et
ils se contentent de rire des gazettes qu'on leur envoie d'Europe.
Quelquefois ils ont voulu les redresser; mais on a fait un si mauvais
emploi de leurs renseignements, qu'ils ont renoncé à un soin onéreux et
sans profit.

Mourâd, parti du Kaire, conduisit ses cavaliers à grandes journées le
long du fleuve; les équipages, les munitions, suivaient dans les
bateaux, et le vent du nord, qui règne le plus souvent, favorisait leur
diligence. Les exilés, au nombre d'environ 500, étaient placés
au-dessus de Djirdjé. Lorsqu'ils apprirent l'arrivée de l'ennemi, la
division se mit parmi eux: quelques-uns voulaient combattre, d'autres
voulaient capituler; plusieurs prirent ce dernier parti, et se rendirent
à Mourâd-bek; mais Hasan et Ismaël, toujours inébranlables, remontèrent
vers Asouan, suivis d'environ 250 cavaliers. Mourâd les poursuivit
jusque vers la cataracte, où ils s'établirent sur des lieux escarpés si
avantageux, que les Mamlouks, toujours ignorants dans la guerre de
poste, tinrent pour impossible de les forcer. D'ailleurs, craignant
qu'une trop longue absence du Kaire n'y fît éclore des nouveautés contre
lui-même, Mourâd se hâta d'y revenir, et les exilés, sortis d'embarras,
revinrent prendre possession de leur poste au Saïde, comme ci-devant.

Dans une société où les passions des particuliers ne sont point dirigées
vers un but général; où chacun, ne pensant qu'à soi, ne voit dans
l'incertitude du lendemain que l'intérêt du moment; où les chefs,
n'imprimant aucun sentiment de respect, ne peuvent maintenir la
subordination: dans une pareille société, un état fixe et constant est
une chose impossible; le choc tumultueux des parties incohérentes doit
donner une mobilité perpétuelle à la machine entière: c'est ce qui ne
cesse d'arriver dans la société des Mamlouks au Kaire. A peine Mourâd
fut-il de retour, que de nouvelles combinaisons d'intérêts excitèrent
de nouveaux troubles; outre sa faction et celles d'Ybrahim et de la
maison d'Ali-bek, il y avait encore au Kaire divers beks sortis d'autres
maisons étrangères à celles-là. Ces beks, que leur faiblesse
particulière faisait négliger par les factions dominantes, s'avisèrent,
au mois de juillet 1783, de réunir leurs forces, jusqu'alors isolées, et
de former un parti qui eût aussi ses prétentions au commandement. Le
hasard voulut que cette ligue fût éventée, et leurs chefs, au nombre de
5, se virent condamnés à l'improviste à passer en exil dans le Delta.
Ils feignirent de se soumettre; mais à peine furent-ils sortis de la
ville, qu'ils prirent la route du Saïde, refuge ordinaire et commode de
tous les mécontents: on les poursuivit inutilement pendant une journée
dans le désert des pyramides; ils échappèrent aux Mamlouks et aux
Arabes, et ils arrivèrent sans accident à Minié, où ils s'établirent. Ce
village, situé 40 lieues au-dessus du Kaire, et placé sur le bord du Nil
qu'il domine, était très-propre à leur dessein. Maîtres du fleuve, ils
pouvaient arrêter tout ce qui descendait du Saïde: ils surent en
profiter; l'envoi de blé que cette province fait chaque année en cette
saison était une circonstance favorable; ils la saisirent; et le Kaire,
frustré de son approvisionnement, se vit menacé de la famine. D'autre
part, les beks et les propriétaires dont les terres étaient dans le
_Faïoum_ et au-delà perdirent leurs revenus, parce que les exilés les
mirent à contribution. Ce double désordre exigeait une nouvelle
expédition. Mourâd-bek, fatigué de la précédente, refusa d'en faire une
autre; Ybrahim-bek s'en chargea. Dès le mois d'août, malgré le
_Ramâdan_, on en fit les préparatifs: comme à l'autre, on saisit tous
les bateaux et leurs patrons; on imposa des contributions; on
contraignit les fournisseurs. Enfin, dans les premiers jours d'octobre,
Ybrahim partit avec une armée qui passait pour formidable, parce qu'elle
était d'environ 3,000 cavaliers. La marche se fit par le Nil, attendu
que les eaux de l'inondation n'avaient pas encore évacué tout le pays,
et que le terrain restait fangeux. En peu de jours on fut en présence.
Ybrahim, qui n'a pas l'humeur si guerrière que Mourâd, n'attaqua point
les confédérés; il entra en négociation, et il conclut un traité verbal,
dont les conditions furent le retour des beks et leur rétablissement.
Mourâd, qui soupçonna quelque trame contre lui dans cet accord, en fut
très-mécontent: la défiance s'établit plus que jamais entre lui et son
rival. L'arrogance que les exilés montrèrent dans un divan général
acheva de l'alarmer: il se crut trahi; et, pour en prévenir l'effet, il
sortit du Kaire avec ses agents, et il se retira au Saïde. On crut qu'il
y avait une guerre ouverte; mais Ybrahim temporisa. Au bout de 4 mois,
Mourâd vint à Djizé, comme pour décider la querelle par une bataille:
pendant 25 jours, les deux partis, séparés par le fleuve, restèrent en
présence sans rien faire. On pourparla; mais Mourâd, mécontent des
conditions, et ne se trouvant pas assez fort pour en dicter de vive
force, retourna au Saïde. Il y fut suivi par des envoyés qui, après 4
mois de négociations, parvinrent enfin à le ramener au Kaire: les
conditions furent qu'il continuerait de partager l'autorité avec
Ybrahim, et que les 5 beks seraient dépouillés de leurs biens. Ces beks,
se voyant sacrifiés par Ybrahim, prirent la fuite; Mourâd les
poursuivit, et, les ayant fait prendre par les Arabes du désert, il les
ramena au Kaire pour les y garder à vue. Alors la paix sembla rétablie;
mais ce qui s'était passé entre les deux commandants leur avait trop
dévoilé à chacun leurs véritables intentions, pour qu'ils pussent
désormais vivre comme amis. Chacun d'eux, bien convaincu que son rival
n'épiait que l'occasion de le perdre, veilla pour éviter une surprise,
ou la préparer. Cette guerre sourde en vint au point d'obliger
Mourâd-bek de quitter le Kaire en 1784; mais, en se campant aux portes,
il y tint une si bonne contenance, qu'Ybrahim, effrayé à son tour,
s'enfuit avec ses gens au Saïde. Il y resta jusqu'en mars 1785, que, par
un nouvel accord, il est revenu au Kaire. Il y partage comme ci-devant
l'autorité avec son rival, en attendant que quelque nouvelle intrigue
lui fournisse l'occasion de prendre sa revanche. Tel est le sommaire
des révolutions qui ont agité l'Égypte dans ces dernières années. Je
n'ai point détaillé la foule d'incidents dont les événements ont été
compliqués, parce que, outre leur incertitude, ils ne portent ni intérêt
ni instruction: ce sont toujours des cabales, des intrigues, des
trahisons, des meurtres, dont la répétition finit par ennuyer; c'en est
assez si le lecteur saisit la chaîne des faits principaux, et en tire
des idées générales sur les moeurs et l'état politique du pays qu'il
étudie. Il nous reste à joindre sur ces deux objets de plus grands
éclaircissements.



CHAPITRE V.

État présent de L'Égypte.


Depuis la révolution d'Ybrahim Kiâya, et surtout depuis celle d'Ali-bek,
le pouvoir des Ottomans en Égypte est devenu plus précaire que dans
aucune autre province. Il est bien vrai que la Porte y conserve toujours
un pacha; mais ce pacha, resserré et gardé à vue dans le château du
Kaire, est plutôt le prisonnier des Mamlouks que le substitut du sultan.
On le dépose, on l'exile, on le chasse à volonté; et, sur la simple
sommation d'un héraut vêtu de noir[92], il _descend_ de son palais
comme le plus simple particulier. Quelques pachas, choisis à dessein par
la Porte, ont tenté, par des manéges secrets, de rétablir les pouvoirs
de leur dignité; mais les beks ont rendu ces intrigues si dangereuses,
qu'ils se bornent maintenant à passer tranquillement les trois ans que
doit durer leur captivité, et à manger en paix la pension qu'on leur
alloue.

Cependant les beks, dans la crainte de porter le divan à quelque parti
violent, n'osent déclarer leur indépendance. Tout continue de se faire
au nom du sultan: ses ordres sont reçus, comme l'on dit, _sur la tête et
sur les yeux_, c'est-à-dire avec le plus grand respect; mais cette
apparence illusoire n'est jamais suivie de l'exécution. Le tribut est
souvent suspendu, et il subit toujours des défalcations. On passe en
compte des dépenses, telles que le curage des canaux, le transport des
décombres du Kaire à la mer, le paiement des troupes, la réparation des
mosquées, etc., etc., qui sont autant de dépenses fausses et simulées.
On trompe sur le degré de l'inondation des terres: la crainte seule des
caravelles qui, chaque année, viennent à Damiât et à Alexandrie, fait
acquitter la contribution des riz et des blés; encore trouve-t-on le
moyen d'altérer les fournissements effectifs en capitulant avec ceux
qui les reçoivent. De son côté, la Porte, fidèle à sa politique
ordinaire, ferme les yeux sur tous ces abus; elle sent que, pour les
réprimer, il faudrait des efforts coûteux, et peut-être même une guerre
ouverte qui compromettrait sa dignité: d'ailleurs, depuis plusieurs
années, des intérêts plus pressants l'obligent de rassembler vers le
nord toutes ses forces; occupée de sa propre sûreté dans Constantinople,
elle laisse aux circonstances le soin de rétablir son pouvoir dans les
provinces éloignées: elle fomente les divisions des divers partis, pour
empêcher qu'aucun ne prenne consistance; et cette méthode, qui ne l'a
point encore trompée, est également avantageuse à ses grands officiers,
qui se font de gros revenus en vendant aux rebelles leur protection et
leur influence. L'amiral actuel, _Hasan-Pacha_, a su plus d'une fois
s'en prévaloir vis-à-vis de Mourâd et d'Ybrahim, de manière à en obtenir
des sommes considérables.



CHAPITRE VI.

Constitution de la Milice des Mamlouks.


En s'emparant du gouvernement de l'Égypte, les Mamlouks ont pris des
mesures qui semblent leur en assurer la possession. La plus efficace,
sans doute, est l'a précaution qu'ils ont eue d'avilir les corps
militaires des _azâbs_ et des _janissaires_. Ces deux corps, qui jadis
étaient la terreur du pacha, ne sont plus que des simulacres aussi vains
que lui-même. La Porte a encore cette faute à se reprocher: car, dès
avant l'instruction d'Ybrahim _Kiâya_, le nombre des troupes turkes, qui
devait être de 40,000 hommes, partie cavalerie, avait été réduit à plus
de moitié par l'avarice des commandants, qui détournaient les payes à
leur profit; après Ybrahim, Ali-bek compléta ce désordre. D'abord il se
défit de tous les chefs qui pouvaient lui faire ombrage; il laissa
vaquer les places sans les remplir; il ôta aux commandants toute
influence, et il avilit toutes les troupes turkes, au point
qu'aujourd'hui les janissaires, les azâbs et les 5 autres corps ne sont
qu'un ramas d'artisans, de goujats et de vagabonds qui gardent les
portes de qui les paie, et qui tremblent devant les Mamlouks comme la
populace du Kaire. C'est véritablement dans le corps de ces Mamlouks que
consiste toute la force militaire de l'Égypte: parmi eux, quelques
centaines sont répandues dans le pays et les villages pour y maintenir
l'autorité, y percevoir les tributs, et veiller aux exactions; mais la
masse est rassemblée au Kaire. D'après les supputations de personnes
instruites, leur nombre ne doit pas excéder 8,500 hommes, tant beks,
kâchefs, que simples affranchis et Mamlouks encore esclaves; dans ce
nombre, il y a une foule de jeunes gens qui n'ont pas atteint 20 et 22
ans. La plus forte maison est celle d'_Ybrahim-bek_, qui a environ 600
Mamlouks: après lui vient Mourâd, qui n'en a pas plus de 400, mais qui,
par son audace et sa prodigalité, fait contre-poids à l'opulence avare
de son rival; le reste des beks, au nombre de 18 à 20, en a depuis 50
jusqu'à 200. Il y a en outre un grand nombre de Mamlouks que l'on
pourrait appeler vagues, en ce qu'étant issus de maisons éteintes, ils
s'attachent à l'une ou à l'autre, selon leur intérêt, prêts à changer
pour qui leur donnera davantage. Il faut encore compter quelques
_Serrâdjes_, espèce de domestiques à cheval, qui portent les ordres des
beks, et remplissent les fonctions d'huissiers: le tout ensemble ne va
pas à 10,000 cavaliers. On ne doit point compter d'infanterie: elle
n'est point estimée en Turkie, et surtout dans les provinces d'Asie. Les
préjugés des anciens Perses et des Tartares règnent encore dans ces
contrées: la guerre n'y étant que l'art de fuir ou de poursuivre,
l'homme de cheval qui remplit le mieux ce double but est réputé le seul
homme de guerre; et comme chez les barbares, l'homme de guerre est le
seul homme distingué, il en est résulté, pour la marche à pied, quelque
chose d'avilissant qui l'a fait réserver au peuple. C'est à ce titre que
les Mamlouks ne permettent aux habitants de l'Égypte que les mulets et
les ânes, et qu'eux seuls ont le privilége d'aller à cheval; ils en
usent dans toute son étendue: à la ville, à la campagne, en visite, même
de porte en porte, on ne les voit jamais qu'à cheval. Leur habillement
est venu se joindre aux préjugés pour leur en imposer l'obligation. Cet
habillement, qui, pour la forme, ne diffère point de celui de tous les
gens aisés en Turkie, mérite d'être décrit.



§ I.

Vêtements des Mamlouks.


D'abord c'est une ample chemise de toile de coton claire et jaunâtre,
par-dessus laquelle on revêt une espèce de robe de chambre en toile des
Indes, ou en étoffes légères de Damas et d'Alep. Cette robe appelée
_antari_, tombe du cou aux chevilles, et croise sur le devant du corps
jusque vers les hanches, où elle se fixe par 2 cordons. Sur cette
première enveloppe vient une seconde, de la même forme, de la même
ampleur, et dont les larges manches tombent également jusqu'au bout des
doigts. Celle-ci s'appelle _coftân_; elle se fait ordinairement
d'étoffes de soie plus riches que la première. Une longue ceinture serre
ces deux vêtements à la taille, et partage le corps en deux paquets.
Par-dessus ces deux pièces en vient une 3^{e}, que l'on appelle
_djoubé_; elle est de drap sans doublure, elle a la même forme générale,
excepté que ses manches sont coupées au coude. Dans l'hiver, et souvent
même dans l'été, ce _djoubé_ est garni d'une fourrure, et devient
_pelisse_. Enfin on met par-dessus ces 3 enveloppes une dernière, que
l'on appelle _beniche_. C'est le manteau ou l'habit de cérémonie. Son
emploi est de couvrir exactement tout le corps, même le bout des doigts,
qu'il serait très-indécent de laisser paraître devant les grands. Sous
ce beniche, le corps a l'air d'un long sac d'où sortent un cou nu et une
tête sans cheveux, couverte d'un turban. Celui des Mamlouks, appelé
_qâouq_, est un cylindre jaune, garni en dehors d'un rouleau de
mousseline artistement compassé. Leurs pieds sont couverts d'un chausson
de cuir jaune qui remonte jusqu'aux talons, et d'une pantoufle sans
quartier, toujours prête à rester en chemin. Mais la pièce la plus
singulière de cet habillement est une espèce de pantalon dont l'ampleur
est telle, que dans sa hauteur, il arrive au menton, et que chacune de
ses jambes pourrait recevoir le corps entier: ajoutez que les Mamlouks
le font de ce drap de Venise qu'on appelle _saille_, qui, quoique aussi
moelleux que l'elbeuf, est plus épais que la bure; et que, pour marcher
plus à l'aise, ils y renferment, sous une ceinture à coulisse, toute la
partie pendante des vêtements dont nous avons parlé. Ainsi emmaillotés,
on conçoit que les Mamlouks ne sont pas des piétons agiles; mais ce que
l'on ne conçoit qu'après avoir vu les hommes de divers pays, est qu'ils
regardent leur habillement comme très-commode. En vain leur objecte-t-on
qu'à pied il empêche de marcher, qu'à cheval il charge inutilement, et
que tout cavalier démonté est un homme perdu; ils répondent: _C'est
l'usage_, et ce mot répond à tout.



§ II.

Équipage des Mamlouks.


Voyons si l'équipage de leur cheval est mieux raisonné. Depuis que l'on
a pris en Europe le bon esprit de se rendre compte des motifs de chaque
chose, on a senti que le cheval, pour exécuter ses mouvements sous le
cavalier, avait besoin d'être le moins chargé qu'il est possible, et
l'on a allégé son harnais autant que le permettait la solidité. Cette
révolution, que le 18^{e} siècle a vu éclore parmi nous, est encore bien
loin des Mamlouks, dont l'esprit est resté au 12^{e} siècle. Toujours
guidés par l'usage, ils donnent au cheval une selle dont la charpente
grossière est chargée de fer, de bois et de cuir. Sur cette selle
s'élève un troussequin de 8 pouces de hauteur, qui couvre le cavalier
jusqu'aux reins, pendant que, sur le devant, un pommeau, saillant de 4 à
5 pouces, menace sa poitrine quand il se penche. Sous la selle, au lieu
de coussins, ils étendent 3 épaisses couvertures de laine: le tout est
fixé par une sangle qui passe sur la selle, et s'attache, non par des
boucles à ardillon, mais par des noeuds de courroies peu solides et
très-compliqués. D'ailleurs, ces selles ont un large poitrail et
manquent de croupière, ce qui les jette trop sur les épaules du cheval.
Les étriers sont une plaque de cuivre plus longue et plus large que le
pied, et dont les côtés, relevés d'un pouce, viennent mourir à l'anse
d'où ils pendent. Les angles de cette plaque sont tranchants, et
servent, au lieu d'éperon, à ouvrir les flancs par de longues blessures.
Le poids ordinaire d'une paire de ces étriers est de 9 à 10 livres, et
souvent ils passent 12 et 13. La selle et les couvertures n'en pèsent
pas moins de 25; ainsi le cheval porte d'abord un poids de 36 livres, ce
qui est d'autant plus ridicule, que les chevaux d'Égypte sont
très-petits. La bride est aussi mal conçue dans son genre; elle est de
l'espèce qu'on appelle _à la genette_, sans articulation. La gourmette,
qui n'est qu'un anneau de fer, serre le menton, au point d'en couper la
peau; aussi tous ces chevaux ont les barres brisées, et manquent
absolument de _bouche_: c'est un effet nécessaire des pratiques des
Mamlouks, qui, au lieu de la ménager comme nous, la détruisent par des
saccades violentes; ils les emploient surtout pour une manoeuvre qui
leur est particulière: elle consiste à lancer le cheval à bride abattue,
puis à l'arrêter subitement au plus fort de la course; saisi par le
mords, le cheval roidit les jambes, plie les jarrets, et termine sa
carrière en glissant d'une seule pièce, comme un cheval de bois: on
conçoit combien cette manoeuvre répétée perd les jambes et la bouche;
mais les Mamlouks lui trouvent de la grace, et elle convient à leur
manière de combattre. Du reste, malgré leurs jambes en crochets, et les
perpétuels mouvements de leurs corps, on ne peut nier qu'ils ne soient
des cavaliers fermes et vigoureux, et qu'ils n'aient quelque chose de
guerrier qui flatte l'oeil même d'un étranger; il faut convenir aussi
qu'ils ont mieux raisonné le choix de leurs armes.



§ III.

Armes des Mamlouks.


La première est une carabine anglaise d'environ 30 pouces de longueur,
et d'un calibre tel, qu'elle peut lancer à la fois 10 à 12 balles, dont
l'effet, même sans adresse, est toujours meurtrier. En second lieu, ils
portent à la ceinture 2 grands pistolets qui tiennent au vêtement par
un cordon de soie. A l'arçon pend quelquefois une masse d'armes dont ils
se servent pour assommer; enfin, sur la cuisse gauche pend à une
bandoulière un sabre courbe, d'une espèce peu connue en Europe; sa lame,
prise en ligne droite, n'a pas plus de 24 pouces, mais, mesurée dans sa
courbure, elle en a 30. Cette forme, qui nous paraît bizarre, n'a pas
été adoptée sans motifs; l'expérience apprend que l'effet d'une lame
droite est borné au lieu et au moment de sa chute, parce qu'elle ne
coupe qu'en appuyant: une lame courbe, au contraire, présentant le
tranchant en retraite, glisse par l'effort du bras, et continue son
action dans un long espace. Les barbares, dont l'esprit s'exerce de
préférence sur les arts meurtriers, n'ont pas manqué cette observation,
et de là l'usage des cimeterres, si général et si ancien dans l'Orient.
Le commun des Mamlouks tire les siens de Constantinople et d'Europe;
mais les beks se disputent les lames de Perse et des anciennes fabriques
de Damas[93], qu'ils paient jusqu'à 40 et 50 louis. Les qualités qu'ils
en estiment sont la légèreté, la trempe égale et bien sonnante, les
ondulations du fer, et surtout la finesse du tranchant: il faut avouer
qu'elle est exquise; mais ces lames ont le défaut d'être fragiles comme
le verre.



§ IV.

Éducation et exercices des Mamlouks.


L'art de se servir de ces armes fait le sujet de l'éducation des
Mamlouks, et l'occupation de toute leur vie. Chaque jour, de grand
matin, la plupart se rendent dans une plaine hors du Kaire; et là,
courant à toute bride, ils s'exercent à sortir prestement la carabine de
la bandoulière, à la tirer juste, à la jeter sous la cuisse, pour saisir
un pistolet qu'ils tirent et jettent par-dessus l'épaule: puis un
second, dont ils font de même, se fiant au cordon qui les attache, sans
perdre de temps à les replacer. Les beks présents les encouragent; et
quiconque brise le vase de terre qui sert de but reçoit des éloges et de
l'argent. Ils s'exercent aussi à bien manier le sabre, et surtout à
donner le coup de revers, qui prend de bas en haut, et qui est le plus
difficile à parer. Leurs tranchants sont si bons, et leurs mains si
adroites, que plusieurs coupent une tête de coton mouillé, comme un pain
de beurre. Ils tirent aussi l'arc, quoiqu'ils l'aient banni des combats;
mais leur exercice favori est celui du _Djerid_: ce nom, qui signifie
proprement _roseau_, se donne en général à tout bâton qu'on lance à la
main selon des principes qui ont dû être ceux des Romains pour le
_pilum_; au lieu de bâton, les Mamlouks emploient des branches fraîches
de palmier effeuillées. Ces branches, qui ont la forme d'une tige
d'artichaut, ont 4 pieds de longueur, et pèsent 5 à 6 livres. Armés de
ce trait, les cavaliers entrent en lice, et courant à toute bride, ils
se le lancent d'assez loin. Sitôt lancé, l'agresseur tourne bride, et
celui qui fuit poursuit et jette à son tour. Les chevaux, dressés par
l'habitude, secondent si bien leurs maîtres, qu'on dirait qu'ils y
prennent autant de plaisir; mais ce plaisir est dangereux, car il y a
des bras qui lancent avec tant de roideur, que souvent le coup blesse,
et même devient mortel. Malheur à qui n'esquivait pas le djerid
d'Ali-bek! Ces jeux, qui nous semblent barbares, tiennent de près à
l'état politique des nations. Il n'y a pas 3 siècles qu'ils existaient
parmi nous, et leur extinction est bien moins due à l'accident de Henri
II, ou à un esprit philosophique, qu'à un état de paix intérieure qui
les a rendus inutiles. Chez les Turks, au contraire, et chez les
Mamlouks, ils se sont conservés, parce que l'anarchie de leur société a
continué de faire un besoin de tout ce qui est relatif à la guerre.
Voyons si leurs progrès dans cette partie sont proportionnés à leur
pratique.



§ V.

Art Militaire des Mamlouks.


Dans notre Europe, quand on parle de troupes et de guerre, on se figure
sur-le-champ une distribution d'hommes par compagnies, par bataillons,
par escadrons; des uniformes de tailles et de couleurs, des formations
par rangs et lignes, des combinaisons de manoeuvres particulières ou
d'évolutions générales; en un mot, tout un système d'opérations fondées
sur des principes réfléchis. Ces idées sont justes par rapport à nous;
mais quand on les transporte aux pays dont nous traitons, elles
deviennent autant d'erreurs. Les Mamlouks ne connaissent rien de notre
art militaire; ils n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni formation, ni
discipline, ni même de subordination. Leur réunion est un attroupement,
leur marche est une cohue, leur combat est un duel, leur guerre est un
brigandage; ordinairement elle se fait dans la ville même du Kaire: au
moment qu'on y pense le moins, une cabale éclate, des beks montent à
cheval, l'alarme se répand, leurs adversaires paraissent: on se charge
dans la rue le sabre à la main; quelques meurtres décident la querelle,
et le plus faible ou le plus timide est exilé. Le peuple n'est pour rien
dans ces combats; que lui importe que les tyrans s'égorgent? Mais on ne
doit pas le croire spectateur tranquille, au milieu des balles et des
coups de cimeterre; ce rôle est toujours dangereux: chacun fuit du champ
de bataille, jusqu'au moment où le calme se rétablit. Quelquefois la
populace pille les maisons des exilés, et les vainqueurs n'y mettent pas
d'obstacle. A ce sujet, il est bon d'observer que ces phrases usitées
dans les nouvelles d'Europe: _les beks ont fait des recrues, les beks
ont ameuté le peuple, le peuple a favorisé un parti_, sont peu propres à
donner des idées exactes. Dans les démêlés des Mamlouks, le peuple n'est
jamais qu'un acteur passif.

Quelquefois la guerre est transportée à la campagne, et les combattants
n'y déploient pas plus d'art. Le parti le plus fort ou le plus audacieux
poursuit l'autre; s'ils sont égaux en courage, ils s'attendent ou se
donnent un rendez-vous; et là, sans égard pour les avantages de
position, les deux troupes s'approchent en peloton, les plus hardis
marchent en tête; on s'aborde, on se défie, on s'attaque; chacun choisit
son homme: on tire, si l'on peut, et l'on passe vite au sabre; c'est là
que se déploient l'art du cavalier et la souplesse du cheval. Si
celui-ci tombe, l'autre est perdu. Dans les déroutes, les valets,
toujours présents, relèvent leur maître; et, s'il n'y a pas de témoins,
ils l'assomment pour prendre la ceinture de sequins qu'il a soin de
porter. Souvent la bataille se décide par la mort de 2 ou 3 personnes.
Depuis quelque temps surtout, les Mamlouks ont compris que leurs
patrons, étant les principaux intéressés, devaient courir les plus
grands risques, et ils leur en laissent l'honneur. S'ils ont l'avantage,
tant mieux pour tout le monde; s'ils sont vaincus, l'on capitule avec le
vainqueur, qui souvent a fait ses conditions d'avance. Il n'y a que
profit à rester tranquille; on est sûr de trouver un maître qui paie, et
l'on revient au Kaire vivre à ses dépens jusqu'à nouvelle fortune.



§ VI.

Discipline des Mamlouks.


Ce caractère, qui cause la mobilité de cette milice, est une suite
nécessaire de sa constitution. Le jeune paysan vendu en Mingrelie ou en
Géorgie n'a pas plus tôt mis le pied en Égypte, que ses idées subissent
une révolution. Une carrière immense s'ouvre à ses regards. Tout se
réunit pour éveiller son audace et son ambition; encore esclave, il se
sent destiné à devenir maître, et déja il prend l'esprit de sa future
condition. Il calcule le besoin qu'a de lui son patron, et il lui fait
acheter ses services et son zèle: il les mesure sur le salaire qu'il en
reçoit, ou sur celui qu'il en attend. Or, comme cette société ne connaît
pas d'autre mobile que l'argent, il en résulte que le soin principal
des maîtres est de satisfaire l'avidité de leurs serviteurs pour
maintenir leur attachement. De là cette prodigalité des beks, ruineuse à
l'Égypte qu'ils pillent; de là cette insubordination des Mamlouks,
fatale à leurs chefs qu'ils dépouillent; de là ces intrigues qui ne
cessent d'agiter les grands et les petits. A peine un esclave est-il
affranchi, qu'il porte déja ses regards sur les premiers emplois. Qui
pourrait arrêter ses prétentions? Rien dans ceux qui commandent ne lui
offre cette supériorité de talents qui imprime le respect. Il n'y voit
que des soldats comme lui, parvenus à la puissance _par les décrets du
sort_; et s'il plaît au sort de le favoriser, il parviendra de même, et
il ne sera pas moins habile dans l'art de gouverner, puisque cet art ne
consiste qu'à prendre de l'argent et à donner des coups de sabre. De cet
ordre de choses est encore né un luxe effréné qui, levant les barrières
à tous les besoins, a donné à la rapacité des grands une étendue sans
bornes. Ce luxe est tel, qu'il n'y a point de Mamlouk dont l'entretien
ne coûte par an 2,500 livres, et il en est beaucoup qui coûtent le
double. A chaque ramâdan, il faut un habillement neuf, il faut des draps
de France, des sailles de Venise, des étoffes de Damas et des Indes. Il
faut souvent renouveler les chevaux, les harnais. On veut des pistolets
et des sabres damasquinés, des étriers dorés d'or moulu, des selles et
des brides plaquées d'argent. Il faut aux chefs, pour les distinguer du
vulgaire, des bijoux, des pierres précieuses, des chevaux arabes de 2 et
300 louis, des châles de Kachemire[94] de 25 et 50 louis, et une foule
de pelisses, dont les moindres coûtent 500 livres[95]. Les femmes ont
rejeté, comme trop simple, l'ancien usage des garnitures de sequins sur
la tête et sur la poitrine; elles y ont substitué les diamants, les
émeraudes, les rubis, les perles fines; et, à la passion des châles et
des fourrures, elles ont joint celle des étoffes et des galons de Lyon.
Quand de tels besoins se trouvent dans une classe qui a en main toute
l'autorité, et qui ne connaît de droits ni de propriété, ni de vie,
qu'on juge des conséquences qu'ils doivent avoir, et pour les classes
obligées d'y fournir, et pour les moeurs mêmes de ceux qui les ont.



§ VII.

Moeurs des Mamlouks.


Les moeurs des Mamlouks sont telles, qu'il est à craindre, en conservant
les simples traits de la vérité, d'encourir le soupçon d'une
exagération passionnée. Nés la plupart dans le rit grec, et circoncis au
moment qu'on les achète, ils ne sont aux yeux des Turks mêmes que des
_renégats_, sans foi ni religion. Étrangers entre eux, ils ne sont point
liés par ces sentiments naturels qui unissent les autres hommes. Sans
parents, sans enfants, le passé n'a rien fait pour eux; ils ne font rien
pour l'avenir. Ignorants et superstitieux par éducation, ils deviennent
farouches par les meurtres, séditieux par les tumultes, perfides par les
cabales, lâches par la dissimulation, et corrompus par toute espèce de
débauche. Ils sont surtout adonnés à ce genre honteux qui fut de tout
temps le vice des Grecs et des Tartares; c'est la première leçon qu'ils
reçoivent de leur maître d'armes. On ne sait comment expliquer ce goût,
quand on considère qu'ils ont tous des femmes, à moins de supposer
qu'ils recherchent dans un sexe le piquant des refus dont ils ont
dépouillé l'autre; mais il n'en est pas moins vrai qu'il n'y a pas un
seul Mamlouk sans tache; et leur contagion a dépravé les habitants du
Kaire, même les chrétiens de Syrie qui y demeurent.



§ VIII.

Gouvernement des Mamlouks.


Telle est l'espèce d'hommes qui fait en ce moment le sort de l'Égypte;
ce sont des esprits, de cette trempe qui sont à la tête du
gouvernement: quelques coups de sabre heureux, plus d'astuce ou d'audace
mènent à cette prééminence; mais on conçoit qu'en changeant de fortune,
les parvenus ne changent point de caractère, et qu'ils portent l'ame des
esclaves dans la condition des rois. La souveraineté n'est pas pour eux
l'art difficile de diriger vers un but commun les passions diverses
d'une société nombreuse, mais seulement un moyen d'avoir plus de femmes,
de bijoux, de chevaux, d'esclaves, et de satisfaire leurs fantaisies.
L'administration, à l'intérieur et à l'extérieur, est conduite dans cet
esprit. D'un côté, elle se réduit à manoeuvrer vis-à-vis de la cour de
Constantinople, pour éluder le tribut ou les menaces du sultan; de
l'autre, à acheter beaucoup d'esclaves, à multiplier les amis, à
prévenir les complots, à détruire les ennemis secrets par le fer ou le
poison; toujours dans les alarmes, les chefs vivent comme les anciens
tyrans de Syracuse. Mourâd et Ybrahim ne dorment qu'au milieu des
carabines et des sabres. Du reste, nulle idée de police ni d'ordre
public[96]. L'unique affaire est de se procurer de l'argent; et le
moyen employé comme le plus simple est de le saisir partout où il se
montre, de l'arracher par violence à quiconque en possède, d'imposer à
chaque instant des contributions arbitraires sur les villages et sur la
douane, qui les reverse sur le commerce.



CHAPITRE VII.



§ I.

État du peuple en Égypte.


On jugera aisément que, dans un tel pays, tout est analogue à un tel
régime. Là où le cultivateur ne jouit pas du fruit de ses peines, il ne
travaille que par contrainte, et l'agriculture est languissante: là où
il n'y a point de sûreté dans les jouissances, il n'y a point de cette
industrie qui les crée, et les arts sont dans l'enfance: là où les
connaissances ne mènent à rien, l'on ne fait rien pour les acquérir, et
les esprits sont dans la barbarie. Tel est l'état de l'Égypte. La
majeure partie des terres est aux mains des beks, des Mamlouks, des
gens de loi; le nombre des autres propriétaires est infiniment borné, et
leur propriété est sujette à mille charges. A chaque instant c'est une
contribution à payer, un dommage à réparer; nul droit de succession ni
d'héritage pour les immeubles; tout rentre au gouvernement, dont il faut
tout racheter. Les paysans y sont des manoeuvres à gages, à qui l'on ne
laisse pour vivre que ce qu'il faut pour ne pas mourir. Le riz et le blé
qu'ils cueillent passent à la table des maîtres, pendant qu'eux ne se
réservent que le _doura_, dont ils font un pain sans levain et sans
saveur quand il est froid. Ce pain, cuit à un feu formé de la fiente
séchée des buffles et des vaches[97], est, avec l'eau et les ognons
crus, leur nourriture de toute l'année: ils sont heureux s'ils y peuvent
ajouter de temps en temps du miel, du fromage, du lait aigre et des
dattes. La viande et la graisse, qu'ils aiment avec passion, ne
paraissent qu'aux plus grands jours de fête, et chez les plus aisés.
Tout leur vêtement consiste en une chemise de grosse toile bleue, et en
un manteau noir d'un tissu clair et grossier. Leur coiffure est une
toque d'une espèce de drap, sur laquelle ils roulent un long mouchoir de
laine rouge. Les bras, les jambes, la poitrine sont nus, et la plupart
ne portent pas de caleçon. Leurs habitations sont des huttes de terre,
où l'on étouffe de chaleur et de fumée, et où les maladies causées par
la malpropreté, l'humidité et les mauvais aliments, viennent souvent les
assiéger: enfin, pour combler la mesure, viennent se joindre à ces maux
physiques des alarmes habituelles, la crainte des pillages des Arabes,
des visites des Mamlouks, des vengeances des familles, et tous les
soucis d'une guerre civile continue. Ce tableau, commun à tous les
villages, n'est guère plus riant dans les villes. Au Kaire même,
l'étranger qui arrive est frappé d'un aspect général de ruine et de
misère; la foule qui se presse dans les rues n'offre à ses regards que
des haillons hideux et des nudités dégoûtantes. Il est vrai qu'on y
rencontre souvent des cavaliers richement vêtus; mais ce contraste de
luxe ne rend que plus choquant le spectacle de l'indigence. Tout ce que
l'on voit ou que l'on entend annonce que l'on est dans le pays de
l'esclavage et de la tyrannie. On ne parle que de troubles civils, que
de misère publique, que d'extorsions d'argent, que de bastonnades et de
meurtres. Nulle sûreté pour la vie ou la propriété. On verse le sang
d'un homme comme celui d'un boeuf. La justice même le verse sans
formalité. L'officier de nuit dans ses rondes, l'officier de jour dans
ses tournées, jugent, condamnent et font exécuter en un clin d'oeil et
sans appel. Des bourreaux les accompagnent, et au premier ordre la tête
d'un malheureux tombe dans le sac de cuir, où on la reçoit de peur de
souiller la place. Encore si l'apparence seule du délit exposait au
danger de la peine! mais souvent, sans autre motif que l'avidité d'un
homme puissant et la délation d'un ennemi, on cite devant un bek un
homme soupçonné d'avoir de l'argent; on exige de lui une somme; et s'il
la dénie, on le renverse sur le dos, on lui donne 2 et 300 coups de
bâton sur la plante des pieds, et quelquefois on l'assomme. Malheur à
qui est soupçonné d'avoir de l'aisance! Cent espions sont toujours prêts
à le dénoncer. Ce n'est que par les dehors de la pauvreté qu'il peut
échapper aux rapines de la puissance.



§ II.

Misère et famine des dernières années.


C'est surtout dans les trois dernières années que cette capitale et
l'Égypte entière ont offert le spectacle de la misère la plus
déplorable. Aux maux habituels d'une tyrannie effrénée, à ceux qui
résultaient des troubles des années précédentes, se sont joints des
fléaux naturels encore plus destructeurs. La peste, apportée de
Constantinople au mois de novembre 1783, exerça pendant l'hiver ses
ravages accoutumés; on compta jusqu'à 1,500 morts sortis dans un jour
par les portes du Kaire[98]. Par un effet ordinaire dans ce pays, l'été
vint la calmer. Mais à ce premier fléau en succéda bientôt un autre
aussi terrible. L'inondation de 1783 n'avait pas été complète; une
grande partie des terres n'avait pu être ensemencée faute d'arrosement;
une autre ne l'avait pas été faute de semences: le Nil n'ayant pas
encore atteint, en 1784, les termes favorables, la disette se déclara
sur-le-champ. Dès la fin de novembre, la famine enlevait au Kaire
presque autant de monde que la peste; les rues, qui d'abord étaient
pleines de mendiants, n'en offrirent bientôt pas un seul: tout périt ou
déserta. Les villages ne furent pas moins ravagés; un nombre infini de
malheureux, qui voulurent échapper à la mort, se répandirent dans les
pays voisins. J'en ai vu la Syrie inondée; en janvier 1785, les rues de
Saïde, d'Acre, et la Palestine étaient pleines d'Égyptiens,
reconnaissables partout à leur peau noirâtre; et il en a pénétré jusqu'à
Alep et à Diarbekr. L'on ne peut évaluer précisément la dépopulation de
ces 2 années, parce que les Turks ne tiennent pas des registres de
morts, de naissances, ni de dénombrement[99]; mais l'opinion commune
était que le pays avait perdu le sixième de ses habitants.

Dans ces circonstances, on a vu se renouveler tous ces tableaux dont le
récit fait frémir, et dont la vue imprime un sentiment d'horreur et de
tristesse qui s'efface difficilement. Ainsi que dans la famine arrivée
au Bengale, il y a quelques années, les rues et les places publiques
étaient jonchées de squelettes exténués et mourants; leurs voix
défaillantes imploraient en vain la pitié des passants; la crainte d'un
danger commun endurcissait les coeurs; ces malheureux expiraient adossés
aux maisons des beks, qu'ils savaient être approvisionnés de riz et de
blé, et souvent les Mamlouks, importunés par leurs cris, les chassaient
à coups de bâton. Aucun des moyens révoltants d'assouvir la rage de la
faim n'a été oublié; ce qu'il y a de plus immonde était dévoré; et je
n'oublierai jamais que, revenant de Syrie en France, au mois de mars
1785, j'ai vu sous les murs de l'ancienne Alexandrie, deux malheureux
assis sur le cadavre d'un chameau, et disputant aux chiens ses lambeaux
putrides.

Il se trouve parmi nous des ames énergiques qui, après avoir payé le
tribut de compassion dû à de si grands malheurs, passent, par un retour
d'indignation, à en faire un crime aux hommes qui les endurent. Ils
jugent dignes de la mort ces peuples qui n'ont pas le courage de la
repousser, ou qui la reçoivent sans se donner la consolation de la
vengeance. On va même jusqu'à prendre ces faits en preuve d'un paradoxe
moral témérairement avancé; et l'on veut en appuyer ce prétendu axiome,
_que les habitants des pays chauds, avilis par tempérament et par
caractère, sont destinés par la nature à n'être jamais que les esclaves
du despotisme_.

Mais a-t-on bien examiné si des faits semblables ne sont jamais arrivés
dans les climats qu'on veut honorer du privilége exclusif de la liberté?
A-t-on bien observé si les faits généraux dont on s'autorise, ne sont
point accompagnés de circonstances et d'accessoires qui en dénaturent
les résultats? Il en est de la politique comme de la médecine, où des
phénomènes isolés jettent dans l'erreur sur les vraies causes du mal. On
se presse trop d'établir en règles générales des cas particuliers: ces
principes universels qui plaisent tant à l'esprit ont presque toujours
le défaut d'être vagues. Il est si rare que les faits sur lesquels on
raisonne soient exacts, et l'observation en est si délicate, que l'on
doit souvent craindre d'élever des systèmes sur des bases imaginaires.

Dans le cas dont il s'agit, si l'on approfondit les causes de
l'accablement des Égyptiens, on trouvera que ce peuple, maîtrisé par des
circonstances cruelles, est bien plus digne de pitié que de mépris. En
effet, il n'en est pas de l'état politique de ce pays comme de celui de
notre Europe. Parmi nous, les traces des anciennes révolutions
s'affaiblissant chaque jour, les étrangers vainqueurs se sont rapprochés
des indigènes vaincus; et ce mélange a formé des corps de nations
identiques, qui n'ont plus eu que les mêmes intérêts. Dans l'Égypte, au
contraire, et dans presque toute l'Asie, les peuples indigènes, asservis
par des révolutions encore récentes à des conquérants étrangers, ont
formé des corps mixtes dont les intérêts sont tous opposés. L'état est
proprement divisé en deux factions: l'une, celle du peuple vainqueur,
dont les individus occupent tous les emplois de la puissance civile et
militaire; l'autre, celle du peuple vaincu, qui remplit toutes les
classes subalternes de la société. La faction gouvernante, s'attribuant
à titre de conquête le droit exclusif de toute propriété, ne traite la
faction gouvernée que comme un instrument passif de ses jouissances; et
celle-ci à son tour, dépouillée de tout intérêt personnel, ne rend à
l'autre que le moins qu'il lui est possible: c'est un esclave à qui
l'opulence de son maître est à charge, et qui s'affranchirait volontiers
de sa servitude, s'il en avait les moyens. Cette impuissance est un
autre caractère qui distingue cette constitution des nôtres. Dans les
états de l'Europe, les gouvernements, tirant du sein même des nations
les moyens de les gouverner, il ne leur est ni facile ni avantageux
d'abuser de leur puissance; mais si, par un cas supposé, ils se
formaient des intérêts personnels et distincts, ils n'en pourraient
porter l'usage qu'à la tyrannie. La raison en est qu'outre cette
multitude qu'on appelle _peuple_, qui, quoique forte par sa masse, est
toujours faible par sa désunion, il existe un ordre mitoyen, qui,
participant des qualités du peuple et du gouvernement, fait en quelque
sorte équilibre entre l'un et l'autre. Cet ordre est la classe de tous
ces citoyens opulents et aisés, qui, répandus dans les emplois de la
société, ont un intérêt commun qu'on respecte les droits de sûreté et de
propriété dont ils jouissent. Dans l'Égypte, au contraire, point d'état
mitoyen, point de ces classes nombreuses de nobles, de gens de robe ou
d'église, de négociants, de propriétaires, etc., qui sont en quelque
sorte un corps intermédiaire entre le peuple et le gouvernement. Là,
tout est militaire ou homme de loi, c'est-à-dire homme du gouvernement;
ou tout est laboureur, artisan, marchand, c'est-à-dire _peuple_; et le
_peuple_ manque surtout du premier moyen de combattre l'oppression,
l'art d'unir et de diriger ses forces. Pour détruire ou réformer les
Mamlouks, il faudrait une ligue générale des paysans, et elle est
impossible à former: le système d'oppression est méthodique; on dirait
que partout les tyrans en ont la science infuse. Chaque province, chaque
district a son gouverneur, chaque village a son _lieutenant_[100] qui
veille aux mouvements de la multitude. Seul contre tous, s'il paraît
faible, la puissance qu'il représente le rend fort. D'ailleurs,
l'expérience prouve que partout où un homme a le courage de se faire
maître, il en trouve qui ont la bassesse de le seconder. Ce lieutenant
communique de son autorité à quelques membres de la société qu'il
opprime, et ces individus deviennent ses appuis: jaloux les uns des
autres, ils se disputent sa faveur, et il se sert de chacun tour à tour
pour les détruire tous également. Les mêmes jalousies, et des haines
invétérées divisent aussi les villages; mais en supposant une réunion
déja si difficile, que pourrait, avec des bâtons ou même des fusils, une
troupe de paysans à pied et presque nus, contre des cavaliers exercés et
armés de pied en cap? Je désespère surtout du salut de l'Égypte, quand
je considère la nature du terrain trop propre à la cavalerie. Parmi
nous, si l'infanterie la mieux constituée redoute encore la cavalerie en
plaine, que sera-ce chez un peuple qui n'a pas les premières idées de la
tactique, qui ne peut même les acquérir, parce qu'elles sont le fruit de
la pratique, et que la pratique est impossible? Ce n'est que dans les
pays de montagnes que la liberté a de grandes ressources; c'est là qu'à
la faveur du terrain, une petite troupe supplée au nombre par
l'habileté. Unanime, parce qu'elle est d'abord peu nombreuse, elle
acquiert chaque jour de nouvelles forces par l'habitude de les employer.
L'oppresseur moins actif, parce qu'il est déja puissant, temporise; et
il arrive enfin que ces troupes de paysans ou de voleurs qu'il méprisait
deviennent des soldats aguerris qui lui disputent dans les plaines l'art
des combats et le prix de la victoire. Dans les pays plats, au
contraire, le moindre attroupement est dissipé, et le paysan novice, qui
ne sait pas même faire un retranchement, n'a de ressource que dans la
pitié de son maître et la continuation de son servage. Aussi, s'il était
un principe général à établir, nul ne serait plus vrai que celui-ci:
_que les pays de plaine sont le siége de l'indolence et de l'esclavage;
et les montagnes, la patrie de l'énergie et de la liberté_[101]. Dans la
situation présente des Égyptiens, il pourrait encore se faire qu'ils ne
montrassent point de courage, sans qu'on pût dire que le germe leur en
manque, et que le climat le leur a refusé. En effet, cet effort continu
de l'ame, qu'on appelle _courage_, est une qualité qui tient bien plus
au moral qu'au physique. Ce n'est point le plus ou le moins de chaleur
du climat, mais plutôt l'énergie des passions et la confiance en ses
forces qui donnent l'audace d'affronter les dangers. Si ces deux
conditions n'existent pas, le courage peut rester inerte; mais ce sont
les circonstances qui manquent, et non la faculté. D'ailleurs, s'il est
des hommes capables d'énergie, ce doit être ceux dont l'ame et le corps
trempés, si j'ose dire, par l'habitude de souffrir, ont pris une roideur
qui émousse les traits de la douleur; et tels sont les Égyptiens. On se
fait illusion quand on se les peint comme énervés par la chaleur, ou
amollis par le libertinage. Les habitants des villes et les gens aisés
peuvent avoir cette mollesse, qui dans tout climat est leur apanage;
mais les paysans si méprisés, sous le nom _fellâhs_, supportent des
fatigues étonnantes. On les voit passer des jours entiers à tirer de
l'eau du Nil, exposés nus à un soleil qui nous tuerait. Ceux d'entre eux
qui servent de valets aux Mamlouks font tous les mouvements du
cavalier. A la ville, à la campagne, à la guerre, partout ils le
suivent, et toujours à pied; ils passent des journées entières à courir
devant ou derrière les chevaux; et quand ils sont las, ils s'attachent à
leur queue, plutôt que de rester en arrière. Des traits moraux
fournissent des inductions analogues à ces traits physiques.
L'opiniâtreté que ces paysans montrent dans leurs haines et leurs
vengeances[102], leur acharnement dans les combats qu'ils se livrent
quelquefois de village à village, le point d'honneur qu'ils mettent à
souffrir la bastonnade sans déceler leur secret[103], leur barbarie même
à punir dans leurs femmes et leurs filles le moindre échec à la
pudeur[104], tout prouve que si le préjugé a su leur trouver de
l'énergie sur certains points, cette énergie n'a besoin que d'être
dirigée, pour devenir un courage redoutable. Les émeutes et les
séditions que leur patience lassée excite quelquefois, surtout dans la
province de _Charqié_, indiquent un feu couvert qui n'attend, pour faire
explosion, que des mains qui sachent l'agiter.



§ III.

États des arts et des esprits.


Mais un obstacle puissant à toute heureuse révolution en Égypte c'est
l'ignorance profonde de la nation; c'est cette ignorance qui, aveuglant
les esprits sur les causes des maux et sur leurs remèdes, les aveugle
aussi sur les moyens d'y remédier.

Me proposant de revenir à cet article qui, comme plusieurs des
précédents, est commun à toute la Turkie, je n'insiste pas sur les
détails. Il suffit d'observer que cette ignorance répandue sur toutes
les classes étend ses effets sur tous les genres de connaissances
morales et physiques, sur les sciences, sur les beaux-arts, même sur les
arts mécaniques. Les plus simples y sont encore dans une sorte
d'enfance. Les ouvrages de menuiserie, de serrurerie, d'arquebuserie, y
sont grossiers. Les merceries, les quincailleries, les canons de fusil
et de pistolet viennent tous de l'étranger. A peine trouve-t-on au Kaire
un horloger qui sache raccommoder une montre, et il est européen. Les
joailliers y sont plus communs qu'à Smyrne et Alep; mais ils ne savent
pas monter proprement la plus simple rose. On y fait de la poudre à
canon, mais elle est brute. Il y a des raffineries, mais le sucre est
plein de mélasse, et celui qui est blanc devient trop coûteux. Les seuls
objets qui aient quelque perfection sont les étoffes de soie; encore le
travail en est bien moins fini, et le prix beaucoup plus fort qu'en
Europe.



CHAPITRE VIII.

État du commerce.


Dans cette barbarie générale, on pourra s'étonner que le commerce ait
conservé l'activité qu'il déploie encore au Kaire; mais l'examen
attentif des sources d'où il la tire donne la solution du problème.

Deux causes principales font du Kaire le siége d'un grand commerce: la
première est la réunion de toutes les consommations de l'Égypte dans
l'enceinte de cette ville. Tous les grands propriétaires, c'est-à-dire
les Mamlouks et les gens de loi, y sont rassemblés, et ils y attirent
leurs revenus, sans rien rendre au pays qui les fournit.

La seconde est la position qui en fait un lieu de passage, un centre de
circulation dont les rameaux s'étendent par la mer Rouge dans l'Arabie
et dans l'Inde; par le Nil, dans l'Abissinie et l'intérieur de
l'Afrique; et par la Méditerranée, dans l'Europe et l'empire turk.
Chaque année il arrive au Kaire une caravane d'Abissinie, qui apporte
1,000 à 1,200 esclaves noirs, et des dents d'éléphant, de la poudre
d'or, des plumes d'autruche, des gommes, des perroquets et des
singes[105]. Une autre, formée aux extrémités de Maroc, et destinée pour
la Mekke, appelle les pèlerins, même des rives du Sénégal[106]. Elle
côtoie la Méditerranée en recueillant ceux d'Alger, de Tunis, de
Tripoli, etc., et arrive par le désert à Alexandrie, forte de 3 à 4,000
chameaux. De là elle va au Kaire, où elle se joint à la caravane
d'Égypte. Toutes deux de concert partent ensuite pour la Mekke, d'où
elles reviennent 100 jours après. Mais les pèlerins de Maroc, qui ont
encore 600 lieues à faire, n'arrivent chez eux qu'après une absence
totale de plus d'un an. Le chargement de ces caravanes consiste en
étoffes de l'Inde, en _châles_, en gommes, en parfums, en perles, et
surtout en cafés de l'_Yémen_. Ces mêmes objets arrivent par une autre
voie à Suez, où les vents de sud amènent en mai 26 à 28 voiles parties
du port de Djedda. Le Kaire ne garde pas la somme entière de ces
marchandises; mais, outre la portion qu'il en consomme, il profite
encore des droits de passage et des dépenses des pèlerins. D'autre part,
il vient de temps en temps de Damas de petites caravanes qui apportent
des étoffes de soie et de coton, des huiles et des fruits secs. Dans la
belle saison la rade de Damiât a toujours quelques vaisseaux qui
débarquent les tabacs à pipe de _Lataqîé_. La consommation de cette
denrée est énorme en Égypte. Ces vaisseaux prennent du riz en échange,
pendant que d'autres se succèdent sans cesse à Alexandrie, et apportent
de Constantinople des vêtements, des armes, des fourrures, des passagers
et des merceries. D'autres encore arrivent de Marseille, de Livourne et
de Venise, avec des draps, des cochenilles, des étoffes et des galons de
Lyon, des épiceries, du papier, du fer, du plomb, des sequins de Venise,
et des dahlers d'Allemagne. Tous ces objets, transportés par mer à
Rosette sur des bateaux qu'on appelle _djerm_[107], y sont d'abord
déposés, puis rembarqués sur le Nil et envoyés au Kaire. D'après ce
tableau, il n'est pas étonnant que le commerce offre un spectacle
imposant dans cette capitale[108]; mais si l'on examine en quels canaux
se versent ces richesses, si l'on considère qu'une grande partie des
marchandises de l'Inde, et du café, passe à l'étranger; que la dette en
est acquittée avec des marchandises d'Europe et de Turkie; que la
consommation du pays consiste presque toute en objets de luxe qui ont
reçu leur dernier travail; enfin, que les produits donnés en retour
sont, en grande partie, des matières brutes, l'on jugera que tout ce
commerce s'exécute sans qu'il en résulte beaucoup d'avantages pour la
richesse de l'Égypte et le bien-être de la nation.



CHAPITRE IX.

De l'isthme de Suez, et de la jonction de la Mer Rouge à la
Méditerranée.


J'ai parlé du commerce que le Kaire entretient avec l'Arabie et l'Inde
par la voie de Suez; ce sujet rappelle une question dont on s'occupe
assez souvent en Europe: savoir, s'il ne serait pas possible de couper
l'isthme qui sépare la mer Rouge de la Méditerranée, afin que les
vaisseaux pussent se rendre dans l'Inde par une route plus courte que
celle du cap de Bonne-Espérance. On est porté à croire cette opération
praticable, à raison du peu de largeur de l'isthme. Mais dans un voyage
que j'ai fait à Suez, il m'a semblé voir des raisons de penser le
contraire.

1º Il est bien vrai que l'espace qui sépare les deux mers n'est pas de
plus de 18 à 19 lieues communes; il est bien vrai encore que ce terrain
n'est point traversé par des montagnes, et que du haut des terrasses de
Suez l'on ne découvre avec la lunette d'approche sur une plaine nue et
rase, à perte de vue, qu'un seul rideau dans la partie du nord-ouest:
ainsi ce n'est point la différence des niveaux qui s'oppose à la
jonction[109]; mais le grand obstacle est que dans toute la partie où
la Méditerranée et la mer Rouge se répondent, le rivage de part et
d'autre est un sol bas et sablonneux, où les eaux forment des lacs et
des marais semés de grèves; en sorte que les vaisseaux ne peuvent
s'approcher de la côte qu'à une grande distance. Or, comment pratiquer
dans les sables mouvants un canal durable? D'ailleurs la plage manque de
ports, et il faudrait les construire de toutes pièces; enfin le terrain
manque absolument d'eau douce, et il faudrait pour une grande population
la tirer de fort loin, c'est-à-dire du Nil.

Le meilleur et le seul moyen de jonction est donc celui qu'on a déja
pratiqué plusieurs fois avec succès; savoir, de faire communiquer les
deux mers par l'intermède du fleuve même: le terrain s'y prête sans
effort; car le mont Moqattam, s'abaissant tout à coup à la hauteur du
Kaire, ne forme plus qu'une esplanade basse et demi-circulaire, autour
de laquelle règne une plaine d'un niveau égal depuis le bord du Nil
jusqu'à la pointe de la mer Rouge. Les anciens, qui saisirent de bonne
heure l'état de ce local, en prirent l'idée de joindre les deux mers par
un canal conduit au fleuve. Strabon observe que le premier fut construit
sous Sésostris, qui régnait du temps de la guerre de Troie[110]; et cet
ouvrage avait fait assez de sensation pour qu'on eût noté _qu'il avait
100 coudées (ou 170 pieds de large) sur une profondeur suffisante à un
grand vaisseau_. Après l'invasion des Grecs, les Ptolémées le
rétablirent. Sous l'empire des Romains, Trajan le renouvela. Enfin il
n'y a pas jusqu'aux Arabes qui n'aient suivi ces exemples. _Du temps
d'Omar ebn-el Kattab_ (en 640), dit l'historien el-Makin, _les villes de
la Mekke et de Médine souffrant de la disette, ce kalife ordonna au
gouverneur d'Égypte, Amrou, de tirer un canal du Nil à Qolzoum, afin de
faire passer désormais par cette voie les contributions de blé et d'orge
destinées à l'Arabie_. Cent trente-quatre ans après, le kalife
Abou-Djafar-al-Mansor le fit obstruer par le motif inverse de couper les
vivres à un descendant d'Ali révolté à Médine; et depuis ce temps il n'a
pas été rouvert. Ce canal est le même qui, de nos jours, passe au Kaire,
et qui va se perdre dans la campagne au nord-est de _Berket-el-Hadj_, ou
_lac des Pèlerins_. _Qolzoum_, le _Clysma_ des Grecs, où il aboutissait,
est ruiné depuis plusieurs siècles; mais le nom et l'emplacement
subsistent encore dans un monticule de sable, de briques et de pierres,
situé à 300 pas au nord de Suez, sur le bord de la mer, en face du gué
qui conduit à la source d'_el-Nabâ_. J'ai vu cet endroit comme Niebuhr,
et les Arabes m'ont dit, comme à lui, qu'il s'appelait _Qolzoum_; ainsi
d'Anville s'est trompé lorsque, sur une indication vicieuse de Ptolémée,
il a rejeté _Clysma_ 8 lieues plus au sud. Je le crois également en
erreur dans l'application qu'il fait de Suez à l'ancienne _Arsinoé_.
Cette ville ayant été, selon les Grecs et les Arabes, au nord de Clysma,
on doit en chercher les traces, d'après l'indication de Strabon[111],
_tout au fond du golfe, en tirant vers l'Égypte_, sans aller néanmoins,
comme Savary, jusqu'à _Adjeroud_, qui est trop dans l'ouest: l'on doit
se borner au terrain bas qui s'étend environ 2 lieues au bout du golfe
actuel, cet espace étant tout ce qu'on peut accorder de retraite à la
mer depuis 17 siècles. Jadis ces cantons étaient peuplés de villes qui
ont disparu avec l'eau du Nil; les canaux qui l'apportaient se sont
détruits, parce que dans ce terrain mouvant ils s'encombrent rapidement,
et par l'action du vent, et par la cavalerie des Arabes bedouins.
Aujourd'hui le commerce du Kaire avec Suez ne s'exerce qu'au moyen des
caravanes qui ont lieu lors de l'arrivée et du départ des vaisseaux,
c'est-à-dire sur la fin d'avril, ou au commencement de mai, et dans le
cours de juillet et d'août. Celle que j'accompagnai en 1783 était
composée d'environ 3,000 chameaux et de 5 à 6,000 hommes[112]. Le
chargement consistait en bois, voiles et cordages pour les vaisseaux de
Suez; en quelques ancres portées chacune par 4 chameaux; en barres de
fer, en étain, en plomb; en quelques ballots de draps et barils de
cochenille; en blés, orges, fèves, etc.; en piastres de Turkie, sequins
de Venise, et dahlers de l'Empire. Toutes ces marchandises étaient
destinées pour _Djedda_, la _Mekke_ et _Moka_, où elles acquittent la
dette des marchandises venues de l'Inde et du café d'Arabie, qui fait la
base des retours. Il y avait en outre une grande quantité de pèlerins,
qui préféraient la route de mer à celle de terre, et enfin les
provisions nécessaires, telles que le riz, la viande, le bois, et même
l'eau; car Suez est l'endroit du monde le plus dénué de tout. Du haut
des terrasses, la vue portée sur la plaine sablonneuse du nord et de
l'ouest, ou sur les rochers blanchâtres de l'Arabie à l'est, ou sur la
mer et le _Moqattam_ dans le sud, ne rencontre pas un arbre, pas un brin
de verdure où se reposer. Des sables jaunes, ou une plaine d'eau
verdâtre, voilà tout ce qu'offre le séjour de Suez; l'état de ruine des
maisons en augmente la tristesse. La seule eau potable des environs
vient de _el-Nabâ_, c'est-à-dire la _source_, située à 3 heures de
marche sur le rivage d'Arabie; elle est si saumâtre qu'il n'y a qu'un
mélange de _rum_ qui puisse la rendre supportable à des Européens. La
mer pourrait fournir quantité de poissons et de coquillages; mais les
Arabes pêchent peu et mal: aussi, lorsque les vaisseaux sont partis, ne
reste-t-il à Suez que le Mamlouk qui en est le gouverneur, et 12 à 15
personnes qui forment sa maison et la garnison. Sa forteresse est une
masure sans défense, que les Arabes regardent comme une citadelle, à
cause de 6 canons de bronze de 4 livres de balle, et de 2 canonniers
grecs qui tirent en détournant la tête. Le port est un mauvais quai, où
les plus petits bateaux ne peuvent aborder que dans la marée haute:
c'est là néanmoins qu'on prend les marchandises pour les conduire, à
travers les bancs de sable, aux vaisseaux qui mouillent dans la rade.
Cette rade, située à une lieue de la ville, en est séparée par une plage
découverte au temps du reflux; elle n'a aucune protection, en sorte
qu'on y attaquerait impunément les 28 bâtiments que j'y ai comptés. Ces
bâtiments, par eux-mêmes, sont incapables de résistance, n'ayant chacun
pour toute artillerie que 4 pierriers rouillés. Chaque année leur nombre
diminue, parce que, naviguant terre à terre sur une côte pleine
d'écueils, il en périt toujours au moins 1 sur 9. En 1783, l'un d'eux
ayant relâché à _el-Tor_ pour faire de l'eau, il fut surpris par les
Arabes pendant que l'équipage dormait à terre. Après en avoir débarqué
1,500 fardes de café, ils abandonnèrent le navire au vent, qui le jeta
sur la côte. Le chantier de Suez est peu propre à réparer ces pertes; on
y bâtit à peine une _cayasse_ en 3 ans. D'ailleurs, la mer, qui, par son
flux et reflux, accumule les sables sur cette plage, finira par
encombrer le _chenal_, et il arrivera à Suez ce qui est arrivé à
_Qolzoum_ et à _Arsinoé_. Si l'Égypte avait alors un bon gouvernement,
il profiterait de cet accident pour élever une autre ville dans la rade
même, où l'on pourrait l'exploiter par une chaussée de 7 à 8 pieds
d'élévation seulement, attendu que la marée ne monte pas à plus de 3 et
demi à l'ordinaire. Il réparerait ou recreuserait le canal du Nil, et il
économiserait les 500,000 livres que coûte chaque année l'escorte des
Arabes _Haouatât_ et _Ayaïdi_. Enfin, pour éviter la barre si dangereuse
du _Bogâz_ de Rosette, il rendrait navigable le canal d'Alexandrie, d'où
les marchandises se verseraient immédiatement dans le port. Mais de tels
soins ne seront jamais ceux du gouvernement actuel. Le peu de faveur
qu'il accorde au commerce n'est pas même fondé sur des motifs
raisonnables; s'il le tolère, ce n'est que parce qu'il y trouve un moyen
de satisfaire sa rapacité, une source où il puise sans s'embarrasser de
la tarir. Il ne sait pas même profiter du grand intérêt que les
Européens mettent à communiquer avec l'Inde. En vain les Anglais et les
Français ont essayé de prendre des arrangements avec lui pour s'ouvrir
cette route, il s'y est refusé, ou il les a rendus inutiles. L'on se
flatterait à tort de succès durables; car, lors même qu'on aurait conclu
des traités, les révolutions, qui du soir au matin changent le Kaire, en
annuleraient l'effet, comme il est arrivé au traité que le gouverneur du
Bengale avait conclu en 1775 avec Mohammad-bek. Telle est d'ailleurs
l'avidité et la mauvaise foi des _Mamlouks_, qu'ils trouveront toujours
des prétextes pour vexer les négociants, ou qu'ils augmenteront, contre
leur parole, les droits de douane. Ceux du café sont énormes en ce
moment. La balle ou _farde_ de cette denrée, pesant 370 à 375 livres, et
coûtant à _Moka_ 45 pataques[113], ou 236 livres tournois, paie à Suez
en droit de _bahr_ ou de mer 147 livres: plus, une addition de 69
livres, imposée en 1783[114]; en sorte que, si l'on y joint les 6 pour
100 perçus à _Djedda_, on trouvera que les droits égalent presque le
prix d'achat[115].



CHAPITRE X.

Des douanes et des impôts.


La régie des douanes forme en Égypte, comme par toute la Turquie, un des
principaux emplois du gouvernement. L'homme qui l'exerce est tout à la
fois contrôleur et fermier général. Tous les droits d'entrée, de sortie
et de circulation dépendent de lui. Il nomme tous les subalternes qu'il
lui plaît pour les percevoir. Il y joint les _paltes_ ou _priviléges_
exclusifs des natrons de Terâné, des soudes d'Alexandrie, de la casse de
Thébaïde, et des sénés de Nubie; en un mot, il est le despote du
commerce, qu'il règle à son gré. Son bail n'est jamais que pour un an.
Le prix de sa ferme, en 1783, était de 1,000 bourses, qui, à raison de
500 piastres la bourse, et de 2 livres 10 sous la piastre, font
1,250,000 livres. Il est vrai qu'on y peut joindre un casuel
d'_avanies_, ou de demandes accidentelles; c'est-à-dire, que lorsque
_Mourâd-bek_ ou _Ibrahim_ ont besoin de 500,000 livres, ils font venir
le douanier, qui ne se dispense jamais de les compter. Mais sur le
rescrit qu'ils lui délivrent, il a la faculté de reverser l'_avanie_ sur
le commerce, dont il taxe à l'amiable les divers corps ou nations, tels
que les Francs, les Barbaresques, les Turks, etc., et il arrive souvent
que cela même devient une aubaine pour lui. Dans quelques provinces de
Turkie, le douanier est aussi chargé de la perception du _miri_, espèce
d'impôt qui porte uniquement sur les terres. Mais en Égypte cette régie
est confiée aux écrivains coptes, qui l'exercent sous la direction du
secrétaire du commandant. Ces écrivains ont les registres de chaque
village, et sont chargés de recevoir les paiements, et de les compter au
trésor; souvent ils profitent de l'ignorance des paysans pour ne point
porter en reçu les à-compte, et les font payer deux fois: souvent ils
font vendre les boeufs, les buffles, et jusqu'à la natte de ces
malheureux: l'on peut dire qu'ils sont en tout des agents dignes de
leurs maîtres. La taxe ordinaire devrait revenir à 33 piastres par
_feddân_, c'est-à-dire, à près de 83 livres par couple de boeufs; mais
elle se trouve quelquefois portée, par abus, jusqu'à 200 livres. On
estime que la somme totale du _miri_, perçue tant en argent qu'en blés,
orges, fèves, riz, etc., peut se monter de 46 à 50 millions de France,
lorsque le pain se vend un _fadda_ le _rotle_, c'est-à-dire 5 liards la
livre de 14 onces.

Pour en revenir aux douanes, elles étaient ci-devant exercées, selon
l'ancien usage, par les Juifs; mais Ali-bek les ayant complètement
ruinés en 1769, par une avanie énorme, la douane a passé aux mains des
chrétiens de Syrie, qui la conservent encore. Ces chrétiens, venus de
Damas au Kaire il y a environ 50 ans, n'étaient d'abord que 2 ou 3
familles; leurs bénéfices en attirèrent d'autres, et le nombre s'en est
multiplié jusqu'à près de 500. Leur modestie et leur économie les mirent
à portée de s'emparer d'une branche de commerce, puis d'une autre; enfin
ils se trouvèrent en état d'affermer la douane lors du désastre des
Juifs; et de ce moment ils ont acquis une opulence et pris des
prétentions qui pourront finir par le sort des Juifs. On en crut le
moment venu, lorsque leur chef, Antoine _Farâouan_, déserta furtivement
l'Égypte (en 1784), et vint à Livourne chercher la sûreté nécessaire
pour jouir d'une fortune de 3 millions; mais cet événement, qui n'avait
pas d'exemple[116], n'a pas eu de suites.



Du commerce des Francs au Kaire.


Après ces chrétiens, le corps des négociants le plus considérable est
celui des Européens, connus dans le Levant sous le nom de _Francs_. Dès
long-temps les Vénitiens ont eu au Kaire des établissements où ils
avaient des sailles, des étoffes de soie, des glaces, des merceries,
etc. Les Anglais y ont aussi participé en envoyant des draps, des armes
et quincailleries qui ont conservé jusqu'à ce jour une réputation de
supériorité. Mais les Français, en fournissant des objets semblables à
bien meilleur marché, ont depuis 20 ans obtenu la préférence et donné
l'exclusion à leurs rivaux. Le pillage de la caravane qui voulut passer
de Suez au Kaire en 1779[117] a porté le dernier coup aux Anglais; et
depuis cette époque on n'a pas vu dans ces deux villes, même un seul
facteur de cette nation. La base du commerce des Français en Egypte
consiste, comme dans tout le Levant, en draps légers de Languedoc,
appelés _londrins_ premiers et _londrins_ seconds. Ils en débitent,
année commune, entre 900 et 1,000 ballots. Le bénéfice est de 35 et 40
pour cent; mais les retraits qu'ils font leur donnant une perte de 20 et
25, le produit net reste de 15 pour cent. Les autres objets
d'importation sont du fer, du plomb, des épiceries, 120 barils de
cochenille, quelques galons, des étoffes de Lyon, divers articles de
mercerie, enfin des dahlers et des sequins.

En échange, ils prennent des cafés d'Arabie, des gommes d'Afrique, des
toiles grossières de coton fabriquées à Manouf, et qu'on envoie en
Amérique; des cuirs crus, du safranon, du sel ammoniac et du riz[118].
Ces objets acquittent rarement la dette, et l'on est toujours embarrassé
pour les retours; ce n'est pas cependant faute de productions variées,
puisque l'Égypte rend du blé, du riz, du doura[119], du millet, du
sésame, du coton, du lin, du séné, de la casse, des cannes à sucre, du
nitre, du natron, du sel ammoniac, du miel et de la cire. L'on pourrait
avoir des soies et du vin; mais l'industrie et l'activité manquent,
parce que l'homme qui cultiverait n'en jouirait pas. On estime que
l'importation des Français peut s'élever de 2 millions et demi à 3
_millions de livres_. La France avait entretenu un consul jusqu'en 1777;
mais à cette époque, les dépenses qu'il causait engagèrent à le retirer:
on le transféra à Alexandrie, et les négociants, qui le laissèrent
partir sans réclamer d'indemnités, sont demeurés au Kaire à leur risques
et fortune. Leur situation, qui n'a pas changé, est à peu près celle des
Hollandais à Nangazaki, c'est-à-dire que, renfermés dans un grand
cul-de-sac, ils vivent entre eux sans beaucoup de communications au
dehors; ils les craignent même, et ne sortent que le moins qu'il est
possible, pour ne pas s'exposer aux insultes du peuple, qui hait le nom
des Francs, ou aux outrages des Mamlouks, qui les forcent dans les rues
de descendre de leurs ânes. Dans cette espèce de détention habituelle,
ils tremblent à chaque instant que la peste ne les oblige de se clore
dans leurs maisons, ou que quelque émeute n'expose leur _contrée_ au
pillage, ou que le commandant ne fasse quelque demande d'argent[120], ou
qu'enfin des beks ne les forcent à des fournissements toujours
dangereux. Leurs affaires ne leur causent pas moins de soucis. Obligés
de vendre à crédit, rarement sont-ils payés aux termes convenus. Les
lettres de change même n'ont aucune police, aucun recours en justice,
parce que la justice est un mal pire qu'une banqueroute: tout se fait
sur conscience, et cette conscience depuis quelque temps s'altère de
plus en plus: on leur diffère des payements pendant des années entières;
quelquefois on n'en fait pas du tout, presque toujours on les tronque.
Les chrétiens, qui sont leur principaux correspondants, sont à cet égard
plus infidèles que les Turks mêmes; et il est remarquable que, dans tout
l'empire, le caractère des chrétiens est très-inférieur à celui des
musulmans; cependant on s'est réduit à faire tout par leurs mains.
Ajoutez qu'on ne peut jamais réaliser les fonds, parce que l'on ne
recouvre sa dette qu'en s'engageant d'une créance plus considérable. Par
toutes ces raisons, le Kaire est l'échelle la plus précaire et la plus
désagréable de tout le Levant: il y a 15 ans, l'on y comptait 9 maisons
françaises; en 1785, elles étaient réduites à 3, et bientôt peut-être
n'en restera-t-il pas une seule. Les chrétiens qui se sont établis
depuis quelque temps à Livourne, portent une atteinte fatale à cet
établissement par la correspondance immédiate qu'ils entretiennent avec
leurs compatriotes; et le grand-duc de Toscane, qui les traite comme ses
sujets, concourt de tout son pouvoir à l'augmentation de leur commerce.



CHAPITRE XI.

De la ville du Kaire.


Le Kaire, dont j'ai déja beaucoup parlé, est une ville si célèbre, qu'il
convient de la faire encore mieux connaître par quelques détails. Cette
capitale de l'Égypte ne porte point dans le pays le nom d'_el-Qâhera_,
que lui donna son fondateur; les Arabes ne la connaissent que sous celui
de _Masr_, qui n'a pas de sens connu, mais qui paraît l'ancien nom
oriental de la basse Égypte[121]. Cette ville est située sur la rive
orientale du Nil, à un quart de lieue de ce fleuve, ce qui la prive d'un
grand avantage. Le canal qui l'y joint ne saurait l'en dédommager,
puisqu'il n'a d'eau courante que pendant l'inondation. A entendre parler
du _grand Kaire_, il semblerait que ce dût être une capitale au moins
semblable aux nôtres; mais si l'on observe que chez nous-mêmes les
villes n'ont commencé à se décorer que depuis 100 ans, on jugera que
dans un pays où tout est encore au 10^{e} siècle, elles doivent
participer à la barbarie commune. Aussi le Kaire n'a-t-il pas de ces
édifices publics ou particuliers, ni de ces places régulières, ni de ces
rues alignées, où l'architecture déploie ses beautés. Les environs sont
masqués par des collines poudreuses, formées des décombres qui
s'accumulent chaque jour[122]; et près d'elles la multitude des tombeaux
et l'infection des voiries choquent à la fois l'odorat et les yeux. Dans
l'intérieur, les rues sont étroites et tortueuses; et comme elles ne
sont point pavées, la foule des hommes, des chameaux, des ânes et des
chiens qui s'y pressent, élève une poussière incommode; souvent les
particuliers arrosent devant leurs portes, et à la poussière succèdent
la boue et des vapeurs mal odorantes. Contre l'usage ordinaire de
l'Orient, les maisons sont à deux et trois étages, terminés par une
terrasse pavée ou glaisée; la plupart sont en terre et en briques mal
cuites; le reste est en pierres molles d'un beau grain, que l'on tire du
mont Moqattam, qui est voisin; toutes ces maisons ont un air de prison,
parce qu'elles manquent de jour sur la rue. Il est trop dangereux en
pareil pays d'être éclairé; l'on a même la précaution de faire la porte
d'entrée fort basse; l'intérieur est mal distribué; cependant chez les
grands on trouve quelques ornements et quelques commodités; on doit
surtout y priser de vastes salles où l'eau jaillit dans des bassins de
marbre. Le pavé, formé d'une marqueterie de marbre et de faïence
colorés, est couvert de nattes, de matelas, et, par-dessus le tout, d'un
riche tapis sur lequel on s'assied jambes croisées. Autour du mur règne
une espèce de sofa chargé de coussins mobiles propres à appuyer le dos
ou les coudes. A 7 ou 8 pieds de hauteur, est un rayon de planches
garnies de porcelaines de la Chine et du Japon. Les murs, d'ailleurs
nus, sont bigarrés de sentences tirées du Qôran, et d'arabesques en
couleurs, dont on charge aussi le portail des beks. Les fenêtres n'ont
point de verres ni de châssis mobiles, mais seulement un treillage à
jour, dont la façon coûte quelquefois plus que nos glaces. Le jour
vient des cours intérieures, d'où les sycomores renvoient un reflet de
verdure qui plaît à l'oeil. Enfin, une ouverture au nord ou au sommet du
plancher, procure un air frais, pendant que, par une contradiction assez
bizarre, on s'environne de vêtements et de meubles chauds, tels que les
draps de laine et les fourrures. Les riches prétendent; par ces
précautions, écarter les maladies, mais le peuple, avec sa chemise bleue
et ses nattes dures, s'enrhume moins et se porte mieux.



Population du Kaire et de l'Égypte.


On fait souvent des questions sur la population du Kaire: si l'on en
veut croire le douanier Antoun _Farâoun_, cité par le baron de Tott,
elle approche de 700,000 ames, y compris _Boulâq_, faubourg et port
détaché de la ville; mais tous les calculs de population en Turkie sont
arbitraires, parce qu'on n'y tient point de registres de naissances, de
morts ou de mariages. Les musulmans ont même des préjugés superstitieux
contre les dénombrements. Les seuls chrétiens pourraient être recensés
au moyen des billets de leur capitation[123]. Tout ce qu'on peut dire de
certain, c'est que, d'après le plan géométrique de Niebuhr, levé en
1761, le Kaire a 3 lieues de circuit, c'est-à-dire à peu près le circuit
de Paris, pris par la ligne des boulevards. Dans cette enceinte il y a
quantité de jardins, de cours, de terrains vides et de ruines. Or, si
Paris, dans l'enceinte des boulevards, ne donne pas plus de 700,000
ames, quoique bâti à cinq étages, il est difficile de croire que le
Kaire, qui n'en a que deux, tienne plus de 250,000 ames. Il est
également impossible d'apprécier au juste la population de l'Égypte
entière. Néanmoins, puisqu'il est connu que le nombre des villes et des
villages ne passe pas 2,300[124], le nombre des habitants de chaque
lieu, ne pouvant s'évaluer l'un portant l'autre à plus de 1,000 âmes,
même en y confondant le Kaire, la population totale ne doit s'élever
qu'à 2,300,000 ames. La consistance des terres cultivables est, selon
d'Anville, de 2,000 et 100 lieues carrées: de là résulte, par chaque
lieue carrée, 1,142 habitants. Ce rapport, plus fort que celui de France
même, pourra faire croire que l'Égypte n'est pas si dépeuplée qu'on
l'imagine; mais si l'on observe que les terres ne se reposent jamais,
et qu'elles sont toutes fécondes, on conviendra que cette population est
très-faible en comparaison de ce qu'elle a été, et de ce qu'elle
pourrait être.

Parmi les singularités qui frappent un étranger au Kaire, on peut citer
la quantité prodigieuse de chiens hideux qui vaguent dans les rues, et
de milans, qui planent sur les maisons, en jetant des cris importuns et
lugubres. Les musulmans ne tuent ni les uns ni les autres, quoiqu'ils
les réputent également immondes[125]; au contraire, ils leur jettent
souvent les débris des tables, et les dévots font pour les chiens des
fondations d'eau et de pain. Ces animaux ont d'ailleurs la ressource des
voiries, qui, à la vérité, n'empêche pas qu'ils n'endurent quelquefois
la faim et la soif; mais ce qui doit étonner, c'est que ces extrémités
ne sont jamais suivies de la rage. _Prosper Alpin_ en a déja fait la
remarque dans son _Traité de la médecine des Égyptiens_. La rage est
également inconnue en Syrie; cependant le nom de cette maladie existe
dans la langue arabe, et n'y a point une origine étrangère.



CHAPITRE XII.

Des maladies de l'Égypte.



§ I.

De la perte de la vue.


Ce phénomène dans le genre des maladies n'est pas le seul remarquable en
Égypte; il en est plusieurs autres qui méritent d'être rapportés.

Le plus frappant de tous est la quantité prodigieuse des vues perdues ou
gâtées; elle est au point que, marchant dans les rues du Kaire, j'ai
souvent rencontré, sur 100 personnes, 20 aveugles, 18 borgnes, et 20
autres dont les yeux étaient rouges, purulents ou tachés. Presque tout
le monde porte des bandeaux, indice d'une ophthalmie naissante ou
convalescente; ce qui ne m'a pas moins étonné est le sang-froid ou
l'apathie avec laquelle on supporte un si grand malheur. _C'était
écrit,_ dit le musulman; _louange à Dieu! Dieu l'a voulu,_ dit le
chrétien; _qu'il soit béni!_ Cette résignation est sans doute ce qu'il y
a de mieux à faire quand le mal est arrivé; mais par un abus funeste, en
empêchant de rechercher les causes, elle en devient une elle-même.
Parmi nous, quelques médecins ont traité cette question; mais n'ayant
point connu toutes les circonstances du fait, ils n'en ont pu parler que
vaguement. J'en vais faire un tableau général, afin que l'on puisse en
tirer la solution du problème.

1º Les fluxions des yeux et leurs suites ne sont point particulières à
l'Égypte; on les retrouve également en Syrie, avec cette différence
qu'elles y sont moins répandues; et il est remarquable que la côte de la
mer y est seule sujette.

2º La ville du Kaire, toujours pleine d'immondices, y est plus sujette
que tout le reste de l'Égypte[126]; le peuple, plus que les gens aisés;
les naturels, plus que les étrangers: rarement les Mamlouks en sont-ils
attaqués. Enfin, les paysans du Delta y sont plus sujets que les Arabes
bedouins.

3º Les fluxions n'ont pas de saison bien marquée, quoi qu'en ait dit
_Prosper Alpin;_ c'est une endémie commune à tous les mois et à tous les
âges.

En raisonnant sur ces éléments, il m'a semblé que l'on ne pouvait pas
admettre pour cause principale les vents du midi, parce qu'alors
l'épidémie devrait être propre au mois d'avril, et que les bedouins en
seraient affectés comme les paysans: on ne peut admettre non plus la
poussière fine répandue dans l'air, parce que les paysans y sont plus
exposés que les habitants de la ville: l'habitude de dormir sur les
terrasses a plus de réalité, mais cette cause n'est point unique ni
simple; car dans les pays intérieurs et loin de la mer, tels que la
vallée du Balbek, le Diarbekr, les plaines de Haurân et dans les
montagnes, on dort sur les terrasses, sans que la vue en soit affectée.
Si donc au Kaire, dans tout le Delta et sur les côtes de la Syrie, il
est dangereux de dormir à l'air, il faut que cet air prenne du voisinage
de la mer une qualité nuisible: cette qualité, sans doute, est
l'humidité jointe à la chaleur, qui devient alors un principe premier de
maladies. La salinité de cet air, si marquée dans le Delta, y contribue
encore par l'irritation et les démangeaisons qu'elle cause aux yeux,
ainsi que je l'ai éprouvé; enfin, le régime des Égyptiens me paraît
lui-même un agent puissant. Le fromage, le lait aigre, le miel, le
raisiné, les fruits verts, les légumes crus, qui sont la nourriture
ordinaire du peuple, produisent dans le bas-ventre un trouble qui, selon
l'observation des praticiens, se porte sur la vue; les oignons crus
surtout, dont ils abusent, ont pour l'échauffer une vertu que les moines
de Syrie m'ont fait remarquer sur moi-même. Des corps ainsi nourris
abondent en humeurs corrompues qui cherchent sans cesse un écouloir.
Détournées des voies internes par la sueur habituelle, elles viennent à
l'extérieur, et s'établissent où elles trouvent moins de résistance.
Elles doivent préférer la tête, parce que les Égyptiens, en la rasant
toutes les semaines, et en la couvrant d'une coiffure prodigieusement
chaude, en font un foyer principal de sueur. Or, pour peu que cette tête
reçoive une impression de froid en se découvrant, la transpiration se
supprime et se jette sur les dents, ou plus volontiers sur les yeux,
comme partie moins résistante. A chaque fluxion l'organe s'affaiblit et
il finit par se détruire. Cette disposition, transmise par la
génération, devient une nouvelle cause de maladie: de là vient que les
naturels y sont plus exposés que les étrangers. L'excessive
transpiration de la tête est un agent d'autant plus probable, que les
anciens Égyptiens, qui la portaient nue, n'ont point été cités par les
médecins pour être si affligés d'ophthalmies[127]; et les Arabes du
désert qui se la couvrent peu, surtout dans le bas âge, en sont de même
exempts.



§ II.

De la petite-vérole.


Une grande partie des cécités en Égypte est causée par les suites de la
petite-vérole. Cette maladie, qui y est très-meurtrière, n'y est point
traitée selon une bonne méthode: dans les 3 premiers jours on y donne
aux malades du _debs_ ou raisiné, du miel et du sucre; et dès le 7^{e}
on leur permet le laitage et le poisson salé, comme en pleine santé:
dans la dépuration, on ne les purge jamais, et l'on évite surtout de
leur laver les yeux, encore qu'ils les aient pleins de pus, et que les
paupières soient collées par la sérosité desséchée: ce n'est qu'au bout
de 40 jours que l'on fait cette opération, et alors le séjour du pus, en
irritant le globe, y a déterminé un cautère qui ronge l'oeil entier. Ce
n'est pas que l'inoculation y soit inconnue, mais on s'en sert peu. Les
Syriens et les habitants de _l'Anadolie_, qui la connaissent depuis
long-temps, n'en usent guère davantage[128].

L'on doit regarder ces vices de régime comme des agents plus pernicieux
que le climat, qui n'a rien de malsain[129]; c'est à la mauvaise
nourriture surtout que l'on doit attribuer et les hideuses formes des
mendiants, et l'air misérable et avorté des enfants du Kaire. Ces
petites créatures n'offrent nulle part ailleurs un extérieur si
affligeant; l'oeil creux, le teint hâve et bouffi, le ventre gonflé
d'obstructions, les extrémités maigres et la peau jaunâtre, ils ont
l'air de lutter sans cesse contre la mort. Leurs mères ignorantes
prétendent que c'est _le regard malfaisant_ de quelque envieux qui les
ensorcelle, et ce préjugé ancien[130] est encore général et enraciné
dans la Turkie; mais la vraie cause est dans la mauvaise nourriture.
Aussi, malgré les talismans[131], en périt-il une quantité incroyable;
et cette ville possède, plus qu'aucune capitale, la funeste propriété
d'engloutir la population.

Une maladie très-répandue au Kaire est celle que le vulgaire y appelle
_mal bénit_, et que nous nommons assez improprement _mal de Naples_: la
moitié du Kaire en est attaquée. La plupart des habitants croient que ce
mal leur vient par _frayeur_, par _maléfice_ ou par _malpropreté_.
Quelques-uns se doutent de la vraie cause; mais comme elle tient à un
article sur lequel ils sont infiniment réservés, ils n'osent s'en
vanter. Ce mal bénit est très-difficile à guérir: le mercure, sous
quelque forme qu'il soit, échoue ordinairement; les végétaux
sudorifiques réussissent mieux, sans cependant être infaillibles;
heureusement que le virus est peu actif, à raison de la grande
transpiration naturelle et artificielle. L'on voit, comme en Espagne,
des vieillards le porter jusqu'à 80 ans. Mais ses effets sont funestes
aux enfants qui en naissent infectés. Le danger est imminent pour
quiconque le rapporte dans un pays froid; il y fait des progrès rapides,
et se montre toujours plus rebelle dans cette transplantation. En Syrie,
à Damas et dans les montagnes, il est plus dangereux, parce que l'hiver
y est plus rigoureux: faute de soins, il s'y termine avec tous les
symptômes qu'on lui connaît, ainsi que j'en ai vu deux exemples.

Une incommodité particulière au climat d'Égypte, est une éruption à la
peau, qui revient toutes les années. Vers la fin de juin ou le
commencement de juillet, le corps se couvre de rougeurs et de boutons
dont la cuisson est très-importune. Les médecins, qui se sont aperçus
que cet effet venait constamment à la suite de l'eau nouvelle, lui en
ont rapporté la cause. Plusieurs ont pensé qu'elle dépendait des sels
dont ils ont supposé cette eau chargée; mais l'existence de ces sels
n'est point démontrée, et il paraît que cet accident a une raison plus
simple. J'ai dit que les eaux du Nil se corrompaient vers la fin d'avril
dans le lit du fleuve. Les corps qui s'en abreuvent depuis ce moment
forment des humeurs d'une mauvaise qualité. Lorsque l'eau nouvelle
arrive, il se fait dans le sang une espèce de fermentation, dont l'issue
est de séparer les humeurs vicieuses et de les chasser vers la peau, où
la transpiration les appelle: c'est une vraie dépuration purgative, et
toujours salutaire.

Un autre mal encore trop commun au Kaire est une enflure de bourses, qui
souvent devient une énorme _hydrocèle_. On observe qu'il attaque de
préférence les Grecs et les Coptes; et par là, le soupçon de sa cause
tombe sur l'abus de l'huile dont ils usent plus des deux tiers de
l'année. L'on soupçonne aussi que les bains chauds y concourent, et leur
usage immodéré a d'autres effets qui ne sont pas moins nuisibles[132].
Je remarquerai, à cette occasion, que, dans la Syrie comme dans
l'Égypte, une expérience constante a prouvé que l'eau-de-vie tirée des
figues ordinaires, ou de celles des sycomores, ainsi que l'eau-de-vie
des dattes et des fruits de _nopal_, a un effet très-prompt sur les
bourses, qu'elle rend douloureuses et dures dès le 3^{e} ou 4^{e} jour
que l'on a commencé d'en boire; et si l'on n'en cesse pas l'usage, le
mal dégénère en hydrocèle complète.

L'eau-de-vie des raisins secs n'a pas le même inconvénient; elle est
toujours anisée et très-violente, parce qu'on la distille jusqu'à 3
fois. Les chrétiens de Syrie et les coptes d'Égypte en font beaucoup
d'usage; ces derniers, surtout, en boivent des pintes entières à leur
souper: j'avais taxé ce fait d'exagération; mais il a fallu me rendre
aux preuves de l'évidence, sans cesser néanmoins de m'étonner que de
pareils excès ne tuent pas sur-le-champ, ou ne procurent pas du moins
les symptômes de la profonde ivresse.

Le printemps, qui dans l'Égypte est l'été de nos climats, amène des
fièvres malignes dont l'issue est toujours très-prompte. Un médecin
français qui en a traité beaucoup a remarqué que le kina, donné dans les
rémissions à la dose de 2 et 3 onces, a fréquemment sauvé des malades
aux portes de la mort[133]. Sitôt que le mal se déclare, il faut
s'astreindre rigoureusement au régime végétal acide; on s'interdit la
viande, le poisson, et surtout les oeufs; ils sont une espèce de poison
en Égypte. Dans ce pays comme en Syrie, les observations constatent que
la saignée est toujours plus nuisible qu'avantageuse, même lorsqu'elle
paraît le mieux indiquée: la raison en est que les corps nourris
d'aliments malsains, tels que les fruits verts, les légumes crus, le
fromage, les olives, ont peu de sang et beaucoup d'humeurs; leur
tempérament est généralement bilieux, ainsi que l'annoncent leurs yeux
et leurs soucils noirs, leur teint brun, et leurs corps maigres. Leur
maladie habituelle est le mal d'estomac; presque tous se plaignent
d'âcretés à la gorge et de nausées acides; aussi l'émétique et la crême
de tartre ont-ils du succès dans presque tous les cas.

Les fièvres malignes deviennent quelquefois épidémiques, et alors on les
prendrait volontiers pour la peste, dont il me reste à parler.



§ III.

De la peste.


Quelques personnes ont voulu établir parmi nous l'opinion que la peste
était originaire d'Égypte; mais cette opinion, fondée sur des préjugés
vagues, paraît démentie par les faits. Nos négociants établis depuis
longues années à Alexandrie assurent, de concert avec les Égyptiens, que
la peste ne vient jamais de l'intérieur du pays[134], mais qu'elle
paraît d'abord sur la côte à Alexandrie; d'Alexandrie elle passe à
Rosette, de Rosette au Kaire, du Kaire à Damiât et dans le reste du
Delta. Ils observent encore qu'elle est toujours précédée de l'arrivée
de quelque bâtiment venant de Smyrne ou de Constantinople, et que si la
peste a été violente dans l'une de ces villes pendant l'été, le danger
est plus grand pour la leur pendant l'hiver qui suit. Il paraît constant
que son vrai foyer est Constantinople; qu'elle s'y perpétue par
l'aveugle négligence des Turks; elle est au point que l'on vend
publiquement les effets des morts pestiférés. Les vaisseaux qui viennent
ensuite à Alexandrie, ne manquent jamais d'apporter des fournitures et
des habits de laine qui sortent de ces ventes, et ils les débitent au
bazar de la ville, où ils jettent d'abord la contagion. Les Grecs, qui
font ce commerce, en sont presque toujours les premières victimes. Peu à
peu l'épidémie gagne Rosette, et enfin le Kaire, en suivant la route
journalière des marchandises. Aussitôt qu'elle est constatée, les
négociants européens s'enferment dans leur _kan_ ou _contrée,_ eux et
leurs domestiques, et ils ne communiquent plus au dehors. Leurs vivres,
déposés à la porte du _kan,_ y sont reçus par un portier, qui les prend
avec des tenailles de fer, et les plonge dans une tonne d'eau destinée à
cet usage. Si l'on veut leur parler, ils observent toujours une distance
qui empêche tout contact de vêtements ou d'haleine; par ce moyen ils se
préservent du fléau, à moins qu'il n'arrive quelque infraction à la
police. Il y a quelques années qu'un chat, passé par les terrasses chez
nos négociants du Kaire, porta la peste à deux d'entre eux, dont l'un
mourut.

L'on conçoit combien cet emprisonnement est ennuyeux: il dure jusqu'à 3
et 4 mois, pendant lesquels les amusements se réduisent à se promener le
soir sur les terrasses, et à jouer aux cartes.

La peste offre plusieurs phénomènes très-remarquables. A Constantinople,
elle règne pendant l'été, et s'affaiblit ou se détruit pendant l'hiver.
En Égypte, au contraire, elle règne pendant l'hiver, et juin ne manque
jamais de la détruire. Cette bizarrerie apparente s'explique par un même
principe. L'hiver détruit la peste à Constantinople, parce que le froid
y est très-rigoureux. L'été l'allume, parce que la chaleur y est humide,
à raison des mers, des forêts et des montagnes voisines. En Égypte,
l'hiver fomente la peste, parce qu'il est humide et doux; l'été la
détruit, parce qu'il est chaud et sec. Il agit sur elle comme sur les
viandes, qu'il ne laisse pas pourrir. La chaleur n'est malfaisante
qu'autant qu'elle se joint à l'humidité[135]. L'Égypte est affligée de
la peste tous les 4 ou 5 ans; les ravagés qu'elle y cause devraient la
dépeupler, si les étrangers qui y affluent sans cesse de tout l'empire
ne réparaient une grande partie de ses pertes.

En Syrie, la peste est beaucoup plus rare: il y a 25 ans qu'on ne l'y a
ressentie. La raison en est sans doute la rareté des vaisseaux venant en
droiture de Constantinople. D'ailleurs on observe qu'elle ne se
naturalise pas aisément dans cette province. Transportée de l'Archipel,
ou même de Damiât, dans les rades de Lataqîé, Saïd ou Acre, elle n'y
prend point racine; elle veut des circonstances préliminaires et une
route combinée: il faut qu'elle passe du Kaire, en droiture à Damiât:
alors toute la Syrie est sûre d'en être infectée.

L'opinion enracinée du fatalisme, et bien plus encore la barbarie du
gouvernement, ont empêché jusqu'ici les Turks de se mettre en garde
contre ce fléau meurtrier: cependant le succès des soins qu'ils ont vu
prendre aux Francs a fait depuis quelque temps impression sur plusieurs
d'entre eux. Les chrétiens du pays qui traitent avec nos négociants
seraient disposés à s'enfermer comme eux; mais il faudrait qu'ils y
fussent autorisés par la Porte. Il paraît qu'en ce moment elle s'occupe
de cet objet, s'il est vrai qu'elle ait publié l'année dernière un édit
pour établir un lazaret à Constantinople, et 3 autres dans l'empire;
savoir, à Smyrne, en Candie et à Alexandrie. Le gouvernement de Tunis a
pris ce sage parti depuis quelques années; mais la police turke est
partout si mauvaise, qu'on doit espérer peu de succès de ces
établissements, malgré leur extrême importance pour le commerce, et pour
la sûreté des états de la Méditerranée[136].



CHAPITRE XIII.

Tableau résumé de l'Égypte.


L'Égypte fournirait encore matière à beaucoup d'autres observations;
mais comme elles sont étrangères à mon objet, ou qu'elles rentrent dans
celles que j'aurai occasion de faire sur la Syrie, je ne m'étendrai pas
davantage.

Si l'on se rappelle ce que j'ai exposé de la nature et de l'aspect du
sol; si l'on se peint un pays plat, coupé de canaux, inondé pendant 3
mois, fangeux et verdoyant pendant 3 autres, poudreux et gercé le reste
de l'année; si l'on se figure sur ce terrain des villages de boue et de
briques ruinés, des paysans nus et hâlés, des buffles, des chameaux,
des sycomores, des dattiers clair-semés, des lacs, des champs cultivés,
et de grands espaces vides; si l'on y joint un soleil étincelant sur
l'azur d'un ciel presque toujours sans nuages, des vents plus ou moins
forts, mais perpétuels: l'on aura pu se former une idée rapprochée de
l'état physique du pays[137]. On a pu juger de l'état civil des
habitants, par leurs divisions en races, en sectes, en conditions; par
la nature d'un gouvernement qui ne connaît ni propriété, ni sûreté de
personnes, et par l'image d'un pouvoir illimité confié à une soldatesque
licencieuse et grossière: enfin l'on peut apprécier la force de ce
gouvernement en résumant son état militaire, la qualité de ses troupes;
en observant que dans toute l'Égypte et sur les frontières il n'y a ni
fort, ni redoute, ni artillerie, ni ingénieurs, et que, pour la marine,
on ne compte que les 28 vaisseaux et cayasses de Suez, armés chacun de 4
pierriers rouillés, et montés par des marins qui ne connaissent pas la
boussole. C'est au lecteur à établir sur ces faits l'opinion qu'il doit
prendre d'un tel pays. S'il trouvait, par hasard, que je le lui présente
sous un point de vue différent de quelques autres relations, cette
diversité ne devrait point l'étonner. Rien de moins unanime que les
jugements des voyageurs sur les pays qu'ils ont vus: souvent
contradictoires entre eux, celui-ci déprime ce que celui-là vante; et
tel peint comme un lieu de délices ce qui pour tel autre n'est qu'un
lieu fort ordinaire. On leur reproche cette contradiction; mais ils la
partagent avec leurs censeurs mêmes, puisqu'elle est dans la nature des
choses. Quoi que nous puissions faire, nos jugements sont biens moins
fondés sur les qualités réelles des objets, que sur les affections que
nous recevons, ou que nous portons déja en les voyant. Une expérience
journalière prouve qu'il s'y mêle toujours des idées étrangères, et de
là vient que le même pays qui nous a paru beau dans un temps nous paraît
quelquefois désagréable dans un autre. D'ailleurs, le préjugé des
habitudes premières est tel, que jamais l'on ne peut s'en dégager.
L'habitant des montagnes hait les plaines; l'habitant des plaines
déprise les montagnes. L'Espagnol veut un ciel ardent; le Danois un
temps brumeux. Nous aimons la verdure des forêts; le Suédois préfère la
blancheur des neiges: le Lapon, transporté de sa chaumière enfumée dans
les bosquets de Chantilly, y est mort de chaleur et de mélancolie.
Chacun a ses goûts, et juge en conséquence. Je conçois que, pour un
Égyptien, l'Égypte est et sera toujours le plus beau pays du monde,
quoiqu'il n'ait vu que celui-là. Mais, s'il m'est permis d'en dire mon
avis comme témoin oculaire, j'avoue que je n'en ai pas pris une idée si
avantageuse. Je rends justice à son extrême fertilité, à la variété de
ses produits, à l'avantage de sa position pour le commerce: je conviens
que l'Égypte est peu sujette aux intempéries qui font manquer nos
récoltes; que les ouragans de l'Amérique y sont inconnus; que les
tremblements qui de nos jours ont dévasté le Portugal et l'Italie y sont
très-rares, quoique non pas sans exemples[138]; je conviens même que la
chaleur qui accable les Européens n'est pas un inconvénient pour les
naturels: mais c'en est un grave que ces vents meurtriers de sud; c'en
est un autre que ce vent de nord-est qui donne des maux de tête
violents; c'en est encore un que cette multitude de scorpions, de
cousins, et surtout de mouches, telle que l'on ne peut manger sans
courir risque d'en avaler. D'ailleurs, nul pays d'un aspect plus
monotone; toujours une plaine nue à perte de vue; toujours un horizon
plat et uniforme[139]; des dattiers sur leur tige maigre, ou des huttes
de terre sur des chaussées: jamais cette richesse de paysages, où la
variété des objets, où la diversité des sites occupent l'esprit et les
yeux par des scènes et des sensations renaissantes: nul pays n'est moins
pittoresque, moins propre aux pinceaux des peintres et des poètes: on
n'y trouve rien de ce qui fait le charme et la richesse de leurs
tableaux; et il est remarquable que ni les Arabes ni les anciens ne font
mention des poètes d'Égypte. En effet, que chanterait l'Égyptien sur le
chalumeau de Gessner et de Théocrite? Il n'a ni clairs ruisseaux, ni
frais gazons, ni antres solitaires; il ne connaît ni les vallons, ni les
coteaux, ni les roches pendantes. Thompson n'y trouverait ni le
sifflement des vents dans les forêts, ni les roulements du tonnerre dans
les montagnes, ni la paisible majesté des bois antiques, ni l'orage
imposant, ni le calme touchant qui lui succède: un cercle éternel des
mêmes opérations ramène toujours les gras troupeaux, les champs
fertiles, le fleuve boueux, la mer d'eau douce, et les villages
semblables aux îles. Que si la pensée se porte à l'horizon qu'embrasse
la vue, elle s'effraie de n'y trouver que des déserts sauvages, où le
voyageur égaré, épuisé de soif et de fatigue, se décourage devant
l'espace immense qui le sépare du monde; il implore en vain la terre et
le ciel; ses cris, perdus sur une plaine rase, ne lui sont pas même
rendus par des échos: dénué de tout, et seul dans l'univers, il périt de
rage et de désespoir devant une nature morne, sans la consolation même
de voir verser une larme sur son malheur. Ce contraste si voisin est
sans doute ce qui donne tant de prix au sol de l'Égypte. La nudité du
désert rend plus saillante l'abondance du fleuve, et l'aspect des
privations ajoute au charme des jouissances: elles ont pu être
nombreuses dans les temps passés, et elles pourraient renaître sous
l'influence d'un bon gouvernement; mais, dans l'état actuel, la richesse
de la nature y est sans effet et sans fruit. En vain célèbre-t-on les
jardins de Rosette et du Kaire; l'art des jardins, cet art si cher aux
peuples policés, est ignoré des Turks, qui méprisent les champs et la
culture. Dans tout l'empire les jardins ne sont que des vergers sauvages
où les arbres, jetés sans soin, n'ont pas même le mérite du désordre. En
vain se récrie-t-on sur les orangers et les cédrats qui croissent en
plein air: on fait illusion à notre esprit, accoutumé d'allier à ces
arbres les idées d'opulence et de culture qui chez nous les
accompagnent. En Égypte, arbres vulgaires, ils s'associent à la misère
des cabanes qu'ils couvrent, et ne rappellent que l'idée de l'abandon et
de la pauvreté. En vain peint-on le Turk mollement couché sous leur
ombre, heureux de fumer sa pipe sans penser: l'ignorance et la sottise
ont sans doute leurs jouissances, comme l'esprit et le savoir; mais, je
l'avoue, je n'ai pu envier le repos des esclaves, ni appeler bonheur
l'apathie des automates. Je ne concevrais pas même d'où peut venir
l'enthousiasme que des voyageurs témoignent pour l'Égypte, si
l'expérience ne m'en eût dévoilé les causes secrètes.



Des exagérations des voyageurs.


On a dès long-temps remarqué dans les voyageurs une affectation
particulière à vanter le théâtre de leurs voyages, et les bons esprits,
qui souvent ont reconnu l'exagération de leurs récits, ont averti, par
un proverbe, de se tenir en garde contre leur prestige[140]; mais l'abus
subsiste, parce qu'il tient à des causes renaissantes. Chacun de nous en
porte le germe; et souvent le reproche appartient à ceux mêmes qui
l'adressent. En effet, qu'on examine un arrivant de pays lointains,
dans une société oisive et curieuse: la nouveauté de ses récits attire
l'attention sur lui; elle mène jusqu'à la bienveillance pour sa
personne; on l'aime parce qu'il amuse, et parce que ses prétentions sont
d'un genre qui ne peut choquer. De son côté, il ne tarde pas de sentir
qu'il n'intéresse qu'autant qu'il excite des sensations nouvelles. Le
besoin de soutenir, l'envie même d'augmenter l'intérêt, l'engagent à
donner des couleurs plus fortes à ses tableaux; il peint les objets plus
grands pour qu'ils frappent davantage: les succès qu'il obtient
l'encouragent; l'enthousiasme qu'il produit se réfléchit sur lui-même;
et bientôt il s'établit entre ses auditeurs et lui une émulation et un
commerce par lequel il rend en étonnement ce qu'on lui paie en
admiration. Le merveilleux de ce qu'il a vu rejaillit d'abord sur
lui-même; puis, par une seconde gradation, sur ceux qui l'ont entendu,
et qui à leur tour le racontent: ainsi la vanité, qui se mêle à tout,
devient une des causes de ce penchant que nous avons tous, soit pour
croire, soit pour raconter les prodiges. D'ailleurs, nous voulons moins
être instruits qu'amusés, et c'est par ces raisons que les faiseurs de
contes, en tout genre, ont toujours occupé un rang distingué dans
l'estime des hommes et dans la classe des écrivains.

Il est pour les voyageurs une autre cause d'enthousiasme: loin des
objets dont elle a joui, l'imagination privée s'enflamme; l'absence
rallume les désirs, et la satiété de ce qui nous environne prête un
charme à ce qui est hors de notre portée. On regrette un pays d'où l'on
désira souvent de sortir, et l'on se peint en beau les lieux dont la
présence pourrait être encore à charge. Les voyageurs qui ne font que
passer en Égypte ne sont pas dans cette classe, parce qu'ils n'ont pas
le temps de perdre l'illusion de la nouveauté; mais quiconque y séjourne
peut y être rangé. Nos négociants le savent, et ils ont fait à ce sujet
une observation qu'on doit citer: ils ont remarqué que ceux même d'entre
eux qui ont le plus senti les désagréments de cette demeure ne sont pas
plus tôt retournés en France, que tout s'efface de leur mémoire; leurs
souvenirs prennent de riantes couleurs; en sorte que 2 ans après on
n'imaginerait pas qu'ils y eussent jamais été. «Comment pensez-vous
encore à nous?» m'écrivait dernièrement un résident au Kaire; «comment
conservez-vous les idées vraies de ce lieu de misère[141], lorsque nous
avons éprouvé que tous ceux qui repassent les oublient au point de nous
étonner nous-mêmes?» Je l'avoue, des causes si générales et si
puissantes n'eussent pas été sans effet sur moi-même; mais j'ai pris un
soin particulier de m'en défendre, et de conserver mes impressions
premières, pour donner à mes récits le seul mérite qu'ils pussent avoir,
celui de la vérité. Il est temps de les reporter sur des objets d'un
intérêt plus vaste; mais comme le lecteur ne me pardonnerait pas de
quitter l'Égypte sans parler des ruines et des pyramides, j'en dirai
deux mots.



CHAPITRE XIV.

Des ruines et des pyramides[142].


J'ai déja exposé comment la difficulté habituelle des voyages en Égypte,
devenue plus grande en ces dernières années, s'opposait aux recherches
sur les antiquités. Faute de moyens, et surtout de circonstances
propres, on est réduit à ne voir que ce que d'autres ont vu, et à ne
dire que ce qu'ils ont déja publié. Par cette raison, je ne répéterai
pas ce qui se trouve déja répété plus d'une fois dans _Paul Luca_,
_Maillet_, _Siccard_, _Pocoke_, _Graves_, _Norden_, _Niebuhr_, et
récemment dans les Lettres de Savary. Je me bornerai à quelques
considérations générales.

Les pyramides de Djizé sont un exemple frappant de cette difficulté
d'observer dont j'ai fait mention. Quoique situées à 4 lieues seulement
du Kaire, où il réside des Francs, quoique visitées par une foule de
voyageurs, on n'est point encore d'accord sur leurs dimensions. On a
mesuré plusieurs fois leur hauteur par les procédés géométriques, et
chaque opération a donné un résultat différent[143]. Pour décider la
question, il faudrait une nouvelle mesure solennelle, faite par des
personnes connues; mais en attendant, on doit taxer d'erreur tous ceux
qui donnent à la grande pyramide autant d'élévation que de base, attendu
que son triangle est très-sensiblement écrasé. La connaissance de cette
base me paraît d'autant plus intéressante, que je lui crois du rapport
à l'une des mesures carrées des Égyptiens; et dans la coupe des pierres,
si l'on trouvait des dimensions revenant souvent les mêmes, peut-être en
pourrait-on déduire leurs autres mesures.

On se plaint ordinairement de ne point comprendre la description de
l'intérieur de la pyramide; et en effet, à moins d'être versé dans l'art
des plans, on a peine à se reconnaître sur la gravure. Le meilleur moyen
de s'en faire une idée, serait d'exécuter en terre crue ou cuite, une
pyramide dans des proportions réduites, par exemple, d'un pouce par
toise. Cette masse aurait 8 pieds 4 pouces de base, et à peu près 7 et
demi de hauteur: en la coupant en 2 portions de haut en bas, on y
pratiquerait le premier canal qui descend obliquement, la galerie qui
remonte de même, et la chambre sépulcrale qui est à son extrémité.
Norden fournirait les meilleurs détails; mais il faudrait un artiste
habitué à ce genre d'ouvrages.

La ligne du rocher sur lequel sont assises les pyramides ne s'élève pas
au-dessus du niveau de la plaine de plus de 40 à 50 pieds. La pierre
dont il est formé, est, comme je l'ai dit, une pierre calcaire
blanchâtre, d'un grain pareil au beau moellon, ou à cette pierre connue
dans quelques provinces sous le nom de _rairie_. Celle des pyramides est
d'une nature semblable. Au commencement du siècle, on croyait, sur
l'autorité d'Hérodote, que les matériaux en avaient été transportés
d'ailleurs; mais des voyageurs, observant la ressemblance dont nous
parlons, ont trouvé plus naturel de les faire tirer du rocher même; et
l'on traite aujourd'hui de fable le récit d'Hérodote, et d'absurdité
cette translation de pierres. On calcule que l'aplanissement du rocher
en a dû fournir la majeure partie; et, pour le reste, on suppose des
souterrains invisibles, que l'on agrandit autant qu'il est besoin. Mais
si l'opinion ancienne a des invraisemblances, la moderne n'a que des
suppositions. Ce n'est point un motif suffisant de juger, que de dire:
_Il est incroyable que l'on ait transporté des carrières éloignées_; _il
est absurde d'avoir multiplié des frais qui deviennent énormes_, _etc._
Dans les choses qui tiennent aux opinions et aux gouvernements des
peuples anciens, la mesure des probabilités est délicate à saisir:
aussi, quelque invraisemblable que paraisse le fait dont il s'agit, si
l'on observe que l'historien qui le rapporte a puisé dans les archives
originales; qu'il est très-exact dans tous ceux que l'on peut vérifier;
que le rocher libyque n'offre en aucun endroit des élévations semblables
à celles qu'on veut supposer, et que les souterrains sont encore à
connaître; si l'on se rappelle les immenses carrières qui s'étendent de
Saouâdi à Manfalout, dans un espace de 25 lieues; enfin, si l'on
considère que leurs pierres, qui sont de la même espèce, n'ont aucun
autre emploi apparent[144]; on sera porté tout au moins à suspendre son
jugement, en attendant une évidence qui le détermine. Pareillement
quelques écrivains se sont lassés de l'opinion que les pyramides étaient
des tombeaux, et ils en ont voulu faire des temples ou des
observatoires; ils ont regardé comme absurde qu'une nation sage et
policée fît une affaire d'état du sépulcre de son chef, et comme
extravagant qu'un monarque écrasât son peuple de corvées, pour enfermer
un squelette de 5 pieds dans une montagne de pierres: mais, je le
répète, on juge mal les peuples anciens, quand on prend pour terme de
comparaison nos opinions, nos usages. Les motifs qui les ont animés
peuvent nous paraître extravagants, peuvent l'être même aux yeux de la
raison, sans avoir été moins puissants, moins efficaces. On se donne des
entraves gratuites de contradictions, en leur supposant une sagesse
conforme à nos principes; nous raisonnons trop d'après nos idées, et pas
assez d'après les leurs. En suivant ici, soit les unes, soit les autres,
on jugera que les pyramides ne peuvent avoir été des observatoires
d'astronomie[145]; parce que le mont Moqattam en offrait un plus élevé,
et qui borne ceux-là; parce que tout observatoire élevé est inutile en
Égypte, où le sol est très-plat, et où les vapeurs dérobent les étoiles
plusieurs degrés au-dessus de l'horizon; parce qu'il est impossible de
monter sur la plupart des pyramides; enfin, parce qu'il était inutile de
rassembler 11 observatoires aussi voisins que le sont les pyramides,
grandes et petites, que l'on découvre du local de Djizé. D'après ces
considérations, on pensera que Platon, qui a fourni l'idée en question,
n'a pu avoir en vue que des cas accidentels; ou qu'il n'a ici que son
mérite ordinaire d'éloquent orateur. Si, d'autre part, on pèse les
témoignages des anciens et les circonstances des lieux, si l'on fait
attention qu'auprès des pyramides il se trouve 30 à 40 moindres
monuments, offrant des ébauches de la même figure pyramidale; que ce
lieu stérile, écarté de la terre cultivable, a la qualité requise des
Égyptiens pour être un cimetière, et que près de là était celui de toute
la ville de Memphis, la plaine des Momies; on sera persuadé que les
pyramides ne sont que des tombeaux. L'on croira que les despotes d'un
peuple superstitieux ont pu mettre de l'importance et de l'orgueil à
bâtir pour leur squelette une demeure impénétrable, quand on saura que,
dès avant Moïse, il était de dogme à Memphis que les ames reviendraient
au bout de 6,000 ans habiter les corps qu'elles avaient quittés:
c'était par cette raison que l'on prenait tant de soin de préserver ces
mêmes corps de la dissolution, et que l'on s'efforçait d'en conserver
les formes au moyen des aromates, des bandelettes et des sarcophages.
Celui qui est encore dans la chambre sépulcrale de la grande pyramide
est précisément dans les dimensions naturelles; et cette chambre, si
obscure et si étroite[146], n'a jamais pu convenir qu'à loger un mort.
On veut trouver du mystère à ce conduit souterrain qui descend
perpendiculairement dans le dessous de la pyramide; mais on oublie que
l'usage de toute l'antiquité fut de ménager des communications avec
l'intérieur des tombeaux, pour y pratiquer, aux jours prescrits par la
religion, les cérémonies funèbres, telles que les libations et les
offrandes d'aliments aux morts. Il faut donc revenir à l'opinion, toute
vieille qu'elle peut être, que les pyramides sont des tombeaux[147]; et
cet emploi, indiqué par toutes les circonstances locales, l'est encore
par un usage des Hébreux, qui, comme l'on sait, ont presque en tout
imité les Égyptiens, et qui, à ce titre, donnèrent la forme pyramidale
aux tombeaux d'Absalon et de Zakarie, que l'on voit encore dans la
vallée de Josaphat: enfin, il est constaté par le nom même de ces
monuments, qui, selon une analyse conforme à tous les principes de la
science, me donne mot à mot, _chambre_ ou _caveau_ du _mort_[148].

La grande pyramide n'est pas la seule qui ait été ouverte. Il y en a une
autre à _Saqâra_ qui offre les mêmes détails intérieurs. Depuis quelques
années, un bek a tenté d'ouvrir la 3^{e} en grandeur du local de Djizé,
pour en tirer le trésor supposé. Il l'a attaquée par le même côté et à
la même hauteur que la grande est ouverte; mais après avoir arraché 2 ou
300 pierres, avec des peines et une dépense considérable, il a quitté
sans succès son avaricieuse entreprise. L'époque de la construction de
la plupart des pyramides n'est pas connue; mais celle de la grande est
si évidente, qu'on n'eût jamais dû la contester. Hérodote l'attribue à
_Cheops_, avec un détail de circonstances qui prouve que ses auteurs
étaient bien instruits[149]. Or ce Cheops, dans sa liste, la meilleure
de toutes, se trouve le second roi après _Protée_[150], qui fut
contemporain de la guerre de Troie; et il en résulte, par l'ordre des
faits, que sa pyramide fut construite vers les années 140 et 160 de la
fondation du temple de Salomon, c'est-à-dire, 850 ans avant
Jésus-Christ.

La main du temps, et plus encore celle des hommes, qui ont ravagé tous
les monuments de l'antiquité, n'ont rien pu jusqu'ici contre les
pyramides. La solidité de leur construction, et l'énormité de leur
masse, les ont garanties de toute atteinte, et semblent leur assurer une
durée éternelle. Les voyageurs en parlent tous avec enthousiasme, et cet
enthousiasme n'est point exagéré. L'on commence à voir ces montagnes
factices 10 lieues avant d'y arriver. Elles semblent s'éloigner à mesure
qu'on s'en approche; on en est encore à une lieue, et déja elles
dominent tellement sur la terre, qu'on croit être à leur pied; enfin
l'on y touche, et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on
y éprouve[151]: la hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente;
l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire des
temps qu'elles rappellent; le calcul du travail qu'elles ont coûté,
l'idée que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme si petit et si
faible, qui rampe à leurs pieds; tout saisit à la fois le coeur et
l'esprit d'étonnement, de terreur, d'humiliation, d'admiration, de
respect: mais, il faut l'avouer, un autre sentiment succède à ce premier
transport. Après avoir pris une si grande opinion de la puissance de
l'homme, quand on vient à méditer l'objet de son emploi, on ne jette
plus qu'un oeil de regret sur son ouvrage; on s'afflige de penser que,
pour construire un vain tombeau, il a fallu tourmenter 20 ans une nation
entière; on gémit sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont dû
coûter les corvées onéreuses et du transport, et de la coupe, et de
l'entassement de tant de matériaux. On s'indigne contre l'extravagance
des despotes qui ont commandé ces barbares ouvrages; ce sentiment
revient plus d'une fois en parcourant les monuments de l'Égypte: ces
labyrinthes, ces temples, ces pyramides, dans leur massive structure,
attestent bien moins le génie d'un peuple opulent et ami des arts, que
la servitude d'une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres.
Alors on pardonne à l'avarice, qui, violant leurs tombeaux, a frustré
leur espoir; on en accorde moins de pitié à ces ruines; et tandis que
l'amateur des arts s'indigne dans Alexandrie de voir scier les colonnes
des palais, pour en faire des _meules_ de moulin, le philosophe, après
cette première émotion que cause la perte de toute belle chose, ne peut
s'empêcher de sourire à la justice secrète du sort, qui rend au peuple
ce qui lui coûta tant de peines, et qui soumet au plus humble de ses
besoins l'orgueil d'un luxe inutile.

C'est l'intérêt de ce peuple, sans doute, plus que celui des monuments,
qui doit dicter le souhait de voir passer en d'autres mains l'Égypte;
mais, ne fût-ce que sous cet aspect, cette révolution serait toujours
très-désirable. Si l'Égypte était possédée par une nation amie des
beaux-arts, on y trouverait, pour la connaissance de l'antiquité, des
ressources que désormais le reste de la terre nous refuse; peut-être y
découvrirait-on même des livres. Il n'y a pas 3 ans qu'on déterra près
de Damiât plus de 100 _volumes_ écrits en langue inconnue[152]; ils
furent incontinent brûlés sur la décision des chaiks du Kaire. A la
vérité le Delta n'offre plus de ruines bien intéressantes, parce que les
habitants ont tout détruit par besoin ou par superstition. Mais le Saïd
moins peuplé, mais la lisière du désert moins fréquentée en ont encore
d'intactes. On en doit surtout espérer dans les _Oasis_; dans ces îles
séparées du monde par une mer de sable, où nul voyageur connu n'a
pénétré depuis Alexandre. Ces cantons, qui jadis avaient des villes et
des temples, n'ayant point subi les dévastations des barbares, ont dû
garder leurs monuments, par cela même que leur population a dépéri ou
s'est anéantie; et ces monuments, enfouis dans les sables, s'y
conservent comme en dépôt pour la génération future. C'est à ce temps,
moins éloigné peut-être qu'on ne pense, qu'il faut remettre nos souhaits
et notre espoir. C'est alors qu'on pourra fouiller de toutes parts la
terre du Nil et les sables de la Libye; qu'on pourra ouvrir la petite
pyramide de Djizé, qui, pour être démolie de fond en comble, ne
coûterait pas 50,000 livres: c'est peut-être encore à cette époque qu'il
faut remettre la solution des hiéroglyphes, quoique les secours actuels
me paraissent suffisants pour y arriver.

Mais c'en est assez sur des sujets de conjectures: il est temps de
passer à l'examen d'une autre contrée qui, sous les rapports de l'état
ancien et de l'état moderne, n'est pas moins intéressante que l'Égypte
elle-même.



NOTE.


Le premier des deux manuscrits arabes dont j'ai parlé, page 85, est
numéroté 786. Il paraît avoir été composé vers l'an 1620, par un homme
de loi, le chaik Merèï, fils de Yousef le Hanbalite.

C'est une espèce de chronique à la manière des Orientaux, qui trace de
suite, mais sans cohérence de discours, les événements saillants des
règnes des princes, leur avénement au trône, leurs guerres, leurs
fondations pieuses, leur mort et quelques traits de leur caractère.
L'auteur en conduit la série depuis les premiers kalifes, sous qui se
fit la conquête de l'Égypte, jusqu'au pacha turk qui de son temps y
était vice-roi du sultan de Constantinople. Un extrait détaillé de cet
ouvrage serait à la fois étranger à mon sujet et trop long. Il me
suffira d'en donner les résultats principaux qui sont--que, depuis
l'invasion d'_Amrou_, lieutenant du kalife Omar, l'Égypte fut gouvernée
par les vice-rois des kalifes ses successeurs, dont le siége fut d'abord
à Damas, puis à Bagdad.--Que l'un de ces kalifes (_Maimoun_) s'étant
composé une garde d'esclaves turkmans, cette soldatesque finit par
envahir tous les emplois militaires de l'empire, et le gouvernement des
provinces.--Qu'un fils de ces soldats esclaves, nommé Ahmed-Ben-Touloun,
se rendit indépendant en Égypte vers 872, et forma un empire qui
s'étendit depuis Rahbé, près de Moussel, jusqu'en Barbarie.--(Le tribut
de l'Égypte passait 41,111,111 tournois, et il y avait 7,000 juments de
race dans les haras d'Ahmed)--Qu'après 30 ans, l'Égypte retourna aux
kalifes, qui ne furent pas plus prudents.--Qu'en 934, un soldat de
fortune, nommé Akchid, se déclara encore indépendant, et entretint
jusqu'à 400,000 hommes.--Qu'à sa mort, un esclave noir, appelé Kafour,
saisit le sceptre et régna avec un talent transcendant.--Qu'après lui,
en 968, les descendants de Fatime et d'Ali, reconnus pour kalifes en
Barbarie, s'emparèrent de l'Égypte, où ils régnèrent sous le nom de
fatimites.--Que l'un d'eux fonda en 969 la ville du Kaire actuel.--Que
cette famille régna jusqu'en 1200 dans une suite de princes qui, selon
la remarque de Merèï, furent tous des fous furieux ou stupides.--Sous
eux, l'Égypte tomba dans un gouffre de calamités, de pestes et de
famines, dont une dura 7 ans. L'auteur à cette occasion recense les
famines et les pestes, et en trouve 21 depuis 635 jusqu'en 1440.

Les kalifes d'Égypte, comme ceux de Bagdad, s'étant formé une garde
d'étrangers, en devinrent comme eux la victime. Selah-el-din, Kourde
d'extraction, vizir du dernier fatimite, dépose son maître, et fonde la
dynastie dite d'Aïoub, du nom de son père.--Ce fut lui qui fit
construire le puits à escalier en limaçon, appelé puits de Josef. Son
armée était surtout composée de _cavaliers_ nommés en arabe _serrâdjin_,
dont les croisés firent leur mot _Sarrazins_. Cette dynastie régna 85
ans sous 10 sultans.

L'armée, alors composée de Mamlouks turkmans, ayant tué le dernier
aïoubite, un Turkman, nommé Ibek, saisit le sceptre, et établit la
dynastie des _Mamlouks_ turkmans.--Sous le court règne du fils d'Ibek,
Holagou-Kan et ses Mogols détruisent Bagdad et le kalifat en 1258.--Le
dixième sultan turkman, Qalaoun, s'étant formé une garde de 12,000
Mamlouks tcherkasses, achetés dans les marchés de l'Asie, cette milice
devient la maîtresse, élit les princes, les dépose, les étrangle,
etc.--Un chef de ce corps, nommé Barqouq, est élu et ouvre la dynastie
des Mamlouks tcherkasses; il laissa en monnaie 25,000,000 tournois et
14,000,000 en meubles.--Le 23^{e} de cette dynastie fut attaqué par
Sélim II, qui, l'ayant tué dans une bataille livrée près d'Alep,
poursuivit en Égypte son successeur Toumâmbek, en qui finit le premier
empire des Mamlouks.--Résumant la série de ces princes, il se trouve que
48 sultans, dont 24 Turkmans et 24 Tcherkasses, n'ont régné que 263 ans:
que, sur les 24 Turkmans, 11 furent assassinés et 6 déposés: que sur
les 24 Tcherkasses, 6 furent assassinés et 11 déposés, et que nombre
d'entre eux n'ont régné que quelques mois: que tous ces princes ne
surent que faire la guerre, piller, ravager, et faire ensuite des
fondations pieuses de mosquées, d'écoles, etc.: que, sous le 11^{e} de
la race turkmane, on fut au moment de détourner le Nil dans la mer
Rouge, par le pied du mont Moqattam, et que les frais furent évalués
2,250,000 fr. Enfin Merèï donne la série des pachas, qui est de peu
d'intérêt, et termine par les principes du gouvernement musulman, qui
sont purement le despotisme de droit divin.

Le second manuscrit, numéroté 695, est un _miroir_ ou tableau de
l'empire des Mamlouks, sultans d'Égypte, composé par Kalil, fils de
Châhin el Zâher, vizir du sultan Malek-el-_acheraf_ (8^{e} de la
dynastie tcherkasse).

Cet ouvrage, d'un genre dont je ne connais aucun exemple parmi les
Arabes, est une espèce de statistique de l'empire des Mamlouks, au temps
de l'écrivain; on dirait, en le lisant, qu'il a décrit la cour de Louis
XIV. La table seule des chapitres en donnera une idée capable de le
faire apprécier, et j'y joindrai quelques-uns des détails qui m'ont paru
les plus curieux et les plus instructifs.

Après une préface très-emphatique, selon l'usage musulman, après avoir
attesté qu'il n'y a qu'un Dieu, que Mahomet est son seul prophète,
Châhin décrit les qualités éminentes qui doivent composer le caractère
de tout mortel à qui _la plume du destin a tracé sur ses tables
indélébiles_ une carrière glorieuse; il prévient qu'ayant d'abord fait
un gros livre, il a ensuite trouvé plus sage de le réduire et de le
faire très-petit (ce qui est digne d'imitation), et il procède à la
table méthodique des chapitres.

CHAPITRE I^{er}. Des titres qui assurent à l'Égypte la supériorité sur
les autres empires de la terre.--De ses lieux de dévotion et de
pèlerinage.--De ses monuments merveilleux, tant anciens que
modernes.--De ses limites.--De ses villes.--De ses frontières.--Des
provinces et des pays où s'étend sa domination.

CHAPITRE II. Du pouvoir souverain.--Des qualités nécessaires à un
sultan.--De ses devoirs.--Des jours de _gala_ et de cérémonies
publiques.--Des habits d'uniforme de chaque classe d'officiers attachés
au sultan.

CHAPITRE III. Du commandant des fidèles; de son rang; de son état.--Des
grands qâdis (juges) auxquels appartient de _lier_ et de _délier_.--Des
imâms.--Des gens de loi et des qâdis particuliers.

CHAPITRE IV. Du vizir, à la fois premier ministre et surintendant des
finances de la maison du sultan.--Du trésor du sultan et de ses
administrateurs.--Des secrétaires d'état, ayant le département de la
chambre et des dépêches.--De l'inspecteur général des armées.--Du
parleur (ou grand avocat) du divan (conseil).--Du premier maître de la
bouche (maître d'hôtel) du sultan, ayant l'administration du trésor
particulier et du domaine, et généralement de tous les bureaux établis
pour l'administration des finances.

CHAPITRE V. Des enfants du sultan régnant, et des princes du sang
royal.--Du régent.--Du vicaire de l'empire.--Du maître des écuries (ou
connétable).--Des émirs commandant à 1,000 Mamlouks.--Des émirs de la
musique guerrière, commandant à 40 Mamlouks; et des émirs inférieurs,
commandant à 20, à 10 et à 5 Mamlouks.

CHAPITRE VI. Des grands officiers de la couronne, et généralement de
tous ceux qui remplissent des fonctions publiques et particulières
auprès du sultan.--Des officiers kavanis et des officiers khassekis,
tirés des Mamlouks affranchis, et faisant dans le palais l'office de
chambellans et de gardes du corps.--De leurs services et des places de
garnison où ils sont établis.--Des colombiers affectés à l'entretien des
pigeons messagers.--Du transport de la neige de la Syrie en Égypte, et
des postes royales établies dans tout l'empire.

CHAPITRE VII. Des maisons des princesses, et du sous-intendant des
harems.--Des eunuques et des domestiques libres, faisant le service du
sérail.--Du garde-meuble de la couronne.--De la salle d'armes.--Des
magasins du sultan.--Des deux grands greniers royaux, et de tout ce qui
est relatif à cette administration, tant pour l'entrée que pour la
sortie des grains.

CHAPITRE VIII. Des officiers du palais.--De la cuisine.--Des
écuries.--De la fauconnerie.--Des parties de chasse du sultan, et des
lieux affectés à l'entrepôt des filets et au logement des oiseleurs pour
la chasse des oiseaux aquatiques.

CHAPITRE IX. Des inspecteurs du terrain, chargés de faire construire et
réparer les ponts, creuser les canaux, élever les digues et les
chaussées, et de présider à tous les travaux publics pendant la crue et
la diminution des eaux du Nil.--Des gouverneurs des provinces de
l'Égypte.--Des commandants particuliers.--Des gens en place dans les
villes et dans les villages, et du régime établi pour la perception des
impôts.

CHAPITRE X. Des vice-rois préposés au gouvernement des 8 provinces de
Syrie.--Des grands qâdis.--Des émirs.--Des administrateurs et des autres
officiers employés dans les capitales de ces provinces.--Du nombre des
giundis et halqâ qui y sont en garnison, et des commandants particuliers
des villes et des châteaux répandus dans cet empire.

CHAPITRE XI. Des émirs et des cheiks arabes.--Des émirs turkmans et
curdes, au service de l'état.--Des expéditions militaires.--Des camps
volants.--De la conquête de l'Yemen, du Diarbekr et de l'île de Cypre,
sous le règne du sultan _Malek-el-Acheraf_.

CHAPITRE XII. Recueil de quelques faits historiques qu'il convient à
chacun de connaître et de méditer, pour en tirer des principes de
conduite. Ce chapitre est terminé par quelques morceaux de poésie
morale, composés par Malek-el-Kiâmel, prince souverain de la forteresse
de Heifa; et par une réponse de Malek-el-Acheraf à Mirza-Chah-Rok (fils
de Tamerlan.)

CHAPITRE I^{er}. SECTION V. _Limites de l'Égypte._--Au sud, les limites
de l'Égypte partent des rives de la mer de _Qolzoum_ (mer Rouge), près
de la ville d'_Aidab_, et embrassant le pays des Haribs de Nubie, lequel
commence à la grande Cataracte, derrière le mont Djenadel, elles
s'étendent jusqu'aux monts d'Aden et aux rochers de _Habeche_
(Abissinie). A l'est, ses bornes sont la mer Rouge, dont la côte est
aride et pleine de rochers. Depuis Suez, cette côte s'élargit vers
l'est. Sa plus grande largeur est depuis l'étang de Gorandel jusqu'au
_Tih_. Là est la frontière de Syrie.

Au nord, elle est bornée par la mer, depuis les villes de Zàqat, de
Refah et d'Amedj, plus connue sous le nom d'_el-Arich_, frontière de
Syrie sur le golfe de Gaze.

A l'ouest, elle comprend le territoire d'Alexandrie, le pays de Loïounet
et d'_el-Amidain_, jusqu'à l'_Acabé_ inclusivement (jadis _Catabathmus
magnus_, ou la grande descente); là, se détournant et resserrant les
deux Oasis, la ligne se rapproche du _Saïd_ (haute Égypte), pour se
joindre aux frontières du sud.

Le Nil prend sa source au pied des monts de la Lune.--Pendant 60
journées de marche, il coule en des pays habités.--Pendant 10 autres, en
des terres stériles.--Arrivé en Nubie, il y coule 60 journées, puis il
passe en des déserts 120 journées; enfin il rentre dans une terre
fertile jusqu'à la mer, où il se jette par les deux embouchures de
Damiette et de Rosette.

SECTION VII. _Du Kaire et de ses faubourgs._--Le nouveau Kaire
(Masr-el-Qâhera) a 12 milles (ou 4 lieues) de long, depuis
_Târ-el-nabi_, jusqu'à _Sebààt-oudjouh_. Cet espace comprend le vieux
Kaire (_Masr-el-Qadim_), et 7 grands faubourgs. L'auteur entre dans de
longs détails de colléges, de mosquées, de palais, de parcs, et il
compare chaque faubourg à une grande ville de l'empire; l'un équivaut à
_Alep_; un autre, à _Alexandrie_; un troisième, à _Hems_; un quatrième,
à _Acre_: et il conclut 700,000 ames de population (ce qui me paraît
l'origine de l'opinion qui a subsisté depuis; mais les temps sont bien
changés.)

Le vieux Kaire est le port de la haute Égypte. Sous le sultan
Nadjm-el-din, l'on y compta 1,800 bateaux.

SECTION IX. _Division de l'Égypte._--L'Égypte se divise en 14 provinces:
7 au midi, et 7 au nord. Chaque province a 360 villages et plusieurs
villes.

_Miniet_ est le nom général des ports et abords du Nil.

_Monfalout_, territoire détaché de la province d'Ousiout, avec 30
villages, fait de l'indigo superbe (en 1442). L'on y dépose le tribut de
cette province, qui se monte à 1,150,000 _ardeb_ de grains (l'ardeb de
192 livres.)

A 3 journées ouest d'Ousiout, par un désert sablonneux et pierreux, est
_el-Ouah_ (oasis), ainsi nommé de son chef-lieu.

Une autre oasis _du milieu_ a 2 villages, appelés _el-Qasr_, et
_el-Hindan_.

Une troisième oasis, plus voisine de la haute Égypte, s'appelle _Dakilé_
(intérieure), et a 2 villages dont les habitants vivent d'orge, de maïs
et de dattes.

SECTION XI. _De la ville d'Alexandrie._--Alexandrie est le port le plus
fréquenté des étrangers; les nations franques y ont des consuls, gens
distingués, qui servent d'otages au sultan. Lorsqu'une de ces nations
fait tort à l'islamisme, on prend à partie son représentant, et on
l'oblige de réparer le mal.--La douane rend 1,000 dinars. Hors de la
ville se voit la fameuse colonne appelée _el-Saouâri_, ou le grand mât.
(Abulfeda a dit la même chose; et c'est ce mot _Saouâri_ que
quelques-uns ont pris pour _Sévère_, _empereur_.) J'ai ouï dire qu'une
personne avait trouvé le moyen de monter dessus et de s'asseoir sur son
chapiteau.

CHAPITRE IV. _Du vizir ou grand ministre._--Le vizir est un ministre qui
a la prééminence sur tous les grands officiers.--Il est d'institution
divine. Aaron fut le vizir de Moïse.

Le vizir surveille toutes les parties du gouvernement, tous les agents
de l'administration; il les établit et les dépose; les punit et les
récompense.

Il tient le registre des recettes et des dépenses de l'état; il en
accroît le revenu, non par tyrannie, mais par sagesse et économie.

Les revenus de l'empire consistent en revenus fixes, en revenus casuels,
et en droits seigneuriaux sur les cultivateurs. Les revenus fixes sont
la taxe en deniers comptants sur les terres productives; la douane, de
10 pour 100 en nature, sur le commerce d'importation et exportation; le
tribut des peuples conquis, la capitation des non-musulmans dite
_karadje_; les fermes de monopoles, dits _paltes_; les dîmes sur les
fruits de la terre; les impositions sur les fabriques et boutiques, et
la 5^{e} partie du butin légal.

Les revenus casuels sont le 20^{e} sur les héritages collatéraux; les
amendes; le prix du sang versé; les impôts extraordinaires et les
investitures; le droit d'aubaine; les épaves; les trésors découverts; la
dîme sur les troupeaux _paissants_ et _passants_, et non sur les animaux
domestiques.

Les droits seigneuriaux sur les cultivateurs sont: 1º droit d'arpentage;
2º droit de partage d'une terre léguée à divers cohéritiers; 3º droit
d'accroissement des terres et pâturages par l'effet du Nil; 4º droit de
bornage, ou limites de propriétés; 5º droit sur les machines à eau,
élevées sur le Nil pour les arrosages.

Voilà les revenus légaux: on les lève selon des usages fixes, et ils ont
une destination utile à l'état, de manière que le sultan n'en est que le
dépositaire.

De même que le vizir surveille les officiers, le sultan doit surveiller
le vizir; et le vizir conseiller le sultan, l'avertir et même le
reprendre.

SECTION II. Le trésor royal est un département chargé d'une foule de
recettes grosses et petites.

1º Droits sur la frontière d'Égypte vers la Syrie.

2º Droits d'entrée sur tout ce qui entre au Kaire et en Égypte, excepté
sur ce qui est attribué au trésor privé.

3º Aubaine sur les successions des étrangers.

4º Régies et fermes du Kaire, telles que les boucheries, les cuirs, les
moulins à huile, à _sucre_; droits sur l'entrée des comestibles.

Droits sur les natrons de Terrâné.

Droit de Monfalout.

Droits d'investiture, et redevances des fiefs affermés ou des pays
protégés.

Droit de curage des canaux que doivent faire plusieurs provinces.

Produit des cannes à sucre et des colqâz, cultivées pour le compte du
sultan.

Produit des métairies et jardins du sultan, enrichis par les puits à
roue.

Sur ces revenus le trésor paie et défraie:

1º L'orge des écuries du sultan.

2º La nourriture des écuries des courriers.

3º La table du palais.

4º Les réparations des maisons royales.

5º La viande et toute la cuisine des Mamlouks du sultan; celle de tout
son domestique.

6º L'entretien de ses offices.

7º Les pensions de charité assignées sur l'aubaine.

8º L'entretien des boeufs des métairies.--Le transport des trèfles et
pailles pour les écuries.

Sous le sultan Barqoûq, tous ces frais se montaient par mois à 50,000
dinars ou sequins de 7 livres.

Le trésor est régi par un chef et une quantité de subalternes. Ce
département a pour huissiers et sbires une compagnie de Maures qui
portent les ordres et les exécutent.

SECTION III. _Du premier secrétaire d'état, chef des dépêches et de la
chancellerie._--C'est un officier important, qui a toute la confiance du
sultan; il doit savoir citer le Qoran, les anecdotes des rois, les
sentences des sages, les beaux vers des poètes, etc.

Son art est de faire parler dans tous ses écrits le sultan avec
noblesse, grandeur, esprit, grace; il doit faire des phrases rimées et
pompeuses; il expédie les actes d'alliance des kalifes et sultans;
l'installation des qâdis et des gouverneurs, les commissions de
bénéfices militaires en faveur des émirs et djondis, etc., et enfin les
lettres du sultan.

Ces lettres ont un formulaire plein d'art, selon le rang des personnes.
Celles aux sujets s'appellent _mokâtebât_; celles aux étrangers,
_morâselât_.

Le plus haut titre pour les étrangers est _el maqâm, el àâli_.

Le moindre est _el madjlas_ ou _megeles, el àâli_.

Pour les sujets, le plus haut titre est _el-maqarr, el-karim_ (votre
grace).

Puis _maqarr-el-àâli_ (excellence).

Puis _djenâb-el-kerim_ (cour magnifique).

Puis _djenâb-el-àâli_ (cour très-haute); enfin _sadr-el-adjal_ (présence
auguste); _hadrat_ (présence simple).

SECTION VI. _Trésor privé._ Le trésor privé est régi par un grand
officier qui administre les terres affectées à la solde des Mamlouks du
sultan, et plusieurs branches de revenus, dont la masse se nomme _trésor
privé_. Ces officiers ont souvent acquis d'immenses richesses.

De ce département dépendent 160 villages, auxquels il faut ajouter
plusieurs pays de protection et de fermes. Les seuls villages de Menzalé
et de Faraskout, près Damiette, rendent chacun par an 30,000 dinars:
plus, les droits d'investiture des gouverneurs de province, des
inspecteurs du terrain, des commandants de bourgs et villages, des
commissaires de police.--Des gens instruits m'ont assuré que tout ce
trésor se montait à 400,000 dinars, et à 300,000 ardebs de blé, orge et
fèves.

La dépense consiste en solde et entretien des Mamlouks du sultan; en
orge pour leurs chevaux; entretien des princesses et du harem; solde et
entretien de tout le service du palais, etc.

SECTION VII. _Du Domaine._ Le domaine est le revenu propre du sultan; il
comprend:

1º La douane d'Alexandrie sur le commerce des Francs.

2º Les droits sur les épiceries venant des Indes.

3º La vente des muges et poutargues de Damiette.

4º Les droits sur les arts, métiers, cabarets, danseuses et filles
publiques.

5º Droits sur les courtiers et interprètes.

6º Produit des briqueteries.

7º Ferme des chameaux pour le transport d'Alexandrie à Rosette.

8º Douane des marchandises de l'Inde, placée à _el Tor_.

9º Droits à Damiette sur beaucoup d'objets, et entre autres sur _la
raffinerie du sucre_.

10º Le quint du butin légal.

11º Ferme du lac Semanaoui et autres étangs.

12º Droits sur Foua, entrepôt des Francs quand le canal d'Alexandrie
était navigable, ce qui a cessé depuis 120 ans (1320).

13º Droits sur les terres de Broulos, de Nesterouh, du port de Rosette.

14º Douanes du Saïd (haute Égypte) sur les Abissins qui apportent des
esclaves noirs, de la poudre d'or, etc., et paltes (monopoles) du sené
et de la casse.

15º Droits des pays protégés et des pays affermés aux Arabes.

Produit des nombreuses métairies et terres du domaine, arrosées par des
roues.

Le loyer de Fondouq-el-Kerim, situé au vieux Kaire.

Succession de tous les grands qui, dans l'Égypte, meurent sans héritiers
légitimes.

Bénéfices de l'Hôtel des monnaies.

Droit de la ville de Bairout.

Douanes des marchandises de l'Inde, voiturées à Bedr, à Honain, à
Bouaib-el-aqabé.

Voici maintenant les charges:

1º Munitions de guerre pour toute expédition.

2º Dépenses de la caravane et de la fête du sacrifice.

3º Distribution des victimes aux grands et petits officiers.

4º Dépenses de la fête pascale, du banquet et des réjouissances.

5º Renouvellement de la garde-robe et des meubles du harem.

6º _Idem_, du vêtement des Mamlouks.

7º Veste d'honneur aux grands officiers, aux qâdis, aux émirs de 1^{re}
classe, aux kâchefs. (Au Bairam, tous les musulmans s'habillent à neuf,
eux et leur maison; cela s'appelle _kesoué_.)

8º Entretien complet des employés pour l'impôt.

9º Fourniture du harem et seraï, en sucreries, confitures, sorbets,
fruits, etc.

10º Présents à faire aux souverains.

11º Veste d'honneur (ou caftan annuel) à tous les gens en place de
l'empire (dans tout l'Islamisme les places ne sont que pour l'année
courante; le revêtu paie un don ou prix de babouches: le plus riche
l'emporte). Chacune de ces vestes diffère de forme, de couleur, de
richesse, selon le rang (en général le vêtement est très-dispendieux,
surtout pour les pelisses.)

SECTION V. _Le grand avocat du conseil._--Lorsque pour une affaire
majeure le sultan assemble le conseil (diouân), il mande le prince des
croyants, les 4 grands qâdis, le vizir, les émirs de 1,000 cavaliers, et
le connétable.

Avant la séance, le sultan explique ses intentions à un homme de
confiance et éloquent, qui est chargé de présenter l'affaire et de
répondre à toutes les objections. Le sultan garde le silence.

On a imaginé cet officier, afin que le sultan ne soit jamais compromis,
et qu'on puisse faire des objections librement, toute erreur tombant sur
l'avocat ou rapporteur.

CHAPITRE V. Les enfants des sultans sont élevés avec soin dans le harem.
C'est un usage ancien de faire enfermer tous ceux qui existent à
l'avénement d'un prince. Malek-el-acheraf donna la liberté à 40; mais
ils moururent dans la peste de l'an 1429, qui enleva jusqu'à 10,500
têtes par jour.

Quand un prince est mineur, il y a un régent que l'on nomme
nezâm-el-molk (celui qui met l'ordre dans le royaume). Quand le sultan
s'absente, il y a un vicaire _nâïeb-el-molk_.

Le chef des émirs, ou _àtabek-el-àsâker_, est une espèce de connétable.

Les émirs sont divisés en plusieurs classes.

Ceux de la 1^{re} possèdent 100 Mamlouks, et commandent à 1,000: ils
devraient être 24.

Ceux de la 2^{e} possèdent 40 Mamlouks: ils devraient être 40. La
musique guerrière joue à la porte de leurs hôtels à l'âsr (ou heure de
la 3^{e} prière); elle est composée de timbales, tambours et
clarinettes. Ces derniers instruments sont de date récente.

Les émirs de 3^{e} classe devraient être au nombre de 20: ils ont chacun
20 Mamlouks.

Les émirs de 4^{e} classe devraient être 50, et avoir chacun 10
Mamlouks.

Enfin la 5^{e} et dernière classe est de 30 émirs, qui ont chacun 5
Mamlouks pour cortége.

Parmi ces émirs, les uns ont de l'emploi dans l'état, d'autres n'ont que
leur titre et grade.

L'armée se divise en plusieurs corps. Karabal Couli, prince tartare,
ayant, il y a plusieurs années, envoyé demander un tribut, sous peine
d'envoyer contre l'Égypte 20 toumans de cavaliers (200,000), le sultan
d'alors lui envoya pour toute réponse l'état suivant de ses troupes:

    1º Les djendis el halqa, ou escorte du sultan. -- (_Maison
    du roi._)                                     24,000 cavaliers.

    2º Mamlouks du sultan.                        10,000

    Mamlouks des émirs.                            8,000

    Gendarmes à Damas.                            12,000

    Mamlouks des émirs de Damas.                   3,000

    Gendarmes à Alep.                              6,000

    Mamlouks des émirs d'Alep.                     2,000

    Gendarmes de Tripoli.                          4,000

    Mamlouks des émirs.                            1,000

    Gendarmes de Safad.                            1,000

    Mamlouks des émirs.                            1,000

    Garnisons des châteaux de Syrie, les
    Mamlouks compris.                             60,000
                                                 -----------------
                                                 132,000 cavaliers.

_Arabes sujets._

    Tribu Bâli-fadl, enfants de Nouèïr.           24,000

    Arabes de Hedjaz.                             24,000

    Tribu d'el-Aâli.                               2,000

    Arabes d'Irâq.                                 2,000

    --d'Yemen.                                     2,000

    --de Djezire.                                  2,000

    --de Metrouq.                                  1,000

    --de Djarm.                                    1,000

    --Beni-oqbé et Beni-mehdi.                     1,000

    --el-Omara.                                    1,000

    --de Hindam.                                   1,000

    --Aâïd.                                        1,000

    --Fezàrât.                                     1,000

    --Mohârib.                                     1,000

    --Qarîl.                                       1,000

    --Qattâb.                                      1,000

    --d'Égypte ensemble.                           3,000

    --Haouâra.                                    24,000

    Turkmans répandus en hordes ou _camps_
    sur les terres de Syrie et de Diarbekr,
    portés sur les registres au nombre de        180,000

    Les Ochrân (l'on ne sait ce que c'est,
    sinon d'autres Turkmans) divisés en
    35 districts, à chacun 1,000 cavaliers.       35,000

    Kourdes.                                      20,000

    Milices de l'Égypte, à raison de 33,000
    villages et de 2 cavaliers par village:
    total                                         66,000
                                                  -------------------
    En tout                                       526,000 cavaliers.

_Des magasins et greniers du sultan._--Le sultan a des magasins où
s'entreposent tous les produits en nature de ses douanes, le poivre, la
cannelle, les épiceries, les sucres, les bois de construction.

Il a aussi 2 greniers qui sont des merveilles.

Dans l'un, nommé Chiouân, s'entreposent les grains, blés, riz, bois,
pailles, etc., pour l'usage du palais.

Dans l'autre, nommé Hirâ, se déposent des grains auxquels on ne touche
qu'en cas de nécessité; quelquefois on prohibe la sortie. Ce grenier se
remplit et subvient aux disettes. C'est de là que se tirent les aumônes.
Dans une année le bénéfice de la vente se monta à 300,000 dinars (de 10
liv. 3 s.).

Il y a eu en Égypte 26 pestes et famines en 800 ans; quelquefois 3 en 25
ans; et cela toujours en temps de trouble et de mauvais gouvernement.

CHAPITRE IX. § 1^{er}. _Des inspecteurs du terrain labourable_,
Kochâf-el-Torâb.--Les inspecteurs du terrain sont choisis parmi les
émirs de la 1^{re} classe; ils sont expédiés tous les ans au
commencement du printemps, dans toutes les provinces de l'Égypte, pour
faire exécuter les travaux nécessaires à l'entretien des canaux, à
l'élévation des digues et chaussées, et tout ce qui est relatif à la
hausse et à la baisse des eaux du Nil.

Le département du trésor royal est chargé, sur les droits qu'il perçoit,
de faire creuser certains canaux publics, qui facilitent l'écoulement
des eaux. Mais tout ce qui tient aux digues et chaussées nécessaires à
la solidité des ponts, se doit faire par corvées et contributions
réparties sur chaque village, en raison de l'étendue et de la fertilité
de son territoire. Lorsque le Nil commence à déborder, l'on ne saurait
trop veiller à la conservation des digues, chaussées et ponts, jusqu'à
ce que les terres soient assez abreuvées; car s'ils étaient emportés,
les eaux, s'écoulant de suite, laisseraient sans arrosement des contrées
entières.

Quand le Nil décroît, il faut au contraire faciliter l'écoulement, afin
d'ensemencer les terres à temps.

Quant aux ponts établis pour l'utilité locale de certains villages,
c'est aux possédant-biens de les entretenir. Les inspecteurs n'ont rien
à y voir.

§ II. _Des kâchefs_, ou _inspecteurs des provinces_.--Les gouverneurs,
dits kâchefs, de l'Égypte, étaient autrefois au nombre de 3.

L'un commandait des confins de Gizah exclusivement jusqu'à Genadel. Il
nommait 7 émirs, qui administraient sous ses ordres immédiats les 7
provinces méridionales (Heptanomis et Thébaïs).

Le second gouvernait la partie nord (Delta), ayant aussi sous lui 7
émirs.

Le troisième gouvernait la province de Gizah seulement. Celui-ci était
quelquefois un émir de la 1^{re} classe, chef de 1,000 cavaliers, comme
les 2 premiers; quelquefois un émir de la musique guerrière.

Depuis quelque temps l'on a établi trois kâchefs pour le sud; l'un au
Faïoum, l'autre au Saïd inférieur, le troisième au Saïd supérieur. De
même on a divisé le nord en 3 kâchefliks. L'un contient les provinces de
l'est (Charqié); l'autre celle de l'ouest (Garbîe); le troisième, la
Béhiré, ou province du Lac, qui de tout temps a été un gouvernement
particulier.

Mais, s'il m'est permis d'en dire mon avis, ces dispositions sont moins
favorables au bon ordre.

En divisant les places, l'on a atténué la puissance et l'influence qui,
ci-devant réunies en peu de mains, permettaient aux commandants de
déployer cet appareil et cette magnificence toujours si imposants à la
multitude.

Ci-devant, lorsqu'un _kâchef_ du Saïd ou du nord faisait sa tournée, le
calme devançait ses pas, et sa suite de 1,000 cavaliers occasionait une
circulation d'espèces qui vivifiait le commerce et l'agriculture.

Parmi les émirs subalternes, quelques-uns sont encore nommés par les
kâchefs; mais le grand nombre est tombé à la nomination de
l'administrateur du trésor privé (oustadar), qui vend ces places et
paralyse le pouvoir des kâchefs.

§ III. _Des fonctionnaires en chaque village et de la perception de
l'impôt._--Dans chaque ville et village principal il y a un qâdi, un
percepteur des droits pour le trésor royal, un autre pour le trésor
privé, un autre pour le domaine; plus, un commissaire royal de la
navigation (du Nil), un officier militaire pour la police, un fermier
adjudicataire, un inspecteur des canaux, et des syndics ou vieillards
bourgmestres.

Autrefois l'impôt ne se levait qu'en nature, maintenant et depuis
long-temps tout est affermé, et les fermiers adjudicataires des villages
tiennent un état de maison si opulent, que beaucoup de petits souverains
d'Asie vivent avec moins d'éclat.

Les fermiers de Menzalé et de Faraskour, rendent au domaine chacun
36,000 dinars[153].

Les autres villages, dont plusieurs rendent 12 à 20,000 dinars, sont
également affermés pour des sommes qui ne varient point[154].

Les terres affectées à l'apanage des djendis sont divisées par kirâts;
et chaque kirât est évalué à 1,000 dinars, environ 11,000 livres.

CHAPITRE X. _Administration des provinces._

1º Province de Damas.

2º Karak.

3º Halab (Alep.)

4º Tarâbolos (Tripoli.)

5º Homs (Hems.)

6º Safad.

7º Gazzah (Gaze.)

La première et la plus considérable province de la Syrie est celle de
Damas.

Son vice-roi (kafil) a un appareil égal au sultan qu'il représente. Il
dispose à son gré de toutes les places civiles et militaires de son
gouvernement.

Les grands officiers militaires sont l'émir généralissime des troupes,
le chef des portiers, 12 émirs de 1^{re} classe, 20 émirs de 2^{e}
classe, et 60 émirs à 10 et à 5 Mamlouks.

Le tribunal de justice est composé de 4 grands qâdis des 4 écoles ou
sectes orthodoxes, et chacun d'eux nomme des substituts dans Damas et
dans les autres villes de la province, pour juger au civil et au
criminel.

Les grands officiers de plume (mobâcherin) sont le secrétaire des
dépêches, le grand inspecteur de l'armée, l'oustadar ou chef du trésor
privé, celui du domaine, celui du trésor royal, et le vizir.

Les agents exécutifs (arbâb-el-ouazaïef) sont 2 inspecteurs titrés
kâchefs faisant leur tournée à tour de rôle; les émirs des généralités,
les commandants de places, le grand maréchal des logis, le tribun de
l'armée, etc., presque comme au Kaire.

Le château de Damas est confié au lieutenant du sultan et à 7
officiers-portiers (capidjis).

Quant aux djendis de garnison dans la province, ils devraient être
12,000, dont 2,000 près du vice-roi; le reste près des émirs, par
escadron de 500 hommes et non de 1,000 hommes, comme en Égypte.

Karak tient le second rang de province. L'on écrit à son vice-roi sur du
papier rouge, parce que l'un des successeurs de Selâheldin, ayant donné
à ses 3 enfants son empire, savoir: à l'un l'Égypte; à l'autre la Syrie,
depuis Bisan jusqu'au Diarbekr; au 3^{e} le reste de la Syrie et Karak,
l'étiquette de ces sultans a passé à leurs vice-rois.

Depuis quelque temps Karak n'a plus pour gouverneur que 2 capidjis; pour
tribunal, que 2 qâdis; pour garnison, que quelques Mamlouks et Babrites
(gens de la marine), avec un prince arabe qui commande à toutes les
tribus du ressort.

Les 5 autres gouvernements sont administrés sur le même plan que celui
de Damas, mais avec moins de faste et de dépense: celui de Hama était
dès-lors ruiné.

Il y a des forts et des châteaux qui ont des émirs particuliers. Leur
garnison est composée d'un lieutenant du sultan, d'un corps
d'affranchis-babrites, d'un chef de ronde, d'un tribun de l'armée, de
quelques Mamlouks du sultan, des portiers, et de quelques soldats du
pays qui montent la garde.

L'auteur ne sait s'il doit regarder Malatié comme un château ou comme le
chef-lieu d'une province. C'est là que commandait Doqmaq, de qui fut
esclave Malek-el-acheraf sultan (maître du vizir auteur).

CHAPITRE XI. _Des émirs et chaiks, arabes, turkmans et kourdes._--Les
Arabes répandus sur les terres d'Égypte et de Syrie sont divisés par
tribus, dont chacune a son émir. Cet émir a sous lui des chaiks chargés
du maintien de l'ordre et de la levée des contributions dont ils sont
fermiers, chacun dans leur district respectif.

§ I. _Des expéditions militaires._--On distingue 2 espèces d'expéditions
(tedjârid), l'une contre l'étranger, l'autre contre le sujet rebelle.
Dans l'un et l'autre cas, l'armée est composée de cavaliers et d'archers
à pied, en nombre capable d'écraser l'ennemi qui ose se mesurer.

On fait des camps volants, soit pour renforcer une place, soit pour
garder un poste, observer un ennemi, etc.

L'ordre invariable des camps est que la tente du supérieur soit toujours
postée derrière celle de son subordonné, de manière que celle du sultan
est à la queue de toutes les autres.

(Suivent ici 2 articles sur la conquête de l'Yemen par ordre de
Malek-el-acheraf, et de l'île de Cypre, qui la suivit peu de temps
après. Dans tous ces faits on ne voit que des boucheries d'hommes, sans
raison, et sans instruction pour le lecteur).

CHAPITRE XII. Il contient, en 3 sections, des anecdotes historiques et
des maximes arabes qui se résument à dire, 1º que les princes sont
renversés par ceux qu'ils élèvent; 2º que la fatalité régit tout, et
qu'il faut être patient et résigné; 3º que l'inconstance et la mauvaise
foi sont la base du coeur humain. Et la conclusion est une lettre de
Malek-el-acheraf à Châh Rok, fils de Timour (Tamerlan), dans laquelle le
sultan égyptien répond des injures grossières au sultan tatar.

_Des ouqâfs_, ou _fondations en Égypte_.--Les kalifes Ommiades et
Abbasides ont souvent fait des aumônes; mais ils prenaient les sommes
sur leur trésor; et il ne me paraît pas qu'ils aient jamais affecté des
terres à perpétuité.

En Égypte ce fut Malek-el-Sâhêl, 16^{e} qualaounide, qui le premier
affecta 2 villages à l'entretien des Mahmals, fondés par Bibars.

Aujourd'hui les rentes foncières en faveur de la Mekke et de Médine sont
si multipliées en Turkie, que, sans le gaspillage des régies, ces 2
villes seraient les plus riches du globe. La raison en est que l'on
lègue souvent son bien à ces villes pour le conserver en usufruit à sa
race, en le préservant de la rapacité du gouvernement. D'autre part, les
princes et les riches font des legs pieux et expiatifs aux desservants
des riches et pauvres de ces villes. L'Égypte seule en est grevée, selon
Mohammad-ben-eshâq, savoir, de 6 grands legs principaux, appelés
_dechîchet-el-kobra_, ou grosse semoule.

    1º Le legs de Djaqmaq, 10^{e} sultan circassien.

    2º Le legs de Qâiet-baï[155], 17^{e} circassien.

    3º De Tenâm,   } émirs riches du temps des Tcherkasses.

    4º De Kâouend, }

    5º De Sélim 1^{er}.

    6º De Soliman son fils.

Les terres affectées par ces legs sont, savoir:

    Pour le premier, 6 villages dans le Kalioûb.

    Pour le second, 5 villages dans le Monoûf.

    Pour le troisième, 6 villages et une île dans le Garbié.

    Pour le quatrième, 9 villages dans le Daq-Halié, près de la Charqîé.

    Pour le cinquième, 2 villages dans la Béhairé.

    Pour le sixième, 5 villages dans le district de Foua.

    7º Dans celui de Djizah, 3 villages.

    8º Dans le Faïoum, 2 villages.

    9º Dans le Behensaoûîé, 7 villages.

    10º Dans le Saïd, 7 villages: total, 52 villages et l'île.

Année commune, le produit de toutes ces terres, en froment, orge, fèves,
lentilles, pois-chiches, riz, est de 48,880 ardeb (l'ardeb pesant 192
livres).

Les mêmes terres donnent de plus en redevances pécuniaires 70 bourses
(87,000 fr.).

A cette somme se joignent d'autres parties de rentes foncières, fondées
en divers endroits par des sultans, des pachas, des particuliers, tant
sur des terres que sur des maisons et boutiques; c'est ce que l'on
appelle el _sourer_. Ces aumônes s'élèvent, selon Mohammad-ben-ezhâq, à
164 bourses (205,000 fr.). Mais les détails des comptes n'en offrent que
141.

A quoi il faut ajouter de semblables legs faits en Natolie (Roum-ili),
Alep, Damas, et tous les autres pays musulmans; ce qui constitue une
énorme richesse pour la Mekke et Médine.

Soliman a d'ailleurs fondé 80 chameaux pour des pauvres qui veulent
faire le pèlerinage.

_Colombiers des pigeons de message._--Ces colombiers sont établis dans
des tours construites de distance en distance sur toute l'étendue de
l'empire, dans l'intention de surveiller à la sûreté et à la
tranquillité publique.

C'est à Moussel que l'on a commencé de se servir de pigeons pour porter
des lettres[156]. Lorsque les Fâtmîtes envahirent l'Égypte, ils y
établirent ces postes aériennes, et ils y attachèrent un si vif intérêt,
qu'ils assignèrent des fonds propres à une régie spéciale à cet objet.
Parmi les registres de ce bureau en était un où se trouvaient classées
les races de pigeons reconnus les plus propres. Le vertueux Madj-el-dîn
Abd-el-Dâher a composé sur cette matière un livre curieux, intitulé
_Tamâîm-el-Hàmâïm, Amulettes des pigeons_.

Depuis long-temps les colombiers du _Saïd_ sont détruits par suite des
troubles qui ont ruiné le pays; mais ceux de la basse Égypte subsistent
(en 1450), et en voici l'état ainsi que pour la Syrie.

_N. B._ Les distances ont été ajoutées par le traducteur, d'après
d'Anville et d'après ses propres connaissances.

§ I^{er}. _Correspondance du Kaire avec Alexandrie._


    COLOMBIERS.

    Château de la Montagne (au Kaire)       0
    Monouf-el-ouliâ                        39
    Damanhour-el-ouâhech                   45
    Skanderié (Alexandrie)                 36
                                          ------------
                                          120 milles.


§ II. _Du Kaire à Damiette._

    Château de la Montagne       0
    Tour de Beni òbaid          36
    Echmoun-el-rommân           36
    Doumiât                     30
                               ----------
                               102 milles.


§ III. _Du Kaire à Gazzah._

    Du Kaire à Bilbais          27
    De Bilbais à Saléhié        27
    De Saléhié à Qâtia          42
    De Qâtia à Ouarrâdé         48
    De Ouarrâdé à Gazzé[157]    81
                               -----------
                                225 milles.

    § IV. De Gazzé à Jérusalem, 1 colombier      81
    à Nablous, 1 colombier                       36
                                                ----------
                                                117 milles.

    De Gazzé à Habroun                      30
    à Sâfié, sur un ruisseau de ce nom      45
    à Karak                                 48
                                           ----------
                                           123 milles.


§ V. _De Gazzé à Safad._

    à El-qods (Jérusalem)      48
    à Djenîn                   30
    à Bisan                    24
    à Safad                    24
                              ----------
                              126 milles.


§ VI. _De Gazzé à Damas, 7 colombiers._

    De Gazzé à Jérusalem, 1 colombier      48
    à Genin                                30
    à Bisân                                24
    à Tâfés.                               30
    à el-Sânemain                          24
    à Damas.                               30
                                          ----------
                                          186 milles.

    _De Damas à Balbek, 1 colombier_      48 milles.

_De Damas à Halab, 7 colombiers._

    à Damas, 1 colombier.
    à Cara.                         45
    à Hems.                         36
    à Hama                          24
    à Màrra.                        30
    à Kan-tounâm.                   30
    à Halab.                        28
                                   -----------
                                   193 milles.

_De Halab à Behesna, 4 colombiers._

    à Halab.
    à el-Biré, sur la rive est de l'Euphrate.      66
    à Qalàt-el-Roum.                               27
    à Behesna.                                     45
                                                   ----------
                                                   138 milles.


_De Halab à Rahâbé, 4 colombiers._

    à Halab.
    à Qàbâqib.                 75
    à Tadmour (Palmyre).       75
    à el-Rahâbé.              108
                              -----------
                              258 milles.


_De Damas à Tarâbolos (Tripoli), 5 colombiers._

    à Damas[158]
    à Saida.           63
    à Bairout          24
    à Terbelé.         30
    à Tarâbolos.       24
                     ------------
                      141 milles.

Tels sont les colombiers entretenus dans l'empire pour la célérité des
dépêches. Chaque colombier a son directeur et ses _veilleurs_, qui
attendent à tour de rôle l'arrivée des pigeons: il y a en outre des
domestiques et des mules à chaque colombier pour les échanges respectifs
des pigeons. La dépense totale ne laisse pas que d'être considérable.


_Du transport de la neige, et des relais de hedjin pour cet effet._

Avant le sultan Barqouq, la neige venait de Damas au Kaire par des
bateaux qui partaient de Saïd et Bairout pour Damiet, où des bateaux
plus petits les relayaient jusqu'à Boulâq. Là, des chameaux la
transportaient au château, où on la déposait dans des citernes. Sous
Barqouq, et depuis lui, on l'a expédiée par des _hedjines_ (chameaux
coureurs) dont il se fait 70 départs depuis le 1^{er} juin jusqu'au 30
novembre.... un toutes les 54 heures.

Tous les 2 jours il part de Damas 5 _hedjines_ chargés, et guidés par un
homme expert et par un courrier porteur d'ordres au relais. Dans chaque
relais on entretient 6 hedjines.

Les relais sont comme il suit:

    De Damas à el-Sânemain.      30
    à Tafés.                     24
    à Erbed.                     18
    à Djenîn.                    36
    à Qàqoun.                    18
    à Loudd.                     18
    à Gazzé.                     36
                                -----------
                                180 milles.

    à el-Arich.                  57
    à Ouarrâdé.                  24
    à Moutailem.                 24
    à Qâtiê.                     24
    à Salèhié                    42
    à Bilbeis                    24
    au château du Kaire          27
                               ------------
                                222 milles.


_Postes à cheval, dites barîd._

Le gouvernement a établi des postes sur les principaux chemins de
l'empire, les voici:

(Il faut savoir que par _barîd_ (course) on entend un espace de 2 à 4
lieues (un relais).

La lieue est de 3 milles; le mille de 3,000 coudées, mesure d'el-Hachîm,
l'une des premières tribus arabes.

La coudée est de 24 doigts; le doigt de 6 grains d'orge par le travers;
et le grain de 6 crins de la queue d'un mulet.


_Route du Kaire au Saïd._

    Du Kaire à Gizah, en traversant le Nil      15
    à Bernecht                                  15
    à Minîet-el-Qâïd                            18
    à Ouena                                     18
    à Siâtem                                    18
    à Dehrout                                   15
    à Iqlosena                                  18
    à Minîet Ebukasib                           18
    à Achmounain                                15
    à Dehrout-el-Cherif                         12
    à Menhi                                     12
    à Manfalout                                 12
    à Ousiout                                   13
    à Tima                                      21
    à Maragat                                   12
    à Belensoun                                 12
    à Djirdgé                                   12
    à Belienet                                  15
    à Hou                                       21
    à Qôm-el-Ahmar                              12
    à Derenbe                                   15
    à Kous, en traversant le Nil                12
    de Kous à Hedjré                            15
    à Edoua                                     15
    à Esna, poste double                        24
                                             -----------
                                             385 milles.

Là finissent les relais. Pour aller plus loin on loue les chevaux chez
des particuliers.

D'Esna l'on se rend à Aïdab sur la mer Rouge, entrepôt de l'Yémen et de
Habach (Abissinie).

Du Kaire à Scanderié, il y a deux routes; l'une par le Delta au milieu
des villages, l'autre par le désert à gauche du fleuve;

    Par le Delta, il y a du Kaire                0
    à Kalioub                                    9
    à Monouf                                    18
    à Mohallet-el-Marhoum                       24
    à N'hararîé                                 24
    à Turkmânié                                 24
    à Scanderié                                 24
                                               -----------
                                               123 milles.

    Par le désert ou chemin sec, il y a du
      Kaire à Djaziret-el-Qît                   18
    à Ouardan                                   12
    à Terrâné                                   12
    à Zàouiet-el-Mobarek                        12
    à Damanhour                                 21
    à Louqîn                                    18
    à Skanderié                                 24
                                               ----------
                                               117 milles.

_Du Kaire à Doumiât._

    Du Kaire à Kalioub.                          9
    à Bilbais                                   18
    à Salehîé                                   24
    à Sadîé                                     12
    à Bainounet                                 12
    à Achmoun-el-Roumman                        12
    à Faraskour                                 21
    à Doumiât                                    9
                                               ----------
                                               117 milles.


_Du Kaire à Gazzé._

    Du Kaire à Sâdié ci-dessus                  63
    à Gorâbi                                    18
    à Qâtié                                     12
    à Màân                                      12
    à Motâilem                                  12
    à Seouâdé                                   12
    à Ouarrâdé                                  12
    à Bir-el-Qâdi                               12
    à el-Arich                                  12
    à Karrîobé                                  12
    à Sâàqa                                     12
    à Refah                                      9
    à Salqa                                     12
    à Gazzé                                     12
                                               -----------
                                               222 milles.

_De Gazzé a Karak._

    De Gazzé à Belaqis                          12
    á Habroun                                   18
    a Djenba                                    12
    à Zouair                                    18
    à Safié                                     15
    à Kafar                                     24
    à Karak                                     21
                                               -----------
                                               120 milles.

De Karak à Choubak, extrémité nord de l'Arabie pétrée, il n'y a que 3
relais pour environ 90.

_De Gazzé à Damas._

    De Gazzé à Djenîn        12
    à Bait-Derâs             12
    à Loudd                  12
    à el-Oudjaâ               6
    à Tiret                   6
    à Qâqoun                  6
    à Fâmié                   9
    à Djenin (en Safad)       9
    à Hettin                  6
    à Zerîn                   6
    à àïn-Djalout             6
    à Bisan                   6
    à Erbed                  12
    à Tâfes                  18
    à Râs-el-Mâ              12
    à el-Sânemain            12
    à Gàbâgib                12
    à Kesoué                  9
    à Damas                   9
                            -----------
                            180 milles.


_De Damas à el-Biré sur l'Euphrate._

    De Damas à Kousair au nord       9
    à Qatifé, à l'est               12
    à Efterâq, au nord               6
    à Kastel                         9
    à Qara                           9
    à Gasoulé                       12
    à Semsin                        12
    à Hems                          12
    à Rousten                       12
    à Hama                          12
    à Latmîn                         9
    à Djerabolos                     9
    à Marra                         12
    à Ebad                          12
    à Emâr                          12
    à Kinesrin                       9
    à Halab                         12
    à el-Bab                        30
    à Bait-Beré                     30
    à el-Biré                       15
                                   ----------
                                   255 milles.


_De Damas à Djabar, boulevard de l'empire sur l'Euphrate._

    De Damas à Homs; voyez ci-dessus      81
    De Homs vers l'est à Masnà            24
    à Qarnain                             18
    à el-Baida                            24
    à Tadmour                             24
    à Kerbe                               24
    à Sakné                               18
    à Qabqab                              18
    à Kaouamel                            24
    à Rahàbé                              24
    à Djabar                             110
                                         -----------
                                         389 milles.


_De Damas à Safad._

    De Damas à Bouraid, nord-ouest      12
    à Qoulous                           12
    à Orainbé                           18
    à Nouran                            12
    à Djabb Yousef                      18
    à Safad                             12
                                        ---------
                                        84 milles.


_De Damas à Bairout._

    De Damas à Kan-Maiseloun      12
    à Harin, sur la Qasmîe        18
    à Saïd, par le Liban          33
    à Bairout                     24
                                  ----------
                                  87 milles.


_De Damas à Balbek._

    à Zebdani     15
    à Boura       12
    à Balbek      13
                  ----------
                  40 milles.


_De Damas à Tarâbolos._

    De Damas à Gazoubé. (Voyez route de Halab)      55
    à Qadis                                         18
    à Aqmar                                         21
    à el-Akra                                       18
    à el-Arqâ                                       12
    à Tarâbolos                                     15
                                                   ----------
                                                   139 milles.


_De Damas à Karak._

    De Damas à el-Qatibé      12
    à Barâdié                 18
    à Bordj el-Abiad          18
    à Hosbân                  18
    à Qanbes                  24
    à Dibiân                  24
    à Qâtè-el-Modjeb          24
    à Safra                   24
    à Karak                   24
                             -----------
                             186 milles.


_De Halab à Behesna et à Qaïsarié (Cézarée), frontière de l'empire en
Arménie._

    De Halab à el-Semoûqa      12
    à Istidra                  12
    à Bait-el-Fâr              18
    à Antab                    12
    à Dair-Koûn                 9
    à Qoûna                    12
    à Arban                    12
    à Behesna                   9
    à el-Qaïsarïé             120
                              ----------
                              216 milles.

Depuis l'an 1412, le gouvernement a cessé d'entretenir des relais de
Behesna à Qaïsarïé.

L'auteur traite ensuite de la Syrie dans les sections XII et XIII, d'une
manière étendue et intéressante, mais qu'il serait trop long de copier:
il suffira de dire qu'il divise, avec les géographes musulmans, la Syrie
en 5 contrées:

1º La Palestine, depuis _el-Ariche_ jusqu'à Lajdoun, près le Qarmel.

2º Le Haurân, pays varié de plaines et de montagnes dont la capitale est
Tabarié.

3º Le Goutâh (ou pays creux) dont les principales villes sont Damas,
Tripoli, Safad, Balbek.

4º Le pays des Hems, où l'on ne voit ni scorpions ni serpents.

5º Le Kinesrin, qui a pour capitale Halab, et pour dépendances Antioche,
Ama, Serbin, etc.

Dans l'administration de l'empire, la Syrie est divisée en 6 provinces
qui tirent leurs noms de leurs capitales.

La première s'appelle province de _Gaza_, ville située en une plaine
fertile. Le district de Karak, dit aussi Moab, en est détaché, et
s'étend depuis _Oula_, dans l'Arabie pétrée, jusqu'au ruisseau Zizalé,
qui tombe dans le Jourdain: c'est un espace de 20 journées de chameaux
(à 6 lieues la journée). Le pays a beaucoup de villages; mais il y a
disette d'eau sur les routes, et une grande quantité de défilés entre
des rocs où un seul homme peut arrêter 100 cavaliers.--Karak est une des
plus fortes citadelles connues; on ne l'a jamais prise de force.

La seconde est appelée province de _Safad_, et contient plus de 1,200
villages. La ville est située très-agréablement sur le lac Tabarié, et a
une excellente forteresse. Sour (Tyr), qui en dépend, n'est qu'un
hameau.

La troisième, dite province de Damas, est la plus riche en tout genre de
productions et en villages. L'auteur en compte plus de dix-huit cents,
et omet ceux de divers districts.

La quatrième, dite province de Tripoli, contient plus de 3000 villages:
Hesn-el-akrad, château fort, forme sa limite à l'est.

La cinquième, dite province de Hama, est riche en villages et en
châteaux forts: celui de Hama fut détruit par Tamerlan.

La sixième, dite province de _Halab_, est très-étendue et très-riche. Le
château de Halab est fait de main d'homme, (il veut dire le monticule
qui porte le château).

De Halab dépendent _Antioche_ sur l'Oronte; _Djabar_ sur l'Euphrate;
_Rahbé_ au sud de Djabar, sur la rive orientale du même fleuve; _Sis_ en
Arménie, peuplé de chrétiens; _Tarsous_ au bord de la mer en face de
Cypre; _Biré_ sur l'Euphrate, où il y a un pont de bateaux et un
très-grand nombre de châteaux et villes importantes que l'auteur décrit
en détail. (En sorte qu'à cette époque l'on ne peut pas évaluer la Syrie
à moins de 20,000 villes et villages: et en les supposant, l'un portant
l'autre, contenir 300 têtes, ce serait 6,000,000 d'habitants; état bien
différent de l'actuel, et je pense très-inférieur à l'ancien, du temps
de Titus et de Vespasien.

(Je termine cette notice par quelques idées du vizir Châhin sur les
principes de la souveraineté).

CHAPITRE II. SECTION I^{re}.--_De la puissance souveraine._ La puissance
souveraine est un rayon de la divinité. C'est par un effet miraculeux du
caractère sacré imprimé sur le front du despote (_sultan, maître
absolu_), que le bon ordre subsiste, que la révolte et la licence sont
châtiées, etc.

Le but du pouvoir suprême est la conservation des particuliers et
l'accroissement du bien public par un gouvernement juste. Le sultan doit
user avec sagesse du sabre que Dieu a remis en ses mains pour défendre
l'empire, pour faire fleurir la religion, et faire observer les lois
divines et humaines.

(_Merèï_, l'historien homme de loi ci-devant cité, répète souvent que
les principes de la loi sont de faire la guerre aux infidèles.--Que dans
les villes conquises l'on ne doit point leur permettre de bâtir ou
réparer leurs temples.--Que même il faudrait les détruire sans
exception).

En même temps que Dieu ordonne au sultan de travailler au bonheur des
sujets, il ordonne aux sujets d'obéir aveuglément au sultan, d'exécuter
ses ordres sans examen, parce qu'il est dépositaire de la loi de Dieu et
du prophète.

Le prophète a reçu de Dieu l'empire universel du monde; sa puissance,
quant aux lois et au sacerdoce, a été transmise à ses successeurs de
main en main jusqu'à ce jour et à _l'émir el-Moumenin_, qui donne au
sultan l'investiture du consentement des grands juges, des docteurs de
la loi, des grands officiers de la couronne et des commandants de
l'armée (ce qui modifie _la grace de Dieu_, presque comme en Europe).

Par cette sanction le souverain _élu_ devient le maître du trésor de
l'état, le généralissime des troupes, le gouverneur des places,
l'administrateur de toutes les affaires de l'empire; et chacun doit
placer sa gloire à lui obéir.

SECTION II. _Des devoirs du despote._--(Ce chapitre est un vrai traité
de morale chrétienne. Le sultan doit être pieux, pratiquer les actes de
la religion devant le peuple; il doit repousser l'orgueil, la
présomption, l'avarice, le mensonge; réprimer sa colère, avoir un
maintien digne, silencieux, imposant; être patient, juste, et en un mot
avoir les bonnes qualités d'esprit et de coeur qui, dans toute espèce de
gouvernement composent l'art _un_ de gouverner, quant à l'individu, mais
non quant aux bases du contrat social.)

SECTION IV. _Devoirs des sujets._--Les devoirs des sujets consistent
dans le profond respect pour le sultan, dans l'exécution _aveugle_ de
ses ordres, le dévouement à son service, les bons conseils pour ses
succès.

Le grand point du gouvernement est que chaque classe, chaque individu,
se tiennent dans les bornes qui leur sont assignées.



ÉTAT PHYSIQUE DE LA SYRIE.



CHAPITRE PREMIER.

Géographie et Histoire Naturelle de la Syrie.


En sortant de l'_Égypte_ par l'isthme qui sépare l'_Afrique_ de
l'_Asie_, si l'on suit le rivage de la _Méditerranée_, l'on entre dans
une seconde province des Turks, connue parmi nous sous le nom de
_Syrie_. Ce nom, qui, comme tant d'autres, nous a été transmis par les
_Grecs_, est une altération de celui d'_Assyrie_, introduite chez les
_Ioniens_, qui en fréquentaient les côtes, après que les Assyriens de
Ninive eurent réduit cette contrée en province de leur empire[159]. Par
cette raison, le nom de _Syrie_ n'eut pas d'abord l'extension qu'il a
prise ensuite. On n'y comprenait ni la _Phénicie_ ni la _Palestine_. Les
habitants actuels, qui, selon l'usage constant des Arabes, n'ont point
adopté la nomenclature grecque, méconnaissent le nom de _Syrie_[160];
ils le remplacent par celui de _Barr-el-Châm_[161], qui signifie _pays
de la gauche_; et par là ils désignent tout l'espace compris entre deux
lignes tirées, l'une d'_Alexandrette_ à l'_Euphrate_, l'autre de _Gaze_
dans le désert d'_Arabie_, ayant pour bornes à l'_est_ ce même désert,
et à l'_ouest_ la _Méditerranée_. Cette dénomination de _pays de la
gauche_, par son contraste à celle de l'_Yamîn_ ou _pays de la droite_,
indique pour chef-lieu un local intermédiaire, qui doit être la Mekke;
et par son allusion au culte du soleil[162], elle prouve à la fois une
origine antérieure à Mahomet, et l'existence déja connue de ce culte au
temple de la _Kîabé_.



§ I.

Aspect de la Syrie.


Quand on jette les yeux sur la carte de la _Syrie_, on observe que ce
pays n'est en quelque sorte qu'une chaîne de montagnes, qui d'un rameau
principal se distribuent à droite et à gauche en divers sens: la vue du
terrain est analogue à cet exposé. En effet, soit que l'on aborde par la
mer, soit que l'on arrive par les immenses plaines du désert, on
commence toujours à découvrir de très-loin l'horizon bordé d'un rempart
nébuleux qui court nord et sud, tant que la vue peut s'étendre: à mesure
que l'on approche, on distingue des entassements gradués de sommets,
qui, tantôt isolés, et tantôt réunis en chaînes, vont se terminer à une
ligne principale qui domine sur tout. On suit cette ligne sans
interruption, depuis son entrée par le nord jusque dans l'Arabie.
D'abord elle serre la mer entre _Alexandrette_ et l'_Oronte_; puis,
après avoir cédé passage à cette rivière, elle reprend sa route au midi
en s'écartant un peu du rivage, et par une suite de sommets continus,
elle se prolonge jusqu'aux sources du Jourdain, où elle se divise en
deux branches, pour enfermer, comme en un bassin, ce fleuve et ses trois
lacs. Pendant ce trajet, il se détache de cette ligne, comme d'un tronc
principal, une infinité de rameaux qui vont se perdre, les uns dans le
désert, où ils forment divers bassins, tels que celui de _Damas_, de
_Haurân_, etc., les autres vers la mer, où ils se terminent quelquefois
par des chutes rapides, comme il arrive au _Carmel_, à la _Nakoure_, au
cap _Blanc_, et à presque tout le terrain entre _Bairout_[163] et
_Tripoli_. Plus communément ils conservent des pentes douces qui se
terminent en plaines, telles que celles d'_Antioche_, de _Tripoli_, de
_Tyr_, d'_Acre_, etc.



§ II.

Des montagnes.


Ces montagnes, en changeant de niveaux et de lieux, changent aussi
beaucoup de formes et d'aspect. Entre _Alexandrette_ et l'_Oronte_, les
sapins, les mélèzes, les chênes, les buis, les lauriers, les ifs et les
myrtes qui les couvrent, leur donnent un air de vie qui déride le
voyageur attristé de la nudité de Cypre[164]. Il rencontre même sur
quelques pentes des cabanes environnées de figuiers et de vignes; et
cette vue adoucit la fatigue d'une route qui, par des sentiers raboteux,
le conduit sans cesse du fond des ravins à la cime des hauteurs, et de
la cime des hauteurs le ramène au fond des ravins. Les rameaux
inférieurs, qui vont dans le nord d'_Alep_, n'offrent au contraire que
des rochers nus, sans verdure et sans terre. Au midi d'_Antioche_ et sur
la mer, les coteaux se prêtent à porter des oliviers, des tabacs et des
vignes[165]; mais du côté du désert, le sommet et la pente de cette
chaîne ne sont qu'une suite presque continue de roches blanches. Vers le
Liban, les montagnes s'élèvent, et cependant se couvrent en beaucoup
d'endroits d'autant de terre qu'il en faut pour devenir cultivables à
force d'industrie et de travail. Là, parmi les rocailles, se présentent
les restes peu magnifiques des cèdres si vantés[166], et plus souvent
des sapins, des chênes, des ronces, des mûriers, des figuiers et des
vignes. En quittant le pays des _Druzes_, les montagnes perdent de leur
hauteur, de leur aspérité, et deviennent plus propres au labourage;
elles se relèvent dans le sud-est du Carmel, et se revêtent de futaies
qui forment d'assez beaux paysages; mais en avançant vers la _Judée_,
elles se dépouillent, resserrent leurs vallées, deviennent sèches,
raboteuses, et finissent par n'être plus sur la mer _Morte_ qu'un
entassement de roches sauvages, pleines de précipices et de
cavernes[167]; pendant qu'à l'est du Jourdain et du lac, une autre
chaîne de rocs plus hauts et plus hérissés offre une perspective encore
plus lugubre, et annonce dans le lointain l'entrée du désert et la fin
de la terre habitable.

La vue des lieux atteste que le point le plus élevé de toute la Syrie
est le _Liban_, au sud-est de Tripoli. A peine sort-on de _Larneca_, en
_Cypre_, que déja, à 30 lieues de distance, on voit à l'horizon sa
pointe nébuleuse. D'ailleurs, le même fait s'indique sensiblement sur
les cartes, par le cours des rivières. L'_Oronte_, qui des montagnes de
Damas va se perdre sous Antioche; la _Qâsmie_, qui du nord de _Balbek_
se rend vers _Tyr_; le _Jourdain_, que sa pente verse au midi, prouvent
que le sommet général est au local indiqué. Après le Liban, le point le
plus saillant est le mont _Aqqar_: on le voit dès la sortie de _Marra_
dans le désert, comme un énorme cône écrasé, que l'on ne cesse pendant
2 journées d'avoir devant les yeux. Personne jusqu'à ce jour n'a eu le
loisir ou la faculté de porter le baromètre sur ces montagnes pour en
connaître la hauteur; mais on peut la déduire d'une mesure naturelle, la
neige: dans l'hiver, tous les sommets en sont couverts depuis
_Alexandrette_ jusqu'à _Jérusalem_; mais dès mars, elle fond partout, le
Liban excepté: cependant elle n'y persiste toute l'année que dans les
sinuosités les plus élevées, et au _nord-est_, où elle est à l'abri des
vents de mer et de l'action du soleil. C'est ainsi que je l'ai vue à la
fin d'août 1784, lorsque j'étouffais de chaleur dans la vallée de
_Balbek_. Or, étant connu que la neige à cette latitude exige une
élévation de 15 à 1600 toises, on en doit conclure que le Liban atteint
cette hauteur, et qu'il est par conséquent bien inférieur aux Alpes, et
même aux Pyrénées[168].

Le _Liban_, dont le nom doit s'étendre à toute la chaîne du _Kesraouân_
et du pays des _Druzes_, présente tout le spectacle des grandes
montagnes. On y trouve à chaque pas ces scènes où la nature déploie,
tantôt de l'agrément ou de la grandeur, tantôt de la bizarrerie,
toujours de la variété. Arrive-t-on par la mer, et descend-on sur le
rivage: la hauteur et la rapidité de ce rempart, qui semble fermer la
terre, le gigantesque des masses qui s'élancent dans les nues, inspirent
l'étonnement et le respect. Si l'observateur curieux se transporte
ensuite jusqu'à ces sommets qui bornaient sa vue, l'immensité de
l'espace qu'il découvre devient un autre sujet de son admiration: mais
pour jouir entièrement de la majesté de ce spectacle, il faut se placer
sur la cime même du Liban ou du _Sannine_. Là, de toutes parts, s'étend
un horizon sans bornes; là, par un temps clair, la vue s'égare et sur le
désert qui confine au golfe Persique, et sur la mer qui baigne l'Europe:
l'ame croit embrasser le monde. Tantôt les regards, errant sur la chaîne
successive des montagnes, portent l'esprit, en un clin d'oeil,
d'_Antioche_ à _Jérusalem_; tantôt, se rapprochant de ce qui les
environne, ils sondent la lointaine profondeur du rivage. Enfin,
l'attention, fixée par des objets distincts, examine avec détail les
rochers, les bois, les torrents, les coteaux, les villages et les
villes. On prend un plaisir secret à trouver petits ces objets qu'on a
vus si grands. On regarde avec complaisance la vallée couverte de nuées
orageuses, et l'on sourit d'entendre sous ses pas ce tonnerre qui gronda
si long-temps sur la tête; on aime à voir à ses pieds ces sommets, jadis
menaçants, devenus dans leur abaissement, semblables aux sillons d'un
champ, ou aux gradins d'un amphithéâtre; on est flatté d'être devenu le
point le plus élevé de tant de choses, et un sentiment d'orgueil les
fait regarder avec plus de complaisance.

Lorsque le voyageur parcourt l'intérieur de ces montagnes, l'aspérité
des chemins, la rapidité des pentes, la profondeur des précipices
commencent par l'effrayer. Bientôt l'adresse des mulets qui le portent
le rassure, et il examine à son aise les incidents pittoresques qui se
succèdent pour le distraire. Là, comme dans les Alpes, il marche des
journées entières, pour arriver dans un lieu qui, dès le départ, est en
vue; il tourne, il descend; il côtoie, il grimpe; et dans ce changement
perpétuel de sites, on dirait qu'un pouvoir magique varie à chaque pas
les décorations de la scène. Tantôt ce sont des villages près de glisser
sur des pentes rapides, et tellement disposés, que les terrasses d'un
rang de maisons servent de rue au rang qui les domine. Tantôt c'est un
couvent placé sur un cône isolé, comme _Mar-Châiâ_ dans la vallée du
_Tigre_. Ici, un rocher percé par un torrent est devenu une arcade
naturelle, comme à _Nahr-el-Leben_[169]. Là, un autre rocher taillé à
pic, ressemble à une haute muraille; souvent, sur les côteaux, les
bancs de pierres, dépouillés et isolés par les eaux, ressemblent à des
ruines que l'art aurait disposées. En plusieurs lieux, les eaux,
trouvant des couches inclinées, ont miné la terre intermédiaire, et
formé des cavernes, comme à _Nahr-el-Kelb_, près d'Antoura: ailleurs,
elles se sont pratiqué des cours souterrains, où coulent des ruisseaux
pendant une partie de l'année, comme à _Mar-Eliâs-el-Roum_, et à
_Mar-Hanna_[170]; quelquefois ces incidents pittoresques sont devenus
tragiques. On a vu par des dégels et des tremblements de terre, des
rochers perdre leur équilibre, se renverser sur les maisons voisines,
et en écraser les habitans; il y a environ 20 ans qu'un accident
semblable ensevelit, près de _Mardjordjôs_, un village qui n'a laissé
aucune trace. Plus récemment et près du même lieu, le terrain d'un
coteau chargé de mûriers et de vignes s'est détaché par un dégel subit,
et glissant sur le talus de roc qui le portait, est venu, semblable à un
vaisseau qu'on lance du chantier, s'établir tout d'une pièce dans la
vallée inférieure. Il en est résulté un procès bizarre, quoique juste,
entre le propriétaire du fonds indigène et celui du fonds émigré, et il
a été porté jusqu'au tribunal de l'émir Yousef, qui a compensé les
pertes. Il semblerait que ces accidents dussent jeter du dégoût sur
l'habitation de ces montagnes; mais, outre qu'ils sont rares, ils sont
compensés par un avantage qui rend leur séjour préférable à celui des
plus riches plaines; je veux dire par la sécurité contre les vexations
des Turks. Cette sécurité a paru un bien si précieux aux habitants,
qu'ils ont déployé dans ces rochers une industrie que l'on chercherait
vainement ailleurs. A force d'art et de travail, ils ont contraint un
sol rocailleux à devenir fertile. Tantôt, pour profiter des eaux, ils
les conduisent par mille détours sur les pentes, ou ils les arrêtent
dans les vallons par des chaussées; tantôt ils soutiennent les terres
prêtes à s'écrouler, par des terrasses et des murailles. Presque toutes
les montagnes ainsi travaillées, présentent l'aspect d'un escalier ou
d'un amphithéâtre, dont chaque gradin est un rang de vignes ou de
mûriers. J'en ai compté sur une même pente jusqu'à 100 et 120, depuis le
fond du vallon jusqu'au faîte de la colline; j'oubliais alors que
j'étais en Turkie, ou si je me le rappelais, c'était pour sentir plus
vivement combien est puissante l'influence même la plus légère de la
liberté.



§ III.

Structure des montagnes.


La charpente de ces montagnes est formée d'un banc de pierre calcaire
dure, blanchâtre et sonnante comme le grès, disposée par lits
diversement inclinés. Cette pierre se représente presque la même dans
toute l'étendue de la Syrie; tantôt elle est nue, et elle a l'aspect des
rochers pelés de la côte de Provence: telle est la chaîne qui borde au
nord le chemin d'Antioche à Alep, et qui sert de lit au cours supérieur
du ruisseau qui coule en cette dernière ville. _Ermenâz_, village situé
entre _Serkin_ et _Kaftin_, a un défilé qui rassemble parfaitement à
ceux qu'on passe en allant de Marseille à Toulon. Si l'on va d'_Alep_ à
_Hama_, l'on rencontre sans cesse les veines du même roc dans la plaine,
tandis que les montagnes qui courent sur la droite, en offrent des
entassements qui figurent de grandes ruines de villes et de châteaux.
C'est encore cette même pierre qui, sous une forme plus régulière,
compose la masse du _Liban_, de l'_Anti-Liban_, des montagnes des
_Druzes_, de la _Galilée_, du _Carmel_, et se prolonge jusqu'au _sud_ du
_lac Asphaltite_; partout les habitants en construisent leurs maisons et
en font de la chaux. Je n'ai jamais vu ni entendu dire que ces pierres
tinssent des coquillages pétrifiés dans les parties hautes du Liban;
mais il existe entre _Bâtroun_ et _Djebaîl_ au _Kesrâouan_, à peu de
distance de la mer, une carrière de pierres schisteuses, dont les lames
portent des empreintes de plantes, de poissons, de coquillages, et
surtout d'ognons de mer. Le torrent d'_Azqâlan_, en Palestine, et aussi
pavé d'une pierre lourde, poreuse et salée, qui contient beaucoup de
petites volutes et de bivalves de la Méditerranée. Enfin Pocoke en a
trouvé une quantité dans les rochers qui bordent la mer Morte.

En minéraux, le fer seul est abondant; les montagnes du Kesrâouan et des
Druzes en sont remplies. Chaque année, les habitants en exploitent
pendant l'été des mines qui sont simplement ocreuses. La Judée n'en doit
pas manquer, puisque Moïse observait, il y a plus de 3,000 ans, que ses
pierres étaient _de fer_. On parle d'une mine de cuivre à Antabès, au
nord d'Alep; mais elle est abandonnée: on m'a dit aussi chez les
Druzes, que dans l'éboulement de cette montagne dont j'ai parlé, on
avait trouvé un minéral qui rendit du plomb et de l'argent; mais comme
une pareille découverte aurait ruiné le canton, en y attirant
l'attention des Turks, l'on s'est hâté d'en étouffer tous les indices.



§ IV.

Volcans et tremblements.


Le midi de la Syrie, c'est-à-dire le bassin du Jourdain, est un pays de
volcans; les sources bitumineuses et soufrées du lac Asphaltite, les
laves, les pierres-ponces jetées sur ces bords, et le bain chaud de
_Tabarié_, prouvent que cette vallée a été le siége d'un feu qui n'est
pas encore éteint. On observe qu'il s'échappe souvent du lac des
trombons de fumée, et qu'il se fait de nouvelles crevasses sur ses
rivages. Si les conjectures en pareille matière n'étaient pas sujettes à
être trop vagues, on pourrait soupçonner que toute la vallée n'est due
qu'à l'affaissement violent d'un terrain qui jadis versait le Jourdain
dans la Méditerranée. Il paraît du moins certain que l'accident des 5
villes foudroyées, eut pour cause l'éruption d'un volcan alors embrasé.
Strabon dit expressément[171], que la _tradition des habitants du
pays_, c'est-à-dire des Juifs mêmes, était que _jadis la vallée du lac
était peuplée de 13 villes florissantes, et qu'elles furent englouties
par un volcan_. Ce récit semble confirmé par les ruines que les
voyageurs trouvent encore en grand nombre sur le rivage occidental. Les
éruptions ont cessé depuis long-temps; mais les tremblements de terre
qui en sont le supplément se montrent encore quelquefois dans ce canton:
la côte en général y est sujette, et l'histoire en cite plusieurs
exemples qui ont changé la face d'_Antioche_, de _Laodikée_, de
_Tripoli_, de _Béryte_, de _Sidon_, de _Tyr_, etc. De nos jours, en
1759, il en est arrivé un qui a causé les plus grands ravages: on
prétend qu'il tua dans la vallée de Balbek plus de 20,000 ames, dont la
perte ne s'est point réparée. Pendant 3 mois, ses secousses inquiétèrent
les habitants du Liban, au point qu'ils abandonnèrent leurs maisons, et
demeurèrent sous des tentes. Récemment (le 14 décembre 1783), lorsque
j'étais à Alep, on ressentit dans cette ville une commotion qui fut si
forte, qu'elle fit tinter la sonnette du consul de France. On a observé
en Syrie que les tremblements n'arrivent presque jamais que dans
l'hiver, après les pluies d'automne; et cette observation, conforme à
celle du docteur _Chá_ (Shaw), en Barbarie, semblerait indiquer que
l'action des eaux sur la terre et les minéraux desséchés est la cause de
ces mouvements convulsifs. Il n'est pas hors de propos de remarquer que
l'_Asie mineure_ y est également sujette.



§ V.

Des sauterelles.


La Syrie partage avec l'Égypte, la Perse et presque tout le midi de
l'Asie, un autre fléau non moins redoutable, les nuées de sauterelles
dont les voyageurs ont parlé. La quantité de ces insectes est une chose
incroyable pour quiconque ne l'a pas vue par lui-même: la terre en est
couverte sur un espace de plusieurs lieues. On entend de loin le bruit
qu'elles font en broutant les herbes et les arbres comme d'une armée qui
fourrage à la dérobée. Il vaudrait mieux avoir affaire à des Tartares
qu'à ces petits animaux destructeurs: on dirait que le feu suit leurs
traces. Partout où leurs légions se portent, la verdure disparaît de la
campagne, comme un rideau que l'on plie; les arbres et les plantes,
dépouillés de feuilles, et réduits à leurs rameaux et à leurs tiges,
font succéder en un clin d'oeil le spectacle hideux de l'hiver aux
riches scènes du printemps. Lorsque ces nuées de sauterelles prennent
leur vol pour surmonter quelque obstacle, ou traverser plus rapidement
un sol désert, on peut dire, à la lettre, que le ciel en est obscurci.
Heureusement que ce fléau n'est pas trop répété; car il n'en est point
qui amène aussi sûrement la famine, et les maladies qui la suivent. Des
habitants de la Syrie ont fait la double remarque que les sauterelles
n'avaient lieu qu'à la suite des hivers trop doux, et qu'elles venaient
toujours du désert d'Arabie. A l'aide de cette remarque, l'on explique
très-bien comment le froid ayant ménagé les oeufs de ces insectes, ils
se multiplient si subitement, et comme les herbes venant à s'épuiser
dans les immenses plaines du désert, il en sort tout à coup des légions
si nombreuses. Quand elles paraissent sur la frontière du pays cultivé,
les habitants s'efforcent de les détourner, en leur opposant des
torrents de fumée; mais souvent les herbes et la paille mouillée leur
manquent: ils creusent aussi des fosses où il s'en ensevelit beaucoup;
mais les deux agents les plus efficaces contre ces insectes sont les
vents de sud et de sud-est, et l'oiseau appelé _samarmar_: cet oiseau,
qui ressemble bien au loriot, les suit en troupes nombreuses, comme
celles des étourneaux; et non-seulement il en mange à satiété, mais il
en tue tout ce qu'il en peut tuer: aussi les paysans le respectent-ils,
et l'on ne permet en aucun temps de le tirer. Quant aux vents de sud et
de sud-est, ils chassent violemment les nuages de sauterelles sur la
Méditerranée; et ils les y noient en si grande quantité, que lorsque
leurs cadavres sont rejetés sur le rivage, ils infectent l'air pendant
plusieurs jours à une grande distance.



§ VI.

Qualités du sol.


On présume aisément que dans un pays aussi étendu que la Syrie, la
qualité du sol n'est pas partout la même: en général la terre des
montagnes est rude; celle des plaines est grasse, légère, et annonce la
plus grande fécondité. Dans le territoire d'Alep, jusque vers Antioche,
elle ressemble à de la brique pilée très-fine, ou à du tabac d'Espagne.
L'Oronte cependant, qui traverse ce district, a ses eaux teintes en
blanc; ce qui vient des terres blanches dont elles se sont chargées vers
leur source. Presque partout ailleurs la terre est brune, et ressemble à
un excellent terreau de jardin. Dans les plaines, telles que celles de
Hauran, de Gaze et de Balbek, souvent on aurait peine à trouver un
caillou. Les pluies d'hiver y font des boues profondes, et lorsque l'été
revient, la chaleur y cause, comme en Égypte, des gerçures qui ouvrent
la terre à plusieurs pieds de profondeur.



§ VII.

Des rivières et des lacs.


Les idées exagérées, ou, si l'on veut, les grandes idées que l'histoire
et les relations aiment à donner des objets lointains, nous ont
accoutumés à parler des eaux de la Syrie avec un respect qui flatte
notre imagination. Nous aimons à dire le fleuve _Jourdain,_ le fleuve
_Oronte,_ le fleuve _Adonis._ Cependant, si l'on voulait conserver aux
noms le sens que l'usage leur assigne, nous ne trouverions guère en ce
pays que des _ruisseaux._ A peine l'_Oronte_ et le _Jourdain,_ qui sont
les plus considérables, ont-ils 60 pas de canal[172]; les autres ne
méritent pas que l'on en parle. Si, pendant l'hiver, les pluies et la
fonte des neiges leur donnent quelque importance, le reste de l'année on
ne reconnaît leur place que par les cailloux roulés ou les blocs de roc
dont leur lit est rempli. Ce ne sont que des torrents à cascades, et
l'on conçoit que les montagnes qui les fournissent n'étant qu'à deux pas
de la mer, leurs eaux n'ont pas le temps de s'assembler dans de longues
vallées, pour former des _rivières_. Les obstacles que ces mêmes
montagnes opposent en plusieurs lieux à leur issue, ont formé divers
lacs, tels que celui d'Antioche, d'Alep, de Damas, de _Houlé_, de
_Tabarié_, et celui que l'on a décoré du nom de _mér Morte_ ou lac
_Asphaltite_. Tous ces lacs, à la réserve du dernier, sont d'eau douce,
et contiennent plusieurs espèces de poissons étrangères[173] aux nôtres.

Le seul lac _Asphaltite_ ne contient rien de vivant ni même de végétant.
On ne voit ni verdure sur ses bords, ni poisson dans ses eaux; mais il
est faux que son air soit empesté au point que les oiseaux ne puissent
le traverser impunément. Il n'est pas rare de voir des hirondelles voler
à sa surface, pour y prendre l'eau nécessaire à bâtir leurs nids. La
vraie cause de l'absence des végétaux et des animaux, est la salure âcre
de ses eaux, infiniment plus forte que celle de la mer. La terre qui
l'environne, également imprégnée de cette salure, se refuse à produire
des plantes; l'air lui-même qui s'en charge par l'évaporation, et qui
reçoit encore les vapeurs du soufre et du bitume, ne peut convenir à la
végétation: de là cet aspect de mort qui règne autour du lac. Du reste,
ses eaux ne présentent point un marécage; elles sont limpides et
incorruptibles, comme il convient à une dissolution de sel. L'origine de
ce minéral n'y est pas équivoque; car sur le rivage du sud-ouest il y a
des mines de sel gemme, dont j'ai rapporté des échantillons. Elles sont
situées dans le flanc des montagnes qui règnent de ce côté, et elles
fournissent de temps immémorial à la consommation des Arabes de ces
cantons, et même de la ville de Jérusalem. On trouve aussi sur ce rivage
des morceaux de bitume et de soufre, dont les Arabes font un petit
commerce; des fontaines chaudes, et des crevasses profondes, qui
s'annoncent de loin par de petites pyramides qu'on a bâties sur le bord.
On y rencontre encore une espèce de pierre qui exhale, en la frottant,
une odeur infecte, brûle comme le bitume, se polit comme l'albâtre, et
sert à paver les cours. Enfin l'on y voit, d'espace en espace, des blocs
informes, que des yeux prévenus prennent pour des statues mutilées, et
que les pèlerins ignorants et superstitieux regardent comme un monument
de l'aventure de la femme de Loth, quoiqu'il ne soit pas dit que cette
femme fût changée en pierre comme Niobé, mais en sel, qui a dû se fondre
l'hiver suivant.

Quelques physiciens, embarrassés des eaux que le Jourdain ne cesse de
verser dans le lac, ont supposé qu'il avait une communication
souterraine avec la Méditerranée; mais, outre que l'on ne connaît aucun
gouffre qui puisse confirmer cette idée, _Hales_ a démontré par des
calculs précis, que l'évaporation était plus que suffisante pour
consommer les eaux du fleuve. Elle est en effet très-considérable;
souvent elle devient sensible à la vue, par des brouillards dont le lac
paraît tout couvert au lever du soleil, et qui se dissipent ensuite par
la chaleur.



§ VIII.

Du climat.


On est assez généralement dans l'opinion que la Syrie est un pays
très-chaud; mais cette idée, pour être exacte, demande des distinctions:
1º à raison des latitudes qui ne laissent pas que de différer de 150
lieues du fort au faible; en second lieu, à raison de la division
naturelle du terrain en pays bas et plat, et en pays haut ou de
montagnes: cette division cause des différences bien plus sensibles;
car, tandis que le thermomètre de Réaumur atteint sur les bords de la
mer 25 et 29 degrés, à peine dans les montagnes s'élève-t-il à 20 et
21[174]. Aussi dans l'hiver, toute la chaîne des montagnes se couvre de
neige, pendant que les terrains inférieurs n'en ont jamais, ou ne la
gardent qu'un instant. On devrait donc établir deux climats généraux:
l'un très-chaud, qui est celui de la côte et des plaines intérieures,
telles que celles de _Balbek_, _Antioche_, _Tripoli_, _Acre_, _Gaze_,
_Hauran_, etc.; l'autre tempéré et presque semblable au nôtre, lequel
règne dans les montagnes, surtout quand elles prennent une certaine
élévation. L'été de 1784 a passé chez les Druzes pour un des plus chauds
dont on eût mémoire; cependant je ne lui ai rien trouvé de comparable
aux chaleurs de _Saïde_ ou de _Bairout_.

Sous ce climat, l'ordre des saisons est presque le même qu'au milieu de
la France: l'hiver, qui dure de novembre en mars, est vif et rigoureux.
Il ne se passe point d'années sans neiges, et souvent elles y couvrent
la terre de plusieurs pieds, et pendant des mois entiers; le printemps
et l'automne y sont doux, et l'été n'y a rien d'insupportable. Dans les
plaines, au contraire, dès que le soleil revient à l'équateur, on passe
subitement à des chaleurs accablantes, qui ne finissent qu'avec octobre.
En récompense, l'hiver est si tempéré, que les orangers, les dattiers,
les bananiers et autres arbres délicats, croissent en pleine terre:
c'est un spectacle pittoresque pour un Européen, dans Tripoli, de voir
sous ses fenêtres, en janvier, des orangers chargés de fleurs et de
fruits, pendant que sur sa tête le Liban est hérissé de frimas et de
neiges. Il faut néanmoins remarquer que dans les parties du nord, et à
l'est des montagnes, l'hiver est plus rigoureux, sans que l'été soit
moins chaud. A _Antioche_, à _Alep_, à _Damas_, on a tous les hivers
plusieurs semaines de glace et de neige; ce qui vient du gissement des
terres, encore plus que des latitudes. En effet, toute la plaine à l'est
des montagnes est un pays fort élevé au-dessus du niveau de la mer,
ouvert aux vents secs de nord et de nord-est, et à l'abri des vents
humides d'ouest et de sud-ouest. Enfin Antioche et Alep reçoivent des
montagnes d'Alexandrette, qui sont en vue, un air que la neige dont
elles sont long-temps couvertes, ne peut manquer de rendre très-piquant.

Par cette disposition, la Syrie réunit sous un même ciel des climats
différents, et rassemble dans une enceinte étroite des jouissances que
la nature a dispersées ailleurs à de grandes distances de temps et de
lieux. Chez nous, par exemple, elle a séparé les saisons par des mois;
là, on peut dire qu'elles ne le sont que par des heures. Est-on
importuné dans _Saïde_ ou _Tripoli_ des chaleurs de juillet, six heures
de marche transportent sur les montagnes voisines, à la température de
mars. Par inverse, est-on tourmenté à Becharrai des frimas de décembre,
une journée ramène au rivage parmi les fleurs de mai[175]. Aussi les
poètes arabes ont-ils dit, que le _Sannîne_ portait l'hiver sur sa tête,
le printemps sur ses épaules, l'automne dans son sein, pendant que l'été
dormait à ses pieds. J'ai connu par moi-même la vérité de cette image
dans le séjour de huit mois que j'ai fait au monastère de
_Mar-Hanna_[176], à sept lieues de Baîrout. J'avais laissé à Tripoli,
sur la fin de février, les légumes nouveaux en pleine saison, et les
fleurs écloses: arrivé à _Antoura_[177]; je trouvai les herbes seulement
naissantes; et à _Mar-Hanna_, tout était encore sous la neige. Le
_Sannîne_ n'en fut dépouillé que sur la fin d'avril, et déja dans le
vallon qu'il domine, on commençait à voir boutonner les roses. Les
figues primes étaient passées à Baîrout, quand nous mangions les
premières, et les vers à soie y étaient en cocons, lorsque parmi nous
l'on n'avait effeuillé que la moitié des mûriers. A ce premier avantage,
qui perpétue les jouissances par leur succession, la Syrie en joint un
second, celui de les multiplier par la variété de ses productions. Si
l'art venait au secours de la nature, on pourrait y rapprocher dans un
espace de vingt lieues celles des contrées les plus distantes. Dans
l'état actuel, malgré la barbarie d'un gouvernement ennemi de toute
activité et de toute industrie, l'on est étonné de la liste que fournit
cette province. Outre le froment, le seigle, l'orge, les fèves et le
coton-plante qu'on y cultive partout, on y trouve encore une foule
d'objets utiles ou agréables, appropriés à divers lieux. La Palestine
abonde en _sésame_ propre à l'huile, et en _doura_ pareil à celui
d'Égypte[178]. Le maïs prospère dans le sol léger de Balbek, et le riz
même est cultivé avec succès sur les bords du marécage de _Haoulé_. On
ne s'est avisé que depuis peu de planter des cannes à sucre dans les
jardins de Saïde et de Baîrout; elles y ont égalé celle du Delta.
L'indigo croît sans art sur les bords du Jourdain au pays de _Bisân_; et
il ne demande que des soins pour acquérir de la qualité. Les coteaux de
_Lataqîé_ produisent des tabacs à fumer, qui font la base des relations
de commerce avec Damiâ et le Kaire. Cette culture est répandue
désormais dans toutes les montagnes. En arbres, l'olivier de Provence
croît à _Antioche_ et à _Ramlé_, à la hauteur des hêtres. Le mûrier
blanc fait la richesse de tout le pays des Druzes, par les belles soies
qu'il procure; et la vigne élevée en échalas, ou grimpant sur les
chênes, y donne des vins rouges et blancs qui pourraient égaler ceux de
Bordeaux. Avant le ravage des derniers troubles, _Yâfa_ voyait dans ses
jardins deux plants du coton-arbre de l'Inde, qui grandissaient à vue
d'oeil; et cette ville n'a pas perdu ses limons ni ses poncires
énormes[179] ni ses pastèques, préférées à celles de _Broulos_[180]
même. Gaze a des dattes comme la Mekke, et des grenades comme Alger.
Tripoli produit des oranges comme Malte; Baîrout, des figues comme
Marseille, et des bananes comme Saint-Domingue; Alep a le privilége
exclusif des pistaches, et Damas se vante avec justice de réunir tous
les fruits de nos provinces. Son sol pierreux convient également aux
pommes de la Normandie; aux prunes de la Touraine, et aux pêches de
Paris. On y compte vingt espèces d'abricots, dont l'une contient une
amande qui la fait rechercher dans toute la Turkie. Enfin, la plante à
cochenille qui croît sur toute la côte, nourrit peut-être déja cet
insecte précieux comme au Mexique et à Saint-Domingue[181]; et si l'on
fait attention que les montagnes de l'Yemen, qui produisent un café si
précieux, sont une suite de celles de la Syrie, et que leur sol et leur
température sont presque les mêmes[182], on sera porté à croire que la
_Judée_, surtout pourrait s'approprier cette denrée de l'_Arabie_. Avec
ces avantages nombreux de climat et de sol, il n'est pas étonnant que la
Syrie ait passé de tout temps pour un pays délicieux, et que les Grecs
et les Romains l'aient mise au rang de leurs plus belles provinces, à
l'égal même de l'Égypte. Aussi, dans ces derniers temps, un pacha qui
les connaît toutes les deux, étant interrogé à laquelle il donnait la
préférence, répondit: _L'Égypte, sans doute, est une excellente
métairie; mais la Syrie est une charmante maison de campagne_[183].



§ IX.

Qualités de l'air.


Je ne dois point oublier de parler des qualités de l'air et des eaux:
ces éléments offrent en Syrie quelques phénomènes remarquables. Sur les
montagnes, et dans toute la plaine élevée qui règne à leur orient, l'air
est léger, pur et sec; sur la côte, au contraire, et surtout depuis
Alexandrette jusqu'à Yâfa, il est humide et pesant: ainsi la Syrie est
partagée dans toute sa longueur en deux régions différentes, dont la
chaîne des montagnes est le terme de séparation, et même la cause; car
en s'opposant par sa hauteur au libre passage des vents d'ouest, elle
occasione dans la vallée l'entassement des vapeurs qu'ils apportent de
la mer; et comme l'air n'est léger qu'autant qu'il est pur, ce n'est
qu'après s'être déchargé de tout poids étranger, qu'il peut s'élever
jusqu'au sommet de ce rempart, et le franchir. Les effets relatifs à la
santé sont que l'air du désert et des montagnes, salubre pour les
poitrines bien constituées, est dangereux pour les délicates, et l'on
est obligé d'envoyer d'Alep à _Lataqîé_ ou à Saïde les Européens menacés
de la pulmonie. Cet avantage de l'air de la côte est compensé par de
plus graves inconvénients, et l'on peut dire qu'en général il est
malsain, qu'il fomente les fièvres intermittentes et putrides, et les
fluxions des yeux dont j'ai parlé à l'occasion du Delta. Les rosées du
soir et le sommeil sur les terrasses y sont suivis d'accidents qui ont
d'autant moins lieu dans les montagnes et dans les terres, qu'on
s'éloigne davantage de la mer; ce qui confirme ce que j'ai déja dit à
cet égard.



§ X.

Qualités des eaux.


Les eaux ont une autre différence: dans les montagnes, celles des
sources sont légères et de très-bonne qualité; mais dans la plaine, soit
à l'_est_, soit à l'_ouest_, si l'on n'a pas une communication naturelle
ou factice avec les sources, l'on n'a que de l'eau saumâtre. Elle le
devient d'autant plus, qu'on s'avance davantage dans le désert, où il
n'y en a pas d'autre. Cet inconvénient rend les pluies si précieuses aux
habitants de la frontière, qu'ils se sont de tout temps appliqués à les
recueillir dans des puits et des souterrains hermétiquement fermés;
aussi, dans tous les lieux ruinés, les citernes sont-elles toujours le
premier objet qui se présente.

L'état du ciel en Syrie, principalement sur la côte et dans le désert,
est en général plus constant et plus régulier que dans nos climats:
rarement le soleil s'y voile deux jours de suite; pendant tout l'été,
l'on voit peu de nuages et encore moins de pluies: elles ne commencent à
paraître que vers la fin d'octobre, et alors elles ne sont ni longues ni
abondantes; les laboureurs les désirent pour ensemencer ce qu'ils
appellent _la récolte d'hiver_, c'est-à-dire, le froment et l'orge[184];
elles deviennent plus fréquentes et plus fortes en décembre et janvier,
où elles prennent souvent la forme de neige dans le pays élevé; il en
paraît encore quelques-unes en mars et en avril; l'on en profite pour
les _semences d'été_, qui sont le sésame, le doura, le tabac, le coton,
les fèves et les pastèques. Le reste de l'année est uniforme, et l'on se
plaint plus de sécheresse que d'humidité.



§ XI.

Des vents.


Ainsi qu'en Égypte, la marche des vents a quelque chose de périodique et
d'approprié à chaque saison. Vers l'équinoxe de septembre, le nord-ouest
commence à souffler plus souvent et plus fort; il rend l'air sec, clair,
piquant; et il est remarquable que sur la côte il donne mal à la tête
comme en Égypte le nord-est, et cela plus dans la partie du nord que
dans celle du midi, nullement dans les montagnes. On doit encore
remarquer qu'il dure le plus souvent trois jours de suite, comme le sud
et le sud-est à l'autre équinoxe; il dure jusqu'en novembre,
c'est-à-dire environ cinquante jours, _alternant_ surtout avec le vent
d'est. Ces vents sont remplacés par le nord-ouest, l'ouest et le
sud-ouest, qui règnent de novembre en février. Ces deux derniers sont,
pour me servir de l'expression des Arabes, _les pères des pluies_; en
mars paraissent les pernicieux vents des parties du sud, avec les mêmes
circonstances qu'en Égypte; mais ils s'affaiblissent en s'avançant dans
le nord, et ils sont bien plus supportables dans les montagnes que dans
le pays plat. Leur durée à chaque reprise est ordinairement de
vingt-quatre heures ou de trois jours. Les vents d'est qui les relèvent,
continuent jusqu'en juin, que s'établit un vent de nord qui permet
d'aller et de revenir à la voile sur toute la côte; il arrive même en
cette saison, que chaque jour le vent fait le tour de l'horizon, et
passe avec le soleil de l'est au sud, et du sud à l'ouest, pour revenir
par le nord recommencer le même cercle. Alors aussi règne pendant la
nuit sur la côte un vent local, appelé _vent de terre_; il ne s'élève
qu'après le coucher du soleil, il dure jusqu'à son lever, et ne s'étend
qu'à deux ou trois lieues en mer.

Les raisons de tous ces phénomènes sont sans doute des problèmes
intéressants pour la physique, et ils mériteraient qu'on s'occupât de
leur solution. Nul pays n'est plus propre aux observations de ce genre
que la Syrie. On dirait que la nature y a préparé tous les moyens
d'étudier ses opérations. Nous autres, dans nos climats brumeux,
enfoncés dans de vastes continents, nous pouvons rarement suivre les
grands changements qui arrivent dans l'air; l'horizon étroit qui borne
notre vue, borne aussi notre pensée; nous ne découvrons qu'une petite
scène; et les effets qui s'y passent ne se montrent qu'altérés par mille
circonstances. Là, au contraire, une scène immense est ouverte aux
regards; les grands agens de la nature y sont rapprochés dans un espace
qui rend faciles à saisir leurs jeux réciproques. C'est à l'ouest, la
vaste plaine liquide de la Méditerranée; c'est à l'est, la plaine du
désert, aussi vaste et absolument sèche: au milieu de ces deux plateaux
s'élèvent des montagnes dont les pics sont autant d'observatoires d'où
la vue porte à trente lieues. Quatre observateurs embrasseraient toute
la longueur de la Syrie; et là, des sommets du Casius, du Liban et du
Thabor, ils pourraient saisir tout ce qui se passe dans un horizon
infini: ils pourraient observer comment, d'abord claire, la région de la
mer se voile de vapeurs; comment ces vapeurs se coupent, se partagent,
et, par un mécanisme constant, grimpent et s'élèvent sur les montagnes;
comment, d'autre part, la région du désert, toujours transparente,
n'engendre jamais de nuages, et ne porte que ceux qu'elle reçoit de la
mer: ils répondraient à la question de Michaélis[185], _si le désert
produit des rosées_, que le désert n'ayant d'eau qu'en hiver après les
pluies, il ne peut donner de vapeurs qu'à cette époque. En voyant d'un
coup d'oeil la vallée de Balbek brûlée de chaleur, pendant que la tête
du Liban blanchit de glace et de neige, ils sentiraient la vérité des
axiomes désormais établis: _que la chaleur est plus grande, à mesure
qu'on se rapproche du plan de la terre, et moindre, à mesure que l'on
s'en éloigne_; en sorte qu'elle semble n'être qu'un effet de l'action
des rayons du soleil sur la terre. Enfin ils pourraient tenter avec
succès la solution de la plupart des problèmes qui tiennent à la
météorologie du globe.



CHAPITRE II.

Considérations sur les phénomènes des vents, des nuages, des pluies, des
brouillards et du tonnerre.


En attendant que quelqu'un entreprenne ce travail avec les détails qu'il
mérite, je vais exposer en peu de mots quelques idées générales que la
vue des objets m'a fait naître. J'ai parlé des rapports que les vents
ont avec les saisons; et j'ai indiqué que le soleil, par l'analogie de
sa marche annuelle avec leurs accidents, s'annonçait pour en être
l'agent principal: son action sur l'air qui enveloppe la terre, paraît
être la cause première de tous les mouvements qui se passent sur notre
tête. Pour en concevoir clairement le mécanisme, il faut reprendre la
chaîne des idées à son origine, et se rappeler les propriétés de
l'élément mis en action.

1º L'air, comme l'on sait, est un fluide dont toutes les parties,
naturellement égales et mobiles, tendent sans cesse à se mettre de
niveau, comme l'eau; en sorte que si l'on suppose une chambre de six
pieds en tous sens, l'air qu'on y introduira la remplira partout
également.

2º Une seconde propriété de l'air est de se dilater ou de se resserrer,
c'est-à-dire, d'occuper un espace plus grand ou plus petit, avec une
même quantité donnée. Ainsi, dans l'exemple de la chambre supposée, si
l'on vide les deux tiers de l'air qu'elle contient, le tiers restant
s'étendra à leur place, et remplira encore toute la capacité; si, au
lieu de vider l'air, on y en ajoute le double, le triple, etc., la
chambre le contiendra également; ce qui n'arrive point à l'eau.

Cette propriété de se dilater est surtout mise en action par la
présence du feu; et alors l'air échauffé rassemble dans un espace égal
moins de parties que l'air froid; il devient plus léger que lui, et il
en est poussé en haut. Par exemple, si dans la chambre supposée l'on
introduit un réchaud plein de feu, sur-le-champ l'air qui en sera touché
s'élèvera au plancher; et l'air qui était voisin prendra la place. Si
cet air est encore échauffé, il suivra le premier, et il s'établira un
courant de bas en haut,[186] par l'affluence de l'air latéral; en sorte
que l'air plus chaud se répandra dans la partie supérieure, et le moins
chaud dans l'inférieure, tous deux continuant de chercher à se mettre en
équilibre par la première loi de la fluidité.[187]

Si maintenant on applique ce jeu à ce qui se passe en grand sur le
globe, on trouvera qu'il explique la plupart des phénomènes des vents.

L'air qui enveloppe la terre, peut se considérer comme un océan
très-fluide dont nous occupons le fond, et dont la surface est à une
hauteur inconnue. Par la première loi, c'est-à-dire par sa fluidité, cet
océan tend sans cesse à se mettre en équilibre et à rester stagnant;
mais le soleil faisant agir la loi de la dilatation, y excite un
trouble qui en tient toutes les parties dans une fluctuation
perpétuelle. Ses rayons, appliqués à la surface de la terre, produisent
précisément l'effet du réchaud supposé dans la chambre; ils y
établissent une chaleur par laquelle l'air voisin se dilate et monte
vers la région supérieure. Si cette chaleur était la même partout, le
jeu général serait uniforme; mais elle se varie par une infinité de
circonstances qui deviennent les raisons des agitations que nous
remarquons.

D'abord, il est de fait que la terre s'échauffe d'autant plus qu'elle se
rapproche davantage de la perpendiculaire du soleil: la chaleur est
nulle au pôle; elle est extrême sous la ligne. C'est par cette raison
que nos climats sont plus froids l'hiver, plus chauds l'été; et c'est
encore par-là que dans un même lieu et sous une même latitude, la
température peut être très-différente, selon que le terrain, incliné au
nord ou au midi, présente sa surface plus ou moins obliquement aux
rayons du soleil[188].

En second lieu, il est encore de fait que la surface des eaux produit
moins de chaleur que celle de la terre: ainsi, sur la mer, sur les lacs
et sur les rivières, l'air sera moins échauffé à même latitude que sur
le continent; partout même l'humidité est un principe de fraîcheur, et
c'est par cette raison qu'un pays couvert de forêts et rempli de
marécages, est plus froid que lorsque les marais sont desséchés et les
forêts abattues[189].

3º Enfin, une troisième considération également importante, est que la
chaleur diminue à mesure que l'on s'élève au-dessus du plan général de
la terre. Le fait en est démontré par l'observation des hautes
montagnes, dont les pics, sous la ligne même, portent une neige
éternelle, et attestent l'existence d'un froid permanent dans la région
supérieure.

Si maintenant on se rend compte des effets combinés de ces diverses
circonstances, on trouvera qu'ils remplissent les indications de la
plupart des phénomènes que nous avons à expliquer.

Premièrement, l'air des régions polaires étant plus froid et plus pesant
que celui de la zone équinoxiale, il en doit résulter, par la loi des
équilibres, une pression qui tend sans cesse à faire courir l'air des
deux pôles vers l'équateur. Et en ceci, le raisonnement est soutenu par
les faits, puisque l'observation de tous les voyageurs constate que les
vents les plus ordinaires dans les deux hémisphères, l'austral et le
boréal, viennent du quart d'horizon dont le pôle occupe le milieu,
c'est-à-dire, d'entre le nord-ouest et le nord-est. Ce qui se passe sur
la Méditerranée en particulier est tout-à-fait analogue.

J'ai remarqué, en parlant de l'Égypte, que sur cette mer les rumbs de
nord sont les plus habituels, en sorte que sur douze mois de l'année ils
en règnent neuf. On explique ce phénomène d'une manière très-plausible,
en disant: le rivage de la Barbarie, frappé des rayons du soleil,
échauffe l'air qui le couvre; cet air dilaté s'élève, ou prend la route
de l'intérieur des terres; alors l'air de la mer trouvant de ce côté une
moindre résistance, s'y porte incontinent; mais comme il s'échauffe
lui-même, il suit le premier, et de proche en proche la Méditerranée se
vide; par ce mécanisme, l'air qui couvre l'Europe n'ayant plus d'appui
de ce côté, s'y épanche, et bientôt le courant général s'établit. Il
sera d'autant plus fort que l'air du nord sera plus froid; et de là
cette impétuosité des vents plus grande l'hiver que l'été: il sera
d'autant plus faible, qu'il y aura plus d'égalité entre l'air des
diverses contrées; et de là cette marche des vents plus modérée dans la
belle saison, et qui, même en juillet et août, finit par une espèce de
calme général, parce qu'alors le soleil, plus voisin de nous, échauffe
presque également tout l'hémisphère jusqu'au pôle. Ce cours uniforme et
constant que le nord-ouest prend en juin, vient de ce que le soleil,
rapproché jusqu'au parallèle d'_Asouan_ et presque des _Canaries_,
établit derrière l'_Atlas_ une aspiration voisine et régulière. Ce
retour périodique des vents d'est, à la suite de chaque équinoxe, a sans
doute aussi une raison géographique; mais pour la trouver, il faudrait
avoir un tableau général de ce qui se passe en d'autres lieux du
continent; et j'avoue que par-là elle m'échappe. J'ignore également la
raison de cette durée de _trois jours_, que les vents de _sud_ et de
_nord_ affectent d'observer à chaque fois qu'ils paraissent dans le
temps des équinoxes.

Il arrive quelquefois dans la marche générale d'un même vent, des
différences qui viennent de la conformation des terrains; c'est-à-dire,
que si un vent rencontre une vallée, il en prend la direction à la
manière des courants de mer. De là sans doute vient que sur le golfe
Adriatique l'on ne connaît presque que le nord-ouest et le sud-est,
parce que telle est la direction de ce bras de mer: par une raison
semblable, tous les vents deviennent sur la mer Rouge _nord_ ou _sud_;
et si dans la Provence le nord-ouest ou _mistral_ est si fréquent, ce ne
doit être que parce que les courants d'air qui tombent des _Cévennes_ et
des _Alpes_, sont forcés de suivre la direction de la vallée du _Rhône_.

Mais que devient la masse d'air pompée par la côte d'Afrique et la zone
torride? C'est ce dont on peut rendre raison de deux manières:

1º L'air arrivé sous ces latitudes y forme un grand courant connu sous
le nom de _vent alizé d'est_, lequel règne, comme l'on sait, des
Canaries à l'Amérique[190]: parvenu là, il paraît qu'il y est rompu par
les montagnes du continent, et que détourné de sa première direction, il
revient dans un sens contraire former ce vent d'ouest qui règne sous le
parallèle du Canada; en sorte que par ce retour, les pertes des régions
polaires se trouvent réparées.

2º L'air qui afflue de la Méditerranée sur l'Afrique, s'y dilatant par
la chaleur, s'élève dans la région supérieure; mais comme il se
refroidit à une certaine hauteur, il arrive que son premier volume se
réduit infiniment par la condensation. On pourrait dire qu'ayant alors
repris son poids, il devrait retomber; mais outre qu'en se rapprochant
de la terre, il se réchauffe et rentre en dilatation, il éprouve encore
de la part de l'air inférieur un effort puissant et continu qui le
soutient; ces deux couches de l'air supérieur refroidi et de l'air
inférieur dilaté, sont dans un effort perpétuel l'une à l'égard de
l'autre. Si l'équilibre se rompt, l'air supérieur obéissant à son poids,
peut fondre dans la région inférieure jusqu'à terre: c'est à des
accidents de ce genre que l'on doit ces torrents subits d'air glacé,
connus sous le nom d'_ouragans_ ou de _grains_ qui semblent tomber du
ciel, et qui apportent dans les saisons et les régions les plus chaudes,
le froid des zones polaires. Si l'air environnant résiste, leur effet
est borné à un court espace; mais s'ils rencontrent des courants déja
établis, ils en accroissent leurs forces, et ils deviennent des tempêtes
de plusieurs heures. Ces tempêtes sont sèches quand l'air est pur; mais
s'il est chargé de nuages, elles s'accompagnent d'un déluge d'eau et de
grêle que l'air froid condense en tombant. Il peut même arriver qu'il
s'établisse à l'endroit de la rupture une chute d'eau continue, à
laquelle viendront se résoudre les nuages environnants; et il en
résultera ces colonnes d'eau, connues sous le nom de _trombes_ et de
_typhons_[191]; ces trombes ne sont pas rares sur la côte de Syrie,
vers le cap _Ouedjh_ et vers le _Carmel_; et l'on observe qu'elles ont
lieu surtout au temps des équinoxes, et par un ciel orageux et couvert
de nuages.

Les montagnes d'une certaine hauteur fournissent des exemples habituels
de cette chute de l'air refroidi dans la région supérieure. Lorsqu'aux
approches de l'hiver, leurs sommets se couvrent de nuages, il en émane
des torrents impétueux que les marins appellent _vents de neige_. Ils
disent alors que les _montagnes se défendent_, parce que ces vents en
repoussent, de quelque côté que l'on veuille en approcher. Le golfe de
Lyon et celui d'Alexandrette sont célèbres sur la Méditerranée par des
circonstances de cette espèce.

On explique par les mêmes principes, les phénomènes de ces vents de
côtes, vulgairement appelés _vents de terre_. L'observation des marins
constate sur la Méditerranée, que pendant le jour ils viennent de la
mer; pendant la nuit, de la terre; qu'ils sont plus forts près des côtes
élevées, et plus faibles près des côtes basses. La raison en est que
l'air, tantôt dilaté par la chaleur du jour, tantôt condensé par le
froid de la nuit, monte et descend tour à tour de la terre sur la mer,
et de la mer sur la terre. Ce que j'ai observé en Syrie rend cet effet
palpable. La face du Liban qui regarde la mer, étant frappée du soleil
pendant le cours de la journée, et surtout depuis midi, il s'y excite
une chaleur qui dilate la couche d'air qui couvre la pente. Cet air
devenant plus léger, cesse d'être en équilibre avec celui de la mer; il
en est pressé, chassé en haut: mais le nouvel air qui le remplace
s'échauffant à son tour, marche bientôt à sa suite; et de proche en
proche il se forme un courant semblable à ce que l'on observe le long
des tuyaux de poêle ou de cheminée[192]. Lorsque le soleil se couche,
cette action cesse; la montagne se refroidit, l'air se condense; en se
condensant, il devient plus lourd, il retombe, et dès lors forme un
torrent qui coule le long de la pente à la mer: ce courant cesse le
matin, parce que le soleil revenu sur l'horizon, recommence le jeu de la
veille. Il ne s'avance en mer qu'à deux ou trois lieues, parce que
l'impulsion de sa chute est détruite par la résistance de la masse d'air
où il entre. C'est en raison de la hauteur et de la rapidité de cette
chute, que le cours du vent de terre se prolonge; il est plus étendu au
pied du _Liban_ et de la chaîne du nord, parce que dans cette partie les
montagnes sont plus élevées, plus rapides, plus voisines de la mer. Il a
des rafales violentes et subites à l'embouchure de la _Qâsmîé_[193];
parce que la profonde vallée de _Bèqâà_ rassemblant l'air dans son
canal étroit, le lance comme par un tuyau. Il est moindre sur la côte de
Palestine, parce que les montagnes y sont plus basses, et qu'entre elles
et la mer il y a une plaine de quatre à cinq lieues. Il est nul à Gaze
et sur le rivage d'Égypte, parce que ce terrain plat n'a point une pente
assez marquée. Enfin, partout il est plus fort l'été, plus faible
l'hiver, parce qu'en cette dernière saison, la chaleur et la dilatation
sont bien moindres.

Cet état respectif de l'air de la mer et de l'air des continents, est la
cause d'un phénomène observé dès long-temps: la propriété qu'ont les
terres en général, et surtout les montagnes, d'attirer les nuages.
Quiconque a vu diverses plages, a pu se convaincre que les nuages
toujours créés sur la mer, s'élèvent ensuite par une marche constante
vers les continents, et se dirigent de préférence vers les plus hautes
montagnes qui s'y trouvent. Quelques physiciens ont voulu voir en ceci
une _vertu d'attraction_; mais outre que cette _cause occulte_ n'a rien
de plus clair que l'_ancienne horreur du vide_, il est ici des agens
matériels qui rendent une raison mécanique de ce phénomène; je veux dire
les lois de l'équilibre des fluides, par lesquelles les masses de l'air
lourd poussent en haut les masses de l'air léger. En effet, les
continents étant toujours, à égalité de latitude et de niveau, plus
échauffés que les mers, il en doit résulter un courant habituel qui
porte l'air, et par conséquent les nuages, de la mer sur la terre. Ils
s'y dirigeront d'autant plus que les montagnes seront plus échauffées,
plus _aspirantes_: s'ils trouvent un pays plat et uni, ils glisseront
dessus sans s'y arrêter, parce que ce terrain étant également échauffé,
rien ne les y condense; c'est par cette raison qu'il ne pleut jamais, ou
que très-rarement, pendant l'été, en Égypte et dans les déserts d'Arabie
et d'Afrique. L'air de ces contrées échauffé et dilaté, repousse les
nuages, parce qu'ils sont une _vapeur_, et que toute vapeur est
constamment élevée par l'air chaud. Ils sont contraints de surnager dans
la région moyenne, où le courant régnant les porte vers les parties
élevées du continent, qui font en quelque sorte office de cheminée,
ainsi que je l'ai déja dit. Là, plus éloignés du plan de la terre, qui
est le grand foyer de la chaleur, ils sont refroidis, condensés, et, par
un mécanisme semblable à celui des chapiteaux dans la dilatation, leurs
particules se résolvent en pluies ou en neiges; en hiver, les effets
changent avec les circonstances: alors que le soleil est éloigné des
pays dont nous parlons, la terre n'étant plus si échauffée, l'air y
prend un état rapproché de celui des hautes montagnes; il devient plus
froid et plus dense; les vapeurs ne sont plus enlevées aussi haut; les
nuages se forment plus bas; souvent même ils tombent jusqu'à terre, où
nous les voyons sous le nom et la forme de _brouillards_. A cette
époque, accumulés par les vents d'ouest, et par l'absence des courants
qui les emportent pendant l'été, ils sont contraints de se résoudre sur
la plaine; et de là l'explication de ce problème:[194]_Pourquoi
l'évaporation étant plus forte en été qu'en hiver, il y a cependant plus
de nuages, de brouillards et de pluies en hiver qu'en été?_ De là encore
la raison de cet autre fait commun à l'Égypte et à la Palestine:[195]Que
_s'il y a une pluie continue et douce, elle se fera plutôt de nuit que
de jour_. Dans ces pays, on observe en général que les nuages et les
brouillards s'approchent de terre pendant la nuit, et s'en éloignent
pendant le jour, parce que la présence du soleil excite encore une
chaleur suffisante pour les repousser: j'en ai eu des preuves fréquentes
au Kaire, dans les mois de juillet et d'août 1783. Souvent au lever du
soleil nous avions du brouillard, le thermomètre étant à 17 degrés; 2
heures après, le thermomètre étant à 20, et montant jusqu'à 24 degrés,
le ciel était couvert et parsemé de nuages qui couraient au sud.
Revenant de Suez à la même époque, c'est-à-dire du 24 au 25 juillet,
nous n'avions point eu de brouillard pendant les deux nuits que nous
avions couché dans le désert; mais étant arrivé à l'aube du jour en vue
de la vallée d'Égypte, je la vis couverte d'un lac de vapeurs qui me
parurent stagnantes: à mesure que le jour parut, elles prirent du
mouvement et de l'élévation; et il n'était pas 8 heures du matin, que la
terre était découverte, et l'air n'avait plus que des nuages épars qui
remontaient la vallée. L'année suivante, étant chez les Druzes,
j'observai des phénomènes presque semblables. D'abord, sur la fin de
juin il régna une suite de nuages que l'on attribua au débordement du
Nil sur l'Égypte[196], et qui effectivement venaient de cette partie, et
passaient au _nord-est_[197]. Après cette première irruption, il survint
sur la fin de juillet et en août une seconde saison de nuages. Tous les
jours, vers 11 heures ou midi, le ciel se couvrait, souvent le soleil ne
paraissait pas de la soirée; le pic du _Sannin_ se chargeait de nuages;
et plusieurs grimpant sur les pentes, couraient parmi les vignes et les
sapins: souvent étant à la chasse ils m'ont enveloppé d'un brouillard
blanc, humide, tiède et opaque, au point de ne pas voir à 4 pas. Vers
les 10 ou 11 heures de nuit, le ciel se démasquait, les étoiles
étincelaient, la nuit se passait sereine, le soleil se levait brillant,
et vers le midi l'effet de la veille recommençait. Cette répétition
m'inquiéta d'autant plus, que je concevais moins ce que devenait toute
cette somme de nuages. Une partie, à la vérité, passait la chaîne du
_Sannin_, et je pouvais supposer qu'elle allait sur l'Anti-Liban ou dans
le désert; mais celle qui était en route sur la pente, au moment où le
soleil se couchait, que devenait-elle, surtout ne laissant ni rosée ni
pluie capable de la consommer? Pour en découvrir la raison, j'imaginai
de monter plusieurs jours de suite, à l'aube du matin, sur un sommet
voisin, et là, plongeant sur la vallée et sur la mer par une ligne
oblique d'environ cinq lieues, j'examinai ce qui se passait. D'abord je
n'apercevais qu'un lac de vapeurs qui voilaient les eaux, et cet horizon
maritime me paraissait obscur, pendant que celui des montagnes était
très-clair: à mesure que le soleil l'éclairait, je distinguais des
nuages par le reflet de ses rayons; ils me paraissaient d'abord
très-bas, mais à mesure que la chaleur croissait, ils se séparaient,
montaient, et prenaient toujours la route de la montagne, pour y passer
le reste du jour, ainsi que je l'ai dit. Alors je supposai que ces
nuages que je voyais ainsi monter, étaient en grande partie ceux de la
veille qui, n'ayant pas achevé leur ascension, avaient été saisis par
l'air froid, et rejetés à la mer par le vent de terre. Je pensai qu'ils
y étaient retenus toute la nuit, jusqu'à ce que le vent de mer se
levant, les reportât sur la montagne, et les fit passer en partie
par-dessus le sommet, pour aller se résoudre de l'autre côté en rosée,
ou abreuver l'air altéré du désert.

J'ai dit que ces nuages ne nous apportaient point de rosée; et j'ai
souvent remarqué que lorsque le temps était ainsi couvert, il y en avait
moins que lorsque le soleil était clair. En tout temps la rosée est
moins abondante sur ces montagnes qu'à la côte et dans l'Égypte: et cela
s'explique très-bien, en disant que l'air ne peut élever à cette hauteur
l'excès d'humidité dont il se charge; car la rosée est, comme l'on sait,
cet excès d'humide que l'air échauffé dissout pendant le jour, et qui,
se condensant par la fraîcheur du soir, retombe avec d'autant plus
d'abondance, que le lieu est plus voisin de la mer[198]: de là les
rosées excessives dans le Delta, moindres dans la Thébaïde et dans
l'intérieur du désert, selon ce que l'on m'en a dit; et si l'humidité ne
tombe point lorsque le ciel est voilé, c'est parce qu'elle a pris la
forme de nuages, ou que ces nuages l'interceptent.

Dans d'autres cas, le ciel étant serein, l'on voit des nuages se
dissiper et se dissoudre comme de la fumée; d'autres fois se former à
vue d'oeil, et d'un point premier, devenir des masses immenses. Cela
arrive surtout sur la pointe du Liban, et les marins ont éprouvé que
l'apparition d'un nuage sur ce pic était un présage infaillible du vent
d'ouest. Souvent au coucher du soleil, j'ai vu de ces fumées s'attacher
aux flancs des rochers de _Nahr-el-Kelb_, et s'accroître si rapidement,
qu'en une heure la vallée n'était qu'un lac. Les habitants disent que ce
sont des vapeurs de la vallée; mais cette vallée étant toute de pierre
et presque sans eau, il est impossible que ce soient des émanations; il
est plus naturel de dire que ce sont les vapeurs de l'atmosphère, qui,
condensées à l'approche de la nuit, tombent en une pluie imperceptible,
dont l'entassement forme le lac fumeux que l'on voit. Les brouillards
s'expliquent par les mêmes principes; il n'y en a point dans les pays
chauds loin de la mer, ni pendant les sécheresses de l'été, parce qu'en
ces cas l'air n'a point d'humide excédent. Mais ils se montrent dans
l'automne après des pluies, et même en été après les ondées d'orages,
parce qu'alors la terre a reçu une matière d'évaporation, et pris un
degré de fraîcheur convenable à la condensation. Dans nos climats ils
commencent toujours à la surface des prairies, de préférence aux champs
labourés. Souvent au coucher du soleil on voit se former sur l'herbe une
nappe de fumée, qui bientôt croît en hauteur et en étendue. La raison en
est que les lieux humides et frais réunissent, plus que les lieux
poudreux, les qualités nécessaires à condenser les vapeurs qui tombent.
Il y a d'ailleurs une foule de considérations à faire sur la formation
et la nature de ces vapeurs, qui, quoique les mêmes, prennent à terre le
nom de _brouillards_, et dans l'air, celui de _nuages_. En combinant
leurs divers accidents, on s'aperçoit qu'ils suivent ces lois de
_combinaison_, de _dissolution_, de _précipitation_, et de _saturation_,
dont la physique moderne, sous le nom de _chimie_, s'occupe à développer
la théorie. Pour en traiter ici, il faudrait entrer dans des détails qui
m'écarteraient trop de mon sujet: je me bornerai à une dernière
observation relative au tonnerre.

Le tonnerre a lieu dans le Delta comme dans la Syrie; mais il y a cette
différence entre ces deux pays, que dans le Delta et la plaine de
Palestine, il est infiniment rare l'été, et plus fréquent l'hiver; dans
les montagnes, au contraire, il est plus commun l'été, et infiniment
rare l'hiver. Dans les deux contrées, sa vraie saison est celle des
pluies, c'est-à-dire le temps des équinoxes, et surtout de celui
d'automne; il est encore remarquable qu'il ne vient jamais des parties
du continent, mais de celles de la mer: c'est toujours de la
Méditerranée que les orages arrivent sur le Delta[199] et la Syrie.
Leurs instants de préférence dans la journée sont le soir et le
matin;[200] ils sont accompagnés d'ondées violentes et quelquefois de
grêle qui couvrent une heure de temps la campagne de petits lacs. Ces
circonstances, et surtout cette association perpétuelle des nuages au
tonnerre, donnent lieu au raisonnement suivant: si le tonnerre se forme
constamment avec les nuages, s'il a un besoin absolu de leur intermède
pour se manifester, il est donc le produit de quelques-uns de leurs
éléments. Or, comment se forment les nuages? Par l'évaporation des
eaux. Comment se fait l'évaporation? Par la présence de l'élément du
feu. L'eau par elle-même n'est point volatile; il lui faut un agent pour
l'élever: cet agent est le feu, et de là ce fait déja observé, que
_l'évaporation est toujours en raison de la chaleur appliquée à l'eau_.
Chaque molécule d'eau est rendue volatile par une molécule de feu, et
sans doute aussi par une molécule d'air qui s'y combine. On peut
regarder cette combinaison comme un sel neutre, et la comparant au
nitre, l'on peut dire que l'eau y représente l'alkali, et le feu l'acide
nitreux. Les nuages ainsi composés, flottent dans l'air, jusqu'à ce que
des circonstances propres viennent les dissoudre; s'il se présente un
agent qui ait la faculté de rompre subitement la combinaison des
molécules, il arrive une détonation, accompagnée, comme dans le nitre,
de bruit et de lumière; par cet effet, la matière du feu et de l'air se
trouvant tout à coup dissipée, l'eau qui y était combinée, rendue à sa
pesanteur naturelle, tombe précipitamment de la hauteur où elle s'était
élevée: de là, ces ondées violentes qui suivent les grands coups de
tonnerre, et qui arrivent de préférence à la fin des orages, parce
qu'alors la matière du feu n'étant combinée qu'avec l'air seul, elle
fuse à la manière du nitre; et c'est sans doute ce qui produit ces
éclairs qu'on appelle _feux d'horizon_. Mais cette matière du feu
est-elle distincte de la matière électrique? Suit-elle, dans ses
combinaisons et ses détonations, des affinités et des lois
particulières? C'est ce que je n'entreprendrai pas d'examiner. Ces
recherches ne peuvent convenir à une relation de voyage: je dois me
borner aux faits, et c'est déja beaucoup d'y avoir joint quelques
explications qui en découlaient naturellement.[201]



ÉTAT POLITIQUE

DE

LA SYRIE.



CHAPITRE PREMIER.

Des habitants de la Syrie.


Ainsi que l'Égypte, la Syrie a dès long-temps subi des révolutions qui
ont mélangé les races de ses habitants. Depuis 2500 ans, l'on peut
compter dix invasions qui ont introduit et fait succéder des peuples
étrangers. D'abord ce furent les _Assyriens_ de _Ninive_ qui, ayant
passé l'Euphrate vers l'an 750 avant notre ère, s'emparèrent en soixante
années de presque tous le pays qui est au nord de la Judée. Les
_Chaldéens_ de _Babylone_ ayant détruit cette puissance dont ils
dépendaient, succédèrent comme par droit d'héritage à ses possessions,
et achevèrent de conquérir la Syrie, la seule île de Tyr exceptée. Aux
Chaldéens succédèrent les _Perses_ de _Cyrus_, et aux Perses les
Macédoniens d'_Alexandre_. Alors il sembla que la Syrie allait cesser
d'être vassale de puissances étrangères, et que, selon le droit naturel
de chaque pays, elle aurait un gouvernement propre; mais les peuples,
qui ne trouvèrent dans les Séleucides que des despotes durs et
oppresseurs, réduits à la nécessité de porter un joug, choisirent le
moins pesant, et la Syrie devint, par les armes de Pompée, province de
l'empire de Rome.

Cinq siècles après, lorsque les enfants de _Théodose_ se partagèrent
leur immense patrimoine, elle changea de métropole sans changer de
maître, et elle fut annexée à l'empire de Constantinople. Telle était sa
condition, lorsque l'an 622 les tribus de l'Arabie, rassemblées sous
l'étendard de _Mahomet_, vinrent la posséder ou plutôt la dévaster.
Depuis ce temps, déchirée par les guerres civiles des Fâtmites et des
Ommiades, soustraite aux kalifes par leurs lieutenants rebelles, ravie à
ceux-ci par les milices turkmanes, disputée par les Européens croisés,
reprise par les Mamlouks d'Égypte, ravagée par _Tamerlan_ et ses
Tartares, elle est enfin restée aux mains des Turks ottomans, qui,
depuis 268 années, en sont les maîtres.

Du trouble de tant de vicissitudes est resté un dépôt de population,
varié comme les parties dont il s'est formé; en sorte qu'il ne faut pas
regarder les habitants de la Syrie comme une même nation, mais comme un
alliage de nations diverses.

On peut en faire trois classes principales:

1º La postérité du peuple conquis par les Arabes, c'est-à-dire, les
Grecs du Bas-Empire.

2º La postérité des Arabes conquérants.

3º Le peuple dominant aujourd'hui, les Turks ottomans.

De ces trois classes, les deux premières exigent des subdivisions à
raison des distinctions qui y sont survenues. Ainsi il faut diviser les
Grecs:

1º En Grecs propres, dits vulgairement _schismatiques_, ou _séparés_ de
la communion de Rome.

2º En Grecs latins, réunis à cette communion.

3º En Maronites ou Grecs de la secte du moine Maron, ci-devant
indépendants des deux communions, aujourd'hui réunis à la dernière.

Il faut diviser les Arabes, 1º en descendants propres des conquérants,
lesquels ont beaucoup mêlé leur sang, et qui sont la portion la plus
considérable.

2º En Motouâlis, distincts de ceux-ci par des opinions religieuses.

3º En Druzes, également distincts par une raison semblable.

4º Enfin en _Ansârié_, qui sont aussi dérivés des Arabes.

A ces peuples, qui sont les habitants agricoles et sédentaires de la
Syrie, il faut encore ajouter trois autres peuples _errants_ et
pasteurs: savoir, 1º les _Turkmans_; 2º les Kourdes; et 3º les Arabes
bedouins.

Telles sont les races qui sont répandues sur le terrain compris entre la
mer et le désert, depuis Gaze jusqu'à Alexandrette.

Dans cette énumération, il est remarquable que les peuples anciens n'ont
pas de représentants sensibles; leurs caractères se sont tous confondus
dans celui des Grecs, qui, en effet, par un séjour continué depuis
Alexandre, ont bien eu le temps de s'identifier l'ancienne population:
la terre seule, et quelques traits de moeurs et d'usages, conservent des
vestiges des siècles reculés.

La Syrie n'a pas, comme l'Égypte, refusé d'adopter les races étrangères.
Toutes s'y naturalisent également bien; le sang y suit à peu près les
mêmes lois que dans le midi de l'Europe, en observant les différences
qui résultent de la nature du climat. Ainsi, les habitants des plaines
du midi sont plus basanés que ceux du nord, et ceux-là beaucoup plus que
les habitants des montagnes. Dans le Liban et le pays des Druzes, le
teint ne diffère pas de celui de nos provinces du milieu de la France.
On vante les femmes de Damas et de Tripoli pour leur blancheur, et même
pour la régularité des traits: sur ce dernier article il faut en croire
la renommée, puisque le voile qu'elles portent sans cesse ne permet à
personne de faire des observations générales. Dans plusieurs cantons,
les paysannes sont moins scrupuleuses, sans être moins chastes. En
Palestine, par exemple, on voit presque à découvert les femmes mariées;
mais la misère et la fatigue n'ont point laissé d'agréments à leur
figure; les yeux seuls sont presque toujours beaux partout; la longue
draperie qui fait l'habillement général, permet dans les mouvements du
corps d'en démêler la forme; elle manque quelquefois d'élégance, mais du
moins ses proportions ne sont pas altérées. Je ne me rappelle pas avoir
vu en Syrie et même en Égypte, deux sujets bossus ou contrefaits; il est
vrai que l'on y connaît peu ces tailles étranglées que parmi nous on
recherche: elles ne sont pas estimées en Orient; et les jeunes filles,
d'accord avec leurs mères, emploient de bonne heure jusqu'à des recettes
superstitieuses pour acquérir de l'embonpoint: heureusement la nature,
en résistant à nos fantaisies, a mis des bornes à nos travers, et l'on
ne s'aperçoit pas qu'en Syrie, où l'on ne se serre pas la taille, les
corps deviennent plus gros qu'en France, où on l'étrangle.

Les Syriens sont en général de stature moyenne. Ils sont, comme dans
tous les pays chauds, moins replets que les habitants du Nord. Cependant
on trouve dans les villes quelques individus dont le ventre prouve, par
son ampleur, que l'influence du régime peut, jusqu'à un certain point,
balancer celle du climat.

Du reste, la Syrie n'a de maladie qui lui soit particulière, que le
bouton d'Alep, dont je parlerai en traitant de cette ville. Les autres
maladies sont les dyssenteries, les fièvres inflammatoires, les
intermittentes, qui viennent à la suite des mauvais fruits dont le
peuple se gorge. La petite-vérole y est quelquefois très-meurtrière.
L'incommodité générale et habituelle est le mal d'estomac; et l'on en
conçoit aisément les raisons, quand on considère que tout le monde y
abuse de fruits non mûrs, de légumes crus, de miel, de fromage,
d'olives, d'huile forte, de lait aigre et de pain mal fermenté. Ce sont
là les aliments ordinaires de tout le monde; et les sucs acides qui en
résultent, donnent des âcretés, des nausées, et même des vomissements de
bile assez fréquents. Aussi la première indication en toute maladie
est-elle presque toujours l'émétique, qui cependant n'y est connu que
des médecins français. La saignée, comme je l'ai déja dit, n'est jamais
bien nécessaire ni fort utile. Dans les cas moins urgents, la crème de
tartre et les tamarins ont le succès le plus marqué.

L'idiome général de la Syrie est la langue arabe. Niebuhr rapporte, sur
un ouï-dire, que le syriaque est encore usité dans quelques villages des
montagnes; mais quoique j'aie interrogé à ce sujet des religieux qui
connaissent le pays dans le plus grand détail, je n'ai rien appris de
semblable: seulement on m'a dit que les bourgs de _Maloula_ et de
_Sidnâïa_, près de Damas, avaient un idiome si corrompu, que l'on avait
beaucoup de peine à l'entendre. Mais cette difficulté ne prouve rien,
puisque dans la Syrie, comme dans tous les pays arabes, les dialectes
varient et changent à chaque endroit. On peut donc regarder le syriaque
comme une langue morte pour ces cantons. Les Maronites, qui l'ont
conservé dans leur liturgie et dans leur messe, ne l'entendent pas pour
la plupart en le récitant. Le grec est dans le même cas. Parmi les
moines et les prêtres schismatiques ou catholiques, il en est très-peu
qui le comprennent; il faut qu'ils en aient fait une étude particulière
dans les îles de l'Archipel: on sait d'ailleurs que le grec moderne est
tellement corrompu, qu'il ne suffit pas plus pour entendre Démosthènes,
que l'italien pour lire Cicéron. La langue turke n'est usitée en Syrie
que par les gens de guerre et du gouvernement, et par les hordes
turkmanes[202]. Quelques naturels l'apprennent pour le besoin de leurs
affaires, comme les Turks apprennent l'Arabe; mais la prononciation et
l'accent de ces deux langues ont si peu d'analogie, qu'elles demeurent
toujours étrangères l'une à l'autre. Les bouches turkes, habituées à une
prosodie nasale et pompeuse, parviennent rarement à imiter les sons
âcres et les aspirations fortes de l'arabe. Cette langue fait un usage
si répété de voyelles et de consonnes gutturales, que lorsqu'on l'entend
pour la première fois, on dirait des gens qui se gargarisent. Ce
caractère la rend pénible à tous les Européens; mais telle est la
puissance de l'habitude, que lorsque nous nous plaignons aux Arabes de
son aspérité, ils nous taxent de manquer d'oreille, et rejettent
l'inculpation sur nos propres idiomes. L'italien est celui qu'ils
préfèrent, et ils comparent avec quelque raison le français au turk, et
l'anglais au persan. Entre eux ils ont presque les mêmes différences.
L'arabe de Syrie est beaucoup plus rude que celui de l'Égypte; la
prononciation des gens de loi au Kaire passe pour un modèle de facilité
et d'élégance. Mais, selon l'observation de Niebuhr, celle des habitants
de l'Yemen et de la côte du sud est infiniment plus douce, et donne à
l'arabe un coulant dont on ne l'eût pas cru susceptible. On a voulu
quelquefois établir des analogies entre les climats et les
prononciations des langues; l'on a dit, par exemple, que les habitants
du nord parlaient plus des lèvres et des dents que les habitants du
midi. Cela peut être vrai pour quelques parties de notre continent; mais
pour en faire une application générale, il faudrait des observations
plus détaillées et plus étendues. L'on doit être réservé dans ces
jugements généraux sur les langues et sur leurs caractères, parce que
l'on raisonne toujours d'après la sienne, et par conséquent d'après un
préjugé d'habitude qui nuit beaucoup à la justesse du raisonnement.

Parmi le peuple de la Syrie dont j'ai parlé, les uns sont répandus
indifféremment dans toutes les parties, les autres sont bornés à des
emplacements particuliers qu'il est à propos de déterminer.

Les Grecs propres, les Turks et les Arabes paysans sont dans le premier
cas; avec cette différence, que les Turks ne se trouvent que dans les
villes, où ils exercent les emplois de guerre et de magistrature, et les
arts. Les Arabes et les Grecs peuplent les villages, et forment la
classe des laboureurs à la campagne, et le bas peuple dans les villes.
Le pays qui a le plus de villages grecs, est le pachalic de Damas.

Les Grecs de la communion de Rome, bien moins nombreux que les
schismatiques, sont tous retirés dans les villes, où ils exercent les
arts et le négoce. La protection des _Francs_ leur a valu, dans ce
dernier genre, une supériorité marquée partout où il y a des comptoirs
d'Europe.

Les _Maronites_ forment un corps de nation qui occupe presque
exclusivement tous les pays compris entre _Nahr-el-kelb_ (_rivière du
chien_) et _Nahr-el-bared_ (_rivière froide_), depuis le sommet des
montagnes à l'orient, jusqu'à la Méditerranée à l'occident.

Les _Druzes_ leur sont limitrophes, et s'étendent depuis _Nahr-el-kelb_
jusque près de _Sour_ (Tyr), entre la vallée de _Beqââ_ et la mer.

Le pays des _Motouâlis_ comprenait ci-devant la vallée de _Beqââ_
jusqu'à _Sour_. Mais ce peuple, depuis quelque temps, a essuyé une
révolution qui l'a presque anéanti.

A l'égard des _Ansârié_, ils sont répandus dans les montagnes, depuis
_Nahr-âqqar_ jusqu'à Antâkié: on les distingue en diverses peuplades,
telles que les _Kelbié_, les _Qadmousié_, les _Chamsié_, etc.

Les _Turkmans_, les _Kourdes_ et les _Bedouins_ n'ont pas de demeures
fixes, mais ils errent sans cesse avec leurs tentes et leurs troupeaux
dans des districts limités dont ils se regardent comme les
propriétaires: les hordes _turkmanes_ campent de préférence dans la
plaine d'Antioche; les _Kourdes_, dans les montagnes, entre Alexandrette
et l'Euphrate; et les _Arabes_ sur toute la frontière de la Syrie
adjacente à leurs déserts, et même dans les plaines de l'intérieur,
telles que celles de Palestine, de Beqââ et de Galilée.



CHAPITRE II.

Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie.



§ I.

Des Turkmans.


Les _Turkmans_ sont du nombre de ces peuplades tartares qui, lors des
grandes révolutions de l'empire des kalifes, émigrèrent de l'orient de
la mer _Caspienne_, et se répandirent dans les plaines de l'_Arménie_ et
de l'_Asie mineure_. Leur langue est la même que celle des Turks. Leur
genre de vie est assez semblable à celui des Arabes-Bedouins; comme eux,
ils sont pasteurs, et par conséquent obligés de parcourir de grands
espaces pour faire subsister leurs nombreux troupeaux. Mais il y a cette
différence, que les pays fréquentés par les Turkmans étant riches en
pâturages, ils peuvent en nourrir davantage, et se disperser moins que
les tribus du désert. Chacun de leurs _ordous_ ou camps reconnaît un
chef, dont le pouvoir n'est point déterminé par des statuts, mais
seulement dirigé par l'usage et par les circonstances; il est rarement
abusif, parce que la société est resserrée, et que la nature des choses
maintient assez d'égalité entre les membres. Tout homme en état de
porter les armes, s'empresse de les porter, parce que c'est de sa force
individuelle que dépendent sa considération et sa sûreté. Tous les biens
consistent en bestiaux, tels que les chameaux, les buffles, les chèvres
et surtout les moutons. Les Turkmans se nourrissent de laitage, de
beurre et de viande qui abondent chez eux. Ils en vendent le superflu
dans les villes et dans les campagnes, et ils suffisent presque seuls à
fournir les boucheries. Ils prennent en retour des armes, des habits, de
l'argent et des grains. Leurs femmes filent des laines, et font des
tapis dont l'usage existe dans ces contrées de temps immémorial, et
par-là indique l'existence d'un état toujours le même. Quant aux hommes,
toute leur occupation est de fumer la pipe et de veiller à la conduite
des troupeaux: sans cesse à cheval, la lance sur l'épaule, le sabre
courbe au côté, le pistolet à la ceinture, ils sont cavaliers vigoureux
et soldats infatigables. Souvent ils ont des discussions avec les Turks,
qui les redoutent; mais comme ils sont divisés entre eux de camp à camp,
ils ne prennent pas la supériorité que leur assureraient leurs forces
réunies. On peut compter environ 30,000 Turkmans errants dans le
pachalic d'Alep et celui de Damas, qui sont les seuls qu'ils fréquentent
dans la Syrie. Une grande partie de ces tribus passe en été dans
l'Arménie et la Caramanie, où elle trouve des herbes plus abondantes,
et revient l'hiver dans ses quartiers accoutumés. Les Turkmans sont
censés musulmans, et ils en portent assez communément le signe
principal, la circoncision. Mais les soins de religion les occupent peu,
et ils n'ont ni les cérémonies ni le fanatisme des peuples sédentaires.
Quant à leurs moeurs, il faudrait avoir vécu parmi eux pour en parler
sciemment. Seulement ils ont la réputation de n'être point voleurs comme
les Arabes, quoiqu'ils ne soient ni moins généreux qu'eux ni moins
hospitaliers; et quand on considère qu'ils sont aisés sans être riches,
exercés par la guerre, et endurcis par les fatigues et l'adversité, on
juge que ces circonstances doivent éloigner d'eux la corruption des
habitants des villes et l'avilissement de ceux des campagnes.



§ II.

Des Kourdes.


Les Kourdes sont un autre corps de nation dont les tribus divisées se
sont également répandues dans la basse Asie, et ont pris surtout depuis
cent ans, une assez grande extension. Leur pays originel est la chaîne
des montagnes d'où partent les divers rameaux du Tigre, laquelle
enveloppant le cours supérieur du grand Zab, passe au midi jusqu'aux
frontières de l'Irak-Adjami ou _Persan_[203]. Dans la géographie
moderne, ce pays est désigné sous le nom de _Kourd-estan_. Il est
très-fertile en grains, en lin, en sésame, en riz, en excellents
pâturages, en noix de galle et même en soie. L'on y recueille un gland
doux, long de 2 ou 3 pouces, dont on fait une espèce de pain. Les plus
anciennes traditions et histoires de l'Orient en ont fait mention, et y
ont placé le théâtre de plusieurs événements mythologiques. Le Chaldéen
Bérose, et l'Arménien Mariaba, cités par Moïse de Chorène, rapportent
que ce fut dans les monts _Gord-ouées_[204] qu'aborda Xisuthrus, échappé
du déluge; et les circonstances de position qu'ils ajoutent, prouvent
l'identité, d'ailleurs sensible, de _Gord_ et _Kourd_. Ce sont ces mêmes
Kourdes que Xénophon cite sous le nom de _Kard_-uques, qui s'opposèrent
à la retraite des 10,000. Cet historien observe que, quoique enclavés de
toutes parts dans l'empire des Perses, ils avaient toujours bravé la
puissance du _grand roi_, et les armes de ses _satrapes_. Ils ont peu
changé dans leur état moderne; et quoiqu'en apparence tributaires des
Ottomans, ils portent peu de respect aux ordres du grand-seigneur et de
ses pachas. Niebuhr, qui passa en 1769 dans ces cantons, rapporte
qu'ils observent dans leurs montagnes une espèce de gouvernement féodal
qui me paraît semblable à ce que nous verrons chez les Druzes. Chaque
village a son chef; toute la nation est partagée en trois factions
principales et indépendantes. Les brouilleries naturelles à cet état
d'anarchie ont séparé de la nation un grand nombre de tribus et de
familles, qui ont pris la vie errante des Turkmans et des Arabes. Elles
se sont répandues dans le Diarbekr, dans les plaines d'Arzroum,
d'Érivan, de Sivas, d'Alep et de Damas: on estime que toutes leurs
peuplades réunies passent 140,000 _tentes_, c'est-à-dire, 140,000 hommes
armés. Comme les Turkmans, ces Kourdes sont pasteurs et vagabonds; mais
ils en diffèrent par quelques points de moeurs. Les Turkmans dotent
leurs filles pour les marier: les Kourdes ne les livrent qu'à prix
d'argent. Les Turkmans ne font aucun cas de cette ancienneté
d'extraction qu'on appelle _noblesse_: les Kourdes la prisent par-dessus
tout. Les Turkmans ne volent point: les Kourdes passent presque partout
pour des brigands. On les redoute à ce titre dans le pays d'Alep et
d'Antioche, où ils occupent, sous le nom de _Bagdachlié_, les montagnes
à l'est de _Beilam_, jusque vers _Klés_. Dans ce pachalic et dans celui
de Damas, leur nombre passe 20,000 tentes et cabanes, car ils ont aussi
des habitations sédentaires; ils sont censés _musulmans_, mais ils ne
s'occupent ni de dogmes ni de rites. Plusieurs parmi eux, distingués par
le nom de _Yazdié_, honorent le _Chaitân_ ou _Satan_, c'est-à-dire, le
génie _ennemi_ (de Dieu): cette idée, conservée surtout dans le Diarbekr
et sur les frontières de la Perse, est une trace de l'ancien système des
deux _principes_ du _bien_ et du _mal_, qui, sous des formes tour à tour
persanes, juives, chrétiennes et musulmanes, n'a cessé de régner dans
ces contrées. L'on a coutume de regarder _Zoroastre_ comme son premier
auteur; mais long-temps avant ce prophète, l'Égypte connaissait _Ormuzd_
et _Ahrimane_ sous les noms d'_Osiris_ et de _Typhon_. On a tort
également de croire que ce système ne fut répandu qu'au temps de Darius,
fils d'Hystaspe, puisque Zoroastre, qui en fut l'apôtre, vécut en Médie
dans un temps parallèle au règne de Salomon.

La langue, qui est le principal indice de fraternité des peuples, a chez
les Kourdes quelques diversités de dialecte, mais le fond en est persan,
mêlé de quelques mots arabes et chaldéens. Leurs lettres alphabétiques
sont purement persanes; la propagande en a fait imprimer à Rome un
vocabulaire composé par Maurice Garzoni, qui fournit des renseignements
satisfaisants sur cet objet. Il est à désirer que les gouvernements
encouragent cette branche de recherches. Depuis quelque temps le docteur
Pallas a publié un grand nombre de vocabulaires comparés:
malheureusement ils sont en caractères russes, et il est difficile de
croire que la nation russe amène toute l'Europe à admettre ses
caractères, de préférence aux romains.



§ III.

Des Arabes-Bedouins.


Un troisième peuple errant dans la Syrie sont ces _Arabes-Bedouins_ que
nous avons déja trouvés en Égypte. Je n'en ai parlé que légèrement à
l'occasion de cette province, parce que ne les ayant vus qu'en passant
et sans savoir leur langue, leur nom ne me rappelait que peu d'idées;
mais les ayant mieux connus en Syrie, ayant même fait un voyage à un de
leurs camps près de _Gaze_, et vécu plusieurs jours avec eux, ils me
fournissent maintenant des faits et des observations que je vais
développer avec quelque détail.

En général, lorsqu'on parle des _Arabes_, on doit distinguer s'ils sont
_cultivateurs_, ou s'ils sont _pasteurs_; car cette différence dans le
genre de vie en établit une si grande dans les moeurs et le génie,
qu'ils se deviennent presque étrangers les uns aux autres. Dans le
premier cas, vivant sédentaires, attachés à un même sol, et soumis à des
gouvernements réguliers, ils ont un état social qui les rapproche
beaucoup de nous. Tels sont les habitants de l'_Yemen_; et tels encore
les descendants des anciens conquérants, qui forment, en tout ou en
partie, la population de la Syrie, de l'Égypte et des états
barbaresques. Dans le second cas, ne tenant à la terre que par un
intérêt passager, transportant sans cesse leurs tentes d'un lieu à
l'autre, n'étant contraints par aucunes lois, ils ont une manière d'être
qui n'est ni celle des peuples policés, ni celle des sauvages, et qui
par cela même mérite d'être étudiée. Tels sont les _Bedouins_ ou
_habitants_ des vastes _déserts_ qui s'étendent depuis les confins de la
_Perse_ jusqu'aux rivages de _Maroc_. Quoique divisés par sociétés ou
tribus indépendantes, souvent même ennemies, on peut cependant les
considérer tous comme un même corps de nation. La ressemblance de leurs
langues est un indice évident de cette fraternité. La seule différence
qui existe entre eux, est que les tribus d'Afrique sont d'une formation
plus récente, étant postérieures à la conquête de ces contrées par les
_kalifes_ ou _successeurs_ de Mahomet; pendant que les tribus du désert
propre de l'_Arabie_ remontent, par une succession non interrompue, aux
temps les plus reculés. C'est de celles-ci spécialement que je vais
traiter, comme appartenant de plus près à mon sujet: c'est à elles que
l'usage de l'Orient approprie le nom d'_Arabes_, comme en étant la race
la plus ancienne et la plus pure. On y joint en synonyme celui de
_Bedâoui_, qui, ainsi que je l'ai observé, signifie _homme du désert_;
et ce synonyme me paraît d'autant plus exact, que dans les anciennes
langues de ces contrées, le terme _Arab_ désigne proprement une
_solitude_, un _désert_.

Ce n'est pas sans raison que les habitants du désert se vantent d'être
la race la plus pure et la mieux conservée des peuples arabes: jamais en
effet ils n'ont été conquis; ils ne se sont pas même mélangés en
conquérant; car les conquêtes dont on fait honneur à leur nom en
général, n'appartiennent réellement qu'aux tribus de l'_Hedjâz_ et de
l'_Yemen_: celles de l'intérieur des terres n'émigrèrent point lors de
la révolution de Mahomet; ou si elles y prirent part, ce ne fut que par
quelques individus que des motifs d'ambition en détachèrent: aussi le
prophète, dans son _Qôran_, traite-t-il les Arabes du désert de
_rebelles_, d'_infidèles_; et le temps les a peu changés. On peut dire
qu'ils ont conservé à tous égards leur indépendance et leur simplicité
premières. Ce que les plus anciennes histoires rapportent de leurs
usages, de leurs moeurs, de leurs langues et même de leurs préjugés, se
trouve encore presque en tout le même; et si l'on y joint que cette
unité de caractère conservée dans l'éloignement des temps, subsiste
aussi dans l'éloignement des lieux, c'est-à-dire que les tribus les plus
distantes se ressemblent infiniment, on conviendra qu'il est curieux
d'examiner les circonstances qui accompagnent un état moral si
particulier.

Dans notre Europe, et surtout dans notre France, où nous ne voyons point
de peuples errants, nous avons peine à concevoir ce qui peut déterminer
des hommes à un genre de vie qui nous rebute. Nous concevons même
difficilement ce que c'est qu'un _désert_, et comment un terrain a des
habitants s'il est stérile, ou n'est pas mieux peuplé s'il est
cultivable. J'ai éprouvé ces difficultés comme tout le monde, et, par
cette raison, je crois devoir insister sur les détails qui m'ont rendu
ces faits palpables.

La vie errante et pastorale que mènent plusieurs peuples de l'Asie,
tient à deux causes principales. La première est la nature du sol,
lequel se refusant à la culture, force de recourir aux animaux qui se
contentent des herbes sauvages de la terre. Si ces herbes sont
clair-semées, un seul animal épuisera beaucoup de terrain, et il faudra
parcourir de grands espaces. Tel est le cas des Arabes dans le désert
propre de l'Arabie et dans celui de l'Afrique.

La seconde cause pourrait s'attribuer aux habitudes, puisque le terrain
est cultivable et même fécond en plusieurs lieux, tels que la frontière
de Syrie, le _Diarbekr_, l'_Anadoli_, et la plupart des cantons
fréquentés par les Kourdes et les Turkmans. Mais en analysant ces
habitudes, il m'a paru qu'elles n'étaient elles-mêmes qu'un effet de
l'état politique de ces pays; en sorte qu'il faut en rapporter la cause
première au gouvernement lui-même. Des faits journaliers viennent à
l'appui de cette opinion; car toutes les fois que les hordes et les
tribus errantes trouvent dans un canton la paix et la sécurité jointes à
la _suffisance_, elles s'y habituent, et passent insensiblement à l'état
cultivateur et sédentaire. Dans d'autres cas, au contraire, lorsque la
tyrannie du gouvernement pousse à bout les habitants d'un village, les
paysans désertent leurs maisons, se retirent avec leurs familles dans
les montagnes, ou errent dans les plaines, avec l'attention de changer
souvent de domicile pour n'être pas surpris. Souvent même il arrive que
des individus, devenus voleurs pour se soustraire aux lois ou à la
tyrannie, se réunissent et forment de petits camps qui se maintiennent à
main armée, et deviennent, en se multipliant, de nouvelles hordes ou de
nouvelles tribus. On peut donc dire que dans les terrains cultivables,
la vie errante n'a pour cause que la dépravation du gouvernement, et il
paraît que la vie sédentaire et cultivatrice est celle à laquelle les
hommes sont le plus naturellement portés.

A l'égard des Arabes, ils semblent condamnés d'une manière spéciale à la
vie vagabonde par la nature de leurs _déserts_. Pour se peindre ces
déserts, que l'on se figure, sous un ciel presque toujours ardent et
sans nuages, des plaines immenses et à perte de vue, sans maisons, sans
arbres, sans ruisseaux, sans montagnes; quelquefois les yeux s'égarent
sur un horizon ras et uni comme la mer. En d'autres endroits le terrain
se courbe en ondulations, ou se hérisse de rocs et de rocailles. Presque
toujours également nue, la terre n'offre que des plantes ligneuses
clair-semées, et des buissons épars, dont la solitude n'est que rarement
troublée par des gazelles, des lièvres, des sauterelles et des rats. Tel
est presque tout le pays qui s'étend depuis Alep jusqu'à la mer
d'Arabie, et depuis l'Égypte jusqu'au golfe Persique, dans un espace de
six cents lieues de longueur sur trois cents de large.

Dans cette étendue cependant il ne faut pas croire que le sol ait
partout la même qualité; elle varie par veines et par cantons. Par
exemple, sur la frontière de Syrie, la terre est en général grasse,
cultivable, même féconde: elle est encore telle sur les bords de
l'Euphrate; mais en s'avançant dans l'intérieur et vers le midi, elle
devient crayeuse et blanchâtre, comme sur la ligne de Damas; puis
rocailleuse, comme dans le _Tîh_ et l'_Hédjâz_; puis enfin un pur sable,
comme à l'orient de l'_Yemen_. Cette différence dans les qualités du sol
produit quelques nuances dans l'état des _Bedouins_. Par exemple, dans
les cantons stériles, c'est-à-dire mal garnis de plantes, les tribus
sont faibles et très-distantes: tels sont le désert de Suez, celui de la
mer Rouge, et la partie intérieure du grand désert, qu'on appelle le
_Nadjd_.[205] Quand le sol est mieux garni, comme entre Damas et
l'Euphrate, les tribus sont moins rares, moins écartées; enfin, dans les
cantons cultivables, tels que le pachalic d'Alep, le Haurân et le pays
de Gaze, les camps sont nombreux et rapprochés. Dans les premiers cas,
les Bédouins sont purement pasteurs, et ne vivent que du produit des
troupeaux, de quelques dattes et de chair fraîche ou séchée au soleil,
que l'on réduit en farine. Dans le dernier, ils ensemencent quelques
terrains, et joignent le froment, l'orge et même le riz, à la chair et
au laitage.

Quand on se rend compte des causes de la stérilité et de l'inculture du
désert, on trouve qu'elles viennent surtout du défaut de fontaines, de
rivières, et en général du manque d'eau. Ce manque d'eau lui-même vient
de la disposition du terrain, c'est-à-dire, qu'étant plan et privé de
montagnes, les nuages glissent sur sa surface échauffée, comme sur
l'Égypte: ils ne s'y arrêtent qu'en hiver, lorsque le froid de
l'atmosphère les empêche de s'élever, et les résout en pluie. La nudité
de ce terrain est aussi une cause de sécheresse, en ce que l'air le
couvre, s'échauffe plus aisément, et force les nuages de s'élever. Il
est probable que l'on produirait un changement dans le climat, si l'on
plantait tout le désert en arbres, par exemple, en sapins.

L'effet des pluies qui tombent en hiver, est d'occasioner dans le lieu
où le sol est bon, comme sur la frontière de Syrie, une culture assez
semblable à celle de l'intérieur même de cette province; mais comme ces
pluies n'établissent ni sources, ni ruisseaux durables, les habitants
éprouvent l'inconvénient d'être sans eau pendant l'été. Pour y obvier,
il a fallu employer l'art, et construire des puits, des réservoirs et
des citernes, où l'on en amasse une provision annuelle. De tels ouvrages
exigent des avances de fonds et de travail, et sont encore exposés à
bien des risques. La guerre peut détruire en un jour le travail de
plusieurs mois, et la ressource de l'année. Un cas de sécheresse, qui
n'est que trop fréquent, peut faire avorter une récolte, et réduire à la
disette même de l'eau. Il est vrai qu'en creusant la terre, on en trouve
presque partout depuis 6 jusqu'à 20 pieds de profondeur; mais cette eau
est saumâtre, comme dans tout le désert d'Arabie et d'Afrique[206],
souvent même elle tarit: alors la soif et la famine surviennent; et si
le gouvernement ne prête pas des secours, les villages se désertent. On
sent qu'un tel pays ne peut avoir qu'une agriculture précaire, et que
sous un régime comme celui des Turks, il est plus sûr de vivre pasteur
errant, que laboureur sédentaire.

Dans les cantons où le sol est rocailleux et sablonneux, comme dans le
_Tîh_, l'_Hedjâh_ et le _Nadj_, ces pluies font germer les graines des
plantes sauvages, raniment les buissons, les renoncules, les absinthes,
les _qalis_, etc., et forment dans les bas-fonds des lagunes où
croissent des roseaux et des herbes: alors la plaine prend un aspect
assez riant de verdure; c'est la saison de l'abondance pour les
troupeaux et pour leurs maîtres; mais au retour des chaleurs, tout se
dessèche, et la terre, poudreuse et grisâtre, n'offre plus que des tiges
sèches et dures comme le bois, que ne peuvent brouter ni les chevaux, ni
les boeufs, ni même les chèvres. Dans cet état, le désert deviendrait
inhabitable, et il faudrait le quitter, si la nature n'y eût attaché un
animal d'un tempérament aussi dur et aussi frugal que le sol est ingrat
et stérile, si elle n'y eût placé le chameau. Aucun animal ne présente
une analogie si marquée et si exclusive à son climat: on dirait qu'une
_intention préméditée_ s'est plu à régler les qualités de l'un sur
celles de l'autre. Voulant que le chameau habitât un pays où il ne
trouverait que peu de nourriture, la nature a économisé la matière dans
toute sa construction. Elle ne lui a donné la plénitude des formes ni du
boeuf, ni du cheval, ni de l'éléphant; mais le bornant au plus étroit
nécessaire, elle lui a placé une petite tête sans oreilles, au bout d'un
long cou sans chair. Elle a ôté à ses jambes et à ses cuisses tout
muscle inutile à les mouvoir; enfin elle n'a accordé à son corps
desséché que les vaisseaux et les tendons nécessaires pour en lier la
charpente. Elle l'a muni d'une forte mâchoire pour broyer les plus durs
aliments; mais de peur qu'il n'en consommât trop, elle a rétréci son
estomac, et l'a obligé à _ruminer_. Elle a garni son pied d'une masse de
chair qui, glissant sur la boue, et n'étant pas propre à grimper, ne lui
rend praticable qu'un sol sec, uni et sablonneux comme celui de
l'Arabie; enfin elle l'a destiné visiblement à l'esclavage, en lui
refusant toutes défenses contre ses ennemis. Privé des cornes du
taureau, du sabot du cheval, de la dent de l'éléphant et de la légèreté
du cerf, que peut le chameau contre les attaques du lion, du tigre, ou
même du loup? Aussi, pour en conserver l'espèce, la nature le
cacha-t-elle au sein des vastes déserts, où la disette des végétaux
n'attirait nul gibier, et d'où la disette du gibier repoussait les
animaux voraces. Il a fallu que le sabre des tyrans chassât l'homme de
la terre habitable, pour que le chameau perdît sa liberté. Passé à
l'état domestique, il est devenu le moyen d'habitation de la terre la
plus ingrate. Lui seul subvient à tous les besoins de ses maîtres. Son
lait nourrit la famille arabe, sous les diverses formes de caillé, de
fromage et de beurre; souvent même on mange sa chair. On fait des
chaussures et des harnais de sa peau, des vêtements et des tentes de son
poil. On transporte par son moyen de lourds fardeaux; enfin, lorsque la
terre refuse le fourrage au cheval si précieux au Bedouin, le chameau
subvient par son lait à la disette, sans qu'il en coûte, pour tant
d'avantages, autre chose que quelques tiges de ronces ou d'absinthes, et
des noyaux de dattes pilés. Telle est l'importance du chameau pour le
désert, que si on l'en retirait, on en soustrairait toute la population,
dont il est l'unique pivot[207].

Voilà les circonstances dans lesquelles la nature a placé les Bedouins,
pour en faire une race d'hommes singulière au moral et au physique.
Cette singularité est si tranchante, que leurs voisins, les Syriens
mêmes, les regardent comme des hommes extraordinaires. Cette opinion a
lieu surtout pour les tribus du fond du désert, telles qu'_Anazé_,
_Kaibar_, _Taï_ et autres, qui ne s'approchent jamais des villes.
Lorsque, du temps de Dâher, il en vint des cavaliers jusqu'à _Acre_, ils
y firent la même sensation que feraient parmi nous des sauvages de
l'Amérique. On considérait avec surprise ces hommes plus petits, plus
maigres et plus noirs qu'aucuns Bedouins connus: leurs jambes sèches
n'avaient que des tendons sans mollets; leur ventre était collé à leur
dos; leurs cheveux étaient crêpés presque autant que ceux des nègres. De
leur côté, tout les étonnait; ils ne concevaient ni comment les maisons
et les minarets pouvaient se tenir debout, ni comment on osait habiter
dessous, et toujours au même endroit; mais surtout ils s'extasiaient à
la vue de la mer, et ils ne pouvaient comprendre ce _désert d'eau_. On
leur parla de mosquées, de prières, d'ablutions; et ils demandèrent ce
que cela signifiait, ce que c'était que Moïse, Jésus-Christ et Mahomet,
et pourquoi les habitants, n'étant pas de tribus séparées, suivaient des
chefs opposés.

On sent que les Arabes des frontières ne sont pas si novices; il en est
même plusieurs petites tribus, qui vivant au sein du pays, comme dans la
vallée de _Beqââ_, dans celle du Jourdain, et dans la Palestine, se
rapprochent de la condition des paysans; mais ceux-là sont méprisés des
autres, qui les regardent comme des _Arabes bâtards_, et des _rayas_ ou
_esclaves des Turks_.

En général, les Bedouins sont petits, maigres et hâlés, plus cependant
au sein du désert, moins sur la frontière du pays cultivé, mais là même,
toujours plus que les laboureurs du voisinage: un même camp offre aussi
cette différence, et j'ai remarqué que les _chaiks_, c'est-à-dire les
_riches_ et leurs serviteurs, étaient toujours plus grands et plus
charnus que le peuple. J'en ai vu qui passaient 5 pieds 5 et 6 pouces,
pendant que la taille générale n'est que de 5 pieds 2 pouces. On n'en
doit attribuer la raison qu'à la nourriture, qui est plus abondante pour
la première classe que pour la dernière[208]. On peut même dire que le
commun des Bedouins vit dans une misère et une famine habituelles. Il
paraîtra peu croyable parmi nous, mais il n'en est pas moins vrai que la
somme ordinaire des aliments de la plupart d'entre eux ne passe pas 6
onces par jour: c'est surtout chez les tribus du Nadj et de l'Hedjâz,
que l'abstinence est portée à son comble. Six ou sept dattes trempées
dans du beurre fondu, quelque peu de lait doux ou caillé, suffisent à la
journée d'un homme. Il se croit heureux, s'il y joint quelques pincées
de farine grossière ou une boulette de riz. La chair est réservée aux
plus grands jours de fête; et ce n'est que pour un mariage ou une mort
que l'on tue un chevreau; ce n'est qu'aux chaiks riches et généreux
qu'il appartient d'égorger de jeunes chameaux, de manger du riz cuit
avec de la viande. Dans sa disette, le vulgaire, toujours affamé, ne
dédaigne pas les plus vils aliments: de là l'usage où sont les Bedouins
de manger des sauterelles, des rats, des lézards et des serpents grillés
sur des broussailles; de là leurs rapines dans les champs cultivés, et
leurs vols sur les chemins; de là aussi leur constitution délicate, et
leur corps petit et maigre, plutôt agile que vigoureux. Il y a ceci de
remarquable pour un médecin, dans leur tempérament, que leurs
déperditions en tout genre, même en sueurs, sont très-faibles; leur
sang est si dépouillé de sérosité, qu'il n'y a que la grande chaleur qui
puisse le maintenir dans sa fluidité. Cela n'empêche pas qu'ils ne
soient d'ailleurs assez sains, et que les maladies ne soient plus rares
parmi eux que parmi les habitants du pays cultivé.

D'après ces faits, on ne jugera point que la frugalité des Arabes soit
une vertu purement de choix, ni même de climat. Sans doute l'extrême
chaleur dans laquelle ils vivent, facilite leur abstinence, en ôtant à
l'estomac l'activité que le froid lui donne. Sans doute aussi l'habitude
de la diète, en empêchant l'estomac de se dilater, devient un moyen de
la supporter; mais le motif principal et premier de cette habitude, est,
comme pour tous les autres hommes, la nécessité des circonstances où ils
se trouvent, soit de la part du sol, comme je l'ai expliqué, soit de la
part de leur état social qu'il faut développer.

J'ai déja dit que les Arabes-Bedouins étaient divisés par tribus, qui
constituent autant de peuples particuliers. Chacune de ces tribus
s'approprie un terrain qui forme son domaine; elles ne diffèrent à cet
égard des nations agricoles, qu'en ce que ce terrain exige une étendue
plus vaste, pour fournir à la subsistance des troupeaux pendant toute
l'année. Chacune de ces tribus compose un ou plusieurs camps qui sont
répartis sur le pays, et qui en parcourent successivement les parties à
mesure que les troupeaux les épuisent: de là il arrive que sur un grand
espace il n'y a jamais d'habités que quelques points qui varient d'un
jour à l'autre; mais comme l'espace entier est nécessaire à la
subsistance annuelle de la tribu, quiconque y empiète, est censé violer
la propriété; ce qui ne diffère point encore du droit public des
nations. Si donc une tribu ou ses sujets entrent sur un terrain
étranger, ils sont traités en voleurs, en ennemis, et il y a guerre. Or,
comme les tribus ont entre elles des affinités par alliance de sang ou
par conventions, il s'ensuit des ligues qui rendent les guerres plus ou
moins générales. La manière d'y procéder est très-simple. Le délit
connu, l'on monte à cheval, l'on cherche l'ennemi, l'on se rencontre, on
parlemente; souvent on se pacifie, sinon l'on s'attaque par pelotons ou
par cavaliers; on s'aborde ventre à terre, la lance baissée; quelquefois
on la darde, malgré sa longueur, sur l'ennemi qui fuit: rarement la
victoire se dispute; le premier choc la décide; les vaincus fuient à
bride abattue sur la plaine rase du désert. Ordinairement la nuit les
dérobe au vainqueur. La tribu qui a du dessous lève le camp, s'éloigne à
marche forcée, et cherche un asile chez les alliés. L'ennemi satisfait
pousse les troupeaux plus loin, et les fuyards reviennent à leur
domaine. Mais, du meurtre de ces combats, il reste des motifs de haine
qui perpétuent les dissensions. L'intérêt de la sûreté commune à dès
long-temps établi chez les Arabes une loi générale, qui veut que le sang
de tout homme tué soit vengé par celui de son meurtrier; c'est ce qu'on
appelle le _târ_ ou _talion_: le droit en est dévolu au plus proche
parent du mort. Son honneur devant tous les Arabes y est tellement
compromis, que s'il néglige de prendre son _talion_, il est à jamais
deshonoré. En conséquence, il épie l'occasion de se venger; si son
ennemi périt par des causes étrangères, il ne se tient point satisfait,
et sa vengeance passe sur le plus proche parent. Ces haines se
transmettent comme un héritage du père aux enfants, et ne cessent que
par l'extinction de l'une des races, à moins que les familles ne
s'accordent en sacrifiant le coupable, ou en _rachetant le sang_ pour un
prix convenu en argent ou en troupeaux. Hors cette satisfaction, il n'y
a ni paix, ni trève, ni alliance entre elles, ni même quelquefois entre
les tribus réciproques: _Il y a du sang entre nous_, se dit-on en toute
affaire; et ce mot est une barrière insurmontable. Les accidents s'étant
multipliés par le laps de temps, il est arrivé que la plupart des tribus
ont des querelles, et qu'elles vivent dans un état habituel de guerre;
ce qui, joint à leur genre de vie, fait des Bedouins un peuple
militaire, sans qu'ils soient néanmoins avancés dans la pratique de cet
art. La disposition de leurs camps est un _rond_ assez irrégulier,
formé par une seule ligne de tentes plus ou moins espacées. Ces tentes,
tissues de poil de chèvre ou de chameau, sont noires ou brunes, à la
différence de celles des Turkmans, qui sont blanchâtres. Elles sont
tendues sur 3 ou 5 piquets de 5 à 6 pieds de hauteur seulement, ce qui
leur donne un air très-écrasé; dans le lointain, un tel camp ne paraît
que comme des taches noires; mais l'oeil perçant des Bedouins ne s'y
trompe pas. Chaque tente, habitée par une famille, est partagée par un
rideau en deux portions, dont l'une n'appartient qu'aux femmes. L'espace
vide du grand _rond_ sert à parquer chaque soir les troupeaux. Jamais il
n'y a de retranchement; les seules gardes avancées et les patrouilles
sont des chiens; les chevaux restent sellés, et prêts à monter à la
première alarme; mais comme il n'y a ni ordre ni distribution, ces
camps, déja faciles à surprendre, ne seraient d'aucune défense en cas
d'attaque: aussi arrive-t-il chaque jour des accidents, des enlèvements
de bestiaux; et cette guerre de maraude est une de celles qui occupent
davantage les Arabes.

Les tribus qui vivent dans le voisinage des Turks, ont une position
encore plus orageuse: en effet, ces étrangers s'arrogeant, à titre de
conquête, la propriété de tout le pays, ils traitent les Arabes comme
des vassaux rebelles, ou des ennemis inquiets et dangereux. Sur ce
principe, ils ne cessent de leur faire une guerre sourde ou déclarée.
Les pachas se font une étude de profiter de toutes les occasions de les
troubler. Tantôt ils leur contestent un terrain qu'ils leur ont loué;
tantôt ils exigent un tribut dont on n'est pas convenu. Si l'ambition ou
l'intérêt divise une famille de chaiks, ils secourent tour à tour l'un
et l'autre parti, et finissent par les ruiner tous les deux. Souvent ils
font empoisonner ou assassiner les chefs dont ils redoutent le courage
ou l'esprit, fussent-ils même leurs alliés. De leur côté, les Arabes
regardant les Turks comme des usurpateurs et des traîtres, ne cherchent
que les occasions de leur nuire. Malheureusement le fardeau tombe plus
sur les innocents que sur les coupables: ce sont presque toujours les
paysans qui paient les délits des gens de guerre. A la moindre alarme,
on coupe leurs moissons, on enlève leurs troupeaux, on intercepte les
communications et le commerce: les paysans crient aux voleurs, et ils
ont raison; mais les Bedouins réclament le droit de la guerre, et
peut-être n'ont-ils pas tort. Quoi qu'il en soit, ces déprédations
établissent entre les Bédouins et les habitants du pays cultivé, une
mésintelligence qui les rend mutuellement ennemis.

Telle est la situation des Arabes à l'extérieur. Elle est sujette à de
grandes vicissitudes, selon la bonne ou mauvaise conduite des chefs.
Quelquefois une tribu faible s'élève et s'agrandit, pendant qu'une
autre, d'abord puissante, décline ou même s'anéantit; non que tous ses
membres périssent, mais parce qu'ils s'incorporent à une autre; et ceci
tient à la constitution intérieure des tribus. Chaque tribu est composée
d'une ou de plusieurs familles principales, dont les membres portent le
titre de _chaiks_ ou _seigneurs_. Ces familles représentent assez bien
les _patriciens_ de Rome, et les _nobles_ de l'Europe. L'un de ces
chaiks commande en chef à tous les autres; c'est le général de cette
petite armée. Quelquefois il prend le titre d'_émir_, qui signifie
_commandant_ et prince. Plus il a de parens, d'enfants et d'alliés, plus
il est fort et puissant. Il y joint des serviteurs qu'il s'attache d'une
manière spéciale, en fournissant à tous leurs besoins. Mais en outre, il
se range autour de ce chef de petites familles qui, n'étant point assez
fortes pour vivre indépendantes, ont besoin de protection et d'alliance.
Cette réunion s'appelle _qâbilé_ ou _tribu_. On la distingue d'une autre
par le nom de son chef, ou par celui de la famille commandante. Quand on
parle de ses individus en général, on les appelle _enfants_ d'un tel,
quoiqu'ils ne soient pas réellement tous de son sang, et que lui-même
soit un homme mort depuis long-temps. Ainsi l'on dit: _beni Temîn_,
_oulâd Taï_; les enfants de _Temîn_ et de _Taï_. Cette façon de
s'exprimer est même passée par métaphore aux noms de pays; la phrase
ordinaire pour en désigner les habitants, est de dire _les enfants de
tel lieu_. Ainsi les Arabes disent _oulâd Masr_, les Égyptiens; _oulâd
Châm_, les Syriens; ils diraient _oulâd Fransa_, les Français; _oulâd
Mosqou_, les Russes; ce qui n'est pas sans importance pour l'histoire
ancienne.

Le gouvernement de cette société est tout à la fois républicain,
aristocratique et même despotique, sans être décidément aucun de ces
états. Il est républicain, parce que le peuple y a une influence
première dans toutes les affaires, et que rien ne se fait sans un
consentement de majorité. Il est aristocratique, parce que les familles
des _chaiks_ ont quelques-unes des prérogatives que la force donne
partout. Enfin il est despotique, parce que le _chaik_ principal a un
pouvoir indéfini et presque absolu. Quand c'est un homme de caractère,
il peut porter son autorité jusqu'à l'abus; mais dans cet abus même il
est des bornes que l'état des choses rend assez étroites. En effet, si
un chef commettait une grande injustice; si, par exemple, il tuait un
Arabe, il lui serait presque impossible d'en éviter la peine: le
ressentiment de l'offense n'aurait nul respect pour son titre; il
subirait le _talion_; et s'il ne payait pas le sang, il serait
infailliblement assassiné; ce qui serait facile, vu la vie simple et
privée des chaiks dans le camp. S'il fatigue ses sujets par sa dureté,
ils l'abandonnent, et passent dans une autre tribu. Ses propres parents
profitent de ses fautes, pour le déposer et s'établir à sa place. Il n'a
point contre eux la ressource des troupes étrangères; ses sujets
communiquent entre eux trop aisément, pour qu'il puisse les diviser
d'intérêt et se faire une faction subsistante. D'ailleurs, comment la
soudoyer, puisqu'il ne retire de la tribu aucune espèce d'impôt; que la
plupart de ses sujets sont bornés au plus juste nécessaire, et qu'il est
réduit lui-même à des propriétés assez médiocres et déja chargées de
grosses dépenses?

En effet, c'est le chaik principal qui, dans toute tribu, est chargé de
défrayer les allants et les venants; c'est lui qui reçoit les visites
des alliés et de quiconque a des affaires. Sur le prolongement de sa
tente, est un grand pavillon qui sert d'hospice à tous les étrangers et
aux passants. C'est là que se tiennent les assemblées fréquentes des
chaiks et des notables, pour décider des campements, des décampements,
de la paix, de la guerre, des démêlés avec les gouverneurs turks et les
villages, des procès et querelles des particuliers, etc. A cette foule
qui se succède, il faut donner le café, le pain cuit sous la cendre, le
riz et quelquefois le chevreau ou le chameau rôti; en un mot, il faut
tenir table ouverte; et il est d'autant plus important d'être généreux,
que cette générosité porte sur des objets de nécessité première. Le
crédit et la puissance dépendent de là: l'Arabe affamé place avant toute
vertu la libéralité qui le nourrit; et ce préjugé n'est pas sans
fondement; car l'expérience a prouvé que les _chaiks_ avares n'étaient
jamais des hommes à grandes vues: de là ce proverbe, aussi juste que
précis: _Main serrée, coeur étroit_. Pour subvenir à ces dépenses, le
_chaik_ n'a que ses troupeaux, quelquefois des champs ensemencés, le
casuel des pillages avec les péages des chemins; et tout cela est borné.
Celui chez qui je me rendis sur la fin de 1784, dans le pays de Gaz,
passait pour le plus puissant des cantons: cependant il ne m'a pas paru
que sa dépense fût supérieure à celle d'un gros fermier: son mobilier,
consistant en quelques pelisses, en tapis, en armes, en chevaux et en
chameaux, ne peut s'évaluer à plus de 50,000 livres; et il faut observer
que dans ce compte, quatre juments de race sont portées à 6,000 livres,
et chaque tête de chameau à 10 louis. On ne doit donc pas, lorsqu'il
s'agit des Bedouins, attacher nos idées ordinaires aux mots de _prince_
et de _seigneur_: on se rapprocherait beaucoup plus de la vérité en les
comparant aux bons fermiers des pays de montagnes, dont ils ont la
simplicité dans les vêtements comme dans la vie domestique et dans les
moeurs. Tel chaik qui commande à 500 chevaux, ne dédaigne pas de seller
et de brider le sien, de lui donner l'orge et la paille hachée. Dans sa
tente, c'est sa femme qui fait le café, qui bat la pâte, qui fait cuire
la viande. Ses filles et ses parentes lavent le linge, et vont, la
cruche sur la tête et le voile sur le visage, puiser l'eau à la
fontaine: c'est précisément l'état dépeint par Homère, et par la Genèse
dans l'histoire d'Abraham. Mais il faut avouer qu'on a de la peine à
s'en faire une juste idée, quand on ne l'a pas vu de ses propres yeux.

La simplicité, ou, si l'on veut, la pauvreté du commun des Bedouins, est
proportionnée à celle de leurs chefs. Tous les biens d'une famille
consistent en un mobilier, dont voici à peu près l'inventaire: quelques
chameaux mâles et femelles, des chèvres, des poules, une jument et son
harnais, une tente, une lance de treize pieds de long, un sabre courbe,
un fusil rouillé à pierre ou à rouet, une pipe, un moulin portatif, une
marmite, un seau de cuir, une poêlette à griller le café, une natte,
quelques vêtements, un manteau de laine noire; enfin, pour tous bijoux,
quelques anneaux de verre ou d'argent que la femme porte aux jambes et
au bras. Si rien de tout cela ne manque, le ménage est riche. Ce qui
manque au pauvre, et ce qu'il désire le plus, est la jument: en effet,
cet animal est le grand moyen de fortune; c'est avec la jument que le
Bedouin va en course contre les tribus ennemies, ou en maraude dans les
campagnes et sur les chemins. La jument est préférée au cheval, parce
qu'elle ne hennit point, parce qu'elle est plus docile, et qu'elle a du
lait qui, dans l'occasion, apaise la soif et même la faim de son
maître.

Ainsi restreints au plus étroit nécessaire, les Arabes ont aussi peu
d'industrie que de besoins; tous leurs arts se réduisent à ourdir des
tentes grossières, à faire des nattes et du beurre. Tout leur commerce
consiste à échanger des chameaux, des chevreaux, des chevaux mâles et
des laitages, contre des armes, des vêtements, quelque peu de riz ou de
blé, et contre de l'argent qu'ils enfouissent. Leurs sciences sont
absolument nulles; ils n'ont aucune idée ni de l'astronomie, ni de la
géométrie, ni de la médecine. Ils n'ont aucun livre, et rien n'est si
rare, même parmi les chaiks, que de savoir lire. Toute leur littérature
consiste à réciter des contes et des histoires, dans le genre des _Mille
et une nuits_. Ils ont une passion particulière pour ces narrations;
elles remplissent une grande partie de leurs loisirs, qui sont
très-longs. Le soir ils s'asseyent à terre à la porte des tentes, ou
sous leur couvert, s'il fait froid, et là, rangés en cercle autour d'un
petit feu de fiente, la pipe à la bouche, et les jambes croisées, ils
commencent d'abord par rêver en silence, puis, à l'improviste, quelqu'un
débute par un _il y avait au temps passé_, et il continue jusqu'à la fin
les aventures d'un jeune chaik et d'une jeune Bedouine: il raconte
comment le jeune homme aperçut d'abord sa maîtresse à la dérobée, et
comme il en devint éperdument amoureux; il dépeint trait par trait la
jeune beauté, vante ses yeux noirs, grands et doux comme ceux d'une
gazelle; son regard mélancolique et passionné; ses sourcils courbés
comme deux arcs d'ébène; sa taille droite et souple comme une lance: il
n'omet ni sa démarche légère comme celle d'une _jeune pouline_, ni ses
paupières noircies de _kohl_, ni ses lèvres peintes de bleu, ni ses
ongles teints de _henné_ couleur d'or, ni sa gorge semblable à une
couple de grenades, ni ses paroles douces comme le miel. Il conte le
martyre du jeune amant, _qui se consume tellement de désirs et d'amour,
que son corps ne donne plus d'ombre_. Enfin, après avoir détaillé ses
tentatives pour voir sa maîtresse, les obstacles des parents, les
enlèvements des ennemis, la captivité survenue aux deux amants, etc., il
termine, à la satisfaction de l'auditoire, par les ramener unis et
heureux à la tente paternelle; et chacun de payer à son éloquence le _ma
cha allah_[209] qu'il a mérité. Les Bedouins ont aussi des chansons
d'amour, qui ont plus de naturel et de sentiment que celles des Turks et
des habitants des villes; sans doute parce que ceux-là ayant des moeurs
chastes, connaissent l'amour; pendant que ceux-ci, livrés à la débauche,
ne connaissent que la jouissance.

En considérant que la condition des Bedouins, surtout dans l'intérieur
du désert, ressemble à beaucoup d'égards à celle des sauvages de
l'Amérique, je me suis quelquefois demandé pourquoi ils n'avaient point
la même férocité; pourquoi, éprouvant de grandes disettes, l'usage de la
chair humaine était inouï parmi eux; pourquoi, en un mot, leurs moeurs
sont plus douces et plus sociables. Voici les raisons que me donne
l'analyse des faits.

Il semblerait d'abord que l'Amérique étant riche en pâturages, en lacs
et en forêts, ses habitants dussent avoir plus de facilité pour la vie
pastorale que pour toute autre. Mais si l'on observe que ces forêts, en
offrant un refuge aisé aux animaux, les soustraient au pouvoir de
l'homme, on jugera que le sauvage a été conduit par la nature du sol, à
être chasseur, et non pasteur. Dans cet état, toutes ses habitudes ont
concouru à lui donner un caractère violent. Les grandes fatigues de la
chasse ont endurci son corps; les faims extrêmes, suivies tout-à-coup de
l'abondance du gibier, l'ont rendu vorace. L'habitude de verser du sang
et de déchirer sa proie, l'a familiarisé avec le meurtre et avec le
spectacle de la douleur. Si la faim l'a persécuté, il a désiré la chair;
et trouvant à sa portée celle de son semblable, il a dû en manger; il a
pu se résoudre à le tuer pour s'en repaître. La première épreuve faite,
il s'en est fait une habitude; il est devenu anthropophage,
sanguinaire, atroce; et son ame a pris l'insensibilité de tous ses
organes.

La position de l'Arabe est bien différente. Jeté sur de vastes plaines
rases, sans eau, sans forêts, il n'a pu, faute de gibier et de poisson,
être chasseur ou pêcheur. Le chameau a déterminé sa vie au genre
pastoral, et tout son caractère s'en est composé. Trouvant sous sa main
une nourriture légère, mais suffisante et constante, il a pris
l'habitude de la frugalité; content de son lait et de ses dattes, il n'a
point désiré la chair, il n'a point versé le sang: ses mains ne se sont
point accoutumées au meurtre, ni ses oreilles aux cris de la douleur: il
a conservé un coeur humain et sensible.

Lorsque ce sauvage pasteur connut l'usage du cheval, son état changea un
peu de forme. La facilité de parcourir rapidement de grands espaces le
rendit vagabond: il était avide par disette, il devint voleur par
cupidité; et tel est resté son caractère. Pillard plutôt que guerrier,
l'Arabe n'a point un courage sanguinaire; il n'attaque que pour
dépouiller; et si on lui résiste, il ne juge pas qu'un peu de butin
vaille la peine de se faire tuer. Il faut verser son sang pour
l'irriter; mais alors on le trouve aussi opiniâtre à se venger, qu'il a
été prudent à se compromettre.

On a souvent reproché aux Arabes cet esprit de rapine; mais, sans
vouloir l'excuser, on ne fait point assez d'attention qu'il n'a lieu
que pour l'étranger réputé ennemi, et par conséquent il est fondé sur le
droit public de la plupart des peuples. Quant à l'intérieur de leur
société, il y règne une bonne foi, un désintéressement, une générosité
qui feraient honneur aux hommes les plus civilisés. Quoi de plus noble
que ce droit d'asile établi chez toutes les tribus! Un étranger, un
ennemi même, a-t-il touché la tente du Bedouin, sa personne devient,
pour ainsi dire, inviolable. Ce serait une lâcheté, une honte éternelle,
de satisfaire même une juste vengeance aux dépens de l'hospitalité. Le
Bedouin a-t-il consenti à _manger le pain et le sel_ avec son hôte, rien
au monde ne peut le lui faire trahir. La puissance du sultan ne serait
pas capable de retirer un réfugié[210] d'une tribu, à moins de
l'exterminer tout entière. Ce Bedouin, si avide hors de son camp, n'y a
pas plus tôt remis le pied, qu'il devient libéral et généreux. Quelque
peu qu'il ait, il est toujours prêt à le partager. Il a même la
délicatesse de ne pas attendre qu'on le lui demande: s'il prend son
repas, il affecte de s'asseoir à la porte de sa tente, afin d'inviter
les passants; sa générosité est si vraie, qu'il ne la regarde pas comme
un mérite, mais comme un devoir: aussi prend-il sur le bien des autres
le droit qu'il leur donne sur le sien. A voir la manière dont en usent
les Arabes entre eux, on croirait qu'ils vivent en communauté de biens.
Cependant ils connaissent la propriété; mais elle n'a point chez eux
cette dureté que l'extension des faux besoins du luxe lui a donnée chez
les peuples agricoles. On pourra dire qu'ils doivent cette modération à
l'impossibilité de multiplier beaucoup leurs jouissances; mais si les
vertus de la foule des hommes ne sont dues qu'à la nécessité des
circonstances, peut-être les Arabes n'en sont-ils pas moins dignes
d'estime: ils sont du moins heureux que cette nécessité établisse chez
eux un état de choses qui a paru aux plus sages législateurs la
perfection de la police, je veux dire une sorte d'égalité ou de
rapprochement dans le partage des biens et l'ordre des conditions. Privé
d'une multitude de jouissances que la nature a prodiguées à d'autres
pays, ils ont moins de moyens de se corrompre et de s'avilir. Il est
moins facile à leurs chaiks de se former une faction qui asservisse et
appauvrisse la masse de la nation. Chaque individu pouvant se suffire à
lui-même, en garde mieux son caractère, son indépendance; et la pauvreté
particulière devient la cause et le garant de la liberté publique.

Cette liberté s'étend jusque sur les choses de religion: il y a cette
différence remarquable entre les Arabes des villes et ceux du désert,
que pendant que les premiers portent le double joug du despotisme
politique et du despotisme religieux, ceux-là vivent dans une franchise
absolue de l'un et de l'autre: il est vrai que sur les frontières des
Turks, les Bedouins gardent par politique des apparences musulmanes;
mais elles sont si peu rigoureuses, et leur dévotion est si relâchée,
qu'ils passent généralement pour des infidèles, sans loi et sans
prophètes. Ils disent même assez volontiers que la religion de Mahomet
n'a point été faite pour eux: «Car, ajoutent-ils, comment faire des
ablutions, puisque nous n'avons point d'eau? Comment faire des aumônes,
puisque nous ne sommes pas riches? Pourquoi jeûner le ramadan, puisque
nous jeûnons toute l'année? Et pourquoi aller à la Mekke, si Dieu est
partout?» Du reste, chacun agit et pense comme il veut, et il règne chez
eux la plus parfaite tolérance. Elle se peint très-bien dans un propos
que me tenait un jour un de leurs chaiks, nommé _Ahmed_, fils de
_Bâhir_, chef de la tribu des _Ouahidié_. «Pourquoi, _me disait ce
chaik_, veux-tu retourner chez les Francs? Puisque tu n'as pas
d'aversion pour nos moeurs, puisque tu sais porter la lance et courir un
cheval comme un Bedouin, reste parmi nous. Nous te donnerons des
pelisses, une tente, une honnête et jeune Bédouine, et une bonne jument
de race. Tu vivras dans notre maison.... Mais ne sais-tu pas, _lui
répondis-je_, que né parmi les Francs, j'ai été élevé dans leur
religion? Comment les Arabes verront-ils un _infidèle_, ou que
penseront-ils d'un _apostat_?.... Et toi-même, _répliqua-t-il_, ne
vois-tu pas que les Arabes vivent sans soucis du prophète et du _livre_
(le Qôran)? Chacun parmi nous suit la route de sa conscience. Les
actions sont devant les hommes; mais la religion est devant Dieu.» Un
autre chaik, conversant un jour avec moi, m'adressa par mégarde la
formule triviale: _Écoute, et prie sur le prophète;_ au lieu de la
réponse ordinaire, _J'ai prié;_ je répondis en souriant: _J'écoute_. Il
s'aperçut de sa méprise, et sourit à son tour. Un Turk de Jérusalem qui
était présent, prit la chose plus sérieusement. «O chaik, _lui dit-il,_
comment peux-tu adresser les paroles des vrais croyants à un infidèle?
_La langue est légère_, répondit le chaik, _encore que le coeur soit
blanc_ (pur); _mais toi qui connais les coutumes des Arabes, comment
peux-tu offenser un étranger avec qui nous avons mangé le pain et le
sel?_ Puis se tournant vers moi: _Tous ces peuples du Frankestan dont tu
m'as parlé, qui sont hors de la loi du prophète, sont-ils plus nombreux
que les musulmans? On pense_, lui répondis-je, _qu'ils sont 5 ou 6 fois
plus nombreux, même en comptant les Arabes.... Dieu est juste_,
reprit-il, _il pèsera dans ses balances_[211].»

Il faut l'avouer, il est peu de nations policées qui aient une morale
aussi généralement estimable que les Arabes bedouins; et il est
remarquable que les mêmes vertus se retrouvent presque également chez
les hordes turkmanes, et chez les Kourdes; en sorte qu'elles semblent
attachées à la vie pastorale. Il est d'ailleurs singulier que ce soit
chez ce genre d'hommes que la religion a le moins déformes extérieures,
au point que l'on n'a jamais vu chez les Bedouins, les Turkmans, ou les
Kourdes, ni prêtres, ni temples, ni culte régulier. Mais il est temps de
continuer la description des autres peuples de la Syrie, et de porter
nos considérations sur un état social tout différent de celui que nous
quittons, sur l'état des peuples agricoles et sédentaires.



CHAPITRE III.

Des peuples agricoles de la Syrie.



§ I.

Des Ansârié.


Le premier peuple agricole qu'il faut distinguer dans la Syrie du reste
de ses habitants, est celui que l'on appelle dans le pays du nom pluriel
d'_Ansârié_, rendu sur les cartes de Delisle par celui d'_Ensyriens_, et
sur celles de d'Anville par celui de _Nassaris_. Le terrain qu'occupent
ces _Ansârié_, est la chaîne de montagnes qui s'étend depuis _Antâkié_,
jusqu'au ruisseau dit _Nahr-el-Kébir_, ou la _Grande rivière_. Leur
origine est un fait historique peu connu, et cependant assez instructif.
Je vais le rapporter tel que le cite un écrivain qui a puisé aux sources
primitives[212].

»L'an des Grecs 1202 (c'est-à-dire, 891 de J-C.), il y avait dans les
environs de Koufa, au village de _Nasar_, un vieillard que ses jeûnes,
ses prières assidues et sa pauvreté faisaient passer pour un saint:
plusieurs gens du peuple s'étant déclarés ses partisans, il choisit
parmi eux 12 sujets pour répandre sa doctrine. Mais le commandant du
lieu, alarmé de ses mouvements, fit saisir le vieillard, et le fit
mettre en prison. Dans ce revers, son état toucha une fille esclave du
geôlier, et elle se proposa de le délivrer. Il s'en présenta bientôt une
occasion qu'elle ne manqua pas de saisir. Un jour que le geôlier s'était
couché ivre, et dormait d'un profond sommeil, elle prit tout doucement
les clefs qu'il tenait sous son oreiller, et après avoir ouvert la porte
au vieillard, elle vint les remettre en place, sans que son maître s'en
aperçut: le lendemain, lorsque le geolier vint pour visiter son
prisonnier, il fut d'autant plus étonné de trouver le lieu vide, qu'il
ne vit aucune trace de violence. Il crut alors que le vieillard avait
été délivré par un ange, et il s'empressa de répandre ce bruit pour
éviter la répréhension qu'il méritait. De son côté, le vieillard raconta
la même chose à ses disciples, et il se livra plus que jamais à la
prédication de ses idées. Il écrivit même un livre dans lequel on lit
entre autres choses: _Moi un tel, du village de Nasar, j'ai vu Christ,
qui est la parole de Dieu, qui est Ahmad, fils de Mohammad, fils de
Hanafa, de la race d'Ali, qui est aussi Gabriel; et il m'a dit_: _Tu es
celui qui lit (avec intelligence)_; _tu es l'homme qui dit vrai; tu es
le chameau qui préserve les fidèles de la colère; tu es la bête de
charge qui porte leur fardeau; tu es l'esprit (saint), et Jean, fils de
Zacharie. Va, et prêche aux hommes qu'ils fassent_ 4 _génuflexions en
priant; à savoir, deux avant le lever du soleil, et deux avant son
coucher, en tournant le visage vers Jérusalem; et qu'ils disent trois
fois_: _Dieu tout-puissant, Dieu très-haut, Dieu très-grand; qu'ils
n'observent plus que la_ 2^{e} _et_ 3^{e} _fête; qu'ils ne jeûnent que
deux jours par an; qu'ils ne se lavent point le prépuce, et qu'ils ne
boivent point de bière, mais du vin tant qu'il en voudront; enfin,
qu'ils s'abstiennent de la chair des bêtes carnassières._ Ce vieillard
étant passé en Syrie, répandit ces opinions chez les gens de la
campagne et du peuple, qui le crurent en foule; et après quelques
années, il s'évada, sans qu'on ait su ce qu'il devint».

Telle fut l'origine de ce _Ansâriens_, qui se trouvèrent, pour la
plupart, être des habitants de ces montagnes dont nous avons parlé. Un
peu plus d'un siècle après cette époque, les Croisés portant la guerre
dans ces cantons, et marchant de _Marrah_ par l'Oronte vers le Liban,
rencontrèrent de ces _Nasiréens_, dont ils tuèrent un grand nombre.
Guillaume de Tyr[213], qui rapporte ce fait, les confond avec les
_assassins_, et peut-être ont-ils eu des traits communs. Quant à ce
qu'il ajoute que le terme _assassins_ avait cours chez les Francs comme
chez les Arabes, sans pouvoir en expliquer l'origine, il est facile d'en
résoudre le problème. Dans l'usage vulgaire de la langue arabe,
_Hassâsin_[214] signifie _des voleurs de nuit_, des gens qui tuent _en
guet-apens_; on emploie ce terme encore aujourd'hui dans ce sens au
Kaire et dans la Syrie: par cette raison il convint aux _Bâténiens_, qui
tuaient par surprise; les Croisés qui le trouvèrent en Syrie au moment
que cette secte faisait le plus de bruit, durent en adopter l'usage. Ce
qu'ils ont raconté du _vieux de la Montagne_, est une mauvaise
traduction de la phrase _Chaik-el-Djebal_, qu'il faut expliquer
_seigneur des montagnes_; et par-là, les Arabes ont désigné le chef des
_Bâténiens_, dont le siége principal était à l'orient du _Kourdestan_,
dans les _montagnes_ de l'ancienne Médie.

Les _Ansârié_ sont, comme je l'ai dit, divisés en plusieurs peuplades ou
sectes; on y distingue les _Chamsiés_, ou adorateurs du _soleil_; les
_Kelbîé_, ou adorateurs du _chien_; et les _Quadmousié_, qu'on assure
rendre un culte particulier à l'organe qui, dans les femmes, correspond
à _Priape_[215]. Niebuhr, à qui l'on a fait les mêmes récits qu'à moi,
n'a pu les croire, _parce que_, dit-il, _il n'est pas probable que des
hommes se dégradent à ce point_; mais cette manière de raisonner est
démentie, et par l'histoire de tous les peuples, qui prouve que l'esprit
humain est capable des écarts les plus extravagants, et même par l'état
actuel de la plupart des pays, et surtout de ceux de l'Orient, où l'on
trouve un degré d'ignorance et de crédulité propre à recevoir ce qu'il y
a de plus absurde. Les cultes bizarres dont nous parlons, sont d'autant
plus croyables chez les _Ansârié_, qu'ils paraissent s'y être conservés
par une transmission continue des siècles anciens où ils régnèrent. Les
historiens[216] remarquent que malgré le voisinage d'Antioche, le
christianisme ne pénétra qu'avec la plus grande peine dans ces cantons;
il y comptait peu de prosélytes, même après le règne de Julien: de là,
jusqu'à l'invasion des Arabes, il eut peu le temps de s'établir; car il
n'en est pas toujours des révolutions d'opinions dans les campagnes
comme dans les villes. Dans celles ci, la communication facile et
continue répand plus promptement les idées, et décide en peu de temps de
leur sort par une chute ou un triomphe marqué. Les progrès que cette
religion put faire chez ces montagnards grossiers, ne servirent qu'à
aplanir les routes au mahométisme, plus analogue à leurs goûts; et il
résulta des dogmes anciens et modernes, un mélange informe auquel le
vieillard de _Nasar_ dut son succès. Cent cinquante ans après lui,
_Mohammad-el-Dourzi_ ayant à son tour fait une secte, les _Ansâriens_
n'en admirent point le principal article, qui était la divinité du
_kalife Hakem_: par cette raison, ils sont demeurés distincts des
Druzes, quoiqu'ils aient d'ailleurs divers traits de ressemblance avec
eux. Plusieurs des _Ansârié_ croient à la métempsycose; d'autres
rejettent l'immortalité de l'ame; et en général, dans l'anarchie civile
et religieuse, dans l'ignorance et la grossièreté qui règnent chez eux,
ces paysans se font telles idées qu'ils jugent à propos, et suivent la
secte qui leur plaît, ou n'en suivent point du tout.

Leurs pays est divisé en 3 districts principaux, tenus à _ferme_ par des
_chefs_ appelés _Moqaddamim_. Ils reportent leur tribut au pacha de
Tripoli, dont ils reçoivent leur titre chaque année. Leurs montagnes
sont communément moins escarpées que celles du Liban; elles sont en
conséquence plus propres à la culture, mais aussi elles sont plus
ouvertes aux Turks; et c'est par cette raison sans doute qu'avec une
plus grande fécondité en grain, en tabac à fumer, en vigne et en olives,
elles sont cependant moins peuplées que celles de leurs voisins les
Maronites et les Druzes, dont il faut nous occuper.



§ II.

Des Maronites.


Entre les _Ansârié_ au nord, et les _Druzes_ au midi, habite un petit
peuple connu dès long-temps sous le nom de _Maouârné_, ou _Maronites_.
Leur origine première, et la nuance qui les distingue des _Latins_, dont
ils suivent la communion, ont été longuement discutées par des écrivains
ecclésiastiques; ce qu'il y a de plus clair et de plus intéressant dans
ces questions, peut se réduire à ce qui suit.

Sur la fin du sixième siècle de l'église, lorsque l'esprit érémitique
était encore dans la ferveur de la nouveauté, vivait sur les bords de
l'_Oronte_ un nommé _Mâroun_, qui, par ses jeûnes, sa vie solitaire et
ses austérités, s'attira la considération du peuple d'alentour. Il
paraît que dans les querelles qui déja régnaient entre Rome et
Constantinople, il employa son crédit en faveur des Occidentaux. Sa
mort, loin de refroidir ses partisans, donna une nouvelle force à leur
zèle: le bruit se répandit qu'il se faisait des miracles près de son
corps: et sur ce bruit, il s'assembla de _Kinésrin_, d'_Aouâsem_ et
autres lieux, des gens qui lui dressèrent, dans _Hama_, une chapelle et
un tombeau; bientôt même il s'y forma un couvent qui prit une grande
célébrité dans toute cette partie de la Syrie. Cependant les querelles
des deux métropoles s'échauffèrent, et tout l'empire partagea les
dissensions des prêtres et des princes. Les affaires en étaient à ce
point, lorsque sur la fin du 7^{e} siècle, un moine du couvent de Hama,
nommé _Jean le Maronite_, parvint, par son talent pour la prédication, à
se faire considérer comme un des plus fermes appuis de la cause des
_Latins_ ou partisans du pape. Leurs adversaires, les partisans de
l'empereur, nommés par cette raison _melkites_, c'est-à-dire
_royalistes_, faisaient alors de grands progrès dans le Liban. Pour s'y
opposer avec succès, les Latins résolurent d'y envoyer _Jean le
Maronite_; en conséquence, ils le présentèrent à l'agent du pape, à
Antioche, lequel, après l'avoir sacré évêque de _Djebail_, l'envoya
prêcher dans ces contrées. Jean ne tarda pas à rallier ses partisans et
à en augmenter le nombre; mais traversé par les intrigues et même par
les attaques ouvertes des melkites, il jugea nécessaire d'opposer la
force à la force; il rassembla tous les Latins, et il s'établit avec eux
dans le Liban, où ils formèrent une société indépendante pour l'état
civil comme pour l'état religieux. C'est ce qu'indiqué un historien du
Bas-Empire[217], en ces termes: «L'an 8 de Constantin Pogonat (676 de
Jésus-Christ), les _Mardaïtes_ s'étant attroupés, s'emparèrent du Liban,
qui devint le refuge des vagabonds, des esclaves et de toute sorte de
gens. Ils s'y renforcèrent au point qu'ils arrêtèrent les progrès des
Arabes, et qu'ils contraignirent le kalife Moâouia à demander aux Grecs
une trêve de 30 ans, sous l'obligation d'un tribut de 50 chevaux de
race, de 100 esclaves, et de 10,000 pièces d'or.»

Le nom de _mardaïtes_ qu'emploie ici l'auteur, est un terme _syriaque_
qui signifie _rebelle_, et par son opposition à _melkite_ ou royaliste,
il prouve à la fois que le syriaque était encore usité à cette époque,
et que le schisme qui déchirait l'empire était autant civil que
religieux. D'ailleurs, il paraît que l'origine de ces deux factions et
l'existence d'une insurrection dans ces contrées, sont antérieures à
l'époque alléguée; car dès les premiers temps du mahométisme (622 de
Jésus-Christ) on fait mention de deux petits princes particuliers, dont
l'un, nommé _Youseph_, commandait à _Djebail_; et l'autre, nommé
_Kesrou_, gouvernait l'intérieur du pays, qui prit de lui le nom de
_Kesraouân_. On en cite encore après eux un autre qui fit une expédition
contre Jérusalem, et qui mourut très-âgé à _Beskonta_[218], où il
faisait sa résidence. Ainsi, dès avant Constantin Pogonat, ces montagnes
étaient devenues l'asile des _mécontents_ ou des _rebelles_, qui
fuyaient l'intolérance des empereurs et de leurs agents. Ce fut sans
doute par cette raison, et par une analogie d'opinions, que Jean et ses
disciples s'y réfugièrent; et ce fut par l'ascendant qu'ils y prirent,
ou qu'ils y avaient déja, que toute la nation se donna le nom de
_maronites_, qui n'était point injurieux comme celui de _mardaïtes_.
Quoi qu'il en soit, Jean ayant établi chez ces montagnards un ordre
régulier et militaire, leur ayant donné des armes et des chefs, ils
employèrent leur liberté à combattre les ennemis communs de l'empire et
de leur petit état; bientôt ils se rendirent maîtres de presque toutes
les montagnes jusqu'à Jérusalem. Le schisme qui arriva chez les
musulmans à cette époque, facilita leurs succès: _Moâouia_ révolté à
Damas contre Ali, kalife à Koufa, se vit obligé, pour n'avoir pas deux
guerres ensemble, de faire (en 678) un traité onéreux avec les Grecs.
Sept ans après, Abd-el-Malek le renouvela avec Justinien II, en exigeant
toutefois que l'empereur le délivrât des Maronites. Justinien eut
l'imprudence d'y consentir, et il y ajouta la lâcheté de faire
assassiner leur chef par un envoyé que cet homme trop généreux avait
reçu dans sa maison sous des auspices de paix. Après ce meurtre, cet
agent employa la séduction et l'intrigue si heureusement, qu'il emmena
12,000 hommes du pays; ce qui laissa une libre carrière aux progrès des
musulmans. Peu après, une autre persécution menaça les Maronites d'une
ruine entière; car le même Justinien envoya contre eux des troupes, sous
la conduite de Marcien et de Maurice, qui détruisirent le monastère de
Hama, et y égorgèrent 500 moines. De là ils vinrent porter la guerre
jusque dans le Kesraouân; mais heureusement que sur ces entrefaites
Justinien fut déposé, à la veille de faire exécuter un massacre général
dans Constantinople; et les Maronites, autorisés par son successeur,
ayant attaqué Maurice, taillèrent son armée en pièces dans un combat où
il périt lui-même. Depuis cette époque, on les perd de vue jusqu'à
l'invasion des Croisés, avec qui ils eurent tantôt des alliances et
tantôt des démêlés: dans cet intervalle, qui fut de plus de trois
siècles, une partie de leurs possessions leur échappa, et ils furent
restreints, vers le Liban, aux bornes actuelles; sans doute même ils
payèrent des tributs lorsqu'il se trouva des gouverneurs arabes ou
turkmans assez forts pour les exiger. Ils étaient dans ce cas vis-à-vis
du kalife d'Égypte _Hakem-B'amr-Ellah_, lorsque vers l'an 1014 il céda
leur côte à un prince turkman d'Alep. Deux cents ans après,
_Selah-eldîn_ ayant chassé les Européens de ces cantons, il fallut plier
sous sa puissance, et acheter la paix par des contributions. Ce fut
alors, c'est-à-dire vers l'an 1215, que les Maronites effectuèrent avec
Rome une réunion dont ils n'avaient jamais été éloignés, et qui subsiste
encore. Guillaume de Tyr, qui rapporte le fait, observe qu'ils avaient
40,000 hommes en état de porter les armes. Leur état, assez paisible
sous les Mamlouks, fut troublé par Sélim II; mais ce prince, occupé par
de plus grands soins, ne se donna pas la peine de les assujettir. Cette
négligence les enhardit; et de concert avec les Druzes et leur émir, le
célèbre Fakr-el-dîn, ils empiétèrent de jour en jour sur les Ottomans;
mais ces mouvements eurent une issue malheureuse; car Amurat III ayant
envoyé contre eux Ibrahim, pacha du Kaire, ce général les réduisit en
1588 à l'obéissance, et les soumit à un tribut annuel qu'ils paient
encore.

Depuis ce temps, les pachas, jaloux d'étendre leur autorité et leurs
rapines, ont souvent tenté d'introduire dans les montagnes des
Maronites leurs garnisons et leurs agas; mais toujours repoussés, ils
ont été forcés de s'en tenir à la première capitulation. La sujétion des
Maronites se borne donc à payer un tribut au pacha de Tripoli dont leur
pas relève; chaque année il en donne la ferme à un ou plusieurs
_chaiks_[219], c'est-à-dire, à des _notables_ qui en font la répartition
par districts et par villages. Cet impôt est assis presque entier sur
les mûriers et les vignes, qui sont les principaux et presque les seuls
objets de culture. Il varie en plus et en moins, selon la résistance que
l'on peut opposer au pacha. Il y a aussi des douanes établies aux bords
maritimes, tels que _Djebail_ et _Bâtroun_; mais cet objet n'est pas
considérable.

La forme du gouvernement n'est point fondée sur des conventions
expresses, mais seulement sur les usages et les coutumes. Cet
inconvénient eût eu sans doute des long-temps de fâcheux effets, s'ils
n'eussent été prévenus par plusieurs circonstances heureuses. La
première est la religion, qui mettant une barrière insurmontable entre
les Maronites et les musulmans, a empêché les ambitieux de se liguer
avec les étrangers pour asservir leur nation. La deuxième est la nature
du pays, qui offrant partout de grandes défenses, a donné à chaque
village, et presque à chaque famille, le moyen de résister par ses
propres forces, et par conséquent d'arrêter l'extension d'un seul
pouvoir; enfin l'on doit compter pour une troisième raison, la faiblesse
même de cette société, qui depuis son origine, environnée d'ennemis
puissants, n'a pu leur résister qu'en maintenant l'union entre ses
membres; et cette union n'a lieu, comme l'on sait, qu'autant qu'ils
s'abstiennent de l'oppression les uns des autres, et qu'ils jouissent
réciproquement de la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés.
C'est ainsi que le gouvernement s'est maintenu de lui-même dans un
équilibre naturel, et que les moeurs tenant lieu de lois, les Maronites
ont été préservés jusqu'à ce jour de l'oppression du despotisme et des
désordres de l'anarchie.

On peut considérer la nation comme partagée en deux classes, le _peuple_
et les _chaiks_. Par ce mot, on entend les plus _notables_ des
habitants, à qui l'ancienneté de leurs familles et l'aisance de leur
fortune donnent un état plus distingué que celui de la foule. Tous
vivent répandus dans les montagnes par villages, par hameaux, même par
maisons isolées; ce qui n'a pas lieu dans la plaine. La nation entière
est agricole; chacun fait valoir de ses mains le petit domaine qu'il
possède ou qu'il tient à ferme. Les chaiks même vivent ainsi, et ils ne
se distinguent du peuple que par une mauvaise pelisse, un cheval, et
quelques légers avantages dans la nourriture et le logement: tous
vivent frugalement, sans beaucoup de jouissances, mais aussi sans
beaucoup de privations, attendu qu'ils connaissent peu d'objets de luxe.
En général, la nation est pauvre, mais personne n'y manque du
nécessaire; et si l'on y voit des mendiants, ils viennent plutôt des
villes de la côte que du pays même. La propriété y est aussi sacrée
qu'en Europe, et l'on n'y voit point ces spoliations ni ces avanies si
fréquentes chez les Turks. On voyage de nuit et de jour avec une
sécurité inconnue dans le reste de l'empire. L'étranger y trouve
l'hospitalité comme chez les Arabes; cependant l'on observe que les
Maronites sont moins généreux, et qu'ils ont un peu le défaut de la
lésine. Conformément aux principes du christianisme, ils n'ont qu'une
femme, qu'ils épousent souvent sans l'avoir vue, toujours sans l'avoir
fréquentée. Contre les préceptes de cette même religion, ils ont admis
ou conservé l'usage arabe du _talion_, et le plus proche parent de tout
homme assassiné doit le venger. Par une habitude fondée sur la défiance
et l'état politique du pays, tous les hommes, chaiks ou paysans,
marchent sans cesse armés du fusil et du poignard; c'est peut-être un
inconvénient; mais il en résulte cet avantage, qu'ils ne sont pas
novices à l'usage des armes dans les circonstances nécessaires, telles
que la défense de leur pays contre les Turcs. Comme le pays
n'entretient point de troupes régulières, chacun est obligé de marcher
lorsqu'il y a guerre; et si cette milice était bien conduite, elle
vaudrait mieux que bien des troupes d'Europe. Les recensements que l'on
a eu occasion de faire dans les dernières années, portent à trente-cinq
mille le nombre des hommes en état de manier le fusil. Dans les rapports
ordinaires, ce nombre supposerait une population totale d'environ
105,000 ames. Si l'on y ajoute un nombre de prêtres, de moines et de
religieuses, répartis dans plus de 200 couvents; plus, le peuple des
villes maritimes, telles que _Djebail_, _Bâtroun_, etc, l'on pourra
porter le tout à 115,000 ames.

Cette quantité, comparée à la surface du pays, qui est d'environ 150
lieues carrées, donne 760 habitants par lieue carrée, ce qui ne laisse
pas d'être considérable, attendu qu'une grande partie du Liban est
composée de rochers incultivables, et que le terrain, même aux lieux
cultivés, est rude et peu fertile.

Pour la religion, les Maronites dépendent de Rome. En reconnaissant la
suprématie du pape, leur clergé a continué, comme par le passé, d'élire
un chef qui a le titre de _batraq_ ou _patriarche_ d'Antioche. Leurs
prêtres se marient comme aux premiers temps de l'église; mais leur femme
doit être vierge et non veuve, et ils ne peuvent passer à de secondes
noces. Ils célèbrent la messe en syriaque, dont la plupart ne
comprennent pas un mot. L'évangile seul se lit à haute voix en arabe,
afin que le peuple l'entende. La communion se pratique sous les deux
espèces. L'hostie est un petit pain rond, non levé, épais du doigt, et
un peu plus large qu'un écu de six livres. Le dessus porte un cachet qui
est la portion du célébrant. Le reste se coupe en petits morceaux, que
le prêtre met dans le calice avec le vin, et qu'il administre à chaque
personne, au moyen d'une cuiller qui sert à tout le monde. Ces prêtres
n'ont point, comme parmi nous, de bénéfices ou de rentes assignées; mais
ils vivent en partie du produit de leurs messes, des dons de leurs
auditeurs, et du travail de leurs mains. Les uns exercent des métiers;
d'autres cultivent un petit domaine; tous s'occupent pour le soutien de
leur famille et l'édification de leur troupeau. Ils sont un peu
dédommagés de leur détresse par la considération dont ils jouissent; ils
en éprouvent à chaque instant des effets flatteurs pour la vanité:
quiconque les aborde, pauvre ou riche, grand ou petit, s'empresse de
leur baiser la main: ils n'oublient pas de la présenter; et ils ne
voient pas avec plaisir les Européens s'abstenir de cette marque de
respect, qui répugne à nos moeurs, mais qui ne coûte rien aux naturels
accoutumés dès l'enfance à la prodiguer. Du reste, les cérémonies de la
religion ne sont pas pratiquées en Europe avec plus de publicité et de
liberté que dans le _Kesraouân_. Chaque village a sa chapelle, son
desservant, et chaque chapelle a sa cloche; chose inouïe dans le reste
de la Turkie. Les Maronites en tirent vanité; et pour s'assurer la durée
de ces franchises, ils ne permettent à aucun musulman d'habiter parmi
eux. Ils s'arrogent aussi le privilége de porter le turban vert, qui,
hors de leurs limites, coûterait la vie à un chrétien.

L'Italie ne compte pas plus d'évêques que ce petit canton de la Syrie;
ils y ont conservé la modestie de leur état primitif: on en rencontre
souvent dans les routes, montés sur une mule, suivis d'un seul
sacristain. La plupart vivent dans les couvents, où ils sont vêtus et
nourris comme les simples moines. Leur revenu le plus ordinaire ne passe
pas 1,500 livres; et dans ce pays, où tout est à bon marché, cette somme
suffit pour leur procurer même l'aisance. Ainsi que les prêtres, ils
sont tirés de la classe des moines; leur titre, pour être élus, est
communément une prééminence de savoir: elle n'est pas difficile à
acquérir, puisque le vulgaire des religieux et des prêtres ne connaît
que le catéchisme et la Bible. Cependant il est remarquable que ces deux
classes subalternes sont plus édifiantes par leurs moeurs et par leur
conduite; qu'au contraire les évêques et le patriarche, toujours livrés
aux cabales et aux disputes de prééminence et de religion, ne cessent de
répandre le scandale et le trouble dans le pays, sous prétexte
d'exercer, selon l'ancien usage, la correction ecclésiastique: ils
s'excommunient mutuellement eux et leurs adhérents; ils suspendent les
prêtres, interdisent les moines, infligent des pénitences publiques aux
laïques; en un mot, ils ont conservé l'esprit brouillon et tracassier
qui a été le fléau du Bas-Empire. La cour de Rome, souvent importunée de
leurs débats, tâche de les pacifier, pour maintenir en ces contrées le
seul asile qu'y conserve sa puissance. Il y a quelque temps qu'elle fut
obligée d'intervenir dans une affaire singulière, dont le tableau peut
donner une idée de l'esprit des Maronites.

Vers l'an 1755, il y avait dans le voisinage de la mission des jesuites,
une fille maronite, nommée _Hendîé_, dont la vie extraordinaire commença
de fixer l'attention du peuple. Elle jeûnait, elle portait le cilice,
elle avait le don des larmes; en un mot, elle avait tout l'extérieur des
anciens ermites, et bientôt elle en eut la réputation. Tout le monde la
regardait comme un modèle de piété, et plusieurs la réputèrent pour
sainte: de là aux miracles le passage est court; et bientôt en effet le
bruit courut qu'elle faisait des miracles. Pour bien concevoir
l'impression de ce bruit, il ne faut pas oublier que l'état des esprits
dans le Liban est presque le même qu'aux premiers siècles. Il n'y eut
donc ni incrédules ni plaisans, pas même de _douteurs_. _Hendîé_ profita
de cet enthousiasme pour l'exécution de ses projets; et se modelant en
apparence sur ses prédécesseurs dans la même carrière, elle désira
d'être fondatrice d'un ordre nouveau. Le coeur humain a beau faire; sous
quelque forme qu'il déguise ses passions, elles sont toujours les mêmes:
pour le conquérant comme pour le cénobite, c'est toujours également
l'ambition du pouvoir; et l'orgueil de la prééminence se montre même
dans l'excès de l'humilité. Pour bâtir le couvent, il fallait des fonds;
la fondatrice sollicita la piété de ses partisans, et les aumônes
abondèrent; elles furent telles, que l'on put élever en peu d'années
deux vastes maisons en pierre de taille, dont la construction a dû
coûter quarante mille écus. Le lieu, nommé le _Kourket_, est un dos de
colline au nord-ouest d'_Antoura_, dominant à l'ouest, sur la mer qui en
est très-voisine, et découvrant au sud jusqu'à la rade de _Baîrout_,
éloignée de quatre lieues. Le _Kourket_ ne tarda pas de se peupler de
moines et de religieuses. Le patriarche actuel fut le directeur-général;
d'autres emplois, grands et petits, furent conférés à divers prêtres ou
candidats, que l'on établit dans l'une des maisons. Tout réussissait à
souhait: il est vrai qu'il mourait beaucoup de religieuses; mais on en
rejetait la faute sur l'air, et il était difficile d'en imaginer la
vraie cause. Il y avait près de vingt ans que _Hendîé_ régnait dans ce
petit empire, quand un accident, impossible à prévoir, vint tout
renverser. Dans des jours d'été, un commissionnaire venant de Damas à
Baîrout, fut surpris par la nuit près de ce couvent: les portes étaient
fermées, l'heure indue; il ne voulut rien troubler; et content d'avoir
pour lit un monceau de paille, il se coucha dans la cour extérieure en
attendant le jour. Il y dormait depuis quelques heures, lorsqu'un bruit
clandestin de portes et de verrous vint l'éveiller. De cette porte,
sortirent trois femmes qui tenaient en main des pioches et des pelles;
deux hommes les suivaient, portant un long paquet blanc, qui paraissait
fort lourd. La troupe s'achemina vers un terrain voisin plein de pierres
et de décombres. Là, les hommes déposèrent leur fardeau, creusèrent un
trou où ils le mirent, recouvrirent le trou de terre qu'ils foulèrent,
et après cette opération, rentrèrent avec les femmes qui les suivirent.
Des hommes avec des religieuses, une sortie faite de nuit avec mystère,
un paquet déposé dans un trou caché, tout cela donna à penser au
voyageur. La surprise l'avait d'abord retenu en silence; bientôt les
réflexions firent naître l'inquiétude et la peur, et il se déroba dès
l'aube du jour pour se rendre à Baîrout. Il connaissait dans la ville un
marchand qui depuis quelques mois avait placé ses deux filles au
_Kourket_, avec une dot de 10,000 livres. Il alla le trouver hésitant
encore, et cependant brûlant d'impatience de raconter son aventure. L'on
s'assit jambes croisées, l'on alluma la longue pipe, et l'on prit le
café. Le marchand fait des questions sur le voyage; l'homme répond
qu'il a passé la nuit près du _Kourket_. On demande des détails; il en
donne: enfin il s'épanche, et conte ce qu'il a vu à l'oreille de son
hôte. Les premiers mots étonnent celui-ci; le paquet en terre
l'inquiète; bientôt la réflexion vient l'alarmer. Il sait qu'une de ses
filles est malade; il observe qu'il meurt beaucoup de religieuses. Ces
pensées le tourmentent; il n'ose admettre des soupçons trop graves, et
il ne peut les rejeter; il monte à cheval avec un ami; ils vont ensemble
au couvent; ils demandent à voir les deux novices: elles sont malades.
Le marchand insiste, et veut qu'on les apporte; on le refuse avec
humeur: il s'opiniâtre; on s'obstine: alors ses soupçons se tournent en
certitude. Il part le désespoir dans le coeur, et va trouver à
_Dair-el-Qamar_, _Saad_, kiâya[220] du prince _Yousef_, commandant de la
montagne. Il lui expose le fait et tous ses accessoires. Le kiâya en est
frappé; il lui donne des cavaliers et un ordre d'ouvrir de gré ou de
force: le qâdi se joint au marchand, et l'affaire devient juridique;
d'abord l'on fouille la terre, et l'on trouve que le paquet déposé est
un corps mort, que l'infortuné père reconnaît pour sa fille cadette: on
pénètre dans le couvent et l'on trouve l'autre en prison et près
d'expirer. Elle révéla des abominations qui firent frémir, et dont elle
allait, comme sa soeur, devenir la victime. On saisit la sainte, qui
soutint son rôle avec constance; l'on actionna les prêtres et le
patriarche. Ses ennemis se réunirent pour le perdre et profiter de sa
dépouille: il fut suspendu, déposé. L'affaire a été porté en 1776 à
Rome; la _Propagande_ a informé, et l'on a découvert des infamies de
libertinage, et des horreurs de cruauté. Il a été constaté que _Hendîé_
faisait périr ses religieuses, tantôt pour profiter de leurs dépouilles,
tantôt parce qu'elle les trouvait rebelles à ses volontés; que cette
femme non-seulement communiait, mais même consacrait et disait la messe;
qu'elle avait sous son lit des trous par lesquels on introduisait des
parfums, au moment qu'elle prétendait avoir des extases et des visites
du Saint-Esprit; qu'elle avait une faction qui la prônait et publiait
qu'elle était la mère de Dieu, revenue en terre, et mille autres
extravagances. Malgré cela, elle a conservé un parti assez puissant pour
s'opposer à la rigueur du traitement qu'elle méritait: on l'a renfermée
dans divers couvents, d'où elle s'est souvent évadée. En 1783, elle
était à la visitation d'Antoura, et le frère de l'émir des Druzes
voulait la délivrer. Grand nombre de personnes croient encore à sa
sainteté; et sans l'accident du voyageur, ses ennemis actuels y
croiraient de même. Que penser des réputations, s'il en est qui tiennent
à si peu de chose?

Dans le petit espace qui compose le pays des Maronites, on compte plus
de 200 couvents d'hommes ou de femmes. Leur règle est celle de saint
Antoine; ils la pratiquent avec une exactitude qui rappelle les temps
passés. Le vêtement des moines est une étoffe de laine brune et
grossière, assez semblable à la robe des capucins. Leur nourriture est
celle des paysans, avec cette exception, qu'ils ne mangent jamais de
viande. Ils ont des jeûnes fréquents, et de longues prières de jour et
de nuit; le reste de leur temps est employé à cultiver la terre, à
briser les rochers pour former les murs des terrasses qui soutiennent
les plants des vignes et des mûriers. Chaque couvent a un frère
cordonnier, un frère tailleur, un frère tisserand, un frère boulanger;
en un mot, un artiste de chaque métier nécessaire: on trouve presque
toujours un couvent de femmes à côté d'un couvent d'hommes; et cependant
il est rare d'entendre parler de scandales. Ces femmes elles-mêmes
mènent une vie très-laborieuse; et cette activité est sans doute ce qui
les garantit de l'ennui et des désordres qui accompagnent l'oisiveté:
aussi, loin de nuire à la population, on peut dire que ces couvents y
ont contribué, en multipliant par la culture les denrées dans une
proportion supérieure à leur consommation. La plus remarquable des
maisons des moines maronites, est _Qoz-haîé_, à 6 heures à l'est de
Tripoli. C'est là qu'on exorcise, comme aux premiers temps de l'église,
les possédés du diable. Il s'en trouve encore dans ces cantons: il y a
peu d'années que nos négociants de Tripoli en virent un qui exerça la
patience et le savoir des religieux. Cet homme, sain à l'extérieur,
avait des convulsions subites qui le faisaient entrer dans une fureur,
tantôt sourde, et tantôt éclatante. Il déchirait, il mordait, il
écumait; sa phrase ordinaire était: _Le soleil est ma mère, laissez-moi
l'adorer_. On l'inonda d'ablutions, on le tourmenta de jeûnes et de
prières, et l'on parvint, dit-on, à chasser le diable; mais d'après ce
qu'en rapportent des témoins éclairés, il paraît que ces possédés ne
sont pas autre chose que des hommes frappés de folie, de manie et
d'épilepsie; et il est très-remarquable que le même mot arabe désigne à
la fois l'_épilepsie_ et l'_obsession_[221].

La cour de Rome, en s'affiliant des Maronites, leur a donné un hospice
dans Rome, où ils peuvent envoyer plusieurs jeunes gens que l'on y élève
gratuitement. Il semblerait que ce moyen eût dû introduire parmi eux les
arts et les idées de l'Europe; mais les sujets de cette école, bornés à
une éducation purement monastique, ne rapportent dans leur pays que
l'italien, qui leur devient inutile, et un savoir théologique qui ne les
conduit à rien; aussi ne tardent-ils pas à rentrer dans la classe
générale. Trois ou quatre missionnaires que les capucins de France
entretiennent à Gâzir, à Tripoli et à Baîrout, n'ont pas opéré plus de
changements dans les esprits. Leur travail consiste à prêcher dans leur
église, à enseigner aux enfants le catéchisme, l'Imitation et les
Psaumes, et à leur apprendre à lire et à écrire. Ci-devant les jésuites
en avaient deux à leur maison d'Antoura; les lazaristes ont pris leur
place et continué leur mission. L'avantage le plus solide qui ait
résulté de ces travaux apostoliques, est que l'art d'écrire s'est rendu
plus commun chez les Maronites, et qu'à ce titre, ils sont devenus dans
ces cantons ce que sont les Coptes en Égypte, c'est-à-dire qu'ils se
sont emparés de toutes les places d'écrivains, d'intendants et de kiâyas
chez les Turks, et surtout chez les Druzes, leur alliés et leurs
voisins.



§ III.

Des Druzes.


Les _Druzes_ ou _Derouz_, dont le nom fit quelque bruit en Europe sur la
fin du 16^{e} siècle, sont un petit peuple qui, pour le genre de vie, la
forme du gouvernement, la langue et les usages, ressemble infiniment aux
Maronites. La religion forme leur principale différence. Long-temps
celle des Druzes fut un problême; mais enfin l'on a percé le mystère, et
désormais l'on peut en rendre un compte assez précis, ainsi que de leur
origine, à laquelle elle est liée. Pour en bien saisir l'histoire, il
convient de reprendre les faits jusque dans leurs premières sources.

Vingt-trois ans après la mort de Mahomet, la querelle d'_Ali_ son
gendre, et de _Moâouia_, gouverneur de Syrie, avait causé dans l'empire
arabe un premier schisme qui subsiste encore; mais à le bien prendre, la
scission ne portait que sur la puissance; et les musulmans, partagés
d'avis sur les représentants du prophète, demeuraient d'accord sur les
dogmes[222]. Ce ne fut que dans le siècle suivant que la lecture des
livres grecs suscita parmi les Arabes un esprit de discussion et de
controverse, jusqu'alors étranger à leur ignorance. Les effets en furent
tels que l'on devait les attendre; c'est-à-dire, que raisonnant sur des
matières qui n'étaient susceptibles d'aucune démonstration, et se
guidant par les principes abstraits d'une logique inintelligible, ils se
partagèrent en une foule d'opinions et de sectes. Dans le même temps, la
puissance civile tomba dans l'anarchie; et la religion, qui en tire les
moyens de garder son unité, suivit son sort: alors il arriva aux
musulmans ce qu'avaient déja éprouvé les chrétiens. Les peuples qui
avaient adopté le système de Mahomet, y joignirent leurs préjugés, et
les anciennes idées répandues dans l'Asie, se remontrèrent sous de
nouvelles formes: on vit renaître chez les musulmans, et la
métempsycose, et les transmigrations, et les _deux principes_ du bien et
du mal, et la résurrection au bout de 6,000 ans, telle que l'avait
enseignée Zoroastre: dans le désordre politique et religieux de l'état,
chaque inspiré se fit apôtre, chef de secte. On en compta plus de 60,
remarquables par le nombre de leurs partisans; toutes différant sur
quelques points de dogme, toutes s'inculpant d'hérésie et d'erreurs.
Les choses en étaient à ce point, lorsque dans le commencement du 11^{e}
siècle, l'Égypte devint le théâtre de l'un des plus bizarres spectacles
que l'histoire offre en ce genre. Écoutons les écrivains originaux[223].
«L'an de l'hedjire 386 (996 de Jésus-Christ), dit _El-Makin_, parvint au
trône d'Égypte, à l'âge de 11 ans, le 3^{e} calife de la race des
Fâtmites, nommé _Hakem-b'amr-ellah_. Ce prince fut l'un des plus
extravagants dont la mémoire des hommes ait gardé le souvenir. D'abord
il fit maudire dans les mosquées les premiers kalifes, compagnons de
Mahomet; puis il révoqua l'anathème: il força les juifs et les chrétiens
d'abjurer leur culte; puis il leur permit de le reprendre. Il défendit
de faire des chaussures aux femmes, afin qu'elles ne pussent sortir de
leurs maisons. Pour se désennuyer, il fit brûler la moitié du Kaire,
pendant que ses soldats pillaient l'autre. Non content de ces fureurs,
il interdit le pèlerinage de la Mekke, le jeûne, les 5 prières; enfin,
il porta la folie au point de vouloir se faire passer pour Dieu. Il fit
dresser un registre de ceux qui le reconnurent pour tel, et il s'en
trouva jusqu'au nombre de 16,000: cette idée fut appuyée par un faux
prophète qui était alors venu de la Perse en Égypte. Cet imposteur,
nommé _Mohammad-ben-Ismaël_, enseignait qu'il était inutile de pratiquer
le jeûne, la prière, la circoncision, le pèlerinage, et d'observer les
fêtes; que les prohibitions du porc et du vin étaient absurdes; que le
mariage des frères, des soeurs, des pères et des enfants était licite.
Pour être bien venu de _Hakem_, il soutint que ce kalife était Dieu
lui-même incarné; et au lieu de son nom _Hakem-b'amr-ellah_, qui
signifie _gouvernant par l'ordre de Dieu_, il l'appela _Hakem-b'amr-eh_,
qui signifie _gouvernant par son propre ordre_. Par malheur pour le
prophète, son nouveau Dieu n'eut pas le pouvoir de le garantir de la
fureur de ses ennemis: ils le tuèrent dans un émeute aux pieds même du
kalife, qui peu après fut aussi massacré sur le mont _Moqattam_, où il
entretenait, disait-il, commerce avec les anges.»

La mort de ces deux chefs n'arrêta point les progrès de leurs opinions:
un disciple de Mohammad-ben-Ismaël, nommé _Hamz-ben-Ahmad_, les répandit
avec un zèle infatigable dans l'Égypte, dans la Palestine et sur la côte
de Syrie, jusqu'à Sidon et Béryte. Il paraît que ses prosélytes
éprouvèrent le même sort que les Maronites, c'est-à-dire que, persécutés
par la communion régnante, ils se réfugièrent dans les montagnes du
Liban, où ils pouvaient mieux se défendre; du moins est-il certain que
peu après cette époque, on les y trouve établis et formant une société
indépendante comme leurs voisins. Il semblerait que la différence de
leurs cultes eût dû les rendre ennemis; mais l'intérêt pressant de leur
sûreté commune les força de se tolérer mutuellement; et depuis lors, ils
se montrèrent presque toujours réunis, tantôt contre les Croisés ou
contre les sultans d'Alep, tantôt contre les Mamlouks et les Ottomans.
La conquête de la Syrie par ces derniers, ne changea point d'abord leur
état. Sélim I, qui au retour de l'Égypte ne méditait pas moins que la
conquête de l'Europe, ne daigna pas s'arrêter devant les rochers du
Liban. Soliman II, son successeur, sans cesse occupé de guerres
importantes, tantôt contre les chevaliers de Rhodes, les Persans ou
l'Yemen, tantôt contre les Hongrois, les Allemands et Charles-Quint,
Soliman II n'eut pas davantage le temps de songer aux Druzes. Ces
distractions les enhardirent; et non contents de leur indépendance, ils
descendirent souvent de leurs montagnes pour piller les sujets des
Turks. Les pachas voulurent en vain réprimer leurs incursions: leurs
troupes furent toujours battues ou repoussées. Ce ne fut qu'en 1588,
qu'Amurat III, fatigué des plaintes qu'on lui portait, résolut, à
quelque prix que ce fût, de réduire ces rebelles, et eut le bonheur d'y
réussir. Son général Ybrahim Pacha, parti du Kaire, attaqua les Druzes
et les Maronites avec tant d'adresse ou de vigueur, qu'il parvint à les
forcer dans leurs montagnes. La discorde survint parmi les chefs, et il
en profita pour tirer une contribution de plus d'un million de piastres,
et pour imposer un tribut qui a continué jusqu'à ce jour.

Il paraît que cette expédition fut l'époque d'un changement dans la
constitution même des Druzes. Jusqu'alors ils avaient vécu dans une
sorte d'anarchie, sous le commandement de divers _chaiks_ ou
_seigneurs_. La nation était surtout partagée en deux factions, que l'on
retrouve chez tous les peuples arabes, et que l'on appelle parti
_Qaîsi_, et parti _Yamâni_.[224] Pour simplifier la régie, Ybrahim
voulut qu'il n'y eût qu'un seul chef qui fût responsable du tribut, et
chargé de la police. Par la nature même de son emploi, cet agent ne
tarda pas d'obtenir une grande prépondérance, et sous le nom de
gouverneur, il devint presque le roi de la république; mais comme ce
gouverneur fut tiré de la nation, il en résulta un effet que les Turks
n'avaient pas prévu et qui manqua de leur être funeste. Cet effet fut
que le gouverneur rassemblant dans ses mains tous les pouvoirs de la
nation, put donner à ses forces une direction unanime qui en rendit
l'action bien plus puissante. Elle fut naturellement tournée contre les
Turks, parce que les Druzes, en devenant leurs sujets, ne cessèrent pas
d'être leurs ennemis. Seulement ils furent obligés de prendre dans leurs
attaques les détours qui sauvassent des apparences, et ils firent une
guerre sourde, plus dangereuse peut-être qu'une guerre déclarée.

Ce fut alors, c'est-à-dire dans les premières années du XVII^{e} siècle,
que la puissance des Druzes acquit son plus grand développement: elle le
dut aux talents et à l'ambition du célèbre émir _Fakr-el-dîn_,
vulgairement appelé _Fakar-dîn_. A peine ce prince se vit-il chef et
gouverneur de la nation, qu'il appliqua tous ses soins à diminuer
l'ascendant des Ottomans, à s'agrandir même à leurs dépens; et il y mit
un art dont peu de commandants en Turquie ont offert l'exemple. D'abord
il gagna la confiance de la Porte par toutes les démonstrations du
dévouement et de la fidélité. Les Arabes infestaient la plaine de
_Balbek_, et les pays de _Sour_ et d'_Acre_; il leur fit la guerre, en
délivra les habitants, et prépara ainsi les esprits à désirer son
gouvernement. La ville de _Baîrout_ était à sa bienséance en ce qu'elle
lui ouvrait une communication avec les étrangers, et entre autres avec
les Vénitiens, ennemis naturels des Turks. _Fakr-el-dîn_ se prévalut des
malversations de l'aga, et l'expulsa: il fit plus; il sut se faire un
mérite de cette hostilité auprès du divan, en payant un tribut plus
considérable. Il en usa de la même manière à l'égard de _Saïde_, de
_Balbek_ et de _Sour_; enfin, dès 1613, il se vit maître du pays jusqu'à
_Adjaloun_ et _Safad_. Les pachas de Damas et de Tripoli ne voyaient pas
d'un oeil tranquille ces empiètements. Tantôt ils s'y opposaient à force
ouverte, sans pouvoir arrêter _Fakr-el-dîn_; tantôt ils essayaient de le
perdre à la Porte par des instigations secrètes; mais l'émir qui y
entretenait aussi des espions et des protecteurs, en éludait toujours
l'effet. Cependant le divan finit par s'alarmer des progrès des Druzes,
et fit les préparatifs d'une expédition capable de les écraser. Soit
politique, soit frayeur, _Fakr-el-dîn_ ne jugea pas à propos d'attendre
cet orage. Il entretenait en Italie des relations, sur lesquelles il
fondait de grandes espérances: il résolut d'aller lui-même solliciter
les secours qu'on lui promettait, persuadé que sa présence échaufferait
le zèle de ses amis, pendant que son absence refroidirait la colère de
ses ennemis: en conséquence, il s'embarqua à Baîrout, et après avoir
remis les affaires dans les mains de son fils Ali, il se rendit à la
cour des Médicis à Florence. L'arrivée d'un prince d'Orient en Italie ne
manqua pas d'éveiller l'attention publique: l'on demanda quelle était sa
nation, et l'on rechercha l'origine des _Druzes_. Les faits historiques
et les caractères de religion se trouvèrent si équivoques, que l'on ne
sut si l'on en devait faire des musulmans ou des chrétiens. L'on se
rappela les croisades, et l'on supposa qu'un peuple réfugié dans les
montagnes et ennemi des naturels, devait être une race de Croisés. Ce
préjugé était trop favorable à _Fakr-el-dîn_, pour qu'il le décréditât;
il eut l'adresse au contraire de réclamer de prétendues alliances avec
la maison de _Lorraine_: il fut secondé par les missionnaires et les
marchands, qui se promettaient un nouveau théâtre de conversions et de
commerce. Dans la vogue d'une opinion, chacun renchérit sur les preuves.
Des savants à _origines_, frappés de la ressemblance des noms, voulurent
que _Druzes_ et _Dreux_ ne fussent qu'une même chose, et ils bâtirent
sur ce fondement le système d'une prétendue colonie de croisés français,
qui, sous la conduite d'un comte de Dreux, se serait établie dans le
Liban. La remarque que l'on a faite ensuite, que Benjamin de Tudèle cite
le nom de Druzes avant le temps des croisades, a porté coup à cette
hypothèse. Mais un fait qui eût dû la ruiner dès son origine, est
l'idiome dont se servent les Druzes. S'ils fussent descendus des Francs,
ils eussent conservé au moins quelques traces de nos langues; car une
société retirée dans un canton séparé où elle vit isolée, ne perd point
son langage. Cependant celui des Druzes est un arabe très-pur et qui n'a
pas un mot d'origine européenne. La véritable étymologie du nom de ce
peuple était depuis long-temps dans nos mains sans qu'on pût s'en
douter. Il vient du fondateur même de la secte, de Mohammad-ben-Ismaël
qui s'appelait en surnom _el-Dorzi_, et non pas _el-Darari_, comme le
portent nos imprimés. La confusion de ces deux mots, si divers dans
notre écriture, tient à la figure des deux lettres arabes _r_ et _z_,
lesquelles ne diffèrent qu'en ce que le _z_ porte un point, qu'on a
très-souvent omis ou effacé dans les manuscrits[225].

Après neuf ans de séjour en Italie, _Fakr-el-dîn_ revint reprendre le
gouvernement de son pays. Pendant son absence, Ali son fils avait
repoussé les Turks, calmé les esprits, et maintenu les affaires en assez
bon ordre. Il ne restait plus à l'émir qu'à employer les lumières qu'il
avait dû acquérir, à perfectionner l'administration intérieure et à
augmenter le bien-être de sa nation; mais au lieu de l'art sérieux et
utile de gouverner, il se livra tout entier aux arts frivoles et
dispendieux dont il avait pris la passion en Italie. Il bâtit de toutes
parts des maisons de plaisance; il construisit des bains et des jardins.
Il osa même, sans égard pour les préjugés du pays, les orner de
peintures et de sculptures qu'a proscrites le Qôran. Les effets de
cette conduite ne tardèrent pas à se manifester. Les Druzes, dont le
tribut continuait comme en pleine guerre, s'indisposèrent. La faction
_Yamâni_ se réveilla; l'on murmura contre les dépenses du prince: le
faste qu'il étalait ralluma la jalousie des pachas. Ils voulurent
augmenter les contributions: ils recommencèrent les hostilités.
_Fakr-el-dîn_ les repoussa: ils prirent occasion de sa résistance pour
le rendre odieux et suspect au sultan même. Le violent Amurat IV
s'offensa qu'un de ses sujets osât entrer en comparaison avec lui, et il
résolut de le perdre. En conséquence, le pacha de Damas reçut ordre de
marcher avec toutes ses forces contre Baîrout, résidence ordinaire de
_Fakr-el-dîn_. D'autre part, quarante galères durent investir cette
ville par mer, pour lui interdire tout secours. L'émir, qui comptait sur
sa fortune et sur un secours d'Italie, résolut d'abord de faire tête à
cet orage. Son fils Ali, qui commandait à _Safad_, fut chargé d'arrêter
l'armée turke; et en effet, il osa lutter contre elle, malgré une grande
disproportion de forces; mais après deux combats où il eut l'avantage,
ayant été tué dans une troisième attaque, les affaires changèrent tout à
coup de face, et tournèrent à la décadence. _Fakr-el-dîn_, effrayé de la
perte de ses troupes, affligé de la mort de son fils, amolli même par
l'âge et par une vie voluptueuse, _Fakr-el-dîn_ perdit le conseil et le
courage. Il ne vit plus de ressource que dans la paix; il envoya son
second fils la solliciter à bord de l'amiral turk, essayant de le
séduire par des présents; mais l'amiral retenant les présents et
l'envoyé, déclara qu'il voulait la personne même du prince.
_Fakr-el-dîn_ épouvanté prit la fuite; les Turks, maîtres de la
campagne, le poursuivirent; il se réfugia sur le lieu escarpé de _Niha_;
ils l'y assiégèrent. Après un an, voyant leurs efforts inutiles, ils le
laissèrent libre; mais peu de temps après, les compagnons de son
adversité, las de leurs disgrâces, le trahirent et le livrèrent aux
Turks. _Fakr-el-dîn_, dans les mains de ses ennemis, conçut un espoir de
pardon, et se laissa conduire à Constantinople. Amurat, flatté de voir à
ses pieds un prince aussi célèbre, eut d'abord pour lui cette
bienveillance que donne l'orgueil de la supériorité; mais bientôt revenu
au sentiment plus durable de la jalousie, il se rendit aux instigations
de ses courtisans; et dans un accès de son humeur violente, il le fit
étrangler vers 1632.

Après la mort de _Fakr-el-dîn_, la postérité de ce prince ne continua
pas moins de posséder le commandement, sous le bon plaisir et la
suzeraineté des Turks: cette famille étant venue à manquer de lignée
mâle au commencement de ce siècle, l'autorité fut déférée, par
l'élection des _chaiks_, à la maison de _Chebak_, qui gouverne encore
aujourd'hui. Le seul émir de cette maison qui mérite quelque souvenir,
est l'émir _Melhem_, qui a régné depuis 1740 jusqu'en 1759. Dans cet
intervalle, il est parvenu à réparer les pertes que les Druzes avaient
essuyées à l'intérieur, et à leur rendre à l'extérieur la considération
dont ils étaient déchus depuis le revers de _Fakr-el-dîn_. Sur la fin de
sa vie, c'est-à-dire vers 1745, _Melhem_ se dégoûta des soucis du
gouvernement, et il abdiqua pour vivre dans une retraite religieuse, à
la manière des _Oqqâls_. Mais les troubles qui survinrent le rappelèrent
aux affaires jusqu'en 1759, qu'il mourut généralement regretté. Il
laissa 3 fils en bas âge: l'aîné, nommé _Yousef_, devait, selon la
_coutume_, lui succéder; mais comme il n'avait encore que onze ans, le
commandement fut dévolu à son oncle _Mansour_, par une disposition assez
générale du droit public de l'Asie, qui veut que les peuples soient
gouvernés par un homme en âge de raison. Le jeune prince était peu
propre à soutenir ses prétentions; mais un Maronite nommé
_Sad-el-Kouri_, à qui Melhem avait confié son éducation, se chargea de
ce soin. Aspirant à voir son pupille un prince puissant, pour être un
puissant visir, il travailla de tout son pouvoir à élever sa fortune.
D'abord il se retira avec lui à _Djebail_, au Kesraouân, où l'émir
_Yousef_ possédait de grands domaines; et là il prit à tâche de
s'affectionner les Maronites, en saisissant toutes les occasions de
servir les particuliers et la nation. Les gros revenus de son pupille,
et la modicité de ses dépenses, lui en fournirent de puissants moyens.
La ferme du Kesraouân était divisée entre plusieurs chaiks dont on était
peu content; _Sad_ en traita avec le pacha de Tripoli, et s'en rendit le
seul adjudicataire. Les _Motouâlis_ de la vallée de Balbek avaient fait,
depuis quelques années, des empiétements sur le Liban, et les Maronites
s'alarmaient du voisinage de ces musulmans intolérants. _Sad_ acheta du
pacha de Damas la permission de leur faire la guerre, et il les expulsa
en 1763. Les Druzes étaient toujours divisés en deux factions[226]:
_Sad_ lia ses intérêts à celle qui contrariait _Mansour_, et il prépara
sourdement la trame qui devait perdre l'oncle, pour élever le neveu.

C'était alors le temps que l'Arabe Dâher, maître de la Galilée, et
résidant à Acre, inquiétait la Porte par ses progrès et ses prétentions:
pour y opposer un obstacle puissant, elle venait de réunir les pachalics
de Damas, de Saïde et de Tripoli, dans les mains d'Osman et de ses
enfants, et l'on voyait clairement qu'elle avait le dessein d'une guerre
ouverte et prochaine. _Mansour_, qui craignait les Turks sans oser les
braver, usa de la politique ordinaire en pareil cas; il feignit de les
servir, et favorisa leur ennemi. Ce fut pour _Sad_ une raison de prendre
la route opposée: il s'appuya des Turks contre la faction de _Mansour_,
et il manoeuvra avec assez d'adresse ou de bonheur, pour faire déposer
cet émir en 1770, et porter _Yousef_ à sa place. L'année suivante éclata
la guerre d'Ali-Bek contre Damas. _Yousef_, appelé par les Turks, entra
dans leur querelle; cependant il n'eut point le crédit de faire sortir
les Druzes de leurs montagnes, pour aller grossir l'armée ottomane.
Outre la répugnance qu'ils ont en tout temps à combattre hors de leur
pays, ils étaient en cette occasion trop divisés à l'intérieur pour
quitter leurs foyers, et ils eurent lieu de s'en applaudir. La bataille
de Damas se donna, et les Turks, comme nous l'avons vu, furent
complètement défaits. Le pacha de Saïde, échappé de la déroute, ne se
crut pas en sûreté dans sa ville, et vint chercher un asile dans la
maison même de l'émir _Yousef_. Le moment était peu favorable; mais la
fuite de Mohammad-Bek changea la face des affaires. L'émir croyant
Ali-Bek mort, et ne jugeant pas Dâher assez fort pour soutenir seul sa
querelle, se décida ouvertement contre lui. Saïde était menacée d'un
siége; il y détacha 1,500 hommes de sa faction pour l'en garantir.
Lui-même, déterminant les Druzes et les Maronites à le suivre, descendit
avec 25,000 paysans dans la vallée de _Beqâa_; et dans l'absence des
_Motouâlis_ qui servaient chez Dâher, il mit tout à feu et à sang,
depuis _Balbek_ jusqu'à _Sour_ (_Tyr_). Pendant que les Druzes, fiers de
cet exploit, marchaient en désordre vers cette dernière ville, 500
Motouâlis, informés de ce qui se passait, accoururent d'Acre, saisis de
fureur et de désespoir, et fondirent si brusquement sur cette armée,
qu'ils la jetèrent dans la déroute la plus complète: telles furent la
surprise et la confusion des Druzes, que se croyant attaqués par Dâher
lui-même, et trahis les uns par les autres, ils s'entre-tuèrent
mutuellement dans leur fuite. Les pentes rapides de _Djezîn_, et les
bois de sapins qui se trouvèrent sur la route des fuyards, furent
jonchés de morts, dont très-peu périrent de la main des Motouâlis.
L'émir Yousef, honteux de cet échec, se sauva à _Dair-el-Qamar_. Peu
après, il voulut prendre sa revanche; mais ayant encore été battu dans
la plaine qui règne entre Saïde et Sour, il fut contraint de remettre à
son oncle Mansour l'anneau, qui, chez les Druzes, est le symbole du
commandement. En 1773, une nouvelle révolution le replaça; mais ce ne
fut qu'au prix d'une guerre civile qu'il put maintenir sa puissance. Ce
fut alors que pour s'assurer _Baîrout_ contre la faction adverse, il
invoqua le secours des Turks, et demanda au pacha de Damas un homme de
tête qui sût défendre cette ville. Le choix tomba sur un aventurier qui,
par sa fortune subséquente, et le rôle qu'il joue aujourd'hui, mérite
qu'on le fasse connaître. Cet homme, nommé _Ahmad_, est né en Bosnie, et
a pour langue naturelle le sclavon, ainsi que l'assurent les capitaines
de Raguse, avec qui il converse de préférence à tous les autres. On
prétend qu'il s'est banni de son pays à l'âge de 16 ans, pour éviter les
suites d'un viol qu'il voulut commettre sur sa belle-soeur; il vint à
Constantinople; et là ne sachant comment vivre, il se vendit aux
marchands d'esclaves, pour être transporté en Égypte. Arrivé au Kaire,
Ali-Bek l'acheta, et le plaça au rang de ses Mamlouks. Abmad ne tarda
pas à se distinguer par son courage et son adresse. Son patron l'employa
en plusieurs occasions à des coups de main dangereux, tels que les
assassinats des beks et des kâchefs qu'il suspectait. Ahmad s'acquitta
si bien de ces commissions, qu'il en acquit le surnom de _Djezzâr_, qui
signifie _égorgeur_. Il jouissait à ce titre de la faveur d'Ali, quand
un accident la troubla. Ce bek ombrageux ayant jugé à propos de
proscrire un de ses bienfaiteurs, nommé _Sâléh-Bek_, chargea _Djezzâr_
de lui couper la tête. Soit remords, soit intérêt secret, _Djezzâr_
répugna; il fit même des représentations. Mais apprenant le lendemain
que Mohammad-Bek avait rempli la commission, et qu'Ali tenait des
propos, il se jugea perdu; et pour éviter le sort de Sâléh-Bek, il
s'échappa clandestinement, et gagna Constantinople. Il y sollicita des
emplois proportionnés au rang qu'il avait tenu; mais y trouvant cette
affluence de concurrents qui assiégent toutes les capitales, il se traça
un autre plan, et vint à titre de simple soldat chercher du service en
Syrie. Le hasard le fit passer chez les Druzes, et il reçut
l'hospitalité dans la maison même du kiâya de l'émir Yousef. De là il se
rendit à Damas, où il obtint bientôt le titre d'Aga, avec un
commandement de 5 _drapeaux_, c'est-à-dire de 50 hommes: ce fut dans ce
poste que le sort vint le chercher pour en faire le commandant de
Baîrout. Djezzâr ne s'y vit pas plus tôt établi, qu'il s'en empara pour
les Turks. Yousef fut confondu de ce revers. Il demanda justice à Damas;
mais voyant qu'on se moquait même de ses plaintes, il traita par dépit
avec Dâher, et conclut avec lui une alliance offensive et défensive à
_Râs-el-aên_, près de _Sour_. Aussitôt Dâher uni aux Druzes, vint
assiéger Baîrout par terre, pendant que deux frégates russes, dont on
acheta le service pour 600 bourses, vinrent la canonner par mer. Il
fallut céder à la force. Après une résistance assez vigoureuse, Djezzâr
rendit sa personne et sa ville. Le chaik charmé de son courage, et
flatté de la préférence qu'il lui avait donnée sur l'émir, l'emmena à
Acre, et le traita avec toutes sortes de bontés. Il crut même pouvoir
lui confier une petite expédition en Palestine; mais Djezzâr arrivé près
de Jérusalem, repassa chez les Turks, et s'en retourna à Damas. La
guerre de Mohammad-Bek survint: Djezzâr se présenta au capitan-pacha, et
gagna sa confiance. Il l'accompagna au siége d'Acre; et lorsque l'amiral
eut détruit Dâher, ne voyant personne, plus propre que Djezzâr à remplir
les vues de la Porte dans ces contrées, il le nomma pacha de Saïde.
Devenu par cette révolution suzerain de l'émir Yousef, Djezzâr a
d'autant moins oublié son injure, qu'il a lieu de s'accuser
d'ingratitude. Par une conduite vraiment turke, feignant tour à tour la
reconnaissance et le ressentiment, il s'est tour à tour brouillé et
réconcilié avec lui, en exigeant toujours de l'argent pour prix de la
paix ou pour indemnité de la guerre. Ce manége lui a si bien réussi,
qu'en un espace de 5 années, il a tiré de l'émir environ 4,000,000 de
France, somme d'autant plus étonnante, que la ferme du pays des Druzes
ne se montait pas alors à 100,000 francs. En 1784, il lui fit la guerre,
le déposa, et mit à sa place l'émir du pays de _Hasbêya_, appelé
_Ismaël_. Yousef ayant de nouveau racheté ses bonnes graces, rentra sur
la fin de l'année à Dair-el-Qamar. Il poussa même la confiance jusqu'à
l'aller trouver à Acre, d'où l'on ne croyait pas qu'il revînt; mais
Djezzâr est trop habile pour verser le sang, quand il y a encore espoir
d'argent: il a fini par relâcher le prince, et le renvoyer même avec des
démonstrations d'amitié. Depuis lors, la Porte l'a nommé pacha de Damas,
où il réside aujourd'hui. Là, conservant la suzeraineté du pachalic
d'_Acre_ et du pays des Druzes, il a saisi _Sâd_, kiâya de l'émir, et
sous le prétexte qu'il est l'auteur des derniers troubles, il a menacé
de les lui faire payer de sa tête. Les Maronites, alarmés pour cet homme
qu'ils révèrent, ont offert 900 bourses pour sa rançon. Le pacha
marchande, et en aura 1,000; mais si, comme il est probable, l'or
s'épuise par tant de contributions, malheur au ministre et au prince! Le
sort de tant d'autres les attend; et l'on pourra dire qu'ils l'ont
mérité; car c'est l'impéritie de l'un et l'ambition de l'autre, qui, en
mêlant les Turks aux affaires des Druzes, ont porté à la tranquillité et
à la sûreté de leur nation, une atteinte dont elle sera long-temps à se
relever, si elle ne suit que le cours naturel des événements.

Revenons à la religion des Druzes. Ce qu'on a vu des opinions de
_Mahommad-ben-Ismaël_, peut en être regardé comme la définition. Ils ne
pratiquent ni circoncision, ni prières, ni jeûne; ils n'observent ni
prohibitions, ni fêtes. Ils boivent du vin, mangent du porc, et se
marient de soeur à frère. Seulement on ne voit plus chez eux d'alliance
publique entre les enfants et les pères. D'après ceci, l'on conclura
avec raison que les Druzes n'ont pas de culte: cependant il faut en
excepter une classe qui a des usages religieux marqués. Ceux qui la
composent, sont au reste de la nation ce qu'étaient les _initiés_ aux
_profanes_, ils se donnent le nom d'_Oqqâls_, qui veut dire
_spirituels_, par opposé au vulgaire qu'ils appellent _Djâhel_
(_ignorant_). Ils ont divers grades d'initiation, dont le plus élevé
exige le célibat. On les reconnaît au turban blanc qu'ils affectent de
porter, comme un symbole de leur pureté; et ils mettent tant d'orgueil à
cette pureté, qu'ils se croient souillés par l'attouchement de tout
profane. Si l'on mange dans leur plat, si l'on boit dans leur vase, ils
les brisent, et de là l'usage assez répandu dans le pays, d'une espèce
de vase à robinet d'où l'on boit sans y porter les lèvres. Toutes leurs
pratiques sont enveloppées de mystères: ils ont des _oratoires_ toujours
_isolés_, toujours placés sur des _lieux hauts_, et ils y tiennent des
assemblées secrètes, où les femmes sont admises. On prétend qu'ils y
pratiquent quelques cérémonies en présence d'une petite statue qui
représente un boeuf ou un veau; et l'on a voulu déduire de là qu'ils
descendaient des Samaritains. Mais outre que ce fait n'est pas avéré, le
culte du boeuf pourrait avoir d'autres origines. Ils ont un ou deux
livres qu'ils cachent avec le plus grand soin; mais le hasard a trompé
leur jalousie; car dans une guerre civile qui arriva il y a six à sept
ans, l'émir Yousef, qui est _Djâhel_, en trouva un dans le pillage d'un
de leurs oratoires. Des personnes qui l'ont lu, assurent qu'il ne
contient qu'un jargon mystique, dont l'obscurité fait sans doute le
prix pour les adeptes. On y parle du _Hakem B'amr-eh_, par lequel ils
désignent _Dieu_ incarné dans la personne du kalife: on y fait mention
d'une autre vie, d'un lieu de peines et d'un lieu de bonheur, où les
_Oqqâls_ auront, comme de raison, la première place. On y distingue
divers degrés de perfection auxquels on arrive par des épreuves
successives. Du reste, ces sectaires ont toute la morgue et tous les
scrupules de la superstition: ils sont incommuniquants, parce qu'ils
sont faibles; mais il est probable que s'ils étaient puissants, ils
seraient promulgateurs et intolérants. Le reste des Druzes, étranger à
cet esprit, est tout-à-fait insouciant des choses religieuses. Les
chrétiens qui vivent dans leur pays, prétendent que plusieurs admettent
la métempsycose; que d'autres adorent le soleil, la lune, les étoiles:
tout cela est possible; car, ainsi que chez les _Ansârié_, chacun livré
à son sens suit la route qui lui plaît; et ces opinions sont celles qui
se présentent le plus naturellement aux esprits simples. Lorsqu'ils vont
chez les Turks, ils affectent des dehors musulmans; ils entrent dans les
mosquées et font les ablutions et la prière. Passent-ils chez les
Maronites, ils les suivent à l'église et prennent l'eau bénite comme
eux. Plusieurs, importunés par les missionnaires, se sont fait baptiser;
puis sollicités par des Turks, ils se sont laissé circoncire, et ont
fini par mourir sans être ni chrétiens, ni musulmans; ils ne sont pas si
inconséquents en matières politiques.



§ IV.

Du gouvernement des Druzes.


Ainsi que les Maronites, les Druzes peuvent se partager en deux classes:
le peuple, et les _notables_ désignés par le nom de _chaiks_ et par
celui d'_émirs_, c'est-à-dire _descendants_ des _princes_. La condition
générale est celle de cultivateur. Soit comme fermier, soit comme
propriétaire, chacun vit sur son héritage, travaillant à ses mûriers et
à ses vignes: en quelques cantons l'on y joint les tabacs, les cotons et
quelques grains, mais ces objets sont peu considérables. Il paraît que
dans l'origine, toutes les terres furent, comme jadis parmi nous, aux
mains d'un petit nombre de familles. Mais pour les mettre en valeur, il
a fallu que les grands propriétaires fissent des ventes et des
arrentements; cette subdivision est devenue le principal mobile de la
force de l'état, en ce qu'elle a multiplié le nombre des intéressés à la
chose publique; cependant il subsiste des traces de l'inégalité
première, qui ont encore aujourd'hui des effets pernicieux. Les grands
biens que conservent quelques familles, leur donnent trop d'influence
sur toutes les démarches de la nation. Leurs intérêts particuliers ont
trop de poids dans la balance des intérêts publics. Ce qui s'est passé
dans ces derniers temps en a donné des exemples faits pour servir de
leçon. Toutes les guerres civiles ou étrangères qui ont troublé le pays,
ont été suscitées par l'ambition et les vues personnelles de quelques
maisons principales, telles que les _Lesbeks_, les _Djambelâts_, les
_Ismaëls de Solyma_, etc. Les chaiks de ces maisons, qui possèdent à eux
seuls le 10^{e} du pays, se sont fait des créatures par leur argent, et
ils ont fini par entraîner le reste des Druzes dans leurs dissensions.
Il est vrai que c'est peut-être à ce conflit de partis divers, que la
nation entière a dû l'avantage de n'être point asservie par son chef.

Ce chef, appelé _hâkem_ ou _gouverneur_, et aussi _émir_ ou _prince_,
est une espèce de roi ou général qui réunit en sa personne les pouvoirs
civils et militaires. Sa dignité passe tantôt du père aux enfants,
tantôt du frère au frère, selon le droit de la force bien plus que selon
des lois convenues. Les femmes, dans aucun cas, ne peuvent y former des
prétentions à titre d'héritage. Elles sont déja exclues de la succession
dans l'état civil; à plus forte raison le seront-elles dans l'état
politique. En général les états de l'Asie sont trop orageux, et
l'administration y exige trop nécessairement les talents militaires,
pour que les femmes osent s'en mêler. Chez les Druzes, lorsque la lignée
mâle manque dans la famille régnante, c'est à l'homme de la nation qui
réunit le plus de suffrages et de moyens, que passe l'autorité. Mais
avant tout, il doit obtenir l'agrément des Turks dont il devient le
vassal et le tributaire. Il arrive même qu'à raison de leur suzeraineté,
ils peuvent nommer le _hâkem_ contre le gré de la nation, ainsi que l'a
pratiqué Djezzâr dans la personne d'_Ismaël de Hasbêya_; mais cet état
de contrainte ne dure qu'autant qu'il est maintenu par la violence qui
l'établit. Les fonctions du gouverneur sont de veiller à l'ordre public,
d'empêcher les émirs, les chaiks et les villages de se faire la guerre;
il a droit de les réprimer par la force, s'ils désobéissent. Il est
aussi chef de la justice, et nomme les _qâdis_, en se réservant
toutefois à lui seul le droit de vie et de mort; il perçoit le tribut,
dont il paie au pacha une somme convenue chaque année. Ce tribut varie
selon que la nation sait se faire redouter: au commencement du siècle,
il était de 160 bourses (200,000 livres). _Melhem_ força les Turks de le
réduire à 60. En 1784, l'émir Yousef en payait 80, et en promettait 90.
Ce tribut, que l'on appelle _miri_, est imposé sur les mûriers, sur les
vignes, sur les cotons et sur les grains. Tout terrain ensemencé paie à
raison de son étendue; chaque pied de mûrier est taxé 3 medins,
c'est-à-dire 3 sous 9 deniers. Le cent de pieds de vigne paie une
piastre ou 40 medins. Souvent l'on refait à neuf les rôles de
dénombrement; afin de conserver l'égalité dans l'imposition. Les chaiks
et émirs n'ont aucun privilége à cet égard, et l'on peut dire qu'ils
contribuent aux fonds publics à raison de leur fortune. La perception se
fait presque sans frais; chacun paie son contingent à _Dair-el-Qamar_,
s'il lui plaît, ou à des collecteurs du prince qui parcourent le pays
après la récolte des soies. Le bénéfice du tribut est pour le prince, en
sorte qu'il est intéressé à réduire les demandes des Turks: il le serait
aussi à augmenter l'impôt; mais cette opération exige le consentement
des notables, qui ont le droit de s'y opposer. Leur consentement est
également nécessaire pour la guerre et pour la paix. Dans ces cas,
l'_émir_ doit convoquer des assemblées générales, et leur exposer l'état
des affaires. Tout _chaik_ et tout paysan qui, par son esprit ou son
courage, a quelque crédit, a droit d'y donner sa voix; en sorte que l'on
peut regarder le gouvernement comme un mélange tempéré d'aristocratie,
de monarchie et de démocratie. Tout dépend des circonstances: si le
gouverneur est homme de tête, il est absolu; s'il en manque, il n'est
rien. La raison de cette vicissitude est qu'il n'y a point de lois
fixes; et ce cas, qui est commun à toute l'Asie, est la cause radicale
de tous les désordres de ses gouvernements.

Ni l'émir principal, ni les émirs particuliers n'entretiennent de
troupes: ils n'ont que des gens attachés au service domestique de leur
maison, et quelques esclaves noirs. S'il s'agit de faire la guerre,
tout homme, chaik ou paysan, en état de porter les armes, est appelé à
marcher. Chacun alors prend un petit sac de farine, un fusil, quelques
balles, quelque peu de poudre fabriquée dans le village, et il se rend
au lieu désigné par le gouverneur. Si c'est une guerre civile, comme il
arrive quelquefois, les serviteurs, les fermiers, les amis s'arment
chacun pour leur patron, ou pour leur chef de famille, et se rangent
autour de lui. Souvent en pareil cas l'on croirait que les partis
échauffés vont se porter aux derniers désordres; mais rarement
passent-ils aux voies de fait, et surtout au meurtre: il intervient
toujours des médiateurs, et la querelle s'apaise d'autant plus vite, que
chaque patron est obligé d'entretenir ses partisans de vivres et de
munitions. Ce régime, qui a d'heureux effets dans les troublés civils,
n'est pas sans abus pour les guerres du dehors: celle de 1784 en a fait
preuve. Djezzâr, qui savait que toute l'armée vivait aux frais de l'émir
Yousef, affecta de temporiser; les Druzes qui trouvaient doux d'être
nourris sans rien faire, prolongèrent les opérations; mais l'émir
s'ennuya de payer, et il conclut un traité dont les conditions ont été
fâcheuses et pour lui, et par contrecoup pour la nation, puisqu'il est
constant que les vrais intérêts du prince et des sujets sont toujours
inséparables.

Les usages dont j'ai été témoin dans ces circonstances, représentent
assez bien ceux des temps anciens. Lorsque l'émir et les chaiks eurent
décidé la guerre à _Dair-el-Qamar_, des crieurs montèrent le soir sur
les sommets de la montagne; et là ils commencèrent à crier à haute voix:
_A la guerre, à la guerre; prenez le fusil, prenez les pistolets; nobles
chaiks, montez à cheval; armez-vous de la lance et du sabre; rendez-vous
demain à Dair-el-Qamar. Zèle de Dieu! zèle des combats!_ Cet appel,
entendu des villages voisins, y fut répété; et comme tout le pays n'est
qu'un entassement de hautes montagnes et de vallées profondes, les cris
passèrent en peu d'heures jusqu'aux frontières. Dans le silence de la
nuit, l'accent des cris et le long retentissement des échos, joints à la
nature du sujet, avaient quelque chose d'imposant et de terrible. Trois
jours après, il y avait 15,000 _fusils_ à Dair-el-Qamar, et l'on eût pu
sur-le-champ entamer les opérations.

L'on conçoit aisément que des troupes de ce genre ne ressemblent en rien
à notre militaire d'Europe; elles n'ont ni uniformes, ni ordonnance, ni
distribution; c'est un attroupement de paysans en casaque courte, les
jambes nues et le fusil à la main. A la différence des Turks et des
Mamlouks, ils sont tous à pied; les émirs seuls et les chaiks ont des
chevaux d'assez peu de service, vu la nature âpre et raboteuse du
terrain. La guerre qu'on y peut faire est purement une guerre de poste.
Jamais les Druzes ne se risquent en plaine; et ils ont raison: ils y
supporteraient d'autant moins le choc de la cavalerie, qu'ils n'ont pas
même de baïonnettes à leurs fusils. Tout leur art consiste à gravir sur
les rochers, à se glisser parmi les broussailles et les blocs de pierre,
et à faire de là un feu assez dangereux, en ce qu'ils sont à couvert,
qu'ils tirent à leur aise, et qu'ils ont acquis par la chasse et des
jeux d'émulation, l'habitude de tirer juste. Ils entendent assez bien
les irruptions à l'improviste, les surprises de nuit, les embuscades et
tous les coups de main où l'on peut aborder l'ennemi promptement et
corps à corps. Ardents à pousser leurs succès, prompts à se décourager
et à reprendre courage, hardis jusqu'à la témérité, quelquefois même
féroces, ils ont surtout deux qualités qui font les excellentes troupes:
ils obéissent exactement à leurs chefs, et sont d'une sobriété et d'une
vigueur de santé désormais inconnues chez les nations civilisées. Dans
la campagne de 1784, ils passèrent trois mois en plein air, sans tentes,
et n'ayant pour tout meuble qu'une peau de mouton; cependant il n'y eut
pas plus de malades et de morts que s'ils eussent été dans leurs
maisons. Leurs vivres consistaient, comme en tout autre temps, en petits
pains cuits sous la cendre ou sur une brique, en oignons crus, en
fromage, en olives, en fruit et quelque peu de vin. La table des chefs
était presque aussi frugale, et l'on peut assurer qu'ils ont vécu 100
jours, où un même nombre de Français et d'anglais ne vivrait pas 10. Ils
ne connaissent ni la science des fortifications, ni l'artillerie, ni les
campements, en un mot, rien de ce qui fait l'art de la guerre. Mais s'il
se trouvait parmi eux quelques hommes qui en eussent l'idée, ils en
prendraient facilement le goût, et deviendraient une milice redoutable.
Elle serait d'autant plus aisée à former, que les mûriers et les vignes
ne suffisent pas pour les occuper toute l'année, et qu'il leur reste
beaucoup de temps[227] que l'on pourrait employer aux exercices
militaires. Dans les derniers recensements des hommes armés, on en a
compté près de 40,000; ce qui suppose pour le total de la population
environ 120,000 ames: il y a peu à y ajouter, parce qu'il n'y a point de
Druzes dans les villes de la côte. La surface du pays étant de 110
lieues carrées, il en résulte pour chaque lieue, 1,090 ames; ce qui
égale la population de nos meilleures provinces. Pour sentir combien est
forte cette proportion, l'on observera que le sol est rude, qu'il reste
encore beaucoup de sommets incultes, que l'on ne recueille pas en
grains de quoi se nourrir 3 mois par an, qu'il n'y a aucune manufacture,
que toutes les exportations se bornent aux soies et aux cotons, dont la
balance surpasse de bien peu l'entrée du blé de _Haurân_, des huiles de
Palestine, du riz et du café que l'on tire de _Baîrout_. D'où vient donc
cette affluence d'hommes sur un si petit espace? Toute analyse faite, je
n'en puis voir de cause, que le rayon de liberté qui y luit. Là, à là
différence du pays turk, chacun jouit, dans la sécurité, de sa propriété
et de sa vie. Le paysan n'y est pas plus aisé qu'ailleurs; mais il est
tranquille: _il ne craint point_, comme je l'ai entendu dire plusieurs
fois, _que l'aga, le quâiemmaquâm, ou le bacha envoient des djendis[228]
piller la maison, enlever la famille, donner la bastonnade, etc._ Ces
excès sont inouis dans la montagne. La sécurité y a donc été un premier
moyen de population, par l'attrait que tous les hommes trouvent à se
multiplier partout où il y a de l'aisance. La frugalité de la nation,
qui consomme peu en tout genre, a été un second moyen aussi puissant.
Enfin un troisième est l'émigration d'une foule de familles chrétiennes
qui désertent journellement les provinces turkes pour venir s'établir
dans le Liban; elles y sont accueillies des Maronites par fraternité de
religion, et des Druzes par tolérance et par l'intérêt bien entendu de
multiplier dans leur pays le nombre des cultivateurs, des consommateurs
et des alliés. Tous vivent en paix; mais je dois dire que les Chrétiens
montrent souvent un zèle indiscret et tracassier, propre à la troubler.

La comparaison que les Druzes ont souvent lieu de faire de leur sort, à
celui des autres sujets turks, leur a donné une opinion avantageuse de
leur condition, qui, par une gradation naturelle, a rejailli sur leurs
personnes. Exempts de la violence et des insultes du despotisme, ils se
regardent comme des hommes plus parfaits que leurs voisins, parce qu'ils
ont le bonheur d'être moins avilis. De là s'est formé un caractère plus
fier, plus énergique, plus actif, un véritable esprit républicain. On
les cite dans tout le Levant pour être inquiets, entreprenants, hardis
et braves jusqu'à la témérité: on les a vus en plein jour fondre dans
Damas, au nombre de 300 seulement, et y répandre le désordre et le
carnage. Il est remarquable qu'avec un régime presque semblable, les
Maronites n'ont point ces qualités au même degré: j'en demandai un jour
la raison dans une assemblée où l'on en faisait l'observation, au sujet
de quelques faits passés récemment; après un moment de silence, un
vieillard maronite écartant sa pipe de sa bouche, et roulant le bout de
sa barbe dans ses doigts, me répondit: _Peut-être les Druzes
craindraient-ils plus la mort, s'ils croyaient à ce qui la suit_. Ils
n'admettent pas non plus la morale du pardon des injures. Personne n'est
aussi ombrageux qu'eux sur le point d'honneur. Une insulte dite ou faite
à ce nom et à _la barbe_, est sur-le-champ punie de coups de _kandjar_
ou de fusil, pendant que chez le peuple des villes, elle n'aboutit qu'à
des cris d'injures. Cette délicatesse a causé dans les manières et le
propos une réserve ou, si l'on veut, une politesse que l'on est surpris
de trouver chez les paysans. Elle passe même jusqu'à la dissimulation et
à la fausseté, surtout dans les chefs, que de plus grands intérêts
obligent à de plus grands ménagements. La circonspection est nécessaire
à tous, par les conséquences redoutables du _talion_, dont j'ai parlé.
L'usage peut nous en paraître barbare; mais il a le mérite de suppléer à
la justice régulière, toujours incertaine et lente dans des états
troublés et presque anarchiques.

Les Druzes ont un autre point d'honneur arabe, celui de l'hospitalité.
Quiconque se présente à leur porte à titre de suppliant ou de passager
est sûr de recevoir le logement et la nourriture de la manière la plus
généreuse et la moins affectée. J'ai vu en plusieurs rencontres de
simples paysans donner le dernier morceau de pain de leur maison au
passant affamé; et lorsque je leur faisais l'observation qu'ils
manquaient de prudence: _Dieu est libéral et magnifique_,
répondaient-ils, _et tous les hommes sont frères_. Aussi personne ne
s'avise de tenir auberge dans leur pays, non plus que dans le reste de
la Turkie. Lorsqu'ils contractent avec leur hôte l'engagement sacré du
_pain_ et du _sel_, rien ne peut par la suite le leur faire violer: on
en cite des traits qui font le plus grand honneur à leur caractère. Il y
a quelques années qu'un aga de janissaires, coupable de rébellion,
s'enfuit de Damas, et se retira chez les Druzes. Le pacha le sut et le
demanda à l'émir, sous peine de guerre; l'émir le demanda au chaik
_Talhouq_ qui l'avait reçu; mais le chaik indigné répondit: _Depuis
quand a-t-on vu les Druzes livrer leurs hôtes? Dites à l'émir que tant
que Talhouq gardera sa barbe, il ne tombera pas un cheveu de la tête de
son réfugié_. L'émir menaça de l'enlever de force; Talhouq arma sa
famille. L'émir, craignant une émeute, prit une voie usitée comme
juridique dans le pays; il déclara au chaik qu'il ferait couper 50
mûriers par jour, jusqu'à ce qu'il rendît l'aga. On en coupa 1,000, et
Talhouq resta inébranlable. A la fin, les autres chaiks indignés prirent
fait et cause, et le soulèvement allait devenir général, quand l'aga, se
reprochant d'occasioner tant de désordres, s'évada à l'insu même de
Talhouq[229].

Les Druzes ont aussi le préjugé des Bedouins sur la naissance: comme
eux, ils attachent un grand prix à l'ancienneté des familles: cependant
l'on ne peut pas dire qu'il en résulte des inconvénients essentiels. La
noblesse des émirs et des chaiks ne les dispense pas de payer le tribut,
en proportion de leurs revenus; elle ne leur donne aucune prérogative,
ni dans la possession des biens-fonds, ni dans celle des emplois. On ne
connaît dans le pays, non plus que dans toute la Turkie, ni droits de
chasse, ni glèbe, ni dîmes seigneuriales ou ecclésiastiques, ni
francs-fiefs, ni lods et ventes: tout est, comme l'on dit, en
_franc-aleu_: chacun, après avoir payé son miri, sa ferme ou sa rente,
est maître chez soi. Enfin, par un avantage particulier, les Druzes et
les Maronites ne paient point le rachat des successions, et l'émir ne
s'arroge pas, comme le sultan, la propriété foncière et universelle:
néanmoins il existe dans la loi des héritages un abus qui a de fâcheux
effets. Les pères ont, comme dans le droit romain, la faculté
d'avantager tel de leurs enfants qu'il leur plaît; et de là il est
arrivé, dans plusieurs familles de chaiks, que tous les biens se sont
rassemblés sur un même sujet, qui s'en est servi pour intriguer et
cabaler, pendant que ses parents sont demeurés, comme l'on dit, _princes
d'olives et de fromage_; c'est-à-dire, pauvres comme des paysans.

Par une suite de leurs préjugés, les Druzes n'aiment pas à s'allier hors
de leurs familles. Ils préfèrent toujours leur parent, fût-il pauvre, à
un étranger riche; et l'on a vu plus d'une fois de simples paysans
refuser leurs filles à des marchands de Saïde et de Baîrout, qui
possédaient 12 et 15,000 piastres. Ils conservent aussi jusqu'à un
certain point l'usage des Hébreux, qui voulait que le frère épousât la
veuve du frère; mais il ne leur est pas particulier, et ils le
partagent, ainsi que plusieurs autres de cet ancien peuple, avec les
habitants de la Syrie, et en général avec les peuples arabes.

En résumé, le caractère propre et distinctif des Druzes est, comme je
l'ai dit, une sorte d'esprit républicain qui leur donne plus d'énergie
qu'aux autres sujets turks, et une insouciance de religion qui contraste
beaucoup avec le zèle des musulmans et des chrétiens. Du reste, leur vie
privée, leurs usages, leurs préjugés sont ceux des autres Orientaux. Ils
peuvent épouser plusieurs femmes, et les répudier quand il leur plaît;
mais, à l'exception de l'émir et de quelques notables, les cas en sont
très-rares. Occupés de leurs travaux champêtres, ils n'éprouvent point
ces besoins factices, ces passions exagérées que le désoeuvrement donne
aux habitants des villes. Le voile que portent leurs femmes est lui-même
un préservatif de ces désirs qui troublent la société. Chaque homme ne
connaît de visage de femme que celui de la sienne, de sa mère, de sa
soeur et de sa belle-soeur. Chacun vit au sein de sa famille et se
répand peu au dehors. Les femmes, celles même des chaiks, pétrissent le
pain, brûlent le café, lavent le linge, font la cuisine, en un mot,
vaquent à tous les ouvrages domestiques. Les hommes cultivent les vignes
et les mûriers, construisent des murs d'appui pour les terres, creusent
et conduisent, des canaux d'arrosement. Seulement le soir ils
s'assemblent quelquefois dans la cour, l'aire ou la maison du chef du
village ou de la famille; et là, assis en rond, les jambes croisées, la
pipe à la bouche, le poignard à la ceinture, ils parlent de la récolte
et des travaux, de la disette ou de l'abondance, de la paix ou de la
guerre, de la conduite de l'émir, de la quantité de l'impôt, des faits
du passé, des intérêts du présent, des conjectures de l'avenir. Souvent
les enfants, las de leurs jeux, viennent écouter en silence; et l'on est
étonné de les voir, à 10 ou 12 ans, raconter d'un air grave pourquoi
_Djezzâr_ a déclaré la guerre à l'émir _Yousef_, combien le prince a
dépensé de bourses, de combien l'on augmentera le miri, combien il y
avait de _fusils_ au camp, et qui possédait la meilleure jument. Ils
n'ont pas d'autre éducation: on ne leur fait lire ni les psaumes, comme
chez les Maronites, ni le _Qôran_, comme chez les musulmans; à peine les
chaiks savent-ils écrire un billet. Mais, si leur esprit est vide de
connaissances utiles ou agréables, du moins n'est-il pas préoccupé
d'idées fausses et nuisibles; et sans doute cette ignorance de la nature
vaut bien la sottise de l'art. Il en est du moins résulté un avantage,
qui est que les esprits étant tous à peu près égaux, l'inégalité des
conditions ne s'est pas rendue aussi sensible. En effet, l'on ne voit
point chez les Druzes cette grande distance entre les rangs qui, dans la
plupart des sociétés, avilit les petits sans améliorer les grands.
Chaiks ou paysans, tous se traitent avec cette familiarité raisonnable
qui ne tient ni de la licence, ni de la servitude. Le grand émir
lui-même n'est point un homme différent des autres: c'est un bon
gentilhomme campagnard, qui ne dédaigne pas de faire asseoir à sa table
le plus simple fermier. En un mot, ce sont les moeurs des temps anciens,
c'est-à-dire les moeurs de la vie champêtre, par laquelle toute nation a
été obligée de commencer; en sorte que l'on peut établir que tout peuple
chez qui on les trouve n'est encore qu'à la première époque de son état
social.



§ V.

Des Motouâlis.


A l'orient du pays des Druzes, dans la vallée profonde qui sépare leurs
montagnes de celles du pays de Damas, habite un autre petit peuple connu
en Syrie sous le nom de _Motouâlis_. Le caractère qui les distingue des
autres habitants de la Syrie est qu'ils suivent le parti d'Ali, comme
les Persans, pendant que tous les Turks suivent celui d'_Omar_ ou de
_Moâouia_. Cette distinction, fondée sur le schisme qui, l'an 36 de
l'hedjire, partagea les Arabes sur les _successeurs_ de Mahomet,
entretient, comme je l'ai dit, une haine irréconciliable entre les deux
partis. Les sectateurs d'Omar, qui se regardent comme seuls
_orthodoxes_, se qualifient de _Sonnites_, qui a le même sens, et
appellent leurs adversaires _Chiites_, c'est-à-dire _sectateurs_
(d'Ali). Le mot de _motouâli_ a la même signification dans le dialecte
de Syrie. Les sectateurs d'Ali, qui prennent ce nom en mauvaise part, y
substituent celui d'_Adlié_, qui veut dire partisans de la _justice_
(littéralement justiciers); et ils ont pris cette dénomination en
conséquence d'un point de doctrine qu'ils ont élevé contre la croyance
des _sonnites_. Voici ce qu'en dit un petit ouvrage arabe, intitulé:
_Fragments théologiques sur les sectes et religions du monde_[230].

«On appelle _Adlié_ ou _Justiciers_, des sectaires qui prétendent que
Dieu n'agit que par des principes de justice conformes à la raison des
hommes. Dieu ne peut, disent-ils, proposer un culte impraticable, ni
ordonner des actions impossibles, ni obliger à des choses hors de
portée: mais en ordonnant l'obéissance, il donne la faculté, il éloigne
la cause du mal, il permet le raisonnement; il demande ce qui est
facile, et non ce qui est difficile; il ne rend point responsable de la
faute d'autrui; il ne punit point d'une action étrangère; il ne trouve
pas mauvais dans l'homme ce que lui-même a créé en lui, et il n'exige
pas qu'il prévienne ce que la destinée a décrété sur lui, parce que cela
serait une _injustice_ et une _tyrannie_ dont Dieu est incapable par la
perfection de son être.» A cette doctrine, qui choque diamétralement
celle des _Sonnites_, les Motouâlis ajoutent des pratiques exterieures
qui entretiennent leur aversion mutuelle. Par exemple, ils maudissent
Omar et Moâouia comme usurpateurs et rebelles: ils célèbrent Ali et
Hosain comme saints et martyrs. Ils commencent les ablutions par le
coude, au lieu de les commencer par le bout du doigt, comme les Turks;
ils se réputent souillés par l'attouchement des étrangers; et, contre
l'usage général du Levant, ils ne boivent ni ne mangent dans le vase qui
a servi à une personne qui n'est pas de leur secte, ils ne s'asseyent
même pas à la même table.

Ces principes et ces usages, en isolant les Motouâlis de leurs voisins,
en ont fait une société distincte. On prétend qu'ils existent depuis
long-temps en corps de nation dans cette contrée; cependant leur nom n'a
point paru avant ce siècle dans les livres; il n'est pas même sur les
cartes de d'Anville: La Roque, qui parlait de leur pays il y a moins de
cent ans, ne les désigne que par celui d'_Amédiens_. Quoi qu'il en soit,
ils ont dans ces derniers temps fixé l'attention de la Syrie par leurs
guerres, leurs brigandages, leurs progrès et leurs revers. Avant le
milieu du siècle, ils ne possédaient que Balbek, leur chef-lieu, et
quelques cantons dans la vallée et dans l'Anti-Liban, d'où ils
paraissent originaires. A cette époque on les trouve gouvernés comme les
Druzes, c'est-à-dire partagés sous un nombre de _chaiks_ ayant un chef
principal, tiré de la famille de _Harfouche_. Après 1750, ils
s'étendirent dans le haut du Beqââ, et s'introduisirent dans le Liban,
où ils occupèrent des terrains appartenants aux Maronites jusque vers
_Becharrai_. Ils les incommodèrent même par leurs brigandages, au point
que l'émir Yousef se vit obligé de les attaquer à force ouverte et de
les chasser. D'autre part, leurs progrès les avaient conduits le long de
leur rivière jusqu'auprès de _Sour_ (Tyr). Ce fut dans ces
circonstances, en 1760, que Dâher eût l'adresse de se les attacher. Les
pachas de Saïde et de Damas réclamaient des tributs qu'on négligeait de
leur payer; ils se plaignaient de divers dégâts causés à leurs sujets
par les Motouâlis: ils eussent voulu les châtier; mais la vengeance
n'était ni sûre ni facile. Dâher intervint; il se rendit caution du
tribut, promit de surveiller les déprédations, et par ce moyen, il
s'acquit des alliés qui pouvaient, disait-on, armer dix mille cavaliers,
tous gens résolus et redoutés. Peu de temps après, ils s'emparèrent de
_Sour_ (Tyr), et ils firent de ce village leur entrepôt maritime: en
1771, ils servirent utilement Ali-Bek et Dâher contré les Ottomans. Mais
pendant leur absence, l'émir Yousef ayant armé les Druzes, vint saccager
leur pays. Il était devant le château de Djezîn, quand les Motouâlis
revenant de Damas, apprirent la nouvelle de cette invasion. Au récit des
barbaries qu'avaient commises les Druzes, un corps avancé de 500 hommes
seulement fut tellement saisi de rage, qu'il poussa sur-le-champ vers
l'ennemi, résolu de périr en se vengeant. Mais la surprise et le
désordre qu'ils jetèrent, et la discorde qui régnait entre les factions
de Mansour et de Yousef, favorisèrent cette manoeuvre désespérée, au
point que toute l'armée, composée de vingt-cinq mille hommes, subit la
déroute la plus complète. Dans les années suivantes, les affaires de
Dâher ayant pris une fâcheuse tournure, les Motouâlis se refroidirent
pour lui; enfin ils l'abandonnèrent dans la catastrophe où il perdit la
vie. Mais ils ont porté la peine de leur imprudence sous
l'administration du pacha qui lui a succédé. Depuis l'année 1777,
Djezzâr, maître d'_Acre_ et de _Saïde_, n'a cessé de travailler à leur
perte. Sa persécution les força en 1784 de se réconcilier avec les
Druzes et de faire cause commune avec l'émir Yousef, pour lui résister.
Quoique réduits à moins de 700 fusils, ils firent plus dans cette
campagne que 15 à 20,000 Druzes et Maronites rassemblés sous
Dair-el-Qamar. Eux seuls enlevèrent le lieu fort de _Mar-Djêbaa_, et
passèrent au fil du sabre 50 à 60 _Arnautes_[231] qui le gardaient. Mais
la mésintelligence des chefs druzes ayant fait avorter toutes les
opérations, le pacha a fini par s'emparer de toute la vallée et de la
ville même de Balbek. A cette époque, on ne comptait pas plus de 500
familles de Motouâlis, qui se sont réfugiées dans l'Anti-Liban et dans
le Liban des Maronites; et désormais proscrites de leur sol natal, il
est probable qu'elles finiront par s'anéantir, et par emporter avec
elles le nom même de cette nation.

Tels sont les peuples particuliers qui se trouvent compris dans
l'enceinte de la Syrie. Le reste de la population qui forme la plus
grande masse, est, comme je l'ai dit, composé de Turks, de Grecs, et de
la race arabe. Il me reste à faire un tableau de la distribution
géographique du pays, selon l'administration turke, et à y joindre
quelques considérations générales sur le résultat des forces et des
revenus, sur la forme du gouvernement, et enfin sur le caractère et les
moeurs de ces peuples.

Mais avant de passer à ces objets, je crois devoir donner une idée des
mouvements qui ont failli dans ces derniers temps causer une révolution
importante, et susciter en Syrie une puissance indépendante: je veux
parler de l'insurrection du chaik _Daher_, qui pendant plusieurs années
a attiré les regards des politiques. Un exposé succinct de son histoire
sera d'autant plus intéressant, qu'il est neuf, et que ce que l'on en a
appris par les nouvelles publiques, a été peu propre à donner une idée
juste de l'état des affaires dans ces pays éloignés.

FIN DU TOME PREMIER.



TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.



  ÉTAT PHYSIQUE DE L'ÉGYPTE.

                                                                      Page.

  CHAPITRE PREMIER.--De l'Égypte en général, et de la
  ville d'Alexandrie                                                     1

  CHAP. II.--Du Nil, et de l'extension du Delta                         14

  CHAP. III.--De l'exhaussement du Delta                                27

  CHAP. IV.--Des vents et de leurs phénomènes                           44

  CHAP. V.--Du climat et de l'air                                       54


  ÉTAT POLITIQUE DE L'ÉGYPTE.

  CHAPITRE I^{er}.--Des diverses races des habitants de
  l'Égypte                                                              59

  CHAP. II.--Précis de l'histoire des Mamlouks                          80

  CHAP. III.--Précis de l'histoire d'Ali-Bek                            92

  CHAP. IV.--Précis des événements arrivés depuis la
  mort d'Ali-Bek jusqu'en 1785                                         114

  CHAP. V.--État présent de l'Égypte                                   129

  CHAP. VI.--Constitution de la milice des Mamlouks                    131

    § I. Vêtements des Mamlouks                                        134

    § II. Équipage des Mamlouks                                        136

    § III. Armes des Mamlouks                                          138

    § IV. Éducation et exercices des Mamlouks                          140

    § V. Art militaire des Mamlouks                                    142

    § VI. Discipline des Mamlouks                                      144

    § VII. Moeurs des Mamlouks                                         146

    § VIII. Gouvernement des Mamlouks                                  147

  CHAP. VII                                                            149

    § I. État du peuple en Égypte                                    _ibid._

    § II. Misère et famine des dernières années                        152

    § III. État des arts et des esprits                                162

  CHAP. VIII.--État du commerce                                        163

  CHAP. IX.--De l'isthme de Suez, et de la jonction de
  la mer Rouge à la Méditerranée                                       166

  CHAP. X.--Des douanes et des impôts.                                 175

    Du commerce des Francs au Kaire                                    178

  CHAP. XI.--De la ville du Kaire                                      183

    Population du Kaire et de l'Égypte                                 186

  CHAP. XII.--Des maladies de l'Égypte                                 189

    § I. De la perte de la vue                                       _ibid._

    § II. De la petite-vérole                                          193

    § III. De la peste                                                 199

  CHAP. XIII.--Tableau résumé de l'Égypte                              203

    Des exagérations des voyageurs                                     210

  CHAP. XIV. Des ruines et des pyramides                               213

  Note                                                                 226


  ÉTAT PHYSIQUE DE LA SYRIE.

  CHAPITRE I^{er}.--Géographie et histoire naturelle de la
  Syrie                                                                258

    § I. Aspect de la Syrie                                            260

    § II. Des montagnes                                                261

    § III. Structure des montagnes                                     269

    § IV. Volcans et tremblements                                      271

    § V. Des sauterelles                                               273

    § VI. Qualités du sol                                              275

    § VII. Des rivières et des lacs                                    276

    § VIII. Du climat                                                  279

    § IX. Qualités de l'air                                            286

    § X. Qualités des eaux                                             288

    § XI. Des vents                                                    289

  CHAP. II.--Considérations sur les phénomènes des vents,
  des nuages, des pluies, des brouillards et du tonnerre               292

  ÉTAT POLITIQUE DE LA SYRIE.

  CHAPITRE I^{er}.--Des habitants de la Syrie                          314

  CHAP. II.--Des peuples pasteurs ou errants de la Syrie.              324

    § I. Des Turkmans                                                _ibid._

    § II. Des Kourdes                                                  326

    § III. Des Arabes-Bédouins                                         330

  CHAP. III.--Des peuples agricoles de la Syrie                        363

    § I. Des Ansârié                                                 _ibid._

    § II. Des Maronites                                                369

    § III. Des Druzes                                                  388

    § IV. Du gouvernement des Druzes                                   411

    § V. Des Motouâlis                                                 427

FIN DE LA TABLE.

[Illustration: VUE DE SPHYINX]

[Illustration: VUE DE PYRAMIDES DE DJIZÉ]

[Illustration: CARTE DE L'ÉGYPTE]


NOTES:

[1] _Vulgò_, raquette, arbre à cochenille.

[2] Le calcul le plus suivi à Alexandrie porte la hauteur du fût, y
compris le chapiteau, à 96 pieds, et la circonférence à 28 pieds 3
pouces.

[3] Ras el-tin: prononcez, _tîne_.

[4] Prononcez _kalidge_.

[5] En arabe _el qali_, dont on a fait le nom du sel al-kali.

[6] Ces coquillages sont surtout des hérissons, des volutes, des
bivalves, et une espèce en forme de lentilles. Voyez le docteur Shaw,
_Voyage au Levant_.

[7] Celui-là est gris, taché de noir et quelquefois de rouge.

[8] Chaque tribu a ses routes particulières, pour éviter les disputes.

[9] D'ailleurs il n'existe pas dix arbres dans ce désert, et il paraît
incapable d'en produire.

[10] Ils l'appellent _saint_, _béni_, _sacré_; et lors des nouvelles
eaux, c'est-à-dire de l'ouverture des canaux, on voit les mères plonger
les enfants dans le courant, avec le préjugé que ces eaux ont une vertu
purifiante et divine, telle que la supposèrent les anciens à tous les
fleuves.

[11] On se sert, pour cet effet, d'amandes amères, dont on frotte le
vase, et alors elle est réellement légère et bonne. Mais il n'y a que la
soif, ou la prévention, qui puisse la mettre au-dessus de nos fontaines
et de nos grandes rivières, telles que la Seine et la Loire.

[12] _Herod._, lib. II, p. 105, édit. Wesseling, in-fol.

[13] _Lettres sur l'Égypte_, tom. 1, p. 16.

[14] _Geogr. Strabonis, interpret. Casaubon._ édit. 1707, lib. XVII. p.
1152.

[15] Voyez l'excellent _Mémoire de d'Anville sur l'Égypte_, in-4º, 1765,
p. 77.

[16] Odyssée, liv. IV.

[17] _Herod._, lib. II, p. 106 et 107.

[18] Il ne s'en faut que de 1,300 toises.

[19] On peut reprocher à Homère de n'être pas exact, quand il dit que le
Phare était vis-à-vis du Nil; mais pour l'excuser on peut dire que,
parlant de l'Égypte comme du bout du monde, il n'a pas dû se piquer
d'une précision stricte. En second lieu, la branche Canopique allait
jadis par les lacs s'ouvrir près d'Abouqir; et si, comme la vue du
terrain me le fait penser, elle passa jadis à l'ouest même d'Abouqir,
qui aurait été une île, Homère a pu dire, avec raison, que le Phare
était vis-à-vis du Nil.

[20] Voyez _Voyage en Arabie_, par C. Niebuhr, in-4º, qu'il faut
distinguer de la _Description de l'Arabie_, par le même, 2 vol. in-4º.

[21] Lib. II, p. 123.

[22] Voyez _Voyage pittoresque de la Grèce_, tom. II.

[23] Cette position convient beaucoup à Bolbitine.

[24] _Lettre_ 1, p. 12.

[25] _Herod._, lib. II.

[26] En effet, on serait plus porté, sur l'inspection de la carte, à
croire que ce fut là jadis le cours du fleuve; quant aux pétrifications
de mâts et de vaisseaux entiers dont parle Siccard, elles auraient bien
besoin, pour être crues, d'être constatées par des voyageurs plus
éclairés que ce missionnaire.

[27] Pag. 12 et suiv.

[28] _Lettre 1_, p. 12.

[29] Lib. II, p. 109.

[30] Lib. XVII.

[31] J'en ai mesuré plusieurs avec un pied-de-roi de cuivre, mais j'ai
trouvé qu'elles variaient toutes depuis une jusqu'à 3 lignes. Le drââ
Stambouli a 28 doigts, ou 24 pouces moins une ligne.

[32] En arabe, _meqiâs, instrument mesureur, mesuroir_.

[33] Le docteur Pocoke, qui a fait plusieurs bonnes observations sur le
Nil, s'est tout-à-fait perdu dans l'explication du texte de Kâlkâchenda:
il a cru, sur un premier passage louche, que le nilomètre du temps
d'Omar n'était que de douze coudées; et il a bâti sur cette erreur un
édifice de conjectures fausses. _Voyage de Pocoke_, tom. II, p. 278.

[34] _Voyage en Arabie_, tom. 1, p. 102.

[35] Le 17 mai, la colonne avait onze pieds hors de l'eau, le 3 juin
elle en avait onze et demi; donc en dix-sept jours il y eut une
demi-coudée. _Voyage de Pocoke_, tom. II.

[36] Le lit du fleuve s'est exhaussé lui-même comme le reste du terrain.

[37] Dans le bas Delta, on arrose par le moyen des roues, parce que
l'eau est à fleur de terre; mais dans le haut Delta, il faut établir des
chapelets sur les roues, ou élever l'eau par des potences mobiles. On en
voit beaucoup sur la route de Rosette au Kaire, et l'on se convaincra
que ce travail pénible a un effet très-borné.

[38] _Herod._, lib. II. Cette anecdote chagrine beaucoup les
chronologistes modernes, qui placent Sésostris avant Moïse, au temps
duquel les chariots subsistaient encore; mais ce n'est pas la faute
d'Hérodote, si l'on n'a pas entendu son système de chronologie, le
meilleur de l'antiquité.

[39] Il serait curieux de constater en quelle proportion il continue
jusqu'à Asouan. Des Coptes que j'ai interrogés à ce sujet, m'ont assuré
qu'il était infiniment plus élevé dans tout le Saïd qu'au Kaire.

[40] _Hérod._, lib. II.

[41] Cette quantité de canaux est une raison qui peut faire varier les
degrés de l'inondation: car s'il y en a beaucoup, et qu'ils soient
profonds, l'eau s'écoulera plus vite, et s'élèvera moins; s'il y en a
peu, et qu'ils soient superficiels, il arrivera le contraire.

[42] Depuis la publication de ce voyage, l'on m'a fait connaître un
mémoire de Fréret (Acad. des Inscrip., tom. XVI), dans lequel ces
questions se trouvent avoir été débattues dès 1745. Dans ce Mémoire, ce
savant critique, attaquant de front le récit d'Hérodote et le témoignage
des prêtres égyptiens, prétend que le Delta n'a subi aucun changement
depuis les siècles les plus reculés: il fonde ses raisons contre son
accroissement, sur la position des villes de _Tanis_, de _Damiât_ et de
_Rosette_, mais les faits qu'il cite sont vagues, et la différence de la
mesure de Niebuhr en excès sur celle d'Hérodote, est un argument
péremptoire contre son sentiment. A l'égard de son exhaussement, il
prouve par plus d'auteurs que je n'en ai cités, que depuis Moeris
jusqu'à la fin du quinzième siècle, l'inondation n'a pas cessé d'être la
même: ce n'est que depuis ce temps que les voyageurs ont parlé d'une
inondation de 22 et 23 coudées. Le prince Radzivil est le premier qui en
ait fait mention en l'année 1583. Fréret, rejetant son témoignage et
celui des autres, soutient que l'inondation est toujours la même, et que
la différence des anciens aux modernes vient de ce que les uns comptent
depuis le fond de l'eau, pendant que les autres ne comptaient que depuis
la surface des eaux basses. Il invoque les observations de Shaw et de
Pocoke; mais en appuyant sa conséquence, elles démentent son
explication: en effet, d'après ces observations, la crue du Nil
au-dessus des plus basses eaux fut en 1714 de 10 coudées 26 doigts, qui,
jointes à 5 coudées et quelques doigts qu'avait déja le fleuve, donnent
16 coudées et quelques doigts au-dessus du fond: en 1715 la crue
au-dessus des basses eaux fut de 10 coudées, qui, jointes à 6 coudées
qu'avaient déja les eaux, forment 16 coudées: en 1738 elle fut de 11
coudées 15 doigts, qui, jointes à 5 qu'avait le fleuve, font 16 coudées,
et non pas 20, comme le dit Fréret, p. 353. Donc les anciens ont compté
comme nous depuis le fond, et l'état reste le même que de tout temps. En
se trompant à cet égard, Fréret rapporte un fait qui, s'il est vrai, est
le noeud de l'énigme; car il dit avoir vu une coudée du nilomètre qui
n'a que 15 pouces 8 lignes de France; or 22 coudées de 15 pouces 8
lignes font 344 pouces 8 lignes, tandis que 16 coudées en donnent 328,
ce qui ne laisse qu'un pied 4 pouces de différence; en sorte qu'il
serait possible que cette nouvelle coudée fût une innovation des Turks,
et que le méqîas portât plusieurs espèces de coudées. Du reste il n'a
point compris l'altération d'Omar, citée par _Kâlkâchenda_; et il est
loin de résoudre les 8 coudées de Moeris, en disant qu'elles proviennent
de la dérivation de Soulac. Ainsi, sans déroger au respect dû à Fréret,
je persiste dans mes conclusions.

[43] On l'assigne au 19 juin précis, mais il serait difficile d'en
déterminer les premiers instans aussi rigoureusement que le veulent
faire les Coptes.

[44] Cependant Démocrite l'avait devinée. Voyez l'_Histoire_ de Diodore
de Sicile, liv. II. Je suis même porté à croire qu'Homère en a eu
connaissance; car l'épithète qu'il donne au Nil (_diipetès_, tirant son
origine du ciel) est une allusion sensible aux pluies: et j'en conclus
que les anciens prêtres égyptiens ont eu une _physique_ plus étendue que
l'on ne pense; et que les traditions qui avaient cours dans la Grèce,
n'étaient qu'une émanation de leurs livres sacrés.

[45] Lorsqu'il tombe de la pluie en Égypte et en Palestine, c'est une
joie générale de la part du peuple; il s'assemble dans les rues, il
chante, il s'agite et crie à pleine tête, _Ya, allah! ya mobârek!_
c'est-à-dire: _O dieu! ô béni! etc._

[46] En arabe, _kamsîn_; mais le _k_ représente le _jota_ espagnol, ou
_ch_ allemand.

[47] Les Arabes du désert les appellent _semoum_ ou _poison_; et les
Turks _châmyelé_ ou vent de Syrie, dont on a fait vent _samiel_.

[48] L'astronome Beauchamp a souvent observé 37 et 38 degrés à Basra, et
cette chaleur a lieu sur la plupart des plages de la Perse, de l'Arabie
et de l'Inde.--Trente-deux et 33 degrés, qui sont la chaleur du sang,
sont très-fréquents en Floride et en Géorgie (d'Amérique). Ainsi
l'Égypte ne peut se classer que dans les pays de moyenne chaleur.

[49] Cependant il faut observer que l'air, sur la côte, est infiniment
moins sec qu'en remontant dans les terres; aussi ne peut-on laisser, à
Alexandrie et à Rosette, du fer exposé 24 heures à l'air, qu'il ne soit
tout rouillé.

[50] En arabe, _magârbe_, pluriel de _magrebi_, homme de _garb_, ou
_couchant_: ce sont nos _Barbaresques_.

[51] En Arabe, _bedâoui_, formé de _bîd, désert, pays sans habitations_.

[52] D'autant mieux qu'on les trouve au Saïde dès avant Dioclétien; et
qu'il paraît que le Saïde fut moins rempli par les Grecs que le Delta.

[53] En effet, j'observe que la figure des nègres représente précisément
cet état de contraction que prend notre visage lorsqu'il est frappé par
la lumière et par une forte réverbération de chaleur. Alors le sourcil
se fronce; la pomme des joues s'élève; la paupière se serre; la bouche
fait la _moue_. Cette contraction des parties mobiles n'a-t-elle pas pu
et dû à la longue influer sur les parties solides, et mouler la
charpente même des os? Dans les pays froids, le vent, la neige, l'air
vif opèrent presque le même effet que l'excès de lumière dans les pays
chauds: et nous voyons que presque tous les sauvages ont quelque chose
de la tête du nègre; ensuite viennent les coutumes de mouler la tête des
enfants, et même le genre de coiffure, qui, par exemple, chez les
Tartares étant un bonnet haut, lequel serre les tempes et relève le
sourcil, me semble la cause du _sourcil de chèvre_ qu'on remarque chez
les Chinois et les Kalmouks: dans les zones tempérées et chez les
peuples qui habitent sous des toits, ces diverses circonstances n'ayant
pas lieu, les traits se montrent allongés par le repos des muscles, et
les yeux à fleur de tête, parce qu'ils sont protégés contre l'action de
l'air.

[54] Lib. II, p. 150.

[55] Cette observation qui, lors de la publication de ce voyage, en
1787, sembla plutôt neuve et piquante que fondée en vérité, se trouve
aujourd'hui portée à l'évidence par des faits eux-mêmes aussi piquants
que décisifs. Blumenbach, professeur très-distingué d'anatomie à
Gottingue, a publié en 1794 un mémoire duquel il résulte:

1º Qu'il a eu l'occasion de disséquer plusieurs momies égyptiennes.

2º Que les crânes de ces momies appartiennent à trois différentes races
d'hommes, savoir: l'une, la race éthiopienne caractérisée par les joues
élevées, les lèvres épaisses, le nez large et épaté, les prunelles
saillantes; ainsi, ajoute-t-il, que Volney nous représente les Coptes
d'aujourd'hui.

La seconde race qui porte le caractère des Hindous, et la troisième qui
est mixte et participe des deux premières.

Le docteur Blumenbach cite aussi, en preuve de la première race, le
sphinx gravé dans Norden, auquel les plus savants antiquaires n'avaient
pas fait attention jusque-là. J'y ajoute en cette édition pour nouveau
témoin, le même sphinx dessiné par l'un des artistes les plus distingués
de nos jours, M. Cassas, auteur du _Voyage pittoresque de la Syrie, de
l'Egypte, etc._ L'on y remarquera, outre des proportions gigantesques,
une disposition de traits qui établit de plus en plus ce que j'ai
avancé.

[56] Voyez _le Dict. copte_, par Lacroze.

[57] Il n'y a pas jusqu'au savant Pocoke qui, expliquant si bien les
livres, ne put jamais se passer d'interprète. Récemment, Vonhaven,
professeur d'arabe en Danemarck, ne put pas entendre même le _salam alai
kom_ (le bonjour), lorsqu'il vint en Égypte; et son compagnon, le jeune
Forskal, au bout d'un an, fut plus avancé que lui.

[58] Pour faire sentir ces différences à la lecture, il faut appeler les
lettres une à une.

[59] Pas dans tous les cas, mais après l'_o_ et l'_u_, comme dans
_buch_, un livre.

[60] Lorsque les voyageurs français qui font actuellement le tour du
monde seront revenus, on verra la confusion qu'apportera dans leurs
récits la variété des orthographes anglaise et française.

[61] Le lecteur curieux de ce genre d'étude peut consulter un ouvrage
que j'ai publié pour remplir l'objet que j'indique ici. Il est intitulé
_Simplification des langues orientales_, in-8º, et se trouve chez
Bossange frères, libraires, rue de Seine, nº 12, à Paris.

[62] _Estân_ est un terme persan qui signifie _pays_, et s'applique en
finale aux noms propres; ainsi l'on dit _Arab-estân_, _Frank-estân_,
etc.

[63] En 834.

[64] _Qui se plaît en Dieu._

[65] Cette différence du _t_ à l'_s_, vient de ce que la lettre
originale est le _th_ anglais, que les étrangers traduisent tantôt _t_,
tantôt _s_.

[66] En 1239, Holagou-kan, descendant de Djenkiz, abolit le kalifat dans
la personne de _Mostâzem_.

[67] Ou 972, selon d'Herbelot.

[68] _Commandant par ordre de Dieu._

[69] Nos anciens en firent _soldan_ et soudan, par le changement
fréquent d'_ol_ en _ou_; fol, _fou_; mol, _mou_.

[70] _Mamlouk_, participe passif de _malak_, posséder, signifie _l'homme
possédé_ en propriété; ce qui a le sens d'_esclave_; mais cette espèce
est distinguée des esclaves domestiques, ou noirs, qu'on appelle _abd_.

[71] L'histoire de ce premier empire des Mamlouks, et en général celle
de l'Égypte depuis l'invasion des Arabes, a laissé jusqu'à ce jour une
lacune dans nos connaissances: néanmoins il existe à la bibliothèque
nationale deux manuscrits arabes capables de satisfaire notre curiosité
à cet égard. La découverte en est due à M. Venture, interprète des
langues orientales, qui aujourd'hui accompagne le général Buonaparte, et
qui dans nos relations d'amitié et d'estime m'en a montré une traduction
presque achevée. Il est à désirer qu'elle soit un jour publiée; mais
comme le moment en paraît encore reculé, je crois faire une chose
agréable aux lettres et à l'amitié, en insérant une notice de ces
manuscrits que le lecteur trouvera à la fin de l'article de l'Égypte.

[72] _Chaik_ signifie proprement un _vieillard, senior populi_; il a
pris la même acception en Orient que parmi nous; et il désigne un
_seigneur_, un commandant.

[73] Les femmes des Mamlouks sont, comme eux, des esclaves transportées
de Géorgie, de Mingrelie, etc. On parle toujours de leur beauté, et il
faut y croire sur la foi de la renommée. Mais un Européen qui n'a été
qu'en Turkie n'a pas le droit d'en rendre témoignage. Ces femmes y sont
encore plus invisibles que les autres, et c'est sans doute à ce mystère
qu'elles doivent l'idée qu'on se fait de leur beauté. J'ai eu occasion
d'en demander des nouvelles à l'épouse d'un de nos négociants au Kaire,
à laquelle le commerce des galons et des étoffes de Lyon ouvrait tous
les _harem_. Cette dame, qui a plus d'un droit d'en bien juger, m'a
assuré que sur 1,000 à 1,200 femmes d'élite qu'elle a vues, elle n'en a
pas trouvé 10 qui fussent d'une vraie beauté; mais les Turks ne sont pas
si difficiles; pourvu qu'une femme soit blanche, elle est belle; si elle
est grasse, elle est admirable. _Son visage est comme la pleine lune;
ses hanches sont comme des coussins_, disent-ils pour exprimer le
superlatif de la beauté. On peut dire qu'ils la mesurent au quintal. Ils
ont d'ailleurs un proverbe remarquable pour les physiciens: _Prends une
blanche pour tes yeux; mais pour le plaisir, prends une Égyptienne_.
L'expérience leur a prouvé que les femmes du Nord sont réellement plus
froides que celles du Midi.

[74] _Hippocrates, lib. de Aere, Locis et Aquis._

[75] Ce pays fut de tout temps une pépinière d'esclaves: il en
fournissait aux Grecs, aux Romains et à l'ancienne Asie. Mais n'est-il
pas singulier de lire dans Hérodote que jadis la Colchide (aujourd'hui
la Géorgie) reçut des habitants noirs de l'Égypte, et de voir
qu'aujourd'hui elle lui en rende de si différents?

[76] Les corps militaires des janissaires, azâbs, etc., étaient
commandés par des kiâyas, qui, après un an d'exercice, se démettaient de
leur emploi, et devenaient vétérans, avec voix au _diouân_.

[77] J'avais depuis long-temps rédigé cet article, lorsque Savary a
publié deux nouveaux volumes sur l'Égypte, dans l'un desquels se trouve
la vie de ce même Ali-bek. Je comptais y trouver des récits propres à
vérifier ou à redresser les miens; mais quel a été mon étonnement de
voir que nous n'avons presque rien de commun! Cette diversité m'a été
d'autant plus désagréable, que déja ne m'étant pas trouvé du même avis
sur d'autres objets, il pourra sembler à bien des lecteurs que je prends
à tâche de contrarier ce voyageur. Mais, outre que je ne connais point
la personne de Savary, je proteste que de telles partialités n'entrent
point dans mon caractère. Par quel accident arrive-t-il donc qu'ayant
été sur les mêmes lieux, ayant dû voir les mêmes témoins, nos récits
soient si divers? J'avoue que je n'en vois pas bien la raison: tout ce
que je puis assurer, c'est que pendant 6 mois que j'ai vécu au Kaire,
j'ai interrogé avec soin ceux de nos négociants et des marchands
chrétiens à qui une longue résidence et un esprit sage m'ont paru donner
un témoignage plus authentique. Je les ai trouvés d'accord sur les faits
principaux, et j'ai eu l'avantage d'entendre confirmer leurs récits par
un négociant vénitien (C. Rosetti), qui a été l'un des conseillers
intimes d'Ali-bek, et le promoteur de ses liaisons avec les Russes, et
de ses projets sur le commerce de l'Inde. Dans la Syrie, j'ai trouvé une
foule de témoins oculaires des événements communs au chaik Dâher et à
Ali-bek, et j'ai pu juger du degré d'instruction de mes auteurs
d'Égypte. Pendant huit mois que j'ai demeuré chez les Druzes, j'ai
appris de l'évêque d'Alep, alors évêque d'Acre, mille particularités
d'autant plus certaines, que le ministre de Dâher, _Ibrahim-Sabbâr_,
était fréquemment dans sa maison. En Palestine, j'ai vécu avec des
chrétiens et des musulmans qui ont commandé des troupes de Dâher, fait
le premier siége de Yâfa avec Ali-bek, et soutenu le second contre
Mohammad-bek. J'ai vu les lieux, j'ai entendu les témoins; j'ai reçu des
notes historiques de l'agent de Venise à _Yâfa_, qui a essuyé sa part de
tous les troubles. Voilà les matériaux sur lesquels j'ai rédigé ma
narration. Ce n'est pas que je n'aie trouvé quelques _variantes_ de
circonstances: quels faits n'en ont pas? La bataille de Fontenoi
n'a-t-elle pas dix versions différentes? Il suffit d'obtenir les
principaux résultats, d'admettre les plus grandes probabilités, et j'ai
pu apprendre par moi-même, en cette occasion, combien la stricte vérité
des faits historiques est difficile à établir.

Ce n'est pas non plus que je n'aie entendu quelques-uns des récits de
Savary; et lui-même ne peut être taxé de les avoir imaginés; car sa
narration est, mot pour mot, celle d'un livre anglais imprimé en 1783,
et intitulé _Précis de la révolte d'Ali-bek_*, quoiqu'il n'y ait que
quarante pages consacrées à ce sujet, et que le reste ne traite que de
lieux communs, de moeurs et de géographie. J'étais au Kaire lorsque les
papiers publics rendirent compte de cet ouvrage; et je me rappelle bien
que lorsque nos négociants entendirent parler d'une Marie, femme
d'Ali-bek; d'un Grec Dâoud, père de ce commandant; d'une reconnaissance
comme celle de Joseph, ils se regardèrent avec étonnement, et finirent
_par rire des contes qu'on faisait en Europe_. Ainsi le facteur anglais,
qui était en Égypte en 1771, a beau réclamer l'autorité du kiâya
d'Ali-bek et d'une foule de beks qu'il a consultés _sans savoir
l'arabe_, on ne peut le regarder comme bien instruit. Je le suspecte
d'autant plus d'erreur, qu'il débute par une faute impardonnable, en
disant que le pays d'_Abaza_ est la même chose qu'_Amasée_, puisque l'un
est une contrée du Caucase, en tirant vers le Kuban, et l'autre une
ville de l'ancienne Cappadoce ou Natolie moderne.

* An account of the history of the revolt of Ali-bek, etc. _London_,
1783, 1 vol. in-8º.

[78] Les Turks estiment en premier lieu les esclaves Tchercasses ou
Circassiens, puis les Abazans; 3º les Mingreliens; 4º les Géorgiens; 5º
les Russes et les Polonais; 6º les Hongrois et les Allemands; 7º les
Noirs; et enfin les derniers de tous sont les Espagnols, les Maltais et
autres Francs, qu'ils déprisent comme étant ivrognes, débauchés, mutins
et de peu de travail.

[79] Lors de sa ruine, ses piastres perdirent vingt pour cent, parce
qu'on prétendit qu'elles étaient surchargées d'alliage. Un négociant en
fit passer 10,000 à Marseille, et elles rendirent à la fonte un bénéfice
assez considérable.

[80] C. Rosetti; son frère Balthasar Rosetti devait être douanier de
Djedda.

[81] Peu après, les habitants de la Mekke chassèrent les Mamlouks du
port et de la ville, et rétablirent le chérif que l'on avait dépossédé.

[82] Les gens de Dâher portaient ce nom, parce que le siége originel de
l'état de Dâher était à Safad, village de Galilée.

[83] Prononcez _Sède_; c'est la ville qui a succédé à Sidon.

[84] A raison du pèlerinage, dont les deux grandes caravanes partent du
Kaire et de Damas.

[85] Tel que Sâlêh-bek.

[86] Poignard qu'on porte à la ceinture.

[87] Ali-bek, partant pour un exil (car il fut exilé jusqu'à trois
fois), était campé près du Kaire, ayant un délai de 24 heures pour payer
ses dettes: un nommé Hasan, janissaire, à qui il devait 500 sequins
(3,750 liv.), vint le trouver. Ali, croyant qu'il demandait son argent,
commença de s'excuser; mais Hasan, tirant 500 autres sequins, lui dit:
Tu es dans le malheur, prends encore ceux-ci. Ali, confondu de cette
générosité, jura, par la tête du prophète, que s'il revenait, il ferait
à cet homme une fortune sans exemple. En effet, à son retour, il le créa
son fournisseur général des vivres; et quoiqu'on l'avertît des
concussions scandaleuses de Hasan, jamais il ne les réprima.

[88] _Sabbâr_ en grasseyant l'_r_, ce qui signifie _teinturier_; avec
l'_r_ ordinaire ce mot signifierait _sondeur_.

[89] Au mois de juin 1776.

[90] C'est-à-dire dont il avait été patron: chez les Mamlouks,
l'affranchi passe pour l'enfant de la _maison_.

[91] 2,625,000 livres.

[92] La formule de déposition consiste en ce mot: _Enzel_; c'est-à-dire,
_descends_ du château.

[93] Je dis anciennes, car aujourd'hui on n'y fabrique plus d'acier.

[94] Voyez, _Voyage_, tom. II, État politique de la Syrie, chap. III, la
note relative aux _châles_.

[95] Les négociants européens, qui ont pris goût à ce luxe, ne croient
pas avoir une garde-robe décente quand elle ne passe pas 12 ou 15,000
francs.

[96] Lorsque j'étais au Kaire, des Mamlouks enlevèrent la femme d'un
Juif qui passait le Nil avec elle. Ce Juif ayant fait porter des
plaintes à Mourâd, ce bek répondit de sa voix de charretier: _Eh,
laissez ces jeunes gens s'ébattre!_ Le soir, les Mamlouks firent dire au
Juif qu'ils lui rendraient sa femme s'il comptait 100 piastres pour
_leurs peines,_ et il fallut en passer par-là. Il est remarquable que
dans les moeurs du pays, l'article des femmes est une chose plus sacrée
que la vie même.

[97] On se rappelle que l'Égypte est un pays nu et sans bois.

[98] En Turkie, les tombeaux, selon l'usage des anciens, sont toujours
hors des villes; et comme chaque tombeau a ordinairement une grande
pierre et une petite maçonnerie, il en résulte presque une seconde
ville, que l'on pourrait appeler, comme jadis à Alexandrie, _Nécropolis,
la ville des morts_.

[99] Ils ont contre cet usage des préjugés superstitieux.

[100] En arabe _qâiem maqâm_, mot à mot _tenant lieu_, dont on a fait
_caïmacan_.

[101] En effet, la plupart des peuples anciens et modernes qui ont
déployé une grande activité se trouvent être des montagnards. Les
Assyriens, qui conquirent depuis l'Indus jusqu'à la Méditerranée,
vinrent des montagnes d'Atourie. Les Kaldéens étaient originaires des
mêmes contrées; les Perses de Cyrus sortirent des montagnes de
l'Élymaïde, les Macédoniens, des monts Rhodope. Dans les temps modernes,
les Suisses, les Écossais, les Savoyards, les Miquelets, les Asturiens,
les habitants des Cévennes, toujours libres, ou difficiles à soumettre,
prouveraient la généralité de cette règle, si l'exception des Arabes et
des Tartares n'indiquait qu'il est une autre cause morale qui appartient
aux plaines comme aux montagnes.

[102] Quand un homme est tué par un autre, la famille du mort exige de
celle de l'assassin un _talion_, dont la poursuite se transmet de race
en race, sans jamais l'oublier.

[103] Quand un homme a subi cette torture sans déceler son argent, on
dit de lui: _C'est un homme_, et ce mot l'indemnise.

[104] Souvent, sur un soupçon, ils les égorgent; et ce préjugé a lieu
également dans la Syrie. Lorsque j'étais à Ramlé, un paysan se promena
plusieurs jours dans le marché, ayant son manteau taché du sang de sa
fille qu'il avait ainsi égorgée; le grand nombre l'approuvait: la
justice turke ne se mêle pas de ces choses.

[105] Cette caravane vient par terre le long du Nil; c'est avec elle que
Bruce, Anglais, revint en 1772 de l'Abissinie, où il avait fait le
voyage le plus hardi qu'on ait tenté dans ce siècle. En traversant le
désert, la caravane manqua de vivres, et vécut pendant plusieurs jours
de gomme seulement.

[106] J'ai vu au Kaire plusieurs noirs arrivés par cette caravane, qui
venaient du pays des _Foulis_, au nord du Sénégal, qui disaient avoir vu
des Francs dans leurs contrées.

[107] Espèce de bateaux qui portent une immense voile latine rayée de
bleu et de brun comme du coutil.

[108] En 1784, l'Égypte consommait pour 2 millions et demi de nos
denrées, et nous en rendait pour 3 millions. Or, cette branche étant au
moins le cinquième de tout son commerce, il ne peut s'évaluer à plus de
15 millions d'actif au total.

[109] Les anciens ont pensé que la mer Rouge était plus élevée que la
Méditerranée; en effet, si l'on observe que, depuis le canal de Qolzoum
jusqu'à la mer, le Nil a encore une pente l'espace de 30 lieues, l'on ne
croira pas cette idée si ridicule, encore qu'il semble que le niveau dût
s'établir par le cap de Bonne-Espérance. Ajoutez qu'il est de fait que
des vents continus d'un même côté élèvent les eaux sur les rives
opposées: ainsi les vents d'est élèvent de 12 à 18 pouces le niveau de
la mer dans les ports de Toulon, de Marseille et de la Catalogne; et la
mousson de sud doit produire un effet semblable dans le canal long et
étroit de la mer Rouge: mais par inverse la mousson de nord doit
produire l'effet contraire; dans tous les cas l'expérience des anciens
est à recommencer.

[110] Strabo, lib. XVII: or la guerre de Troie, selon des calculs qui me
sont particuliers, correspond au temps de Salomon. Voyez un _Mémoire sur
la chronologie ancienne_, inséré dans le _Journal des savants_, janvier
1782; et dans l'_Encyclopédie par ordre de matières_, tom. III des
Antiquités.

[111] Lib. XVII.

[112] Elle resta plus de 40 jours assemblée, différant son départ par
diverses raisons, entre autres à cause des jours _malheureux_ dont les
Turks ont la superstition comme les Romains. Enfin elle partit le 27
juillet, et arriva le 29 à Suez, ayant marché 29 heures par la route des
Haouatâs, 1 lieue plus au sud que le lac des Pèlerins.

[113] C'est le nom que les Provençaux donnent au dahler de l'Empire,
d'après les Arabes, qui l'appellent _Riâl oboutâqà_, ou _père de la
fenêtre_, à cause de son écusson, qui ressemble, selon eux, à une
fenêtre. Le dahler vaut 5 livres 5 sous de France.

[114] En mai 1783, la flotte de Djedda, consistant en 28 voiles, dont 4
vaisseaux percés pour 60 canons, apporta près de 30,000 fardes de café,
qui, à raison de 370 livres la farde, font un poids total de 11,100,000
livres, ou 101,000 quintaux; mais il faut observer que les demandes de
cette année furent un tiers plus fortes qu'à l'ordinaire. Ainsi l'on
doit compter 60 à 70,000 quintaux par an. La farde payant 216 livres de
droits à Suez, les 30,000 fardes ont rendu à la douane 6,480,000 livres
tournois.

[115]

    A Moka                16 liv.
    A Suez               147
    Plus                  69

    Total des droits     232
    Achat                236
                         ---
    TOTAL       468

A quoi joignant le fret, les pertes, les déchets, on ne doit pas
s'étonner si le café moka se vend 45 et 50 sous la livre en Égypte, et 3
francs à Marseille.

[116] En général les Orientaux ont une aversion pour les moeurs
d'Europe, qui les éloigne de toute idée d'émigration.

[117] Les nouvelles du temps parlèrent beaucoup de ce pillage, à
l'occasion de M. de Saint-Germain, de l'île de Bourbon, dont le désastre
fit du bruit en France. La caravane était composée d'officiers et de
passagers anglais et de quelques prisonniers français, qui étaient venus
sur 2 vaisseaux débarquer à Suez, pour passer en Europe par la voie du
Kaire. Les Arabes bedouins de _Tôr_, informés que ces passagers seraient
accompagnés d'un riche chargement, résolurent de les piller, et les
pillèrent en effet à cinq lieues de Suez. Les Européens, dépouillés nus
comme la main, et dispersés par la frayeur, se partagèrent en deux
bandes. Les uns retournèrent à Suez; les autres, au nombre de 7, croyant
pouvoir arriver au Kaire, s'enfoncèrent dans le désert. Bientôt la
fatigue, la soif, la faim et l'ardeur du soleil, les firent périr les
uns après les autres. Le seul M. de Saint-Germain résista à tous ces
maux. Pendant 3 jours et 2 nuits, il erra dans ce désert aride et nu,
glacé du vent de nord pendant la nuit (c'était en janvier), brûlé du
soleil pendant le jour, sans autre ombrage qu'un seul buisson, où il se
plongea la tête parmi les épines, sans autre boisson que son urine.
Enfin, le troisième jour, ayant aperçu l'eau de _Berket-el-Hadj_, il
s'efforça de s'y rendre; mais déja il était tombé trois fois de
faiblesse, et sans doute il fût resté à sa dernière chute, si un paysan,
monté sur son chameau, ne l'eût aperçu d'une grande distance. Cet homme
charitable le transporta chez lui, et l'y soigna pendant trois jours
avec la plus grande humanité. Au bout de ce terme, les négociants du
Kaire, informés de son aventure, firent apporter M. de Saint-Germain à
la ville; il y arriva dans l'état le plus déplorable. Son corps n'était
qu'une plaie; son haleine était celle d'un cadavre, et il ne lui restait
que le souffle de la vie. Cependant, à force de soins et d'attentions,
Charles Magallon, qui l'avait reçu dans sa maison, eut la satisfaction
de le sauver, et même de le rétablir. On a beaucoup parlé, dans le
temps, de la barbarie des Arabes, qui cependant ne tuèrent personne;
aujourd'hui l'on doit blâmer l'imprudence des Européens, qui dans toute
cette affaire se conduisirent comme des fous. Il régnait parmi eux la
plus grande discorde, et ils avaient poussé la négligence au point de
n'avoir pas un pistolet en état. Toutes les armes étaient au fond des
caisses. D'ailleurs, il paraît que les Arabes n'agirent pas de leur
propre mouvement: des personnes bien instruites assurent que l'affaire
avait été préparée à Constantinople par la compagnie anglaise de l'Inde,
qui voyait de mauvais oeil que des particuliers entrassent en
concurrence avec elle pour le débit des marchandises du Bengale; et ce
qui s'est passé dans le cours des poursuites a prouvé la vérité de cette
assertion.

[118] Le blé est prohibé, et Pocoke remarquait en 1737 que cela avait
nui à la culture.

[119] Espèce de grain assez semblable aux lentilles, qui croît par
touffes, sur un roseau de 6 à 7 pieds de haut: c'est le _holcus
arundinaccus_ de Linné.

[120] Ils ont observé que ces avanies vont, année commune, à 63,000
livres tournois.

[121] Ce nom de _Masr_ a les mêmes consonnes que celui de _Mesr_-aïm,
allégué par les Hébreux; lequel, à raison de sa forme plurielle, semble
désigner proprement les habitants du Delta, pendant que ceux de la
Thébaïde s'appelaient _Benikous_ ou _enfants de kous_.

[122] Le sultan Sélim avait assigné des bateaux pour les porter sans
cesse à la mer; mais on a détruit cet établissement pour en détourner
les deniers.

[123] Elle s'appelle _karadj_; _k_ est ici le _jota_ espagnol.

[124] D'Anville a connu deux listes des villages de l'Égypte: l'une, du
siècle dernier, compte 2,696 villes et villages; l'autre, du milieu de
celui-ci, 2,395, dont 957 au Saïd, et 1,439 dans le Delta (ce qui fait
cependant, comme l'observe aussi d'Anville, 2,396). Le résumé que je
donne est de l'année 1783.

[125] Les tourterelles, dont il y a une prodigieuse quantité, font leurs
nids dans les maisons, et les enfants mêmes n'y touchent pas.

[126] Il faut observer que les aveugles des villages viennent s'établir
à la mosquée des Fleurs (_el-Azhar_), où ils ont une espèce d'hôpital.
Lazaret me paraît venir de là.

[127] Cependant, l'histoire observe que plusieurs des Faraons moururent
aveugles.

[128] Ils la pratiquent en insérant un fil dans la chair, ou en faisant
respirer ou avaler de la poudre de boutons desséchée.

[129] On peut citer en preuve les Mamlouks, qui, au moyen d'une bonne
nourriture et d'un régime bien entendu, jouissent de la santé la plus
robuste.

[130]

    _Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._
                                           VIRG.


[131] On voit souvent en Égypte pendre sur le visage des enfants, et
même sur celui des hommes faits, de petits morceaux d'étoffes rouges, ou
des rameaux de corail et de verre coloré; leur usage est de fixer, par
leur couleur et leur mouvement, le premier coup d'oeil de _l'envieux_,
parce que c'est celui-là, disent-ils, qui _frappe_.

[132] Les Égyptiens et les Turks en général ont pour le bain d'étuve une
passion difficile à concevoir dans un pays aussi chaud que le leur; mais
elle me paraît venir moins des sensations que des préjugés. La loi du
_Qôran_, qui ordonne aux hommes une forte ablution après le devoir
conjugal, est elle seule un motif très-puissant; et la vanité qu'ils
attachent à l'exécuter en devient un autre qui n'est pas moins efficace.
Pour les femmes, il se joint à ces motifs, 1º que le bain est le seul
lieu d'assemblée où elles puissent faire parade de leur luxe et se
régaler de melons et fruits, de pâtisserie et autres friandises; 2º
qu'elles croient, ainsi que l'a remarqué Prosper Alpin, que le bain leur
donne cet embonpoint qui passe pour la beauté. Quant aux étrangers,
leurs opinions diffèrent comme leurs sensations. Plusieurs négociants du
Kaire aiment le bain, d'autres s'en sont trouvés maltraités, et je leur
ai ressemblé. Il m'a donné des vertiges et des tremblements de genoux
qui durèrent 2 jours. J'avoue qu'une eau vraiment brûlante, et qu'une
sueur arrachée par les convulsions du poumon autant que par la chaleur,
m'ont paru des plaisirs d'une espèce étrange, et je n'envierai plus aux
Turks ni leur opium, ni leurs étuves, ni leurs _masseurs trop
complaisants_.

[133] Le lendemain il donne toujours un lavement pour évacuer ce kina.

[134] Prosper Alpin, médecin vénitien, qui écrivait en 1591, dit
également que la peste n'est point originaire d'Égypte; qu'elle y vient
de Grèce, de Syrie, de Barbarie; que les chaleurs la tuent, etc. Voyez
_de Medicinâ Ægyptiorum_, p. 28.

[135] Au Kaire, on a observé que les porteurs d'eau, sans cesse arrosés
de l'eau fraîche qu'ils portent dans une outre sur leur dos, ne sont
jamais attaqués de la peste: mais ici c'est _lotion,_ et non pas
humidité; d'autre part, l'astronome Beauchamp m'observe, dans une lettre
écrite de Bagdad, que la peste qui précéda 1787 moissonna tous les
porteurs d'eau de la ville. Les Européens même, malgré leurs lotions de
vinaigre, n'échappèrent pas, et cependant l'un d'eux qui en but des
verres entiers se sauva. Beauchamp fait d'ailleurs la remarque curieuse
que la peste ne passe jamais dans la Perse, dont le climat est en
général plus tempéré, et le sol montueux et couvert de végétaux.

[136] L'année dernière en fait preuve, puisqu'il a éclaté dans Tunis une
peste aussi violente qu'on en ait jamais éprouvé. Elle fut apportée par
des bâtiments venant de Constantinople, qui corrompirent les gardes et
entrèrent en fraude sans faire de quarantaine.

[137] Lorsque j'écrivais ceci en 1786, je ne connaissais pas la lettre
d'Amrou au kalife Omar, laquelle traite précisément sous les mêmes
rapports du même sujet. Le lecteur ne peut que me savoir gré de lui
citer ce morceau curieux de l'éloquence orientale.


_Lettre du kalife Omar ebn-el-Kattâb, à Amrou, son lieutenant en
Égypte._

O Amrou, fils d'el-Aâs, ce que je désire de toi, à la réception de cette
lettre, c'est que tu me fasses de l'Égypte une peinture assez exacte et
assez vive pour que je puisse m'imaginer voir de mes propres yeux cette
belle contrée. Salut.


_Réponse d'Amrou._

O prince des fidèles! peins-toi un désert aride, et une campagne
magnifique au milieu de deux montagnes, dont l'une a la forme d'une
colline de sable, et l'autre du ventre d'un cheval étique ou du dos d'un
chameau: voilà l'Égypte! Toutes ses productions et toutes ses richesses,
depuis Asouan (Syène) jusqu'à Menchâ, viennent d'un fleuve béni qui
coule avec majesté au milieu d'elle. Le moment de la crue et de la
retraite de ses eaux est aussi réglé que le cours du soleil et de la
lune; il y a une époque fixe dans l'année où toutes les sources de
l'univers viennent payer à ce roi des fleuves le tribut auquel la
Providence les a assujetties envers lui. Alors les eaux augmentent,
sortent de son lit, et couvrent toute la face de l'Égypte pour y déposer
un limon productif. Il n'y a plus de communication d'un village à
l'autre, que par le moyen de barques légères, aussi nombreuses que les
feuilles de palmier.

Lorsqu'ensuite arrive le moment où ses eaux cessent d'être nécessaires à
la fertilité du sol, ce fleuve docile rentre dans les bornes que le
destin lui a prescrites, pour laisser recueillir le trésor qu'il a caché
dans le sein de la terre.

Un peuple protégé du ciel, et qui comme l'abeille ne semble destiné qu'à
travailler pour les autres, sans profiter lui-même du prix de ses
sueurs, ouvre légèrement les entrailles de la terre, et y dépose des
semences dont il attend la fécondité du bienfait de cet _être_ qui fait
croître et mûrir les moissons.--Le germe se développe, la tige s'élève,
l'épi se forme par le secours d'une rosée qui supplée aux pluies, et qui
entretient le suc nourricier dont le sol est imbu. A la plus abondante
récolte succède tout à coup la stérilité. C'est ainsi, ô prince des
fidèles! que l'Égypte offre tour à tour l'image d'un désert poudreux,
d'une plaine liquide et argentée, d'un marécage noir et limoneux, d'une
prairie verte et ondoyante, d'un parterre orné de fleurs variées, et
d'un guéret couvert de moissons jaunissantes: béni soit le créateur de
tant de merveilles!

Trois choses, ô prince des fidèles! contribuent essentiellement à la
prospérité de l'Égypte et au bonheur de ses habitants. La première, de
ne point adopter légèrement des projets inventés par l'avidité fiscale,
et tendants à accroître l'impôt; la seconde, d'employer le tiers des
revenus à l'entretien des canaux, des ponts et des digues; la troisième,
de ne lever l'impôt qu'en nature, sur les fruits que la terre produit.
Salut.

[138] Il y en eut un très-violent entre autres l'an 1112.

[139] On peut, à ce sujet, consulter les planches de _Norden_, qui
rendent cet état sensible.

[140] _Multum mentitur qui multum vidit_

[141] Personne n'a moins que moi de sujets d'humeur contre l'Égypte: j'y
ai éprouvé, de la part de nos négociants, l'accueil le plus généreux et
le plus honnête; jamais il ne m'est arrivé aucun accident désagréable,
pas même de mettre pied à terre devant les Mamlouks. Il est vrai que le
plus souvent, et malgré la honte qu'on y attribue, je ne marchais qu'à
pied dans les rues.

[142] La vue des pyramides, que je joins à cette édition, et qui manque
aux premières, n'est pas prise du bord du fleuve même, qui en est trop
distant, mais du bord du canal qui se trouve dans la plaine avant
d'arriver au rocher, et qui n'est rempli qu'au temps de l'inondation. Le
talent de l'artiste me paraît avoir donné dans ce dessin circonscrit
l'idée la plus étendue et la plus exacte de ces prodigieux monuments.

[143] A la liste de ces différences, alléguée par Savary, il faut
ajouter la mesure récente de Niebuhr qui donne à la grande pyramide 480
pieds de hauteur perpendiculaire.

[144] Je n'entends pas les seules pyramides de Djizé, mais toutes en
général. Quelques-unes, comme celle de Bayamont, n'ont de rochers ni
dessous, ni aux environs. Voyez _Pocoke_.

[145] Néanmoins je ne conteste pas à la plus grande des pyramides la
propriété que lui a découverte l'ingénieux et savant Dupuis.

[146] Elle a 13 pas de long sur 11 de large, et à peu près autant de
hauteur.

[147] La grande pyramide elle-même en est un; mais s'il est constaté que
le côté de sa base équivaut juste à 1 stade alexandrin (de 684 pieds 9
pouces 60 centièmes), et se trouve être exactement la 500 partie d'un
degré du cercle terrestre, tel que nous-mêmes le connaissons; si, comme
l'observe l'ingénieux et savant Dupuis, ses pans sont disposés sous un
angle tel qu'à l'entrée du soleil dans les signes équinoxiaux son disque
paraît placé au sommet pour le spectateur à genoux à la base, il faut
convenir que dans la construction de celle-là l'on a combiné d'autres
motifs. Au reste, ces questions seront bientôt éclaircies par les
savants qui sont en Égypte.

[148] Voici la marche de cette étymologie. Le mot français _pyramide_,
est le grec _pyramis, idos_; mais dans l'ancien grec, l'_y_ était
prononcé _ou_; donc il faut dire _pouramis_. Lorsque les Grecs, après la
guerre de Troie, fréquentèrent l'Égypte, ils ne devaient point avoir,
dans leur langue, le nom de cet objet nouveau pour eux; ils dûrent
l'emprunter des Égyptiens. _Pouramis_ n'est donc pas grec, mais
égyptien. Or, il paraît constant que les dialectes de l'Égypte, qui
étaient variés, ont eu de grandes analogies avec ceux des pays voisins,
tels que l'Arabie et la Syrie. Il est vrai que, dans ces langues, _p_
est une prononciation inconnue; mais il est de fait aussi que les Grecs,
en adoptant des mots _barbares_, les altéraient presque toujours, et
confondaient souvent un son avec un autre à peu près semblable. Il est
de fait encore, que, dans des mots connus, _p_ se trouve sans cesse pris
pour _b_, qui n'en diffère presque pas. Dans cette donnée, _pouramis_
devient _bouramis_. Or, dans le dialecte de la Palestine, _bour_
signifie _toute excavation_ en terre, une _citerne_, une _prison_
proprement _souterraine_, un _sépulcre_. Voyez _Buxtorf_, _Lexicon
hebr._ Reste _amis_, où l's finale me paraît une terminaison substituée
au _t_, qui n'était point dans le génie grec, et qui faisait l'oriental,
_a-mit, du mort_; _bour a-mit, caveau du mort_; cette substitution de
l'_s_ au _t_ a un exemple dans _atribis_, bien connu pour être
_atribit_: c'est aux connaisseurs à juger s'il est beaucoup
d'étymologies qui réunissent autant de conditions que celle-ci.

[149] Ce prince, dit-il, régna cinquante ans, et il en employa vingt à
bâtir la pyramide. Le tiers de l'Égypte fut employé, par corvées, à
tailler, à transporter et à élever les pierres.

[150] Il est remarquable que si l'on écrivait le nom égyptien allégué
par les Grecs, en caractères phéniciens, on se servirait des mêmes
lettres que nous prononçons _pharao_; l'_o_ final est dans l'hébreu un
_h_, qui à la fin des mots devient très-souvent _t_.

[151] Je ne connais rien de plus propre à figurer les pyramides, à
Paris, que l'Hôtel des Invalides, vu du Cours-la-Reine. La longueur du
bâtiment étant de six cents pieds, égale précisément la base de la
grande pyramide; mais pour s'en figurer la hauteur et la solidité, il
faut supposer que la face mentionnée s'élève en un triangle dont la
pointe excède la hauteur du dôme des deux tiers de ce dôme même (il a
300 pieds): de plus, que la même face doit se répéter sur 4 côtés en
carré, et que tout le massif qui en résulte, est plein, et n'offre à
l'extérieur qu'un immense talus disposé, par gradins.

[152] Je tiens ce fait des négociants d'Acre, qui le racontent sur la
foi d'un capitaine de Marseille, qui, dans le temps, chargeait du riz à
Damiât.

[153] Environ 437,000 livres. En 1780, Mourad-bek retirait de Faraskour
100,000 pataques ou 525,000 livres.

[154] Voilà pourquoi tout prospérait, car l'impôt foncier variable
chaque année tue l'industrie et perd les états. (_Note de Volney_).

[155] _Baï_ en turkman signifie _riche;_ c'est le _bey_ tunisien. _Daï_
ou _dey_ signifie _brave_.

[156] Ces lettres, appelées bàtaïq, contenaient l'avis pur et simple;
elles s'attachaient sous l'aile: elles étaient datées du lieu, du jour,
de l'heure. On expédiait par duplicata: à l'arrivée de l'oiseau, la
sentinelle le portait au sultan même, qui détachait l'écrit. Les pigeons
bien dressés étaient hors de prix. Ces établissements étaient fort
coûteux, mais très-utiles. On appelait les pigeons les _anges des rois_.

[157] Le traducteur croit que l'on a oublié un colombier à el-Arich,
fondé sur la trop grande distance incommode au transport des pigeons.

[158] On suppose ici l'omission d'un colombier sur les montagnes.

[159] C'est-à-dire vers l'an 750 avant Jésus-Christ. Voilà pourquoi
Homère, qui écrivit au commencement de ce siècle-là, ne l'a point citée,
quoiqu'il fasse mention des habitants du pays: il s'est servi du nom
oriental _Aram_, altéré dans _Ariméén_, et _Erembos_.

[160] Les géographes le citent cependant quelquefois, en l'écrivant
_Souria_, selon la traduction perpétuelle de l'_y_ en _ou_ arabe.

[161] Prononcez _châm_ et non _kâm_; et, règle générale dans les mots
arabes que je cite, prononcez _ch_ comme dans _charme_, fût-il à la fin
du mot. D'Anville écrit _shâm_, parce qu'il suit l'orthographe anglaise,
dans laquelle _sh_ est notre _ch_: _El-Châm_ tout seul est le nom de la
ville de _Damas_, réputée capitale de la Syrie. J'ignore pourquoi Savary
en a fait _El-Chams_, ville du soleil.

[162] Dans l'antiquité, les peuples qui adoraient le soleil, lui rendant
leur hommage au moment de son lever, se supposèrent toujours la face
tournée à l'orient. Le nord fut _la gauche_, le midi _la droite_, et le
couchant _le derrière_, appelé, en oriental, _acheron_ et _akaron_.

[163] L'ancienne _Béryte_.

[164] Tous les vaisseaux qui vont à Alexandrette touchent en Cypre, dont
la partie méridionale est une plaine nue et ravagée.

[165] Il faut en excepter le mont _Casius,_ qui s'élève sur Antioche
comme un énorme pic. Mais Pline passe l'hyperbole, quand il dit que de
sa pointe on découvre en même temps l'aurore et le crépuscule.

[166] Il n'y a plus que 4 ou 5 de ces arbres qui aient quelque
apparence.

[167] C'est le terrain appelé grottes d'Engaddi, où se retirèrent de
tout temps les vagabonds. Il y en a qui tiendraient 1,500 hommes.

[168] On estime que le mont Blanc, le plus élevé des Alpes, a 2,400
toises au-dessus du niveau de la mer; et le pic d'Ossian dans les
Pyrénées, 1,900.

[169] La rivière du Lait, qui se verse dans _Nahr-el-Salib_, appelée
aussi rivière du _Bairout_; cette arcade a plus de 160 pieds de long sur
85 de large, et près de 200 pieds d'élévation au-dessus du torrent.

[170] Ces ruisseaux souterrains sont communs dans toute la Syrie; il y
en a près de Damas, aux sources de l'Oronte, et à celles du Jourdain.
Celui de _Mar-Hanna_, couvent de Grecs, près du village de _Chouaîr_,
s'ouvre par un gouffre appelé _el-Bâlouè_, c'est-à-dire
_l'engloutisseur_; c'est une bouche d'environ 10 pieds de large, située
au fond d'un entonnoir. A 15 pieds de profondeur est une espèce de
premier fond; mais il ne fait que masquer une ouverture latérale
très-profonde. Il y a quelques années qu'on le ferma, parce qu'il avait
servi à receler un meurtre. Les pluies d'hiver étant venues, les eaux
s'accumulèrent et firent un lac assez profond; mais quelques filets
d'eau s'étant fait jour parmi les pierres, elles furent bientôt
dégarnies de la terre qui les liait: alors la masse des eaux faisant
effort, l'obstacle creva tout-à-coup avec une explosion semblable à un
coup de tonnerre; la réaction de l'air comprimé fut telle, qu'il jaillit
une trombe d'eau à plus de 200 pas sur une maison voisine. Le courant
établi par cette issue forma un tournoiement qui engloutit les arbres et
les vignes plantés dans l'entonnoir, et alla les rejeter par la seconde
issue.

[171] Lib. XVI, p. 264.

[172] Il est vrai que le Jourdain est profond; mais si l'Oronte n'était
arrêté par des barres multipliées, il resterait à sec pendant l'été.

[173] Le lac d'Antioche abonde surtout en anguilles et en une espèce de
poisson rouge de médiocre qualité. Les Grecs, qui sont des jeûneurs
perpétuels, en font une grande consommation. Le lac de Tabarié est
encore plus riche; il est surtout rempli de crabes; mais comme ses
environs ne sont peuplés que de musulmans, il est peu pêché.

[174] Sur toute la côte de Syrie, et notamment à Tripoli, les plus bas
degrés du thermomètre en hiver sont 9 et 8 degrés au-dessus de la glace;
en été, dans les appartements bien clos, il va jusqu'à 25 et demi et 26.
Quant au baromètre, il est remarquable que, dans les derniers jours de
mai, il se fixe à 28 pouces, et ne varie plus jusqu'en octobre.

[175] C'est ce que pratiquent plusieurs des habitants de ce canton, qui
passent l'hiver près de Tripoli, pendant que leurs maisons sont
ensevelies sous la neige.

[176] Mar-_Hanna_ el-_Chouair_; c'est-à-dire _Saint-Jean_ près du
village de _Chouair_. Ce monastère est dans une vallée de rocailles, qui
verse dans celle de _Nahr-el-Kelb_, ou _torrent du Chien_. Les religieux
sont grecs-catholiques, de l'ordre de Saint-Basile: j'aurai occasion
d'en parler plus amplement.

[177] Maison ci-devant des jésuites, occupée aujourd'hui par les
lazaristes.

[178] Je n'ai jamais vu en Syrie de sarrasin, et l'avoine y est rare. On
n'y donne aux chevaux que de l'orge et de la paille.

[179] J'en ai vu qui pesaient 18 livres.

[180] _Broulos_, sur la côte d'Égypte, a des pastèques meilleures que
dans le reste du Delta, où les fruits sont en général trop aqueux.

[181] On a long-temps cru que l'insecte de la cochenille appartenait
exclusivement au Mexique; et les Espagnols, pour s'en assurer la
propriété, ont défendu l'exportation de la cochenille vivante, sous
peine de mort; mais Thierri, qui réussit à l'enlever en 1771, et qui la
transporta à Saint-Domingue, a trouvé que les nopals de cette île en
avaient dès avant son arrivée. Il paraît que la nature ne sépare presque
jamais les insectes des plantes qui leur sont appropriées.

[182] La disposition du terrain de l'Yemen et du Téhama a beaucoup
d'analogie avec celle de la Syrie. Voyez Niebuhr, _Voyage en Arabie_.

[183] Pour compléter l'histoire naturelle de la Syrie, il convient de
dire qu'elle produit tous nos animaux domestiques; mais elle y ajoute le
buffle et le chameau, dont l'utilité est si connue. En fauves, on y
trouve dans les plaines des gazelles qui remplacent notre chevreuil;
dans les montagnes et les marais, quantité de sangliers moins grands et
moins féroces que les nôtres. Le cerf et le daim n'y sont point connus;
le loup et le vrai renard le sont très-peu; mais il y a une prodigieuse
quantité de l'espèce mitoyenne appelée _chacal_ (en Syrie ou le nomme
_ouâoui_, par imitation de son cri; et en Égypte _dîb_ ou _loup_). Les
chacals habitent par troupes aux environs des villes, dont ils mangent
les charognes; ils n'attaquent jamais personne, et ne savent défendre
leur vie que par la fuite. Chaque soir ils semblent se donner le mot
pour hurler, et leurs cris, qui sont très-lugubres, durent quelquefois
un quart d'heure. Il y a aussi dans les lieux écartés des hyènes (en
arabe _daba_) et des onces, faussement appelés tigres _(Némr)_. Le
Liban, le pays des Druzes et de Nâblous, le mont Carmel et les environs
d'Alexandrette, sont leurs principaux séjours. En récompense, on est
exempt des lions et des ours; le gibier d'eau est très-abondant; celui
de terre n'est que par cantons. Le lièvre et la grosse perdrix rouge
sont les plus communs; le lapin, s'il y en a, est infiniment rare; le
francolin ne l'est point à Tripoli, et près de Yâfa. Enfin, il ne faut
pas oublier d'observer que l'espèce du colibri existe dans le territoire
de Saïd. M. J.-B. Adanson, ci-devant interprète en cette ville, qui
cultive l'histoire naturelle avec autant de goût que de succès, en a
trouvé un dont il a fait présent à son frère l'académicien. C'est, avec
le pélican, le seul oiseau bien remarquable de la Syrie.

[184] Les semailles de _la récolte d'hiver_, qu'on appelle _chetâouîé_,
n'ont lieu dans toute la Syrie qu'à l'arrivée des pluies d'automne,
c'est-à-dire vers la Toussaint. L'époque de cette récolte varie ensuite
selon les lieux. En _Palestine_, et dans le _Haurân_, on coupe le
froment et l'orge dès la fin d'avril et dans le courant de mai. Mais à
mesure que l'on va dans le nord, ou que l'on s'élève dans les montagnes,
la moisson se retarde jusqu'en juin et juillet.

Les semailles de _la récolte d'été_ ou _saîfié_ se font aux pluies de
printemps, c'est-à-dire en mars et avril, et leur moisson a lieu dans
les mois de septembre et d'octobre.

Les vendanges, dans les montagnes, se font sur la fin de septembre; les
vers à soie y éclosent en avril et mai, et font leurs cocons en juillet.

[185] Voyez _les questions_ de Michaélis, proposées aux voyageurs du roi
de Danemarck.

[186] C'est le mécanisme des cheminées et des bains d'étuves.

[187] Il y a d'ailleurs un effort de l'air dilaté contre les barrières
qui l'emprisonnent; mais cet effet est indifférent à notre objet.

[188] Voilà pourquoi, comme l'a très-bien observé Montesquieu, la
Tartarie, sous le parallèle de l'Angleterre et de la France, est
infiniment plus froide que ces contrées.

[189] Ceci explique pourquoi la Gaule était plus froide jadis que de nos
jours.

[190] Franklin a pensé que la cause du vent _alizé d'est_ tenait à la
rotation de la terre; mais si cela est, pourquoi le vent d'est n'est-il
pas perpétuel? Comment d'ailleurs expliquer dans cette hypothèse les
deux moussons de l'Inde, tellement disposées que leurs alternatives sont
marquées précisément par le passage du soleil dans la ligne équinoxiale;
c'est-à-dire que les vents d'ouest et de sud règnent pendant les 6 mois
que le soleil est dans la zone boréale, et les vents d'est et de nord
pendant les 6 mois qu'il est dans la zone australe. Ce rapport ne
prouve-t-il pas que tous les accidents des vents dépendent uniquement de
l'action du soleil sur l'atmosphère du globe? La lune, qui a un effet si
marqué sur l'océan, peut en avoir aussi sur les vents; mais l'influence
des autres planètes paraît une chimère qui ne convient qu'à l'astrologie
des anciens.

[191] Franklin en donne la même explication.

[192] Il est souvent sensible à la vue; mais on le rend encore plus
évident en approchant des tuyaux une soie effilée ou la flamme d'une
petite bougie.

[193] Ces rafales sont si brusques, qu'elles font quelquefois _chavirer_
les bateaux. Peu s'en est fallu que je n'en aie fait l'expérience.

[194] Voyez article de l'Égypte.

[195] J'en ai fait l'observation en Palestine dans les mois de novembre,
décembre et janvier 1784 et 85. La plaine de Palestine, surtout vers
Gaze, est à peu près dans les mêmes circonstances de climat que
l'Égypte.

[196] Il n'est pas inutile d'observer que le Nil établit alors un
courant sur toute la côte de Syrie, qui porte de Gaze en Cypre.

[197] Il me paraît que c'est la même colonne dont parle le baron de
Tott. J'ai pareillement constaté l'état vaporeux de l'horizon d'Égypte,
dont il fait mention.

[198] Ceci résout un problème qu'on m'a proposé à _Yâfa_: savoir,
pourquoi l'on sue plus à _Yâfa_ sur les bords de la mer qu'à _Ramlé_ qui
est à trois lieues dans les terres. La raison en est que l'air de Yâfa
étant saturé d'humidité, ne pompe qu'avec lenteur l'émanation du corps,
pendant qu'à Ramlé l'air plus avide la pompe plus vite. C'est aussi par
cette raison que dans nos climats l'haleine est visible en hiver, et non
en été.

[199] J'ignore ce qui se passe à cet égard dans la haute Égypte: quant
au Delta, il paraît que quelquefois il reçoit des nuages et du tonnerre
de la mer Rouge. Le jour que je quittai le Kaire (26 septembre 1783), à
la nuit tombante, il parut un orage dans le sud-est qui bientôt donna
plusieurs coups de tonnerre, et finit par une grêle violente de la
grosseur des pois ronds de la plus forte espèce. Elle dura 10 à 12
minutes, et nous eûmes le temps, mes compagnons de voyage et moi, d'en
ramasser dans le bateau assez pour en remplir deux grands verres, et
dire que nous avons bu à la glace en Égypte. Il est d'ailleurs bon
d'observer que c'était l'époque où la mousson de sud commence sur la mer
Rouge.

[200] Niebuhr a également observé à Moka et à Bombai que les orages
venaient toujours de la mer.

[201] Il semble aussi que les étoiles volantes sont une combinaison
particulière de la matière du feu. Les Maronites de _Mar-Elias_ m'ont
assuré qu'une de ces étoiles tombée il y a 3 ans sur deux mulets du
couvent, les tua en faisant un bruit semblable à un coup de pistolet,
sans laisser plus de traces que le tonnerre.

[202] Alexandrette et _Beilan_ qui en est voisin, parlent turk; mais on
peut les regarder comme _frontières_ de la Caramanie, où le turk est la
langue vulgaire.

[203] _Adjam_ est le nom des Perses en arabe. Les Grecs l'ont connu et
exprimé par _achemen-ides_.

[204] Strabon, liv. II, dit que le Niphate et sa chaîne sont dits
_Gordonæi_.

[205] Prononcez _Najd_.

[206] Cette qualité saline est si inhérente au sol, qu'elle passe jusque
dans les plantes. Toutes celles du désert abondent en soude et en sel de
Glauber. Il est remarquable que la dose de ces sels diminue en se
rapprochant des montagnes, où elle finit par être presque nulle; et,
tout considéré, cette qualité saline doit être la vraie cause de la
stérilité du désert.

[207] Je connais 4 espèces distinctes de chameaux: la 1^{re}, le chameau
tel que je viens de le décrire, et qui est proprement le chameau arabe,
porteur de fardeaux, n'ayant qu'une bosse et très-peu de poil sur le
corps.

La 2^{e} est le chameau _coureur_, appelé _hedjin_ au Kaire, plus svelte
dans toutes ses formes, n'ayant qu'une bosse; c'est le véritable
_dromadaire_ des Grecs. Nous en avons maintenant deux à Paris, que l'on
a vus aux fêtes du Champ-de-Mars. Ces deux espèces sont répandues depuis
Maroc jusqu'en Perse.

La 3^{e} espèce est le chameau _turkman_, répandu d'Alep à
Constantinople et au nord de la Perse. Il n'a qu'une bosse; il est moins
haut que le chameau arabe; il a les jambes plus courtes, plus grosses,
le corps plus trapu et infiniment mieux couvert de poil. Celui du cou
pend jusqu'à terre et est généralement brun.

La 4^{e} est le chameau _tartare_ ou _bactrien_, répandu dans toute la
Chine et la Tartarie. Celui-là a deux bosses. L'on ne voit que de
ceux-là à Pékin, tandis qu'ils sont si rares dans la basse Asie, que je
citerais une foule de voyageurs, même Arabes, qui, comme moi, n'y en ont
jamais vu aucun.--Buffon a totalement confondu ces espèces.

[208] Cette cause est également sensible dans la comparaison des
chameaux arabes aux chameaux turkmans, car ces derniers, vivant dans des
pays riches en fourrages, sont devenus une espèce plus forte en membres,
et plus charnue que les premiers.

[209] Exclamation d'éloge, comme si l'on disait, _admirablement bien_.

[210] Les Arabes font une distinction de leurs hôtes, en hôte
_mostadjir_, ou _implorant protection_; et en hôte _matnoub_, ou _qui
plante sa tente au rang des autres_, c'est-à-dire qui se naturalise.

[211] Niebuhr rapporte dans sa _Description de l'Arabie_, tome II, page
208, édition de Paris, que depuis 30 ans il s'est élevé dans le _Najd_
une nouvelle religion, dont les principes sont analogues aux
dispositions d'esprit dont je parle. «Ces principes sont, dit ce
voyageur, que Dieu seul doit être invoqué et adoré comme auteur de tout;
qu'on ne doit faire mention d'aucun prophète en priant, parce que cela
touche à l'idolâtrie; que Moïse, Jésus-Christ, Mahomet, etc., sont à la
vérité de grands hommes, dont les actions sont édifiantes; mais que nul
livre n'a été inspiré par l'ange Gabriel, ou par tout autre esprit
céleste. Enfin, que les voeux faits dans un péril menaçant ne sont
d'aucun mérite ni d'aucune obligation.

«Je ne sais, ajoute Niebuhr, jusqu'où l'on peut compter sur le rapport
du Bedouin qui m'a raconté ces choses. Peut-être était-ce sa façon même
de penser; car les Bedouins se disent bien mahométans, mais ils ne
s'embarrassent ordinairement ni de Mohammed ni du Qôran.»

Cette insurrection a eu pour auteurs deux Arabes, qui, après avoir
voyagé, pour affaires de commerce, dans la Perse et le Malabar, ont
formé des raisonnements sur la diversité des religions qu'ils ont vues,
et en ont déduit cette tolérance générale. L'un d'eux, nommé
_Abel-el-Ouaheb_, s'était formé dans le _Najd_ un état indépendant dès
1760: le second, appelé _Mekrâmi_, chaik de _Nadjerân_, avait adopté les
mêmes opinions, et par sa valeur il s'était élevé à une assez grande
puissance dans ces contrées. Ces deux exemples me rendent encore plus
probable une conjecture que j'avais déja formée, que rien n'est plus
facile que d'opérer une grande révolution politique et religieuse dans
l'Asie.

[212] Assemani, _Bibliothèque orientale_.

[213] Liv. XX, chap. 30.

[214] La racine _Hass_, par une _H_ majeure, signifie tuer,
_assassiner_, écouter pour _surprendre_; mais le composé _hassâs_ manque
dans Golius.

[215] On assure qu'ils ont des assemblées nocturnes, où après quelques
lectures ils éteignent la lumière, et se mêlent comme les anciens
Gnostiques.

[216] _Oriens Christ._, tom. II, pag. 680.

[217] Cedrenus.

[218] Village du Kesraouân.

[219] Dans les montagnes, le mot _chaik_ signifie proprement un notable,
un seigneur campagnard.

[220] Nom des ministres des petits princes.

[221] _Kabal_ et _Kabat_. Le _K_ est ici le jota espagnol.

[222] Là cause radicale de toute cette grande querelle fut l'aversion
qu'_Aïcha_, femme de Mahomet, avait conçue contre _Ali_, à l'occasion,
dit-on, d'une infidélité qu'il avait révélée au prophète: elle ne put
lui pardonner cette indiscrétion; et après lui avoir donné trois fois
l'exclusion au kalifat par ses intrigues, voyant qu'il l'emportait à la
quatrième, elle résolut de le perdre à force ouverte. Dans ce dessein,
elle souleva contre lui divers chefs des Arabes, et entre autres
_Amron_, gouverneur d'Égypte, et _Moâouia_, gouverneur de Syrie. Ce
dernier se fit proclamer _kalife_ ou _successeur_ dans la ville de
Damas. _Ali_, pour le déposséder, lui déclara la guerre; mais la
nonchalance de sa conduite perdit ses affaires. Après quelques
hostilités, où les avantages furent balancés, il périt, à Koufa, par la
main d'un _assassin_ ou _bâtenien_. Ses partisans élurent à sa place son
fils _Hosain_; mais ce jeune homme, peu propre à des circonstances aussi
épineuses que celles où il se trouvait, fut tué dans une rencontre par
les partisans de Moâouia. Cette mort acheva de rendre les deux factions
irréconciliables. Leur haine devint une raison de ne plus s'accorder sur
les commentaires du _Qôran_. Les docteurs des deux partis prirent
plaisir à se contrarier, et dès-lors se forma le partage des musulmans
en deux sectes, qui se traitent mutuellement d'hérétiques. Les Turks
suivent celle qui regarde _Omar_ et _Moâouia_, comme successeurs
légitimes du prophète. Les Persans au contraire suivent le parti d'Ali.

[223] El-Makin, lib. I, _Hist. Arab._

[224] Ces factions se distinguent par la couleur qu'elles affectent à
leurs drapeaux; celui des _Qaîsis_ est rouge, et celui des _Yamânis_
blanc.

[225] Cette découverte appartient à un Michel Drogman, barataire de
France à Saïde sa patrie; il a fait un _Mémoire sur les Druzes_, dont il
a donné les deux seules copies qu'il eût, l'une au chevalier de
_Taulès_, consul à Saïde, et l'autre au baron de _Tott_, lorsqu'il passa
en 1777 pour inspecter cette échelle.

[226] Le parti _Qaîsi_ et le _Yamâni_, qui portent aujourd'hui le nom
des deux familles qui sont à la tête, les _Djambelâts_ et les _Lesbeks_.

[227] A raison de ce loisir, lorsque la récolte des soies est faite dans
le Liban, il en part beaucoup de paysans, qui vont, comme nos Limousins,
faire les récoltes dans la plaine.

[228] Gens de guerre.

[229] J'ai trouvé dans un recueil manuscrit d'anecdotes arabes un autre
trait qui, quoique étranger aux Druzes, me semble trop beau pour être
omis.

«Au temps des kalifes, dit l'auteur, lorsque _Abdalah_ le _verseur de
sang_ eut égorgé tout ce qu'il put saisir de descendants d'_Ommiah_,
l'un d'eux, nommé _Ébrahim_, fils de _Soliman_, fils d'_Abd-el-Malek_,
eut le bonheur d'échapper, et se sauva à Koufa, où il entra déguisé. Ne
connaissant personne à qui il pût se confier, il entra au hasard sous le
portique d'une grande maison, et s'y assit. Peu après le maître arrive,
suivi de plusieurs valets, descend de cheval, entre, et, voyant
l'étranger, il lui demande _qui il est_. Je suis un infortuné, répond
Ébrahim, qui te demande _l'asyle_. Dieu te protège, dit l'homme riche;
entre, et sois en paix. Ébrahim vécut plusieurs mois dans cette maison,
sans que son hôte lui fît de questions. Mais lui-même, étonné de le voir
tous les jours sortir et rentrer à cheval à la même heure, se hasarda un
jour à lui en demander la raison. J'ai appris, répondit l'homme riche,
qu'un nommé Ébrahim, fils de Soliman, est caché dans cette ville: il a
tué mon père, et je le cherche pour prendre mon _talion_. _Alors je
connus_, dit Ébrahim, _que Dieu m'avait conduit là à dessein; j'adorai
son décret, et, me résignant à la mort_, je répliquai: _Dieu_ a pris ta
cause; _homme offensé_, _ta victime est à tes pieds_. L'homme riche
étonné répondit: O étranger! je vois que l'adversité te pèse, et
qu'ennuyé de la vie, tu cherches un moyen de la perdre; mais ma main est
liée pour le crime. Je ne te trompe pas, dit Ébrahim: ton père était un
tel; nous nous rencontrâmes en tel endroit, et l'affaire se passa de
telle et telle manière. Alors un tremblement violent saisit l'homme
riche; ses dents se choquèrent comme à un homme transi de froid, ses
yeux étincelèrent de fureur, et se remplirent de larmes. Il resta ainsi
quelque temps le regard fixé contre terre; enfin, levant la tête vers
Ébrahim: Demain le sort, dit-il, te joindra à mon père; et Dieu aura
pris mon talion. Mais, moi, comment violer l'asyle de ma maison?
Malheureux étranger, fuis de ma présence; tiens, voilà 100 sequins; sors
promptement; et que je ne te revoie jamais.»

[230] Abârât-el-Motka lamin fi mazâheb oua Dianât-el-Dònia.

[231] Nom que les Turks donnent aux soldats Macédoniens et aux Épirotes.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres, Tome II - Voyage en Égypte et en Syrie" ***

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